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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) - Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents - originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques - -Author: Louis Dussieux - -Release Date: February 27, 2013 [EBook #42126] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE *** - - - - -Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - - - - - L'HISTOIRE - - DE FRANCE - - RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS. - - EXTRAITS - - DES CHRONIQUES, DES MÉMOIRES ET DES DOCUMENTS - - ORIGINAUX, - - AVEC DES SOMMAIRES ET DES RÉSUMÉS CHRONOLOGIQUES, - - PAR - - L. DUSSIEUX, - - PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'ÉCOLE DE SAINT-CYR. - - TOME PREMIER. - - PARIS, - - FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET Cie, LIBRAIRES, - - IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56 - - 1861 - - Tous droits réservés. - - - - - L'HISTOIRE - - DE FRANCE - - RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS. - - - - -TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE). - - - - -AVERTISSEMENT. - - -Depuis quelques années, le goût de lire l'histoire dans les documents -originaux s'est généralement répandu; de nombreuses publications -historiques ont été faites; et déjà l'ensemble de nos diverses -collections de mémoires, de chroniques et de documents dépasse -plusieurs centaines de volumes, que l'on ne peut rassembler qu'avec -difficulté et dont la lecture demande un temps considérable. - -Le but de l'ouvrage que nous publions est de réunir en quelques -volumes tout ce que ces nombreux, recueils nous ont paru renfermer -d'utile et de curieux sur les principaux événements de l'histoire de -France, de manière à composer un abrégé de ces collections. - -Pour la jeunesse studieuse, comme pour les gens du monde, il faut -tenir compte du temps dont ils peuvent disposer, et ne mettre sous -leurs yeux que ce qui est réellement utile à connaître. Nous avons -entrepris de faire ce choix, en prenant le parti de ne nous occuper -que des grands faits historiques, des grands hommes, et quelquefois de -détails caractéristiques sur les mœurs. Nous avons toujours donné la -préférence, entre les auteurs contemporains, à ceux qui avaient vu, -et surtout à ceux qui après avoir pris part aux événements les avaient -eux-mêmes racontés. Presque toujours nous avons publié plusieurs -relations du même fait, afin de mettre sous les yeux du lecteur les -opinions opposées, l'esprit des différents partis, les divers -jugements de l'époque sur ce fait. Nous avons cherché à être d'une -impartialité absolue dans le choix des pièces, parce que nous voulions -donner au public une œuvre sans système, sans parti pris, dans -laquelle les opinions et la manière de voir des contemporains fussent -surtout en évidence. - -Pour les premières époques de notre histoire, souvent les récits -contemporains font défaut; les événements ne sont indiqués dans les -chroniques que par une phrase courte et sèche. C'est pourquoi nous -avons cru devoir reproduire, pour ces temps anciens, quelques pages -savantes d'auteurs modernes, dans lesquelles ils avaient su fondre -tous les éléments épars dans les chroniques. - -Nous devons dire encore que ce choix a été fait de telle sorte que le -père et la mère de famille pussent mettre ces volumes entre les mains -de leurs enfants, pour compléter leur instruction. Nous avons voulu -que ce recueil pût être donné à la jeunesse, à qui l'on ne sait quel -ouvrage faire lire sur l'histoire de France, au moment où s'achèvent -et où se complètent les études. - -Nous avons essayé de faire un livre instructif et attrayant, qui pût -permettre, selon la méthode de Rollin, d'apprendre l'histoire par la -lecture, par le détail des grands événements, par le portrait des -grands hommes, par la peinture des mœurs, en mettant le lecteur en -face des documents originaux. Des résumés chronologiques en tête de -chaque volume, et des sommaires placés au commencement de chaque -récit, lient ces morceaux détachés et leur donnent l'enchaînement et -la suite nécessaires. - -Ces extraits d'anciens auteurs ont encore l'avantage de faire -connaître les écrivains historiques, si nombreux dans notre -littérature, les plus remarquables passages des chroniques et des -mémoires, et de composer ainsi, en même temps qu'une histoire de -France, une histoire de la littérature française, qui montre toutes -les transformations de la langue. - - - - -RÉSUMÉ CHRONOLOGIQUE - -DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DE LA PÉRIODE DE L'HISTOIRE DE FRANCE -CONTENUE DANS CE PREMIER VOLUME. - - -GAULE CELTIQUE. - -Les plus anciens peuples de la Gaule paraissent avoir été les Ibères, -connus sous les noms d'Aquitains et de Ligures, et dont un débris -existe encore, sous le nom de Basques, dans les Pyrénées occidentales. - -A une époque inconnue, la Gaule est envahie et occupée par les peuples -Celtes, Gaulois ou Galls au centre, Kimris ou Belges au nord. Les -Ibères sont réduits en esclavage dans tout le pays conquis par les -Celtes; mais ils restent indépendants dans l'Aquitaine et sur le bord -de la Méditerranée (Languedoc et Provence). - -XIIe siècle avant J.-C. Les Phéniciens fondent plusieurs colonies sur -la côte ligurienne, dont la plus importante est Nîmes. - -600 av. J.-C. Les Grecs fondent de nombreuses colonies sur la côte -ligurienne, dont la plus importante est Marseille, qui devint une -république considérable. - -Dès le VIe siècle avant J.-C., les Gaulois envoyèrent hors de la Gaule -de grandes expéditions, et envahirent successivement: l'Espagne, où -ils s'établirent en Celtibérie;--la Gaule Cisalpine, en 587, où -Bellovèse fonda Milan;--la Germanie;--la Macédoine, la Grèce et la -Thrace, où en 279 ils furent défaits par les Grecs aux batailles des -Thermopyles et de Delphes;--l'Asie Mineure, où ils fondèrent le -royaume de Galatie;--l'Étrurie, où ils assiégèrent Clusium, en 391. - -Le siége de Clusium fit commencer la guerre entre les Gaulois et les -Romains, qui ne parvinrent à dompter les Gaulois qu'après 200 ans de -luttes acharnées. Les principaux événements de cette lutte sont: - - en 390, la bataille de l'Allia et la prise de Rome par les - Gaulois; - - en 295, la défaite des Gaulois à Sentinum; - - en 283, la défaite des Gaulois au lac Vadimon; - - en 222, la défaite des Gaulois à Télamone. Enfin, en 170, les - Gaulois de la Gaule Cisalpine furent complétement soumis à la - domination de Rome. - - 189. Manlius soumet les Galates ou Gaulois de l'Asie Mineure. - - 154. Les Romains entrent dans la Gaule Transalpine, et viennent au - secours de la république de Marseille, leur alliée, attaquée - par les Salyens. - - 124. Les Romains fondent Aix et s'établissent en Provence. - - 122-121. Les Romains soumettent les Allobroges, et battent - Bituitus, roi des Arvernes. - - 118. Fondation de Narbonne. Les Romains occupent la province - romaine (Roussillon, Languedoc, Dauphiné, Provence). - - 58-51. Jules César fait la conquête de la Gaule.--52, Grande - victoire de César à Alise sur Vercingétorix. - - -GAULE ROMAINE. - - (51 av. J.-C.--476 ap. J.-C.) - -La Gaule reste soumise aux Romains depuis 51 av. J.-C. jusqu'en 476 -ap. J.-C., date de la chute de l'empire d'Occident. - -Pendant ce temps elle est entièrement transformée, et adopte la -religion, la langue, les mœurs, les lois et les institutions de -Romains. - -160 ap. J.-C. Le christianisme pénètre dans la Gaule. Saint-Pothin et -saint Irénée sont les premiers apôtres de la Gaule et fondent l'église -de Lyon. Saint Denis (250) et saint Martin (371-400) achèvent la -conversion de la Gaule au christianisme. - - 177. Première persécution des chrétiens à Lyon. - - 241. Premières invasions des Franks dans la Gaule. - - 285. Grande révolte des Bagaudes contre la tyrannie de - l'administration romaine; 286, ils sont vaincus par Maximien - Hercule. - - 287. Les Franks-Saliens établis dans la Toxandrie comme lètes ou - mercenaires à la solde de l'Empire. - - 292. Les Franks-Ripuaires établis entre la Meuse et le Rhin comme - mercenaires à la solde de l'Empire. - - 358. Guerre de Julien contre la tribu des Franks-Saliens, qui est - dès lors la plus importante, et qui s'emparera sous Clovis de - la domination de la Gaule. - - 407. Invasion des Suèves, des Alains et des Vandales. - - 412. Les Wisigoths sous Ataulphe s'établissent dans la Gaule - méridionale. - - 413. Les Burgondes s'établissent dans le bassin du Rhône. - - 431. Clodion, roi des Franks-Saliens, est battu par Aétius à - Héléna. - - 451. Invasion d'Attila dans la Gaule. Il est repoussé devant - Orléans et vaincu dans les champs Catalauniques par Aétius, par - Mérovée, roi des Franks-Saliens, et par Théodoric, roi des - Wisigoths. - - 458. Childéric succède à Mérovée. - - 468. Avénement d'Euric, roi des Wisigoths, à Toulouse.--Grande - puissance de ce roi. - - 471-475. Ecdicius défend l'Arvernie contre les Wisigoths; il est - obligé de se soumettre. - - 476. Fin de l'empire romain d'Occident. Le dernier empereur, - Romulus-Augustule, est renversé par Odoacre, roi des Hérules, - qui se proclame roi d'Italie. - - -GAULE FRANQUE. - - 481. Avénement de Clovis, successeur de Childéric. - - 486. Le patrice Syagrius est battu par Clovis à Soissons.--Fin de - la domination romaine dans la Gaule. - - 486-490. Clovis soumet les cités gallo-romaines de l'Armorique. - - 492. Clovis épouse Clotilde. - - 496. Défaite des Alemans à Tolbiac. Conversion de Clovis. Dès lors - Clovis devient le champion de l'Église orthodoxe contre les - peuples ariens qui occupent la Gaule, Burgondes et Wisigoths. - - 500. Clovis bat Gondebaud, roi des Burgondes, à Dijon. - - 507. Clovis bat les Wisigoths à Vouillé, et conquiert l'Aquitaine. - - 508. Les Franks sont battus au siége d'Arles par Ibbas, général de - Théodoric, roi des Ostrogoths, qui envoie des secours aux - Wisigoths. - - 509. Clovis fait assassiner plusieurs rois franks, et soumet leurs - tribus à sa domination. - - 511. Mort de Clovis. Ses quatre fils se partagent ses États; - - Thierry est roi d'Austrasie; - Clodomir est roi d'Orléans; - Childebert est roi de Paris; - Clotaire est roi de Soissons. - - 523. Clodomir, Childebert et Clotaire envahissent la Bourgogne. - - 524. Bataille de Véseronce, où Clodomir est battu et tué par les - Burgondes. - - 528-530. Conquête de la Thuringe par Thierry. - - 533. Meurtre des fils de Clodomir par Childebert et Clotaire. - - 534. Childebert et Clotaire font la conquête de la Bourgogne. - - 539. Première expédition des Franks en Italie, où les Grecs et les - Ostrogoths sont en guerre. Théodebert, fils de Thierry et roi - d'Austrasie, bat les Grecs et les Ostrogoths, et se fait céder - par les Ostrogoths la Provence, tandis que Justinien, pour - avoir son alliance, renonce aux droits de l'Empire sur la - Gaule. - - 553. Bucelin et Leutharis, généraux de Théodebald, fils de - Théodebert et roi d'Austrasie, sont battus par Narsès, sur le - Vulturne, à Casilinum. - - 558. Clotaire Ier réunit tous les royaumes des Franks. - - 561. Mort de Clotaire Ier. Ses quatre fils se partagent ses États; - - Caribert est roi de Paris; - Gontran est roi d'Orléans et de Bourgogne; - Chilpéric est roi de Soissons ou de Neustrie; - Sigebert est roi d'Austrasie. - - 566. Sigebert épouse Brunehaut. Chilpéric épouse Galsuinthe, la - tue, et la remplace par Frédégonde. - - _Première lutte de la Neustrie et de l'Austrasie, 573-613._ - - 573. Sigebert attaque Chilpéric et assiége Tournay; il est tué - par des émissaires de Frédégonde. Childebert II lui succède. - - 584. Chilpéric est assassiné par les ordres de Frédégonde, - Clotaire II lui succède. - - 587. Traité d'Andelot entre Gontran et Childebert II. - - 593-596. Victoires de Frédégonde sur les Austrasiens à Brennac ou - Droissy et à Leucofao. - - 593. Mort de Gontran. Childebert II lui succède. - - 596. Mort de Childebert II. Théodebert lui succède en Austrasie et - Thierry II en Bourgogne. - - 597. Mort de Frédégonde. - - 598. Brunehaut est chassée d'Austrasie par les leudes, dont elle - veut diminuer le pouvoir; elle se réfugie auprès de Thierry II, - roi de Bourgogne. - - 600. Clotaire II battu à Dormeille par les Austrasiens. - - 612. Brunehaut et Thierry II battent les Austrasiens à Toul et à - Tolbiac; Théodebert et ses enfants sont massacrés; Brunehaut - rentre victorieuse à Metz. - - 613. Conjuration des leudes austrasiens, dirigés par Pépin de - Landen et Warnachaire, contre Brunehaut. Ils s'allient avec - Clotaire II, et lui livrent Brunehaut, qui est mise à mort. - - Clotaire II réunit toutes les parties du royaume des Franks. - - 614. Constitution perpétuelle ou Édit de Paris, par lequel de - grands priviléges sont accordés par Clotaire aux leudes et au - clergé. Les royaumes de Neustrie et d'Austrasie auront chacun - un maire du palais. - - 622. Dagobert succède à Clotaire II. - - 630. Caribert, frère de Dagobert, obtient le duché d'Aquitaine. - Ses descendants, Eudes, Hunald et Waïfre, le possèdent jusqu'en - 769. - - 632. Sigebert II, fils de Dagobert, est nommé roi d'Austrasie, - avec Pépin de Landen pour maire du palais. - - 638. Clovis II succède à Dagobert en Neustrie et en Bourgogne, - avec Ega et Erkinoald pour maires du palais. - - 656. Mort de Sigebert II. Grimoald, maire du palais d'Austrasie, - cloître Dagobert fils de Sigebert II, et fait proclamer son - fils roi d'Austrasie. Erkinoald renverse le fils de Grimoald, - réunit l'Austrasie à la Neustrie, et réprime les leudes. - L'unité de l'empire frank est rétablie pour quelque temps, - grâce à la vigueur et à l'habileté d'Erkinoald. - - 656. Mort de Clovis II; Clotaire III lui succède. Ébroïn remplace - Erkinoald, mort en 657. - - 660. Les Austrasiens obtiennent de former un royaume séparé. - Ébroïn leur donne pour roi Childéric II, second fils de Clovis - II. - - 670. Mort de Clotaire III. Thierry III lui succède. - - _Seconde lutte de la Neustrie et de l'Austrasie, 680-719._ - (Triomphe de l'Austrasie.) - - 680. Ébroïn vainqueur de Pépin de Héristal, maire du palais - d'Austrasie, à Loixy. - - 681. Ebroïn est assassiné. - - 687. Pépin de Héristal bat les Neustrieus à Testry, soumet la - Neustrie à l'Austrasie, et meurt en 714. Charles Martel lui - succède. - - 715. Rainfroy est nommé maire du palais de Neustrie; il se soulève - contre l'Austrasie, et gagne la bataille de Compiègne. - - 717. Charles Martel bat les Neustriens à Vincy et à Soissons, en - 719. La Neustrie est définitivement soumise à l'Austrasie - jusqu'en 843. - - _Gouvernement de Charles Martel et de Pépin le Bref, sous plusieurs - rois fainéants._ - - 720-730. Charles Martel soumet les peuples germains, qui - s'étaient rendus indépendants des Franks pendant les guerres - civiles. Les Saxons, les Bavarois, les Alemans ou Souabes, les - Frisons, sont replacés sous la domination des Austrasiens. - - 721. Après avoir conquis l'Espagne sur les Wisigoths, en 712, les - Arabes entrent en Septimanie. L'apparition de ces barbares - décide toutes les provinces de la Gaule méridionale, Vasconie, - Septimanie, Provence, à se placer sous la domination d'Eudes, - duc d'Aquitaine, qui, en 721, gagne sur les Arabes la grande - bataille de Toulouse. - - 732. Eudes est battu à la bataille de Bordeaux par Abdérame, et se - soumet à Charles Martel pour en avoir des secours contre les - Arabes. - - Bataille de Poitiers. - - 736. Les Arabes envahissent la Provence et la Bourgogne. - - 739. Charles Martel les chasse de la Bourgogne, les bat à Berre, - en Septimanie, mais ne peut leur enlever Narbonne. - - 741. Mort de Charles Martel. Carloman et Pépin le Bref le - remplacent. - - _Pépin le Bref, 741-768._ - - 742. Commencement des guerres d'Aquitaine, contre les ducs - mérovingiens de ce pays, qui ne seront soumis qu'en - 769.--Pépin veut soumettre l'Aquitaine, gouvernée par Hunald, - successeur d'Eudes. En 745, Hunald abandonne ses États à son - fils Waïfre, et se retire dans un cloître. - - 743. Carloman, par l'influence de l'archevêque de Mayence, - Boniface, commence la guerre contre les Saxons, c'est-à-dire - contre les peuples du nord de la Germanie entre le Rhin, - l'Elbe, la mer du Nord et le Mein, afin de détruire l'odinisme - et la barbarie dans la Germanie, d'y établir la civilisation - et la foi chrétiennes, et de faire cesser les ravages et les - invasions de ces barbares. - - 747. Abdication de Carloman, qui se retire au Mont-Cassin. Pépin - est seul maître du pouvoir. - - 752. Childéric III, le dernier Mérovingien, est déposé, et Pépin - le Bref est proclamé roi. - - 754. Le pape Étienne II sacre Pépin. - - 755-757. Guerre contre Astolphe, roi des Lombards, peuple arien, - qui attaquait la papauté à Rome. Les Lombards vaincus, - l'exarchat de Ravenne est cédé au pape.--Fondation de la - puissance temporelle des papes. - - 759. Narbonne enlevée aux Arabes. Les Arabes sont chassés de la - Septimanie. - - 759-768. Guerre contre Waïfre en Aquitaine. Assassinat de Waïfre - en 768 et soumission de l'Aquitaine. - - 768. Mort de Pépin le Bref. Ses États sont partagés entre - Charlemagne et Carloman. - - -CHARLEMAGNE, 768-814. - - 769. Hunald sort du cloître et soulève l'Aquitaine. Charlemagne - réprime cette dernière révolte. Hunald se réfugie chez les - Lombards, et l'Aquitaine se soumet aux Franks. - - 771. Mort de Carloman. Charlemagne dépouille ses neveux, qui se - réfugient auprès de Didier, roi des Lombards. - - 772. Commencement des guerres de Charlemagne contre les Saxons. La - Saxe ne sera soumise qu'en 804, après soixante et un ans de - luttes, en datant de 743, et après 18 campagnes de Charlemagne - contre ces peuples. - - 773-774. Guerre contre Didier. Passage du mont Cenis et du - Saint-Bernard. Prise de Vérone et de Pavie.--Fin du royaume des - Lombards. Destruction de l'arianisme en Occident; augmentation - des domaines de la papauté.--Charlemagne devient roi d'Italie - et donne ce royaume, en 781, à son fils aîné Pépin. - - 778. Expédition de Charlemagne en Espagne contre les Arabes - divisés en deux factions, l'une pour les Ommyades, l'autre pour - les Abassides. Charlemagne soutient quelques émirs. A son - retour, son arrière-garde est détruite à Roncevaux par Loup, - duc de Vasconie, fils de Waïfre, qui est battu, pris et pendu. - Mort de Roland dans ce désastre. - - 780. Création des évêchés de la Saxe. - - 780. Création du royaume d'Aquitaine, pour Louis le Débonnaire. Ce - royaume est chargé de la guerre contre les Arabes d'Espagne. De - 791 à 812, cette guerre est faite par Guillaume le Pieux, comte - de Toulouse, qui conquiert la marche d'Espagne, c'est-à-dire le - pays entre l'Èbre et les Pyrénées, où se formeront plus tard - les royaumes chrétiens de Castille, de Navarre et d'Aragon. - - 782. Massacre des Saxons à Verden. - - 785. Wittikind, chef des Saxons, se fait baptiser à Attigny. - - 786. Conquête de la Bavière sur Tassilon, duc de ce pays, qui - s'était allié avec les Grecs, les Avares et les Lombards de - Bénévent, contre Charlemagne. - - 787. Le duché de Bénévent, dernière possession des Lombards en - Italie, est soumis aux Franks. - - 788-810. Guerres contre les Slaves, entre l'Elbe et l'Oder. - Soumission des Obotrites, des Wendes, des Serbes ou Sorabes et - des Tchèques. La civilisation chrétienne commence à pénétrer - chez ces barbares. - - 791-796. Guerres contre les Avares. Destruction de ce peuple - sauvage. - - 800. Charlemagne est proclamé empereur d'Occident, à Rome, par le - pape Léon III et le peuple romain. - - 804. Soumission de la Saxe. Transplantation et conversion de ce - peuple. L'odinisme et la barbarie sont détruits dans - l'Allemagne du nord, qui entre dans l'Europe civilisée. La - limite de la civilisation est reculée du Rhin jusqu'à - l'Elbe.--Fin des invasions des peuples germains. - - 804. Traité avec Irène, impératrice d'Orient, pour la fixation des - limites des deux empires. - - 808. Première apparition des Northmans en France. - - 812. Bernard roi d'Italie. Il succède à Pépin, son père, mort en - 810. - - 814. Mort de Charlemagne. Louis le Débonnaire ou le Pieux lui - succède. - -Pendant le règne de Charlemagne, l'ordre est rétabli; les invasions -des barbares sont arrêtées; de nombreuses lois (capitulaires) sont -rédigées; on crée une administration et des écoles; les études sont -rétablies, les arts cultivés. Cette première renaissance est due aux -efforts de Charlemagne, d'Alcuin, de Leidrade, archevêque de Lyon, de -Théodulf, évêque d'Orléans, de saint Benoît, abbé d'Aniane, -d'Adalhard, abbé de Corbie. Cette renaissance disparaît entièrement au -milieu des désordres qui ont lieu pendant les règnes des premiers -successeurs du grand empereur. - - -LOUIS LE DÉBONNAIRE, 814-840. - - 817. Louis le Débonnaire partage l'Empire entre ses trois fils, - Lothaire, Pépin et Louis. - - 818. Bernard qui s'est révolté en Italie est vaincu, condamné et - mis à mort. - - 822. Pénitence publique de Louis le Débonnaire à Attigny, pour - expier la mort de son neveu. - - 826. Harold, roi ou chef danois, se soumet à Louis le Débonnaire - et se fait baptiser. - - 830. Première révolte des fils de Louis le Débonnaire. - - 833. Seconde révolte des fils du Débonnaire. Il est trahi au champ - du Mensonge, dégradé, déposé et remplacé par Lothaire. - - 834. Louis le Débonnaire est rétabli. - - 838-839. Nouvelles révoltes des fils du Débonnaire. - - 840. Mort de Louis le Débonnaire. Partage de l'Empire entre ses - fils. - - - - -LISTES CHRONOLOGIQUES - -DES EMPEREURS ROMAINS ET DES ROIS FRANKS, WISIGOTHS ET BURGONDES QUI -ONT RÉGNÉ PENDANT CETTE PÉRIODE. - - -I. EMPEREURS ROMAINS. - - Jules César 48-30 av. J.-C. - Auguste 30 av. J.-C.--14 ap. J.-C. - Tibère 41 - Caligula 37 - Claude I 41 - Néron 54 - Galba 68 - Othon _id._ - Vitellius _id._ - Vespasien 69 - Titus 79 - Domitien 81 - Nerva 96 - Trajan 98 - Adrien 117 - Antonin 138 - Marc-Aurèle et Verus 161 - Commode 180 - Pertinax 193 - Didius Julianus _id._ - Albinus _id._ - Pescennius Niger _id._ - Septime Sévère _id._ - Caracalla et Géta 211 - Macrin 217 - Héliogabale 218 - Alexandre Sévère 222 - Maximin 232 - Les deux Gordiens 237 - Maxime _id._ - Pupien et Balbin _id._ - Gordien III 238 - Philippe 244 - Dèce 249 - Gallus, Hostilianus et Volusien 251 - Émilien 253 - Valérien _id._ - Gallien 260 - Les trente Tyrans 260-268 - parmi lesquels _Postumius_, dans la Gaule. - Claude II 268 - Quintilius 270 - Aurélien _id._ - Tacite et Florien 276 - Probus _id._ - Carus 282 - Carin et Numérien 283 - Dioclétien 284-305 - Maximien Hercule lui est associé en 286 - -291. _Partage de l'Empire en 4 préfectures._ - - CÉSARS CHARGÉS DE GOUVERNER LA PRÉFECTURE DE LA GAULE, BRETAGNE - ET ESPAGNE. - - _Constance Chlore_ 291 - _Constantin_ 306 - Constantin 323-335 - _Constantin II_ 337-340 - _Constant_ 337-350 - Constance II 353-361 - _Julien_ 355 - Julien 361-363 - Jovien 363 - Valentinien I 364-375 - Gratien 375-383 - Valentinien II 375-392 - Maxime 383-388 - _Eugène_ 392 - Théodose 394 - -395. _Partage de l'Empire._ - -EMPEREURS d'OCCIDENT. - - Honorius 395-423 - Jean 423-425 - Valentinien III 425-455 - Maxime 455 - Avitus 455 - Majorien 457-460 - Libius Sévère 461 - _Égidius_ } - _Syagrius_ } règnent en Gaule. - Anthémius 467 - Olybrius 472 - Glycerius 473 - Oreste et Augustule 475-476 - Odoacre, chef des Hérules, renverse - Oreste et Augustule, prend le titre de - roi d'Italie, et met fin à l'empire - d'Occident. - - -II. ROIS DE FRANCE - - de 428 à 840. - -I. _Mérovingiens._ - 428. Clodion. - 448. Mérovée. - 458. Childéric. - 481. Clovis. - 511. Le royaume est partagé entre les fils de Clovis. - -ROIS DE PARIS. - - 511. Childebert, [+] 558. - -ROIS DE SOISSONS. - - 511. Clotaire, [+] 561. - -ROIS D'ORLÉANS. - - 511. Clodomir, [+] 524. - -ROIS D'AUSTRASIE. - - 511. Thierry. - 537. Théodebert. - 548. Théodebald, [+] en 555. - - 538. Clotaire I, maître de toute la monarchie. - 561. Le royaume est partagé entre les fils de Clotaire I. - -ROIS DE PARIS. - - 561. Caribert, [+] 567. - -ROIS DE SOISSONS. - - 561. Chilpéric II. - 584. Clotaire II. - -ROIS D'ORLÉANS ET DE BOURGOGNE. - - 561. Gontran [+] 593. - 593. Childebert II. - 596. Thierry II, [+] 613. - -ROIS D'AUSTRASIE. - - 561. Sigebert. - 575. Childebert II. - 596. Théodebert II, [+] 612. - - 613. Clotaire II réunit toute la monarchie. [+] 628. - 628. Dagobert. A sa mort, 638, la monarchie est partagée en deux - royaumes. - -ROIS DE NEUSTRIE ET DE BOURGOGNE. - - 638. Clovis II, [+] 656. - 656. Clotaire III. - 670. Thierry III. - 691. Clovis III. - 695. Childebert III. - 711. Dagobert III. - 716. Chilpéric II. - 717. Clotaire IV. - 720. Thierry IV. - 737-742. Interrègne. - 742. Childéric III, déposé en 752. - -ROIS D'AUSTRASIE. - - 638. Sigebert II, [+] 656. - 660. Childéric II. - 674. Dagobert II, [+] 679. - -_Maires du palais de la famille d'Héristal, ducs d'Austrasie._ - - Pépin d'Héristal, [+] 714. - Charles Martel, [+] 741. - Pépin le Bref. - -2. _Carlovingiens._ - - 752. Pépin le Bref. - 768. Charlemagne et Carloman. 771, Charlemagne seul. - 800, Charlemagne empereur. - 814. Louis le Débonnaire, meurt en 840. - - -III. ROIS DES WISIGOTHS - - _qui ont régné en Aquitaine_. - - 412. Ataulphe. - 415. Wallia. - 420. Théodoric I. - 451. Thorismond. - 452. Théodoric II} - 467. Euric } conquièrent l'Espagne. - 484. Alaric II, tué à Vouillé, 507. - Ses successeurs ne possèdent plus en France que la - Septimanie, et résident en Espagne. - - -IV. ROIS BURGONDES. - - 413. Gondicaire. - 443-470. Gondioche et _Chilpéric_. - 470. Gondebaud et _Chilpéric_, _Godomar_, _Godesegil_. - 516. Sigismond. - 524. Godemar.--En 534 le royaume des Burgondes est conquis par les - Franks. - - - - -LES GRANDS FAITS - -DE - -L'HISTOIRE DE FRANCE - -RACONTÉS PAR LES CONTEMPORAINS. - - -LES PEUPLES DE L'ANCIENNE GAULE. - - 50 ans avant J.-C. - -Toute la Gaule est divisée en trois parties, dont l'une est habitée -par les Belges[1], l'autre par les Aquitains[2], la troisième par ceux -que nous appelons Gaulois, et qui dans leur langue se nomment Celtes. -Ces nations diffèrent entre elles par le langage, les mœurs et les -lois. Les Gaulois sont séparés des Aquitains par la Garonne, des -Belges par la Marne et la Seine. Les Belges sont les plus braves de -tous ces peuples; étrangers aux mœurs élégantes et à la civilisation -de la Province romaine[3], ils ne reçoivent point du commerce -extérieur ces produits du luxe qui contribuent à énerver le courage; -d'ailleurs, voisins des peuples de la Germanie qui habitent au delà du -Rhin, ils sont continuellement en guerre avec eux. Par la même raison, -les Helvétiens[4] surpassent en valeur le reste des Gaulois; ils -luttent chaque jour avec les Germains pour les repousser, et pour -pénétrer eux-mêmes sur leur territoire. - - CÉSAR, _Commentaires ou Mémoires sur la guerre des Gaules_, liv. - I, ch. 1. Traduction de M. Baudement. - - Jules César naquit à Rome 100 av. J.-C., et fut assassiné l'an 44 - av. J.-C. Il est célèbre pour avoir conquis la Gaule, renversé la - république romaine et établi l'empire. César a laissé de précieux - Mémoires ou Commentaires sur la guerre des Gaules et sur la guerre - civile qu'il soutint contre les derniers défenseurs de la - république. - - [1] La plupart des peuples de la Belgique étaient d'origine - germanique (CÉSAR, liv. II, ch. 4), mais les Belges (Bolgs) - étaient de race celtique. - - [2] Les Aquitains diffèrent absolument des deux autres peuples, - non-seulement par leur langage, mais encore par leur figure, qui - approche plus de la figure des Ibères (Espagnols) que de celle - des Gaulois. (STRABON, IV, 1.) - - [3] La Provence, qui avait été soumise par les Romains cent ans - avant le reste de la Gaule. - - [4] Les Helvétiens habitaient la Suisse. - - -DESCRIPTION DE LA GAULE. - - Sous Auguste, vers le commencement de l'ère chrétienne. - -Toute la Gaule est arrosée par des fleuves qui descendent des Alpes, -des Pyrénées et des Cévennes et qui vont se jeter, les uns dans -l'Océan, les autres dans la Méditerranée. Les lieux qu'ils traversent -sont pour la plupart des plaines et des collines qui donnent naissance -à des ruisseaux assez forts pour porter bateau. Les lits de tous ces -fleuves sont, les uns à l'égard des autres, si heureusement disposés -par la nature, qu'on peut aisément transporter les marchandises de -l'Océan à la Méditerranée et réciproquement; car la plus grande partie -du transport se fait par eau, en descendant ou en remontant les -fleuves; et le peu de chemin qui reste à faire par terre est d'autant -plus commode qu'on n'a que des plaines à traverser. Le Rhône surtout a -un avantage marqué sur les autres fleuves pour le transport des -marchandises, non-seulement parce que ses eaux communiquent avec -celles de plusieurs autres fleuves, mais encore parce qu'il se jette -dans la Méditerranée, qui l'emporte sur l'Océan[5], et parce qu'il -traverse d'ailleurs les plus riches contrées de la Gaule. - - [5] Strabon dit en effet, au liv. II, que les avantages de la - Méditerranée sont d'avoir des côtes situées sous un meilleur - climat et habitées par des nations policées. - -Quant aux productions de la Gaule, la Narbonnaise[6] entière donne les -mêmes fruits que l'Italie. Cependant, à mesure qu'on avance vers le -Nord et les Cévennes, l'olivier et le figuier disparaissent, quoique -tout le reste y croisse. Il en est de même de la vigne, elle réussit -moins dans la partie septentrionale de la Gaule; tout le reste produit -beaucoup de blé, de millet, de glands, et abonde en bétail de toute -espèce. Aucun terrain n'y est en friche, si ce n'est les parties -occupées par des marais ou par des bois; encore ces lieux mêmes -sont-ils habités; ce qui néanmoins est l'effet de la grande population -plutôt que de l'industrie des habitants; car les femmes y sont -très-fécondes et excellentes nourrices. Mais les hommes sont portés à -l'exercice de la guerre plutôt qu'aux travaux de la terre. Aujourd'hui -cependant, forcés de mettre bas les armes[7], ils s'occupent -d'agriculture. - - [6] Roussillon, Languedoc, Provence et partie du Dauphiné. - - [7] Depuis que la Gaule était soumise aux Romains. - -Je l'ai déjà dit et je le répète encore: ce qui mérite surtout d'être -remarqué dans cette contrée, c'est la parfaite correspondance qui -règne entre ses divers cantons, par les fleuves qui les arrosent et -par les deux mers[8] dans lesquelles ils versent leurs eaux; -correspondance qui, si l'on y fait attention, constitue en grande -partie l'excellence de ce pays, par la grande facilité qu'elle donne -aux habitants de communiquer les uns avec les autres et de se procurer -réciproquement tous les secours et toutes les choses nécessaires à la -vie. Cet avantage devient surtout sensible en ce moment où, jouissant -du loisir de la paix, ils s'appliquent à cultiver la terre avec plus -de soin et se civilisent de plus en plus. Une si heureuse disposition -de lieux, par cela même qu'elle semble être l'ouvrage d'un être -intelligent plutôt que l'effet du hasard, suffirait pour prouver la -Providence. - - STRABON, _Géographie_, liv. IV, ch. I et 12. Trad. par Letronne. - - Strabon, célèbre géographe grec, né en Asie Mineure, à Amasée, 50 - ans av. J.-C. - - [8] L'Océan et la Méditerranée. - - -MŒURS ET USAGES DES GAULOIS. - -Dans toute la Gaule, il n'y a que deux classes d'hommes qui soient -comptées pour quelque chose et qui soient honorées; car la multitude -n'a guère que le rang des esclaves, n'osant rien par elle-même, et -n'étant admise à aucun conseil. La plupart, accablés de dettes, -d'impôts énormes et de vexations de la part des grands, se livrent -eux-mêmes en servitude à des nobles qui exercent sur eux tous les -droits des maîtres sur les esclaves. Des deux classes priviligiées, -l'une est celle des druides, l'autre celle des chevaliers. Les -premiers, ministres des choses divines, sont chargés des sacrifices -publics et particuliers, et sont les interprètes des doctrines -religieuses. Le désir de l'instruction attire auprès d'eux un grand -nombre de jeunes gens qui les ont en grand honneur. Les druides -connaissent de presque toutes les contestations publiques et privées. -Si quelque crime a été commis, si un meurtre a eu lieu, s'il s'élève -un débat sur un héritage ou sur des limites, ce sont eux qui statuent; -ils dispensent les récompenses et les peines. Si un particulier ou un -homme public ne défère point à leur décision, ils lui interdisent les -sacrifices; c'est chez eux la punition la plus grave. Ceux qui -encourent cette interdiction sont mis au rang des impies et des -criminels, tout le monde s'éloigne d'eux, fuit leur abord et leur -entretien, et craint la contagion du mal dont ils sont frappés; tout -accès en justice leur est refusé; et ils n'ont part à aucun honneur. -Tous ces druides n'ont qu'un seul chef, dont l'autorité est sans -bornes. A sa mort, le plus éminent en dignité lui succède; ou, si -plusieurs ont des titres égaux, l'élection a lieu par le suffrage des -druides, et la place est quelquefois disputée par les armes. A une -certaine époque de l'année, ils s'assemblent dans un lieu consacré sur -la frontière du pays des Carnutes (pays Chartrain), qui passe pour le -point central de toute la Gaule. Là se rendent de toutes parts ceux -qui ont des différends, et ils obéissent aux jugements et aux -décisions des druides. On croit que leur doctrine a pris naissance -dans la Bretagne, et qu'elle fut de là transportée dans la Gaule; et -aujourd'hui ceux qui veulent en avoir une connaissance plus -approfondie vont ordinairement dans cette île pour s'y instruire. - -Les druides ne vont point à la guerre et ne payent aucun des tributs -imposés aux autres Gaulois; ils sont exempts du service militaire et -de toute espèce de charges. Séduits par de si grands priviléges, -beaucoup de Gaulois viennent auprès d'eux de leur propre mouvement, ou -y sont envoyés par leurs parents et leurs proches. Là, dit-on, ils -apprennent un grand nombre de vers, et il en est qui passent vingt -années dans cet apprentissage. Il n'est pas permis de confier ces vers -à l'écriture, tandis que, dans la plupart des autres affaires -publiques et privées, ils se servent des lettres grecques. Il y a, ce -me semble, deux raisons de cet usage: l'une est d'empêcher que leur -science ne se répande dans le vulgaire; et l'autre, que leurs -disciples, se reposant sur l'écriture, ne négligent leur mémoire; car -il arrive presque toujours que le secours des livres fait que l'on -s'applique moins à apprendre par cœur et à exercer sa mémoire. Une -croyance qu'ils cherchent surtout à établir, c'est que les âmes ne -périssent point, et qu'après la mort, elles passent d'un corps dans un -autre, croyance qui leur paraît singulièrement propre à inspirer le -courage, en éloignant la crainte de la mort. Le mouvement des astres, -l'immensité de l'univers, la grandeur de la terre, la nature des -choses, la force et le pouvoir des dieux immortels, tels sont en outre -les sujets de leurs discussions: ils les transmettent à la jeunesse. - -La seconde classe est celle des chevaliers. Quand il en est besoin et -qu'il survient quelque guerre (ce qui, avant l'arrivée de César, avait -lieu presque tous les ans, soit pour faire, soit pour repousser des -incursions), ils prennent tous part à cette guerre, et proportionnent -à l'éclat de leur naissance et de leurs richesses le nombre de -serviteurs et de clients dont ils s'entourent. C'est pour eux la seule -marque du crédit et de la puissance. - -Toute la nation gauloise est très-superstitieuse; aussi ceux qui sont -attaqués de maladies graves, ceux qui vivent au milieu de la guerre et -de ses dangers, ou immolent des victimes humaines, ou font vœu d'en -immoler, et ont recours pour ces sacrifices au ministère des druides. -Ils pensent que la vie d'un homme est nécessaire pour racheter celle -d'un homme, et que les dieux immortels ne peuvent être apaisés qu'à ce -prix; ils ont même institué des sacrifices publics de ce genre. Ils -ont quelquefois des mannequins d'une grandeur immense et tissus en -osier, dont ils remplissent l'intérieur d'hommes vivants; ils y -mettent le feu et font expirer leurs victimes dans les flammes. Ils -pensent que le supplice de ceux qui sont convaincus de vol, de -brigandage ou de quelque autre délit, est plus agréable aux dieux -immortels; mais, quand ces hommes leur manquent, ils se rabattent sur -les innocents. - -Le dieu qu'ils honorent le plus est Mercure. Il a un grand nombre de -statues; ils le regardent comme l'inventeur de tous les arts, comme le -guide des voyageurs, et comme présidant à toutes sortes de gains et de -commerce. Après lui ils adorent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve. Ils -ont de ces divinités à peu près la même idée que les autres nations. -Apollon guérit les maladies; Minerve enseigne les éléments de -l'industrie et des arts; Jupiter tient l'empire du ciel, Mars celui de -la guerre; c'est à lui, quand ils ont résolu de combattre, qu'ils font -vœu d'ordinaire de consacrer les dépouilles de l'ennemi. Ils lui -sacrifient ce qui leur reste du bétail qu'ils ont pris; le surplus du -butin est placé dans un dépôt public; et on peut voir, en beaucoup de -villes, de ces monceaux de dépouilles entassées en des lieux -consacrés. Il n'arrive guère, qu'au mépris de la religion, un Gaulois -ose s'approprier clandestinement ce qu'il a pris à la guerre, ou ravir -quelque chose de ces dépôts. Le plus cruel supplice et la torture sont -réservés pour ce larcin. - -Les Gaulois se vantent d'être issus de Pluton, tradition qu'ils -disent tenir des druides. C'est pour cette raison qu'ils mesurent le -temps, non par le nombre des jours, mais par celui des nuits. Ils -calculent les jours de naissance, le commencement des mois et celui -des années de manière que le jour suive la nuit dans leur calcul. Dans -les autres usages de la vie, ils ne diffèrent guère des autres nations -qu'en ce qu'ils ne permettent pas que leurs enfants les abordent en -public avant d'être adolescents et en état de porter les armes. Ils -regardent comme honteux pour un père d'admettre publiquement en sa -présence son fils en bas âge. - -Autant les maris ont reçu d'argent de leurs épouses à titre de dot, -autant ils mettent de leurs propres biens, après estimation faite, en -communauté avec cette dot. On dresse conjointement un état de ce -capital, et l'on en réserve les intérêts. Quelque époux qui survive, -c'est à lui qu'appartient la part de l'un et de l'autre, avec les -intérêts des années antérieures. Les hommes ont, sur leurs femmes -comme sur leurs enfants, le droit de vie et de mort. Lorsqu'un père de -famille d'une haute naissance vient à mourir, ses proches -s'assemblent, et s'ils ont quelque soupçon sur sa mort, les femmes -sont mises à la question des esclaves; si le crime est prouvé, on les -fait périr par le feu et dans les plus horribles tourments. Les -funérailles, eu égard à la civilisation des Gaulois, sont magnifiques -et somptueuses. Tout ce qu'on croit avoir été cher au défunt pendant -sa vie, on le jette dans le bûcher, même les animaux; et il y a peu de -temps encore, on brûlait avec lui les esclaves et les clients qu'on -savait qu'il avait aimés, pour complément des honneurs qu'on lui -rendait. - -Dans les cités qui passent pour administrer le mieux les affaires de -l'État, c'est une loi sacrée que celui qui apprend, soit de ses -voisins, soit par le bruit public, quelque nouvelle intéressant la -cité, doit en informer le magistrat, sans la communiquer à nul autre, -l'expérience leur ayant fait connaître que souvent des hommes -imprudents et sans lumières s'effrayent de fausses rumeurs, se portent -à des crimes et prennent des partis extrêmes. Les magistrats cachent -ce qu'ils jugent convenable, et révèlent à la multitude ce qu'ils -croient utile. C'est dans l'assemblée seulement qu'il est permis de -s'entretenir des affaires publiques. - - CÉSAR, _Guerre des Gaules_, liv. VI, ch. 13 à 21. - - -MÊME SUJET. - -En général, tous les peuples connus aujourd'hui sous le nom de Gaulois -sont belliqueux, vifs, prompts à se battre, d'ailleurs d'un naturel -plein de candeur et sans malice. Aussi, pour peu qu'on les irrite, ils -courent en masse aux armes; et cela sans dissimuler leurs projets, et -sans y apporter la moindre circonspection. Cela fait qu'on peut -aisément les vaincre en employant les ruses de la guerre; car, qui -veut les provoquer au combat, quel que soit le temps ou le lieu, et -sous quelque prétexte qu'il lui plaise, les trouvera toujours prêts à -l'accepter, sans qu'ils y portent autre chose que leur force et leur -audace. Néanmoins ces qualités n'empêchent point qu'ils ne soient -dociles et qu'ils ne se laissent facilement persuader, lorsqu'il -s'agit de ce qui peut leur être utile. Aussi est-on parvenu à leur -faire goûter l'étude des lettres. - -Leur force vient, non-seulement de l'avantage de la taille, mais -encore de leur nombre. La franchise et la simplicité de leur caractère -font que chacun ressent les injustices qu'on fait à son voisin, et -qu'elles excitent chez eux une telle indignation qu'ils se rassemblent -promptement pour les venger. Il est vrai qu'à présent, soumis aux -Romains, ils sont obligés de vivre en paix et d'obéir à leurs -vainqueurs. - -Par ce caractère des Gaulois, on peut expliquer la facilité de leurs -émigrations. Dans leurs expéditions, ils marchaient tous à la fois, ou -plutôt ils se transportaient ailleurs avec leurs familles, toutes les -fois qu'ils étaient chassés par des ennemis supérieurs en force. Aussi -ont-ils moins coûté de peine à vaincre aux Romains que les Ibères[9]. -La raison en est que les Gaulois combattant en grand nombre à la fois, -leurs échecs devenaient des défaites générales, au lieu que les -Ibères, pour ménager leurs forces, morcelaient pour ainsi dire la -guerre en plusieurs petits combats qu'ils livraient tantôt d'un côté, -tantôt de l'autre, à la manière des brigands. Tous les Gaulois sont -naturellement bons soldats; mais ils se battent mieux à cheval qu'à -pied. Aussi les Romains tirent-ils de la Gaule leur meilleure -cavalerie. Les plus vaillants d'entre les Gaulois sont ceux qui -habitent vers le Nord et près de l'Océan. Les Belges, surtout, passent -pour être les plus braves. Seuls ils ont soutenu les incursions des -Germains, des Cimbres et des Teutons. Les Belges les plus vaillants -sont les Bellovaques[10] et les Suessons[11]. La Belgique est si -peuplée, qu'on y comptait autrefois[12] jusqu'à trois cent mille -hommes en état de porter les armes. - - [9] La guerre des Ibères dura deux cents ans. - - [10] Les habitants du Beauvaisis. - - [11] Les habitants du Soissonnais. - - [12] Au temps de César. - -Les Gaulois laissent croître leurs cheveux[13]; ils portent -des saies[14] et couvrent leurs extrémités inférieures de -hauts-de-chausses[15]; leurs tuniques sont fendues, descendent -jusqu'au-dessous des reins et ont des manches. La laine des moutons de -la Gaule est rude, mais longue; on en fabrique des saies à poils. -Néanmoins on entretient, même dans les parties septentrionales, des -troupeaux de moutons qui donnent une assez belle laine, par le soin -qu'on a de les couvrir avec des peaux. - - [13] C'est d'après cet usage que les Romains ont appelé la Gaule - transalpine la Gaule chevelue, excepté la partie méridionale, la - Narbonnaise, qu'ils appelaient la Gaule _braccata_, ou Gaule à - braies ou à hauts-de-chausses. - - [14] Espèce de manteau militaire ou capot. - - [15] Pantalons très-amples. - -L'armure des Gaulois est proportionnée à leur taille. Un long sabre -leur pend au côté droit; leurs boucliers aussi sont fort longs, et -leurs lances à proportion. Ils portent de plus une espèce de pique -qu'on nomme _mataris_, et quelques-uns font usage de l'arc et de la -fronde. Ils se servent encore d'un trait en bois, semblable au javelot -des Romains, qu'ils lancent de la main, et non par le moyen d'une -courroie, à de plus longues distances que ne porterait une flèche; -cette arme leur sert surtout pour la chasse des oiseaux. - -La plupart des Gaulois conservent encore aujourd'hui l'usage de -coucher à terre, et celui de prendre leurs repas assis sur la paille. -Leur nourriture ordinaire est du lait et des viandes de toute espèce, -mais particulièrement du cochon, tant frais que salé. Leurs cochons -restent en pleine campagne et l'emportent sur ceux des autres pays -pour la taille, la force et la vitesse; au point qu'ils sont aussi à -craindre que les loups, pour les personnes qui n'ont pas coutume d'en -approcher. - -Les Gaulois habitent des maisons vastes, construites avec des planches -et des claies, et terminées par un toit cintré et couvert d'un chaume -épais. Ils possèdent un si grand nombre de troupeaux de moutons et de -cochons, qu'ils fournissent non-seulement Rome, mais l'Italie presque -entière de saies et de porc salé. - -La plupart des peuples de la Gaule avaient autrefois un gouvernement -aristocratique; tous les ans on choisissait un gouverneur et un -général que le peuple nommait pour le commandement des troupes. - -Dans leurs assemblées, les Gaulois observent un usage qui leur est -particulier. Si quelqu'un trouble ou interrompt celui qui a la parole, -un huissier s'avance, l'épée à la main, et lui ordonne avec menaces de -se taire; s'il persiste à troubler l'assemblée, l'huissier répète ses -menaces une seconde, puis une troisième fois, et enfin s'il n'est -point obéi, il lui coupe du manteau un assez grand morceau pour que le -reste ne puisse plus servir. - -Quant aux occupations des deux sexes, distribuées chez les Gaulois -d'une manière opposée à ce qui se fait parmi nous[16], cet usage leur -est commun avec beaucoup d'autres peuples barbares. - - [16] Les femmes étaient chargées de tous les travaux que les - hommes devaient faire, et ceux-ci passaient leur temps, soit à la - guerre, soit dans l'oisiveté. - -Chez presque tous les Gaulois, il y a trois sortes de personnes qui -jouissent d'une considération particulière, ce sont les bardes[17], -les devins et les druides[18]. Les bardes composent et chantent des -hymnes; les devins s'occupent des sacrifices et de l'étude de la -nature; et les druides joignent à cette étude celle de la morale. On -a si bonne opinion de la justice des druides, qu'on s'en rapporte à -leur jugement sur les procès, tant particuliers que publics. Autrefois -ils étaient même les arbitres des guerres, qu'ils réussissaient -souvent à apaiser au moment où l'on était prêt à en venir aux mains. -C'étaient surtout les accusés de meurtre qu'ils avaient à juger. Les -druides croient que les âmes sont immortelles, et qu'il y aura des -époques dans lesquelles le feu et l'eau prendront le dessus tour à -tour. - - [17] _Barde_, chanteur, poëte. - - [18] _Druide_, du celtique _derv_, chêne. - -A leur franchise et à leur vivacité naturelle, les Gaulois joignent -beaucoup d'imprudence, d'ostentation et d'amour pour la parure. Tous -ceux qui sont revêtus de quelque dignité portent des ornements d'or, -tels que des colliers, des bracelets et des habits de couleur -travaillés en or. L'inconstance de leur caractère fait qu'ils se -vantent d'une manière insupportable de leurs victoires, et qu'ils -tombent dans la plus grande consternation lorsqu'ils sont vaincus. - -Ils ont en outre, ainsi que la plupart des peuples septentrionaux, des -coutumes étranges qui annoncent leur barbarie et leur férocité. Tel -est, par exemple, l'usage de suspendre au cou de leurs chevaux, en -revenant de la guerre, les têtes des ennemis qu'ils ont tués, et de -les exposer ensuite en spectacle attachées au-devant de leurs portes. -Posidonius[19] dit avoir été témoin, en plusieurs endroits, de cette -coutume qui l'avait d'abord révolté, mais à laquelle il avait fini par -s'habituer. Lorsque parmi ces têtes, il s'en trouvait de quelques -hommes de marque, ils les embaumaient avec de la résine de cèdre[20], -les faisaient voir aux étrangers, et ils refusaient de les vendre même -au poids de l'or. - - [19] Posidonius, philosophe stoïcien, contemporain de Pompée et - de Cicéron, qui tint école à Rhodes. Tous ses écrits sont perdus; - on ne les connaît que par un petit nombre de fragments qui nous - ont été conservés par quelques auteurs anciens. Posidonius avait - visité la Gaule. - - [20] La résine de cèdre servait aussi chez les Égyptiens à - embaumer les morts. - -Cependant les Romains les ont obligés de renoncer à cette cruauté, -comme aux usages qui regardent les sacrifices et les divinations, -usages absolument opposés à ce qui se pratique parmi nous. Tel était, -par exemple, celui d'ouvrir d'un coup de sabre le dos d'un homme -dévoué à la mort, et de tirer des prédictions de la manière dont la -victime se débattait. Ils ne faisaient les sacrifices que par le -ministère des druides[21]. On leur attribue encore diverses autres -manières d'immoler des hommes, comme de les percer à coups de flèche, -ou de les crucifier dans leurs temples. Quelquefois ils brûlaient des -animaux de toute espèce, jetés ensemble avec des hommes dans le creux -d'une espèce de colosse fait de bois et de foin[22]. - - STRABON, _Géographie_, liv. IV, ch. 4. - - [21] César donne pour cela un précieux détail et qui diminue de - beaucoup l'horreur que nous inspire ces immolations. «Les - druides, dit-il, sont persuadés que de ces supplices, les plus - agréables aux dieux sont ceux des criminels qui ont été saisis - dans le vol, dans le brigandage ou dans quelque autre forfait.» - (Liv. III.) Les prêtres exécutaient eux-mêmes les condamnés à - mort. - - [22] Ces sacrifices ont été abolis par l'empereur Claude. - - -MÊME SUJET. - -Les Gaulois sont d'une taille élevée, ont la carnation molle, la peau -blanche et les cheveux naturellement blonds; ils cherchent même par -diverses préparations à augmenter cette couleur propre à la chevelure, -qu'ils lavent habituellement avec une lessive de chaux. Ils relèvent -droit les cheveux du front sur le sommet du crâne, et les rejettent -ensuite en arrière vers le chignon du cou, de manière qu'ils -rappellent assez la figure des Satyres et des Faunes. Par ce moyen, -ils parviennent à épaissir leur chevelure à un tel point qu'elle ne -diffère presqu'en rien de la crinière des chevaux. Les uns se coupent -la barbe entièrement, d'autres en conservent une partie. Les nobles se -rasent les joues, mais laissent croître leurs moustaches si longues -qu'elles leur couvrent entièrement la bouche; aussi, lorsqu'ils -mangent, les poils se remplissent des débris des aliments, et ce -qu'ils boivent ne leur parvient, pour ainsi dire, qu'à travers un -filtre. Ils prennent leur repas assis, non sur des siéges, mais à -terre, où des peaux de chiens ou de loups leur tiennent lieu de -coussins, et se font servir par des enfants de l'un ou de l'autre -sexe, qui remplissent ces fonctions jusqu'à l'adolescence. Près du -lieu où ils mangent, sont des fourneaux remplis de feu, qui portent ou -des chaudières ou des broches chargées de grosses pièces de viande. -Ils font hommage des meilleurs morceaux aux hôtes les plus distingués. - -Les Gaulois invitent aussi les étrangers à leurs festins, et ne leur -demandent qui ils sont, et quelles affaires les attirent, qu'après -qu'ils ont mangé. Mais dans leurs repas même, les convives ont -l'habitude, pour peu qu'une dispute de paroles s'engage entre eux, de -se lever sur-le-champ et de se provoquer réciproquement en combat -singulier, tant ils font peu de cas de leur vie. Ce mépris de la mort -tient à ce que les Gaulois sont fortement attachés à la doctrine de -Pythagore, qui enseigne que les âmes des hommes sont immortelles, et -que chacun doit, après un certain nombre d'années déterminé, revenir à -la vie, l'âme se revêtant à cette époque d'un autre corps. C'est aussi -d'après cette opinion, que dans les funérailles quelques-uns ont -adopté l'usage d'écrire des lettres à leurs amis défunts, et de les -jeter au milieu du bûcher, comme si elles devaient être lues par le -mort à qui elles sont adressées. - -Dans les voyages et dans les batailles, les Gaulois se servent de -chars à deux chevaux qui portent un cocher et un guerrier combattant. -Lorsqu'à la guerre ils se trouvent en présence d'un ennemi à cheval, -ils commencent par lancer contre lui le javelot, puis ils descendent -du char et en viennent au combat à l'épée. Quelques-uns méprisent la -mort à un tel point qu'ils courent tous les hasards de la guerre le -corps entièrement nu, n'ayant qu'une ceinture autour des reins. Ils -mènent avec eux des servants, de condition libre, qu'ils choisissent -parmi les pauvres et qui les suivent en campagne, soit comme cochers, -soit comme écuyers chargés de porter leurs armes. Lorsque deux armées -sont en présence, quelques-uns ont la coutume de se porter en avant du -front de bataille, et de défier en combat singulier les plus braves de -la ligne opposée, en brandissant leurs armes pour inspirer de l'effroi -à l'ennemi. Si l'on répond à cet appel, ils se mettent à chanter les -hauts faits de leurs ancêtres et leur propre vaillance, accablent au -contraire d'insultes le guerrier qui se présente, et par les discours -les plus injurieux cherchent à lui faire perdre courage. Dès qu'un -ennemi est tombé, ils lui coupent la tête, qu'ils attachent au cou de -leurs chevaux, ou remettent ces dépouilles sanglantes à leurs -servants, et entonnent l'hymne de la victoire. - -Le vêtement des Gaulois est d'une bizarrerie frappante. Ils portent -des tuniques teintes et semées de fleurs de diverses couleurs, des -hauts-de-chausses qu'ils nomment _braies_, et s'attachent sur les -épaules avec des agrafes, des saies rayées, d'une étoffe à carreaux de -couleur et très-serrés[23], fort épaisse en hiver, et mince en été. - - [23] C'est l'ancienne tiretaine du moyen âge, ou tartan des - Écossais, peuple également d'origine gauloise. - -Les Gaulois sont en général d'un aspect effrayant. Dans la -conversation leur voix est grave et rude; ils parlent avec brièveté, -emploient des expressions figurées et s'énoncent souvent en termes -obscurs ou métaphoriques. Ils font un grand usage de l'hyperbole, -surtout lorsqu'il s'agit de se vanter eux-mêmes ou de dépriser les -autres. Enfin, le ton de leurs discours est hautain, visant à -l'élévation et portant souvent une empreinte tragique. Ils ont -l'esprit vif, et sont assez susceptibles d'instruction; on trouve même -chez eux des poëtes qu'ils appellent _bardes_, et qui en -s'accompagnant sur un instrument semblable à notre lyre, chantent les -vers qu'ils ont composés, soit pour célébrer, soit pour diffamer ceux -qui en sont le sujet. Ils ont aussi quelques philosophes ou -théologiens, jouissant d'une grande considération et connus sous le -nom de _druides_. Ils consultent en outre des devins singulièrement -estimés parmi eux, qui prédisent l'avenir d'après le vol des oiseaux -ou l'inspection des victimes offertes en sacrifice, et auxquels tout -le peuple obéit. Ces devins pratiquent, particulièrement quand il -s'agit d'une consultation sur une affaire importante, une coutume -tellement hors des idées ordinaires, que l'on a peine à y croire. Ils -immolent un homme en le frappant d'un coup d'épée dans la poitrine, et -lorsqu'il tombe, ils annoncent l'avenir d'après les circonstances de -la chute, les convulsions des membres du mourant, et la manière dont -le sang coule, pronostics auxquels ils ajoutent foi, en s'appuyant sur -une longue suite d'observations conservées depuis des temps -très-reculés. Les Gaulois sont dans l'usage de n'offrir aucun -sacrifice sans la présence d'un druide. Comme ils leur croient une -connaissance plus précise de la nature de la Divinité et qu'ils les -regardent comme ses interprètes, ils supposent que les actions de -grâces qu'ils offrent, et leurs prières pour obtenir quelques faveurs, -doivent passer par ces prêtres pour arriver aux dieux. Du reste, ce -n'est pas seulement dans la paix, mais encore dans la guerre, que les -druides savent se faire obéir. Souvent, lorsque des armées étaient -déjà rangées en bataille, les glaives tirés et les javelots prêts à -s'échapper des mains, on a vu ces prêtres se montrer soudain au milieu -des deux lignes, et, tels que les enchanteurs qui, par de magiques -accents, charment la fureur des bêtes féroces, calmer d'un mot la rage -des combattants. - -Les femmes gauloises sont en général très-belles de figure et presque -de la même taille que les hommes, et peuvent leur disputer l'avantage -de la force. Les enfants viennent au monde pour la plupart avec des -cheveux blancs; mais en avançant en âge, leur chevelure change et -prend la couleur de celle de leurs pères. - -On trouve les Gaulois adonnés, dès la plus haute antiquité, au -brigandage, envahissant les terres étrangères et méprisant toutes les -lois humaines. Ce sont eux qui ont pris Rome, saccagé le temple de -Delphes, rendu tributaires une grande partie de l'Europe et plusieurs -contrées de l'Asie, et qui se sont établis sur le territoire des -peuples qu'ils avaient vaincus. De leur mélange avec les Grecs[24] ils -ont pris le nom de Gallo-Grecs, et ont enfin défait les plus -puissantes armées des Romains. - - [24] Dans l'Orient, en Galatie. - -L'excessive barbarie de leurs mœurs se montre jusque dans les -sacrifices impies qu'ils offrent aux dieux. Ils gardent les -malfaiteurs en prison pendant cinq années, et les attachent ensuite, -en l'honneur de la Divinité, à des croix élevées sur un vaste bûcher, -où ils les immolent en sacrifice avec d'autres prémices réservées pour -ces solennités. Ils emploient à un usage semblable les prisonniers -qu'ils font à la guerre, et il en est même qui, indépendamment des -hommes, égorgent encore les animaux qu'ils ont pris dans la mêlée, ou -les font périr soit dans les flammes, soit par tout autre genre de -supplice. - - DIODORE DE SICILE, liv. 5, ch. 28 à 32. Traduit par Miot. - - Diodore de Sicile, historien grec, vivait au temps de César et - d'Auguste; il est auteur d'une histoire universelle; des quarante - livres qui la composaient, il n'en reste plus que quinze. - - -LES GAULOIS EN ITALIE. - - 587 à 222 av. J.-C. - -C'est au pied des Alpes que commencent les plaines de la partie -septentrionale de l'Italie, qui par leur fertilité et leur étendue -surpassent tout ce que l'histoire nous a jamais appris d'aucun pays de -l'Europe. Ces plaines étaient occupées autrefois par les Étrusques; -depuis, les Gaulois, qui leur étaient voisins et qui ne voyaient -qu'avec un œil jaloux la beauté du pays, s'étant mêlés avec eux par -le commerce, tout d'un coup sur un léger prétexte fondirent avec une -grosse armée sur les Étrusques, les chassèrent des plaines arrosées -par le Pô, et se mirent en leur place. - -Vers la source du fleuve étaient les Laens et les Lébicéens; ensuite -les Insubriens, nation fort puissante; après eux, les Cénomans; auprès -de la mer Adriatique, les Vénètes, peuple ancien qui avait à peu près -les mêmes coutumes et le même habillement que les autres Gaulois, mais -qui parlait une langue différente. Au delà du Pô et autour de -l'Apennin, les premiers qui se présentaient étaient les Anianes, -ensuite les Boïens; après eux, vers la mer Adriatique, les Lingons, et -enfin sur la côte, les Sénonais. - -Tous ces peuples étaient répandus par villages, qu'ils ne fermaient -point de murailles. Ils ne savaient ce que c'était que meubles; leur -manière de vivre était simple; point d'autre lit que de l'herbe, ni -d'autre nourriture que de la viande[25]; la guerre et la culture de -leurs champs faisaient toute leur étude; toute autre science, tout -autre art leur était inconnu. Leurs richesses consistaient en or et en -troupeaux, les seules choses que l'on peut facilement transporter d'un -lieu en un autre à son choix ou selon les différentes conjonctures. -Ils s'appliquaient surtout à s'attacher un grand nombre de personnes, -parce qu'on n'était puissant parmi eux qu'à proportion du nombre des -clients dont on disposait. D'abord, ils ne furent pas seulement -maîtres du pays, mais encore de plusieurs contrées voisines qu'ils -soumirent par la terreur de leurs armes. Peu de temps après, ayant -vaincu les Romains et leurs alliés (à l'Allia), ils les menèrent -battant pendant trois jours jusqu'à Rome, dont ils s'emparèrent, à -l'exception du Capitole. Mais les Vénètes s'étant jetés sur leur pays, -ils s'accommodèrent avec les Romains, leur rendirent leur ville, et -coururent au secours de leur patrie[26]. Ils se firent ensuite la -guerre les uns aux autres. Leur grande puissance excita aussi la -jalousie de quelques-uns des peuples qui habitaient les Alpes. Piqués -de se voir si fort au-dessous d'eux, ils se réunirent, prirent les -armes et firent souvent des incursions dans leur pays. - - [25] Posidonius le stoïcien dit: «Voici comment les Celtes - servent à manger. Ils se mettent du foin sous eux, et mangent sur - des tables de bois, peu élevées au-dessus de terre. Le manger - consiste en très-peu de pain, et beaucoup de viandes bouillies et - rôties sur la braise ou à la broche. On les apporte proprement, - il est vrai; mais ils y mordent comme des lions, saisissant des - membres entiers des deux mains. S'il se trouve quelque chose de - dur à arracher, ils l'entament avec un long couteau qui est à - leur côté dans une gaîne particulière.» (ATHÉNÉE, _Festin des - philosophes_, trad. de Lefebvre de Villebrune, in-4º, t. II, p. - 82.) - - [26] On verra combien le récit de Polybe diffère de celui de - Tite-Live, et combien ce dernier auteur a flatté les Romains. - -Pendant ce temps-là, les Romains s'étaient relevés de leurs pertes et -avaient composé avec les Latins. Trente ans après la prise de Rome, -les Gaulois s'avancèrent jusqu'à Albe avec une grande armée. Les -Romains surpris, et n'ayant pas eu le temps de faire venir les troupes -de leurs alliés, n'osèrent leur aller au-devant. Mais douze ans après, -les Gaulois étant revenus avec une armée nombreuse, les Romains, qui -s'y attendaient, assemblent leurs alliés, s'avancent avec ardeur et -brûlent d'en venir aux mains. Cette fermeté épouvanta les Gaulois; il -y eut différents sentiments parmi eux sur ce qu'il y avait à faire; -mais, la nuit venue, ils firent une retraite qui approchait fort d'une -fuite. Depuis ce temps-là ils restèrent chez eux sans remuer, pendant -treize ans. - -Ensuite voyant les Romains croître en puissance et en force, ils -conclurent avec eux un traité de paix, auquel pendant quatre ans ils -ne donnèrent aucune atteinte. Mais menacés d'une guerre de la part des -peuples d'au delà des Alpes, et craignant d'en être accablés, ils -leur envoyèrent tant de présents, ils surent si bien faire valoir la -liaison qu'il y avait entre eux et les Gaulois d'en deçà les Alpes, -qu'ils leur firent tomber les armes des mains. Ils leur persuadèrent -ensuite de les reprendre contre les Romains, et s'engagèrent de courre -avec eux tous les risques de cette guerre. Joints ensemble, ils -passent par l'Étrurie, gagnent les peuples de ce pays à leur parti, -font un riche butin sur les terres des Romains et en sortent sans que -personne fasse mine de les inquiéter. De retour chez eux, une sédition -s'éleva sur le partage du butin; c'était à qui aurait la meilleure -part, et leur avidité leur fit perdre la plus grande partie, et du -butin et de leur armée. Cela est assez ordinaire aux Gaulois, -lorsqu'ils ont fait quelque capture, surtout quand le vin et la -débauche leur échauffent la tête. - -Quatre ans après cette expédition, les Samnites et les Gaulois -joignant ensemble leurs forces, livrèrent bataille aux Romains dans le -pays des Camertins et en défirent un grand nombre. Les Romains, -irrités par cet échec, revinrent peu de jours après avec toutes leurs -troupes dans le pays des Sentinates. Dans cette bataille, les Gaulois -perdirent la plus grande partie de leurs troupes, et le reste fut -obligé de s'enfuir à vau-de-route dans leur pays. Ils revinrent encore -dix ans après, avec une grande armée, pour assiéger Arretium[27]. Les -Romains accoururent pour secourir les assiégés et livrèrent bataille -devant la ville, mais ils furent vaincus, et Lucius, qui les -commandait, y perdit la vie. M. Curius, son successeur, leur envoya -demander les prisonniers; mais contre le droit des gens ils mirent à -mort ceux qui étaient venus de sa part. Les Romains outrés se mettent -sur-le-champ en campagne; les Sénonais se présentent, la bataille se -donne, les Romains victorieux en tuent la plus grande partie, chassent -le reste, et se rendent maîtres de tout le pays. C'est dans cet -endroit de la Gaule cisalpine qu'ils envoyèrent pour la première fois -une colonie, et qu'ils bâtirent une ville nommée Séna[28] du nom des -Sénonais qui l'avaient les premiers habitée. - - [27] Arezzo. - - [28] Sinigaglia. - -La défaite des Sénonais fit craindre aux Boïens qu'eux mêmes et leur -pays n'eussent le même sort. Ils levèrent une armée formidable, et -engagèrent les Étrusques à se joindre à eux. Le rendez-vous était au -lac Vadimon, et ils s'y mirent en bataille. Presque tous les Étrusques -y périrent, et il n'y eut que les Boïens qui échappèrent par la fuite. -Mais l'année suivante, ils se liguèrent une seconde fois, et ayant -enrôlé toute la jeunesse, ils livrèrent bataille aux Romains. Ils y -furent entièrement défaits, et contraints, malgré qu'ils en eussent, -de demander la paix aux Romains et de faire un traité avec eux. Tout -ceci se passa trois ans avant que Pyrrhus entrât dans l'Italie, et -cinq ans avant la déroute de Delphes (282 av. J.-C). De cette fureur -de guerre que la fortune semblait avoir soufflée aux Gaulois, les -Romains tirèrent deux grands avantages. Le premier fut, qu'accoutumés -à être battus par les Gaulois, ils ne pouvaient ni rien voir, ni rien -craindre de plus terrible que ce qui leur était arrivé; et c'est pour -cela que Pyrrhus les trouva si exercés et si aguerris. L'autre -avantage fut que les Gaulois réduits et domptés, ils furent en état de -réunir toutes leurs forces contre Pyrrhus, d'abord pour défendre -l'Italie, et ensuite contre les Carthaginois pour leur enlever la -Sicile. - -Pendant les quarante-cinq ans qui suivirent ces défaites, les Gaulois -restèrent tranquilles, et vécurent en bonne intelligence avec les -Romains. Mais après que la mort eut enlevé ceux qui avaient été -témoins de leurs malheurs, la jeunesse, qui leur succéda, brutale et -féroce, et qui n'avait jamais connu ni éprouvé le mal, commença à se -remuer, comme il arrive ordinairement. Elle chercha querelle aux -Romains pour des bagatelles, et entraîna dans son parti les Gaulois -des Alpes. D'abord le peuple n'eut point de part à ces mouvements -séditieux; tout se tramait secrètement entre les chefs. De là vint que -les Gaulois transalpins s'étant avancés avec une armée jusqu'à -Ariminium[29], le peuple, parmi les Boïens, ne voulut pas marcher avec -eux. Il se révolta contre ses chefs, s'éleva contre ceux qui venaient -d'arriver, et tua ses propres rois Atis et Galatus. Il y eut même -bataille rangée, où ils se massacrèrent les uns les autres. Les -Romains, épouvantés de l'irruption des Gaulois, se mirent en campagne, -mais apprenant qu'ils s'étaient défaits eux-mêmes, ils reprirent la -route de leur pays. - - [29] Rimini. - -Cinq ans après, sous le consulat de Marcus Lépidus, les Romains -partagèrent entre eux les terres du Picenum, d'où ils avaient chassé -les Sénonais. Ce fut C. Flaminius qui, pour capter la faveur du -peuple, introduisit cette nouvelle loi, qu'on peut dire qui a été la -principale cause de la corruption des mœurs des Romains, et ensuite -de la guerre qu'ils eurent avec les Sénonais. Plusieurs peuples de la -nation gauloise entrèrent dans la querelle, surtout les Boïens, qui -étaient limitrophes des Romains. Ils se persuadèrent que ce n'était -plus pour commander et pour faire la loi, que les Romains les -attaquaient, mais pour les détruire entièrement. Dans cette pensée, -les Insubriens et les Boïens, les deux plus grands peuples de la -nation, se liguent ensemble et envoient chez les Gaulois qui -habitaient le long des Alpes et du Rhône, et qu'on appelait Gésates, -parce qu'ils servaient pour une certaine solde, car c'est ce que -signifie proprement ce mot. Pour gagner les deux rois Concolitan et -Anéroeste, et les engager à armer contre les Romains, ils leur font -présent d'une somme considérable; ils leur mettent devant les yeux la -grandeur et la puissance de ce peuple; ils les flattent par la vue des -richesses immenses qu'une victoire gagnée sur lui ne manquera pas de -leur procurer; ils leur promettent solennellement de partager avec eux -tous les périls de cette guerre; ils leur rappellent les exploits de -leurs ancêtres, qui ayant pris les armes contre les Romains, les -avaient battus à plate couture, avaient pris d'emblée la ville de Rome -et en étaient restés les maîtres pendant sept mois, et qui après avoir -rendu la ville, non-seulement sans y être forcés, mais même avec -reconnaissance de la part des Romains, étaient revenus dans leur -patrie sains et saufs et chargés de butin. - -Cette harangue échauffa tellement les esprits, que jamais on ne vit -sortir de ces provinces une armée plus nombreuse et composée de -soldats plus braves et plus belliqueux. Au bruit de ce soulèvement, on -trembla à Rome pour l'avenir; tout y fut dans le trouble et dans la -frayeur. On lève des troupes, on fait des magasins de vivres et de -munitions, on mène l'armée jusque sur les frontières, comme si les -Gaulois étaient déjà dans le pays, quoiqu'ils ne fussent pas encore -sortis du leur. - -Enfin, huit ans après le partage des terres du Picenum, les Gésates et -les autres Gaulois franchirent les Alpes et vinrent camper sur le Pô. -Leur armée était nombreuse et bien équipée. Les Insubriens et les -Boïens soutinrent le parti qu'ils avaient pris; mais les Vénètes et -les Cénomans se rangèrent du côté des Romains, gagnés par les -ambassadeurs qu'on leur avait envoyés, ce qui obligea les rois gaulois -de laisser dans le pays une partie de leur armée pour le garder contre -ces peuples. Ils partent ensuite, et prennent leur route par -l'Étrurie, ayant avec eux cinquante mille hommes de pied, vingt mille -chevaux et autant de chars. Sur la nouvelle que les Gaulois avaient -passé les Alpes, les Romains firent marcher Lucius Emilius, l'un des -consuls, à Ariminium, pour arrêter les ennemis par cet endroit. Un des -préteurs fut envoyé dans l'Étrurie. Caius Atilius, l'autre consul, -était allé dans la Sardaigne. Tout ce qui resta dans Rome de citoyens -était consterné et croyait toucher au moment de sa perte. Cette -frayeur n'a rien qui doive surprendre. L'extrémité où les Gaulois les -avaient autrefois réduits était encore présente à leurs esprits. Pour -éviter un semblable malheur, ils assemblent ce qu'ils avaient de -troupes, ils font de nouvelles levées, ils mandent à leurs alliés de -se tenir prêts; ils font venir des provinces soumises à leur -domination les registres où étaient marqués les jeunes gens en âge de -porter les armes, afin de connaître toutes leurs forces. On donna aux -consuls la plus grande partie des troupes, et ce qu'il y avait de -meilleur parmi elles. Des vivres et des munitions, on en avait fait un -si grand amas que l'on n'a point d'idée qu'il s'en soit jamais fait un -pareil. Il leur venait des secours, et de toutes sortes et de tous les -côtés. Car telle était la terreur que l'irruption des Gaulois avait -répandue dans l'Italie, que ce n'était plus pour les Romains que les -peuples italiens croyaient porter les armes; ils ne pensaient plus -que c'était à la puissance de cette république que l'on en voulait; -c'était pour eux-mêmes, pour leur patrie, pour leurs villes qu'ils -craignaient, et c'est pour cela qu'ils étaient si prompts à exécuter -tous les ordres qu'on leur donnait..... De sorte que l'armée campée -devant Rome était de plus de cent cinquante mille hommes de pied et de -six mille chevaux, et que ceux qui étaient en état de porter les -armes, tant parmi les Romains que parmi les alliés, montaient à sept -cent mille hommes de pied et soixante-dix mille chevaux. - -A peine les Gaulois furent-ils arrivés dans l'Étrurie, qu'ils y firent -le dégât sans crainte et sans que personne les arrêtât. Ils s'avancent -enfin vers Rome. Déjà ils étaient aux environs de Clusium, à trois -journées de cette capitale, lorsqu'ils apprennent que l'armée romaine, -qui était en Étrurie, les suivait de près et allait les atteindre. Ils -retournent aussitôt sur leurs pas pour en venir aux mains avec elle. -Les deux armées ne furent en présence que vers le coucher du soleil, -et campèrent à fort peu de distance l'une de l'autre. La nuit venue, -les Gaulois allument des feux, et ayant donné l'ordre à leur -cavalerie, dès que l'ennemi l'aurait aperçue le matin, de suivre la -route qu'ils allaient prendre, ils se retirent sans bruit vers Fésule, -et prennent là leurs quartiers, dans le dessein d'y attendre leur -cavalerie, et quand elle aurait joint le gros, de fondre à -l'improviste sur les Romains. Ceux-ci, à la pointe du jour, voyant -cette cavalerie, croient que les Gaulois ont pris la fuite et se -mettent à la poursuivre. Ils approchent, les Gaulois se montrent et -tombent sur eux; l'action s'engage avec vigueur, mais les Gaulois, -plus braves et en plus grand nombre, eurent le dessus. Les Romains -perdirent là au moins six mille hommes; le reste prit la fuite, la -plupart vers un certain poste avantageux où ils se cantonnèrent. -D'abord les Gaulois pensèrent à les y forcer; c'était le bon parti, -mais ils changèrent de sentiment. Fatigués et harassés par la marche -qu'ils avaient faite la nuit précédente, ils aimèrent mieux prendre -quelque repos, laissant seulement une garde de cavalerie autour de la -hauteur où les fuyards s'étaient retirés, et remettant au lendemain à -les assiéger, en cas qu'ils ne se rendissent pas d'eux-mêmes. - -Pendant ce temps-là, Lucius Emilius, qui avait son camp vers la mer -Adriatique, ayant appris que les Gaulois s'étaient jetés dans -l'Étrurie et qu'ils approchaient de Rome, vint en diligence au secours -de sa patrie et arriva fort à propos. S'étant campé proche des -ennemis, les Romains réfugiés sur leur hauteur virent les feux de -Lucius Émilius, et se doutant bien que c'était lui, ils reprirent -courage. Ils envoient au plus vite quelques-uns des leurs, sans armes, -pendant la nuit, et à travers une forêt, pour annoncer au consul ce -qui leur était arrivé. Emilius, sans perdre le temps à délibérer, -commande aux tribuns, dès que le jour commencerait à paraître, de se -mettre en marche avec l'infanterie; lui-même se met à la tête de la -cavalerie et tire droit vers la hauteur. Les chefs des Gaulois avaient -aussi vu les feux pendant la nuit, et conjecturant que les ennemis -étaient proche, ils tinrent conseil. Anéroeste, leur roi, dit qu'après -avoir fait un si riche butin (car leur butin était immense en -prisonniers, en bestiaux et en bagages), il n'était pas à propos de -s'exposer à un nouveau combat, ni de courir le risque de perdre tout; -qu'il valait mieux retourner dans leur patrie; qu'après s'être -déchargés là de leur butin, ils seraient plus en état, si on le -trouvait bon, de reprendre les armes contre les Romains. Tous se -rangeant à cet avis, lèvent le camp avant le jour et prennent leur -route le long de la mer par l'Étrurie. Quoique Lucius eût joint à ses -troupes celles qui s'étaient réfugiées sur la hauteur, il ne crut pas -pour cela qu'il fût de la prudence de hasarder une bataille; il prit -le parti de suivre les ennemis et d'observer les temps et les lieux où -il pourrait les incommoder et regagner le butin. - -Le hasard voulut que dans ce temps-là même, Caius Atilius, venant de -Sardaigne, débarquât ses légions à Pise et les conduisît à Rome par -une route contraire à celle des Gaulois. A Télamon, ville des -Étrusques, quelques fourrageurs gaulois étant tombés dans -l'avant-garde du consul, les Romains s'en saisirent. Interrogés par -Atilius, ils racontèrent tout ce qui s'était passé, qu'il y avait dans -le voisinage deux armées, et que celle des Gaulois était fort proche, -ayant en queue celle d'Émilius. Le consul fut touché de l'échec que -son collègue avait souffert, mais il fut charmé d'avoir surpris les -Gaulois dans leur marche et de les voir entre deux armées. -Sur-le-champ il commande aux tribuns de ranger les légions en -bataille, de donner à leur front l'étendue que les lieux permettraient -et de s'avancer contre l'ennemi. Il y avait sur le chemin une hauteur -au pied de laquelle il fallait que les Gaulois passassent. Atilius y -courut avec la cavalerie et se posta sur le sommet, dans le dessein de -commencer le premier le combat, persuadé que par là il aurait la -meilleure part à la gloire de l'événement. Les Gaulois, qui croyaient -Atilius bien loin, voyant cette hauteur occupée par les Romains, ne -soupçonnèrent rien autre chose, sinon que pendant la nuit Émilius -avait battu la campagne avec sa cavalerie pour s'emparer le premier -des postes avantageux. Sur cela, ils détachèrent aussi la leur et -quelques soldats armés à la légère pour chasser les Romains de la -hauteur. Mais ayant su d'un prisonnier que c'était Atilius qui -l'occupait, ils mirent au plus vite l'infanterie en bataille et la -disposèrent de manière que, rangée dos à dos, elle faisait front par -devant et par derrière; ordre de bataille qu'ils prirent sur le -rapport du prisonnier et sur ce qui se passait actuellement, pour se -défendre, et contre ceux qu'ils savaient à leurs trousses, et contre -ceux qu'ils avaient en tête. - -Émilius avait bien ouï parler du débarquement des légions à Pise; mais -il ne s'attendait pas qu'elles seraient si proche; il n'apprit -sûrement le secours qui lui était venu que par le combat qui se livra -à la hauteur. Il y envoya aussi de la cavalerie et en même temps il -conduisit aux ennemis l'infanterie rangée à la manière ordinaire. - -Dans l'armée des Gaulois, les Gésates et après eux les Insubriens -faisaient front du côté de la queue, qu'Émilius devait attaquer; ils -avaient à dos les Taurisques et les Boïens, qui faisaient face du côté -qu'Atilius viendrait. Les chariots bordaient les ailes; et le butin -fut mis sur une des montagnes voisines, avec un détachement pour le -garder. Cette armée à deux fronts n'était pas seulement terrible à -voir, elle était encore très-propre pour l'action. Les Insubriens y -paraissaient avec leurs braies, et n'ayant autour d'eux que des saies -légères. Les Gésates, aux premiers rangs, soit par vanité, soit par -bravoure, avaient jeté bas leurs vêtements et ne gardaient que leurs -armes, de peur que les buissons qui se rencontraient çà et là en -certains endroits ne les arrêtassent et ne les empêchassent d'agir. - -Le premier choc se fit à la hauteur, et fut vu des trois armées, tant -il y avait de cavalerie de part et d'autre qui combattait. Atilius -perdit la vie dans la mêlée, où il se distinguait par son intrépidité -et sa valeur, et sa tête fut apportée aux rois des Gaulois. Malgré -cela, la cavalerie romaine fit si bien son devoir, qu'elle emporta la -position et gagna une pleine victoire sur celle des ennemis. - -L'infanterie s'avança ensuite, l'une contre l'autre. Ce fut un -spectacle fort singulier, et aussi surprenant pour ceux qui sur le -récit d'un fait peuvent par l'imagination se le mettre comme sous les -yeux, que pour ceux qui en furent témoins. Car une bataille entre -trois armées tout ensemble est assurément une action d'une espèce et -d'une manœuvre bien particulière. D'ailleurs aujourd'hui, comme -alors, il n'est pas aisé de démêler si les Gaulois attaqués de deux -côtés, s'étaient formés de la manière la moins avantageuse ou la plus -convenable. Il est vrai qu'ils avaient à combattre de deux côtés; mais -aussi, rangés dos à dos, ils se mettaient mutuellement à couvert de -tout ce qui pouvait les prendre en queue. Et, ce qui devait le plus -contribuer à la victoire, tout moyen de fuir leur était interdit; et -une fois défaits, il n'y avait plus pour eux de salut à espérer; car -tel est l'avantage de l'ordonnance à deux fronts. - -Quant aux Romains, voyant les Gaulois pris entre deux armées et -enveloppés de toutes parts, ils ne pouvaient que bien espérer du -combat; mais, d'un autre côté, la disposition de ces troupes et le -bruit qui s'y faisait les jetait dans l'épouvante. Le nombre des cors -et des trompettes y était innombrable, et toute l'armée ajoutant à ces -instruments ses cris de guerre, le vacarme était tel que les montagnes -voisines, qui en renvoyaient l'écho, semblaient elles-mêmes joindre -leurs cris au bruit des trompettes et des soldats. Ils étaient encore -effrayés de l'attitude et des mouvements des soldats des premiers -rangs, qui en effet frappaient autant par la beauté et la vigueur de -leur corps que par leur complète nudité, outre qu'il n'y en avait -aucun dans ces premiers rangs qui n'eût le cou et les bras ornés de -colliers et de bracelets d'or. A l'aspect de cette armée, les Romains -ne purent se défendre d'une certaine frayeur, mais l'espérance d'un -riche butin enflamma leur courage. - -Les archers s'avancent sur le front de la première ligne, selon la -coutume des Romains, et commencent l'action par une grêle épouvantable -de traits. Les Gaulois des derniers rangs n'en souffrirent pas -extrêmement, leurs braies et leurs saies les en préservèrent; mais -ceux des premiers rangs, qui ne s'attendaient pas à ce prélude, et qui -n'avaient rien sur le corps qui les mît à couvert, en furent -très-incommodés. Ils ne savaient que faire pour parer les coups. Leurs -boucliers n'étaient pas assez larges pour les couvrir; ils étaient -nus, et plus leurs corps étaient grands, plus il tombait de traits sur -eux. Se venger sur les archers eux-mêmes des blessures qu'ils -recevaient était impossible; ils en étaient trop éloignés, et -d'ailleurs comment avancer au travers d'un si grand nombre de traits? -Dans cet embarras, les uns transportés de fureur et de désespoir, se -jettent inconsidérément parmi les ennemis et se livrent volontairement -à la mort; les autres pâles, défaits, tremblants, reculent et rompent -les rangs qui étaient derrière eux. C'est ainsi que dès la première -attaque fut rabaissé l'orgueil et la fierté des Gésates. - -Quand les archers se furent retirés, les Insubriens, les Boïens et les -Taurisques en vinrent aux mains. Ils se battirent avec tant -d'acharnement que malgré les plaies dont ils étaient couverts, on ne -pouvait les arracher de leur poste. Si leurs armes eussent été les -mêmes que celles des Romains, ils remportaient la victoire. Ils -avaient à la vérité comme eux des boucliers pour parer, mais leurs -épées ne leur rendaient pas les mêmes services. Celles des Romains -taillaient et frappaient, au lieu que les leurs ne frappaient que de -taille. - -Ces troupes se soutinrent jusqu'à ce que la cavalerie romaine fut -descendue de la hauteur, et les eut prises en flanc. Alors -l'infanterie fut taillée en pièces, et la cavalerie s'enfuit à -vau-de-route. Quarante mille Gaulois restèrent sur la place, et on fit -au moins dix mille prisonniers, entre lesquels était Concolitan, un de -leurs rois. Anéroeste se sauva avec quelques-uns des siens en je ne -sais quel endroit, où il se tua de sa propre main. Émilius ayant -ramassé les dépouilles, les envoya à Rome, et rendit le butin à ceux à -qui il appartenait. Puis, marchant à la tête des légions par la -Ligurie, il se jeta sur le pays des Boïens, y laissa ses soldats se -gorger de butin, et revint à Rome en peu de jours avec l'armée. Tout -ce qu'il avait pris de drapeaux, de colliers et de bracelets, il -l'employa à la décoration du Capitole; le reste des dépouilles et les -prisonniers servirent à orner son triomphe. C'est ainsi qu'échoua -cette formidable irruption des Gaulois, laquelle menaçait d'une ruine -entière, non-seulement toute l'Italie, mais Rome même (225 av. J.