diff options
Diffstat (limited to '42141-0.txt')
| -rw-r--r-- | 42141-0.txt | 12405 |
1 files changed, 12405 insertions, 0 deletions
diff --git a/42141-0.txt b/42141-0.txt new file mode 100644 index 0000000..983a046 --- /dev/null +++ b/42141-0.txt @@ -0,0 +1,12405 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42141 *** + + HISTOIRE + + DE + + FRANCE + + + + + PAR + + J. MICHELET + + + + + NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE + + + + + TOME DIXIÈME + + + + + PARIS + + LIBRAIRIE INTERNATIONALE + A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS + 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13 + + 1876 + + Tous droits de traduction et de reproduction réservés. + + + + +J'ai, pour l'histoire des trente-deux ans que contient ce volume, un +rare et heureux avantage: c'est d'entrer le premier dans une masse +immense de documents nouveaux, qui changent cette histoire de fond en +comble et la renouvellent entièrement. + +J'y entre le premier et le seul, je puis le dire, puisque M. Mignet, +l'habile explorateur des mêmes documents, ne se rencontre avec moi, +dans cette période, que pour un fait: l'élection de Charles-Quint. + +C'est dans les douze ou quinze dernières années que les lettres, +dépêches et actes de tout genre ont été publiés d'ensemble et dans une +abondance, une variété qui nous permet de juger ces pièces +elles-mêmes, en les contrôlant les unes par les autres. + +Jusque-là on n'avait guère d'autre guide que les chroniques du temps +et les collections partielles de Ribier et Legrand. La plupart des +chroniques ne donnent que l'histoire militaire; elles sont peu exactes +sur le reste ou tout à fait muettes. + +Les points essentiels de l'histoire politique étaient encore +controversés. Le connétable, par exemple, eut-il ou n'eut-il pas un +traité écrit avec l'Empereur? Les avis étaient partagés. Quelle fut, +pendant la captivité de Madrid, la flottante politique de la régence +et de Duprat? On ne le savait pas davantage. Tout s'est trouvé dans +les _Papiers Granvelle_ et dans les pièces réunies sous le titre de +_Captivité de François Ier_ (1841, 1847). + +L'histoire des moeurs de la cour et du prince était-elle mieux connue? +On en était réduit à glaner dans Brantôme. Les deux faits moraux les +plus graves, et du plus intime intérieur, sont éclaircis maintenant +par les lettres de la soeur du roi et de Diane de Poitiers (_Éd. +Génin, 1841_, et _A. Champollion, 1847_). + +Les actes les plus cachés, niés et démentis devant l'Europe, sont +maintenant en pleine lumière, spécialement les rapports secrets du roi +avec le sultan. Cette circonstance dramatique est connue, qu'ils +furent un coup de désespoir et datèrent du champ de Pavie. Grâce à +l'importante publication de M. Charrière, nous pouvons compléter, +dater et préciser les faits donnés par Hammer, d'après les rapports, +souvent vagues ou défigurés, des écrivains orientaux (_Négoc. du +Levant, 1848_). + +Le point capital, décisif, pour toute la fin du règne, c'est la crise +de 1538, qui changea subitement la politique française, la fit +définitivement catholique, rétrograde et, pour ainsi dire, espagnole. +C'est le gouvernement nouveau de Montmorency et des cardinaux de +Tournon, de Lorraine, on peut dire l'éclipse de François Ier, sa mort +anticipée, et déjà l'avénement de la petite cour d'Henri II. Qui +décida cette crise? Lequel, du roi ou de l'empereur, fit les premières +démarches? Sandoval disait le roi, Du Bellay l'empereur; les modernes +hésitaient. Il n'y a plus lieu de doute depuis les publications +récentes (_Weiss, 1841_; _Lanz, 1844_; _Le Glay et Van der Bergh, +1845_; _Alberj, 1839-1844_). Tout est clair maintenant, et par le +rapport de l'ambassadeur Tiepolo au Sénat de Venise, et par la lettre +intime où la soeur de Charles-Quint révèle ses terreurs, les embarras +extrêmes et l'état effrayant de sa situation. + +À ces publications d'actes et de lettres, ajoutons les importantes +chroniques que nous avons maintenant entre les mains. L'histoire +intérieure de Paris, qu'on cherchait dans Félibien, Sauval, Du Boulay, +etc., n'existait point pour cette époque. Elle s'est révélée à nous +dans la précieuse chronique anonyme publiée (1854) par M. Lalanne. On +en peut dire autant de l'histoire de Genève, qu'on a connue par les +chroniques, imprimées récemment, de Bonnivard, du syndic Balard, et +surtout de Frommont, que M. Revillod vient de donner (1855). + +En possession de ces riches matériaux, la critique peut maintenant +examiner, juger, choisir. + +Parfois la lumière se fait d'elle-même. Au premier coup d'oeil, par +exemple, on voit, pour les exécutions des protestants en 1535, que le +narrateur sérieux est le bourgeois anonyme de Paris qui a tout su (et +peut-être tout vu) jour par jour. Bèze et Crespin évidemment ont suivi +de lointains échos. Le récit catholique éclaire l'histoire +protestante. + +Nuls documents ne méritent une attention plus sérieuse que les +rapports des envoyés vénitiens. Seuls ils offrent des chiffres et des +renseignements statistiques. Ce sont généralement de pénétrants +observateurs. Osons dire cependant qu'ils se trompent parfois, +spécialement sur les faits éloignés de leur observation immédiate. +Gaspard Contarini, par exemple, qui croit les Flandres affectionnées à +Charles-Quint, ignore l'irritation où les mettait depuis longtemps +l'immolation systématique de l'industrie flamande aux intérêts de +l'Angleterre, dont les maisons de Bourgogne et d'Autriche courtisaient +l'alliance même aux dépens des Pays-Bas. + +Contarini a bien vu Charles-Quint. Il décrit à merveille cette +mâchoire absorbante, ces yeux avides (_occhi avari_). Il n'en juge pas +moins que l'empereur est modéré, peu ambitieux. Cela, en 1525, au +moment où le jeune prince se lâche et se dévoile dans ses vastes +projets par sa lettre à Lannoy. + +Songeons aussi que ces rapports d'ambassadeurs au sénat de Venise +sont souvent combinés pour plaire à ce sénat. Nicolas Tiepolo, par +exemple, qui est si sérieux dans sa relation de 1538, l'est fort peu +dans l'éloge qu'il fait de Charles-Quint en 1532. Longue énumération +de ses vertus. Il est si généreux, si peu ambitieux, dit-il, qu'il +vient de faire élire son frère roi des Romains. Pourquoi ces +puérilités dans une bouche du reste grave? Parce que le parti impérial +redevenait tout puissant dans le Sénat de Venise, après la conférence +de Bologne, vers la fin imminente du vieux doge André Gritti, qui +meurt un an après. Venise dès lors va suivre l'empereur, s'éloigner de +la France et se brouiller avec les Turcs. + +Ceci donné à la méthode, à la critique, aux sources, il resterait +peut-être à tracer une brève formule qui résumât les trente années, +permît d'embrasser tout d'un coup d'oeil, comme une vaste contrée dans +une petite carte géographique. + +C'est l'âge adulte de la Renaissance, sa grandeur et son ambition +infinies, son précoce avortement, la nécessité où elle est de +s'appuyer du principe, essentiellement différent de la Réformation. + +Que n'avait-elle embrassé dans ses voeux? Du premier bond, elle +allait, par l'adoption des Turcs, des juifs, au but lointain du genre +humain: la réconciliation de la terre. + +D'un même élan, elle embrassait amoureusement la nature, finissait le +fatal divorce entre elle et l'homme, rejoignait ces amants. + +La merveille, c'est que d'une foule de découvertes isolées, +spontanées, un ensemble systématique se faisait sans qu'on s'en mêlât, +tout gravitant vers ces deux questions: _Comment se fait et se refait +l'homme physique? Comment se fait l'homme moral?_ Le premier livre +qu'on ait écrit sur l'éducation, celui qu'on peut appeler l'_Émile_ du +XVIe siècle, apparaissait dans sa bizarre et fantastique grandeur. + +La puissance d'enfantement qu'eut la France à ce moment éclata par +l'apparition subite des deux langues françaises, qui surgissent, +adultes, mûres, tout armées, dans les deux écrivains capitaux du +siècle: l'immense et fécond Rabelais, le fort, le lumineux Calvin. + +Cette France de Gargantua, principal organe de la Renaissance, +est-elle au niveau de son rôle? Avec ce cerveau gigantesque, a-t-elle +un corps? a-t-elle un coeur? a-t-elle cette vie générale, répandue +partout, que l'Italie avait dans son bel âge? La France étonne par +d'effrayants contrastes. C'est un géant et c'est un nain. C'est la vie +débordante, c'est la mort et c'est un squelette. Comme peuple, elle +n'est pas encore. + +Donc, sur quoi porte la Renaissance française? Faut-il le dire? sur un +individu. + +Qu'était-il celui qui eut plusieurs fois en main le destin de +l'humanité, celui que l'esprit nouveau pria d'être son défenseur +contre la politique catholique et le roi de l'inquisition? + +C'est à ce volume à répondre. Mais déjà, dans ce résumé, nous devons +faire un aveu humiliant: ce roi parleur, ce roi brillant, qui dit si +bien, agit si mal, mobile en ses résolutions encore plus que dans ses +amours, cet imprudent, cet étourdi, ce Janus, cette girouette, +François Ier, fut un Français. + +Le peuple est encore une énigme. La noblesse et le parlement +accueilleraient l'étranger (1524). La bourgeoisie prête au clergé +l'appui brutal des confréries contre le libre esprit de recherche et +la rénovation religieuse. + +La France, toute en un homme en qui rayonnent à plaisir les vices +nationaux, la France captive avec lui, malade avec lui, on doit +attendre que, comme lui, elle ira de chute en chute jusqu'à s'oublier +et se renier. + +Quelle réponse à cela, et quel remède? Nul que la voix morale, l'appel +aux vertus fortes, au sacrifice, au dévouement. Dans les ravages +atroces des armées mercenaires, sans loi, sans foi, sans roi, sous le +drapeau de Charles-Quint, le peuple de France abandonné écoute le +cantique du bon et grand Luther qui enseigne le repos en Dieu. + +L'immense élan de la musique, devenue populaire, le libre examen de +la Bible, la presse décuplée, centuplée, l'épuration du sacerdoce et +de la famille, n'est-ce pas déjà la victoire? Quelque ombre mystique +qui reste dans ce nouvel enseignement, la cause de la lumière +n'est-elle pas gagnée pour toujours? + +Rien n'est gagné. Tout reste en question. Au mysticisme spontané, +spirituel, lumineux du Nord, répond le mysticisme matériel, imaginatif +du Midi, son dévot machiavélisme. De la colère idolâtrique, de +l'obstination espagnole, du génie d'intrigue surtout et de roman, sort +la dangereuse machine des _Exercitia_ d'Ignace, grossière, d'autant +plus redoutable. + +Cela de très-bonne heure, quatre ou cinq ans après Luther, vers 1522, +et bien avant l'école de résistance que Genève organisera. + +C'est tout le sens de ce volume. La Renaissance, trahie par le hasard +des mobilités de la France, qui tourne au vent des volontés légères, +des caprices d'un malade, périrait à coup sûr, et le monde tomberait +au grand filet des pêcheurs d'hommes, sans cette contraction suprême +de la Réforme sur le roc de Genève par l'âpre génie de Calvin. + + Paris, 21 juin 1855. + + + + +NOTE + +DE LA MÉTHODE + + +Un événement fort grave est arrivé récemment dans le monde +scientifique: il faut bien qu'on se l'avoue. + +L'histoire de France est écroulée. + +Je veux dire l'histoire doctrinaire, l'histoire quasi officielle dont +notre temps a vécu sur la foi de certaine école. Une main forte et +hardie a enlevé au système la base où il reposait. + +C'était un axiome partout écrit, enseigné, professé dogmatiquement et +docilement accepté, transmis du plus haut au bas, de la Sorbonne aux +colléges, aux moindres écoles, que «quatorze cents ans de despotisme +avaient fondé la liberté.» + +D'où suivait que celle-ci devait, non pas amnistier, mais honorer le +despotisme. Père et mère honoreras. + +L'école historique née de 1815 nous enseignait que nos défaites furent +toutes des degrés heureux de cette initiation. Toutes les victoires de +la force se trouvaient légitimées. La philosophie faisait plus. Elle +proclamait sa formule: «La victoire est sainte, le succès est saint.» + +Dans l'exagération croissante et le progrès du paradoxe, après +l'apologie des victoires barbares, féodales, royales, vint l'éloge des +victoires du catholicisme, de l'inquisition, de la Saint-Barthélemy +(dans la bouche d'un républicain)! + +Ce fut le _Consummatum est_.--Quiconque refusait de subir la tyrannie +du système recevait la qualification d'écrivain systématique. Si la +conscience résistait, si la critique indocile trouvait dans l'examen +des faits des raisons de ne pas se rendre, on souriait de pitié; on +opposait à toute preuve d'érudition la preuve décisive, palpable, +actuelle; on frappait de la baguette la pièce probante, l'oeuvre et le +dernier fruit des siècles: le gouvernement constitutionnel. + +Deux hommes, à ma connaissance, ont résisté à cet entraînement. + +L'un, c'est mon vénérable maître Sismondi, qui, dans l'oeuvre plus +faible sans doute de ses dernières années n'en a pas moins lutté +contre ce système immoral par sa vigueur républicaine et la générosité +de son caractère. + +L'autre, c'est moi. Je résistai par l'amour des réalités et le +sentiment de ma vie, qui domine dans tout coeur d'artiste, et qui, +sans effort, sans dispute, lui fait fuir et détester les mortes +créations que les scolastiques quelconques échafaudent contre la +nature et la création de Dieu. + +Par le coeur seul et le bon sens, par ma naturelle impuissance +d'accepter un optimisme barbare sur cet océan de malheurs, je restai, +moi, libre du système des historiens hommes d'État. + +Aujourd'hui que la réalité, inexorable et terrible, les a violemment +réfutés, ils se maintiennent encore par une certaine attitude, +affectant de ne pas voir l'anéantissement de leurs théories. Mais +voici qu'une voix sévère, respectueusement ironique, s'élève dans leur +propre revue (Quinet, 15 avril 1855, _Philosophie de l'histoire de +France_). Elle les prie de faire savoir ce qu'est devenue la pierre +sur laquelle ils avaient bâti. On ne méconnaît nullement leurs mérites +de détails, leurs recherches et leurs découvertes; loin de là, on les +console, en leur disant qu'après tout, si l'ensemble manque, il leur +restera d'avoir éclairé tels points spéciaux. Seulement, avec douceur, +sans bruit et sans violence, on écarte le petit plâtrage qui honorait +encore un peu les dehors de la construction décrépite. On se permet de +regarder dessous. Mais quoi! dessous, c'est le vide, l'abîme. Et la +base est partie. + +Pour nous, qu'ils ont mis au ban depuis si longtemps, est-ce par +rancune que nous constatons cette ruine? Point du tout. Nous nous +sommes toujours fié au temps pour faire tomber ce qui doit tomber. +Nous allâmes toujours devant nous, sans nous amuser aux disputes. Mais +aujourd'hui, à une époque où l'âme, fortement avertie, cherche à se +prendre à quelque chose (quelque chose qui sera sa perte ou son +renouvellement), on ne peut laisser ainsi les masures encombrer le +sol, faire ombre et garder la place, empêchant que rien n'y vienne. + +Arrière, faux docteurs et faux dieux! + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LE TURC.--LES JUIFS + +1508-1512 + + +Le Turc, le Juif[1], la terreur et la haine, l'attente des armées +ottomanes qui avancent dans l'Europe, le déluge des Juifs qui, +d'Espagne et de Portugal, inonde l'Italie, l'Allemagne et le Nord, +c'est la première préoccupation du XVIe siècle, celle qui d'abord +absorbe les esprits et domine tout intérêt moral et politique. Non +sans cause: sous deux aspects divers, c'est l'Orient, l'Asie, qui, +d'un mouvement irrésistible, envahit l'Occident. + +[Note 1: Dans ce chapitre et les suivants, _la Presse_, _la +Banque_, _la Réforme de Luther_, nous avons dû poser les questions +dominantes du siècle avant de les voir se débattre en France. Cette +méthode était la seule logique. + +La question dominante et souveraine se présente dès le premier +chapitre: La révolution se fera-t-elle _par la Renaissance_ et la +création d'un nouvel esprit, ou _par la réforme_ et le renouvellement +de l'esprit chrétien? + +Le signe du nouvel esprit est la réconciliation du genre humain, +l'adoption même des proscrits, des maudits, des Turcs, des Juifs, des +tribus sauvages, etc., dans lesquels l'humanité européenne +reconnaîtrait des frères. Cette reconnaissance, préparée pour l'Orient +dans la trop courte époque des quinze premières années de Soliman, est +ajournée par l'effroi de l'Europe, par l'horreur qu'inspirent +Barberousse, les ravages des Barbaresques. + +De nos jours, l'oeuvre de rapprochement s'est avancée par le commerce +et la colonisation, par la science et par la critique. L'humanité +s'éveille avec bonheur dans l'idée consolante de son identité. Nous +vivons, nous fraternisons, nous combattons avec les Turcs. Mais ce +n'est pas seulement cet Orient occidental du monde musulman qui nous +apparaît comme frère. L'immensité du monde chinois se révèle comme une +autre Europe au bout de l'Asie. La religion bouddhique, avec ses deux +cents millions de croyants, y répond au christianisme, et comme +nombre, et comme morale, et comme hiérarchie, comme monachisme, etc. +Ce surprenant Sosie de la religion occidentale que nous venons de +découvrir est-il ou n'est-il pas vraiment frère du christianisme? +Celui-ci le reconnaîtra-t-il ou le repoussera-t-il? Oui ou non, selon +le caractère que le christianisme revendique pour lui-même comme +essentiel et constitutif. Si le christianisme met son essence dans la +promesse du monde à venir, dans l'espoir du salut, dans l'intérêt, il +n'est pas le frère du bouddhisme, il peut le repousser. S'il veut se +définir la religion de la charité, il reconnaîtra le bouddhisme comme +son frère, comme un autre lui-même; il ne déclinera cette fraternité +et cette ressemblance qu'en déclarant que la charité n'est point +essentielle au christianisme. + +Le clergé se garde bien de toucher cette question. Il laisse une +philosophie complaisante insister sur _les différences_ des deux +religions, c'est-à-dire sauver et défendre le christianisme comme +unique et miraculeux. Pour nous, _les ressemblances_ nous semblent +bien autrement frappantes. C'est au coeur de juger. Qu'il dise si le +charme moral de la légende évangélique ne se retrouve pas tout entier +dans la légende bouddhique, avec sa placide sainteté, même ses +tendances féminines à la quiétude monastique. Il faut être bien +déterminé à ne rien voir pour nier une ressemblance de famille qui +n'est pas seulement dans les grands traits généraux de la face et dans +l'expression, mais dans les menus détails, dans les petits signes +fortuits, jusque dans les plis et les rides. Non-seulement les deux +frères se sont ressemblé en naissant, mais dans le progrès de la vie; +ils ont changé et vieilli de la même manière. + +À ces dictées du coeur et du bon sens répondent entièrement les +résultats de l'érudition. Que de fois je les recueillis (dans cette +heureuse amitié de trente ans) de la bouche aimable et chère, autant +que grave, d'Eugène Burnouf!... Oui, chère et regrettable à jamais! Je +passe tous les jours, le coeur plein d'amers regrets, devant cette +maison, où tous nous prîmes _le lotus de la bonne foi_, devant ce +savant cabinet, si bien éclairé, soleillé, où, dans les jours d'hiver, +nous réchauffions notre pâle science occidentale à son soleil indien. +L'émanation régulière des langues, exactement la même en Asie, en +Europe, la génération correspondante des religions et non moins +symétrique, c'était son texte favori et mon ravissement. + +Voilà ce que j'ai emporté de cette maison: sa lumière (qui est ma +chaleur), sa parole limpide, où je voyais si bien naître d'Orient, +d'Occident, le miracle unique des deux Évangiles. Touchante identité! +deux mondes séparés si longtemps dans leur mutuelle ignorance et se +retrouvant tout à coup pour sentir qu'ils sont un, comme deux poumons +dans la poitrine ou deux lobes d'un même coeur. + +Moi sacré de la Renaissance! Là, je l'ai bien senti! l'_unité de l'âme +humaine_, la paix des religions, la réconciliation de l'homme avec +l'homme et leur embrassement fraternel. + +Un mot encore sur ce premier chapitre. Comment personne ne s'est-il +avisé d'une chose si facile et si belle, de réunir tant d'histoires +ravissantes, qui sont dans Burnouf et ailleurs, en un même _Évangile +bouddhique_? Comment n'a-t-on pas publié dans un format populaire la +merveille du _Zend-Avesta_? Comment les juifs n'ont-ils pas traduit +leur magnifique histoire d'Iozt? Comment ne traduisent-ils pas de +français en allemand la _Kabbale_ de M. Frank, un chef-d'oeuvre de +critique; et d'espagnol en français les _Juifs d'Espagne_ de M. José +Amador de los Rios? + +Le point capital peut-être de l'histoire des Juifs, c'est l'effort +qu'ils ont fait à certaines époques pour sortir de l'usure, et +l'inepte fureur avec laquelle les chrétiens les y repoussaient. (Voir +particulièrement les édits de 1774, 1775, 1777.)] + +Pensée dominante du peuple, discussion éternelle des doctes, énigme +insoluble aux penseurs, scandale pour les croyants, épreuve pour la +foi. Car, enfin, il est évident que les mécréants engloutissent le +monde. Sont-ils de Dieu, sont-ils du diable, ces Turcs, ces Juifs? Et +leur apparition, est-ce un fléau du ciel, ou une éruption de l'enfer? +Tel y voit le démon, et soupçonne que cette engeance n'est rien «qu'un +diable en fourrure d'homme.» + +L'invasion des Turcs est comme celle des grands ouragans; rien ne dure +devant elle; les obstacles lui font plaisir et la rendent plus forte; +états, principautés, royaumes, tout ce qu'il y a de plus enraciné, +s'arrache, craque, vole comme une paille. Chose bizarre, l'humble +invasion des Juifs n'est pas moins irrésistible. C'est comme cette +armée des rats qui, dit-on, au Moyen âge, s'empara de l'Allemagne, +l'envahit, la remplit, occupant tout, mangeant tout, jusqu'aux chats. +Ici, arrêtée par la flamme, mais passant à côté. Armée silencieuse; +sauf un immense et léger bruit de mâchoires et de dents rongeuses, +rien n'eût accusé sa présence. + +Les invasions turques apparaissent comme un élément, une force de la +nature. Elles reviennent à temps donnés. On peut les prévoir, les +prédire, comme les éclipses ou tout autre phénomène naturel. +Charles-Quint dit dans ses dépêches: «Le Turc est venu cette année; il +ne reviendra de trois ans.» + +Les sultans mêmes n'y peuvent rien. Bajazet II, ami des Vénitiens, +leur fit dire que rien ne pouvait empêcher les invasions du Frioul et +le grand mouvement turc vers l'Italie. De même, le vizir de Soliman +disait aux ambassadeurs que l'immense piraterie des barbaresques ne +dépendait pas de la Porte. + +Les ravages des invasions par terre, qui semblent si furieux, n'en +suivent pas moins une marche en quelque façon méthodique. C'est +d'abord l'éblouissement d'une multitude innombrable, l'infini du +pillage, des courses de tribus inconnues, dont plusieurs, comme les +sauterelles, viennent de l'Asie même s'abattre sur le Danube; +effroyable poussière vivante qui suit, précède, entoure les Turcs. +Tuez-en autant que vous voudrez, ils ne s'en inquiètent pas; cela ne +fait rien à la masse, au fort noyau compacte qui se meut en avant. +L'effet cependant est sensible. Ces ondées d'insectes humains, ces +ravages assidus, découragent la culture, la rendent impossible, font +qu'on n'ose plus cultiver, habiter; un grand vide se fait de lui-même. +La masse y entre d'autant mieux, prend les forts dégarnis, des villes +mal approvisionnées, quasi désertes. Les églises deviennent mosquées. +Leurs tours, changées en minarets, cinq fois par jour crient la +victoire d'Allah, la défaite du Christ. Plus d'impôt qu'un léger +tribut; mais vaste tribut d'hommes, c'est la condition de la +servitude. Ce peuple artificiel, qui à peine est un peuple, se +continue par les esclaves, par des enlèvements annuels. L'enfant beau +et fort est né Turc, né pour le harem et l'armée. + +Le Turc est l'ogre des enfants des rayas. Il y a là des destinées +étranges. Ces enfants, que le monstre absorbe, n'en vivent pas moins +et gouvernent leurs maîtres. Tel devient pacha ou vizir, et l'effroi +des chrétiens. + +Dieu sait les récits merveilleux qui se font de toutes ces choses dans +les veillées du Nord: martyres, supplices, hommes sciés en deux, +filles, enfants volés par les pirates! et l'on n'a plus su jamais ce +qu'ils sont devenus! La peur croit tout. Les femmes pressent leurs +nourrissons contre elles. Les hommes mêmes sont pensifs, et dans une +grande attente; les vieillards ruminent dans leur barbe les jugements +de Dieu. + +Qui ne voit, en effet, que le fléau marche toujours? Et, si on le +retarde, il va ensuite plus vite, arrive à l'heure. C'est comme une +funèbre horloge de Dieu qui sonne exactement les morts de peuples et +de royaumes. Vainqueur des Grecs, le premier Bajazet est pris par les +Tartares; qu'importe? Constantinople n'en tombe pas moins, Otrante est +saccagée et l'Italie ouverte. Rhodes et Belgrade arrêtent Mahomet II; +qu'importe? Elles vont tomber sous Soliman, et non-seulement elles, +mais Bude, et voilà les Turcs à deux pas de Vienne. La Valachie est +tributaire; moitié de la Hongrie devient province turque et reste +telle. Combien de temps faut-il, si Dieu n'y apporte remède, pour que +l'inondation passe par-dessus l'Allemagne? Vingt ans peut-être! Et +pour qu'elle pénètre en France, pour qu'elle vienne venger à Poitiers +la vieille défaite des Sarrasins? Il ne faut guère plus de trente ans, +si le progrès est régulier. Préparez-vous, peuples chrétiens, serrez +bien vos coffres et vos caves; le Turc vous arrive altéré. Mères, +gardez bien l'enfant! Et vous, jeunes demoiselles, de bizarres romans +vous menacent, de grandes hontes, et qui sait? de hautes fortunes! Une +Russe gouverna Soliman, une Bretonne enfanta au sérail l'exterminateur +des janissaires. Terribles jeux du diable! La fille en rêve, et la +mère en frémit. + +Le fort et fidèle interprète de la pensée du peuple, le consciencieux +ouvrier Albert Dürer, qui a mis les récits des rues dans ses cuivres +savants, dans ses bois baroques et sublimes, a consacré par une +célèbre gravure le canon de Mahomet II, le _grand canon_ aux +monstrueux boulets de marbre qui lançait cinq quintaux par coup. On +voit au fond d'épaisses et ondoyantes moissons, de riches granges à +vastes toits allemands, des fermes et de belles cités avec leurs +monuments, des colisées splendides; enfin toute grandeur, art, +richesse, vie, bonheur et paix profonde. Au premier plan, le +monstre... Ce n'est pas le canon, c'est l'agent de destruction, en +tête de ses insouciants janissaires; c'est le Turc, sec, hâlé, passé +au feu de cent batailles, qui, l'oeil posé sur sa machine, le menton +jeté en avant, et dans un ferme arrêt, se dit: «Bien! et très-bien!... +Dans une heure tout aura péri.» + +L'oeuvre de Dürer et de ces vieux maîtres, comme Altdorfer et le +forgeron d'Anvers, est pleine de figures à turban, barbes orientales, +turques ou juives; force imaginations sauvages de supplices +ingénieux. Ce sont de mauvais rêves, moins le vague. L'une de ces plus +saisissantes effigies est un Christ de Dürer, entre le Turc armé qui +le tuera et le Juif enragé qui tient la verge pour le flageller tout +le jour. + +Une chose étonne chez une génération si fortement préoccupée du Juif, +du Musulman; personne de tant de gens d'esprit (ni Luther, ni Érasme) +ne remarque que ces deux races, qui crucifient la chrétienté, sont +crucifiées par elle pendant des siècles, que le Mahométan fut provoqué +par nos longues croisades, le Juif plus de mille ans flagellé, +supplicié. Et il l'est encore; roi ici, là il reste en croix. + +Que font Mahomet II, Soliman, en Valachie, Servie, Hongrie? +Précisément ce que les rois d'Espagne font à Cordoue et à Grenade. Et +les ravages n'ont pas été plus grands. + +Qu'on songe que les _gastadores_ désolèrent, balayèrent, nettoyèrent +et déménagèrent si parfaitement le riche royaume de Cordoue, que les +colons chrétiens appelés en ce désert n'y trouvèrent pas une paille, +et commencèrent par une horrible disette; il fallut y apporter tout. + +Le monde mauresque, réfugié tout entier à Grenade, fit de ce dernier +asile le paradis de la terre, sur lequel vint alors camper la +dévorante armée de Ferdinand, avec une autre armée d'industrieux +_gastadores_, savants ouvriers de la mort, qui l'avaient mise en art, +détruisant, rasant, arrachant métairies, moulins, arbres à fruits, +oliviers, vignes, orangers, si bien que le pays ne s'en est jamais +relevé. + +En même temps, l'on chassa les Juifs, comme on a vu, et, comme on +verra bientôt, les Maures, en 1526, par la plus horrible persécution +dont il y ait mémoire. On les chassa, et on les retint, mettant des +conditions impossibles au départ. Ces infortunés voulaient se jeter à +la mer. Le fameux Barberousse eut la charité d'en passer en Afrique +soixante-dix mille en sept voyages, dix mille chaque fois. Ce grand +acte religieux commença la réputation de ce fameux roi des pirates. + +On peut croire que, des deux côtés, chez les Musulmans et les +Chrétiens, la captivité était cruelle. Les galères, cet enfer commencé +par les chevaliers de Rhodes, s'imitent en Espagne et en France, +d'autre part chez les Turcs. C'est-à-dire que, des deux côtés, les +prisonniers meurent sous les coups. + +Rage de haine et de fanatisme. La barrière déplorable qui sépare +l'Europe et l'Asie avait paru vouloir s'abaisser quelque peu vers la +fin des croisades, au temps de Saladin. Elle se relève plus terrible. +Par quelle audace les libres penseurs, les amis de l'humanité, +parviendront-ils à la percer? On ne peut le deviner. Les tentatives de +la diplomatie pour créer l'alliance des Turcs et des Chrétiens, celles +des humanistes pour relever les Juifs, en dépit d'un si furieux +préjugé populaire, ce sont des choses si hardies qu'on n'eût osé les +rêver même. Elles se firent à l'improviste, par hasard ou par +nécessité. Parlons des Juifs d'abord. + + * * * * * + +La révolution religieuse fut ouverte par les gens qui en sentaient le +moins la portée, par les érudits. Un matin se trouva posée cette +question hardie, de savoir si l'Europe chrétienne pouvait amnistier, +honorer ceux qu'on appelait les meurtriers du Christ. Si elle +pardonnait même aux Juifs, à plus forte raison, elle adoptait les +infidèles, elle embrassait le genre humain. + +Je m'explique. Personne n'eût osé formuler ainsi cette idée. Et +pourtant elle était implicitement contenue dans l'opinion des érudits: +«Que la philosophie rabbinique était supérieure, antérieure à toute +sagesse humaine; que les chefs des écoles grecques étaient les +disciples des Juifs.» + +Relever les Juifs à ce point, c'était les donner pour maîtres à +l'Europe dans les choses de la pensée, comme ils l'étaient déjà +certainement dans la médecine et les sciences de la nature. + +Le jeune prince italien Pic de la Mirandole, étonnant oracle de +l'érudition, qui, vivant, fut une légende, comme mort le fut Albert le +Grand, avait dit audacieusement de la philosophie juive: «J'y trouve à +la fois saint Paul et Platon.» + +Ses thèses sur la Kabale furent imprimées en 1488, avant l'horrible +catastrophe d'Espagne, qui brisa les écoles juives et dispersa dans +l'Europe, dans l'Afrique, jusque dans l'Asie, la tribu la plus +civilisée et la plus nombreuse de ce peuple infortuné. + +C'est au milieu de ce naufrage, en 1494, quand ses lugubres débris +apparurent dans les villes du Nord parmi les huées d'un peuple +impitoyable; c'est alors qu'un savant légiste, Reuchlin, publia son +livre: _De verbo mirifico_, dont le sens était: «Seuls, les Juifs ont +connu le nom de Dieu.» + +Ces misérables, assis sur la pierre des places publiques, hâves, +malades, qui faisaient horreur, qui n'avaient plus figure d'hommes, +les voilà, par ce paradoxe, placés au faîte de la sagesse, reconnus +pour les antiques et profonds docteurs du monde, les premiers +confidents de Dieu. + +Dans leurs livres et dans leur langue, Reuchlin montrait les hautes +origines et des nombres de Pythagore et des principaux dogmes +chrétiens. + +Le progrès des humanistes avait sans doute amené là. Ils avaient, au +XVe siècle, dans l'Académie florentine, adoré la sagesse grecque et +naïvement préféré Platon à Jésus. On pouvait prévoir qu'au XVIe la +curiosité humaine transporterait son fanatisme à une doctrine plus +abstruse, à une langue peu connue encore, et que, de la Grèce, +désormais sans mystère, elle remonterait au lointain Orient. + +Qu'on estimât plus ou moins les livres hébraïques et la philosophie +des Juifs, on ne devait pas oublier le titre immense qu'ils ont acquis +pendant le Moyen âge à la reconnaissance universelle. Ils ont été +très-longtemps le seul anneau qui rattacha l'Orient à l'Occident, qui, +dans ce divorce impie de l'humanité, trompant les deux fanatismes, +chrétien, musulman, conserva d'un monde à l'autre une communication +permanente et de commerce et de lumière. Leurs nombreuses synagogues, +leurs écoles, leurs académies, répandues partout, furent la chaîne en +laquelle le genre humain, divisé contre lui-même, vibra encore d'une +même vie intellectuelle. Ce n'est pas tout: il fut une heure où toute +la barbarie, où les Francs, les iconoclastes grecs, les Arabes +d'Espagne eux-mêmes, s'accordèrent sans se concerter pour faire la +guerre à la pensée. Où se cacha-t-elle alors? Dans l'humble asile que +lui donnèrent les Juifs. Seuls, ils s'obstinèrent à penser, et +restèrent, dans cette heure maudite, la conscience mystérieuse de la +terre obscurcie. + +Les Arabes prirent d'eux le flambeau, et des Arabes les Chrétiens. +Primés par les uns et les autres, les Juifs subirent, au XIVe et au +XVe siècles, une cruelle décadence. Néanmoins ils restaient en Espagne +(autant et plus que les Maures) le peuple civilisé. Leur dispersion +dans l'Europe fut, pour ainsi dire, l'invasion d'une civilisation +nouvelle. Tout subit l'influence occulte et d'autant plus puissante +des Juifs espagnols et portugais. + +L'année même de la catastrophe, en 1492, Reuchlin se trouvant à Vienne +près de l'empereur Maximilien, dont il était fort aimé, un Juif, +médecin de l'empereur, lui fit un cadeau splendide, celui d'un +précieux manuscrit de la Bible, s'adressant ainsi à son coeur, lui +disant: «Lisez et jugez.» + +À l'avènement des papes, la pauvre petite Jérusalem, cachée dans le +_Ghetto_ de Rome, apparaissait, son livre en main, et, sans mot dire, +se présentant sur la route du cortége, elle se tenait là avec la +Bible. Muette réclamation, noble reproche de la vieille mère, la loi +juive, à sa fille, la loi chrétienne, qui l'a traitée si durement. + +Ici, dans ce don du Juif à Reuchlin, nous revoyons la Bible encore se +présentant au grand légiste, à la science, à la Renaissance, demandant +et implorant d'elle l'équitable interprétation. + +Et dans quel moment solennel? Lorsque les terribles persécutions du +siècle aboutissaient à leur terme, la proscription générale des Juifs. +Nul doute que l'habile médecin, habitué à juger sur leurs pronostics +ces étranges épidémies, n'ait deviné la recrudescence de la fureur +populaire, la ruine imminente des siens, et ne leur ait cherché un +bienveillant défenseur. + +Il n'y a rien de comparable à cet événement des Albigeois aux +dragonnades. Les Saint-Barthélemy de Charles IX et du duc d'Albe, qui +furent plus sanglantes peut-être, n'ont pourtant pas ce caractère de +la destruction générale d'un peuple. + +Nos protestants, fuyant la France, furent reçus avec compassion en +Angleterre, en Hollande, en Prusse, et partout. Mais les Juifs, fuyant +l'Espagne en 1492, trouvèrent des malheurs aussi grands que ceux +qu'ils fuyaient. Sur les côtes barbaresques, on les vendait, on les +éventrait pour chercher l'or dans leurs entrailles. Plusieurs +échappèrent dans l'Atlas, où ils furent dévorés des lions. D'autres, +ballottés ainsi d'Europe en Afrique, d'Afrique en Europe, trouvèrent +dans le Portugal pis que les lions du désert. Telle était contre eux +la rage du peuple et des moines, que les mesures cruelles des rois ne +suffisaient pas à la satisfaire. Non-seulement on les fit tout d'abord +opter entre la conversion et la mort, mais, en sacrifiant leur foi, +ils ne sauvaient pas leurs familles; on leur arrachait leurs enfants. +Le roi prit les petits qui avaient moins de quatorze ans pour les +envoyer aux îles. Ils mouraient avant d'arriver. Il y eut des scènes +effroyables. Une mère de sept enfants, qui se roulait aux pieds du +roi, faillit être mise en pièces par le peuple. Le roi n'osa rien +accorder, et ne la sauva pas sans peine des ongles de ces cannibales. + +Les misérables convertis étaient traînés aux églises, n'achetant leur +vie jour par jour que par l'abjection et l'hypocrisie. Au moindre +soupçon, massacre. Il y en eut un terrible, en 1506, à Lisbonne. + +En Allemagne Maximilien, Louis XII en France, se popularisèrent à bon +marché, en accordant aux marchands indigènes, qui craignaient la +concurrence, l'expulsion des Juifs émigrés qui affluaient dans le +Nord. Venise et Florence, quelques villes d'Allemagne, montrèrent plus +d'humanité. Cependant là même et partout leur condition était +cruellement incertaine, variable. À chaque instant, des histoires +d'hosties outragées, d'enfants crucifiés et autres fables semblables; +parfois la simple rhétorique d'un moine prêchant la Passion pouvait +ameuter la foule, et, de l'église, la lancer au pillage des maisons +des Juifs. Arrachés, traînés, torturés, il leur fallait assouvir ces +accès de rage infernale. + +Elle semblait inextinguible. Même au XVIIe siècle, une Française, +madame d'Aulnoy, vit en Espagne, dans un auto-da-fé, les moines qui +menaient des Juifs au supplice anticiper sur la charrette l'office des +bourreaux. Ils les brûlaient par derrière pour en tirer quelques +paroles d'abjuration, ou du moins des cris. Arrivés sur la place, les +assistants perdirent la tête; le peuple, ne se connaissant plus, +commença à les lapider; des seigneurs tirèrent leurs épées et +lardèrent les patients pendant qu'ils montaient au bûcher. + +On leur reprochait souvent, non-seulement d'avoir tué le Christ, mais +de tuer les Chrétiens par l'usure. Ceux-ci les accusaient là d'un +crime qui était le leur. Les Juifs ne faisaient point l'usure quand on +leur permit de faire autre chose. Ils vivaient de commerce, +d'industrie, de petits métiers. En leur défendant ces métiers, en +confisquant leurs marchandises, en les dépouillant de tout bien +saisissable, on ne leur avait laissé que le commerce insaisissable, ou +du moins facile à cacher, l'or et la lettre de change. On les haïssait +comme usuriers; mais qui les avait faits tels? + +Ces mystérieuses maisons, si on eût pu les bien voir, eussent +réhabilité dans le coeur du peuple ceux qu'il haïssait à l'aveugle. La +famille y était sérieuse et laborieuse, unie, serrée, et pourtant +très-charitable pour les frères pauvres. Implacable pour les chrétiens +et se vengeant d'eux par la ruse, le Juif était généralement admirable +pour les siens, bienfaisant dans sa tribu, édifiant dans sa maison. +Rien n'égalait l'excellence de la femme juive, la pureté de la fille +juive, transparente et lumineuse dans sa céleste beauté. La garde de +cette perle d'Orient était le plus grand souci de la famille. Morne +famille, sombre, tremblante, toujours dans l'attente des plus grands +malheurs. + +Toutes les fois qu'au Moyen âge l'excès des maux jeta les populations +dans le désespoir, toutes les fois que l'esprit humain s'avisa de +demander comment ce paradis idéal d'un monde asservi à l'Église +n'avait réalisé ici-bas que l'enfer, l'Église, voyant l'objection, +s'était hâtée de l'étouffer, disant: «C'est le courroux de Dieu!... +c'est la faute de Mahomet!... c'est le crime des Juifs? Les meurtriers +de Notre-Seigneur sont impunis encore!» On se jetait sur les Juifs; on +égorgeait, on rôtissait; les âmes furieuses et malades se soûlaient de +tortures, de douleurs, de supplices. Puis venait l'hébétement qui suit +ces orgies de la mort. Tout rentrait dans l'ordre sombre, dans la +misère et le servage. + +En 1348, par exemple, quand la grande peste sévit en Europe, quand les +foules fanatiques des Flagellants couraient toutes les routes en se +déchirant de coups pour apaiser la colère de Dieu, ils criaient: «Le +mal vient des prêtres!» Et l'on commençait à les massacrer. Le peuple, +du fond de la Hollande jusqu'aux Alpes, s'ébranlait; on craignait un +carnage universel du clergé, lorsque le coup fut habilement détourné +sur les Juifs. Il fallait du sang; on donna le leur. + +Au XVIe siècle, on pouvait prévoir sans peine un mouvement analogue à +celui du XIVe. Les prêtres avaient tout à craindre. Les paysans se +révoltaient partout, spécialement contre les seigneurs ecclésiastiques. +Les seigneurs laïques enviaient, accusaient l'énormité de la fortune de +l'Église. Menacés par les paysans, ils ne demandaient pas mieux que de +détourner leur fureur sur le clergé. Et celui-ci, à son tour, devait +recourir à l'expédient qui lui réussissait le mieux, de la détourner sur +les Juifs. + +Il y avait à Cologne, dans la main et sous l'influence du grand ordre +inquisitorial des dominicains, un Juif converti, nommé Grain-de-Poivre +(Pfefferkorn). Ce dangereux intrigant, voulant se faire jour à tout +prix, avait essayé de se faire accepter pour Messie aux Juifs, qui +s'étaient moqués de lui. De rage, il s'était donné, âme et corps, aux +dominicains, se mettant au service des terribles projets de l'ordre. +Inquisiteurs en Espagne, ils voulaient l'être en Allemagne. Il n'y +avait pas là de Maures à brûler, mais il y avait les sorciers, les +Juifs. Toute machine était bonne pour arriver à ce but. La presse, +nouvelle encore, déjà arme terrible dans la main de la tyrannie, +multipliait les légendes nouvelles, les livres de prières, les +pamphlets sanglants des dominicains. Mysticisme et fanatisme, Vierge +et Diable, roses et sang humain, tout roulait mêlé au torrent. +L'inventeur, Sprenger, publiait en même temps l'horrible _Marteau des +Sorcières_. + +Pour commencer un feu, il faut trouver une étincelle. Pour cela +s'offrit Grain-de-Poivre. Il surprit l'empereur à son camp de Padoue, +et tira du prince étourdi un ordre général pour ramasser et brûler les +livres des Juifs. Ces bûchers une fois allumés sur les places, les +têtes devaient s'exalter, et bientôt les hommes, pêle-mêle avec les +livres, auraient été jetés au feu. + +Les Juifs avaient en cour des amis, un entre autres, ce Juif médecin +de l'empereur dont on a parlé plus haut; ils obtinrent un sursis et un +examen de leurs livres. Parmi ces examinateurs était précisément +Hochstraten, l'intime ami de Grain-de-Poivre, le chef des dominicains +de Cologne, furieux fanatique, qui très-certainement avait tramé +l'affaire. Heureusement il y avait aussi le légiste Reuchlin qui, +depuis longues années, s'occupait d'études hébraïques, avait publié +une grammaire, un lexique de cette langue, son livre sur le nom de +Dieu. Reuchlin était cruellement haï des moines pour avoir écrit une +satire de leurs sottes prédications, de plus une farce imitée de notre +_Avocat Patelin_, dont le héros était un moine. Il l'avait fait jouer +par les étudiants, qui la représentaient par toute l'Allemagne. +Lorsqu'on lança cette pierre aux livres hébraïques, il ne se méprit +nullement, il sentit qu'elle l'atteignait. Nommé examinateur, on +comptait qu'il n'oserait donner son avis, qu'il signerait en tremblant +celui du dominicain. Grain-de-Poivre eut l'effronterie de venir le +trouver lui-même, et de le sommer de le suivre dans cette _razzia_ de +livres qu'il allait faire par toute l'Allemagne. + +Reuchlin, ainsi poussé, et forcé en réalité de combattre pour +lui-même, montra une extrême prudence. Il dit que, parmi les livres +des Juifs, il y en avait de très-coupables, injurieux pour le Sauveur +et pour sa très-sainte Mère; il en cita deux nommément. Ceux-là il +fallait les détruire, aux termes de la loi Cornelia, _De famosis +libellis_. En invoquant la loi romaine, il remettait la chose aux +tribunaux laïques. La part faite ainsi au feu, il essayait de défendre +les autres, dont les uns étaient, disait-il, des commentaires de +l'Écriture, des livres de grammaire et autres sciences, des allégories +et des apologues, un corps de droit appelé Thalmud, enfin des livres +de philosophie et de théologie spécialement appelés Kabale. Il y +avait, disait-il, beaucoup de choses ridicules, mais d'autant plus +devait-on les conserver pour y trouver les moyens de réfuter les +Juifs et de vaincre leur obstination. + +Reuchlin s'était bien gardé d'avouer l'admiration profonde qu'il avait +pour la Kabale. À quelle source la puisa-t-il? et comment ce grand +humaniste, déjà suspect d'hérésie pour ses études grecques, avait-il +eu le courage de plonger plus loin que la Grèce dans cette mécréante +antiquité? + +Né sur le Rhin, Reuchlin avait été d'abord, pour sa belle voix, enfant +de choeur de la chapelle du margrave de Bade, puis camarade de son +fils aux écoles de France, élève de Paris, d'Orléans, de Poitiers, +puis copiste de manuscrits grecs, et correcteur dans la libre +imprimerie des Amerbach, à Bâle. Là vint se réfugier le grand +théologien des Pays-Bas, l'un des précurseurs de Luther, Wessel, qui +prit plaisir à lui enseigner l'hébreu. De Bâle, Reuchlin alla en +Italie, vit l'Académie florentine, ce vieux Gemistus Plétho, qui +promettait un nouveau Dieu, et ce jeune et étonnant Pic de la +Mirandole, qui sut toutes choses, et, entre toutes, préféra la Kabale +juive. + +L'empereur Maximilien, charmé du génie de Reuchlin et de son zèle +érudit pour les droits de l'Empire, lui avait donné la noblesse et le +titre de comte palatin. + +Reuchlin eut l'occasion nouvelle d'aller en Italie pour une affaire +politique et de parler à Alexandre VI. C'était justement en août 1498, +trois mois après la mort de Savonarole. La cendre du prophète était +tiède encore; tout était plein de lui en Italie, plein de sa parole +biblique, comme si Isaïe, Jérémie, avaient péri la veille. Qu'on juge +du souffle qu'en rapporta Reuchlin dans ses études hébraïques. C'est +alors qu'il publia ses livres contre les moines et ses travaux en +faveur de l'érudition juive. + +La superstition des nombres ne pouvait faire tort à la Kabale dans un +esprit qui la retrouvait chez Pythagore et chez Platon. L'importance +mystérieuse attribuée aux signes du langage, aux lettres de +l'alphabet, nous l'avons revue de nos jours chez de Maistre et de +Bonald. Parmi ces folies, l'antique Kabale a des traits surprenants de +raison, de bon sens, entre autres l'adoption du vrai système du monde, +si longtemps avant Copernic. + +Le _Zohar_, livre principal de la Kabale, a trouvé en 1815 la preuve +incontestable de sa très-haute antiquité. Le code des Nazaréens, +découvert et publié alors, dont la doctrine est celle du _Zohar_, est, +de l'aveu des Pères de l'Église, du temps de Jésus-Christ. Donc cette +doctrine n'est pas copiée des néoplatoniciens. Le serait-elle de +Platon? mais elle lui est positivement contraire, elle est +antiplatonicienne. Sa parenté la plus proche, comme l'a si bien +démontré M. Franck, est avec les anciennes traditions de la Perse, où +les Juifs puisèrent si largement dans la Captivité. + +Sublime métaphysique, si antique et si moderne! qui, par un côté, est +l'écho de la parole d'Ormuzd, de l'autre, l'étonnant précurseur de la +doctrine d'Hegel! + +Il y a, dans cette grandeur, des choses d'une tendresse profonde, qui +ne pouvaient être inspirées que par cet étonnant destin d'une nation +unique en douleur. «L'Éternel, ayant fait les âmes, les regarda une à +une... Chacune, son temps venu, comparaît. Et il lui dit: Va!... Mais +l'âme répond alors: Ô maître! je suis heureuse ici. Pourquoi m'en +irais-je serve, et sujette à toute souillure?--Alors, le Saint (béni +soit-il!) reprend: Tu naquis pour cela...--Elle s'en va donc, la +pauvre, et descend bien à regret... Mais elle remontera un jour. La +mort est un baiser de Dieu.» + +La résurrection de la philosophie juive, de la langue hébraïque, par +l'Italien Pic de la Mirandole, l'Allemand Reuchlin, le Français +Postel, c'est la première aurore du jour que nous avons le bonheur de +voir, du jour qui a réhabilité l'Asie et préparé la réconciliation du +genre humain. Félicitons-nous d'avoir vécu en ce temps où deux +Français avancèrent cette oeuvre de religion. Pour ma part, en +remerciant Reuchlin et les vénérables initiateurs qui ouvrirent la +porte du temple, je ne puis comprimer ma reconnaissance pour ceux qui +nous ont mis au sanctuaire. Un héros nous ouvrit la Perse; un grand +génie critique nous révéla le christianisme indien. Le héros, c'est +Anquetil-Duperron; le génie, c'est Burnouf. + +Le premier, à travers les mers, les climats meurtriers, affrontant, +pauvre pèlerin, les effrayantes forêts qu'habitent le tigre et +l'éléphant sauvage, ravit au fond de l'Orient le trésor éternel qui a +changé la science et la religion. Quel trésor? la preuve de la +moralité de l'Asie, la preuve que l'Orient est saint tout aussi bien +que l'Occident, et l'humanité identique. + +L'autre (je le vois encore, dans sa douce figure de brame occidental, +dans sa limpide parole où coulait la lumière), l'autre a dévoilé le +bouddhisme, ce lointain Évangile, un second Christ au bout du monde. + +Nos hommes de la Renaissance ne voyaient pas encore l'ensemble. Il +leur advint, comme au voyageur qui gravit dans un temps sombre +l'amphithéâtre colossal des Alpes ou des Pyrénées. Dans sa mobile +admiration, chaque sommet découvert lui semble le principal, celui qui +domine tout. Au XVe siècle, ils virent la Grèce planant sur +l'humanité, jurèrent que toutes les eaux vives descendaient des +sources d'Homère. Au XVIe, même cri de joie, même exclamation +enfantine. Reuchlin voit toute philosophie procéder de la Kabale; +Luther toute théologie émaner des livres bibliques; Postel voit toutes +les langues sortir de la langue hébraïque; l'idiome humain, c'est +l'hébreu. + + + + +CHAPITRE II + +LA PRESSE--LE CHEVALIER HUTTEN[2] + +[Note 2: La source principale où j'ai puisé constamment est la +belle édition de M. Münch (Berlin, 1821), en cinq volumes, riches de +renseignements, d'éclaircissements historiques et biographiques, qui +éclairent singulièrement cette époque. M. Zeller a donné une courte, +mais excellente biographie d'Hutten (Rennes, 1849). On croit trop +généralement qu'Hutten ne fut que le pamphlétaire des disputes +éphémères du temps. On voit en le relisant qu'il vit toujours, qu'il +est plein d'à-propos comme athlète permanent de la Révolution. Tel +cri, sorti d'un coeur si chaleureux, vibrera à jamais: celui-ci, par +exemple, dans sa lettre à l'électeur de Saxe: «Qui veut mourir avec +Hutten pour la liberté de l'Allemagne?» La parfaite douceur de ce +grand homme paraît à plus d'un trait. Il voit pour résultat de la +Révolution «l'union de tous les peuples, la paix, la fraternité +universelles; plus de haine, même pour les Turcs.» _Hutteni Opera, +III, 603._] + +1512-1516 + + +L'Allemagne, précédée de bien loin par la France du Moyen âge, la +devance à son tour aux XVe et XVIe siècles. Par l'initiative de +l'imprimerie, par les révolutions des villes impériales, par celles +des paysans et leur premier appel au droit, elle témoigne d'une vie +forte, pénible, il est vrai, et désordonnée. Mais, telle quelle, c'est +encore la vie. Et qui ne la préférerait au repos muet de la mort? + +Dans la France de François Ier, un point apparaît lumineux, et tout le +reste est obscur. Telle révolte isolée de province contre une +aggravation de taxe vous avertit à peine qu'il y a un peuple encore. +En Allemagne, ce peuple est partout, et se manifeste partout, dans +vingt centres différents, et dans les classes diverses. La grande +querelle des savants, l'animation des nobles contre les princes et les +prêtres, la fermentation intérieure des villes, même les sauvages +émeutes des habitants des campagnes, sont, sous des formes diverses, +l'unanime réclamation de la dignité humaine. Les analogies de la +France avec ces grands mouvements ne se trouvent que dans l'action +solitaire, individuelle de quelques hommes éminents. La grande +polémique allemande de Reuchlin, où s'associe tout un peuple de +légistes et d'humanistes, que lui comparer en France? L'influence de +Budé peut-être, le libéral et généreux prévôt des marchands de Paris, +savant et père des savants? l'enseignement hébraïque du futur Collége +de France que déjà commence Vatable? L'obscur et timide Lefebvre +d'Étaples, hasardant à voix basse, pour quelques amis, l'enseignement +qui tout à l'heure va remuer toute l'Allemagne par une voix plus +puissante. + +Cette Babel du Saint-Empire, construction pédantesque de tant de lois +contradictoires, avait eu cela du moins de laisser subsister la vie +et le sentiment du droit, au moins comme privilége. Les +non-privilégiés eux-mêmes, les misérables paysans, morts et muets en +Italie, en France, ils parlent en Allemagne, ils agissent trente ans +durant. De 1495 à 1525, s'élève de moment en moment la voix des +campagnes allemandes. De la Baltique à l'Adriatique, en suivant le +Rhin, et l'Alsace et la Souabe, éclate le cri du paysan. Que veut-il? +Rien qu'être homme. Il pousse son ambition jusqu'à vouloir respirer, +user un peu de la nature, de l'air, de l'eau, de la forêt. Il ne +refuse pas de servir; il voudrait seulement servir aux termes des +anciens contrats, ne pas voir sa servitude varier, s'aggraver chaque +jour. + +Cette modération patiente et résignée est partout dans la révolution +allemande. Elle apparaît la même dans l'affaire de Reuchlin contre les +dominicains. L'Allemagne ne contestait rien à son Église locale, elle +acceptait la justice et l'inquisition de ses évêques. Elle repoussait +celle des moines, cette nouvelle inquisition que voulait lui imposer +Rome, cette invasion dominicaine conquérante de l'Espagne, qui voulait +lui assimiler l'Allemagne, si profondément opposée. À vrai dire, +c'était Rome ici qui était révolutionnaire, qui innovait, et que les +Allemands, à bon droit, accusaient de nouveauté. + +La chose était trop évidente. Rome, dans ses besoins financiers, +étendait chaque jour davantage le terrorisme lucratif de +l'inquisition. On a vu la tentative de 1462 contre les Vaudois +d'Arras, qui, si elle eût réussi, eût forcé la porte des Pays-Bas et +de la France. On a vu, en 1488, la tentative d'Innocent VIII sur le +Rhin et le Danube, la mission du dominicain auteur du _Marteau des +sorcières_. Les papes variaient en bien des choses, mais non dans leur +faveur croissante pour l'ordre de saint Dominique. Ils poussaient +devant eux ce glaive sacré, clef magique qui ouvrait les coffres. Le +grand financier Alexandre VI fortifia les dominicains. Le bon, le +doux, le philosophe Léon X les fortifia, et remit à leurs mains +hardies l'exploitation de l'Allemagne. Dépositaires de la doctrine, +ces frères puissants de saint Thomas, docteurs, prédicateurs et juges, +portaient dans le brocantage du négoce ecclésiastique l'audace et la +violence d'une irrésistible force. De bons moines qui quêtaient dans +la robe de drap blanc de l'inquisition espagnole ne pouvaient pas +quêter en vain. + +Il n'y avait qu'un homme bien fort et fortement appuyé sur le grand +corps des légistes, tout-puissant en Allemagne, un légiste de +l'empereur, cher à la maison d'Autriche, devenu comte palatin et juge +de la redoutée Ligue de Souabe, il n'y avait, dis-je, qu'un tel homme +pour oser souffler un mot contre les dominicains. Encore, quand +Reuchlin dit ce mot, ses amis frémirent et le crurent perdu. Oser +répondre à Grain-de-Poivre, saisir à travers les ténèbres la main +puissante des moines qui le mettaient en avant, c'était empoigner +l'épée par la pointe, s'enferrer sur le fer sacré. Érasme éperdu lui +cria qu'il allait beaucoup trop loin. + +Les dominicains, avec la hauteur et l'assurance de gens qui ont de +leur côté le bûcher et le bourreau, se mirent à plaisanter Reuchlin. +Leurs hommes, les professeurs de la Faculté de Cologne, leur Ortuinus +Gratius, décochèrent une satire contre le champion des Juifs. Pesante +flèche de bois et de plomb, qui, lancée à grand effort, s'abattit +honteusement sans avoir pu prendre son vol, parmi les rires et les +sifflets. Alors les moines furieux se rappelèrent qu'après tout ils +n'avaient pas besoin de raison. Ils ne plaidèrent plus, mais jugèrent, +et, sans s'arrêter à l'appel au pape que faisait Reuchlin, ils +brûlèrent l'écrit, espérant pouvoir bientôt brûler l'auteur. + +Que ferait la cour de Rome? Sacrifierait-elle les dominicains? c'était +se couper la main droite. Condamnerait-elle Reuchlin? Il était soutenu +plus ou moins ouvertement de l'Empereur, des ducs de Saxe, de Bavière, +de Wurtemberg; trente-cinq villes impériales écrivaient pour lui au +pape. Ses adversaires, il est vrai, avaient pour eux la scolastique, +l'Université de Paris pâlie et déchue. Mais les juristes, classe si +puissante, les humanistes, Érasme en tête, tenaient pour Reuchlin. +Chose étonnante, les nobles d'Allemagne, la turbulente démocratie des +chevaliers du Rhin et de la Souabe, nullement amis des Juifs et fort +sujets à les piller, se déclarent ici pour le défenseur des Juifs, +jusqu'à chercher querelle sur les places aux moines et menacer les +tonsurés. + +N'était-ce pas là un surprenant spectacle, un signe, un avertissement +du ciel, qui dénonçait le péril des biens ecclésiastiques? Ces nobles +chasseurs, d'odorat subtil, se détournaient d'une proie, parce qu'ils +en sentaient une autre que déjà ils flairaient de loin, et dont ils +humaient les émanations. + +C'est alors, en cette mémorable année 1514, que parurent, une à une, +timidement et à petit bruit, les _Epistolæ obscurorum virorum_, drame +excellent d'exquise bêtise par lequel le monde étranger aux couvents +et aux écoles fut introduit, initié, aux arcanes des Obscurantins, du +peuple des Sots. Ce grand peuple dont nous avons ailleurs esquissé les +origines vénérables et trop oubliées, n'avait pas joui, jusqu'au livre +des _Epistolæ_, d'une publicité suffisante. L'esprit humain, mené +ailleurs par l'attrait de la lumière, s'en éloignait de plus en plus, +mais en lui laissant toute autorité. Il le trouvait si ennuyeux qu'il +aimait mieux le subir que l'écouter. + +Mais ici on écouta. Quoi de plus intéressant? avec la grâce du jeune +âge qui entreprend de lever lourdement sa grosse patte, avec le charme +et l'innocence de l'oison qui s'essaye avec le même succès à voler, +marcher et nager, d'aimables séminaristes racontent à leur bon père, +maître Ortuinus Gratius, leurs petites aventures, lui exposent leurs +idées épaisses, leurs doutes, leurs tentations. Ils ne cachent pas +trop leurs chutes, les nudités _de leur Adam_, les mauvais tours que +sur le soir leur ont joués la bière ou l'amour. Mais, comme aussi la +confiance autorise quelque hardiesse, ils se hasardent à causer des +propres aventures du maître; s'ils osaient, ils lui conseilleraient de +boire avec modération, il en aurait la main moins prompte, et +ménagerait un peu plus l'objet tendre et potelé de ses scolastiques +amours. + +Bien entendu que ces bons jeunes gens pensent tous admirablement, +sont tous implacables ennemis des nouveautés et des novateurs. Ils ne +parlent qu'avec horreur de Reuchlin et des humanistes, du _nouveau_ +latin, imité d'un quidam nommé Virgile, tandis que le bon latin +scolastique languit négligé. À la théorie, ils joignent l'exemple. +Jamais dans la rue du Fouarre, aux antres de la rue Saint-Jacques ou +de la place Maubert, les Capets ne baragouinèrent un meilleur latin de +cuisine. Parfois ils entrent en verve (on n'est pas jeune impunément), +ils s'agitent, trépignent, mordent leurs doigts, et dirigent au +plafond un oeil hébété; leurs pesantes pensées s'alignent et retombent +en marteaux de forge... Ils ont rimé... Alors, ils épanouissent un +rire tout à fait bestial... La Sottise reconnaît ses fils, elle +tressaille de joie maternelle, elle bat de ses ailes d'oies, élance +son vol, et reste à terre. + +Nul objet de la nature n'est parfaitement connu qu'autant qu'un art +habile en a fait l'imitation. La chose se voit moins bien en elle-même +qu'en son miroir. Ce grand royaume des sots qui est partout, restait +pourtant une terre nouvelle à découvrir, tant que la charitable +industrie de son peintre merveilleux ne l'avait pas décrit, dépeint, +donné et livré à tous dans ce surprenant portrait. + +Et, notez que le grand artiste, qui en poursuit le détail avec la +patience des maîtres de Hollande, en donne en même temps la haute +formule. Là surtout il est terrible, vrai vainqueur et conquérant, +ayant fait sien ce royaume pour y appliquer son droit souverain de +flagellation éternelle. + +Et d'abord, la perfection de l'imitation était telle, que les simples +prirent le livre pour un recueil de lettres familières et pieuses, +naïves, sinon édifiantes. Le style est mauvais, disaient-ils, mais le +fond est bon. Les dominicains le trouvèrent si bon qu'ils en +achetèrent beaucoup pour donner aux leurs. Rome approuva les yeux +fermés, n'examinant pas de trop près un livre qui semblait favorable à +ses amis de Cologne. De sorte que le pamphlet parut en 1515 chez les +Aldes à Venise, muni d'un beau privilége de Léon X pour dix ans et +d'un brevet contre la contrefaçon. + +«Pourquoi ce grand maître Ortuin a-t-il intitulé son recueil: _Lettres +des hommes obscurs?_--Il l'a fait par humilité, dit un docteur de +Paris. Il s'est souvenu du Psalmiste: Misit tenebras et +_obscuravit_.--Moi, dit un carme du Brabant, je crois qu'il a eu en +cela une raison plus mystique. Job a dit: Dieu ne révèle sa profondeur +qu'aux _ténèbres_. Et Virgile: Il enveloppait le vrai dans l'_obscur_ +(Obscuris vera involvens).» + +Sous cette forme ironique, la question n'en est pas moins posée ici +dans sa grandeur. Les deux partis sont nommés dès ce jour, le parti +des ténèbres et celui de la lumière. Les _Obscuri viri_ sont les +hommes des ténèbres aux deux sens, actif et passif, la gente des +limaçons qui traînent leur ventre à terre dans la fangeuse obscurité, +et les artisans de ténèbres, les mauvaises chauves-souris qui +voudraient de leur vol sinistre nous voiler la clarté du jour. + +Obscurantistes, Obscurantins, saluez votre bon parrain qui vous a +trouvé votre nom, le franc, le véridique Hutten. Le chevalier Ulrich +Hutten est en effet le principal auteur des _Epistolæ_, le vainqueur +des dominicains, intrépide héros de la Presse qui brisa l'inquisition +allemande, désarma Rome la veille du jour où Luther devait l'attaquer. + +En 1513, avant la publication des _Epistolæ_, la simple robe de drap +blanc était un objet de terreur. En 1515, après la publication, on en +riait, on s'en moquait, enfants et chiens couraient après. On se +demandait même, à Rome, pourquoi ces ignorantes bêtes avaient imposé +si longtemps. On s'en voulait d'avoir eu peur. L'effrayant fantôme, +empoigné par le courageux chevalier, secoué de sa main de fer, avait +paru ce qu'il était, une guenille, un blanc chiffon, à épouvanter les +oiseaux. + +C'est la première victoire de la Presse, et certes une des plus +grandes. C'est la première fois que le vrai glaive spirituel triompha +du glaive de la matière et des sots. + +La noble armée de la lumière, des amis de l'humanité, apparut dans +toute l'Europe marchant une et majestueuse, sous le drapeau de la +Renaissance. En Allemagne, Suisse et Pays-Bas, les fondateurs de la +critique, Érasme, Reuchlin, Mélanchthon, les illustres imprimeurs, les +Amerbach et les Froben, les poètes des villes impériales, l'âpre +Murner, le bon Hans Sachs, le cordonnier de Nuremberg, le dictateur de +l'art allemand, le grand Albert Dürer. En Angleterre, les juristes, +Latimer, et Thomas Morus qui prépare son Utopie. En France, le grave +Budé, qui va fonder le Collége de France, le jeune médecin Rabelais et +l'école pantagruéliste, le vénérable Lefebvre qui, six ans avant +Luther, enseigne le luthéranisme. + +Variété infinie d'écoles et d'esprits divers, qui s'accordent +pourtant, qui tous nous sont chers à deux titres. Tous voulurent le +libre examen, tous eurent horreur de la violence, de la cruauté, du +sang, tous eurent un tendre respect de la vie humaine. + +Parti sacré de la lumière, de l'humanité courageuse! Philosophes, +voilà nos ancêtres, les pères vénérables du XVIIIe siècle, les +légitimes aïeux de celui qui devait défendre Calas et Sirven, briser +la torture dans toute l'Europe et l'échafaud des protestants. + +Il faut faire connaître ce chevalier Hutten qui, malgré le pape et +l'Empereur qui ordonnent le silence, vient d'ébranler toute la terre +de ce terrible éclat de rire. L'Empereur passe au parti d'Hutten, le +nomme son poète lauréat, et le front du bon chevalier est décoré du +laurier virgilien par la main d'une belle demoiselle allemande, fille +du savant Peutinger, conseiller de Maximilien. + +Hutten, né en 1488, mort en 1525, dans sa très-courte vie, fut une +guerre, un combat. + +Et cet homme de combat fut, comme il arrive aux vrais braves, un homme +de douceur pourtant, un coeur bon et pacifique. C'est le jugement +qu'en portait le meilleur juge des braves, l'intrépide et clairvoyant +Zwingli, quand il le reçut à Zurich: «Le voilà donc, ce destructeur, +ce terrible Hutten! lui que nous voyons si affable pour le peuple et +pour les enfants. Cette bouche d'où souffla sur le pape ce terrible +orage, elle ne respire que douceur et bonté.» + +«Grand patriote! dit Herder, hardi penseur! enthousiaste apôtre du +vrai! il était de force à soulever la moitié d'un monde!» + +L'Allemagne du XVIe siècle qui formulait profondément, lui a trouvé +son vrai nom: L'_Éveilleur_ du genre humain. + +Il y a du coq, dans Hutten, de cet amant de la lumière qui la chante +en pleine nuit; dès deux heures, trois heures, longtemps avant l'aube, +il l'appelle, quand nul oeil ne la voit encore, il la pressent dans +les ténèbres d'un perçant regard de désir. + +Il chanta pour la Renaissance, pour les libertés de la pensée. Il +chanta pour la patrie allemande et la résurrection de l'empire. Il +chanta pour les conquêtes de la Justice future, pour le triomphe du +Droit et de la Révolution. + +Fils du Rhin, comme Reuchlin, Mélanchthon (et Luther même l'est par sa +mère), Hutten eut dans le sang la vive et mâle hilarité de ce vin +généreux, loyal, qui pousse l'homme aux choses héroïques. + +Mais celui-ci est tout du Rhin, toute lumière et sans mysticisme. Sa +réforme n'est point spéciale, exclusivement religieuse. Elle embrasse +toute vie allemande, tout point de vue national; elle veut une autre +société, elle s'allie au peuple, à la foule. Elle ne s'enferme point +dans la bible juive. + +Voilà l'homme et sa grandeur. Maintenant, mettons à côté toutes les +misères de l'étudiant allemand tous ses ridicules, Hutten, c'est +l'étudiant, de la naissance à la mort. + +Il naît au point le plus guerrier de l'Allemagne, dans les forêts qui +séparent la Franconie de la Hesse. Son père, noble chevalier, décide +que la frêle créature ne pourrait porter la lance: il sera prêtre. +Mais Hutten décide autrement. Dès quinze ans, il saute les murs, et se +met en possession du vaste monde, en possession du hasard, de la faim +et de la misère. Le voilà étudiant. + +Le malheur, c'est que les études de ce temps lui font horreur. Entre +les deux scolastiques de la théologie et du droit, il choisit la +poésie. Aux menaces de sa famille, il répond en vers charmants qu'il a +pour but de n'être _rien_. Mon nom, dit-il, sera _Personne_. Il n'est +rien et il est tout; _personne_, c'est dire tout le monde, la voix +impersonnelle des foules. + +Sur toute grande route d'Allemagne, en toute ville impériale, aux +places, aux académies, vous auriez eu l'avantage de rencontrer, +noblement déguenillé avec sa longue rapière, le chevalier-poète +Hutten. Il vivait de dons, de hasards, couchait trop souvent à la +belle étoile. Deux choses mettaient à l'épreuve sa délicate +complexion, les duels, les galanteries. Celles-ci, dès le premier pas, +coûtèrent cher à sa santé, comme il l'explique lui-même. + +Sauf ces échappées fâcheuses aux pays maudits de Cythère, c'était +l'autre amour qui possédait son coeur, l'amour de la mère Allemagne et +du saint empire germanique. Quiconque souriait à ce mot était sûr +d'avoir affaire à l'épée d'Hutten. Et non-seulement l'Empire, mais +l'empereur Maximilien ne pouvait être nommé devant lui qu'avec le plus +profond respect. Des Français s'en moquaient à Rome. Hutten, sans +faire attention qu'ils étaient sept contre lui seul, les chargea, et +il assure qu'il les mit en fuite. Lui qui véritablement ne haït jamais +personne, il croyait haïr la France. C'est un des premiers types de +nos amusants Teutomanes, des étudiants chevelus, que nous voyons +représenter Siegfried, Gunther et Hildebrand. Race innocente de bons +et véritables patriotes! Ils ne savent pas combien nous sympathisons +avec eux! combien nous leur savons gré de ce grand coeur pour leur +pays! Vaines barrières! Eh! croient-ils donc que Molière, Voltaire ou +Rousseau nous soient plus chers que Beethoven? Pour moi, lorsqu'en +février je vis sur nos boulevards se déployer au vent de la Révolution +le saint drapeau de l'Allemagne, quand sur nos quais je vis passer +leur héroïque légion, et que tout mon coeur m'échappait avec tant de +voeux (hélas! inutiles), étais-je Français ou Allemand? Ce jour, je +n'eus pas su le dire. + +Hutten, après sa victoire, alla voir de près les vaincus. Il repassa +en Italie, vit Rome attentivement, et, sa vue s'agrandissant, il +conçut enfin le pape comme ennemi de la chrétienté. Il écrivit tout un +volume d'épigrammes sur la ville «où l'on commerce de Dieu, où Simon +le Magicien donne la chasse à l'apôtre Pierre, où les Caton, les +Curtius, ont pour successeurs des _Romaines_; je ne dis pas des +Romains.» + +La meilleure satire, sans nul doute, fut la publication qu'il fit du +livre de Laurent Valla sur la fausse donation de Constantin au pape, +ce faux solennel de la papauté, hardiment soutenu, défendu, tant qu'on +put le faire dans l'ombre, avant la lumière de l'imprimerie. + +À qui l'éditeur dédie-t-il cette publication mortelle à la cour de +Rome, qui fut le plus grand encouragement de Luther (celui-ci +l'avoue)? À un philosophe, sans doute, à un esprit libre, dégagé de +tout préjugé, à un de ces humanistes à moitié païens, à ces cardinaux +idolâtres, comme Bembo ou Sadolet, qui ne jurent que par Jupiter? Bien +mieux, à Léon X. + +Il revenait de l'Italie qui, sur ses ruines et son tombeau, venait de +donner le chant de l'Arioste. Vieux avant l'âge, de fatigue, de misère +et de maladies, il était rentré à son misérable donjon de Steckelberg, +dans la Forêt-Noire, noble petit manoir sans terre qui ne nourrissait +pas son maître. Il vivait d'esprit, de satire, du bonheur de +s'imprimer lui-même, de sa presse, de ses caractères. Chaque jour, il +écoutait mieux les conseils des amis _sages_, hommes _pratiques_, +_expérimentés_, qui vous conseillent toujours de suivre lâchement le +torrent et de faire comme les autres. Le Léon X de l'Allemagne, le +jeune archevêque Albert de Brandebourg, électeur de Mayence, +l'appelait comme son hôte, son conseiller et son ami. C'est pour lui +qu'Hutten a écrit son traité fort curieux sur la grande maladie du +temps, dont lui-même avait tant souffert, et dont le gaïac l'avait, +dit-il, assez bien guéri. Mais nulle maladie, nulle gangrène, nul +ulcère pestilentiel ne pouvait se comparer à cette cour de Mayence. +Nous en parlons savamment aujourd'hui, ayant le détail de la sale +cuisine où ce digne archevêque marmitonna l'Allemagne pour l'élection +de Charles-Quint. J'avais deviné ce honteux et malpropre personnage +sur le désolant portrait qu'en a tracé Albert Dürer dans ses cuivres +véridiques, terribles comme le destin. + +Ce brocanteur de l'empire avait alors entrepris deux affaires de +banque: la vente des indulgences et celle de la couronne impériale, +que la mort probable de Maximilien allait bientôt mettre à l'encan. Il +trouva piquant, utile, d'attirer chez lui le malade, pauvre affamé, +oiseau plumé, qui, l'aile à moitié brisée, avait besoin d'un refuge, +et qui, tel quel, n'en était pas moins l'_éveilleur du monde_ et la +grande voix de la Révolution. + +Le prélat machiavéliste calculait parfaitement qu'un tel hôte allait +le couvrir des attaques de l'opinion. Contre l'indignation publique il +allait avoir réponse, contre toute injure méritée. «Voleur, vendeur +d'orviétan.» Oui, mais protecteur d'Hutten. «Associé des usuriers et +chef du grand maquerelage.» D'accord, mais hôte d'Hutten, ami des +Muses, patron des libres penseurs, des savants. + +Hutten lui-même, qu'en disait-il? Le pauvre diable n'avait pas +l'esprit tout à fait en repos; on le sent par la longue, très-longue, +interminable lettre qu'il écrit pour s'excuser à un ami de Nuremberg. +Il lui prouve facilement que sa situation est intolérable, que la pire +vie est celle du chevalier de la faim dans un manoir de la +Forêt-Noire. Mais il prouve beaucoup moins bien que, de la cour de +Mayence, il agira mieux sur l'opinion, qu'il va gagner à la bonne +cause les princes, les nobles, etc. Il tâche de tromper et de se +tromper. «Ah! si je pouvais, dit-il, parler, vous tout dire!...» + +Ce qui reste net, c'est qu'Hutten, ayant tué le mauvais latin et la +scolastique, ayant estropié pour jamais les dominicains et rendu +l'inquisition impossible en Allemagne, avait fait beaucoup; il lui +fallait une halte pour se reconnaître. Il s'arrangeait avec lui-même +et se donnait des prétextes pour faire comme François Ier, pour faire +aussi son Concordat avec ce pape de Mayence. De quoi celui-ci riait +dans sa barbe, croyant avoir confisqué l'aigle dans son poulailler. + +À tort. Un tel patriote avait le coeur trop allemand pour rester sur +cette bone. Au premier cri de Luther, il s'éveilla brusquement, et +sans s'allier autrement avec le pieux docteur, il alla prendre asile +chez le chevalier Seckingen, vengeur des opprimés et défenseur des +faibles, dont on appelait le château l'_Hôtellerie de la Justice_. + + + + +CHAPITRE III + +LA BANQUE--L'ÉLECTION IMPÉRIALE ET LES INDULGENCES + +1516-1519 + + +On conte que Charles-Quint, à son passage en France, en voyant le +trésor et les joyaux de la couronne, aurait dit dédaigneusement: «J'ai +à Augsbourg un tisserand qui pourrait payer tout cela.[3]» + +[Note 3: Ces quarante pages, entièrement neuves, sont sorties des +documents publiés par M. Le Glay, _Négociations entre la France et +l'Autriche_, tome II. On y suit parfaitement le fil de l'intrigue +financière. M. Mignet, dans l'excellent morceau qu'il a publié sur +l'élection de Charles-Quint, met dans une fort belle lumière le côté +politique, en laissant sur le second plan l'action de la banque et de +l'argent, que j'ai mise en première ligne.] + +Avec l'avènement de François Ier et de Charles-Quint coïncide celui +d'une autre dynastie, l'avènement des Fugger d'Augsbourg et de la +banque allemande. Humble et redoutable puissance qui, dans les moments +décisifs, tranche le noeud gordien qu'aucun roi n'eût pu délier. + +Deux royaumes de banque avaient passé, celui des Juifs, puis celui des +Lombards, Génois et Florentins. Et voici la banque allemande qui, par +l'étroite ligue d'Augsbourg avec Anvers, subordonna la banque +italienne. + +Les Fugger, refusant le concours des Génois, concentrant l'argent +allemand, fermant la banque au roi de France, enlevèrent la couronne +impériale et la donnèrent au souverain des Pays-Bas. D'autre part, +seuls encore et sans les Italiens, ils se constituèrent receveurs de +la vente des indulgences, leur caisse marchant avec la croix, leurs +commis avec les prêcheurs. En sorte qu'ils firent les deux grosses +affaires qui changèrent la face du monde. Ils firent Charles-Quint et +Luther. + +Celle de l'élection, longtemps fort mal connue, l'est maintenant dans +tout son lustre, grâce à la publication des dépêches de Marguerite +d'Autriche qui, malgré Charles-Quint, remit toute l'affaire aux +Fugger, la centralisa, l'emporta. (Leglay, Nég. Autrich., t. II, +1845.) + +Cette victoire de la banque allemande sur ses rivales eût pu se +deviner. Le Juif, si maltraité, était suspect de haine; sa sombre +maison faisait peur. L'Italien, au contraire, brillait trop et faisait +envie. Ajoutez que Florence et Gênes firent tort à leur crédit en +mêlant la banque et la politique. Florence fit banqueroute avec les +Médicis. La banque génoise de Saint-Georges changea de caractère en +prenant une royauté, en se faisant reine de Corse. + +Telle ne fut pas la banque des Pays-Bas et d'Allemagne. Humble (dans +l'origine) fut son comptoir, n'affectant rien que _son petit profit_, +traitant l'argent pour l'argent seul. L'usure ne fut pour elle ni +vengeance ni ambition. L'argent, ce nouveau dieu du monde, élut ces +bonnes gens parce qu'ils le servaient pour lui-même. Tout dieu veut +être aimé ainsi. + +Et aussi, il arriva que cette puissance nouvelle apparut là dans un +degré d'impersonnalité et d'abstraction, qu'elle n'avait pas eu dans +les mains passionnées des Juifs ou des Génois, artistes, virtuoses en +usure. + +On demandera peut-être comment cette banque, vraiment impersonnelle, +impartiale, aveugle et sourde, se décida toujours pour Charles-Quint +plutôt que pour François Ier. Parce que Charles-Quint donnait un gage, +non sa parole de prince, dont on se fût peu soucié, mais la solide +garantie du commerce d'Anvers et d'autres villes. Commerce qui +lui-même avait en garantie les droits qu'il acquittait à l'entrée de +l'Escaut, les payant d'une main et les recevant de l'autre. De sorte +que tout ceci se passait sans le prince. Sur les cuirs ou les laines +anglaises qu'elle faisait entrer, Anvers payait des droits, à qui? à +elle-même. Et elle se couvrait ainsi des sommes que tiraient d'elle +Augsbourg et les Fugger, lesquels payaient aux électeurs, aux princes, +à tous, pour les affaires de Charles-Quint. + +Telle fut la mécanique, jusqu'à la grande invasion de l'or américain. +C'est la cause réelle des succès de Charles-Quint. Augsbourg, Anvers +et Londres étaient pour lui. Les Allemands, outre la sûreté, avaient +aussi, il faut le dire, un faible personnel pour ces banquiers +d'Augsbourg. Pourquoi? La cause en est dans la simplicité, dans +l'ostentation de mesquinerie et de petitesse qui les signale à leurs +commencements. Plus tard, ils se firent princes et gâtèrent tout. + +La vraie tradition antique d'une bonne banque bourgeoise, calquée sur +le petit ménage allemand, flamand, se trouve conservée dans les +peintures qui ornent leur hôtel de ville. C'est d'abord, il est vrai, +l'apothéose d'Augsbourg elle-même. Augsbourg, reine triomphante dans +un char que traînent des rois, des cardinaux, ses débiteurs sans +doute. Puis, Augsbourg, bonne ménagère, laborieuse et féconde; +visiblement enceinte; et qui plus qu'elle enfante? Par un enfantement +éternel et tacite, les florins, les ducats, y vont se procréant. +Ailleurs, enfin, cette reine se montre naïvement en sa cuisine, avec +baquets, faïences et casseroles, portant des clefs et la devise: «Tout +et partout.» Clefs magiques d'argent pour ouvrir les coffres et les +coeurs. Toute-puissante cuisine, où la Circé allemande prépare +incessamment les breuvages et les sauces qui changèrent plus d'un +homme en bête. + +Mais n'est-ce pas ravaler les choses? Loin de là. Consultons les +commentaires de ces tableaux, je veux dire les inscriptions et les +grisailles qui en donnent hardiment l'esprit. Un étrange amour de +bassesse y règne et y triomphe. Je vois dans ces grisailles, autour du +berceau d'un enfant, le boudin qui doit le nourrir; sur sa tête +(poétique image), pend un petit cochon tout cuit. Le vrai couronnement +est la devise inscrite sous un Vespasien: «L'argent sent toujours +bon.» (_Lucri bonus odor._) + +Nous donnerons tout à l'heure le détail. Mais nous devons tout d'abord +caractériser ces prodigues que la nécessité mit dans les mains des +banquiers allemands. + +Tous les rois étaient jeunes, ou mineurs, ou majeurs à peine. La mort +avait en une fois changé toute la scène du monde. Le pape même, Léon +X, qui avait trente-neuf ans en 1516, pouvait passer pour jeune, +relativement aux autres papes. Henri VIII avait vingt-quatre ans, +François Ier vingt-deux, Charles-Quint seize, Louis de Hongrie dix. +Toute cette jeunesse était fort gaie, on peut le croire (moins le +petit Charles-Quint, étonnamment sérieux); les cours n'étaient que +fêtes, rires, badinages, et l'argent coulait comme l'eau. + +Le plus régulier de ces princes, le seul qui eût des moeurs, Henri +VIII, beau jeune homme, un peu gros déjà, avec tout le bouillonnement +et l'agitation physique de la jeunesse anglaise, avait été conquis par +le fils d'un boucher, le facétieux cardinal Wolsey, qui le prit par +les farces, par la chasse, les chiens, les chevaux, les faucons. +Henri, esprit bizarre, aimait également à ferrailler dans l'escrime, +dans la scolastique. Il se croyait né pour la guerre. Déjà il avait +épuisé en vaines tentatives sur la France le Trésor d'Henri VII. Mais +l'Angleterre, à ce moment puissamment productive, pouvait donner +beaucoup; et son roi, en réalité de tous le plus à l'aise, prêtait au +roi d'Espagne, fort indigent alors, et croyait le subordonner. + +Celui-ci, à qui l'Amérique rendait fort peu encore, était aux +expédients. Naples rapportait très-peu. Les Pays-Bas souvent +refusèrent, et dans les cas les plus pressants. Sans un prêt d'Henri +VIII, Charles n'aurait pu passer en Espagne. Et dans l'affaire de +l'élection impériale, il arriva une fois qu'un courrier ne partit pas, +faute d'argent. + +La cour la plus coûteuse était celle de François Ier. Cette joyeuse +cour, toujours en route, semble un roman mobile, pèlerinage +pantagruélique le long de la Loire, de château en château, de forêt en +forêt[4]. Partout les grandes chasses et l'étourdissement du cor. +Partout les grands banquets, et la table sous la feuillée pour +quelques milliers de convives. Puis, tout cela disparaissait.