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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Traité sur la tolérance - -Author: Francois-Marie Arouet - -Release Date: February 19, 2013 [EBook #42131] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRAITÉ SUR LA TOLÉRANCE *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version - originale. Nous avons utilisé une typographie plus moderne que celle - de la version papier en remplaçant les s longs par des s. - - La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures. - - L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - La liste des modifications se trouve à la fin du texte. - - - - - TRAITÉ - _SUR_ - LA TOLÉRANCE. - - M. DCC. LXIII. - - - - - TABLE - DES - CHAPITRES. - - - CHAP. I. _Histoire abrégée de la mort de page 1 - Jean Calas_, - - CHAP. II. _Conséquences du supplice de Jean Calas,_ 16 - - CHAP. III. _Idée de la Réforme du seizieme siecle,_ 19 - - CHAP. IV. _Si la Tolérance est dangereuse; & - chez quels Peuples elle est pratiquée,_ 25 - - CHAP. V. _Comment la Tolérance peut être admise,_ 36 - - CHAP. VI. _Si l'Intolérance est de droit naturel - & de droit humain?_ 41 - - CHAP. VII. _Si l'Intolérance a été connue des - Grecs?_ 42 - - CHAP. VIII. _Si les Romains ont été tolérants?_ 46 - - CHAP. IX. _Des Martyrs,_ 55 - - CHAP. X. _Du danger des fausses légendes, & de - la persécution,_ 72 - - CHAP. XI. _Abus de l'Intolérance,_ 80 - - CHAP. XII. _Si l'Intolérance fut de droit divin - dans le Judaïsme, & si elle fut toujours - mise en pratique?_ 88 - - CHAP. XIII. _Extrême Tolérance des Juifs,_ 111 - - CHAP. XIV. _Si l'Intolérance a été enseignée par - Jesus-Christ?_ 123 - - CHAP. XV. _Témoignages contre l'Intolérance,_ 133 - - CHAP. XVI. _Dialogue entre un Mourant & un - Homme qui se porte bien,_ 137 - - CHAP. XVII. _Lettre écrite au Jésuite_ Le Tellier, - _par un Bénéficier, le 6 Mai 1714,_ 141 - - CHAP. XVIII. _Seuls cas où l'Intolérance est de - droit humain,_ 146 - - CHAP. XIX. _Relation d'une dispute de controverse - à la Chine,_ 150 - - CHAP. XX. _S'il est utile d'entretenir le Peuple - dans la superstition?_ 153 - - CHAP. XXI. _Vertu vaut mieux que science,_ 158 - - CHAP. XXII. _De la Tolérance universelle,_ 161 - - CHAP. XXIII. _Priere à Dieu,_ 166 - - CHAP. XXIV. _Postscriptum,_ 168 - - CHAP. XXV. _Suite & Conclusion,_ 176 - - - - -[Illustration] - -TRAITÉ -_SUR_ -LA TOLÉRANCE, - -A l'occasion de la mort de Jean Calas. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -_Histoire abrégée de la mort de Jean Calas._ - - -Le meurtre de _Calas_, commis dans Toulouse avec le glaive de la -Justice, le 9me Mars 1762, est un des plus singuliers événements qui -méritent l'attention de notre âge & de la postérité. On oublie bientôt -cette foule de morts qui a péri dans des batailles sans nombre, -non-seulement parce que c'est la fatalité inévitable de la guerre, mais -parce que ceux qui meurent par le sort des armes, pouvaient aussi donner -la mort à leurs ennemis, & n'ont point péri sans se défendre. Là où le -danger & l'avantage sont égaux, l'étonnement cesse, & la pitié même -s'affaiblit: mais si un Pere de famille innocent est livré aux mains de -l'erreur, ou de la passion, ou du fanatisme; si l'accusé n'a de défense -que sa vertu, si les arbitres de sa vie n'ont à risquer en l'égorgeant -que de se tromper, s'ils peuvent tuer impunément par un arrêt; alors le -cri public s'éleve, chacun craint pour soi-même; on voit que personne -n'est en sûreté de sa vie devant un Tribunal érigé pour veiller sur la -vie des Citoyens, & toutes les voix se réunissent pour demander -vengeance. - -Il s'agissait, dans cette étrange affaire, de Religion, de suicide, de -parricide: il s'agissait de savoir si un pere & une mere avaient -étranglé leur fils pour plaire à Dieu, si un frere avait étranglé son -frere, si un ami avait étranglé son ami, & si les Juges avaient à se -reprocher d'avoir fait mourir sur la roue un pere innocent, ou d'avoir -épargné une mere, un frere, un ami coupables. - -_Jean Calas_, âgé de soixante & huit ans, exerçait la profession de -Négociant à Toulouse depuis plus de quarante années, & était reconnu de -tous ceux qui ont vécu avec lui pour un bon pere. Il était Protestant, -ainsi que sa femme & tous ses enfants, excepté un qui avait abjuré -l'hérésie, & à qui le pere faisait une petite pension. Il paraissait si -éloigné de cet absurde fanatisme qui rompt tous les liens de la -Société, qu'il approuva la conversion de son fils _Louis Calas_, & -qu'il avait depuis trente ans chez lui une servante zélée Catholique, -laquelle avait élevé tous ses enfants. - -Un des fils de _Jean Calas_, nommé _Marc-Antoine_, était un homme de -Lettres: il passait pour un esprit inquiet, sombre & violent. Ce jeune -homme ne pouvant réussir ni à entrer dans le négoce, auquel il n'était -pas propre, ni à être reçu Avocat, parce qu'il fallait des certificats -de Catholicité, qu'il ne put obtenir, résolut de finir sa vie, & fit -pressentir ce dessein à un de ses amis: il se confirma dans sa -résolution par la lecture de tout ce qu'on a jamais écrit sur le -suicide. - -Enfin, un jour, ayant perdu son argent au jeu, il choisit ce jour là -même pour exécuter son dessein. Un ami de sa famille, & le sien, nommé -_Lavaisse_, jeune-homme de dix-neuf ans, connu par la candeur & la -douceur de ses moeurs, fils d'un Avocat célebre de Toulouse, était -arrivé[1] de Bordeaux la veille; il soupa par hasard chez les _Calas_. -Le pere, la mere, _Marc-Antoine_ leur fils ainé, _Pierre_ leur second -fils, mangerent ensemble. Après le souper on se retira dans un petit -sallon; _Marc-Antoine_ disparut: enfin, lorsque le jeune _Lavaisse_ -voulut partir, _Pierre Calas_ & lui étant descendus, trouverent en-bas, -auprès du magasin, _Marc-Antoine_, en chemise, pendu à une porte, & son -habit plié sur le comptoir; sa chemise n'était pas seulement dérangée; -ses cheveux étaient bien peignés: il n'avait sur son corps aucune playe, -aucune meurtrissure.[2] - - [1] 12 Octobre 1761. - - [2] On ne lui trouva, après le transport du cadavre à l'Hôtel-de-Ville, - qu'une petite égratignure au bout du nez, & une petite tache sur la - poitrine, causées par quelque inadvertence dans le transport du corps. - -On passe ici tous les détails dont les Avocats ont rendu compte: on ne -décrira point la douleur & le désespoir du pere & de la mere: leurs cris -furent entendus des voisins. _Lavaisse_ & _Pierre Calas_, hors -d'eux-mêmes, coururent chercher des Chirurgiens & la Justice. - -Pendant qu'ils s'acquittaient de ce devoir, pendant que le pere & la -mere étaient dans les sanglots & dans les larmes, le Peuple de Toulouse -s'attroupait autour de la maison. Ce Peuple est superstitieux & emporté; -il regarde comme des monstres ses freres qui ne sont pas de la même -Religion que lui. C'est à Toulouse qu'on remercia Dieu solemnellement de -la mort de _Henri trois_, & qu'on fit serment d'égorger le premier qui -parlerait de reconnaître le grand, le bon _Henri quatre_. Cette Ville -solemnise encore tous les ans, par une Procession & par des feux de -joye, le jour où elle massacra quatre mille Citoyens hérétiques, il y a -deux siecles. En vain six Arrêts du Conseil ont défendu cette odieuse -fête, les Toulousains l'ont toujours célébrée comme les jeux floraux. - -Quelque fanatique de la populace s'écria que _Jean Calas_ avait pendu -son propre fils _Marc-Antoine_. Ce cri répété fut unanime en un moment. -D'autres ajouterent que le mort devait le lendemain faire abjuration; -que sa famille & le jeune _Lavaisse_ l'avaient étranglé, par haine -contre la Religion Catholique: le moment d'après on n'en douta plus; -toute la Ville fut persuadée que c'est un point de Religion chez les -Protestants, qu'un pere & une mere doivent assassiner leur fils, dès -qu'il veut se convertir. - -Les esprits une fois émus ne s'arrêtent point. On imagina que les -Protestants du Languedoc s'étaient assemblés la veille; qu'ils avaient -choisi à la pluralité des voix un bourreau de la secte; que le choix -était tombé sur le jeune _Lavaisse_; que ce jeune homme, en vingt-quatre -heures, avait reçu la nouvelle de son élection, & était arrivé de -Bordeaux pour aider _Jean Calas_, sa femme & leur fils _Pierre_, à -étrangler un ami, un fils, un frere. - -Le Sr. _David_, Capitoul de Toulouse, excité par ces rumeurs, & voulant -se faire valoir par une prompte exécution, fit une procédure contre les -Regles & les Ordonnances. La famille _Calas_, la servante Catholique, -_Lavaisse_ furent mis aux fers. - -On publia un monitoire non moins vicieux que la procédure. On alla plus -loin. _Marc-Antoine Calas_ était mort Calviniste; & s'il avait attenté -sur lui-même, il devait être traîné sur la claye: on l'inhuma avec la -plus grande pompe dans l'Eglise St. Etienne, malgré le Curé qui -protestait contre cette profanation. - -Il y a dans le Languedoc quatre Confrairies de Pénitents, la blanche, la -bleue, la grise, & la noire. Les Confreres portent un long capuce avec -un masque de drap percé de deux trous pour laisser la vue libre: ils ont -voulu engager M. le Duc de _Fitz-James_, Commandant de la Province, à -entrer dans leur Corps, & il les a refusés. Les Confreres blancs firent -à _Marc-Antoine Calas_ un Service solemnel comme à un Martyr. Jamais -aucune Eglise ne célébra la fête d'un Martyr véritable avec plus de -pompe; mais cette pompe fut terrible. On avait élevé au-dessus d'un -magnifique catafalque, un squélette qu'on faisait mouvoir, & qui -représentait _Marc-Antoine Calas_, tenant d'une main une palme, & de -l'autre la plume dont il devait signer l'abjuration de l'hérésie, & qui -écrivait en effet l'arrêt de mort de son pere. - -Alors il ne manqua plus au malheureux qui avait attenté sur soi-même, -que la canonisation; tout le Peuple le regardait comme un Saint: -quelques-uns l'invoquaient; d'autres allaient prier sur sa tombe, -d'autres lui demandaient des miracles, d'autres racontaient ceux qu'il -avait faits. Un Moine lui arracha quelques dents pour avoir des reliques -durables. Une dévote, un peu sourde, dit qu'elle avait entendu le son -des cloches. Un Prêtre apoplectique fut guéri après avoir pris de -l'émétique. On dressa des verbaux de ces prodiges. Celui qui écrit cette -relation, possede une attestation qu'un jeune homme de Toulouse est -devenu fou pour avoir prié plusieurs nuits sur le tombeau du nouveau -Saint, & pour n'avoir pu obtenir un miracle qu'il implorait. - -Quelques Magistrats étaient de la Confrairie des Pénitents blancs. Dès -ce moment la mort de _Jean Calas_ parut infaillible. - -Ce qui sur-tout prépara son supplice, ce fut l'approche de cette fête -singuliere que les Toulousains célebrent tous les ans en mémoire d'un -massacre de quatre mille Huguenots; l'année 1762 était l'année -séculaire. On dressait dans la Ville l'appareil de cette solemnité; cela -même allumait encore l'imagination échauffée du Peuple: on disait -publiquement que l'échafaud sur lequel on rouerait les _Calas_, serait -le plus grand ornement de la fête; on disait que la Providence amenait -elle-même ces victimes pour être sacrifiées à notre sainte Religion. -Vingt personnes ont entendu ces discours, & de plus violents encore. Et -c'est de nos jours! & c'est dans un temps où la Philosophie a fait tant -de progrès! & c'est lorsque cent Académies écrivent pour inspirer la -douceur des moeurs! Il semble que le fanatisme, indigné depuis peu des -succès de la raison, se débatte sous elle avec plus de rage. - -Treize Juges s'assemblerent tous les jours pour terminer le Procès. On -n'avait, on ne pouvait avoir aucune preuve contre la famille; mais la -Religion trompée tenait lieu de preuve. Six Juges persisterent longtemps -à condamner _Jean Calas_, son fils, & _Lavaisse_ à la roue, & la femme -de _Jean Calas_ au bucher. Sept autres, plus modérés, voulaient au moins -qu'on examinât. Les débats furent réitérés & longs. Un des Juges, -convaincu de l'innocence des accusés, & de l'impossibilité du crime, -parla vivement en leur faveur; il opposa le zele de l'humanité au zele -de la sévérité; il devint l'Avocat public des _Calas_ dans toutes les -maisons de Toulouse, où les cris continuels de la Religion abusée -demandaient le sang de ces infortunés. Un autre Juge, connu par sa -violence, parlait dans la Ville avec autant d'emportement contre les -_Calas_, que le premier montrait d'empressement à les défendre. Enfin -l'éclat fut si grand, qu'ils furent obligés de se récuser l'un & -l'autre; ils se retirerent à la campagne. - -Mais, par un malheur étrange, le Juge favorable aux _Calas_ eut la -délicatesse de persister dans sa récusation, & l'autre revint donner sa -voix contre ceux qu'il ne devait point juger: ce fut cette voix qui -forma la condamnation à la roue; car il y eut huit voix contre cinq, un -des six Juges opposés ayant à la fin, après bien des contestations, -passé au parti le plus sévere. - -Il semble que quand il s'agit d'un parricide, & de livrer un Pere de -famille au plus affreux supplice, le jugement devrait être unanime, -parce que les preuves d'un crime si inoui[3] devraient être d'une -évidence sensible à tout le monde: le moindre doute, dans un cas -pareil, doit suffire pour faire trembler un Juge qui va signer un Arrêt -de mort. La faiblesse de notre raison & l'insuffisance de nos Loix se -font sentir tous les jours; mais dans quelle occasion en découvre-t-on -mieux la misere que quand la prépondérance d'une seule voix fait rouer -un Citoyen? Il fallait dans Athenes cinquante voix au-delà de la moitié -pour oser prononcer un jugement de mort. Qu'en résulte-t-il? ce que nous -savons très-inutilement, que les Grecs étaient plus sages & plus humains -que nous. - - [3] Je ne connais que deux exemples de Peres accusés dans l'Histoire - d'avoir assassiné leurs fils pour la Religion: le premier est du pere - de sainte _Barbara_, que nous nommons Ste. _Barbe_. Il avait commandé - deux fenêtres dans sa salle de bains: _Barbe_, en son absence, en fit - une troisieme en l'honneur de la sainte Trinité; elle fit _du bout du - doigt_ le signe de la croix sur des colonnes de marbre, & ce signe se - grava profondément dans les colonnes. Son pere en colere courut après - elle l'épée à la main, mais elle s'enfuit à travers une montagne, qui - s'ouvrit pour elle. Le pere fit le tour de la montagne, & ratrappa sa - fille; on la fouetta toute nue, mais Dieu la couvrit d'un nuage blanc; - enfin son pere lui trancha la tête. Voilà ce que rapporte la Fleur des - Saints. - - Le second exemple est du Prince _Hermenegilde_. Il se révolta contre - le Roi son pere, lui donna bataille en 584, fut vaincu & tué par un - Officier: on en a fait un martyr, parce que son pere était Arien. - -Il paraissait impossible que _Jean Calas_, vieillard de soixante-huit -ans, qui avait depuis long-temps les jambes enflées & faibles, eût seul -étranglé & pendu un fils âgé de vingt-huit ans, qui était d'une force -au-dessus de l'ordinaire; il fallait absolument qu'il eût été assisté -dans cette exécution par sa femme, par son fils _Pierre Calas_, par -_Lavaisse_, & par la servante. Ils ne s'étaient pas quittés un seul -moment le soir de cette fatale aventure. Mais cette supposition était -encore aussi absurde que l'autre: car comment une servante zélée -Catholique aurait-elle pu souffrir que des Huguenots assassinassent un -jeune-homme élevé par elle, pour le punir d'aimer la Religion de cette -servante? Comment _Lavaisse_ serait-il venu exprès de Bordeaux pour -étrangler son ami, dont il ignorait la conversion prétendue? Comment une -mere tendre aurait-elle mis les mains sur son fils? Comment tous -ensemble auraient-ils pu étrangler un jeune-homme aussi robuste qu'eux -tous, sans un combat long & violent, sans des cris affreux qui auraient -appellé tout le voisinage, sans des coups réitérés, sans des -meurtrissures, sans des habits déchirés? - -Il était évident que si le parricide avait pu être commis, tous les -accusés étaient également coupables, parce qu'ils ne s'étaient pas -quittés d'un moment; il était évident qu'ils ne l'étaient pas; il était -évident que le pere seul ne pouvait l'être; & cependant l'arrêt condamna -ce pere seul à expirer sur la roue. - -Le motif de l'arrêt était aussi inconcevable que tout le reste. Les -Juges qui étaient décidés pour le supplice de _Jean Calas_, persuaderent -aux autres que ce vieillard faible ne pourrait résister aux tourments, & -qu'il avouerait sous les coups des bourreaux son crime & celui de ses -complices. Ils furent confondus, quand ce vieillard, en mourant sur la -roue, prit Dieu à témoin de son innocence, & le conjura de pardonner à -ses Juges. - -Ils furent obligés de rendre un second arrêt contradictoire avec le -premier, d'élargir la mere, son fils _Pierre_, le jeune _Lavaisse_ & la -servante: mais un des Conseillers leur ayant fait sentir que cet arrêt -démentait l'autre, qu'ils se condamnaient eux-mêmes, que tous les -accusés ayant toujours été ensemble dans le temps qu'on supposait le -parricide, l'élargissement de tous les survivants prouvait -invinciblement l'innocence du pere de famille exécuté; ils prirent alors -le parti de bannir _Pierre Calas_ son fils. Ce bannissement semblait -aussi inconséquent, aussi absurde que tout le reste: car _Pierre Calas_ -était coupable ou innocent du parricide; s'il était coupable, il fallait -le rouer comme son pere; s'il était innocent, il ne fallait pas le -bannir. Mais les Juges effrayés du supplice du pere, & de la piété -attendrissante avec laquelle il était mort, imaginerent sauver leur -honneur en laissant croire qu'ils faisaient grace au fils; comme si ce -n'eût pas été une prévarication nouvelle de faire grace: & ils crurent -que le bannissement de ce jeune homme, pauvre & sans appui, étant sans -conséquence, n'était pas une grande injustice, après celle qu'ils -avaient eu le malheur de commettre. - -On commença par menacer _Pierre Calas_ dans son cachot, de le traiter -comme son pere s'il n'abjurait pas sa Religion. C'est ce que ce jeune -homme[4] atteste par serment. - - [4] Un Jacobin vint dans mon cachot, & me menaça du même genre de - mort, si je n'abjurais pas: c'est ce que j'atteste devant Dieu, 23 - Juillet 1762. - - _Pierre Calas._ - -_Pierre Calas_, en sortant de la Ville, rencontra un Abbé -convertisseur, qui le fit rentrer dans Toulouse; on l'enferma dans un -Couvent de Dominicains, & là on le contraignit à remplir toutes les -fonctions de la Catholicité; c'était en partie ce qu'on voulait, c'était -le prix du sang de son pere; & la Religion qu'on avait cru venger, -semblait satisfaite. - -On enleva les filles à la mere; elles furent enfermées dans un Couvent. -Cette femme presque arrosée du sang de son mari, ayant tenu son fils -ainé mort entre ses bras, voyant l'autre banni, privée de ses filles, -dépouillée de tout son bien, était seule dans le monde, sans pain, sans -espérance, & mourante de l'excès de son malheur. Quelques personnes -ayant examiné mûrement toutes les circonstances de cette aventure -horrible, en furent si frappées, qu'elles firent presser la Dame -_Calas_, retirée dans une solitude, d'oser venir demander justice aux -pieds du Trône. Elle ne pouvait pas alors se soutenir, elle s'éteignait; -& d'ailleurs étant née Anglaise, transplantée dans une Province de -France dès son jeune âge, le nom seul de la Ville de Paris l'effrayait. -Elle s'imaginait que la Capitale du Royaume devait être encore plus -barbare que celle de Toulouse. Enfin le devoir de venger la mémoire de -son mari l'emporta sur sa faiblesse. Elle arriva à Paris prête -d'expirer. Elle fut étonnée d'y trouver de l'accueil, des secours & des -larmes. - -La raison l'emporte à Paris sur le fanatisme, quelque grand qu'il puisse -être; au-lieu qu'en Province ce fanatisme l'emporte presque toujours sur -la raison. - -Mr. _De Beaumont_, célebre Avocat du Parlement de Paris, prit d'abord sa -défense, & dressa une consultation, qui fut signée de quinze Avocats. -Mr. _Loiseau_, non moins éloquent, composa un Mémoire en faveur de la -famille. Mr. _Mariette_, Avocat au Conseil, dressa une Requête -juridique, qui portait la conviction dans tous les esprits. - -Ces trois généreux défenseurs des Loix & de l'innocence abandonnerent à -la veuve le profit des éditions de leurs Plaidoyers.[5] Paris & l'Europe -entiere s'émurent de pitié, & demanderent justice avec cette femme -infortunée. L'arrêt fut prononcé par tout le Public long-temps avant -qu'il pût être signé par le Conseil. - - [5] On les a contrefaits dans plusieurs Villes, & la Dame _Calas_ a - perdu le fruit de cette générosité. - -La pitié pénétra jusqu'au Ministere, malgré le torrent continuel des -affaires, qui souvent exclut la pitié, & malgré l'habitude de voir des -malheureux, qui peut endurcir le coeur encore davantage. On rendit les -filles à la mere: on les vit toutes trois couvertes d'un crêpe & -baignées de larmes, en faire répandre à leurs Juges. - -Cependant cette famille eut encore quelques ennemis, car il s'agissait -de Religion. Plusieurs personnes, qu'on appelle en France _dévotes_,[6] -dirent hautement qu'il valait bien mieux laisser rouer un vieux -Calviniste innocent, que d'exposer huit Conseillers de Languedoc à -convenir qu'ils s'étaient trompés; on se servit même de cette -expression: «Il y a plus de Magistrats que de _Calas_;» & on inférait de -là que la famille _Calas_ devait être immolée à l'honneur de la -Magistrature. On ne songeait pas que l'honneur des Juges consiste comme -celui des autres hommes à réparer leurs fautes. On ne croit pas en -France que le Pape, assisté de ses Cardinaux, soit infaillible: on -pourrait croire de même que huit Juges de Toulouse ne le sont pas. Tout -le reste des gens sensés & désintéressés disaient que l'Arrêt de -Toulouse serait cassé dans toute l'Europe, quand même des considérations -particulieres empêcheraient qu'il fût cassé dans le Conseil. - - [6] _Dévot_ vient du mot Latin _devotus_. Les _Devoti_ de l'ancienne - Rome étaient ceux qui se devouaient pour le salut de la République; - c'étaient les _Curtius_, les _Décius_. - -Tel était l'état de cette étonnante aventure, lorsqu'elle a fait naître -à des personnes impartiales, mais sensibles, le dessein de présenter au -Public quelques réflexions sur la tolérance, sur l'indulgence, sur la -commisération, que l'Abbé _Houteville_ appelle _Dogme monstrueux_, dans -sa déclamation ampoulée & erronée sur des faits, & que la raison appelle -l'appanage de la nature. - -Ou les Juges de Toulouse, entraînés par le fanatisme de la populace, ont -fait rouer un pere de famille innocent, ce qui est sans exemple; ou ce -pere de famille & sa femme ont étranglé leur fils ainé, aidés dans ce -parricide par un autre fils & par un ami, ce qui n'est pas dans la -nature. Dans l'un ou dans l'autre cas l'abus de la Religion la plus -sainte a produit un grand crime. Il est donc de l'intérêt du -Genre-humain d'examiner si la Religion doit être charitable ou barbare. - - - - -CHAPITRE II. - -_Conséquences du supplice de Jean Calas._ - - -Si les Pénitents blancs furent la cause du supplice d'un innocent, de la -ruine totale d'une famille, de sa dispersion, & de l'opprobre qui ne -devrait être attaché qu'à l'injustice, mais qui l'est au supplice; si -cette précipitation des Pénitents blancs à célébrer comme un Saint, -celui qu'on aurait dû traîner sur la claye, a fait rouer un pere de -famille vertueux; ce malheur doit sans doute les rendre pénitents en -effet pour le reste de leur vie: eux & les Juges doivent pleurer, mais -non pas avec un long habit blanc & un masque sur le visage, qui -cacheraient leurs larmes. - -On respecte toutes les Confrairies; elles sont édifiantes: mais quelque -grand bien qu'elles puissent faire à l'Etat, égale-t-il ce mal affreux -qu'elles ont causé? Elles semblent instituées par le zele qui anime en -Languedoc les Catholiques contre ceux que nous nommons Huguenots. On -dirait qu'on a fait voeu de haïr ses freres; car nous avons assez de -religion pour haïr & persécuter, nous n'en avons pas assez pour aimer & -pour secourir. Et que serait-ce, si ces Confrairies étaient gouvernées -par des enthousiastes, comme l'ont été autrefois quelques Congrégations -des Artisans & des _Messieurs_, chez lesquels on réduisait en art & en -systême l'habitude d'avoir des visions, comme le dit un de nos plus -éloquents & savants Magistrats? Que serait-ce si on établissait dans les -Confrairies ces chambres obscures, appellées chambres de méditation, où -l'on faisait peindre des diables armés de cornes & de griffes, des -gouffres de flammes, des croix & des poignards, avec le saint nom de -JESUS au-dessus du tableau? Quel spectacle pour des yeux déja fascinés, -& pour des imaginations aussi enflammées que soumises à leurs -Directeurs! - -Il y a eu des temps, on ne le sait que trop, où des Confrairies ont été -dangereuses. Les Frérots, les Flagellants ont causé des troubles. La -Ligue commença par de telles associations. Pourquoi se distinguer ainsi -des autres Citoyens? s'en croyait-on plus parfait? cela même est une -insulte au reste de la Nation. Voulait-on que tous les Chrétiens -entrassent dans la Confrairie? Ce serait un beau spectacle que l'Europe -en capuchon & en masque, avec deux petits trous ronds au-devant des -yeux! Pense-t-on de bonne foi que Dieu préfere cet accoûtrement à un -justaucorps? Il y a bien plus; cet habit est un uniforme de -Controversistes, qui avertit les Adversaires de se mettre sous les -armes; il peut exciter une espece de guerre civile dans les esprits; -elle finirait peut-être par de funestes excès, si le Roi & ses Ministres -n'étaient aussi sages que les fanatiques sont insensés. - -On sait assez ce qu'il en a coûté depuis que les Chrétiens disputent sur -le dogme; le sang a coulé, soit sur les échafauds, soit dans les -batailles, dès le quatrieme siecle jusqu'à nos jours. Bornons-nous ici -aux guerres & aux horreurs que les querelles de la réforme ont excitées, -& voyons quelle en a été la source en France. Peut-être un tableau -raccourci & fidele de tant de calamités ouvrira les yeux de quelques -personnes peu instruites, & touchera des coeurs bien faits. - - - - -CHAPITRE III. - -_Idée de la Réforme du seizieme siecle._ - - -Lorsqu'à la renaissance des Lettres, les esprits commencerent à -s'éclairer, on se plaignit généralement des abus; tout le monde avoue -que cette plainte était légitime. - -Le Pape _Alexandre VI_ avait acheté publiquement la Tiare, & ses cinq -bâtards en partageaient les avantages. Son fils, le Cardinal Duc de -_Borgia_, fit périr, de concert avec le Pape son pere, les _Vitelli_, -les _Urbino_, les _Gravina_, les _Oliveretto_, & cent autres Seigneurs, -pour ravir leurs domaines. _Jules II_, animé du même esprit, excommunia -_Louis XII_, donna son Royaume au premier occupant, & lui-même le casque -en tête, & la cuirasse sur le dos, mit à feu & à sang une partie de -l'Italie. _Léon X_, pour payer ses plaisirs, trafiqua des Indulgences, -comme on vend des denrées dans un marché public. Ceux qui s'éleverent -contre tant de brigandages, n'avaient du moins aucun tort dans la -morale; voyons s'ils en avaient contre nous dans la politique. - -Ils disaient que JESUS-CHRIST n'ayant jamais exigé d'annates, ni de -réserves, ni vendu des dispenses pour ce monde, & des indulgences pour -l'autre, on pouvait se dispenser de payer à un Prince étranger le prix -de toutes ces choses. Quand les annates, les procès en Cour de Rome, & -les dispenses qui subsistent encore aujourd'hui, ne nous coûteraient que -cinq cents mille francs par an, il est clair que nous avons payé depuis -_François I_, en deux cents cinquante années, cent vingt millions; & en -évaluant les différents prix du marc d'argent, cette somme en compose -une d'environ deux cents cinquante millions d'aujourd'hui. On peut donc -convenir sans blasphême, que les Hérétiques, en proposant l'abolition de -ces Impôts singuliers, dont la postérité s'étonnera, ne faisaient pas en -cela un grand mal au Royaume, & qu'ils étaient plutôt bons calculateurs -que mauvais sujets. Ajoutons qu'ils étaient les seuls qui sussent la -Langue Grecque, & qui connussent l'antiquité. Ne dissimulons point que, -malgré leurs erreurs, nous leur devons le développement de l'esprit -humain, long-temps enseveli dans la plus épaisse barbarie. - -Mais comme ils niaient le Purgatoire, dont on ne doit pas douter, & qui -d'ailleurs rapportait beaucoup aux Moines; comme ils ne révéraient pas -des reliques qu'on doit révérer, mais qui rapportaient encore davantage; -enfin, comme ils attaquaient des dogmes très-respectés,[7] on ne leur -répondit d'abord qu'en les faisant brûler. Le Roi qui les protégeait, & -les soudoyait en Allemagne, marcha dans Paris à la tête d'une -Procession, après laquelle on exécuta plusieurs de ces malheureux; & -voici quelle fut cette exécution. On les suspendait au bout d'une longue -poutre qui jouait en bascule sur un arbre debout; un grand feu était -allumé sous eux, on les y plongeait, & on les relevait alternativement; -ils éprouvaient les tourments & la mort par degrés, jusqu'à ce qu'ils -expirassent par le plus long & le plus affreux supplice que jamais ait -inventé la barbarie. - - [7] Ils renouvellaient le sentiment de _Bérenger_ sur l'Eucharistie; - ils niaient qu'un corps pût être en cent mille endroits différents, - même par la toute-puissance divine; ils niaient que les attributs - pussent subsister sans sujet; ils croyaient qu'il était absolument - impossible que ce qui est pain & vin aux yeux, au goût, à l'estomac, - fût anéanti dans le moment même qu'il existe; ils soutenaient toutes - ces erreurs condamnées autrefois dans _Bérenger_. Ils se fondaient sur - plusieurs passages des premiers Peres de l'Eglise, & sur-tout de _St. - Justin_, qui dit expressément dans son Dialogue contre _Typhon_: - «L'oblation de fine farine est la figure de l'Eucharistie, que - JESUS-CHRIST nous ordonne de faire en mémoire de sa Passion.» - - [Grec: kai hê tês semidaleôs,] &c. [Grec: tupos ên tou artou tês - eucharistias, hon eis anamnêsin tou pathous,] &c. [Grec: Iêsous - christos ho kurios hêmôn paredôke poiein.] - - Ils rappellaient tout ce qu'on avait dit dans les premiers siecles - contre le culte des Reliques; ils citaient ces paroles de - _Vigilantius_: «Est-il nécessaire que vous respectiez, ou même que - vous adoriez une vile poussiere? Les ames des Martyrs aiment-elles - encore leurs cendres? Les coutumes des Idolâtres se sont introduites - dans l'Eglise; on commence à allumer des flambeaux en plein midi: nous - pouvons pendant notre vie prier les uns pour les autres; mais après la - mort, à quoi servent ces prieres? - - Mais ils ne disaient pas combien _St. Jérome_ s'était élevé contre ces - paroles de _Vigilantius_. Enfin, ils voulaient tout rappeller aux - temps Apostoliques, & ne voulaient pas convenir que l'Eglise s'étant - étendue & fortifiée, il avait fallu nécessairement étendre & fortifier - sa discipline: ils condamnaient les richesses, qui semblaient pourtant - nécessaires pour soutenir la majesté du culte. - -Peu de temps avant la mort de _François I_, quelques Membres du -Parlement de Provence, animés par des Ecclésiastiques contre les -Habitants de Mérindol & de Cabriere, demanderent au Roi des Troupes pour -appuyer l'exécution de dix-neuf personnes de ce Pays, condamnées par -eux; ils en firent égorger six mille, sans pardonner ni au sexe, ni à la -vieillesse, ni à l'enfance; ils réduisirent trente Bourgs en cendres. -Ces Peuples, jusqu'alors inconnus, avaient tort sans doute d'être nés -Vaudois, c'était leur seule iniquité. Ils étaient établis depuis trois -cents ans dans des déserts, & sur des montagnes qu'ils avaient rendu -fertiles par un travail incroyable. Leur vie pastorale & tranquille -retraçait l'innocence attribuée aux premiers âges du monde. Les Villes -voisines n'étaient connues d'eux que par le trafic des fruits qu'ils -allaient vendre; ils ignoraient les procès & la guerre; ils ne se -défendirent pas; on les égorgea comme des animaux fugitifs qu'on tue -dans une enceinte.