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-Project Gutenberg's Traité sur la tolérance, by Francois-Marie Arouet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Traité sur la tolérance
-
-Author: Francois-Marie Arouet
-
-Release Date: February 19, 2013 [EBook #42131]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRAITÉ SUR LA TOLÉRANCE ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
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- Au lecteur
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- Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
- originale. Nous avons utilisé une typographie plus moderne que celle
- de la version papier en remplaçant les s longs par des s.
-
- La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.
-
- L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
- La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
-
-
-
-
- TRAITÉ
- _SUR_
- LA TOLÉRANCE.
-
- M. DCC. LXIII.
-
-
-
-
- TABLE
- DES
- CHAPITRES.
-
-
- CHAP. I. _Histoire abrégée de la mort de page 1
- Jean Calas_,
-
- CHAP. II. _Conséquences du supplice de Jean Calas,_ 16
-
- CHAP. III. _Idée de la Réforme du seizieme siecle,_ 19
-
- CHAP. IV. _Si la Tolérance est dangereuse; &
- chez quels Peuples elle est pratiquée,_ 25
-
- CHAP. V. _Comment la Tolérance peut être admise,_ 36
-
- CHAP. VI. _Si l'Intolérance est de droit naturel
- & de droit humain?_ 41
-
- CHAP. VII. _Si l'Intolérance a été connue des
- Grecs?_ 42
-
- CHAP. VIII. _Si les Romains ont été tolérants?_ 46
-
- CHAP. IX. _Des Martyrs,_ 55
-
- CHAP. X. _Du danger des fausses légendes, & de
- la persécution,_ 72
-
- CHAP. XI. _Abus de l'Intolérance,_ 80
-
- CHAP. XII. _Si l'Intolérance fut de droit divin
- dans le Judaïsme, & si elle fut toujours
- mise en pratique?_ 88
-
- CHAP. XIII. _Extrême Tolérance des Juifs,_ 111
-
- CHAP. XIV. _Si l'Intolérance a été enseignée par
- Jesus-Christ?_ 123
-
- CHAP. XV. _Témoignages contre l'Intolérance,_ 133
-
- CHAP. XVI. _Dialogue entre un Mourant & un
- Homme qui se porte bien,_ 137
-
- CHAP. XVII. _Lettre écrite au Jésuite_ Le Tellier,
- _par un Bénéficier, le 6 Mai 1714,_ 141
-
- CHAP. XVIII. _Seuls cas où l'Intolérance est de
- droit humain,_ 146
-
- CHAP. XIX. _Relation d'une dispute de controverse
- à la Chine,_ 150
-
- CHAP. XX. _S'il est utile d'entretenir le Peuple
- dans la superstition?_ 153
-
- CHAP. XXI. _Vertu vaut mieux que science,_ 158
-
- CHAP. XXII. _De la Tolérance universelle,_ 161
-
- CHAP. XXIII. _Priere à Dieu,_ 166
-
- CHAP. XXIV. _Postscriptum,_ 168
-
- CHAP. XXV. _Suite & Conclusion,_ 176
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-TRAITÉ
-_SUR_
-LA TOLÉRANCE,
-
-A l'occasion de la mort de Jean Calas.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-_Histoire abrégée de la mort de Jean Calas._
-
-
-Le meurtre de _Calas_, commis dans Toulouse avec le glaive de la
-Justice, le 9me Mars 1762, est un des plus singuliers événements qui
-méritent l'attention de notre âge & de la postérité. On oublie bientôt
-cette foule de morts qui a péri dans des batailles sans nombre,
-non-seulement parce que c'est la fatalité inévitable de la guerre, mais
-parce que ceux qui meurent par le sort des armes, pouvaient aussi donner
-la mort à leurs ennemis, & n'ont point péri sans se défendre. Là où le
-danger & l'avantage sont égaux, l'étonnement cesse, & la pitié même
-s'affaiblit: mais si un Pere de famille innocent est livré aux mains de
-l'erreur, ou de la passion, ou du fanatisme; si l'accusé n'a de défense
-que sa vertu, si les arbitres de sa vie n'ont à risquer en l'égorgeant
-que de se tromper, s'ils peuvent tuer impunément par un arrêt; alors le
-cri public s'éleve, chacun craint pour soi-même; on voit que personne
-n'est en sûreté de sa vie devant un Tribunal érigé pour veiller sur la
-vie des Citoyens, & toutes les voix se réunissent pour demander
-vengeance.
-
-Il s'agissait, dans cette étrange affaire, de Religion, de suicide, de
-parricide: il s'agissait de savoir si un pere & une mere avaient
-étranglé leur fils pour plaire à Dieu, si un frere avait étranglé son
-frere, si un ami avait étranglé son ami, & si les Juges avaient à se
-reprocher d'avoir fait mourir sur la roue un pere innocent, ou d'avoir
-épargné une mere, un frere, un ami coupables.
-
-_Jean Calas_, âgé de soixante & huit ans, exerçait la profession de
-Négociant à Toulouse depuis plus de quarante années, & était reconnu de
-tous ceux qui ont vécu avec lui pour un bon pere. Il était Protestant,
-ainsi que sa femme & tous ses enfants, excepté un qui avait abjuré
-l'hérésie, & à qui le pere faisait une petite pension. Il paraissait si
-éloigné de cet absurde fanatisme qui rompt tous les liens de la
-Société, qu'il approuva la conversion de son fils _Louis Calas_, &
-qu'il avait depuis trente ans chez lui une servante zélée Catholique,
-laquelle avait élevé tous ses enfants.
-
-Un des fils de _Jean Calas_, nommé _Marc-Antoine_, était un homme de
-Lettres: il passait pour un esprit inquiet, sombre & violent. Ce jeune
-homme ne pouvant réussir ni à entrer dans le négoce, auquel il n'était
-pas propre, ni à être reçu Avocat, parce qu'il fallait des certificats
-de Catholicité, qu'il ne put obtenir, résolut de finir sa vie, & fit
-pressentir ce dessein à un de ses amis: il se confirma dans sa
-résolution par la lecture de tout ce qu'on a jamais écrit sur le
-suicide.
-
-Enfin, un jour, ayant perdu son argent au jeu, il choisit ce jour là
-même pour exécuter son dessein. Un ami de sa famille, & le sien, nommé
-_Lavaisse_, jeune-homme de dix-neuf ans, connu par la candeur & la
-douceur de ses moeurs, fils d'un Avocat célebre de Toulouse, était
-arrivé[1] de Bordeaux la veille; il soupa par hasard chez les _Calas_.
-Le pere, la mere, _Marc-Antoine_ leur fils ainé, _Pierre_ leur second
-fils, mangerent ensemble. Après le souper on se retira dans un petit
-sallon; _Marc-Antoine_ disparut: enfin, lorsque le jeune _Lavaisse_
-voulut partir, _Pierre Calas_ & lui étant descendus, trouverent en-bas,
-auprès du magasin, _Marc-Antoine_, en chemise, pendu à une porte, & son
-habit plié sur le comptoir; sa chemise n'était pas seulement dérangée;
-ses cheveux étaient bien peignés: il n'avait sur son corps aucune playe,
-aucune meurtrissure.[2]
-
- [1] 12 Octobre 1761.
-
- [2] On ne lui trouva, après le transport du cadavre à l'Hôtel-de-Ville,
- qu'une petite égratignure au bout du nez, & une petite tache sur la
- poitrine, causées par quelque inadvertence dans le transport du corps.
-
-On passe ici tous les détails dont les Avocats ont rendu compte: on ne
-décrira point la douleur & le désespoir du pere & de la mere: leurs cris
-furent entendus des voisins. _Lavaisse_ & _Pierre Calas_, hors
-d'eux-mêmes, coururent chercher des Chirurgiens & la Justice.
-
-Pendant qu'ils s'acquittaient de ce devoir, pendant que le pere & la
-mere étaient dans les sanglots & dans les larmes, le Peuple de Toulouse
-s'attroupait autour de la maison. Ce Peuple est superstitieux & emporté;
-il regarde comme des monstres ses freres qui ne sont pas de la même
-Religion que lui. C'est à Toulouse qu'on remercia Dieu solemnellement de
-la mort de _Henri trois_, & qu'on fit serment d'égorger le premier qui
-parlerait de reconnaître le grand, le bon _Henri quatre_. Cette Ville
-solemnise encore tous les ans, par une Procession & par des feux de
-joye, le jour où elle massacra quatre mille Citoyens hérétiques, il y a
-deux siecles. En vain six Arrêts du Conseil ont défendu cette odieuse
-fête, les Toulousains l'ont toujours célébrée comme les jeux floraux.
-
-Quelque fanatique de la populace s'écria que _Jean Calas_ avait pendu
-son propre fils _Marc-Antoine_. Ce cri répété fut unanime en un moment.
-D'autres ajouterent que le mort devait le lendemain faire abjuration;
-que sa famille & le jeune _Lavaisse_ l'avaient étranglé, par haine
-contre la Religion Catholique: le moment d'après on n'en douta plus;
-toute la Ville fut persuadée que c'est un point de Religion chez les
-Protestants, qu'un pere & une mere doivent assassiner leur fils, dès
-qu'il veut se convertir.
-
-Les esprits une fois émus ne s'arrêtent point. On imagina que les
-Protestants du Languedoc s'étaient assemblés la veille; qu'ils avaient
-choisi à la pluralité des voix un bourreau de la secte; que le choix
-était tombé sur le jeune _Lavaisse_; que ce jeune homme, en vingt-quatre
-heures, avait reçu la nouvelle de son élection, & était arrivé de
-Bordeaux pour aider _Jean Calas_, sa femme & leur fils _Pierre_, à
-étrangler un ami, un fils, un frere.
-
-Le Sr. _David_, Capitoul de Toulouse, excité par ces rumeurs, & voulant
-se faire valoir par une prompte exécution, fit une procédure contre les
-Regles & les Ordonnances. La famille _Calas_, la servante Catholique,
-_Lavaisse_ furent mis aux fers.
-
-On publia un monitoire non moins vicieux que la procédure. On alla plus
-loin. _Marc-Antoine Calas_ était mort Calviniste; & s'il avait attenté
-sur lui-même, il devait être traîné sur la claye: on l'inhuma avec la
-plus grande pompe dans l'Eglise St. Etienne, malgré le Curé qui
-protestait contre cette profanation.
-
-Il y a dans le Languedoc quatre Confrairies de Pénitents, la blanche, la
-bleue, la grise, & la noire. Les Confreres portent un long capuce avec
-un masque de drap percé de deux trous pour laisser la vue libre: ils ont
-voulu engager M. le Duc de _Fitz-James_, Commandant de la Province, à
-entrer dans leur Corps, & il les a refusés. Les Confreres blancs firent
-à _Marc-Antoine Calas_ un Service solemnel comme à un Martyr. Jamais
-aucune Eglise ne célébra la fête d'un Martyr véritable avec plus de
-pompe; mais cette pompe fut terrible. On avait élevé au-dessus d'un
-magnifique catafalque, un squélette qu'on faisait mouvoir, & qui
-représentait _Marc-Antoine Calas_, tenant d'une main une palme, & de
-l'autre la plume dont il devait signer l'abjuration de l'hérésie, & qui
-écrivait en effet l'arrêt de mort de son pere.
-
-Alors il ne manqua plus au malheureux qui avait attenté sur soi-même,
-que la canonisation; tout le Peuple le regardait comme un Saint:
-quelques-uns l'invoquaient; d'autres allaient prier sur sa tombe,
-d'autres lui demandaient des miracles, d'autres racontaient ceux qu'il
-avait faits. Un Moine lui arracha quelques dents pour avoir des reliques
-durables. Une dévote, un peu sourde, dit qu'elle avait entendu le son
-des cloches. Un Prêtre apoplectique fut guéri après avoir pris de
-l'émétique. On dressa des verbaux de ces prodiges. Celui qui écrit cette
-relation, possede une attestation qu'un jeune homme de Toulouse est
-devenu fou pour avoir prié plusieurs nuits sur le tombeau du nouveau
-Saint, & pour n'avoir pu obtenir un miracle qu'il implorait.
-
-Quelques Magistrats étaient de la Confrairie des Pénitents blancs. Dès
-ce moment la mort de _Jean Calas_ parut infaillible.
-
-Ce qui sur-tout prépara son supplice, ce fut l'approche de cette fête
-singuliere que les Toulousains célebrent tous les ans en mémoire d'un
-massacre de quatre mille Huguenots; l'année 1762 était l'année
-séculaire. On dressait dans la Ville l'appareil de cette solemnité; cela
-même allumait encore l'imagination échauffée du Peuple: on disait
-publiquement que l'échafaud sur lequel on rouerait les _Calas_, serait
-le plus grand ornement de la fête; on disait que la Providence amenait
-elle-même ces victimes pour être sacrifiées à notre sainte Religion.
-Vingt personnes ont entendu ces discours, & de plus violents encore. Et
-c'est de nos jours! & c'est dans un temps où la Philosophie a fait tant
-de progrès! & c'est lorsque cent Académies écrivent pour inspirer la
-douceur des moeurs! Il semble que le fanatisme, indigné depuis peu des
-succès de la raison, se débatte sous elle avec plus de rage.
-
-Treize Juges s'assemblerent tous les jours pour terminer le Procès. On
-n'avait, on ne pouvait avoir aucune preuve contre la famille; mais la
-Religion trompée tenait lieu de preuve. Six Juges persisterent longtemps
-à condamner _Jean Calas_, son fils, & _Lavaisse_ à la roue, & la femme
-de _Jean Calas_ au bucher. Sept autres, plus modérés, voulaient au moins
-qu'on examinât. Les débats furent réitérés & longs. Un des Juges,
-convaincu de l'innocence des accusés, & de l'impossibilité du crime,
-parla vivement en leur faveur; il opposa le zele de l'humanité au zele
-de la sévérité; il devint l'Avocat public des _Calas_ dans toutes les
-maisons de Toulouse, où les cris continuels de la Religion abusée
-demandaient le sang de ces infortunés. Un autre Juge, connu par sa
-violence, parlait dans la Ville avec autant d'emportement contre les
-_Calas_, que le premier montrait d'empressement à les défendre. Enfin
-l'éclat fut si grand, qu'ils furent obligés de se récuser l'un &
-l'autre; ils se retirerent à la campagne.
-
-Mais, par un malheur étrange, le Juge favorable aux _Calas_ eut la
-délicatesse de persister dans sa récusation, & l'autre revint donner sa
-voix contre ceux qu'il ne devait point juger: ce fut cette voix qui
-forma la condamnation à la roue; car il y eut huit voix contre cinq, un
-des six Juges opposés ayant à la fin, après bien des contestations,
-passé au parti le plus sévere.
-
-Il semble que quand il s'agit d'un parricide, & de livrer un Pere de
-famille au plus affreux supplice, le jugement devrait être unanime,
-parce que les preuves d'un crime si inoui[3] devraient être d'une
-évidence sensible à tout le monde: le moindre doute, dans un cas
-pareil, doit suffire pour faire trembler un Juge qui va signer un Arrêt
-de mort. La faiblesse de notre raison & l'insuffisance de nos Loix se
-font sentir tous les jours; mais dans quelle occasion en découvre-t-on
-mieux la misere que quand la prépondérance d'une seule voix fait rouer
-un Citoyen? Il fallait dans Athenes cinquante voix au-delà de la moitié
-pour oser prononcer un jugement de mort. Qu'en résulte-t-il? ce que nous
-savons très-inutilement, que les Grecs étaient plus sages & plus humains
-que nous.
-
- [3] Je ne connais que deux exemples de Peres accusés dans l'Histoire
- d'avoir assassiné leurs fils pour la Religion: le premier est du pere
- de sainte _Barbara_, que nous nommons Ste. _Barbe_. Il avait commandé
- deux fenêtres dans sa salle de bains: _Barbe_, en son absence, en fit
- une troisieme en l'honneur de la sainte Trinité; elle fit _du bout du
- doigt_ le signe de la croix sur des colonnes de marbre, & ce signe se
- grava profondément dans les colonnes. Son pere en colere courut après
- elle l'épée à la main, mais elle s'enfuit à travers une montagne, qui
- s'ouvrit pour elle. Le pere fit le tour de la montagne, & ratrappa sa
- fille; on la fouetta toute nue, mais Dieu la couvrit d'un nuage blanc;
- enfin son pere lui trancha la tête. Voilà ce que rapporte la Fleur des
- Saints.
-
- Le second exemple est du Prince _Hermenegilde_. Il se révolta contre
- le Roi son pere, lui donna bataille en 584, fut vaincu & tué par un
- Officier: on en a fait un martyr, parce que son pere était Arien.
-
-Il paraissait impossible que _Jean Calas_, vieillard de soixante-huit
-ans, qui avait depuis long-temps les jambes enflées & faibles, eût seul
-étranglé & pendu un fils âgé de vingt-huit ans, qui était d'une force
-au-dessus de l'ordinaire; il fallait absolument qu'il eût été assisté
-dans cette exécution par sa femme, par son fils _Pierre Calas_, par
-_Lavaisse_, & par la servante. Ils ne s'étaient pas quittés un seul
-moment le soir de cette fatale aventure. Mais cette supposition était
-encore aussi absurde que l'autre: car comment une servante zélée
-Catholique aurait-elle pu souffrir que des Huguenots assassinassent un
-jeune-homme élevé par elle, pour le punir d'aimer la Religion de cette
-servante? Comment _Lavaisse_ serait-il venu exprès de Bordeaux pour
-étrangler son ami, dont il ignorait la conversion prétendue? Comment une
-mere tendre aurait-elle mis les mains sur son fils? Comment tous
-ensemble auraient-ils pu étrangler un jeune-homme aussi robuste qu'eux
-tous, sans un combat long & violent, sans des cris affreux qui auraient
-appellé tout le voisinage, sans des coups réitérés, sans des
-meurtrissures, sans des habits déchirés?
-
-Il était évident que si le parricide avait pu être commis, tous les
-accusés étaient également coupables, parce qu'ils ne s'étaient pas
-quittés d'un moment; il était évident qu'ils ne l'étaient pas; il était
-évident que le pere seul ne pouvait l'être; & cependant l'arrêt condamna
-ce pere seul à expirer sur la roue.
-
-Le motif de l'arrêt était aussi inconcevable que tout le reste. Les
-Juges qui étaient décidés pour le supplice de _Jean Calas_, persuaderent
-aux autres que ce vieillard faible ne pourrait résister aux tourments, &
-qu'il avouerait sous les coups des bourreaux son crime & celui de ses
-complices. Ils furent confondus, quand ce vieillard, en mourant sur la
-roue, prit Dieu à témoin de son innocence, & le conjura de pardonner à
-ses Juges.
-
-Ils furent obligés de rendre un second arrêt contradictoire avec le
-premier, d'élargir la mere, son fils _Pierre_, le jeune _Lavaisse_ & la
-servante: mais un des Conseillers leur ayant fait sentir que cet arrêt
-démentait l'autre, qu'ils se condamnaient eux-mêmes, que tous les
-accusés ayant toujours été ensemble dans le temps qu'on supposait le
-parricide, l'élargissement de tous les survivants prouvait
-invinciblement l'innocence du pere de famille exécuté; ils prirent alors
-le parti de bannir _Pierre Calas_ son fils. Ce bannissement semblait
-aussi inconséquent, aussi absurde que tout le reste: car _Pierre Calas_
-était coupable ou innocent du parricide; s'il était coupable, il fallait
-le rouer comme son pere; s'il était innocent, il ne fallait pas le
-bannir. Mais les Juges effrayés du supplice du pere, & de la piété
-attendrissante avec laquelle il était mort, imaginerent sauver leur
-honneur en laissant croire qu'ils faisaient grace au fils; comme si ce
-n'eût pas été une prévarication nouvelle de faire grace: & ils crurent
-que le bannissement de ce jeune homme, pauvre & sans appui, étant sans
-conséquence, n'était pas une grande injustice, après celle qu'ils
-avaient eu le malheur de commettre.
-
-On commença par menacer _Pierre Calas_ dans son cachot, de le traiter
-comme son pere s'il n'abjurait pas sa Religion. C'est ce que ce jeune
-homme[4] atteste par serment.
-
- [4] Un Jacobin vint dans mon cachot, & me menaça du même genre de
- mort, si je n'abjurais pas: c'est ce que j'atteste devant Dieu, 23
- Juillet 1762.
-
- _Pierre Calas._
-
-_Pierre Calas_, en sortant de la Ville, rencontra un Abbé
-convertisseur, qui le fit rentrer dans Toulouse; on l'enferma dans un
-Couvent de Dominicains, & là on le contraignit à remplir toutes les
-fonctions de la Catholicité; c'était en partie ce qu'on voulait, c'était
-le prix du sang de son pere; & la Religion qu'on avait cru venger,
-semblait satisfaite.
-
-On enleva les filles à la mere; elles furent enfermées dans un Couvent.
-Cette femme presque arrosée du sang de son mari, ayant tenu son fils
-ainé mort entre ses bras, voyant l'autre banni, privée de ses filles,
-dépouillée de tout son bien, était seule dans le monde, sans pain, sans
-espérance, & mourante de l'excès de son malheur. Quelques personnes
-ayant examiné mûrement toutes les circonstances de cette aventure
-horrible, en furent si frappées, qu'elles firent presser la Dame
-_Calas_, retirée dans une solitude, d'oser venir demander justice aux
-pieds du Trône. Elle ne pouvait pas alors se soutenir, elle s'éteignait;
-& d'ailleurs étant née Anglaise, transplantée dans une Province de
-France dès son jeune âge, le nom seul de la Ville de Paris l'effrayait.
-Elle s'imaginait que la Capitale du Royaume devait être encore plus
-barbare que celle de Toulouse. Enfin le devoir de venger la mémoire de
-son mari l'emporta sur sa faiblesse. Elle arriva à Paris prête
-d'expirer. Elle fut étonnée d'y trouver de l'accueil, des secours & des
-larmes.
-
-La raison l'emporte à Paris sur le fanatisme, quelque grand qu'il puisse
-être; au-lieu qu'en Province ce fanatisme l'emporte presque toujours sur
-la raison.
-
-Mr. _De Beaumont_, célebre Avocat du Parlement de Paris, prit d'abord sa
-défense, & dressa une consultation, qui fut signée de quinze Avocats.
-Mr. _Loiseau_, non moins éloquent, composa un Mémoire en faveur de la
-famille. Mr. _Mariette_, Avocat au Conseil, dressa une Requête
-juridique, qui portait la conviction dans tous les esprits.
-
-Ces trois généreux défenseurs des Loix & de l'innocence abandonnerent à
-la veuve le profit des éditions de leurs Plaidoyers.[5] Paris & l'Europe
-entiere s'émurent de pitié, & demanderent justice avec cette femme
-infortunée. L'arrêt fut prononcé par tout le Public long-temps avant
-qu'il pût être signé par le Conseil.
-
- [5] On les a contrefaits dans plusieurs Villes, & la Dame _Calas_ a
- perdu le fruit de cette générosité.
-
-La pitié pénétra jusqu'au Ministere, malgré le torrent continuel des
-affaires, qui souvent exclut la pitié, & malgré l'habitude de voir des
-malheureux, qui peut endurcir le coeur encore davantage. On rendit les
-filles à la mere: on les vit toutes trois couvertes d'un crêpe &
-baignées de larmes, en faire répandre à leurs Juges.
-
-Cependant cette famille eut encore quelques ennemis, car il s'agissait
-de Religion. Plusieurs personnes, qu'on appelle en France _dévotes_,[6]
-dirent hautement qu'il valait bien mieux laisser rouer un vieux
-Calviniste innocent, que d'exposer huit Conseillers de Languedoc à
-convenir qu'ils s'étaient trompés; on se servit même de cette
-expression: «Il y a plus de Magistrats que de _Calas_;» & on inférait de
-là que la famille _Calas_ devait être immolée à l'honneur de la
-Magistrature. On ne songeait pas que l'honneur des Juges consiste comme
-celui des autres hommes à réparer leurs fautes. On ne croit pas en
-France que le Pape, assisté de ses Cardinaux, soit infaillible: on
-pourrait croire de même que huit Juges de Toulouse ne le sont pas. Tout
-le reste des gens sensés & désintéressés disaient que l'Arrêt de
-Toulouse serait cassé dans toute l'Europe, quand même des considérations
-particulieres empêcheraient qu'il fût cassé dans le Conseil.
-
- [6] _Dévot_ vient du mot Latin _devotus_. Les _Devoti_ de l'ancienne
- Rome étaient ceux qui se devouaient pour le salut de la République;
- c'étaient les _Curtius_, les _Décius_.
-
-Tel était l'état de cette étonnante aventure, lorsqu'elle a fait naître
-à des personnes impartiales, mais sensibles, le dessein de présenter au
-Public quelques réflexions sur la tolérance, sur l'indulgence, sur la
-commisération, que l'Abbé _Houteville_ appelle _Dogme monstrueux_, dans
-sa déclamation ampoulée & erronée sur des faits, & que la raison appelle
-l'appanage de la nature.
-
-Ou les Juges de Toulouse, entraînés par le fanatisme de la populace, ont
-fait rouer un pere de famille innocent, ce qui est sans exemple; ou ce
-pere de famille & sa femme ont étranglé leur fils ainé, aidés dans ce
-parricide par un autre fils & par un ami, ce qui n'est pas dans la
-nature. Dans l'un ou dans l'autre cas l'abus de la Religion la plus
-sainte a produit un grand crime. Il est donc de l'intérêt du
-Genre-humain d'examiner si la Religion doit être charitable ou barbare.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-_Conséquences du supplice de Jean Calas._
-
-
-Si les Pénitents blancs furent la cause du supplice d'un innocent, de la
-ruine totale d'une famille, de sa dispersion, & de l'opprobre qui ne
-devrait être attaché qu'à l'injustice, mais qui l'est au supplice; si
-cette précipitation des Pénitents blancs à célébrer comme un Saint,
-celui qu'on aurait dû traîner sur la claye, a fait rouer un pere de
-famille vertueux; ce malheur doit sans doute les rendre pénitents en
-effet pour le reste de leur vie: eux & les Juges doivent pleurer, mais
-non pas avec un long habit blanc & un masque sur le visage, qui
-cacheraient leurs larmes.
-
-On respecte toutes les Confrairies; elles sont édifiantes: mais quelque
-grand bien qu'elles puissent faire à l'Etat, égale-t-il ce mal affreux
-qu'elles ont causé? Elles semblent instituées par le zele qui anime en
-Languedoc les Catholiques contre ceux que nous nommons Huguenots. On
-dirait qu'on a fait voeu de haïr ses freres; car nous avons assez de
-religion pour haïr & persécuter, nous n'en avons pas assez pour aimer &
-pour secourir. Et que serait-ce, si ces Confrairies étaient gouvernées
-par des enthousiastes, comme l'ont été autrefois quelques Congrégations
-des Artisans & des _Messieurs_, chez lesquels on réduisait en art & en
-systême l'habitude d'avoir des visions, comme le dit un de nos plus
-éloquents & savants Magistrats? Que serait-ce si on établissait dans les
-Confrairies ces chambres obscures, appellées chambres de méditation, où
-l'on faisait peindre des diables armés de cornes & de griffes, des
-gouffres de flammes, des croix & des poignards, avec le saint nom de
-JESUS au-dessus du tableau? Quel spectacle pour des yeux déja fascinés,
-& pour des imaginations aussi enflammées que soumises à leurs
-Directeurs!
-
-Il y a eu des temps, on ne le sait que trop, où des Confrairies ont été
-dangereuses. Les Frérots, les Flagellants ont causé des troubles. La
-Ligue commença par de telles associations. Pourquoi se distinguer ainsi
-des autres Citoyens? s'en croyait-on plus parfait? cela même est une
-insulte au reste de la Nation. Voulait-on que tous les Chrétiens
-entrassent dans la Confrairie? Ce serait un beau spectacle que l'Europe
-en capuchon & en masque, avec deux petits trous ronds au-devant des
-yeux! Pense-t-on de bonne foi que Dieu préfere cet accoûtrement à un
-justaucorps? Il y a bien plus; cet habit est un uniforme de
-Controversistes, qui avertit les Adversaires de se mettre sous les
-armes; il peut exciter une espece de guerre civile dans les esprits;
-elle finirait peut-être par de funestes excès, si le Roi & ses Ministres
-n'étaient aussi sages que les fanatiques sont insensés.
-
-On sait assez ce qu'il en a coûté depuis que les Chrétiens disputent sur
-le dogme; le sang a coulé, soit sur les échafauds, soit dans les
-batailles, dès le quatrieme siecle jusqu'à nos jours. Bornons-nous ici
-aux guerres & aux horreurs que les querelles de la réforme ont excitées,
-& voyons quelle en a été la source en France. Peut-être un tableau
-raccourci & fidele de tant de calamités ouvrira les yeux de quelques
-personnes peu instruites, & touchera des coeurs bien faits.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-_Idée de la Réforme du seizieme siecle._
-
-
-Lorsqu'à la renaissance des Lettres, les esprits commencerent à
-s'éclairer, on se plaignit généralement des abus; tout le monde avoue
-que cette plainte était légitime.
-
-Le Pape _Alexandre VI_ avait acheté publiquement la Tiare, & ses cinq
-bâtards en partageaient les avantages. Son fils, le Cardinal Duc de
-_Borgia_, fit périr, de concert avec le Pape son pere, les _Vitelli_,
-les _Urbino_, les _Gravina_, les _Oliveretto_, & cent autres Seigneurs,
-pour ravir leurs domaines. _Jules II_, animé du même esprit, excommunia
-_Louis XII_, donna son Royaume au premier occupant, & lui-même le casque
-en tête, & la cuirasse sur le dos, mit à feu & à sang une partie de
-l'Italie. _Léon X_, pour payer ses plaisirs, trafiqua des Indulgences,
-comme on vend des denrées dans un marché public. Ceux qui s'éleverent
-contre tant de brigandages, n'avaient du moins aucun tort dans la
-morale; voyons s'ils en avaient contre nous dans la politique.
-
-Ils disaient que JESUS-CHRIST n'ayant jamais exigé d'annates, ni de
-réserves, ni vendu des dispenses pour ce monde, & des indulgences pour
-l'autre, on pouvait se dispenser de payer à un Prince étranger le prix
-de toutes ces choses. Quand les annates, les procès en Cour de Rome, &
-les dispenses qui subsistent encore aujourd'hui, ne nous coûteraient que
-cinq cents mille francs par an, il est clair que nous avons payé depuis
-_François I_, en deux cents cinquante années, cent vingt millions; & en
-évaluant les différents prix du marc d'argent, cette somme en compose
-une d'environ deux cents cinquante millions d'aujourd'hui. On peut donc
-convenir sans blasphême, que les Hérétiques, en proposant l'abolition de
-ces Impôts singuliers, dont la postérité s'étonnera, ne faisaient pas en
-cela un grand mal au Royaume, & qu'ils étaient plutôt bons calculateurs
-que mauvais sujets. Ajoutons qu'ils étaient les seuls qui sussent la
-Langue Grecque, & qui connussent l'antiquité. Ne dissimulons point que,
-malgré leurs erreurs, nous leur devons le développement de l'esprit
-humain, long-temps enseveli dans la plus épaisse barbarie.
-
-Mais comme ils niaient le Purgatoire, dont on ne doit pas douter, & qui
-d'ailleurs rapportait beaucoup aux Moines; comme ils ne révéraient pas
-des reliques qu'on doit révérer, mais qui rapportaient encore davantage;
-enfin, comme ils attaquaient des dogmes très-respectés,[7] on ne leur
-répondit d'abord qu'en les faisant brûler. Le Roi qui les protégeait, &
-les soudoyait en Allemagne, marcha dans Paris à la tête d'une
-Procession, après laquelle on exécuta plusieurs de ces malheureux; &
-voici quelle fut cette exécution. On les suspendait au bout d'une longue
-poutre qui jouait en bascule sur un arbre debout; un grand feu était
-allumé sous eux, on les y plongeait, & on les relevait alternativement;
-ils éprouvaient les tourments & la mort par degrés, jusqu'à ce qu'ils
-expirassent par le plus long & le plus affreux supplice que jamais ait
-inventé la barbarie.
-
- [7] Ils renouvellaient le sentiment de _Bérenger_ sur l'Eucharistie;
- ils niaient qu'un corps pût être en cent mille endroits différents,
- même par la toute-puissance divine; ils niaient que les attributs
- pussent subsister sans sujet; ils croyaient qu'il était absolument
- impossible que ce qui est pain & vin aux yeux, au goût, à l'estomac,
- fût anéanti dans le moment même qu'il existe; ils soutenaient toutes
- ces erreurs condamnées autrefois dans _Bérenger_. Ils se fondaient sur
- plusieurs passages des premiers Peres de l'Eglise, & sur-tout de _St.
- Justin_, qui dit expressément dans son Dialogue contre _Typhon_:
- «L'oblation de fine farine est la figure de l'Eucharistie, que
- JESUS-CHRIST nous ordonne de faire en mémoire de sa Passion.»
-
- [Grec: kai hê tês semidaleôs,] &c. [Grec: tupos ên tou artou tês
- eucharistias, hon eis anamnêsin tou pathous,] &c. [Grec: Iêsous
- christos ho kurios hêmôn paredôke poiein.]
-
- Ils rappellaient tout ce qu'on avait dit dans les premiers siecles
- contre le culte des Reliques; ils citaient ces paroles de
- _Vigilantius_: «Est-il nécessaire que vous respectiez, ou même que
- vous adoriez une vile poussiere? Les ames des Martyrs aiment-elles
- encore leurs cendres? Les coutumes des Idolâtres se sont introduites
- dans l'Eglise; on commence à allumer des flambeaux en plein midi: nous
- pouvons pendant notre vie prier les uns pour les autres; mais après la
- mort, à quoi servent ces prieres?
-
- Mais ils ne disaient pas combien _St. Jérome_ s'était élevé contre ces
- paroles de _Vigilantius_. Enfin, ils voulaient tout rappeller aux
- temps Apostoliques, & ne voulaient pas convenir que l'Eglise s'étant
- étendue & fortifiée, il avait fallu nécessairement étendre & fortifier
- sa discipline: ils condamnaient les richesses, qui semblaient pourtant
- nécessaires pour soutenir la majesté du culte.
-
-Peu de temps avant la mort de _François I_, quelques Membres du
-Parlement de Provence, animés par des Ecclésiastiques contre les
-Habitants de Mérindol & de Cabriere, demanderent au Roi des Troupes pour
-appuyer l'exécution de dix-neuf personnes de ce Pays, condamnées par
-eux; ils en firent égorger six mille, sans pardonner ni au sexe, ni à la
-vieillesse, ni à l'enfance; ils réduisirent trente Bourgs en cendres.