--Les +pauvres envoyés du roi d'Espagne ne savaient jamais où ni comment +joindre le roi de France. Il se levait fort tard, et l'autre roi, sa +mère, très-tard aussi. On venait en vain au lever; le roi dormait. On +revenait plus tard; le roi était à cheval, bien loin dans la forêt. Le +soir était trop gai; à demain les affaires. Le lendemain, on était +parti; la cour était en route; les envoyés trouvaient quelques +serviteurs attardés qui leur disaient en hâte que le roi couchait à +dix lieues de là. + +[Note 4: La difficulté que les ambassadeurs avaient à le joindre +est frappante dans les _Négociations_ (édit. Leglay), et le gaspillage +infini d'une telle vie est sensible dans les _Comptes de la bouche_ +que possèdent les archives. Ils donnent plus d'un curieux détail: +«Tant pour le sucre de bouche à l'apoticaire du roy.» etc.] + +Un roi, tellement voyageur, devait connaître le royaume, ce semble, +être en rapport avec le peuple, la noblesse, du moins. C'était tout le +contraire. Il voyageait, captif en quelque sorte d'une cour qui lui +cachait le reste. Sa prodigalité profitait à très-peu de gens. Le +lendemain de son avènement, il mit un impôt onéreux. Pourquoi? Pour le +donner. Il en fit un cadeau à Montmorency, à Brion, deux ou trois +camarades. + +Autre n'était la vie de Léon X. Il n'y eut jamais plus plaisant pape. +Sous ce nom grave et _léonin_, Jean de Médicis était un rieur, un +farceur, et il est mort d'avoir trop ri d'une défaite des Français. +Raphaël, qui nous a transmis sa grosse face sensuelle, n'a osé en +marquer le trait saillant, les yeux bouffons et libertins. Friand de +contes obscènes, de paroles (n'ayant plus les oeuvres), il avait +toujours une oreille pour Castiglione, l'autre pour l'Arétin. On +connaît celui-ci. L'autre, nous l'avons au Louvre (par Raphaël aussi), +conteur aux yeux lubriques, au teint rougi, vineux, âcre d'histoires +salées qui réveillaient les vieux. Entre ces bons Pères de l'Église, +le pape, au même théâtre entre deux compartiments, faisait jouer +devant lui la _Calandra_ et la _Mandragore_, pièces fort crues, +très-près des priapées antiques que lui refaisait Jules Romain. + +Il croyait avoir peu à vivre, et vivait double, menant la vie comme +une farce, aimant les savants, les artistes comme acteurs de sa +comédie. Ses meilleurs amis, toutefois, furent les grands latinistes, +non l'Arioste, ni Machiavel, ni Michel-Ange. Il tint celui-ci dix ans +à Carrare à exploiter une carrière, craignant apparemment que cette +figure tragique ne lui portât malheur. + +Ce n'est pas que cette cour si gaie n'ait eu aussi ses tragédies. Les +cardinaux, qui avaient cru nommer un rieur pacifique, furent un peu +étonnés lorsque, tout en riant, il en étrangla un, le cardinal +Petrucci. Profitant de cet étonnement et de cette terreur, il fit (ce +que n'avait pas osé Alexandre VI) trente et un cardinaux en un jour, +faisant d'une pierre deux coups, assurant à sa famille la prochaine +élection, et remplissant ses coffres par cette vente de trente +chapeaux. Malheureusement, les coffres étaient percés. Il lui fallut, +le lendemain, entamer avec Albert de Mayence (c'est-à-dire avec les +Fugger) la grande affaire des indulgences. + +Le Concordat ne profita guère plus à François 1er. Lorsque Duprat, à +Bologne, soumit le roi au pape, lui fit servir Léon X, marcher devant +lui et lui donner à laver, il disait à son maître qu'avec ce +Concordat, le pape ne retenant qu'une année du revenu, et laissant au +roi les nominations, il allait avoir à donner six archevêchés, +quatre-vingt-trois évêchés, nombre d'abbayes, etc. Belle liste civile, +pour qui l'eût employée. Le roi la gaspilla. Les favoris eurent tout, +la noblesse rien, et elle fut aussi irritée que le peuple. Les +parlementaires et l'Université, qui jusque-là partageaient avec les +clients des seigneurs, eurent à peine à ramasser les miettes. Grande +mauvaise humeur, que Paris partagea. Pour don de joyeux avènement, le +roi avait fait fouetter un Parisien, un certain abbé Cruche, qui +gagnait sa vie à jouer de cabaret en cabaret de petites farces contre +la cour, qu'avait tolérées le bon Louis XII. Paris comprit alors ce +qu'était un roi gentilhomme. + +Moins dépensière, la cour de Charles-Quint ne fut pas moins pesante et +dévorante, par l'avarice de ses conseillers flamands. + +La furieuse faim d'or et d'argent que les Espagnols portèrent en +Amérique, les Flamands la portèrent en Espagne. Quoiqu'ils se crussent +maîtres, ayant le roi avec eux, quoiqu'ils prissent les grosses places +et les grands évêchés (Tolède, par exemple, pour un Croy de dix-huit +ans!), ils crurent cependant qu'en un pareil pays, peu endurant et +sombre, le plus sûr était d'emporter. Les Castillans se croyaient +garantis parce qu'ils avaient fait jurer au roi de ne laisser sortir +ni or ni argent. Les Flamands ne s'en soucièrent. Avec une industrie +étonnante, ils ramassèrent tout le numéraire, spécialement de beaux +ducats de Ferdinand et d'Isabelle, d'or très-pur, sortis de Grenade, +gros à emplir la main. Il en resta si peu, que quand un Espagnol en +apercevait un, il mettait la main au bonnet, lui disant dévotement: +«Dieu vous sauve, ducat à deux têtes! puisque M. de Chièvres ne vous a +pas trouvé!» + +Rien ne dérangea les Flamands dans ce déménagement méthodique du vieil +or espagnol. La Jacquerie de Valence qui éclata, l'insurrection de +Castille, ne les en tirèrent pas. S'ils firent convoquer les Cortès, +ce fut sur le rivage, dans un port de Galice, à l'extrême bout de +l'Espagne, ayant là leurs vaisseaux et pouvant embarquer leur proie. +Madame de Chièvres, en bonne ménagère, apporta là la charge de +quatre-vingts chariots et de trois cents mulets; madame de Lannoy +celle de dix fourgons et de quarante chevaux; le confesseur du roi +celle de seize mulets et de dix chariots. Ainsi du reste. Un milliard +de ducats, dit-on. Ce qu'ils laissèrent, ce fut la guerre civile. + +Pendant ces trois ans passés en Espagne, tout leur soin était de ne +pas être dérangés par la France. Ils amusaient François Ier de l'idée +de faire épouser une fille de France au jeune Charles. Le roi n'était +pas dupe; il trouvait doux d'être trompé, tant qu'on lui paya une +grosse pension de cent mille écus d'or sous ce prétexte de mariage. +Charles-Quint, âgé de seize ans, écrivait: «Mon bon père» à un jeune +homme de vingt-quatre. Cette longue comédie est merveilleusement +peinte dans les dépêches (surtout du 7 juin 1518). L'envoyé de +Charles, poursuivant le roi sur la Loire, est parvenu enfin a le +saisir; il le tâte et retâte. Le roi, très-informé des embarras +d'Espagne, et très-convaincu qu'on le trompe et sur le mariage, et sur +la restitution de la Navarre, et sur l'Italie, et sur tout, parle +«froidement, sombrement.» Il n'est pas dupe, et il le montre bien. Et +pourquoi donc alors ne profite-t-il pas de la révolution d'Espagne et +de la guerre civile? Pourquoi? Deux autres guerres l'occupent: la +guerre des femmes d'abord qui se fait à sa cour entre sa maîtresse et +sa mère. La guerre du Turc ensuite. Car tout le monde en parle, en +frissonne, et la chrétienté entière regarde vers François Ier. Mais +pour mener l'Europe contre le Turc, il faut être empereur. C'est là le +grand souci. Il faut déposséder la maison d'Autriche qui, depuis près +d'un siècle, occupe ce trône électif, et qui, cette fois, énormément +puissante par l'Espagne, par les Pays-Bas, par les Indes, par +l'héritage éventuel de Hongrie et Bohême, ne prendra pas l'Empire +seulement, mais bien le gardera. + +Grand rôle de sauver l'Empire et l'Europe, du Turc et de l'Autriche! + +«Mais l'Europe, pourtant, s'est sauvée elle-même.» Point du tout. +Elle le fut en 1458 par un merveilleux hasard, l'incroyable héroïsme +d'une petite nation, les Hongrois, et d'un homme, Huniade. En 1529, +devant Vienne, le salut fut l'orgueil des Turcs, qui ne daignèrent pas +amener de l'artillerie de siége. + +Le hussard hongrois, il est vrai, était supérieur au spahi. Mais nulle +infanterie européenne ne tint devant les janissaires. + +Contre cette force épouvantable, ce n'était pas trop de l'union serrée +de la gendarmerie française avec le fantassin espagnol, suisse, et le +lansquenet allemand. + +Tous devaient quitter leur orgueil, et, tout naïvement, chercher un +capitaine, un Huniade, un Mathias Corvin, s'il en était. Mais, s'il +n'en était pas, si les héros manquaient, s'il fallait recourir aux +rois, l'empereur naturel de la situation était le roi de Marignan. + +Nous ne voulons pas dire qu'il en fût digne. Mais on l'en croyait +digne, ce qui est déjà beaucoup. Et c'est précisément parce qu'on le +croyait tel, qu'on ne le nomma pas, qu'on nomma celui qu'on jugeait un +jeune garçon médiocre. Son ambassadeur même écrivait: «Les Allemands +ne connaissent pas beaucoup le roi d'Espagne, et ils n'en disent pas +grand bien.» + +Les électeurs ne voulaient pas d'un électeur; ils se jalousaient trop; +ni d'un petit prince, d'un seigneur, qui n'eût pu payer (Nég. Autr. +II, 418). Il leur fallait un roi qui aidât aussi l'Allemagne dans son +péril. Des deux, choisir celui qu'ils croyaient incapable, c'était une +trahison inepte, aveugle, autant que criminelle. + +Le Turc d'alors était le vrai Turc des légendes, non un Bajazet II, +gras, pacifique et lent, poète mystique, qui laissa faire la guerre, +non pas le Salomon ou Soliman des Turcs qui devint l'ami de la France. +Celui-ci, le sultan Sélim fit peur aux Turcs eux-mêmes. La chose +infaisable et terrible, à laquelle nul n'osa toucher, lui, il la fit. +Il réforma les janissaires, mit leurs chefs dans sa main. Tellement il +avait imprimé l'épouvante de sa force et de sa cruauté. + +Les ambassadeurs vénitiens qui le suivent en tremblant dans ses +victorieuses campagnes et ses massacres, ne sont pas terrifiés +seulement, ils sont subjugués. On est stupéfait de lire que Mocenigo +disait de cet exterminateur: «Nul ne fut si juste et si grand, _nul +plus humain_.» Les bras en tombent. + +Sa courte vie fut comme un arc d'acier, tendu à rompre, par une +puissante machine. Ni joie, ni table, ni femme; rien d'humain. Rien +que la guerre, l'extermination sainte, et les joies de la mort. Il +était buveur d'opium, mais justement assez pour se tenir toujours +froidement exalté, impitoyablement cruel. Poète subtil, bandé au +sublime et mis par son lyrisme au-dessus de toute vie; d'autre part, +d'une abstraction plus mortelle à la vie encore. Son horrible +spiritualisme le rendait particulièrement altéré du sang de ceux qui +ont mis l'esprit dans la chair, des croyants de l'incarnation +(chrétiens, persans, etc.). + +Notez que dans les grands massacres, cet homme singulier ne prétendait +rien faire que sur bonne raison, bons textes du Coran, réponses de +prêtres et de juristes. Il était très-embarrassant pour ceux-ci, et +effrayant par sa subtilité, leur posant des questions, indifférentes +en apparence, et leur surprenant des réponses à noyer le monde de +sang. Après l'immense carnage des Mamelucks d'Égypte, il organisa dans +tout l'empire par une police savante et clairvoyante une complète +Saint-Barthélemy des partisans des doctrines persanes et de +l'incarnation d'Ali. Il procédait par ordre. Cela fait, il passa aux +chrétiens, posant à son moufti une question captieuse qui, subtilement +interprétée, impliquait le massacre d'une douzaine de millions +d'hommes. Le grand vizir, épouvanté, ne l'arrêta qu'en faisant venir +trois hommes de cent ans, vieux janissaires, qui jurèrent que Mahomet +II avait promis la vie aux Grecs. + +Sélim espérait bien se dédommager sur l'Europe, à qui Mahomet n'avait +rien promis. Et déjà il avait demandé au moufti: «N'est-il pas +méritoire de tuer les deux tiers des vivants pour le salut de l'autre +tiers?» + +On ne voit pas, dans l'état de division où étaient les chrétiens, ce +qui eût arrêté ce scolastique de la mort. Il avait pris l'Égypte sur +les Mamelucks, les premiers cavaliers du monde, pris la Syrie et la +Babylonie, frappé et mutilé la Perse pour toujours, et tout cela par +les armes modernes et le génie civilisé, par l'artillerie, +l'infanterie, une tactique habile. La parfaite justesse de ses vues se +montrait en ceci, qu'il ne voulait pas faire un pas vers l'Allemagne, +sans se créer d'abord une marine pour terrifier, paralyser la +Méditerranée, l'Espagne et l'Italie. + +Cela donnait à la chrétienté une année ou deux de répit. + +Le danger était si prochain, et le roi de France tellement désigné +comme chef militaire de l'Europe, qu'un de ses envoyés soutenait +qu'il n'y avait pas d'argent à donner, que l'Allemagne le prierait de +se laisser faire Empereur. François Ier disait qu'il ne voulait de +l'Empire que pour cette guerre. L'ambassadeur anglais, Thomas Boleyn, +lui demandant s'il irait en personne, il lui saisit la main, et posant +l'autre sur son coeur: «Si l'on m'élit, je serai dans trois ans à +Constantinople, ou je serai mort.» + +Maximilien ne l'était pas encore. Que faisait-il? Était-il occupé de +fixer l'Empire dans sa famille? Point du tout. Il l'offrait au plus +riche, à Henri VIII. Celui-ci, comprenant que le vieil Empereur ne +voulait rien que l'exploiter, le remercia tendrement, lui souhaita +longue vie. + +C'est alors seulement que le grand-père commença à se souvenir qu'il +avait un petit-fils qu'il chérissait, et retomba sur Charles-Quint. +Les gouverneurs flamands de Charles, qui ne furent pas plus dupes, +auraient voulu payer les électeurs en promesses et en bénéfices. Max +dit qu'il fallait de l'argent compté, sonnant, dans la main des +Fugger, retenant seulement pour lui cinquante mille florins de +courtage. + + + + +CHAPITRE IV + +--SUITE-- + +LA BANQUE--LES INDULGENCES DE L'ÉLECTION + +1516-1519 + + +Si Plutus est aveugle, comme on a dit, il dut le regretter. Le temps +dont nous contons l'histoire eût pu satisfaire ses regards. L'immense +extension des activités en tous sens semblait n'avoir eu lieu que pour +propager son empire. Pour lui, la terre avait été doublée; pour lui, +par lui, les trois grandes choses modernes apparaissaient: +bureaucratie, diplomatie et banque,--l'usurier, le commis, l'espion. + +Soyons francs, soyons justes. Et que les anciens dieux descendent de +l'autel. Assez de vains mystères. Plus modestes et plus vrais les +dieux grecs, dans Aristophane. D'eux-mêmes ils intronisent leur +successeur, le bon Plutus. Ils avouent franchement que sans lui ils +mourraient de faim. Mercure quitte son métier de dieu qui ne va plus; +pour Olympe, il prend la cuisine, lave les tripes et dit en sage: «Où +l'on est bien, c'est la patrie.» + +Cela est franc et net. Mais combien détestable l'hypocrisie moderne! +cet effort d'accorder l'ancien et le nouveau, de coudre et saveter la +rapacité financière de férocité fanatique! + +C'est pour Dieu, pour sa gloire, qu'en douze ans on fit place nette à +Saint-Domingue, mettant au ciel un million d'âmes. Pour Dieu, on +chercha en Afrique des noirs païens qui, de terre idolâtre, +heureusement sauvés en terre chrétienne, allèrent non moins rapidement +en paradis. Même opération sur le continent où, les âmes rouges +montant là-haut trop vite, on suppléa infatigablement par les âmes +noires. + +C'est justement en 1517 qu'éclate la dispute des dominicains et des +franciscains, de Las Casas et de Sépulvéda, le jour horrible qui +révèle la fosse où, pour l'amour de l'or, on a jeté deux mondes, le +nègre par-dessus l'indien. + +Les Espagnols qui font à l'or cet immense sacrifice humain, bourreaux +au Nouveau Monde[5], sont victimes en Europe. Les ministres flamands +les traitent, comme ils font de l'Amérique, disant d'eux: «Ce sont nos +Indiens.» + +[Note 5: Une perte non moins regrettable que celle des hommes est +celle de la civilisation et des arts de ces peuples, bien plus avancés +qu'on n'a dit. Les Mexicains étaient arrivés à connaître, à peu de +chose près, la grandeur de l'année. M. de Humboldt (_Nouvelle Espagne, +I, 370_) explique, avec une grande modération qui frappe d'autant +plus, cette horrible destruction, cette chute à la barbarie. Le +peuple, sous les missionnaires, retomba partout à l'ignorance, dans +une espèce d'enfance et d'imbécillité que n'ont nullement les +Américains restés indépendants et, comme on dit, sauvages, hors de +l'abrutissement des missions.] + +Mais nulle foire, nul marché d'esclaves, ne présente un aspect plus +cynique que l'Allemagne. Les pasteurs d'hommes, sans détour, y font +l'encan de leurs troupeaux. Double vente, des corps et des âmes. Les +maquignons se croisent. À grand bruit, passent et repassent les +marchands de suffrages, les marchands d'indulgences. + +Les deux affaires ont commencé en même temps, dès 1516, toutes deux +menées par les Fugger et par l'archevêque de Mayence, fermier des +indulgences, et, dans l'élection, l'agent mobile, actif, d'influence +principale, que consultaient les électeurs. + +Ce n'était pas la première fois que l'on vendait des indulgences. Mais +la chose ne s'était faite jamais à si grand bruit, avec une telle mise +en scène. Le peuple commençait à avoir l'oreille dure. Il fallait +crier fort. Orgues, cloches, cantiques, furieuses prédications, nul +bruit n'y était épargné. Dès que les débitants approchaient à une +lieue d'une ville, le clergé, entraînant d'immenses processions de +magistrats municipaux, d'écoliers et de confréries, allait au-devant +de la bulle papale, tous portant des cierges allumés. On la voyait +marcher devant, la triomphante bulle, sur un coussin de velours. La +croix, plantée devant, était là pour lui faire honneur. Là, tous +faisaient la révérence; tous se confessaient là, et achetaient bon gré +mal gré. On sait l'inquisition mutuelle des petites villes, et +l'empressement des voisins à s'accuser. Malheur à qui ne suit pas le +troupeau! + +Aux portes de l'église étaient le coffre et le comptoir, le publicain +Mathieu dans son _telonio_; je veux dire le Fugger, représenté par +son commis. Avec raison, il suivait son affaire, ne se fiant nullement +aux mains ecclésiastiques. Le moine qui prêchait était un homme trop +connu. L'archevêque de Mayence avait pris à cent florins par mois un +Tetzel, puissant aboyeur, célèbre par mainte histoire médiocrement +édifiante, à ce point que Maximilien voulait le faire jeter à la +rivière. Mais c'eût été dommage; on n'eût pas aisément trouvé un tel +acteur. Ajoutez que, comme bandit, il convenait à l'entreprise, +pouvant se donner pour pièce probante et dire: «Regardez-moi! voilà +celui que l'indulgence a pu blanchir!... Après ce tour de force, que +ne fera-t-elle pas?» + +Tetzel, intrépidement, allait au but. Il n'affadissait pas, +n'endormait pas ses auditeurs. Il nommait les plus grands forfaits, +ceux qu'on ne peut commettre, ni presque imaginer... Et, quand il +voyait l'assistance frissonnante et déconcertée, il ajoutait +froidement: «Eh bien! tout cela n'est rien, quand l'argent sonne au +fond du coffre.» + +Et, si quelqu'un avait l'air de trouver cela bien fort, il +s'échauffait jusqu'à dire: «Oui, quand même on aurait violé la mère de +Notre-Seigneur!» + +«Savez-vous bien, misérables, disait-il encore, que ceci n'est accordé +que pour rebâtir Saint-Pierre?... En attendant... les reliques de +saint Pierre, de saint Paul et de je ne sais combien de martyrs sont à +la pluie, au vent, à la grêle, battues, souillées, déshonorées. + +«Coeur endurci! criait-il, n'entends-tu donc pas ta mère te dire du +fond du purgatoire: «De grâce, un florin, mon fils, pour me tirer de +la flamme!»... Et vous l'avez, ce florin! et vous ne le donnez pas!» + +Cela n'agissant pas toujours, au pis aller, Tetzel vendait (chose d'un +débit plus sûr) le pardon des péchés à faire, des viols et des +adultères, des incestes à venir. Prix modéré: la polygamie ne coûtait +que six ducats. + +C'était là la grande préoccupation de l'Allemagne. Le héros de +l'époque n'était plus Huniade ou Barberousse. C'était Tetzel. La +bataille, animée, ardente, homérique, était l'élection, duel à mort +des écus, des ducats. + +On pouvait prévoir une autre bataille. Le Turc allait compliquer le +drame. Ses préparatifs finissaient. On pouvait, sans être prophète, +prévoir qu'en 1520 quelque cent mille chrétiens, liés à la queue des +chevaux, s'en iraient vers Constantinople. Sélim, il est vrai, faisait +grâce presque toujours de l'esclavage, élargissant ses prisonniers par +la voie du cimeterre. + +Qui rassurait l'Allemagne? un mur sans doute, ce mur vivant de la +Hongrie, qui, deux fois, contre les Tartares, contre les Turcs, +couvrit la chrétienté. Pays étrange, unique, où l'héroïsme était la +vie commune, où tout homme trouvait juste et simple de mourir en +bataille, comme était mort son père!... Mais, hélas! ce sublime +champion de l'Europe existait-il? S'il existait, c'était encore deux +morceaux, coupé, scié en deux; et, ce qui était plus grave, c'est que +ce n'était pas une scission de territoire, mais d'âmes; il y avait +deux Hongries. + +Jusqu'au grand Huniade, ce peuple tout guerrier et pasteur fut, devant +l'ennemi, une digue élastique et mobile. Toujours l'attente des +combats, des ravages. L'unique pensée, faire front au Turc. Le +seigneur était chef, non maître. Sous Mathias Corvin, la grandeur de +l'État, le progrès du luxe, la sécurité, changèrent les choses. On se +mit à parler d'impôt, de vassaux, de fermiers. L'invasion turque, en +1513, surprit la Hongrie divisée contre elle-même. Le peuple prit les +armes, mais contre les seigneurs qui le retenaient sur leurs terres, +lui refusaient ses libertés d'émigration et de croisade. Le roi était +un Polonais, fort peu solide, et qui ne s'était établi qu'en +trahissant son peuple, en le léguant aux Autrichiens s'il mourait sans +enfants. Legs ridicule d'une couronne nullement héréditaire. + +Il laissa un enfant, Louis, dont les tuteurs ne satisfirent encore +l'Autriche qu'en répétant le crime, en livrant la soeur de l'enfant +comme future épouse de l'archiduc, avec ce prétendu droit d'hériter de +la couronne élective de Hongrie. + +Situation à faire pleurer les pierres! que ce peuple sacré, sauveur +béni de l'Occident, qui pour tous devait être un objet de religion, +passât ainsi de voleur en voleur! + +Le petit Polonais, qui était Français par sa mère et neveu de Gaston +de Foix, se montra vrai Hongrois. À peine homme, il échappa à toutes +ces infamies, et trouva la mort au champ de bataille. + +Un seul prince en Allemagne eût voulu relever et grandir la Hongrie, +l'électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Il eût voulu soustraire le petit +Louis aux influences autrichiennes, tirer sa soeur de Vienne, et +donner à la Hongrie un gage de l'amitié reconnaissante de l'Allemagne +en faisant son roi empereur. Plan très-beau, difficile d'exécution. +L'enfant était tenu, et par son tuteur polonais, et par sa soeur +captive à Vienne, et par sa future femme, Marie d'Autriche: trois fois +lié du fil de l'araignée. + +La Saxe avait fermé sa porte aux vendeurs d'indulgences, enhardi les +attaques qu'on dirigeait contre elles. L'électeur comprenait très-bien +qu'une réforme du clergé qui soulagerait l'Église du poids de ses +richesses pouvait donner une solution simple au terrible embarras du +temps, la disproportion des besoins et des ressources. _Attendre en +attendant_, jusqu'à ce que cette manne tombât, c'était le conseil de +la piété et de la politique. Seulement l'élection du roi catholique +pouvait tout empêcher. + +Albert de Brandebourg, l'électeur de Mayence, fut lui-même, dit-on, +ébranlé aux premières prédications de la Réforme, et il eut un instant +l'idée de passer au parti des saints. Il y eût gagné gros. Qu'était-ce +que son petit profit de la ferme des indulgences, en comparaison d'une +sécularisation radicale des biens du clergé? Qui sait même? de la +transmutation d'un électorat viager en principauté héréditaire? +Opération hardie que son cousin, un autre Albert, fit dix années plus +tard en Prusse sous la protection de la Pologne. Pour qu'Albert de +Mayence en fit autant, il lui eût fallu celle de la France, d'une +France luthérienne. Il retomba au possible, à la petite et basse +réalité, à son rôle de fermier de Rome et de brocanteur de l'Empire. + +Sauf l'électeur de Saxe, opposée à l'Autriche, et l'électeur de +Trèves, noble chevalier allemand qui voulut rester les mains nettes, +le reste était à vendre, si bien que François Ier crut tout tenir deux +ou trois fois, et autant de fois Charles-Quint. Celui-ci était en +Espagne, mal informé, mal conseillé. Il eût manqué l'affaire, si sa +tante Marguerite, plus près et plus adroite, n'eût arrangé les choses. +Elle réduisit tout à une affaire d'argent, n'appela pas le pape au +secours comme François Ier, élimina les banquiers italiens, +circonscrivit et centralisa l'action, agissant à Augsbourg, c'était la +caisse; à Mayence, c'était l'intrigue. Elle fixa l'envoyé principal à +Augsbourg, lui disant de s'en écarter peu. «Si vous allez à la diète +suisse, lui écrit-elle, je vous prie et _ordonne de par le roi_ que +vous retourniez le plus tôt possible à Augsbourg.» (28 février 1519.) + +Cette concentration de l'affaire chez les Fugger fut la cause du +succès. Les électeurs n'avaient de confiance que dans cette maison, et +ne voulaient pas avoir affaire aux banquiers italiens; il fallait en +passer par là. C'est ce que ne voulaient pas comprendre M. de Chièvres +et le conseil d'Espagne; ces Croy, qui peut-être faisaient passer par +Gênes les grandes sommes qu'ils tiraient d'Espagne, étaient liés +d'intérêt aux Génois, et tenaient à partager l'affaire de l'élection +entre ceux-ci et les Allemands. + +L'envoyé écrivait d'Augsbourg: «Ce pauvre Fugger, quoique bien +maltraité, et qui y a déjà perdu huit mille florins, prêtera pour un +an (8 février).» Ce pauvre Fugger refusait l'intérêt pour le peu qu'il +prêtait du sien, mais se dédommageait par sa commission sur les +sommes qu'il tirait d'ailleurs. + +Trois conditions furent imposées par lui, et il y tint: 1º Les +Garibaldi de Gênes, les Welser d'Allemagne, et autres banquiers, +_n'eurent part à l'affaire qu'en versant chez Fugger_, et ne prêtèrent +que par son intermédiaire; 2º Fugger _reçut en garantie les billets +des villes d'Anvers et de Malines_, payées elles-mêmes sur les péages +de Zélande; 3º Fugger avait obtenu de la ville d'Augsbourg qu'elle +défendît de prêter aux Français. Il exigea de Marguerite une mesure +inouïe, de faire _défendre aux gens d'Anvers de faire le change en +Allemagne pour qui que ce fût_. Acte étonnamment arbitraire, qu'aucune +ville des vieux Pays-Bas n'eût supporté. Mais la jeune ville d'Anvers, +qui alors enterrait Gand et Bruges, et qui se lançait dans le +tourbillon des grands intérêts maritimes, avait un extrême besoin de +se concilier le roi de l'Espagne et des Indes. La chose fut endurée. +Fugger fit la guerre à son aise. Les Génois et Nurembergeois, tout en +grondant, se résignèrent; ils aimèrent encore mieux gagner par lui et +lui payant tribut, que de ne pas gagner du tout. Les Français qui +avaient emporté de l'argent furent bientôt à sec, ne trouvèrent nul +crédit, et n'eurent plus à offrir que leurs belles paroles et +l'éloquence de l'ambassadeur Bonnivet. + +Marguerite, avec tout cela, doutait fort du succès. Il était visible +qu'un roi des Espagnols qui ne savait pas encore l'allemand (on lui +traduisait les dépêches) était un étranger, visible qu'il allait être +partagé entre deux royaumes, deux esprits tout contraires. Si l'on +disait qu'un Autrichien, voisin de la Hongrie, serait un défenseur +contre le Turc, l'argument était bon surtout pour Ferdinand, qui +allait épouser Anne de Hongrie. Marguerite, on l'entrevoit dans les +dépêches, eût voulu pouvoir demander l'Empire pour Ferdinand. Ce parti +évitait peut-être l'horrible guerre qui, presque sans trêve, dura, +contre la France, contre les protestants, toute la longue vie de +Charles-Quint. Mais au premier mot écrit en ce sens, les Croy, le +conseil d'Espagne, répondirent aigrement qu'on reconnaissait là les +ennemis du roi, les amis de François Ier. Ces sottises furent portées +par l'un d'eux à Malines, avec des instructions altières où le jeune +roi d'Espagne se montrait justement par le côté qui eût dû empêcher +son élection, disant qu'il pouvait bien mieux que Ferdinand «assurer +l'_obéissance de l'Empire_ et acquérir grant gloire _sur les ennemis +de nostre sainte foy catholique_ (5 mars 1519).» + +Ce déboire ne diminua pas le zèle de Marguerite. Le grand point était +de gagner les deux frères de la maison de Brandebourg, dont l'aîné, +Joachim, s'était engagé pour la France; le cadet, archevêque de +Mayence, Hottait, alternait par semaine, pour se mieux vendre. Les +autres électeurs, rendant justice à ce jeune prélat et le croyant le +plus avide et le meilleur marchand, le consultaient et se réglaient +sur lui. + +Nulle scène, dans l'_Avare_ ni les _Fourberies de Scapin_, ne me +paraît valoir ce marchandage de Mayence (V. surtout 4 mars). Les plus +habiles y profiteront, je le leur recommande. D'abord, le prélat +affiche la plus complète incrédulité aux promesses de l'ambassadeur. +Il a bien touché quelque argent, c'est vrai. Qu'importe? Rien de +fait. Et rien ne se fera, l'affaire est trop mal engagée. Le pape et +l'Angleterre travaillent contre. «Nous savons bien, d'ailleurs, qu'on +ne nous tiendra rien de ce qu'on dit. L'Espagne ne laissera pas +seulement venir son roi. Enfin, que voulez-vous? les Français ont déjà +les autres électeurs... Vos billets d'Anvers et Malines, c'est du +papier. Nous savons bien que ces villes ont privilége pour ne payer +jamais. La garantie d'Augsbourg, de Nuremberg! à la bonne heure!» + +À cette comédie, l'envoyé répond par une comédie; il s'adresse à son +coeur, à ses bons sentiments pour l'Allemagne, lui remontre la honte +qu'il y aura à l'élection d'un étranger... Puis, s'exaltant, et le +voyant de marbre, il en vient aux injures et le traite comme un +misérable. + +Le coquin, peu ému, répond ingénument qu'on lui offre davantage, qu'il +est l'homme essentiel, que les autres voteront comme lui, qu'on ne +fera rien sans lui. «Je veux, dit-il, cent mille florins sonnant, +par-dessus ce que m'a promis feu l'Empereur. + +--Impossible! vous resterez électeur, lui roi d'Espagne, et Dieu vous +punira!» + +Ni l'un ni l'autre ne voulait rompre ainsi. «C'est une grosse affaire, +dit le prélat avec un air rêveur. J'y penserai cette nuit.» + +Le matin, l'homme du roi voit arriver chez lui un confident valet, +l'homme du plus secret intérieur. «Eh bien! quatre-vingt +mille?--Non.--Soixante? cinquante?--Toujours non.--Enfin, de descente +en descente, ils tombèrent au cinquième de ce qu'il avait demandé +d'abord; on s'accorda à vingt mille florins.--«Mais vous n'y +regretterez rien. Car il vous donnera avec lui son frère Brandebourg +et Cologne. Seulement il ne faut pas que les autres électeurs le +sachent; ils voudraient aussi de l'augmentation.» + +Attendez. Tout n'est pas fini. Il y a encore de l'argenterie et des +tapisseries de Flandre, dont on avait parlé. Le prince, ami des arts, +y tient essentiellement. + +Cet Albert de Mayence eut cinquante-quatre mille florins, _pour +oeuvres pies_, avec dix mille de pension et la promesse que le nouvel +Empereur lui obtiendrait la position de légat _à latere_ nommant à +tous les bénéfices, boutique ouverte des dons du Saint-Esprit. + +Son frère, l'électeur de Brandebourg, devait avoir cent trente mille +florins avec une soeur de Charles-Quint. + +Le palatin cent dix mille, et six mille de pension, etc., etc. + +Cette oeuvre de corruption n'aurait pas suffi peut-être si Marguerite +d'Autriche n'y eût joint, dès l'origine, les moyens de la calomnie. La +Flamande connaissait la crédulité des populations allemandes et +suisses, et combien facilement on leur fait avaler les bourdes les +plus grossières, dès qu'on touche leur endroit faible, leur jalousie +de la France. _Un Welche!_ avec ce mot, on trouble leur bon sens. +D'_un Welche_, tout est croyable. Les choses les plus contradictoires +s'accordent, s'acceptent en même temps. Le mot d'ordre qu'elle donna, +et qu'on trouve dans ses dépêches, ce fut de dire sur tous les tons: +Que c'était fait de l'Allemagne; les Welches allaient tout envahir; +qu'au moment de l'élection, François Ier arriverait avec une armée à +Francfort, ferait voter sous la terreur; qu'élu ou non, il irait se +faire couronner à Rome; que, sûr du pape et de l'onction pontificale, +il s'imposerait à l'Allemagne, qu'il réduirait les princes allemands à +l'état d'obéissance où étaient les princes français, qu'avec les +armées allemandes et celles d'Italie, il écraserait la Suisse, etc., +etc. Ces nouvelles furent semées dans les cabarets, dans les +assemblées de cantons, dans les diètes fédérales, et devinrent +croyables à force de vin. Il faut entendre là-dessus l'envoyé impérial +qui avait la brutale commission de griser les Suisses. Cette +négociation d'ivrognes insolents lui fait pousser des exclamations de +désespoir: «Ces gens-ci sont sur mon dos, par trois ou quatre tables, +comme si je les eusse priés. Ils ne cessent de demander... Que ne +puis-je me retirer? J'aimerais mieux porter des pierres que d'endurer +ces coquins..... Que dis-je? il les faut adorer, les traiter comme +seigneurs! (Nég. Autr. II, 373.)» + +Sans vin et sans argent, les Suisses auraient encore pris parti contre +la France. Marignan leur avait laissé un amer levain de rancune. Ils +crurent ce qu'on voulait. Ils crièrent qu'il ne fallait pas qu'on +laissât passer le Welche, ils prièrent, commandèrent aux Lorrains, aux +Alsaciens, de lui tomber dessus au passage, de le traiter comme René +fit du duc de Bourgogne. Les Allemands, de leur côté, écrivaient à +Marguerite qu'ils verseraient tout leur sang pour empêcher l'élection +du Français. + +Toutes ces fumées de haine auraient pu s'évaporer. Pour rendre la +haine active et lui faire frapper un coup décisif, il fallait l'armer +d'une épée. Cette épée fut Seckingen. + +Ceci fut le coup de maître le plus inattendu. Seckingen ne s'achetait +pas, et il n'aimait pas la maison d'Autriche. Maximilien, pour je ne +sais quelle belle action de justice héroïque, l'avait mis au ban de +l'Empire. Dans ce temps d'anarchie et de corruption où les juges se +faisaient brigands, les brigands (nobles, chevaliers) pouvaient bien +se faire juges. Tel était Seckingen. Il s'était fait le redresseur de +torts. La noblesse le suivait, et il avait mis à la raison jusqu'à un +duc de Lorraine, un landgrave de Hesse, le prince le plus guerrier de +l'Allemagne. François Ier l'avait eu pour pensionnaire, qui s'était +sottement brouillé avec lui. Mais il n'y avait pas apparence que l'ami +d'Hutten et de la révolution allât contre son rôle et prêtât sa +vaillante épée à l'intrigue de Marguerite. Ni l'argent ni la ruse +n'eût rien fait près de lui. On le surprit par l'amitié. + +Le sanglier des Ardennes, La Mark, le brigand de la Meuse, était l'ami +naturel de l'illustre brigand du Rhin. Marguerite avait séduit le +premier par l'espoir de lui obtenir le chapeau pour son frère l'évêque +de Liége. Ce chapeau tant désiré, on le lui tenait à distance, lui +promettant qu'il l'atteindrait, s'il montrait du zèle. Point de +chapeau, s'il ne gagnait son ami Seckingen aux intérêts du roi +d'Espagne. La Mark y fit tous ses efforts. Et par surcroît, Marguerite +acheta un gentilhomme, par lequel Seckingen, crédule comme un héros +du vieux temps, se laissait volontiers conduire. + +Hutten lui-même aida peut-être. Le duc de Wurtemberg, ami, allié de la +France, venait de tuer un parent d'Hutten, amant de sa femme. Il avait +soldé des bandes et guerroyait contre les villes impériales. Hutten +sonnait contre lui le tocsin de ses pamphlets. D'autre part, on cria +partout que cet ennemi public était soudoyé par le roi de France. Les +Allemands, Seckingen en tête, coururent sus; il fut écrasé. L'armée, +où Marguerite avait mis six cents cavaliers, lui resta disponible; on +la fit approcher de Francfort, où se faisait l'élection; on la montra +comme épouvantail aux électeurs, dont plusieurs se repentaient et +comprenaient qu'ils allaient se donner un maître. Le Palatin le +sentait. Plusieurs villes impériales, Strasbourg, Constance, etc., +regrettaient amèrement d'avoir, sans le savoir, donné cette force aux +Flamands pour peser sur l'élection. + +Spectacle bizarre, en effet! c'étaient ces villes, les dernières +républiques de l'Allemagne, c'était Seckingen, le chef de la +démocratie noble des chevaliers du Rhin, c'était la révolution qui +allait sacrer à Francfort la contre-révolution. Tous ces ennemis des +prêtres faisaient venir un Empereur, d'où? du pays où les prêtres +régnaient sur les rois, et régnaient à faire peur à Rome elle-même! + +Cette curieuse mystification avait donné tant d'audace au parti +flamand-espagnol, qu'il avait entouré Francfort d'embûches et de +coupe-jarrets, pour faire un mauvais parti à ceux qui viendraient pour +le roi. Le principal ambassadeur, un prince, Henri de Nassau, dans +une lettre de Coblentz, écrit à Marguerite qu'il a dressé une +embuscade par eau et par terre à un archevêque, «laquelle lui eût +coûté cher» si l'électeur de Mayenne n'eût parlé pour lui. + +Le 17 juin, au milieu d'une armée de vingt-cinq mille hommes, s'ouvrit +la diète électorale. Les partisans de la France commencèrent à avoir +peur. Le Palatin, parent de François Ier, après s'être avancé pour +lui, recula et se rétracta. L'électeur de Brandebourg, qui avait +parole d'être son lieutenant dans l'Empire, se convertit à +Charles-Quint. Le Saint-Esprit, sous la forme un peu rude de +Seckingen, agit ainsi sur tous. Il n'y eut que l'électeur de Trèves +qui ne s'était pas vendu au roi de France, mais qui, véritable +Allemand, voulait contre le Turc le meilleur défenseur de l'Allemagne. + +François Ier, _in extremis_, perdant de ses espérances, fit dire à ses +ambassadeurs d'appuyer un prince allemand autre que l'autrichien. +L'électeur de Saxe eût eu des chances. Mais il s'abandonna lui-même, +et étonna tout le monde en votant pour Charles-Quint. Dans son +indécision, il se laissa aller à ce qu'il crut la volonté de Dieu. Il +semble aussi que, ne pouvant enlever Anne de Hongrie, il espéra pour +son neveu Catherine d'Autriche, la soeur de Charles-Quint, se +résignant, comme le chien de la fable qui porte le dîner et le défend +d'abord, mais qui, voyant que d'autres y mordent, se décide et en +prend sa part. + +La France ne fut pas battue seulement, elle fut ridicule. Bonnivet eut +l'idée d'entrer du moins dans Francfort, et de voir lui-même sa +déconfiture. Ce qui le tenta sans doute, c'est que la chose semblait +périlleuse, à travers tant d'épées nues, et avec des adversaires si +peu scrupuleux. Pour n'être arrêté aux portes il lui fallut (lui +ambassadeur du roi de France) prendre un déguisement, un habit de +soldat. + +Revenant assez triste et l'oreille basse, il se consolait, sur la +route, de l'injustice des Allemands avec les Allemandes. Elles sont +bonnes et compatissantes. Elles le consolèrent tellement qu'en +Lorraine il tomba malade. Maladie politique, peut-être, qui fit rire +le roi. Tout fut oublié. + +Les résultats étaient fort sérieux. + +Cet Empereur de vingt ans, qui, dans ses faibles bras, prenait la +moitié de l'Europe, faible pour gouverner, fut fort pour étouffer; +toute nation pâlit en son propre génie, languit et défaillit dans cet +effort absurde d'assimilation impossible. + +On avait fait un monstre: l'Espagne et l'Allemagne, collées l'une sur +l'autre, et face contre face, Torquemada contre Luther. + +Et cette chose monstrueuse permit d'en faire une perfide, qui eût +ouvert la porte aux Turcs (sans un hasard tout imprévu). Ce fut de +faire une Hongrie allemande, autrichienne, bâtarde, d'énerver, mutiler +le vaillant portier du monde chrétien. + +Un an après l'élection impériale, le frère de l'Empereur épouse Anne +de Hongrie, et se dit héritier de Hongrie et de Bohême[6], portant sa +main marchande sur la sainte couronne des héros, le palladium de +l'Europe. + +[Note 6: L'unité de cette histoire, la nécessité d'en suivre le +fil central entre la France, l'Italie et l'Allemagne, m'impose un +cruel sacrifice: c'est de ne rien dire ici du héros de l'Europe, qui +finit, s'éclipse du moins au XVIe siècle. Je parle du peuple hongrois. +Mourrai-je donc en ajournant toujours ce que lui doit l'histoire?... +Notre Degérando est mort! irréparable perte!... Le savant Téléki vient +de mourir. La grande histoire de Fesler attend encore un traducteur. +Et cependant d'infâmes et menteuses compilations paraissent, +fleurissent de toutes parts.--Les Hongrois ne daignent répondre. S'ils +parlent, c'est pour le monde (_Atlas_ anglais).--Je vois avec bonheur +un Français plein de coeur et de talent, M. Chassin, entrer avec éclat +dans ces études (_Huniade_). Puisse-t-il payer la dette de nos coeurs +à ce peuple entre tous héroïque, qui, de ses actes, de ses +souffrances, de sa grande voix forte, nous relève et nous fait plus +grands! On lui accorde volontiers la vaillance; mais cette vaillance +n'est que la manifestation d'un haut état moral. Dans tout ce qu'ils +font ou qu'ils disent, j'entends toujours: _Sursum corda._ + +Tout ce qui nous est revenu de leurs paroles en 1848 est purement et +simplement sublime. Un paysan vient s'engager: «Jusqu'à +quand?--_Jusqu'à la victoire._»--Un enfant se présente aussi pour être +soldat: «Mais tu es trop petit...--_Je grandirai devant l'ennemi._» Ce +qui étonne le plus de ce peuple, c'est son silence. Il laisse les +journaux ignorants dire, répéter que la révolution hongroise fut +aristocratique.--Chose pourtant vraie en un sens. La nation entière +est une aristocratie de vaillance et de dignité. Il y a là cinq +millions de chevaliers. Et pas un paysan ne s'estime moins que le +premier palatin du royaume. On le voit dans les chants innombrables, +guerriers ou satiriques, que 1848 a inspirés, surtout dans l'oeuvre de +leur premier poète, Petoefi, le boucher de Pest.] + + + + +CHAPITRE V + +RÉACTION CONTRE LA BANQUE--MELANCOLIA--LUTHER--LA MUSIQUE + +1516-1519 + + +Allemagne, Hongrie, Bohême, Espagne, des nations si différentes, si +énormément éloignées de moeurs, de langues et de génie, venaient +d'être englobées du même coup de filet, victimes d'une même opération +de banque et de diplomatie. + +«Triomphe, dira-t-on, d'une puissance moderne et pacifique sur les +vieilles nations d'héroïsme sauvage, triomphe de paix sur la +guerre.»--N'oublions pas que cette oeuvre de paix engendre deux cents +ans de guerre (1515-1715). + +Non, ce n'est pas pour le bonheur du monde que le monde est escamoté, +qu'une femme intrigante, avec ce publicain d'Augsbourg, brise l'épée +d'Huniade et du Cid, ruine la ruine de Jean Huss, et sur la grande +Allemagne, profondément enceinte de pensée sublime et mystique, jette +froidement le coffre, la caisse et le comptoir, où s'assoira l'éternel +_croupion_ qu'on appelle la Bureaucratie. + +Comment les nations vendues prirent-elles leur sort? + +La Bohême, livrée par sa soeur la Pologne, l'hérétique par la +catholique, la Bohême, arrivée à sa dernière goutte de sang, reçoit +sans réclamer cette pelletée de terre qui la recouvre pour jamais. + +La Hongrie, comme elle a vécu, s'en va mourir dans les bataillons +turcs, en protégeant ses assassins. + +L'Espagne, comme un taureau blessé qui se percerait de ses cornes, est +furieuse, contre qui? contre soi. Volée par les Flamands, elle va se +voler elle-même; indigente par eux, elle se fait mendiante, en +détruisant ses Maures. Elle restera _loyale_ quand même, et mourra le +chapeau à la main devant la dynastie flamande. + +Ces deux héros, aux deux bouts de l'Europe, le Hongrois, l'Espagnol, +ont à peine conscience de leur destinée. + +La conscience du temps fut dans l'Allemagne. C'était, relativement à +nous, à l'Italie, une jeune et verte nation. La France, qui est +devenue jeune, était très-vieille en 1500. Sa langue, jadis +européenne, avait traversé bien des âges. La langue allemande, à peine +adulte, se formait, florissait, touchait à ce moment où la fleur est +la force et la fécondité. Il y avait une vraie jeunesse dans les +moeurs; Machiavel en est frappé: une simplicité extrême dans la vie, +l'alimentation, le vêtement; une pauvreté riche de sentir si peu de +besoins. Et, dans cette mesquinerie volontaire des choses matérielles, +beaucoup de richesse morale. D'une part, le vieux génie tenace du +paysan, homme des temps antiques et de l'âge de ses forêts, ami de +l'arbre et de la source, frère du chevreuil, du cerf, sachant la +langue des oiseaux. D'autre part, la culture savante (il est vrai, +pédantesque) de l'ouvrier allemand, doublement ouvrier, rabotant des +planches et des vers, calculant sur l'empeigne ou la semelle d'un +soulier le _canon_ compliqué d'une harmonie nouvelle qu'il chantera +dimanche. Beaucoup de bonhomie rustique et de fraternité industrielle. +Ajoutez d'éternels voyages d'étudiants et de compagnons, errants, +toujours chez eux, dans la patrie allemande; soufflant la plume au +vent le matin et marchant où elle vole, sûrs de trouver le soir une +porte ouverte; ou, si le gîte manquait, chantant le long des rues, de +leur plus belle voix, quelque vieux chant d'église, que la bonne femme +allemande vient bien vite écouter. + +Deux choses originales et rares. La famille très-pure et innocente. Et +le vagabond, le mendiant, sûrs pour elle et reconnaissants. + +Avouons aussi le revers: un respect ridicule des grands, une bonasse +admiration, non des empereurs ou électeurs, mais des moindres +principicules, _de sa haute et très-digne Grâce, de l'infiniment +gracieux et clément Seigneur_... je ne sais qui, quelque noble vautour +qui daigne les manger jusqu'aux os. + +Enfin, ce qu'on a dit (trop durement): «Le Français est l'esclave, +l'Allemand le valet.» + +Notez que ce valet est Hændel, Dürer ou Mozart. + +Pour revenir, l'Allemagne, deux ans durant, s'était vue brocantée. +Point de mystère. Les courriers, les ambassadeurs, les marchands +d'âmes, allaient, venaient; effrontément sonnaient les florins, les +écus. On discutait haut, à grand bruit. Tant à Judas, tant à Pilate. +Combien l'âme de l'Allemagne? combien son corps et sa dépouille? Les +princes tiraient ceci, mais le pape emportait cela. Encore si, nue, +déshabillée, exposée à l'encan, l'esclave eût eu sa foi! On la vendait +avec le reste. Si la science et la pensée pure, la lumière supérieure +des libertés de l'âme, au moins, était restée! Mais le pis, le plus +sombre, c'est que tout cela échappait. La Renaissance elle-même +semblait avoir menti. Un Médicis devenu pape, ralliant les savants; +Érasme ami des cardinaux, correspondant de Léon X; Hutten menaçant et +flattant Rome, ne sachant plus lui-même, dans ses dédicaces +équivoques, s'il veut caresser ou blesser, Hutten élisant domicile +chez le fermier des indulgences et de la grande élection! + +Vous vous imaginez que la dose excessive de longanimité et de patience +dont ce peuple étonne le monde a dû être épuisée, et que la violence +du désespoir lui aura arraché un cri, une malédiction, un blasphème? +Oh! que vous connaissez peu l'Allemagne! Des révoltes locales eurent +lieu, mais la masse allemande ne bougea; elle soupira seulement et +regarda le ciel. + +Soupir profond que l'art allemand prit au passage, et, lui donnant +figure, grava pour l'avenir sur le bronze: _Melancolia._ + +Dans l'ombre humide des grands murs que la ville de Nuremberg venait +de se bâtir contre les brigands et les princes, vivait et travaillait +l'homme en qui fut la conscience profonde de ce pays de conscience, le +grand ouvrier Albert Dürer. + +Ce pauvre homme, très-malheureux en ménage, ne gagnant pas assez pour +apaiser sa ménagère acariâtre, avait un foyer trouble (à l'image de la +patrie), sans consolation intérieure: _Melancolia._ + +Vingt fois, cent fois, sur toile, sur bois, sur cuivre, +insatiablement, il peignit, grava sa tristesse et celle du temps, dans +les formes légendaires de la Passion: le Christ vendu des Juifs, mais +les chrétiens sont pires; le Christ frappé des Turcs, il l'est encore +plus par les siens. Il variait ce thème à l'infini, sans satisfaire +son coeur, impuissant et vaincu par les réalités, dans cette lutte +laborieuse: _Melancolia._ + +Enfin, dans un grand jour, échappant aux formes connues, et, par un +effort stoïcien, faisant appel au _moi_, sans appui du passé, il grava +d'un acier vainqueur le génie de la Renaissance, l'ange de la science +et de l'art, couronné de laurier. Il l'entoura de ses puissants +calculs, lui mit le compas dans la main, et autour toutes les +puissances d'industrie, la balance et la lampe, le marteau, la scie, +le rabot, les clous et les tenailles, des travaux commencés. Rien n'y +manque, pas même les essais botaniques, en petit vases; pas même les +travaux de l'anatomie; une bête morte attend le scalpel. Ce n'est plus +là l'atelier fantastique du magicien, de l'alchimiste, qui ne donnait +rien que fumée. Non, ici tout est sérieux, formidablement vrai; c'est +le laboratoire où la science est puissante, où chaque coup qu'elle +frappe est une immortelle étincelle qui ne s'éteindre plus et reste un +flambeau pour le monde. + +L'être singulier et sans nom qui siége en ce chaos, ce beau géant +qui, s'il n'était assis, passerait de cent pieds toutes les figures de +Raphaël, ce génie dont les fortes ailes, d'un tour, franchiraient les +deux pôles, qu'il est sombre pourtant! Et comment n'a-t-il pas la joie +de son immense force? Pourquoi, d'un poing serré, accoudé au genou, +dans un effort désespéré, cache-t-il la moitié de sa face admirable, +de sorte qu'on ne voit guère que le noble profil, l'oeil profondément +noir et plongeant dans la nuit?... Oh! fils de la lumière, que tu es +triste!... et attristant!... Moi, j'avais cru que la lumière, c'était +la joie! + +«Quoi! tu ne vois donc pas?» dirait-il, s'il parlait, s'il pouvait du +fond de ce cuivre se retourner vers moi, «tu ne vois pas ce bloc mal +équarri, de forme irrégulière, et que la divine géométrie ne ramènera +pas au prisme des cristaux? Prismatique il était, régulier, +harmonique. Qu'ai-je fait! Sans arriver à l'art, j'ai brisé la nature. + +«La bête aussi qui fut vivante, qui gît là devant moi, alors elle +semblait prête à révéler son secret, à m'expliquer la vie... Et morte, +elle s'est tue. Son sang figé refuse d'avouer le mystère où j'ai +failli atteindre,--failli d'une seconde,--qui fut la mort, la nuit, et +mon éternelle ignorance.» + +C'est donc en vain qu'on voit, dans un lointain immense, le vaste +monde, forêts, villes et villages, l'infini de la mer et l'infini de +la lumière. Que lui fait tout cela? L'infini qu'il poursuit, la +lumière qu'il adore, C'est celle qui est au fond de l'être. Voilà ce +qui serre son poing et qui ride son front, ce qui le laisse sans +consolation. Voilà pourquoi ses lauriers l'accablent, et tous ses +instruments, ses moyens de travail, ne lui semblent qu'embarras, +obstacles... Oh! nous avons trop entassé! Nous succombons sous nos +puissances. Celui-ci est captif de l'encombrement de la science. Son +laboratoire fait suer à voir. Comment sortira-t-il de là? Comment, +s'il avait le malheur de vouloir seulement se lever, le pourrait-il? +Il lui faudrait crever le toit de son front. Il y a une échelle pour +grimper à l'observatoire... Amère dérision pour ce captif, lié de sa +pensée. Je vous jure que jamais il ne montera. Adieu le ciel et les +étoiles!... Pour les ailes! c'est le plus affreux! Oh! se sentir des +ailes pour ne voler jamais!... Cette torture fut épargnée à Prométhée. + +Il y a pourtant encore un être vivant dans un coin, qui (bien +entendu), n'ose souffler devant l'ange terrible. Pauvre petit génie +tout nu, assis sur un arbre manqué. Ramassé sur sa tâche et les veines +enflées d'un grand effort d'attention, il voudrait buriner, le petit, +il travaille consciencieusement d'une pointe studieuse et maladroite. + +De sorte qu'il pourrait bien être, sous cet aspect modeste, l'humble +effigie de l'art allemand, la timide conception, la bonne volonté +d'Albert Dürer et son âme ingénue. Hélas! L'effort n'est pas la force. +Si ce géant ne peut, que peut le nain? Et je le vois avec chagrin, ce +pauvre et lourd enfant ne prendra pas l'essor. Dieu ait pitié de lui! +Les inutiles ailes qui lui ont poussé par erreur pendent et pendront +toujours à ses épaules. + +Image vraiment complète de découragement, qui supprime l'espoir, ne +promet rien, pas même sur l'enfance. Le présent est mauvais, mais +l'avenir est pire. Et l'horloge que je vois ne sonnera que mauvaises +heures. + +Telle fut la pensée d'Albert Dürer. Et l'oeuvre étant finie, datée, +ayant envie de l'effacer, de la mettre dans l'ombre éternelle, il rit +amèrement et ajouta une chauve-souris exactement sur le soleil, qui +vole outrageusement en pleine lumière, inscrivant la nuit dans le +jour, et le mot: _Melancolia._ + +D'où l'harmonie reviendrait-elle dans ce monde complexe, devenu à +lui-même son labyrinthe inextricable, perdu en soi, brisé de soi, +paralysé par ses propres puissances et par ses moyens d'action? + +Au désespoir de l'art un autre art répondit, une harmonie inattendue, +un chant doux, simple et fort: si fort, qu'il fut entendu de mille +lieues; si doux que chacun crut y reconnaître la voix de sa mère même. +Et, en effet, une mère nouvelle du genre humain était venue au monde, +la grande enchanteresse et la consolatrice: la Musique était née. + +Silence ici! J'entends l'objection, et je répondrai aux Gothiques, et +plus qu'ils ne voudront[7]. + +[Note 7: Le plus simple des hommes qui lirait seulement les +chroniques d'avant le XVIe siècle, puis celles du XVIe, serait +parfaitement éclairé sur la question. Il verrait les premières toutes +muettes et sombres de silence, les autres, au contraire, +resplendissantes de lumière et de chants. Le chant devient alors +universel et populaire. Tous les événements tristes ou gais, les +combats, les supplices mêmes, se passent au milieu des cantiques. «Là, +tel fut mis à mort pour avoir chanté des psaumes sur un rocher.» +Ailleurs: «Il chanta dans les flammes, et la foule étouffait sa voix +par des hymnes à la Vierge, _Ave, maris Stella_, etc.» Voilà les +passages que vous trouvez continuellement dans les chroniques et +catholiques et protestantes. On en ferait un énorme volume. + +Nul doute que le Moyen âge n'ait eu aussi des mélodies. À côté des +beaux chants de la messe qui nous viennent d'Orient, l'antique chanson +gauloise trouva toujours des accents vifs, agrestes, choeurs de +moissons ou de vendanges, plus rhythmiques que ceux des offices. + +L'Église, de bonne heure, dans sa haines des formes mondaines, +négligea, dédaigna la mesure, en même temps qu'elle favorisait la +sculpture raide et longue qui fait de l'homme une momie, supprime les +articulations et ce qu'on peut appeler les rhythmes du corps. La +nature a mis le rhythme partout. L'Église le supprima partout, en +haine de la nature. + +Mais, aux moments émus, la nature revient invincible; le rhythme +reparaît, du moins au battement du coeur trop oppressé, ou par +l'intervalle des soupirs. Dans la tremblotante complainte du pauvre +Godeschalc, persécuté déjà au IXe siècle dans ce doux chant coupé de +larmes, n'y a-t-il pas un rhythme de douleur? Et il y en a un +certainement de fureur et d'effroi dans le chant des persécuteurs, +l'hymne dominicain compilé de vingt autres, le véhément _Dies iræ_. +(Coussemaker, 94, 115.) + +Le silence profond des chroniques, qui ne parlent jamais d'aucun +chant, nous autorise à croire que ces hymnes d'église, qui +resserraient plutôt les coeurs, furent peu dans la bouche du peuple. +Ils sont très-méridionaux, nullement dans le caractère de la France, +opposés, nous pouvons le dire, à l'aimable génie de nos aïeux. + +Tout cela, au reste, est purement _mélodique_. Le Moyen âge connut-il +le contre-point et l'_harmonie_? Le contre-point double n'apparaît +certainement qu'au XVIe siècle. (V. Kiesewetter et Fétis). On connut +de bonne heure les règles élémentaires de l'harmonie; mais on en fit +le plus baroque usage. Du plain-chant grégorien, où la division des +sons est imparfaite, et qui n'admet ni rhythme ni sons complexes, on +passa de bonne heure à des combinaisons scientifiques fort +compliquées, dont la difficulté absorbait toute l'attention. Ni goût, +ni sentiment, ni inspiration musicale. + +Les patients rechercheurs de ces curiosités, fort tentés de les +admirer, avouent pourtant eux-mêmes, quand ils sont de bonne foi, que +la plupart furent dignes de figurer aux _Fêtes de l'âne_. Les chants +d'Hucbald, au Xe siècle, réputés très-suaves alors, effrayent +tellement M. Kiesewetter, qu'il décide «que jamais il n'y eut oreille +assez barbare pour les supporter un instant.» Mais MM. Fétis et +Coussemaker disent et prouvent qu'on les supportait (Coussemaker, p. +18). Un manuscrit de 1267, qui du reste témoigne des progrès déjà +faits, arrache cependant cet aveu à son admirateur: «Dans l'ensemble, +il déchire l'oreille.» (Fétis, _Revue de M. d'Anjou_, octob. 1847, p. +322.) + +On devient plus savant, mais aussi plus absurde, n'attachant de mérite +qu'à la complication, à la difficulté. Les maîtres de chapelle des +princes du XVe siècle mettent les paroles du _Credo_, du _Sanctus_, +sur le thème d'une chanson grivoise, et brodent là-dessus mille +ornements bizarres. Le charivari est au comble, charivari moral et +musical. On ne disait plus la _messe du Sanctus_, mais la _messe de +Vénus la belle_, de l'_Ami Baudichon_ ou la _messe d'Adieu mes +amours_. Ajoutez des idées grotesques et puériles d'exécution +matérielle: s'il s'agissait de nuit, de mort, les notes étaient +noires: si de fleurs, de prairies, les notes étaient vertes; rouges, +si l'on parlait de sang, et autres pauvretés. + +Toutes ces misères duraient encore au XVIe siècle. Le charivari +augmentait. J'entends dire que le _Marignan_ du très-fameux Josquin +des Prés, qu'on a essayé d'exécuter récemment, est un affreux tapage. + +Enfin vinrent le protestantisme et les psaumes de Goudimel; enfin le +concile de Trente, éclairé par ces psaumes, demanda la réforme de la +musique catholique. Rome en chargea l'élève de Goudimel, l'aimable +Palestrina, grand homme qui, néanmoins, fut impuissant pour faire +école. Ce qui est mort est mort. Voir Baini, _Memorie di Palestrina_, +1828, et l'excellent article de M. Delécluse (ancienne _Revue de +Paris_), qui résume et juge très-bien cet important ouvrage.] + +En attendant, je leur défends de dire, à ceux qui tant de siècles ont +désespéré l'âme humaine, qu'ils lui aient trouvé ses consolations. +Vous la laissiez inguérissable, cette âme, inconsolable, jusqu'au +premier chant de Luther. + +C'est lui qui commença, et alors toute la terre chanta, tous, +protestants et catholiques. De Luther naquit Goudimel, le professeur +de Rome et le maître de Palestrina. + +Ce ne fut pas le morne chant du Moyen âge, qu'un grand troupeau +humain, sous le bâton du chantre officiel, répétait éternellement dans +un prétendu unisson, chaos de dissonances. + +Ce ne fut pas la farce obscène et pédantesque des messes galantes dont +l'_introït_ était un appel à Vénus, et dont le _Te Deum_ rendait grâce +à l'Amour. + +Ce fut un chant vrai, libre, pur, un chant du fond du coeur, le chant +de ceux qui pleurent et qui sont consolés, la joie divine parmi les +larmes de la terre, un aperçu du ciel... Dans un jour de malheur et +d'imminent malheur où le ciel se cernait de noir, je vis un point +d'azur qui luttait, grandissait, contre les nuées sombres, azur +d'acier, sévère et sérieux, où le soleil ne riait pas. + +N'importe, je m'y rattachai, je le suivais des yeux. + +Mon coeur chanta, et j'étais relevé. + +Voilà la vraie Renaissance. Elle est trouvée. C'est la Renaissance du +coeur. + +Grande ère où sonne une heure du monde! La nouvelle heure peut dire: + +«Je n'ai rien de l'heure écoulée. Le passé, c'est l'âge muet, et qui +ne put chanter, âge sombre qui dut manger son coeur dans la nuit du +silence. Moi, je suis l'âge harmonieux qui, par le libre chant, verse +son coeur à la lumière, l'épanouit, l'agrandit et le crée.» + +«Je sens mille coeurs en moi,» dit quelque part un héros de +Shakespeare. Mais qui a droit de dire ceci, sinon l'âge moderne, à +partir de Luther? Oui, je sens ces mille coeurs, et je les fais sans +cesse, je me les crée et les engendre, et les multiplie par le chant. + +Le besoin de créer, de se faire et de faire son Dieu, n'a pas manqué +au Moyen âge. Et cet effort a apparu dans le dessin et dans les arts +d'imitation. + +Du jour où Giotto, Van Eyck, délivrèrent les saintes images de la +fixité byzantine, chacun voulut son Dieu à soi, et tourmenta le +peintre et le graveur. On l'emportait dans son sein, dans sa robe, ce +Dieu, on s'en allait riche de son rêve. Et le lendemain on disait: + +«Ceci n'est pas mon rêve encore.» + +Légitime exigence, sinon caprice. Dieu est Dieu par son renouvellement +continuel, par ce charme rapide de l'incessant enfantement. Tel il +est, et tel le veut l'homme. Donnez lui donc un art, non pas +d'imitation et de fixité; au contraire, un art où jamais rien ne se +reproduise identique. Cet art sera plus près de Dieu. + +Aux plus déshérités fut donné ce don de la Grâce. + +Avez-vous vu les caves misérables de Lille et de la Flandre, l'humide +habitation où le pauvre tisserand, dans ce sombre climat d'éternelle +pluie, envoie, ramène et renvoie le métier d'un mouvement automatique +et monotone? Cette barre qui, lancée, revient frapper son coeur et sa +poitrine pulmonique, ne fait-elle rien, je vous prie, qu'un tour de +fil?... Oh! voici le mystère. De ce va-et-vient sort _un rhythme_; +sans s'en apercevoir, le pauvre homme à voix basse commence _un chant +rhythmique_. + +À voix basse! Il ne faudrait pas qu'on l'entendît. Ce chant n'est pas +un chant d'église. C'est le chant de cet homme, _à lui_, sorti de sa +douleur et de son sein brisé. Mais je vous assure qu'il y a plus de +soleil maintenant dans cette cave que sur la place de Florence; plus +d'encens, d'or, de pourpre, que dans toutes les cathédrales de Flandre +ou d'Italie. + +«Et pourquoi pas un chant d'église? Est-ce révolte?»--Point. Mais +c'est que l'Église ne sait et ne peut chanter, et elle ne peut rien +pour cet homme. Il faut qu'il trouve lui-même. Elle perdit le rhythme +avec Grégoire le Grand, et elle ne le retrouve pas pendant mille ans. +Elle en reste au plain-chant; c'est sa condamnation. + +Ce tisserand _buissonnier_, de la banlieue d'une grande ville, n'a +garde de chanter haut. Il est trop jalouse du fier et souverain métier +des tisserands, du corps autorisé qui vient de temps à autre lui +briser tout dans sa maison. Il est humble comme la terre, le terrier +où il vit. La cloche du métier ne sonne pas pour lui. Le noble +carillon de la ville qui réjouit les autres de quart en quart, au +contraire, lui sonne aux oreilles: + +«Tu n'es rien, tu seras battu... Tu n'as pour toi que Dieu.» + +Dieu le reçoive donc! Dieu entend tout et ne dédaigne rien. Qu'il +entende ce chant à voix basse, chant pauvre et simple, petit chant de +nourrice. Dieu seul ne rira pas. Si, par malheur, quelque autre +l'entend au soupirait, il rit, hoche la tête: Chant de _lolo_, à +bercer les enfants[8]! + +[Note 8: Lolhardus, lullhardus, lollert, lullert, Mosheim. De +Beghardis et beguinabus. Append., p. 583.--En vieil allemand, _lullen, +lollen, lallen_, chanter à voix basse; en allemand moderne, _lallen_, +balbutier; en anglais, _to lull_, bercer; en suédois, _lulla_, +endormir.] + +Voilà le nom trouvé. Le _lollard_, est ce pauvre imbécile au chant de +vieille ou de nourrice. Il fait la nourrice et l'enfant, s'imaginant +être le faible et dénué nourrisson aux genoux de Dieu. + +Hérésie musicale! grande et contagieuse, je vous le dis. Car plus +d'un, le dimanche, fuyant les cathédrales, ira furtivement surprendre +aux caves ce petit chant qui fait pleurer. + +Il vous semble très-doux, et il contient un dissolvant terrible, une +chose qui fait frémir le prêtre, qui le brise, renverse ses tours, ses +dômes, toutes ses puissances, qui nivelle la terre avec les ruines des +cathédrales anéanties. C'est la réponse de Dieu au tisserand: «Chante, +pauvre homme, et pleure... Ta cave est une église... Tu as péché, mais +tu as bien souffert. Moi, j'ai payé pour toi, et tout t'est pardonné.» + +Inutile de dire que ce chanteur est poursuivi à mort. Où trouver assez +de supplices, de fer, de feu, de grils ou d'estrapades, de tenailles à +tenailler? Un bâillon! surtout, un bâillon! Autrement, il continuera +dans les flammes. Comment étouffer cette voix?... Oh! une voix mise +dans le monde, on ne l'étouffe plus. Celle-ci s'en va de tous côtés. +L'art muet s'en empare; le Forgeron d'Anvers, dans sa cuve bouillante +où saint Jean est plongé, a peint ce maigre tisserand; sa voix même, +il l'a peinte, et son faible chant à voix basse. + +La réponse de Dieu qui est le fond de ce chant, elle passe, elle file, +quoi qu'on fasse, de bouche en bouche. C'est toute la _théologie +allemande_. Dès 1400, un petit livre de ce titre l'enseignait aux +enfants. Aux Pays-Bas Wesel, Staupitz en Allemagne, répandent cette +consolation au XVe siècle. C'est d'eux que l'a reçue Luther. + +Luther est un _lollard_, le chanteur, non du chant étouffé, à voix +basse, mais d'un chant plus haut que la foudre. + +Et il y a encore une autre différence. C'est que ces chants mystiques +et solitaires du Moyen âge étaient trempés de pleurs. Mais voici un +chanteur dans la voix héroïque duquel rayonnent le soleil et la joie. + +Ô joie bien méritée! et que ce grand homme avait bien raison d'être +joyeux! Quelle révolution eut jamais une plus noble origine? + +Il dit lui-même comment la chose lui vint, et comment il eut le +courage d'exécuter ce que son éducation lui faisait regarder comme la +«plus extrême misère.» + +Il eut pitié du peuple. + +Il le vit mangé de ses prêtres, dévoré de ses nobles et sucé de ses +rois, n'envisageant rien après cette vie de souffrances qu'une +éternité de souffrances, et s'ôtant le pain de la bouche pour acheter +à des fripons le rachat de l'enfer. + +Il eut pitié du peuple, et retrouva dans la tendresse de son coeur le +vieux chant du lollard et la consolation: «Chante, pauvre homme, tout +t'est pardonné!» + +La Pucelle, à ceux qui lui demandaient la cause qui lui mit les armes +à la main, répondit: «_La pitié_ qui était au royaume de France,» +Luther eût répondu: «_La pitié_ qui était au royaume de Dieu.» + +Ce ne fut pas un verset de saint Paul, un vieux texte si souvent +reproduit sans action, qui renouvela le monde. Ce fut la tendresse, la +force du grand coeur de Luther, son chant, son héroïque _joie_. + +Foi, espérance, charité, ce sont bien trois vertus divines. Mais il +faut ajouter cette vertu rare et sublime des coeurs très-purs, rare +même chez les saints. Faute d'un meilleur nom, je l'appelle _la Joie_. + +La condamnation de tout le Moyen âge, de tous ses grands mystiques, +est celle-ci: _Pas un n'a eu la Joie._ + +Comment l'auraient-ils eue? C'étaient tous des malades. Ils ont gémi, +langui et attendu. Ils sont morts dans l'attente, n'entrevoyant pas +même les âges d'action et de lumière où nous sommes arrivés si tard. +Ils ont aimé beaucoup, mais leur amour si vague, plein de subtilités +suspectes, ne s'affranchit jamais des pensées troubles. Ils restèrent +tristes et inquiets. + +Au contraire, la bénédiction de Dieu, qui était en Luther, apparut en +ceci surtout, que, le premier des hommes depuis l'Antiquité, il eut +_la Joie_ et le rire héroïque. + +Elle brilla, rayonna en lui, sous toutes les formes. Il eut ce grand +don au complet. + +La joie de l'inventeur, heureux d'avoir trouvé et heureux de donner, +celle qui sourit dans les dialogues de Galilée, qui éclate d'un naïf +orgueil dans Linné, dans Keppler. + +La joie du combattant au moment des batailles, sa colère magnifique, +d'un rire vainqueur, plus fort que les trompettes dont Josué brisa +Jéricho. + +La joie du vrai fort, du héros, ferme sur le roc de la conscience, +serein contre tous les périls et tous les maux du monde. Tel le grand +Beethoven quand, vieux, isolé, sourd, d'un colossal effort, il fit +l'_Hymne à la Joie_. + +Et par-dessus ces joies de la force, Luther eut celles du coeur, +celles de l'homme, le bonheur innocent de la famille et du foyer. +Quelle famille plus sainte et quel foyer plus pur?... Table sacrée, +hospitalière, où moi-même, si longtemps admis, j'ai trouvé tant de +fruits divins dont mon coeur vit encore[9]!... Avec son petit Jean +Luther, je m'en allais, suivant le bon docteur, au verger où, +tendrement, gravement, il prêchait les oiseaux, ou bien encore dans +les blés mûrs qui le faisaient pleurer de reconnaissance et d'amour de +Dieu. + +[Note 9: Oui, les années heureuses où j'ai vécu lisant l'oeuvre de +Luther (l'exemplaire allemand de la Mazarine, unique à Paris), ces +années, m'ont laissé une force, une séve, que Dieu me conservera, je +l'espère, jusqu'à la mort. Malheureusement mes _Mémoires de Luther_, qui +donnaient l'homme au vif, ont deux défauts: d'abord une préoccupation +trop grande du point de vue théologique (très-secondaire, car le peuple +n'y sentit que l'éveil moral). L'autre défaut, c'était ma timidité, mon +hésitation. Nourri hors du catholicisme, n'en ayant point souffert, sans +rapport avec lui que ma curiosité archéologique, je retenais mon souffle +de peur de faire rien envoler de la poussière de ces vieux temps.] + +Voilà l'homme moderne, et votre père, à tous. Reconnaissez-le à ceci. + +La joie est absurde au Moyen âge, qui bâtit tant de choses vaines, +qui, savant architecte, édifia aux nues ces tours et ces châteaux +qu'apporte et remporte le vent. + +La joie est raisonnable au temps moderne dont la main sûre construit +de vérités l'immuable édifice dont le pied est assis en Dieu, dans le +calcul et la nature. Si le vrai n'est plus vrai, si la géométrie est +fausse, alors cette maison tombera. + +La raison seule et la révolution, la science, ont seules droit à la +_Joie_. + +Mais, à quelque degré de sérieux, de fermeté virile qu'arrive notre +âge en sa _via sacra_, reconnaissons et bénissons le point de départ, +vraiment touchant, humain, d'où nous prîmes l'essor, la bonne et forte +main du grand Luther qui, dans son verre gothique nous versa le vin du +voyage. + +Ce vin fut l'assurance que celui-ci donna à l'homme, qui le releva et +le mit en chemin. Cent fois on avait dit au pauvre peuple, qui avait +tant souffert, qu'il était pardonné. Luther le jura, se fit croire, et +le monde, raffermi des vaines terreurs, se lança dans l'action. + +Comment le peuple n'eût-il cru cette voix pure et forte, loyale, qui +est celle du peuple? Tous croient, tous sont joyeux. On s'embrasse sur +les places, comme on fit plus tard par toute l'Europe pour la prise de +la Bastille. Un chant commence, d'une incroyable joie, la Marseillaise +de Luther: «Ma forteresse, c'est mon Dieu.» + +Il fit les airs et les paroles. Et il allait de ville en ville, de +place en place, et d'auberge en auberge, avec sa flûte ou son luth. + +Tout le monde le suivait. + +Ses ennemis le lui reprochent; ils disent en dérision: «Il allait par +toute l'Allemagne, nouvel Orphée, menant les bêtes.» + +Cet homme était si fort, qu'il eût fait chanter la mort même. + +L'Allemagne, déchirée, mutilée, sciée, comme Isaïe, l'Allemagne se mit +à chanter. + +La misérable France, écrasée sous la meule, où elle ne rendait que du +sang, chante aussi comme l'Allemagne. + +Le poète ouvrier Hans Sachs salue ce puissant «rossignol, dont le +chant emplit la chrétienté.» Albert Dürer, consolé, fait cent oeuvres +joyeuses qui expient _Melancolia_: le petit _saint Christophe_, plein +d'amour, emportant son Dieu; le ferme et fier _saint Paul_, qui lit, +appuyé sur l'épée, la grande épée biblique, enfoncée dans la terre; +saint Marc écoute, frissonne de terreur et de joie, montrant ses +blanches dents; saint Pierre, avec ses clefs, vaincu, baisse la tête +et n'est plus qu'un portier. + +Voilà les jeux et les chansons, le Noël de la Renaissance. + +Pour lui, qui a changé le monde, le grand Luther, ne réclame rien que +son titre de noblesse: _chanteur et mendiant_. + +«Que personne ne s'avise de mépriser devant moi les pauvres +compagnons qui vont chantant et disant de porte en porte: _Panem +propter Deum!_ Vous savez comme dit le psaume: «Les princes et les +rois ont _chanté_...» Et moi aussi, j'ai été un pauvre mendiant. J'ai +reçu du pain aux portes des maisons, particulièrement à Eisenach, +dans ma chère ville.» + + + + +CHAPITRE VI + +--SUITE-- + +LUTHER + +1517-1523 + + +Luther a eu le succès inouï de changer ce qui ne change pas: _la +famille_. + +C'est la révolution la plus profonde, la plus victorieuse qui fut +jamais. Celle-ci atteignit toutes les habitudes, tout le système de la +vie, le fond du fond de l'existence. + +Nous ajournons les autres faces de la révolution protestante. Elles +ressortiront assez de ce livre. Un mot seulement ici sur le côté +moral: + +Sans vouloir toucher au christianisme (au contraire, en faisant +effort pour le replacer sur le dogme qui en est l'essence), Luther l'a +transformé. Employons le langage de l'art qu'il préférait, de la +musique: il n'a pas changé l'air, il a même épuré, restauré la +partition, mais il l'a transposée d'une clef à l'autre, l'a complétée +des parties légitimes. Et ce changement a fait, d'une mélodie maigre, +d'un chant monastique et stérile, l'ouverture harmonique du grand +concert des nations. + +Il a transposé la religion du miracle à la nature, du fictif à la +vérité. + +Le miracle, c'était le célibat ecclésiastique, le mariage gouverné par +un célibataire, et la famille à trois. + +De son gouvernement paterne où il trônait, le prêtre est descendu à la +fraternité. C'est un frère, c'est un homme, un des nôtres. Tels nous +pouvons être demain. + +Ainsi le mot de la _Renaissance_: «Revenez à la nature,» s'est +accompli par l'homme qui ne voulait que rappeler le christianisme et +le salut surnaturel. + +Luther, fervent chrétien, a, sans le vouloir, servi l'esprit nouveau. +Son coeur, profondément humain, riche et complet, a chanté les deux +chants, donné en partie double le concert harmonique de la Réforme et +de la Renaissance. + +Quand il entra au cloître, dit-il lui-même, il n'apporta que son +Virgile. Il y trouva les Psaumes. David et la Sibylle s'emparèrent du +grand musicien. + +Personne ne fut plus lettré, plus écrivain, plus harmoniste par la +langue et le style. Il n'y a rien à comparer aux symphonies immenses +de Michel-Ange et de Rubens, que certaines pages de Luther, comme son +récit de la diète de Worms, plusieurs de ses préfaces. Toutes choses +au niveau de Bossuet, mais avec des accents poignants, profonds, +intimes, _humains_, que n'eut pas l'orateur officiel de l'Église de +Louis XIV. Son magnifique récitatif est bien peu entraînant devant la +trombe de Luther. + +De tant de choses fortes et puissantes, émues, passionnées, de toute +cette superbe tempête, de ce grand coeur et de cette grande vie, cent +choses sont restées très-fécondes, une surtout qui fut l'homme même et +qui est au-dessus de toute dispute. Là est la victoire de Luther. +Cette chose, nous l'avons dit, c'est _la famille_, la vraie et +naturelle famille, le triomphe de la moralité et de la nature, la +reconstruction du foyer. + +Or, la pierre du foyer, c'est la base de tout. Toute la vie est bâtie +dessus. Où le foyer branle, tout branle. Où la famille est faible et +désunie, l'État n'a pas d'assiette; il la cherche, et comme un malade, +se tourne et se retourne dans son lit, sans en être mieux. + +La longue mort de l'Italie et de l'Espagne, la fébrile agitation de la +France, l'anéantissement de l'Irlande comme race et de la Pologne +comme nation, ont là leur cause principale. La famille, dans ces pays, +est rarement sérieuse. La maison n'y est pas fermée; elle est ouverte +aux quatre vents. Autre chose, l'hospitalité; autre, la banalité. Dans +cette vie quasi communiste, où chacun regarde toujours hors de chez +soi, le travail est minime, et l'agitation grande, la mobilité et +l'ennui, l'esprit aléatoire, la curiosité, l'aventure. Les peuples +ainsi doués porteront ce goût de loterie dans les choses de l'État. + +Nous reviendrons assez sur tout cela. Qu'il suffise de dire ici que le +protestantisme, qui pour le reste est un passage, en ceci s'est trouvé +la nature qui ne passe point. Que Dieu se soit trompé en faisant la +famille à deux, plusieurs le soutiendront. Mais enfin, elle est telle. +Une famille à trois, où le dangereux tiers n'est pas l'intrus, mais +l'autorité même, c'est la discorde arrangée par la loi, c'est le +divorce organisé, le foyer équivoque et suspendu en l'air. Nulle paix, +nulle unité: donc, l'éducation impossible, l'enfant formé par le +hasard, et sans tradition paternelle, c'est-à-dire sans passé solide, +faible et seul, un _individu_[10]. + +[Note 10: Que penser de l'ignorance de nos faiseurs de systèmes +qui vous disent gravement encore: «Le catholicisme réunit, le +protestantisme divise. Le protestant, c'est l'individu, etc.» Eh! +pauvres gens, étudiez donc un peu, observez, voyagez. Regardez-moi, le +soir, la famille protestante unie dans la lecture commune. Observez +cette femme, comme elle écoute le touchant commentaire, la pieuse +réflexion du mari! comme tous deux sentent et comprennent d'un même +coeur! Leur profonde unité imprime au coeur de l'enfant une autre +Bible encore. Il n'oubliera jamais le regard attendri dont sa mère +surprit l'esprit saint dans les yeux émus de son père. Voilà la +tradition forte. Il y a un peu loin de cela à la tradition scolastique +donnée par l'homme officiel à un enfant distrait qui ne comprend guère +et ne retiendra pas. L'autre, élevé dans la famille vraie, à ce +puissant foyer, qu'il aille en Amérique, qu'il s'enfonce aux forêts, +loin de toute demeure humaine, qu'il vive pionnier solitaire, il ne +sera point seul. Il a avec lui la tradition. Quelle? Est-ce ce volume +qu'il emporte partout, l'Encyclopédie juive, mêlée de tant de choses? +Ce volume, qu'il le lise ou non, il a été sur la table sacrée. La +simple couverture, maniée, usée par ces chères mains, que de choses +elle dit! Dans les nuits les plus sombres, la lueur y revient de la +lampe de famille, la divine lumière de ce tendre regard que son père +et sa mère échangèrent devant lui dans un moment de sainteté.] + +La racine fatale d'où germe cette mauvaise plante d'une végétation +souterraine, infinie, poussant ses fibres vénéneuses de la famille +dans l'État et la société, Luther la coupe, par un moyen très-simple. +Pour directeur à la famille, c'est la Bible qu'il donne. Il vous met +dans les mains un livre, au lieu d'un homme. + +«Ne me croyez pas, dit-il. Qui est Luther? Que m'importe Luther? +Périsse Luther, et que Dieu vive!... Prenez ceci: lisez.» + +_Lisez!_ Quoi! en voici un qui veut qu'on sache lire! Mais cela seul +est une grande révolution. + +Lire un livre _imprimé_! Révolution plus grande. Ceci donne des ailes +à la Presse. En sorte que tous liront, sauront, verront, auront des +yeux... C'est la révolution de la lumière. + +_Quel livre?