[8] - - [8] Le véridique & respectable Président de _Thou_ parle ainsi de ces - hommes si innocents & si infortunés: _Homines esse qui trecentis - circiter abhinc annis asperum & incultum solum vectigale à Dominis - acceperint, quod improbo labore & assiduo cultu frugum ferax & aptum - pecori reddiderint; patientissimos eos laboris & inediæ, à litibus - abhorrentes, ergà egenos munificos, tributa Principi & sua jura - Dominis sedulò & summâ fide pendere; Dei cultum assiduis precibus & - morum innocentiam præ se ferre, ceterùm rarò divorum templa adire, - nisi si quandò ad vicina suis finibus oppida mercandi aut negotiorum - causâ divertant; quò si quandoque pedem inferant, non Dei, divorumque - statuis advolvi, nec cereos eis aut donaria ulla ponere; non - Sacerdotes ab eis rogari ut pro se, aut propinquorum manibus rem - divinam faciant, non cruce frontem insigniri uti aliorum moris est: - cùm coelum intonat non se lustrali aquâ aspergere, sed sublatis in - coelum oculis Dei opem implorare; non religionis ergò peregrè - proficisci, non per vias antè crucium simulacra caput aperire; sacra - alio ritu, & populari linguâ celebrare; non denique Pontifici aut - Episcopis honorem deferre, sed quosdam è suo numero delectos pro - Antistibus & Doctoribus habere. Hæc uti ad Franciscum relata VI. Eid. - feb. anni, &c._ - - Madame _de Cental_, à qui appartenait une partie des terres ravagées, - & sur lesquelles on ne voyait plus que les cadavres de ses Habitants, - demanda justice au Roi _Henri II_, qui la renvoya au Parlement de - Paris. L'Avocat Général de Provence, nommé _Guerin_, principal auteur - des massacres, fut seul condamné à perdre la tête. _De Thou_ dit qu'il - porta seul la peine des autres coupables, _quòd aulicorum favore - destitueretur_, parce qu'il n'avait pas d'amis à la Cour. - -Après la mort de _François I_, Prince plus connu cependant par ses -galanteries & par ses malheurs que par ses cruautés, le supplice de -mille Hérétiques, sur-tout celui du Conseiller au Parlement _Dubourg_, & -enfin le massacre de Vassy, armerent les persécutés, dont la secte -s'était multipliée à la lueur des buchers, & sous le fer des bourreaux; -la rage succéda à la patience; ils imiterent les cruautés de leurs -ennemis: neuf guerres civiles remplirent la France de carnage; une paix -plus funeste que la guerre, produisit la _St. Barthelemi_, dont il n'y -avait aucun exemple dans les annales des crimes. - -La Ligue assassina _Henri III_ & _Henri IV_, par les mains d'un Frere -Jacobin, & d'un monstre qui avait été Frere Feuillant. Il y a des gens -qui prétendent que l'humanité, l'indulgence, & la liberté de conscience, -sont des choses horribles; mais en bonne foi, auraient-elles produit des -calamités comparables? - - - - -CHAPITRE IV. - -_Si la Tolérance est dangereuse; & chez quels Peuples elle est -pratiquée._ - - -Quelques-uns ont dit que si l'on usait d'une indulgence paternelle -envers nos freres errants, qui prient Dieu en mauvais Français, ce -serait leur mettre les armes à la main, qu'on verrait de nouvelles -batailles de Jarnac, de Moncontour, de Coutras, de Dreux, de St. Denis, -&c. C'est ce que j'ignore, parce que je ne suis pas Prophete; mais il me -semble que ce n'est pas raisonner conséquemment, que de dire: «Ces -hommes se sont soulevés quand je leur ai fait du mal, donc ils se -souleveront quand je leur ferai du bien. - -J'oserais prendre la liberté d'inviter ceux qui sont à la tête du -Gouvernement, & ceux qui sont destinés aux grandes places, à vouloir -bien examiner mûrement, si l'on doit craindre en effet que la douceur -produise les mêmes révoltes que la cruauté a fait naître; si ce qui est -arrivé dans certaines circonstances, doit arriver dans d'autres; si les -temps, l'opinion, les moeurs sont toujours les mêmes? - -Les Huguenots, sans doute, ont été enivrés de fanatisme, & souillés de -sang comme nous: mais la génération présente est-elle aussi barbare que -leurs peres? le temps, la raison qui fait tant de progrès, les bons -Livres, la douceur de la Société, n'ont-ils point pénétré chez ceux qui -conduisent l'esprit de ces Peuples? & ne nous appercevons-nous pas que -presque toute l'Europe a changé de face depuis environ cinquante années? - -Le Gouvernement s'est fortifié par-tout, tandis que les moeurs se sont -adoucies. La Police générale, soutenue d'armées nombreuses toujours -existantes, ne permet pas d'ailleurs de craindre le retour de ces temps -anarchiques, où des Paysans Calvinistes combattaient des Paysans -Catholiques, enrégimentés à la hâte entre les semailles & les moissons. - -D'autres temps, d'autres soins. Il serait absurde de décimer aujourd'hui -la Sorbonne, parce qu'elle présenta requête autrefois pour faire brûler -la _Pucelle d'Orléans_; parce qu'elle déclara _Henri III_ déchu du droit -de régner, qu'elle l'excommunia, qu'elle proscrivit le grand _Henri IV_. -On ne recherchera pas, sans doute, les autres Corps du Royaume qui -commirent les mêmes excès dans ces temps de frénésie; cela serait -non-seulement injuste, mais il y aurait autant de folie qu'à purger tous -les Habitants de Marseille parce qu'ils ont eu la peste en 1720. - -Irons-nous saccager Rome, comme firent les troupes de _Charles-quint_, -parce que _Sixte-quint_, en 1585, accorda neuf ans d'indulgence à tous -les Français qui prendraient les armes contre leur Souverain? & n'est-ce -pas assez d'empêcher Rome de se porter jamais à des excès semblables? - -La fureur qu'inspirent l'esprit dogmatique & l'abus de la Religion -Chrétienne mal entendue, a répandu autant de sang, a produit autant de -désastres en Allemagne, en Angleterre, & même en Hollande, qu'en France: -cependant aujourd'hui la différence des Religions ne cause aucun trouble -dans ces Etats; le Juif, le Catholique, le Grec, le Luthérien, le -Calviniste, l'Anabatiste, le Socinien, le Memnoniste, le Morave & tant -d'autres, vivent en freres dans ces Contrées, & contribuent également au -bien de la Société. - -On ne craint plus en Hollande que les disputes d'un _Gomar_[9] sur la -prédestination fassent trancher la tête au grand Pensionnaire. On ne -craint plus à Londres que les querelles des Presbytériens & des -Episcopaux pour une Lithurgie & pour un surplis, répandent le sang d'un -Roi sur un échafaud.[10] L'Irlande peuplée & enrichie, ne verra plus ses -Citoyens Catholiques sacrifier à Dieu pendant deux mois ses Citoyens -Protestants, les enterrer vivants, suspendre les meres à des gibets, -attacher les filles au cou de leurs meres, & les voir expirer ensemble; -ouvrir le ventre des femmes enceintes, en tirer les enfants à -demi-formés, & les donner à manger aux porcs & aux chiens; mettre un -poignard dans la main de leurs prisonniers garrotés, & conduire leurs -bras dans le sein de leurs femmes, de leurs peres, de leurs meres, de -leurs filles, s'imaginant en faire mutuellement des parricides, & les -damner tous en les exterminant tous. C'est ce que rapporte -_Rapin-Toiras_, Officier en Irlande, presque contemporain; c'est ce que -rapportent toutes les Annales, toutes les Histoires d'Angleterre, & ce -qui sans doute ne sera jamais imité. La Philosophie, la seule -Philosophie, cette soeur de la Religion, a désarmé des mains que la -superstition avait si long-temps ensanglantées; & l'esprit humain, au -réveil de son ivresse, s'est étonné des excès où l'avait emporté le -fanatisme. - - [9] _François Gomar_ était un Théologien Protestant; il soutint contre - _Arminius_, son Collegue, que Dieu a destiné, de toute éternité, la - plus grande partie des hommes à être brûlés éternellement: ce dogme - infernal fut soutenu comme il devait l'être par la persécution. Le - grand Pensionnaire _Barneweldt_, qui était du parti contraire à - _Gomar_, eut la tête tranchée à l'âge de 72 ans, le 13 Mai 1619, _pour - avoir contristé au possible l'Eglise de Dieu_. - - [10] Un Déclamateur, dans l'Apologie de la Révocation de l'Edit de - Nantes, dit, en parlant de l'Angleterre: _une fausse Religion devait - produire nécessairement de tels fruits; il en restait un seul à mûrir, - ces Insulaires le recueillent, c'est le mépris des Nations_. Il faut - avouer que l'Auteur prend mal son temps pour dire que les Anglais sont - méprisables & méprisés de toute la terre. Ce n'est pas, ce me semble, - lorsqu'une Nation signale sa bravoure & sa générosité, lorsqu'elle est - victorieuse dans les quatre parties du Monde, qu'on est bien reçu à - dire qu'elle est méprisable & méprisée. C'est dans un Chapitre sur - l'Intolérance, qu'on trouve ce singulier passage. Ceux qui prêchent - l'Intolérance, méritent d'écrire ainsi. Cet abominable Livre, qui - semble fait par le fou de _Verberies_, est d'un homme sans mission: - car quel Pasteur écrirait ainsi? La fureur est poussée dans ce Livre - jusqu'à justifier la _St. Barthelemi_. On croirait qu'un tel Ouvrage, - rempli de si affreux paradoxes, devrait être entre les mains de tout - le monde, au moins par sa singularité; cependant à peine est-il connu. - -Nous-mêmes, nous avons en France une Province opulente, où le -Luthéranisme l'emporte sur le Catholicisme. L'Université d'Alsace est -entre les mains des Luthériens: ils occupent une partie des Charges -municipales; jamais la moindre querelle religieuse n'a dérangé le repos -de cette Province depuis qu'elle appartient à nos Rois. Pourquoi? c'est -qu'on n'y a persécuté personne. Ne cherchez point à gêner les coeurs, & -tous les coeurs seront à vous. - -Je ne dis pas que tous ceux qui ne sont point de la Religion du Prince -doivent partager les places & les honneurs de ceux qui sont de la -Religion dominante. En Angleterre, les Catholiques, regardés comme -attachés au Prétendant, ne peuvent parvenir aux emplois; ils payent même -double taxe; mais ils jouissent d'ailleurs de tous les droits des -Citoyens. - -On a soupçonné quelques Evêques Français de penser qu'il n'est ni de -leur honneur, ni de leur intérêt, d'avoir dans leur Diocese des -Calvinistes; & que c'est là le plus grand obstacle à la Tolérance: je ne -le puis croire. Le Corps des Evêques en France est composé de gens de -qualité, qui pensent & qui agissent avec une noblesse digne de leur -naissance; ils sont charitables & généreux, c'est une justice qu'on doit -leur rendre: ils doivent penser que certainement leurs Diocésains -fugitifs ne se convertiront pas dans les Pays étrangers, & que, -retournés auprès de leurs Pasteurs, ils pourraient être éclairés par -leurs instructions, & touchés par leurs exemples; il y aurait de -l'honneur à les convertir: le temporel n'y perdrait pas; & plus il y -aurait de Citoyens, plus les terres des Prélats rapporteraient. - -Un Evêque de Varmie, en Pologne, avait un Anabatiste pour Fermier, & un -Socinien pour Receveur; on lui proposa de chasser & de poursuivre l'un -parce qu'il ne croyait pas la consubstantiabilité, & l'autre parce qu'il -ne baptisait son fils qu'à quinze ans: il répondit qu'ils seraient -éternellement damnés dans l'autre monde, mais que dans ce monde-ci ils -lui étaient très-nécessaires. - -Sortons de notre petite sphere, & examinons le reste de notre globe. Le -grand Seigneur gouverne en paix vingt Peuples de différentes Religions; -deux cents mille Grecs vivent avec sécurité dans Constantinople; le -Muphti même nomme & présente à l'Empereur le Patriarche Grec; on y -souffre un Patriarche Latin. Le Sultan nomme des Evêques Latins pour -quelques Isles de la Grece,[11] & voici la formule dont il se sert; _Je -lui commande d'aller résider Evêque dans l'Isle de Chio, selon leur -ancienne coutume & leurs vaines cérémonies._ Cet Empire est rempli de -Jacobites, de Nestoriens, de Monotélites; il y a des Cophtes, des -Chrétiens de _St. Jean_, des Juifs, des Guebres, des Banians. Les -Annales Turques ne font mention d'aucune révolte excitée par aucune de -ces Religions. - - [11] Voyez _Ricaut_. - -Allez dans l'Inde, dans la Perse, dans la Tartarie; vous y verrez la -même tolérance & la même tranquillité. _Pierre-le-Grand_ a favorisé tous -les Cultes dans son vaste Empire: le Commerce & l'Agriculture y ont -gagné, & le Corps politique n'en a jamais souffert. - -Le Gouvernement de la Chine n'a jamais adopté, depuis plus de quatre -mille ans qu'il est connu, que le Culte des _Noachides_, l'adoration -simple d'un seul Dieu: cependant il tolere les superstitions de _Fo_, & -une multitude de Bonzes qui serait dangereuse, si la sagesse des -Tribunaux ne les avait pas toujours contenus. - -Il est vrai que le grand Empereur _Yont-Chin_, le plus sage & le plus -magnanime peut-être qu'ait eu la Chine, a chassé les Jésuites; mais ce -n'était pas parce qu'il était intolérant, c'était au contraire parce que -les Jésuites l'étaient. Ils rapportent eux-mêmes dans leurs Lettres -curieuses, les paroles que leur dit ce bon Prince: _Je sais que votre -Religion est intolérante; je sais ce que vous avez fait aux Manilles & -au Japon; vous avez trompé mon Pere, n'espérez pas me tromper de même_. -Qu'on lise tout le discours qu'il daigna leur tenir, on le trouvera le -plus sage & le plus clément des hommes. Pouvait-il en effet retenir des -Physiciens d'Europe, qui, sous prétexte de montrer des thermometres & -des éolipiles à la Cour, avaient soulevé déja un Prince du sang? & -qu'aurait dit cet Empereur, s'il avait lu nos Histoires, s'il avait -connu nos temps de la ligue, & de la conspiration des poudres? - -C'en était assez pour lui d'être informé des querelles indécentes des -Jésuites, des Dominicains, des Capucins, des Prêtres séculiers envoyés -du bout du monde dans ses Etats: ils venaient prêcher la vérité, & ils -s'anathématisaient les uns les autres. L'Empereur ne fit donc que -renvoyer des perturbateurs étrangers: mais avec quelle bonté les -renvoya-t-il? quels soins paternels n'eut-il pas d'eux pour leur voyage, -& pour empêcher qu'on ne les insultât sur la route? Leur bannissement -même fut un exemple de tolérance & d'humanité. - -Les Japonois[12] étaient les plus tolérants de tous les hommes, douze -Religions paisibles étaient établies dans leur Empire: les Jésuites -vinrent faire la treizieme; mais bientôt n'en voulant pas souffrir -d'autre, on sait ce qui en résulta; une guerre civile, non moins -affreuse que celles de la Ligue, désola ce Pays. La Religion Chrétienne -fut noyée enfin dans des flots de sang. Les Japonois fermerent leur -Empire au reste du monde, & ne nous regarderent que comme des bêtes -farouches, semblables à celles dont les Anglais ont purgé leur Isle. -C'est en vain que le Ministre _Colbert_, sentant le besoin que nous -avions des Japonois, qui n'ont nul besoin de nous, tenta d'établir un -commerce avec leur Empire; il les trouva inflexibles. - - [12] Voyez _Kempfer_, & toutes les Relations du Japon. - -Ainsi donc notre Continent entier nous prouve qu'il ne faut ni annoncer -ni exercer l'intolérance. - -Jettez les yeux sur l'autre hémisphere, voyez la Caroline, dont le sage -_Loke_ fut le Législateur; tout pere de famille qui a sept personnes -seulement dans sa maison, peut y établir une Religion à son choix, -pourvu que ces sept personnes y concourent avec lui. Cette liberté n'a -fait naître aucun désordre. Dieu nous préserve de citer cet exemple pour -engager chaque maison à se faire un culte particulier: on ne le rapporte -que pour faire voir que l'excès le plus grand où puisse aller la -tolérance, n'a pas été suivi de la plus légere dissension. - -Mais que dirons-nous de ces pacifiques _Primitifs_, que l'on a nommés -_Quakres_ par dérision, & qui, avec des usages peut-être ridicules, ont -été si vertueux, & ont enseigné inutilement la paix au reste des hommes? -Ils sont en Pensilvanie au nombre de cent mille; la discorde, la -controverse sont ignorées dans l'heureuse Patrie qu'ils se sont faite: & -le nom seul de leur Ville de Philadelphie, qui leur rappelle à tout -moment que les hommes sont freres, est l'exemple & la honte des Peuples -qui ne connaissent pas encore la tolérance. - -Enfin cette tolérance n'a jamais excité de guerre civile; l'intolérance -a couvert la terre de carnage. Qu'on juge maintenant entre ces deux -rivales, entre la mere qui veut qu'on égorge son fils, & la mere qui le -cede pourvu qu'il vive. - -Je ne parle ici que de l'intérêt des Nations; & en respectant, comme je -le dois, la Théologie, je n'envisage dans cet article que le bien -physique & moral de la Société. Je supplie tout Lecteur impartial de -peser ces vérités, de les rectifier & de les étendre. Des Lecteurs -attentifs, qui se communiquent leurs pensées, vont toujours plus loin -que l'Auteur.[13] - - [13] Mr. _de la Bourdonnaie_, Intendant de Rouen, dit que la - Manufacture de chapeaux est tombée à Caudebec & à Neufchâtel par la - fuite des Réfugiés. Mr. _Foucaut_, Intendant de Caen, dit que le - Commerce est tombé de moitié dans la Généralité. Mr. _De Maupeou_, - Intendant de Poitiers, dit que la Manufacture de droguet est anéantie. - Mr. _de Bezons_, Intendant de Bordeaux, se plaint que le Commerce de - Clérac & de Nérac ne subsiste presque plus. Mr. _de Miroménil_, - Intendant de Touraine, dit que le Commerce de Tours est diminué de dix - millions par année; & tout cela par la persécution. Voyez les Mémoires - des Intendants, en 1698. Comptez sur-tout le nombre des Officiers de - terre & de mer, & de Matelots, qui ont été obligés d'aller servir - contre la France, & souvent avec un funeste avantage: & voyez si - l'Intolérance n'a pas causé quelque mal à l'Etat. - - On n'a pas ici la témérité de proposer des vues à des Ministres dont - on connaît le génie & les grands sentiments, & dont le coeur est aussi - noble que la naissance: ils verront assez que le rétablissement de la - Marine demande quelque indulgence pour les Habitants de nos Côtes. - - - - -CHAPITRE V. - -_Comment la Tolérance peut être admise._ - - -J'ose supposer qu'un Ministre éclairé & magnanime, un Prélat humain & -sage, un Prince qui sait que son intérêt consiste dans le grand nombre -de ses Sujets, & sa gloire dans leur bonheur, daigne jetter les yeux sur -cet Ecrit informe & défectueux; il y supplée par ses propres lumieres; -il se dit à lui-même: Que risquerai-je à voir la terre cultivée & ornée -par plus de mains laborieuses, les tributs augmentés, l'Etat plus -florissant? - -L'Allemagne serait un désert couvert des ossements des Catholiques, -Evangéliques, Réformés, Anabatistes, égorgés les uns par les autres, si -la paix de Westphalie n'avait pas procuré enfin la liberté de -conscience. - -Nous avons des Juifs à Bordeaux, à Metz, en Alsace; nous avons des -Luthériens, des Molinistes, des Jansénistes; ne pouvons-nous pas -souffrir & contenir des Calvinistes à peu près aux mêmes conditions que -les Catholiques sont tolérés à Londres? Plus il y a de sectes, moins -chacune est dangereuse; la multiplicité les affaiblit; toutes sont -réprimées par de justes Loix, qui défendent les assemblées -tumultueuses, les injures, les séditions, & qui sont toujours en vigueur -par la force coactive. - -Nous savons que plusieurs Chefs de famille, qui ont élevé de grandes -fortunes dans les Pays étrangers, sont prêts à retourner dans leur -Patrie; ils ne demandent que la protection de la Loi naturelle, la -validité de leurs mariages, la certitude de l'état de leurs enfants, le -droit d'hériter de leurs peres, la franchise de leurs personnes; point -de Temples publics, point de droit aux Charges municipales, aux -dignités: les Catholiques n'en ont ni à Londres, ni en plusieurs autres -Pays. Il ne s'agit plus de donner des privileges immenses, des places de -sûreté à une faction; mais de laisser vivre un Peuple paisible, -d'adoucir des Edits, autrefois peut-être nécessaires, & qui ne le sont -plus: ce n'est pas à nous d'indiquer au Ministere ce qu'il peut faire; -il suffit de l'implorer pour des infortunés. - -Que de moyens de les rendre utiles, & d'empêcher qu'ils ne soient jamais -dangereux! La prudence du Ministere & du Conseil, appuyée de la force, -trouvera bien aisément ces moyens, que tant d'autres Nations employent -si heureusement. - -Il y a des fanatiques encore dans la populace Calviniste; mais il est -constant qu'il y en a davantage dans la populace Convulsionnaire. La -lie des insensés de _St. Médard_ est comptée pour rien dans la Nation, -celle des Prophetes Calvinistes est anéantie. Le grand moyen de diminuer -le nombre des Maniaques, s'il en reste, est d'abandonner cette maladie -de l'esprit au régime de la raison, qui éclaire lentement, mais -infailliblement les hommes. Cette raison est douce, elle est humaine, -elle inspire l'indulgence, elle étouffe la discorde, elle affermit la -vertu, elle rend aimable l'obéissance aux Loix, plus encore que la force -ne les maintient. Et comptera-t-on pour rien le ridicule attaché -aujourd'hui à l'enthousiasme par tous les honnêtes gens? Ce ridicule est -une puissante barriere contre les extravagances de tous les Sectaires. -Les temps passés sont comme s'ils n'avaient jamais été. Il faut toujours -partir du point où l'on est, & de celui où les Nations sont parvenues. - -Il a été un temps où l'on se crut obligé de rendre des Arrêts contre -ceux qui enseignaient une Doctrine contraire aux Cathégories -d'_Aristote_, à l'horreur du vuide, aux quiddités, & à l'universel de la -part de la chose. Nous avons en Europe plus de cent volumes de -Jurisprudence sur la Sorcellerie, & sur la maniere de distinguer les -faux Sorciers des véritables. L'excommunication des sauterelles, & des -insectes nuisibles aux moissons, a été très-en usage, & subsiste encore -dans plusieurs Rituels; l'usage est passé, on laisse en paix _Aristote_, -les Sorciers & les sauterelles. Les exemples de ces graves démences, -autrefois si importantes, sont innombrables: il en revient d'autres de -temps en temps; mais quand elles ont fait leur effet, quand on en est -rassassié, elles s'anéantissent. Si quelqu'un s'avisait aujourd'hui -d'être Carpocratien, ou Eutichéen, ou Monothélite, Monophisite, -Nestorien, Manichéen, &c. qu'arriverait-il? On en rirait comme d'un -homme habillé à l'antique avec une fraise & un pourpoint. - -La Nation commençait à entr'ouvrir les yeux, lorsque les Jésuites _Le -Tellier_ & _Doucin_ fabriquerent la Bulle _Unigenitus_, qu'ils -envoyerent à Rome; ils crurent être encore dans ces temps d'ignorance, -où les Peuples adoptaient sans examen les Assertions les plus absurdes. -Ils oserent proscrire cette proposition, qui est d'une vérité -universelle dans tous les cas & dans tous les temps; _La crainte d'une -excommunication injuste ne doit point empêcher de faire son devoir_: -c'était proscrire la raison, les libertés de l'Eglise Gallicane, & le -fondement de la morale; c'était dire aux hommes, Dieu vous ordonne de ne -jamais faire votre devoir, dès que vous craindrez l'injustice. On n'a -jamais heurté le sens commun plus effrontément; les Consulteurs de Rome -n'y prirent pas garde. On persuada à la Cour de Rome que cette Bulle -était nécessaire, & que la Nation la desirait; elle fut signée, scellée -& envoyée, on en sait les suites: certainement si on les avait prévues, -on aurait mitigé la Bulle. Les querelles ont été vives, la prudence & la -bonté du Roi les a enfin appaisées. - -Il en est de même dans une grande partie des points qui divisent les -Protestants & nous; il y en a quelques-uns qui ne sont d'aucune -conséquence, il y en a d'autres plus graves, mais sur lesquels la fureur -de la dispute est tellement amortie, que les Protestants eux-mêmes ne -prêchent aujourd'hui la controverse en aucune de leurs Eglises. - -C'est donc ce temps de dégoût, de satiété, ou plutôt de raison, qu'on -peut saisir comme une époque & un gage de la tranquillité publique. La -controverse est une maladie épidémique qui est sur sa fin, & cette -peste, dont on est guéri, ne demande plus qu'un régime doux. Enfin -l'intérêt de l'Etat est que des fils expatriés reviennent avec modestie -dans la maison de leur pere; l'humanité le demande, la raison le -conseille, & la politique ne peut s'en effrayer. - - - - -CHAPITRE VI. - -_Si l'Intolérance est de droit naturel & de droit humain._ - - -Le droit naturel est celui que la nature indique à tous les hommes. Vous -avez élevé votre enfant, il vous doit du respect comme à son pere, de la -reconnaissance comme à son bienfaicteur. Vous avez droit aux productions -de la terre que vous avez cultivée par vos mains, vous avez donné & reçu -une promesse, elle doit être tenue. - -Le droit humain ne peut être fondé en aucun cas que sur ce droit de -nature; & le grand principe, le principe universel de l'un & de l'autre, -est dans toute la terre: _Ne fais pas ce que tu ne voudrais pas qu'on te -fît_. Or, on ne voit pas comment, suivant ce principe, un homme pourrait -dire à un autre: _Crois ce que je crois & ce que tu ne peux croire, ou -tu périras_: c'est ce qu'on dit en Portugal, en Espagne, à Goa. On se -contente à présent dans quelques autres Pays de dire: _Crois, ou je -t'abhorre; crois, ou je te ferai tout le mal que je pourrai; monstre, tu -n'as pas ma Religion, tu n'as donc point de Religion; il faut que tu -sois en horreur à tes voisins, à ta Ville, à ta Province_. - -S'il était de droit humain de se conduire ainsi, il faudrait donc que le -Japonois détestât le Chinois, qui aurait en exécration le Siamois; -celui-ci poursuivrait les Gangarides, qui tomberaient sur les Habitants -de l'Indus; un Mogol arracherait le coeur au premier Malabare qu'il -trouverait; le Malabare pourrait égorger le Persan, qui pourrait -massacrer le Turc; & tous ensemble se jetteraient sur les Chrétiens, qui -se sont si long-temps dévorés les uns les autres. - -Le droit de l'Intolérance est donc absurde & barbare; c'est le droit des -tigres; & il est bien plus horrible: car les tigres ne déchirent que -pour manger, & nous nous sommes exterminés pour des paragraphes. - - - - -CHAPITRE VII. - -_Si l'Intolérance a été connue des Grecs._ - - -Les Peuples, dont l'Histoire nous a donné quelques faibles -connaissances, ont tous regardé leurs différentes Religions comme des -noeuds qui les unissaient tous ensemble; c'était une association du -Genre-humain. Il y avait une espece de droit d'hospitalité entre les -Dieux comme entre les hommes. Un Etranger arrivait-il dans une Ville, -il commençait par adorer les Dieux du Pays; on ne manquait jamais de -vénérer les Dieux mêmes de ses ennemis. Les Troyens adressaient des -prieres aux Dieux qui combattaient pour les Grecs. - -_Alexandre_ alla consulter, dans les Déserts de la Libie, le Dieu -_Ammon_, auquel les Grecs donnerent le nom de _Zeus_ & les Latins de -_Jupiter_, quoique les uns & les autres eussent leur _Jupiter_ & leur -_Zeus_ chez eux. Lorsqu'on assiégeait une Ville, on faisait un sacrifice -& des prieres aux Dieux de la Ville, pour se les rendre favorables. -Ainsi, au milieu même de la guerre, la Religion réunissait les hommes, & -adoucissait quelquefois leurs fureurs, si quelquefois elle leur -commandait des actions inhumaines & horribles. - -Je peux me tromper; mais il me paraît que de tous les anciens Peuples -policés, aucun n'a gêné la liberté de penser. Tous avaient une Religion; -mais il me semble qu'ils en usaient avec les hommes comme avec leurs -Dieux; ils reconnaissaient tous un Dieu suprême, mais ils lui -associaient une quantité prodigieuse de Divinités inférieures; ils -n'avaient qu'un culte, mais ils permettaient une foule de systêmes -particuliers. - -Les Grecs, par exemple, quelque religieux qu'ils fussent, trouvaient bon -que les Epicuriens niassent la Providence & l'existence de l'ame. Je ne -parle pas des autres Sectes, qui toutes blessaient les idées saines -qu'on doit avoir de l'Etre créateur, & qui toutes étaient tolérées. - -_Socrate_ qui approcha le plus près de la connaissance du Créateur, en -porta, dit-on, la peine, & mourut martyr de la Divinité; c'est le seul -que les Grecs ayent fait mourir pour ses opinions. Si ce fut en effet la -cause de sa condamnation, cela n'est pas à l'honneur de l'Intolérance, -puisqu'on ne punit que celui qui seul rendit gloire à Dieu, & qu'on -honora tous ceux qui donnaient de la Divinité les notions les plus -indignes. Les ennemis de la tolérance ne doivent pas, à mon avis, se -prévaloir de l'exemple odieux des Juges de _Socrate_. - -Il est évident d'ailleurs, qu'il fut la victime d'un parti furieux animé -contre lui. Il s'était fait des ennemis irréconciliables des Sophistes, -des Orateurs, des Poëtes, qui enseignaient dans les Ecoles, & même de -tous les Précepteurs qui avaient soin des enfants de distinction. Il -avoue lui-même dans son Discours rapporté par _Platon_, qu'il allait de -maison en maison prouver à ces Précepteurs qu'ils n'étaient que des -ignorants: cette conduite n'était pas digne de celui qu'un Oracle avait -déclaré le plus sage des hommes. On déchaîna contre lui un Prêtre, & un -Conseiller des cinq cents, qui l'accuserent; j'avoue que je ne sais pas -précisément de quoi, je ne vois que du vague dans son apologie; on lui -fait dire en général, qu'on lui imputait d'inspirer aux jeunes gens des -maximes contre la Religion & le Gouvernement. C'est ainsi qu'en usent -tous les jours les calomniateurs dans le monde: mais il faut dans un -Tribunal des faits avérés, des chefs d'accusation précis & -circonstanciés; c'est ce que le procès de _Socrate_ ne nous fournit -point: nous savons seulement qu'il eut d'abord deux cents vingt voix -pour lui. Le Tribunal des cinq cents possédait donc deux cents vingt -Philosophes: c'est beaucoup; je doute qu'on les trouvât ailleurs. Enfin, -la pluralité fut pour la ciguë; mais aussi, songeons que les Athéniens, -revenus à eux-mêmes, eurent les accusateurs & les Juges en horreur; que -_Melitus_, le principal auteur de cet Arrêt, fut condamné à mort pour -cette injustice; que les autres furent bannis, & qu'on éleva un Temple à -_Socrate_. Jamais la Philosophie ne fut si bien vengée, ni tant honorée. -L'exemple de _Socrate_ est au fond le plus terrible argument qu'on -puisse alléguer contre l'intolérance. Les Athéniens avaient un Autel -dédié aux Dieux étrangers, aux Dieux qu'ils ne pouvaient connaître. Y -a-t-il une plus forte preuve, non-seulement d'indulgence pour toutes les -Nations, mais encore de respect pour leurs cultes? - -Un honnête homme qui n'est ennemi ni de la raison, ni de la littérature, -ni de la probité, ni de la patrie, en justifiant depuis peu la -_Saint-Barthelemi_, cite la guerre des Phocéens, nommée _la guerre -sacrée_, comme si cette guerre avait été allumée pour le culte, pour le -dogme, pour des arguments de Théologie; il s'agissait de savoir à qui -appartiendrait un champ: c'est le sujet de toutes les guerres. Des -gerbes de bled ne sont pas un symbole de créance; jamais aucune Ville -Grecque ne combattit pour des opinions. D'ailleurs que prétend cet homme -modeste & doux? veut-il que nous fassions une guerre sacrée? - - - - -CHAPITRE VIII. - -_Si les Romains ont été tolérants._ - - -Chez les anciens Romains, depuis _Romulus_ jusqu'aux temps où les -Chrétiens disputerent avec les Prêtres de l'Empire, vous ne voyez pas un -seul homme persécuté pour ses sentiments. _Cicéron_ douta de tout; -_Lucrece_ nia tout; & on ne leur en fit pas le plus léger reproche: la -licence même alla si loin, que _Pline_ le Naturaliste commence son Livre -par nier un Dieu, & par dire que s'il en est un, c'est le Soleil. -_Cicéron_ dit, en parlant des Enfers: _Non est anus tam excors quæ -credat_: «Il n'y a pas même de vieille assez imbécille pour les croire.» -_Juvenal_ dit: _Nec pueri credunt_: «Les enfants n'en croyent rien.» On -chantait sur le Théâtre de Rome: _Post mortem nihil est, ipsaque mors -nihil_: «Rien n'est