-C.). - -Après ce succès, les Romains ne doutant point qu'ils ne fussent en -état de chasser les Gaulois de tous les environs du Pô, firent de -grands préparatifs de guerre, levèrent des troupes, et les envoyèrent -contre eux sous la conduite de Q. Fulvius et de Titus Manlius, qui -venaient d'être créés consuls. Cette irruption épouvanta les Boïens, -ils se rendirent à discrétion. Du reste, les pluies furent si grosses, -et la peste ravagea tellement l'armée des Romains, qu'ils ne firent -rien de plus pendant cette campagne. - -L'année suivante, Publius Furius et Caius Flaminius se jetèrent encore -dans la Gaule, par le pays des Anamares, peuple assez peu éloigné de -Marseille. Après leur avoir persuadé de se déclarer en leur faveur, -ils entrèrent dans le pays des Insubriens, par l'endroit où l'Adda se -jette dans le Pô. Ayant été fort maltraités au passage de la rivière -et dans leurs campements, et mis hors d'état d'agir, ils firent un -traité avec ce peuple et sortirent du pays. Après une marche de -plusieurs jours, ils passèrent le Cluson, entrèrent dans le pays des -Cénomans, leurs alliés, avec lesquels ils retombèrent par le bas des -Alpes sur les plaines des Insubriens, où ils mirent le feu et -saccagèrent tous les villages. Les chefs de ce peuple voyant les -Romains dans une résolution fixe de les exterminer, prirent enfin le -parti de tenter la fortune et de risquer le tout pour le tout. Pour -cela ils rassemblent en un même endroit tous leurs drapeaux, même ceux -qui étaient relevés d'or, qu'ils appelaient les drapeaux immobiles, et -qui avaient été tirés du temple de Minerve. Ils font provision de -toutes les munitions nécessaires, et au nombre de cinquante mille -hommes ils vont hardiment et avec un appareil terrible se camper -devant les ennemis. - -Les Romains, de beaucoup inférieurs en nombre, avaient d'abord dessein -de faire usage dans cette bataille des troupes gauloises qui étaient -dans leur armée. Mais, sur la réflexion qu'ils firent que les Gaulois -ne se font pas scrupule d'enfreindre les traités, et que c'était -contre des Gaulois que le combat devait se donner, ils craignirent -d'employer ceux qu'ils avaient dans une affaire si délicate et si -importante; et pour se précautionner contre toute trahison, ils les -firent passer au delà de la rivière et plièrent ensuite les ponts. -Pour eux, ils restèrent en deçà et se mirent en bataille sur le bord, -afin qu'ayant derrière eux une rivière qui n'était pas guéable, ils -n'espérassent de salut que de la victoire. - -Cette bataille est célèbre par l'intelligence avec laquelle les -Romains s'y conduisirent. Tout l'honneur en est dû aux tribuns, qui -instruisirent l'armée en général, et chaque soldat en particulier de -la manière dont on devait s'y prendre. Les tribuns, dans les combats -précédents, avaient observé que le feu et l'impétuosité des Gaulois, -tant qu'ils n'étaient pas entamés, les rendaient à la vérité -formidables dans le premier choc, mais que leurs épées n'avaient pas -de pointe, qu'elles ne frappaient que de taille et qu'un seul coup; -que le fil s'en émoussait et qu'elles se pliaient d'un bout à l'autre; -que si les soldats, après le premier coup, n'avaient pas le loisir de -les appuyer contre terre et de les redresser avec le pied, le second -n'était d'aucun effet. Sur ces remarques, les tribuns donnent à la -première ligne les piques des triaires qui sont à la seconde, et -commandent à ces derniers de se servir de leurs épées. On attaque de -front les Gaulois, qui n'eurent pas plutôt porté les premiers coups -que leurs épées leur devinrent inutiles. Alors les Romains fondent sur -eux l'épée à la main, sans que les Gaulois puissent faire aucun usage -des leurs; au lieu que les Romains ayant des épées pointues et bien -affilées, frappent d'estoc et non pas de taille. Portant donc alors -des coups et sur la poitrine et au visage des Gaulois, et faisant -plaie sur plaie, ils en jetèrent la plus grande partie sur le carreau. -La prévoyance des tribuns leur fut d'un grand secours dans cette -occasion. Car le consul Flaminius ne paraît pas s'y être conduit en -habile homme. Rangeant son armée en bataille sur le bord même de la -rivière, et ne laissant par là aux cohortes aucun espace pour reculer, -il ôtait à la manière de combattre des Romains ce qui lui est -particulier. Si pendant le combat, les ennemis avaient gagné tant soit -peu de terrain sur son armée, elle eût été renversée et culbutée dans -la rivière. Heureusement le courage des Romains les mit à couvert de -ce danger. Ils firent un butin immense, et, enrichis de dépouilles -considérables, ils reprirent le chemin de Rome. - -L'année suivante les Gaulois envoyèrent demander la paix; mais les -deux consuls Marcus Claudius et Cn. Cornélius ne jugèrent pas à propos -qu'on la leur accordât. Les Gaulois rebutés se disposèrent à faire un -dernier effort; ils allèrent lever à leur solde chez les Gésates, le -long du Rhône, environ trente mille hommes qu'ils exercèrent en -attendant l'arrivée de l'ennemi. Au printemps, les consuls entrent -dans le pays des Insubriens, et s'étant campés proche d'Acerres, ville -située entre le Pô et les Alpes, ils y mettent le siége. Comme ils -s'étaient emparés les premiers des postes avantageux, les Insubriens -ne purent aller au secours de la ville; cependant, pour en faire lever -le siége, ils firent passer le Pô à une partie de leur armée, -entrèrent dans les terres des Adréens et assiégèrent Clastidium. A -cette nouvelle, M. Claudius, à la tête de la cavalerie et d'une partie -de l'infanterie, marche au secours des assiégés. Sur le bruit que les -Romains approchent, les Gaulois laissent là Clastidium, viennent -au-devant des ennemis et se rangent en bataille. La cavalerie fond sur -eux avec impétuosité; ils soutiennent de bonne grâce le premier choc, -mais cette cavalerie les ayant ensuite enveloppés et attaqués en queue -et en flanc, ils plièrent de toutes parts. Une partie fut culbutée -dans la rivière, le plus grand nombre fut passé au fil de l'épée. Les -Gaulois qui étaient dans Acerres abandonnèrent la ville aux Romains et -se retirèrent à Milan, qui est la capitale des Insubriens (222 av. -J.-C.). - -Cornélius se met sur-le-champ aux trousses des fuyards et paraît tout -d'un coup devant Milan. Sa présence tint d'abord les Gaulois en -respect; mais il n'eut pas sitôt repris la route d'Acerres, qu'ils -sortent sur lui, chargent vivement son arrière-garde, en tuent une -bonne partie et en mettent plusieurs en fuite. Le consul fait avancer -l'avant-garde et l'encourage à faire tête aux ennemis; l'action -s'engage; les Gaulois, fiers de l'avantage qu'ils venaient de -remporter, font ferme quelque temps; mais bientôt enfoncés, ils -prirent la fuite vers les montagnes. Cornélius les y poursuivit, -ravagea le pays et emporta de force la ville de Milan. Après cette -déroute, les chefs des Insubriens ne voyant plus de jour à se relever, -se rendirent aux Romains à discrétion. - -Ainsi se termina la guerre contre les Gaulois. Il ne s'en est pas vu -de plus formidable, si l'on en veut juger par l'audace désespérée des -combattants, par les combats qui s'y sont donnés et par le nombre de -ceux qui y ont perdu la vie en bataille rangée. Mais à la regarder du -côté des vues qui ont porté les Gaulois à prendre les armes et de -l'inconsidération avec laquelle chaque chose s'y est faite, il n'y eut -jamais de guerre plus méprisable; par la raison que ces peuples, je ne -dis pas dans la plupart de leurs actions, mais généralement dans tout -ce qu'ils entreprennent, suivent plutôt leur impétuosité qu'ils ne -consultent les règles de la raison et de la prudence. Aussi furent-ils -chassés en peu de temps de tous les environs du Pô, à quelques -endroits près qui sont au pied des Alpes; et cet événement m'a fait -croire qu'il ne fallait pas laisser dans l'oubli leur première -irruption, les choses qui se sont passées depuis, et leur dernière -défaite. Ces jeux de la fortune sont du ressort de l'histoire, et il -est bon de les transmettre à nos neveux pour leur apprendre à ne pas -craindre les incursions subites et irrégulières des Barbares. Ils -verront par là qu'elles durent peu, et qu'il est aisé de se défaire -de ces sortes d'ennemis, pourvu qu'on leur tienne tête, et que l'on -mette plutôt tout en œuvre que de leur rien céder de ce qui nous -appartient. Je suis persuadé que ceux qui nous ont laissé l'histoire -de l'irruption des Perses dans la Grèce et des Gaulois à Delphes, ont -beaucoup contribué au succès des combats que les Grecs ont soutenu -pour maintenir leur liberté; car quand on se représente les choses -extraordinaires qui se firent alors, et le nombre innombrable d'hommes -qui, malgré leur valeur et leur formidable appareil de guerre, furent -vaincus par des troupes qui surent dans les combats leur opposer la -résolution, l'adresse et l'intelligence, il n'y a plus de magasins, -plus d'arsenaux, plus d'armées qui épouvantent ou qui fassent perdre -l'espérance de pouvoir défendre son pays et sa patrie. - - POLYBE, _Histoire_, liv. II, ch. 3 à 6. Trad. de dom Thuillier. - - Polybe, historien grec, né en 206 av. J.-C., mourut en 124. Il est - auteur d'une histoire générale en quarante livres, dont il ne reste - que les cinq premiers et des fragments des autres livres. Polybe - est un historien critique, judicieux et impartial. - - -PRISE DE ROME PAR LES GAULOIS. - - 390 av. J.-C. - -Des députés de Clusium vinrent demander aux Romains du secours contre -les Gaulois. Cette nation, à ce que la tradition rapporte, séduite par -la douce saveur des fruits de l'Italie et surtout de son vin, volupté -qui lui était encore inconnue, avait passé les Alpes et s'était -emparée des terres cultivées auparavant par les Étrusques. Aruns de -Clusium avait, dit-on, transporté du vin dans la Gaule pour allécher -ce peuple, et l'intéresser dans sa vengeance contre le ravisseur de sa -femme, Lucumon, dont il avait été le tuteur, riche et puissant jeune -homme qu'il ne pouvait punir qu'à l'aide d'un secours étranger. Il se -mit à leur tête, leur fit passer les Alpes, et les mena assiéger -Clusium. Pour moi, j'admettrais volontiers que les Gaulois furent -conduits devant Clusium par Aruns ou par tout autre Clusien; mais il -est constant que ceux qui assiégèrent Clusium n'étaient pas les -premiers qui eussent passé les Alpes: car deux cents ans avant le -siége de Clusium et la prise de Rome, les Gaulois étaient descendus en -Italie; et longtemps avant les Clusiens, d'autres Étrusques, qui -habitaient entre l'Apennin et les Alpes, eurent souvent à combattre -les armées gauloises. Les Toscans, avant qu'il ne fût question de -l'empire romain, avaient au loin étendu leur domination sur terre et -sur mer; les noms mêmes de la mer Supérieure et de la mer Inférieure -qui ceignent l'Italie comme une île, attestent la puissance de ce -peuple: les populations italiques avaient appelé l'une mer de Toscane, -du nom même de la nation, l'autre mer Adriatique, du nom d'Adria, -colonie des Toscans. Les Grecs les appellent mer Tyrrhénienne et mer -Adriatique. Maîtres du territoire qui s'étend de l'une à l'autre mer, -les Toscans y bâtirent douze villes, et s'établirent d'abord en deçà -de l'Apennin vers la mer Inférieure; ensuite de ces villes capitales -furent expédiées autant de colonies qui, à l'exception de la terre des -Vénètes, enfoncée à l'angle du golfe, envahirent tout le pays au delà -du Pô jusqu'aux Alpes. Toutes les nations alpines ont eu, sans aucun -doute, la même origine, et les Rhètes avant toutes: c'est la nature -sauvage de ces contrées qui les a rendues farouches au point que de -leur antique patrie ils n'ont rien conservé que l'accent, et encore -bien corrompu. - -Pour ce qui est du passage des Gaulois en Italie, voici ce qu'on en -raconte: A l'époque où Tarquin-l'Ancien régnait à Rome, la Celtique, -une des trois parties de la Gaule, obéissait aux Bituriges, qui lui -donnaient un roi. Sous le gouvernement d'Ambigat, que ses vertus, ses -richesses et la prospérité de son peuple avaient rendu tout-puissant, -la Gaule reçut un tel développement par la fertilité de son sol et le -nombre de ses habitants, qu'il sembla impossible de contenir le -débordement de sa population. Le roi, déjà vieux, voulant débarrasser -son royaume de cette multitude qui l'écrasait, invita Bellovèse et -Sigovèse, fils de sa sœur, jeunes hommes entreprenants, à aller -chercher un autre séjour dans les contrées que les dieux leur -indiqueraient par les augures: ils seraient libres d'emmener avec eux -autant d'hommes qu'ils voudraient, afin que nulle nation ne pût -repousser les nouveaux venus. Le sort assigna à Sigovèse les forêts -Hercyniennes; à Bellovèse, les dieux montrèrent un plus beau chemin, -celui de l'Italie. Il appela à lui, du milieu de ces surabondantes -populations, des Bituriges, des Arvernes, des Sénons, des Édues, des -Ambarres, des Carnutes, des Aulerques; et, partant avec de nombreuses -troupes de gens à pied et à cheval, il arriva chez les Tricastins. Là, -devant lui, s'élevaient les Alpes; et, ce dont je ne suis pas surpris, -il les regardait sans doute comme des barrières insurmontables; car, -de mémoire d'homme, à moins qu'on ne veuille ajouter foi aux exploits -fabuleux d'Hercule, nul pied humain ne les avait franchies. Arrêtés, -et pour ainsi dire enfermés au milieu de ces hautes montagnes, les -Gaulois cherchaient de tous côtés, à travers ces roches perdues dans -les cieux, un passage par où s'élancer vers un autre univers, quand un -scrupule religieux vint encore les arrêter; ils apprirent que des -étrangers, qui cherchaient comme eux une patrie, avaient été attaqués -par les Salyens. Ceux là étaient les Massiliens, qui étaient venus par -mer de Phocée. Les Gaulois virent là un présage de leur destinée: ils -aidèrent ces étrangers à s'établir sur le rivage où ils avaient -abordé, et qui était couvert de vastes forêts. Pour eux, ils -franchirent les Alpes par des gorges inaccessibles, traversèrent le -pays des Taurins, et, après avoir vaincu les Toscans, près du fleuve -Tésin, il se fixèrent dans un canton qu'on nommait la terre des -Insubres. Ce nom, qui rappelait aux Édues les Insubres de leur pays, -leur parut d'un heureux augure, et ils fondèrent là une ville qu'ils -appelèrent _Mediolanum_ (Milan). - -Bientôt, suivant les traces de ces premiers Gaulois, une troupe de -Cénomans, sous la conduite d'Elitovius, passe les Alpes par le même -défilé, avec l'aide de Bellovèse, et vient s'établir aux lieux alors -occupés par les Libuens, et où sont maintenant les villes de Brescia -et de Vérone. Après eux, les Salluves se répandent le long du Tésin, -près de l'antique peuplade des Ligures Lèves. Ensuite, par les Alpes -Pennines, arrivent les Boïens et les Lingons, qui, trouvant tout le -pays occupé entre le Pô et les Alpes, traversent le Pô sur des -radeaux, et chassent de leur territoire les Étrusques et les Ombres: -toutefois, ils ne passèrent point l'Apennin. Enfin, les Sénons, qui -vinrent en dernier, prirent possession de la contrée qui est située -entre le fleuve Utens et l'Esis. Je trouve dans l'histoire que ce fut -cette nation qui vint à Clusium et ensuite à Rome; mais on ignore si -elle vint seule ou soutenue par tous les peuples de la Gaule -cisalpine. Tout, dans cette nouvelle guerre, épouvanta les Clusiens; -et la multitude de ces hommes, et leur stature gigantesque, et la -forme de leurs armes, et ce qu'ils avaient ouï dire de leurs -nombreuses victoires, en deçà et au delà du Pô, sur les légions -étrusques: aussi, quoiqu'ils n'eussent d'autre titre d'alliance et -d'amitié auprès de la république que leur refus de défendre contre les -Romains les Véiens, leurs frères, ils envoyèrent des députés à Rome -pour demander du secours au sénat. Ce secours ne leur fut point -accordé; mais trois députés, tous trois fils de M. Fabius Ambustus, -furent chargés d'aller, au nom du sénat et du peuple romain, inviter -les Gaulois à ne pas attaquer une nation dont ils n'avaient reçu -aucune injure, et d'ailleurs alliée du peuple romain et son amie. Les -Romains, au besoin, les protégeront aussi de leurs armes; mais ils -trouvent sage de n'avoir recours à ce moyen que le plus tard possible; -et pour faire connaissance avec les Gaulois, nouveau peuple, mieux -vaut la paix que la guerre. - -Cette mission était toute pacifique; mais elle fut confiée à des -députés d'un caractère farouche, et qui étaient plus gaulois que -romains. Lorsqu'ils eurent exposé leur message au conseil des Gaulois, -on leur fit cette réponse: «Bien qu'on entende pour la première fois -parler des Romains, on les estime vaillants hommes, puisque les -Clusiens, dans des circonstances critiques, ont imploré leur appui; -et, puisque ayant à protéger contre eux leurs alliés, ils ont mieux -aimé avoir recours à une députation qu'à la voie des armes, on ne -repoussera point la paix qu'ils proposent, si aux Gaulois, qui -manquent de terres, les Clusiens, qui en possèdent plus qu'ils n'en -peuvent cultiver, cèdent une partie de leur territoire; autrement, la -paix ne sera pas accordée. C'est en présence des Romains qu'ils -veulent qu'on leur réponde: et s'ils n'obtiennent qu'un refus, c'est -en présence des mêmes Romains qu'ils combattront, afin que ceux-ci -puissent annoncer chez eux combien les Gaulois surpassent en bravoure -les autres hommes.» Les Romains leur ayant alors demandé de quel droit -ils venaient exiger le territoire d'un autre peuple et le menacer de -la guerre, et ce qu'ils avaient affaire, eux Gaulois, en Étrurie; et -les Gaulois ayant répondu fièrement qu'ils portaient leur droit dans -leurs armes, et que tout appartenait aux hommes de courage, les -esprits s'échauffent, on court aux armes et la lutte s'engage. Alors -les destins contraires l'emportent sur Rome: les députés, au mépris du -droit des gens, prennent les armes, et ce combat de trois des plus -vaillants et des plus nobles enfants de Rome, à la tête des enseignes -étrusques, ne put demeurer secret: ils furent trahis par l'éclat de -leur bravoure étrangère. Bien plus, Q. Fabius, qui courait à cheval en -avant de l'armée, alla contre un chef des Gaulois qui se jetait avec -furie sur les enseignes étrusques, lui perça le flanc de sa lance et -le tua: pendant qu'il le dépouillait, il fut reconnu par les Gaulois, -et signalé sur toute la ligne comme étant l'envoyé de Rome. On dépose -alors tout ressentiment contre les Clusiens, et l'on sonne la retraite -en menaçant les Romains. Plusieurs même émirent l'avis de marcher -droit sur Rome; mais les vieillards obtinrent qu'on enverrait d'abord -des députés porter plainte de cet outrage et demander qu'en expiation -de cette atteinte au droit des gens, on leur livrât les Fabius. Les -députés Gaulois étant arrivés, exposèrent leur message: mais, bien que -le sénat désapprouvât la conduite des Fabius et trouvât juste la -demande des Barbares, il n'osait point prononcer contre les coupables -un arrêt mérité, empêché qu'il était par la faveur attachée à des -hommes aussi considérables. Ainsi, pour n'avoir pas à répondre des -malheurs que pourrait entraîner une guerre avec les Gaulois, il -renvoya au peuple la connaissance de leur réclamation. Là, le crédit -et les largesses eurent tant d'influence, que ceux dont on poursuivait -le châtiment furent créés tribuns militaires, avec puissance de -consuls pour l'année suivante. Cela fait, les Gaulois, justement -indignés d'une pareille insulte, retournèrent au camp, en prononçant -tout haut des menaces de guerre. Avec les trois Fabius, on créa -tribuns des soldats Q. Sulpicius Longus, Q. Servilius pour la -quatrième fois, Ser. Cornélius Maluginensis. - -En présence de l'immense péril qui la menaçait (tant la fortune -aveugle les esprits, quand elle veut rendre ses coups irrésistibles!) -cette cité, qui, ayant affaire aux Fidénates, aux Véiens et aux autres -peuples voisins, avait eu recours aux mesures extrêmes et tant de fois -nommé un dictateur, aujourd'hui, attaquée par un ennemi étranger et -inconnu, qui lui apportait la guerre des rives de l'Océan et des -dernières limites du monde, elle ne recourut ni à un commandement ni à -des moyens de défense extraordinaires. Les tribuns, dont la témérité -avait amené cette guerre, dirigeaient les préparatifs; et, affectant -de mépriser l'ennemi, ils n'apportaient à la levée des troupes ni plus -de soin ni plus de surveillance que s'il se fût agi d'une guerre -ordinaire. Cependant les Gaulois avaient appris que l'on s'était -complu à conserver des honneurs aux violateurs des droits de -l'humanité, et qu'on s'était joué de leur députation; bouillant de -colère, et d'un naturel impuissant à la contenir, ils arrachent leurs -enseignes, et s'avancent d'une marche rapide sur le chemin de Rome. -Comme, au bruit de leur passage, les villes épouvantées couraient aux -armes, et que les habitants des campagnes prenaient la fuite, les -Gaulois annonçaient partout à grands cris qu'ils allaient sur Rome; -et, dans tous les endroits qu'ils traversaient, cette confuse -multitude d'hommes et de chevaux occupait au loin un espace immense. -La renommée qui marchait devant eux, les courriers de Clusium et de -plusieurs autres villes avaient porté l'effroi dans Rome; leur venue -impétueuse augmenta encore la terreur. L'armée partit au-devant d'eux -à la hâte et en désordre; et, à peine à onze milles de Rome, les -rencontra à l'endroit où le fleuve Allia, roulant du haut des monts -Crustumins, creuse son lit, et va, un peu au-dessous du chemin, se -jeter dans le Tibre. Partout, en face et autour des Romains, le pays -était couvert d'ennemis; et cette nation, qui se plaît par goût au -tumulte, faisait au loin retentir l'horrible harmonie de ses chants -sauvages et de ses bizarres clameurs. - -Là, les tribuns militaires, sans avoir d'avance choisi l'emplacement -de leur camp, sans avoir élevé un retranchement qui pût leur offrir -une retraite, et ne se souvenant pas plus des dieux que des hommes, -rangent l'armée en bataille, sans prendre les auspices et sans immoler -de victimes. Afin de ne pas être enveloppés par l'ennemi, ils étendent -leurs ailes; mais ils ne purent égaler le front des Gaulois, et leur -centre affaibli ne forma plus qu'une ligne sans consistance. Sur leur -droite était une éminence où ils jugèrent à propos de placer leur -réserve, et si par ce point commença la terreur et la déroute, là -aussi se trouva le salut des fuyards. En effet, Brennus, qui -commandait les Gaulois, craignant surtout un piége de la part d'un -ennemi si inférieur en nombre, et persuadé que leur intention, en -s'emparant de cette hauteur, était d'attendre que les Gaulois en -fussent venus aux mains avec le front des légions pour lancer la -réserve sur leur flanc et sur leur dos, marcha droit à ce poste; il ne -doutait pas que, s'il parvenait à s'en emparer, l'immense supériorité -du nombre ne lui donnât une victoire facile; et ainsi la science -militaire aussi bien que la fortune se trouva du côté des Barbares. -Dans l'armée opposée, il n'y avait rien de romain, ni chez les -généraux ni chez les soldats; les esprits n'étaient préoccupés que de -leur crainte et de la fuite; et, dans leur égarement, la plupart se -sauvèrent à Véies, ville ennemie dont ils étaient séparés par le -Tibre, au lieu de suivre la route qui les aurait menés droit à Rome -vers leurs femmes et leurs enfants. La réserve fut un moment défendue -par l'avantage du poste; mais dans le reste de l'armée, à peine les -plus rapprochés eurent-ils entendu sur leurs flancs, et les plus -éloignés derrière eux, le cri de guerre des Gaulois, que, presque -avant de voir cet ennemi qu'ils ne connaissaient pas encore, avant de -tenter la moindre résistance, avant même d'avoir répondu au cri de -guerre, intacts et sans blessures, ils prirent la fuite. On n'en vit -point périr en combattant; l'arrière-garde éprouva quelque perte, -empêchée qu'elle fut dans sa fuite par les autres corps qui se -sauvaient sans ordre. Sur la rive du Tibre, où l'aile gauche s'était -enfuie tout entière, après avoir jeté ses armes, il en fut fait un -grand carnage; et une foule de soldats qui ne savaient pas nager, ou à -qui le poids de leur cuirasse et de leurs vêtements en ôtait la force, -furent engloutis dans le fleuve. Le plus grand nombre cependant purent -sains et saufs gagner Véies, d'où ils n'envoyèrent à Rome ni le -moindre renfort pour la garder, ni même un courrier pour annoncer leur -défaite. L'aile droite placée loin du fleuve et presque au pied de la -montagne, se retira vers Rome, et sans se donner le temps d'en fermer -les portes se réfugia dans la citadelle. - -Les Gaulois, de leur côté, étaient comme stupéfaits d'une victoire si -prodigieuse et si soudaine; eux-mêmes ils restèrent d'abord immobiles -de peur, sachant à peine ce qui venait d'arriver; puis ils craignirent -qu'il n'y eût là quelque piége; enfin ils se mirent à dépouiller les -morts, et, suivant leur coutume, entassèrent les armes en monceaux. -Après quoi, n'apercevant nulle part rien d'hostile, ils se mettent en -marche et arrivent à Rome un peu avant le coucher du soleil. La -cavalerie qui marchait en avant leur apprit que les portes n'étaient -point fermées; qu'il n'y avait point de postes pour les couvrir, point -de soldats sur les murailles. Ce nouveau prodige, si semblable au -premier, les arrêta encore; la crainte de la nuit et l'ignorance des -lieux les décidèrent à camper entre la ville et l'Anio, après avoir -envoyé au tour des remparts et vers les autres portes des éclaireurs -qui devaient tâcher de découvrir quelle était dans cette situation -désespérée l'intention des ennemis. La plus grande partie de l'armée -romaine avait gagné Véies; mais à Rome on ne croyait échappés de la -bataille que ceux qui étaient venus se réfugier dans la ville, et les -citoyens désolés, pleurant les vivants aussi bien que les morts, -remplirent presque toute la ville de cris lamentables. Les douleurs -privées se turent devant la terreur générale, quand on annonça -l'arrivée de l'ennemi; et bientôt l'on entendit les hurlements, les -chants discordants des Barbares qui erraient par troupes autour des -remparts. Pendant tout le temps qui s'écoula depuis lors, les esprits -demeurèrent en suspens; d'abord, à leur arrivée, on craignit de les -voir d'un moment à l'autre se précipiter sur la ville, car si tel -n'eût pas été leur dessein, ils se seraient arrêtés sur les bords de -l'Allia; puis, au coucher du soleil, comme il ne restait que peu de -jour, on pensa que l'attaque aurait lieu avant la nuit; et ensuite, -que le projet était remis à la nuit même pour répandre plus de -terreur. Enfin, à l'approche du jour, tous les cœurs étaient glacés -d'effroi; et cette crainte sans intervalle fut suivie de l'affreuse -réalité, quand les enseignes menaçantes des Barbares se présentèrent -aux portes. Cependant il s'en fallut de beaucoup que cette nuit et le -jour suivant Rome se montrât la même que sur l'Allia, où ses troupes -avaient fui si lâchement. En effet, comme on ne pouvait pas se flatter -avec un si petit nombre de soldats de défendre la ville, on prit le -parti de faire monter dans la citadelle et au Capitole, outre les -femmes et les enfants, la jeunesse en état de porter les armes et -l'élite du sénat; et, après y avoir réuni tout ce qu'on pourrait -amasser d'armes et de vivres, de défendre, dans ce poste fortifié, les -dieux, les hommes et le nom romain. Le flamine et les prêtresses de -Vesta emportèrent loin du meurtre, loin de l'incendie, les objets du -culte public, qu'on ne devait point abandonner tant qu'il resterait un -Romain pour en accomplir les rites. Si la citadelle, si le Capitole, -séjour des dieux, si le sénat, cette tête des conseils de la -république, si la jeunesse en état de porter les armes, venaient à -échapper à cette catastrophe imminente, on pourrait se consoler de la -perte des vieillards qu'on laissait dans la ville, abandonnés à la -mort. Et pour que la multitude se soumît avec moins de regret, les -vieux triomphateurs, les vieux consulaires déclarèrent leur intention -de mourir avec les autres, ne voulant point que leurs corps, -incapables de porter les armes et de servir la patrie, aggravassent le -dénûment de ses défenseurs. - -Ainsi se consolaient entre eux les vieillards destinés à la mort. -Ensuite ils adressent des encouragements à la jeunesse, qu'ils -accompagnent jusqu'au Capitole et à la citadelle, en recommandant à -son courage et à sa vigueur la fortune, quelle qu'elle dût être, d'une -cité victorieuse pendant trois cent soixante ans dans toutes ses -guerres. Mais au moment où ces jeunes gens, qui emportaient avec eux -tout l'espoir et toutes les ressources de Rome, se séparèrent de ceux -qui avaient résolu de ne point survivre à sa ruine, la douleur de -cette séparation, déjà par elle-même si triste, fut encore accrue par -les pleurs et l'anxiété des femmes, qui, courant incertaines tantôt -vers les uns, tantôt vers les autres, demandaient à leurs maris et à -leurs fils à quel destin ils les abandonnaient: ce fut le dernier -trait à ce tableau des misères humaines. Cependant une grande partie -d'entre elles suivirent dans la citadelle ceux qui leur étaient chers, -sans que personne les empêchât ou les rappelât; car cette précaution, -qui aurait eu pour les assiégés l'avantage de diminuer le nombre des -bouches inutiles, semblait trop inhumaine. Le reste de la multitude, -composé surtout de plébéiens, qu'une colline si étroite ne pouvait -contenir, et qu'il était impossible de nourrir avec d'aussi faibles -provisions, sortant en masse de la ville, gagna le Janicule; de là, -les uns se répandirent dans les campagnes, les autres se sauvèrent -vers les villes voisines, sans chef, sans accord, ne suivant chacun -que son espérance et sa pensée personnelle, alors qu'il n'y avait plus -ni pensée, ni espérance commune. Cependant le flamine de Quirinus et -les vierges de Vesta, oubliant tout intérêt privé, ne pouvant emporter -tous les objets du culte public, examinaient ceux qu'elles -emporteraient, ceux qu'elles laisseraient, et à quel endroit elles en -confieraient le dépôt: le mieux leur paraît de les enfermer dans de -petits tonneaux qu'elles enfouissent dans une chapelle voisine de la -demeure du flamine de Quirinus, lieu où même aujourd'hui on ne peut -cracher sans profanation: pour le reste, elles se partagent le -fardeau, et prennent la route qui, par le pont de bois, conduit au -Janicule. Comme elles en gravissaient la pente, elles furent aperçues -par L. Albinius, plébéien, qui sortait de Rome avec la foule des -bouches inutiles, conduisant sur un chariot sa femme et ses enfants. -Cet homme, faisant même alors la différence des choses divines et des -choses humaines, trouva irréligieux que les pontifes de Rome -portassent à pied les objets du culte public, tandis qu'on le voyait -lui et les siens dans un chariot. Il fit descendre sa femme et ses -enfants, monter à leur place les vierges et les choses saintes; et les -conduisit jusqu'à Céré, où elles avaient dessein de se rendre. - -Cependant à Rome, toutes les précautions une fois prises, autant que -possible, pour la défense de la citadelle, les vieillards, rentrés -dans leurs maisons, attendaient, résignés à la mort, l'arrivée de -l'ennemi; et ceux qui avaient rempli des magistratures curules, -voulant mourir dans les insignes de leur fortune passée, de leurs -honneurs et de leur courage, revêtirent la robe solennelle que -portaient les chefs des cérémonies religieuses ou les triomphateurs, -et se placèrent au milieu de leurs maisons, sur leurs siéges d'ivoire. -Quelques-uns même rapportent que, par une formule que leur dicta le -grand pontife M. Fabius, ils se dévouèrent pour la patrie et pour les -Romains, enfants de Quirinus. Pour les Gaulois, comme l'intervalle -d'une nuit avait calmé chez eux l'irritation du combat, que nulle part -on ne leur avait disputé la victoire, et qu'alors ils ne prenaient -point Rome d'assaut et par force, ils y entrèrent le lendemain sans -colère, sans emportement, par la porte Colline, laissée ouverte, et -arrivèrent au Forum, promenant leurs regards sur les temples des dieux -et la citadelle qui, seule, présentait quelque appareil de guerre. -Puis ayant laissé près de la forteresse un détachement peu nombreux -pour veiller à ce qu'on ne fît point de sortie pendant leur -dispersion, ils se répandent pour piller dans les rues où ils ne -rencontrent personne: les uns se précipitent en foule dans les -premières maisons, les autres courent vers les plus éloignées, les -croyant encore intactes et remplies de butin. Mais bientôt, effrayés -de cette solitude, craignant que l'ennemi ne leur tendît quelque piége -pendant qu'ils erraient çà et là, ils revenaient par troupes au Forum -et dans les lieux environnants. Là, trouvant les maisons des plébéiens -fermées avec soin, et les cours intérieures des maisons patriciennes -tout ouvertes, ils hésitaient encore plus à mettre le pied dans -celles-ci qu'à entrer de force dans les autres. Ils éprouvaient une -sorte de respect religieux à l'aspect de ces nobles vieillards qui, -assis sous le vestibule de leur maison, semblaient, à leur costume et -à leur attitude, où il y avoit je ne sais quoi d'auguste qu'on ne -trouve point chez les hommes, ainsi que par la gravité empreinte sur -leur front et dans tous leurs traits, représenter la majesté des -dieux. Les Barbares demeuraient debout à les contempler comme des -statues; mais l'un d'eux s'étant, dit-on, avisé de passer doucement la -main sur la barbe de M. Papirius, qui, suivant l'usage du temps, la -portait fort longue, celui-ci frappa de son bâton d'ivoire la tête du -Gaulois, dont il excita le courroux: ce fut par lui que commença le -carnage, et presque aussitôt tous les autres furent égorgés sur leurs -chaises curules. Les sénateurs massacrés, on n'épargna plus rien de ce -qui respirait; on pilla les maisons, et, après les avoir dévastées, on -les incendia. - -Au reste, soit que tous n'eussent point le désir de détruire la ville, -soit que les chefs gaulois n'eussent voulu incendier quelques maisons -que pour effrayer les esprits, dans l'espoir que l'attachement des -assiégés pour leurs demeures les amènerait à se rendre, soit enfin -qu'en ne brûlant pas la ville entière ils voulussent se faire, de ce -qu'ils auraient laissé debout, un moyen de fléchir l'ennemi, le feu ne -marcha le premier jour ni sur une aussi grande étendue, ni avec autant -de rapidité qu'il est d'usage dans une ville conquise. Pour les -Romains, voyant de la citadelle l'ennemi remplir la ville et courir çà -et là par toutes les rues; témoins à chaque instant, d'un côté ou d'un -autre, d'un nouveau désastre, ils ne pouvaient plus ni maîtriser leurs -âmes, ni suffire aux diverses impressions que la vue et l'ouïe leur -apportaient. Partout où les cris de l'ennemi, les lamentations des -femmes et des enfants, le bruit de la flamme et le fracas des toits -croulants, appelaient leur attention, effrayés de toutes ces scènes de -deuil, ils tournaient de ce côté leur esprit, leur visage et leurs -yeux, comme si la fortune les eût placés là pour assister au spectacle -de la chute de leur patrie, en ne leur laissant rien que leur corps à -défendre. Ils étaient plus à plaindre que ne le furent jamais d'autres -assiégés, car investis hors de leur ville, ils voyaient tout ce qu'ils -possédaient au pouvoir de l'ennemi. La nuit ne fut pas plus calme que -l'affreuse journée qu'elle suivait; ensuite le jour succéda à cette -nuit agitée, et il ne se passa pas un moment où ils n'eussent à -contempler quelque nouveau désastre. Cependant, malgré les maux dont -ils étaient accablés et écrasés, leurs âmes ne plièrent point; et -quand la flamme eut tout détruit, tout nivelé, ils songèrent encore à -défendre bravement cette pauvre et faible colline qu'ils occupaient, -dernier rempart de leur liberté; puis, s'habituant à des maux qui -renaissaient chaque jour, ils finirent par en perdre le sentiment, et -par concentrer leurs regards sur ces armes, leur dernière espérance, -sur ce fer qu'ils avaient dans leurs mains. - -Les Gaulois, après avoir, pendant plusieurs jours, fait une folle -guerre contre les maisons de la ville, voyant debout encore, au milieu -de l'incendie et des ruines de la cité conquise, des ennemis en armes -que tant de désastres n'avaient pas effrayés, et qu'on ne pourrait -réduire que par la force, résolurent de tenter une dernière épreuve et -d'attaquer la citadelle. Au point du jour, à un signal donné, toute -cette multitude se rassemble au Forum, où elle se range en bataille; -puis, poussant un cri et formant la tortue, ils montent vers la -citadelle. Les Romains se préparent avec ordre et prudence à les -recevoir; ils placent des renforts à tous les points accessibles, -opposent leur plus vaillante jeunesse partout où les enseignes -s'avancent, et laissent monter l'ennemi, persuadés que plus il aura -gravi de ces roches ardues, plus il sera facile de l'en faire -descendre. Ils s'arrêtent vers le milieu de la colline, et, de cette -hauteur, dont la pente les portait d'elle-même sur l'ennemi, -s'élançant avec impétuosité, ils tuent et renversent les Gaulois, de -telle sorte que jamais depuis, ni ensemble, ni séparément, ils ne -tentèrent une attaque de ce genre. Renonçant donc à tout espoir -d'emporter la place par la force des armes, ils se disposent à en -faire le siége: mais, dans leur imprévoyance, ils venaient de brûler -avec la ville tout le blé qui se trouvait à Rome, et pendant ce temps, -tous les grains des campagnes avaient été recueillis et transportés à -Véies. En conséquence, l'armée se partage; une partie s'éloigne et va -butiner chez les nations voisines; l'autre demeure pour assiéger la -citadelle, et les fourrageurs de la campagne sont tenus de fournir à -sa subsistance. La fortune elle-même conduisit à Ardée, pour leur -faire éprouver la valeur romaine, ceux des Gaulois qui partirent de -Rome. Ardée était le lieu d'exil de Camille. Tandis que, plus affligé -des maux de sa patrie que de son propre sort, il usait là ses jours à -accuser les dieux et les hommes, s'indignant et s'étonnant de ne plus -retrouver ces soldats intrépides qui, avec lui, avaient pris Véies et -Faléries et qui, toujours, dans les autres guerres, s'étaient fait -distinguer encore plus par leur courage que par leur bonheur, tout à -coup il apprend qu'une armée gauloise s'avance, et qu'effrayés de son -approche, les Ardéates tiennent conseil. Comme entraîné par une -inspiration divine, lui qui jusqu'alors s'était abstenu de paraître -dans toutes les réunions de ce genre, il accourut au milieu de leur -assemblée. - -«Ardéates, dit-il, mes vieux amis, et mes nouveaux concitoyens, -puisqu'ainsi l'ont voulu vos bienfaits et ma fortune, n'allez pas -croire que j'aie oublié ma situation en venant ici; mais l'intérêt et -le péril commun font un devoir à chacun dans ces circonstances -critiques, de contribuer, autant qu'il est en son pouvoir, au salut -général. Et quand pourrai-je reconnaître les immenses services dont -vous m'avez comblé, si j'hésite aujourd'hui? Où pourrai-je vous -servir, sinon dans la guerre? C'est par cet unique talent que je me -suis soutenu dans ma patrie; et, invaincu à la guerre, c'est durant la -paix que j'ai été chassé par mes ingrats concitoyens. Pour vous, -Ardéates, l'occasion se présente et de reconnaître les anciens et -importants bienfaits du peuple romain, que vous n'avez point oubliés -et qu'il n'est pas besoin de rappeler à vos mémoires, et d'acquérir en -même temps à votre ville des alliés qui s'en souviennent, et une -grande gloire militaire aux dépens de l'ennemi commun. Ces hommes dont -les hordes confuses arrivent vers nous, tiennent de la nature une -taille et un courage au-dessus de l'ordinaire, mais ils manquent de -constance, et sont dans le combat plus effrayants que redoutables. Le -désastre même de Rome en est la preuve: elle était ouverte quand ils -l'ont prise: de la citadelle et du Capitole, une poignée d'hommes les -arrête; et, déjà vaincus par l'ennui du siége, ils s'éloignent et se -jettent errants sur les campagnes. Chargés de viandes et de vins, -dont ils se gorgent avidement, quand la nuit survient, ils se couchent -au bord des ruisseaux, sans retranchements, ni gardes, ni sentinelles, -comme des bêtes sauvages; et maintenant leur imprévoyance habituelle -est encore augmentée par le succès. Si vous avez à cœur de défendre -vos murailles, si vous ne voulez pas souffrir que tout ce pays soit -Gaule, à la première veille, prenez tous les armes, et suivez-moi, je -ne dis pas au combat, mais au carnage: si je ne vous les livre -enchaînés par le sommeil et bons à égorger comme des moutons, je -consens à recevoir d'Ardée la même récompense que j'ai reçue de Rome.» - -Amis et ennemis savaient que Camille était le premier homme de guerre -de cette époque; l'assemblée levée, ils préparent leurs forces, se -tiennent prêts, et, au signal donné, dans le silence de la première -nuit, ils viennent tous aux portes se ranger sous les ordres de -Camille. Ils sortent, et, non loin de la ville, comme il l'avait -prédit, trouvant le camp des Gaulois sans défense, sans gardes, ils -s'y élancent en poussant des cris. Nulle part il n'y a combat, c'est -partout un carnage: on égorge des corps nus et engourdis de sommeil; -et si les plus éloignés se réveillent et s'arrachent de leur couche, -ignorant de quel côté vient l'attaque, ils fuient épouvantés, et -plusieurs même vont aveuglément se jeter au milieu des ennemis; un -grand nombre s'étant échappé sur le territoire d'Antium, où ils se -dispersent, les habitants font une sortie et les enveloppent. Il y eut -aussi sur le territoire de Véies pareil massacre des Toscans, qui, -sans pitié pour une ville depuis près de quatre cents ans leur -voisine, écrasée par un ennemi jusqu'alors inconnu, avaient choisi ce -moment pour faire des incursions sur le territoire de Rome, et qui, -chargés de butin, se proposaient d'attaquer Véies, où était la -garnison, dernier espoir du nom romain. Les soldats romains les -avaient vus errer dans les campagnes, revenir en une seule troupe en -poussant leur butin devant eux, et ils apercevaient leur camp placé -non loin de Véies. Ils éprouvèrent d'abord un sentiment d'humiliation, -puis ils s'indignèrent de cet outrage, et la colère les prit: «Les -Étrusques, desquels ils avaient détourné la guerre gauloise pour -l'attirer sur eux, osaient se jouer de leur malheur! N'étant plus -maîtres d'eux-mêmes, ils voulaient faire à l'instant une sortie; mais -contenus par le centurion Cédicius qu'ils avaient choisi pour les -commander, ils remirent leur vengeance à la nuit. Il n'y manqua qu'un -chef égal à Camille; du reste, ce fut la même marche et le même -succès. Ensuite, prenant pour guides des prisonniers échappés au -massacre de la nuit, ils se dirigent contre une autre troupe de -Toscans, vers Salines, les surprennent la nuit suivante, en font un -plus grand carnage encore, et, après cette double victoire, rentrent -triomphants dans Véies. - -Cependant, à Rome, le