-Ces Peuples, jusqu'alors inconnus, avaient tort sans doute d'être nés
-Vaudois, c'était leur seule iniquité. Ils étaient établis depuis trois
-cents ans dans des déserts, & sur des montagnes qu'ils avaient rendu
-fertiles par un travail incroyable. Leur vie pastorale & tranquille
-retraçait l'innocence attribuée aux premiers âges du monde. Les Villes
-voisines n'étaient connues d'eux que par le trafic des fruits qu'ils
-allaient vendre; ils ignoraient les procès & la guerre; ils ne se
-défendirent pas; on les égorgea comme des animaux fugitifs qu'on tue
-dans une enceinte.[8]
-
- [8] Le véridique & respectable Président de _Thou_ parle ainsi de ces
- hommes si innocents & si infortunés: _Homines esse qui trecentis
- circiter abhinc annis asperum & incultum solum vectigale à Dominis
- acceperint, quod improbo labore & assiduo cultu frugum ferax & aptum
- pecori reddiderint; patientissimos eos laboris & inediæ, à litibus
- abhorrentes, ergà egenos munificos, tributa Principi & sua jura
- Dominis sedulò & summâ fide pendere; Dei cultum assiduis precibus &
- morum innocentiam præ se ferre, ceterùm rarò divorum templa adire,
- nisi si quandò ad vicina suis finibus oppida mercandi aut negotiorum
- causâ divertant; quò si quandoque pedem inferant, non Dei, divorumque
- statuis advolvi, nec cereos eis aut donaria ulla ponere; non
- Sacerdotes ab eis rogari ut pro se, aut propinquorum manibus rem
- divinam faciant, non cruce frontem insigniri uti aliorum moris est:
- cùm coelum intonat non se lustrali aquâ aspergere, sed sublatis in
- coelum oculis Dei opem implorare; non religionis ergò peregrè
- proficisci, non per vias antè crucium simulacra caput aperire; sacra
- alio ritu, & populari linguâ celebrare; non denique Pontifici aut
- Episcopis honorem deferre, sed quosdam è suo numero delectos pro
- Antistibus & Doctoribus habere. Hæc uti ad Franciscum relata VI. Eid.
- feb. anni, &c._
-
- Madame _de Cental_, à qui appartenait une partie des terres ravagées,
- & sur lesquelles on ne voyait plus que les cadavres de ses Habitants,
- demanda justice au Roi _Henri II_, qui la renvoya au Parlement de
- Paris. L'Avocat Général de Provence, nommé _Guerin_, principal auteur
- des massacres, fut seul condamné à perdre la tête. _De Thou_ dit qu'il
- porta seul la peine des autres coupables, _quòd aulicorum favore
- destitueretur_, parce qu'il n'avait pas d'amis à la Cour.
-
-Après la mort de _François I_, Prince plus connu cependant par ses
-galanteries & par ses malheurs que par ses cruautés, le supplice de
-mille Hérétiques, sur-tout celui du Conseiller au Parlement _Dubourg_, &
-enfin le massacre de Vassy, armerent les persécutés, dont la secte
-s'était multipliée à la lueur des buchers, & sous le fer des bourreaux;
-la rage succéda à la patience; ils imiterent les cruautés de leurs
-ennemis: neuf guerres civiles remplirent la France de carnage; une paix
-plus funeste que la guerre, produisit la _St. Barthelemi_, dont il n'y
-avait aucun exemple dans les annales des crimes.
-
-La Ligue assassina _Henri III_ & _Henri IV_, par les mains d'un Frere
-Jacobin, & d'un monstre qui avait été Frere Feuillant. Il y a des gens
-qui prétendent que l'humanité, l'indulgence, & la liberté de conscience,
-sont des choses horribles; mais en bonne foi, auraient-elles produit des
-calamités comparables?
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-_Si la Tolérance est dangereuse; & chez quels Peuples elle est
-pratiquée._
-
-
-Quelques-uns ont dit que si l'on usait d'une indulgence paternelle
-envers nos freres errants, qui prient Dieu en mauvais Français, ce
-serait leur mettre les armes à la main, qu'on verrait de nouvelles
-batailles de Jarnac, de Moncontour, de Coutras, de Dreux, de St. Denis,
-&c. C'est ce que j'ignore, parce que je ne suis pas Prophete; mais il me
-semble que ce n'est pas raisonner conséquemment, que de dire: «Ces
-hommes se sont soulevés quand je leur ai fait du mal, donc ils se
-souleveront quand je leur ferai du bien.
-
-J'oserais prendre la liberté d'inviter ceux qui sont à la tête du
-Gouvernement, & ceux qui sont destinés aux grandes places, à vouloir
-bien examiner mûrement, si l'on doit craindre en effet que la douceur
-produise les mêmes révoltes que la cruauté a fait naître; si ce qui est
-arrivé dans certaines circonstances, doit arriver dans d'autres; si les
-temps, l'opinion, les moeurs sont toujours les mêmes?
-
-Les Huguenots, sans doute, ont été enivrés de fanatisme, & souillés de
-sang comme nous: mais la génération présente est-elle aussi barbare que
-leurs peres? le temps, la raison qui fait tant de progrès, les bons
-Livres, la douceur de la Société, n'ont-ils point pénétré chez ceux qui
-conduisent l'esprit de ces Peuples? & ne nous appercevons-nous pas que
-presque toute l'Europe a changé de face depuis environ cinquante années?
-
-Le Gouvernement s'est fortifié par-tout, tandis que les moeurs se sont
-adoucies. La Police générale, soutenue d'armées nombreuses toujours
-existantes, ne permet pas d'ailleurs de craindre le retour de ces temps
-anarchiques, où des Paysans Calvinistes combattaient des Paysans
-Catholiques, enrégimentés à la hâte entre les semailles & les moissons.
-
-D'autres temps, d'autres soins. Il serait absurde de décimer aujourd'hui
-la Sorbonne, parce qu'elle présenta requête autrefois pour faire brûler
-la _Pucelle d'Orléans_; parce qu'elle déclara _Henri III_ déchu du droit
-de régner, qu'elle l'excommunia, qu'elle proscrivit le grand _Henri IV_.
-On ne recherchera pas, sans doute, les autres Corps du Royaume qui
-commirent les mêmes excès dans ces temps de frénésie; cela serait
-non-seulement injuste, mais il y aurait autant de folie qu'à purger tous
-les Habitants de Marseille parce qu'ils ont eu la peste en 1720.
-
-Irons-nous saccager Rome, comme firent les troupes de _Charles-quint_,
-parce que _Sixte-quint_, en 1585, accorda neuf ans d'indulgence à tous
-les Français qui prendraient les armes contre leur Souverain? & n'est-ce
-pas assez d'empêcher Rome de se porter jamais à des excès semblables?
-
-La fureur qu'inspirent l'esprit dogmatique & l'abus de la Religion
-Chrétienne mal entendue, a répandu autant de sang, a produit autant de
-désastres en Allemagne, en Angleterre, & même en Hollande, qu'en France:
-cependant aujourd'hui la différence des Religions ne cause aucun trouble
-dans ces Etats; le Juif, le Catholique, le Grec, le Luthérien, le
-Calviniste, l'Anabatiste, le Socinien, le Memnoniste, le Morave & tant
-d'autres, vivent en freres dans ces Contrées, & contribuent également au
-bien de la Société.
-
-On ne craint plus en Hollande que les disputes d'un _Gomar_[9] sur la
-prédestination fassent trancher la tête au grand Pensionnaire. On ne
-craint plus à Londres que les querelles des Presbytériens & des
-Episcopaux pour une Lithurgie & pour un surplis, répandent le sang d'un
-Roi sur un échafaud.[10] L'Irlande peuplée & enrichie, ne verra plus ses
-Citoyens Catholiques sacrifier à Dieu pendant deux mois ses Citoyens
-Protestants, les enterrer vivants, suspendre les meres à des gibets,
-attacher les filles au cou de leurs meres, & les voir expirer ensemble;
-ouvrir le ventre des femmes enceintes, en tirer les enfants à
-demi-formés, & les donner à manger aux porcs & aux chiens; mettre un
-poignard dans la main de leurs prisonniers garrotés, & conduire leurs
-bras dans le sein de leurs femmes, de leurs peres, de leurs meres, de
-leurs filles, s'imaginant en faire mutuellement des parricides, & les
-damner tous en les exterminant tous. C'est ce que rapporte
-_Rapin-Toiras_, Officier en Irlande, presque contemporain; c'est ce que
-rapportent toutes les Annales, toutes les Histoires d'Angleterre, & ce
-qui sans doute ne sera jamais imité. La Philosophie, la seule
-Philosophie, cette soeur de la Religion, a désarmé des mains que la
-superstition avait si long-temps ensanglantées; & l'esprit humain, au
-réveil de son ivresse, s'est étonné des excès où l'avait emporté le
-fanatisme.
-
- [9] _François Gomar_ était un Théologien Protestant; il soutint contre
- _Arminius_, son Collegue, que Dieu a destiné, de toute éternité, la
- plus grande partie des hommes à être brûlés éternellement: ce dogme
- infernal fut soutenu comme il devait l'être par la persécution. Le
- grand Pensionnaire _Barneweldt_, qui était du parti contraire à
- _Gomar_, eut la tête tranchée à l'âge de 72 ans, le 13 Mai 1619, _pour
- avoir contristé au possible l'Eglise de Dieu_.
-
- [10] Un Déclamateur, dans l'Apologie de la Révocation de l'Edit de
- Nantes, dit, en parlant de l'Angleterre: _une fausse Religion devait
- produire nécessairement de tels fruits; il en restait un seul à mûrir,
- ces Insulaires le recueillent, c'est le mépris des Nations_. Il faut
- avouer que l'Auteur prend mal son temps pour dire que les Anglais sont
- méprisables & méprisés de toute la terre. Ce n'est pas, ce me semble,
- lorsqu'une Nation signale sa bravoure & sa générosité, lorsqu'elle est
- victorieuse dans les quatre parties du Monde, qu'on est bien reçu à
- dire qu'elle est méprisable & méprisée. C'est dans un Chapitre sur
- l'Intolérance, qu'on trouve ce singulier passage. Ceux qui prêchent
- l'Intolérance, méritent d'écrire ainsi. Cet abominable Livre, qui
- semble fait par le fou de _Verberies_, est d'un homme sans mission:
- car quel Pasteur écrirait ainsi? La fureur est poussée dans ce Livre
- jusqu'à justifier la _St. Barthelemi_. On croirait qu'un tel Ouvrage,
- rempli de si affreux paradoxes, devrait être entre les mains de tout
- le monde, au moins par sa singularité; cependant à peine est-il connu.
-
-Nous-mêmes, nous avons en France une Province opulente, où le
-Luthéranisme l'emporte sur le Catholicisme. L'Université d'Alsace est
-entre les mains des Luthériens: ils occupent une partie des Charges
-municipales; jamais la moindre querelle religieuse n'a dérangé le repos
-de cette Province depuis qu'elle appartient à nos Rois. Pourquoi? c'est
-qu'on n'y a persécuté personne. Ne cherchez point à gêner les coeurs, &
-tous les coeurs seront à vous.
-
-Je ne dis pas que tous ceux qui ne sont point de la Religion du Prince
-doivent partager les places & les honneurs de ceux qui sont de la
-Religion dominante. En Angleterre, les Catholiques, regardés comme
-attachés au Prétendant, ne peuvent parvenir aux emplois; ils payent même
-double taxe; mais ils jouissent d'ailleurs de tous les droits des
-Citoyens.
-
-On a soupçonné quelques Evêques Français de penser qu'il n'est ni de
-leur honneur, ni de leur intérêt, d'avoir dans leur Diocese des
-Calvinistes; & que c'est là le plus grand obstacle à la Tolérance: je ne
-le puis croire. Le Corps des Evêques en France est composé de gens de
-qualité, qui pensent & qui agissent avec une noblesse digne de leur
-naissance; ils sont charitables & généreux, c'est une justice qu'on doit
-leur rendre: ils doivent penser que certainement leurs Diocésains
-fugitifs ne se convertiront pas dans les Pays étrangers, & que,
-retournés auprès de leurs Pasteurs, ils pourraient être éclairés par
-leurs instructions, & touchés par leurs exemples; il y aurait de
-l'honneur à les convertir: le temporel n'y perdrait pas; & plus il y
-aurait de Citoyens, plus les terres des Prélats rapporteraient.
-
-Un Evêque de Varmie, en Pologne, avait un Anabatiste pour Fermier, & un
-Socinien pour Receveur; on lui proposa de chasser & de poursuivre l'un
-parce qu'il ne croyait pas la consubstantiabilité, & l'autre parce qu'il
-ne baptisait son fils qu'à quinze ans: il répondit qu'ils seraient
-éternellement damnés dans l'autre monde, mais que dans ce monde-ci ils
-lui étaient très-nécessaires.
-
-Sortons de notre petite sphere, & examinons le reste de notre globe. Le
-grand Seigneur gouverne en paix vingt Peuples de différentes Religions;
-deux cents mille Grecs vivent avec sécurité dans Constantinople; le
-Muphti même nomme & présente à l'Empereur le Patriarche Grec; on y
-souffre un Patriarche Latin. Le Sultan nomme des Evêques Latins pour
-quelques Isles de la Grece,[11] & voici la formule dont il se sert; _Je
-lui commande d'aller résider Evêque dans l'Isle de Chio, selon leur
-ancienne coutume & leurs vaines cérémonies._ Cet Empire est rempli de
-Jacobites, de Nestoriens, de Monotélites; il y a des Cophtes, des
-Chrétiens de _St. Jean_, des Juifs, des Guebres, des Banians. Les
-Annales Turques ne font mention d'aucune révolte excitée par aucune de
-ces Religions.
-
- [11] Voyez _Ricaut_.
-
-Allez dans l'Inde, dans la Perse, dans la Tartarie; vous y verrez la
-même tolérance & la même tranquillité. _Pierre-le-Grand_ a favorisé tous
-les Cultes dans son vaste Empire: le Commerce & l'Agriculture y ont
-gagné, & le Corps politique n'en a jamais souffert.
-
-Le Gouvernement de la Chine n'a jamais adopté, depuis plus de quatre
-mille ans qu'il est connu, que le Culte des _Noachides_, l'adoration
-simple d'un seul Dieu: cependant il tolere les superstitions de _Fo_, &
-une multitude de Bonzes qui serait dangereuse, si la sagesse des
-Tribunaux ne les avait pas toujours contenus.
-
-Il est vrai que le grand Empereur _Yont-Chin_, le plus sage & le plus
-magnanime peut-être qu'ait eu la Chine, a chassé les Jésuites; mais ce
-n'était pas parce qu'il était intolérant, c'était au contraire parce que
-les Jésuites l'étaient. Ils rapportent eux-mêmes dans leurs Lettres
-curieuses, les paroles que leur dit ce bon Prince: _Je sais que votre
-Religion est intolérante; je sais ce que vous avez fait aux Manilles &
-au Japon; vous avez trompé mon Pere, n'espérez pas me tromper de même_.
-Qu'on lise tout le discours qu'il daigna leur tenir, on le trouvera le
-plus sage & le plus clément des hommes. Pouvait-il en effet retenir des
-Physiciens d'Europe, qui, sous prétexte de montrer des thermometres &
-des éolipiles à la Cour, avaient soulevé déja un Prince du sang? &
-qu'aurait dit cet Empereur, s'il avait lu nos Histoires, s'il avait
-connu nos temps de la ligue, & de la conspiration des poudres?
-
-C'en était assez pour lui d'être informé des querelles indécentes des
-Jésuites, des Dominicains, des Capucins, des Prêtres séculiers envoyés
-du bout du monde dans ses Etats: ils venaient prêcher la vérité, & ils
-s'anathématisaient les uns les autres. L'Empereur ne fit donc que
-renvoyer des perturbateurs étrangers: mais avec quelle bonté les
-renvoya-t-il? quels soins paternels n'eut-il pas d'eux pour leur voyage,
-& pour empêcher qu'on ne les insultât sur la route? Leur bannissement
-même fut un exemple de tolérance & d'humanité.
-
-Les Japonois[12] étaient les plus tolérants de tous les hommes, douze
-Religions paisibles étaient établies dans leur Empire: les Jésuites
-vinrent faire la treizieme; mais bientôt n'en voulant pas souffrir
-d'autre, on sait ce qui en résulta; une guerre civile, non moins
-affreuse que celles de la Ligue, désola ce Pays. La Religion Chrétienne
-fut noyée enfin dans des flots de sang. Les Japonois fermerent leur
-Empire au reste du monde, & ne nous regarderent que comme des bêtes
-farouches, semblables à celles dont les Anglais ont purgé leur Isle.
-C'est en vain que le Ministre _Colbert_, sentant le besoin que nous
-avions des Japonois, qui n'ont nul besoin de nous, tenta d'établir un
-commerce avec leur Empire; il les trouva inflexibles.
-
- [12] Voyez _Kempfer_, & toutes les Relations du Japon.
-
-Ainsi donc notre Continent entier nous prouve qu'il ne faut ni annoncer
-ni exercer l'intolérance.
-
-Jettez les yeux sur l'autre hémisphere, voyez la Caroline, dont le sage
-_Loke_ fut le Législateur; tout pere de famille qui a sept personnes
-seulement dans sa maison, peut y établir une Religion à son choix,
-pourvu que ces sept personnes y concourent avec lui. Cette liberté n'a
-fait naître aucun désordre. Dieu nous préserve de citer cet exemple pour
-engager chaque maison à se faire un culte particulier: on ne le rapporte
-que pour faire voir que l'excès le plus grand où puisse aller la
-tolérance, n'a pas été suivi de la plus légere dissension.
-
-Mais que dirons-nous de ces pacifiques _Primitifs_, que l'on a nommés
-_Quakres_ par dérision, & qui, avec des usages peut-être ridicules, ont
-été si vertueux, & ont enseigné inutilement la paix au reste des hommes?
-Ils sont en Pensilvanie au nombre de cent mille; la discorde, la
-controverse sont ignorées dans l'heureuse Patrie qu'ils se sont faite: &
-le nom seul de leur Ville de Philadelphie, qui leur rappelle à tout
-moment que les hommes sont freres, est l'exemple & la honte des Peuples
-qui ne connaissent pas encore la tolérance.
-
-Enfin cette tolérance n'a jamais excité de guerre civile; l'intolérance
-a couvert la terre de carnage. Qu'on juge maintenant entre ces deux
-rivales, entre la mere qui veut qu'on égorge son fils, & la mere qui le
-cede pourvu qu'il vive.
-
-Je ne parle ici que de l'intérêt des Nations; & en respectant, comme je
-le dois, la Théologie, je n'envisage dans cet article que le bien
-physique & moral de la Société. Je supplie tout Lecteur impartial de
-peser ces vérités, de les rectifier & de les étendre. Des Lecteurs
-attentifs, qui se communiquent leurs pensées, vont toujours plus loin
-que l'Auteur.[13]
-
- [13] Mr. _de la Bourdonnaie_, Intendant de Rouen, dit que la
- Manufacture de chapeaux est tombée à Caudebec & à Neufchâtel par la
- fuite des Réfugiés. Mr. _Foucaut_, Intendant de Caen, dit que le
- Commerce est tombé de moitié dans la Généralité. Mr. _De Maupeou_,
- Intendant de Poitiers, dit que la Manufacture de droguet est anéantie.
- Mr. _de Bezons_, Intendant de Bordeaux, se plaint que le Commerce de
- Clérac & de Nérac ne subsiste presque plus. Mr. _de Miroménil_,
- Intendant de Touraine, dit que le Commerce de Tours est diminué de dix
- millions par année; & tout cela par la persécution. Voyez les Mémoires
- des Intendants, en 1698. Comptez sur-tout le nombre des Officiers de
- terre & de mer, & de Matelots, qui ont été obligés d'aller servir
- contre la France, & souvent avec un funeste avantage: & voyez si
- l'Intolérance n'a pas causé quelque mal à l'Etat.
-
- On n'a pas ici la témérité de proposer des vues à des Ministres dont
- on connaît le génie & les grands sentiments, & dont le coeur est aussi
- noble que la naissance: ils verront assez que le rétablissement de la
- Marine demande quelque indulgence pour les Habitants de nos Côtes.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-_Comment la Tolérance peut être admise._
-
-
-J'ose supposer qu'un Ministre éclairé & magnanime, un Prélat humain &
-sage, un Prince qui sait que son intérêt consiste dans le grand nombre
-de ses Sujets, & sa gloire dans leur bonheur, daigne jetter les yeux sur
-cet Ecrit informe & défectueux; il y supplée par ses propres lumieres;
-il se dit à lui-même: Que risquerai-je à voir la terre cultivée & ornée
-par plus de mains laborieuses, les tributs augmentés, l'Etat plus
-florissant?
-
-L'Allemagne serait un désert couvert des ossements des Catholiques,
-Evangéliques, Réformés, Anabatistes, égorgés les uns par les autres, si
-la paix de Westphalie n'avait pas procuré enfin la liberté de
-conscience.
-
-Nous avons des Juifs à Bordeaux, à Metz, en Alsace; nous avons des
-Luthériens, des Molinistes, des Jansénistes; ne pouvons-nous pas
-souffrir & contenir des Calvinistes à peu près aux mêmes conditions que
-les Catholiques sont tolérés à Londres? Plus il y a de sectes, moins
-chacune est dangereuse; la multiplicité les affaiblit; toutes sont
-réprimées par de justes Loix, qui défendent les assemblées
-tumultueuses, les injures, les séditions, & qui sont toujours en vigueur
-par la force coactive.
-
-Nous savons que plusieurs Chefs de famille, qui ont élevé de grandes
-fortunes dans les Pays étrangers, sont prêts à retourner dans leur
-Patrie; ils ne demandent que la protection de la Loi naturelle, la
-validité de leurs mariages, la certitude de l'état de leurs enfants, le
-droit d'hériter de leurs peres, la franchise de leurs personnes; point
-de Temples publics, point de droit aux Charges municipales, aux
-dignités: les Catholiques n'en ont ni à Londres, ni en plusieurs autres
-Pays. Il ne s'agit plus de donner des privileges immenses, des places de
-sûreté à une faction; mais de laisser vivre un Peuple paisible,
-d'adoucir des Edits, autrefois peut-être nécessaires, & qui ne le sont
-plus: ce n'est pas à nous d'indiquer au Ministere ce qu'il peut faire;
-il suffit de l'implorer pour des infortunés.
-
-Que de moyens de les rendre utiles, & d'empêcher qu'ils ne soient jamais
-dangereux! La prudence du Ministere & du Conseil, appuyée de la force,
-trouvera bien aisément ces moyens, que tant d'autres Nations employent
-si heureusement.
-
-Il y a des fanatiques encore dans la populace Calviniste; mais il est
-constant qu'il y en a davantage dans la populace Convulsionnaire. La
-lie des insensés de _St. Médard_ est comptée pour rien dans la Nation,
-celle des Prophetes Calvinistes est anéantie. Le grand moyen de diminuer
-le nombre des Maniaques, s'il en reste, est d'abandonner cette maladie
-de l'esprit au régime de la raison, qui éclaire lentement, mais
-infailliblement les hommes. Cette raison est douce, elle est humaine,
-elle inspire l'indulgence, elle étouffe la discorde, elle affermit la
-vertu, elle rend aimable l'obéissance aux Loix, plus encore que la force
-ne les maintient. Et comptera-t-on pour rien le ridicule attaché
-aujourd'hui à l'enthousiasme par tous les honnêtes gens? Ce ridicule est
-une puissante barriere contre les extravagances de tous les Sectaires.
-Les temps passés sont comme s'ils n'avaient jamais été. Il faut toujours
-partir du point où l'on est, & de celui où les Nations sont parvenues.
-
-Il a été un temps où l'on se crut obligé de rendre des Arrêts contre
-ceux qui enseignaient une Doctrine contraire aux Cathégories
-d'_Aristote_, à l'horreur du vuide, aux quiddités, & à l'universel de la
-part de la chose. Nous avons en Europe plus de cent volumes de
-Jurisprudence sur la Sorcellerie, & sur la maniere de distinguer les
-faux Sorciers des véritables. L'excommunication des sauterelles, & des
-insectes nuisibles aux moissons, a été très-en usage, & subsiste encore
-dans plusieurs Rituels; l'usage est passé, on laisse en paix _Aristote_,
-les Sorciers & les sauterelles. Les exemples de ces graves démences,
-autrefois si importantes, sont innombrables: il en revient d'autres de
-temps en temps; mais quand elles ont fait leur effet, quand on en est
-rassassié, elles s'anéantissent. Si quelqu'un s'avisait aujourd'hui
-d'être Carpocratien, ou Eutichéen, ou Monothélite, Monophisite,
-Nestorien, Manichéen, &c. qu'arriverait-il? On en rirait comme d'un
-homme habillé à l'antique avec une fraise & un pourpoint.
-
-La Nation commençait à entr'ouvrir les yeux, lorsque les Jésuites _Le
-Tellier_ & _Doucin_ fabriquerent la Bulle _Unigenitus_, qu'ils
-envoyerent à Rome; ils crurent être encore dans ces temps d'ignorance,
-où les Peuples adoptaient sans examen les Assertions les plus absurdes.
-Ils oserent proscrire cette proposition, qui est d'une vérité
-universelle dans tous les cas & dans tous les temps; _La crainte d'une
-excommunication injuste ne doit point empêcher de faire son devoir_:
-c'était proscrire la raison, les libertés de l'Eglise Gallicane, & le
-fondement de la morale; c'était dire aux hommes, Dieu vous ordonne de ne
-jamais faire votre devoir, dès que vous craindrez l'injustice. On n'a
-jamais heurté le sens commun plus effrontément; les Consulteurs de Rome
-n'y prirent pas garde. On persuada à la Cour de Rome que cette Bulle
-était nécessaire, & que la Nation la desirait; elle fut signée, scellée
-& envoyée, on en sait les suites: certainement si on les avait prévues,
-on aurait mitigé la Bulle. Les querelles ont été vives, la prudence & la
-bonté du Roi les a enfin appaisées.
-
-Il en est de même dans une grande partie des points qui divisent les
-Protestants & nous; il y en a quelques-uns qui ne sont d'aucune
-conséquence, il y en a d'autres plus graves, mais sur lesquels la fureur
-de la dispute est tellement amortie, que les Protestants eux-mêmes ne
-prêchent aujourd'hui la controverse en aucune de leurs Eglises.
-
-C'est donc ce temps de dégoût, de satiété, ou plutôt de raison, qu'on
-peut saisir comme une époque & un gage de la tranquillité publique. La
-controverse est une maladie épidémique qui est sur sa fin, & cette
-peste, dont on est guéri, ne demande plus qu'un régime doux. Enfin
-l'intérêt de l'Etat est que des fils expatriés reviennent avec modestie
-dans la maison de leur pere; l'humanité le demande, la raison le
-conseille, & la politique ne peut s'en effrayer.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-_Si l'Intolérance est de droit naturel & de droit humain._
-
-
-Le droit naturel est celui que la nature indique à tous les hommes. Vous
-avez élevé votre enfant, il vous doit du respect comme à son pere, de la
-reconnaissance comme à son bienfaicteur. Vous avez droit aux productions
-de la terre que vous avez cultivée par vos mains, vous avez donné & reçu
-une promesse, elle doit être tenue.
-
-Le droit humain ne peut être fondé en aucun cas que sur ce droit de
-nature; & le grand principe, le principe universel de l'un & de l'autre,
-est dans toute la terre: _Ne fais pas ce que tu ne voudrais pas qu'on te
-fît_. Or, on ne voit pas comment, suivant ce principe, un homme pourrait
-dire à un autre: _Crois ce que je crois & ce que tu ne peux croire, ou
-tu périras_: c'est ce qu'on dit en Portugal, en Espagne, à Goa. On se
-contente à présent dans quelques autres Pays de dire: _Crois, ou je
-t'abhorre; crois, ou je te ferai tout le mal que je pourrai; monstre, tu
-n'as pas ma Religion, tu n'as donc point de Religion; il faut que tu
-sois en horreur à tes voisins, à ta Ville, à ta Province_.
-
-S'il était de droit humain de se conduire ainsi, il faudrait donc que le
-Japonois détestât le Chinois, qui aurait en exécration le Siamois;
-celui-ci poursuivrait les Gangarides, qui tomberaient sur les Habitants
-de l'Indus; un Mogol arracherait le coeur au premier Malabare qu'il
-trouverait; le Malabare pourrait égorger le Persan, qui pourrait
-massacrer le Turc; & tous ensemble se jetteraient sur les Chrétiens, qui
-se sont si long-temps dévorés les uns les autres.
-
-Le droit de l'Intolérance est donc absurde & barbare; c'est le droit des
-tigres; & il est bien plus horrible: car les tigres ne déchirent que
-pour manger, & nous nous sommes exterminés pour des paragraphes.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-_Si l'Intolérance a été connue des Grecs._
-
-
-Les Peuples, dont l'Histoire nous a donné quelques faibles
-connaissances, ont tous regardé leurs différentes Religions comme des
-noeuds qui les unissaient tous ensemble; c'était une association du
-Genre-humain. Il y avait une espece de droit d'hospitalité entre les
-Dieux comme entre les hommes. Un Etranger arrivait-il dans une Ville,
-il commençait par adorer les Dieux du Pays; on ne manquait jamais de
-vénérer les Dieux mêmes de ses ennemis. Les Troyens adressaient des
-prieres aux Dieux qui combattaient pour les Grecs.
-
-_Alexandre_ alla consulter, dans les Déserts de la Libie, le Dieu
-_Ammon_, auquel les Grecs donnerent le nom de _Zeus_ & les Latins de
-_Jupiter_, quoique les uns & les autres eussent leur _Jupiter_ & leur
-_Zeus_ chez eux. Lorsqu'on assiégeait une Ville, on faisait un sacrifice
-& des prieres aux Dieux de la Ville, pour se les rendre favorables.
-Ainsi, au milieu même de la guerre, la Religion réunissait les hommes, &
-adoucissait quelquefois leurs fureurs, si quelquefois elle leur
-commandait des actions inhumaines & horribles.
-
-Je peux me tromper; mais il me paraît que de tous les anciens Peuples
-policés, aucun n'a gêné la liberté de penser. Tous avaient une Religion;
-mais il me semble qu'ils en usaient avec les hommes comme avec leurs
-Dieux; ils reconnaissaient tous un Dieu suprême, mais ils lui
-associaient une quantité prodigieuse de Divinités inférieures; ils
-n'avaient qu'un culte, mais ils permettaient une foule de systêmes
-particuliers.
-
-Les Grecs, par exemple, quelque religieux qu'ils fussent, trouvaient bon
-que les Epicuriens niassent la Providence & l'existence de l'ame. Je ne
-parle pas des autres Sectes, qui toutes blessaient les idées saines
-qu'on doit avoir de l'Etre créateur, & qui toutes étaient tolérées.
-
-_Socrate_ qui approcha le plus près de la connaissance du Créateur, en
-porta, dit-on, la peine, & mourut martyr de la Divinité; c'est le seul
-que les Grecs ayent fait mourir pour ses opinions. Si ce fut en effet la
-cause de sa condamnation, cela n'est pas à l'honneur de l'Intolérance,
-puisqu'on ne punit que celui qui seul rendit gloire à Dieu, & qu'on
-honora tous ceux qui donnaient de la Divinité les notions les plus
-indignes. Les ennemis de la tolérance ne doivent pas, à mon avis, se
-prévaloir de l'exemple odieux des Juges de _Socrate_.
-
-Il est évident d'ailleurs, qu'il fut la victime d'un parti furieux animé
-contre lui. Il s'était fait des ennemis irréconciliables des Sophistes,
-des Orateurs, des Poëtes, qui enseignaient dans les Ecoles, & même de
-tous les Précepteurs qui avaient soin des enfants de distinction. Il
-avoue lui-même dans son Discours rapporté par _Platon_, qu'il allait de
-maison en maison prouver à ces Précepteurs qu'ils n'étaient que des
-ignorants: cette conduite n'était pas digne de celui qu'un Oracle avait
-déclaré le plus sage des hommes. On déchaîna contre lui un Prêtre, & un
-Conseiller des cinq cents, qui l'accuserent; j'avoue que je ne sais pas
-précisément de quoi, je ne vois que du vague dans son apologie; on lui
-fait dire en général, qu'on lui imputait d'inspirer aux jeunes gens des
-maximes contre la Religion & le Gouvernement. C'est ainsi qu'en usent
-tous les jours les calomniateurs dans le monde: mais il faut dans un
-Tribunal des faits avérés, des chefs d'accusation précis &
-circonstanciés; c'est ce que le procès de _Socrate_ ne nous fournit
-point: nous savons seulement qu'il eut d'abord deux cents vingt voix
-pour lui. Le Tribunal des cinq cents possédait donc deux cents vingt
-Philosophes: c'est beaucoup; je doute qu'on les trouvât ailleurs. Enfin,
-la pluralité fut pour la ciguë; mais aussi, songeons que les Athéniens,
-revenus à eux-mêmes, eurent les accusateurs & les Juges en horreur; que
-_Melitus_, le principal auteur de cet Arrêt, fut condamné à mort pour
-cette injustice; que les autres furent bannis, & qu'on éleva un Temple à
-_Socrate_. Jamais la Philosophie ne fut si bien vengée, ni tant honorée.
-L'exemple de _Socrate_ est au fond le plus terrible argument qu'on
-puisse alléguer contre l'intolérance. Les Athéniens avaient un Autel
-dédié aux Dieux étrangers, aux Dieux qu'ils ne pouvaient connaître. Y
-a-t-il une plus forte preuve, non-seulement d'indulgence pour toutes les
-Nations, mais encore de respect pour leurs cultes?
-
-Un honnête homme qui n'est ennemi ni de la raison, ni de la littérature,
-ni de la probité, ni de la patrie, en justifiant depuis peu la
-_Saint-Barthelemi_, cite la guerre des Phocéens, nommée _la guerre
-sacrée_, comme si cette guerre avait été allumée pour le culte, pour le
-dogme, pour des arguments de Théologie; il s'agissait de savoir à qui
-appartiendrait un champ: c'est le sujet de toutes les guerres. Des
-gerbes de bled ne sont pas un symbole de créance; jamais aucune Ville
-Grecque ne combattit pour des opinions. D'ailleurs que prétend cet homme
-modeste & doux? veut-il que nous fassions une guerre sacrée?
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-_Si les Romains ont été tolérants._
-
-
-Chez les anciens Romains, depuis _Romulus_ jusqu'aux temps où les
-Chrétiens disputerent avec les Prêtres de l'Empire, vous ne voyez pas un
-seul homme persécuté pour ses sentiments. _Cicéron_ douta de tout;
-_Lucrece_ nia tout; & on ne leur en fit pas le plus léger reproche: la
-licence même alla si loin, que _Pline_ le Naturaliste commence son Livre
-par nier un Dieu, & par dire que s'il en est un, c'est le Soleil.
-_Cicéron_ dit, en parlant des Enfers: _Non est anus tam excors quæ
-credat_: «Il n'y a pas même de vieille assez imbécille pour les croire.»
-_Juvenal_ dit: _Nec pueri credunt_: «Les enfants n'en croyent rien.» On
-chantait sur le Théâtre de Rome: _Post mortem nihil est, ipsaque mors
-nihil_: «Rien n'est après la mort, la mort même n'est rien.» Abhorrons
-ces maximes, &, tout au plus, pardonnons-les à un Peuple que les
-Evangiles n'éclairaient pas; elles sont fausses, elles sont impies; mais
-concluons que les Romains étaient très-tolérants, puisqu'elles
-n'exciterent jamais le moindre murmure.
-
-Le grand principe du Sénat & du Peuple Romain était: _Deorum offensa
-diis curæ_; «C'est aux Dieux seuls à se soucier des offenses faites aux
-Dieux.» Ce Peuple Roi ne songeait qu'à conquérir, à gouverner, & à
-policer l'Univers. Ils ont été nos Législateurs comme nos vainqueurs; &
-jamais _César_, qui nous donna des fers, des loix & des jeux, ne voulut
-nous forcer à quitter nos Druides pour lui, tout grand Pontife qu'il
-était d'une Nation notre Souveraine.