après la mort, la mort même n'est rien.» Abhorrons -ces maximes, &, tout au plus, pardonnons-les à un Peuple que les -Evangiles n'éclairaient pas; elles sont fausses, elles sont impies; mais -concluons que les Romains étaient très-tolérants, puisqu'elles -n'exciterent jamais le moindre murmure. - -Le grand principe du Sénat & du Peuple Romain était: _Deorum offensa -diis curæ_; «C'est aux Dieux seuls à se soucier des offenses faites aux -Dieux.» Ce Peuple Roi ne songeait qu'à conquérir, à gouverner, & à -policer l'Univers. Ils ont été nos Législateurs comme nos vainqueurs; & -jamais _César_, qui nous donna des fers, des loix & des jeux, ne voulut -nous forcer à quitter nos Druides pour lui, tout grand Pontife qu'il -était d'une Nation notre Souveraine. - -Les Romains ne professaient pas tous les cultes, ils ne donnaient pas à -tous la sanction publique, mais ils les permirent tous. Ils n'eurent -aucun objet matériel de culte sous _Numa_, point de simulacres, point -de statues; bientôt ils en éleverent aux Dieux _Majorum Gentium_, que -les Grecs leur firent connaître. La Loi des douze Tables, _Deos -peregrinos ne colunto_, se réduisit à n'accorder le culte public qu'aux -Divinités supérieures ou inférieures approuvées par le Sénat. _Isis_ eut -un Temple dans Rome, jusqu'au temps où _Tibere_ le démolit, lorsque les -Prêtres de ce Temple, corrompus par l'argent de _Mundus_, le firent -coucher dans le Temple sous le nom du Dieu _Anubis_, avec une femme -nommée _Pauline_. Il est vrai que _Joseph_ est le seul qui rapporte -cette histoire; il n'était pas contemporain, il était crédule & -exagérateur. Il y a peu d'apparence que dans un temps aussi éclairé que -celui de _Tibere_, une Dame de la premiere condition eût été assez -imbécille pour croire avoir les faveurs du Dieu _Anubis_. - -Mais que cette anecdote soit vraie ou fausse, il demeure certain que la -superstition Egyptienne avait élevé un Temple à Rome avec le -consentement public. Les Juifs y commerçaient dès le temps de la guerre -Punique; ils y avaient des Synagogues du temps d'_Auguste_, & ils les -conserverent presque toujours, ainsi que dans Rome moderne. Y a-t-il un -plus grand exemple que la tolérance était regardée par les Romains comme -la loi la plus sacrée du droit des gens? - - [Chap. 21. & 22.] - -On nous dit qu'aussi-tôt que les Chrétiens parurent, ils furent -persécutés par ces mêmes Romains qui ne persécutaient personne. Il me -paraît évident que ce fait est très-faux; je n'en veux pour preuve que -_St. Paul_ lui-même. Les Actes des Apôtres nous apprennent que _St. -Paul_ étant accusé par les Juifs de vouloir détruire la Loi Mosaïque par -JESUS-CHRIST, _St. Jacques_ proposa à _St. Paul_ de se faire raser la -tête, & d'aller se purifier dans le Temple avec quatre Juifs, _afin que -tout le monde sache que tout ce que l'on dit de vous est faux, & que -vous continuez à garder la Loi de Moïse_. - - [Actes des Apôtres, Chap. 25.] - -_Paul_, Chrétien, alla donc s'acquitter de toutes les cérémonies -Judaïques pendant sept jours; mais les sept jours n'étaient pas encore -écoulés, quand des Juifs d'_Asie_ le reconnurent; & voyant qu'il était -entré dans le Temple, non-seulement avec des Juifs, mais avec des -Gentils, ils crierent à la profanation: on le saisit, on le mena devant -le Gouverneur _Félix_, & ensuite on s'adressa au Tribunal de _Festus_. -Les Juifs en foule demanderent sa mort; _Festus_ leur répondit: _Ce -n'est point la coutume des Romains de condamner un homme avant que -l'accusé ait ses accusateurs devant lui, & qu'on lui ait donné la -liberté de se défendre._ - - [Act. des Ap. Ch. 26. v. 34.] - -Ces paroles sont d'autant plus remarquables dans ce Magistrat Romain, -qu'il paraît n'avoir eu nulle considération pour _St. Paul_, n'avoir -senti pour lui que du mépris; trompé par les fausses lumieres de sa -raison, il le prit pour un fou; il lui dit à lui-même qu'il était en -démence, _multæ te litteræ ad insaniam convertunt_. _Festus_ n'écouta -donc que l'équité de la Loi Romaine, en donnant sa protection à un -inconnu qu'il ne pouvait estimer. - -Voilà le St. Esprit lui-même qui déclare que les Romains n'étaient pas -persécuteurs, & qu'ils étaient justes. Ce ne sont pas les Romains qui se -souleverent contre _St. Paul_, ce furent les Juifs. _St. Jacques_, frere -de JESUS, fut lapidé par l'ordre d'un Juif Saducéen, & non d'un Romain: -les Juifs seuls lapiderent _St. Etienne_;[14] & lorsque _St. Paul_ -gardait les manteaux des exécuteurs, certes il n'agissait pas en Citoyen -Romain. - - [14] Quoique les Juifs n'eussent pas le droit du glaive depuis - qu'_Archelaüs_ avait été relégué chez les Allobroges, & que la Judée - était gouvernée en Province de l'Empire; cependant les Romains - fermaient souvent les yeux quand les Juifs exerçaient le jugement du - zele, c'est-à-dire, quand, dans une émeute subite, ils lapidaient par - zele celui qu'ils croyaient avoir blasphémé. - -Les premiers Chrétiens n'avaient rien sans doute à démêler avec les -Romains; ils n'avaient d'ennemis que les Juifs dont ils commençaient à -se séparer. On sait quelle haine implacable portent tous les Sectaires -à ceux qui abandonnent leur secte. Il y eut sans doute du tumulte dans -les Synagogues de Rome. _Suétone_ dit, dans la Vie de Claude, _Judæos -impulsore Christo assiduè tumultuantes Roma expulit_. Il se trompait, en -disant que c'était à l'instigation de CHRIST: il ne pouvait pas être -instruit des détails d'un Peuple aussi méprisé à Rome que l'était le -Peuple Juif, mais il ne se trompait pas sur l'occasion de ces querelles. -_Suétone_ écrivait sous _Adrien_, dans le second siecle; les Chrétiens -n'étaient pas alors distingués des Juifs aux yeux des Romains. Le -passage de _Suétone_ fait voir que les Romains, loin d'opprimer les -premiers Chrétiens, réprimaient alors les Juifs qui les persécutaient. -Ils voulaient que la Synagogue de Rome eût pour ses freres séparés la -même indulgence que le Sénat avait pour elle; & les Juifs chassés -revinrent bientôt après; ils parvinrent même aux honneurs malgré les -Loix qui les en excluaient: c'est _Dion Cassius_ & _Ulpien_ qui nous -l'apprennent.[15] Est-il possible qu'après la ruine de Jérusalem les -Empereurs eussent prodigué des dignités aux Juifs, & qu'ils eussent -persécuté, livré aux bourreaux & aux bêtes, des Chrétiens qu'on -regardait comme une secte de Juifs! - - [15] Ulpianus l.... tit. II. _Eis qui Judaïcam superstitionem - sequuntur honores adipisci permiserunt, &c._ - -_Néron_, dit-on, les persécuta. _Tacite_ nous apprend qu'ils furent -accusés de l'incendie de Rome, & qu'on les abandonna à la fureur du -Peuple. S'agissait-il de leur créance dans une telle accusation? Non -sans doute. Dirons-nous que les Chinois, que les Hollandais égorgerent, -il y a quelques années, dans les Fauxbourgs de Batavia, furent immolés à -la Religion? Quelque envie qu'on ait de se tromper, il est impossible -d'attribuer à l'intolérance le désastre arrivé sous _Néron_ à quelques -malheureux demi-Juifs & demi-Chrétiens.[16] - - [16] Tacite dit: _Quos per flagitia invisos vulgus Christianos - appellabat_. - - Il est bien difficile que le nom de Chrétien fût déja connu à Rome; - _Tacite_ écrivait sous _Vespasien_ & sous _Domitien_; il parlait des - Chrétiens comme on en parlait de son temps. J'oserais dire que ces - mots, _odio humani generis convicti_, pourraient bien signifier, dans - le style de _Tacite_, _convaincus d'être haïs du Genre-humain_, autant - que _convaincus de haïr le Genre-humain_. - - En effet que faisoient à Rome ces premiers Missionnaires? Ils - tâchaient de gagner quelques ames; ils leur enseignaient la morale la - plus pure; ils ne s'élevaient contre aucune puissance; l'humilité de - leur coeur était extrême, comme celle de leur état & de leur - situation; à peine étaient-ils connus, à peine étaient-ils séparés des - autres Juifs: comment le Genre-humain, qui les ignorait, pouvait-il - les haïr? & comment pouvaient-ils être convaincus de détester le - Genre-humain? - - Lorsque Londres brûla, on en accusa les Catholiques; mais c'était - après des guerres de Religion, c'était après la conspiration des - poudres, dont plusieurs Catholiques, indignes de l'être, avaient été - convaincus. - - Les premiers Chrétiens du temps de _Néron_ ne se trouvaient pas - assurément dans les mêmes termes. Il est très-difficile de percer dans - les ténebres de l'Histoire; _Tacite_ n'apporte aucune raison du - soupçon qu'on eut que _Néron_ lui-même eût voulu mettre Rome en - cendres; on aurait été bien mieux fondé de soupçonner _Charles II_ - d'avoir brûlé Londres: le sang du Roi son Pere, exécuté sur un - échafaud aux yeux du Peuple qui demandait sa mort, pouvait au moins - servir d'excuse à _Charles II_. Mais _Néron_ n'avait ni excuse, ni - prétexte, ni intérêt. Ces rumeurs insensées peuvent être en tout Pays - le partage du Peuple; nous en avons entendu de nos jours d'aussi - folles & d'aussi injustes. - - _Tacite_, qui connaît si bien le naturel des Princes, devait connaître - aussi celui du Peuple, toujours vain, toujours outré dans ses opinions - violentes & passageres, incapable de rien voir, & capable de tout - dire, de tout croire, & de tout oublier. - - _Philon_ dit que _Séjan les persécuta sous Tibere; mais qu'après la - mort de Séjan, l'Empereur les rétablit dans tous leurs droits_. Ils - avaient celui des Citoyens Romains, tout méprisés qu'ils étaient des - Citoyens Romains; ils avaient part aux distributions de bled, & même, - lorsque la distribution se faisait un jour de Sabath, on remettait la - leur à un autre jour: c'était probablement en considération des sommes - d'argent qu'ils avaient données à l'Etat; car en tout Pays ils ont - acheté la Tolérance, & se sont dédommagés bien vîte de ce qu'elle - avait coûté. - - Ce passage de _Philon_ explique parfaitement celui de _Tacite_, qui - dit qu'on envoya quatre mille Juifs ou Egyptiens en Sardaigne, & que - si l'intempérie du climat les eût fait périr, c'eût été une perte - légere, _vile damnum_. - - J'ajouterai à cette remarque, que _Philon_ regarde _Tibere_ comme un - Prince sage & juste. Je crois bien qu'il n'était juste qu'autant que - cette justice s'accordait avec ses intérêts; mais le bien que _Philon_ - en dit, me fait un peu douter des horreurs que _Tacite_ & _Suétone_ - lui reprochent. Il ne me paraît point vraisemblable qu'un Vieillard - infirme de soixante & dix ans, se soit retiré dans l'Isle de Caprée - pour s'y livrer à des débauches recherchées qui sont à peine dans la - nature, & qui étaient même inconnues à la jeunesse de Rome la plus - effrénée: ni _Tacite_, ni _Suétone_ n'avaient connu cet Empereur; ils - recueillaient avec plaisir des bruits populaires; _Octave_, _Tibere_, - & leurs Successeurs avaient été odieux, parce qu'ils régnaient sur un - Peuple qui devait être libre: les Historiens se plaisaient à les - diffamer, & on croyait ces Historiens sur leur parole, parce qu'alors - on manquait de Mémoires, de Journaux du temps, de Documents: aussi les - Historiens ne citent personne; on ne pouvait les contredire; ils - diffamaient qui ils voulaient, & décidaient à leur gré du jugement de - la postérité. C'est au Lecteur sage de voir jusqu'à quel point on doit - se défier de la véracité des Historiens, quelle créance on doit avoir - pour les faits publics attestés par des Auteurs graves, nés dans une - Nation éclairée; & quelles bornes on doit mettre à sa crédulité sur - des Anecdotes que ces mêmes Auteurs rapportent sans aucune preuve. - - - - -CHAPITRE IX. - -_Des Martyrs._ - - -Il y eut dans la suite des Martyrs Chrétiens: il est bien difficile de -savoir précisément pour quelles raisons ces Martyrs furent condamnés; -mais j'ose croire qu'aucun ne le fut sous les premiers _Césars_, pour sa -seule Religion; on les tolérait toutes; comment aurait-on pu rechercher -& poursuivre des hommes obscurs, qui avaient un culte particulier, dans -le temps qu'on permettait tous les autres? - -Les _Titus_, les _Trajans_, les _Antonins_, les _Decius_ n'étaient pas -des barbares: peut-on imaginer qu'ils auraient privé les seuls Chrétiens -d'une liberté dont jouissait toute la terre? Les aurait-on seulement osé -accuser d'avoir des mysteres secrets, tandis que les mysteres d'_Isis_, -ceux de _Mitras_, ceux de la Déesse de Syrie, tous étrangers au culte -Romain, étaient permis sans contradiction? Il faut bien que la -persécution ait eu d'autres causes, & que les haines particulieres, -soutenues par la raison d'Etat, ayent répandu le sang des Chrétiens. - -Par exemple, lorsque _St. Laurent_ refuse au Préfet de Rome, _Cornelius -Secularis_, l'argent des Chrétiens qu'il avait en sa garde, il est -naturel que le Préfet & l'Empereur soient irrités; ils ne savaient pas -que _St. Laurent_ avait distribué cet argent aux pauvres, & qu'il avait -fait une oeuvre charitable & sainte, ils le regarderent comme un -réfractaire, & le firent périr.[17] - - [17] Nous respectons assurément tout ce que l'Eglise rend respectable; - nous invoquons les Sts. Martyrs; mais en révérant _St. Laurent_, ne - peut-on pas douter que _St. Sixte_ lui ait dit: _Vous me suivrez dans - trois jours_; que dans ce court intervalle le Préfet de Rome lui ait - fait demander l'argent des Chrétiens; que le Diacre _Laurent_ ait eu - le temps de faire assembler tous les pauvres de la Ville, qu'il ait - marché devant le Préfet pour le mener à l'endroit où étaient ces - pauvres, qu'on lui ait fait son procès, qu'il ait subi la question, - que le Préfet ait commandé à un Forgeron un gril assez grand pour y - rôtir un homme, que le premier Magistrat de Rome ait assisté lui-même - à cet étrange supplice; que _St. Laurent_ sur ce gril, ait dit: «Je - suis assez cuit d'un côté, fais-moi retourner de l'autre, si tu veux - me manger?» Ce gril n'est guères dans le génie des Romains; & comment - se peut-il faire qu'aucun Auteur Païen n'ait parlé d'aucune de ces - aventures? - -Considérons le martyre de _St. Polyeucte_. Le condamna-t-on pour sa -Religion seule? Il va dans le Temple, où l'on rend aux Dieux des actions -de graces pour la victoire de l'Empereur _Decius_; il y insulte les -Sacrificateurs, il renverse & brise les Autels & les Statues: quel est -le Pays au monde où l'on pardonnerait un pareil attentat? Le Chrétien -qui déchira publiquement l'Edit de l'Empereur _Dioclétien_, & qui attira -sur ses freres la grande persécution, dans les deux dernieres années du -regne de ce Prince, n'avait pas un zele selon la science; & il était -bien malheureux d'être la cause du désastre de son parti. Ce zele -inconsidéré qui éclata souvent, & qui fut même condamné par plusieurs -Peres de l'Eglise, a été probablement la source de toutes les -persécutions. - -Je ne compare point, sans doute, les premiers Sacramentaires aux -premiers Chrétiens; je ne mets point l'erreur à côté de la vérité: mais -_Farel_, prédécesseur de _Jean Calvin_, fit dans Arles la même chose que -_St. Polyeucte_ avait fait en Arménie. On portait dans les rues la -Statue de _St. Antoine_ l'Hermite en procession; _Farel_ tombe avec -quelques-uns des siens sur les Moines qui portaient _St. Antoine_, les -bat, les disperse, & jette _St. Antoine_ dans la riviere. Il méritait la -mort qu'il ne reçut pas, parce qu'il eut le temps de s'enfuir. S'il -s'était contenté de crier à ces Moines, qu'il ne croyait pas qu'un -corbeau eût apporté la moitié d'un pain à _St. Antoine_ l'Hermite, ni -que _St. Antoine_ eût eu des conversations avec des Centaures & des -Satyres, il aurait mérité une forte réprimande, parce qu'il troublait -l'ordre; mais si le soir, après la procession, il avait examiné -paisiblement l'histoire du corbeau, des Centaures & des Satyres, on -n'aurait rien eu à lui reprocher. - -Quoi! les Romains auraient souffert que l'infame _Antinoüs_ fût mis au -rang des seconds Dieux, & ils auraient déchiré, livré aux bêtes tous -ceux auxquels on n'aurait reproché que d'avoir paisiblement adoré un -juste! Quoi! ils auraient reconnu un Dieu suprême[18], un Dieu -Souverain, maître de tous les Dieux secondaires, attesté par cette -formule, _Deus optimus maximus_, & ils auraient recherché ceux qui -adoraient un Dieu unique! - - [18] Il n'y a qu'à ouvrir _Virgile_ pour voir que les Romains - reconnaissaient un Dieu suprême, Souverain de tous les êtres célestes. - - _O! quis res hominumque Deumque - Æternis regis imperiis, & fulmine terres, - O Pater, ô hominum divûmque æterna potestas, &c._ - - _Horace_ s'exprime bien plus fortement: - - _Undè nil majus generatur ipso, - Nec viget quidquam simile, aut secundum._ - - On ne chantait autre chose que l'unité de Dieu dans les mysteres - auxquels presque tous les Romains étaient initiés. Voyez la belle - Hymne d'_Orphée_; lisez la Lettre de _Maxime de Madaure_ à _St. - Augustin_ dans laquelle il dit, qu'_il n'y a que des imbécilles qui - puissent ne pas reconnaître un Dieu Souverain_. _Longinien_, étant - Païen, écrit au même _St. Augustin_, que _Dieu est unique, - incompréhensible, ineffable_. _Lactance_ lui-même, qu'on ne peut - accuser d'être trop indulgent, avoue dans son Livre V, que _les - Romains soumettent tous les Dieux au Dieu suprême: Illos subjicit & - mancipat Deo_. _Tertullien_ même, dans son Apologétique, avoue que - tout l'Empire reconnaissait un Dieu maître du monde, dont la puissance - & la majesté sont infinies. _Principem mundi perfectæ potentiæ, & - majestatis._ Ouvrez sur-tout _Platon_, le maître de Cicéron dans la - Philosophie, vous y verrez qu'_il n'y a qu'un Dieu_, qu'_il faut - l'adorer, l'aimer, travailler à lui ressembler par la sainteté & par - la justice_. _Epictete_ dans les fers, _Marc-Antonin_ sur le Trône, - disent la même chose en cent endroits. - -Il n'est pas croyable que jamais il y eût une Inquisition contre les -Chrétiens sous les Empereurs, c'est-à-dire, qu'on soit venu chez eux les -interroger sur leur créance. On ne troubla jamais sur cet article ni -Juif, ni Syrien, ni Egyptien, ni Bardes, ni Druides, ni Philosophes. Les -Martyrs furent donc ceux qui s'éleverent contre les faux Dieux. C'était -une chose très-sage, très-pieuse de n'y pas croire; mais enfin, si, non -contents d'adorer un Dieu en esprit & en vérité, ils éclaterent -violemment contre le culte reçu, quelque absurde qu'il pût être, on est -forcé d'avouer qu'eux-mêmes étaient intolérants. - - [Chap. 39.] - - [Chap. 35.] - -_Tertullien_, dans son Apologétique, avoue qu'on regardait les Chrétiens -comme des factieux; l'accusation était injuste, mais elle prouvait que -ce n'était pas la Religion seule des Chrétiens qui excitait le zele des -Magistrats. Il avoue que les Chrétiens refusaient d'orner leurs portes -de branches de laurier dans les réjouissances publiques pour les -victoires des Empereurs: on pouvait aisément prendre cette affectation -condamnable pour un crime de leze-Majesté. - - [Chap. 3.] - -La premiere sévérité juridique exercée contre les Chrétiens, fut celle -de _Domitien_; mais elle se borna à un exil qui ne dura pas une année: -_Facile coeptum repressit restitutis quos ipse relegaverat_, dit -_Tertullien_. _Lactance_, dont le style est si emporté, convient que -depuis _Domitien_ jusqu'à _Decius_ l'Eglise fut tranquille & -florissante. Cette longue paix, dit-il, fut interrompue quand cet -exécrable animal _Decius_ opprima l'Eglise: _post multos annos extitit -execrabile animal Decius, qui vexaret Ecclesiam_. - -On ne veut point discuter ici le sentiment du savant _Dodwel_, sur le -petit nombre des Martyrs; mais si les Romains avaient tant persécuté la -Religion Chrétienne, si le Sénat avait fait mourir tant d'innocents par -des supplices inusités, s'ils avaient plongé des Chrétiens dans l'huile -bouillante, s'ils avaient exposé des filles toutes nues aux bêtes dans -le Cirque, comment auraient-ils laissé en paix tous les premiers Evêques -de Rome? _St. Irenée_ ne compte pour Martyr, parmi ces Evêques, que le -seul _Télesphore_, dans l'an 139 de l'Ere vulgaire; & on n'a aucune -preuve que ce _Télesphore_ ait été mis à mort. _Zéphirin_ gouverna le -troupeau de Rome pendant dix-huit années, & mourut paisiblement l'an -219. Il est vrai que dans les anciens Martyrologes, on place presque -tous les premiers Papes; mais le mot de _martyr_ n'était pris alors que -suivant sa véritable signification: _martyre_ voulait dire _témoignage_, -& non pas _supplice_. - -Il est difficile d'accorder cette fureur de persécution avec la liberté -qu'eurent les Chrétiens d'assembler cinquante-six Conciles, que les -Ecrivains Ecclésiastiques comptent dans les trois premiers siecles. - -Il y eut des persécutions; mais si elles avaient été aussi violentes -qu'on le dit, il est vraisemblable que _Tertullien_, qui écrivit avec -tant de force contre le culte reçu, ne serait pas mort dans son lit. On -sait bien que les Empereurs ne lurent pas son Apologétique; qu'un Ecrit -obscur, composé en Afrique, ne parvient pas à ceux qui sont chargés du -gouvernement du monde: mais il devait être connu de ceux qui -approchaient le Proconsul d'Afrique; il devait attirer beaucoup de haine -à l'Auteur; cependant il ne souffrit point le martyre. - -_Origene_ enseigna publiquement dans Alexandrie, & ne fut point mis à -mort. Ce même _Origene_, qui parlait avec tant de liberté aux Païens & -aux Chrétiens, qui annonçait JESUS aux uns, qui niait un Dieu en trois -Personnes aux autres, avoue expressément dans son troisieme Livre -contre _Celse_, qu'_il y a eu très-peu de Martyrs, & encore de loin à -loin_; _cependant_, dit-il, _les Chrétiens ne négligent rien pour faire -embrasser leur Religion par tout le monde; ils courent dans les Villes, -dans les Bourgs, dans les Villages_. - -Il est certain que ces courses continuelles pouvaient être aisément -accusées de sédition par les Prêtres ennemis, & pourtant ces missions -sont tolérées malgré le Peuple Egyptien, toujours turbulent, séditieux & -lâche; Peuple qui avait déchiré un Romain pour avoir tué un chat; Peuple -en tout temps méprisable, quoi qu'en disent les admirateurs des -pyramides.[19] - - [19] Cette assertion doit être prouvée. Il faut convenir que depuis - que l'Histoire a succédé à la Fable, on ne voit dans les Egyptiens - qu'un Peuple aussi lâche que superstitieux. _Cambyse_ s'empare de - l'Egypte par une seule bataille: _Alexandre_ y donne des Loix sans - essuyer un seul combat, sans qu'aucune Ville ose attendre un siege: - les _Ptolomées_ s'en emparent sans coup férir; _César_ & _Auguste_ la - subjuguent aussi aisément. _Omar_ prend toute l'Egypte en une seule - campagne; les Mammelucs, Peuples de la Colchide & des environs du Mont - Caucase, en sont les maîtres après _Omar_; ce sont eux, & non les - Egyptiens, qui défont l'armée de _St. Louis_, & qui prennent ce Roi - prisonnier. Enfin, les Mammelucs étant devenus Egyptiens, - c'est-à-dire, mous, lâches, inappliqués, volages, comme les Habitants - naturels de ce climat, ils passent en trois mois sous le joug de - _Selim I_, qui fait pendre leur Soudan, & qui laisse cette Province - annexée à l'Empire des Turcs, jusqu'à ce que d'autres barbares s'en - emparent un jour. - - _Hérodote_ rapporte que dans les temps fabuleux, un Roi Egyptien, - nommé _Sésostris_, sortit de son Pays dans le dessein formel de - conquérir l'Univers: il est visible qu'un tel dessein n'est digne que - de _Pycrocole_ ou de _Don-Quichote_; & sans compter que le nom de - _Sésostris_ n'est point Egyptien, on peut mettre cet événement, ainsi - que tous les faits antérieurs, au rang des _mille & une nuits_. Rien - n'est plus commun chez les Peuples conquis, que de débiter des fables - sur leur ancienne grandeur, comme, dans certains Pays, certaines - misérables familles se font descendre d'antiques Souverains. Les - Prêtres d'Egypte conterent à _Hérodote_ que ce Roi, qu'il appelle - _Sésostris_, était allé subjuguer la Colchide; c'est comme si on - disait qu'un Roi de France partit de la Tourraine pour aller subjuguer - la Norvege. - - On a beau répéter tous ces contes dans mille & mille volumes, ils n'en - sont pas plus vraisemblables; il est bien plus naturel que les - Habitants robustes & féroces du Caucase, les Colchidiens, & les autres - Scythes, qui vinrent tant de fois ravager l'Asie, pénétrerent jusqu'en - Egypte: & si les Prêtres de Colchos rapporterent ensuite chez eux la - mode de la circoncision, ce n'est pas une preuve qu'ils ayent été - subjugués par les Egyptiens. _Diodore_ de Sicile rapporte que tous les - Rois vaincus par _Sésostris_ venaient tous les ans du fond de leurs - Royaumes lui apporter leurs tributs, & que _Sésostris_ se servait - d'eux comme de chevaux de carrosse, qu'il les faisait atteler à son - char pour aller au Temple. Ces histoires de _Gargantua_ sont tous les - jours fidélement copiées. Assurément ces Rois étaient bien bons de - venir de si loin servir ainsi de chevaux. - - Quant aux pyramides, & aux autres antiquités, elles ne prouvent autre - chose que l'orgueil & le mauvais goût des Princes d'Egypte, & - l'esclavage d'un Peuple imbécille, employant ses bras, qui étaient son - seul bien, à satisfaire la grossiere ostentation de ses Maîtres. Le - gouvernement de ce Peuple, dans les temps mêmes que l'on vante si - fort, paraît absurde & tyrannique: on prétend que toutes les Terres - appartenaient à leurs Monarques. C'était bien à de pareils esclaves à - conquérir le monde! - - Cette profonde science des Prêtres Egyptiens est encore un des plus - énormes ridicules de l'Histoire ancienne, c'est-à-dire, de la Fable. - Des gens qui prétendaient que dans le cours d'onze mille années le - Soleil s'était levé deux fois au couchant, & couché deux fois au - levant, en recommençant son cours, étaient sans doute bien au-dessous - de l'Auteur de l'Almanach de Liege. La Religion de ces Prêtres qui - gouvernaient l'Etat, n'était pas comparable à celle des Peuples les - plus sauvages de l'Amérique: on sait qu'ils adoraient des crocodiles, - des singes, des chats, des oignons; & il n'y a peut-être aujourd'hui - dans toute la terre que le culte du grand _Lama_ qui soit aussi - absurde. - - Leurs Arts ne valent guères mieux que leur Religion; il n'y a pas une - seule ancienne statue Egyptienne qui soit supportable, & tout ce - qu'ils ont eu de bon a été fait dans Alexandrie sous les _Ptolomées_ & - sous les _Césars_, par des Artistes de Grece: ils ont eu besoin d'un - Grec pour apprendre la Géométrie. - - L'illustre _Bossuet_ s'extasie sur le mérite Egyptien, dans son - _Discours sur l'Histoire universelle_, adressé au fils de _Louis XIV_. - Il peut éblouir un jeune Prince, mais il contente bien peu les - Savants; c'est une très-éloquente déclamation, mais un Historien doit - être plus Philosophe qu'Orateur. Au reste, on ne donne cette réflexion - sur les Egyptiens que comme une conjecture: quel autre nom peut-on - donner à tout ce qu'on dit de l'Antiquité? - -Qui devait plus soulever contre lui les Prêtres & le Gouvernement que -_St. Grégoire Taumaturge_, disciple d'_Origene_? _Grégoire_ avait vu -pendant la nuit un vieillard envoyé de Dieu, accompagné d'une femme -resplendissante de lumiere: cette femme était la Ste. Vierge, & ce -vieillard était _St. Jean_ l'Evangéliste. _St. Jean_ lui dicta un -symbole, que _St. Grégoire_ alla prêcher. Il passa, en allant à -Néocésarée, près d'un Temple où l'on rendait des oracles, & où la pluye -l'obligea de passer la nuit; il y fit plusieurs signes de croix. Le -lendemain, le grand Sacrificateur du Temple fut étonné que les démons -qui lui répondaient auparavant, ne voulaient plus rendre d'oracles: il -les appella; les diables vinrent pour lui dire qu'ils ne viendraient -plus; ils lui apprirent qu'ils ne pouvaient plus habiter ce Temple, -parce que Grégoire y avait passé la nuit, & qu'il y avait fait des -signes de croix. Le Sacrificateur fit saisir _Grégoire_, qui lui -répondit: _Je peux chasser les démons d'où je veux, & les faire entrer -où il me plaîra. Faites-les donc rentrer dans mon Temple_, dit le -Sacrificateur. Alors _Grégoire_ déchira un petit morceau d'un volume -qu'il tenait à la main, & y traça ces paroles: _Grégoire, à Sathan; je -te commande de rentrer dans ce Temple_: on mit ce billet sur l'Autel; -les démons obéirent, & rendirent ce jour-là leurs oracles comme à -l'ordinaire; après quoi ils cesserent, comme on le sait. - -C'est _St. Grégoire de Nysse_ qui rapporte ces faits dans la Vie de _St. -Grégoire Taumaturge_. Les Prêtres des Idoles devaient sans doute être -animés contre _Grégoire_, & dans leur aveuglement le déférer au -Magistrat; cependant leur plus grand ennemi n'essuya aucune persécution. - -Il est dit dans l'Histoire de _St. Cyprien_, qu'il fut le premier Evêque -de Carthage condamné à la mort. Le martyre de _St. Cyprien_ est de l'an -258, de notre Ere; donc pendant un très-long-temps aucun Evêque de -Carthage ne fut immolé pour sa religion. L'Histoire ne nous dit point -quelles calomnies s'éleverent contre _St. Cyprien_, quels ennemis il -avait, pourquoi le Proconsul d'Afrique fut irrité contre lui. _St. -Cyprien_ écrit à _Cornelius_, Evêque de Rome: _Il arriva depuis peu une -émotion populaire à Carthage, & on cria par deux fois qu'il fallait me -jetter aux lions_. Il est bien vraisemblable que les emportements du -Peuple féroce de Carthage furent enfin cause de la mort de _Cyprien_; & -il est bien sûr que ce ne fut pas l'Empereur _Gallus_ qui le condamna -de si loin pour sa religion, puisqu'il laissait en paix _Corneille_ qui -vivait sous ses yeux. - -Tant de causes secretes se mêlent souvent à la cause apparente, tant de -ressorts inconnus servent à persécuter un homme, qu'il est impossible de -démêler, dans les siecles postérieurs, la source cachée des malheurs des -hommes les plus considérables, à plus forte raison celle du supplice -d'un Particulier qui ne pouvait être connu que par ceux de son parti. - -Remarquez que _St. Grégoire Taumaturge_, & _St. Denis_, Evêque -d'Alexandrie, qui ne furent point suppliciés, vivaient dans le temps de -_St. Cyprien_. Pourquoi, étant aussi connus pour le moins que cet Evêque -de Carthage, demeurerent-ils paisibles? & pourquoi _St. Cyprien_ fut-il -livré au supplice? N'y a-t-il pas quelque apparence que l'un succomba -sous des ennemis personnels & puissants, sous la calomnie, sous le -prétexte de la raison d'Etat, qui se joint si souvent à la Religion, & -que les autres eurent le bonheur d'échapper à la méchanceté des hommes? - -Il n'est guères possible que la seule accusation de Christianisme ait -fait périr _St. Ignace_, sous le clément & juste _Trajan_, puisqu'on -permit aux Chrétiens de l'accompagner & de le consoler quand on le -conduisit à Rome[20]. Il y avait eu souvent des séditions dans -Antioche, ville toujours turbulente, où _Ignace_ était Evêque secret des -Chrétiens: peut-être ces séditions, malignement imputées aux Chrétiens -innocents, exciterent l'attention du Gouvernement, qui fut trompé, comme -il est trop souvent arrivé. - - [20] On ne révoque point en doute la mort de _St. Ignace_; mais qu'on - lise la Relation de son martyre, un homme de bon sens ne sentira-t-il - pas quelques doutes s'élever dans son esprit? L'Auteur inconnu de - cette Relation dit, que _Trajan crut qu'il manquerait quelque chose à - sa gloire, s'il ne soumettait à son Empire le Dieu des Chrétiens_. - Quelle idée! _Trajan_ était-il un homme qui voulût triompher des - Dieux? Lorsqu'_Ignace_ parut devant l'Empereur, ce Prince lui dit: - _Qui es-tu, esprit impur?_ Il n'est guères vraisemblable qu'un - Empereur ait parlé à un prisonnier, & qu'il l'ait condamné lui-même; - ce n'est pas ainsi que les Souverains en usent. Si _Trajan_ fit venir - _Ignace_ devant lui, il ne lui demanda pas: _Qui es-tu?