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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42141 ***
+
+ HISTOIRE
+
+ DE
+
+ FRANCE
+
+
+
+
+ PAR
+
+ J. MICHELET
+
+
+
+
+ NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
+
+
+
+
+ TOME DIXIÈME
+
+
+
+
+ PARIS
+
+ LIBRAIRIE INTERNATIONALE
+ A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
+ 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
+
+ 1876
+
+ Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
+
+
+
+
+J'ai, pour l'histoire des trente-deux ans que contient ce volume, un
+rare et heureux avantage: c'est d'entrer le premier dans une masse
+immense de documents nouveaux, qui changent cette histoire de fond en
+comble et la renouvellent entièrement.
+
+J'y entre le premier et le seul, je puis le dire, puisque M. Mignet,
+l'habile explorateur des mêmes documents, ne se rencontre avec moi,
+dans cette période, que pour un fait: l'élection de Charles-Quint.
+
+C'est dans les douze ou quinze dernières années que les lettres,
+dépêches et actes de tout genre ont été publiés d'ensemble et dans une
+abondance, une variété qui nous permet de juger ces pièces
+elles-mêmes, en les contrôlant les unes par les autres.
+
+Jusque-là on n'avait guère d'autre guide que les chroniques du temps
+et les collections partielles de Ribier et Legrand. La plupart des
+chroniques ne donnent que l'histoire militaire; elles sont peu exactes
+sur le reste ou tout à fait muettes.
+
+Les points essentiels de l'histoire politique étaient encore
+controversés. Le connétable, par exemple, eut-il ou n'eut-il pas un
+traité écrit avec l'Empereur? Les avis étaient partagés. Quelle fut,
+pendant la captivité de Madrid, la flottante politique de la régence
+et de Duprat? On ne le savait pas davantage. Tout s'est trouvé dans
+les _Papiers Granvelle_ et dans les pièces réunies sous le titre de
+_Captivité de François Ier_ (1841, 1847).
+
+L'histoire des moeurs de la cour et du prince était-elle mieux connue?
+On en était réduit à glaner dans Brantôme. Les deux faits moraux les
+plus graves, et du plus intime intérieur, sont éclaircis maintenant
+par les lettres de la soeur du roi et de Diane de Poitiers (_Éd.
+Génin, 1841_, et _A. Champollion, 1847_).
+
+Les actes les plus cachés, niés et démentis devant l'Europe, sont
+maintenant en pleine lumière, spécialement les rapports secrets du roi
+avec le sultan. Cette circonstance dramatique est connue, qu'ils
+furent un coup de désespoir et datèrent du champ de Pavie. Grâce à
+l'importante publication de M. Charrière, nous pouvons compléter,
+dater et préciser les faits donnés par Hammer, d'après les rapports,
+souvent vagues ou défigurés, des écrivains orientaux (_Négoc. du
+Levant, 1848_).
+
+Le point capital, décisif, pour toute la fin du règne, c'est la crise
+de 1538, qui changea subitement la politique française, la fit
+définitivement catholique, rétrograde et, pour ainsi dire, espagnole.
+C'est le gouvernement nouveau de Montmorency et des cardinaux de
+Tournon, de Lorraine, on peut dire l'éclipse de François Ier, sa mort
+anticipée, et déjà l'avénement de la petite cour d'Henri II. Qui
+décida cette crise? Lequel, du roi ou de l'empereur, fit les premières
+démarches? Sandoval disait le roi, Du Bellay l'empereur; les modernes
+hésitaient. Il n'y a plus lieu de doute depuis les publications
+récentes (_Weiss, 1841_; _Lanz, 1844_; _Le Glay et Van der Bergh,
+1845_; _Alberj, 1839-1844_). Tout est clair maintenant, et par le
+rapport de l'ambassadeur Tiepolo au Sénat de Venise, et par la lettre
+intime où la soeur de Charles-Quint révèle ses terreurs, les embarras
+extrêmes et l'état effrayant de sa situation.
+
+À ces publications d'actes et de lettres, ajoutons les importantes
+chroniques que nous avons maintenant entre les mains. L'histoire
+intérieure de Paris, qu'on cherchait dans Félibien, Sauval, Du Boulay,
+etc., n'existait point pour cette époque. Elle s'est révélée à nous
+dans la précieuse chronique anonyme publiée (1854) par M. Lalanne. On
+en peut dire autant de l'histoire de Genève, qu'on a connue par les
+chroniques, imprimées récemment, de Bonnivard, du syndic Balard, et
+surtout de Frommont, que M. Revillod vient de donner (1855).
+
+En possession de ces riches matériaux, la critique peut maintenant
+examiner, juger, choisir.
+
+Parfois la lumière se fait d'elle-même. Au premier coup d'oeil, par
+exemple, on voit, pour les exécutions des protestants en 1535, que le
+narrateur sérieux est le bourgeois anonyme de Paris qui a tout su (et
+peut-être tout vu) jour par jour. Bèze et Crespin évidemment ont suivi
+de lointains échos. Le récit catholique éclaire l'histoire
+protestante.
+
+Nuls documents ne méritent une attention plus sérieuse que les
+rapports des envoyés vénitiens. Seuls ils offrent des chiffres et des
+renseignements statistiques. Ce sont généralement de pénétrants
+observateurs. Osons dire cependant qu'ils se trompent parfois,
+spécialement sur les faits éloignés de leur observation immédiate.
+Gaspard Contarini, par exemple, qui croit les Flandres affectionnées à
+Charles-Quint, ignore l'irritation où les mettait depuis longtemps
+l'immolation systématique de l'industrie flamande aux intérêts de
+l'Angleterre, dont les maisons de Bourgogne et d'Autriche courtisaient
+l'alliance même aux dépens des Pays-Bas.
+
+Contarini a bien vu Charles-Quint. Il décrit à merveille cette
+mâchoire absorbante, ces yeux avides (_occhi avari_). Il n'en juge pas
+moins que l'empereur est modéré, peu ambitieux. Cela, en 1525, au
+moment où le jeune prince se lâche et se dévoile dans ses vastes
+projets par sa lettre à Lannoy.
+
+Songeons aussi que ces rapports d'ambassadeurs au sénat de Venise
+sont souvent combinés pour plaire à ce sénat. Nicolas Tiepolo, par
+exemple, qui est si sérieux dans sa relation de 1538, l'est fort peu
+dans l'éloge qu'il fait de Charles-Quint en 1532. Longue énumération
+de ses vertus. Il est si généreux, si peu ambitieux, dit-il, qu'il
+vient de faire élire son frère roi des Romains. Pourquoi ces
+puérilités dans une bouche du reste grave? Parce que le parti impérial
+redevenait tout puissant dans le Sénat de Venise, après la conférence
+de Bologne, vers la fin imminente du vieux doge André Gritti, qui
+meurt un an après. Venise dès lors va suivre l'empereur, s'éloigner de
+la France et se brouiller avec les Turcs.
+
+Ceci donné à la méthode, à la critique, aux sources, il resterait
+peut-être à tracer une brève formule qui résumât les trente années,
+permît d'embrasser tout d'un coup d'oeil, comme une vaste contrée dans
+une petite carte géographique.
+
+C'est l'âge adulte de la Renaissance, sa grandeur et son ambition
+infinies, son précoce avortement, la nécessité où elle est de
+s'appuyer du principe, essentiellement différent de la Réformation.
+
+Que n'avait-elle embrassé dans ses voeux? Du premier bond, elle
+allait, par l'adoption des Turcs, des juifs, au but lointain du genre
+humain: la réconciliation de la terre.
+
+D'un même élan, elle embrassait amoureusement la nature, finissait le
+fatal divorce entre elle et l'homme, rejoignait ces amants.
+
+La merveille, c'est que d'une foule de découvertes isolées,
+spontanées, un ensemble systématique se faisait sans qu'on s'en mêlât,
+tout gravitant vers ces deux questions: _Comment se fait et se refait
+l'homme physique? Comment se fait l'homme moral?_ Le premier livre
+qu'on ait écrit sur l'éducation, celui qu'on peut appeler l'_Émile_ du
+XVIe siècle, apparaissait dans sa bizarre et fantastique grandeur.
+
+La puissance d'enfantement qu'eut la France à ce moment éclata par
+l'apparition subite des deux langues françaises, qui surgissent,
+adultes, mûres, tout armées, dans les deux écrivains capitaux du
+siècle: l'immense et fécond Rabelais, le fort, le lumineux Calvin.
+
+Cette France de Gargantua, principal organe de la Renaissance,
+est-elle au niveau de son rôle? Avec ce cerveau gigantesque, a-t-elle
+un corps? a-t-elle un coeur? a-t-elle cette vie générale, répandue
+partout, que l'Italie avait dans son bel âge? La France étonne par
+d'effrayants contrastes. C'est un géant et c'est un nain. C'est la vie
+débordante, c'est la mort et c'est un squelette. Comme peuple, elle
+n'est pas encore.
+
+Donc, sur quoi porte la Renaissance française? Faut-il le dire? sur un
+individu.
+
+Qu'était-il celui qui eut plusieurs fois en main le destin de
+l'humanité, celui que l'esprit nouveau pria d'être son défenseur
+contre la politique catholique et le roi de l'inquisition?
+
+C'est à ce volume à répondre. Mais déjà, dans ce résumé, nous devons
+faire un aveu humiliant: ce roi parleur, ce roi brillant, qui dit si
+bien, agit si mal, mobile en ses résolutions encore plus que dans ses
+amours, cet imprudent, cet étourdi, ce Janus, cette girouette,
+François Ier, fut un Français.
+
+Le peuple est encore une énigme. La noblesse et le parlement
+accueilleraient l'étranger (1524). La bourgeoisie prête au clergé
+l'appui brutal des confréries contre le libre esprit de recherche et
+la rénovation religieuse.
+
+La France, toute en un homme en qui rayonnent à plaisir les vices
+nationaux, la France captive avec lui, malade avec lui, on doit
+attendre que, comme lui, elle ira de chute en chute jusqu'à s'oublier
+et se renier.
+
+Quelle réponse à cela, et quel remède? Nul que la voix morale, l'appel
+aux vertus fortes, au sacrifice, au dévouement. Dans les ravages
+atroces des armées mercenaires, sans loi, sans foi, sans roi, sous le
+drapeau de Charles-Quint, le peuple de France abandonné écoute le
+cantique du bon et grand Luther qui enseigne le repos en Dieu.
+
+L'immense élan de la musique, devenue populaire, le libre examen de
+la Bible, la presse décuplée, centuplée, l'épuration du sacerdoce et
+de la famille, n'est-ce pas déjà la victoire? Quelque ombre mystique
+qui reste dans ce nouvel enseignement, la cause de la lumière
+n'est-elle pas gagnée pour toujours?
+
+Rien n'est gagné. Tout reste en question. Au mysticisme spontané,
+spirituel, lumineux du Nord, répond le mysticisme matériel, imaginatif
+du Midi, son dévot machiavélisme. De la colère idolâtrique, de
+l'obstination espagnole, du génie d'intrigue surtout et de roman, sort
+la dangereuse machine des _Exercitia_ d'Ignace, grossière, d'autant
+plus redoutable.
+
+Cela de très-bonne heure, quatre ou cinq ans après Luther, vers 1522,
+et bien avant l'école de résistance que Genève organisera.
+
+C'est tout le sens de ce volume. La Renaissance, trahie par le hasard
+des mobilités de la France, qui tourne au vent des volontés légères,
+des caprices d'un malade, périrait à coup sûr, et le monde tomberait
+au grand filet des pêcheurs d'hommes, sans cette contraction suprême
+de la Réforme sur le roc de Genève par l'âpre génie de Calvin.
+
+ Paris, 21 juin 1855.
+
+
+
+
+NOTE
+
+DE LA MÉTHODE
+
+
+Un événement fort grave est arrivé récemment dans le monde
+scientifique: il faut bien qu'on se l'avoue.
+
+L'histoire de France est écroulée.
+
+Je veux dire l'histoire doctrinaire, l'histoire quasi officielle dont
+notre temps a vécu sur la foi de certaine école. Une main forte et
+hardie a enlevé au système la base où il reposait.
+
+C'était un axiome partout écrit, enseigné, professé dogmatiquement et
+docilement accepté, transmis du plus haut au bas, de la Sorbonne aux
+colléges, aux moindres écoles, que «quatorze cents ans de despotisme
+avaient fondé la liberté.»
+
+D'où suivait que celle-ci devait, non pas amnistier, mais honorer le
+despotisme. Père et mère honoreras.
+
+L'école historique née de 1815 nous enseignait que nos défaites furent
+toutes des degrés heureux de cette initiation. Toutes les victoires de
+la force se trouvaient légitimées. La philosophie faisait plus. Elle
+proclamait sa formule: «La victoire est sainte, le succès est saint.»
+
+Dans l'exagération croissante et le progrès du paradoxe, après
+l'apologie des victoires barbares, féodales, royales, vint l'éloge des
+victoires du catholicisme, de l'inquisition, de la Saint-Barthélemy
+(dans la bouche d'un républicain)!
+
+Ce fut le _Consummatum est_.--Quiconque refusait de subir la tyrannie
+du système recevait la qualification d'écrivain systématique. Si la
+conscience résistait, si la critique indocile trouvait dans l'examen
+des faits des raisons de ne pas se rendre, on souriait de pitié; on
+opposait à toute preuve d'érudition la preuve décisive, palpable,
+actuelle; on frappait de la baguette la pièce probante, l'oeuvre et le
+dernier fruit des siècles: le gouvernement constitutionnel.
+
+Deux hommes, à ma connaissance, ont résisté à cet entraînement.
+
+L'un, c'est mon vénérable maître Sismondi, qui, dans l'oeuvre plus
+faible sans doute de ses dernières années n'en a pas moins lutté
+contre ce système immoral par sa vigueur républicaine et la générosité
+de son caractère.
+
+L'autre, c'est moi. Je résistai par l'amour des réalités et le
+sentiment de ma vie, qui domine dans tout coeur d'artiste, et qui,
+sans effort, sans dispute, lui fait fuir et détester les mortes
+créations que les scolastiques quelconques échafaudent contre la
+nature et la création de Dieu.
+
+Par le coeur seul et le bon sens, par ma naturelle impuissance
+d'accepter un optimisme barbare sur cet océan de malheurs, je restai,
+moi, libre du système des historiens hommes d'État.
+
+Aujourd'hui que la réalité, inexorable et terrible, les a violemment
+réfutés, ils se maintiennent encore par une certaine attitude,
+affectant de ne pas voir l'anéantissement de leurs théories. Mais
+voici qu'une voix sévère, respectueusement ironique, s'élève dans leur
+propre revue (Quinet, 15 avril 1855, _Philosophie de l'histoire de
+France_). Elle les prie de faire savoir ce qu'est devenue la pierre
+sur laquelle ils avaient bâti. On ne méconnaît nullement leurs mérites
+de détails, leurs recherches et leurs découvertes; loin de là, on les
+console, en leur disant qu'après tout, si l'ensemble manque, il leur
+restera d'avoir éclairé tels points spéciaux. Seulement, avec douceur,
+sans bruit et sans violence, on écarte le petit plâtrage qui honorait
+encore un peu les dehors de la construction décrépite. On se permet de
+regarder dessous. Mais quoi! dessous, c'est le vide, l'abîme. Et la
+base est partie.
+
+Pour nous, qu'ils ont mis au ban depuis si longtemps, est-ce par
+rancune que nous constatons cette ruine? Point du tout. Nous nous
+sommes toujours fié au temps pour faire tomber ce qui doit tomber.
+Nous allâmes toujours devant nous, sans nous amuser aux disputes. Mais
+aujourd'hui, à une époque où l'âme, fortement avertie, cherche à se
+prendre à quelque chose (quelque chose qui sera sa perte ou son
+renouvellement), on ne peut laisser ainsi les masures encombrer le
+sol, faire ombre et garder la place, empêchant que rien n'y vienne.
+
+Arrière, faux docteurs et faux dieux!
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LE TURC.--LES JUIFS
+
+1508-1512
+
+
+Le Turc, le Juif[1], la terreur et la haine, l'attente des armées
+ottomanes qui avancent dans l'Europe, le déluge des Juifs qui,
+d'Espagne et de Portugal, inonde l'Italie, l'Allemagne et le Nord,
+c'est la première préoccupation du XVIe siècle, celle qui d'abord
+absorbe les esprits et domine tout intérêt moral et politique. Non
+sans cause: sous deux aspects divers, c'est l'Orient, l'Asie, qui,
+d'un mouvement irrésistible, envahit l'Occident.
+
+[Note 1: Dans ce chapitre et les suivants, _la Presse_, _la
+Banque_, _la Réforme de Luther_, nous avons dû poser les questions
+dominantes du siècle avant de les voir se débattre en France. Cette
+méthode était la seule logique.
+
+La question dominante et souveraine se présente dès le premier
+chapitre: La révolution se fera-t-elle _par la Renaissance_ et la
+création d'un nouvel esprit, ou _par la réforme_ et le renouvellement
+de l'esprit chrétien?
+
+Le signe du nouvel esprit est la réconciliation du genre humain,
+l'adoption même des proscrits, des maudits, des Turcs, des Juifs, des
+tribus sauvages, etc., dans lesquels l'humanité européenne
+reconnaîtrait des frères. Cette reconnaissance, préparée pour l'Orient
+dans la trop courte époque des quinze premières années de Soliman, est
+ajournée par l'effroi de l'Europe, par l'horreur qu'inspirent
+Barberousse, les ravages des Barbaresques.
+
+De nos jours, l'oeuvre de rapprochement s'est avancée par le commerce
+et la colonisation, par la science et par la critique. L'humanité
+s'éveille avec bonheur dans l'idée consolante de son identité. Nous
+vivons, nous fraternisons, nous combattons avec les Turcs. Mais ce
+n'est pas seulement cet Orient occidental du monde musulman qui nous
+apparaît comme frère. L'immensité du monde chinois se révèle comme une
+autre Europe au bout de l'Asie. La religion bouddhique, avec ses deux
+cents millions de croyants, y répond au christianisme, et comme
+nombre, et comme morale, et comme hiérarchie, comme monachisme, etc.
+Ce surprenant Sosie de la religion occidentale que nous venons de
+découvrir est-il ou n'est-il pas vraiment frère du christianisme?
+Celui-ci le reconnaîtra-t-il ou le repoussera-t-il? Oui ou non, selon
+le caractère que le christianisme revendique pour lui-même comme
+essentiel et constitutif. Si le christianisme met son essence dans la
+promesse du monde à venir, dans l'espoir du salut, dans l'intérêt, il
+n'est pas le frère du bouddhisme, il peut le repousser. S'il veut se
+définir la religion de la charité, il reconnaîtra le bouddhisme comme
+son frère, comme un autre lui-même; il ne déclinera cette fraternité
+et cette ressemblance qu'en déclarant que la charité n'est point
+essentielle au christianisme.
+
+Le clergé se garde bien de toucher cette question. Il laisse une
+philosophie complaisante insister sur _les différences_ des deux
+religions, c'est-à-dire sauver et défendre le christianisme comme
+unique et miraculeux. Pour nous, _les ressemblances_ nous semblent
+bien autrement frappantes. C'est au coeur de juger. Qu'il dise si le
+charme moral de la légende évangélique ne se retrouve pas tout entier
+dans la légende bouddhique, avec sa placide sainteté, même ses
+tendances féminines à la quiétude monastique. Il faut être bien
+déterminé à ne rien voir pour nier une ressemblance de famille qui
+n'est pas seulement dans les grands traits généraux de la face et dans
+l'expression, mais dans les menus détails, dans les petits signes
+fortuits, jusque dans les plis et les rides. Non-seulement les deux
+frères se sont ressemblé en naissant, mais dans le progrès de la vie;
+ils ont changé et vieilli de la même manière.
+
+À ces dictées du coeur et du bon sens répondent entièrement les
+résultats de l'érudition. Que de fois je les recueillis (dans cette
+heureuse amitié de trente ans) de la bouche aimable et chère, autant
+que grave, d'Eugène Burnouf!... Oui, chère et regrettable à jamais! Je
+passe tous les jours, le coeur plein d'amers regrets, devant cette
+maison, où tous nous prîmes _le lotus de la bonne foi_, devant ce
+savant cabinet, si bien éclairé, soleillé, où, dans les jours d'hiver,
+nous réchauffions notre pâle science occidentale à son soleil indien.
+L'émanation régulière des langues, exactement la même en Asie, en
+Europe, la génération correspondante des religions et non moins
+symétrique, c'était son texte favori et mon ravissement.
+
+Voilà ce que j'ai emporté de cette maison: sa lumière (qui est ma
+chaleur), sa parole limpide, où je voyais si bien naître d'Orient,
+d'Occident, le miracle unique des deux Évangiles. Touchante identité!
+deux mondes séparés si longtemps dans leur mutuelle ignorance et se
+retrouvant tout à coup pour sentir qu'ils sont un, comme deux poumons
+dans la poitrine ou deux lobes d'un même coeur.
+
+Moi sacré de la Renaissance! Là, je l'ai bien senti! l'_unité de l'âme
+humaine_, la paix des religions, la réconciliation de l'homme avec
+l'homme et leur embrassement fraternel.
+
+Un mot encore sur ce premier chapitre. Comment personne ne s'est-il
+avisé d'une chose si facile et si belle, de réunir tant d'histoires
+ravissantes, qui sont dans Burnouf et ailleurs, en un même _Évangile
+bouddhique_? Comment n'a-t-on pas publié dans un format populaire la
+merveille du _Zend-Avesta_? Comment les juifs n'ont-ils pas traduit
+leur magnifique histoire d'Iozt? Comment ne traduisent-ils pas de
+français en allemand la _Kabbale_ de M. Frank, un chef-d'oeuvre de
+critique; et d'espagnol en français les _Juifs d'Espagne_ de M. José
+Amador de los Rios?
+
+Le point capital peut-être de l'histoire des Juifs, c'est l'effort
+qu'ils ont fait à certaines époques pour sortir de l'usure, et
+l'inepte fureur avec laquelle les chrétiens les y repoussaient. (Voir
+particulièrement les édits de 1774, 1775, 1777.)]
+
+Pensée dominante du peuple, discussion éternelle des doctes, énigme
+insoluble aux penseurs, scandale pour les croyants, épreuve pour la
+foi. Car, enfin, il est évident que les mécréants engloutissent le
+monde. Sont-ils de Dieu, sont-ils du diable, ces Turcs, ces Juifs? Et
+leur apparition, est-ce un fléau du ciel, ou une éruption de l'enfer?
+Tel y voit le démon, et soupçonne que cette engeance n'est rien «qu'un
+diable en fourrure d'homme.»
+
+L'invasion des Turcs est comme celle des grands ouragans; rien ne dure
+devant elle; les obstacles lui font plaisir et la rendent plus forte;
+états, principautés, royaumes, tout ce qu'il y a de plus enraciné,
+s'arrache, craque, vole comme une paille. Chose bizarre, l'humble
+invasion des Juifs n'est pas moins irrésistible. C'est comme cette
+armée des rats qui, dit-on, au Moyen âge, s'empara de l'Allemagne,
+l'envahit, la remplit, occupant tout, mangeant tout, jusqu'aux chats.
+Ici, arrêtée par la flamme, mais passant à côté. Armée silencieuse;
+sauf un immense et léger bruit de mâchoires et de dents rongeuses,
+rien n'eût accusé sa présence.
+
+Les invasions turques apparaissent comme un élément, une force de la
+nature. Elles reviennent à temps donnés. On peut les prévoir, les
+prédire, comme les éclipses ou tout autre phénomène naturel.
+Charles-Quint dit dans ses dépêches: «Le Turc est venu cette année; il
+ne reviendra de trois ans.»
+
+Les sultans mêmes n'y peuvent rien. Bajazet II, ami des Vénitiens,
+leur fit dire que rien ne pouvait empêcher les invasions du Frioul et
+le grand mouvement turc vers l'Italie. De même, le vizir de Soliman
+disait aux ambassadeurs que l'immense piraterie des barbaresques ne
+dépendait pas de la Porte.
+
+Les ravages des invasions par terre, qui semblent si furieux, n'en
+suivent pas moins une marche en quelque façon méthodique. C'est
+d'abord l'éblouissement d'une multitude innombrable, l'infini du
+pillage, des courses de tribus inconnues, dont plusieurs, comme les
+sauterelles, viennent de l'Asie même s'abattre sur le Danube;
+effroyable poussière vivante qui suit, précède, entoure les Turcs.
+Tuez-en autant que vous voudrez, ils ne s'en inquiètent pas; cela ne
+fait rien à la masse, au fort noyau compacte qui se meut en avant.
+L'effet cependant est sensible. Ces ondées d'insectes humains, ces
+ravages assidus, découragent la culture, la rendent impossible, font
+qu'on n'ose plus cultiver, habiter; un grand vide se fait de lui-même.
+La masse y entre d'autant mieux, prend les forts dégarnis, des villes
+mal approvisionnées, quasi désertes. Les églises deviennent mosquées.
+Leurs tours, changées en minarets, cinq fois par jour crient la
+victoire d'Allah, la défaite du Christ. Plus d'impôt qu'un léger
+tribut; mais vaste tribut d'hommes, c'est la condition de la
+servitude. Ce peuple artificiel, qui à peine est un peuple, se
+continue par les esclaves, par des enlèvements annuels. L'enfant beau
+et fort est né Turc, né pour le harem et l'armée.
+
+Le Turc est l'ogre des enfants des rayas. Il y a là des destinées
+étranges. Ces enfants, que le monstre absorbe, n'en vivent pas moins
+et gouvernent leurs maîtres. Tel devient pacha ou vizir, et l'effroi
+des chrétiens.
+
+Dieu sait les récits merveilleux qui se font de toutes ces choses dans
+les veillées du Nord: martyres, supplices, hommes sciés en deux,
+filles, enfants volés par les pirates! et l'on n'a plus su jamais ce
+qu'ils sont devenus! La peur croit tout. Les femmes pressent leurs
+nourrissons contre elles. Les hommes mêmes sont pensifs, et dans une
+grande attente; les vieillards ruminent dans leur barbe les jugements
+de Dieu.
+
+Qui ne voit, en effet, que le fléau marche toujours? Et, si on le
+retarde, il va ensuite plus vite, arrive à l'heure. C'est comme une
+funèbre horloge de Dieu qui sonne exactement les morts de peuples et
+de royaumes. Vainqueur des Grecs, le premier Bajazet est pris par les
+Tartares; qu'importe? Constantinople n'en tombe pas moins, Otrante est
+saccagée et l'Italie ouverte. Rhodes et Belgrade arrêtent Mahomet II;
+qu'importe? Elles vont tomber sous Soliman, et non-seulement elles,
+mais Bude, et voilà les Turcs à deux pas de Vienne. La Valachie est
+tributaire; moitié de la Hongrie devient province turque et reste
+telle. Combien de temps faut-il, si Dieu n'y apporte remède, pour que
+l'inondation passe par-dessus l'Allemagne? Vingt ans peut-être! Et
+pour qu'elle pénètre en France, pour qu'elle vienne venger à Poitiers
+la vieille défaite des Sarrasins? Il ne faut guère plus de trente ans,
+si le progrès est régulier. Préparez-vous, peuples chrétiens, serrez
+bien vos coffres et vos caves; le Turc vous arrive altéré. Mères,
+gardez bien l'enfant! Et vous, jeunes demoiselles, de bizarres romans
+vous menacent, de grandes hontes, et qui sait? de hautes fortunes! Une
+Russe gouverna Soliman, une Bretonne enfanta au sérail l'exterminateur
+des janissaires. Terribles jeux du diable! La fille en rêve, et la
+mère en frémit.
+
+Le fort et fidèle interprète de la pensée du peuple, le consciencieux
+ouvrier Albert Dürer, qui a mis les récits des rues dans ses cuivres
+savants, dans ses bois baroques et sublimes, a consacré par une
+célèbre gravure le canon de Mahomet II, le _grand canon_ aux
+monstrueux boulets de marbre qui lançait cinq quintaux par coup. On
+voit au fond d'épaisses et ondoyantes moissons, de riches granges à
+vastes toits allemands, des fermes et de belles cités avec leurs
+monuments, des colisées splendides; enfin toute grandeur, art,
+richesse, vie, bonheur et paix profonde. Au premier plan, le
+monstre... Ce n'est pas le canon, c'est l'agent de destruction, en
+tête de ses insouciants janissaires; c'est le Turc, sec, hâlé, passé
+au feu de cent batailles, qui, l'oeil posé sur sa machine, le menton
+jeté en avant, et dans un ferme arrêt, se dit: «Bien! et très-bien!...
+Dans une heure tout aura péri.»
+
+L'oeuvre de Dürer et de ces vieux maîtres, comme Altdorfer et le
+forgeron d'Anvers, est pleine de figures à turban, barbes orientales,
+turques ou juives; force imaginations sauvages de supplices
+ingénieux. Ce sont de mauvais rêves, moins le vague. L'une de ces plus
+saisissantes effigies est un Christ de Dürer, entre le Turc armé qui
+le tuera et le Juif enragé qui tient la verge pour le flageller tout
+le jour.
+
+Une chose étonne chez une génération si fortement préoccupée du Juif,
+du Musulman; personne de tant de gens d'esprit (ni Luther, ni Érasme)
+ne remarque que ces deux races, qui crucifient la chrétienté, sont
+crucifiées par elle pendant des siècles, que le Mahométan fut provoqué
+par nos longues croisades, le Juif plus de mille ans flagellé,
+supplicié. Et il l'est encore; roi ici, là il reste en croix.
+
+Que font Mahomet II, Soliman, en Valachie, Servie, Hongrie?
+Précisément ce que les rois d'Espagne font à Cordoue et à Grenade. Et
+les ravages n'ont pas été plus grands.
+
+Qu'on songe que les _gastadores_ désolèrent, balayèrent, nettoyèrent
+et déménagèrent si parfaitement le riche royaume de Cordoue, que les
+colons chrétiens appelés en ce désert n'y trouvèrent pas une paille,
+et commencèrent par une horrible disette; il fallut y apporter tout.
+
+Le monde mauresque, réfugié tout entier à Grenade, fit de ce dernier
+asile le paradis de la terre, sur lequel vint alors camper la
+dévorante armée de Ferdinand, avec une autre armée d'industrieux
+_gastadores_, savants ouvriers de la mort, qui l'avaient mise en art,
+détruisant, rasant, arrachant métairies, moulins, arbres à fruits,
+oliviers, vignes, orangers, si bien que le pays ne s'en est jamais
+relevé.
+
+En même temps, l'on chassa les Juifs, comme on a vu, et, comme on
+verra bientôt, les Maures, en 1526, par la plus horrible persécution
+dont il y ait mémoire. On les chassa, et on les retint, mettant des
+conditions impossibles au départ. Ces infortunés voulaient se jeter à
+la mer. Le fameux Barberousse eut la charité d'en passer en Afrique
+soixante-dix mille en sept voyages, dix mille chaque fois. Ce grand
+acte religieux commença la réputation de ce fameux roi des pirates.
+
+On peut croire que, des deux côtés, chez les Musulmans et les
+Chrétiens, la captivité était cruelle. Les galères, cet enfer commencé
+par les chevaliers de Rhodes, s'imitent en Espagne et en France,
+d'autre part chez les Turcs. C'est-à-dire que, des deux côtés, les
+prisonniers meurent sous les coups.
+
+Rage de haine et de fanatisme. La barrière déplorable qui sépare
+l'Europe et l'Asie avait paru vouloir s'abaisser quelque peu vers la
+fin des croisades, au temps de Saladin. Elle se relève plus terrible.
+Par quelle audace les libres penseurs, les amis de l'humanité,
+parviendront-ils à la percer? On ne peut le deviner. Les tentatives de
+la diplomatie pour créer l'alliance des Turcs et des Chrétiens, celles
+des humanistes pour relever les Juifs, en dépit d'un si furieux
+préjugé populaire, ce sont des choses si hardies qu'on n'eût osé les
+rêver même. Elles se firent à l'improviste, par hasard ou par
+nécessité. Parlons des Juifs d'abord.
+
+ * * * * *
+
+La révolution religieuse fut ouverte par les gens qui en sentaient le
+moins la portée, par les érudits. Un matin se trouva posée cette
+question hardie, de savoir si l'Europe chrétienne pouvait amnistier,
+honorer ceux qu'on appelait les meurtriers du Christ. Si elle
+pardonnait même aux Juifs, à plus forte raison, elle adoptait les
+infidèles, elle embrassait le genre humain.
+
+Je m'explique. Personne n'eût osé formuler ainsi cette idée. Et
+pourtant elle était implicitement contenue dans l'opinion des érudits:
+«Que la philosophie rabbinique était supérieure, antérieure à toute
+sagesse humaine; que les chefs des écoles grecques étaient les
+disciples des Juifs.»
+
+Relever les Juifs à ce point, c'était les donner pour maîtres à
+l'Europe dans les choses de la pensée, comme ils l'étaient déjà
+certainement dans la médecine et les sciences de la nature.
+
+Le jeune prince italien Pic de la Mirandole, étonnant oracle de
+l'érudition, qui, vivant, fut une légende, comme mort le fut Albert le
+Grand, avait dit audacieusement de la philosophie juive: «J'y trouve à
+la fois saint Paul et Platon.»
+
+Ses thèses sur la Kabale furent imprimées en 1488, avant l'horrible
+catastrophe d'Espagne, qui brisa les écoles juives et dispersa dans
+l'Europe, dans l'Afrique, jusque dans l'Asie, la tribu la plus
+civilisée et la plus nombreuse de ce peuple infortuné.
+
+C'est au milieu de ce naufrage, en 1494, quand ses lugubres débris
+apparurent dans les villes du Nord parmi les huées d'un peuple
+impitoyable; c'est alors qu'un savant légiste, Reuchlin, publia son
+livre: _De verbo mirifico_, dont le sens était: «Seuls, les Juifs ont
+connu le nom de Dieu.»
+
+Ces misérables, assis sur la pierre des places publiques, hâves,
+malades, qui faisaient horreur, qui n'avaient plus figure d'hommes,
+les voilà, par ce paradoxe, placés au faîte de la sagesse, reconnus
+pour les antiques et profonds docteurs du monde, les premiers
+confidents de Dieu.
+
+Dans leurs livres et dans leur langue, Reuchlin montrait les hautes
+origines et des nombres de Pythagore et des principaux dogmes
+chrétiens.
+
+Le progrès des humanistes avait sans doute amené là. Ils avaient, au
+XVe siècle, dans l'Académie florentine, adoré la sagesse grecque et
+naïvement préféré Platon à Jésus. On pouvait prévoir qu'au XVIe la
+curiosité humaine transporterait son fanatisme à une doctrine plus
+abstruse, à une langue peu connue encore, et que, de la Grèce,
+désormais sans mystère, elle remonterait au lointain Orient.
+
+Qu'on estimât plus ou moins les livres hébraïques et la philosophie
+des Juifs, on ne devait pas oublier le titre immense qu'ils ont acquis
+pendant le Moyen âge à la reconnaissance universelle. Ils ont été
+très-longtemps le seul anneau qui rattacha l'Orient à l'Occident, qui,
+dans ce divorce impie de l'humanité, trompant les deux fanatismes,
+chrétien, musulman, conserva d'un monde à l'autre une communication
+permanente et de commerce et de lumière. Leurs nombreuses synagogues,
+leurs écoles, leurs académies, répandues partout, furent la chaîne en
+laquelle le genre humain, divisé contre lui-même, vibra encore d'une
+même vie intellectuelle. Ce n'est pas tout: il fut une heure où toute
+la barbarie, où les Francs, les iconoclastes grecs, les Arabes
+d'Espagne eux-mêmes, s'accordèrent sans se concerter pour faire la
+guerre à la pensée. Où se cacha-t-elle alors? Dans l'humble asile que
+lui donnèrent les Juifs. Seuls, ils s'obstinèrent à penser, et
+restèrent, dans cette heure maudite, la conscience mystérieuse de la
+terre obscurcie.
+
+Les Arabes prirent d'eux le flambeau, et des Arabes les Chrétiens.
+Primés par les uns et les autres, les Juifs subirent, au XIVe et au
+XVe siècles, une cruelle décadence. Néanmoins ils restaient en Espagne
+(autant et plus que les Maures) le peuple civilisé. Leur dispersion
+dans l'Europe fut, pour ainsi dire, l'invasion d'une civilisation
+nouvelle. Tout subit l'influence occulte et d'autant plus puissante
+des Juifs espagnols et portugais.
+
+L'année même de la catastrophe, en 1492, Reuchlin se trouvant à Vienne
+près de l'empereur Maximilien, dont il était fort aimé, un Juif,
+médecin de l'empereur, lui fit un cadeau splendide, celui d'un
+précieux manuscrit de la Bible, s'adressant ainsi à son coeur, lui
+disant: «Lisez et jugez.»
+
+À l'avènement des papes, la pauvre petite Jérusalem, cachée dans le
+_Ghetto_ de Rome, apparaissait, son livre en main, et, sans mot dire,
+se présentant sur la route du cortége, elle se tenait là avec la
+Bible. Muette réclamation, noble reproche de la vieille mère, la loi
+juive, à sa fille, la loi chrétienne, qui l'a traitée si durement.
+
+Ici, dans ce don du Juif à Reuchlin, nous revoyons la Bible encore se
+présentant au grand légiste, à la science, à la Renaissance, demandant
+et implorant d'elle l'équitable interprétation.
+
+Et dans quel moment solennel? Lorsque les terribles persécutions du
+siècle aboutissaient à leur terme, la proscription générale des Juifs.
+Nul doute que l'habile médecin, habitué à juger sur leurs pronostics
+ces étranges épidémies, n'ait deviné la recrudescence de la fureur
+populaire, la ruine imminente des siens, et ne leur ait cherché un
+bienveillant défenseur.
+
+Il n'y a rien de comparable à cet événement des Albigeois aux
+dragonnades. Les Saint-Barthélemy de Charles IX et du duc d'Albe, qui
+furent plus sanglantes peut-être, n'ont pourtant pas ce caractère de
+la destruction générale d'un peuple.
+
+Nos protestants, fuyant la France, furent reçus avec compassion en
+Angleterre, en Hollande, en Prusse, et partout. Mais les Juifs, fuyant
+l'Espagne en 1492, trouvèrent des malheurs aussi grands que ceux
+qu'ils fuyaient. Sur les côtes barbaresques, on les vendait, on les
+éventrait pour chercher l'or dans leurs entrailles. Plusieurs
+échappèrent dans l'Atlas, où ils furent dévorés des lions. D'autres,
+ballottés ainsi d'Europe en Afrique, d'Afrique en Europe, trouvèrent
+dans le Portugal pis que les lions du désert. Telle était contre eux
+la rage du peuple et des moines, que les mesures cruelles des rois ne
+suffisaient pas à la satisfaire. Non-seulement on les fit tout d'abord
+opter entre la conversion et la mort, mais, en sacrifiant leur foi,
+ils ne sauvaient pas leurs familles; on leur arrachait leurs enfants.
+Le roi prit les petits qui avaient moins de quatorze ans pour les
+envoyer aux îles. Ils mouraient avant d'arriver. Il y eut des scènes
+effroyables. Une mère de sept enfants, qui se roulait aux pieds du
+roi, faillit être mise en pièces par le peuple. Le roi n'osa rien
+accorder, et ne la sauva pas sans peine des ongles de ces cannibales.
+
+Les misérables convertis étaient traînés aux églises, n'achetant leur
+vie jour par jour que par l'abjection et l'hypocrisie. Au moindre
+soupçon, massacre. Il y en eut un terrible, en 1506, à Lisbonne.
+
+En Allemagne Maximilien, Louis XII en France, se popularisèrent à bon
+marché, en accordant aux marchands indigènes, qui craignaient la
+concurrence, l'expulsion des Juifs émigrés qui affluaient dans le
+Nord. Venise et Florence, quelques villes d'Allemagne, montrèrent plus
+d'humanité. Cependant là même et partout leur condition était
+cruellement incertaine, variable. À chaque instant, des histoires
+d'hosties outragées, d'enfants crucifiés et autres fables semblables;
+parfois la simple rhétorique d'un moine prêchant la Passion pouvait
+ameuter la foule, et, de l'église, la lancer au pillage des maisons
+des Juifs. Arrachés, traînés, torturés, il leur fallait assouvir ces
+accès de rage infernale.
+
+Elle semblait inextinguible. Même au XVIIe siècle, une Française,
+madame d'Aulnoy, vit en Espagne, dans un auto-da-fé, les moines qui
+menaient des Juifs au supplice anticiper sur la charrette l'office des
+bourreaux. Ils les brûlaient par derrière pour en tirer quelques
+paroles d'abjuration, ou du moins des cris. Arrivés sur la place, les
+assistants perdirent la tête; le peuple, ne se connaissant plus,
+commença à les lapider; des seigneurs tirèrent leurs épées et
+lardèrent les patients pendant qu'ils montaient au bûcher.
+
+On leur reprochait souvent, non-seulement d'avoir tué le Christ, mais
+de tuer les Chrétiens par l'usure. Ceux-ci les accusaient là d'un
+crime qui était le leur. Les Juifs ne faisaient point l'usure quand on
+leur permit de faire autre chose. Ils vivaient de commerce,
+d'industrie, de petits métiers. En leur défendant ces métiers, en
+confisquant leurs marchandises, en les dépouillant de tout bien
+saisissable, on ne leur avait laissé que le commerce insaisissable, ou
+du moins facile à cacher, l'or et la lettre de change. On les haïssait
+comme usuriers; mais qui les avait faits tels?
+
+Ces mystérieuses maisons, si on eût pu les bien voir, eussent
+réhabilité dans le coeur du peuple ceux qu'il haïssait à l'aveugle. La
+famille y était sérieuse et laborieuse, unie, serrée, et pourtant
+très-charitable pour les frères pauvres. Implacable pour les chrétiens
+et se vengeant d'eux par la ruse, le Juif était généralement admirable
+pour les siens, bienfaisant dans sa tribu, édifiant dans sa maison.
+Rien n'égalait l'excellence de la femme juive, la pureté de la fille
+juive, transparente et lumineuse dans sa céleste beauté. La garde de
+cette perle d'Orient était le plus grand souci de la famille. Morne
+famille, sombre, tremblante, toujours dans l'attente des plus grands
+malheurs.
+
+Toutes les fois qu'au Moyen âge l'excès des maux jeta les populations
+dans le désespoir, toutes les fois que l'esprit humain s'avisa de
+demander comment ce paradis idéal d'un monde asservi à l'Église
+n'avait réalisé ici-bas que l'enfer, l'Église, voyant l'objection,
+s'était hâtée de l'étouffer, disant: «C'est le courroux de Dieu!...
+c'est la faute de Mahomet!... c'est le crime des Juifs? Les meurtriers
+de Notre-Seigneur sont impunis encore!» On se jetait sur les Juifs; on
+égorgeait, on rôtissait; les âmes furieuses et malades se soûlaient de
+tortures, de douleurs, de supplices. Puis venait l'hébétement qui suit
+ces orgies de la mort. Tout rentrait dans l'ordre sombre, dans la
+misère et le servage.
+
+En 1348, par exemple, quand la grande peste sévit en Europe, quand les
+foules fanatiques des Flagellants couraient toutes les routes en se
+déchirant de coups pour apaiser la colère de Dieu, ils criaient: «Le
+mal vient des prêtres!» Et l'on commençait à les massacrer. Le peuple,
+du fond de la Hollande jusqu'aux Alpes, s'ébranlait; on craignait un
+carnage universel du clergé, lorsque le coup fut habilement détourné
+sur les Juifs. Il fallait du sang; on donna le leur.
+
+Au XVIe siècle, on pouvait prévoir sans peine un mouvement analogue à
+celui du XIVe. Les prêtres avaient tout à craindre. Les paysans se
+révoltaient partout, spécialement contre les seigneurs ecclésiastiques.
+Les seigneurs laïques enviaient, accusaient l'énormité de la fortune de
+l'Église. Menacés par les paysans, ils ne demandaient pas mieux que de
+détourner leur fureur sur le clergé. Et celui-ci, à son tour, devait
+recourir à l'expédient qui lui réussissait le mieux, de la détourner sur
+les Juifs.
+
+Il y avait à Cologne, dans la main et sous l'influence du grand ordre
+inquisitorial des dominicains, un Juif converti, nommé Grain-de-Poivre
+(Pfefferkorn). Ce dangereux intrigant, voulant se faire jour à tout
+prix, avait essayé de se faire accepter pour Messie aux Juifs, qui
+s'étaient moqués de lui. De rage, il s'était donné, âme et corps, aux
+dominicains, se mettant au service des terribles projets de l'ordre.
+Inquisiteurs en Espagne, ils voulaient l'être en Allemagne. Il n'y
+avait pas là de Maures à brûler, mais il y avait les sorciers, les
+Juifs. Toute machine était bonne pour arriver à ce but. La presse,
+nouvelle encore, déjà arme terrible dans la main de la tyrannie,
+multipliait les légendes nouvelles, les livres de prières, les
+pamphlets sanglants des dominicains. Mysticisme et fanatisme, Vierge
+et Diable, roses et sang humain, tout roulait mêlé au torrent.
+L'inventeur, Sprenger, publiait en même temps l'horrible _Marteau des
+Sorcières_.
+
+Pour commencer un feu, il faut trouver une étincelle. Pour cela
+s'offrit Grain-de-Poivre. Il surprit l'empereur à son camp de Padoue,
+et tira du prince étourdi un ordre général pour ramasser et brûler les
+livres des Juifs. Ces bûchers une fois allumés sur les places, les
+têtes devaient s'exalter, et bientôt les hommes, pêle-mêle avec les
+livres, auraient été jetés au feu.
+
+Les Juifs avaient en cour des amis, un entre autres, ce Juif médecin
+de l'empereur dont on a parlé plus haut; ils obtinrent un sursis et un
+examen de leurs livres. Parmi ces examinateurs était précisément
+Hochstraten, l'intime ami de Grain-de-Poivre, le chef des dominicains
+de Cologne, furieux fanatique, qui très-certainement avait tramé
+l'affaire. Heureusement il y avait aussi le légiste Reuchlin qui,
+depuis longues années, s'occupait d'études hébraïques, avait publié
+une grammaire, un lexique de cette langue, son livre sur le nom de
+Dieu. Reuchlin était cruellement haï des moines pour avoir écrit une
+satire de leurs sottes prédications, de plus une farce imitée de notre
+_Avocat Patelin_, dont le héros était un moine. Il l'avait fait jouer
+par les étudiants, qui la représentaient par toute l'Allemagne.
+Lorsqu'on lança cette pierre aux livres hébraïques, il ne se méprit
+nullement, il sentit qu'elle l'atteignait. Nommé examinateur, on
+comptait qu'il n'oserait donner son avis, qu'il signerait en tremblant
+celui du dominicain. Grain-de-Poivre eut l'effronterie de venir le
+trouver lui-même, et de le sommer de le suivre dans cette _razzia_ de
+livres qu'il allait faire par toute l'Allemagne.
+
+Reuchlin, ainsi poussé, et forcé en réalité de combattre pour
+lui-même, montra une extrême prudence. Il dit que, parmi les livres
+des Juifs, il y en avait de très-coupables, injurieux pour le Sauveur
+et pour sa très-sainte Mère; il en cita deux nommément. Ceux-là il
+fallait les détruire, aux termes de la loi Cornelia, _De famosis
+libellis_. En invoquant la loi romaine, il remettait la chose aux
+tribunaux laïques. La part faite ainsi au feu, il essayait de défendre
+les autres, dont les uns étaient, disait-il, des commentaires de
+l'Écriture, des livres de grammaire et autres sciences, des allégories
+et des apologues, un corps de droit appelé Thalmud, enfin des livres
+de philosophie et de théologie spécialement appelés Kabale. Il y
+avait, disait-il, beaucoup de choses ridicules, mais d'autant plus
+devait-on les conserver pour y trouver les moyens de réfuter les
+Juifs et de vaincre leur obstination.
+
+Reuchlin s'était bien gardé d'avouer l'admiration profonde qu'il avait
+pour la Kabale. À quelle source la puisa-t-il? et comment ce grand
+humaniste, déjà suspect d'hérésie pour ses études grecques, avait-il
+eu le courage de plonger plus loin que la Grèce dans cette mécréante
+antiquité?
+
+Né sur le Rhin, Reuchlin avait été d'abord, pour sa belle voix, enfant
+de choeur de la chapelle du margrave de Bade, puis camarade de son
+fils aux écoles de France, élève de Paris, d'Orléans, de Poitiers,
+puis copiste de manuscrits grecs, et correcteur dans la libre
+imprimerie des Amerbach, à Bâle. Là vint se réfugier le grand
+théologien des Pays-Bas, l'un des précurseurs de Luther, Wessel, qui
+prit plaisir à lui enseigner l'hébreu. De Bâle, Reuchlin alla en
+Italie, vit l'Académie florentine, ce vieux Gemistus Plétho, qui
+promettait un nouveau Dieu, et ce jeune et étonnant Pic de la
+Mirandole, qui sut toutes choses, et, entre toutes, préféra la Kabale
+juive.
+
+L'empereur Maximilien, charmé du génie de Reuchlin et de son zèle
+érudit pour les droits de l'Empire, lui avait donné la noblesse et le
+titre de comte palatin.
+
+Reuchlin eut l'occasion nouvelle d'aller en Italie pour une affaire
+politique et de parler à Alexandre VI. C'était justement en août 1498,
+trois mois après la mort de Savonarole. La cendre du prophète était
+tiède encore; tout était plein de lui en Italie, plein de sa parole
+biblique, comme si Isaïe, Jérémie, avaient péri la veille. Qu'on juge
+du souffle qu'en rapporta Reuchlin dans ses études hébraïques. C'est
+alors qu'il publia ses livres contre les moines et ses travaux en
+faveur de l'érudition juive.
+
+La superstition des nombres ne pouvait faire tort à la Kabale dans un
+esprit qui la retrouvait chez Pythagore et chez Platon. L'importance
+mystérieuse attribuée aux signes du langage, aux lettres de
+l'alphabet, nous l'avons revue de nos jours chez de Maistre et de
+Bonald. Parmi ces folies, l'antique Kabale a des traits surprenants de
+raison, de bon sens, entre autres l'adoption du vrai système du monde,
+si longtemps avant Copernic.
+
+Le _Zohar_, livre principal de la Kabale, a trouvé en 1815 la preuve
+incontestable de sa très-haute antiquité. Le code des Nazaréens,
+découvert et publié alors, dont la doctrine est celle du _Zohar_, est,
+de l'aveu des Pères de l'Église, du temps de Jésus-Christ. Donc cette
+doctrine n'est pas copiée des néoplatoniciens. Le serait-elle de
+Platon? mais elle lui est positivement contraire, elle est
+antiplatonicienne. Sa parenté la plus proche, comme l'a si bien
+démontré M. Franck, est avec les anciennes traditions de la Perse, où
+les Juifs puisèrent si largement dans la Captivité.
+
+Sublime métaphysique, si antique et si moderne! qui, par un côté, est
+l'écho de la parole d'Ormuzd, de l'autre, l'étonnant précurseur de la
+doctrine d'Hegel!
+
+Il y a, dans cette grandeur, des choses d'une tendresse profonde, qui
+ne pouvaient être inspirées que par cet étonnant destin d'une nation
+unique en douleur. «L'Éternel, ayant fait les âmes, les regarda une à
+une... Chacune, son temps venu, comparaît. Et il lui dit: Va!... Mais
+l'âme répond alors: Ô maître! je suis heureuse ici. Pourquoi m'en
+irais-je serve, et sujette à toute souillure?--Alors, le Saint (béni
+soit-il!) reprend: Tu naquis pour cela...--Elle s'en va donc, la
+pauvre, et descend bien à regret... Mais elle remontera un jour. La
+mort est un baiser de Dieu.»
+
+La résurrection de la philosophie juive, de la langue hébraïque, par
+l'Italien Pic de la Mirandole, l'Allemand Reuchlin, le Français
+Postel, c'est la première aurore du jour que nous avons le bonheur de
+voir, du jour qui a réhabilité l'Asie et préparé la réconciliation du
+genre humain. Félicitons-nous d'avoir vécu en ce temps où deux
+Français avancèrent cette oeuvre de religion. Pour ma part, en
+remerciant Reuchlin et les vénérables initiateurs qui ouvrirent la
+porte du temple, je ne puis comprimer ma reconnaissance pour ceux qui
+nous ont mis au sanctuaire. Un héros nous ouvrit la Perse; un grand
+génie critique nous révéla le christianisme indien. Le héros, c'est
+Anquetil-Duperron; le génie, c'est Burnouf.
+
+Le premier, à travers les mers, les climats meurtriers, affrontant,
+pauvre pèlerin, les effrayantes forêts qu'habitent le tigre et
+l'éléphant sauvage, ravit au fond de l'Orient le trésor éternel qui a
+changé la science et la religion. Quel trésor? la preuve de la
+moralité de l'Asie, la preuve que l'Orient est saint tout aussi bien
+que l'Occident, et l'humanité identique.
+
+L'autre (je le vois encore, dans sa douce figure de brame occidental,
+dans sa limpide parole où coulait la lumière), l'autre a dévoilé le
+bouddhisme, ce lointain Évangile, un second Christ au bout du monde.
+
+Nos hommes de la Renaissance ne voyaient pas encore l'ensemble. Il
+leur advint, comme au voyageur qui gravit dans un temps sombre
+l'amphithéâtre colossal des Alpes ou des Pyrénées. Dans sa mobile
+admiration, chaque sommet découvert lui semble le principal, celui qui
+domine tout. Au XVe siècle, ils virent la Grèce planant sur
+l'humanité, jurèrent que toutes les eaux vives descendaient des
+sources d'Homère. Au XVIe, même cri de joie, même exclamation
+enfantine. Reuchlin voit toute philosophie procéder de la Kabale;
+Luther toute théologie émaner des livres bibliques; Postel voit toutes
+les langues sortir de la langue hébraïque; l'idiome humain, c'est
+l'hébreu.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA PRESSE--LE CHEVALIER HUTTEN[2]
+
+[Note 2: La source principale où j'ai puisé constamment est la
+belle édition de M. Münch (Berlin, 1821), en cinq volumes, riches de
+renseignements, d'éclaircissements historiques et biographiques, qui
+éclairent singulièrement cette époque. M. Zeller a donné une courte,
+mais excellente biographie d'Hutten (Rennes, 1849). On croit trop
+généralement qu'Hutten ne fut que le pamphlétaire des disputes
+éphémères du temps. On voit en le relisant qu'il vit toujours, qu'il
+est plein d'à-propos comme athlète permanent de la Révolution. Tel
+cri, sorti d'un coeur si chaleureux, vibrera à jamais: celui-ci, par
+exemple, dans sa lettre à l'électeur de Saxe: «Qui veut mourir avec
+Hutten pour la liberté de l'Allemagne?» La parfaite douceur de ce
+grand homme paraît à plus d'un trait. Il voit pour résultat de la
+Révolution «l'union de tous les peuples, la paix, la fraternité
+universelles; plus de haine, même pour les Turcs.» _Hutteni Opera,
+III, 603._]
+
+1512-1516
+
+
+L'Allemagne, précédée de bien loin par la France du Moyen âge, la
+devance à son tour aux XVe et XVIe siècles. Par l'initiative de
+l'imprimerie, par les révolutions des villes impériales, par celles
+des paysans et leur premier appel au droit, elle témoigne d'une vie
+forte, pénible, il est vrai, et désordonnée. Mais, telle quelle, c'est
+encore la vie. Et qui ne la préférerait au repos muet de la mort?
+
+Dans la France de François Ier, un point apparaît lumineux, et tout le
+reste est obscur. Telle révolte isolée de province contre une
+aggravation de taxe vous avertit à peine qu'il y a un peuple encore.
+En Allemagne, ce peuple est partout, et se manifeste partout, dans
+vingt centres différents, et dans les classes diverses. La grande
+querelle des savants, l'animation des nobles contre les princes et les
+prêtres, la fermentation intérieure des villes, même les sauvages
+émeutes des habitants des campagnes, sont, sous des formes diverses,
+l'unanime réclamation de la dignité humaine. Les analogies de la
+France avec ces grands mouvements ne se trouvent que dans l'action
+solitaire, individuelle de quelques hommes éminents. La grande
+polémique allemande de Reuchlin, où s'associe tout un peuple de
+légistes et d'humanistes, que lui comparer en France? L'influence de
+Budé peut-être, le libéral et généreux prévôt des marchands de Paris,
+savant et père des savants? l'enseignement hébraïque du futur Collége
+de France que déjà commence Vatable? L'obscur et timide Lefebvre
+d'Étaples, hasardant à voix basse, pour quelques amis, l'enseignement
+qui tout à l'heure va remuer toute l'Allemagne par une voix plus
+puissante.
+
+Cette Babel du Saint-Empire, construction pédantesque de tant de lois
+contradictoires, avait eu cela du moins de laisser subsister la vie
+et le sentiment du droit, au moins comme privilége. Les
+non-privilégiés eux-mêmes, les misérables paysans, morts et muets en
+Italie, en France, ils parlent en Allemagne, ils agissent trente ans
+durant. De 1495 à 1525, s'élève de moment en moment la voix des
+campagnes allemandes. De la Baltique à l'Adriatique, en suivant le
+Rhin, et l'Alsace et la Souabe, éclate le cri du paysan. Que veut-il?
+Rien qu'être homme. Il pousse son ambition jusqu'à vouloir respirer,
+user un peu de la nature, de l'air, de l'eau, de la forêt. Il ne
+refuse pas de servir; il voudrait seulement servir aux termes des
+anciens contrats, ne pas voir sa servitude varier, s'aggraver chaque
+jour.
+
+Cette modération patiente et résignée est partout dans la révolution
+allemande. Elle apparaît la même dans l'affaire de Reuchlin contre les
+dominicains. L'Allemagne ne contestait rien à son Église locale, elle
+acceptait la justice et l'inquisition de ses évêques. Elle repoussait
+celle des moines, cette nouvelle inquisition que voulait lui imposer
+Rome, cette invasion dominicaine conquérante de l'Espagne, qui voulait
+lui assimiler l'Allemagne, si profondément opposée. À vrai dire,
+c'était Rome ici qui était révolutionnaire, qui innovait, et que les
+Allemands, à bon droit, accusaient de nouveauté.
+
+La chose était trop évidente. Rome, dans ses besoins financiers,
+étendait chaque jour davantage le terrorisme lucratif de
+l'inquisition. On a vu la tentative de 1462 contre les Vaudois
+d'Arras, qui, si elle eût réussi, eût forcé la porte des Pays-Bas et
+de la France. On a vu, en 1488, la tentative d'Innocent VIII sur le
+Rhin et le Danube, la mission du dominicain auteur du _Marteau des
+sorcières_. Les papes variaient en bien des choses, mais non dans leur
+faveur croissante pour l'ordre de saint Dominique. Ils poussaient
+devant eux ce glaive sacré, clef magique qui ouvrait les coffres. Le
+grand financier Alexandre VI fortifia les dominicains. Le bon, le
+doux, le philosophe Léon X les fortifia, et remit à leurs mains
+hardies l'exploitation de l'Allemagne. Dépositaires de la doctrine,
+ces frères puissants de saint Thomas, docteurs, prédicateurs et juges,
+portaient dans le brocantage du négoce ecclésiastique l'audace et la
+violence d'une irrésistible force. De bons moines qui quêtaient dans
+la robe de drap blanc de l'inquisition espagnole ne pouvaient pas
+quêter en vain.
+
+Il n'y avait qu'un homme bien fort et fortement appuyé sur le grand
+corps des légistes, tout-puissant en Allemagne, un légiste de
+l'empereur, cher à la maison d'Autriche, devenu comte palatin et juge
+de la redoutée Ligue de Souabe, il n'y avait, dis-je, qu'un tel homme
+pour oser souffler un mot contre les dominicains. Encore, quand
+Reuchlin dit ce mot, ses amis frémirent et le crurent perdu. Oser
+répondre à Grain-de-Poivre, saisir à travers les ténèbres la main
+puissante des moines qui le mettaient en avant, c'était empoigner
+l'épée par la pointe, s'enferrer sur le fer sacré. Érasme éperdu lui
+cria qu'il allait beaucoup trop loin.
+
+Les dominicains, avec la hauteur et l'assurance de gens qui ont de
+leur côté le bûcher et le bourreau, se mirent à plaisanter Reuchlin.
+Leurs hommes, les professeurs de la Faculté de Cologne, leur Ortuinus
+Gratius, décochèrent une satire contre le champion des Juifs. Pesante
+flèche de bois et de plomb, qui, lancée à grand effort, s'abattit
+honteusement sans avoir pu prendre son vol, parmi les rires et les
+sifflets. Alors les moines furieux se rappelèrent qu'après tout ils
+n'avaient pas besoin de raison. Ils ne plaidèrent plus, mais jugèrent,
+et, sans s'arrêter à l'appel au pape que faisait Reuchlin, ils
+brûlèrent l'écrit, espérant pouvoir bientôt brûler l'auteur.
+
+Que ferait la cour de Rome? Sacrifierait-elle les dominicains? c'était
+se couper la main droite. Condamnerait-elle Reuchlin? Il était soutenu
+plus ou moins ouvertement de l'Empereur, des ducs de Saxe, de Bavière,
+de Wurtemberg; trente-cinq villes impériales écrivaient pour lui au
+pape. Ses adversaires, il est vrai, avaient pour eux la scolastique,
+l'Université de Paris pâlie et déchue. Mais les juristes, classe si
+puissante, les humanistes, Érasme en tête, tenaient pour Reuchlin.
+Chose étonnante, les nobles d'Allemagne, la turbulente démocratie des
+chevaliers du Rhin et de la Souabe, nullement amis des Juifs et fort
+sujets à les piller, se déclarent ici pour le défenseur des Juifs,
+jusqu'à chercher querelle sur les places aux moines et menacer les
+tonsurés.
+
+N'était-ce pas là un surprenant spectacle, un signe, un avertissement
+du ciel, qui dénonçait le péril des biens ecclésiastiques? Ces nobles
+chasseurs, d'odorat subtil, se détournaient d'une proie, parce qu'ils
+en sentaient une autre que déjà ils flairaient de loin, et dont ils
+humaient les émanations.
+
+C'est alors, en cette mémorable année 1514, que parurent, une à une,
+timidement et à petit bruit, les _Epistolæ obscurorum virorum_, drame
+excellent d'exquise bêtise par lequel le monde étranger aux couvents
+et aux écoles fut introduit, initié, aux arcanes des Obscurantins, du
+peuple des Sots. Ce grand peuple dont nous avons ailleurs esquissé les
+origines vénérables et trop oubliées, n'avait pas joui, jusqu'au livre
+des _Epistolæ_, d'une publicité suffisante. L'esprit humain, mené
+ailleurs par l'attrait de la lumière, s'en éloignait de plus en plus,
+mais en lui laissant toute autorité. Il le trouvait si ennuyeux qu'il
+aimait mieux le subir que l'écouter.
+
+Mais ici on écouta. Quoi de plus intéressant? avec la grâce du jeune
+âge qui entreprend de lever lourdement sa grosse patte, avec le charme
+et l'innocence de l'oison qui s'essaye avec le même succès à voler,
+marcher et nager, d'aimables séminaristes racontent à leur bon père,
+maître Ortuinus Gratius, leurs petites aventures, lui exposent leurs
+idées épaisses, leurs doutes, leurs tentations. Ils ne cachent pas
+trop leurs chutes, les nudités _de leur Adam_, les mauvais tours que
+sur le soir leur ont joués la bière ou l'amour. Mais, comme aussi la
+confiance autorise quelque hardiesse, ils se hasardent à causer des
+propres aventures du maître; s'ils osaient, ils lui conseilleraient de
+boire avec modération, il en aurait la main moins prompte, et
+ménagerait un peu plus l'objet tendre et potelé de ses scolastiques
+amours.
+
+Bien entendu que ces bons jeunes gens pensent tous admirablement,
+sont tous implacables ennemis des nouveautés et des novateurs. Ils ne
+parlent qu'avec horreur de Reuchlin et des humanistes, du _nouveau_
+latin, imité d'un quidam nommé Virgile, tandis que le bon latin
+scolastique languit négligé. À la théorie, ils joignent l'exemple.
+Jamais dans la rue du Fouarre, aux antres de la rue Saint-Jacques ou
+de la place Maubert, les Capets ne baragouinèrent un meilleur latin de
+cuisine. Parfois ils entrent en verve (on n'est pas jeune impunément),
+ils s'agitent, trépignent, mordent leurs doigts, et dirigent au
+plafond un oeil hébété; leurs pesantes pensées s'alignent et retombent
+en marteaux de forge... Ils ont rimé... Alors, ils épanouissent un
+rire tout à fait bestial... La Sottise reconnaît ses fils, elle
+tressaille de joie maternelle, elle bat de ses ailes d'oies, élance
+son vol, et reste à terre.
+
+Nul objet de la nature n'est parfaitement connu qu'autant qu'un art
+habile en a fait l'imitation. La chose se voit moins bien en elle-même
+qu'en son miroir. Ce grand royaume des sots qui est partout, restait
+pourtant une terre nouvelle à découvrir, tant que la charitable
+industrie de son peintre merveilleux ne l'avait pas décrit, dépeint,
+donné et livré à tous dans ce surprenant portrait.
+
+Et, notez que le grand artiste, qui en poursuit le détail avec la
+patience des maîtres de Hollande, en donne en même temps la haute
+formule. Là surtout il est terrible, vrai vainqueur et conquérant,
+ayant fait sien ce royaume pour y appliquer son droit souverain de
+flagellation éternelle.
+
+Et d'abord, la perfection de l'imitation était telle, que les simples
+prirent le livre pour un recueil de lettres familières et pieuses,
+naïves, sinon édifiantes. Le style est mauvais, disaient-ils, mais le
+fond est bon. Les dominicains le trouvèrent si bon qu'ils en
+achetèrent beaucoup pour donner aux leurs. Rome approuva les yeux
+fermés, n'examinant pas de trop près un livre qui semblait favorable à
+ses amis de Cologne. De sorte que le pamphlet parut en 1515 chez les
+Aldes à Venise, muni d'un beau privilége de Léon X pour dix ans et
+d'un brevet contre la contrefaçon.
+
+«Pourquoi ce grand maître Ortuin a-t-il intitulé son recueil: _Lettres
+des hommes obscurs?_--Il l'a fait par humilité, dit un docteur de
+Paris. Il s'est souvenu du Psalmiste: Misit tenebras et
+_obscuravit_.--Moi, dit un carme du Brabant, je crois qu'il a eu en
+cela une raison plus mystique. Job a dit: Dieu ne révèle sa profondeur
+qu'aux _ténèbres_. Et Virgile: Il enveloppait le vrai dans l'_obscur_
+(Obscuris vera involvens).»
+
+Sous cette forme ironique, la question n'en est pas moins posée ici
+dans sa grandeur. Les deux partis sont nommés dès ce jour, le parti
+des ténèbres et celui de la lumière. Les _Obscuri viri_ sont les
+hommes des ténèbres aux deux sens, actif et passif, la gente des
+limaçons qui traînent leur ventre à terre dans la fangeuse obscurité,
+et les artisans de ténèbres, les mauvaises chauves-souris qui
+voudraient de leur vol sinistre nous voiler la clarté du jour.
+
+Obscurantistes, Obscurantins, saluez votre bon parrain qui vous a
+trouvé votre nom, le franc, le véridique Hutten. Le chevalier Ulrich
+Hutten est en effet le principal auteur des _Epistolæ_, le vainqueur
+des dominicains, intrépide héros de la Presse qui brisa l'inquisition
+allemande, désarma Rome la veille du jour où Luther devait l'attaquer.
+
+En 1513, avant la publication des _Epistolæ_, la simple robe de drap
+blanc était un objet de terreur. En 1515, après la publication, on en
+riait, on s'en moquait, enfants et chiens couraient après. On se
+demandait même, à Rome, pourquoi ces ignorantes bêtes avaient imposé
+si longtemps. On s'en voulait d'avoir eu peur. L'effrayant fantôme,
+empoigné par le courageux chevalier, secoué de sa main de fer, avait
+paru ce qu'il était, une guenille, un blanc chiffon, à épouvanter les
+oiseaux.
+
+C'est la première victoire de la Presse, et certes une des plus
+grandes. C'est la première fois que le vrai glaive spirituel triompha
+du glaive de la matière et des sots.
+
+La noble armée de la lumière, des amis de l'humanité, apparut dans
+toute l'Europe marchant une et majestueuse, sous le drapeau de la
+Renaissance. En Allemagne, Suisse et Pays-Bas, les fondateurs de la
+critique, Érasme, Reuchlin, Mélanchthon, les illustres imprimeurs, les
+Amerbach et les Froben, les poètes des villes impériales, l'âpre
+Murner, le bon Hans Sachs, le cordonnier de Nuremberg, le dictateur de
+l'art allemand, le grand Albert Dürer. En Angleterre, les juristes,
+Latimer, et Thomas Morus qui prépare son Utopie. En France, le grave
+Budé, qui va fonder le Collége de France, le jeune médecin Rabelais et
+l'école pantagruéliste, le vénérable Lefebvre qui, six ans avant
+Luther, enseigne le luthéranisme.
+
+Variété infinie d'écoles et d'esprits divers, qui s'accordent
+pourtant, qui tous nous sont chers à deux titres. Tous voulurent le
+libre examen, tous eurent horreur de la violence, de la cruauté, du
+sang, tous eurent un tendre respect de la vie humaine.
+
+Parti sacré de la lumière, de l'humanité courageuse! Philosophes,
+voilà nos ancêtres, les pères vénérables du XVIIIe siècle, les
+légitimes aïeux de celui qui devait défendre Calas et Sirven, briser
+la torture dans toute l'Europe et l'échafaud des protestants.
+
+Il faut faire connaître ce chevalier Hutten qui, malgré le pape et
+l'Empereur qui ordonnent le silence, vient d'ébranler toute la terre
+de ce terrible éclat de rire. L'Empereur passe au parti d'Hutten, le
+nomme son poète lauréat, et le front du bon chevalier est décoré du
+laurier virgilien par la main d'une belle demoiselle allemande, fille
+du savant Peutinger, conseiller de Maximilien.
+
+Hutten, né en 1488, mort en 1525, dans sa très-courte vie, fut une
+guerre, un combat.
+
+Et cet homme de combat fut, comme il arrive aux vrais braves, un homme
+de douceur pourtant, un coeur bon et pacifique. C'est le jugement
+qu'en portait le meilleur juge des braves, l'intrépide et clairvoyant
+Zwingli, quand il le reçut à Zurich: «Le voilà donc, ce destructeur,
+ce terrible Hutten! lui que nous voyons si affable pour le peuple et
+pour les enfants. Cette bouche d'où souffla sur le pape ce terrible
+orage, elle ne respire que douceur et bonté.»
+
+«Grand patriote! dit Herder, hardi penseur! enthousiaste apôtre du
+vrai! il était de force à soulever la moitié d'un monde!»
+
+L'Allemagne du XVIe siècle qui formulait profondément, lui a trouvé
+son vrai nom: L'_Éveilleur_ du genre humain.
+
+Il y a du coq, dans Hutten, de cet amant de la lumière qui la chante
+en pleine nuit; dès deux heures, trois heures, longtemps avant l'aube,
+il l'appelle, quand nul oeil ne la voit encore, il la pressent dans
+les ténèbres d'un perçant regard de désir.
+
+Il chanta pour la Renaissance, pour les libertés de la pensée. Il
+chanta pour la patrie allemande et la résurrection de l'empire. Il
+chanta pour les conquêtes de la Justice future, pour le triomphe du
+Droit et de la Révolution.
+
+Fils du Rhin, comme Reuchlin, Mélanchthon (et Luther même l'est par sa
+mère), Hutten eut dans le sang la vive et mâle hilarité de ce vin
+généreux, loyal, qui pousse l'homme aux choses héroïques.
+
+Mais celui-ci est tout du Rhin, toute lumière et sans mysticisme. Sa
+réforme n'est point spéciale, exclusivement religieuse. Elle embrasse
+toute vie allemande, tout point de vue national; elle veut une autre
+société, elle s'allie au peuple, à la foule. Elle ne s'enferme point
+dans la bible juive.
+
+Voilà l'homme et sa grandeur. Maintenant, mettons à côté toutes les
+misères de l'étudiant allemand tous ses ridicules, Hutten, c'est
+l'étudiant, de la naissance à la mort.
+
+Il naît au point le plus guerrier de l'Allemagne, dans les forêts qui
+séparent la Franconie de la Hesse. Son père, noble chevalier, décide
+que la frêle créature ne pourrait porter la lance: il sera prêtre.
+Mais Hutten décide autrement. Dès quinze ans, il saute les murs, et se
+met en possession du vaste monde, en possession du hasard, de la faim
+et de la misère. Le voilà étudiant.
+
+Le malheur, c'est que les études de ce temps lui font horreur. Entre
+les deux scolastiques de la théologie et du droit, il choisit la
+poésie. Aux menaces de sa famille, il répond en vers charmants qu'il a
+pour but de n'être _rien_. Mon nom, dit-il, sera _Personne_. Il n'est
+rien et il est tout; _personne_, c'est dire tout le monde, la voix
+impersonnelle des foules.
+
+Sur toute grande route d'Allemagne, en toute ville impériale, aux
+places, aux académies, vous auriez eu l'avantage de rencontrer,
+noblement déguenillé avec sa longue rapière, le chevalier-poète
+Hutten. Il vivait de dons, de hasards, couchait trop souvent à la
+belle étoile. Deux choses mettaient à l'épreuve sa délicate
+complexion, les duels, les galanteries. Celles-ci, dès le premier pas,
+coûtèrent cher à sa santé, comme il l'explique lui-même.
+
+Sauf ces échappées fâcheuses aux pays maudits de Cythère, c'était
+l'autre amour qui possédait son coeur, l'amour de la mère Allemagne et
+du saint empire germanique. Quiconque souriait à ce mot était sûr
+d'avoir affaire à l'épée d'Hutten. Et non-seulement l'Empire, mais
+l'empereur Maximilien ne pouvait être nommé devant lui qu'avec le plus
+profond respect. Des Français s'en moquaient à Rome. Hutten, sans
+faire attention qu'ils étaient sept contre lui seul, les chargea, et
+il assure qu'il les mit en fuite. Lui qui véritablement ne haït jamais
+personne, il croyait haïr la France. C'est un des premiers types de
+nos amusants Teutomanes, des étudiants chevelus, que nous voyons
+représenter Siegfried, Gunther et Hildebrand. Race innocente de bons
+et véritables patriotes! Ils ne savent pas combien nous sympathisons
+avec eux! combien nous leur savons gré de ce grand coeur pour leur
+pays! Vaines barrières! Eh! croient-ils donc que Molière, Voltaire ou
+Rousseau nous soient plus chers que Beethoven? Pour moi, lorsqu'en
+février je vis sur nos boulevards se déployer au vent de la Révolution
+le saint drapeau de l'Allemagne, quand sur nos quais je vis passer
+leur héroïque légion, et que tout mon coeur m'échappait avec tant de
+voeux (hélas! inutiles), étais-je Français ou Allemand? Ce jour, je
+n'eus pas su le dire.
+
+Hutten, après sa victoire, alla voir de près les vaincus. Il repassa
+en Italie, vit Rome attentivement, et, sa vue s'agrandissant, il
+conçut enfin le pape comme ennemi de la chrétienté. Il écrivit tout un
+volume d'épigrammes sur la ville «où l'on commerce de Dieu, où Simon
+le Magicien donne la chasse à l'apôtre Pierre, où les Caton, les
+Curtius, ont pour successeurs des _Romaines_; je ne dis pas des
+Romains.»
+
+La meilleure satire, sans nul doute, fut la publication qu'il fit du
+livre de Laurent Valla sur la fausse donation de Constantin au pape,
+ce faux solennel de la papauté, hardiment soutenu, défendu, tant qu'on
+put le faire dans l'ombre, avant la lumière de l'imprimerie.
+
+À qui l'éditeur dédie-t-il cette publication mortelle à la cour de
+Rome, qui fut le plus grand encouragement de Luther (celui-ci
+l'avoue)? À un philosophe, sans doute, à un esprit libre, dégagé de
+tout préjugé, à un de ces humanistes à moitié païens, à ces cardinaux
+idolâtres, comme Bembo ou Sadolet, qui ne jurent que par Jupiter? Bien
+mieux, à Léon X.
+
+Il revenait de l'Italie qui, sur ses ruines et son tombeau, venait de
+donner le chant de l'Arioste. Vieux avant l'âge, de fatigue, de misère
+et de maladies, il était rentré à son misérable donjon de Steckelberg,
+dans la Forêt-Noire, noble petit manoir sans terre qui ne nourrissait
+pas son maître. Il vivait d'esprit, de satire, du bonheur de
+s'imprimer lui-même, de sa presse, de ses caractères. Chaque jour, il
+écoutait mieux les conseils des amis _sages_, hommes _pratiques_,
+_expérimentés_, qui vous conseillent toujours de suivre lâchement le
+torrent et de faire comme les autres. Le Léon X de l'Allemagne, le
+jeune archevêque Albert de Brandebourg, électeur de Mayence,
+l'appelait comme son hôte, son conseiller et son ami. C'est pour lui
+qu'Hutten a écrit son traité fort curieux sur la grande maladie du
+temps, dont lui-même avait tant souffert, et dont le gaïac l'avait,
+dit-il, assez bien guéri. Mais nulle maladie, nulle gangrène, nul
+ulcère pestilentiel ne pouvait se comparer à cette cour de Mayence.
+Nous en parlons savamment aujourd'hui, ayant le détail de la sale
+cuisine où ce digne archevêque marmitonna l'Allemagne pour l'élection
+de Charles-Quint. J'avais deviné ce honteux et malpropre personnage
+sur le désolant portrait qu'en a tracé Albert Dürer dans ses cuivres
+véridiques, terribles comme le destin.
+
+Ce brocanteur de l'empire avait alors entrepris deux affaires de
+banque: la vente des indulgences et celle de la couronne impériale,
+que la mort probable de Maximilien allait bientôt mettre à l'encan. Il
+trouva piquant, utile, d'attirer chez lui le malade, pauvre affamé,
+oiseau plumé, qui, l'aile à moitié brisée, avait besoin d'un refuge,
+et qui, tel quel, n'en était pas moins l'_éveilleur du monde_ et la
+grande voix de la Révolution.
+
+Le prélat machiavéliste calculait parfaitement qu'un tel hôte allait
+le couvrir des attaques de l'opinion. Contre l'indignation publique il
+allait avoir réponse, contre toute injure méritée. «Voleur, vendeur
+d'orviétan.» Oui, mais protecteur d'Hutten. «Associé des usuriers et
+chef du grand maquerelage.» D'accord, mais hôte d'Hutten, ami des
+Muses, patron des libres penseurs, des savants.
+
+Hutten lui-même, qu'en disait-il? Le pauvre diable n'avait pas
+l'esprit tout à fait en repos; on le sent par la longue, très-longue,
+interminable lettre qu'il écrit pour s'excuser à un ami de Nuremberg.
+Il lui prouve facilement que sa situation est intolérable, que la pire
+vie est celle du chevalier de la faim dans un manoir de la
+Forêt-Noire. Mais il prouve beaucoup moins bien que, de la cour de
+Mayence, il agira mieux sur l'opinion, qu'il va gagner à la bonne
+cause les princes, les nobles, etc. Il tâche de tromper et de se
+tromper. «Ah! si je pouvais, dit-il, parler, vous tout dire!...»
+
+Ce qui reste net, c'est qu'Hutten, ayant tué le mauvais latin et la
+scolastique, ayant estropié pour jamais les dominicains et rendu
+l'inquisition impossible en Allemagne, avait fait beaucoup; il lui
+fallait une halte pour se reconnaître. Il s'arrangeait avec lui-même
+et se donnait des prétextes pour faire comme François Ier, pour faire
+aussi son Concordat avec ce pape de Mayence. De quoi celui-ci riait
+dans sa barbe, croyant avoir confisqué l'aigle dans son poulailler.
+
+À tort. Un tel patriote avait le coeur trop allemand pour rester sur
+cette bone. Au premier cri de Luther, il s'éveilla brusquement, et
+sans s'allier autrement avec le pieux docteur, il alla prendre asile
+chez le chevalier Seckingen, vengeur des opprimés et défenseur des
+faibles, dont on appelait le château l'_Hôtellerie de la Justice_.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA BANQUE--L'ÉLECTION IMPÉRIALE ET LES INDULGENCES
+
+1516-1519
+
+
+On conte que Charles-Quint, à son passage en France, en voyant le
+trésor et les joyaux de la couronne, aurait dit dédaigneusement: «J'ai
+à Augsbourg un tisserand qui pourrait payer tout cela.[3]»
+
+[Note 3: Ces quarante pages, entièrement neuves, sont sorties des
+documents publiés par M. Le Glay, _Négociations entre la France et
+l'Autriche_, tome II. On y suit parfaitement le fil de l'intrigue
+financière. M. Mignet, dans l'excellent morceau qu'il a publié sur
+l'élection de Charles-Quint, met dans une fort belle lumière le côté
+politique, en laissant sur le second plan l'action de la banque et de
+l'argent, que j'ai mise en première ligne.]
+
+Avec l'avènement de François Ier et de Charles-Quint coïncide celui
+d'une autre dynastie, l'avènement des Fugger d'Augsbourg et de la
+banque allemande. Humble et redoutable puissance qui, dans les moments
+décisifs, tranche le noeud gordien qu'aucun roi n'eût pu délier.
+
+Deux royaumes de banque avaient passé, celui des Juifs, puis celui des
+Lombards, Génois et Florentins. Et voici la banque allemande qui, par
+l'étroite ligue d'Augsbourg avec Anvers, subordonna la banque
+italienne.
+
+Les Fugger, refusant le concours des Génois, concentrant l'argent
+allemand, fermant la banque au roi de France, enlevèrent la couronne
+impériale et la donnèrent au souverain des Pays-Bas. D'autre part,
+seuls encore et sans les Italiens, ils se constituèrent receveurs de
+la vente des indulgences, leur caisse marchant avec la croix, leurs
+commis avec les prêcheurs. En sorte qu'ils firent les deux grosses
+affaires qui changèrent la face du monde. Ils firent Charles-Quint et
+Luther.
+
+Celle de l'élection, longtemps fort mal connue, l'est maintenant dans
+tout son lustre, grâce à la publication des dépêches de Marguerite
+d'Autriche qui, malgré Charles-Quint, remit toute l'affaire aux
+Fugger, la centralisa, l'emporta. (Leglay, Nég. Autrich., t. II,
+1845.)
+
+Cette victoire de la banque allemande sur ses rivales eût pu se
+deviner. Le Juif, si maltraité, était suspect de haine; sa sombre
+maison faisait peur. L'Italien, au contraire, brillait trop et faisait
+envie. Ajoutez que Florence et Gênes firent tort à leur crédit en
+mêlant la banque et la politique. Florence fit banqueroute avec les
+Médicis. La banque génoise de Saint-Georges changea de caractère en
+prenant une royauté, en se faisant reine de Corse.
+
+Telle ne fut pas la banque des Pays-Bas et d'Allemagne. Humble (dans
+l'origine) fut son comptoir, n'affectant rien que _son petit profit_,
+traitant l'argent pour l'argent seul. L'usure ne fut pour elle ni
+vengeance ni ambition. L'argent, ce nouveau dieu du monde, élut ces
+bonnes gens parce qu'ils le servaient pour lui-même. Tout dieu veut
+être aimé ainsi.
+
+Et aussi, il arriva que cette puissance nouvelle apparut là dans un
+degré d'impersonnalité et d'abstraction, qu'elle n'avait pas eu dans
+les mains passionnées des Juifs ou des Génois, artistes, virtuoses en
+usure.
+
+On demandera peut-être comment cette banque, vraiment impersonnelle,
+impartiale, aveugle et sourde, se décida toujours pour Charles-Quint
+plutôt que pour François Ier. Parce que Charles-Quint donnait un gage,
+non sa parole de prince, dont on se fût peu soucié, mais la solide
+garantie du commerce d'Anvers et d'autres villes. Commerce qui
+lui-même avait en garantie les droits qu'il acquittait à l'entrée de
+l'Escaut, les payant d'une main et les recevant de l'autre. De sorte
+que tout ceci se passait sans le prince. Sur les cuirs ou les laines
+anglaises qu'elle faisait entrer, Anvers payait des droits, à qui? à
+elle-même. Et elle se couvrait ainsi des sommes que tiraient d'elle
+Augsbourg et les Fugger, lesquels payaient aux électeurs, aux princes,
+à tous, pour les affaires de Charles-Quint.
+
+Telle fut la mécanique, jusqu'à la grande invasion de l'or américain.
+C'est la cause réelle des succès de Charles-Quint. Augsbourg, Anvers
+et Londres étaient pour lui. Les Allemands, outre la sûreté, avaient
+aussi, il faut le dire, un faible personnel pour ces banquiers
+d'Augsbourg. Pourquoi? La cause en est dans la simplicité, dans
+l'ostentation de mesquinerie et de petitesse qui les signale à leurs
+commencements. Plus tard, ils se firent princes et gâtèrent tout.
+
+La vraie tradition antique d'une bonne banque bourgeoise, calquée sur
+le petit ménage allemand, flamand, se trouve conservée dans les
+peintures qui ornent leur hôtel de ville. C'est d'abord, il est vrai,
+l'apothéose d'Augsbourg elle-même. Augsbourg, reine triomphante dans
+un char que traînent des rois, des cardinaux, ses débiteurs sans
+doute. Puis, Augsbourg, bonne ménagère, laborieuse et féconde;
+visiblement enceinte; et qui plus qu'elle enfante? Par un enfantement
+éternel et tacite, les florins, les ducats, y vont se procréant.
+Ailleurs, enfin, cette reine se montre naïvement en sa cuisine, avec
+baquets, faïences et casseroles, portant des clefs et la devise: «Tout
+et partout.» Clefs magiques d'argent pour ouvrir les coffres et les
+coeurs. Toute-puissante cuisine, où la Circé allemande prépare
+incessamment les breuvages et les sauces qui changèrent plus d'un
+homme en bête.
+
+Mais n'est-ce pas ravaler les choses? Loin de là. Consultons les
+commentaires de ces tableaux, je veux dire les inscriptions et les
+grisailles qui en donnent hardiment l'esprit. Un étrange amour de
+bassesse y règne et y triomphe. Je vois dans ces grisailles, autour du
+berceau d'un enfant, le boudin qui doit le nourrir; sur sa tête
+(poétique image), pend un petit cochon tout cuit. Le vrai couronnement
+est la devise inscrite sous un Vespasien: «L'argent sent toujours
+bon.» (_Lucri bonus odor._)
+
+Nous donnerons tout à l'heure le détail. Mais nous devons tout d'abord
+caractériser ces prodigues que la nécessité mit dans les mains des
+banquiers allemands.
+
+Tous les rois étaient jeunes, ou mineurs, ou majeurs à peine. La mort
+avait en une fois changé toute la scène du monde. Le pape même, Léon
+X, qui avait trente-neuf ans en 1516, pouvait passer pour jeune,
+relativement aux autres papes. Henri VIII avait vingt-quatre ans,
+François Ier vingt-deux, Charles-Quint seize, Louis de Hongrie dix.
+Toute cette jeunesse était fort gaie, on peut le croire (moins le
+petit Charles-Quint, étonnamment sérieux); les cours n'étaient que
+fêtes, rires, badinages, et l'argent coulait comme l'eau.
+
+Le plus régulier de ces princes, le seul qui eût des moeurs, Henri
+VIII, beau jeune homme, un peu gros déjà, avec tout le bouillonnement
+et l'agitation physique de la jeunesse anglaise, avait été conquis par
+le fils d'un boucher, le facétieux cardinal Wolsey, qui le prit par
+les farces, par la chasse, les chiens, les chevaux, les faucons.
+Henri, esprit bizarre, aimait également à ferrailler dans l'escrime,
+dans la scolastique. Il se croyait né pour la guerre. Déjà il avait
+épuisé en vaines tentatives sur la France le Trésor d'Henri VII. Mais
+l'Angleterre, à ce moment puissamment productive, pouvait donner
+beaucoup; et son roi, en réalité de tous le plus à l'aise, prêtait au
+roi d'Espagne, fort indigent alors, et croyait le subordonner.
+
+Celui-ci, à qui l'Amérique rendait fort peu encore, était aux
+expédients. Naples rapportait très-peu. Les Pays-Bas souvent
+refusèrent, et dans les cas les plus pressants. Sans un prêt d'Henri
+VIII, Charles n'aurait pu passer en Espagne. Et dans l'affaire de
+l'élection impériale, il arriva une fois qu'un courrier ne partit pas,
+faute d'argent.
+
+La cour la plus coûteuse était celle de François Ier. Cette joyeuse
+cour, toujours en route, semble un roman mobile, pèlerinage
+pantagruélique le long de la Loire, de château en château, de forêt en
+forêt[4]. Partout les grandes chasses et l'étourdissement du cor.
+Partout les grands banquets, et la table sous la feuillée pour
+quelques milliers de convives. Puis, tout cela disparaissait.--Les
+pauvres envoyés du roi d'Espagne ne savaient jamais où ni comment
+joindre le roi de France. Il se levait fort tard, et l'autre roi, sa
+mère, très-tard aussi. On venait en vain au lever; le roi dormait. On
+revenait plus tard; le roi était à cheval, bien loin dans la forêt. Le
+soir était trop gai; à demain les affaires. Le lendemain, on était
+parti; la cour était en route; les envoyés trouvaient quelques
+serviteurs attardés qui leur disaient en hâte que le roi couchait à
+dix lieues de là.
+
+[Note 4: La difficulté que les ambassadeurs avaient à le joindre
+est frappante dans les _Négociations_ (édit. Leglay), et le gaspillage
+infini d'une telle vie est sensible dans les _Comptes de la bouche_
+que possèdent les archives. Ils donnent plus d'un curieux détail:
+«Tant pour le sucre de bouche à l'apoticaire du roy.» etc.]
+
+Un roi, tellement voyageur, devait connaître le royaume, ce semble,
+être en rapport avec le peuple, la noblesse, du moins. C'était tout le
+contraire. Il voyageait, captif en quelque sorte d'une cour qui lui
+cachait le reste. Sa prodigalité profitait à très-peu de gens. Le
+lendemain de son avènement, il mit un impôt onéreux. Pourquoi? Pour le
+donner. Il en fit un cadeau à Montmorency, à Brion, deux ou trois
+camarades.
+
+Autre n'était la vie de Léon X. Il n'y eut jamais plus plaisant pape.
+Sous ce nom grave et _léonin_, Jean de Médicis était un rieur, un
+farceur, et il est mort d'avoir trop ri d'une défaite des Français.