siége continuait mollement, et des deux côtés on -s'observait sans agir, les Gaulois se contentant de surveiller -l'espace qui séparait les postes, et d'empêcher par ce moyen qu'aucun -des ennemis ne pût s'échapper; quand tout à coup un jeune Romain vint -appeler sur lui l'admiration de ses compatriotes et celle de l'ennemi. -Un sacrifice annuel avait été institué par la famille Fabia sur le -mont Quirinal. Voulant faire ce sacrifice, C. Fabius Dorso, la toge -ceinte à la manière des Gabiens, et tenant ses dieux à la main, -descend du Capitole, sort et traverse les postes ennemis, et sans -s'émouvoir de leurs cris, de leurs menaces, arrive au mont Quirinal; -puis, l'acte solennel entièrement accompli, il retourne par le même -chemin, le regard et la démarche également assurés, s'en remettant à -la protection des dieux dont il avait gardé le culte au mépris de la -mort même; il rentre au Capitole auprès des siens, à la vue des -Gaulois étonnés d'une si merveilleuse audace, ou peut-être pénétrés -d'un de ces sentiments de religion auxquels ce peuple est loin d'être -indifférent. A Véies, cependant, le courage et même les forces -augmentaient de jour en jour: à chaque instant y arrivaient -non-seulement des Romains accourus des campagnes où ils erraient -dispersés depuis la défaite d'Allia et la prise de Rome, mais encore -des volontaires accourus en foule du Latium, afin d'avoir leur part du -butin. L'heure semblait enfin venue de reconquérir la patrie et de -l'arracher aux mains de l'ennemi; mais à ce corps vigoureux une tête -manquait. Le lieu même leur rappelait Camille; là se trouvaient la -plupart des soldats qui sous ses ordres et sous ses auspices avaient -obtenu tant de succès; et Cédicius déclarait qu'il n'avait pas besoin -que quelqu'un des dieux ou des hommes lui retirât le commandement, -qu'il n'avait pas oublié ce qu'il était, et qu'il réclamait un chef. -On résolut d'une commune voix de rappeler Camille d'Ardée, après avoir -consulté au préalable le sénat qui était à Rome; tant on conservait, -dans une situation presque désespérée, de respect pour la distinction -des pouvoirs. Mais ce n'était qu'avec de grands dangers qu'on pouvait -passer à travers les postes ennemis. Pontius Cominius, jeune homme -entreprenant, s'étant fait donner cette commission, se plaça sur des -écorces que le courant du Tibre porta jusqu'à la ville; là, gravissant -le rocher le plus rapproché de la rive, et que, par cette raison même, -l'ennemi avait négligé de garder, il pénètre au Capitole, et, conduit -vers les magistrats, il leur expose le message de l'armée. Ensuite, -chargé d'un décret du sénat, par lequel il était ordonné aux comices -assemblés par curies de rappeler de l'exil et d'élire sur-le-champ, -au nom du peuple, Camille dictateur, afin que les soldats eussent le -général de leur choix, Pontius, reprenant le chemin par où il était -venu, retourna à Véies. Des députés qu'on avait envoyés à Camille le -ramenèrent d'Ardée à Véies; ou plutôt (car il est plus probable qu'il -ne quitta point Ardée avant d'être assuré que la loi était rendue, -puisqu'il ne pouvait rentrer sur le territoire romain sans l'ordre du -peuple, ni prendre les auspices à l'armée qu'il ne fût dictateur) la -loi fut portée par les curies, et Camille élu dictateur en son -absence. - -Tandis que ces choses se passaient à Véies, à Rome la citadelle et le -Capitole furent en grand danger. En effet, les Gaulois, soit qu'ils -eussent remarqué des traces d'homme à l'endroit où avait passé le -messager de Véies, soit qu'ils eussent découvert d'eux-mêmes, vers la -roche de Carmente, un accès facile, profitant d'une nuit assez claire, -et se faisant précéder d'un homme non armé pour reconnaître le chemin, -ils s'avancèrent en lui tendant leurs armes dans les endroits -difficiles; et s'appuyant, se soulevant, se tirant l'un l'autre, -suivant que les lieux l'exigeaient, ils parvinrent jusqu'au sommet. -Ils gardaient d'ailleurs un si profond silence, qu'ils trompèrent -non-seulement les sentinelles, mais même les chiens, animal qu'éveille -le moindre bruit nocturne. Mais ils ne purent échapper aux oies -sacrées de Junon, que, malgré la plus cruelle disette, on avait -épargnées; ce qui sauva Rome. Car, éveillé par leurs cris et par le -battement de leurs ailes, M. Manlius, qui trois ans auparavant avait -été consul, et qui s'était fort distingué dans la guerre, s'arme -aussitôt, et s'élance en appelant aux armes ses compagnons: et, tandis -qu'ils s'empressent au hasard, lui, du choc de son bouclier, renverse -un Gaulois qui déjà était parvenu tout en haut. La chute de celui-ci -entraîne ceux qui le suivaient de plus près; et pendant que les -autres, troublés et jetant leurs armes, se cramponnent avec les mains -aux rochers contre lesquels ils s'appuient, Manlius les égorge. -Bientôt, les Romains réunis accablent l'ennemi de traits et de pierres -qui écrasent et précipitent jusqu'en bas le détachement tout entier. -Le tumulte apaisé, le reste de la nuit fut donné au repos, autant du -moins que le permettait l'agitation des esprits, que le péril, bien -que passé, ne laissait pas d'émouvoir. Au point du jour, les soldats -furent appelés et réunis par le clairon autour des tribuns militaires; -et comme on devait à chacun le prix de sa conduite, bonne ou mauvaise, -Manlius le premier reçut les éloges et les récompenses que méritait sa -valeur; et cela non-seulement des tribuns, mais de tous les soldats -ensemble qui lui donnèrent chacun une demi-livre de farine et une -petite mesure de vin, qu'ils portèrent dans sa maison, située près du -Capitole. Ce présent paraît bien chétif, mais dans la détresse où l'on -se trouvait, c'était une très-grande preuve d'attachement, chacun -retranchant sur sa nourriture et refusant à son corps une subsistance -nécessaire, afin de rendre honneur à un homme. Ensuite on cita les -sentinelles peu vigilantes qui avaient laissé monter l'ennemi. Q. -Sulpicius, tribun des soldats, avait annoncé qu'il les punirait tous -suivant la coutume militaire; mais, sur les réclamations unanimes des -soldats, qui s'accordaient à rejeter la faute sur un seul, il fit -grâce aux autres; le vrai coupable fut, avec l'approbation générale, -précipité de la roche Tarpéienne. Dès ce moment, les deux partis -redoublèrent de vigilance; les Gaulois, parce qu'ils connaissaient -maintenant le secret des communications entre Véies et Rome; les -Romains, par le souvenir du danger de cette surprise nocturne. - -Mais parmi tous les maux divers qui sont inséparables de la guerre et -d'un long siége, c'est la famine qui faisait le plus souffrir les deux -armées: les Gaulois étaient, de plus, en proie aux maladies -pestilentielles. Campés dans un fond entouré d'éminences, sur un -terrain brûlant que tant d'incendies avaient rempli d'exhalaisons -enflammées, et où le moindre souffle du vent soulevait non pas de la -poussière, mais de la cendre, l'excès de cette chaleur suffocante, -insupportable pour une nation accoutumée à un climat froid et humide, -les décimait comme ces épidémies qui ravagent les troupeaux. Ce fut au -point que, fatigués d'ensevelir les morts l'un après l'autre, ils -prirent le parti de les brûler pêle-mêle; et c'est de là que ce -quartier a pris le nom de _Quartier des Gaulois_. Ils firent ensuite -avec les Romains une trêve pendant laquelle les généraux permirent les -pourparlers entre les deux partis: et comme les Gaulois insistaient -souvent sur la disette, qui, disaient-ils, devait forcer les Romains à -se rendre, on prétend que pour leur ôter cette pensée, du pain fut -jeté de plusieurs endroits du Capitole dans leurs postes. Mais bientôt -il devint impossible de dissimuler et de supporter plus longtemps la -famine. Aussi tandis que le dictateur fait en personne des levées dans -Ardée, qu'il ordonne à L. Valérius, maître de la cavalerie, de partir -de Véies avec l'armée, et qu'il prend les mesures et fait les -préparatifs nécessaires pour attaquer l'ennemi sans désavantage, la -garnison du Capitole, qui, épuisée de gardes et de veilles, avait -triomphé de tous les maux de l'humanité, mais à qui la nature ne -permettait pas de vaincre la faim, regardait chaque jour au loin s'il -n'arrivait pas quelque secours amené par le dictateur. Enfin, -manquant d'espoir aussi bien que de vivres, les Romains, dont le corps -exténué fléchissait presque, quand ils se rendaient à leurs postes, -sous le poids de leurs armes, décidèrent qu'il fallait, à quelque -condition que ce fût, se rendre ou se racheter; et d'ailleurs les -Gaulois faisaient entendre assez clairement qu'il ne faudrait pas une -somme bien considérable pour les engager à lever le siége. Alors le -sénat s'assembla, et chargea les tribuns militaires de traiter. Une -entrevue eut lieu entre le tribun Q. Sulpicius et Brennus, chef des -Gaulois; ils convinrent des conditions, et mille livres d'or furent la -rançon de ce peuple qui devait bientôt commander au monde. A cette -transaction déjà si honteuse, s'ajouta une nouvelle humiliation: les -Gaulois ayant apporté de faux poids que le tribun refusait, le Gaulois -insolent mit encore son épée dans la balance, et fit entendre cette -parole si dure pour des Romains: «Malheur aux vaincus!» - -Mais les dieux et les hommes ne permirent pas que les Romains -vécussent rachetés. En effet, par un heureux hasard, cet infâme marché -n'était pas entièrement consommé, et, à cause des discussions qui -avaient eu lieu, tout l'or n'était pas encore pesé, quand survient le -dictateur: il ordonne aux Romains d'emporter l'or, aux Gaulois de se -retirer. Comme ceux-ci résistaient en alléguant le traité, Camille -répond qu'un traité conclu depuis sa nomination à la dictature, sans -son autorisation, par un magistrat d'un rang inférieur, est nul, et -annonce aux Gaulois qu'ils aient à se préparer au combat. Il ordonne -aux siens de jeter en monceau tous les bagages et d'apprêter leurs -armes: c'est par le fer et non par l'or qu'ils doivent recouvrer la -patrie; ils ont devant les yeux leurs temples, leurs femmes, leurs -enfants, le sol de la patrie dévasté par la guerre, en un mot tout ce -qu'il est de leur devoir de défendre, de reconquérir et de venger. Il -range ensuite son armée, suivant la nature du terrain, sur -l'emplacement inégal de la ville à demi détruite; et de tous les -avantages que l'art militaire pouvait choisir et préparer, il n'en -oublie aucun pour ses troupes. Les Gaulois, dans le désordre d'une -surprise, prennent les armes et courent sur les Romains avec plus de -fureur que de prudence. Mais la fortune avait tourné, et désormais la -faveur des dieux et la sagesse humaine étaient pour Rome; aussi, dès -le premier choc, les Gaulois sont aussi promptement défaits -qu'eux-mêmes avaient vaincu sur les bords de l'Allia. Ensuite une -autre action plus régulière s'engage près de la huitième borne du -chemin de Gabies, où les Gaulois s'étaient ralliés, dans leur déroute, -et, sous la conduite et les auspices de Camille, sont encore vaincus. -Là le carnage n'épargna rien; le camp fut pris, et pas un seul homme -n'échappa pour porter la nouvelle de ce désastre. Le dictateur, après -avoir recouvré Rome sur l'ennemi, revint en triomphe dans la ville; et -au milieu des naïves saillies que les soldats improvisent, ils -l'appellent Romulus, et père de la patrie, et second fondateur de -Rome: titres aussi glorieux que mérités. - - TITE-LIVE, _Histoire romaine_, liv. V, ch. 23 à 49. Trad. par - M. Nisard. - - Tite-Live, historien latin, naquit à Padoue 59 ans av. J.-C, et - mourut en 19 ap. J.-C. Des 140 livres dont se composait son - Histoire romaine, il n'en reste plus que 35 et quelques fragments. - Historien peu critique, Tite-Live est surtout remarquable par son - style. - - -AMBASSADE DES GAULOIS A ALEXANDRE. - - 336 av. J.-C. - -Ce fut, au rapport de Ptolémée fils de Lagus, pendant l'expédition -d'Alexandre contre les Triballes[30], que des Gaulois des environs de -la mer Adriatique vinrent trouver Alexandre, désirant faire avec lui -un traité d'amitié et d'hospitalité réciproque. Ce prince les reçut -avec bienveillance, les régala, et pendant qu'ils étaient à table, il -leur demanda quelle était la chose qu'ils craignaient le plus; il -présumait qu'ils allaient dire que c'était lui-même. Les Gaulois -répondirent: «Nous ne craignons que la chute du ciel; mais nous -faisons grand cas de l'amitié d'un homme tel que toi.» - - STRABON, livre VII. - - [30] Peuple de Thrace. - - -MÊME SUJET. - -Pendant la guerre contre les Triballes, Alexandre reçut, sur les bords -du Danube, diverses ambassades, tant des nations libres qui habitent -le long du Danube, que de Syrmus, roi des Triballes, et des Gaulois -qui sont sur le golfe Adriatique, gens robustes et arrogants. Car -comme il leur demandait ce qu'ils craignaient le plus au monde, -s'imaginant que le bruit de son nom les aurait déjà étonnés, ils -répondirent qu'ils ne craignaient rien que la chute du ciel et des -astres. Peut-être que, le voyant occupé ailleurs, et leurs terres -éloignées et d'un abord difficile, ils prirent sujet de faire une si -hardie réponse. Le prince, après les avoir reçus en son alliance comme -les autres, et pris et donné la foi réciproquement, leur dit qu'ils -étaient des fanfarons et les renvoya. - - APPIEN, _les Guerres d'Alexandre_, liv. I. Traduction de Perrot - d'Ablancourt. - - -CONQUÊTES DES GAULOIS DANS LA GERMANIE. - -Il fut un temps où les Gaulois surpassaient les Germains en valeur, -portaient la guerre chez eux, envoyaient des colonies au delà du -Rhin, vu leur nombreuse population et l'insuffisance de leur -territoire. C'est ainsi que les terres les plus fertiles de la -Germanie, près de la forêt Hercynienne[31], furent envahies par les -Volkes-Tectosages[32], qui s'y fixèrent. Cette nation s'est jusqu'à ce -jour maintenue dans cet établissement et jouit d'une grande réputation -de justice et de courage; et encore aujourd'hui, ils vivent dans la -même pauvreté, le même dénûment, la même habitude de privations que -les Germains, dont ils ont aussi adopté le genre de vie et -l'habillement. Quant aux Gaulois, le voisinage de la province[33] et -l'usage des objets de commerce maritime leur ont procuré l'abondance -et les jouissances du luxe. Accoutumés peu à peu à se laisser -surpasser, et vaincus dans un grand nombre de combats, ils ne se -comparent même plus à ces Germains pour la valeur. - - CÉSAR, _guerres des Gaules_, liv. VI, ch. 24. - - [31] La forêt Noire, qui, malgré son étendue, n'est qu'une faible - partie de la forêt Hercynienne. - - [32] Peuple du haut Languedoc. - - [33] La Gaule Narbonaise (Provence et Languedoc). - - -LES GAULOIS EN ESPAGNE.--LES CELTIBÉRIENS. - -On raconte que les Celtes et les Ibériens se firent longtemps la -guerre au sujet de leurs demeures, mais que s'étant enfin accordés, -ils habitèrent en commun le même pays; et s'alliant les uns aux autres -par des mariages, ils prirent le nom de Celtibériens, composé des deux -autres. L'alliance de deux peuples si belliqueux, et la bonté du sol -qu'ils cultivaient, contribuèrent beaucoup à rendre les Celtibériens -fameux; et ce n'a été qu'après plusieurs combats et au bout d'un -très-long temps qu'ils ont été vaincus par les Romains. On convient -non-seulement que leur cavalerie est excellente, mais encore que leur -infanterie est des plus fortes et des plus aguerries. Les Celtibériens -s'habillent tous d'un sayon noir et velu, dont la laine ressemble fort -au poil de chèvre. Quelques-uns portent de légers boucliers à la -gauloise, et les autres des boucliers creux et arrondis comme les -nôtres. Ils ont tous des espèces de bottes faites de poil, et des -casques de fer ornés de panaches rouges. Leurs épées sont tranchantes -des deux côtés, et d'une trempe admirable. Ils se servent encore dans -la mêlée de poignards qui n'ont qu'un pied de long. La manière dont -ils travaillent leurs armes est toute particulière. Ils enfouissent -sous terre des lames de fer, et ils les y laissent jusqu'à ce que, la -rouille ayant rongé les plus faibles parties de ce métal, il n'en -reste que les plus dures et les plus fermes. C'est de ce fer ainsi -épuré qu'ils fabriquent leurs excellentes épées et tous leurs autres -instruments de guerre. Ces armes sont si fortes qu'elles entament tout -ce qu'elles rencontrent, et qu'il n'est ni bouclier, ni casque, ni à -plus forte raison aucun os du corps humain qui puisse résister 5 à -leur tranchant. Dès que la cavalerie des Celtibériens a rompu -l'ennemi, elle met pied à terre, et devenue infanterie, elle fait des -prodiges de valeur. - -Ils observent une coutume étrange. Quoiqu'ils soient très-propres dans -leurs festins, ils ne laissent pas d'être en ceci d'une malpropreté -extrême; ils se lavent tout le corps d'urine et s'en frottent même les -dents, estimant que ce liquide ne contribue pas peu à la netteté du -corps. Par rapport aux mœurs, ils sont très-cruels à l'égard des -malfaiteurs et de leurs ennemis; mais ils sont pleins d'humanité pour -leurs hôtes. Ils accordent non-seulement avec plaisir l'hospitalité -aux étrangers qui voyagent dans leur pays, mais ils désirent qu'ils -viennent chez eux: ils se battent à qui les aura, et ils regardent -ceux à qui ils demeurent comme des gens favorisés des dieux. Ils se -nourrissent de différentes sortes de viandes succulentes, et leur -boisson est du miel détrempé dans du vin, car leur pays fournit du -miel en abondance; mais le vin leur est apporté d'ailleurs par des -marchands étrangers. - - DIODORE DE SICILE, liv. V. - - -INVASION DES GAULOIS EN MACÉDOINE ET EN GRÈCE. - - 280 et 279 av. J.-C. - -Les Gaulois, dont la population était si nombreuse que leur territoire -ne pouvait plus les nourrir, avaient envoyé trois cent mille d'entre -eux chercher des habitations nouvelles dans des contrées étrangères. -Les uns s'arrêtèrent en Italie, prirent Rome et l'incendièrent; -d'autres, guidés par le vol des oiseaux (car de tous les peuples les -Gaulois sont les plus instruits dans la science augurale), pénétrèrent -en Illyrie, et, après avoir fait un carnage effroyable des Barbares, -ils s'établirent dans la Pannonie. Ce peuple féroce, audacieux et -guerrier, depuis Hercule, qui dut à cet exploit l'admiration des -hommes et leur foi dans son immortalité, franchit le premier les Alpes -indomptées, et ces sommets que le froid rendait inaccessibles. -Vainqueur des Pannoniens, il fut pendant de longues années en guerre -avec les nations voisines, et, encouragé par ses succès, il se -partagea en deux corps, dont l'un envahit la Grèce, et l'autre la -Macédoine, massacrant toutes les populations. Le nom de ces peuples -était si redouté qu'on vit venir des rois qui n'en étaient pas -attaqués, acheter d'eux la paix à prix d'or. Le seul Ptolémée[34], roi -de Macédoine, apprit sans effroi leur arrivée. Agité par les furies -vengeresses de ses parricides, il marche contre eux avec une poignée -de gens en désordre, comme s'il eût été aussi facile de combattre que -d'assassiner. Il dédaigne un secours de vingt mille hommes que les -Dardaniens lui font offrir, et, joignant l'insulte au mépris, il -répond à leurs envoyés «que c'en serait fait de la Macédoine, si, -après avoir soumis seule tout l'Orient, elle avait besoin de -Dardaniens pour défendre ses frontières; que ses soldats sont les fils -de ceux qui, sous Alexandre, ont vaincu l'univers.» Cette réponse fit -dire au roi dardanien «que, par la témérité d'un jeune homme -inexpérimenté c'en serait fait bientôt de l'illustre empire de -Macédoine.» - - [34] Ptolémée Céraunus. - -Les Gaulois, conduits par Belgius, envoient des députés à Ptolémée, -pour connaître ses dispositions et lui offrir la paix s'il la veut -acheter. Mais Ptolémée, se glorifiant devant les siens de ce que les -Gaulois ne demandaient la paix que par crainte de la guerre, dit avec -non moins d'arrogance, en présence des députés gaulois, «qu'il ne peut -être question de paix entre eux et lui, avant qu'ils ne donnent leurs -armes et leurs généraux pour otages, et qu'il ne se fiera à eux que -désarmés.» A ce récit de leurs députés, les Gaulois se mirent à rire -et s'écrièrent à l'envi «que le roi verrait bientôt s'ils lui avaient -offert la paix dans leur intérêt ou dans le sien.» Quelques jours -après, une bataille s'engage; les Macédoniens sont vaincus et taillés -en pièces. Ptolémée, couvert de blessures, est fait prisonnier, et sa -tête, plantée au bout d'une lance, est promenée sur le champ de -bataille pour épouvanter l'ennemi. Peu de Macédoniens purent se sauver -par la fuite; le plus grand nombre fut pris ou tué. Quand la nouvelle -de ce désastre parvint en Macédoine, les villes fermèrent leurs -portes, et la consternation fut générale. Les uns pleurent la perte de -leurs enfants, les autres tremblent pour la ruine de leurs cités; ils -invoquent les noms de Philippe et d'Alexandre, comme ceux de leurs -dieux tutélaires, disant que, sous le règne de ces princes, la -Macédoine n'avait pas seulement été à l'abri de tout péril, mais -qu'elle avait encore subjugué le monde. Ils les prient de défendre -cette patrie qu'ils avaient égalée aux cieux par la grandeur de leurs -exploits, et de la tirer de l'extrémité où l'avaient réduite -l'extravagance et la témérité de Ptolémée. Pendant qu'ils -s'abandonnent ainsi au désespoir, Sosthènes, l'un des principaux -Macédoniens, pensant que ce n'était pas le moment de faire des vœux, -rassemble la jeunesse, arrête les Gaulois dans l'ivresse de leur -victoire, et sauve la Macédoine de leurs ravages. En récompense de ce -service, et malgré sa naissance obscure, il fut mis à la tête de la -nation, de préférence à tous les nobles qui briguaient alors la -couronne de Macédoine. Proclamé roi par l'armée, ce ne fut pas comme -roi qu'il en exigea le serment militaire, mais comme général. - -Cependant Brennus, chef des Gaulois qui avaient envahi la Grèce, -apprend que ses compatriotes, commandés par Belgius, ont vaincu les -Macédoniens; et, indigné, qu'après un tel succès ils aient abandonné -si facilement un butin immense, grossi de toutes les dépouilles de -l'Orient, il rassemble quinze mille cavaliers, cent cinquante mille -fantassins, et fond sur la Macédoine. Tandis qu'ils dévastent les -campagnes, Sosthènes vient les attaquer, à la tête de l'armée -macédonienne. Celle-ci, réduite à peu de monde et déjà tremblante, est -aisément battue par un adversaire nombreux et confiant; et les -Macédoniens en déroute s'étant enfermés dans les murs de leurs villes, -Brennus ravage sans obstacle toute la Macédoine. Bientôt, comme -dégoûté des dépouilles de la terre, il porte ses vues sur les temples, -disant par raillerie «que les dieux sont assez riches pour donner aux -hommes.» Il se tourne aussitôt vers Delphes; et, s'inquiétant moins de -la religion que du butin, et de commettre un sacrilége que d'amasser -de l'or, il assure que ceux qui dispensent les biens aux hommes n'en -ont pas besoin pour eux-mêmes. Le temple de Delphes est situé sur un -roc du mont Parnasse, escarpé de toutes parts. L'affluence venue là de -tous les pays, pour y rendre hommage à la sainteté du lieu, en fit à -la longue une ville qu'ils assirent sur ces rochers. Le temple et la -ville sont protégés non par des murailles, mais par des précipices; -non par des ouvrages d'art, mais par la nature: en sorte qu'on ne sait -si l'on doit plus s'étonner de ces fortifications naturelles que de la -présence du dieu. Le rocher, dans son milieu, rentre en forme -d'amphithéâtre; aussi, le son de la voix humaine ou celui de la -trompette, venant à y retentir, est répercuté par l'écho des rochers -qui se répondent, et qui renvoient les sons grossis et multipliés. -Ceux qui ignorent la cause physique de ce phénomène sont stupéfaits -d'admiration ou pénétrés d'une terreur religieuse. Dans les sinuosités -du roc, vers le milieu de la montagne, est une plaine étroite, et dans -cette plaine une cavité profonde d'où sortent les oracles, et d'où -s'échappe une vapeur froide qui, poussée comme par le souffle du vent, -trouble l'esprit des devins, les remplit du dieu, et les force à -rendre ses réponses à ceux qui le consultent. On voit là -d'innombrables et riches offrandes des peuples et des rois, attestant, -par leur magnificence, et les réponses du dieu, et la reconnaissance -de ceux qui sont venus l'implorer. - -A la vue du temple, Brennus délibéra longtemps s'il brusquerait -l'attaque, ou s'il laisserait à ses troupes fatiguées la nuit pour -réparer leurs forces. Émanus et Thessalorus, chefs gaulois qui -s'étaient joints à lui dans l'espoir du butin, disent qu'ils -s'opposent à tout délai, l'ennemi n'étant point sur ses gardes, et -leur arrivée imprévue devant le frapper d'épouvante; que pendant la -nuit il pourrait lui venir du courage, et peut-être aussi du secours; -que les routes, libres encore, seraient alors fermées devant eux. Mais -le commun des soldats, trouvant, après de longues privations, des -campagnes qui regorgeaient de vins et de provisions de toute nature, -aussi joyeux de cette abondance que d'une victoire, se débande, quitte -ses drapeaux, et se met à courir çà et là, comme si en effet ils -avaient déjà vaincu. Les Delphiens gagnèrent ainsi du temps. On dit -qu'en apprenant l'arrivée des Gaulois, les oracles avaient défendu aux -paysans d'enlever de leurs fermes le vin et le blé. On ne comprit bien -cette injonction salutaire que lorsque les Gaulois, arrêtés par cet -excès d'abondance, laissèrent aux peuples voisins le temps de venir au -secours de Delphes. Aussi les habitants, fortifiés par ces -auxiliaires, achevèrent-ils leurs travaux de défense avant que les -Gaulois eussent rejoint leurs enseignes. Brennus avait soixante mille -fantassins, choisis dans toute son armée; les Delphiens et leurs -alliés comptaient à peine quatre mille soldats. Méprisant leur petit -nombre, Brennus, pour animer les siens, leur faisait entrevoir la -possession d'un magnifique butin, affirmant que ces statues, ces chars -qu'ils apercevaient de loin étaient d'or massif, et que leur poids -surpassait même ce qu'on en pouvait juger sur l'apparence. - -Excités par cette assurance et échauffés d'ailleurs par les débauches -de la veille, les Gaulois, sans considérer le péril, s'élancent au -combat. Les Delphiens, au contraire, plus confiants dans la protection -du dieu qu'en eux-mêmes, résistaient à l'ennemi sans le craindre, et, -du haut de leur montagne qu'il tentait d'escalader, le culbutaient -tantôt à coups de pierres, tantôt à coups de traits. Soudain, au plus -fort de l'action, les prêtres de tous les temples, les devins -eux-mêmes, échevelés, revêtus de leurs bandelettes et de leurs -insignes, l'air égaré, l'esprit en délire, s'élancent au premier rang; -ils s'écrient «que le dieu est arrivé, qu'ils l'ont vu descendre dans -le temple par le toit entr'ouvert; que, tandis qu'on implorait son -appui, un jeune guerrier d'une beauté plus qu'humaine avait paru à -tous les yeux, accompagné de deux vierges armées, sorties des deux -temples voisins de Minerve et de Diane; que non-seulement ils les -avaient vus, mais qu'ils avaient entendu le sifflement de l'arc et le -cliquetis des armes. Ils priaient, ils conjuraient les habitants de -fondre sans hésiter sur l'ennemi, à la suite de leurs dieux, et de -partager leur victoire.» Enflammés par ce discours, tous à l'envi -s'élancent au combat. Bientôt ils sentent la présence de leurs dieux; -la terre tremble; une portion de la montagne se détache, renverse les -Gaulois, dont les bataillons les plus serrés sont rompus, renversés çà -et là, et mutilés. Une tempête survient, et la grêle et le froid -achèvent les blessés. Brennus lui-même, ne pouvant supporter la -douleur de ses blessures, se tue d'un coup de poignard. Tel fut le -châtiment des auteurs de cette guerre. Un autre chef Gaulois quitta la -Grèce à marches forcées, avec dix mille blessés: mais la fortune -n'épargna pas non plus ces fuyards. Toujours en alarmes, ils passaient -les nuits sans abri, les jours sans repos, sans sécurité. Les pluies -continuelles, la glace, la neige, la faim, l'épuisement, et par-dessus -tout cela les veilles non interrompues, détruisirent les tristes -restes de cette malheureuse armée. Les peuples qu'ils traversaient les -poursuivaient comme une proie. Enfin de cette armée prodigieuse, et -qui naguère se croyait assez puissante pour faire la guerre aux dieux, -il ne resta pas même un homme pour rappeler le souvenir d'un si -sanglant désastre[35]. - - JUSTIN, liv. XXIV, ch. 4 à 8. Traduction par M. Ch. Nisard. - - Justin, historien latin du second siècle de l'ère chrétienne, est - auteur d'un abrégé de l'Histoire universelle de Trogue Pompée. - - [35] Callimaque (hymne VI, [Grec: eis tên Dêlon]), parle de - Gaulois exterminés sur les bords du Nil par Ptolémée Philadelphe. - Le scoliaste de Callimaque nous apprend qu'après le désastre des - Gaulois à Delphes, une partie de leur armée passa au service de - Ptolémée, qui pour lors avait besoin de troupes. Il ajoute - qu'étant arrivés en Égypte, ils conspirèrent pour s'emparer des - trésors de ce prince, et que leur projet ayant été découvert, ils - furent exterminés sur les bords du Nil. - - -LES GAULOIS EN ASIE MINEURE. - - 278-277 av. J.-C. - -Cependant, vers cette époque, la nation gauloise était devenue si -nombreuse, qu'elle inondait l'Asie comme autant d'essaims. Les rois -d'Orient ne firent bientôt plus la guerre sans avoir à leur solde une -armée gauloise. Chassés de leurs royaumes, c'est encore aux Gaulois -qu'ils recouraient. Telle fut la terreur de leur nom et le succès -constant de leurs armes, que nul ne crut pouvoir se passer d'eux pour -maintenir ou pour relever sa puissance. Le roi de Bithynie ayant -imploré leurs secours, ils partagèrent avec lui ses États, comme ils -avaient partagé sa victoire, et donnèrent à la portion qui leur échut -le nom de Gallo-Grèce. - - JUSTIN, XXVII, 2. - - -RETOUR D'UNE PARTIE DES GAULOIS DANS LA GAULE. - -Les Gaulois, après avoir échoué contre Delphes, dans une attaque où la -puissance du dieu leur avait été plus fatale que l'ennemi, n'ayant -plus ni patrie ni chef, car Brennus avait été tué dans le combat, -s'étaient réfugiés les uns en Asie, les autres dans la Thrace. De là -ils avaient regagné leur ancien pays par la même route qu'ils avaient -prise en venant. Une partie d'entre eux s'établit au confluent du -Danube et de la Save, et prit le nom de Scordisques. Les Tectosages, -de retour à Toulouse, leur antique patrie, y furent attaqués d'une -maladie pestilentielle, et ne purent en être délivrés qu'après avoir, -sur l'ordre des aruspices, jeté dans le lac de cette ville l'or et -l'argent recueillis dans leurs déprédations sacriléges. Longtemps -après, ces richesses furent retirées par Cépion, consul romain[36]. -L'argent montait à cent dix mille livres pesant, et l'or à cinq -millions. Cet autre sacrilége fut cause, dans la suite, de la perte de -Cépion et de son armée; et l'invasion des Cimbres vint à son tour -venger sur les Romains l'enlèvement de ces trésors sacrés. - - JUSTIN, liv. XXXII, ch. 3. - - [36] Le consul Cépion prit Toulouse 106 ans av. J.-C., et fut - battu l'année suivante par les Cimbres, sur les bords du Rhône. - -LES ROMAINS SOUMETTENT LES GALLO-GRECS. - -189 av. J.-C. - -Les Tolistoboïens étaient des Gaulois que le manque de territoire ou -l'espoir du butin avait fait émigrer en grand nombre. Persuadés qu'ils -ne rencontreraient sur leur route aucune nation capable de leur -résister, ils arrivèrent en Dardanie, sous la conduite de Brennus. Là, -s'éleva une sédition qui partagea ce peuple en deux corps: l'un -demeura sous l'autorité de Brennus; l'autre, fort de vingt mille -hommes, reconnaissant pour chefs Leonorius et Lutarius, prit le chemin -de la Thrace. Ceux-ci, tantôt combattant les nations qui s'opposaient -à leur passage, tantôt mettant à contribution celles qui leur -demandaient la paix, arrivèrent à Byzance, rendirent tributaire toute -la côte de la Propontide, et tinrent quelque temps les villes de cette -contrée sous leur dépendance. Leur voisinage de l'Asie les ayant mis à -même de savoir combien le sol en était fertile, ils conçurent dans la -suite le dessein d'y passer; et, devenus maîtres de Lysimachie, dont -ils s'étaient emparés par surprise, et de la Chersonèse entière, -qu'ils avaient subjuguée par la force des armes, ils descendirent sur -les bords de l'Hellespont. La vue de l'Asie, dont ils n'étaient -séparés que par un détroit de peu de largeur, redoubla leur désir d'y -aborder. Ils députèrent donc vers Antipater, qui commandait sur cette -côte, pour obtenir la liberté du passage; mais durant la négociation, -trop lente au gré de leur impatience, une nouvelle sédition s'éleva -entre leurs chefs. Leonorius, avec la plus grande partie de l'armée, -s'en retourna à Byzance, d'où il était venu; Lutarius enleva aux -Macédoniens, qu'Antipater lui avait envoyés comme ambassadeurs, mais -en effet comme espions, deux navires pontés et trois barques. Au moyen -de ces bâtiments qu'il fit aller jour et nuit, il effectua en peu de -jours le passage de toutes ses troupes. Peu de temps après, Leonorius, -secondé par Nicomède, roi de Bithynie, partit de Byzance et rejoignit -Lutarius. Ensuite les Gaulois réunis secoururent Nicomède contre -Zybœtas, qui s'était emparé d'une partie de la Bithynie. Ils -contribuèrent puissamment à la défaite de ce dernier, et la Bithynie -entière rentra sous l'obéissance de son souverain. Au sortir de ce -pays, ils pénétrèrent en Asie. De vingt mille hommes qu'ils étaient, -ils se trouvaient réduits à dix mille combattants. Cependant ils -inspirèrent une si grande terreur à tous les peuples situés en deçà du -mont Taurus, que toutes ces nations, voisines ou reculées, attaquées -de près ou menacées de loin, se soumirent à leur domination. Enfin, -comme ces Gaulois formaient trois peuples distincts, les -Tolistoboïens, les Trocmiens et les Tectosages, ils divisèrent l'Asie -en trois parties, dont chacune devait être tributaire du peuple -auquel elle se trouverait soumise. Les Trocmiens eurent en partage la -côte de l'Hellespont; l'Éolide et l'Ionie échurent aux Tolistoboïens, -et l'intérieur de l'Asie aux Tectosages. Ainsi, toute l'Asie située en -deçà du Taurus devint tributaire de ces Gaulois, qui fixèrent leur -principal établissement sur les bords du fleuve Halys. L'accroissement -successif de leur population rendit si grande la terreur de leur nom, -qu'à la fin les rois de Syrie eux-mêmes n'osèrent refuser de leur -payer tribut. Attale[37], père du roi Eumène, fut le premier Asiatique -qui résolut de se soustraire à cette humiliation; et, contre l'attente -générale, la fortune seconda son audacieuse entreprise. Il livra -bataille aux Gaulois, et la victoire demeura de son côté. Toutefois il -ne put les abattre au point de leur faire perdre l'empire de l'Asie. -Leur domination se maintint jusqu'à l'époque de la guerre d'Antiochus -contre les Romains. Alors même, malgré l'expulsion de ce prince, ils -se flattèrent que, comme ils étaient loin de la mer, l'armée romaine -n'arriverait pas jusqu'à eux. - - [37] Roi de Pergame. - -Au moment d'entreprendre la guerre contre un ennemi si redouté de -toutes les nations qui l'entouraient, le consul Cnéius Manlius -assembla ses soldats et les harangua de la manière suivante: «Je -n'ignore point, soldats, que de toutes les nations qui habitent -l'Asie, aucune n'égale les Gaulois en réputation guerrière. C'est au -milieu des plus pacifiques des hommes que ce peuple féroce est venu -s'établir, après avoir ravagé par la guerre presque tout l'univers. La -hauteur de la taille, une chevelure flottante et rousse, de vastes -boucliers, de longues épées, des chants guerriers au moment du combat, -des hurlements, des mouvements convulsifs, le bruyant cliquetis des -armes de ces guerriers agitant leurs boucliers à la manière de leurs -compatriotes, tout semble calculé pour frapper de terreur. Que tout -cet appareil effraye les Grecs et les Phrygiens et les Cariens, pour -qui c'est chose nouvelle; pour les Romains, habitués à combattre les -Gaulois, ce n'est qu'un vain épouvantail. Une seule fois jadis, dans -une première rencontre, ils défirent nos ancêtres sur les bords de -l'Allia. Depuis cette époque, voilà deux cents ans que les Romains les -égorgent et les chassent devant eux épouvantés, et les Gaulois nous -ont valu plus de triomphes que tout le reste de la terre. D'ailleurs -nous l'avons appris par expérience, quand on sait soutenir leur -premier choc, qu'accompagnent une extrême fougue et un aveugle -emportement, bientôt la sueur inonde leurs membres fatigués, les armes -leur tombent des mains; quand cesse la fureur, le soleil, la pluie, la -soif terrassent leurs corps fatigués et leur courage épuisé, sans -qu'il soit besoin d'employer le fer. Ce n'est pas seulement dans des -combats réglés de légions contre légions que nous avons éprouvé leurs -forces; c'est encore dans des combats d'homme à homme. Manlius et -Valérius ont montré combien le courage romain l'emporte sur la fureur -gauloise[38]. Manlius le premier, seul contre une armée de ces -barbares, les précipita du Capitole, dont ils gravissaient les -remparts. Encore était-ce à de véritables Gaulois, à des Gaulois nés -dans leur pays, que nos ancêtres avaient affaire. Ceux-ci ne sont plus -qu'une race dégénérée, qu'un mélange de Gaulois et de Grecs, ainsi que -l'indique leur nom; il en est d'eux comme des plantes et des animaux, -qui, malgré la bonté de leur espèce, dégénèrent dans un sol et sous -l'influence d'un climat étranger. Les Macédoniens, qui se sont établis -à Alexandrie en Égypte, à Séleucie et à Babylone, et qui ont fondé -d'autres colonies dans les diverses parties du monde, sont devenus des -Syriens, des Parthes, des Égyptiens. Marseille, entourée de Gaulois, a -pris quelque chose du caractère de ses voisins. Que reste-t-il aux -Tarentins de cette dure et austère discipline des Spartiates? Toute -production croît avec plus de vigueur dans le terrain qui lui est -propre: transplantée dans un autre sol, elle dégénère en empruntant la -nature de ses sucs nutritifs. Vos ennemis sont donc des Phrygiens -accablés sous le poids des armes gauloises. Vous les battrez comme -vous les avez battus quand ils faisaient partie de l'armée -d'Antiochus; les vaincus ne tiendront pas contre les vainqueurs. La -seule chose que je crains, c'est que dans cette occasion votre gloire -ne se trouve diminuée par la faiblesse de la résistance. Souvent le -roi Attale les a défaits et mis en fuite. Les bêtes sauvages récemment -prises conservent d'abord leur férocité naturelle, puis s'apprivoisent -après avoir longtemps reçu leur nourriture de la main des hommes. -Croyez qu'il en est de même de ceux-ci, et que la nature suit une -marche toute semblable pour adoucir la sauvagerie des hommes. -Croyez-vous que ces Gaulois sont ce qu'ont été leurs pères et leurs -aïeux? Forcés de quitter leur patrie, où ils ne trouvaient pas de quoi -subsister, ils ont suivi les âpres rivages de l'Illyrie, parcouru la -Macédoine et la Thrace en combattant contre des nations pleines de -courage, et se sont emparés de ces contrées. Endurcis, irrités par -tant de maux, ils se sont fixés dans un pays qui leur offrait tout en -abondance. La grande fertilité du sol, l'extrême douceur du climat, le -naturel paisible des habitants, ont changé cette humeur farouche -qu'ils avaient apportée de leur pays. Pour vous, enfants de Mars, -soyez en garde contre les délices de l'Asie, et fuyez-les au plus tôt, -tant ces voluptés étrangères sont capables d'amollir les plus mâles -courages, tant les mœurs contagieuses des habitants seraient fatales -à votre discipline. Par bonheur, toutefois, vos ennemis, tout -impuissants qu'ils sont contre vous, n'en conservent pas moins parmi -les Grecs la renommée avec laquelle ils sont arrivés; et la victoire -que vous remporterez sur eux ne vous fera pas moins d'honneur dans -l'esprit de vos alliés, que si vous aviez vaincu des Gaulois -conservant le naturel courageux de leurs ancêtres.» - - [38] _Rabies gallica._ Il y a longtemps, comme on le voit, que - l'on parle de la _furia francese_. - -Après cette harangue, il envoya des députés vers Éposognat, le seul -des chefs gaulois qui fût demeuré dans l'amitié d'Eumène[39] et qui -eût refusé des secours à Antiochus contre les Romains; puis il -continua sa marche, arriva le premier jour sur les bords du fleuve -Alandre, et le lendemain au bourg appelé Tyscon. Là, il fut joint par -les députés des Oroandes, qui venaient demander l'amitié des Romains; -il exigea d'eux cent talents, et, cédant à leurs prières, leur permit -d'aller prendre de nouvelles instructions. Ensuite il conduisit son -armée à Plitendre, d'où il alla camper sur le territoire des Alyattes. -Il y fut rejoint par les députés envoyés vers Éposognat; ils étaient -accompagnés de ceux de ce prince qui venaient le prier de ne point -porter la guerre chez les Tectosages, parce que Éposognat allait -lui-même se rendre chez eux et les engager à se soumettre. Le prince -gaulois obtint ce qu'il demandait, et l'armée prit sa route à travers -le pays qu'on nomme Axylon[40]. Ce nom lui vient de sa nature, car il -est absolument dépourvu de bois, même de ronces et de toute autre -matière combustible; la fiente de bœuf séchée en tient lieu aux -habitants. Tandis que les Romains étaient campés auprès de Cuballe, -forteresse de la Gallo-Grèce, la cavalerie ennemie parut avec grand -fracas, chargea tout à coup les postes avancés, y jeta le désordre, et -tua même quelques soldats; mais quand on eut donné l'alerte dans le -camp, la cavalerie romaine en sortit aussitôt par toutes les portes, -mit en déroute les Gaulois et leur tua un certain nombre de fuyards. -De ce moment, le consul, voyant qu'il était entré sur le territoire -ennemi, se tint sur ses gardes, n'avança qu'en bon ordre et après -avoir poussé au loin des reconnaissances. Arrivé sans s'arrêter sur le -fleuve Sangarius, et ne le trouvant guéable en aucun endroit, il -résolut d'y jeter un pont. Le Sangarius prend sa source au mont -Adorée, traverse la Phrygie et reçoit le fleuve Tymber à son entrée -dans la Bithynie, et se jette dans la Propontide, moins remarquable -par sa largeur que par la grande quantité de poissons qu'il fournit -aux riverains. Le pont achevé, on passa le fleuve. Pendant qu'on