-
-Les Romains ne professaient pas tous les cultes, ils ne donnaient pas à
-tous la sanction publique, mais ils les permirent tous. Ils n'eurent
-aucun objet matériel de culte sous _Numa_, point de simulacres, point
-de statues; bientôt ils en éleverent aux Dieux _Majorum Gentium_, que
-les Grecs leur firent connaître. La Loi des douze Tables, _Deos
-peregrinos ne colunto_, se réduisit à n'accorder le culte public qu'aux
-Divinités supérieures ou inférieures approuvées par le Sénat. _Isis_ eut
-un Temple dans Rome, jusqu'au temps où _Tibere_ le démolit, lorsque les
-Prêtres de ce Temple, corrompus par l'argent de _Mundus_, le firent
-coucher dans le Temple sous le nom du Dieu _Anubis_, avec une femme
-nommée _Pauline_. Il est vrai que _Joseph_ est le seul qui rapporte
-cette histoire; il n'était pas contemporain, il était crédule &
-exagérateur. Il y a peu d'apparence que dans un temps aussi éclairé que
-celui de _Tibere_, une Dame de la premiere condition eût été assez
-imbécille pour croire avoir les faveurs du Dieu _Anubis_.
-
-Mais que cette anecdote soit vraie ou fausse, il demeure certain que la
-superstition Egyptienne avait élevé un Temple à Rome avec le
-consentement public. Les Juifs y commerçaient dès le temps de la guerre
-Punique; ils y avaient des Synagogues du temps d'_Auguste_, & ils les
-conserverent presque toujours, ainsi que dans Rome moderne. Y a-t-il un
-plus grand exemple que la tolérance était regardée par les Romains comme
-la loi la plus sacrée du droit des gens?
-
- [Chap. 21. & 22.]
-
-On nous dit qu'aussi-tôt que les Chrétiens parurent, ils furent
-persécutés par ces mêmes Romains qui ne persécutaient personne. Il me
-paraît évident que ce fait est très-faux; je n'en veux pour preuve que
-_St. Paul_ lui-même. Les Actes des Apôtres nous apprennent que _St.
-Paul_ étant accusé par les Juifs de vouloir détruire la Loi Mosaïque par
-JESUS-CHRIST, _St. Jacques_ proposa à _St. Paul_ de se faire raser la
-tête, & d'aller se purifier dans le Temple avec quatre Juifs, _afin que
-tout le monde sache que tout ce que l'on dit de vous est faux, & que
-vous continuez à garder la Loi de Moïse_.
-
- [Actes des Apôtres, Chap. 25.]
-
-_Paul_, Chrétien, alla donc s'acquitter de toutes les cérémonies
-Judaïques pendant sept jours; mais les sept jours n'étaient pas encore
-écoulés, quand des Juifs d'_Asie_ le reconnurent; & voyant qu'il était
-entré dans le Temple, non-seulement avec des Juifs, mais avec des
-Gentils, ils crierent à la profanation: on le saisit, on le mena devant
-le Gouverneur _Félix_, & ensuite on s'adressa au Tribunal de _Festus_.
-Les Juifs en foule demanderent sa mort; _Festus_ leur répondit: _Ce
-n'est point la coutume des Romains de condamner un homme avant que
-l'accusé ait ses accusateurs devant lui, & qu'on lui ait donné la
-liberté de se défendre._
-
- [Act. des Ap. Ch. 26. v. 34.]
-
-Ces paroles sont d'autant plus remarquables dans ce Magistrat Romain,
-qu'il paraît n'avoir eu nulle considération pour _St. Paul_, n'avoir
-senti pour lui que du mépris; trompé par les fausses lumieres de sa
-raison, il le prit pour un fou; il lui dit à lui-même qu'il était en
-démence, _multæ te litteræ ad insaniam convertunt_. _Festus_ n'écouta
-donc que l'équité de la Loi Romaine, en donnant sa protection à un
-inconnu qu'il ne pouvait estimer.
-
-Voilà le St. Esprit lui-même qui déclare que les Romains n'étaient pas
-persécuteurs, & qu'ils étaient justes. Ce ne sont pas les Romains qui se
-souleverent contre _St. Paul_, ce furent les Juifs. _St. Jacques_, frere
-de JESUS, fut lapidé par l'ordre d'un Juif Saducéen, & non d'un Romain:
-les Juifs seuls lapiderent _St. Etienne_;[14] & lorsque _St. Paul_
-gardait les manteaux des exécuteurs, certes il n'agissait pas en Citoyen
-Romain.
-
- [14] Quoique les Juifs n'eussent pas le droit du glaive depuis
- qu'_Archelaüs_ avait été relégué chez les Allobroges, & que la Judée
- était gouvernée en Province de l'Empire; cependant les Romains
- fermaient souvent les yeux quand les Juifs exerçaient le jugement du
- zele, c'est-à-dire, quand, dans une émeute subite, ils lapidaient par
- zele celui qu'ils croyaient avoir blasphémé.
-
-Les premiers Chrétiens n'avaient rien sans doute à démêler avec les
-Romains; ils n'avaient d'ennemis que les Juifs dont ils commençaient à
-se séparer. On sait quelle haine implacable portent tous les Sectaires
-à ceux qui abandonnent leur secte. Il y eut sans doute du tumulte dans
-les Synagogues de Rome. _Suétone_ dit, dans la Vie de Claude, _Judæos
-impulsore Christo assiduè tumultuantes Roma expulit_. Il se trompait, en
-disant que c'était à l'instigation de CHRIST: il ne pouvait pas être
-instruit des détails d'un Peuple aussi méprisé à Rome que l'était le
-Peuple Juif, mais il ne se trompait pas sur l'occasion de ces querelles.
-_Suétone_ écrivait sous _Adrien_, dans le second siecle; les Chrétiens
-n'étaient pas alors distingués des Juifs aux yeux des Romains. Le
-passage de _Suétone_ fait voir que les Romains, loin d'opprimer les
-premiers Chrétiens, réprimaient alors les Juifs qui les persécutaient.
-Ils voulaient que la Synagogue de Rome eût pour ses freres séparés la
-même indulgence que le Sénat avait pour elle; & les Juifs chassés
-revinrent bientôt après; ils parvinrent même aux honneurs malgré les
-Loix qui les en excluaient: c'est _Dion Cassius_ & _Ulpien_ qui nous
-l'apprennent.[15] Est-il possible qu'après la ruine de Jérusalem les
-Empereurs eussent prodigué des dignités aux Juifs, & qu'ils eussent
-persécuté, livré aux bourreaux & aux bêtes, des Chrétiens qu'on
-regardait comme une secte de Juifs!
-
- [15] Ulpianus l.... tit. II. _Eis qui Judaïcam superstitionem
- sequuntur honores adipisci permiserunt, &c._
-
-_Néron_, dit-on, les persécuta. _Tacite_ nous apprend qu'ils furent
-accusés de l'incendie de Rome, & qu'on les abandonna à la fureur du
-Peuple. S'agissait-il de leur créance dans une telle accusation? Non
-sans doute. Dirons-nous que les Chinois, que les Hollandais égorgerent,
-il y a quelques années, dans les Fauxbourgs de Batavia, furent immolés à
-la Religion? Quelque envie qu'on ait de se tromper, il est impossible
-d'attribuer à l'intolérance le désastre arrivé sous _Néron_ à quelques
-malheureux demi-Juifs & demi-Chrétiens.[16]
-
- [16] Tacite dit: _Quos per flagitia invisos vulgus Christianos
- appellabat_.
-
- Il est bien difficile que le nom de Chrétien fût déja connu à Rome;
- _Tacite_ écrivait sous _Vespasien_ & sous _Domitien_; il parlait des
- Chrétiens comme on en parlait de son temps. J'oserais dire que ces
- mots, _odio humani generis convicti_, pourraient bien signifier, dans
- le style de _Tacite_, _convaincus d'être haïs du Genre-humain_, autant
- que _convaincus de haïr le Genre-humain_.
-
- En effet que faisoient à Rome ces premiers Missionnaires? Ils
- tâchaient de gagner quelques ames; ils leur enseignaient la morale la
- plus pure; ils ne s'élevaient contre aucune puissance; l'humilité de
- leur coeur était extrême, comme celle de leur état & de leur
- situation; à peine étaient-ils connus, à peine étaient-ils séparés des
- autres Juifs: comment le Genre-humain, qui les ignorait, pouvait-il
- les haïr? & comment pouvaient-ils être convaincus de détester le
- Genre-humain?
-
- Lorsque Londres brûla, on en accusa les Catholiques; mais c'était
- après des guerres de Religion, c'était après la conspiration des
- poudres, dont plusieurs Catholiques, indignes de l'être, avaient été
- convaincus.
-
- Les premiers Chrétiens du temps de _Néron_ ne se trouvaient pas
- assurément dans les mêmes termes. Il est très-difficile de percer dans
- les ténebres de l'Histoire; _Tacite_ n'apporte aucune raison du
- soupçon qu'on eut que _Néron_ lui-même eût voulu mettre Rome en
- cendres; on aurait été bien mieux fondé de soupçonner _Charles II_
- d'avoir brûlé Londres: le sang du Roi son Pere, exécuté sur un
- échafaud aux yeux du Peuple qui demandait sa mort, pouvait au moins
- servir d'excuse à _Charles II_. Mais _Néron_ n'avait ni excuse, ni
- prétexte, ni intérêt. Ces rumeurs insensées peuvent être en tout Pays
- le partage du Peuple; nous en avons entendu de nos jours d'aussi
- folles & d'aussi injustes.
-
- _Tacite_, qui connaît si bien le naturel des Princes, devait connaître
- aussi celui du Peuple, toujours vain, toujours outré dans ses opinions
- violentes & passageres, incapable de rien voir, & capable de tout
- dire, de tout croire, & de tout oublier.
-
- _Philon_ dit que _Séjan les persécuta sous Tibere; mais qu'après la
- mort de Séjan, l'Empereur les rétablit dans tous leurs droits_. Ils
- avaient celui des Citoyens Romains, tout méprisés qu'ils étaient des
- Citoyens Romains; ils avaient part aux distributions de bled, & même,
- lorsque la distribution se faisait un jour de Sabath, on remettait la
- leur à un autre jour: c'était probablement en considération des sommes
- d'argent qu'ils avaient données à l'Etat; car en tout Pays ils ont
- acheté la Tolérance, & se sont dédommagés bien vîte de ce qu'elle
- avait coûté.
-
- Ce passage de _Philon_ explique parfaitement celui de _Tacite_, qui
- dit qu'on envoya quatre mille Juifs ou Egyptiens en Sardaigne, & que
- si l'intempérie du climat les eût fait périr, c'eût été une perte
- légere, _vile damnum_.
-
- J'ajouterai à cette remarque, que _Philon_ regarde _Tibere_ comme un
- Prince sage & juste. Je crois bien qu'il n'était juste qu'autant que
- cette justice s'accordait avec ses intérêts; mais le bien que _Philon_
- en dit, me fait un peu douter des horreurs que _Tacite_ & _Suétone_
- lui reprochent. Il ne me paraît point vraisemblable qu'un Vieillard
- infirme de soixante & dix ans, se soit retiré dans l'Isle de Caprée
- pour s'y livrer à des débauches recherchées qui sont à peine dans la
- nature, & qui étaient même inconnues à la jeunesse de Rome la plus
- effrénée: ni _Tacite_, ni _Suétone_ n'avaient connu cet Empereur; ils
- recueillaient avec plaisir des bruits populaires; _Octave_, _Tibere_,
- & leurs Successeurs avaient été odieux, parce qu'ils régnaient sur un
- Peuple qui devait être libre: les Historiens se plaisaient à les
- diffamer, & on croyait ces Historiens sur leur parole, parce qu'alors
- on manquait de Mémoires, de Journaux du temps, de Documents: aussi les
- Historiens ne citent personne; on ne pouvait les contredire; ils
- diffamaient qui ils voulaient, & décidaient à leur gré du jugement de
- la postérité. C'est au Lecteur sage de voir jusqu'à quel point on doit
- se défier de la véracité des Historiens, quelle créance on doit avoir
- pour les faits publics attestés par des Auteurs graves, nés dans une
- Nation éclairée; & quelles bornes on doit mettre à sa crédulité sur
- des Anecdotes que ces mêmes Auteurs rapportent sans aucune preuve.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-_Des Martyrs._
-
-
-Il y eut dans la suite des Martyrs Chrétiens: il est bien difficile de
-savoir précisément pour quelles raisons ces Martyrs furent condamnés;
-mais j'ose croire qu'aucun ne le fut sous les premiers _Césars_, pour sa
-seule Religion; on les tolérait toutes; comment aurait-on pu rechercher
-& poursuivre des hommes obscurs, qui avaient un culte particulier, dans
-le temps qu'on permettait tous les autres?
-
-Les _Titus_, les _Trajans_, les _Antonins_, les _Decius_ n'étaient pas
-des barbares: peut-on imaginer qu'ils auraient privé les seuls Chrétiens
-d'une liberté dont jouissait toute la terre? Les aurait-on seulement osé
-accuser d'avoir des mysteres secrets, tandis que les mysteres d'_Isis_,
-ceux de _Mitras_, ceux de la Déesse de Syrie, tous étrangers au culte
-Romain, étaient permis sans contradiction? Il faut bien que la
-persécution ait eu d'autres causes, & que les haines particulieres,
-soutenues par la raison d'Etat, ayent répandu le sang des Chrétiens.
-
-Par exemple, lorsque _St. Laurent_ refuse au Préfet de Rome, _Cornelius
-Secularis_, l'argent des Chrétiens qu'il avait en sa garde, il est
-naturel que le Préfet & l'Empereur soient irrités; ils ne savaient pas
-que _St. Laurent_ avait distribué cet argent aux pauvres, & qu'il avait
-fait une oeuvre charitable & sainte, ils le regarderent comme un
-réfractaire, & le firent périr.[17]
-
- [17] Nous respectons assurément tout ce que l'Eglise rend respectable;
- nous invoquons les Sts. Martyrs; mais en révérant _St. Laurent_, ne
- peut-on pas douter que _St. Sixte_ lui ait dit: _Vous me suivrez dans
- trois jours_; que dans ce court intervalle le Préfet de Rome lui ait
- fait demander l'argent des Chrétiens; que le Diacre _Laurent_ ait eu
- le temps de faire assembler tous les pauvres de la Ville, qu'il ait
- marché devant le Préfet pour le mener à l'endroit où étaient ces
- pauvres, qu'on lui ait fait son procès, qu'il ait subi la question,
- que le Préfet ait commandé à un Forgeron un gril assez grand pour y
- rôtir un homme, que le premier Magistrat de Rome ait assisté lui-même
- à cet étrange supplice; que _St. Laurent_ sur ce gril, ait dit: «Je
- suis assez cuit d'un côté, fais-moi retourner de l'autre, si tu veux
- me manger?» Ce gril n'est guères dans le génie des Romains; & comment
- se peut-il faire qu'aucun Auteur Païen n'ait parlé d'aucune de ces
- aventures?
-
-Considérons le martyre de _St. Polyeucte_. Le condamna-t-on pour sa
-Religion seule? Il va dans le Temple, où l'on rend aux Dieux des actions
-de graces pour la victoire de l'Empereur _Decius_; il y insulte les
-Sacrificateurs, il renverse & brise les Autels & les Statues: quel est
-le Pays au monde où l'on pardonnerait un pareil attentat? Le Chrétien
-qui déchira publiquement l'Edit de l'Empereur _Dioclétien_, & qui attira
-sur ses freres la grande persécution, dans les deux dernieres années du
-regne de ce Prince, n'avait pas un zele selon la science; & il était
-bien malheureux d'être la cause du désastre de son parti. Ce zele
-inconsidéré qui éclata souvent, & qui fut même condamné par plusieurs
-Peres de l'Eglise, a été probablement la source de toutes les
-persécutions.
-
-Je ne compare point, sans doute, les premiers Sacramentaires aux
-premiers Chrétiens; je ne mets point l'erreur à côté de la vérité: mais
-_Farel_, prédécesseur de _Jean Calvin_, fit dans Arles la même chose que
-_St. Polyeucte_ avait fait en Arménie. On portait dans les rues la
-Statue de _St. Antoine_ l'Hermite en procession; _Farel_ tombe avec
-quelques-uns des siens sur les Moines qui portaient _St. Antoine_, les
-bat, les disperse, & jette _St. Antoine_ dans la riviere. Il méritait la
-mort qu'il ne reçut pas, parce qu'il eut le temps de s'enfuir. S'il
-s'était contenté de crier à ces Moines, qu'il ne croyait pas qu'un
-corbeau eût apporté la moitié d'un pain à _St. Antoine_ l'Hermite, ni
-que _St. Antoine_ eût eu des conversations avec des Centaures & des
-Satyres, il aurait mérité une forte réprimande, parce qu'il troublait
-l'ordre; mais si le soir, après la procession, il avait examiné
-paisiblement l'histoire du corbeau, des Centaures & des Satyres, on
-n'aurait rien eu à lui reprocher.
-
-Quoi! les Romains auraient souffert que l'infame _Antinoüs_ fût mis au
-rang des seconds Dieux, & ils auraient déchiré, livré aux bêtes tous
-ceux auxquels on n'aurait reproché que d'avoir paisiblement adoré un
-juste! Quoi! ils auraient reconnu un Dieu suprême[18], un Dieu
-Souverain, maître de tous les Dieux secondaires, attesté par cette
-formule, _Deus optimus maximus_, & ils auraient recherché ceux qui
-adoraient un Dieu unique!
-
- [18] Il n'y a qu'à ouvrir _Virgile_ pour voir que les Romains
- reconnaissaient un Dieu suprême, Souverain de tous les êtres célestes.
-
- _O! quis res hominumque Deumque
- Æternis regis imperiis, & fulmine terres,
- O Pater, ô hominum divûmque æterna potestas, &c._
-
- _Horace_ s'exprime bien plus fortement:
-
- _Undè nil majus generatur ipso,
- Nec viget quidquam simile, aut secundum._
-
- On ne chantait autre chose que l'unité de Dieu dans les mysteres
- auxquels presque tous les Romains étaient initiés. Voyez la belle
- Hymne d'_Orphée_; lisez la Lettre de _Maxime de Madaure_ à _St.
- Augustin_ dans laquelle il dit, qu'_il n'y a que des imbécilles qui
- puissent ne pas reconnaître un Dieu Souverain_. _Longinien_, étant
- Païen, écrit au même _St. Augustin_, que _Dieu est unique,
- incompréhensible, ineffable_. _Lactance_ lui-même, qu'on ne peut
- accuser d'être trop indulgent, avoue dans son Livre V, que _les
- Romains soumettent tous les Dieux au Dieu suprême: Illos subjicit &
- mancipat Deo_. _Tertullien_ même, dans son Apologétique, avoue que
- tout l'Empire reconnaissait un Dieu maître du monde, dont la puissance
- & la majesté sont infinies. _Principem mundi perfectæ potentiæ, &
- majestatis._ Ouvrez sur-tout _Platon_, le maître de Cicéron dans la
- Philosophie, vous y verrez qu'_il n'y a qu'un Dieu_, qu'_il faut
- l'adorer, l'aimer, travailler à lui ressembler par la sainteté & par
- la justice_. _Epictete_ dans les fers, _Marc-Antonin_ sur le Trône,
- disent la même chose en cent endroits.
-
-Il n'est pas croyable que jamais il y eût une Inquisition contre les
-Chrétiens sous les Empereurs, c'est-à-dire, qu'on soit venu chez eux les
-interroger sur leur créance. On ne troubla jamais sur cet article ni
-Juif, ni Syrien, ni Egyptien, ni Bardes, ni Druides, ni Philosophes. Les
-Martyrs furent donc ceux qui s'éleverent contre les faux Dieux. C'était
-une chose très-sage, très-pieuse de n'y pas croire; mais enfin, si, non
-contents d'adorer un Dieu en esprit & en vérité, ils éclaterent
-violemment contre le culte reçu, quelque absurde qu'il pût être, on est
-forcé d'avouer qu'eux-mêmes étaient intolérants.
-
- [Chap. 39.]
-
- [Chap. 35.]
-
-_Tertullien_, dans son Apologétique, avoue qu'on regardait les Chrétiens
-comme des factieux; l'accusation était injuste, mais elle prouvait que
-ce n'était pas la Religion seule des Chrétiens qui excitait le zele des
-Magistrats. Il avoue que les Chrétiens refusaient d'orner leurs portes
-de branches de laurier dans les réjouissances publiques pour les
-victoires des Empereurs: on pouvait aisément prendre cette affectation
-condamnable pour un crime de leze-Majesté.
-
- [Chap. 3.]
-
-La premiere sévérité juridique exercée contre les Chrétiens, fut celle
-de _Domitien_; mais elle se borna à un exil qui ne dura pas une année:
-_Facile coeptum repressit restitutis quos ipse relegaverat_, dit
-_Tertullien_. _Lactance_, dont le style est si emporté, convient que
-depuis _Domitien_ jusqu'à _Decius_ l'Eglise fut tranquille &
-florissante. Cette longue paix, dit-il, fut interrompue quand cet
-exécrable animal _Decius_ opprima l'Eglise: _post multos annos extitit
-execrabile animal Decius, qui vexaret Ecclesiam_.
-
-On ne veut point discuter ici le sentiment du savant _Dodwel_, sur le
-petit nombre des Martyrs; mais si les Romains avaient tant persécuté la
-Religion Chrétienne, si le Sénat avait fait mourir tant d'innocents par
-des supplices inusités, s'ils avaient plongé des Chrétiens dans l'huile
-bouillante, s'ils avaient exposé des filles toutes nues aux bêtes dans
-le Cirque, comment auraient-ils laissé en paix tous les premiers Evêques
-de Rome? _St. Irenée_ ne compte pour Martyr, parmi ces Evêques, que le
-seul _Télesphore_, dans l'an 139 de l'Ere vulgaire; & on n'a aucune
-preuve que ce _Télesphore_ ait été mis à mort. _Zéphirin_ gouverna le
-troupeau de Rome pendant dix-huit années, & mourut paisiblement l'an
-219. Il est vrai que dans les anciens Martyrologes, on place presque
-tous les premiers Papes; mais le mot de _martyr_ n'était pris alors que
-suivant sa véritable signification: _martyre_ voulait dire _témoignage_,
-& non pas _supplice_.
-
-Il est difficile d'accorder cette fureur de persécution avec la liberté
-qu'eurent les Chrétiens d'assembler cinquante-six Conciles, que les
-Ecrivains Ecclésiastiques comptent dans les trois premiers siecles.
-
-Il y eut des persécutions; mais si elles avaient été aussi violentes
-qu'on le dit, il est vraisemblable que _Tertullien_, qui écrivit avec
-tant de force contre le culte reçu, ne serait pas mort dans son lit. On
-sait bien que les Empereurs ne lurent pas son Apologétique; qu'un Ecrit
-obscur, composé en Afrique, ne parvient pas à ceux qui sont chargés du
-gouvernement du monde: mais il devait être connu de ceux qui
-approchaient le Proconsul d'Afrique; il devait attirer beaucoup de haine
-à l'Auteur; cependant il ne souffrit point le martyre.
-
-_Origene_ enseigna publiquement dans Alexandrie, & ne fut point mis à
-mort. Ce même _Origene_, qui parlait avec tant de liberté aux Païens &
-aux Chrétiens, qui annonçait JESUS aux uns, qui niait un Dieu en trois
-Personnes aux autres, avoue expressément dans son troisieme Livre
-contre _Celse_, qu'_il y a eu très-peu de Martyrs, & encore de loin à
-loin_; _cependant_, dit-il, _les Chrétiens ne négligent rien pour faire
-embrasser leur Religion par tout le monde; ils courent dans les Villes,
-dans les Bourgs, dans les Villages_.
-
-Il est certain que ces courses continuelles pouvaient être aisément
-accusées de sédition par les Prêtres ennemis, & pourtant ces missions
-sont tolérées malgré le Peuple Egyptien, toujours turbulent, séditieux &
-lâche; Peuple qui avait déchiré un Romain pour avoir tué un chat; Peuple
-en tout temps méprisable, quoi qu'en disent les admirateurs des
-pyramides.[19]
-
- [19] Cette assertion doit être prouvée. Il faut convenir que depuis
- que l'Histoire a succédé à la Fable, on ne voit dans les Egyptiens
- qu'un Peuple aussi lâche que superstitieux. _Cambyse_ s'empare de
- l'Egypte par une seule bataille: _Alexandre_ y donne des Loix sans
- essuyer un seul combat, sans qu'aucune Ville ose attendre un siege:
- les _Ptolomées_ s'en emparent sans coup férir; _César_ & _Auguste_ la
- subjuguent aussi aisément. _Omar_ prend toute l'Egypte en une seule
- campagne; les Mammelucs, Peuples de la Colchide & des environs du Mont
- Caucase, en sont les maîtres après _Omar_; ce sont eux, & non les
- Egyptiens, qui défont l'armée de _St. Louis_, & qui prennent ce Roi
- prisonnier. Enfin, les Mammelucs étant devenus Egyptiens,
- c'est-à-dire, mous, lâches, inappliqués, volages, comme les Habitants
- naturels de ce climat, ils passent en trois mois sous le joug de
- _Selim I_, qui fait pendre leur Soudan, & qui laisse cette Province
- annexée à l'Empire des Turcs, jusqu'à ce que d'autres barbares s'en
- emparent un jour.
-
- _Hérodote_ rapporte que dans les temps fabuleux, un Roi Egyptien,
- nommé _Sésostris_, sortit de son Pays dans le dessein formel de
- conquérir l'Univers: il est visible qu'un tel dessein n'est digne que
- de _Pycrocole_ ou de _Don-Quichote_; & sans compter que le nom de
- _Sésostris_ n'est point Egyptien, on peut mettre cet événement, ainsi
- que tous les faits antérieurs, au rang des _mille & une nuits_. Rien
- n'est plus commun chez les Peuples conquis, que de débiter des fables
- sur leur ancienne grandeur, comme, dans certains Pays, certaines
- misérables familles se font descendre d'antiques Souverains. Les
- Prêtres d'Egypte conterent à _Hérodote_ que ce Roi, qu'il appelle
- _Sésostris_, était allé subjuguer la Colchide; c'est comme si on
- disait qu'un Roi de France partit de la Tourraine pour aller subjuguer
- la Norvege.
-
- On a beau répéter tous ces contes dans mille & mille volumes, ils n'en
- sont pas plus vraisemblables; il est bien plus naturel que les
- Habitants robustes & féroces du Caucase, les Colchidiens, & les autres
- Scythes, qui vinrent tant de fois ravager l'Asie, pénétrerent jusqu'en
- Egypte: & si les Prêtres de Colchos rapporterent ensuite chez eux la
- mode de la circoncision, ce n'est pas une preuve qu'ils ayent été
- subjugués par les Egyptiens. _Diodore_ de Sicile rapporte que tous les
- Rois vaincus par _Sésostris_ venaient tous les ans du fond de leurs
- Royaumes lui apporter leurs tributs, & que _Sésostris_ se servait
- d'eux comme de chevaux de carrosse, qu'il les faisait atteler à son
- char pour aller au Temple. Ces histoires de _Gargantua_ sont tous les
- jours fidélement copiées. Assurément ces Rois étaient bien bons de
- venir de si loin servir ainsi de chevaux.
-
- Quant aux pyramides, & aux autres antiquités, elles ne prouvent autre
- chose que l'orgueil & le mauvais goût des Princes d'Egypte, &
- l'esclavage d'un Peuple imbécille, employant ses bras, qui étaient son
- seul bien, à satisfaire la grossiere ostentation de ses Maîtres. Le
- gouvernement de ce Peuple, dans les temps mêmes que l'on vante si
- fort, paraît absurde & tyrannique: on prétend que toutes les Terres
- appartenaient à leurs Monarques. C'était bien à de pareils esclaves à
- conquérir le monde!
-
- Cette profonde science des Prêtres Egyptiens est encore un des plus
- énormes ridicules de l'Histoire ancienne, c'est-à-dire, de la Fable.
- Des gens qui prétendaient que dans le cours d'onze mille années le
- Soleil s'était levé deux fois au couchant, & couché deux fois au
- levant, en recommençant son cours, étaient sans doute bien au-dessous
- de l'Auteur de l'Almanach de Liege. La Religion de ces Prêtres qui
- gouvernaient l'Etat, n'était pas comparable à celle des Peuples les
- plus sauvages de l'Amérique: on sait qu'ils adoraient des crocodiles,
- des singes, des chats, des oignons; & il n'y a peut-être aujourd'hui
- dans toute la terre que le culte du grand _Lama_ qui soit aussi
- absurde.
-
- Leurs Arts ne valent guères mieux que leur Religion; il n'y a pas une
- seule ancienne statue Egyptienne qui soit supportable, & tout ce
- qu'ils ont eu de bon a été fait dans Alexandrie sous les _Ptolomées_ &
- sous les _Césars_, par des Artistes de Grece: ils ont eu besoin d'un
- Grec pour apprendre la Géométrie.
-
- L'illustre _Bossuet_ s'extasie sur le mérite Egyptien, dans son
- _Discours sur l'Histoire universelle_, adressé au fils de _Louis XIV_.
- Il peut éblouir un jeune Prince, mais il contente bien peu les
- Savants; c'est une très-éloquente déclamation, mais un Historien doit
- être plus Philosophe qu'Orateur. Au reste, on ne donne cette réflexion
- sur les Egyptiens que comme une conjecture: quel autre nom peut-on
- donner à tout ce qu'on dit de l'Antiquité?
-
-Qui devait plus soulever contre lui les Prêtres & le Gouvernement que
-_St. Grégoire Taumaturge_, disciple d'_Origene_? _Grégoire_ avait vu
-pendant la nuit un vieillard envoyé de Dieu, accompagné d'une femme
-resplendissante de lumiere: cette femme était la Ste. Vierge, & ce
-vieillard était _St. Jean_ l'Evangéliste. _St. Jean_ lui dicta un
-symbole, que _St. Grégoire_ alla prêcher. Il passa, en allant à
-Néocésarée, près d'un Temple où l'on rendait des oracles, & où la pluye
-l'obligea de passer la nuit; il y fit plusieurs signes de croix. Le
-lendemain, le grand Sacrificateur du Temple fut étonné que les démons
-qui lui répondaient auparavant, ne voulaient plus rendre d'oracles: il
-les appella; les diables vinrent pour lui dire qu'ils ne viendraient
-plus; ils lui apprirent qu'ils ne pouvaient plus habiter ce Temple,
-parce que Grégoire y avait passé la nuit, & qu'il y avait fait des
-signes de croix. Le Sacrificateur fit saisir _Grégoire_, qui lui
-répondit: _Je peux chasser les démons d'où je veux, & les faire entrer
-où il me plaîra. Faites-les donc rentrer dans mon Temple_, dit le
-Sacrificateur. Alors _Grégoire_ déchira un petit morceau d'un volume
-qu'il tenait à la main, & y traça ces paroles: _Grégoire, à Sathan; je
-te commande de rentrer dans ce Temple_: on mit ce billet sur l'Autel;
-les démons obéirent, & rendirent ce jour-là leurs oracles comme à
-l'ordinaire; après quoi ils cesserent, comme on le sait.
-
-C'est _St. Grégoire de Nysse_ qui rapporte ces faits dans la Vie de _St.
-Grégoire Taumaturge_. Les Prêtres des Idoles devaient sans doute être
-animés contre _Grégoire_, & dans leur aveuglement le déférer au
-Magistrat; cependant leur plus grand ennemi n'essuya aucune persécution.
-
-Il est dit dans l'Histoire de _St. Cyprien_, qu'il fut le premier Evêque
-de Carthage condamné à la mort. Le martyre de _St. Cyprien_ est de l'an
-258, de notre Ere; donc pendant un très-long-temps aucun Evêque de
-Carthage ne fut immolé pour sa religion. L'Histoire ne nous dit point
-quelles calomnies s'éleverent contre _St. Cyprien_, quels ennemis il
-avait, pourquoi le Proconsul d'Afrique fut irrité contre lui. _St.
-Cyprien_ écrit à _Cornelius_, Evêque de Rome: _Il arriva depuis peu une
-émotion populaire à Carthage, & on cria par deux fois qu'il fallait me
-jetter aux lions_. Il est bien vraisemblable que les emportements du
-Peuple féroce de Carthage furent enfin cause de la mort de _Cyprien_; &
-il est bien sûr que ce ne fut pas l'Empereur _Gallus_ qui le condamna
-de si loin pour sa religion, puisqu'il laissait en paix _Corneille_ qui
-vivait sous ses yeux.
-
-Tant de causes secretes se mêlent souvent à la cause apparente, tant de
-ressorts inconnus servent à persécuter un homme, qu'il est impossible de
-démêler, dans les siecles postérieurs, la source cachée des malheurs des
-hommes les plus considérables, à plus forte raison celle du supplice
-d'un Particulier qui ne pouvait être connu que par ceux de son parti.
-
-Remarquez que _St. Grégoire Taumaturge_, & _St. Denis_, Evêque
-d'Alexandrie, qui ne furent point suppliciés, vivaient dans le temps de
-_St. Cyprien_. Pourquoi, étant aussi connus pour le moins que cet Evêque
-de Carthage, demeurerent-ils paisibles? & pourquoi _St. Cyprien_ fut-il
-livré au supplice? N'y a-t-il pas quelque apparence que l'un succomba
-sous des ennemis personnels & puissants, sous la calomnie, sous le
-prétexte de la raison d'Etat, qui se joint si souvent à la Religion, &
-que les autres eurent le bonheur d'échapper à la méchanceté des hommes?
-
-Il n'est guères possible que la seule accusation de Christianisme ait
-fait périr _St. Ignace_, sous le clément & juste _Trajan_, puisqu'on
-permit aux Chrétiens de l'accompagner & de le consoler quand on le
-conduisit à Rome[20]. Il y avait eu souvent des séditions dans
-Antioche, ville toujours turbulente, où _Ignace_ était Evêque secret des
-Chrétiens: peut-être ces séditions, malignement imputées aux Chrétiens
-innocents, exciterent l'attention du Gouvernement, qui fut trompé, comme
-il est trop souvent arrivé.
-
- [20] On ne révoque point en doute la mort de _St. Ignace_; mais qu'on
- lise la Relation de son martyre, un homme de bon sens ne sentira-t-il
- pas quelques doutes s'élever dans son esprit? L'Auteur inconnu de
- cette Relation dit, que _Trajan crut qu'il manquerait quelque chose à
- sa gloire, s'il ne soumettait à son Empire le Dieu des Chrétiens_.
- Quelle idée! _Trajan_ était-il un homme qui voulût triompher des
- Dieux? Lorsqu'_Ignace_ parut devant l'Empereur, ce Prince lui dit:
- _Qui es-tu, esprit impur?_ Il n'est guères vraisemblable qu'un
- Empereur ait parlé à un prisonnier, & qu'il l'ait condamné lui-même;
- ce n'est pas ainsi que les Souverains en usent. Si _Trajan_ fit venir
- _Ignace_ devant lui, il ne lui demanda pas: _Qui es-tu?_ il le savait
- bien. Ce mot, _esprit impur_, a-t-il pu être prononcé par un homme
- comme _Trajan_? Ne voit-on pas que c'est une expression d'exorciste,
- qu'un Chrétien met dans la bouche d'un Empereur? Est-ce là, bon Dieu!
- le style de _Trajan_?
-
- Peut-on imaginer qu'_Ignace_ lui ait répondu qu'il se nommait
- _Théophore_, parce qu'il portait JESUS dans son coeur, & que _Trajan_
- eût disserté avec lui sur JESUS-CHRIST? On fait dire à _Trajan_, à la
- fin de la conversation: _Nous ordonnons qu'Ignace, qui se glorifie de
- porter en lui le Crucifié, sera mis aux fers, &c._ Un Sophiste, ennemi
- des Chrétiens, pouvait appeller JESUS-CHRIST _le Crucifié_; mais il
- n'est guères probable que dans un Arrêt on se fût servi de ce terme.