+Raphaël, qui nous a transmis sa grosse face sensuelle, n'a osé en
+marquer le trait saillant, les yeux bouffons et libertins. Friand de
+contes obscènes, de paroles (n'ayant plus les oeuvres), il avait
+toujours une oreille pour Castiglione, l'autre pour l'Arétin. On
+connaît celui-ci. L'autre, nous l'avons au Louvre (par Raphaël aussi),
+conteur aux yeux lubriques, au teint rougi, vineux, âcre d'histoires
+salées qui réveillaient les vieux. Entre ces bons Pères de l'Église,
+le pape, au même théâtre entre deux compartiments, faisait jouer
+devant lui la _Calandra_ et la _Mandragore_, pièces fort crues,
+très-près des priapées antiques que lui refaisait Jules Romain.
+
+Il croyait avoir peu à vivre, et vivait double, menant la vie comme
+une farce, aimant les savants, les artistes comme acteurs de sa
+comédie. Ses meilleurs amis, toutefois, furent les grands latinistes,
+non l'Arioste, ni Machiavel, ni Michel-Ange. Il tint celui-ci dix ans
+à Carrare à exploiter une carrière, craignant apparemment que cette
+figure tragique ne lui portât malheur.
+
+Ce n'est pas que cette cour si gaie n'ait eu aussi ses tragédies. Les
+cardinaux, qui avaient cru nommer un rieur pacifique, furent un peu
+étonnés lorsque, tout en riant, il en étrangla un, le cardinal
+Petrucci. Profitant de cet étonnement et de cette terreur, il fit (ce
+que n'avait pas osé Alexandre VI) trente et un cardinaux en un jour,
+faisant d'une pierre deux coups, assurant à sa famille la prochaine
+élection, et remplissant ses coffres par cette vente de trente
+chapeaux. Malheureusement, les coffres étaient percés. Il lui fallut,
+le lendemain, entamer avec Albert de Mayence (c'est-à-dire avec les
+Fugger) la grande affaire des indulgences.
+
+Le Concordat ne profita guère plus à François 1er. Lorsque Duprat, à
+Bologne, soumit le roi au pape, lui fit servir Léon X, marcher devant
+lui et lui donner à laver, il disait à son maître qu'avec ce
+Concordat, le pape ne retenant qu'une année du revenu, et laissant au
+roi les nominations, il allait avoir à donner six archevêchés,
+quatre-vingt-trois évêchés, nombre d'abbayes, etc. Belle liste civile,
+pour qui l'eût employée. Le roi la gaspilla. Les favoris eurent tout,
+la noblesse rien, et elle fut aussi irritée que le peuple. Les
+parlementaires et l'Université, qui jusque-là partageaient avec les
+clients des seigneurs, eurent à peine à ramasser les miettes. Grande
+mauvaise humeur, que Paris partagea. Pour don de joyeux avènement, le
+roi avait fait fouetter un Parisien, un certain abbé Cruche, qui
+gagnait sa vie à jouer de cabaret en cabaret de petites farces contre
+la cour, qu'avait tolérées le bon Louis XII. Paris comprit alors ce
+qu'était un roi gentilhomme.
+
+Moins dépensière, la cour de Charles-Quint ne fut pas moins pesante et
+dévorante, par l'avarice de ses conseillers flamands.
+
+La furieuse faim d'or et d'argent que les Espagnols portèrent en
+Amérique, les Flamands la portèrent en Espagne. Quoiqu'ils se crussent
+maîtres, ayant le roi avec eux, quoiqu'ils prissent les grosses places
+et les grands évêchés (Tolède, par exemple, pour un Croy de dix-huit
+ans!), ils crurent cependant qu'en un pareil pays, peu endurant et
+sombre, le plus sûr était d'emporter. Les Castillans se croyaient
+garantis parce qu'ils avaient fait jurer au roi de ne laisser sortir
+ni or ni argent. Les Flamands ne s'en soucièrent. Avec une industrie
+étonnante, ils ramassèrent tout le numéraire, spécialement de beaux
+ducats de Ferdinand et d'Isabelle, d'or très-pur, sortis de Grenade,
+gros à emplir la main. Il en resta si peu, que quand un Espagnol en
+apercevait un, il mettait la main au bonnet, lui disant dévotement:
+«Dieu vous sauve, ducat à deux têtes! puisque M. de Chièvres ne vous a
+pas trouvé!»
+
+Rien ne dérangea les Flamands dans ce déménagement méthodique du vieil
+or espagnol. La Jacquerie de Valence qui éclata, l'insurrection de
+Castille, ne les en tirèrent pas. S'ils firent convoquer les Cortès,
+ce fut sur le rivage, dans un port de Galice, à l'extrême bout de
+l'Espagne, ayant là leurs vaisseaux et pouvant embarquer leur proie.
+Madame de Chièvres, en bonne ménagère, apporta là la charge de
+quatre-vingts chariots et de trois cents mulets; madame de Lannoy
+celle de dix fourgons et de quarante chevaux; le confesseur du roi
+celle de seize mulets et de dix chariots. Ainsi du reste. Un milliard
+de ducats, dit-on. Ce qu'ils laissèrent, ce fut la guerre civile.
+
+Pendant ces trois ans passés en Espagne, tout leur soin était de ne
+pas être dérangés par la France. Ils amusaient François Ier de l'idée
+de faire épouser une fille de France au jeune Charles. Le roi n'était
+pas dupe; il trouvait doux d'être trompé, tant qu'on lui paya une
+grosse pension de cent mille écus d'or sous ce prétexte de mariage.
+Charles-Quint, âgé de seize ans, écrivait: «Mon bon père» à un jeune
+homme de vingt-quatre. Cette longue comédie est merveilleusement
+peinte dans les dépêches (surtout du 7 juin 1518). L'envoyé de
+Charles, poursuivant le roi sur la Loire, est parvenu enfin a le
+saisir; il le tâte et retâte. Le roi, très-informé des embarras
+d'Espagne, et très-convaincu qu'on le trompe et sur le mariage, et sur
+la restitution de la Navarre, et sur l'Italie, et sur tout, parle
+«froidement, sombrement.» Il n'est pas dupe, et il le montre bien. Et
+pourquoi donc alors ne profite-t-il pas de la révolution d'Espagne et
+de la guerre civile? Pourquoi? Deux autres guerres l'occupent: la
+guerre des femmes d'abord qui se fait à sa cour entre sa maîtresse et
+sa mère. La guerre du Turc ensuite. Car tout le monde en parle, en
+frissonne, et la chrétienté entière regarde vers François Ier. Mais
+pour mener l'Europe contre le Turc, il faut être empereur. C'est là le
+grand souci. Il faut déposséder la maison d'Autriche qui, depuis près
+d'un siècle, occupe ce trône électif, et qui, cette fois, énormément
+puissante par l'Espagne, par les Pays-Bas, par les Indes, par
+l'héritage éventuel de Hongrie et Bohême, ne prendra pas l'Empire
+seulement, mais bien le gardera.
+
+Grand rôle de sauver l'Empire et l'Europe, du Turc et de l'Autriche!
+
+«Mais l'Europe, pourtant, s'est sauvée elle-même.» Point du tout.
+Elle le fut en 1458 par un merveilleux hasard, l'incroyable héroïsme
+d'une petite nation, les Hongrois, et d'un homme, Huniade. En 1529,
+devant Vienne, le salut fut l'orgueil des Turcs, qui ne daignèrent pas
+amener de l'artillerie de siége.
+
+Le hussard hongrois, il est vrai, était supérieur au spahi. Mais nulle
+infanterie européenne ne tint devant les janissaires.
+
+Contre cette force épouvantable, ce n'était pas trop de l'union serrée
+de la gendarmerie française avec le fantassin espagnol, suisse, et le
+lansquenet allemand.
+
+Tous devaient quitter leur orgueil, et, tout naïvement, chercher un
+capitaine, un Huniade, un Mathias Corvin, s'il en était. Mais, s'il
+n'en était pas, si les héros manquaient, s'il fallait recourir aux
+rois, l'empereur naturel de la situation était le roi de Marignan.
+
+Nous ne voulons pas dire qu'il en fût digne. Mais on l'en croyait
+digne, ce qui est déjà beaucoup. Et c'est précisément parce qu'on le
+croyait tel, qu'on ne le nomma pas, qu'on nomma celui qu'on jugeait un
+jeune garçon médiocre. Son ambassadeur même écrivait: «Les Allemands
+ne connaissent pas beaucoup le roi d'Espagne, et ils n'en disent pas
+grand bien.»
+
+Les électeurs ne voulaient pas d'un électeur; ils se jalousaient trop;
+ni d'un petit prince, d'un seigneur, qui n'eût pu payer (Nég. Autr.
+II, 418). Il leur fallait un roi qui aidât aussi l'Allemagne dans son
+péril. Des deux, choisir celui qu'ils croyaient incapable, c'était une
+trahison inepte, aveugle, autant que criminelle.
+
+Le Turc d'alors était le vrai Turc des légendes, non un Bajazet II,
+gras, pacifique et lent, poète mystique, qui laissa faire la guerre,
+non pas le Salomon ou Soliman des Turcs qui devint l'ami de la France.
+Celui-ci, le sultan Sélim fit peur aux Turcs eux-mêmes. La chose
+infaisable et terrible, à laquelle nul n'osa toucher, lui, il la fit.
+Il réforma les janissaires, mit leurs chefs dans sa main. Tellement il
+avait imprimé l'épouvante de sa force et de sa cruauté.
+
+Les ambassadeurs vénitiens qui le suivent en tremblant dans ses
+victorieuses campagnes et ses massacres, ne sont pas terrifiés
+seulement, ils sont subjugués. On est stupéfait de lire que Mocenigo
+disait de cet exterminateur: «Nul ne fut si juste et si grand, _nul
+plus humain_.» Les bras en tombent.
+
+Sa courte vie fut comme un arc d'acier, tendu à rompre, par une
+puissante machine. Ni joie, ni table, ni femme; rien d'humain. Rien
+que la guerre, l'extermination sainte, et les joies de la mort. Il
+était buveur d'opium, mais justement assez pour se tenir toujours
+froidement exalté, impitoyablement cruel. Poète subtil, bandé au
+sublime et mis par son lyrisme au-dessus de toute vie; d'autre part,
+d'une abstraction plus mortelle à la vie encore. Son horrible
+spiritualisme le rendait particulièrement altéré du sang de ceux qui
+ont mis l'esprit dans la chair, des croyants de l'incarnation
+(chrétiens, persans, etc.).
+
+Notez que dans les grands massacres, cet homme singulier ne prétendait
+rien faire que sur bonne raison, bons textes du Coran, réponses de
+prêtres et de juristes. Il était très-embarrassant pour ceux-ci, et
+effrayant par sa subtilité, leur posant des questions, indifférentes
+en apparence, et leur surprenant des réponses à noyer le monde de
+sang. Après l'immense carnage des Mamelucks d'Égypte, il organisa dans
+tout l'empire par une police savante et clairvoyante une complète
+Saint-Barthélemy des partisans des doctrines persanes et de
+l'incarnation d'Ali. Il procédait par ordre. Cela fait, il passa aux
+chrétiens, posant à son moufti une question captieuse qui, subtilement
+interprétée, impliquait le massacre d'une douzaine de millions
+d'hommes. Le grand vizir, épouvanté, ne l'arrêta qu'en faisant venir
+trois hommes de cent ans, vieux janissaires, qui jurèrent que Mahomet
+II avait promis la vie aux Grecs.
+
+Sélim espérait bien se dédommager sur l'Europe, à qui Mahomet n'avait
+rien promis. Et déjà il avait demandé au moufti: «N'est-il pas
+méritoire de tuer les deux tiers des vivants pour le salut de l'autre
+tiers?»
+
+On ne voit pas, dans l'état de division où étaient les chrétiens, ce
+qui eût arrêté ce scolastique de la mort. Il avait pris l'Égypte sur
+les Mamelucks, les premiers cavaliers du monde, pris la Syrie et la
+Babylonie, frappé et mutilé la Perse pour toujours, et tout cela par
+les armes modernes et le génie civilisé, par l'artillerie,
+l'infanterie, une tactique habile. La parfaite justesse de ses vues se
+montrait en ceci, qu'il ne voulait pas faire un pas vers l'Allemagne,
+sans se créer d'abord une marine pour terrifier, paralyser la
+Méditerranée, l'Espagne et l'Italie.
+
+Cela donnait à la chrétienté une année ou deux de répit.
+
+Le danger était si prochain, et le roi de France tellement désigné
+comme chef militaire de l'Europe, qu'un de ses envoyés soutenait
+qu'il n'y avait pas d'argent à donner, que l'Allemagne le prierait de
+se laisser faire Empereur. François Ier disait qu'il ne voulait de
+l'Empire que pour cette guerre. L'ambassadeur anglais, Thomas Boleyn,
+lui demandant s'il irait en personne, il lui saisit la main, et posant
+l'autre sur son coeur: «Si l'on m'élit, je serai dans trois ans à
+Constantinople, ou je serai mort.»
+
+Maximilien ne l'était pas encore. Que faisait-il? Était-il occupé de
+fixer l'Empire dans sa famille? Point du tout. Il l'offrait au plus
+riche, à Henri VIII. Celui-ci, comprenant que le vieil Empereur ne
+voulait rien que l'exploiter, le remercia tendrement, lui souhaita
+longue vie.
+
+C'est alors seulement que le grand-père commença à se souvenir qu'il
+avait un petit-fils qu'il chérissait, et retomba sur Charles-Quint.
+Les gouverneurs flamands de Charles, qui ne furent pas plus dupes,
+auraient voulu payer les électeurs en promesses et en bénéfices. Max
+dit qu'il fallait de l'argent compté, sonnant, dans la main des
+Fugger, retenant seulement pour lui cinquante mille florins de
+courtage.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+--SUITE--
+
+LA BANQUE--LES INDULGENCES DE L'ÉLECTION
+
+1516-1519
+
+
+Si Plutus est aveugle, comme on a dit, il dut le regretter. Le temps
+dont nous contons l'histoire eût pu satisfaire ses regards. L'immense
+extension des activités en tous sens semblait n'avoir eu lieu que pour
+propager son empire. Pour lui, la terre avait été doublée; pour lui,
+par lui, les trois grandes choses modernes apparaissaient:
+bureaucratie, diplomatie et banque,--l'usurier, le commis, l'espion.
+
+Soyons francs, soyons justes. Et que les anciens dieux descendent de
+l'autel. Assez de vains mystères. Plus modestes et plus vrais les
+dieux grecs, dans Aristophane. D'eux-mêmes ils intronisent leur
+successeur, le bon Plutus. Ils avouent franchement que sans lui ils
+mourraient de faim. Mercure quitte son métier de dieu qui ne va plus;
+pour Olympe, il prend la cuisine, lave les tripes et dit en sage: «Où
+l'on est bien, c'est la patrie.»
+
+Cela est franc et net. Mais combien détestable l'hypocrisie moderne!
+cet effort d'accorder l'ancien et le nouveau, de coudre et saveter la
+rapacité financière de férocité fanatique!
+
+C'est pour Dieu, pour sa gloire, qu'en douze ans on fit place nette à
+Saint-Domingue, mettant au ciel un million d'âmes. Pour Dieu, on
+chercha en Afrique des noirs païens qui, de terre idolâtre,
+heureusement sauvés en terre chrétienne, allèrent non moins rapidement
+en paradis. Même opération sur le continent où, les âmes rouges
+montant là-haut trop vite, on suppléa infatigablement par les âmes
+noires.
+
+C'est justement en 1517 qu'éclate la dispute des dominicains et des
+franciscains, de Las Casas et de Sépulvéda, le jour horrible qui
+révèle la fosse où, pour l'amour de l'or, on a jeté deux mondes, le
+nègre par-dessus l'indien.
+
+Les Espagnols qui font à l'or cet immense sacrifice humain, bourreaux
+au Nouveau Monde[5], sont victimes en Europe. Les ministres flamands
+les traitent, comme ils font de l'Amérique, disant d'eux: «Ce sont nos
+Indiens.»
+
+[Note 5: Une perte non moins regrettable que celle des hommes est
+celle de la civilisation et des arts de ces peuples, bien plus avancés
+qu'on n'a dit. Les Mexicains étaient arrivés à connaître, à peu de
+chose près, la grandeur de l'année. M. de Humboldt (_Nouvelle Espagne,
+I, 370_) explique, avec une grande modération qui frappe d'autant
+plus, cette horrible destruction, cette chute à la barbarie. Le
+peuple, sous les missionnaires, retomba partout à l'ignorance, dans
+une espèce d'enfance et d'imbécillité que n'ont nullement les
+Américains restés indépendants et, comme on dit, sauvages, hors de
+l'abrutissement des missions.]
+
+Mais nulle foire, nul marché d'esclaves, ne présente un aspect plus
+cynique que l'Allemagne. Les pasteurs d'hommes, sans détour, y font
+l'encan de leurs troupeaux. Double vente, des corps et des âmes. Les
+maquignons se croisent. À grand bruit, passent et repassent les
+marchands de suffrages, les marchands d'indulgences.
+
+Les deux affaires ont commencé en même temps, dès 1516, toutes deux
+menées par les Fugger et par l'archevêque de Mayence, fermier des
+indulgences, et, dans l'élection, l'agent mobile, actif, d'influence
+principale, que consultaient les électeurs.
+
+Ce n'était pas la première fois que l'on vendait des indulgences. Mais
+la chose ne s'était faite jamais à si grand bruit, avec une telle mise
+en scène. Le peuple commençait à avoir l'oreille dure. Il fallait
+crier fort. Orgues, cloches, cantiques, furieuses prédications, nul
+bruit n'y était épargné. Dès que les débitants approchaient à une
+lieue d'une ville, le clergé, entraînant d'immenses processions de
+magistrats municipaux, d'écoliers et de confréries, allait au-devant
+de la bulle papale, tous portant des cierges allumés. On la voyait
+marcher devant, la triomphante bulle, sur un coussin de velours. La
+croix, plantée devant, était là pour lui faire honneur. Là, tous
+faisaient la révérence; tous se confessaient là, et achetaient bon gré
+mal gré. On sait l'inquisition mutuelle des petites villes, et
+l'empressement des voisins à s'accuser. Malheur à qui ne suit pas le
+troupeau!
+
+Aux portes de l'église étaient le coffre et le comptoir, le publicain
+Mathieu dans son _telonio_; je veux dire le Fugger, représenté par
+son commis. Avec raison, il suivait son affaire, ne se fiant nullement
+aux mains ecclésiastiques. Le moine qui prêchait était un homme trop
+connu. L'archevêque de Mayence avait pris à cent florins par mois un
+Tetzel, puissant aboyeur, célèbre par mainte histoire médiocrement
+édifiante, à ce point que Maximilien voulait le faire jeter à la
+rivière. Mais c'eût été dommage; on n'eût pas aisément trouvé un tel
+acteur. Ajoutez que, comme bandit, il convenait à l'entreprise,
+pouvant se donner pour pièce probante et dire: «Regardez-moi! voilà
+celui que l'indulgence a pu blanchir!... Après ce tour de force, que
+ne fera-t-elle pas?»
+
+Tetzel, intrépidement, allait au but. Il n'affadissait pas,
+n'endormait pas ses auditeurs. Il nommait les plus grands forfaits,
+ceux qu'on ne peut commettre, ni presque imaginer... Et, quand il
+voyait l'assistance frissonnante et déconcertée, il ajoutait
+froidement: «Eh bien! tout cela n'est rien, quand l'argent sonne au
+fond du coffre.»
+
+Et, si quelqu'un avait l'air de trouver cela bien fort, il
+s'échauffait jusqu'à dire: «Oui, quand même on aurait violé la mère de
+Notre-Seigneur!»
+
+«Savez-vous bien, misérables, disait-il encore, que ceci n'est accordé
+que pour rebâtir Saint-Pierre?... En attendant... les reliques de
+saint Pierre, de saint Paul et de je ne sais combien de martyrs sont à
+la pluie, au vent, à la grêle, battues, souillées, déshonorées.
+
+«Coeur endurci! criait-il, n'entends-tu donc pas ta mère te dire du
+fond du purgatoire: «De grâce, un florin, mon fils, pour me tirer de
+la flamme!»... Et vous l'avez, ce florin! et vous ne le donnez pas!»
+
+Cela n'agissant pas toujours, au pis aller, Tetzel vendait (chose d'un
+débit plus sûr) le pardon des péchés à faire, des viols et des
+adultères, des incestes à venir. Prix modéré: la polygamie ne coûtait
+que six ducats.
+
+C'était là la grande préoccupation de l'Allemagne. Le héros de
+l'époque n'était plus Huniade ou Barberousse. C'était Tetzel. La
+bataille, animée, ardente, homérique, était l'élection, duel à mort
+des écus, des ducats.
+
+On pouvait prévoir une autre bataille. Le Turc allait compliquer le
+drame. Ses préparatifs finissaient. On pouvait, sans être prophète,
+prévoir qu'en 1520 quelque cent mille chrétiens, liés à la queue des
+chevaux, s'en iraient vers Constantinople. Sélim, il est vrai, faisait
+grâce presque toujours de l'esclavage, élargissant ses prisonniers par
+la voie du cimeterre.
+
+Qui rassurait l'Allemagne? un mur sans doute, ce mur vivant de la
+Hongrie, qui, deux fois, contre les Tartares, contre les Turcs,
+couvrit la chrétienté. Pays étrange, unique, où l'héroïsme était la
+vie commune, où tout homme trouvait juste et simple de mourir en
+bataille, comme était mort son père!... Mais, hélas! ce sublime
+champion de l'Europe existait-il? S'il existait, c'était encore deux
+morceaux, coupé, scié en deux; et, ce qui était plus grave, c'est que
+ce n'était pas une scission de territoire, mais d'âmes; il y avait
+deux Hongries.
+
+Jusqu'au grand Huniade, ce peuple tout guerrier et pasteur fut, devant
+l'ennemi, une digue élastique et mobile. Toujours l'attente des
+combats, des ravages. L'unique pensée, faire front au Turc. Le
+seigneur était chef, non maître. Sous Mathias Corvin, la grandeur de
+l'État, le progrès du luxe, la sécurité, changèrent les choses. On se
+mit à parler d'impôt, de vassaux, de fermiers. L'invasion turque, en
+1513, surprit la Hongrie divisée contre elle-même. Le peuple prit les
+armes, mais contre les seigneurs qui le retenaient sur leurs terres,
+lui refusaient ses libertés d'émigration et de croisade. Le roi était
+un Polonais, fort peu solide, et qui ne s'était établi qu'en
+trahissant son peuple, en le léguant aux Autrichiens s'il mourait sans
+enfants. Legs ridicule d'une couronne nullement héréditaire.
+
+Il laissa un enfant, Louis, dont les tuteurs ne satisfirent encore
+l'Autriche qu'en répétant le crime, en livrant la soeur de l'enfant
+comme future épouse de l'archiduc, avec ce prétendu droit d'hériter de
+la couronne élective de Hongrie.
+
+Situation à faire pleurer les pierres! que ce peuple sacré, sauveur
+béni de l'Occident, qui pour tous devait être un objet de religion,
+passât ainsi de voleur en voleur!
+
+Le petit Polonais, qui était Français par sa mère et neveu de Gaston
+de Foix, se montra vrai Hongrois. À peine homme, il échappa à toutes
+ces infamies, et trouva la mort au champ de bataille.
+
+Un seul prince en Allemagne eût voulu relever et grandir la Hongrie,
+l'électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Il eût voulu soustraire le petit
+Louis aux influences autrichiennes, tirer sa soeur de Vienne, et
+donner à la Hongrie un gage de l'amitié reconnaissante de l'Allemagne
+en faisant son roi empereur. Plan très-beau, difficile d'exécution.
+L'enfant était tenu, et par son tuteur polonais, et par sa soeur
+captive à Vienne, et par sa future femme, Marie d'Autriche: trois fois
+lié du fil de l'araignée.
+
+La Saxe avait fermé sa porte aux vendeurs d'indulgences, enhardi les
+attaques qu'on dirigeait contre elles. L'électeur comprenait très-bien
+qu'une réforme du clergé qui soulagerait l'Église du poids de ses
+richesses pouvait donner une solution simple au terrible embarras du
+temps, la disproportion des besoins et des ressources. _Attendre en
+attendant_, jusqu'à ce que cette manne tombât, c'était le conseil de
+la piété et de la politique. Seulement l'élection du roi catholique
+pouvait tout empêcher.
+
+Albert de Brandebourg, l'électeur de Mayence, fut lui-même, dit-on,
+ébranlé aux premières prédications de la Réforme, et il eut un instant
+l'idée de passer au parti des saints. Il y eût gagné gros. Qu'était-ce
+que son petit profit de la ferme des indulgences, en comparaison d'une
+sécularisation radicale des biens du clergé? Qui sait même? de la
+transmutation d'un électorat viager en principauté héréditaire?
+Opération hardie que son cousin, un autre Albert, fit dix années plus
+tard en Prusse sous la protection de la Pologne. Pour qu'Albert de
+Mayence en fit autant, il lui eût fallu celle de la France, d'une
+France luthérienne. Il retomba au possible, à la petite et basse
+réalité, à son rôle de fermier de Rome et de brocanteur de l'Empire.
+
+Sauf l'électeur de Saxe, opposée à l'Autriche, et l'électeur de
+Trèves, noble chevalier allemand qui voulut rester les mains nettes,
+le reste était à vendre, si bien que François Ier crut tout tenir deux
+ou trois fois, et autant de fois Charles-Quint. Celui-ci était en
+Espagne, mal informé, mal conseillé. Il eût manqué l'affaire, si sa
+tante Marguerite, plus près et plus adroite, n'eût arrangé les choses.
+Elle réduisit tout à une affaire d'argent, n'appela pas le pape au
+secours comme François Ier, élimina les banquiers italiens,
+circonscrivit et centralisa l'action, agissant à Augsbourg, c'était la
+caisse; à Mayence, c'était l'intrigue. Elle fixa l'envoyé principal à
+Augsbourg, lui disant de s'en écarter peu. «Si vous allez à la diète
+suisse, lui écrit-elle, je vous prie et _ordonne de par le roi_ que
+vous retourniez le plus tôt possible à Augsbourg.» (28 février 1519.)
+
+Cette concentration de l'affaire chez les Fugger fut la cause du
+succès. Les électeurs n'avaient de confiance que dans cette maison, et
+ne voulaient pas avoir affaire aux banquiers italiens; il fallait en
+passer par là. C'est ce que ne voulaient pas comprendre M. de Chièvres
+et le conseil d'Espagne; ces Croy, qui peut-être faisaient passer par
+Gênes les grandes sommes qu'ils tiraient d'Espagne, étaient liés
+d'intérêt aux Génois, et tenaient à partager l'affaire de l'élection
+entre ceux-ci et les Allemands.
+
+L'envoyé écrivait d'Augsbourg: «Ce pauvre Fugger, quoique bien
+maltraité, et qui y a déjà perdu huit mille florins, prêtera pour un
+an (8 février).» Ce pauvre Fugger refusait l'intérêt pour le peu qu'il
+prêtait du sien, mais se dédommageait par sa commission sur les
+sommes qu'il tirait d'ailleurs.
+
+Trois conditions furent imposées par lui, et il y tint: 1º Les
+Garibaldi de Gênes, les Welser d'Allemagne, et autres banquiers,
+_n'eurent part à l'affaire qu'en versant chez Fugger_, et ne prêtèrent
+que par son intermédiaire; 2º Fugger _reçut en garantie les billets
+des villes d'Anvers et de Malines_, payées elles-mêmes sur les péages
+de Zélande; 3º Fugger avait obtenu de la ville d'Augsbourg qu'elle
+défendît de prêter aux Français. Il exigea de Marguerite une mesure
+inouïe, de faire _défendre aux gens d'Anvers de faire le change en
+Allemagne pour qui que ce fût_. Acte étonnamment arbitraire, qu'aucune
+ville des vieux Pays-Bas n'eût supporté. Mais la jeune ville d'Anvers,
+qui alors enterrait Gand et Bruges, et qui se lançait dans le
+tourbillon des grands intérêts maritimes, avait un extrême besoin de
+se concilier le roi de l'Espagne et des Indes. La chose fut endurée.
+Fugger fit la guerre à son aise. Les Génois et Nurembergeois, tout en
+grondant, se résignèrent; ils aimèrent encore mieux gagner par lui et
+lui payant tribut, que de ne pas gagner du tout. Les Français qui
+avaient emporté de l'argent furent bientôt à sec, ne trouvèrent nul
+crédit, et n'eurent plus à offrir que leurs belles paroles et
+l'éloquence de l'ambassadeur Bonnivet.
+
+Marguerite, avec tout cela, doutait fort du succès. Il était visible
+qu'un roi des Espagnols qui ne savait pas encore l'allemand (on lui
+traduisait les dépêches) était un étranger, visible qu'il allait être
+partagé entre deux royaumes, deux esprits tout contraires. Si l'on
+disait qu'un Autrichien, voisin de la Hongrie, serait un défenseur
+contre le Turc, l'argument était bon surtout pour Ferdinand, qui
+allait épouser Anne de Hongrie. Marguerite, on l'entrevoit dans les
+dépêches, eût voulu pouvoir demander l'Empire pour Ferdinand. Ce parti
+évitait peut-être l'horrible guerre qui, presque sans trêve, dura,
+contre la France, contre les protestants, toute la longue vie de
+Charles-Quint. Mais au premier mot écrit en ce sens, les Croy, le
+conseil d'Espagne, répondirent aigrement qu'on reconnaissait là les
+ennemis du roi, les amis de François Ier. Ces sottises furent portées
+par l'un d'eux à Malines, avec des instructions altières où le jeune
+roi d'Espagne se montrait justement par le côté qui eût dû empêcher
+son élection, disant qu'il pouvait bien mieux que Ferdinand «assurer
+l'_obéissance de l'Empire_ et acquérir grant gloire _sur les ennemis
+de nostre sainte foy catholique_ (5 mars 1519).»
+
+Ce déboire ne diminua pas le zèle de Marguerite. Le grand point était
+de gagner les deux frères de la maison de Brandebourg, dont l'aîné,
+Joachim, s'était engagé pour la France; le cadet, archevêque de
+Mayence, Hottait, alternait par semaine, pour se mieux vendre. Les
+autres électeurs, rendant justice à ce jeune prélat et le croyant le
+plus avide et le meilleur marchand, le consultaient et se réglaient
+sur lui.
+
+Nulle scène, dans l'_Avare_ ni les _Fourberies de Scapin_, ne me
+paraît valoir ce marchandage de Mayence (V. surtout 4 mars). Les plus
+habiles y profiteront, je le leur recommande. D'abord, le prélat
+affiche la plus complète incrédulité aux promesses de l'ambassadeur.
+Il a bien touché quelque argent, c'est vrai. Qu'importe? Rien de
+fait. Et rien ne se fera, l'affaire est trop mal engagée. Le pape et
+l'Angleterre travaillent contre. «Nous savons bien, d'ailleurs, qu'on
+ne nous tiendra rien de ce qu'on dit. L'Espagne ne laissera pas
+seulement venir son roi. Enfin, que voulez-vous? les Français ont déjà
+les autres électeurs... Vos billets d'Anvers et Malines, c'est du
+papier. Nous savons bien que ces villes ont privilége pour ne payer
+jamais. La garantie d'Augsbourg, de Nuremberg! à la bonne heure!»
+
+À cette comédie, l'envoyé répond par une comédie; il s'adresse à son
+coeur, à ses bons sentiments pour l'Allemagne, lui remontre la honte
+qu'il y aura à l'élection d'un étranger... Puis, s'exaltant, et le
+voyant de marbre, il en vient aux injures et le traite comme un
+misérable.
+
+Le coquin, peu ému, répond ingénument qu'on lui offre davantage, qu'il
+est l'homme essentiel, que les autres voteront comme lui, qu'on ne
+fera rien sans lui. «Je veux, dit-il, cent mille florins sonnant,
+par-dessus ce que m'a promis feu l'Empereur.
+
+--Impossible! vous resterez électeur, lui roi d'Espagne, et Dieu vous
+punira!»
+
+Ni l'un ni l'autre ne voulait rompre ainsi. «C'est une grosse affaire,
+dit le prélat avec un air rêveur. J'y penserai cette nuit.»
+
+Le matin, l'homme du roi voit arriver chez lui un confident valet,
+l'homme du plus secret intérieur. «Eh bien! quatre-vingt
+mille?--Non.--Soixante? cinquante?--Toujours non.--Enfin, de descente
+en descente, ils tombèrent au cinquième de ce qu'il avait demandé
+d'abord; on s'accorda à vingt mille florins.--«Mais vous n'y
+regretterez rien. Car il vous donnera avec lui son frère Brandebourg
+et Cologne. Seulement il ne faut pas que les autres électeurs le
+sachent; ils voudraient aussi de l'augmentation.»
+
+Attendez. Tout n'est pas fini. Il y a encore de l'argenterie et des
+tapisseries de Flandre, dont on avait parlé. Le prince, ami des arts,
+y tient essentiellement.
+
+Cet Albert de Mayence eut cinquante-quatre mille florins, _pour
+oeuvres pies_, avec dix mille de pension et la promesse que le nouvel
+Empereur lui obtiendrait la position de légat _à latere_ nommant à
+tous les bénéfices, boutique ouverte des dons du Saint-Esprit.
+
+Son frère, l'électeur de Brandebourg, devait avoir cent trente mille
+florins avec une soeur de Charles-Quint.
+
+Le palatin cent dix mille, et six mille de pension, etc., etc.
+
+Cette oeuvre de corruption n'aurait pas suffi peut-être si Marguerite
+d'Autriche n'y eût joint, dès l'origine, les moyens de la calomnie. La
+Flamande connaissait la crédulité des populations allemandes et
+suisses, et combien facilement on leur fait avaler les bourdes les
+plus grossières, dès qu'on touche leur endroit faible, leur jalousie
+de la France. _Un Welche!_ avec ce mot, on trouble leur bon sens.
+D'_un Welche_, tout est croyable. Les choses les plus contradictoires
+s'accordent, s'acceptent en même temps. Le mot d'ordre qu'elle donna,
+et qu'on trouve dans ses dépêches, ce fut de dire sur tous les tons:
+Que c'était fait de l'Allemagne; les Welches allaient tout envahir;
+qu'au moment de l'élection, François Ier arriverait avec une armée à
+Francfort, ferait voter sous la terreur; qu'élu ou non, il irait se
+faire couronner à Rome; que, sûr du pape et de l'onction pontificale,
+il s'imposerait à l'Allemagne, qu'il réduirait les princes allemands à
+l'état d'obéissance où étaient les princes français, qu'avec les
+armées allemandes et celles d'Italie, il écraserait la Suisse, etc.,
+etc. Ces nouvelles furent semées dans les cabarets, dans les
+assemblées de cantons, dans les diètes fédérales, et devinrent
+croyables à force de vin. Il faut entendre là-dessus l'envoyé impérial
+qui avait la brutale commission de griser les Suisses. Cette
+négociation d'ivrognes insolents lui fait pousser des exclamations de
+désespoir: «Ces gens-ci sont sur mon dos, par trois ou quatre tables,
+comme si je les eusse priés. Ils ne cessent de demander... Que ne
+puis-je me retirer? J'aimerais mieux porter des pierres que d'endurer
+ces coquins..... Que dis-je? il les faut adorer, les traiter comme
+seigneurs! (Nég. Autr. II, 373.)»
+
+Sans vin et sans argent, les Suisses auraient encore pris parti contre
+la France. Marignan leur avait laissé un amer levain de rancune. Ils
+crurent ce qu'on voulait. Ils crièrent qu'il ne fallait pas qu'on
+laissât passer le Welche, ils prièrent, commandèrent aux Lorrains, aux
+Alsaciens, de lui tomber dessus au passage, de le traiter comme René
+fit du duc de Bourgogne. Les Allemands, de leur côté, écrivaient à
+Marguerite qu'ils verseraient tout leur sang pour empêcher l'élection
+du Français.
+
+Toutes ces fumées de haine auraient pu s'évaporer. Pour rendre la
+haine active et lui faire frapper un coup décisif, il fallait l'armer
+d'une épée. Cette épée fut Seckingen.
+
+Ceci fut le coup de maître le plus inattendu. Seckingen ne s'achetait
+pas, et il n'aimait pas la maison d'Autriche. Maximilien, pour je ne
+sais quelle belle action de justice héroïque, l'avait mis au ban de
+l'Empire. Dans ce temps d'anarchie et de corruption où les juges se
+faisaient brigands, les brigands (nobles, chevaliers) pouvaient bien
+se faire juges. Tel était Seckingen. Il s'était fait le redresseur de
+torts. La noblesse le suivait, et il avait mis à la raison jusqu'à un
+duc de Lorraine, un landgrave de Hesse, le prince le plus guerrier de
+l'Allemagne. François Ier l'avait eu pour pensionnaire, qui s'était
+sottement brouillé avec lui. Mais il n'y avait pas apparence que l'ami
+d'Hutten et de la révolution allât contre son rôle et prêtât sa
+vaillante épée à l'intrigue de Marguerite. Ni l'argent ni la ruse
+n'eût rien fait près de lui. On le surprit par l'amitié.
+
+Le sanglier des Ardennes, La Mark, le brigand de la Meuse, était l'ami
+naturel de l'illustre brigand du Rhin. Marguerite avait séduit le
+premier par l'espoir de lui obtenir le chapeau pour son frère l'évêque
+de Liége. Ce chapeau tant désiré, on le lui tenait à distance, lui
+promettant qu'il l'atteindrait, s'il montrait du zèle. Point de
+chapeau, s'il ne gagnait son ami Seckingen aux intérêts du roi
+d'Espagne. La Mark y fit tous ses efforts. Et par surcroît, Marguerite
+acheta un gentilhomme, par lequel Seckingen, crédule comme un héros
+du vieux temps, se laissait volontiers conduire.
+
+Hutten lui-même aida peut-être. Le duc de Wurtemberg, ami, allié de la
+France, venait de tuer un parent d'Hutten, amant de sa femme. Il avait
+soldé des bandes et guerroyait contre les villes impériales. Hutten
+sonnait contre lui le tocsin de ses pamphlets. D'autre part, on cria
+partout que cet ennemi public était soudoyé par le roi de France. Les
+Allemands, Seckingen en tête, coururent sus; il fut écrasé. L'armée,
+où Marguerite avait mis six cents cavaliers, lui resta disponible; on
+la fit approcher de Francfort, où se faisait l'élection; on la montra
+comme épouvantail aux électeurs, dont plusieurs se repentaient et
+comprenaient qu'ils allaient se donner un maître. Le Palatin le
+sentait. Plusieurs villes impériales, Strasbourg, Constance, etc.,
+regrettaient amèrement d'avoir, sans le savoir, donné cette force aux
+Flamands pour peser sur l'élection.
+
+Spectacle bizarre, en effet! c'étaient ces villes, les dernières
+républiques de l'Allemagne, c'était Seckingen, le chef de la
+démocratie noble des chevaliers du Rhin, c'était la révolution qui
+allait sacrer à Francfort la contre-révolution. Tous ces ennemis des
+prêtres faisaient venir un Empereur, d'où? du pays où les prêtres
+régnaient sur les rois, et régnaient à faire peur à Rome elle-même!
+
+Cette curieuse mystification avait donné tant d'audace au parti
+flamand-espagnol, qu'il avait entouré Francfort d'embûches et de
+coupe-jarrets, pour faire un mauvais parti à ceux qui viendraient pour
+le roi. Le principal ambassadeur, un prince, Henri de Nassau, dans
+une lettre de Coblentz, écrit à Marguerite qu'il a dressé une
+embuscade par eau et par terre à un archevêque, «laquelle lui eût
+coûté cher» si l'électeur de Mayenne n'eût parlé pour lui.
+
+Le 17 juin, au milieu d'une armée de vingt-cinq mille hommes, s'ouvrit
+la diète électorale. Les partisans de la France commencèrent à avoir
+peur. Le Palatin, parent de François Ier, après s'être avancé pour
+lui, recula et se rétracta. L'électeur de Brandebourg, qui avait
+parole d'être son lieutenant dans l'Empire, se convertit à
+Charles-Quint. Le Saint-Esprit, sous la forme un peu rude de
+Seckingen, agit ainsi sur tous. Il n'y eut que l'électeur de Trèves
+qui ne s'était pas vendu au roi de France, mais qui, véritable
+Allemand, voulait contre le Turc le meilleur défenseur de l'Allemagne.
+
+François Ier, _in extremis_, perdant de ses espérances, fit dire à ses
+ambassadeurs d'appuyer un prince allemand autre que l'autrichien.
+L'électeur de Saxe eût eu des chances. Mais il s'abandonna lui-même,
+et étonna tout le monde en votant pour Charles-Quint. Dans son
+indécision, il se laissa aller à ce qu'il crut la volonté de Dieu. Il
+semble aussi que, ne pouvant enlever Anne de Hongrie, il espéra pour
+son neveu Catherine d'Autriche, la soeur de Charles-Quint, se
+résignant, comme le chien de la fable qui porte le dîner et le défend
+d'abord, mais qui, voyant que d'autres y mordent, se décide et en
+prend sa part.
+
+La France ne fut pas battue seulement, elle fut ridicule. Bonnivet eut
+l'idée d'entrer du moins dans Francfort, et de voir lui-même sa
+déconfiture. Ce qui le tenta sans doute, c'est que la chose semblait
+périlleuse, à travers tant d'épées nues, et avec des adversaires si
+peu scrupuleux. Pour n'être arrêté aux portes il lui fallut (lui
+ambassadeur du roi de France) prendre un déguisement, un habit de
+soldat.
+
+Revenant assez triste et l'oreille basse, il se consolait, sur la
+route, de l'injustice des Allemands avec les Allemandes. Elles sont
+bonnes et compatissantes. Elles le consolèrent tellement qu'en
+Lorraine il tomba malade. Maladie politique, peut-être, qui fit rire
+le roi. Tout fut oublié.
+
+Les résultats étaient fort sérieux.
+
+Cet Empereur de vingt ans, qui, dans ses faibles bras, prenait la
+moitié de l'Europe, faible pour gouverner, fut fort pour étouffer;
+toute nation pâlit en son propre génie, languit et défaillit dans cet
+effort absurde d'assimilation impossible.
+
+On avait fait un monstre: l'Espagne et l'Allemagne, collées l'une sur
+l'autre, et face contre face, Torquemada contre Luther.
+
+Et cette chose monstrueuse permit d'en faire une perfide, qui eût
+ouvert la porte aux Turcs (sans un hasard tout imprévu). Ce fut de
+faire une Hongrie allemande, autrichienne, bâtarde, d'énerver, mutiler
+le vaillant portier du monde chrétien.
+
+Un an après l'élection impériale, le frère de l'Empereur épouse Anne
+de Hongrie, et se dit héritier de Hongrie et de Bohême[6], portant sa
+main marchande sur la sainte couronne des héros, le palladium de
+l'Europe.
+
+[Note 6: L'unité de cette histoire, la nécessité d'en suivre le
+fil central entre la France, l'Italie et l'Allemagne, m'impose un
+cruel sacrifice: c'est de ne rien dire ici du héros de l'Europe, qui
+finit, s'éclipse du moins au XVIe siècle. Je parle du peuple hongrois.
+Mourrai-je donc en ajournant toujours ce que lui doit l'histoire?...
+Notre Degérando est mort! irréparable perte!... Le savant Téléki vient
+de mourir. La grande histoire de Fesler attend encore un traducteur.
+Et cependant d'infâmes et menteuses compilations paraissent,
+fleurissent de toutes parts.--Les Hongrois ne daignent répondre. S'ils
+parlent, c'est pour le monde (_Atlas_ anglais).--Je vois avec bonheur
+un Français plein de coeur et de talent, M. Chassin, entrer avec éclat
+dans ces études (_Huniade_). Puisse-t-il payer la dette de nos coeurs
+à ce peuple entre tous héroïque, qui, de ses actes, de ses
+souffrances, de sa grande voix forte, nous relève et nous fait plus
+grands! On lui accorde volontiers la vaillance; mais cette vaillance
+n'est que la manifestation d'un haut état moral. Dans tout ce qu'ils
+font ou qu'ils disent, j'entends toujours: _Sursum corda._
+
+Tout ce qui nous est revenu de leurs paroles en 1848 est purement et
+simplement sublime. Un paysan vient s'engager: «Jusqu'à
+quand?--_Jusqu'à la victoire._»--Un enfant se présente aussi pour être
+soldat: «Mais tu es trop petit...--_Je grandirai devant l'ennemi._» Ce
+qui étonne le plus de ce peuple, c'est son silence. Il laisse les
+journaux ignorants dire, répéter que la révolution hongroise fut
+aristocratique.--Chose pourtant vraie en un sens. La nation entière
+est une aristocratie de vaillance et de dignité. Il y a là cinq
+millions de chevaliers. Et pas un paysan ne s'estime moins que le
+premier palatin du royaume. On le voit dans les chants innombrables,
+guerriers ou satiriques, que 1848 a inspirés, surtout dans l'oeuvre de
+leur premier poète, Petoefi, le boucher de Pest.]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+RÉACTION CONTRE LA BANQUE--MELANCOLIA--LUTHER--LA MUSIQUE
+
+1516-1519
+
+
+Allemagne, Hongrie, Bohême, Espagne, des nations si différentes, si
+énormément éloignées de moeurs, de langues et de génie, venaient
+d'être englobées du même coup de filet, victimes d'une même opération
+de banque et de diplomatie.
+
+«Triomphe, dira-t-on, d'une puissance moderne et pacifique sur les
+vieilles nations d'héroïsme sauvage, triomphe de paix sur la
+guerre.»--N'oublions pas que cette oeuvre de paix engendre deux cents
+ans de guerre (1515-1715).
+
+Non, ce n'est pas pour le bonheur du monde que le monde est escamoté,
+qu'une femme intrigante, avec ce publicain d'Augsbourg, brise l'épée
+d'Huniade et du Cid, ruine la ruine de Jean Huss, et sur la grande
+Allemagne, profondément enceinte de pensée sublime et mystique, jette
+froidement le coffre, la caisse et le comptoir, où s'assoira l'éternel
+_croupion_ qu'on appelle la Bureaucratie.
+
+Comment les nations vendues prirent-elles leur sort?
+
+La Bohême, livrée par sa soeur la Pologne, l'hérétique par la
+catholique, la Bohême, arrivée à sa dernière goutte de sang, reçoit
+sans réclamer cette pelletée de terre qui la recouvre pour jamais.
+
+La Hongrie, comme elle a vécu, s'en va mourir dans les bataillons
+turcs, en protégeant ses assassins.
+
+L'Espagne, comme un taureau blessé qui se percerait de ses cornes, est
+furieuse, contre qui? contre soi. Volée par les Flamands, elle va se
+voler elle-même; indigente par eux, elle se fait mendiante, en
+détruisant ses Maures. Elle restera _loyale_ quand même, et mourra le
+chapeau à la main devant la dynastie flamande.
+
+Ces deux héros, aux deux bouts de l'Europe, le Hongrois, l'Espagnol,
+ont à peine conscience de leur destinée.
+
+La conscience du temps fut dans l'Allemagne. C'était, relativement à
+nous, à l'Italie, une jeune et verte nation. La France, qui est
+devenue jeune, était très-vieille en 1500. Sa langue, jadis
+européenne, avait traversé bien des âges. La langue allemande, à peine
+adulte, se formait, florissait, touchait à ce moment où la fleur est
+la force et la fécondité. Il y avait une vraie jeunesse dans les
+moeurs; Machiavel en est frappé: une simplicité extrême dans la vie,
+l'alimentation, le vêtement; une pauvreté riche de sentir si peu de
+besoins. Et, dans cette mesquinerie volontaire des choses matérielles,
+beaucoup de richesse morale. D'une part, le vieux génie tenace du
+paysan, homme des temps antiques et de l'âge de ses forêts, ami de
+l'arbre et de la source, frère du chevreuil, du cerf, sachant la
+langue des oiseaux. D'autre part, la culture savante (il est vrai,
+pédantesque) de l'ouvrier allemand, doublement ouvrier, rabotant des
+planches et des vers, calculant sur l'empeigne ou la semelle d'un
+soulier le _canon_ compliqué d'une harmonie nouvelle qu'il chantera
+dimanche. Beaucoup de bonhomie rustique et de fraternité industrielle.
+Ajoutez d'éternels voyages d'étudiants et de compagnons, errants,
+toujours chez eux, dans la patrie allemande; soufflant la plume au
+vent le matin et marchant où elle vole, sûrs de trouver le soir une
+porte ouverte; ou, si le gîte manquait, chantant le long des rues, de
+leur plus belle voix, quelque vieux chant d'église, que la bonne femme
+allemande vient bien vite écouter.
+
+Deux choses originales et rares. La famille très-pure et innocente. Et
+le vagabond, le mendiant, sûrs pour elle et reconnaissants.
+
+Avouons aussi le revers: un respect ridicule des grands, une bonasse
+admiration, non des empereurs ou électeurs, mais des moindres
+principicules, _de sa haute et très-digne Grâce, de l'infiniment
+gracieux et clément Seigneur_... je ne sais qui, quelque noble vautour
+qui daigne les manger jusqu'aux os.
+
+Enfin, ce qu'on a dit (trop durement): «Le Français est l'esclave,
+l'Allemand le valet.»
+
+Notez que ce valet est Hændel, Dürer ou Mozart.
+
+Pour revenir, l'Allemagne, deux ans durant, s'était vue brocantée.
+Point de mystère. Les courriers, les ambassadeurs, les marchands
+d'âmes, allaient, venaient; effrontément sonnaient les florins, les
+écus. On discutait haut, à grand bruit. Tant à Judas, tant à Pilate.
+Combien l'âme de l'Allemagne? combien son corps et sa dépouille? Les
+princes tiraient ceci, mais le pape emportait cela. Encore si, nue,
+déshabillée, exposée à l'encan, l'esclave eût eu sa foi! On la vendait
+avec le reste. Si la science et la pensée pure, la lumière supérieure
+des libertés de l'âme, au moins, était restée! Mais le pis, le plus
+sombre, c'est que tout cela échappait. La Renaissance elle-même
+semblait avoir menti. Un Médicis devenu pape, ralliant les savants;
+Érasme ami des cardinaux, correspondant de Léon X; Hutten menaçant et
+flattant Rome, ne sachant plus lui-même, dans ses dédicaces
+équivoques, s'il veut caresser ou blesser, Hutten élisant domicile
+chez le fermier des indulgences et de la grande élection!
+
+Vous vous imaginez que la dose excessive de longanimité et de patience
+dont ce peuple étonne le monde a dû être épuisée, et que la violence
+du désespoir lui aura arraché un cri, une malédiction, un blasphème?
+Oh! que vous connaissez peu l'Allemagne! Des révoltes locales eurent
+lieu, mais la masse allemande ne bougea; elle soupira seulement et
+regarda le ciel.
+
+Soupir profond que l'art allemand prit au passage, et, lui donnant
+figure, grava pour l'avenir sur le bronze: _Melancolia._
+
+Dans l'ombre humide des grands murs que la ville de Nuremberg venait
+de se bâtir contre les brigands et les princes, vivait et travaillait
+l'homme en qui fut la conscience profonde de ce pays de conscience, le
+grand ouvrier Albert Dürer.
+
+Ce pauvre homme, très-malheureux en ménage, ne gagnant pas assez pour
+apaiser sa ménagère acariâtre, avait un foyer trouble (à l'image de la
+patrie), sans consolation intérieure: _Melancolia._
+
+Vingt fois, cent fois, sur toile, sur bois, sur cuivre,
+insatiablement, il peignit, grava sa tristesse et celle du temps, dans
+les formes légendaires de la Passion: le Christ vendu des Juifs, mais
+les chrétiens sont pires; le Christ frappé des Turcs, il l'est encore
+plus par les siens. Il variait ce thème à l'infini, sans satisfaire
+son coeur, impuissant et vaincu par les réalités, dans cette lutte
+laborieuse: _Melancolia._
+
+Enfin, dans un grand jour, échappant aux formes connues, et, par un
+effort stoïcien, faisant appel au _moi_, sans appui du passé, il grava
+d'un acier vainqueur le génie de la Renaissance, l'ange de la science
+et de l'art, couronné de laurier. Il l'entoura de ses puissants
+calculs, lui mit le compas dans la main, et autour toutes les
+puissances d'industrie, la balance et la lampe, le marteau, la scie,
+le rabot, les clous et les tenailles, des travaux commencés. Rien n'y
+manque, pas même les essais botaniques, en petit vases; pas même les
+travaux de l'anatomie; une bête morte attend le scalpel. Ce n'est plus
+là l'atelier fantastique du magicien, de l'alchimiste, qui ne donnait
+rien que fumée. Non, ici tout est sérieux, formidablement vrai; c'est
+le laboratoire où la science est puissante, où chaque coup qu'elle
+frappe est une immortelle étincelle qui ne s'éteindre plus et reste un
+flambeau pour le monde.
+
+L'être singulier et sans nom qui siége en ce chaos, ce beau géant
+qui, s'il n'était assis, passerait de cent pieds toutes les figures de
+Raphaël, ce génie dont les fortes ailes, d'un tour, franchiraient les
+deux pôles, qu'il est sombre pourtant! Et comment n'a-t-il pas la joie
+de son immense force? Pourquoi, d'un poing serré, accoudé au genou,
+dans un effort désespéré, cache-t-il la moitié de sa face admirable,
+de sorte qu'on ne voit guère que le noble profil, l'oeil profondément
+noir et plongeant dans la nuit?... Oh! fils de la lumière, que tu es
+triste!... et attristant!... Moi, j'avais cru que la lumière, c'était
+la joie!
+
+«Quoi! tu ne vois donc pas?» dirait-il, s'il parlait, s'il pouvait du
+fond de ce cuivre se retourner vers moi, «tu ne vois pas ce bloc mal
+équarri, de forme irrégulière, et que la divine géométrie ne ramènera
+pas au prisme des cristaux? Prismatique il était, régulier,
+harmonique. Qu'ai-je fait! Sans arriver à l'art, j'ai brisé la nature.
+
+«La bête aussi qui fut vivante, qui gît là devant moi, alors elle
+semblait prête à révéler son secret, à m'expliquer la vie... Et morte,
+elle s'est tue. Son sang figé refuse d'avouer le mystère où j'ai
+failli atteindre,--failli d'une seconde,--qui fut la mort, la nuit, et
+mon éternelle ignorance.»
+
+C'est donc en vain qu'on voit, dans un lointain immense, le vaste
+monde, forêts, villes et villages, l'infini de la mer et l'infini de
+la lumière. Que lui fait tout cela? L'infini qu'il poursuit, la
+lumière qu'il adore, C'est celle qui est au fond de l'être. Voilà ce
+qui serre son poing et qui ride son front, ce qui le laisse sans
+consolation. Voilà pourquoi ses lauriers l'accablent, et tous ses
+instruments, ses moyens de travail, ne lui semblent qu'embarras,
+obstacles... Oh! nous avons trop entassé! Nous succombons sous nos
+puissances. Celui-ci est captif de l'encombrement de la science. Son
+laboratoire fait suer à voir. Comment sortira-t-il de là? Comment,
+s'il avait le malheur de vouloir seulement se lever, le pourrait-il?
+Il lui faudrait crever le toit de son front. Il y a une échelle pour
+grimper à l'observatoire... Amère dérision pour ce captif, lié de sa
+pensée. Je vous jure que jamais il ne montera. Adieu le ciel et les
+étoiles!... Pour les ailes! c'est le plus affreux! Oh! se sentir des
+ailes pour ne voler jamais!... Cette torture fut épargnée à Prométhée.
+
+Il y a pourtant encore un être vivant dans un coin, qui (bien
+entendu), n'ose souffler devant l'ange terrible. Pauvre petit génie
+tout nu, assis sur un arbre manqué. Ramassé sur sa tâche et les veines
+enflées d'un grand effort d'attention, il voudrait buriner, le petit,
+il travaille consciencieusement d'une pointe studieuse et maladroite.
+
+De sorte qu'il pourrait bien être, sous cet aspect modeste, l'humble
+effigie de l'art allemand, la timide conception, la bonne volonté
+d'Albert Dürer et son âme ingénue. Hélas! L'effort n'est pas la force.
+Si ce géant ne peut, que peut le nain? Et je le vois avec chagrin, ce
+pauvre et lourd enfant ne prendra pas l'essor. Dieu ait pitié de lui!
+Les inutiles ailes qui lui ont poussé par erreur pendent et pendront
+toujours à ses épaules.
+
+Image vraiment complète de découragement, qui supprime l'espoir, ne
+promet rien, pas même sur l'enfance. Le présent est mauvais, mais
+l'avenir est pire. Et l'horloge que je vois ne sonnera que mauvaises
+heures.
+
+Telle fut la pensée d'Albert Dürer. Et l'oeuvre étant finie, datée,
+ayant envie de l'effacer, de la mettre dans l'ombre éternelle, il rit
+amèrement et ajouta une chauve-souris exactement sur le soleil, qui
+vole outrageusement en pleine lumière, inscrivant la nuit dans le
+jour, et le mot: _Melancolia._
+
+D'où l'harmonie reviendrait-elle dans ce monde complexe, devenu à
+lui-même son labyrinthe inextricable, perdu en soi, brisé de soi,
+paralysé par ses propres puissances et par ses moyens d'action?
+
+Au désespoir de l'art un autre art répondit, une harmonie inattendue,
+un chant doux, simple et fort: si fort, qu'il fut entendu de mille
+lieues; si doux que chacun crut y reconnaître la voix de sa mère même.
+Et, en effet, une mère nouvelle du genre humain était venue au monde,
+la grande enchanteresse et la consolatrice: la Musique était née.
+
+Silence ici! J'entends l'objection, et je répondrai aux Gothiques, et
+plus qu'ils ne voudront[7].
+
+[Note 7: Le plus simple des hommes qui lirait seulement les
+chroniques d'avant le XVIe siècle, puis celles du XVIe, serait
+parfaitement éclairé sur la question. Il verrait les premières toutes
+muettes et sombres de silence, les autres, au contraire,
+resplendissantes de lumière et de chants. Le chant devient alors
+universel et populaire. Tous les événements tristes ou gais, les
+combats, les supplices mêmes, se passent au milieu des cantiques. «Là,
+tel fut mis à mort pour avoir chanté des psaumes sur un rocher.»
+Ailleurs: «Il chanta dans les flammes, et la foule étouffait sa voix
+par des hymnes à la Vierge, _Ave, maris Stella_, etc.» Voilà les
+passages que vous trouvez continuellement dans les chroniques et
+catholiques et protestantes. On en ferait un énorme volume.
+
+Nul doute que le Moyen âge n'ait eu aussi des mélodies. À côté des
+beaux chants de la messe qui nous viennent d'Orient, l'antique chanson
+gauloise trouva toujours des accents vifs, agrestes, choeurs de
+moissons ou de vendanges, plus rhythmiques que ceux des offices.
+
+L'Église, de bonne heure, dans sa haines des formes mondaines,
+négligea, dédaigna la mesure, en même temps qu'elle favorisait la
+sculpture raide et longue qui fait de l'homme une momie, supprime les
+articulations et ce qu'on peut appeler les rhythmes du corps. La
+nature a mis le rhythme partout. L'Église le supprima partout, en
+haine de la nature.
+
+Mais, aux moments émus, la nature revient invincible; le rhythme
+reparaît, du moins au battement du coeur trop oppressé, ou par
+l'intervalle des soupirs. Dans la tremblotante complainte du pauvre
+Godeschalc, persécuté déjà au IXe siècle dans ce doux chant coupé de
+larmes, n'y a-t-il pas un rhythme de douleur? Et il y en a un
+certainement de fureur et d'effroi dans le chant des persécuteurs,
+l'hymne dominicain compilé de vingt autres, le véhément _Dies iræ_.
+(Coussemaker, 94, 115.)
+
+Le silence profond des chroniques, qui ne parlent jamais d'aucun
+chant, nous autorise à croire que ces hymnes d'église, qui
+resserraient plutôt les coeurs, furent peu dans la bouche du peuple.
+Ils sont très-méridionaux, nullement dans le caractère de la France,
+opposés, nous pouvons le dire, à l'aimable génie de nos aïeux.
+
+Tout cela, au reste, est purement _mélodique_. Le Moyen âge connut-il
+le contre-point et l'_harmonie_? Le contre-point double n'apparaît
+certainement qu'au XVIe siècle. (V. Kiesewetter et Fétis). On connut
+de bonne heure les règles élémentaires de l'harmonie; mais on en fit
+le plus baroque usage. Du plain-chant grégorien, où la division des
+sons est imparfaite, et qui n'admet ni rhythme ni sons complexes, on
+passa de bonne heure à des combinaisons scientifiques fort
+compliquées, dont la difficulté absorbait toute l'attention. Ni goût,
+ni sentiment, ni inspiration musicale.
+
+Les patients rechercheurs de ces curiosités, fort tentés de les
+admirer, avouent pourtant eux-mêmes, quand ils sont de bonne foi, que
+la plupart furent dignes de figurer aux _Fêtes de l'âne_. Les chants
+d'Hucbald, au Xe siècle, réputés très-suaves alors, effrayent
+tellement M. Kiesewetter, qu'il décide «que jamais il n'y eut oreille
+assez barbare pour les supporter un instant.» Mais MM. Fétis et
+Coussemaker disent et prouvent qu'on les supportait (Coussemaker, p.
+18). Un manuscrit de 1267, qui du reste témoigne des progrès déjà
+faits, arrache cependant cet aveu à son admirateur: «Dans l'ensemble,
+il déchire l'oreille.» (Fétis, _Revue de M. d'Anjou_, octob. 1847, p.
+322.)
+
+On devient plus savant, mais aussi plus absurde, n'attachant de mérite
+qu'à la complication, à la difficulté. Les maîtres de chapelle des
+princes du XVe siècle mettent les paroles du _Credo_, du _Sanctus_,
+sur le thème d'une chanson grivoise, et brodent là-dessus mille
+ornements bizarres. Le charivari est au comble, charivari moral et
+musical. On ne disait plus la _messe du Sanctus_, mais la _messe de
+Vénus la belle_, de l'_Ami Baudichon_ ou la _messe d'Adieu mes
+amours_. Ajoutez des idées grotesques et puériles d'exécution
+matérielle: s'il s'agissait de nuit, de mort, les notes étaient
+noires: si de fleurs, de prairies, les notes étaient vertes; rouges,
+si l'on parlait de sang, et autres pauvretés.
+
+Toutes ces misères duraient encore au XVIe siècle. Le charivari
+augmentait. J'entends dire que le _Marignan_ du très-fameux Josquin
+des Prés, qu'on a essayé d'exécuter récemment, est un affreux tapage.
+
+Enfin vinrent le protestantisme et les psaumes de Goudimel; enfin le
+concile de Trente, éclairé par ces psaumes, demanda la réforme de la
+musique catholique. Rome en chargea l'élève de Goudimel, l'aimable
+Palestrina, grand homme qui, néanmoins, fut impuissant pour faire
+école. Ce qui est mort est mort. Voir Baini, _Memorie di Palestrina_,
+1828, et l'excellent article de M. Delécluse (ancienne _Revue de
+Paris_), qui résume et juge très-bien cet important ouvrage.]
+
+En attendant, je leur défends de dire, à ceux qui tant de siècles ont
+désespéré l'âme humaine, qu'ils lui aient trouvé ses consolations.
+Vous la laissiez inguérissable, cette âme, inconsolable, jusqu'au
+premier chant de Luther.
+
+C'est lui qui commença, et alors toute la terre chanta, tous,
+protestants et catholiques. De Luther naquit Goudimel, le professeur
+de Rome et le maître de Palestrina.
+
+Ce ne fut pas le morne chant du Moyen âge, qu'un grand troupeau
+humain, sous le bâton du chantre officiel, répétait éternellement dans
+un prétendu unisson, chaos de dissonances.
+
+Ce ne fut pas la farce obscène et pédantesque des messes galantes dont
+l'_introït_ était un appel à Vénus, et dont le _Te Deum_ rendait grâce
+à l'Amour.
+
+Ce fut un chant vrai, libre, pur, un chant du fond du coeur, le chant
+de ceux qui pleurent et qui sont consolés, la joie divine parmi les
+larmes de la terre, un aperçu du ciel... Dans un jour de malheur et
+d'imminent malheur où le ciel se cernait de noir, je vis un point
+d'azur qui luttait, grandissait, contre les nuées sombres, azur
+d'acier, sévère et sérieux, où le soleil ne riait pas.
+
+N'importe, je m'y rattachai, je le suivais des yeux.
+
+Mon coeur chanta, et j'étais relevé.
+
+Voilà la vraie Renaissance. Elle est trouvée. C'est la Renaissance du
+coeur.
+
+Grande ère où sonne une heure du monde! La nouvelle heure peut dire:
+
+«Je n'ai rien de l'heure écoulée. Le passé, c'est l'âge muet, et qui
+ne put chanter, âge sombre qui dut manger son coeur dans la nuit du
+silence. Moi, je suis l'âge harmonieux qui, par le libre chant, verse
+son coeur à la lumière, l'épanouit, l'agrandit et le crée.»
+
+«Je sens mille coeurs en moi,» dit quelque part un héros de
+Shakespeare. Mais qui a droit de dire ceci, sinon l'âge moderne, à
+partir de Luther? Oui, je sens ces mille coeurs, et je les fais sans
+cesse, je me les crée et les engendre, et les multiplie par le chant.
+
+Le besoin de créer, de se faire et de faire son Dieu, n'a pas manqué
+au Moyen âge. Et cet effort a apparu dans le dessin et dans les arts
+d'imitation.
+
+Du jour où Giotto, Van Eyck, délivrèrent les saintes images de la
+fixité byzantine, chacun voulut son Dieu à soi, et tourmenta le
+peintre et le graveur. On l'emportait dans son sein, dans sa robe, ce
+Dieu, on s'en allait riche de son rêve. Et le lendemain on disait:
+
+«Ceci n'est pas mon rêve encore.»
+
+Légitime exigence, sinon caprice. Dieu est Dieu par son renouvellement
+continuel, par ce charme rapide de l'incessant enfantement. Tel il
+est, et tel le veut l'homme. Donnez lui donc un art, non pas
+d'imitation et de fixité; au contraire, un art où jamais rien ne se
+reproduise identique. Cet art sera plus près de Dieu.
+
+Aux plus déshérités fut donné ce don de la Grâce.
+
+Avez-vous vu les caves misérables de Lille et de la Flandre, l'humide
+habitation où le pauvre tisserand, dans ce sombre climat d'éternelle
+pluie, envoie, ramène et renvoie le métier d'un mouvement automatique
+et monotone? Cette barre qui, lancée, revient frapper son coeur et sa
+poitrine pulmonique, ne fait-elle rien, je vous prie, qu'un tour de
+fil?... Oh! voici le mystère. De ce va-et-vient sort _un rhythme_;
+sans s'en apercevoir, le pauvre homme à voix basse commence _un chant
+rhythmique_.
+
+À voix basse! Il ne faudrait pas qu'on l'entendît. Ce chant n'est pas
+un chant d'église. C'est le chant de cet homme, _à lui_, sorti de sa
+douleur et de son sein brisé. Mais je vous assure qu'il y a plus de
+soleil maintenant dans cette cave que sur la place de Florence; plus
+d'encens, d'or, de pourpre, que dans toutes les cathédrales de Flandre
+ou d'Italie.
+
+«Et pourquoi pas un chant d'église? Est-ce révolte?»--Point. Mais
+c'est que l'Église ne sait et ne peut chanter, et elle ne peut rien
+pour cet homme. Il faut qu'il trouve lui-même. Elle perdit le rhythme
+avec Grégoire le Grand, et elle ne le retrouve pas pendant mille ans.
+Elle en reste au plain-chant; c'est sa condamnation.
+
+Ce tisserand _buissonnier_, de la banlieue d'une grande ville, n'a
+garde de chanter haut. Il est trop jalouse du fier et souverain métier
+des tisserands, du corps autorisé qui vient de temps à autre lui
+briser tout dans sa maison. Il est humble comme la terre, le terrier
+où il vit. La cloche du métier ne sonne pas pour lui. Le noble
+carillon de la ville qui réjouit les autres de quart en quart, au
+contraire, lui sonne aux oreilles:
+
+«Tu n'es rien, tu seras battu... Tu n'as pour toi que Dieu.»
+
+Dieu le reçoive donc! Dieu entend tout et ne dédaigne rien. Qu'il
+entende ce chant à voix basse, chant pauvre et simple, petit chant de
+nourrice. Dieu seul ne rira pas. Si, par malheur, quelque autre
+l'entend au soupirait, il rit, hoche la tête: Chant de _lolo_, à
+bercer les enfants[8]!
+
+[Note 8: Lolhardus, lullhardus, lollert, lullert, Mosheim. De
+Beghardis et beguinabus. Append., p. 583.--En vieil allemand, _lullen,
+lollen, lallen_, chanter à voix basse; en allemand moderne, _lallen_,
+balbutier; en anglais, _to lull_, bercer; en suédois, _lulla_,
+endormir.]
+
+Voilà le nom trouvé. Le _lollard_, est ce pauvre imbécile au chant de
+vieille ou de nourrice. Il fait la nourrice et l'enfant, s'imaginant
+être le faible et dénué nourrisson aux genoux de Dieu.
+
+Hérésie musicale! grande et contagieuse, je vous le dis. Car plus
+d'un, le dimanche, fuyant les cathédrales, ira furtivement surprendre
+aux caves ce petit chant qui fait pleurer.
+
+Il vous semble très-doux, et il contient un dissolvant terrible, une
+chose qui fait frémir le prêtre, qui le brise, renverse ses tours, ses
+dômes, toutes ses puissances, qui nivelle la terre avec les ruines des
+cathédrales anéanties. C'est la réponse de Dieu au tisserand: «Chante,
+pauvre homme, et pleure... Ta cave est une église... Tu as péché, mais
+tu as bien souffert. Moi, j'ai payé pour toi, et tout t'est pardonné.»
+
+Inutile de dire que ce chanteur est poursuivi à mort. Où trouver assez
+de supplices, de fer, de feu, de grils ou d'estrapades, de tenailles à
+tenailler? Un bâillon! surtout, un bâillon! Autrement, il continuera
+dans les flammes. Comment étouffer cette voix?... Oh! une voix mise
+dans le monde, on ne l'étouffe plus. Celle-ci s'en va de tous côtés.
+L'art muet s'en empare; le Forgeron d'Anvers, dans sa cuve bouillante
+où saint Jean est plongé, a peint ce maigre tisserand; sa voix même,
+il l'a peinte, et son faible chant à voix basse.
+
+La réponse de Dieu qui est le fond de ce chant, elle passe, elle file,
+quoi qu'on fasse, de bouche en bouche. C'est toute la _théologie
+allemande_. Dès 1400, un petit livre de ce titre l'enseignait aux
+enfants. Aux Pays-Bas Wesel, Staupitz en Allemagne, répandent cette
+consolation au XVe siècle. C'est d'eux que l'a reçue Luther.
+
+Luther est un _lollard_, le chanteur, non du chant étouffé, à voix
+basse, mais d'un chant plus haut que la foudre.
+
+Et il y a encore une autre différence. C'est que ces chants mystiques
+et solitaires du Moyen âge étaient trempés de pleurs. Mais voici un
+chanteur dans la voix héroïque duquel rayonnent le soleil et la joie.
+
+Ô joie bien méritée! et que ce grand homme avait bien raison d'être
+joyeux! Quelle révolution eut jamais une plus noble origine?
+
+Il dit lui-même comment la chose lui vint, et comment il eut le
+courage d'exécuter ce que son éducation lui faisait regarder comme la
+«plus extrême misère.»
+
+Il eut pitié du peuple.
+
+Il le vit mangé de ses prêtres, dévoré de ses nobles et sucé de ses
+rois, n'envisageant rien après cette vie de souffrances qu'une
+éternité de souffrances, et s'ôtant le pain de la bouche pour acheter
+à des fripons le rachat de l'enfer.
+
+Il eut pitié du peuple, et retrouva dans la tendresse de son coeur le
+vieux chant du lollard et la consolation: «Chante, pauvre homme, tout
+t'est pardonné!»
+
+La Pucelle, à ceux qui lui demandaient la cause qui lui mit les armes
+à la main, répondit: «_La pitié_ qui était au royaume de France,»
+Luther eût répondu: «_La pitié_ qui était au royaume de Dieu.»
+
+Ce ne fut pas un verset de saint Paul, un vieux texte si souvent
+reproduit sans action, qui renouvela le monde. Ce fut la tendresse, la
+force du grand coeur de Luther, son chant, son héroïque _joie_.
+
+Foi, espérance, charité, ce sont bien trois vertus divines. Mais il
+faut ajouter cette vertu rare et sublime des coeurs très-purs, rare
+même chez les saints. Faute d'un meilleur nom, je l'appelle _la Joie_.
+
+La condamnation de tout le Moyen âge, de tous ses grands mystiques,
+est celle-ci: _Pas un n'a eu la Joie._
+
+Comment l'auraient-ils eue? C'étaient tous des malades. Ils ont gémi,
+langui et attendu. Ils sont morts dans l'attente, n'entrevoyant pas
+même les âges d'action et de lumière où nous sommes arrivés si tard.
+Ils ont aimé beaucoup, mais leur amour si vague, plein de subtilités
+suspectes, ne s'affranchit jamais des pensées troubles. Ils restèrent
+tristes et inquiets.
+
+Au contraire, la bénédiction de Dieu, qui était en Luther, apparut en
+ceci surtout, que, le premier des hommes depuis l'Antiquité, il eut
+_la Joie_ et le rire héroïque.
+
+Elle brilla, rayonna en lui, sous toutes les formes. Il eut ce grand
+don au complet.
+
+La joie de l'inventeur, heureux d'avoir trouvé et heureux de donner,
+celle qui sourit dans les dialogues de Galilée, qui éclate d'un naïf
+orgueil dans Linné, dans Keppler.
+
+La joie du combattant au moment des batailles, sa colère magnifique,
+d'un rire vainqueur, plus fort que les trompettes dont Josué brisa
+Jéricho.
+
+La joie du vrai fort, du héros, ferme sur le roc de la conscience,
+serein contre tous les périls et tous les maux du monde. Tel le grand
+Beethoven quand, vieux, isolé, sourd, d'un colossal effort, il fit
+l'_Hymne à la Joie_.
+
+Et par-dessus ces joies de la force, Luther eut celles du coeur,
+celles de l'homme, le bonheur innocent de la famille et du foyer.
+Quelle famille plus sainte et quel foyer plus pur?... Table sacrée,
+hospitalière, où moi-même, si longtemps admis, j'ai trouvé tant de
+fruits divins dont mon coeur vit encore[9]!... Avec son petit Jean
+Luther, je m'en allais, suivant le bon docteur, au verger où,
+tendrement, gravement, il prêchait les oiseaux, ou bien encore dans
+les blés mûrs qui le faisaient pleurer de reconnaissance et d'amour de
+Dieu.
+
+[Note 9: Oui, les années heureuses où j'ai vécu lisant l'oeuvre de
+Luther (l'exemplaire allemand de la Mazarine, unique à Paris), ces
+années, m'ont laissé une force, une séve, que Dieu me conservera, je
+l'espère, jusqu'à la mort. Malheureusement mes _Mémoires de Luther_, qui
+donnaient l'homme au vif, ont deux défauts: d'abord une préoccupation
+trop grande du point de vue théologique (très-secondaire, car le peuple
+n'y sentit que l'éveil moral). L'autre défaut, c'était ma timidité, mon
+hésitation. Nourri hors du catholicisme, n'en ayant point souffert, sans
+rapport avec lui que ma curiosité archéologique, je retenais mon souffle
+de peur de faire rien envoler de la poussière de ces vieux temps.]
+
+Voilà l'homme moderne, et votre père, à tous. Reconnaissez-le à ceci.
+
+La joie est absurde au Moyen âge, qui bâtit tant de choses vaines,
+qui, savant architecte, édifia aux nues ces tours et ces châteaux
+qu'apporte et remporte le vent.
+
+La joie est raisonnable au temps moderne dont la main sûre construit
+de vérités l'immuable édifice dont le pied est assis en Dieu, dans le
+calcul et la nature. Si le vrai n'est plus vrai, si la géométrie est
+fausse, alors cette maison tombera.
+
+La raison seule et la révolution, la science, ont seules droit à la
+_Joie_.
+
+Mais, à quelque degré de sérieux, de fermeté virile qu'arrive notre
+âge en sa _via sacra_, reconnaissons et bénissons le point de départ,
+vraiment touchant, humain, d'où nous prîmes l'essor, la bonne et forte
+main du grand Luther qui, dans son verre gothique nous versa le vin du
+voyage.
+
+Ce vin fut l'assurance que celui-ci donna à l'homme, qui le releva et
+le mit en chemin. Cent fois on avait dit au pauvre peuple, qui avait
+tant souffert, qu'il était pardonné. Luther le jura, se fit croire, et
+le monde, raffermi des vaines terreurs, se lança dans l'action.
+
+Comment le peuple n'eût-il cru cette voix pure et forte, loyale, qui
+est celle du peuple? Tous croient, tous sont joyeux. On s'embrasse sur
+les places, comme on fit plus tard par toute l'Europe pour la prise de
+la Bastille. Un chant commence, d'une incroyable joie, la Marseillaise
+de Luther: «Ma forteresse, c'est mon Dieu.»
+
+Il fit les airs et les paroles. Et il allait de ville en ville, de
+place en place, et d'auberge en auberge, avec sa flûte ou son luth.
+
+Tout le monde le suivait.
+
+Ses ennemis le lui reprochent; ils disent en dérision: «Il allait par
+toute l'Allemagne, nouvel Orphée, menant les bêtes.»
+
+Cet homme était si fort, qu'il eût fait chanter la mort même.
+
+L'Allemagne, déchirée, mutilée, sciée, comme Isaïe, l'Allemagne se mit
+à chanter.
+
+La misérable France, écrasée sous la meule, où elle ne rendait que du
+sang, chante aussi comme l'Allemagne.
+
+Le poète ouvrier Hans Sachs salue ce puissant «rossignol, dont le
+chant emplit la chrétienté.» Albert Dürer, consolé, fait cent oeuvres
+joyeuses qui expient _Melancolia_: le petit _saint Christophe_, plein
+d'amour, emportant son Dieu; le ferme et fier _saint Paul_, qui lit,
+appuyé sur l'épée, la grande épée biblique, enfoncée dans la terre;
+saint Marc écoute, frissonne de terreur et de joie, montrant ses
+blanches dents; saint Pierre, avec ses clefs, vaincu, baisse la tête
+et n'est plus qu'un portier.
+
+Voilà les jeux et les chansons, le Noël de la Renaissance.
+
+Pour lui, qui a changé le monde, le grand Luther, ne réclame rien que
+son titre de noblesse: _chanteur et mendiant_.
+
+«Que personne ne s'avise de mépriser devant moi les pauvres
+compagnons qui vont chantant et disant de porte en porte: _Panem
+propter Deum!_ Vous savez comme dit le psaume: «Les princes et les
+rois ont _chanté_...» Et moi aussi, j'ai été un pauvre mendiant. J'ai
+reçu du pain aux portes des maisons, particulièrement à Eisenach,
+dans ma chère ville.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+--SUITE--
+
+LUTHER
+
+1517-1523
+
+
+Luther a eu le succès inouï de changer ce qui ne change pas: _la
+famille_.
+
+C'est la révolution la plus profonde, la plus victorieuse qui fut
+jamais. Celle-ci atteignit toutes les habitudes, tout le système de la
+vie, le fond du fond de l'existence.
+
+Nous ajournons les autres faces de la révolution protestante. Elles
+ressortiront assez de ce livre. Un mot seulement ici sur le côté
+moral:
+
+Sans vouloir toucher au christianisme (au contraire, en faisant
+effort pour le replacer sur le dogme qui en est l'essence), Luther l'a
+transformé. Employons le langage de l'art qu'il préférait, de la
+musique: il n'a pas changé l'air, il a même épuré, restauré la
+partition, mais il l'a transposée d'une clef à l'autre, l'a complétée
+des parties légitimes. Et ce changement a fait, d'une mélodie maigre,
+d'un chant monastique et stérile, l'ouverture harmonique du grand
+concert des nations.
+
+Il a transposé la religion du miracle à la nature, du fictif à la
+vérité.
+
+Le miracle, c'était le célibat ecclésiastique, le mariage gouverné par
+un célibataire, et la famille à trois.
+
+De son gouvernement paterne où il trônait, le prêtre est descendu à la
+fraternité. C'est un frère, c'est un homme, un des nôtres. Tels nous
+pouvons être demain.
+
+Ainsi le mot de la _Renaissance_: «Revenez à la nature,» s'est
+accompli par l'homme qui ne voulait que rappeler le christianisme et
+le salut surnaturel.
+
+Luther, fervent chrétien, a, sans le vouloir, servi l'esprit nouveau.
+Son coeur, profondément humain, riche et complet, a chanté les deux
+chants, donné en partie double le concert harmonique de la Réforme et
+de la Renaissance.
+
+Quand il entra au cloître, dit-il lui-même, il n'apporta que son
+Virgile. Il y trouva les Psaumes. David et la Sibylle s'emparèrent du
+grand musicien.
+
+Personne ne fut plus lettré, plus écrivain, plus harmoniste par la
+langue et le style. Il n'y a rien à comparer aux symphonies immenses
+de Michel-Ange et de Rubens, que certaines pages de Luther, comme son
+récit de la diète de Worms, plusieurs de ses préfaces. Toutes choses
+au niveau de Bossuet, mais avec des accents poignants, profonds,
+intimes, _humains_, que n'eut pas l'orateur officiel de l'Église de
+Louis XIV. Son magnifique récitatif est bien peu entraînant devant la
+trombe de Luther.
+
+De tant de choses fortes et puissantes, émues, passionnées, de toute
+cette superbe tempête, de ce grand coeur et de cette grande vie, cent
+choses sont restées très-fécondes, une surtout qui fut l'homme même et
+qui est au-dessus de toute dispute. Là est la victoire de Luther.
+Cette chose, nous l'avons dit, c'est _la famille_, la vraie et
+naturelle famille, le triomphe de la moralité et de la nature, la
+reconstruction du foyer.
+
+Or, la pierre du foyer, c'est la base de tout. Toute la vie est bâtie
+dessus. Où le foyer branle, tout branle. Où la famille est faible et
+désunie, l'État n'a pas d'assiette; il la cherche, et comme un malade,
+se tourne et se retourne dans son lit, sans en être mieux.
+
+La longue mort de l'Italie et de l'Espagne, la fébrile agitation de la
+France, l'anéantissement de l'Irlande comme race et de la Pologne
+comme nation, ont là leur cause principale. La famille, dans ces pays,
+est rarement sérieuse. La maison n'y est pas fermée; elle est ouverte
+aux quatre vents. Autre chose, l'hospitalité; autre, la banalité. Dans
+cette vie quasi communiste, où chacun regarde toujours hors de chez
+soi, le travail est minime, et l'agitation grande, la mobilité et
+l'ennui, l'esprit aléatoire, la curiosité, l'aventure. Les peuples
+ainsi doués porteront ce goût de loterie dans les choses de l'État.
+
+Nous reviendrons assez sur tout cela. Qu'il suffise de dire ici que le
+protestantisme, qui pour le reste est un passage, en ceci s'est trouvé
+la nature qui ne passe point. Que Dieu se soit trompé en faisant la
+famille à deux, plusieurs le soutiendront. Mais enfin, elle est telle.
+Une famille à trois, où le dangereux tiers n'est pas l'intrus, mais
+l'autorité même, c'est la discorde arrangée par la loi, c'est le
+divorce organisé, le foyer équivoque et suspendu en l'air. Nulle paix,
+nulle unité: donc, l'éducation impossible, l'enfant formé par le
+hasard, et sans tradition paternelle, c'est-à-dire sans passé solide,
+faible et seul, un _individu_[10].
+
+[Note 10: Que penser de l'ignorance de nos faiseurs de systèmes
+qui vous disent gravement encore: «Le catholicisme réunit, le
+protestantisme divise. Le protestant, c'est l'individu, etc.» Eh!
+pauvres gens, étudiez donc un peu, observez, voyagez. Regardez-moi, le
+soir, la famille protestante unie dans la lecture commune. Observez
+cette femme, comme elle écoute le touchant commentaire, la pieuse
+réflexion du mari! comme tous deux sentent et comprennent d'un même
+coeur! Leur profonde unité imprime au coeur de l'enfant une autre
+Bible encore. Il n'oubliera jamais le regard attendri dont sa mère
+surprit l'esprit saint dans les yeux émus de son père. Voilà la
+tradition forte. Il y a un peu loin de cela à la tradition scolastique
+donnée par l'homme officiel à un enfant distrait qui ne comprend guère
+et ne retiendra pas. L'autre, élevé dans la famille vraie, à ce
+puissant foyer, qu'il aille en Amérique, qu'il s'enfonce aux forêts,
+loin de toute demeure humaine, qu'il vive pionnier solitaire, il ne
+sera point seul. Il a avec lui la tradition. Quelle? Est-ce ce volume
+qu'il emporte partout, l'Encyclopédie juive, mêlée de tant de choses?
+Ce volume, qu'il le lise ou non, il a été sur la table sacrée. La
+simple couverture, maniée, usée par ces chères mains, que de choses
+elle dit! Dans les nuits les plus sombres, la lueur y revient de la
+lampe de famille, la divine lumière de ce tendre regard que son père
+et sa mère échangèrent devant lui dans un moment de sainteté.]
+
+La racine fatale d'où germe cette mauvaise plante d'une végétation
+souterraine, infinie, poussant ses fibres vénéneuses de la famille
+dans l'État et la société, Luther la coupe, par un moyen très-simple.
+Pour directeur à la famille, c'est la Bible qu'il donne. Il vous met
+dans les mains un livre, au lieu d'un homme.
+
+«Ne me croyez pas, dit-il. Qui est Luther? Que m'importe Luther?
+Périsse Luther, et que Dieu vive!... Prenez ceci: lisez.»
+
+_Lisez!_ Quoi! en voici un qui veut qu'on sache lire! Mais cela seul
+est une grande révolution.
+
+Lire un livre _imprimé_! Révolution plus grande. Ceci donne des ailes
+à la Presse. En sorte que tous liront, sauront, verront, auront des
+yeux... C'est la révolution de la lumière.
+
+_Quel livre?_ Infiniment multiple, de vingt esprits divers, donc
+propre à susciter l'examen, la critique, la recherche d'un esprit
+libre.
+
+De sorte que ce bonhomme, chaleureux défenseur de l'autorité
+primitive, s'en remet à la liberté.
+
+Coeur loyal, âme pure! je le vois bien ici. Le vrai nom de ton oeuvre
+est celui-ci: c'est _la révolution de loyauté_.
+
+Point d'arrière-pensée dans ce rude homme. Il marche, fort et ferme,
+de ses souliers de fer, dans la droite et loyale voie... Ah! il ne
+vous énervera pas. Il vous forge d'abord une Bible allemande dans la
+langue vibrante des Niebelungen, la langue des vieux héros du Rhin.
+
+Où en est, je vous prie, toute la littérature du Moyen âge, la poésie
+de la fièvre, la gémissante colombe du Cantique, les berceaux de
+l'Épouse, tant commentés de saint Bernard, recommentés d'Innocent III
+et de Gerson, de Bossuet même. Voici un homme indélicat qui n'entend
+rien aux attendrissements, qui n'a pas goût aux confidences, aux
+timidités, aux soupirs. Les bocages douteux où les mystiques erraient
+au clair de lune, ce grossier forgeron qui n'aime que le jour, il
+frappe dessus, à droite, à gauche. Et quand les dryades gémiraient, il
+n'en frapperait que plus fort, faisant de ces nymphes du diable un
+impitoyable abatis.
+
+Qu'il est puissant, celui qui ne veut rien pour lui, qui va droit
+devant lui et sans tourner la tête! Je voudrais bien savoir seulement
+comment, dans ce grand désert d'hommes, où tous agonisaient, il y eut
+un homme encore; comment, tous étant pâles, délicats, pulmoniques, il
+y eut cet homme fort, «au coeur rouge,» pour dire comme la vieille
+Allemagne. Il y a là un miracle que je ne comprends pas.
+
+Il ne descendit pas du ciel. Il passa par l'école, l'église et le
+couvent, trois degrés du suicide.
+
+Et il eut en perfection, ce héros, l'éducation du temps, celle de la
+bassesse et de la peur.
+
+C'était une sorte de bagne où l'on n'entendait que le fouet. Luther
+l'avait cinq fois par jour. Cela faisait des enfants si peureux, qu'un
+jour, avec ses camarades, ayant mendié à la porte d'une ferme, le
+paysan, homme charitable, mais d'une voix rude, leur dit: «J'y vais,»
+et leur peur fut si grande, qu'ils s'enfuirent à toutes jambes et
+n'osèrent jamais revenir.
+
+Voilà la triste école d'où sortit l'homme le plus hardi de
+l'Allemagne.
+
+Autre miracle. Converti un jour par la peur d'avoir vu tuer un ami
+par la foudre, il se fait moine, et le voilà entre deux écueils
+auxquels personne n'échappait. D'une part, la goinfrerie, le ventre.
+Et d'autre part, la femme, la fatalité corruptrice de savoir et
+toucher sans cesse ce qu'on doit éviter.
+
+Dieu le portait. Il entre au cloître, mais comment? Avec sa musique
+d'une part, de l'autre son Virgile et les comédies de Plaute. Ris, bon
+jeune homme, cela te soutiendra. Mais il y ajoute Platon. La sereine,
+l'héroïque antiquité, l'entoure et le garde. La musique lui prête des
+ailes, pour l'enlever au besoin sur les endroits fangeux et les basses
+tentations.
+
+Fils d'un Saxon, il le fut peu lui-même. Ce n'est point un buveur de
+bière. Il est du pays de la vigne, du pays de sa mère, née sur les
+coteaux de Wurtzbourg. Il eut dans le sang l'esprit gai et aimable des
+plus salubres vins du Rhin. Rien d'épais, rien d'alourdissant.
+Seulement des chaleurs subites à la tête et au coeur, de superbes
+colères. Mais le meilleur homme du monde.
+
+Le grand assaut livré à son esprit, ce fut la découverte fortuite
+d'une Bible. Livre immense, effrayant, où Dieu semble parler par cinq
+cents voix contraires. Beaucoup y succombaient, disant (Luther le leur
+reproche): _Bibel-Babel_, et n'y voulant plus lire.
+
+Rudes étaient ses combats. Et il eut un moment la tentation de jeter
+tout. Mais ce grand livre le retint. Deux fois par an il lisait la
+Bible tout entière, et s'y enfonçait toujours plus, y trouvant, y
+portant mille choses fécondes qu'en fait jaillir un grand esprit. Il
+dit fort bien plus tard, dans la naïveté de la force: «Je tire bien
+moins des livres, que je n'y mets moi-même.»
+
+La difficulté réelle du moment que personne ne voyait, la chose qui
+faisait avorter la Renaissance, stérilisait la Liberté, c'est que Rome
+les exploitait. Rome s'était mise à la mode; elle professait la
+doctrine des philosophes et des juristes, doctrine antichrétienne, qui
+sauve l'homme non par le Christ, mais par les oeuvres mêmes de
+l'homme.