_ Infiniment multiple, de vingt esprits divers, donc +propre à susciter l'examen, la critique, la recherche d'un esprit +libre. + +De sorte que ce bonhomme, chaleureux défenseur de l'autorité +primitive, s'en remet à la liberté. + +Coeur loyal, âme pure! je le vois bien ici. Le vrai nom de ton oeuvre +est celui-ci: c'est _la révolution de loyauté_. + +Point d'arrière-pensée dans ce rude homme. Il marche, fort et ferme, +de ses souliers de fer, dans la droite et loyale voie... Ah! il ne +vous énervera pas. Il vous forge d'abord une Bible allemande dans la +langue vibrante des Niebelungen, la langue des vieux héros du Rhin. + +Où en est, je vous prie, toute la littérature du Moyen âge, la poésie +de la fièvre, la gémissante colombe du Cantique, les berceaux de +l'Épouse, tant commentés de saint Bernard, recommentés d'Innocent III +et de Gerson, de Bossuet même. Voici un homme indélicat qui n'entend +rien aux attendrissements, qui n'a pas goût aux confidences, aux +timidités, aux soupirs. Les bocages douteux où les mystiques erraient +au clair de lune, ce grossier forgeron qui n'aime que le jour, il +frappe dessus, à droite, à gauche. Et quand les dryades gémiraient, il +n'en frapperait que plus fort, faisant de ces nymphes du diable un +impitoyable abatis. + +Qu'il est puissant, celui qui ne veut rien pour lui, qui va droit +devant lui et sans tourner la tête! Je voudrais bien savoir seulement +comment, dans ce grand désert d'hommes, où tous agonisaient, il y eut +un homme encore; comment, tous étant pâles, délicats, pulmoniques, il +y eut cet homme fort, «au coeur rouge,» pour dire comme la vieille +Allemagne. Il y a là un miracle que je ne comprends pas. + +Il ne descendit pas du ciel. Il passa par l'école, l'église et le +couvent, trois degrés du suicide. + +Et il eut en perfection, ce héros, l'éducation du temps, celle de la +bassesse et de la peur. + +C'était une sorte de bagne où l'on n'entendait que le fouet. Luther +l'avait cinq fois par jour. Cela faisait des enfants si peureux, qu'un +jour, avec ses camarades, ayant mendié à la porte d'une ferme, le +paysan, homme charitable, mais d'une voix rude, leur dit: «J'y vais,» +et leur peur fut si grande, qu'ils s'enfuirent à toutes jambes et +n'osèrent jamais revenir. + +Voilà la triste école d'où sortit l'homme le plus hardi de +l'Allemagne. + +Autre miracle. Converti un jour par la peur d'avoir vu tuer un ami +par la foudre, il se fait moine, et le voilà entre deux écueils +auxquels personne n'échappait. D'une part, la goinfrerie, le ventre. +Et d'autre part, la femme, la fatalité corruptrice de savoir et +toucher sans cesse ce qu'on doit éviter. + +Dieu le portait. Il entre au cloître, mais comment? Avec sa musique +d'une part, de l'autre son Virgile et les comédies de Plaute. Ris, bon +jeune homme, cela te soutiendra. Mais il y ajoute Platon. La sereine, +l'héroïque antiquité, l'entoure et le garde. La musique lui prête des +ailes, pour l'enlever au besoin sur les endroits fangeux et les basses +tentations. + +Fils d'un Saxon, il le fut peu lui-même. Ce n'est point un buveur de +bière. Il est du pays de la vigne, du pays de sa mère, née sur les +coteaux de Wurtzbourg. Il eut dans le sang l'esprit gai et aimable des +plus salubres vins du Rhin. Rien d'épais, rien d'alourdissant. +Seulement des chaleurs subites à la tête et au coeur, de superbes +colères. Mais le meilleur homme du monde. + +Le grand assaut livré à son esprit, ce fut la découverte fortuite +d'une Bible. Livre immense, effrayant, où Dieu semble parler par cinq +cents voix contraires. Beaucoup y succombaient, disant (Luther le leur +reproche): _Bibel-Babel_, et n'y voulant plus lire. + +Rudes étaient ses combats. Et il eut un moment la tentation de jeter +tout. Mais ce grand livre le retint. Deux fois par an il lisait la +Bible tout entière, et s'y enfonçait toujours plus, y trouvant, y +portant mille choses fécondes qu'en fait jaillir un grand esprit. Il +dit fort bien plus tard, dans la naïveté de la force: «Je tire bien +moins des livres, que je n'y mets moi-même.» + +La difficulté réelle du moment que personne ne voyait, la chose qui +faisait avorter la Renaissance, stérilisait la Liberté, c'est que Rome +les exploitait. Rome s'était mise à la mode; elle professait la +doctrine des philosophes et des juristes, doctrine antichrétienne, qui +sauve l'homme non par le Christ, mais par les oeuvres mêmes de +l'homme. + +Léon X se montrait d'accord avec Érasme. La liberté et la philosophie, +confisquées, amorties par leur ennemi naturel, se neutralisaient +elles-mêmes. C'était la vaccine de la liberté, un _libre arbitre_ +théorique, dirigé par les prêtres, rançonné par les indulgences, +c'était aux mains du pape un négoce de plus, une nouvelle marchandise +de la grande boutique. + +Avec un petit mot, une équivoque, la liberté devenait servitude: +l'équivoque du mot _oeuvres_. «L'homme est-il sauvé par les _oeuvres_? +Oui, disait le philosophe, entendant les _oeuvres_ de vertu. Oui, +disait le papiste, entendant _les oeuvres_ pies, messes ou cierges +brûlés, macérations, pèlerinages, ou, ce qui remplace tout, +l'indulgence de Rome et l'argent. + +Magique vertu de l'équivoque! Grâce au mot _oeuvres_, l'argent et la +philosophie avaient le même langage. Tetzel et Fugger parlaient comme +Zénon. + +Mais voilà que ce rude Allemand brise ce bel accord. Quand on lui +parla du charlatan Tetzel, de ses succès à colporter sa drogue, Luther +dit brutalement: «Je lui crèverai son tambour.» + +Traduisons clairement sa prédication. Replaçons-là au vrai jour +populaire: + +«Bonnes gens, on vous vend la dispense des oeuvres. Remettez l'argent +dans vos poches. Dieu vous sauve gratis. Des oeuvres, la seule +nécessaire, c'est de croire en lui, de l'aimer. Quoi! Dieu est mort +pour vous, et il n'y aurait pas assez du sang d'un Dieu pour laver +tous les péchés de la terre?» + +Chose curieuse, le pape recommandait les oeuvres, et tout s'était +réduit aux oeuvres de la caisse. Luther dispense des oeuvres, et elles +recommencent, les vraies oeuvres morales, celles de piété et de vertu. + +Il disait: «Aime et crois.» Qui aime, n'a besoin qu'on impose et +prescrive les oeuvres agréables à l'objet aimé; il les fera bien de +lui-même, et il les ferait malgré vous. + +Cette apparente suppression de la Loi, ce triomphe de la Grâce et de +l'amour, fut un enchantement. De misérable serf qu'il était, servant +sous le bâton, la verge et la peur de l'enfer, voilà l'homme restauré +qui se trouve chez Dieu le fils de la maison, l'héritier chéri, +légitime. Il s'élance, riant et pleurant, dans les bras paternels... +Le péché, le jugement, tous les épouvantails, que sont-ils devenus? Je +ne vois plus qu'amour, lumière, consolation, le paradis ici-bas, comme +au ciel... Un chant de joie commence. À l'homme de chanter, au diable +de pleurer. Lui seul est dupe. Jésus l'a attrapé. Croyant tenir sa +proie, il a mordu à vide et s'est mordu... Du ciel à la terre, immense +éclat de rire. + +Voilà comment apparut Luther, sublime et bouffon musicien de ce divin +Noël, amusant, colère et terrible, un David aristophanesque, entre +Moïse et Rabelais... Non, plus que tout cela: _Le Peuple._ + +Ou, comme il a nommé magnifiquement le peuple: «Monseigneur tout le +monde (_Herr omnes_).» Ce Monseigneur est dans Luther. + +Le plus merveilleux de l'affaire, c'est que cette nouveauté était +très-vieille. Cent fois on avait ramassé le texte de saint Paul: +«Crois, et tu es sauvé.» Saint Augustin l'avait commenté, étendu, +délayé à souhait. Tous les mystiques avaient pris là, spécialement les +mendiants, et plus que tous, les théologiens de l'Allemagne. + +C'était la propre et originale _théologie allemande_, comme elle +existait déjà dans le petit manuel qui porte ce nom, comme on la +trouvait, remontant, dans Tauler, Henri Suso, jusque dans Gotteschalk, +condamné sous Charlemagne, au temps même où le christianisme entra en +Allemagne. Dès qu'il y eut un christianisme allemand, il fut tout +d'abord luthérien. + +L'Allemagne enseigna toujours: «Dieu seul est grand, Dieu seul est +tout; toute la force de l'homme est en lui.» + +La défaillance de l'Église n'avait que fortifié cette doctrine de +l'impuissance humaine. L'_Imitatio Christi_, la Théologie de Gerson, +n'avaient pas d'autre sens. Et pourtant quel contraste! Ces livres +monastiques, découragés (désespérés dans leur résignation), ne mènent +à rien qu'à la langueur, à rêver et croiser les bras. Ils sont la fin +d'un monde, pâle reflet d'un soleil couchant. Ceux de Luther, c'est +l'aube, c'est un réveil de mai à quatre heures du matin. Une cloche +argentine et perçante, sous un puissant battant d'acier, éveille le +monde en sursaut. L'Allemagne, _la reine aux bois dormant_, se met +sur son séant, en se frottant les yeux: «Oh! dit-elle, que j'ai dormi +tard! Mais, je le vois bien, c'est l'aurore!» + +Remontez, je vous prie, dans l'histoire du christianisme: vous ne +trouvez rien de semblable. Je parlais de l'_Imitatio_, mais j'aurais +pu dire l'Évangile. Son astre aimable a lui, au coucher de l'Empire +romain sur les ruines de la Judée et de vingt nations. Son charme est +plutôt celui d'une lune mélancolique que d'un fécond soleil; c'est le +temps du repos; c'est l'astre aimé des morts. Dormez et laissez faire +à Dieu. + +Tout au contraire, Luther, qui croit ressusciter cette doctrine, qui +en dit, redit les paroles, commence pour le monde un âge de bruyante +et vive action. Le jour, laborieux ouvrier, se lève, et chante, et +frappe, et bat l'enclume. Il me dit bien: Dormez. Mais il n'y a pas +apparence. Cher, vaillant forgeron, tant que tu battras d'un tel bras, +peu de gens dormiront. Dès l'heure où ton coq a chanté, les muets +esprits de la nuit ont fui discrètement. L'homme est pour toujours +éveillé. + +Ainsi l'effet fut tout le contraire que celui des mystiques. Tant vaut +l'homme, tant vaut la doctrine. Celle-ci, prêchée dans la langueur, +dans les tendresses équivoques, était la mollesse même, l'énervation +de l'âme. Proclamée de cette voix pure et forte, candide, héroïque, +elle fut le pain des forts, un cordial avant la bataille; elle fit a +l'homme la belle illusion de sentir, au lieu de son coeur, battre en +son sein le coeur d'un Dieu. + +Malentendu sublime! Le peuple entend mieux qu'on ne dit. Il prit +l'air plus que les paroles; et dans l'air était le vrai sens. Quand de +sa voix tonnante à faire crouler les trônes, Luther criait: _L'homme +n'est rien_, le peuple entendait: _L'homme est tout._ + +Les dates ici sont dramatiques. La grande oeuvre du Concordat, la +soumission de la France, brisée par le roi et par le pape, fut +couronnée en février 1517. En mars, Léon X, qui jusque-là n'avait pas +cru à sa victoire, et tenait à Rome contre les gallicans une espèce de +concile pour les foudroyer au besoin, jugea la comédie inutile, +licencia ses acteurs. Le ciel était serein, les humanistes ralliés à +la papauté. Les rieurs étaient pour le pape. Et c'est à ce moment +qu'éclatèrent en Allemagne les thèses de frère Martin Luther. Elles +coururent en un mois jusqu'à Jérusalem. + +Le 31 octobre 1517, Luther, ayant écrit une noble et forte lettre à +l'archevêque de Mayence, où il le sommait du compte qu'il aurait à +rendre à Dieu, afficha à l'église du château de Wittemberg ses +propositions sur les indulgences. Pièce originale, éloquente, d'une +verve mordante, chaleureuse et satirique. Jamais la théologie n'avait +parlé sur ce ton. Nulle banalité. Tout sortait d'une indignation +loyale et des entrailles mêmes du peuple. + +L'ironie n'y manquait pas. «On a sujet de haïr ce trésor de +l'Évangile, par qui les premiers deviennent les derniers. On a sujet +d'aimer le trésor des indulgences, par qui les derniers deviennent les +premiers. + +«Quand le pape donne des pardons, il a moins besoin d'argent que de +bonnes prières pour lui. Voilà tout ce qu'il demande.» + +À côté de ces choses piquantes, il y en avait de bien belles, d'une +vraie sublimité: «Qui vous dit que toutes les âmes du Purgatoire +demandent à être rachetées? Qui sait si elles n'aiment pas mieux +rester et souffrir?... Assurons les chrétiens que souffrir, c'est la +voie du ciel, exhortons-les à affronter les douleurs, l'enfer même, +s'il le fallait, pour aller à Dieu.» + +On fait tort à la cour de Rome quand on dit qu'elle traita légèrement +cette affaire, qu'elle n'en sentit pas la portée. Elle crut, à tort, +que la chose était suscitée par les princes, avec raison que les +princes en étaient charmés et en profiteraient. L'empereur Maximilien, +fort ennemi de Léon X, et qui, dit-on, eut un instant l'idée d'être +pape lui-même, disait: «Celui-ci est un misérable; ce sera le dernier +pape. Gardons bien le moine saxon; le jeu va commencer avec les +prêtres. Soignez-le. Il peut arriver que nous aurons besoin de lui.» +L'électeur de Saxe, et d'autres princes dans chaque famille +électorale, regardèrent d'où venait le vent, et se tinrent prêts à +soutenir ce défenseur de l'Allemagne, sans lequel elle risquait de +tomber dans l'abaissement de la France. Danger qui ne fit que croître +par la mort de Maximilien, quand le vendeur des indulgences, +l'archevêque de Mayence, parvint à faire empereur le roi catholique. + +Rome ne perdit pas un moment[11]. Elle lança les dominicains, fit +écrire l'un d'eux qui était le maître du Sacré-Palais, pour rappeler +la doctrine de saint Thomas, et somma Luther de comparaître dans +soixante jours (septembre 1518). Puis elle envoya à Augsbourg un +Italien fort délié, le cardinal Cajetano, qui lui-même avait été +suspect d'hérésie, ayant écrit qu'on pouvait interpréter l'Écriture +«sans suivre le torrent des Pères.» Il devait plaire à l'électeur, et +décider Luther à la rétractation. Il s'y prit de toutes manières, par +menace à la fin, lui montrant son isolement, son danger, lui disant: +«Crois-tu que le pape s'inquiète fort de l'Allemagne? Crois-tu que les +princes lèveront des armées pour te défendre?... Quel abri as-tu? Où +veux-tu rester?--Sous le ciel,» répondit Luther. + +[Note 11: Léon X, dans sa bulle _Exsurge_ (_error_ 33), et la +Sorbonne, dans sa _Déterminatio_, condamnent spécialement cette +hérésie de Luther: «Brûler les hérétiques, c'est contre le +Saint-Esprit.» Il persévéra toute sa vie dans cette magnifique +hérésie. On peut le prouver par cent passages. Même dans sa colère +contre les paysans révoltés, qui ne veulent plus l'écouter, il ne se +dément pas; il condamne leurs actes, non leurs croyances. Sa plus +grande sévérité est de conseiller le bannissement pour les +blasphémateurs qui enseignent leurs blasphèmes. Castillon, dans +l'écrit où il blâme la mort de Servet, s'appuie principalement de +l'autorité de Luther. On peut dire que c'est à ce grand homme que +remonte la tradition de la tolérance.] + +Rome avisa dès lors à un moyen plus violent. Elle flatta l'électeur, +lui envoya le présent royal de la Rose d'or, en lui demandant en +échange de lui livrer le moine. Dans ce cas-là, brûlé par Léon X, il +eût eu le sort d'Arnoldo de Brescia, de Savonarole, de Bruno et de +tant d'autres. La Réforme, étouffée encore, eût laissé le vieux +système pourrir sa pourriture paisiblement. Point de protestants, dès +lors, ni de jésuites; point de Jansénius, point de Bossuet, point de +Voltaire. Autre était la scène du monde. + +Luther était dans un danger réel. L'électeur ne se prononçant pas, il +n'avait de protection que le peuple, et se tenait prêt à partir; mais +pour quel pays? Pour la France? Autant valait aller à Rome. La mort de +Maximilien changea tout. L'électeur devint vicaire de l'Empire, +craignit moins de protéger Luther (janvier 1519). + +Je regrette cette belle histoire. Tout le monde sait qu'après sa +_Captivité de Babylone_, où il montrait Jésus-Christ prisonnier du +pape, il brûla hardiment aux portes de Wittemberg la bulle de +condamnation. + +Rome était effrayée. On peut en juger par un fait minime en apparence, +mais d'hypocrisie très-habile. Dès novembre 1517, un mois après les +foudroyantes thèses, Léon X demande qu'on lui envoie sur l'argent des +indulgences 147 ducats d'or «pour payer un manuscrit du 33e livre de +Tite-Live.» Belle et touchante réponse aux calomnies de Luther! Voilà +l'emploi honorable que faisait le digne pontife de cet argent tant +reproché! Il le prodiguait pour les oeuvres de la civilisation et le +progrès des lettres. Là-dessus, les panégyristes de s'attendrir et de +s'extasier. Et nous aussi, nous admirions une si fine diplomatie. Elle +divisait habilement le grand parti de la Renaissance, elle flattait +les Érasme, les Reuchlin, les Hutten; elle les avertissait de se +rallier à Rome, à l'élégante Italie, fille et soeur de l'antiquité, de +laisser dans sa barbarie ce buveur de bière, _ce moine_... Léon X +avait dit: «Ce sont disputes de _moines_.» Et c'est aussi le point de +vue sous lequel beaucoup d'humanistes voyaient la chose. Hutten, que +la nécessité avait jeté à la cour de Mayence, avait dit: «Bravo! mes +amis les moines, dévorez-vous, les uns les autres! (Consumite, ut +consumimini invicem.)» + +Ceci en avril 1518. En novembre de la même année, Hutten revint à +lui-même. Il écrivit à un ami son pamphlet _l'Ennemi des cours +(Misaulus)_. Il appartient dès ce jour à Luther et à la patrie. + +C'est alors qu'il porta chez Franz de Seckingen sa presse et son +imprimerie. Il lui lut les écrits de Luther, lui en fît un admirateur, +un champion au besoin, assura à la réforme sa redoutable épée. + +Il en fut de même du fameux chef des lansquenets, le vieux Georges +Frondsberg, rude et colérique soldat qui entourait Luther à Worms, +tout prêt à tirer l'épée contre les Espagnols qu'avait amenés +Charles-Quint. + +Il n'y avait pas de scène plus sublime que cette diète de Worms, où +l'homme que tous favorisaient, mais dont nul encore n'osait s'avouer +protecteur, vint seul, porté sur le coeur et dans les bras de +l'Allemagne, si ferme, si modeste et si grand. Tous: amis et ennemis, +voulaient l'empêcher d'arriver et lui rappelaient Jean Huss: «J'irai, +dit-il, y eût-il autant de diables que de tuiles sur les toits.» + +Il y eut une tentative. On tâta le peuple. Un prêtre, avec des +Espagnols, essaya d'enlever dans la rue quelques livres de Luther. Si +cela eût réussi, les livres pris, on prenait l'homme. Mais le peuple +s'élança, et les étrangers se réfugièrent dans le palais de +l'Empereur. + +La providence invisible qui l'avait entouré à Augsbourg et à +Wittemberg, à Worms enfin, le prudent électeur de Saxe, craignant à la +fois l'Empereur et le zèle intempérant de Luther, le fit enlever en +route et le retint quelque temps au donjon de la Wartbourg. La chose +fut si bien conduite que Luther ne sut pas d'abord s'il était en main +amie ou ennemie. + +Grand fut ce coup de théâtre. Les ennemis désespérés de l'avoir tenu +et lâché. L'Allemagne entière émue, indignée contre elle-même, d'avoir +si mal gardé son apôtre. + +Lui cependant, dans son donjon, ne voyant âme qui vive, sauf deux +pages qui lui apportaient les aliments et ne parlaient pas, il +réfléchissait à loisir sur l'étrange événement. Sa flûte, les psaumes +allemands, l'immense travail d'une traduction de la Bible, lui +remplissaient très-bien les jours. + +On sut bientôt qu'il existait, qu'il était le même, l'indomptable, le +grand, l'héroïque Luther. Il écrivait _de son Pathmos, de la région +des oiseaux qui chantent Dieu jour et nuit_. + +Il écrivait à Mélanchthon, son jeune ami qui le pleurait: «Tu es +tendre, cela ne vaut rien... Tu m'élèves trop; tu te trompes en +m'attribuant tout ceci. Prie pour moi... Me voilà ici, oisif et +contemplatif. Je me mets devant les yeux la figure de l'Église; je +hais la dureté de mon coeur qui ne se fond pas tout en larmes «_pour +pleurer mon peuple égorgé_.» Pas un ne se lève pour Dieu... Temps +misérable! lie des siècles!... Ô Dieu! aie pitié de nous!» + +Entre autres choses très-fortes, il écrivit un mot terrible à +l'archevêque de Mayence, une sommation de s'amender: + +«Pensez-vous que Luther soit mort? Détrompez-vous. Il vit, tout prêt à +recommencer avec vous un certain jeu...» Qui l'aurait cru? Le +misérable, qui craignait d'être démasqué, répondit _de sa propre main_ +une lettre de soumission, «souffrant volontiers, disait-il, cette +réprimande fraternelle.» + +Avec le temps, Luther fut moins resserré, et son hôte, le gouverneur +du château, imagina pour l'amuser de le mener à la chasse. Il le +connaissait bien mal, ce grand coeur, aussi bon que grand, si tendre +pour la nature: + +«Ç'a été, dit-il, pour moi un mystère de douleur et de pitié. La +chasse, n'est-ce pas l'image du Diable, poursuivant les âmes +innocentes?... Mais voici le plus atroce. J'avais sauvé un petit +lièvre et l'avais mis dans ma manche. Je m'éloigne; les chiens le +prennent, lui cassent la jambe et l'étranglent... J'en ai assez de la +chasse... Ô courtisans, mangeurs de bêtes! vous serez mangés là-bas.» + +Cette douceur n'était pas seulement pour les bêtes. Apprenant la +violence des énergumènes, anabaptistes et autres qui allaient brisant +les images et criant contre Luther: + +«Aie soin, écrit-il à un conseiller de l'électeur, que notre prince ne +teigne pas ses mains du sang de ces nouveaux prophètes.» + +Entre ces éclairs admirables de bonté et de grandeur qui partent de la +Wartbourg et illuminent l'Europe, voici, selon moi, le plus grand. +Ceci, c'est la garantie la plus haute du caractère de Luther, le vrai +sceau de sa loyauté. + +Il abandonne la confession, la chose qui fait la force du prêtre, et +sa très-intime joie, la chose pour laquelle tout jeune homme se fera +prêtre (savoir le secret de la femme). + +Je vous dis en vérité que cet homme-là, du prêtre, n'a eu que l'habit. +Où trouvera-t-on jamais un homme ayant cette puissance, qui veuille +s'en dépouiller? + +Salut, homme vraiment innocent, simple, d'un profond coeur d'enfance! + +Ce jour-là, tu es le vainqueur. + + * * * * * + +Je ne connais rien de plus curieux que ce bonhomme, descendant de la +Wartbourg, malgré l'électeur, malgré tout. Deux embarras nouveaux +(par-dessus le diable et le pape) lui survenaient: les rois, les +peuples. + +Henri VIII faisait écrire contre lui. L'Allemagne exigeait, +aujourd'hui, non demain, une révolution. + +Il voulut se mettre en travers, descendit. Il rentra dans son +Wittemberg. + +Tout était changé. + +La petite maison de son père était entourée d'une foule. On avait su +que Luther était ressuscité, et, d'un mouvement immense, toute la +terre y affluait. Tel venait pour le bénir, tel pour le maudire, pour +le voir surtout. Les questions de toute sorte pleuvaient comme grêle. + +Voilà un homme étonné, embarrassé, effaré.--Mais ce n'était rien +encore. + +Les femmes, à ce renouvellement de la légende du monde sauvé par +l'amour, s'étaient partout précipitées hors des maisons, hors des +couvents. Un monde de religieuses, ayant quitté le cloître vide, +cherchaient le vrai temple, cette maison de l'amour de Dieu. Elles +n'avaient pas réfléchi que le pauvre Martin Luther, tout apôtre ou +docteur qu'il fût, était encore un jeune homme robuste, d'environ +trente-six ans. + +Il était extrêmement maigre, alors, avec la tête carrée, plus carrée +que gracieuse, de la vraie race allemande. Ses yeux, il est vrai, +étaient admirables; il y roulait constamment des éclairs joyeux et +terribles, comme la foudre rit au haut des cieux. + +Heureusement, il était, de nature et foncièrement, un homme du peuple +et de travail, disons le mot, un ouvrier, comme son père le mineur, un +bon et loyal forgeron de Dieu. + +De toutes ces femmes qui arrivaient, plusieurs très-jeunes et +très-belles, il ne vit qu'une seule chose: «il vit qu'elles avaient +faim.» + +Et le voilà écrivant de tous côtés pour des aumônes, mendiant du pain +pour elles, et, par de rudes plaisanteries, tâchant de plaire à +l'électeur, aux courtisans, à tous, pour pouvoir nourrir «ces pauvres +vierges, malgré elles,» en attendant qu'il puisse les renvoyer à leurs +parents. + +C'était une foule fort mêlée. Il y avait des religieuses princesses, +qui avaient profité de l'occasion pour courir le monde, fort curieuses +du jeune apôtre. + +Il ne voit rien de tout cela. Il ne songe qu'à leur nourriture. Il y +mange son dernier sou, et celui de ses amis. + +J'imagine que le pauvre homme qui, à cette même époque, demande +pendant plusieurs mois un habit à l'électeur, n'ayant pas grand'chose +à donner à ces pauvres échappées, et ne sachant comment changer les +pierres en pain, les alimentait de ses psaumes, et, prenant son luth +ou sa flûte, tout au moins nourrissait l'esprit. + + + + +CHAPITRE VII + +LA COUR, LA RÉFORME, LA GUERRE IMMINENTE--LE CAMP DU DRAP D'OR + +1520 + + +Le grand éclat de Luther, sa personnalité puissante, le succès de sa +résistance rayonnèrent dans toute l'Europe, et la Réforme en fut +encouragée. D'elle-même, elle était née partout. + +Partout, en France, en Suisse, elle fut indigène, un fruit du sol et +de circonstances diverses qui pourtant donnèrent un fruit identique. + +En y réfléchissant, on se l'explique sans peine. L'âme humaine, près +de se lancer en avant dans l'infini de l'inconnu, regarda encore en +arrière, interrogea sa voie antique, se demanda s'il ne suffisait pas +de revenir aux anciens jours. + +On ne revient jamais. Chaque âge passe irrévocable, et rien ne le +rappellera. + +De sorte qu'en s'efforçant de ne point innover, cherchant à faire du +vieux, et le plus vieux possible, l'esprit humain fit le contraire. Il +commença un nouveau monde. + +Cet effort instinctif pour revenir au vieux système était trop +naturel. La Renaissance, déplorablement ajournée, trois cents ans +(Voy. notre Introduction), venait de faire, bien tard, son éruption +désordonnée; elle n'apparaissait nullement harmonique. On n'y voyait +que le chaos. + +Qu'il y eût dans la Nature, dans l'Art (nature humanisée), des +éléments religieux et les bases de _la loi profonde_, c'est ce qui ne +venait à l'esprit de personne. Tous cherchaient le salut dans le +retour au surnaturel, dans la rénovation du dogme légendaire. + +Après les premiers pas dans la voie de la Renaissance, ne trouvant pas +encore le salut attendu, l'homme désespéra, tendit les bras à Dieu, en +disant: «J'attends tout de toi.» + +En France, par exemple, où tout l'espoir d'un ordre salutaire était +mis dans la royauté, où le royaume, uni sous Louis XI, enrichi sous +Louis XII, glorifié à Marignan, avait cru à ce jeune roi, la déception +fut amère, lorsqu'aux premières campagnes dont nous allons parler, ce +roi fut impuissant pour défendre le Nord et l'abandonna aux ravages, +lorsque plus tard, loin de protéger le Midi, il se vit obligé de le +brûler lui-même et d'en faire un désert. Ces terribles calamités, +l'abaissement et le mépris de soi où la France tomba, la jetèrent +violemment dans ce mystique désespoir et dans l'appel à Dieu qu'on +appelle la Réformation. + +Telle en fut la cause profonde, toute indigène et populaire. Délaissée +du Dieu d'ici-bas, la France en appelle au Roi de là-haut. + +La chose éclata tout d'abord là où étaient les plus grandes +souffrances, dans nos villes du Nord, dans les populations misérables, +effrayées, qui voyaient les ravages et la dévastation venir à elles. +Elle commença dans un grand centre industriel, et par les ouvriers de +Meaux, principale manufacture des laines à cette époque. + +Attribuer ce mouvement tout populaire et spontané à la lointaine +influence de l'Allemagne, aux timides enseignements du docteur +Lefebvre d'Étaples qui, dès 1512, à Paris, renouvelait la théorie de +la Grâce, ou aux prédications de l'évêque de Meaux, Briçonnet, c'est +chercher de petites causes aux grands événements et ne pas connaître +la nature humaine. Le bon évêque, mystique, nuageux, écrivain +tourmenté, dont le sublime galimatias put influer sur des esprits +subtils qui croyaient le comprendre, n'eût pas eu la moindre action +sur le peuple. Le grand prédicateur fut la misère, la terreur, la +nécessité, le désespoir des secours d'ici-bas, l'abandon surprenant où +ce dieu des batailles, ce roi de Marignan, laissa nos provinces du +Nord. + +L'Allemagne et Charles-Quint s'étaient vus face à face à la diète de +Worms, nullement avec satisfaction. L'Allemagne vit l'Empereur +(contre sa promesse positive) amener des soldats espagnols. Et +l'Empereur vit l'Allemagne, pour essai de résistance, lui dire ce Non +si ferme de Luther. + +Premier outrage à la Majesté impériale. Et dans la même diète, il eut +l'affront plus grand de voir un Robert de la Mark, imperceptible sire +des stériles bruyères de l'Ardenne, venir le défier, de souverain à +souverain, lui jurer guerre à mort, et lui jeter le gant. + +Il n'y avait jamais plus grande ingratitude que celle des impériaux. +Robert, comme on l'a vu, leur avait gagné Seckingen et cette armée +sans laquelle l'argent n'eût pas suffi à faire un empereur. C'est par +Robert que Marguerite avait trompé et égaré la chevalerie du Rhin, +jusqu'à tirer l'épée pour se donner un maître. Quel maître? l'Espagnol +et le roi de l'Inquisition. + +Le lendemain de l'élection, le conseil de l'Empereur avait tout +oublié, voulait soumettre Robert à sa juridiction, le confondre dans +la foule de ses vassaux des Pays-Bas. Robert se refit Français, et +comme tel, sans consulter personne, avec trois ou quatre mille hommes, +marcha intrépidement contre l'Empire et l'Empereur (mars 1521). + +François Ier n'était pas prêt à le soutenir. Il avait perdu bien du +temps, amusé par son futur gendre, qui négociait trois mariages, en +France, en Angleterre, en Portugal, empruntant de l'argent au +beau-père d'Angleterre pour payer au beau-père de France. Il paya +pension à celui-ci jusqu'à son élection impériale (en juin 1519). Là, +il leva le masque, ferma sa bourse, et tourna le dos à François Ier. + +On se représente difficilement quelle était la haine et l'aigreur des +conseillers de Charles-Quint. Il reste une consultation du chancelier +Gattinara, pédantesque et furieuse, où il établit scolastiquement les +raisons pour la paix, pour la guerre. Et les sept raisons pour la paix +_sont les sept péchés capitaux_. Ce qui étonne davantage, c'est que +l'habile et politique Marguerite d'Autriche n'est pas moins +passionnée. C'est même elle qui enfonce au coeur du jeune homme le +trait empoisonné qui le mettra hors de toute mesure. Les Français +auraient dit de lui: _Un quidam, certain petit roi._ D'autres, +charitablement, contaient à Charles-Quint que le roi de France +espérait que l'imbroglio espagnol troublerait sa faible cervelle, que +le fils de Jeanne la Folle tiendrait d'elle et deviendrait fou. + +Ces aigreurs mises à part, la querelle des deux monarchies était +très-complexe en elle-même, de celles que la guerre seule débrouille, +qu'elle ne finit guère même que par l'épuisement des partis. + +Ni la France, ni l'Espagne, ne pouvait céder la Navarre, la porte des +deux royaumes, s'ouvrir à l'ennemi. Question insoluble, vainement +disputée entre les Foix et les Albret. + +Comme la Navarre était double, double de même était la Flandre, +regardant la France et l'Empire. Double la question de Milan, fief +d'Empire, disait l'Empereur, et selon le roi, héritage de Valentine +Visconti. Et plus insoluble encore était la question de Bourgogne. +Louis XI l'avait enlevée à la grand'mère de Charles-Quint, délaissée, +orpheline: chose odieuse!... À quoi l'on répondait que si la France +reprenait la Bourgogne, elle reprenait le sien, rappelait à soi un +fief donné imprudemment à l'ingrate maison de Bourgogne qui, par Jean +sans Peur et son fils, avait mis l'Anglais en France, tué la France, +sa mère, autant qu'elle le pouvait. Tout don peut être révoqué _pour +cause d'ingratitude_; combien plus s'il est constamment un danger de +mort pour le donataire! + +Des deux rivaux, l'Empereur, roi d'Espagne et de Naples, et souverain +des Pays-Bas, des Indes, avec l'héritage éventuel de Hongrie et +Bohême, était de beaucoup le plus vaste, mais le plus dispersé. +François Ier était plus concentré, dans sa France si bien arrondie, +plus obéi d'ailleurs, plus maître, plus à même de se ruiner. + +L'avantage semblait devoir appartenir à celui des deux qui mettrait +l'Angleterre de son côté. Qui y réussirait? Très-probablement +Charles-Quint. L'Angleterre était, d'essence et de racine, +antifrançaise, et elle réclamait toujours le royaume de France. Toute +la pente du commerce anglais était vers Bruges et vers Anvers, et sa +partialité naturelle pour la maison de Bourgogne qui avait été jusqu'à +décourager les industries flamandes au profit des naissantes +industries d'Angleterre. + +Ainsi, de Londres à Anvers, le courant était tout tracé, et la pente +très-forte. Rapprocher, au contraire, l'Angleterre de la France, en +l'éloignant des Pays-Bas, c'était un grand effort, une oeuvre d'art et +d'habileté, une tentative improbable de forcer le courant d'aller +contre la pente populaire. + +La cour de France ne désespérait pas d'accomplir ce miracle. François +Ier croyait qu'il suffisait pour cela d'acquérir le ministre +dirigeant, le tout-puissant cardinal Wolsey. Présents et billets +tendres ne manquaient pas. Le roi n'aimait que lui, ne se fiait qu'à +lui. Il eût voulu que, seul, il gouvernât les deux royaumes. La cour +de Madrid et Bruxelles parlait moins et agissait plus. En une fois, +Charles-Quint lui envoya d'Espagne une grosse constitution de rente de +sept mille ducats. Mais tout cela n'était que de l'argent. Wolsey en +avait tant! Le coeur du bon prélat était tout aux choses spirituelles, +à la tiare: il voulait être pape. Ce rêve des cardinaux-ministres, qui +amena si loin les Amboise, s'était emparé de Wolsey. Plus vieux que +Léon X, en revanche il était plus sain. Le Médicis était mangé +d'ulcères. Wolsey, pour un homme de son âge, allait, digérait à +merveille. Il comptait l'enterrer. Il se dit qu'il fallait voir de +près les deux rivaux et se décider pour celui qui l'aiderait le mieux. +Dès l'élection de Charles-Quint, il fut réglé qu'Henri VIII verrait +d'abord le roi de France. + +Ces entrevues personnelles des princes créent souvent plus de haines +qu'elles ne concilient d'intérêts. François Ier avait à craindre +d'éclipser, d'irriter celui à qui il voulait plaire. Henri VIII avait +vingt-huit ans, lui vingt-six. La rivalité d'âge, de grâce et de +figure, le désir commun de briller devant les femmes, pouvaient, d'une +amitié douteuse, faire une haine solide et profonde. + +L'inquiétude de François était justement de ne pas briller assez, +faute d'argent, d'être effacé. Il faisait écrire à Wolsey par l'envoyé +d'Angleterre: «Qu'il voudrait bien savoir si le roi son frère +n'aurait pas pour agréable de défendre aux siens de faire de riches +tentes. Il ferait volontiers aux Français la même défense.» + +Henri VIII n'en tint compte. Bouffi d'orgueil, il voulait éclater dans +son rôle d'arbitre suprême et de roi des rois. En quoi sa pensée était +celle même de l'Angleterre. Ce peuple, qui sous des formes froides et +sombres, ne va que par accès, après un accès de fureur et de guerre, +non moins furieusement voulait l'acquisition, la richesse et l'éclat. +Moment d'orgueil, enflure en bouffissure, comme dans la trop grasse +Flandre au temps de Philippe le Bon. + +Tel peuple, tel ministre et tel roi. Wolsey plaisait justement par un +luxe insensé, même en choses vraiment ridicules. Il avait un goût +excentrique de s'entourer de colosses; si l'on voulait lui faire sa +cour, on n'avait qu'à lui découvrir quelque homme de haute taille, le +lui donner. Il en faisait des bedeaux, des porte-croix, et prenait un +plaisir d'enfant à marcher, en légat romain, dans sa pourpre, au +milieu de ces géants qui portaient de grosses chaînes d'or. + +L'aveu que faisaient les Français de leur pénurie, décida Wolsey. Il +crut les écraser. Une grande fête chevaleresque, une revue solennelle +des deux nations où Henri VIII apparaîtrait plus brillant qu'Henri V +au Louvre, c'était pour le ministre un moyen sûr d'être agréable. Et +il avait besoin de l'être. Henri, à son avénement, avait pris femme et +ministre, il y avait déjà dix ans. Mais, il ne fallait pas se le +dissimuler, l'un et l'autre vieillissaient. La reine Catherine +d'Aragon était une sainte espagnole du XIIe siècle, d'une perfection +désolante; son mari ne pouvait la joindre qu'à genou au prie-Dieu. +Nulle distraction que la Légende dorée, qu'elle lisait à ses +demoiselles. Ni jeune, ni féconde, du reste: un seul enfant, qui était +une fille (Marie _la Sanguinaire_). Ces dix années d'Henri, de +dix-huit à vingt-huit ans, il les avait passées d'abord dans +l'étourdissement du _sport_, la vie à cheval, taciturne et bruyante +pourtant, des violents chasseurs anglais. Cela était fini. Il +grossissait, et c'était déjà un roi assis. Wolsey le trouvait accoudé +sur saint Thomas, rêveur et disputeur, aigre, chaque jour plus sombre. + +Pour revenir, les Anglais voulant que ce fût une fête, les Français +rougirent d'avoir eu cette velléité d'économie. Judicieusement, ils +sentirent que l'honneur national était en jeu, qu'il fallait à tout +prix que la France ne pâlit pas devant l'orgueilleuse Angleterre. Ce +fut un duel de dépense. L'affaire passée sur ce terrain, tous +héroïquement fous, vendirent, engagèrent prés, châteaux et métairies, +pour avoir des colifichets, velours, satins, draps d'or, bijoux, +surtout des chaînes d'or, comme en portaient les Anglais. Il n'y avait +pas à plaisanter; on venait de manquer l'Empire; on voulait se +relever. Le brillant fat, l'amiral Bonnivet, revenant à vide et joué +de son ambassade impériale, pour se venger de sa déroute, voulut +éclipser tout; son frère et lui levèrent, pour venir à la fête, une +espèce d'armée de quelque mille chevaux. + +Pour comprendre cette fête et son animation, le violent esprit de +rivalité qui s'y déploya d'Anglais à Français, et entre Français +même, il faut connaître les vrais juges du camp, devant qui l'on fit +ces efforts. Ces juges étaient les dames. + +Écartons d'abord les deux tristes reines un peu abandonnées, la dévote +et la malade, l'Espagnole et la Française. La première, du côté +anglais, isolée entre les Anglais. L'autre, la reine Claude de France, +fille maladive du maladif Louis XII, peu aimée, mais toujours +enceinte; François Ier ne la consolait autrement de ses volages +amours. + +Sauf ces ombres mélancoliques, les deux cours étaient éclatantes. +Celle de France semblait tout en fleurs. Haut, très-haut, trônait la +maîtresse en titre, madame de Châteaubriant, de la race royale de +Foix, fille du fameux comte Phébus, et le soleil de la cour. Les +clairvoyants, cependant, voyaient qu'un soleil qui brillait depuis +deux ans brillerait peu encore. Elle n'avait que plus de crédit; le +royal amant la dédommageait ainsi d'une assiduité déjà décroissante. +Ce qui la soutenait, c'était justement son jaloux mari, furieux, point +résigné, point gentilhomme, qui soulageait sa rage par des violences +bourgeoises et des corrections manuelles qui faisaient pleurer ses +beaux yeux, rire ses rivales, et réveillaient le roi. + +La cour, partagée quelque temps entre la maîtresse et la mère, +commençait à incliner un peu vers celle-ci, l'altière Louise de +Savoie. Maladive, mais belle encore, passionnée, violente et +sensuelle, elle avait fait trêve aux galanteries; elle avait un amour. +Il y avait paru, lorsqu'à l'avènement, elle avait donné l'épée de +connétable au jeune cadet des Montpensier. Ce jeune homme, de mine +sombre, d'un tragique aspect italien (par sa mère il était de +Gonzague), avait épousé l'héritière de Bourbon, petite bossue malade +qui n'avait pas longtemps à vivre. La mère du roi spéculait là-dessus. +L'ambitieux s'était fait connétable en subissant cet amour, +s'engageant même à elle et recevant d'elle un anneau. Anneau fatal qui +le perdit, Louise ayant cru le tenir par là, le réclamant, le +poursuivant. Elle s'attacha à cet anneau, et, voulant le ravoir, elle +le fit chercher jusqu'à Rome sur le cadavre de Bourbon. + +Celui-ci la trompait. Ses visées étaient ailleurs. Il ne songeait +guère à faire des frères tardifs au roi en épousant la Savoyarde. Il +visait à épouser une fille de France, une princesse qui (la loi +salique étant biffée) lui donnerait un semblant de droit. Il y avait +justement les deux reines futures du protestantisme, la fille de Louis +XII, Renée, qui devint duchesse de Ferrare, et la gracieuse, +spirituelle et charmante Marguerite d'Alençon, mariée malheureusement, +mais mariée à une de ces figures qui font dire: «Elle sera veuve.» + +Par la mère, Bourbon comptait sans doute avoir la fille. + +Ce n'était pas l'avis de celle-ci. Elle n'aimait guère son mari, ce +pauvre duc d'Alençon. Mais elle professait hautement de dédaigner tous +les amants, et elle avait pris pour devise un tournesol avec ces mots: +«_Non inferiora secutus_ (Je ne suivrai rien d'inférieur).» + +Marguerite, c'était sa grâce, était à la fois gaie et mélancolique. +Perdue par instants dans une mer d'amour divin et de mysticité, elle +n'en aimait pas moins ceux qui riaient. Elle avait un joyeux valet de +chambre, le fameux Marot. Elle faisait parler volontiers Bonnivet, +hâbleur comme François Ier, et qui, sous plus d'un rapport, +ressemblait au roi. Bonnivet avait l'insolence de se faire le rival du +connétable. Il avait bâti son château dans son château, et, comme il +le voyait tourner autour de Marguerite, il ne manqua pas aussi d'en +devenir amoureux. Elle se moquait de lui. Bonnivet, habitué aux +escalades, aux coups de main, aux faciles victoires de soldat, risqua +une chose très-sotte et peu loyale. Il invita la cour chez lui, et, le +soir, la duchesse se couchant en toute confiance, voilà la tête +d'homme qui apparaît par une trappe. C'est Bonnivet. La princesse, +serrée de près, fut secourue à temps. D'un autre, le roi se fût fâché; +mais de celui-ci, il ne fit que rire. + +Bourbon, moins gai, n'était environné que de gens qui eussent +volontiers coupé les oreilles à Bonnivet. Deux partis étaient en +présence sous l'oeil du roi. Parfois on s'échappait. Un gentilhomme de +Bourbon, Pompéran, crut lui faire plaisir en tuant un homme de l'autre +parti. + +L'entrevue, négociée depuis dix-huit mois, eut lieu le 7 juin 1520. +François Ier partit d'Ardres; Henri, de Guines. Les deux princes +arrivèrent en même temps sur les deux coteaux entre lesquels coule une +petite rivière. Les deux cours, en deux masses épaisses comme deux +petites armées, restèrent sur les hauteurs; les deux rois +descendirent. François Ier était à cheval, faisant porter l'épée +royale devant lui par le connétable de Bourbon. Henri VIII, le voyant +venir de loin, avisa qu'il fallait aussi qu'on portât l'épée +d'Angleterre; on la chercha, on la tira et on la porta de même. + +Ils se joignirent, s'embrassèrent avec effusion. + +L'oeil pénétrant d'Henri avait fort remarqué la figure de celui qui +portait l'épée. Il sut qui il était et dit au roi: «Si j'avais un tel +sujet, je ne lui laisserais pas longtemps la tête sur les épaules.» + +Le banquet royal fut dressé. En toute cordialité, les Anglais +offrirent aux Français des vins, des rafraîchissements. Puis Henri +VIII prit le traité des mains des gens de robe longue, un traité +d'intime alliance. Son titre de roi de France y était. Il le passa +galamment, disant: «Ceci est un mensonge.» + +Dès le lendemain, on fit les lices, qui remplirent toute la vallée: +neuf cents pas de long et trois cents de large. Au bout, des arbres de +drap d'or aux feuilles de soie verte où pendaient les écussons frères, +en ce jour réconciliés. Autour, des échafauds immenses pour les dames +et la noblesse. Puis, ça et là, des pavillons, palais improvisés, d'un +incroyable luxe, les plus précieuses étoffes employées en plein air +pour toits, murailles et couvertures. La merveille était le palais +d'Angleterre, qui n'était que fenêtres, un Windsor de verre, lumineux, +recevant par cent cristaux et renvoyant le soleil. + +Le 9 juin ouvrit le tournoi où François Ier montra sa grâce autant que +sa force. Henri, fort et sanguin, s'y anima tellement, qu'oubliant que +c'était un jeu, il assomma le pauvre diable qui lui était opposé; il +lui asséna sur la tête un si vigoureux coup de lance, qu'il ne remua +plus. On le releva. Le cheval d'Henri VIII n'était guère moins malade. +Il avait eu de telles secousses, qu'il creva la même nuit. + +Les politiques qui avaient arrangé l'entrevue, d'après les histoires +d'Italie, de César Borgia, ou de la mort de Jean sans Peur, avaient +pris des précautions extraordinaires et ridicules. Le roi, qui avait +plus d'esprit, sans en rien dire, un matin, jette sur lui une cape +espagnole, saute à cheval, arrive aux postes anglais. Il y trouve deux +cents archers. «Vous êtes surpris, dit-il, je vous fais mes +prisonniers. Menez-moi au roi.--Il dort.» François Ier va son chemin, +frappe lui-même à la porte, entre. Grand étonnement d'Henri: «Vous +avez bien raison, dit-il, de vous fier. C'est moi qui suis votre homme +et qui me rends à vous.» Il lui passe un riche collier. Le roi riposte +par un bracelet qui valait le double, et dit: «Vous m'aurez pour valet +de chambre,» et veut lui chauffer la chemise. + +Cette démarche avançait les affaires plus que dix années de +diplomatie. Elle ne déplut qu'aux Wolsey, aux Duprat, aux magisters +des rois, habitués à les tenir sous leur pédantesque férule. Elle +toucha les Anglais, qui aiment les choses généreuses. Elle mettait les +deux peuples sur le terrain du bon sens et d'une fraternité vraiment +politique conformes à leurs grands intérêts. + +Deux politiques parlaient à l'Angleterre: la petite lui conseillait +l'alliance des Pays-Bas, où elle faisait les petits gains d'un +commerce journalier, le négoce des cuirs et des laines. Et la grande +politique lui conseillait l'union avec la France contre un Empereur +roi d'Espagne, dangereux à l'indépendance de tous, ennemi né (comme +Espagnol) de la révolution salutaire qui devait nourrir l'État de la +sécularisation ecclésiastique. + +L'Espagnol était l'ennemi commun, et il n'y en avait pas d'autre. + +Les deux peuples et les deux rois eurent un moment de vive cordialité. +L'obstacle, des deux côtés, était les cardinaux ministres, Wolsey, +Duprat, qui naturellement faisaient accroire à leurs maîtres qu'il +fallait gagner sur l'Église plutôt que de lui succéder. La France +suivit Duprat, et continua de demander, d'extorquer quelque argent au +pape. L'Angleterre écarta Wolsey, et entra vigoureusement dans la +grande voie financière et religieuse de la réformation. + +L'heureuse, l'aimable occasion de cet affranchissement de +l'Angleterre, qu'on place en 1527, doit, je pense, être reportée à +1520, aux entrevues du Camp du drap d'or, aux visites amicales que les +deux rois faisaient aux reines[12]. La reine Claude, fille de Louis +XII, et qui avait la bonté de son père, était aimée de la cour +d'Angleterre, de la femme d'Henri VIII. Ce prince allait la voir, et +la trouvait au milieu de cette belle couronne de dames et +demoiselles. Fut-il tellement aveugle, qu'il ne vît point justement la +plus jeune et la plus charmante? La reine aura-t-elle oublié de lui +faire remarquer qu'une enfant de quatorze ans, belle, spirituelle, +gracieuse, très-avancée, très-cultivée, était une de ses sujettes? +Cela me paraît improbable. + +[Note 12: Je ne suis pas de ceux qui aiment à attribuer les grands +effets aux petites causes. Personne ne sent plus que moi la vigoureuse +spontanéité des commencements de l'Église d'Angleterre, que M. Merle +d'Aubigné a mis dans une si belle lumière d'après les contemporains. +Il faudrait cependant ignorer l'énorme influence de la Couronne sous +les Tudor pour ne pas sentir que l'exemple d'Henri VIII dut décupler +la force du mouvement commencé. Peu le suivirent dans sa doctrine, +tous dans sa séparation de Rome. Ce dernier point fut l'essentiel. Je +n'hésite pas, plus loin, à l'appeler un roi _protestant_. La série des +portraits d'Henri VIII est infiniment curieuse à étudier. Tout le +monde connaît celui d'Holbein. Nos Archives en possèdent un +très-soigné et très-bon en tête du traité de 1546. Il est placé assez +bizarrement entre deux cariatides demi-nues, jolies et indécentes. Le +sceau, d'or massif, et d'un fort relief, est d'un travail allemand +(armoire de fer). _Trésor des Chartes, J. 661 pièce 23._] + +J'affirme sans hésiter que la bonne reine en aura fait une sorte de +compliment au roi, disant en les présentant toutes: «Pour celle-ci, +c'est la plus jolie, c'est ma perle, et c'est une Anglaise.» + +Miss Anna Boleyn, née vers 1507, était d'une très-ancienne famille de +haute bourgeoisie municipale que plusieurs croient d'origine +française. Son grand-père était lord-maire de Londres, et il s'était +jeté violemment dans la révolution de Richard III. Son père, sir +Thomas Boleyn, moins violent et plus délié, fut envoyé d'Henri VIII en +Allemagne, en Espagne, en France. Elle y avait été amenée à six ans +par la jeune soeur d'Henri VIII, femme de Louis XII, laquelle, bientôt +n'étant plus reine, la laissa à élever à la nouvelle reine, Claude, +femme de François Ier (1515), et, celle-ci étant morte (1524), elle +passa entre les mains de la soeur du roi. Heureuse progression, qui +dut contribuer beaucoup à former cette personne accomplie. Claude +était la vertu même, et la cour de Marguerite, savante, raffinée, +délicate, était l'asile de la pensée et le vrai temple de l'esprit. + +Le furieux calomniateur d'Anne Boleyn, Sander et autres, avouent que +cette fille abominable avait une taille ravissante, une jolie bouche à +lèvres fines, une grâce singulière dans les mouvements, la plus +charmante gaieté. Tout ce qu'ils peuvent dire contre elle, c'est que +son teint fut de bonne heure d'une pâleur mate et maladive. «Et que de +défauts cachés! Sous ses gants, elle avait six doigts, un goître au +col; c'est pour cela qu'elle se découvrait très-peu, au rebours des +dames anglaises, qui ne font pas difficulté de montrer leur sein.» Ils +concluent de sa modestie que, dessous, elle était un monstre. + +Deux choses nous éclaireront davantage, son portrait d'abord, et son +autre portrait, sa fille. + +Sa fille, la reine Élisabeth, qui lui ressemblait en mal, aide à +comprendre pourtant la famille et la race. Dans les excellentes +effigies (en cire, et autres) qui restent et qui sont parlantes, on +est frappé de la petitesse des traits, qui n'ennoblit nullement. Anne +Boleyn avait la bouche petite, Élisabeth l'a presque imperceptible, +mais visiblement violente et criarde. Race mixte, mi-bourgeoise et +mi-noble. Ces familles, en revanche, ont la vigueur que les races +nobles n'ont jamais: l'aptitude aux affaires. + +Le solennel portrait d'Anne qu'a fait Holbein et qui est au Louvre, +montre cette personne, si vive, enfermée et encastrée dans tous les +pesants joyaux de la couronne d'Angleterre, aux chaînes de la +fatalité. À regarder cet attirail et cette immobilité, c'est une +idole orientale. Au total, tout cela factice. On devine aux yeux le +mouvement contenu. Les traits sont plus beaux qu'agréables, le sourire +ayant disparu. Sous la reine qui trône et qui pose, se retrouve +parfaitement la petite-fille du lord maire. Ce qu'elle a de royal, qui +attire, qui est fin, charmant, c'est justement ce que Sander dit +monstrueux, ce cou de cygne, mince et fluet, ce petit cou qui (elle le +dit elle-même) ne donnera pas grand mal au bourreau. + +Autre était cette personne, à coup sûr, au Camp du drap d'or, alors +dans sa première fleur. Autre était le teint, la fraîche voix, la +gaieté de petite fille, le rire, permis à treize ans, dans +l'indulgence des reines pour la jeune étrangère, qu'on devait gâter +d'autant plus; premier rire à fossettes où l'imprudent contemplateur +admire une grâce d'enfance, tandis que souvent son coeur est +inopinément blessé d'un éclair innocent des yeux. + +Henri VIII, entouré constamment des plus belles femmes du monde, de +ces carnations merveilleuses que, dès ce temps, les Anglaises ne +dérobaient nullement à l'admiration, n'avait pas eu une mauvaise +pensée; toujours il retournait à sa femme, à son saint Thomas. Mais +comment fut-il dès ce jour où cette enfant des deux nations dut lui +révéler la grâce française? Un sourire de la petite fille put faire le +salut de l'Europe. + +Henri VIII, dès ce jour, fut de mauvaise humeur. Tout allait mal. Le +vent lui joua le tour d'emporter et de briser sa maison de cristal. Le +roi de France, sans le vouloir, l'éclipsait, l'écrasait. Dans cent +détails imperceptibles, il l'emportait auprès des femmes. Henri était +très-beau encore à vingt-huit ans. Mais ses yeux, rétrécis par ses +fortes joues, devenaient petits. La précocité d'embonpoint, ce fléau +des _beaux_ d'Angleterre, le menaçait. Quelqu'un avait dit sottement +que, les deux rois ayant même taille, les mêmes habits leur iraient, +ils changèrent; Henri VIII prit ceux de François Ier, mais bien à la +rigueur, au risque de les faire éclater. + +Il avait montré sa vigueur à coup sûr dans le tournoi, moins de grâce, +ayant eu le malheur de frapper trop fort. Il reprit son avantage dans +l'exercice national de l'arc; les Anglais maniaient avec orgueil +l'arme d'Azincourt. Rudes lutteurs aussi, ils l'emportèrent sur les +Français. Ce mauvais exercice où le perdant amuse l'assistance, +faisant des chutes ridicules qui toujours humilient, avait lieu +_devant les dames_ (dit le témoin oculaire). On pouvait prévoir qu'il +y aurait de très-grands efforts, de la violence. Henri VIII prit +François Ier au collet, et lui dit: «Luttons.» Sans doute, il se +croyait plus fort. L'autre était plus adroit, moins lourd. Qu'eût fait +un politique? Il eût refusé, ou serait tombé. François ne fut point +politique; il oublia le but de l'entrevue. Il songea au _qu'en +dira-t-on?_ aux femmes, et d'un malheureux croc-en-jambe il mit son +homme par terre. + +Petit, fatal événement, qui eut d'incalculables conséquences. + +Leurs hommes qui étaient là autour, et qui auraient dû empêcher cette +sottise, en firent eux-mêmes une plus grande. Ils les séparèrent, +prièrent, obtinrent qu'Henri VIII, humilié et irrité, ne prît pas sa +revanche. Il resta le coeur gros, emporta sa rancune. + +Une messe, que dit Wolsey aux deux rois pour terminer, ne calma rien, +on peut le croire. On se sépara froidement. Henri VIII alla tout droit +à Gravelines où l'attendait Charles-Quint. C'était la seconde fois +qu'il rendait ses devoirs à Henri VIII et à Wolsey. Il les avait +prévenus déjà à Douvres, avant l'entrevue du Camp du drap d'or, et les +avait charmés par sa modestie, son respect. Son âge de vingt ans lui +permettait, sous prétexte de jeunesse, d'être respectueux sans +bassesse ni ridicule. Au reste, dès qu'il y avait intérêt, la bassesse +ne lui coûtait guère. On l'avait vu en Espagne, pour plaire à Germaine +de Foix, veuve de son grand-père, et pour obtenir d'elle ses droits +sur la Navarre, lui parler à genoux. De même il fut très-humble devant +le légat d'Angleterre, le vénérable cardinal; il plut, trouva grâce +devant ce fils du boucher d'Ypswick. Henri VIII lui sut gré d'être +plus petit de taille, d'apparence médiocre, tout simplement vêtu en +noir, de lui laisser tout avantage, de dire qu'il ne voulait nul autre +juge, qu'il signerait son jugement. D'autre part, Wolsey lui sut gré +de n'aller au roi que par lui, de ne pas viser, comme François Ier, à +créer une amitié personnelle, de ne se méprendre nullement sur le vrai +roi d'Angleterre, qui était Wolsey. Après tout, au prochain conclave, +qui avait chance d'influer? Un Autrichien qui avait Naples, qui des +deux côtés serrait Rome, qui, par l'Allemagne et les Pays-Bas, par +l'Espagne, la Sicile et ses autres États italiens, tenait tout un +monde ecclésiastique. C'était, selon toute apparence, le futur +créateur des papes. Et pour qui influerait-il, sinon pour son cher +protecteur, son bon père, le légat anglais? + +Cela tranchait la question. Wolsey, sans s'expliquer avec son maître, +mais se fiant à sa mauvaise humeur, lui fit accepter le rôle +d'arbitre, lorsque déjà lui-même il était partie au procès, haineux et +malveillant. Arbitrage perfide, où Wolsey allait nous jouer par une +longue comédie, jusqu'au jour où sa partialité, démasquée tout à coup, +pourrait donner un coup mortel. + + + + +CHAPITRE VIII + +LA GUERRE.--LA RÉFORME.--MARGUERITE + +1521-1522 + + +Les curieux de l'avenir, craintifs et superstitieux, avaient vu avec +effroi, dans cette entrevue du Camp du drap d'or, que François Ier sur +un vêtement portait des plumes de corbeau, sur un autre certaine +devise galante tirée, par un emprunt impie, du _Libera_ de l'office +des morts. Pourquoi ce joyeux souverain portait-il au milieu des fêtes +cette pierre _pour la délivrance_? Il avait joué le prisonnier, +s'était livré à l'Anglais, renouvelant par amusement la captivité du +roi Jean. Jeu imprudent, disait-on, inconvenant, qui avait attristé +les siens; à ce point que l'_Aventureux_ (Fleuranges) lui dit +durement, dans sa brutalité allemande: «Mon maître, vous êtes un fol.» + +L'année 1521, dès janvier, dès les jours des rois, répondit à ces +présages. Le roi de la fève faillit casser la tête au roi de France. +Celui-ci, avec une bande de jeunes fous, s'amusait à faire le siége de +l'hôtel où on tirait les rois, avec des pommes, des oeufs, des boulets +de neige. Ceux du dedans, faute de neige, jetèrent les tisons du feu; +le roi fut fort blessé. On assure que le maladroit était un +Montgommery, père du fameux protestant qui, aux lices de +Saint-Antoine, devait enfoncer sa lance dans la tête d'Henri II. + +L'annaliste d'Aquitaine salue cette année lugubre, qui ouvre deux +cents ans de guerre, par ces mots: «Lors commença le temps de pleurs +et de douleurs.» + +La longue rivalité des maisons de France et d'Autriche va se +développer en deux actes, d'une incroyable longueur, le premier +jusqu'à Henri IV (traité de 1598); le second jusqu'à la mort et +l'épouvantable banqueroute de Louis XIV (1715). La France plusieurs +fois fut comme rasée. Dès la fin du XVIe siècle, un économiste assure +qu'elle a payé deux ou trois fois plus qu'elle n'avait, donné plus +gros qu'elle-même. Et comment s'est fait ce miracle? Parce qu'un +travail persévérant la refaisait pour suffire à ce persévérant +pillage. + +La richesse se remplaçait; mais les hommes, hélas! les vies d'hommes? +Personne ne les refait. D'autres viennent, mais tout différents. Des +générations innombrables sont entrées à cet abîme de la querelle des +rois. Les résidus de ces boucheries européennes, boiteux, manchots, +paralytiques, misérables culs-de-jatte, couvrent toute la France de +mendiants au temps d'Henri IV. Que dire de la fin de Louis XIV? Un +hospice fut élevé pour recueillir quelques-unes de ces ruines +vivantes, et, par-dessus cette mendicité, on a dressé un dôme d'or. +Vaste monument, magnifique, si petit encore pour ce qu'il a à +contenir! On n'y passe pas, près de ce dôme, sans secouer tristement +la tête. Monte, enfle-toi, monte plus haut, tour des morts, qui +prétends abriter les restes de tant d'armées!... Vain cénotaphe de la +France!... Ta pointe toucherait le ciel même, si vraiment tu +représentais l'entassement prodigieux des peuples qui ont fini en toi. + +En mars 1521, Robert de la Mark, à l'aveugle, avait commencé la +guerre. Après son défi de Worms, il osa envahir l'Empire. Cela était +ridicule, au fond nullement absurde. On avait vu cinquante ans le +petit duc de Gueldre se moquer des Pays-Bas, de l'Empire et de +l'Empereur. Robert avait fourvoyé Seckingen, les nobles du Rhin, au +service de Charles-Quint. Il pensait bien les entraîner cette fois +pour François Ier. Le seul attrait du pillage, si l'on entrait +sérieusement dans ces grasses terres des Pays-Bas, y aurait suffi. +Toute la populace guerrière des lansquenets eût couru sous le drapeau +lucratif de Gueldre ou du Sanglier, contre lesquels Marguerite +d'Autriche, la gouvernante de Flandre, eût eu grand'peine à se +défendre. Ce roman était si bien celui de Fleuranges, le fils de +Robert, qu'il avait fait le coup de tête de signifier à Marguerite +que, par je ne sais quel titre, il était seigneur et propriétaire du +Luxembourg, défendant à l'Empereur de s'en mêler désormais. + +Charles-Quint n'avait pas un sou, point d'armée. Mais il avait la main +du cardinal Wolsey. Un mot signé de cette main arrêta tout, effraya +François Ier; il eut peur de perdre l'amitié d'Henri VIII, ramena de +gré ou de force la meute qui commençait la chasse et tenait déjà le +gibier aux dents. + +Premier fruit de l'arbitrage anglais et de cette fatale amitié. + +Robert, disait François Ier, n'était pas à lui, et il agissait sans +lui. Sans lui de même, agissait en Espagnol le roi dépouillé de +Navarre. C'était la guerre sans la guerre. Le traité de 1516, au +reste, le permettait ainsi. Les Espagnols et les Français pouvaient +s'égorger en Navarre, sans cesser d'être amis intimes. Un frère de +madame de Châteaubriant, Lesparre, conduisait les Français. Un an plus +tôt, l'invasion, rencontrant la révolution des _Communeros_ en son +premier feu, aurait eu de grands résultats. Si tard, l'effet fut tout +contraire. La révolution avortant, tous saisirent cette occasion de la +déserter, de prouver leur loyauté en faisant face aux Français. Ils +mirent leur honneur à battre ceux qui venaient à leur secours. +Lesparre fut défait et tué (30 juin 1521). + +L'autre frère de la maîtresse du roi, Lautrec, conduisait la guerre +d'Italie. Guerre déplorable, entamée à l'étourdie par Léon X qui, +voulant s'arrondir sur l'un ou l'autre, négociait avec tous les deux, +leur promettait son alliance. Florence, qui dépendait de lui, faisait +croire au roi de France que ses banquiers lui tiendraient prêts quatre +cent mille écus pour payer l'armée, et rien ne venait. Lautrec, +éperdu, venait dire que, sans cet argent, tout était fini, que l'armée +fondrait dans sa main. Il ne se fia pas au roi. Il tira parole de la +reine mère et des généraux des finances, du vieux trésorier +Samblançay, homme sûr et estimé[13]. Ils lui dirent: «Partez; vous +trouverez l'argent à Milan. Si l'argent d'Italie manquait, le +Languedoc y suppléerait.» N'étant pas rassuré encore, il en exigea le +serment. La reine mère et le trésorier jurèrent sans difficulté. Il +arrive, et la caisse est vide. Furieux et désespéré, Lautrec gagna +quelques moments par un terrible expédient. S'il n'avait de l'argent, +il avait des juges. Il fit juger et confisquer. Mais, comme il arrive +souvent, quand une fois on se met à prendre, sur cette caisse remplie +par la mort, il se fit part, donna à son frère des confiscations. Il +échoua comme il méritait, perdit les occasions, perdit l'armée qui se +dissipa, perdit Milan, qui se livra, et le Milanais. À peine put-il se +réfugier sur le territoire vénitien. + +[Note 13: Mis à mort en 1527, à l'époque où l'on rechercha les +traitants. Le _Bourgeois de Paris_ (publié par M. Lalanne en 1854) +croit qu'il n'était pas innocent. Entre autres récits de sa mort, j'en +ai lu un remarquable dans une petite Histoire inédite de François Ier +(de 1615 à 1530), généralement assez judicieuse. _Ms. de la +Bibliothèque de Turin, petit in-folio d'environ 200 pages._] + +Sur les plaintes lamentables de Lautrec, on s'informa, on s'éclaircit. +L'argent italien avait manqué, parce que les banquiers de Florence +prêtèrent à l'Empereur l'argent promis à François Ier. Il fit saisir à +Paris les comptoirs florentins, et n'en tua que mieux son crédit. + +Pour l'argent de Languedoc qu'avait garanti Samblançay, il était +venu, mais où? au coffre de la mère du roi. Dans cette crise extrême +et terrible, l'avare Louise de Savoie, non contente de deux ou trois +provinces dont elle avait les revenus, percevait ses pensions avec une +âpre exactitude. Elle y trouvait de plus ce charme, cette volupté, +d'affamer Lautrec, de le faire échouer, d'en finir une fois peut-être +(au prix d'un grand malheur public) avec cette Châteaubriand, vieille +maîtresse de trois années, qui ne tenait plus qu'à un fil. + +Le prodigue François Ier était puni cruellement. Toutes ses petites +ressources de créations d'offices, mangées à mesure et laissant une +masse croissante de salaires et de pensions, ne signifiaient plus rien +en face des besoins infinis de cette gueule béante et sans fond d'une +interminable guerre. Il sembla comme s'éveiller, se frotter les yeux, +songer qu'il y avait une France. Il prit une plume et du papier, n'ayant +autre chose, et il fit une ordonnance, portant qu'immédiatement la +France aurait quatre armées. + +Le camarade Bonnivet, reprenant les débris de Lesparre avec quelques +volontaires, fit face vers les Pyrénées et surprit Fontarabie. Le roi +lui-même devait garder le Nord. Mais il était seul. Pas un soldat. +Pour ramasser des hommes tels quels, il fallait un mois au moins. +Bayard donna ce mois à la France. Il s'enferma dans Mézières avec +quelques gentilshommes. Une fois dedans, ils virent qu'ils n'étaient +pas fortifiés. «Eh! messieurs! leur dit Bayard, quand nous serions +dans un pré, avec un fossé de quatre pieds, nous nous battrions tout +un jour. Ici, nous tiendrons bien un mois.» + +La canonnade impériale tirait de deux côtés; les Brabançons, sous +Nassau, tiraient d'au delà de la Meuse, et les Allemands de Seckingen, +à qui l'on avait fait passer la rivière, étaient plus près de la +France. Seckingen était là à contre-coeur, travaillant pour se faire +un maître plus absolu et plus dur. L'affaire de Robert de la Mark +l'éclairait sur la reconnaissance qu'il avait à attendre. Bayard qui +savait tout cela, s'avise d'écrire, comme à la Mark, qu'il lui vient +douze mille Suisses, qu'ils vont passer sur le corps de Seckingen que +Nassau a placé au poste le plus dangereux; Bayard y a regret, sachant +que Mein Herr Seckingen est un galant homme qui reviendra au Roi. La +lettre est prise aux avant-postes, comme Bayard l'avait prévu. +Seckingen et ses Allemands croient qu'en effet Nassau veut les faire +égorger là. Ils partent: drapeaux, tambours en tête, ils repassent la +Meuse, rejoignent les impériaux. Nassau veut les empêcher. Ils se +mettent en bataille contre lui, en grondant comme des ours. Bayard +voyait tout, du haut des murs, et se mourait de rire. Le lendemain, +tout s'en alla, mais les uns et les autres fort brouillés, ne voulant +plus camper ensemble. Nassau de son côté, et de l'autre Seckingen. + +Le roi, cependant, arrivait avec sa gendarmerie, des Suisses, forces +levées nouvelles. Le 22 octobre (1521), il était en présence de +l'ennemi. + +Mais nous devons voir, avant tout, comment se passait une autre +bataille, bataille diplomatique, qui se livrait à Calais, un tournoi +d'intrigue et de ruse, où notre grand ami Wolsey était le juge du +camp, tâchant de nous faire perdre. L'Empereur cependant avançait en +pleine France. L'Angleterre armait ses vaisseaux. + +Les prétentions de Charles-Quint étaient inconcevables. Il voulait +qu'on lui rendît la Bourgogne, l'Yonne, qu'on le mit à trente lieues +de Paris, qu'on lui rendît la Somme, Péronne qui, au nord, de même à +trente lieues, couvre la capitale. + +C'est le traité que Charles le Téméraire, dans la tour de Péronne, +avait fait signer au roi prisonnier. + +Les actes de la conférence, écrits par le chancelier Gattinara +lui-même, étonnent, indignent, par l'insolence des impériaux. Jamais +magister de village ne gourmanda d'un ton plus rogue ses misérables +écoliers que le pédantesque Autrichien les envoyés de la France. Il ne +daigne pas même cacher la pensée du démembrement. C'est la mort de la +France qu'on veut. Le vieux levain parricide de la maison de Bourgogne +lui remonte et vient en écume. Elle conteste tout à la France, le +Dauphiné, la Provence, _terre d'Empire!_ la Champagne, ancien +_appendice de la couronne de Navarre!_ le Languedoc, _dépendance de la +couronne d'Aragon_. Pour avoir plus tôt fait, Gattinara rappelle que +Louis XII fut privé de tout le royaume par sentence de Jules II. + +Faut-il dire à quelle violence alla cet emportement? Le chancelier de +France disant: «Sur tel point, je gage ma tête...» Gattinara réplique: +«J'aimerais mieux celle d'un porc.» Basses injures que le Français +porta en patience. + +Le cardinal arbitre aimait tellement la paix, était tellement notre +ami, qu'il résolut, le pauvre homme, _malgré la fièvre qui le minait_, +d'aller trouver l'Empereur à Bruges et de faire près de lui un +dernier effort. Il y eut sa dernière conférence avec Charles-Quint et +la bonne tante Marguerite qui, tout en obtenant de nous la neutralité +pour sa Franche-Comté, s'arrangea avec Wolsey pour frapper sur la +France, embarrassée de l'invasion allemande, le coup assommant, +décisif, d'une invasion anglaise. + +Tout cela n'était pas tellement secret que les ministres de François +Ier ne le devinassent. Ils firent sous main un emprunt, mirent une +bonne et forte somme dans les mains du duc d'Albany, parent du roi +d'Écosse. Il passa la mer le 30 octobre; le parlement le reconnut +tuteur du jeune roi Jacques V, lui fit partager la tutelle qu'avait +seule la mère de l'enfant, soeur du roi d'Angleterre. Celui-ci en +poussa des cris. On répondit qu'on n'avait pu retenir un Écossais qui +n'était pas sujet du roi. + +Ceci le 30. Et le 22, ce vainqueur que le furieux Gattinara lançait en +France au nom de Dieu, ce conquérant, ce Picrochole, Charles-Quint, +s'enfuyait, ayant à peine cent chevaux. On s'était trouvé nez à nez, +le roi d'un côté et Nassau de l'autre, entre Cambrai et Valenciennes. +Le jeune Empereur, si près de l'ennemi, n'avait montré nulle +curiosité. Il restait dans la ville. Nassau, harassé et n'en pouvant +plus, avait en tête les nôtres, tout frais, et qui voulaient se +battre. Le roi jugea qu'une armée de recrues devait être assez +heureuse de voir fuir devant elle la vieille armée allemande de Nassau +et de Seckingen. + +On l'accusa, en présence de tant de ravages, de n'en avoir pas tiré +vengeance. Les villages étaient en feu, tout pillé. Les affreuses +guerres de Charles VI semblent recommencer. Mais le peuple recommence +aussi à prendre un souffle de guerre. Il s'enhardit. Les femmes mêmes +se souviennent de Jeanne d'Arc. À Ardres, une vieille prend une pique, +court aux remparts, et s'en escrime si bien, que les assaillants +devant elle pleuvent des murs dans le fossé. + +Le peuple fait bien de se défendre, car le roi ne le défend guère. Il +garde les places, c'est tout. La campagne est abandonnée. + +Quels furent les sentiments du peuple dans ce terrible abandon? Pas un +mot ne l'indique dans les écrivains du temps. C'est pourtant là la +question que le lecteur m'adresse ici, c'est là ce qu'il veut savoir. +Le peuple! que sentait le peuple? + +Il suffirait, pour mettre sur la voie, de l'histoire éternelle, tirée +du coeur et du bon sens. Mais une autre encore nous renseigne, +l'histoire retrouvée et surprise dans les révélations indirectes que +nous donnent à droite ou à gauche tel témoin fortuit, une lettre, un +vers, une épitaphe, une légende postérieure qui, des temps lumineux, +se reporte à l'époque obscure où nous étions dans les ténèbres. + +La première lueur s'entrevoit dans le _Journal du bourgeois de Paris_ +(publié en 1854, p. 110, 120), et dans quelques lignes fort sèches de +Martin du Bellay. + +En janvier 1522, le roi convoqua à Paris un concile national pour +réformer l'Église de France et pour obtenir les secours du clergé. + +En février, il ordonna le renouvellement des francs-archers de Charles +VII et de Louis XI, _mais seulement au nombre de vingt-quatre mille_, +pour aider aux guerres et couvrir la Guienne et la Picardie. +Remarquable défiance. + +En ce même mois de février, le roi, allant en personne à l'Hôtel de +Ville de Paris, puis à celui de Rouen, expliqua aux prévôts, échevins +et notables, sa nécessité. Paris, à qui il demandait l'entretien de +cinq cents hommes, voulut du temps pour y songer, espèce de refus poli +où perçait visiblement la haine des Parisiens. Mais Rouen, pour piquer +Paris, et aussi, flatté de la visite du roi, accorda mille hommes. +Fort de cela, le chancelier retomba sur les Parisiens, leur fit honte; +ils votèrent mille hommes. L'argent devait se lever sur la vente des +denrées, forme d'impôt très-dangereuse qui pouvait causer des +révoltes. On aima mieux taxer chaque corps de métier, les drapiers de +soie à dix mille livres, ceux de laine à huit, etc. Et Paris n'en fut +pas quitte. Peu de mois après, Duprat vint demander cent mille écus, +en donnant rente aux Parisiens sur l'Hôtel de Ville, les faisant +rentiers malgré eux. + +Paris était très-sombre. Le roi aussi. Il lui avait fallu demander, +mendier, expliquer ses affaires. Il passa tout l'hiver dans les bois +et les chasses de Fontainebleau, Compiègne et Saint-Germain, dans +l'ennui des nouvelles couches de la reine. Au printemps, il partit +pour Lyon, toujours préoccupé de l'Italie, jamais de la France. + +La France se défendait seule et comme elle pouvait. Il n'y avait pas +d'armée, sauf deux mille Suisses à Abbeville qui refusaient de +combattre. Quelques petites garnisons défendaient les villes. La +campagne, les villages, foulés, pillés, brûlés, violés étaient le +jouet de la guerre. Les gentilshommes du pays escarmouchaient ici et +là par bandes de vingt ou trente lances, méprisant fort les paysans, +et toutefois n'attaquant guère que quand ils avaient avec eux quelque +poignée de franc-archers. + +Ainsi, ce n'était plus seulement derrière les murs et dans les siéges, +c'était en rase campagne que cette pauvre population, si peu habituée +à la guerre, commençait à s'essayer. + +Quelle devait être l'inquiétude des familles et leurs ardentes +prières, quand, pour la première fois, le père, le frère ou les +enfants, affublés de mauvaises armes, descendaient en plaine. Les +terreurs des guerres anglaises étaient revenues, et le roi, ce roi +vaillant, jeune et d'un si grand éclat, ne paraissait pourtant guère +plus pour la défense du peuple que l'indolent Charles VII. +Qu'importait à ces pauvres gens qu'il eût brisé à Marignan les lances +des Suisses, ou qu'il reprît le Milanais, s'ils étaient abandonnés, +sur toute la frontière du Nord, au dedans jusqu'en Picardie, aux +partisans impériaux? Dans cette disparition du roi, le seul recours +était vers Dieu. + +Considérons bien ce Nord. La première ligue, picarde, était toute à +l'action, aux souffrances et aux combats. La seconde, entre Somme et +Marne, n'en avait encore que l'attente, l'émotion, le trouble. Meaux +en était l'ardent foyer. Grand marché des grains et centre agricole, +comme elle l'est aujourd'hui, elle fut de plus, au Moyen âge, la +fabrique capitale des laines qui habillaient les provinces voisines. +La Jacquerie du XIVe siècle éclata à Meaux et y succomba dans +d'horribles flots de sang. Au XVIe, à Meaux encore, dans les ouvriers +tisseurs et cardeurs, brilla la première étoile de la révolution +religieuse. + +Notre grande route du Nord, passage éternel de soldats, les villes qui +en sont les étapes et les haltes nécessaires, sont toutes occupées de +la guerre, elles combattent de coeur et de voeux. Elles disent le mot +de la Pucelle: «Les hommes d'armes combattront, et Dieu donnera la +victoire.» + +Autre ne fut la pensée des pieux ouvriers de Meaux: «Dieu, seul +défenseur et sauveur, gardien de l'homme abandonné. Toute notre force +est dans sa Grâce.» + +Profond élan du coeur du peuple qui, par une heureuse coïncidence, +trouva appui et soutien dans l'autorité des docteurs. Le bon évêque de +Meaux, Briçonnet (fils du favori de Charles VIII, et qui expiait pour +son père), était une espèce de saint, bon, doux, charitable. Au milieu +de ce peuple délaissé et menacé par de si grands dangers publics, il +se voyait bien près de reprendre le rôle de ces anciens évêques qui, à +l'approche des Barbares, toute force publique ayant disparu, furent +constitués par la nécessité _defensores civitatum_. Ses prédications +relevaient le peuple, lui donnaient espoir. Toutes se résumaient dans +le chant de Luther: «Ma forteresse, c'est mon Dieu.» + +Ni Briçonnet, ni personne, n'ignorait la grande scène de Worms +(d'avril 1520). L'Europe entière avait vu le nouveau Jean Huss +défendre Dieu modestement, contre le pape et l'Empereur. Et ce Dieu +avait permis que, plus heureux que Jean Huss, il sortît vivant de +Worms. Où était-il? En quel désert? Sur quels monts l'avait enlevé +l'Esprit? On l'ignorait, mais on voyait, de ce Sinaï invisible, +jaillir par moments de sublimes et mystérieux éclairs. + +Il y avait, nous l'avons dit, à Paris, un humble Luther, le modeste et +savant docteur Lefebvre d'Étaples, âme tendre qui embrassait tout ce +qu'adora le Moyen âge, le culte de la Vierge et des saints, et qui +n'en prêchait pas moins la pure parole de saint Paul et l'unique salut +par la Grâce. Lefebvre, inquiété à Paris par la jalouse Sorbonne, se +rendit volontiers à Meaux, et emmena avec lui un jeune noble du +Dauphiné, natif du canton de Bayard, le bouillant, l'éloquent Farel, +franc, net, intrépide en tout, qui eut le coeur admirable du Chevalier +sans reproche, sa soif de péril, et qui fut le Bayard des combats de +Dieu. + +Cette douceur de placer tout l'espoir dans le coeur paternel allait +aux âmes blessées. Les femmes lui appartenaient d'avance; les +premières qui goûtèrent ce miel furent deux âmes de femmes malades, +deux princesses associées aux mystiques ouvriers de Meaux par le +tout-puissant Niveleur. L'une fut la soeur du roi, la duchesse +d'Alençon, Marguerite, veuve de coeur dans son triste mariage, portant +au coeur un trait caché. L'autre, sa très-jeune tante, de dix-huit +ans, soeur de sa mère, Philiberte de Savoie, veuve de ce Julien de +Médicis que Michel-Ange a immortalisé par un tombeau. La tante s'était +réfugiée sous l'abri de la nièce, qui avait dix ans de plus, et qui +lui semblait une mère par sa grande supériorité, sa tendresse +éclairée, sa sérénité apparente qui imposait à tout le monde. + +Tout ce qu'on a imaginé des amours de Marguerite avec son protégé +Marot et autres poètes qui, pour elle, rimaient, _mouraient par +métaphores_, n'a ni sens, ni vraisemblance; c'est le langage du temps, +fiction innocente et permise. La reine y répondait gaiement, rimant +pour ces morts bien portants leur _requiescat in pace_. Elle était, +comme bien des femmes, fort paisible de tempérament. Mauvais poète, +charmant prosateur, c'était un esprit délicat, rapide et subtil, ailé, +qui volait à tout, se posait sur tout, n'enfonçant jamais, ne tenant à +la terre que du bout du pied. Il faut pourtant excepter le galimatias +mystique du temps, où, sur les pas de Briçonnet, son pesant guide +spirituel, il lui arriva souvent d'alourdir ses ailes légères. Que +cette mysticité l'ait gardée, je ne le crois pas; au contraire, c'est +une des voies par où l'on va vite à la chute. Ce qui la garantit bien +mieux, ce fut le rire, la légère ironie, la douce malice, qu'elle +opposait aux soupirants. + +Elle y eut peu de mérite, ayant au coeur deux passions, qui lui +créèrent contre toutes les autres un _alibi_ continuel. L'une, c'était +l'amour des sciences, la curiosité infinie qui lui fit chercher les +études qui attirent le moins les femmes, les langues et l'érudition +même, la menant du latin au grec, du grec à l'hébreu. Briçonnet le lui +reproche: «S'il y avait au bout du monde un docteur qui, par un seul +verbe abrégé, pût apprendre toute la grammaire, un autre la +rhétorique, la philosophie et les sept arts libéraux, vous y courriez +comme au feu.» + +L'autre passion, ce fut le culte étonnant, l'amour, la foi, +l'espérance, la parfaite dévotion, qu'elle eut, de la naissance à la +mort, pour le moins digne des dieux, pour son frère François Ier. + +Il y a très-peu de portraits de Marguerite. Celui de Versailles est, +je crois, d'imagination, calqué sur quelque portrait de François Ier. +La véritable effigie (Voir _Trésor de Numismatique_) est le revers +d'une médaille qui porte de l'autre côté sa mère, Louise de Savoie. +C'est une image légère, un brouillard, mais révélateur, qui ouvre tout +un caractère, qui répond si bien et si juste à tous les documents +écrits, qu'on s'écrie: «C'est la vérité.» + +La médaille, non datée, doit avoir été faite du vivant de la mère, peu +avant sa mort, lorsqu'elle était toute-puissante, et probablement +quand elle fit l'acte important de sa vie, le _Traité des Dames_, ou +de Cambrai, en 1529. Elle avait alors cinquante-trois ans, sa fille +trente-sept. La mère, forte et grande figure, n'a pas besoin d'être +nommée; elle l'est par un trait saillant, le grand gros nez sensuel et +charnu de François Ier, nez de bonne heure nourri, sanguin, comme +l'ont ces natures fortes et basses, tempéraments passionnés, souvent +malsains et maladifs. Louise était toujours malade; tantôt la colère +ou l'amour (jusqu'au dernier âge); tantôt la goutte aux pieds, aux +mains, et des coliques violentes qui l'emportèrent à la fin. + +La fille est un parfait contraste. Il semble que la Savoyarde dont +elle fut le premier enfant s'essaya à la maternité par cette faible et +fine créature, le pur élixir des Valois, avant de jeter en moule _le +gros garçon qui gâta tout_, ce vrai fils de Gargantua. En elle, elle +versa à flots et engloutit tout ce que sa forte nature donnait de +charnel et de sensuel, de sorte qu'avec beaucoup d'esprit, la créature +rabelaisienne tint pourtant du porc et du singe. (V. au Louvre le +dernier portrait). + +Fut-il légitime? Qui le sait? Mais Marguerite, sa soeur, est +certainement petite-fille du poète Charles d'Orléans. Elle a la +figure, usée de bonne heure, des races nobles, affinées, vieillies. +Elle le dit à chaque lettre, sans la moindre coquetterie, écrivant à +gens moins âgés: «Votre tante,» ou: «Votre vieille mère.» + +Elle était très-peu faite pour les travaux de la maternité. Elle n'eut +pas d'enfant du duc d'Alençon. Et de Jean d'Albret, son second mari, +elle en eut, mais péniblement, fort malade dans ses grossesses, +toussant beaucoup, affaiblie des jambes et des yeux, si bien qu'en +1530, à trente-huit ans, étant enceinte, il lui faut se reposer, se +préparer pour écrire une lettre. Ses enfants moururent ou restèrent +très-faibles; spécialement Jeanne d'Albret, qui n'avait pas même remué +dans le sein de sa mère, et, encore jeune, eut plusieurs maladies +qu'on croyait mortelles. + +Il ne faut pas s'étonner si, dans la médaille, l'admirable artiste +nous donne déjà Marguerite, comme elle se donne dans ses lettres, un +peu vieille à trente-sept ans. Le nez charmant, fin, mais aigu, est +bien de cet esprit _abstrait_ que Rabelais évoquait du ciel pour le +faire descendre dans son livre. + +Cette médaille fait penser à un portrait de Fénelon, comme elle, +délicat, nerveux, maladif, où la pâle figure conserve un léger +mouvement oblique, allure gracieusement serpentine, comme d'un homme +infiniment fin, qui ondule et glisse entre deux idées. + +J'aime mieux la reine de Navarre. Elle tient de ce mouvement, mais +elle a le sourire plein d'esprit, de malice, de bonté. + +Cette personne infiniment pure eut toute sa vie remplie par un +sentiment unique, qu'on ne sait comment nommer: amour? amitié? +fraternité? maternité? Il y a de tout cela, sans doute, et pas un de +ces noms ne convient. + +Le second volume des lettres, adressé tout entier au roi, étonne et +confond, non pas par la véhémence, mais par l'invariable permanence +d'un sentiment toujours le même, qui n'a ni phases ni crises de +diminution ou d'aggravation, ni haut, ni bas. Jamais l'arc ne fut si +constamment tendu. + +Tous les amours du monde doivent s'humilier ici. Ils n'ont rien à +mettre en face. Plus ils tendent, plus la corde rompt. La seule chose +qui rappelle ces lettres, c'est l'immense et charmant recueil des +lettres de madame de Sévigné. Celles de Marguerite en ont parfois +l'agrément (par exemple quand elle écrit au roi captif ce que font ses +enfants), et elles en ont surtout la passion, l'émotion intarissable. +La ressemblance y est aussi par la légèreté sèche, distraite, de +l'objet aimé. François Ier est comme madame de Grignan. Il aime, est +touché par moment. Le plus souvent, il a peu à répondre. Cette fixité +terrible, pendant cinquante année, qui y tiendrait? Parfois il perd +patience, il est dur et tyrannique. Cette âme si dépendante, c'est sa +chose visiblement pour user et abuser; il a eu, en naissant, cet être, +pour l'adorer quoi qu'il fasse. Il trouvera naturel de lui demander, +au besoin, sa vie, son coeur et son sang, sans que jamais il lui +vienne en pensée qu'il demande trop. + +Plus âgée de deux années, et de dix au moins par l'esprit, pleine +d'imagination dès la naissance, elle a vu un matin tomber du ciel dans +ce berceau, qui va être un trône, la créature aimée d'avance, ce rêve +d'une mère violente et si violemment désireuse. Le voilà qui rayonne, +dans ses langes, de beauté, de royauté future, _soleil_ naissant de sa +soeur, de sa mère. Cet emblème de Louis XIV est déjà celui par lequel +Marguerite désigne son frère, se désignant elle-même par le tournesol, +qui n'incline que vers le _soleil_, avec la devise décourageante pour +tous: «_Non inferiora secutus_ (Il ne suivra pas d'astres +inférieurs).» + +Alençon et Jean d'Albret, Bourbon, Bonnivet, Marot, toute la foule des +admirateurs, courtisans et serviteurs, est ainsi mise de niveau. + +Elle ne se rappelle même guère qu'elle a un mari. Elle écrit +invariablement au roi: «Qu'elle n'a personne que lui, qu'il est son +père et son fils, son frère, son ami, son époux.» + +Il y paraît. L'amour n'est pas une passion si robuste. Celle-ci +non-seulement résiste aux jalousies et aux temps, aux duretés, aux +mortifications, mais, bien plus, aux changements tristement prosaïques +qui se font dans la figure, l'humeur, la santé de François Ier. Quand +je songe au désolant portrait qu'on a de lui (vers cinquante ans), +déformé cruellement, moins par l'âge que par les maladies, j'admire le +prisme magique sous lequel elle vit invariablement _ce soleil_. + +Si j'osais, de cette femme spirituelle, dire le mot vrai, je dirais +qu'elle fut, dès sa naissance, _assotie, enchantée, possédée_. Martyr +aussi et jouet de ce démon intérieur, martyr si résigné que, l'idole +lui prodiguant les plus rudes épreuves, elle ne souffle pas, n'ose +hasarder un soupir de jalousie. + +Comme tous les coeurs souffrants, elle se crut de bonne heure dévote, +et, ce qu'on eût le moins attendu d'un esprit naturellement aiguisé et +raisonneur, elle entreprit d'être mystique. Ne l'est pas qui veut. +Pour elle, c'est un travail. Elle s'y donne, en écrivant, de cruelles +entorses à l'esprit. Qu'au contraire elle revienne à son objet +(surtout au moment décisif, la captivité de Madrid), alors tout coule +à flots, c'est un torrent du coeur, de passion, de facilité, avec une +dextérité vive, ardente et résolue. + +Autant qu'on peut dater les choses du coeur, il semblerait que le +roman de madame de Châteaubriant, arrachée de son mari, disputée avec +fureur, haïe, battue (plus tard tuée?), occupa le roi trois ans (1518, +1519, 1520). Cette fille du beau Phébus de Foix, astre singulier de +Gascogne, soit par l'attrait du Midi, soit par sa violente et sinistre +destinée, par ses frères enfin, sa brave et intrigante parenté, ne +laissa guère respirer le roi. La blanche princesse du Nord dut, avec +son esprit, pâlir longtemps, quelque peu oubliée, dans son mariage +d'Alençon. On se souvint d'elle au jour du malheur. En 1521, il est +visible que son frère se rapprocha d'elle et la consulta, donnant même +à son mari la faveur inespérée de le nommer son lieutenant à l'armée +de Picardie, de sorte que les deux femmes eurent part, la maîtresse le +Midi, la soeur le Nord. + +Le roi alla jusqu'à vouloir qu'Alençon passât devant le connétable, et +conduisît l'avant-garde. + +Marguerite, inquiète et n'ayant pas une opinion bien, rassurante de la +bravoure ni de l'habileté de son mari, écrivit pour la première fois à +ce prélat qu'on regardait comme un homme de Dieu, à Briçonnet, évêque +de Meaux, lui demandant ses prières pour son mari qui partait, et pour +elle, entraînée dans de si hautes affaires: «Car il me faut mesler de +beaucoup de choses qui me doivent bien donner crainte.» + +Le roi devait s'apercevoir qu'il avait été mal conseillé, que ni son +chancelier Duprat, ni les amis et parents de sa maîtresse, n'avaient +bien vu dans les affaires. Ils avaient été amusés par Charles-Quint et +dupes de Wolsey. Si mal entouré, il revint avec confiance aux siens, à +sa soeur, son aînée, esprit net et propre aux affaires, dont tout le +monde reconnaissait la supériorité. + +Il avait son mauvais génie en sa mère et ses maîtresses, son bon génie +en Marguerite. Fort éclairée d'elle-même, de plus, illuminée par la +seconde vue du coeur, elle le conduisait alors dans la vraie voie de +son règne, où il eût trouvé à la fois le nerf moral et d'immenses +ressources matérielles. + +Bien entendu qu'elle agissait instinctivement, sans voir ces +conséquences ni sans s'en rendre compte, _croyant seulement le mettre +en bonne voie religieuse_, lui mériter l'aide de Dieu. + +Elle croyait avoir fait de grands progrès. En novembre, en décembre +(1521), elle écrivait à Briçonnet: «Le Roi et Madame sont plus que +jamais affectionnés à la réformation de l'Église... délibérés de +donner à connaître que la vérité de Dieu n'est point hérésie, (Génin +II, 273-4).» + +Croyant toucher au but, elle faisait de grands efforts auprès de son +frère, l'enveloppait d'une tendre et innocente obsession. Elle +éprouvait pour lui un redoublement de tendresse, le voyant dans un +vrai péril, pour la première fois triste et malheureux. De toutes +parts, l'horizon se cernait de noir; les bois de Saint-Germain, où ils +passaient l'hiver, n'étaient pas plus dépouillés, plus sombres que la +situation. Point d'argent et point d'armée. L'Italie perdue: pour +nouveau pape un précepteur de Charles-Quint; Lautrec cachant son +drapeau dans les marais de Venise; la France entamée, la Picardie +brûlée, une descente anglaise imminente. Et, dans cette grande crise, +la résistance intérieure (chose inouïe!), Paris chicanant son roi!... +Lui, le vainqueur de Marignan, revenant humilié de l'Hôtel de Ville! + +Sa femme était alitée, en couches, et sa mère alitée. Et sa soeur, +devenue malade en les soignant, se relevait à peine. + +Il s'ennuyait dans la fadeur si tiède de ces jours intermédiaires que +laisse une passion défaillante. + +Il n'échappait que par la chasse. Cet hiver, à Fontainebleau, à +Saint-Germain, à Compiègne, il allait chassant et s'étourdissant. +Mais, dans tous ces bois, même chose: au bout de chaque allée, la +monotonie de l'hiver et l'uniformité d'ennui. + +Compatissant à cet état d'esprit, sa soeur l'enveloppait d'autant plus +de ses caresses maternelles, de sa tendresse religieuse, et des doux +appels de l'amour de Dieu. Jamais jusque-là cet enfant gâté, qui +n'envisageait que lui-même, ne s'était avisé de regarder sa +_mignonne_, comme il l'appelait volontiers. Il lui advint, en +écoutant, de découvrir ce qui était sous ses yeux depuis sa naissance, +de voir qu'elle était belle, belle de piété, d'affection, de sa +convalescence même et de sa langueur, de sa faiblesse pour lui. + +Comment dire ce qui va suivre? Mais la chose est trop contestée. Il +était tellement abaissé de coeur par les jouissances vulgaires, qu'il +conçut l'idée indigne de voir jusqu'où irait sa puissance sur cette +personne uniquement dévouée. Il affecta de douter de cette affection +si tendre, osa dire qu'il n'y croirait pas, à moins d'en avoir la +_preuve_ et la définitive _expérience_. + +Nous ne savons bien que ce mot. Le reste se devine; on voit l'étrange +scène et l'effort pour ne pas comprendre, et la rougeur et la pâleur, +l'abîme de désespoir. D'autre part, la tyrannie d'un maître jusque-là +toujours obéi, la dureté, le doute ironique... L'horreur et le +bouleversement d'une situation si nouvelle, la mort de coeur qui la +suivit, elle dit tout d'un mot: «Pis que morte.» + +Elle ne pouvait rester. Elle partit sur-le-champ. Son mari passait +l'hiver à Alençon, et elle devait le rejoindre. Mais elle dépendait +tellement qu'en partant, toute sa crainte était que ce brusque départ, +sans adieu, ne blessât le maître. Elle laissa une lettre tendre, +s'excusa. À quoi, le tyran, irrité effectivement de cette première +désobéissance, écrivit sans ménagement pour ce coeur sanglant qui +palpitait dans ses mains, que, puisqu'elle le fuyait, il fuirait plus +loin encore; qu'il allait partir pour Lyon, pour l'Italie, pour la +guerre, pour la mort peut-être..., enfonçant ainsi le poignard, +calculant avec barbarie qu'en une si vive douleur elle s'abandonnerait +elle-même. + +Ces énormités étonnent ceux qui ignorent combien elles ont été +communes dans les familles des dieux de la terre qui, faisant des lois +par leur volonté, se croyaient au-dessus des lois et bravaient la +nature même. Le régent et Louis XV (sans parler de faits plus +modernes) ont dépassé François Ier. Pour lui, les contemporains ont eu +effroi et terreur de sa brutalité sauvage. On conte qu'en 1524, dans +un moment bien sérieux où il venait de prendre le deuil, étant veuf +depuis quelques jours, au moment où les impériaux assiégeaient +Marseille, les gens de Manosque en Provence vinrent le haranguer, le +maire en tête, et la fille du maire, belle et jeune demoiselle. Le roi +arrêta sur elle un regard tellement significatif, qu'elle crut avoir à +craindre les dernières violences, le soir même prit un corrosif, en +laboura son visage, détruisit sa fatale beauté. + +Revenons à Marguerite. Le cruel caprice du roi était peut-être encore +moins libertinage que malice et vanité. Cet objet, si haut placé dans +l'éther du ciel, cette inaccessible étoile que tous regardaient de si +bas, pour qui Bourbon, Bonnivet, cent autres contemporains +soupiraient, il trouvait piquant de la faire descendre, de jouer ce +tour à tous. + +Il avait le sang de sa mère, si impure et si corrompue. L'aventure +venait à point pour celle-ci, et le jour même où elle en avait grand +besoin, de sorte qu'on est tenté de croire qu'elle put y être en +quelque chose. Elle venait de faire un crime, et de blesser son fils +au seul point vulnérable. Sa haine contre Lautrec et sa soeur, +l'impatience qu'elle avait de précipiter la maîtresse régnante, lui +avaient fait retenir l'argent de la guerre et perdre Milan. Chose +incroyable! celui qu'avec une peine infinie on ramassa cet hiver, elle +le retint encore. Telle fut son audace et sa rage! lorsque la défaite +certaine de Lautrec allait non-seulement perdre l'Italie, mais ouvrir +la France, envahie tout à la fois par le Nord et par le Midi! + +Qui put lui donner l'audace de cette énorme récidive, ce mépris de son +fils? Nous n'en pouvons imaginer qu'une raison: elle aura cru le tenir +par ce honteux secret, et se sera sentie sûre de mettre entre elle et +son fils irrité l'aimable et faible personne, habituée à s'immoler à +eux. Ayant cette prise nouvelle sur lui, elle en profita sans +scrupule, en tira la témérité d'accomplir ce second forfait. + +L'infortunée Marguerite était en février dans un château solitaire +près d'Alençon, avec son mari; seule, n'ayant plus même avec elle sa +jeune tante, alors en Savoie. Elle montra cependant, dans sa faiblesse +et sa tendresse, dans son extrême douleur, une très-fine prudence de +femme, pensant qu'à cet élan brutal, éphémère, la plus souple +résistance, la plus élastique, était la meilleure; les fascines +arrêtent la mer mieux que les murs de granit. + +Nous possédons la lettre (autographe et olographe) qu'elle adressa à +son frère, lettre humble et humiliante, qu'elle le priait de +brûler[14]. Il se garda bien de le faire, vain de ce triste triomphe; +peut-être, par une basse prudence, voulant garder à tout hasard une +arme qui servirait contre elle si elle s'émancipait jamais. + +[Note 14: Publiée par M. Génin, en tête de la seconde partie des +lettres. Le savant éditeur, qui avait d'abord préféré une autre +interprétation, la modifie sur l'exposé des faits. Il nous écrit que +la nôtre lui semble bien plus admissible. Nous aurions hésité à +l'adopter si nous n'avions pour nous l'avis définitif du pénétrant +critique.