- Le supplice de la croix était si usité chez les Romains, qu'on ne
- pouvait, dans le style des Loix, désigner par le _Crucifié_ l'objet du
- culte des Chrétiens, & ce n'est pas ainsi que les Loix & les Empereurs
- prononcent leurs jugements.
-
- On fait ensuite écrire une longue Lettre par _St. Ignace_ aux
- Chrétiens de Rome: _Je vous écris_, dit-il, _tout enchaîné que je
- suis_. Certainement, s'il lui fut permis d'écrire aux Chrétiens de
- Rome, ces Chrétiens n'étaient donc pas recherchés; _Trajan_ n'avait
- donc pas dessein de soumettre leur Dieu à son Empire: ou si ces
- Chrétiens étaient sous le fléau de la persécution, _Ignace_ commettait
- une très grande imprudence en leur écrivant; c'était les exposer, les
- livrer; c'était se rendre leur délateur.
-
- Il semble que ceux qui ont rédigé ces actes, devaient avoir plus
- d'égard aux vraisemblances & aux convenances. Le martyre de _St.
- Polycarpe_ fait naître encore plus de doutes. Il est dit qu'une voix
- cria du haut du Ciel, _Courage, Polycarpe!_ que les Chrétiens
- l'entendirent, mais que les autres n'entendirent rien: il est dit que
- quand on eut lié _Polycarpe_ au poteau, & que le bûcher fut en
- flammes, ces flammes s'écarterent de lui, & formerent un arc au-dessus
- de sa tête; qu'il en sortit une colombe; que le Saint, respecté par le
- feu, exhala une odeur d'aromates qui embauma toute l'assemblée: mais
- que celui dont le feu n'osait approcher, ne put résister au tranchant
- du glaive. Il faut avouer qu'on doit pardonner à ceux qui trouvent
- dans ces Histoires plus de piété que de vérité.
-
-_St. Siméon_, par exemple, fut accusé devant _Sapor_ d'être l'espion des
-Romains. L'Histoire de son martyre rapporte que le Roi _Sapor_ lui
-proposa d'adorer le Soleil: mais on sait que les Perses ne rendaient
-point de culte au Soleil; ils le regardaient comme un emblême du bon
-principe, _d'Oromase_, ou _Orosmade_, du Dieu Créateur qu'ils
-reconnaissaient.
-
- [Hist. Ecclésiastiq. Liv. 8.]
-
-Quelque tolérant que l'on puisse être, on ne peut s'empêcher de sentir
-quelque indignation contre ces déclamateurs, qui accusent _Dioclétien_
-d'avoir persécuté les Chrétiens, depuis qu'il fut sur le Trône:
-rapportons-nous-en à _Eusebe_ de _Césarée_, son témoignage ne peut être
-récusé; le favori, le panégyriste de _Constantin_, l'ennemi violent des
-Empereurs précédents, doit en être cru quand il les justifie: voici ses
-paroles: «Les Empereurs donnerent long-temps aux Chrétiens de grandes
-marques de bienveillance; ils leur confierent des Provinces; plusieurs
-Chrétiens demeurerent dans le Palais; ils épouserent même des
-Chrétiennes; _Dioclétien_ prit pour son épouse _Prisca_, dont la fille
-fut femme de _Maximien Galere_, &c.
-
-Qu'on apprenne donc de ce témoignage décisif à ne plus calomnier; qu'on
-juge si la persécution excitée par _Galere_, après dix-neuf ans d'un
-regne de clémence & de bienfaits, ne doit pas avoir sa source dans
-quelque intrigue que nous ne connaissons pas.
-
-Qu'on voye combien la fable de la Légion Thébaine ou Thébéenne,
-massacrée, dit-on, toute entiere pour la Religion, est une fable
-absurde. Il est ridicule qu'on ait fait venir cette Légion d'Asie par
-le grand St. Bernard; il est impossible qu'on l'eût appellée d'Asie
-pour venir appaiser une sédition dans les Gaules, un an après que cette
-sédition avait été réprimée: il n'est pas moins impossible qu'on ait
-égorgé six mille hommes d'Infanterie, & sept cents Cavaliers, dans un
-passage où deux cents hommes pourraient arrêter une Armée entiere. La
-relation de cette prétendue boucherie commence par une imposture
-évidente: _Quand la terre gémissait sous la tyrannie de Dioclétien, le
-Ciel se peuplait de Martyrs._ Or cette aventure, comme on l'a dit, est
-supposée en 286, temps où _Dioclétien_ favorisait le plus les Chrétiens,
-& où l'Empire Romain fut le plus heureux. Enfin ce qui devrait épargner
-toutes ces discussions, c'est qu'il eut jamais de Légion Thébaine: les
-Romains étaient trop fiers & trop sensés pour composer une Légion de ces
-Egyptiens qui ne servaient à Rome que d'esclaves, _Verna Canopi_: c'est
-comme s'ils avaient eu une Légion Juive. Nous avons les noms des
-trente-deux Légions qui faisaient les principales forces de l'Empire
-Romain; assurément la Légion Thébaine ne s'y trouve pas. Rangeons donc
-ce conte avec les vers acrostiches des Sibylles qui prédisaient les
-miracles de JESUS-CHRIST, & avec tant de pieces supposées, qu'un faux
-zele prodigua pour abuser la crédulité.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-_Du danger des fausses légendes, & de la persécution._
-
-
-Le mensonge en a trop long-temps imposé aux hommes; il est temps qu'on
-connaisse le peu de vérités qu'on peut démêler à travers ces nuages de
-fables qui couvrent l'Histoire Romaine, depuis _Tacite_ & _Suétone_, &
-qui ont presque toujours enveloppé les Annales des autres Nations
-anciennes.
-
-Comment peut-on croire, par exemple, que les Romains, ce Peuple grave &
-sévere, de qui nous tenons nos Loix, ayent condamné des Vierges
-Chrétiennes, des filles de qualité, à la prostitution. C'est bien mal
-connaître l'austere dignité de nos Législateurs, qui punissaient si
-sévérement les faiblesses des Vestales. _Les Actes sinceres_ de
-_Ruinart_ rapportent ces turpitudes; mais doit-on croire aux _Actes_ de
-_Ruinart_, comme aux Actes des Apôtres? Ces _Actes sinceres_ disent,
-après _Bollandus_, qu'il y avait dans la Ville d'Ancyre sept Vierges
-Chrétiennes, d'environ soixante & dix ans chacune; que le Gouverneur
-_Théodecte_ les condamna à passer par les mains des jeunes gens de la
-Ville, mais que ces Vierges ayant été épargnées, (comme de raison) il
-les obligea de servir toutes nues aux mysteres de _Diane_, auxquels,
-pourtant, on n'assista jamais qu'avec un voile. _S. Théodote_, qui à la
-vérité était Cabaretier, mais qui n'en était pas moins zélé, pria Dieu
-ardemment de vouloir bien faire mourir ces saintes filles, de peur
-qu'elles ne succombassent à la tentation: Dieu l'exauça; le Gouverneur
-les fit jetter dans un lac avec une pierre au cou: elles apparurent
-aussi-tôt à _Théodote_, & le prierent de ne pas souffrir _que leurs
-corps fussent mangés des poissons_: ce furent leurs propres paroles.
-
-Le St. Cabaretier & ses compagnons allerent pendant la nuit au bord du
-lac, gardé par des soldats; un flambeau céleste marcha toujours devant
-eux, & quand ils furent au lieu où étaient les Gardes, un Cavalier
-céleste, armé de toutes pieces, poursuivit ces Gardes la lance à la
-main: _St. Théodote_ retira du lac les corps des Vierges: il fut mené
-devant le Gouverneur, & le Cavalier céleste n'empêcha pas qu'on ne lui
-tranchât la tête. Ne cessons de répéter que nous vénérons les vrais
-Martyrs, mais qu'il est difficile de croire cette histoire de
-_Bollandus_ & de _Ruinart_.
-
-Faut-il rapporter ici le Conte du jeune _St. Romain_? On le jetta dans
-le feu, dit _Eusebe_, & des Juifs qui étaient présents, insulterent à
-JESUS-CHRIST qui laissait bruler ses Confesseurs, après que Dieu avait
-tiré _Sidrac_, _Mizac_ & _Abdenago_ de la fournaise ardente. A peine les
-Juifs eurent-ils parlé, que _St. Romain_ sortit triomphant du bucher:
-l'Empereur ordonna qu'on lui pardonnât, & dit au Juge qu'il ne voulait
-rien avoir à démêler avec Dieu. (étranges paroles pour _Dioclétien!_) Le
-Juge, malgré l'indulgence de l'Empereur, commanda qu'on coupât la langue
-à _St. Romain_; & quoiqu'il eût des bourreaux, il fit faire cette
-opération par un Médecin. Le jeune _Romain_, né begue, parla avec
-volubilité dès qu'il eut la langue coupée. Le Médecin essuya une
-réprimande; & pour montrer que l'opération était faite selon les regles
-de l'art, il prit un passant, & lui coupa juste autant de langue qu'il
-en avait coupé à _St. Romain_, de quoi le passant mourut sur le champ:
-_car_, ajoute savamment l'Auteur, _l'Anatomie nous apprend qu'un homme
-sans langue ne saurait vivre_. En vérité, si _Eusebe_ a écrit de
-pareilles fadaises, si on ne les a point ajoutées à ses Ecrits, quel
-fond peut-on faire sur son Histoire?
-
-On nous donne le martyre de _Ste. Félicité_ & de ses sept enfants,
-envoyés, dit-on, à la mort par le sage & pieux _Antonin_, sans nommer
-l'Auteur de la relation. Il est bien vraisemblable que quelque Auteur,
-plus zélé que vrai, a voulu imiter l'Histoire des _Macabées_; c'est
-ainsi que commence la relation: _Ste, Félicité était Romaine, elle
-vivait sous le regne d'Antonin_: il est clair, par ces paroles, que
-l'Auteur n'était pas contemporain de _Ste. Félicité_; il dit que le
-Préteur les jugea sur son Tribunal dans le champ de _Mars_; mais le
-Préfet de Rome tenait son Tribunal au Capitole, & non au champ de
-_Mars_, qui, après avoir servi à tenir les Comices, servait alors aux
-revues des Soldats, aux courses, aux jeux militaires: cela seul démontre
-la supposition.
-
-Il est dit encore, qu'après le jugement, l'Empereur commit à différents
-Juges le soin de faire exécuter l'Arrêt; ce qui est entiérement
-contraire à toutes les formalités de ces temps-là, & à celles de tous
-les temps.
-
-Il y a de même un _saint Hyppolite_, que l'on suppose traîné par des
-chevaux, comme _Hyppolite_ fils de _Thésée_. Ce supplice ne fut jamais
-connu des anciens Romains; & la seule ressemblance du nom a fait
-inventer cette fable.
-
-Observez encore que dans les Relations des martyres, composées
-uniquement par les Chrétiens mêmes, on voit presque toujours une foule
-de Chrétiens venir librement dans la prison du condamné, le suivre au
-supplice, recueillir son sang, ensevelir son corps, faire des miracles
-avec les reliques. Si c'était la Religion seule qu'on eût persécutée,
-n'aurait-on pas immolé ces Chrétiens déclarés qui assistaient leurs
-freres condamnés, & qu'on accusait d'opérer des enchantements avec les
-restes des corps martyrisés? Ne les aurait-on pas traités comme nous
-avons traité les Vaudois, les Albigeois, les Hussites, les différentes
-sectes des Protestants? nous les avons égorgés, brûlés en foule, sans
-distinction ni d'âge ni de sexe. Y a-t-il dans les Relations avérées des
-persécutions anciennes un seul trait qui approche de la _St.
-Barthelemi_, & des massacres d'Irlande? Y en a-t-il un seul qui
-ressemble à la Fête annuelle qu'on célebre encore dans Toulouse, fête
-cruelle, fête abolissable à jamais, dans laquelle un Peuple entier
-remercie Dieu en procession, & se félicite d'avoir égorgé il y a deux
-cents ans quatre mille de ses Concitoyens?
-
-Je le dis avec horreur, mais avec vérité: c'est nous Chrétiens, c'est
-nous qui avons été persécuteurs, bourreaux, assassins! & de qui? de nos
-freres. C'est nous qui avons détruit cent Villes, le Crucifix ou la
-Bible à la main, & qui n'avons cessé de répandre le sang, & d'allumer
-des buchers, depuis le regne de _Constantin_ jusqu'aux fureurs des
-Cannibales qui habitaient les Cévennes; fureurs, qui, graces au Ciel, ne
-subsistent plus aujourd'hui.
-
-Nous envoyons encore quelquefois à la potence, de pauvres gens du
-Poitou, du Vivarais, de Valence, de Montauban. Nous avons pendu depuis
-1745, huit personnages de ceux qu'on appelle Prédicants, ou Ministres de
-l'Evangile, qui n'avaient d'autre crime que d'avoir prié Dieu pour le
-Roi en patois, & d'avoir donné une goutte de vin & un morceau de pain
-levé à quelques Paysans imbécilles. On ne sait rien de cela dans Paris,
-où le plaisir est la seule chose importante, où l'on ignore tout ce qui
-se passe en Province & chez les Etrangers. Ces procès se font en une
-heure, & plus vite qu'on ne juge un déserteur. Si le Roi en était
-instruit, il ferait grace.
-
-On ne traite ainsi les Prêtres Catholiques en aucun Pays Protestant. Il
-y a plus de cent Prêtres Catholiques en Angleterre & en Irlande, on les
-connaît, on les a laissé vivre très-paisiblement dans la derniere
-guerre.
-
-Serons-nous toujours les derniers à embrasser les opinions saines des
-autres Nations? Elles se sont corrigées; quand nous corrigerons-nous? Il
-a fallu soixante ans pour nous faire adopter ce que _Newton_ avait
-démontré; nous commençons à peine à oser sauver la vie à nos enfants par
-l'inoculation; nous ne pratiquons que depuis très-peu de temps les vrais
-principes de l'agriculture; quand commencerons-nous à pratiquer les
-vrais principes de l'humanité? & de quel front pouvons-nous reprocher
-aux Païens d'avoir fait des Martyrs, tandis que nous avons été
-coupables de la même cruauté dans les mêmes circonstances?
-
-Accordons que les Romains ont fait mourir une multitude de Chrétiens
-pour leur seule Religion; en ce cas, les Romains ont été
-très-condamnables. Voudrions-nous commettre la même injustice? & quand
-nous leur reprochons d'avoir persécuté, voudrions-nous être
-persécuteurs?
-
-S'il se trouvait quelqu'un assez dépourvu de bonne foi, ou assez
-fanatique, pour me dire ici: Pourquoi venez-vous développer nos erreurs
-& nos fautes? pourquoi détruire nos faux miracles & nos fausses
-légendes? elles sont l'aliment de la piété de plusieurs personnes; il y
-a des erreurs nécessaires; n'arrachez pas du corps un ulcere invétéré
-qui entraînerait avec lui la destruction du corps: voici ce que je lui
-répondrais.
-
-Tous ces faux miracles, par lesquels vous ébranlez la foi qu'on doit aux
-véritables, toutes ces légendes absurdes que vous ajoutez aux vérités de
-l'Evangile, éteignent la Religion dans les coeurs; trop de personnes qui
-veulent s'instruire, & qui n'ont pas le temps de s'instruire assez,
-disent: Les Maîtres de ma Religion m'ont trompé, il n'y a donc point de
-Religion; il vaut mieux se jetter dans les bras de la nature que dans
-ceux de l'erreur; j'aime mieux dépendre de la Loi naturelle que des
-inventions des hommes. D'autres ont le malheur d'aller encore plus loin;
-ils voyent que l'imposture leur a mis un frein, & ils ne veulent pas
-même du frein de la vérité; ils penchent vers l'Athéisme: on devient
-dépravé, parce que d'autres ont été fourbes & cruels.
-
-Voilà certainement les conséquences de toutes les fraudes pieuses & de
-toutes les superstitions. Les hommes d'ordinaire ne raisonnent qu'à
-demi; c'est un très-mauvais argument que de dire: _Voraginé_, l'auteur
-de la légende dorée, & le Jésuite _Ribadeneira_, compilateur de _la
-fleur des Saints_, n'ont dit que des sottises; donc il n'y a point de
-Dieu: Les Catholiques ont égorgé un certain nombre d'Huguenots, & les
-Huguenots à leur tour ont assassiné un certain nombre de Catholiques;
-donc il n'y a point de Dieu. On s'est servi de la Confession, de la
-Communion & de tous les Sacrements, pour commettre les crimes les plus
-horribles; donc il n'y a point de Dieu: Je conclurais au contraire, donc
-il y a un Dieu, qui après cette vie passagere, dans laquelle nous
-l'avons tant méconnu, & tant commis de crimes en son nom, daignera nous
-consoler de tant d'horribles malheurs; car à considérer les guerres de
-Religion, les quarante schismes des Papes, qui ont presque tous été
-sanglants, les impostures qui ont presque toutes été funestes, les
-haines irréconciliables allumées par les différentes opinions, à voir
-tous les maux qu'a produit le faux zele, les hommes ont eu long-temps
-leur enfer dans cette vie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-_Abus de l'Intolérance._
-
-
-Mais quoi! sera-t-il permis à chaque Citoyen de ne croire que sa raison,
-& de penser ce que cette raison éclairée ou trompée lui dictera? Il le
-faut bien,[21] pourvu qu'il ne trouble point l'ordre; car il ne dépend
-pas de l'homme de croire, ou de ne pas croire; mais il dépend de lui de
-respecter les usages de sa Patrie: & si vous disiez que c'est un crime
-de ne pas croire à la Religion dominante, vous accuseriez donc
-vous-mêmes les premiers Chrétiens vos peres, & vous justifieriez ceux
-que vous accusez de les avoir livrés aux supplices.
-
- [21] _Voyez_ l'excellente Lettre de _Loke_ sur la Tolérance.
-
-Vous répondez que la différence est grande, que toutes les Religions
-sont les ouvrages des hommes, & que l'Eglise Catholique Apostolique &
-Romaine est seule l'ouvrage de Dieu. Mais en bonne foi, parce que notre
-Religion est divine, doit-elle régner par la haine, par les fureurs, par
-les exils, par l'enlévement des biens, les prisons, les tortures, les
-meurtres, & par les actions de graces rendues à Dieu pour ces meurtres?
-Plus la Religion Chrétienne est divine, moins il appartient à l'homme de
-la commander; si Dieu l'a faite, Dieu la soutiendra sans vous. Vous
-savez que l'intolérance ne produit que des hypocrites ou des rebelles;
-quelle funeste alternative! Enfin, voudriez-vous soutenir par des
-bourreaux la Religion d'un Dieu que des bourreaux ont fait périr, & qui
-n'a prêché que la douceur & la patience?
-
-Voyez, je vous prie, les conséquences affreuses du droit de
-l'intolérance: s'il était permis de dépouiller de ses biens, de jetter
-dans les cachots, de tuer un Citoyen, qui sous un tel degré de latitude
-ne professerait pas la Religion admise sous ce degré, quelle exception
-exempterait les premiers de l'Etat des mêmes peines? La Religion lie
-également le Monarque & les mendiants: aussi, plus de cinquante Docteurs
-ou Moines ont affirmé cette horreur monstrueuse, qu'il était permis de
-déposer, de tuer les Souverains qui ne penseraient pas comme l'Eglise
-dominante; & les Parlements du Royaume n'ont cessé de proscrire ces
-abominables décisions d'abominables Théologiens.[22]
-
- [22] Le Jésuite _Busembaum_, commenté par le Jésuite _La Croix_, dit,
- qu'_il est permis de tuer un Prince excommunié par le Pape, dans
- quelque Pays qu'on trouve ce Prince, parce que l'Univers appartient au
- Pape, & que celui qui accepte cette commission fait une oeuvre
- très-charitable_. C'est cette proposition inventée dans les petites
- maisons de l'Enfer, qui a le plus soulevé toute la France contre les
- Jésuites. On leur a reproché alors plus que jamais ce dogme si souvent
- enseigné par eux & si souvent désavoué. Ils ont cru se justifier en
- montrant à peu près les mêmes décisions dans _St. Thomas_ & dans
- plusieurs Jacobins.[A] En effet, _St. Thomas d'Aquin_, Docteur
- Angélique, interprete de la volonté divine, ce sont ses titres, avance
- qu'un Prince apostat perd son droit à la Couronne, & qu'on ne doit
- plus lui obéir:[B] que l'Eglise peut le punir de mort: qu'on n'a
- toléré l'Empereur _Julien_ que parce qu'on n'était pas le plus
- fort:[C] que de droit on doit tuer tout Hérétique:[D] que ceux qui
- délivrent le Peuple d'un Prince qui gouverne tyranniquement, sont
- très-louables, &c. &c. On respecte fort l'Ange de l'Ecole; mais si
- dans les temps de _Jacques Clément_, son confrere, & du Feuillant
- _Ravaillac_, il était venu soutenir en France de telles propositions,
- comment aurait-on traité l'Ange de l'Ecole?
-
- [A] Voyez, si vous pouvez, la _Lettre_ d'un homme du monde à un
- Théologien sur _St. Thomas_; c'est une brochure de Jésuite, de 1762.
-
- [B] Liv. II, part. 2, question 12.
-
- [C] Liv. II, part. 2, question 12.
-
- [D] Ibid. question 11 & 12.
-
- Il faut avouer que _Jean Gerson_, Chancelier de l'Université, alla
- encore plus loin que _St. Thomas_, & le Cordelier _Jean Petit_,
- infiniment plus loin que _Gerson_. Plusieurs Cordeliers soutinrent les
- horribles Theses de _Jean Petit_. Il faut avouer que cette doctrine
- diabolique du Régicide vient uniquement de la folle idée où ont été
- long-temps presque tous les Moines, que le Pape est un Dieu en terre,
- qui peut disposer à son gré du Trône & de la vie des Rois. Nous avons
- été en cela fort au-dessous de ces Tartares qui croyent le grand
- _Lama_ immortel; il leur distribue sa chaise percée, ils font sécher
- ces reliques, les enchassent, & les baisent dévotement. Pour moi,
- j'avoue que j'aimerois mieux, pour le bien de la paix, porter à mon
- cou de telles reliques, que de croire que le Pape ait le moindre droit
- sur le temporel des Rois, ni même sur le mien, en quelque cas que ce
- puisse être.
-
-Le sang de _Henri-le-Grand_ fumait encore, quand le Parlement de Paris
-donna un Arrêt qui établissait l'indépendance de la Couronne, comme une
-Loi fondamentale. Le Cardinal _Duperron_, qui devait la pourpre à
-_Henri-le-Grand_, s'éleva dans les Etats de 1614 contre l'Arrêt du
-Parlement, & le fit supprimer. Tous les Journaux du temps rapportent les
-termes dont _Duperron_ se servit dans ses harangues: _Si un Prince se
-faisait Arien_, dit-il, _on serait bien obligé de le déposer_.
-
-Non assurément, Monsieur le Cardinal; on veut bien adopter votre
-supposition chimérique, qu'un de nos Rois ayant lu l'Histoire des
-Conciles & des Peres, frappé d'ailleurs de ces paroles, _mon Pere est
-plus grand que moi_, les prenant trop à la lettre, & balançant entre le
-Concile de Nicée & celui de Constantinople, se déclarât pour _Eusebe de
-Nicomédie_, je n'en obéirais pas moins à mon Roi, je ne me croirais pas
-moins lié par le serment que je lui ai fait; & si vous osiez vous
-soulever contre lui, & que je fusse un de vos juges, je vous déclarerais
-criminel de leze-Majesté.
-
-_Duperron_ poussa plus loin la dispute, & je l'abrege. Ce n'est pas ici
-le lieu d'approfondir ces chimeres révoltantes; je me bornerai à dire
-avec tous les Citoyens, que ce n'est pas parce que _Henri IV_. fut sacré
-à Chartres qu'on lui devait obéissance, mais parce que le droit
-incontestable de la naissance donnait la Couronne à ce Prince, qui la
-méritait par son courage & par sa bonté.
-
-Qu'il soit donc permis de dire que tout Citoyen doit hériter, par le
-même droit, des biens de son pere, & qu'on ne voit pas qu'il mérite d'en
-être privé, & d'être traîné au gibet, parce qu'il sera du sentiment de
-_Ratram_ contre _Pascase Ratberg_, & de _Bérenger_ contre _Scot_.
-
-On sait que tous nos dogmes n'ont pas toujours été clairement expliqués,
-& universellement reçus dans notre Eglise. JESUS-CHRIST ne nous ayant
-point dit comment procédait le St. Esprit, l'Eglise Latine crut
-long-temps avec la Grecque, qu'il ne procédait que du Pere: enfin elle
-ajouta au Symbole, qu'il procédait aussi du Fils. Je demande, si le
-lendemain de cette décision, un Citoyen qui s'en serait tenu au symbole
-de la veille eût été digne de mort? La cruauté, l'injustice serait-elle
-moins grande de punir aujourd'hui celui qui penserait comme on pensait
-autrefois? Etait-on coupable du temps d'_Honorius I_, de croire que
-JESUS n'avait pas deux volontés?
-
-Il n'y a pas long-temps que l'Immaculée Conception est établie: les
-Dominicains n'y croyent pas encore. Dans quel temps les Dominicains
-commenceront-ils à mériter des peines dans ce monde, & dans l'autre?
-
-Si nous devons apprendre de quelqu'un à nous conduire dans nos disputes
-interminables, c'est certainement des Apôtres & des Evangélistes. Il y
-avait de quoi exciter un schisme violent entre _St. Paul_ & _St.
-Pierre_. _Paul_ dit expressément dans son Epître aux Galates, qu'il
-résista en face à _Pierre_, parce que _Pierre_ était répréhensible,
-parce qu'il usait de dissimulation aussi-bien que _Barnabé_, parce
-qu'ils mangeaient avec les Gentils avant l'arrivée de _Jacques_, &
-qu'ensuite ils se retirerent secrétement, & se séparerent des Gentils de
-peur d'offenser les Circoncis. _Je vis_, ajoute-t-il, _qu'ils ne
-marchaient pas droit selon l'Evangile; je dis à Céphas: Si vous,
-Juif, vivez comme les Gentils, & non comme les Juifs, pourquoi
-obligez-vous les Gentils à judaïser?_
-
-C'était là un sujet de querelle violente. Il s'agissait de savoir si les
-nouveaux Chrétiens judaïseraient ou non. _St. Paul_ alla dans ce
-temps-là même sacrifier dans le Temple de Jérusalem. On sait que les
-quinze premiers Evêques de Jérusalem furent des Juifs circoncis, qui
-observerent le Sabath & qui s'abstinrent des viandes défendues. Un
-Evêque Espagnol ou Portugais, qui se ferait circoncire & qui observerait
-le Sabath, serait brulé dans un _auto-da-fé_. Cependant la paix ne fut
-altérée pour cet objet fondamental, ni parmi les Apôtres, ni parmi les
-premiers Chrétiens.
-
-Si les Evangélistes avaient ressemblé aux Ecrivains modernes, ils
-avaient un champ bien vaste pour combattre les uns contre les autres.
-_St. Matthieu_ compte vingt-huit générations depuis _David_ jusqu'à
-JESUS. _St. Luc_ en compte quarante-une; & ces générations sont
-absolument différentes. On ne voit pourtant nulle dissention s'élever
-entre les Disciples sur ces contrariétés apparentes, très-bien
-conciliées par plusieurs Peres de l'Eglise. La charité ne fut point
-blessée, la paix fut conservée. Quelle plus grande leçon de nous tolérer
-dans nos disputes, & de nous humilier dans tout ce que nous n'entendons
-pas?
-
-_St. Paul_, dans son Epître à quelques Juifs de Rome, convertis au
-Christianisme, employe toute la fin du Chapitre III à dire que la seule
-Foi glorifie, & que les oeuvres ne justifient personne. _St. Jacques_,
-au contraire, dans son Epître aux douze Tribus dispersées par toute la
-terre, Chapitre II, ne cesse de dire qu'on ne peut être sauvé sans les
-oeuvres. Voilà ce qui a séparé deux grandes Communions parmi nous, & ce
-qui ne divisa point les Apôtres.
-
-Si la persécution contre ceux avec qui nous disputons, était une action
-sainte, il faut avouer que celui qui aurait fait tuer le plus
-d'hérétiques serait le plus grand Saint du Paradis. Quelle figure ferait
-un homme qui se serait contenté de dépouiller ses freres, & de les
-plonger dans des cachots, auprès d'un zélé qui en aurait massacré des
-centaines le jour de la _St. Barthelemi_? en voici la preuve.
-
-Le Successeur de _St. Pierre_ & son Consistoire ne peuvent errer; ils
-approuverent, célébrerent, consacrerent l'action de la _St. Barthelemi_:
-donc cette action était très-sainte; donc, de deux assassins égaux en
-piété, celui qui aurait éventré vingt-quatre femmes grosses Huguenotes,
-doit être élevé en gloire du double de celui qui n'en aura éventré que
-douze: par la même raison les fanatiques des Cévennes devaient croire
-qu'ils seraient élevés en gloire à proportion du nombre des Prêtres,
-des Religieux, & des femmes Catholiques qu'ils auraient égorgés. Ce sont
-là d'étranges titres pour la gloire éternelle.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
- _Si l'intolérance fut de Droit Divin dans le Judaïsme, & si elle fut
- toujours mise en pratique?_
-
-
- [Deutér. Chap. 14.]
-
-On appelle, je crois _Droit Divin_, les préceptes que Dieu a donnés
-lui-même. Il voulut que les Juifs mangeassent un agneau cuit avec des
-laitues, & que les Convives le mangeassent debout, un bâton à la main,
-en commémoration du _Phase_; il ordonna que la consécration du grand
-Prêtre se ferait en mettant du sang à son oreille droite, à sa main
-droite, & à son pied droit; coutumes extraordinaires pour nous, mais non
-pas pour l'antiquité; il voulut qu'on chargeât le bouc _Hazazel_ des
-iniquités du Peuple; il défendit qu'on se nourrît de poissons sans
-écailles, de porcs, de lievres, de hérissons, de hiboux, de griffons,
-d'ixions, &c.
-
-Il institua les fêtes, les cérémonies; toutes ces choses, qui semblaient
-arbitraires aux autres Nations, & soumises au droit positif, à l'usage,
-étant commandées par Dieu même, devenaient un droit divin pour les
-Juifs, comme tout ce que JESUS-CHRIST, fils de _Marie_, fils de DIEU,
-nous a commandé, est de droit divin pour nous.
-
-Gardons-nous de rechercher ici pourquoi Dieu a substitué une Loi
-nouvelle à celle qu'il avait donnée à _Moïse_, & pourquoi il avait
-commandé à _Moïse_, plus de choses qu'au Patriarche _Abraham_, & plus à
-_Abraham_ qu'à _Noé_.[23] Il semble qu'il daigne se proportionner aux
-temps & à la population du Genre-humain; c'est une gradation paternelle:
-mais ces abymes sont trop profonds pour notre débile vue; tenons-nous
-dans les bornes de notre sujet; voyons d'abord ce qu'était l'Intolérance
-chez les Juifs.
-
- [23] Dans l'idée que nous avons de faire sur cet Ouvrage quelques
- Notes utiles, nous remarquerons ici, qu'il est dit que Dieu fit une
- alliance avec _Noé_, & avec tous les animaux; & cependant il permet à
- _Noé_ de _manger de tout ce qui a vie & mouvement_; il excepte
- seulement le sang, dont il ne permet pas qu'on se nourrisse. Dieu
- ajoute, _qu'il tirera vengeance de tous les animaux qui auront répandu
- le sang de l'homme_.
-
- On peut inférer de ces passages & de plusieurs autres ce que toute
- l'antiquité a toujours pensé jusqu'à nos jours, & ce que tous les
- hommes sensés pensent, que les animaux ont quelques connaissances.
- Dieu ne fait point un pacte avec les arbres & avec les pierres, qui
- n'ont point de sentiment; mais il en fait un avec les animaux, qu'il a
- daigné douer d'un sentiment souvent plus exquis que le nôtre, & de
- quelques idées nécessairement attachées à ce sentiment. C'est pourquoi
- il ne veut pas qu'on ait la barbarie de se nourrir de leur sang, parce
- qu'en effet le sang est la source de la vie, & par conséquent du
- sentiment. Privez un animal de tout son sang, tous ses organes restent
- sans action. C'est donc avec très-grande raison que l'Ecriture dit en
- cent endroits que l'ame, c'est-à-dire, ce qu'on appellait l'ame
- sensitive, est dans le sang; & cette idée si naturelle a été celle de
- tous les Peuples.
-
- C'est sur cette idée qu'est fondée la commisération que nous devons
- avoir pour les animaux. Des sept Préceptes des _Noachides_, admis chez
- les Juifs, il y en a un qui défend de manger le membre d'un animal en
- vie. Ce précepte prouve que les hommes avaient eu la cruauté de
- mutiler les animaux pour manger leurs membres coupés, & qu'ils les
- laissaient vivre, pour se nourrir successivement des parties de leur
- corps. Cette coutume subsista en effet chez quelques Peuples barbares,
- comme on le voit par les sacrifices de l'Isle de Chio, à _Bacchus
- Omadios_, le mangeur de chair crue. Dieu, en permettant que les
- animaux nous servent de pâture, recommande donc quelque humanité
- envers eux. Il faut convenir qu'il y a de la barbarie à les faire
- souffrir, & il n'y a certainement que l'usage qui puisse diminuer en
- nous l'horreur naturelle d'égorger un animal que nous avons nourri de
- nos mains. Il y a toujours eu des Peuples qui s'en sont fait un grand
- scrupule: ce scrupule dure encore dans la presqu'Isle de l'Inde; toute
- la secte de _Pithagore_, en Italie & en Grece, s'abstint constamment
- de manger de la chair. _Porphire_, dans son Livre de l'abstinence,
- reproche à son Disciple de n'avoir quitté sa secte que pour se livrer
- à son appétit barbare.
-
- Il faut, ce me semble, avoir renoncé à la lumiere naturelle, pour oser
- avancer que les bêtes ne sont que des machines. Il y a une
- contradiction manifeste à convenir que Dieu a donné aux bêtes tous les
- organes du sentiment, & à soutenir qu'il ne leur a point donné de
- sentiment.
-
- Il me paraît encore qu'il faut n'avoir jamais observé les animaux,
- pour ne pas distinguer chez eux les différentes voix du besoin, de la
- souffrance, de la joye, de la crainte, de l'amour, de la colere, & de
- toutes leurs affections; il serait bien étrange qu'elles exprimassent
- si bien ce qu'elles ne sentiraient pas.
-
- Cette remarque peut fournir beaucoup de réflexions aux esprits
- exercés, sur le pouvoir & la bonté du Créateur, qui daigne accorder la
- vie, le sentiment, les idées, la mémoire aux êtres que lui-même a
- organisés de sa main toute-puissante. Nous ne savons ni comment ces
- organes se sont formés, ni comment ils se développent, ni comment on
- reçoit la vie, ni par quelles Loix les sentiments, les idées, la
- mémoire, la volonté sont attachés à cette vie: & dans cette profonde &
- éternelle ignorance, inhérente à notre nature, nous disputons sans
- cesse, nous nous persécutons les uns les autres, comme les taureaux
- qui se battent avec leurs cornes, sans savoir pourquoi & comment ils
- ont des cornes.
-
- [Amos, Chap. 5, v. 26.]
-
- [Jérém. Chap. 7, v. 22.]
-
- [Actes des Ap. Ch. 7, v. 42.]