+
+Léon X se montrait d'accord avec Érasme. La liberté et la philosophie,
+confisquées, amorties par leur ennemi naturel, se neutralisaient
+elles-mêmes. C'était la vaccine de la liberté, un _libre arbitre_
+théorique, dirigé par les prêtres, rançonné par les indulgences,
+c'était aux mains du pape un négoce de plus, une nouvelle marchandise
+de la grande boutique.
+
+Avec un petit mot, une équivoque, la liberté devenait servitude:
+l'équivoque du mot _oeuvres_. «L'homme est-il sauvé par les _oeuvres_?
+Oui, disait le philosophe, entendant les _oeuvres_ de vertu. Oui,
+disait le papiste, entendant _les oeuvres_ pies, messes ou cierges
+brûlés, macérations, pèlerinages, ou, ce qui remplace tout,
+l'indulgence de Rome et l'argent.
+
+Magique vertu de l'équivoque! Grâce au mot _oeuvres_, l'argent et la
+philosophie avaient le même langage. Tetzel et Fugger parlaient comme
+Zénon.
+
+Mais voilà que ce rude Allemand brise ce bel accord. Quand on lui
+parla du charlatan Tetzel, de ses succès à colporter sa drogue, Luther
+dit brutalement: «Je lui crèverai son tambour.»
+
+Traduisons clairement sa prédication. Replaçons-là au vrai jour
+populaire:
+
+«Bonnes gens, on vous vend la dispense des oeuvres. Remettez l'argent
+dans vos poches. Dieu vous sauve gratis. Des oeuvres, la seule
+nécessaire, c'est de croire en lui, de l'aimer. Quoi! Dieu est mort
+pour vous, et il n'y aurait pas assez du sang d'un Dieu pour laver
+tous les péchés de la terre?»
+
+Chose curieuse, le pape recommandait les oeuvres, et tout s'était
+réduit aux oeuvres de la caisse. Luther dispense des oeuvres, et elles
+recommencent, les vraies oeuvres morales, celles de piété et de vertu.
+
+Il disait: «Aime et crois.» Qui aime, n'a besoin qu'on impose et
+prescrive les oeuvres agréables à l'objet aimé; il les fera bien de
+lui-même, et il les ferait malgré vous.
+
+Cette apparente suppression de la Loi, ce triomphe de la Grâce et de
+l'amour, fut un enchantement. De misérable serf qu'il était, servant
+sous le bâton, la verge et la peur de l'enfer, voilà l'homme restauré
+qui se trouve chez Dieu le fils de la maison, l'héritier chéri,
+légitime. Il s'élance, riant et pleurant, dans les bras paternels...
+Le péché, le jugement, tous les épouvantails, que sont-ils devenus? Je
+ne vois plus qu'amour, lumière, consolation, le paradis ici-bas, comme
+au ciel... Un chant de joie commence. À l'homme de chanter, au diable
+de pleurer. Lui seul est dupe. Jésus l'a attrapé. Croyant tenir sa
+proie, il a mordu à vide et s'est mordu... Du ciel à la terre, immense
+éclat de rire.
+
+Voilà comment apparut Luther, sublime et bouffon musicien de ce divin
+Noël, amusant, colère et terrible, un David aristophanesque, entre
+Moïse et Rabelais... Non, plus que tout cela: _Le Peuple._
+
+Ou, comme il a nommé magnifiquement le peuple: «Monseigneur tout le
+monde (_Herr omnes_).» Ce Monseigneur est dans Luther.
+
+Le plus merveilleux de l'affaire, c'est que cette nouveauté était
+très-vieille. Cent fois on avait ramassé le texte de saint Paul:
+«Crois, et tu es sauvé.» Saint Augustin l'avait commenté, étendu,
+délayé à souhait. Tous les mystiques avaient pris là, spécialement les
+mendiants, et plus que tous, les théologiens de l'Allemagne.
+
+C'était la propre et originale _théologie allemande_, comme elle
+existait déjà dans le petit manuel qui porte ce nom, comme on la
+trouvait, remontant, dans Tauler, Henri Suso, jusque dans Gotteschalk,
+condamné sous Charlemagne, au temps même où le christianisme entra en
+Allemagne. Dès qu'il y eut un christianisme allemand, il fut tout
+d'abord luthérien.
+
+L'Allemagne enseigna toujours: «Dieu seul est grand, Dieu seul est
+tout; toute la force de l'homme est en lui.»
+
+La défaillance de l'Église n'avait que fortifié cette doctrine de
+l'impuissance humaine. L'_Imitatio Christi_, la Théologie de Gerson,
+n'avaient pas d'autre sens. Et pourtant quel contraste! Ces livres
+monastiques, découragés (désespérés dans leur résignation), ne mènent
+à rien qu'à la langueur, à rêver et croiser les bras. Ils sont la fin
+d'un monde, pâle reflet d'un soleil couchant. Ceux de Luther, c'est
+l'aube, c'est un réveil de mai à quatre heures du matin. Une cloche
+argentine et perçante, sous un puissant battant d'acier, éveille le
+monde en sursaut. L'Allemagne, _la reine aux bois dormant_, se met
+sur son séant, en se frottant les yeux: «Oh! dit-elle, que j'ai dormi
+tard! Mais, je le vois bien, c'est l'aurore!»
+
+Remontez, je vous prie, dans l'histoire du christianisme: vous ne
+trouvez rien de semblable. Je parlais de l'_Imitatio_, mais j'aurais
+pu dire l'Évangile. Son astre aimable a lui, au coucher de l'Empire
+romain sur les ruines de la Judée et de vingt nations. Son charme est
+plutôt celui d'une lune mélancolique que d'un fécond soleil; c'est le
+temps du repos; c'est l'astre aimé des morts. Dormez et laissez faire
+à Dieu.
+
+Tout au contraire, Luther, qui croit ressusciter cette doctrine, qui
+en dit, redit les paroles, commence pour le monde un âge de bruyante
+et vive action. Le jour, laborieux ouvrier, se lève, et chante, et
+frappe, et bat l'enclume. Il me dit bien: Dormez. Mais il n'y a pas
+apparence. Cher, vaillant forgeron, tant que tu battras d'un tel bras,
+peu de gens dormiront. Dès l'heure où ton coq a chanté, les muets
+esprits de la nuit ont fui discrètement. L'homme est pour toujours
+éveillé.
+
+Ainsi l'effet fut tout le contraire que celui des mystiques. Tant vaut
+l'homme, tant vaut la doctrine. Celle-ci, prêchée dans la langueur,
+dans les tendresses équivoques, était la mollesse même, l'énervation
+de l'âme. Proclamée de cette voix pure et forte, candide, héroïque,
+elle fut le pain des forts, un cordial avant la bataille; elle fit a
+l'homme la belle illusion de sentir, au lieu de son coeur, battre en
+son sein le coeur d'un Dieu.
+
+Malentendu sublime! Le peuple entend mieux qu'on ne dit. Il prit
+l'air plus que les paroles; et dans l'air était le vrai sens. Quand de
+sa voix tonnante à faire crouler les trônes, Luther criait: _L'homme
+n'est rien_, le peuple entendait: _L'homme est tout._
+
+Les dates ici sont dramatiques. La grande oeuvre du Concordat, la
+soumission de la France, brisée par le roi et par le pape, fut
+couronnée en février 1517. En mars, Léon X, qui jusque-là n'avait pas
+cru à sa victoire, et tenait à Rome contre les gallicans une espèce de
+concile pour les foudroyer au besoin, jugea la comédie inutile,
+licencia ses acteurs. Le ciel était serein, les humanistes ralliés à
+la papauté. Les rieurs étaient pour le pape. Et c'est à ce moment
+qu'éclatèrent en Allemagne les thèses de frère Martin Luther. Elles
+coururent en un mois jusqu'à Jérusalem.
+
+Le 31 octobre 1517, Luther, ayant écrit une noble et forte lettre à
+l'archevêque de Mayence, où il le sommait du compte qu'il aurait à
+rendre à Dieu, afficha à l'église du château de Wittemberg ses
+propositions sur les indulgences. Pièce originale, éloquente, d'une
+verve mordante, chaleureuse et satirique. Jamais la théologie n'avait
+parlé sur ce ton. Nulle banalité. Tout sortait d'une indignation
+loyale et des entrailles mêmes du peuple.
+
+L'ironie n'y manquait pas. «On a sujet de haïr ce trésor de
+l'Évangile, par qui les premiers deviennent les derniers. On a sujet
+d'aimer le trésor des indulgences, par qui les derniers deviennent les
+premiers.
+
+«Quand le pape donne des pardons, il a moins besoin d'argent que de
+bonnes prières pour lui. Voilà tout ce qu'il demande.»
+
+À côté de ces choses piquantes, il y en avait de bien belles, d'une
+vraie sublimité: «Qui vous dit que toutes les âmes du Purgatoire
+demandent à être rachetées? Qui sait si elles n'aiment pas mieux
+rester et souffrir?... Assurons les chrétiens que souffrir, c'est la
+voie du ciel, exhortons-les à affronter les douleurs, l'enfer même,
+s'il le fallait, pour aller à Dieu.»
+
+On fait tort à la cour de Rome quand on dit qu'elle traita légèrement
+cette affaire, qu'elle n'en sentit pas la portée. Elle crut, à tort,
+que la chose était suscitée par les princes, avec raison que les
+princes en étaient charmés et en profiteraient. L'empereur Maximilien,
+fort ennemi de Léon X, et qui, dit-on, eut un instant l'idée d'être
+pape lui-même, disait: «Celui-ci est un misérable; ce sera le dernier
+pape. Gardons bien le moine saxon; le jeu va commencer avec les
+prêtres. Soignez-le. Il peut arriver que nous aurons besoin de lui.»
+L'électeur de Saxe, et d'autres princes dans chaque famille
+électorale, regardèrent d'où venait le vent, et se tinrent prêts à
+soutenir ce défenseur de l'Allemagne, sans lequel elle risquait de
+tomber dans l'abaissement de la France. Danger qui ne fit que croître
+par la mort de Maximilien, quand le vendeur des indulgences,
+l'archevêque de Mayence, parvint à faire empereur le roi catholique.
+
+Rome ne perdit pas un moment[11]. Elle lança les dominicains, fit
+écrire l'un d'eux qui était le maître du Sacré-Palais, pour rappeler
+la doctrine de saint Thomas, et somma Luther de comparaître dans
+soixante jours (septembre 1518). Puis elle envoya à Augsbourg un
+Italien fort délié, le cardinal Cajetano, qui lui-même avait été
+suspect d'hérésie, ayant écrit qu'on pouvait interpréter l'Écriture
+«sans suivre le torrent des Pères.» Il devait plaire à l'électeur, et
+décider Luther à la rétractation. Il s'y prit de toutes manières, par
+menace à la fin, lui montrant son isolement, son danger, lui disant:
+«Crois-tu que le pape s'inquiète fort de l'Allemagne? Crois-tu que les
+princes lèveront des armées pour te défendre?... Quel abri as-tu? Où
+veux-tu rester?--Sous le ciel,» répondit Luther.
+
+[Note 11: Léon X, dans sa bulle _Exsurge_ (_error_ 33), et la
+Sorbonne, dans sa _Déterminatio_, condamnent spécialement cette
+hérésie de Luther: «Brûler les hérétiques, c'est contre le
+Saint-Esprit.» Il persévéra toute sa vie dans cette magnifique
+hérésie. On peut le prouver par cent passages. Même dans sa colère
+contre les paysans révoltés, qui ne veulent plus l'écouter, il ne se
+dément pas; il condamne leurs actes, non leurs croyances. Sa plus
+grande sévérité est de conseiller le bannissement pour les
+blasphémateurs qui enseignent leurs blasphèmes. Castillon, dans
+l'écrit où il blâme la mort de Servet, s'appuie principalement de
+l'autorité de Luther. On peut dire que c'est à ce grand homme que
+remonte la tradition de la tolérance.]
+
+Rome avisa dès lors à un moyen plus violent. Elle flatta l'électeur,
+lui envoya le présent royal de la Rose d'or, en lui demandant en
+échange de lui livrer le moine. Dans ce cas-là, brûlé par Léon X, il
+eût eu le sort d'Arnoldo de Brescia, de Savonarole, de Bruno et de
+tant d'autres. La Réforme, étouffée encore, eût laissé le vieux
+système pourrir sa pourriture paisiblement. Point de protestants, dès
+lors, ni de jésuites; point de Jansénius, point de Bossuet, point de
+Voltaire. Autre était la scène du monde.
+
+Luther était dans un danger réel. L'électeur ne se prononçant pas, il
+n'avait de protection que le peuple, et se tenait prêt à partir; mais
+pour quel pays? Pour la France? Autant valait aller à Rome. La mort de
+Maximilien changea tout. L'électeur devint vicaire de l'Empire,
+craignit moins de protéger Luther (janvier 1519).
+
+Je regrette cette belle histoire. Tout le monde sait qu'après sa
+_Captivité de Babylone_, où il montrait Jésus-Christ prisonnier du
+pape, il brûla hardiment aux portes de Wittemberg la bulle de
+condamnation.
+
+Rome était effrayée. On peut en juger par un fait minime en apparence,
+mais d'hypocrisie très-habile. Dès novembre 1517, un mois après les
+foudroyantes thèses, Léon X demande qu'on lui envoie sur l'argent des
+indulgences 147 ducats d'or «pour payer un manuscrit du 33e livre de
+Tite-Live.» Belle et touchante réponse aux calomnies de Luther! Voilà
+l'emploi honorable que faisait le digne pontife de cet argent tant
+reproché! Il le prodiguait pour les oeuvres de la civilisation et le
+progrès des lettres. Là-dessus, les panégyristes de s'attendrir et de
+s'extasier. Et nous aussi, nous admirions une si fine diplomatie. Elle
+divisait habilement le grand parti de la Renaissance, elle flattait
+les Érasme, les Reuchlin, les Hutten; elle les avertissait de se
+rallier à Rome, à l'élégante Italie, fille et soeur de l'antiquité, de
+laisser dans sa barbarie ce buveur de bière, _ce moine_... Léon X
+avait dit: «Ce sont disputes de _moines_.» Et c'est aussi le point de
+vue sous lequel beaucoup d'humanistes voyaient la chose. Hutten, que
+la nécessité avait jeté à la cour de Mayence, avait dit: «Bravo! mes
+amis les moines, dévorez-vous, les uns les autres! (Consumite, ut
+consumimini invicem.)»
+
+Ceci en avril 1518. En novembre de la même année, Hutten revint à
+lui-même. Il écrivit à un ami son pamphlet _l'Ennemi des cours
+(Misaulus)_. Il appartient dès ce jour à Luther et à la patrie.
+
+C'est alors qu'il porta chez Franz de Seckingen sa presse et son
+imprimerie. Il lui lut les écrits de Luther, lui en fît un admirateur,
+un champion au besoin, assura à la réforme sa redoutable épée.
+
+Il en fut de même du fameux chef des lansquenets, le vieux Georges
+Frondsberg, rude et colérique soldat qui entourait Luther à Worms,
+tout prêt à tirer l'épée contre les Espagnols qu'avait amenés
+Charles-Quint.
+
+Il n'y avait pas de scène plus sublime que cette diète de Worms, où
+l'homme que tous favorisaient, mais dont nul encore n'osait s'avouer
+protecteur, vint seul, porté sur le coeur et dans les bras de
+l'Allemagne, si ferme, si modeste et si grand. Tous: amis et ennemis,
+voulaient l'empêcher d'arriver et lui rappelaient Jean Huss: «J'irai,
+dit-il, y eût-il autant de diables que de tuiles sur les toits.»
+
+Il y eut une tentative. On tâta le peuple. Un prêtre, avec des
+Espagnols, essaya d'enlever dans la rue quelques livres de Luther. Si
+cela eût réussi, les livres pris, on prenait l'homme. Mais le peuple
+s'élança, et les étrangers se réfugièrent dans le palais de
+l'Empereur.
+
+La providence invisible qui l'avait entouré à Augsbourg et à
+Wittemberg, à Worms enfin, le prudent électeur de Saxe, craignant à la
+fois l'Empereur et le zèle intempérant de Luther, le fit enlever en
+route et le retint quelque temps au donjon de la Wartbourg. La chose
+fut si bien conduite que Luther ne sut pas d'abord s'il était en main
+amie ou ennemie.
+
+Grand fut ce coup de théâtre. Les ennemis désespérés de l'avoir tenu
+et lâché. L'Allemagne entière émue, indignée contre elle-même, d'avoir
+si mal gardé son apôtre.
+
+Lui cependant, dans son donjon, ne voyant âme qui vive, sauf deux
+pages qui lui apportaient les aliments et ne parlaient pas, il
+réfléchissait à loisir sur l'étrange événement. Sa flûte, les psaumes
+allemands, l'immense travail d'une traduction de la Bible, lui
+remplissaient très-bien les jours.
+
+On sut bientôt qu'il existait, qu'il était le même, l'indomptable, le
+grand, l'héroïque Luther. Il écrivait _de son Pathmos, de la région
+des oiseaux qui chantent Dieu jour et nuit_.
+
+Il écrivait à Mélanchthon, son jeune ami qui le pleurait: «Tu es
+tendre, cela ne vaut rien... Tu m'élèves trop; tu te trompes en
+m'attribuant tout ceci. Prie pour moi... Me voilà ici, oisif et
+contemplatif. Je me mets devant les yeux la figure de l'Église; je
+hais la dureté de mon coeur qui ne se fond pas tout en larmes «_pour
+pleurer mon peuple égorgé_.» Pas un ne se lève pour Dieu... Temps
+misérable! lie des siècles!... Ô Dieu! aie pitié de nous!»
+
+Entre autres choses très-fortes, il écrivit un mot terrible à
+l'archevêque de Mayence, une sommation de s'amender:
+
+«Pensez-vous que Luther soit mort? Détrompez-vous. Il vit, tout prêt à
+recommencer avec vous un certain jeu...» Qui l'aurait cru? Le
+misérable, qui craignait d'être démasqué, répondit _de sa propre main_
+une lettre de soumission, «souffrant volontiers, disait-il, cette
+réprimande fraternelle.»
+
+Avec le temps, Luther fut moins resserré, et son hôte, le gouverneur
+du château, imagina pour l'amuser de le mener à la chasse. Il le
+connaissait bien mal, ce grand coeur, aussi bon que grand, si tendre
+pour la nature:
+
+«Ç'a été, dit-il, pour moi un mystère de douleur et de pitié. La
+chasse, n'est-ce pas l'image du Diable, poursuivant les âmes
+innocentes?... Mais voici le plus atroce. J'avais sauvé un petit
+lièvre et l'avais mis dans ma manche. Je m'éloigne; les chiens le
+prennent, lui cassent la jambe et l'étranglent... J'en ai assez de la
+chasse... Ô courtisans, mangeurs de bêtes! vous serez mangés là-bas.»
+
+Cette douceur n'était pas seulement pour les bêtes. Apprenant la
+violence des énergumènes, anabaptistes et autres qui allaient brisant
+les images et criant contre Luther:
+
+«Aie soin, écrit-il à un conseiller de l'électeur, que notre prince ne
+teigne pas ses mains du sang de ces nouveaux prophètes.»
+
+Entre ces éclairs admirables de bonté et de grandeur qui partent de la
+Wartbourg et illuminent l'Europe, voici, selon moi, le plus grand.
+Ceci, c'est la garantie la plus haute du caractère de Luther, le vrai
+sceau de sa loyauté.
+
+Il abandonne la confession, la chose qui fait la force du prêtre, et
+sa très-intime joie, la chose pour laquelle tout jeune homme se fera
+prêtre (savoir le secret de la femme).
+
+Je vous dis en vérité que cet homme-là, du prêtre, n'a eu que l'habit.
+Où trouvera-t-on jamais un homme ayant cette puissance, qui veuille
+s'en dépouiller?
+
+Salut, homme vraiment innocent, simple, d'un profond coeur d'enfance!
+
+Ce jour-là, tu es le vainqueur.
+
+ * * * * *
+
+Je ne connais rien de plus curieux que ce bonhomme, descendant de la
+Wartbourg, malgré l'électeur, malgré tout. Deux embarras nouveaux
+(par-dessus le diable et le pape) lui survenaient: les rois, les
+peuples.
+
+Henri VIII faisait écrire contre lui. L'Allemagne exigeait,
+aujourd'hui, non demain, une révolution.
+
+Il voulut se mettre en travers, descendit. Il rentra dans son
+Wittemberg.
+
+Tout était changé.
+
+La petite maison de son père était entourée d'une foule. On avait su
+que Luther était ressuscité, et, d'un mouvement immense, toute la
+terre y affluait. Tel venait pour le bénir, tel pour le maudire, pour
+le voir surtout. Les questions de toute sorte pleuvaient comme grêle.
+
+Voilà un homme étonné, embarrassé, effaré.--Mais ce n'était rien
+encore.
+
+Les femmes, à ce renouvellement de la légende du monde sauvé par
+l'amour, s'étaient partout précipitées hors des maisons, hors des
+couvents. Un monde de religieuses, ayant quitté le cloître vide,
+cherchaient le vrai temple, cette maison de l'amour de Dieu. Elles
+n'avaient pas réfléchi que le pauvre Martin Luther, tout apôtre ou
+docteur qu'il fût, était encore un jeune homme robuste, d'environ
+trente-six ans.
+
+Il était extrêmement maigre, alors, avec la tête carrée, plus carrée
+que gracieuse, de la vraie race allemande. Ses yeux, il est vrai,
+étaient admirables; il y roulait constamment des éclairs joyeux et
+terribles, comme la foudre rit au haut des cieux.
+
+Heureusement, il était, de nature et foncièrement, un homme du peuple
+et de travail, disons le mot, un ouvrier, comme son père le mineur, un
+bon et loyal forgeron de Dieu.
+
+De toutes ces femmes qui arrivaient, plusieurs très-jeunes et
+très-belles, il ne vit qu'une seule chose: «il vit qu'elles avaient
+faim.»
+
+Et le voilà écrivant de tous côtés pour des aumônes, mendiant du pain
+pour elles, et, par de rudes plaisanteries, tâchant de plaire à
+l'électeur, aux courtisans, à tous, pour pouvoir nourrir «ces pauvres
+vierges, malgré elles,» en attendant qu'il puisse les renvoyer à leurs
+parents.
+
+C'était une foule fort mêlée. Il y avait des religieuses princesses,
+qui avaient profité de l'occasion pour courir le monde, fort curieuses
+du jeune apôtre.
+
+Il ne voit rien de tout cela. Il ne songe qu'à leur nourriture. Il y
+mange son dernier sou, et celui de ses amis.
+
+J'imagine que le pauvre homme qui, à cette même époque, demande
+pendant plusieurs mois un habit à l'électeur, n'ayant pas grand'chose
+à donner à ces pauvres échappées, et ne sachant comment changer les
+pierres en pain, les alimentait de ses psaumes, et, prenant son luth
+ou sa flûte, tout au moins nourrissait l'esprit.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA COUR, LA RÉFORME, LA GUERRE IMMINENTE--LE CAMP DU DRAP D'OR
+
+1520
+
+
+Le grand éclat de Luther, sa personnalité puissante, le succès de sa
+résistance rayonnèrent dans toute l'Europe, et la Réforme en fut
+encouragée. D'elle-même, elle était née partout.
+
+Partout, en France, en Suisse, elle fut indigène, un fruit du sol et
+de circonstances diverses qui pourtant donnèrent un fruit identique.
+
+En y réfléchissant, on se l'explique sans peine. L'âme humaine, près
+de se lancer en avant dans l'infini de l'inconnu, regarda encore en
+arrière, interrogea sa voie antique, se demanda s'il ne suffisait pas
+de revenir aux anciens jours.
+
+On ne revient jamais. Chaque âge passe irrévocable, et rien ne le
+rappellera.
+
+De sorte qu'en s'efforçant de ne point innover, cherchant à faire du
+vieux, et le plus vieux possible, l'esprit humain fit le contraire. Il
+commença un nouveau monde.
+
+Cet effort instinctif pour revenir au vieux système était trop
+naturel. La Renaissance, déplorablement ajournée, trois cents ans
+(Voy. notre Introduction), venait de faire, bien tard, son éruption
+désordonnée; elle n'apparaissait nullement harmonique. On n'y voyait
+que le chaos.
+
+Qu'il y eût dans la Nature, dans l'Art (nature humanisée), des
+éléments religieux et les bases de _la loi profonde_, c'est ce qui ne
+venait à l'esprit de personne. Tous cherchaient le salut dans le
+retour au surnaturel, dans la rénovation du dogme légendaire.
+
+Après les premiers pas dans la voie de la Renaissance, ne trouvant pas
+encore le salut attendu, l'homme désespéra, tendit les bras à Dieu, en
+disant: «J'attends tout de toi.»
+
+En France, par exemple, où tout l'espoir d'un ordre salutaire était
+mis dans la royauté, où le royaume, uni sous Louis XI, enrichi sous
+Louis XII, glorifié à Marignan, avait cru à ce jeune roi, la déception
+fut amère, lorsqu'aux premières campagnes dont nous allons parler, ce
+roi fut impuissant pour défendre le Nord et l'abandonna aux ravages,
+lorsque plus tard, loin de protéger le Midi, il se vit obligé de le
+brûler lui-même et d'en faire un désert. Ces terribles calamités,
+l'abaissement et le mépris de soi où la France tomba, la jetèrent
+violemment dans ce mystique désespoir et dans l'appel à Dieu qu'on
+appelle la Réformation.
+
+Telle en fut la cause profonde, toute indigène et populaire. Délaissée
+du Dieu d'ici-bas, la France en appelle au Roi de là-haut.
+
+La chose éclata tout d'abord là où étaient les plus grandes
+souffrances, dans nos villes du Nord, dans les populations misérables,
+effrayées, qui voyaient les ravages et la dévastation venir à elles.
+Elle commença dans un grand centre industriel, et par les ouvriers de
+Meaux, principale manufacture des laines à cette époque.
+
+Attribuer ce mouvement tout populaire et spontané à la lointaine
+influence de l'Allemagne, aux timides enseignements du docteur
+Lefebvre d'Étaples qui, dès 1512, à Paris, renouvelait la théorie de
+la Grâce, ou aux prédications de l'évêque de Meaux, Briçonnet, c'est
+chercher de petites causes aux grands événements et ne pas connaître
+la nature humaine. Le bon évêque, mystique, nuageux, écrivain
+tourmenté, dont le sublime galimatias put influer sur des esprits
+subtils qui croyaient le comprendre, n'eût pas eu la moindre action
+sur le peuple. Le grand prédicateur fut la misère, la terreur, la
+nécessité, le désespoir des secours d'ici-bas, l'abandon surprenant où
+ce dieu des batailles, ce roi de Marignan, laissa nos provinces du
+Nord.
+
+L'Allemagne et Charles-Quint s'étaient vus face à face à la diète de
+Worms, nullement avec satisfaction. L'Allemagne vit l'Empereur
+(contre sa promesse positive) amener des soldats espagnols. Et
+l'Empereur vit l'Allemagne, pour essai de résistance, lui dire ce Non
+si ferme de Luther.
+
+Premier outrage à la Majesté impériale. Et dans la même diète, il eut
+l'affront plus grand de voir un Robert de la Mark, imperceptible sire
+des stériles bruyères de l'Ardenne, venir le défier, de souverain à
+souverain, lui jurer guerre à mort, et lui jeter le gant.
+
+Il n'y avait jamais plus grande ingratitude que celle des impériaux.
+Robert, comme on l'a vu, leur avait gagné Seckingen et cette armée
+sans laquelle l'argent n'eût pas suffi à faire un empereur. C'est par
+Robert que Marguerite avait trompé et égaré la chevalerie du Rhin,
+jusqu'à tirer l'épée pour se donner un maître. Quel maître? l'Espagnol
+et le roi de l'Inquisition.
+
+Le lendemain de l'élection, le conseil de l'Empereur avait tout
+oublié, voulait soumettre Robert à sa juridiction, le confondre dans
+la foule de ses vassaux des Pays-Bas. Robert se refit Français, et
+comme tel, sans consulter personne, avec trois ou quatre mille hommes,
+marcha intrépidement contre l'Empire et l'Empereur (mars 1521).
+
+François Ier n'était pas prêt à le soutenir. Il avait perdu bien du
+temps, amusé par son futur gendre, qui négociait trois mariages, en
+France, en Angleterre, en Portugal, empruntant de l'argent au
+beau-père d'Angleterre pour payer au beau-père de France. Il paya
+pension à celui-ci jusqu'à son élection impériale (en juin 1519). Là,
+il leva le masque, ferma sa bourse, et tourna le dos à François Ier.
+
+On se représente difficilement quelle était la haine et l'aigreur des
+conseillers de Charles-Quint. Il reste une consultation du chancelier
+Gattinara, pédantesque et furieuse, où il établit scolastiquement les
+raisons pour la paix, pour la guerre. Et les sept raisons pour la paix
+_sont les sept péchés capitaux_. Ce qui étonne davantage, c'est que
+l'habile et politique Marguerite d'Autriche n'est pas moins
+passionnée. C'est même elle qui enfonce au coeur du jeune homme le
+trait empoisonné qui le mettra hors de toute mesure. Les Français
+auraient dit de lui: _Un quidam, certain petit roi._ D'autres,
+charitablement, contaient à Charles-Quint que le roi de France
+espérait que l'imbroglio espagnol troublerait sa faible cervelle, que
+le fils de Jeanne la Folle tiendrait d'elle et deviendrait fou.
+
+Ces aigreurs mises à part, la querelle des deux monarchies était
+très-complexe en elle-même, de celles que la guerre seule débrouille,
+qu'elle ne finit guère même que par l'épuisement des partis.
+
+Ni la France, ni l'Espagne, ne pouvait céder la Navarre, la porte des
+deux royaumes, s'ouvrir à l'ennemi. Question insoluble, vainement
+disputée entre les Foix et les Albret.
+
+Comme la Navarre était double, double de même était la Flandre,
+regardant la France et l'Empire. Double la question de Milan, fief
+d'Empire, disait l'Empereur, et selon le roi, héritage de Valentine
+Visconti. Et plus insoluble encore était la question de Bourgogne.
+Louis XI l'avait enlevée à la grand'mère de Charles-Quint, délaissée,
+orpheline: chose odieuse!... À quoi l'on répondait que si la France
+reprenait la Bourgogne, elle reprenait le sien, rappelait à soi un
+fief donné imprudemment à l'ingrate maison de Bourgogne qui, par Jean
+sans Peur et son fils, avait mis l'Anglais en France, tué la France,
+sa mère, autant qu'elle le pouvait. Tout don peut être révoqué _pour
+cause d'ingratitude_; combien plus s'il est constamment un danger de
+mort pour le donataire!
+
+Des deux rivaux, l'Empereur, roi d'Espagne et de Naples, et souverain
+des Pays-Bas, des Indes, avec l'héritage éventuel de Hongrie et
+Bohême, était de beaucoup le plus vaste, mais le plus dispersé.
+François Ier était plus concentré, dans sa France si bien arrondie,
+plus obéi d'ailleurs, plus maître, plus à même de se ruiner.
+
+L'avantage semblait devoir appartenir à celui des deux qui mettrait
+l'Angleterre de son côté. Qui y réussirait? Très-probablement
+Charles-Quint. L'Angleterre était, d'essence et de racine,
+antifrançaise, et elle réclamait toujours le royaume de France. Toute
+la pente du commerce anglais était vers Bruges et vers Anvers, et sa
+partialité naturelle pour la maison de Bourgogne qui avait été jusqu'à
+décourager les industries flamandes au profit des naissantes
+industries d'Angleterre.
+
+Ainsi, de Londres à Anvers, le courant était tout tracé, et la pente
+très-forte. Rapprocher, au contraire, l'Angleterre de la France, en
+l'éloignant des Pays-Bas, c'était un grand effort, une oeuvre d'art et
+d'habileté, une tentative improbable de forcer le courant d'aller
+contre la pente populaire.
+
+La cour de France ne désespérait pas d'accomplir ce miracle. François
+Ier croyait qu'il suffisait pour cela d'acquérir le ministre
+dirigeant, le tout-puissant cardinal Wolsey. Présents et billets
+tendres ne manquaient pas. Le roi n'aimait que lui, ne se fiait qu'à
+lui. Il eût voulu que, seul, il gouvernât les deux royaumes. La cour
+de Madrid et Bruxelles parlait moins et agissait plus. En une fois,
+Charles-Quint lui envoya d'Espagne une grosse constitution de rente de
+sept mille ducats. Mais tout cela n'était que de l'argent. Wolsey en
+avait tant! Le coeur du bon prélat était tout aux choses spirituelles,
+à la tiare: il voulait être pape. Ce rêve des cardinaux-ministres, qui
+amena si loin les Amboise, s'était emparé de Wolsey. Plus vieux que
+Léon X, en revanche il était plus sain. Le Médicis était mangé
+d'ulcères. Wolsey, pour un homme de son âge, allait, digérait à
+merveille. Il comptait l'enterrer. Il se dit qu'il fallait voir de
+près les deux rivaux et se décider pour celui qui l'aiderait le mieux.
+Dès l'élection de Charles-Quint, il fut réglé qu'Henri VIII verrait
+d'abord le roi de France.
+
+Ces entrevues personnelles des princes créent souvent plus de haines
+qu'elles ne concilient d'intérêts. François Ier avait à craindre
+d'éclipser, d'irriter celui à qui il voulait plaire. Henri VIII avait
+vingt-huit ans, lui vingt-six. La rivalité d'âge, de grâce et de
+figure, le désir commun de briller devant les femmes, pouvaient, d'une
+amitié douteuse, faire une haine solide et profonde.
+
+L'inquiétude de François était justement de ne pas briller assez,
+faute d'argent, d'être effacé. Il faisait écrire à Wolsey par l'envoyé
+d'Angleterre: «Qu'il voudrait bien savoir si le roi son frère
+n'aurait pas pour agréable de défendre aux siens de faire de riches
+tentes. Il ferait volontiers aux Français la même défense.»
+
+Henri VIII n'en tint compte. Bouffi d'orgueil, il voulait éclater dans
+son rôle d'arbitre suprême et de roi des rois. En quoi sa pensée était
+celle même de l'Angleterre. Ce peuple, qui sous des formes froides et
+sombres, ne va que par accès, après un accès de fureur et de guerre,
+non moins furieusement voulait l'acquisition, la richesse et l'éclat.
+Moment d'orgueil, enflure en bouffissure, comme dans la trop grasse
+Flandre au temps de Philippe le Bon.
+
+Tel peuple, tel ministre et tel roi. Wolsey plaisait justement par un
+luxe insensé, même en choses vraiment ridicules. Il avait un goût
+excentrique de s'entourer de colosses; si l'on voulait lui faire sa
+cour, on n'avait qu'à lui découvrir quelque homme de haute taille, le
+lui donner. Il en faisait des bedeaux, des porte-croix, et prenait un
+plaisir d'enfant à marcher, en légat romain, dans sa pourpre, au
+milieu de ces géants qui portaient de grosses chaînes d'or.
+
+L'aveu que faisaient les Français de leur pénurie, décida Wolsey. Il
+crut les écraser. Une grande fête chevaleresque, une revue solennelle
+des deux nations où Henri VIII apparaîtrait plus brillant qu'Henri V
+au Louvre, c'était pour le ministre un moyen sûr d'être agréable. Et
+il avait besoin de l'être. Henri, à son avénement, avait pris femme et
+ministre, il y avait déjà dix ans. Mais, il ne fallait pas se le
+dissimuler, l'un et l'autre vieillissaient. La reine Catherine
+d'Aragon était une sainte espagnole du XIIe siècle, d'une perfection
+désolante; son mari ne pouvait la joindre qu'à genou au prie-Dieu.
+Nulle distraction que la Légende dorée, qu'elle lisait à ses
+demoiselles. Ni jeune, ni féconde, du reste: un seul enfant, qui était
+une fille (Marie _la Sanguinaire_). Ces dix années d'Henri, de
+dix-huit à vingt-huit ans, il les avait passées d'abord dans
+l'étourdissement du _sport_, la vie à cheval, taciturne et bruyante
+pourtant, des violents chasseurs anglais. Cela était fini. Il
+grossissait, et c'était déjà un roi assis. Wolsey le trouvait accoudé
+sur saint Thomas, rêveur et disputeur, aigre, chaque jour plus sombre.
+
+Pour revenir, les Anglais voulant que ce fût une fête, les Français
+rougirent d'avoir eu cette velléité d'économie. Judicieusement, ils
+sentirent que l'honneur national était en jeu, qu'il fallait à tout
+prix que la France ne pâlit pas devant l'orgueilleuse Angleterre. Ce
+fut un duel de dépense. L'affaire passée sur ce terrain, tous
+héroïquement fous, vendirent, engagèrent prés, châteaux et métairies,
+pour avoir des colifichets, velours, satins, draps d'or, bijoux,
+surtout des chaînes d'or, comme en portaient les Anglais. Il n'y avait
+pas à plaisanter; on venait de manquer l'Empire; on voulait se
+relever. Le brillant fat, l'amiral Bonnivet, revenant à vide et joué
+de son ambassade impériale, pour se venger de sa déroute, voulut
+éclipser tout; son frère et lui levèrent, pour venir à la fête, une
+espèce d'armée de quelque mille chevaux.
+
+Pour comprendre cette fête et son animation, le violent esprit de
+rivalité qui s'y déploya d'Anglais à Français, et entre Français
+même, il faut connaître les vrais juges du camp, devant qui l'on fit
+ces efforts. Ces juges étaient les dames.
+
+Écartons d'abord les deux tristes reines un peu abandonnées, la dévote
+et la malade, l'Espagnole et la Française. La première, du côté
+anglais, isolée entre les Anglais. L'autre, la reine Claude de France,
+fille maladive du maladif Louis XII, peu aimée, mais toujours
+enceinte; François Ier ne la consolait autrement de ses volages
+amours.
+
+Sauf ces ombres mélancoliques, les deux cours étaient éclatantes.
+Celle de France semblait tout en fleurs. Haut, très-haut, trônait la
+maîtresse en titre, madame de Châteaubriant, de la race royale de
+Foix, fille du fameux comte Phébus, et le soleil de la cour. Les
+clairvoyants, cependant, voyaient qu'un soleil qui brillait depuis
+deux ans brillerait peu encore. Elle n'avait que plus de crédit; le
+royal amant la dédommageait ainsi d'une assiduité déjà décroissante.
+Ce qui la soutenait, c'était justement son jaloux mari, furieux, point
+résigné, point gentilhomme, qui soulageait sa rage par des violences
+bourgeoises et des corrections manuelles qui faisaient pleurer ses
+beaux yeux, rire ses rivales, et réveillaient le roi.
+
+La cour, partagée quelque temps entre la maîtresse et la mère,
+commençait à incliner un peu vers celle-ci, l'altière Louise de
+Savoie. Maladive, mais belle encore, passionnée, violente et
+sensuelle, elle avait fait trêve aux galanteries; elle avait un amour.
+Il y avait paru, lorsqu'à l'avènement, elle avait donné l'épée de
+connétable au jeune cadet des Montpensier. Ce jeune homme, de mine
+sombre, d'un tragique aspect italien (par sa mère il était de
+Gonzague), avait épousé l'héritière de Bourbon, petite bossue malade
+qui n'avait pas longtemps à vivre. La mère du roi spéculait là-dessus.
+L'ambitieux s'était fait connétable en subissant cet amour,
+s'engageant même à elle et recevant d'elle un anneau. Anneau fatal qui
+le perdit, Louise ayant cru le tenir par là, le réclamant, le
+poursuivant. Elle s'attacha à cet anneau, et, voulant le ravoir, elle
+le fit chercher jusqu'à Rome sur le cadavre de Bourbon.
+
+Celui-ci la trompait. Ses visées étaient ailleurs. Il ne songeait
+guère à faire des frères tardifs au roi en épousant la Savoyarde. Il
+visait à épouser une fille de France, une princesse qui (la loi
+salique étant biffée) lui donnerait un semblant de droit. Il y avait
+justement les deux reines futures du protestantisme, la fille de Louis
+XII, Renée, qui devint duchesse de Ferrare, et la gracieuse,
+spirituelle et charmante Marguerite d'Alençon, mariée malheureusement,
+mais mariée à une de ces figures qui font dire: «Elle sera veuve.»
+
+Par la mère, Bourbon comptait sans doute avoir la fille.
+
+Ce n'était pas l'avis de celle-ci. Elle n'aimait guère son mari, ce
+pauvre duc d'Alençon. Mais elle professait hautement de dédaigner tous
+les amants, et elle avait pris pour devise un tournesol avec ces mots:
+«_Non inferiora secutus_ (Je ne suivrai rien d'inférieur).»
+
+Marguerite, c'était sa grâce, était à la fois gaie et mélancolique.
+Perdue par instants dans une mer d'amour divin et de mysticité, elle
+n'en aimait pas moins ceux qui riaient. Elle avait un joyeux valet de
+chambre, le fameux Marot. Elle faisait parler volontiers Bonnivet,
+hâbleur comme François Ier, et qui, sous plus d'un rapport,
+ressemblait au roi. Bonnivet avait l'insolence de se faire le rival du
+connétable. Il avait bâti son château dans son château, et, comme il
+le voyait tourner autour de Marguerite, il ne manqua pas aussi d'en
+devenir amoureux. Elle se moquait de lui. Bonnivet, habitué aux
+escalades, aux coups de main, aux faciles victoires de soldat, risqua
+une chose très-sotte et peu loyale. Il invita la cour chez lui, et, le
+soir, la duchesse se couchant en toute confiance, voilà la tête
+d'homme qui apparaît par une trappe. C'est Bonnivet. La princesse,
+serrée de près, fut secourue à temps. D'un autre, le roi se fût fâché;
+mais de celui-ci, il ne fit que rire.
+
+Bourbon, moins gai, n'était environné que de gens qui eussent
+volontiers coupé les oreilles à Bonnivet. Deux partis étaient en
+présence sous l'oeil du roi. Parfois on s'échappait. Un gentilhomme de
+Bourbon, Pompéran, crut lui faire plaisir en tuant un homme de l'autre
+parti.
+
+L'entrevue, négociée depuis dix-huit mois, eut lieu le 7 juin 1520.
+François Ier partit d'Ardres; Henri, de Guines. Les deux princes
+arrivèrent en même temps sur les deux coteaux entre lesquels coule une
+petite rivière. Les deux cours, en deux masses épaisses comme deux
+petites armées, restèrent sur les hauteurs; les deux rois
+descendirent. François Ier était à cheval, faisant porter l'épée
+royale devant lui par le connétable de Bourbon. Henri VIII, le voyant
+venir de loin, avisa qu'il fallait aussi qu'on portât l'épée
+d'Angleterre; on la chercha, on la tira et on la porta de même.
+
+Ils se joignirent, s'embrassèrent avec effusion.
+
+L'oeil pénétrant d'Henri avait fort remarqué la figure de celui qui
+portait l'épée. Il sut qui il était et dit au roi: «Si j'avais un tel
+sujet, je ne lui laisserais pas longtemps la tête sur les épaules.»
+
+Le banquet royal fut dressé. En toute cordialité, les Anglais
+offrirent aux Français des vins, des rafraîchissements. Puis Henri
+VIII prit le traité des mains des gens de robe longue, un traité
+d'intime alliance. Son titre de roi de France y était. Il le passa
+galamment, disant: «Ceci est un mensonge.»
+
+Dès le lendemain, on fit les lices, qui remplirent toute la vallée:
+neuf cents pas de long et trois cents de large. Au bout, des arbres de
+drap d'or aux feuilles de soie verte où pendaient les écussons frères,
+en ce jour réconciliés. Autour, des échafauds immenses pour les dames
+et la noblesse. Puis, ça et là, des pavillons, palais improvisés, d'un
+incroyable luxe, les plus précieuses étoffes employées en plein air
+pour toits, murailles et couvertures. La merveille était le palais
+d'Angleterre, qui n'était que fenêtres, un Windsor de verre, lumineux,
+recevant par cent cristaux et renvoyant le soleil.
+
+Le 9 juin ouvrit le tournoi où François Ier montra sa grâce autant que
+sa force. Henri, fort et sanguin, s'y anima tellement, qu'oubliant que
+c'était un jeu, il assomma le pauvre diable qui lui était opposé; il
+lui asséna sur la tête un si vigoureux coup de lance, qu'il ne remua
+plus. On le releva. Le cheval d'Henri VIII n'était guère moins malade.
+Il avait eu de telles secousses, qu'il creva la même nuit.
+
+Les politiques qui avaient arrangé l'entrevue, d'après les histoires
+d'Italie, de César Borgia, ou de la mort de Jean sans Peur, avaient
+pris des précautions extraordinaires et ridicules. Le roi, qui avait
+plus d'esprit, sans en rien dire, un matin, jette sur lui une cape
+espagnole, saute à cheval, arrive aux postes anglais. Il y trouve deux
+cents archers. «Vous êtes surpris, dit-il, je vous fais mes
+prisonniers. Menez-moi au roi.--Il dort.» François Ier va son chemin,
+frappe lui-même à la porte, entre. Grand étonnement d'Henri: «Vous
+avez bien raison, dit-il, de vous fier. C'est moi qui suis votre homme
+et qui me rends à vous.» Il lui passe un riche collier. Le roi riposte
+par un bracelet qui valait le double, et dit: «Vous m'aurez pour valet
+de chambre,» et veut lui chauffer la chemise.
+
+Cette démarche avançait les affaires plus que dix années de
+diplomatie. Elle ne déplut qu'aux Wolsey, aux Duprat, aux magisters
+des rois, habitués à les tenir sous leur pédantesque férule. Elle
+toucha les Anglais, qui aiment les choses généreuses. Elle mettait les
+deux peuples sur le terrain du bon sens et d'une fraternité vraiment
+politique conformes à leurs grands intérêts.
+
+Deux politiques parlaient à l'Angleterre: la petite lui conseillait
+l'alliance des Pays-Bas, où elle faisait les petits gains d'un
+commerce journalier, le négoce des cuirs et des laines. Et la grande
+politique lui conseillait l'union avec la France contre un Empereur
+roi d'Espagne, dangereux à l'indépendance de tous, ennemi né (comme
+Espagnol) de la révolution salutaire qui devait nourrir l'État de la
+sécularisation ecclésiastique.
+
+L'Espagnol était l'ennemi commun, et il n'y en avait pas d'autre.
+
+Les deux peuples et les deux rois eurent un moment de vive cordialité.
+L'obstacle, des deux côtés, était les cardinaux ministres, Wolsey,
+Duprat, qui naturellement faisaient accroire à leurs maîtres qu'il
+fallait gagner sur l'Église plutôt que de lui succéder. La France
+suivit Duprat, et continua de demander, d'extorquer quelque argent au
+pape. L'Angleterre écarta Wolsey, et entra vigoureusement dans la
+grande voie financière et religieuse de la réformation.
+
+L'heureuse, l'aimable occasion de cet affranchissement de
+l'Angleterre, qu'on place en 1527, doit, je pense, être reportée à
+1520, aux entrevues du Camp du drap d'or, aux visites amicales que les
+deux rois faisaient aux reines[12]. La reine Claude, fille de Louis
+XII, et qui avait la bonté de son père, était aimée de la cour
+d'Angleterre, de la femme d'Henri VIII. Ce prince allait la voir, et
+la trouvait au milieu de cette belle couronne de dames et
+demoiselles. Fut-il tellement aveugle, qu'il ne vît point justement la
+plus jeune et la plus charmante? La reine aura-t-elle oublié de lui
+faire remarquer qu'une enfant de quatorze ans, belle, spirituelle,
+gracieuse, très-avancée, très-cultivée, était une de ses sujettes?
+Cela me paraît improbable.
+
+[Note 12: Je ne suis pas de ceux qui aiment à attribuer les grands
+effets aux petites causes. Personne ne sent plus que moi la vigoureuse
+spontanéité des commencements de l'Église d'Angleterre, que M. Merle
+d'Aubigné a mis dans une si belle lumière d'après les contemporains.
+Il faudrait cependant ignorer l'énorme influence de la Couronne sous
+les Tudor pour ne pas sentir que l'exemple d'Henri VIII dut décupler
+la force du mouvement commencé. Peu le suivirent dans sa doctrine,
+tous dans sa séparation de Rome. Ce dernier point fut l'essentiel. Je
+n'hésite pas, plus loin, à l'appeler un roi _protestant_. La série des
+portraits d'Henri VIII est infiniment curieuse à étudier. Tout le
+monde connaît celui d'Holbein. Nos Archives en possèdent un
+très-soigné et très-bon en tête du traité de 1546. Il est placé assez
+bizarrement entre deux cariatides demi-nues, jolies et indécentes. Le
+sceau, d'or massif, et d'un fort relief, est d'un travail allemand
+(armoire de fer). _Trésor des Chartes, J. 661 pièce 23._]
+
+J'affirme sans hésiter que la bonne reine en aura fait une sorte de
+compliment au roi, disant en les présentant toutes: «Pour celle-ci,
+c'est la plus jolie, c'est ma perle, et c'est une Anglaise.»
+
+Miss Anna Boleyn, née vers 1507, était d'une très-ancienne famille de
+haute bourgeoisie municipale que plusieurs croient d'origine
+française. Son grand-père était lord-maire de Londres, et il s'était
+jeté violemment dans la révolution de Richard III. Son père, sir
+Thomas Boleyn, moins violent et plus délié, fut envoyé d'Henri VIII en
+Allemagne, en Espagne, en France. Elle y avait été amenée à six ans
+par la jeune soeur d'Henri VIII, femme de Louis XII, laquelle, bientôt
+n'étant plus reine, la laissa à élever à la nouvelle reine, Claude,
+femme de François Ier (1515), et, celle-ci étant morte (1524), elle
+passa entre les mains de la soeur du roi. Heureuse progression, qui
+dut contribuer beaucoup à former cette personne accomplie. Claude
+était la vertu même, et la cour de Marguerite, savante, raffinée,
+délicate, était l'asile de la pensée et le vrai temple de l'esprit.
+
+Le furieux calomniateur d'Anne Boleyn, Sander et autres, avouent que
+cette fille abominable avait une taille ravissante, une jolie bouche à
+lèvres fines, une grâce singulière dans les mouvements, la plus
+charmante gaieté. Tout ce qu'ils peuvent dire contre elle, c'est que
+son teint fut de bonne heure d'une pâleur mate et maladive. «Et que de
+défauts cachés! Sous ses gants, elle avait six doigts, un goître au
+col; c'est pour cela qu'elle se découvrait très-peu, au rebours des
+dames anglaises, qui ne font pas difficulté de montrer leur sein.» Ils
+concluent de sa modestie que, dessous, elle était un monstre.
+
+Deux choses nous éclaireront davantage, son portrait d'abord, et son
+autre portrait, sa fille.
+
+Sa fille, la reine Élisabeth, qui lui ressemblait en mal, aide à
+comprendre pourtant la famille et la race. Dans les excellentes
+effigies (en cire, et autres) qui restent et qui sont parlantes, on
+est frappé de la petitesse des traits, qui n'ennoblit nullement. Anne
+Boleyn avait la bouche petite, Élisabeth l'a presque imperceptible,
+mais visiblement violente et criarde. Race mixte, mi-bourgeoise et
+mi-noble. Ces familles, en revanche, ont la vigueur que les races
+nobles n'ont jamais: l'aptitude aux affaires.
+
+Le solennel portrait d'Anne qu'a fait Holbein et qui est au Louvre,
+montre cette personne, si vive, enfermée et encastrée dans tous les
+pesants joyaux de la couronne d'Angleterre, aux chaînes de la
+fatalité. À regarder cet attirail et cette immobilité, c'est une
+idole orientale. Au total, tout cela factice. On devine aux yeux le
+mouvement contenu. Les traits sont plus beaux qu'agréables, le sourire
+ayant disparu. Sous la reine qui trône et qui pose, se retrouve
+parfaitement la petite-fille du lord maire. Ce qu'elle a de royal, qui
+attire, qui est fin, charmant, c'est justement ce que Sander dit
+monstrueux, ce cou de cygne, mince et fluet, ce petit cou qui (elle le
+dit elle-même) ne donnera pas grand mal au bourreau.
+
+Autre était cette personne, à coup sûr, au Camp du drap d'or, alors
+dans sa première fleur. Autre était le teint, la fraîche voix, la
+gaieté de petite fille, le rire, permis à treize ans, dans
+l'indulgence des reines pour la jeune étrangère, qu'on devait gâter
+d'autant plus; premier rire à fossettes où l'imprudent contemplateur
+admire une grâce d'enfance, tandis que souvent son coeur est
+inopinément blessé d'un éclair innocent des yeux.
+
+Henri VIII, entouré constamment des plus belles femmes du monde, de
+ces carnations merveilleuses que, dès ce temps, les Anglaises ne
+dérobaient nullement à l'admiration, n'avait pas eu une mauvaise
+pensée; toujours il retournait à sa femme, à son saint Thomas. Mais
+comment fut-il dès ce jour où cette enfant des deux nations dut lui
+révéler la grâce française? Un sourire de la petite fille put faire le
+salut de l'Europe.
+
+Henri VIII, dès ce jour, fut de mauvaise humeur. Tout allait mal. Le
+vent lui joua le tour d'emporter et de briser sa maison de cristal. Le
+roi de France, sans le vouloir, l'éclipsait, l'écrasait. Dans cent
+détails imperceptibles, il l'emportait auprès des femmes. Henri était
+très-beau encore à vingt-huit ans. Mais ses yeux, rétrécis par ses
+fortes joues, devenaient petits. La précocité d'embonpoint, ce fléau
+des _beaux_ d'Angleterre, le menaçait. Quelqu'un avait dit sottement
+que, les deux rois ayant même taille, les mêmes habits leur iraient,
+ils changèrent; Henri VIII prit ceux de François Ier, mais bien à la
+rigueur, au risque de les faire éclater.
+
+Il avait montré sa vigueur à coup sûr dans le tournoi, moins de grâce,
+ayant eu le malheur de frapper trop fort. Il reprit son avantage dans
+l'exercice national de l'arc; les Anglais maniaient avec orgueil
+l'arme d'Azincourt. Rudes lutteurs aussi, ils l'emportèrent sur les
+Français. Ce mauvais exercice où le perdant amuse l'assistance,
+faisant des chutes ridicules qui toujours humilient, avait lieu
+_devant les dames_ (dit le témoin oculaire). On pouvait prévoir qu'il
+y aurait de très-grands efforts, de la violence. Henri VIII prit
+François Ier au collet, et lui dit: «Luttons.» Sans doute, il se
+croyait plus fort. L'autre était plus adroit, moins lourd. Qu'eût fait
+un politique? Il eût refusé, ou serait tombé. François ne fut point
+politique; il oublia le but de l'entrevue. Il songea au _qu'en
+dira-t-on?_ aux femmes, et d'un malheureux croc-en-jambe il mit son
+homme par terre.
+
+Petit, fatal événement, qui eut d'incalculables conséquences.
+
+Leurs hommes qui étaient là autour, et qui auraient dû empêcher cette
+sottise, en firent eux-mêmes une plus grande. Ils les séparèrent,
+prièrent, obtinrent qu'Henri VIII, humilié et irrité, ne prît pas sa
+revanche. Il resta le coeur gros, emporta sa rancune.
+
+Une messe, que dit Wolsey aux deux rois pour terminer, ne calma rien,
+on peut le croire. On se sépara froidement. Henri VIII alla tout droit
+à Gravelines où l'attendait Charles-Quint. C'était la seconde fois
+qu'il rendait ses devoirs à Henri VIII et à Wolsey. Il les avait
+prévenus déjà à Douvres, avant l'entrevue du Camp du drap d'or, et les
+avait charmés par sa modestie, son respect. Son âge de vingt ans lui
+permettait, sous prétexte de jeunesse, d'être respectueux sans
+bassesse ni ridicule. Au reste, dès qu'il y avait intérêt, la bassesse
+ne lui coûtait guère. On l'avait vu en Espagne, pour plaire à Germaine
+de Foix, veuve de son grand-père, et pour obtenir d'elle ses droits
+sur la Navarre, lui parler à genoux. De même il fut très-humble devant
+le légat d'Angleterre, le vénérable cardinal; il plut, trouva grâce
+devant ce fils du boucher d'Ypswick. Henri VIII lui sut gré d'être
+plus petit de taille, d'apparence médiocre, tout simplement vêtu en
+noir, de lui laisser tout avantage, de dire qu'il ne voulait nul autre
+juge, qu'il signerait son jugement. D'autre part, Wolsey lui sut gré
+de n'aller au roi que par lui, de ne pas viser, comme François Ier, à
+créer une amitié personnelle, de ne se méprendre nullement sur le vrai
+roi d'Angleterre, qui était Wolsey. Après tout, au prochain conclave,
+qui avait chance d'influer? Un Autrichien qui avait Naples, qui des
+deux côtés serrait Rome, qui, par l'Allemagne et les Pays-Bas, par
+l'Espagne, la Sicile et ses autres États italiens, tenait tout un
+monde ecclésiastique. C'était, selon toute apparence, le futur
+créateur des papes. Et pour qui influerait-il, sinon pour son cher
+protecteur, son bon père, le légat anglais?
+
+Cela tranchait la question. Wolsey, sans s'expliquer avec son maître,
+mais se fiant à sa mauvaise humeur, lui fit accepter le rôle
+d'arbitre, lorsque déjà lui-même il était partie au procès, haineux et
+malveillant. Arbitrage perfide, où Wolsey allait nous jouer par une
+longue comédie, jusqu'au jour où sa partialité, démasquée tout à coup,
+pourrait donner un coup mortel.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LA GUERRE.--LA RÉFORME.--MARGUERITE
+
+1521-1522
+
+
+Les curieux de l'avenir, craintifs et superstitieux, avaient vu avec
+effroi, dans cette entrevue du Camp du drap d'or, que François Ier sur
+un vêtement portait des plumes de corbeau, sur un autre certaine
+devise galante tirée, par un emprunt impie, du _Libera_ de l'office
+des morts. Pourquoi ce joyeux souverain portait-il au milieu des fêtes
+cette pierre _pour la délivrance_? Il avait joué le prisonnier,
+s'était livré à l'Anglais, renouvelant par amusement la captivité du
+roi Jean. Jeu imprudent, disait-on, inconvenant, qui avait attristé
+les siens; à ce point que l'_Aventureux_ (Fleuranges) lui dit
+durement, dans sa brutalité allemande: «Mon maître, vous êtes un fol.»
+
+L'année 1521, dès janvier, dès les jours des rois, répondit à ces
+présages. Le roi de la fève faillit casser la tête au roi de France.
+Celui-ci, avec une bande de jeunes fous, s'amusait à faire le siége de
+l'hôtel où on tirait les rois, avec des pommes, des oeufs, des boulets
+de neige. Ceux du dedans, faute de neige, jetèrent les tisons du feu;
+le roi fut fort blessé. On assure que le maladroit était un
+Montgommery, père du fameux protestant qui, aux lices de
+Saint-Antoine, devait enfoncer sa lance dans la tête d'Henri II.
+
+L'annaliste d'Aquitaine salue cette année lugubre, qui ouvre deux
+cents ans de guerre, par ces mots: «Lors commença le temps de pleurs
+et de douleurs.»
+
+La longue rivalité des maisons de France et d'Autriche va se
+développer en deux actes, d'une incroyable longueur, le premier
+jusqu'à Henri IV (traité de 1598); le second jusqu'à la mort et
+l'épouvantable banqueroute de Louis XIV (1715). La France plusieurs
+fois fut comme rasée. Dès la fin du XVIe siècle, un économiste assure
+qu'elle a payé deux ou trois fois plus qu'elle n'avait, donné plus
+gros qu'elle-même. Et comment s'est fait ce miracle? Parce qu'un
+travail persévérant la refaisait pour suffire à ce persévérant
+pillage.
+
+La richesse se remplaçait; mais les hommes, hélas! les vies d'hommes?
+Personne ne les refait. D'autres viennent, mais tout différents. Des
+générations innombrables sont entrées à cet abîme de la querelle des
+rois. Les résidus de ces boucheries européennes, boiteux, manchots,
+paralytiques, misérables culs-de-jatte, couvrent toute la France de
+mendiants au temps d'Henri IV. Que dire de la fin de Louis XIV? Un
+hospice fut élevé pour recueillir quelques-unes de ces ruines
+vivantes, et, par-dessus cette mendicité, on a dressé un dôme d'or.
+Vaste monument, magnifique, si petit encore pour ce qu'il a à
+contenir! On n'y passe pas, près de ce dôme, sans secouer tristement
+la tête. Monte, enfle-toi, monte plus haut, tour des morts, qui
+prétends abriter les restes de tant d'armées!... Vain cénotaphe de la
+France!... Ta pointe toucherait le ciel même, si vraiment tu
+représentais l'entassement prodigieux des peuples qui ont fini en toi.
+
+En mars 1521, Robert de la Mark, à l'aveugle, avait commencé la
+guerre. Après son défi de Worms, il osa envahir l'Empire. Cela était
+ridicule, au fond nullement absurde. On avait vu cinquante ans le
+petit duc de Gueldre se moquer des Pays-Bas, de l'Empire et de
+l'Empereur. Robert avait fourvoyé Seckingen, les nobles du Rhin, au
+service de Charles-Quint. Il pensait bien les entraîner cette fois
+pour François Ier. Le seul attrait du pillage, si l'on entrait
+sérieusement dans ces grasses terres des Pays-Bas, y aurait suffi.
+Toute la populace guerrière des lansquenets eût couru sous le drapeau
+lucratif de Gueldre ou du Sanglier, contre lesquels Marguerite
+d'Autriche, la gouvernante de Flandre, eût eu grand'peine à se
+défendre. Ce roman était si bien celui de Fleuranges, le fils de
+Robert, qu'il avait fait le coup de tête de signifier à Marguerite
+que, par je ne sais quel titre, il était seigneur et propriétaire du
+Luxembourg, défendant à l'Empereur de s'en mêler désormais.
+
+Charles-Quint n'avait pas un sou, point d'armée. Mais il avait la main
+du cardinal Wolsey. Un mot signé de cette main arrêta tout, effraya
+François Ier; il eut peur de perdre l'amitié d'Henri VIII, ramena de
+gré ou de force la meute qui commençait la chasse et tenait déjà le
+gibier aux dents.
+
+Premier fruit de l'arbitrage anglais et de cette fatale amitié.
+
+Robert, disait François Ier, n'était pas à lui, et il agissait sans
+lui. Sans lui de même, agissait en Espagnol le roi dépouillé de
+Navarre. C'était la guerre sans la guerre. Le traité de 1516, au
+reste, le permettait ainsi. Les Espagnols et les Français pouvaient
+s'égorger en Navarre, sans cesser d'être amis intimes. Un frère de
+madame de Châteaubriant, Lesparre, conduisait les Français. Un an plus
+tôt, l'invasion, rencontrant la révolution des _Communeros_ en son
+premier feu, aurait eu de grands résultats. Si tard, l'effet fut tout
+contraire. La révolution avortant, tous saisirent cette occasion de la
+déserter, de prouver leur loyauté en faisant face aux Français. Ils
+mirent leur honneur à battre ceux qui venaient à leur secours.
+Lesparre fut défait et tué (30 juin 1521).
+
+L'autre frère de la maîtresse du roi, Lautrec, conduisait la guerre
+d'Italie. Guerre déplorable, entamée à l'étourdie par Léon X qui,
+voulant s'arrondir sur l'un ou l'autre, négociait avec tous les deux,
+leur promettait son alliance. Florence, qui dépendait de lui, faisait
+croire au roi de France que ses banquiers lui tiendraient prêts quatre
+cent mille écus pour payer l'armée, et rien ne venait. Lautrec,
+éperdu, venait dire que, sans cet argent, tout était fini, que l'armée
+fondrait dans sa main. Il ne se fia pas au roi. Il tira parole de la
+reine mère et des généraux des finances, du vieux trésorier
+Samblançay, homme sûr et estimé[13]. Ils lui dirent: «Partez; vous
+trouverez l'argent à Milan. Si l'argent d'Italie manquait, le
+Languedoc y suppléerait.» N'étant pas rassuré encore, il en exigea le
+serment. La reine mère et le trésorier jurèrent sans difficulté. Il
+arrive, et la caisse est vide. Furieux et désespéré, Lautrec gagna
+quelques moments par un terrible expédient. S'il n'avait de l'argent,
+il avait des juges. Il fit juger et confisquer. Mais, comme il arrive
+souvent, quand une fois on se met à prendre, sur cette caisse remplie
+par la mort, il se fit part, donna à son frère des confiscations. Il
+échoua comme il méritait, perdit les occasions, perdit l'armée qui se
+dissipa, perdit Milan, qui se livra, et le Milanais. À peine put-il se
+réfugier sur le territoire vénitien.
+
+[Note 13: Mis à mort en 1527, à l'époque où l'on rechercha les
+traitants. Le _Bourgeois de Paris_ (publié par M. Lalanne en 1854)
+croit qu'il n'était pas innocent. Entre autres récits de sa mort, j'en
+ai lu un remarquable dans une petite Histoire inédite de François Ier
+(de 1615 à 1530), généralement assez judicieuse. _Ms. de la
+Bibliothèque de Turin, petit in-folio d'environ 200 pages._]
+
+Sur les plaintes lamentables de Lautrec, on s'informa, on s'éclaircit.
+L'argent italien avait manqué, parce que les banquiers de Florence
+prêtèrent à l'Empereur l'argent promis à François Ier. Il fit saisir à
+Paris les comptoirs florentins, et n'en tua que mieux son crédit.
+
+Pour l'argent de Languedoc qu'avait garanti Samblançay, il était
+venu, mais où? au coffre de la mère du roi. Dans cette crise extrême
+et terrible, l'avare Louise de Savoie, non contente de deux ou trois
+provinces dont elle avait les revenus, percevait ses pensions avec une
+âpre exactitude. Elle y trouvait de plus ce charme, cette volupté,
+d'affamer Lautrec, de le faire échouer, d'en finir une fois peut-être
+(au prix d'un grand malheur public) avec cette Châteaubriand, vieille
+maîtresse de trois années, qui ne tenait plus qu'à un fil.
+
+Le prodigue François Ier était puni cruellement. Toutes ses petites
+ressources de créations d'offices, mangées à mesure et laissant une
+masse croissante de salaires et de pensions, ne signifiaient plus rien
+en face des besoins infinis de cette gueule béante et sans fond d'une
+interminable guerre. Il sembla comme s'éveiller, se frotter les yeux,
+songer qu'il y avait une France. Il prit une plume et du papier, n'ayant
+autre chose, et il fit une ordonnance, portant qu'immédiatement la
+France aurait quatre armées.
+
+Le camarade Bonnivet, reprenant les débris de Lesparre avec quelques
+volontaires, fit face vers les Pyrénées et surprit Fontarabie. Le roi
+lui-même devait garder le Nord. Mais il était seul. Pas un soldat.
+Pour ramasser des hommes tels quels, il fallait un mois au moins.
+Bayard donna ce mois à la France. Il s'enferma dans Mézières avec
+quelques gentilshommes. Une fois dedans, ils virent qu'ils n'étaient
+pas fortifiés. «Eh! messieurs! leur dit Bayard, quand nous serions
+dans un pré, avec un fossé de quatre pieds, nous nous battrions tout
+un jour. Ici, nous tiendrons bien un mois.»
+
+La canonnade impériale tirait de deux côtés; les Brabançons, sous
+Nassau, tiraient d'au delà de la Meuse, et les Allemands de Seckingen,
+à qui l'on avait fait passer la rivière, étaient plus près de la
+France. Seckingen était là à contre-coeur, travaillant pour se faire
+un maître plus absolu et plus dur. L'affaire de Robert de la Mark
+l'éclairait sur la reconnaissance qu'il avait à attendre. Bayard qui
+savait tout cela, s'avise d'écrire, comme à la Mark, qu'il lui vient
+douze mille Suisses, qu'ils vont passer sur le corps de Seckingen que
+Nassau a placé au poste le plus dangereux; Bayard y a regret, sachant
+que Mein Herr Seckingen est un galant homme qui reviendra au Roi. La
+lettre est prise aux avant-postes, comme Bayard l'avait prévu.
+Seckingen et ses Allemands croient qu'en effet Nassau veut les faire
+égorger là. Ils partent: drapeaux, tambours en tête, ils repassent la
+Meuse, rejoignent les impériaux. Nassau veut les empêcher. Ils se
+mettent en bataille contre lui, en grondant comme des ours. Bayard
+voyait tout, du haut des murs, et se mourait de rire. Le lendemain,
+tout s'en alla, mais les uns et les autres fort brouillés, ne voulant
+plus camper ensemble. Nassau de son côté, et de l'autre Seckingen.
+
+Le roi, cependant, arrivait avec sa gendarmerie, des Suisses, forces
+levées nouvelles. Le 22 octobre (1521), il était en présence de
+l'ennemi.
+
+Mais nous devons voir, avant tout, comment se passait une autre
+bataille, bataille diplomatique, qui se livrait à Calais, un tournoi
+d'intrigue et de ruse, où notre grand ami Wolsey était le juge du
+camp, tâchant de nous faire perdre. L'Empereur cependant avançait en
+pleine France. L'Angleterre armait ses vaisseaux.
+
+Les prétentions de Charles-Quint étaient inconcevables. Il voulait
+qu'on lui rendît la Bourgogne, l'Yonne, qu'on le mit à trente lieues
+de Paris, qu'on lui rendît la Somme, Péronne qui, au nord, de même à
+trente lieues, couvre la capitale.
+
+C'est le traité que Charles le Téméraire, dans la tour de Péronne,
+avait fait signer au roi prisonnier.
+
+Les actes de la conférence, écrits par le chancelier Gattinara
+lui-même, étonnent, indignent, par l'insolence des impériaux. Jamais
+magister de village ne gourmanda d'un ton plus rogue ses misérables
+écoliers que le pédantesque Autrichien les envoyés de la France. Il ne
+daigne pas même cacher la pensée du démembrement. C'est la mort de la
+France qu'on veut. Le vieux levain parricide de la maison de Bourgogne
+lui remonte et vient en écume. Elle conteste tout à la France, le
+Dauphiné, la Provence, _terre d'Empire!_ la Champagne, ancien
+_appendice de la couronne de Navarre!_ le Languedoc, _dépendance de la
+couronne d'Aragon_. Pour avoir plus tôt fait, Gattinara rappelle que
+Louis XII fut privé de tout le royaume par sentence de Jules II.
+
+Faut-il dire à quelle violence alla cet emportement? Le chancelier de
+France disant: «Sur tel point, je gage ma tête...» Gattinara réplique:
+«J'aimerais mieux celle d'un porc.» Basses injures que le Français
+porta en patience.
+
+Le cardinal arbitre aimait tellement la paix, était tellement notre
+ami, qu'il résolut, le pauvre homme, _malgré la fièvre qui le minait_,
+d'aller trouver l'Empereur à Bruges et de faire près de lui un
+dernier effort. Il y eut sa dernière conférence avec Charles-Quint et
+la bonne tante Marguerite qui, tout en obtenant de nous la neutralité
+pour sa Franche-Comté, s'arrangea avec Wolsey pour frapper sur la
+France, embarrassée de l'invasion allemande, le coup assommant,
+décisif, d'une invasion anglaise.
+
+Tout cela n'était pas tellement secret que les ministres de François
+Ier ne le devinassent. Ils firent sous main un emprunt, mirent une
+bonne et forte somme dans les mains du duc d'Albany, parent du roi
+d'Écosse. Il passa la mer le 30 octobre; le parlement le reconnut
+tuteur du jeune roi Jacques V, lui fit partager la tutelle qu'avait
+seule la mère de l'enfant, soeur du roi d'Angleterre. Celui-ci en
+poussa des cris. On répondit qu'on n'avait pu retenir un Écossais qui
+n'était pas sujet du roi.
+
+Ceci le 30. Et le 22, ce vainqueur que le furieux Gattinara lançait en
+France au nom de Dieu, ce conquérant, ce Picrochole, Charles-Quint,
+s'enfuyait, ayant à peine cent chevaux. On s'était trouvé nez à nez,
+le roi d'un côté et Nassau de l'autre, entre Cambrai et Valenciennes.
+Le jeune Empereur, si près de l'ennemi, n'avait montré nulle
+curiosité. Il restait dans la ville. Nassau, harassé et n'en pouvant
+plus, avait en tête les nôtres, tout frais, et qui voulaient se
+battre. Le roi jugea qu'une armée de recrues devait être assez
+heureuse de voir fuir devant elle la vieille armée allemande de Nassau
+et de Seckingen.
+
+On l'accusa, en présence de tant de ravages, de n'en avoir pas tiré
+vengeance. Les villages étaient en feu, tout pillé. Les affreuses
+guerres de Charles VI semblent recommencer. Mais le peuple recommence
+aussi à prendre un souffle de guerre. Il s'enhardit. Les femmes mêmes
+se souviennent de Jeanne d'Arc. À Ardres, une vieille prend une pique,
+court aux remparts, et s'en escrime si bien, que les assaillants
+devant elle pleuvent des murs dans le fossé.
+
+Le peuple fait bien de se défendre, car le roi ne le défend guère. Il
+garde les places, c'est tout. La campagne est abandonnée.
+
+Quels furent les sentiments du peuple dans ce terrible abandon? Pas un
+mot ne l'indique dans les écrivains du temps. C'est pourtant là la
+question que le lecteur m'adresse ici, c'est là ce qu'il veut savoir.
+Le peuple! que sentait le peuple?
+
+Il suffirait, pour mettre sur la voie, de l'histoire éternelle, tirée
+du coeur et du bon sens. Mais une autre encore nous renseigne,
+l'histoire retrouvée et surprise dans les révélations indirectes que
+nous donnent à droite ou à gauche tel témoin fortuit, une lettre, un
+vers, une épitaphe, une légende postérieure qui, des temps lumineux,
+se reporte à l'époque obscure où nous étions dans les ténèbres.
+
+La première lueur s'entrevoit dans le _Journal du bourgeois de Paris_
+(publié en 1854, p. 110, 120), et dans quelques lignes fort sèches de
+Martin du Bellay.
+
+En janvier 1522, le roi convoqua à Paris un concile national pour
+réformer l'Église de France et pour obtenir les secours du clergé.
+
+En février, il ordonna le renouvellement des francs-archers de Charles
+VII et de Louis XI, _mais seulement au nombre de vingt-quatre mille_,
+pour aider aux guerres et couvrir la Guienne et la Picardie.
+Remarquable défiance.
+
+En ce même mois de février, le roi, allant en personne à l'Hôtel de
+Ville de Paris, puis à celui de Rouen, expliqua aux prévôts, échevins
+et notables, sa nécessité. Paris, à qui il demandait l'entretien de
+cinq cents hommes, voulut du temps pour y songer, espèce de refus poli
+où perçait visiblement la haine des Parisiens. Mais Rouen, pour piquer
+Paris, et aussi, flatté de la visite du roi, accorda mille hommes.
+Fort de cela, le chancelier retomba sur les Parisiens, leur fit honte;
+ils votèrent mille hommes. L'argent devait se lever sur la vente des
+denrées, forme d'impôt très-dangereuse qui pouvait causer des
+révoltes. On aima mieux taxer chaque corps de métier, les drapiers de
+soie à dix mille livres, ceux de laine à huit, etc. Et Paris n'en fut
+pas quitte. Peu de mois après, Duprat vint demander cent mille écus,
+en donnant rente aux Parisiens sur l'Hôtel de Ville, les faisant
+rentiers malgré eux.
+
+Paris était très-sombre. Le roi aussi. Il lui avait fallu demander,
+mendier, expliquer ses affaires. Il passa tout l'hiver dans les bois
+et les chasses de Fontainebleau, Compiègne et Saint-Germain, dans
+l'ennui des nouvelles couches de la reine. Au printemps, il partit
+pour Lyon, toujours préoccupé de l'Italie, jamais de la France.
+
+La France se défendait seule et comme elle pouvait. Il n'y avait pas
+d'armée, sauf deux mille Suisses à Abbeville qui refusaient de
+combattre. Quelques petites garnisons défendaient les villes. La
+campagne, les villages, foulés, pillés, brûlés, violés étaient le
+jouet de la guerre. Les gentilshommes du pays escarmouchaient ici et
+là par bandes de vingt ou trente lances, méprisant fort les paysans,
+et toutefois n'attaquant guère que quand ils avaient avec eux quelque
+poignée de franc-archers.
+
+Ainsi, ce n'était plus seulement derrière les murs et dans les siéges,
+c'était en rase campagne que cette pauvre population, si peu habituée
+à la guerre, commençait à s'essayer.
+
+Quelle devait être l'inquiétude des familles et leurs ardentes
+prières, quand, pour la première fois, le père, le frère ou les
+enfants, affublés de mauvaises armes, descendaient en plaine. Les
+terreurs des guerres anglaises étaient revenues, et le roi, ce roi
+vaillant, jeune et d'un si grand éclat, ne paraissait pourtant guère
+plus pour la défense du peuple que l'indolent Charles VII.
+Qu'importait à ces pauvres gens qu'il eût brisé à Marignan les lances
+des Suisses, ou qu'il reprît le Milanais, s'ils étaient abandonnés,
+sur toute la frontière du Nord, au dedans jusqu'en Picardie, aux
+partisans impériaux? Dans cette disparition du roi, le seul recours
+était vers Dieu.
+
+Considérons bien ce Nord. La première ligue, picarde, était toute à
+l'action, aux souffrances et aux combats. La seconde, entre Somme et
+Marne, n'en avait encore que l'attente, l'émotion, le trouble. Meaux
+en était l'ardent foyer. Grand marché des grains et centre agricole,
+comme elle l'est aujourd'hui, elle fut de plus, au Moyen âge, la
+fabrique capitale des laines qui habillaient les provinces voisines.
+La Jacquerie du XIVe siècle éclata à Meaux et y succomba dans
+d'horribles flots de sang. Au XVIe, à Meaux encore, dans les ouvriers
+tisseurs et cardeurs, brilla la première étoile de la révolution
+religieuse.
+
+Notre grande route du Nord, passage éternel de soldats, les villes qui
+en sont les étapes et les haltes nécessaires, sont toutes occupées de
+la guerre, elles combattent de coeur et de voeux. Elles disent le mot
+de la Pucelle: «Les hommes d'armes combattront, et Dieu donnera la
+victoire.»
+
+Autre ne fut la pensée des pieux ouvriers de Meaux: «Dieu, seul
+défenseur et sauveur, gardien de l'homme abandonné. Toute notre force
+est dans sa Grâce.»
+
+Profond élan du coeur du peuple qui, par une heureuse coïncidence,
+trouva appui et soutien dans l'autorité des docteurs. Le bon évêque de
+Meaux, Briçonnet (fils du favori de Charles VIII, et qui expiait pour
+son père), était une espèce de saint, bon, doux, charitable. Au milieu
+de ce peuple délaissé et menacé par de si grands dangers publics, il
+se voyait bien près de reprendre le rôle de ces anciens évêques qui, à
+l'approche des Barbares, toute force publique ayant disparu, furent
+constitués par la nécessité _defensores civitatum_. Ses prédications
+relevaient le peuple, lui donnaient espoir. Toutes se résumaient dans
+le chant de Luther: «Ma forteresse, c'est mon Dieu.»
+
+Ni Briçonnet, ni personne, n'ignorait la grande scène de Worms
+(d'avril 1520). L'Europe entière avait vu le nouveau Jean Huss
+défendre Dieu modestement, contre le pape et l'Empereur. Et ce Dieu
+avait permis que, plus heureux que Jean Huss, il sortît vivant de
+Worms. Où était-il? En quel désert? Sur quels monts l'avait enlevé
+l'Esprit? On l'ignorait, mais on voyait, de ce Sinaï invisible,
+jaillir par moments de sublimes et mystérieux éclairs.
+
+Il y avait, nous l'avons dit, à Paris, un humble Luther, le modeste et
+savant docteur Lefebvre d'Étaples, âme tendre qui embrassait tout ce
+qu'adora le Moyen âge, le culte de la Vierge et des saints, et qui
+n'en prêchait pas moins la pure parole de saint Paul et l'unique salut
+par la Grâce. Lefebvre, inquiété à Paris par la jalouse Sorbonne, se
+rendit volontiers à Meaux, et emmena avec lui un jeune noble du
+Dauphiné, natif du canton de Bayard, le bouillant, l'éloquent Farel,
+franc, net, intrépide en tout, qui eut le coeur admirable du Chevalier
+sans reproche, sa soif de péril, et qui fut le Bayard des combats de
+Dieu.
+
+Cette douceur de placer tout l'espoir dans le coeur paternel allait
+aux âmes blessées. Les femmes lui appartenaient d'avance; les
+premières qui goûtèrent ce miel furent deux âmes de femmes malades,
+deux princesses associées aux mystiques ouvriers de Meaux par le
+tout-puissant Niveleur. L'une fut la soeur du roi, la duchesse
+d'Alençon, Marguerite, veuve de coeur dans son triste mariage, portant
+au coeur un trait caché. L'autre, sa très-jeune tante, de dix-huit
+ans, soeur de sa mère, Philiberte de Savoie, veuve de ce Julien de
+Médicis que Michel-Ange a immortalisé par un tombeau. La tante s'était
+réfugiée sous l'abri de la nièce, qui avait dix ans de plus, et qui
+lui semblait une mère par sa grande supériorité, sa tendresse
+éclairée, sa sérénité apparente qui imposait à tout le monde.
+
+Tout ce qu'on a imaginé des amours de Marguerite avec son protégé
+Marot et autres poètes qui, pour elle, rimaient, _mouraient par
+métaphores_, n'a ni sens, ni vraisemblance; c'est le langage du temps,
+fiction innocente et permise. La reine y répondait gaiement, rimant
+pour ces morts bien portants leur _requiescat in pace_. Elle était,
+comme bien des femmes, fort paisible de tempérament. Mauvais poète,
+charmant prosateur, c'était un esprit délicat, rapide et subtil, ailé,
+qui volait à tout, se posait sur tout, n'enfonçant jamais, ne tenant à
+la terre que du bout du pied. Il faut pourtant excepter le galimatias
+mystique du temps, où, sur les pas de Briçonnet, son pesant guide
+spirituel, il lui arriva souvent d'alourdir ses ailes légères. Que
+cette mysticité l'ait gardée, je ne le crois pas; au contraire, c'est
+une des voies par où l'on va vite à la chute. Ce qui la garantit bien
+mieux, ce fut le rire, la légère ironie, la douce malice, qu'elle
+opposait aux soupirants.
+
+Elle y eut peu de mérite, ayant au coeur deux passions, qui lui
+créèrent contre toutes les autres un _alibi_ continuel. L'une, c'était
+l'amour des sciences, la curiosité infinie qui lui fit chercher les
+études qui attirent le moins les femmes, les langues et l'érudition
+même, la menant du latin au grec, du grec à l'hébreu. Briçonnet le lui
+reproche: «S'il y avait au bout du monde un docteur qui, par un seul
+verbe abrégé, pût apprendre toute la grammaire, un autre la
+rhétorique, la philosophie et les sept arts libéraux, vous y courriez
+comme au feu.»
+
+L'autre passion, ce fut le culte étonnant, l'amour, la foi,
+l'espérance, la parfaite dévotion, qu'elle eut, de la naissance à la
+mort, pour le moins digne des dieux, pour son frère François Ier.
+
+Il y a très-peu de portraits de Marguerite. Celui de Versailles est,
+je crois, d'imagination, calqué sur quelque portrait de François Ier.
+La véritable effigie (Voir _Trésor de Numismatique_) est le revers
+d'une médaille qui porte de l'autre côté sa mère, Louise de Savoie.
+C'est une image légère, un brouillard, mais révélateur, qui ouvre tout
+un caractère, qui répond si bien et si juste à tous les documents
+écrits, qu'on s'écrie: «C'est la vérité.»
+
+La médaille, non datée, doit avoir été faite du vivant de la mère, peu
+avant sa mort, lorsqu'elle était toute-puissante, et probablement
+quand elle fit l'acte important de sa vie, le _Traité des Dames_, ou
+de Cambrai, en 1529. Elle avait alors cinquante-trois ans, sa fille
+trente-sept. La mère, forte et grande figure, n'a pas besoin d'être
+nommée; elle l'est par un trait saillant, le grand gros nez sensuel et
+charnu de François Ier, nez de bonne heure nourri, sanguin, comme
+l'ont ces natures fortes et basses, tempéraments passionnés, souvent
+malsains et maladifs. Louise était toujours malade; tantôt la colère
+ou l'amour (jusqu'au dernier âge); tantôt la goutte aux pieds, aux
+mains, et des coliques violentes qui l'emportèrent à la fin.
+
+La fille est un parfait contraste. Il semble que la Savoyarde dont
+elle fut le premier enfant s'essaya à la maternité par cette faible et
+fine créature, le pur élixir des Valois, avant de jeter en moule _le
+gros garçon qui gâta tout_, ce vrai fils de Gargantua. En elle, elle
+versa à flots et engloutit tout ce que sa forte nature donnait de
+charnel et de sensuel, de sorte qu'avec beaucoup d'esprit, la créature
+rabelaisienne tint pourtant du porc et du singe. (V. au Louvre le
+dernier portrait).
+
+Fut-il légitime? Qui le sait? Mais Marguerite, sa soeur, est
+certainement petite-fille du poète Charles d'Orléans. Elle a la
+figure, usée de bonne heure, des races nobles, affinées, vieillies.
+Elle le dit à chaque lettre, sans la moindre coquetterie, écrivant à
+gens moins âgés: «Votre tante,» ou: «Votre vieille mère.»
+
+Elle était très-peu faite pour les travaux de la maternité. Elle n'eut
+pas d'enfant du duc d'Alençon. Et de Jean d'Albret, son second mari,
+elle en eut, mais péniblement, fort malade dans ses grossesses,
+toussant beaucoup, affaiblie des jambes et des yeux, si bien qu'en
+1530, à trente-huit ans, étant enceinte, il lui faut se reposer, se
+préparer pour écrire une lettre. Ses enfants moururent ou restèrent
+très-faibles; spécialement Jeanne d'Albret, qui n'avait pas même remué
+dans le sein de sa mère, et, encore jeune, eut plusieurs maladies
+qu'on croyait mortelles.
+
+Il ne faut pas s'étonner si, dans la médaille, l'admirable artiste
+nous donne déjà Marguerite, comme elle se donne dans ses lettres, un
+peu vieille à trente-sept ans. Le nez charmant, fin, mais aigu, est
+bien de cet esprit _abstrait_ que Rabelais évoquait du ciel pour le
+faire descendre dans son livre.
+
+Cette médaille fait penser à un portrait de Fénelon, comme elle,
+délicat, nerveux, maladif, où la pâle figure conserve un léger
+mouvement oblique, allure gracieusement serpentine, comme d'un homme
+infiniment fin, qui ondule et glisse entre deux idées.
+
+J'aime mieux la reine de Navarre. Elle tient de ce mouvement, mais
+elle a le sourire plein d'esprit, de malice, de bonté.
+
+Cette personne infiniment pure eut toute sa vie remplie par un
+sentiment unique, qu'on ne sait comment nommer: amour? amitié?
+fraternité? maternité? Il y a de tout cela, sans doute, et pas un de
+ces noms ne convient.
+
+Le second volume des lettres, adressé tout entier au roi, étonne et
+confond, non pas par la véhémence, mais par l'invariable permanence
+d'un sentiment toujours le même, qui n'a ni phases ni crises de
+diminution ou d'aggravation, ni haut, ni bas. Jamais l'arc ne fut si
+constamment tendu.
+
+Tous les amours du monde doivent s'humilier ici. Ils n'ont rien à
+mettre en face. Plus ils tendent, plus la corde rompt. La seule chose
+qui rappelle ces lettres, c'est l'immense et charmant recueil des
+lettres de madame de Sévigné. Celles de Marguerite en ont parfois
+l'agrément (par exemple quand elle écrit au roi captif ce que font ses
+enfants), et elles en ont surtout la passion, l'émotion intarissable.
+La ressemblance y est aussi par la légèreté sèche, distraite, de
+l'objet aimé. François Ier est comme madame de Grignan. Il aime, est
+touché par moment. Le plus souvent, il a peu à répondre. Cette fixité
+terrible, pendant cinquante année, qui y tiendrait? Parfois il perd
+patience, il est dur et tyrannique. Cette âme si dépendante, c'est sa
+chose visiblement pour user et abuser; il a eu, en naissant, cet être,
+pour l'adorer quoi qu'il fasse. Il trouvera naturel de lui demander,
+au besoin, sa vie, son coeur et son sang, sans que jamais il lui
+vienne en pensée qu'il demande trop.
+
+Plus âgée de deux années, et de dix au moins par l'esprit, pleine
+d'imagination dès la naissance, elle a vu un matin tomber du ciel dans
+ce berceau, qui va être un trône, la créature aimée d'avance, ce rêve
+d'une mère violente et si violemment désireuse. Le voilà qui rayonne,
+dans ses langes, de beauté, de royauté future, _soleil_ naissant de sa
+soeur, de sa mère. Cet emblème de Louis XIV est déjà celui par lequel
+Marguerite désigne son frère, se désignant elle-même par le tournesol,
+qui n'incline que vers le _soleil_, avec la devise décourageante pour
+tous: «_Non inferiora secutus_ (Il ne suivra pas d'astres
+inférieurs).»
+
+Alençon et Jean d'Albret, Bourbon, Bonnivet, Marot, toute la foule des
+admirateurs, courtisans et serviteurs, est ainsi mise de niveau.
+
+Elle ne se rappelle même guère qu'elle a un mari. Elle écrit
+invariablement au roi: «Qu'elle n'a personne que lui, qu'il est son
+père et son fils, son frère, son ami, son époux.»
+
+Il y paraît. L'amour n'est pas une passion si robuste. Celle-ci
+non-seulement résiste aux jalousies et aux temps, aux duretés, aux
+mortifications, mais, bien plus, aux changements tristement prosaïques
+qui se font dans la figure, l'humeur, la santé de François Ier. Quand
+je songe au désolant portrait qu'on a de lui (vers cinquante ans),
+déformé cruellement, moins par l'âge que par les maladies, j'admire le
+prisme magique sous lequel elle vit invariablement _ce soleil_.
+
+Si j'osais, de cette femme spirituelle, dire le mot vrai, je dirais
+qu'elle fut, dès sa naissance, _assotie, enchantée, possédée_. Martyr
+aussi et jouet de ce démon intérieur, martyr si résigné que, l'idole
+lui prodiguant les plus rudes épreuves, elle ne souffle pas, n'ose
+hasarder un soupir de jalousie.
+
+Comme tous les coeurs souffrants, elle se crut de bonne heure dévote,
+et, ce qu'on eût le moins attendu d'un esprit naturellement aiguisé et
+raisonneur, elle entreprit d'être mystique. Ne l'est pas qui veut.
+Pour elle, c'est un travail. Elle s'y donne, en écrivant, de cruelles
+entorses à l'esprit. Qu'au contraire elle revienne à son objet
+(surtout au moment décisif, la captivité de Madrid), alors tout coule
+à flots, c'est un torrent du coeur, de passion, de facilité, avec une
+dextérité vive, ardente et résolue.