_ il le savait - bien. Ce mot, _esprit impur_, a-t-il pu être prononcé par un homme - comme _Trajan_? Ne voit-on pas que c'est une expression d'exorciste, - qu'un Chrétien met dans la bouche d'un Empereur? Est-ce là, bon Dieu! - le style de _Trajan_? - - Peut-on imaginer qu'_Ignace_ lui ait répondu qu'il se nommait - _Théophore_, parce qu'il portait JESUS dans son coeur, & que _Trajan_ - eût disserté avec lui sur JESUS-CHRIST? On fait dire à _Trajan_, à la - fin de la conversation: _Nous ordonnons qu'Ignace, qui se glorifie de - porter en lui le Crucifié, sera mis aux fers, &c._ Un Sophiste, ennemi - des Chrétiens, pouvait appeller JESUS-CHRIST _le Crucifié_; mais il - n'est guères probable que dans un Arrêt on se fût servi de ce terme. - Le supplice de la croix était si usité chez les Romains, qu'on ne - pouvait, dans le style des Loix, désigner par le _Crucifié_ l'objet du - culte des Chrétiens, & ce n'est pas ainsi que les Loix & les Empereurs - prononcent leurs jugements. - - On fait ensuite écrire une longue Lettre par _St. Ignace_ aux - Chrétiens de Rome: _Je vous écris_, dit-il, _tout enchaîné que je - suis_. Certainement, s'il lui fut permis d'écrire aux Chrétiens de - Rome, ces Chrétiens n'étaient donc pas recherchés; _Trajan_ n'avait - donc pas dessein de soumettre leur Dieu à son Empire: ou si ces - Chrétiens étaient sous le fléau de la persécution, _Ignace_ commettait - une très grande imprudence en leur écrivant; c'était les exposer, les - livrer; c'était se rendre leur délateur. - - Il semble que ceux qui ont rédigé ces actes, devaient avoir plus - d'égard aux vraisemblances & aux convenances. Le martyre de _St. - Polycarpe_ fait naître encore plus de doutes. Il est dit qu'une voix - cria du haut du Ciel, _Courage, Polycarpe!_ que les Chrétiens - l'entendirent, mais que les autres n'entendirent rien: il est dit que - quand on eut lié _Polycarpe_ au poteau, & que le bûcher fut en - flammes, ces flammes s'écarterent de lui, & formerent un arc au-dessus - de sa tête; qu'il en sortit une colombe; que le Saint, respecté par le - feu, exhala une odeur d'aromates qui embauma toute l'assemblée: mais - que celui dont le feu n'osait approcher, ne put résister au tranchant - du glaive. Il faut avouer qu'on doit pardonner à ceux qui trouvent - dans ces Histoires plus de piété que de vérité. - -_St. Siméon_, par exemple, fut accusé devant _Sapor_ d'être l'espion des -Romains. L'Histoire de son martyre rapporte que le Roi _Sapor_ lui -proposa d'adorer le Soleil: mais on sait que les Perses ne rendaient -point de culte au Soleil; ils le regardaient comme un emblême du bon -principe, _d'Oromase_, ou _Orosmade_, du Dieu Créateur qu'ils -reconnaissaient. - - [Hist. Ecclésiastiq. Liv. 8.] - -Quelque tolérant que l'on puisse être, on ne peut s'empêcher de sentir -quelque indignation contre ces déclamateurs, qui accusent _Dioclétien_ -d'avoir persécuté les Chrétiens, depuis qu'il fut sur le Trône: -rapportons-nous-en à _Eusebe_ de _Césarée_, son témoignage ne peut être -récusé; le favori, le panégyriste de _Constantin_, l'ennemi violent des -Empereurs précédents, doit en être cru quand il les justifie: voici ses -paroles: «Les Empereurs donnerent long-temps aux Chrétiens de grandes -marques de bienveillance; ils leur confierent des Provinces; plusieurs -Chrétiens demeurerent dans le Palais; ils épouserent même des -Chrétiennes; _Dioclétien_ prit pour son épouse _Prisca_, dont la fille -fut femme de _Maximien Galere_, &c. - -Qu'on apprenne donc de ce témoignage décisif à ne plus calomnier; qu'on -juge si la persécution excitée par _Galere_, après dix-neuf ans d'un -regne de clémence & de bienfaits, ne doit pas avoir sa source dans -quelque intrigue que nous ne connaissons pas. - -Qu'on voye combien la fable de la Légion Thébaine ou Thébéenne, -massacrée, dit-on, toute entiere pour la Religion, est une fable -absurde. Il est ridicule qu'on ait fait venir cette Légion d'Asie par -le grand St. Bernard; il est impossible qu'on l'eût appellée d'Asie -pour venir appaiser une sédition dans les Gaules, un an après que cette -sédition avait été réprimée: il n'est pas moins impossible qu'on ait -égorgé six mille hommes d'Infanterie, & sept cents Cavaliers, dans un -passage où deux cents hommes pourraient arrêter une Armée entiere. La -relation de cette prétendue boucherie commence par une imposture -évidente: _Quand la terre gémissait sous la tyrannie de Dioclétien, le -Ciel se peuplait de Martyrs._ Or cette aventure, comme on l'a dit, est -supposée en 286, temps où _Dioclétien_ favorisait le plus les Chrétiens, -& où l'Empire Romain fut le plus heureux. Enfin ce qui devrait épargner -toutes ces discussions, c'est qu'il eut jamais de Légion Thébaine: les -Romains étaient trop fiers & trop sensés pour composer une Légion de ces -Egyptiens qui ne servaient à Rome que d'esclaves, _Verna Canopi_: c'est -comme s'ils avaient eu une Légion Juive. Nous avons les noms des -trente-deux Légions qui faisaient les principales forces de l'Empire -Romain; assurément la Légion Thébaine ne s'y trouve pas. Rangeons donc -ce conte avec les vers acrostiches des Sibylles qui prédisaient les -miracles de JESUS-CHRIST, & avec tant de pieces supposées, qu'un faux -zele prodigua pour abuser la crédulité. - - - - -CHAPITRE X. - -_Du danger des fausses légendes, & de la persécution._ - - -Le mensonge en a trop long-temps imposé aux hommes; il est temps qu'on -connaisse le peu de vérités qu'on peut démêler à travers ces nuages de -fables qui couvrent l'Histoire Romaine, depuis _Tacite_ & _Suétone_, & -qui ont presque toujours enveloppé les Annales des autres Nations -anciennes. - -Comment peut-on croire, par exemple, que les Romains, ce Peuple grave & -sévere, de qui nous tenons nos Loix, ayent condamné des Vierges -Chrétiennes, des filles de qualité, à la prostitution. C'est bien mal -connaître l'austere dignité de nos Législateurs, qui punissaient si -sévérement les faiblesses des Vestales. _Les Actes sinceres_ de -_Ruinart_ rapportent ces turpitudes; mais doit-on croire aux _Actes_ de -_Ruinart_, comme aux Actes des Apôtres? Ces _Actes sinceres_ disent, -après _Bollandus_, qu'il y avait dans la Ville d'Ancyre sept Vierges -Chrétiennes, d'environ soixante & dix ans chacune; que le Gouverneur -_Théodecte_ les condamna à passer par les mains des jeunes gens de la -Ville, mais que ces Vierges ayant été épargnées, (comme de raison) il -les obligea de servir toutes nues aux mysteres de _Diane_, auxquels, -pourtant, on n'assista jamais qu'avec un voile. _S. Théodote_, qui à la -vérité était Cabaretier, mais qui n'en était pas moins zélé, pria Dieu -ardemment de vouloir bien faire mourir ces saintes filles, de peur -qu'elles ne succombassent à la tentation: Dieu l'exauça; le Gouverneur -les fit jetter dans un lac avec une pierre au cou: elles apparurent -aussi-tôt à _Théodote_, & le prierent de ne pas souffrir _que leurs -corps fussent mangés des poissons_: ce furent leurs propres paroles. - -Le St. Cabaretier & ses compagnons allerent pendant la nuit au bord du -lac, gardé par des soldats; un flambeau céleste marcha toujours devant -eux, & quand ils furent au lieu où étaient les Gardes, un Cavalier -céleste, armé de toutes pieces, poursuivit ces Gardes la lance à la -main: _St. Théodote_ retira du lac les corps des Vierges: il fut mené -devant le Gouverneur, & le Cavalier céleste n'empêcha pas qu'on ne lui -tranchât la tête. Ne cessons de répéter que nous vénérons les vrais -Martyrs, mais qu'il est difficile de croire cette histoire de -_Bollandus_ & de _Ruinart_. - -Faut-il rapporter ici le Conte du jeune _St. Romain_? On le jetta dans -le feu, dit _Eusebe_, & des Juifs qui étaient présents, insulterent à -JESUS-CHRIST qui laissait bruler ses Confesseurs, après que Dieu avait -tiré _Sidrac_, _Mizac_ & _Abdenago_ de la fournaise ardente. A peine les -Juifs eurent-ils parlé, que _St. Romain_ sortit triomphant du bucher: -l'Empereur ordonna qu'on lui pardonnât, & dit au Juge qu'il ne voulait -rien avoir à démêler avec Dieu. (étranges paroles pour _Dioclétien!_) Le -Juge, malgré l'indulgence de l'Empereur, commanda qu'on coupât la langue -à _St. Romain_; & quoiqu'il eût des bourreaux, il fit faire cette -opération par un Médecin. Le jeune _Romain_, né begue, parla avec -volubilité dès qu'il eut la langue coupée. Le Médecin essuya une -réprimande; & pour montrer que l'opération était faite selon les regles -de l'art, il prit un passant, & lui coupa juste autant de langue qu'il -en avait coupé à _St. Romain_, de quoi le passant mourut sur le champ: -_car_, ajoute savamment l'Auteur, _l'Anatomie nous apprend qu'un homme -sans langue ne saurait vivre_. En vérité, si _Eusebe_ a écrit de -pareilles fadaises, si on ne les a point ajoutées à ses Ecrits, quel -fond peut-on faire sur son Histoire? - -On nous donne le martyre de _Ste. Félicité_ & de ses sept enfants, -envoyés, dit-on, à la mort par le sage & pieux _Antonin_, sans nommer -l'Auteur de la relation. Il est bien vraisemblable que quelque Auteur, -plus zélé que vrai, a voulu imiter l'Histoire des _Macabées_; c'est -ainsi que commence la relation: _Ste, Félicité était Romaine, elle -vivait sous le regne d'Antonin_: il est clair, par ces paroles, que -l'Auteur n'était pas contemporain de _Ste. Félicité_; il dit que le -Préteur les jugea sur son Tribunal dans le champ de _Mars_; mais le -Préfet de Rome tenait son Tribunal au Capitole, & non au champ de -_Mars_, qui, après avoir servi à tenir les Comices, servait alors aux -revues des Soldats, aux courses, aux jeux militaires: cela seul démontre -la supposition. - -Il est dit encore, qu'après le jugement, l'Empereur commit à différents -Juges le soin de faire exécuter l'Arrêt; ce qui est entiérement -contraire à toutes les formalités de ces temps-là, & à celles de tous -les temps. - -Il y a de même un _saint Hyppolite_, que l'on suppose traîné par des -chevaux, comme _Hyppolite_ fils de _Thésée_. Ce supplice ne fut jamais -connu des anciens Romains; & la seule ressemblance du nom a fait -inventer cette fable. - -Observez encore que dans les Relations des martyres, composées -uniquement par les Chrétiens mêmes, on voit presque toujours une foule -de Chrétiens venir librement dans la prison du condamné, le suivre au -supplice, recueillir son sang, ensevelir son corps, faire des miracles -avec les reliques. Si c'était la Religion seule qu'on eût persécutée, -n'aurait-on pas immolé ces Chrétiens déclarés qui assistaient leurs -freres condamnés, & qu'on accusait d'opérer des enchantements avec les -restes des corps martyrisés? Ne les aurait-on pas traités comme nous -avons traité les Vaudois, les Albigeois, les Hussites, les différentes -sectes des Protestants? nous les avons égorgés, brûlés en foule, sans -distinction ni d'âge ni de sexe. Y a-t-il dans les Relations avérées des -persécutions anciennes un seul trait qui approche de la _St. -Barthelemi_, & des massacres d'Irlande? Y en a-t-il un seul qui -ressemble à la Fête annuelle qu'on célebre encore dans Toulouse, fête -cruelle, fête abolissable à jamais, dans laquelle un Peuple entier -remercie Dieu en procession, & se félicite d'avoir égorgé il y a deux -cents ans quatre mille de ses Concitoyens? - -Je le dis avec horreur, mais avec vérité: c'est nous Chrétiens, c'est -nous qui avons été persécuteurs, bourreaux, assassins! & de qui? de nos -freres. C'est nous qui avons détruit cent Villes, le Crucifix ou la -Bible à la main, & qui n'avons cessé de répandre le sang, & d'allumer -des buchers, depuis le regne de _Constantin_ jusqu'aux fureurs des -Cannibales qui habitaient les Cévennes; fureurs, qui, graces au Ciel, ne -subsistent plus aujourd'hui. - -Nous envoyons encore quelquefois à la potence, de pauvres gens du -Poitou, du Vivarais, de Valence, de Montauban. Nous avons pendu depuis -1745, huit personnages de ceux qu'on appelle Prédicants, ou Ministres de -l'Evangile, qui n'avaient d'autre crime que d'avoir prié Dieu pour le -Roi en patois, & d'avoir donné une goutte de vin & un morceau de pain -levé à quelques Paysans imbécilles. On ne sait rien de cela dans Paris, -où le plaisir est la seule chose importante, où l'on ignore tout ce qui -se passe en Province & chez les Etrangers. Ces procès se font en une -heure, & plus vite qu'on ne juge un déserteur. Si le Roi en était -instruit, il ferait grace. - -On ne traite ainsi les Prêtres Catholiques en aucun Pays Protestant. Il -y a plus de cent Prêtres Catholiques en Angleterre & en Irlande, on les -connaît, on les a laissé vivre très-paisiblement dans la derniere -guerre. - -Serons-nous toujours les derniers à embrasser les opinions saines des -autres Nations? Elles se sont corrigées; quand nous corrigerons-nous? Il -a fallu soixante ans pour nous faire adopter ce que _Newton_ avait -démontré; nous commençons à peine à oser sauver la vie à nos enfants par -l'inoculation; nous ne pratiquons que depuis très-peu de temps les vrais -principes de l'agriculture; quand commencerons-nous à pratiquer les -vrais principes de l'humanité? & de quel front pouvons-nous reprocher -aux Païens d'avoir fait des Martyrs, tandis que nous avons été -coupables de la même cruauté dans les mêmes circonstances? - -Accordons que les Romains ont fait mourir une multitude de Chrétiens -pour leur seule Religion; en ce cas, les Romains ont été -très-condamnables. Voudrions-nous commettre la même injustice? & quand -nous leur reprochons d'avoir persécuté, voudrions-nous être -persécuteurs? - -S'il se trouvait quelqu'un assez dépourvu de bonne foi, ou assez -fanatique, pour me dire ici: Pourquoi venez-vous développer nos erreurs -& nos fautes? pourquoi détruire nos faux miracles & nos fausses -légendes? elles sont l'aliment de la piété de plusieurs personnes; il y -a des erreurs nécessaires; n'arrachez pas du corps un ulcere invétéré -qui entraînerait avec lui la destruction du corps: voici ce que je lui -répondrais. - -Tous ces faux miracles, par lesquels vous ébranlez la foi qu'on doit aux -véritables, toutes ces légendes absurdes que vous ajoutez aux vérités de -l'Evangile, éteignent la Religion dans les coeurs; trop de personnes qui -veulent s'instruire, & qui n'ont pas le temps de s'instruire assez, -disent: Les Maîtres de ma Religion m'ont trompé, il n'y a donc point de -Religion; il vaut mieux se jetter dans les bras de la nature que dans -ceux de l'erreur; j'aime mieux dépendre de la Loi naturelle que des -inventions des hommes. D'autres ont le malheur d'aller encore plus loin; -ils voyent que l'imposture leur a mis un frein, & ils ne veulent pas -même du frein de la vérité; ils penchent vers l'Athéisme: on devient -dépravé, parce que d'autres ont été fourbes & cruels. - -Voilà certainement les conséquences de toutes les fraudes pieuses & de -toutes les superstitions. Les hommes d'ordinaire ne raisonnent qu'à -demi; c'est un très-mauvais argument que de dire: _Voraginé_, l'auteur -de la légende dorée, & le Jésuite _Ribadeneira_, compilateur de _la -fleur des Saints_, n'ont dit que des sottises; donc il n'y a point de -Dieu: Les Catholiques ont égorgé un certain nombre d'Huguenots, & les -Huguenots à leur tour ont assassiné un certain nombre de Catholiques; -donc il n'y a point de Dieu. On s'est servi de la Confession, de la -Communion & de tous les Sacrements, pour commettre les crimes les plus -horribles; donc il n'y a point de Dieu: Je conclurais au contraire, donc -il y a un Dieu, qui après cette vie passagere, dans laquelle nous -l'avons tant méconnu, & tant commis de crimes en son nom, daignera nous -consoler de tant d'horribles malheurs; car à considérer les guerres de -Religion, les quarante schismes des Papes, qui ont presque tous été -sanglants, les impostures qui ont presque toutes été funestes, les -haines irréconciliables allumées par les différentes opinions, à voir -tous les maux qu'a produit le faux zele, les hommes ont eu long-temps -leur enfer dans cette vie. - - - - -CHAPITRE XI. - -_Abus de l'Intolérance._ - - -Mais quoi! sera-t-il permis à chaque Citoyen de ne croire que sa raison, -& de penser ce que cette raison éclairée ou trompée lui dictera? Il le -faut bien,[21] pourvu qu'il ne trouble point l'ordre; car il ne dépend -pas de l'homme de croire, ou de ne pas croire; mais il dépend de lui de -respecter les usages de sa Patrie: & si vous disiez que c'est un crime -de ne pas croire à la Religion dominante, vous accuseriez donc -vous-mêmes les premiers Chrétiens vos peres, & vous justifieriez ceux -que vous accusez de les avoir livrés aux supplices. - - [21] _Voyez_ l'excellente Lettre de _Loke_ sur la Tolérance. - -Vous répondez que la différence est grande, que toutes les Religions -sont les ouvrages des hommes, & que l'Eglise Catholique Apostolique & -Romaine est seule l'ouvrage de Dieu. Mais en bonne foi, parce que notre -Religion est divine, doit-elle régner par la haine, par les fureurs, par -les exils, par l'enlévement des biens, les prisons, les tortures, les -meurtres, & par les actions de graces rendues à Dieu pour ces meurtres? -Plus la Religion Chrétienne est divine, moins il appartient à l'homme de -la commander; si Dieu l'a faite, Dieu la soutiendra sans vous. Vous -savez que l'intolérance ne produit que des hypocrites ou des rebelles; -quelle funeste alternative! Enfin, voudriez-vous soutenir par des -bourreaux la Religion d'un Dieu que des bourreaux ont fait périr, & qui -n'a prêché que la douceur & la patience? - -Voyez, je vous prie, les conséquences affreuses du droit de -l'intolérance: s'il était permis de dépouiller de ses biens, de jetter -dans les cachots, de tuer un Citoyen, qui sous un tel degré de latitude -ne professerait pas la Religion admise sous ce degré, quelle exception -exempterait les premiers de l'Etat des mêmes peines? La Religion lie -également le Monarque & les mendiants: aussi, plus de cinquante Docteurs -ou Moines ont affirmé cette horreur monstrueuse, qu'il était permis de -déposer, de tuer les Souverains qui ne penseraient pas comme l'Eglise -dominante; & les Parlements du Royaume n'ont cessé de proscrire ces -abominables décisions d'abominables Théologiens.[22] - - [22] Le Jésuite _Busembaum_, commenté par le Jésuite _La Croix_, dit, - qu'_il est permis de tuer un Prince excommunié par le Pape, dans - quelque Pays qu'on trouve ce Prince, parce que l'Univers appartient au - Pape, & que celui qui accepte cette commission fait une oeuvre - très-charitable_. C'est cette proposition inventée dans les petites - maisons de l'Enfer, qui a le plus soulevé toute la France contre les - Jésuites. On leur a reproché alors plus que jamais ce dogme si souvent - enseigné par eux & si souvent désavoué. Ils ont cru se justifier en - montrant à peu près les mêmes décisions dans _St. Thomas_ & dans - plusieurs Jacobins.[A] En effet, _St. Thomas d'Aquin_, Docteur - Angélique, interprete de la volonté divine, ce sont ses titres, avance - qu'un Prince apostat perd son droit à la Couronne, & qu'on ne doit - plus lui obéir:[B] que l'Eglise peut le punir de mort: qu'on n'a - toléré l'Empereur _Julien_ que parce qu'on n'était pas le plus - fort:[C] que de droit on doit tuer tout Hérétique:[D] que ceux qui - délivrent le Peuple d'un Prince qui gouverne tyranniquement, sont - très-louables, &c. &c. On respecte fort l'Ange de l'Ecole; mais si - dans les temps de _Jacques Clément_, son confrere, & du Feuillant - _Ravaillac_, il était venu soutenir en France de telles propositions, - comment aurait-on traité l'Ange de l'Ecole? - - [A] Voyez, si vous pouvez, la _Lettre_ d'un homme du monde à un - Théologien sur _St. Thomas_; c'est une brochure de Jésuite, de 1762. - - [B] Liv. II, part. 2, question 12. - - [C] Liv. II, part. 2, question 12. - - [D] Ibid. question 11 & 12. - - Il faut avouer que _Jean Gerson_, Chancelier de l'Université, alla - encore plus loin que _St. Thomas_, & le Cordelier _Jean Petit_, - infiniment plus loin que _Gerson_. Plusieurs Cordeliers soutinrent les - horribles Theses de _Jean Petit_. Il faut avouer que cette doctrine - diabolique du Régicide vient uniquement de la folle idée où ont été - long-temps presque tous les Moines, que le Pape est un Dieu en terre, - qui peut disposer à son gré du Trône & de la vie des Rois. Nous avons - été en cela fort au-dessous de ces Tartares qui croyent le grand - _Lama_ immortel; il leur distribue sa chaise percée, ils font sécher - ces reliques, les enchassent, & les baisent dévotement. Pour moi, - j'avoue que j'aimerois mieux, pour le bien de la paix, porter à mon - cou de telles reliques, que de croire que le Pape ait le moindre droit - sur le temporel des Rois, ni même sur le mien, en quelque cas que ce - puisse être. - -Le sang de _Henri-le-Grand_ fumait encore, quand le Parlement de Paris -donna un Arrêt qui établissait l'indépendance de la Couronne, comme une -Loi fondamentale. Le Cardinal _Duperron_, qui devait la pourpre à -_Henri-le-Grand_, s'éleva dans les Etats de 1614 contre l'Arrêt du -Parlement, & le fit supprimer. Tous les Journaux du temps rapportent les -termes dont _Duperron_ se servit dans ses harangues: _Si un Prince se -faisait Arien_, dit-il, _on serait bien obligé de le déposer_. - -Non assurément, Monsieur le Cardinal; on veut bien adopter votre -supposition chimérique, qu'un de nos Rois ayant lu l'Histoire des -Conciles & des Peres, frappé d'ailleurs de ces paroles, _mon Pere est -plus grand que moi_, les prenant trop à la lettre, & balançant entre le -Concile de Nicée & celui de Constantinople, se déclarât pour _Eusebe de -Nicomédie_, je n'en obéirais pas moins à mon Roi, je ne me croirais pas -moins lié par le serment que je lui ai fait; & si vous osiez vous -soulever contre lui, & que je fusse un de vos juges, je vous déclarerais -criminel de leze-Majesté. - -_Duperron_ poussa plus loin la dispute, & je l'abrege. Ce n'est pas ici -le lieu d'approfondir ces chimeres révoltantes; je me bornerai à dire -avec tous les Citoyens, que ce n'est pas parce que _Henri IV_. fut sacré -à Chartres qu'on lui devait obéissance, mais parce que le droit -incontestable de la naissance donnait la Couronne à ce Prince, qui la -méritait par son courage & par sa bonté. - -Qu'il soit donc permis de dire que tout Citoyen doit hériter, par le -même droit, des biens de son pere, & qu'on ne voit pas qu'il mérite d'en -être privé, & d'être traîné au gibet, parce qu'il sera du sentiment de -_Ratram_ contre _Pascase Ratberg_, & de _Bérenger_ contre _Scot_. - -On sait que tous nos dogmes n'ont pas toujours été clairement expliqués, -& universellement reçus dans notre Eglise. JESUS-CHRIST ne nous ayant -point dit comment procédait le St. Esprit, l'Eglise Latine crut -long-temps avec la Grecque, qu'il ne procédait que du Pere: enfin elle -ajouta au Symbole, qu'il procédait aussi du Fils. Je demande, si le -lendemain de cette décision, un Citoyen qui s'en serait tenu au symbole -de la veille eût été digne de mort? La cruauté, l'injustice serait-elle -moins grande de punir aujourd'hui celui qui penserait comme on pensait -autrefois? Etait-on coupable du temps d'_Honorius I_, de croire que -JESUS n'avait pas deux volontés? - -Il n'y a pas long-temps que l'Immaculée Conception est établie: les -Dominicains n'y croyent pas encore. Dans quel temps les Dominicains -commenceront-ils à mériter des peines dans ce monde, & dans l'autre? - -Si nous devons apprendre de quelqu'un à nous conduire dans nos disputes -interminables, c'est certainement des Apôtres & des Evangélistes. Il y -avait de quoi exciter un schisme violent entre _St. Paul_ & _St. -Pierre_. _Paul_ dit expressément dans son Epître aux Galates, qu'il -résista en face à _Pierre_, parce que _Pierre_ était répréhensible, -parce qu'il usait de dissimulation aussi-bien que _Barnabé_, parce -qu'ils mangeaient avec les Gentils avant l'arrivée de _Jacques_, & -qu'ensuite ils se retirerent secrétement, & se séparerent des Gentils de -peur d'offenser les Circoncis. _Je vis_, ajoute-t-il, _qu'ils ne -marchaient pas droit selon l'Evangile; je dis à Céphas: Si vous, -Juif, vivez comme les Gentils, & non comme les Juifs, pourquoi -obligez-vous les Gentils à judaïser?_ - -C'était là un sujet de querelle violente. Il s'agissait de savoir si les -nouveaux Chrétiens judaïseraient ou non. _St. Paul_ alla dans ce -temps-là même sacrifier dans le Temple de Jérusalem. On sait que les -quinze premiers Evêques de Jérusalem furent des Juifs circoncis, qui -observerent le Sabath & qui s'abstinrent des viandes défendues. Un -Evêque Espagnol ou Portugais, qui se ferait circoncire & qui observerait -le Sabath, serait brulé dans un _auto-da-fé_. Cependant la paix ne fut -altérée pour cet objet fondamental, ni parmi les Apôtres, ni parmi les -premiers Chrétiens. - -Si les Evangélistes avaient ressemblé aux Ecrivains modernes, ils -avaient un champ bien vaste pour combattre les uns contre les autres. -_St. Matthieu_ compte vingt-huit générations depuis _David_ jusqu'à -JESUS. _St. Luc_ en compte quarante-une; & ces générations sont -absolument différentes. On ne voit pourtant nulle dissention s'élever -entre les Disciples sur ces contrariétés apparentes, très-bien -conciliées par plusieurs Peres de l'Eglise. La charité ne fut point -blessée, la paix fut conservée. Quelle plus grande leçon de nous tolérer -dans nos disputes, & de nous humilier dans tout ce que nous n'entendons -pas? - -_St. Paul_, dans son Epître à quelques Juifs de Rome, convertis au -Christianisme, employe toute la fin du Chapitre III à dire que la seule -Foi glorifie, & que les oeuvres ne justifient personne. _St. Jacques_, -au contraire, dans son Epître aux douze Tribus dispersées par toute la -terre, Chapitre II, ne cesse de dire qu'on ne peut être sauvé sans les -oeuvres. Voilà ce qui a séparé deux grandes Communions parmi nous, & ce -qui ne divisa point les Apôtres. - -Si la persécution contre ceux avec qui nous disputons, était une action -sainte, il faut avouer que celui qui aurait fait tuer le plus -d'hérétiques serait le plus grand Saint du Paradis. Quelle figure ferait -un homme qui se serait contenté de dépouiller ses freres, & de les -plonger dans des cachots, auprès d'un zélé qui en aurait massacré des -centaines le jour de la _St. Barthelemi_? en voici la preuve. - -Le Successeur de _St. Pierre_ & son Consistoire ne peuvent errer; ils -approuverent, célébrerent, consacrerent l'action de la _St. Barthelemi_: -donc cette action était très-sainte; donc, de deux assassins égaux en -piété, celui qui aurait éventré vingt-quatre femmes grosses Huguenotes, -doit être élevé en gloire du double de celui qui n'en aura éventré que -douze: par la même raison les fanatiques des Cévennes devaient croire -qu'ils seraient élevés en gloire à proportion du nombre des Prêtres, -des Religieux, & des femmes Catholiques qu'ils auraient égorgés. Ce sont -là d'étranges titres pour la gloire éternelle. - - - - -CHAPITRE XII. - - _Si l'intolérance fut de Droit Divin dans le Judaïsme, & si elle fut - toujours mise en pratique?_ - - - [Deutér. Chap. 14.] - -On appelle, je crois _Droit Divin_, les préceptes que Dieu a donnés -lui-même. Il voulut que les Juifs mangeassent un agneau cuit avec des -laitues, & que les Convives le mangeassent debout, un bâton à la main, -en commémoration du _Phase_; il ordonna que la consécration du grand -Prêtre se ferait en mettant du sang à son oreille droite, à sa main -droite, & à son pied droit; coutumes extraordinaires pour nous, mais non -pas pour l'antiquité; il voulut qu'on chargeât le bouc _Hazazel_ des -iniquités du Peuple; il défendit qu'on se nourrît de poissons sans -écailles, de porcs, de lievres, de hérissons, de hiboux, de griffons, -d'ixions, &c. - -Il institua les fêtes, les cérémonies; toutes ces choses, qui semblaient -arbitraires aux autres Nations, & soumises au droit positif, à l'usage, -étant commandées par Dieu même, devenaient un droit divin pour les -Juifs, comme tout ce que JESUS-CHRIST, fils de _Marie_, fils de DIEU, -nous a commandé, est de droit divin pour nous. - -Gardons-nous de rechercher ici pourquoi Dieu a substitué une Loi -nouvelle à celle qu'il avait donnée à _Moïse_, & pourquoi il avait -commandé à _Moïse_, plus de choses qu'au Patriarche _Abraham_, & plus à -_Abraham_ qu'à _Noé_.[23] Il semble qu'il daigne se proportionner aux -temps & à la population du Genre-humain; c'est une gradation paternelle: -mais ces abymes sont trop profonds pour notre débile vue; tenons-nous -dans les bornes de notre sujet; voyons d'abord ce qu'était l'Intolérance -chez les Juifs. - - [23] Dans l'idée que nous avons de faire sur cet Ouvrage quelques - Notes utiles, nous remarquerons ici, qu'il est dit que Dieu fit une - alliance avec _Noé_, & avec tous les animaux; & cependant il permet à - _Noé_ de _manger de tout ce qui a vie & mouvement_; il excepte - seulement le sang, dont il ne permet pas qu'on se nourrisse. Dieu - ajoute, _qu'il tirera vengeance de tous les animaux qui auront répandu - le sang de l'homme_. - - On peut inférer de ces passages & de plusieurs autres ce que toute - l'antiquité a toujours pensé jusqu'à nos jours, & ce que tous les - hommes sensés pensent, que les animaux ont quelques connaissances. - Dieu ne fait point un pacte avec les arbres & avec les pierres, qui - n'ont point de sentiment; mais il en fait un avec les animaux, qu'il a - daigné douer d'un sentiment souvent plus exquis que le nôtre, & de - quelques idées nécessairement attachées à ce sentiment. C'est pourquoi - il ne veut pas qu'on ait la barbarie de se nourrir de leur sang, parce - qu'en effet le sang est la source de la vie, & par conséquent du - sentiment. Privez un animal de tout son sang, tous ses organes restent - sans action. C'est donc avec très-grande raison que l'Ecriture dit en - cent endroits que l'ame, c'est-à-dire, ce qu'on appellait l'ame - sensitive, est dans le sang; & cette idée si naturelle a été celle de - tous les Peuples. - - C'est sur cette idée qu'est fondée la commisération que nous devons - avoir pour les animaux. Des sept Préceptes des _Noachides_, admis chez - les Juifs, il y en a un qui défend de manger le membre d'un animal en - vie. Ce précepte prouve que les hommes avaient eu la cruauté de - mutiler les animaux pour manger leurs membres coupés, & qu'ils les - laissaient vivre, pour se nourrir successivement des parties de leur - corps. Cette coutume subsista en effet chez quelques Peuples barbares, - comme on le voit par les sacrifices de l'Isle de Chio, à _Bacchus - Omadios_, le mangeur de chair crue. Dieu, en permettant que les - animaux nous servent de pâture, recommande donc quelque humanité - envers eux. Il faut convenir qu'il y a de la barbarie à les faire - souffrir, & il n'y a certainement que l'usage qui puisse diminuer en - nous l'horreur naturelle d'égorger un animal que nous avons nourri de - nos mains. Il y a toujours eu des Peuples qui s'en sont fait un grand - scrupule: ce scrupule dure encore dans la presqu'Isle de l'Inde; toute - la secte de _Pithagore_, en Italie & en Grece, s'abstint constamment - de manger de la chair. _Porphire_, dans son Livre de l'abstinence, - reproche à son Disciple de n'avoir quitté sa secte que pour se livrer - à son appétit barbare. - - Il faut, ce me semble, avoir renoncé à la lumiere naturelle, pour oser - avancer que les bêtes ne sont que des machines. Il y a une - contradiction manifeste à convenir que Dieu a donné aux bêtes tous les - organes du sentiment, & à soutenir qu'il ne leur a point donné de - sentiment. - - Il me paraît encore qu'il faut n'avoir jamais observé les animaux, - pour ne pas distinguer chez eux les différentes voix du besoin, de la - souffrance, de la joye, de la crainte, de l'amour, de la colere, & de - toutes leurs affections; il serait bien étrange qu'elles exprimassent - si bien ce qu'elles ne sentiraient pas. - - Cette remarque peut fournir beaucoup de réflexions aux esprits - exercés, sur le pouvoir & la bonté du Créateur, qui daigne accorder la - vie, le sentiment, les idées, la mémoire aux êtres que lui-même a - organisés de sa main toute-puissante. Nous ne savons ni comment ces - organes se sont formés, ni comment ils se développent, ni comment on - reçoit la vie, ni par quelles Loix les sentiments, les idées, la - mémoire, la volonté sont attachés à cette vie: & dans cette profonde & - éternelle ignorance, inhérente à notre nature, nous disputons sans - cesse, nous nous persécutons les uns les autres, comme les taureaux - qui se battent avec leurs cornes, sans savoir pourquoi & comment ils - ont des cornes. - - [Amos, Chap. 5, v. 26.] - - [Jérém. Chap. 7, v. 22.] - - [Actes des Ap. Ch. 7, v. 42.] - -Il est vrai que dans l'Exode, les Nombres, le Lévitique, le Deutéronome, -il y a des Loix très-séveres sur le Culte, & des châtiments plus séveres -encore. Plusieurs Commentateurs ont de la peine à concilier les récits -de _Moïse_ avec les passages de _Jérémie_ & d'_Amos_, & avec le célebre -Discours de _St. Etienne_, rapporté dans les Actes des Apôtres. _Amos_ -dit que les Juifs adorerent toujours dans le Désert _Moloc_, _Remphan_ -& _Kium_. _Jérémie_ dit expressément, que Dieu ne demanda aucun -sacrifice à leurs peres quand ils sortirent d'Egypte. _St. Etienne_, -dans son Discours aux Juifs, s'exprime ainsi: «Ils adorerent l'Armée du -Ciel, ils n'offrirent ni sacrifices ni hosties dans le Désert pendant -quarante ans, ils porterent le Tabernacle du Dieu _Moloc_, & l'astre de -leur Dieu _Rempham_. - - [Deutér. Chap. 12, v. 8.] - -D'autres Critiques inferent du culte de tant de Dieux étrangers, que ces -Dieux furent tolérés par _Moïse_, & ils citent en preuves ces paroles du -Deutéronome: _Quand vous serez dans la Terre de Canaan, vous ne ferez -point comme nous faisons aujourd'hui, où chacun fait ce qui lui semble -bon_.