en -suivait le bord, les Galles, prêtres de la mère des dieux[41], vinrent -de Pessinunte au-devant de l'armée, revêtus de leurs habits -sacerdotaux, et déclamant d'un ton d'oracle des vers prophétiques, par -lesquels la déesse promettait aux Romains une route facile, une -victoire certaine, et l'empire de cette région. Le consul, après avoir -dit qu'il en acceptait l'augure, campa en cet endroit même. On arriva -le lendemain à Gordium. Cette ville n'est pas grande; mais quoique -enfoncée dans les terres, il s'y fait un grand commerce. Située à -distance presque égale des trois mers, c'est-à-dire, des côtes de -l'Hellespont, de Sinope et de la Cilicie, elle avoisine en outre -plusieurs nations considérables, dont elle est devenue le principal -entrepôt. Les Romains la trouvèrent abandonnée de ses habitants, mais -remplie de toutes sortes de provisions. Pendant qu'ils y séjournaient, -des envoyés d'Éposognat vinrent annoncer que la démarche de leur -maître auprès des chefs gaulois n'avait pas réussi, que ces peuples -quittaient en foule leurs habitations de la plaine, avec leurs femmes -et leurs enfants, et que, emportant et emmenant tout ce qu'il leur -était possible d'emporter et d'emmener, ils gagnaient le mont Olympe, -pour s'y défendre par les armes, à la faveur de la situation des -lieux. - - [39] Roi de Pergame, allié des Romains. - - [40] Sans bois. - - [41] Suivant Strabon, cette déesse s'appelait Agdistis. - -Arrivèrent ensuite les députés des Oroandes, qui apportèrent des -nouvelles plus positives et annoncèrent que les Tolistoboïens en masse -avaient pris position sur le mont Olympe; que les Tectosages, de leur -côté, avaient gagné une autre montagne, appelée Magaba; que les -Trocmiens avaient déposé leurs femmes et leurs enfants dans le camp de -ces derniers, et résolu d'aller prêter aux Tolistoboïens le secours de -leurs armes. Ces trois peuples avaient alors pour chefs Ortiagon, -Combolomar et Gaulotus. Le principal motif qui leur avait fait adopter -ce système de guerre était l'espoir que, maîtres des plus hautes -montagnes du pays, où ils avaient transporté toutes les provisions -nécessaires pour un très-long séjour, ils lasseraient la patience de -l'ennemi. Ou, il n'oserait pas venir les attaquer en des lieux si -élevés et d'un si difficile accès; ou, s'il faisait cette tentative, -il suffirait d'une poignée d'hommes pour l'arrêter et le culbuter; -enfin, s'il demeurait dans l'inaction au pied de ces montagnes -glacées, le froid et la faim le contraindraient de s'éloigner. Bien -que suffisamment protégés par la hauteur même des lieux, ils -entourèrent d'un fossé et d'une palissade les sommets sur lesquels ils -s'étaient établis. Ils se mirent peu en peine de se munir de traits, -comptant sur les pierres que leur fourniraient en abondance ces -montagnes âpres et rocheuses. - -Le consul, qui avait bien prévu qu'il aurait à combattre non de près -mais de loin, à cause de la nature du terrain, avait rassemblé de -grandes quantités de javelots, de traits, de balles de plomb et de -pierres de moyenne dimension, propres à être lancées avec la fronde. -Ainsi pourvu de projectiles, il marche vers le mont Olympe, et va -camper environ à cinq milles de l'ennemi. Le lendemain, il s'avança -avec Attale et quatre cents cavaliers; mais un détachement de -cavalerie ennemie, double de son escorte, étant sorti du camp, le -força de prendre la fuite, lui tua quelques hommes, et en blessa -plusieurs. Le troisième jour, il partit avec toute sa cavalerie pour -opérer enfin sa reconnaissance; et comme l'ennemi ne sortait point de -ses retranchements, il fit le tour de la montagne, sans être inquiété. -Il remarqua que, du côté du midi, il y avait des mouvements de terrain -qui s'élevaient en pente douce jusqu'à une certaine hauteur; que vers -le septentrion, les rochers étaient escarpés et presque coupés à pic; -que tous les abords étaient impraticables à l'exception de trois, l'un -au milieu de la montagne, où elle était recouverte de terre; les deux -autres plus difficiles, au levant et au couchant. Ces observations -faites, il vint camper le même jour au pied de la montagne. Le -lendemain, après un sacrifice qui lui garantit d'abord la faveur des -dieux, il divisa son armée en trois corps et la mena à l'ennemi. -Lui-même, avec le plus considérable, s'avança par la pente la plus -douce. L. Manlius, son frère, eut ordre de monter avec le second par -le côté qui regardait le levant, tant que le permettrait la nature -des lieux et qu'il le pourrait en sûreté; mais s'il rencontrait des -escarpements dangereux, il lui était ordonné de ne point lutter contre -les difficultés du terrain, et sans chercher à forcer des obstacles -insurmontables, de prendre des chemins obliques pour se rapprocher du -consul et se réunir à sa troupe. C. Helvius à la tête du troisième -corps, devait tourner insensiblement le pied de la montagne et la -faire gravir à ses soldats du côté qui regardait le couchant. Après -avoir divisé en trois parties égales en nombre les auxiliaires -d'Attale, le consul prit avec lui ce jeune prince. Il laissa la -cavalerie avec les éléphants sur le plateau le plus voisin des -hauteurs. Les officiers supérieurs avaient ordre d'examiner -attentivement tout ce qui se passerait, afin de porter promptement du -secours où il en serait besoin. - -Les Gaulois se croyant à l'abri de toute surprise sur leurs flancs, -qu'ils regardaient comme inaccessibles, envoyèrent environ quatre -mille hommes fermer le passage du côté du midi, en occupant une -hauteur éloignée de leur camp de près d'un mille; cette hauteur -dominait la route, et ils croyaient l'opposer à l'ennemi comme un -fort. A la vue de ce mouvement, les Romains se préparent au combat. -Les vélites se portèrent en avant, à quelque distance des enseignes, -avec les archers crétois d'Attale, les frondeurs, les Tralles et les -Thraces. L'infanterie s'avance lentement, comme l'exigeait la roideur -de la pente, et ramassée sous ses boucliers, de manière à se garantir -des projectiles, puisqu'il ne s'agissait pas de combattre de près. A -cette distance, l'action s'engage à coups de traits, d'abord avec un -égal succès, les Gaulois ayant l'avantage de la position et les -Romains celui de la variété et de l'abondance des armes. Mais -l'affaire se prolongeant, l'égalité cessa de se soutenir. Les -boucliers longs et plats des Gaulois étaient trop étroits et -couvraient mal leurs corps; ils n'avaient d'autres armes que leurs -épées, qui leur étaient inutiles puisqu'on n'en venait pas aux mains. -Comme ils ne s'étaient pas munis de pierres, chacun saisissait au -hasard celles qui lui tombaient sous la main, la plupart trop grosses -pour des bras inhabiles, qui n'aidaient leurs coups ni de l'adresse ni -de la force nécessaires. Cependant une grêle de traits, de balles de -plomb, de javelots, dont ils ne peuvent éviter les atteintes, les -crible de blessures de toutes parts; ils ne savent que faire, aveuglés -qu'ils sont par la rage et la crainte, engagés dans une lutte à -laquelle ils ne sont pas propres. En effet, tant qu'on se bat de près, -tant qu'on peut tour à tour recevoir ou porter des coups, ils sont -forts de leur colère. Mais quand ils se sentent frappés de loin par -des javelines légères, parties on ne sait d'où, alors, ne pouvant -donner carrière à leur fougue bouillante, ils se jettent les uns sur -les autres comme des bêtes sauvages percées de traits. Leurs blessures -éclatent aux yeux, parce qu'ils combattent nus, et que leurs corps -sont charnus et blancs, n'étant jamais découverts que dans les -combats: aussi le sang s'échappe-t-il plus abondant de ces chairs -massives; les blessures sont plus horribles, la blancheur de leurs -corps fait paraître davantage le sang noir qui les inonde. Mais ces -plaies béantes ne leur font pas peur: quelques-uns même déchirent la -peau, lorsque la blessure est plus large que profonde, et s'en font -gloire. La pointe d'une flèche ou de quelque autre projectile -s'enfonce-t-elle dans les chairs, en ne laissant à la surface qu'une -petite ouverture, sans qu'ils puissent, malgré leurs efforts, arracher -le trait, les voilà furieux, honteux d'expirer d'une blessure si peu -éclatante, se roulant par terre comme s'ils mouraient d'une mort -vulgaire. D'autres se jettent sur l'ennemi, et ils tombent sous une -grêle de traits, ou bien, arrivant à portée des bras, ils sont percés -par les vélites à coups d'épée. Les vélites portent de la main gauche -un bouclier de trois pieds; de la droite, des piques qu'ils lancent de -loin; à la ceinture, une épée espagnole; et, s'il faut combattre corps -à corps, ils passent leurs piques dans la main gauche et saisissent le -glaive. Bien peu de Gaulois restaient debout; se voyant accablés par -les troupes légères, et sur le point d'être entourés par les légions -qui avançaient, ils se débandent et regagnent précipitamment leur -camp, déjà en proie à la terreur et à la confusion. Il n'était rempli -que de femmes, d'enfants, de vieillards. Les Romains vainqueurs -s'emparèrent des hauteurs abandonnées par l'ennemi. - -Cependant L. Manlius et C. Helvius, après s'être élevés tant qu'ils -l'avaient pu, par le travers de la montagne, ne trouvant plus passage, -avaient tourné vers le seul endroit accessible, et s'étaient mis tous -deux à suivre de concert, à quelque distance, la division du consul; -c'était ce qu'il y avait de mieux à faire dès le principe: la -nécessité y ramena. Le besoin d'une réserve se fait souvent vivement -sentir dans des lieux aussi horribles; car les premiers rangs venant à -ployer, les seconds couvrent la déroute et se présentent frais au -combat. Le consul voyant, près des hauteurs occupées par ses troupes -légères, flotter les enseignes de l'ennemi, laissa ses soldats -reprendre haleine et se reposer un moment, et leur montrant les -cadavres des Gaulois étendus sur les éminences: «Si les troupes -légères ont combattu avec tant de succès, que dois-je attendre de mes -légions, de troupes armées de toutes pièces, de mes meilleurs soldats? -la prise du camp, où, rejeté par la troupe légère, l'ennemi est à -trembler.» Il fit néanmoins prendre les devants à la troupe légère, -qui, pendant la halte des légions, au lieu de rester inactive, avait -employé ce temps à ramasser les traits épars sur les hauteurs, afin de -n'en pas manquer. Déjà on approchait du camp, et les Gaulois, dans la -crainte de n'être point assez couverts par leurs retranchements, se -tenaient l'épée au poing devant leurs palissades; mais, accablés sous -une grêle de traits, que des rangs serrés et fournis laissent rarement -tomber à faux, ils sont bientôt forcés de rentrer dans leurs -fortifications, et ne laissent qu'une forte garde. La multitude, -rejetée dans le camp, y est accablée d'une pluie de traits, et tous -les coups qui portent sur la foule sont annoncés par des cris où se -mêlent les gémissements des femmes et des enfants. La garde placée aux -portes est assaillie par les javelines des premiers légionnaires, qui, -tout en ne blessant pas, percent les boucliers de part en part, les -attachent et les enchaînent les uns aux autres: on ne put soutenir -plus longtemps l'attaque des Romains. - -Les portes sont abandonnées: mais avant que les vainqueurs s'y -précipitent, les Gaulois ont pris la fuite dans toutes les directions. -Ils se jettent en aveugles dans les lieux accessibles ou non; -précipices, pointes de roc, rien ne les arrête. Ils ne redoutent que -l'ennemi! Une foule s'abîment dans des gouffres sans fond, s'y brisent -ou s'y tuent. Le consul, maître du camp, en interdit le pillage à ses -soldats, et les lance à la poursuite des Gaulois, pour achever de les -épouvanter à force d'acharnement. En ce moment arrive L. Manlius avec -sa division: l'entrée du camp lui est également fermée. Il reçoit -l'ordre de se mettre immédiatement à la poursuite des fuyards. Le -consul en personne, laissant les prisonniers aux mains de ses -tribuns, partit aussi un moment après; c'était, pensait-il, terminer -la guerre d'un seul coup, que de profiter de la consternation des -ennemis pour en tuer ou en prendre le plus possible. Le consul était à -peine parti, que C. Helvius arriva avec la troisième division: il lui -fut impossible d'empêcher le pillage du camp, et le butin, par la plus -injuste fatalité, devint la proie de ceux qui n'avaient pas pris part -au combat. La cavalerie resta longtemps à son poste, ignorant et le -combat et la victoire des Romains. Elle finit aussi, autant que -pouvait manœuvrer la cavalerie, par s'élancer sur les traces des -Gaulois épars au pied de la montagne, en tua un grand nombre et fit -beaucoup de prisonniers. Le nombre des morts ne peut guère être -évalué, parce qu'on égorgea dans toutes les cavités de la montagne, -parce qu'une foule de fuyards roulèrent du haut des rochers sans issue -dans des vallées profondes, parce que dans les bois, sous les -broussailles, on tua partout. L'historien Claudius, qui fait livrer -deux batailles sur le mont Olympe, prétend qu'il y eut environ -quarante mille hommes de tués. Valérius d'Antium, d'ordinaire si -exagéré dans les nombres, se borne à dix mille. Ce qu'il y a de -positif, c'est que le nombre des prisonniers s'éleva à quarante mille, -parce que les Gaulois avaient traîné avec eux une multitude de tout -sexe et de tout âge, leurs expéditions étant de véritables -émigrations. Le consul fit brûler en un seul tas les armes des -ennemis, ordonna de déposer tout le reste du butin, en vendit une -partie au profit du trésor public, et fit avec soin, de la manière la -plus équitable, la part des soldats. Il donna ensuite des éloges à son -armée et distribua les récompenses méritées. La première part fut pour -Attale, au grand applaudissement de tous. Car le jeune prince avait -montré autant de valeur et de talent au milieu des fatigues et des -dangers, que de modestie après la victoire. - -Restait toute une seconde guerre avec les Tectosages. Le consul marcha -contre eux, et, au bout de trois journées, arriva à Ancyre, grande -ville de la contrée, dont les ennemis n'étaient qu'à dix milles. -Pendant la halte qu'il y fit, une captive se signala par une action -mémorable. C'était la femme du chef Ortiagon; cette femme, d'une rare -beauté, se trouvait avec une foule de prisonniers comme elle, sous la -garde d'un centurion, homme avide et débauché, vrai soldat. Voyant que -ses propositions infâmes la faisaient reculer d'horreur, il fit -violence à la pauvre captive que la fortune de la guerre mettait en sa -puissance. Puis pour pallier cette indignité, il flatta sa victime de -l'espoir d'être rendue aux siens, et encore ne lui donna-t-il pas -gratuitement cet espoir, comme eût fait un amant. Il fixa une certaine -somme d'or, et, pour ne mettre aucun des siens dans sa confidence, il -permit à la captive de choisir un de ses compagnons d'infortune qui -irait traiter de son rachat avec ses parents. Rendez-vous fut donné -près du fleuve: deux amis de la captive, deux seulement, devaient s'y -rendre avec l'or la nuit suivante pour opérer l'échange. Par un hasard -fatal au centurion, se trouvait précisément dans la même prison un -esclave de la femme; elle le choisit, et à la nuit tombante, le -centurion le conduisit hors des postes. La nuit suivante, se trouvent -au rendez-vous les deux parents, et le centurion avec sa captive. On -lui montre l'or; pendant qu'il s'assure si la somme convenue y est -(c'était un talent attique), la femme ordonne, dans sa langue, de -tirer l'épée et de tuer le centurion penché sur sa balance. On -l'égorge, on sépare la tête du cou, et, l'enveloppant de sa robe, la -captive va rejoindre son mari Ortiagon, qui, échappé du mont Olympe, -s'était réfugié dans sa maison. Avant de l'embrasser, elle jette à ses -pieds la tête du centurion. Surpris, il lui demande quelle est cette -tête, que veut dire une action si extraordinaire chez une femme. Viol, -vengeance, elle avoua tout à son mari; et, tout le temps qu'elle vécut -depuis (ajoute-t-on), la pureté, l'austérité de sa conduite, soutint -jusqu'au dernier moment la gloire de cette belle action conjugale. - -A son camp d'Ancyre, le consul reçut une ambassade des Tectosages, qui -le priaient de ne point se mettre en mouvement qu'il ne se fût entendu -avec les chefs de leur nation, assurant qu'à n'importe quelles -conditions la paix leur semblait préférable à la guerre. On prit heure -et lieu pour le lendemain, et le rendez-vous fut fixé à l'endroit même -qui séparait Ancyre du camp des Gaulois. Le consul, à l'heure dite, -s'y rendit avec une escorte de cinq cents chevaux, et, ne voyant -arriver personne, rentra dans son camp: peu après arrivèrent les mêmes -députés gaulois pour excuser leurs chefs, retenus, disaient-ils, par -des motifs religieux: les principaux de la nation allaient venir, et -l'on pourrait aussi bien traiter avec eux. Le consul, de son côté, dit -qu'il enverrait Attale: on vint cette fois de part et d'autre. Attale -s'était fait escorter par trois cents chevaux: on arrêta les -conditions; mais l'affaire ne pouvant être terminée en l'absence des -chefs, il fut convenu que le lendemain, au même lieu, le consul et les -princes gaulois auraient une entrevue. L'inexactitude des Gaulois -avait un double but: d'abord, de gagner du temps pour mettre à couvert -leurs effets avec leurs femmes et leurs enfants de l'autre côté du -fleuve Halys; ensuite, de faire tomber le consul lui-même, peu en -garde contre la perfidie de la conférence, dans un piége qu'ils lui -tendaient. A cet effet ils choisirent mille de leurs cavaliers d'une -audace éprouvée; et la trahison eût réussi, si le droit des gens, -qu'ils se proposaient de violer, n'eût trouvé un vengeur dans la -fortune. Un détachement romain envoyé au fourrage et au bois, s'était -porté vers l'endroit où devait se tenir la conférence; les tribuns se -croyaient en toute sûreté sous la protection de l'escorte du consul et -sous l'œil du consul lui-même; cependant ils n'en placèrent pas moins -eux-mêmes, plus près du camp, un second poste de six cents chevaux. Le -consul, sur les assurances d'Attale, que les chefs gaulois se -rendraient à l'entrevue et qu'on pourrait conclure, sortit de son camp -et se mit en route avec la même escorte de cavalerie que la première -fois. Il avait fait environ un mille et n'était qu'à quelques pas du -lieu du rendez-vous, lorsque, tout à coup, il voit à toute bride -accourir les Gaulois qui le chargent en ennemis. Il fait halte, -ordonne à sa cavalerie d'avoir la lance et l'esprit en arrêt, et -soutient bravement le combat, sans plier; mais bientôt, accablé par le -nombre, il recule au petit pas, sans confusion dans ses rangs. Enfin, -la résistance devenant plus dangereuse que le bon ordre n'était -salutaire, tout se débande et prend précipitamment la fuite. Les -Gaulois pressent les fuyards l'épée levée et font main basse. Presque -tout l'escadron allait être massacré, lorsque le détachement des -fourrageurs, six cents cavaliers, se présentent tout à coup. Aux cris -de détresse de leurs compagnons, ils s'étaient jetés sur leurs chevaux -la lance au poing. Ils vinrent, tout frais, faire face à l'ennemi -victorieux; aussitôt la fortune change; l'épouvante passe des vaincus -aux vainqueurs, et la première charge met les Gaulois en déroute. En -même temps, de toute la campagne, accourent les fourrageurs. Les -Gaulois sont entourés d'ennemis. Les chemins leur sont coupés, la -fuite devient presque impossible, pressés qu'ils sont par une -cavalerie toute fraîche, eux n'en pouvant plus; aussi bien peu -échappèrent. De prisonniers, on n'en fit pas; tous expièrent leur -perfidie par la mort. Les Romains, encore tout enflammés de colère, -allèrent le lendemain, avec toutes leurs forces chercher l'ennemi. - -Deux jours furent employés par le consul à reconnaître en personne la -montagne, afin de ne rien laisser échapper: le troisième jour, après -avoir consulté les auspices et immolé des victimes, il partagea ses -troupes en quatre corps; deux devaient prendre par le centre de la -montagne, deux se porter de côté sur les flancs des Gaulois. La -principale force des ennemis, c'étaient les Tectosages et les -Trocmiens, qui occupaient le centre, au nombre de cinquante mille -hommes. La cavalerie, inutile au milieu des rocs et des précipices, -avait mis pied à terre, au nombre de dix mille hommes, et pris place à -l'aile droite. Les auxiliaires d'Ariarathe, roi de Cappadoce, et de -Morzus, avaient la gauche, au nombre d'environ quatre mille. Le -consul, comme au mont Olympe, plaça à l'avant-garde des troupes -légères, et eut soin de faire mettre sous la main une bonne quantité -de traits de toute espèce. On s'aborda: tout, de part et d'autre, se -passait comme dans le premier combat; les esprits seuls étaient -changés, rehaussés chez les uns par le succès, abattus chez les -autres; car, pour n'avoir pas été eux-mêmes vaincus, les ennemis -s'associaient à la défaite de leurs compatriotes, et l'action, engagée -sous les mêmes auspices, eut le même dénoûment. Comme une nuée de -traits légers vint écraser l'armée gauloise, avancer hors des rangs, -c'était se mettre à nu sous les coups, personne ne l'osa. Serrés les -uns contre les autres, plus leur masse était grande, mieux elle -servait de but aux tireurs. Tous les coups portaient. Le consul, -voyant l'ennemi presque en déroute, imagina qu'il n'y avait qu'à faire -voir les drapeaux légionnaires pour mettre aussitôt tout en fuite, et -faisant rentrer dans les rangs les vélites et les autres auxiliaires, -il fit avancer le corps de bataille. - -Les Gaulois, poursuivis par l'image des Tolistoboïens égorgés, le -corps criblé de traits plantés dans les chairs, n'en pouvant plus de -fatigue et de coups, ne tinrent même pas contre le premier choc. Aux -premières clameurs des Romains, ils s'enfuirent vers leur camp, et un -petit nombre seulement se réfugia derrière les retranchements; la -plupart, emportés à droite et à gauche, se jetèrent à corps perdu -devant eux. Les vainqueurs poussèrent l'ennemi jusqu'au camp, l'épée -dans les reins; mais l'avidité les retint dans le camp et la poursuite -fut complétement abandonnée. Sur les ailes, les Gaulois tinrent plus -longtemps, parce qu'on les avait joints plus tard; mais ils -n'attendirent même pas la première décharge de traits. Le consul, ne -pouvant arracher au pillage ceux qui étaient entrés dans le camp, mit -aussitôt les ailes à la poursuite des ennemis. La chasse dura quelque -temps, mais il n'y eut guère plus de huit mille hommes de tués dans la -poursuite, je ne dis pas combat, il n'y en eut point. Le reste passa -l'Halys. Les Romains, en grande partie passèrent la nuit dans le camp -ennemi; les autres revinrent avec le consul dans leur camp. Le -lendemain on fit l'inventaire des prisonniers et du butin: le butin -était immense; c'était tout ce qu'une nation avide, longtemps -maîtresse par la conquête de toute la contrée en deçà du mont Taurus, -avait pu amasser. Les Gaulois, dispersés, se rassemblèrent sur un même -point, blessés pour la plupart, sans armes, sans aucune ressource. Ils -envoyèrent demander la paix au consul. Manlius leur donna rendez-vous -à Éphèse, et, comme l'on était déjà au milieu de l'automne, ayant -hâte d'abandonner un pays glacé par le voisinage du mont Taurus, il -ramena son armée victorieuse sur les côtes, pour y prendre ses -quartiers d'hiver. - - TITE-LIVE, liv. XXXVIII, ch. 16 à 27. Trad. de M. Nisard. - - -RICHESSES DE LUERN, ROI DES ARVERNES. - - Environ 150 av. J.-C. - -Posidonius, détaillant quelles étaient les richesses de Luern, père de -ce Bituite que les Romains tuèrent, dit que pour capter la -bienveillance du peuple, il parcourait les campagnes sur un char, -répandant de l'or et de l'argent à des milliers de Gaulois qui le -suivaient. Il fit une enceinte carrée, de douze stades, où l'on tint, -toutes pleines, des cuves d'excellente boisson, et une si grande -quantité de choses à manger, que pendant nombre de jours ceux qui -voulurent y entrer eurent la liberté de se repaître de ces aliments, -étant servis sans relâche. Une autre fois, il assigna le jour d'un -festin. Un poëte de ces peuples barbares étant arrivé trop tard, se -présenta cependant devant lui et chanta ses vertus, mais versant -quelques larmes de ce qu'il était venu trop tard. Luern flatté de ces -éloges, se fait donner une bourse pleine d'or, et la jette au barde, -qui courait à côté de lui. Le poëte la ramassant, le chante de -nouveau, disant que la terre où Luern poussait son char devenait sous -ses pas une source d'or et de bienfaits pour les hommes. - - ATHÉNÉE, _le Festin des philosophes_, liv. IV. Traduction de - Lefebvre de Villebrune. - - Athénée, grammairien grec de la fin du deuxième siècle de l'ère - chrétienne, est auteur d'une compilation appelée _le Festin des - philosophes_, et dans laquelle se trouvent rassemblés des - renseignements de toute espèce, et la plupart fort curieux. - - -LES ROMAINS COMMENCENT A S'ÉTABLIR DANS LA GAULE. - - 125-121 av. J.-C. - -Ce fut à la prière des Marseillais que les Romains passèrent les -Alpes; mais ils ne se contentèrent pas d'avoir secouru leurs alliés, -ils se firent un établissement durable dans les Gaules et commencèrent -à y former une province ou pays de conquête. - -Les Saliens, peuple ligure, dans le territoire desquels Marseille -avait été bâtie, n'avaient jamais vu que d'un œil jaloux -l'accroissement de cette colonie étrangère. Les Marseillais, fatigués -et harcelés par eux, eurent recours à la protection des Romains, l'an -125, sous le consulat de Fulvius, homme séditieux et turbulent. Le -sénat était bien aise de se débarrasser d'un consul factieux; Fulvius -ne l'était pas moins de se procurer l'occasion de remporter le -triomphe. Ainsi ses vœux et ceux du sénat furent également satisfaits -par la commission qu'il reçut d'aller faire la guerre aux Saliens. - -Les exploits de Fulvius en Gaule ne furent pas bien considérables; il -obtint néanmoins l'honneur du triomphe, soit par la faveur du peuple, -soit que le sénat même regardât comme un heureux présage un premier -triomphe sur les Gaulois transalpins. Sextius, consul en 124, fut -envoyé pour le relever. Mais il ne partit que sur la fin de son -consulat, ou même au commencement de l'année suivante avec la qualité -de proconsul. - -Sextius ayant trouvé la guerre contre les Saliens plutôt entamée que -bien avancée par Fulvius, la poussa avec vigueur. Il remporta sur eux -divers petits avantages, et enfin une victoire considérable auprès du -lieu où est maintenant la ville d'Aix. Le proconsul prit ses quartiers -d'hiver dans le lieu où il avait livré la bataille. Et comme le pays -était beau et abondant en sources, dont quelques-unes donnaient des -eaux chaudes, il y bâtit une ville, qui, à cause de ses eaux et du nom -de son fondateur, fut appelée _Aquæ Sextiæ_ (les eaux sextiennes). -C'est la ville d'Aix, capitale de la Provence. Il nettoya aussi toutes -les côtes depuis Marseille jusqu'à l'Italie, en ayant chassé les -Barbares, qu'il recula jusqu'à mille et à quinze cents pas de la mer; -et il donna toute cette étendue de côtes aux Marseillais. Il revint à -Rome l'année suivante, et triompha, ayant eu pour successeur Cneius -Domitius Ahenobarbus, dont nous allons parler. - -(122). Les Saliens étaient domptés, mais la guerre n'était pas finie. -Leur infortune, et sans doute la crainte d'éprouver un pareil sort, -intéressèrent dans leur querelle des peuples voisins et puissants; et -Domitius, en arrivant dans la Gaule, trouva plus d'ennemis que Sextius -n'en avait vaincu. Teutomal, roi des Saliens, s'était retiré chez les -Allobroges[42], qui entreprirent hautement sa défense; et Bituite, roi -des Arvernes, qui avait donné asile dans ses États à plusieurs des -chefs de la nation vaincue, envoya même une ambassade à Domitius, pour -lui demander leur rétablissement. - - [42] Qui habitaient le pays appelé depuis le Dauphiné. - -Ces deux peuples réunis formaient une puissance considérable. Les -Allobroges occupaient tout le pays entre le Rhône et l'Isère jusqu'au -lac de Genève; et les Arvernes, non-seulement possédaient l'Auvergne, -mais, selon Strabon, ils dominaient presque dans toute la partie -méridionale des Gaules, depuis le Rhône jusqu'aux Pyrénées, et même -jusqu'à l'Océan. - -Nous avons dit que Bituite envoya à Domitius une ambassade; elle était -magnifique, mais d'un goût singulier et qui étonna les Romains. -L'ambassadeur, superbement vêtu et accompagné d'un nombreux cortége, -menait de plus une grande meute de chiens; et il avait avec lui un de -ces poëtes gaulois qu'ils nommaient _bardes_, destiné à célébrer dans -ses vers et dans ses chants la gloire du roi, de la nation et de -l'ambassadeur. Cette ambassade fut sans fruit, et ne servit même -vraisemblablement qu'à aigrir les esprits de part et d'autre. - -Un nouveau sujet de guerre fut fourni par les Éduens qui habitaient le -pays entre la Saône et la Loire, et dont les principales villes -étaient celles que nous nommons aujourd'hui Autun (_Bibracte_), -Châlon, Mâcon, Nevers. Ces peuples sont les premiers de la Gaule -transalpine qui aient recherché l'amitié des Romains. Ils se faisaient -un grand honneur d'être nommés leurs _frères_, titre qui leur a été -souvent donné dans les décrets du sénat. De tout temps il y avait eu -entre eux et les Arvernes une rivalité très-vive; ils se disputaient -le premier rang et la suprématie dans les Gaules. Dans les temps dont -nous parlons, les Éduens, attaqués d'un côté par les Allobroges, et de -l'autre par les Arvernes, eurent recours à Domitius, qui les écouta -favorablement. Tout se prépara donc à la guerre, qui se fit vivement -l'année suivante (121). - -Les Allobroges et les Arvernes épargnèrent au général romain la peine -de venir les chercher; ils marchèrent eux-mêmes à lui, et vinrent se -camper au confluent de la Sorgue et du Rhône, un peu au-dessus -d'Avignon. La bataille se donna en cet endroit. Les Romains -remportèrent la victoire; mais ils en furent redevables à leurs -éléphants, dont la forme étrange et inusitée effraya et les chevaux et -les cavaliers. L'odeur des éléphants, insupportable aux chevaux, comme -le remarque Tite-Live, contribua aussi à ce désordre. Il resta, dit -Orose, 20,000 Gaulois sur la place; 3,000 furent faits prisonniers. - -Une si grande défaite n'abattit point le courage des deux peuples -alliés. Ils firent de nouveaux efforts; et lorsque le consul Q. Fabius -arriva en Gaule, les Allobroges et les Arvernes, soutenus des Ruthènes -(peuples du Rouergue), allèrent au-devant de lui avec une armée de -200,000 hommes. Le consul n'en avait que 30,000; et Bituite[43] -méprisait si fort le petit nombre des Romains, qu'il disait qu'il n'y -en avait pas assez pour nourrir les chiens de son armée. Le succès fit -voir en cette occasion, comme en bien d'autres, quel avantage a le bon -ordre et la discipline sur la multitude. - - [43] Bituite, couvert d'une saie aux couleurs brillantes, - commandait son armée monté sur un char d'argent. - -Ce fut vers le confluent de l'Isère et du Rhône que les armées se -rencontrèrent. Les mémoires qui nous restent nous instruisent peu sur -le détail de cette grande action. Il est à présumer que Fabius attaqua -les Gaulois lorsqu'ils passaient le Rhône ou venaient de le passer, -sans leur donner le temps de se former et de s'étendre. Une charge -vigoureuse mit bientôt le trouble parmi les Gaulois, que leur -multitude embarrassait, bien loin qu'ils en pussent tirer avantage. -Mais la fuite était difficile. Il fallait repasser le Rhône sur deux -ponts, dont l'un avait été fait de bateaux, à la hâte et peu -solidement. Il rompit sous le poids et la multitude des fuyards, et -causa ainsi la perte d'un nombre infini de Gaulois[44], qui furent -noyés dans ce fleuve, dont la rapidité, comme personne ne l'ignore, -est extrême. - - [44] 120,000 Gaulois furent tués suivant Tite-Live; 150,000 - suivant Orose. - -Les Gaulois, accablés d'un si rude coup, se résolurent à demander la -paix. Il ne s'agissait que de savoir auquel des deux généraux romains -ils s'adresseraient, car Domitius était encore dans la province. La -raison voulait qu'ils préférassent Fabius, qui était consul et dont la -victoire était plus éclatante que celle de Domitius; ils le firent; -mais Domitius, homme fier et hautain, s'en vengea sur Bituite par une -noire perfidie. Il engagea le roi des Arvernes à venir dans son camp -sous prétexte d'une entrevue; et lorsqu'il l'eut en son pouvoir, il le -fit charger de chaînes et l'envoya à Rome. Si le sénat ne put -approuver cet acte d'injustice, dit Florus, il ne voulut pas non plus -l'annuler, de peur que Bituite, rentré dans son pays, n'excitât de -nouveau la guerre; on le relégua dans la ville d'Albe pour y être -retenu comme prisonnier. Il fut même ordonné que son fils Cogentiat -serait pris et amené à Rome. On rendit néanmoins une demi-justice à ce -jeune prince. Après qu'on l'eût fait élever et instruire -soigneusement, on le renvoya dans le royaume de ses pères. - -Il paraît que les peuples vaincus furent diversement traités par les -Romains. Les Allobroges furent mis au nombre des sujets de la -république. Pour ce qui est des Arvernes et des Ruthènes, César assure -que le peuple romain leur pardonna, ne les réduisit point en province -et ne leur imposa point de tributs. Ainsi, il y a apparence que la -province romaine dans les Gaules ne comprit d'abord que le pays des -Salyens et celui des Allobroges[45]. Les années suivantes ne nous -fournissent plus d'événements considérables, quoiqu'il soit -vraisemblable que les consuls de ces années ont été envoyés en Gaule, -et y ont peut-être étendu la province romaine le long de la mer -jusqu'aux Pyrénées. Ce qui est constant, c'est que trois ans après les -victoires que nous venons de rapporter, le consul Q. Martius fonda la -colonie de Narbonne(118), à laquelle il donna son nom _Narbo Martius_. -Nous ne pouvons mieux marquer le dessein de cet établissement que par -les termes de Cicéron, qui appelle Narbonne la sentinelle du peuple -romain et le boulevard opposé aux nations gauloises. - - [45] Provence et Dauphiné. Le nom de Provence dérive de celui de - province, _provincia_. - -Fabius et Domitius, de retour à Rome, obtinrent tous deux le triomphe. -Celui de Fabius fut et le premier et le plus éclatant. Bituite en fut -le principal ornement. Il y parut monté sur le char d'argent dont il -s'était servi le jour de la bataille, avec ses armes et sa saie -bigarrée de diverses couleurs. - - ROLLIN, _Histoire romaine_, d'après Diodore de Sicile, Strabon - (liv. 2), Appien, Pline (liv. 7), Valère-Maxime. - - Rollin, né en 1661 et mort en 1741, fut un célèbre professeur de - l'université de Paris; il est auteur d'un excellent _Traité des - Études_, d'une _Histoire ancienne_ et d'une _Histoire romaine_. - - -PORTRAIT DE CÉSAR. - -César avait, dit-on, une haute stature, le teint blanc, les membres -bien faits, le visage plein, les yeux noirs et vifs, le tempérament -robuste, si ce n'est que dans les derniers temps de sa vie il était -sujet à des défaillances subites et à des terreurs nocturnes qui -troublaient son sommeil. Deux fois aussi il fut atteint d'épilepsie -dans l'exercice de ses devoirs publics. Il attachait trop d'importance -au soin de son corps; et, non content de se faire tondre et raser -souvent, il se faisait encore épiler, comme on le lui reprocha. Il -souffrait impatiemment le désagrément d'être chauve, qui l'exposa -maintes fois aux railleries de ses ennemis. Aussi ramenait-il -habituellement sur son front ses rares cheveux de derrière; et de tous -les honneurs que lui décernèrent le peuple et le sénat, aucun ne lui -fut plus agréable que le droit de porter toujours une couronne de -laurier. On dit aussi que sa mise était recherchée, et son -laticlave[46] garni de franges qui lui descendaient sur les mains. -C'était toujours par-dessus ce vêtement qu'il mettait sa ceinture, et -il la portait fort lâche; habitude qui fit dire souvent à Sylla, en -s'adressant aux grands: «Méfiez-vous de ce jeune homme, qui met si mal -sa ceinture.» - - [46] Tunique bordée par-devant d'une large bande de pourpre, et - garnie de nœuds de pourpre ou d'or, imitant des têtes de clous. - C'était le vêtement des sénateurs et de la plupart des - magistrats. - -Il habita d'abord une assez modeste maison dans Subure[47]; mais quand -il fut nommé grand-pontife, il eut pour demeure un bâtiment de l'État, -sur la voie Sacrée. Il passe pour avoir aimé passionnément le luxe et -la magnificence. Il avait fait bâtir auprès d'Aricie une maison de -campagne, dont la construction et les ornements lui avaient coûté des -sommes énormes; il la fit, dit-on, jeter à bas parce qu'elle ne -répondait pas entièrement à son attente: et il n'avait encore qu'une -fortune médiocre et des dettes. Dans ses expéditions, il portait avec -lui, pour en paver son logement, du bois de marqueterie et des pièces -de mosaïque. - - [47] C'était un quartier de Rome très-fréquenté, entre l'Esquilin - et le Cælius. - -On dit qu'il n'alla en Bretagne[48] que dans l'espoir d'y trouver des -perles, et qu'il prenait plaisir à en comparer la grosseur et à les -peser dans sa main; qu'il recherchait avec une incroyable avidité les -pierres précieuses, les sculptures, les statues et les tableaux -antiques. - - [48] La Grande-Bretagne, l'Angleterre. - -Dans ses gouvernements, il avait toujours deux tables de festin: l'une -pour ses officiers et les personnes de sa suite, l'autre pour les -magistrats romains et les plus illustres habitants du pays. La -discipline domestique était chez lui exacte et sévère, dans les -petites choses comme dans les grandes. Il fit mettre aux fers son -pannetier pour avoir servi à ses convives un autre pain qu'à lui-même. - -Ses mœurs étaient décriées et infâmes; mais ses ennemis même -conviennent qu'il faisait un usage très-modéré du vin; et l'on connaît -ce mot de Caton, «que de tous ceux qui avaient entrepris de renverser -la république César seul était sobre.» C. Oppius nous apprend qu'il -était si indifférent à la qualité des mets, qu'un jour qu'on lui avait -servi, chez un de ses hôtes, de l'huile gâtée au lieu d'huile fraîche, -il fut le seul des convives qui ne le refusa point, et que même il -affecta d'en redemander, pour épargner à son hôte le reproche, même -indirect, de négligence ou de rusticité. - -Il ne montra aucun désintéressement dans ses gouvernements ni dans ses -magistratures. Il est prouvé, par des mémoires contemporains, qu'étant -proconsul en Espagne il reçut des alliés de fortes sommes, mendiées -par lui comme un secours, pour acquitter ses dettes; et qu'il livra au -pillage plusieurs villes de la Lusitanie, quoiqu'elles n'eussent fait -aucune résistance, et qu'elles eussent ouvert leurs portes à son -arrivée. Dans la Gaule, il pilla les chapelles particulières et les -temples des dieux, tout remplis de riches offrandes; et il détruisit -certaines villes plutôt dans un intérêt sordide qu'en punition de -quelque tort. Ce brigandage lui procura beaucoup d'or, qu'il fit -vendre en Italie et dans les provinces, sur le pied de trois mille -sesterces la livre[49]. Pendant son premier consulat, il vola dans le -Capitole trois mille livres pesant d'or, et il y substitua une -pareille quantité de cuivre doré. Il vendit l'alliance des Romains; il -vendit jusqu'à des royaumes; il tira ainsi du seul Ptolémée, en son -nom et en celui de Pompée, près de six mille talents[50]. Plus tard -encore, ce ne fut qu'à force de sacriléges et d'audacieuses rapines -qu'il put subvenir aux frais énormes de la guerre civile, de ses -triomphes et de ses spectacles. - - [49] 581 fr. 25. - - [50] 27,900,000 fr. - -Pour l'éloquence et les talents militaires, il égala, il surpassa même -les plus glorieuses renommées. Son accusation contre Dolabella le fit -ranger sans contestation parmi les premiers orateurs de Rome. Cicéron, -dans son traité à Brutus, où il énumère les orateurs, dit «qu'il n'en -voit point à qui César doive le céder,» et il ajoute «qu'il y a dans -sa manière de l'élégance et de l'éclat, de la magnificence et de la -grandeur». Cicéron écrivait aussi à Cornelius Nepos: «Quel orateur -oseriez-vous lui préférer parmi ceux qui n'ont jamais cultivé que cet -art? Qui pourrait l'emporter sur lui pour l'abondance ou la vigueur -des pensées? qui, pour l'élégance ou la beauté des expressions?» Il -avait, dit-on, la voix éclatante, et il savait unir, dans ses -mouvements et ses gestes, la grâce et la chaleur. - -César a laissé aussi des mémoires sur ses campagnes dans les Gaules et -sur la guerre civile contre Pompée. Pour l'histoire des guerres -d'Alexandrie, d'Afrique et d'Espagne, on ne sait pas quel en est -l'auteur. Les uns nomment Oppius, et les autres Hirtius, qui aurait -même complété le dernier livre de la guerre des Gaules, encore -imparfait. Voici le jugement que Cicéron a porté des Commentaires de -César, dans le traité à Brutus[51]: «Ses Commentaires sont un livre -excellent; le style en est simple, pur, élégant, dépouillé de toute -pompe de langage: c'est une beauté sans parure. En voulant fournir aux -futurs historiens des matériaux tout-prêts, il a peut-être fait une -chose agréable à des sots, qui ne manqueront pas de charger -d'ornements frivoles ces grâces naturelles; mais il a ôté aux gens de -goût jusqu'à l'envie de traiter le même sujet.» Hirtius dit aussi, en -parlant du même ouvrage[52]: «La supériorité en est si généralement -reconnue, que l'auteur semble avoir plutôt enlevé que donné aux -historiens la faculté d'écrire après lui. Mais nous avons plus de -motifs que personne d'admirer ce livre: les autres savent avec quel -talent et quelle pureté il est écrit; nous savons, de plus, avec -quelle vitesse et quelle facilité il le fut.» Asinius Pollion prétend -que ces Commentaires ne sont pas toujours exacts ni fidèles, César -ayant, pour les actions de ses lieutenants, ajouté une foi trop -entière à leurs récits, et pour les siennes mêmes ayant altéré, -sciemment ou faute de mémoire, la vérité des faits. Aussi Pollion -est-il persuadé qu'il devait les récrire et les corriger. - - [51] Chapitre 75. - - [52] Préface du livre VIII de la _Guerre des Gaules_. - -Il excellait à manier les armes et les chevaux, et il supportait la -fatigue au delà de ce qu'on