+
+Autant qu'on peut dater les choses du coeur, il semblerait que le
+roman de madame de Châteaubriant, arrachée de son mari, disputée avec
+fureur, haïe, battue (plus tard tuée?), occupa le roi trois ans (1518,
+1519, 1520). Cette fille du beau Phébus de Foix, astre singulier de
+Gascogne, soit par l'attrait du Midi, soit par sa violente et sinistre
+destinée, par ses frères enfin, sa brave et intrigante parenté, ne
+laissa guère respirer le roi. La blanche princesse du Nord dut, avec
+son esprit, pâlir longtemps, quelque peu oubliée, dans son mariage
+d'Alençon. On se souvint d'elle au jour du malheur. En 1521, il est
+visible que son frère se rapprocha d'elle et la consulta, donnant même
+à son mari la faveur inespérée de le nommer son lieutenant à l'armée
+de Picardie, de sorte que les deux femmes eurent part, la maîtresse le
+Midi, la soeur le Nord.
+
+Le roi alla jusqu'à vouloir qu'Alençon passât devant le connétable, et
+conduisît l'avant-garde.
+
+Marguerite, inquiète et n'ayant pas une opinion bien, rassurante de la
+bravoure ni de l'habileté de son mari, écrivit pour la première fois à
+ce prélat qu'on regardait comme un homme de Dieu, à Briçonnet, évêque
+de Meaux, lui demandant ses prières pour son mari qui partait, et pour
+elle, entraînée dans de si hautes affaires: «Car il me faut mesler de
+beaucoup de choses qui me doivent bien donner crainte.»
+
+Le roi devait s'apercevoir qu'il avait été mal conseillé, que ni son
+chancelier Duprat, ni les amis et parents de sa maîtresse, n'avaient
+bien vu dans les affaires. Ils avaient été amusés par Charles-Quint et
+dupes de Wolsey. Si mal entouré, il revint avec confiance aux siens, à
+sa soeur, son aînée, esprit net et propre aux affaires, dont tout le
+monde reconnaissait la supériorité.
+
+Il avait son mauvais génie en sa mère et ses maîtresses, son bon génie
+en Marguerite. Fort éclairée d'elle-même, de plus, illuminée par la
+seconde vue du coeur, elle le conduisait alors dans la vraie voie de
+son règne, où il eût trouvé à la fois le nerf moral et d'immenses
+ressources matérielles.
+
+Bien entendu qu'elle agissait instinctivement, sans voir ces
+conséquences ni sans s'en rendre compte, _croyant seulement le mettre
+en bonne voie religieuse_, lui mériter l'aide de Dieu.
+
+Elle croyait avoir fait de grands progrès. En novembre, en décembre
+(1521), elle écrivait à Briçonnet: «Le Roi et Madame sont plus que
+jamais affectionnés à la réformation de l'Église... délibérés de
+donner à connaître que la vérité de Dieu n'est point hérésie, (Génin
+II, 273-4).»
+
+Croyant toucher au but, elle faisait de grands efforts auprès de son
+frère, l'enveloppait d'une tendre et innocente obsession. Elle
+éprouvait pour lui un redoublement de tendresse, le voyant dans un
+vrai péril, pour la première fois triste et malheureux. De toutes
+parts, l'horizon se cernait de noir; les bois de Saint-Germain, où ils
+passaient l'hiver, n'étaient pas plus dépouillés, plus sombres que la
+situation. Point d'argent et point d'armée. L'Italie perdue: pour
+nouveau pape un précepteur de Charles-Quint; Lautrec cachant son
+drapeau dans les marais de Venise; la France entamée, la Picardie
+brûlée, une descente anglaise imminente. Et, dans cette grande crise,
+la résistance intérieure (chose inouïe!), Paris chicanant son roi!...
+Lui, le vainqueur de Marignan, revenant humilié de l'Hôtel de Ville!
+
+Sa femme était alitée, en couches, et sa mère alitée. Et sa soeur,
+devenue malade en les soignant, se relevait à peine.
+
+Il s'ennuyait dans la fadeur si tiède de ces jours intermédiaires que
+laisse une passion défaillante.
+
+Il n'échappait que par la chasse. Cet hiver, à Fontainebleau, à
+Saint-Germain, à Compiègne, il allait chassant et s'étourdissant.
+Mais, dans tous ces bois, même chose: au bout de chaque allée, la
+monotonie de l'hiver et l'uniformité d'ennui.
+
+Compatissant à cet état d'esprit, sa soeur l'enveloppait d'autant plus
+de ses caresses maternelles, de sa tendresse religieuse, et des doux
+appels de l'amour de Dieu. Jamais jusque-là cet enfant gâté, qui
+n'envisageait que lui-même, ne s'était avisé de regarder sa
+_mignonne_, comme il l'appelait volontiers. Il lui advint, en
+écoutant, de découvrir ce qui était sous ses yeux depuis sa naissance,
+de voir qu'elle était belle, belle de piété, d'affection, de sa
+convalescence même et de sa langueur, de sa faiblesse pour lui.
+
+Comment dire ce qui va suivre? Mais la chose est trop contestée. Il
+était tellement abaissé de coeur par les jouissances vulgaires, qu'il
+conçut l'idée indigne de voir jusqu'où irait sa puissance sur cette
+personne uniquement dévouée. Il affecta de douter de cette affection
+si tendre, osa dire qu'il n'y croirait pas, à moins d'en avoir la
+_preuve_ et la définitive _expérience_.
+
+Nous ne savons bien que ce mot. Le reste se devine; on voit l'étrange
+scène et l'effort pour ne pas comprendre, et la rougeur et la pâleur,
+l'abîme de désespoir. D'autre part, la tyrannie d'un maître jusque-là
+toujours obéi, la dureté, le doute ironique... L'horreur et le
+bouleversement d'une situation si nouvelle, la mort de coeur qui la
+suivit, elle dit tout d'un mot: «Pis que morte.»
+
+Elle ne pouvait rester. Elle partit sur-le-champ. Son mari passait
+l'hiver à Alençon, et elle devait le rejoindre. Mais elle dépendait
+tellement qu'en partant, toute sa crainte était que ce brusque départ,
+sans adieu, ne blessât le maître. Elle laissa une lettre tendre,
+s'excusa. À quoi, le tyran, irrité effectivement de cette première
+désobéissance, écrivit sans ménagement pour ce coeur sanglant qui
+palpitait dans ses mains, que, puisqu'elle le fuyait, il fuirait plus
+loin encore; qu'il allait partir pour Lyon, pour l'Italie, pour la
+guerre, pour la mort peut-être..., enfonçant ainsi le poignard,
+calculant avec barbarie qu'en une si vive douleur elle s'abandonnerait
+elle-même.
+
+Ces énormités étonnent ceux qui ignorent combien elles ont été
+communes dans les familles des dieux de la terre qui, faisant des lois
+par leur volonté, se croyaient au-dessus des lois et bravaient la
+nature même. Le régent et Louis XV (sans parler de faits plus
+modernes) ont dépassé François Ier. Pour lui, les contemporains ont eu
+effroi et terreur de sa brutalité sauvage. On conte qu'en 1524, dans
+un moment bien sérieux où il venait de prendre le deuil, étant veuf
+depuis quelques jours, au moment où les impériaux assiégeaient
+Marseille, les gens de Manosque en Provence vinrent le haranguer, le
+maire en tête, et la fille du maire, belle et jeune demoiselle. Le roi
+arrêta sur elle un regard tellement significatif, qu'elle crut avoir à
+craindre les dernières violences, le soir même prit un corrosif, en
+laboura son visage, détruisit sa fatale beauté.
+
+Revenons à Marguerite. Le cruel caprice du roi était peut-être encore
+moins libertinage que malice et vanité. Cet objet, si haut placé dans
+l'éther du ciel, cette inaccessible étoile que tous regardaient de si
+bas, pour qui Bourbon, Bonnivet, cent autres contemporains
+soupiraient, il trouvait piquant de la faire descendre, de jouer ce
+tour à tous.
+
+Il avait le sang de sa mère, si impure et si corrompue. L'aventure
+venait à point pour celle-ci, et le jour même où elle en avait grand
+besoin, de sorte qu'on est tenté de croire qu'elle put y être en
+quelque chose. Elle venait de faire un crime, et de blesser son fils
+au seul point vulnérable. Sa haine contre Lautrec et sa soeur,
+l'impatience qu'elle avait de précipiter la maîtresse régnante, lui
+avaient fait retenir l'argent de la guerre et perdre Milan. Chose
+incroyable! celui qu'avec une peine infinie on ramassa cet hiver, elle
+le retint encore. Telle fut son audace et sa rage! lorsque la défaite
+certaine de Lautrec allait non-seulement perdre l'Italie, mais ouvrir
+la France, envahie tout à la fois par le Nord et par le Midi!
+
+Qui put lui donner l'audace de cette énorme récidive, ce mépris de son
+fils? Nous n'en pouvons imaginer qu'une raison: elle aura cru le tenir
+par ce honteux secret, et se sera sentie sûre de mettre entre elle et
+son fils irrité l'aimable et faible personne, habituée à s'immoler à
+eux. Ayant cette prise nouvelle sur lui, elle en profita sans
+scrupule, en tira la témérité d'accomplir ce second forfait.
+
+L'infortunée Marguerite était en février dans un château solitaire
+près d'Alençon, avec son mari; seule, n'ayant plus même avec elle sa
+jeune tante, alors en Savoie. Elle montra cependant, dans sa faiblesse
+et sa tendresse, dans son extrême douleur, une très-fine prudence de
+femme, pensant qu'à cet élan brutal, éphémère, la plus souple
+résistance, la plus élastique, était la meilleure; les fascines
+arrêtent la mer mieux que les murs de granit.
+
+Nous possédons la lettre (autographe et olographe) qu'elle adressa à
+son frère, lettre humble et humiliante, qu'elle le priait de
+brûler[14]. Il se garda bien de le faire, vain de ce triste triomphe;
+peut-être, par une basse prudence, voulant garder à tout hasard une
+arme qui servirait contre elle si elle s'émancipait jamais.
+
+[Note 14: Publiée par M. Génin, en tête de la seconde partie des
+lettres. Le savant éditeur, qui avait d'abord préféré une autre
+interprétation, la modifie sur l'exposé des faits. Il nous écrit que
+la nôtre lui semble bien plus admissible. Nous aurions hésité à
+l'adopter si nous n'avions pour nous l'avis définitif du pénétrant
+critique.--La profondeur et l'innocence du sentiment de Marguerite
+sont singulièrement marquées dans les vers pathétiques qu'elle
+adresse, pendant la captivité de son frère, à un enfant, sa nièce,
+fille du roi, qui venait de mourir à huit ans. (Voir Captivité de
+François Ier.)]
+
+Dans cette lettre, écrite à genoux, le sens est celui-ci: elle se
+donne pour se mieux garder.
+
+Toutes les expressions de l'humilité mystique y sont épuisées pour
+dire son _imperfection_, son _obéissance_ et sa _servitude_. La prose
+n'y suffit pas. Elle continue en vers, lui _dédiant_, dit-elle, tout
+ce qu'elle a _de puissance et de volonté_. Elle va (chose plus
+dangereuse) jusqu'à lui dire qu'au moindre mot elle accourra vers lui.
+Mais, en même temps, pénétrée de douleur, elle le supplie de ne pas
+demander _expérience pour défaite_ (l'épreuve matérielle de sa défaite
+morale), essayant d'intéresser sa générosité et de le rappeler à
+lui-même par ce mot habile et touchant: «Sans que jamais de vous je me
+défie.»
+
+Rien n'indique que François Ier ait exigé l'accomplissement du
+sacrifice. Mais il avait brisé ce coeur, y avait jeté une ombre pour
+toute la vie. Il remportait ce qui était le fond du sacrifice même:
+l'abandon de la volonté.
+
+La terre avait vaincu le ciel, et l'avait abaissé à soi.
+
+Il avait détruit, par un jeu barbare, en sa virginité morale, l'être
+délicat et charmant où il avait son bon génie.
+
+«La femme, c'est la Fortune,» dit l'Orient. Il avait tué la sienne.
+
+Ceci n'est pas une figure. C'est la simple et trop exacte réalité des
+faits. Marguerite, respectée de son frère et le dominant, par sa
+supériorité légitime et naturelle, aurait doucement mené le roi et la
+France dans la voie de l'affranchissement. Marguerite, donnée ainsi et
+subordonnée, personne dépendante, accessoire, et de moins en moins
+ménagée, influa par moment, sans prendre l'ascendant efficace, sans
+exercer l'action décisive qui nous aurait sortis des limbes du vieux
+monde et placés dans la lumière de la libre Renaissance.
+
+À qui servit-elle? À sa mère, dont sans doute elle sauva le crédit,
+dont elle couvrit l'énorme, l'inexcusable crime.
+
+Le malheur s'était consommé le 29 avril (1522). Lautrec, pour la
+seconde fois, abandonné sans ressources, n'ayant plus autorité, mené
+par les soldats, obéit à ses Suisses qui voulaient combattre et
+partir, repasser les Alpes. Il fut écrasé à la Bicoque près Milan,
+l'Italie perdue définitivement, Venise, notre alliée entraînée dans
+notre ruine. Et un mois après, jour pour jour, 29 mai, le roi, accablé
+de douleur, reçut à Lyon le défi d'Henri VIII, qui descendait en
+France.
+
+Cependant Lautrec arrivait à Lyon. La mère du roi, épouvantée, avait
+réussi d'abord à envelopper son fils, qui refusait de voir Lautrec. Le
+connétable de Bourbon, outré d'animosité, passant de l'amour à la
+haine, contre Louise et Marguerite, crut perdre la mère du roi en
+prenant Lautrec par la main, forçant les portes, les défenses, et le
+mettant en face de François Ier: «Qui a perdu le Milanais?» s'écria le
+roi furieux. «Vous, Sire,» répliqua Lautrec. Tout s'éclaircit, et le
+roi fut anéanti. «Oh! qui l'aurait cru de ma mère!» s'écriait-il.
+
+On devine l'ange secourable qui le désarma, couvrit la coupable, et
+rétablit la _trinité_ de famille.
+
+Jamais elle ne redevint ce qu'elle avait été. Tous trois avaient
+appris à se connaître. Marguerite, quel que fût son culte, connaissait
+et craignait le roi, de même qu'il avait fait l'épreuve des furieuses
+passions de sa mère.
+
+Marguerite était brisée au point de ne pouvoir reprendre même aux
+consolations religieuses. Elle essayait pourtant de lire l'Écriture à
+son frère et à sa mère dans l'intimité de famille. Elle priait
+Briçonnet de venir les assister, assurant qu'ils avaient grande
+confiance en lui. L'évêque ne s'y trompait pas et croyait le moment
+perdu. Il lui avait écrit (dès le 22 décembre 1521): «Le vrai feu fut
+dans votre coeur, dans celui du roi, de Madame. Le voilà couvert,
+assoupi.» Et plus tard: «Couvrez-le... Le bois que vous vouliez brûler
+est trop vert, et il l'éteindroit. (Septembre ou octobre 1522.)»
+
+Marguerite ne peut se relever dans les années suivantes, avouant
+qu'elle _n'a aucun goût_, qu'elle ne peut _commencer à désirer_ (les
+choses divines). Elle signe: _La vivante en mort_, ou encore: _Votre
+vieille mère_.
+
+Cette vieillesse d'une jeune reine qui ne peut se relever fait un
+contraste frappant avec la jeune vigueur dont le peuple, à la veille
+des plus terribles malheurs, sous le coup des guerres anglaises qui
+allaient recommencer, reportait son coeur vers Dieu. Lefebvre
+d'Étaples, à Meaux, traduisit le Nouveau Testament. Pour la première
+fois, la foule se mit à marcher sans le prêtre, appuyée sur le livre
+seul, sur elle-même, sur ses propres chants, sur les psaumes, tout à
+l'heure traduits.
+
+Chant sublime de résignation. Parmi les crimes et les fautes de ceux
+qui mènent le monde, parmi les calamités publiques qui commencent à
+l'envelopper, le peuple n'accuse que lui, ses fautes, ses démérites.
+Il loue Dieu, et d'un humble coeur, n'exige rien de la Justice, et se
+remet tout à la Grâce.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LE CONNÉTABLE DE BOURBON[15]
+
+[Note 15: Les documents officiels (Le Glay, Weiss, Lanz, etc.)
+donnèrent peu ou rien, sauf la minute informe du traité de Bourbon
+avec l'empereur (dans les papiers de Granvelle). Heureusement toutes
+les dates et le beau récit de la page 147 nous sont fournis par
+Turner, d'après les _Mss_. anglais.--Un fait très-grave et inconnu se
+trouve dans une pièce inédite de nos Archives. C'est qu'au moment où
+Bourbon quitta si brusquement le roi et fut suivi des nobles, le Grand
+Conseil frappa un coup sur la noblesse en condamnant à mort Charles de
+Caesmes, seigneur de Lucé, et ses adhérents, pour rapt et inceste
+commis en la personne de Gabrielle d'Harcourt. _Archives, J. 903,
+arrêt du 17 mars 1523._]
+
+1521-1524
+
+
+On a vu dans quel état de dénûment la guerre avait surpris le prodigue
+et imprévoyant François Ier, sans argent et sans armée, pour tout
+trésor ayant la promesse d'un emprunt, une parole des banquiers
+florentins, qui promirent au roi et prêtèrent à l'Empereur.
+
+Aux Conférences de Calais, Gattinara, jetant les masques, traita les
+gens du roi de France comme ceux d'un homme perdu.
+
+Les Italiens en jugèrent ainsi, et Léon X, qui avait appelé les
+Français, traita avec les Espagnols. Le 1er juillet, en consistoire,
+il nomma général des armées de l'Église le jeune marquis de Mantoue,
+Frédéric II, qui, ayant épousé l'héritière de Montferrat, attendait de
+l'Empereur cet important fief d'Empire. Les Gonzague, longtemps
+incertains, furent dès lors fixés sans retour.
+
+Leur cousin, Bourbon (Montpensier-Gonzague), le connétable de Bourbon,
+parent aussi des Croy, entre en rapport avec ceux-ci en novembre ou
+décembre de la même année. Ayant emporté d'assaut la ville d'Hesdin,
+il y avait trouvé la comtesse de Roeulx, dame de Croy, sa cousine.
+Soit qu'elle ait ébranlé déjà sa fidélité, soit qu'il ait jugé de
+lui-même qu'il fallait ménager l'Empereur que les Croy gouvernaient,
+il ne retint point cette prisonnière importante, et lui fit la
+galanterie de la renvoyer sans rançon.
+
+Ce mystérieux personnage qui avait tant de parents parmi les ennemis
+de la France, fut jugé, comme on a vu, très-dangereux par Henri VIII.
+Louis XII l'avait cru tel, et pourtant avait fait sa fortune. François
+Ier, qui y mit le comble, ne s'en défiait pas moins. Examinons ses
+origines.
+
+Fils d'une Italienne, d'un Gonzague, il était, de sa mère, tout
+Gonzague, fort peu Montpensier.
+
+Les Montpensier sortaient du troisième fils d'un Bourbon; les
+Bourbons comme on sait, descendent d'un sixième fils de saint Louis.
+Cette branche, peu riche, était vouée à la guerre; ils servaient de
+généraux. Le père du connétable mourut vice-roi de Naples.
+
+Autre n'était la position des Gonzague, marquis de Mantoue. N'ayant
+qu'une place, mais forte, qui est la première de l'Italie, ils
+gagnaient en se louant comme généraux, aux papes, à Venise, au roi de
+France. Princes et condottieri (comme les duc d'Urbin et de Ferrare),
+ils faisaient, ils vendaient des soldats, les disciplinant, puis les
+cédant pour quelque argent. Si petits, ils n'en avaient pas moins une
+ambition immense, des vues lointaines et ténébreuses. Ils avaient
+alliance avec le sultan, alliance en Allemagne, dans les pays riches
+en soldats, où l'homme est à bon marché. Ils avaient marié de leurs
+filles aux princes soldats de Wurtemberg et de Brandebourg, une en
+France à ces Montpensier. Plus tard, un Gonzague, devenu, par mariage,
+duc de Nevers, figura dans nos guerres civiles.
+
+Leur prévision les servit bien. Les Montpensier, pour être cadets de
+cadets, n'en avaient pas moins de belles chances. Les races princières
+s'usant si vite, ils pouvaient se trouver bientôt derniers héritiers
+des Bourbons; et (qui sait?), comme Bourbons, peut-être arriver
+jusqu'au trône.
+
+Tous ces cadets ne rêvaient d'autre chose. On le voit par leurs
+devises. Berri (frère de Charles V): _Le temps viendra._ Bourgogne:
+_J'ai hâte._ Bourbon: _Espérance._ Bourbon-Albret: _Ce qui doit être
+ne peut manquer._
+
+Le prévoyant Louis XI, ayant fauché les autres, avait laissé, non sans
+regret, ces Bourbons debout. Il voyait que l'aîné mourait, et au
+cadet, Pierre de Beaujeu, pour le ruiner plus sûrement, il avait donné
+sa fille. Pierre, vieux, faible, maladif, était médiocre en tous sens.
+Le bon roi calcula «qu'à nourrir les enfants qui en viendraient, la
+dépense ne serait pas forte.» Il tira de Pierre l'engagement précis
+qu'à sa mort tout reviendrait au roi.
+
+Il avait calculé sans sa fille, autre Louis XI, non moins absolue que
+son père, qui, pensant bien que son frère, le petit Charles VIII, lui
+échapperait bientôt, voulut se garder un royaume dans le royaume, en
+maintenant cette puissance de Bourbon que, par elle, Louis XI avait
+compté détruire. Elle fit signer à son frère des lettres qui
+annulaient son contrat de mariage.
+
+De ce triste mariage, il y avait pourtant une fille, faible et
+contrefaite. On ne la maria pas moins au second fils d'un Montpensier,
+Charles (Montpensier-Gonzague), orphelin de père et de mère, qu'Anne
+de Beaujeu adopta, éleva, et dont elle fit l'homme brillant, dangereux
+et fatal, qui faillit perdre la France.
+
+Rien ne fut plus irrégulier. La petite fille, bossue, qui n'avait pas
+quatorze ans, fit à son jeune mari la donation de cette succession
+immense qui, autrement, revenait à la couronne. Cela eut lieu en
+février 1504, pendant la maladie de Louis XII, dans ce fatal entr'acte
+de son règne où la reine Anne de Bretagne conclut brusquement le
+traité de Blois, qui donnait sa fille et la France à Charles-Quint.
+Dans ce beau projet, cette folle, qui avait besoin d'appui, s'assura
+celui de l'autre Anne (Anne de Beaujeu) en permettant l'autre folie,
+celle de transmettre à ce Charles, moitié Italien, le dernier des
+grands fiefs de France.
+
+Deux actes insensés et coupables, l'un en grand, l'autre en petit. Les
+résultats furent analogues. Charles-Quint se souvint toujours qu'il
+avait eu la France en dot. Et Charles de Bourbon, devenu souverain
+dans sept provinces, fut, par cette fortune monstrueuse, par une
+éducation de frénétique orgueil, mené au rêve atroce de mettre la
+France en morceaux.
+
+Le bon homme Louis XII, revenu à lui, déchira le traité de Blois. Mais
+il n'osa déchirer le contrat de mariage des Bourbons; il craignit la
+vieille fille de Louis XI. Il n'aimait pas beaucoup cette enfant
+taciturne, secouait la tête et disait: «Rien de pis que l'eau qui
+dort.» Il lui donna cependant, à la bataille d'Agnadel, l'honneur du
+plus beau coup d'épée, de charger en flanc l'armée italienne, ce qui
+décida la victoire.
+
+Dans le danger de la France, en 1513, cet homme de vingt-quatre ans
+montra beaucoup de sang-froid, de capacité. Nommé lieutenant du roi en
+Bourgogne, à l'avant-garde de la France du côté des Suisses, au moment
+où ils s'éloignaient, il devait garnir les places et les réparer,
+enfin fermer si bien la porte qu'ils ne fussent pas tentés de revenir.
+Il le fit à merveille, contint les gens de guerre, pacifia les
+campagnes, établit un _maximum_ modéré et raisonnable auquel le soldat
+devait acheter, au lieu de prendre pour rien. Cela lui gagna fort le
+peuple, et tellement le bon Louis XII, qu'il eut envie de le faire
+connétable, d'en faire l'ami et l'appui de son successeur François
+Ier.
+
+Il n'était pas sans inquiétude. Sa femme Anne de Bretagne (qui vivait
+encore) gardait toujours son coupable roman du traité de Blois, de
+donner sa fille et le royaume au petit-fils de l'Empereur. Si elle se
+fût entendue pour cela avec Anne de Beaujeu, comme en 1504, l'étranger
+très-probablement eût régné en France. Louis XII fit venir celle-ci,
+la gagna contre sa femme, en lui promettant de rétablir pour son fils
+adoptif la charge de connétable.
+
+Rien, sans cela, n'excuserait Louis XII d'une chose si imprudente. Le
+connétable, roi de l'armée, avait un pouvoir si absolu, que le roi
+même, en campagne, ne pouvait rien ordonner que par lui. Absurde
+pouvoir, et toujours fatal, qui irritait l'envie (d'où l'assassinat de
+Clisson), ou qui tentait la trahison (d'où la tragédie de Saint-Pol).
+Louis XI n'eut garde de refaire un connétable. La régente en fit un,
+honorifique, son beau-frère, vieux, malade et paralytique, toujours au
+lit. Mais, ici, en faire un, jeune, et de telle puissance, donner
+cette royauté militaire à celui qui avait déjà contre le roi une
+souveraineté féodale, c'était l'acte le plus téméraire.
+
+Était-il sûr que Louis XII l'eût voulu sérieusement, et l'avait écrit?
+J'en doute. De toute façon, le nouveau roi n'en devait tenir compte.
+Mais l'Italien, plus fin, ami et camarade du même âge, l'avait
+habilement enlacé. Il avait pris pour le lier un moyen très-direct; il
+saisit le fils par la mère. Tendre et crédule, malgré son âge, la
+Savoyarde se crut déjà sa femme, et lui mit au doigt son anneau. Cet
+anneau entraînait l'épée de connétable. À lui maintenant, avec cette
+épée, de se faire son chemin. Il flatta le fils et la mère par la
+devise: «À toujours mais!» en écrivant une tout autre sous son épée:
+«_Penetrabit._ (Elle entrera).»
+
+Les Suisses, comme on l'a vu, nous surprirent à Marignan; on vainquit
+à la longue. La chose fit plus d'honneur à la bravoure du connétable
+qu'à sa prévoyance. Il brilla comme homme d'armes, eut un cheval tué,
+et fit plusieurs belles charges. François Ier lui donna le poste de
+haute confiance, la garde de sa conquête. L'année même, 1515, Bourbon
+fit chez lui, près de Moulins, la fondation d'un couvent en mémoire de
+la victoire «qui était restée au roi _et à lui_ Bourbon, et qui avait
+ôté aux Suisses leur titre de _châtieurs_ de rois.»
+
+Cet acte, s'il fut connu, ne fit pas plaisir à François Ier, encore
+moins l'espèce de code militaire qu'il fit, en profitant des lumières
+de La Trémouille et La Palice, chose utile, mais qui mettait les gens
+de guerre dans la main du connétable, de ses prévôts et maréchaux.
+
+Autre grief: le train royal, l'armée de serviteurs dont le connétable
+était entouré. À la naissance de son enfant, dont le roi fut parrain,
+François Ier le vit servi à table par 500 gentilshommes en habit de
+velours. Et ce n'était pas un vain luxe, c'était une force. L'élève
+d'Anne de Beaujeu, de la fille de Louis XI, avait des vues sérieuses.
+Cette clientèle était grave et choisie, propre à le servir dans les
+grandes affaires, tel de la main, tel de la tête: les Arnaud, plus
+tard si célèbres, les l'Hôpital, le gendre de Philippe de Commines,
+les Chiverny, et autres qui ont marqué bientôt. Il y avait aussi des
+hommes d'épée, bouillants et de main trop rapide, entre autres ce
+Pompéran qui tua un homme du roi, et qui, sauvé par lui, eut le
+sinistre honneur de le désarmer à Pavie.
+
+Il faut voir l'énormité du royaume que ce Bourbon avait en France. Il
+réunissait deux duchés, quatre comtés, deux vicomtés, un nombre infini
+de châtellenies et de seigneuries.
+
+Son bizarre empire ne comprenait pas seulement le grand fief central
+et massif de Bourbonnais, Auvergne et Marche (plusieurs départements),
+mais des positions excentriques fort importantes, le Beaujolais, le
+Forez, les Dombes, trois anneaux pour enserrer Lyon, les rudes
+montagnes d'Ardèche, Gien pour dominer la Loire, puis, tout au nord,
+Clermont et Beauvoisis. On comprend à peine un damier de pièces si
+hétérogènes. Ce qui l'explique, c'est qu'une bonne partie venait des
+confiscations diverses de Louis XI, qu'il mit aux mains qu'il croyait
+sûres, celles de sa fille et de son gendre. Sinistres dépouilles des
+Armagnac et autres, prises aux traîtres, et qui firent des traîtres.
+
+Tel était l'effet naturel des apanages féodaux, constitués par la
+royauté. Toujours à recommencer. Les plus sages précautions
+n'engendraient que la guerre civile.
+
+Comme si ce monstre de puissance n'eût pas été assez à craindre, la
+furieuse folie d'une femme galante, à la force féodale, ajouta celle
+de l'argent. Elle le traita en mari, lui donnant, sur des finances
+entamées par une grande guerre européenne, trois ou quatre pensions
+princières: connétable, 24,000 livres; chambrier, 14,000; 24,000 comme
+gouverneur de Languedoc; 14,000 à prélever sur les tailles du
+Bourbonnais. Des facilités inouïes pour y ajouter; en une fois, il se
+fit voter par la pauvre Auvergne une somme de 50,000 livres! Il faut
+décupler tout cela, pour la différence de valeur monétaire; puis
+apprécier qu'en ces temps, relativement si misérables, l'argent avait
+une puissance incalculable.
+
+Plus sot que sa mère n'était folle, le roi le mit en Milanais, près
+Marignan, lui laissa la conquête, établit l'Italien en pleine Italie,
+près de Mantoue et des Gonzague. Toutes les bandes errantes de soldats
+à vendre eussent afflué près de lui, et d'Italie et d'Allemagne.
+Bientôt, dans ce connétable de France on eût eu un roi des Lombards.
+
+Ce qui devait le retenir, c'est que le roi n'avait pas d'enfant mâle.
+Il pouvait être héritier, être à la fois, par une situation bizarre,
+beau-père et fils adoptif du roi. En 1518, naquit un Dauphin, et alors
+tournant le dos à la mère du roi, il voulut Renée de France, fille du
+roi Louis XII; il eût pu un jour ou l'autre soutenir qu'elle
+représentait la branche aînée des Valois, écarter François Ier qui, de
+la branche d'Angoulême, n'avait que le droit d'un cadet. Pour cela,
+que fallait-il? Annuler la loi salique, en quoi il aurait été
+applaudi, aidé de son cousin Charles-Quint et de tous les princes qui
+avaient eu dans leur famille des filles de la maison de France.
+
+Louise, désespérée, pour exercer sur l'infidèle une contrainte
+salutaire, avait imaginé d'abord de supprimer ses pensions. Le roi, en
+1521, soit défiance, soit jalousie, lui ôta l'un des priviléges du
+connétable, le droit de mener l'avant-garde, de conduire l'armée où et
+comme il voulait. François Ier y était en personne, et ne s'en remit
+qu'à un homme plus sûr, son beau-frère, le duc d'Alençon.
+
+La trahison eut dès lors un prétexte. Madame de Roeulx, prise dans
+Hesdin, dut entamer la négociation. Elle était des Croy, et ceux-ci,
+en concurrence avec Marguerite d'Autriche, auprès de Charles-Quint,
+tellement primés par elle dans l'intrigue électorale, durent saisir
+avidement la première lueur d'une affaire qui devait les relever
+tellement près du maître. Le premier prince du sang! le seul resté des
+grands vassaux! le connétable de France! Trois hommes en un, donnés à
+l'Empereur!... Mais ce n'était rien encore. Par ces trois titres,
+Bourbon était moins que par la popularité qu'il avait dans les robes
+longues. Les parlements de Paris, de Provence, comme on va voir, lui
+étaient favorables. Des magistrats respectés, un Budé, lui dédiaient
+leurs livres. Tranchons le mot, il avait pour lui le germe du parti
+qu'on eût appelé, à une époque, le parti de la liberté. Chance énorme!
+Charles-Quint, au nom des libertés publiques, eût fait délibérer,
+voter, les meilleurs citoyens de France pour la ruine de la France et
+le triomphe de l'étranger.
+
+On a voulu ne voir rien de plus que la vengeance d'une femme dans le
+grand procès commencé, au nom de Louise, le 12 août 1522, comme
+héritière des biens de la maison de Bourbon. Sans dire qu'elle n'y fut
+pour rien, je suis porté à croire qu'il y eut aussi autre chose;
+qu'un homme, visiblement le centre des mécontents, un cousin de
+Charles-Quint, parent des Croy, des Gonzague, parut assez dangereux
+pour qu'on entreprît de le ruiner.
+
+Quel était son droit? un seul: la donation _de sa femme_, donation
+d'une enfant _de moins de quatorze ans_; donation de biens, non tous
+patrimoniaux, mais, en bonne partie, biens condamnés, dont Louis XI
+avait donné _un usufruit_.
+
+Quel était le droit de la mère du roi? Comme _nièce du dernier duc de
+Bourbon_, elle était l'incontestable héritière des biens spéciaux de
+cette maison, souvent transmis par les femmes au XIIIe siècle, et même
+récemment par Suzanne de Beaujeu. Seule rejeton des aînés, elle
+passait évidemment avec les Montpensier, descendus d'un cadet.
+
+Il y avait un troisième héritier, il est vrai, bien autrement
+autorisé, qui eût dû réclamer, et de qui tout fief a dérivé: la
+France.
+
+Cette affaire fut un grand coup pour la vieille Anne de Beaujeu,
+coupable d'avoir rétabli, contre la volonté de son père, cette
+dangereuse puissance. Ce fut comme si l'ombre de Louis XI fût venue
+lui demander compte de ses dons si mal employés. Elle en creva de rage
+et de dépit (14 novembre 1522).
+
+Sa mort précipitait les choses. Elle laissait des fiefs personnels
+qui, sans procès ni jugement, revenaient d'eux-mêmes à la couronne.
+C'étaient Gien, passage important de la Loire, et deux positions
+militaires des montagnes de l'Auvergne, Carlat, Murat, arrachées à
+grand'peine par Louis XI aux Armagnacs, et données par lui, non pas
+aux Bourbons, mais à son _alter ego_, à sa fille Anne de France. À quel
+titre le connétable les eût-il gardés? On ne le voit pas. Mais il lui
+coûtait de les rendre, incorporés qu'ils étaient depuis trente ans au
+royaume des Bourbons. Gien était son avant-garde sur la Loire. Les
+fiefs d'Auvergne étaient son fort. Ces pays, sauvages encore au temps
+de Louis XIV (V. Mémoires de Fléchier), qu'étaient-ils au XIVe siècle?
+C'était à l'entrée de l'Auvergne, dans le fort château de Chantelle
+qui lie l'Auvergne au Bourbonnais que la maison de Bourbon avait son
+trésor, ses joyaux. De là, elle veillait les quatre routes (qui vont
+aussi en Languedoc). Elle avait de patrimoine ce qu'on appelait le
+_Delphinat_ d'Auvergne, et par mariage elle avait essayé d'avoir aussi
+le _comté_. Mais la dernière héritière fut donnée par Louis XII à son
+homme Jean Stuart, duc d'Albany, et la puissance royale établie en
+basse Auvergne. Bourbon défendait la haute, qui allait lui échapper.
+
+Nul traité, nul mariage, ne pouvait prévenir ce coup. Le premier
+démembrement allait commencer, la première pierre tomber du grand
+édifice, grand en lui-même et plus grand comme dernière et suprême
+ruine du monde féodal. C'était comme une tour qui en restait au centre
+de la France. J'appelle ainsi la maison de Bourbon. Elle ne pouvait
+consentir à tomber qu'en se transformant, devenant le trône de France.
+
+Bourbon franchit le pas que, depuis un an, sans nul doute, les Croy
+l'engageaient à faire; il envoya à Madrid et demanda la soeur de
+l'Empereur, l'invasion de la France par les impériaux et les Anglais.
+
+Le 14 janvier 1523, Thomas Boleyn, envoyé d'Henri VIII à Madrid, écrit
+à Londres qu'on en confère. Les instructions que Wolsey envoie en
+réponse, reproduisant les motifs que mettait en avant Bourbon, disent
+«que ce vertueux prince, voyant la mauvaise conduite du roi et
+l'énormité des abus, veut réformer le royaume et soulager le pauvre
+peuple.» Henri VIII, comme Henri V et la pieuse maison de Lancastre,
+aurait volontiers travaillé avec Bourbon à cette réforme de la France.
+
+Je ne doute aucunement que les gens graves et de mérite qui tenaient
+pour le connétable n'aient envisagé ainsi les choses. C'est la fausse
+situation où tant de fois s'est vue la France, toute personnifiée dans
+un roi. Les fautes, les crimes de ce roi, on ne pouvait rien y faire
+que par cette médecine atroce qui équivalait à un suicide: l'appel au
+sauveur étranger. C'est-à-dire que, pour soigner et guérir la France,
+on n'avait remède que de l'anéantir.
+
+C'était une indigne ironie de proposer pour médecins ceux qui étaient
+le mal même: les grands qui, aux états de 1484, s'étaient hardiment
+présentés. Mais la France n'en voulut pas, aimant mieux encore un
+tyran: la fille de Louis XI.
+
+L'ironie n'était guère moins grande de prendre pour médecins du
+royaume les parlementaires, hier procureurs, hommes de ruse et
+d'avarice, têtes dures et étroites, que la pratique, les sacs
+poudreux, les petits vols, n'avaient point du tout préparés à se faire
+les tuteurs des rois.
+
+Les _Chats fourrés_ de Rabelais, et les seigneurs _Humeveines_ (les
+buveurs du sang du peuple), qu'il a mis sur une même ligne, dans sa
+verve révolutionnaire, c'était la base où s'appuyait la réforme de
+Bourbon. Pour amender le _prodigue_ (prodigus et furiosus) qui
+dévastait nos finances, un bon conseil de famille allait s'assembler
+où ne siégeraient que des Français, le Français Charles-Quint (né
+Bourgogne et Bourbon), le Français Henri VIII (descendu d'une fille de
+Philippe le Bel), tous deux venant de saint Louis.
+
+Les juges et les hommes d'épée, brouillés depuis deux cents ans,
+venaient d'être réconciliés par le roi même, par la _cour_ et la haine
+qu'elle inspirait: la _cour_, institution nouvelle, jusque-là
+inconnue, la _cour_ qui ne voyait qu'elle et méprisait le reste, la
+noblesse autant que le peuple; une cour de dames surtout: toute place,
+toute pension donnée dans un cercle de favorites, toute la monarchie
+devenue le _royaume de la grâce_. Les parlementaires et les nobles
+jusque-là se disputaient les biens d'Église qu'un semblant d'élection
+leur donnait ou à leurs valets. Le roi les mit d'accord par son traité
+avec le pape, donna les écailles aux plaideurs, garda l'huître. Dès
+lors, toute chose alla au hasard, parfois aux serviteurs utiles,
+souvent aux femmes aimables qui enlevaient par un sourire les grâces
+du Saint-Esprit; un envoyé au Turc était payé d'un évêché; une
+maîtresse, pour ses trois frères, en gagna trois, etc.
+
+Là était la plaie profonde au coeur des parlementaires, des
+universitaires, des nobles.
+
+Les premiers, sous prétexte d'une enquête nécessaire, s'étaient
+ordonné à eux-mêmes d'aller à Moulins chez le duc. On peut deviner
+assez comment ce prince magnifique les reçut et les caressa, leur
+soumettant sans doute ses idées sur le bien public et regrettant de ne
+pouvoir les voir exécutées par eux.
+
+Au retour, en décembre 1522, au milieu d'un rude hiver, d'une grande
+misère publique, s'associant à la vive irritation de Paris, ils
+essayèrent par remontrances leur révolution timide, tâtèrent le roi,
+envoyèrent des plaintes au chancelier qui, durement, sans hésiter, mit
+leurs députés en prison. Le peuple ne bougea pas.
+
+Les parlementaires ainsi repoussés, c'était aux nobles à essayer. Il
+le firent en mars. Bourbon était à Paris _pour solliciter son procès_.
+On mit en avant un homme épousé pour tâter le roi encore. Jean de La
+Brosse, qui avait l'héritière de Penthièvre, avait cédé ses droits à
+Louis XI, qui lui paya pension. Charles VIII, Louis XII, François Ier
+tinrent la cession bonne, ne se souciant point de remettre en main
+féodale le nord de la Bretagne, une si belle descente aux Anglais. Les
+La Brosse suivaient le roi comme son ombre, en réclamant toujours.
+Dans ce moment critique où l'on put croire qu'il faiblirait, La Brosse
+reproduit la demande. Le roi reproduit son refus. La Brosse alors,
+s'enhardissant, dit: «Monseigneur, il me faudra chercher parti hors du
+royaume.--Comme tu voudras, La Brosse.» Ce fut la réponse de François
+Ier.
+
+Elle dut faire plaisir à Bourbon. Beaucoup de nobles se serraient
+autour de lui, un Saint-Vallier, un Escars, un La Vauguyon, un
+Lafayette, entre autres. Le dernier officier distingué d'artillerie,
+le premier hautement apparenté, allié aux Brézé qui, de père en fils,
+étaient sénéchaux de Normandie. La fille de Saint-Vallier, savante,
+accomplie (de grâce, sinon de coeur), la fameuse Diane de Poitiers,
+déjà en renom, avait épousé Louis de Brézé, petit-fils de Charles VII
+et d'Agnès Sorel. Saint-Vallier, capitaine de cent gentilshommes de la
+maison du roi, avait, par cette charge, des occasions faciles de tuer
+ou de livrer son maître.
+
+Un autre partisan de Bourbon, c'était la reine elle-même qui, ne
+voyant que la famille, l'aurait voulu pour sa soeur. «Un jour qu'elle
+dînait seule, Bourbon se trouvant là, elle lui dit de s'asseoir, de
+dîner avec elle. Le roi survient. Bourbon veut se lever. «Non,
+_monseigneur_, restez assis, lui dit le roi. Eh bien! il est donc
+vrai? vous vous mariez?--Non, Sire.--Je le sais, j'en suis sûr. Je
+sais vos trafics avec l'Empereur... Qu'il vous souvienne bien de ce
+que je dis là...--Sire, vous me menacez! Je n'ai pas mérité d'être
+traité ainsi.»
+
+Le duc, après le dîner, partit, mais non pas seul: toute la noblesse
+le suivit.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LA DÉFECTION DU CONNÉTABLE.--SON INVASION
+
+1523-1524
+
+
+C'est Charles-Quint lui-même qui fit le récit à Thomas Boleyn.
+Celui-ci trouvait étonnant que le roi ayant lâché une telle parole, il
+eût laissé partir le duc. L'Empereur ajouta: «Il n'aurait pu l'en
+empêcher; tous les grands personnages sont pour lui.»
+
+Bourbon prit pour quitter Paris un prétexte fort populaire, celui de
+donner la chasse aux bandits du Nord qui empêchaient les denrées
+d'arriver. Mais dans le centre du royaume, en Auvergne, en Poitou, en
+Bourbonnais, il n'y avait pas moins de brigands, et plus organisés.
+C'était une armée véritable; leur chef, _le roi Guillot_, avait des
+trésoriers, percevait des impôts. Ce roi était un gentilhomme du
+Bourbonnais, nommé Montelon (Montholon?). Il est fort difficile de
+distinguer si ce chef, sorti des pays de Bourbon, était bien un
+brigand, ou un de ses partisans qui fit feu avant l'ordre. Quoi qu'il
+en soit, Bourbon eût aliéné tous les siens (les grands et les
+parlementaires), s'il n'eût comprimé cette Jacquerie.
+
+À Paris même où le roi était en personne avec la cour, il y avait
+tumulte, des rixes et des batteries, des gens tués. Le roi fit dresser
+des potences aux portes de l'hôtel royal, et elles furent enlevées la
+nuit par des gens armés. Il semble qu'il s'en soit pris au Parlement,
+qui avait en effet la meilleure partie de la police. Il y tint un lit
+de justice, parla fort durement, et, rappelant des temps peu
+honorables au Parlement, dit que, lui vivant, on ne reverrait pas les
+temps de Charles VII (30 juin 1523).
+
+_Le roi Guillot_ étant pris et amené, son procès marqua mieux encore
+la discorde et l'irritation. Le Parlement ne voulut y voir qu'un
+bandit et un gentilhomme. La cour aggrava son supplice, comme celui
+d'un rebelle coupable de haute trahison. La sentence disait qu'il
+serait décapité, puis écartelé. Le bourreau, non sans ordre, fit la
+chose à rebours, l'écartela vivant (29 juillet).
+
+Le Parlement mit le bourreau en prison. Le 1er août, où il devait
+juger le grand procès de la succession de Bourbon, il refusa, se dit
+incompétent, et renvoya la chose au conseil, c'est-à-dire au roi;
+faisant entendre que, dans ce temps de violence, il n'y avait plus de
+justice.
+
+Depuis le mois de mai, Bourbon s'était retiré et négociait avec
+l'Espagne et l'Angleterre. Nous devons aux dépêches anglaises
+(très-bien extraites par Turner) de pouvoir dater avec précision tous
+les actes de cette négociation souterraine. Trop en vue à Moulins, au
+milieu de sa cour, il allait souvent en Savoie et en Bresse; et c'est
+de là qu'il écrivait, là qu'il recevait les agents étrangers qui
+n'eussent pu pénétrer en France. La Savoie nous était ennemie, malgré
+la parenté, le roi l'empêchant de créer des évêchés qui l'auraient
+affranchie du siége de Lyon. C'est d'Annecy en Savoie que, le 12 mai,
+Bourbon envoie à Wolsey. C'est à Bourg, sur terre savoyarde, qu'il
+reçoit, le 31 juillet, Beaurain (de Croy), fils de la dame de Roeulx,
+agent de l'Empereur.
+
+Les difficultés étaient celle-ci. L'Empereur et l'Angleterre avaient
+deux intérêts contraires. Et le parti français qui soutenait Bourbon
+en avait un troisième. Comment les concilier?
+
+L'Empereur, avec sa soeur, eût donné deux cent mille écus d'or, mais
+_après que Bourbon aurait agi_. Sa défiance ajournait, retenait
+justement ce qui donnait moyen d'agir. L'Anglais, non moins
+déraisonnable, eût payé sur-le-champ, mais _à condition qu'il le
+reconnût roi de France_, à condition qu'il se brouillât et avec
+l'Empereur et avec la France même.
+
+Il est évident que les Anglais se croyaient encore en 1400, qu'ils
+ignoraient la haine qu'ils inspiraient depuis les guerres de Charles
+VI, et la force nouvelle du sentiment français, la vive personnalité
+de la France, son horreur du joug étranger.
+
+Bourbon, pour n'avoir pas de maître, s'en fût volontiers donné deux.
+Il semble qu'il ait cru faire deux dupes qui feraient la dépense, pour
+qu'il eût le profit. Le roi détrôné ou tué, le Parlement eût déclaré
+sans doute que la France voulait un roi français.
+
+Le traité, rédigé à Bourg entre Beaurain et Bourbon (Négoc. Autr. II,
+589), est bien de gens qui veulent se tromper les uns les autres.
+
+L'Empereur donne sa soeur, et la retient, ajoutant prudemment: «Si
+elle y veut entendre,» ce qui le laisse maître de faire ce qu'il
+voudra. Cette soeur, veuve du roi de Portugal, du maître des Indes,
+avait, outre sa dot, six cent mille écus de joyaux.
+
+La France sera-t-elle démembrée? Oui, eût dit Charles-Quint. Non, eût
+dit Henri VIII, qui voulait le tout.
+
+L'Espagnol semble accepter Bourbon pour allié. L'Anglais le veut
+vassal, exige son serment. Là-dessus, Bourbon s'en remet «à ce que
+décidera l'Empereur.»
+
+Les deux rois entreront par le midi et l'ouest, Bourbon par l'est avec
+des Allemands. Où ira-t-il? «Au lieu le plus propice pour mieux
+besogner.» Mais l'Anglais exige qu'en cas de bataille il lui amène ses
+troupes et celles de l'Empereur.
+
+Bourbon, avec l'argent des rois, lèvera dix mille Allemands pour
+guerroyer avec eux et _autres_ gens de guerre.
+
+Ces _autres_, ce sont ses vassaux, c'est le ban et l'arrière-ban qu'il
+pouvait lever dans ses fiefs (jusqu'à quarante mille hommes).
+
+Ces _autres_, ce sont les mécontents innombrables, qui ne manqueront
+pas de se joindre à lui pour renverser François Ier. Enfin, c'est la
+France elle-même, lasse décidément des Valois, qui passera aux
+Bourbons; menée à eux par ses parlements.
+
+Mais pour cela il fallait rester libre, surtout ne pas se faire
+Anglais. Bourbon voulait éluder le serment qu'exigeait Henri VIII. Il
+refusa la Toison d'Or, que Charles-Quint voulait lui imposer, et qui
+impliquait le serment à l'Espagne.
+
+Les Anglais n'en démordirent pas, et tirèrent de lui une promesse
+verbale. On s'arrangea. Les rois brûlaient d'agir. Le moment semblait
+admirable. Les envoyés anglais écrivaient à Wolsey: «Il n'y a jamais
+eu de roi si haï que celui-ci. Il est dans la dernière pauvreté et la
+plus grande alarme. Il ne peut emprunter. Et il a tant tiré d'argent,
+que, s'il en lève encore, il met tout contre lui.»
+
+On promit à Bourbon qu'avant le 1er septembre, on agirait de tous
+côtés à la fois.
+
+Marguerite d'Autriche ne pouvait le croire. Elle pensait que le temps
+manquerait, que Bourbon éclaterait trop tôt et se perdrait. Ce fut
+tout le contraire. D'Espagne et d'Angleterre, la passion fut telle,
+que tout fut prêt avant l'heure dite.
+
+L'argent anglais était déjà à Bâle, ou plutôt le crédit anglais. La
+banque seule dut encore accomplir ce singulier miracle d'envelopper la
+France d'armées improvisées.
+
+Les lansquenets, levés par cet argent, passent le Rhin le 26 août,
+traversent la Franche-Comté, touchent la Lorraine (1er septembre),
+vont entrer en Champagne. Du 23 au 30 août, les Anglais débarquent à
+Calais, et le 4 septembre s'entendent avec les Flamands pour leur
+invasion commune.
+
+Le 6 septembre, les Espagnols entrent en France.
+
+Ponctualité admirable, excessive. Bourbon écrivait le 20 août qu'on
+n'allât pas trop vite, qu'il n'éclaterait que dans dix jours au plus.
+Les Anglais, à Calais, restent donc inactifs. Les Allemands, déjà loin
+vers l'ouest, rétrogradent un moment vers l'est, pour n'agir pas trop
+tôt.
+
+La conduite de François Ier est étonnante. Dans un si grand danger, il
+regardait vers l'Italie. Il y appelait sa noblesse.
+
+Il se fiait à trois choses peu sûres. D'une part, il préparait une
+flotte au duc d'Albany pour passer en Écosse, entraîner l'Écosse sur
+l'Angleterre, détrôner Henri VIII. Mais, la chose eût-elle réussi,
+elle eût eu lieu trop tard. Les Anglais détruisirent la flotte.
+
+En même temps, il avait à Londres un très-secret agent par lequel il
+tâchait de regagner Wolsey.
+
+On dira qu'il ignorait l'immensité de son péril, l'attaque
+universelle. Mais il voyait, du moins, l'imminente descente anglaise.
+
+Quoi qu'il en soit, sa folie même lui tourna bien. En appelant ce
+qu'il avait de force vers les Alpes, il traversait le Bourbonnais.
+Dans ce passage continuel de la gendarmerie française, Bourbon ne
+pouvait éclater. Il lui fallait attendre que le roi eût passé les
+monts pour se lever derrière, lui couper le retour, le tenir,
+l'écraser, entre la révolte et l'ennemi.
+
+Autre chose qui servit le roi. Il n'avait pas d'armée soldée. Il avait
+envoyé faire des levées en Suisse. Il fallait bien attendre. Donc, il
+allait à petites journées, et, sans le savoir, par cette lenteur, il
+désolait Bourbon, qui avait cru le voir partir en août. Cela obligeait
+celui-ci à jouer la plus triste comédie: il s'alita, contrefit le
+malade.
+
+Le roi voulait, à tout prix, l'emmener, et, le voyant d'ailleurs
+tellement appuyé et fort, il penchait vers un accommodement. Il paraît
+qu'il lui eût laissé la jouissance viagère de ses fiefs, s'il eût
+épousé la soeur de Louise de Savoie et se fût ainsi remis dans leurs
+mains. Il avait annoncé au parlement qu'il laissait sa mère régente,
+et que le connétable serait _lieutenant du royaume_; titre d'honneur
+et nominal, puisqu'il l'emmenait en Italie.
+
+Le roi n'était encore qu'en Nivernais, quand il reçut de sa mère la
+lettre la plus effrayante:
+
+«Un des plus gros personnages et du sang royal vouloit livrer l'Estat;
+et même il y avoit dessein sur la vie du roi.»
+
+La reine avait dans ses mains deux gentilshommes normands, nourris
+dans la maison de Bourbon, qu'un agent de la conspiration y avait
+engagés. Épouvantés des maux qui pouvaient frapper le royaume, ils
+s'en étaient confessés, en autorisant le prêtre à avertir Brézé, le
+sénéchal de Normandie. Brézé était le gendre de Saint-Vallier, l'un
+des plus compromis. Cependant, il envoya les deux hommes à la reine.
+
+Le roi n'avait que quelques cavaliers, et justement une compagnie
+très-suspecte. Il attendit pour avancer qu'on lui eût amené des
+lansquenets. Il entra alors à Moulins, mit ses soldats aux portes et
+alla loger chez le duc.
+
+Le faux malade, interrogé, n'osa nier cette fois. Il avoua que
+l'Empereur lui avait fait des ouvertures, et dit qu'il n'avait rien
+voulu écrire, mais attendre le roi pour révéler tout.
+
+Le roi fit semblant de le croire, le rassura, lui dit qu'il n'avait
+rien à craindre du procès, que, gagnant, perdant, on trouverait moyen
+qu'il n'y eût point dommage. Il ajouta gaiement: «Je vous emmène en
+Italie, et vous y aurez l'avant-garde, comme à Marignan.» Le malade
+demanda quelques jours, ne pouvant supporter encore le mouvement de la
+litière. Le roi partit, emportant une vaine promesse écrite, et lui
+laissant un écuyer «pour l'informer de sa santé.»
+
+Ce surveillant l'incommodait. Il l'écarta en se mettant en route, et
+l'envoyant au roi. Le roi renvoya l'écuyer. À la Palisse, le malade
+fit le mourant; les cris, les pleurs des serviteurs, rien n'y fut
+épargné. L'écuyer, réveillé la nuit par cette musique lamentable, se
+laisse encore tromper, et part pour avertir le roi. Bourbon, du lit,
+saute à cheval, et court, bride abattue, à son château de Chantelle.
+Il apprenait que le Parlement, ayant la main forcée par la
+dénonciation, ordonnait de saisir ses fiefs.
+
+Il entrait dans Chantelle, quand l'inévitable écuyer, que le roi avait
+fort grondé, entra sur ses talons. Le connétable lui dit qu'il n'irait
+pas à Lyon, que, de chez lui, plus à son aise, il saurait se
+justifier. L'écuyer avouant qu'il avait ordre de ne pas le perdre de
+vue, il vit le duc si irrité, et ses gens prêts à le pendre aux
+créneaux, qu'il fut trop heureux de partir.
+
+C'était le 7 septembre; les Espagnols entraient en Gascogne, les
+Allemands en Champagne. Il ne désespéra pas d'amuser encore le roi,
+lui envoya un homme grave, l'évêque d'Autun, Chiverny, avec une lettre
+où il promettait sur _l'honneur_ de le servir, si on lui rendait
+seulement les biens propres de Bourbon. C'était abandonner le douaire
+d'Anne de Beaujeu.
+
+L'évêque rencontra une forte gendarmerie qui l'arrêta. Quatre mille
+hommes marchaient vers Chantelle. Bourbon s'enfuit dans la nuit du 9
+au 10, galopa au midi, prit l'habit de varlet, ferra ses chevaux à
+rebours, n'emmenant avec lui qu'un homme, Pompéran, vêtu en archer.
+Ils gagnèrent Brioude, le Puy, d'où, par les chaînes désertes du
+Vivarais, ils arrivèrent au Rhône, en face de Vienne en Dauphiné. Au
+pont de Vienne, le prétendu archer demande à un boucher si les
+archers, ses camarades, gardaient le passage.--«Non.» Rassurés, ils
+passèrent, non le pont, mais un bac qui était plus bas.
+
+Dans ce bac, des soldats reconnurent Pompéran. Alarmés, ils gagnèrent
+les bois; puis, logèrent chez une vieille veuve qui leur donna
+nouvelle alerte. Elle dit à Pompéran:
+
+«Ne seriez-vous pas de ceux _qui ont fait les fous_ avec M. de
+Bourbon?»
+
+Le prévôt de l'hôtel n'était qu'à une lieue qui les cherchait. Ils en
+firent six jusqu'au fond des montagnes. Ils voulaient gagner la
+Savoie, joindre Suze, Gênes, s'embarquer pour l'Espagne. Mais tout
+était plein de cavaliers. Rejetés encore vers le Rhône, à grand'peine
+ils parvinrent à toucher la Franche-Comté.
+
+Ce qui étonne, c'est qu'il n'en bougea point. On comprend qu'il n'ait
+pas voulu se faire tort près de son parti en s'allant joindre au roi
+d'Espagne, encore moins aux Anglais. Mais comment ne joignit-il pas en
+toute hâte ses Allemands que son secrétaire même avait levés pour lui,
+et qui, par la Franche-Comté, avaient marché vers la Champagne? Là
+était le grand coup, et rapide; en deux enjambées, on était à Paris.
+Coup perfide, ils étaient entrés par la Comté, la province paisible
+pour qui la bonne Marguerite obtenait toujours la neutralité, paix et
+libre commerce au milieu de la guerre. Là, la France se croyait
+couverte, et là, elle était vulnérable. Cette perfidie et ce calcul,
+Bourbon en perdait tout le prix.
+
+Il reste en Comté près de trois mois: septembre, octobre, novembre. On
+le voit par ses lettres. Personne ne s'en doutait. Ses amis le
+cherchaient partout, jusqu'à la Corogne, en Espagne.
+
+Qu'attendait-il?
+
+Que la France vînt à lui. Elle ne bougeait pas.
+
+Nous le voyons le 21 octobre encore là, qui rassemble quelques
+cavaliers pour envoyer à ses Allemands. Et nous l'y voyons en
+novembre, envoyant aux Anglais un officier d'artillerie, Lafayette,
+qui avait défendu Boulogne autrefois, et qui, cette fois, devait aider
+les Anglais à le prendre.
+
+Les alliés avaient cru sottement n'attaquer qu'un roi. Ils trouvèrent
+une nation.
+
+Du moins la France féodale, la France communale, s'unirent et
+s'accordèrent pour repousser l'ennemi. Des armées régulières, pourvues
+de tout, furent arrêtées ou retardées par ces résistances unanimes. À
+Bayonne, tous, hommes, femmes, enfants, s'armèrent contre les
+Espagnols, «et les poltrons devinrent hardis.» À l'est, les Allemands
+pénétrèrent en Champagne; mais, n'ayant pas un cavalier pour courir le
+pays, ne trouvant pas un homme qui leur fournît des vivres, ils
+mouraient de faim. Le duc de Guise les coupa sur la Meuse, en tua bon
+nombre, au grand amusement des dames lorraines qui, d'un château, en
+eurent le spectacle et battaient des mains.
+
+Le grand danger était au nord, où 15,000 Anglais étaient aidés de
+20,000 impériaux. À cette masse énorme, La Trémouille opposa la valeur
+des Créquy et autres gentilshommes, la furieuse et désespérée
+résistance des pauvres communes, suffisamment instruites de ce
+qu'elles avaient à attendre par les atroces ravages de Nassau en 1521.
+
+Tout cela n'eût pas suffi sans les dissentiments des alliés. Mais
+Wolsey et son maître voulaient des choses différentes. Henri ne
+voulait pas qu'en plein automne, et les routes déjà gâtées, on
+pénétrât en France. Il voulait un second Calais, prendre Boulogne,
+rien de plus. Mais ce n'était pas là l'intérêt des impériaux;
+Marguerite d'Autriche voulait les places de la Somme, la Picardie.
+Wolsey était de ce parti, étant à ce moment l'homme des impériaux et
+leur dévoué serviteur.
+
+Le pape Adrien VI était mort le 14 septembre; Wolsey, innocemment,
+croyait qu'ils travaillaient le conclave pour lui. L'Empereur, qui
+avait vu l'insistance des Anglais à stipuler la royauté de France,
+n'eut garde de faire un pape anglais qui eût employé son pouvoir à
+replacer son roi au Louvre. Il fit nommer un Médicis, bâtard; on lui
+donna dispense. Élection irrégulière et litigieuse, qui le laissait
+d'autant plus dépendant (19 novembre 1523).
+
+Cette nouvelle tomba sur Wolsey au moment où, malgré son maître, il
+suivait les impériaux, et faisait leurs affaires en France, prenant
+pour eux la Picardie. L'hiver était épouvantable; les hommes gelaient,
+perdaient les pieds, les mains; mais on allait toujours. Pour les
+encourager, Wolsey, dans cette rude campagne, leur donnait le pillage.
+On brûlait avec soin ce qu'on ne prenait pas. On arriva ainsi à onze
+lieues de Paris.
+
+Paris se fût-il défendu? Le Parlement semblait n'y pas tenir. Il reçut
+assez mal ceux que le roi envoya pour organiser la défense. Tout à
+coup, chose inattendue, les Anglais tournent bride et partent. «Il
+fait trop froid, écrit Wolsey à l'Empereur; ni homme, ni bête n'y
+tiendrait. Et vos Allemands, qui venaient du Rhin, sont maintenant
+dispersés.»
+
+Bourbon et son parti s'étaient mutuellement attendus. De septembre en
+décembre, il était resté immobile, à croire que la noblesse de France
+allait venir le joindre. Soit loyauté, soit intérêt, elle s'attacha au
+sol, ne remua point. Le roi (25 septembre) lui avait donné, il est
+vrai, une preuve inattendue de confiance; il rendit aux seigneurs _le
+pouvoir de juger à mort les vagabonds, aventuriers, pillards, que les
+prévôts royaux leur livreraient_[16]. L'homme du roi n'était que
+gendarme, le seigneur était juge. Si la chose eût duré, c'eût été
+l'abandon de tout l'ordre nouveau, une abdication de la royauté.
+
+[Note 16: C'est probablement à cette époque que se rapporte le
+bruit qu'on avait répandu et auquel il fait allusion plus tard: «Pour
+autant que j'ay entendu qu'il y en a de si méchants qui ont osé semer
+cette parole que je voulois faire les gentilshommes taillables.»
+_Archives de Turin, Discours de François Ier, septembre 1529_. Cette
+collection immense contient vingt-huit volumes in-folio de pièces pour
+le seul règne de François Ier (copies du XVIIe siècle.)]
+
+Cela pour la noblesse. Le clergé eut sa part. Le roi lui avait pris le
+tiers du revenu. Il adopta dès lors la méthode toujours suivie depuis,
+de dédommager le clergé avec du sang hérétique. L'Empereur et
+Marguerite d'Autriche faisaient de même; ils venaient de brûler trois
+luthériens en Flandre. On brûla à Paris un ermite qui osait dire que
+la Vierge avait conçu comme une femme. Un gentilhomme même, Berquin,
+aurait été brûlé par l'évêque et le Parlement, si la soeur du roi
+n'eût agi pour lui. La chose ne se fit pourtant que par la force; il
+fallut que le roi l'enlevât de prison par les propres archers de sa
+garde.
+
+Grand scandale pour le clergé, qu'un tel acte arbitraire empêchât _la
+justice!_ Le roi le consola en faisant partir de Paris douze religieux
+mendiants qui, par toute la France, prêcheraient contre les
+luthériens.
+
+Et le peuple, que fit-on pour lui? On supprima dans Paris le monopole
+des boulangers. On fit quelques réformes dans les dépenses. On essaya
+d'établir un contrôle entre les gens des finances, de les
+centraliser. Tous fonds perçus durent être dirigés sur un point, sur
+Blois.
+
+Le roi, en ce moment critique, était très-affaibli. Il demandait
+justice au Parlement qui fermait l'oreille. On n'osait dire que les
+complices de Bourbon fussent innocents; mais l'on ne trouvait pas et
+l'on ne voulait pas trouver de preuves. Des députés des parlements de
+Rouen, Dijon, Toulouse et Bordeaux, furent mandés, pour revoir la
+procédure, et n'eurent garde de parler autrement que ceux de Paris.
+Toute la robe était liguée.
+
+La seule justice qu'il y eut, ce fut la sentence de Saint-Vallier, et
+le roi paraît ne l'avoir obtenue qu'en promettant qu'il ferait grâce
+sur l'échafaud.
+
+Lui-même s'était montré flottant dans cette affaire. D'abord il mit à
+prix la tête de Bourbon, puis s'adoucit sur une visite que lui fit la
+soeur de Bourbon, duchesse de Lorraine; il négocia avec lui,
+l'engageant à venir, lui promettant de l'écouter.
+
+Pour Saint-Vallier, de même, il varia. D'abord, il s'emporta, dit
+qu'il tuerait ce traître, homme de confiance et de sa garde même, qui
+voulait le livrer. Puis il le fit juger, et se contenta d'un simulacre
+de supplice. Mille bruits coururent. On disait que Saint-Vallier
+n'avait conspiré que pour venger sa fille, déshonorée par le roi. Il
+n'avait de fille que Mme de Brézé, mariée depuis dix ans. Ce qu'on a
+dit aussi et qui est plus probable, c'est que la dame, qui avait
+vingt-cinq ans, beaucoup d'éclat, de grâce, avec un esprit très-viril,
+alla tout droit au roi, fit marché avec lui; tout en sauvant son
+père, elle fit ses affaires personnelles, acquit une prise solide et
+la position politique d'amie _du roi_. Un volume de lettres[17]
+témoigne de cette amitié.
+
+[Note 17: Ce dernier mot est inexact; il n'y a que trois pages
+(in-4º) de lettres du roi à Diane et dix pages de Diane au roi,
+d'après des originaux _entièrement autographes_ (217). Il est évident
+que ces lettres sont bien _adressées à François Ier_ et avant 1531,
+avant la mort du mari de Diane. Ce sont celles d'une femme inquiète,
+surveillée, mal reçue des parents du mari au retour des voyages
+qu'elle faisait à la cour. Elle dit expressément: «Mon mari (223).» Il
+y a un mot qui fait comprendre que François Ier enrichissait Brézé
+pour lui faire avaler la chose: «Si vous plaît faire entendre à mon
+beau-père et belle-mère que vous n'avez fait ce bien à leur fils _que
+pour cette raison_ (222).» Ceci rend tout à fait vraisemblable
+l'authenticité des vers trouvés par M. Esmangart sur un rouleau de
+plomb à Gentilly:
+
+ En ce doux lien, le roi François premier
+ Trouve toujours jouissance nouvelle.
+ Qu'il est heureux!... Car ce lieu lui recèle
+ Fleur de beauté, Diane de Poitiers.
+
+Dans le recueil où nous trouvons les lettres de Diane (_Poésies et
+Correspondance intime de François Ier_, éd. A. Champollion), je trouve
+une lettre bien tragique sous le nom, supposé peut-être, de madame de
+Bonnivet (serait-ce madame de Châteaubriant?): «Sire, vous estes
+délibéré à me laisser mourir? Ne savez-vous que les deux en prison use
+de poison, et mes enfants et moy ne mangeons autre chose. C'est pour
+l'amour de vous que l'on me fait tant de mal, et vous l'endurez!... De
+Crèvecoeur, 7 janvier.»]
+
+Mais, pendant ces intrigues, que devient l'armée d'Italie? Elle passa
+six mois sous le ciel, au pied des Alpes, consumée de misère, usée de
+maladies, refaite par de petits renforts. Elle se soutenait par nos
+réfugiés italiens; nous en avions beaucoup, Pisans, Florentins,
+Bolonais, Génois, Napolitains, d'autres de Rome et de Pérouse. Le
+chef était un Orsini, le Romain Renzo de Cere, vaillant soldat qui,
+tout l'hiver, assiégea Arona. Au printemps, l'ennemi se trouva
+fortifié de six mille Allemands que Bourbon était allé chercher, avec
+l'argent de Florence et du pape. À l'arrière-garde, Bonnivet combattit
+bravement jusqu'à ce qu'il fût blessé. Le pauvre chevalier Bayard,
+malade de ce cruel hiver, soutenait le poids du combat, quand une
+balle lui cassa les reins. «Jésus! dit-il, je suis mort... _Miserere
+meî, Domine!_» On le descendit sous un arbre, et personne ne voulait
+le quitter. «Allez-vous-en, dit-il, messieurs, vous vous ferez
+prendre.» Un moment après, passa le vainqueur, le connétable, qui dit
+«que c'était grand'pitié d'un si brave homme.» À quoi le mourant
+répliqua ces propres paroles: «Monseigneur, il n'y a point de pitié en
+moy; car je meurs en homme de bien. Mais j'ay pitié de vous, de vous
+voir servir contre vostre prince et vostre patrie et vostre serment.»
+
+Bourbon goûtait déjà les fruits amers de sa défection. Son maître,
+l'Empereur, à qui, sans argent, sans secours, il venait de faire une
+armée, et une armée victorieuse, venait de le récompenser à sa manière
+en le subordonnant à un de ses valets, Lannoy, l'un des Croy, le
+vice-roi de Naples, un Flamand sans talent.
+
+Le voilà, cet homme si fier, attelé sous Lannoy à deux bêtes de proie,
+le féroce Espagnol Antonio de Leyva, ex-palefrenier, et l'intrigant
+Pescaire, espion et dénonciateur de tous les généraux, Italien traître
+à l'Italie, cherchant de tout côté à pêcher en eau trouble. Rivé ainsi
+entre ces gardiens, envieux, désireux de le perdre, il regardait vers
+l'Angleterre. Mais Wolsey, refroidi, disait qu'il n'aurait pas un sou
+s'il ne jurait fidélité au roi d'Angleterre _et de France_,
+c'est-à-dire s'il ne se perdait auprès de l'Empereur, auprès de la
+France même et n'y détruisait son parti.
+
+Étrange situation. Il entre en France, menant l'armée impériale, exige
+des Provençaux qu'ils fassent serment à Charles-Quint, et lui-même en
+secret il fait serment à Henri VIII. (V. les dépêches mss. dans
+Turner.)
+
+Il eût été roi de Provence, sous la suzeraineté des deux rois. Il
+comptait sur l'ancienne chimère des Provençaux d'être un royaume à
+part, royaume conquérant, qui eut jadis les Deux-Siciles. Le Parlement
+d'Aix n'était peut-être pas loin de cette idée. Quand Bourbon eut
+sommé Marseille de lui donner _des vivres_, elle consulta le
+Parlement, qui, sans répondre, envoya un de ses membres. Le conseil de
+ville, sous cette influence, mollit, promit des vivres, mais _en
+petite quantité_. (Captiv. de Fr. Ier, p. 341.)
+
+Tout paraissait favoriser l'invasion. Bourbon ne rencontrait personne.
+Le 9 août, il entra dans Aix. De là il eût voulu aller directement en
+Dauphiné, prendre Lyon et le Bourbonnais. Une fois là, il était chez
+lui, il y frappait la terre en maître, la soulevait, entraînait ses
+vassaux et la France centrale pour emporter Paris.
+
+Qui empêcha la chose? François Ier? Non. Charles-Quint.
+
+Le roi, jusqu'en septembre, ne parvint pas à former une armée. Bourbon
+avait tout le mois d'août pour avancer en France.
+
+Le conseil de Madrid avait une telle défiance, tant d'envie et de peur
+du dangereux aventurier, qu'il craignit de trop réussir, de vaincre
+par lui, mais pour lui. Au moment où il s'élançait de toute sa passion
+et de sa fureur, on le rattrapa par sa chaîne et on le tira en
+arrière. Pescaire, les Espagnols, lui signifièrent froidement qu'il ne
+s'agissait pas d'avancer, que l'Empereur voulait Marseille, port
+excellent, commode, entre l'Espagne et l'Italie. Ils le retinrent
+frémissant sur la grève.
+
+Comment aller plus loin? L'Espagne ne payait pas, et, l'Angleterre ne
+payait plus. Comment entraîner le soldat! À cela Bourbon eût eu
+réponse. Il avait déjà pris, du diable et de son désespoir un talisman
+horrible dont il usa jusqu'à sa mort. Irrésistiblement, le soldat le
+suivait. Et que faisait-il pour cela? Rien du tout, au contraire. Il
+fallait ne rien faire, rien qu'être aveugle et sourd, ne voir ni
+meurtre, ni pillage, ni viol, fermer, briser son coeur, ne garder rien
+d'humain. Le soldat l'eût suivi, pour avoir Lyon, comme plus tard pour
+avoir Rome. Et cela sans promesse, par un traité tacite où tout était
+compris, tout argent, toute femme et tout crime.
+
+Les impériaux promirent Marseille à leurs soldats, leur montrant que
+toute la Provence s'y était réfugiée, qu'un immense butin y était
+entassé. Bourbon, comme on a vu, y avait intelligence dans les
+notables, et y comptait. Mais le peuple gardait une haine énergique
+aux Espagnols; au bout d'un siècle, il conservait présent le sac de la
+ville, surprise alors, pillée par les Aragonais. Il se forma en
+compagnies, se retrancha, combattit vaillamment. Il était soutenu et
+par des gentilshommes que le roi envoya, et par les proscrits
+italiens, sous Renzo (Orsini), vaillante légion, déjà vieille dans
+l'exil, endurcie dans nos camps, et plus sûre que les nôtres mêmes.
+Contre un Français, la France fut défendue par l'Italie.
+
+ Quand Bourbon vid Marseille,
+ Il a dit a ses gens:
+ Vray Dieu! quel capitaine
+ Trouverons-nous dedans?
+ Il ne m'en chaut d'un blanc
+ D'homme qui soit en France,
+ Mais que ne soit dedans
+ Le capitaine Rance.
+
+Cette vieille chanson de nos pauvres piétons contre leurs capitaines
+et à la gloire de l'Italien reste la couronne civique de ce fils
+adoptif de la France, couronne tressée des mains du peuple.
+
+Le siége traîna. Et la population inflammable de Marseille prit un
+ardent élan de guerre, les femmes comme les hommes. Si elles ne
+combattirent, elles travaillèrent aux retranchements. L'unanimité de
+la ville imposa aux défections. Et pendant que Bourbon attendait des
+parlementaires, des propositions, des paroles, il ne reçut que des
+boulets. À une messe des Espagnols, un boulet tua le prêtre à l'autel
+et deux hommes. Pescaire dit à Bourbon qui accourait: «Ce sont vos
+Marseillais qui viennent, la corde au cou, vous apporter les clefs.»
+Et, après une reconnaissance meurtrière où l'on vit le fossé bordé
+d'arquebuses, Pescaire disait: «La table est mise pour vous bien
+recevoir. Courez-y; vous souperez ce soir en paradis...»
+
+Tout ce que Bourbon obtint fut qu'on essayerait encore un assaut. Il
+manqua, et l'on sut que la très-forte armée du roi était arrivée tout
+près, à Salon. Pescaire déclara qu'on ne pouvait risquer d'être écrasé
+entre une telle armée et la ville. Bourbon s'arracha de Marseille (28
+septembre 1524). On partit, mais déjà serré en queue par les Français
+qui, au Var, atteignirent, détruisirent l'arrière-garde. L'armée
+n'arrêta pas. Ces graves Espagnols, ces pesants lansquenets, devinrent
+tout à coup de vrais Basques. Cette retraite semblait un carnaval de
+bohèmes déguenillés. À pied, à mulet ou à âne, ils filèrent lestement
+par le chemin de la Corniche, si vite que, vers Albenga, ils firent
+quarante milles en un jour.
+
+Charles-Quint avait bien mérité son revers. Il avait à la fois lancé
+et retenu Bourbon, le faisant combattre lié, entravé, à la chaîne. La
+terrible réputation de ses armées plus redoutées qu'aucun brigand,
+avait fait la résistance obstinée, désespérée de Marseille. Sa dureté
+personnelle, éprouvée par l'Espagne même, imposait aux proscrits
+étrangers, enfermés dans Marseille, la loi de vaincre ou de mourir.
+Dans l'affaire toute récente des _Communeros_, il ne confirma pas une
+seule des grâces promises par ceux qui l'avaient fait vainqueur. Il
+envoya à la potence des hommes à qui les royalistes garantissaient la
+vie sur leur honneur. Cruel renversement des idées espagnoles, et qui
+accusait hautement un gouvernement étranger! Le roi, source sacrée de
+l'honneur et de la grâce, tache l'honneur des siens, ne fait grâce à
+personne; il survient après la victoire, et pour se montrer seul
+cruel! «Il y eut, dit-on, peu d'arrêts de mort.» C'est vrai (damnable
+hypocrisie!); on ne commença à juger qu'après avoir exécuté longtemps
+sans jugement.
+
+Les cortès témoignèrent gravement leur indignation en refusant
+l'argent à Charles-Quint. Et c'est ce qui, plus que tout le reste, lui
+fit manquer son siége de Marseille.
+
+Les grands de son parti étaient plus irrités que d'autres. Il laissait
+à leur charge ce qu'ils avaient avancé pour lui dans la guerre des
+_Communeros_. Le connétable de Castille lui disait: «Pour vous avoir
+gagné deux batailles en deux mois, payerai-je les dépens?» Cette risée
+sortit le jeune Empereur de sa réserve habituelle. Il lui échappa de
+dire: «Mais si je te jetais du balcon?--Je suis trop lourd; vous y
+regarderiez,» dit en riant le vieux soldat.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LA BATAILLE DE PAVIE[18]
+
+[Note 18: Les Archives du Vatican ne sont pas sans intérêt pour
+cette époque. C'est à ce moment où le pape voulait tromper les deux
+partis qu'il envoie au jeune empereur ce conteur libertin de Balthazar
+Castiglione, 20 novembre 1524. Après Pavie, éperdu de peur, il demande
+passage au général impérial pour ses agents (qui vont armer
+l'Angleterre contre l'empereur). _Extraits des actes et lettres du
+Vatican, Archives, carton L, 379._]
+
+1525
+
+
+Cette retraite faisait au roi une situation admirable. De roi haï,
+impopulaire, il se retrouvait l'épée de la France, le défenseur du
+sol, le protecteur des pays ravagés par l'invasion barbare de cette
+affreuse armée de mendiants. Toute la noblesse de France était venue
+comme à un rendez-vous d'honneur, pour témoigner sa loyauté; elle
+était enivrée, fière de se voir si grande, et (chose rare) complète.
+Une formidable infanterie suisse avait rejoint le roi. Jamais si belle
+armée, ni si ardente. Il y eût eu sottise à laisser perdre un si
+grand mouvement, comme voulaient les vieux généraux; et sottise
+ruineuse; comment nourrir tout cela, sinon en Lombardie? Les Anglais
+ne menaçaient pas. Le roi alla donc en avant sans attendre sa mère,
+qui venait pour le retenir.
+
+Il passa sur trois points; en dix jours, cette armée énorme se trouva
+de l'autre côté. Là, toute la difficulté fut de découvrir les
+impériaux; ils s'étaient dispersés, cachés dans les places fortes. Le
+roi arriva à Milan. Les Milanais, qui n'étaient pas d'accord entre
+eux, avaient appelé à la fois le roi et les impériaux. Le roi ne les
+traita pas moins bien. Il arrêta toute l'armée aux portes, et d'abord
+ne laissa pas entrer un seul soldat, sauvant ainsi la ville. Ce ne fut
+que le lendemain que, refroidies, calmées, sous la ferme conduite du
+vieux et respecté La Trémouille, les troupes entrèrent en grand ordre.
+
+L'effet moral de la prise de Milan était très-grand. Venise, le pape
+et les petits États devaient dès lors compter avec le roi. Restait à
+trouver les débris de l'armée impériale, à les forcer de place en
+place. La bande la plus forte, sous Antonio de Leyva, était enfermée
+dans Pavie. Le roi alla l'y assiéger (28 octobre 1524).
+
+Cette conduite était-elle absurde? Nullement. Les Italiens, qui
+avaient tant souffert de la mobilité des Français, de leurs
+capricieuses expéditions, les virent pour la première fois
+persévérants et persistants, enracinés dans l'Italie et décidés à ne
+pas lâcher prise. Grand motif de se joindre à eux.
+
+Que voulait le roi? 1º Se faire nourrir, solder, par les petits
+États; 2º diviser les impériaux, en leur donnant des craintes pour
+Naples, d'où leur venait le peu que donnait l'Empereur. La partie
+paraissait gagnée par celui qui saurait faire contribuer l'Italie. Une
+bande de dix mille hommes qu'il envoya vers le midi lui rallia les
+volontés douteuses. Les villes de Toscane commencèrent à payer.
+Ferrare paya, et de plus, fournit des munitions. Pour les impériaux
+épuisés, leur dispersion paraissait infaillible. Pavie même était
+pleine de trouble et de murmures. Cinq mille Allemands qui y étaient,
+avec cinq cents Espagnols, qui ne les contenaient nullement, furent
+plusieurs fois au point de se livrer au roi avec la ville.
+
+Il resta là quatre mois, amusé par les ingénieurs, qui tantôt
+canonnaient, tantôt piochaient pour détourner le fleuve, voulant
+prendre la ville par le côté où les eaux la gardent. Rien ne réussit.
+Ce roi, vif et impatient de sa nature, cette fois paraissait peu
+pressé. Cette si longue campagne d'hiver «où son armée logeait à
+l'auberge de l'étoile,» c'est-à-dire sous le ciel, il s'y résigna
+merveilleusement. Pourquoi? Il s'amusait (Guichardin nous l'a dit),
+donnant tout au plaisir, rien aux affaires. Un hiver d'Italie, passé
+ainsi, lui semblait assez doux.
+
+L'intérêt était grand pour les hommes de François Ier de faire que
+leur maître fût bien. Ils gagnaient gros à cette guerre oisive,
+comptant au roi une infinité de soldats qui n'existaient qu'en
+chiffres, des Suisses, des Allemands de papier, qui n'en mangeaient
+pas moins, n'étaient pas moins payés. Ses généraux étaient gens
+très-avides; tous suivaient leur exemple. Le roi, qui s'amusait,
+dormait, faisait l'amour, sur la foi de ces chers amis, était rongé et
+dévoré, sans s'en apercevoir, en danger même; il y parut bientôt.
+
+Il logeait agréablement dans une bonne abbaye lombarde. Luther, dans
+son voyage à Rome, fut effrayé, scandalisé du luxe de ces abbayes, de
+la chère délicate, de l'éternelle mangerie, des vins, pour ne parler
+du reste. Il s'enfuit indigné. Le roi ne s'enfuit point. Au contraire,
+il s'établit là quatre mois en grande patience, tantôt à l'abbaye,
+tantôt à Mirabella, ancienne villa des ducs de Milan, au milieu d'un
+grand parc.
+
+La Lombardie n'était plus ce quelle avait été. Elle avait cruellement
+souffert, infiniment perdu. Mais, comme il arrive dans ces grands
+naufrages, les lieux élus où l'on concentre les débris semblent
+d'autant plus riches. Je croirais donc sans peine que l'abbaye et la
+villa, arrangées pour le roi de France, rappelaient, soit les
+_Granges_ de Sforza, soit la _Pouzzole_ du roi de Naples, et autres
+lieux de volupté, que les descriptions nous font connaître. Ces villas
+étaient ravissantes par le mélange d'art et de nature, de ménage
+champêtre, qu'aiment les Italiens. Nos châteaux, encore militaires,
+dans leur morgue féodale, semblaient dédaigner, éloigner la campagne
+et le travail des champs, la terre des serfs; noblement ennuyeux, ils
+offraient pour tout promenoir à la châtelaine captive une terrasse
+maussade, sans eau ni ombre, où jaunissaient quelques herbes
+mélancoliques. Tout au contraire, les villas italiennes, bien
+supérieures par l'art, et vrais musées, n'en admettaient pas moins
+familièrement les jardinages, s'étendant librement tout autour en
+parcs, en cultures variées. Les compagnons de Charles VIII, qui les
+virent les premiers, en ont fait des tableaux émus.
+
+Gardées au vestibule par un peuple muet d'albâtre ou de porphyre,
+entourées de portiques «à mignons fenestrages,» ces charmantes
+demeures recélaient au dedans non-seulement un luxe éblouissant
+d'étoffes, de belles soies, de cristaux de Venise à cent couleurs,
+mais d'exquises recherches de jouissances d'agrément, d'utilité, où
+tout était prévu: caves variées, cuisines savantes et pharmacies, lits
+profonds de duvet, et jusqu'à des tapis de Flandre, où, garanti du
+marbre, pût, au lever, se poser un petit pied nu.
+
+Des terrasses aériennes, des jardins suspendus, les vues les plus
+variées. Tout près, l'idylle du ménage des champs.
+
+Aux jaillissantes eaux des fontaines de marbre, le cerf, avec la
+vache, venant le soir sans défiance, de grands troupeaux au loin en
+liberté, la venaison ou les vendanges, une vie virgilienne de doux
+travaux. Tout cela encadré du sérieux lointain des Apennins de marbre
+ou des Alpes aux neiges éternelles.
+
+L'hiver n'ôte rien à ces paysages. L'abandon même et les ruines y
+ajoutent un charme nouveau. Dans les jardins où cesse la culture, dans
+les grandes vignes laissées en liberté, les plantes vigoureuses
+semblent se plaire à l'absence de l'homme. Elle sont maîtresses du
+logis, s'emparent des colonnades, se prennent aux marbres mutilés et
+caressent les statues veuves. Tout cela très-sauvage et très-doux,
+d'un _soave austero_ dont on se défie peu, mais trop puissant sur
+l'âme, l'endormant, la berçant d'amour et de vains rêves.
+
+Dans les vers qu'il écrit plus tard dans sa captivité, François Ier se
+montre très-sensible à ce paysage italien. Il s'y oublia fort. Mais on
+peut soupçonner, sans calomnier sa mémoire, que le charme des lieux
+n'y fut pas tout. Quatre mois sans amours! Cela serait une grande
+singularité dans une telle vie. On a cherché à tort quelles grandes
+dames purent faire oublier les Françaises. Mais tout est dame en
+Italie. Celles qu'a tant copié le Corrège, de forme parfois un peu
+pauvres, mal nourries et trop sveltes, n'en sont que plus charmantes.
+Leur grâce est tout esprit.
+
+C'était le moment d'une grande révélation pour l'Italie. Aux pures
+madones florentines que déjà Raphaël anime, l'étincelle pourtant
+manque encore. Mais voici une race nouvelle, avivée de souffrance, qui
+grandit dans les larmes. Un trait nouveau éclate, délicat et charmant,
+le sourire maladif de la douleur timide qui sourit pour ne pas
+pleurer. Qui saisira ce trait? Celui qui l'eut lui-même et qui en
+meurt. Le paysan lombard du village de Correggio, l'artiste famélique
+qui ne peut nourrir sa famille: il saisit ce qu'il voit, cette Italie
+nouvelle, toute jeune, mais souffrante et nerveuse. C'est la petite
+sainte Catherine du mariage mystique (V. au Louvre), pauvre petite
+personne qui ne vivra pas, ou restera petite. Plus que maladive est
+celle-ci; elle n'est pas bien saine; on le voit aux attaches
+irrégulières des bras, qu'il a strictement copiées. Et, avec tout
+cela, il y a là une grâce douloureuse, un perçant aiguillon du coeur
+qui entre à fond, fait tressaillir de pitié, de tendresse, d'un
+contagieux frémissement.
+
+Telle était l'Italie à ce moment, amoindrie et pâlie. Et Corrège n'eut
+qu'à copier. Il puise à la source nouvelle, à ce sourire étrange entre
+la souffrance et la grâce (Prud'hon l'a eu seul après lui).
+Heureusement pour l'Italien, si la race changeait, le ciel était le
+même. Sans cesse il reprenait son harmonie troublée et s'envolait dans
+la lumière.
+
+François Ier ne vit pas le Corrège, peintre de campagne, et qui meurt
+bientôt peu connu (1529). Mais il vit et goûta l'Italie du Corrège. Et
+je ne fais pas doute que ce soit le secret de sa longue inaction.
+
+Ne serait-ce pas aussi à cette époque que le Titien a fait de lui le
+solennel portrait que nous avons au Louvre? Titien ne vint jamais en
+France. François Ier alla deux fois en Italie, à vingt-cinq ans et à
+trente et un ans. C'est évidemment au second voyage que se rapporte le
+portrait, avant ou après la bataille. S'il accuse plus de trente six
+ans, si des plis (je ne dis des rides) se forment déjà au coin des
+yeux, accusez-en, si vous voulez, les soucis de la royauté, les
+travaux et les veilles de ce prince si laborieux.
+
+Je ne m'étonne pas s'il resta là si longtemps sans s'en apercevoir.
+Tout y venait heurter, et il ne le sentait pas. Il était trop avant au
+fond de ce rêve. Ses Italiens partaient, dès janvier. Corses la
+plupart, ils étaient rappelés par les Génois leurs maîtres. L'armée
+fondait, sans qu'il le vît. Les hommes mouraient de froid et de faim.
+Une poule coûtait dix francs d'aujourd'hui. Les seigneurs, sans feu
+ni abri, venaient à ses cuisines. Il apprit coup sur coup que quatre
+corps avaient été surpris et enlevés, et cela ne l'éveilla pas.
+Quelques milliers de Suisses allaient venir et il les attendait, sans
+même rappeler ses dix mille hommes envoyés au midi.
+
+Ses ennemis faisaient un grand contraste.
+
+Pescaire montra une vigueur extraordinaire. Il contint tout à la fois
+généraux et soldats. D'une part il releva Lannoy qui mollissait,
+voulait traiter ou partir et secourir Naples. D'autre part, il paya le
+soldat de paroles. Il enjôlait les Espagnols surtout, disant qu'ils
+étaient bien heureux d'une telle occasion qui allait les enrichir à
+jamais, le roi étant là en personne avec tant de grands seigneurs.
+Quels prisonniers à faire! et quels riches rançons.