[24] - - [24] Plusieurs Ecrivains concluent témérairement de ce passage, que le - chapitre concernant le Veau d'or (qui n'est autre chose que le Dieu - _Apis_) a été ajouté aux livres de _Moïse_, ainsi que plusieurs autres - Chapitres. - - _Aben-Ezra_ fut le premier qui crut prouver que le Pentateuque avait - été rédigé du temps des Rois. _Volaston_, _Colins_, _Tindale_, - _Shaftsburi_, _Bolingbroke_, & beaucoup d'autres ont allégué que l'art - de graver ses pensées sur la pierre polie, sur la brique, sur le - plomb, ou sur le bois, était la seule maniere d'écrire: ils disent - que, du temps de _Moïse_, les Chaldéens & les Egyptiens n'écrivaient - pas autrement, qu'on ne pouvait alors graver que d'une maniere - très-abrégée, & en hiéroglyfes, la substance des choses qu'on voulait - transmettre à la postérité, & non pas des histoires détaillées; qu'il - n'était pas possible de graver de gros livres dans un désert où l'on - changeait si souvent de demeure, où l'on n'avait personne qui pût ni - fournir des vêtements, ni les tailler, ni même raccommoder les - sandales, & où Dieu fut obligé de faire un miracle de quarante années - pour conserver les vêtements & les chaussures de son Peuple. Ils - disent qu'il n'est pas vraisemblable qu'on eût tant de Graveurs de - caracteres, lorsqu'on manquait des Arts les plus nécessaires, & qu'on - ne pouvait même faire du pain: & si on leur dit que les colonnes du - Tabernacle étaient d'airain, & les chapiteaux d'argent massif, ils - répondent que l'ordre a pu en être donné dans le Désert, mais qu'il ne - fut exécuté que dans des temps plus heureux. - - Ils ne peuvent concevoir que ce Peuple pauvre ait demandé un veau d'or - massif pour l'adorer au pied de la montagne même où Dieu parlait à - _Moïse_, au milieu des foudres & des éclairs que ce Peuple voyait, & - au son de la trompette céleste qu'il entendait. Ils s'étonnent que la - veille du jour même où _Moïse_ descendit de la montagne, tout ce - Peuple se soit adressé au frere de _Moïse_ pour avoir un veau d'or - massif. Comment _Aaron_ le jetta-t-il en fonte en un seul jour? - Comment ensuite _Moïse_ le réduisit-il en poudre? Ils disent qu'il est - impossible à tout Artiste de faire en moins de trois mois une statue - d'or, & que pour la réduire en poudre qu'on puisse avaler, l'art de la - chymie la plus savante ne suffit pas; ainsi, la prévarication - d'_Aaron_, & l'opération de _Moïse_ auraient été deux miracles. - - L'humanité, la bonté de coeur qui les trompe, les empêche de croire - que _Moïse_ ait fait égorger vingt-trois mille personnes pour expier - ce péché: ils n'imaginent pas que vingt-trois mille hommes se soient - ainsi laissés massacrer par des Lévites, à moins d'un troisieme - miracle. Enfin, ils trouvent étrange qu'_Aaron_, le plus coupable de - tous, ait été récompensé du crime dont les autres étaient si - horriblement punis, & qu'il ait été fait grand Prêtre, tandis que les - cadavres de vingt-trois mille de ses freres sanglants, étaient - entassés au pied de l'Autel où il allait sacrifier. - - Ils font les mêmes difficultés sur les vingt-quatre mille Israélites - massacrés par l'ordre de _Moïse_, pour expier la faute d'un seul qu'on - avait surpris avec une fille Moabite. On voit tant de Rois Juifs, & - sur-tout _Salomon_, épouser impunément des étrangeres, que ces - critiques ne peuvent admettre que l'alliance d'une Moabite ait été un - si grand crime: _Ruth_ était Moabite, quoique sa famille fût - originaire de Béthléem; la sainte Ecriture l'appelle toujours _Ruth la - Moabite_: cependant elle alla se mettre dans le lit de _Booz_ par le - conseil de sa mere, elle en reçut six boisseaux d'orge, l'épousa - ensuite, & fut l'aïeule de _David_. _Raab_ était non-seulement - étrangere, mais une femme publique; la Vulgate ne lui donne d'autre - titre que celui de _meretrix_; elle épousa _Salomon_, Prince de Juda; - & c'est encore de ce _Salomon_ que _David_ descend. On regarde même - _Raab_ comme la figure de l'Eglise Chrétienne; c'est le sentiment de - plusieurs Peres, & sur-tout d'_Origene_ dans sa 7e. homélie sur - _Josué_. - - _Bethzabé_, femme d'_Urie_, de laquelle _David_ eut _Salomon_, était - Ethéenne. Si vous remontez plus haut, le Patriarche _Juda_, épousa une - femme Cananéenne; ses enfants eurent pour femme _Thamar_, de la race - d'_Aram_: cette femme, avec laquelle _Juda_ commit, sans le savoir, un - inceste, n'était pas de la race d'_Israël_. - - Ainsi notre Seigneur JESUS-CHRIST daigna s'incarner chez les Juifs - dans une famille dont cinq étrangers étaient la tige, pour faire voir - que les Nations étrangeres auraient part à son héritage. - - Le Rabin _Aben-Ezra_ fut, comme on l'a dit, le premier qui osa - prétendre que le Pentateuque avait été rédigé long-temps après - _Moïse_: il se fonde sur plusieurs passages. «Les Cananéens étaient - alors dans ce Pays. La montagne de Moria, appellée la montagne de - Dieu. Le lit de _Og_, Roi de Bazan, se voit encore en _Rabath_, & il - appella tout ce Pays de Bazan, les Villages de Jaïr, - jusqu'aujourd'hui. Il ne s'est jamais vu de Prophete en Israël comme - _Moïse_. Ce sont ici les Rois qui ont régné en Edom avant qu'aucun Roi - régnât sur Israël.» Il prétend que ces passages, où il est parlé des - choses arrivées après _Moïse_, ne peuvent être de _Moïse_. On répond à - ces objections, que ces passages sont des Notes ajoutées long-temps - après par les Copistes. - - _Newton_, de qui d'ailleurs on ne doit prononcer le nom qu'avec - respect, mais qui a pu se tromper, puisqu'il était homme, attribue - dans son Introduction à ses Commentaires sur _Daniel_ & sur _St. - Jean_, les Livres de _Moïse_, de _Josué_ & des _Juges_, à des Auteurs - sacrés très-postérieurs; il se fonde sur le chap. 36 de la Genese, sur - quatre chapitres des Juges, 17. 18. 19. 21; sur _Samuel_, chap. 8; sur - les Chroniques, chap. 2; sur le Livre de _Ruth_, chap. 4. En effet, si - dans le chap. 36 de la Genese il est parlé des Rois, s'il en est fait - mention dans les Livres des juges, si dans le Livre de _Ruth_ il est - parlé de _David_, il semble que tous ces Livres ayent été rédigés du - temps des Rois. C'est aussi le sentiment de quelques Théologiens, à la - tête desquels est le fameux _Le Clerc_. Mais cette opinion n'a qu'un - petit nombre de Sectateurs, dont la curiosité fonde ces abymes. Cette - curiosité, sans doute, n'est pas au rang des devoirs de l'homme. - Lorsque les savants & les ignorants, les Princes & les Bergers, - paraîtront après cette courte vie devant le Maître de l'éternité: - chacun de nous alors, voudra avoir été juste, humain, compatissant, - généreux: nul ne se vantera d'avoir su précisément en quelle année le - Pentateuque fut écrit, & d'avoir démêlé le Texte des Notes qui étaient - en usage chez les Scribes. Dieu ne nous demandera pas si nous avons - pris parti pour les Massoretes contre le Talmud, si nous n'avons - jamais pris un _caph_ pour un _beth_, un _yod_ pour un _vaü_, un - _daleth_ pour un _res_: certes il nous jugera sur nos actions, & non - sur l'intelligence de la Langue Hébraïque. Nous nous en tenons - fermement à la décision de l'Eglise, selon le devoir raisonnable d'un - fidele. - - [Levit. Chap. 17.] - - [Lévit. Chap. 18 v. 23.] - - Finissons cette Note par un passage important du Lévitique, Livre - composé après l'adoration du Veau d'or. Il ordonne aux Juifs de ne - plus adorer les velus, _les boucs avec lesquels même ils ont commis - des abominations infames_. On ne sait si cet étrange culte venait - d'Egypte, Patrie de la superstition & du sortilege; mais on croit que - la coutume de nos prétendus Sorciers d'aller au Sabath, d'y adorer un - bouc, & de s'abandonner avec lui à des turpitudes inconcevables, dont - l'idée fait horreur, est venue des anciens Juifs: en effet, ce furent - eux qui enseignerent dans une partie de l'Europe la sorcellerie. Quel - Peuple! Une si étrange infamie semblait mériter un châtiment pareil à - celui que le veau d'or leur attira, & pourtant le Législateur se - contente de leur faire une simple défense. On ne rapporte ici ce fait - que pour faire connaître la Nation Juive: il faut que la bestialité - ait été commune chez elle, puisqu'elle est la seule Nation connue chez - qui les Loix ayent été forcées de prohiber un crime qui n'a été - soupçonné ailleurs par aucun Législateur. - - Il est à croire que dans les fatigues & dans la pénurie que les Juifs - avaient essuyées dans les Déserts de Pharan, d'Oreb, & de Cadés-barné, - l'espece féminine, plus faible que l'autre, avait succombé. Il faut - bien qu'en effet les Juifs manquassent de filles, puisqu'il leur est - toujours ordonné, quand ils s'emparent d'un Bourg ou d'un Village, - soit à gauche, soit à droite du Lac Asphaltide, de tuer tout, excepté - les filles nubiles. - - Les Arabes qui habitent encore une partie de ces Déserts, stipulent - toujours dans les Traités qu'ils font avec les caravanes, qu'on leur - donnera des filles nubiles. Il est vraisemblable que les jeunes gens - dans ces Pays affreux pousserent la dépravation de la Nature humaine, - jusqu'à s'accoupler avec des chevres, comme on le dit de quelques - Bergers de la Calabre. - - Il reste maintenant à savoir si ces accouplements avaient produit des - monstres, & s'il y a quelque fondement aux anciens Contes des Satyres, - des Faunes, des Centaures & des Minotaures: l'Histoire le dit; la - Physique ne nous a pas encore éclairés sur cet article monstrueux. - -Ils appuyent leur sentiment sur ce qu'il n'est parlé d'aucun acte -religieux du Peuple dans le Désert: point de Pâque célébrée, point de -Pentecôte; nulle mention qu'on ait célébré la fête des Tabernacles, -nulle Priere publique établie; enfin, la Circoncision, ce sceau de -l'alliance de DIEU avec _Abraham_, ne fut point pratiquée. - - [Josué, Ch. 14. v. 15 & suiv.] - -Ils se prévalent encore de l'Histoire de _Josué_. Ce conquérant dit aux -Juifs: «L'option vous est donnée, choisissez quel parti il vous plaîra, -ou d'adorer les Dieux que vous avez servis dans le Pays des Amorrhéens, -ou ceux que vous avez reconnus en Mésopotamie. Le Peuple répond: Il n'en -sera pas ainsi, nous servirons _Adonaï_. _Josué_ leur repliqua: Vous -avez choisi vous-mêmes, ôtez donc du milieu de vous les Dieux -étrangers.» Ils avaient donc eu incontestablement d'autres Dieux -qu'_Adonaï_ sous _Moïse_. - -Il est très-inutile de réfuter ici les Critiques qui pensent que le -Pentateuque ne fut pas écrit par _Moïse_; tout a été dit dès long-temps -sur cette matiere; & quand même quelque petite partie des Livres de -_Moïse_ aurait été écrite du temps des Juges ou des Rois, ou des -Pontifes, ils n'en seraient pas moins inspirés & moins divins. - -C'est assez, ce me semble, qu'il soit prouvé par la Ste. Ecriture, que -malgré la punition extraordinaire attirée aux Juifs par le culte -d'_Apis_, ils conserverent long-temps une liberté entiere: peut-être -même que le massacre que _Moïse_ fit de vingt-trois mille hommes pour le -veau érigé par son frere, lui fit comprendre qu'on ne gagnait rien par -la rigueur, & qu'il fut obligé de fermer les yeux sur la passion du -Peuple pour les Dieux étrangers. - - [Nomb. Chap. 21, v. 9.] - -Lui-même semble bientôt transgresser la Loi qu'il a donnée. Il a défendu -tout simulacre, cependant il érige un serpent d'airain. La même -exception à la Loi se trouve depuis dans le Temple de _Salomon_; ce -Prince fait sculpter douze boeufs qui soutiennent le grand bassin du -Temple; des Chérubins sont posés dans l'Arche, ils ont une tête d'aigle -& une tête de veau; & c'est apparemment cette tête de veau mal faite, -trouvée dans le Temple par les Soldats Romains, qui fit croire -long-temps que les Juifs adoraient un âne. - - [Liv. IV. des Rois, Chap. 16.] - -En vain le culte des Dieux étrangers est défendu; _Salomon_ est -paisiblement idolâtre. _Jéroboam_, à qui Dieu donna dix parts du -Royaume, fait ériger deux veaux d'or, & regne vingt-deux ans, en -réunissant en lui les dignités de Monarque & de Pontife. Le petit -Royaume de Juda dresse sous _Roboam_ des Autels étrangers & des statues. -Le saint Roi _Asa_ ne détruit point les hauts lieux. Le Grand-Prêtre -_Urias_ érige dans le Temple, à la place de l'Autel des holocaustes, un -Autel du Roi de Syrie. On ne voit, en un mot, aucune contrainte sur la -Religion. Je sais que la plupart des Rois Juifs s'exterminerent, -s'assassinerent les uns les autres; mais ce fut toujours pour leur -intérêt, & non pour leur créance. - - [Liv. III. des Rois, Chap. 18, v. 38 & 40.] - - [Liv. IV. des Rois, Chap. 2, v. 24.] - -Il est vrai que parmi les Prophetes il y en eut qui intéresserent le -Ciel à leur vengeance. _Elie_ fit descendre le feu céleste pour consumer -le Prêtre de _Baal_; _Elisée_ fit venir des ours pour dévorer -quarante-deux petits enfants qui l'avaient appellé _tête chauve_: mais -ce sont des miracles rares, & des faits qu'il serait un peu dur de -vouloir imiter. - - [Nomb. Chap. 31.] - -On nous objecte encore que le Peuple Juif fut très-ignorant & -très-barbare. Il est dit que dans la guerre qu'il fit aux -Madianites, [25]_Moïse_ ordonna de tuer tous les enfants mâles & toutes -les meres, & de partager le butin. Les vainqueurs trouverent dans le -camp 675000 brebis, 72000 boeufs, 61000 ânes, & 32000 jeunes filles; ils -en firent le partage, & tuerent tout le reste. Plusieurs Commentateurs -même prétendent que trente-deux filles furent immolées au Seigneur: -_cesserunt in partem Domini triginta duæ animæ_. - - [25] Madian n'était point compris dans la Terre promise: c'est un - petit canton de l'Idumée, dans l'Arabie pétrée; il commence vers le - Septentrion, au Torrent d'Arnon, & finit au Torrent de Zared, au - milieu des rochers, & sur le rivage oriental du Lac Asphaltide. Ce - Pays est habité aujourd'hui par une petite horde d'Arabes: il peut - avoir huit lieues ou environ de long, & un peu moins en largeur. - - [Ezéch. Chap. 39, v. 18.] - -En effet, les Juifs immolaient des hommes à la Divinité, témoin le -sacrifice de _Jephté_,[26] témoin le Roi _Agag_,[27] coupé en morceaux -par le Prêtre _Samuel_. _Ezéchiel_ même leur promet, pour les -encourager, qu'ils mangeront de la chair humaine. _Vous mangerez_, -dit-il, _le cheval & le Cavalier, vous boirez le sang des Princes_. On -ne trouve dans toute l'Histoire de ce Peuple aucun trait de générosité, -de magnanimité, de bienfaisance; mais il s'échappe toujours dans le -nuage de cette barbarie, si longue & si affreuse, des rayons d'une -tolérance universelle. - - [26] Il est certain par le Texte, que _Jephté_ immola sa fille. _Dieu - n'approuva pas ces dévouements_, dit _Don Calmet_, dans sa - Dissertation sur le Voeu de _Jephté; mais lorsqu'on les a faits, il - veut qu'on les exécute, ne fût-ce que pour punir ceux qui les - faisaient, ou pour réprimer la légéreté qu'on aurait eue à les faire, - si on n'en avait pas craint l'exécution_. _St. Augustin_, & presque - tous les Peres, condamnent l'action de _Jephté_: il est vrai que - l'Ecriture dit, qu'_il fut rempli de l'esprit de Dieu_; & _St. Paul_, - dans son Epître aux Hébreux, chap. 11, fait l'éloge de _Jephté_; il le - place avec _Samuel_ & _David_. - - _St. Jérôme_, dans son Epître à _Julien_, dit, _Jephté immola sa fille - au Seigneur, & c'est pour cela que l'Apôtre le compte parmi les - Saints_. Voilà de part & d'autre des jugements sur lesquels il ne nous - est pas permis de porter le nôtre; on doit craindre même d'avoir un - avis. - - [27] - [Liv. I. des Rois, Chapitre 15.] - - On peut regarder la mort du Roi _Agag_ comme un vrai sacrifice. _Saül_ - avait fait ce Roi des Amalécites prisonnier de guerre, & l'avait reçu - à composition; mais le Prêtre _Samuel_ lui avait ordonné de ne rien - épargner, il lui avait dit en propres mots. _Tuez tout, depuis l'homme - jusqu'à la femme, jusqu'aux petits enfants, & ceux qui sont encore à - la mammelle._ - - _Samuel coupa le Roi Agag en morceaux, devant le Seigneur, à Galgal._ - - «Le zele dont ce Prophete était animé, dit _Don Calmet_, lui mit - l'épée en main dans cette occasion pour venger la gloire du Seigneur, - & pour confondre _Saül_. - - On voit dans cette fatale aventure un dévouement, un Prêtre, une - victime; c'était donc un sacrifice. - - Tous les Peuples dont nous avons l'histoire, ont sacrifié des hommes à - la Divinité, excepté les Chinois. _Plutarque_ rapporte que les Romains - mêmes en immolerent du temps de la République. - - On voit dans les Commentaires de _César_, que les Germains allaient - immoler les ôtages qu'il leur avait donnés, lorsqu'il délivra ces - ôtages par sa victoire. - - J'ai remarqué ailleurs que cette violation du Droit des gens envers - les ôtages de _César_, & ces victimes humaines immolées, pour comble - d'horreur, par la main des femmes, dément un peu le panégyrique que - _Tacite_ fait des Germains dans son Traité _De moribus Germanorum_. Il - paraît que dans ce Traité _Tacite_ songe plus à faire la satyre des - Romains, que l'éloge des Germains, qu'il ne connaissait pas. - - Disons ici en passant que _Tacite_ aimait encore mieux la satyre que - la vérité. Il veut rendre tout odieux, jusqu'aux actions - indifférentes; & sa malignité nous plaît presque autant que son style, - parce que nous aimons la médisance & l'esprit. - - Revenons aux victimes humaines. Nos Peres en immolaient aussi-bien que - les Germains; c'est le dernier degré de la stupidité de notre nature - abandonnée à elle-même, & c'est un des fruits de la faiblesse de notre - jugement. Nous dîmes: Il faut offrir à Dieu ce qu'on a de plus - précieux & de plus beau; nous n'avons rien de plus précieux que nos - enfants; il faut donc choisir les plus beaux & les plus jeunes pour - les sacrifier à la Divinité. - - _Philon_ dit que dans la Terre de Canaan on immolait quelquefois ses - enfants, avant que Dieu eût ordonné à _Abraham_ de lui sacrifier son - fils unique _Isaac_ pour éprouver sa foi. - - _Sanchoniaton_, cité par _Eusebe_, rapporte que les Phéniciens - sacrifiaient dans les grands dangers le plus cher de leurs enfants, & - qu'_Ilus_ immola son fils _Jehud_ à peu près dans le temps que Dieu - mit la foi d'_Abraham_ à l'épreuve. Il est difficile de percer dans - les ténebres de cette antiquité; mais il n'est que trop vrai que ces - horribles sacrifices ont été presque par-tout en usage; les Peuples ne - s'en sont défaits qu'à mesure qu'ils se sont policés. La politesse - amene l'humanité. - - [Juges, Chap. 11, v. 24.] - -_Jephté_, inspiré de Dieu, & qui lui immola sa fille, dit aux Ammonites: -_Ce que votre Dieu Chamos vous a donné, ne vous appartient-il pas de -droit? Souffrez donc que nous prenions la Terre que notre Dieu nous a -promise._ Cette déclaration est précise; elle peut mener bien loin; -mais, au moins, elle est une preuve évidente que Dieu tolérait _Chamos_. -Car la sainte Ecriture ne dit pas: Vous pensez avoir droit sur les -Terres que vous dites vous avoir été données par le Dieu _Chamos_; elle -dit positivement: Vous avez droit, _Tibi jure debentur_: ce qui est le -vrai sens de ces paroles hébraïques, _Otho thirasch_. - - [Chap. 17 v. dernier.] - -L'histoire de _Michas_ & du Lévite, rapportée aux 17 & 18 chapitres du -Livre des Juges, est bien encore une preuve incontestable de la -tolérance & de la liberté la plus grande, admise chez les Juifs. La mere -de _Michas_, femme fort riche d'Ephraïm, avait perdu onze cents pieces -d'argent; son fils les lui rendit: elle voua cet argent au Seigneur, & -en fit faire des idoles; elle bâtit une petite Chapelle, un Lévite -desservit la Chapelle moyennant dix pieces d'argent, une tunique, un -manteau par année & sa nourriture; & _Michas_ s'écria: _C'est maintenant -que Dieu me fera du bien, puisque j'ai chez moi un Prêtre de la race de -Lévi_. - -Cependant, six cents hommes de la Tribu de _Dan_, qui cherchaient à -s'emparer de quelque Village dans le Pays, & à s'y établir, mais n'ayant -point de Prêtre Lévite avec eux, & en ayant besoin pour que Dieu -favorisât leur entreprise, allerent chez _Michas_, & prirent son Ephod, -ses Idoles & son Lévite, malgré les remontrances de ce Prêtre, & malgré -les cris de _Michas_ & de sa mere. Alors ils allerent avec assurance -attaquer le Village nommé _Laïs_, & y mirent tout à feu & à sang, selon -leur coutume. Ils donnerent le nom de _Dan_ à _Laïs_, en mémoire de leur -victoire; ils placerent l'Idole de _Michas_ sur un Autel; & ce qui est -bien plus remarquable, _Jonathan_, petit-fils de _Moïse_, fut le -Grand-Prêtre de ce Temple, où l'on adorait le Dieu d'Israël & l'Idole de -_Michas_. - -Après la mort de _Gédéon_, les Hébreux adorerent _Baal-bérith_ pendant -près de vingt ans, & renoncerent au culte d'_Adonaï_, sans qu'aucun -Chef, aucun Juge, aucun Prêtre criât vengeance. Leur crime était grand, -je l'avoue; mais si cette idolâtrie même fut tolérée, combien les -différences dans le vrai culte ont elles dû l'être? - -Quelques-uns donnent pour une preuve d'intolérance, que le Seigneur -lui-même ayant permis que son Arche fût prise par les Philistins dans un -combat, il ne punit les Philistins qu'en les frappant d'une maladie -secrete, ressemblante aux hémorrhoïdes, en renversant la statue de -_Dagon_, & en envoyant une multitude de rats dans leurs campagnes: mais -lorsque les Philistins, pour appaiser sa colere, eurent renvoyé l'Arche -attelée de deux vaches qui nourrissaient leurs veaux, & offert à Dieu -cinq rats d'or, & cinq anus d'or, le Seigneur fit mourir soixante & dix -anciens d'Israël, & cinquante mille hommes du Peuple, pour avoir regardé -l'Arche; on répond que le châtiment du Seigneur ne tombe point sur une -créance, sur une différence dans le culte, ni sur aucune idolâtrie. - -Si le Seigneur avait voulu punir l'idolâtrie, il aurait fait périr tous -les Philistins qui oserent prendre son Arche, & qui adoraient _Dagon_; -mais il fit périr cinquante mille & soixante & dix hommes de son Peuple, -uniquement parce qu'ils avaient regardé son Arche qu'ils ne devaient pas -regarder: tant les Loix, les moeurs de ce temps, l'économie judaïque -different de tout ce que nous connaissons; tant les voyes inscrutables -de Dieu sont au-dessus des nôtres. _La rigueur exercée_, dit le -judicieux Don Calmet, _contre ce grand nombre d'hommes, ne paraîtra -excessive qu'à ceux qui n'ont pas compris jusqu'à quel point Dieu -voulait être craint & respecté parmi son Peuple, & qui ne jugent des -vues & des desseins de Dieu qu'en suivant les foibles lumieres de leur -raison_. - -Dieu ne punit donc pas un culte étranger, mais une profanation du sien, -une curiosité indiscrete, une désobéissance, peut-être même un esprit de -révolte. On sent bien que de tels châtiments n'appartiennent qu'à Dieu -dans la Théocratie Judaïque. On ne peut trop redire que ces temps & ces -moeurs n'ont aucun rapport aux nôtres. - - [Liv. IV. des Rois, Chap. 20, v. 25.] - -Enfin, lorsque dans des siecles postérieurs _Naaman_ l'idolâtre, demanda -à _Elisée_ s'il lui était permis de suivre son Roi dans le Temple de -Remnon, & _d'y adorer avec lui_, ce même _Elisée_ qui avait fait dévorer -les enfants par les ours, ne lui répondit-il pas, _Allez en paix_? - - [Jérém. Chap. 27, v. 6.] - -Il y a bien plus; le Seigneur ordonne à _Jérémie_ de se mettre des -cordes au cou, des colliers[28] & des jougs, de les envoyer aux -Roitelets ou Melchim de Moab, d'Ammon, d'Edom, de Tyr, de Sidon; & -_Jérémie_ leur fait dire par le Seigneur: _J'ai donné toutes vos -Terres à Nabuchodonosor, Roi de Babylone, mon serviteur_. Voilà un Roi -idolâtre déclaré serviteur de Dieu & son favori. - - [28] Ceux qui sont peu au fait des usages de l'antiquité, & qui ne - jugent que d'après ce qu'ils voyent autour d'eux, peuvent être étonnés - de ces singularités; mais il faut songer qu'alors, dans l'Egypte, & - dans une grande partie de l'Asie, la plupart des choses s'exprimaient - par des figures, des hiéroglyphes, des signes, des types. - - [Isaïe, Chapitre 8.] - - Les Prophetes, qui s'appellaient _les Voyants_ chez les Egyptiens & - chez les Juifs, non-seulement s'exprimaient en allégories, mais ils - figuraient par des signes les événements qu'ils annonçaient. Ainsi - _Isaïe_, le premier des quatre grands Prophetes Juifs, prend un - rouleau, & y écrit: _Shas bas, butinez, vîte_; puis il s'approche de - la Prophétesse, elle conçoit, & met au monde un fils, qu'il appelle - _Maher-Salal-Has-bas_: c'est une figure des maux que les Peuples - d'Egypte & d'Assyrie feront aux Juifs. - - Ce Prophete dit: _Avant que l'enfant soit en âge de manger du beurre & - du miel, & qu'il sache réprouver le mauvais & choisir le bon, la terre - détestée par vous sera délivrée des deux Rois: le Seigneur sifflera - aux mouches d'Egypte & aux abeilles d'Assur: le Seigneur prendra un - rasoir de louage, & en rasera toute la barbe & les poils des pieds du - Roi d'Assur._ - - Cette prophétie des abeilles, de la barbe & du poil des pieds rasé, ne - peut être entendue que par ceux qui savent que c'était la coutume - d'appeller les essaims au son du flageolet ou de quelqu'autre - instrument champêtre; que le plus grand affront qu'on pût faire à un - homme, était de lui couper la barbe; qu'on appellait le poil des - pieds, le poil du pubis; que l'on ne rasait ce poil que dans des - maladies immondes, comme celle de la lepre. Toutes ces figures, si - étrangeres à notre style, ne signifient autre chose, sinon que le - Seigneur, dans quelques années, délivrera son Peuple d'oppression. - - [Isaïe, Chapitre 20.] - - Le même _Isaïe_ marche tout nud, pour marquer que le Roi d'Assyrie - emmenera d'Egypte & d'Ethiopie une foule de captifs qui n'auront pas - de quoi couvrir leur nudité. - - [Ezéch. Chap. 4 & suiv.] - - _Ezéchiel_ mange le volume de parchemin qui lui est présenté: ensuite - il couvre son pain d'excréments, & demeure couché sur son côté gauche - trois cents quatre-vingt-dix jours, & sur le côté droit quarante - jours, pour faire entendre que les Juifs manqueront de pain, & pour - signifier les années que devait durer la captivité. Il se charge de - chaînes, qui figurent celles du Peuple; il coupe ses cheveux & sa - barbe, & les partage en trois parties: le premier tiers désigne ceux - qui doivent périr dans la Ville; le second, ceux qui seront mis à mort - autour des murailles; le troisieme, ceux qui doivent être emmenés à - Babylone. - - [Ozée, Chap. 3.] - - Le Prophete _Ozée_ s'unit à une femme adultere, qu'il achete quinze - pieces d'argent & un chomer & demi d'orge: _Vous m'attendrez_, lui - dit-il, _plusieurs jours, & pendant ce temps nul homme n'approchera de - vous; c'est l'état où les enfants d'Israël seront long-temps sans - Rois, sans Princes, sans Sacrifices, sans Autel & sans Ephod_. En un - mot, les Nabi, les Voyants, les Prophetes, ne prédisent presque jamais - sans figurer par un signe la chose prédite. - - _Jérémie_ ne fait donc que se conformer à l'usage, en se liant de - cordes, & en se mettant des colliers & des jougs sur le dos, pour - signifier l'esclavage de ceux auxquels il envoye ces types. Si on veut - y prendre garde, ces temps-là sont comme ceux d'un ancien monde, qui - differe en tout du nouveau; la vie civile, les Loix, la maniere de - faire la guerre, les cérémonies de la Religion, tout est absolument - différent. Il n'y a même qu'à ouvrir _Homere_ & le premier Livre - d'_Hérodote_, pour se convaincre que nous n'avons aucune ressemblance - avec les Peuples de la haute antiquité, & que nous devons nous défier - de notre jugement quand nous cherchons à comparer leurs moeurs avec - les nôtres. - - La nature même n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui. Les Magiciens - avaient sur elle un pouvoir qu'ils n'ont plus: ils enchantaient les - serpents, ils évoquaient les morts, &c. Dieu envoyait des songes, & - des hommes les expliquaient. Le don de prophétie était commun. On - voyait des métamorphoses telles que celles de _Nabuchodonosor_ changé - en boeuf, de la femme de _Loth_ en statue de sel, de cinq Villes en un - lac bitumineux. - - Il y avait des especes d'hommes qui n'existent plus. La race des - géants _Rephaïm_, _Emim_, _Néphilim_, _Enacim_ a disparu. _St. - Augustin_, au Livre V de _la Cité de Dieu_, dit avoir vu la dent d'un - ancien Géant, grosse comme cent de nos molaires. _Ezéchiel_ parle des - pigmées _Gamadim_, hauts d'une coudée, qui combattaient au siege de - Tyr: & en presque tout cela les Auteurs sacrés sont d'accord avec les - profanes. Les maladies & les remedes n'étaient point les mêmes que de - nos jours: les possédés étaient guéris avec la racine nommée _Barad_ - enchassée dans un anneau qu'on leur mettait sous le nez. - - Enfin tout cet ancien monde était si différent du nôtre, qu'on ne peut - en tirer aujourd'hui aucune regle de conduite; & si, dans cette - antiquité reculée, les hommes s'étaient persécutés & opprimés tour à - tour au sujet de leur culte, on ne devrait pas imiter cette cruauté - sous la Loi de grace. - - [Jérém. Chap. 18, v. 19.] - -Le même _Jérémie_, que le Melk, ou Roitelet Juif, _Sédécias_, avait fait -mettre au cachot, ayant obtenu son pardon de _Sédécias_, lui conseille -de la part de Dieu de se rendre au Roi de Babylone: _Si vous allez vous -rendre à ses Officiers_, dit-il, _votre ame vivra_. Dieu prend donc -enfin le parti d'un Roi idolâtre; il lui livre l'Arche, dont la seule -vue avait coûté la vie à cinquante mille soixante & dix Juifs; il lui -livre le Saint des Saints, & le reste du Temple qui avait coûté à bâtir -cent huit mille talents d'or, un million dix-sept mille talents d'argent -& dix mille drachmes d'or, laissés par _David_ & ses Officiers pour la -construction de la Maison du Seigneur; ce qui, sans compter les deniers -employés par _Salomon_, monte à la somme de dix-neuf milliards -soixante-deux millions, ou environ, au cours de ce jour. Jamais -idolâtrie ne fut plus récompensée. Je sais que ce compte est exagéré, -qu'il y a probablement erreur de Copiste; mais réduisez la somme à la -moitié, au quart, au huitieme même, elle vous étonnera encore. On n'est -guères moins surpris des richesses qu'_Hérodote_ dit avoir vues dans le -Temple d'Ephese. Enfin, les trésors ne sont rien aux yeux de Dieu; & le -nom de son Serviteur donné à _Nabuchodonosor_, est le vrai trésor -inestimable. - - [Isaïe, Chap. 44 & 45.] - -Dieu ne favorise pas moins le _Kir_, ou _Koresh_, ou _Kosroes_, que nous -appellons _Cyrus_; il l'appelle _son Christ_, _son Oint_, quoiqu'il ne -fût pas Oint, selon la signification commune de ce mot, & qu'il suivît -la Religion de _Zoroastre_; il l'appelle son _Pasteur_, quoiqu'il fût -usurpateur aux yeux des hommes: il n'y a pas dans toute la sainte -Ecriture une plus grande marque de prédilection. - -Vous voyez dans _Malachie_, que _du levant au couchant le nom de Dieu -est grand dans les Nations, & qu'on lui offre par-tout des oblations -pures_. Dieu a soin des Ninivites idolâtres comme des Juifs; il les -menace, & il leur pardonne. _Melchisedec_, qui n'était point Juif, était -Sacrificateur de Dieu. _Balaam_ idolâtre, était Prophete. L'Ecriture -nous apprend donc que non-seulement Dieu tolérait tous les autres -Peuples, mais qu'il en avait un soin paternel: & nous osons être -intolérants! - - - - -CHAPITRE XIII. - -_Extrême Tolérance des Juifs._ - - - [Exode, Chap. 20, v. 5.] - - [Deutér. Chap. 28.] - - [Ezéch. Chap. 18, v. 20.] - - [Ezéch. Chap. 20, v. 25.] - -Ainsi donc sous _Moïse_, sous les Juges, sous les Rois, vous voyez -toujours des exemples de tolérance. Il y a bien plus: _Moïse_ dit -plusieurs fois _que Dieu punit les peres dans les enfants, jusqu'à la -quatrieme génération_: cette menace était nécessaire à un Peuple à qui -Dieu n'avait révélé ni l'immortalité de l'ame, ni les peines & les -récompenses dans une autre vie. Ces vérités ne lui furent annoncées ni -dans le Décalogue, ni dans aucune Loi du Lévitique & du Deutéronome. -C'étaient les dogmes des Perses, des Babyloniens, des Egyptiens, des -Grecs, des Crétois; mais ils ne constituaient nullement la Religion des -Juifs. _Moïse_ ne dit point: _Honore ton pere & ta mere, si tu veux -aller au Ciel_; mais, _Honore ton pere & ta mere, afin de vivre -long-temps sur la terre_: il ne les menace que de maux corporels, de la -galle seche, de la galle purulente, d'ulceres malins dans les genoux & -dans les gras des jambes, d'être exposés aux infidélités de leurs -femmes, d'emprunter à usure des étrangers, & de ne pouvoir prêter à -usure; de périr de famine, & d'être obligés de manger leurs enfants: -mais en aucun lieu il ne leur dit que leurs ames immortelles subiront -des tourments après la mort, ou goûteront des félicités. Dieu qui -conduisait lui-même son Peuple, le punissait ou le récompensait -immédiatement après ses bonnes ou ses mauvaises actions. Tout était -temporel; & c'est la preuve que le savant Evêque _Warburton_ apporte -pour démontrer que la Loi des juifs était divine:[29] parce que Dieu -même étant leur Roi, rendant justice immédiatement après la -transgression ou l'obéissance, n'avait pas besoin de leur révéler une -Doctrine qu'il réservait au temps où il ne gouvernerait plus son -Peuple. Ceux qui par ignorance prétendent que _Moïse_ enseignait -l'immortalité de l'ame, ôtent au Nouveau Testament un de ses plus grands -avantages sur l'ancien. Il est constant que la Loi de _Moïse_ -n'annonçait que des châtiments temporels jusqu'à la quatrieme -génération. Cependant, malgré l'énoncé précis de cette Loi, malgré cette -déclaration expresse de Dieu, qu'il punirait jusqu'à la quatrieme -génération, _Ezéchiel_ annonce tout le contraire aux Juifs, & leur dit, -que le fils ne portera point l'iniquité de son pere: il va même jusqu'à -faire dire à Dieu, qu'il leur avait donné _des préceptes qui n'étaient -pas bons_.