--La profondeur et l'innocence du sentiment de Marguerite +sont singulièrement marquées dans les vers pathétiques qu'elle +adresse, pendant la captivité de son frère, à un enfant, sa nièce, +fille du roi, qui venait de mourir à huit ans. (Voir Captivité de +François Ier.)] + +Dans cette lettre, écrite à genoux, le sens est celui-ci: elle se +donne pour se mieux garder. + +Toutes les expressions de l'humilité mystique y sont épuisées pour +dire son _imperfection_, son _obéissance_ et sa _servitude_. La prose +n'y suffit pas. Elle continue en vers, lui _dédiant_, dit-elle, tout +ce qu'elle a _de puissance et de volonté_. Elle va (chose plus +dangereuse) jusqu'à lui dire qu'au moindre mot elle accourra vers lui. +Mais, en même temps, pénétrée de douleur, elle le supplie de ne pas +demander _expérience pour défaite_ (l'épreuve matérielle de sa défaite +morale), essayant d'intéresser sa générosité et de le rappeler à +lui-même par ce mot habile et touchant: «Sans que jamais de vous je me +défie.» + +Rien n'indique que François Ier ait exigé l'accomplissement du +sacrifice. Mais il avait brisé ce coeur, y avait jeté une ombre pour +toute la vie. Il remportait ce qui était le fond du sacrifice même: +l'abandon de la volonté. + +La terre avait vaincu le ciel, et l'avait abaissé à soi. + +Il avait détruit, par un jeu barbare, en sa virginité morale, l'être +délicat et charmant où il avait son bon génie. + +«La femme, c'est la Fortune,» dit l'Orient. Il avait tué la sienne. + +Ceci n'est pas une figure. C'est la simple et trop exacte réalité des +faits. Marguerite, respectée de son frère et le dominant, par sa +supériorité légitime et naturelle, aurait doucement mené le roi et la +France dans la voie de l'affranchissement. Marguerite, donnée ainsi et +subordonnée, personne dépendante, accessoire, et de moins en moins +ménagée, influa par moment, sans prendre l'ascendant efficace, sans +exercer l'action décisive qui nous aurait sortis des limbes du vieux +monde et placés dans la lumière de la libre Renaissance. + +À qui servit-elle? À sa mère, dont sans doute elle sauva le crédit, +dont elle couvrit l'énorme, l'inexcusable crime. + +Le malheur s'était consommé le 29 avril (1522). Lautrec, pour la +seconde fois, abandonné sans ressources, n'ayant plus autorité, mené +par les soldats, obéit à ses Suisses qui voulaient combattre et +partir, repasser les Alpes. Il fut écrasé à la Bicoque près Milan, +l'Italie perdue définitivement, Venise, notre alliée entraînée dans +notre ruine. Et un mois après, jour pour jour, 29 mai, le roi, accablé +de douleur, reçut à Lyon le défi d'Henri VIII, qui descendait en +France. + +Cependant Lautrec arrivait à Lyon. La mère du roi, épouvantée, avait +réussi d'abord à envelopper son fils, qui refusait de voir Lautrec. Le +connétable de Bourbon, outré d'animosité, passant de l'amour à la +haine, contre Louise et Marguerite, crut perdre la mère du roi en +prenant Lautrec par la main, forçant les portes, les défenses, et le +mettant en face de François Ier: «Qui a perdu le Milanais?» s'écria le +roi furieux. «Vous, Sire,» répliqua Lautrec. Tout s'éclaircit, et le +roi fut anéanti. «Oh! qui l'aurait cru de ma mère!» s'écriait-il. + +On devine l'ange secourable qui le désarma, couvrit la coupable, et +rétablit la _trinité_ de famille. + +Jamais elle ne redevint ce qu'elle avait été. Tous trois avaient +appris à se connaître. Marguerite, quel que fût son culte, connaissait +et craignait le roi, de même qu'il avait fait l'épreuve des furieuses +passions de sa mère. + +Marguerite était brisée au point de ne pouvoir reprendre même aux +consolations religieuses. Elle essayait pourtant de lire l'Écriture à +son frère et à sa mère dans l'intimité de famille. Elle priait +Briçonnet de venir les assister, assurant qu'ils avaient grande +confiance en lui. L'évêque ne s'y trompait pas et croyait le moment +perdu. Il lui avait écrit (dès le 22 décembre 1521): «Le vrai feu fut +dans votre coeur, dans celui du roi, de Madame. Le voilà couvert, +assoupi.» Et plus tard: «Couvrez-le... Le bois que vous vouliez brûler +est trop vert, et il l'éteindroit. (Septembre ou octobre 1522.)» + +Marguerite ne peut se relever dans les années suivantes, avouant +qu'elle _n'a aucun goût_, qu'elle ne peut _commencer à désirer_ (les +choses divines). Elle signe: _La vivante en mort_, ou encore: _Votre +vieille mère_. + +Cette vieillesse d'une jeune reine qui ne peut se relever fait un +contraste frappant avec la jeune vigueur dont le peuple, à la veille +des plus terribles malheurs, sous le coup des guerres anglaises qui +allaient recommencer, reportait son coeur vers Dieu. Lefebvre +d'Étaples, à Meaux, traduisit le Nouveau Testament. Pour la première +fois, la foule se mit à marcher sans le prêtre, appuyée sur le livre +seul, sur elle-même, sur ses propres chants, sur les psaumes, tout à +l'heure traduits. + +Chant sublime de résignation. Parmi les crimes et les fautes de ceux +qui mènent le monde, parmi les calamités publiques qui commencent à +l'envelopper, le peuple n'accuse que lui, ses fautes, ses démérites. +Il loue Dieu, et d'un humble coeur, n'exige rien de la Justice, et se +remet tout à la Grâce. + + + + +CHAPITRE IX + +LE CONNÉTABLE DE BOURBON[15] + +[Note 15: Les documents officiels (Le Glay, Weiss, Lanz, etc.) +donnèrent peu ou rien, sauf la minute informe du traité de Bourbon +avec l'empereur (dans les papiers de Granvelle). Heureusement toutes +les dates et le beau récit de la page 147 nous sont fournis par +Turner, d'après les _Mss_. anglais.--Un fait très-grave et inconnu se +trouve dans une pièce inédite de nos Archives. C'est qu'au moment où +Bourbon quitta si brusquement le roi et fut suivi des nobles, le Grand +Conseil frappa un coup sur la noblesse en condamnant à mort Charles de +Caesmes, seigneur de Lucé, et ses adhérents, pour rapt et inceste +commis en la personne de Gabrielle d'Harcourt. _Archives, J. 903, +arrêt du 17 mars 1523._] + +1521-1524 + + +On a vu dans quel état de dénûment la guerre avait surpris le prodigue +et imprévoyant François Ier, sans argent et sans armée, pour tout +trésor ayant la promesse d'un emprunt, une parole des banquiers +florentins, qui promirent au roi et prêtèrent à l'Empereur. + +Aux Conférences de Calais, Gattinara, jetant les masques, traita les +gens du roi de France comme ceux d'un homme perdu. + +Les Italiens en jugèrent ainsi, et Léon X, qui avait appelé les +Français, traita avec les Espagnols. Le 1er juillet, en consistoire, +il nomma général des armées de l'Église le jeune marquis de Mantoue, +Frédéric II, qui, ayant épousé l'héritière de Montferrat, attendait de +l'Empereur cet important fief d'Empire. Les Gonzague, longtemps +incertains, furent dès lors fixés sans retour. + +Leur cousin, Bourbon (Montpensier-Gonzague), le connétable de Bourbon, +parent aussi des Croy, entre en rapport avec ceux-ci en novembre ou +décembre de la même année. Ayant emporté d'assaut la ville d'Hesdin, +il y avait trouvé la comtesse de Roeulx, dame de Croy, sa cousine. +Soit qu'elle ait ébranlé déjà sa fidélité, soit qu'il ait jugé de +lui-même qu'il fallait ménager l'Empereur que les Croy gouvernaient, +il ne retint point cette prisonnière importante, et lui fit la +galanterie de la renvoyer sans rançon. + +Ce mystérieux personnage qui avait tant de parents parmi les ennemis +de la France, fut jugé, comme on a vu, très-dangereux par Henri VIII. +Louis XII l'avait cru tel, et pourtant avait fait sa fortune. François +Ier, qui y mit le comble, ne s'en défiait pas moins. Examinons ses +origines. + +Fils d'une Italienne, d'un Gonzague, il était, de sa mère, tout +Gonzague, fort peu Montpensier. + +Les Montpensier sortaient du troisième fils d'un Bourbon; les +Bourbons comme on sait, descendent d'un sixième fils de saint Louis. +Cette branche, peu riche, était vouée à la guerre; ils servaient de +généraux. Le père du connétable mourut vice-roi de Naples. + +Autre n'était la position des Gonzague, marquis de Mantoue. N'ayant +qu'une place, mais forte, qui est la première de l'Italie, ils +gagnaient en se louant comme généraux, aux papes, à Venise, au roi de +France. Princes et condottieri (comme les duc d'Urbin et de Ferrare), +ils faisaient, ils vendaient des soldats, les disciplinant, puis les +cédant pour quelque argent. Si petits, ils n'en avaient pas moins une +ambition immense, des vues lointaines et ténébreuses. Ils avaient +alliance avec le sultan, alliance en Allemagne, dans les pays riches +en soldats, où l'homme est à bon marché. Ils avaient marié de leurs +filles aux princes soldats de Wurtemberg et de Brandebourg, une en +France à ces Montpensier. Plus tard, un Gonzague, devenu, par mariage, +duc de Nevers, figura dans nos guerres civiles. + +Leur prévision les servit bien. Les Montpensier, pour être cadets de +cadets, n'en avaient pas moins de belles chances. Les races princières +s'usant si vite, ils pouvaient se trouver bientôt derniers héritiers +des Bourbons; et (qui sait?), comme Bourbons, peut-être arriver +jusqu'au trône. + +Tous ces cadets ne rêvaient d'autre chose. On le voit par leurs +devises. Berri (frère de Charles V): _Le temps viendra._ Bourgogne: +_J'ai hâte._ Bourbon: _Espérance._ Bourbon-Albret: _Ce qui doit être +ne peut manquer._ + +Le prévoyant Louis XI, ayant fauché les autres, avait laissé, non sans +regret, ces Bourbons debout. Il voyait que l'aîné mourait, et au +cadet, Pierre de Beaujeu, pour le ruiner plus sûrement, il avait donné +sa fille. Pierre, vieux, faible, maladif, était médiocre en tous sens. +Le bon roi calcula «qu'à nourrir les enfants qui en viendraient, la +dépense ne serait pas forte.» Il tira de Pierre l'engagement précis +qu'à sa mort tout reviendrait au roi. + +Il avait calculé sans sa fille, autre Louis XI, non moins absolue que +son père, qui, pensant bien que son frère, le petit Charles VIII, lui +échapperait bientôt, voulut se garder un royaume dans le royaume, en +maintenant cette puissance de Bourbon que, par elle, Louis XI avait +compté détruire. Elle fit signer à son frère des lettres qui +annulaient son contrat de mariage. + +De ce triste mariage, il y avait pourtant une fille, faible et +contrefaite. On ne la maria pas moins au second fils d'un Montpensier, +Charles (Montpensier-Gonzague), orphelin de père et de mère, qu'Anne +de Beaujeu adopta, éleva, et dont elle fit l'homme brillant, dangereux +et fatal, qui faillit perdre la France. + +Rien ne fut plus irrégulier. La petite fille, bossue, qui n'avait pas +quatorze ans, fit à son jeune mari la donation de cette succession +immense qui, autrement, revenait à la couronne. Cela eut lieu en +février 1504, pendant la maladie de Louis XII, dans ce fatal entr'acte +de son règne où la reine Anne de Bretagne conclut brusquement le +traité de Blois, qui donnait sa fille et la France à Charles-Quint. +Dans ce beau projet, cette folle, qui avait besoin d'appui, s'assura +celui de l'autre Anne (Anne de Beaujeu) en permettant l'autre folie, +celle de transmettre à ce Charles, moitié Italien, le dernier des +grands fiefs de France. + +Deux actes insensés et coupables, l'un en grand, l'autre en petit. Les +résultats furent analogues. Charles-Quint se souvint toujours qu'il +avait eu la France en dot. Et Charles de Bourbon, devenu souverain +dans sept provinces, fut, par cette fortune monstrueuse, par une +éducation de frénétique orgueil, mené au rêve atroce de mettre la +France en morceaux. + +Le bon homme Louis XII, revenu à lui, déchira le traité de Blois. Mais +il n'osa déchirer le contrat de mariage des Bourbons; il craignit la +vieille fille de Louis XI. Il n'aimait pas beaucoup cette enfant +taciturne, secouait la tête et disait: «Rien de pis que l'eau qui +dort.» Il lui donna cependant, à la bataille d'Agnadel, l'honneur du +plus beau coup d'épée, de charger en flanc l'armée italienne, ce qui +décida la victoire. + +Dans le danger de la France, en 1513, cet homme de vingt-quatre ans +montra beaucoup de sang-froid, de capacité. Nommé lieutenant du roi en +Bourgogne, à l'avant-garde de la France du côté des Suisses, au moment +où ils s'éloignaient, il devait garnir les places et les réparer, +enfin fermer si bien la porte qu'ils ne fussent pas tentés de revenir. +Il le fit à merveille, contint les gens de guerre, pacifia les +campagnes, établit un _maximum_ modéré et raisonnable auquel le soldat +devait acheter, au lieu de prendre pour rien. Cela lui gagna fort le +peuple, et tellement le bon Louis XII, qu'il eut envie de le faire +connétable, d'en faire l'ami et l'appui de son successeur François +Ier. + +Il n'était pas sans inquiétude. Sa femme Anne de Bretagne (qui vivait +encore) gardait toujours son coupable roman du traité de Blois, de +donner sa fille et le royaume au petit-fils de l'Empereur. Si elle se +fût entendue pour cela avec Anne de Beaujeu, comme en 1504, l'étranger +très-probablement eût régné en France. Louis XII fit venir celle-ci, +la gagna contre sa femme, en lui promettant de rétablir pour son fils +adoptif la charge de connétable. + +Rien, sans cela, n'excuserait Louis XII d'une chose si imprudente. Le +connétable, roi de l'armée, avait un pouvoir si absolu, que le roi +même, en campagne, ne pouvait rien ordonner que par lui. Absurde +pouvoir, et toujours fatal, qui irritait l'envie (d'où l'assassinat de +Clisson), ou qui tentait la trahison (d'où la tragédie de Saint-Pol). +Louis XI n'eut garde de refaire un connétable. La régente en fit un, +honorifique, son beau-frère, vieux, malade et paralytique, toujours au +lit. Mais, ici, en faire un, jeune, et de telle puissance, donner +cette royauté militaire à celui qui avait déjà contre le roi une +souveraineté féodale, c'était l'acte le plus téméraire. + +Était-il sûr que Louis XII l'eût voulu sérieusement, et l'avait écrit? +J'en doute. De toute façon, le nouveau roi n'en devait tenir compte. +Mais l'Italien, plus fin, ami et camarade du même âge, l'avait +habilement enlacé. Il avait pris pour le lier un moyen très-direct; il +saisit le fils par la mère. Tendre et crédule, malgré son âge, la +Savoyarde se crut déjà sa femme, et lui mit au doigt son anneau. Cet +anneau entraînait l'épée de connétable. À lui maintenant, avec cette +épée, de se faire son chemin. Il flatta le fils et la mère par la +devise: «À toujours mais!» en écrivant une tout autre sous son épée: +«_Penetrabit._ (Elle entrera).» + +Les Suisses, comme on l'a vu, nous surprirent à Marignan; on vainquit +à la longue. La chose fit plus d'honneur à la bravoure du connétable +qu'à sa prévoyance. Il brilla comme homme d'armes, eut un cheval tué, +et fit plusieurs belles charges. François Ier lui donna le poste de +haute confiance, la garde de sa conquête. L'année même, 1515, Bourbon +fit chez lui, près de Moulins, la fondation d'un couvent en mémoire de +la victoire «qui était restée au roi _et à lui_ Bourbon, et qui avait +ôté aux Suisses leur titre de _châtieurs_ de rois.» + +Cet acte, s'il fut connu, ne fit pas plaisir à François Ier, encore +moins l'espèce de code militaire qu'il fit, en profitant des lumières +de La Trémouille et La Palice, chose utile, mais qui mettait les gens +de guerre dans la main du connétable, de ses prévôts et maréchaux. + +Autre grief: le train royal, l'armée de serviteurs dont le connétable +était entouré. À la naissance de son enfant, dont le roi fut parrain, +François Ier le vit servi à table par 500 gentilshommes en habit de +velours. Et ce n'était pas un vain luxe, c'était une force. L'élève +d'Anne de Beaujeu, de la fille de Louis XI, avait des vues sérieuses. +Cette clientèle était grave et choisie, propre à le servir dans les +grandes affaires, tel de la main, tel de la tête: les Arnaud, plus +tard si célèbres, les l'Hôpital, le gendre de Philippe de Commines, +les Chiverny, et autres qui ont marqué bientôt. Il y avait aussi des +hommes d'épée, bouillants et de main trop rapide, entre autres ce +Pompéran qui tua un homme du roi, et qui, sauvé par lui, eut le +sinistre honneur de le désarmer à Pavie. + +Il faut voir l'énormité du royaume que ce Bourbon avait en France. Il +réunissait deux duchés, quatre comtés, deux vicomtés, un nombre infini +de châtellenies et de seigneuries. + +Son bizarre empire ne comprenait pas seulement le grand fief central +et massif de Bourbonnais, Auvergne et Marche (plusieurs départements), +mais des positions excentriques fort importantes, le Beaujolais, le +Forez, les Dombes, trois anneaux pour enserrer Lyon, les rudes +montagnes d'Ardèche, Gien pour dominer la Loire, puis, tout au nord, +Clermont et Beauvoisis. On comprend à peine un damier de pièces si +hétérogènes. Ce qui l'explique, c'est qu'une bonne partie venait des +confiscations diverses de Louis XI, qu'il mit aux mains qu'il croyait +sûres, celles de sa fille et de son gendre. Sinistres dépouilles des +Armagnac et autres, prises aux traîtres, et qui firent des traîtres. + +Tel était l'effet naturel des apanages féodaux, constitués par la +royauté. Toujours à recommencer. Les plus sages précautions +n'engendraient que la guerre civile. + +Comme si ce monstre de puissance n'eût pas été assez à craindre, la +furieuse folie d'une femme galante, à la force féodale, ajouta celle +de l'argent. Elle le traita en mari, lui donnant, sur des finances +entamées par une grande guerre européenne, trois ou quatre pensions +princières: connétable, 24,000 livres; chambrier, 14,000; 24,000 comme +gouverneur de Languedoc; 14,000 à prélever sur les tailles du +Bourbonnais. Des facilités inouïes pour y ajouter; en une fois, il se +fit voter par la pauvre Auvergne une somme de 50,000 livres! Il faut +décupler tout cela, pour la différence de valeur monétaire; puis +apprécier qu'en ces temps, relativement si misérables, l'argent avait +une puissance incalculable. + +Plus sot que sa mère n'était folle, le roi le mit en Milanais, près +Marignan, lui laissa la conquête, établit l'Italien en pleine Italie, +près de Mantoue et des Gonzague. Toutes les bandes errantes de soldats +à vendre eussent afflué près de lui, et d'Italie et d'Allemagne. +Bientôt, dans ce connétable de France on eût eu un roi des Lombards. + +Ce qui devait le retenir, c'est que le roi n'avait pas d'enfant mâle. +Il pouvait être héritier, être à la fois, par une situation bizarre, +beau-père et fils adoptif du roi. En 1518, naquit un Dauphin, et alors +tournant le dos à la mère du roi, il voulut Renée de France, fille du +roi Louis XII; il eût pu un jour ou l'autre soutenir qu'elle +représentait la branche aînée des Valois, écarter François Ier qui, de +la branche d'Angoulême, n'avait que le droit d'un cadet. Pour cela, +que fallait-il? Annuler la loi salique, en quoi il aurait été +applaudi, aidé de son cousin Charles-Quint et de tous les princes qui +avaient eu dans leur famille des filles de la maison de France. + +Louise, désespérée, pour exercer sur l'infidèle une contrainte +salutaire, avait imaginé d'abord de supprimer ses pensions. Le roi, en +1521, soit défiance, soit jalousie, lui ôta l'un des priviléges du +connétable, le droit de mener l'avant-garde, de conduire l'armée où et +comme il voulait. François Ier y était en personne, et ne s'en remit +qu'à un homme plus sûr, son beau-frère, le duc d'Alençon. + +La trahison eut dès lors un prétexte. Madame de Roeulx, prise dans +Hesdin, dut entamer la négociation. Elle était des Croy, et ceux-ci, +en concurrence avec Marguerite d'Autriche, auprès de Charles-Quint, +tellement primés par elle dans l'intrigue électorale, durent saisir +avidement la première lueur d'une affaire qui devait les relever +tellement près du maître. Le premier prince du sang! le seul resté des +grands vassaux! le connétable de France! Trois hommes en un, donnés à +l'Empereur!... Mais ce n'était rien encore. Par ces trois titres, +Bourbon était moins que par la popularité qu'il avait dans les robes +longues. Les parlements de Paris, de Provence, comme on va voir, lui +étaient favorables. Des magistrats respectés, un Budé, lui dédiaient +leurs livres. Tranchons le mot, il avait pour lui le germe du parti +qu'on eût appelé, à une époque, le parti de la liberté. Chance énorme! +Charles-Quint, au nom des libertés publiques, eût fait délibérer, +voter, les meilleurs citoyens de France pour la ruine de la France et +le triomphe de l'étranger. + +On a voulu ne voir rien de plus que la vengeance d'une femme dans le +grand procès commencé, au nom de Louise, le 12 août 1522, comme +héritière des biens de la maison de Bourbon. Sans dire qu'elle n'y fut +pour rien, je suis porté à croire qu'il y eut aussi autre chose; +qu'un homme, visiblement le centre des mécontents, un cousin de +Charles-Quint, parent des Croy, des Gonzague, parut assez dangereux +pour qu'on entreprît de le ruiner. + +Quel était son droit? un seul: la donation _de sa femme_, donation +d'une enfant _de moins de quatorze ans_; donation de biens, non tous +patrimoniaux, mais, en bonne partie, biens condamnés, dont Louis XI +avait donné _un usufruit_. + +Quel était le droit de la mère du roi? Comme _nièce du dernier duc de +Bourbon_, elle était l'incontestable héritière des biens spéciaux de +cette maison, souvent transmis par les femmes au XIIIe siècle, et même +récemment par Suzanne de Beaujeu. Seule rejeton des aînés, elle +passait évidemment avec les Montpensier, descendus d'un cadet. + +Il y avait un troisième héritier, il est vrai, bien autrement +autorisé, qui eût dû réclamer, et de qui tout fief a dérivé: la +France. + +Cette affaire fut un grand coup pour la vieille Anne de Beaujeu, +coupable d'avoir rétabli, contre la volonté de son père, cette +dangereuse puissance. Ce fut comme si l'ombre de Louis XI fût venue +lui demander compte de ses dons si mal employés. Elle en creva de rage +et de dépit (14 novembre 1522). + +Sa mort précipitait les choses. Elle laissait des fiefs personnels +qui, sans procès ni jugement, revenaient d'eux-mêmes à la couronne. +C'étaient Gien, passage important de la Loire, et deux positions +militaires des montagnes de l'Auvergne, Carlat, Murat, arrachées à +grand'peine par Louis XI aux Armagnacs, et données par lui, non pas +aux Bourbons, mais à son _alter ego_, à sa fille Anne de France. À quel +titre le connétable les eût-il gardés? On ne le voit pas. Mais il lui +coûtait de les rendre, incorporés qu'ils étaient depuis trente ans au +royaume des Bourbons. Gien était son avant-garde sur la Loire. Les +fiefs d'Auvergne étaient son fort. Ces pays, sauvages encore au temps +de Louis XIV (V. Mémoires de Fléchier), qu'étaient-ils au XIVe siècle? +C'était à l'entrée de l'Auvergne, dans le fort château de Chantelle +qui lie l'Auvergne au Bourbonnais que la maison de Bourbon avait son +trésor, ses joyaux. De là, elle veillait les quatre routes (qui vont +aussi en Languedoc). Elle avait de patrimoine ce qu'on appelait le +_Delphinat_ d'Auvergne, et par mariage elle avait essayé d'avoir aussi +le _comté_. Mais la dernière héritière fut donnée par Louis XII à son +homme Jean Stuart, duc d'Albany, et la puissance royale établie en +basse Auvergne. Bourbon défendait la haute, qui allait lui échapper. + +Nul traité, nul mariage, ne pouvait prévenir ce coup. Le premier +démembrement allait commencer, la première pierre tomber du grand +édifice, grand en lui-même et plus grand comme dernière et suprême +ruine du monde féodal. C'était comme une tour qui en restait au centre +de la France. J'appelle ainsi la maison de Bourbon. Elle ne pouvait +consentir à tomber qu'en se transformant, devenant le trône de France. + +Bourbon franchit le pas que, depuis un an, sans nul doute, les Croy +l'engageaient à faire; il envoya à Madrid et demanda la soeur de +l'Empereur, l'invasion de la France par les impériaux et les Anglais. + +Le 14 janvier 1523, Thomas Boleyn, envoyé d'Henri VIII à Madrid, écrit +à Londres qu'on en confère. Les instructions que Wolsey envoie en +réponse, reproduisant les motifs que mettait en avant Bourbon, disent +«que ce vertueux prince, voyant la mauvaise conduite du roi et +l'énormité des abus, veut réformer le royaume et soulager le pauvre +peuple.» Henri VIII, comme Henri V et la pieuse maison de Lancastre, +aurait volontiers travaillé avec Bourbon à cette réforme de la France. + +Je ne doute aucunement que les gens graves et de mérite qui tenaient +pour le connétable n'aient envisagé ainsi les choses. C'est la fausse +situation où tant de fois s'est vue la France, toute personnifiée dans +un roi. Les fautes, les crimes de ce roi, on ne pouvait rien y faire +que par cette médecine atroce qui équivalait à un suicide: l'appel au +sauveur étranger. C'est-à-dire que, pour soigner et guérir la France, +on n'avait remède que de l'anéantir. + +C'était une indigne ironie de proposer pour médecins ceux qui étaient +le mal même: les grands qui, aux états de 1484, s'étaient hardiment +présentés. Mais la France n'en voulut pas, aimant mieux encore un +tyran: la fille de Louis XI. + +L'ironie n'était guère moins grande de prendre pour médecins du +royaume les parlementaires, hier procureurs, hommes de ruse et +d'avarice, têtes dures et étroites, que la pratique, les sacs +poudreux, les petits vols, n'avaient point du tout préparés à se faire +les tuteurs des rois. + +Les _Chats fourrés_ de Rabelais, et les seigneurs _Humeveines_ (les +buveurs du sang du peuple), qu'il a mis sur une même ligne, dans sa +verve révolutionnaire, c'était la base où s'appuyait la réforme de +Bourbon. Pour amender le _prodigue_ (prodigus et furiosus) qui +dévastait nos finances, un bon conseil de famille allait s'assembler +où ne siégeraient que des Français, le Français Charles-Quint (né +Bourgogne et Bourbon), le Français Henri VIII (descendu d'une fille de +Philippe le Bel), tous deux venant de saint Louis. + +Les juges et les hommes d'épée, brouillés depuis deux cents ans, +venaient d'être réconciliés par le roi même, par la _cour_ et la haine +qu'elle inspirait: la _cour_, institution nouvelle, jusque-là +inconnue, la _cour_ qui ne voyait qu'elle et méprisait le reste, la +noblesse autant que le peuple; une cour de dames surtout: toute place, +toute pension donnée dans un cercle de favorites, toute la monarchie +devenue le _royaume de la grâce_. Les parlementaires et les nobles +jusque-là se disputaient les biens d'Église qu'un semblant d'élection +leur donnait ou à leurs valets. Le roi les mit d'accord par son traité +avec le pape, donna les écailles aux plaideurs, garda l'huître. Dès +lors, toute chose alla au hasard, parfois aux serviteurs utiles, +souvent aux femmes aimables qui enlevaient par un sourire les grâces +du Saint-Esprit; un envoyé au Turc était payé d'un évêché; une +maîtresse, pour ses trois frères, en gagna trois, etc. + +Là était la plaie profonde au coeur des parlementaires, des +universitaires, des nobles. + +Les premiers, sous prétexte d'une enquête nécessaire, s'étaient +ordonné à eux-mêmes d'aller à Moulins chez le duc. On peut deviner +assez comment ce prince magnifique les reçut et les caressa, leur +soumettant sans doute ses idées sur le bien public et regrettant de ne +pouvoir les voir exécutées par eux. + +Au retour, en décembre 1522, au milieu d'un rude hiver, d'une grande +misère publique, s'associant à la vive irritation de Paris, ils +essayèrent par remontrances leur révolution timide, tâtèrent le roi, +envoyèrent des plaintes au chancelier qui, durement, sans hésiter, mit +leurs députés en prison. Le peuple ne bougea pas. + +Les parlementaires ainsi repoussés, c'était aux nobles à essayer. Il +le firent en mars. Bourbon était à Paris _pour solliciter son procès_. +On mit en avant un homme épousé pour tâter le roi encore. Jean de La +Brosse, qui avait l'héritière de Penthièvre, avait cédé ses droits à +Louis XI, qui lui paya pension. Charles VIII, Louis XII, François Ier +tinrent la cession bonne, ne se souciant point de remettre en main +féodale le nord de la Bretagne, une si belle descente aux Anglais. Les +La Brosse suivaient le roi comme son ombre, en réclamant toujours. +Dans ce moment critique où l'on put croire qu'il faiblirait, La Brosse +reproduit la demande. Le roi reproduit son refus. La Brosse alors, +s'enhardissant, dit: «Monseigneur, il me faudra chercher parti hors du +royaume.--Comme tu voudras, La Brosse.» Ce fut la réponse de François +Ier. + +Elle dut faire plaisir à Bourbon. Beaucoup de nobles se serraient +autour de lui, un Saint-Vallier, un Escars, un La Vauguyon, un +Lafayette, entre autres. Le dernier officier distingué d'artillerie, +le premier hautement apparenté, allié aux Brézé qui, de père en fils, +étaient sénéchaux de Normandie. La fille de Saint-Vallier, savante, +accomplie (de grâce, sinon de coeur), la fameuse Diane de Poitiers, +déjà en renom, avait épousé Louis de Brézé, petit-fils de Charles VII +et d'Agnès Sorel. Saint-Vallier, capitaine de cent gentilshommes de la +maison du roi, avait, par cette charge, des occasions faciles de tuer +ou de livrer son maître. + +Un autre partisan de Bourbon, c'était la reine elle-même qui, ne +voyant que la famille, l'aurait voulu pour sa soeur. «Un jour qu'elle +dînait seule, Bourbon se trouvant là, elle lui dit de s'asseoir, de +dîner avec elle. Le roi survient. Bourbon veut se lever. «Non, +_monseigneur_, restez assis, lui dit le roi. Eh bien! il est donc +vrai? vous vous mariez?--Non, Sire.--Je le sais, j'en suis sûr. Je +sais vos trafics avec l'Empereur... Qu'il vous souvienne bien de ce +que je dis là...--Sire, vous me menacez! Je n'ai pas mérité d'être +traité ainsi.» + +Le duc, après le dîner, partit, mais non pas seul: toute la noblesse +le suivit. + + + + +CHAPITRE X + +LA DÉFECTION DU CONNÉTABLE.--SON INVASION + +1523-1524 + + +C'est Charles-Quint lui-même qui fit le récit à Thomas Boleyn. +Celui-ci trouvait étonnant que le roi ayant lâché une telle parole, il +eût laissé partir le duc. L'Empereur ajouta: «Il n'aurait pu l'en +empêcher; tous les grands personnages sont pour lui.» + +Bourbon prit pour quitter Paris un prétexte fort populaire, celui de +donner la chasse aux bandits du Nord qui empêchaient les denrées +d'arriver. Mais dans le centre du royaume, en Auvergne, en Poitou, en +Bourbonnais, il n'y avait pas moins de brigands, et plus organisés. +C'était une armée véritable; leur chef, _le roi Guillot_, avait des +trésoriers, percevait des impôts. Ce roi était un gentilhomme du +Bourbonnais, nommé Montelon (Montholon?). Il est fort difficile de +distinguer si ce chef, sorti des pays de Bourbon, était bien un +brigand, ou un de ses partisans qui fit feu avant l'ordre. Quoi qu'il +en soit, Bourbon eût aliéné tous les siens (les grands et les +parlementaires), s'il n'eût comprimé cette Jacquerie. + +À Paris même où le roi était en personne avec la cour, il y avait +tumulte, des rixes et des batteries, des gens tués. Le roi fit dresser +des potences aux portes de l'hôtel royal, et elles furent enlevées la +nuit par des gens armés. Il semble qu'il s'en soit pris au Parlement, +qui avait en effet la meilleure partie de la police. Il y tint un lit +de justice, parla fort durement, et, rappelant des temps peu +honorables au Parlement, dit que, lui vivant, on ne reverrait pas les +temps de Charles VII (30 juin 1523). + +_Le roi Guillot_ étant pris et amené, son procès marqua mieux encore +la discorde et l'irritation. Le Parlement ne voulut y voir qu'un +bandit et un gentilhomme. La cour aggrava son supplice, comme celui +d'un rebelle coupable de haute trahison. La sentence disait qu'il +serait décapité, puis écartelé. Le bourreau, non sans ordre, fit la +chose à rebours, l'écartela vivant (29 juillet). + +Le Parlement mit le bourreau en prison. Le 1er août, où il devait +juger le grand procès de la succession de Bourbon, il refusa, se dit +incompétent, et renvoya la chose au conseil, c'est-à-dire au roi; +faisant entendre que, dans ce temps de violence, il n'y avait plus de +justice. + +Depuis le mois de mai, Bourbon s'était retiré et négociait avec +l'Espagne et l'Angleterre. Nous devons aux dépêches anglaises +(très-bien extraites par Turner) de pouvoir dater avec précision tous +les actes de cette négociation souterraine. Trop en vue à Moulins, au +milieu de sa cour, il allait souvent en Savoie et en Bresse; et c'est +de là qu'il écrivait, là qu'il recevait les agents étrangers qui +n'eussent pu pénétrer en France. La Savoie nous était ennemie, malgré +la parenté, le roi l'empêchant de créer des évêchés qui l'auraient +affranchie du siége de Lyon. C'est d'Annecy en Savoie que, le 12 mai, +Bourbon envoie à Wolsey. C'est à Bourg, sur terre savoyarde, qu'il +reçoit, le 31 juillet, Beaurain (de Croy), fils de la dame de Roeulx, +agent de l'Empereur. + +Les difficultés étaient celle-ci. L'Empereur et l'Angleterre avaient +deux intérêts contraires. Et le parti français qui soutenait Bourbon +en avait un troisième. Comment les concilier? + +L'Empereur, avec sa soeur, eût donné deux cent mille écus d'or, mais +_après que Bourbon aurait agi_. Sa défiance ajournait, retenait +justement ce qui donnait moyen d'agir. L'Anglais, non moins +déraisonnable, eût payé sur-le-champ, mais _à condition qu'il le +reconnût roi de France_, à condition qu'il se brouillât et avec +l'Empereur et avec la France même. + +Il est évident que les Anglais se croyaient encore en 1400, qu'ils +ignoraient la haine qu'ils inspiraient depuis les guerres de Charles +VI, et la force nouvelle du sentiment français, la vive personnalité +de la France, son horreur du joug étranger. + +Bourbon, pour n'avoir pas de maître, s'en fût volontiers donné deux. +Il semble qu'il ait cru faire deux dupes qui feraient la dépense, pour +qu'il eût le profit. Le roi détrôné ou tué, le Parlement eût déclaré +sans doute que la France voulait un roi français. + +Le traité, rédigé à Bourg entre Beaurain et Bourbon (Négoc. Autr. II, +589), est bien de gens qui veulent se tromper les uns les autres. + +L'Empereur donne sa soeur, et la retient, ajoutant prudemment: «Si +elle y veut entendre,» ce qui le laisse maître de faire ce qu'il +voudra. Cette soeur, veuve du roi de Portugal, du maître des Indes, +avait, outre sa dot, six cent mille écus de joyaux. + +La France sera-t-elle démembrée? Oui, eût dit Charles-Quint. Non, eût +dit Henri VIII, qui voulait le tout. + +L'Espagnol semble accepter Bourbon pour allié. L'Anglais le veut +vassal, exige son serment. Là-dessus, Bourbon s'en remet «à ce que +décidera l'Empereur.» + +Les deux rois entreront par le midi et l'ouest, Bourbon par l'est avec +des Allemands. Où ira-t-il? «Au lieu le plus propice pour mieux +besogner.» Mais l'Anglais exige qu'en cas de bataille il lui amène ses +troupes et celles de l'Empereur. + +Bourbon, avec l'argent des rois, lèvera dix mille Allemands pour +guerroyer avec eux et _autres_ gens de guerre. + +Ces _autres_, ce sont ses vassaux, c'est le ban et l'arrière-ban qu'il +pouvait lever dans ses fiefs (jusqu'à quarante mille hommes). + +Ces _autres_, ce sont les mécontents innombrables, qui ne manqueront +pas de se joindre à lui pour renverser François Ier. Enfin, c'est la +France elle-même, lasse décidément des Valois, qui passera aux +Bourbons; menée à eux par ses parlements. + +Mais pour cela il fallait rester libre, surtout ne pas se faire +Anglais. Bourbon voulait éluder le serment qu'exigeait Henri VIII. Il +refusa la Toison d'Or, que Charles-Quint voulait lui imposer, et qui +impliquait le serment à l'Espagne. + +Les Anglais n'en démordirent pas, et tirèrent de lui une promesse +verbale. On s'arrangea. Les rois brûlaient d'agir. Le moment semblait +admirable. Les envoyés anglais écrivaient à Wolsey: «Il n'y a jamais +eu de roi si haï que celui-ci. Il est dans la dernière pauvreté et la +plus grande alarme. Il ne peut emprunter. Et il a tant tiré d'argent, +que, s'il en lève encore, il met tout contre lui.» + +On promit à Bourbon qu'avant le 1er septembre, on agirait de tous +côtés à la fois. + +Marguerite d'Autriche ne pouvait le croire. Elle pensait que le temps +manquerait, que Bourbon éclaterait trop tôt et se perdrait. Ce fut +tout le contraire. D'Espagne et d'Angleterre, la passion fut telle, +que tout fut prêt avant l'heure dite. + +L'argent anglais était déjà à Bâle, ou plutôt le crédit anglais. La +banque seule dut encore accomplir ce singulier miracle d'envelopper la +France d'armées improvisées. + +Les lansquenets, levés par cet argent, passent le Rhin le 26 août, +traversent la Franche-Comté, touchent la Lorraine (1er septembre), +vont entrer en Champagne. Du 23 au 30 août, les Anglais débarquent à +Calais, et le 4 septembre s'entendent avec les Flamands pour leur +invasion commune. + +Le 6 septembre, les Espagnols entrent en France. + +Ponctualité admirable, excessive. Bourbon écrivait le 20 août qu'on +n'allât pas trop vite, qu'il n'éclaterait que dans dix jours au plus. +Les Anglais, à Calais, restent donc inactifs. Les Allemands, déjà loin +vers l'ouest, rétrogradent un moment vers l'est, pour n'agir pas trop +tôt. + +La conduite de François Ier est étonnante. Dans un si grand danger, il +regardait vers l'Italie. Il y appelait sa noblesse. + +Il se fiait à trois choses peu sûres. D'une part, il préparait une +flotte au duc d'Albany pour passer en Écosse, entraîner l'Écosse sur +l'Angleterre, détrôner Henri VIII. Mais, la chose eût-elle réussi, +elle eût eu lieu trop tard. Les Anglais détruisirent la flotte. + +En même temps, il avait à Londres un très-secret agent par lequel il +tâchait de regagner Wolsey. + +On dira qu'il ignorait l'immensité de son péril, l'attaque +universelle. Mais il voyait, du moins, l'imminente descente anglaise. + +Quoi qu'il en soit, sa folie même lui tourna bien. En appelant ce +qu'il avait de force vers les Alpes, il traversait le Bourbonnais. +Dans ce passage continuel de la gendarmerie française, Bourbon ne +pouvait éclater. Il lui fallait attendre que le roi eût passé les +monts pour se lever derrière, lui couper le retour, le tenir, +l'écraser, entre la révolte et l'ennemi. + +Autre chose qui servit le roi. Il n'avait pas d'armée soldée. Il avait +envoyé faire des levées en Suisse. Il fallait bien attendre. Donc, il +allait à petites journées, et, sans le savoir, par cette lenteur, il +désolait Bourbon, qui avait cru le voir partir en août. Cela obligeait +celui-ci à jouer la plus triste comédie: il s'alita, contrefit le +malade. + +Le roi voulait, à tout prix, l'emmener, et, le voyant d'ailleurs +tellement appuyé et fort, il penchait vers un accommodement. Il paraît +qu'il lui eût laissé la jouissance viagère de ses fiefs, s'il eût +épousé la soeur de Louise de Savoie et se fût ainsi remis dans leurs +mains. Il avait annoncé au parlement qu'il laissait sa mère régente, +et que le connétable serait _lieutenant du royaume_; titre d'honneur +et nominal, puisqu'il l'emmenait en Italie. + +Le roi n'était encore qu'en Nivernais, quand il reçut de sa mère la +lettre la plus effrayante: + +«Un des plus gros personnages et du sang royal vouloit livrer l'Estat; +et même il y avoit dessein sur la vie du roi.» + +La reine avait dans ses mains deux gentilshommes normands, nourris +dans la maison de Bourbon, qu'un agent de la conspiration y avait +engagés. Épouvantés des maux qui pouvaient frapper le royaume, ils +s'en étaient confessés, en autorisant le prêtre à avertir Brézé, le +sénéchal de Normandie. Brézé était le gendre de Saint-Vallier, l'un +des plus compromis. Cependant, il envoya les deux hommes à la reine. + +Le roi n'avait que quelques cavaliers, et justement une compagnie +très-suspecte. Il attendit pour avancer qu'on lui eût amené des +lansquenets. Il entra alors à Moulins, mit ses soldats aux portes et +alla loger chez le duc. + +Le faux malade, interrogé, n'osa nier cette fois. Il avoua que +l'Empereur lui avait fait des ouvertures, et dit qu'il n'avait rien +voulu écrire, mais attendre le roi pour révéler tout. + +Le roi fit semblant de le croire, le rassura, lui dit qu'il n'avait +rien à craindre du procès, que, gagnant, perdant, on trouverait moyen +qu'il n'y eût point dommage. Il ajouta gaiement: «Je vous emmène en +Italie, et vous y aurez l'avant-garde, comme à Marignan.» Le malade +demanda quelques jours, ne pouvant supporter encore le mouvement de la +litière. Le roi partit, emportant une vaine promesse écrite, et lui +laissant un écuyer «pour l'informer de sa santé.» + +Ce surveillant l'incommodait. Il l'écarta en se mettant en route, et +l'envoyant au roi. Le roi renvoya l'écuyer. À la Palisse, le malade +fit le mourant; les cris, les pleurs des serviteurs, rien n'y fut +épargné. L'écuyer, réveillé la nuit par cette musique lamentable, se +laisse encore tromper, et part pour avertir le roi. Bourbon, du lit, +saute à cheval, et court, bride abattue, à son château de Chantelle. +Il apprenait que le Parlement, ayant la main forcée par la +dénonciation, ordonnait de saisir ses fiefs. + +Il entrait dans Chantelle, quand l'inévitable écuyer, que le roi avait +fort grondé, entra sur ses talons. Le connétable lui dit qu'il n'irait +pas à Lyon, que, de chez lui, plus à son aise, il saurait se +justifier. L'écuyer avouant qu'il avait ordre de ne pas le perdre de +vue, il vit le duc si irrité, et ses gens prêts à le pendre aux +créneaux, qu'il fut trop heureux de partir. + +C'était le 7 septembre; les Espagnols entraient en Gascogne, les +Allemands en Champagne. Il ne désespéra pas d'amuser encore le roi, +lui envoya un homme grave, l'évêque d'Autun, Chiverny, avec une lettre +où il promettait sur _l'honneur_ de le servir, si on lui rendait +seulement les biens propres de Bourbon. C'était abandonner le douaire +d'Anne de Beaujeu. + +L'évêque rencontra une forte gendarmerie qui l'arrêta. Quatre mille +hommes marchaient vers Chantelle. Bourbon s'enfuit dans la nuit du 9 +au 10, galopa au midi, prit l'habit de varlet, ferra ses chevaux à +rebours, n'emmenant avec lui qu'un homme, Pompéran, vêtu en archer. +Ils gagnèrent Brioude, le Puy, d'où, par les chaînes désertes du +Vivarais, ils arrivèrent au Rhône, en face de Vienne en Dauphiné. Au +pont de Vienne, le prétendu archer demande à un boucher si les +archers, ses camarades, gardaient le passage.--«Non.» Rassurés, ils +passèrent, non le pont, mais un bac qui était plus bas. + +Dans ce bac, des soldats reconnurent Pompéran. Alarmés, ils gagnèrent +les bois; puis, logèrent chez une vieille veuve qui leur donna +nouvelle alerte. Elle dit à Pompéran: + +«Ne seriez-vous pas de ceux _qui ont fait les fous_ avec M. de +Bourbon?» + +Le prévôt de l'hôtel n'était qu'à une lieue qui les cherchait. Ils en +firent six jusqu'au fond des montagnes. Ils voulaient gagner la +Savoie, joindre Suze, Gênes, s'embarquer pour l'Espagne. Mais tout +était plein de cavaliers. Rejetés encore vers le Rhône, à grand'peine +ils parvinrent à toucher la Franche-Comté. + +Ce qui étonne, c'est qu'il n'en bougea point. On comprend qu'il n'ait +pas voulu se faire tort près de son parti en s'allant joindre au roi +d'Espagne, encore moins aux Anglais. Mais comment ne joignit-il pas en +toute hâte ses Allemands que son secrétaire même avait levés pour lui, +et qui, par la Franche-Comté, avaient marché vers la Champagne? Là +était le grand coup, et rapide; en deux enjambées, on était à Paris. +Coup perfide, ils étaient entrés par la Comté, la province paisible +pour qui la bonne Marguerite obtenait toujours la neutralité, paix et +libre commerce au milieu de la guerre. Là, la France se croyait +couverte, et là, elle était vulnérable. Cette perfidie et ce calcul, +Bourbon en perdait tout le prix. + +Il reste en Comté près de trois mois: septembre, octobre, novembre. On +le voit par ses lettres. Personne ne s'en doutait. Ses amis le +cherchaient partout, jusqu'à la Corogne, en Espagne. + +Qu'attendait-il? + +Que la France vînt à lui. Elle ne bougeait pas. + +Nous le voyons le 21 octobre encore là, qui rassemble quelques +cavaliers pour envoyer à ses Allemands. Et nous l'y voyons en +novembre, envoyant aux Anglais un officier d'artillerie, Lafayette, +qui avait défendu Boulogne autrefois, et qui, cette fois, devait aider +les Anglais à le prendre. + +Les alliés avaient cru sottement n'attaquer qu'un roi. Ils trouvèrent +une nation. + +Du moins la France féodale, la France communale, s'unirent et +s'accordèrent pour repousser l'ennemi. Des armées régulières, pourvues +de tout, furent arrêtées ou retardées par ces résistances unanimes. À +Bayonne, tous, hommes, femmes, enfants, s'armèrent contre les +Espagnols, «et les poltrons devinrent hardis.» À l'est, les Allemands +pénétrèrent en Champagne; mais, n'ayant pas un cavalier pour courir le +pays, ne trouvant pas un homme qui leur fournît des vivres, ils +mouraient de faim. Le duc de Guise les coupa sur la Meuse, en tua bon +nombre, au grand amusement des dames lorraines qui, d'un château, en +eurent le spectacle et battaient des mains. + +Le grand danger était au nord, où 15,000 Anglais étaient aidés de +20,000 impériaux. À cette masse énorme, La Trémouille opposa la valeur +des Créquy et autres gentilshommes, la furieuse et désespérée +résistance des pauvres communes, suffisamment instruites de ce +qu'elles avaient à attendre par les atroces ravages de Nassau en 1521. + +Tout cela n'eût pas suffi sans les dissentiments des alliés. Mais +Wolsey et son maître voulaient des choses différentes. Henri ne +voulait pas qu'en plein automne, et les routes déjà gâtées, on +pénétrât en France. Il voulait un second Calais, prendre Boulogne, +rien de plus. Mais ce n'était pas là l'intérêt des impériaux; +Marguerite d'Autriche voulait les places de la Somme, la Picardie. +Wolsey était de ce parti, étant à ce moment l'homme des impériaux et +leur dévoué serviteur. + +Le pape Adrien VI était mort le 14 septembre; Wolsey, innocemment, +croyait qu'ils travaillaient le conclave pour lui. L'Empereur, qui +avait vu l'insistance des Anglais à stipuler la royauté de France, +n'eut garde de faire un pape anglais qui eût employé son pouvoir à +replacer son roi au Louvre. Il fit nommer un Médicis, bâtard; on lui +donna dispense. Élection irrégulière et litigieuse, qui le laissait +d'autant plus dépendant (19 novembre 1523). + +Cette nouvelle tomba sur Wolsey au moment où, malgré son maître, il +suivait les impériaux, et faisait leurs affaires en France, prenant +pour eux la Picardie. L'hiver était épouvantable; les hommes gelaient, +perdaient les pieds, les mains; mais on allait toujours. Pour les +encourager, Wolsey, dans cette rude campagne, leur donnait le pillage. +On brûlait avec soin ce qu'on ne prenait pas. On arriva ainsi à onze +lieues de Paris. + +Paris se fût-il défendu? Le Parlement semblait n'y pas tenir. Il reçut +assez mal ceux que le roi envoya pour organiser la défense. Tout à +coup, chose inattendue, les Anglais tournent bride et partent. «Il +fait trop froid, écrit Wolsey à l'Empereur; ni homme, ni bête n'y +tiendrait. Et vos Allemands, qui venaient du Rhin, sont maintenant +dispersés.» + +Bourbon et son parti s'étaient mutuellement attendus. De septembre en +décembre, il était resté immobile, à croire que la noblesse de France +allait venir le joindre. Soit loyauté, soit intérêt, elle s'attacha au +sol, ne remua point. Le roi (25 septembre) lui avait donné, il est +vrai, une preuve inattendue de confiance; il rendit aux seigneurs _le +pouvoir de juger à mort les vagabonds, aventuriers, pillards, que les +prévôts royaux leur livreraient_[16]. L'homme du roi n'était que +gendarme, le seigneur était juge. Si la chose eût duré, c'eût été +l'abandon de tout l'ordre nouveau, une abdication de la royauté. + +[Note 16: C'est probablement à cette époque que se rapporte le +bruit qu'on avait répandu et auquel il fait allusion plus tard: «Pour +autant que j'ay entendu qu'il y en a de si méchants qui ont osé semer +cette parole que je voulois faire les gentilshommes taillables.» +_Archives de Turin, Discours de François Ier, septembre 1529_. Cette +collection immense contient vingt-huit volumes in-folio de pièces pour +le seul règne de François Ier (copies du XVIIe siècle.)] + +Cela pour la noblesse. Le clergé eut sa part. Le roi lui avait pris le +tiers du revenu. Il adopta dès lors la méthode toujours suivie depuis, +de dédommager le clergé avec du sang hérétique. L'Empereur et +Marguerite d'Autriche faisaient de même; ils venaient de brûler trois +luthériens en Flandre. On brûla à Paris un ermite qui osait dire que +la Vierge avait conçu comme une femme. Un gentilhomme même, Berquin, +aurait été brûlé par l'évêque et le Parlement, si la soeur du roi +n'eût agi pour lui. La chose ne se fit pourtant que par la force; il +fallut que le roi l'enlevât de prison par les propres archers de sa +garde. + +Grand scandale pour le clergé, qu'un tel acte arbitraire empêchât _la +justice!_ Le roi le consola en faisant partir de Paris douze religieux +mendiants qui, par toute la France, prêcheraient contre les +luthériens. + +Et le peuple, que fit-on pour lui? On supprima dans Paris le monopole +des boulangers. On fit quelques réformes dans les dépenses. On essaya +d'établir un contrôle entre les gens des finances, de les +centraliser. Tous fonds perçus durent être dirigés sur un point, sur +Blois. + +Le roi, en ce moment critique, était très-affaibli. Il demandait +justice au Parlement qui fermait l'oreille. On n'osait dire que les +complices de Bourbon fussent innocents; mais l'on ne trouvait pas et +l'on ne voulait pas trouver de preuves. Des députés des parlements de +Rouen, Dijon, Toulouse et Bordeaux, furent mandés, pour revoir la +procédure, et n'eurent garde de parler autrement que ceux de Paris. +Toute la robe était liguée. + +La seule justice qu'il y eut, ce fut la sentence de Saint-Vallier, et +le roi paraît ne l'avoir obtenue qu'en promettant qu'il ferait grâce +sur l'échafaud. + +Lui-même s'était montré flottant dans cette affaire. D'abord il mit à +prix la tête de Bourbon, puis s'adoucit sur une visite que lui fit la +soeur de Bourbon, duchesse de Lorraine; il négocia avec lui, +l'engageant à venir, lui promettant de l'écouter. + +Pour Saint-Vallier, de même, il varia. D'abord, il s'emporta, dit +qu'il tuerait ce traître, homme de confiance et de sa garde même, qui +voulait le livrer. Puis il le fit juger, et se contenta d'un simulacre +de supplice. Mille bruits coururent. On disait que Saint-Vallier +n'avait conspiré que pour venger sa fille, déshonorée par le roi. Il +n'avait de fille que Mme de Brézé, mariée depuis dix ans. Ce qu'on a +dit aussi et qui est plus probable, c'est que la dame, qui avait +vingt-cinq ans, beaucoup d'éclat, de grâce, avec un esprit très-viril, +alla tout droit au roi, fit marché avec lui; tout en sauvant son +père, elle fit ses affaires personnelles, acquit une prise solide et +la position politique d'amie _du roi_. Un volume de lettres[17] +témoigne de cette amitié. + +[Note 17: Ce dernier mot est inexact; il n'y a que trois pages +(in-4º) de lettres du roi à Diane et dix pages de Diane au roi, +d'après des originaux _entièrement autographes_ (217). Il est évident +que ces lettres sont bien _adressées à François Ier_ et avant 1531, +avant la mort du mari de Diane. Ce sont celles d'une femme inquiète, +surveillée, mal reçue des parents du mari au retour des voyages +qu'elle faisait à la cour. Elle dit expressément: «Mon mari (223).» Il +y a un mot qui fait comprendre que François Ier enrichissait Brézé +pour lui faire avaler la chose: «Si vous plaît faire entendre à mon +beau-père et belle-mère que vous n'avez fait ce bien à leur fils _que +pour cette raison_ (222).» Ceci rend tout à fait vraisemblable +l'authenticité des vers trouvés par M. Esmangart sur un rouleau de +plomb à Gentilly: + + En ce doux lien, le roi François premier + Trouve toujours jouissance nouvelle. + Qu'il est heureux!... Car ce lieu lui recèle + Fleur de beauté, Diane de Poitiers. + +Dans le recueil où nous trouvons les lettres de Diane (_Poésies et +Correspondance intime de François Ier_, éd. A. Champollion), je trouve +une lettre bien tragique sous le nom, supposé peut-être, de madame de +Bonnivet (serait-ce madame de Châteaubriant?): «Sire, vous estes +délibéré à me laisser mourir? Ne savez-vous que les deux en prison use +de poison, et mes enfants et moy ne mangeons autre chose. C'est pour +l'amour de vous que l'on me fait tant de mal, et vous l'endurez!... De +Crèvecoeur, 7 janvier.»] + +Mais, pendant ces intrigues, que devient l'armée d'Italie? Elle passa +six mois sous le ciel, au pied des Alpes, consumée de misère, usée de +maladies, refaite par de petits renforts. Elle se soutenait par nos +réfugiés italiens; nous en avions beaucoup, Pisans, Florentins, +Bolonais, Génois, Napolitains, d'autres de Rome et de Pérouse. Le +chef était un Orsini, le Romain Renzo de Cere, vaillant soldat qui, +tout l'hiver, assiégea Arona. Au printemps, l'ennemi se trouva +fortifié de six mille Allemands que Bourbon était allé chercher, avec +l'argent de Florence et du pape. À l'arrière-garde, Bonnivet combattit +bravement jusqu'à ce qu'il fût blessé. Le pauvre chevalier Bayard, +malade de ce cruel hiver, soutenait le poids du combat, quand une +balle lui cassa les reins. «Jésus! dit-il, je suis mort... _Miserere +meî, Domine!_» On le descendit sous un arbre, et personne ne voulait +le quitter. «Allez-vous-en, dit-il, messieurs, vous vous ferez +prendre.» Un moment après, passa le vainqueur, le connétable, qui dit +«que c'était grand'pitié d'un si brave homme.» À quoi le mourant +répliqua ces propres paroles: «Monseigneur, il n'y a point de pitié en +moy; car je meurs en homme de bien. Mais j'ay pitié de vous, de vous +voir servir contre vostre prince et vostre patrie et vostre serment.» + +Bourbon goûtait déjà les fruits amers de sa défection. Son maître, +l'Empereur, à qui, sans argent, sans secours, il venait de faire une +armée, et une armée victorieuse, venait de le récompenser à sa manière +en le subordonnant à un de ses valets, Lannoy, l'un des Croy, le +vice-roi de Naples, un Flamand sans talent. + +Le voilà, cet homme si fier, attelé sous Lannoy à deux bêtes de proie, +le féroce Espagnol Antonio de Leyva, ex-palefrenier, et l'intrigant +Pescaire, espion et dénonciateur de tous les généraux, Italien traître +à l'Italie, cherchant de tout côté à pêcher en eau trouble. Rivé ainsi +entre ces gardiens, envieux, désireux de le perdre, il regardait vers +l'Angleterre. Mais Wolsey, refroidi, disait qu'il n'aurait pas un sou +s'il ne jurait fidélité au roi d'Angleterre _et de France_, +c'est-à-dire s'il ne se perdait auprès de l'Empereur, auprès de la +France même et n'y détruisait son parti. + +Étrange situation. Il entre en France, menant l'armée impériale, exige +des Provençaux qu'ils fassent serment à Charles-Quint, et lui-même en +secret il fait serment à Henri VIII. (V. les dépêches mss. dans +Turner.) + +Il eût été roi de Provence, sous la suzeraineté des deux rois. Il +comptait sur l'ancienne chimère des Provençaux d'être un royaume à +part, royaume conquérant, qui eut jadis les Deux-Siciles. Le Parlement +d'Aix n'était peut-être pas loin de cette idée. Quand Bourbon eut +sommé Marseille de lui donner _des vivres_, elle consulta le +Parlement, qui, sans répondre, envoya un de ses membres. Le conseil de +ville, sous cette influence, mollit, promit des vivres, mais _en +petite quantité_. (Captiv. de Fr. Ier, p. 341.) + +Tout paraissait favoriser l'invasion. Bourbon ne rencontrait personne. +Le 9 août, il entra dans Aix. De là il eût voulu aller directement en +Dauphiné, prendre Lyon et le Bourbonnais. Une fois là, il était chez +lui, il y frappait la terre en maître, la soulevait, entraînait ses +vassaux et la France centrale pour emporter Paris. + +Qui empêcha la chose? François Ier? Non. Charles-Quint. + +Le roi, jusqu'en septembre, ne parvint pas à former une armée. Bourbon +avait tout le mois d'août pour avancer en France. + +Le conseil de Madrid avait une telle défiance, tant d'envie et de peur +du dangereux aventurier, qu'il craignit de trop réussir, de vaincre +par lui, mais pour lui. Au moment où il s'élançait de toute sa passion +et de sa fureur, on le rattrapa par sa chaîne et on le tira en +arrière. Pescaire, les Espagnols, lui signifièrent froidement qu'il ne +s'agissait pas d'avancer, que l'Empereur voulait Marseille, port +excellent, commode, entre l'Espagne et l'Italie. Ils le retinrent +frémissant sur la grève. + +Comment aller plus loin? L'Espagne ne payait pas, et, l'Angleterre ne +payait plus. Comment entraîner le soldat! À cela Bourbon eût eu +réponse. Il avait déjà pris, du diable et de son désespoir un talisman +horrible dont il usa jusqu'à sa mort. Irrésistiblement, le soldat le +suivait. Et que faisait-il pour cela? Rien du tout, au contraire. Il +fallait ne rien faire, rien qu'être aveugle et sourd, ne voir ni +meurtre, ni pillage, ni viol, fermer, briser son coeur, ne garder rien +d'humain. Le soldat l'eût suivi, pour avoir Lyon, comme plus tard pour +avoir Rome. Et cela sans promesse, par un traité tacite où tout était +compris, tout argent, toute femme et tout crime. + +Les impériaux promirent Marseille à leurs soldats, leur montrant que +toute la Provence s'y était réfugiée, qu'un immense butin y était +entassé. Bourbon, comme on a vu, y avait intelligence dans les +notables, et y comptait. Mais le peuple gardait une haine énergique +aux Espagnols; au bout d'un siècle, il conservait présent le sac de la +ville, surprise alors, pillée par les Aragonais. Il se forma en +compagnies, se retrancha, combattit vaillamment. Il était soutenu et +par des gentilshommes que le roi envoya, et par les proscrits +italiens, sous Renzo (Orsini), vaillante légion, déjà vieille dans +l'exil, endurcie dans nos camps, et plus sûre que les nôtres mêmes. +Contre un Français, la France fut défendue par l'Italie. + + Quand Bourbon vid Marseille, + Il a dit a ses gens: + Vray Dieu! quel capitaine + Trouverons-nous dedans? + Il ne m'en chaut d'un blanc + D'homme qui soit en France, + Mais que ne soit dedans + Le capitaine Rance. + +Cette vieille chanson de nos pauvres piétons contre leurs capitaines +et à la gloire de l'Italien reste la couronne civique de ce fils +adoptif de la France, couronne tressée des mains du peuple. + +Le siége traîna. Et la population inflammable de Marseille prit un +ardent élan de guerre, les femmes comme les hommes. Si elles ne +combattirent, elles travaillèrent aux retranchements. L'unanimité de +la ville imposa aux défections. Et pendant que Bourbon attendait des +parlementaires, des propositions, des paroles, il ne reçut que des +boulets. À une messe des Espagnols, un boulet tua le prêtre à l'autel +et deux hommes. Pescaire dit à Bourbon qui accourait: «Ce sont vos +Marseillais qui viennent, la corde au cou, vous apporter les clefs.» +Et, après une reconnaissance meurtrière où l'on vit le fossé bordé +d'arquebuses, Pescaire disait: «La table est mise pour vous bien +recevoir. Courez-y; vous souperez ce soir en paradis...» + +Tout ce que Bourbon obtint fut qu'on essayerait encore un assaut. Il +manqua, et l'on sut que la très-forte armée du roi était arrivée tout +près, à Salon. Pescaire déclara qu'on ne pouvait risquer d'être écrasé +entre une telle armée et la ville. Bourbon s'arracha de Marseille (28 +septembre 1524). On partit, mais déjà serré en queue par les Français +qui, au Var, atteignirent, détruisirent l'arrière-garde. L'armée +n'arrêta pas. Ces graves Espagnols, ces pesants lansquenets, devinrent +tout à coup de vrais Basques. Cette retraite semblait un carnaval de +bohèmes déguenillés. À pied, à mulet ou à âne, ils filèrent lestement +par le chemin de la Corniche, si vite que, vers Albenga, ils firent +quarante milles en un jour. + +Charles-Quint avait bien mérité son revers. Il avait à la fois lancé +et retenu Bourbon, le faisant combattre lié, entravé, à la chaîne. La +terrible réputation de ses armées plus redoutées qu'aucun brigand, +avait fait la résistance obstinée, désespérée de Marseille. Sa dureté +personnelle, éprouvée par l'Espagne même, imposait aux proscrits +étrangers, enfermés dans Marseille, la loi de vaincre ou de mourir. +Dans l'affaire toute récente des _Communeros_, il ne confirma pas une +seule des grâces promises par ceux qui l'avaient fait vainqueur. Il +envoya à la potence des hommes à qui les royalistes garantissaient la +vie sur leur honneur. Cruel renversement des idées espagnoles, et qui +accusait hautement un gouvernement étranger! Le roi, source sacrée de +l'honneur et de la grâce, tache l'honneur des siens, ne fait grâce à +personne; il survient après la victoire, et pour se montrer seul +cruel! «Il y eut, dit-on, peu d'arrêts de mort.» C'est vrai (damnable +hypocrisie!); on ne commença à juger qu'après avoir exécuté longtemps +sans jugement. + +Les cortès témoignèrent gravement leur indignation en refusant +l'argent à Charles-Quint. Et c'est ce qui, plus que tout le reste, lui +fit manquer son siége de Marseille. + +Les grands de son parti étaient plus irrités que d'autres. Il laissait +à leur charge ce qu'ils avaient avancé pour lui dans la guerre des +_Communeros_. Le connétable de Castille lui disait: «Pour vous avoir +gagné deux batailles en deux mois, payerai-je les dépens?» Cette risée +sortit le jeune Empereur de sa réserve habituelle. Il lui échappa de +dire: «Mais si je te jetais du balcon?--Je suis trop lourd; vous y +regarderiez,» dit en riant le vieux soldat. + + + + +CHAPITRE XI + +LA BATAILLE DE PAVIE[18] + +[Note 18: Les Archives du Vatican ne sont pas sans intérêt pour +cette époque. C'est à ce moment où le pape voulait tromper les deux +partis qu'il envoie au jeune empereur ce conteur libertin de Balthazar +Castiglione, 20 novembre 1524. Après Pavie, éperdu de peur, il demande +passage au général impérial pour ses agents (qui vont armer +l'Angleterre contre l'empereur). _Extraits des actes et lettres du +Vatican, Archives, carton L, 379._] + +1525 + + +Cette retraite faisait au roi une situation admirable. De roi haï, +impopulaire, il se retrouvait l'épée de la France, le défenseur du +sol, le protecteur des pays ravagés par l'invasion barbare de cette +affreuse armée de mendiants. Toute la noblesse de France était venue +comme à un rendez-vous d'honneur, pour témoigner sa loyauté; elle +était enivrée, fière de se voir si grande, et (chose rare) complète. +Une formidable infanterie suisse avait rejoint le roi. Jamais si belle +armée, ni si ardente. Il y eût eu sottise à laisser perdre un si +grand mouvement, comme voulaient les vieux généraux; et sottise +ruineuse; comment nourrir tout cela, sinon en Lombardie? Les Anglais +ne menaçaient pas. Le roi alla donc en avant sans attendre sa mère, +qui venait pour le retenir. + +Il passa sur trois points; en dix jours, cette armée énorme se trouva +de l'autre côté. Là, toute la difficulté fut de découvrir les +impériaux; ils s'étaient dispersés, cachés dans les places fortes. Le +roi arriva à Milan. Les Milanais, qui n'étaient pas d'accord entre +eux, avaient appelé à la fois le roi et les impériaux. Le roi ne les +traita pas moins bien. Il arrêta toute l'armée aux portes, et d'abord +ne laissa pas entrer un seul soldat, sauvant ainsi la ville. Ce ne fut +que le lendemain que, refroidies, calmées, sous la ferme conduite du +vieux et respecté La Trémouille, les troupes entrèrent en grand ordre. + +L'effet moral de la prise de Milan était très-grand. Venise, le pape +et les petits États devaient dès lors compter avec le roi. Restait à +trouver les débris de l'armée impériale, à les forcer de place en +place. La bande la plus forte, sous Antonio de Leyva, était enfermée +dans Pavie. Le roi alla l'y assiéger (28 octobre 1524). + +Cette conduite était-elle absurde? Nullement. Les Italiens, qui +avaient tant souffert de la mobilité des Français, de leurs +capricieuses expéditions, les virent pour la première fois +persévérants et persistants, enracinés dans l'Italie et décidés à ne +pas lâcher prise. Grand motif de se joindre à eux. + +Que voulait le roi? 1º Se faire nourrir, solder, par les petits +États; 2º diviser les impériaux, en leur donnant des craintes pour +Naples, d'où leur venait le peu que donnait l'Empereur. La partie +paraissait gagnée par celui qui saurait faire contribuer l'Italie. Une +bande de dix mille hommes qu'il envoya vers le midi lui rallia les +volontés douteuses. Les villes de Toscane commencèrent à payer. +Ferrare paya, et de plus, fournit des munitions. Pour les impériaux +épuisés, leur dispersion paraissait infaillible. Pavie même était +pleine de trouble et de murmures. Cinq mille Allemands qui y étaient, +avec cinq cents Espagnols, qui ne les contenaient nullement, furent +plusieurs fois au point de se livrer au roi avec la ville. + +Il resta là quatre mois, amusé par les ingénieurs, qui tantôt +canonnaient, tantôt piochaient pour détourner le fleuve, voulant +prendre la ville par le côté où les eaux la gardent. Rien ne réussit. +Ce roi, vif et impatient de sa nature, cette fois paraissait peu +pressé. Cette si longue campagne d'hiver «où son armée logeait à +l'auberge de l'étoile,» c'est-à-dire sous le ciel, il s'y résigna +merveilleusement. Pourquoi? Il s'amusait (Guichardin nous l'a dit), +donnant tout au plaisir, rien aux affaires. Un hiver d'Italie, passé +ainsi, lui semblait assez doux. + +L'intérêt était grand pour les hommes de François Ier de faire que +leur maître fût bien. Ils gagnaient gros à cette guerre oisive, +comptant au roi une infinité de soldats qui n'existaient qu'en +chiffres, des Suisses, des Allemands de papier, qui n'en mangeaient +pas moins, n'étaient pas moins payés. Ses généraux étaient gens +très-avides; tous suivaient leur exemple. Le roi, qui s'amusait, +dormait, faisait l'amour, sur la foi de ces chers amis, était rongé et +dévoré, sans s'en apercevoir, en danger même; il y parut bientôt. + +Il logeait agréablement dans une bonne abbaye lombarde. Luther, dans +son voyage à Rome, fut effrayé, scandalisé du luxe de ces abbayes, de +la chère délicate, de l'éternelle mangerie, des vins, pour ne parler +du reste. Il s'enfuit indigné. Le roi ne s'enfuit point. Au contraire, +il s'établit là quatre mois en grande patience, tantôt à l'abbaye, +tantôt à Mirabella, ancienne villa des ducs de Milan, au milieu d'un +grand parc. + +La Lombardie n'était plus ce quelle avait été. Elle avait cruellement +souffert, infiniment perdu. Mais, comme il arrive dans ces grands +naufrages, les lieux élus où l'on concentre les débris semblent +d'autant plus riches. Je croirais donc sans peine que l'abbaye et la +villa, arrangées pour le roi de France, rappelaient, soit les +_Granges_ de Sforza, soit la _Pouzzole_ du roi de Naples, et autres +lieux de volupté, que les descriptions nous font connaître. Ces villas +étaient ravissantes par le mélange d'art et de nature, de ménage +champêtre, qu'aiment les Italiens. Nos châteaux, encore militaires, +dans leur morgue féodale, semblaient dédaigner, éloigner la campagne +et le travail des champs, la terre des serfs; noblement ennuyeux, ils +offraient pour tout promenoir à la châtelaine captive une terrasse +maussade, sans eau ni ombre, où jaunissaient quelques herbes +mélancoliques. Tout au contraire, les villas italiennes, bien +supérieures par l'art, et vrais musées, n'en admettaient pas moins +familièrement les jardinages, s'étendant librement tout autour en +parcs, en cultures variées. Les compagnons de Charles VIII, qui les +virent les premiers, en ont fait des tableaux émus. + +Gardées au vestibule par un peuple muet d'albâtre ou de porphyre, +entourées de portiques «à mignons fenestrages,» ces charmantes +demeures recélaient au dedans non-seulement un luxe éblouissant +d'étoffes, de belles soies, de cristaux de Venise à cent couleurs, +mais d'exquises recherches de jouissances d'agrément, d'utilité, où +tout était prévu: caves variées, cuisines savantes et pharmacies, lits +profonds de duvet, et jusqu'à des tapis de Flandre, où, garanti du +marbre, pût, au lever, se poser un petit pied nu. + +Des terrasses aériennes, des jardins suspendus, les vues les plus +variées. Tout près, l'idylle du ménage des champs. + +Aux jaillissantes eaux des fontaines de marbre, le cerf, avec la +vache, venant le soir sans défiance, de grands troupeaux au loin en +liberté, la venaison ou les vendanges, une vie virgilienne de doux +travaux. Tout cela encadré du sérieux lointain des Apennins de marbre +ou des Alpes aux neiges éternelles. + +L'hiver n'ôte rien à ces paysages. L'abandon même et les ruines y +ajoutent un charme nouveau. Dans les jardins où cesse la culture, dans +les grandes vignes laissées en liberté, les plantes vigoureuses +semblent se plaire à l'absence de l'homme. Elle sont maîtresses du +logis, s'emparent des colonnades, se prennent aux marbres mutilés et +caressent les statues veuves. Tout cela très-sauvage et très-doux, +d'un _soave austero_ dont on se défie peu, mais trop puissant sur +l'âme, l'endormant, la berçant d'amour et de vains rêves. + +Dans les vers qu'il écrit plus tard dans sa captivité, François Ier se +montre très-sensible à ce paysage italien. Il s'y oublia fort. Mais on +peut soupçonner, sans calomnier sa mémoire, que le charme des lieux +n'y fut pas tout. Quatre mois sans amours! Cela serait une grande +singularité dans une telle vie. On a cherché à tort quelles grandes +dames purent faire oublier les Françaises. Mais tout est dame en +Italie. Celles qu'a tant copié le Corrège, de forme parfois un peu +pauvres, mal nourries et trop sveltes, n'en sont que plus charmantes. +Leur grâce est tout esprit. + +C'était le moment d'une grande révélation pour l'Italie. Aux pures +madones florentines que déjà Raphaël anime, l'étincelle pourtant +manque encore. Mais voici une race nouvelle, avivée de souffrance, qui +grandit dans les larmes. Un trait nouveau éclate, délicat et charmant, +le sourire maladif de la douleur timide qui sourit pour ne pas +pleurer. Qui saisira ce trait? Celui qui l'eut lui-même et qui en +meurt. Le paysan lombard du village de Correggio, l'artiste famélique +qui ne peut nourrir sa famille: il saisit ce qu'il voit, cette Italie +nouvelle, toute jeune, mais souffrante et nerveuse. C'est la petite +sainte Catherine du mariage mystique (V. au Louvre), pauvre petite +personne qui ne vivra pas, ou restera petite. Plus que maladive est +celle-ci; elle n'est pas bien saine; on le voit aux attaches +irrégulières des bras, qu'il a strictement copiées. Et, avec tout +cela, il y a là une grâce douloureuse, un perçant aiguillon du coeur +qui entre à fond, fait tressaillir de pitié, de tendresse, d'un +contagieux frémissement. + +Telle était l'Italie à ce moment, amoindrie et pâlie. Et Corrège n'eut +qu'à copier. Il puise à la source nouvelle, à ce sourire étrange entre +la souffrance et la grâce (Prud'hon l'a eu seul après lui). +Heureusement pour l'Italien, si la race changeait, le ciel était le +même. Sans cesse il reprenait son harmonie troublée et s'envolait dans +la lumière. + +François Ier ne vit pas le Corrège, peintre de campagne, et qui meurt +bientôt peu connu (1529). Mais il vit et goûta l'Italie du Corrège. Et +je ne fais pas doute que ce soit le secret de sa longue inaction. + +Ne serait-ce pas aussi à cette époque que le Titien a fait de lui le +solennel portrait que nous avons au Louvre? Titien ne vint jamais en +France. François Ier alla deux fois en Italie, à vingt-cinq ans et à +trente et un ans. C'est évidemment au second voyage que se rapporte le +portrait, avant ou après la bataille. S'il accuse plus de trente six +ans, si des plis (je ne dis des rides) se forment déjà au coin des +yeux, accusez-en, si vous voulez, les soucis de la royauté, les +travaux et les veilles de ce prince si laborieux. + +Je ne m'étonne pas s'il resta là si longtemps sans s'en apercevoir. +Tout y venait heurter, et il ne le sentait pas. Il était trop avant au +fond de ce rêve. Ses Italiens partaient, dès janvier. Corses la +plupart, ils étaient rappelés par les Génois leurs maîtres. L'armée +fondait, sans qu'il le vît. Les hommes mouraient de froid et de faim. +Une poule coûtait dix francs d'aujourd'hui. Les seigneurs, sans feu +ni abri, venaient à ses cuisines. Il apprit coup sur coup que quatre +corps avaient été surpris et enlevés, et cela ne l'éveilla pas. +Quelques milliers de Suisses allaient venir et il les attendait, sans +même rappeler ses dix mille hommes envoyés au midi. + +Ses ennemis faisaient un grand contraste. + +Pescaire montra une vigueur extraordinaire. Il contint tout à la fois +généraux et soldats. D'une part il releva Lannoy qui mollissait, +voulait traiter ou partir et secourir Naples. D'autre part, il paya le +soldat de paroles. Il enjôlait les Espagnols surtout, disant qu'ils +étaient bien heureux d'une telle occasion qui allait les enrichir à +jamais, le roi étant là en personne avec tant de grands seigneurs. +Quels prisonniers à faire! et quels riches rançons. + +Aux Allemands, il dit qu'il s'agissait de sauver leurs frères +allemands enfermés à Pavie; le fils du vieux Frondsberg, leur général, +y était; il fit parler le bon vieux père. Pour les gens d'armes qu'il +trouva insensibles, il fallut financer; Pescaire donna et fit donner +par les chefs ce qu'ils avaient d'argent. + +L'embarras n'était pas moindre dans la ville. Antonio de Leyva, peu +sûr de ses Allemands, qui criaient _Geld! Geld!