+
+Aux Allemands, il dit qu'il s'agissait de sauver leurs frères
+allemands enfermés à Pavie; le fils du vieux Frondsberg, leur général,
+y était; il fit parler le bon vieux père. Pour les gens d'armes qu'il
+trouva insensibles, il fallut financer; Pescaire donna et fit donner
+par les chefs ce qu'ils avaient d'argent.
+
+L'embarras n'était pas moindre dans la ville. Antonio de Leyva, peu
+sûr de ses Allemands, qui criaient _Geld! Geld!_ et voulaient le
+livrer, n'y trouva de remède qu'en tuant leur chef par le poison, et
+leur persuadant que l'argent était là dehors, tout prêt pour les
+payer, il en fit venir quelque peu et leur donna patience.
+
+Bourbon arrivait d'Allemagne. Sa rage et sa fureur pour sa fuite de
+Provence lui avaient fait des ailes. Plus dur au brigandage que les
+vieux brigands italiens, il sut faire de l'argent. Une razzia sur
+Florence l'avait alimenté l'autre année. Celle-ci, ce fut le tour de
+la Savoie. Faute d'argent, il prit des bijoux; il porta l'écrin de la
+duchesse aux usuriers d'Allemagne. Avec quoi il trouva sans peine la
+quantité de chair humaine qui était nécessaire. L'archiduc donna
+quelque chose; et, par une diabolique hypocrisie, Bourbon trouva moyen
+de tirer aussi des villes impériales. Il exploita l'affaire du jour,
+la querelle religieuse, dit que le pape était l'allié de François Ier
+(mensonge, Clément trompait les deux), et il ne manqua pas de
+lansquenets qui se crurent luthériens pour aller boire en Italie.
+
+Pescaire cependant, avec ses agents italiens, travaillait habilement
+l'armée du roi, attirait des transfuges, décidait des défections. La
+plus terrible eut lieu cinq jours juste avant la bataille. Les
+Grisons, effrayés d'un coup frappé près d'eux, ou peut-être gagnés,
+rappelèrent cinq mille des leurs qui étaient devant Pavie. Événement
+tout semblable au rappel des Allemands la veille de la bataille de
+Ravenne. Mais, cette fois, il n'y eut pas là un Bayard pour les
+retenir.
+
+Enfin, un peu alarmé, le roi unit son camp, jusque-là divisé, et se
+fortifia. Il se croyait couvert par les faibles murailles du grand
+parc de Mirabella. La nuit du 8 février, Pescaire y envoie des maçons
+qui, en une heure, en abattent trente brasses. En avant, son neveu du
+Guast et six mille fantassins, mêlés des trois nations, marchaient
+droit sur Mirabella. Après venait Pescaire, qui s'était réservé la
+masse des Espagnols pour le principal coup. Il avait donné
+l'arrière-garde aux Allemands, conduits par Lannoy et Bourbon.
+
+Ceux qui marchaient en avant, passant sous les boulets français,
+doublèrent le pas. Le roi crut les voir fuir, il s'élança avec la
+gendarmerie, et se mit devant ses canons; ils ne purent plus tirer
+sans tirer sur lui-même.
+
+Pescaire le vit passer, et d'un millier d'arquebuses espagnoles bien
+tirées, presque à bout portant, il lui mit sur le dos grand nombre de
+ses meilleurs gens d'armes.
+
+Le roi, dans son aveugle élan, tomba du premier coup sur un brillant
+cavalier, et le tua, dit-on, de sa main. Coup superbe pour un héros de
+roman; c'était le dernier descendant du fameux Scanderbeg.
+
+Pendant cette belle prouesse, la _bande noire_ de nos lansquenets eut
+quelques moments d'avantage. Ils furent peu imités des Suisses qui, ce
+jour, se montrèrent tout différents de leurs aïeux.
+
+Le roi, avec ses grands seigneurs, soutint quelque temps la bataille
+avec une vaillance qu'admirèrent les ennemis. Il y eut là un grand
+massacre des premiers hommes de France: La Trémouille, La Palice,
+Suffolk, prétendant d'Angleterre, furent tués, et Bonnivet se fit
+tuer, courant à l'ennemi la visière haute et le visage découvert.
+
+Le roi, deux fois blessé, au visage, à la cuisse, et la face pleine de
+sang, sur un cheval percé de coups, voulait gagner un pont. Le cheval
+s'abattit, il tomba dessous, et deux Espagnols arrivaient dessus pour
+le prendre ou le tuer. Mais à l'instant il y eut là à point un groupe
+de Français, dont l'un mit l'épée à la main pour le garder des
+Espagnols. C'était justement Pompéran, ce douteux personnage qui avait
+mené Bourbon hors de France, s'était ensuite rallié au roi
+(_Captivité, p. 38_) pour rejoindre ensuite Bourbon. Un autre était
+son secrétaire même et très-intime agent, La Mothe-Hennuyer. Ils lui
+dirent de se rendre au connétable, ce qu'il refusa. On appela Lannoy,
+qui accourut, et qui, lui donnant son épée, reçut celle du roi à
+genoux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LA CAPTIVITÉ
+
+1525
+
+ Vaincu je fus et rendu prisonnier,
+ Parmi le camp en tous lieux fut mené,
+ Pour me montrer, çà et là promené...
+ (_Vers de François Ier._)
+
+
+Ce traitement barbare s'explique: le prisonnier était le gage de
+l'armée. Elle s'était battue gratis, dans l'espoir de le prendre et
+d'avoir sa rançon. Les généraux purent dire: «Voilà votre homme; vous
+l'avez maintenant. Dès ce jour, vous êtes payés.»
+
+Des arquebusiers espagnols qui avaient réellement fait la principale
+exécution, un rustre s'avança, et familièrement dit au roi de France:
+«Sire, voici une balle d'or que j'avais faite pour tuer Votre
+Majesté... Elle servira pour votre rançon.» Le roi sourit, et la
+reçut.
+
+Mais, le soir ou le lendemain, il arracha de son doigt une bague,
+seule chose qui lui restât, et, la donnant secrètement à un
+gentilhomme qu'on lui permit d'envoyer à sa mère, il lui dit: «Porte
+ceci au Sultan.»
+
+Ainsi la grande question du temps fut tranchée, les scrupules étouffés
+et les répugnances vaincues.
+
+Événement immense, décidé par le désespoir, qu'il crut lui-même impie
+sans doute comme un appel au Diable, mais qui réellement fut une chose
+de Dieu, le premier fondement solide de l'alliance des religions et de
+la réconciliation des peuples.
+
+Cet homme, étourdi en bataille, fut en captivité plus fin qu'on
+n'aurait cru. Il ne s'était rendu qu'à Lannoy, l'homme de l'Empereur.
+Cela le servit fort. Il caressa aussi Pescaire. Celui-ci, parfait
+courtisan autant qu'habile capitaine, se présenta en deuil. François
+Ier, soit sensibilité, soit flatterie pour les Italiens, qui devinrent
+en effet l'épine de Charles-Quint, traita Pescaire en roi futur de
+l'Italie et se jeta dans ses bras.
+
+Sa parfaite dissimulation parut le soir, au moment amer où il lui
+fallut recevoir le connétable de Bourbon. Celui-ci se montra modeste,
+présenta ses devoirs et offrit ses services. Le roi l'endura et lui
+fit bon visage. Un auteur assure même qu'il l'invita à sa table avec
+les autres généraux.
+
+La fameuse lettre à sa mère, qu'on a toujours défigurée, témoigne
+assez de son abattement: «De toutes choses, ne m'est demeuré que
+l'honneur et la vie, qui est sauve.»
+
+Le plus triste, ce sont ses lettres à Charles-Quint. Elles étonnent
+de la part d'un homme aussi spirituel. Elles sont d'une bassesse
+impolitique. Il risque d'exciter le dégoût et de s'ôter toute
+croyance. Il demande _pitié_, n'espère que dans la bonté de l'Empereur
+qui, sans doute, en fera un ami, et non _un désespéré_, et qui, au
+lieu d'un prisonnier inutile, rendra un roi _à jamais son esclave_. Ce
+triste mot revient trois fois. (_Captivité, 131_; _Granvelle, I, 266,
+268, 269_.)
+
+Nous ne sommes point partisan du suicide. Et cependant, s'il fut
+jamais permis, c'est à celui peut-être dont la captivité devient celle
+d'un peuple, à celui dont la personnalité étourdie met la Patrie sous
+les verrous. Quoi! la France était là, dans un petit fort italien,
+sous l'arquebuse d'un brigand espagnol! Dans l'hypothèse absurde d'un
+Dieu mortel en qui une nation incarnée pâtit, s'avilit, qu'il abdique,
+ce Dieu, ou qu'il meure. Malheur à la mémoire du prisonnier qui
+s'obstina à vivre, et qui montra la France sous le bâton de
+l'étranger!
+
+Ce héros de théâtre, dégonflé, aplati, parut ce qu'il était, un
+gentilhomme poitevin de peu d'étoffe, dévot par désespoir (autant que
+libertin), rimant son malheur, ses amours, comme eût fait à sa place
+Saint-Gelais, Joachim Du Bellay ou tout autre du temps.
+
+D'abord, il se mit à jeûner et faire maigre. Sa tendre soeur, émue
+outre mesure, tremble qu'il ne se rende malade. Elle lui défend le
+maigre, et, pour le soutenir, lui envoie l'aliment spirituel, un
+Saint-Paul... Une recluse a dit à un saint homme: «Si le roi lit saint
+Paul, il sera délivré.»
+
+Le livre vint peut-être un peu tard. Au souffle tiède d'un printemps
+italien, la poésie avait succédé à la dévotion. Le roi, à travers ses
+barreaux, avait regardé la campagne lombarde, le paysage si frais, si
+charmant en avril, et sublime, de Pavie aux Alpes, et il s'était mis à
+rimer une idylle virgilienne. Ces très-beaux vers sont-ils de lui? Ils
+ne ressemblent guère à sa faible complainte sur la bataille de Pavie.
+On aura très-probablement arrangé, orné, ennobli l'idée première, fort
+poétique peut être, du captif, inspirée par ce regard mélancolique sur
+cette campagne de printemps. Contre la belle Italie qui lui fut si
+fatale, contre le Pô et le Tésin, gardiens de sa prison, il appelle à
+lui nos fleuves nationaux, leurs nymphes éplorées. Cette pièce est
+non-seulement d'une grande facture, mais d'un sentiment profond de la
+France.
+
+ Nymphes, qui le pays gracieux hebitez
+ Où court ma belle Loire, arosant la contrée...
+ Rhône, Seine, Garonne, et vous, Marne et Charente,
+ ... Fleuves qu'alentour environne
+ L'Océan et le Rhin, l'Alpe et les Pyrénées,
+ Où est votre seigneur que tant fort vous aimez? etc.
+ (_Captivité, 227._)
+
+S'il eût eu d'autres yeux, si, au lieu de cette vague sensibilité
+poétique, il eût eu un coeur d'homme, ou du moins le tact de la
+situation, il aurait vu par la fenêtre toute autre chose: l'Italie
+frémissante, épouvantée d'être, par sa défaite, livrée à l'armée des
+brigands. Car, qui avait vaincu? L'Empereur? Non, mais ce monstre sans
+nom, trois bandes en une, et point de chef. Valets, tremblants
+flatteurs de leurs soldats, quel crime pouvaient empêcher ou défendre
+ces misérables généraux? Venise supplia le pape de former une ligue
+armée. Le pape y entre en mars, et en sort en avril. Et pourtant, il
+n'eût pas coûté, pour détruire ces brigands, moitié de l'argent qu'ils
+volèrent.
+
+Ce que François Ier eût vu encore, s'il n'eût été myope, c'était
+l'impuissance et la pauvreté de l'Empereur, la jalousie de
+l'Angleterre, la fermentation des Pays-Bas, les ressources faciles
+qu'avait la France en elle et dans ses alliés. Demain Soliman, Henri
+VIII, allaient armer. Mais le jour même, une amitié plus prompte, une
+épée plus rapide se déclara pour lui. Le petit duc de Gueldre ramassa
+six mille hommes et se jeta sur les Pays-Bas; Marguerite d'Autriche,
+qui ne pouvait lever un sou, et se mourait de peur entre l'invasion et
+la révolution, agit fortement à Madrid et arracha de Charles-Quint
+l'autorisation d'une trêve.
+
+Le roi voyait du moins de près les discordes et les disputes de ceux
+qui le gardaient, les demandes de solde, les cris, les fureurs des
+soldats. Les généraux se haïssaient à mort.
+
+Bourbon, en haine de Pescaire, eût volontiers tourné le dos à
+Charles-Quint. Il s'offrait aux Anglais. Pour un secours d'argent,
+rien que la solde d'un mois, il levait une bande, fondait en France,
+emportait tout, faisait roi Henri VIII.
+
+Pescaire, vrai vainqueur de Pavie, traitait avec son maître. Si
+l'Empereur était ingrat, il avait une chance, il pouvait espérer au
+désespoir de l'Italie. Elle s'était donnée presque à César Borgia;
+pourquoi pas à Pescaire?
+
+Quant à Lannoy, il s'était fait le confident de François Ier. Il
+avait sa soeur mariée en France, et, comme Flamand, il était au point
+de vue de Marguerite d'Autriche, craignant fort pour la Flandre,
+voyant les Pays-Bas en pleine révolution, et très-impatient de
+réconcilier les deux rois.
+
+La chose n'était pas facile. Le jeune Empereur qui, en public, avait
+affiché une modération toute chrétienne et défendu même les
+réjouissances, dans une lettre à Lannoy, écrite de sa main, montre à
+quel degré d'infatuation ce bonheur inouï avait mis son esprit:
+«Puisque vous m'avez pris le roi de France, dit-il, je vois que je ne
+me saurai où employer, si ce n'est contre les infidèles.»
+
+S'il pouvait faire un peu d'argent, il comptait en avril entrer en
+France, non par Bourbon, mais lui-même et de sa personne. Aussi,
+laissant là Henri VIII et sa fille, il se tournait vers une riche dot,
+celle de Portugal; l'Anglaise ne lui apportait qu'une quittance de ses
+dettes, et la Portugaise donnait du comptant.
+
+Ses demandes à François Ier étaient exorbitantes, rédigées d'une
+manière insultante, odieuse, par le haineux Gattinara.
+
+D'abord le pape Boniface VIII donna jadis toute la France à la maison
+d'Autriche. Mais l'Empereur est si modéré qu'il se contentera d'en
+prendre la moitié, sans parler de Milan et de Naples. Il veut: 1º les
+provinces du Nord, la Picardie, la Somme, avec la suzeraineté d'Artois
+et de Flandre; 2º l'Est, la Bourgogne; 3º le Midi, la Provence pour
+Bourbon, qui reprendra de plus ses fiefs du centre, Auvergne,
+Bourbonnais, etc. Est-ce tout? Non. On fera droit aux prétentions
+d'Henri VIII, il est vrai, réduites; la Normandie, la Gascogne et la
+Guienne,--plus l'Anjou, province centrale, qui disjoindra la Bretagne
+et la France.
+
+Ni le roi, ni sa mère, ne firent de réponse officielle. Le roi mit
+quelques notes, toutes conformes aux instructions que la régente donne
+à ses envoyés. Ni Somme, ni Bourgogne, ni Provence,--mais l'offre
+d'_épouser la soeur_ de Charles-Quint et de se faire son soldat pour
+l'_aider à prendre sa couronne_ impériale en Italie. Ce que la mère
+explique, offrant impudemment l'Italie et d'aider à prendre Venise.
+Cette femme éhontée ajoutait un appoint, sa fille, qu'elle jetait à
+l'Empereur. (_Captivité, 174, 194._)
+
+Une affaire préalable, c'était d'avoir vraiment le prisonnier, de le
+tirer des mains de l'armée, de le mettre en celles de Charles-Quint,
+en le transportant en Espagne. François Ier avait l'espoir de se faire
+enlever dans le trajet. Mais Lannoy, habilement, fit prévaloir en lui
+une autre idée, un roman qui, justement comme tel, lui alla à
+merveille. Ce fut d'arranger tout par un mariage, de jouer à Bourbon
+le tour de lui prendre sa femme, Éléonore, cette soeur de
+Charles-Quint, qui lui était promise. Elle était veuve, point du tout
+agréable. Le roi dit et fit dire que, dès longtemps il y avait pensé.
+Il en était amoureux sans la voir. S'il passait en Espagne, il était
+sûr de conquérir et cette soeur et toute la famille de Charles-Quint,
+de mettre tout le monde pour lui; l'Empereur, son futur beau-frère,
+aurait la main forcée, et ne pourrait s'empêcher de traiter.
+
+Cela était absurde. Et cela se réalisa à la lettre. François Ier
+paraît avoir compris qu'à sa folie répondrait parfaitement celle des
+Espagnols, qu'ils raffoleraient du roi, soldat pris en bataille,
+qu'ils le compareraient à leur roi, jusque-là si peu pressé de voir
+l'ennemi.
+
+Le gardien et le prisonnier conspirent ensemble. Le roi prête même ses
+galères au transport. On part pour Naples, on arrive en Espagne (23
+juin 1525). Bourbon, Pescaire, sont furieux; Bourbon reste tout seul à
+Gênes, n'ayant aucun secours, ni d'Espagne, ni d'Angleterre, pas même
+de vaisseau pour passer, voyant le temps se perdre, la saison
+s'écouler.
+
+Lannoy et les Croy, tout en flattant les idées guerrières du jeune
+maître, lui avaient fait entendre qu'il devait faire seul la conquête.
+L'Empereur ne pouvait entrer avec une petite bande, faire une pointe
+aventureuse, désespérée, comme aurait fait Bourbon. Il fallait une
+armée, et nouvelle, celle d'Italie étant si peu à lui. L'argent des
+Pays-Bas était fort nécessaire, et leur exemple pour avoir l'argent de
+l'Espagne. En mai, Marguerite d'Autriche convoque les États de
+Hollande et de Flandre, les priant de contribuer au moins pour leur
+sûreté, pour faire face aux brigands de Gueldre. Refus net, positif,
+violente accusation du système d'impôts suivi depuis cent ans. Le
+Luxembourg, le Hainaut et l'Artois, ruinés par la guerre, n'avaient
+rien et ne donnèrent rien. Le Brabant accorda, mais à une étrange et
+dangereuse condition: Pourvu que Bois-le-Duc y consentît. Or, il se
+trouvait justement que Bois-le-Duc était en pleine révolution
+luthérienne, forçant les cloîtres et rançonnant les moines. Anvers,
+Delft, Amsterdam, d'autres villes remuaient de même. Aux lettres
+effrayées de Marguerite, l'Empereur ne voit d'autre remède «que
+d'attirer en trahison les magistrats de Bois-le-Duc, et d'en faire un
+exemple.»
+
+Au reste, si Rome lui concède l'argent qu'on lève sur les prêtres pour
+réprimer les luthériens, il prendra l'affaire pour son compte, se
+chargera d'être bourreau. (_Lanz, Mém. Stuttgard, XI, 16-26._)
+
+Tel était l'aspect redoutable de cette année 1525. Une révolution
+immense sembla éclater en Europe. Une? Non; mais vingt de causes
+différentes, de caractères plus différents encore.
+
+En Allemagne, c'est la sauvage révolte des paysans de Souabe et du
+Rhin. Ils prennent la Réforme au sérieux, et veulent réformer le
+servage, établir sur la terre le _royaume de Dieu_.
+
+Nos ouvriers de Meaux sont entrés ardemment dans la révolution
+religieuse. Un des leurs, intrépide apôtre, le cardeur de laine
+Leclerc, se fait brûler à Metz. Et il se trouvait au même moment que
+des bandes de paysans d'Allemagne tombaient sur la Lorraine. Malheur à
+la noblesse si les serfs d'Allemagne et de France s'étaient entendus!
+Le duc de Guise les prit au passage, et les tailla en pièces.
+
+Les ouvriers en laine d'Angleterre se révoltent en même temps, mais
+sans lever encore le drapeau de la Réforme. Ils accusent seulement les
+impôts écrasants qui obligent le fabricant de les jeter sur le pavé.
+
+La plus étrange révolution est celle qui couve en Italie, non des
+villes, non des campagnes, mais une révolution de princes, celle des
+souverains ruinés, désespérés, contre le brigandage des impériaux.
+
+Même en Turquie, révolte. Et c'est ce qui retarde la diversion de
+Soliman en faveur de François Ier. Les janissaires, ces misérables
+moines de la guerre, la plupart enfants grecs, sans patrie, sans
+foyer, déchirent par moments leurs drapeaux; par moments, arrachent à
+leurs maîtres des augmentations de solde que l'enchérissement subit de
+toutes choses doit rendre en effet nécessaires.
+
+Charles-Quint, à lui seul, se trouvait avoir sous les pieds trois ou
+quatre révolutions: celle d'Espagne à peine éteinte, celle d'Allemagne
+en plein incendie (mais les princes, la noblesse, y couraient comme au
+feu), celle d'Italie, muette et sombre, très-imminente. Mais la plus
+grave pour lui, la plus immédiate, celle qui le paralysa, et qui
+réellement aida d'abord à nous sauver, c'était celle des Pays-Bas.
+Révolution financière et religieuse, où ces peuples, sacrifiés depuis
+cent ans à la politique étrangère, recouvraient leur sens propre,
+s'éveillaient, réclamaient liberté d'industrie et de conscience.
+
+Là fut notre salut. Ce mouvement des Pays-Bas se prononce au
+printemps, en mai. Celui d'Italie, plus tardif, avortera. L'assistance
+de Soliman est ajournée. Celle même d'Henri VIII n'est déclarée que
+tard, et dans l'automne.
+
+Un des confidents de Charles-Quint lui écrivait après Pavie: «Dieu
+donne à chaque homme _son août_ et sa récolte; à lui de moissonner.»
+Il avait eu cet _août_ en mars. Bourbon pouvait alors, avec une bande
+quelconque, et sans argent, subsistant de pillage, entrer en France,
+percer sans peine jusqu'à Lyon, jusqu'en Bourbonnais. Les parlements
+l'eussent probablement accueilli.
+
+Charles-Quint manqua ce moment et attendit... quoi? Une dispense du
+pape pour épouser sa cousine de Portugal, qui devait, par une dot
+énorme de neuf cent mille ducats, rendre l'essor à l'aigle de
+l'Empire.
+
+Ne pouvant faire la guerre à la France, il la faisait au prisonnier.
+Il ne faut pas croire là-dessus les historiens espagnols. Il suffit de
+voir les affreux logis où le roi fut claquemuré. À Madrid, c'était une
+chambre dans une tour des fortifications. Petite, horrible cage, avec
+une seule porte, une seule fenêtre à double grille de fer, scellée au
+mur des quatre côtés. La fenêtre était haute du côté de la chambre, il
+faut monter pour voir le paysage, l'aride bord du Mançanarez; sous la
+fenêtre, un abîme de cent pieds, au fond duquel deux bataillons
+faisaient la garde jour et nuit.
+
+Cela était atroce, mais logique. Tenant la France dans cet homme qui
+régnait encore, qu'avait à faire son maître, sinon de le désespérer,
+de faire qu'il se trahît lui-même et ouvrît le royaume? Le tempérament
+de l'homme était fort propre à donner cet espoir. Jeune, fort et
+sanguin, chasseur infatigable et toujours à cheval dans nos forêts de
+France, le voilà tout à coup assis et cul-de-jatte. Cinq pas en long,
+cinq pas en large. Cet homme insatiable de femmes, le voilà moine, et
+tenu presque un an en parfaite abstinence. Ajoutez le climat
+d'Espagne, ardent, sec, aigre, la poussière salée de Castille dans
+cette fenêtre, pour tout air respirable. Enfin la perte de toute
+illusion, l'évanouissement du roman dont Lannoy l'avait amusé,
+l'espoir étroit comme ces murs où il heurtait à chaque pas. Vivre là,
+mourir là; être enterré d'avance, se sentir clos et déjà dans la
+pierre!
+
+Cet état fut au comble lorsqu'il sut la réponse qu'un confident de
+l'Empereur avait faite à sa mère, officieusement, doucereusement,
+réponse dure au fond, impitoyable, qui plaquait au visage le plus dur
+des refus. Le sens était qu'on n'avait que faire d'elle pour s'emparer
+de l'Italie, ni de François Ier pour épouser la soeur de
+Charles-Quint. Et pour l'offre qu'elle fait de sa fille, on ne daigne
+même en parler.
+
+Le cercle est fermé, sans espoir. Le roi restera là, ou satisfera
+l'Empereur, Henri VIII et Bourbon; il partagera la France.
+
+François ne trouva aucune force contre son malheur. Il tomba malade,
+et appela sa mère pour la voir encore.
+
+Elle pouvait quitter. Elle envoya sa fille.
+
+Charles-Quint ne se souciait aucunement de cette visite. Il comprenait
+fort bien que si les Espagnols s'intéressaient déjà au prisonnier, le
+dévouement de sa soeur, son adresse, allaient augmenter infiniment cet
+intérêt. Jusque-là, il tenait son homme, pouvait le resserrer dans
+l'ombre, exploiter son captif. Mais si elle arrivait, la lumière se
+faisait, tout éclatait, les coeurs émus allaient se soulever, et
+l'Espagne elle-même arracher la clef du cachot.
+
+D'autre part l'homme était malade. S'il mourait, tout était perdu. On
+tira donc de son geôlier un sauf-conduit, mais vague, peu rassurant,
+_pour la personne_ qui le visiterait. Et encore on ne l'obtint que par
+une promesse que fit Montmorency, qu'à ce prix on pourrait recevoir
+comme ambassadeur le connétable de Bourbon. Charles-Quint l'avait
+craint comme conquérant de la France; il le désirait au contraire
+comme perturbateur et brouilleur, chef de faction, étincelle
+d'anarchie et de guerre civile. Ce que Philippe II eut en Guise, son
+père l'eût voulu en Bourbon.
+
+Avec cette promesse qu'on ne tint pas, bien entendu, on hasarda
+d'envoyer Marguerite. Elle partait un peu à la légère, sans autre
+garantie qu'un mot obscur qui, rétracté, interprété, la faisait
+prisonnière. Elle allait, par un long voyage, aux mois ardents,
+fiévreux d'Espagne, chercher un jeune prince fort dur, à qui sa mère
+l'offrait à la légère et qui n'avait daigné répondre. On la sacrifia
+(comme toujours). Et elle-même le voulait ainsi. Sa tendresse pour son
+frère, accrue par le malheur, éclate, dès Pavie, dans ses lettres et
+ses vers mystiques d'une passion exaltée. Passion, du reste si
+naturelle en elle, qu'elle n'est pas troublée, et garde une grande
+lucidité d'esprit.
+
+Ces lettres vaudraient qu'on les récitât. Elles sont fort touchantes.
+Elle mêle, associe la nature à son entreprise; le paysage y paraît à
+travers ce prisme du coeur: «Madame me conduit quelques jours sur le
+Rhône. Que ne peut-elle laisser aller son corps! La mer l'auroit
+bientôt portée là où je vais!»
+
+Et plus loin, en Espagne, traversant les grandes plaines poudreuses et
+brûlées de la Castille, elle écrit à son frère:
+
+«Croyez que, pour vous faire service, en quoi que ce puisse être, rien
+ne me sera étrange, tout me sera repos, honneur, consolation...
+jusqu'à y mettre au vent la cendre de mes os (Septembre 1525).»
+
+Tout porte à croire qu'elle y mit d'avantage, qu'elle y fut
+l'instrument docile, aveuglément passionné, de la politique de Duprat
+et de la régente; en d'autres termes, que, ne voyant qu'un but, sauver
+son frère mourant, elle porta pour rançon au geôlier le secret
+qu'avait confié à l'honneur de la France le désespoir de l'Italie.
+
+La mère, la soeur craignaient infiniment pour le cher prisonnier. Le
+18 septembre, quand Marguerite arriva, on désespérait de lui. On
+tremblait que Charles-Quint ne le laissât dans son cachot, violemment
+irrité qu'il allait être de l'abandon d'Henri VIII et de sa ligue avec
+la France.
+
+Donc il fallait, à tout prix l'apaiser.
+
+L'Italie, même impériale, avait appelé la France; non-seulement le
+pape et Venise, mais Francesco Sforza, la créature de Charles-Quint,
+avaient crié à l'aide, sous les outrages et les supplices. On
+commençait à croire qu'il voulait dépouiller Sforza. Il lui montrait
+l'investiture, ne la lui donnait pas, la mettant au prix monstrueux de
+1,200,000 ducats. Plusieurs croyaient qu'il donnerait Milan au
+connétable de Bourbon.
+
+Les Allemands étaient partis. Les Espagnols restaient. Les Italiens,
+pour s'en débarrasser, avaient mis leur espoir dans l'homme même de
+Pavie.
+
+Pescaire avait vaincu, et Lannoy avait profité. Aux termes de la
+parabole qui paye le fainéant pour le laborieux, l'Empereur
+récompensait le Flamand pour la victoire de l'Italien.
+
+Pescaire, le lendemain de la bataille, avait pris pour lui un comté.
+L'Empereur le lui ôte, disant que, depuis deux ans, il l'a promis aux
+Colonna: mortelle injure. Pescaire cria si haut, que les Italiens
+prirent confiance en lui, lui dirent tout, tramèrent avec lui pour
+massacrer les Espagnols.
+
+Alonso d'Avalos, marquis de Pescaire, était, comme César Borgia, un
+Italien d'origine espagnole. Entre tous ces damnés qui se dirent
+disciples de Borgia, lui seul eut du génie. Né près de Naples, doué
+des fées, heureux dès le berceau, il eut, à quatre ans, la singulière
+faveur de fiancer la reine d'Italie, celle qui fut le centre des
+penseurs italiens, la poésie de Michel-Ange et son sublime amour,
+Vittoria Colonna. Elle était d'une part Colonna, de ces fameux
+Romains, des héros de Pétrarque, d'autre part des Montefeltro, ducs
+d'Urbin, illustres généraux des siècles militaires de l'Italie. À une
+telle femme il fallait un trône, et c'est peut-être ce qui alluma
+d'abord l'ambition de Pescaire. Ce simple gentilhomme eût voulu une
+souveraineté pour cette fille des souverains. Ils étaient du même âge,
+et tous deux poètes. Il l'épousa à dix-sept ans. Il eut d'abord des
+succès étonnants; ses années marquent nos défaites. En 1521, il prend
+Milan malgré Lautrec. L'année suivante, il tue Bayard, bat Bonnivet à
+la Bicoque. En 1525, Pavie[19]!
+
+[Note 19: J'omets ici beaucoup de circonstances accessoires, entre
+autres la fuite d'Alençon avec l'arrière-garde. Il eut le malheur
+d'arriver le premier de tous les fuyards de Lyon; il fut accablé de
+reproches par sa femme et sa belle-mère, mourut de chagrin ou de
+fatigue.--La balle d'or est dans D. Juan Antonio de Vera. _Vie de
+Charles-Quint._]
+
+À un tel homme, si hardi, si prudent, «exquis en paix, en guerre»
+(c'est le mot de François Ier) la fortune offrait tout. La misérable
+impuissance des rois, épuisés dès l'entrée des guerres, ouvrait les
+plus hautes espérances aux aventuriers héroïques. N'avait-on pas vu,
+au XVe siècle, le grand Huniade faire souche de rois? et les Sforza de
+ducs? L'intrigant César Borgia avait failli faire un royaume. Pourquoi
+un Seckingen, un Bourbon, un Pescaire, n'auraient-ils pas ceint la
+couronne?
+
+Les Italiens offraient à Pescaire celle de Naples; le pape lui en
+aurait donné l'investiture. L'âme de l'entreprise était Morone, le
+chancelier de Francesco Sforza. L'affaire était conclue avec la
+France, qui renonçait au Milanais, promettait une armée (24 juin
+1525).
+
+Le désespoir du roi dans sa prison d'Espagne, son appel à sa mère, à
+sa soeur, sa maladie en août et les craintes de sa famille,
+dérangèrent tout. Les Italiens, qui ne voyaient rien faire pour eux,
+et soupçonnaient qu'on allait les trahir, commencèrent à se troubler.
+L'Empereur avait déjà conclu avec la France une trêve de juillet en
+janvier. Pescaire joua un double jeu. Il dit à ses complices que, pour
+endormir l'Empereur, il fallait lui mander quelques mots de la chose,
+et lui faire croire qu'on la ferait avorter. Ayant obtenu des Italiens
+la permission de les trahir, il le fit en effet, et plus qu'il
+n'était convenu.
+
+Plusieurs assurent que ce fut la pieuse, la vertueuse Vittoria Colonna
+qui lui fit livrer ses amis; il était très-perplexe; elle le décida
+par la considération du serment qu'il avait prêté à l'Empereur, dont
+il était l'homme de confiance, par l'obéissance qu'on devait à
+l'autorité légitime, par le _loyalisme_ espagnol, qui jamais ne trahit
+son maître, enfin par la vertu chrétienne, le pardon des injures, le
+sacrifice de sa jalousie et de sa haine contre les Colonna, auxquels
+l'avait sacrifié l'Empereur.
+
+Cela le toucha fort, et il réfléchit sans doute aussi qu'après tout
+l'Empereur pouvait d'un seul mot le faire très-grand en Italie, tandis
+que la Ligue ne lui donnait qu'une promesse, une douteuse éventualité,
+rien que la guerre. Il allait servir les Français, qu'il venait de
+battre, contre les Espagnols, qui l'aimaient, l'admiraient comme un
+des leurs, et qui avaient fait sa victoire.
+
+Et il poussa si loin cette vertu sublime de servir un maître ingrat,
+qu'il se fit espion pour lui, agent provocateur compromettant
+habilement ses amis et les enfonçant dans le piége. En attendant, il
+gagnait du temps, disant que sa conscience n'était pas rassurée
+encore, et faisant consulter (sans doute par sa femme) les plus
+profonds casuistes de Rome.
+
+Mais revenons à Marguerite, qui arrive à Madrid, et trouve son frère
+malade à la mort dans ce misérable galetas. Sa vue seule, son
+embrassement, son étreinte, l'eût ressuscité. La France tout entière
+et la patrie entra avec elle dans cette chambre, le charme de la
+famille, de l'enfance et des souvenirs. Elle ne craignit pas pour le
+roi une émotion religieuse; elle fit dresser un autel, dire la messe,
+et communia avec lui de la même hostie.
+
+Il était beaucoup moins malade qu'on ne croyait. Sa vigueur de
+jeunesse se réveilla par le bonheur. De corps, de coeur, il s'était vu
+lié, serré, et dans cette constriction, il avait cru mourir.
+
+Une véhémente expansion, et morale, et physique, eut lieu dans tous
+les sens. Sa soeur en quinze jours, fit ce miracle de le si bien
+remettre, «qu'il eût couru le cerf.» Elle donne plusieurs détails
+naïfs de cette résurrection, et plus naïfs que poétiques, comme une
+mère parle d'un enfant.
+
+M. de Sismondi, avec un grand sens historique, avait jugé, sur les
+dépêches des envoyés du pape, que la régente trahissait, qu'après
+avoir, en juin, promis secours aux Italiens, en août, voyant le roi
+désespéré, malade, elle avait brusquement changé de politique, demandé
+grâce à l'Empereur en dénonçant ses alliés. Au milieu de septembre, on
+sut à Rome que Charles était instruit et des offres faites à Pescaire
+et des négociations avec la France.
+
+L'hypothèse est si vraisemblable, que celui qui ne veut pas l'admettre
+doit oublier l'histoire des monarchies, méconnaître spécialement ce
+moment de l'histoire où le gouvernement tout personnel ne fut que la
+famille, le sang, la chair et l'amour éperdu d'une mère capable de
+tout, mère jusqu'au crime, asservie à l'instinct de la femelle pour sa
+progéniture.
+
+Une seule raison militait contre cette hypothèse: c'est que
+Marguerite ait été le dénonciateur. La passion l'expliquerait
+cependant; elle voyait son frère à la mort; pour le sauver, elle eût
+livré un monde.
+
+Au reste, la dénonciation avait précédé son voyage. Elle n'arrive à
+Madrid que le 18 septembre. Le 19, on savait à Rome que l'Empereur
+était instruit. Donc, il le fut au moins quinze jours avant qu'elle
+arrivât.
+
+Marguerite le trouva à Madrid, qui sans doute pensait tirer d'elle de
+plus amples révélations. Comme il tenait le frère, comme il pouvait
+d'un mot adoucir sa situation et lui donner la vie peut-être, il ne
+lui était que trop aisé de faire parler sa soeur. La chose, en
+général, était connue. Mais les circonstances précises qui permirent
+d'agir à coup sûr ne le furent qu'à ce moment, du 18 au 20 septembre.
+Pescaire avait flotté jusque-là. Mettez une vingtaine de jours pour le
+message de Madrid à Barcelone, à Gênes et à Milan, vous arrivez au 10
+octobre, au jour où Pescaire vit sa situation, se sentit dans la main
+de l'Empereur, où le preneur, se trouvant pris, trama la trahison
+qu'il accomplit le 14, jour où il livra ses amis.
+
+Ce qui fut conjecture pour Sismondi est à peu près certain, maintenant
+qu'on a publié les actes et les lettres. (_Marguerite, 1841_;
+_Charles-Quint, éd. 1844_; _Négoc, Autrich., 1845_; _Captivité,
+1847_.)
+
+La chose, bien entendu, n'y est nulle part. Mais plusieurs mots
+restent inintelligibles, inexplicables, si l'on n'admet que Marguerite
+s'était acquis un titre à la reconnaissance des impériaux, et fut
+étonnée, indignée, de leur ingratitude.
+
+Ce titre n'était pas une offre nouvelle qu'elle eût faite aux dépens
+de la France. Qu'offrait-elle? Que le roi cédât la Bourgogne, _en la
+gardant_ comme dot de la soeur de l'Empereur. Elle offrait Naples,
+elle offrait la Catalogne, l'Aragon et Valence! je ne sais quels
+droits de nos rois sur ces provinces espagnoles?
+
+Certes, de pareilles offres n'expliqueraient nullement l'étonnement
+qu'elle montre et son désappointement en voyant la dureté immuable des
+impériaux.
+
+Elle reproche à Lannoy d'avoir manqué d'_honneur_. (_Captivité, p.
+354._) Que signifie ce mot?
+
+Il est visible qu'à Madrid, pour tirer d'elle des lumières, des
+renseignements sur les secrets alliés de la France, on l'avait leurrée
+d'espérances qui s'évanouirent, lorsqu'à Tolède elle se trouva devant
+le conseil d'Espagne et le violent Gattinara.
+
+L'Empereur très-probablement ne voulut rien devoir, et dit: «Je savais
+tout.»
+
+Du reste, pensant bien que, dans les épanchements de sa douleur auprès
+de sa soeur Léonore et de la famille impériale, elle pourrait en dire
+encore plus, il crut utile de l'amuser, de lui dire _qu'elle en serait
+contente_, qu'il ferait les choses si bien, _qu'elle en serait
+surprise_ (3 et 8 octobre). Il écrivait aussi de bonnes paroles au
+roi.
+
+Le 5 octobre, elle parut devant le conseil impérial avec les envoyés
+de France. Gattinara y perdit toute mesure. Sans égard à la situation
+de la princesse et des Français, le furieux Savoyard parla comme
+jamais n'eût osé l'Empereur. Il cria, menaça. Marguerite s'en alla
+pleurer chez la reine de Portugal.
+
+Il voulait d'abord avoir la Bourgogne, la tenir, avant tout examen de
+la question. De plus, il lui fallait la Picardie, la Somme. Il ne
+voulait point de mariage du roi ou de sa soeur, mais un futur mariage
+entre deux enfants. Enfin, il fallait que le roi aidât l'Empereur; en
+troupes? non, en argent, c'est-à-dire qu'il fût tributaire, et payât
+l'armée ennemie.
+
+Tel fut le fruit de la faiblesse, de la déloyauté. Voyant l'affaire
+italienne éventée, Pescaire anéanti, enfin la France elle-même qui se
+livrait et brisait son épée, Gattinara nous mit le genou sur la gorge,
+et traita sans ménagement la femme faible et passionnée qui avait cru
+sauver ce qu'elle aimait.
+
+Dans les lettres de Marguerite à son frère convalescent, on sent
+qu'elle craint extrêmement de lui faire mal et qu'elle parvient à se
+contenir. Et cependant son coeur déborde d'amertume et de douleur.
+
+Elle n'ose plus parler, sentant qu'elle n'a que trop parlé, et qu'on
+profitera âprement des moindres paroles. (_Captivité, 357._)
+
+Lannoy, assez embarrassé, lui conseille doucement d'aller voir
+l'Empereur. Elle répond qu'elle n'ira pas sans y être invitée; que, si
+l'Empereur veut lui parler, on la trouvera dans tel couvent. Elle y
+attend depuis une heure après midi. À cinq heures, elle attend encore.
+On la laisse se morfondre là. L'Empereur va et vient, à la chasse, en
+pèlerinage, et que sais-je? Partout. Elle, fort délaissée, elle tue
+les journées à errer de couvent en couvent.
+
+Que se passait-il cependant en Italie? Le 14 octobre, Pescaire
+accomplit son forfait.
+
+Il l'accomplit, de concert avec son ennemi contre ses amis, avec
+Antonio de Leyva, le bourreau espagnol, qu'il avait promis d'égorger,
+contre ceux qui voulaient lui mettre sur la tête la couronne d'Italie.
+
+Il crevait de douleur, d'ambition rentrée, peut-être de remords; il
+était alité à Novarre. Cela l'aida au crime. Il tira parti de sa
+maladie pour attirer ses amis au piége. Il pria le chef du complot, le
+chancelier de Milan, de venir voir ce pauvre malade. Et celui-ci, qui
+le connaissait bien, y vint pourtant.
+
+Il vint. Et le malade le fit parler, parler bien haut et longuement,
+tout expliquer. Antonio entendait tout, caché derrière une tapisserie.
+L'épanchement fini, on saisit l'homme. Et Pescaire, se levant, passa
+dans une salle pour interroger comme juge son complice qu'il avait
+perdu.
+
+Il avait reçu d'Espagne l'ordre de pousser Sforza, de le dépouiller
+peu à peu, de le désespérer, afin qu'il éclatât et donnât occasion à
+l'Empereur de le déclarer déchu de son fief.
+
+Pescaire, qui tenait déjà Lodi et Pavie, demanda à Sforza de lui
+ouvrir Crémone; il n'osa refuser. Alors il occupa Milan, tenant le duc
+dans le château, lui demandant seulement de se laisser entourer de
+tranchées. Il le priait aussi de lui livrer son secrétaire intime.
+Sforza résista alors, et ne prenant conseil que de son désespoir, fit
+tirer sur les Espagnols.
+
+Cette perfidie du fort contre le faible tourna mal au premier. Les
+Vénitiens, qui, dans leur peur, allaient se racheter avec une grosse
+somme, réfléchirent qu'après tout, puisque l'Empereur prenait le
+Milanais, il en viendrait à eux, et que leur propre argent allait
+servir à payer l'invasion. Ils le remirent en poche. Au lieu
+d'argent, ils donnèrent un conseil à l'Empereur, celui de ne pas
+prendre Milan, ce qui allait mettre le monde contre lui. L'Empereur,
+sans argent, fut bien obligé de les croire.
+
+Pescaire se mourait cependant (30 novembre). Né pour la gloire, pour
+l'immortalité, il avait su s'attacher au poteau de l'infamie
+éternelle.
+
+Sa femme, à qui sans doute il avait caché l'extrémité où il était, fut
+avertie trop tard. Elle accourut du fond du royaume de Naples. À
+Viterbe, elle apprit sa mort. Elle resta inconsolable, et le pleura
+toute sa vie. Combien dut-elle aussi pleurer sur elle-même, si, par
+scrupule de religion et de chevalerie, elle lui donna le fatal conseil
+qui fit de lui un traître, et tua son âme et sa mémoire!
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LE TRAITÉ DE MADRID ET SA VIOLATION
+
+1525-1526
+
+
+La profonde irritation de François Ier, son aigreur et son amertume
+sont visibles dans les sèches réponses qu'il fit le 10 octobre aux
+dernières propositions de l'Empereur. (_Granvelle, I, 270_;
+_Captivité, 366_). Il dit même sur un des articles _qu'il aime autant
+un jamais_.
+
+Il fit dire par son médecin que l'Empereur ferait beaucoup mieux de
+prendre l'argent qu'on lui offrait, _avant que son prisonnier ne fût
+mort_.
+
+Il lui fit savoir encore qu'il était déterminé à user ses jours en
+prison et à faire couronner le Dauphin; qu'il le prierait seulement
+_de lui assigner un lieu où il restât jusqu'à sa mort_. (_Nég.
+Autrich., II, 630, 340._)
+
+L'outrageuse ingratitude des impériaux, le mépris qu'ils semblaient
+faire du frère et de la soeur, les avaient tous deux relevés. Ils
+prenaient par irritation la mesure forte et décisive qu'il eût fallu
+prendre dès le premier jour.
+
+Je ne doute pas que ce conseil vigoureux de l'abdication ne soit venu
+de Marguerite. Elle commença à voir clair, à sentir que cet ami, ce
+parent auquel tous deux s'étaient offerts et livrés, que l'Empereur
+était l'ennemi, un corsaire et un marchand, que le roi ne pouvait
+l'amener à rien qu'en lui dépréciant son gage. Il croyait tenir un
+roi, et il ne tenait qu'un homme qui pouvait au premier moment lui
+échapper par la mort.
+
+Le roi abdiqua (novembre); et sa soeur emporta l'abdication.
+
+Cette vigueur qui étonne dans cet homme sensuel et mou, dans cette
+femme passionnée qui, si énergiquement, s'arrachait à son amour, qui
+délaissait en prison son malade à peine rétabli, tout cela s'explique
+en partie par les sentiments de mysticité exaltée qu'elle avait
+apportés en Espagne et qu'elle avait un moment fait partager à son
+frère. Dès le lendemain de Pavie, elle lui avait envoyé les épîtres de
+saint Paul, en lui disant, comme on a vu, «_que saint Paul le
+délivrerait_.» Une recluse l'avait assuré «à un saint homme,»
+Briçonnet peut-être, ou plutôt Sigismond de Haute-Flamme (Hohenlohe),
+grand seigneur d'Alsace et chanoine de Strasbourg. C'était un ardent
+luthérien qui poussait à la conversion de François Ier, et qui en
+conserva l'espoir jusqu'en juillet 1526. Ce pieux personnage n'en
+resta pas moins voué au roi et à sa soeur, et nous le voyons peu après
+employé par François Ier à lever une armée de lansquenets.
+
+Si l'on suit avec attention le fil des événements, on trouve
+qu'effectivement rien n'agit en faveur du roi plus que _saint Paul_ et
+Luther. La fermentation protestante dont les Pays-Bas étaient
+travaillés avait frappé Marguerite d'Autriche d'une telle terreur,
+que, sans attendre ce qu'on ferait en Espagne, _elle signifia en juin
+aux Anglais qu'on ne pouvait rien_ et ne ferait rien. Et elle le leur
+prouva en faisant trêve, dès juillet, pour les Pays-Bas. Les Anglais
+firent le 30 août leur traité avec la France. Charles-Quint, au 18
+octobre, l'apprit sans pouvoir le croire. Mais les Anglais
+l'avouèrent, lui disant que c'était sa tante qui leur avait avoué la
+définitive impuissance et l'épuisement des Pays-Bas, et les avait
+ainsi jetés dans l'alliance française.
+
+Une chose y fut plus décisive encore, le mariage de Portugal et le peu
+de cas que Charles-Quint semblait faire de la fille d'Henri VIII.
+Celui-ci dut le rendre, en dégoût et mauvaise humeur, à sa femme,
+tante de Charles-Quint, dont il était fort las. Il regarda de plus en
+plus vers la France, d'où il avait peut-être emporté un regret. Il y
+parut bientôt, un an après, lorsque de France reparut ce jeune astre,
+qui éblouit le roi, le fit Français et protestant, et changea la foi
+de l'Angleterre.
+
+À l'autre bout du monde, en Turquie, la France, secondée par Venise,
+n'agissait pas moins efficacement. Le vieux doge, André Gritti,
+prudent et énergique, avait mis là son bâtard, Ludovico, homme
+d'audace et d'intrigue, lié avec le grand vizir, un Grec, né sujet de
+Venise, qui gouvernait absolument Soliman et l'empire. Les premiers
+envoyés avaient été assassinés, sans doute par l'Autriche. Mais
+d'autres, plus heureux, arrivèrent, le Polonais Laski, puis le
+Hongrois Frangepani. Ils furent reçus comme ils l'auraient été à Paris
+ou à Venise. Un mouvement commença immense de l'empire Turc;
+l'Allemagne, qui, à l'ouest, avait justement alors ses jacqueries, vit
+à l'est s'ébranler les Turcs, comme ennemis de Charles-Quint, et
+comprit l'extrême danger qu'un empereur autrichien attirait sur elle
+et sur la Hongrie.
+
+Ainsi il semblait que toute la terre, de l'Irlande à l'Arabie, s'émût
+pour François Ier. De l'Asie, de l'Arabie, de l'Égypte, cent tribus
+barbares venaient à l'appel du Sultan qui, disait-il, allait marcher à
+la délivrance de _son frère, le roi des Francs_.
+
+Mais nul pays ne se déclarait pour lui plus vivement que l'Espagne.
+Dès son arrivée, en juin, tout le pays de Valence s'était précipité
+pour le voir. Le peuple du Cid et d'Amadis courait avidement voir un
+héros vivant. Les femmes en raffolaient. Une fille du duc de
+l'Infantado, dona Ximena, déclara que, ne pouvant épouser le roi de
+France, elle n'aurait jamais d'autre époux, et se fit religieuse.
+
+Le caractère espagnol, d'une ardente générosité, se révéla mieux
+encore quand la princesse suppliante fut si durement traitée. Ce fut
+comme si la France était venue en confiance s'asseoir au foyer de
+l'Espagne et qu'on l'en eût repoussée. Tout le monde s'efforça
+d'expier près de Marguerite la froide et brutale politique du
+gouvernement flamand. Elle fut tendrement reçue de la soeur de
+Charles-Quint, enveloppée, adoptée, honorée de toutes manières dans
+l'aimable et noble famille du vieux duc de l'Infantado. Qu'on eût pu
+pour un intérêt, je ne sais quelle pauvreté de province ou de royaume,
+refuser la main de ce roi, miroir de toute chevalerie, refuser
+l'adorable soeur dont un regard valait un monde, c'était pour ces
+vrais Espagnols un sujet d'étonnement. Un grand d'Espagne, le vieux
+duc peut-être, dans sa galanterie héroïque, alla jusqu'à dire à
+Marguerite que, si l'Empereur partait pour l'Italie, il ne manquerait
+pas d'Espagnols pour ouvrir la porte à François Ier.
+
+La perfidie de Bourbon, qui avait eu l'affreux succès de faire son
+maître prisonnier, les mettait hors de toute mesure. Quand il arriva
+en Espagne, il se fit autour de lui un désert. Pas un homme ne lui dit
+un mot. Et l'Empereur ayant prié un des grands de l'héberger: «Je ne
+puis refuser, dit-il, ma maison à Votre Majesté. J'en serai quitte
+pour la brûler le lendemain.»
+
+Ces dispositions admirables, si touchantes, du peuple espagnol,
+étaient bien propres à soutenir le courage du roi. Cependant, sa soeur
+partie, les jours traînant, la saison attristée ne montrant plus au
+prisonnier que la plaine grise de Madrid, il commença à se trouver
+moins bien et à retomber. Sa soeur essayait de le soutenir par ses
+lettres. Mais elle-même, en s'éloignant de lui, elle s'attendrissait
+de plus en plus. Elle écrit à Montmorency: «Toute la nuit, j'ai cru
+tenir le roi par la main, et ne me voulois éveiller pour le tenir plus
+longuement.» Elle lui écrit à lui-même qu'il s'en faut peu qu'elle ne
+revienne, qu'elle voudrait lui ramener une litière qui le portât chez
+lui en songe, etc., etc. Enfin, après Saragosse, dans l'inquiétude où
+elle est qu'il ne soit malade, il semble qu'elle perde courage; une
+lettre de sa mère l'achève, elle succombe, écrit à son frère: «Si les
+honnêtes offres que vous avez faites ne les font parler autrement, je
+vous supplie qu'il vous plaise _de venir, comment que ce soit_.
+(Marg., II, 62, mi-décembre.)»
+
+Ce dernier mot veut-il dire en abandonnant la Bourgogne, ou en
+abandonnant l'honneur et trompant par un faux serment? Ce qui nous
+tenterait de pencher vers le premier sens, c'est que la mère de
+Marguerite, dans ses dernières instructions (fin novembre), dit qu'il
+faut examiner «si l'on doit s'arrêter à cette Bourgogne, qui a été
+jadis hors des mains du roi, et y est revenue, comme elle pourroit
+encore faire.»
+
+Marguerite n'était pas loin de sortir d'Espagne, quand elle reçut de
+son frère l'avis de faire diligence. Bourbon, arrivé le 15 novembre,
+insista très-probablement avec l'ardent Gattinara pour qu'on ne
+laissât pas la princesse emporter l'abdication. On aurait pu la
+chicaner sur les termes de son sauf-conduit ou le prétendre expiré,
+l'arrêter et s'assurer d'un précieux otage de plus. Mais elle doubla
+le pas, et arriva heureusement.
+
+Qu'avait à faire l'Empereur? Toute l'Europe se le demandait. Machiavel
+ne peut croire qu'il relâche jamais le roi. Praët, l'ambassadeur de
+Charles-Quint en France, lui écrit sagement: Qu'il faut faire de deux
+choses l'une: ou _mettre lui et son royaume si bas_, qu'il ne puisse
+nuire, ou le _traiter si bien et se l'attacher si étroitement, qu'il
+ne veuille jamais mal faire_. Si le premier parti est impossible, _il
+vaut mieux retenir le roi que de le laisser aller à demi content_.
+Peut-être, avec le temps, quelque dissension naîtra en France, qui
+profitera à l'Empereur.
+
+Ces dissensions étaient possibles. Le Parlement de Paris avait montré
+une extrême mauvaise humeur. Une grande partie de la noblesse tenait
+fortement pour Bourbon. Praët, très-bon observateur, en fut frappé. À
+son arrivée sur le Rhône, plusieurs gentilshommes vinrent à lui, lui
+firent cortége, se montrèrent impudemment les courtisans de
+l'étranger.
+
+Il est vrai que le peuple avait des sentiments contraires. La bravoure
+et le malheur de François Ier l'avaient ramené. Sauf Paris, fort
+hostile, la France fut émue. Elle se crut prisonnière en lui, et,
+quand madame d'Alençon arriva en Languedoc, elle fut entourée, de
+ville en ville, par la foule des bonnes gens qui demandaient des
+nouvelles du roi, et l'écoutaient en pleurant. L'objet de ce culte
+pieux jouait alors un rôle étrange. Il avait pris son parti d'en
+sortir par un parjure. Il commençait à jouer la farce du traité de
+Madrid.
+
+Voyons ce qu'était ce traité. Le roi renonçait à l'Italie, donnait la
+Bourgogne, épousait la soeur, rétablissait Bourbon, abandonnait ses
+alliés. Il livrait ses fils en otage, et, si le traité n'était
+exécuté, il rentrait en prison.
+
+Le matin du 14 janvier, où il devait signer et jurer, il protesta
+secrètement par-devant notaire, établit par acte authentique qu'il
+allait faire un faux serment.
+
+Le plus avilissant, c'est qu'il lui fallut soutenir la comédie pendant
+trois mois (du 15 décembre au 15 mars). L'Empereur l'étudia,
+l'observa. Sans le lâcher, et le menant toujours entre des gens armés,
+il le mit en rapport avec ses dames et sa famille. Il lui fit voir la
+veuve de Portugal, sa future femme, fort brune, bonne personne, à
+grosses lippes autrichiennes, et, pour développer ses grâces, il lui
+fit danser devant le prisonnier une sarabande moresque. Le roi riait
+de la soeur et du frère, faisant le galant, l'amoureux.
+
+Machiavel ici décerne à Charles-Quint un brevet _d'imbécillité_. Et,
+en effet, que voulait-il? Pouvait-il croire que le mariage forcé d'un
+homme tenu sous l'escopette, d'un amoureux gardé à vue qui faisait ses
+déclarations entre des soldats, serait un lien sérieux? Ignorait-il
+son temps? Et ne savait-il pas que le pape était là pour délier le roi
+et le blanchir?
+
+Il est croyable, qu'il crut l'avoir brisé, que sa faiblesse et son
+désespoir en prison firent croire à Charles-Quint que l'homme était
+fini de coeur et de courage. Dans la furieuse jalousie qu'il avait (de
+naissance et d'éducation), il trouvait dans l'affaire bien autre chose
+que la Bourgogne et bien autrement importante, à savoir l'avilissement
+de ce fameux vainqueur de Marignan, le déshonneur du paladin. Aux
+Espagnols infatués du roi, l'Empereur allait le montrer ou comme un
+idiot et un lâche s'il accomplissait le traité et trahissait ses
+alliés, ou comme un déloyal s'il refusait de l'accomplir, un parjure,
+un menteur, un misérable acteur qui avait pu, pendant trois mois
+durant, jouer ce jeu.
+
+À cela il gagnait bien plus qu'une province. La France, avilie en son
+roi, allait devenir tôt ou tard la satellite de l'Espagne, tourner
+dans son orbite. Ce roi, s'il était brave encore, l'Empereur se
+chargeait de l'employer comme soldat, de s'en servir (François l'avait
+offert lui-même) contre les alliés de la France. Par cette honte de
+Madrid, il devenait Samson l'aveugle qui désormais travaille au profit
+de son maître, pousse la meule et tourne sous le fouet.
+
+On assure que ni Marguerite d'Autriche ni le chancelier Gattinara
+n'approuvèrent le traité. Les garanties matérielles y manquaient
+certainement. Mais Charles-Quint, c'est la seule excuse politique
+qu'on puisse lui trouver, en attendait un résultat moral,
+très-important, s'il eût été atteint: l'avilissement durable du roi et
+de la France, placés dans ce honteux dilemme de sottise ou de
+déshonneur.
+
+Gattinara jura qu'il ne signerait pas. Charles-Quint prit la plume,
+signa lui-même.
+
+L'échange eut lieu à la Bidassoa, dans une barque, au milieu de la
+rivière. Le roi y sauta, mit ses deux enfants à sa place, et, sur le
+bord français, monta un cheval turc, plein de feu, qui, d'un
+tourbillon, le porta à Bayonne.
+
+L'Espagne, qu'il fuyait, l'attendait encore là. Les envoyés de
+l'Empereur y étaient pour le prier de ratifier. Il les paya «en
+monnaie de singe,» d'une farce, d'un sourire, disant en substance:
+Vous avez vos Cortès, moi mes États; je dois les consulter.
+
+Un homme de la fin du siècle, des temps sérieux et fanatiques,
+Tavannes, a supposé que lui-même jugea son acte infâme, se méprisa, se
+condamna et passa outre. Il le qualifie _un désespéré_.
+
+C'est lui attribuer plus qu'il n'eut, la conscience, le remords, et
+l'obstination contre le remords.
+
+Le Titien en sait davantage. Dans sa peinture profonde, puissamment
+lumineuse, et qui éclaire le fond du fond, la créature légère est si
+naturellement menteuse, qu'en elle le mensonge est moins un acte que
+l'efflorescence instinctive d'un caractère tout à fait faux. C'est la
+menterie vivante, comédie, farce, conte et fable. Le _hableur_
+espagnol ne dit pas encore bien cela. J'aime mieux le _vanus_ des
+Latins. Il est _vanus_ et _vanitas_.
+
+Je suis même porté à croire que la chose la plus solide qu'il ait
+apportée en naissant, son vice, avait faibli après Madrid. Sa longue
+prison avait fait impression sur son tempérament. Il était revenu un
+peu lourd. Quand il voulut faire le jeune homme dans une chasse, il
+tomba de cheval et faillit se tuer. Nous le verrons errer de femme en
+femme, et chercher sa jeunesse. En vain, elle est partie. Et il
+devient de plus en plus homme de conversation.
+
+Il rapportait d'Espagne une favorite qui chaque jour passait une heure
+ou deux dans son lit le matin. C'était une petite chienne noire que
+Brion lui avait achetée, et qui fut sa compagne de captivité.
+Marguerite en plaisante, s'en dit jalouse, et, dans une pièce de vers
+assez jolie, attaque _cette noire_ qui a fait oublier _la blanche_.
+
+Sa mère, à Mont-de-Marsan, lui amenait un monde de femmes, entre
+autres la triste Châteaubriant, à laquelle il tourna le dos. Disgrâce
+irrévocable. La mère, d'un tact parfait, avait deviné la vraie
+maîtresse du moment: une blanche de blancheur éblouissante, en haine
+de l'Espagne et de la brune Éléonore, une demoiselle savante et bien
+disante, une parleuse pour un roi parleur, très-fatigué déjà, qu'il
+fallait amuser: Anne de Pisseleu, jeune Picarde, charmante et hardie.
+
+Le moment était décisif pour Marguerite. Et, ce qui lui fait honneur,
+c'est qu'elle ne sut en profiter. Son dévouement, sa passion
+contagieuse, qui, plus qu'aucune chose, avait tourné la tête aux
+Espagnols et préparé le traité, cet immense service, n'eût pas suffi
+pour lui faire exercer un ascendant durable. Il eût fallu le talent de
+sa mère, talent dont la maîtresse imita, suivit la leçon, et qui la
+maintint vingt années: _avoir une belle cour_, un cercle de femmes
+agréables et faciles, qui, sans aspirer au pouvoir, amusaient des
+goûts éphémères.
+
+La maîtresse trôna, et la soeur fut destituée. Pour garder l'une,
+éloigner l'autre, on les maria toutes deux.
+
+Pour marier, titrer la maîtresse, il y eut peu à chercher. Ce La
+Brosse ou Penthièvre, qui avait suivi Bourbon et rentrait gracié, fut
+trop heureux de cet excès d'honneur. Il épousa, partit, vécut seul en
+Bretagne, redevint un très-grand seigneur.
+
+Sa femme, devenue madame la duchesse d'Étampes, et maîtresse du
+terrain, paraît avoir exigé qu'on mariât et éloignât Marguerite. Elle
+en pleura «à creuser le caillou,» comme elle le dit. Elle épousait
+l'exil, la pauvreté et la ruine, Jean d'Albret, un roi sans royaume.
+Elle vécut à Pau, à Nérac, surtout d'une pension du roi. De vraie
+reine de France, elle fut pauvre solliciteuse, courtisant de loin les
+ministres sur l'espoir que son frère la remettrait dans la Navarre. Si
+l'on songe que cette petite cour de Pau devint l'asile des grands
+esprits, des plus glorieux proscrits de la pensée, on regrettera
+d'autant plus l'exil de Marguerite, comme le plus fatal obstacle
+qu'ait rencontré la Renaissance.
+
+Que le roi ait rapporté d'Espagne le _Saint-Paul_ de sa soeur, j'en
+doute. Ce qui est sûr, c'est qu'il rapporta _Amadis_. Il aimait la
+lecture des romans de chevalerie. Dans les longs jours, les lentes
+heures de sa réclusion, le prisonnier nonchalamment feuilleta
+l'ennuyeuse et mélancolique épopée. Cette poésie du vide lui allait à
+merveille; il ne tenait qu'à lui de se croire le _Beau Ténébreux_.
+Amadis est l'écho d'un écho, pâle et faible copie des vieux poèmes,
+plus propre à amuser l'inaction qu'à provoquer les actes héroïques. Du
+fier Roland au triste Lancelot, de celui-ci à Amadis, la séve va
+diminuant. Sous l'exagération des exploits improbables, on sent
+l'esprit de cour et le bavardage oisif, la vie paresseusement monacale
+que l'on menait dans les châteaux.
+
+À la scolastique d'amour, perdue dans les brouillards, se mêlaient
+volontiers les contes, tout autrement positifs, de Boccace, les cent
+nouvelles de Louis XI, celles de Marguerite. Ces récits éternels de
+galantes aventures, au fond peu variés, s'accordaient à sa vie
+nouvelle d'inaction. Il avait été prisonnier. Tel il resta, je veux
+dire, sédentaire.
+
+Son plus grand amusement, dès lors, fût de bâtir. Et il se bâtit des
+demeures conformes à cet état d'esprit.
+
+Vers 1523, après son étrange aventure avec sa soeur, il était en
+galanterie avec deux dames mariées du voisinage de Blois. Les
+rendez-vous étaient dans les forêts d'en face, à un petit château des
+anciens comtes. Blois, devenu le centre financier de la France était
+trop fréquenté.
+
+Au retour de Madrid, plus ami encore du repos, il s'y fit faire un
+parc, très-grand, fermé de murs, qu'on put remplir de bêtes,
+s'épargnant ainsi les courses des longues chasses et des grandes
+forêts. La bicoque ne suffisait plus. Il fallait un château; non un
+vieux château fort, serré et étranglé, comme un soldat dans sa
+cuirasse; non le donjon sauvage, inhospitalier, d'où la châtelaine, à
+son plaisir, chasse les dames, la société, le charme de la vie. Tout
+au contraire, moins un château qu'un grand couvent, qui, de ses tours,
+de son appareil féodal, couvrira, enveloppera de nombreuses chambres,
+de charmants cabinets, des cellules mystérieuses. C'est l'idée de
+Chambord[20].
+
+[Note 20: Voir la belle et exacte description de Henri Martin et
+le plan (étage par étage), conservé à la Bibliothèque, d'après l'état
+ancien du château.]
+
+Ce n'est ni le donjon gothique, ni la _villa_, le palais italien, qui
+a plus de salles que de chambres, beaucoup de place avec peu de
+logements. La Société ici est l'essentiel, on le sent bien, une
+société intriguée et mobile. Beaucoup d'aise. Des appartements isolés
+comme un cloître, qui ne se commandent point, ne se lient point par
+enfilades. Même des escaliers à double vis qui permettent de monter ou
+descendre de deux côtés sans se rencontrer ni se voir.
+
+Au dehors, l'unité, l'harmonie solennelle des tours, avec leurs
+clochetons et cheminées en minarets orientaux, sous un majestueux
+donjon central. Au dedans, la diversité, toutes les circulations
+faciles, et les réunions, et les _à parte_, toutes les libertés du
+plaisir.
+
+Un spirituel architecte de Blois, inspiré du génie des cours,
+peut-être guidé par le maître, par le royal abbé du couvent futur, fit
+le plan de cette construction originale.
+
+Rien ne coûta pour une oeuvre si utile et si nécessaire. À travers les
+malheurs publics et dans les plus excessives détresses financières,
+dix-huit cents ouvriers y travaillèrent pendant douze ans. Les saintes
+de l'endroit, les maîtresses du règne, la brune du Midi et la blanche
+du Nord, mesdames de Châteaubriant et d'Étampes y figurent
+solennellement en cariatides. Le chiffre de François Ier y est
+partout, avec le D de Diane, mis par le père? ou par le fils?
+
+Cette édifiante retraite était toute la pensée du roi. De Tours, de
+Blois, sans cesse, il y venait et la regardait s'élever. Les affaires
+de l'Europe venaient bien loin après. De Blois où était le trésor,
+l'argent, de sa pente naturelle, allait droit à Chambord, aux
+constructions, aux dépenses de la cour. Parfois il s'en échappait
+quelque peu du côté des affaires pour la guerre d'Italie, peu, à
+regret, toujours trop tard.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+LE SAC DE ROME
+
+1527
+
+
+Machiavel, en disant que l'Empereur était un imbécile, ajoutait que le
+roi _serait un sot_ en Italie et tiendrait sa parole. Les Italiens en
+avaient peur et venaient l'observer. C'était lui faire bien tort. Il
+mit tout son talent à les rassurer sur ce point, jura qu'il s'était
+parjuré, que, du reste, il ne se souciait plus de Milan, qu'il
+n'inquiéterait point Francesco Sforza. Les envoyés du pape disent dans
+leurs dépêches que, quand même il songerait encore aux conquêtes, sa
+mère ne le permettrait pas.
+
+On a supposé que, par un machiavélisme horrible, il ne songea qu'à
+compromettre les Italiens, qu'à les mettre en avant, pour améliorer
+son traité et obtenir de moins dures conditions. Cette profondeur de
+perfidie n'était pas dans son caractère. L'insuffisance des secours en
+1526 fut le résultat naturel du chaos, du désordre, de l'épuisement
+des finances, du gaspillage des maîtresses, du luxe et des
+constructions. Il agit peu, parce qu'il n'agissait guère que sous
+l'impression d'une nécessité, d'un danger immédiat. La distraction et
+la paresse étaient tout en lui désormais, dominaient tout, entravaient
+tout.
+
+Les suites en furent épouvantables pour l'Italie. Bourbon, envoyé par
+l'Empereur, pour remplacer Pescaire, y trouva une armée étrange,
+nullement impériale; c'était plutôt une démagogie militaire, analogue
+aux horribles bandes des _mercenaires_ antiques sous les successeurs
+d'Alexandre et sous Carthage. Cette république armée délibérait,
+jugeait; elle mit un de ses généraux au ban et le condamna à mort par
+contumace.
+
+Sous Montcade et Du Guast, deux Borgia, sous l'Espagnol féroce Antonio
+de Leyva, ce vampire militaire mangeait, suçait Milan. L'Italie,
+éperdue, s'agitait et armait, ne faisait rien. Elle ne pouvait les
+tirer de là. Tout le monde avait perdu la tête, même Venise, qui
+croyait recruter en Suisse, y perdait son argent. Le général de la
+ligue italienne, le duc d'Urbin, avait pour tactique invariable de ne
+voir jamais l'ennemi.
+
+Et cependant le vampire suçait toujours. Chaque soldat était logé à
+discrétion, prenait tout, demandait encore, battait son hôte, se
+faisait nourrir délicatement et traitait ses amis. Chacun avait deux
+hôtes au moins, l'un pour nourrir, l'autre pour payer. Nul moyen de
+s'enfuir. Plusieurs tenaient leur hôte garrotté. On n'entendait que
+cris de femmes et d'enfants, torturés par ces noirs démons. On ne
+voyait que gens s'étrangler ou se jeter par la fenêtre ou dans les
+puits.
+
+Quand Bourbon arriva, il y eut une lueur d'espérance. Ce qui restait
+de notables vint embrasser ses genoux, demander grâce pour la ville.
+Il répondit avec douceur que tout cela n'arrivait que par défaut de
+solde, que, s'ils pouvaient seulement payer un mois trente mille
+ducats, il emmènerait l'armée; il leur en donna sa parole. Trente
+mille ducats à trouver dans cette ville ruinée! On y parvint pourtant.
+Et les soldats restèrent!...
+
+Bourbon avait sauvé et rançonné ce Morone, confident de Pescaire, le
+premier intrigant de l'Italie. Morone lui avait paru si rusé, si
+pervers, qu'il le prit avec lui, en fit son homme, son conseil. Il ne
+voyait plus clair dans la situation; il demanda à Morone où il fallait
+aller. Il répondit: «À Rome!»
+
+Rome venait d'être déjà violée. Pompeïo Colonna, un de ces Gibelins
+sauvages de la campagne romaine, bandit, prêtre, soldat, cardinal,
+s'était jeté, un matin, sur la ville, et avait failli tuer le pape.
+Cela montra combien il était facile de prendre Rome. Tout ce qu'il y
+avait de brigands en Italie y songea et joignit Bourbon.
+
+Mais il fallait y arriver. Et ce n'était pas chose simple, à travers
+tant de villes fortes, sans cavalerie et sans canons, ayant en queue
+une armée italienne, appuyée de quelques Français, plus tard de
+Suisses. Il eût suffi d'une cavalerie nombreuse et bien conduite pour
+suivre, entourer, affamer, cette pesante armée d'infanterie qui, comme
+un corps sans bras ni jambes, se traînait, n'ayant jamais que le lieu
+de son campement, sans pouvoir agir à deux pas.
+
+Aussi Bourbon, entre Ferrare et Plaisance, eût voulu rester là. Et
+plus tard, en Toscane, il eût voulu rester encore. Mais le duc de
+Ferrare, très-impatient de l'éloigner, l'aidait et le payait pour
+aller en avant, le poussant au Midi, et lui disant: «À Rome!»
+
+L'Italie se livrait. C'est là le malheur des malheurs, dans ces
+moments extrêmes. La lumière s'éteint, le coeur baisse. Les plus
+fiers, les plus grands, succombent. Machiavel et Michel-Ange remettent
+aux Médicis l'espoir de la patrie. Machiavel veut qu'on improvise des
+légions, il veut un grand chef militaire, et il croit le voir dans un
+hardi bâtard, le jeune capitaine des bandes noires, Jean de Médicis.
+
+Pendant que l'on raisonne, les événements courent, se précipitent. Et
+déjà il n'est plus besoin que, de Milan ou de Ferrare, un doigt
+italien montre Rome. Bourbon y va fatalement; il ne peut plus ne pas y
+aller. Cette armée décrépite des bourreaux de Milan n'est plus que
+l'accessoire d'une grande force vive, furieuse avalanche humaine, qui
+vient de rouler des Alpes, poussée du vent du Nord, et qui, sous forme
+d'armée, n'est pas moins que la Révolution allemande.
+
+Nous ne pouvons conter la guerre des paysans, le dur et sombre
+événement qui fut comme un avortement de Luther, le protestantisme
+princier, aristocratique, officiel, s'enveloppant et repoussant le
+peuple, au peuple qui montrait ses plaies, la réponse des théologiens:
+«C'est l'affaire des juristes.» D'où l'alliance des politiques, sans
+acception de croyance, et l'essai du tolérantisme, à la diète de
+Spire, la liberté des uns pour la servitude des autres.
+
+De cette grande révolution, mille éléments restaient d'une
+fermentation indomptable, une flamme qui devait brûler ou se brûler.
+Le furieux chaos de misères et de haines, d'implacables douleurs, se
+rallia autour d'un vieux soldat, Georges Frondsberg, figure sanguine,
+apoplectique, populaire par l'emportement, en qui grondait la colère
+des foules. Il avait apparu à Worms à côté de Luther, à Pavie pour
+prendre le roi, ami du pape. Il voulait cette fois faire une bonne fin
+et aller droit en paradis en étranglant le pape. À cet effet, il
+portait et montrait une grosse chaîne d'or.
+
+Ce que ne pouvaient ni l'Empereur, ni son frère, lui, il le fit sans
+peine. Les Allemands tenaient tant à le suivre, que pour un engagement
+par homme, il suffit d'un écu. On savait bien d'ailleurs qu'il y
+aurait de grands coups à faire, beaucoup à prendre et beaucoup à
+détruire. Le souffle d'Alaric semblait être rentré dans ses fils, et
+le démon qui lui fit dire: «Je ne sais quoi me mène à Rome.» Les
+Vandales et les Goths revivaient, mais plus âpres, avec un amour
+consciencieux, de gâter, brûler, ruiner. Les Espagnols étaient trop
+paresseux, les Allemands ne l'étaient pas. Ils ne quittaient pas un
+gîte sans l'incendier.
+
+Singulière alliance! Les dévots Espagnols qui, cette année, exécutant
+en Espagne l'atroce persécution des Maures, en Italie marchaient du
+même pas que les brûleurs d'églises. Combien moins de scrupule encore
+avait la foule des voleurs italiens qui venaient par derrière!
+
+Les Allemands allaient à Rome, non ailleurs. C'est ce qu'on ne comprit
+pas.
+
+Le pape, qui avait de bonnes et amicales lettres de l'Empereur, qui
+avait une trêve avec le vice-roi de Naples, ne craignit que pour la
+Toscane, pour le patrimoine des Médicis. Sa grande peur était un petit
+mouvement qui se fit à Florence. Son homme, Guichardin, froid et avisé
+politique qui suivait l'armée alliée derrière celle de Bourbon, ne
+comprenait pas plus. Il croyait que c'était uniquement affaire
+d'argent et de pillage; il ne voyait pas la grandeur, la fureur et
+l'emportement du mouvement fanatique qui emportait le reste.
+
+C'est au milieu de ce malentendu, de ce vertige, que la Nécessité, de
+sa chaîne d'airain et de sa main de fer, les étrangla. Leur Jean de
+Médicis, à sa première rencontre avec les Allemands, alla de sa
+personne bravement les regarder de près; il les croyait sans
+artillerie, ne sachant pas que le duc de Ferrare leur avait donné
+quatre fauconneaux. Le premier coup fut pour lui, et lui cassa la
+cuisse; on le rapporte, il meurt à Mantoue dans les bras de l'Arétin,
+son commensal, son compagnon de lit.
+
+Un boulet italien avait tué l'espoir de l'Italie. Le jeune ami de
+l'Arétin que Machiavel eût pris pour Messie, le voilà mort. On regarde
+de tous côtés, on cherche, et l'on ne voit personne.
+
+Il avance cependant, ce Bourbon, volontairement ou non, on ne sait,
+mais il avance avec son immense cohue, dispersée pour les vivres sur
+un vaste pays. Nul n'ose en profiter. Le duc d'Urbin, qui le suit avec
+des Italiens, attend les Suisses pour combattre; puis, quand il a les
+Suisses, il attend autre chose.
+
+Henri VIII fait aumône au pape. La France donne à peine le quart de
+l'argent promis, quelques cents lances, des galères percées qui ne
+naviguent pas. Le pape se rassure par la trêve, par la présence du
+vice-roi Lannoy qu'il a fait venir, par les lettres respectueuses
+qu'il reçoit de Bourbon lui-même.
+
+Bourbon trompe le pape, et le vice-roi, et tout le monde[21]. Il
+assigne rendez-vous au vice-roi, qui va l'attendre. Il donne ainsi le
+change, franchit brusquement l'Apennin. Le voici en Toscane. Les
+pluies, les neiges de printemps, ne l'ont pas arrêté. Les révoltes
+mêmes ne l'arrêtent pas. Sa vie est en péril; mort ou vif, il ira; il
+est comme une pierre lancée par la fatalité. Il voit les Espagnols
+tuer un de ses lieutenants. Une autre fois, ce sont les Allemands; il
+est réduit à se cacher. Frondsberg leur parle et les gourmande; en
+vain: sa face, respectée jusque-là, n'impose plus; le vieillard
+colérique, indigné, s'emporte, rougit; son front s'empourpre, il tombe
+à la renverse; on le relève; il était mort.
+
+[Note 21: Charles-Quint ignorait-il entièrement ce que faisait
+Bourbon? Il semble que Castiglione, envoyé par le pape pour amuser
+l'empereur, est maintenant employé par l'empereur à amuser le pape.
+Castiglione écrit de la cour impériale à Clément VII qu'il recevra
+bientôt la visite du confident de l'empereur, Paul Arétin. Le 31 mars
+1527, le connétable écrit au pape que, malgré la trêve, son armée
+s'obstine à avancer, et qu'il est forcé de marcher aussi pour éviter
+un plus grand mal. La lettre est en italien, mais signée en français:
+«Votre très-humble et très-obéissant serviteur. Charles. (Du camp
+impérial.)» _Extrait des actes et lettres du Vatican, Archives, carton
+L., 384._]
+
+Le prudent vice-roi se garda bien d'aller en lieu si dangereux. Il se
+tient à Florence, ménage un traité pour la ville. Mais ces Barbares
+étaient si furieux, qu'ils furent tout près de tuer l'entremetteur de
+ce traité d'argent.
+
+Jamais la dualité du caractère du pape, la discordance du prêtre roi
+et du pontife armé, ne ressortit plus forte, par une hésitation plus
+folle. Tout à l'heure, Clément VII était un conquérant, il voulait
+prendre à Charles-Quint le royaume de Naples. Maintenant que le danger
+approche, vraiment grand et terrible, il se ressouvient qu'il est
+pape, inviolable; il se rassure et licencie ses troupes.
+
+Ce grand tableau du vertige du pape et de l'approche des Barbares a
+été fait par une main non récusable, par la plume solennelle du
+Florentin Guichardin, l'homme de Clément VII, écrit d'une encre froide
+à geler le mercure. Et il n'en fait que plus d'impression. Si le
+_fatum_, le sort aveugle et sourd, se mêlait de conter, il ne le
+ferait pas d'une manière plus froide, plus grande et plus terrible.
+
+Tout à coup, Bourbon, jusque-là assez lent, prend sa course, laisse
+tout, bagage, artillerie. Son infanterie marche sur Rome plus vite que
+la cavalerie alliée qui veut le suivre. Rome est le prix de la course.
+Mais la fureur, la haine, l'attente du pillage donnent des ailes aux
+gens de Bourbon. Les Allemands vont donc entrer dans Babylone, mettre
+la main sur l'Antichrist! Les Espagnols ravir un trésor de mille ans,
+saisir la dépouille du monde!
+
+Le pape, quelque peu effrayé, essaye de réarmer. La jeunesse romaine,
+les domestiques des prélats, les palefreniers des cardinaux, les
+peintres et artistes reçoivent des armes. Cellini, le bravache,
+prépare son arquebuse.
+
+Mais de l'argent, où en trouver? Les riches cachent le leur, au moment
+de tout perdre. L'un d'eux ne rougit pas d'offrir quelques ducats. Il
+en pleura bientôt; s'il ne paya, ses filles payèrent, de leur corps,
+de leur honte et du plus indigne supplice.
+
+Le 5 mai, Bourbon, campé dans les prés de Rome, envoyait un message
+dérisoire pour demander à traverser la ville; il allait, disait-il, à
+Naples. Le 6, un brouillard favorise l'approche; il donne l'assaut.
+Les Allemands y allaient mollement. Lui, qui dans un tel crime doit
+réussir au moins, il saisit une échelle et monte. Une balle l'atteint,
+il se sent mort: «Couvre-moi,» dit-il à Jonas, un Auvergnat qui ne l'a
+pas quitté. L'homme lui jette son manteau.
+
+La ville n'en fut pas moins emportée, et avec un grand massacre de la
+jeunesse romaine. Guillaume Du Bellay, notre envoyé à Florence, qui
+était venu en poste pour avertir le pape, mit l'épée à la main au pont
+Saint-Ange avec Renzo de Ceri, arrêta les brigands, et donna à Clément
+VII le temps de s'enfuir du Vatican dans le château. Du long corridor
+suspendu qui faisait la communication, il vit l'affreuse exécution,
+sept ou huit mille Romains tués à coup de piques et de hallebardes.
+
+Il n'y eut jamais une scène plus atroce, un plus épouvantable carnaval
+de la mort. Les femmes, les tableaux, les étoles, traînés, tirés
+pêle-mêle, déchirés, souillés, violés. Des cardinaux à l'estrapade,
+des princesses aux bras des soldats; un chaos, un bizarre mélange
+d'obscénités sanglantes, d'horribles comédies.
+
+Les Allemands qui tuèrent beaucoup d'abord, et firent des
+Saint-Barthélemy d'images, de saints, de Vierges, furent peu à peu
+engloutis dans les caves, pacifiés. Les Espagnols, réfléchis, sobres,
+d'horrible expérience après Milan, savourèrent Rome, comme torture et
+supplice. Les montagnards d'Abbruze furent de même exécrables. Le pis
+était que les trois nations ne communiquaient pas. Ruiné et rançonné
+par l'une, on tombait dans les mains de l'autre.
+
+Ce fut une tragédie, comme l'incendie de Moscou ou le renversement de
+Lisbonne. Chaque fois qu'une de ces grandes capitales, qui concentrent
+un monde de civilisation, est ainsi frappée de ruine, on rêve la mort
+universelle qui attend les empires, les futurs cataclysmes par
+lesquels disparaîtra la terre elle-même vieillie.
+
+Mais, chose étrange, inattendue! L'Europe est médiocrement émue du sac
+de Rome. Loin de là, de plusieurs côtés s'élève un rire sauvage.
+
+L'Allemagne rit. C'est fait du pouvoir spirituel, du mystère de
+terreur. Le Christ est délivré par la captivité de l'Antichrist.
+
+L'Empereur même, le roi catholique, en rit sous cape. Il désavoue le
+fait, mais sa joie perce; il continue les fêtes pour la naissance de
+son fils. Le pape, brisé comme prince, abaissé et maté, n'en reviendra
+jamais; c'est maintenant le jouet des rois.
+
+Ceux de France et d'Angleterre sont charmés de la chose. Superbe
+occasion de faire contribuer le clergé, de sanctifier la guerre,
+d'accuser Charles-Quint.
+
+Ainsi cette chose inouïe et terrible qui devait effrayer la terre et
+faire crouler le ciel, elle fait à peine sensation. Qu'est-ce donc? Ce
+sanctuaire est-il comme les redoutés vases d'Éleusis qu'on n'osait
+regarder, mais, si l'on regardait, l'on ne découvrait que le vide?
+
+Le vieil oracle virgilien: «À Rome, un Dieu réside,» s'est trouvé
+démenti. Le monde a eu la curiosité d'y aller voir; il demande: Où
+donc est ce Dieu?
+
+Et la peinture récente de Raphaël, la flamboyante épée de saint Pierre
+et saint Paul qui fait reculer Attila, elle n'a pas fait peur aux
+soldats de Frondsberg. Des salles de conclave, de concile, ils font
+écurie. S'ils ont peur, c'est tout au contraire d'habiter ces voûtes
+païennes, de loger, eux chrétiens, pêle-mêle avec des idoles,
+dangereuse oeuvre du Démon.
+
+N'est-ce pas ce que tant de martyrs du Libre Esprit avaient dit au
+bûcher contre la Babel du pape?
+
+N'est-ce pas ce que les vrais patriotes italiens (d'Arnoldo de Brescia
+jusqu'à Machiavel) ont annoncé à l'Italie: qu'elle mettait sa vie dans
+la mort, et que la mort l'entraînerait?
+
+«Rome a mangé le monde,» disait le vieil adage. Cette fois, le monde a
+mangé Rome.
+
+Le génie italien, si longtemps captif et malade dans cette fatale
+fiction d'un faux empire du monde qui annula sa vitalité propre et fit
+avorter la patrie, le génie italien pourrait remercier cette grande
+calamité qui le délivre, repousser et nier cette communauté de la
+mort. Rome est morte; vive l'Italie!
+
+Il n'en est pas ainsi. Ce n'est pas impunément que, toute une longue
+vie, l'esprit a endossé le corps, traîné cette chair de tentations, de
+péchés, de souillures. Quand il faut la jeter, et libre, déployer ses
+ailes, nous hésitons toujours. Telle l'Italie, qui si longtemps vivait
+dans cette forme, dans cette condition d'existence, fut accablée du
+coup, et il lui fallut des siècles pour s'en relever.
+
+Voyons comment les deux grands Italiens ont pris la chose. Regardons
+un moment Michel-Ange et Machiavel.
+
+Tous deux avaient erré. Tous deux, dans les illusions qui entourent
+des moments si sombres, avaient cherché l'espérance dans le désespoir,
+cru que l'on pourrait sauver le pays par les Médicis, faire la force
+avec la bassesse; mais non, il n'en est pas ainsi. Et Dieu punit de
+telles pensées.
+
+D'abord le pape, qui était Médicis, accepta sa sentence, se mit plus
+bas encore que ne l'avait mis son malheur, montra que, pour être sorti
+de captivité, il n'était pas plus libre. Traité outrageusement comme
+un petit prince italien, il prouva qu'il n'était rien autre chose.
+Florence lui tenait au coeur bien plus que Rome. Et, pour avoir
+Florence, il s'humilia devant l'Empereur. Il y fut ramené par le
+prince d'Orange, le chef des brigands italiens qui, derrière les
+Barbares, traîtreusement, avaient pillé Rome.
+
+Dans le moment si court de la lutte suprême de Florence, d'une ville
+contre le monde, ni Machiavel, ni Michel-Ange ne manquèrent à la
+patrie.
+
+Machiavel y trouva appliqué son _Arte di guerra_, toute la jeunesse
+levée en légions, dans la forme qu'il avait tracée. On prenait le
+système, mais on repoussait l'homme. Négligé, oublié, pas même
+persécuté.
+
+L'indomptable vigueur de son esprit paraît encore dans l'étrange
+description qu'il a faite de la peste de Florence, un mois avant sa
+mort, un mois après le sac de Rome.
+
+Cet homme, d'un malheur accompli, seul, vieux, pauvre, haï, méprisé,
+savez-vous ce qu'il fait? Parmi les litanies funèbres, sur le bord de
+sa fosse, il écrit une espèce de _Pervigiliun Veneris_ du mois de mai.
+C'est l'idylle de la peste.
+
+Dans la ville, il est fort à l'aise: il va en long, en large, au
+milieu des fossoyeurs qui crient: «Vive la mort!» comme c'était
+l'usage de chanter Mai et le printemps. À travers les ténèbres, il
+croit voir passer la peste dans une litière. C'est une jeune morte
+traînée par des chevaux blancs.
+
+Il s'en va sur la place où l'on élit les magistrats. Il n'y a plus de
+peuple. Des citoyens encore, mais allongés sur des civières qu'on
+porte. Au défaut de vivants, au vote on appelle les morts.
+
+Étonnant aspect des églises! Le clergé est mort, les moines sont
+morts. Tel reste pour confesser les femmes malades qui se traînent et
+viennent mourir là. Il est assis au milieu de la nef, les fers aux
+pieds, aux mains, pour empêcher qu'il ne les touche. Songez-y, dans
+ce temps de morts, c'est tout d'être vivant. Trois dévots en
+béquilles, qui circulent dans l'église, lancent un regard d'amour à
+trois vieilles édentées. Machiavel, avec ses soixante ans, est sûr de
+plaire et de trouver fortune.
+
+Sur les tombes qui entourent l'église, il trouve une jeune femme
+échevelée qui se frappe le sein. Il avance, non sans quelque crainte;
+il console, interroge. Elle répond, s'épanche, elle conte en paroles
+hardies (les morts n'ont peur de rien), en lamentations effrénées, les
+joies conjugales qu'elle n'aura plus. Ce disant, elle pâme. Est-elle
+morte? Pestiférée ou non, Machiavel la délasse et desserre,
+«quoiqu'elle ne fût pas très-serrée.» Elle revient alors, et jure
+qu'elle n'a plus souci d'elle, de moeurs ni de pudeur. Là-dessus, un
+sermon équivoque du bon apôtre, qui prêche la décence des plaisirs
+secrets.
+
+C'est l'horreur sur l'horreur! la mort entremetteuse!... Ailleurs, à
+Santa-Maria-Novella, sur les degrés de marbre de la grande chapelle,
+il trouve sous de longs vêtements une admirable veuve. Suit la
+description, laborieuse, mythologique, de cette divinité. Morceau
+sensuel, triste, qui sent le vieillard et l'effort. Cupido, Vénus, les
+Hespérides, ne réchauffent pas tout cela. Moins froid le marbre
+funéraire où siége cette idole de mort.
+
+Machiavel près d'elle essaye son éloquence. Il n'en faut pas beaucoup.
+Elle est tout d'abord consolée. La différence d'âge qu'il avoue ne
+l'arrête guère. La fortune qu'il prétend avoir, les soins et l'amitié,
+c'est tout ce qu'il faut à la belle. Elle se laisse tout doucement
+ramener. Un moine accourt. Mais le traité est fait: «Mon coeur, dit
+Machiavel, est maintenant chez elle, et mon âme est restée dans ces
+noirs vêtements!»