[30] - - [29] Il n'y a qu'un seul passage dans les Loix de _Moïse_, d'où l'on - pût conclurre qu'il était instruit de l'opinion régnante chez les - Egyptiens, que l'ame ne meurt point avec le corps: ce passage est - très-important; c'est dans le chap. 18 du Deutéronome: _Ne consultez - point les Devins qui prédisent par l'inspection des nuées, qui - enchantent les serpents, qui consultent l'esprit de Python, les - Voyants, les Connoisseurs qui interrogent les Morts, & leur demandent - la vérité._ - - Il paraît, par ce passage, que si l'on évoquait les ames des morts, ce - sortilege prétendu supposait la permanence des ames. Il se peut aussi - que les Magiciens dont parle _Moïse_, n'étant que des trompeurs - grossiers, n'eussent pas une idée distincte du sortilege qu'ils - croyaient opérer. Ils faisaient accroire qu'ils forçaient des morts à - parler, qu'ils les remettaient par leur magie dans l'état où ces corps - avaient été de leur vivant; sans examiner seulement si l'on pouvait - inférer ou non de leurs opérations ridicules le dogme de l'immortalité - de l'ame. Les Sorciers n'ont jamais été Philosophes; ils ont été - toujours des jongleurs stupides, qui jouaient devant des imbécilles. - - On peut remarquer encore qu'il est bien étrange que le mot de _Python_ - se trouve dans le Deutéronome, long-temps avant que ce mot Grec pût - être connu des Hébreux: aussi le terme _Python_ n'est point dans - l'Hébreu, dont nous n'avons aucune traduction exacte. - - Cette Langue a des difficultés insurmontables: c'est un mélange de - Phénicien, d'Egyptien, de Syrien & d'Arabe; & cet ancien mélange est - très-altéré aujourd'hui. L'Hébreu n'eut jamais que deux modes aux - verbes, le présent & le futur: il faut deviner les autres modes par le - sens. Les voyelles différentes étaient souvent exprimées par les mêmes - caracteres, ou plutôt ils n'exprimaient pas les voyelles; & les - inventeurs des points n'ont fait qu'augmenter la difficulté. Chaque - adverbe a vingt significations différentes. Le même mot est pris en - des sens contraires. Ajoutez à cet embarras la sécheresse & la - pauvreté du langage: les Juifs, privés des Arts, ne pouvaient exprimer - ce qu'ils ignoraient. En un mot l'Hébreu est au Grec, ce que le - langage d'un Paysan est à celui d'un Académicien. - - [30] Le sentiment d'_Ezéchiel_ prévalut enfin dans la Synagogue; mais - il y eut toujours des Juifs qui, en croyant aux peines éternelles, - croyaient aussi que Dieu poursuivait sur les enfants les iniquités des - peres. Aujourd'hui ils sont punis par-delà la cinquantieme génération, - & ont encore les peines éternelles à craindre. On demande comment les - descendants des Juifs, qui n'étaient pas complices de la mort de - JESUS-CHRIST, ceux qui étant dans Jérusalem n'y eurent aucune part, & - ceux qui étaient répandus sur le reste de la terre, peuvent être - temporellement punis dans leurs enfants, aussi innocents que leurs - peres? Cette punition temporelle, ou plutôt, cette maniere d'exister - différente des autres Peuples, & de faire le commerce sans avoir de - Patrie, peut n'être point regardée comme un châtiment en comparaison - des peines éternelles qu'ils s'attirent par leur incrédulité, & qu'ils - peuvent éviter par une conversion sincere. - -Le Livre d'_Ezéchiel_ n'en fut pas moins inséré dans le Canon des -Auteurs inspirés de Dieu: il est vrai que la Synagogue n'en permettait -pas la lecture avant l'âge de trente ans, comme nous l'apprend _St. -Jérôme_; mais c'était de peur que la jeunesse n'abusât des peintures -trop naïves qu'on trouve dans les chapitres 16 & 23 du libertinage des -deux soeurs _Olla_ & _Ooliba_. En un mot, son Livre fut toujours reçu, -malgré sa contradiction formelle avec _Moïse_. - -Enfin,[31] lorsque l'immortalité de l'ame fut un dogme reçu, ce qui -probablement avait commencé dès le temps de la captivité de Babylone, la -secte des Saducéens persista toujours à croire qu'il n'y avait ni -peines ni récompenses après la mort, & que la faculté de sentir & de -penser périssait avec nous, comme la force active, le pouvoir de marcher -& de digérer. Ils niaient l'existence des Anges. Ils différaient -beaucoup plus des autres Juifs, que les Protestants ne different des -Catholiques; ils n'en demeurerent pas moins dans la Communion de leurs -freres: on vit même des grands Prêtres de leur secte. - - [31] Ceux qui ont voulu trouver dans le Pentateuque la doctrine de - l'Enfer & du Paradis, tels que nous les concevons, se sont étrangement - abusés: leur erreur n'est fondée que sur une vaine dispute de mots; la - Vulgate ayant traduit le mot Hébreu _Sceol_, la fosse, par _Infernum_, - & le mot Latin _Infernum_ ayant été traduit en Français par _Enfer_, - on s'est servi de cette équivoque pour faire croire que les Anciens - Hébreux avaient la notion de l'_Ades_ & du _Tartare_ des Grecs, que - les autres Nations avaient connus auparavant sous d'autres noms. - - Il est rapporté au Chapitre 16 des Nombres, que la terre ouvrit sa - bouche sous les tentes de _Coré_, de _Dathan_ & d'_Abiron_, qu'elle - les dévora avec leurs tentes & leur substance, & qu'ils furent - précipités vivants dans la sépulture, dans le souterrein; il n'est - certainement question dans cet endroit, ni des ames de ces trois - Hébreux, ni des tourments de l'Enfer, ni d'une punition éternelle. - - Il est étrange que dans le Dictionnaire Encyclopédique, au mot - _Enfer_, on dise que les anciens Hébreux _en ont reconnu la réalité_; - si cela était, ce serait une contradiction insoutenable dans le - Pentateuque. Comment se pourrait-il faire que _Moïse_ eût parlé dans - un passage isolé & unique, des peines après la mort, & qu'il n'en eût - point parlé dans ses Loix? On cite le 32e Chapitre du Deutéronome, - mais on le tronque; le voici entier: _Ils m'ont provoqué en celui qui - n'était pas Dieu, & ils m'ont irrité dans leur vanité; & moi je les - provoquerai dans celui qui n'est pas Peuple, & je les irriterai dans - la Nation insensée. Et il s'est allumé un feu dans ma fureur, & il - brûlera jusqu'au fond de la terre; il dévorera la terre jusqu'à son - germe, & il brulera les fondements des montagnes, & j'assemblerai sur - eux les maux, & je remplirai mes fleches sur eux; ils seront consumés - par la faim, les oiseaux les dévoreront par des morsures ameres; je - lâcherai sur eux les dents des bêtes qui se traînent avec fureur sur - la terre, & des serpents._ - - Y a-t-il le moindre rapport entre ces expressions & l'idée des - punitions infernales, telles que nous les concevons? Il semble plutôt - que ces paroles n'ayent été rapportées que pour faire voir évidemment - que notre Enfer était ignoré des anciens Juifs. - - L'Auteur de cet Article cite encore le passage de _Job_, au Chap. 24. - _L'oeil de l'adultere observe l'obscurité; disant, l'oeil ne me verra - point, & il couvrira son visage; il perce les maisons dans les - ténebres comme il l'avait dit dans le jour, & ils ont ignoré la - lumiere; si l'aurore apparaît subitement, ils la croyent l'ombre de la - mort, & ainsi ils marchent dans les ténebres comme dans la lumiere: il - est léger sur la surface de l'eau; que sa part soit maudite sur la - terre, qu'il ne marche point par la voye de la vigne, qu'il passe des - eaux de neige à une trop grande chaleur: & ils ont péché le tombeau_, - ou bien, _le tombeau a dissipé ceux qui pechent_, ou bien, (selon les - Septante) _leur péché a été rappellé en mémoire_. - - Je cite les passages entiers, & littéralement, sans quoi il est - toujours impossible de s'en former une idée vraie. - - Y a-t-il là, je vous prie, le moindre mot, dont on puisse conclure que - _Moïse_ avait enseigné aux Juifs la doctrine claire & simple des - peines & des récompenses après la mort? - - Le Livre de _Job_ n'a nul rapport avec les Loix de _Moïse_. De plus, - il est très-vraisemblable que _Job_ n'était point Juif; c'est - l'opinion de _St. Jérôme_ dans ses questions hébraïques sur la Genese. - Le mot _Sathan_, qui est dans _Job_, n'était point connu des Juifs, & - vous ne le trouvez jamais dans le Pentateuque. Les Juifs n'apprirent - ce nom que dans la Chaldée, ainsi que les noms de _Gabriel_ & de - _Raphael_, inconnus avant leur esclavage à Babylone. _Job_ est donc - cité ici très-mal à propos. - - On rapporte encore le Chapitre dernier d'_Isaïe_: _Et de mois en mois, - & de Sabath en Sabath, toute chair viendra m'adorer, dit le Seigneur; - & ils sortiront, & ils verront à la voirie les cadavres de ceux qui - ont prévariqué; leur ver ne mourra point, leur feu ne s'éteindra - point, & ils seront exposés aux yeux de toute chair jusqu'à satiété_. - - Certainement s'ils sont jettés à la voirie, s'ils sont exposés à la - vue des passants jusqu'à satiété, s'ils sont mangés des vers, cela ne - veut pas dire que _Moïse_ enseigna aux Juifs le dogme de l'immortalité - de l'ame; & ces mots, _Le feu ne s'éteindra point_, ne signifient pas - que des cadavres qui sont exposés à la vue du Peuple subissent les - peines éternelles de l'Enfer. - - Comment peut-on citer un passage d'_Isaïe_ pour prouver que les Juifs - du temps de _Moïse_ avaient reçu le dogme de l'immortalité de l'ame? - _Isaïe_ prophétisait, selon la computation Hébraïque, l'an du monde - 3380. _Moïse_ vivait vers l'an du monde 2500; il s'est écoulé huit - siecles entre l'un & l'autre. C'est une insulte au sens commun, ou une - pure plaisanterie, que d'abuser ainsi de la permission de citer, & de - prétendre prouver qu'un Auteur a eu une telle opinion, par un passage - d'un Auteur venu huit cents ans après, & qui n'a point parlé de cette - opinion. Il est indubitable que l'immortalité de l'ame, les peines & - les récompenses après la mort, sont annoncées, reconnues, constatées - dans le Nouveau Testament, & il est indubitable qu'elles ne se - trouvent en aucun endroit du Pentateuque. - - Les Juifs, en croyant depuis l'immortalité de l'ame, ne furent point - éclairés sur sa spiritualité; ils penserent comme presque toutes les - autres Nations, que l'ame est quelque chose de délié, d'aérien, une - substance légere, qui retenait quelque apparence du corps qu'elle - avait animé; c'est ce qu'on appellait les ombres, les mânes des corps. - Cette opinion fut celle de plusieurs Peres de l'Eglise. _Tertullien_, - dans son Chap. 22. _de l'Ame_, s'exprime ainsi: _Definimus animam Dei - flatu natam, immortalem, corporalem, effigiatam, substantiâ - simplicem_; «Nous définissons l'ame née du souffle de Dieu, - immortelle, corporelle, figurée, simple dans sa substance. - - _St. Irenée_ dit dans son Livre II, Chap. 34. _Incorporales sunt animæ - quantùm ad comparationem mortalium corporum._ «Les ames sont - incorporelles en comparaison des corps mortels.» Il ajoute, que - «JESUS-CHRIST a enseigné que les ames conservent les images du corps;» - _Caracterem corporum in quo adoptantur, &c._ On ne voit pas que - JESUS-CHRIST ait jamais enseigné cette Doctrine, & il est difficile de - deviner le sens de _St. Irenée_. - - _St. Hilaire_ est plus formel & plus positif dans son Commentaire sur - _St. Matthieu_: il attribue nettement une substance corporelle à - l'ame: _Corpoream natura sua substantiam sortiuntur_. - - _St. Ambroise_ sur _Abraham_, Liv. II, Chap. 8, prétend qu'il n'y a - rien de dégagé de la matiere, si ce n'est la substance de la Ste. - Trinité. - - On pourrait reprocher à ces hommes respectables d'avoir une mauvaise - Philosophie; mais il est à croire qu'au fond leur Théologie était fort - saine, puisque ne connaissant pas la nature incompréhensible de l'ame, - ils l'assuraient immortelle, & la voulaient Chrétienne. - - Nous savons que l'ame est spirituelle, mais nous ne savons point du - tout ce que c'est qu'esprit. Nous connaissons très-imparfaitement la - matiere, & il nous est impossible d'avoir une idée distincte de ce qui - n'est pas matiere. Très-peu instruits de ce qui touche nos sens, nous - ne pouvons rien connaître par nous-mêmes de ce qui est au-delà des - sens. Nous transportons quelques paroles de notre langage ordinaire - dans les abymes de la Métaphysique & de la Théologie, pour nous donner - quelque légere idée des choses que nous ne pouvons ni concevoir, ni - exprimer; nous cherchons à nous étayer de ces mots, pour soutenir, - s'il se peut, notre faible entendement dans ces régions ignorées. - - Ainsi nous nous servons du mot _esprit_, qui répond à _souffle_ & - _vent_, pour exprimer quelque chose qui n'est pas matiere; & ce mot - _souffle_, _vent_, _esprit_, nous ramenant malgré nous à l'idée d'une - substance déliée & légere, nous en retranchons encore ce que nous - pouvons, pour parvenir à concevoir la spiritualité pure; mais nous ne - parvenons jamais à une notion distincte: nous ne savons même ce que - nous disons quand nous prononçons le mot _substance_; il veut dire, à - la lettre, ce qui est dessous; & par cela même il nous avertit qu'il - est incompréhensible: car, qu'est-ce en effet que ce qui est dessous? - La connaissance des secrets de Dieu n'est pas le partage de cette vie. - Plongés ici dans des ténebres profondes, nous nous battons les uns - contre les autres, & nous frappons au hasard au milieu de cette nuit, - sans savoir précisément pourquoi nous combattons. - - Si on veut bien réfléchir attentivement sur tout cela, il n'y a point - d'homme raisonnable qui ne conclue que nous devons avoir de - l'indigence pour les opinions des autres, & en mériter. - - Toutes ces remarques ne sont point étrangeres au fond de la question, - qui consiste à savoir si les hommes doivent se tolérer: car si elles - prouvent combien on s'est trompé de part & d'autre dans tous les - temps, elles prouvent que les hommes ont dû dans tous les temps se - traiter avec indulgence. - -Les Pharisiens croyaient à la fatalité[32] & à la Métempsycose.[33] Les -Esséniens pensaient que les ames des Justes allaient dans les Isles -fortunées,[34] & celles des méchants dans une espece de Tartare. Ils ne -faisaient point de sacrifices; ils s'assemblaient entre eux dans une -Synagogue particuliere. En un mot, si l'on veut examiner de près le -Judaïsme, on sera étonné de trouver la plus grande tolérance, au milieu -des horreurs les plus barbares. C'est une contradiction, il est vrai; -presque tous les Peuples se sont gouvernés par des contradictions. -Heureuse celle qui amene des moeurs douces, quand on a des loix de sang! - - [32] Le dogme de la fatalité est ancien & universel: vous le trouvez - toujours dans _Homere_. _Jupiter_ voudrait sauver la vie à son fils - _Sarpedon_; mais le Destin l'a condamné à la mort; _Jupiter_ ne peut - qu'obéir. Le Destin était chez les Philosophes ou l'enchaînement - nécessaire des causes & des effets nécessairement produit par la - nature, ou ce même enchaînement ordonné par la Providence; ce qui est - bien plus raisonnable. Tout le systême de la fatalité est contenu dans - ce Vers d'_Anneus Seneque: Ducunt volentem fata, nolentem trahunt_. - On est toujours convenu que Dieu gouvernait l'Univers par des Loix - éternelles, universelles, immuables: cette vérité fut la source de - toutes ces disputes inintelligibles sur la liberté, parce qu'on n'a - défini jamais la liberté, jusqu'à ce que le sage _Loke_ soit venu: il - a prouvé que la liberté est le pouvoir d'agir. Dieu donne ce pouvoir, - & l'homme agissant librement selon les ordres éternels de Dieu, est - une des roues de la grande machine du monde. Toute l'Antiquité disputa - sur la liberté; mais personne ne persécuta sur ce sujet jusqu'à nos - jours. Quelle horreur absurde, d'avoir emprisonné, exilé pour cette - dispute, un _Pompone d'Andilly_, un _Arnaud_, un _Sacy_, un _Nicole_, - & tant d'autres qui ont été la lumiere de la France! - - [33] Le Roman Théologique de la Métempsycose vient de l'Inde, dont - nous avons reçu beaucoup plus de fables qu'on ne croit communément. Ce - dogme est expliqué dans l'admirable douzieme Livre des Métamorphoses - d'_Ovide_. Il a été reçu presque dans toute la terre: il a été - toujours combattu; mais nous ne voyons point qu'aucun Prêtre de - l'Antiquité ait jamais fait donner une lettre de cachet à un Disciple - de _Pythagore_. - - [34] Ni les anciens Juifs, ni les Egyptiens, ni les Grecs leurs - contemporains, ne croyaient que l'ame de l'homme allât dans le Ciel - après sa mort. Les Juifs pensaient que la Lune & le Soleil étaient à - quelques lieues au-dessus de nous dans le même cercle, & que le - firmament était une voûte épaisse & solide, qui soutenait le poids des - eaux, lesquelles s'échappaient par quelques ouvertures. Le Palais des - Dieux, chez les anciens Grecs, était sur le mont Olympe. La demeure - des Héros, après la mort, était, du temps d'_Homere_, dans une Isle - au-delà de l'Océan, & c'était l'opinion des Esséniens. - - Depuis _Homere_, on assigna des planetes aux Dieux; mais il n'y avait - pas plus de raison aux hommes de placer un Dieu dans la Lune, qu'aux - habitants de la Lune de mettre un Dieu dans la planete de la terre. - _Junon_ & _Iris_ n'eurent d'autre Palais que les nuées; il n'y avait - pas là où réposer son pied. Chez les Sabéens, chaque Dieu eut son - étoile; mais une étoile étant un Soleil, il n'y a pas moyen d'habiter - là, à moins d'être de la nature du feu. C'est donc une question fort - inutile de demander ce que les Anciens pensaient du Ciel; la meilleure - réponse est qu'ils ne pensaient pas. - - - - -CHAPITRE XIV. - -_Si l'Intolérance a été enseignée par_ JESUS-CHRIST? - - -Voyons maintenant si JESUS-CHRIST a établi des Loix sanguinaires, s'il a -ordonné l'intolérance, s'il fit bâtir les cachots de l'Inquisition, s'il -institua les bourreaux des _Auto-da-fé_. - - [St. Math. Chap. 22.] - -Il n'y a, si je ne me trompe, que peu de passages dans les Evangiles, -dont l'esprit persécuteur ait pu inférer que l'intolérance, la -contrainte sont légitimes. L'un est la parabole dans laquelle le Royaume -des Cieux est comparé à un Roi qui invite des convives aux noces de son -fils: ce Monarque leur fait dire par ses Serviteurs: _J'ai tué mes -boeufs & mes volailles, tout est prêt, venez aux noces_. Les uns, sans -se soucier de l'invitation, vont à leurs maisons de campagne, les -autres à leur négoce, d'autres outragent les domestiques du Roi & les -tuent. Le Roi fait marcher ses Armées contre ces meurtriers & détruit -leur Ville: il envoye sur les grands chemins convier au festin tous ceux -qu'on trouve: un d'eux s'étant mis à table sans avoir mis la robe -nuptiale, est chargé de fers & jetté dans les ténebres extérieures. - -Il est clair que cette allégorie ne regardant que le Royaume des Cieux, -nul homme, assurément, ne doit en prendre le droit de garotter ou de -mettre au cachot son voisin qui serait venu souper chez lui sans avoir -un habit de noces convenable; & je ne connais dans l'Histoire aucun -Prince qui ait fait pendre un Courtisan pour un pareil sujet: il n'est -pas non plus à craindre que quand l'Empereur enverra des Pages à des -Princes de l'Empire pour les prier à souper, ces Princes tuent ces -Pages. L'invitation au festin signifie la prédication du salut; le -meurtre des Envoyés du Prince figure la persécution contre ceux qui -prêchent la sagesse & la vertu. - - [St. Luc, Chap. 14.] - -L'autre parabole est celle d'un Particulier qui invite ses amis à un -grand souper; & lorsqu'il est prêt de se mettre à table, il envoye son -domestique les avertir. L'un s'excuse sur ce qu'il a acheté une Terre, & -qu'il va la visiter; cette excuse ne paraît pas valable, ce n'est pas -pendant la nuit qu'on va voir sa Terre. Un autre dit qu'il a acheté -cinq paires de boeufs, & qu'il les doit éprouver; il a le même tort que -l'autre; on n'essaye pas des boeufs à l'heure du souper. Un troisieme -répond qu'il vient de se marier, & assurément son excuse est -très-recevable. Le Pere de famille, en colere, fait venir à son festin -les aveugles & les boiteux; & voyant qu'il reste encore des places -vuides, il dit à son valet: _Allez dans les grands chemins, & le long -des hayes, & contraignez les gens d'entrer_. - -Il est vrai qu'il n'est pas dit expressément que cette parabole soit une -figure du Royaume des Cieux. On n'a que trop abusé de ces paroles: -_Contrains-les d'entrer_; mais il est visible qu'un seul valet ne peut -contraindre par la force tous les gens qu'il rencontre à venir souper -chez son Maître; & d'ailleurs, des convives ainsi forcés, ne rendraient -pas le repas fort agréable. _Contrains-les d'entrer_, ne veut dire autre -chose, selon les Commentateurs les plus accrédités, sinon: priez, -conjurez, pressez, obtenez. Quel rapport, je vous prie, de cette priere -& de ce souper, à la persécution? - -Si on prend les choses à la lettre, faudra-t-il être aveugle, boiteux, & -conduit par force, pour être dans le sein de l'Eglise? JESUS dit dans la -même parabole: _Ne donnez à dîner ni à vos amis, ni à vos parents -riches_: en a-t-on jamais inféré, qu'on ne dût point en effet dîner avec -ses parents & ses amis, dès qu'ils ont un peu de fortune? - - [St. Luc, Chap. 14, v. 26 & suiv.] - -JESUS-CHRIST, après la parabole du festin, dit: _Si quelqu'un vient à -moi, & ne hait pas son pere, sa mere, ses freres, ses soeurs, & même sa -propre ame, il ne peut être mon Disciple, &c. Car qui est celui d'entre -vous qui voulant bâtir une tour, ne suppute pas auparavant la dépense?_ -Y a-t-il quelqu'un dans le monde assez dénaturé, pour conclurre qu'il -faut haïr son pere & sa mere? & ne comprend-on pas aisément que ces -paroles signifient: Ne balancez pas entre moi & vos plus cheres -affections? - - [St. Math. Chap. 8, v. 17.] - -On cite le passage de _St. Mathieu: Qui n'écoute point l'Eglise, soit -comme un Païen & comme un Receveur de la Douane_. Cela ne dit pas -assurément qu'on doive persécuter les Païens, & les Fermiers des droits -du Roi; ils sont maudits, il est vrai, mais ils ne sont point livrés au -bras séculier. Loin d'ôter à ces Fermiers aucune prérogative de Citoyen, -on leur a donné les plus grands privileges; c'est la seule profession -qui soit condamnée dans l'Ecriture, & c'est la plus favorisée par les -Gouvernements. Pourquoi donc n'aurions-nous pas pour nos freres errants -autant d'indulgence que nous prodiguons de considération à nos freres -les Traitants? - -Un autre passage, dont on a fait un abus grossier, est celui de _St. -Mathieu_ & de _St. Marc_, où il est dit que JESUS ayant faim le matin, -approcha d'un figuier, où il ne trouva que des feuilles: car ce n'était -pas le temps des figues: il maudit le figuier qui se sécha aussi-tôt. - -On donne plusieurs explications différentes de ce miracle: mais y en -a-t-il une seule qui puisse autoriser la persécution? Un figuier n'a pu -donner des figues vers le commencement de Mars, on l'a séché: est-ce une -raison pour faire sécher nos freres de douleur dans tous les temps de -l'année? Respectons dans l'Ecriture tout ce qui peut faire naître des -difficultés dans nos esprits curieux & vains, mais n'en abusons pas pour -être durs & implacables. - -L'esprit persécuteur qui abuse de tout, cherche encore sa justification -dans l'expulsion des Marchands chassés du Temple, & dans la légion de -Démons envoyée du corps d'un possédé dans le corps de deux mille animaux -immondes. Mais qui ne voit que ces deux exemples ne sont autre chose -qu'une justice que Dieu daigne faire lui-même d'une contravention à la -Loi? C'était manquer de respect à la Maison du Seigneur, que de changer -son parvis en une boutique de Marchands. En vain le Sanhedrin & les -Prêtres permettaient ce négoce pour la commodité des sacrifices; le Dieu -auquel on sacrifiait pouvait sans doute, quoique caché sous la figure -humaine, détruire cette profanation: il pouvait de même punir ceux qui -introduisaient dans le Pays des troupeaux entiers, défendus par une Loi -dont il daignait lui-même être l'observateur. Ces exemples n'ont pas le -moindre rapport aux persécutions sur le dogme. Il faut que l'esprit -d'intolérance soit appuyé sur de bien mauvaises raisons, puisqu'il -cherche par-tout les plus vains prétextes. - -Presque tout le reste des paroles & des actions de JESUS-CHRIST prêche -la douceur, la patience, l'indulgence. C'est le Pere de famille qui -reçoit l'enfant prodigue; c'est l'ouvrier qui vient à la derniere heure, -& qui est payé comme les autres; c'est le Samaritain charitable; -lui-même justifie ses Disciples de ne pas jeûner; il pardonne à la -pécheresse; il se contente de recommander la fidélité à la femme -adultere: il daigne même condescendre à l'innocente joye des convives de -Canaa, qui étant déja échauffés de vin, en demandent encore; il veut -bien faire un miracle en leur faveur, il change pour eux l'eau en vin. - -Il n'éclate pas même contre _Judas_ qui doit le trahir; il ordonne à -_Pierre_ de ne se jamais servir de l'épée; il réprimande les enfants de -_Zébédée_, qui, à l'exemple d'_Elie_, voulaient faire descendre le feu -du Ciel sur une Ville qui n'avait pas voulu le loger. - -Enfin, il meurt victime de l'envie. Si on ose comparer le sacré avec le -profane, & un Dieu avec un homme, sa mort, humainement parlant, a -beaucoup de rapport à celle de _Socrate_. Le Philosophe Grec périt par -la haine des Sophistes, des Prêtres, & des premiers du Peuple: le -Législateur des Chrétiens succomba sous la haine des Scribes, des -Pharisiens, & des Prêtres. _Socrate_ pouvait éviter la mort, & il ne le -voulut pas: JESUS-CHRIST s'offrit volontairement. Le Philosophe Grec -pardonna non-seulement à ses calomniateurs & à ses Juges iniques, mais -il les pria de traiter un jour ses enfants comme lui-même s'ils étaient -assez heureux pour mériter leur haine comme lui: le Législateur des -Chrétiens, infiniment supérieur, pria son Pere de pardonner à ses -ennemis. - -Si JESUS-CHRIST sembla craindre la mort, si l'angoisse qu'il ressentit -fut si extrême qu'il en eut une sueur mêlée de sang, ce qui est le -symptome le plus violent & le plus rare, c'est qu'il daigna s'abaisser à -toute la faiblesse du corps humain qu'il avait revêtu. Son corps -tremblait, & son ame était inébranlable; il nous apprenait que la vraie -force, la vraie grandeur consistent à supporter des maux sous lesquels -notre nature succombe. Il y a un extrême courage à courir à la mort en -la redoutant. - - [St. Math. Chap. 23.] - -_Socrate_ avait traité les Sophistes d'ignorants, & les avait convaincus -de mauvaise foi: JESUS, usant de ses droits divins, traita les Scribes & -les Pharisiens d'hypocrites, d'insensés, d'aveugles, de méchants, de -serpents, de race de vipere. - - [St. Math. Chap. 26.] - -_Socrate_ ne fut point accusé de vouloir fonder une secte nouvelle; on -n'accusa point JESUS-CHRIST d'en avoir voulu introduire une. Il est dit -que les Princes des Prêtres, & tout le Conseil, cherchaient un faux -témoignage contre JESUS pour le faire périr. - -Or, s'ils cherchaient un faux témoignage, ils ne lui reprochaient donc -pas d'avoir prêché publiquement contre la Loi. Il fut en effet soumis à -la Loi de _Moïse_ depuis son enfance jusqu'à sa mort: on le circoncit le -huitieme jour comme tous les autres enfants. S'il fut depuis baptisé -dans le Jourdain, c'était une cérémonie consacrée chez les Juifs, comme -chez tous les Peuples de l'Orient. Toutes les souillures légales se -nettoyaient par le Baptême; c'est ainsi qu'on consacrait les Prêtres: on -se plongeait dans l'eau à la fête de l'expiation solemnelle, on -baptisait les Prosélites. - -JESUS observa tous les points de la Loi; il fêta tous les jours de -Sabath; il s'abstint des viandes défendues; il célébra toutes les -fêtes; & même avant sa mort il avait célébré la Pâque: on ne l'accusa ni -d'aucune opinion nouvelle, ni d'avoir observé aucun Rite étranger. Né -Israélite, il vécut constamment en Israélite. - - [St. Math. chap. 26, v. 61.] - -Deux témoins qui se présenterent, l'accuserent d'avoir dit, _qu'il -pourrait détruire le Temple, & le rebâtir en trois jours_. Un tel -discours était incompréhensible pour les Juifs charnels, mais ce n'était -pas une accusation de vouloir fonder une nouvelle secte. - -Le Grand-Prêtre l'interrogea, & lui dit: _Je vous commande par le_ DIEU -_vivant, de nous dire, si vous êtes le_ CHRIST, _Fils de_ DIEU. On ne -nous apprend point ce que le Grand-Prêtre entendait par _Fils de_ DIEU. -On se servait quelquefois de cette expression pour signifier un -juste,[35] comme on employait les mots de _fils de