-
-Il est vrai que dans l'Exode, les Nombres, le Lévitique, le Deutéronome,
-il y a des Loix très-séveres sur le Culte, & des châtiments plus séveres
-encore. Plusieurs Commentateurs ont de la peine à concilier les récits
-de _Moïse_ avec les passages de _Jérémie_ & d'_Amos_, & avec le célebre
-Discours de _St. Etienne_, rapporté dans les Actes des Apôtres. _Amos_
-dit que les Juifs adorerent toujours dans le Désert _Moloc_, _Remphan_
-& _Kium_. _Jérémie_ dit expressément, que Dieu ne demanda aucun
-sacrifice à leurs peres quand ils sortirent d'Egypte. _St. Etienne_,
-dans son Discours aux Juifs, s'exprime ainsi: «Ils adorerent l'Armée du
-Ciel, ils n'offrirent ni sacrifices ni hosties dans le Désert pendant
-quarante ans, ils porterent le Tabernacle du Dieu _Moloc_, & l'astre de
-leur Dieu _Rempham_.
-
- [Deutér. Chap. 12, v. 8.]
-
-D'autres Critiques inferent du culte de tant de Dieux étrangers, que ces
-Dieux furent tolérés par _Moïse_, & ils citent en preuves ces paroles du
-Deutéronome: _Quand vous serez dans la Terre de Canaan, vous ne ferez
-point comme nous faisons aujourd'hui, où chacun fait ce qui lui semble
-bon_.[24]
-
- [24] Plusieurs Ecrivains concluent témérairement de ce passage, que le
- chapitre concernant le Veau d'or (qui n'est autre chose que le Dieu
- _Apis_) a été ajouté aux livres de _Moïse_, ainsi que plusieurs autres
- Chapitres.
-
- _Aben-Ezra_ fut le premier qui crut prouver que le Pentateuque avait
- été rédigé du temps des Rois. _Volaston_, _Colins_, _Tindale_,
- _Shaftsburi_, _Bolingbroke_, & beaucoup d'autres ont allégué que l'art
- de graver ses pensées sur la pierre polie, sur la brique, sur le
- plomb, ou sur le bois, était la seule maniere d'écrire: ils disent
- que, du temps de _Moïse_, les Chaldéens & les Egyptiens n'écrivaient
- pas autrement, qu'on ne pouvait alors graver que d'une maniere
- très-abrégée, & en hiéroglyfes, la substance des choses qu'on voulait
- transmettre à la postérité, & non pas des histoires détaillées; qu'il
- n'était pas possible de graver de gros livres dans un désert où l'on
- changeait si souvent de demeure, où l'on n'avait personne qui pût ni
- fournir des vêtements, ni les tailler, ni même raccommoder les
- sandales, & où Dieu fut obligé de faire un miracle de quarante années
- pour conserver les vêtements & les chaussures de son Peuple. Ils
- disent qu'il n'est pas vraisemblable qu'on eût tant de Graveurs de
- caracteres, lorsqu'on manquait des Arts les plus nécessaires, & qu'on
- ne pouvait même faire du pain: & si on leur dit que les colonnes du
- Tabernacle étaient d'airain, & les chapiteaux d'argent massif, ils
- répondent que l'ordre a pu en être donné dans le Désert, mais qu'il ne
- fut exécuté que dans des temps plus heureux.
-
- Ils ne peuvent concevoir que ce Peuple pauvre ait demandé un veau d'or
- massif pour l'adorer au pied de la montagne même où Dieu parlait à
- _Moïse_, au milieu des foudres & des éclairs que ce Peuple voyait, &
- au son de la trompette céleste qu'il entendait. Ils s'étonnent que la
- veille du jour même où _Moïse_ descendit de la montagne, tout ce
- Peuple se soit adressé au frere de _Moïse_ pour avoir un veau d'or
- massif. Comment _Aaron_ le jetta-t-il en fonte en un seul jour?
- Comment ensuite _Moïse_ le réduisit-il en poudre? Ils disent qu'il est
- impossible à tout Artiste de faire en moins de trois mois une statue
- d'or, & que pour la réduire en poudre qu'on puisse avaler, l'art de la
- chymie la plus savante ne suffit pas; ainsi, la prévarication
- d'_Aaron_, & l'opération de _Moïse_ auraient été deux miracles.
-
- L'humanité, la bonté de coeur qui les trompe, les empêche de croire
- que _Moïse_ ait fait égorger vingt-trois mille personnes pour expier
- ce péché: ils n'imaginent pas que vingt-trois mille hommes se soient
- ainsi laissés massacrer par des Lévites, à moins d'un troisieme
- miracle. Enfin, ils trouvent étrange qu'_Aaron_, le plus coupable de
- tous, ait été récompensé du crime dont les autres étaient si
- horriblement punis, & qu'il ait été fait grand Prêtre, tandis que les
- cadavres de vingt-trois mille de ses freres sanglants, étaient
- entassés au pied de l'Autel où il allait sacrifier.
-
- Ils font les mêmes difficultés sur les vingt-quatre mille Israélites
- massacrés par l'ordre de _Moïse_, pour expier la faute d'un seul qu'on
- avait surpris avec une fille Moabite. On voit tant de Rois Juifs, &
- sur-tout _Salomon_, épouser impunément des étrangeres, que ces
- critiques ne peuvent admettre que l'alliance d'une Moabite ait été un
- si grand crime: _Ruth_ était Moabite, quoique sa famille fût
- originaire de Béthléem; la sainte Ecriture l'appelle toujours _Ruth la
- Moabite_: cependant elle alla se mettre dans le lit de _Booz_ par le
- conseil de sa mere, elle en reçut six boisseaux d'orge, l'épousa
- ensuite, & fut l'aïeule de _David_. _Raab_ était non-seulement
- étrangere, mais une femme publique; la Vulgate ne lui donne d'autre
- titre que celui de _meretrix_; elle épousa _Salomon_, Prince de Juda;
- & c'est encore de ce _Salomon_ que _David_ descend. On regarde même
- _Raab_ comme la figure de l'Eglise Chrétienne; c'est le sentiment de
- plusieurs Peres, & sur-tout d'_Origene_ dans sa 7e. homélie sur
- _Josué_.
-
- _Bethzabé_, femme d'_Urie_, de laquelle _David_ eut _Salomon_, était
- Ethéenne. Si vous remontez plus haut, le Patriarche _Juda_, épousa une
- femme Cananéenne; ses enfants eurent pour femme _Thamar_, de la race
- d'_Aram_: cette femme, avec laquelle _Juda_ commit, sans le savoir, un
- inceste, n'était pas de la race d'_Israël_.
-
- Ainsi notre Seigneur JESUS-CHRIST daigna s'incarner chez les Juifs
- dans une famille dont cinq étrangers étaient la tige, pour faire voir
- que les Nations étrangeres auraient part à son héritage.
-
- Le Rabin _Aben-Ezra_ fut, comme on l'a dit, le premier qui osa
- prétendre que le Pentateuque avait été rédigé long-temps après
- _Moïse_: il se fonde sur plusieurs passages. «Les Cananéens étaient
- alors dans ce Pays. La montagne de Moria, appellée la montagne de
- Dieu. Le lit de _Og_, Roi de Bazan, se voit encore en _Rabath_, & il
- appella tout ce Pays de Bazan, les Villages de Jaïr,
- jusqu'aujourd'hui. Il ne s'est jamais vu de Prophete en Israël comme
- _Moïse_. Ce sont ici les Rois qui ont régné en Edom avant qu'aucun Roi
- régnât sur Israël.» Il prétend que ces passages, où il est parlé des
- choses arrivées après _Moïse_, ne peuvent être de _Moïse_. On répond à
- ces objections, que ces passages sont des Notes ajoutées long-temps
- après par les Copistes.
-
- _Newton_, de qui d'ailleurs on ne doit prononcer le nom qu'avec
- respect, mais qui a pu se tromper, puisqu'il était homme, attribue
- dans son Introduction à ses Commentaires sur _Daniel_ & sur _St.
- Jean_, les Livres de _Moïse_, de _Josué_ & des _Juges_, à des Auteurs
- sacrés très-postérieurs; il se fonde sur le chap. 36 de la Genese, sur
- quatre chapitres des Juges, 17. 18. 19. 21; sur _Samuel_, chap. 8; sur
- les Chroniques, chap. 2; sur le Livre de _Ruth_, chap. 4. En effet, si
- dans le chap. 36 de la Genese il est parlé des Rois, s'il en est fait
- mention dans les Livres des juges, si dans le Livre de _Ruth_ il est
- parlé de _David_, il semble que tous ces Livres ayent été rédigés du
- temps des Rois. C'est aussi le sentiment de quelques Théologiens, à la
- tête desquels est le fameux _Le Clerc_. Mais cette opinion n'a qu'un
- petit nombre de Sectateurs, dont la curiosité fonde ces abymes. Cette
- curiosité, sans doute, n'est pas au rang des devoirs de l'homme.
- Lorsque les savants & les ignorants, les Princes & les Bergers,
- paraîtront après cette courte vie devant le Maître de l'éternité:
- chacun de nous alors, voudra avoir été juste, humain, compatissant,
- généreux: nul ne se vantera d'avoir su précisément en quelle année le
- Pentateuque fut écrit, & d'avoir démêlé le Texte des Notes qui étaient
- en usage chez les Scribes. Dieu ne nous demandera pas si nous avons
- pris parti pour les Massoretes contre le Talmud, si nous n'avons
- jamais pris un _caph_ pour un _beth_, un _yod_ pour un _vaü_, un
- _daleth_ pour un _res_: certes il nous jugera sur nos actions, & non
- sur l'intelligence de la Langue Hébraïque. Nous nous en tenons
- fermement à la décision de l'Eglise, selon le devoir raisonnable d'un
- fidele.
-
- [Levit. Chap. 17.]
-
- [Lévit. Chap. 18 v. 23.]
-
- Finissons cette Note par un passage important du Lévitique, Livre
- composé après l'adoration du Veau d'or. Il ordonne aux Juifs de ne
- plus adorer les velus, _les boucs avec lesquels même ils ont commis
- des abominations infames_. On ne sait si cet étrange culte venait
- d'Egypte, Patrie de la superstition & du sortilege; mais on croit que
- la coutume de nos prétendus Sorciers d'aller au Sabath, d'y adorer un
- bouc, & de s'abandonner avec lui à des turpitudes inconcevables, dont
- l'idée fait horreur, est venue des anciens Juifs: en effet, ce furent
- eux qui enseignerent dans une partie de l'Europe la sorcellerie. Quel
- Peuple! Une si étrange infamie semblait mériter un châtiment pareil à
- celui que le veau d'or leur attira, & pourtant le Législateur se
- contente de leur faire une simple défense. On ne rapporte ici ce fait
- que pour faire connaître la Nation Juive: il faut que la bestialité
- ait été commune chez elle, puisqu'elle est la seule Nation connue chez
- qui les Loix ayent été forcées de prohiber un crime qui n'a été
- soupçonné ailleurs par aucun Législateur.
-
- Il est à croire que dans les fatigues & dans la pénurie que les Juifs
- avaient essuyées dans les Déserts de Pharan, d'Oreb, & de Cadés-barné,
- l'espece féminine, plus faible que l'autre, avait succombé. Il faut
- bien qu'en effet les Juifs manquassent de filles, puisqu'il leur est
- toujours ordonné, quand ils s'emparent d'un Bourg ou d'un Village,
- soit à gauche, soit à droite du Lac Asphaltide, de tuer tout, excepté
- les filles nubiles.
-
- Les Arabes qui habitent encore une partie de ces Déserts, stipulent
- toujours dans les Traités qu'ils font avec les caravanes, qu'on leur
- donnera des filles nubiles. Il est vraisemblable que les jeunes gens
- dans ces Pays affreux pousserent la dépravation de la Nature humaine,
- jusqu'à s'accoupler avec des chevres, comme on le dit de quelques
- Bergers de la Calabre.
-
- Il reste maintenant à savoir si ces accouplements avaient produit des
- monstres, & s'il y a quelque fondement aux anciens Contes des Satyres,
- des Faunes, des Centaures & des Minotaures: l'Histoire le dit; la
- Physique ne nous a pas encore éclairés sur cet article monstrueux.
-
-Ils appuyent leur sentiment sur ce qu'il n'est parlé d'aucun acte
-religieux du Peuple dans le Désert: point de Pâque célébrée, point de
-Pentecôte; nulle mention qu'on ait célébré la fête des Tabernacles,
-nulle Priere publique établie; enfin, la Circoncision, ce sceau de
-l'alliance de DIEU avec _Abraham_, ne fut point pratiquée.
-
- [Josué, Ch. 14. v. 15 & suiv.]
-
-Ils se prévalent encore de l'Histoire de _Josué_. Ce conquérant dit aux
-Juifs: «L'option vous est donnée, choisissez quel parti il vous plaîra,
-ou d'adorer les Dieux que vous avez servis dans le Pays des Amorrhéens,
-ou ceux que vous avez reconnus en Mésopotamie. Le Peuple répond: Il n'en
-sera pas ainsi, nous servirons _Adonaï_. _Josué_ leur repliqua: Vous
-avez choisi vous-mêmes, ôtez donc du milieu de vous les Dieux
-étrangers.» Ils avaient donc eu incontestablement d'autres Dieux
-qu'_Adonaï_ sous _Moïse_.
-
-Il est très-inutile de réfuter ici les Critiques qui pensent que le
-Pentateuque ne fut pas écrit par _Moïse_; tout a été dit dès long-temps
-sur cette matiere; & quand même quelque petite partie des Livres de
-_Moïse_ aurait été écrite du temps des Juges ou des Rois, ou des
-Pontifes, ils n'en seraient pas moins inspirés & moins divins.
-
-C'est assez, ce me semble, qu'il soit prouvé par la Ste. Ecriture, que
-malgré la punition extraordinaire attirée aux Juifs par le culte
-d'_Apis_, ils conserverent long-temps une liberté entiere: peut-être
-même que le massacre que _Moïse_ fit de vingt-trois mille hommes pour le
-veau érigé par son frere, lui fit comprendre qu'on ne gagnait rien par
-la rigueur, & qu'il fut obligé de fermer les yeux sur la passion du
-Peuple pour les Dieux étrangers.
-
- [Nomb. Chap. 21, v. 9.]
-
-Lui-même semble bientôt transgresser la Loi qu'il a donnée. Il a défendu
-tout simulacre, cependant il érige un serpent d'airain. La même
-exception à la Loi se trouve depuis dans le Temple de _Salomon_; ce
-Prince fait sculpter douze boeufs qui soutiennent le grand bassin du
-Temple; des Chérubins sont posés dans l'Arche, ils ont une tête d'aigle
-& une tête de veau; & c'est apparemment cette tête de veau mal faite,
-trouvée dans le Temple par les Soldats Romains, qui fit croire
-long-temps que les Juifs adoraient un âne.
-
- [Liv. IV. des Rois, Chap. 16.]
-
-En vain le culte des Dieux étrangers est défendu; _Salomon_ est
-paisiblement idolâtre. _Jéroboam_, à qui Dieu donna dix parts du
-Royaume, fait ériger deux veaux d'or, & regne vingt-deux ans, en
-réunissant en lui les dignités de Monarque & de Pontife. Le petit
-Royaume de Juda dresse sous _Roboam_ des Autels étrangers & des statues.
-Le saint Roi _Asa_ ne détruit point les hauts lieux. Le Grand-Prêtre
-_Urias_ érige dans le Temple, à la place de l'Autel des holocaustes, un
-Autel du Roi de Syrie. On ne voit, en un mot, aucune contrainte sur la
-Religion. Je sais que la plupart des Rois Juifs s'exterminerent,
-s'assassinerent les uns les autres; mais ce fut toujours pour leur
-intérêt, & non pour leur créance.
-
- [Liv. III. des Rois, Chap. 18, v. 38 & 40.]
-
- [Liv. IV. des Rois, Chap. 2, v. 24.]
-
-Il est vrai que parmi les Prophetes il y en eut qui intéresserent le
-Ciel à leur vengeance. _Elie_ fit descendre le feu céleste pour consumer
-le Prêtre de _Baal_; _Elisée_ fit venir des ours pour dévorer
-quarante-deux petits enfants qui l'avaient appellé _tête chauve_: mais
-ce sont des miracles rares, & des faits qu'il serait un peu dur de
-vouloir imiter.
-
- [Nomb. Chap. 31.]
-
-On nous objecte encore que le Peuple Juif fut très-ignorant &
-très-barbare. Il est dit que dans la guerre qu'il fit aux
-Madianites, [25]_Moïse_ ordonna de tuer tous les enfants mâles & toutes
-les meres, & de partager le butin. Les vainqueurs trouverent dans le
-camp 675000 brebis, 72000 boeufs, 61000 ânes, & 32000 jeunes filles; ils
-en firent le partage, & tuerent tout le reste. Plusieurs Commentateurs
-même prétendent que trente-deux filles furent immolées au Seigneur:
-_cesserunt in partem Domini triginta duæ animæ_.
-
- [25] Madian n'était point compris dans la Terre promise: c'est un
- petit canton de l'Idumée, dans l'Arabie pétrée; il commence vers le
- Septentrion, au Torrent d'Arnon, & finit au Torrent de Zared, au
- milieu des rochers, & sur le rivage oriental du Lac Asphaltide. Ce
- Pays est habité aujourd'hui par une petite horde d'Arabes: il peut
- avoir huit lieues ou environ de long, & un peu moins en largeur.
-
- [Ezéch. Chap. 39, v. 18.]
-
-En effet, les Juifs immolaient des hommes à la Divinité, témoin le
-sacrifice de _Jephté_,[26] témoin le Roi _Agag_,[27] coupé en morceaux
-par le Prêtre _Samuel_. _Ezéchiel_ même leur promet, pour les
-encourager, qu'ils mangeront de la chair humaine. _Vous mangerez_,
-dit-il, _le cheval & le Cavalier, vous boirez le sang des Princes_. On
-ne trouve dans toute l'Histoire de ce Peuple aucun trait de générosité,
-de magnanimité, de bienfaisance; mais il s'échappe toujours dans le
-nuage de cette barbarie, si longue & si affreuse, des rayons d'une
-tolérance universelle.
-
- [26] Il est certain par le Texte, que _Jephté_ immola sa fille. _Dieu
- n'approuva pas ces dévouements_, dit _Don Calmet_, dans sa
- Dissertation sur le Voeu de _Jephté; mais lorsqu'on les a faits, il
- veut qu'on les exécute, ne fût-ce que pour punir ceux qui les
- faisaient, ou pour réprimer la légéreté qu'on aurait eue à les faire,
- si on n'en avait pas craint l'exécution_. _St. Augustin_, & presque
- tous les Peres, condamnent l'action de _Jephté_: il est vrai que
- l'Ecriture dit, qu'_il fut rempli de l'esprit de Dieu_; & _St. Paul_,
- dans son Epître aux Hébreux, chap. 11, fait l'éloge de _Jephté_; il le
- place avec _Samuel_ & _David_.
-
- _St. Jérôme_, dans son Epître à _Julien_, dit, _Jephté immola sa fille
- au Seigneur, & c'est pour cela que l'Apôtre le compte parmi les
- Saints_. Voilà de part & d'autre des jugements sur lesquels il ne nous
- est pas permis de porter le nôtre; on doit craindre même d'avoir un
- avis.
-
- [27]
- [Liv. I. des Rois, Chapitre 15.]
-
- On peut regarder la mort du Roi _Agag_ comme un vrai sacrifice. _Saül_
- avait fait ce Roi des Amalécites prisonnier de guerre, & l'avait reçu
- à composition; mais le Prêtre _Samuel_ lui avait ordonné de ne rien
- épargner, il lui avait dit en propres mots. _Tuez tout, depuis l'homme
- jusqu'à la femme, jusqu'aux petits enfants, & ceux qui sont encore à
- la mammelle._
-
- _Samuel coupa le Roi Agag en morceaux, devant le Seigneur, à Galgal._
-
- «Le zele dont ce Prophete était animé, dit _Don Calmet_, lui mit
- l'épée en main dans cette occasion pour venger la gloire du Seigneur,
- & pour confondre _Saül_.
-
- On voit dans cette fatale aventure un dévouement, un Prêtre, une
- victime; c'était donc un sacrifice.
-
- Tous les Peuples dont nous avons l'histoire, ont sacrifié des hommes à
- la Divinité, excepté les Chinois. _Plutarque_ rapporte que les Romains
- mêmes en immolerent du temps de la République.
-
- On voit dans les Commentaires de _César_, que les Germains allaient
- immoler les ôtages qu'il leur avait donnés, lorsqu'il délivra ces
- ôtages par sa victoire.
-
- J'ai remarqué ailleurs que cette violation du Droit des gens envers
- les ôtages de _César_, & ces victimes humaines immolées, pour comble
- d'horreur, par la main des femmes, dément un peu le panégyrique que
- _Tacite_ fait des Germains dans son Traité _De moribus Germanorum_. Il
- paraît que dans ce Traité _Tacite_ songe plus à faire la satyre des
- Romains, que l'éloge des Germains, qu'il ne connaissait pas.
-
- Disons ici en passant que _Tacite_ aimait encore mieux la satyre que
- la vérité. Il veut rendre tout odieux, jusqu'aux actions
- indifférentes; & sa malignité nous plaît presque autant que son style,
- parce que nous aimons la médisance & l'esprit.
-
- Revenons aux victimes humaines. Nos Peres en immolaient aussi-bien que
- les Germains; c'est le dernier degré de la stupidité de notre nature
- abandonnée à elle-même, & c'est un des fruits de la faiblesse de notre
- jugement. Nous dîmes: Il faut offrir à Dieu ce qu'on a de plus
- précieux & de plus beau; nous n'avons rien de plus précieux que nos
- enfants; il faut donc choisir les plus beaux & les plus jeunes pour
- les sacrifier à la Divinité.
-
- _Philon_ dit que dans la Terre de Canaan on immolait quelquefois ses
- enfants, avant que Dieu eût ordonné à _Abraham_ de lui sacrifier son
- fils unique _Isaac_ pour éprouver sa foi.
-
- _Sanchoniaton_, cité par _Eusebe_, rapporte que les Phéniciens
- sacrifiaient dans les grands dangers le plus cher de leurs enfants, &
- qu'_Ilus_ immola son fils _Jehud_ à peu près dans le temps que Dieu
- mit la foi d'_Abraham_ à l'épreuve. Il est difficile de percer dans
- les ténebres de cette antiquité; mais il n'est que trop vrai que ces
- horribles sacrifices ont été presque par-tout en usage; les Peuples ne
- s'en sont défaits qu'à mesure qu'ils se sont policés. La politesse
- amene l'humanité.
-
- [Juges, Chap. 11, v. 24.]
-
-_Jephté_, inspiré de Dieu, & qui lui immola sa fille, dit aux Ammonites:
-_Ce que votre Dieu Chamos vous a donné, ne vous appartient-il pas de
-droit? Souffrez donc que nous prenions la Terre que notre Dieu nous a
-promise._ Cette déclaration est précise; elle peut mener bien loin;
-mais, au moins, elle est une preuve évidente que Dieu tolérait _Chamos_.
-Car la sainte Ecriture ne dit pas: Vous pensez avoir droit sur les
-Terres que vous dites vous avoir été données par le Dieu _Chamos_; elle
-dit positivement: Vous avez droit, _Tibi jure debentur_: ce qui est le
-vrai sens de ces paroles hébraïques, _Otho thirasch_.
-
- [Chap. 17 v. dernier.]
-
-L'histoire de _Michas_ & du Lévite, rapportée aux 17 & 18 chapitres du
-Livre des Juges, est bien encore une preuve incontestable de la
-tolérance & de la liberté la plus grande, admise chez les Juifs. La mere
-de _Michas_, femme fort riche d'Ephraïm, avait perdu onze cents pieces
-d'argent; son fils les lui rendit: elle voua cet argent au Seigneur, &
-en fit faire des idoles; elle bâtit une petite Chapelle, un Lévite
-desservit la Chapelle moyennant dix pieces d'argent, une tunique, un
-manteau par année & sa nourriture; & _Michas_ s'écria: _C'est maintenant
-que Dieu me fera du bien, puisque j'ai chez moi un Prêtre de la race de
-Lévi_.
-
-Cependant, six cents hommes de la Tribu de _Dan_, qui cherchaient à
-s'emparer de quelque Village dans le Pays, & à s'y établir, mais n'ayant
-point de Prêtre Lévite avec eux, & en ayant besoin pour que Dieu
-favorisât leur entreprise, allerent chez _Michas_, & prirent son Ephod,
-ses Idoles & son Lévite, malgré les remontrances de ce Prêtre, & malgré
-les cris de _Michas_ & de sa mere. Alors ils allerent avec assurance
-attaquer le Village nommé _Laïs_, & y mirent tout à feu & à sang, selon
-leur coutume. Ils donnerent le nom de _Dan_ à _Laïs_, en mémoire de leur
-victoire; ils placerent l'Idole de _Michas_ sur un Autel; & ce qui est
-bien plus remarquable, _Jonathan_, petit-fils de _Moïse_, fut le
-Grand-Prêtre de ce Temple, où l'on adorait le Dieu d'Israël & l'Idole de
-_Michas_.
-
-Après la mort de _Gédéon_, les Hébreux adorerent _Baal-bérith_ pendant
-près de vingt ans, & renoncerent au culte d'_Adonaï_, sans qu'aucun
-Chef, aucun Juge, aucun Prêtre criât vengeance. Leur crime était grand,
-je l'avoue; mais si cette idolâtrie même fut tolérée, combien les
-différences dans le vrai culte ont elles dû l'être?
-
-Quelques-uns donnent pour une preuve d'intolérance, que le Seigneur
-lui-même ayant permis que son Arche fût prise par les Philistins dans un
-combat, il ne punit les Philistins qu'en les frappant d'une maladie
-secrete, ressemblante aux hémorrhoïdes, en renversant la statue de
-_Dagon_, & en envoyant une multitude de rats dans leurs campagnes: mais
-lorsque les Philistins, pour appaiser sa colere, eurent renvoyé l'Arche
-attelée de deux vaches qui nourrissaient leurs veaux, & offert à Dieu
-cinq rats d'or, & cinq anus d'or, le Seigneur fit mourir soixante & dix
-anciens d'Israël, & cinquante mille hommes du Peuple, pour avoir regardé
-l'Arche; on répond que le châtiment du Seigneur ne tombe point sur une
-créance, sur une différence dans le culte, ni sur aucune idolâtrie.
-
-Si le Seigneur avait voulu punir l'idolâtrie, il aurait fait périr tous
-les Philistins qui oserent prendre son Arche, & qui adoraient _Dagon_;
-mais il fit périr cinquante mille & soixante & dix hommes de son Peuple,
-uniquement parce qu'ils avaient regardé son Arche qu'ils ne devaient pas
-regarder: tant les Loix, les moeurs de ce temps, l'économie judaïque
-different de tout ce que nous connaissons; tant les voyes inscrutables
-de Dieu sont au-dessus des nôtres. _La rigueur exercée_, dit le
-judicieux Don Calmet, _contre ce grand nombre d'hommes, ne paraîtra
-excessive qu'à ceux qui n'ont pas compris jusqu'à quel point Dieu
-voulait être craint & respecté parmi son Peuple, & qui ne jugent des
-vues & des desseins de Dieu qu'en suivant les foibles lumieres de leur
-raison_.
-
-Dieu ne punit donc pas un culte étranger, mais une profanation du sien,
-une curiosité indiscrete, une désobéissance, peut-être même un esprit de
-révolte. On sent bien que de tels châtiments n'appartiennent qu'à Dieu
-dans la Théocratie Judaïque. On ne peut trop redire que ces temps & ces
-moeurs n'ont aucun rapport aux nôtres.
-
- [Liv. IV. des Rois, Chap. 20, v. 25.]
-
-Enfin, lorsque dans des siecles postérieurs _Naaman_ l'idolâtre, demanda
-à _Elisée_ s'il lui était permis de suivre son Roi dans le Temple de
-Remnon, & _d'y adorer avec lui_, ce même _Elisée_ qui avait fait dévorer
-les enfants par les ours, ne lui répondit-il pas, _Allez en paix_?
-
- [Jérém. Chap. 27, v. 6.]
-
-Il y a bien plus; le Seigneur ordonne à _Jérémie_ de se mettre des
-cordes au cou, des colliers[28] & des jougs, de les envoyer aux
-Roitelets ou Melchim de Moab, d'Ammon, d'Edom, de Tyr, de Sidon; &
-_Jérémie_ leur fait dire par le Seigneur: _J'ai donné toutes vos
-Terres à Nabuchodonosor, Roi de Babylone, mon serviteur_. Voilà un Roi
-idolâtre déclaré serviteur de Dieu & son favori.
-
- [28] Ceux qui sont peu au fait des usages de l'antiquité, & qui ne
- jugent que d'après ce qu'ils voyent autour d'eux, peuvent être étonnés
- de ces singularités; mais il faut songer qu'alors, dans l'Egypte, &
- dans une grande partie de l'Asie, la plupart des choses s'exprimaient
- par des figures, des hiéroglyphes, des signes, des types.
-
- [Isaïe, Chapitre 8.]
-
- Les Prophetes, qui s'appellaient _les Voyants_ chez les Egyptiens &
- chez les Juifs, non-seulement s'exprimaient en allégories, mais ils
- figuraient par des signes les événements qu'ils annonçaient. Ainsi
- _Isaïe_, le premier des quatre grands Prophetes Juifs, prend un
- rouleau, & y écrit: _Shas bas, butinez, vîte_; puis il s'approche de
- la Prophétesse, elle conçoit, & met au monde un fils, qu'il appelle
- _Maher-Salal-Has-bas_: c'est une figure des maux que les Peuples
- d'Egypte & d'Assyrie feront aux Juifs.
-
- Ce Prophete dit: _Avant que l'enfant soit en âge de manger du beurre &
- du miel, & qu'il sache réprouver le mauvais & choisir le bon, la terre
- détestée par vous sera délivrée des deux Rois: le Seigneur sifflera
- aux mouches d'Egypte & aux abeilles d'Assur: le Seigneur prendra un
- rasoir de louage, & en rasera toute la barbe & les poils des pieds du
- Roi d'Assur._
-
- Cette prophétie des abeilles, de la barbe & du poil des pieds rasé, ne
- peut être entendue que par ceux qui savent que c'était la coutume
- d'appeller les essaims au son du flageolet ou de quelqu'autre
- instrument champêtre; que le plus grand affront qu'on pût faire à un
- homme, était de lui couper la barbe; qu'on appellait le poil des
- pieds, le poil du pubis; que l'on ne rasait ce poil que dans des
- maladies immondes, comme celle de la lepre. Toutes ces figures, si
- étrangeres à notre style, ne signifient autre chose, sinon que le
- Seigneur, dans quelques années, délivrera son Peuple d'oppression.
-
- [Isaïe, Chapitre 20.]
-
- Le même _Isaïe_ marche tout nud, pour marquer que le Roi d'Assyrie
- emmenera d'Egypte & d'Ethiopie une foule de captifs qui n'auront pas
- de quoi couvrir leur nudité.
-
- [Ezéch. Chap. 4 & suiv.]
-
- _Ezéchiel_ mange le volume de parchemin qui lui est présenté: ensuite
- il couvre son pain d'excréments, & demeure couché sur son côté gauche
- trois cents quatre-vingt-dix jours, & sur le côté droit quarante
- jours, pour faire entendre que les Juifs manqueront de pain, & pour
- signifier les années que devait durer la captivité. Il se charge de
- chaînes, qui figurent celles du Peuple; il coupe ses cheveux & sa
- barbe, & les partage en trois parties: le premier tiers désigne ceux
- qui doivent périr dans la Ville; le second, ceux qui seront mis à mort
- autour des murailles; le troisieme, ceux qui doivent être emmenés à
- Babylone.
-
- [Ozée, Chap. 3.]
-
- Le Prophete _Ozée_ s'unit à une femme adultere, qu'il achete quinze
- pieces d'argent & un chomer & demi d'orge: _Vous m'attendrez_, lui
- dit-il, _plusieurs jours, & pendant ce temps nul homme n'approchera de
- vous; c'est l'état où les enfants d'Israël seront long-temps sans
- Rois, sans Princes, sans Sacrifices, sans Autel & sans Ephod_. En un
- mot, les Nabi, les Voyants, les Prophetes, ne prédisent presque jamais
- sans figurer par un signe la chose prédite.
-
- _Jérémie_ ne fait donc que se conformer à l'usage, en se liant de
- cordes, & en se mettant des colliers & des jougs sur le dos, pour
- signifier l'esclavage de ceux auxquels il envoye ces types. Si on veut
- y prendre garde, ces temps-là sont comme ceux d'un ancien monde, qui
- differe en tout du nouveau; la vie civile, les Loix, la maniere de
- faire la guerre, les cérémonies de la Religion, tout est absolument
- différent. Il n'y a même qu'à ouvrir _Homere_ & le premier Livre
- d'_Hérodote_, pour se convaincre que nous n'avons aucune ressemblance
- avec les Peuples de la haute antiquité, & que nous devons nous défier
- de notre jugement quand nous cherchons à comparer leurs moeurs avec
- les nôtres.
-
- La nature même n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui. Les Magiciens
- avaient sur elle un pouvoir qu'ils n'ont plus: ils enchantaient les
- serpents, ils évoquaient les morts, &c. Dieu envoyait des songes, &
- des hommes les expliquaient. Le don de prophétie était commun. On
- voyait des métamorphoses telles que celles de _Nabuchodonosor_ changé
- en boeuf, de la femme de _Loth_ en statue de sel, de cinq Villes en un
- lac bitumineux.
-
- Il y avait des especes d'hommes qui n'existent plus. La race des
- géants _Rephaïm_, _Emim_, _Néphilim_, _Enacim_ a disparu. _St.
- Augustin_, au Livre V de _la Cité de Dieu_, dit avoir vu la dent d'un
- ancien Géant, grosse comme cent de nos molaires. _Ezéchiel_ parle des
- pigmées _Gamadim_, hauts d'une coudée, qui combattaient au siege de
- Tyr: & en presque tout cela les Auteurs sacrés sont d'accord avec les
- profanes. Les maladies & les remedes n'étaient point les mêmes que de
- nos jours: les possédés étaient guéris avec la racine nommée _Barad_
- enchassée dans un anneau qu'on leur mettait sous le nez.
-
- Enfin tout cet ancien monde était si différent du nôtre, qu'on ne peut
- en tirer aujourd'hui aucune regle de conduite; & si, dans cette
- antiquité reculée, les hommes s'étaient persécutés & opprimés tour à
- tour au sujet de leur culte, on ne devrait pas imiter cette cruauté
- sous la Loi de grace.
-
- [Jérém. Chap. 18, v. 19.]
-
-Le même _Jérémie_, que le Melk, ou Roitelet Juif, _Sédécias_, avait fait
-mettre au cachot, ayant obtenu son pardon de _Sédécias_, lui conseille
-de la part de Dieu de se rendre au Roi de Babylone: _Si vous allez vous
-rendre à ses Officiers_, dit-il, _votre ame vivra_. Dieu prend donc
-enfin le parti d'un Roi idolâtre; il lui livre l'Arche, dont la seule
-vue avait coûté la vie à cinquante mille soixante & dix Juifs; il lui
-livre le Saint des Saints, & le reste du Temple qui avait coûté à bâtir
-cent huit mille talents d'or, un million dix-sept mille talents d'argent
-& dix mille drachmes d'or, laissés par _David_ & ses Officiers pour la
-construction de la Maison du Seigneur; ce qui, sans compter les deniers
-employés par _Salomon_, monte à la somme de dix-neuf milliards
-soixante-deux millions, ou environ, au cours de ce jour. Jamais
-idolâtrie ne fut plus récompensée. Je sais que ce compte est exagéré,
-qu'il y a probablement erreur de Copiste; mais réduisez la somme à la
-moitié, au quart, au huitieme même, elle vous étonnera encore. On n'est
-guères moins surpris des richesses qu'_Hérodote_ dit avoir vues dans le
-Temple d'Ephese. Enfin, les trésors ne sont rien aux yeux de Dieu; & le
-nom de son Serviteur donné à _Nabuchodonosor_, est le vrai trésor
-inestimable.