+
+Sa vie y reste aussi. Un mois ou deux après, il meurt.
+
+Le plus dur, c'est de vivre et de rester dans la contradiction.
+Michel-Ange avait commencé le tombeau de Laurent et de Julien de
+Médicis. Il l'achevait, pendant qu'il défendait la ville contre les
+Médicis.
+
+Tout le monde a pu voir à Florence (ou à Paris, École des Beaux-Arts)
+les sublimes figures du _Jour_ et de la _Nuit_, du _Crépuscule_ et de
+l'_Aurore_, ce monument qui devint, sous la main du grand citoyen, le
+tombeau de la patrie même. La _Nuit_ roule en son rêve une mer de
+honte et de misère. Mais l'_Aurore_! c'est bien pis; on sent qu'elle
+maudit son réveil et qu'elle a à la bouche un dégoût si amer, un fiel
+si déplaisant, qu'elle voudrait n'être jamais née.
+
+Ce qui fut plus tragique que le tragique monument, c'est que, quand il
+fut découvert, il n'eut personne pour le comprendre. Plus de Florence,
+plus de peuple, plus d'Italie. L'Académie est née. Un poète académique
+(nouveau fléau de ce pays) lance un madrigal à la _Nuit_:
+
+«Dans sa _douce_ attitude, elle dort; ne la réveille pas.»
+
+Cette indigne sottise, qui semblait démontrer qu'en effet l'Italie
+était chose inhumée, à ne ressusciter jamais, fit bondir Michel-Ange.
+Il se retrouva l'homme de la chapelle Sixtine; il y eut un réveil de
+fureur. Ne songeant plus aux Médicis, ne ménageant plus rien, comme en
+pleine liberté, il fit la sanglante épigramme.
+
+«Il m'est doux de dormir, et doux d'être de marbre, tant que durent
+l'opprobre et la calamité. Ne voir, ne sentir rien, c'est un bonheur
+pour moi... Ne me réveille pas, de grâce, parle bas.»
+
+Le _Jour_ n'est pas fini. Ce rude forgeron, de force colossale, couché
+sur son marteau, tournant le dos au monde indigne de le voir, devait
+jeter par-dessus l'épaule un superbe regard. Il était, dans ce deuil,
+le côté de l'espoir, de l'art, de l'action, de la rénovation future.
+Mais l'homme était brisé. Michel-Ange laissa ce travail. Et il reste
+inachevé.
+
+Il avait perdu terre, et, depuis, il erra comme une ombre. Il était
+condamné à vivre encore trente ans, travaillant et ramant péniblement,
+soit dans l'oeuvre imposée du Jugement dernier, soit dans saint Pierre
+où il chercha en vain son idéal, soit dans ses laborieux sonnets à
+Vittoria Colonna. Il y professe cet espoir que la nature, ce grand
+artiste, ayant fait en Vittoria l'oeuvre achevée où elle tendait
+depuis la création, est maintenant libre de mourir, et il salue la fin
+du monde.
+
+Lui-même, il finissait. Parmi de sublimes éclairs, il reste un ouvrier
+terrible, d'un magnanime effort. On admire en souffrant; on partage sa
+fatigue; on loue, la sueur au front.
+
+L'effort est-il heureux? Dans les voûtes écrasées, dans
+l'architecture sénile et froide du Capitole et de la chapelle où il
+emprisonna ses sublimes colosses du Jour et de la Nuit, on trouve
+déjà, s'il faut le dire, le triste XVIIe siècle.
+
+De quoi vivra encore l'Italie dans ce temps? De la grâce et de la
+lumière, du coloris de Titien, du ciel et de Corrège. Que dis-je?
+Corrège est déjà mort.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+SOLIMAN SAUVE L'EUROPE
+
+1529-1532
+
+
+Guerre _chrétienne_, droit des gens _chrétien_, modération
+_chrétienne_, etc., toutes ces locutions doucereuses ont été biffées
+de nos langues par le sac de Rome, de Tunis et d'Anvers, par Pizarre
+et Cortès, par la traite des noirs, l'extermination des Indiens.
+
+Qu'ont fait de plus les Turcs, sous Sélim même? Sous les autres
+sultans, spécialement sous Soliman, ils ont enseigné aux chrétiens la
+modération dans la guerre et la douceur dans la victoire. Soliman fit
+de grands efforts pour sauver Rhodes du pillage. Il consola le grand
+maître de sa défaite, lui disant: «C'est chose commune aux princes de
+perdre des villes et des royaumes.» Et, se tournant vers Ibrahim,
+l'intime confident de ses pensées: «Ce n'est pas sans tristesse que je
+renvoie ce vieux chrétien de sa maison.»
+
+À François Ier prisonnier il rappelle, par une allusion noble et
+délicate, son grand-père Bajazet, prisonnier de Timour: «Prends
+courage. Il n'est pas nouveau que des princes tombent en captivité.
+Nos glorieux ancêtres n'en ont pas moins été vainqueurs et
+conquérants.»
+
+L'horreur qu'ont inspirée les Turcs tint surtout à ces nuées immenses
+de troupes irrégulières, de sauvages tribus, qui voltigeaient autour
+de leurs armées. Quant aux armées des Turcs proprement dites, leur
+ordre merveilleux, leur discipline, fit l'étonnement du XVIe siècle.
+En 1526, deux cent mille hommes traversèrent tout l'empire, par les
+routes, évitant tous les champs labourés, et sans prendre un brin
+d'herbe. Tout pillard pendu à l'instant, même des chefs et des juges
+d'armées.
+
+En 1532, l'envoyé de François Ier parcourt avec étonnement la
+prodigieuse armée de Soliman, dont le camp couvrait trente milles.
+«Ordre étonnant, nulle violence. Les marchands en pleine sûreté, des
+femmes même allant et venant, comme dans une ville d'Europe. La vie
+aussi sûre, aussi large et facile que dans Venise. La justice y est
+telle qu'on est tenté de croire que ce sont les chrétiens maintenant
+qui sont Turcs, et les Turcs devenus chrétiens.» (_Négoc. du Levant,
+I, 211._)
+
+Sauf Venise et quelques Français, personne en Europe ne comprit rien à
+la question d'Orient.
+
+Luther sur ce terrain, comme sur celui des paysans allemands, ne voit
+rien, n'entend rien; son génie l'abandonne. S'il a une lueur, s'il
+entrevoit d'abord que le vrai Turc est Charles-Quint, il se dédit bien
+vite et prêche la soumission à l'Empereur, avec ce _distinguo_:
+indépendance spirituelle, soumission temporelle. Comme si l'on
+séparait ces choses! comme si, dans tous les actes humains, l'âme et
+le corps ne marchaient pas d'ensemble! Pourquoi ne laisse-t-il pas
+cette sottise à nos gallicans?
+
+Aux paysans, il dit: «Soyez chrétiens, et restez serfs des princes».
+Aux princes, il dit: «Soyez chrétiens, et servez l'Empereur contre les
+infidèles.» Voilà tout le remède que nous offre le christianisme.
+
+Des deux questions brouillées dans ce vertige, l'une, celle du peuple,
+restera incomprise, enfouie et scellée sous la terre.
+
+L'autre, celle du Turc, n'est entrevue qu'en Italie.
+
+Venise, dès l'autre siècle, trahie du pape, des rois, de tous ses
+alliés chrétiens, va voir le monstre, et voit que c'est un homme. Les
+relations s'établissent. Ce que Gênes fut sous les Grecs, Venise l'est
+sous les sultans. Elle commerce partout chez eux en payant de
+très-légers droits. Elle a ses consuls, sa justice. Mahomet II lui
+demande son peintre Bellini. Quand Michel-Ange dessine pour Venise le
+pont du Rialto, Soliman veut en faire un semblable à Péra. Il offre un
+libre asile au fier génie qui fuyait Rome et la tyrannie de Jules II.
+
+Venise et son illustre doge, André Gritti, voient seuls, après Pavie,
+la vraie question.
+
+L'ennemi de la chrétienté, c'est l'Empereur, le chef nominal de la
+république chrétienne.
+
+Sans ses embarras pécuniaires, son monstrueux empire engloutirait
+l'Europe. Mais voici que Cortès revient précisément en 1525 mettre à
+ses pieds l'or du Mexique. Chaque année désormais, le revenu des
+mines, sans contrôle ni discussion d'États ni de Cortès, l'aidera de
+plus en plus.
+
+Il est l'autorité comme Empereur. Bien plus, il a en main un
+instrument de force incalculable, la révolution espagnole, cette
+compression terrible d'inquisition monacale et royale, contre laquelle
+l'Espagne n'a d'autre échappatoire que la conquête universelle.
+
+L'Espagne, entrée dans la torture, à chaque tour de vis, s'échappe
+plus furieusement au dehors.
+
+La France, si peu vivante moralement et qui n'a pas les Indes, ne
+pourrait tenir contre.
+
+L'Angleterre, lointaine, insulaire, agira peu et par accès. Si Henri
+VIII divorce avec une Espagnole, Londres n'en reste pas moins mariée
+avec Anvers.
+
+Luther et l'Allemagne feront-ils mieux? L'Empire sera-t-il la barrière
+contre l'Empereur? Les princes catholiques, par cent liens, sont unis
+à l'Autriche. Les princes protestants, sous la terreur du peuple et
+des jacqueries de paysans, sont secondairement protestants, mais
+premièrement princes. Ils n'ont garde d'appeler à leur défense la
+masse récemment écrasée.
+
+Le sauveur est le Turc.
+
+Venise, à petit bruit, mais énergiquement, efficacement, travailla
+sur cette idée. C'est elle qui, dix ans durant, et les dix années
+dangereuses, gouverna l'empire turc. Un examen sérieux, attentif, met
+la chose en pleine lumière.
+
+Le doge avait quatre-vingts ans; Venise était caduque. Ni lui, ni
+elle, n'y profitèrent. Mais le monde y gagna. En trois coups solennels
+fut rembarré l'ennemi. Les libertés religieuses de l'Allemagne, jeunes
+encore et flottantes, furent sauvées par les Turcs, Luther par
+Mahomet. Et une solide barrière fut élevée, la Hongrie ottomane, à la
+porte de Vienne. Enfin, Venise défaillant, elle légua à la France son
+rôle de médiateur entre les deux religions, d'initiateur des deux
+mondes, disons le mot, de sauveur de l'Europe.
+
+Acceptons hautement, au nom de la Renaissance, le nom injurieux que
+Charles-Quint et Philippe II nous lancèrent tant de fois.
+
+La France, après Venise, fut le grand renégat, qui, le Turc aidant,
+défendit la chrétienté contre elle-même, la garda de l'Espagne et du
+roi de l'inquisition[22].
+
+[Note 22: Ce point de vue si juste est très-finement indiqué dans
+la belle introduction de M. Charrière (_Négoc. de la France avec le
+Levant, t. Ier_). Comment la presse n'a-t-elle pas fait ressortir
+davantage l'importance de ce grand travail, si neuf et si
+intéressant?]
+
+Saluons les hommes hardis, les esprits courageux et libres qui, d'une
+part, de Paris, de Venise, d'autre part, de Constantinople, se
+tendirent la main par-dessus l'Europe, et, maudits d'elle, la
+sauvèrent.
+
+ La terre eut beau frémir, le ciel eut beau tonner...
+
+Ils n'en firent pas moins, d'une audace impie, l'oeuvre sainte qui,
+par la réconciliation de l'Europe et de l'Asie, créa le nouvel
+équilibre, l'ordre agrandi des temps modernes, à l'harmonie
+_chrétienne_ substituant l'harmonie _humaine_.
+
+Nommons ces sauveurs, ces grands hommes. Les premiers sont deux Grecs,
+le vizir de Mahomet II et celui de Soliman.
+
+Les Turcs, qui d'abord furent moins un peuple qu'une machine de
+guerre, démocratie sauvage, étrangère au génie des musulmans
+civilisés, n'apparaissaient à l'Europe que comme une épée montrée par
+la pointe. Ce fut Mahmoud, un Grec illyrien devenu vizir de Mahomet
+II, qui byzantinisa les Turcs, leur créa des écoles, une hiérarchie
+d'études et d'enseignement, changea les prêtres fanatiques en
+professeurs et en juristes, formant ainsi les hommes avec qui allait
+traiter l'Europe. Mahmoud périt pour son humanité, puni de sa
+clémence.
+
+Ce fut un autre Grec, Ibrahim de Parga, vizir de Soliman, né sujet de
+Venise, et gouvernant sous l'influence vénitienne, qui créa l'intime
+alliance des Turcs et de la France, conquit presque toute la Hongrie,
+lui fit changer de front et regarder contre l'Autriche. Même fin que
+l'autre, et même crime, sa douceur, sa clémence, sa libéralité
+d'esprit, l'amour des arts et le mépris de tout préjugé fanatique.
+
+André Gritti fut doge, de 1523 à 1538. Ibrahim fut vizir, de 1523 à
+1536, et son bras droit fut le bâtard du doge, Aloysio Gritti.
+
+Nous ne savons pas bien quels furent pendant longtemps les ministres
+français chargés de cette dangereuse et secrète correspondance. Le
+seul qu'on connaisse bien, c'est le spirituel Jean Du Bellay (cardinal
+marié à madame de Châtillon, gouvernante de Marguerite), Du Bellay,
+frère puîné des capitaines et historiens de ce nom, l'ami de Rabelais,
+son protecteur et l'un des hardis penseurs de l'époque.
+
+Les ministres nommés, rendons hommage aussi aux hommes intrépides qui
+furent exécuteurs de ce beau crime, se firent entremetteurs de cette
+fraternité maudite, et réconcilièrent les deux branches de l'humanité
+divorcée. On n'a pas eu assez d'injures pour eux. Conspués et traqués,
+tous sont morts du fer, du poison. La dévote maison d'Autriche eut
+toujours ce principe qu'on pouvait tuer les messagers des Turcs, et de
+l'ami des Turcs, de François Ier. Ses agents, sur la route, en Italie
+et jusque dans Venise, en Dalmatie, Croatie et Bosnie, suivaient la
+piste de nos envoyés, les entouraient d'espionnage jusqu'au lieu
+d'embuscade où l'on tombait dessus. Les Turcs ont souvent reproché
+avec horreur à la maison d'Autriche l'habitude de l'assassinat.
+
+Les Autrichiens écrivent (avril 1524) à Madrid qu'un Espagnol au
+service de France, le sieur Rincon, a été envoyé de Paris en Pologne
+pour négocier le mariage du second fils de François Ier avec la fille
+aînée de Sigismond.
+
+Au moment où un mariage ouvrait la Hongrie à l'Autriche, la France
+voulait se ménager aussi une prise sur les affaires de l'Orient.
+
+Quel était ce Rincon? Quand se fit-il Français? Est-ce en 1522, quand
+l'Espagne désespéra d'elle-même, après la ruine des _Communeros_ et de
+ses vieilles libertés? On l'appelle alors capitaine; plus tard,
+conseiller et chambellan du roi, seigneur de je ne sais quelle pauvre
+seigneurie, toujours fort mal payé, mourant de faim, enfin assassiné.
+Vingt ans durant, ce fut le courageux, l'infatigable agent, qui,
+courant des dangers plus grand que Pizarre ou Cortès, à travers les
+Barbares, les embuscades, les sauvages forêts, les maladies, les
+piéges et dangers de toute sorte, fut notre intermédiaire avec
+l'Orient et rendit des services qui doivent consacrer sa mémoire.
+
+Sa place dangereuse sera remplie plus tard par le savant Laforêt, qui
+osa signer l'alliance, et de même paya de sa vie.
+
+L'infortuné Rincon, qui, avec les Gritti, agit si énergiquement près
+de la Porte, paraît avoir conçu, avec les Italiens, l'idée vaste et
+hardie, vraiment libératrice pour l'Occident, de former un faisceau de
+Pologne, Turquie, Hongrie turque. Cette dernière n'eût pas seulement
+tenu en échec l'Autriche, mais eût, de son épée, aidé la France en
+Italie.
+
+On a vu que le roi, après Pavie, envoie sa bague à Soliman. Des
+envoyés qui la portèrent furent dévalisés et tués en Bosnie. Un
+Polonais, Laski, puis un Hongrois, Frangepani, furent plus heureux. Le
+visir Ibrahim fit courir la Bosnie, retrouva la bague, et se fit grand
+honneur de la mettre à son doigt. Il fit faire par son maître un don
+considérable à l'envoyé, et écrire une belle lettre consolante et
+fraternelle.
+
+Ibrahim, fils d'un matelot grec de Parga, était de cette race
+énergique et rusée qui remplit tout l'Orient de son activité. Enfant,
+il fut enlevé et vendu par des corsaires turcs à une veuve de Magnésie
+qui, d'un coup d'oeil de femme, vit qu'il était né pour plaire et
+monter au plus haut. Il apprit le persan, l'italien, plusieurs langues
+d'Asie et d'Europe, lut les poètes, l'histoire, dévora les vies
+d'Annibal, de César, d'Alexandre le Grand, qu'il relisait sans cesse.
+Mais, si le but fut haut, la voie fut basse, celle qui dans l'Orient
+mène à tout, le sérail. Il y entra par sa figure heureuse et son
+talent pour le violon. Soliman en fut engoué, subjugué, au point de ne
+plus voir que lui; et, s'il s'absentait quelques heures, il lui
+écrivait plusieurs fois.
+
+Toutes les paroles qui restent de cet homme indiquent un mélange
+singulier de finesse, d'audace et de grandeur, une royauté naturelle.
+La flatterie même était chez lui risquée, inattendue, celle qui
+surprend l'esprit, charme, emporte le coeur. Soliman, lui ayant fait
+épouser sa soeur, il y eut une prodigieuse fête. Le favori dit
+hardiment qu'il n'y avait jamais eu de noces semblables, pas même
+celles du sultan. Celui-ci rougit de colère. Ibrahim ajouta: «Celles
+de sa Hautesse n'ont pas eu cet honneur d'avoir pour convive le
+padishah de la Mecque, le Salomon de notre époque.»
+
+Les ambassadeurs de l'Empereur sont stupéfaits de la liberté avec
+laquelle il parle de son maître. Il ouvre ainsi la conférence: «Le
+lion ne peut être dompté par la force, mais par la ruse, la
+nourriture et l'habitude. Le prince, c'est le lion, et le ministre est
+le gardien. Je garde le sultan, et le mène avec un bâton, qui est la
+vérité et la justice. Charles est aussi un lion. Que ses ambassadeurs
+le mènent de la même manière.»
+
+Ou voit qu'il connaissait parfaitement l'Europe et ses diverses
+nations. Sur l'Espagne, il fit tout d'abord la question grave et
+décisive, demandant malicieusement «pourquoi elle était plus mal
+cultivée que la France.» Les ambassadeurs avouèrent la cause
+principale, la persécution des Maures et leur expulsion.
+
+Ce terrible événement, qui justifia si bien les représailles
+musulmanes, avait pris commencement dans la révolution des
+_Communeros_. Les Mauresques étaient généralement vassaux de nobles:
+les ennemis des nobles imaginèrent de ruiner ceux-ci en affranchissant
+les Mauresques du vasselage et les faisant chrétiens; on les força par
+le fer et le feu de se faire baptiser. Le roi, l'Inquisition,
+entrèrent dans cette voie, et s'associèrent aux fureurs populaires.
+Ces infortunés, ainsi écrasés, ne purent plus respirer ni vivre. Ils
+commencèrent à fuir. Dès 1523, cinq mille maisons désertes, rien qu'à
+Valence. La loi, violente et folle dans la main de l'Inquisition, va
+et vient, en sens contraire. En 1525, ordre de rester et de se faire
+chrétiens. En 1526, ordre de partir; mais en même temps on leur en ôte
+tous les moyens; on leur défend de rien vendre. On leur ferme leurs
+propres ports qui regardent l'Afrique; s'ils s'embarquent, il faut
+qu'ils passent en Galice, c'est à dire qu'ils traversent toute
+l'Espagne, une population féroce, les insultes et les vols, qu'ils
+passent à travers les coups et les lapidations.
+
+Alors, désespérés, ils arment, se jettent aux montagnes, où les bandes
+espagnoles vont à la chasse aux hommes.
+
+Il en passe cent mille en Afrique. Le reste, retombé à l'état des
+bêtes de somme, jardiniers misérables, ânes ou mulets des vieux
+chrétiens. On leur ôte leur langue, leurs danses nationales, leurs
+sépultures mauresques, la vie, et la mort même!
+
+En cette année 1526, la maison d'Autriche donne un curieux spectacle
+de sa parfaite indifférence: en Espagne, cette persécution des
+Mauresques, l'alliance de l'Inquisition; en Allemagne, la tolérance
+donnée aux protestants à la Diète de Spire, en vue de l'imminente
+guerre des Turcs, du mariage de Hongrie.
+
+Soliman, Ibrahim, étaient deux hommes pacifiques, et faits pour les
+arts de la paix. L'influence bysantine allait toujours gagnant.
+Ibrahim, qui avait rouvert l'hippodrome et les jeux antiques, s'était
+bâti un délicieux palais sur ce lieu même, et il y tenait son maître à
+regarder les fêtes, que son génie fécond savait varier. On avait vu,
+aux noces d'Ibrahim, Soliman écouter patiemment les thèses des
+discoureurs, comme aurait fait un des Paléologue ou des Cantacusène.
+Mais la grande machine turque était montée pour la conquête. Elle
+broyait qui ne l'employait pas. On n'avait pas organisé en vain ce
+sombre et colérique monstre de guerre, le corps des janissaires.
+Soliman avait été obligé, dès son avènement, de les mener à Rhodes et
+à Belgrade. Puis il y eut une halte, un repos. Affreuse révolte. Nul
+remède que la conquête, la guerre sainte, la guerre de Hongrie.
+
+Toutefois, avant d'agir, Ibrahim montra une prudence admirable à tout
+pacifier, assurer au dehors, au dedans. Il parcourut l'Asie Mineure,
+la Syrie et l'Égypte, réformant partout les abus, donnant de bonnes
+lois, faisant justice et grâce. Il assura sa droite, la Valachie, la
+Crimée tributaire, la Pologne surtout, avec qui il fit une trêve de
+cinq ans. C'est alors seulement que, le 2 février 1526, l'accueil et
+les présents que reçut l'envoyé de France révélèrent que l'Orient
+allait envahir l'Occident divisé.
+
+Flottante sous les étrangers et désorganisée de longue date, la
+Hongrie ne conservait d'elle que l'antique valeur. Les grands, la
+petite noblesse, le paysan, étaient en pleine lutte. La Transylvanie
+commençait à agir pour elle-même, à part de la Hongrie. L'unité, au
+contraire, la sage conduite militaire, la civilisation, étaient du
+côté des Barbares. Les Turcs avaient beaucoup d'artillerie; les
+Hongrois n'en avaient pas. Ne se fiant qu'au cimeterre et à leurs
+chevaux indomptables, ils opposaient leurs poitrines aux canons. À
+Peterwardin, ils purent voir à qui ils avaient affaire. Les ingénieurs
+des Turcs firent une mine sous la citadelle, qui se hâta de se rendre.
+
+L'armée ottomane arriva aux marais de Mohacz, où étaient les Hongrois,
+mais non complets encore. Les Transylvains tardaient. À la vue du
+croissant, l'ardeur hongroise ne put plus se contenir ni rien
+attendre. Ils enlevèrent leur roi en avant et tous leurs chefs,
+plongèrent aveugles dans la masse ennemie.
+
+Les Turcs, plus froidement, avaient prévu l'irrésistible choc.
+Comptant sur leur grand nombre, ils s'ouvrirent et se refermèrent,
+enveloppant de toutes parts ces furieux cavaliers. Ceux-ci se
+divisèrent pour faire face partout à la fois. Mais tel fut leur élan,
+qu'une bande, le roi en tête, renversant tout, toucha les canons
+turcs, qui les foudroyèrent à dix pas. Ce qui resta, perçant les
+batteries, arriva au sultan, et les janissaires ne vinrent à bout de
+ces hommes terribles qu'en tranchant derrière eux les jarrets aux
+chevaux.
+
+Nombre d'entre eux, emportés par la course, ou poussés par les Turcs,
+allèrent s'engouffrer aux marais. Le roi Louis en fut, et le royaume.
+La Hongrie resta là. C'est le tombeau d'un peuple. La question dès
+lors commença entre la Turquie et l'Autriche.
+
+Qui avait détruit la Hongrie? Nul qu'elle-même. La fatale habitude de
+s'élire un prince étranger avait perverti le sens national. Dans la
+dernière et suprême élection, le héros hongrois, Batthori, livre sa
+patrie aux Allemands. En haine du Transylvain Zapoly, il reconnaît
+l'Autrichien Ferdinand. Les Turcs feront roi Zapoly.
+
+Choix difficile!... Le Turc, c'est le caprice, l'avanie, l'inconnu.
+L'Autriche, c'est l'impôt et la bureaucratie de plomb.
+
+On a calculé que les Turcs demandaient à leurs tributaires cinquante
+fois moins d'argent que l'Autriche ou tout gouvernement chrétien. Mais
+la vieille haine religieuse, les églises changées en mosquées, les
+ravages de la populace guerrière qui traînait derrière eux,
+maintenaient l'horreur du nom turc. La guerre orientale a cela aussi
+de terrible qu'elle est payée en hommes. Chacun ramène des esclaves.
+On assure que cent mille familles, trois cent mille âmes, furent
+traînées en Turquie. Ils passèrent sous les yeux de Zapoly, qui salua
+de larmes amères ces prémices affreuses de son règne.
+
+Se voyant presque seul, sauf deux agents de France qui étaient près de
+lui, il envoie l'un à Soliman, l'autre à François Ier. Le premier, qui
+était le Polonais Lasky, appuyé à Constantinople par Gritti, le bâtard
+du doge, eut sans difficulté, d'Ibrahim, promesse d'un secours
+efficace. L'autre, qui était Rincon, négocia en France et en Pologne,
+offrant au roi de France la succession de Zapoly pour son second fils
+qui eût épousé une princesse polonaise. François Ier promit un grand
+secours d'argent qu'il ne paya jamais.
+
+La situation était fausse, bizarre. Il s'était ligué avec Henri VIII
+pour délivrer le pape qui n'était plus prisonnier. Il vivait en partie
+de dîmes levées sur le clergé, sous prétexte de la guerre des Turcs,
+qui étaient ses amis.
+
+Son armée, menée par Lautrec, sans résultat se consume à Naples.
+L'Empereur, mortellement irrité de rester dupe du traité de Madrid,
+envenime la guerre par des injures, auxquelles le roi, non moins
+ridiculement, répond par un défi. Le duel étant réglé, convenu, le roi
+sent un peu tard que de tels intérêts ne s'éclaircissent pas par un
+coup d'épée. Il tergiverse, il équivoque, se moque ainsi de
+l'Empereur. «Il dit m'avoir pris en bataille. Je ne me souviens pas
+l'y avoir jamais rencontré.»
+
+La rage de Charles-Quint alla si loin qu'il se vengea sur les fils de
+François Ier[23]. Il fit prendre leurs domestiques et les envoya aux
+galères; traitement inouï, qui eût été barbare pour des prisonniers de
+guerre, et ils ne l'étaient pas. Bien plus, des galères espagnoles, où
+les vendit en Barbarie, pour les perdre définitivement, à ne les
+retrouver jamais.
+
+[Note 23: Ce fait choquant est constaté, non-seulement par les
+réclamations de François Ier, mais par les aveux de Charles-Quint,
+aveux plusieurs fois répétés (dans les papiers Granvelle).]
+
+Les deux enfants, tenus dans une étroite et sombre prison, n'ayant
+plus un Français, ne voyant de visage que celui des geôliers,
+perdirent jusqu'à leur langue, changèrent de caractère. L'atteinte de
+ces traitements fut si profonde, que l'un d'eux mourut jeune; l'autre,
+notre Henri II, resta tout Espagnol, faible et sombre, violent, triste
+visage (si contraire à celui de son père!), qui ne rappelait que la
+prison. Charles-Quint put avoir la joie d'avoir tué en germe le futur
+roi de France.
+
+La France tarissait visiblement. Après le malheur de Lautrec, le roi
+essaya par une petite armée ce que n'avait pu une grande; son général
+fut pris. Son ami, Henri VIII, forcé par la clameur des commerçants
+anglais qui ne pouvaient se passer des Pays-Bas, fit trêve avec
+l'Empereur. Et le roi fut trop heureux d'y accéder. Les protestants
+d'Allemagne, qui avaient cru à son appui, reçurent la loi en mars
+(1529). Ce qu'une diète de Spire avait fait, une autre le défit.
+Menacés dans leur foi, cinq princes, quatorze villes, _protestèrent_.
+Origine du mot _protestant_.
+
+La protestation efficace, la seule, était l'épée. François Ier et
+Henri VIII l'avaient mise au fourreau. Le sabre turc y suppléa.
+
+Et, cette fois, ce ne fut pas une guerre seulement, mais une fondation
+durable.
+
+Regardez sur les cartes qui donnent l'Europe et ses variations de
+siècle en siècle (V. Kruse). Au XVe, la Hongrie, libre, vous apparaît
+entière, arrondie au compas. Entière, elle reparaîtra au XVIIe sous
+l'Autriche. Au XVIe, elle est double; aux trois quarts sous les Turcs
+et comme un prolongement de la Turquie; une bande étroite, au nord,
+reste autrichienne.
+
+L'anxiété de l'Empereur et de Ferdinand avait été très-grande. Ils
+n'avaient pu rien opposer aux Turcs. C'est dans Vienne seulement
+qu'ils commencèrent à résister. La partie semblait belle pour le roi
+de France. Le pape le quittait, il est vrai, perte légère devant cette
+puissante assistance que lui donnait un tel succès des Turcs. Que
+fit-il? Il traita.
+
+Nulle circonstance plus favorable peut-être, nulle plus honteuse.
+C'était trahir à la fois les Turcs et les chrétiens. Le roi était, il
+est vrai, battu en Italie, très-affaibli sur mer par la défection de
+Doria et de Gênes, épuisé de moyens, sans argent, sans crédit. Mais
+les impériaux n'étaient guère moins malades. Lannoy l'avoue; il dit
+qu'il n'y a plus rien à faire en Italie; le peuple est ruiné, l'_armée
+désespérée_. Un retard eût porté au comble les embarras de
+Charles-Quint.
+
+L'affaire fut habilement brusquée par Marguerite dans une courte
+négociation avec la mère du roi (_7 juillet--5 août 1529_). Cette
+promptitude assomma l'Italie; elle fortifia l'Autriche dans sa grande
+lutte; elle dut décourager les Turcs, et peut-être plus qu'aucune
+chose les fit échouer devant Vienne (_14 octobre 1529_).
+
+L'oeuvre de honte fut faite en grand mystère, et n'eut que deux
+agents. Il fallait tromper les plus clairvoyants des hommes, les
+Italiens, qui étaient là, tremblants, tâchant de deviner leur sort.
+Les dames se logèrent à Cambrai, dans deux maisons voisines dont on
+perça le mur pour qu'elles pussent se voir à toute heure sans
+rencontrer d'oeil indiscret.
+
+Les impériaux n'espéraient pas un tel traité. Ils purent à peine y
+croire. Un d'eux écrit à Granvelle: «Les conditions nous sont si
+avantageuses, que plusieurs doutent qu'il n'y ait tromperie.»
+(_Granv., I, 693._)
+
+Le traité était tel: La France _gardait la Bourgogne, mais elle
+s'anéantissait moralement_ en Europe, abandonnant ses alliés et
+s'engageant même à agir contre eux.
+
+Le roi, qui n'avait pas trouvé d'argent pour la guerre, en trouvait
+pour son ennemi. On lui rendait ses enfants pour la somme de deux
+millions d'écus d'or (_soixante-huit millions_ d'aujourd'hui).
+
+_Il ne se mêlait plus de l'Italie ni de l'Allemagne. Il ne stipulait
+rien pour l'Angleterre, son alliée._
+
+_Il menaçait les luthériens et Soliman_, «le traité n'étant fait qu'en
+considération des progrès du Turc et des troubles schismatiques qui
+pullulent par la tolérance.» (_Nég. Autrich., II. 681._)
+
+Il disait à l'Italie l'adieu définitif, non plus une simple parole de
+renonciation pour Naples et pour Milan. Il en rendait la clef, les
+places que jamais on n'avait lâchées. _Barlette_ en Pouille, _Asti_,
+patrimoine de sa maison.
+
+Loin de rien stipuler pour Florence et Venise, il promettait que l'une
+_se soumettrait avant quatre mois_, et que l'autre _rendrait les
+places qu'elle avait_ depuis soixante ans _dans la Pouille_. Il
+prêtait _sa marine, et donnait cent mille écus_ à l'Empereur «pour le
+passage d'Italie.»
+
+_Pas un mot pour Sforza ni pour les barons de Naples_, récemment
+compromis pour nous. Les Espagnols furent implacables pour ces
+Napolitains. Ils les ruinèrent, les décapitèrent, coupant cette fois
+pour toujours et déracinant le vieux parti d'Anjou.
+
+_Pas un mot pour Renée_, fille de Louis XII, qui venait d'épouser le
+duc de Ferrare, et qui dut implorer la clémence de Charles-Quint.
+
+_Pas un mot pour sa propre soeur_, ni pour la question de Navarre, si
+grave pour la France.
+
+Mais il y avait une chose plus sacrée que la famille. C'étaient les
+vaillants hommes qui, de père en fils, se faisaient tuer pour nous, le
+vieux Robert La Mark, son fils Fleuranges. Ruinés par l'Empereur, ils
+restaient ruinés. _Le roi s'engagea à ne rien faire pour eux._
+
+Un homme, un petit prince, sans consulter ses forces, avait le
+premier, en 1525, avant les rois et les sultans, tiré l'épée pour le
+prisonnier de Pavie. Le duc de Gueldre, avec ses lansquenets, entra
+aux Pays-Bas, effraya Marguerite, qui négocia en hâte, comme on a vu.
+Service immense. Dette d'honneur, s'il en fut, qu'on devait d'autant
+plus acquitter, que ce grand recruteur du Nord était au fond le chef
+de tous les gens de guerre de la Basse-Allemagne, qui nous donnaient
+la grosse infanterie. Ennemi de la maison d'Autriche depuis un
+demi-siècle, allié de la France, il lui fallut, à ce vieux Annibal,
+plier sous les destin, _se faire vassal de l'Empereur_.
+
+Comment, dans un seul crime, tant de crimes à la fois? et comment la
+mère ne sentait-elle pas qu'elle perdait le fils? qu'en le rendant
+ainsi méprisable, exécrable, elle l'isolait pour toujours, que Cambrai
+le faisait plus faible que Pavie?
+
+Cette fois encore, Charles-Quint triomphait d'une femme par les
+terreurs de la prison. Ses petits-fils y étaient malades, l'aîné
+surtout, qui en resta faible, et qui mourut à dix-huit ans. Lannoy
+lui-même avait dit au roi inquiet «que l'air de l'Espagne ne valait
+rien à M. le Dauphin, et qu'il ferait bien de traiter.»
+
+L'acte sauvage d'envoyer aux galères les serviteurs de ces enfants et
+de les vendre en Barbarie donnait sans doute une idée bien sinistre de
+ce qu'on avait à attendre. La famille faiblit.
+
+Marguerite d'Autriche, qui voyait Louise mollir, l'amusa de paroles,
+lui dit que l'affaire de Milan n'était pas pour brouiller de bons
+parents; qu'il était bien aisé de l'arranger en famille; qu'on en
+ferait la dot d'une Autrichienne qu'épouserait le petit duc d'Orléans,
+ou la dot de la femme du roi, ou celle enfin d'une fille du roi qui
+épouserait l'infant (Philippe II). Beau mariage qu'Anne de Bretagne
+avait tant désiré.
+
+Sur l'entrefaite, arriva, le 23 juillet, la nouvelle que le pape
+avait pris les devants, traité avec l'Empereur. Petit, minime
+événement, devant l'invasion des deux cent mille Turcs en Autriche!
+N'importe, cela vint à point pour aider la bassesse, pour lui fournir
+ce mot: «Les Italiens nous ont trahis.»
+
+On signa le 7 août. Mais, bien avant la signature, Marguerite avait
+envoyé le traité à Anvers et autres villes pour l'imprimer, en
+divulguer toutes les clauses publiques ou secrètes, pour que l'Italie,
+l'Allemagne, l'Angleterre et le monde sussent que la France avait
+trahi tous ses amis, les avait compromis, exploités et livrés.
+
+Le roi, sous ce coup de tonnerre, rentra en terre. Il se cacha aux
+Italiens, fuyant leur douleur, leurs regards. Guetté et pris, il ne
+sut que leur dire: «J'ai voulu ravoir mes enfants.» Il assura, du
+reste, qu'il était toujours digne de lui-même, et conséquent, parjure,
+comme à Madrid; que, cette fois encore, c'était une farce pour
+attraper l'Empereur; que, ses fils revenus, il enverrait secours à
+l'Italie; qu'en attendant ils auraient de l'argent. Ils n'eurent pas
+un écu.
+
+Dans cette profonde boue où il nageait, il se fiait à une chose: c'est
+que, de deux côtés, il avait deux alliés forcés, qui pouvaient le
+mépriser, mais ne pouvaient pas ne pas l'aider, Soliman, Henri VIII.
+
+Henri VIII divorçait avec la tante de l'Empereur pour épouser Anne de
+Boleyn. Cela l'enchaînait à la France.
+
+Soliman, dans sa conquête de Hongrie et son invasion d'Allemagne,
+suivait une double impulsion, le grand mouvement turc qui avait
+toujours entraîné les sultans, et l'intrigue vénitienne, qui, par
+Ibrahim et le bâtard Gritti, l'avait lancé au nord, allié nécessaire,
+fatal, de François Ier, même ingrat.
+
+Le duc de Venise, vieil André Gritti, homme de quatre-vingts ans,
+reçut l'épouvantable coup, comme il avait reçu, tant d'années
+auparavant, ceux de Fornoue ou d'Agnadel. Il sourit, dit que Venise,
+pour s'être alliée aux empereurs et rois, avait gagné ce _purgatoire_
+qu'ils lui faisaient endurer à Cambrai.
+
+Purgatoire, non enfer. Il se fiait de sa rédemption au Messie turc,
+qui, à ce moment même, maître de la Hongrie et près d'envahir
+l'Allemagne, allait forcer l'Empereur à la modération. Et, en effet,
+Venise, rançonnée, eut du moins ce bonheur de garantir ses alliés,
+d'assurer le pardon de tous ceux qui l'avaient servie.
+
+Rien n'avait arrêté la marche de Soliman. Il avait dans les mains la
+couronne de Saint-Étienne, le puissant talisman auquel les Hongrois
+ont attaché la magie de la royauté. Nombre de magnats la suivirent, se
+rallièrent aux Turcs en haine de l'Autriche, Soliman leur donna pour
+roi un des leurs, le Transylvain Zapoly. Ibrahim et Gritti
+l'intronisèrent. L'adversaire de l'Autriche fut couronné de la main de
+Venise.
+
+Le but était atteint, la saison avancée. Une Hongrie nouvelle était
+fondée qui désormais faisait front à l'Autriche. Septembre finissait.
+Charles-Quint, rassuré par le traité de Cambrai dès le 5 août, avait
+pu envoyer à Vienne une élite espagnole. L'Empire uni sous son drapeau
+par sa victoire diplomatique et par la peur des Turcs, mit toute une
+armée dans les murs de la capitale autrichienne. Vienne, comme on
+sait, immense par ses faubourgs, est en elle-même une petite ville,
+d'autant plus facile à défendre. Les murs ne valaient guère. Mais les
+troupes qui y entrèrent eurent le temps d'en faire d'autres qui, les
+premiers abattus, devaient arrêter l'ennemi. Du reste, Soliman n'avait
+point d'artillerie de siége, et n'eût pu faire venir de grosses pièces
+à travers la grande plaine hongroise sans route, et déjà défoncée,
+gâtée des pluies d'automne.
+
+Tout le pays était nu et sans vivres. Les bandes irrégulières des
+Turcs achevèrent de le ruiner. Quand Soliman vint devant Vienne le 27
+septembre, il y trouva tous les obstacles, la famine, le froid et la
+pluie, intolérables à ses Asiatiques; l'aigreur des janissaires, qui
+déjà s'étaient révoltés à Bude, qu'Ibrahim voulait sauver du pillage.
+Le sultan essaya des mines, mais le secret en fut livré par un
+transfuge. Les Turcs, lancés à l'assaut, se trouvèrent en face d'une
+arme nouvelle, la longue arquebuse, perfectionnée en Allemagne, dont
+les effets furent effrayants. Repoussés plusieurs fois, ils n'étaient
+ramenés à la charge qu'à coups de bâton. Ils finirent par dire qu'ils
+aimaient mieux mourir du sabre de leurs chefs que de l'arquebuse
+allemande. On céda le 14 octobre, et on leva le camp.
+
+Ce fut le terme extrême des succès de Soliman au nord. Le climat fut
+l'obstacle, autant que la bravoure allemande. Ajoutez la distance, la
+fatigue de traverser les steppes, demi-désertes, de Hongrie; les Turcs
+n'arrivaient qu'épuisés. Charles-Quint juge ainsi lui-même le siége
+de Vienne: «Le Turc s'est retiré plus par nécessité que par aucun
+secours qu'il pensât pouvoir venir contre lui. (_Négoc. du Levant, I,
+179._)»
+
+L'échec n'était pas humiliant, mais c'était le premier échec. Il y
+avait danger pour le vizir. Il sut en faire une victoire; il jura que
+son maître n'avait voulu que chercher Charles-Quint, l'attirer au
+combat. Il l'entoura de fêtes, où le doge de Venise fut solennellement
+invité. Les ambassadeurs vénitiens, hongrois, polonais, russes,
+entouraient le sultan. La France était absente. François Ier n'osait
+ni envoyer d'agent public, ni recevoir d'envoyés turcs.
+
+Les fruits du traité de Cambrai commençaient d'apparaître.
+
+Charles-Quint, débarqué le 12 août à Gênes, un mois juste après le
+traité, voit toute l'Italie à ses pieds. Tous les États demandent
+grâce. Florence seule essaye encore de résister. Ô clémence! Il fait
+grâce à tous. Il ne prend rien pour lui. Il laisse Milan à Sforza,
+donne Florence aux Médicis. Un système nouveau commence de prétendue
+protection, de terreur, d'immenses contributions de guerre, la ruine,
+l'amaigrissement et la phthisie, la mort aménagée de manière à durer
+des siècles.
+
+Le Charles-Quint d'alors n'est plus celui du véhément Gattinara. Son
+conseiller, modeste secrétaire, est l'avisé Granvelle, le
+Franc-Comtois Granvelle, homme de Marguerite d'Autriche, le verbeux
+rédacteur de la diplomatie impériale pendant trente années. Quiconque
+est, comme moi, obligé de subir ses interminables dépêches, déplore sa
+baveuse faconde. Mais cette diffusion, cette lenteur et ce génie de
+plomb furent ses moyens de gouverner. Très-absolu, sous formes
+hésitantes et dubitatives, il discutait à l'infini devant le maître et
+le noyait d'arguments pour et contre. Charles-Quint, patient, mais
+véhément, nerveux et maladif, à la longue, croyait choisir, décider de
+lui-même, et ne résolvait guère que ce que Granvelle avait résolu.
+
+Cet esprit bas, fort et rusé, doit être l'auteur véritable du système
+que Charles-Quint essaye alors, et qui se dit d'un mot: _Discipliner
+l'Europe._
+
+Pourquoi pas? Le pape annulé et le roi de France annulé, l'autorité,
+c'est l'Empereur.
+
+_Discipliner l'Italie_, la rendre obéissante, souple instrument,
+l'organiser en une ligue, dont chaque membre fournit de l'argent et
+des hommes, de quoi tenir l'Italie même dans un constant étouffement.
+
+_Discipliner le roi de France_, le faire soldat de l'Empereur, contre
+le Turc et les luthériens, l'employer à détruire ceux qui peuvent le
+sauver encore.
+
+_Discipliner l'Église_, par un concile que Charles-Quint tiendra au
+nom du pape, se faisant juge entre le pape et Luther, se constituant
+pape aussi bien qu'Empereur, unissant les deux glaives.
+
+S'il en vient là, que fera l'Allemagne? Atteinte en sa conscience même
+et dans les libertés de l'âme, comment sauvera-t-elle ses faibles
+libertés politiques?
+
+Dans ce plan, où était l'obstacle? Y plier l'Italie n'était que trop
+facile. Le difficile était la France. Ses résistances, dans
+l'isolement du traité de Cambrai, pouvaient-elles être sérieuses?
+L'Empereur (les dépêches le prouvent) agissait très-directement par la
+famille et les amis du roi, par sa soeur, la bonne reine Léonore, qui
+aurait voulu les unir. Il travaillait Montmorency, Chabot. Il ne
+demandait pas qu'ils trahissent leur maître. Au contraire, qu'ils
+fissent sa fortune. Qu'était-ce qu'un duché de Milan? L'Empereur, au
+nom du pape, lui offrait la couronne d'Angleterre. Henri VIII allait
+être condamné, dépouillé pour son divorce. Il ne s'agissait que
+d'exécuter la sentence, de réaliser la saisie. Lançant François Ier
+dans cette périlleuse aventure, le faisant le soldat du pape, il le
+brouillait à mort avec l'Allemagne luthérienne.
+
+François Ier, tenté, ébranlé par les siens, flottait entre deux
+influences. Sa mère, sa femme, Montmorency, le rapprochaient de
+Charles-Quint. Marguerite, sa soeur, qui vint le consoler à la mort de
+sa mère, le rapprochait des protestants. Elle était secondée par les
+frères Du Bellay, spécialement par Jean qu'elle lui fit faire évêque
+de Paris (1532).
+
+De là des mouvements contraires en apparence. D'une part, il envoie
+Guillaume Du Bellay encourager la ligue protestante de Smalkalde.
+D'autre part, il charge Rincon d'intervenir près de Soliman et
+d'arrêter le progrès de ses armées.
+
+L'opinion était absolument dévoyée, pervertie sur ces questions. Les
+protestants même d'Allemagne qui comprirent à la longue que le Turc
+faisait leurs affaires (_Négoc., I, 646, ann. 1547_), les protestants
+alors, en 1532, partageaient l'effroi populaire et maudissaient leur
+défenseur. Le roi, comme ami du sultan, était gourmandé à la fois par
+le pape et les luthériens. Son refus obstiné d'agir sous Charles-Quint
+contre les Turcs, la part qu'on supposait qu'il avait à l'affaire
+d'Angleterre, lui valaient de la part de Rome de violentes attaques,
+auxquelles il répondait en menaçant lui-même de se séparer du
+Saint-Siége (23 avril 1532).
+
+Son envoyé Rincon trouva le sultan déjà en marche avec un peuple
+immense, qu'on portait à cinq cent mille hommes. C'était comme
+l'expédition de Xerxès. Il fut reçu, ce pauvre Espagnol, venu tout
+seul à travers les dangers, comme l'eût été le roi de France. Il
+arriva le soir, au milieu d'une prodigieuse fête de nuit qui
+l'attendait; toute cette multitude de soldats, rangés en silence; tous
+portant des flambeaux: «Qu'est-ce, au prix d'une telle fête, que les
+fameuses illuminations de Rome et du château Saint-Ange?» Il n'y avait
+peut-être jamais eu rien de semblable sur la terre. Et nul événement
+plus grand en effet. C'était la première fois que les deux religions,
+si longtemps ennemies, venaient publiquement s'embrasser.
+
+Ibrahim dit à l'envoyé que l'ancienne amitié du sultan pour la maison
+de France aurait pu décider Soliman à faire ce que voulait son frère
+François Ier, mais qu'il était trop tard; que, s'il reculait, on
+dirait qu'il avait peur de l'Espagnol; qu'il s'étonnait que le roi fît
+cette requête pour un homme «qui n'était pas chrétien puisqu'il avait
+saccagé Rome, rançonné le vicaire du Christ, et qui tous les ans
+plumait et pillait les chrétiens, sous prétexte de la guerre des
+Turcs.»
+
+Soliman espérait qu'il y aurait bataille. L'Empereur avait devant
+Vienne une force énorme d'infanterie, cent mille Allemands, Hongrois,
+Bohêmes, Esclavons, Espagnols, Italiens, Bourguignons; il n'était
+faible qu'en cavalerie. Soliman avait cent mille cavaliers, et, comme
+fantassins, surtout son noyau invincible de janissaires. Les deux
+princes en personne. Charles-Quint, tout armé, essayant des chevaux
+qu'on lui avait donnés, dit: «Rien ne pourra m'empêcher d'être
+moi-même à la bataille.» Et encore: «Je tuerai ce chien turc,» mots
+dits en espagnol, et qui, d'une bouche si grave, d'un homme qui
+parlait très-peu, ne laissèrent plus douter d'un duel homérique.
+
+Cependant le souvenir de Mohacz agissait. Si le Turc n'allait pas à
+Vienne, si cet orage immense se dissipait sans éclater, pourquoi
+combattre? L'Empereur maladif se sentit d'un ulcère à la jambe, ne
+parut plus, alla prendre les eaux. La grande armée impériale,
+européenne, s'en tint à couvrir l'Allemagne, livrant, comme toujours,
+la Hongrie. Cette fois, de nouvelles provinces (Styrie, etc.),
+ravagées et pillées, fournirent le grand tribut de filles et de
+garçons que ramenait toute armée turque. On donna le change à l'Europe
+en répandant l'histoire, héroïque en effet, d'un Juritzi, qui, dans le
+château fort de Güns, avait arrêté Soliman. Ce qui n'est pas vrai de
+tout point. Car Juritzi, blessé, réduit à deux cent cinquante hommes,
+traita et reçut le croissant.
+
+Pour la troisième fois, Soliman avait sauvé l'Allemagne protestante.
+Au bruit de son approche, dès le 23 juillet, Charles-Quint, repentant
+de son intolérance, avait déclaré suspendue toute procédure de la
+chambre impériale contre les luthériens, promis que personne ne serait
+plus inquiété pour sa religion, et que le grand débat serait soumis à
+un libre concile de toute l'Église. Cette convention de Nuremberg,
+ratifiée en août à Ratisbonne, lui permit de couvrir l'Autriche de
+l'armée formidable qui imposa à Soliman.
+
+Tout en disant partout que le Turc avait eu peur de lui, il conseilla
+à son frère de traiter à tout prix. L'alliance de François Ier et
+d'Henri VIII _contre le Turc_ (18 octobre 1532) lui fit croire, non
+sans vraisemblance, qu'ils agiraient _pour Soliman_. Les conditions
+les plus humiliantes furent imposées par le sultan et acceptées, le
+partage subi entre Ferdinand et Zapoly. Ferdinand, pour garder le peu
+qu'il avait de Hongrie, se déclara fils du sultan, frère d'Ibrahim,
+vassal et tributaire. Tout étonne dans cette transaction, surtout le
+lieu des conférences. Le traité se fit chez le bâtard Gritti, où
+Ibrahim venait le soir, amenant le sultan lui-même. Grand scandale
+pour les Turcs, indignés de voir Sa Hautesse descendre tellement, et
+la main vénitienne si puissante chez eux. Beaucoup croyaient
+qu'Ibrahim ou Gritti voulait se faire roi de Hongrie.
+
+Dans ces conférences, Ibrahim se livrait à toute sa vivacité grecque.
+C'était, disent les ambassadeurs, un petit homme brun, _à dents
+aiguës_. Il mordait Charles-Quint: «Il n'a pas de bonheur, disait-il.
+Il commence toujours, et ne finit jamais. Il veut un concile, et ne
+peut. Il assiége Bude, et la manque. Moi, si je voulais aujourd'hui,
+avec mon maître, je ferais un concile; j'amènerais Luther d'un côté,
+le pape de l'autre; je saurais bien leur faire rétablir l'unité de
+l'Église.»
+
+Tout cela patiemment écouté. L'humble ténacité de l'Autriche fut là
+dans tout son lustre. Et aussi son indifférence parfaite sur le choix
+des moyens. Le bâtard Gritti l'avait dit dans une lettre à l'Empereur:
+qu'il savait bien que Zapoly et lui seraient assassinés. On manqua
+Zapoly, mais on tua Gritti. Nul scrupule, tués comme rebelles (_rei
+læsæ Majestatis_), ou comme amis des Turcs. Les Hongrois dissidents,
+les envoyés français, pendant dix ans, furent tous épiés, arrêtés,
+poignardés ou empoisonnés. (_Nég. du Levant, I, 181, 213, 237, 278,
+279, 315_; _Hammer, trad., VI, 154, 278._)
+
+Ibrahim eût péri tôt ou tard de cette main si elle n'eût été prévenue
+par celle de son ami, de son frère, Soliman, dont il faisait la
+gloire, de celui qui, depuis onze ans, le faisait manger avec lui,
+coucher à ses pieds, avec qui, à toute heure, il vivait, parlait et
+pensait.
+
+Il avait deux rivaux, deux ennemis qui pouvaient contre lui s'unir au
+parti des vieux Turcs. L'un, le trésorier de l'Empire, avait organisé un
+sérail, une école de jeunes esclaves, très-choisis, très-heureusement
+nés, pour devenir les confidents, les fils du coeur, comme ils disent,
+et les dignitaires du sultan. Contre Ibrahim, il préparait, élevait cent
+nouveaux Ibrahim, qui auraient pour eux la jeunesse, l'audace de l'âge
+et la culture. Auraient-ils le génie? C'était la question. Le favori
+prévint la chose, perdit le trésorier, et lui-même donna les dangereux
+esclaves à Soliman.
+
+L'autre ennemi, c'était une femme infiniment rusée, Roxelane,
+c'est-à-dire la Russe. Son nom de guerre était _la joyeuse_, _la
+rieuse_. Dans l'ennui du harem, où tout est pétrifié, celle-ci eut
+l'art de rire toujours. Elle rit, et perdit Ibrahim. Elle rit, et fit
+étrangler le fils de Soliman. Rien ne lui résista. Elle tua ses
+ennemis, gouverna le sultan, l'empire, régla, de son divan, l'Asie,
+l'Europe. Seulement tout déchut. Elle put tout, sauf refaire Ibrahim.
+
+La perte du Grec avait été jurée le jour où, revenant vainqueur de la
+bataille de Mohacz, il rapporta de Bude la fameuse bibliothèque de
+Mathias Corvin, et trois statues de bronze, Hercule, Apollon et Diane,
+qu'ils dressa hardiment sur l'hippodrome, devant son palais même.
+
+Grave insulte au Coran. On dit, d'ailleurs, qu'il se contraignait peu,
+et qu'il avait le tort d'avouer le mépris qu'il faisait du livre
+sacré.
+
+Soliman, humain pour un Turc, tenait pourtant de son père Sélim
+l'horreur des Persans hérétiques qu'il manifesta en tuant tous ceux
+qu'il pouvait prendre. Ibrahim, au contraire, clément pour les Persans
+et les chrétiens, avait fait ses efforts pour sauver Bude, et il sauva
+réellement Bagdad du massacre. Acte admirable et difficile dans sa
+situation. Le salut de cette ville immense contrasta avec le carnage
+que l'Empereur ne put empêcher à Tunis, où l'on tua trente mille
+hommes.
+
+Le fanatisme turc s'était détourné de l'Europe et des grands intérêts
+du monde pour cette guerre de Perse, si peu grave en comparaison, où
+d'ailleurs les conquêtes faites par Ibrahim furent peu après perdues
+par Soliman.
+
+Là fut porté le coup décisif. On l'accusa surtout près de son maître
+pour une cause futile. En Perse, où le moindre bey prend le nom de
+_sultan_, Ibrahim avait suivi l'usage dans ses proclamations. On dit à
+Soliman que manifestement son vizir usurpait, qu'il avait tout à
+craindre.
+
+En janvier 1536, Ibrahim, bien près de sa fin, consomma l'oeuvre de sa
+vie, le traité d'alliance entre la Porte ottomane et la France. Traité
+_commercial_, qui couvrait une ligue _politique_. François Ier, du
+reste, ne la cacha plus comme telle. Il dit aux Vénitiens: «Je ne puis
+le dissimuler. Je souhaite que les Turcs soient forts sur mer; ils
+occupent l'Empereur et font la sûreté de tous les princes.»
+
+Le 6 mars 1536, Ibrahim, sans défiance, rentra le soir au sérail,
+comme à l'ordinaire, pour prendre près de son maître sa nourriture et
+son repos. Il y trouva la mort.
+
+Le lendemain, on le vit étranglé. L'état du cadavre montrait qu'il
+s'était défendu en lion. La chambre du sultan portait aux murs des
+mains sanglantes qu'il y avait imprimées dans la lutte. Terrible
+accusation d'une perfidie si barbare! Cent ans encore après, on les
+voyait avec horreur.
+
+«Des deux cents vizirs qui ont gouverné l'Empire ottoman, il n'y a eu,
+ni avant, ni après, un tel vizir.» Il reste grand, moins pour avoir
+donné à cet empire ses deux bornes, Bude et Bagdad, que pour avoir lié
+la Turquie et la France, sauvé trois fois l'Europe, commencé la
+réconciliation des religions ennemies.
+
+Dans le récit de cette longue et souterraine négociation, tissue des
+mensonges de France et des assassinats d'Autriche, ce pauvre esclave
+grec, ingénieux, héroïque et clément, nous a soutenu le coeur, et,
+comme il n'a pas de monument à Galata, où fut jeté son corps, nous
+avons écrit ce chapitre, qui lui en servira et le consacrera dans la
+reconnaissance de l'avenir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LA RÉFORME FRANÇAISE
+
+1521-1526
+
+
+L'histoire souillée, sanglante, du sérail turc et de notre diplomatie
+menteuse, a dû marcher à part, aussi bien que l'histoire atroce des
+armées mercenaires qui firent le châtiment de la Rome papale. Nous
+n'avons pas eu le courage de mêler ces sujets, comme on le fait
+souvent, aux saintes origines de notre rénovation religieuse. Nous
+avons respecté, isolé celle-ci, mis à part la vierge sacrée.
+
+Chaque fois que, dans la suite de mes travaux, je reviens à cette
+grande histoire populaire des premiers réveils de la liberté, j'y
+retrouve une fraîcheur d'aurore et de printemps, une séve vivifiante
+et toutes les senteurs des herbes des Alpes. _Sento l'aura mia
+antica!..._
+
+Ceci n'est point un vain rapprochement. Le paysage des Alpes, qui nous
+donne toujours un sentiment si vif des libertés de l'âme, avec le
+souvenir de leur grande révolution, en est la vraie figure; c'est
+elle-même sous forme visible. Ces monts en sont la colossale histoire.
+
+J'en eus l'intuition lorsque jeune, ignorant, je suivis pour la
+première fois ces routes sacrées; lorsque, après une longue nuit
+passée dans les basses vallées, trempé du morfondant brouillard, je
+vis, deux heures avant l'aurore, les Alpes déjà roses dans l'azur du
+matin.
+
+Je ne connaissais guère l'histoire de ces contrées, ni celle de la
+liberté suisse, ni celle des saints et des martyrs qui traversèrent
+ces routes, ni le nid des Vaudois, l'incomparable fleur qui se cache
+aux sources du Pô.
+
+Je n'en sentis pas moins dès lors ce que j'ai mieux connu depuis, et
+trouvé de plus en plus vrai: c'est l'autel commun de l'Europe.
+
+Telle la nature, tel l'homme. Il n'y a point là de molle poésie. Nul
+mysticisme. L'austère vigueur et la sainteté de la raison.
+
+Ces vierges de lumière, qui nous donnent le jour quand le ciel même
+est sombre encore dans son azur d'acier, elles ne réjouissent pas
+seulement les yeux fatigués d'insomnie, elles avivent le coeur, lui
+parlent d'espérance, de foi dans la justice, le retrempent de force
+virile et de ferme résolution.
+
+Leurs glaciers bienfaisants, dans leur austérité terrible, qui
+donnent à l'Europe les eaux et la fécondité, lui versent en même temps
+la lumière, la force morale.
+
+Ce n'est pas le ciel que regarde au réveil le pauvre laboureur de
+Savoie, ni le fiévreux marin de Gênes, ni l'ouvrier de Lyon dans ses
+rues noires. De toutes parts, ce sont les Alpes qu'ils regardent
+d'abord, ces monts consolateurs qui, bien avant le jour, les délivrent
+des mauvais songes, et disent au captif: «Tu vas voir encore le
+soleil.»
+
+Le mot _Vaudois_, au Moyen âge, veut dire _libre chrétien_, dégageant
+le christianisme de tout dogme mystique, de toute fausse poésie
+légendaire, de tout culte superstitieux.
+
+Ce qui fut effort pour l'Europe, critique voulue et raisonnée, était
+là de soi-même, fruit naturel et primitif du sol. Il ne faut pas,
+comme font trop les historiens protestants, ôter à cette tribu unique
+des Vaudois son originalité et sa grâce d'enfance. Arrière la
+critique! Arrière l'héroïsme! Ne calvinisons pas cette histoire.
+Écartons et les dogmes qu'ils reçurent au XVIe siècle, et leur
+trente-trois guerres protestantes. Cette épopée de l'Israël des Alpes
+se colore d'un esprit étranger aux premiers Vaudois.
+
+La nature, dans ces monts sévères, est si grande, elle s'impose de si
+haut, qu'elle anéantit tout, sauf la raison, la vérité.
+
+Tout temple est petit, ridicule, devant ce prodigieux temple de la
+main de Dieu. Toute poésie, tout roman, est là à rude épreuve. Le
+voyageur qui y passe en courant, sous son prisme d'artiste, y verra
+mille mensonges. Mais l'homme qui y reste en toute saison participe à
+l'austérité de la contrée, est raisonnable, vrai et grave.
+
+Si le christianisme est tout entier dans un sentiment doux et pur, une
+fraternité sérieuse, une grande charité mutuelle, ce petit peuple fut
+vraiment une admirable idylle chrétienne. Mais nul n'eut moins de
+dogme. La légende chrétienne, acceptée d'eux docilement, ne semble pas
+avoir eu grande place en ces âmes, moins dominées par la tradition que
+par la nature qui ne change pas.
+
+Deux choses y furent, dans une lutte harmonique et douce, à peine
+perceptible: un christianisme peu théologique, ignorant si l'on veut,
+innocent comme la nature; et, dessous, un élément qui ose se produire,
+le doux génie de la contrée, les fées (ou les fantines)[24], qui
+flottent dans les fleurs innombrables ou dans la brume du matin.
+Anciens esprits païens qui ne sont pas bien sûrs d'être soufferts,
+elles peuvent s'évanouir toujours et dire: «Pardon! mais nous
+n'existons pas.»
+
+[Note 24: Un mot de M. Muston, dans sa première édition, avait
+vivement excité mon intérêt. Je fis appel à son obligeance, et j'eus
+le bonheur d'en recevoir cette réponse. C'est la dernière relique de
+cet innocent paganisme, le dernier souffle et la suprême haleine de
+ces pauvres petits êtres qui vivaient encore dans les fleurs.
+
+ Ay vist una Fantina J'ai vu une Fantine
+ Que stendava, la mount, Qui étendait là-haut
+ Sa cotta néblousina Sa robe nébuleuse
+ Al' broué de Bariound. Aux crêtes de Bariound.
+
+ Una serp la séguia Un serpent la suivait,
+ De coulour darc en cel, De la couleur de l'arc-en-ciel.
+ Et su di roc venia Et sur les rocs elle venait
+ En cima dar Castel. Vers la cime du Castel.
+
+ Couma 'na fiour d'arbroua, Comme une fleur de clématite,
+ Couma nèva dal col, Comme neige du col,
+ Passava su la broua, Elle passait sur la côte,
+ Senz'affermiss'ar sol. Sans appuyer au sol.
+
+ Avioû perdu ma fea, J'avais perdu ma brebis;
+ La Fantina me di: La Fantine me dit:
+ Ven coum mi sû la scéa; Viens avec moi sur la colline;
+ Et la troubérou li. Et je la trouvai là.
+
+FRAGMENT.
+
+ --Cosa fasé-ve çi, bella spousinotta?
+ --Il ay pers lou camin, et scarsa mia cotta,
+ Li broussè m'an perdû, saignou souta dî pè.
+ Et me sentou may pî d'endar fin d'ay casè.
+ --Paoura bergira! ven; ven pura, brisa mia!...
+
+TRADUCTION.
+
+ --Que faites-vous ici, belle petite épousée?
+ --J'ai perdu le chemin et déchiré ma robe.
+ Les broussailles m'ont égarée; je saigne sous les pieds
+ Et je ne me sentirai jamais d'aller jusqu'au hameau.
+ --Pauvre bergère! viens; viens seulement, ma petite...
+
+«Voilà tout ce que je possède en fait de documents originaux relatifs
+aux Fantines. Voici maintenant ce qu'on m'en a dit dans mon enfance,
+et encore ne sont-ce que des vieillards à qui j'en ai entendu parler.
+Les vieux montagnards pouvaient bien en parler à un enfant, mais s'en
+fussent tus devant une personne raisonnable.
+
+«Les Fantines ne se voyaient que de loin, mais ne se laissaient jamais
+approcher.
+
+«Lorsqu'au temps des moissons une mère déposait le berceau de son
+enfant dans les blés, elle était rassurée par la pensée qu'une Fantine
+venait en prendre soin pendant son absence, le consoler, le bercer
+s'il pleurait, lui chanter confusément pour l'endormir, écarter de son
+front les mouches piquantes, etc.
+
+«Si dans les rochers arides s'épanouissait une magnifique fleur, c'est
+qu'une Fantine l'avait arrosée, cultivée, etc.
+
+«Lors d'une inondation, un berceau entraîné sur les flots vint aborder
+sans accident au rivage: c'était une Fantine qui l'avait dirigé.»
+
+Telle est la lettre du bon et savant historien des Vaudois, leur
+première gloire en ce temps. C'est une belle singularité de ce petit
+peuple d'occuper par l'histoire une place si haute en Europe. Rien de
+plus grand dans notre littérature que la trilogie vaudoise du naïf
+Gilles, de l'éloquent Léger et du vaillant Arnaud. (_La Glorieuse
+rentrée des Vaudois_, par M. Arnaud, colonel et pasteur des vallées.)
+De nos jours, cette inspiration s'est retrouvée dans Muston. La
+première édition de son histoire contient une délicieuse description
+du pays (réimprimée récemment). La seconde, complète et refondue
+entièrement, est précieuse par les renseignements qu'il a recueillis
+dans toutes les archives de l'Europe. Ce noble et savant homme, qui
+rajeunit en vieillissant, nous donne en ce moment, sur cette histoire
+si dramatique, un poème plein de beaux vers: l'_Israël des Alpes_.]
+
+Ainsi, en grande modestie, ces fées légères sont le sourire de la
+sérieuse vallée. Oh! sérieuse! Un Dieu si grand paraît là-haut au
+gigantesque autel des Alpes! Nul temple ne tiendrait devant lui. Les
+seules églises qu'il souffre, ce sont d'humbles arbres fruitiers, des
+plantes salutaires et la petite architecture des fleurs. Les fées s'y
+cachent, et il ferme les yeux.
+
+Aimable compassion de ce grand Dieu terrible pour la vie timide et
+tremblante! Alliance touchante des religions de l'âme avec l'âme de la
+nature!
+
+Le dogme qui seul au fond fait une religion du christianisme, le
+dogme du _salut par l'unique foi au Christ_ qu'ils reçurent au XVIe
+siècle, paraît très-peu vaudois. Ces simples travailleurs mettaient,
+au contraire, le salut _dans les Oeuvres_ et dans le travail.
+
+Cet axiome est d'eux: «Travailler, c'est prier.»
+
+Ils ont tenu leurs âmes dans cet état moyen, modeste, des charmantes
+montagnes intermédiaires qu'ils cultivent entre la grande plaine
+piémontaise et les géants sublimes qui, vers l'ouest, les surveillent
+et les tiennent sous leur froid regard.
+
+Il n'y a pas là à rêver. Dès que les neiges diminuent là-haut, il faut
+en profiter, labourer sous les vignes. L'hiver viendra de bonne heure.
+Et, si la plaine catholique peut d'une part troubler leurs travaux,
+leurs grands voisins neigeux ont leurs rigueurs aussi, et parfois,
+bien avant la saison, un souffle impitoyable. Le vrai symbole de la
+communauté, c'est cette plante des Alpes qu'ils ont si bien nommée la
+petite frileuse (_freïdouline_), qui semble regarder aux glaciers,
+compter peu sur l'été, se tenir réservée, timide et prête à se fermer
+toujours.
+
+Vertu unique et singulière de l'innocence! Au milieu de ces craintes,
+subsistait dans leur vie, comme dans les vieux chants, une sérénité
+singulière, et on la retrouve dans les vers de leurs derniers enfants.
+La petite église vaudoise y figure comme la colombe qui sait trouver
+son grain dans le rocher: «Heureuse, heureuse colombelle! etc.»
+
+Heureuse en effet, et pleine de sujets de contentement! Que lui
+manque-t-il donc? Dès 1200, persécutée, brûlée. En 1400, forcée dans
+ses montagnes, elle fuit dans les neiges en plein hiver, et
+quatre-vingts enfants y sont gelés dans leur berceau. En 1488,
+nouvelles victimes humaines; je ne sais combien de familles (dont
+quatre cents enfants) étouffées dans une caverne. Le XVIe siècle ne
+sera qu'une boucherie. Mais n'anticipons pas.
+
+Dans tout cela, nulle résistance. Un respect infini pour leur
+seigneur, pour leur maître et bourreau, le duc de Savoie.
+
+Cette terrible éducation par le martyre leur rendait naturelle une vie
+de pureté extraordinaire, dans une étonnante fraternité. L'égalité de
+misère, de péril, faisait l'égalité d'esprit. Dieu le même entre tous.
+Tous saints et tous apôtres de leur simple _credo_. Ils s'enseignaient
+les uns les autres, les femmes même, les filles et les enfants.
+
+Ils n'avaient point de prêtres. Ce ne fut qu'à la longue, lorsque la
+persécution fut plus cruelle, que quelques hommes se réservèrent et
+furent mis à part pour la mort. On les appelait _barbes_ (c'est-à-dire
+_oncles_), d'un petit nom caressant de famille. Comme leur martyre
+était certain, ils n'y associaient personne et ne se mariaient pas.
+
+Quelques-uns émigraient, et s'en allaient en Lombardie, en France et
+sur le Rhin, la balle sur l'épaule, mettant en dessus je ne sais quel
+denrée de colportage, et dessous la denrée de Dieu.
+
+Ils eurent influence aux XIIe et XIIIe siècles directement par la
+prédication; depuis, fort indirecte, comme exemple, comme type du
+christianisme le plus pur et le moins loin de la raison.
+
+L'effort perfide qu'on fit plus tard pour faire nommer _Vaudois_ les
+sorciers ne donnèrent le change à personne. Lorsqu'au XVe siècle
+l'inquisiteur d'Arras dit: «Le tiers du monde est _Vaudois_,» on
+comprit qu'il fallait entendre: raisonnable et libre chrétien.
+
+Toutes autres sont les sources du protestantisme suisse, réforme
+politique et morale, née d'une réaction contre l'orgie des guerres
+mercenaires, sortie des coeurs honnêtes et du coeur d'un héros,
+Zwingli.
+
+Autres les sources de la réforme allemande qui, dans le bon sens
+magnanime de Luther, n'en garda pas moins une forte pente au
+mysticisme.
+
+Celle de la France, comme on a vu, eut sa principale source dans les
+grandes et cruelles circonstances de 1521, quand nos populations du
+Nord, délaissées sans défense par le roi, levèrent les mains, les yeux
+au ciel. Nos ouvriers en laine, tisseurs, cardeurs de Meaux,
+prêchèrent, lurent, chantèrent aux marchés pour leurs frères, encore
+plus malheureux, les paysans fugitifs que les horribles ravages de
+l'armée impériale faisaient fuir jusqu'en Brie, comme un pauvre
+troupeau sans berger et sans chien.
+
+Le roi lui-même avait besoin de Dieu dans cette grande détresse, et
+après ses humiliations de l'Hôtel de Ville. La soeur fit lire à son
+frère, à sa mère, l'Ancien et le Nouveau Testament. Le lecteur était
+Michel d'Arande, aumônier de Marguerite, ami, élève de Briçonnet, le
+mystique évêque de Meaux.
+
+La petite communauté, réfugiée à Meaux autour du vénérable Lefebvre et
+sous la protection de l'évêque Briçonnet réunissait des personnes de
+croyances très-diverses. Briçonnet, Lefebvre, et leurs disciples
+Roussel et Arande, aumôniers de Marguerite, étaient simplement des
+mystiques, âmes pieuses et tendres, qui ne voulaient de réforme que
+douce, par l'amour seul et par les lents moyens de l'éducation des
+enfants. D'autres étaient des humanistes, des critiques, des érudits,
+comme l'hébraïsant Vatable, première racine du Collége de France, et
+le Suisse Glareanus, historien rationaliste, qui, avant Vico et
+Niebuhr, a librement discuté les origines de Rome.
+
+Il n'y avait, à proprement parler, qu'un protestant au milieu d'eux,
+un vaillant petit homme roux, d'une verve incomparable, Farel,
+l'apôtre de la Suisse française, le précurseur de Calvin. Les ouvriers
+de la ville étaient tout autre chose encore, si nous en jugeons par le
+plus célèbre, le cardeur de laine Leclerc, homme de main et d'action,
+briseur d'images et d'idoles, un Polyeucte né pour courir au martyre,
+pour ravir la palme et la mort.
+
+Marguerite, le roi et sa mère étaient favorables aux mystiques,
+indulgents pour les protestants qui s'en distinguaient peu encore. La
+sotte violence des sorbonnistes révoltait le roi. Ils avaient condamné
+d'ensemble, avec Luther, le vieux Lefebvre, pour cette hérésie énorme
+d'avoir dit que sous le nom de Madeleine il y avait dans l'Évangile
+trois personnes différentes. Le roi fit plus d'une fois arracher les
+placards de la Sorbonne, et couvrit de sa protection un gentilhomme
+distingué, Berquin, qui traduisait et répandait des ouvrages de
+Luther. Le Parlement brûla ces livres, n'osant encore brûler l'auteur.
+
+Un grand événement populaire changea l'aspect des choses.
+
+Depuis 1519 jusqu'en 1522, les Augustins des Pays-Bas soutenaient,
+surtout à Anvers, une lutte violente pour les antiques doctrines de
+leur ordre, renouvelées et glorifiées par Luther. Leurs supérieurs,
+traînés à Bruxelles, furent forcés de se rétracter, mais les moines
+persévérèrent. En octobre 1522, la gouvernante Marguerite d'Autriche
+(sur un ordre d'Espagne sans doute) prêta main-forte au clergé, ferma
+le couvent d'Anvers. Les moines furent jetés en prison et condamnés à
+mort. Quelques-uns ayant échappé, de pieuses et bonnes Flamandes,
+intrépides par charité, les disputèrent à leurs bourreaux, en
+sauvèrent un, Henri de Zutphen. Elles en cachèrent trois autres. En
+attendant, on sévit contre les pierres mêmes. Le couvent dut être
+détruit. On en vendit les vases comme profanés et souillés. Le saint
+sacrement en fut extrait solennellement, et reçu en grande pompe dans
+l'église de la Vierge par la gouvernante des Pays-Bas.
+
+Peu de temps auparavant, le clergé anglais avait fait mourir, comme
+disciple de l'ancien Wicleff, un ouvrier, Thomas Man qui, enfermé
+depuis 1511, s'était enfin échappé et enseignait dans les greniers de
+Londres ou dans les bois de Windsor. À Coventry, quatre cordonniers,
+un gantier, un bonnetier et une veuve, madame Smith, furent brûlés
+vifs _pour avoir enseigné à leurs enfants le_ Pater _et le_ Credo _en
+anglais_.
+
+Ces événements exécrables encouragèrent la Sorbonne. Elle alla jusqu'à
+défendre non-seulement les traductions de l'Évangile, mais même des
+prières françaises à la Vierge, même l'Évangile latin de Robert
+Estienne.
+
+Dans un travail excellent d'un protestant impartial, le professeur
+Schmidt de Strasbourg, se trouve établie, jour par jour et dans un
+très-grand détail, la preuve que, de 1521 à 1535, François Ier eut
+besoin du plus vigoureux emploi du pouvoir et de beaucoup de mesures
+arbitraires et violentes, pour défendre les protestants _contre
+l'autorité légale_, le clergé, le Parlement, et _contre le peuple_; on
+appelait surtout ainsi la canaille des petits clercs, aboyant dans la
+rue Saint-Jacques aux ordres des gros bonnets qui leur donnaient les
+bénéfices. Ajoutez les marchands, clients du clergé, les vieilles
+femmes éperdues pour leurs Vierges et leurs reliques, etc., etc.
+
+Ni François Ier, ni sa soeur, n'étaient protestants. Elle était tendre
+et mystique, lui artiste et fort idolâtre, surtout des images
+vivantes. Ils lisaient, il est vrai, la Bible. Mais jamais il n'y eut
+d'esprit moins biblique que François Ier.
+
+La terrible affaire de Bruxelles les embarrassa (à la fin de 1522).
+Charles-Quint prenait l'initiative de prêter au clergé le secours du
+bras séculier. Qu'allait faire le roi? Grave question pour l'alliance
+du pape et les affaires d'Italie, non moins grave à l'intérieur où le
+besoin d'argent l'obligeait à solliciter sans cesse des décimes
+ecclésiastiques. La noblesse, à ce moment, se déclarait pour Bourbon,
+la robe le favorisait. Le roi allait-il rejeter aussi les prêtres vers
+lui et vers Charles-Quint?
+
+La cour dès lors se divise. Tandis que Marguerite à Paris, à Lyon,
+écoute les sermons des mystiques, tandis que le roi, devant lui, fait
+représenter des farces où se gourment le pape et Luther, la reine-mère
+consulte la Sorbonne «sur le moyen d'extirper le luthéranisme.» À quoi
+les docteurs répondent assez durement: Que le roi n'exécute pas les
+arrêts du Parlement, qu'il faut punir les coupables, les faire
+rétracter, «de quelque rang qu'ils soient.» Allusion à la soeur du
+roi.
+
+Mais le roi est pris à Pavie, sa soeur part. La digue est rompue. La
+Sorbonne et le Parlement sont émancipés. La reine mère, pour regagner
+le pape, lui demande le meilleur remède au luthéranisme. Il répond:
+«L'Inquisition.»
+
+Pour n'avoir pas celle de Rome, on en fait une gallicane, mais non
+moins cruelle, composée de deux sorbonnistes et de deux
+parlementaires. Elle saisit Jacques Pavannes, qui d'abord s'était
+rétracté, et qui désavouait sa rétractation. Il est brûlé, et avec lui
+un ermite de la forêt de Livry. (Plus haut, j'ai mis ce fait deux ans
+trop tôt, sur la foi du _Bourgeois de Paris_, qui visiblement se
+trompe.)
+
+De grandes et terribles scènes se passèrent à Metz, à Nancy. La
+révolution voisine des pays d'Allemagne, dont une bande passa en
+Lorraine, avait étroitement ligué les autorités laïques et
+ecclésiastiques. Jean Chastellain, cordelier, un ardent wallon de
+Tournay, fut brûlé le 12 janvier 1525. C'est le premier martyre du
+protestantisme français. Sa mort en suscita un autre, le cardeur
+Leclerc, réfugié en Lorraine. Déjà à Meaux, il avait été cruellement
+flagellé, marqué. Sa mère, non moins intrépide, l'avait exhortée
+elle-même. Au moment où le fer rouge fut approché de son fils, elle
+s'était troublée d'abord; puis, relevée, elle cria: «Vive Dieu! et le
+signe de Dieu!»
+
+Leclerc emporta dans sa fuite le cri de sa mère, la soif du martyre.
+Il prit l'occasion la plus populaire. Il y avait une grande fête à
+Metz. Toute la ville, à certain jour, allait à une chapelle renommée
+de la Vierge. Leclerc, indigné des honneurs rendus à l'idole, rêva
+longtemps de l'abattre. Il était poursuivi des mots de l'Exode: «Tu
+briseras les faux dieux.» La veille même de la fête, il mit la Vierge
+en morceaux. Le lendemain, tout un peuple arrive, voit, s'émeut, entre
+en fureur. Leclerc pris ne désavoue rien.
+
+Il épuisa tous les supplices, le fer et le feu; on lui coupa d'abord
+le poing, on lui arracha le nez, on lui tenailla les deux bras, on lui
+brûla les mamelles. Pendant ce temps, il criait les violentes
+moqueries du psaume: «Leurs dieux sont dieux de fabrique; ils ont des
+yeux pour ne pas voir, une bouche pour ne pas parler... Et ceux qui
+les font leur ressemblent, etc.» Il épouvanta ses bourreaux, qui le
+brûlaient à petit feu. (Juillet 1525.)
+
+Notre Parlement de Paris fut jaloux de Metz. Il précipita l'affaire de
+Berquin, malgré une lettre du roi. Il était brûlé, si le roi, enfin
+délivré, n'eût trouvé le temps à Bayonne, où il resta un moment,
+d'écrire un ordre absolu de surseoir.
+
+Tout ce qu'une mère, une tendre soeur, peut faire pour les siens,
+Marguerite le fit pour les persécutés. Ceux d'entre eux qui avaient
+été obligés de fuir à Strasbourg y trouvèrent ses secours et ses
+recommandations; du fond de l'Espagne, elle était présente et elle
+agissait.
+
+Le retour du roi fut le triomphe commun des hommes du protestantisme
+et de ceux de la Renaissance. L'illustre médecin de la reine mère,
+Agrippa, qui l'avait quittée, osa revenir en France. Le bon vieux
+Lefebvre, qui était en fuite, fut rappelé avec honneur par le roi, qui
+lui confia le plus jeune et le plus chéri de ses fils, le Benjamin de
+Marguerite.
+
+Les protestants venaient mettre aux pieds de François Ier l'éloquent
+et noble livre que lui dédiait Zwingli: «Vraie et fausse religion.»
+
+Là, puissante était la réforme, ou nulle part, peu théologique, toute
+morale, une révolution à gagner toute la terre.
+
+Ce Zwingli, paysan intrépide, aumônier d'armée, fort lettré du reste
+et bon musicien, avait fait les guerres d'Italie, et son admirable
+coeur s'était révolté à la vue de la démoralisation qu'elles
+entraînaient avec elles. Il avait pris en horreur l'infâme commerce du
+sang.
+
+Nommé curé d'Einsiedeln, le fameux pèlerinage du canton de Schwitz, il
+eut le succès admirable de faire renoncer ce canton à la vente de
+chair humaine. Tous les pèlerins qui venaient apporter là leur argent,
+il les renvoyait sans rien recevoir, moralisés, convertis à un culte
+raisonnable. Grand docteur, meilleur patriote, nature forte et simple,
+il a montré le type même, le vrai génie de la Suisse, dans sa fière
+indépendance de l'Italie, de l'Allemagne.
+
+Très-tolérant, il poussa à la guerre contre les catholiques,
+lorsqu'ils appelèrent l'étranger. Un matin, les montagnards ayant
+marché vers Zurich, il défendit la patrie sans espoir de la sauver.
+Blessé, il ne voulut pas de grâce. Son corps fut mis en morceaux. Son
+ami, Myconius, pour sauver son coeur des outrages, le jeta au courant
+du Rhin. Le fleuve des anciens héros en reste plus héroïque.
+
+Son langage à François Ier, digne de la Renaissance, établissait la
+question de l'Église dans sa grandeur. Il y réunit tous les saints, y
+met Socrate et Caton entre David et saint Paul: «Vos ancêtres y seront
+aussi,» dit-il au roi (parlant de saint Louis sans doute). Enfin il
+n'y aura pas un homme de bien, un héros, une âme fidèle, qui y manque.
+Tous unis en Dieu. Quoi de plus beau, de plus grand?
+
+Bossuet cite ce passage pour en rire. Mais qui a un coeur le retiendra
+à jamais, et verra toujours le noble concile, la grande, l'universelle
+Église, telle que Zwingli la voyait assise au Colisée des Alpes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+SUITE DE LA RÉFORME EN FRANCE ET EN ANGLETERRE
+
+1526-1535
+
+
+Au moment même où le roi faisait à sa soeur cette concession
+très-grave de confier son jeune fils à un docteur récemment condamné
+et poursuivi, il était déjà travaillé par une influence contraire. Sa
+mère étant toujours malade, et Duprat ayant baissé, les affaires
+passaient presque toutes par les mains du seul homme laborieux de la
+cour, Montmorency, qui avait succédé à la faveur de Bonnivet, et qui
+fut sans doute aidé contre Marguerite par la nouvelle maîtresse, alors
+dans la première fleur de sa beauté et de son crédit.
+
+L'admiration que le dévouement fraternel de Marguerite avait causée
+aux Espagnols, tout le monde la partageait, personne plus que le roi
+d'Angleterre. Ses instructions à ses envoyés (mars 1526) donnent
+beaucoup à penser: «ils feront à la duchesse les compliments et
+félicitations du roi pour les travaux et les peines qu'elle a endurés,
+pour la dextérité avec laquelle elle a amené la délivrance de son
+frère. Ils se mettront en rapport avec elle, en parfaite intelligence,
+s'ouvrant à elle en toute chose que l'occasion pourra requérir.»
+
+Que signifient ces mots obscurs? S'agit-il de protestantisme? Non.
+Henri VIII en est trop loin, et les instructions sont écrites par un
+cardinal. Il s'agit de mariage.
+
+Henri VIII était déjà séparé de fait de la reine, incurablement malade
+d'une maladie de femme. Il logeait à part. Il lui gardait beaucoup
+d'estime et d'égards.
+
+Mais chacun voyait qu'un homme fort et de son âge ne vivrait pas
+longtemps ainsi; que, religieux et austère, il n'aurait pas de
+maîtresse. Donc, divorce et mariage.
+
+La chance était belle pour François Ier. Donner pour reine à
+l'Angleterre, à un roi très-dominé par le sentiment conjugal, cette
+soeur qui lui était si parfaitement dévouée, et dont la grâce, la
+supériorité, auraient subjugué Henri VIII, c'eût été, pour ainsi dire,
+être roi d'Angleterre lui-même.
+
+C'est avec un grand étonnement qu'on voit dans les dépêches anglaises
+que le roi semble vouloir empêcher l'ambassadeur d'Henri VIII de
+causer avec Marguerite. Il l'interrompt, l'éloigne de sa soeur, craint
+de les laisser ensemble. (Avril 1526.)
+
+On doit croire que la coterie cléricale et les partisans de l'Espagne
+qui se groupaient dès cette époque autour de Montmorency, redoutaient
+infiniment l'influence qu'une telle reine d'Angleterre, favorable aux
+idées nouvelles, aurait eue sur les deux pays.
+
+Montmorency avait prise sur le roi par son idée la plus chère, par
+l'Italie, avec laquelle, à ce moment, il concluait une ligue. Comment
+s'entendre avec le pape, chef de cette ligue italienne, si l'on
+prenait définitivement parti pour les protestants, si l'on mariait en
+Angleterre celle qui les protégeait en France, celle qui venait
+d'obtenir leur triomphant retour et l'humiliation de leurs ennemis?
+
+De son côté, Wolsey, qui était cardinal, prévoyait, voulait le
+divorce, mais non au profit d'une princesse tellement redoutée du
+clergé.
+
+Les lettres de Marguerite au comte de Hohenlohe, l'ardent mystique de
+Strasbourg, datent avec précision et son espérance et sa chute. En
+mars, elle lui écrit: «Vous pourrez venir en avril. Le roi vous
+enverra chercher.» Et elle lui écrit en juillet: «Je ne puis vous dire
+tout mon chagrin... Le roi ne vous verroit pas volontiers. _La cause
+qui fait qu'on ne s'y accorde_, c'est la délivrance des enfants du
+roi.» Sans doute, Montmorency, le parti catholique et espagnol,
+persuadaient à la grand'mère, au père, que le moyen le plus sûr de
+recouvrer les enfants était de s'arranger avec l'Espagne, ou, si l'on
+n'y parvenait, d'agir avec le pape et l'Italie. Dans l'une et dans
+l'autre hypothèse, il fallait s'éloigner du protestantisme.
+
+Donc, ils arrachèrent du roi l'exil de sa soeur et son mariage de
+Navarre. Imprévoyance des hommes! c'est justement ce mariage qui,
+dissolvant la cour de Marguerite, sépare d'elle et renvoie à Londres
+la jeune Anne Boleyn, qui va conquérir Henri VIII et le séparer de
+Rome.
+
+Marguerite, en pleurs, obéit; elle épouse le roi de Navarre en janvier
+1527. Anne Boleyn, au printemps, rentre en Angleterre. Et c'est au
+printemps de même qu'un envoyé de la France, par un mot hardi, troubla
+à fond la conscience déjà ébranlée d'Henri VIII et décida le divorce.
+
+Cet envoyé parlait avec Wolsey d'un mariage entre François Ier et la
+fille du roi d'Angleterre. Wolsey dit qu'il ne savait si _légalement_
+le roi était libre, ayant déjà l'engagement d'épouser la soeur de
+Charles-Quint. À quoi le Français, piqué, répliqua qu'il voudrait
+aussi qu'on lui prouvât que la fille d'Angleterre était _légitime_, sa
+mère ayant épousé les deux frères,--avec dispense papale;--«mais ce
+qui est interdit de droit divin, le pape n'en peut donner dispense.»
+
+Il n'avait pas dit: _Inceste._ Mais Henri VIII se le dit. Le trait lui
+entra au coeur. La reine avait été si bien la femme du frère aîné
+d'Henri, qu'à la mort de ce frère on la croyait enceinte. Le second
+mariage n'avait eu, pour bénédictions du ciel, que maladies, deuils et
+morts; aucun enfant n'en pouvait vivre, sauf cette triste Marie,
+maladive comme sa mère, et qui ne rappelait en rien la brillante
+vigueur d'Henri VIII. Le divorce était naturel, légitime, s'il en fut
+jamais. Seulement, comment espérer que le pape annulerait une dispense
+donnée par un pape? On apprit à ce moment que Clément était prisonnier
+(mai 1527).
+
+Ceci ouvrait un champ nouveau. Si l'on en croit un bruit alors
+répandu à la cour d'Espagne, François Ier eût offert à Wolsey le
+patriarcat de la France, et Charles-Quint celui des Pays-Bas et de
+basse Allemagne.
+
+La délivrance du pape et de Rome fut le texte populaire d'une nouvelle
+alliance de la France et d'Henri VIII. Wolsey même vint à Compiègne
+demander pour son maître la belle-soeur du roi, Renée, fille de Louis
+XII et d'Anne de Bretagne. Demande grave, insidieuse. La jeune
+princesse tenait de sa mère un droit ou une prétention d'héritière de
+la Bretagne qu'Henri VIII tôt ou tard aurait fait valoir. La mère du
+roi consentait, mais non pas le roi. Ce refus n'allait-il pas rompre
+l'alliance? On l'eût cru, on se fût trompé. Tout était changé à
+Londres pendant l'absence de Wolsey.