Bélial_, pour -signifier un méchant. Les Juifs grossiers n'avaient aucune idée du -mystere sacré d'un Fils de Dieu, Dieu lui-même, venant sur la terre. - - [35] Il était en effet, très-difficile aux Juifs, pour ne pas dire - impossible, de comprendre, sans une révélation particuliere, ce - Mystere ineffable de l'Incarnation du Fils de Dieu, Dieu lui-même. La - Genese (chap. 6.) appelle _Fils de Dieu_, les fils des hommes - puissants: de même les grands cedres dans les Pseaumes sont appellés - les cedres de Dieu. _Samuel_ dit qu'une frayeur de Dieu tomba sur le - Peuple, c'est-à-dire, une grande frayeur; un grand vent, un vent de - Dieu; la maladie de _Saül_, mélancolie de Dieu. Cependant il paraît - que les Juifs entendirent à la Lettre, que JESUS se dit Fils de Dieu - dans le sens propre; mais s'ils regarderent ces mots comme un - blasphême, c'est peut-être encore une preuve de l'ignorance où ils - étaient du Mystere de l'Incarnation, & de Dieu, Fils de Dieu, envoyé - sur la terre pour le salut des hommes. - -JESUS lui répondit: _Vous l'avez dit; mais je vous dis que vous verrez -bientôt le fils de l'homme assis à la droite de la vertu de_ DIEU, -_venant sur les nuées du Ciel_. - -Cette réponse fut regardée, par le Sanhedrin irrité, comme un blasphême. -Le Sanhedrin n'avait plus le droit du glaive: ils traduisirent JESUS -devant le Gouverneur Romain de la Province, & l'accuserent -calomnieusement d'être un perturbateur du repos public, qui disait qu'il -ne fallait pas payer le tribut à _César_, & qui de plus se disait Roi -des Juifs. Il est donc de la plus grande évidence qu'il fut accusé d'un -crime d'Etat. - -Le Gouverneur _Pilate_ ayant appris qu'il était Galiléen, le renvoya -d'abord à _Hérode_, Tétrarque de Galilée. _Hérode_ crut qu'il était -impossible que JESUS pût aspirer à se faire chef de parti, & prétendre à -la Royauté; il le traita avec mépris, & le renvoya à _Pilate_, qui eut -l'indigne faiblesse de le condamner, pour appaiser le tumulte excité -contre lui-même, d'autant plus qu'il avait essuyé déja une révolte des -Juifs, à ce que nous apprend _Joseph_. _Pilate_ n'eut pas la même -générosité qu'eut depuis le Gouverneur _Festus_. - -Je demande à présent, si c'est la tolérance, ou l'intolérance, qui est -de droit divin? Si vous voulez ressembler à JESUS-CHRIST, soyez martyrs, -& non pas bourreaux. - - - - -CHAPITRE XV. - -_Témoignages contre l'Intolérance._ - - -C'est une impiété d'ôter, en matiere de Religion, la liberté aux hommes, -d'empêcher qu'ils ne fassent choix d'une Divinité; aucun homme, aucun -Dieu ne voudrait d'un service forcé. (_Apologétique, ch. 24._) - -Si on usait de violence pour la défense de la Foi, les Evêques s'y -opposeraient. (_St. Hilaire, Liv. I._) - -La Religion forcée n'est plus Religion; il faut persuader, & non -contraindre. La Religion ne se commande point. (_Lactance, Liv. 3._) - -C'est une exécrable hérésie de vouloir tirer par la force, par les -coups, par les emprisonnements, ceux qu'on n'a pu convaincre par la -raison. (_St. Athanase, Liv. I._) - -Rien n'est plus contraire à la Religion que la contrainte. (_St. Justin, -Martyr, Liv. 5._) - -Persécuterons-nous ceux que Dieu tolere? _dit St. Augustin, avant que sa -querelle avec les Donatistes l'eût rendu trop sévere_. - -Qu'on ne fasse aucune violence aux Juifs, (_4me. Concile de Tolede, -56me. canon._) - -Conseillez, & ne forcez pas. (_Lettres de saint Bernard._) - -Nous ne prétendons point détruire les erreurs par la violence. -(_Discours du Clergé de France à Louis XIII._) - -Nous avons toujours désapprouvé les voyes de rigueur. (_Assemblée du -Clergé, 11me. Aoust 1560._) - -Nous savons que la Foi se persuade, & ne se commande point. (_Fléchier, -Evêque de Nîmes, Lettre 19._) - -On ne doit pas même user de termes insultants. (_L'Evêque du Belley dans -une Instr. pastorale._) - -Souvenez-vous que les maladies de l'ame ne se guérissent point par -contrainte & par violence. (_Le Cardinal le Camus, Instruction pastorale -de 1688._) - -Accordez à tous la tolérance civile. (_Fénelon, Archevêque de Cambrai, -au Duc de Bourgogne._) - -L'exaction forcée d'une Religion est une preuve évidente que l'esprit -qui la conduit est un esprit ennemi de la vérité. (_Dirois, Docteur de -Sorbonne, Liv. 6, chap. 4._) - -La violence peut faire des hypocrites; on ne persuade point quand on -fait retentir par-tout les menaces. (_Tillemont, Hist. Eccl. tom. 6._) - -Il nous a paru conforme à l'équité & à la droite raison, de marcher sur -les traces de l'ancienne Eglise, qui n'a point usé de violence pour -établir & étendre la Religion. (_Remontr. du Parlement de Paris à Henri -II._) - -L'expérience nous apprend que la violence est plus capable d'irriter que -de guérir un mal qui a sa racine dans l'esprit &c. (_De Thou, Epître -dédicatoire à Henri IV._.) - -La Foi ne s'inspire pas à coups d'épée. (_Cérisier, sur les regnes de -Henri IV & de Louis XIII._) - -C'est un zele barbare que celui qui prétend planter la Religion dans les -coeurs, comme si la persuasion pouvait être l'effet de la contrainte. -(_Boulainvilliers, Etat de la France._) - -Il en est de la Religion comme de l'amour; le commandement n'y peut -rien, la contrainte encore moins; rien de plus indépendant que d'aimer & -de croire. (_Amelot de la Houssaye, sur les Lettres du Cardinal -d'Ossat._) - -Si le Ciel vous a assez aimé pour vous faire voir la vérité, il vous a -fait une grande grace: mais est-ce à ceux qui ont l'héritage de leur -Pere, de haïr ceux qui ne l'ont pas? (_Esprit des Loix, Liv. 25._) - -On pourrait faire un Livre énorme, tout composé de pareils passages. Nos -Histoires, nos Discours, nos Sermons, nos Ouvrages de morale, nos -Catéchismes, respirent tous, enseignent tous aujourd'hui ce devoir sacré -de l'indulgence. Par quelle fatalité, par quelle inconséquence -démentirions-nous dans la pratique une théorie que nous annonçons tous -les jours? Quand nos actions démentent notre morale, c'est que nous -croyons qu'il y a quelque avantage pour nous à faire le contraire de ce -que nous enseignons; mais certainement il n'y a aucun avantage à -persécuter ceux qui ne sont pas de notre avis, & à nous en faire haïr. -Il y a donc, encore une fois, de l'absurdité dans l'intolérance. Mais, -dira-t-on, ceux qui ont intérêt à gêner les consciences, ne sont point -absurdes. C'est à eux que s'adresse le petit Chapitre suivant. - - - - -CHAPITRE XVI. - -_Dialogue entre un mourant & un homme qui se porte bien._ - - -Un Citoyen était à l'agonie dans une Ville de Province; un homme en -bonne santé vint insulter à ses derniers moments, & lui dit: - -Misérable! pense comme moi tout-à-l'heure, signe cet Ecrit, confesse que -cinq propositions sont dans un Livre que ni toi ni moi n'avons jamais -lu; sois tout-à-l'heure du sentiment de _Lamfran_ contre _Berenger_, de -_St. Thomas_ contre _St. Bonaventure_; embrasse le second Concile de -Nicée contre le Concile de Francfort; explique-moi dans l'instant, -comment ces paroles: _Mon pere est plus grand que moi_, signifient -expressément: _Je suis aussi grand que lui_. - -Dis-moi comment le Pere communique tout au Fils, excepté la paternité, -ou je vais faire jetter ton corps à la voirie; tes enfants n'hériteront -point, ta femme sera privée de sa dot, & ta famille mendiera du pain que -mes pareils ne lui donneront pas. - -_Le Mourant._ - -J'entends à peine ce que vous me dites; les menaces que vous me faites -parviennent confusément à mon oreille, elles troublent mon ame, elles -rendent ma mort affreuse. Au nom de Dieu, ayez pitié de moi! - -_Le Barbare._ - -De la pitié! je n'en puis avoir si tu n'es pas de mon avis en tout. - -_Le Mourant._ - -Hélas! vous sentez qu'à ces derniers moments tous mes sens sont flétris, -toutes les portes de mon entendement sont fermées, mes idées s'enfuyent, -ma pensée s'éteint. Suis-je en état de disputer? - -_Le Barbare._ - -Eh bien, si tu ne peux pas croire ce que je veux, dis que tu le crois, & -cela me suffit. - -_Le Mourant._ - -Comment puis-je me parjurer pour vous plaire? Je vais paroître dans un -moment devant le Dieu qui punit le parjure. - -_Le Barbare._ - -N'importe; tu auras le plaisir d'être enterré dans un cimetiere; & ta -femme, tes enfants auront de quoi vivre. Meurs en hypocrite: -l'hypocrisie est une bonne chose; c'est, comme on dit, un hommage que le -vice rend à la vertu. Un peu d'hypocrisie, mon Ami, qu'est-ce que cela -coûte? - -_Le Mourant._ - -Hélas! vous méprisez Dieu, ou vous ne le reconnaissez pas, puisque vous -me demandez un mensonge à l'article de la mort, vous qui devez bientôt -recevoir votre jugement de lui, & qui répondrez de ce mensonge. - -_Le Barbare._ - -Comment, insolent! je ne reconnais point de Dieu? - -_Le Mourant._ - -Pardon, mon frere, je crains que vous n'en connaissiez pas. Celui que -j'adore ranime en ce moment mes forces, pour vous dire d'une voix -mourante, que si vous croyez en Dieu, vous devez user envers moi de -charité. Il m'a donné ma femme & mes enfants, ne les faites pas périr de -misere. Pour mon corps, faites-en ce que vous voudrez, je vous -l'abandonne; mais croyez en Dieu, je vous en conjure! - -_Le Barbare._ - -Fais, sans raisonner, ce que je t'ai dit; je le veux, je l'ordonne. - -_Le Mourant._ - -Et quel intérêt avez-vous à me tant tourmenter? - -_Le Barbare._ - -Comment! quel intérêt? si j'ai ta signature, elle me vaudra un bon -Canonicat. - -_Le Mourant._ - -Ah, mon frere! voici mon dernier moment; je meurs; je vais prier Dieu -qu'il vous touche & qu'il vous convertisse. - -_Le Barbare._ - -Au diable soit l'impertinent qui n'a point signé! Je vais signer pour -lui, & contrefaire son écriture. - -_La Lettre suivante est une confirmation de la même morale._ - - - - -CHAPITRE XVII. - - _Lettre écrite au Jésuite_ Le Tellier, _par un Bénéficier, le 6 Mai - 1714._ - - - MON RÉVÉREND PERE, - - J'obéis aux ordres que Votre Révérence m'a donnés de lui présenter les - moyens les plus propres de délivrer JESUS & sa Compagnie de leurs - ennemis. Je crois qu'il ne reste plus que cinq cents mille Huguenots - dans le Royaume, quelques-uns disent un million, d'autres quinze cents - mille; mais en quelque nombre qu'ils soient, voici mon avis, que je - soumets très-humblement au vôtre, comme je le dois. - - 1º. Il est aisé d'attraper en un jour tous les Prédicants, & de les - pendre tous à la fois dans une même place, non-seulement pour - l'édification publique, mais pour la beauté du spectacle. - - 2º. Je ferais assassiner dans leurs lits, tous les peres & meres, - parce que si on les tuait dans les rues, cela pourrait causer quelque - tumulte; plusieurs même pourraient se sauver, ce qu'il faut éviter, - sur toute chose. Cette exécution est un corollaire nécessaire de nos - principes; car s'il faut tuer un hérétique, comme tant de grands - Théologiens le prouvent, il est évident qu'il faut les tuer tous. - - 3º. Je marierais le lendemain toutes les filles à de bons Catholiques, - attendu qu'il ne faut pas dépeupler trop l'Etat après la derniere - guerre; mais à l'égard des garçons de quatorze & quinze ans, déja - imbus de mauvais principes, qu'on ne peut se flatter de détruire, mon - opinion est qu'il faut les châtrer tous, afin que cette engeance ne - soit jamais reproduite. Pour les autres petits garçons, ils seront - élevés dans vos Colleges, & on les fouettera jusqu'à ce qu'ils sachent - par coeur les Ouvrages de _Sanchez_ & de _Molina_. - - 4º. Je pense, sauf correction, qu'il en faut faire autant à tous les - Luthériens d'Alsace, attendu que dans l'année 1704, j'apperçus deux - vieilles de ce Pays-là qui riaient le jour de la bataille d'Hochstedt. - - 5º. L'article des Jansénistes paraîtra peut-être un peu plus - embarrassant; je les crois au nombre de six millions, au moins; mais - un esprit tel que le vôtre ne doit pas s'en effrayer. Je comprends - parmi les Jansénistes tous les Parlements, qui soutiennent si - indignement les Libertés de l'Eglise Gallicane. C'est à Votre - Révérence de peser avec sa prudence ordinaire les moyens de vous - soumettre tous ces esprits revêches. La conspiration des poudres n'eut - pas le succès desiré, parce qu'un des Conjurés eut l'indiscrétion de - vouloir sauver la vie à son ami: mais comme vous n'avez point d'ami, - le même inconvénient n'est point à craindre; il vous sera fort aisé de - faire sauter tous les Parlements du Royaume avec cette invention du - Moine _Shwarts_, qu'on appelle _pulvis pyrius_. Je calcule qu'il faut, - l'un portant l'autre, trente-six tonneaux de poudre pour chaque - Parlement; & ainsi en multipliant douze Parlements par trente-six - tonneaux, cela ne compose que quatre cents trente-deux tonneaux, qui, - à cent écus piece, font la somme de cent-vingt-neuf mille six cents - livres; c'est une bagatelle pour le Révérend Pere Général. - - Les Parlements une fois sautés, vous donnerez leurs Charges à vos - Congréganistes, qui sont parfaitement instruits des Loix du Royaume. - - 6º. Il sera aisé d'empoisonner Mr. le Cardinal de _Noailles_, qui est - un homme simple, & qui ne se défie de rien. - - Votre Révérence employera les mêmes moyens de conversion auprès de - quelques Evêques rénitents: leurs Evêchés seront mis entre les mains - des Jésuites, moyennant un bref du Pape; alors tous les Evêques étant - du parti de la bonne cause, & tous les Curés étant habilement choisis - par les Evêques, voici ce que je conseille, sous le bon plaisir de - Votre Révérence. - - 7º. Comme on dit que les Jansénistes communient au moins à Pâques, il - ne serait pas mal de saupoudrer les Hosties de la drogue dont on se - servit pour faire justice de l'Empereur _Henri VII_. Quelque Critique - me dira peut-être, qu'on risquerait dans cette opération, de donner - aussi de la mort aux rats aux Molinistes: cette objection est forte; - mais il n'y a point de projet qui n'ait des inconvénients, point de - systême qui ne menace ruine par quelque endroit. Si on était arrêté - par ces petites difficultés, on ne viendroit jamais à bout de rien: & - d'ailleurs, comme il s'agit de procurer le plus grand bien qu'il soit - possible, il ne faut pas se scandaliser si ce grand bien entraîne - après lui quelques mauvaises suites, qui ne sont de nulle - considération. - - Nous n'avons rien à nous reprocher: il est démontré que tous les - prétendus Réformés, tous les Jansénistes, sont dévolus à l'Enfer; - ainsi nous ne faisons que hâter le moment où ils doivent entrer en - possession. - - Il n'est pas moins clair que le Paradis appartient de droit aux - Molinistes; donc en les faisant périr par mégarde, & sans aucune - mauvaise intention, nous accélérons leur joye: nous sommes dans l'un & - l'autre cas les Ministres de la Providence. - - Quant à ceux qui pourraient être un peu effarouchés du nombre, Votre - Paternité pourra leur faire remarquer, que depuis les jours - florissants de l'Eglise, jusqu'à 1707, c'est-à-dire, depuis environ - quatorze cents ans, la Théologie a procuré le massacre de plus de - cinquante millions d'hommes; & que je ne propose d'en étrangler, ou - égorger, ou empoisonner qu'environ six millions cinq cents mille. - - On nous objectera peut-être encore que mon compte n'est pas juste, & - que je viole la regle de trois; car, dira-t-on, si en quatorze cents - ans il n'a péri que cinquante millions d'hommes pour des distinctions, - des dilemmes, & des enthymêmes Théologiques, cela ne fait par année - que trente-cinq mille sept cents quatorze personnes, avec fraction; & - qu'ainsi je tue six millions soixante-quatre mille deux cents - quatre-vingt-cinq personnes de trop, avec fraction, pour la présente - année. Mais, en vérité, cette chicane est bien puérile; on peut même - dire qu'elle est impie: car ne voit-on pas par mon procédé que je - sauve la vie à tous les Catholiques jusqu'à la fin du Monde? On - n'aurait jamais fait, si on voulait répondre à toutes les critiques. - - Je suis avec un profond respect, de Votre Paternité, - - _Le très-humble, très-dévot & très-doux R..., natif d'Angoulême, - Préfet de la Congrégation_. - -Ce projet ne put être exécuté, parce qu'il fallut beaucoup de temps pour -prendre de justes mesures, & que le Pere _Le Tellier_ fut exilé l'année -suivante. Mais comme il faut examiner le pour & le contre, il est bon de -rechercher dans quels cas on pourrait légitimement suivre en partie les -vues du Correspondant du Pere _Le Tellier_. Il paraît qu'il serait dur -d'exécuter ce projet dans tous ses points; mais il faut voir dans -quelles occasions on doit rouer, ou pendre, ou mettre aux galeres les -gens qui ne sont pas de notre avis: c'est l'objet du Chapitre suivant. - - - - -CHAPITRE XVIII. - -_Seuls cas où l'Intolérance est de droit humain._ - - -Pour qu'un Gouvernement ne soit pas en droit de punir les erreurs des -hommes, il est nécessaire que ces erreurs ne soient pas des crimes; -elles ne sont des crimes que quand elles troublent la Société; elles -troublent cette Société, dès qu'elles inspirent le fanatisme; il faut -donc que les hommes commencent par n'être pas fanatiques, pour mériter -la Tolérance. - -Si quelques jeunes Jésuites, sachant que l'Eglise a les Réprouvés en -horreur, que les Jansénistes sont condamnés par une Bulle, qu'ainsi les -Jansénistes sont réprouvés, s'en vont bruler une maison des Peres de -l'Oratoire, parce que _Quesnel_ l'Oratorien était Janséniste, il est -clair qu'on sera bien obligé de punir ces Jésuites. - -De même, s'ils ont débité des maximes coupables, si leur institut est -contraire aux Loix du Royaume, on ne peut s'empêcher de dissoudre leur -Compagnie, & d'abolir les Jésuites pour en faire des Citoyens; ce qui au -fond est un mal imaginaire, & un bien réel pour eux: car où est le mal -de porter un habit court au-lieu d'une soutane, & d'être libre au-lieu -d'être esclave? On réforme à la paix des Régiments entiers, qui ne se -plaignent pas: pourquoi les Jésuites poussent-ils de si hauts cris, -quand on les réforme pour avoir la paix? - -Que les Cordeliers, transportés d'un saint zele pour la Vierge _Marie_, -aillent démolir l'Eglise des Jacobins, qui pensent que _Marie_ est née -dans le péché originel; on sera alors obligé de traiter les Cordeliers à -peu près comme les Jésuites. - -On en dira autant des Luthériens & des Calvinistes: ils auront beau -dire, nous suivons les mouvements de notre conscience, il vaut mieux -obéir à Dieu qu'aux hommes; nous sommes le vrai troupeau, nous devons -exterminer les loups. Il est évident qu'alors ils sont loups eux-mêmes. - -Un des plus étonnants exemples de fanatisme, a été une petite secte en -Dannemark, dont le principe était le meilleur du monde. Ces gens-là -voulaient procurer le salut éternel à leurs freres; mais les -conséquences de ce principe étaient singulieres. Ils savaient que tous -les petits enfants qui meurent sans Baptême sont damnés, & que ceux qui -ont le bonheur de mourir immédiatement après avoir reçu le Baptême, -jouissent de la gloire éternelle: ils allaient égorgeant les garçons & -les filles nouvellement baptisés, qu'ils pouvaient rencontrer; c'était -sans doute leur faire le plus grand bien qu'on pût leur procurer: on les -préservait à la fois du péché, des miseres de cette vie, & de l'Enfer; -on les envoyait infailliblement au Ciel. Mais ces gens charitables ne -considéraient pas qu'il n'est pas permis de faire un petit mal pour un -grand bien; qu'ils n'avaient aucun droit sur la vie de ces petits -enfants; que la plupart des peres & meres sont assez charnels pour aimer -mieux avoir auprès d'eux leurs fils & leurs filles, que de les voir -égorger pour aller en Paradis; & qu'en un mot, le Magistrat doit punir -l'homicide, quoiqu'il soit fait à bonne intention. - -Les Juifs sembleraient avoir plus de droit que personne, de nous voler & -de nous tuer. Car bien qu'il y ait cent exemples de tolérance dans -l'ancien Testament, cependant il y a aussi quelques exemples & quelques -Loix de rigueur. Dieu leur a ordonné quelquefois de tuer les idolâtres, -& de ne réserver que les filles nubiles: ils nous regardent comme -idolâtres; & quoique nous les tolérions aujourd'hui, ils pourraient -bien, s'ils étaient les Maîtres, ne laisser au monde que nos filles. - -Ils seraient sur-tout dans l'obligation indispensable d'assassiner tous -les Turcs; cela va sans difficulté: car les Turcs possedent le Pays des -Hétéens, des Jébuséens, des Amorrhéens, Jersénéens, Hévéens, Aracéens, -Cinéens, Hamatéens, Samaréens; tous ces Peuples furent dévoués à -l'anathême; leur Pays, qui était de plus de vingt-cinq lieues de long, -fut donné aux Juifs par plusieurs pactes consécutifs; ils doivent -rentrer dans leur bien: les Mahométans en sont les usurpateurs depuis -plus de mille ans. - -Si les Juifs raisonnaient ainsi aujourd'hui, il est clair qu'il n'y -aurait d'autre réponse à leur faire que de les empaler. - -Ce sont à peu près les seuls cas où l'intolérance paraît raisonnable. - - - - -CHAPITRE XIX. - -_Relation d'une dispute de controverse à la Chine._ - - -Dans les premieres années du regne du grand Empereur _Kam-hi_, un -Mandarin de la Ville de Kanton entendit de sa maison un grand bruit -qu'on faisait dans la maison voisine; il s'informa si l'on ne tuait -personne; on lui dit que c'était l'Aumônier de la Compagnie Danoise, un -Chapelain de Batavia, & un Jésuite qui disputaient: il les fit venir, -leur fit servir du thé & des confitures, & leur demanda pourquoi ils se -querellaient. - -Ce Jésuite lui répondit qu'il était bien douloureux pour lui, qui avait -toujours raison, d'avoir à faire à des gens qui avaient toujours tort; -que d'abord il avait argumenté avec la plus grande retenue, mais -qu'enfin la patience lui avait échappé. - -Le Mandarin leur fit sentir, avec toute la discrétion possible, combien -la politesse est nécessaire dans la dispute, leur dit qu'on ne se -fâchait jamais à la Chine, & leur demanda de quoi il s'agissait? - -Le Jésuite lui répondit: Monseigneur, je vous en fais juge; ces deux -Messieurs refusent de se soumettre aux décisions du Concile de Trente. - -Cela m'étonne, dit le Mandarin. Puis se tournant vers les deux -réfractaires: Il me paraît, leur dit-il, Messieurs, que vous devriez -respecter les avis d'une grande Assemblée; je ne sais pas ce que c'est -que le Concile de Trente; mais plusieurs personnes sont toujours plus -instruites qu'une seule. Nul ne doit croire qu'il en sait plus que les -autres, & que la raison n'habite que dans sa tête; c'est ainsi que -l'enseigne notre grand _Confucius_; & si vous m'en croyez, vous ferez -très-bien de vous en rapporter au Concile de Trente. - -Le Danois prit alors la parole, & dit: Monseigneur parle avec la plus -grande sagesse; nous respectons les grandes Assemblées comme nous le -devons; aussi sommes-nous entiérement de l'avis de plusieurs Assemblées -qui se sont tenues avant celle de Trente. - -Oh! si cela est ainsi, dit le Mandarin, je vous demande pardon, vous -pourriez bien avoir raison. Ça, vous êtes donc du même avis, ce -Hollandais & vous, contre ce pauvre Jésuite. - -Point du tout, dit le Hollandais: cet homme-ci a des opinions presque -aussi extravagantes que celles de ce Jésuite, qui fait ici le doucereux -avec vous; il n'y a pas moyen d'y tenir. - -Je ne vous conçois pas, dit le Mandarin: N'êtes-vous pas tous trois -Chrétiens? ne venez-vous pas tous trois enseigner le Christianisme dans -notre Empire? & ne devez-vous pas par conséquent avoir les mêmes dogmes? - -Vous voyez, Monseigneur, dit le Jésuite: ces deux gens-ci sont ennemis -mortels, & disputent tous deux contre moi; il est donc évident qu'ils -ont tous les deux tort, & que la raison n'est que de mon côté. Cela -n'est pas si évident, dit le Mandarin: il se pourrait faire à toute -force que vous eussiez tort tous trois; je serais curieux de vous -entendre l'un après l'autre. - -Le Jésuite fit alors un assez long discours, pendant lequel le Danois & -le Hollandais levaient les épaules; le Mandarin n'y comprit rien. Le -Danois parla à son tour; ses deux Adversaires le regarderent en pitié, & -le Mandarin n'y comprit pas davantage. Le Hollandais eut le même sort. -Enfin, ils parlerent tous trois ensemble, ils se dirent de grosses -injures. L'honnête Mandarin eut bien de la peine à mettre le hola, & -leur dit: Si vous voulez qu'on tolere ici votre Doctrine, commencez par -n'être ni intolérants ni intolérables. - -Au sortir de l'audience, le Jésuite rencontra un Missionnaire Jacobin; -il lui apprit qu'il avait gagné sa cause, l'assurant que la vérité -triomphait toujours. Le Jacobin lui dit: Si j'avais été là, vous ne -l'auriez pas gagnée; je vous aurais convaincu de mensonge & -d'idolâtrie. La querelle s'échauffa; le Jacobin & le Jésuite se prirent -aux cheveux. Le Mandarin informé du scandale les envoya tous deux en -prison. Un Sous-Mandarin dit au Juge: Combien de temps votre Excellence -veut-elle qu'ils soient aux Arrêts? Jusqu'à ce qu'ils soient d'accord, -dit le Juge. Ah! dit le Sous-Mandarin, ils seront donc en prison toute -leur vie. Eh bien, dit le Juge, jusqu'à ce qu'ils se pardonnent. Ils ne -se pardonneront jamais, dit l'autre, je les connais. Eh bien donc, dit -le Mandarin, jusqu'à ce qu'ils fassent semblant de se pardonner. - - - - -CHAPITRE XX. - -_S'il est utile d'entretenir le Peuple dans la superstition?_ - - -Telle est la faiblesse du Genre-Humain, & telle sa perversité, qu'il -vaut mieux sans doute pour lui d'être subjugué par toutes les -superstitions possibles, pourvu qu'elles ne soient point meurtrieres, -que de vivre sans Religion. L'homme a toujours eu besoin d'un frein; & -quoiqu'il fût ridicule de sacrifier aux Faunes, aux Sylvains, aux -Naïades, il était bien plus raisonnable & plus utile d'adorer ces -images fantastiques de la Divinité, que de se livrer à l'athéisme. Un -Athée qui serait raisonneur, violent & puissant, serait un fléau aussi -funeste qu'un superstitieux sanguinaire. - -Quand les hommes n'ont pas de notions saines de la Divinité, les idées -fausses y suppléent, comme dans les temps malheureux on trafique avec de -la mauvaise monnoye, quand on n'en a pas de bonne. Le Païen craignait de -commettre un crime de peur d'être puni par les faux Dieux. Le Malabare -craint d'être puni par sa Pagode. Par-tout où il y a une Société -établie, une Religion est nécessaire; les Loix veillent sur les crimes -commis, & la Religion sur les crimes secrets. - -Mais lorsqu'une fois les hommes sont parvenus à embrasser une Religion -pure & sainte, la superstition devient, non-seulement inutile, mais -très-dangereuse. On ne doit pas chercher à nourrir de gland ceux que -Dieu daigne nourrir de pain. - -La superstition est à la Religion ce que l'Astrologie est à -l'Astronomie, la fille très-folle d'une mere très-sage. Ces deux filles -ont long-temps subjugué toute la terre. - -Lorsque dans nos siecles de barbarie il y avait à peine deux Seigneurs -féodaux qui eussent chez eux un nouveau Testament, il pouvait être -pardonnable de présenter des fables au vulgaire, c'est-à-dire, à ces -Seigneurs féodaux, à leurs femmes imbécilles, & aux brutes, leurs -vassaux: on leur faisait croire que _St. Christophe_ avait porté -l'enfant JESUS du bord d'une riviere à l'autre; on les repaissait -d'histoires de Sorciers & de possédés: ils imaginaient aisément que _St. -Genou_ guérissait de la goutte, & que _Ste. Claire_ guérissait les yeux -malades. Les enfants croyaient au loup-garou, & les peres au cordon de -_St. François_. Le nombre des Reliques était innombrable. - -La rouille de tant de superstitions a subsisté encore quelque temps chez -les Peuples, lors même qu'enfin la Religion fut épurée. On sait que -quand Mr. _de Noailles_, Evêque de Châlons, fit enlever & jetter au feu -la prétendue Relique du saint nombril de JESUS-CHRIST, toute la ville de -Châlons lui fit un procès; mais il eut autant de courage que de piété, & -il parvint bientôt à faire croire aux Champenois, qu'on pouvait adorer -JESUS-CHRIST en esprit & en vérité, sans avoir son nombril dans une -Eglise. - -Ceux qu'on appellait Jansénistes, ne contribuerent pas peu à déraciner -insensiblement dans l'esprit de la Nation, la plupart des fausses idées -qui déshonoraient la Religion Chrétienne. On cessa de croire qu'il -suffisait de réciter l'Oraison de trente jours à la Vierge _Marie_, pour -obtenir tout ce qu'on voulait, & pour pécher impunément. - -Enfin, la Bourgeoisie a commencé à soupçonner que ce n'était pas _Ste. -Genevieve_ qui donnait ou arrêtait la pluye, mais que c'était DIEU -lui-même qui disposait des éléments. Les Moines ont été étonnés que -leurs Saints ne fissent plus de miracles; & si les Ecrivains de la Vie -de _St. François-Xavier_ revenaient au monde, ils n'oseraient pas écrire -que ce Saint ressuscita neuf morts, qu'il se trouva en même-temps sur -mer & sur terre, & que son Crucifix étant tombé dans la mer, un cancre -vint le lui rapporter. - -Il en a été de même des excommunications. Nos Historiens nous disent que -lorsque le Roi _Robert_ eut été excommunié par le Pape _Grégoire V_, -pour avoir épousé la Princesse _Berthe_, sa commere, ses domestiques -jettaient par les fenêtres les viandes qu'on avait servies au Roi, & que -la Reine _Berthe_ accoucha d'une oye en punition de ce mariage -incestueux. On doute aujourd'hui que les Maîtres-d'Hôtel d'un Roi de -France excommunié, jettassent son dîner par la fenêtre, & que la Reine -mît au monde un oison en pareil cas. - -S'il y a quelques convulsionnaires dans un coin d'un fauxbourg, c'est -une maladie pédiculaire, dont il n'y a que la plus vile populace qui -soit attaquée. Chaque jour la raison pénetre en France dans les -boutiques des Marchands, comme dans les Hôtels des Seigneurs. Il faut -donc cultiver les fruits de cette raison, d'autant plus qu'il est -impossible de les empêcher d'éclorre. On ne peut gouverner la France -après qu'elle a été éclairée par les _Paschals_, les _Nicoles_, les -_Arnauds_, les _Bossuets_, les _Descartes_, les _Gassendis_, les -_Bayles_, les _Fontenelles_, &c., comme on la gouvernait du temps des -_Garasses_ & des _Menots_. - -Si les Maîtres d'erreur, je dis les grands Maîtres, si long-temps payés -& honorés pour abrutir l'espece humaine, ordonnaient aujourd'hui de -croire que le grain doit pourrir pour germer, que la terre est immobile -sur ses fondements, qu'elle ne tourne point autour du Soleil, que les -marées ne sont pas un effet naturel de la gravitation, que l'arc-en-ciel -n'est pas formé par la réfraction & la réflexion des rayons de la -lumiere, &c., & s'ils se fondaient sur des passages mal-entendus de la -sainte Ecriture pour appuyer leurs ordonnances, comment seraient-ils -regardés par tous les hommes instruits? Le terme de _bêtes_ serait-il -trop fort? Et si ces sages Maîtres se servaient de la force & de la -persécution pour faire régner leur ignorance insolente, le terme de -_bêtes farouches_ serait-il déplacé? - -Plus les superstitions des Moines sont méprisées, plus les Evêques sont -respectés, & les Curés considérés; ils ne font que du bien, & les -superstitions monachales ultramontaines feraient beaucoup de mal. Mais -de toutes les superstitions, la plus dangereuse, n'est-ce pas celle de -haïr son Prochain pour ses opinions? & n'est-il pas évident qu'il serait -encore plus raisonnable d'adorer le saint nombril, le saint prépuce, le -lait & la robe de la Vierge _Marie_, que de détester & de persécuter son -frere? - - - - -CHAPITRE XXI. - -_Vertu vaut mieux que science._ - - -Moins de dogmes, moins de disputes; & moins de disputes, moins de -malheurs: si cela n'est pas vrai, j'ai tort. - -La Religion est instituée pour nous rendre heureux dans cette vie & dans -l'autre. Que faut-il pour être heureux dans la vie à venir? Etre juste. - -Pour être heureux dans celle-ci, autant que le permet la misere de notre -nature, que faut-il? Etre indulgent. - -Ce serait le comble de la folie, de prétendre amener tous les hommes