-
- [Isaïe, Chap. 44 & 45.]
-
-Dieu ne favorise pas moins le _Kir_, ou _Koresh_, ou _Kosroes_, que nous
-appellons _Cyrus_; il l'appelle _son Christ_, _son Oint_, quoiqu'il ne
-fût pas Oint, selon la signification commune de ce mot, & qu'il suivît
-la Religion de _Zoroastre_; il l'appelle son _Pasteur_, quoiqu'il fût
-usurpateur aux yeux des hommes: il n'y a pas dans toute la sainte
-Ecriture une plus grande marque de prédilection.
-
-Vous voyez dans _Malachie_, que _du levant au couchant le nom de Dieu
-est grand dans les Nations, & qu'on lui offre par-tout des oblations
-pures_. Dieu a soin des Ninivites idolâtres comme des Juifs; il les
-menace, & il leur pardonne. _Melchisedec_, qui n'était point Juif, était
-Sacrificateur de Dieu. _Balaam_ idolâtre, était Prophete. L'Ecriture
-nous apprend donc que non-seulement Dieu tolérait tous les autres
-Peuples, mais qu'il en avait un soin paternel: & nous osons être
-intolérants!
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-_Extrême Tolérance des Juifs._
-
-
- [Exode, Chap. 20, v. 5.]
-
- [Deutér. Chap. 28.]
-
- [Ezéch. Chap. 18, v. 20.]
-
- [Ezéch. Chap. 20, v. 25.]
-
-Ainsi donc sous _Moïse_, sous les Juges, sous les Rois, vous voyez
-toujours des exemples de tolérance. Il y a bien plus: _Moïse_ dit
-plusieurs fois _que Dieu punit les peres dans les enfants, jusqu'à la
-quatrieme génération_: cette menace était nécessaire à un Peuple à qui
-Dieu n'avait révélé ni l'immortalité de l'ame, ni les peines & les
-récompenses dans une autre vie. Ces vérités ne lui furent annoncées ni
-dans le Décalogue, ni dans aucune Loi du Lévitique & du Deutéronome.
-C'étaient les dogmes des Perses, des Babyloniens, des Egyptiens, des
-Grecs, des Crétois; mais ils ne constituaient nullement la Religion des
-Juifs. _Moïse_ ne dit point: _Honore ton pere & ta mere, si tu veux
-aller au Ciel_; mais, _Honore ton pere & ta mere, afin de vivre
-long-temps sur la terre_: il ne les menace que de maux corporels, de la
-galle seche, de la galle purulente, d'ulceres malins dans les genoux &
-dans les gras des jambes, d'être exposés aux infidélités de leurs
-femmes, d'emprunter à usure des étrangers, & de ne pouvoir prêter à
-usure; de périr de famine, & d'être obligés de manger leurs enfants:
-mais en aucun lieu il ne leur dit que leurs ames immortelles subiront
-des tourments après la mort, ou goûteront des félicités. Dieu qui
-conduisait lui-même son Peuple, le punissait ou le récompensait
-immédiatement après ses bonnes ou ses mauvaises actions. Tout était
-temporel; & c'est la preuve que le savant Evêque _Warburton_ apporte
-pour démontrer que la Loi des juifs était divine:[29] parce que Dieu
-même étant leur Roi, rendant justice immédiatement après la
-transgression ou l'obéissance, n'avait pas besoin de leur révéler une
-Doctrine qu'il réservait au temps où il ne gouvernerait plus son
-Peuple. Ceux qui par ignorance prétendent que _Moïse_ enseignait
-l'immortalité de l'ame, ôtent au Nouveau Testament un de ses plus grands
-avantages sur l'ancien. Il est constant que la Loi de _Moïse_
-n'annonçait que des châtiments temporels jusqu'à la quatrieme
-génération. Cependant, malgré l'énoncé précis de cette Loi, malgré cette
-déclaration expresse de Dieu, qu'il punirait jusqu'à la quatrieme
-génération, _Ezéchiel_ annonce tout le contraire aux Juifs, & leur dit,
-que le fils ne portera point l'iniquité de son pere: il va même jusqu'à
-faire dire à Dieu, qu'il leur avait donné _des préceptes qui n'étaient
-pas bons_.[30]
-
- [29] Il n'y a qu'un seul passage dans les Loix de _Moïse_, d'où l'on
- pût conclurre qu'il était instruit de l'opinion régnante chez les
- Egyptiens, que l'ame ne meurt point avec le corps: ce passage est
- très-important; c'est dans le chap. 18 du Deutéronome: _Ne consultez
- point les Devins qui prédisent par l'inspection des nuées, qui
- enchantent les serpents, qui consultent l'esprit de Python, les
- Voyants, les Connoisseurs qui interrogent les Morts, & leur demandent
- la vérité._
-
- Il paraît, par ce passage, que si l'on évoquait les ames des morts, ce
- sortilege prétendu supposait la permanence des ames. Il se peut aussi
- que les Magiciens dont parle _Moïse_, n'étant que des trompeurs
- grossiers, n'eussent pas une idée distincte du sortilege qu'ils
- croyaient opérer. Ils faisaient accroire qu'ils forçaient des morts à
- parler, qu'ils les remettaient par leur magie dans l'état où ces corps
- avaient été de leur vivant; sans examiner seulement si l'on pouvait
- inférer ou non de leurs opérations ridicules le dogme de l'immortalité
- de l'ame. Les Sorciers n'ont jamais été Philosophes; ils ont été
- toujours des jongleurs stupides, qui jouaient devant des imbécilles.
-
- On peut remarquer encore qu'il est bien étrange que le mot de _Python_
- se trouve dans le Deutéronome, long-temps avant que ce mot Grec pût
- être connu des Hébreux: aussi le terme _Python_ n'est point dans
- l'Hébreu, dont nous n'avons aucune traduction exacte.
-
- Cette Langue a des difficultés insurmontables: c'est un mélange de
- Phénicien, d'Egyptien, de Syrien & d'Arabe; & cet ancien mélange est
- très-altéré aujourd'hui. L'Hébreu n'eut jamais que deux modes aux
- verbes, le présent & le futur: il faut deviner les autres modes par le
- sens. Les voyelles différentes étaient souvent exprimées par les mêmes
- caracteres, ou plutôt ils n'exprimaient pas les voyelles; & les
- inventeurs des points n'ont fait qu'augmenter la difficulté. Chaque
- adverbe a vingt significations différentes. Le même mot est pris en
- des sens contraires. Ajoutez à cet embarras la sécheresse & la
- pauvreté du langage: les Juifs, privés des Arts, ne pouvaient exprimer
- ce qu'ils ignoraient. En un mot l'Hébreu est au Grec, ce que le
- langage d'un Paysan est à celui d'un Académicien.
-
- [30] Le sentiment d'_Ezéchiel_ prévalut enfin dans la Synagogue; mais
- il y eut toujours des Juifs qui, en croyant aux peines éternelles,
- croyaient aussi que Dieu poursuivait sur les enfants les iniquités des
- peres. Aujourd'hui ils sont punis par-delà la cinquantieme génération,
- & ont encore les peines éternelles à craindre. On demande comment les
- descendants des Juifs, qui n'étaient pas complices de la mort de
- JESUS-CHRIST, ceux qui étant dans Jérusalem n'y eurent aucune part, &
- ceux qui étaient répandus sur le reste de la terre, peuvent être
- temporellement punis dans leurs enfants, aussi innocents que leurs
- peres? Cette punition temporelle, ou plutôt, cette maniere d'exister
- différente des autres Peuples, & de faire le commerce sans avoir de
- Patrie, peut n'être point regardée comme un châtiment en comparaison
- des peines éternelles qu'ils s'attirent par leur incrédulité, & qu'ils
- peuvent éviter par une conversion sincere.
-
-Le Livre d'_Ezéchiel_ n'en fut pas moins inséré dans le Canon des
-Auteurs inspirés de Dieu: il est vrai que la Synagogue n'en permettait
-pas la lecture avant l'âge de trente ans, comme nous l'apprend _St.
-Jérôme_; mais c'était de peur que la jeunesse n'abusât des peintures
-trop naïves qu'on trouve dans les chapitres 16 & 23 du libertinage des
-deux soeurs _Olla_ & _Ooliba_. En un mot, son Livre fut toujours reçu,
-malgré sa contradiction formelle avec _Moïse_.
-
-Enfin,[31] lorsque l'immortalité de l'ame fut un dogme reçu, ce qui
-probablement avait commencé dès le temps de la captivité de Babylone, la
-secte des Saducéens persista toujours à croire qu'il n'y avait ni
-peines ni récompenses après la mort, & que la faculté de sentir & de
-penser périssait avec nous, comme la force active, le pouvoir de marcher
-& de digérer. Ils niaient l'existence des Anges. Ils différaient
-beaucoup plus des autres Juifs, que les Protestants ne different des
-Catholiques; ils n'en demeurerent pas moins dans la Communion de leurs
-freres: on vit même des grands Prêtres de leur secte.
-
- [31] Ceux qui ont voulu trouver dans le Pentateuque la doctrine de
- l'Enfer & du Paradis, tels que nous les concevons, se sont étrangement
- abusés: leur erreur n'est fondée que sur une vaine dispute de mots; la
- Vulgate ayant traduit le mot Hébreu _Sceol_, la fosse, par _Infernum_,
- & le mot Latin _Infernum_ ayant été traduit en Français par _Enfer_,
- on s'est servi de cette équivoque pour faire croire que les Anciens
- Hébreux avaient la notion de l'_Ades_ & du _Tartare_ des Grecs, que
- les autres Nations avaient connus auparavant sous d'autres noms.
-
- Il est rapporté au Chapitre 16 des Nombres, que la terre ouvrit sa
- bouche sous les tentes de _Coré_, de _Dathan_ & d'_Abiron_, qu'elle
- les dévora avec leurs tentes & leur substance, & qu'ils furent
- précipités vivants dans la sépulture, dans le souterrein; il n'est
- certainement question dans cet endroit, ni des ames de ces trois
- Hébreux, ni des tourments de l'Enfer, ni d'une punition éternelle.
-
- Il est étrange que dans le Dictionnaire Encyclopédique, au mot
- _Enfer_, on dise que les anciens Hébreux _en ont reconnu la réalité_;
- si cela était, ce serait une contradiction insoutenable dans le
- Pentateuque. Comment se pourrait-il faire que _Moïse_ eût parlé dans
- un passage isolé & unique, des peines après la mort, & qu'il n'en eût
- point parlé dans ses Loix? On cite le 32e Chapitre du Deutéronome,
- mais on le tronque; le voici entier: _Ils m'ont provoqué en celui qui
- n'était pas Dieu, & ils m'ont irrité dans leur vanité; & moi je les
- provoquerai dans celui qui n'est pas Peuple, & je les irriterai dans
- la Nation insensée. Et il s'est allumé un feu dans ma fureur, & il
- brûlera jusqu'au fond de la terre; il dévorera la terre jusqu'à son
- germe, & il brulera les fondements des montagnes, & j'assemblerai sur
- eux les maux, & je remplirai mes fleches sur eux; ils seront consumés
- par la faim, les oiseaux les dévoreront par des morsures ameres; je
- lâcherai sur eux les dents des bêtes qui se traînent avec fureur sur
- la terre, & des serpents._
-
- Y a-t-il le moindre rapport entre ces expressions & l'idée des
- punitions infernales, telles que nous les concevons? Il semble plutôt
- que ces paroles n'ayent été rapportées que pour faire voir évidemment
- que notre Enfer était ignoré des anciens Juifs.
-
- L'Auteur de cet Article cite encore le passage de _Job_, au Chap. 24.
- _L'oeil de l'adultere observe l'obscurité; disant, l'oeil ne me verra
- point, & il couvrira son visage; il perce les maisons dans les
- ténebres comme il l'avait dit dans le jour, & ils ont ignoré la
- lumiere; si l'aurore apparaît subitement, ils la croyent l'ombre de la
- mort, & ainsi ils marchent dans les ténebres comme dans la lumiere: il
- est léger sur la surface de l'eau; que sa part soit maudite sur la
- terre, qu'il ne marche point par la voye de la vigne, qu'il passe des
- eaux de neige à une trop grande chaleur: & ils ont péché le tombeau_,
- ou bien, _le tombeau a dissipé ceux qui pechent_, ou bien, (selon les
- Septante) _leur péché a été rappellé en mémoire_.
-
- Je cite les passages entiers, & littéralement, sans quoi il est
- toujours impossible de s'en former une idée vraie.
-
- Y a-t-il là, je vous prie, le moindre mot, dont on puisse conclure que
- _Moïse_ avait enseigné aux Juifs la doctrine claire & simple des
- peines & des récompenses après la mort?
-
- Le Livre de _Job_ n'a nul rapport avec les Loix de _Moïse_. De plus,
- il est très-vraisemblable que _Job_ n'était point Juif; c'est
- l'opinion de _St. Jérôme_ dans ses questions hébraïques sur la Genese.
- Le mot _Sathan_, qui est dans _Job_, n'était point connu des Juifs, &
- vous ne le trouvez jamais dans le Pentateuque. Les Juifs n'apprirent
- ce nom que dans la Chaldée, ainsi que les noms de _Gabriel_ & de
- _Raphael_, inconnus avant leur esclavage à Babylone. _Job_ est donc
- cité ici très-mal à propos.
-
- On rapporte encore le Chapitre dernier d'_Isaïe_: _Et de mois en mois,
- & de Sabath en Sabath, toute chair viendra m'adorer, dit le Seigneur;
- & ils sortiront, & ils verront à la voirie les cadavres de ceux qui
- ont prévariqué; leur ver ne mourra point, leur feu ne s'éteindra
- point, & ils seront exposés aux yeux de toute chair jusqu'à satiété_.
-
- Certainement s'ils sont jettés à la voirie, s'ils sont exposés à la
- vue des passants jusqu'à satiété, s'ils sont mangés des vers, cela ne
- veut pas dire que _Moïse_ enseigna aux Juifs le dogme de l'immortalité
- de l'ame; & ces mots, _Le feu ne s'éteindra point_, ne signifient pas
- que des cadavres qui sont exposés à la vue du Peuple subissent les
- peines éternelles de l'Enfer.
-
- Comment peut-on citer un passage d'_Isaïe_ pour prouver que les Juifs
- du temps de _Moïse_ avaient reçu le dogme de l'immortalité de l'ame?
- _Isaïe_ prophétisait, selon la computation Hébraïque, l'an du monde
- 3380. _Moïse_ vivait vers l'an du monde 2500; il s'est écoulé huit
- siecles entre l'un & l'autre. C'est une insulte au sens commun, ou une
- pure plaisanterie, que d'abuser ainsi de la permission de citer, & de
- prétendre prouver qu'un Auteur a eu une telle opinion, par un passage
- d'un Auteur venu huit cents ans après, & qui n'a point parlé de cette
- opinion. Il est indubitable que l'immortalité de l'ame, les peines &
- les récompenses après la mort, sont annoncées, reconnues, constatées
- dans le Nouveau Testament, & il est indubitable qu'elles ne se
- trouvent en aucun endroit du Pentateuque.
-
- Les Juifs, en croyant depuis l'immortalité de l'ame, ne furent point
- éclairés sur sa spiritualité; ils penserent comme presque toutes les
- autres Nations, que l'ame est quelque chose de délié, d'aérien, une
- substance légere, qui retenait quelque apparence du corps qu'elle
- avait animé; c'est ce qu'on appellait les ombres, les mânes des corps.
- Cette opinion fut celle de plusieurs Peres de l'Eglise. _Tertullien_,
- dans son Chap. 22. _de l'Ame_, s'exprime ainsi: _Definimus animam Dei
- flatu natam, immortalem, corporalem, effigiatam, substantiâ
- simplicem_; «Nous définissons l'ame née du souffle de Dieu,
- immortelle, corporelle, figurée, simple dans sa substance.
-
- _St. Irenée_ dit dans son Livre II, Chap. 34. _Incorporales sunt animæ
- quantùm ad comparationem mortalium corporum._ «Les ames sont
- incorporelles en comparaison des corps mortels.» Il ajoute, que
- «JESUS-CHRIST a enseigné que les ames conservent les images du corps;»
- _Caracterem corporum in quo adoptantur, &c._ On ne voit pas que
- JESUS-CHRIST ait jamais enseigné cette Doctrine, & il est difficile de
- deviner le sens de _St. Irenée_.
-
- _St. Hilaire_ est plus formel & plus positif dans son Commentaire sur
- _St. Matthieu_: il attribue nettement une substance corporelle à
- l'ame: _Corpoream natura sua substantiam sortiuntur_.
-
- _St. Ambroise_ sur _Abraham_, Liv. II, Chap. 8, prétend qu'il n'y a
- rien de dégagé de la matiere, si ce n'est la substance de la Ste.
- Trinité.
-
- On pourrait reprocher à ces hommes respectables d'avoir une mauvaise
- Philosophie; mais il est à croire qu'au fond leur Théologie était fort
- saine, puisque ne connaissant pas la nature incompréhensible de l'ame,
- ils l'assuraient immortelle, & la voulaient Chrétienne.
-
- Nous savons que l'ame est spirituelle, mais nous ne savons point du
- tout ce que c'est qu'esprit. Nous connaissons très-imparfaitement la
- matiere, & il nous est impossible d'avoir une idée distincte de ce qui
- n'est pas matiere. Très-peu instruits de ce qui touche nos sens, nous
- ne pouvons rien connaître par nous-mêmes de ce qui est au-delà des
- sens. Nous transportons quelques paroles de notre langage ordinaire
- dans les abymes de la Métaphysique & de la Théologie, pour nous donner
- quelque légere idée des choses que nous ne pouvons ni concevoir, ni
- exprimer; nous cherchons à nous étayer de ces mots, pour soutenir,
- s'il se peut, notre faible entendement dans ces régions ignorées.
-
- Ainsi nous nous servons du mot _esprit_, qui répond à _souffle_ &
- _vent_, pour exprimer quelque chose qui n'est pas matiere; & ce mot
- _souffle_, _vent_, _esprit_, nous ramenant malgré nous à l'idée d'une
- substance déliée & légere, nous en retranchons encore ce que nous
- pouvons, pour parvenir à concevoir la spiritualité pure; mais nous ne
- parvenons jamais à une notion distincte: nous ne savons même ce que
- nous disons quand nous prononçons le mot _substance_; il veut dire, à
- la lettre, ce qui est dessous; & par cela même il nous avertit qu'il
- est incompréhensible: car, qu'est-ce en effet que ce qui est dessous?
- La connaissance des secrets de Dieu n'est pas le partage de cette vie.
- Plongés ici dans des ténebres profondes, nous nous battons les uns
- contre les autres, & nous frappons au hasard au milieu de cette nuit,
- sans savoir précisément pourquoi nous combattons.
-
- Si on veut bien réfléchir attentivement sur tout cela, il n'y a point
- d'homme raisonnable qui ne conclue que nous devons avoir de
- l'indigence pour les opinions des autres, & en mériter.
-
- Toutes ces remarques ne sont point étrangeres au fond de la question,
- qui consiste à savoir si les hommes doivent se tolérer: car si elles
- prouvent combien on s'est trompé de part & d'autre dans tous les
- temps, elles prouvent que les hommes ont dû dans tous les temps se
- traiter avec indulgence.
-
-Les Pharisiens croyaient à la fatalité[32] & à la Métempsycose.[33] Les
-Esséniens pensaient que les ames des Justes allaient dans les Isles
-fortunées,[34] & celles des méchants dans une espece de Tartare. Ils ne
-faisaient point de sacrifices; ils s'assemblaient entre eux dans une
-Synagogue particuliere. En un mot, si l'on veut examiner de près le
-Judaïsme, on sera étonné de trouver la plus grande tolérance, au milieu
-des horreurs les plus barbares. C'est une contradiction, il est vrai;
-presque tous les Peuples se sont gouvernés par des contradictions.
-Heureuse celle qui amene des moeurs douces, quand on a des loix de sang!
-
- [32] Le dogme de la fatalité est ancien & universel: vous le trouvez
- toujours dans _Homere_. _Jupiter_ voudrait sauver la vie à son fils
- _Sarpedon_; mais le Destin l'a condamné à la mort; _Jupiter_ ne peut
- qu'obéir. Le Destin était chez les Philosophes ou l'enchaînement
- nécessaire des causes & des effets nécessairement produit par la
- nature, ou ce même enchaînement ordonné par la Providence; ce qui est
- bien plus raisonnable. Tout le systême de la fatalité est contenu dans
- ce Vers d'_Anneus Seneque: Ducunt volentem fata, nolentem trahunt_.
- On est toujours convenu que Dieu gouvernait l'Univers par des Loix
- éternelles, universelles, immuables: cette vérité fut la source de
- toutes ces disputes inintelligibles sur la liberté, parce qu'on n'a
- défini jamais la liberté, jusqu'à ce que le sage _Loke_ soit venu: il
- a prouvé que la liberté est le pouvoir d'agir. Dieu donne ce pouvoir,
- & l'homme agissant librement selon les ordres éternels de Dieu, est
- une des roues de la grande machine du monde. Toute l'Antiquité disputa
- sur la liberté; mais personne ne persécuta sur ce sujet jusqu'à nos
- jours. Quelle horreur absurde, d'avoir emprisonné, exilé pour cette
- dispute, un _Pompone d'Andilly_, un _Arnaud_, un _Sacy_, un _Nicole_,
- & tant d'autres qui ont été la lumiere de la France!
-
- [33] Le Roman Théologique de la Métempsycose vient de l'Inde, dont
- nous avons reçu beaucoup plus de fables qu'on ne croit communément. Ce
- dogme est expliqué dans l'admirable douzieme Livre des Métamorphoses
- d'_Ovide_. Il a été reçu presque dans toute la terre: il a été
- toujours combattu; mais nous ne voyons point qu'aucun Prêtre de
- l'Antiquité ait jamais fait donner une lettre de cachet à un Disciple
- de _Pythagore_.
-
- [34] Ni les anciens Juifs, ni les Egyptiens, ni les Grecs leurs
- contemporains, ne croyaient que l'ame de l'homme allât dans le Ciel
- après sa mort. Les Juifs pensaient que la Lune & le Soleil étaient à
- quelques lieues au-dessus de nous dans le même cercle, & que le
- firmament était une voûte épaisse & solide, qui soutenait le poids des
- eaux, lesquelles s'échappaient par quelques ouvertures. Le Palais des
- Dieux, chez les anciens Grecs, était sur le mont Olympe. La demeure
- des Héros, après la mort, était, du temps d'_Homere_, dans une Isle
- au-delà de l'Océan, & c'était l'opinion des Esséniens.
-
- Depuis _Homere_, on assigna des planetes aux Dieux; mais il n'y avait
- pas plus de raison aux hommes de placer un Dieu dans la Lune, qu'aux
- habitants de la Lune de mettre un Dieu dans la planete de la terre.
- _Junon_ & _Iris_ n'eurent d'autre Palais que les nuées; il n'y avait
- pas là où réposer son pied. Chez les Sabéens, chaque Dieu eut son
- étoile; mais une étoile étant un Soleil, il n'y a pas moyen d'habiter
- là, à moins d'être de la nature du feu. C'est donc une question fort
- inutile de demander ce que les Anciens pensaient du Ciel; la meilleure
- réponse est qu'ils ne pensaient pas.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-_Si l'Intolérance a été enseignée par_ JESUS-CHRIST?
-
-
-Voyons maintenant si JESUS-CHRIST a établi des Loix sanguinaires, s'il a
-ordonné l'intolérance, s'il fit bâtir les cachots de l'Inquisition, s'il
-institua les bourreaux des _Auto-da-fé_.
-
- [St. Math. Chap. 22.]
-
-Il n'y a, si je ne me trompe, que peu de passages dans les Evangiles,
-dont l'esprit persécuteur ait pu inférer que l'intolérance, la
-contrainte sont légitimes. L'un est la parabole dans laquelle le Royaume
-des Cieux est comparé à un Roi qui invite des convives aux noces de son
-fils: ce Monarque leur fait dire par ses Serviteurs: _J'ai tué mes
-boeufs & mes volailles, tout est prêt, venez aux noces_. Les uns, sans
-se soucier de l'invitation, vont à leurs maisons de campagne, les
-autres à leur négoce, d'autres outragent les domestiques du Roi & les
-tuent. Le Roi fait marcher ses Armées contre ces meurtriers & détruit
-leur Ville: il envoye sur les grands chemins convier au festin tous ceux
-qu'on trouve: un d'eux s'étant mis à table sans avoir mis la robe
-nuptiale, est chargé de fers & jetté dans les ténebres extérieures.
-
-Il est clair que cette allégorie ne regardant que le Royaume des Cieux,
-nul homme, assurément, ne doit en prendre le droit de garotter ou de
-mettre au cachot son voisin qui serait venu souper chez lui sans avoir
-un habit de noces convenable; & je ne connais dans l'Histoire aucun
-Prince qui ait fait pendre un Courtisan pour un pareil sujet: il n'est
-pas non plus à craindre que quand l'Empereur enverra des Pages à des
-Princes de l'Empire pour les prier à souper, ces Princes tuent ces
-Pages. L'invitation au festin signifie la prédication du salut; le
-meurtre des Envoyés du Prince figure la persécution contre ceux qui
-prêchent la sagesse & la vertu.
-
- [St. Luc, Chap. 14.]
-
-L'autre parabole est celle d'un Particulier qui invite ses amis à un
-grand souper; & lorsqu'il est prêt de se mettre à table, il envoye son
-domestique les avertir. L'un s'excuse sur ce qu'il a acheté une Terre, &
-qu'il va la visiter; cette excuse ne paraît pas valable, ce n'est pas
-pendant la nuit qu'on va voir sa Terre. Un autre dit qu'il a acheté
-cinq paires de boeufs, & qu'il les doit éprouver; il a le même tort que
-l'autre; on n'essaye pas des boeufs à l'heure du souper. Un troisieme
-répond qu'il vient de se marier, & assurément son excuse est
-très-recevable. Le Pere de famille, en colere, fait venir à son festin
-les aveugles & les boiteux; & voyant qu'il reste encore des places
-vuides, il dit à son valet: _Allez dans les grands chemins, & le long
-des hayes, & contraignez les gens d'entrer_.
-
-Il est vrai qu'il n'est pas dit expressément que cette parabole soit une
-figure du Royaume des Cieux. On n'a que trop abusé de ces paroles:
-_Contrains-les d'entrer_; mais il est visible qu'un seul valet ne peut
-contraindre par la force tous les gens qu'il rencontre à venir souper
-chez son Maître; & d'ailleurs, des convives ainsi forcés, ne rendraient
-pas le repas fort agréable. _Contrains-les d'entrer_, ne veut dire autre
-chose, selon les Commentateurs les plus accrédités, sinon: priez,
-conjurez, pressez, obtenez. Quel rapport, je vous prie, de cette priere
-& de ce souper, à la persécution?
-
-Si on prend les choses à la lettre, faudra-t-il être aveugle, boiteux, &
-conduit par force, pour être dans le sein de l'Eglise? JESUS dit dans la
-même parabole: _Ne donnez à dîner ni à vos amis, ni à vos parents
-riches_: en a-t-on jamais inféré, qu'on ne dût point en effet dîner avec
-ses parents & ses amis, dès qu'ils ont un peu de fortune?
-
- [St. Luc, Chap. 14, v. 26 & suiv.]
-
-JESUS-CHRIST, après la parabole du festin, dit: _Si quelqu'un vient à
-moi, & ne hait pas son pere, sa mere, ses freres, ses soeurs, & même sa
-propre ame, il ne peut être mon Disciple, &c. Car qui est celui d'entre
-vous qui voulant bâtir une tour, ne suppute pas auparavant la dépense?_
-Y a-t-il quelqu'un dans le monde assez dénaturé, pour conclurre qu'il
-faut haïr son pere & sa mere? & ne comprend-on pas aisément que ces
-paroles signifient: Ne balancez pas entre moi & vos plus cheres
-affections?
-
- [St. Math. Chap. 8, v. 17.]
-
-On cite le passage de _St. Mathieu: Qui n'écoute point l'Eglise, soit
-comme un Païen & comme un Receveur de la Douane_. Cela ne dit pas
-assurément qu'on doive persécuter les Païens, & les Fermiers des droits
-du Roi; ils sont maudits, il est vrai, mais ils ne sont point livrés au
-bras séculier. Loin d'ôter à ces Fermiers aucune prérogative de Citoyen,
-on leur a donné les plus grands privileges; c'est la seule profession
-qui soit condamnée dans l'Ecriture, & c'est la plus favorisée par les
-Gouvernements. Pourquoi donc n'aurions-nous pas pour nos freres errants
-autant d'indulgence que nous prodiguons de considération à nos freres
-les Traitants?
-
-Un autre passage, dont on a fait un abus grossier, est celui de _St.
-Mathieu_ & de _St. Marc_, où il est dit que JESUS ayant faim le matin,
-approcha d'un figuier, où il ne trouva que des feuilles: car ce n'était
-pas le temps des figues: il maudit le figuier qui se sécha aussi-tôt.
-
-On donne plusieurs explications différentes de ce miracle: mais y en
-a-t-il une seule qui puisse autoriser la persécution? Un figuier n'a pu
-donner des figues vers le commencement de Mars, on l'a séché: est-ce une
-raison pour faire sécher nos freres de douleur dans tous les temps de
-l'année? Respectons dans l'Ecriture tout ce qui peut faire naître des
-difficultés dans nos esprits curieux & vains, mais n'en abusons pas pour
-être durs & implacables.
-
-L'esprit persécuteur qui abuse de tout, cherche encore sa justification
-dans l'expulsion des Marchands chassés du Temple, & dans la légion de
-Démons envoyée du corps d'un possédé dans le corps de deux mille animaux
-immondes. Mais qui ne voit que ces deux exemples ne sont autre chose
-qu'une justice que Dieu daigne faire lui-même d'une contravention à la
-Loi? C'était manquer de respect à la Maison du Seigneur, que de changer
-son parvis en une boutique de Marchands. En vain le Sanhedrin & les
-Prêtres permettaient ce négoce pour la commodité des sacrifices; le Dieu
-auquel on sacrifiait pouvait sans doute, quoique caché sous la figure
-humaine, détruire cette profanation: il pouvait de même punir ceux qui
-introduisaient dans le Pays des troupeaux entiers, défendus par une Loi
-dont il daignait lui-même être l'observateur. Ces exemples n'ont pas le
-moindre rapport aux persécutions sur le dogme. Il faut que l'esprit
-d'intolérance soit appuyé sur de bien mauvaises raisons, puisqu'il
-cherche par-tout les plus vains prétextes.
-
-Presque tout le reste des paroles & des actions de JESUS-CHRIST prêche
-la douceur, la patience, l'indulgence. C'est le Pere de famille qui
-reçoit l'enfant prodigue; c'est l'ouvrier qui vient à la derniere heure,
-& qui est payé comme les autres; c'est le Samaritain charitable;
-lui-même justifie ses Disciples de ne pas jeûner; il pardonne à la
-pécheresse; il se contente de recommander la fidélité à la femme
-adultere: il daigne même condescendre à l'innocente joye des convives de
-Canaa, qui étant déja échauffés de vin, en demandent encore; il veut
-bien faire un miracle en leur faveur, il change pour eux l'eau en vin.
-
-Il n'éclate pas même contre _Judas_ qui doit le trahir; il ordonne à
-_Pierre_ de ne se jamais servir de l'épée; il réprimande les enfants de
-_Zébédée_, qui, à l'exemple d'_Elie_, voulaient faire descendre le feu
-du Ciel sur une Ville qui n'avait pas voulu le loger.
-
-Enfin, il meurt victime de l'envie. Si on ose comparer le sacré avec le
-profane, & un Dieu avec un homme, sa mort, humainement parlant, a
-beaucoup de rapport à celle de _Socrate_. Le Philosophe Grec périt par
-la haine des Sophistes, des Prêtres, & des premiers du Peuple: le
-Législateur des Chrétiens succomba sous la haine des Scribes, des
-Pharisiens, & des Prêtres. _Socrate_ pouvait éviter la mort, & il ne le
-voulut pas: JESUS-CHRIST s'offrit volontairement. Le Philosophe Grec
-pardonna non-seulement à ses calomniateurs & à ses Juges iniques, mais
-il les pria de traiter un jour ses enfants comme lui-même s'ils étaient
-assez heureux pour mériter leur haine comme lui: le Législateur des
-Chrétiens, infiniment supérieur, pria son Pere de pardonner à ses
-ennemis.
-
-Si JESUS-CHRIST sembla craindre la mort, si l'angoisse qu'il ressentit
-fut si extrême qu'il en eut une sueur mêlée de sang, ce qui est le
-symptome le plus violent & le plus rare, c'est qu'il daigna s'abaisser à
-toute la faiblesse du corps humain qu'il avait revêtu. Son corps
-tremblait, & son ame était inébranlable; il nous apprenait que la vraie
-force, la vraie grandeur consistent à supporter des maux sous lesquels
-notre nature succombe. Il y a un extrême courage à courir à la mort en
-la redoutant.
-
- [St. Math. Chap. 23.]
-
-_Socrate_ avait traité les Sophistes d'ignorants, & les avait convaincus
-de mauvaise foi: JESUS, usant de ses droits divins, traita les Scribes &
-les Pharisiens d'hypocrites, d'insensés, d'aveugles, de méchants, de
-serpents, de race de vipere.
-
- [St. Math. Chap. 26.]
-
-_Socrate_ ne fut point accusé de vouloir fonder une secte nouvelle; on
-n'accusa point JESUS-CHRIST d'en avoir voulu introduire une. Il est dit
-que les Princes des Prêtres, & tout le Conseil, cherchaient un faux
-témoignage contre JESUS pour le faire périr.
-
-Or, s'ils cherchaient un faux témoignage, ils ne lui reprochaient donc
-pas d'avoir prêché publiquement contre la Loi. Il fut en effet soumis à
-la Loi de _Moïse_ depuis son enfance jusqu'à sa mort: on le circoncit le
-huitieme jour comme tous les autres enfants. S'il fut depuis baptisé
-dans le Jourdain, c'était une cérémonie consacrée chez les Juifs, comme
-chez tous les Peuples de l'Orient. Toutes les souillures légales se
-nettoyaient par le Baptême; c'est ainsi qu'on consacrait les Prêtres: on
-se plongeait dans l'eau à la fête de l'expiation solemnelle, on
-baptisait les Prosélites.
-
-JESUS observa tous les points de la Loi; il fêta tous les jours de
-Sabath; il s'abstint des viandes défendues; il célébra toutes les
-fêtes; & même avant sa mort il avait célébré la Pâque: on ne l'accusa ni
-d'aucune opinion nouvelle, ni d'avoir observé aucun Rite étranger. Né
-Israélite, il vécut constamment en Israélite.
-
- [St. Math. chap. 26, v. 61.]
-
-Deux témoins qui se présenterent, l'accuserent d'avoir dit, _qu'il
-pourrait détruire le Temple, & le rebâtir en trois jours_. Un tel
-discours était incompréhensible pour les Juifs charnels, mais ce n'était
-pas une accusation de vouloir fonder une nouvelle secte.