+
+Il était resté trois mois en France, beaucoup trop: «Qui quitte sa
+place la perd.» Quand il revint, il trouva que son maître avait un
+maître, et que le roi, jusque-là tout à lui, allait avoir à choisir
+entre son vieux pédagogue et une femme adorée.
+
+On a discuté si la France, l'ancienne conquérante de l'Angleterre, au
+lieu de flotte et d'armée, n'imagina pas cette fois de la prendre par
+une femme. La chose n'est point invraisemblable. Sans cette passion,
+Henri VIII eût amèrement ressenti le refus qu'on lui faisait de Renée,
+et nous perdions son alliance.
+
+Thomas Boleyn, vieux diplomate, fin, clairvoyant, intéressé, aura-t-il
+été sans voir que le roi était excédé de la reine et de toute reine;
+qu'il lui fallait une femme, un amour et du bonheur; que lui, Boleyn,
+avait en sa fille une personne accomplie, non-seulement belle et
+spirituelle, mais résolue, vive, d'un charme invincible; qu'elle
+n'avait qu'à paraître?
+
+Il la fit recevoir parmi les demoiselles de la reine, qu'elle éclipsa
+toutes. Henri VIII retrouva (mais tellement embellie) la petite fille
+du Camp du drap d'or. Tous les jours, il dut la voir parmi ses muettes
+compagnes, froides et silencieuses fleurs. Seule, la Française avait
+la voix, une voix douce, modeste et charmante; elle parlait, riait,
+chantait; elle était la joie de la maison.
+
+Moins ambitieuse qu'on ne l'a dit, elle eût d'elle-même détruit sa
+fortune. À son arrivée, elle avait accueilli un parti très-convenable.
+Wolsey avait grondé le jeune homme, et la reine avait profité de
+l'occasion pour renvoyer la dangereuse demoiselle. Mais, dans
+l'absence de Wolsey, son père la fit revenir à la cour. Elle y brilla,
+donna le ton, la mode. Les femmes la copiaient. Jusque-là,
+innocemment, les Anglaises découvraient leur sein. Anne Boleyn leur
+enseigna par son exemple une réserve plus habile.
+
+Elle avait pu entrevoir, avec quelque vanité, qu'elle avait fort
+troublé le roi. Mais, quand il lui en fit l'aveu, elle en fut
+épouvantée. Il semble qu'elle avait vu son destin. Henri n'avait
+jamais aimé. La passion retardée chez un homme si violent, dont la
+figure assez rude, quoique belle encore, crevait d'orgueil et de sang,
+était faite pour donner effroi. Elle tomba à genoux et demanda grâce,
+disant qu'elle ne pouvait être sa maîtresse; que, d'ailleurs, il était
+marié... Puis, voyant que rien ne l'arrêterait, qu'il renverserait
+tout obstacle, plus terrifiée encore, elle lui dit ce mot plein de
+sens: «Que, si elle épousait son lord et seigneur, elle n'aurait pas
+avec lui la même ouverture de coeur qu'avec un époux de son rang.»
+
+Wolsey s'excusant à son maître de n'avoir pas eu Renée, Henri répondit
+froidement: «Vous pouvez vous consoler; j'épouse Anne Boleyn.»
+
+Le cardinal, désespéré, commença dès lors un jeu qui pouvait lui
+coûter la tête: d'une part, écrivant au pape pour obtenir le divorce;
+d'autre part, l'avertissant que la belle était de l'école de la reine
+de Navarre, hérétique et luthérienne.
+
+Le pape traînait, gagnait du temps, inclinant à droite ou à gauche,
+selon que l'armée française ou celle de l'Empereur avait l'avantage.
+La cour de France, impatiente et qui devinait Wolsey, avait envoyé à
+Londres, pour éclairer de près le ténébreux cardinal, un jeune diable,
+plein d'esprit, pénétrant, flatteur, amusant. C'était le troisième des
+frères Du Bellay, Jean, qui avait pour contenance un évêché de Bayonne
+qu'il ne vit, je crois, jamais. Ce bon et pieux personnage, le parrain
+de Gargantua, fut plus tard ministre du roi pour ses petites affaires
+secrètes du côté des Turcs, le bon ami de Barberousse et le
+correspondant de Soliman. Évêque de Paris, cardinal, il ne fut pas
+loin, dit-on, d'être pape. La chose eût été piquante. Rabelais était
+son Évangile. Il a travaillé plus que personne à créer le Collége de
+France.
+
+Jean Du Bellay, dans ses lettres infiniment amusantes, donne à la fois
+deux spectacles, celui de la cour de Londres, de la violente et
+furieuse impatience d'Henri VIII; celui du sombre grondement du
+peuple, dérangé par le divorce de son commerce de Flandre. Tout cela
+écrit à Montmorency, qui ne désire point le divorce ni la rupture avec
+l'Espagne. Mais du Bellay pousse l'affaire, qui doit rendre
+l'ascendant à la soeur du roi, relever le parti antiespagnol sur les
+ruines de Montmorency.
+
+Wolsey, qui, comme un homme près de tomber, allait de sottise en
+sottise, décida la victoire d'Anne Boleyn en croyant la perdre.
+
+Le roi faisait alors chercher, poursuivre en Allemagne un des Anglais
+protestants qui traduisaient les livres saints et les écrits de
+Luther. Wolsey parvint à avoir un de ces livres, surpris chez Anne
+Boleyn. Celle-ci, sans s'effrayer, court se jeter aux pieds d'Henri
+VIII... À temps. Car Wolsey arrivait avec le volume. Mais la théologie
+eut tort. Le roi prit froidement la chose. Wolsey dès lors était
+perdu. Sa lettre secrète au pape pour empêcher le divorce fut trouvée,
+et l'ordre donné de le mener à la Tour. Le chagrin, la maladie, la
+mort qui lui vint à point, lui épargnèrent l'échafaud.
+
+Les idées nouvelles ayant grande chance de triompher en Angleterre, on
+peut croire que le roi de France était fort porté à les ménager. Ce
+qu'il y eut de persécutions, de supplices, à cette époque, et même
+beaucoup plus tard, à Meaux, Toulouse, etc., doit s'attribuer à une
+influence contraire à celle de la cour, aux Parlements et au clergé.
+François Ier, quoi qu'on ait dit, n'était pas Louis XIV. Il avait la
+force sans doute, mais bien moins l'autorité. Ces grands corps
+procédaient sans lui. On a vu qu'il n'avait sauvé Berquin que par un
+coup de violence, en le faisant enlever par les archers de sa garde.
+
+La seule manière de changer les dispositions du roi, c'était de lui
+faire craindre des troubles dans Paris. Il avait extrêmement le
+souvenir et la crainte «de l'anarchie de Charles VI.» Il l'avait dit
+au Parlement lorsqu'on osa enlever la nuit les potences royales. Le 30
+mai 1528, une Vierge de la rue des Rosiers se trouve un matin mutilée.
+Le protestantisme, comme toute grande révolution, avait toutes sortes
+d'hommes, des violents, des fanatiques. D'autre part, les catholiques
+étaient servis si admirablement par cette mutilation, qu'un des leurs
+avait fort bien pu faire ce pieux sacrilége, si utile à leur parti. La
+Sorbonne et son syndic, Bédier ou Béda, venaient de recevoir du roi la
+plus dure mortification. Ils avaient besoin d'un événement qui
+brouillât tout, émût le peuple, la cour même, changeât la face des
+choses.
+
+Le roi, qui avait appelé le premier artiste du temps, Léonard de
+Vinci, eût voulu attirer aussi le premier écrivain, Érasme. Mais il
+avait refusé. Il n'avait garde de venir, étant violemment poursuivi
+par Béda et la Sorbonne. Ce Béda, supérieur de Montaigu, chef des
+étudiants sans étude qu'on nommait Cappets, tribun de la gueuserie
+pieuse et de la république ignorantine, était roi sur sa montagne, et
+difficilement permettait à l'autre roi, le roi de France, de rien
+usurper chez lui.
+
+Érasme avait indiqué, dans un pamphlet de Béda, quatre-vingts
+mensonges, trois cents calomnies, quarante-sept blasphèmes. L'ami
+d'Érasme, Berquin, suivit cette voie, et, d'accusé se faisant
+accusateur, se chargea de prouver, par l'Évangile, que Béda n'était
+pas chrétien. L'affaire amusa le roi, qui crut l'occasion venue de
+détrôner son adversaire, le redoutable syndic. Il écrivit à
+l'Université que, _comme la Faculté de théologie avait l'habitude de
+calomnier_, il défendait qu'elle imprimât rien sur l'accusation avant
+que l'affaire eût été examinée par l'Université et le Parlement
+(1527).
+
+En 1528, la mutilation de la Vierge venait à point pour Béda. La masse
+générale du peuple tenait fort à ses images, était encore parfaitement
+idolâtre et fétichiste.
+
+Dans cette longue décadence de l'ancienne foi, ce qu'elle gardait de
+plus vivace, c'était l'idolâtrie de la Vierge, plus tard complétée par
+le Sacré-Coeur. Les confréries de la Vierge étaient innombrables, de
+toutes classes, de prêtres et d'étudiants, de marchands, de femmes et
+de filles. Pour ces confréries, un tel acte était plus qu'un
+sacrilége, c'était comme un outrage personnel. Elles allaient remuer
+ciel et terre, agiter, soulever le peuple, accuser surtout le roi de
+protéger les luthériens.
+
+Ces confréries avaient leur centre dans le clergé de Paris, leurs
+assemblées dans les églises, leurs orateurs dans les gens du pays
+latin, docteurs, maîtres, étudiants. La Sorbonne donnait le mot d'une
+part aux confréries, d'autre part aux séminaires, qu'on appelait alors
+colléges, à un peuple d'écoliers robustes dont beaucoup avaient trente
+ans.
+
+On croit que l'esprit de la Ligue n'apparaît qu'à la fin du siècle.
+Grande erreur. Cette fausse démocratie, ennemie de la liberté, ce
+peuple fatal au peuple, sur lequel on a fait dans les derniers temps
+force sots systèmes, tout cela existe déjà dans les Cappets de Béda,
+dans la vermine scolastique. Forts de leur nombre, ivres de cris,
+étalant superbement la crasse de leurs toges habitées, l'armée des
+séminaristes battait de sa vague noire les deux murs de la rue
+Saint-Jacques, venait heurter au Palais fièrement, impérieusement. Et
+par derrière, fort serviles, dociles au moindre signal de _Nos
+Maîtres_ de Sorbonne, qui les faisaient arriver aux cures et autres
+bénéfices.
+
+Il y avait, parmi les serviles, des hommes plus dangereux, fanatiques
+visionnaires, des fous de toute nation. L'université de Paris, étant
+une des dernières qui tînt pour la scolastique et toutes les vieilles
+sottises, était leur école de prédilection.
+
+Les esprits militants aussi sentaient d'instinct que Paris était le
+vrai champ de bataille où devait se débattre à mort la lutte des deux
+esprits.
+
+De l'université d'Alcala, le _chevalier de la Vierge_, Ignace de
+Loyola, un capitaine émérite, blessé, âgé de trente-sept ans, venait
+d'arriver aux écoles de Paris (février 1528), et il y resta sept
+années.
+
+De l'université de Bourges, vouée aux idées nouvelles et protégée par
+Marguerite, un écolier de dix-huit ans venait souvent à Paris, le
+sombre et violent, le savant, l'éloquent Calvin.
+
+De l'université de Montpellier vint aussi, par occasion, un médecin,
+un hardi critique, Rabelais, qui en emporta une vive antipathie, un
+mépris magnifique des uns et des autres.
+
+Un mot de plus sur Loyola, qui dut être certainement acteur, et
+très-ardent acteur, dans cette affaire populaire. Né en 1491, il
+avait, en 1528, trente-sept ans. Il s'était voué à la Vierge depuis
+six années, et avait traversé toutes les phases du mysticisme. Ermite,
+mendiant volontaire, pèlerin à Jérusalem, étudiant à Alcala, il y
+avait formé une association d'étudiants. De même que son compatriote
+Raymond Lulle imagina la fameuse _machine à penser_, Ignace avait
+imaginé une _machine d'éducation_, une discipline automatique, quasi
+militaire, un cours d'_exercices_ qui, des actes corporels menant aux
+spirituels, dresserait l'homme le moins préparé à devenir _soldat de
+Jésus_. La matérialité de cette méthode faisait justement sa force.
+«Loyola, dit son biographe, quand il était tenté du diable, _chassait
+les idées avec un bâton_.»
+
+C'était un Basque de Biscaye, un Don Quichotte très-rusé, mettant un
+grand sens pratique au service de ses visions. Les dominicains
+d'Espagne ne le comprirent pas, censurèrent son livre des _Exercices_
+et l'emprisonnèrent. Mais l'archevêque de Tolède, qui sentit mieux que
+les moines toute la portée d'un tel homme, lui enjoignit «d'_acheter
+robe et bonnet d'étudiant_» et d'aller s'établir aux écoles. Il dut
+être d'autant mieux reçu à Paris, que Béda, le chef réel de
+l'Université, était intime avec les Espagnols.
+
+Un noble capitaine, brave, glorieusement blessé, un pèlerin de
+Jérusalem, qui avait vu l'Europe et l'Asie, dut prendre aisément
+ascendant sur les écoliers. Sa figure eût suffi pour le désigner. Il
+était chauve, dit son premier biographe; il avait le nez fort bossu
+d'en haut, large, aplati par en bas, des yeux battus, déprimés à force
+de pleurer. Personne n'eut plus le don des larmes; à chaque instant il
+pleurait par averses et à torrents. Ajoutez à ce portrait des
+paupières contractées et basses, pleines de rides et de plis, où
+logeaient, cachés à l'aise, la passion et le calcul, la force d'une
+idée fixe.
+
+Sa réputation de piété était si grande, que deux de ses compatriotes,
+Lainez et Salmeron, firent ce long voyage uniquement pour le voir. Ses
+maîtres devinrent ses disciples; son répétiteur, le Savoyard Le
+Febvre, un professeur de philosophie, François Xavier, de Pampelune,
+se donnèrent à lui, avec d'autres, Espagnols, Français, et, sous ce
+grand capitaine commençant leurs _exercices_, devinrent les premiers
+soldats de la redoutable armée de la Vierge et de Jésus.
+
+L'historiette d'après laquelle on aurait voulu fouetter ce saint, cet
+homme exemplaire, ce militaire de quarante ans, ne mérite pas qu'on en
+parle. Je croirais tout au contraire que, dans cette campagne ardente
+que firent les étudiants pour l'honneur de la Vierge, Ignace figura
+honorablement et comme un des capitaines. Et, si l'on voulait supposer
+que ce vaillant homme, si passionné, ce _chevalier de la Vierge_,
+s'enferma dans de tels jours avec sa grammaire, restant neutre et
+s'abstenant, je ne le croirais jamais et dirais hardiment: Non.
+
+La question était posée sur le pavé de Paris d'une manière redoutable.
+La masse était pour les images, et, sous la bannière du clergé, des
+Cappets, des confréries, marchait contre les protestants. Le roi ne
+pouvait manquer de suivre ce mouvement. Faisant la guerre pour le
+pape, il avait à coeur de prouver qu'il était bon catholique. Il était
+d'ailleurs irrité de voir compromettre l'ordre et mépriser l'autorité.
+L'occasion était dramatique. On était sûr qu'il voudrait paraître,
+figurer en public, montrer en cérémonie ce beau roi, ce pompeux
+acteur.
+
+Pendant toute une semaine, il y eut des processions expiatoires;
+toutes les rues étaient tendues. Procession grave et nombreuse du
+clergé de Paris. Procession infinie, bruyante, du noir peuple
+universitaire, de la Sorbonne surtout et du victorieux Béda, de ses
+effrénés Cappets, des quatre ordres mendiants. La procession enfin,
+éblouissante et splendide, du roi, des grands, de la noblesse. Le roi,
+ayant à sa droite le cardinal de Lorraine, alla le premier jour
+demander pardon à l'image. Le lendemain, il y retourne, descend la
+Vierge mutilée, et à la place en met une d'argent. Tout cela avec une
+piété, une tendresse, une émotion, qui lui gagnèrent le coeur du
+peuple. Quand il eut placé la statue et redescendit, il avait les yeux
+pleins de larmes.
+
+Mais ce n'était rien encore. Il n'y avait pas eu de supplices. Quoique
+l'image mutilée eût été en grande pompe déposée dans Saint-Gervais,
+elle ne se tint pas tranquille: elle opéra des miracles, ressuscita
+des enfants.
+
+Ces choses contre la nature n'arrivaient guère qu'il n'en sortît des
+événements réellement dénaturés et horribles. On devait en attendre
+quelque affreuse tragédie. Il fallait seulement trouver un gibier sur
+qui lâcher la meute, une victime, si l'on pouvait, distinguée par la
+fortune, le rang et l'esprit; on était sûr que la chasse serait
+populaire. Les protestants malheureusement, sauf deux ou trois bien
+connus, étaient presque tous pauvres diables, ouvriers; il y avait
+quelques marchands. De nobles, il n'y en avait pas, sauf Farel et un
+autre, qui avaient passé en Suisse. Il ne restait que Berquin.
+
+La chose était fort scabreuse. Il s'agissait d'un homme certainement
+aimé du roi, autorisé par lui dans son accusation récente contre la
+Sorbonne. Le Parlement hésitait. Un miracle fit encore l'affaire. Un
+serviteur de Berquin, qui, dit-on, allait brûler des livres qui le
+compromettaient, passe devant une image de la Vierge, est frappé,
+s'évanouit. On trouvait justement sur lui les preuves dont on avait
+besoin. Un dominicain les saisit et les porte au Parlement.
+
+Entre le roi et la Sorbonne, entre l'enclume et le marteau, le
+Parlement crut prendre un temps moyen. Il condamna Berquin, mais non
+pas à mort, seulement à finir ses jours dans un _in pace_ au pain et à
+l'eau. Appel au roi. Mais il était à Blois. Le Parlement, mécontent de
+l'appel, étourdi des cris, entraîné, enveloppé, rendit cette sentence
+atroce: Que Berquin mourrait dans deux heures. Il était dix heures du
+matin. Il fut étranglé, brûlé à midi.
+
+Pendant que le roi s'étonne, s'indigne de tant d'audace, Béda lui fait
+une guerre plus directe et plus personnelle.
+
+Notre ambassadeur à Londres, Jean du Bellay, était revenu à Paris
+pour obtenir de la Faculté une décision favorable au divorce. Affaire
+véritablement grave, où Henri VIII jouait sa couronne. Londres et le
+commerce anglais étaient furieux de la rupture avec la Flandre. Le
+grand chancelier d'Espagne, Gattinara, avait dit: «Il sera chassé dans
+trois mois.» La femme répudiée, Catherine d'Aragon, une sainte
+Espagnole douée de toute l'opiniâtreté aragonaise, devenait le centre
+des résistances. Elle envoya à Henri VIII une prophétesse épileptique
+pour le menacer. Les ardents champions de la reine, les moines, en
+présence d'Henri, prêchèrent que son sang, comme celui d'Achab, serait
+léché par les chiens.
+
+La décision des universités du continent pour ou contre le divorce
+devait avoir un grand poids près du peuple d'Angleterre. Il ne tint
+pas à Béda que la Faculté de Paris ne fût contre. Il s'entendait
+publiquement avec les docteurs espagnols que Charles-Quint avait
+envoyés, et travaillait bravement avec eux pour l'Empereur.
+
+Au premier mot que Du Bellay dit à la Sorbonne, Béda l'arrêta, disant:
+«On sait que le roi veut complaire au roi d'Angleterre.»
+
+François Ier essaya d'influencer la Sorbonne par le Parlement. Mais ce
+corps, souvent servile pour le roi, l'était bien plus pour le clergé.
+Il fit le mort. Béda vainqueur, fit décider par la Sorbonne qu'elle ne
+ferait rien _que par ordre du roi_, lui renvoyant ainsi toute la
+responsabilité de la chose, le forçant de se déclarer nettement pour
+Henri VIII, de briser avec Charles-Quint. Le roi sollicita, négocia et
+ne l'emporta qu'à une faible majorité.
+
+Il eût voulu une enquête sur les manoeuvres de Béda. À la première
+séance, comme on recueillait les votes, les partisans de ce dernier
+avaient arraché les pièces au bedeau et empêché de voter. Ce bedeau,
+gardien des registres, avouait qu'on l'avait forcé de faire un faux
+dans le procès-verbal. Le Parlement éluda, ajourna l'enquête, disant
+_qu'elle nuirait plutôt au roi d'Angleterre_, c'est-à-dire irriterait
+la Sorbonne contre les deux rois.
+
+François Ier était d'autant plus ulcéré de l'entente de Béda avec les
+Espagnols, qu'à ce moment il venait de recouvrer ses enfants, et
+trouvait sur leur visage, changé et méconnaissable, la trace de leur
+captivité. Béda, dans ce moment d'humeur, pouvait payer pour
+Charles-Quint. Le roi parlait de le faire enlever. C'eût été le faire
+adorer. Les sots l'auraient canonisé.
+
+Le mieux était certainement, sans frapper la vieille Sorbonne, de lui
+élever en face une vraie école de science, école _laïque_, _gratuite_,
+qui enseignât _pour tous_, librement, en pleine lumière, à portes
+ouvertes! et fît déserter peu à peu le nid des chauves-souris.
+
+Rien n'indique que le roi n'ait bien vu ni bien compris un but
+tellement élevé. L'idée, très-probablement, n'appartient qu'à trois
+personnes: Budé, Jean Du Bellay et la reine de Navarre.
+
+Le roi, blessé en 1521, avait fait le voeu de bâtir une église et un
+vaste collége, établissement magnifique, mais, par l'édifice et
+l'emplacement, qui eût été celui de l'hôtel de Nesle en face du
+Louvre, magnifique par le nombre des écoliers, qui eussent été six
+cents pensionnaires et des enfants de quinze ans. Il fallut beaucoup
+de temps pour que Budé, son bibliothécaire, lui transformât son idée
+et relevât jusqu'à celle d'une haute école publique, libre, grande par
+la science.
+
+Heureusement, François Ier, qui avait longtemps rêvé de croisade, de
+Constantinople, etc., aimait le grec, qu'il ne savait point, et
+voulait l'introduire en France. Il aimait la longue barbe du bon vieux
+Jean Lascaris, quasi-centenaire, qui avait enseigné déjà à Paris sous
+Louis XI. Mais le grec, pour la Sorbonne, c'était déjà une hérésie.
+Budé écrit à Rabelais l'obstacle invincible que mettaient les
+théologiens à l'enseignement de la langue d'Homère.
+
+On profita en 1529 de l'irritation de François Ier contre la Sorbonne.
+À ce moment où, rassuré par le traité de Cambrai, il se mit à bâtir de
+tous côtés, Budé obtint, non pas qu'il bâtît le Collége de France,
+mais qu'il fondât seulement deux chaires (de grec et d'hébreu). En
+attendant que ce collége eût sa maison à lui, on professa modestement
+dans un petit collége universitaire. La nouvelle école enseigna
+d'abord chez ses ennemis.
+
+Les chaires, en 1530, furent portées de deux à cinq.
+
+Deux de grec furent données à Toussain, ami d'Érasme, et à Danès,
+noble de Paris; deux d'hébreu à deux réfugiés italiens, juifs
+convertis de Venise, que protégeait Marguerite. L'un d'eux eut pour
+successeur le savant français Vatable.
+
+Mais ce qui fut admirable, comme première porte ouverte à
+l'enseignement encyclopédique, c'est qu'aux chaires de langues
+sacrées on en joignit une de mathématiques. On pouvait prévoir que peu
+à peu toutes les sciences forceraient l'entrée, se feraient place,
+formeraient par leur réunion l'école universelle de la libre critique
+et de la rénovation de l'esprit humain.
+
+La médecine y professe dès 1542, avec la philosophie. Au latin,
+enseigné dès 1534, se joignent l'arabe et le syriaque, le droit, etc.
+
+Glorieuse école qui attend encore son histoire. Elle rompit la
+dernière chaîne qui attachait l'homme au passé, quand Ramus en immola
+la plus respectable idole, Aristote, et scella la révolution de son
+sang.
+
+Elle a eu deux gloires immenses, enseignant surtout deux choses,
+l'Orient et la nature.
+
+Là, les rabbins vinrent apprendre l'hébreu aux leçons de Vatable. Là,
+les Parses vinrent de l'Inde redemander à Burnouf leur langue oubliée.
+
+Champollion et Letronne y ont exhumé l'Égypte. Cuvier, Ampère, Savart,
+et autres grands inventeurs, y ont renouvelé les sciences naturelles.
+
+Celles de l'homme non plus n'y ont pas été stériles, quand trois amis,
+d'une parole émue et sincère, suscitèrent, dans un temps d'abjection,
+une étincelle morale, et dans un temps de discorde, enseignèrent la
+_grande amitié_.
+
+Mot saint qui, pour toute âme vraiment vivante et humaine, veut dire
+l'harmonie des coeurs qui fait celle de l'esprit et féconde
+l'invention.
+
+Mot sacré, antique, par lequel l'instinct prophétique de nos pères
+avait désigné la Patrie.
+
+Était-ce en vain? Étions-nous abusés? Fut-ce une illusion, quand la
+flamme morale, tombée sur cette foule ardente, nous revenait plus vive
+et plus profonde? Quand les yeux répondaient des coeurs, quand
+l'éclair de tant de regards jurait que la Patrie était pour jamais
+fondée là?
+
+Non, rien n'est effacé, et ce ne fut pas une erreur. Nous nous
+obstinons à le croire. Les murs mêmes paraissaient émus, et tels ils
+sont restés, qu'on y regarde bien. Les voûtes frémissantes n'ont pas
+désappris cet écho.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+FLUCTUATION DU ROI ENTRE L'ANCIEN ET LE NOUVEL ESPRIT
+
+1530-1535
+
+
+En l'année 1526, et bien avant le divorce, Henri VIII s'était fait
+lire une pièce qui courait dans Londres: _la Supplique des Mendiants_.
+
+«C'est la lamentable complainte qu'adressent à Votre Altesse vos
+suppliants, pauvres monstres qu'on ose à peine regarder, les lépreux,
+culs-de-jatte, boiteux et autres infirmes dont le nombre croît
+toujours, et qui meurent de faim... Ce grand nombre est venu de ce que
+jadis, dans votre royaume, s'est glissée une race de faux mendiants,
+qui s'appellent évêques, abbés, prêtres, moines. Ils se sont approprié
+les plus riches seigneuries; ils tirent la dîme de tout, même des
+gages des valets; il n'est pauvre ménagère qui, pour être absoute à
+Pâques, ne donne dîme de ses oeufs... Chassez ces mendiants robustes,»
+etc.
+
+Cette verte réclamation des aveugles et des boiteux était celle de
+tout le peuple, tout entier boiteux et aveugle. La question de la
+Réforme était de le redresser, de le mettre sur ses jambes et de lui
+rendre des yeux.
+
+Déjà elle avait cet effet dans la Suisse, dans la Souabe, dans toute
+l'Allemagne du Nord. Elle appliqua les biens du clergé surtout à la
+création des écoles. Ses grands hommes, Luther et Zwingli, ne furent
+pas seulement des théologiens, mais les instituteurs du peuple.
+
+Qui n'adorerait Luther en le voyant, au moment le plus périlleux de sa
+vie, le plus tiraillé, le plus occupé, parmi ses disputes, ses
+lettres, ses prédications, ses leçons de théologie, entre un monde qui
+s'écroule et un monde qui commence, _enseigner le soir les petits
+enfants_? (13 mars 1519.)
+
+Et Calvin, si dur et si sombre dans sa création de Genève, qu'a-t-il
+fait surtout? Une école. Non-seulement la haute école des héros et des
+martyrs, mais d'abord et principalement l'humble école qui commençait
+tout, l'école primaire, élémentaire. Sa sollicitude pour l'enfant,
+jusque dans les moindres choses, est admirable et commande le respect
+du monde.
+
+L'école, c'est le premier mot de la Réforme, le plus grand. Elle écrit
+en tête de sa révolution ce devoir essentiel de l'autorité publique:
+_Enseignement universel_, écoles de garçons et de filles, écoles
+libres et gratuites, où tous s'assoiront, riches et pauvres.
+
+Que veut dire _pays protestants_? Les pays où l'on sait lire, où la
+religion tout entière repose sur la lecture.
+
+_C'est pour la première fois qu'on parle de l'enseignement des
+filles_, qu'on s'occupe de former celles qui, bientôt, comme femmes et
+mères, auront à former leurs fils.
+
+La lecture, l'écriture, l'instruction religieuse, un peu d'histoire,
+beaucoup de chant.
+
+_C'est pour la première fois que l'enseignement universel de la
+musique est institué._
+
+L'homme qui, plus qu'aucun autre, exécuta la pensée de Luther, fit les
+livres, fonda les écoles, dirigea ce mouvement, qui est une seconde
+Réforme, tout aussi grande que l'autre, c'est l'illustre Mélanchthon,
+où Bossuet n'a voulu voir qu'un réformateur timide, un hérétique
+peureux, qui avance et qui recule. En réalité, il a eu le rôle le plus
+actif dans la création d'une nouvelle Allemagne, inspirée de lui,
+animée de lui, et qui doit se dire la fille de Mélanchthon.
+
+Quelques gaspillages que les princes aient fait des biens
+ecclésiastiques, la majeure partie revint à sa vraie destination, aux
+écoles, aux hospices, aux communes, à ses vrais propriétaires, le
+pauvre, le vieillard, l'enfant, la famille laborieuse.
+
+Cette suprême question du temps se pose vers 1530, après le traité de
+Cambrai: que vont faire pour la Réforme les deux premiers souverains
+de l'Europe?
+
+Le rôle de l'Empereur est tout tracé. Roi d'Espagne, il est
+catholique, point du tout impartial (quoi qu'en dise Robertson). Né
+Flamand, grand ami des moines, puissamment influencé par un
+confesseur dominicain, s'il tient peu de compte du pape, c'est qu'il
+se sent le vrai pape, le chef et défenseur de l'Église catholique.
+L'Espagne s'est toujours sentie plus catholique que Rome. Il agira
+contre Luther, mais, s'il peut, par un concile, pour réformer le pape
+même. Et c'est ce qui rapprochera celui-ci de François Ier. Le premier
+fruit que Charles-Quint tire de son traité de Cambrai, c'est de
+pouvoir menacer l'Allemagne, de tirer de la diète d'Augsbourg la
+condamnation des protestants. Ils se liguent à Smalkalde et
+s'adressent à François Ier (1532).
+
+Donc, celui-ci, courtisé des protestants d'Allemagne et d'Angleterre,
+d'autre part du pape, est l'arbitre réel de la question religieuse.
+
+Elle est tranchée pour Charles-Quint, qui, de toutes façons, sera le
+champion du catholicisme.
+
+Notez que le roi de France est libre, parfaitement libre. Le côté du
+protestantisme qui repoussa la Renaissance, qui épouvanta la France
+par sa sombre austérité, Calvin et Genève ne sont pas encore. Jusque
+vers 1540, le protestantisme est flottant, indécis et divisé entre
+vingt écoles diverses. Il n'a pas fixé la formule, le code de la
+résistance religieuse. S'il effraye par l'anabaptisme, il rassure par
+les côtés humains, généreux de Zwingli, par l'aimable et pieuse figure
+du doux Mélanchthon.
+
+Le moment vraiment décisif pour François Ier fut le 21 octobre 1532.
+Sur l'appel des confédérés de Smalkalde contre l'oppression de
+l'Empereur, les rois de France et d'Angleterre se réunirent à
+Boulogne. Henri VIII était venu avec Anne Boleyn. Il avait pris son
+parti, aboli les tributs que son Église payait à Rome, et déclaré à
+son clergé qu'il devait choisir entre ses deux serments au pape et au
+roi. Ceci tendait tout au moins à faire un patriarcat, comme déjà on
+l'avait proposé dans la captivité du pape. Henri voulait de plus une
+ligue de la France et de l'Angleterre pour la protection de
+l'Allemagne. François Ier, retenu, contre son intérêt visible, par sa
+mère, par Montmorency, par Duprat, François Ier se tira des instances
+d'Henri VIII en faisant la galanterie de faire danser Anne Boleyn.
+Tout finit par une ligue soi-disant contre le Turc et par une petite
+somme qu'on envoya aux Allemands.
+
+Les historiens systématiques n'ont pas manqué d'admirer toutes ces
+tergiversations. Ils y mettent la suite et l'ensemble qui n'y fut
+jamais, y voient déjà l'essai habile du système d'équilibre. Ce fut
+tout simplement l'effet des influences de cour qui se balançaient. Le
+vieux Duprat était légat et voulait devenir pape, Montmorency
+connétable; ils tiraient à droite, du côté espagnol et papal. La
+duchesse d'Étampes, l'amiral Brion (Chabot), par moments la soeur du
+roi et les Du Bellay, l'inclinaient à gauche, vers Henri VIII, les
+protestants, Soliman. Ce n'était pas un équilibre, c'étaient des
+chutes alternatives, lourdes, dangereuses, souvent des contradictions
+violentes, qui crevaient les yeux, irritaient l'opinion.
+
+Par exemple, à trois mois de distance, il se lie intimement avec le
+pape pour regagner l'Italie, et il appelle Barberousse, l'effroi,
+l'horreur de l'Italie, de l'Europe, détruisant à l'instant même ce
+qu'il a essayé de faire.
+
+L'équilibre européen qu'on voit ici bien à tort ne fit rien pour lui
+dans les deux crises suprêmes de 1536 et 1544. La France se sauva
+seule.
+
+Revenons.
+
+Il suffit, pour attraper un enfant, de lui montrer une pomme. À ce
+grand enfant, le pape montrait le duché de Milan.
+
+Le duc de Milan, malade, sans postérité, négociait aussi secrètement
+avec lui contre son tyran, l'Empereur, et pourtant priait l'Empereur
+de lui faire épouser sa nièce.
+
+Sur ces amorces, le roi envoie à Milan un italien francisé, Maraviglia
+ou Merveille, un sot étourdi, glorieux, qui négocie à grand bruit,
+menace les impériaux. Ses gens, grands bretteurs, les défient.
+Riposte, les épées tirées; un Espagnol est tué. Que fait le duc de
+Milan? Effrayé de voir tout connu, il perd la tête, fait prendre
+l'agent de François 1er, et, pour regagner l'Empereur, le décapite la
+même nuit (7 juillet 1533). L'Empereur immédiatement donne sa nièce à
+Sforza.
+
+Le roi reconnut ce jour-là sa situation, son isolement, le mépris
+qu'on faisait de lui.
+
+Ce coup de fouet le réveilla, mais pour le précipiter plus avant dans
+sa sottise. Il s'unit d'autant plus au pape, prend sa nièce pour un de
+ses fils. Le pape, libéralement, donne en dot Parme et Plaisance,
+terre papale, que nous n'eûmes point, Pise et Livourne, que son cousin
+Médicis n'avait nulle envie de livrer; enfin des mots et du vent.
+L'affaire est caractérisée par l'aveu du roi: «Nous avons pris une
+fille toute nue.» La dot réelle était l'alliance du pape. Belle et
+solide avec un vieux pontife malade qui va mourir demain!
+
+Le roi fit brusquement la chose à Marseille; le mariage bâclé,
+consommé, il revint avec cette nièce (Catherine de Médicis), plus une
+patente du pape pour brûler les luthériens. Les Anglais lui firent
+honte d'avoir humilié sa couronne, de s'être fait le lieutenant de la
+police papale et le sbire de l'évêque de Rome.
+
+Ce voyage, cette intimité avec le pontife, avait produit son effet
+naturel à Paris. L'Université, que le Parlement même conseillait de
+réformer, loin de subir cette réforme, devint tout à coup agressive.
+Elle s'en prit violemment à la soeur du roi, qu'il avait laissée à
+Paris. On la frappa dans son aumônier, le doux et mystique Roussel,
+qui prêchait au Louvre. On la frappa en elle-même, en son livre, le
+_Miroir de l'âme pécheresse_, rêverie tendre et monotone, qui n'était
+pas plus protestante qu'une foule d'autres livres mystiques.
+
+Les protestants, du reste, comme les catholiques, hardis de l'absence
+du roi, essayaient d'agir. Profitant de la réforme qu'on faisait dans
+l'Université, ils avaient réussi à faire porter au rectorat un des
+leurs, ami de Calvin. Il s'avoua protestant. Le Parlement le
+poursuivit. Il s'enfuit en Suisse, Calvin en Saintonge, où il se
+cacha, protégé par la reine de Navarre.
+
+C'est sur elle que tout retomba. Les moines répandirent dans les
+chaires un mot, du reste vraisemblable: Que, le roi jurant au pape
+qu'il voudrait chasser tous les luthériens, Montmorency aurait dit:
+«Commencez donc par votre soeur.»
+
+Après la chaire, le théâtre. Ils firent jouer sur les tréteaux par la
+bande des Cappets, _cette furie_, cette Hérodiade. On proposait de la
+mettre dans un sac et de la jeter à la Seine.
+
+Le roi, au retour, ne put se dispenser de commencer une enquête. Il
+emprisonna Béda. Les Du Bellay, qui parvinrent, par adresse et par
+argent, à faire agir les protestants d'Allemagne contre la maison
+d'Autriche, se trouvèrent forts auprès du roi. Jean du Bellay obtint
+de lui qu'il appellerait Mélanchthon à Paris pour conférer sur la
+réunion des deux Églises. S'il venait, il était possible que son
+insinuation, sa douceur, son charme, gagnassent un esprit aussi mobile
+que celui du roi.
+
+Une histoire fort scandaleuse eût aidé à noyer les moines. Les
+cordeliers d'Orléans venaient d'être pris pour une farce sacrilége. La
+femme du prévôt de cette ville étant morte sans leur faire de legs,
+ils voulurent faire croire qu'elle était damnée. Comment en douter?
+Aux heures de matines, son âme plaintive errait, gémissait dans les
+voûtes de l'église. Les cordeliers déclarèrent qu'ils n'y feraient
+plus l'office. À grand bruit, ils emportèrent le saint sacrement, les
+reliques. Cela n'allait pas moins qu'à faire déterrer la damnée et la
+jeter à la voirie. Malheureusement le prévôt obtint un ordre du roi
+pour fouiller l'église, malgré les priviléges ecclésiastiques. Il
+trouva, empoigna l'âme, qui était un jeune novice. Tous furent amenés
+à Paris, jugés, condamnés à l'amende honorable.
+
+Le parti était bien malade. Un événement imprévu le sauva, comme en
+1528.
+
+En juin 1534, comme on parlait beaucoup des insurgés d'Allemagne, des
+anabaptistes de Munster et de leur polygamie, on prit à Paris, on
+brûla un moine marié, qu'on dit polygame, voulant le confondre avec
+les anabaptistes, le donner pour un précurseur de leurs jacqueries
+fanatiques.
+
+Le 18 octobre de la même année, le roi, alors à Blois, se levant le
+matin et sortant de sa chambre, voit sur sa porte même un placard
+contre la messe, comme ceux que les protestants avaient déjà affichés.
+Il fut hors de lui, pâlit de tant d'audace, d'un si direct affront à
+la majesté royale.
+
+Ces doctrines, qui venaient de faire une république à Munster, de
+chasser le prince-évêque, puis d'y faire le _roi tailleur_, le fameux
+Jean de Leyde, l'épouvantèrent. On lui montra le spectre de
+l'anabaptisme. On lui fit croire que ces prétendus anabaptistes de
+Paris voulaient faire un massacre général des catholiques, brûler le
+Louvre, etc. L'ambassadeur d'Espagne l'écrit comme chose sûre à
+Madrid.
+
+Rien de plus saint, de plus pur, que les origines du protestantisme
+français. Rien de plus éloigné de la sanglante orgie de Munster.
+
+Le premier martyr parisien fut un jeune ouvrier d'une vie tout
+édifiante. Il était paralytique, et on le prit dans son lit. Celui-là,
+à coup sûr, n'avait pas été à Blois.
+
+Il avait été d'abord un garçon leste et ingambe, vif, farceur,
+véritable enfant de Paris. Frappé par un accident, il n'en était pas
+moins resté un grand rieur. Assis devant la porte de son père, qui
+était un cordonnier, il se moquait des passants. Un homme dont il
+riait approche et dit avec douceur: «Mon ami, si Dieu a courbé ton
+corps, c'est pour redresser ton âme.» Il lui donne un Évangile.
+Étonné, il prend, lit, relit, devient un autre homme. Son infirmité
+augmentant, il resta six ans dans son lit, gagnant sa vie à enseigner
+l'écriture ou à graver sur des armes de prix, ce qui le mettait à même
+de donner aux pauvres et de les gagner à l'Évangile.
+
+Sur son martyre, nous ne suivrons pas les récits protestants de Bèze,
+Crespin, etc. Nous préférons le récit plus ancien d'un fort zélé
+catholique, le _Bourgeois de Paris_ (publié en 1854). Il trouve ces
+horreurs admirables, en donne tout le détail, en accuse beaucoup plus
+que n'avaient dit les protestants.
+
+Pendant six mois, de novembre en juin, continuèrent dans Paris les
+sacrifices humains.
+
+ «Audict an 1534, 10 novembre, furent condamnés sept personnes à
+ faire amende honorable en un tombereau, tenant une torche
+ ardente, et à être brûlées vives. Le premier desquels fut
+ Barthélemy Mollon, fils d'un cordonnier, impotent, qui avoit
+ lesdicts placards. Et pour ce, fut brûlé tout vif au cimetière
+ Saint-Jean.--Le second fut Jean Du Bourg, riche drapier,
+ demeurant rue Saint-Denis, à l'enseigne du Cheval noir. Il avoit
+ lui-même affiché de ses écriteaux. Il fut mené faire amende
+ honorable devant Notre-Dame, et de là aux Innocents, où il eut le
+ poing coupé, puis aux Halles, où il fut brûlé tout vif, pour
+ n'avoir pas voulu accuser ses compagnons.--Le troisième, un
+ imprimeur de la rue saint-Jacques, pour avoir imprimé les livres
+ de Luther. Brûlé vif à la place Maubert.--Le 18 novembre, un
+ maçon, brûlé vif rue Saint-Antoine.--Le 19, un libraire de la
+ place Maubert, qui avoit vendu Luther, brûlé sur ladite
+ place.--Un graînier aussi et un couturier demeurant près
+ Sainte-Avoye. Mais pour ce qu'ils en accusèrent et promirent d'en
+ accuser d'autres, la cour les garda.
+
+ «Le 4 décembre, un jeune serviteur brûlé vif au Temple. Le 5, un
+ jeune enlumineur brûlé au pont Saint-Michel. Le 7, un jeune
+ bonnetier fut, devant le Palais, battu nud au cul de la
+ charrette, et fit amende honorable.
+
+ «Le 21 janvier, trois luthériens (dont le receveur de Nantes)
+ brûlés rue Saint-Honoré, et un clerc du Châtelet; un fruitier
+ devant Notre-Dame. Le 22, la femme d'un cordonnier près
+ Saint-Séverin, lequel étoit maître d'école et mangeoit de la
+ chair le vendredi et le samedi.
+
+ «Le 16 février, un riche marchand, de cinquante à soixante ans,
+ estimé homme de bien, brûlé au cimetière Saint-Jean.
+
+ «Le 19, un orfèvre et un peintre du pont Saint-Michel, battus de
+ verges.--Le 26, un jeune mercier italien, et un jeune écolier de
+ Grenoble, furent brûlés; l'écolier, pour avoir affiché la nuit
+ des écriteaux (par ordre d'un maître de l'Université, chez qui il
+ demeurait).
+
+ «Le 3 mars, un chantre de la chapelle du roi, _qui avoit attaché
+ au château d'Amboise, où étoit le roi_, quelques écriteaux, fut
+ brûlé à Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+ «Le 5 mai, un procureur et un couturier furent trainés sur une
+ claie au parvis Notre-Dame, et menés au Marché aux pourceaux,
+ _pendus à chaînes de fer, et ainsi brûlés... Et de même_, un
+ cordonnier au carrefour du Puys-Sainte-Geneviève, qui mourut
+ misérablement sans soi repentir.
+
+ «_Et furent leurs procès avec eux brûlés._»
+
+Dans ce récit d'un Parisien contemporain, et qui put être témoin
+oculaire, on voit énoncée la cruelle aggravation de peine qui commence
+alors (en novembre). Les condamnés ne furent pas préalablement
+étranglés, mais effectivement _brûlés vifs_. Et, cette peine ne
+suffisant pas, on imagina en mai cet atroce suspensoire des _chaînes
+de fer_ qui soutenait le patient et prolongeait le supplice, empêchant
+le corps de s'affaisser et de disparaître dans le feu.
+
+Les _procès brûlés_ avec les hommes, par une précaution infernale,
+ont rendu très-difficile d'écrire avec certitude les actes de ces
+martyrs.
+
+Rien n'indique que le roi se soit imposé le supplice de voir ces
+horribles spectacles, plus choquants qu'on ne peut dire par les
+convulsions des patients et l'odeur des chairs brûlées. Il ne vint à
+Paris que le 21 janvier, sortit à huit heures du matin, alla du Louvre
+à Saint-Germain-l'Auxerrois, et de là, en grande pompe, à travers les
+rues tapissées, suivit la procession du clergé, qui porta le saint
+sacrement de reposoir en reposoir. À chacun, il s'arrêta et fit ses
+dévotions. Puis il dîna à l'évêché. Il y vit l'amende honorable.
+
+Si le roi eût assisté aux exécutions, le _Bourgeois_, excellent
+catholique, ne manquerait pas de le remarquer avec orgueil et de
+consigner le fait.
+
+Huit jours auparavant (13 janvier 1535), la Sorbonne avait tiré du roi
+une incroyable ordonnance qui supprimait l'imprimerie. Elle n'a pas
+été conservée, mais le fait est prouvé par la suspension qu'accorda le
+roi (26 février).
+
+Le clergé s'y prenait trop tard. L'art fatal avait tout enveloppé. Et
+la Presse était plus qu'un art: c'était un élément nécessaire, comme
+l'air et l'eau. L'air est bon, il est mauvais; sain ici, là insalubre.
+N'importe. C'est la condition suprême de l'existence. On ne supprimera
+pas la respiration, ni pas davantage la Presse.
+
+D'après un calcul vraisemblable (voir Daunou et Petit-Radel,
+Taillandier, etc.), l'imprimerie a donné, avant 1500, quatre millions
+de volumes (presque tous in-folio). De 1500 à 1536, dix-sept millions.
+Après, on ne peut plus compter.
+
+Dans les dix premières années de Luther, les publications décuplent en
+Allemagne. En 1533, il y a déjà dix-sept éditions de l'Évangile
+allemand à Wittemberg, treize à Augsbourg, treize à Strasbourg, douze
+à Bâle, etc.
+
+Le catéchisme de Luther est bientôt tiré à cent mille, etc., etc.
+(Schoeffer, _Influence de Luther sur l'éducation_). La Suisse et les
+Pays-Bas, la France, l'Angleterre, le Nord, font d'incroyables efforts
+pour rejoindre l'Allemagne.
+
+La demande de la Sorbonne était tellement ridicule, que les
+parlementaires, jusque-là alliés des sorbonnistes, réclamèrent contre
+eux. Budé et Jean Du Bellay démontrèrent au roi que la chose était et
+inepte et impossible.
+
+Le clergé tourna l'obstacle. Il obtint qu'il y aurait censure, des
+censeurs élus par le Parlement. Et peu après, en 1542, il tira la
+chose des mains du Parlement, et se fit censeur.
+
+Cependant, de toutes parts, la voix publique s'élevait contre
+l'horrible inconséquence de poursuivre les protestants à Paris et de
+les aider en Allemagne, de traiter avec les Turcs et de brûler les
+chrétiens.
+
+Les Allemands, il est vrai, avaient détruit l'anabaptisme (communiste
+et polygame). Mais, à Paris, avec quelque furie qu'eût été menée la
+chose, les pièces brûlées avec les hommes, les procès détruits, la
+lumière éteinte, il n'était que trop certain que pas un de ces
+infortunés n'était anabaptiste. Autre était l'école française, toute
+chrétienne, soumise aux puissances.
+
+C'était justement le moment où les protestants d'Allemagne, avec
+l'argent de France, avaient, par un coup rapide, enlevé le Wurtemberg
+à la maison d'Autriche et au catholicisme, forçant Ferdinand à
+accepter le fait accompli, à confirmer l'édit de tolérance.
+
+Il en était résulté une vaste explosion protestante. Tout ce qui
+restait catholique par peur de l'Autriche parla haut et se déclara. La
+Poméranie, le Mecklembourg, le Brunswick, les provinces allemandes de
+Danemark, une forte partie de la Saxe, tout le Palatinat du Rhin, se
+déclarèrent protestants. Le lointain Nord Scandinave commençait à
+s'ébranler et prendre le même esprit.
+
+De sorte que François Ier put voir qu'en brûlant les protestants il
+défaisait ce qu'il venait de faire, irritait les Allemands au moment
+où il venait de les gagner par un signalé service, se brouillait avec
+un parti qui avait déjà la moitié de l'Europe.
+
+Et pour qui cette sottise? Pour Clément VII, qui mourait? Pour gagner
+l'Église italienne? Cette Église, comme l'Italie, l'exécrait et le
+maudissait pour avoir lâché, appelé l'épouvantable terreur des
+corsaires de Barberousse.
+
+Il commença à voir clair, et se dépêcha en juillet (1535) de regagner
+les Allemands. Duprat venait de mourir. Les Du Bellay lui firent de
+nouveau inviter Mélanchthon. Il donna une amnistie, «voulant que les
+suspects ne fussent plus inquiétés, et que, s'ils étaient
+prisonniers, on les délivrât.» Les fugitifs pouvaient revenir en
+abjurant dans les six mois et vivant en bons catholiques.
+
+Une chose plus significative était déjà faite depuis février. Le roi
+avait enlevé Béda, lui avait fait faire amende honorable, et l'avait
+jeté au Mont-Saint-Michel, où il resta jusqu'à sa mort.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+FRANÇOIS Ier ET CHARLES-QUINT--FONTAINEBLEAU--LE GARGANTUA
+
+1535
+
+
+Le Liégeois Thomas Hubert, qui vint, en 1535, avec l'électeur palatin,
+nous donne un curieux portrait de François Ier. C'est le dernier
+moment où il fut encore lui-même. Les maladies le saisirent en 1538
+avec une extrême violence, et, dans les années qui suivirent jusqu'à
+sa mort, en 1547, on peut dire qu'il se survécut.
+
+Il était fort entamé en 1535. Cependant il avait toujours la
+conversation brillante, la riche mémoire que les Italiens avaient
+admirée: «Il savait, disait à merveille les particularités de chaque
+pays, leurs ressources, leurs productions, les routes, les fleuves
+navigables, et cela pour les contrées les plus éloignées.» (P. Jov.)
+
+Hubert ajoute ce mot: «Non-seulement les artistes auraient profité à
+l'entendre, mais les jardiniers et les laboureurs. Malheureusement il
+prononçait difficilement, ayant perdu la luette par la maladie.»
+(_Hub. Vita Fred. Pal._)
+
+Il n'avait pourtant que quarante et un an. Charles-Quint en avait
+trente-cinq et ne se portait guère mieux. Il bégayait comme François
+Ier et n'avait plus de cheveux. On dit qu'il les avait coupés.
+Peut-être les avait-il perdus par suite des attaques d'épilepsie qu'il
+eut parfois dans sa jeunesse, ou par abus des plaisirs, par suite de
+maladies. Il était fort adonné aux femmes, autant qu'à la table;
+grandes dames et petites filles, tout lui était bon. Un ulcère le
+força de quitter brusquement l'armée, en 1532, en présence de Soliman.
+
+Les maladies de ces princes ont servi l'humanité, en ce sens que leurs
+médecins, les plus éminents du siècle, durent, pour des maux tout
+nouveaux, chercher une science nouvelle, quitter l'ancienne médecine,
+grecque et arabe qui, ici, restait muette. Le médecin de François Ier,
+l'illustre Gunther d'Andernach, chef de l'école de Paris, vit les plus
+grands esprits du temps assiéger sa chaire, les Fernel, les Rondelet,
+les Sylvius, les Servet, les Vésale. Là, Vésale prépara la première
+description anatomique de l'homme qu'on ait possédée. Là, Servet
+entrevit la grande et principale découverte du siècle, la circulation
+du sang.
+
+Vésale, prosecteur de Gunther, devint le médecin de Charles-Quint, et
+écrivit _Sur la goutte de César_ un opuscule qu'on a placé, non sans
+cause, près du poème de Fracastor sur la Syphilis dans le recueil des
+anciens traités relatifs à la grande maladie. César, traité par le
+gaïac, fut de plus en plus noué et torturé d'exostoses. Le roi, qui
+semble avoir préféré les pilules mercurielles de son ami Barberousse,
+n'en eut pas moins de cruelles apostumes qui le mirent près de la
+mort, et cette triste bouffissure dont témoigne son dernier portrait.
+
+Dans cet état de santé, les dispositions des deux malades étaient
+toutefois différentes. L'humeur âcre de Charles-Quint, irritée et
+attisée par des mets très-épicés, ravivait sans cesse en lui les
+éléments inquiets de sa race, l'agitation de Maximilien, la violence,
+la mélancolie de Charles le Téméraire. Il ne voulait point de paix.
+François Ier, plus malade, plus découragé, sans l'affront de Merveille
+et le regret de Milan qui le poursuivait, eut voulu au moins une trêve
+qui durât ses dernières années. (_Relaz. Venez, Nic. Tiepolo. 1538._)
+
+François Ier, peu à peu, était comme rentré en lui. Jeune, il avait
+d'abord rêvé l'Orient et la croisade. Puis l'Italie, puis l'Empire.
+Milan lui restait au coeur. Mais il eût voulu l'obtenir par
+arrangement plutôt que par guerre.
+
+La guerre lui allait si peu, qu'il avait même renoncé aux grandes
+chasses fatigantes. Les vastes paysages de la Loire, les déserts de la
+Sologne, qui plaisaient au roi cavalier et lui firent si tristement
+placer sa féerie de Chambord, n'allaient plus au promeneur
+valétudinaire. Il lui fallait une nature plus resserrée et exquise. Il
+aimait Fontainebleau.
+
+Harmonie d'âge et de saison. Fontainebleau est surtout un paysage
+d'automne, le plus original, le plus sauvage et le plus doux, le plus
+recueilli. Ses roches chaudement soleillées où s'abrite le malade, ses
+ombrages fantastiques, empourprés des teintes d'octobre, qui font
+rêver avant l'hiver; à deux pas la petite Seine entre des raisins
+dorés, c'est un délicieux dernier nid pour reposer et boire encore ce
+qui resterait de la vie, une goutte réservée de vendange.
+
+«Si vous aviez quelque malheur, où chercheriez-vous un asile et les
+consolations de la nature?--J'irais à Fontainebleau.--Mais si vous
+étiez très-heureuse?--J'irais à Fontainebleau.»
+
+Ce mot d'une femme d'esprit peut être senti de tous. Mais ce sont
+pourtant les blessés surtout, les blessés du coeur, qui ont
+affectionné ce lieu. Saint Louis, dans ses tristesses profondes sur la
+ruine du Moyen âge, vient prier dans cette forêt. Louis XIV, vaincu,
+fuit Versailles, ses triomphes en peinture qui ne sont plus qu'ironie,
+et cherche à Fontainebleau un peu de silence et d'ombre.
+
+Là aussi François Ier, découragé des guerres lointaines, veuf de son
+rêve, l'Italie, se fait une Italie française. Il y a refait les
+galeries, les promenoirs élégants, commodes et bien exposés, des
+villas lombardes qu'il ne verra plus. Il fait sa galerie d'Ulysse. Son
+Odyssée est finie. Il accepte, la destinée le voulant ainsi, son
+Ithaque.
+
+François Ier, qui n'avait pas peu contribué au naufrage de l'Italie,
+en recueillit les débris avec un amour avide auquel elle a été
+sensible. Elle n'a voulu se souvenir que de sa passion pour elle.
+Passion réelle et non jouée. Dans ce siècle effectivement où tous les
+princes affichèrent la protection des arts, il y a, entre ces
+protecteurs, des différences à faire. Léon X eut l'idée baroque de
+faire Raphaël cardinal. Charles-Quint flatta Venise en ramassant le
+pinceau du Titien. Tous honorèrent les artistes. Mais François Ier les
+aima.
+
+Les exilés italiens trouvèrent en lui une consolation, la plus grande:
+il les imitait, prenait leurs manières, leur costume et presque leur
+langue. Lorsque le grand Léonard de Vinci vint chez lui en 1518, il
+fut l'objet d'une telle idolâtrie, qu'à son âge de quatre-vingts ans
+il changea la mode et fut copié par le roi et toute la cour pour les
+habits, pour la coupe de barbe et de cheveux. La blessure du roi à la
+tête lui fit seule changer de coiffure. Tout le monde à son exemple,
+prononçait à l'italienne. On le voit par les lettres de Marguerite,
+qui écrit comme elle prononce: _chouse_ pour _chose_, _j'ouse_ pour
+_j'ose_, _ous_ pour _os_, etc.
+
+Les Italiens, en revanche, avaient fait pour lui des merveilles, un
+monde de chefs-d'oeuvre. Malheureusement nos régentes du XVIIe siècle,
+très-galantes et très-hypocrites, n'ont pu supporter ces libres
+peintures; elles n'aimaient que les réalités. Un acte impie en ce
+genre fut la destruction du seul tableau que Michel-Ange eût peint à
+l'huile. Pas unique, le premier, le dernier qu'il ait jamais fait sur
+les terres hasardées de la fantaisie. Cette oeuvre était la Léda,
+l'austère et âpre volupté, absorbante comme la nature. Il l'avait
+envoyée au roi de Fontainebleau. Cette image sérieuse, s'il en fut,
+hautaine, altière dans son ardeur, parut obscène à des prudes
+impudiques, et, comme telle, fut brûlée par les sots.
+
+Le sac de Rome en 1527, la chute de Florence en 1532, avaient été en
+quelque sorte une ère de dispersion pour l'Italie. La concentration
+fut brisée. L'art italien regarda aux quatre vents. Jules Romain s'en
+va à Mantoue, et y bâtit une ville, avec le palais, les peintures du
+monde écroulé, la lutte des géants contre les dieux. D'autres s'en
+vont au fond du Nord, s'inspirent de son génie barbare, et, pour le
+monstrueux empire d'Iwan le Terrible, bâtissent le monstre du Kremlin.
+D'autres encore viennent en France; dans la matière la plus rebelle,
+le grès de Fontainebleau, ils trouvent des effets imprévus,
+singulièrement en rapport avec le mystère du paysage, avec l'obscure
+et sombre énigme de la politique des rois. De là ces Mercures, ces
+mascarons effrayants de la _Cour ovale_; de là ces Atlas surprenants
+qui gardent les bains dans la _Cour du Cheval blanc_, homme-rochers
+qui cherchent encore depuis trois cents ans leur forme et leur âme,
+témoignant du moins qu'en la pierre il y a le rêve inné de l'être et
+la velléité de devenir.
+
+Je ne suis pas loin de croire que ces Italiens, ayant perdu terre,
+dépaysés, quittes de leur public et de leurs critiques, d'autant plus
+libres en terre barbare qu'ils étaient sûrs d'être admirés, prirent
+ici une hardiesse qu'ils n'avaient pas eue chez eux. Le Rosso ôta la
+bride à son coursier effréné. N'ayant affaire qu'à un maître qui ne
+voulait qu'amusement, qui disait toujours: _Osez_, il a, pour la
+petite galerie favorite du malade, fondu tous les arts ensemble dans
+la plus fantasque audace. Rien n'est plus fou, plus amusant.
+Triboulet, Brusquet, sans nul doute, ont donné leurs sages conseils.
+Le beau, le laid, le monstrueux, s'arrangent pourtant sans disparate.
+Vous diriez le Gargantua harmonisé dans l'Arioste. Prêtres gris,
+vestales équivoques, héros grotesques, enfants hardis, toutes les
+figures sont françaises. Pas un souvenir d'Italie. Ces filles
+espiègles et jolies, d'autres émues, haletantes, telle qui souffre et
+dont la voisine touche le sein (plein d'avenir) avec une douce main de
+soeur, toutes ces images charmantes, ce sont nos filles de France,
+comme Rosso les faisait venir, poser, jouer devant lui. Rougissantes,
+inquiètes, rieuses de se voir au palais des rois, d'autres honteuses
+et pleurantes d'être trop admirées sans doute, il a tout pris. C'est
+la nature, et c'est un ravissement.
+
+Au milieu de cette foule pantagruélique, dans ce grand rendez-vous du
+monde où l'Amérique et l'Asie entrent aussi en carnaval, le roi de la
+Renaissance, reconnaissable à son grand nez, le roi des aveugles, mène
+la France qui n'y voit goutte, et, l'épée à la main, la pousse dans le
+palais de la lumière.
+
+Plus François Ier déclina, moins il fut propre aux femmes, plus il fut
+amoureux des arts. On sait son mot à Cellini. «Je t'étoufferai dans
+l'or.» Et, quand la petite galerie lui fut ouverte par Rosso, quand il
+se vit en possession de cette farce divine, roi de ce peuple rieur et
+de ce sérail unique, lui aussi il fit une farce, il dit à Rosso: «Je
+te fais chanoine.» Ce pieux artiste eut un canonicat de la
+Sainte-Chapelle.
+
+Rosso n'en profita guère. Pour un chagrin, il se tua. Et ce fut aussi
+le sort du grand et charmant André del Sarte. Du moins, avant son
+malheur, il ramassa tout son génie, et fit pour François Ier le plus
+frémissant tableau qui ait été peint jamais. Triomphe étrange, peu
+mérité sans doute, d'un roi si léger, que ce profond coeur italien,
+d'un élan de reconnaissance, ait réalisé pour lui cette chose vivante
+et brillante comme une haleine de Dieu, la _Charité_ (qui est au
+Louvre)!
+
+Que la flamme ait tombé de là, que l'étincelle ait pris, je ne m'en
+étonne pas. _Et quasi currentes vitaï lampada tradunt._ C'est la
+France, dès ce jour, qui part de l'Italie, s'en détache et prend le
+flambeau.
+
+La reine réelle de France était cette vive Picarde, cette hardie
+duchesse d'Étampes qui, par un art sans doute étrange, garda vingt ans
+François Ier. Le vrai centre de la royauté, c'était sa chambre. Pour
+l'orner, elle n'appela pas un étranger; elle prit un Français, un
+jeune homme, la main ravissante de ce magicien Jean Goujon, qui
+donnait aux pierres la grâce ondoyante, le souffle de la France, qui
+sut faire couler le marbre comme nos eaux indécises, lui donner le
+balancement des grandes herbes éphémères et des flottantes moissons.
+
+Les cariatides de cette chambre mystérieuse semblent un essai du jeune
+homme, essai hardi, incorrect et heureux. Où a-t-il pris ces corps
+charmants, si peu proportionnés, nymphes étranges, improbables,
+infiniment longues et flexibles? Sont-ce les peupliers de
+Fontaine-belle-eau, les joncs de son ruisseau, ou les vignes de
+Thomery dans leurs capricieux rameaux, qui ont revêtu la figure
+humaine? Les rêves de la forêt, les _songes d'une nuit d'été_, qui ne
+se laissaient voir que dans le sommeil pour être regrettés au matin,
+ont été saisis au passage par cette main vive et délicate. Les voilà,
+ces nymphes charmantes, captives, fixées par l'art; elles ne
+s'envoleront plus.
+
+Cette chambre, qui n'est pas très-grande, la galerie rabelaisienne,
+chaude et basse de plafond, qui domine le petit étang, ce furent les
+abris des dernières années de François Ier, les témoins de ses
+conversations. Il était curieux, interrogatif. Et jamais il n'y eut
+tant à dire qu'en ce temps. Les murs parlent. Comme les paroles gelées
+que rencontra Pantagruel, et qui dégelaient par moment, il ne tient à
+rien que les conversations peintes par le Rosso ne se détachent des
+murs. Ils content les découvertes récentes, l'Asie, l'Amérique. Le
+D'Inde, oiseau bizarre qui surprit tellement d'abord, l'éléphant
+coquettement orné d'une parure de sultane, vous y voyez par ordre ces
+nouveaux sujets d'entretien.
+
+Là vint le frapper la nouvelle étrange, impie et scandaleuse que
+_c'était la terre qui tournait_, non le soleil, et que Josué s'était
+trompé. Le tout calculé, démontré par un pieux ecclésiastique. Là lui
+furent racontés, d'après le livre d'Ovando, les merveilles imprévues
+de ce monde nouveau où la vie animale ne rappelait en rien l'ancien,
+où l'homme, sans rapport aux anciennes races, ne semblait pas enfant
+d'Adam. Là Rincon, Duchâtel, Postel, venaient lui dire: «Le Turc vaut
+mieux que les chrétiens.» Et ils lui contaient les magnificences
+incroyables de Soliman, le bel ordre, les fêtes, les féeries de
+Constantinople. L'esprit du malade inactif, d'autant plus inquiet,
+s'étendait en tous sens. Il poussait Jean Cartier à découvrir le
+Canada. Il chargeait les naturalistes Belon, Rondelet, Gilles d'Alby,
+d'étudier, de rapporter les animaux inconnus de l'Asie.
+
+Sa soeur, la reine de Navarre, Budé, son bibliothécaire, Duchâtel, son
+lecteur, surtout les Du Bellay, eurent la part principale à tout cela.
+Ce fut Jean Du Bellay, sans aucun doute, qui amusa le roi du livre
+surprenant que venait de donner à Lyon le facétieux médecin Rabelais,
+son protégé et _domestique_, comme on disait alors.
+
+Quel livre? Le sphinx ou la chimère, un monstre à cent têtes, à cent
+langues, un chaos harmonique, une farce de portée infinie, une ivresse
+lucide à merveille, une folie profondément sage.
+
+Quel homme et qu'était-il? Demandez plutôt ce qu'il n'était pas. Homme
+de toute étude, de tout art, de toute langue, le véritable
+_Pan-ourgos_, agent universel dans les sciences et dans les affaires,
+qui fut tout et fut propre à tout, qui contint le génie du siècle et
+le déborde à chaque instant.
+
+Christophe Colomb trouva son nouveau monde à cinquante ans. Rabelais
+avait à peu près le même âge, ou un peu plus, quand il trouva le sien.
+
+La nouveauté du fond fut signalée par celle de la forme. La langue
+française apparut dans une grandeur qu'elle n'a jamais eue, ni avant
+ni après. On l'a dit justement: ce que Dante avait fait pour
+l'italien, Rabelais l'a fait pour notre langue. Il en a employé et
+fondu tous les dialectes, les éléments de tout siècle et de toute
+province que lui donnait le Moyen âge, en ajoutant encore un monde
+d'expressions techniques que fournissent les sciences et les arts. Un
+autre succomberait à cette variété immense. Lui, il harmonise tout.
+L'antiquité, surtout le génie grec, la connaissance de toutes les
+langues modernes, lui permettent d'envelopper et dominer la nôtre.
+
+Majestueux spectacle. Les rivières, les ruisseaux de cette langue,
+reçus, mêlés en lui, comme en un lac, y prennent un cours commun, et
+en sortent ensemble épurés. Il est, dans l'histoire littéraire, ce
+que, dans la nature, sont les lacs de la Suisse, mers d'eaux vives
+qui, des glaciers, par mille filets, s'y réunissent pour en sortir en
+fleuve, et s'appeler la Reuss, ou le Rhône ou le Rhin.
+
+Ceci pour la langue et la forme. Mais pour le fond, à qui le comparer?
+
+À l'Arioste? à Cervantès? Non, tous deux rient sur un tombeau, sur la
+patrie défunte, et la chevalerie inhumée. Tous deux regardent au
+couchant. Rabelais regarde l'aurore.
+
+Il serait ridicule de comparer le Gargantua et le Pantagruel à la
+Divine Comédie. L'oeuvre italienne, inspirée, calculée, merveilleuse
+harmonie, semble ne comporter de comparaison à nulle oeuvre humaine.
+Toutefois, ne l'oublions pas, cette harmonie est due à ce que Dante,
+si personnel dans le détail, s'est assujetti dans l'ensemble, dans la
+doctrine, la composition même, à un système tout fait, au système
+officiel de la théologie. Il va vers l'infini, mais de droite et de
+gauche, soutenu, limité, par deux murs de granit, dont l'un est saint
+Thomas, l'autre la tradition très-fixe du mystère des trois mondes,
+joué partout en drame avant d'entrer dans l'épopée.
+
+Répétons donc pour Dante ce que nous disions pour les deux autres. Il
+regarde vers le passé. Si sa force indocile échappe parfois vers
+l'avenir, c'est comme malgré lui, par des hasards sublimes de génie et
+de passion, par un égarement de son coeur.
+
+Directement contraire est la tendance de Rabelais. Il cingle à l'Est,
+vers les terres inconnues.
+
+L'oeuvre est moins harmonique; je le crois bien. C'est un voyage de
+découverte.
+
+Il sait tout le passé et le méprise. Il en traîne plus d'un lambeau,
+mais il les arrache en courant, il en sème sa route. S'il en garde
+quelque chose, ce sont des mots, des noms, dont il baptise des choses
+nouvelles et très-contraires.
+
+La devise orgueilleuse de Montesquieu est mieux placée ici: «C'est un
+enfant sans mère» (_Prolem sine matre creatam_).
+
+Où sont ses précédents? Il appelle son livre _Utopie_, et sans doute
+il connaît l'_Utopie_ de Thomas Morus. Il a eu sous les yeux l'_Éloge
+de la folie_ d'Érasme. Il ne doit pas un mot ni à l'un ni à l'autre.
+
+Érasme est un homme d'esprit, mais froid, de peu de verve, qui ne
+trouve le paradoxe qu'en sortant du bon sens.
+
+Il touche à l'ineptie lorsque, dans sa liste des fous, il met
+l'_enfant_! Quand il voit dans l'amour, dans le mystère sacré de la
+génération, _une folie ridicule!_ Cela est sot et sacrilége.
+
+Thomas Morus est un romancier fade, dont la faible _Utopie_ a
+grand'peine à trouver ce que les mystiques communistes du Moyen âge
+avaient réalisé d'une manière plus originale. La forme est plate, le
+fond commun. Peu d'imagination. Et pourtant peu de sens des réalités.
+
+Rabelais ne doit rien à ces faibles ouvrages. Il n'a rien emprunté
+qu'au peuple, aux vieilles traditions. Il doit aussi quelque chose au
+peuple des écoles, aux traditions d'étudiants. Il s'en sert, s'en joue
+et s'en moque. Tout cela vient à travers son oeuvre profonde et
+calculée, comme des rires d'enfants, des chants de berceau, de
+nourrice.
+
+Navigateur hardi sur la profonde mer qui engloutit les anciens dieux,
+il va à la recherche du grand _Peut-être_. Il cherchera longtemps. Le
+câble étant coupé et l'adieu dit à la Légende, ne voulant s'arrêter
+qu'au vrai, au raisonnable, il avance lentement, en chassant les
+chimères.
+
+Mais les sciences surgissent, éclairent sa voie, lui donnent les
+lueurs de la _Foi profonde_. Copernic y fera plus tard, et Galilée.
+Mais déjà l'Amérique et les îles nouvelles, déjà les puissances
+chimiques tirées des végétaux, déjà le mouvement du sang, la
+circulation de la vie, la mutualité et solidarité des fonctions,
+éclatent dans le Pantagruel en pages sublimes, qui, sous forme légère,
+et souvent ironique, n'en sont pas moins les chants religieux de la
+Renaissance.
+
+Nous parlerons dans un autre volume de cette Odyssée du Pantagruel.
+Aujourd'hui, l'Iliade, je veux dire, le Gargantua.
+
+Mais avant d'entamer ce livre, il faudrait un peu connaître comment
+l'auteur y arriva. Malheureusement tout est obscur. Plût au ciel qu'on
+pût faire une vie de Rabelais! Cela est impossible[25].
+
+[Note 25: La vie de Rabelais est impossible pour qui voudrait tout
+éclaircir; mais, quant à l'aspect principal, la bonté, la grandeur de
+ce beau génie, il a été mis en complète lumière. Un jeune paysan de
+Normandie, dans un village, sans autre secours que la sagacité
+pénétrante d'un esprit fin et tendre, très-réfléchi sous sa forme
+naïve, a suivi et senti le mystère de la Renaissance dans Rabelais,
+Molière et Voltaire. Ce mystère peut se dire d'un mot (celui de Vasari
+sur Giotto): «Il a mis la bonté dans l'Art.» Bonté et tolérance,
+ardente humanité, ce fut l'âme commune de ces grands hommes. La foule
+inintelligente n'avait vu en eux que l'esprit critique; ils ont
+attendu jusqu'à nous leur révélation. _Rabelais_, _Molière_,
+_Voltaire_, par Eugène Noël. Trois petits volumes in-18.]
+
+Ce que nous en savons le mieux, c'est qu'il eut l'existence des grands
+penseurs du temps, une vie inquiète, errante, fugitive, celle du
+pauvre lièvre entre deux sillons. Il se cacha, rusa, s'abrita comme il
+put, et réussit à vivre âge d'homme, et même vieux, sans être brûlé.
+
+Vie terrible, on l'entrevoit bien. Ce joyeux enfant de Touraine, ami
+de la nature, on le fait prêtre, on le fait moine. Et, tout d'abord,
+les moines qui devinent son génie vous le mettent dans un _in pace_.
+Des magistrats l'en tirent. Il est longtemps comme caché sous l'abri
+des frères Du Bellay, ses anciens condisciples. Il devient leur
+faiseur; pour Guillaume, il fait de l'histoire; pour René, de la
+physique; pour le cardinal Jean, de la diplomatie. Courtisan, bouffon
+de château, médecin de campagne, auteur aux gages des libraires, ce
+grand génie traîne les vices de sa vieille robe, l'ostentation des
+vices surtout pour plaire aux grands. Grand buveur (par écrit), et
+débauché (en vers latins), il garde, chose étonnante dans cette vie
+d'aventurier, une vigueur morale, une rectitude, un souverain amour du
+bien, une haine du faux, qui va enlever le vieux monde.
+
+À Montpellier, il enseignait la médecine avec applaudissement; mais sa
+robe fatale le poursuivait sans doute. Il alla s'établir à Lyon, où la
+grande colonie italienne mettait un peu de liberté. Il y trouva une
+autre victime du fanatisme, l'ardent, l'intrépide imprimeur, Étienne
+Dolet, qui attaquait également et les légistes et le clergé, et se fit
+brûler à la fin. Rabelais avait fait pour Dolet et autres libraires
+des publications populaires d'almanachs, de satires, qui avaient
+répandu son nom.
+
+On commençait à regarder de quel côté il tournerait. Les protestants
+se demandaient s'il se joindrait à eux. Bèze dit dans ses vers: «Tout
+grand esprit a les yeux sur cet homme.»
+
+Tous aussi reculèrent, à l'apparition du Gargantua, tous crièrent
+d'horreur ou de joie. Peu comprirent que c'était un livre d'éducation.
+Peu devinèrent le mot caché, qui est celui d'_Émile_: «Reviens à la
+nature.»
+
+C'était l'Anti-Christianisme. Contre le Moyen âge qui dit: «La nature
+est mauvaise, impuissante pour te sauver,» il disait: «La nature est
+bonne; travaille, ton salut est en toi.»
+
+Mais il ne part pas comme _Émile_ d'un axiome abstrait. Il part du
+réel même de la vie, des moeurs de ce temps, de sa pensée grossière.
+La conception, tout enfantine, est celle de l'homme énormément et
+gigantesquement matériel, d'un géant. Il s'agit de faire un bon géant.
+
+Ces vieilles histoires de géant, loin de pâlir, s'étaient fortifiées à
+l'apparition de la royauté et du gouvernement moderne. Le phénomène
+étrange, diabolique ou divin, d'un peuple résumé dans un homme, la
+centralisation royale, comment la figurer? comment représenter ce
+Dieu? C'est un géant apparemment, qui mange les gens _en salade_? Car
+_un roi ne vit pas de peu_.
+
+On voit que les yeux de Rabelais se sont ouverts sur des spectacles
+ridicules; un monde de dérision lui apparut dès son berceau. Il vit
+l'époque heureuse, riche, inintelligente des premiers temps de Louis
+XII, de Grandgousier et Gargamèle. Il s'en souvient encore. Son
+Gargantua est daté de l'année où François Ier mit l'impôt sur les
+vins, impôt qui fit révolter Lyon. Il s'ouvre plaisamment par ce mot:
+_Sitio._
+
+Cette soif (qui tout à l'heure est celle des sciences et des idées),
+l'auteur la pose d'abord dans la matérialité la plus basse. Ce n'est
+qu'ivrognerie, buverie, mangerie. Ce burlesque prologue nous introduit
+au livre, comme les farces et les _fêtes de l'âne_ précédaient les
+chants de Noël.
+
+L'homme d'alors est tel. Tel l'a pris Rabelais. L'enfant, dès le
+berceau, mal entouré, puis cultivé à contresens, offre un parfait
+miroir de ce qu'il faut éviter. À un mauvais commencement,
+l'éducation scolastique ajoute tout ce qu'elle peut de vices et de
+paresse, mauvaises moeurs et vaines sciences.
+
+Voilà le point de départ, et il le fallait tel.
+
+Cela donné au temps, la supériorité de Rabelais sur ses successeurs,
+Montaigne, Fénelon et Rousseau, est évidente. Son plan d'éducation
+reste le plus complet et le plus raisonnable. Il est fécond surtout et
+positif.
+
+Il croit, _contre le Moyen âge_, que l'homme est bon, que, loin de
+mutiler sa nature, il faut la développer tout entière, le coeur,
+l'esprit, le corps.
+
+Il croit, _contre l'âge moderne_, contre les raisonneurs, les
+critiques, Montaigne et Rousseau, que l'éducation ne doit pas
+commencer par être raisonneuse et critique. Rousseau, Montaigne, tout
+d'abord, mettent leur élève au pain sec, de peur qu'il ne mange trop.
+Rabelais donne au sien toutes les bonnes nourritures de Dieu; la
+nature et la science l'allaitent à pleines mamelles; il comble ce
+bienheureux berceau des dons du ciel et de la terre, le remplit de
+fruits et de fleurs.
+
+On dira que cette éducation est trop riche, trop pleine, trop savante.
+Mais l'art et la nature y sont pour charmer la science. La musique, la
+botanique, l'industrie en toutes ses branches, tous les exercices du
+corps, en sont le délassement. La religion y naît du vrai et de la
+nature pour réchauffer et féconder le coeur. Le soir, après avoir
+ensemble, maître et disciple, résumé la journée, «ils alloient, en
+pleine nuit, au lieu de leur logis le plus découvert, voir la face du
+ciel, observant les aspects des astres. Ils prioient Dieu le créateur
+en l'adorant, et ratifiant leur foy envers lui, et le glorifiant de
+sa bonté immense. Et, lui rendant grâce de tout le temps passé, se
+recommandoient à sa divine clémence pour tout l'avenir. Cela fait,
+entroient en leur repos.»
+
+Cette éducation porte fruit. Gargantua n'a pas été formé seulement
+pour la science. C'est un homme, un héros. Il sait défendre son père
+et son pays. Il est vainqueur, parce qu'il est juste, et courageux
+avec l'esprit de paix.
+
+Un droit nouveau surgit contre les Charles-Quint, contre les
+conquérants: «Foi, loi, raison, humanité, Dieu, vous condamnent, et
+vous périrez; le temps n'est plus d'aller ainsi conquêter les
+royaumes.»
+
+Ce livre est tout empreint du temps, écrit visiblement sous
+l'influence des derniers événements, des guerres de l'Empereur, et
+aussi des guerres scolastiques de Paris, mortellement hostile à la
+sale et turbulente vermine des Cappets, des ennemis de la pensée.
+Rabelais, venu, en 1530, de Montpellier à Paris, y avait trouvé Béda
+triomphant, le bûcher de Berquin tiède encore; il en avait rapporté
+une verve amère d'indignation.
+
+En 1534, Jean Du Bellay, allant à Rome, passa par Lyon et emmena
+Rabelais. Il lui fit donner au retour, en 1535, la place de médecin du
+grand hôpital de Lyon.
+
+La position de cet habile homme près de François Ier était exactement
+celle de MM. D'Argenson près de Louis XV. De même que ces derniers,
+unis avec la Pompadour, entreprirent d'entraîner le roi par
+l'ascendant de Voltaire, Du Bellay, avec la duchesse d'Étampes, dut
+essayer d'agir sur François Ier par le Voltaire de l'époque, qui
+était Rabelais.
+
+L'oeuvre, achevée dans le cours de l'année 1535, paraît avoir reçu à
+ce moment des additions propres à gagner le roi.
+
+Favorable généralement _aux bons prédicateurs de l'Évangile_, elle eût
+pu sembler protestante. Rien n'était plus loin de l'idée de Rabelais.
+Il est évidemment pour Érasme et contre Luther dans le parti du _libre
+arbitre_. Les anabaptistes et briseurs d'images avaient d'ailleurs
+fort éloigné les hommes de la Renaissance. Budé s'était violemment
+déclaré contre eux dans la préface, du _Passage de l'hellénisme au
+christianisme_. Plusieurs allusions hostiles au protestantisme furent
+mises dans le Gargantua.
+
+Une autre très-flatteuse au roi, qui venait d'achever Chambord, c'est
+l'épilogue du livre, l'aimable _Abbaye de Thélème_, dont
+l'architecture est calquée sur celle du nouveau château.
+
+Le succès fut immense. On en vendit, dit Rabelais, en deux mois, plus
+que de bibles en neuf ans. Il en existe soixante éditions, des
+traductions innombrables en toute langue. C'est le livre qui a le plus
+occupé la presse après la Bible et l'Imitation.
+
+Pour l'effet sur la cour, sur le roi, il dût être grand, puisqu'un
+courtisan aussi habile que Jean Du Bellay osa l'appeler: _Un nouvel
+Évangile_, et d'un seul mot: _le Livre_.
+
+Examinons pourtant. Mérite-t-il ce titre? L'idéal moral de l'auteur,
+un idéal de paix et de justice, de douceur, d'humanité, est-il
+complet, est-il précis? Non, il ne pouvait l'être. Nulle éducation
+n'est solide, nulle n'est orientée et ne sait son chemin, si d'abord
+elle ne pose simplement, nettement son principe religieux et social.
+Rabelais ne l'a pas fait, pas plus que Montaigne, Fénelon, ni
+Rousseau. Son idéal n'est autre que le leur, l'_honnête homme_, celui
+qu'accepte aussi Molière. Idéal faible et négatif, qui ne peut faire
+encore le héros et le citoyen.
+
+Ce grand esprit avait donné du moins un beau commencement, un noble
+essai d'éducation, une lumière, une espérance. L'exigence des temps,
+l'urgence de la révolution, demandait autre chose.
+
+Rousseau élève un gentilhomme. Rabelais élève un roi, un bon géant. Et
+le peuple, qui se charge de l'élever?
+
+Savez-vous qu'à ce moment même, en 1535, une machine immense de
+réaction fanatique travaille et le peuple et les cours? Ce roi, qui
+s'amuse du livre, ce roi que vous croyez tenir, il va vous échapper.
+Il cédera, sans s'en apercevoir, au grand mouvement, mêlé d'intrigue
+religieuse et de passion populaire.
+
+Rabelais, dans son mépris pour la pouillerie cléricale, pour Montaigu
+et les Bédistes, pour ces écoles de sottise dont le vieux Paris
+grouille encore, a bien vu _Janotus_, mais il n'a pas vu Loyola.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+ROME ET LES JÉSUITES--INVASION DE LA PROVENCE--FRANÇOIS Ier CÈDE À LA
+RÉACTION
+
+1535-1538
+
+
+Le duel des deux croyances s'est combattu principalement par deux
+armes et deux moyens.
+
+La machine catholique, celle des _Exercitia_, par laquelle Loyola se
+transforma lui-même à sa conversion (1521), lui servit peu après à
+former et discipliner les petites bandes des premiers jésuites.
+
+Tout cela encore en Espagne. Il écrivit son livre avant de partir pour
+Jérusalem, de sorte que de bonne heure ce livre courut les couvents
+et la société dévote.
+
+La grande force calviniste, celle des psaumes français de Marot, ne
+paraît qu'en 1543.
+
+Ainsi le mouvement espagnol eut sur le mouvement génevois une grande
+priorité.
+
+La difficulté du combat pouvait être celle-ci. Pour bien commencer la
+guerre, le temps était trop raisonnable, les opinions trop vieilles,
+les esprits blasés. Les insultes faites aux images émurent, il est
+vrai, le peuple; les exécutions l'enivrèrent. Mais on ne serait pas
+venu à bout de lui faire prendre les armes si une génération spéciale
+n'eût été soigneusement dévoyée et _déraillée_ du bon sens par l'art
+qu'un auteur appelle _la mécanique de l'enthousiasme_.
+
+Comme Basque et comme Espagnol, Ignace avait un point de départ dans
+sa galanterie exaltée pour sa dame (la sainte Vierge). Un jour qu'il
+faisait voyage dans les montagnes d'Aragon, il rencontre un Maure, et
+ne manque pas d'essayer de le convertir à l'immaculée virginité. Mais
+le Maure porte une botte logique: il cède pour la conception et nie
+pour l'accouchement. Ignace ne sait que répondre. Il est comme cloué à
+la terre et laisse l'autre prendre les devants. Pais il dit: «Le
+poignarderai-je?» Il remit la décision à sa mule, qui, heureusement,
+choisit un autre chemin.
+
+C'est dès lors qu'il se mit à forger les armes spirituelles pour
+combattre l'esprit d'examen et pour poignarder la raison. Le plus dur,
+le plus difficile, est souvent de la vaincre en soi. Il n'y parvint
+que par un appel très-persévérant à l'illuminisme, pour lequel sa
+nature militaire ne semblait pas faite. Cependant, avec le jeûne,
+quelques privations de sommeil, une Chambre sans lumière, telle
+peinture atroce et baroque, on arrive à troubler l'imagination et
+suppléer le fanatisme.
+
+La première génération construisit la mécanique et la popularisa. La
+seconde, dépravée d'esprit, faussée, et dévoyée déjà, s'en arma pour
+la guerre sacrée; ce sont les temps d'Henri II. La troisième, sous
+Charles IX, en tira la Saint-Barthélemy.
+
+Notez qu'au moment même où Loyola organise en Espagne ses premiers
+soldats de Jésus (1525 au plus tard), un franciscain italien, sur une
+révélation divine, réforme son ordre, revenant aux capuchons étroits,
+pointus, _capuccini_, que les papes avaient tant persécutés.
+L'ostentation de pauvreté, jadis punie par le saint-siége, va le
+servir utilement dans ces moines, faux mendiants, prêcheurs, aboyeurs
+de foires, crieurs populaires et populaciers, pieux bateleurs,
+bouffons dévots. Ils amusent, font rire les foules, qui croient
+entendre une farce, et se trouvent, par surprise, avoir attrapé un
+sermon.
+
+Tout cela se fait d'abord sans Rome, hors de son action. La réaction
+pontificale ne commence qu'à l'avènement du Romain Farnèse, Paul III
+(1534). C'était un vieillard énergique, d'une tête forte et active. Il
+passait pour peu scrupuleux (on lui imputait un faux). Il avait cinq
+bâtards qu'il voulait faire princes. Mais il comprit que sa famille ne
+trouverait sa grandeur que par la grandeur de l'Église, et, avant
+tout, il travailla à relever Rome.
+
+Il était temps. Elle avait perdu la moitié de l'Europe, et elle
+allait perdre l'Italie. Un rapport des inquisiteurs annonçait «qu'il y
+avait _trois mille instituteurs_ italiens dans les nouvelles
+opinions.»
+
+Le premier acte de Paul III montrait sa parfaite indifférence en
+matière de religion. D'une part, il offrit le chapeau à Érasme,
+défenseur du _libre arbitre_. D'autre part, il fit cardinal le
+Vénitien Contarini, connu pour très-prononcé dans la doctrine
+contraire, la _justification par la foi_.
+
+Contarini, si rapproché des croyances luthériennes, n'était pas
+seulement un théologien, mais un habile politique. Paul III l'envoya
+aux protestants d'Allemagne. Voulait-il les regagner ou les amuser
+seulement, les diviser, les affaiblir, avant d'employer la force et
+l'épée des Espagnols? Ce qui me ferait adopter la dernière opinion,
+c'est qu'en donnant pouvoir à Contarini il ajoute cette réserve
+fallacieuse: «Voyez si les protestants s'accordent avec nous sur les
+principes, la primauté du saint-siége, les sacrements, _et quelques
+autres choses_.» Mais quelles choses? Il dit vaguement: «Choses
+approuvées de l'Écriture et dans l'usage de l'Église, lesquelles vous
+connaissez bien.»
+
+L'idée réelle de Rome avait été plus franchement communiquée à
+Charles-Quint, dès 1530, par le violent légat Campeggi. Dans le
+mémoire qu'il remit à l'Empereur de la part des cardinaux, il ne
+s'amuse pas à la controverse. Il demande tout d'abord l'emploi de la
+force; il faut, dit-il:
+
+1º L'alliance de l'Empereur avec les princes bien pensants contre
+l'hérésie;
+
+2º La répression des princes qui n'entreraient pas dans la ligue, «la
+destruction de ces plantes vénéneuses par le fer et par le feu;»
+
+3º L'organisation d'une inquisition générale sur le modèle de
+l'inquisition espagnole, la guerre aux livres, etc., etc.
+
+Ce plan n'était pas complet. Contre les forces vives et populaires de
+la Réforme, il fallait créer une force populaire. À côté de
+l'inquisition répressive, il fallait organiser ce que j'appellerais
+une inquisition préventive, l'éducation spéciale d'une génération
+vouée à l'étouffement de la raison.
+
+Les prêcheurs de lazzaroni, les _capuccini_ errants ne pouvaient
+donner cela. Il fallait un élément plus fixe, plus sérieux, décent,
+rassurant, trouver un intermédiaire entre le prêtre et le moine. On
+chercha pendant quelque temps.
+
+Les Théatins se présentèrent (1524), nobles ecclésiastiques qui, sans
+habit particulier, vivaient dans la tenue sévère, l'étude et la haute
+vie qui les désignait candidats au gouvernement spirituel; c'était un
+séminaire d'évêques.
+
+Les Somasques se dévouèrent à l'éducation et aux hôpitaux. Ils étaient
+directeurs des malades, confesseurs des mourants; ils répondaient à
+l'Église des deux moments essentiels de l'homme, l'enfance et la mort.
+
+Les Barnabites se chargèrent d'enseigner et de prêcher, etc.
+
+Toutes ces créations nouvelles étaient des armes admirables; mais
+elles étaient spéciales; elles n'agissaient pas d'ensemble. Un homme
+se présente alors, industrieux éclectique pour centraliser l'action,
+homme _omnibus_, qui va au but, au succès par toutes les voies, qui
+laisse les spécialités et les singularités, et qui dit: «Je ferai
+tout.»