peut croire. Dans les marches il précédait -son armée, quelquefois à cheval, mais le plus souvent à pied, et la -tête toujours nue, malgré le soleil ou la pluie. Il franchissait les -plus longues distances avec une incroyable célérité, sans apprêt, dans -une voiture de louage, et il faisait ainsi jusqu'à cent milles par -jour[53]. Si des fleuves l'arrêtaient, il les passait à la nage ou sur -des outres gonflées, et il lui arrivait souvent de devancer ses -courriers. - - [53] Le mille romain répond à 4,449 pieds métriques, ou 1 kilomètre - 483 mètres. - -On ne saurait dire s'il montrait dans ses expéditions plus de prudence -que de hardiesse. Jamais il ne conduisit son armée dans un pays propre -à cacher des embuscades sans avoir fait explorer les routes; et il ne -la fit passer en Bretagne qu'après s'être assuré par lui-même de -l'état des ports, du mode de navigation, et des endroits qui pouvaient -donner accès dans l'île. Ce même homme si précautionné, apprenant un -jour que son camp est assiégé en Germanie[54], revêt un costume -gaulois, et arrive jusqu'à son armée, à travers celle des assiégeants. -Il passa de même, pendant l'hiver, de Brindes à Dyrrachium au milieu -des flottes ennemies. Comme les troupes qui avaient ordre de le suivre -n'arrivaient pas, malgré les messages qu'il ne cessait d'envoyer, il -finit par monter seul, en secret, la nuit, sur une petite barque, la -tête couverte d'un voile; et il ne se fit connaître au pilote, il ne -lui permit de céder à la tempête, que quand les flots allaient -l'engloutir. - - [54] Chez les Éburons. - -Jamais la superstition ne lui fit abandonner ou différer ses -entreprises. Quoique la victime du sacrifice eût échappé au couteau, -il ne laissa pas de marcher contre Scipion et Juba. Un autre jour, il -était tombé en sortant de son vaisseau, et tournant en sa faveur ce -sinistre présage, il s'écria: «Je te tiens, Afrique.» Pour éluder les -prédictions et l'espèce de destinée qui sur cette terre attachaient au -nom des Scipions le privilége des triomphes[55], il eut sans cesse -avec lui dans son camp un obscur descendant de la famille Cornelia, -homme des plus abjects et de mœurs infâmes. - - [55] Un Scipion commandait l'armée ennemie. - -Pour les batailles, ce n'était pas seulement un plan bien arrêté, mais -aussi l'occasion qui le déterminait. Il lui arrivait souvent -d'attaquer aussitôt après une marche, et quelquefois par un temps si -affreux que personne ne pouvait croire qu'il se fût mis en mouvement. -Ce n'est que vers les dernières années de sa vie qu'il hésita -davantage à livrer bataille, persuadé que plus il avait vaincu -souvent, moins il devait tenter la fortune, et qu'il gagnerait -toujours moins à une victoire qu'il ne perdrait à une défaite. Jamais -il ne mit un ennemi en déroute qu'il ne s'emparât aussi de son camp, -et il ne laissait aucun répit à la terreur des vaincus. Quand le sort -des armes était douteux, il renvoyait tous les chevaux, à commencer -par le sien, afin d'imposer à ses soldats l'obligation de vaincre, en -leur ôtant le moyens de fuir. - -Il montait un cheval remarquable, dont les pieds rappelaient la forme -humaine, et dont le sabot fendu offrait l'apparence de doigts. Ce -cheval était né dans sa maison, et les aruspices avaient promis -l'empire du monde à son maître: aussi l'éleva-t-il avec grand soin. -César fut le premier, le seul, qui dompta la fierté rebelle de ce -coursier. Dans la suite, il lui érigea une statue devant le temple de -Vénus Génitrix[56]. - - [56] Vénus Mère. César prétendait descendre de cette déesse; il - lui voua ce temple avant la bataille de Pharsale (APPIEN, II, - 68). - -On le vit souvent rétablir seul sa ligne de bataille qui pliait, se -jeter au-devant des fuyards, les arrêter brusquement, et les forcer -l'épée sur la gorge de faire face à l'ennemi. Et cependant ils étaient -quelquefois si effrayés, qu'un porte-aigle, qu'il arrêta ainsi, le -menaça de son glaive, et qu'un autre, dont il avait saisi l'étendard, -le lui laissa dans les mains. - -Je citerai des circonstances où il donna des marques de courage encore -plus éclatantes. Après la bataille de Pharsale, il avait d'avance -envoyé ses troupes en Asie, et lui-même passait le détroit de -l'Hellespont sur un petit bâtiment de transport: il rencontre C. -Cassius, un de ses ennemis, à la tête de dix vaisseaux armés en -guerre; loin de fuir, il s'avance, l'exhorte aussitôt à se rendre, et -le reçoit suppliant à son bord. - -Il attaquait un pont dans Alexandrie; mais une brusque sortie de -l'ennemi le força de sauter dans une barque. Comme on s'y précipitait -après lui, il se jeta à la mer, et nagea l'espace de deux cents pas, -jusqu'au vaisseau le plus proche, élevant sa main gauche au-dessus des -flots, pour ne pas mouiller des écrits qu'il portait, traînant son -manteau de général avec ses dents, pour ne pas laisser cette dépouille -aux ennemis. - -Il n'estimait point le soldat en raison de ses mœurs ou de sa -fortune, mais seulement en proportion de sa force; et il le traitait -tour à tour avec une extrême rigueur et une extrême indulgence. -Sévère, il ne l'était pas partout ni toujours, mais il le devenait -quand il était près de l'ennemi. C'est alors surtout qu'il maintenait -la plus rigoureuse discipline; il n'annonçait à son armée ni les jours -de marche ni les jours de combat; il voulait que, dans l'attente -continuelle de ses ordres, elle fût toujours prête au premier signal à -marcher où il la conduirait. Le plus souvent il la mettait en -mouvement sans motif, surtout les jours de fête et de pluie. Parfois -même il avertissait qu'on ne le perdît pas de vue, et s'éloignant tout -à coup, soit de jour, soit de nuit, il forçait sa marche, de manière à -lasser ceux qui le suivaient sans l'atteindre. - -Quand des armées ennemies s'avançaient précédées d'une renommée -effrayante, ce n'est pas en niant leurs forces ou en les dépréciant -qu'il rassurait la sienne, mais, au contraire, en les grossissant -jusqu'au mensonge. Ainsi l'approche de Juba ayant jeté la terreur dans -tous les esprits, il assembla ses soldats, et leur dit: «Sachez que -dans très-peu de jours le roi sera devant vous, avec dix légions, -trente mille chevaux, cent mille hommes de troupes légères, et trois -cents éléphants. Que l'on s'abstienne donc de toute question, de toute -conjecture, et qu'on s'en rapporte à moi, qui sais la vérité. Sinon, -je ferai jeter les nouvellistes sur un vieux navire, et ils iront -aborder où les poussera le vent.» - -Il ne faisait pas attention à toutes les fautes, et ne proportionnait -pas toujours les peines aux délits; mais il poursuivait avec une -rigueur impitoyable le châtiment des déserteurs et des séditieux; il -fermait les yeux sur le reste. Quelquefois, après une grande bataille -et une victoire, il dispensait les soldats des devoirs ordinaires, et -leur permettait de se livrer à tous les excès d'une licence effrénée. -Il avait coutume de dire «que ses soldats, même parfumés, pouvaient se -bien battre». Dans ses harangues, il ne les appelait point _soldats_, -mais se servait du terme, plus flatteur, de _camarades_. Il aimait à -les voir bien vêtus, et leur donnait des armes enrichies d'or et -d'argent, autant pour la beauté du coup d'œil que pour les y attacher -davantage au jour du combat, par la crainte de les perdre. Il avait -même pour eux une telle affection, que lorsqu'il apprit la défaite de -Titurius, il laissa croître sa barbe et ses cheveux, et il ne les -coupa qu'après l'avoir vengé. C'est ainsi qu'il leur inspira un entier -dévouement à sa personne et un courage invincible. - -Quand il commença la guerre civile, les centurions de chaque légion -s'engagèrent à lui fournir chacun un cavalier sur l'argent de son -pécule, et tous les soldats à le servir gratuitement, sans ration ni -paye, les plus riches devant subvenir aux besoins des plus pauvres. -Pendant une guerre aussi longue, aucun d'eux ne l'abandonna; il y en -eut même un grand nombre qui, faits prisonniers par l'ennemi, -refusèrent la vie qu'on leur offrait, sous la condition de porter les -armes contre lui. Assiégés ou assiégeants, ils supportaient si -patiemment la faim et les autres privations, que Pompée, ayant vu au -siége de Dyrrachium l'espèce de pain d'herbes dont ils se -nourrissaient, dit «qu'il avait affaire à des bêtes sauvages»; et il -le fit disparaître aussitôt, sans le montrer à personne, de peur que -ce témoignage de la patience et de l'opiniâtreté de ses ennemis ne -décourageât son armée. Une preuve de leur indomptable courage, c'est -qu'après le seul revers éprouvé par eux près de Dyrrachium, ils -demandèrent eux-mêmes à être châtiés, et leur général dut plutôt les -consoler que les punir. Dans les autres batailles, ils défirent -aisément, malgré leur infériorité numérique, les innombrables troupes -qui leur étaient opposées. Une seule cohorte de la sixième légion, -chargée de la défense d'un petit fort, soutint pendant quelques heures -le choc de quatre légions de Pompée, et périt presque tout entière -sous une multitude de traits: on trouva dans l'enceinte du fort cent -trente mille flèches. Tant de bravoure n'étonnera pas si l'on -considère séparément les exploits de quelques-uns d'entre eux: je ne -citerai que le centurion Cassius Scéva et le soldat C. Acilius. Scéva, -quoiqu'il eût l'œil crevé, la cuisse et l'épaule traversées, son -bouclier percé de cent vingt coups, n'en demeura pas moins ferme à la -porte d'un fort dont on lui avait confié la garde. Acilius, dans un -combat naval près de Marseille, imita le mémorable exemple donné chez -les Grecs par Cynégire: il avait saisi de la main droite un vaisseau -ennemi; on la lui coupa, il n'en sauta pas moins dans le vaisseau, en -repoussant à coups de bouclier tous ceux qui faisaient résistance. - -Pendant les dix années de la guerre des Gaules, il ne s'éleva aucune -sédition dans l'armée de César. Il y en eut quelques-unes pendant la -guerre civile; mais il les apaisa sur-le-champ, et par sa fermeté bien -plus que par son indulgence; car il ne céda jamais aux mutins, et -marcha toujours au-devant d'eux. A Plaisance, il licencia -ignominieusement toute la neuvième légion, quoique Pompée fût encore -sous les armes; et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine, ce ne fut -qu'après les plus nombreuses et les plus pressantes supplications, et -après le châtiment des coupables, qu'il consentit à la rétablir. - -A Rome, les soldats de la dixième légion réclamèrent un jour des -récompenses et leur congé, en proférant d'effroyables menaces, qui -exposaient la ville aux plus grands dangers. Quoique la guerre fût -alors allumée en Afrique, César, que ses amis essayèrent en vain de -retenir, n'hésita pas à se présenter aux mutins et à les licencier. -Mais avec un seul mot, et en les appelant _citoyens_ au lieu de -_soldats_, il changea entièrement leurs dispositions: «Nous sommes des -soldats,» s'écrièrent-ils aussitôt; et ils le suivirent en Afrique -malgré lui, ce qui ne l'empêcha pas d'enlever aux plus séditieux le -tiers du butin et des terres qui leur étaient destinées. - -Il traita toujours ses amis avec des égards et une bonté sans bornes. -C. Oppius, qui l'accompagnait dans un chemin agreste et difficile, -étant tombé subitement malade, César lui céda la seule cabane qu'ils -trouvèrent, et coucha en plein air, sur la dure. Quand il fut parvenu -au souverain pouvoir, il éleva aux premiers honneurs quelques hommes -de la plus basse naissance; et comme on le lui reprochait, il répondit -publiquement: «Si des brigands et des assassins m'avaient aussi aidé à -défendre mes droits et ma dignité, je leur en témoignerais la même -reconnaissance.» - -Jamais, d'un autre côté, il ne conçut d'inimitiés si fortes, qu'il ne -les abjurât volontiers dans l'occasion. - -Il était naturellement fort doux, même dans ses vengeances. Quand il -eut pris, à son tour, les pirates dont il avait été le prisonnier, et -auxquels il avait alors juré de les mettre en croix, il ne les fit -attacher à cet instrument de supplice qu'après les avoir fait -étrangler. - -Mais c'est surtout pendant la guerre civile et après ses victoires -qu'il fit admirer sa modération et sa clémence. - - SUÉTONE. - - -CÉSAR. - -J'aurais voulu voir cette blanche et pâle figure, fanée avant l'âge -par les débauches de Rome, cet homme délicat et épileptique, marchant -sous les pluies de la Gaule, à la tête des légions; traversant nos -fleuves à la nage; ou bien à cheval entre les litières où ses -secrétaires étaient portés, dictant quatre, six lettres à la fois, -remuant Rome du fond de la Belgique, exterminant sur son chemin deux -millions d'hommes et domptant en dix années la Gaule, le Rhin et -l'Océan du nord. - - MICHELET, _Histoire romaine_, t. 2, p. 234. - - -CÉSAR DANS LES GAULES. - -Après son consulat, César choisit parmi toutes les provinces romaines -celle des Gaules, qui, entre autres avantages, offrait à son ambition -un vaste champ de triomphes. Il reçut d'abord la Gaule Cisalpine avec -l'Illyrie, en vertu d'une loi de Vatinius, et ensuite la Gaule -Chevelue[57], par un décret des sénateurs, qui, persuadés que le -peuple la lui donnerait aussi, préférèrent que César la tînt de leur -générosité. Il en éprouva une joie qu'il ne put contenir: on -l'entendit peu de jours après se vanter en plein sénat d'être enfin -parvenu au comble de ses vœux, malgré la haine de ses ennemis -consternés, et s'écrier qu'il marcherait désormais sur leurs têtes. Il -ajouta d'autres légions[58] à celles qu'il avait reçues de la -république, et il les entretint à ses frais. Il en forma dans la Gaule -Transalpine une dernière, à laquelle il fit prendre le nom gaulois -d'Alauda[59], qu'il sut former à la discipline des Romains, qu'il arma -et habilla comme eux, et que dans la suite il gratifia tout entière du -droit de cité. Il ne laissa désormais échapper aucune occasion de -faire la guerre, fût cette guerre injuste et périlleuse: il attaqua -indistinctement et les peuples alliés et les nations ennemies ou -sauvages. Enfin sa conduite fit prendre un jour au sénat la résolution -d'envoyer des commissaires dans les Gaules, pour informer sur l'état -de cette province; on proposa même de le livrer aux ennemis. Mais le -succès de toutes ses entreprises lui fit, au contraire, décerner de -solennelles actions de grâces[60], plus longues et plus fréquentes -qu'à aucun autre avant lui. - - [57] Ou Transalpine (la Province romaine). Il comptait que les - désordres de la Gaule indépendante lui fourniraient l'occasion - d'en faire la conquête. - - [58] Deux. - - [59] L'Alouette. - - [60] Ces actions de grâces (_supplicationes_) étaient rendues aux - dieux pour les victoires d'un général. - -Voici en peu de mots ce qu'il fit pendant les neuf années que dura son -commandement. Toute la Gaule comprise entre les Pyrénées, les Alpes, -les Cévennes, le Rhône et le Rhin, c'est-à-dire dans un circuit de -deux ou trois cent mille pas, il la réduisit en province romaine, à -l'exception des villes alliées et amies, et il imposa au pays conquis -un tribut annuel de quarante millions de sesterces[61]. Il est le -premier qui après avoir jeté un pont sur le Rhin ait attaqué les -Germains au delà de ce fleuve, et qui ait remporté sur eux de grands -avantages. Il attaqua aussi les Bretons, jusqu'alors inconnus, les -vainquit, et en exigea des contributions et des otages. Au milieu de -tant de succès, il n'éprouva que trois revers: l'un en Bretagne, où -une tempête faillit détruire sa flotte; un autre en Gaule, devant -Gergovie[62], où une légion fut battue; et le troisième sur le -territoire des Germains, où ses lieutenants Titurius et Aurunculeius -périrent dans une embuscade. - - SUÉTONE. - - [61] 7,750,000 fr. - - [62] Clermont. - - -LA GUERRE DES GAULES. - - 58-51 av. J.-C. - -César avait quarante-et-un ans lorsqu'il commença sa première -campagne, l'an 58 av. J.-C. Les peuples d'Helvétie avaient quitté leur -pays, au nombre de 300,000, pour s'établir sur les bords de l'Océan. -Ils avaient 90,000 hommes armés, et traversaient la Bourgogne. Les -peuples d'Autun[63] appelèrent César à leur secours. Il partit de -Vienne, place de la province romaine, remonta le Rhône, passa la Saône -à Châlons, atteignit l'armée des Helvétiens à une journée d'Autun, et -défit ces peuples dans une bataille longtemps disputée. Après les -avoir contraints à rentrer dans leurs montagnes, il repassa la Saône, -se saisit de Besançon, et traversa le Jura pour aller combattre -l'armée d'Arioviste[64]; il le rencontra à quelques marches du Rhin, -le battit et l'obligea à rentrer en Allemagne. Sur ce champ de -bataille il se trouvait à 90 lieues de Vienne; sur celui des -Helvétiens il en était à 70 lieues. Dans cette campagne, il tint -constamment réunies en un seul corps les six légions qui formaient -son armée. Il abandonna le soin de ses communications à ses alliés, -ayant toujours un mois de vivres dans son camp et un mois -d'approvisionnements dans une place forte, où, à l'exemple d'Annibal, -il renfermait ses otages, ses magasins, ses hôpitaux; c'est sur ces -mêmes principes qu'il a fait ses sept autres campagnes des Gaules. - - [63] Les Éduens. - - [64] Roi des Suèves. - -Pendant l'hiver de 57, les Belges levèrent une armée de 300,000 -hommes, qu'ils confièrent à Galba, roi de Soissons. César, prévenu par -les Rémois, ses alliés, accourut et campa sur l'Aisne. Galba, -désespérant de le forcer dans son camp, passa l'Aisne pour se porter -sur Reims; mais il déjoua cette manœuvre, et les Belges se -débandèrent; toutes les villes de cette ligue se soumirent -successivement. Les peuples du Hainaut[65] le surprirent sur la Sambre -aux environs de Maubeuge, sans qu'il eût le temps de se ranger en -bataille; sur les huit légions qu'il avait alors, six étaient occupées -à élever les retranchements du camp, deux étaient encore en arrière -avec les bagages. La fortune lui fut si contraire dans ce jour, qu'un -corps de cavalerie de Trèves l'abandonna et publia partout la -destruction de l'armée romaine; et cependant il triompha. - - [65] Les Nerviens et leurs alliés. - -L'an 56, il se porta tout d'un trait sur Nantes et Vannes, en faisant -de forts détachements en Normandie et en Aquitaine: le point le plus -rapproché de ses dépôts était alors Toulouse, dont il était à 130 -lieues, séparé par des montagnes, de grandes rivières, des forêts. - -L'an 55, il porta la guerre au fond de la Hollande, à Zutphen, où -400,000 barbares passaient le Rhin pour s'emparer des terres des -Gaulois: il les battit, en tua le plus grand nombre, les rejeta au -loin, repassa le Rhin à Cologne, traversa la Gaule, s'embarqua à -Boulogne, et descendit en Angleterre. - -L'an 54, il franchit de nouveau la Manche avec cinq légions, soumit -les rives de la Tamise, prit des otages, et rentra avant l'équinoxe -dans les Gaules; dans l'arrière-saison, ayant appris que son -lieutenant Sabinus avait été égorgé près de Trèves avec quinze -cohortes, et que Quintus Cicéron était assiégé dans son camp de -Tongres, il rassembla huit à neuf mille hommes, se mit en marche, -défit Ambiorix, qui s'avança à sa rencontre, et délivra Cicéron. - -L'an 53, il réprima la révolte des peuples de Sens, de Chartres, de -Trèves, de Liége, et passa une deuxième fois le Rhin. - -Déjà les Gaulois frémissaient, le soulèvement éclatait de tous côtés. -Pendant l'hiver de 52 ils se levèrent en masse: les peuples si fidèles -d'Autun même prirent part à la guerre; le joug romain était odieux aux -Gaulois. On conseillait à César de rentrer dans la province romaine ou -de repasser les Alpes; il n'adopta ni l'un ni l'autre de ces projets. -Il avait alors dix légions; il passa la Loire et assiégea Bourges au -cœur de l'hiver, prit cette ville à la vue de l'armée de -Vercingétorix, et mit le siége devant Clermont[66]; il y échoua, -perdit ses otages, ses magasins, ses remontes qui étaient dans Nevers, -sa place de dépôt, dont les peuples d'Autun s'emparèrent. Rien ne -paraissait plus critique que sa position. Labienus, son lieutenant, -était inquiété par les peuples de Paris; il l'appela à lui, et avec -son armée réunie il mit le siége devant Alise, où s'était enfermée -l'armée gauloise. Il employa cinquante jours à fortifier ses lignes de -contrevallation et de circonvallation. La Gaule leva une nouvelle -armée, plus nombreuse que celle qu'elle venait de perdre; les peuples -de Reims seuls restèrent fidèles à Rome. Les Gaulois se présentent -pour faire lever le siége; la garnison réunit pendant trois jours ses -efforts aux leurs, pour écraser les Romains dans leurs lignes. César -triomphe de tout; Alise tombe, et les Gaules sont soumises. - - [66] Gergovie. - -Pendant cette grande lutte, toute l'armée de César était dans son -camp; il n'avait aucun point vulnérable. Il profita de sa victoire -pour regagner l'affection des peuples d'Autun, au milieu desquels il -passa l'hiver, quoiqu'il fît des expéditions à cent lieues l'une de -l'autre et en changeant de troupes. Enfin, l'an 51, il mit le siége -devant Cahors, où périrent les derniers des Gaulois. - -Les Gaules devinrent provinces romaines; leur tribut accrut -annuellement de huit millions les richesses de Rome. - - NAPOLÉON, _Mémoires_ publiés par Gourgaud et Montholon. - - -ARIOVISTE BATTU PAR CÉSAR. - - 58 av. J.-C. - -Arioviste, roi des Suèves, avait été déclaré allié du peuple romain. -Appelé en Gaule par les Auvergnats et les Francs-Comtois[67], il -battit les Autunois[68] et leurs alliés, dans une bataille près de -Pontarlier, soumit toutes ces petites républiques à lui payer tribut -et à lui livrer des otages. Plus tard, il appesantit son joug sur les -Francs-Comtois eux-mêmes, et s'appropria le tiers de leurs terres, -qu'il distribua à 120,000 Allemands. Un plus grand nombre, attiré par -cet appât, se préparait à passer le Rhin; 24,000 étaient partis de -Constance, et les cent cantons des Suèves étaient déjà arrivés sur les -bords de ce fleuve: la Gaule allait être ébranlée dans ses fondements, -elle eut recours aux Romains. - - [67] Arvernes et Séquanes. - -César fit demander une entrevue à Arioviste. En ayant reçu une réponse -peu satisfaisante, il passa la Saône, et surprit Besançon. Après -quelques jours de repos, il continua sa marche dans la direction du -Rhin. Le septième jour, ayant fait un détour pour éviter les -montagnes, les deux armées se trouvèrent en présence. César et -Arioviste eurent une entrevue, qui n'eut aucun résultat. Les Allemands -étaient d'une haute taille, forts, braves. Après plusieurs manœuvres, -les deux armées en vinrent aux mains, sur un champ de bataille éloigné -de seize lieues du Rhin[69]. Arioviste fut battu, son armée poursuivie -jusqu'à ce fleuve, que ce prince passa sur un petit bateau. Ce -désastre consterna les Germains et sauva les Gaules. - - NAPOLÉON, _Précis des Guerres de J. César, écrit à l'île - Sainte-Hélène sous la dictée de l'empereur_, par Marchand, p. - 31. - - [68] Éduens. - - [69] La bataille contre Arioviste a été donnée dans le mois de - septembre et du côté de Belfort. (_Note de Napoléon._) - - -GUERRE DES BELGES. COMBAT SUR L'AISNE.--DÉFAITE DES BELGES DU -HAINAUT. BATAILLE SUR LA SAMBRE. - -57 av. J.-C. - -Les Belges étaient de race barbare; leurs pères avaient passé le Rhin, -attirés par la beauté du pays. Ils en avaient chassé les premiers -habitants, et s'y étaient établis. Ils étaient considérés comme les -plus braves d'entre les Gaulois. Les Teutons et les Cimbres -craignirent de les indisposer, et les respectèrent. La défaite des -Helvétiens, celle d'Arioviste et la présence de l'armée romaine, qui, -contre l'usage, hivernait dans la Celtique, éveillèrent leur jalousie; -ils craignirent pour leur indépendance. Ils passèrent tout l'hiver en -préparatifs, et ils mirent en campagne, au printemps, une armée de -300,000 hommes, commandée par Galba, roi de Soissons, dont le -contingent était de 50,000 hommes; les peuples de Beauvais en avaient -fourni autant, ceux du Hainaut, 50,000; de l'Artois, 15,000; d'Amiens, -10,000; de Saint-Omer, 25,000; du Brabant, 9,000; du pays de Caux, -10,000; du Vexin, 10,000; de Namur, 30,000; et enfin 40,000 Allemands -de Cologne, de Liége, de Luxembourg. Ces nouvelles arrivèrent au delà -des monts, où se trouvait César, qui leva deux nouvelles légions. Il -arriva avec elles à Sens dans le courant de mai. - -Les peuples de la Celtique lui restèrent fidèles; ceux d'Autun, de -Reims, de Sens, lui fournirent une armée qu'il mit sous les ordres de -Divitiacus, qu'il destina à ravager le territoire de Beauvais, et il -se campa avec ses huit légions à Pont-à-Vaire, sur l'Aisne, territoire -de Reims. Il fit établir une tête de pont sur la rive gauche, -environna son camp par un rempart de douze pieds de haut, ayant en -avant un fossé de dix-huit pieds de largeur. L'armée belge ne tarda -pas à paraître; elle investit la petite ville de Bièvre, à huit milles -du camp romain. Cette ville avait une garnison rémoise; elle reçut un -renfort dans la nuit, ce qui décida le lendemain Galba à marcher droit -sur Pont-à-Vaire. Mais trouvant le camp parfaitement retranché, il -prit position à deux milles. Il occupait trois lieues de terrain. -Après quelques jours d'escarmouches, César sortit avec six légions en -laissant les deux nouvelles pour la garde du camp; mais, de peur -d'être tourné, il fit élever deux retranchements de 3 à 400 toises de -longueur, perpendiculaires à ses deux flancs; il les fit garnir de -tours et de machines. Galba désirait tout terminer par une bataille; -mais il était arrêté par le marais qui séparait les deux camps. Il -espérait que les Romains le passeraient, mais ils s'en donnèrent bien -de garde. Chacun rentra le soir dans son camp. Alors Galba passa -l'Aisne; pendant la nuit il attaqua les ouvrages de la rive gauche, se -mit à ravager le territoire rémois; mais César le battit avec sa -cavalerie et ses troupes légères, et le chassa sur la rive gauche de -l'Aisne. Peu de jours après, les Beauvoisins[70] apprirent que les -Autunois étaient sur leurs frontières et menaçaient leur capitale. Ils -levèrent sur-le-champ leur camp, et allèrent au secours de leur -patrie. Le signal de la défection une fois donné, fut imité; chacun -se retira dans son pays. Le surlendemain les Romains firent une marche -de dix lieues, donnèrent l'assaut à Soissons: ils furent repoussés; -mais le lendemain les habitants se soumirent par la médiation des -Rémois; ils donnèrent des otages. Alors César marcha sur Beauvais, -accorda la paix à ses habitants, à la recommandation des Autunois, se -contentant de prendre six cents otages. Amiens et plusieurs villes de -la Picardie se soumirent également. - - [70] Bellovaques. - -Les peuples du Hainaut[71], les plus belliqueux et les plus sauvages -des Belges, s'étaient réunis aux Artésiens et aux Vermandois. Ils -étaient campés sur la rive droite de la Sambre, à Maubeuge, couverts -par une colline et au milieu d'une forêt. César marcha à eux avec huit -légions. Arrivé sur les bords de la Sambre, il fit tracer son camp sur -une belle colline. La cavalerie et les troupes légères passèrent la -rivière et s'emparèrent d'un monticule qui domine le pays de la rive -gauche, mais plus bas que celui sur lequel voulait camper l'armée -romaine. Les six légions qui étaient arrivées se distribuèrent autour -de l'enceinte du camp pour le fortifier, lorsque tout d'un coup -l'armée ennemie déboucha de la forêt, culbuta la cavalerie et les -troupes légères, se précipita à leur suite dans la Sambre, déborda sur -l'armée romaine, qu'elle attaqua en tous sens: généraux, officiers, -soldats, tous furent surpris; chacun prit son épée sans se donner le -temps de se couvrir de ses armes défensives. Les 9e et 10e légions -étaient placées sur la gauche du camp; la 8e et la 11e sur le côté qui -faisait front à l'ennemi, formant à peu près le centre; la 7e et la -12e sur le côté opposé, à la droite. L'armée romaine ne formait pas -une ligne, elle occupait une circonférence; les légions étaient -isolées, sans ordre, la cavalerie et les hommes armés à la légère -fuyaient épouvantés dans la plaine. Labienus[72] rallia les 9e et 10e -légions, attaqua la droite de l'ennemi, qui était formée par les -Artésiens, les culbuta dans la Sambre, s'empara de la colline et de -leur camp sur la rive gauche. Les légions du centre, après diverses -vicissitudes, repoussèrent les Vermandois, les poursuivirent au delà -de la rivière; mais les 7e et 12e légions avaient été débordées et -étaient attaquées par toute l'armée du Hainaut, qui faisait la -principale force des Gaulois: elles furent accablées. Les barbares -ayant tourné les légions, s'emparèrent du camp. Ces deux légions, -environnées, étaient sur le point d'être entièrement défaites, lorsque -les deux légions qui escortaient le bagage arrivèrent, et que d'un -autre côté Labienus détacha la 10e légion sur les derrières de -l'ennemi: le sort changea; toute la gauche des Belges, qui avait passé -la Sambre, couvrit le champ de bataille de ses morts. Les Belges du -Hainaut furent anéantis au point que quelques jours après, les -vieillards et les femmes étant sortis des marais pour implorer la -grâce du vainqueur, il se trouva que cette nation belliqueuse était -réduite de six cents sénateurs à trois, et de 60,000 hommes en état de -porter les armes à 500. Pendant une partie de la journée les affaires -des Romains furent tellement désespérées, qu'un corps de cavalerie de -Trèves les abandonna, s'en retourna dans son pays, publiant partout la -destruction de l'armée romaine. - - NAPOLÉON, _Précis des Guerres de J. César_, p. 36. - - [71] Les Nerviens. - - [72] Un des meilleurs généraux de l'armée de César. - - -GUERRE CONTRE LES VÉNÈTES. - - 56 av. J.-C. - -A la fin de la campagne précédente[73], César avait détaché le jeune -Crassus, qui depuis périt avec son père contre les Parthes, avec une -légion, pour soumettre la Bretagne. Il s'était en effet porté sur -Vannes, avait parcouru les principales villes de cette grande -province, avait partout reçu la soumission des peuples et des otages. -Il avait pris ses quartiers d'hiver en Anjou, près de Nantes. -Cependant les Bretons, revenus de leur première stupeur, -s'insurgèrent. Vannes, qui était leur principale ville, donna le -signal. Ils arrêtèrent partout les officiers romains, qui pour -diverses commissions étaient répandus dans la province. La ville de -Vannes était grande et riche par le commerce de l'Angleterre; ses -côtes étaient pleines de ports. Le Morbihan, espèce de mer intérieure, -assurait sa défense; il était couvert de ses bâtiments. Les confédérés -ayant jeté le masque firent connaître à Crassus qu'il eût à leur -renvoyer leurs otages, qu'ils lui renverraient ses officiers, mais -qu'ils étaient résolus à garder leur liberté et à ne pas se soumettre -de gaieté de cœur à l'esclavage de Rome. César, au printemps, arriva -à Nantes. Il envoya Labienus avec un corps de cavalerie à Trèves, pour -contenir les Belges, et détacha Crassus, avec douze cohortes et un -gros corps de cavalerie, pour entrer dans l'Aquitaine et empêcher que -les habitants de cette province n'envoyassent des secours aux Bretons. -Il détacha Sabinus avec trois légions dans le Cotentin, donna le -commandement de sa flotte à Domitius Brutus: il avait fait venir des -vaisseaux de la Saintonge et du Poitou, et fit construire des galères -à Nantes; il tira des matelots des côtes de la Méditerranée. Mais les -vaisseaux des peuples de Vannes étaient plus gros et montés par de -plus habiles matelots; leurs ancres étaient tenues par des chaînes de -fer, leurs voiles étaient de peaux molles. L'éperon des galères -romaines ne pouvait rien contre des bâtiments si solidement -construits; enfin, les bords étaient très-élevés, ce qui leur donnait -un commandement non-seulement sur le tillac des galères romaines, mais -même sur les tours qu'il était quelquefois dans l'usage d'y élever. -Les javelots des Romains, lancés de bas en haut, étaient sans effet, -et les leurs, lancés de haut en bas, faisaient beaucoup de ravages. -Mais les navires romains étaient armés de faux tranchantes emmanchées -au bout d'une longue perche, avec lesquelles ils coupèrent les -cordages, les haubans, et firent tomber les vergues et les mâts. Ces -gros vaisseaux désemparés, devenus immobiles, furent le théâtre d'un -combat de pied ferme. Le calme étant survenu sur ces entrefaites, -toute la flotte de Vannes tomba au pouvoir des Romains. Dans cette -extrémité, le peuple de Vannes se rendit à discrétion. César fit -mourir tous les sénateurs, et vendit tous les habitants à l'encan. - - NAPOLÉON, _Précis des Guerres de J. César_, p. 47. - - [73] La seconde. - - -VERCINGÉTORIX. - - 52 av. J.-C. - -Un jeune Arverne très-puissant, Vercingétorix, fils de Celtill, qui -avait tenu le premier rang dans la Gaule et que sa cité avait fait -mourir parce qu'il visait à la royauté, assemble ses clients et les -échauffe sans peine. Dès que l'on connaît son dessein, on court aux -armes; son oncle Gobanitio et les autres chefs, qui ne jugeaient pas à -propos de courir une pareille chance, le chassent de la ville de -Gergovie[74]. Cependant, il ne renonce pas à son projet, et lève dans -la campagne un corps de vagabonds et de misérables. Suivi de cette -troupe, il amène à ses vues tous ceux de la cité qu'il rencontre; il -les exhorte à prendre les armes pour la liberté commune. Ayant ainsi -réuni de grandes forces, il expulse à son tour du pays les adversaires -qui, peu de temps auparavant, l'avaient chassé lui-même. On lui donne -le titre de roi, et il envoie des députés réclamer partout l'exécution -des promesses que l'on a faites. Bientôt il entraîne les Sénons, les -Parisiens, les Pictons, les Cadurkes, les Turons, les Aulerkes, les -Lemovikes[75], les Andes, et tous les autres peuples qui bordent -l'Océan: tous s'accordent à lui déférer le commandement. Revêtu de ce -pouvoir, il exige des otages de toutes les cités, donne ordre qu'on -lui amène promptement un certain nombre de soldats, et règle ce que -chaque cité doit fabriquer d'armes, et l'époque où elle les livrera. -Surtout il s'occupe de la cavalerie. A l'activité la plus grande il -joint la plus grande sévérité; il détermine les incertains par -l'énormité des châtiments; un délit grave est puni par le feu et par -toute espèce de tortures: pour les fautes légères il fait couper les -oreilles ou crever un œil, et renvoie chez eux les coupables pour -servir d'exemple et pour effrayer les autres par la rigueur du -supplice. - - CÉSAR, _Guerre des Gaules_, liv. VII, ch. 4. - - [74] Cette ville était située à une lieue de l'emplacement actuel - de Clermont, sur une colline qui porte encore le nom de mont - _Gergoie_ ou _Gergoriat_. - - [75] Peuple du Limousin. - - -SIÉGE DE BOURGES. - - 52 av. J.-C. - -César marcha sur Avarium[76], la plus grande et la plus forte place -des Bituriges, et située sur le territoire le plus fertile; il -espérait que la prise de cette ville le rendrait maître de tout le -pays. - - [76] Aujourd'hui Bourges. - -Vercingétorix convoque un conseil; il démontre «que cette guerre doit -être conduite tout autrement qu'elle ne l'a été jusque alors; qu'il -faut employer tous les moyens pour couper aux Romains les vivres et le -fourrage; que cela sera aisé, puisque l'on a beaucoup de cavalerie et -qu'on est secondé par la saison; que, ne trouvant pas d'herbes à -couper, les ennemis seront contraints de se disperser pour en chercher -dans les maisons, et que la cavalerie pourra chaque jour les détruire; -qu'enfin le salut commun doit faire oublier les intérêts particuliers; -qu'il faut incendier les bourgs et les maisons en tous sens, aussi -loin que l'ennemi peut s'étendre pour fourrager. Pour eux, ils auront -tout en abondance, étant secourus par les peuples sur le territoire -desquels aura lieu la guerre; les Romains ne pourront soutenir la -disette ou s'exposeront à de grands périls en sortant de leur camp; il -importe peu de les tuer ou de leur enlever leurs bagages, dont la -perte leur rend la guerre impossible. Il faut aussi brûler les villes -qui par leurs fortifications ou par leur position naturelle ne -seraient pas à l'abri de tout danger, afin qu'elles ne servent ni -d'asile aux Gaulois qui déserteraient leurs drapeaux, ni de but aux -Romains qui voudraient y enlever des vivres et du butin. Si de tels -moyens semblent durs et rigoureux, ils doivent trouver plus dur encore -de voir leurs enfants, leurs femmes, traînés en esclavage, et de périr -eux-mêmes, sort inévitable des vaincus.» - -Cet avis étant unanimement approuvé, on brûle en un jour plus de vingt -villes des Bituriges. On fait la même chose dans les autres pays. De -toutes parts on ne voit qu'incendies: ce spectacle causait une -affliction profonde et universelle, mais on s'en consolait par -l'espoir d'une victoire presque certaine, qui indemniserait -promptement de tous les sacrifices. On délibère dans l'assemblée -générale s'il convient de brûler ou de défendre Avaricum. Les -Bituriges se jettent aux pieds des autres Gaulois: «Qu'on ne les force -pas à brûler de leurs mains la plus belle ville de presque toute la -Gaule, le soutien et l'ornement de leur pays; ils la défendront -facilement, disent-ils, vu sa position naturelle; car presque de -toutes parts entourée d'une rivière et d'un marais, elle n'a qu'une -avenue très-étroite.» Ils obtiennent leur demande; Vercingétorix, qui -l'avait d'abord combattue, cède enfin à leurs prières et à la pitié -générale. La défense de la place est confiée à des hommes choisis à -cet effet. - -Vercingétorix suit César à petites journées, et choisit pour son camp -un lieu défendu par des marais et des bois, à seize mille pas -d'Avaricum. Là des éclaireurs fidèles l'instruisaient à chaque instant -du jour de ce qui se passait dans Avaricum, et y transmettaient ses -volontés. Tous nos mouvements pour chercher des grains et des -fourrages étaient épiés; et si nos soldats se dispersaient ou -s'éloignaient trop du camp, il les attaquait et leur faisait beaucoup -de mal, quoiqu'on prît toutes les précautions possibles pour sortir à -des heures incertaines et par des chemins différents. - -Après avoir assis son camp dans cette partie de la ville qui avait, -comme on l'a dit plus haut, une avenue étroite entre la rivière et le -marais, César fit commencer une terrasse, pousser des mantelets, et -travailler à deux tours; car la nature du lieu s'opposait à une -circonvallation. Il ne cessait d'insister auprès des Boïes et des -Édues pour les vivres; mais le peu de zèle de ces derniers les lui -rendait comme inutiles, et la faible et petite cité des Boïes eut -bientôt épuisé ses ressources. L'extrême difficulté d'avoir des -vivres, due à la pauvreté des Boïes, à la négligence des Édues et à -l'incendie des habitations, fit souffrir l'armée au point qu'elle -manqua de blé pendant plusieurs jours, et qu'elle n'eut pour se -garantir de la famine que le bétail enlevé dans les bourgs -très-éloignés. Cependant, on n'entendit pas un mot indigne de la -majesté du peuple romain ni des victoires précédentes. Bien plus, -comme César, visitant les travaux, s'adressait à chaque légion en -particulier, et leur disait que si cette disette leur semblait trop -cruelle, il léverait le siége, tous le conjurèrent de n'en rien faire. -«Depuis nombre d'années, disaient-ils, qu'ils servaient sous ses -ordres, jamais ils n'avaient reçu d'affront ni renoncé à une -entreprise sans l'avoir exécutée; ils regardaient comme un déshonneur -d'abandonner un siége commencé: il valait mieux endurer toutes les -extrémités que de ne point venger les citoyens romains égorgés à -Orléans par la perfidie des Gaulois.» Ils le répétaient aux centurions -et aux tribuns militaires pour qu'ils le rapportassent à César. - -Déjà les tours approchaient du rempart, quand des prisonniers -apprirent à César que Vercingétorix, après avoir consommé ses -fourrages, avait rapproché son camp d'Avaricum, et qu'avec sa -cavalerie et son infanterie légère, habituée à combattre entre les -chevaux, il était parti lui-même pour dresser une embuscade à -l'endroit où il pensait que nos fourrageurs iraient le lendemain. -D'après ces renseignements, César partit en silence au milieu de la -nuit, et arriva le matin près du camp des ennemis. Ceux-ci, -promptement avertis de son approche par leurs éclaireurs, cachèrent -leurs chariots et leurs bagages dans l'épaisseur des forêts, et mirent -toutes leurs forces en bataille sur un lieu élevé et découvert. César, -à cette nouvelle, ordonna de déposer les sacs et de préparer les -armes. - -La colline était en pente douce depuis sa base: un marais large au -plus de cinquante pieds l'entourait presque de tous côtés et en -rendait l'accès difficile et dangereux. Les Gaulois, après avoir rompu -les ponts, se tenaient sur cette colline, pleins de confiance dans -leur position; et, rangés par familles et par cités, ils avaient placé -des gardes à tous les gués et au détour du marais, et étaient -disposés, si les Romains tentaient de le franchir, à profiter de -l'élévation de leur poste pour les accabler au passage. A ne voir que -la proximité des distances, on aurait cru l'ennemi animé d'une ardeur -presque égale à la nôtre; à considérer l'inégalité des positions, on -reconnaissait que ses démonstrations n'étaient qu'une vaine parade. -Indignés qu'à si peu de distance il pût soutenir leur aspect, nos -soldats demandaient le signal du combat; César leur représente «par -combien de sacrifices, par la mort de combien de braves il faudrait -acheter la victoire: il serait le plus coupable des hommes si, -disposés comme ils le sont à tout braver pour sa gloire, leur vie ne -lui était pas plus chère que la sienne.» Après les avoir ainsi -consolés, il les ramène le même jour au camp, voulant achever tous les -préparatifs qui regardaient le siége. - -Vercingétorix, de retour près des siens, fut accusé de trahison, pour -avoir rapproché son camp des Romains, pour s'être éloigné avec toute -la cavalerie, pour avoir laissé sans chef des troupes si nombreuses, -et parce qu'après son départ les Romains étaient accourus si à propos -et avec tant de promptitude. «Toutes ces circonstances ne pouvaient -être arrivées par hasard et sans dessein de sa part; il aimait mieux -tenir l'empire de la Gaule de l'agrément de César que de la -reconnaissance de ses