-
-Le Grand-Prêtre l'interrogea, & lui dit: _Je vous commande par le_ DIEU
-_vivant, de nous dire, si vous êtes le_ CHRIST, _Fils de_ DIEU. On ne
-nous apprend point ce que le Grand-Prêtre entendait par _Fils de_ DIEU.
-On se servait quelquefois de cette expression pour signifier un
-juste,[35] comme on employait les mots de _fils de Bélial_, pour
-signifier un méchant. Les Juifs grossiers n'avaient aucune idée du
-mystere sacré d'un Fils de Dieu, Dieu lui-même, venant sur la terre.
-
- [35] Il était en effet, très-difficile aux Juifs, pour ne pas dire
- impossible, de comprendre, sans une révélation particuliere, ce
- Mystere ineffable de l'Incarnation du Fils de Dieu, Dieu lui-même. La
- Genese (chap. 6.) appelle _Fils de Dieu_, les fils des hommes
- puissants: de même les grands cedres dans les Pseaumes sont appellés
- les cedres de Dieu. _Samuel_ dit qu'une frayeur de Dieu tomba sur le
- Peuple, c'est-à-dire, une grande frayeur; un grand vent, un vent de
- Dieu; la maladie de _Saül_, mélancolie de Dieu. Cependant il paraît
- que les Juifs entendirent à la Lettre, que JESUS se dit Fils de Dieu
- dans le sens propre; mais s'ils regarderent ces mots comme un
- blasphême, c'est peut-être encore une preuve de l'ignorance où ils
- étaient du Mystere de l'Incarnation, & de Dieu, Fils de Dieu, envoyé
- sur la terre pour le salut des hommes.
-
-JESUS lui répondit: _Vous l'avez dit; mais je vous dis que vous verrez
-bientôt le fils de l'homme assis à la droite de la vertu de_ DIEU,
-_venant sur les nuées du Ciel_.
-
-Cette réponse fut regardée, par le Sanhedrin irrité, comme un blasphême.
-Le Sanhedrin n'avait plus le droit du glaive: ils traduisirent JESUS
-devant le Gouverneur Romain de la Province, & l'accuserent
-calomnieusement d'être un perturbateur du repos public, qui disait qu'il
-ne fallait pas payer le tribut à _César_, & qui de plus se disait Roi
-des Juifs. Il est donc de la plus grande évidence qu'il fut accusé d'un
-crime d'Etat.
-
-Le Gouverneur _Pilate_ ayant appris qu'il était Galiléen, le renvoya
-d'abord à _Hérode_, Tétrarque de Galilée. _Hérode_ crut qu'il était
-impossible que JESUS pût aspirer à se faire chef de parti, & prétendre à
-la Royauté; il le traita avec mépris, & le renvoya à _Pilate_, qui eut
-l'indigne faiblesse de le condamner, pour appaiser le tumulte excité
-contre lui-même, d'autant plus qu'il avait essuyé déja une révolte des
-Juifs, à ce que nous apprend _Joseph_. _Pilate_ n'eut pas la même
-générosité qu'eut depuis le Gouverneur _Festus_.
-
-Je demande à présent, si c'est la tolérance, ou l'intolérance, qui est
-de droit divin? Si vous voulez ressembler à JESUS-CHRIST, soyez martyrs,
-& non pas bourreaux.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-_Témoignages contre l'Intolérance._
-
-
-C'est une impiété d'ôter, en matiere de Religion, la liberté aux hommes,
-d'empêcher qu'ils ne fassent choix d'une Divinité; aucun homme, aucun
-Dieu ne voudrait d'un service forcé. (_Apologétique, ch. 24._)
-
-Si on usait de violence pour la défense de la Foi, les Evêques s'y
-opposeraient. (_St. Hilaire, Liv. I._)
-
-La Religion forcée n'est plus Religion; il faut persuader, & non
-contraindre. La Religion ne se commande point. (_Lactance, Liv. 3._)
-
-C'est une exécrable hérésie de vouloir tirer par la force, par les
-coups, par les emprisonnements, ceux qu'on n'a pu convaincre par la
-raison. (_St. Athanase, Liv. I._)
-
-Rien n'est plus contraire à la Religion que la contrainte. (_St. Justin,
-Martyr, Liv. 5._)
-
-Persécuterons-nous ceux que Dieu tolere? _dit St. Augustin, avant que sa
-querelle avec les Donatistes l'eût rendu trop sévere_.
-
-Qu'on ne fasse aucune violence aux Juifs, (_4me. Concile de Tolede,
-56me. canon._)
-
-Conseillez, & ne forcez pas. (_Lettres de saint Bernard._)
-
-Nous ne prétendons point détruire les erreurs par la violence.
-(_Discours du Clergé de France à Louis XIII._)
-
-Nous avons toujours désapprouvé les voyes de rigueur. (_Assemblée du
-Clergé, 11me. Aoust 1560._)
-
-Nous savons que la Foi se persuade, & ne se commande point. (_Fléchier,
-Evêque de Nîmes, Lettre 19._)
-
-On ne doit pas même user de termes insultants. (_L'Evêque du Belley dans
-une Instr. pastorale._)
-
-Souvenez-vous que les maladies de l'ame ne se guérissent point par
-contrainte & par violence. (_Le Cardinal le Camus, Instruction pastorale
-de 1688._)
-
-Accordez à tous la tolérance civile. (_Fénelon, Archevêque de Cambrai,
-au Duc de Bourgogne._)
-
-L'exaction forcée d'une Religion est une preuve évidente que l'esprit
-qui la conduit est un esprit ennemi de la vérité. (_Dirois, Docteur de
-Sorbonne, Liv. 6, chap. 4._)
-
-La violence peut faire des hypocrites; on ne persuade point quand on
-fait retentir par-tout les menaces. (_Tillemont, Hist. Eccl. tom. 6._)
-
-Il nous a paru conforme à l'équité & à la droite raison, de marcher sur
-les traces de l'ancienne Eglise, qui n'a point usé de violence pour
-établir & étendre la Religion. (_Remontr. du Parlement de Paris à Henri
-II._)
-
-L'expérience nous apprend que la violence est plus capable d'irriter que
-de guérir un mal qui a sa racine dans l'esprit &c. (_De Thou, Epître
-dédicatoire à Henri IV._.)
-
-La Foi ne s'inspire pas à coups d'épée. (_Cérisier, sur les regnes de
-Henri IV & de Louis XIII._)
-
-C'est un zele barbare que celui qui prétend planter la Religion dans les
-coeurs, comme si la persuasion pouvait être l'effet de la contrainte.
-(_Boulainvilliers, Etat de la France._)
-
-Il en est de la Religion comme de l'amour; le commandement n'y peut
-rien, la contrainte encore moins; rien de plus indépendant que d'aimer &
-de croire. (_Amelot de la Houssaye, sur les Lettres du Cardinal
-d'Ossat._)
-
-Si le Ciel vous a assez aimé pour vous faire voir la vérité, il vous a
-fait une grande grace: mais est-ce à ceux qui ont l'héritage de leur
-Pere, de haïr ceux qui ne l'ont pas? (_Esprit des Loix, Liv. 25._)
-
-On pourrait faire un Livre énorme, tout composé de pareils passages. Nos
-Histoires, nos Discours, nos Sermons, nos Ouvrages de morale, nos
-Catéchismes, respirent tous, enseignent tous aujourd'hui ce devoir sacré
-de l'indulgence. Par quelle fatalité, par quelle inconséquence
-démentirions-nous dans la pratique une théorie que nous annonçons tous
-les jours? Quand nos actions démentent notre morale, c'est que nous
-croyons qu'il y a quelque avantage pour nous à faire le contraire de ce
-que nous enseignons; mais certainement il n'y a aucun avantage à
-persécuter ceux qui ne sont pas de notre avis, & à nous en faire haïr.
-Il y a donc, encore une fois, de l'absurdité dans l'intolérance. Mais,
-dira-t-on, ceux qui ont intérêt à gêner les consciences, ne sont point
-absurdes. C'est à eux que s'adresse le petit Chapitre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI.
-
-_Dialogue entre un mourant & un homme qui se porte bien._
-
-
-Un Citoyen était à l'agonie dans une Ville de Province; un homme en
-bonne santé vint insulter à ses derniers moments, & lui dit:
-
-Misérable! pense comme moi tout-à-l'heure, signe cet Ecrit, confesse que
-cinq propositions sont dans un Livre que ni toi ni moi n'avons jamais
-lu; sois tout-à-l'heure du sentiment de _Lamfran_ contre _Berenger_, de
-_St. Thomas_ contre _St. Bonaventure_; embrasse le second Concile de
-Nicée contre le Concile de Francfort; explique-moi dans l'instant,
-comment ces paroles: _Mon pere est plus grand que moi_, signifient
-expressément: _Je suis aussi grand que lui_.
-
-Dis-moi comment le Pere communique tout au Fils, excepté la paternité,
-ou je vais faire jetter ton corps à la voirie; tes enfants n'hériteront
-point, ta femme sera privée de sa dot, & ta famille mendiera du pain que
-mes pareils ne lui donneront pas.
-
-_Le Mourant._
-
-J'entends à peine ce que vous me dites; les menaces que vous me faites
-parviennent confusément à mon oreille, elles troublent mon ame, elles
-rendent ma mort affreuse. Au nom de Dieu, ayez pitié de moi!
-
-_Le Barbare._
-
-De la pitié! je n'en puis avoir si tu n'es pas de mon avis en tout.
-
-_Le Mourant._
-
-Hélas! vous sentez qu'à ces derniers moments tous mes sens sont flétris,
-toutes les portes de mon entendement sont fermées, mes idées s'enfuyent,
-ma pensée s'éteint. Suis-je en état de disputer?
-
-_Le Barbare._
-
-Eh bien, si tu ne peux pas croire ce que je veux, dis que tu le crois, &
-cela me suffit.
-
-_Le Mourant._
-
-Comment puis-je me parjurer pour vous plaire? Je vais paroître dans un
-moment devant le Dieu qui punit le parjure.
-
-_Le Barbare._
-
-N'importe; tu auras le plaisir d'être enterré dans un cimetiere; & ta
-femme, tes enfants auront de quoi vivre. Meurs en hypocrite:
-l'hypocrisie est une bonne chose; c'est, comme on dit, un hommage que le
-vice rend à la vertu. Un peu d'hypocrisie, mon Ami, qu'est-ce que cela
-coûte?
-
-_Le Mourant._
-
-Hélas! vous méprisez Dieu, ou vous ne le reconnaissez pas, puisque vous
-me demandez un mensonge à l'article de la mort, vous qui devez bientôt
-recevoir votre jugement de lui, & qui répondrez de ce mensonge.
-
-_Le Barbare._
-
-Comment, insolent! je ne reconnais point de Dieu?
-
-_Le Mourant._
-
-Pardon, mon frere, je crains que vous n'en connaissiez pas. Celui que
-j'adore ranime en ce moment mes forces, pour vous dire d'une voix
-mourante, que si vous croyez en Dieu, vous devez user envers moi de
-charité. Il m'a donné ma femme & mes enfants, ne les faites pas périr de
-misere. Pour mon corps, faites-en ce que vous voudrez, je vous
-l'abandonne; mais croyez en Dieu, je vous en conjure!
-
-_Le Barbare._
-
-Fais, sans raisonner, ce que je t'ai dit; je le veux, je l'ordonne.
-
-_Le Mourant._
-
-Et quel intérêt avez-vous à me tant tourmenter?
-
-_Le Barbare._
-
-Comment! quel intérêt? si j'ai ta signature, elle me vaudra un bon
-Canonicat.
-
-_Le Mourant._
-
-Ah, mon frere! voici mon dernier moment; je meurs; je vais prier Dieu
-qu'il vous touche & qu'il vous convertisse.
-
-_Le Barbare._
-
-Au diable soit l'impertinent qui n'a point signé! Je vais signer pour
-lui, & contrefaire son écriture.
-
-_La Lettre suivante est une confirmation de la même morale._
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII.
-
- _Lettre écrite au Jésuite_ Le Tellier, _par un Bénéficier, le 6 Mai
- 1714._
-
-
- MON RÉVÉREND PERE,
-
- J'obéis aux ordres que Votre Révérence m'a donnés de lui présenter les
- moyens les plus propres de délivrer JESUS & sa Compagnie de leurs
- ennemis. Je crois qu'il ne reste plus que cinq cents mille Huguenots
- dans le Royaume, quelques-uns disent un million, d'autres quinze cents
- mille; mais en quelque nombre qu'ils soient, voici mon avis, que je
- soumets très-humblement au vôtre, comme je le dois.
-
- 1º. Il est aisé d'attraper en un jour tous les Prédicants, & de les
- pendre tous à la fois dans une même place, non-seulement pour
- l'édification publique, mais pour la beauté du spectacle.
-
- 2º. Je ferais assassiner dans leurs lits, tous les peres & meres,
- parce que si on les tuait dans les rues, cela pourrait causer quelque
- tumulte; plusieurs même pourraient se sauver, ce qu'il faut éviter,
- sur toute chose. Cette exécution est un corollaire nécessaire de nos
- principes; car s'il faut tuer un hérétique, comme tant de grands
- Théologiens le prouvent, il est évident qu'il faut les tuer tous.
-
- 3º. Je marierais le lendemain toutes les filles à de bons Catholiques,
- attendu qu'il ne faut pas dépeupler trop l'Etat après la derniere
- guerre; mais à l'égard des garçons de quatorze & quinze ans, déja
- imbus de mauvais principes, qu'on ne peut se flatter de détruire, mon
- opinion est qu'il faut les châtrer tous, afin que cette engeance ne
- soit jamais reproduite. Pour les autres petits garçons, ils seront
- élevés dans vos Colleges, & on les fouettera jusqu'à ce qu'ils sachent
- par coeur les Ouvrages de _Sanchez_ & de _Molina_.
-
- 4º. Je pense, sauf correction, qu'il en faut faire autant à tous les
- Luthériens d'Alsace, attendu que dans l'année 1704, j'apperçus deux
- vieilles de ce Pays-là qui riaient le jour de la bataille d'Hochstedt.
-
- 5º. L'article des Jansénistes paraîtra peut-être un peu plus
- embarrassant; je les crois au nombre de six millions, au moins; mais
- un esprit tel que le vôtre ne doit pas s'en effrayer. Je comprends
- parmi les Jansénistes tous les Parlements, qui soutiennent si
- indignement les Libertés de l'Eglise Gallicane. C'est à Votre
- Révérence de peser avec sa prudence ordinaire les moyens de vous
- soumettre tous ces esprits revêches. La conspiration des poudres n'eut
- pas le succès desiré, parce qu'un des Conjurés eut l'indiscrétion de
- vouloir sauver la vie à son ami: mais comme vous n'avez point d'ami,
- le même inconvénient n'est point à craindre; il vous sera fort aisé de
- faire sauter tous les Parlements du Royaume avec cette invention du
- Moine _Shwarts_, qu'on appelle _pulvis pyrius_. Je calcule qu'il faut,
- l'un portant l'autre, trente-six tonneaux de poudre pour chaque
- Parlement; & ainsi en multipliant douze Parlements par trente-six
- tonneaux, cela ne compose que quatre cents trente-deux tonneaux, qui,
- à cent écus piece, font la somme de cent-vingt-neuf mille six cents
- livres; c'est une bagatelle pour le Révérend Pere Général.
-
- Les Parlements une fois sautés, vous donnerez leurs Charges à vos
- Congréganistes, qui sont parfaitement instruits des Loix du Royaume.
-
- 6º. Il sera aisé d'empoisonner Mr. le Cardinal de _Noailles_, qui est
- un homme simple, & qui ne se défie de rien.
-
- Votre Révérence employera les mêmes moyens de conversion auprès de
- quelques Evêques rénitents: leurs Evêchés seront mis entre les mains
- des Jésuites, moyennant un bref du Pape; alors tous les Evêques étant
- du parti de la bonne cause, & tous les Curés étant habilement choisis
- par les Evêques, voici ce que je conseille, sous le bon plaisir de
- Votre Révérence.
-
- 7º. Comme on dit que les Jansénistes communient au moins à Pâques, il
- ne serait pas mal de saupoudrer les Hosties de la drogue dont on se
- servit pour faire justice de l'Empereur _Henri VII_. Quelque Critique
- me dira peut-être, qu'on risquerait dans cette opération, de donner
- aussi de la mort aux rats aux Molinistes: cette objection est forte;
- mais il n'y a point de projet qui n'ait des inconvénients, point de
- systême qui ne menace ruine par quelque endroit. Si on était arrêté
- par ces petites difficultés, on ne viendroit jamais à bout de rien: &
- d'ailleurs, comme il s'agit de procurer le plus grand bien qu'il soit
- possible, il ne faut pas se scandaliser si ce grand bien entraîne
- après lui quelques mauvaises suites, qui ne sont de nulle
- considération.
-
- Nous n'avons rien à nous reprocher: il est démontré que tous les
- prétendus Réformés, tous les Jansénistes, sont dévolus à l'Enfer;
- ainsi nous ne faisons que hâter le moment où ils doivent entrer en
- possession.
-
- Il n'est pas moins clair que le Paradis appartient de droit aux
- Molinistes; donc en les faisant périr par mégarde, & sans aucune
- mauvaise intention, nous accélérons leur joye: nous sommes dans l'un &
- l'autre cas les Ministres de la Providence.
-
- Quant à ceux qui pourraient être un peu effarouchés du nombre, Votre
- Paternité pourra leur faire remarquer, que depuis les jours
- florissants de l'Eglise, jusqu'à 1707, c'est-à-dire, depuis environ
- quatorze cents ans, la Théologie a procuré le massacre de plus de
- cinquante millions d'hommes; & que je ne propose d'en étrangler, ou
- égorger, ou empoisonner qu'environ six millions cinq cents mille.
-
- On nous objectera peut-être encore que mon compte n'est pas juste, &
- que je viole la regle de trois; car, dira-t-on, si en quatorze cents
- ans il n'a péri que cinquante millions d'hommes pour des distinctions,
- des dilemmes, & des enthymêmes Théologiques, cela ne fait par année
- que trente-cinq mille sept cents quatorze personnes, avec fraction; &
- qu'ainsi je tue six millions soixante-quatre mille deux cents
- quatre-vingt-cinq personnes de trop, avec fraction, pour la présente
- année. Mais, en vérité, cette chicane est bien puérile; on peut même
- dire qu'elle est impie: car ne voit-on pas par mon procédé que je
- sauve la vie à tous les Catholiques jusqu'à la fin du Monde? On
- n'aurait jamais fait, si on voulait répondre à toutes les critiques.
-
- Je suis avec un profond respect, de Votre Paternité,
-
- _Le très-humble, très-dévot & très-doux R..., natif d'Angoulême,
- Préfet de la Congrégation_.
-
-Ce projet ne put être exécuté, parce qu'il fallut beaucoup de temps pour
-prendre de justes mesures, & que le Pere _Le Tellier_ fut exilé l'année
-suivante. Mais comme il faut examiner le pour & le contre, il est bon de
-rechercher dans quels cas on pourrait légitimement suivre en partie les
-vues du Correspondant du Pere _Le Tellier_. Il paraît qu'il serait dur
-d'exécuter ce projet dans tous ses points; mais il faut voir dans
-quelles occasions on doit rouer, ou pendre, ou mettre aux galeres les
-gens qui ne sont pas de notre avis: c'est l'objet du Chapitre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII.
-
-_Seuls cas où l'Intolérance est de droit humain._
-
-
-Pour qu'un Gouvernement ne soit pas en droit de punir les erreurs des
-hommes, il est nécessaire que ces erreurs ne soient pas des crimes;
-elles ne sont des crimes que quand elles troublent la Société; elles
-troublent cette Société, dès qu'elles inspirent le fanatisme; il faut
-donc que les hommes commencent par n'être pas fanatiques, pour mériter
-la Tolérance.
-
-Si quelques jeunes Jésuites, sachant que l'Eglise a les Réprouvés en
-horreur, que les Jansénistes sont condamnés par une Bulle, qu'ainsi les
-Jansénistes sont réprouvés, s'en vont bruler une maison des Peres de
-l'Oratoire, parce que _Quesnel_ l'Oratorien était Janséniste, il est
-clair qu'on sera bien obligé de punir ces Jésuites.
-
-De même, s'ils ont débité des maximes coupables, si leur institut est
-contraire aux Loix du Royaume, on ne peut s'empêcher de dissoudre leur
-Compagnie, & d'abolir les Jésuites pour en faire des Citoyens; ce qui au
-fond est un mal imaginaire, & un bien réel pour eux: car où est le mal
-de porter un habit court au-lieu d'une soutane, & d'être libre au-lieu
-d'être esclave? On réforme à la paix des Régiments entiers, qui ne se
-plaignent pas: pourquoi les Jésuites poussent-ils de si hauts cris,
-quand on les réforme pour avoir la paix?
-
-Que les Cordeliers, transportés d'un saint zele pour la Vierge _Marie_,
-aillent démolir l'Eglise des Jacobins, qui pensent que _Marie_ est née
-dans le péché originel; on sera alors obligé de traiter les Cordeliers à
-peu près comme les Jésuites.
-
-On en dira autant des Luthériens & des Calvinistes: ils auront beau
-dire, nous suivons les mouvements de notre conscience, il vaut mieux
-obéir à Dieu qu'aux hommes; nous sommes le vrai troupeau, nous devons
-exterminer les loups. Il est évident qu'alors ils sont loups eux-mêmes.
-
-Un des plus étonnants exemples de fanatisme, a été une petite secte en
-Dannemark, dont le principe était le meilleur du monde. Ces gens-là
-voulaient procurer le salut éternel à leurs freres; mais les
-conséquences de ce principe étaient singulieres. Ils savaient que tous
-les petits enfants qui meurent sans Baptême sont damnés, & que ceux qui
-ont le bonheur de mourir immédiatement après avoir reçu le Baptême,
-jouissent de la gloire éternelle: ils allaient égorgeant les garçons &
-les filles nouvellement baptisés, qu'ils pouvaient rencontrer; c'était
-sans doute leur faire le plus grand bien qu'on pût leur procurer: on les
-préservait à la fois du péché, des miseres de cette vie, & de l'Enfer;
-on les envoyait infailliblement au Ciel. Mais ces gens charitables ne
-considéraient pas qu'il n'est pas permis de faire un petit mal pour un
-grand bien; qu'ils n'avaient aucun droit sur la vie de ces petits
-enfants; que la plupart des peres & meres sont assez charnels pour aimer
-mieux avoir auprès d'eux leurs fils & leurs filles, que de les voir
-égorger pour aller en Paradis; & qu'en un mot, le Magistrat doit punir
-l'homicide, quoiqu'il soit fait à bonne intention.
-
-Les Juifs sembleraient avoir plus de droit que personne, de nous voler &
-de nous tuer. Car bien qu'il y ait cent exemples de tolérance dans
-l'ancien Testament, cependant il y a aussi quelques exemples & quelques
-Loix de rigueur. Dieu leur a ordonné quelquefois de tuer les idolâtres,
-& de ne réserver que les filles nubiles: ils nous regardent comme
-idolâtres; & quoique nous les tolérions aujourd'hui, ils pourraient
-bien, s'ils étaient les Maîtres, ne laisser au monde que nos filles.
-
-Ils seraient sur-tout dans l'obligation indispensable d'assassiner tous
-les Turcs; cela va sans difficulté: car les Turcs possedent le Pays des
-Hétéens, des Jébuséens, des Amorrhéens, Jersénéens, Hévéens, Aracéens,
-Cinéens, Hamatéens, Samaréens; tous ces Peuples furent dévoués à
-l'anathême; leur Pays, qui était de plus de vingt-cinq lieues de long,
-fut donné aux Juifs par plusieurs pactes consécutifs; ils doivent
-rentrer dans leur bien: les Mahométans en sont les usurpateurs depuis
-plus de mille ans.
-
-Si les Juifs raisonnaient ainsi aujourd'hui, il est clair qu'il n'y
-aurait d'autre réponse à leur faire que de les empaler.
-
-Ce sont à peu près les seuls cas où l'intolérance paraît raisonnable.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX.
-
-_Relation d'une dispute de controverse à la Chine._
-
-
-Dans les premieres années du regne du grand Empereur _Kam-hi_, un
-Mandarin de la Ville de Kanton entendit de sa maison un grand bruit
-qu'on faisait dans la maison voisine; il s'informa si l'on ne tuait
-personne; on lui dit que c'était l'Aumônier de la Compagnie Danoise, un
-Chapelain de Batavia, & un Jésuite qui disputaient: il les fit venir,
-leur fit servir du thé & des confitures, & leur demanda pourquoi ils se
-querellaient.
-
-Ce Jésuite lui répondit qu'il était bien douloureux pour lui, qui avait
-toujours raison, d'avoir à faire à des gens qui avaient toujours tort;
-que d'abord il avait argumenté avec la plus grande retenue, mais
-qu'enfin la patience lui avait échappé.
-
-Le Mandarin leur fit sentir, avec toute la discrétion possible, combien
-la politesse est nécessaire dans la dispute, leur dit qu'on ne se
-fâchait jamais à la Chine, & leur demanda de quoi il s'agissait?
-
-Le Jésuite lui répondit: Monseigneur, je vous en fais juge; ces deux
-Messieurs refusent de se soumettre aux décisions du Concile de Trente.
-
-Cela m'étonne, dit le Mandarin. Puis se tournant vers les deux
-réfractaires: Il me paraît, leur dit-il, Messieurs, que vous devriez
-respecter les avis d'une grande Assemblée; je ne sais pas ce que c'est
-que le Concile de Trente; mais plusieurs personnes sont toujours plus
-instruites qu'une seule. Nul ne doit croire qu'il en sait plus que les
-autres, & que la raison n'habite que dans sa tête; c'est ainsi que
-l'enseigne notre grand _Confucius_; & si vous m'en croyez, vous ferez
-très-bien de vous en rapporter au Concile de Trente.
-
-Le Danois prit alors la parole, & dit: Monseigneur parle avec la plus
-grande sagesse; nous respectons les grandes Assemblées comme nous le
-devons; aussi sommes-nous entiérement de l'avis de plusieurs Assemblées
-qui se sont tenues avant celle de Trente.
-
-Oh! si cela est ainsi, dit le Mandarin, je vous demande pardon, vous
-pourriez bien avoir raison. Ça, vous êtes donc du même avis, ce
-Hollandais & vous, contre ce pauvre Jésuite.
-
-Point du tout, dit le Hollandais: cet homme-ci a des opinions presque
-aussi extravagantes que celles de ce Jésuite, qui fait ici le doucereux
-avec vous; il n'y a pas moyen d'y tenir.
-
-Je ne vous conçois pas, dit le Mandarin: N'êtes-vous pas tous trois
-Chrétiens? ne venez-vous pas tous trois enseigner le Christianisme dans
-notre Empire? & ne devez-vous pas par conséquent avoir les mêmes dogmes?
-
-Vous voyez, Monseigneur, dit le Jésuite: ces deux gens-ci sont ennemis
-mortels, & disputent tous deux contre moi; il est donc évident qu'ils
-ont tous les deux tort, & que la raison n'est que de mon côté. Cela
-n'est pas si évident, dit le Mandarin: il se pourrait faire à toute
-force que vous eussiez tort tous trois; je serais curieux de vous
-entendre l'un après l'autre.
-
-Le Jésuite fit alors un assez long discours, pendant lequel le Danois &
-le Hollandais levaient les épaules; le Mandarin n'y comprit rien. Le
-Danois parla à son tour; ses deux Adversaires le regarderent en pitié, &
-le Mandarin n'y comprit pas davantage. Le Hollandais eut le même sort.
-Enfin, ils parlerent tous trois ensemble, ils se dirent de grosses
-injures. L'honnête Mandarin eut bien de la peine à mettre le hola, &
-leur dit: Si vous voulez qu'on tolere ici votre Doctrine, commencez par
-n'être ni intolérants ni intolérables.
-
-Au sortir de l'audience, le Jésuite rencontra un Missionnaire Jacobin;
-il lui apprit qu'il avait gagné sa cause, l'assurant que la vérité
-triomphait toujours. Le Jacobin lui dit: Si j'avais été là, vous ne
-l'auriez pas gagnée; je vous aurais convaincu de mensonge &
-d'idolâtrie. La querelle s'échauffa; le Jacobin & le Jésuite se prirent
-aux cheveux. Le Mandarin informé du scandale les envoya tous deux en
-prison. Un Sous-Mandarin dit au Juge: Combien de temps votre Excellence
-veut-elle qu'ils soient aux Arrêts? Jusqu'à ce qu'ils soient d'accord,
-dit le Juge. Ah! dit le Sous-Mandarin, ils seront donc en prison toute
-leur vie. Eh bien, dit le Juge, jusqu'à ce qu'ils se pardonnent. Ils ne
-se pardonneront jamais, dit l'autre, je les connais. Eh bien donc, dit
-le Mandarin, jusqu'à ce qu'ils fassent semblant de se pardonner.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX.
-
-_S'il est utile d'entretenir le Peuple dans la superstition?_
-
-
-Telle est la faiblesse du Genre-Humain, & telle sa perversité, qu'il
-vaut mieux sans doute pour lui d'être subjugué par toutes les
-superstitions possibles, pourvu qu'elles ne soient point meurtrieres,
-que de vivre sans Religion. L'homme a toujours eu besoin d'un frein; &
-quoiqu'il fût ridicule de sacrifier aux Faunes, aux Sylvains, aux
-Naïades, il était bien plus raisonnable & plus utile d'adorer ces
-images fantastiques de la Divinité, que de se livrer à l'athéisme. Un
-Athée qui serait raisonneur, violent & puissant, serait un fléau aussi
-funeste qu'un superstitieux sanguinaire.
-
-Quand les hommes n'ont pas de notions saines de la Divinité, les idées
-fausses y suppléent, comme dans les temps malheureux on trafique avec de
-la mauvaise monnoye, quand on n'en a pas de bonne. Le Païen craignait de
-commettre un crime de peur d'être puni par les faux Dieux. Le Malabare
-craint d'être puni par sa Pagode. Par-tout où il y a une Société
-établie, une Religion est nécessaire; les Loix veillent sur les crimes
-commis, & la Religion sur les crimes secrets.
-
-Mais lorsqu'une fois les hommes sont parvenus à embrasser une Religion
-pure & sainte, la superstition devient, non-seulement inutile, mais
-très-dangereuse. On ne doit pas chercher à nourrir de gland ceux que
-Dieu daigne nourrir de pain.
-
-La superstition est à la Religion ce que l'Astrologie est à
-l'Astronomie, la fille très-folle d'une mere très-sage. Ces deux filles
-ont long-temps subjugué toute la terre.
-
-Lorsque dans nos siecles de barbarie il y avait à peine deux Seigneurs
-féodaux qui eussent chez eux un nouveau Testament, il pouvait être
-pardonnable de présenter des fables au vulgaire, c'est-à-dire, à ces
-Seigneurs féodaux, à leurs femmes imbécilles, & aux brutes, leurs
-vassaux: on leur faisait croire que _St. Christophe_ avait porté
-l'enfant JESUS du bord d'une riviere à l'autre; on les repaissait
-d'histoires de Sorciers & de possédés: ils imaginaient aisément que _St.
-Genou_ guérissait de la goutte, & que _Ste. Claire_ guérissait les yeux
-malades. Les enfants croyaient au loup-garou, & les peres au cordon de
-_St. François_. Le nombre des Reliques était innombrable.
-
-La rouille de tant de superstitions a subsisté encore quelque temps chez
-les Peuples, lors même qu'enfin la Religion fut épurée. On sait que
-quand Mr. _de Noailles_, Evêque de Châlons, fit enlever & jetter au feu
-la prétendue Relique du saint nombril de JESUS-CHRIST, toute la ville de
-Châlons lui fit un procès; mais il eut autant de courage que de piété, &
-il parvint bientôt à faire croire aux Champenois, qu'on pouvait adorer
-JESUS-CHRIST en esprit & en vérité, sans avoir son nombril dans une
-Eglise.
-
-Ceux qu'on appellait Jansénistes, ne contribuerent pas peu à déraciner
-insensiblement dans l'esprit de la Nation, la plupart des fausses idées
-qui déshonoraient la Religion Chrétienne. On cessa de croire qu'il
-suffisait de réciter l'Oraison de trente jours à la Vierge _Marie_, pour
-obtenir tout ce qu'on voulait, & pour pécher impunément.
-
-Enfin, la Bourgeoisie a commencé à soupçonner que ce n'était pas _Ste.
-Genevieve_ qui donnait ou arrêtait la pluye, mais que c'était DIEU
-lui-même qui disposait des éléments. Les Moines ont été étonnés que
-leurs Saints ne fissent plus de miracles; & si les Ecrivains de la Vie
-de _St. François-Xavier_ revenaient au monde, ils n'oseraient pas écrire
-que ce Saint ressuscita neuf morts, qu'il se trouva en même-temps sur
-mer & sur terre, & que son Crucifix étant tombé dans la mer, un cancre
-vint le lui rapporter.
-
-Il en a été de même des excommunications. Nos Historiens nous disent que
-lorsque le Roi _Robert_ eut été excommunié par le Pape _Grégoire V_,
-pour avoir épousé la Princesse _Berthe_, sa commere, ses domestiques
-jettaient par les fenêtres les viandes qu'on avait servies au Roi, & que
-la Reine _Berthe_ accoucha d'une oye en punition de ce mariage
-incestueux. On doute aujourd'hui que les Maîtres-d'Hôtel d'un Roi de
-France excommunié, jettassent son dîner par la fenêtre, & que la Reine
-mît au monde un oison en pareil cas.
-
-S'il y a quelques convulsionnaires dans un coin d'un fauxbourg, c'est
-une maladie pédiculaire, dont il n'y a que la plus vile populace qui
-soit attaquée. Chaque jour la raison pénetre en France dans les
-boutiques des Marchands, comme dans les Hôtels des Seigneurs. Il faut
-donc cultiver les fruits de cette raison, d'autant plus qu'il est
-impossible de les empêcher d'éclorre. On ne peut gouverner la France
-après qu'elle a été éclairée par les _Paschals_, les _Nicoles_, les
-_Arnauds_, les _Bossuets_, les _Descartes_, les _Gassendis_, les
-_Bayles_, les _Fontenelles_, &c., comme on la gouvernait du temps des
-_Garasses_ & des _Menots_.
-
-Si les Maîtres d'erreur, je dis les grands Maîtres, si long-temps payés
-& honorés pour abrutir l'espece humaine, ordonnaient aujourd'hui de
-croire que le grain doit pourrir pour germer, que la terre est immobile
-sur ses fondements, qu'elle ne tourne point autour du Soleil, que les
-marées ne sont pas un effet naturel de la gravitation, que l'arc-en-ciel
-n'est pas formé par la réfraction & la réflexion des rayons de la
-lumiere, &c., & s'ils se fondaient sur des passages mal-entendus de la
-sainte Ecriture pour appuyer leurs ordonnances, comment seraient-ils
-regardés par tous les hommes instruits? Le terme de _bêtes_ serait-il
-trop fort? Et si ces sages Maîtres se servaient de la force & de la
-persécution pour faire régner leur ignorance insolente, le terme de
-_bêtes farouches_ serait-il déplacé?
-
-Plus les superstitions des Moines sont méprisées, plus les Evêques sont
-respectés, & les Curés considérés; ils ne font que du bien, & les
-superstitions monachales ultramontaines feraient beaucoup de mal. Mais
-de toutes les superstitions, la plus dangereuse, n'est-ce pas celle de
-haïr son Prochain pour ses opinions? & n'est-il pas évident qu'il serait
-encore plus raisonnable d'adorer le saint nombril, le saint prépuce, le
-lait & la robe de la Vierge _Marie_, que de détester & de persécuter son
-frere?