_ et voulaient le +livrer, n'y trouva de remède qu'en tuant leur chef par le poison, et +leur persuadant que l'argent était là dehors, tout prêt pour les +payer, il en fit venir quelque peu et leur donna patience. + +Bourbon arrivait d'Allemagne. Sa rage et sa fureur pour sa fuite de +Provence lui avaient fait des ailes. Plus dur au brigandage que les +vieux brigands italiens, il sut faire de l'argent. Une razzia sur +Florence l'avait alimenté l'autre année. Celle-ci, ce fut le tour de +la Savoie. Faute d'argent, il prit des bijoux; il porta l'écrin de la +duchesse aux usuriers d'Allemagne. Avec quoi il trouva sans peine la +quantité de chair humaine qui était nécessaire. L'archiduc donna +quelque chose; et, par une diabolique hypocrisie, Bourbon trouva moyen +de tirer aussi des villes impériales. Il exploita l'affaire du jour, +la querelle religieuse, dit que le pape était l'allié de François Ier +(mensonge, Clément trompait les deux), et il ne manqua pas de +lansquenets qui se crurent luthériens pour aller boire en Italie. + +Pescaire cependant, avec ses agents italiens, travaillait habilement +l'armée du roi, attirait des transfuges, décidait des défections. La +plus terrible eut lieu cinq jours juste avant la bataille. Les +Grisons, effrayés d'un coup frappé près d'eux, ou peut-être gagnés, +rappelèrent cinq mille des leurs qui étaient devant Pavie. Événement +tout semblable au rappel des Allemands la veille de la bataille de +Ravenne. Mais, cette fois, il n'y eut pas là un Bayard pour les +retenir. + +Enfin, un peu alarmé, le roi unit son camp, jusque-là divisé, et se +fortifia. Il se croyait couvert par les faibles murailles du grand +parc de Mirabella. La nuit du 8 février, Pescaire y envoie des maçons +qui, en une heure, en abattent trente brasses. En avant, son neveu du +Guast et six mille fantassins, mêlés des trois nations, marchaient +droit sur Mirabella. Après venait Pescaire, qui s'était réservé la +masse des Espagnols pour le principal coup. Il avait donné +l'arrière-garde aux Allemands, conduits par Lannoy et Bourbon. + +Ceux qui marchaient en avant, passant sous les boulets français, +doublèrent le pas. Le roi crut les voir fuir, il s'élança avec la +gendarmerie, et se mit devant ses canons; ils ne purent plus tirer +sans tirer sur lui-même. + +Pescaire le vit passer, et d'un millier d'arquebuses espagnoles bien +tirées, presque à bout portant, il lui mit sur le dos grand nombre de +ses meilleurs gens d'armes. + +Le roi, dans son aveugle élan, tomba du premier coup sur un brillant +cavalier, et le tua, dit-on, de sa main. Coup superbe pour un héros de +roman; c'était le dernier descendant du fameux Scanderbeg. + +Pendant cette belle prouesse, la _bande noire_ de nos lansquenets eut +quelques moments d'avantage. Ils furent peu imités des Suisses qui, ce +jour, se montrèrent tout différents de leurs aïeux. + +Le roi, avec ses grands seigneurs, soutint quelque temps la bataille +avec une vaillance qu'admirèrent les ennemis. Il y eut là un grand +massacre des premiers hommes de France: La Trémouille, La Palice, +Suffolk, prétendant d'Angleterre, furent tués, et Bonnivet se fit +tuer, courant à l'ennemi la visière haute et le visage découvert. + +Le roi, deux fois blessé, au visage, à la cuisse, et la face pleine de +sang, sur un cheval percé de coups, voulait gagner un pont. Le cheval +s'abattit, il tomba dessous, et deux Espagnols arrivaient dessus pour +le prendre ou le tuer. Mais à l'instant il y eut là à point un groupe +de Français, dont l'un mit l'épée à la main pour le garder des +Espagnols. C'était justement Pompéran, ce douteux personnage qui avait +mené Bourbon hors de France, s'était ensuite rallié au roi +(_Captivité, p. 38_) pour rejoindre ensuite Bourbon. Un autre était +son secrétaire même et très-intime agent, La Mothe-Hennuyer. Ils lui +dirent de se rendre au connétable, ce qu'il refusa. On appela Lannoy, +qui accourut, et qui, lui donnant son épée, reçut celle du roi à +genoux. + + + + +CHAPITRE XII + +LA CAPTIVITÉ + +1525 + + Vaincu je fus et rendu prisonnier, + Parmi le camp en tous lieux fut mené, + Pour me montrer, çà et là promené... + (_Vers de François Ier._) + + +Ce traitement barbare s'explique: le prisonnier était le gage de +l'armée. Elle s'était battue gratis, dans l'espoir de le prendre et +d'avoir sa rançon. Les généraux purent dire: «Voilà votre homme; vous +l'avez maintenant. Dès ce jour, vous êtes payés.» + +Des arquebusiers espagnols qui avaient réellement fait la principale +exécution, un rustre s'avança, et familièrement dit au roi de France: +«Sire, voici une balle d'or que j'avais faite pour tuer Votre +Majesté... Elle servira pour votre rançon.» Le roi sourit, et la +reçut. + +Mais, le soir ou le lendemain, il arracha de son doigt une bague, +seule chose qui lui restât, et, la donnant secrètement à un +gentilhomme qu'on lui permit d'envoyer à sa mère, il lui dit: «Porte +ceci au Sultan.» + +Ainsi la grande question du temps fut tranchée, les scrupules étouffés +et les répugnances vaincues. + +Événement immense, décidé par le désespoir, qu'il crut lui-même impie +sans doute comme un appel au Diable, mais qui réellement fut une chose +de Dieu, le premier fondement solide de l'alliance des religions et de +la réconciliation des peuples. + +Cet homme, étourdi en bataille, fut en captivité plus fin qu'on +n'aurait cru. Il ne s'était rendu qu'à Lannoy, l'homme de l'Empereur. +Cela le servit fort. Il caressa aussi Pescaire. Celui-ci, parfait +courtisan autant qu'habile capitaine, se présenta en deuil. François +Ier, soit sensibilité, soit flatterie pour les Italiens, qui devinrent +en effet l'épine de Charles-Quint, traita Pescaire en roi futur de +l'Italie et se jeta dans ses bras. + +Sa parfaite dissimulation parut le soir, au moment amer où il lui +fallut recevoir le connétable de Bourbon. Celui-ci se montra modeste, +présenta ses devoirs et offrit ses services. Le roi l'endura et lui +fit bon visage. Un auteur assure même qu'il l'invita à sa table avec +les autres généraux. + +La fameuse lettre à sa mère, qu'on a toujours défigurée, témoigne +assez de son abattement: «De toutes choses, ne m'est demeuré que +l'honneur et la vie, qui est sauve.» + +Le plus triste, ce sont ses lettres à Charles-Quint. Elles étonnent +de la part d'un homme aussi spirituel. Elles sont d'une bassesse +impolitique. Il risque d'exciter le dégoût et de s'ôter toute +croyance. Il demande _pitié_, n'espère que dans la bonté de l'Empereur +qui, sans doute, en fera un ami, et non _un désespéré_, et qui, au +lieu d'un prisonnier inutile, rendra un roi _à jamais son esclave_. Ce +triste mot revient trois fois. (_Captivité, 131_; _Granvelle, I, 266, +268, 269_.) + +Nous ne sommes point partisan du suicide. Et cependant, s'il fut +jamais permis, c'est à celui peut-être dont la captivité devient celle +d'un peuple, à celui dont la personnalité étourdie met la Patrie sous +les verrous. Quoi! la France était là, dans un petit fort italien, +sous l'arquebuse d'un brigand espagnol! Dans l'hypothèse absurde d'un +Dieu mortel en qui une nation incarnée pâtit, s'avilit, qu'il abdique, +ce Dieu, ou qu'il meure. Malheur à la mémoire du prisonnier qui +s'obstina à vivre, et qui montra la France sous le bâton de +l'étranger! + +Ce héros de théâtre, dégonflé, aplati, parut ce qu'il était, un +gentilhomme poitevin de peu d'étoffe, dévot par désespoir (autant que +libertin), rimant son malheur, ses amours, comme eût fait à sa place +Saint-Gelais, Joachim Du Bellay ou tout autre du temps. + +D'abord, il se mit à jeûner et faire maigre. Sa tendre soeur, émue +outre mesure, tremble qu'il ne se rende malade. Elle lui défend le +maigre, et, pour le soutenir, lui envoie l'aliment spirituel, un +Saint-Paul... Une recluse a dit à un saint homme: «Si le roi lit saint +Paul, il sera délivré.» + +Le livre vint peut-être un peu tard. Au souffle tiède d'un printemps +italien, la poésie avait succédé à la dévotion. Le roi, à travers ses +barreaux, avait regardé la campagne lombarde, le paysage si frais, si +charmant en avril, et sublime, de Pavie aux Alpes, et il s'était mis à +rimer une idylle virgilienne. Ces très-beaux vers sont-ils de lui? Ils +ne ressemblent guère à sa faible complainte sur la bataille de Pavie. +On aura très-probablement arrangé, orné, ennobli l'idée première, fort +poétique peut être, du captif, inspirée par ce regard mélancolique sur +cette campagne de printemps. Contre la belle Italie qui lui fut si +fatale, contre le Pô et le Tésin, gardiens de sa prison, il appelle à +lui nos fleuves nationaux, leurs nymphes éplorées. Cette pièce est +non-seulement d'une grande facture, mais d'un sentiment profond de la +France. + + Nymphes, qui le pays gracieux hebitez + Où court ma belle Loire, arosant la contrée... + Rhône, Seine, Garonne, et vous, Marne et Charente, + ... Fleuves qu'alentour environne + L'Océan et le Rhin, l'Alpe et les Pyrénées, + Où est votre seigneur que tant fort vous aimez? etc. + (_Captivité, 227._) + +S'il eût eu d'autres yeux, si, au lieu de cette vague sensibilité +poétique, il eût eu un coeur d'homme, ou du moins le tact de la +situation, il aurait vu par la fenêtre toute autre chose: l'Italie +frémissante, épouvantée d'être, par sa défaite, livrée à l'armée des +brigands. Car, qui avait vaincu? L'Empereur? Non, mais ce monstre sans +nom, trois bandes en une, et point de chef. Valets, tremblants +flatteurs de leurs soldats, quel crime pouvaient empêcher ou défendre +ces misérables généraux? Venise supplia le pape de former une ligue +armée. Le pape y entre en mars, et en sort en avril. Et pourtant, il +n'eût pas coûté, pour détruire ces brigands, moitié de l'argent qu'ils +volèrent. + +Ce que François Ier eût vu encore, s'il n'eût été myope, c'était +l'impuissance et la pauvreté de l'Empereur, la jalousie de +l'Angleterre, la fermentation des Pays-Bas, les ressources faciles +qu'avait la France en elle et dans ses alliés. Demain Soliman, Henri +VIII, allaient armer. Mais le jour même, une amitié plus prompte, une +épée plus rapide se déclara pour lui. Le petit duc de Gueldre ramassa +six mille hommes et se jeta sur les Pays-Bas; Marguerite d'Autriche, +qui ne pouvait lever un sou, et se mourait de peur entre l'invasion et +la révolution, agit fortement à Madrid et arracha de Charles-Quint +l'autorisation d'une trêve. + +Le roi voyait du moins de près les discordes et les disputes de ceux +qui le gardaient, les demandes de solde, les cris, les fureurs des +soldats. Les généraux se haïssaient à mort. + +Bourbon, en haine de Pescaire, eût volontiers tourné le dos à +Charles-Quint. Il s'offrait aux Anglais. Pour un secours d'argent, +rien que la solde d'un mois, il levait une bande, fondait en France, +emportait tout, faisait roi Henri VIII. + +Pescaire, vrai vainqueur de Pavie, traitait avec son maître. Si +l'Empereur était ingrat, il avait une chance, il pouvait espérer au +désespoir de l'Italie. Elle s'était donnée presque à César Borgia; +pourquoi pas à Pescaire? + +Quant à Lannoy, il s'était fait le confident de François Ier. Il +avait sa soeur mariée en France, et, comme Flamand, il était au point +de vue de Marguerite d'Autriche, craignant fort pour la Flandre, +voyant les Pays-Bas en pleine révolution, et très-impatient de +réconcilier les deux rois. + +La chose n'était pas facile. Le jeune Empereur qui, en public, avait +affiché une modération toute chrétienne et défendu même les +réjouissances, dans une lettre à Lannoy, écrite de sa main, montre à +quel degré d'infatuation ce bonheur inouï avait mis son esprit: +«Puisque vous m'avez pris le roi de France, dit-il, je vois que je ne +me saurai où employer, si ce n'est contre les infidèles.» + +S'il pouvait faire un peu d'argent, il comptait en avril entrer en +France, non par Bourbon, mais lui-même et de sa personne. Aussi, +laissant là Henri VIII et sa fille, il se tournait vers une riche dot, +celle de Portugal; l'Anglaise ne lui apportait qu'une quittance de ses +dettes, et la Portugaise donnait du comptant. + +Ses demandes à François Ier étaient exorbitantes, rédigées d'une +manière insultante, odieuse, par le haineux Gattinara. + +D'abord le pape Boniface VIII donna jadis toute la France à la maison +d'Autriche. Mais l'Empereur est si modéré qu'il se contentera d'en +prendre la moitié, sans parler de Milan et de Naples. Il veut: 1º les +provinces du Nord, la Picardie, la Somme, avec la suzeraineté d'Artois +et de Flandre; 2º l'Est, la Bourgogne; 3º le Midi, la Provence pour +Bourbon, qui reprendra de plus ses fiefs du centre, Auvergne, +Bourbonnais, etc. Est-ce tout? Non. On fera droit aux prétentions +d'Henri VIII, il est vrai, réduites; la Normandie, la Gascogne et la +Guienne,--plus l'Anjou, province centrale, qui disjoindra la Bretagne +et la France. + +Ni le roi, ni sa mère, ne firent de réponse officielle. Le roi mit +quelques notes, toutes conformes aux instructions que la régente donne +à ses envoyés. Ni Somme, ni Bourgogne, ni Provence,--mais l'offre +d'_épouser la soeur_ de Charles-Quint et de se faire son soldat pour +l'_aider à prendre sa couronne_ impériale en Italie. Ce que la mère +explique, offrant impudemment l'Italie et d'aider à prendre Venise. +Cette femme éhontée ajoutait un appoint, sa fille, qu'elle jetait à +l'Empereur. (_Captivité, 174, 194._) + +Une affaire préalable, c'était d'avoir vraiment le prisonnier, de le +tirer des mains de l'armée, de le mettre en celles de Charles-Quint, +en le transportant en Espagne. François Ier avait l'espoir de se faire +enlever dans le trajet. Mais Lannoy, habilement, fit prévaloir en lui +une autre idée, un roman qui, justement comme tel, lui alla à +merveille. Ce fut d'arranger tout par un mariage, de jouer à Bourbon +le tour de lui prendre sa femme, Éléonore, cette soeur de +Charles-Quint, qui lui était promise. Elle était veuve, point du tout +agréable. Le roi dit et fit dire que, dès longtemps il y avait pensé. +Il en était amoureux sans la voir. S'il passait en Espagne, il était +sûr de conquérir et cette soeur et toute la famille de Charles-Quint, +de mettre tout le monde pour lui; l'Empereur, son futur beau-frère, +aurait la main forcée, et ne pourrait s'empêcher de traiter. + +Cela était absurde. Et cela se réalisa à la lettre. François Ier +paraît avoir compris qu'à sa folie répondrait parfaitement celle des +Espagnols, qu'ils raffoleraient du roi, soldat pris en bataille, +qu'ils le compareraient à leur roi, jusque-là si peu pressé de voir +l'ennemi. + +Le gardien et le prisonnier conspirent ensemble. Le roi prête même ses +galères au transport. On part pour Naples, on arrive en Espagne (23 +juin 1525). Bourbon, Pescaire, sont furieux; Bourbon reste tout seul à +Gênes, n'ayant aucun secours, ni d'Espagne, ni d'Angleterre, pas même +de vaisseau pour passer, voyant le temps se perdre, la saison +s'écouler. + +Lannoy et les Croy, tout en flattant les idées guerrières du jeune +maître, lui avaient fait entendre qu'il devait faire seul la conquête. +L'Empereur ne pouvait entrer avec une petite bande, faire une pointe +aventureuse, désespérée, comme aurait fait Bourbon. Il fallait une +armée, et nouvelle, celle d'Italie étant si peu à lui. L'argent des +Pays-Bas était fort nécessaire, et leur exemple pour avoir l'argent de +l'Espagne. En mai, Marguerite d'Autriche convoque les États de +Hollande et de Flandre, les priant de contribuer au moins pour leur +sûreté, pour faire face aux brigands de Gueldre. Refus net, positif, +violente accusation du système d'impôts suivi depuis cent ans. Le +Luxembourg, le Hainaut et l'Artois, ruinés par la guerre, n'avaient +rien et ne donnèrent rien. Le Brabant accorda, mais à une étrange et +dangereuse condition: Pourvu que Bois-le-Duc y consentît. Or, il se +trouvait justement que Bois-le-Duc était en pleine révolution +luthérienne, forçant les cloîtres et rançonnant les moines. Anvers, +Delft, Amsterdam, d'autres villes remuaient de même. Aux lettres +effrayées de Marguerite, l'Empereur ne voit d'autre remède «que +d'attirer en trahison les magistrats de Bois-le-Duc, et d'en faire un +exemple.» + +Au reste, si Rome lui concède l'argent qu'on lève sur les prêtres pour +réprimer les luthériens, il prendra l'affaire pour son compte, se +chargera d'être bourreau. (_Lanz, Mém. Stuttgard, XI, 16-26._) + +Tel était l'aspect redoutable de cette année 1525. Une révolution +immense sembla éclater en Europe. Une? Non; mais vingt de causes +différentes, de caractères plus différents encore. + +En Allemagne, c'est la sauvage révolte des paysans de Souabe et du +Rhin. Ils prennent la Réforme au sérieux, et veulent réformer le +servage, établir sur la terre le _royaume de Dieu_. + +Nos ouvriers de Meaux sont entrés ardemment dans la révolution +religieuse. Un des leurs, intrépide apôtre, le cardeur de laine +Leclerc, se fait brûler à Metz. Et il se trouvait au même moment que +des bandes de paysans d'Allemagne tombaient sur la Lorraine. Malheur à +la noblesse si les serfs d'Allemagne et de France s'étaient entendus! +Le duc de Guise les prit au passage, et les tailla en pièces. + +Les ouvriers en laine d'Angleterre se révoltent en même temps, mais +sans lever encore le drapeau de la Réforme. Ils accusent seulement les +impôts écrasants qui obligent le fabricant de les jeter sur le pavé. + +La plus étrange révolution est celle qui couve en Italie, non des +villes, non des campagnes, mais une révolution de princes, celle des +souverains ruinés, désespérés, contre le brigandage des impériaux. + +Même en Turquie, révolte. Et c'est ce qui retarde la diversion de +Soliman en faveur de François Ier. Les janissaires, ces misérables +moines de la guerre, la plupart enfants grecs, sans patrie, sans +foyer, déchirent par moments leurs drapeaux; par moments, arrachent à +leurs maîtres des augmentations de solde que l'enchérissement subit de +toutes choses doit rendre en effet nécessaires. + +Charles-Quint, à lui seul, se trouvait avoir sous les pieds trois ou +quatre révolutions: celle d'Espagne à peine éteinte, celle d'Allemagne +en plein incendie (mais les princes, la noblesse, y couraient comme au +feu), celle d'Italie, muette et sombre, très-imminente. Mais la plus +grave pour lui, la plus immédiate, celle qui le paralysa, et qui +réellement aida d'abord à nous sauver, c'était celle des Pays-Bas. +Révolution financière et religieuse, où ces peuples, sacrifiés depuis +cent ans à la politique étrangère, recouvraient leur sens propre, +s'éveillaient, réclamaient liberté d'industrie et de conscience. + +Là fut notre salut. Ce mouvement des Pays-Bas se prononce au +printemps, en mai. Celui d'Italie, plus tardif, avortera. L'assistance +de Soliman est ajournée. Celle même d'Henri VIII n'est déclarée que +tard, et dans l'automne. + +Un des confidents de Charles-Quint lui écrivait après Pavie: «Dieu +donne à chaque homme _son août_ et sa récolte; à lui de moissonner.» +Il avait eu cet _août_ en mars. Bourbon pouvait alors, avec une bande +quelconque, et sans argent, subsistant de pillage, entrer en France, +percer sans peine jusqu'à Lyon, jusqu'en Bourbonnais. Les parlements +l'eussent probablement accueilli. + +Charles-Quint manqua ce moment et attendit... quoi? Une dispense du +pape pour épouser sa cousine de Portugal, qui devait, par une dot +énorme de neuf cent mille ducats, rendre l'essor à l'aigle de +l'Empire. + +Ne pouvant faire la guerre à la France, il la faisait au prisonnier. +Il ne faut pas croire là-dessus les historiens espagnols. Il suffit de +voir les affreux logis où le roi fut claquemuré. À Madrid, c'était une +chambre dans une tour des fortifications. Petite, horrible cage, avec +une seule porte, une seule fenêtre à double grille de fer, scellée au +mur des quatre côtés. La fenêtre était haute du côté de la chambre, il +faut monter pour voir le paysage, l'aride bord du Mançanarez; sous la +fenêtre, un abîme de cent pieds, au fond duquel deux bataillons +faisaient la garde jour et nuit. + +Cela était atroce, mais logique. Tenant la France dans cet homme qui +régnait encore, qu'avait à faire son maître, sinon de le désespérer, +de faire qu'il se trahît lui-même et ouvrît le royaume? Le tempérament +de l'homme était fort propre à donner cet espoir. Jeune, fort et +sanguin, chasseur infatigable et toujours à cheval dans nos forêts de +France, le voilà tout à coup assis et cul-de-jatte. Cinq pas en long, +cinq pas en large. Cet homme insatiable de femmes, le voilà moine, et +tenu presque un an en parfaite abstinence. Ajoutez le climat +d'Espagne, ardent, sec, aigre, la poussière salée de Castille dans +cette fenêtre, pour tout air respirable. Enfin la perte de toute +illusion, l'évanouissement du roman dont Lannoy l'avait amusé, +l'espoir étroit comme ces murs où il heurtait à chaque pas. Vivre là, +mourir là; être enterré d'avance, se sentir clos et déjà dans la +pierre! + +Cet état fut au comble lorsqu'il sut la réponse qu'un confident de +l'Empereur avait faite à sa mère, officieusement, doucereusement, +réponse dure au fond, impitoyable, qui plaquait au visage le plus dur +des refus. Le sens était qu'on n'avait que faire d'elle pour s'emparer +de l'Italie, ni de François Ier pour épouser la soeur de +Charles-Quint. Et pour l'offre qu'elle fait de sa fille, on ne daigne +même en parler. + +Le cercle est fermé, sans espoir. Le roi restera là, ou satisfera +l'Empereur, Henri VIII et Bourbon; il partagera la France. + +François ne trouva aucune force contre son malheur. Il tomba malade, +et appela sa mère pour la voir encore. + +Elle pouvait quitter. Elle envoya sa fille. + +Charles-Quint ne se souciait aucunement de cette visite. Il comprenait +fort bien que si les Espagnols s'intéressaient déjà au prisonnier, le +dévouement de sa soeur, son adresse, allaient augmenter infiniment cet +intérêt. Jusque-là, il tenait son homme, pouvait le resserrer dans +l'ombre, exploiter son captif. Mais si elle arrivait, la lumière se +faisait, tout éclatait, les coeurs émus allaient se soulever, et +l'Espagne elle-même arracher la clef du cachot. + +D'autre part l'homme était malade. S'il mourait, tout était perdu. On +tira donc de son geôlier un sauf-conduit, mais vague, peu rassurant, +_pour la personne_ qui le visiterait. Et encore on ne l'obtint que par +une promesse que fit Montmorency, qu'à ce prix on pourrait recevoir +comme ambassadeur le connétable de Bourbon. Charles-Quint l'avait +craint comme conquérant de la France; il le désirait au contraire +comme perturbateur et brouilleur, chef de faction, étincelle +d'anarchie et de guerre civile. Ce que Philippe II eut en Guise, son +père l'eût voulu en Bourbon. + +Avec cette promesse qu'on ne tint pas, bien entendu, on hasarda +d'envoyer Marguerite. Elle partait un peu à la légère, sans autre +garantie qu'un mot obscur qui, rétracté, interprété, la faisait +prisonnière. Elle allait, par un long voyage, aux mois ardents, +fiévreux d'Espagne, chercher un jeune prince fort dur, à qui sa mère +l'offrait à la légère et qui n'avait daigné répondre. On la sacrifia +(comme toujours). Et elle-même le voulait ainsi. Sa tendresse pour son +frère, accrue par le malheur, éclate, dès Pavie, dans ses lettres et +ses vers mystiques d'une passion exaltée. Passion, du reste si +naturelle en elle, qu'elle n'est pas troublée, et garde une grande +lucidité d'esprit. + +Ces lettres vaudraient qu'on les récitât. Elles sont fort touchantes. +Elle mêle, associe la nature à son entreprise; le paysage y paraît à +travers ce prisme du coeur: «Madame me conduit quelques jours sur le +Rhône. Que ne peut-elle laisser aller son corps! La mer l'auroit +bientôt portée là où je vais!» + +Et plus loin, en Espagne, traversant les grandes plaines poudreuses et +brûlées de la Castille, elle écrit à son frère: + +«Croyez que, pour vous faire service, en quoi que ce puisse être, rien +ne me sera étrange, tout me sera repos, honneur, consolation... +jusqu'à y mettre au vent la cendre de mes os (Septembre 1525).» + +Tout porte à croire qu'elle y mit d'avantage, qu'elle y fut +l'instrument docile, aveuglément passionné, de la politique de Duprat +et de la régente; en d'autres termes, que, ne voyant qu'un but, sauver +son frère mourant, elle porta pour rançon au geôlier le secret +qu'avait confié à l'honneur de la France le désespoir de l'Italie. + +La mère, la soeur craignaient infiniment pour le cher prisonnier. Le +18 septembre, quand Marguerite arriva, on désespérait de lui. On +tremblait que Charles-Quint ne le laissât dans son cachot, violemment +irrité qu'il allait être de l'abandon d'Henri VIII et de sa ligue avec +la France. + +Donc il fallait, à tout prix l'apaiser. + +L'Italie, même impériale, avait appelé la France; non-seulement le +pape et Venise, mais Francesco Sforza, la créature de Charles-Quint, +avaient crié à l'aide, sous les outrages et les supplices. On +commençait à croire qu'il voulait dépouiller Sforza. Il lui montrait +l'investiture, ne la lui donnait pas, la mettant au prix monstrueux de +1,200,000 ducats. Plusieurs croyaient qu'il donnerait Milan au +connétable de Bourbon. + +Les Allemands étaient partis. Les Espagnols restaient. Les Italiens, +pour s'en débarrasser, avaient mis leur espoir dans l'homme même de +Pavie. + +Pescaire avait vaincu, et Lannoy avait profité. Aux termes de la +parabole qui paye le fainéant pour le laborieux, l'Empereur +récompensait le Flamand pour la victoire de l'Italien. + +Pescaire, le lendemain de la bataille, avait pris pour lui un comté. +L'Empereur le lui ôte, disant que, depuis deux ans, il l'a promis aux +Colonna: mortelle injure. Pescaire cria si haut, que les Italiens +prirent confiance en lui, lui dirent tout, tramèrent avec lui pour +massacrer les Espagnols. + +Alonso d'Avalos, marquis de Pescaire, était, comme César Borgia, un +Italien d'origine espagnole. Entre tous ces damnés qui se dirent +disciples de Borgia, lui seul eut du génie. Né près de Naples, doué +des fées, heureux dès le berceau, il eut, à quatre ans, la singulière +faveur de fiancer la reine d'Italie, celle qui fut le centre des +penseurs italiens, la poésie de Michel-Ange et son sublime amour, +Vittoria Colonna. Elle était d'une part Colonna, de ces fameux +Romains, des héros de Pétrarque, d'autre part des Montefeltro, ducs +d'Urbin, illustres généraux des siècles militaires de l'Italie. À une +telle femme il fallait un trône, et c'est peut-être ce qui alluma +d'abord l'ambition de Pescaire. Ce simple gentilhomme eût voulu une +souveraineté pour cette fille des souverains. Ils étaient du même âge, +et tous deux poètes. Il l'épousa à dix-sept ans. Il eut d'abord des +succès étonnants; ses années marquent nos défaites. En 1521, il prend +Milan malgré Lautrec. L'année suivante, il tue Bayard, bat Bonnivet à +la Bicoque. En 1525, Pavie[19]! + +[Note 19: J'omets ici beaucoup de circonstances accessoires, entre +autres la fuite d'Alençon avec l'arrière-garde. Il eut le malheur +d'arriver le premier de tous les fuyards de Lyon; il fut accablé de +reproches par sa femme et sa belle-mère, mourut de chagrin ou de +fatigue.--La balle d'or est dans D. Juan Antonio de Vera. _Vie de +Charles-Quint._] + +À un tel homme, si hardi, si prudent, «exquis en paix, en guerre» +(c'est le mot de François Ier) la fortune offrait tout. La misérable +impuissance des rois, épuisés dès l'entrée des guerres, ouvrait les +plus hautes espérances aux aventuriers héroïques. N'avait-on pas vu, +au XVe siècle, le grand Huniade faire souche de rois? et les Sforza de +ducs? L'intrigant César Borgia avait failli faire un royaume. Pourquoi +un Seckingen, un Bourbon, un Pescaire, n'auraient-ils pas ceint la +couronne? + +Les Italiens offraient à Pescaire celle de Naples; le pape lui en +aurait donné l'investiture. L'âme de l'entreprise était Morone, le +chancelier de Francesco Sforza. L'affaire était conclue avec la +France, qui renonçait au Milanais, promettait une armée (24 juin +1525). + +Le désespoir du roi dans sa prison d'Espagne, son appel à sa mère, à +sa soeur, sa maladie en août et les craintes de sa famille, +dérangèrent tout. Les Italiens, qui ne voyaient rien faire pour eux, +et soupçonnaient qu'on allait les trahir, commencèrent à se troubler. +L'Empereur avait déjà conclu avec la France une trêve de juillet en +janvier. Pescaire joua un double jeu. Il dit à ses complices que, pour +endormir l'Empereur, il fallait lui mander quelques mots de la chose, +et lui faire croire qu'on la ferait avorter. Ayant obtenu des Italiens +la permission de les trahir, il le fit en effet, et plus qu'il +n'était convenu. + +Plusieurs assurent que ce fut la pieuse, la vertueuse Vittoria Colonna +qui lui fit livrer ses amis; il était très-perplexe; elle le décida +par la considération du serment qu'il avait prêté à l'Empereur, dont +il était l'homme de confiance, par l'obéissance qu'on devait à +l'autorité légitime, par le _loyalisme_ espagnol, qui jamais ne trahit +son maître, enfin par la vertu chrétienne, le pardon des injures, le +sacrifice de sa jalousie et de sa haine contre les Colonna, auxquels +l'avait sacrifié l'Empereur. + +Cela le toucha fort, et il réfléchit sans doute aussi qu'après tout +l'Empereur pouvait d'un seul mot le faire très-grand en Italie, tandis +que la Ligue ne lui donnait qu'une promesse, une douteuse éventualité, +rien que la guerre. Il allait servir les Français, qu'il venait de +battre, contre les Espagnols, qui l'aimaient, l'admiraient comme un +des leurs, et qui avaient fait sa victoire. + +Et il poussa si loin cette vertu sublime de servir un maître ingrat, +qu'il se fit espion pour lui, agent provocateur compromettant +habilement ses amis et les enfonçant dans le piége. En attendant, il +gagnait du temps, disant que sa conscience n'était pas rassurée +encore, et faisant consulter (sans doute par sa femme) les plus +profonds casuistes de Rome. + +Mais revenons à Marguerite, qui arrive à Madrid, et trouve son frère +malade à la mort dans ce misérable galetas. Sa vue seule, son +embrassement, son étreinte, l'eût ressuscité. La France tout entière +et la patrie entra avec elle dans cette chambre, le charme de la +famille, de l'enfance et des souvenirs. Elle ne craignit pas pour le +roi une émotion religieuse; elle fit dresser un autel, dire la messe, +et communia avec lui de la même hostie. + +Il était beaucoup moins malade qu'on ne croyait. Sa vigueur de +jeunesse se réveilla par le bonheur. De corps, de coeur, il s'était vu +lié, serré, et dans cette constriction, il avait cru mourir. + +Une véhémente expansion, et morale, et physique, eut lieu dans tous +les sens. Sa soeur en quinze jours, fit ce miracle de le si bien +remettre, «qu'il eût couru le cerf.» Elle donne plusieurs détails +naïfs de cette résurrection, et plus naïfs que poétiques, comme une +mère parle d'un enfant. + +M. de Sismondi, avec un grand sens historique, avait jugé, sur les +dépêches des envoyés du pape, que la régente trahissait, qu'après +avoir, en juin, promis secours aux Italiens, en août, voyant le roi +désespéré, malade, elle avait brusquement changé de politique, demandé +grâce à l'Empereur en dénonçant ses alliés. Au milieu de septembre, on +sut à Rome que Charles était instruit et des offres faites à Pescaire +et des négociations avec la France. + +L'hypothèse est si vraisemblable, que celui qui ne veut pas l'admettre +doit oublier l'histoire des monarchies, méconnaître spécialement ce +moment de l'histoire où le gouvernement tout personnel ne fut que la +famille, le sang, la chair et l'amour éperdu d'une mère capable de +tout, mère jusqu'au crime, asservie à l'instinct de la femelle pour sa +progéniture. + +Une seule raison militait contre cette hypothèse: c'est que +Marguerite ait été le dénonciateur. La passion l'expliquerait +cependant; elle voyait son frère à la mort; pour le sauver, elle eût +livré un monde. + +Au reste, la dénonciation avait précédé son voyage. Elle n'arrive à +Madrid que le 18 septembre. Le 19, on savait à Rome que l'Empereur +était instruit. Donc, il le fut au moins quinze jours avant qu'elle +arrivât. + +Marguerite le trouva à Madrid, qui sans doute pensait tirer d'elle de +plus amples révélations. Comme il tenait le frère, comme il pouvait +d'un mot adoucir sa situation et lui donner la vie peut-être, il ne +lui était que trop aisé de faire parler sa soeur. La chose, en +général, était connue. Mais les circonstances précises qui permirent +d'agir à coup sûr ne le furent qu'à ce moment, du 18 au 20 septembre. +Pescaire avait flotté jusque-là. Mettez une vingtaine de jours pour le +message de Madrid à Barcelone, à Gênes et à Milan, vous arrivez au 10 +octobre, au jour où Pescaire vit sa situation, se sentit dans la main +de l'Empereur, où le preneur, se trouvant pris, trama la trahison +qu'il accomplit le 14, jour où il livra ses amis. + +Ce qui fut conjecture pour Sismondi est à peu près certain, maintenant +qu'on a publié les actes et les lettres. (_Marguerite, 1841_; +_Charles-Quint, éd. 1844_; _Négoc, Autrich., 1845_; _Captivité, +1847_.) + +La chose, bien entendu, n'y est nulle part. Mais plusieurs mots +restent inintelligibles, inexplicables, si l'on n'admet que Marguerite +s'était acquis un titre à la reconnaissance des impériaux, et fut +étonnée, indignée, de leur ingratitude. + +Ce titre n'était pas une offre nouvelle qu'elle eût faite aux dépens +de la France. Qu'offrait-elle? Que le roi cédât la Bourgogne, _en la +gardant_ comme dot de la soeur de l'Empereur. Elle offrait Naples, +elle offrait la Catalogne, l'Aragon et Valence! je ne sais quels +droits de nos rois sur ces provinces espagnoles? + +Certes, de pareilles offres n'expliqueraient nullement l'étonnement +qu'elle montre et son désappointement en voyant la dureté immuable des +impériaux. + +Elle reproche à Lannoy d'avoir manqué d'_honneur_. (_Captivité, p. +354._) Que signifie ce mot? + +Il est visible qu'à Madrid, pour tirer d'elle des lumières, des +renseignements sur les secrets alliés de la France, on l'avait leurrée +d'espérances qui s'évanouirent, lorsqu'à Tolède elle se trouva devant +le conseil d'Espagne et le violent Gattinara. + +L'Empereur très-probablement ne voulut rien devoir, et dit: «Je savais +tout.» + +Du reste, pensant bien que, dans les épanchements de sa douleur auprès +de sa soeur Léonore et de la famille impériale, elle pourrait en dire +encore plus, il crut utile de l'amuser, de lui dire _qu'elle en serait +contente_, qu'il ferait les choses si bien, _qu'elle en serait +surprise_ (3 et 8 octobre). Il écrivait aussi de bonnes paroles au +roi. + +Le 5 octobre, elle parut devant le conseil impérial avec les envoyés +de France. Gattinara y perdit toute mesure. Sans égard à la situation +de la princesse et des Français, le furieux Savoyard parla comme +jamais n'eût osé l'Empereur. Il cria, menaça. Marguerite s'en alla +pleurer chez la reine de Portugal. + +Il voulait d'abord avoir la Bourgogne, la tenir, avant tout examen de +la question. De plus, il lui fallait la Picardie, la Somme. Il ne +voulait point de mariage du roi ou de sa soeur, mais un futur mariage +entre deux enfants. Enfin, il fallait que le roi aidât l'Empereur; en +troupes? non, en argent, c'est-à-dire qu'il fût tributaire, et payât +l'armée ennemie. + +Tel fut le fruit de la faiblesse, de la déloyauté. Voyant l'affaire +italienne éventée, Pescaire anéanti, enfin la France elle-même qui se +livrait et brisait son épée, Gattinara nous mit le genou sur la gorge, +et traita sans ménagement la femme faible et passionnée qui avait cru +sauver ce qu'elle aimait. + +Dans les lettres de Marguerite à son frère convalescent, on sent +qu'elle craint extrêmement de lui faire mal et qu'elle parvient à se +contenir. Et cependant son coeur déborde d'amertume et de douleur. + +Elle n'ose plus parler, sentant qu'elle n'a que trop parlé, et qu'on +profitera âprement des moindres paroles. (_Captivité, 357._) + +Lannoy, assez embarrassé, lui conseille doucement d'aller voir +l'Empereur. Elle répond qu'elle n'ira pas sans y être invitée; que, si +l'Empereur veut lui parler, on la trouvera dans tel couvent. Elle y +attend depuis une heure après midi. À cinq heures, elle attend encore. +On la laisse se morfondre là. L'Empereur va et vient, à la chasse, en +pèlerinage, et que sais-je? Partout. Elle, fort délaissée, elle tue +les journées à errer de couvent en couvent. + +Que se passait-il cependant en Italie? Le 14 octobre, Pescaire +accomplit son forfait. + +Il l'accomplit, de concert avec son ennemi contre ses amis, avec +Antonio de Leyva, le bourreau espagnol, qu'il avait promis d'égorger, +contre ceux qui voulaient lui mettre sur la tête la couronne d'Italie. + +Il crevait de douleur, d'ambition rentrée, peut-être de remords; il +était alité à Novarre. Cela l'aida au crime. Il tira parti de sa +maladie pour attirer ses amis au piége. Il pria le chef du complot, le +chancelier de Milan, de venir voir ce pauvre malade. Et celui-ci, qui +le connaissait bien, y vint pourtant. + +Il vint. Et le malade le fit parler, parler bien haut et longuement, +tout expliquer. Antonio entendait tout, caché derrière une tapisserie. +L'épanchement fini, on saisit l'homme. Et Pescaire, se levant, passa +dans une salle pour interroger comme juge son complice qu'il avait +perdu. + +Il avait reçu d'Espagne l'ordre de pousser Sforza, de le dépouiller +peu à peu, de le désespérer, afin qu'il éclatât et donnât occasion à +l'Empereur de le déclarer déchu de son fief. + +Pescaire, qui tenait déjà Lodi et Pavie, demanda à Sforza de lui +ouvrir Crémone; il n'osa refuser. Alors il occupa Milan, tenant le duc +dans le château, lui demandant seulement de se laisser entourer de +tranchées. Il le priait aussi de lui livrer son secrétaire intime. +Sforza résista alors, et ne prenant conseil que de son désespoir, fit +tirer sur les Espagnols. + +Cette perfidie du fort contre le faible tourna mal au premier. Les +Vénitiens, qui, dans leur peur, allaient se racheter avec une grosse +somme, réfléchirent qu'après tout, puisque l'Empereur prenait le +Milanais, il en viendrait à eux, et que leur propre argent allait +servir à payer l'invasion. Ils le remirent en poche. Au lieu +d'argent, ils donnèrent un conseil à l'Empereur, celui de ne pas +prendre Milan, ce qui allait mettre le monde contre lui. L'Empereur, +sans argent, fut bien obligé de les croire. + +Pescaire se mourait cependant (30 novembre). Né pour la gloire, pour +l'immortalité, il avait su s'attacher au poteau de l'infamie +éternelle. + +Sa femme, à qui sans doute il avait caché l'extrémité où il était, fut +avertie trop tard. Elle accourut du fond du royaume de Naples. À +Viterbe, elle apprit sa mort. Elle resta inconsolable, et le pleura +toute sa vie. Combien dut-elle aussi pleurer sur elle-même, si, par +scrupule de religion et de chevalerie, elle lui donna le fatal conseil +qui fit de lui un traître, et tua son âme et sa mémoire! + + + + +CHAPITRE XIII + +LE TRAITÉ DE MADRID ET SA VIOLATION + +1525-1526 + + +La profonde irritation de François Ier, son aigreur et son amertume +sont visibles dans les sèches réponses qu'il fit le 10 octobre aux +dernières propositions de l'Empereur. (_Granvelle, I, 270_; +_Captivité, 366_). Il dit même sur un des articles _qu'il aime autant +un jamais_. + +Il fit dire par son médecin que l'Empereur ferait beaucoup mieux de +prendre l'argent qu'on lui offrait, _avant que son prisonnier ne fût +mort_. + +Il lui fit savoir encore qu'il était déterminé à user ses jours en +prison et à faire couronner le Dauphin; qu'il le prierait seulement +_de lui assigner un lieu où il restât jusqu'à sa mort_. (_Nég. +Autrich., II, 630, 340._) + +L'outrageuse ingratitude des impériaux, le mépris qu'ils semblaient +faire du frère et de la soeur, les avaient tous deux relevés. Ils +prenaient par irritation la mesure forte et décisive qu'il eût fallu +prendre dès le premier jour. + +Je ne doute pas que ce conseil vigoureux de l'abdication ne soit venu +de Marguerite. Elle commença à voir clair, à sentir que cet ami, ce +parent auquel tous deux s'étaient offerts et livrés, que l'Empereur +était l'ennemi, un corsaire et un marchand, que le roi ne pouvait +l'amener à rien qu'en lui dépréciant son gage. Il croyait tenir un +roi, et il ne tenait qu'un homme qui pouvait au premier moment lui +échapper par la mort. + +Le roi abdiqua (novembre); et sa soeur emporta l'abdication. + +Cette vigueur qui étonne dans cet homme sensuel et mou, dans cette +femme passionnée qui, si énergiquement, s'arrachait à son amour, qui +délaissait en prison son malade à peine rétabli, tout cela s'explique +en partie par les sentiments de mysticité exaltée qu'elle avait +apportés en Espagne et qu'elle avait un moment fait partager à son +frère. Dès le lendemain de Pavie, elle lui avait envoyé les épîtres de +saint Paul, en lui disant, comme on a vu, «_que saint Paul le +délivrerait_.» Une recluse l'avait assuré «à un saint homme,» +Briçonnet peut-être, ou plutôt Sigismond de Haute-Flamme (Hohenlohe), +grand seigneur d'Alsace et chanoine de Strasbourg. C'était un ardent +luthérien qui poussait à la conversion de François Ier, et qui en +conserva l'espoir jusqu'en juillet 1526. Ce pieux personnage n'en +resta pas moins voué au roi et à sa soeur, et nous le voyons peu après +employé par François Ier à lever une armée de lansquenets. + +Si l'on suit avec attention le fil des événements, on trouve +qu'effectivement rien n'agit en faveur du roi plus que _saint Paul_ et +Luther. La fermentation protestante dont les Pays-Bas étaient +travaillés avait frappé Marguerite d'Autriche d'une telle terreur, +que, sans attendre ce qu'on ferait en Espagne, _elle signifia en juin +aux Anglais qu'on ne pouvait rien_ et ne ferait rien. Et elle le leur +prouva en faisant trêve, dès juillet, pour les Pays-Bas. Les Anglais +firent le 30 août leur traité avec la France. Charles-Quint, au 18 +octobre, l'apprit sans pouvoir le croire. Mais les Anglais +l'avouèrent, lui disant que c'était sa tante qui leur avait avoué la +définitive impuissance et l'épuisement des Pays-Bas, et les avait +ainsi jetés dans l'alliance française. + +Une chose y fut plus décisive encore, le mariage de Portugal et le peu +de cas que Charles-Quint semblait faire de la fille d'Henri VIII. +Celui-ci dut le rendre, en dégoût et mauvaise humeur, à sa femme, +tante de Charles-Quint, dont il était fort las. Il regarda de plus en +plus vers la France, d'où il avait peut-être emporté un regret. Il y +parut bientôt, un an après, lorsque de France reparut ce jeune astre, +qui éblouit le roi, le fit Français et protestant, et changea la foi +de l'Angleterre. + +À l'autre bout du monde, en Turquie, la France, secondée par Venise, +n'agissait pas moins efficacement. Le vieux doge, André Gritti, +prudent et énergique, avait mis là son bâtard, Ludovico, homme +d'audace et d'intrigue, lié avec le grand vizir, un Grec, né sujet de +Venise, qui gouvernait absolument Soliman et l'empire. Les premiers +envoyés avaient été assassinés, sans doute par l'Autriche. Mais +d'autres, plus heureux, arrivèrent, le Polonais Laski, puis le +Hongrois Frangepani. Ils furent reçus comme ils l'auraient été à Paris +ou à Venise. Un mouvement commença immense de l'empire Turc; +l'Allemagne, qui, à l'ouest, avait justement alors ses jacqueries, vit +à l'est s'ébranler les Turcs, comme ennemis de Charles-Quint, et +comprit l'extrême danger qu'un empereur autrichien attirait sur elle +et sur la Hongrie. + +Ainsi il semblait que toute la terre, de l'Irlande à l'Arabie, s'émût +pour François Ier. De l'Asie, de l'Arabie, de l'Égypte, cent tribus +barbares venaient à l'appel du Sultan qui, disait-il, allait marcher à +la délivrance de _son frère, le roi des Francs_. + +Mais nul pays ne se déclarait pour lui plus vivement que l'Espagne. +Dès son arrivée, en juin, tout le pays de Valence s'était précipité +pour le voir. Le peuple du Cid et d'Amadis courait avidement voir un +héros vivant. Les femmes en raffolaient. Une fille du duc de +l'Infantado, dona Ximena, déclara que, ne pouvant épouser le roi de +France, elle n'aurait jamais d'autre époux, et se fit religieuse. + +Le caractère espagnol, d'une ardente générosité, se révéla mieux +encore quand la princesse suppliante fut si durement traitée. Ce fut +comme si la France était venue en confiance s'asseoir au foyer de +l'Espagne et qu'on l'en eût repoussée. Tout le monde s'efforça +d'expier près de Marguerite la froide et brutale politique du +gouvernement flamand. Elle fut tendrement reçue de la soeur de +Charles-Quint, enveloppée, adoptée, honorée de toutes manières dans +l'aimable et noble famille du vieux duc de l'Infantado. Qu'on eût pu +pour un intérêt, je ne sais quelle pauvreté de province ou de royaume, +refuser la main de ce roi, miroir de toute chevalerie, refuser +l'adorable soeur dont un regard valait un monde, c'était pour ces +vrais Espagnols un sujet d'étonnement. Un grand d'Espagne, le vieux +duc peut-être, dans sa galanterie héroïque, alla jusqu'à dire à +Marguerite que, si l'Empereur partait pour l'Italie, il ne manquerait +pas d'Espagnols pour ouvrir la porte à François Ier. + +La perfidie de Bourbon, qui avait eu l'affreux succès de faire son +maître prisonnier, les mettait hors de toute mesure. Quand il arriva +en Espagne, il se fit autour de lui un désert. Pas un homme ne lui dit +un mot. Et l'Empereur ayant prié un des grands de l'héberger: «Je ne +puis refuser, dit-il, ma maison à Votre Majesté. J'en serai quitte +pour la brûler le lendemain.» + +Ces dispositions admirables, si touchantes, du peuple espagnol, +étaient bien propres à soutenir le courage du roi. Cependant, sa soeur +partie, les jours traînant, la saison attristée ne montrant plus au +prisonnier que la plaine grise de Madrid, il commença à se trouver +moins bien et à retomber. Sa soeur essayait de le soutenir par ses +lettres. Mais elle-même, en s'éloignant de lui, elle s'attendrissait +de plus en plus. Elle écrit à Montmorency: «Toute la nuit, j'ai cru +tenir le roi par la main, et ne me voulois éveiller pour le tenir plus +longuement.» Elle lui écrit à lui-même qu'il s'en faut peu qu'elle ne +revienne, qu'elle voudrait lui ramener une litière qui le portât chez +lui en songe, etc., etc. Enfin, après Saragosse, dans l'inquiétude où +elle est qu'il ne soit malade, il semble qu'elle perde courage; une +lettre de sa mère l'achève, elle succombe, écrit à son frère: «Si les +honnêtes offres que vous avez faites ne les font parler autrement, je +vous supplie qu'il vous plaise _de venir, comment que ce soit_. +(Marg., II, 62, mi-décembre.)» + +Ce dernier mot veut-il dire en abandonnant la Bourgogne, ou en +abandonnant l'honneur et trompant par un faux serment? Ce qui nous +tenterait de pencher vers le premier sens, c'est que la mère de +Marguerite, dans ses dernières instructions (fin novembre), dit qu'il +faut examiner «si l'on doit s'arrêter à cette Bourgogne, qui a été +jadis hors des mains du roi, et y est revenue, comme elle pourroit +encore faire.» + +Marguerite n'était pas loin de sortir d'Espagne, quand elle reçut de +son frère l'avis de faire diligence. Bourbon, arrivé le 15 novembre, +insista très-probablement avec l'ardent Gattinara pour qu'on ne +laissât pas la princesse emporter l'abdication. On aurait pu la +chicaner sur les termes de son sauf-conduit ou le prétendre expiré, +l'arrêter et s'assurer d'un précieux otage de plus. Mais elle doubla +le pas, et arriva heureusement. + +Qu'avait à faire l'Empereur? Toute l'Europe se le demandait. Machiavel +ne peut croire qu'il relâche jamais le roi. Praët, l'ambassadeur de +Charles-Quint en France, lui écrit sagement: Qu'il faut faire de deux +choses l'une: ou _mettre lui et son royaume si bas_, qu'il ne puisse +nuire, ou le _traiter si bien et se l'attacher si étroitement, qu'il +ne veuille jamais mal faire_. Si le premier parti est impossible, _il +vaut mieux retenir le roi que de le laisser aller à demi content_. +Peut-être, avec le temps, quelque dissension naîtra en France, qui +profitera à l'Empereur. + +Ces dissensions étaient possibles. Le Parlement de Paris avait montré +une extrême mauvaise humeur. Une grande partie de la noblesse tenait +fortement pour Bourbon. Praët, très-bon observateur, en fut frappé. À +son arrivée sur le Rhône, plusieurs gentilshommes vinrent à lui, lui +firent cortége, se montrèrent impudemment les courtisans de +l'étranger. + +Il est vrai que le peuple avait des sentiments contraires. La bravoure +et le malheur de François Ier l'avaient ramené. Sauf Paris, fort +hostile, la France fut émue. Elle se crut prisonnière en lui, et, +quand madame d'Alençon arriva en Languedoc, elle fut entourée, de +ville en ville, par la foule des bonnes gens qui demandaient des +nouvelles du roi, et l'écoutaient en pleurant. L'objet de ce culte +pieux jouait alors un rôle étrange. Il avait pris son parti d'en +sortir par un parjure. Il commençait à jouer la farce du traité de +Madrid. + +Voyons ce qu'était ce traité. Le roi renonçait à l'Italie, donnait la +Bourgogne, épousait la soeur, rétablissait Bourbon, abandonnait ses +alliés. Il livrait ses fils en otage, et, si le traité n'était +exécuté, il rentrait en prison. + +Le matin du 14 janvier, où il devait signer et jurer, il protesta +secrètement par-devant notaire, établit par acte authentique qu'il +allait faire un faux serment. + +Le plus avilissant, c'est qu'il lui fallut soutenir la comédie pendant +trois mois (du 15 décembre au 15 mars). L'Empereur l'étudia, +l'observa. Sans le lâcher, et le menant toujours entre des gens armés, +il le mit en rapport avec ses dames et sa famille. Il lui fit voir la +veuve de Portugal, sa future femme, fort brune, bonne personne, à +grosses lippes autrichiennes, et, pour développer ses grâces, il lui +fit danser devant le prisonnier une sarabande moresque. Le roi riait +de la soeur et du frère, faisant le galant, l'amoureux. + +Machiavel ici décerne à Charles-Quint un brevet _d'imbécillité_. Et, +en effet, que voulait-il? Pouvait-il croire que le mariage forcé d'un +homme tenu sous l'escopette, d'un amoureux gardé à vue qui faisait ses +déclarations entre des soldats, serait un lien sérieux? Ignorait-il +son temps? Et ne savait-il pas que le pape était là pour délier le roi +et le blanchir? + +Il est croyable, qu'il crut l'avoir brisé, que sa faiblesse et son +désespoir en prison firent croire à Charles-Quint que l'homme était +fini de coeur et de courage. Dans la furieuse jalousie qu'il avait (de +naissance et d'éducation), il trouvait dans l'affaire bien autre chose +que la Bourgogne et bien autrement importante, à savoir l'avilissement +de ce fameux vainqueur de Marignan, le déshonneur du paladin. Aux +Espagnols infatués du roi, l'Empereur allait le montrer ou comme un +idiot et un lâche s'il accomplissait le traité et trahissait ses +alliés, ou comme un déloyal s'il refusait de l'accomplir, un parjure, +un menteur, un misérable acteur qui avait pu, pendant trois mois +durant, jouer ce jeu. + +À cela il gagnait bien plus qu'une province. La France, avilie en son +roi, allait devenir tôt ou tard la satellite de l'Espagne, tourner +dans son orbite. Ce roi, s'il était brave encore, l'Empereur se +chargeait de l'employer comme soldat, de s'en servir (François l'avait +offert lui-même) contre les alliés de la France. Par cette honte de +Madrid, il devenait Samson l'aveugle qui désormais travaille au profit +de son maître, pousse la meule et tourne sous le fouet. + +On assure que ni Marguerite d'Autriche ni le chancelier Gattinara +n'approuvèrent le traité. Les garanties matérielles y manquaient +certainement. Mais Charles-Quint, c'est la seule excuse politique +qu'on puisse lui trouver, en attendait un résultat moral, +très-important, s'il eût été atteint: l'avilissement durable du roi et +de la France, placés dans ce honteux dilemme de sottise ou de +déshonneur. + +Gattinara jura qu'il ne signerait pas. Charles-Quint prit la plume, +signa lui-même. + +L'échange eut lieu à la Bidassoa, dans une barque, au milieu de la +rivière. Le roi y sauta, mit ses deux enfants à sa place, et, sur le +bord français, monta un cheval turc, plein de feu, qui, d'un +tourbillon, le porta à Bayonne. + +L'Espagne, qu'il fuyait, l'attendait encore là. Les envoyés de +l'Empereur y étaient pour le prier de ratifier. Il les paya «en +monnaie de singe,» d'une farce, d'un sourire, disant en substance: +Vous avez vos Cortès, moi mes États; je dois les consulter. + +Un homme de la fin du siècle, des temps sérieux et fanatiques, +Tavannes, a supposé que lui-même jugea son acte infâme, se méprisa, se +condamna et passa outre. Il le qualifie _un désespéré_. + +C'est lui attribuer plus qu'il n'eut, la conscience, le remords, et +l'obstination contre le remords. + +Le Titien en sait davantage. Dans sa peinture profonde, puissamment +lumineuse, et qui éclaire le fond du fond, la créature légère est si +naturellement menteuse, qu'en elle le mensonge est moins un acte que +l'efflorescence instinctive d'un caractère tout à fait faux. C'est la +menterie vivante, comédie, farce, conte et fable. Le _hableur_ +espagnol ne dit pas encore bien cela. J'aime mieux le _vanus_ des +Latins. Il est _vanus_ et _vanitas_. + +Je suis même porté à croire que la chose la plus solide qu'il ait +apportée en naissant, son vice, avait faibli après Madrid. Sa longue +prison avait fait impression sur son tempérament. Il était revenu un +peu lourd. Quand il voulut faire le jeune homme dans une chasse, il +tomba de cheval et faillit se tuer. Nous le verrons errer de femme en +femme, et chercher sa jeunesse. En vain, elle est partie. Et il +devient de plus en plus homme de conversation. + +Il rapportait d'Espagne une favorite qui chaque jour passait une heure +ou deux dans son lit le matin. C'était une petite chienne noire que +Brion lui avait achetée, et qui fut sa compagne de captivité. +Marguerite en plaisante, s'en dit jalouse, et, dans une pièce de vers +assez jolie, attaque _cette noire_ qui a fait oublier _la blanche_. + +Sa mère, à Mont-de-Marsan, lui amenait un monde de femmes, entre +autres la triste Châteaubriant, à laquelle il tourna le dos. Disgrâce +irrévocable. La mère, d'un tact parfait, avait deviné la vraie +maîtresse du moment: une blanche de blancheur éblouissante, en haine +de l'Espagne et de la brune Éléonore, une demoiselle savante et bien +disante, une parleuse pour un roi parleur, très-fatigué déjà, qu'il +fallait amuser: Anne de Pisseleu, jeune Picarde, charmante et hardie. + +Le moment était décisif pour Marguerite. Et, ce qui lui fait honneur, +c'est qu'elle ne sut en profiter. Son dévouement, sa passion +contagieuse, qui, plus qu'aucune chose, avait tourné la tête aux +Espagnols et préparé le traité, cet immense service, n'eût pas suffi +pour lui faire exercer un ascendant durable. Il eût fallu le talent de +sa mère, talent dont la maîtresse imita, suivit la leçon, et qui la +maintint vingt années: _avoir une belle cour_, un cercle de femmes +agréables et faciles, qui, sans aspirer au pouvoir, amusaient des +goûts éphémères. + +La maîtresse trôna, et la soeur fut destituée. Pour garder l'une, +éloigner l'autre, on les maria toutes deux. + +Pour marier, titrer la maîtresse, il y eut peu à chercher. Ce La +Brosse ou Penthièvre, qui avait suivi Bourbon et rentrait gracié, fut +trop heureux de cet excès d'honneur. Il épousa, partit, vécut seul en +Bretagne, redevint un très-grand seigneur. + +Sa femme, devenue madame la duchesse d'Étampes, et maîtresse du +terrain, paraît avoir exigé qu'on mariât et éloignât Marguerite. Elle +en pleura «à creuser le caillou,» comme elle le dit. Elle épousait +l'exil, la pauvreté et la ruine, Jean d'Albret, un roi sans royaume. +Elle vécut à Pau, à Nérac, surtout d'une pension du roi. De vraie +reine de France, elle fut pauvre solliciteuse, courtisant de loin les +ministres sur l'espoir que son frère la remettrait dans la Navarre. Si +l'on songe que cette petite cour de Pau devint l'asile des grands +esprits, des plus glorieux proscrits de la pensée, on regrettera +d'autant plus l'exil de Marguerite, comme le plus fatal obstacle +qu'ait rencontré la Renaissance. + +Que le roi ait rapporté d'Espagne le _Saint-Paul_ de sa soeur, j'en +doute. Ce qui est sûr, c'est qu'il rapporta _Amadis_. Il aimait la +lecture des romans de chevalerie. Dans les longs jours, les lentes +heures de sa réclusion, le prisonnier nonchalamment feuilleta +l'ennuyeuse et mélancolique épopée. Cette poésie du vide lui allait à +merveille; il ne tenait qu'à lui de se croire le _Beau Ténébreux_. +Amadis est l'écho d'un écho, pâle et faible copie des vieux poèmes, +plus propre à amuser l'inaction qu'à provoquer les actes héroïques. Du +fier Roland au triste Lancelot, de celui-ci à Amadis, la séve va +diminuant. Sous l'exagération des exploits improbables, on sent +l'esprit de cour et le bavardage oisif, la vie paresseusement monacale +que l'on menait dans les châteaux. + +À la scolastique d'amour, perdue dans les brouillards, se mêlaient +volontiers les contes, tout autrement positifs, de Boccace, les cent +nouvelles de Louis XI, celles de Marguerite. Ces récits éternels de +galantes aventures, au fond peu variés, s'accordaient à sa vie +nouvelle d'inaction. Il avait été prisonnier. Tel il resta, je veux +dire, sédentaire. + +Son plus grand amusement, dès lors, fût de bâtir. Et il se bâtit des +demeures conformes à cet état d'esprit. + +Vers 1523, après son étrange aventure avec sa soeur, il était en +galanterie avec deux dames mariées du voisinage de Blois. Les +rendez-vous étaient dans les forêts d'en face, à un petit château des +anciens comtes. Blois, devenu le centre financier de la France était +trop fréquenté. + +Au retour de Madrid, plus ami encore du repos, il s'y fit faire un +parc, très-grand, fermé de murs, qu'on put remplir de bêtes, +s'épargnant ainsi les courses des longues chasses et des grandes +forêts. La bicoque ne suffisait plus. Il fallait un château; non un +vieux château fort, serré et étranglé, comme un soldat dans sa +cuirasse; non le donjon sauvage, inhospitalier, d'où la châtelaine, à +son plaisir, chasse les dames, la société, le charme de la vie. Tout +au contraire, moins un château qu'un grand couvent, qui, de ses tours, +de son appareil féodal, couvrira, enveloppera de nombreuses chambres, +de charmants cabinets, des cellules mystérieuses. C'est l'idée de +Chambord[20]. + +[Note 20: Voir la belle et exacte description de Henri Martin et +le plan (étage par étage), conservé à la Bibliothèque, d'après l'état +ancien du château.] + +Ce n'est ni le donjon gothique, ni la _villa_, le palais italien, qui +a plus de salles que de chambres, beaucoup de place avec peu de +logements. La Société ici est l'essentiel, on le sent bien, une +société intriguée et mobile. Beaucoup d'aise. Des appartements isolés +comme un cloître, qui ne se commandent point, ne se lient point par +enfilades. Même des escaliers à double vis qui permettent de monter ou +descendre de deux côtés sans se rencontrer ni se voir. + +Au dehors, l'unité, l'harmonie solennelle des tours, avec leurs +clochetons et cheminées en minarets orientaux, sous un majestueux +donjon central. Au dedans, la diversité, toutes les circulations +faciles, et les réunions, et les _à parte_, toutes les libertés du +plaisir. + +Un spirituel architecte de Blois, inspiré du génie des cours, +peut-être guidé par le maître, par le royal abbé du couvent futur, fit +le plan de cette construction originale. + +Rien ne coûta pour une oeuvre si utile et si nécessaire. À travers les +malheurs publics et dans les plus excessives détresses financières, +dix-huit cents ouvriers y travaillèrent pendant douze ans. Les saintes +de l'endroit, les maîtresses du règne, la brune du Midi et la blanche +du Nord, mesdames de Châteaubriant et d'Étampes y figurent +solennellement en cariatides. Le chiffre de François Ier y est +partout, avec le D de Diane, mis par le père? ou par le fils? + +Cette édifiante retraite était toute la pensée du roi. De Tours, de +Blois, sans cesse, il y venait et la regardait s'élever. Les affaires +de l'Europe venaient bien loin après. De Blois où était le trésor, +l'argent, de sa pente naturelle, allait droit à Chambord, aux +constructions, aux dépenses de la cour. Parfois il s'en échappait +quelque peu du côté des affaires pour la guerre d'Italie, peu, à +regret, toujours trop tard. + + + + +CHAPITRE XIV + +LE SAC DE ROME + +1527 + + +Machiavel, en disant que l'Empereur était un imbécile, ajoutait que le +roi _serait un sot_ en Italie et tiendrait sa parole. Les Italiens en +avaient peur et venaient l'observer. C'était lui faire bien tort. Il +mit tout son talent à les rassurer sur ce point, jura qu'il s'était +parjuré, que, du reste, il ne se souciait plus de Milan, qu'il +n'inquiéterait point Francesco Sforza. Les envoyés du pape disent dans +leurs dépêches que, quand même il songerait encore aux conquêtes, sa +mère ne le permettrait pas. + +On a supposé que, par un machiavélisme horrible, il ne songea qu'à +compromettre les Italiens, qu'à les mettre en avant, pour améliorer +son traité et obtenir de moins dures conditions. Cette profondeur de +perfidie n'était pas dans son caractère. L'insuffisance des secours en +1526 fut le résultat naturel du chaos, du désordre, de l'épuisement +des finances, du gaspillage des maîtresses, du luxe et des +constructions. Il agit peu, parce qu'il n'agissait guère que sous +l'impression d'une nécessité, d'un danger immédiat. La distraction et +la paresse étaient tout en lui désormais, dominaient tout, entravaient +tout. + +Les suites en furent épouvantables pour l'Italie. Bourbon, envoyé par +l'Empereur, pour remplacer Pescaire, y trouva une armée étrange, +nullement impériale; c'était plutôt une démagogie militaire, analogue +aux horribles bandes des _mercenaires_ antiques sous les successeurs +d'Alexandre et sous Carthage. Cette république armée délibérait, +jugeait; elle mit un de ses généraux au ban et le condamna à mort par +contumace. + +Sous Montcade et Du Guast, deux Borgia, sous l'Espagnol féroce Antonio +de Leyva, ce vampire militaire mangeait, suçait Milan. L'Italie, +éperdue, s'agitait et armait, ne faisait rien. Elle ne pouvait les +tirer de là. Tout le monde avait perdu la tête, même Venise, qui +croyait recruter en Suisse, y perdait son argent. Le général de la +ligue italienne, le duc d'Urbin, avait pour tactique invariable de ne +voir jamais l'ennemi. + +Et cependant le vampire suçait toujours. Chaque soldat était logé à +discrétion, prenait tout, demandait encore, battait son hôte, se +faisait nourrir délicatement et traitait ses amis. Chacun avait deux +hôtes au moins, l'un pour nourrir, l'autre pour payer. Nul moyen de +s'enfuir. Plusieurs tenaient leur hôte garrotté. On n'entendait que +cris de femmes et d'enfants, torturés par ces noirs démons. On ne +voyait que gens s'étrangler ou se jeter par la fenêtre ou dans les +puits. + +Quand Bourbon arriva, il y eut une lueur d'espérance. Ce qui restait +de notables vint embrasser ses genoux, demander grâce pour la ville. +Il répondit avec douceur que tout cela n'arrivait que par défaut de +solde, que, s'ils pouvaient seulement payer un mois trente mille +ducats, il emmènerait l'armée; il leur en donna sa parole. Trente +mille ducats à trouver dans cette ville ruinée! On y parvint pourtant. +Et les soldats restèrent!... + +Bourbon avait sauvé et rançonné ce Morone, confident de Pescaire, le +premier intrigant de l'Italie. Morone lui avait paru si rusé, si +pervers, qu'il le prit avec lui, en fit son homme, son conseil. Il ne +voyait plus clair dans la situation; il demanda à Morone où il fallait +aller. Il répondit: «À Rome!» + +Rome venait d'être déjà violée. Pompeïo Colonna, un de ces Gibelins +sauvages de la campagne romaine, bandit, prêtre, soldat, cardinal, +s'était jeté, un matin, sur la ville, et avait failli tuer le pape. +Cela montra combien il était facile de prendre Rome. Tout ce qu'il y +avait de brigands en Italie y songea et joignit Bourbon. + +Mais il fallait y arriver. Et ce n'était pas chose simple, à travers +tant de villes fortes, sans cavalerie et sans canons, ayant en queue +une armée italienne, appuyée de quelques Français, plus tard de +Suisses. Il eût suffi d'une cavalerie nombreuse et bien conduite pour +suivre, entourer, affamer, cette pesante armée d'infanterie qui, comme +un corps sans bras ni jambes, se traînait, n'ayant jamais que le lieu +de son campement, sans pouvoir agir à deux pas. + +Aussi Bourbon, entre Ferrare et Plaisance, eût voulu rester là. Et +plus tard, en Toscane, il eût voulu rester encore. Mais le duc de +Ferrare, très-impatient de l'éloigner, l'aidait et le payait pour +aller en avant, le poussant au Midi, et lui disant: «À Rome!» + +L'Italie se livrait. C'est là le malheur des malheurs, dans ces +moments extrêmes. La lumière s'éteint, le coeur baisse. Les plus +fiers, les plus grands, succombent. Machiavel et Michel-Ange remettent +aux Médicis l'espoir de la patrie. Machiavel veut qu'on improvise des +légions, il veut un grand chef militaire, et il croit le voir dans un +hardi bâtard, le jeune capitaine des bandes noires, Jean de Médicis. + +Pendant que l'on raisonne, les événements courent, se précipitent. Et +déjà il n'est plus besoin que, de Milan ou de Ferrare, un doigt +italien montre Rome. Bourbon y va fatalement; il ne peut plus ne pas y +aller. Cette armée décrépite des bourreaux de Milan n'est plus que +l'accessoire d'une grande force vive, furieuse avalanche humaine, qui +vient de rouler des Alpes, poussée du vent du Nord, et qui, sous forme +d'armée, n'est pas moins que la Révolution allemande. + +Nous ne pouvons conter la guerre des paysans, le dur et sombre +événement qui fut comme un avortement de Luther, le protestantisme +princier, aristocratique, officiel, s'enveloppant et repoussant le +peuple, au peuple qui montrait ses plaies, la réponse des théologiens: +«C'est l'affaire des juristes.» D'où l'alliance des politiques, sans +acception de croyance, et l'essai du tolérantisme, à la diète de +Spire, la liberté des uns pour la servitude des autres. + +De cette grande révolution, mille éléments restaient d'une +fermentation indomptable, une flamme qui devait brûler ou se brûler. +Le furieux chaos de misères et de haines, d'implacables douleurs, se +rallia autour d'un vieux soldat, Georges Frondsberg, figure sanguine, +apoplectique, populaire par l'emportement, en qui grondait la colère +des foules. Il avait apparu à Worms à côté de Luther, à Pavie pour +prendre le roi, ami du pape. Il voulait cette fois faire une bonne fin +et aller droit en paradis en étranglant le pape. À cet effet, il +portait et montrait une grosse chaîne d'or. + +Ce que ne pouvaient ni l'Empereur, ni son frère, lui, il le fit sans +peine. Les Allemands tenaient tant à le suivre, que pour un engagement +par homme, il suffit d'un écu. On savait bien d'ailleurs qu'il y +aurait de grands coups à faire, beaucoup à prendre et beaucoup à +détruire. Le souffle d'Alaric semblait être rentré dans ses fils, et +le démon qui lui fit dire: «Je ne sais quoi me mène à Rome.» Les +Vandales et les Goths revivaient, mais plus âpres, avec un amour +consciencieux, de gâter, brûler, ruiner. Les Espagnols étaient trop +paresseux, les Allemands ne l'étaient pas. Ils ne quittaient pas un +gîte sans l'incendier. + +Singulière alliance! Les dévots Espagnols qui, cette année, exécutant +en Espagne l'atroce persécution des Maures, en Italie marchaient du +même pas que les brûleurs d'églises. Combien moins de scrupule encore +avait la foule des voleurs italiens qui venaient par derrière! + +Les Allemands allaient à Rome, non ailleurs. C'est ce qu'on ne comprit +pas. + +Le pape, qui avait de bonnes et amicales lettres de l'Empereur, qui +avait une trêve avec le vice-roi de Naples, ne craignit que pour la +Toscane, pour le patrimoine des Médicis. Sa grande peur était un petit +mouvement qui se fit à Florence. Son homme, Guichardin, froid et avisé +politique qui suivait l'armée alliée derrière celle de Bourbon, ne +comprenait pas plus. Il croyait que c'était uniquement affaire +d'argent et de pillage; il ne voyait pas la grandeur, la fureur et +l'emportement du mouvement fanatique qui emportait le reste. + +C'est au milieu de ce malentendu, de ce vertige, que la Nécessité, de +sa chaîne d'airain et de sa main de fer, les étrangla. Leur Jean de +Médicis, à sa première rencontre avec les Allemands, alla de sa +personne bravement les regarder de près; il les croyait sans +artillerie, ne sachant pas que le duc de Ferrare leur avait donné +quatre fauconneaux. Le premier coup fut pour lui, et lui cassa la +cuisse; on le rapporte, il meurt à Mantoue dans les bras de l'Arétin, +son commensal, son compagnon de lit. + +Un boulet italien avait tué l'espoir de l'Italie. Le jeune ami de +l'Arétin que Machiavel eût pris pour Messie, le voilà mort. On regarde +de tous côtés, on cherche, et l'on ne voit personne. + +Il avance cependant, ce Bourbon, volontairement ou non, on ne sait, +mais il avance avec son immense cohue, dispersée pour les vivres sur +un vaste pays. Nul n'ose en profiter. Le duc d'Urbin, qui le suit avec +des Italiens, attend les Suisses pour combattre; puis, quand il a les +Suisses, il attend autre chose. + +Henri VIII fait aumône au pape. La France donne à peine le quart de +l'argent promis, quelques cents lances, des galères percées qui ne +naviguent pas. Le pape se rassure par la trêve, par la présence du +vice-roi Lannoy qu'il a fait venir, par les lettres respectueuses +qu'il reçoit de Bourbon lui-même. + +Bourbon trompe le pape, et le vice-roi, et tout le monde[21]. Il +assigne rendez-vous au vice-roi, qui va l'attendre. Il donne ainsi le +change, franchit brusquement l'Apennin. Le voici en Toscane. Les +pluies, les neiges de printemps, ne l'ont pas arrêté. Les révoltes +mêmes ne l'arrêtent pas. Sa vie est en péril; mort ou vif, il ira; il +est comme une pierre lancée par la fatalité. Il voit les Espagnols +tuer un de ses lieutenants. Une autre fois, ce sont les Allemands; il +est réduit à se cacher. Frondsberg leur parle et les gourmande; en +vain: sa face, respectée jusque-là, n'impose plus; le vieillard +colérique, indigné, s'emporte, rougit; son front s'empourpre, il tombe +à la renverse; on le relève; il était mort. + +[Note 21: Charles-Quint ignorait-il entièrement ce que faisait +Bourbon? Il semble que Castiglione, envoyé par le pape pour amuser +l'empereur, est maintenant employé par l'empereur à amuser le pape. +Castiglione écrit de la cour impériale à Clément VII qu'il recevra +bientôt la visite du confident de l'empereur, Paul Arétin. Le 31 mars +1527, le connétable écrit au pape que, malgré la trêve, son armée +s'obstine à avancer, et qu'il est forcé de marcher aussi pour éviter +un plus grand mal. La lettre est en italien, mais signée en français: +«Votre très-humble et très-obéissant serviteur. Charles. (Du camp +impérial.)» _Extrait des actes et lettres du Vatican, Archives, carton +L., 384._] + +Le prudent vice-roi se garda bien d'aller en lieu si dangereux. Il se +tient à Florence, ménage un traité pour la ville. Mais ces Barbares +étaient si furieux, qu'ils furent tout près de tuer l'entremetteur de +ce traité d'argent. + +Jamais la dualité du caractère du pape, la discordance du prêtre roi +et du pontife armé, ne ressortit plus forte, par une hésitation plus +folle. Tout à l'heure, Clément VII était un conquérant, il voulait +prendre à Charles-Quint le royaume de Naples. Maintenant que le danger +approche, vraiment grand et terrible, il se ressouvient qu'il est +pape, inviolable; il se rassure et licencie ses troupes. + +Ce grand tableau du vertige du pape et de l'approche des Barbares a +été fait par une main non récusable, par la plume solennelle du +Florentin Guichardin, l'homme de Clément VII, écrit d'une encre froide +à geler le mercure. Et il n'en fait que plus d'impression. Si le +_fatum_, le sort aveugle et sourd, se mêlait de conter, il ne le +ferait pas d'une manière plus froide, plus grande et plus terrible. + +Tout à coup, Bourbon, jusque-là assez lent, prend sa course, laisse +tout, bagage, artillerie. Son infanterie marche sur Rome plus vite que +la cavalerie alliée qui veut le suivre. Rome est le prix de la course. +Mais la fureur, la haine, l'attente du pillage donnent des ailes aux +gens de Bourbon. Les Allemands vont donc entrer dans Babylone, mettre +la main sur l'Antichrist! Les Espagnols ravir un trésor de mille ans, +saisir la dépouille du monde! + +Le pape, quelque peu effrayé, essaye de réarmer. La jeunesse romaine, +les domestiques des prélats, les palefreniers des cardinaux, les +peintres et artistes reçoivent des armes. Cellini, le bravache, +prépare son arquebuse. + +Mais de l'argent, où en trouver? Les riches cachent le leur, au moment +de tout perdre. L'un d'eux ne rougit pas d'offrir quelques ducats. Il +en pleura bientôt; s'il ne paya, ses filles payèrent, de leur corps, +de leur honte et du plus indigne supplice. + +Le 5 mai, Bourbon, campé dans les prés de Rome, envoyait un message +dérisoire pour demander à traverser la ville; il allait, disait-il, à +Naples. Le 6, un brouillard favorise l'approche; il donne l'assaut. +Les Allemands y allaient mollement. Lui, qui dans un tel crime doit +réussir au moins, il saisit une échelle et monte. Une balle l'atteint, +il se sent mort: «Couvre-moi,» dit-il à Jonas, un Auvergnat qui ne l'a +pas quitté. L'homme lui jette son manteau. + +La ville n'en fut pas moins emportée, et avec un grand massacre de la +jeunesse romaine. Guillaume Du Bellay, notre envoyé à Florence, qui +était venu en poste pour avertir le pape, mit l'épée à la main au pont +Saint-Ange avec Renzo de Ceri, arrêta les brigands, et donna à Clément +VII le temps de s'enfuir du Vatican dans le château. Du long corridor +suspendu qui faisait la communication, il vit l'affreuse exécution, +sept ou huit mille Romains tués à coup de piques et de hallebardes. + +Il n'y eut jamais une scène plus atroce, un plus épouvantable carnaval +de la mort. Les femmes, les tableaux, les étoles, traînés, tirés +pêle-mêle, déchirés, souillés, violés. Des cardinaux à l'estrapade, +des princesses aux bras des soldats; un chaos, un bizarre mélange +d'obscénités sanglantes, d'horribles comédies. + +Les Allemands qui tuèrent beaucoup d'abord, et firent des +Saint-Barthélemy d'images, de saints, de Vierges, furent peu à peu +engloutis dans les caves, pacifiés. Les Espagnols, réfléchis, sobres, +d'horrible expérience après Milan, savourèrent Rome, comme torture et +supplice. Les montagnards d'Abbruze furent de même exécrables. Le pis +était que les trois nations ne communiquaient pas. Ruiné et rançonné +par l'une, on tombait dans les mains de l'autre. + +Ce fut une tragédie, comme l'incendie de Moscou ou le renversement de +Lisbonne. Chaque fois qu'une de ces grandes capitales, qui concentrent +un monde de civilisation, est ainsi frappée de ruine, on rêve la mort +universelle qui attend les empires, les futurs cataclysmes par +lesquels disparaîtra la terre elle-même vieillie. + +Mais, chose étrange, inattendue! L'Europe est médiocrement émue du sac +de Rome. Loin de là, de plusieurs côtés s'élève un rire sauvage. + +L'Allemagne rit. C'est fait du pouvoir spirituel, du mystère de +terreur. Le Christ est délivré par la captivité de l'Antichrist. + +L'Empereur même, le roi catholique, en rit sous cape. Il désavoue le +fait, mais sa joie perce; il continue les fêtes pour la naissance de +son fils. Le pape, brisé comme prince, abaissé et maté, n'en reviendra +jamais; c'est maintenant le jouet des rois. + +Ceux de France et d'Angleterre sont charmés de la chose. Superbe +occasion de faire contribuer le clergé, de sanctifier la guerre, +d'accuser Charles-Quint. + +Ainsi cette chose inouïe et terrible qui devait effrayer la terre et +faire crouler le ciel, elle fait à peine sensation. Qu'est-ce donc? Ce +sanctuaire est-il comme les redoutés vases d'Éleusis qu'on n'osait +regarder, mais, si l'on regardait, l'on ne découvrait que le vide? + +Le vieil oracle virgilien: «À Rome, un Dieu réside,» s'est trouvé +démenti. Le monde a eu la curiosité d'y aller voir; il demande: Où +donc est ce Dieu? + +Et la peinture récente de Raphaël, la flamboyante épée de saint Pierre +et saint Paul qui fait reculer Attila, elle n'a pas fait peur aux +soldats de Frondsberg. Des salles de conclave, de concile, ils font +écurie. S'ils ont peur, c'est tout au contraire d'habiter ces voûtes +païennes, de loger, eux chrétiens, pêle-mêle avec des idoles, +dangereuse oeuvre du Démon. + +N'est-ce pas ce que tant de martyrs du Libre Esprit avaient dit au +bûcher contre la Babel du pape? + +N'est-ce pas ce que les vrais patriotes italiens (d'Arnoldo de Brescia +jusqu'à Machiavel) ont annoncé à l'Italie: qu'elle mettait sa vie dans +la mort, et que la mort l'entraînerait? + +«Rome a mangé le monde,» disait le vieil adage. Cette fois, le monde a +mangé Rome. + +Le génie italien, si longtemps captif et malade dans cette fatale +fiction d'un faux empire du monde qui annula sa vitalité propre et fit +avorter la patrie, le génie italien pourrait remercier cette grande +calamité qui le délivre, repousser et nier cette communauté de la +mort. Rome est morte; vive l'Italie! + +Il n'en est pas ainsi. Ce n'est pas impunément que, toute une longue +vie, l'esprit a endossé le corps, traîné cette chair de tentations, de +péchés, de souillures. Quand il faut la jeter, et libre, déployer ses +ailes, nous hésitons toujours. Telle l'Italie, qui si longtemps vivait +dans cette forme, dans cette condition d'existence, fut accablée du +coup, et il lui fallut des siècles pour s'en relever. + +Voyons comment les deux grands Italiens ont pris la chose. Regardons +un moment Michel-Ange et Machiavel. + +Tous deux avaient erré. Tous deux, dans les illusions qui entourent +des moments si sombres, avaient cherché l'espérance dans le désespoir, +cru que l'on pourrait sauver le pays par les Médicis, faire la force +avec la bassesse; mais non, il n'en est pas ainsi. Et Dieu punit de +telles pensées. + +D'abord le pape, qui était Médicis, accepta sa sentence, se mit plus +bas encore que ne l'avait mis son malheur, montra que, pour être sorti +de captivité, il n'était pas plus libre. Traité outrageusement comme +un petit prince italien, il prouva qu'il n'était rien autre chose. +Florence lui tenait au coeur bien plus que Rome. Et, pour avoir +Florence, il s'humilia devant l'Empereur. Il y fut ramené par le +prince d'Orange, le chef des brigands italiens qui, derrière les +Barbares, traîtreusement, avaient pillé Rome. + +Dans le moment si court de la lutte suprême de Florence, d'une ville +contre le monde, ni Machiavel, ni Michel-Ange ne manquèrent à la +patrie. + +Machiavel y trouva appliqué son _Arte di guerra_, toute la jeunesse +levée en légions, dans la forme qu'il avait tracée. On prenait le +système, mais on repoussait l'homme. Négligé, oublié, pas même +persécuté. + +L'indomptable vigueur de son esprit paraît encore dans l'étrange +description qu'il a faite de la peste de Florence, un mois avant sa +mort, un mois après le sac de Rome. + +Cet homme, d'un malheur accompli, seul, vieux, pauvre, haï, méprisé, +savez-vous ce qu'il fait? Parmi les litanies funèbres, sur le bord de +sa fosse, il écrit une espèce de _Pervigiliun Veneris_ du mois de mai. +C'est l'idylle de la peste. + +Dans la ville, il est fort à l'aise: il va en long, en large, au +milieu des fossoyeurs qui crient: «Vive la mort!» comme c'était +l'usage de chanter Mai et le printemps. À travers les ténèbres, il +croit voir passer la peste dans une litière. C'est une jeune morte +traînée par des chevaux blancs. + +Il s'en va sur la place où l'on élit les magistrats. Il n'y a plus de +peuple. Des citoyens encore, mais allongés sur des civières qu'on +porte. Au défaut de vivants, au vote on appelle les morts. + +Étonnant aspect des églises! Le clergé est mort, les moines sont +morts. Tel reste pour confesser les femmes malades qui se traînent et +viennent mourir là. Il est assis au milieu de la nef, les fers aux +pieds, aux mains, pour empêcher qu'il ne les touche. Songez-y, dans +ce temps de morts, c'est tout d'être vivant. Trois dévots en +béquilles, qui circulent dans l'église, lancent un regard d'amour à +trois vieilles édentées. Machiavel, avec ses soixante ans, est sûr de +plaire et de trouver fortune. + +Sur les tombes qui entourent l'église, il trouve une jeune femme +échevelée qui se frappe le sein. Il avance, non sans quelque crainte; +il console, interroge. Elle répond, s'épanche, elle conte en paroles +hardies (les morts n'ont peur de rien), en lamentations effrénées, les +joies conjugales qu'elle n'aura plus. Ce disant, elle pâme. Est-elle +morte? Pestiférée ou non, Machiavel la délasse et desserre, +«quoiqu'elle ne fût pas très-serrée.» Elle revient alors, et jure +qu'elle n'a plus souci d'elle, de moeurs ni de pudeur. Là-dessus, un +sermon équivoque du bon apôtre, qui prêche la décence des plaisirs +secrets. + +C'est l'horreur sur l'horreur! la mort entremetteuse!... Ailleurs, à +Santa-Maria-Novella, sur les degrés de marbre de la grande chapelle, +il trouve sous de longs vêtements une admirable veuve. Suit la +description, laborieuse, mythologique, de cette divinité. Morceau +sensuel, triste, qui sent le vieillard et l'effort. Cupido, Vénus, les +Hespérides, ne réchauffent pas tout cela. Moins froid le marbre +funéraire où siége cette idole de mort. + +Machiavel près d'elle essaye son éloquence. Il n'en faut pas beaucoup. +Elle est tout d'abord consolée. La différence d'âge qu'il avoue ne +l'arrête guère. La fortune qu'il prétend avoir, les soins et l'amitié, +c'est tout ce qu'il faut à la belle. Elle se laisse tout doucement +ramener. Un moine accourt. Mais le traité est fait: «Mon coeur, dit +Machiavel, est maintenant chez elle, et mon âme est restée dans ces +noirs vêtements!» + +Sa vie y reste aussi. Un mois ou deux après, il meurt. + +Le plus dur, c'est de vivre et de rester dans la contradiction. +Michel-Ange avait commencé le tombeau de Laurent et de Julien de +Médicis. Il l'achevait, pendant qu'il défendait la ville contre les +Médicis. + +Tout le monde a pu voir à Florence (ou à Paris, École des Beaux-Arts) +les sublimes figures du _Jour_ et de la _Nuit_, du _Crépuscule_ et de +l'_Aurore_, ce monument qui devint, sous la main du grand citoyen, le +tombeau de la patrie même. La _Nuit_ roule en son rêve une mer de +honte et de misère. Mais l'_Aurore_! c'est bien pis; on sent qu'elle +maudit son réveil et qu'elle a à la bouche un dégoût si amer, un fiel +si déplaisant, qu'elle voudrait n'être jamais née. + +Ce qui fut plus tragique que le tragique monument, c'est que, quand il +fut découvert, il n'eut personne pour le comprendre. Plus de Florence, +plus de peuple, plus d'Italie. L'Académie est née. Un poète académique +(nouveau fléau de ce pays) lance un madrigal à la _Nuit_: + +«Dans sa _douce_ attitude, elle dort; ne la réveille pas.» + +Cette indigne sottise, qui semblait démontrer qu'en effet l'Italie +était chose inhumée, à ne ressusciter jamais, fit bondir Michel-Ange. +Il se retrouva l'homme de la chapelle Sixtine; il y eut un réveil de +fureur. Ne songeant plus aux Médicis, ne ménageant plus rien, comme en +pleine liberté, il fit la sanglante épigramme. + +«Il m'est doux de dormir, et doux d'être de marbre, tant que durent +l'opprobre et la calamité. Ne voir, ne sentir rien, c'est un bonheur +pour moi... Ne me réveille pas, de grâce, parle bas.» + +Le _Jour_ n'est pas fini. Ce rude forgeron, de force colossale, couché +sur son marteau, tournant le dos au monde indigne de le voir, devait +jeter par-dessus l'épaule un superbe regard. Il était, dans ce deuil, +le côté de l'espoir, de l'art, de l'action, de la rénovation future. +Mais l'homme était brisé. Michel-Ange laissa ce travail. Et il reste +inachevé. + +Il avait perdu terre, et, depuis, il erra comme une ombre. Il était +condamné à vivre encore trente ans, travaillant et ramant péniblement, +soit dans l'oeuvre imposée du Jugement dernier, soit dans saint Pierre +où il chercha en vain son idéal, soit dans ses laborieux sonnets à +Vittoria Colonna. Il y professe cet espoir que la nature, ce grand +artiste, ayant fait en Vittoria l'oeuvre achevée où elle tendait +depuis la création, est maintenant libre de mourir, et il salue la fin +du monde. + +Lui-même, il finissait. Parmi de sublimes éclairs, il reste un ouvrier +terrible, d'un magnanime effort. On admire en souffrant; on partage sa +fatigue; on loue, la sueur au front. + +L'effort est-il heureux? Dans les voûtes écrasées, dans +l'architecture sénile et froide du Capitole et de la chapelle où il +emprisonna ses sublimes colosses du Jour et de la Nuit, on trouve +déjà, s'il faut le dire, le triste XVIIe siècle. + +De quoi vivra encore l'Italie dans ce temps? De la grâce et de la +lumière, du coloris de Titien, du ciel et de Corrège. Que dis-je? +Corrège est déjà mort. + + + + +CHAPITRE XV + +SOLIMAN SAUVE L'EUROPE + +1529-1532 + + +Guerre _chrétienne_, droit des gens _chrétien_, modération +_chrétienne_, etc., toutes ces locutions doucereuses ont été biffées +de nos langues par le sac de Rome, de Tunis et d'Anvers, par Pizarre +et Cortès, par la traite des noirs, l'extermination des Indiens. + +Qu'ont fait de plus les Turcs, sous Sélim même? Sous les autres +sultans, spécialement sous Soliman, ils ont enseigné aux chrétiens la +modération dans la guerre et la douceur dans la victoire. Soliman fit +de grands efforts pour sauver Rhodes du pillage. Il consola le grand +maître de sa défaite, lui disant: «C'est chose commune aux princes de +perdre des villes et des royaumes.» Et, se tournant vers Ibrahim, +l'intime confident de ses pensées: «Ce n'est pas sans tristesse que je +renvoie ce vieux chrétien de sa maison.» + +À François Ier prisonnier il rappelle, par une allusion noble et +délicate, son grand-père Bajazet, prisonnier de Timour: «Prends +courage. Il n'est pas nouveau que des princes tombent en captivité. +Nos glorieux ancêtres n'en ont pas moins été vainqueurs et +conquérants.» + +L'horreur qu'ont inspirée les Turcs tint surtout à ces nuées immenses +de troupes irrégulières, de sauvages tribus, qui voltigeaient autour +de leurs armées. Quant aux armées des Turcs proprement dites, leur +ordre merveilleux, leur discipline, fit l'étonnement du XVIe siècle. +En 1526, deux cent mille hommes traversèrent tout l'empire, par les +routes, évitant tous les champs labourés, et sans prendre un brin +d'herbe. Tout pillard pendu à l'instant, même des chefs et des juges +d'armées. + +En 1532, l'envoyé de François Ier parcourt avec étonnement la +prodigieuse armée de Soliman, dont le camp couvrait trente milles. +«Ordre étonnant, nulle violence. Les marchands en pleine sûreté, des +femmes même allant et venant, comme dans une ville d'Europe. La vie +aussi sûre, aussi large et facile que dans Venise. La justice y est +telle qu'on est tenté de croire que ce sont les chrétiens maintenant +qui sont Turcs, et les Turcs devenus chrétiens.» (_Négoc. du Levant, +I, 211._) + +Sauf Venise et quelques Français, personne en Europe ne comprit rien à +la question d'Orient. + +Luther sur ce terrain, comme sur celui des paysans allemands, ne voit +rien, n'entend rien; son génie l'abandonne. S'il a une lueur, s'il +entrevoit d'abord que le vrai Turc est Charles-Quint, il se dédit bien +vite et prêche la soumission à l'Empereur, avec ce _distinguo_: +indépendance spirituelle, soumission temporelle. Comme si l'on +séparait ces choses! comme si, dans tous les actes humains, l'âme et +le corps ne marchaient pas d'ensemble! Pourquoi ne laisse-t-il pas +cette sottise à nos gallicans? + +Aux paysans, il dit: «Soyez chrétiens, et restez serfs des princes». +Aux princes, il dit: «Soyez chrétiens, et servez l'Empereur contre les +infidèles.» Voilà tout le remède que nous offre le christianisme. + +Des deux questions brouillées dans ce vertige, l'une, celle du peuple, +restera incomprise, enfouie et scellée sous la terre. + +L'autre, celle du Turc, n'est entrevue qu'en Italie. + +Venise, dès l'autre siècle, trahie du pape, des rois, de tous ses +alliés chrétiens, va voir le monstre, et voit que c'est un homme. Les +relations s'établissent. Ce que Gênes fut sous les Grecs, Venise l'est +sous les sultans. Elle commerce partout chez eux en payant de +très-légers droits. Elle a ses consuls, sa justice. Mahomet II lui +demande son peintre Bellini. Quand Michel-Ange dessine pour Venise le +pont du Rialto, Soliman veut en faire un semblable à Péra. Il offre un +libre asile au fier génie qui fuyait Rome et la tyrannie de Jules II. + +Venise et son illustre doge, André Gritti, voient seuls, après Pavie, +la vraie question. + +L'ennemi de la chrétienté, c'est l'Empereur, le chef nominal de la +république chrétienne. + +Sans ses embarras pécuniaires, son monstrueux empire engloutirait +l'Europe. Mais voici que Cortès revient précisément en 1525 mettre à +ses pieds l'or du Mexique. Chaque année désormais, le revenu des +mines, sans contrôle ni discussion d'États ni de Cortès, l'aidera de +plus en plus. + +Il est l'autorité comme Empereur. Bien plus, il a en main un +instrument de force incalculable, la révolution espagnole, cette +compression terrible d'inquisition monacale et royale, contre laquelle +l'Espagne n'a d'autre échappatoire que la conquête universelle. + +L'Espagne, entrée dans la torture, à chaque tour de vis, s'échappe +plus furieusement au dehors. + +La France, si peu vivante moralement et qui n'a pas les Indes, ne +pourrait tenir contre. + +L'Angleterre, lointaine, insulaire, agira peu et par accès. Si Henri +VIII divorce avec une Espagnole, Londres n'en reste pas moins mariée +avec Anvers. + +Luther et l'Allemagne feront-ils mieux? L'Empire sera-t-il la barrière +contre l'Empereur? Les princes catholiques, par cent liens, sont unis +à l'Autriche. Les princes protestants, sous la terreur du peuple et +des jacqueries de paysans, sont secondairement protestants, mais +premièrement princes. Ils n'ont garde d'appeler à leur défense la +masse récemment écrasée. + +Le sauveur est le Turc. + +Venise, à petit bruit, mais énergiquement, efficacement, travailla +sur cette idée. C'est elle qui, dix ans durant, et les dix années +dangereuses, gouverna l'empire turc. Un examen sérieux, attentif, met +la chose en pleine lumière. + +Le doge avait quatre-vingts ans; Venise était caduque. Ni lui, ni +elle, n'y profitèrent. Mais le monde y gagna. En trois coups solennels +fut rembarré l'ennemi. Les libertés religieuses de l'Allemagne, jeunes +encore et flottantes, furent sauvées par les Turcs, Luther par +Mahomet. Et une solide barrière fut élevée, la Hongrie ottomane, à la +porte de Vienne. Enfin, Venise défaillant, elle légua à la France son +rôle de médiateur entre les deux religions, d'initiateur des deux +mondes, disons le mot, de sauveur de l'Europe. + +Acceptons hautement, au nom de la Renaissance, le nom injurieux que +Charles-Quint et Philippe II nous lancèrent tant de fois. + +La France, après Venise, fut le grand renégat, qui, le Turc aidant, +défendit la chrétienté contre elle-même, la garda de l'Espagne et du +roi de l'inquisition[22]. + +[Note 22: Ce point de vue si juste est très-finement indiqué dans +la belle introduction de M. Charrière (_Négoc. de la France avec le +Levant, t. Ier_). Comment la presse n'a-t-elle pas fait ressortir +davantage l'importance de ce grand travail, si neuf et si +intéressant?] + +Saluons les hommes hardis, les esprits courageux et libres qui, d'une +part, de Paris, de Venise, d'autre part, de Constantinople, se +tendirent la main par-dessus l'Europe, et, maudits d'elle, la +sauvèrent. + + La terre eut beau frémir, le ciel eut beau tonner... + +Ils n'en firent pas moins, d'une audace impie, l'oeuvre sainte qui, +par la réconciliation de l'Europe et de l'Asie, créa le nouvel +équilibre, l'ordre agrandi des temps modernes, à l'harmonie +_chrétienne_ substituant l'harmonie _humaine_. + +Nommons ces sauveurs, ces grands hommes. Les premiers sont deux Grecs, +le vizir de Mahomet II et celui de Soliman. + +Les Turcs, qui d'abord furent moins un peuple qu'une machine de +guerre, démocratie sauvage, étrangère au génie des musulmans +civilisés, n'apparaissaient à l'Europe que comme une épée montrée par +la pointe. Ce fut Mahmoud, un Grec illyrien devenu vizir de Mahomet +II, qui byzantinisa les Turcs, leur créa des écoles, une hiérarchie +d'études et d'enseignement, changea les prêtres fanatiques en +professeurs et en juristes, formant ainsi les hommes avec qui allait +traiter l'Europe. Mahmoud périt pour son humanité, puni de sa +clémence. + +Ce fut un autre Grec, Ibrahim de Parga, vizir de Soliman, né sujet de +Venise, et gouvernant sous l'influence vénitienne, qui créa l'intime +alliance des Turcs et de la France, conquit presque toute la Hongrie, +lui fit changer de front et regarder contre l'Autriche. Même fin que +l'autre, et même crime, sa douceur, sa clémence, sa libéralité +d'esprit, l'amour des arts et le mépris de tout préjugé fanatique. + +André Gritti fut doge, de 1523 à 1538. Ibrahim fut vizir, de 1523 à +1536, et son bras droit fut le bâtard du doge, Aloysio Gritti. + +Nous ne savons pas bien quels furent pendant longtemps les ministres +français chargés de cette dangereuse et secrète correspondance. Le +seul qu'on connaisse bien, c'est le spirituel Jean Du Bellay (cardinal +marié à madame de Châtillon, gouvernante de Marguerite), Du Bellay, +frère puîné des capitaines et historiens de ce nom, l'ami de Rabelais, +son protecteur et l'un des hardis penseurs de l'époque. + +Les ministres nommés, rendons hommage aussi aux hommes intrépides qui +furent exécuteurs de ce beau crime, se firent entremetteurs de cette +fraternité maudite, et réconcilièrent les deux branches de l'humanité +divorcée. On n'a pas eu assez d'injures pour eux. Conspués et traqués, +tous sont morts du fer, du poison. La dévote maison d'Autriche eut +toujours ce principe qu'on pouvait tuer les messagers des Turcs, et de +l'ami des Turcs, de François Ier. Ses agents, sur la route, en Italie +et jusque dans Venise, en Dalmatie, Croatie et Bosnie, suivaient la +piste de nos envoyés, les entouraient d'espionnage jusqu'au lieu +d'embuscade où l'on tombait dessus. Les Turcs ont souvent reproché +avec horreur à la maison d'Autriche l'habitude de l'assassinat. + +Les Autrichiens écrivent (avril 1524) à Madrid qu'un Espagnol au +service de France, le sieur Rincon, a été envoyé de Paris en Pologne +pour négocier le mariage du second fils de François Ier avec la fille +aînée de Sigismond. + +Au moment où un mariage ouvrait la Hongrie à l'Autriche, la France +voulait se ménager aussi une prise sur les affaires de l'Orient. + +Quel était ce Rincon? Quand se fit-il Français? Est-ce en 1522, quand +l'Espagne désespéra d'elle-même, après la ruine des _Communeros_ et de +ses vieilles libertés? On l'appelle alors capitaine; plus tard, +conseiller et chambellan du roi, seigneur de je ne sais quelle pauvre +seigneurie, toujours fort mal payé, mourant de faim, enfin assassiné. +Vingt ans durant, ce fut le courageux, l'infatigable agent, qui, +courant des dangers plus grand que Pizarre ou Cortès, à travers les +Barbares, les embuscades, les sauvages forêts, les maladies, les +piéges et dangers de toute sorte, fut notre intermédiaire avec +l'Orient et rendit des services qui doivent consacrer sa mémoire. + +Sa place dangereuse sera remplie plus tard par le savant Laforêt, qui +osa signer l'alliance, et de même paya de sa vie. + +L'infortuné Rincon, qui, avec les Gritti, agit si énergiquement près +de la Porte, paraît avoir conçu, avec les Italiens, l'idée vaste et +hardie, vraiment libératrice pour l'Occident, de former un faisceau de +Pologne, Turquie, Hongrie turque. Cette dernière n'eût pas seulement +tenu en échec l'Autriche, mais eût, de son épée, aidé la France en +Italie. + +On a vu que le roi, après Pavie, envoie sa bague à Soliman. Des +envoyés qui la portèrent furent dévalisés et tués en Bosnie. Un +Polonais, Laski, puis un Hongrois, Frangepani, furent plus heureux. Le +visir Ibrahim fit courir la Bosnie, retrouva la bague, et se fit grand +honneur de la mettre à son doigt. Il fit faire par son maître un don +considérable à l'envoyé, et écrire une belle lettre consolante et +fraternelle. + +Ibrahim, fils d'un matelot grec de Parga, était de cette race +énergique et rusée qui remplit tout l'Orient de son activité. Enfant, +il fut enlevé et vendu par des corsaires turcs à une veuve de Magnésie +qui, d'un coup d'oeil de femme, vit qu'il était né pour plaire et +monter au plus haut. Il apprit le persan, l'italien, plusieurs langues +d'Asie et d'Europe, lut les poètes, l'histoire, dévora les vies +d'Annibal, de César, d'Alexandre le Grand, qu'il relisait sans cesse. +Mais, si le but fut haut, la voie fut basse, celle qui dans l'Orient +mène à tout, le sérail. Il y entra par sa figure heureuse et son +talent pour le violon. Soliman en fut engoué, subjugué, au point de ne +plus voir que lui; et, s'il s'absentait quelques heures, il lui +écrivait plusieurs fois. + +Toutes les paroles qui restent de cet homme indiquent un mélange +singulier de finesse, d'audace et de grandeur, une royauté naturelle. +La flatterie même était chez lui risquée, inattendue, celle qui +surprend l'esprit, charme, emporte le coeur. Soliman, lui ayant fait +épouser sa soeur, il y eut une prodigieuse fête. Le favori dit +hardiment qu'il n'y avait jamais eu de noces semblables, pas même +celles du sultan. Celui-ci rougit de colère. Ibrahim ajouta: «Celles +de sa Hautesse n'ont pas eu cet honneur d'avoir pour convive le +padishah de la Mecque, le Salomon de notre époque.» + +Les ambassadeurs de l'Empereur sont stupéfaits de la liberté avec +laquelle il parle de son maître. Il ouvre ainsi la conférence: «Le +lion ne peut être dompté par la force, mais par la ruse, la +nourriture et l'habitude. Le prince, c'est le lion, et le ministre est +le gardien. Je garde le sultan, et le mène avec un bâton, qui est la +vérité et la justice. Charles est aussi un lion. Que ses ambassadeurs +le mènent de la même manière.» + +Ou voit qu'il connaissait parfaitement l'Europe et ses diverses +nations. Sur l'Espagne, il fit tout d'abord la question grave et +décisive, demandant malicieusement «pourquoi elle était plus mal +cultivée que la France.» Les ambassadeurs avouèrent la cause +principale, la persécution des Maures et leur expulsion. + +Ce terrible événement, qui justifia si bien les représailles +musulmanes, avait pris commencement dans la révolution des +_Communeros_. Les Mauresques étaient généralement vassaux de nobles: +les ennemis des nobles imaginèrent de ruiner ceux-ci en affranchissant +les Mauresques du vasselage et les faisant chrétiens; on les força par +le fer et le feu de se faire baptiser. Le roi, l'Inquisition, +entrèrent dans cette voie, et s'associèrent aux fureurs populaires. +Ces infortunés, ainsi écrasés, ne purent plus respirer ni vivre. Ils +commencèrent à fuir. Dès 1523, cinq mille maisons désertes, rien qu'à +Valence. La loi, violente et folle dans la main de l'Inquisition, va +et vient, en sens contraire. En 1525, ordre de rester et de se faire +chrétiens. En 1526, ordre de partir; mais en même temps on leur en ôte +tous les moyens; on leur défend de rien vendre. On leur ferme leurs +propres ports qui regardent l'Afrique; s'ils s'embarquent, il faut +qu'ils passent en Galice, c'est à dire qu'ils traversent toute +l'Espagne, une population féroce, les insultes et les vols, qu'ils +passent à travers les coups et les lapidations. + +Alors, désespérés, ils arment, se jettent aux montagnes, où les bandes +espagnoles vont à la chasse aux hommes. + +Il en passe cent mille en Afrique. Le reste, retombé à l'état des +bêtes de somme, jardiniers misérables, ânes ou mulets des vieux +chrétiens. On leur ôte leur langue, leurs danses nationales, leurs +sépultures mauresques, la vie, et la mort même! + +En cette année 1526, la maison d'Autriche donne un curieux spectacle +de sa parfaite indifférence: en Espagne, cette persécution des +Mauresques, l'alliance de l'Inquisition; en Allemagne, la tolérance +donnée aux protestants à la Diète de Spire, en vue de l'imminente +guerre des Turcs, du mariage de Hongrie. + +Soliman, Ibrahim, étaient deux hommes pacifiques, et faits pour les +arts de la paix. L'influence bysantine allait toujours gagnant. +Ibrahim, qui avait rouvert l'hippodrome et les jeux antiques, s'était +bâti un délicieux palais sur ce lieu même, et il y tenait son maître à +regarder les fêtes, que son génie fécond savait varier. On avait vu, +aux noces d'Ibrahim, Soliman écouter patiemment les thèses des +discoureurs, comme aurait fait un des Paléologue ou des Cantacusène. +Mais la grande machine turque était montée pour la conquête. Elle +broyait qui ne l'employait pas. On n'avait pas organisé en vain ce +sombre et colérique monstre de guerre, le corps des janissaires. +Soliman avait été obligé, dès son avènement, de les mener à Rhodes et +à Belgrade. Puis il y eut une halte, un repos. Affreuse révolte. Nul +remède que la conquête, la guerre sainte, la guerre de Hongrie. + +Toutefois, avant d'agir, Ibrahim montra une prudence admirable à tout +pacifier, assurer au dehors, au dedans. Il parcourut l'Asie Mineure, +la Syrie et l'Égypte, réformant partout les abus, donnant de bonnes +lois, faisant justice et grâce. Il assura sa droite, la Valachie, la +Crimée tributaire, la Pologne surtout, avec qui il fit une trêve de +cinq ans. C'est alors seulement que, le 2 février 1526, l'accueil et +les présents que reçut l'envoyé de France révélèrent que l'Orient +allait envahir l'Occident divisé. + +Flottante sous les étrangers et désorganisée de longue date, la +Hongrie ne conservait d'elle que l'antique valeur. Les grands, la +petite noblesse, le paysan, étaient en pleine lutte. La Transylvanie +commençait à agir pour elle-même, à part de la Hongrie. L'unité, au +contraire, la sage conduite militaire, la civilisation, étaient du +côté des Barbares. Les Turcs avaient beaucoup d'artillerie; les +Hongrois n'en avaient pas. Ne se fiant qu'au cimeterre et à leurs +chevaux indomptables, ils opposaient leurs poitrines aux canons. À +Peterwardin, ils purent voir à qui ils avaient affaire. Les ingénieurs +des Turcs firent une mine sous la citadelle, qui se hâta de se rendre. + +L'armée ottomane arriva aux marais de Mohacz, où étaient les Hongrois, +mais non complets encore. Les Transylvains tardaient. À la vue du +croissant, l'ardeur hongroise ne put plus se contenir ni rien +attendre. Ils enlevèrent leur roi en avant et tous leurs chefs, +plongèrent aveugles dans la masse ennemie. + +Les Turcs, plus froidement, avaient prévu l'irrésistible choc. +Comptant sur leur grand nombre, ils s'ouvrirent et se refermèrent, +enveloppant de toutes parts ces furieux cavaliers. Ceux-ci se +divisèrent pour faire face partout à la fois. Mais tel fut leur élan, +qu'une bande, le roi en tête, renversant tout, toucha les canons +turcs, qui les foudroyèrent à dix pas. Ce qui resta, perçant les +batteries, arriva au sultan, et les janissaires ne vinrent à bout de +ces hommes terribles qu'en tranchant derrière eux les jarrets aux +chevaux. + +Nombre d'entre eux, emportés par la course, ou poussés par les Turcs, +allèrent s'engouffrer aux marais. Le roi Louis en fut, et le royaume. +La Hongrie resta là. C'est le tombeau d'un peuple. La question dès +lors commença entre la Turquie et l'Autriche. + +Qui avait détruit la Hongrie? Nul qu'elle-même. La fatale habitude de +s'élire un prince étranger avait perverti le sens national. Dans la +dernière et suprême élection, le héros hongrois, Batthori, livre sa +patrie aux Allemands. En haine du Transylvain Zapoly, il reconnaît +l'Autrichien Ferdinand. Les Turcs feront roi Zapoly. + +Choix difficile!... Le Turc, c'est le caprice, l'avanie, l'inconnu. +L'Autriche, c'est l'impôt et la bureaucratie de plomb. + +On a calculé que les Turcs demandaient à leurs tributaires cinquante +fois moins d'argent que l'Autriche ou tout gouvernement chrétien. Mais +la vieille haine religieuse, les églises changées en mosquées, les +ravages de la populace guerrière qui traînait derrière eux, +maintenaient l'horreur du nom turc. La guerre orientale a cela aussi +de terrible qu'elle est payée en hommes. Chacun ramène des esclaves. +On assure que cent mille familles, trois cent mille âmes, furent +traînées en Turquie. Ils passèrent sous les yeux de Zapoly, qui salua +de larmes amères ces prémices affreuses de son règne. + +Se voyant presque seul, sauf deux agents de France qui étaient près de +lui, il envoie l'un à Soliman, l'autre à François Ier. Le premier, qui +était le Polonais Lasky, appuyé à Constantinople par Gritti, le bâtard +du doge, eut sans difficulté, d'Ibrahim, promesse d'un secours +efficace. L'autre, qui était Rincon, négocia en France et en Pologne, +offrant au roi de France la succession de Zapoly pour son second fils +qui eût épousé une princesse polonaise. François Ier promit un grand +secours d'argent qu'il ne paya jamais. + +La situation était fausse, bizarre. Il s'était ligué avec Henri VIII +pour délivrer le pape qui n'était plus prisonnier. Il vivait en partie +de dîmes levées sur le clergé, sous prétexte de la guerre des Turcs, +qui étaient ses amis. + +Son armée, menée par Lautrec, sans résultat se consume à Naples. +L'Empereur, mortellement irrité de rester dupe du traité de Madrid, +envenime la guerre par des injures, auxquelles le roi, non moins +ridiculement, répond par un défi. Le duel étant réglé, convenu, le roi +sent un peu tard que de tels intérêts ne s'éclaircissent pas par un +coup d'épée. Il tergiverse, il équivoque, se moque ainsi de +l'Empereur. «Il dit m'avoir pris en bataille. Je ne me souviens pas +l'y avoir jamais rencontré.» + +La rage de Charles-Quint alla si loin qu'il se vengea sur les fils de +François Ier[23]. Il fit prendre leurs domestiques et les envoya aux +galères; traitement inouï, qui eût été barbare pour des prisonniers de +guerre, et ils ne l'étaient pas. Bien plus, des galères espagnoles, où +les vendit en Barbarie, pour les perdre définitivement, à ne les +retrouver jamais. + +[Note 23: Ce fait choquant est constaté, non-seulement par les +réclamations de François Ier, mais par les aveux de Charles-Quint, +aveux plusieurs fois répétés (dans les papiers Granvelle).] + +Les deux enfants, tenus dans une étroite et sombre prison, n'ayant +plus un Français, ne voyant de visage que celui des geôliers, +perdirent jusqu'à leur langue, changèrent de caractère. L'atteinte de +ces traitements fut si profonde, que l'un d'eux mourut jeune; l'autre, +notre Henri II, resta tout Espagnol, faible et sombre, violent, triste +visage (si contraire à celui de son père!), qui ne rappelait que la +prison. Charles-Quint put avoir la joie d'avoir tué en germe le futur +roi de France. + +La France tarissait visiblement. Après le malheur de Lautrec, le roi +essaya par une petite armée ce que n'avait pu une grande; son général +fut pris. Son ami, Henri VIII, forcé par la clameur des commerçants +anglais qui ne pouvaient se passer des Pays-Bas, fit trêve avec +l'Empereur. Et le roi fut trop heureux d'y accéder. Les protestants +d'Allemagne, qui avaient cru à son appui, reçurent la loi en mars +(1529). Ce qu'une diète de Spire avait fait, une autre le défit. +Menacés dans leur foi, cinq princes, quatorze villes, _protestèrent_. +Origine du mot _protestant_. + +La protestation efficace, la seule, était l'épée. François Ier et +Henri VIII l'avaient mise au fourreau. Le sabre turc y suppléa. + +Et, cette fois, ce ne fut pas une guerre seulement, mais une fondation +durable. + +Regardez sur les cartes qui donnent l'Europe et ses variations de +siècle en siècle (V. Kruse). Au XVe, la Hongrie, libre, vous apparaît +entière, arrondie au compas. Entière, elle reparaîtra au XVIIe sous +l'Autriche. Au XVIe, elle est double; aux trois quarts sous les Turcs +et comme un prolongement de la Turquie; une bande étroite, au nord, +reste autrichienne. + +L'anxiété de l'Empereur et de Ferdinand avait été très-grande. Ils +n'avaient pu rien opposer aux Turcs. C'est dans Vienne seulement +qu'ils commencèrent à résister. La partie semblait belle pour le roi +de France. Le pape le quittait, il est vrai, perte légère devant cette +puissante assistance que lui donnait un tel succès des Turcs. Que +fit-il? Il traita. + +Nulle circonstance plus favorable peut-être, nulle plus honteuse. +C'était trahir à la fois les Turcs et les chrétiens. Le roi était, il +est vrai, battu en Italie, très-affaibli sur mer par la défection de +Doria et de Gênes, épuisé de moyens, sans argent, sans crédit. Mais +les impériaux n'étaient guère moins malades. Lannoy l'avoue; il dit +qu'il n'y a plus rien à faire en Italie; le peuple est ruiné, l'_armée +désespérée_. Un retard eût porté au comble les embarras de +Charles-Quint. + +L'affaire fut habilement brusquée par Marguerite dans une courte +négociation avec la mère du roi (_7 juillet--5 août 1529_). Cette +promptitude assomma l'Italie; elle fortifia l'Autriche dans sa grande +lutte; elle dut décourager les Turcs, et peut-être plus qu'aucune +chose les fit échouer devant Vienne (_14 octobre 1529_). + +L'oeuvre de honte fut faite en grand mystère, et n'eut que deux +agents. Il fallait tromper les plus clairvoyants des hommes, les +Italiens, qui étaient là, tremblants, tâchant de deviner leur sort. +Les dames se logèrent à Cambrai, dans deux maisons voisines dont on +perça le mur pour qu'elles pussent se voir à toute heure sans +rencontrer d'oeil indiscret. + +Les impériaux n'espéraient pas un tel traité. Ils purent à peine y +croire. Un d'eux écrit à Granvelle: «Les conditions nous sont si +avantageuses, que plusieurs doutent qu'il n'y ait tromperie.» +(_Granv., I, 693._) + +Le traité était tel: La France _gardait la Bourgogne, mais elle +s'anéantissait moralement_ en Europe, abandonnant ses alliés et +s'engageant même à agir contre eux. + +Le roi, qui n'avait pas trouvé d'argent pour la guerre, en trouvait +pour son ennemi. On lui rendait ses enfants pour la somme de deux +millions d'écus d'or (_soixante-huit millions_ d'aujourd'hui). + +_Il ne se mêlait plus de l'Italie ni de l'Allemagne. Il ne stipulait +rien pour l'Angleterre, son alliée._ + +_Il menaçait les luthériens et Soliman_, «le traité n'étant fait qu'en +considération des progrès du Turc et des troubles schismatiques qui +pullulent par la tolérance.» (_Nég. Autrich., II. 681._) + +Il disait à l'Italie l'adieu définitif, non plus une simple parole de +renonciation pour Naples et pour Milan. Il en rendait la clef, les +places que jamais on n'avait lâchées. _Barlette_ en Pouille, _Asti_, +patrimoine de sa maison. + +Loin de rien stipuler pour Florence et Venise, il promettait que l'une +_se soumettrait avant quatre mois_, et que l'autre _rendrait les +places qu'elle avait_ depuis soixante ans _dans la Pouille_. Il +prêtait _sa marine, et donnait cent mille écus_ à l'Empereur «pour le +passage d'Italie.» + +_Pas un mot pour Sforza ni pour les barons de Naples_, récemment +compromis pour nous. Les Espagnols furent implacables pour ces +Napolitains. Ils les ruinèrent, les décapitèrent, coupant cette fois +pour toujours et déracinant le vieux parti d'Anjou. + +_Pas un mot pour Renée_, fille de Louis XII, qui venait d'épouser le +duc de Ferrare, et qui dut implorer la clémence de Charles-Quint. + +_Pas un mot pour sa propre soeur_, ni pour la question de Navarre, si +grave pour la France. + +Mais il y avait une chose plus sacrée que la famille. C'étaient les +vaillants hommes qui, de père en fils, se faisaient tuer pour nous, le +vieux Robert La Mark, son fils Fleuranges. Ruinés par l'Empereur, ils +restaient ruinés. _Le roi s'engagea à ne rien faire pour eux._ + +Un homme, un petit prince, sans consulter ses forces, avait le +premier, en 1525, avant les rois et les sultans, tiré l'épée pour le +prisonnier de Pavie. Le duc de Gueldre, avec ses lansquenets, entra +aux Pays-Bas, effraya Marguerite, qui négocia en hâte, comme on a vu. +Service immense. Dette d'honneur, s'il en fut, qu'on devait d'autant +plus acquitter, que ce grand recruteur du Nord était au fond le chef +de tous les gens de guerre de la Basse-Allemagne, qui nous donnaient +la grosse infanterie. Ennemi de la maison d'Autriche depuis un +demi-siècle, allié de la France, il lui fallut, à ce vieux Annibal, +plier sous les destin, _se faire vassal de l'Empereur_. + +Comment, dans un seul crime, tant de crimes à la fois? et comment la +mère ne sentait-elle pas qu'elle perdait le fils? qu'en le rendant +ainsi méprisable, exécrable, elle l'isolait pour toujours, que Cambrai +le faisait plus faible que Pavie? + +Cette fois encore, Charles-Quint triomphait d'une femme par les +terreurs de la prison. Ses petits-fils y étaient malades, l'aîné +surtout, qui en resta faible, et qui mourut à dix-huit ans. Lannoy +lui-même avait dit au roi inquiet «que l'air de l'Espagne ne valait +rien à M. le Dauphin, et qu'il ferait bien de traiter.» + +L'acte sauvage d'envoyer aux galères les serviteurs de ces enfants et +de les vendre en Barbarie donnait sans doute une idée bien sinistre de +ce qu'on avait à attendre. La famille faiblit. + +Marguerite d'Autriche, qui voyait Louise mollir, l'amusa de paroles, +lui dit que l'affaire de Milan n'était pas pour brouiller de bons +parents; qu'il était bien aisé de l'arranger en famille; qu'on en +ferait la dot d'une Autrichienne qu'épouserait le petit duc d'Orléans, +ou la dot de la femme du roi, ou celle enfin d'une fille du roi qui +épouserait l'infant (Philippe II). Beau mariage qu'Anne de Bretagne +avait tant désiré. + +Sur l'entrefaite, arriva, le 23 juillet, la nouvelle que le pape +avait pris les devants, traité avec l'Empereur. Petit, minime +événement, devant l'invasion des deux cent mille Turcs en Autriche! +N'importe, cela vint à point pour aider la bassesse, pour lui fournir +ce mot: «Les Italiens nous ont trahis.» + +On signa le 7 août. Mais, bien avant la signature, Marguerite avait +envoyé le traité à Anvers et autres villes pour l'imprimer, en +divulguer toutes les clauses publiques ou secrètes, pour que l'Italie, +l'Allemagne, l'Angleterre et le monde sussent que la France avait +trahi tous ses amis, les avait compromis, exploités et livrés. + +Le roi, sous ce coup de tonnerre, rentra en terre. Il se cacha aux +Italiens, fuyant leur douleur, leurs regards. Guetté et pris, il ne +sut que leur dire: «J'ai voulu ravoir mes enfants.» Il assura, du +reste, qu'il était toujours digne de lui-même, et conséquent, parjure, +comme à Madrid; que, cette fois encore, c'était une farce pour +attraper l'Empereur; que, ses fils revenus, il enverrait secours à +l'Italie; qu'en attendant ils auraient de l'argent. Ils n'eurent pas +un écu. + +Dans cette profonde boue où il nageait, il se fiait à une chose: c'est +que, de deux côtés, il avait deux alliés forcés, qui pouvaient le +mépriser, mais ne pouvaient pas ne pas l'aider, Soliman, Henri VIII. + +Henri VIII divorçait avec la tante de l'Empereur pour épouser Anne de +Boleyn. Cela l'enchaînait à la France. + +Soliman, dans sa conquête de Hongrie et son invasion d'Allemagne, +suivait une double impulsion, le grand mouvement turc qui avait +toujours entraîné les sultans, et l'intrigue vénitienne, qui, par +Ibrahim et le bâtard Gritti, l'avait lancé au nord, allié nécessaire, +fatal, de François Ier, même ingrat. + +Le duc de Venise, vieil André Gritti, homme de quatre-vingts ans, +reçut l'épouvantable coup, comme il avait reçu, tant d'années +auparavant, ceux de Fornoue ou d'Agnadel. Il sourit, dit que Venise, +pour s'être alliée aux empereurs et rois, avait gagné ce _purgatoire_ +qu'ils lui faisaient endurer à Cambrai. + +Purgatoire, non enfer. Il se fiait de sa rédemption au Messie turc, +qui, à ce moment même, maître de la Hongrie et près d'envahir +l'Allemagne, allait forcer l'Empereur à la modération. Et, en effet, +Venise, rançonnée, eut du moins ce bonheur de garantir ses alliés, +d'assurer le pardon de tous ceux qui l'avaient servie. + +Rien n'avait arrêté la marche de Soliman. Il avait dans les mains la +couronne de Saint-Étienne, le puissant talisman auquel les Hongrois +ont attaché la magie de la royauté. Nombre de magnats la suivirent, se +rallièrent aux Turcs en haine de l'Autriche, Soliman leur donna pour +roi un des leurs, le Transylvain Zapoly. Ibrahim et Gritti +l'intronisèrent. L'adversaire de l'Autriche fut couronné de la main de +Venise. + +Le but était atteint, la saison avancée. Une Hongrie nouvelle était +fondée qui désormais faisait front à l'Autriche. Septembre finissait. +Charles-Quint, rassuré par le traité de Cambrai dès le 5 août, avait +pu envoyer à Vienne une élite espagnole. L'Empire uni sous son drapeau +par sa victoire diplomatique et par la peur des Turcs, mit toute une +armée dans les murs de la capitale autrichienne. Vienne, comme on +sait, immense par ses faubourgs, est en elle-même une petite ville, +d'autant plus facile à défendre. Les murs ne valaient guère. Mais les +troupes qui y entrèrent eurent le temps d'en faire d'autres qui, les +premiers abattus, devaient arrêter l'ennemi. Du reste, Soliman n'avait +point d'artillerie de siége, et n'eût pu faire venir de grosses pièces +à travers la grande plaine hongroise sans route, et déjà défoncée, +gâtée des pluies d'automne. + +Tout le pays était nu et sans vivres. Les bandes irrégulières des +Turcs achevèrent de le ruiner. Quand Soliman vint devant Vienne le 27 +septembre, il y trouva tous les obstacles, la famine, le froid et la +pluie, intolérables à ses Asiatiques; l'aigreur des janissaires, qui +déjà s'étaient révoltés à Bude, qu'Ibrahim voulait sauver du pillage. +Le sultan essaya des mines, mais le secret en fut livré par un +transfuge. Les Turcs, lancés à l'assaut, se trouvèrent en face d'une +arme nouvelle, la longue arquebuse, perfectionnée en Allemagne, dont +les effets furent effrayants. Repoussés plusieurs fois, ils n'étaient +ramenés à la charge qu'à coups de bâton. Ils finirent par dire qu'ils +aimaient mieux mourir du sabre de leurs chefs que de l'arquebuse +allemande. On céda le 14 octobre, et on leva le camp. + +Ce fut le terme extrême des succès de Soliman au nord. Le climat fut +l'obstacle, autant que la bravoure allemande. Ajoutez la distance, la +fatigue de traverser les steppes, demi-désertes, de Hongrie; les Turcs +n'arrivaient qu'épuisés. Charles-Quint juge ainsi lui-même le siége +de Vienne: «Le Turc s'est retiré plus par nécessité que par aucun +secours qu'il pensât pouvoir venir contre lui. (_Négoc. du Levant, I, +179._)» + +L'échec n'était pas humiliant, mais c'était le premier échec. Il y +avait danger pour le vizir. Il sut en faire une victoire; il jura que +son maître n'avait voulu que chercher Charles-Quint, l'attirer au +combat. Il l'entoura de fêtes, où le doge de Venise fut solennellement +invité. Les ambassadeurs vénitiens, hongrois, polonais, russes, +entouraient le sultan. La France était absente. François Ier n'osait +ni envoyer d'agent public, ni recevoir d'envoyés turcs. + +Les fruits du traité de Cambrai commençaient d'apparaître. + +Charles-Quint, débarqué le 12 août à Gênes, un mois juste après le +traité, voit toute l'Italie à ses pieds. Tous les États demandent +grâce. Florence seule essaye encore de résister. Ô clémence! Il fait +grâce à tous. Il ne prend rien pour lui. Il laisse Milan à Sforza, +donne Florence aux Médicis. Un système nouveau commence de prétendue +protection, de terreur, d'immenses contributions de guerre, la ruine, +l'amaigrissement et la phthisie, la mort aménagée de manière à durer +des siècles. + +Le Charles-Quint d'alors n'est plus celui du véhément Gattinara. Son +conseiller, modeste secrétaire, est l'avisé Granvelle, le +Franc-Comtois Granvelle, homme de Marguerite d'Autriche, le verbeux +rédacteur de la diplomatie impériale pendant trente années. Quiconque +est, comme moi, obligé de subir ses interminables dépêches, déplore sa +baveuse faconde. Mais cette diffusion, cette lenteur et ce génie de +plomb furent ses moyens de gouverner. Très-absolu, sous formes +hésitantes et dubitatives, il discutait à l'infini devant le maître et +le noyait d'arguments pour et contre. Charles-Quint, patient, mais +véhément, nerveux et maladif, à la longue, croyait choisir, décider de +lui-même, et ne résolvait guère que ce que Granvelle avait résolu. + +Cet esprit bas, fort et rusé, doit être l'auteur véritable du système +que Charles-Quint essaye alors, et qui se dit d'un mot: _Discipliner +l'Europe._ + +Pourquoi pas? Le pape annulé et le roi de France annulé, l'autorité, +c'est l'Empereur. + +_Discipliner l'Italie_, la rendre obéissante, souple instrument, +l'organiser en une ligue, dont chaque membre fournit de l'argent et +des hommes, de quoi tenir l'Italie même dans un constant étouffement. + +_Discipliner le roi de France_, le faire soldat de l'Empereur, contre +le Turc et les luthériens, l'employer à détruire ceux qui peuvent le +sauver encore. + +_Discipliner l'Église_, par un concile que Charles-Quint tiendra au +nom du pape, se faisant juge entre le pape et Luther, se constituant +pape aussi bien qu'Empereur, unissant les deux glaives. + +S'il en vient là, que fera l'Allemagne? Atteinte en sa conscience même +et dans les libertés de l'âme, comment sauvera-t-elle ses faibles +libertés politiques? + +Dans ce plan, où était l'obstacle? Y plier l'Italie n'était que trop +facile. Le difficile était la France. Ses résistances, dans +l'isolement du traité de Cambrai, pouvaient-elles être sérieuses? +L'Empereur (les dépêches le prouvent) agissait très-directement par la +famille et les amis du roi, par sa soeur, la bonne reine Léonore, qui +aurait voulu les unir. Il travaillait Montmorency, Chabot. Il ne +demandait pas qu'ils trahissent leur maître. Au contraire, qu'ils +fissent sa fortune. Qu'était-ce qu'un duché de Milan? L'Empereur, au +nom du pape, lui offrait la couronne d'Angleterre. Henri VIII allait +être condamné, dépouillé pour son divorce. Il ne s'agissait que +d'exécuter la sentence, de réaliser la saisie. Lançant François Ier +dans cette périlleuse aventure, le faisant le soldat du pape, il le +brouillait à mort avec l'Allemagne luthérienne. + +François Ier, tenté, ébranlé par les siens, flottait entre deux +influences. Sa mère, sa femme, Montmorency, le rapprochaient de +Charles-Quint. Marguerite, sa soeur, qui vint le consoler à la mort de +sa mère, le rapprochait des protestants. Elle était secondée par les +frères Du Bellay, spécialement par Jean qu'elle lui fit faire évêque +de Paris (1532). + +De là des mouvements contraires en apparence. D'une part, il envoie +Guillaume Du Bellay encourager la ligue protestante de Smalkalde. +D'autre part, il charge Rincon d'intervenir près de Soliman et +d'arrêter le progrès de ses armées. + +L'opinion était absolument dévoyée, pervertie sur ces questions. Les +protestants même d'Allemagne qui comprirent à la longue que le Turc +faisait leurs affaires (_Négoc., I, 646, ann. 1547_), les protestants +alors, en 1532, partageaient l'effroi populaire et maudissaient leur +défenseur. Le roi, comme ami du sultan, était gourmandé à la fois par +le pape et les luthériens. Son refus obstiné d'agir sous Charles-Quint +contre les Turcs, la part qu'on supposait qu'il avait à l'affaire +d'Angleterre, lui valaient de la part de Rome de violentes attaques, +auxquelles il répondait en menaçant lui-même de se séparer du +Saint-Siége (23 avril 1532). + +Son envoyé Rincon trouva le sultan déjà en marche avec un peuple +immense, qu'on portait à cinq cent mille hommes. C'était comme +l'expédition de Xerxès. Il fut reçu, ce pauvre Espagnol, venu tout +seul à travers les dangers, comme l'eût été le roi de France. Il +arriva le soir, au milieu d'une prodigieuse fête de nuit qui +l'attendait; toute cette multitude de soldats, rangés en silence; tous +portant des flambeaux: «Qu'est-ce, au prix d'une telle fête, que les +fameuses illuminations de Rome et du château Saint-Ange?» Il n'y avait +peut-être jamais eu rien de semblable sur la terre. Et nul événement +plus grand en effet. C'était la première fois que les deux religions, +si longtemps ennemies, venaient publiquement s'embrasser. + +Ibrahim dit à l'envoyé que l'ancienne amitié du sultan pour la maison +de France aurait pu décider Soliman à faire ce que voulait son frère +François Ier, mais qu'il était trop tard; que, s'il reculait, on +dirait qu'il avait peur de l'Espagnol; qu'il s'étonnait que le roi fît +cette requête pour un homme «qui n'était pas chrétien puisqu'il avait +saccagé Rome, rançonné le vicaire du Christ, et qui tous les ans +plumait et pillait les chrétiens, sous prétexte de la guerre des +Turcs.» + +Soliman espérait qu'il y aurait bataille. L'Empereur avait devant +Vienne une force énorme d'infanterie, cent mille Allemands, Hongrois, +Bohêmes, Esclavons, Espagnols, Italiens, Bourguignons; il n'était +faible qu'en cavalerie. Soliman avait cent mille cavaliers, et, comme +fantassins, surtout son noyau invincible de janissaires. Les deux +princes en personne. Charles-Quint, tout armé, essayant des chevaux +qu'on lui avait donnés, dit: «Rien ne pourra m'empêcher d'être +moi-même à la bataille.» Et encore: «Je tuerai ce chien turc,» mots +dits en espagnol, et qui, d'une bouche si grave, d'un homme qui +parlait très-peu, ne laissèrent plus douter d'un duel homérique. + +Cependant le souvenir de Mohacz agissait. Si le Turc n'allait pas à +Vienne, si cet orage immense se dissipait sans éclater, pourquoi +combattre? L'Empereur maladif se sentit d'un ulcère à la jambe, ne +parut plus, alla prendre les eaux. La grande armée impériale, +européenne, s'en tint à couvrir l'Allemagne, livrant, comme toujours, +la Hongrie. Cette fois, de nouvelles provinces (Styrie, etc.), +ravagées et pillées, fournirent le grand tribut de filles et de +garçons que ramenait toute armée turque. On donna le change à l'Europe +en répandant l'histoire, héroïque en effet, d'un Juritzi, qui, dans le +château fort de Güns, avait arrêté Soliman. Ce qui n'est pas vrai de +tout point. Car Juritzi, blessé, réduit à deux cent cinquante hommes, +traita et reçut le croissant. + +Pour la troisième fois, Soliman avait sauvé l'Allemagne protestante. +Au bruit de son approche, dès le 23 juillet, Charles-Quint, repentant +de son intolérance, avait déclaré suspendue toute procédure de la +chambre impériale contre les luthériens, promis que personne ne serait +plus inquiété pour sa religion, et que le grand débat serait soumis à +un libre concile de toute l'Église. Cette convention de Nuremberg, +ratifiée en août à Ratisbonne, lui permit de couvrir l'Autriche de +l'armée formidable qui imposa à Soliman. + +Tout en disant partout que le Turc avait eu peur de lui, il conseilla +à son frère de traiter à tout prix. L'alliance de François Ier et +d'Henri VIII _contre le Turc_ (18 octobre 1532) lui fit croire, non +sans vraisemblance, qu'ils agiraient _pour Soliman_. Les conditions +les plus humiliantes furent imposées par le sultan et acceptées, le +partage subi entre Ferdinand et Zapoly. Ferdinand, pour garder le peu +qu'il avait de Hongrie, se déclara fils du sultan, frère d'Ibrahim, +vassal et tributaire. Tout étonne dans cette transaction, surtout le +lieu des conférences. Le traité se fit chez le bâtard Gritti, où +Ibrahim venait le soir, amenant le sultan lui-même. Grand scandale +pour les Turcs, indignés de voir Sa Hautesse descendre tellement, et +la main vénitienne si puissante chez eux. Beaucoup croyaient +qu'Ibrahim ou Gritti voulait se faire roi de Hongrie. + +Dans ces conférences, Ibrahim se livrait à toute sa vivacité grecque. +C'était, disent les ambassadeurs, un petit homme brun, _à dents +aiguës_. Il mordait Charles-Quint: «Il n'a pas de bonheur, disait-il. +Il commence toujours, et ne finit jamais. Il veut un concile, et ne +peut. Il assiége Bude, et la manque. Moi, si je voulais aujourd'hui, +avec mon maître, je ferais un concile; j'amènerais Luther d'un côté, +le pape de l'autre; je saurais bien leur faire rétablir l'unité de +l'Église.» + +Tout cela patiemment écouté. L'humble ténacité de l'Autriche fut là +dans tout son lustre. Et aussi son indifférence parfaite sur le choix +des moyens. Le bâtard Gritti l'avait dit dans une lettre à l'Empereur: +qu'il savait bien que Zapoly et lui seraient assassinés. On manqua +Zapoly, mais on tua Gritti. Nul scrupule, tués comme rebelles (_rei +læsæ Majestatis_), ou comme amis des Turcs. Les Hongrois dissidents, +les envoyés français, pendant dix ans, furent tous épiés, arrêtés, +poignardés ou empoisonnés. (_Nég. du Levant, I, 181, 213, 237, 278, +279, 315_; _Hammer, trad., VI, 154, 278._) + +Ibrahim eût péri tôt ou tard de cette main si elle n'eût été prévenue +par celle de son ami, de son frère, Soliman, dont il faisait la +gloire, de celui qui, depuis onze ans, le faisait manger avec lui, +coucher à ses pieds, avec qui, à toute heure, il vivait, parlait et +pensait. + +Il avait deux rivaux, deux ennemis qui pouvaient contre lui s'unir au +parti des vieux Turcs. L'un, le trésorier de l'Empire, avait organisé un +sérail, une école de jeunes esclaves, très-choisis, très-heureusement +nés, pour devenir les confidents, les fils du coeur, comme ils disent, +et les dignitaires du sultan. Contre Ibrahim, il préparait, élevait cent +nouveaux Ibrahim, qui auraient pour eux la jeunesse, l'audace de l'âge +et la culture. Auraient-ils le génie? C'était la question. Le favori +prévint la chose, perdit le trésorier, et lui-même donna les dangereux +esclaves à Soliman. + +L'autre ennemi, c'était une femme infiniment rusée, Roxelane, +c'est-à-dire la Russe. Son nom de guerre était _la joyeuse_, _la +rieuse_. Dans l'ennui du harem, où tout est pétrifié, celle-ci eut +l'art de rire toujours. Elle rit, et perdit Ibrahim. Elle rit, et fit +étrangler le fils de Soliman. Rien ne lui résista. Elle tua ses +ennemis, gouverna le sultan, l'empire, régla, de son divan, l'Asie, +l'Europe. Seulement tout déchut. Elle put tout, sauf refaire Ibrahim. + +La perte du Grec avait été jurée le jour où, revenant vainqueur de la +bataille de Mohacz, il rapporta de Bude la fameuse bibliothèque de +Mathias Corvin, et trois statues de bronze, Hercule, Apollon et Diane, +qu'ils dressa hardiment sur l'hippodrome, devant son palais même. + +Grave insulte au Coran. On dit, d'ailleurs, qu'il se contraignait peu, +et qu'il avait le tort d'avouer le mépris qu'il faisait du livre +sacré. + +Soliman, humain pour un Turc, tenait pourtant de son père Sélim +l'horreur des Persans hérétiques qu'il manifesta en tuant tous ceux +qu'il pouvait prendre. Ibrahim, au contraire, clément pour les Persans +et les chrétiens, avait fait ses efforts pour sauver Bude, et il sauva +réellement Bagdad du massacre. Acte admirable et difficile dans sa +situation. Le salut de cette ville immense contrasta avec le carnage +que l'Empereur ne put empêcher à Tunis, où l'on tua trente mille +hommes. + +Le fanatisme turc s'était détourné de l'Europe et des grands intérêts +du monde pour cette guerre de Perse, si peu grave en comparaison, où +d'ailleurs les conquêtes faites par Ibrahim furent peu après perdues +par Soliman. + +Là fut porté le coup décisif. On l'accusa surtout près de son maître +pour une cause futile. En Perse, où le moindre bey prend le nom de +_sultan_, Ibrahim avait suivi l'usage dans ses proclamations. On dit à +Soliman que manifestement son vizir usurpait, qu'il avait tout à +craindre. + +En janvier 1536, Ibrahim, bien près de sa fin, consomma l'oeuvre de sa +vie, le traité d'alliance entre la Porte ottomane et la France. Traité +_commercial_, qui couvrait une ligue _politique_. François Ier, du +reste, ne la cacha plus comme telle. Il dit aux Vénitiens: «Je ne puis +le dissimuler. Je souhaite que les Turcs soient forts sur mer; ils +occupent l'Empereur et font la sûreté de tous les princes.» + +Le 6 mars 1536, Ibrahim, sans défiance, rentra le soir au sérail, +comme à l'ordinaire, pour prendre près de son maître sa nourriture et +son repos. Il y trouva la mort. + +Le lendemain, on le vit étranglé. L'état du cadavre montrait qu'il +s'était défendu en lion. La chambre du sultan portait aux murs des +mains sanglantes qu'il y avait imprimées dans la lutte. Terrible +accusation d'une perfidie si barbare! Cent ans encore après, on les +voyait avec horreur. + +«Des deux cents vizirs qui ont gouverné l'Empire ottoman, il n'y a eu, +ni avant, ni après, un tel vizir.» Il reste grand, moins pour avoir +donné à cet empire ses deux bornes, Bude et Bagdad, que pour avoir lié +la Turquie et la France, sauvé trois fois l'Europe, commencé la +réconciliation des religions ennemies. + +Dans le récit de cette longue et souterraine négociation, tissue des +mensonges de France et des assassinats d'Autriche, ce pauvre esclave +grec, ingénieux, héroïque et clément, nous a soutenu le coeur, et, +comme il n'a pas de monument à Galata, où fut jeté son corps, nous +avons écrit ce chapitre, qui lui en servira et le consacrera dans la +reconnaissance de l'avenir. + + + + +CHAPITRE XVI + +LA RÉFORME FRANÇAISE + +1521-1526 + + +L'histoire souillée, sanglante, du sérail turc et de notre diplomatie +menteuse, a dû marcher à part, aussi bien que l'histoire atroce des +armées mercenaires qui firent le châtiment de la Rome papale. Nous +n'avons pas eu le courage de mêler ces sujets, comme on le fait +souvent, aux saintes origines de notre rénovation religieuse. Nous +avons respecté, isolé celle-ci, mis à part la vierge sacrée. + +Chaque fois que, dans la suite de mes travaux, je reviens à cette +grande histoire populaire des premiers réveils de la liberté, j'y +retrouve une fraîcheur d'aurore et de printemps, une séve vivifiante +et toutes les senteurs des herbes des Alpes. _Sento l'aura mia +antica!..._ + +Ceci n'est point un vain rapprochement. Le paysage des Alpes, qui nous +donne toujours un sentiment si vif des libertés de l'âme, avec le +souvenir de leur grande révolution, en est la vraie figure; c'est +elle-même sous forme visible. Ces monts en sont la colossale histoire. + +J'en eus l'intuition lorsque jeune, ignorant, je suivis pour la +première fois ces routes sacrées; lorsque, après une longue nuit +passée dans les basses vallées, trempé du morfondant brouillard, je +vis, deux heures avant l'aurore, les Alpes déjà roses dans l'azur du +matin. + +Je ne connaissais guère l'histoire de ces contrées, ni celle de la +liberté suisse, ni celle des saints et des martyrs qui traversèrent +ces routes, ni le nid des Vaudois, l'incomparable fleur qui se cache +aux sources du Pô. + +Je n'en sentis pas moins dès lors ce que j'ai mieux connu depuis, et +trouvé de plus en plus vrai: c'est l'autel commun de l'Europe. + +Telle la nature, tel l'homme. Il n'y a point là de molle poésie. Nul +mysticisme. L'austère vigueur et la sainteté de la raison. + +Ces vierges de lumière, qui nous donnent le jour quand le ciel même +est sombre encore dans son azur d'acier, elles ne réjouissent pas +seulement les yeux fatigués d'insomnie, elles avivent le coeur, lui +parlent d'espérance, de foi dans la justice, le retrempent de force +virile et de ferme résolution. + +Leurs glaciers bienfaisants, dans leur austérité terrible, qui +donnent à l'Europe les eaux et la fécondité, lui versent en même temps +la lumière, la force morale. + +Ce n'est pas le ciel que regarde au réveil le pauvre laboureur de +Savoie, ni le fiévreux marin de Gênes, ni l'ouvrier de Lyon dans ses +rues noires. De toutes parts, ce sont les Alpes qu'ils regardent +d'abord, ces monts consolateurs qui, bien avant le jour, les délivrent +des mauvais songes, et disent au captif: «Tu vas voir encore le +soleil.» + +Le mot _Vaudois_, au Moyen âge, veut dire _libre chrétien_, dégageant +le christianisme de tout dogme mystique, de toute fausse poésie +légendaire, de tout culte superstitieux. + +Ce qui fut effort pour l'Europe, critique voulue et raisonnée, était +là de soi-même, fruit naturel et primitif du sol. Il ne faut pas, +comme font trop les historiens protestants, ôter à cette tribu unique +des Vaudois son originalité et sa grâce d'enfance. Arrière la +critique! Arrière l'héroïsme! Ne calvinisons pas cette histoire. +Écartons et les dogmes qu'ils reçurent au XVIe siècle, et leur +trente-trois guerres protestantes. Cette épopée de l'Israël des Alpes +se colore d'un esprit étranger aux premiers Vaudois. + +La nature, dans ces monts sévères, est si grande, elle s'impose de si +haut, qu'elle anéantit tout, sauf la raison, la vérité. + +Tout temple est petit, ridicule, devant ce prodigieux temple de la +main de Dieu. Toute poésie, tout roman, est là à rude épreuve. Le +voyageur qui y passe en courant, sous son prisme d'artiste, y verra +mille mensonges. Mais l'homme qui y reste en toute saison participe à +l'austérité de la contrée, est raisonnable, vrai et grave. + +Si le christianisme est tout entier dans un sentiment doux et pur, une +fraternité sérieuse, une grande charité mutuelle, ce petit peuple fut +vraiment une admirable idylle chrétienne. Mais nul n'eut moins de +dogme. La légende chrétienne, acceptée d'eux docilement, ne semble pas +avoir eu grande place en ces âmes, moins dominées par la tradition que +par la nature qui ne change pas. + +Deux choses y furent, dans une lutte harmonique et douce, à peine +perceptible: un christianisme peu théologique, ignorant si l'on veut, +innocent comme la nature; et, dessous, un élément qui ose se produire, +le doux génie de la contrée, les fées (ou les fantines)[24], qui +flottent dans les fleurs innombrables ou dans la brume du matin. +Anciens esprits païens qui ne sont pas bien sûrs d'être soufferts, +elles peuvent s'évanouir toujours et dire: «Pardon! mais nous +n'existons pas.» + +[Note 24: Un mot de M. Muston, dans sa première édition, avait +vivement excité mon intérêt. Je fis appel à son obligeance, et j'eus +le bonheur d'en recevoir cette réponse. C'est la dernière relique de +cet innocent paganisme, le dernier souffle et la suprême haleine de +ces pauvres petits êtres qui vivaient encore dans les fleurs. + + Ay vist una Fantina J'ai vu une Fantine + Que stendava, la mount, Qui étendait là-haut + Sa cotta néblousina Sa robe nébuleuse + Al' broué de Bariound. Aux crêtes de Bariound. + + Una serp la séguia Un serpent la suivait, + De coulour darc en cel, De la couleur de l'arc-en-ciel. + Et su di roc venia Et sur les rocs elle venait + En cima dar Castel. Vers la cime du Castel. + + Couma 'na fiour d'arbroua, Comme une fleur de clématite, + Couma nèva dal col, Comme neige du col, + Passava su la broua, Elle passait sur la côte, + Senz'affermiss'ar sol. Sans appuyer au sol. + + Avioû perdu ma fea, J'avais perdu ma brebis; + La Fantina me di: La Fantine me dit: + Ven coum mi sû la scéa; Viens avec moi sur la colline; + Et la troubérou li. Et je la trouvai là. + +FRAGMENT. + + --Cosa fasé-ve çi, bella spousinotta? + --Il ay pers lou camin, et scarsa mia cotta, + Li broussè m'an perdû, saignou souta dî pè. + Et me sentou may pî d'endar fin d'ay casè. + --Paoura bergira! ven; ven pura, brisa mia!... + +TRADUCTION. + + --Que faites-vous ici, belle petite épousée? + --J'ai perdu le chemin et déchiré ma robe. + Les broussailles m'ont égarée; je saigne sous les pieds + Et je ne me sentirai jamais d'aller jusqu'au hameau. + --Pauvre bergère! viens; viens seulement, ma petite... + +«Voilà tout ce que je possède en fait de documents originaux relatifs +aux Fantines. Voici maintenant ce qu'on m'en a dit dans mon enfance, +et encore ne sont-ce que des vieillards à qui j'en ai entendu parler. +Les vieux montagnards pouvaient bien en parler à un enfant, mais s'en +fussent tus devant une personne raisonnable. + +«Les Fantines ne se voyaient que de loin, mais ne se laissaient jamais +approcher. + +«Lorsqu'au temps des moissons une mère déposait le berceau de son +enfant dans les blés, elle était rassurée par la pensée qu'une Fantine +venait en prendre soin pendant son absence, le consoler, le bercer +s'il pleurait, lui chanter confusément pour l'endormir, écarter de son +front les mouches piquantes, etc. + +«Si dans les rochers arides s'épanouissait une magnifique fleur, c'est +qu'une Fantine l'avait arrosée, cultivée, etc. + +«Lors d'une inondation, un berceau entraîné sur les flots vint aborder +sans accident au rivage: c'était une Fantine qui l'avait dirigé.» + +Telle est la lettre du bon et savant historien des Vaudois, leur +première gloire en ce temps. C'est une belle singularité de ce petit +peuple d'occuper par l'histoire une place si haute en Europe. Rien de +plus grand dans notre littérature que la trilogie vaudoise du naïf +Gilles, de l'éloquent Léger et du vaillant Arnaud. (_La Glorieuse +rentrée des Vaudois_, par M. Arnaud, colonel et pasteur des vallées.) +De nos jours, cette inspiration s'est retrouvée dans Muston. La +première édition de son histoire contient une délicieuse description +du pays (réimprimée récemment). La seconde, complète et refondue +entièrement, est précieuse par les renseignements qu'il a recueillis +dans toutes les archives de l'Europe. Ce noble et savant homme, qui +rajeunit en vieillissant, nous donne en ce moment, sur cette histoire +si dramatique, un poème plein de beaux vers: l'_Israël des Alpes_.] + +Ainsi, en grande modestie, ces fées légères sont le sourire de la +sérieuse vallée. Oh! sérieuse! Un Dieu si grand paraît là-haut au +gigantesque autel des Alpes! Nul temple ne tiendrait devant lui. Les +seules églises qu'il souffre, ce sont d'humbles arbres fruitiers, des +plantes salutaires et la petite architecture des fleurs. Les fées s'y +cachent, et il ferme les yeux. + +Aimable compassion de ce grand Dieu terrible pour la vie timide et +tremblante! Alliance touchante des religions de l'âme avec l'âme de la +nature! + +Le dogme qui seul au fond fait une religion du christianisme, le +dogme du _salut par l'unique foi au Christ_ qu'ils reçurent au XVIe +siècle, paraît très-peu vaudois. Ces simples travailleurs mettaient, +au contraire, le salut _dans les Oeuvres_ et dans le travail. + +Cet axiome est d'eux: «Travailler, c'est prier.» + +Ils ont tenu leurs âmes dans cet état moyen, modeste, des charmantes +montagnes intermédiaires qu'ils cultivent entre la grande plaine +piémontaise et les géants sublimes qui, vers l'ouest, les surveillent +et les tiennent sous leur froid regard. + +Il n'y a pas là à rêver. Dès que les neiges diminuent là-haut, il faut +en profiter, labourer sous les vignes. L'hiver viendra de bonne heure. +Et, si la plaine catholique peut d'une part troubler leurs travaux, +leurs grands voisins neigeux ont leurs rigueurs aussi, et parfois, +bien avant la saison, un souffle impitoyable. Le vrai symbole de la +communauté, c'est cette plante des Alpes qu'ils ont si bien nommée la +petite frileuse (_freïdouline_), qui semble regarder aux glaciers, +compter peu sur l'été, se tenir réservée, timide et prête à se fermer +toujours. + +Vertu unique et singulière de l'innocence! Au milieu de ces craintes, +subsistait dans leur vie, comme dans les vieux chants, une sérénité +singulière, et on la retrouve dans les vers de leurs derniers enfants. +La petite église vaudoise y figure comme la colombe qui sait trouver +son grain dans le rocher: «Heureuse, heureuse colombelle! etc.» + +Heureuse en effet, et pleine de sujets de contentement! Que lui +manque-t-il donc? Dès 1200, persécutée, brûlée. En 1400, forcée dans +ses montagnes, elle fuit dans les neiges en plein hiver, et +quatre-vingts enfants y sont gelés dans leur berceau. En 1488, +nouvelles victimes humaines; je ne sais combien de familles (dont +quatre cents enfants) étouffées dans une caverne. Le XVIe siècle ne +sera qu'une boucherie. Mais n'anticipons pas. + +Dans tout cela, nulle résistance. Un respect infini pour leur +seigneur, pour leur maître et bourreau, le duc de Savoie. + +Cette terrible éducation par le martyre leur rendait naturelle une vie +de pureté extraordinaire, dans une étonnante fraternité. L'égalité de +misère, de péril, faisait l'égalité d'esprit. Dieu le même entre tous. +Tous saints et tous apôtres de leur simple _credo_. Ils s'enseignaient +les uns les autres, les femmes même, les filles et les enfants. + +Ils n'avaient point de prêtres. Ce ne fut qu'à la longue, lorsque la +persécution fut plus cruelle, que quelques hommes se réservèrent et +furent mis à part pour la mort. On les appelait _barbes_ (c'est-à-dire +_oncles_), d'un petit nom caressant de famille. Comme leur martyre +était certain, ils n'y associaient personne et ne se mariaient pas. + +Quelques-uns émigraient, et s'en allaient en Lombardie, en France et +sur le Rhin, la balle sur l'épaule, mettant en dessus je ne sais quel +denrée de colportage, et dessous la denrée de Dieu. + +Ils eurent influence aux XIIe et XIIIe siècles directement par la +prédication; depuis, fort indirecte, comme exemple, comme type du +christianisme le plus pur et le moins loin de la raison. + +L'effort perfide qu'on fit plus tard pour faire nommer _Vaudois_ les +sorciers ne donnèrent le change à personne. Lorsqu'au XVe siècle +l'inquisiteur d'Arras dit: «Le tiers du monde est _Vaudois_,» on +comprit qu'il fallait entendre: raisonnable et libre chrétien. + +Toutes autres sont les sources du protestantisme suisse, réforme +politique et morale, née d'une réaction contre l'orgie des guerres +mercenaires, sortie des coeurs honnêtes et du coeur d'un héros, +Zwingli. + +Autres les sources de la réforme allemande qui, dans le bon sens +magnanime de Luther, n'en garda pas moins une forte pente au +mysticisme. + +Celle de la France, comme on a vu, eut sa principale source dans les +grandes et cruelles circonstances de 1521, quand nos populations du +Nord, délaissées sans défense par le roi, levèrent les mains, les yeux +au ciel. Nos ouvriers en laine, tisseurs, cardeurs de Meaux, +prêchèrent, lurent, chantèrent aux marchés pour leurs frères, encore +plus malheureux, les paysans fugitifs que les horribles ravages de +l'armée impériale faisaient fuir jusqu'en Brie, comme un pauvre +troupeau sans berger et sans chien. + +Le roi lui-même avait besoin de Dieu dans cette grande détresse, et +après ses humiliations de l'Hôtel de Ville. La soeur fit lire à son +frère, à sa mère, l'Ancien et le Nouveau Testament. Le lecteur était +Michel d'Arande, aumônier de Marguerite, ami, élève de Briçonnet, le +mystique évêque de Meaux. + +La petite communauté, réfugiée à Meaux autour du vénérable Lefebvre et +sous la protection de l'évêque Briçonnet réunissait des personnes de +croyances très-diverses. Briçonnet, Lefebvre, et leurs disciples +Roussel et Arande, aumôniers de Marguerite, étaient simplement des +mystiques, âmes pieuses et tendres, qui ne voulaient de réforme que +douce, par l'amour seul et par les lents moyens de l'éducation des +enfants. D'autres étaient des humanistes, des critiques, des érudits, +comme l'hébraïsant Vatable, première racine du Collége de France, et +le Suisse Glareanus, historien rationaliste, qui, avant Vico et +Niebuhr, a librement discuté les origines de Rome. + +Il n'y avait, à proprement parler, qu'un protestant au milieu d'eux, +un vaillant petit homme roux, d'une verve incomparable, Farel, +l'apôtre de la Suisse française, le précurseur de Calvin. Les ouvriers +de la ville étaient tout autre chose encore, si nous en jugeons par le +plus célèbre, le cardeur de laine Leclerc, homme de main et d'action, +briseur d'images et d'idoles, un Polyeucte né pour courir au martyre, +pour ravir la palme et la mort. + +Marguerite, le roi et sa mère étaient favorables aux mystiques, +indulgents pour les protestants qui s'en distinguaient peu encore. La +sotte violence des sorbonnistes révoltait le roi. Ils avaient condamné +d'ensemble, avec Luther, le vieux Lefebvre, pour cette hérésie énorme +d'avoir dit que sous le nom de Madeleine il y avait dans l'Évangile +trois personnes différentes. Le roi fit plus d'une fois arracher les +placards de la Sorbonne, et couvrit de sa protection un gentilhomme +distingué, Berquin, qui traduisait et répandait des ouvrages de +Luther. Le Parlement brûla ces livres, n'osant encore brûler l'auteur. + +Un grand événement populaire changea l'aspect des choses. + +Depuis 1519 jusqu'en 1522, les Augustins des Pays-Bas soutenaient, +surtout à Anvers, une lutte violente pour les antiques doctrines de +leur ordre, renouvelées et glorifiées par Luther. Leurs supérieurs, +traînés à Bruxelles, furent forcés de se rétracter, mais les moines +persévérèrent. En octobre 1522, la gouvernante Marguerite d'Autriche +(sur un ordre d'Espagne sans doute) prêta main-forte au clergé, ferma +le couvent d'Anvers. Les moines furent jetés en prison et condamnés à +mort. Quelques-uns ayant échappé, de pieuses et bonnes Flamandes, +intrépides par charité, les disputèrent à leurs bourreaux, en +sauvèrent un, Henri de Zutphen. Elles en cachèrent trois autres. En +attendant, on sévit contre les pierres mêmes. Le couvent dut être +détruit. On en vendit les vases comme profanés et souillés. Le saint +sacrement en fut extrait solennellement, et reçu en grande pompe dans +l'église de la Vierge par la gouvernante des Pays-Bas. + +Peu de temps auparavant, le clergé anglais avait fait mourir, comme +disciple de l'ancien Wicleff, un ouvrier, Thomas Man qui, enfermé +depuis 1511, s'était enfin échappé et enseignait dans les greniers de +Londres ou dans les bois de Windsor. À Coventry, quatre cordonniers, +un gantier, un bonnetier et une veuve, madame Smith, furent brûlés +vifs _pour avoir enseigné à leurs enfants le_ Pater _et le_ Credo _en +anglais_. + +Ces événements exécrables encouragèrent la Sorbonne. Elle alla jusqu'à +défendre non-seulement les traductions de l'Évangile, mais même des +prières françaises à la Vierge, même l'Évangile latin de Robert +Estienne. + +Dans un travail excellent d'un protestant impartial, le professeur +Schmidt de Strasbourg, se trouve établie, jour par jour et dans un +très-grand détail, la preuve que, de 1521 à 1535, François Ier eut +besoin du plus vigoureux emploi du pouvoir et de beaucoup de mesures +arbitraires et violentes, pour défendre les protestants _contre +l'autorité légale_, le clergé, le Parlement, et _contre le peuple_; on +appelait surtout ainsi la canaille des petits clercs, aboyant dans la +rue Saint-Jacques aux ordres des gros bonnets qui leur donnaient les +bénéfices. Ajoutez les marchands, clients du clergé, les vieilles +femmes éperdues pour leurs Vierges et leurs reliques, etc., etc. + +Ni François Ier, ni sa soeur, n'étaient protestants. Elle était tendre +et mystique, lui artiste et fort idolâtre, surtout des images +vivantes. Ils lisaient, il est vrai, la Bible. Mais jamais il n'y eut +d'esprit moins biblique que François Ier. + +La terrible affaire de Bruxelles les embarrassa (à la fin de 1522). +Charles-Quint prenait l'initiative de prêter au clergé le secours du +bras séculier. Qu'allait faire le roi? Grave question pour l'alliance +du pape et les affaires d'Italie, non moins grave à l'intérieur où le +besoin d'argent l'obligeait à solliciter sans cesse des décimes +ecclésiastiques. La noblesse, à ce moment, se déclarait pour Bourbon, +la robe le favorisait. Le roi allait-il rejeter aussi les prêtres vers +lui et vers Charles-Quint? + +La cour dès lors se divise. Tandis que Marguerite à Paris, à Lyon, +écoute les sermons des mystiques, tandis que le roi, devant lui, fait +représenter des farces où se gourment le pape et Luther, la reine-mère +consulte la Sorbonne «sur le moyen d'extirper le luthéranisme.» À quoi +les docteurs répondent assez durement: Que le roi n'exécute pas les +arrêts du Parlement, qu'il faut punir les coupables, les faire +rétracter, «de quelque rang qu'ils soient.» Allusion à la soeur du +roi. + +Mais le roi est pris à Pavie, sa soeur part. La digue est rompue. La +Sorbonne et le Parlement sont émancipés. La reine mère, pour regagner +le pape, lui demande le meilleur remède au luthéranisme. Il répond: +«L'Inquisition.» + +Pour n'avoir pas celle de Rome, on en fait une gallicane, mais non +moins cruelle, composée de deux sorbonnistes et de deux +parlementaires. Elle saisit Jacques Pavannes, qui d'abord s'était +rétracté, et qui désavouait sa rétractation. Il est brûlé, et avec lui +un ermite de la forêt de Livry. (Plus haut, j'ai mis ce fait deux ans +trop tôt, sur la foi du _Bourgeois de Paris_, qui visiblement se +trompe.) + +De grandes et terribles scènes se passèrent à Metz, à Nancy. La +révolution voisine des pays d'Allemagne, dont une bande passa en +Lorraine, avait étroitement ligué les autorités laïques et +ecclésiastiques. Jean Chastellain, cordelier, un ardent wallon de +Tournay, fut brûlé le 12 janvier 1525. C'est le premier martyre du +protestantisme français. Sa mort en suscita un autre, le cardeur +Leclerc, réfugié en Lorraine. Déjà à Meaux, il avait été cruellement +flagellé, marqué. Sa mère, non moins intrépide, l'avait exhortée +elle-même. Au moment où le fer rouge fut approché de son fils, elle +s'était troublée d'abord; puis, relevée, elle cria: «Vive Dieu! et le +signe de Dieu!» + +Leclerc emporta dans sa fuite le cri de sa mère, la soif du martyre. +Il prit l'occasion la plus populaire. Il y avait une grande fête à +Metz. Toute la ville, à certain jour, allait à une chapelle renommée +de la Vierge. Leclerc, indigné des honneurs rendus à l'idole, rêva +longtemps de l'abattre. Il était poursuivi des mots de l'Exode: «Tu +briseras les faux dieux.» La veille même de la fête, il mit la Vierge +en morceaux. Le lendemain, tout un peuple arrive, voit, s'émeut, entre +en fureur. Leclerc pris ne désavoue rien. + +Il épuisa tous les supplices, le fer et le feu; on lui coupa d'abord +le poing, on lui arracha le nez, on lui tenailla les deux bras, on lui +brûla les mamelles. Pendant ce temps, il criait les violentes +moqueries du psaume: «Leurs dieux sont dieux de fabrique; ils ont des +yeux pour ne pas voir, une bouche pour ne pas parler... Et ceux qui +les font leur ressemblent, etc.» Il épouvanta ses bourreaux, qui le +brûlaient à petit feu. (Juillet 1525.) + +Notre Parlement de Paris fut jaloux de Metz. Il précipita l'affaire de +Berquin, malgré une lettre du roi. Il était brûlé, si le roi, enfin +délivré, n'eût trouvé le temps à Bayonne, où il resta un moment, +d'écrire un ordre absolu de surseoir. + +Tout ce qu'une mère, une tendre soeur, peut faire pour les siens, +Marguerite le fit pour les persécutés. Ceux d'entre eux qui avaient +été obligés de fuir à Strasbourg y trouvèrent ses secours et ses +recommandations; du fond de l'Espagne, elle était présente et elle +agissait. + +Le retour du roi fut le triomphe commun des hommes du protestantisme +et de ceux de la Renaissance. L'illustre médecin de la reine mère, +Agrippa, qui l'avait quittée, osa revenir en France. Le bon vieux +Lefebvre, qui était en fuite, fut rappelé avec honneur par le roi, qui +lui confia le plus jeune et le plus chéri de ses fils, le Benjamin de +Marguerite. + +Les protestants venaient mettre aux pieds de François Ier l'éloquent +et noble livre que lui dédiait Zwingli: «Vraie et fausse religion.» + +Là, puissante était la réforme, ou nulle part, peu théologique, toute +morale, une révolution à gagner toute la terre. + +Ce Zwingli, paysan intrépide, aumônier d'armée, fort lettré du reste +et bon musicien, avait fait les guerres d'Italie, et son admirable +coeur s'était révolté à la vue de la démoralisation qu'elles +entraînaient avec elles. Il avait pris en horreur l'infâme commerce du +sang. + +Nommé curé d'Einsiedeln, le fameux pèlerinage du canton de Schwitz, il +eut le succès admirable de faire renoncer ce canton à la vente de +chair humaine. Tous les pèlerins qui venaient apporter là leur argent, +il les renvoyait sans rien recevoir, moralisés, convertis à un culte +raisonnable. Grand docteur, meilleur patriote, nature forte et simple, +il a montré le type même, le vrai génie de la Suisse, dans sa fière +indépendance de l'Italie, de l'Allemagne. + +Très-tolérant, il poussa à la guerre contre les catholiques, +lorsqu'ils appelèrent l'étranger. Un matin, les montagnards ayant +marché vers Zurich, il défendit la patrie sans espoir de la sauver. +Blessé, il ne voulut pas de grâce. Son corps fut mis en morceaux. Son +ami, Myconius, pour sauver son coeur des outrages, le jeta au courant +du Rhin. Le fleuve des anciens héros en reste plus héroïque. + +Son langage à François Ier, digne de la Renaissance, établissait la +question de l'Église dans sa grandeur. Il y réunit tous les saints, y +met Socrate et Caton entre David et saint Paul: «Vos ancêtres y seront +aussi,» dit-il au roi (parlant de saint Louis sans doute). Enfin il +n'y aura pas un homme de bien, un héros, une âme fidèle, qui y manque. +Tous unis en Dieu. Quoi de plus beau, de plus grand? + +Bossuet cite ce passage pour en rire. Mais qui a un coeur le retiendra +à jamais, et verra toujours le noble concile, la grande, l'universelle +Église, telle que Zwingli la voyait assise au Colisée des Alpes. + + + + +CHAPITRE XVII + +SUITE DE LA RÉFORME EN FRANCE ET EN ANGLETERRE + +1526-1535 + + +Au moment même où le roi faisait à sa soeur cette concession +très-grave de confier son jeune fils à un docteur récemment condamné +et poursuivi, il était déjà travaillé par une influence contraire. Sa +mère étant toujours malade, et Duprat ayant baissé, les affaires +passaient presque toutes par les mains du seul homme laborieux de la +cour, Montmorency, qui avait succédé à la faveur de Bonnivet, et qui +fut sans doute aidé contre Marguerite par la nouvelle maîtresse, alors +dans la première fleur de sa beauté et de son crédit. + +L'admiration que le dévouement fraternel de Marguerite avait causée +aux Espagnols, tout le monde la partageait, personne plus que le roi +d'Angleterre. Ses instructions à ses envoyés (mars 1526) donnent +beaucoup à penser: «ils feront à la duchesse les compliments et +félicitations du roi pour les travaux et les peines qu'elle a endurés, +pour la dextérité avec laquelle elle a amené la délivrance de son +frère. Ils se mettront en rapport avec elle, en parfaite intelligence, +s'ouvrant à elle en toute chose que l'occasion pourra requérir.» + +Que signifient ces mots obscurs? S'agit-il de protestantisme? Non. +Henri VIII en est trop loin, et les instructions sont écrites par un +cardinal. Il s'agit de mariage. + +Henri VIII était déjà séparé de fait de la reine, incurablement malade +d'une maladie de femme. Il logeait à part. Il lui gardait beaucoup +d'estime et d'égards. + +Mais chacun voyait qu'un homme fort et de son âge ne vivrait pas +longtemps ainsi; que, religieux et austère, il n'aurait pas de +maîtresse. Donc, divorce et mariage. + +La chance était belle pour François Ier. Donner pour reine à +l'Angleterre, à un roi très-dominé par le sentiment conjugal, cette +soeur qui lui était si parfaitement dévouée, et dont la grâce, la +supériorité, auraient subjugué Henri VIII, c'eût été, pour ainsi dire, +être roi d'Angleterre lui-même. + +C'est avec un grand étonnement qu'on voit dans les dépêches anglaises +que le roi semble vouloir empêcher l'ambassadeur d'Henri VIII de +causer avec Marguerite. Il l'interrompt, l'éloigne de sa soeur, craint +de les laisser ensemble. (Avril 1526.) + +On doit croire que la coterie cléricale et les partisans de l'Espagne +qui se groupaient dès cette époque autour de Montmorency, redoutaient +infiniment l'influence qu'une telle reine d'Angleterre, favorable aux +idées nouvelles, aurait eue sur les deux pays. + +Montmorency avait prise sur le roi par son idée la plus chère, par +l'Italie, avec laquelle, à ce moment, il concluait une ligue. Comment +s'entendre avec le pape, chef de cette ligue italienne, si l'on +prenait définitivement parti pour les protestants, si l'on mariait en +Angleterre celle qui les protégeait en France, celle qui venait +d'obtenir leur triomphant retour et l'humiliation de leurs ennemis? + +De son côté, Wolsey, qui était cardinal, prévoyait, voulait le +divorce, mais non au profit d'une princesse tellement redoutée du +clergé. + +Les lettres de Marguerite au comte de Hohenlohe, l'ardent mystique de +Strasbourg, datent avec précision et son espérance et sa chute. En +mars, elle lui écrit: «Vous pourrez venir en avril. Le roi vous +enverra chercher.» Et elle lui écrit en juillet: «Je ne puis vous dire +tout mon chagrin... Le roi ne vous verroit pas volontiers. _La cause +qui fait qu'on ne s'y accorde_, c'est la délivrance des enfants du +roi.» Sans doute, Montmorency, le parti catholique et espagnol, +persuadaient à la grand'mère, au père, que le moyen le plus sûr de +recouvrer les enfants était de s'arranger avec l'Espagne, ou, si l'on +n'y parvenait, d'agir avec le pape et l'Italie. Dans l'une et dans +l'autre hypothèse, il fallait s'éloigner du protestantisme. + +Donc, ils arrachèrent du roi l'exil de sa soeur et son mariage de +Navarre. Imprévoyance des hommes! c'est justement ce mariage qui, +dissolvant la cour de Marguerite, sépare d'elle et renvoie à Londres +la jeune Anne Boleyn, qui va conquérir Henri VIII et le séparer de +Rome. + +Marguerite, en pleurs, obéit; elle épouse le roi de Navarre en janvier +1527. Anne Boleyn, au printemps, rentre en Angleterre. Et c'est au +printemps de même qu'un envoyé de la France, par un mot hardi, troubla +à fond la conscience déjà ébranlée d'Henri VIII et décida le divorce. + +Cet envoyé parlait avec Wolsey d'un mariage entre François Ier et la +fille du roi d'Angleterre. Wolsey dit qu'il ne savait si _légalement_ +le roi était libre, ayant déjà l'engagement d'épouser la soeur de +Charles-Quint. À quoi le Français, piqué, répliqua qu'il voudrait +aussi qu'on lui prouvât que la fille d'Angleterre était _légitime_, sa +mère ayant épousé les deux frères,--avec dispense papale;--«mais ce +qui est interdit de droit divin, le pape n'en peut donner dispense.» + +Il n'avait pas dit: _Inceste._ Mais Henri VIII se le dit. Le trait lui +entra au coeur. La reine avait été si bien la femme du frère aîné +d'Henri, qu'à la mort de ce frère on la croyait enceinte. Le second +mariage n'avait eu, pour bénédictions du ciel, que maladies, deuils et +morts; aucun enfant n'en pouvait vivre, sauf cette triste Marie, +maladive comme sa mère, et qui ne rappelait en rien la brillante +vigueur d'Henri VIII. Le divorce était naturel, légitime, s'il en fut +jamais. Seulement, comment espérer que le pape annulerait une dispense +donnée par un pape? On apprit à ce moment que Clément était prisonnier +(mai 1527). + +Ceci ouvrait un champ nouveau. Si l'on en croit un bruit alors +répandu à la cour d'Espagne, François Ier eût offert à Wolsey le +patriarcat de la France, et Charles-Quint celui des Pays-Bas et de +basse Allemagne. + +La délivrance du pape et de Rome fut le texte populaire d'une nouvelle +alliance de la France et d'Henri VIII. Wolsey même vint à Compiègne +demander pour son maître la belle-soeur du roi, Renée, fille de Louis +XII et d'Anne de Bretagne. Demande grave, insidieuse. La jeune +princesse tenait de sa mère un droit ou une prétention d'héritière de +la Bretagne qu'Henri VIII tôt ou tard aurait fait valoir. La mère du +roi consentait, mais non pas le