compatriotes.» Il répondit à ces accusations -«qu'il avait levé le camp faute de fourrage et sur leurs propres -instances; qu'il s'était approché des Romains déterminé par l'avantage -d'une position qui se défendait par elle-même; qu'on n'avait pas dû -sentir le besoin de la cavalerie dans un endroit marécageux, et -qu'elle avait été utile là où il l'avait conduite.» C'était à dessein -qu'en partant il n'avait remis le commandement à personne, de peur -qu'un nouveau chef, pour plaire à la multitude, ne consentît à engager -une action; il les y savait tous portés par cette faiblesse qui les -rendait incapables de souffrir plus longtemps les fatigues. Si les -Romains étaient survenus par hasard, il fallait en remercier la -fortune, et si quelque trahison les avait appelés, rendre grâce au -traître, puisque du haut de la colline on avait pu reconnaître leur -petit nombre et apprécier le courage de ces hommes qui s'étaient -honteusement retirés dans leur camp, sans oser combattre. Il ne -désirait pas obtenir de César par une trahison une autorité qu'il -pouvait obtenir par une victoire, qui n'était plus douteuse à ses yeux -ni à ceux des Gaulois; mais il est prêt à se démettre du pouvoir, -s'ils s'imaginent plutôt lui faire honneur que lui devoir leur salut; -«et pour que vous sachiez, dit-il, que je parle sans feinte, écoutez -des soldats romains.» Il produit des esclaves pris quelques jours -auparavant parmi les fourrageurs et déjà exténués par les fers et par -la faim. Instruits d'avance de ce qu'ils doivent répondre, ils disent -qu'ils sont des soldats légionnaires; que, poussés par la faim et la -misère, ils étaient sortis en secret du camp pour tâcher de trouver -dans la campagne du blé ou du bétail; que toute l'armée éprouvait la -même disette; que les soldats étaient sans vigueur et ne pouvaient -plus soutenir la fatigue des travaux; que le général avait en -conséquence résolu de se retirer dans trois jours, s'il n'obtenait pas -quelque succès dans le siége. «Voilà, reprend Vercingétorix, les -services que je vous ai rendus, moi que vous accusez de trahison, moi -dont les mesures ont, comme vous le voyez, presque détruit par la -famine, et sans qu'il nous en coûte de sang, une armée nombreuse et -triomphante; moi qui ai pourvu à ce que, dans sa fuite honteuse, -aucune cité reçoive l'ennemi sur son territoire.» - -Un cri général se fait entendre avec un cliquetis d'armes, -démonstration ordinaire aux Gaulois quand un discours leur a plu. -Vercingétorix est leur chef suprême; sa fidélité n'est point douteuse; -on ne saurait conduire la guerre avec plus d'habileté. Ils décident -qu'on enverra dans la ville dix mille hommes choisis dans toute -l'armée; ils ne veulent pas confier le salut commun aux seuls -Bituriges, qui s'ils conservaient la place ne manqueraient pas de -s'attribuer tout l'honneur de la victoire. - -A la valeur singulière de nos soldats, les Gaulois opposaient des -inventions de toutes espèces; car cette nation est très-industrieuse -et très-adroite à imiter et à exécuter tout ce qu'elle voit faire. Ils -détournaient nos faux avec des lacets, et lorsqu'ils les avaient -saisies, ils les attiraient à eux avec des machines. Ils ruinaient -notre terrasse, en la minant avec d'autant plus d'habileté qu'ayant -des mines de fer considérables, ils connaissent et pratiquent toutes -sortes de galeries souterraines. Ils avaient de tous côtés garni leur -muraille de tours recouvertes de cuir. Faisant de jour et de nuit de -fréquentes sorties, tantôt ils mettaient le feu aux ouvrages, tantôt -ils tombaient sur les travailleurs. L'élévation que gagnaient nos -tours par l'accroissement journalier de la terrasse, ils la donnaient -aux leurs, en y ajoutant de longues poutres liées ensemble; ils -arrêtaient nos mines avec des pieux aigus, brûlés par le bout, de la -poix bouillante, d'énormes quartiers de rocher, et nous empêchaient -ainsi de les approcher des remparts. - -Telle est à peu près la forme des murailles dans toute la Gaule: à la -distance régulière de deux pieds, on pose sur leur longueur des -poutres d'une seule pièce; on les assujettit intérieurement entre -elles, et on les revêt de terre foulée. Sur le devant, on garnit de -grosses pierres les intervalles dont nous avons parlé. Ce rang ainsi -disposé et bien lié, on en met un second en conservant le même espace, -de manière que les poutres ne se touchent pas, mais que, dans la -construction, elles se tiennent à une distance uniforme, un rang de -pierres entre chacune. Tout l'ouvrage se continue ainsi, jusqu'à ce -que le mur ait atteint la hauteur convenable. Non-seulement une telle -construction, formée de rangs alternatifs de poutres et de pierres, -n'est point, à cause de cette variété même, désagréable à l'œil; mais -elle est encore d'une grande utilité pour la défense et la sûreté des -villes; car la pierre protège le mur contre l'incendie, et le bois -contre le bélier; et on ne peut renverser ni même entamer un -enchaînement de poutres de quarante pieds de long, la plupart liées -ensemble dans l'intérieur. - -Quoique l'on rencontrât tous ces obstacles, et que le froid et les -pluies continuelles retardassent constamment les travaux, le soldat, -s'y livrant sans relâche, surmonta tout; et en vingt-cinq jours il -éleva une terrasse large de trois cent trente pieds, et haute de -quatre-vingts. Déjà elle touchait presque au mur de la ville, et -César, qui, suivant sa coutume, passait la nuit dans les ouvrages, -exhortait les soldats à ne pas interrompre un seul instant leur -travail, quand un peu avant la troisième veille on vit de la fumée -sortir de la terrasse, à laquelle les ennemis avaient mis le feu par -une mine. Dans le même instant, aux cris qui s'élevèrent le long du -rempart, les barbares firent une sortie par deux portes, des deux -côtés des tours. Du haut des murailles, les uns lançaient sur la -terrasse des torches et du bois sec, d'autres y versaient de la poix -et des matières propres à rendre le feu plus actif, en sorte qu'on -pouvait à peine savoir où se porter et à quoi remédier d'abord. -Cependant, comme César avait ordonné que deux légions fussent toujours -sous les armes en avant du camp, et que plusieurs autres étaient dans -les ouvrages, où elles se relevaient à des heures fixes, on put -bientôt, d'une part, faire face aux sorties, de l'autre retirer les -tours et couper la terrasse pour arrêter le feu; enfin toute l'armée -accourut du camp pour l'éteindre. - -Le reste de la nuit s'était écoulé, et l'on combattait encore sur tous -les points; les ennemis étaient sans cesse ranimés par l'espérance de -vaincre, avec d'autant plus de sujet, qu'ils voyaient les mantelets de -nos tours brûlés, et sentaient toute la difficulté d'y porter secours -à découvert; qu'à tous moments ils remplaçaient par des troupes -fraîches celles qui étaient fatiguées, et qu'enfin le salut de toute -la Gaule leur semblait dépendre de ce moment unique. Nous fûmes alors -témoins d'un trait que nous croyons devoir consigner ici, comme digne -de mémoire. Devant la porte de la ville était un Gaulois, à qui l'on -passait de main en main des boules de suif et de poix, qu'il lançait -dans le feu du haut d'une tour. Un trait de scorpion lui perce le -flanc droit; il tombe mort. Un de ses plus proches voisins passe -par-dessus le cadavre et remplit la même tâche; il est atteint à son -tour et tué de la même manière; un troisième lui succède; à celui-ci -un quatrième; et le poste n'est abandonné que lorsque le feu de la -terrasse est éteint et que la retraite des ennemis partout repoussés a -mis fin au combat. - -Après avoir tout tenté sans réussir en rien, les Gaulois, sur les -instances et l'ordre de Vercingétorix, résolurent le lendemain -d'évacuer la place. Ils espéraient le faire dans le silence de la -nuit, sans éprouver de grandes pertes, parce que le camp de -Vercingétorix n'était pas éloigné de la ville, et qu'un vaste marais, -les séparant des Romains, retarderait ceux-ci dans leur poursuite. -Déjà, la nuit venue, ils se préparaient à partir, lorsque tout à coup -les mères de famille sortirent de leurs maisons, et se jetèrent, tout -éplorées, aux pieds de leurs époux et de leurs fils, les conjurant de -ne point les livrer à la cruauté de l'ennemi elles et leurs enfants, -que leur âge et leur faiblesse empêchaient de prendre la fuite. Mais -comme ils persistaient dans leur dessein, tant la crainte d'un péril -extrême étouffe souvent la pitié, ces femmes se mirent à pousser des -cris pour avertir les Romains de cette évasion. Les Gaulois, effrayés, -craignant que la cavalerie romaine ne s'emparât des passages, -renoncèrent à leur projet. - -Le lendemain, tandis que César faisait avancer une tour, et dirigeait -les ouvrages qu'il avait projetés, il survint une pluie abondante. Il -croit que ce temps favorisera une attaque soudaine, et remarquant que -la garde se faisait un peu plus négligemment sur les remparts, il -ordonne aux siens de ralentir leur travail, et leur fait connaître ses -intentions. Il exhorte les légions qu'il tenait toutes prêtes derrière -les mantelets à recueillir enfin dans la victoire le prix de tant de -fatigues; il promet des récompenses aux premiers qui escaladeront la -muraille, et donne le signal. Ils s'élancent aussitôt de tous les -côtés et couvrent bientôt le rempart. - -Consternés de cette attaque imprévue, renversés des murs et des tours, -les ennemis se forment en coin sur la place publique et dans les -endroits les plus spacieux, résolus à se défendre en bataille rangée, -de quelque côté que l'on vienne à eux. Voyant qu'aucun Romain ne -descend, mais que l'ennemi se répand sur toute l'enceinte du rempart, -ils craignent qu'on ne leur ôte tout moyen de fuir; ils jettent leurs -armes, et gagnent d'une course les extrémités de la ville. Là, comme -ils se nuisaient à eux-mêmes dans l'étroite issue des portes, nos -soldats en tuèrent une partie; une autre, déjà sortie, fut massacrée -par la cavalerie; personne ne songeait au pillage. Animés par le -carnage d'Orléans, et par les fatigues du siége, les soldats -n'épargnèrent ni les vieillards, ni les femmes, ni les enfants. Enfin -de toute cette multitude, qui se montait à environ quarante mille -individus, à peine en arriva-t-il sans blessures auprès de -Vercingétorix huit cents qui s'étaient, au premier cri, jetés hors de -la ville. Il les recueillit au milieu de la nuit en silence; car il -craignait, s'ils arrivaient tous ensemble, que la pitié n'excitât -quelque sédition dans le camp; et à cet effet il avait eu soin de -disposer au loin sur la route ses amis et les principaux chefs des -cités, pour les séparer et les conduire chacun dans la partie du camp -qui dès le principe avait été affectée à leur nation. - -Le lendemain, il convoqua l'armée, la consola, et l'exhorta à ne se -laisser ni abattre ni décourager à l'excès par un revers. «Les Romains -n'ont point vaincu par la valeur et en bataille rangée, mais par un -art et une habileté dans les siéges, inconnus aux Gaulois; on se -tromperait si on ne s'attendait, à la guerre, qu'à des succès; il -n'avait jamais été d'avis de défendre Bourges; ils en sont témoins: -cependant cette perte, due à la témérité des Bituriges et au trop de -complaisance des autres cités, il la réparera bientôt par des -avantages plus considérables. Car les peuples qui n'étaient pas du -parti du reste de la Gaule, il les y amènera par ses soins; et la -Gaule entière n'aura qu'un but unique, auquel l'univers même -s'opposerait en vain. Il a déjà presque réussi. Il était juste -néanmoins qu'il obtint d'eux, au nom du salut commun, de prendre la -méthode de retrancher leur camp, pour résister plus facilement aux -attaques subites de l'ennemi.» - -Ce discours ne déplut pas aux Gaulois, surtout parce qu'un si grand -échec n'avait pas abattu son courage, et qu'il ne s'était pas caché -pour se dérober aux regards de l'armée. On lui trouvait d'autant plus -de prudence et de prévoyance, que quand rien ne périclitait encore, il -avait proposé de brûler Bourges, ensuite de l'évacuer. Ainsi, tandis -que les revers ébranlent le crédit des autres généraux, son pouvoir, -depuis l'échec qu'il avait éprouvé, s'accrut au contraire de jour en -jour. - - CÉSAR, _Guerre des Gaules_, liv. VII, chap. 13-30. - - -BATAILLE DE GERGOVIE. - -Il semble que César y reçut quelque échec; car les Arvernes montrent -encore une épée suspendue dans un de leurs temples, qu'ils prétendent -être une dépouille prise sur César. Il l'y vit lui-même dans la suite, -et ne fit qu'en rire. Ses amis l'engageaient à la faire enlever; mais -il ne le voulut pas, disant qu'il la regardait comme une chose -sacrée[77]. - - PLUTARQUE, _Vie de César_. - - [77] La défaite de César, dissimulée par lui dans ses - Commentaires, est attestée par Suétone, d'après lequel César - aurait éprouvé dans la guerre des Gaules trois échecs: l'un en - Bretagne; le second devant Gergovie, où une légion fut détruite; - enfin, le troisième en Germanie. L'histoire de la conquête de la - Gaule racontée par le vainqueur est tout à son avantage; ses - victoires sont longuement décrites; il est à peine question des - revers. Et notre éducation latine produit cet incroyable résultat - que nous applaudissons au vainqueur, en étudiant et en admirant - la beauté de son style. Pour nous, Gaulois et Vercingétorix sont - des ennemis et des barbares. Ce sont cependant nos pères, et le - grand roi Arverne était le défenseur de l'indépendance nationale. - - -BATAILLE D'ALISE. - - 52 av. J.-C. - -Cependant Commius et les autres chefs, investis du commandement -suprême[78], arrivent avec toutes leurs troupes devant Alise, et -prennent position sur l'une des collines qui entourent la plaine, à la -distance de mille pas au plus de nos retranchements. Ayant le -lendemain fait sortir la cavalerie de leur camp, ils couvrent toute -cette plaine que nous avons dit avoir trois mille pas d'étendue, et -tiennent non loin de là leurs troupes de pied cachées sur des -hauteurs. On voyait d'Alise tout ce qui se passait dans la campagne. A -la vue de ce secours, on s'empresse, on se félicite mutuellement, et -tous les esprits sont dans la joie. On fait sortir toutes les troupes, -qui se rangent en avant de la place; on comble le premier fossé; on le -couvre de claies et de terre, et on se prépare à la sortie et à tous -les événements. - - [78] De l'armée que les divers peuples de la Gaule envoyaient au - secours de Vercingétorix, assiégé dans Alise. - -César, ayant rangé l'armée tout entière sur l'une et l'autre de ses -lignes, afin qu'au besoin chacun connût le poste qu'il devait occuper, -fit sortir de son camp la cavalerie, à laquelle il ordonna d'engager -l'affaire. Du sommet des hauteurs que les camps occupaient, on avait -vue sur le champ de bataille, et tous les soldats, attentifs au -combat, en attendaient l'issue. Les Gaulois avaient mêlé à leur -cavalerie un petit nombre d'archers et de fantassins armés à la -légère, tant pour la soutenir si elle pliait, que pour arrêter le choc -de la nôtre. Plusieurs de nos cavaliers, surpris par ces fantassins, -furent blessés et forcés de quitter la mêlée. Les Gaulois, croyant que -les leurs avaient le dessus, et que les nôtres étaient accablés par le -nombre, se mirent, assiégés et auxiliaires, à pousser de toutes parts -des cris et des hurlements pour encourager ceux de leur nation. Comme -l'action se passait sous les yeux des deux partis, nul trait de -courage ou de lâcheté ne pouvait échapper aux regards, et l'on était -de part et d'autre excité à se bien conduire, par le désir de la -gloire et la crainte de la honte. On avait combattu depuis midi -jusqu'au coucher du soleil, et la victoire était encore incertaine, -lorsque les Germains, réunis sur un seul point en escadrons serrés, se -précipitèrent sur l'ennemi et le repoussèrent. Les archers, abandonnés -dans cette déroute, furent enveloppés et taillés en pièces, et les -fuyards poursuivis de tous côtés jusqu'à leur camp, sans qu'on leur -donnât le temps de se rallier. Alors ceux qui étaient sortis d'Alise, -consternés et désespérant presque de la victoire, rentrèrent dans la -place. - -Après un jour employé par les Gaulois à faire une grande quantité de -claies, d'échelles et de harpons, ils sortent silencieusement de leur -camp au milieu de la nuit, et s'approchent de ceux de nos -retranchements qui regardaient la plaine. Tout à coup poussant des -cris, signal qui devait avertir de leur approche ceux que nous tenions -assiégés, ils jettent leurs claies, attaquent les gardes de nos -remparts à coups de frondes, de flèches et de pierres, et font toutes -les dispositions pour un assaut. Dans le même temps, Vercingétorix, -entendant les cris du dehors, donne le signal avec la trompette et -fait sortir les siens de la place. Nos soldats prennent sur le rempart -les postes qui avaient été, les jours précédents, assignés à chacun -d'eux, et épouvantent les ennemis par la quantité de frondes, de -dards, de boulets de plomb, de pierres, qu'ils avaient amassés dans -les retranchements, et dont ils les accablent. Comme la nuit empêchait -de se voir, il y eut de part et d'autre beaucoup de blessés; les -machines faisaient pleuvoir les traits. Cependant les lieutenants M. -Antoine et C. Trébonius, à qui était échue la défense des quartiers -attaqués, tirèrent des forts plus éloignés quelques troupes pour -secourir les légionnaires sur les points où ils les savaient pressés -par l'ennemi. - -Tant que les Gaulois combattirent éloignés des retranchements, ils -nous incommodèrent beaucoup par la grande quantité de leurs traits; -mais lorsqu'ils se furent avancés davantage, il arriva, ou qu'ils se -jetèrent sur les aiguillons qu'ils ne voyaient pas, ou qu'ils se -percèrent eux-mêmes en tombant dans les fossés garnis de pieux, ou -enfin qu'ils périrent sous les traits lancés du rempart et des tours. -Après avoir perdu beaucoup de monde, sans être parvenus à entamer les -retranchements, voyant le jour approcher, et craignant d'être pris en -flanc et enveloppés par les sorties qui se faisaient des camps situés -sur les hauteurs, ils se replièrent sur les leurs. Les assiégés, qui -mettaient en usage les moyens préparés par Vercingétorix pour combler -le premier fossé, après beaucoup de temps employé à ce travail, -s'aperçurent de la retraite de leurs compatriotes avant d'avoir pu -approcher de nos retranchements. Abandonnant leur entreprise, ils -rentrèrent dans la ville. - -Repoussés deux fois avec de grandes pertes, les Gaulois tiennent -conseil sur ce qui leur reste à faire. Ils ont recours à des gens qui -connaissent le pays, et se font instruire par eux du site de nos forts -supérieurs et de la manière dont ils sont fortifiés. Il y avait au -nord une colline qu'on n'avait pu comprendre dans l'enceinte de nos -retranchements, à cause de son grand circuit; ce qui nous avait -obligés d'établir notre camp sur un terrain à mi-côte et dans une -position nécessairement peu favorable. Là commandaient les lieutenants -C. Antistius Réginus et C. Caninius Rébilus, avec deux légions. Ayant -fait reconnaître les lieux par leurs éclaireurs, les chefs ennemis -forment un corps de soixante mille hommes, choisis dans toute l'armée -gauloise et surtout parmi les nations qui avaient la plus haute -réputation de courage. Ils arrêtent secrètement entre eux quand et -comment ils doivent agir; ils fixent l'attaque à l'heure de midi, et -mettent à la tête de ces troupes l'Arverne Vergasillaunus, parent de -Vercingétorix, et l'un des quatre généraux gaulois. Il sort de son -camp à la première veille; et ayant achevé sa route un peu avant le -point du jour, il se cache derrière la montagne, et fait reposer ses -soldats des fatigues de la nuit. Vers midi, il marche vers cette -partie du camp romain dont nous avons parlé plus haut. Dans le même -temps la cavalerie ennemie s'approche des retranchements de la plaine, -et le reste des troupes gauloises commence à se déployer en bataille -à la tête du camp. - -Du haut de la citadelle d'Alise, Vercingétorix les aperçoit, et sort -de la place emportant du camp ses longues perches, ses galeries -couvertes, ses faux et ce qu'il avait préparé pour la sortie. Le -combat s'engage à la fois de toutes parts avec acharnement; partout on -fait les plus grands efforts. Un endroit paraît-il faible, on -s'empresse d'y courir. La trop grande étendue de leurs fortifications -empêche les Romains d'en garder tous les points et de les défendre -partout. Les cris qui s'élevaient derrière nos soldats leur -imprimaient d'autant plus de terreur, qu'ils songeaient que leur -sûreté dépendait du courage d'autrui; car souvent le danger le plus -éloigné est celui qui fait le plus d'impression sur les esprits. - -César, qui avait choisi un poste d'où il pouvait observer toute -l'action, fait porter des secours partout où il en est besoin. De part -et d'autre on sent que ce jour est celui où il faut faire les derniers -efforts. Les Gaulois désespèrent entièrement de leur salut s'ils ne -forcent nos retranchements; les Romains ne voient la fin de leurs -fatigues que dans la victoire. La plus vive action a lieu surtout aux -forts supérieurs, où nous avons vu que Vergasillaunus avait été -envoyé. L'étroite sommité qui dominait la pente était d'une grande -importance. Les uns nous lancent des traits, les autres, ayant formé -la tortue, arrivent aux pieds du rempart: des troupes fraîches -prennent la place de celles qui sont fatiguées. La terre que les -Gaulois jettent dans les retranchements les aide à les franchir, et -comble les piéges que les Romains avaient cachés; déjà les armes et -les forces commencent à nous manquer. - -Dès qu'il en a connaissance, César envoie sur ce point Labienus avec -six cohortes; il lui ordonne, s'il ne peut tenir, de retirer les -cohortes et de faire une sortie, mais seulement à la dernière -extrémité. Il va lui-même exhorter les autres à ne pas céder à la -fatigue; il leur expose que le fruit de tous les combats précédents -dépend de ce jour, de cette heure. Les assiégés, désespérant de forcer -les retranchements de la plaine, à cause de leur étendue, tentent -d'escalader les hauteurs, et y dirigent tous leurs moyens d'attaque; -ils chassent par une grêle de traits ceux qui combattaient du haut des -tours; ils comblent les fossés de terre et de fascines, et se frayent -un chemin; ils coupent avec des faux le rempart et le parapet. - -César y envoie d'abord le jeune Brutus avec six cohortes, ensuite le -lieutenant C. Fabius avec sept autres; enfin, l'action devenant plus -vive, il s'y porte lui-même avec un renfort de troupes fraîches. Le -combat rétabli et les ennemis repoussés, il se dirige vers le point où -il avait envoyé Labienus, tire quatre cohortes du fort le plus voisin, -ordonne à une partie de la cavalerie de le suivre, et à l'autre de -faire le tour des lignes à l'extérieur et de prendre les ennemis à -dos. Labienus, voyant que ni les remparts ni les fossés ne peuvent -arrêter leur impétuosité, rassemble trente-neuf cohortes sorties des -forts voisins et que le hasard lui présente, et dépêche à César des -courriers qui l'informent de son dessein. - -César hâte sa marche pour assister à l'action. A son arrivée, on le -reconnaît à la couleur du vêtement qu'il avait coutume de porter dans -les batailles; les ennemis, qui de la hauteur le voient sur la pente -avec les escadrons et les cohortes dont il s'était fait suivre, -engagent le combat. Un cri s'élève de part et d'autre, et est répété -sur le rempart et dans tous les retranchements. Nos soldats, laissant -de côté le javelot, tirent le glaive. Tout à coup, sur les derrières -de l'ennemi, paraît notre cavalerie; d'autres cohortes approchent: -les Gaulois prennent la fuite; notre cavalerie barre le passage aux -fuyards, et en fait un grand carnage. Sédule, chef et prince des -Lémovikes, est tué, et l'Arverne Vergasillaunus pris vivant dans la -déroute. Soixante-quatorze enseignes militaires sont rapportées à -César; d'un si grand nombre d'hommes, bien peu rentrent au camp sans -blessure. Les assiégés, apercevant du haut de leurs murs la fuite des -leurs et le carnage qu'on en fait, désespèrent de leur salut, et -retirent leurs troupes de l'attaque de nos retranchements. La nouvelle -en arrive au camp des Gaulois, qui l'évacuent à l'instant. Si les -soldats n'eussent été harassés par d'aussi nombreux engagements et par -les travaux de tout le jour, l'armée ennemie eût pu être détruite tout -entière. Au milieu de la nuit, la cavalerie, envoyée à sa poursuite, -atteint l'arrière-garde; une grande partie est prise ou tuée; le -reste, échappé par la fuite, se réfugia dans les cités. - -Le lendemain Vercingétorix convoque l'assemblée et dit, «qu'il n'a pas -entrepris cette guerre pour ses intérêts personnels, mais pour la -défense de la liberté commune; que puisqu'il fallait céder à la -fortune, il s'offrait à ses compatriotes, leur laissant le choix -d'apaiser les Romains par sa mort ou de le livrer vivant». On envoie à -ce sujet des députés à César. Il ordonne qu'on lui apporte les armes, -qu'on lui amène les chefs. Assis sur son tribunal, à la tête de son -camp, il fait paraître devant lui les généraux ennemis. Vercingétorix -est mis en son pouvoir; les armes sont jetées à ses pieds. A -l'exception des Éduebs et des Arvernes, dont il voulait se servir pour -tâcher de regagner ces peuples, le reste des prisonniers fut distribué -par tête à chaque soldat, à titre de butin. - - CÉSAR, _Guerre des Gaules_, liv. VII, ch. 79 à 89. - - -VERCINGÉTORIX SE REND A CÉSAR. - - 52 av. J.-C. - -Vercingétorix, ayant pris ses plus belles armes et un cheval -magnifiquement harnaché, sortit des portes d'Alise, et après avoir -fait quelque passade autour de César qui était assis sur son tribunal -devant son camp, il sauta de son cheval, dépouilla ses armes, et vint -se mettre aux pieds de César, où il demeura dans un profond silence -jusqu'à ce que César le donnât en garde à ses gens, afin qu'on le -réservât pour son triomphe. - - PLUTARQUE, _Vie de César_; trad. de Dacier. - - Plutarque, écrivain grec, naquit en 48 ap. J.-C. à Chéronée en - Béotie, et y mourut très-vieux, après avoir enseigné la philosophie - à Rome pendant quelques années. Il est auteur d'un assez grand - nombre de biographies d'hommes illustres de la Grèce et de Rome, et - d'une quantité de traités de politique et de morale. - - -AUTRE RÉCIT DU MÊME FAIT. - -Après sa défaite, Vercingétorix, qui n'avait été ni pris ni blessé, -pouvait fuir; mais espérant que l'amitié qui l'avait uni autrefois à -César lui ferait obtenir grâce, il se rendit auprès de lui, sans avoir -fait demander la paix par un héraut, et parut soudainement en sa -présence au moment où il siégeait dans son tribunal. Son apparition -inspira quelque effroi, car il était d'une haute stature et il avait -un aspect fort imposant sous les armes. Il se fit un profond silence: -le chef gaulois tomba aux genoux de César, et le supplia, en lui -pressant les mains, sans proférer une parole. Cette scène excita la -pitié des assistants, par le souvenir de l'ancienne fortune de -Vercingétorix, comparée à son malheur présent. César, au contraire, -lui fit un crime des souvenirs sur lesquels il avait compté pour son -salut. Il mit sa lutte récente en opposition avec l'amitié qu'il -rappelait, et par là fit ressortir plus vivement l'odieux de sa -conduite. Ainsi, loin d'être touché de son infortune en ce moment, il -le jeta sur-le-champ dans les fers et le fit mettre plus tard à mort, -après en avoir orné son triomphe. - - DION CASSIUS, _Histoire romaine_, liv. XL, h. 41. - - -CONQUÊTE DE LA GAULE PAR CÉSAR. - -César nous a soumis une région immense et des villes innombrables, -dont nous ne savions pas même le nom; et bien que n'ayant reçu de nous -ni les forces, ni les sommes suffisantes, il a accompli son ouvrage -avec une telle célérité, que nous avons appris la victoire avant -d'avoir appris la guerre. Il a tout conduit d'une manière si sûre que -c'est par les Gaulois eux-mêmes qu'il s'est fait ouvrir et la Celtique -et la Bretagne. Et aujourd'hui cette Gaule qui nous a autrefois envoyé -les Ambrons et les Cimbres vit en servitude, et s'occupe à -l'agriculture comme l'Italie elle-même. - - _Oraison funèbre de César prononcée par Antoine, dans l'Histoire - romaine de_ DION CASSIUS, liv. XLIV. - - Dion Cassius, historien grec, naquit à Nicée, en 155 ap. J.-C., et - mourut après 235. Il remplit de hauts emplois sous les empereurs - Commode, Pertinax et Alexandre Sévère. Son Histoire romaine - s'étendait depuis l'arrivée d'Énée en Italie jusqu'au temps du - consulat de Dion Cassius; des quatre-vingts livres qui la - composaient, il n'en reste que dix-neuf. - - -DE LA CIVILISATION GAULOISE AVANT LA CONQUÊTE ROMAINE. - -1. _Organisation politique de la Gaule._ - -Les trois races des Belges, des Galls et des Aquitains différaient -entre elles de langue, d'institutions politiques et de lois civiles. -Elles se subdivisaient en plusieurs centaines de petites peuples, plus -ou moins indépendants, fixés avec des destinées diverses dans les -vallées qui sillonnent la Gaule ou sur les plateaux qui la dominent, -défendant des intérêts souvent opposés, et adonnés à des travaux aussi -variés que les contrées qu'ils cultivaient. Ces peuplades, ou cités -indépendantes, étaient quelquefois unies par des liens de -confédération, mais le plus souvent désunies par la passion ou -l'intérêt. Aucune influence permanente ne dirigeait leurs mouvements; -aucune discipline ne réglait leur action commune; aucune intelligence -ne donnait à leur force collective la puissance de l'unité...... La -Gaule n'avait donc point de constitution politique commune et -régulière. Des formes différentes de gouvernement coexistaient sur le -même territoire ou se succédaient avec le temps. Mais la moins -constante et la moins goûtée était la forme monarchique. Ce ne fut -jamais que pour de courtes années qu'un pouvoir unique put s'établir -parmi les peuples appartenant à la même famille. Toutes les -institutions étaient variables et changeantes, car la Gaule était -gouvernée par des factions. Les passions individuelles étouffaient -l'esprit public. Au demeurant, chaque état administrait librement ses -affaires intérieures. La liberté communale régnait dans les cités, -mais souvent avec le cortége de l'anarchie. Les Arvernes, les Séquanes -(Francs-Comtois), les Éduens (Bourgogne), étaient en dispute -perpétuelle pour la suprématie des confédérations. Cette agitation -donnait de l'importance aux plus petits événements. La vie sociale -était dans une instabilité continuelle. Dans chaque État, ou chaque -confédération, les affaires se réglaient en assemblée publique. Mais -rien ne prouve qu'avant l'invasion de César la Gaule eût des -assemblées générales et périodiques où les questions d'intérêt -territorial et commun fussent examinées et décidées. Tous les -textes allégués à ce sujet ne se rapportent qu'à des réunions -extraordinaires, motivées par la nécessité momentanée de la défense -contre les Romains. - -La puissance nationale était encore morcelée et comme éparpillée par -le régime des _clans_, régime analogue au système féodal dans ce que -ce dernier avait de plus arbitraire et de plus diversifié, mais -dépourvu de la gigantesque unité de la hiérarchie, et qui paraît avoir -été répandu anciennement dans l'Occident, comme le régime patriarcal -dans l'Orient. Il était tellement propre à la race celtique qu'il -s'est maintenu en Écosse et en Irlande jusqu'à la destruction de -l'indépendance politique de ces contrées. César considère le système -des clans sous la forme romaine du patronat et de la clientèle. Il -s'appliquait aux individus comme aux cités, et de même que les -premiers choisissaient un patron puissant dont ils devenaient souvent -les serviteurs _dévoués_ à la vie et à la mort[79], de même les petits -États se plaçaient sous la protection et l'obéissance d'un peuple -puissant. Mais ce lien était purement moral ou politique; il -n'emportait aucune obligation de tribut. La soumission au tribut était -une condition réservée aux peuples vaincus. Ce patronat paraît avoir -reposé de toute antiquité, dans les villes, sur le libre consentement -de ceux qui s'y soumettaient, et en cela il se rapprochait du -_comitatus_ germanique. Mais nul doute que l'obligation du client ne -fût au moins viagère; dans les campagnes, elle a dû constituer un -droit héréditaire, comme dans les clans écossais..... - - [79] _Quos illi soldurios appellant._ (César, III, 22.) - -Les peuples de la Gaule n'avaient à vrai dire qu'un lien commun, qu'un -seul élément d'unité: c'était la religion. Une constitution -théocratique, à la tête de laquelle se trouvait une caste plus ou -moins puissante, selon les temps et selon les lieux, imprima -momentanément une communauté d'action au gouvernement des clans. Les -druides formaient une caste supérieure comme les brahmes et les mages. -Mais ils avaient été contraints d'abandonner le principe de -l'hérédité. Au temps de César, ils ne se recrutaient plus que par -l'initiation et le noviciat. Malgré la force qu'avait encore leur -association hiérarchique, cette révolution fut fatale à la race -celtique; car, appuyés seulement sur l'autorité religieuse, disséminés -sur une vaste étendue de territoire, et placés, par l'application du -principe électif, dans une contradiction fréquente avec leurs -traditions et leurs coutumes mystérieuses, ils ne purent prendre un -ascendant décisif sur la puissance des clans et les diriger vers un -but politique. Leur ambition fut réduite à la domination du collége -des prêtres, et ne s'éleva point à l'intérêt d'État. Elle abaissa les -caractères et leur communiqua un fanatisme stérile, au lieu de donner -aux âmes une activité féconde, ferme et durable; car l'organisation -religieuse, quelque habilement disposée qu'elle soit, ne tient pas -lieu d'organisation politique pour soutenir et développer la vitalité -des nations. Le corps redoutable des druides demeura donc impuissant -pour civiliser et pour défendre la Gaule; il ne put ni arrêter ni -diriger un mouvement démocratique qui se manifestait dans les villes -et qui tendait à dissoudre le pouvoir fondé sur la distinction des -rangs, des castes et des lois héréditaires.... - -Les anciennes formes de la vie gallique étaient en voie de dissolution -au moment de l'invasion romaine. L'anarchie se manifestait par une -méfiance générale et par une haine jalouse qui s'attachait à tous les -personnages éminents, quelque noble et patriotique que fût leur -caractère: je ne citerai que l'exemple de Vercingétorix. Aussi une -simple commune italienne, que les Celtes avaient jadis réduite aux -abois, eut raison de leur effrayante puissance, par sa fermeté -inébranlable et l'habile persistance de sa politique. Les Romains, si -souvent maltraités, reportèrent la guerre dans les foyers des Celtes -et finirent par les subjuguer. César lui-même atteste que les Celtes -étaient déchus de leur ancienne vigueur lorsqu'il entreprit la -conquête des Gaules..... - -2. _De la condition du droit chez les Gaulois._ - -Il n'y avait pas plus d'uniformité dans le droit que dans -l'organisation politique de la Gaule. Chacune des trois grandes -familles des Ibères, des Gauls et des Belges avait des institutions -différentes; et chacun encore des petits peuples qui composaient ces -grandes familles avait ses coutumes propres et ses lois municipales. -César observe comme une chose digne de remarque que les Rémois et les -Suessiones obéissaient aux mêmes lois. - -On peut cependant assigner un caractère général à l'administration -judiciaire de la Gaule; c'est qu'elle était abandonnée aux chefs -de clan et à la congrégation des druides. La protection des -premiers avait les attributs d'une magistrature paternelle -quand elle s'exerçait sur les hommes du même clan; elle tournait -en violentes querelles et en rivalités passionnées entre des -familles puissantes lorsqu'elle se manifestait à l'occasion -d'individus appartenant à des clans différents. Quant aux druides, -ils avaient l'attribution régulière et souveraine du droit de juger -toutes les contestations privées, relatives soit à l'état des -personnes, soit à l'interprétation et à l'exécution des conventions, -soit aux mutations de propriété par succession ou autrement, soit aux -limites des champs; ils avaient aussi la connaissance des délits et -des crimes commis contre les personnes et les propriétés. Ils -partageaient avec les assemblées publiques le droit de réprimer les -attentats dirigés contre la sûreté de l'État; et la sanction de leur -pouvoir était la peine redoutée de l'excommunication, par laquelle ils -punissaient la désobéissance à leur autorité. Cette concentration des -fonctions du sacerdoce et de la magistrature dans les mains des -prêtres donne au droit gaulois la couleur d'un _jus sacrum_, droit -pontifical, mystérieux et caché; sa culture scientifique a dû être peu -développée. Si nous en croyons Strabon, les druides jouissaient d'une -grande réputation de justice; mais les principes généraux du droit, -ceux au moins dont la connaissance était divulguée et la pratique -arrêtée, étaient certainement en petit nombre. Le droit d'enseigner -appartenait aux druides. L'enseignement de la jurisprudence, en -particulier, devait faire partie de l'initiation sacerdotale: -probablement les règles du droit étaient fixées par des poëmes; les -symboles devaient y abonder, comme dans toutes les législations -théocratiques. Et comme les lois n'étaient pas écrites, le peuple ne -pouvait se rappeler que les applications qu'il en avait vu faire. - -La population gauloise se divisait en trois castes. La première était -la caste sacerdotale, qui, bien qu'elle ne fût plus établie sur -l'hérédité, avait pourtant conservé les caractères d'une caste -dominante. Elle comprenait les druides et divers ordres inférieurs ou -subordonnés, tels que les bardes, les eubages, les femmes fanatisées -auxquelles étaient confiées des fonctions religieuses. Les druides, -comme les brahmes, étaient vêtus de lin[80]; seuls ils avaient le -droit d'offrir des sacrifices, et de plus ils jouissaient de plusieurs -prérogatives politiques. Ils avaient le dépôt des lois, et ils ne le -conservaient que par la mémoire et les traditions. Ils possédaient de -grandes richesses et se recrutaient dans la classe des nobles. Ils -obéissaient à un chef unique ou grand pontife, ordinairement électif. -Ils étaient exempts d'impôts, de service militaire et de toute charge -publique. Mais ils pouvaient cumuler le sacerdoce avec les fonctions -politiques. César dit que chez les Éduens les druides intervenaient -dans la nomination du principal magistrat. Ils étaient de droit -membres du sénat, et probablement ils exerçaient une grande influence -sur les assemblées publiques et sur leurs délibérations, à l'exemple -des prêtres germains. Ils cumulaient donc, avec le pouvoir religieux, -le pouvoir judiciaire, le privilége de l'enseignement et de la -direction de la jeunesse, et une partie importante du pouvoir -politique. Mais leur puissance était déjà fort diminuée, et leur -influence amoindrie, par les envahissements toujours croissants de la -classe des nobles et les progrès de l'anarchie. Ajoutons que, pour -achever de subjuguer le peuple gaulois, les druides avaient, comme les -mages de Perse, le droit exclusif d'exercer l'art de guérir les hommes -et les animaux. - - [80] Les Bas-Bretons appellent encore aujourd'hui nos prêtres des - _belhhec_, c'est-à-dire des _porte-lin_. - -La seconde caste était celle des nobles ou des guerriers (_equites_). -Elle faisait profession du métier des armes. Elle occupait les grandes -charges politiques, administratives et militaires. Elle formait le -corps véritable de la nation, car elle était toute-puissante dans les -assemblées publiques, où l'influence ne lui était disputée que par le -collége des prêtres, qui recruté par la noblesse finit par identifier -avec elle ses intérêts et ses prétentions. La noblesse était fort -nombreuse; elle avait conservé jusqu'à César son vieux privilége de -l'hérédité; mais les progrés de l'esprit démocratique, favorisés par -les Romains, avaient ménagé à la fortune et au crédit personnel les -moyens de pénétrer dans ses rangs. Elle payait peu d'impôts, possédait -de grands biens, et se groupait autour des nobles devenus chefs de -faction ou de clientèle. Elle formait la principale force des clans. -Les jeunes nobles qui n'étaient point encore chefs de famille -pouvaient choisir un chef auquel ils attachaient leur fortune et dont -ils devenaient les _soldures_ dévoués, en échange de la protection et -de la solde qu'ils en recevaient. La noblesse se composait donc de -différents degrés et conditions, entre lesquels il n'existait aucun -lien hiérarchique. Elle avait dans certains cas ses assemblées -particulières. Ses prérogatives et ses habitudes militaires donnèrent -à son influence une force toujours croissante chez un peuple qui abusa -de la guerre; mais la division des clans, jointe au caractère -inconstant de la noblesse gauloise, fut une cause de dissolution. Aux -nobles s'applique principalement le reproche que César adresse aux -Celtes, de n'avoir point dans l'esprit cette persévérance par laquelle -le courage et la ténacité viennent à bout de la fortune. Il paraît -qu'indépendamment du service dans les bandes guerrières, la noblesse -fournissait encore un service régulier pour la défense de chaque cité -ou pour la sûreté publique. Le nombreux cortége d'une clientèle -puissante était l'objet principal de son ambition. - -Le troisième ordre de la population, le peuple (_plebs_), était adonné -aux travaux agricoles et se composait d'individus de diverses -conditions, les uns libres, les autres réduits à un état voisin de la -servitude, d'autres, enfin, en servitude complète. Qu'il y eût des -hommes libres dans la _plebs_, on n'en saurait douter. Que cette -classe libre jouît même de certains droits politiques, cela paraît -incontestable, au moins pour quelques régions de la Gaule; mais la -_plebs_ entière formait une masse inerte, subjuguée par l'ascendant -moral des deux premiers ordres, timide, craintive, méprisée et privée -de toute participation aux emplois politiques ou administratifs. Les -uns naissaient dans une sorte