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI.
-
-_Vertu vaut mieux que science._
-
-
-Moins de dogmes, moins de disputes; & moins de disputes, moins de
-malheurs: si cela n'est pas vrai, j'ai tort.
-
-La Religion est instituée pour nous rendre heureux dans cette vie & dans
-l'autre. Que faut-il pour être heureux dans la vie à venir? Etre juste.
-
-Pour être heureux dans celle-ci, autant que le permet la misere de notre
-nature, que faut-il? Etre indulgent.
-
-Ce serait le comble de la folie, de prétendre amener tous les hommes à
-penser d'une maniere uniforme sur la Métaphysique. On pourrait beaucoup
-plus aisément subjuguer l'Univers entier par les armes, que de subjuguer
-tous les esprits d'une seule Ville.
-
-_Euclide_ est venu aisément à bout de persuader à tous les hommes les
-vérités de la Géométrie; pourquoi? parce qu'il n'y en a pas une qui ne
-soit un corollaire évident de ce petit axiome: _Deux & deux font
-quatre_. Il n'en est pas tout-à-fait de même dans le mélange de la
-Métaphysique & de la Théologie.
-
-Lorsque l'Evêque _Alexandre_, & le Prêtre _Arios_ ou _Arius_,
-commencerent à disputer sur la maniere dont le _Logos_ était une
-émanation du Pere, l'Empereur _Constantin_ leur écrivit d'abord ces
-paroles rapportées par _Eusebe_, & par _Socrate_: _Vous êtes de grands
-fous de disputer sur des choses que vous ne pouvez entendre_.
-
-Si les deux partis avaient été assez sages pour convenir que l'Empereur
-avait raison, le monde Chrétien n'aurait pas été ensanglanté pendant
-trois cents années.
-
-Qu'y a-t-il en effet de plus fou & de plus horrible que de dire aux
-hommes: «Mes amis, ce n'est pas assez d'être des sujets fideles, des
-enfants soumis, des peres tendres, des voisins équitables, de pratiquer
-toutes les vertus, de cultiver l'amitié, de fuir l'ingratitude, d'adorer
-JESUS-CHRIST en paix, il faut encore que vous sachiez comment on est
-engendré de toute éternité, sans être fait de toute éternité; & si vous
-ne savez pas distinguer l'_Omousion_ dans l'hypostase, nous vous
-dénonçons que vous serez brulés à jamais; & en attendant, nous allons
-commencer par vous égorger?
-
-Si on avait présenté une telle décision à un _Archimede_, à un
-_Possidonius_, à un _Varron_, à un _Caton_, à un _Cicéron_,
-qu'auraient-ils répondu?
-
-_Constantin_ ne persévera point dans la résolution d'imposer silence aux
-deux partis; il pouvait faire venir les Chefs de l'ergotisme dans son
-Palais; il pouvait leur demander par quelle autorité ils troublaient le
-monde: «Avez-vous les titres de la Famille divine? Que vous importe que
-le _Logos_ soit fait ou engendré, pourvu qu'on lui soit fidele, pourvu
-qu'on prêche une bonne morale, & qu'on la pratique si on peut? J'ai
-commis bien des fautes dans ma vie, & vous aussi: vous êtes ambitieux, &
-moi aussi: l'Empire m'a coûté des fourberies & des cruautés; j'ai
-assassiné presque tous mes proches, je m'en repens; je veux expier mes
-crimes en rendant l'Empire Romain tranquille; ne m'empêchez pas de faire
-le seul bien qui puisse faire oublier mes anciennes barbaries; aidez-moi
-à finir mes jours en paix. Peut-être n'aurait-il rien gagné sur les
-disputeurs: peut-être fut-il flatté de présider à un Concile, en long
-habit rouge, la tête chargée de pierreries.
-
-Voilà pourtant ce qui ouvrit la porte à tous ces fléaux qui vinrent de
-l'Asie inonder l'Occident. Il sortit de chaque verset contesté une furie
-armée d'un sophisme & d'un poignard, qui rendit tous les hommes insensés
-& cruels. Les Huns, les Hérules, les Goths & les Vandales qui
-survinrent, firent infiniment moins de mal; & le plus grand qu'ils
-firent, fut de se prêter enfin eux-mêmes à ces disputes fatales.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII.
-
-_De la Tolérance universelle._
-
-
-Il ne faut pas un grand art, une éloquence bien recherchée, pour prouver
-que des Chrétiens doivent se tolérer les uns les autres. Je vais plus
-loin; je vous dis qu'il faut regarder tous les hommes comme nos freres.
-Quoi! mon frere le Turc? mon frere le Chinois? le Juif? le Siamois? Oui,
-sans doute; ne sommes-nous pas tous enfants du même Pere, & créatures du
-même Dieu?
-
-Mais ces Peuples nous méprisent; mais ils nous traitent d'idolâtres! Eh
-bien! je leur dirai qu'ils ont grand tort. Il me semble que je pourrais
-étonner au moins l'orgueilleuse opiniâtreté d'un Iman, ou d'un Talapoin,
-si je leur parlais à peu près ainsi.
-
-Ce petit globe, qui n'est qu'un point, roule dans l'espace, ainsi que
-tant d'autres globes; nous sommes perdus dans cette immensité. L'homme,
-haut d'environ cinq pieds, est assurément peu de chose dans la création.
-Un de ces êtres imperceptibles dit à quelques-uns de ses voisins, dans
-l'Arabie, ou dans la Cafrerie; «Ecoutez-moi; car le Dieu de tous ces
-mondes m'a éclairé: il y a neuf cents millions de petites fourmis comme
-nous sur la terre; mais il n'y a que ma fourmilliere qui soit chere à
-Dieu, toutes les autres lui sont en horreur de toute éternité; elle sera
-seule heureuse, & toutes les autres seront éternellement infortunées.
-
-Ils m'arrêteraient alors, & me demanderaient, quel est le fou qui a dit
-cette sottise? Je serais obligé de leur répondre: C'est vous-mêmes. Je
-tâcherais ensuite de les adoucir, mais cela serait bien difficile.
-
-Je parlerai maintenant aux Chrétiens, & j'oserais dire, par exemple, à
-un Dominicain Inquisiteur pour la Foi: «Mon Frere, vous savez que chaque
-Province d'Italie a son jargon, & qu'on ne parle point à Venise & à
-Bergame comme à Florence. L'Académie de la _Crusca_ a fixé la Langue;
-son Dictionnaire est une regle dont on ne doit pas s'écarter, & la
-Grammaire de _Buon Matei_ est un guide infaillible qu'il faut suivre:
-mais, croyez-vous que le Consul de l'Académie, & en son absence _Buon
-Matei_, auraient pu en conscience faire couper la langue à tous les
-Vénitiens & à tous les Bergamasques qui auraient persisté dans leur
-patois?
-
-L'Inquisiteur me répond; «Il y a bien de la différence, il s'agit ici du
-salut de votre ame; c'est pour votre bien que le Directoire de
-l'Inquisition ordonne qu'on vous saisisse sur la déposition d'une seule
-personne, fût-elle infame & reprise de Justice; que vous n'ayiez point
-d'Avocat pour vous défendre, que le nom de votre accusateur ne vous soit
-pas seulement connu; que l'Inquisiteur vous promette grace, & ensuite
-vous condamne; qu'il vous applique à cinq tortures différentes, &
-qu'ensuite vous soyez ou fouetté, ou mis aux galeres, ou brulé en
-cérémonie: [36]le Pere _Ivonet_, le Docteur _Chucalon_, _Zanchinus_,
-_Campegius_, _Royas_, _Felinus_, _Gomarus_, _Diabarus_, _Gemelinus_, y
-sont formels, & cette pieuse pratique ne peut souffrir de contradiction.
-
-Je prendrais la liberté de lui répondre: «Mon Frere, peut-être avez-vous
-raison, je suis convaincu du bien que vous voulez me faire, mais ne
-pourrais-je pas être sauvé sans tout cela?»
-
- [36] _Voyez_ l'excellent Livre, intitulé: _Le Manuel de l'Inquisition_.
-
-Il est vrai que ces horreurs absurdes ne souillent pas tous les jours la
-face de la terre; mais elles ont été fréquentes, & on en composerait
-aisément un volume beaucoup plus gros que les Evangiles qui les
-réprouvent. Non-seulement il est bien cruel de persécuter, dans cette
-courte vie, ceux qui ne pensent pas comme nous; mais je ne sais s'il
-n'est pas bien hardi de prononcer leur damnation éternelle. Il me semble
-qu'il n'appartient guères à des atomes d'un moment, tels que nous
-sommes, de prévenir ainsi les arrêts du Créateur. Je suis bien loin de
-combattre cette sentence, _hors de l'Eglise point de salut_: je la
-respecte, ainsi que tout ce qu'elle enseigne; mais en vérité,
-connaissons-nous toutes les voyes de Dieu, & toute l'étendue de ses
-miséricordes? n'est-il pas permis d'espérer en lui autant que de le
-craindre? N'est-ce pas assez d'être fideles à l'Eglise? faudra-t-il que
-chaque Particulier usurpe les droits de la Divinité, & décide avant elle
-du sort éternel de tous les hommes?
-
-Quand nous portons le deuil d'un Roi de Suede, ou de Dannemark, ou
-d'Angleterre, ou de Prusse, disons-nous que nous portons le deuil d'un
-Réprouvé qui brûle éternellement en Enfer? Il y a dans l'Europe quarante
-millions d'Habitants qui ne sont pas de l'Eglise de Rome: dirons-nous à
-chacun d'eux, «Monsieur, attendu que vous êtes infailliblement damné, je
-ne veux ni manger, ni contracter, ni converser avec vous?
-
-Quel est l'Ambassadeur de France, qui, étant présenté à l'audience du
-Grand Seigneur, se dira dans le fond de son coeur: Sa Hautesse sera
-infailliblement brulée pendant toute l'éternité, parce qu'elle s'est
-soumise à la circoncision? S'il croyait réellement que le Grand Seigneur
-est l'ennemi mortel de Dieu, & l'objet de sa vengeance, pourrait-il lui
-parler? devrait-il être envoyé vers lui? Avec quel homme pourrait-on
-commercer? quel devoir de la vie civile pourrait-on jamais remplir, si
-en effet on était convaincu de cette idée que l'on converse avec des
-Réprouvés?
-
-O sectateurs d'un Dieu clément! si vous aviez un coeur cruel, si en
-adorant celui dont toute la Loi consistait en ces paroles, _Aimez Dieu &
-votre Prochain_, vous aviez surchargé cette Loi pure & sainte, de
-sophisme & de disputes incompréhensibles; si vous aviez allumé la
-discorde, tantôt pour un mot nouveau, tantôt pour une seule lettre de
-l'alphabet; si vous aviez attaché des peines éternelles à l'omission de
-quelques paroles, de quelques cérémonies que d'autres Peuples ne
-pouvaient connaître, je vous dirais en répandant des larmes sur le
-Genre-humain: «Transportez-vous avec moi au jour où tous les hommes
-seront jugés, & où Dieu rendra à chacun selon ses oeuvres.
-
-«Je vois tous les morts des siecles passés & du nôtre, comparaître en sa
-présence. Etes-vous bien sûrs que notre Créateur & notre Pere dira au
-sage & vertueux _Confucius_, au Législateur _Solon_, à _Pythagore_, à
-_Zaleucus_, à _Socrate_, à _Platon_, aux divins _Antonins_, au bon
-_Trajan_, à _Titus_ les délices du Genre-humain, à _Epictete_, à tant
-d'autres hommes, les modeles des hommes: Allez, monstres! allez subir
-des châtiments infinis, en intensité & en durée; que votre supplice soit
-éternel comme moi. Et vous, mes bien-aimés, _Jean Chatel_, _Ravaillac_,
-_Damiens_, _Cartouche_, _&c._ qui êtes morts avec les formules
-prescrites, partagez à jamais à ma droite mon Empire & ma félicité?
-
-Vous reculez d'horreur à ces paroles; & après qu'elles me sont
-échappées, je n'ai plus rien à vous dire.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII.
-
-_Priere à Dieu._
-
-
-Ce n'est donc plus aux hommes que je m'adresse, c'est à toi, Dieu de
-tous les êtres, de tous les mondes & de tous les temps, s'il est permis
-à de faibles créatures perdues dans l'immensité, & imperceptibles au
-reste de l'Univers, d'oser te demander quelque chose, à toi qui as tout
-donné, à toi dont les Décrets sont immuables comme éternels. Daigne
-regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature! que ces erreurs
-ne fassent point nos calamités! Tu ne nous as point donné un coeur pour
-nous haïr, & des mains pour nous égorger; fais que nous nous aidions
-mutuellement à supporter le fardeau d'une vie pénible & passagere! que
-les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles
-corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages
-ridicules, entre toutes nos Loix imparfaites, entre toutes nos opinions
-insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux,
-& si égales devant toi; que toutes ces petites nuances qui distinguent
-les atomes appellés hommes, ne soient pas des signaux de haine & de
-persécution! que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te
-célébrer, supportent ceux qui se contentent de la lumiere de ton soleil!
-que ceux qui couvrent leur robe d'une toile blanche pour dire qu'il faut
-t'aimer, ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau
-de laine noire! qu'il soit égal de t'adorer dans un jargon formé d'une
-ancienne Langue, ou dans un jargon plus nouveau! que ceux dont l'habit
-est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle
-d'un petit tas de la boue de ce monde, & qui possedent quelques
-fragments arrondis d'un certain métal, jouissent sans orgueil de ce
-qu'ils appellent grandeur & richesse, & que les autres les voyent sans
-envie! car tu sais qu'il n'y a dans ces vanités ni de quoi envier, ni de
-quoi s'enorgueillir.
-
-Puissent tous les hommes se souvenir qu'ils sont freres! qu'ils ayent en
-horreur la tyrannie exercée sur les ames, comme ils ont en exécration le
-brigandage, qui ravit par la force le fruit du travail & de l'industrie
-paisible! Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons
-pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, &
-employons l'instant de notre existence à bénir également en mille
-langages divers, depuis Siam jusqu'à la Californie, ta bonté qui nous a
-donné cet instant!
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV.
-
-_Postscriptum._
-
-
-Tandis qu'on travaillait à cet Ouvrage, dans l'unique dessein de rendre
-les hommes plus compatissants & plus doux, un autre homme écrivait dans
-un dessein tout contraire; car chacun a son opinion. Cet homme faisait
-imprimer un petit Code de persécution, intitulé: _l'Accord de la
-Religion & de l'Humanité_: (c'est une faute de l'Imprimeur, lisez _de
-l'Inhumanité_.)
-
-L'Auteur de ce saint Libelle s'appuye sur _St. Augustin_, qui, après
-avoir prêché la douceur, prêcha enfin la persécution, attendu qu'il
-était alors le plus fort, & qu'il changeait souvent d'avis. Il cite
-aussi l'Evêque de Meaux, _Bossuet_, qui persécuta le célebre _Fénelon_,
-Archevêque de Cambrai, coupable d'avoir imprimé que Dieu vaut bien la
-peine qu'on l'aime pour lui-même.
-
-_Bossuet_ était éloquent, je l'avoue; l'Evêque d'Hippone, quelquefois
-inconséquent, était plus disert que ne sont les autres Africains; je
-l'avoue encore: mais je prendrais la liberté de leur dire avec
-_Armande_, dans les _Femmes savantes_:
-
- Quand sur une personne on prétend se régler,
- C'est par les beaux côtés qu'il faut lui ressembler.
-
-Je dirais à l'Evêque d'Hippone: Monseigneur, vous avez changé d'avis,
-permettez-moi de m'en tenir à votre premiere opinion; en vérité, je la
-crois la meilleure.
-
-Je dirais à l'Evêque de Meaux: Monseigneur, vous êtes un grand homme;
-je vous trouve aussi savant, pour le moins, que _St. Augustin_, &
-beaucoup plus éloquent; mais pourquoi tant tourmenter votre Confrere,
-qui était aussi éloquent que vous dans un autre genre, & qui était plus
-aimable?
-
-L'Auteur du saint Libelle sur l'inhumanité n'est ni un _Bossuet_, ni un
-_Augustin_; il me paraît tout propre à faire un excellent Inquisiteur;
-je voudrais qu'il fût à Goa à la tête de ce beau Tribunal. Il est de
-plus homme d'Etat, & il étale de grands principes de politique. _S'il y
-a chez vous_, dit-il, _beaucoup d'hétérodoxes, menagez-les,
-persuadez-les; s'il n'y en a qu'un petit nombre, mettez en usage la
-potence & les galeres, & vous vous en trouverez fort bien._ C'est ce
-qu'il conseille à la page 89 & 90.
-
-Dieu merci, je suis bon Catholique; je n'ai point à craindre ce que les
-Huguenots appellent _le martyre_: mais si cet homme est jamais premier
-Ministre, comme il paraît s'en flatter dans son Libelle, je l'avertis
-que je pars pour l'Angleterre, le jour qu'il aura ses Lettres patentes.
-
-En attendant, je ne puis que remercier la Providence de ce qu'elle
-permet que les gens de son espece soient toujours de mauvais
-raisonneurs. Il va jusqu'à citer _Bayle_ parmi les partisans de
-l'Intolérance; cela est sensé & adroit: & de ce que _Bayle_ accorde
-qu'il faut punir les factieux & les frippons, notre homme en conclut
-qu'il faut persécuter à feu & à sang les gens de bonne foi qui sont
-paisibles, _page 98_.
-
-Presque tout son Livre est une imitation de l'Apologie de la _St.
-Barthelemi_. C'est cet Apologiste ou son écho. Dans l'un ou dans l'autre
-cas, il faut espérer que ni le Maître ni le Disciple ne gouverneront
-l'Etat.
-
-Mais s'il arrive qu'ils en soient les Maîtres, je leur présente de loin
-cette Requête, au sujet de deux lignes de la page 93 du saint Libelle:
-
- _Faut-il sacrifier au bonheur du vingtieme de la Nation, le bonheur de
- la Nation entiere?_
-
-Supposez qu'en effet il y ait vingt Catholiques Romains en France contre
-un Huguenot, je ne prétends point que le Huguenot mange les vingt
-Catholiques; mais aussi, pourquoi ces vingt Catholiques mangeraient-ils
-ce Huguenot? & pourquoi empêcher ce Huguenot de se marier? N'y a-t-il
-pas des Evêques, des Abbés, des Moines qui ont des Terres en Dauphiné,
-dans le Gévaudan, devers Agde, devers Carcassonne? Ces Evêques, ces
-Abbés, ces Moines, n'ont-ils pas des Fermiers qui ont le malheur de ne
-pas croire à la transsubstantiation? N'est-il pas de l'intérêt des
-Evêques, des Abbés, des Moines, & du Public, que ces Fermiers ayent de
-nombreuses familles? N'y aura-t-il que ceux qui communieront sous une
-seule espece, à qui il sera permis de faire des enfants? En vérité, cela
-n'est ni juste, ni honnête.
-
-_La révocation de l'Edit de Nantes n'a point autant produit
-d'inconvénients qu'on lui en attribue_, dit l'Auteur.
-
-Si en effet on lui en attribue plus qu'elle n'en a produit, on exagere;
-& le tort de presque tous les Historiens est d'exagérer; mais c'est
-aussi le tort de tous les Controversistes de réduire à rien le mal qu'on
-leur reproche. N'en croyons ni les Docteurs de Paris, ni les Prédicants
-d'Amsterdam.
-
-Prenons pour Juge Mr. le Comte d'_Avaux_, Ambassadeur en Hollande depuis
-1685 jusqu'en 1688. Il dit, _page 181_, _tom. 5_, qu'un seul homme avait
-offert de découvrir plus de vingt millions, que les persécutés faisaient
-sortir de France. _Louis XIV_ répond à Mr. d'_Avaux_: _Les avis que je
-reçois tous les jours d'un nombre infini de conversions, ne me laissent
-plus douter que les plus opiniâtres ne suivent l'exemple des autres_.
-
-On voit par cette Lettre de _Louis XIV_, qu'il était de très-bonne foi
-sur l'étendue de son pouvoir. On lui disait tous les matins, Sire, vous
-êtes le plus grand Roi de l'Univers; tout l'Univers fera gloire de
-penser comme vous, dès que vous aurez parlé. _Pélisson_, qui s'était
-enrichi dans la place de premier Commis des finances; _Pélisson_ qui
-avait été trois ans à la Bastille, comme complice de _Fouquet_;
-_Pélisson_, qui de Calviniste était devenu Diacre & Bénéficier, qui
-faisait imprimer des Prieres pour la Messe, & des Bouquets à _Iris_, qui
-avait obtenu la place des Economats, & de Convertisseur; _Pélisson_,
-dis-je, apportait tous les trois mois une grande liste d'abjurations, à
-sept ou huit écus la piece; & faisait accroire à son Roi, que quand il
-voudrait, il convertirait tous les Turcs au même prix. On se relayait
-pour le tromper: pouvait-il résister à la séduction?
-
-Cependant, le même Mr. d'_Avaux_ mande au Roi qu'un nommé _Vincent_
-maintient plus de cinq cents Ouvriers auprès d'Angoulême, & que sa
-sortie causera du préjudice, _page 194_, _tom. 5_.
-
-Le même Mr. d'_Avaux_ parle de deux Régiments que le Prince d'Orange
-fait déja lever par les Officiers Français réfugiés: il parle de
-Matelots qui déserterent de trois vaisseaux pour servir sur ceux du
-Prince d'Orange. Outre ces deux Régiments, le Prince d'Orange forme
-encore une Compagnie de Cadets réfugiés, commandés par deux Capitaines,
-_page 240_. Cet Ambassadeur écrit encore le 9 Mai 1686, à Mr. de
-_Seignelay_, qu'_il ne peut lui dissimuler la peine qu'il a de voir
-les Manufactures de France s'établir en Hollande, d'où elles ne
-sortiront jamais_.
-
-Joignez à tous ces témoignages ceux de tous les Intendants du Royaume,
-en 1698, & jugez si la révocation de l'Edit de Nantes n'a pas produit
-plus de mal que de bien, malgré l'opinion du respectable Auteur de
-_l'Accord de la Religion & de l'inhumanité_.
-
-Un Maréchal de France, connu par son esprit supérieur, disait, il y a
-quelques années: _Je ne sais pas si la dragonnade a été nécessaire, mais
-il est nécessaire de n'en plus faire_.
-
-J'avoue que j'ai cru aller un peu trop loin, quand j'ai rendu publique
-la Lettre du Correspondant du Pere _Le Tellier_, dans laquelle ce
-Congréganiste propose des tonneaux de poudre. Je me disais à moi-même:
-On ne m'en croira pas, on regardera cette Lettre comme une piece
-supposée: mes scrupules heureusement ont été levés, quand j'ai lu dans
-_l'Accord de la Religion & de l'Inhumanité_, page 149, ces douces
-paroles:
-
- _L'extinction totale des Protestants en France, n'affaiblirait pas plus
- la France, qu'une saignée n'affaiblit un malade bien constitué._
-
-Ce Chrétien compatissant, qui a dit tout-à-l'heure que les Protestants
-composent le vingtieme de la Nation, veut donc qu'on répande le sang de
-cette vingtieme partie, & ne regarde cette opération que comme une
-saignée d'une palette! Dieu nous préserve avec lui des trois vingtiemes!
-
-Si donc cet honnête-homme propose de tuer le vingtieme de la Nation,
-pourquoi l'Ami du Pere _Le Tellier_ n'aurait-il pas proposé de faire
-sauter en l'air, d'égorger & d'empoisonner le tiers? Il est donc
-très-vraisemblable que la Lettre au Pere _Le Tellier_ a été réellement
-écrite.
-
-Le saint Auteur finit enfin par conclurre que l'intolérance est une
-chose excellente, _parce qu'elle n'a pas été_, dit-il, _condamnée
-expressément par_ JESUS-CHRIST. Mais JESUS-CHRIST n'a pas condamné non
-plus ceux qui mettraient le feu aux quatre coins de Paris; est-ce une
-raison pour canoniser les incendiaires?
-
-Ainsi donc, quand la nature fait entendre d'un côté sa voix douce &
-bienfaisante, le fanatisme, cet ennemi de la nature, pousse des
-hurlements; & lorsque la paix se présente aux hommes, l'intolérance
-forge ses armes. O vous, Arbitres des Nations, qui avez donné la paix à
-l'Europe, décidez entre l'esprit pacifique, & l'esprit meurtrier.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV.
-
-_Suite & Conclusion._
-
-
-Nous apprenons que le 7 Mars 1763, tout le Conseil d'Etat, assemblé à
-Versailles, les Ministres d'Etat y assistant, le Chancelier y présidant,
-Mr. _de Crosne_, Maître des Requêtes, rapporta l'affaire des _Calas_
-avec l'impartialité d'un Juge, l'exactitude d'un homme parfaitement
-instruit, & l'éloquence simple & vraie d'un Orateur homme d'Etat, la
-seule qui convienne dans une telle Assemblée. Une foule prodigieuse de
-personnes de tout rang attendait dans la Galerie du Château la décision
-du Conseil. On annonça bientôt au Roi que toutes les voix, sans en
-excepter une, avaient ordonné que le Parlement de Toulouse enverrait au
-Conseil les pieces du procès, & les motifs de son arrêt, qui avait fait
-expirer _Jean Calas_ sur la roue; Sa Majesté approuva le jugement du
-Conseil.
-
-Il y a donc de l'humanité & de la justice chez les hommes! &
-principalement dans le Conseil d'un Roi aimé, & digne de l'être.
-L'affaire d'une malheureuse famille de Citoyens obscurs a occupé Sa
-Majesté, ses Ministres, le Chancelier, & tout le Conseil, & a été
-discutée avec un examen aussi réfléchi que les plus grands objets de la
-guerre & de la paix peuvent l'être. L'amour de l'équité, l'intérêt du
-Genre-humain ont conduit tous les Juges. Graces en soient rendues à ce
-Dieu de clémence, qui seul inspire l'équité & toutes les vertus!
-
-Nous l'attestons, que nous n'avons jamais connu ni cet infortuné
-_Calas_, que les huit Juges de Toulouse firent périr sur les indices les
-plus faibles, contre les Ordonnances de nos Rois, & contre les Loix de
-toutes les Nations; ni son fils _Marc-Antoine_, dont la mort étrange a
-jetté ces huit Juges dans l'erreur; ni la mere, aussi respectable que
-malheureuse; ni ses innocentes filles, qui sont venues avec elle de deux
-cents lieues mettre leur désastre & leur vertu au pied du Trône.
-
-Ce Dieu sait que nous n'avons été animés que d'un esprit de justice, de
-vérité & de paix, quand nous avons écrit ce que nous pensons de la
-Tolérance, à l'occasion de _Jean Calas_, que l'esprit d'intolérance a
-fait mourir.
-
-Nous n'avons pas cru offenser les huit Juges de Toulouse, en disant
-qu'ils se sont trompés, ainsi que tout le Conseil l'a présumé: au
-contraire, nous leur avons ouvert une voye de se justifier devant
-l'Europe entiere: cette voye est d'avouer que des indices équivoques, &
-les cris d'une multitude insensée, ont surpris leur justice, de demander
-pardon à la veuve, & de réparer autant qu'il est en eux la ruine entiere
-d'une famille innocente, en se joignant à ceux qui la secourent dans son
-affliction. Ils ont fait mourir le pere injustement; c'est à eux de
-tenir lieu de pere aux enfants, supposé que ces orphelins veuillent bien
-recevoir d'eux une faible marque d'un très-juste repentir. Il sera beau
-aux Juges de l'offrir, & à la famille de le refuser.
-
-C'est sur-tout au _Sr. David_, Capitoul de Toulouse, s'il a été le
-premier persécuteur de l'innocence, à donner l'exemple de remords. Il
-insulta un pere de famille mourant sur l'échafaud. Cette cruauté est
-bien inouie; mais puisque Dieu pardonne, les hommes doivent aussi
-pardonner à qui répare ses injustices.
-
-
-On m'a écrit du Languedoc cette Lettre, du 20 Février 1763.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- _Votre Ouvrage sur la Tolérance me paraît plein d'humanité, & de
- vérité; mais je crains qu'il ne fasse plus de mal que de bien à la
- famille des_ Calas. _Il peut ulcérer les huit Juges qui ont opiné à la
- roue: ils demanderont au Parlement qu'on brule votre Livre; & les
- Fanatiques, car il y en a toujours, répondront par des cris de fureur
- à la voix de la raison, &c._
-
-
- Voici ma Réponse:
-
- _Les huit Juges de Toulouse peuvent faire bruler mon Livre s'il est
- bon; il n'y a rien de plus aisé: on a bien brulé les_ Lettres
- Provinciales _qui valaient sans doute beaucoup mieux: chacun peut
- bruler chez lui les Livres & papiers qui lui déplaisent._
-
- _Mon Ouvrage ne peut faire ni bien ni mal aux_ Calas, _que je ne
- connais point. Le Conseil du Roi, impartial & ferme, juge suivant les
- Loix, suivant l'équité, sur les Pieces, sur les Procédures, & non sur
- un Ecrit qui n'est point juridique, & dont le fonds est absolument
- étranger à l'affaire qu'il juge._
-
- _On auroit beau imprimer des in-folio pour ou contre les huit Juges de
- Toulouse, & pour ou contre la Tolérance; ni le Conseil, ni aucun
- Tribunal ne regardera ces Livres comme des Pieces du Procès._
-
- _Je conviens qu'il y a des Fanatiques qui crieront, mais je maintiens
- qu'il y a beaucoup de Lecteurs sages qui raisonneront._
-
- _J'apprends que le Parlement de Toulouse & quelques autres Tribunaux
- ont une Jurisprudence singuliere; ils admettent des quarts, des tiers,
- des sixiemes de preuve. Ainsi, avec six oui-dires d'un côté, trois de
- l'autre, & quatre quarts de présomption, ils forment trois preuves
- complettes; & sur cette belle démonstration, ils vous rouent un homme
- sans miséricorde. Une légere connaissance de l'art de raisonner
- suffirait pour leur faire prendre une autre méthode. Ce qu'on appelle
- une demi-preuve, ne peut être qu'un soupçon: il n'y a point à la
- rigueur de demi-preuve; ou une chose est prouvée, ou elle ne l'est
- pas; il n'y a point de milieu._
-
- _Cent mille soupçons réunis ne peuvent pas plus établir une preuve,
- que cent mille zéros ne peuvent composer un nombre._
-
- _Il y a des quarts de ton dans la Musique, encore ne les peut-on
- exécuter; mais il n'y a ni quart de vérité, ni quart de raisonnement._
-
- _Deux témoins qui soutiennent leur déposition sont censés faire une
- preuve; mais ce n'est point assez: il faut que ces deux témoins soient
- sans passion, sans préjugés, & sur-tout, que ce qu'ils disent ne
- choque point la raison._
-
- _Quatre personnages des plus graves auraient beau dire qu'ils ont vu
- un vieillard infirme saisir au collet un jeune homme vigoureux, & le
- jetter par une fenêtre à quarante pas: il est clair qu'il faudrait
- mettre ces quatre témoins aux petites maisons._
-
- _Or, les huit Juges de Toulouse ont condamné_ Jean Calas _sur une
- accusation beaucoup plus improbable; car il n'y a point eu de témoin
- oculaire, qui ait dit avoir vu un vieillard infirme, de soixante &
- huit ans, pendre tout seul un jeune homme de vingt-huit ans,
- extrêmement robuste._
-
- _Des Fanatiques ont dit seulement que d'autres Fanatiques leur avaient
- dit qu'ils avaient entendu dire à d'autres Fanatiques, que_ Jean
- Calas, _par une force surnaturelle, avait pendu son fils. On a donc
- rendu un jugement absurde sur des accusations absurdes._
-
- _Il n'y a d'autre remede à une telle Jurisprudence, sinon que ceux qui
- achetent le droit de juger les hommes, fassent dorénavant de
- meilleures études._
-
-Cet Ecrit sur la Tolérance est une Requête que l'humanité présente
-très-humblement au pouvoir & à la prudence. Je seme un grain qui pourra
-un jour produire une moisson. Attendons tout du temps, de la bonté du
-Roi, de la sagesse de ses Ministres, & de l'esprit de raison qui
-commence à répandre par-tout sa lumiere.
-
-La nature dit à tous les hommes: Je vous ai tous fait naître faibles &
-ignorants, pour végéter quelques minutes sur la terre & pour
-l'engraisser de vos cadavres. Puisque vous êtes faibles, secourez-vous;
-puisque vous êtes ignorants, éclairez-vous & supportez-vous. Quand vous
-seriez tous du même avis, ce qui certainement n'arrivera jamais, quand
-il n'y aurait qu'un seul homme d'un avis contraire, vous devriez lui
-pardonner; car c'est moi qui le fais penser comme il pense. Je vous ai
-donné des bras pour cultiver la terre, & une petite lueur de raison pour
-vous conduire: j'ai mis dans vos coeurs un germe de compassion pour vous
-aider les uns les autres à supporter la vie. N'étouffez pas ce germe; ne
-le corrompez pas; apprenez qu'il est divin; & ne substituez pas les
-misérables fureurs de l'école à la voix de la nature.
-
-C'est moi seule qui vous unis encore malgré vous par vos besoins
-mutuels, au milieu même de vos guerres cruelles si légérement
-entreprises, théâtre éternel des fautes, des hasards & des malheurs.
-C'est moi seule qui dans une Nation arrête les suites funestes de la
-division interminable entre la Noblesse & la Magistrature, entre ces
-deux Corps & celui du Clergé, entre le Bourgeois même & le Cultivateur.
-Ils ignorent tous les bornes de leurs droits; mais ils écoutent tous
-malgré eux à la longue ma voix qui parle à leur coeur. Moi seule, je
-conserve l'équité dans les Tribunaux, où tout serait livré sans moi à
-l'indécision & aux caprices, au milieu d'un amas confus de Loix faites
-souvent au hasard, & pour un besoin passager, différentes entre elles de
-Province en Province, de Ville en Ville, & presque toujours
-contradictoires entre elles dans le même lieu. Seule je peux inspirer la
-justice, quand les Loix n'inspirent que la chicane: celui qui m'écoute,
-juge toujours bien; & celui qui ne cherche qu'à concilier des opinions
-qui se contredisent, est celui qui s'égare.
-
-Il y a un édifice immense dont j'ai posé le fondement de mes mains; il
-était solide & simple, tous les hommes pouvaient y entrer en sûreté; ils
-ont voulu y ajouter les ornements les plus bizarres, les plus grossiers
-& les plus inutiles; le bâtiment tombe en ruine de tous les côtés; les
-hommes en prennent les pierres, & se les jettent à la tête; je leur
-crie: Arrêtez, écartez ces décombres funestes qui sont votre ouvrage, &
-demeurez avec moi en paix dans l'édifice inébranlable qui est le mien.
-
-
-_FIN._
-
-
- * * * * *
-
-
- Liste des modifications:
-
- Page 40: «ont» remplacé par «on» (dont on est guéri)
- Page 48: «le» par «les» (que les Grecs leur firent connaître)
- Page 87: «Chistianisme» par «Christianisme» (convertis au
- Christianisme)
- Page 130: «d'hyprocrites» par «d'hypocrites» (traita les Scribes &
- les Pharisiens d'hypocrites)
- Page 165: «Prohain» par «Prochain» (Aimez Dieu & votre Prochain)
- [7] : «kurios» par «kirios» et «paredôke» par «paridôke»
- (Grec: Iêsous christos ho kirios hêmôn paridôke)
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Traité sur la tolérance, by Francois-Marie Arouet
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRAITÉ SUR LA TOLÉRANCE ***
-
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-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
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-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
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-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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