roi. Ce refus n'allait-il pas rompre +l'alliance? On l'eût cru, on se fût trompé. Tout était changé à +Londres pendant l'absence de Wolsey. + +Il était resté trois mois en France, beaucoup trop: «Qui quitte sa +place la perd.» Quand il revint, il trouva que son maître avait un +maître, et que le roi, jusque-là tout à lui, allait avoir à choisir +entre son vieux pédagogue et une femme adorée. + +On a discuté si la France, l'ancienne conquérante de l'Angleterre, au +lieu de flotte et d'armée, n'imagina pas cette fois de la prendre par +une femme. La chose n'est point invraisemblable. Sans cette passion, +Henri VIII eût amèrement ressenti le refus qu'on lui faisait de Renée, +et nous perdions son alliance. + +Thomas Boleyn, vieux diplomate, fin, clairvoyant, intéressé, aura-t-il +été sans voir que le roi était excédé de la reine et de toute reine; +qu'il lui fallait une femme, un amour et du bonheur; que lui, Boleyn, +avait en sa fille une personne accomplie, non-seulement belle et +spirituelle, mais résolue, vive, d'un charme invincible; qu'elle +n'avait qu'à paraître? + +Il la fit recevoir parmi les demoiselles de la reine, qu'elle éclipsa +toutes. Henri VIII retrouva (mais tellement embellie) la petite fille +du Camp du drap d'or. Tous les jours, il dut la voir parmi ses muettes +compagnes, froides et silencieuses fleurs. Seule, la Française avait +la voix, une voix douce, modeste et charmante; elle parlait, riait, +chantait; elle était la joie de la maison. + +Moins ambitieuse qu'on ne l'a dit, elle eût d'elle-même détruit sa +fortune. À son arrivée, elle avait accueilli un parti très-convenable. +Wolsey avait grondé le jeune homme, et la reine avait profité de +l'occasion pour renvoyer la dangereuse demoiselle. Mais, dans +l'absence de Wolsey, son père la fit revenir à la cour. Elle y brilla, +donna le ton, la mode. Les femmes la copiaient. Jusque-là, +innocemment, les Anglaises découvraient leur sein. Anne Boleyn leur +enseigna par son exemple une réserve plus habile. + +Elle avait pu entrevoir, avec quelque vanité, qu'elle avait fort +troublé le roi. Mais, quand il lui en fit l'aveu, elle en fut +épouvantée. Il semble qu'elle avait vu son destin. Henri n'avait +jamais aimé. La passion retardée chez un homme si violent, dont la +figure assez rude, quoique belle encore, crevait d'orgueil et de sang, +était faite pour donner effroi. Elle tomba à genoux et demanda grâce, +disant qu'elle ne pouvait être sa maîtresse; que, d'ailleurs, il était +marié... Puis, voyant que rien ne l'arrêterait, qu'il renverserait +tout obstacle, plus terrifiée encore, elle lui dit ce mot plein de +sens: «Que, si elle épousait son lord et seigneur, elle n'aurait pas +avec lui la même ouverture de coeur qu'avec un époux de son rang.» + +Wolsey s'excusant à son maître de n'avoir pas eu Renée, Henri répondit +froidement: «Vous pouvez vous consoler; j'épouse Anne Boleyn.» + +Le cardinal, désespéré, commença dès lors un jeu qui pouvait lui +coûter la tête: d'une part, écrivant au pape pour obtenir le divorce; +d'autre part, l'avertissant que la belle était de l'école de la reine +de Navarre, hérétique et luthérienne. + +Le pape traînait, gagnait du temps, inclinant à droite ou à gauche, +selon que l'armée française ou celle de l'Empereur avait l'avantage. +La cour de France, impatiente et qui devinait Wolsey, avait envoyé à +Londres, pour éclairer de près le ténébreux cardinal, un jeune diable, +plein d'esprit, pénétrant, flatteur, amusant. C'était le troisième des +frères Du Bellay, Jean, qui avait pour contenance un évêché de Bayonne +qu'il ne vit, je crois, jamais. Ce bon et pieux personnage, le parrain +de Gargantua, fut plus tard ministre du roi pour ses petites affaires +secrètes du côté des Turcs, le bon ami de Barberousse et le +correspondant de Soliman. Évêque de Paris, cardinal, il ne fut pas +loin, dit-on, d'être pape. La chose eût été piquante. Rabelais était +son Évangile. Il a travaillé plus que personne à créer le Collége de +France. + +Jean Du Bellay, dans ses lettres infiniment amusantes, donne à la fois +deux spectacles, celui de la cour de Londres, de la violente et +furieuse impatience d'Henri VIII; celui du sombre grondement du +peuple, dérangé par le divorce de son commerce de Flandre. Tout cela +écrit à Montmorency, qui ne désire point le divorce ni la rupture avec +l'Espagne. Mais du Bellay pousse l'affaire, qui doit rendre +l'ascendant à la soeur du roi, relever le parti antiespagnol sur les +ruines de Montmorency. + +Wolsey, qui, comme un homme près de tomber, allait de sottise en +sottise, décida la victoire d'Anne Boleyn en croyant la perdre. + +Le roi faisait alors chercher, poursuivre en Allemagne un des Anglais +protestants qui traduisaient les livres saints et les écrits de +Luther. Wolsey parvint à avoir un de ces livres, surpris chez Anne +Boleyn. Celle-ci, sans s'effrayer, court se jeter aux pieds d'Henri +VIII... À temps. Car Wolsey arrivait avec le volume. Mais la théologie +eut tort. Le roi prit froidement la chose. Wolsey dès lors était +perdu. Sa lettre secrète au pape pour empêcher le divorce fut trouvée, +et l'ordre donné de le mener à la Tour. Le chagrin, la maladie, la +mort qui lui vint à point, lui épargnèrent l'échafaud. + +Les idées nouvelles ayant grande chance de triompher en Angleterre, on +peut croire que le roi de France était fort porté à les ménager. Ce +qu'il y eut de persécutions, de supplices, à cette époque, et même +beaucoup plus tard, à Meaux, Toulouse, etc., doit s'attribuer à une +influence contraire à celle de la cour, aux Parlements et au clergé. +François Ier, quoi qu'on ait dit, n'était pas Louis XIV. Il avait la +force sans doute, mais bien moins l'autorité. Ces grands corps +procédaient sans lui. On a vu qu'il n'avait sauvé Berquin que par un +coup de violence, en le faisant enlever par les archers de sa garde. + +La seule manière de changer les dispositions du roi, c'était de lui +faire craindre des troubles dans Paris. Il avait extrêmement le +souvenir et la crainte «de l'anarchie de Charles VI.» Il l'avait dit +au Parlement lorsqu'on osa enlever la nuit les potences royales. Le 30 +mai 1528, une Vierge de la rue des Rosiers se trouve un matin mutilée. +Le protestantisme, comme toute grande révolution, avait toutes sortes +d'hommes, des violents, des fanatiques. D'autre part, les catholiques +étaient servis si admirablement par cette mutilation, qu'un des leurs +avait fort bien pu faire ce pieux sacrilége, si utile à leur parti. La +Sorbonne et son syndic, Bédier ou Béda, venaient de recevoir du roi la +plus dure mortification. Ils avaient besoin d'un événement qui +brouillât tout, émût le peuple, la cour même, changeât la face des +choses. + +Le roi, qui avait appelé le premier artiste du temps, Léonard de +Vinci, eût voulu attirer aussi le premier écrivain, Érasme. Mais il +avait refusé. Il n'avait garde de venir, étant violemment poursuivi +par Béda et la Sorbonne. Ce Béda, supérieur de Montaigu, chef des +étudiants sans étude qu'on nommait Cappets, tribun de la gueuserie +pieuse et de la république ignorantine, était roi sur sa montagne, et +difficilement permettait à l'autre roi, le roi de France, de rien +usurper chez lui. + +Érasme avait indiqué, dans un pamphlet de Béda, quatre-vingts +mensonges, trois cents calomnies, quarante-sept blasphèmes. L'ami +d'Érasme, Berquin, suivit cette voie, et, d'accusé se faisant +accusateur, se chargea de prouver, par l'Évangile, que Béda n'était +pas chrétien. L'affaire amusa le roi, qui crut l'occasion venue de +détrôner son adversaire, le redoutable syndic. Il écrivit à +l'Université que, _comme la Faculté de théologie avait l'habitude de +calomnier_, il défendait qu'elle imprimât rien sur l'accusation avant +que l'affaire eût été examinée par l'Université et le Parlement +(1527). + +En 1528, la mutilation de la Vierge venait à point pour Béda. La masse +générale du peuple tenait fort à ses images, était encore parfaitement +idolâtre et fétichiste. + +Dans cette longue décadence de l'ancienne foi, ce qu'elle gardait de +plus vivace, c'était l'idolâtrie de la Vierge, plus tard complétée par +le Sacré-Coeur. Les confréries de la Vierge étaient innombrables, de +toutes classes, de prêtres et d'étudiants, de marchands, de femmes et +de filles. Pour ces confréries, un tel acte était plus qu'un +sacrilége, c'était comme un outrage personnel. Elles allaient remuer +ciel et terre, agiter, soulever le peuple, accuser surtout le roi de +protéger les luthériens. + +Ces confréries avaient leur centre dans le clergé de Paris, leurs +assemblées dans les églises, leurs orateurs dans les gens du pays +latin, docteurs, maîtres, étudiants. La Sorbonne donnait le mot d'une +part aux confréries, d'autre part aux séminaires, qu'on appelait alors +colléges, à un peuple d'écoliers robustes dont beaucoup avaient trente +ans. + +On croit que l'esprit de la Ligue n'apparaît qu'à la fin du siècle. +Grande erreur. Cette fausse démocratie, ennemie de la liberté, ce +peuple fatal au peuple, sur lequel on a fait dans les derniers temps +force sots systèmes, tout cela existe déjà dans les Cappets de Béda, +dans la vermine scolastique. Forts de leur nombre, ivres de cris, +étalant superbement la crasse de leurs toges habitées, l'armée des +séminaristes battait de sa vague noire les deux murs de la rue +Saint-Jacques, venait heurter au Palais fièrement, impérieusement. Et +par derrière, fort serviles, dociles au moindre signal de _Nos +Maîtres_ de Sorbonne, qui les faisaient arriver aux cures et autres +bénéfices. + +Il y avait, parmi les serviles, des hommes plus dangereux, fanatiques +visionnaires, des fous de toute nation. L'université de Paris, étant +une des dernières qui tînt pour la scolastique et toutes les vieilles +sottises, était leur école de prédilection. + +Les esprits militants aussi sentaient d'instinct que Paris était le +vrai champ de bataille où devait se débattre à mort la lutte des deux +esprits. + +De l'université d'Alcala, le _chevalier de la Vierge_, Ignace de +Loyola, un capitaine émérite, blessé, âgé de trente-sept ans, venait +d'arriver aux écoles de Paris (février 1528), et il y resta sept +années. + +De l'université de Bourges, vouée aux idées nouvelles et protégée par +Marguerite, un écolier de dix-huit ans venait souvent à Paris, le +sombre et violent, le savant, l'éloquent Calvin. + +De l'université de Montpellier vint aussi, par occasion, un médecin, +un hardi critique, Rabelais, qui en emporta une vive antipathie, un +mépris magnifique des uns et des autres. + +Un mot de plus sur Loyola, qui dut être certainement acteur, et +très-ardent acteur, dans cette affaire populaire. Né en 1491, il +avait, en 1528, trente-sept ans. Il s'était voué à la Vierge depuis +six années, et avait traversé toutes les phases du mysticisme. Ermite, +mendiant volontaire, pèlerin à Jérusalem, étudiant à Alcala, il y +avait formé une association d'étudiants. De même que son compatriote +Raymond Lulle imagina la fameuse _machine à penser_, Ignace avait +imaginé une _machine d'éducation_, une discipline automatique, quasi +militaire, un cours d'_exercices_ qui, des actes corporels menant aux +spirituels, dresserait l'homme le moins préparé à devenir _soldat de +Jésus_. La matérialité de cette méthode faisait justement sa force. +«Loyola, dit son biographe, quand il était tenté du diable, _chassait +les idées avec un bâton_.» + +C'était un Basque de Biscaye, un Don Quichotte très-rusé, mettant un +grand sens pratique au service de ses visions. Les dominicains +d'Espagne ne le comprirent pas, censurèrent son livre des _Exercices_ +et l'emprisonnèrent. Mais l'archevêque de Tolède, qui sentit mieux que +les moines toute la portée d'un tel homme, lui enjoignit «d'_acheter +robe et bonnet d'étudiant_» et d'aller s'établir aux écoles. Il dut +être d'autant mieux reçu à Paris, que Béda, le chef réel de +l'Université, était intime avec les Espagnols. + +Un noble capitaine, brave, glorieusement blessé, un pèlerin de +Jérusalem, qui avait vu l'Europe et l'Asie, dut prendre aisément +ascendant sur les écoliers. Sa figure eût suffi pour le désigner. Il +était chauve, dit son premier biographe; il avait le nez fort bossu +d'en haut, large, aplati par en bas, des yeux battus, déprimés à force +de pleurer. Personne n'eut plus le don des larmes; à chaque instant il +pleurait par averses et à torrents. Ajoutez à ce portrait des +paupières contractées et basses, pleines de rides et de plis, où +logeaient, cachés à l'aise, la passion et le calcul, la force d'une +idée fixe. + +Sa réputation de piété était si grande, que deux de ses compatriotes, +Lainez et Salmeron, firent ce long voyage uniquement pour le voir. Ses +maîtres devinrent ses disciples; son répétiteur, le Savoyard Le +Febvre, un professeur de philosophie, François Xavier, de Pampelune, +se donnèrent à lui, avec d'autres, Espagnols, Français, et, sous ce +grand capitaine commençant leurs _exercices_, devinrent les premiers +soldats de la redoutable armée de la Vierge et de Jésus. + +L'historiette d'après laquelle on aurait voulu fouetter ce saint, cet +homme exemplaire, ce militaire de quarante ans, ne mérite pas qu'on en +parle. Je croirais tout au contraire que, dans cette campagne ardente +que firent les étudiants pour l'honneur de la Vierge, Ignace figura +honorablement et comme un des capitaines. Et, si l'on voulait supposer +que ce vaillant homme, si passionné, ce _chevalier de la Vierge_, +s'enferma dans de tels jours avec sa grammaire, restant neutre et +s'abstenant, je ne le croirais jamais et dirais hardiment: Non. + +La question était posée sur le pavé de Paris d'une manière redoutable. +La masse était pour les images, et, sous la bannière du clergé, des +Cappets, des confréries, marchait contre les protestants. Le roi ne +pouvait manquer de suivre ce mouvement. Faisant la guerre pour le +pape, il avait à coeur de prouver qu'il était bon catholique. Il était +d'ailleurs irrité de voir compromettre l'ordre et mépriser l'autorité. +L'occasion était dramatique. On était sûr qu'il voudrait paraître, +figurer en public, montrer en cérémonie ce beau roi, ce pompeux +acteur. + +Pendant toute une semaine, il y eut des processions expiatoires; +toutes les rues étaient tendues. Procession grave et nombreuse du +clergé de Paris. Procession infinie, bruyante, du noir peuple +universitaire, de la Sorbonne surtout et du victorieux Béda, de ses +effrénés Cappets, des quatre ordres mendiants. La procession enfin, +éblouissante et splendide, du roi, des grands, de la noblesse. Le roi, +ayant à sa droite le cardinal de Lorraine, alla le premier jour +demander pardon à l'image. Le lendemain, il y retourne, descend la +Vierge mutilée, et à la place en met une d'argent. Tout cela avec une +piété, une tendresse, une émotion, qui lui gagnèrent le coeur du +peuple. Quand il eut placé la statue et redescendit, il avait les yeux +pleins de larmes. + +Mais ce n'était rien encore. Il n'y avait pas eu de supplices. Quoique +l'image mutilée eût été en grande pompe déposée dans Saint-Gervais, +elle ne se tint pas tranquille: elle opéra des miracles, ressuscita +des enfants. + +Ces choses contre la nature n'arrivaient guère qu'il n'en sortît des +événements réellement dénaturés et horribles. On devait en attendre +quelque affreuse tragédie. Il fallait seulement trouver un gibier sur +qui lâcher la meute, une victime, si l'on pouvait, distinguée par la +fortune, le rang et l'esprit; on était sûr que la chasse serait +populaire. Les protestants malheureusement, sauf deux ou trois bien +connus, étaient presque tous pauvres diables, ouvriers; il y avait +quelques marchands. De nobles, il n'y en avait pas, sauf Farel et un +autre, qui avaient passé en Suisse. Il ne restait que Berquin. + +La chose était fort scabreuse. Il s'agissait d'un homme certainement +aimé du roi, autorisé par lui dans son accusation récente contre la +Sorbonne. Le Parlement hésitait. Un miracle fit encore l'affaire. Un +serviteur de Berquin, qui, dit-on, allait brûler des livres qui le +compromettaient, passe devant une image de la Vierge, est frappé, +s'évanouit. On trouvait justement sur lui les preuves dont on avait +besoin. Un dominicain les saisit et les porte au Parlement. + +Entre le roi et la Sorbonne, entre l'enclume et le marteau, le +Parlement crut prendre un temps moyen. Il condamna Berquin, mais non +pas à mort, seulement à finir ses jours dans un _in pace_ au pain et à +l'eau. Appel au roi. Mais il était à Blois. Le Parlement, mécontent de +l'appel, étourdi des cris, entraîné, enveloppé, rendit cette sentence +atroce: Que Berquin mourrait dans deux heures. Il était dix heures du +matin. Il fut étranglé, brûlé à midi. + +Pendant que le roi s'étonne, s'indigne de tant d'audace, Béda lui fait +une guerre plus directe et plus personnelle. + +Notre ambassadeur à Londres, Jean du Bellay, était revenu à Paris +pour obtenir de la Faculté une décision favorable au divorce. Affaire +véritablement grave, où Henri VIII jouait sa couronne. Londres et le +commerce anglais étaient furieux de la rupture avec la Flandre. Le +grand chancelier d'Espagne, Gattinara, avait dit: «Il sera chassé dans +trois mois.» La femme répudiée, Catherine d'Aragon, une sainte +Espagnole douée de toute l'opiniâtreté aragonaise, devenait le centre +des résistances. Elle envoya à Henri VIII une prophétesse épileptique +pour le menacer. Les ardents champions de la reine, les moines, en +présence d'Henri, prêchèrent que son sang, comme celui d'Achab, serait +léché par les chiens. + +La décision des universités du continent pour ou contre le divorce +devait avoir un grand poids près du peuple d'Angleterre. Il ne tint +pas à Béda que la Faculté de Paris ne fût contre. Il s'entendait +publiquement avec les docteurs espagnols que Charles-Quint avait +envoyés, et travaillait bravement avec eux pour l'Empereur. + +Au premier mot que Du Bellay dit à la Sorbonne, Béda l'arrêta, disant: +«On sait que le roi veut complaire au roi d'Angleterre.» + +François Ier essaya d'influencer la Sorbonne par le Parlement. Mais ce +corps, souvent servile pour le roi, l'était bien plus pour le clergé. +Il fit le mort. Béda vainqueur, fit décider par la Sorbonne qu'elle ne +ferait rien _que par ordre du roi_, lui renvoyant ainsi toute la +responsabilité de la chose, le forçant de se déclarer nettement pour +Henri VIII, de briser avec Charles-Quint. Le roi sollicita, négocia et +ne l'emporta qu'à une faible majorité. + +Il eût voulu une enquête sur les manoeuvres de Béda. À la première +séance, comme on recueillait les votes, les partisans de ce dernier +avaient arraché les pièces au bedeau et empêché de voter. Ce bedeau, +gardien des registres, avouait qu'on l'avait forcé de faire un faux +dans le procès-verbal. Le Parlement éluda, ajourna l'enquête, disant +_qu'elle nuirait plutôt au roi d'Angleterre_, c'est-à-dire irriterait +la Sorbonne contre les deux rois. + +François Ier était d'autant plus ulcéré de l'entente de Béda avec les +Espagnols, qu'à ce moment il venait de recouvrer ses enfants, et +trouvait sur leur visage, changé et méconnaissable, la trace de leur +captivité. Béda, dans ce moment d'humeur, pouvait payer pour +Charles-Quint. Le roi parlait de le faire enlever. C'eût été le faire +adorer. Les sots l'auraient canonisé. + +Le mieux était certainement, sans frapper la vieille Sorbonne, de lui +élever en face une vraie école de science, école _laïque_, _gratuite_, +qui enseignât _pour tous_, librement, en pleine lumière, à portes +ouvertes! et fît déserter peu à peu le nid des chauves-souris. + +Rien n'indique que le roi n'ait bien vu ni bien compris un but +tellement élevé. L'idée, très-probablement, n'appartient qu'à trois +personnes: Budé, Jean Du Bellay et la reine de Navarre. + +Le roi, blessé en 1521, avait fait le voeu de bâtir une église et un +vaste collége, établissement magnifique, mais, par l'édifice et +l'emplacement, qui eût été celui de l'hôtel de Nesle en face du +Louvre, magnifique par le nombre des écoliers, qui eussent été six +cents pensionnaires et des enfants de quinze ans. Il fallut beaucoup +de temps pour que Budé, son bibliothécaire, lui transformât son idée +et relevât jusqu'à celle d'une haute école publique, libre, grande par +la science. + +Heureusement, François Ier, qui avait longtemps rêvé de croisade, de +Constantinople, etc., aimait le grec, qu'il ne savait point, et +voulait l'introduire en France. Il aimait la longue barbe du bon vieux +Jean Lascaris, quasi-centenaire, qui avait enseigné déjà à Paris sous +Louis XI. Mais le grec, pour la Sorbonne, c'était déjà une hérésie. +Budé écrit à Rabelais l'obstacle invincible que mettaient les +théologiens à l'enseignement de la langue d'Homère. + +On profita en 1529 de l'irritation de François Ier contre la Sorbonne. +À ce moment où, rassuré par le traité de Cambrai, il se mit à bâtir de +tous côtés, Budé obtint, non pas qu'il bâtît le Collége de France, +mais qu'il fondât seulement deux chaires (de grec et d'hébreu). En +attendant que ce collége eût sa maison à lui, on professa modestement +dans un petit collége universitaire. La nouvelle école enseigna +d'abord chez ses ennemis. + +Les chaires, en 1530, furent portées de deux à cinq. + +Deux de grec furent données à Toussain, ami d'Érasme, et à Danès, +noble de Paris; deux d'hébreu à deux réfugiés italiens, juifs +convertis de Venise, que protégeait Marguerite. L'un d'eux eut pour +successeur le savant français Vatable. + +Mais ce qui fut admirable, comme première porte ouverte à +l'enseignement encyclopédique, c'est qu'aux chaires de langues +sacrées on en joignit une de mathématiques. On pouvait prévoir que peu +à peu toutes les sciences forceraient l'entrée, se feraient place, +formeraient par leur réunion l'école universelle de la libre critique +et de la rénovation de l'esprit humain. + +La médecine y professe dès 1542, avec la philosophie. Au latin, +enseigné dès 1534, se joignent l'arabe et le syriaque, le droit, etc. + +Glorieuse école qui attend encore son histoire. Elle rompit la +dernière chaîne qui attachait l'homme au passé, quand Ramus en immola +la plus respectable idole, Aristote, et scella la révolution de son +sang. + +Elle a eu deux gloires immenses, enseignant surtout deux choses, +l'Orient et la nature. + +Là, les rabbins vinrent apprendre l'hébreu aux leçons de Vatable. Là, +les Parses vinrent de l'Inde redemander à Burnouf leur langue oubliée. + +Champollion et Letronne y ont exhumé l'Égypte. Cuvier, Ampère, Savart, +et autres grands inventeurs, y ont renouvelé les sciences naturelles. + +Celles de l'homme non plus n'y ont pas été stériles, quand trois amis, +d'une parole émue et sincère, suscitèrent, dans un temps d'abjection, +une étincelle morale, et dans un temps de discorde, enseignèrent la +_grande amitié_. + +Mot saint qui, pour toute âme vraiment vivante et humaine, veut dire +l'harmonie des coeurs qui fait celle de l'esprit et féconde +l'invention. + +Mot sacré, antique, par lequel l'instinct prophétique de nos pères +avait désigné la Patrie. + +Était-ce en vain? Étions-nous abusés? Fut-ce une illusion, quand la +flamme morale, tombée sur cette foule ardente, nous revenait plus vive +et plus profonde? Quand les yeux répondaient des coeurs, quand +l'éclair de tant de regards jurait que la Patrie était pour jamais +fondée là? + +Non, rien n'est effacé, et ce ne fut pas une erreur. Nous nous +obstinons à le croire. Les murs mêmes paraissaient émus, et tels ils +sont restés, qu'on y regarde bien. Les voûtes frémissantes n'ont pas +désappris cet écho. + + + + +CHAPITRE XVIII + +FLUCTUATION DU ROI ENTRE L'ANCIEN ET LE NOUVEL ESPRIT + +1530-1535 + + +En l'année 1526, et bien avant le divorce, Henri VIII s'était fait +lire une pièce qui courait dans Londres: _la Supplique des Mendiants_. + +«C'est la lamentable complainte qu'adressent à Votre Altesse vos +suppliants, pauvres monstres qu'on ose à peine regarder, les lépreux, +culs-de-jatte, boiteux et autres infirmes dont le nombre croît +toujours, et qui meurent de faim... Ce grand nombre est venu de ce que +jadis, dans votre royaume, s'est glissée une race de faux mendiants, +qui s'appellent évêques, abbés, prêtres, moines. Ils se sont approprié +les plus riches seigneuries; ils tirent la dîme de tout, même des +gages des valets; il n'est pauvre ménagère qui, pour être absoute à +Pâques, ne donne dîme de ses oeufs... Chassez ces mendiants robustes,» +etc. + +Cette verte réclamation des aveugles et des boiteux était celle de +tout le peuple, tout entier boiteux et aveugle. La question de la +Réforme était de le redresser, de le mettre sur ses jambes et de lui +rendre des yeux. + +Déjà elle avait cet effet dans la Suisse, dans la Souabe, dans toute +l'Allemagne du Nord. Elle appliqua les biens du clergé surtout à la +création des écoles. Ses grands hommes, Luther et Zwingli, ne furent +pas seulement des théologiens, mais les instituteurs du peuple. + +Qui n'adorerait Luther en le voyant, au moment le plus périlleux de sa +vie, le plus tiraillé, le plus occupé, parmi ses disputes, ses +lettres, ses prédications, ses leçons de théologie, entre un monde qui +s'écroule et un monde qui commence, _enseigner le soir les petits +enfants_? (13 mars 1519.) + +Et Calvin, si dur et si sombre dans sa création de Genève, qu'a-t-il +fait surtout? Une école. Non-seulement la haute école des héros et des +martyrs, mais d'abord et principalement l'humble école qui commençait +tout, l'école primaire, élémentaire. Sa sollicitude pour l'enfant, +jusque dans les moindres choses, est admirable et commande le respect +du monde. + +L'école, c'est le premier mot de la Réforme, le plus grand. Elle écrit +en tête de sa révolution ce devoir essentiel de l'autorité publique: +_Enseignement universel_, écoles de garçons et de filles, écoles +libres et gratuites, où tous s'assoiront, riches et pauvres. + +Que veut dire _pays protestants_? Les pays où l'on sait lire, où la +religion tout entière repose sur la lecture. + +_C'est pour la première fois qu'on parle de l'enseignement des +filles_, qu'on s'occupe de former celles qui, bientôt, comme femmes et +mères, auront à former leurs fils. + +La lecture, l'écriture, l'instruction religieuse, un peu d'histoire, +beaucoup de chant. + +_C'est pour la première fois que l'enseignement universel de la +musique est institué._ + +L'homme qui, plus qu'aucun autre, exécuta la pensée de Luther, fit les +livres, fonda les écoles, dirigea ce mouvement, qui est une seconde +Réforme, tout aussi grande que l'autre, c'est l'illustre Mélanchthon, +où Bossuet n'a voulu voir qu'un réformateur timide, un hérétique +peureux, qui avance et qui recule. En réalité, il a eu le rôle le plus +actif dans la création d'une nouvelle Allemagne, inspirée de lui, +animée de lui, et qui doit se dire la fille de Mélanchthon. + +Quelques gaspillages que les princes aient fait des biens +ecclésiastiques, la majeure partie revint à sa vraie destination, aux +écoles, aux hospices, aux communes, à ses vrais propriétaires, le +pauvre, le vieillard, l'enfant, la famille laborieuse. + +Cette suprême question du temps se pose vers 1530, après le traité de +Cambrai: que vont faire pour la Réforme les deux premiers souverains +de l'Europe? + +Le rôle de l'Empereur est tout tracé. Roi d'Espagne, il est +catholique, point du tout impartial (quoi qu'en dise Robertson). Né +Flamand, grand ami des moines, puissamment influencé par un +confesseur dominicain, s'il tient peu de compte du pape, c'est qu'il +se sent le vrai pape, le chef et défenseur de l'Église catholique. +L'Espagne s'est toujours sentie plus catholique que Rome. Il agira +contre Luther, mais, s'il peut, par un concile, pour réformer le pape +même. Et c'est ce qui rapprochera celui-ci de François Ier. Le premier +fruit que Charles-Quint tire de son traité de Cambrai, c'est de +pouvoir menacer l'Allemagne, de tirer de la diète d'Augsbourg la +condamnation des protestants. Ils se liguent à Smalkalde et +s'adressent à François Ier (1532). + +Donc, celui-ci, courtisé des protestants d'Allemagne et d'Angleterre, +d'autre part du pape, est l'arbitre réel de la question religieuse. + +Elle est tranchée pour Charles-Quint, qui, de toutes façons, sera le +champion du catholicisme. + +Notez que le roi de France est libre, parfaitement libre. Le côté du +protestantisme qui repoussa la Renaissance, qui épouvanta la France +par sa sombre austérité, Calvin et Genève ne sont pas encore. Jusque +vers 1540, le protestantisme est flottant, indécis et divisé entre +vingt écoles diverses. Il n'a pas fixé la formule, le code de la +résistance religieuse. S'il effraye par l'anabaptisme, il rassure par +les côtés humains, généreux de Zwingli, par l'aimable et pieuse figure +du doux Mélanchthon. + +Le moment vraiment décisif pour François Ier fut le 21 octobre 1532. +Sur l'appel des confédérés de Smalkalde contre l'oppression de +l'Empereur, les rois de France et d'Angleterre se réunirent à +Boulogne. Henri VIII était venu avec Anne Boleyn. Il avait pris son +parti, aboli les tributs que son Église payait à Rome, et déclaré à +son clergé qu'il devait choisir entre ses deux serments au pape et au +roi. Ceci tendait tout au moins à faire un patriarcat, comme déjà on +l'avait proposé dans la captivité du pape. Henri voulait de plus une +ligue de la France et de l'Angleterre pour la protection de +l'Allemagne. François Ier, retenu, contre son intérêt visible, par sa +mère, par Montmorency, par Duprat, François Ier se tira des instances +d'Henri VIII en faisant la galanterie de faire danser Anne Boleyn. +Tout finit par une ligue soi-disant contre le Turc et par une petite +somme qu'on envoya aux Allemands. + +Les historiens systématiques n'ont pas manqué d'admirer toutes ces +tergiversations. Ils y mettent la suite et l'ensemble qui n'y fut +jamais, y voient déjà l'essai habile du système d'équilibre. Ce fut +tout simplement l'effet des influences de cour qui se balançaient. Le +vieux Duprat était légat et voulait devenir pape, Montmorency +connétable; ils tiraient à droite, du côté espagnol et papal. La +duchesse d'Étampes, l'amiral Brion (Chabot), par moments la soeur du +roi et les Du Bellay, l'inclinaient à gauche, vers Henri VIII, les +protestants, Soliman. Ce n'était pas un équilibre, c'étaient des +chutes alternatives, lourdes, dangereuses, souvent des contradictions +violentes, qui crevaient les yeux, irritaient l'opinion. + +Par exemple, à trois mois de distance, il se lie intimement avec le +pape pour regagner l'Italie, et il appelle Barberousse, l'effroi, +l'horreur de l'Italie, de l'Europe, détruisant à l'instant même ce +qu'il a essayé de faire. + +L'équilibre européen qu'on voit ici bien à tort ne fit rien pour lui +dans les deux crises suprêmes de 1536 et 1544. La France se sauva +seule. + +Revenons. + +Il suffit, pour attraper un enfant, de lui montrer une pomme. À ce +grand enfant, le pape montrait le duché de Milan. + +Le duc de Milan, malade, sans postérité, négociait aussi secrètement +avec lui contre son tyran, l'Empereur, et pourtant priait l'Empereur +de lui faire épouser sa nièce. + +Sur ces amorces, le roi envoie à Milan un italien francisé, Maraviglia +ou Merveille, un sot étourdi, glorieux, qui négocie à grand bruit, +menace les impériaux. Ses gens, grands bretteurs, les défient. +Riposte, les épées tirées; un Espagnol est tué. Que fait le duc de +Milan? Effrayé de voir tout connu, il perd la tête, fait prendre +l'agent de François 1er, et, pour regagner l'Empereur, le décapite la +même nuit (7 juillet 1533). L'Empereur immédiatement donne sa nièce à +Sforza. + +Le roi reconnut ce jour-là sa situation, son isolement, le mépris +qu'on faisait de lui. + +Ce coup de fouet le réveilla, mais pour le précipiter plus avant dans +sa sottise. Il s'unit d'autant plus au pape, prend sa nièce pour un de +ses fils. Le pape, libéralement, donne en dot Parme et Plaisance, +terre papale, que nous n'eûmes point, Pise et Livourne, que son cousin +Médicis n'avait nulle envie de livrer; enfin des mots et du vent. +L'affaire est caractérisée par l'aveu du roi: «Nous avons pris une +fille toute nue.» La dot réelle était l'alliance du pape. Belle et +solide avec un vieux pontife malade qui va mourir demain! + +Le roi fit brusquement la chose à Marseille; le mariage bâclé, +consommé, il revint avec cette nièce (Catherine de Médicis), plus une +patente du pape pour brûler les luthériens. Les Anglais lui firent +honte d'avoir humilié sa couronne, de s'être fait le lieutenant de la +police papale et le sbire de l'évêque de Rome. + +Ce voyage, cette intimité avec le pontife, avait produit son effet +naturel à Paris. L'Université, que le Parlement même conseillait de +réformer, loin de subir cette réforme, devint tout à coup agressive. +Elle s'en prit violemment à la soeur du roi, qu'il avait laissée à +Paris. On la frappa dans son aumônier, le doux et mystique Roussel, +qui prêchait au Louvre. On la frappa en elle-même, en son livre, le +_Miroir de l'âme pécheresse_, rêverie tendre et monotone, qui n'était +pas plus protestante qu'une foule d'autres livres mystiques. + +Les protestants, du reste, comme les catholiques, hardis de l'absence +du roi, essayaient d'agir. Profitant de la réforme qu'on faisait dans +l'Université, ils avaient réussi à faire porter au rectorat un des +leurs, ami de Calvin. Il s'avoua protestant. Le Parlement le +poursuivit. Il s'enfuit en Suisse, Calvin en Saintonge, où il se +cacha, protégé par la reine de Navarre. + +C'est sur elle que tout retomba. Les moines répandirent dans les +chaires un mot, du reste vraisemblable: Que, le roi jurant au pape +qu'il voudrait chasser tous les luthériens, Montmorency aurait dit: +«Commencez donc par votre soeur.» + +Après la chaire, le théâtre. Ils firent jouer sur les tréteaux par la +bande des Cappets, _cette furie_, cette Hérodiade. On proposait de la +mettre dans un sac et de la jeter à la Seine. + +Le roi, au retour, ne put se dispenser de commencer une enquête. Il +emprisonna Béda. Les Du Bellay, qui parvinrent, par adresse et par +argent, à faire agir les protestants d'Allemagne contre la maison +d'Autriche, se trouvèrent forts auprès du roi. Jean du Bellay obtint +de lui qu'il appellerait Mélanchthon à Paris pour conférer sur la +réunion des deux Églises. S'il venait, il était possible que son +insinuation, sa douceur, son charme, gagnassent un esprit aussi mobile +que celui du roi. + +Une histoire fort scandaleuse eût aidé à noyer les moines. Les +cordeliers d'Orléans venaient d'être pris pour une farce sacrilége. La +femme du prévôt de cette ville étant morte sans leur faire de legs, +ils voulurent faire croire qu'elle était damnée. Comment en douter? +Aux heures de matines, son âme plaintive errait, gémissait dans les +voûtes de l'église. Les cordeliers déclarèrent qu'ils n'y feraient +plus l'office. À grand bruit, ils emportèrent le saint sacrement, les +reliques. Cela n'allait pas moins qu'à faire déterrer la damnée et la +jeter à la voirie. Malheureusement le prévôt obtint un ordre du roi +pour fouiller l'église, malgré les priviléges ecclésiastiques. Il +trouva, empoigna l'âme, qui était un jeune novice. Tous furent amenés +à Paris, jugés, condamnés à l'amende honorable. + +Le parti était bien malade. Un événement imprévu le sauva, comme en +1528. + +En juin 1534, comme on parlait beaucoup des insurgés d'Allemagne, des +anabaptistes de Munster et de leur polygamie, on prit à Paris, on +brûla un moine marié, qu'on dit polygame, voulant le confondre avec +les anabaptistes, le donner pour un précurseur de leurs jacqueries +fanatiques. + +Le 18 octobre de la même année, le roi, alors à Blois, se levant le +matin et sortant de sa chambre, voit sur sa porte même un placard +contre la messe, comme ceux que les protestants avaient déjà affichés. +Il fut hors de lui, pâlit de tant d'audace, d'un si direct affront à +la majesté royale. + +Ces doctrines, qui venaient de faire une république à Munster, de +chasser le prince-évêque, puis d'y faire le _roi tailleur_, le fameux +Jean de Leyde, l'épouvantèrent. On lui montra le spectre de +l'anabaptisme. On lui fit croire que ces prétendus anabaptistes de +Paris voulaient faire un massacre général des catholiques, brûler le +Louvre, etc. L'ambassadeur d'Espagne l'écrit comme chose sûre à +Madrid. + +Rien de plus saint, de plus pur, que les origines du protestantisme +français. Rien de plus éloigné de la sanglante orgie de Munster. + +Le premier martyr parisien fut un jeune ouvrier d'une vie tout +édifiante. Il était paralytique, et on le prit dans son lit. Celui-là, +à coup sûr, n'avait pas été à Blois. + +Il avait été d'abord un garçon leste et ingambe, vif, farceur, +véritable enfant de Paris. Frappé par un accident, il n'en était pas +moins resté un grand rieur. Assis devant la porte de son père, qui +était un cordonnier, il se moquait des passants. Un homme dont il +riait approche et dit avec douceur: «Mon ami, si Dieu a courbé ton +corps, c'est pour redresser ton âme.» Il lui donne un Évangile. +Étonné, il prend, lit, relit, devient un autre homme. Son infirmité +augmentant, il resta six ans dans son lit, gagnant sa vie à enseigner +l'écriture ou à graver sur des armes de prix, ce qui le mettait à même +de donner aux pauvres et de les gagner à l'Évangile. + +Sur son martyre, nous ne suivrons pas les récits protestants de Bèze, +Crespin, etc. Nous préférons le récit plus ancien d'un fort zélé +catholique, le _Bourgeois de Paris_ (publié en 1854). Il trouve ces +horreurs admirables, en donne tout le détail, en accuse beaucoup plus +que n'avaient dit les protestants. + +Pendant six mois, de novembre en juin, continuèrent dans Paris les +sacrifices humains. + + «Audict an 1534, 10 novembre, furent condamnés sept personnes à + faire amende honorable en un tombereau, tenant une torche + ardente, et à être brûlées vives. Le premier desquels fut + Barthélemy Mollon, fils d'un cordonnier, impotent, qui avoit + lesdicts placards. Et pour ce, fut brûlé tout vif au cimetière + Saint-Jean.--Le second fut Jean Du Bourg, riche drapier, + demeurant rue Saint-Denis, à l'enseigne du Cheval noir. Il avoit + lui-même affiché de ses écriteaux. Il fut mené faire amende + honorable devant Notre-Dame, et de là aux Innocents, où il eut le + poing coupé, puis aux Halles, où il fut brûlé tout vif, pour + n'avoir pas voulu accuser ses compagnons.--Le troisième, un + imprimeur de la rue saint-Jacques, pour avoir imprimé les livres + de Luther. Brûlé vif à la place Maubert.--Le 18 novembre, un + maçon, brûlé vif rue Saint-Antoine.--Le 19, un libraire de la + place Maubert, qui avoit vendu Luther, brûlé sur ladite + place.--Un graînier aussi et un couturier demeurant près + Sainte-Avoye. Mais pour ce qu'ils en accusèrent et promirent d'en + accuser d'autres, la cour les garda. + + «Le 4 décembre, un jeune serviteur brûlé vif au Temple. Le 5, un + jeune enlumineur brûlé au pont Saint-Michel. Le 7, un jeune + bonnetier fut, devant le Palais, battu nud au cul de la + charrette, et fit amende honorable. + + «Le 21 janvier, trois luthériens (dont le receveur de Nantes) + brûlés rue Saint-Honoré, et un clerc du Châtelet; un fruitier + devant Notre-Dame. Le 22, la femme d'un cordonnier près + Saint-Séverin, lequel étoit maître d'école et mangeoit de la + chair le vendredi et le samedi. + + «Le 16 février, un riche marchand, de cinquante à soixante ans, + estimé homme de bien, brûlé au cimetière Saint-Jean. + + «Le 19, un orfèvre et un peintre du pont Saint-Michel, battus de + verges.--Le 26, un jeune mercier italien, et un jeune écolier de + Grenoble, furent brûlés; l'écolier, pour avoir affiché la nuit + des écriteaux (par ordre d'un maître de l'Université, chez qui il + demeurait). + + «Le 3 mars, un chantre de la chapelle du roi, _qui avoit attaché + au château d'Amboise, où étoit le roi_, quelques écriteaux, fut + brûlé à Saint-Germain-l'Auxerrois. + + «Le 5 mai, un procureur et un couturier furent trainés sur une + claie au parvis Notre-Dame, et menés au Marché aux pourceaux, + _pendus à chaînes de fer, et ainsi brûlés... Et de même_, un + cordonnier au carrefour du Puys-Sainte-Geneviève, qui mourut + misérablement sans soi repentir. + + «_Et furent leurs procès avec eux brûlés._» + +Dans ce récit d'un Parisien contemporain, et qui put être témoin +oculaire, on voit énoncée la cruelle aggravation de peine qui commence +alors (en novembre). Les condamnés ne furent pas préalablement +étranglés, mais effectivement _brûlés vifs_. Et, cette peine ne +suffisant pas, on imagina en mai cet atroce suspensoire des _chaînes +de fer_ qui soutenait le patient et prolongeait le supplice, empêchant +le corps de s'affaisser et de disparaître dans le feu. + +Les _procès brûlés_ avec les hommes, par une précaution infernale, +ont rendu très-difficile d'écrire avec certitude les actes de ces +martyrs. + +Rien n'indique que le roi se soit imposé le supplice de voir ces +horribles spectacles, plus choquants qu'on ne peut dire par les +convulsions des patients et l'odeur des chairs brûlées. Il ne vint à +Paris que le 21 janvier, sortit à huit heures du matin, alla du Louvre +à Saint-Germain-l'Auxerrois, et de là, en grande pompe, à travers les +rues tapissées, suivit la procession du clergé, qui porta le saint +sacrement de reposoir en reposoir. À chacun, il s'arrêta et fit ses +dévotions. Puis il dîna à l'évêché. Il y vit l'amende honorable. + +Si le roi eût assisté aux exécutions, le _Bourgeois_, excellent +catholique, ne manquerait pas de le remarquer avec orgueil et de +consigner le fait. + +Huit jours auparavant (13 janvier 1535), la Sorbonne avait tiré du roi +une incroyable ordonnance qui supprimait l'imprimerie. Elle n'a pas +été conservée, mais le fait est prouvé par la suspension qu'accorda le +roi (26 février). + +Le clergé s'y prenait trop tard. L'art fatal avait tout enveloppé. Et +la Presse était plus qu'un art: c'était un élément nécessaire, comme +l'air et l'eau. L'air est bon, il est mauvais; sain ici, là insalubre. +N'importe. C'est la condition suprême de l'existence. On ne supprimera +pas la respiration, ni pas davantage la Presse. + +D'après un calcul vraisemblable (voir Daunou et Petit-Radel, +Taillandier, etc.), l'imprimerie a donné, avant 1500, quatre millions +de volumes (presque tous in-folio). De 1500 à 1536, dix-sept millions. +Après, on ne peut plus compter. + +Dans les dix premières années de Luther, les publications décuplent en +Allemagne. En 1533, il y a déjà dix-sept éditions de l'Évangile +allemand à Wittemberg, treize à Augsbourg, treize à Strasbourg, douze +à Bâle, etc. + +Le catéchisme de Luther est bientôt tiré à cent mille, etc., etc. +(Schoeffer, _Influence de Luther sur l'éducation_). La Suisse et les +Pays-Bas, la France, l'Angleterre, le Nord, font d'incroyables efforts +pour rejoindre l'Allemagne. + +La demande de la Sorbonne était tellement ridicule, que les +parlementaires, jusque-là alliés des sorbonnistes, réclamèrent contre +eux. Budé et Jean Du Bellay démontrèrent au roi que la chose était et +inepte et impossible. + +Le clergé tourna l'obstacle. Il obtint qu'il y aurait censure, des +censeurs élus par le Parlement. Et peu après, en 1542, il tira la +chose des mains du Parlement, et se fit censeur. + +Cependant, de toutes parts, la voix publique s'élevait contre +l'horrible inconséquence de poursuivre les protestants à Paris et de +les aider en Allemagne, de traiter avec les Turcs et de brûler les +chrétiens. + +Les Allemands, il est vrai, avaient détruit l'anabaptisme (communiste +et polygame). Mais, à Paris, avec quelque furie qu'eût été menée la +chose, les pièces brûlées avec les hommes, les procès détruits, la +lumière éteinte, il n'était que trop certain que pas un de ces +infortunés n'était anabaptiste. Autre était l'école française, toute +chrétienne, soumise aux puissances. + +C'était justement le moment où les protestants d'Allemagne, avec +l'argent de France, avaient, par un coup rapide, enlevé le Wurtemberg +à la maison d'Autriche et au catholicisme, forçant Ferdinand à +accepter le fait accompli, à confirmer l'édit de tolérance. + +Il en était résulté une vaste explosion protestante. Tout ce qui +restait catholique par peur de l'Autriche parla haut et se déclara. La +Poméranie, le Mecklembourg, le Brunswick, les provinces allemandes de +Danemark, une forte partie de la Saxe, tout le Palatinat du Rhin, se +déclarèrent protestants. Le lointain Nord Scandinave commençait à +s'ébranler et prendre le même esprit. + +De sorte que François Ier put voir qu'en brûlant les protestants il +défaisait ce qu'il venait de faire, irritait les Allemands au moment +où il venait de les gagner par un signalé service, se brouillait avec +un parti qui avait déjà la moitié de l'Europe. + +Et pour qui cette sottise? Pour Clément VII, qui mourait? Pour gagner +l'Église italienne? Cette Église, comme l'Italie, l'exécrait et le +maudissait pour avoir lâché, appelé l'épouvantable terreur des +corsaires de Barberousse. + +Il commença à voir clair, et se dépêcha en juillet (1535) de regagner +les Allemands. Duprat venait de mourir. Les Du Bellay lui firent de +nouveau inviter Mélanchthon. Il donna une amnistie, «voulant que les +suspects ne fussent plus inquiétés, et que, s'ils étaient +prisonniers, on les délivrât.» Les fugitifs pouvaient revenir en +abjurant dans les six mois et vivant en bons catholiques. + +Une chose plus significative était déjà faite depuis février. Le roi +avait enlevé Béda, lui avait fait faire amende honorable, et l'avait +jeté au Mont-Saint-Michel, où il resta jusqu'à sa mort. + + + + +CHAPITRE XIX + +FRANÇOIS Ier ET CHARLES-QUINT--FONTAINEBLEAU--LE GARGANTUA + +1535 + + +Le Liégeois Thomas Hubert, qui vint, en 1535, avec l'électeur palatin, +nous donne un curieux portrait de François Ier. C'est le dernier +moment où il fut encore lui-même. Les maladies le saisirent en 1538 +avec une extrême violence, et, dans les années qui suivirent jusqu'à +sa mort, en 1547, on peut dire qu'il se survécut. + +Il était fort entamé en 1535. Cependant il avait toujours la +conversation brillante, la riche mémoire que les Italiens avaient +admirée: «Il savait, disait à merveille les particularités de chaque +pays, leurs ressources, leurs productions, les routes, les fleuves +navigables, et cela pour les contrées les plus éloignées.» (P. Jov.) + +Hubert ajoute ce mot: «Non-seulement les artistes auraient profité à +l'entendre, mais les jardiniers et les laboureurs. Malheureusement il +prononçait difficilement, ayant perdu la luette par la maladie.» +(_Hub. Vita Fred. Pal._) + +Il n'avait pourtant que quarante et un an. Charles-Quint en avait +trente-cinq et ne se portait guère mieux. Il bégayait comme François +Ier et n'avait plus de cheveux. On dit qu'il les avait coupés. +Peut-être les avait-il perdus par suite des attaques d'épilepsie qu'il +eut parfois dans sa jeunesse, ou par abus des plaisirs, par suite de +maladies. Il était fort adonné aux femmes, autant qu'à la table; +grandes dames et petites filles, tout lui était bon. Un ulcère le +força de quitter brusquement l'armée, en 1532, en présence de Soliman. + +Les maladies de ces princes ont servi l'humanité, en ce sens que leurs +médecins, les plus éminents du siècle, durent, pour des maux tout +nouveaux, chercher une science nouvelle, quitter l'ancienne médecine, +grecque et arabe qui, ici, restait muette. Le médecin de François Ier, +l'illustre Gunther d'Andernach, chef de l'école de Paris, vit les plus +grands esprits du temps assiéger sa chaire, les Fernel, les Rondelet, +les Sylvius, les Servet, les Vésale. Là, Vésale prépara la première +description anatomique de l'homme qu'on ait possédée. Là, Servet +entrevit la grande et principale découverte du siècle, la circulation +du sang. + +Vésale, prosecteur de Gunther, devint le médecin de Charles-Quint, et +écrivit _Sur la goutte de César_ un opuscule qu'on a placé, non sans +cause, près du poème de Fracastor sur la Syphilis dans le recueil des +anciens traités relatifs à la grande maladie. César, traité par le +gaïac, fut de plus en plus noué et torturé d'exostoses. Le roi, qui +semble avoir préféré les pilules mercurielles de son ami Barberousse, +n'en eut pas moins de cruelles apostumes qui le mirent près de la +mort, et cette triste bouffissure dont témoigne son dernier portrait. + +Dans cet état de santé, les dispositions des deux malades étaient +toutefois différentes. L'humeur âcre de Charles-Quint, irritée et +attisée par des mets très-épicés, ravivait sans cesse en lui les +éléments inquiets de sa race, l'agitation de Maximilien, la violence, +la mélancolie de Charles le Téméraire. Il ne voulait point de paix. +François Ier, plus malade, plus découragé, sans l'affront de Merveille +et le regret de Milan qui le poursuivait, eut voulu au moins une trêve +qui durât ses dernières années. (_Relaz. Venez, Nic. Tiepolo. 1538._) + +François Ier, peu à peu, était comme rentré en lui. Jeune, il avait +d'abord rêvé l'Orient et la croisade. Puis l'Italie, puis l'Empire. +Milan lui restait au coeur. Mais il eût voulu l'obtenir par +arrangement plutôt que par guerre. + +La guerre lui allait si peu, qu'il avait même renoncé aux grandes +chasses fatigantes. Les vastes paysages de la Loire, les déserts de la +Sologne, qui plaisaient au roi cavalier et lui firent si tristement +placer sa féerie de Chambord, n'allaient plus au promeneur +valétudinaire. Il lui fallait une nature plus resserrée et exquise. Il +aimait Fontainebleau. + +Harmonie d'âge et de saison. Fontainebleau est surtout un paysage +d'automne, le plus original, le plus sauvage et le plus doux, le plus +recueilli. Ses roches chaudement soleillées où s'abrite le malade, ses +ombrages fantastiques, empourprés des teintes d'octobre, qui font +rêver avant l'hiver; à deux pas la petite Seine entre des raisins +dorés, c'est un délicieux dernier nid pour reposer et boire encore ce +qui resterait de la vie, une goutte réservée de vendange. + +«Si vous aviez quelque malheur, où chercheriez-vous un asile et les +consolations de la nature?--J'irais à Fontainebleau.--Mais si vous +étiez très-heureuse?--J'irais à Fontainebleau.» + +Ce mot d'une femme d'esprit peut être senti de tous. Mais ce sont +pourtant les blessés surtout, les blessés du coeur, qui ont +affectionné ce lieu. Saint Louis, dans ses tristesses profondes sur la +ruine du Moyen âge, vient prier dans cette forêt. Louis XIV, vaincu, +fuit Versailles, ses triomphes en peinture qui ne sont plus qu'ironie, +et cherche à Fontainebleau un peu de silence et d'ombre. + +Là aussi François Ier, découragé des guerres lointaines, veuf de son +rêve, l'Italie, se fait une Italie française. Il y a refait les +galeries, les promenoirs élégants, commodes et bien exposés, des +villas lombardes qu'il ne verra plus. Il fait sa galerie d'Ulysse. Son +Odyssée est finie. Il accepte, la destinée le voulant ainsi, son +Ithaque. + +François Ier, qui n'avait pas peu contribué au naufrage de l'Italie, +en recueillit les débris avec un amour avide auquel elle a été +sensible. Elle n'a voulu se souvenir que de sa passion pour elle. +Passion réelle et non jouée. Dans ce siècle effectivement où tous les +princes affichèrent la protection des arts, il y a, entre ces +protecteurs, des différences à faire. Léon X eut l'idée baroque de +faire Raphaël cardinal. Charles-Quint flatta Venise en ramassant le +pinceau du Titien. Tous honorèrent les artistes. Mais François Ier les +aima. + +Les exilés italiens trouvèrent en lui une consolation, la plus grande: +il les imitait, prenait leurs manières, leur costume et presque leur +langue. Lorsque le grand Léonard de Vinci vint chez lui en 1518, il +fut l'objet d'une telle idolâtrie, qu'à son âge de quatre-vingts ans +il changea la mode et fut copié par le roi et toute la cour pour les +habits, pour la coupe de barbe et de cheveux. La blessure du roi à la +tête lui fit seule changer de coiffure. Tout le monde à son exemple, +prononçait à l'italienne. On le voit par les lettres de Marguerite, +qui écrit comme elle prononce: _chouse_ pour _chose_, _j'ouse_ pour +_j'ose_, _ous_ pour _os_, etc. + +Les Italiens, en revanche, avaient fait pour lui des merveilles, un +monde de chefs-d'oeuvre. Malheureusement nos régentes du XVIIe siècle, +très-galantes et très-hypocrites, n'ont pu supporter ces libres +peintures; elles n'aimaient que les réalités. Un acte impie en ce +genre fut la destruction du seul tableau que Michel-Ange eût peint à +l'huile. Pas unique, le premier, le dernier qu'il ait jamais fait sur +les terres hasardées de la fantaisie. Cette oeuvre était la Léda, +l'austère et âpre volupté, absorbante comme la nature. Il l'avait +envoyée au roi de Fontainebleau. Cette image sérieuse, s'il en fut, +hautaine, altière dans son ardeur, parut obscène à des prudes +impudiques, et, comme telle, fut brûlée par les sots. + +Le sac de Rome en 1527, la chute de Florence en 1532, avaient été en +quelque sorte une ère de dispersion pour l'Italie. La concentration +fut brisée. L'art italien regarda aux quatre vents. Jules Romain s'en +va à Mantoue, et y bâtit une ville, avec le palais, les peintures du +monde écroulé, la lutte des géants contre les dieux. D'autres s'en +vont au fond du Nord, s'inspirent de son génie barbare, et, pour le +monstrueux empire d'Iwan le Terrible, bâtissent le monstre du Kremlin. +D'autres encore viennent en France; dans la matière la plus rebelle, +le grès de Fontainebleau, ils trouvent des effets imprévus, +singulièrement en rapport avec le mystère du paysage, avec l'obscure +et sombre énigme de la politique des rois. De là ces Mercures, ces +mascarons effrayants de la _Cour ovale_; de là ces Atlas surprenants +qui gardent les bains dans la _Cour du Cheval blanc_, homme-rochers +qui cherchent encore depuis trois cents ans leur forme et leur âme, +témoignant du moins qu'en la pierre il y a le rêve inné de l'être et +la velléité de devenir. + +Je ne suis pas loin de croire que ces Italiens, ayant perdu terre, +dépaysés, quittes de leur public et de leurs critiques, d'autant plus +libres en terre barbare qu'ils étaient sûrs d'être admirés, prirent +ici une hardiesse qu'ils n'avaient pas eue chez eux. Le Rosso ôta la +bride à son coursier effréné. N'ayant affaire qu'à un maître qui ne +voulait qu'amusement, qui disait toujours: _Osez_, il a, pour la +petite galerie favorite du malade, fondu tous les arts ensemble dans +la plus fantasque audace. Rien n'est plus fou, plus amusant. +Triboulet, Brusquet, sans nul doute, ont donné leurs sages conseils. +Le beau, le laid, le monstrueux, s'arrangent pourtant sans disparate. +Vous diriez le Gargantua harmonisé dans l'Arioste. Prêtres gris, +vestales équivoques, héros grotesques, enfants hardis, toutes les +figures sont françaises. Pas un souvenir d'Italie. Ces filles +espiègles et jolies, d'autres émues, haletantes, telle qui souffre et +dont la voisine touche le sein (plein d'avenir) avec une douce main de +soeur, toutes ces images charmantes, ce sont nos filles de France, +comme Rosso les faisait venir, poser, jouer devant lui. Rougissantes, +inquiètes, rieuses de se voir au palais des rois, d'autres honteuses +et pleurantes d'être trop admirées sans doute, il a tout pris. C'est +la nature, et c'est un ravissement. + +Au milieu de cette foule pantagruélique, dans ce grand rendez-vous du +monde où l'Amérique et l'Asie entrent aussi en carnaval, le roi de la +Renaissance, reconnaissable à son grand nez, le roi des aveugles, mène +la France qui n'y voit goutte, et, l'épée à la main, la pousse dans le +palais de la lumière. + +Plus François Ier déclina, moins il fut propre aux femmes, plus il fut +amoureux des arts. On sait son mot à Cellini. «Je t'étoufferai dans +l'or.» Et, quand la petite galerie lui fut ouverte par Rosso, quand il +se vit en possession de cette farce divine, roi de ce peuple rieur et +de ce sérail unique, lui aussi il fit une farce, il dit à Rosso: «Je +te fais chanoine.» Ce pieux artiste eut un canonicat de la +Sainte-Chapelle. + +Rosso n'en profita guère. Pour un chagrin, il se tua. Et ce fut aussi +le sort du grand et charmant André del Sarte. Du moins, avant son +malheur, il ramassa tout son génie, et fit pour François Ier le plus +frémissant tableau qui ait été peint jamais. Triomphe étrange, peu +mérité sans doute, d'un roi si léger, que ce profond coeur italien, +d'un élan de reconnaissance, ait réalisé pour lui cette chose vivante +et brillante comme une haleine de Dieu, la _Charité_ (qui est au +Louvre)! + +Que la flamme ait tombé de là, que l'étincelle ait pris, je ne m'en +étonne pas. _Et quasi currentes vitaï lampada tradunt._ C'est la +France, dès ce jour, qui part de l'Italie, s'en détache et prend le +flambeau. + +La reine réelle de France était cette vive Picarde, cette hardie +duchesse d'Étampes qui, par un art sans doute étrange, garda vingt ans +François Ier. Le vrai centre de la royauté, c'était sa chambre. Pour +l'orner, elle n'appela pas un étranger; elle prit un Français, un +jeune homme, la main ravissante de ce magicien Jean Goujon, qui +donnait aux pierres la grâce ondoyante, le souffle de la France, qui +sut faire couler le marbre comme nos eaux indécises, lui donner le +balancement des grandes herbes éphémères et des flottantes moissons. + +Les cariatides de cette chambre mystérieuse semblent un essai du jeune +homme, essai hardi, incorrect et heureux. Où a-t-il pris ces corps +charmants, si peu proportionnés, nymphes étranges, improbables, +infiniment longues et flexibles? Sont-ce les peupliers de +Fontaine-belle-eau, les joncs de son ruisseau, ou les vignes de +Thomery dans leurs capricieux rameaux, qui ont revêtu la figure +humaine? Les rêves de la forêt, les _songes d'une nuit d'été_, qui ne +se laissaient voir que dans le sommeil pour être regrettés au matin, +ont été saisis au passage par cette main vive et délicate. Les voilà, +ces nymphes charmantes, captives, fixées par l'art; elles ne +s'envoleront plus. + +Cette chambre, qui n'est pas très-grande, la galerie rabelaisienne, +chaude et basse de plafond, qui domine le petit étang, ce furent les +abris des dernières années de François Ier, les témoins de ses +conversations. Il était curieux, interrogatif. Et jamais il n'y eut +tant à dire qu'en ce temps. Les murs parlent. Comme les paroles gelées +que rencontra Pantagruel, et qui dégelaient par moment, il ne tient à +rien que les conversations peintes par le Rosso ne se détachent des +murs. Ils content les découvertes récentes, l'Asie, l'Amérique. Le +D'Inde, oiseau bizarre qui surprit tellement d'abord, l'éléphant +coquettement orné d'une parure de sultane, vous y voyez par ordre ces +nouveaux sujets d'entretien. + +Là vint le frapper la nouvelle étrange, impie et scandaleuse que +_c'était la terre qui tournait_, non le soleil, et que Josué s'était +trompé. Le tout calculé, démontré par un pieux ecclésiastique. Là lui +furent racontés, d'après le livre d'Ovando, les merveilles imprévues +de ce monde nouveau où la vie animale ne rappelait en rien l'ancien, +où l'homme, sans rapport aux anciennes races, ne semblait pas enfant +d'Adam. Là Rincon, Duchâtel, Postel, venaient lui dire: «Le Turc vaut +mieux que les chrétiens.» Et ils lui contaient les magnificences +incroyables de Soliman, le bel ordre, les fêtes, les féeries de +Constantinople. L'esprit du malade inactif, d'autant plus inquiet, +s'étendait en tous sens. Il poussait Jean Cartier à découvrir le +Canada. Il chargeait les naturalistes Belon, Rondelet, Gilles d'Alby, +d'étudier, de rapporter les animaux inconnus de l'Asie. + +Sa soeur, la reine de Navarre, Budé, son bibliothécaire, Duchâtel, son +lecteur, surtout les Du Bellay, eurent la part principale à tout cela. +Ce fut Jean Du Bellay, sans aucun doute, qui amusa le roi du livre +surprenant que venait de donner à Lyon le facétieux médecin Rabelais, +son protégé et _domestique_, comme on disait alors. + +Quel livre? Le sphinx ou la chimère, un monstre à cent têtes, à cent +langues, un chaos harmonique, une farce de portée infinie, une ivresse +lucide à merveille, une folie profondément sage. + +Quel homme et qu'était-il? Demandez plutôt ce qu'il n'était pas. Homme +de toute étude, de tout art, de toute langue, le véritable +_Pan-ourgos_, agent universel dans les sciences et dans les affaires, +qui fut tout et fut propre à tout, qui contint le génie du siècle et +le déborde à chaque instant. + +Christophe Colomb trouva son nouveau monde à cinquante ans. Rabelais +avait à peu près le même âge, ou un peu plus, quand il trouva le sien. + +La nouveauté du fond fut signalée par celle de la forme. La langue +française apparut dans une grandeur qu'elle n'a jamais eue, ni avant +ni après. On l'a dit justement: ce que Dante avait fait pour +l'italien, Rabelais l'a fait pour notre langue. Il en a employé et +fondu tous les dialectes, les éléments de tout siècle et de toute +province que lui donnait le Moyen âge, en ajoutant encore un monde +d'expressions techniques que fournissent les sciences et les arts. Un +autre succomberait à cette variété immense. Lui, il harmonise tout. +L'antiquité, surtout le génie grec, la connaissance de toutes les +langues modernes, lui permettent d'envelopper et dominer la nôtre. + +Majestueux spectacle. Les rivières, les ruisseaux de cette langue, +reçus, mêlés en lui, comme en un lac, y prennent un cours commun, et +en sortent ensemble épurés. Il est, dans l'histoire littéraire, ce +que, dans la nature, sont les lacs de la Suisse, mers d'eaux vives +qui, des glaciers, par mille filets, s'y réunissent pour en sortir en +fleuve, et s'appeler la Reuss, ou le Rhône ou le Rhin. + +Ceci pour la langue et la forme. Mais pour le fond, à qui le comparer? + +À l'Arioste? à Cervantès? Non, tous deux rient sur un tombeau, sur la +patrie défunte, et la chevalerie inhumée. Tous deux regardent au +couchant. Rabelais regarde l'aurore. + +Il serait ridicule de comparer le Gargantua et le Pantagruel à la +Divine Comédie. L'oeuvre italienne, inspirée, calculée, merveilleuse +harmonie, semble ne comporter de comparaison à nulle oeuvre humaine. +Toutefois, ne l'oublions pas, cette harmonie est due à ce que Dante, +si personnel dans le détail, s'est assujetti dans l'ensemble, dans la +doctrine, la composition même, à un système tout fait, au système +officiel de la théologie. Il va vers l'infini, mais de droite et de +gauche, soutenu, limité, par deux murs de granit, dont l'un est saint +Thomas, l'autre la tradition très-fixe du mystère des trois mondes, +joué partout en drame avant d'entrer dans l'épopée. + +Répétons donc pour Dante ce que nous disions pour les deux autres. Il +regarde vers le passé. Si sa force indocile échappe parfois vers +l'avenir, c'est comme malgré lui, par des hasards sublimes de génie et +de passion, par un égarement de son coeur. + +Directement contraire est la tendance de Rabelais. Il cingle à l'Est, +vers les terres inconnues. + +L'oeuvre est moins harmonique; je le crois bien. C'est un voyage de +découverte. + +Il sait tout le passé et le méprise. Il en traîne plus d'un lambeau, +mais il les arrache en courant, il en sème sa route. S'il en garde +quelque chose, ce sont des mots, des noms, dont il baptise des choses +nouvelles et très-contraires. + +La devise orgueilleuse de Montesquieu est mieux placée ici: «C'est un +enfant sans mère» (_Prolem sine matre creatam_). + +Où sont ses précédents? Il appelle son livre _Utopie_, et sans doute +il connaît l'_Utopie_ de Thomas Morus. Il a eu sous les yeux l'_Éloge +de la folie_ d'Érasme. Il ne doit pas un mot ni à l'un ni à l'autre. + +Érasme est un homme d'esprit, mais froid, de peu de verve, qui ne +trouve le paradoxe qu'en sortant du bon sens. + +Il touche à l'ineptie lorsque, dans sa liste des fous, il met +l'_enfant_! Quand il voit dans l'amour, dans le mystère sacré de la +génération, _une folie ridicule!_ Cela est sot et sacrilége. + +Thomas Morus est un romancier fade, dont la faible _Utopie_ a +grand'peine à trouver ce que les mystiques communistes du Moyen âge +avaient réalisé d'une manière plus originale. La forme est plate, le +fond commun. Peu d'imagination. Et pourtant peu de sens des réalités. + +Rabelais ne doit rien à ces faibles ouvrages. Il n'a rien emprunté +qu'au peuple, aux vieilles traditions. Il doit aussi quelque chose au +peuple des écoles, aux traditions d'étudiants. Il s'en sert, s'en joue +et s'en moque. Tout cela vient à travers son oeuvre profonde et +calculée, comme des rires d'enfants, des chants de berceau, de +nourrice. + +Navigateur hardi sur la profonde mer qui engloutit les anciens dieux, +il va à la recherche du grand _Peut-être_. Il cherchera longtemps. Le +câble étant coupé et l'adieu dit à la Légende, ne voulant s'arrêter +qu'au vrai, au raisonnable, il avance lentement, en chassant les +chimères. + +Mais les sciences surgissent, éclairent sa voie, lui donnent les +lueurs de la _Foi profonde_. Copernic y fera plus tard, et Galilée. +Mais déjà l'Amérique et les îles nouvelles, déjà les puissances +chimiques tirées des végétaux, déjà le mouvement du sang, la +circulation de la vie, la mutualité et solidarité des fonctions, +éclatent dans le Pantagruel en pages sublimes, qui, sous forme légère, +et souvent ironique, n'en sont pas moins les chants religieux de la +Renaissance. + +Nous parlerons dans un autre volume de cette Odyssée du Pantagruel. +Aujourd'hui, l'Iliade, je veux dire, le Gargantua. + +Mais avant d'entamer ce livre, il faudrait un peu connaître comment +l'auteur y arriva. Malheureusement tout est obscur. Plût au ciel qu'on +pût faire une vie de Rabelais! Cela est impossible[25]. + +[Note 25: La vie de Rabelais est impossible pour qui voudrait tout +éclaircir; mais, quant à l'aspect principal, la bonté, la grandeur de +ce beau génie, il a été mis en complète lumière. Un jeune paysan de +Normandie, dans un village, sans autre secours que la sagacité +pénétrante d'un esprit fin et tendre, très-réfléchi sous sa forme +naïve, a suivi et senti le mystère de la Renaissance dans Rabelais, +Molière et Voltaire. Ce mystère peut se dire d'un mot (celui de Vasari +sur Giotto): «Il a mis la bonté dans l'Art.» Bonté et tolérance, +ardente humanité, ce fut l'âme commune de ces grands hommes. La foule +inintelligente n'avait vu en eux que l'esprit critique; ils ont +attendu jusqu'à nous leur révélation. _Rabelais_, _Molière_, +_Voltaire_, par Eugène Noël. Trois petits volumes in-18.] + +Ce que nous en savons le mieux, c'est qu'il eut l'existence des grands +penseurs du temps, une vie inquiète, errante, fugitive, celle du +pauvre lièvre entre deux sillons. Il se cacha, rusa, s'abrita comme il +put, et réussit à vivre âge d'homme, et même vieux, sans être brûlé. + +Vie terrible, on l'entrevoit bien. Ce joyeux enfant de Touraine, ami +de la nature, on le fait prêtre, on le fait moine. Et, tout d'abord, +les moines qui devinent son génie vous le mettent dans un _in pace_. +Des magistrats l'en tirent. Il est longtemps comme caché sous l'abri +des frères Du Bellay, ses anciens condisciples. Il devient leur +faiseur; pour Guillaume, il fait de l'histoire; pour René, de la +physique; pour le cardinal Jean, de la diplomatie. Courtisan, bouffon +de château, médecin de campagne, auteur aux gages des libraires, ce +grand génie traîne les vices de sa vieille robe, l'ostentation des +vices surtout pour plaire aux grands. Grand buveur (par écrit), et +débauché (en vers latins), il garde, chose étonnante dans cette vie +d'aventurier, une vigueur morale, une rectitude, un souverain amour du +bien, une haine du faux, qui va enlever le vieux monde. + +À Montpellier, il enseignait la médecine avec applaudissement; mais sa +robe fatale le poursuivait sans doute. Il alla s'établir à Lyon, où la +grande colonie italienne mettait un peu de liberté. Il y trouva une +autre victime du fanatisme, l'ardent, l'intrépide imprimeur, Étienne +Dolet, qui attaquait également et les légistes et le clergé, et se fit +brûler à la fin. Rabelais avait fait pour Dolet et autres libraires +des publications populaires d'almanachs, de satires, qui avaient +répandu son nom. + +On commençait à regarder de quel côté il tournerait. Les protestants +se demandaient s'il se joindrait à eux. Bèze dit dans ses vers: «Tout +grand esprit a les yeux sur cet homme.» + +Tous aussi reculèrent, à l'apparition du Gargantua, tous crièrent +d'horreur ou de joie. Peu comprirent que c'était un livre d'éducation. +Peu devinèrent le mot caché, qui est celui d'_Émile_: «Reviens à la +nature.» + +C'était l'Anti-Christianisme. Contre le Moyen âge qui dit: «La nature +est mauvaise, impuissante pour te sauver,» il disait: «La nature est +bonne; travaille, ton salut est en toi.» + +Mais il ne part pas comme _Émile_ d'un axiome abstrait. Il part du +réel même de la vie, des moeurs de ce temps, de sa pensée grossière. +La conception, tout enfantine, est celle de l'homme énormément et +gigantesquement matériel, d'un géant. Il s'agit de faire un bon géant. + +Ces vieilles histoires de géant, loin de pâlir, s'étaient fortifiées à +l'apparition de la royauté et du gouvernement moderne. Le phénomène +étrange, diabolique ou divin, d'un peuple résumé dans un homme, la +centralisation royale, comment la figurer? comment représenter ce +Dieu? C'est un géant apparemment, qui mange les gens _en salade_? Car +_un roi ne vit pas de peu_. + +On voit que les yeux de Rabelais se sont ouverts sur des spectacles +ridicules; un monde de dérision lui apparut dès son berceau. Il vit +l'époque heureuse, riche, inintelligente des premiers temps de Louis +XII, de Grandgousier et Gargamèle. Il s'en souvient encore. Son +Gargantua est daté de l'année où François Ier mit l'impôt sur les +vins, impôt qui fit révolter Lyon. Il s'ouvre plaisamment par ce mot: +_Sitio._ + +Cette soif (qui tout à l'heure est celle des sciences et des idées), +l'auteur la pose d'abord dans la matérialité la plus basse. Ce n'est +qu'ivrognerie, buverie, mangerie. Ce burlesque prologue nous introduit +au livre, comme les farces et les _fêtes de l'âne_ précédaient les +chants de Noël. + +L'homme d'alors est tel. Tel l'a pris Rabelais. L'enfant, dès le +berceau, mal entouré, puis cultivé à contresens, offre un parfait +miroir de ce qu'il faut éviter. À un mauvais commencement, +l'éducation scolastique ajoute tout ce qu'elle peut de vices et de +paresse, mauvaises moeurs et vaines sciences. + +Voilà le point de départ, et il le fallait tel. + +Cela donné au temps, la supériorité de Rabelais sur ses successeurs, +Montaigne, Fénelon et Rousseau, est évidente. Son plan d'éducation +reste le plus complet et le plus raisonnable. Il est fécond surtout et +positif. + +Il croit, _contre le Moyen âge_, que l'homme est bon, que, loin de +mutiler sa nature, il faut la développer tout entière, le coeur, +l'esprit, le corps. + +Il croit, _contre l'âge moderne_, contre les raisonneurs, les +critiques, Montaigne et Rousseau, que l'éducation ne doit pas +commencer par être raisonneuse et critique. Rousseau, Montaigne, tout +d'abord, mettent leur élève au pain sec, de peur qu'il ne mange trop. +Rabelais donne au sien toutes les bonnes nourritures de Dieu; la +nature et la science l'allaitent à pleines mamelles; il comble ce +bienheureux berceau des dons du ciel et de la terre, le remplit de +fruits et de fleurs. + +On dira que cette éducation est trop riche, trop pleine, trop savante. +Mais l'art et la nature y sont pour charmer la science. La musique, la +botanique, l'industrie en toutes ses branches, tous les exercices du +corps, en sont le délassement. La religion y naît du vrai et de la +nature pour réchauffer et féconder le coeur. Le soir, après avoir +ensemble, maître et disciple, résumé la journée, «ils alloient, en +pleine nuit, au lieu de leur logis le plus découvert, voir la face du +ciel, observant les aspects des astres. Ils prioient Dieu le créateur +en l'adorant, et ratifiant leur foy envers lui, et le glorifiant de +sa bonté immense. Et, lui rendant grâce de tout le temps passé, se +recommandoient à sa divine clémence pour tout l'avenir. Cela fait, +entroient en leur repos.» + +Cette éducation porte fruit. Gargantua n'a pas été formé seulement +pour la science. C'est un homme, un héros. Il sait défendre son père +et son pays. Il est vainqueur, parce qu'il est juste, et courageux +avec l'esprit de paix. + +Un droit nouveau surgit contre les Charles-Quint, contre les +conquérants: «Foi, loi, raison, humanité, Dieu, vous condamnent, et +vous périrez; le temps n'est plus d'aller ainsi conquêter les +royaumes.» + +Ce livre est tout empreint du temps, écrit visiblement sous +l'influence des derniers événements, des guerres de l'Empereur, et +aussi des guerres scolastiques de Paris, mortellement hostile à la +sale et turbulente vermine des Cappets, des ennemis de la pensée. +Rabelais, venu, en 1530, de Montpellier à Paris, y avait trouvé Béda +triomphant, le bûcher de Berquin tiède encore; il en avait rapporté +une verve amère d'indignation. + +En 1534, Jean Du Bellay, allant à Rome, passa par Lyon et emmena +Rabelais. Il lui fit donner au retour, en 1535, la place de médecin du +grand hôpital de Lyon. + +La position de cet habile homme près de François Ier était exactement +celle de MM. D'Argenson près de Louis XV. De même que ces derniers, +unis avec la Pompadour, entreprirent d'entraîner le roi par +l'ascendant de Voltaire, Du Bellay, avec la duchesse d'Étampes, dut +essayer d'agir sur François Ier par le Voltaire de l'époque, qui +était Rabelais. + +L'oeuvre, achevée dans le cours de l'année 1535, paraît avoir reçu à +ce moment des additions propres à gagner le roi. + +Favorable généralement _aux bons prédicateurs de l'Évangile_, elle eût +pu sembler protestante. Rien n'était plus loin de l'idée de Rabelais. +Il est évidemment pour Érasme et contre Luther dans le parti du _libre +arbitre_. Les anabaptistes et briseurs d'images avaient d'ailleurs +fort éloigné les hommes de la Renaissance. Budé s'était violemment +déclaré contre eux dans la préface, du _Passage de l'hellénisme au +christianisme_. Plusieurs allusions hostiles au protestantisme furent +mises dans le Gargantua. + +Une autre très-flatteuse au roi, qui venait d'achever Chambord, c'est +l'épilogue du livre, l'aimable _Abbaye de Thélème_, dont +l'architecture est calquée sur celle du nouveau château. + +Le succès fut immense. On en vendit, dit Rabelais, en deux mois, plus +que de bibles en neuf ans. Il en existe soixante éditions, des +traductions innombrables en toute langue. C'est le livre qui a le plus +occupé la presse après la Bible et l'Imitation. + +Pour l'effet sur la cour, sur le roi, il dût être grand, puisqu'un +courtisan aussi habile que Jean Du Bellay osa l'appeler: _Un nouvel +Évangile_, et d'un seul mot: _le Livre_. + +Examinons pourtant. Mérite-t-il ce titre? L'idéal moral de l'auteur, +un idéal de paix et de justice, de douceur, d'humanité, est-il +complet, est-il précis? Non, il ne pouvait l'être. Nulle éducation +n'est solide, nulle n'est orientée et ne sait son chemin, si d'abord +elle ne pose simplement, nettement son principe religieux et social. +Rabelais ne l'a pas fait, pas plus que Montaigne, Fénelon, ni +Rousseau. Son idéal n'est autre que le leur, l'_honnête homme_, celui +qu'accepte aussi Molière. Idéal faible et négatif, qui ne peut faire +encore le héros et le citoyen. + +Ce grand esprit avait donné du moins un beau commencement, un noble +essai d'éducation, une lumière, une espérance. L'exigence des temps, +l'urgence de la révolution, demandait autre chose. + +Rousseau élève un gentilhomme. Rabelais élève un roi, un bon géant. Et +le peuple, qui se charge de l'élever? + +Savez-vous qu'à ce moment même, en 1535, une machine immense de +réaction fanatique travaille et le peuple et les cours? Ce roi, qui +s'amuse du livre, ce roi que vous croyez tenir, il va vous échapper. +Il cédera, sans s'en apercevoir, au grand mouvement, mêlé d'intrigue +religieuse et de passion populaire. + +Rabelais, dans son mépris pour la pouillerie cléricale, pour Montaigu +et les Bédistes, pour ces écoles de sottise dont le vieux Paris +grouille encore, a bien vu _Janotus_, mais il n'a pas vu Loyola. + + + + +CHAPITRE XX + +ROME ET LES JÉSUITES--INVASION DE LA PROVENCE--FRANÇOIS Ier CÈDE À LA +RÉACTION + +1535-1538 + + +Le duel des deux croyances s'est combattu principalement par deux +armes et deux moyens. + +La machine catholique, celle des _Exercitia_, par laquelle Loyola se +transforma lui-même à sa conversion (1521), lui servit peu après à +former et discipliner les petites bandes des premiers jésuites. + +Tout cela encore en Espagne. Il écrivit son livre avant de partir pour +Jérusalem, de sorte que de bonne heure ce livre courut les couvents +et la société dévote. + +La grande force calviniste, celle des psaumes français de Marot, ne +paraît qu'en 1543. + +Ainsi le mouvement espagnol eut sur le mouvement génevois une grande +priorité. + +La difficulté du combat pouvait être celle-ci. Pour bien commencer la +guerre, le temps était trop raisonnable, les opinions trop vieilles, +les esprits blasés. Les insultes faites aux images émurent, il est +vrai, le peuple; les exécutions l'enivrèrent. Mais on ne serait pas +venu à bout de lui faire prendre les armes si une génération spéciale +n'eût été soigneusement dévoyée et _déraillée_ du bon sens par l'art +qu'un auteur appelle _la mécanique de l'enthousiasme_. + +Comme Basque et comme Espagnol, Ignace avait un point de départ dans +sa galanterie exaltée pour sa dame (la sainte Vierge). Un jour qu'il +faisait voyage dans les montagnes d'Aragon, il rencontre un Maure, et +ne manque pas d'essayer de le convertir à l'immaculée virginité. Mais +le Maure porte une botte logique: il cède pour la conception et nie +pour l'accouchement. Ignace ne sait que répondre. Il est comme cloué à +la terre et laisse l'autre prendre les devants. Pais il dit: «Le +poignarderai-je?» Il remit la décision à sa mule, qui, heureusement, +choisit un autre chemin. + +C'est dès lors qu'il se mit à forger les armes spirituelles pour +combattre l'esprit d'examen et pour poignarder la raison. Le plus dur, +le plus difficile, est souvent de la vaincre en soi. Il n'y parvint +que par un appel très-persévérant à l'illuminisme, pour lequel sa +nature militaire ne semblait pas faite. Cependant, avec le jeûne, +quelques privations de sommeil, une Chambre sans lumière, telle +peinture atroce et baroque, on arrive à troubler l'imagination et +suppléer le fanatisme. + +La première génération construisit la mécanique et la popularisa. La +seconde, dépravée d'esprit, faussée, et dévoyée déjà, s'en arma pour +la guerre sacrée; ce sont les temps d'Henri II. La troisième, sous +Charles IX, en tira la Saint-Barthélemy. + +Notez qu'au moment même où Loyola organise en Espagne ses premiers +soldats de Jésus (1525 au plus tard), un franciscain italien, sur une +révélation divine, réforme son ordre, revenant aux capuchons étroits, +pointus, _capuccini_, que les papes avaient tant persécutés. +L'ostentation de pauvreté, jadis punie par le saint-siége, va le +servir utilement dans ces moines, faux mendiants, prêcheurs, aboyeurs +de foires, crieurs populaires et populaciers, pieux bateleurs, +bouffons dévots. Ils amusent, font rire les foules, qui croient +entendre une farce, et se trouvent, par surprise, avoir attrapé un +sermon. + +Tout cela se fait d'abord sans Rome, hors de son action. La réaction +pontificale ne commence qu'à l'avènement du Romain Farnèse, Paul III +(1534). C'était un vieillard énergique, d'une tête forte et active. Il +passait pour peu scrupuleux (on lui imputait un faux). Il avait cinq +bâtards qu'il voulait faire princes. Mais il comprit que sa famille ne +trouverait sa grandeur que par la grandeur de l'Église, et, avant +tout, il travailla à relever Rome. + +Il était temps. Elle avait perdu la moitié de l'Europe, et elle +allait perdre l'Italie. Un rapport des inquisiteurs annonçait «qu'il y +avait _trois mille instituteurs_ italiens dans les nouvelles +opinions.» + +Le premier acte de Paul III montrait sa parfaite indifférence en +matière de religion. D'une part, il offrit le chapeau à Érasme, +défenseur du _libre arbitre_. D'autre part, il fit cardinal le +Vénitien Contarini, connu pour très-prononcé dans la doctrine +contraire, la _justification par la foi_. + +Contarini, si rapproché des croyances luthériennes, n'était pas +seulement un théologien, mais un habile politique. Paul III l'envoya +aux protestants d'Allemagne. Voulait-il les regagner ou les amuser +seulement, les diviser, les affaiblir, avant d'employer la force et +l'épée des Espagnols? Ce qui me ferait adopter la dernière opinion, +c'est qu'en donnant pouvoir à Contarini il ajoute cette réserve +fallacieuse: «Voyez si les protestants s'accordent avec nous sur les +principes, la primauté du saint-siége, les sacrements, _et quelques +autres choses_.» Mais quelles choses? Il dit vaguement: «Choses +approuvées de l'Écriture et dans l'usage de l'Église, lesquelles vous +connaissez bien.» + +L'idée réelle de Rome avait été plus franchement communiquée à +Charles-Quint, dès 1530, par le violent légat Campeggi. Dans le +mémoire qu'il remit à l'Empereur de la part des cardinaux, il ne +s'amuse pas à la controverse. Il demande tout d'abord l'emploi de la +force; il faut, dit-il: + +1º L'alliance de l'Empereur avec les princes bien pensants contre +l'hérésie; + +2º La répression des princes qui n'entreraient pas dans la ligue, «la +destruction de ces plantes vénéneuses par le fer et par le feu;» + +3º L'organisation d'une inquisition générale sur le modèle de +l'inquisition espagnole, la guerre aux livres, etc., etc. + +Ce plan n'était pas complet. Contre les forces vives et populaires de +la Réforme, il fallait créer une force populaire. À côté de +l'inquisition répressive, il fallait organiser ce que j'appellerais +une inquisition préventive, l'éducation spéciale d'une génération +vouée à l'étouffement de la raison. + +Les prêcheurs de lazzaroni, les _capuccini_ errants ne pouvaient +donner cela. Il fallait un élément plus fixe, plus sérieux, décent, +rassurant, trouver un intermédiaire entre le prêtre et le moine. On +chercha pendant quelque temps. + +Les Théatins se présentèrent (1524), nobles ecclésiastiques qui, sans +habit particulier, vivaient dans la tenue sévère, l'étude et la haute +vie qui les désignait candidats au gouvernement spirituel; c'était un +séminaire d'évêques. + +Les Somasques se dévouèrent à l'éducation et aux hôpitaux. Ils étaient +directeurs des malades, confesseurs des mourants; ils répondaient à +l'Église des deux moments essentiels de l'homme, l'enfance et la mort. + +Les Barnabites se chargèrent d'enseigner et de prêcher, etc. + +Toutes ces créations nouvelles étaient des armes admirables; mais +elles étaient spéciales; elles n'agissaient pas d'ensemble. Un homme +se présente alors, industrieux éclectique pour centraliser l'action, +homme _omnibus_, qui va au but, au succès par toutes les voies, qui +laisse les spécialités et les singularités, et qui dit: «Je ferai +tout.» + +Loyola fut peu original. Les jésuites l'établissent. Il prit de toutes +parts ce qui était vraiment utile et pratique. + +Le secret des constitutions de l'ordre, qu'on lui a tant reproché, ce +mystère qui _engage le novice à ce qu'il ignore_, qui l'entraîne peu à +peu au but inconnu, tout cela est la sainte ruse des anciens ordres +monastiques. On la trouve dans la règle des Bénédictins du +Mont-Cassin, dans celle des Franciscains, et le général, saint +Bonaventure, la recommande expressément. Les Barnabites, récemment +fondés, se firent une loi de ce mystère. + +_Engager l'âme par le corps_, l'entraîner, presque à son insu, vers +telle idée religieuse par telle pratique matérielle, ce n'est pas non +plus chose nouvelle. «Agis, tu croiras après; ta croyance se calquera +à la longue sur ton action,» c'est encore une vieille industrie. +Loyola eut le mérite de régler cette action dans une suite +d'_exercices_ méthodiques, fort simples, qui dispensent d'idées. + +De même que le soldat doit être l'homme de tout combat, le _jésuite +est dressé à tout et se plie à tout_. La mécanique est puissante ici +parce qu'elle est complète. Elle saisit l'homme par l'éducation, le +gouvernement par la prédication, la discipline par la direction, par +la confession et la pénitence. Elle le tient par tous les âges. Elle +le tire par tous les fils. + +Dans cet ordre, militaire sous sa robe pacifique, _jusqu'où ira +l'obéissance_? c'est le point vraiment capital, et c'est là que le +capitaine biscayen fut original. Les fondateurs des anciens ordres +avaient dit: Jusqu'à la mort. Loyola va au delà; il a dit: _Jusqu'au +péché._--Véniel? Non. Il va plus loin. Dans l'obéissance, il comprend +_le péché mortel_. + +«Visum est nobis in Domino nullas constitutiones posse obligationem ad +peccatum _mortale_ vel veniale inducere, _nisi superior_ (in nomine +J.