+
+Loyola fut peu original. Les jésuites l'établissent. Il prit de toutes
+parts ce qui était vraiment utile et pratique.
+
+Le secret des constitutions de l'ordre, qu'on lui a tant reproché, ce
+mystère qui _engage le novice à ce qu'il ignore_, qui l'entraîne peu à
+peu au but inconnu, tout cela est la sainte ruse des anciens ordres
+monastiques. On la trouve dans la règle des Bénédictins du
+Mont-Cassin, dans celle des Franciscains, et le général, saint
+Bonaventure, la recommande expressément. Les Barnabites, récemment
+fondés, se firent une loi de ce mystère.
+
+_Engager l'âme par le corps_, l'entraîner, presque à son insu, vers
+telle idée religieuse par telle pratique matérielle, ce n'est pas non
+plus chose nouvelle. «Agis, tu croiras après; ta croyance se calquera
+à la longue sur ton action,» c'est encore une vieille industrie.
+Loyola eut le mérite de régler cette action dans une suite
+d'_exercices_ méthodiques, fort simples, qui dispensent d'idées.
+
+De même que le soldat doit être l'homme de tout combat, le _jésuite
+est dressé à tout et se plie à tout_. La mécanique est puissante ici
+parce qu'elle est complète. Elle saisit l'homme par l'éducation, le
+gouvernement par la prédication, la discipline par la direction, par
+la confession et la pénitence. Elle le tient par tous les âges. Elle
+le tire par tous les fils.
+
+Dans cet ordre, militaire sous sa robe pacifique, _jusqu'où ira
+l'obéissance_? c'est le point vraiment capital, et c'est là que le
+capitaine biscayen fut original. Les fondateurs des anciens ordres
+avaient dit: Jusqu'à la mort. Loyola va au delà; il a dit: _Jusqu'au
+péché._--Véniel? Non. Il va plus loin. Dans l'obéissance, il comprend
+_le péché mortel_.
+
+«Visum est nobis in Domino nullas constitutiones posse obligationem ad
+peccatum _mortale_ vel veniale inducere, _nisi superior_ (in nomine
+J.-C. vel in virtute obedientiæ) _juberet_.»
+
+«Nulle règle ne peut imposer le péché mortel, _à moins que le
+supérieur ne l'ordonne_.» Donc, s'il l'ordonne, il faut pécher, pécher
+mortellement.
+
+Cela est neuf, hardi, fécond.
+
+Il en résulte d'abord que l'obéissance, pouvant justifier tout péché,
+dispenser de toute vertu, _restera la seule vertu_.
+
+De plus, cette vertu unique enveloppant l'existence, l'intellectuelle
+aussi bien que l'active, l'obéissance qui impose toute action, _impose
+aussi toute croyance_.
+
+La seule croyance à suivre, c'est celle que l'obéissance vous donne.
+Indifférence parfaite sur le fond de la croyance. Obéis, et peu
+t'importe si ta croyance mobile se contredit, soutenant au matin _le
+pour_, et _le contre_ au soir.
+
+Nous voilà bien soulagés. Toute dispute est finie. Dans la croyance
+_par ordre_ et l'enseignement _par ordre_, nous pourrons également
+soutenir toute idée.
+
+Tranchons le mot: Plus d'idée.
+
+Ne nous étonnons plus si, du premier coup, les jésuites, acceptant la
+foi de la Renaissance, des philosophes et des juristes, des ennemis de
+la théologie, adoptèrent _le libre arbitre_, et le salut _par les
+oeuvres_, qui dispense de Jésus.
+
+Vous croyez les tenir là, les saisir? Point du tout. Ils glissent. Ce
+sont des hommes d'affaires qui peuvent varier leur thèse pour le
+besoin de leur affaire. Ils écrivent au besoin contre leur propre
+doctrine, se réfutent dans des livres également autorisés de la
+Société.
+
+Étranges contradictions, aveugle esprit de combat, dont les armées
+seules jusque-là avaient donné l'exemple. Les mêmes soldats espagnols,
+dans la même année, égorgent à Rome les sujets du pape, en Espagne ses
+ennemis.
+
+Un point grave et singulier où le jésuite dépasse décidément le
+soldat, c'est que Loyola _supprime les exercices communs_. Les hommes
+s'électrisent et se vivifient les uns par les autres. L'esprit
+s'augmente et se féconde par la communication muette. Combien plus par
+le chant et la prière commune! Ceux qui se réunissent et chantent, sur
+ce seul signe, en ce siècle, sont déclarés protestants.
+
+L'obéissance la plus sûre, c'est celle de l'_individu_. Que la société
+le moule, mais qu'il reste individu. Des _exercices_ individuels,
+suivis par tous séparément, les rendront semblables sans qu'ils
+communiquent, sans qu'ils se confient. Qu'ils se défient les uns des
+autres, tant mieux; ils n'en seront que plus isolés, faibles,
+obéissants. Chaque homme, faible comme homme, sera fort comme
+société; il n'est qu'une pièce, un rouage. Il remue, parce qu'on la
+remue. Il est chose morte, inerte, un cadavre qui retomberait si une
+main ne le soutenait. De ces cadavres artificiellement dressés, mus
+par le galvanisme, se fera une armée terrible.
+
+Rien de plus grossier, du reste, de plus antispiritualiste qu'une
+telle institution. Les _exercices_ s'y font moins par l'idée
+religieuse ou le sentiment que par la légende, par le détail
+historique et physique de telle scène qu'on doit se représenter, par
+l'imitation ou reproduction des circonstances matérielles, etc. On
+doit, par exemple, percevoir l'enfer successivement par les cinq sens,
+la vue du feu, l'odeur du soufre, etc. La matérialité parfois y va
+jusqu'à l'impossible. Comment se représenter _par le goût et
+l'odorat_, comme il le demande, la suavité d'une âme imbue de l'amour
+divin?
+
+En 1540 le pape approuve les constitutions des jésuites[26]. En 1542
+commencent à jouer les deux grandes machines de la révolution
+nouvelle: l'_éducation_, l'_inquisition_.
+
+[Note 26: La même année, il institue une confrérie du _Sacré
+corps_ de Jésus. Serait-ce le premier nom des jésuites, qui plus tard
+si habilement exploitèrent le Sacré coeur? _Extrait des Actes du
+Vatican, Archives, carton L, 379_. L'histoire des jésuites a été fort
+éclaircie par l'ouvrage de M. Alexis de Saint-Priest sur leur
+suppression, d'après les documents conservés au ministère des Affaires
+étrangères. Nulle part ils n'ont été plus finement appréciés que dans
+le beau livre, tout récemment publié, de M. Lanfrey: _L'Église et la
+Philosophie au_ XVIIIe _siècle, 1855._]
+
+Lainez fonde le premier collége des jésuites (à Venise). Loyola
+seconde le théatin Caraffa dans l'inquisition romaine et universelle
+qui doit embrasser le monde. La main de Loyola y est reconnaissable,
+surtout en ceci: _On punit ceux qui se défendent._
+
+Qui se défend est coupable; il résiste à la justice. Frappez cette âme
+rebelle.
+
+Et qui avoue est coupable. Mais humilié, brisé, rien n'empêche de
+l'absoudre.
+
+Plus d'innocent, tous coupables. Plus de justice, un combat. Que
+veut-on? La victoire, le brisement de l'âme humaine.
+
+Le premier qui eût dû être amené à ce tribunal, c'était, sans nul
+doute, Henri VIII. Il fallait seulement trouver un huissier, un sbire
+assez fort pour mettre la main sur lui.
+
+Le pape avait un roi tout prêt, le jeune Pole, cousin d'Henri VIII.
+Sorti de la branche d'York et de la Rose rouge, il pouvait recommencer
+la guerre du XVe siècle et noyer l'Angleterre de sang. Pole avait été
+élevé par Henri, comblé de ses dons. Mais la femme d'Henri, Catherine,
+avait nourri dans le coeur du jeune homme, inquiet et ambitieux,
+l'espoir d'épouser Marie, héritière de l'Angleterre. Au moment où le
+pape condamna Henri, Pole, qui était en Italie, éclata par un libelle
+contre son maître et bienfaiteur. Coup terrible. Henri, qui rejetait
+le pape sans admettre le protestantisme, qui persécutait à la fois les
+catholiques et les protestants, chancelait fort. Tout son appui, en
+cas d'invasion, eût été une armée allemande qu'il eût acheté.
+
+Le roi de France eût pu seul exécuter la sentence. C'est à quoi
+poussaient vivement (dans l'année 1534) le pape et Charles-Quint. Le
+plus jeune fils du roi aurait épousé Marie, qui eût dépossédé son
+père. Pole, devenu cardinal, fut mis par le pape à Liége, pour
+correspondre de près avec les insurgés d'Angleterre, pendant que
+l'Empereur soulevait l'Irlande.
+
+François Ier, sollicité, répondait que le roi d'Angleterre était son
+ami. À quoi l'Empereur réplique (dans les dépêches de Granvelle) qu'il
+ne s'agit aucunement de faire mal à Henri; au contraire, on veut le
+sauver, l'_empêcher de se perdre d'honneur et de conscience_. Il eût
+été _sauvé_ dans un monastère, déposé et tondu.
+
+Les mêmes dépêches témoignent que Montmorency, flatté, mené par
+Charles-Quint, donnait en plein dans ce projet, et _n'en dégoûtait
+nullement le roi_. Était-ce pourtant sérieux? Était-il sûr que
+l'Empereur tînt tellement à faire roi d'Angleterre un prince français?
+Il eût voulu à la fois et détrôner Henri VIII et perdre François Ier
+dans l'esprit des protestants d'Allemagne, de sorte qu'isolé, faible,
+il ne fût plus rien autre chose qu'un lieutenant de l'Empereur.
+
+Le roi était peu tenté. Il n'avait qu'une passion: c'était Milan et la
+réparation de l'affront de Maravilla. Loin de l'apaiser,
+Charles-Quint, dans sa conduite inconséquente, fit encore arrêter un
+homme qu'il envoyait à Soliman.
+
+Le pape travaillait en vain à les rapprocher. Comme deux lutteurs
+acharnés, ils se tâtaient pour mieux se frapper. Le roi avait fait la
+démarche cruelle et désespérée d'appeler en Corse, en Sicile, en
+Italie, non pas Soliman, mais le pirate Barberousse, bey d'Alger et de
+Tunis, à qui le sultan donna le titre de son amiral. Tout l'aspect des
+côtes changea. Un tremblement effroyable saisit les pauvres habitants
+quand, à chaque instant, l'on vit les pirates, marchands d'esclaves,
+descendre inopinément et tomber comme des vautours. Jusque dans
+l'intérieur des terres, l'homme en s'éveillant le matin voyait le
+turban, les armes, les visages d'Afrique. En un moment, s'il n'était
+pris, il avait perdu sa famille; sa femme, sa fille, ses enfants,
+étaient enlevés dans les barques, en poussant d'horribles cris.
+Parfois les marchands avaient commission d'un pacha, d'un bey, d'un
+puissant renégat, de lui procurer telle femme. La fille d'un
+gouverneur espagnol fut ravie ainsi. La Giulia, soeur de la _divine_
+Jeanne d'Aragon, qui est au Louvre, beauté célèbre jusque dans
+l'Orient, faillit être enlevée; elle ne se sauva qu'en chemise, elle
+sauta sur un cheval qu'un cavalier lui céda. On prétend qu'en
+reconnaissance elle le fit assassiner pour qu'il ne pût se vanter du
+bonheur de l'avoir vue.
+
+La chose la plus populaire que pût jamais faire l'Empereur, celle qui
+devait le mettre en bénédiction, c'était d'exterminer les pirates, de
+détruire Tunis et Alger. Venise elle-même, amie des Turcs, était
+cruellement inquiète des progrès de Barberousse. Charles-Quint avait
+tous les voeux pour lui. Nulle expédition plus brillante, plus
+populaire, plus bénie. L'armée espagnole, allemande, italienne, avec
+force volontaires de toutes nations, défit l'armée africaine que
+Soliman avait laissée à ses propres forces, prit la Goulette et Tunis
+(25 juillet 1535). Le massacre fut immense; on y tua trente mille
+musulmans. Vingt mille chrétiens délivrés portèrent leur
+reconnaissance dans toute l'Europe et la gloire de Charles-Quint.
+
+Gloire, puissance, force réelle. Il avait mis un roi vassal à Tunis.
+De là il menaçait Alger, dominait la côte d'Afrique. Il avait conquis
+les coeurs des Italiens mêmes, écrasés par lui. Venise se détachait du
+sultan et rangeait son pavillon soumis près du victorieux drapeau du
+dompteur des Barbaresques.
+
+Charles-Quint, débarqué (septembre) en Italie, au milieu des
+applaudissements de l'Europe, était en mesure de parler de très-haut à
+François Ier. Il n'exige plus, comme à Cambrai, qu'il abandonne ses
+alliés, mais qu'il combatte contre eux.
+
+Il veut bien l'amuser encore de la promesse de Milan. François Sforza
+meurt en octobre. L'Empereur fait espérer Milan comme dot de sa fille,
+qu'eût épousée le plus jeune fils du roi. Tous deux arment cependant.
+L'Empereur lève des lansquenets. Le roi négocie pour avoir des
+Suisses, achève l'organisation des _légions_ de gens de pied qu'il
+forme à la romaine.
+
+Du jour où il avait reçu l'affront de Maravilla, il avait voulu la
+guerre. Mais il ne trouva d'argent qu'en frappant l'impôt le plus
+odieux aux Français, la taxe des vins, avec les vexations infinies des
+visites de commis et la tyrannie fiscale qu'on appelle l'_exercice_.
+Il y eut bientôt révolte.
+
+Quant aux hommes, il avait peu à compter sur la noblesse. Elle s'était
+montrée favorable au connétable. Elle avait refusé, en 1527, de
+contribuer à la rançon du roi. Elle faisait négligemment le service
+militaire. En février 1534, le roi lui impose quatre revues annuelles,
+exige que les gens d'armes portent la complète armure défensive, quel
+qu'en soit le poids. En juillet 1534, il organise l'infanterie, sept
+légions, chacune de six mille hommes. Des quarante-deux mille, trente
+mille sont armés de piques et douze mille d'arquebuses. Ils sont payés
+en temps de guerre, bien payés, à cent sous par mois. Ce seront des
+hommes effectifs; on ne comptera pas les valets, comme on faisait trop
+souvent; «s'il s'en trouve, ils sont étranglés.»
+
+La chose fut populaire. En paix, ils étaient exempts de taille. S'ils
+se distinguaient, ils pouvaient être anoblis.
+
+Leur première épreuve fut rude, celle d'une guerre de Savoie en plein
+hiver, et le passage des monts. Le roi, instruit par son péril, par la
+grandeur croissante de son ennemi, avait eu tardivement cette lueur de
+bon sens, de voir que la vraie conquête italienne, avant Milan et le
+reste, c'étaient les Alpes et le Piémont. Le duc de Savoie, qui jadis
+avait secouru Bourbon, qui était Espagnol de coeur, offrait à
+Charles-Quint de lui céder ses États en échange d'États italiens.
+L'Empereur, qui déjà avait la Comté, allait avoir en outre la Savoie
+et la Bresse, nous enveloppait et plongeait chez nous jusqu'à Lyon.
+
+On le prévint. François Ier secourut contre lui Genève, qui mit son
+évêque à la porte, se fit protestante, appuyée sur Berne, qui conquit
+sur le Savoyard le pays de Vaud. Le roi alors, voyant bien que
+Charles-Quint l'amusait, en février, saisit la Savoie et entre en
+Piémont.
+
+Il en advint comme à Ravenne. La première fois que nos Français, hier
+paysans, aujourd'hui soldats, se virent devant l'ennemi, ils furent
+pris du démon des batailles, et on ne put plus les tenir. Il y avait
+devant eux un gros torrent, la Grande-Doire. Ils s'y jettent, et,
+malgré la roideur du fil de ces eaux rapides, ils ne perdent pas leur
+rang. Nos Allemands n'en font pas moins. Ils se lancent et passent de
+front. L'ennemi ne les attend pas. Les nôtres, sans cavalerie, suivent
+de près. À Verceil, la rivière arrête encore. Un homme de bonne
+volonté sort d'une de nos légions, se jette à l'eau, et, sous la grêle
+des balles, prend un bateau du côté de l'ennemi, le ramène. On passe.
+Le Piémont est conquis.
+
+On respecta le Milanais. Néanmoins l'Empereur, à Rome, éclata avec une
+violence politique et calculée. Le 5 avril, ayant fait ses dévotions à
+Saint-Pierre en costume solennel, rentrant chez le pape au milieu
+d'une grande assemblée de princes allemands, italiens, de cardinaux,
+d'ambassadeurs, on le vit, non sans étonnement, commencer une
+harangue. Il paraît qu'elle était écrite, au moins en partie; de temps
+en temps il baissait la tête pour lire une note roulée autour de son
+doigt. C'était un plaidoyer en règle, complet, contre François Ier. En
+résumé, il lui offrait trois partis, la paix avec Milan pour son
+troisième fils, la guerre, ou enfin qu'ils vidassent leur différend,
+de personne à personne, comme avaient fait d'anciens rois, le roi
+David, etc. S'il y avait difficulté, ils pouvaient se battre dans une
+île, dans un bateau ou sur un pont, à l'épée et au poignard, en
+chemise; tout serait bon. Le vaincu serait tenu de fournir toutes ses
+forces à notre Saint-Père le pape contre le Turc et l'hérésie. Pour
+gage et prix du combat, lui, il déposerait Milan, et François Ier la
+Bourgogne.
+
+Granvelle excusa la chose aux Français, disant n'en avoir rien su.
+Mensonge. Un acte si grave n'était pas certainement un coup de tête
+personnel. C'était une chose politique, délibérée mûrement, une mine
+habilement chargée et dont l'explosion fut immense. Le discours,
+traduit (d'avance sans doute) en toute langue, courut l'Europe,
+l'Allemagne surtout. Les insultes continuelles faites impunément à nos
+envoyés mettaient déjà le roi très-bas. Mais ce solennel outrage, ce
+soufflet officiel, donné dans Rome, au Vatican, devant tous les
+ambassadeurs qui représentaient la chrétienté, montrèrent l'ami de
+Barberousse, le renégat, l'apostat, l'homme perdu et désespéré, comme
+le faquin en chemise, qui, traîné dans un tombereau, figure, torche en
+main, au Parvis.
+
+Des bruits étranges circulèrent. À grand'peine, les marchands
+allemands qui allèrent de Lyon aux foires de Strasbourg, détrompèrent
+lentement leurs compatriotes. Quand Du Bellay, envoyé par le roi,
+arriva en Allemagne, il fut obligé de se cacher.
+
+L'Empereur avait là un moment admirable contre le roi, une force
+énorme d'opinion, ajoutez une immense force matérielle, la plus grande
+qu'il eût eu jamais.
+
+On pouvait voir la vanité des deux systèmes sur lesquels on se
+reposait: le vieux système des alliances de famille et de mariages, le
+nouveau système des alliances politiques ou système d'équilibre. Cet
+équilibre naissant, qu'était-il déjà devenu? Henri VIII ne pouvait
+bouger. Le Turc n'agissait que lentement. L'Allemagne protestante
+boudait le roi. Le seul service qu'elle lui rendit, ce fut de
+débaucher des lansquenets que Ferdinand envoyait.
+
+François Ier était seul, et Charles-Quint avançait avec sa victoire et
+l'Europe.
+
+Il se croyait tellement sûr de son fait, qu'il dit, comme on lui
+parlait des Français: «Si je n'avais mieux que cela, dit-il, à la
+place du roi, je commencerais par me rendre, mains jointes et la corde
+au cou.»
+
+On ne pouvait se défendre en Piémont, on le pouvait en Provence,
+laisser l'ennemi se consumer et mourir de faim.
+
+Pour cela, il fallait une chose, celle qu'en 1812 on fit à Moscou,
+brûler, détruire; mais ici une ville n'était pas assez; il fallait
+brûler un pays.
+
+Quel homme serait assez dur pour faire cette barbare et nécessaire
+exécution? Montmorency s'en chargea, et il l'aggrava par la dureté de
+son caractère, par son indécision et son imprévoyance.
+
+Les pauvres cultivateurs, qui avaient ordre d'évacuer, croyaient au
+moins qu'on sauverait les grandes villes, et ils y concentraient leurs
+biens. Mais peu à peu on abandonnait tout et l'on détruisait tout. Aix
+même fut ainsi condamnée, après qu'on eut commencé à la fortifier.
+Tout fut brûlé, jeté, détruit, _spectacle lamentable_, dit Du Bellay
+lui-même, endurci cependant à ces affreuses guerres.
+
+Montmorency s'enferma dans un camp retranché, y resta obstinément, sûr
+que l'Empereur, en s'éloignant de la côte, mourrait de faim. Toute la
+Provence mourait de faim aussi, et si l'Empereur faisait venir quelque
+chose de la mer, ces furieux affamés se jetaient dessus, n'ayant plus
+peur de rien, et le dévoraient au passage.
+
+Les paysans désespérés firent ainsi plusieurs coups hardis, un entre
+autres, au départ de l'Empereur. Ils se mirent cinquante dans une
+tour, pour tirer de là et le tuer. Il s'en allait très-faible, ayant
+perdu vingt-cinq mille hommes. On pouvait l'écraser. Montmorency n'eut
+garde; il le laissa échapper.
+
+L'effroyable sacrifice de toute une province de France, cent villes ou
+villages brûlés et détruits, un peuple de paysans sans abri, sans
+instruments, sans nourriture, et pas même de quoi semer! C'était le
+résultat de 1536, de la campagne qui porta Montmorency au pinacle, le
+fît connétable, quasi-roi de France pour les cinq années qui
+suivirent.
+
+L'Empereur était entré, avait séjourné deux mois, librement était
+sorti, sans que, de cette armée française, personne osât le
+poursuivre. Nos paysans provençaux avaient seuls ressenti l'affront,
+et, aux dépens de leur sang, tâché qu'on ne pût pas faire risée de la
+France.
+
+Il était temps ou jamais, de _toucher au vif_ Charles-Quint, selon la
+forte expression des dépêches de 1534. Ce n'était pas avec Barberousse
+qu'on pouvait faire rien de grand. Il fallait Soliman même. La Sicile
+(_Gasp. Contarini_) souffrait tellement qu'elle eût accepté les Turcs.
+Qu'allait faire François Ier?
+
+Le pauvre roi, qui déjà n'était plus guère qu'une langue, une
+conversation, qui bientôt faillit mourir, était de plus en plus
+tiraillé par les deux partis qui se disputaient près de lui, en lui,
+et dont sa faible tête semblait le champ de bataille.
+
+Caractérisons ces partis. Il y avait celui des élus, celui des damnés.
+
+Les damnés, c'étaient ceux qui poussaient à l'alliance des Turcs et
+des hérétiques, spécialement les Du Bellay, Guillaume, le vieux,
+l'intrépide militaire diplomate, et le spirituel cardinal Jean,
+l'évêque rabelaisien de Paris qui, tout en amusant son maître, le
+poussait aux résolutions viriles de la plus libre politique. La
+plupart de nos ambassadeurs, c'est-à-dire des gens qui savaient et
+voyaient, appartenaient à ce parti.
+
+Mais le parti des élus, des bien pensants, des orthodoxes, c'était
+celui qui se formait autour du nouveau Dauphin. Montmorency qui voyait
+le père décliner si vite, regardait au soleil levant. Le Dauphin avait
+dix-huit ans, et on venait de lui donner une maîtresse. C'était un
+garçon de peu, qui ne savait dire deux mots, né pour obéir et pour
+être dupe. Mais plus il paraissait nul, plus la cour venait à lui;
+excellent gibier en effet d'intrigants et de favoris. Déjà, tous
+disaient en choeur qu'il ressemblait à Louis XII.
+
+L'événement de cette année 1537, c'est que cet astre nouveau avait
+marqué son lever. Un enfant, en grand mystère, était né d'une grande
+dame, fort sérieuse et fort politique, qui hardiment s'était chargée
+d'initier le Dauphin.
+
+Son père l'avait marié à quatorze ans, à une enfant du même âge,
+Catherine de Médicis. Mais cette position nouvelle n'avait rien tiré
+de lui. Pas un mot et pas une idée. Tel il était revenu de sa longue
+prison d'Espagne, tel il restait, ayant l'air d'un sombre enfant
+espagnol, yeux noirs, cheveux noirs, «_mauricaud_,» dit un
+chroniqueur. Il n'était bon qu'à la voltige, le premier sauteur du
+temps. Sa petite femme, spirituelle et cultivée, comme une Italienne,
+mais fort tremblante et servile, n'avait nulle prise sur lui. Née
+Médicis et de race marchande, son jeune mari n'en tenait compte, et la
+méprisait comme un sot; le roi seul avait pitié d'elle, la défendait,
+et ne voulut pas qu'on la rendît à ses parents.
+
+François Ier, causant un jour avec la grande sénéchale, Diane de
+Poitiers (intime avec lui depuis l'aventure de 1523), s'affligea
+devant elle de son triste fils, qui ne serait jamais un homme. La dame
+se chargea de l'affaire, et dit en riant: «J'en fais mon galant.»
+
+C'était une fort belle veuve. Depuis la mort de son mari, Louis de
+Brézé, en 1531, elle s'était tenue à la cour plus dignement que bien
+d'autres. Elle restait toujours eu deuil, en robe de soie blanche ou
+noire, non pas tant pour faire l'inconsolable de son vieux mari, mais
+cette simplicité allait à sa beauté noble, froide, altière. Le goût
+espagnol commençait aussi. La reine était Espagnole, le Dauphin tout
+autant. La belle veuve, par ces couleurs austères, s'espagnolisait, se
+rattachait à la cour espagnole et orthoxe. Elle faisait profession
+d'être fort bonne catholique. Elle n'eut pas pour un empire,
+disait-elle, parlé à un protestant.
+
+Cette dame, en 1537, avait trente-huit ans, et semblait beaucoup plus
+jeune. Elle mettait un art infini à se soigner et se conserver. Mais
+rien ne la conservait mieux que sa nature dure et froide. Elle avait
+les vices des hommes, avare, hautaine, ambitieuse. Elle mena fort bien
+son veuvage, se réservant habilement. L'austérité de l'habit ne
+décourageait pas trop. Elle montrait fort son sein, que le noir
+faisait valoir. Et lorsque, maîtresse en titre et reine, elle était
+moquée par les jeunes qui ne l'appelaient que la _vieille_, elle fit
+cette réponse cynique de leur montrer ce qu'on cache en se faisant
+peindre nue. Elle est telle à Fontainebleau.
+
+Dure, avide et politique, elle était intimement liée avec un homme
+tout semblable, Montmorency. Tous deux exploitèrent leur crédit de
+même, en se garnissant les mains. Montmorency, à cette époque, comme
+un Caton le Censeur, réformait la France en rançonnant les gouverneurs
+de province. M. de Châteaubriant, qui passait pour avoir fait mourir
+sa femme, s'en tira en léguant son bien à Montmorency.
+
+La partie fut certainement liée entre lui et Diane pour s'emparer du
+Dauphin. Et la scène définitive dut se passer à Écouen, la voluptueuse
+maison arrangée par Montmorency pour recevoir de telles visites. Tout
+ce qu'on sait de cet homme brutal, sombre et violent, qui n'avait
+qu'injures à la bouche, qui, parmi ses patenôtres, ordonnait de rompre
+ou pendre, fait un contraste bizarre avec les recherches galantes de
+sa suspecte maison. Les vitraux d'Écouen, que tout le monde a vus
+jusqu'en 1815 au Musée des monuments français, étaient choquants
+d'impudeur à faire rougir Rabelais. Dans le Pantagruel, il parle avec
+un juste mépris des arts obscènes qui, sans talent, font appel tout
+droit aux sens. Telles ces vitres effrontées. On y voyait l'Amour de
+dix-huit ans environ, avec une Psyché bien plus vieille.
+
+Psyché accoucha d'une fille. Le tout mystérieusement. La dame voulut
+que l'enfant fut mis au compte d'une demoiselle. Mystère profond. Le
+Dauphin portait publiquement les couleurs et la devise de Diane,
+s'affichant et commençant cette glorification solennelle de l'inceste
+et de l'adultère qui lui fit mettre l'initiale de la maîtresse de son
+père sur tous les monuments publics et jusque sur les monnaies.
+
+Quelqu'un a dit: «Jamais de mal parmi les honnêtes gens.» La chose se
+vérifia. Montmorency et la dame qui passait du père au fils, furent
+d'autant plus estimés, honorés de l'Europe, formant dès ce temps la
+tête du parti des honnêtes gens.
+
+Ce noir Dauphin toujours muet, cette grande femme toujours en deuil,
+formaient, au sein de la cour, comme une petite cour qui allait à part
+grossir d'année en année.
+
+Les contrastes étaient parfaits. La jeune duchesse d'Étampes et le
+vieux François Ier, avec la petite Médicis, faisaient la cour
+italienne, parleuses, aux modes florentines, aux couleurs brillantes,
+dont se détachait fortement le futur roi, le nouveau règne, plus
+sérieux et comme espagnol.
+
+L'Espagne était bien haut alors. On l'estimait, on l'imitait. La
+fameuse expédition de Tunis, la renommée des vieilles bandes, la
+fabuleuse conquête de Fernand Cortès avaient rempli tous les esprits.
+La férocité, l'arrogance, tout était bien pris de ce peuple.
+L'ambassadeur Hurtado, pour avoir, devant le roi, jeté quelqu'un par
+les fenêtres, n'en fut que plus à la mode. La morgue silencieuse dans
+laquelle ils restaient toujours sans daigner répondre un mot, leur
+servait admirablement à cacher leur vide d'idées.
+
+Dans une cour où le nouvel élément commençait à poindre, le roi
+italien et français, le parleur aimable et facile, était hors de mode.
+La jeunesse, par derrière, haussait les épaules. Jeunesse grave,
+vieillesse légère! Tout à l'heure, il n'y avait qu'un mauvais sujet à
+la cour: c'était le roi, le vieux malade, l'ami des Turcs, le renégat.
+Il se voyait de plus en plus délaissé des honnêtes gens.
+
+Le parti turc avait pourtant réussi encore à gagner sur lui un dernier
+pas décisif qui eût assommé Charles-Quint: c'était de jeter Soliman et
+cent mille Turcs sur Naples, pendant que le roi passerait les monts
+avec cinquante mille hommes. Cela eût éclairci les choses. L'Empereur,
+pour avoir battu les faux Turcs de Barberousse, qui étaient des Maures
+d'Afrique, portait son succès de Tunis aussi haut qu'une victoire sur
+les janissaires. Il fallait voir la figure qu'il ferait devant
+Soliman.
+
+Nous savons, par le plus irrécusable témoignage, celui de sa soeur,
+qu'il n'en pouvait plus. Le coup eût été terrible. Les Turcs fussent
+restés en Sicile et peut-être à Naples. Grand malheur? Non. Il en
+serait arrivé comme à la Chine, où les vaincus ont conquis les
+vainqueurs, et rendu les Mongols Chinois. L'Italie eût exercé son
+ascendant ordinaire, et, bien mieux que ne fit la Grèce, épuisée et
+impuissante, elle eût fait du Turc un Européen.
+
+La chose fut très-bien menée par le savant et habile Laforêt qui, en
+juillet 1537, se trouva, avec Soliman et Barberousse, en face
+d'Otrante. Les Turcs descendirent à Castro. Mais les Français ne
+parurent pas. Soliman laissa le royaume de Naples et se tourna contre
+Venise.
+
+Où donc était François Ier? En Picardie. Il n'est pas difficile de
+deviner l'homme qui rendait ce service essentiel à l'Empereur.
+Montmorency n'envoya en Italie que tard, quand il n'était plus temps.
+
+Ces tergiversations singulières ne s'expliquent que par la forte
+conspiration de cour qui enveloppait le roi de toutes parts. Il voyait
+d'accord des gens qui toujours sont divisés, une belle-mère, Éléonore,
+avec un beau-fils, Henri, les cardinaux de Tournon, de Lorraine, avec
+la maîtresse nouvelle, la triste et dure figure de Montmorency avec la
+jeune cour. Tous pour le pape, pour l'Empereur, contre le Turc et
+l'hérésie; tous plaidant _pour l'honneur du roi_ et le salut de son
+âme.
+
+Il avait toujours eu un vif besoin de plaire à ce qui l'entourait.
+Affaibli, maladif, il ne supportait pas la muette censure d'une cour
+respectueusement mécontente, ni les récits qu'on lui faisait arriver
+des ravages des Turcs. Ils pesaient sur sa conscience, ébranlaient
+l'homme et le chrétien.
+
+Il luttait pourtant encore au printemps de 1538. À la nouvelle d'une
+grande victoire de Soliman sur le frère de Charles-Quint, il envoya
+Rincon pour resserrer son alliance. Aux vives instances du pape pour
+l'amener à voir l'Empereur, il résista d'abord (_Rel. Tiepolo_),
+laissa le pape et Charles-Quint l'attendre à Nice quinze jours. Le
+vieux Paul III brûlait de les unir pour les lancer sur Henri VIII.
+
+L'Empereur cachait mieux le besoin urgent qu'il avait de traiter. Sa
+situation en réalité était épouvantable. Ni l'Espagne ni les Pays-Bas
+ne donnaient un sou. Gand lui refusait l'impôt depuis 1536, et
+travaillait à confédérer les autres villes. Il prévoyait la terrible
+révolte des armées espagnoles qui arriva en 1539. Il ne la différait
+qu'en laissant ses soldats à Milan et ailleurs en pleines bacchanales,
+comme au temps de Bourbon. Ces hommes effrénés, ces sauvages,
+désormais indisciplinables, devenaient l'effroi de leur maître. Il
+restait deux partis à prendre: ou les diviser, les tromper, pour les
+égorger isolés; ou les leurrer d'une promesse, d'un grand pillage, les
+mener à Constantinople. Cette entreprise, pour être romanesque, avait
+pourtant des chances. Doria, en 1533, avait reconnu les Dardanelles et
+vu dans quelle négligence les Turcs laissaient leurs fortifications.
+
+Un document publié récemment dévoile tout ceci (_Lanz Mém. Stuttgard,
+XI, 263_). C'est une lettre suppliante de la soeur de Charles-Quint,
+Marie, gouvernante des Pays-Bas, pour conjurer son frère de ne pas se
+mettre à la discrétion de cette horrible soldatesque dans l'expédition
+de Turquie. Elle lui parle nettement de sa situation, lui dit que les
+Pays-Bas, s'il ne parvient à y mettre ordre, _sont plus que perdus_;
+qu'il vaut mieux, plutôt que de se jeter dans de telles aventures,
+fermer les yeux sur l'Allemagne, _laisser couler certaines choses_
+touchant la religion. Quant à la guerre si lointaine de
+Constantinople: «Souvenez-vous, dit-elle, _de Tunis qui n'est qu'à la
+porte de votre pays; si Barberousse n'avoit donné bataille, en quels
+termes étiez-vous?... Oh! pour l'honneur de Dieu!_ ne courez pas de
+tels hasards.»
+
+Il est impossible de se fier au roi de France. Et pourtant s'y l'on
+pouvait s'y fier, l'Empereur _devroit passer par la France, et démêler
+avec lui ce qui lui peut toucher... Mais vostre personne est de si
+grande importance que je n'oserois conseiller_, etc.
+
+Ces avis d'un parfait bon sens étaient certainement ceux de Granvelle.
+L'Empereur, à tout rapprochement, toute entrevue, même inutile,
+gagnait un grand avantage, celui de mettre en défiance tous nos amis,
+Turcs, Anglais, luthériens et mécontents des Pays-Bas.
+
+C'était déjà une faute, une sottise pour le roi de se rendre à Nice.
+Il le sentait si bien, que, quand on l'y traîna, il demanda à
+l'Empereur une chose impossible qui devait rompre tout, non-seulement
+le Milanais, mais la _Franche-Comté_. L'Empereur, à l'absurde,
+répondit par l'absurde, offrant _le titre_ et _le revenu_ de Milan,
+qui _pendant neuf ans_ seraient confiés au pape, et le roi, tout de
+suite, eût rendu la Savoie, armé pour l'Empereur contre le Turc et les
+luthériens. Vains bavardages. Mais Charles-Quint avait déjà ce qu'il
+voulait. Sa soeur venait le voir, et la nouvelle cour entrait en
+rapport avec lui. Le pape fit, sinon la paix, au moins une longue
+trêve de dix ans. Le roi partit, le 19 juin, sans voir l'Empereur.
+
+Il n'en était pas quitte; on ne le laissa pas retourner au Nord. Les
+influences de famille agirent, Éléonore pour son frère, Marguerite
+dans l'intérêt de son mari, pour l'arrangement de la Navarre,
+Montmorency et les cardinaux, le Dauphin pour le roman d'une conquête
+de l'Angleterre. Tous pour le roi, pour le réconcilier à Dieu et à
+l'Église, au parti des honnêtes gens.
+
+Les Turcs, souvent bien informés, crurent que non-seulement on lui
+promettait le Milanais de la part de Charles-Quint, mais qu'abusant de
+l'affaiblissement de son esprit, on lui disait que l'Empereur
+prendrait pour lui Constantinople et le ferait empereur d'Orient.
+
+Charles-Quint attendit un mois à Gênes l'effet de tout cela. Il ne
+lâcha pas prise qu'on ne lui eût de nouveau amené le roi à
+Aigues-Mortes. Dans ce méchant petit port solitaire, le roi, moins
+entouré qu'il ne l'eût été en Provence, n'avait là que Montmorency et
+les princesses. Il n'y eut, aux conférences, que le connétable et le
+cardinal de Lorraine d'une part, d'autre part Granvelle et Couvos, la
+reine enfin, lien des deux partis. Que conclut-on? Matériellement,
+rien que le _statu quo_; moralement, une chose immense qui allait
+changer l'Europe, et qu'on peut dire d'un mot, _la conversion de
+François Ier_.
+
+L'ami des infidèles, des hérétiques, le renégat et l'apostat, l'homme
+incertain du moins, mobile, qui disait le matin oui, et non le soir,
+est fixé désormais, et tel sera jusqu'à la mort. Ce galant, ce rieur,
+est désormais un bon sujet. C'est le retour de l'_Enfant prodigue_. La
+reine et tous en pleurent de joie.
+
+Qui a procuré ce miracle? Un mot de l'Empereur. Ce qu'il a refusé à
+Nice, il l'accorde à Aigues-Mortes. Il n'offre plus _le titre_ de
+Milan, mais la possession _réelle_ (_Granvelle, II, 335_) pour le
+second fils du roi qui épousera une nièce de Charles-Quint.
+
+Le roi s'engage _publiquement_ à défendre les États de l'Empereur
+pendant la guerre des Turcs. À quoi _secrètement_? On le voit par les
+faits.
+
+Maintenant la France, en Europe, n'a plus d'ami que Charles-Quint, son
+capital ennemi. Elle s'est isolée. Libre à lui de tenir sa promesse.
+S'il ne la tenait pas, que ferait-elle? la guerre, mais seule et sans
+ami, ne pouvant, même par la guerre, sortir de la profonde ornière où
+elle est entrée pour toujours, et dont ne la tireront pas même
+cinquante années de guerres de religion.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+DERNIÈRE GUERRE, RUINE ET MORT DE FRANÇOIS Ier
+
+1539-1547
+
+
+On peut dater d'ici le règne d'Henri II et de Diane de Poitiers.
+François Ier n'est plus qu'une cérémonie, une ombre. La réaction règne
+par Montmorency d'abord, ami de Diane et de l'Empereur; puis par les
+prêtres, les cardinaux de Tournon, de Lorraine, et les cadets de
+Lorraine, les Guises, généraux du clergé, tous serviteurs et créatures
+de la triomphante maîtresse.
+
+Comment finit François Ier? Il meurt huit ans d'avance par une
+horrible maladie (1539), dont la médecine ne le sauve qu'en
+l'exterminant[27]. Ses derniers portraits font frémir; leur
+bouffissure difforme témoigne de l'énergie des remèdes qui ne lui
+donnèrent ce répit qu'en bouleversant l'homme physique, éteignant
+l'homme moral.
+
+[Note 27: Les persécutions recommencent à l'instant même. Un
+inquisiteur converti au protestantisme est brûlé à Toulouse. Voir la
+procédure aux _Archives, carton J, 809._]
+
+À ce prix on parvint à pouvoir le montrer, le remettre à cheval, le
+mener quelque peu à l'armée, à la chasse. Au conseil même, dans
+quelques circonstances, il voulut décider; mais tout lui échappait. Il
+était incapable de suite. Sans sa maîtresse ou garde-malade, la
+duchesse d'Étampes, qui s'indignait, le réveillait parfois, il se fût
+résigné peut-être; mais elle ne cessait, dans sa haine jalouse contre
+Diane, de rouvrir les yeux du malade sur sa déchéance réelle. Contre
+le nouveau roi, si peu Français, si contraire à son père, et qu'on eût
+cru plutôt un fils de l'Empereur, elle élevait, créait un rival, le
+jeune et brillant duc d'Orléans pour qui elle eût voulu un trône.
+
+Dès le 23 septembre 1538, le roi étant revenu à Compiègne, et
+souffrant d'un cruel abcès qui le mit à la mort, Montmorency ne perdit
+pas un moment et inaugura la politique nouvelle en faisant arrêter,
+poursuivre son ennemi, l'ami de la duchesse d'Étampes, Brion (ou
+l'amiral Chabot)[28]. Il le fit éplucher avec une rigueur
+extraordinaire par ses légistes à lui, de manière à trouver quelque
+indélicatesse, quelque abus de pouvoir, péchés communs à tous les
+favoris.
+
+[Note 28: Peut-être a-t-on dit trop de mal et d'elle et de lui.
+Leur crime à tous les deux fut surtout d'avoir défendu les
+protestants, ou plutôt l'humanité. La soeur de la duchesse, madame de
+Cany, était elle-même protestante. _Lettres de Calvin_, édition
+Bonnet, t. I, p. 281.--Je ne vois jamais au Louvre la belle et rêveuse
+statue du pauvre Chabot, un chef d'oeuvre de la Renaissance, sans
+penser aux belles paroles qu'il prononça devant le roi. François Ier,
+parlant un jour des plaintes que faisaient les protestants sur la mort
+des leurs, brûlés en France et en Angleterre, l'amiral fit cette
+réflexion: «Nous faisons des confesseurs, et le roi d'Angleterre fait
+des martyrs.» Il fallait quelque courage pour dire alors si hautement
+qu'en envoyant les protestants à la mort on faisait des confesseurs de
+la vérité. (_Extraits des actes et dépêches du Vatican, Archives,
+carton L, 384._)]
+
+Tous nos ambassadeurs reçurent en même temps un nouveau mot d'ordre,
+fort surprenant (ils n'y pouvaient croire): _de travailler partout
+pour l'Empereur_. Ordre d'agir pour lui auprès du Turc, de lui ménager
+une trêve. Ordre d'engager l'Allemagne à s'unir contre Soliman.
+Défense au protégé du roi, au duc de Wurtemberg, d'agir contre les
+évêchés catholiques, et notification à la diète que le roi s'unissait
+à l'Empereur pour rétablir la religion.
+
+Henri VIII eût volontiers épousé une princesse française. On venait
+d'en donner une au roi d'Écosse. On s'engage à Madrid à ne faire avec
+l'Angleterre aucun traité de mariage. Loin de là, on accueille un plan
+d'un de nos envoyés pour le détrônement d'Henri, le démembrement de
+son royaume, l'anéantissement de l'Angleterre.
+
+Dans cette année 1539, Montmorency fut la vraie providence de
+Charles-Quint. Au moment où l'Espagne le menaçait par ses cortès, au
+moment où Gand révolté décapitait son doyen, comme partisan de
+l'Empereur, au moment où il apprenait les révoltes de ses armées, où
+tout lui échappait, Montmorency lui met la France dans les mains, le
+secret de nos négociations avec le Turc et l'Angleterre, lui confie le
+fil même de notre diplomatie (5 août 1539), jusqu'à trahir la
+confiance de Gand qui se livrait à nous.
+
+Dans ce mois d'août 1539, un coup heureux délivra Charles-Quint des
+vieilles bandes espagnoles qu'il ne pouvait ni payer, ni contenir. Mis
+dans la petite ville ouverte de Castel-Novo, quatre mille de ces
+soldats furent surpris par Barberousse. Six mille, qui étaient à
+Tunis, furent habilement tirés du fort, embarqués pour la Sicile, et
+là, à force de serments, le vice-roi les endormit, les dispersa, les
+égorgea.
+
+Belle délivrance pour l'Empereur; mais bonne leçon pour l'Espagne, si
+mal récompensée! Les levées y furent quelque temps extrêmement
+difficiles. On aimait mieux la mer, les Indes, que le service. À la
+guerre qui suivit, l'Empereur ne demandait que six mille Espagnols, et
+il ne put en avoir que trois mille (_Navagero_). Il se trouva
+très-faible. Les Turcs prirent toute la Hongrie, et ils auraient pris
+les Deux-Siciles, pour peu que la France eût aidé.
+
+Si quelque chose dut le rendre dévot, ce fut certainement ce miracle
+qu'à ce moment de ses plus extrêmes nécessités, un tel secours lui fût
+tombé du ciel, celui de son ennemi. Désarmé et sanglant de cette
+Saint-Barthélemy de ses propres soldats, il se vit gardé par la
+France. Montmorency le pria de se fier à nous, de venir, de montrer
+que la France ne faisait qu'un avec l'Espagne et qu'on aurait affaire
+à elle si on touchait à l'Empereur.
+
+Charles-Quint, qui avait fait son testament avant l'expédition de
+Tunis, le refit avant le voyage de France (5 novembre 1539,
+_Granvelle, II, 545, 554_). Il y donne Milan au second fils du roi qui
+épousera une fille de Ferdinand, _pourvu que Ferdinand y consente_. Ce
+petit mot réservait tout.
+
+Entré en France vers le 20 novembre, il vit longuement Montmorency et
+les fils du roi, avant le roi, et entra à Paris le 1er janvier 1540.
+Le connétable tout-puissant avait exigé des villes les fêtes les plus
+retentissantes, et il fit avertir toutes les cours de l'Europe de
+cette union intime, définitive, du roi et de l'Empereur. Charles-Quint
+vit très-bien le besoin que la coterie régnante avait de lui. Il prit
+ses avantages, attisant d'une part la rivalité des deux frères,
+d'autre part ébranlant la fidélité du roi de Navarre, lui faisant
+espérer que l'infant épouserait sa fille, qui deviendrait la reine de
+l'Espagne et des Indes.
+
+La duchesse d'Étampes et son protégé, le second fils du roi, auraient
+été d'avis de retenir l'Empereur jusqu'à ce qu'on eût Milan. C'est
+d'eux que vint sans doute le mot hardi de Triboulet au roi, écrivant
+sur la liste des fous célèbres l'Empereur, mais disant: «S'il échappe,
+j'y mettrai Votre Majesté.»
+
+On prétend que le jeune Orléans eut l'idée, avec ses amis, d'enlever
+Charles-Quint. Cette cour de jeunes gens était fort hasardeuse; elle
+se piquait de folie, de duels, de sauts périlleux, de courir de toits
+en toits. L'un d'eux offrait à la duchesse d'Étampes de changer la
+situation et de rompre la fascination qui retenait le Dauphin, par un
+moyen très-simple, en coupant le nez à Diane.
+
+L'Empereur n'était pas rassuré. Plus d'un malheur arriva sur sa route.
+À Bordeaux, il faillit être asphyxié; à Amboise, incendié. Ailleurs,
+une bûche lui tomba sur la tête. Le roi était furieux des mésaventures
+de son hôte, et voulait faire pendre tout le monde.
+
+L'Empereur crut utile de désarmer à tout prix sa belle ennemie, la
+duchesse d'Étampes, en faisant briller à ses yeux une offre
+inattendue, celle de relever la maison de Bourgogne; il eût donné au
+duc d'Orléans bien autre chose que Milan, _toutes les provinces des
+Pays-Bas_. Il est vrai qu'Orléans, du vivant de Charles-Quint, n'en
+eût pas été souverain, mais seulement gouverneur.
+
+La pauvre Gand fut brisée de la réception de Charles-Quint et de son
+union avec le roi. Chaque fête qu'on lui donna fut comme une bataille
+perdue par la Flandre. Il ne trouva nulle résistance, brida la ville
+avec un fort et fit mourir qui il voulait.
+
+Sorti de France à la fin de janvier, en février il se retrouva maître,
+très-solide et très-affermi, libre d'examiner ce qu'il voulait tenir
+de ses promesses. S'il eût donné les Pays-Bas, c'eût été pour le cas
+où Orléans eût eu des enfants de sa fille; mais, en échange de ce don
+incertain, il voulait que le roi, sur-le-champ, se dessaisît du
+Piémont, ainsi que des droits sur Milan. Montmorency, trompé,
+désespéré, alla, pour gagner l'Empereur, jusqu'à promettre par écrit
+que le roi l'aiderait contre ses alliés d'Allemagne. Lettre fatale que
+l'Empereur montra et répandit plus tard.
+
+La honte d'être dupe à ce point tira le roi de sa léthargie. Il fit
+une chose violente. Il maria la fille de sa soeur, contre le gré de sa
+soeur, au duc de Clèves, capital ennemi de Charles-Quint.
+
+Ce fut une scène très-violente et d'une choquante tyrannie. La petite
+fille, qui avait douze ans et qui était malade, ne voulait pas
+marcher. Le roi dit à Montmorency: «Porte-la sur ton cou.» Et alors on
+vit le connétable, ce premier homme du royaume, faire l'office d'une
+nourrice ou d'un valet de pied. Il prit l'enfant et la porta devant
+toute la cour, croyant apaiser le roi par cette humiliation. Et, en
+effet, il garda encore quelque temps le pouvoir. Mais son grand ami,
+l'Empereur, le brisa, lui donna le coup de grâce, en investissant son
+fils de Milan (octobre), en brisant ainsi tout espoir, et montrant que
+Montmorency était ou un traître, ou un sot.
+
+Il ne lui restait, après cela, qu'à fuir et se cacher. On satisfit à
+la colère du roi par la ruine d'un homme qui tenait à Montmorency, du
+seul de ce parti qui eût servi la France, du chancelier Poyet. Tout le
+monde lui en voulait pour ses belles ordonnances qui fermaient le
+trésor aux courtisans. Il avait essayé de couper court à la chicane,
+de rogner les griffes des procureurs, de leur ôter les faux-fuyants et
+l'obscurité du latin; il força la justice de parler français. Poyet
+eut encore le mérite d'ouvrir l'état civil, d'exiger l'inscription
+des baptêmes par des actes où signerait un notaire avec le curé. Mais
+son crime principal fut d'avoir limité la justice ecclésiastique,
+supprimé ces appels fantasques du plaideur qui, sentant sa cause
+mauvaise, la tirait du bailliage royal pour la porter devant l'évêque.
+Grand coup et décisif. Les tribunaux d'évêques devinrent presque
+déserts.
+
+Qui succède à Montmorency? Un gouvernement anonyme, le conseil, le
+fauteuil du roi, où siégera rarement le malade. Les influences
+principales sont celles d'un âpre fanatique, du cardinal de Tournon et
+du cardinal de Lorraine, frère et oncle des Guises, l'homme des
+grandes et terribles fêtes expiatoires de 1528 et 1535. Un honnête et
+grossier soldat, Annebaut, qu'ils mettent près d'eux, servira à
+couvrir dans les choses de la guerre les sourds commencements des
+Guises, qui, contre l'antipathie du roi, s'étayeront peu à peu d'une
+popularité militaire.
+
+La toute-puissance des cardinaux, leur royauté réelle, avait déjà
+déchaîné le fanatisme dans les provinces. Dès la fin de 1538, après
+l'entrevue de Nice, il est lâché partout. On brûle à Toulouse, à Agen,
+à Annonai; on brûle à Rouen et à Blois. Le Parlement d'Aix, sûr de
+plaire à Paris, a porté en 1540 un horrible arrêt contre plusieurs
+villages de Provence, séjour d'une colonie vaudoise, d'_hérétiques et
+de révoltés_. Le massacre eût eu lieu, si les protestants d'Allemagne
+n'eussent réclamé, si Guillaume du Bellay, s'adressant au roi même,
+n'eût obtenu une enquête, et tiré de lui des lettres de grâce (8
+février 1541). C'est le dernier triomphe des du Bellay. Dans la
+guerre qui doit suivre, Guillaume n'a plus voix au chapitre. Son
+frère, Jean, cardinal, évêque de Paris, dure, en se faisant
+subalterne. Il s'enfuit à Rome à la mort de François Ier.
+
+L'oeuvre de Montmorency subsistait. Nous étions isolés, haïs et
+méprisés. L'Angleterre était contre nous, l'Allemagne était contre.
+L'horreur des protestants pour une France persécutrice et fanatique
+les rapprochait de l'Empereur. Charles-Quint, converti à la tolérance
+par l'approche des Turcs, promettait que les affaires religieuses
+seraient réglées par un concile assemblé en Allemagne, ou même par une
+diète d'Empire; jusque-là, _interim_, égalité des deux partis.
+
+La France ne comptait plus; elle était hors du droit de l'Europe. On
+le vit, en juillet 1541, quand le marquis du Guast (un homme noir qui
+ne jurait que par les Borgia) fit assassiner en Lombardie notre envoyé
+Rincon, qui allait à Constantinople. Il croyait prendre ses dépêches.
+Mais Guillaume du Bellay, qui craignait ce malheur, les avait gardées
+en Piémont pour les faire passer droit à Venise. La vengeance de cet
+acte atroce était facile. Un bandit italien venait de prendre à
+Ferdinand une place de l'Adriatique, et il voulait la vendre aux
+Français ou aux Turcs. Venise eut peur de tels voisins et acheta cette
+place. Si la France l'avait devancée, comme le voulait du Bellay, elle
+mettait une forte épine au coeur de la maison d'Autriche.
+
+Ce conseil intrépide eût été accueilli peut-être de François Ier bien
+portant, comme au soir de Pavie où il envoie sa bague à Soliman. Mais
+l'abcès avait tout changé en 1538; il était mort à cette époque.
+
+Telles sont les phases bizarres du gouvernement personnel. Le règne de
+Louis XIV se partage en deux parts: _avant la fistule, après la
+fistule_. Avant, Colbert et les conquêtes; après, madame Scarron et
+les défaites, la proscription de cinq cent mille Français.
+
+François Ier varie de même: _avant l'abcès, après l'abcès_. Avant,
+l'alliance des Turcs, etc.; après, l'élévation des Guises et le
+massacre des Vaudois, par lesquels finira son règne.
+
+Le meurtre de Rincon, comme celui de Merveille en 1534, étaient de ces
+choses qui pouvaient réveiller le roi.
+
+Deux événements l'engageaient à agir. Ferdinand, battu par les Turcs,
+les vit prendre possession de toute la Hongrie; et Charles-Quint, qui,
+pour couvrir ce revers dans l'opinion, avait improvisé une expédition
+contre Alger, y éprouva un désastre effroyable, repoussé par les
+Maures, battu, brisé par les tempêtes. Le 3 décembre 1541, il rentre
+tout seul à Carthagène.
+
+La jeune cour de France, divisée entre les deux princes, Henri de
+vingt-trois ans, Charles de vingt et un, ne manque pas de crier que
+c'est fait de l'Empereur, qu'il faut tomber sur lui, l'achever. Une
+arène s'ouvre où veulent briller les deux partis. Les prêtres même y
+ont leur compte. Le cardinal de Lorraine y voit l'avancement des
+Guises. Le cardinal de Tournon obtient qu'on constate que la guerre
+n'est pas luthérienne. Enjoint aux Parlements de poursuivre les
+suspects, aux curés d'exciter les dénonciations.
+
+L'appel fut entendu; la police passa aux curés; les listes de
+communiants aux grandes fêtes, sévèrement examinées, devinrent celles
+de la vie et de la mort; on eut peu à chercher: la plupart des martyrs
+se désignaient eux-mêmes.
+
+Donc, c'est la France catholique contre la catholique Espagne. La
+France seule en Europe, et n'ayant plus l'appui du parti
+anticatholique. Elle ne peut plus même faire de levées en Allemagne.
+Elle va chercher des soldats jusqu'en Danemark et en Suède.
+
+Quoi donc? Il n'y a plus d'hommes en France? Non, on ne veut plus de
+Français. «Élevés de la servitude au noble métier des armes, ils sont
+trop indociles. Les nobles se sont plaints, disant au roi: _Les
+vilains vont se faire gentilshommes et les gentilshommes vilains._
+Donc, on néglige les légionnaires; on revient aux mercenaires
+suisses.» (_Fr. Giustiniani, Rel. Ven. S. I., vol. I., 212, Ann.
+1538._)
+
+Sur les cinq armées de la France, dans cette dernière guerre, et dans
+les plus périlleuses extrémités, on hasarda à peine d'avoir douze ou
+quinze mille de ces dangereux soldats roturiers. Du Bellay les relève
+fort, et dit qu'ils n'avaient pas leurs pareils aux assauts.
+
+Il fait grand cas aussi des soldats italiens, disant, en trois
+passages, que «c'étaient les plus aguerris.» La France n'en profite
+guère. Elle repousse, en 1542, l'effort suprême de l'émigration
+italienne, qui, sous Du Bellay et Strozzi, lui avait préparé une armée
+de douze mille hommes.
+
+Rien désormais hors du cercle des Guises. Claude de Guise, avec le
+cadet des deux princes, Charles d'Orléans, a l'armée du Nord, qui
+envahit le Luxembourg. Le fils de Claude, François (qui sera le grand
+Guise), candidat secret du parti, sans titre encore, a l'armée du
+Midi, sous le Dauphin, et envahit le Roussillon.
+
+L'espoir des Guises, le prix de leurs exploits, devait être l'intime
+alliance de toute-puissante Diane, astre futur du prochain règne. Ils
+comptaient à la paix épouser une de ses filles, et serrer le lien
+d'intrigue qui devait tenir Henri II.
+
+L'affaire du Nord était très-importante. Dans l'attaque du Luxembourg,
+on agissait avec les restes du parti des La Mark, étouffé, non écrasé,
+par l'Empereur. On donnait la main au duc de Clèves, qui lâchait dans
+les Pays-Bas une masse sauvage d'aventuriers allemands qui se
+souvenaient du sac de Rome et comptaient sur le sac d'Anvers.
+
+Le succès fut facile au Luxembourg, mais non soutenu. Au lieu de
+pousser aux Pays-Bas, d'appuyer Clèves, le jeune prince regardait au
+midi. Il apprenait que le Dauphin, son frère, outre l'armée d'Espagne,
+s'adjoignait l'armée d'Italie. Il eut peur d'une victoire d'Henri,
+revint. François Ier ne s'effrayait pas moins. Il avait écrit au
+Dauphin de ne pas donner bataille sans lui. Pendant qu'il avance à
+petites journées, la saison passe. Perpignan, qu'on assiége, résiste.
+La campagne est manquée, perdue au midi, vaine au nord.
+
+Avec ce grand effort de cinq armées, on n'avait pas entamé l'Empereur.
+À lui maintenant d'attaquer à son tour. Et il allait le faire avec un
+énorme avantage, s'étant rallié Henri VIII, à qui il offrait la France
+même, ne se réservant que la Picardie.
+
+Nous recueillîmes le fruit de la sottise avec laquelle nous avions
+constamment irrité Henri. Nous avions marié à son capital ennemi, le
+roi d'Écosse, la soeur de François de Guise, mère de Marie Stuart,
+mère féconde des maux de l'Europe. Le tout-puissant cardinal de
+Lorraine, et la protectrice des Guises, Diane de Poitiers, firent
+faire ce mariage royal à une fille cadette des cadets de Lorraine,
+bientôt veuve et régente pour la romanesque Marie, dont le fatal
+berceau fut une boîte de Pandore.
+
+L'Empereur, déjà sûr d'Henri VIII, s'assure des luthériens. Il laisse
+là les questions religieuses, et les somme, au nom de l'Empire, au nom
+de la patrie allemande, de le suivre contre les Turcs et les Français.
+Soliman est aux portes sur la frontière d'Autriche. Barberousse et sa
+grande flotte tiennent la mer avec les Français.
+
+La France catholique, gouvernée par deux cardinaux, la France, cruelle
+pour les chrétiens, suivait le drapeau musulman, le drapeau des
+pirates et des marchands d'esclaves. Le jeune duc d'Enghien, uni à
+Barberousse, assiégea Nice. En vain. Les Algériens se dédommagèrent
+par les pillages et les enlèvements. Mis par nous dans Toulon, ils
+firent en Provence même leur récolte de filles et leur provision de
+forçats. L'année suivante, ravage encore plus grand; six mille
+esclaves enlevés en Toscane, huit mille au royaume de Naples,
+spécialement un choix de deux cents vierges prises dans les couvents
+d'Italie pour la part du sultan.
+
+L'horreur de l'Allemagne pour nous perd le duc de Clèves. Elle
+l'abandonne; il est écrasé pour toujours. Coup fatal à la France. Ce
+petit prince était sa meilleure force, comme son recruteur allemand,
+le noyau militaire de toutes les résistances de la basse Allemagne.
+
+Qui empêchait l'Empereur de pénétrer en France? Les Vénitiens, qui
+suivaient l'armée impériale, remarquent: que les grands généraux des
+temps de Pavie sont morts, et que l'Empereur n'a plus que le duc
+d'Albe, médiocre, ignorant. (_Lor. Contarini._)
+
+Charles-Quint, dirigé par des conseillers italiens, ordonne tout
+lui-même, autant que peut le faire un homme appesanti déjà, maladif,
+grand mangeur, qui se lève fort tard et tous les jours entend deux
+messes. (_Navagero._) L'armée de ce malade était à son image, lente et
+lourde, chargée de bagages infinis, qui se développaient sur une
+longue file, séparaient, isolaient les troupes, empêchaient
+l'avant-garde de toucher le corps de bataille. Il eût suffi d'une
+petite bande leste et hardie pour le couper cent fois.
+
+Heureusement pour lui, le roi de France traîne aussi. Il craint fort
+la bataille. Où l'Empereur s'arrête, il s'arrête, à Luxembourg, à
+Landrecies. Le roi est trop heureux de ravitailler Landrecies. Voilà
+tout le succès de cette grande armée. Chacun va se panser chez soi.
+
+Marino, qui était à la cour de France en 1544, dit nettement que la
+France, abandonnée des Turcs, envahie par les protestants, ses anciens
+alliés, était aux abois et désespérée. Ce que le roi avait encore le
+plus à craindre, c'était son peuple qui, s'il y eût eu revers, aurait
+fait une sauvage et _bestiale révolution_ (tumulto bestiale).
+
+Quarante mille Allemands entraient à l'est. Vingt mille Anglais
+débarquaient à l'ouest. L'Empereur avec la grande armée marchait droit
+vers Paris. Les vues étaient sérieuses. Charles-Quint, qui lisait
+toujours Commines, savait le mot de Louis XI, _qu'on prend la France
+dans Paris_. Il s'agissait cette fois d'en finir ou de détruire
+François Ier et de changer la dynastie, ou de tellement l'asservir
+qu'il devînt serf de l'empereur, soldat à son service, sbire et recors
+impérial pour assujettir l'Allemagne.
+
+Il était trop évident, en présence d'une crise si terrible, que la
+vieille méthode de faire une diversion en Milanais ne ferait rien, ne
+servirait à rien. Qu'importait de prendre Milan, si l'on perdait
+Paris?
+
+Le roi avait en Italie cinq mille Suisses allemands, quatre mille
+Suisses français, cinq mille Gascons, trois mille Italiens. Cette
+armée eût dû revenir en hâte, assurant seulement le Piémont. Ce
+n'était pas l'avis du jeune duc d'Enghien, qui pour la première fois
+arrivait général sur le champ de bataille, comme Gaston de Foix à
+Ravenne. Enghien, fils de Vendôme et cadet de Bourbon, avait là une
+occasion de briller, d'éclipser les Guises. La rivalité des maisons de
+Guise et de Bourbon, qui allait troubler le siècle, se prononçait
+déjà. Le roi favorisait Enghien et l'opposait aux amis de son fils.
+
+C'est, je crois, de cette manière qu'on doit expliquer l'imprudente
+permission qu'il donna de livrer bataille, Montluc, envoyé par Enghien
+pour l'obtenir, en fait honneur à son éloquence gasconne. Quoi qu'il
+en soit, la chose tourna bien (à Cérisoles, 14 avril 1544).
+
+Nos Suisses et nos Gascons, fortifiés d'une nombreuse noblesse
+française, accourue tout exprès, et qui se mit à pied, soutinrent
+l'épouvantable choc de dix mille Allemands que le général impérial, Du
+Guast, nous lançait d'une colline. Trois cents lances françaises
+enfoncèrent la cavalerie légère de l'ennemi, qui, poussée sur le flanc
+de son infanterie, la mit elle-même en déroute. Enghien faillit périr
+comme Gaston à Ravenne. Il se précipita avec une petite bande de
+jeunes gens à travers le noir bataillon des Espagnols et le perça de
+part en part. Fort affaibli, il dut, pour rejoindre les siens, percer
+encore cette troupe formidable. Il le fit, en sortit, mais presque
+seul, et ne vit plus les siens; il crut la bataille perdue. Elle était
+gagnée, et les nôtres revinrent, rompirent les Espagnols. Bataille
+infiniment sanglante; selon Du Belay, douze mille morts.
+
+Quel résultat? Aucun. Sans argent et sans vivres, l'armée fond, se
+dissipe. Et Charles-Quint avance. Ralenti par la résistance de
+Saint-Dizier qu'il prend par ruse, il avance pourtant, et les Français
+ne lui opposent que leur propre ruine, la dévastation, le désert. Les
+barbaries de la Provence sont renouvelées sur la Champagne. La France
+se traite plus cruellement que n'eût fait l'ennemi. L'Empereur va
+toujours, poussant le Dauphin devant lui vers l'ouest et vers les
+Anglais; il le leur livre, il le leur donne. Si ceux-ci eussent daigné
+le prendre, fait quelques pas, c'en était fait.
+
+L'Empereur, qui a pris nos magasins, nos vivres, nourri par nous,
+arrive à treize lieues de Paris, à Crépy-en-Valois. On en était aux
+dernières ressources; on travaillait en vain à faire une armée de
+séminaristes ou écoliers. Une défaite nous sauva, la perte de
+Boulogne, que l'Anglais prit et qui inquiéta l'Empereur.
+
+Très-fatigué lui-même, pris d'un accès de goutte, il pensait qu'après
+tout, au lieu de faire les affaires d'Henri VIII, il valait mieux
+conserver, exploiter cette misérable France ruinée. Affaiblie à ce
+point, elle ne pouvait plus que suivre son impulsion. Le roi détruit
+lui valait moins que le roi asservi et devenu son capitaine. (Traité
+de Crépy, 18 septembre 1544.)
+
+Le roi, en effet, s'engagea à guerroyer pour lui, à fournir, à payer
+une armée _contre le Turc_ (au fond _contre les luthériens_).
+
+L'affaire avait été brassée de fort bonne heure entre le confesseur de
+l'Empereur et celui de François Ier.
+
+Le roi restituait la Savoie. L'Empereur faisait du duc d'Orléans son
+gendre ou son neveu, le mettant à Milan ou aux Pays-Bas, non comme duc
+et souverain, mais _comme gouverneur impérial_. En adoptant ainsi le
+cadet, le tenant sous sa main et se chargeant de sa fortune, il
+fondait une bonne et solide discorde entre les frères. Et, en effet,
+le Dauphin protesta.
+
+Navagero remarque que la mort avait toujours été du parti de
+Charles-Quint, l'avait toujours servi. Le premier Dauphin, prince de
+grande espérance, et qui avait infiniment souffert de la captivité
+d'Espagne, était mort en 1536 (d'épuisement ou de pleurésie?). Son
+échanson italien avoua l'avoir empoisonné. Tout le monde le crut
+alors. En 1543, voici le troisième fils du roi, Charles d'Orléans, qui
+meurt aussi, et, dit-on, de la peste, au grand profit de l'Empereur,
+que cet événement dégageait de sa parole. Il n'eût pas ordonné un
+crime. Mais ses agents, qui, sans scrupule, assassinaient nos envoyés,
+n'avaient-ils pas dispense pour la guerre du poison contre les alliés
+des Turcs? Rien ne paraît plus vraisemblable.
+
+Au reste, ce ne sont pas les impériaux peut-être que l'on doit
+accuser. Un mot violent d'Henri II, que nous citerons plus tard,
+montre qu'il haïssait son frère Charles. Ses amis très-peu scrupuleux,
+les hommes de Diane, ont bien pu le servir, et sans le consulter.
+
+Une troisième mort survint, fort surprenante, celle d'Enghien, de ce
+Bourbon que François Ier venait d'élever si haut en lui faisant gagner
+une bataille. Qui le tue? Celui même qui profite le plus à sa mort, le
+jeune Guise. Dans un combat de boules de neige, pour boulette, il lui
+jette un coffre. Il s'excuse, disant avoir eu ordre de M. le Dauphin.
+
+Dès lors il n'y eut plus deux partis. Le roi se trouva seul, et le
+Dauphin fut le vrai roi.
+
+Sa maîtresse avait tout à craindre. On disait que, si la campagne de
+1544 avait si tristement fini, la faute en était à elle, qu'elle avait
+aidé l'Empereur à prendre Saint-Dizier et les places où se trouvaient
+nos magasins.
+
+Le roi, très-affaissé, devenait un jouet. On décidait sans lui, ou sur
+quelque mot vague qu'on lui tirait, les choses les plus graves et les
+plus terribles affaires, comme le massacre des Vaudois.
+
+Il y avait quatre ans que le peuple infortuné des Vaudois de Provence
+flottait entre la vie et la mort, condamné en 1540, gracié en 1541,
+puis incertain de plus en plus à l'approche du nouveau règne. Les
+Vaudois n'étaient pas d'accord: les uns ne songeaient qu'à la fuite;
+d'autres voulaient se défendre et achetaient des fusils. S'ils
+s'étaient défendus, ils eussent été aidés peut-être par les Suisses.
+Après l'affaire de Cérisoles, le clergé saisit le moment. On détacha
+au roi un homme qui avait fort à expier, qui devait ménager les
+prêtres, l'ami de Barberousse, le capitaine Paulin de la Garde. Il lui
+parla à Chambord, dit que ce petit peuple était fort dangereux, qu'il
+faisait de la poudre, qu'il y avait là comme un avant-poste de
+l'Empereur. On était en pleine guerre, à la veille de l'invasion du
+Nord. Le roi est alarmé; il dit: «Défais-moi ces rebelles.»
+
+Il paraît que Paulin voulut un ordre écrit. Après la paix, le 1er
+janvier 1545, le cardinal de Tournon écrivit et présenta à la
+signature du malade _une révocation_, de quoi? De la grâce accordée en
+1541. Le roi signa sans lire comme il faisait le plus souvent. (V. le
+Procès, et Muston, I, 107.) Ce témoignage lui est rendu par
+l'historien protestant et vaudois, qui, plus sérieusement que
+personne, a épuisé l'examen de l'affaire.
+
+Au reste, cette signature n'était pas tout. Il fallait celle du
+secrétaire d'État; le cardinal fit signer Laubespin. Il fallait celle
+du procureur du roi au Grand-Conseil; il refusa. Celle au moins de son
+substitut; il refusa. Et il fallait encore que le chancelier mît le
+sceau; il refusa. Le hardi cardinal y mit un sceau quelconque, et
+donna cette pièce informe à l'huissier du Parlement de Provence, qui
+était à la porte, attendant cette arme de mort.
+
+Elle n'eût pas suffi, cependant; elle n'autorisait pas l'exécution
+militaire. Au-dessous de la signature, d'une écriture toute autre que
+celle de la pièce, quelqu'un, on ne sait qui, écrivit l'ordre qui
+livrait ce peuple aux soldats.
+
+Ce qui rendait l'affaire hideuse, c'est que les parlementaires, si
+zélés contre l'hérésie, étaient des familles seigneuriales qui
+allaient recueillir la dépouille sanglante des victimes. Ils étaient
+juges et héritiers.
+
+L'arrêt de 1540 ordonnait de punir _les chefs_. Et la pièce informe de
+1545, l'horrible faux, ordonnait d'exterminer tout.
+
+Pour en être plus sûr, on s'adressa à des brigands, aux soldats des
+galères, dont bon nombre étaient repris de justice, endurcis aux
+guerres barbaresques. Le président d'Oppède, sans bruit, sans
+notification, mène lui-même cette bande. Des dix-sept villages
+vaudois, plusieurs étaient vers Avignon, en terre papale. Mais le
+légat du pape donna de grand coeur l'autorisation[29].
+
+[Note 29: Il semblerait même que la première impulsion vint de lui
+et qu'il offrit d'aider. Voir une curieuse pièce manuscrite, le
+procès-verbal original de l'exécution, que l'exécuteur Paulin de la
+Garde conservait précieusement à son château d'Adhémar, et qui est
+maintenant aux _Archives d'Aix_.]
+
+Une circonstance curieuse, c'est que, ceux de Cabrières s'étant livrés
+sur la parole du président, il dit aux troupes de tuer tout. Elles
+refusèrent d'abord; les galériens se montrèrent plus scrupuleux que
+les magistrats. Ce ne fut pas sans peine qu'on les mit à tuer, voler
+et violer.
+
+La chose une fois lancée, il y eut des barbaries exécrables. «Dans une
+seule église, dit un témoin, j'ai vu tuer quatre ou cinq cents pauvres
+âmes de femmes et d'enfants.» Et comment? Avec une furie, des
+supplices, des caprices atroces, dignes du génie de Gomorrhe.
+Vingt-cinq femmes, échappées, cachées dans une caverne, sur terre du
+pape, y furent, par ordre du légat, enfermées, étouffées. Cinq ans
+après, quand on fit le procès, on retrouva leurs os. Il y eut huit
+cents maisons brûlées, deux mille morts (au moindre calcul), sept
+cents forçats. Les soldats, au retour, vendaient à bon compte aux
+passants les petits garçons et les petites filles, dont ils ne
+voulaient plus.
+
+La nouvelle ayant éclaté, il y eut un violent débat en Europe. Les
+Espagnols louèrent. Les Suisses et Allemands poussèrent des cris
+d'indignation. Cela servit les criminels. Ils firent entendre au roi
+qu'on n'avait tué que des rebelles, et qu'il ne devait pas souffrir
+que l'étranger se mêlât de nos affaires.
+
+En quel état se trouvait-il alors? Et que restait-il de lui-même? Les
+protestants l'excusent, paraissent croire qu'alors il était fini et ne
+régnait plus.
+
+Vieilleville place en 1538 une scène qui ne peut être de cette année,
+puisqu'elle suppose l'exil de Montmorency. Je la crois de la fin, des
+derniers temps où, par la mort de ses fils, le roi se trouva seul; où
+les gens du Dauphin, de Diane et des Guises crurent régner et déjà
+oublièrent le mourant.
+
+Le Dauphin dit un jour devant ses familiers qu'à son avénement il
+ferait ceci et cela, donnerait tels offices. Et il leur distribua
+généreusement toutes les charges de la couronne. Un témoin de la
+scène, auquel on n'avait pas pris garde, était un simple, vieil enfant
+et fou _à bourlet_, appelé Briandas. Soit de lui-même, soit poussé par
+la duchesse d'Étampes, il court au roi, et, fièrement: «Dieu te garde,
+_François de Valois_!» Le roi s'étonne. «Par le sang Dieu! tu n'es
+plus roi; je viens de le voir. Et toi, monsieur de Thaïs, tu n'as plus
+l'artillerie, c'est Brissac.» Et à un autre: «Tu n'es plus chambellan,
+c'est Saint-André,» etc. Puis, s'adressant au roi: «Par la mort Dieu!
+tu vas voir bientôt M. le connétable qui te commandera à baguette et
+t'apprendra à faire le sot. Fuis-t'en! Je renie Dieu, tu es mort.»
+
+Le roi fait venir la duchesse d'Étampes. On fait dire au fou tous les
+noms de ces nouveaux officiers de la couronne. Puis le roi prend
+trente hommes de sa garde écossaise, va à la chambre du Dauphin.
+Personne. Rien que des pages qu'on fit sauter par les fenêtres. On
+brise, on casse tout. Mais après, qu'aurait fait le roi? Il n'avait
+pas d'autre héritier. Sa maîtresse, tout à l'heure sans appui et à la
+discrétion du Dauphin, apaisa, arrangea les choses. Le roi se garda
+seulement des amis de son fils, qui auraient pu l'empoisonner.
+
+Telles furent les amertumes, les expiations de ses derniers jours. La
+plus grande était de laisser le trône de France à cette triste figure
+d'Henri II, qui n'avait rien de son père ni de son pays, qui ne
+représentait que la captivité de Madrid, qui, lors même qu'il aurait
+des succès, des conquêtes, n'irait qu'à la ruine. Pourquoi? En
+combattant l'Espagne, il ne serait rien qu'Espagnol.
+
+Le songe de Basine et de Childéric se renouvelle ici. Elle vit les
+descendants de ce roi franc tomber du lion au loup, du loup aux
+chiens, et cette dynastie finir honteusement par un combat de
+tournebroches qui se mangeaient à belles dents.
+
+Un tel fils, de tels petits-fils ont relevé beaucoup François Ier par
+le contraste. Les protestants surtout, qui avaient tant à l'accuser,
+l'ont traité avec une indulgence qui les honore infiniment. Ils sont
+même excessifs; ils lui laissent le titre de _grand_, qu'il ne mérite
+en aucun sens.
+
+On assure qu'en mourant il devina les Guise. Ces héros intrigants,
+protégés de Diane, qui mirent leur catholique épée au service d'une
+jupe fort sale, allaient nuire cruellement à la France, par leurs
+succès surtout, qui pervertirent l'opinion.
+
+Des mots sauvages ouvrirent le nouveau règne. Pendant l'agonie du roi,
+Diane et Guise folâtraient et disaient: «Il s'en va, le galant!» et le
+fils même, aux funérailles, voyant passer le cercueil de son frère qui
+précédait celui de son père, fit cette bravade parricide: «Voyez-vous
+ce bélître? il ouvre l'avant-garde de ma félicité.»
+
+Au moment de la mort du roi, cent cinquante familles fuirent à Genève,
+et bientôt quatorze cents, au moins cinq mille individus[30]. Cette
+élite française, avec une élite italienne, fonda la vraie Genève, cet
+étonnant asile entre trois nations, qui, sans appui (craignant même
+les Suisses), dura par sa force morale. Point de territoire, point
+d'armée; rien pour l'espace, le temps, ni la matière; la cité de
+l'esprit, bâtie de stoïcisme sur le roc de la prédestination.
+
+[Note 30: Quatorze cents familles françaises s'établirent à
+Genève, en huit années seulement, sous le règne de Henri II: c'est le
+chiffre donné par M. Gaberel (_Histoire de l'Église de Genève, t. I,
+page 346_). Le _registre des réceptions de la bourgeoisie_, que j'ai
+compulsé aux Archives de Genève, donne un chiffre inférieur; mais il
+est visiblement incomplet et mutilé. Voir sur le temps antérieur la
+_Chronique de Bonnivard_, le _Journal du syndic Balard_ et la belle
+_Chronique de Froment_ (1855), éditée avec un soin infini, admirable,
+par M. Revillod. Beaucoup de pièces inédites et de renseignements
+curieux ont été publiés dans l'excellent _Bulletin de la Société de
+l'histoire du protestantisme_, spécialement par M. Read, et dans la
+_France protestante_ de M. Haag.
+
+J'ai réservé Genève pour le règne de Henri II, ainsi que plusieurs
+détails essentiels sur l'histoire intérieure de l'administration de
+François Ier, et de la politique de Charles-Quint, sur le changement
+progressif qui fit du Flamand un Espagnol, etc.]
+
+Contre l'immense et ténébreux filet où l'Europe tombait par l'abandon
+de la France, il ne fallait pas moins que ce séminaire héroïque. À
+tout peuple en péril, Sparte pour armée envoyait un Spartiate. Il en
+fut ainsi de Genève. À l'Angleterre, elle donna Pierre Martyr, Knox à
+l'Écosse, Marnix aux Pays-Bas; trois hommes, et trois révolutions.
+
+Et maintenant commence le combat! Que par en bas Loyola creuse ses
+souterrains! Que par en haut l'or espagnol, l'épée des Guises,
+éblouissent ou corrompent[31]!... Dans cet étroit enclos, sombre
+jardin de Dieu, fleurissent, pour le salut des libertés de l'âme, ces
+sanglantes roses, sous la main de Calvin. S'il faut quelque part en
+Europe du sang et des supplices, un homme pour brûler ou rouer, cet
+homme est à Genève, prêt et dispos, qui part en remerciant Dieu et lui
+chantant ses psaumes.
+
+[Note 31: Nous avons vu parfaitement, à l'époque des affaires
+d'Isly et autres, les moyens simples et grossiers par lesquels on fait
+des héros à force de réclames. Ces moyens sont fort employés au XVIe
+siècle. Telle fut certainement une chanson, assez mesurée pour le roi
+(donc faite avant sa mort), dans laquelle on le montre appelant la
+France au secours par sa fenêtre de Madrid. Le premier qui accourt,
+pour délivrer le roi, c'est Guise. _Bulletin de la Société d'histoire
+de France_, t. I des _Documents_, p. 267.]
+
+FIN DU TOME DIXIÈME
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ AVERTISSEMENT 1
+
+ Des sources et de la critique.--Du sujet de ce volume 7
+
+
+NOTE
+
+ De la méthode, ruine de l'histoire doctrinaire 9
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ LE TURC, LE JUIF. 1508-1512 11
+ Progrès irrésistibles des Turcs 13
+ Le _grand canon_ d'Albert Dürer 17
+ Persécutions des Maures d'Espagne 18
+ Persécutions des Juifs 23
+ Excellence de la famille juive 25
+ Les dominicains et Grain-de-Poivre 26
+ Reuchlin défend les Juifs 27
+ Fraternité de l'Orient et de l'Occident 30
+ Anquetil-Duperron et Burnouf 31
+
+
+CHAPITRE II
+
+ LA PRESSE.--HUTTEN. 1512-1516 33
+ L'Allemagne plus vivante que la France 33
+ Epistolæ obscurorum virorum. 1514 38
+ Victoire de la Presse 41
+ Vie d'Hutten 42
+ Il se retire chez l'archevêque de Mayence 46
+
+
+CHAPITRE III
+
+ LA BANQUE.--L'ÉLECTION IMPÉRIALE ET LES INDULGENCES. 1516-1519 49
+ Banques juive, italienne, allemande 50
+ La banque et les peintures d'Augsbourg 52
+ Tous les rois étaient jeunes et prodigues 53
+ Danger de l'Europe 54
+ Génie exterminateur de Sélim 60
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ SUITE. 1516-1519 63
+ Culte meurtrier de l'or 63
+ Extermination des Américains 64
+ Brocantage des indulgences 65
+ La Hongrie couvrait encore l'Allemagne 67
+ Les électeurs 69
+ Les Fugger font l'élection 70
+ Adresse de Marguerite d'Autriche 71
+ Ses calomnies contre la France 74
+ Juin 1519, Charles-Quint élu empereur 78
+
+
+CHAPITRE V
+
+ RÉACTION CONTRE LA BANQUE.--MELANCOLIA.--LUTHER.--LA MUSIQUE 81
+ L'Allemagne a conscience de la situation 82
+ La Melancolia d'Albert Dürer 85
+ Chants de Luther 89
+ Origines populaires de la musique 92
+ Grandeur de Luther; la joie héroïque 96
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ SUITE.--LUTHER. 1517-1523 101
+ Luther a épuré la famille 102
+ Il a rendu la lecture populaire 105
+ Ses précédents 107
+ Sa prédication 111
+ La diète de Worms et la Wartbourg 116
+ Humanité et tolérance de Luther 117
+ Son embarras au milieu des femmes réfugiées chez lui 119
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ LA COUR DE FRANCE.--CAMP DU DRAP D'OR. 1520 122
+ La querelle de Charles-Quint et de François Ier 125
+ Ils courtisent Henri VIII 128
+ La cour au camp du drap d'or 133
+ Juin 1520, l'entrevue 134
+ Anne Boleyn 137
+ François Ier irrite Henri VIII 140
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ LA GUERRE.--LA RÉFORME.--MARGUERITE. 1521-1522 142
+ 1521-1715.--Guerre de deux siècles 144
+ Dès le début François Ier manque d'argent 148
+ Fureur des Impériaux 149
+ Le roi ne défend point le peuple 152
+ Mouvement religieux de Meaux 155
+ Marguerite y prend part 156
+ Son portrait 158
+ Ses lettres et sa passion 159
+ Brutalité de son frère 166
+ 1522.--Sa mère nous fait perdre l'Italie 170
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ LE CONNÉTABLE DE BOURBON. 1521-1524 172
+ Il était Gonzague et Montpensier 173
+ Sa puissance royale 176
+ La reine-mère veut l'épouser 177
+ Il traite avec l'empereur 181
+ La noblesse et les parlements le favorisent 184
+
+
+CHAPITRE X
+
+ DÉFECTION ET INVASION DU CONNÉTABLE. 1523-1524 188
+ Son traité avec Charles-Quint et Henri VIII 190
+ L'invasion de 1523 191
+ Fuite de Bourbon 195
+ Désaccord et retraite des Anglais et Impériaux 199
+ Saint-Vallier sauvé par Diane de Poitiers 201
+ Mort de Bayard 203
+ Bourbon envahit la Provence. 1524 204
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ LA BATAILLE DE PAVIE. 1525 209
+ Le roi assiége Pavie 211
+ Il passe l'hiver dans une villa italienne 212
+ Caractère de ces villas 213
+ L'Italie du Corrège 214
+ La bataille (8 février 1525) 217
+
+
+CHAPITRE XII
+
+ LA CAPTIVITÉ. 1525 220
+ Le roi envoie sa bague à Soliman 221
+ Il s'humilie devant Charles-Quint 222
+ Ses poésies 223
+ Demandes de l'empereur 225
+ Embarras du vainqueur.--Révolutions 227
+ Dure captivité du roi en Espagne 230
+ Sa maladie, voyage de sa soeur 231
+ La France trahit-elle l'Italie? 233
+ Conspiration de Pescaire 234
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+ LE TRAITÉ DE MADRID ET SA VIOLATION. 1525-1526 243
+ Le roi abdique 244
+ L'Europe se rapproche de la France 245
+ L'Espagne s'intéresse au captif 246
+ Comédie du traité de Madrid 249
+ Le portrait du Titien 252
+ Le retour, la nouvelle maîtresse 253
+ Chambord 255
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+ LE SAC DE ROME. 1527 258
+ Tortures de l'Italie 259
+ L'armée de Bourbon et de Frondsberg 262
+ Bourbon à Rome, sa mort, 6 mai 266
+ L'Europe peu émue du sac de Rome 267
+ Erreur de Machiavel et de Michel-Ange 269
+ _La peste de Florence_, par Machiavel 270
+ Le tombeau des Médicis 272
+
+
+CHAPITRE XV
+
+ SOLIMAN SAUVE L'EUROPE. 1526, 1529, 1532 275
+ Discipline et modération des Turcs 276
+ Venise seule comprenait l'Orient 277
+ Les vizirs civilisateurs 280
+ Notre envoyé Rincon 281
+ Le génie d'Ibrahim 283
+ Sa victoire de Mohacz (1526) 286
+ 1528, Échecs de François Ier en Italie 289
+ Il traite à Cambrai (1529) et trahit ses alliés 291
+ Soliman échoue devant Vienne 296
+ Isolement de François Ier 299
+ Troisième invasion de Soliman (1532) 300
+ Roxelane.--Mort d'Ibrahim (1536) 303
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+ LA RÉFORME FRANÇAISE. 1521-1526 308
+ Les Vaudois des Alpes 309
+ Réforme en France, aux Pays-Bas, en Angleterre 315
+ Charles-Quint a l'initiative des persécutions 318
+ Les premiers martyrs français (1525) 319
+ Le roi sauve Berquin 320
+ Appel de Zwingli à François Ier 321
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+ RÉFORME EN FRANCE ET EN ANGLETERRE. 1526-1535 323
+ Marguerite désespère de convertir son frère 324
+ Passion d'Henri VIII et son divorce 327
+ Mutilation d'une image à Paris (1528) 332
+ Béda et les Capets, Ignace de Loyola 333
+ Supplice de Berquin (1529) 337
+ Lutte de la Sorbonne contre le roi 338
+ Il crée le Collége de France (1529) 340
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+ ON TOURNE LE ROI CONTRE LA RÉFORME. 1530-1535 343
+ La Réforme crée partout des écoles 344
+ Le roi pouvait choisir encore en 1532 346
+ Affront qu'on lui fait à Milan (1533) 348
+ Les fanatiques menacent Marguerite 349
+ Placards protestants à Blois 351
+ Supplices pendant tout l'hiver (1535) 352
+ La Sorbonne obtient la suppression de l'imprimerie 354
+ Immense extension du protestantisme 356
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+ FRANÇOIS Ier ET CHARLES-QUINT EN 1535.--FONTAINEBLEAU.--LE
+ GARGANTUA 358
+ Maladie du roi et de Charles-Quint 358
+ Le roi à Fontainebleau.--Les artistes 361
+ Rabelais comme créateur de notre langue 367
+ Il ne doit rien à ses prédécesseurs 368
+ Sa vie 371
+ Son principe d'éducation 372
+ Le Gargantua est-il protestant? 376
+
+
+CHAPITRE XX
+
+ ROME ET LES JÉSUITES.--INVASION DE PROVENCE.--FRANÇOIS Ier
+ CÈDE À LA RÉACTION. 1535-1538 378
+ Les _Exercitia_ de Loyola ont paru vers 1523-1525 378
+ Réforme et réaction catholique 380
+ Loyola ordonne l'obéissance jusqu'au péché mortel
+ inclusivement 384
+ Le pape pousse le roi à envahir l'Angleterre (1534) 387
+ Le roi appelle Barberousse en Italie 388
+ Charles-Quint, vainqueur à Tunis, outrage le roi 389
+ Invasion de Provence 394
+ Puissance du parti du Dauphin; Montmorency, Diane de
+ Poitiers 397
+ Embarras de l'empereur; trêve de Nice. 1538 402
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+ DERNIÈRE GUERRE, RUINE ET MORT DE FRANÇOIS Ier. 1539-1547 406
+ Maladie terrible de François Ier 406
+ Voyage de l'empereur en France (1540) 409
+ Montmorency dupe, disgracié: gouvernement des cardinaux 412
+ Assassinat de Rincon, guerre (1541-3) 414
+ Bataille de Cérisoles (1544) 420
+ Charles-Quint impose le traité de Crépy 422
+ Mort du jeune fils du roi et d'Enghien 423
+ Massacre des Vaudois (1545) 426
+ Fureur du roi méprisé de son fils; sa mort (1547) 427
+ Sinistres prémices du nouveau règne 428
+ L'Europe sera sauvée par Genève 429
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1516-1547 (Volume
+10/19), by Jules Michelet
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42141 ***