à -penser d'une maniere uniforme sur la Métaphysique. On pourrait beaucoup -plus aisément subjuguer l'Univers entier par les armes, que de subjuguer -tous les esprits d'une seule Ville. - -_Euclide_ est venu aisément à bout de persuader à tous les hommes les -vérités de la Géométrie; pourquoi? parce qu'il n'y en a pas une qui ne -soit un corollaire évident de ce petit axiome: _Deux & deux font -quatre_. Il n'en est pas tout-à-fait de même dans le mélange de la -Métaphysique & de la Théologie. - -Lorsque l'Evêque _Alexandre_, & le Prêtre _Arios_ ou _Arius_, -commencerent à disputer sur la maniere dont le _Logos_ était une -émanation du Pere, l'Empereur _Constantin_ leur écrivit d'abord ces -paroles rapportées par _Eusebe_, & par _Socrate_: _Vous êtes de grands -fous de disputer sur des choses que vous ne pouvez entendre_. - -Si les deux partis avaient été assez sages pour convenir que l'Empereur -avait raison, le monde Chrétien n'aurait pas été ensanglanté pendant -trois cents années. - -Qu'y a-t-il en effet de plus fou & de plus horrible que de dire aux -hommes: «Mes amis, ce n'est pas assez d'être des sujets fideles, des -enfants soumis, des peres tendres, des voisins équitables, de pratiquer -toutes les vertus, de cultiver l'amitié, de fuir l'ingratitude, d'adorer -JESUS-CHRIST en paix, il faut encore que vous sachiez comment on est -engendré de toute éternité, sans être fait de toute éternité; & si vous -ne savez pas distinguer l'_Omousion_ dans l'hypostase, nous vous -dénonçons que vous serez brulés à jamais; & en attendant, nous allons -commencer par vous égorger? - -Si on avait présenté une telle décision à un _Archimede_, à un -_Possidonius_, à un _Varron_, à un _Caton_, à un _Cicéron_, -qu'auraient-ils répondu? - -_Constantin_ ne persévera point dans la résolution d'imposer silence aux -deux partis; il pouvait faire venir les Chefs de l'ergotisme dans son -Palais; il pouvait leur demander par quelle autorité ils troublaient le -monde: «Avez-vous les titres de la Famille divine? Que vous importe que -le _Logos_ soit fait ou engendré, pourvu qu'on lui soit fidele, pourvu -qu'on prêche une bonne morale, & qu'on la pratique si on peut? J'ai -commis bien des fautes dans ma vie, & vous aussi: vous êtes ambitieux, & -moi aussi: l'Empire m'a coûté des fourberies & des cruautés; j'ai -assassiné presque tous mes proches, je m'en repens; je veux expier mes -crimes en rendant l'Empire Romain tranquille; ne m'empêchez pas de faire -le seul bien qui puisse faire oublier mes anciennes barbaries; aidez-moi -à finir mes jours en paix. Peut-être n'aurait-il rien gagné sur les -disputeurs: peut-être fut-il flatté de présider à un Concile, en long -habit rouge, la tête chargée de pierreries. - -Voilà pourtant ce qui ouvrit la porte à tous ces fléaux qui vinrent de -l'Asie inonder l'Occident. Il sortit de chaque verset contesté une furie -armée d'un sophisme & d'un poignard, qui rendit tous les hommes insensés -& cruels. Les Huns, les Hérules, les Goths & les Vandales qui -survinrent, firent infiniment moins de mal; & le plus grand qu'ils -firent, fut de se prêter enfin eux-mêmes à ces disputes fatales. - - - - -CHAPITRE XXII. - -_De la Tolérance universelle._ - - -Il ne faut pas un grand art, une éloquence bien recherchée, pour prouver -que des Chrétiens doivent se tolérer les uns les autres. Je vais plus -loin; je vous dis qu'il faut regarder tous les hommes comme nos freres. -Quoi! mon frere le Turc? mon frere le Chinois? le Juif? le Siamois? Oui, -sans doute; ne sommes-nous pas tous enfants du même Pere, & créatures du -même Dieu? - -Mais ces Peuples nous méprisent; mais ils nous traitent d'idolâtres! Eh -bien! je leur dirai qu'ils ont grand tort. Il me semble que je pourrais -étonner au moins l'orgueilleuse opiniâtreté d'un Iman, ou d'un Talapoin, -si je leur parlais à peu près ainsi. - -Ce petit globe, qui n'est qu'un point, roule dans l'espace, ainsi que -tant d'autres globes; nous sommes perdus dans cette immensité. L'homme, -haut d'environ cinq pieds, est assurément peu de chose dans la création. -Un de ces êtres imperceptibles dit à quelques-uns de ses voisins, dans -l'Arabie, ou dans la Cafrerie; «Ecoutez-moi; car le Dieu de tous ces -mondes m'a éclairé: il y a neuf cents millions de petites fourmis comme -nous sur la terre; mais il n'y a que ma fourmilliere qui soit chere à -Dieu, toutes les autres lui sont en horreur de toute éternité; elle sera -seule heureuse, & toutes les autres seront éternellement infortunées. - -Ils m'arrêteraient alors, & me demanderaient, quel est le fou qui a dit -cette sottise? Je serais obligé de leur répondre: C'est vous-mêmes. Je -tâcherais ensuite de les adoucir, mais cela serait bien difficile. - -Je parlerai maintenant aux Chrétiens, & j'oserais dire, par exemple, à -un Dominicain Inquisiteur pour la Foi: «Mon Frere, vous savez que chaque -Province d'Italie a son jargon, & qu'on ne parle point à Venise & à -Bergame comme à Florence. L'Académie de la _Crusca_ a fixé la Langue; -son Dictionnaire est une regle dont on ne doit pas s'écarter, & la -Grammaire de _Buon Matei_ est un guide infaillible qu'il faut suivre: -mais, croyez-vous que le Consul de l'Académie, & en son absence _Buon -Matei_, auraient pu en conscience faire couper la langue à tous les -Vénitiens & à tous les Bergamasques qui auraient persisté dans leur -patois? - -L'Inquisiteur me répond; «Il y a bien de la différence, il s'agit ici du -salut de votre ame; c'est pour votre bien que le Directoire de -l'Inquisition ordonne qu'on vous saisisse sur la déposition d'une seule -personne, fût-elle infame & reprise de Justice; que vous n'ayiez point -d'Avocat pour vous défendre, que le nom de votre accusateur ne vous soit -pas seulement connu; que l'Inquisiteur vous promette grace, & ensuite -vous condamne; qu'il vous applique à cinq tortures différentes, & -qu'ensuite vous soyez ou fouetté, ou mis aux galeres, ou brulé en -cérémonie: [36]le Pere _Ivonet_, le Docteur _Chucalon_, _Zanchinus_, -_Campegius_, _Royas_, _Felinus_, _Gomarus_, _Diabarus_, _Gemelinus_, y -sont formels, & cette pieuse pratique ne peut souffrir de contradiction. - -Je prendrais la liberté de lui répondre: «Mon Frere, peut-être avez-vous -raison, je suis convaincu du bien que vous voulez me faire, mais ne -pourrais-je pas être sauvé sans tout cela?» - - [36] _Voyez_ l'excellent Livre, intitulé: _Le Manuel de l'Inquisition_. - -Il est vrai que ces horreurs absurdes ne souillent pas tous les jours la -face de la terre; mais elles ont été fréquentes, & on en composerait -aisément un volume beaucoup plus gros que les Evangiles qui les -réprouvent. Non-seulement il est bien cruel de persécuter, dans cette -courte vie, ceux qui ne pensent pas comme nous; mais je ne sais s'il -n'est pas bien hardi de prononcer leur damnation éternelle. Il me semble -qu'il n'appartient guères à des atomes d'un moment, tels que nous -sommes, de prévenir ainsi les arrêts du Créateur. Je suis bien loin de -combattre cette sentence, _hors de l'Eglise point de salut_: je la -respecte, ainsi que tout ce qu'elle enseigne; mais en vérité, -connaissons-nous toutes les voyes de Dieu, & toute l'étendue de ses -miséricordes? n'est-il pas permis d'espérer en lui autant que de le -craindre? N'est-ce pas assez d'être fideles à l'Eglise? faudra-t-il que -chaque Particulier usurpe les droits de la Divinité, & décide avant elle -du sort éternel de tous les hommes? - -Quand nous portons le deuil d'un Roi de Suede, ou de Dannemark, ou -d'Angleterre, ou de Prusse, disons-nous que nous portons le deuil d'un -Réprouvé qui brûle éternellement en Enfer? Il y a dans l'Europe quarante -millions d'Habitants qui ne sont pas de l'Eglise de Rome: dirons-nous à -chacun d'eux, «Monsieur, attendu que vous êtes infailliblement damné, je -ne veux ni manger, ni contracter, ni converser avec vous? - -Quel est l'Ambassadeur de France, qui, étant présenté à l'audience du -Grand Seigneur, se dira dans le fond de son coeur: Sa Hautesse sera -infailliblement brulée pendant toute l'éternité, parce qu'elle s'est -soumise à la circoncision? S'il croyait réellement que le Grand Seigneur -est l'ennemi mortel de Dieu, & l'objet de sa vengeance, pourrait-il lui -parler? devrait-il être envoyé vers lui? Avec quel homme pourrait-on -commercer? quel devoir de la vie civile pourrait-on jamais remplir, si -en effet on était convaincu de cette idée que l'on converse avec des -Réprouvés? - -O sectateurs d'un Dieu clément! si vous aviez un coeur cruel, si en -adorant celui dont toute la Loi consistait en ces paroles, _Aimez Dieu & -votre Prochain_, vous aviez surchargé cette Loi pure & sainte, de -sophisme & de disputes incompréhensibles; si vous aviez allumé la -discorde, tantôt pour un mot nouveau, tantôt pour une seule lettre de -l'alphabet; si vous aviez attaché des peines éternelles à l'omission de -quelques paroles, de quelques cérémonies que d'autres Peuples ne -pouvaient connaître, je vous dirais en répandant des larmes sur le -Genre-humain: «Transportez-vous avec moi au jour où tous les hommes -seront jugés, & où Dieu rendra à chacun selon ses oeuvres. - -«Je vois tous les morts des siecles passés & du nôtre, comparaître en sa -présence. Etes-vous bien sûrs que notre Créateur & notre Pere dira au -sage & vertueux _Confucius_, au Législateur _Solon_, à _Pythagore_, à -_Zaleucus_, à _Socrate_, à _Platon_, aux divins _Antonins_, au bon -_Trajan_, à _Titus_ les délices du Genre-humain, à _Epictete_, à tant -d'autres hommes, les modeles des hommes: Allez, monstres! allez subir -des châtiments infinis, en intensité & en durée; que votre supplice soit -éternel comme moi. Et vous, mes bien-aimés, _Jean Chatel_, _Ravaillac_, -_Damiens_, _Cartouche_, _&c._ qui êtes morts avec les formules -prescrites, partagez à jamais à ma droite mon Empire & ma félicité? - -Vous reculez d'horreur à ces paroles; & après qu'elles me sont -échappées, je n'ai plus rien à vous dire. - - - - -CHAPITRE XXIII. - -_Priere à Dieu._ - - -Ce n'est donc plus aux hommes que je m'adresse, c'est à toi, Dieu de -tous les êtres, de tous les mondes & de tous les temps, s'il est permis -à de faibles créatures perdues dans l'immensité, & imperceptibles au -reste de l'Univers, d'oser te demander quelque chose, à toi qui as tout -donné, à toi dont les Décrets sont immuables comme éternels. Daigne -regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature! que ces erreurs -ne fassent point nos calamités! Tu ne nous as point donné un coeur pour -nous haïr, & des mains pour nous égorger; fais que nous nous aidions -mutuellement à supporter le fardeau d'une vie pénible & passagere! que -les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles -corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages -ridicules, entre toutes nos Loix imparfaites, entre toutes nos opinions -insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, -& si égales devant toi; que toutes ces petites nuances qui distinguent -les atomes appellés hommes, ne soient pas des signaux de haine & de -persécution! que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te -célébrer, supportent ceux qui se contentent de la lumiere de ton soleil! -que ceux qui couvrent leur robe d'une toile blanche pour dire qu'il faut -t'aimer, ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau -de laine noire! qu'il soit égal de t'adorer dans un jargon formé d'une -ancienne Langue, ou dans un jargon plus nouveau! que ceux dont l'habit -est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle -d'un petit tas de la boue de ce monde, & qui possedent quelques -fragments arrondis d'un certain métal, jouissent sans orgueil de ce -qu'ils appellent grandeur & richesse, & que les autres les voyent sans -envie! car tu sais qu'il n'y a dans ces vanités ni de quoi envier, ni de -quoi s'enorgueillir. - -Puissent tous les hommes se souvenir qu'ils sont freres! qu'ils ayent en -horreur la tyrannie exercée sur les ames, comme ils ont en exécration le -brigandage, qui ravit par la force le fruit du travail & de l'industrie -paisible! Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons -pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, & -employons l'instant de notre existence à bénir également en mille -langages divers, depuis Siam jusqu'à la Californie, ta bonté qui nous a -donné cet instant! - - - - -CHAPITRE XXIV. - -_Postscriptum._ - - -Tandis qu'on travaillait à cet Ouvrage, dans l'unique dessein de rendre -les hommes plus compatissants & plus doux, un autre homme écrivait dans -un dessein tout contraire; car chacun a son opinion. Cet homme faisait -imprimer un petit Code de persécution, intitulé: _l'Accord de la -Religion & de l'Humanité_: (c'est une faute de l'Imprimeur, lisez _de -l'Inhumanité_.) - -L'Auteur de ce saint Libelle s'appuye sur _St. Augustin_, qui, après -avoir prêché la douceur, prêcha enfin la persécution, attendu qu'il -était alors le plus fort, & qu'il changeait souvent d'avis. Il cite -aussi l'Evêque de Meaux, _Bossuet_, qui persécuta le célebre _Fénelon_, -Archevêque de Cambrai, coupable d'avoir imprimé que Dieu vaut bien la -peine qu'on l'aime pour lui-même. - -_Bossuet_ était éloquent, je l'avoue; l'Evêque d'Hippone, quelquefois -inconséquent, était plus disert que ne sont les autres Africains; je -l'avoue encore: mais je prendrais la liberté de leur dire avec -_Armande_, dans les _Femmes savantes_: - - Quand sur une personne on prétend se régler, - C'est par les beaux côtés qu'il faut lui ressembler. - -Je dirais à l'Evêque d'Hippone: Monseigneur, vous avez changé d'avis, -permettez-moi de m'en tenir à votre premiere opinion; en vérité, je la -crois la meilleure. - -Je dirais à l'Evêque de Meaux: Monseigneur, vous êtes un grand homme; -je vous trouve aussi savant, pour le moins, que _St. Augustin_, & -beaucoup plus éloquent; mais pourquoi tant tourmenter votre Confrere, -qui était aussi éloquent que vous dans un autre genre, & qui était plus -aimable? - -L'Auteur du saint Libelle sur l'inhumanité n'est ni un _Bossuet_, ni un -_Augustin_; il me paraît tout propre à faire un excellent Inquisiteur; -je voudrais qu'il fût à Goa à la tête de ce beau Tribunal. Il est de -plus homme d'Etat, & il étale de grands principes de politique. _S'il y -a chez vous_, dit-il, _beaucoup d'hétérodoxes, menagez-les, -persuadez-les; s'il n'y en a qu'un petit nombre, mettez en usage la -potence & les galeres, & vous vous en trouverez fort bien._ C'est ce -qu'il conseille à la page 89 & 90. - -Dieu merci, je suis bon Catholique; je n'ai point à craindre ce que les -Huguenots appellent _le martyre_: mais si cet homme est jamais premier -Ministre, comme il paraît s'en flatter dans son Libelle, je l'avertis -que je pars pour l'Angleterre, le jour qu'il aura ses Lettres patentes. - -En attendant, je ne puis que remercier la Providence de ce qu'elle -permet que les gens de son espece soient toujours de mauvais -raisonneurs. Il va jusqu'à citer _Bayle_ parmi les partisans de -l'Intolérance; cela est sensé & adroit: & de ce que _Bayle_ accorde -qu'il faut punir les factieux & les frippons, notre homme en conclut -qu'il faut persécuter à feu & à sang les gens de bonne foi qui sont -paisibles, _page 98_. - -Presque tout son Livre est une imitation de l'Apologie de la _St. -Barthelemi_. C'est cet Apologiste ou son écho. Dans l'un ou dans l'autre -cas, il faut espérer que ni le Maître ni le Disciple ne gouverneront -l'Etat. - -Mais s'il arrive qu'ils en soient les Maîtres, je leur présente de loin -cette Requête, au sujet de deux lignes de la page 93 du saint Libelle: - - _Faut-il sacrifier au bonheur du vingtieme de la Nation, le bonheur de - la Nation entiere?_ - -Supposez qu'en effet il y ait vingt Catholiques Romains en France contre -un Huguenot, je ne prétends point que le Huguenot mange les vingt -Catholiques; mais aussi, pourquoi ces vingt Catholiques mangeraient-ils -ce Huguenot? & pourquoi empêcher ce Huguenot de se marier? N'y a-t-il -pas des Evêques, des Abbés, des Moines qui ont des Terres en Dauphiné, -dans le Gévaudan, devers Agde, devers Carcassonne? Ces Evêques, ces -Abbés, ces Moines, n'ont-ils pas des Fermiers qui ont le malheur de ne -pas croire à la transsubstantiation? N'est-il pas de l'intérêt des -Evêques, des Abbés, des Moines, & du Public, que ces Fermiers ayent de -nombreuses familles? N'y aura-t-il que ceux qui communieront sous une -seule espece, à qui il sera permis de faire des enfants? En vérité, cela -n'est ni juste, ni honnête. - -_La révocation de l'Edit de Nantes n'a point autant produit -d'inconvénients qu'on lui en attribue_, dit l'Auteur. - -Si en effet on lui en attribue plus qu'elle n'en a produit, on exagere; -& le tort de presque tous les Historiens est d'exagérer; mais c'est -aussi le tort de tous les Controversistes de réduire à rien le mal qu'on -leur reproche. N'en croyons ni les Docteurs de Paris, ni les Prédicants -d'Amsterdam. - -Prenons pour Juge Mr. le Comte d'_Avaux_, Ambassadeur en Hollande depuis -1685 jusqu'en 1688. Il dit, _page 181_, _tom. 5_, qu'un seul homme avait -offert de découvrir plus de vingt millions, que les persécutés faisaient -sortir de France. _Louis XIV_ répond à Mr. d'_Avaux_: _Les avis que je -reçois tous les jours d'un nombre infini de conversions, ne me laissent -plus douter que les plus opiniâtres ne suivent l'exemple des autres_. - -On voit par cette Lettre de _Louis XIV_, qu'il était de très-bonne foi -sur l'étendue de son pouvoir. On lui disait tous les matins, Sire, vous -êtes le plus grand Roi de l'Univers; tout l'Univers fera gloire de -penser comme vous, dès que vous aurez parlé. _Pélisson_, qui s'était -enrichi dans la place de premier Commis des finances; _Pélisson_ qui -avait été trois ans à la Bastille, comme complice de _Fouquet_; -_Pélisson_, qui de Calviniste était devenu Diacre & Bénéficier, qui -faisait imprimer des Prieres pour la Messe, & des Bouquets à _Iris_, qui -avait obtenu la place des Economats, & de Convertisseur; _Pélisson_, -dis-je, apportait tous les trois mois une grande liste d'abjurations, à -sept ou huit écus la piece; & faisait accroire à son Roi, que quand il -voudrait, il convertirait tous les Turcs au même prix. On se relayait -pour le tromper: pouvait-il résister à la séduction? - -Cependant, le même Mr. d'_Avaux_ mande au Roi qu'un nommé _Vincent_ -maintient plus de cinq cents Ouvriers auprès d'Angoulême, & que sa -sortie causera du préjudice, _page 194_, _tom. 5_. - -Le même Mr. d'_Avaux_ parle de deux Régiments que le Prince d'Orange -fait déja lever par les Officiers Français réfugiés: il parle de -Matelots qui déserterent de trois vaisseaux pour servir sur ceux du -Prince d'Orange. Outre ces deux Régiments, le Prince d'Orange forme -encore une Compagnie de Cadets réfugiés, commandés par deux Capitaines, -_page 240_. Cet Ambassadeur écrit encore le 9 Mai 1686, à Mr. de -_Seignelay_, qu'_il ne peut lui dissimuler la peine qu'il a de voir -les Manufactures de France s'établir en Hollande, d'où elles ne -sortiront jamais_. - -Joignez à tous ces témoignages ceux de tous les Intendants du Royaume, -en 1698, & jugez si la révocation de l'Edit de Nantes n'a pas produit -plus de mal que de bien, malgré l'opinion du respectable Auteur de -_l'Accord de la Religion & de l'inhumanité_. - -Un Maréchal de France, connu par son esprit supérieur, disait, il y a -quelques années: _Je ne sais pas si la dragonnade a été nécessaire, mais -il est nécessaire de n'en plus faire_. - -J'avoue que j'ai cru aller un peu trop loin, quand j'ai rendu publique -la Lettre du Correspondant du Pere _Le Tellier_, dans laquelle ce -Congréganiste propose des tonneaux de poudre. Je me disais à moi-même: -On ne m'en croira pas, on regardera cette Lettre comme une piece -supposée: mes scrupules heureusement ont été levés, quand j'ai lu dans -_l'Accord de la Religion & de l'Inhumanité_, page 149, ces douces -paroles: - - _L'extinction totale des Protestants en France, n'affaiblirait pas plus - la France, qu'une saignée n'affaiblit un malade bien constitué._ - -Ce Chrétien compatissant, qui a dit tout-à-l'heure que les Protestants -composent le vingtieme de la Nation, veut donc qu'on répande le sang de -cette vingtieme partie, & ne regarde cette opération que comme une -saignée d'une palette! Dieu nous préserve avec lui des trois vingtiemes! - -Si donc cet honnête-homme propose de tuer le vingtieme de la Nation, -pourquoi l'Ami du Pere _Le Tellier_ n'aurait-il pas proposé de faire -sauter en l'air, d'égorger & d'empoisonner le tiers? Il est donc -très-vraisemblable que la Lettre au Pere _Le Tellier_ a été réellement -écrite. - -Le saint Auteur finit enfin par conclurre que l'intolérance est une -chose excellente, _parce qu'elle n'a pas été_, dit-il, _condamnée -expressément par_ JESUS-CHRIST. Mais JESUS-CHRIST n'a pas condamné non -plus ceux qui mettraient le feu aux quatre coins de Paris; est-ce une -raison pour canoniser les incendiaires? - -Ainsi donc, quand la nature fait entendre d'un côté sa voix douce & -bienfaisante, le fanatisme, cet ennemi de la nature, pousse des -hurlements; & lorsque la paix se présente aux hommes, l'intolérance -forge ses armes. O vous, Arbitres des Nations, qui avez donné la paix à -l'Europe, décidez entre l'esprit pacifique, & l'esprit meurtrier. - - - - -CHAPITRE XXV. - -_Suite & Conclusion._ - - -Nous apprenons que le 7 Mars 1763, tout le Conseil d'Etat, assemblé à -Versailles, les Ministres d'Etat y assistant, le Chancelier y présidant, -Mr. _de Crosne_, Maître des Requêtes, rapporta l'affaire des _Calas_ -avec l'impartialité d'un Juge, l'exactitude d'un homme parfaitement -instruit, & l'éloquence simple & vraie d'un Orateur homme d'Etat, la -seule qui convienne dans une telle Assemblée. Une foule prodigieuse de -personnes de tout rang attendait dans la Galerie du Château la décision -du Conseil. On annonça bientôt au Roi que toutes les voix, sans en -excepter une, avaient ordonné que le Parlement de Toulouse enverrait au -Conseil les pieces du procès, & les motifs de son arrêt, qui avait fait -expirer _Jean Calas_ sur la roue; Sa Majesté approuva le jugement du -Conseil. - -Il y a donc de l'humanité & de la justice chez les hommes! & -principalement dans le Conseil d'un Roi aimé, & digne de l'être. -L'affaire d'une malheureuse famille de Citoyens obscurs a occupé Sa -Majesté, ses Ministres, le Chancelier, & tout le Conseil, & a été -discutée avec un examen aussi réfléchi que les plus grands objets de la -guerre & de la paix peuvent l'être. L'amour de l'équité, l'intérêt du -Genre-humain ont conduit tous les Juges. Graces en soient rendues à ce -Dieu de clémence, qui seul inspire l'équité & toutes les vertus! - -Nous l'attestons, que nous n'avons jamais connu ni cet infortuné -_Calas_, que les huit Juges de Toulouse firent périr sur les indices les -plus faibles, contre les Ordonnances de nos Rois, & contre les Loix de -toutes les Nations; ni son fils _Marc-Antoine_, dont la mort étrange a -jetté ces huit Juges dans l'erreur; ni la mere, aussi respectable que -malheureuse; ni ses innocentes filles, qui sont venues avec elle de deux -cents lieues mettre leur désastre & leur vertu au pied du Trône. - -Ce Dieu sait que nous n'avons été animés que d'un esprit de justice, de -vérité & de paix, quand nous avons écrit ce que nous pensons de la -Tolérance, à l'occasion de _Jean Calas_, que l'esprit d'intolérance a -fait mourir. - -Nous n'avons pas cru offenser les huit Juges de Toulouse, en disant -qu'ils se sont trompés, ainsi que tout le Conseil l'a présumé: au -contraire, nous leur avons ouvert une voye de se justifier devant -l'Europe entiere: cette voye est d'avouer que des indices équivoques, & -les cris d'une multitude insensée, ont surpris leur justice, de demander -pardon à la veuve, & de réparer autant qu'il est en eux la ruine entiere -d'une famille innocente, en se joignant à ceux qui la secourent dans son -affliction. Ils ont fait mourir le pere injustement; c'est à eux de -tenir lieu de pere aux enfants, supposé que ces orphelins veuillent bien -recevoir d'eux une faible marque d'un très-juste repentir. Il sera beau -aux Juges de l'offrir, & à la famille de le refuser. - -C'est sur-tout au _Sr. David_, Capitoul de Toulouse, s'il a été le -premier persécuteur de l'innocence, à donner l'exemple de remords. Il -insulta un pere de famille mourant sur l'échafaud. Cette cruauté est -bien inouie; mais puisque Dieu pardonne, les hommes doivent aussi -pardonner à qui répare ses injustices. - - -On m'a écrit du Languedoc cette Lettre, du 20 Février 1763. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - _Votre Ouvrage sur la Tolérance me paraît plein d'humanité, & de - vérité; mais je crains qu'il ne fasse plus de mal que de bien à la - famille des_ Calas. _Il peut ulcérer les huit Juges qui ont opiné à la - roue: ils demanderont au Parlement qu'on brule votre Livre; & les - Fanatiques, car il y en a toujours, répondront par des cris de fureur - à la voix de la raison, &c._ - - - Voici ma Réponse: - - _Les huit Juges de Toulouse peuvent faire bruler mon Livre s'il est - bon; il n'y a rien de plus aisé: on a bien brulé les_ Lettres - Provinciales _qui valaient sans doute beaucoup mieux: chacun peut - bruler chez lui les Livres & papiers qui lui déplaisent._ - - _Mon Ouvrage ne peut faire ni bien ni mal aux_ Calas, _que je ne - connais point. Le Conseil du Roi, impartial & ferme, juge suivant les - Loix, suivant l'équité, sur les Pieces, sur les Procédures, & non sur - un Ecrit qui n'est point juridique, & dont le fonds est absolument - étranger à l'affaire qu'il juge._ - - _On auroit beau imprimer des in-folio pour ou contre les huit Juges de - Toulouse, & pour ou contre la Tolérance; ni le Conseil, ni aucun - Tribunal ne regardera ces Livres comme des Pieces du Procès._ - - _Je conviens qu'il y a des Fanatiques qui crieront, mais je maintiens - qu'il y a beaucoup de Lecteurs sages qui raisonneront._ - - _J'apprends que le Parlement de Toulouse & quelques autres Tribunaux - ont une Jurisprudence singuliere; ils admettent des quarts, des tiers, - des sixiemes de preuve. Ainsi, avec six oui-dires d'un côté, trois de - l'autre, & quatre quarts de présomption, ils forment trois preuves - complettes; & sur cette belle démonstration, ils vous rouent un homme - sans miséricorde. Une légere connaissance de l'art de raisonner - suffirait pour leur faire prendre une autre méthode. Ce qu'on appelle - une demi-preuve, ne peut être qu'un soupçon: il n'y a point à la - rigueur de demi-preuve; ou une chose est prouvée, ou elle ne l'est - pas; il n'y a point de milieu._ - - _Cent mille soupçons réunis ne peuvent pas plus établir une preuve, - que cent mille zéros ne peuvent composer un nombre._ - - _Il y a des quarts de ton dans la Musique, encore ne les peut-on - exécuter; mais il n'y a ni quart de vérité, ni quart de raisonnement._ - - _Deux témoins qui soutiennent leur déposition sont censés faire une - preuve; mais ce n'est point assez: il faut que ces deux témoins soient - sans passion, sans préjugés, & sur-tout, que ce qu'ils disent ne - choque point la raison._ - - _Quatre personnages des plus graves auraient beau dire qu'ils ont vu - un vieillard infirme saisir au collet un jeune homme vigoureux, & le - jetter par une fenêtre à quarante pas: il est clair qu'il faudrait - mettre ces quatre témoins aux petites maisons._ - - _Or, les huit Juges de Toulouse ont condamné_ Jean Calas _sur une - accusation beaucoup plus improbable; car il n'y a point eu de témoin - oculaire, qui ait dit avoir vu un vieillard infirme, de soixante & - huit ans, pendre tout seul un jeune homme de vingt-huit ans, - extrêmement robuste._ - - _Des Fanatiques ont dit seulement que d'autres Fanatiques leur avaient - dit qu'ils avaient entendu dire à d'autres Fanatiques, que_ Jean - Calas, _par une force surnaturelle, avait pendu son fils. On a donc - rendu un jugement absurde sur des accusations absurdes._ - - _Il n'y a d'autre remede à une telle Jurisprudence, sinon que ceux qui - achetent le droit de juger les hommes, fassent dorénavant de - meilleures études._ - -Cet Ecrit sur la Tolérance est une Requête que l'humanité présente -très-humblement au pouvoir & à la prudence. Je seme un grain qui pourra -un jour produire une moisson. Attendons tout du temps, de la bonté du -Roi, de la sagesse de ses Ministres, & de l'esprit de raison qui -commence à répandre par-tout sa lumiere. - -La nature dit à tous les hommes: Je vous ai tous fait naître faibles & -ignorants, pour végéter quelques minutes sur la terre & pour -l'engraisser de vos cadavres. Puisque vous êtes faibles, secourez-vous; -puisque vous êtes ignorants, éclairez-vous & supportez-vous. Quand vous -seriez tous du même avis, ce qui certainement n'arrivera jamais, quand -il n'y aurait qu'un seul homme d'un avis contraire, vous devriez lui -pardonner; car c'est moi qui le fais penser comme il pense. Je vous ai -donné des bras pour cultiver la terre, & une petite lueur de raison pour -vous conduire: j'ai mis dans vos coeurs un germe de compassion pour vous -aider les uns les autres à supporter la vie. N'étouffez pas ce germe; ne -le corrompez pas; apprenez qu'il est divin; & ne substituez pas les -misérables fureurs de l'école à la voix de la nature. - -C'est moi seule qui vous unis encore malgré vous par vos besoins -mutuels, au milieu même de vos guerres cruelles si légérement -entreprises, théâtre éternel des fautes, des hasards & des malheurs. -C'est moi seule qui dans une Nation arrête les suites funestes de la -division interminable entre la Noblesse & la Magistrature, entre ces -deux Corps & celui du Clergé, entre le Bourgeois même & le Cultivateur. -Ils ignorent tous les bornes de leurs droits; mais ils écoutent tous -malgré eux à la longue ma voix qui parle à leur coeur. Moi seule, je -conserve l'équité dans les Tribunaux, où tout serait livré sans moi à -l'indécision & aux caprices, au milieu d'un amas confus de Loix faites -souvent au hasard, & pour un besoin passager, différentes entre elles de -Province en Province, de Ville en Ville, & presque toujours -contradictoires entre elles dans le même lieu. Seule je peux inspirer la -justice, quand les Loix n'inspirent que la chicane: celui qui m'écoute, -juge toujours bien; & celui qui ne cherche qu'à concilier des opinions -qui se contredisent, est celui qui s'égare. - -Il y a un édifice immense dont j'ai posé le fondement de mes mains; il -était solide & simple, tous les hommes pouvaient y entrer en sûreté; ils -ont voulu y ajouter les ornements les plus bizarres, les plus grossiers -& les plus inutiles; le bâtiment tombe en ruine de tous les côtés; les -hommes en prennent les pierres, & se les jettent à la tête; je leur -crie: Arrêtez, écartez ces décombres funestes qui sont votre ouvrage, & -demeurez avec moi en paix dans l'édifice inébranlable qui est le mien. - - -_FIN._ - - - * * * * * - - - Liste des modifications: - - Page 40: «ont» remplacé par «on» (dont on est guéri) - Page 48: «le» par «les» (que les Grecs leur firent connaître) - Page 87: «Chistianisme» par «Christianisme» (convertis au - Christianisme) - Page 130: «d'hyprocrites» par «d'hypocrites» (traita les Scribes & - les Pharisiens d'hypocrites) - Page 165: «Prohain» par «Prochain» (Aimez Dieu & votre Prochain) - [7] : «kurios» par «kirios» et «paredôke» par «paridôke» - (Grec: Iêsous christos ho kirios hêmôn paridôke) - - - - - -End of Project Gutenberg's Traité sur la tolérance, by Francois-Marie Arouet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRAITÉ SUR LA TOLÉRANCE *** - -***** This file should be named 42131-8.txt or 42131-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/1/3/42131/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/American Libraries.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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