-C. vel in virtute obedientiæ) _juberet_.» + +«Nulle règle ne peut imposer le péché mortel, _à moins que le +supérieur ne l'ordonne_.» Donc, s'il l'ordonne, il faut pécher, pécher +mortellement. + +Cela est neuf, hardi, fécond. + +Il en résulte d'abord que l'obéissance, pouvant justifier tout péché, +dispenser de toute vertu, _restera la seule vertu_. + +De plus, cette vertu unique enveloppant l'existence, l'intellectuelle +aussi bien que l'active, l'obéissance qui impose toute action, _impose +aussi toute croyance_. + +La seule croyance à suivre, c'est celle que l'obéissance vous donne. +Indifférence parfaite sur le fond de la croyance. Obéis, et peu +t'importe si ta croyance mobile se contredit, soutenant au matin _le +pour_, et _le contre_ au soir. + +Nous voilà bien soulagés. Toute dispute est finie. Dans la croyance +_par ordre_ et l'enseignement _par ordre_, nous pourrons également +soutenir toute idée. + +Tranchons le mot: Plus d'idée. + +Ne nous étonnons plus si, du premier coup, les jésuites, acceptant la +foi de la Renaissance, des philosophes et des juristes, des ennemis de +la théologie, adoptèrent _le libre arbitre_, et le salut _par les +oeuvres_, qui dispense de Jésus. + +Vous croyez les tenir là, les saisir? Point du tout. Ils glissent. Ce +sont des hommes d'affaires qui peuvent varier leur thèse pour le +besoin de leur affaire. Ils écrivent au besoin contre leur propre +doctrine, se réfutent dans des livres également autorisés de la +Société. + +Étranges contradictions, aveugle esprit de combat, dont les armées +seules jusque-là avaient donné l'exemple. Les mêmes soldats espagnols, +dans la même année, égorgent à Rome les sujets du pape, en Espagne ses +ennemis. + +Un point grave et singulier où le jésuite dépasse décidément le +soldat, c'est que Loyola _supprime les exercices communs_. Les hommes +s'électrisent et se vivifient les uns par les autres. L'esprit +s'augmente et se féconde par la communication muette. Combien plus par +le chant et la prière commune! Ceux qui se réunissent et chantent, sur +ce seul signe, en ce siècle, sont déclarés protestants. + +L'obéissance la plus sûre, c'est celle de l'_individu_. Que la société +le moule, mais qu'il reste individu. Des _exercices_ individuels, +suivis par tous séparément, les rendront semblables sans qu'ils +communiquent, sans qu'ils se confient. Qu'ils se défient les uns des +autres, tant mieux; ils n'en seront que plus isolés, faibles, +obéissants. Chaque homme, faible comme homme, sera fort comme +société; il n'est qu'une pièce, un rouage. Il remue, parce qu'on la +remue. Il est chose morte, inerte, un cadavre qui retomberait si une +main ne le soutenait. De ces cadavres artificiellement dressés, mus +par le galvanisme, se fera une armée terrible. + +Rien de plus grossier, du reste, de plus antispiritualiste qu'une +telle institution. Les _exercices_ s'y font moins par l'idée +religieuse ou le sentiment que par la légende, par le détail +historique et physique de telle scène qu'on doit se représenter, par +l'imitation ou reproduction des circonstances matérielles, etc. On +doit, par exemple, percevoir l'enfer successivement par les cinq sens, +la vue du feu, l'odeur du soufre, etc. La matérialité parfois y va +jusqu'à l'impossible. Comment se représenter _par le goût et +l'odorat_, comme il le demande, la suavité d'une âme imbue de l'amour +divin? + +En 1540 le pape approuve les constitutions des jésuites[26]. En 1542 +commencent à jouer les deux grandes machines de la révolution +nouvelle: l'_éducation_, l'_inquisition_. + +[Note 26: La même année, il institue une confrérie du _Sacré +corps_ de Jésus. Serait-ce le premier nom des jésuites, qui plus tard +si habilement exploitèrent le Sacré coeur? _Extrait des Actes du +Vatican, Archives, carton L, 379_. L'histoire des jésuites a été fort +éclaircie par l'ouvrage de M. Alexis de Saint-Priest sur leur +suppression, d'après les documents conservés au ministère des Affaires +étrangères. Nulle part ils n'ont été plus finement appréciés que dans +le beau livre, tout récemment publié, de M. Lanfrey: _L'Église et la +Philosophie au_ XVIIIe _siècle, 1855._] + +Lainez fonde le premier collége des jésuites (à Venise). Loyola +seconde le théatin Caraffa dans l'inquisition romaine et universelle +qui doit embrasser le monde. La main de Loyola y est reconnaissable, +surtout en ceci: _On punit ceux qui se défendent._ + +Qui se défend est coupable; il résiste à la justice. Frappez cette âme +rebelle. + +Et qui avoue est coupable. Mais humilié, brisé, rien n'empêche de +l'absoudre. + +Plus d'innocent, tous coupables. Plus de justice, un combat. Que +veut-on? La victoire, le brisement de l'âme humaine. + +Le premier qui eût dû être amené à ce tribunal, c'était, sans nul +doute, Henri VIII. Il fallait seulement trouver un huissier, un sbire +assez fort pour mettre la main sur lui. + +Le pape avait un roi tout prêt, le jeune Pole, cousin d'Henri VIII. +Sorti de la branche d'York et de la Rose rouge, il pouvait recommencer +la guerre du XVe siècle et noyer l'Angleterre de sang. Pole avait été +élevé par Henri, comblé de ses dons. Mais la femme d'Henri, Catherine, +avait nourri dans le coeur du jeune homme, inquiet et ambitieux, +l'espoir d'épouser Marie, héritière de l'Angleterre. Au moment où le +pape condamna Henri, Pole, qui était en Italie, éclata par un libelle +contre son maître et bienfaiteur. Coup terrible. Henri, qui rejetait +le pape sans admettre le protestantisme, qui persécutait à la fois les +catholiques et les protestants, chancelait fort. Tout son appui, en +cas d'invasion, eût été une armée allemande qu'il eût acheté. + +Le roi de France eût pu seul exécuter la sentence. C'est à quoi +poussaient vivement (dans l'année 1534) le pape et Charles-Quint. Le +plus jeune fils du roi aurait épousé Marie, qui eût dépossédé son +père. Pole, devenu cardinal, fut mis par le pape à Liége, pour +correspondre de près avec les insurgés d'Angleterre, pendant que +l'Empereur soulevait l'Irlande. + +François Ier, sollicité, répondait que le roi d'Angleterre était son +ami. À quoi l'Empereur réplique (dans les dépêches de Granvelle) qu'il +ne s'agit aucunement de faire mal à Henri; au contraire, on veut le +sauver, l'_empêcher de se perdre d'honneur et de conscience_. Il eût +été _sauvé_ dans un monastère, déposé et tondu. + +Les mêmes dépêches témoignent que Montmorency, flatté, mené par +Charles-Quint, donnait en plein dans ce projet, et _n'en dégoûtait +nullement le roi_. Était-ce pourtant sérieux? Était-il sûr que +l'Empereur tînt tellement à faire roi d'Angleterre un prince français? +Il eût voulu à la fois et détrôner Henri VIII et perdre François Ier +dans l'esprit des protestants d'Allemagne, de sorte qu'isolé, faible, +il ne fût plus rien autre chose qu'un lieutenant de l'Empereur. + +Le roi était peu tenté. Il n'avait qu'une passion: c'était Milan et la +réparation de l'affront de Maravilla. Loin de l'apaiser, +Charles-Quint, dans sa conduite inconséquente, fit encore arrêter un +homme qu'il envoyait à Soliman. + +Le pape travaillait en vain à les rapprocher. Comme deux lutteurs +acharnés, ils se tâtaient pour mieux se frapper. Le roi avait fait la +démarche cruelle et désespérée d'appeler en Corse, en Sicile, en +Italie, non pas Soliman, mais le pirate Barberousse, bey d'Alger et de +Tunis, à qui le sultan donna le titre de son amiral. Tout l'aspect des +côtes changea. Un tremblement effroyable saisit les pauvres habitants +quand, à chaque instant, l'on vit les pirates, marchands d'esclaves, +descendre inopinément et tomber comme des vautours. Jusque dans +l'intérieur des terres, l'homme en s'éveillant le matin voyait le +turban, les armes, les visages d'Afrique. En un moment, s'il n'était +pris, il avait perdu sa famille; sa femme, sa fille, ses enfants, +étaient enlevés dans les barques, en poussant d'horribles cris. +Parfois les marchands avaient commission d'un pacha, d'un bey, d'un +puissant renégat, de lui procurer telle femme. La fille d'un +gouverneur espagnol fut ravie ainsi. La Giulia, soeur de la _divine_ +Jeanne d'Aragon, qui est au Louvre, beauté célèbre jusque dans +l'Orient, faillit être enlevée; elle ne se sauva qu'en chemise, elle +sauta sur un cheval qu'un cavalier lui céda. On prétend qu'en +reconnaissance elle le fit assassiner pour qu'il ne pût se vanter du +bonheur de l'avoir vue. + +La chose la plus populaire que pût jamais faire l'Empereur, celle qui +devait le mettre en bénédiction, c'était d'exterminer les pirates, de +détruire Tunis et Alger. Venise elle-même, amie des Turcs, était +cruellement inquiète des progrès de Barberousse. Charles-Quint avait +tous les voeux pour lui. Nulle expédition plus brillante, plus +populaire, plus bénie. L'armée espagnole, allemande, italienne, avec +force volontaires de toutes nations, défit l'armée africaine que +Soliman avait laissée à ses propres forces, prit la Goulette et Tunis +(25 juillet 1535). Le massacre fut immense; on y tua trente mille +musulmans. Vingt mille chrétiens délivrés portèrent leur +reconnaissance dans toute l'Europe et la gloire de Charles-Quint. + +Gloire, puissance, force réelle. Il avait mis un roi vassal à Tunis. +De là il menaçait Alger, dominait la côte d'Afrique. Il avait conquis +les coeurs des Italiens mêmes, écrasés par lui. Venise se détachait du +sultan et rangeait son pavillon soumis près du victorieux drapeau du +dompteur des Barbaresques. + +Charles-Quint, débarqué (septembre) en Italie, au milieu des +applaudissements de l'Europe, était en mesure de parler de très-haut à +François Ier. Il n'exige plus, comme à Cambrai, qu'il abandonne ses +alliés, mais qu'il combatte contre eux. + +Il veut bien l'amuser encore de la promesse de Milan. François Sforza +meurt en octobre. L'Empereur fait espérer Milan comme dot de sa fille, +qu'eût épousée le plus jeune fils du roi. Tous deux arment cependant. +L'Empereur lève des lansquenets. Le roi négocie pour avoir des +Suisses, achève l'organisation des _légions_ de gens de pied qu'il +forme à la romaine. + +Du jour où il avait reçu l'affront de Maravilla, il avait voulu la +guerre. Mais il ne trouva d'argent qu'en frappant l'impôt le plus +odieux aux Français, la taxe des vins, avec les vexations infinies des +visites de commis et la tyrannie fiscale qu'on appelle l'_exercice_. +Il y eut bientôt révolte. + +Quant aux hommes, il avait peu à compter sur la noblesse. Elle s'était +montrée favorable au connétable. Elle avait refusé, en 1527, de +contribuer à la rançon du roi. Elle faisait négligemment le service +militaire. En février 1534, le roi lui impose quatre revues annuelles, +exige que les gens d'armes portent la complète armure défensive, quel +qu'en soit le poids. En juillet 1534, il organise l'infanterie, sept +légions, chacune de six mille hommes. Des quarante-deux mille, trente +mille sont armés de piques et douze mille d'arquebuses. Ils sont payés +en temps de guerre, bien payés, à cent sous par mois. Ce seront des +hommes effectifs; on ne comptera pas les valets, comme on faisait trop +souvent; «s'il s'en trouve, ils sont étranglés.» + +La chose fut populaire. En paix, ils étaient exempts de taille. S'ils +se distinguaient, ils pouvaient être anoblis. + +Leur première épreuve fut rude, celle d'une guerre de Savoie en plein +hiver, et le passage des monts. Le roi, instruit par son péril, par la +grandeur croissante de son ennemi, avait eu tardivement cette lueur de +bon sens, de voir que la vraie conquête italienne, avant Milan et le +reste, c'étaient les Alpes et le Piémont. Le duc de Savoie, qui jadis +avait secouru Bourbon, qui était Espagnol de coeur, offrait à +Charles-Quint de lui céder ses États en échange d'États italiens. +L'Empereur, qui déjà avait la Comté, allait avoir en outre la Savoie +et la Bresse, nous enveloppait et plongeait chez nous jusqu'à Lyon. + +On le prévint. François Ier secourut contre lui Genève, qui mit son +évêque à la porte, se fit protestante, appuyée sur Berne, qui conquit +sur le Savoyard le pays de Vaud. Le roi alors, voyant bien que +Charles-Quint l'amusait, en février, saisit la Savoie et entre en +Piémont. + +Il en advint comme à Ravenne. La première fois que nos Français, hier +paysans, aujourd'hui soldats, se virent devant l'ennemi, ils furent +pris du démon des batailles, et on ne put plus les tenir. Il y avait +devant eux un gros torrent, la Grande-Doire. Ils s'y jettent, et, +malgré la roideur du fil de ces eaux rapides, ils ne perdent pas leur +rang. Nos Allemands n'en font pas moins. Ils se lancent et passent de +front. L'ennemi ne les attend pas. Les nôtres, sans cavalerie, suivent +de près. À Verceil, la rivière arrête encore. Un homme de bonne +volonté sort d'une de nos légions, se jette à l'eau, et, sous la grêle +des balles, prend un bateau du côté de l'ennemi, le ramène. On passe. +Le Piémont est conquis. + +On respecta le Milanais. Néanmoins l'Empereur, à Rome, éclata avec une +violence politique et calculée. Le 5 avril, ayant fait ses dévotions à +Saint-Pierre en costume solennel, rentrant chez le pape au milieu +d'une grande assemblée de princes allemands, italiens, de cardinaux, +d'ambassadeurs, on le vit, non sans étonnement, commencer une +harangue. Il paraît qu'elle était écrite, au moins en partie; de temps +en temps il baissait la tête pour lire une note roulée autour de son +doigt. C'était un plaidoyer en règle, complet, contre François Ier. En +résumé, il lui offrait trois partis, la paix avec Milan pour son +troisième fils, la guerre, ou enfin qu'ils vidassent leur différend, +de personne à personne, comme avaient fait d'anciens rois, le roi +David, etc. S'il y avait difficulté, ils pouvaient se battre dans une +île, dans un bateau ou sur un pont, à l'épée et au poignard, en +chemise; tout serait bon. Le vaincu serait tenu de fournir toutes ses +forces à notre Saint-Père le pape contre le Turc et l'hérésie. Pour +gage et prix du combat, lui, il déposerait Milan, et François Ier la +Bourgogne. + +Granvelle excusa la chose aux Français, disant n'en avoir rien su. +Mensonge. Un acte si grave n'était pas certainement un coup de tête +personnel. C'était une chose politique, délibérée mûrement, une mine +habilement chargée et dont l'explosion fut immense. Le discours, +traduit (d'avance sans doute) en toute langue, courut l'Europe, +l'Allemagne surtout. Les insultes continuelles faites impunément à nos +envoyés mettaient déjà le roi très-bas. Mais ce solennel outrage, ce +soufflet officiel, donné dans Rome, au Vatican, devant tous les +ambassadeurs qui représentaient la chrétienté, montrèrent l'ami de +Barberousse, le renégat, l'apostat, l'homme perdu et désespéré, comme +le faquin en chemise, qui, traîné dans un tombereau, figure, torche en +main, au Parvis. + +Des bruits étranges circulèrent. À grand'peine, les marchands +allemands qui allèrent de Lyon aux foires de Strasbourg, détrompèrent +lentement leurs compatriotes. Quand Du Bellay, envoyé par le roi, +arriva en Allemagne, il fut obligé de se cacher. + +L'Empereur avait là un moment admirable contre le roi, une force +énorme d'opinion, ajoutez une immense force matérielle, la plus grande +qu'il eût eu jamais. + +On pouvait voir la vanité des deux systèmes sur lesquels on se +reposait: le vieux système des alliances de famille et de mariages, le +nouveau système des alliances politiques ou système d'équilibre. Cet +équilibre naissant, qu'était-il déjà devenu? Henri VIII ne pouvait +bouger. Le Turc n'agissait que lentement. L'Allemagne protestante +boudait le roi. Le seul service qu'elle lui rendit, ce fut de +débaucher des lansquenets que Ferdinand envoyait. + +François Ier était seul, et Charles-Quint avançait avec sa victoire et +l'Europe. + +Il se croyait tellement sûr de son fait, qu'il dit, comme on lui +parlait des Français: «Si je n'avais mieux que cela, dit-il, à la +place du roi, je commencerais par me rendre, mains jointes et la corde +au cou.» + +On ne pouvait se défendre en Piémont, on le pouvait en Provence, +laisser l'ennemi se consumer et mourir de faim. + +Pour cela, il fallait une chose, celle qu'en 1812 on fit à Moscou, +brûler, détruire; mais ici une ville n'était pas assez; il fallait +brûler un pays. + +Quel homme serait assez dur pour faire cette barbare et nécessaire +exécution? Montmorency s'en chargea, et il l'aggrava par la dureté de +son caractère, par son indécision et son imprévoyance. + +Les pauvres cultivateurs, qui avaient ordre d'évacuer, croyaient au +moins qu'on sauverait les grandes villes, et ils y concentraient leurs +biens. Mais peu à peu on abandonnait tout et l'on détruisait tout. Aix +même fut ainsi condamnée, après qu'on eut commencé à la fortifier. +Tout fut brûlé, jeté, détruit, _spectacle lamentable_, dit Du Bellay +lui-même, endurci cependant à ces affreuses guerres. + +Montmorency s'enferma dans un camp retranché, y resta obstinément, sûr +que l'Empereur, en s'éloignant de la côte, mourrait de faim. Toute la +Provence mourait de faim aussi, et si l'Empereur faisait venir quelque +chose de la mer, ces furieux affamés se jetaient dessus, n'ayant plus +peur de rien, et le dévoraient au passage. + +Les paysans désespérés firent ainsi plusieurs coups hardis, un entre +autres, au départ de l'Empereur. Ils se mirent cinquante dans une +tour, pour tirer de là et le tuer. Il s'en allait très-faible, ayant +perdu vingt-cinq mille hommes. On pouvait l'écraser. Montmorency n'eut +garde; il le laissa échapper. + +L'effroyable sacrifice de toute une province de France, cent villes ou +villages brûlés et détruits, un peuple de paysans sans abri, sans +instruments, sans nourriture, et pas même de quoi semer! C'était le +résultat de 1536, de la campagne qui porta Montmorency au pinacle, le +fît connétable, quasi-roi de France pour les cinq années qui +suivirent. + +L'Empereur était entré, avait séjourné deux mois, librement était +sorti, sans que, de cette armée française, personne osât le +poursuivre. Nos paysans provençaux avaient seuls ressenti l'affront, +et, aux dépens de leur sang, tâché qu'on ne pût pas faire risée de la +France. + +Il était temps ou jamais, de _toucher au vif_ Charles-Quint, selon la +forte expression des dépêches de 1534. Ce n'était pas avec Barberousse +qu'on pouvait faire rien de grand. Il fallait Soliman même. La Sicile +(_Gasp. Contarini_) souffrait tellement qu'elle eût accepté les Turcs. +Qu'allait faire François Ier? + +Le pauvre roi, qui déjà n'était plus guère qu'une langue, une +conversation, qui bientôt faillit mourir, était de plus en plus +tiraillé par les deux partis qui se disputaient près de lui, en lui, +et dont sa faible tête semblait le champ de bataille. + +Caractérisons ces partis. Il y avait celui des élus, celui des damnés. + +Les damnés, c'étaient ceux qui poussaient à l'alliance des Turcs et +des hérétiques, spécialement les Du Bellay, Guillaume, le vieux, +l'intrépide militaire diplomate, et le spirituel cardinal Jean, +l'évêque rabelaisien de Paris qui, tout en amusant son maître, le +poussait aux résolutions viriles de la plus libre politique. La +plupart de nos ambassadeurs, c'est-à-dire des gens qui savaient et +voyaient, appartenaient à ce parti. + +Mais le parti des élus, des bien pensants, des orthodoxes, c'était +celui qui se formait autour du nouveau Dauphin. Montmorency qui voyait +le père décliner si vite, regardait au soleil levant. Le Dauphin avait +dix-huit ans, et on venait de lui donner une maîtresse. C'était un +garçon de peu, qui ne savait dire deux mots, né pour obéir et pour +être dupe. Mais plus il paraissait nul, plus la cour venait à lui; +excellent gibier en effet d'intrigants et de favoris. Déjà, tous +disaient en choeur qu'il ressemblait à Louis XII. + +L'événement de cette année 1537, c'est que cet astre nouveau avait +marqué son lever. Un enfant, en grand mystère, était né d'une grande +dame, fort sérieuse et fort politique, qui hardiment s'était chargée +d'initier le Dauphin. + +Son père l'avait marié à quatorze ans, à une enfant du même âge, +Catherine de Médicis. Mais cette position nouvelle n'avait rien tiré +de lui. Pas un mot et pas une idée. Tel il était revenu de sa longue +prison d'Espagne, tel il restait, ayant l'air d'un sombre enfant +espagnol, yeux noirs, cheveux noirs, «_mauricaud_,» dit un +chroniqueur. Il n'était bon qu'à la voltige, le premier sauteur du +temps. Sa petite femme, spirituelle et cultivée, comme une Italienne, +mais fort tremblante et servile, n'avait nulle prise sur lui. Née +Médicis et de race marchande, son jeune mari n'en tenait compte, et la +méprisait comme un sot; le roi seul avait pitié d'elle, la défendait, +et ne voulut pas qu'on la rendît à ses parents. + +François Ier, causant un jour avec la grande sénéchale, Diane de +Poitiers (intime avec lui depuis l'aventure de 1523), s'affligea +devant elle de son triste fils, qui ne serait jamais un homme. La dame +se chargea de l'affaire, et dit en riant: «J'en fais mon galant.» + +C'était une fort belle veuve. Depuis la mort de son mari, Louis de +Brézé, en 1531, elle s'était tenue à la cour plus dignement que bien +d'autres. Elle restait toujours eu deuil, en robe de soie blanche ou +noire, non pas tant pour faire l'inconsolable de son vieux mari, mais +cette simplicité allait à sa beauté noble, froide, altière. Le goût +espagnol commençait aussi. La reine était Espagnole, le Dauphin tout +autant. La belle veuve, par ces couleurs austères, s'espagnolisait, se +rattachait à la cour espagnole et orthoxe. Elle faisait profession +d'être fort bonne catholique. Elle n'eut pas pour un empire, +disait-elle, parlé à un protestant. + +Cette dame, en 1537, avait trente-huit ans, et semblait beaucoup plus +jeune. Elle mettait un art infini à se soigner et se conserver. Mais +rien ne la conservait mieux que sa nature dure et froide. Elle avait +les vices des hommes, avare, hautaine, ambitieuse. Elle mena fort bien +son veuvage, se réservant habilement. L'austérité de l'habit ne +décourageait pas trop. Elle montrait fort son sein, que le noir +faisait valoir. Et lorsque, maîtresse en titre et reine, elle était +moquée par les jeunes qui ne l'appelaient que la _vieille_, elle fit +cette réponse cynique de leur montrer ce qu'on cache en se faisant +peindre nue. Elle est telle à Fontainebleau. + +Dure, avide et politique, elle était intimement liée avec un homme +tout semblable, Montmorency. Tous deux exploitèrent leur crédit de +même, en se garnissant les mains. Montmorency, à cette époque, comme +un Caton le Censeur, réformait la France en rançonnant les gouverneurs +de province. M. de Châteaubriant, qui passait pour avoir fait mourir +sa femme, s'en tira en léguant son bien à Montmorency. + +La partie fut certainement liée entre lui et Diane pour s'emparer du +Dauphin. Et la scène définitive dut se passer à Écouen, la voluptueuse +maison arrangée par Montmorency pour recevoir de telles visites. Tout +ce qu'on sait de cet homme brutal, sombre et violent, qui n'avait +qu'injures à la bouche, qui, parmi ses patenôtres, ordonnait de rompre +ou pendre, fait un contraste bizarre avec les recherches galantes de +sa suspecte maison. Les vitraux d'Écouen, que tout le monde a vus +jusqu'en 1815 au Musée des monuments français, étaient choquants +d'impudeur à faire rougir Rabelais. Dans le Pantagruel, il parle avec +un juste mépris des arts obscènes qui, sans talent, font appel tout +droit aux sens. Telles ces vitres effrontées. On y voyait l'Amour de +dix-huit ans environ, avec une Psyché bien plus vieille. + +Psyché accoucha d'une fille. Le tout mystérieusement. La dame voulut +que l'enfant fut mis au compte d'une demoiselle. Mystère profond. Le +Dauphin portait publiquement les couleurs et la devise de Diane, +s'affichant et commençant cette glorification solennelle de l'inceste +et de l'adultère qui lui fit mettre l'initiale de la maîtresse de son +père sur tous les monuments publics et jusque sur les monnaies. + +Quelqu'un a dit: «Jamais de mal parmi les honnêtes gens.» La chose se +vérifia. Montmorency et la dame qui passait du père au fils, furent +d'autant plus estimés, honorés de l'Europe, formant dès ce temps la +tête du parti des honnêtes gens. + +Ce noir Dauphin toujours muet, cette grande femme toujours en deuil, +formaient, au sein de la cour, comme une petite cour qui allait à part +grossir d'année en année. + +Les contrastes étaient parfaits. La jeune duchesse d'Étampes et le +vieux François Ier, avec la petite Médicis, faisaient la cour +italienne, parleuses, aux modes florentines, aux couleurs brillantes, +dont se détachait fortement le futur roi, le nouveau règne, plus +sérieux et comme espagnol. + +L'Espagne était bien haut alors. On l'estimait, on l'imitait. La +fameuse expédition de Tunis, la renommée des vieilles bandes, la +fabuleuse conquête de Fernand Cortès avaient rempli tous les esprits. +La férocité, l'arrogance, tout était bien pris de ce peuple. +L'ambassadeur Hurtado, pour avoir, devant le roi, jeté quelqu'un par +les fenêtres, n'en fut que plus à la mode. La morgue silencieuse dans +laquelle ils restaient toujours sans daigner répondre un mot, leur +servait admirablement à cacher leur vide d'idées. + +Dans une cour où le nouvel élément commençait à poindre, le roi +italien et français, le parleur aimable et facile, était hors de mode. +La jeunesse, par derrière, haussait les épaules. Jeunesse grave, +vieillesse légère! Tout à l'heure, il n'y avait qu'un mauvais sujet à +la cour: c'était le roi, le vieux malade, l'ami des Turcs, le renégat. +Il se voyait de plus en plus délaissé des honnêtes gens. + +Le parti turc avait pourtant réussi encore à gagner sur lui un dernier +pas décisif qui eût assommé Charles-Quint: c'était de jeter Soliman et +cent mille Turcs sur Naples, pendant que le roi passerait les monts +avec cinquante mille hommes. Cela eût éclairci les choses. L'Empereur, +pour avoir battu les faux Turcs de Barberousse, qui étaient des Maures +d'Afrique, portait son succès de Tunis aussi haut qu'une victoire sur +les janissaires. Il fallait voir la figure qu'il ferait devant +Soliman. + +Nous savons, par le plus irrécusable témoignage, celui de sa soeur, +qu'il n'en pouvait plus. Le coup eût été terrible. Les Turcs fussent +restés en Sicile et peut-être à Naples. Grand malheur? Non. Il en +serait arrivé comme à la Chine, où les vaincus ont conquis les +vainqueurs, et rendu les Mongols Chinois. L'Italie eût exercé son +ascendant ordinaire, et, bien mieux que ne fit la Grèce, épuisée et +impuissante, elle eût fait du Turc un Européen. + +La chose fut très-bien menée par le savant et habile Laforêt qui, en +juillet 1537, se trouva, avec Soliman et Barberousse, en face +d'Otrante. Les Turcs descendirent à Castro. Mais les Français ne +parurent pas. Soliman laissa le royaume de Naples et se tourna contre +Venise. + +Où donc était François Ier? En Picardie. Il n'est pas difficile de +deviner l'homme qui rendait ce service essentiel à l'Empereur. +Montmorency n'envoya en Italie que tard, quand il n'était plus temps. + +Ces tergiversations singulières ne s'expliquent que par la forte +conspiration de cour qui enveloppait le roi de toutes parts. Il voyait +d'accord des gens qui toujours sont divisés, une belle-mère, Éléonore, +avec un beau-fils, Henri, les cardinaux de Tournon, de Lorraine, avec +la maîtresse nouvelle, la triste et dure figure de Montmorency avec la +jeune cour. Tous pour le pape, pour l'Empereur, contre le Turc et +l'hérésie; tous plaidant _pour l'honneur du roi_ et le salut de son +âme. + +Il avait toujours eu un vif besoin de plaire à ce qui l'entourait. +Affaibli, maladif, il ne supportait pas la muette censure d'une cour +respectueusement mécontente, ni les récits qu'on lui faisait arriver +des ravages des Turcs. Ils pesaient sur sa conscience, ébranlaient +l'homme et le chrétien. + +Il luttait pourtant encore au printemps de 1538. À la nouvelle d'une +grande victoire de Soliman sur le frère de Charles-Quint, il envoya +Rincon pour resserrer son alliance. Aux vives instances du pape pour +l'amener à voir l'Empereur, il résista d'abord (_Rel. Tiepolo_), +laissa le pape et Charles-Quint l'attendre à Nice quinze jours. Le +vieux Paul III brûlait de les unir pour les lancer sur Henri VIII. + +L'Empereur cachait mieux le besoin urgent qu'il avait de traiter. Sa +situation en réalité était épouvantable. Ni l'Espagne ni les Pays-Bas +ne donnaient un sou. Gand lui refusait l'impôt depuis 1536, et +travaillait à confédérer les autres villes. Il prévoyait la terrible +révolte des armées espagnoles qui arriva en 1539. Il ne la différait +qu'en laissant ses soldats à Milan et ailleurs en pleines bacchanales, +comme au temps de Bourbon. Ces hommes effrénés, ces sauvages, +désormais indisciplinables, devenaient l'effroi de leur maître. Il +restait deux partis à prendre: ou les diviser, les tromper, pour les +égorger isolés; ou les leurrer d'une promesse, d'un grand pillage, les +mener à Constantinople. Cette entreprise, pour être romanesque, avait +pourtant des chances. Doria, en 1533, avait reconnu les Dardanelles et +vu dans quelle négligence les Turcs laissaient leurs fortifications. + +Un document publié récemment dévoile tout ceci (_Lanz Mém. Stuttgard, +XI, 263_). C'est une lettre suppliante de la soeur de Charles-Quint, +Marie, gouvernante des Pays-Bas, pour conjurer son frère de ne pas se +mettre à la discrétion de cette horrible soldatesque dans l'expédition +de Turquie. Elle lui parle nettement de sa situation, lui dit que les +Pays-Bas, s'il ne parvient à y mettre ordre, _sont plus que perdus_; +qu'il vaut mieux, plutôt que de se jeter dans de telles aventures, +fermer les yeux sur l'Allemagne, _laisser couler certaines choses_ +touchant la religion. Quant à la guerre si lointaine de +Constantinople: «Souvenez-vous, dit-elle, _de Tunis qui n'est qu'à la +porte de votre pays; si Barberousse n'avoit donné bataille, en quels +termes étiez-vous?... Oh! pour l'honneur de Dieu!_ ne courez pas de +tels hasards.» + +Il est impossible de se fier au roi de France. Et pourtant s'y l'on +pouvait s'y fier, l'Empereur _devroit passer par la France, et démêler +avec lui ce qui lui peut toucher... Mais vostre personne est de si +grande importance que je n'oserois conseiller_, etc. + +Ces avis d'un parfait bon sens étaient certainement ceux de Granvelle. +L'Empereur, à tout rapprochement, toute entrevue, même inutile, +gagnait un grand avantage, celui de mettre en défiance tous nos amis, +Turcs, Anglais, luthériens et mécontents des Pays-Bas. + +C'était déjà une faute, une sottise pour le roi de se rendre à Nice. +Il le sentait si bien, que, quand on l'y traîna, il demanda à +l'Empereur une chose impossible qui devait rompre tout, non-seulement +le Milanais, mais la _Franche-Comté_. L'Empereur, à l'absurde, +répondit par l'absurde, offrant _le titre_ et _le revenu_ de Milan, +qui _pendant neuf ans_ seraient confiés au pape, et le roi, tout de +suite, eût rendu la Savoie, armé pour l'Empereur contre le Turc et les +luthériens. Vains bavardages. Mais Charles-Quint avait déjà ce qu'il +voulait. Sa soeur venait le voir, et la nouvelle cour entrait en +rapport avec lui. Le pape fit, sinon la paix, au moins une longue +trêve de dix ans. Le roi partit, le 19 juin, sans voir l'Empereur. + +Il n'en était pas quitte; on ne le laissa pas retourner au Nord. Les +influences de famille agirent, Éléonore pour son frère, Marguerite +dans l'intérêt de son mari, pour l'arrangement de la Navarre, +Montmorency et les cardinaux, le Dauphin pour le roman d'une conquête +de l'Angleterre. Tous pour le roi, pour le réconcilier à Dieu et à +l'Église, au parti des honnêtes gens. + +Les Turcs, souvent bien informés, crurent que non-seulement on lui +promettait le Milanais de la part de Charles-Quint, mais qu'abusant de +l'affaiblissement de son esprit, on lui disait que l'Empereur +prendrait pour lui Constantinople et le ferait empereur d'Orient. + +Charles-Quint attendit un mois à Gênes l'effet de tout cela. Il ne +lâcha pas prise qu'on ne lui eût de nouveau amené le roi à +Aigues-Mortes. Dans ce méchant petit port solitaire, le roi, moins +entouré qu'il ne l'eût été en Provence, n'avait là que Montmorency et +les princesses. Il n'y eut, aux conférences, que le connétable et le +cardinal de Lorraine d'une part, d'autre part Granvelle et Couvos, la +reine enfin, lien des deux partis. Que conclut-on? Matériellement, +rien que le _statu quo_; moralement, une chose immense qui allait +changer l'Europe, et qu'on peut dire d'un mot, _la conversion de +François Ier_. + +L'ami des infidèles, des hérétiques, le renégat et l'apostat, l'homme +incertain du moins, mobile, qui disait le matin oui, et non le soir, +est fixé désormais, et tel sera jusqu'à la mort. Ce galant, ce rieur, +est désormais un bon sujet. C'est le retour de l'_Enfant prodigue_. La +reine et tous en pleurent de joie. + +Qui a procuré ce miracle? Un mot de l'Empereur. Ce qu'il a refusé à +Nice, il l'accorde à Aigues-Mortes. Il n'offre plus _le titre_ de +Milan, mais la possession _réelle_ (_Granvelle, II, 335_) pour le +second fils du roi qui épousera une nièce de Charles-Quint. + +Le roi s'engage _publiquement_ à défendre les États de l'Empereur +pendant la guerre des Turcs. À quoi _secrètement_? On le voit par les +faits. + +Maintenant la France, en Europe, n'a plus d'ami que Charles-Quint, son +capital ennemi. Elle s'est isolée. Libre à lui de tenir sa promesse. +S'il ne la tenait pas, que ferait-elle? la guerre, mais seule et sans +ami, ne pouvant, même par la guerre, sortir de la profonde ornière où +elle est entrée pour toujours, et dont ne la tireront pas même +cinquante années de guerres de religion. + + + + +CHAPITRE XXI + +DERNIÈRE GUERRE, RUINE ET MORT DE FRANÇOIS Ier + +1539-1547 + + +On peut dater d'ici le règne d'Henri II et de Diane de Poitiers. +François Ier n'est plus qu'une cérémonie, une ombre. La réaction règne +par Montmorency d'abord, ami de Diane et de l'Empereur; puis par les +prêtres, les cardinaux de Tournon, de Lorraine, et les cadets de +Lorraine, les Guises, généraux du clergé, tous serviteurs et créatures +de la triomphante maîtresse. + +Comment finit François Ier? Il meurt huit ans d'avance par une +horrible maladie (1539), dont la médecine ne le sauve qu'en +l'exterminant[27]. Ses derniers portraits font frémir; leur +bouffissure difforme témoigne de l'énergie des remèdes qui ne lui +donnèrent ce répit qu'en bouleversant l'homme physique, éteignant +l'homme moral. + +[Note 27: Les persécutions recommencent à l'instant même. Un +inquisiteur converti au protestantisme est brûlé à Toulouse. Voir la +procédure aux _Archives, carton J, 809._] + +À ce prix on parvint à pouvoir le montrer, le remettre à cheval, le +mener quelque peu à l'armée, à la chasse. Au conseil même, dans +quelques circonstances, il voulut décider; mais tout lui échappait. Il +était incapable de suite. Sans sa maîtresse ou garde-malade, la +duchesse d'Étampes, qui s'indignait, le réveillait parfois, il se fût +résigné peut-être; mais elle ne cessait, dans sa haine jalouse contre +Diane, de rouvrir les yeux du malade sur sa déchéance réelle. Contre +le nouveau roi, si peu Français, si contraire à son père, et qu'on eût +cru plutôt un fils de l'Empereur, elle élevait, créait un rival, le +jeune et brillant duc d'Orléans pour qui elle eût voulu un trône. + +Dès le 23 septembre 1538, le roi étant revenu à Compiègne, et +souffrant d'un cruel abcès qui le mit à la mort, Montmorency ne perdit +pas un moment et inaugura la politique nouvelle en faisant arrêter, +poursuivre son ennemi, l'ami de la duchesse d'Étampes, Brion (ou +l'amiral Chabot)[28]. Il le fit éplucher avec une rigueur +extraordinaire par ses légistes à lui, de manière à trouver quelque +indélicatesse, quelque abus de pouvoir, péchés communs à tous les +favoris. + +[Note 28: Peut-être a-t-on dit trop de mal et d'elle et de lui. +Leur crime à tous les deux fut surtout d'avoir défendu les +protestants, ou plutôt l'humanité. La soeur de la duchesse, madame de +Cany, était elle-même protestante. _Lettres de Calvin_, édition +Bonnet, t. I, p. 281.--Je ne vois jamais au Louvre la belle et rêveuse +statue du pauvre Chabot, un chef d'oeuvre de la Renaissance, sans +penser aux belles paroles qu'il prononça devant le roi. François Ier, +parlant un jour des plaintes que faisaient les protestants sur la mort +des leurs, brûlés en France et en Angleterre, l'amiral fit cette +réflexion: «Nous faisons des confesseurs, et le roi d'Angleterre fait +des martyrs.» Il fallait quelque courage pour dire alors si hautement +qu'en envoyant les protestants à la mort on faisait des confesseurs de +la vérité. (_Extraits des actes et dépêches du Vatican, Archives, +carton L, 384._)] + +Tous nos ambassadeurs reçurent en même temps un nouveau mot d'ordre, +fort surprenant (ils n'y pouvaient croire): _de travailler partout +pour l'Empereur_. Ordre d'agir pour lui auprès du Turc, de lui ménager +une trêve. Ordre d'engager l'Allemagne à s'unir contre Soliman. +Défense au protégé du roi, au duc de Wurtemberg, d'agir contre les +évêchés catholiques, et notification à la diète que le roi s'unissait +à l'Empereur pour rétablir la religion. + +Henri VIII eût volontiers épousé une princesse française. On venait +d'en donner une au roi d'Écosse. On s'engage à Madrid à ne faire avec +l'Angleterre aucun traité de mariage. Loin de là, on accueille un plan +d'un de nos envoyés pour le détrônement d'Henri, le démembrement de +son royaume, l'anéantissement de l'Angleterre. + +Dans cette année 1539, Montmorency fut la vraie providence de +Charles-Quint. Au moment où l'Espagne le menaçait par ses cortès, au +moment où Gand révolté décapitait son doyen, comme partisan de +l'Empereur, au moment où il apprenait les révoltes de ses armées, où +tout lui échappait, Montmorency lui met la France dans les mains, le +secret de nos négociations avec le Turc et l'Angleterre, lui confie le +fil même de notre diplomatie (5 août 1539), jusqu'à trahir la +confiance de Gand qui se livrait à nous. + +Dans ce mois d'août 1539, un coup heureux délivra Charles-Quint des +vieilles bandes espagnoles qu'il ne pouvait ni payer, ni contenir. Mis +dans la petite ville ouverte de Castel-Novo, quatre mille de ces +soldats furent surpris par Barberousse. Six mille, qui étaient à +Tunis, furent habilement tirés du fort, embarqués pour la Sicile, et +là, à force de serments, le vice-roi les endormit, les dispersa, les +égorgea. + +Belle délivrance pour l'Empereur; mais bonne leçon pour l'Espagne, si +mal récompensée! Les levées y furent quelque temps extrêmement +difficiles. On aimait mieux la mer, les Indes, que le service. À la +guerre qui suivit, l'Empereur ne demandait que six mille Espagnols, et +il ne put en avoir que trois mille (_Navagero_). Il se trouva +très-faible. Les Turcs prirent toute la Hongrie, et ils auraient pris +les Deux-Siciles, pour peu que la France eût aidé. + +Si quelque chose dut le rendre dévot, ce fut certainement ce miracle +qu'à ce moment de ses plus extrêmes nécessités, un tel secours lui fût +tombé du ciel, celui de son ennemi. Désarmé et sanglant de cette +Saint-Barthélemy de ses propres soldats, il se vit gardé par la +France. Montmorency le pria de se fier à nous, de venir, de montrer +que la France ne faisait qu'un avec l'Espagne et qu'on aurait affaire +à elle si on touchait à l'Empereur. + +Charles-Quint, qui avait fait son testament avant l'expédition de +Tunis, le refit avant le voyage de France (5 novembre 1539, +_Granvelle, II, 545, 554_). Il y donne Milan au second fils du roi qui +épousera une fille de Ferdinand, _pourvu que Ferdinand y consente_. Ce +petit mot réservait tout. + +Entré en France vers le 20 novembre, il vit longuement Montmorency et +les fils du roi, avant le roi, et entra à Paris le 1er janvier 1540. +Le connétable tout-puissant avait exigé des villes les fêtes les plus +retentissantes, et il fit avertir toutes les cours de l'Europe de +cette union intime, définitive, du roi et de l'Empereur. Charles-Quint +vit très-bien le besoin que la coterie régnante avait de lui. Il prit +ses avantages, attisant d'une part la rivalité des deux frères, +d'autre part ébranlant la fidélité du roi de Navarre, lui faisant +espérer que l'infant épouserait sa fille, qui deviendrait la reine de +l'Espagne et des Indes. + +La duchesse d'Étampes et son protégé, le second fils du roi, auraient +été d'avis de retenir l'Empereur jusqu'à ce qu'on eût Milan. C'est +d'eux que vint sans doute le mot hardi de Triboulet au roi, écrivant +sur la liste des fous célèbres l'Empereur, mais disant: «S'il échappe, +j'y mettrai Votre Majesté.» + +On prétend que le jeune Orléans eut l'idée, avec ses amis, d'enlever +Charles-Quint. Cette cour de jeunes gens était fort hasardeuse; elle +se piquait de folie, de duels, de sauts périlleux, de courir de toits +en toits. L'un d'eux offrait à la duchesse d'Étampes de changer la +situation et de rompre la fascination qui retenait le Dauphin, par un +moyen très-simple, en coupant le nez à Diane. + +L'Empereur n'était pas rassuré. Plus d'un malheur arriva sur sa route. +À Bordeaux, il faillit être asphyxié; à Amboise, incendié. Ailleurs, +une bûche lui tomba sur la tête. Le roi était furieux des mésaventures +de son hôte, et voulait faire pendre tout le monde. + +L'Empereur crut utile de désarmer à tout prix sa belle ennemie, la +duchesse d'Étampes, en faisant briller à ses yeux une offre +inattendue, celle de relever la maison de Bourgogne; il eût donné au +duc d'Orléans bien autre chose que Milan, _toutes les provinces des +Pays-Bas_. Il est vrai qu'Orléans, du vivant de Charles-Quint, n'en +eût pas été souverain, mais seulement gouverneur. + +La pauvre Gand fut brisée de la réception de Charles-Quint et de son +union avec le roi. Chaque fête qu'on lui donna fut comme une bataille +perdue par la Flandre. Il ne trouva nulle résistance, brida la ville +avec un fort et fit mourir qui il voulait. + +Sorti de France à la fin de janvier, en février il se retrouva maître, +très-solide et très-affermi, libre d'examiner ce qu'il voulait tenir +de ses promesses. S'il eût donné les Pays-Bas, c'eût été pour le cas +où Orléans eût eu des enfants de sa fille; mais, en échange de ce don +incertain, il voulait que le roi, sur-le-champ, se dessaisît du +Piémont, ainsi que des droits sur Milan. Montmorency, trompé, +désespéré, alla, pour gagner l'Empereur, jusqu'à promettre par écrit +que le roi l'aiderait contre ses alliés d'Allemagne. Lettre fatale que +l'Empereur montra et répandit plus tard. + +La honte d'être dupe à ce point tira le roi de sa léthargie. Il fit +une chose violente. Il maria la fille de sa soeur, contre le gré de sa +soeur, au duc de Clèves, capital ennemi de Charles-Quint. + +Ce fut une scène très-violente et d'une choquante tyrannie. La petite +fille, qui avait douze ans et qui était malade, ne voulait pas +marcher. Le roi dit à Montmorency: «Porte-la sur ton cou.» Et alors on +vit le connétable, ce premier homme du royaume, faire l'office d'une +nourrice ou d'un valet de pied. Il prit l'enfant et la porta devant +toute la cour, croyant apaiser le roi par cette humiliation. Et, en +effet, il garda encore quelque temps le pouvoir. Mais son grand ami, +l'Empereur, le brisa, lui donna le coup de grâce, en investissant son +fils de Milan (octobre), en brisant ainsi tout espoir, et montrant que +Montmorency était ou un traître, ou un sot. + +Il ne lui restait, après cela, qu'à fuir et se cacher. On satisfit à +la colère du roi par la ruine d'un homme qui tenait à Montmorency, du +seul de ce parti qui eût servi la France, du chancelier Poyet. Tout le +monde lui en voulait pour ses belles ordonnances qui fermaient le +trésor aux courtisans. Il avait essayé de couper court à la chicane, +de rogner les griffes des procureurs, de leur ôter les faux-fuyants et +l'obscurité du latin; il força la justice de parler français. Poyet +eut encore le mérite d'ouvrir l'état civil, d'exiger l'inscription +des baptêmes par des actes où signerait un notaire avec le curé. Mais +son crime principal fut d'avoir limité la justice ecclésiastique, +supprimé ces appels fantasques du plaideur qui, sentant sa cause +mauvaise, la tirait du bailliage royal pour la porter devant l'évêque. +Grand coup et décisif. Les tribunaux d'évêques devinrent presque +déserts. + +Qui succède à Montmorency? Un gouvernement anonyme, le conseil, le +fauteuil du roi, où siégera rarement le malade. Les influences +principales sont celles d'un âpre fanatique, du cardinal de Tournon et +du cardinal de Lorraine, frère et oncle des Guises, l'homme des +grandes et terribles fêtes expiatoires de 1528 et 1535. Un honnête et +grossier soldat, Annebaut, qu'ils mettent près d'eux, servira à +couvrir dans les choses de la guerre les sourds commencements des +Guises, qui, contre l'antipathie du roi, s'étayeront peu à peu d'une +popularité militaire. + +La toute-puissance des cardinaux, leur royauté réelle, avait déjà +déchaîné le fanatisme dans les provinces. Dès la fin de 1538, après +l'entrevue de Nice, il est lâché partout. On brûle à Toulouse, à Agen, +à Annonai; on brûle à Rouen et à Blois. Le Parlement d'Aix, sûr de +plaire à Paris, a porté en 1540 un horrible arrêt contre plusieurs +villages de Provence, séjour d'une colonie vaudoise, d'_hérétiques et +de révoltés_. Le massacre eût eu lieu, si les protestants d'Allemagne +n'eussent réclamé, si Guillaume du Bellay, s'adressant au roi même, +n'eût obtenu une enquête, et tiré de lui des lettres de grâce (8 +février 1541). C'est le dernier triomphe des du Bellay. Dans la +guerre qui doit suivre, Guillaume n'a plus voix au chapitre. Son +frère, Jean, cardinal, évêque de Paris, dure, en se faisant +subalterne. Il s'enfuit à Rome à la mort de François Ier. + +L'oeuvre de Montmorency subsistait. Nous étions isolés, haïs et +méprisés. L'Angleterre était contre nous, l'Allemagne était contre. +L'horreur des protestants pour une France persécutrice et fanatique +les rapprochait de l'Empereur. Charles-Quint, converti à la tolérance +par l'approche des Turcs, promettait que les affaires religieuses +seraient réglées par un concile assemblé en Allemagne, ou même par une +diète d'Empire; jusque-là, _interim_, égalité des deux partis. + +La France ne comptait plus; elle était hors du droit de l'Europe. On +le vit, en juillet 1541, quand le marquis du Guast (un homme noir qui +ne jurait que par les Borgia) fit assassiner en Lombardie notre envoyé +Rincon, qui allait à Constantinople. Il croyait prendre ses dépêches. +Mais Guillaume du Bellay, qui craignait ce malheur, les avait gardées +en Piémont pour les faire passer droit à Venise. La vengeance de cet +acte atroce était facile. Un bandit italien venait de prendre à +Ferdinand une place de l'Adriatique, et il voulait la vendre aux +Français ou aux Turcs. Venise eut peur de tels voisins et acheta cette +place. Si la France l'avait devancée, comme le voulait du Bellay, elle +mettait une forte épine au coeur de la maison d'Autriche. + +Ce conseil intrépide eût été accueilli peut-être de François Ier bien +portant, comme au soir de Pavie où il envoie sa bague à Soliman. Mais +l'abcès avait tout changé en 1538; il était mort à cette époque. + +Telles sont les phases bizarres du gouvernement personnel. Le règne de +Louis XIV se partage en deux parts: _avant la fistule, après la +fistule_. Avant, Colbert et les conquêtes; après, madame Scarron et +les défaites, la proscription de cinq cent mille Français. + +François Ier varie de même: _avant l'abcès, après l'abcès_. Avant, +l'alliance des Turcs, etc.; après, l'élévation des Guises et le +massacre des Vaudois, par lesquels finira son règne. + +Le meurtre de Rincon, comme celui de Merveille en 1534, étaient de ces +choses qui pouvaient réveiller le roi. + +Deux événements l'engageaient à agir. Ferdinand, battu par les Turcs, +les vit prendre possession de toute la Hongrie; et Charles-Quint, qui, +pour couvrir ce revers dans l'opinion, avait improvisé une expédition +contre Alger, y éprouva un désastre effroyable, repoussé par les +Maures, battu, brisé par les tempêtes. Le 3 décembre 1541, il rentre +tout seul à Carthagène. + +La jeune cour de France, divisée entre les deux princes, Henri de +vingt-trois ans, Charles de vingt et un, ne manque pas de crier que +c'est fait de l'Empereur, qu'il faut tomber sur lui, l'achever. Une +arène s'ouvre où veulent briller les deux partis. Les prêtres même y +ont leur compte. Le cardinal de Lorraine y voit l'avancement des +Guises. Le cardinal de Tournon obtient qu'on constate que la guerre +n'est pas luthérienne. Enjoint aux Parlements de poursuivre les +suspects, aux curés d'exciter les dénonciations. + +L'appel fut entendu; la police passa aux curés; les listes de +communiants aux grandes fêtes, sévèrement examinées, devinrent celles +de la vie et de la mort; on eut peu à chercher: la plupart des martyrs +se désignaient eux-mêmes. + +Donc, c'est la France catholique contre la catholique Espagne. La +France seule en Europe, et n'ayant plus l'appui du parti +anticatholique. Elle ne peut plus même faire de levées en Allemagne. +Elle va chercher des soldats jusqu'en Danemark et en Suède. + +Quoi donc? Il n'y a plus d'hommes en France? Non, on ne veut plus de +Français. «Élevés de la servitude au noble métier des armes, ils sont +trop indociles. Les nobles se sont plaints, disant au roi: _Les +vilains vont se faire gentilshommes et les gentilshommes vilains._ +Donc, on néglige les légionnaires; on revient aux mercenaires +suisses.» (_Fr. Giustiniani, Rel. Ven. S. I., vol. I., 212, Ann. +1538._) + +Sur les cinq armées de la France, dans cette dernière guerre, et dans +les plus périlleuses extrémités, on hasarda à peine d'avoir douze ou +quinze mille de ces dangereux soldats roturiers. Du Bellay les relève +fort, et dit qu'ils n'avaient pas leurs pareils aux assauts. + +Il fait grand cas aussi des soldats italiens, disant, en trois +passages, que «c'étaient les plus aguerris.» La France n'en profite +guère. Elle repousse, en 1542, l'effort suprême de l'émigration +italienne, qui, sous Du Bellay et Strozzi, lui avait préparé une armée +de douze mille hommes. + +Rien désormais hors du cercle des Guises. Claude de Guise, avec le +cadet des deux princes, Charles d'Orléans, a l'armée du Nord, qui +envahit le Luxembourg. Le fils de Claude, François (qui sera le grand +Guise), candidat secret du parti, sans titre encore, a l'armée du +Midi, sous le Dauphin, et envahit le Roussillon. + +L'espoir des Guises, le prix de leurs exploits, devait être l'intime +alliance de toute-puissante Diane, astre futur du prochain règne. Ils +comptaient à la paix épouser une de ses filles, et serrer le lien +d'intrigue qui devait tenir Henri II. + +L'affaire du Nord était très-importante. Dans l'attaque du Luxembourg, +on agissait avec les restes du parti des La Mark, étouffé, non écrasé, +par l'Empereur. On donnait la main au duc de Clèves, qui lâchait dans +les Pays-Bas une masse sauvage d'aventuriers allemands qui se +souvenaient du sac de Rome et comptaient sur le sac d'Anvers. + +Le succès fut facile au Luxembourg, mais non soutenu. Au lieu de +pousser aux Pays-Bas, d'appuyer Clèves, le jeune prince regardait au +midi. Il apprenait que le Dauphin, son frère, outre l'armée d'Espagne, +s'adjoignait l'armée d'Italie. Il eut peur d'une victoire d'Henri, +revint. François Ier ne s'effrayait pas moins. Il avait écrit au +Dauphin de ne pas donner bataille sans lui. Pendant qu'il avance à +petites journées, la saison passe. Perpignan, qu'on assiége, résiste. +La campagne est manquée, perdue au midi, vaine au nord. + +Avec ce grand effort de cinq armées, on n'avait pas entamé l'Empereur. +À lui maintenant d'attaquer à son tour. Et il allait le faire avec un +énorme avantage, s'étant rallié Henri VIII, à qui il offrait la France +même, ne se réservant que la Picardie. + +Nous recueillîmes le fruit de la sottise avec laquelle nous avions +constamment irrité Henri. Nous avions marié à son capital ennemi, le +roi d'Écosse, la soeur de François de Guise, mère de Marie Stuart, +mère féconde des maux de l'Europe. Le tout-puissant cardinal de +Lorraine, et la protectrice des Guises, Diane de Poitiers, firent +faire ce mariage royal à une fille cadette des cadets de Lorraine, +bientôt veuve et régente pour la romanesque Marie, dont le fatal +berceau fut une boîte de Pandore. + +L'Empereur, déjà sûr d'Henri VIII, s'assure des luthériens. Il laisse +là les questions religieuses, et les somme, au nom de l'Empire, au nom +de la patrie allemande, de le suivre contre les Turcs et les Français. +Soliman est aux portes sur la frontière d'Autriche. Barberousse et sa +grande flotte tiennent la mer avec les Français. + +La France catholique, gouvernée par deux cardinaux, la France, cruelle +pour les chrétiens, suivait le drapeau musulman, le drapeau des +pirates et des marchands d'esclaves. Le jeune duc d'Enghien, uni à +Barberousse, assiégea Nice. En vain. Les Algériens se dédommagèrent +par les pillages et les enlèvements. Mis par nous dans Toulon, ils +firent en Provence même leur récolte de filles et leur provision de +forçats. L'année suivante, ravage encore plus grand; six mille +esclaves enlevés en Toscane, huit mille au royaume de Naples, +spécialement un choix de deux cents vierges prises dans les couvents +d'Italie pour la part du sultan. + +L'horreur de l'Allemagne pour nous perd le duc de Clèves. Elle +l'abandonne; il est écrasé pour toujours. Coup fatal à la France. Ce +petit prince était sa meilleure force, comme son recruteur allemand, +le noyau militaire de toutes les résistances de la basse Allemagne. + +Qui empêchait l'Empereur de pénétrer en France? Les Vénitiens, qui +suivaient l'armée impériale, remarquent: que les grands généraux des +temps de Pavie sont morts, et que l'Empereur n'a plus que le duc +d'Albe, médiocre, ignorant. (_Lor. Contarini._) + +Charles-Quint, dirigé par des conseillers italiens, ordonne tout +lui-même, autant que peut le faire un homme appesanti déjà, maladif, +grand mangeur, qui se lève fort tard et tous les jours entend deux +messes. (_Navagero._) L'armée de ce malade était à son image, lente et +lourde, chargée de bagages infinis, qui se développaient sur une +longue file, séparaient, isolaient les troupes, empêchaient +l'avant-garde de toucher le corps de bataille. Il eût suffi d'une +petite bande leste et hardie pour le couper cent fois. + +Heureusement pour lui, le roi de France traîne aussi. Il craint fort +la bataille. Où l'Empereur s'arrête, il s'arrête, à Luxembourg, à +Landrecies. Le roi est trop heureux de ravitailler Landrecies. Voilà +tout le succès de cette grande armée. Chacun va se panser chez soi. + +Marino, qui était à la cour de France en 1544, dit nettement que la +France, abandonnée des Turcs, envahie par les protestants, ses anciens +alliés, était aux abois et désespérée. Ce que le roi avait encore le +plus à craindre, c'était son peuple qui, s'il y eût eu revers, aurait +fait une sauvage et _bestiale révolution_ (tumulto bestiale). + +Quarante mille Allemands entraient à l'est. Vingt mille Anglais +débarquaient à l'ouest. L'Empereur avec la grande armée marchait droit +vers Paris. Les vues étaient sérieuses. Charles-Quint, qui lisait +toujours Commines, savait le mot de Louis XI, _qu'on prend la France +dans Paris_. Il s'agissait cette fois d'en finir ou de détruire +François Ier et de changer la dynastie, ou de tellement l'asservir +qu'il devînt serf de l'empereur, soldat à son service, sbire et recors +impérial pour assujettir l'Allemagne. + +Il était trop évident, en présence d'une crise si terrible, que la +vieille méthode de faire une diversion en Milanais ne ferait rien, ne +servirait à rien. Qu'importait de prendre Milan, si l'on perdait +Paris? + +Le roi avait en Italie cinq mille Suisses allemands, quatre mille +Suisses français, cinq mille Gascons, trois mille Italiens. Cette +armée eût dû revenir en hâte, assurant seulement le Piémont. Ce +n'était pas l'avis du jeune duc d'Enghien, qui pour la première fois +arrivait général sur le champ de bataille, comme Gaston de Foix à +Ravenne. Enghien, fils de Vendôme et cadet de Bourbon, avait là une +occasion de briller, d'éclipser les Guises. La rivalité des maisons de +Guise et de Bourbon, qui allait troubler le siècle, se prononçait +déjà. Le roi favorisait Enghien et l'opposait aux amis de son fils. + +C'est, je crois, de cette manière qu'on doit expliquer l'imprudente +permission qu'il donna de livrer bataille, Montluc, envoyé par Enghien +pour l'obtenir, en fait honneur à son éloquence gasconne. Quoi qu'il +en soit, la chose tourna bien (à Cérisoles, 14 avril 1544). + +Nos Suisses et nos Gascons, fortifiés d'une nombreuse noblesse +française, accourue tout exprès, et qui se mit à pied, soutinrent +l'épouvantable choc de dix mille Allemands que le général impérial, Du +Guast, nous lançait d'une colline. Trois cents lances françaises +enfoncèrent la cavalerie légère de l'ennemi, qui, poussée sur le flanc +de son infanterie, la mit elle-même en déroute. Enghien faillit périr +comme Gaston à Ravenne. Il se précipita avec une petite bande de +jeunes gens à travers le noir bataillon des Espagnols et le perça de +part en part. Fort affaibli, il dut, pour rejoindre les siens, percer +encore cette troupe formidable. Il le fit, en sortit, mais presque +seul, et ne vit plus les siens; il crut la bataille perdue. Elle était +gagnée, et les nôtres revinrent, rompirent les Espagnols. Bataille +infiniment sanglante; selon Du Belay, douze mille morts. + +Quel résultat? Aucun. Sans argent et sans vivres, l'armée fond, se +dissipe. Et Charles-Quint avance. Ralenti par la résistance de +Saint-Dizier qu'il prend par ruse, il avance pourtant, et les Français +ne lui opposent que leur propre ruine, la dévastation, le désert. Les +barbaries de la Provence sont renouvelées sur la Champagne. La France +se traite plus cruellement que n'eût fait l'ennemi. L'Empereur va +toujours, poussant le Dauphin devant lui vers l'ouest et vers les +Anglais; il le leur livre, il le leur donne. Si ceux-ci eussent daigné +le prendre, fait quelques pas, c'en était fait. + +L'Empereur, qui a pris nos magasins, nos vivres, nourri par nous, +arrive à treize lieues de Paris, à Crépy-en-Valois. On en était aux +dernières ressources; on travaillait en vain à faire une armée de +séminaristes ou écoliers. Une défaite nous sauva, la perte de +Boulogne, que l'Anglais prit et qui inquiéta l'Empereur. + +Très-fatigué lui-même, pris d'un accès de goutte, il pensait qu'après +tout, au lieu de faire les affaires d'Henri VIII, il valait mieux +conserver, exploiter cette misérable France ruinée. Affaiblie à ce +point, elle ne pouvait plus que suivre son impulsion. Le roi détruit +lui valait moins que le roi asservi et devenu son capitaine. (Traité +de Crépy, 18 septembre 1544.) + +Le roi, en effet, s'engagea à guerroyer pour lui, à fournir, à payer +une armée _contre le Turc_ (au fond _contre les luthériens_). + +L'affaire avait été brassée de fort bonne heure entre le confesseur de +l'Empereur et celui de François Ier. + +Le roi restituait la Savoie. L'Empereur faisait du duc d'Orléans son +gendre ou son neveu, le mettant à Milan ou aux Pays-Bas, non comme duc +et souverain, mais _comme gouverneur impérial_. En adoptant ainsi le +cadet, le tenant sous sa main et se chargeant de sa fortune, il +fondait une bonne et solide discorde entre les frères. Et, en effet, +le Dauphin protesta. + +Navagero remarque que la mort avait toujours été du parti de +Charles-Quint, l'avait toujours servi. Le premier Dauphin, prince de +grande espérance, et qui avait infiniment souffert de la captivité +d'Espagne, était mort en 1536 (d'épuisement ou de pleurésie?). Son +échanson italien avoua l'avoir empoisonné. Tout le monde le crut +alors. En 1543, voici le troisième fils du roi, Charles d'Orléans, qui +meurt aussi, et, dit-on, de la peste, au grand profit de l'Empereur, +que cet événement dégageait de sa parole. Il n'eût pas ordonné un +crime. Mais ses agents, qui, sans scrupule, assassinaient nos envoyés, +n'avaient-ils pas dispense pour la guerre du poison contre les alliés +des Turcs? Rien ne paraît plus vraisemblable. + +Au reste, ce ne sont pas les impériaux peut-être que l'on doit +accuser. Un mot violent d'Henri II, que nous citerons plus tard, +montre qu'il haïssait son frère Charles. Ses amis très-peu scrupuleux, +les hommes de Diane, ont bien pu le servir, et sans le consulter. + +Une troisième mort survint, fort surprenante, celle d'Enghien, de ce +Bourbon que François Ier venait d'élever si haut en lui faisant gagner +une bataille. Qui le tue? Celui même qui profite le plus à sa mort, le +jeune Guise. Dans un combat de boules de neige, pour boulette, il lui +jette un coffre. Il s'excuse, disant avoir eu ordre de M. le Dauphin. + +Dès lors il n'y eut plus deux partis. Le roi se trouva seul, et le +Dauphin fut le vrai roi. + +Sa maîtresse avait tout à craindre. On disait que, si la campagne de +1544 avait si tristement fini, la faute en était à elle, qu'elle avait +aidé l'Empereur à prendre Saint-Dizier et les places où se trouvaient +nos magasins. + +Le roi, très-affaissé, devenait un jouet. On décidait sans lui, ou sur +quelque mot vague qu'on lui tirait, les choses les plus graves et les +plus terribles affaires, comme le massacre des Vaudois. + +Il y avait quatre ans que le peuple infortuné des Vaudois de Provence +flottait entre la vie et la mort, condamné en 1540, gracié en 1541, +puis incertain de plus en plus à l'approche du nouveau règne. Les +Vaudois n'étaient pas d'accord: les uns ne songeaient qu'à la fuite; +d'autres voulaient se défendre et achetaient des fusils. S'ils +s'étaient défendus, ils eussent été aidés peut-être par les Suisses. +Après l'affaire de Cérisoles, le clergé saisit le moment. On détacha +au roi un homme qui avait fort à expier, qui devait ménager les +prêtres, l'ami de Barberousse, le capitaine Paulin de la Garde. Il lui +parla à Chambord, dit que ce petit peuple était fort dangereux, qu'il +faisait de la poudre, qu'il y avait là comme un avant-poste de +l'Empereur. On était en pleine guerre, à la veille de l'invasion du +Nord. Le roi est alarmé; il dit: «Défais-moi ces rebelles.» + +Il paraît que Paulin voulut un ordre écrit. Après la paix, le 1er +janvier 1545, le cardinal de Tournon écrivit et présenta à la +signature du malade _une révocation_, de quoi? De la grâce accordée en +1541. Le roi signa sans lire comme il faisait le plus souvent. (V. le +Procès, et Muston, I, 107.) Ce témoignage lui est rendu par +l'historien protestant et vaudois, qui, plus sérieusement que +personne, a épuisé l'examen de l'affaire. + +Au reste, cette signature n'était pas tout. Il fallait celle du +secrétaire d'État; le cardinal fit signer Laubespin. Il fallait celle +du procureur du roi au Grand-Conseil; il refusa. Celle au moins de son +substitut; il refusa. Et il fallait encore que le chancelier mît le +sceau; il refusa. Le hardi cardinal y mit un sceau quelconque, et +donna cette pièce informe à l'huissier du Parlement de Provence, qui +était à la porte, attendant cette arme de mort. + +Elle n'eût pas suffi, cependant; elle n'autorisait pas l'exécution +militaire. Au-dessous de la signature, d'une écriture toute autre que +celle de la pièce, quelqu'un, on ne sait qui, écrivit l'ordre qui +livrait ce peuple aux soldats. + +Ce qui rendait l'affaire hideuse, c'est que les parlementaires, si +zélés contre l'hérésie, étaient des familles seigneuriales qui +allaient recueillir la dépouille sanglante des victimes. Ils étaient +juges et héritiers. + +L'arrêt de 1540 ordonnait de punir _les chefs_. Et la pièce informe de +1545, l'horrible faux, ordonnait d'exterminer tout. + +Pour en être plus sûr, on s'adressa à des brigands, aux soldats des +galères, dont bon nombre étaient repris de justice, endurcis aux +guerres barbaresques. Le président d'Oppède, sans bruit, sans +notification, mène lui-même cette bande. Des dix-sept villages +vaudois, plusieurs étaient vers Avignon, en terre papale. Mais le +légat du pape donna de grand coeur l'autorisation[29]. + +[Note 29: Il semblerait même que la première impulsion vint de lui +et qu'il offrit d'aider. Voir une curieuse pièce manuscrite, le +procès-verbal original de l'exécution, que l'exécuteur Paulin de la +Garde conservait précieusement à son château d'Adhémar, et qui est +maintenant aux _Archives d'Aix_.] + +Une circonstance curieuse, c'est que, ceux de Cabrières s'étant livrés +sur la parole du président, il dit aux troupes de tuer tout. Elles +refusèrent d'abord; les galériens se montrèrent plus scrupuleux que +les magistrats. Ce ne fut pas sans peine qu'on les mit à tuer, voler +et violer. + +La chose une fois lancée, il y eut des barbaries exécrables. «Dans une +seule église, dit un témoin, j'ai vu tuer quatre ou cinq cents pauvres +âmes de femmes et d'enfants.» Et comment? Avec une furie, des +supplices, des caprices atroces, dignes du génie de Gomorrhe. +Vingt-cinq femmes, échappées, cachées dans une caverne, sur terre du +pape, y furent, par ordre du légat, enfermées, étouffées. Cinq ans +après, quand on fit le procès, on retrouva leurs os. Il y eut huit +cents maisons brûlées, deux mille morts (au moindre calcul), sept +cents forçats. Les soldats, au retour, vendaient à bon compte aux +passants les petits garçons et les petites filles, dont ils ne +voulaient plus. + +La nouvelle ayant éclaté, il y eut un violent débat en Europe. Les +Espagnols louèrent. Les Suisses et Allemands poussèrent des cris +d'indignation. Cela servit les criminels. Ils firent entendre au roi +qu'on n'avait tué que des rebelles, et qu'il ne devait pas souffrir +que l'étranger se mêlât de nos affaires. + +En quel état se trouvait-il alors? Et que restait-il de lui-même? Les +protestants l'excusent, paraissent croire qu'alors il était fini et ne +régnait plus. + +Vieilleville place en 1538 une scène qui ne peut être de cette année, +puisqu'elle suppose l'exil de Montmorency. Je la crois de la fin, des +derniers temps où, par la mort de ses fils, le roi se trouva seul; où +les gens du Dauphin, de Diane et des Guises crurent régner et déjà +oublièrent le mourant. + +Le Dauphin dit un jour devant ses familiers qu'à son avénement il +ferait ceci et cela, donnerait tels offices. Et il leur distribua +généreusement toutes les charges de la couronne. Un témoin de la +scène, auquel on n'avait pas pris garde, était un simple, vieil enfant +et fou _à bourlet_, appelé Briandas. Soit de lui-même, soit poussé par +la duchesse d'Étampes, il court au roi, et, fièrement: «Dieu te garde, +_François de Valois_!» Le roi s'étonne. «Par le sang Dieu! tu n'es +plus roi; je viens de le voir. Et toi, monsieur de Thaïs, tu n'as plus +l'artillerie, c'est Brissac.» Et à un autre: «Tu n'es plus chambellan, +c'est Saint-André,» etc. Puis, s'adressant au roi: «Par la mort Dieu! +tu vas voir bientôt M. le connétable qui te commandera à baguette et +t'apprendra à faire le sot. Fuis-t'en! Je renie Dieu, tu es mort.» + +Le roi fait venir la duchesse d'Étampes. On fait dire au fou tous les +noms de ces nouveaux officiers de la couronne. Puis le roi prend +trente hommes de sa garde écossaise, va à la chambre du Dauphin. +Personne. Rien que des pages qu'on fit sauter par les fenêtres. On +brise, on casse tout. Mais après, qu'aurait fait le roi? Il n'avait +pas d'autre héritier. Sa maîtresse, tout à l'heure sans appui et à la +discrétion du Dauphin, apaisa, arrangea les choses. Le roi se garda +seulement des amis de son fils, qui auraient pu l'empoisonner. + +Telles furent les amertumes, les expiations de ses derniers jours. La +plus grande était de laisser le trône de France à cette triste figure +d'Henri II, qui n'avait rien de son père ni de son pays, qui ne +représentait que la captivité de Madrid, qui, lors même qu'il aurait +des succès, des conquêtes, n'irait qu'à la ruine. Pourquoi? En +combattant l'Espagne, il ne serait rien qu'Espagnol. + +Le songe de Basine et de Childéric se renouvelle ici. Elle vit les +descendants de ce roi franc tomber du lion au loup, du loup aux +chiens, et cette dynastie finir honteusement par un combat de +tournebroches qui se mangeaient à belles dents. + +Un tel fils, de tels petits-fils ont relevé beaucoup François Ier par +le contraste. Les protestants surtout, qui avaient tant à l'accuser, +l'ont traité avec une indulgence qui les honore infiniment. Ils sont +même excessifs; ils lui laissent le titre de _grand_, qu'il ne mérite +en aucun sens. + +On assure qu'en mourant il devina les Guise. Ces héros intrigants, +protégés de Diane, qui mirent leur catholique épée au service d'une +jupe fort sale, allaient nuire cruellement à la France, par leurs +succès surtout, qui pervertirent l'opinion. + +Des mots sauvages ouvrirent le nouveau règne. Pendant l'agonie du roi, +Diane et Guise folâtraient et disaient: «Il s'en va, le galant!» et le +fils même, aux funérailles, voyant passer le cercueil de son frère qui +précédait celui de son père, fit cette bravade parricide: «Voyez-vous +ce bélître? il ouvre l'avant-garde de ma félicité.» + +Au moment de la mort du roi, cent cinquante familles fuirent à Genève, +et bientôt quatorze cents, au moins cinq mille individus[30]. Cette +élite française, avec une élite italienne, fonda la vraie Genève, cet +étonnant asile entre trois nations, qui, sans appui (craignant même +les Suisses), dura par sa force morale. Point de territoire, point +d'armée; rien pour l'espace, le temps, ni la matière; la cité de +l'esprit, bâtie de stoïcisme sur le roc de la prédestination. + +[Note 30: Quatorze cents familles françaises s'établirent à +Genève, en huit années seulement, sous le règne de Henri II: c'est le +chiffre donné par M. Gaberel (_Histoire de l'Église de Genève, t. I, +page 346_). Le _registre des réceptions de la bourgeoisie_, que j'ai +compulsé aux Archives de Genève, donne un chiffre inférieur; mais il +est visiblement incomplet et mutilé. Voir sur le temps antérieur la +_Chronique de Bonnivard_, le _Journal du syndic Balard_ et la belle +_Chronique de Froment_ (1855), éditée avec un soin infini, admirable, +par M. Revillod. Beaucoup de pièces inédites et de renseignements +curieux ont été publiés dans l'excellent _Bulletin de la Société de +l'histoire du protestantisme_, spécialement par M. Read, et dans la +_France protestante_ de M. Haag. + +J'ai réservé Genève pour le règne de Henri II, ainsi que plusieurs +détails essentiels sur l'histoire intérieure de l'administration de +François Ier, et de la politique de Charles-Quint, sur le changement +progressif qui fit du Flamand un Espagnol, etc.] + +Contre l'immense et ténébreux filet où l'Europe tombait par l'abandon +de la France, il ne fallait pas moins que ce séminaire héroïque. À +tout peuple en péril, Sparte pour armée envoyait un Spartiate. Il en +fut ainsi de Genève. À l'Angleterre, elle donna Pierre Martyr, Knox à +l'Écosse, Marnix aux Pays-Bas; trois hommes, et trois révolutions. + +Et maintenant commence le combat! Que par en bas Loyola creuse ses +souterrains! Que par en haut l'or espagnol, l'épée des Guises, +éblouissent ou corrompent[31]!... Dans cet étroit enclos, sombre +jardin de Dieu, fleurissent, pour le salut des libertés de l'âme, ces +sanglantes roses, sous la main de Calvin. S'il faut quelque part en +Europe du sang et des supplices, un homme pour brûler ou rouer, cet +homme est à Genève, prêt et dispos, qui part en remerciant Dieu et lui +chantant ses psaumes. + +[Note 31: Nous avons vu parfaitement, à l'époque des affaires +d'Isly et autres, les moyens simples et grossiers par lesquels on fait +des héros à force de réclames. Ces moyens sont fort employés au XVIe +siècle. Telle fut certainement une chanson, assez mesurée pour le roi +(donc faite avant sa mort), dans laquelle on le montre appelant la +France au secours par sa fenêtre de Madrid. Le premier qui accourt, +pour délivrer le roi, c'est Guise. _Bulletin de la Société d'histoire +de France_, t. I des _Documents_, p. 267.] + +FIN DU TOME DIXIÈME + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + AVERTISSEMENT 1 + + Des sources et de la critique.--Du sujet de ce volume 7 + + +NOTE + + De la méthode, ruine de l'histoire doctrinaire 9 + + +CHAPITRE PREMIER + + LE TURC, LE JUIF. 1508-1512 11 + Progrès irrésistibles des Turcs 13 + Le _grand canon_ d'Albert Dürer 17 + Persécutions des Maures d'Espagne 18 + Persécutions des Juifs 23 + Excellence de la famille juive 25 + Les dominicains et Grain-de-Poivre 26 + Reuchlin défend les Juifs 27 + Fraternité de l'Orient et de l'Occident 30 + Anquetil-Duperron et Burnouf 31 + + +CHAPITRE II + + LA PRESSE.--HUTTEN. 1512-1516 33 + L'Allemagne plus vivante que la France 33 + Epistolæ obscurorum virorum. 1514 38 + Victoire de la Presse 41 + Vie d'Hutten 42 + Il se retire chez l'archevêque de Mayence 46 + + +CHAPITRE III + + LA BANQUE.--L'ÉLECTION IMPÉRIALE ET LES INDULGENCES. 1516-1519 49 + Banques juive, italienne, allemande 50 + La banque et les peintures d'Augsbourg 52 + Tous les rois étaient jeunes et prodigues 53 + Danger de l'Europe 54 + Génie exterminateur de Sélim 60 + + +CHAPITRE IV + + SUITE. 1516-1519 63 + Culte meurtrier de l'or 63 + Extermination des Américains 64 + Brocantage des indulgences 65 + La Hongrie couvrait encore l'Allemagne 67 + Les électeurs 69 + Les Fugger font l'élection 70 + Adresse de Marguerite d'Autriche 71 + Ses calomnies contre la France 74 + Juin 1519, Charles-Quint élu empereur 78 + + +CHAPITRE V + + RÉACTION CONTRE LA BANQUE.--MELANCOLIA.--LUTHER.--LA MUSIQUE 81 + L'Allemagne a conscience de la situation 82 + La Melancolia d'Albert Dürer 85 + Chants de Luther 89 + Origines populaires de la musique 92 + Grandeur de Luther; la joie héroïque 96 + + +CHAPITRE VI + + SUITE.--LUTHER. 1517-1523 101 + Luther a épuré la famille 102 + Il a rendu la lecture populaire 105 + Ses précédents 107 + Sa prédication 111 + La diète de Worms et la Wartbourg 116 + Humanité et tolérance de Luther 117 + Son embarras au milieu des femmes réfugiées chez lui 119 + + +CHAPITRE VII + + LA COUR DE FRANCE.--CAMP DU DRAP D'OR. 1520 122 + La querelle de Charles-Quint et de François Ier 125 + Ils courtisent Henri VIII 128 + La cour au camp du drap d'or 133 + Juin 1520, l'entrevue 134 + Anne Boleyn 137 + François Ier irrite Henri VIII 140 + + +CHAPITRE VIII + + LA GUERRE.--LA RÉFORME.--MARGUERITE. 1521-1522 142 + 1521-1715.--Guerre de deux siècles 144 + Dès le début François Ier manque d'argent 148 + Fureur des Impériaux 149 + Le roi ne défend point le peuple 152 + Mouvement religieux de Meaux 155 + Marguerite y prend part 156 + Son portrait 158 + Ses lettres et sa passion 159 + Brutalité de son frère 166 + 1522.--Sa mère nous fait perdre l'Italie 170 + + +CHAPITRE IX + + LE CONNÉTABLE DE BOURBON. 1521-1524 172 + Il était Gonzague et Montpensier 173 + Sa puissance royale 176 + La reine-mère veut l'épouser 177 + Il traite avec l'empereur 181 + La noblesse et les parlements le favorisent 184 + + +CHAPITRE X + + DÉFECTION ET INVASION DU CONNÉTABLE. 1523-1524 188 + Son traité avec Charles-Quint et Henri VIII 190 + L'invasion de 1523 191 + Fuite de Bourbon 195 + Désaccord et retraite des Anglais et Impériaux 199 + Saint-Vallier sauvé par Diane de Poitiers 201 + Mort de Bayard 203 + Bourbon envahit la Provence. 1524 204 + + +CHAPITRE XI + + LA BATAILLE DE PAVIE. 1525 209 + Le roi assiége Pavie 211 + Il passe l'hiver dans une villa italienne 212 + Caractère de ces villas 213 + L'Italie du Corrège 214 + La bataille (8 février 1525) 217 + + +CHAPITRE XII + + LA CAPTIVITÉ. 1525 220 + Le roi envoie sa bague à Soliman 221 + Il s'humilie devant Charles-Quint 222 + Ses poésies 223 + Demandes de l'empereur 225 + Embarras du vainqueur.--Révolutions 227 + Dure captivité du roi en Espagne 230 + Sa maladie, voyage de sa soeur 231 + La France trahit-elle l'Italie? 233 + Conspiration de Pescaire 234 + + +CHAPITRE XIII + + LE TRAITÉ DE MADRID ET SA VIOLATION. 1525-1526 243 + Le roi abdique 244 + L'Europe se rapproche de la France 245 + L'Espagne s'intéresse au captif 246 + Comédie du traité de Madrid 249 + Le portrait du Titien 252 + Le retour, la nouvelle maîtresse 253 + Chambord 255 + + +CHAPITRE XIV + + LE SAC DE ROME. 1527 258 + Tortures de l'Italie 259 + L'armée de Bourbon et de Frondsberg 262 + Bourbon à Rome, sa mort, 6 mai 266 + L'Europe peu émue du sac de Rome 267 + Erreur de Machiavel et de Michel-Ange 269 + _La peste de Florence_, par Machiavel 270 + Le tombeau des Médicis 272 + + +CHAPITRE XV + + SOLIMAN SAUVE L'EUROPE. 1526, 1529, 1532 275 + Discipline et modération des Turcs 276 + Venise seule comprenait l'Orient 277 + Les vizirs civilisateurs 280 + Notre envoyé Rincon 281 + Le génie d'Ibrahim 283 + Sa victoire de Mohacz (1526) 286 + 1528, Échecs de François Ier en Italie 289 + Il traite à Cambrai (1529) et trahit ses alliés 291 + Soliman échoue devant Vienne 296 + Isolement de François Ier 299 + Troisième invasion de Soliman (1532) 300 + Roxelane.--Mort d'Ibrahim (1536) 303 + + +CHAPITRE XVI + + LA RÉFORME FRANÇAISE. 1521-1526 308 + Les Vaudois des Alpes 309 + Réforme en France, aux Pays-Bas, en Angleterre 315 + Charles-Quint a l'initiative des persécutions 318 + Les premiers martyrs français (1525) 319 + Le roi sauve Berquin 320 + Appel de Zwingli à François Ier 321 + + +CHAPITRE XVII + + RÉFORME EN FRANCE ET EN ANGLETERRE. 1526-1535 323 + Marguerite désespère de convertir son frère 324 + Passion d'Henri VIII et son divorce 327 + Mutilation d'une image à Paris (1528) 332 + Béda et les Capets, Ignace de Loyola 333 + Supplice de Berquin (1529) 337 + Lutte de la Sorbonne contre le roi 338 + Il crée le Collége de France (1529) 340 + + +CHAPITRE XVIII + + ON TOURNE LE ROI CONTRE LA RÉFORME. 1530-1535 343 + La Réforme crée partout des écoles 344 + Le roi pouvait choisir encore en 1532 346 + Affront qu'on lui fait à Milan (1533) 348 + Les fanatiques menacent Marguerite 349 + Placards protestants à Blois 351 + Supplices pendant tout l'hiver (1535) 352 + La Sorbonne obtient la suppression de l'imprimerie 354 + Immense extension du protestantisme 356 + + +CHAPITRE XIX + + FRANÇOIS Ier ET CHARLES-QUINT EN 1535.--FONTAINEBLEAU.--LE + GARGANTUA 358 + Maladie du roi et de Charles-Quint 358 + Le roi à Fontainebleau.--Les artistes 361 + Rabelais comme créateur de notre langue 367 + Il ne doit rien à ses prédécesseurs 368 + Sa vie 371 + Son principe d'éducation 372 + Le Gargantua est-il protestant? 376 + + +CHAPITRE XX + + ROME ET LES JÉSUITES.--INVASION DE PROVENCE.--FRANÇOIS Ier + CÈDE À LA RÉACTION. 1535-1538 378 + Les _Exercitia_ de Loyola ont paru vers 1523-1525 378 + Réforme et réaction catholique 380 + Loyola ordonne l'obéissance jusqu'au péché mortel + inclusivement 384 + Le pape pousse le roi à envahir l'Angleterre (1534) 387 + Le roi appelle Barberousse en Italie 388 + Charles-Quint, vainqueur à Tunis, outrage le roi 389 + Invasion de Provence 394 + Puissance du parti du Dauphin; Montmorency, Diane de + Poitiers 397 + Embarras de l'empereur; trêve de Nice. 1538 402 + + +CHAPITRE XXI + + DERNIÈRE GUERRE, RUINE ET MORT DE FRANÇOIS Ier. 1539-1547 406 + Maladie terrible de François Ier 406 + Voyage de l'empereur en France (1540) 409 + Montmorency dupe, disgracié: gouvernement des cardinaux 412 + Assassinat de Rincon, guerre (1541-3) 414 + Bataille de Cérisoles (1544) 420 + Charles-Quint impose le traité de Crépy 422 + Mort du jeune fils du roi et d'Enghien 423 + Massacre des Vaudois (1545) 426 + Fureur du roi méprisé de son fils; sa mort (1547) 427 + Sinistres prémices du nouveau règne 428 + L'Europe sera sauvée par Genève 429 + + +PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier dr), rue J.-J.-Rousseau, 61. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1516-1547 (Volume +10/19), by Jules Michelet + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42141 *** |