de servage héréditaire; d'autres étaient -réduits à l'esclavage par la misère; d'autres, enfin, vivaient dans -une condition intermédiaire, de nature servile, mais qui pourtant ne -saurait être assimilée à la servitude domestique des Romains. César en -avait fait l'observation. C'étaient plutôt des colons que des -esclaves. Libres et serfs, tous formaient la foule des _clients_ -attachés à la puissance et à la fortune des chefs de clan. - -La constitution politique de la Gaule était donc essentiellement -aristocratique, quoique à différents degrés selon les pays. C'était -encore la division orientale des personnes. Il est à croire que les -trois castes n'avaient point entre elles le _connubium_[81], et que si -la prohibition des mésalliances tomba en désuétude, à l'égard des -druides, après que la caste sacerdotale fut dépouillée du privilége de -l'hérédité, elle continua d'exister à l'égard de la _plebs_ et des -deux premiers ordres. - - [81] Le droit de contracter des mariages. - -La _plebs_ gauloise supportait à peu près tout le fardeau des charges -publiques; elle était accablée d'impôts, de vexations, de -redevances[82]. Il y avait encore des esclaves domestiques, qui -étaient sacrifiés sur la tombe de leurs maîtres. Tel était aussi le -sort réservé aux _clients_ que le maître avait honorés d'une affection -particulière. Cette vieille coutume asiatique avait cessé d'exister au -temps où César écrivait. - - [82] La _plebs_ conservait un culte populaire, plus ancien que le - druidisme; c'était un polythéisme dans lequel les forces et les - phénomènes de la nature étaient divinisés. La différence des - religions, l'esclavage de la _plebs_, la puissance des classes - supérieures, la constatation de types différents dans les peuples - gaulois, l'un grand et blond, l'autre petit et brun, amènent - naturellement à supposer qu'une conquête avait eu lieu dans les - Gaules à une époque reculée, et que la race celtique avait soumis - et réduit à l'esclavage la race primitive. On ne sait quelle est - cette race primitive, mais tout porte à croire que c'est la race - ibérienne, qui se conserva indépendante dans tout le midi de la - Gaule. (Sur le polythéisme populaire de la Gaule, voir D. MARTIN, - _La Religion des Gaulois_.) - -La polygamie était encore en usage à la même époque chez les Gaulois, -au moins pour les grands personnages[83]. Les femmes jouissaient en -général de moins de considération chez les Gaulois que chez les -Germains. Le mari avait sur elles droit de vie et de mort, et -lorsqu'on les soupçonnait d'un attentat à la vie de leur époux, un -tribunal de famille, composé des parents du mari, pouvait, sans -l'intervention du magistrat, les soumettre à la même torture que les -esclaves. L'usage barbare de jeter dans le même bûcher la femme -préférée et le cadavre du mari a régné chez les Celtes. Mais -l'adoucissement des mœurs avait avec le temps sauvé l'épouse. On lui -avait substitué le _dévoué_, ou l'esclave de prédilection. Lorsque les -Romains sont entrés dans les Gaules, on ne jetait plus dans le bûcher -que les objets dont la possession avait été chère au défunt. - - [83] CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VI, 19. - -La femme celtique était donc vis-à-vis de son époux et des agnats[84] -de ce dernier dans une condition civile analogue à celle de la femme -indoue. Elle ne recevait de son époux aucun don de mariage, mais elle -lui portait une dot, au sujet de laquelle existait une singulière -coutume. Le mari mettait en fonds commun cette dot avec une valeur -exactement équivalente fournie par lui-même. Ce capital social était -exploité dans l'intérêt des époux, pendant le mariage, mais les -produits en étaient constamment réservés et accumulés; et ces fruits -réservés, ainsi que le capital, appartenaient au survivant après la -dissolution du mariage. - - [84] Collatéraux descendant par les mâles d'une même souche - masculine. - -La coutume celtique n'a réellement d'analogue dans aucune autre -coutume connue, et son caractère essentiellement national a disparu -avec la constitution celtique elle-même. Ce qu'elle a de remarquable -dans l'antiquité _barbare_, c'est d'offrir l'alliance du principe -sévère de l'autorité maritale avec le principe moral et religieux de -la société civile entre les époux, principe inconnu encore aux peuples -civilisés de la Grèce et de l'Italie. Sous ce point de vue, le droit -gaulois a été le précurseur le plus ancien du droit fondé plus tard -par le christianisme et pressenti par la philosophie stoïcienne. Les -soins intérieurs de la famille étaient abandonnés aux femmes. - -Les pères avaient sur leurs enfants droit de vie et de mort; et je -dois remarquer ici que les Gaulois avaient bien moins de goût que les -Germains pour la vie intérieure de la famille. On peut en juger par ce -que dit César, que les enfants des Celtes n'étaient admis auprès de -leur père qu'à l'époque où ils étaient devenus aptes à porter les -armes. - - CH. GIRAUD, _Essai sur l'Histoire du Droit français au moyen - âge_, t. I, p. 17. - - -LA RÉPUBLIQUE DE MARSEILLE. - -Sous Auguste, vers le commencement de l'ère chrétienne. - -Marseille, fondée par les Phocéens[85], est bâtie sur un sol pierreux. -Son port[86] est situé au midi[87], au-dessous d'un rocher en -amphithéâtre, entouré de fortes murailles, ainsi que la ville entière, -qui est d'une grandeur considérable. Dans la citadelle sont placés le -temple de Diane d'Éphèse et celui d'Apollon Delphinien. On dit qu'au -moment où les Phocéens allaient quitter leur patrie, un oracle leur -prescrivit de prendre de Diane d'Éphèse un conducteur pour le voyage -qu'ils se proposaient de faire. S'étant donc rendus à la ville -d'Éphèse[88], pendant qu'ils s'y informaient de quelle manière ils -pouvaient obtenir de la déesse ce que l'oracle venait de leur -prescrire, Diane, dit-on, apparut en songe à Aristarché, une des -femmes les plus considérées d'Éphèse, et lui ordonna de partir avec -les Phocéens, en prenant avec elle une des statues consacrées dans son -temple. L'ordre fut exécuté. Arrivés aux lieux où ils devaient -s'établir, les Phocéens y bâtirent le temple dont j'ai parlé, et -témoignèrent pour Aristarché la plus grande estime, en la nommant -prêtresse de Diane. De là vient que toutes les colonies sorties du -sein de Marseille ont regardé Diane comme leur première patronne, et -se sont conformées, soit pour la forme de la statue, soit pour son -culte, à ce qui était pratiqué dans la métropole. - - [85] Les Phocéens fondèrent Marseille 600 ans av. J.-C. Phocée - était une ville grecque de l'Asie Mineure, dont les habitants - étaient de race ionienne. - - [86] Le port s'appelait _Lacydon_. - - [87] Marseille était alors située près du cap de La Croisette, où - l'on voit encore ses ruines, et son port s'ouvrait alors au midi. - - [88] Ville grecque de l'Asie Mineure. - -Le gouvernement des Marseillais est une aristocratie bien réglée. Ils -ont un conseil composé de six cents personnes, qu'ils nomment -_timouques_[89], et qui jouissent de cette dignité durant leur vie. De -ce nombre, quinze président le conseil et sont chargés d'expédier les -affaires courantes. Ceux-ci sont présidés à leur tour par trois -d'entre eux, en qui réside la plus grande autorité. Personne ne peut -devenir timouque qu'il n'ait des enfants et qu'il ne soit citoyen -depuis trois générations. Les lois des Marseillais sont des lois -ioniennes; et elles sont exposées en public, de manière que tout le -monde peut en prendre connaissance. - - [89] _Timouques_, ceux qui possèdent les honneurs. - -Leur pays produit des oliviers et des vignes en abondance; mais la -rudesse du terroir fait que le blé y est rare. Aussi, comptant plutôt -sur les ressources que leur offre la mer, se sont-ils appliqués de -préférence à profiter de leur position avantageuse pour la navigation. -Cependant leur courage leur a fait dans la suite conquérir quelques -plaines des environs, par les mêmes moyens qui leur valurent la -fondation de plusieurs villes. Du nombre de ces villes sont celle -qu'ils fondèrent en Ibérie[90] pour se prémunir contre les Ibères; et -elles reçurent aussi d'eux le culte de la Diane d'Éphèse et tous les -autres rites grecs, tels qu'ils les observaient dans leur patrie, sans -excepter les sacrifices. Il en est de même des villes qu'ils fondèrent -dans la Gaule, telles que _Rhode_[91], _Agatha_[92], pour contenir les -barbares[93] qui habitent les environs du Rhône, ainsi que de -_Taurentium_[94], d'_Olbia_[95], d'_Antipolis_[96] et de _Nicæa_[97], -qu'ils bâtirent dans le dessein de se garantir des incursions des -Salyens[98] et des Ligures[99] qui habitent les Alpes. - - [90] L'Ibérie ou l'Espagne. Ces villes sont: _Hemeroscopium_ - (Denia), _Emporium_ (Ampurias), _Rhode_ (Rosas). - - [91] Rhode était bâtie sur le Rhône (Rhodanus), et lui donna sans - doute son nom; la position de cette ville est inconnue. - - [92] Agde. - - [93] Les Grecs et les Romains appelaient barbares tous les - peuples qui n'appartenaient pas à leur civilisation. - - [94] Torento, aujourd'hui en ruines, au fond du golfe des Lèques. - - [95] Eoube. - - [96] Antibes. - - [97] Nice. Ces quatre villes étaient situées sur la côte de - Provence. - - [98] Peuple des environs d'Aix. - - [99] Les Ligures étaient d'origine ibérienne, et couvraient une - partie du Roussillon, du Languedoc, de la Provence et du pays de - Gênes. - -Marseille possède encore des chantiers et un arsenal de marine. -Autrefois on y voyait aussi un grand nombre de vaisseaux, d'armes de -toutes espèces, de machines propres à la navigation et aux siéges. -C'est à l'aide de ces moyens que les Marseillais se soutinrent contre -les barbares et qu'ils s'acquirent l'alliance des Romains, auxquels -ils rendirent de grands services, et qui les aidèrent à leur tour à -s'agrandir. En effet, Sextius, après avoir défait les Salyens, fonda, -non loin de Marseille, une ville qui tire son nom de ce général[100] -et des eaux thermales qui s'y trouvent, et dont quelques-unes, dit-on, -ont perdu leur chaleur. Il mit dans cette nouvelle ville une garnison -romaine; il chassa de la côte qui conduit de Marseille en Italie les -barbares, que les Marseillais seuls n'avaient pu entièrement -repousser, et céda aux Marseillais le terrain qu'ils avaient été -obligés d'abandonner. - - [100] Aix, en latin _Aquæ Sextiæ_, les Eaux Sextiennes ou de - Sextius. - -Dans la citadelle de Marseille, on voit déposée quantité de -dépouilles, fruits des victoires que les flottes marseillaises ont -remportées à diverses époques sur ceux qui leur disputaient -injustement la mer[101]. Jadis les Marseillais étaient florissants, et -ils jouissaient de plus de l'avantage d'être unis avec les Romains -par les liens d'une amitié particulière. - - [101] Marseille soutint de longues luttes contre les Étrusques et - les Carthaginois; ces guerres furent causées par des raisons - commerciales. - -Cette prospérité a en grande partie diminué, depuis que dans la guerre -de Pompée contre César[102] les Marseillais eurent embrassé le parti -du premier. Cependant ils conservent encore quelques traces de leur -ancienne industrie pour ce qui regarde la fabrication des machines de -guerre et de tout ce qui sert à la marine; mais ils s'en occupent avec -beaucoup moins d'ardeur, parce que ce genre d'occupation perd tous les -jours de son intérêt, à mesure que les barbares leurs voisins, soumis -aux Romains, se civilisent et quittent les armes pour s'occuper -d'agriculture. - - [102] Marseille s'était déclarée pour Pompée contre César, - celui-ci l'assiégea, et fut d'abord repoussé. Obligé de partir - pour l'Espagne, il laissa à ses lieutenants le soin de continuer - le siége et de prendre la ville. - -Une preuve de ce que je viens de dire est ce qui se passe aujourd'hui -à Marseille. Tous ceux qui y jouissent de quelque considération -s'appliquent à l'éloquence et à la philosophie; et cette ville, qui -était autrefois l'école des barbares et communiquait aux Gaulois le -goût des lettres grecques, à tel point que ceux-ci rédigeaient en grec -jusqu'à leurs contrats[103], oblige aujourd'hui les plus illustres -Romains même de préférer pour leur instruction le voyage de Marseille -à celui d'Athènes. Les Gaulois, excités par cet exemple, et profitant -d'ailleurs du loisir que la paix leur procure, emploient volontiers -leur temps à des occupations semblables; et cette émulation a passé -des particuliers à des villes entières[104]; car non-seulement les -personnes privées, mais les communautés des villes font venir à leurs -frais des professeurs de lettres et de sciences ainsi que des -médecins. - - [103] Ceci ne doit s'appliquer qu'aux Gaulois de la Province - Romaine, c'est-à-dire du midi. - - [104] Autun (Bibracte), Toulouse, Lyon, Bordeaux, Nîmes, Vienne, - Arles, Narbonne avaient des écoles justement célèbres. - -Quant à la vie simple des Marseillais et à la sagesse de leur -conduite[105], en voici une grande preuve. Chez eux, la plus forte dot -n'excède pas la somme de cent pièces d'or[106]; ils y en ajoutent -cinq[107] pour les habits et autant pour les ornements en or. - - [105] Plus lard, le luxe et la dissolution des mœurs firent de - tels progrès à Marseille, qu'il s'établit deux proverbes: _Tu - viens de Marseille_, _Tu devrais faire le voyage de Marseille_, - qu'on appliquait aux débauchés. - - [106] 2,500 francs. - - [107] 125 francs. - -César et ses successeurs, malgré les sujets de plainte que les -Marseillais leur avaient donnés pendant la guerre, les ont traités -avec modération, en considération de leur ancienne amitié, et ils les -ont maintenus dans la liberté de se gouverner selon leurs anciennes -lois; de manière que ni Marseille ni les villes qui en dépendent ne -sont soumises aux gouverneurs que Rome envoie dans la Narbonnaise. - - STRABON, _Géographie_, liv. VI, ch. 3. - - -RÉVOLTE DE SACROVIR. - - 21 ap. J.-C. - -Cette même année, le poids de leurs dettes jeta les Gaulois dans un -commencement de révolte. Les plus ardents instigateurs furent Sacrovir -chez les Éduens[108], et Florus chez les Trévires[109], tous deux -distingués par leur naissance et par les belles actions de leurs -ancêtres, à qui elles avaient valu le titre de citoyen romain, dans le -temps que cette récompense se donnait rarement et toujours au mérite. -Ces deux hommes, après de secrètes conférences, après s'être associés -les plus entreprenants, tous ceux à qui la misère ou la crainte des -supplices ne laissait de ressources que le crime, conviennent entre -eux de faire soulever, Florus les Belges, Sacrovir les Gaulois de son -voisinage. Se mêlant donc dans toutes les assemblées générales et -particulières, ils se répandaient en discours séditieux sur la -prolongation des impôts, sur l'énormité des usures, sur l'orgueil et -la cruauté des présidents[110]. «Le soldat romain, disaient-ils, était -en proie aux dissensions depuis qu'il avait appris la mort de -Germanicus; jamais l'occasion ne fut plus favorable pour recouvrer -leur liberté; ne voyaient-ils pas eux-mêmes combien les Gaules étaient -florissantes, l'Italie dénuée de ressources, le peuple de Rome -efféminé, et que les étrangers faisaient seuls la force de ses -armées?» - - [108] Bourgogne. - - [109] Pays de Trèves. - - [110] Gouverneurs de province. - -Il n'y eut presque pas de cité où ils ne portèrent les semences de -cette révolte; mais les Andécaves et les Turons[111] éclatèrent les -premiers. Le lieutenant Acilius, avec la cohorte qui était en garnison -à Lyon, fit rentrer les Andécaves dans le devoir. Ce même Acilius -défit aussi les Turons avec un corps de légionnaires que Varron, -lieutenant de l'armée de la Germanie inférieure, lui avait envoyé et -avec les secours fournis par les grands de la Gaule[112], qui, en -attendant une occasion plus favorable, voulurent masquer leur -défection. Il n'y eut pas jusqu'à Sacrovir qui ne signalât son zèle. -On le vit combattre pour nous la tête découverte; ce qu'il faisait, -disait-il, par ostentation de bravoure; mais les prisonniers lui -reprochaient de ne s'être fait ainsi reconnaître des siens que pour -n'être point en butte à leurs traits. Sur ce sujet on consulta Tibère, -qui négligea l'avis, et par sa négligence fomenta la rébellion. - - [111] Habitants des cités d'Angers et de Tours. - - [112] _Primores Galliarum._ - -Pendant ce temps, Florus poursuivait ses projets. On avait levé à -Trèves un corps de cavalerie, qu'on disciplinait suivant la méthode -romaine. Il mit en œuvre la séduction pour l'engager à massacrer les -marchands Romains et à commencer la guerre. Quelques-uns se laissèrent -corrompre; la plupart restèrent fidèles. Il n'en fut pas ainsi de ses -clients et d'une foule de malheureux perdus de dettes, qui prirent les -armes. Florus se disposait à gagner avec eux la forêt des Ardennes, -mais les légions des deux armées de Varron et de Silius, arrivant par -des chemins opposés, lui fermèrent le passage. On avait aussi envoyé -en avant, avec un corps d'élite, Julius Indus, qui était de la cité de -Trèves, comme Florus, et son ennemi personnel, et par là même plus -ardent à nous servir. Celui-ci eut bientôt dissipé cette multitude, -qui n'était encore qu'un attroupement. Florus en se tenant caché -trompa quelque temps les recherches du vainqueur. Enfin, voyant toutes -les issues occupées par les soldats, il se tua de sa propre main. -Ainsi finit la révolte des Trévires. - -Celle des Éduens fut plus sérieuse, et par la puissance de ce peuple, -et par l'éloignement de nos forces[113]. Sacrovir, avec les -auxiliaires de sa nation, s'était emparé d'Autun. Cette capitale des -Gaules, en le rendant maître de toute la jeune noblesse qu'y rassemble -la réputation de ses écoles, lui répondait des familles. On avait -fabriqué des armes secrètement: il les fit distribuer aux habitants. -On rassembla 40,000 hommes, dont le cinquième était armé comme nos -légionnaires; le reste avait des épieux, des couteaux et d'autres -armes de chasseur. Il y joignit les crupellaires. C'est ainsi qu'on -nomme des esclaves destinés au métier de gladiateur, qu'on revêt, -suivant l'usage du pays, d'une armure complète de fer, qui les rend -impénétrables aux coups, mais incapables d'en porter eux-mêmes. Ces -forces s'augmentaient par l'ardeur d'une foule de Gaulois des villes -voisines, qui sans être autorisés publiquement par leur cité venaient -séparément offrir leurs services, et par la mésintelligence de nos -généraux qui se disputaient le commandement. Enfin Varron, infirme et -vieux, le céda à Silius, qui était dans la vigueur de l'âge. - - [113] Toutes les légions étaient établies le long du Rhin. - -Cependant, à Rome ce n'était pas seulement, disait-on, Trèves et Autun -qui se révoltaient, c'étaient les soixante-quatre cités de la Gaule; -elles se liguaient avec les Germains; elles allaient entraîner les -Espagnes; on enchérissait encore sur les exagérations ordinaires de la -renommée. Les bons citoyens gémissaient par intérêt pour la patrie; -mais une foule de mécontents, dans l'espoir d'un changement, se -réjouissaient de leurs dangers même, et tous s'indignaient qu'au -milieu de ces grands mouvements, de viles délations occupassent tous -les soins de Tibère. Irait-il aussi dénoncer Sacrovir au sénat, pour -crime de lèse-majesté? Il s'était enfin trouvé des hommes de cœur qui -opposaient leurs armes à ces lettres sanguinaires; la guerre même -valait mieux qu'une paix si malheureuse. Tibère, bravant ces rumeurs, -affecta encore plus de sécurité; il ne changea ni de lieu ni de -visage; il continua ses fonctions ordinaires, soit fermeté d'âme, soit -qu'il sût le péril moindre qu'on l'avait publié. - -Silius, ayant fait prendre les devants à un corps d'auxiliaires, -marche avec deux légions, et dévaste le territoire des Séquanes[114], -les plus proches voisins, les alliés des Éduens, et qui avaient aussi -pris les armes. De là il gagna Autun à grandes journées; les -porte-enseigne, les moindres soldats signalaient à l'envi leur -impatience; ils s'indignaient des retardements de la nuit, des haltes -accoutumées; ils demandaient la présence de l'ennemi, ne voulant pour -vaincre que voir et être vus. A douze milles d'Autun, on découvrit -dans une plaine l'armée de Sacrovir. Il avait placé les cohortes sur -les ailes, sur le front ses hommes couverts de fer, et le reste -derrière. Lui-même, sur un cheval superbe, entouré des principaux -chefs, parcourait tous les rangs; il rappelait à chacun les anciens -exploits des Gaulois, et tout le mal qu'ils avaient fait aux Romains; -combien la liberté serait glorieuse après la victoire, et la servitude -plus accablante après une nouvelle défaite. - - [114] Franche-Comté. - -Son discours ne fut ni long ni d'un grand effet; car les légions -s'avançaient en bataille, et ce ramas d'habitants sans discipline, -sans la moindre connaissance de la guerre, déjà ne voyait plus, -n'entendait plus rien. De son côté, Silius, quoique des espérances si -bien fondées rendissent toute exhortation superflue, ne cessait de -crier qu'il serait honteux pour les vainqueurs de la Germanie de -regarder des Gaulois comme un ennemi; qu'une cohorte avait suffi -contre les Turons rebelles, une seule division de cavalerie contre les -Trévires, quelques hommes de cette même armée contre les Séquanes; que -les riches et voluptueux Éduens étaient encore moins redoutables. -«Romains, la victoire est à vous, dit-il; je vous recommande les -fuyards.» Un grand cri s'élève à ce discours. La cavalerie enveloppe -les flancs, l'infanterie attaque le front de l'ennemi. Les ailes ne -firent aucune résistance; on fut un peu arrêté par les crupellaires, -dont l'armure résistait au javelot et à l'épée; mais les soldats, -saisissant des coignées et des haches, enfoncent ces murailles de fer, -fendent le corps avec l'armure; d'autres, avec des leviers et des -fourches, culbutent ces masses lourdes et immobiles, qui une fois -renversées restaient comme mortes, sans pouvoir faire le moindre -effort pour se relever. Sacrovir, avec ses plus fidèles amis, se sauva -d'abord à Autun, et de là, craignant d'être livré, dans une villa -voisine; il s'y poignarda lui-même; les autres s'entretuèrent. Le feu -qu'ils avaient mis aux bâtiments servit à tous de bûcher. - -Pour lors, enfin, Tibère fit part au sénat de ces événements, -annonçant la révolte avec la soumission; n'ajoutant, n'ôtant rien à la -vérité, rendant justice à la bravoure, à la fidélité de ses -lieutenants, comme aussi à la sagesse de ses propres mesures. En même -temps il expliqua pourquoi ni lui ni Drusus n'étaient point partis; il -allégua la dignité de l'empire, qui ne permettait point à ses chefs de -quitter, pour quelques troubles dans une ou deux villes, la capitale -d'où l'on surveillait tout l'État. Il ajouta que maintenant qu'on ne -pouvait plus attribuer son départ à la crainte, il irait voir le -désordre et le réparer. - - TACITE, _Annales_, liv. III; traduit par Dureau de la Malle. - - -FOLIES DE CALIGULA DANS LES GAULES. - - 39 et 40 ap. J.-C. - -Caligula ne s'essaya qu'une seule fois à la guerre et aux affaires -militaires; encore ce ne fut pas à la suite d'un projet arrêté. Étant -allé voir le bois sacré et le fleuve Clitumnus[115], il avait poussé -jusqu'à Mevania[116]; là, il lui vint à l'esprit de compléter la garde -batave qu'il avait autour de lui, et sur-le-champ il entreprit son -expédition de Germanie. Sans aucun délai, il leva de toutes parts des -légions et des troupes auxiliaires, se montra fort sévère sur le -recrutement, fit en tous genres des approvisionnements tels qu'on n'en -avait jamais vu, et se mit en route. Il marchait parfois avec tant de -préoccupation et si rapidement, que pour le suivre les cohortes -prétoriennes se virent contraintes, contre l'usage, de mettre leurs -enseignes sur des bêtes de somme. Quelquefois aussi, il s'avançait -avec tant de négligence et de mollesse, que huit personnes portaient -sa litière, et qu'il exigeait du peuple des villes voisines qu'on -balayât les chemins et qu'on les arrosât pour lui épargner la -poussière. - - [115] Dans l'Ombrie. - - [116] Bevagna, dans l'État de l'Église. - -Lorsqu'il fut arrivé au camp, il congédia ignominieusement ceux de ses -lieutenants qui avaient amené leurs troupes trop tard, car il voulait -se montrer chef exact et sévère. Mais à la revue qu'il fit de son -armée il prétexta la vieillesse et la faiblesse des centurions d'un -âge mur, et leur enleva leurs places de primipiles. Quelques-uns même -n'avaient plus que quelques jours à servir pour accomplir leur temps. -Il accusa les autres de cupidité, et restreignit à 6,000 -sesterces[117] les avantages de la retraite. Du reste, il se borna -pour tout exploit à recevoir la soumission d'Adminius, fils de -Cynobellinus, roi des Bretons, qui, chassé par son père, s'était enfui -avec fort peu de troupes. Néanmoins, comme si on lui eût livré -l'île[118] tout entière, Caligula écrivit à Rome des lettres -pompeuses, ordonna aux courriers de se rendre en char au forum et -jusqu'à la curie, et de ne remettre ces dépêches aux consuls que dans -le temple de Mars et en plein sénat. - - [117] 1,168 francs. - - [118] La Grande-Bretagne. - -Bientôt, ne sachant plus contre qui faire la guerre, il ordonna qu'on -fît passer le Rhin à quelques Germains de sa garde, et qu'on les -cachât, afin qu'après son dîner on vînt avec le plus grand trouble lui -annoncer que l'ennemi était là. Cela fut fait. Aussitôt il se -précipita avec ses amis et une partie des cavaliers prétoriens dans le -bois le plus voisin. Après y avoir coupé des arbres et les avoir ornés -en forme de trophées, il revint à la lueur des flambeaux, accusant de -timidité et de lâcheté ceux qui ne l'avaient pas suivi. Quant aux -compagnons qui avaient participé à sa victoire, il imagina pour eux un -genre de couronnes, qu'il nomma d'un nom nouveau. Ces couronnes -étaient ornées des images du soleil, de la lune et des astres, et il -les appela exploratoires. Une autre fois, il fit enlever de l'école et -partir secrètement quelques jeunes otages; puis, quittant tout à coup -le festin, il les poursuivit avec sa cavalerie, et les ramena chargés -de chaînes, comme s'il les eût saisis dans leur fuite. Il ne garda pas -plus de mesure dans cette comédie que dans tout le reste. Lorsqu'on -revint à table, il dit à ceux qui lui annonçaient que la troupe était -réunie, de s'asseoir cuirassés comme ils étaient. Il cita dans cette -occasion un vers fort connu de Virgile, les engageant à «se conserver -pour des temps plus heureux». Cependant il publia un édit très-sévère -contre le sénat et le peuple, sur ce qu'ils s'adonnaient à des excès -de table, au cirque, au théâtre, et se reposaient doucement pendant -que César combattait. - -Enfin, comme s'il voulait terminer la guerre d'un coup, il rangea son -armée en bataille sur le rivage de l'Océan, et disposa les machines et -les balistes. Personne ne savait ni ne soupçonnait ce qu'il allait -entreprendre; tout à coup il ordonna de ramasser des coquillages, et -d'en remplir les casques et les poches. «C'étaient, disait-il, les -dépouilles de l'Océan; on les devait au Capitole.» Pour marquer sa -victoire, il éleva une très-haute tour, au sommet de laquelle des feux -devaient, comme sur le phare[119], briller pendant les nuits, pour -diriger la course des vaisseaux[120]. Il décerna aussi des récompenses -aux soldats; chacun eut cent deniers (70 fr.). Alors, comme s'il eût -dépassé toutes les libéralités des temps passés, il leur dit: -«Allez-vous-en joyeux, allez-vous-en riches.» - - [119] D'Alexandrie. - - [120] Cette tour s'est écroulée en 1644. Le dessin se trouve dans - le _magasin pittoresque_, 1847, p. 332. - -Occupé désormais du soin de son triomphe, il ne se contenta pas -d'emmener les captifs et les transfuges barbares; il choisit les -Gaulois les plus grands et, comme il le disait, de la tournure la plus -triomphale, quelques-uns même des plus illustres familles, et les -réserva pour le cortége. Non-seulement il les contraignit à se teindre -les cheveux en blond[121], il leur fit encore apprendre la langue -germanique, et leur imposa des noms barbares. Enfin il écrivit à ses -gens d'affaires «de préparer son triomphe avec le moins de frais -possible, mais de le faire tel que jamais on n'en eût vu de pareil, -puisqu'ils avaient le droit de disposer des biens de tous». - - SUÉTONE. - - [121] Pour ressembler aux Germains, qui étaient blonds. - - -PREMIÈRE PERSÉCUTION DES CHRÉTIENS DANS LA GAULE. - - 177 ap. J.-C. - - Vers l'année 160, l'église d'Asie Mineure envoya en Gaule les - premiers missionnaires. Le christianisme s'établit à Lyon, où saint - Pothin et saint Irénée, disciples de saint Polycarpe, qui l'était - lui-même de saint Jean, fondèrent la première église des Gaules. - L'église de Lyon a conservé dans sa liturgie, jusqu'à ces dernières - années, les traces de son origine grecque. A peine établi dans la - Gaule, le christianisme y fut persécuté. - - LETTRE DES CHRÉTIENS DE VIENNE ET DE LYON AUX CHRÉTIENS D'ASIE. - - _Les serviteurs de Jésus-Christ qui demeurent à Vienne et à Lyon, - dans la Gaule, aux frères d'Asie et de Phrygie qui ont la même - foi et la même espérance, paix, grâce et gloire de la part de - Notre Seigneur Jésus-Christ._ - -L'animosité des païens était telle contre nous, que l'on nous chassait -des maisons particulières, des bains, de la place publique, et qu'en -général on ne souffrait pas qu'aucun de nous parût en quelque lieu que -ce fût. Les plus faibles se sauvèrent, les plus courageux s'exposèrent -à la persécution. D'abord le peuple s'emportait contre eux en -confusion et en grandes troupes, par des cris et des coups, les -tirant, les pillant, leur jetant des pierres, les enfermant et faisant -tout ce que peut une multitude effarouchée. On les mena dans la place, -où ils furent examinés publiquement par le tribun et par les -magistrats de la ville, et ayant confessé, ils furent mis en prison -jusques à la venue du gouverneur. Ensuite ils lui furent présentés; et -comme il les traitait cruellement, Vettius Epagatus, jeune homme d'une -vie irréprochable et d'un grand zèle, ne le put souffrir, et demanda -d'être écouté pour les défendre et pour montrer qu'il n'y a aucune -impiété chez nous. Tous ceux qui étaient autour du tribunal -s'écrièrent contre lui, car il était fort connu, et le gouverneur, au -lieu de recevoir sa requête, lui demanda seulement s'il était aussi -chrétien? Vettius le confessa à haute voix, et fut mis au nombre des -martyrs, avec le titre d'avocat des chrétiens. Il y en eut environ dix -qui tombèrent par faiblesse, étant mal préparés au combat. Leur chute -nous affligea sensiblement, et abattit le courage des autres qui, -n'étant pas encore pris, assistaient les martyrs et ne les quittaient -point malgré tout ce qu'il fallait souffrir. Nous étions tous dans de -grandes alarmes, à cause de l'incertitude de la confession; nous -n'avions pas peur des tourments, mais nous regardions la fin, et nous -craignions que quelqu'un ne tombât. On faisait tous les jours des -captures, en sorte que l'on rassembla tous les bons sujets des deux -églises qui les soutenaient principalement. - -Avec les chrétiens on prit aussi quelques païens qui les servaient, -car le gouverneur avait fait une ordonnance publique de les chercher -tous. Ces esclaves païens, craignant les tourments qu'ils voyaient -souffrir aux fidèles et poussés par les soldats, accusèrent faussement -les chrétiens des festins de Thyeste, c'est-à-dire des repas de chair -humaine, et de tout ce qu'il ne nous est permis ni de dire, ni de -penser, ni même de croire que jamais des hommes l'aient commis. Ces -calomnies étant divulguées, tout le peuple fut saisi de fureur contre -nous; en sorte que s'il y en avait qui gardassent encore quelque -mesure d'amitié, ils s'emportaient alors frémissant de rage. On voyait -l'accomplissement de la prophétie du Sauveur: «que ceux qui feraient -mourir ses disciples croiraient rendre service à Dieu». (SAINT JEAN, -XVI, 21.) - -Ceux que la fureur du peuple, du gouverneur et des soldats attaqua le -plus violemment furent: Sanctus, diacre, natif de Vienne; Maturus, -néophyte; Attalus, né à Pergame, mais qui avait toujours été le -soutien de ces églises; et Blandine, esclave. Nous tous et -principalement sa maîtresse, qui était du nombre des martyrs, nous -craignions qu'elle n'eût pas même la hardiesse de confesser, à cause -de la faiblesse de son corps. Cependant elle mit à bout ceux qui l'un -après l'autre lui firent souffrir toutes sortes de tourments, depuis -le matin jusqu'au soir. Ils se confessaient vaincus, ne sachant plus -que lui faire; ils admiraient qu'elle respirât encore, ayant tout le -corps ouvert et disloqué, et témoignaient qu'une seule espèce de -torture était capable de lui arracher l'âme, bien loin qu'elle en dût -souffrir tant et de si fortes. Pour elle, la confession du nom -chrétien la renouvelait; son rafraîchissement et son repos était de -dire: «Je suis chrétienne, et il ne se fait point de mal parmi nous.» -Ces paroles semblaient la rendre insensible. - -Le diacre Sanctus souffrit aussi des tourments excessifs. Les païens -espéraient par là en tirer quelque parole indigne de lui, mais il eut -une telle fermeté que jamais il ne leur dit ni son nom, ni sa nation, -ni la ville d'où il était, ni s'il était libre ou esclave. A toutes -ces questions il répondit en latin: «Je suis chrétien.» Ils ne -l'entendirent jamais dire autre chose. Le gouverneur et les bourreaux -en furent tellement irrités contre lui que, ne sachant plus que lui -faire, ils lui appliquèrent enfin sur les parties les plus délicates -des lames de cuivre embrasées. Ainsi brûlé, il demeurait immobile et -ferme dans la confession. Son corps était tout plaie et meurtrissure, -tout retiré, et il n'y paraissait plus de figure humaine. Quelques -jours après, les païens voulurent le remettre à la gêne[122], croyant -le vaincre en appliquant les mêmes tourments à ces plaies enflammées -qui ne pouvaient pas même souffrir d'être touchées avec les mains, ou -du moins qu'il mourrait dans les tourments et épouvanterait les -autres. Mais contre toute apparence, son corps se redressa et se -rétablit à la seconde gêne; il reprit sa première forme et l'usage de -ses membres; en sorte qu'il semblait que ce fût plutôt le panser que -le tourmenter. - - [122] A la torture. - -Biblis, l'une de ceux qui avaient nié, fut appliquée à la gêne, pour -lui faire avouer les impiétés dont on accusait les chrétiens. Les -tourments la réveillèrent comme d'un profond sommeil; ces douleurs -passagères la firent penser aux peines éternelles de l'enfer. «Et -comment, dit-elle, mangerions-nous des enfants, nous à qui il n'est -pas même permis de manger le sang des bêtes?» Dès lors elle se -confessa chrétienne, et fut mise avec les martyrs. (Les chrétiens -observaient encore alors, et plusieurs siècles après, la défense de -manger du sang, portée par l'ancienne loi et confirmée par le concile -des apôtres.) - -Les tourments se trouvant inutiles par la vertu de Jésus-Christ et la -patience des martyrs, on les enferma dans une prison obscure et -incommode; on leur mit les pieds dans des entraves de bois, les -étendant jusqu'au cinquième trou, et on les traita si cruellement, que -la plupart furent étouffés dans la prison. Quelques-uns après avoir -été si violemment tourmentés, qu'ils semblaient ne pouvoir vivre, -quand ils auraient été pansés avec tout le soin imaginable, -demeurèrent dans la prison, privés de tout secours humain, mais -tellement fortifiés par le Seigneur qu'ils consolaient et -encourageaient les autres. D'autres, tout frais et nouvellement pris, -dont les corps n'avaient point été maltraités, ne pouvaient souffrir -l'incommodité de la prison, et y mouraient. - -Pothin, évêque de Lyon, fut de ce nombre. Il était âgé de plus de -quatre-vingt-dix ans, faible et infirme, en sorte qu'à peine -pouvait-il respirer. Le zèle et le désir du martyre le fortifiaient. -Il fut traîné devant le tribunal, conduit par les magistrats et -regardé de tout le peuple, qui jetait toutes sortes d'imprécations -contre lui, comme si c'eût été Jésus-Christ même. Il rendit témoignage -à la vérité; et comme le gouverneur lui demanda qui était le Dieu des -chrétiens, il dit: «Si vous en êtes digne, vous le connaîtrez.» Alors -on ne l'épargna plus, il fut traîné et battu de tous côtés. Ceux qui -étaient proche le frappaient des mains et des pieds, sans aucun -respect pour son âge. Ceux qui étaient loin lui jetaient ce qu'ils -trouvaient dans leurs mains. Tous croyaient commettre une grande -impiété s'ils manquaient à l'insulter, pensant venger ainsi leurs -dieux. A peine respirait-il encore quand il fut jeté dans la prison, -et il y rendit l'âme deux jours après. - -Dans cette prison étaient avec les martyrs ceux qui avaient renié la -première fois qu'ils avaient été pris; car en ce temps-là il ne -servait de rien de nier. Ceux qui avaient confessé étaient enfermés -comme chrétiens, sans être accusés d'autre chose; ceux-ci étaient -gardés comme des meurtriers et des scélérats. En sorte que les uns -étaient soulagés par la joie de leur confession, par l'espérance des -promesses, par l'amour pour Jésus-Christ et par l'esprit du Père; les -autres étaient tourmentés par leur conscience. Cette différence -paraissait au dehors. Les uns avaient le visage gai et plein de -dignité et de grâce, plutôt ornés que chargés de leurs chaînes; -répandant une bonne odeur, qui faisait croire à quelques-uns qu'ils se -servaient de parfums; les autres étaient tristes, abattus et -défigurés; les païens même leur reprochaient leur lâcheté. Ce -spectacle confirmait les autres chrétiens. - -On tira premièrement de prison quatre martyrs pour les exposer aux -bêtes, en un spectacle qui fut donné exprès pour les nôtres. Ces -quatre furent Maturus, Sanctus, Blandine et Attale. Maturus et Sanctus -passèrent de nouveau par tous les tourments, dans l'amphithéâtre, -comme s'ils n'avaient rien souffert auparavant. Ils furent traînés par -les bêtes. On leur fit souffrir tous les maux que le peuple enragé -demandait par divers cris, les uns d'un côté, les autres d'un autre, -et surtout la chaise de fer, où on les fit rôtir, en sorte que l'odeur -frappait les spectateurs; mais ils n'en étaient que plus furieux. Ils -ne purent toutefois tirer autre parole de Sanctus que la confession -qu'il avait accoutumé de faire dès le commencement. Enfin ces deux -martyrs, après avoir longtemps résisté, furent immolés ce jour-là, -ayant tenu lieu, dans ce spectacle, de tous les divers combats de -gladiateurs. - -Blandine fut attachée à une pièce de bois, pour être dévorée par les -bêtes; et ce spectacle donnait courage aux martyrs, à qui elle -représentait le Sauveur crucifié. On la traitait ainsi parce qu'elle -était esclave. Aucune des bêtes ne la toucha; elle fut détachée et -remise dans la prison. Le peuple demandait instamment Attale, car il -était connu. On lui fit faire le tour de l'amphithéâtre avec un -écriteau devant lui, où était en latin: «C'est le chrétien Attale.» Le -peuple frémissait contre lui, mais le gouverneur ayant appris qu'il -était citoyen romain, le fit remettre en prison avec les autres, -attendant la réponse de l'empereur[123], à qui il avait écrit à leur -sujet. - - [123] Marc-Aurèle. - -En cet état, les martyrs firent paraître leur humilité et leur -charité. Ils désiraient tellement d'imiter Jésus-Christ, qu'après -avoir confessé son nom, non-seulement une fois ou deux, mais plusieurs -fois, ayant été exposés aux bêtes, brûlés, couverts de plaies, ils ne -s'attribuaient pas le nom de martyrs et ne nous permettaient pas de le -leur donner. Mais si quelqu'un de nous les nommait martyrs, en leur -écrivant ou en leur parlant, ils s'en plaignaient amèrement. Ils -cédaient ce titre à Jésus-Christ, le vrai et fidèle témoin, le premier -né d'entre les morts, le chef de la vie divine, et faisaient mention -de ceux qui étaient déjà sortis du monde. «Ceux-là, disaient-ils, sont -martyrs que Jésus-Christ a daigné recevoir dans la confession de son -nom, la scellant ainsi par leur mort; nous autres ne sommes que de -petits confesseurs.» Ils priaient les frères avec larmes, de faire -pour eux de ferventes prières afin qu'ils souffrissent jusqu'à la fin, -et ils montraient par leurs actions la force du martyre, parlant aux -païens avec grande liberté. Ils étaient remplis de la crainte de Dieu -et s'humiliaient sous sa main puissante, excusant tout le monde, -n'accusant personne et priant pour ceux qui les maltraitaient. Leur -plus grande application était de retirer de la gueule de l'enfer ceux -qu'il semblait avoir engloutis; car ils ne s'élevait pas de gloire -contre ceux qui étaient tombés, mais ils suppléaient aux besoins des -autres par leur abondance, leur montrant une tendresse maternelle et -répandant pour eux beaucoup de larmes devant le Père céleste. Leur -patience et leurs exhortations donnèrent du cœur à ceux qui avaient -renié la foi, et les disposèrent à confesser. - -Entre les martyrs était un nommé Alcibiade, accoutumé à mener une vie -très-austère et à ne prendre pour toute nourriture que du pain et de -l'eau. Il voulait continuer dans la prison; mais Attale, après son -premier combat de l'amphithéâtre, apprit par révélation qu'Alcibiade -ne faisait pas bien de ne pas user des créatures de Dieu et qu'il -était aux autres une occasion de scandale. Alcibiade se laissa -persuader, et dès lors il mangea de tout avec actions de grâces. Dieu -visitait les martyrs par ses faveurs, et le Saint-Esprit était leur -conseil. - -La réponse de l'empereur vint cependant. Elle portait que l'on fît -mourir ceux qui confesseraient, et que ceux qui nieraient fussent mis -en liberté. Donc au commencement de l'assemblée des jeux solennels qui -se tient en ce lieu-là, et qui est très-nombreuse, parce que toutes -les nations y viennent, le gouverneur fit amener les martyrs à son -tribunal, voulant encore les montrer au peuple et lui en donner le -spectacle. Il les interrogea de nouveau, et fit couper la tête à tous -ceux qui étaient citoyens romains; les autres furent envoyés aux -bêtes. Il examina séparément ceux qui avaient nié, croyant n'avoir -qu'à les renvoyer; mais, contre l'attente des païens, ils -confessèrent, et furent joints à la troupe des martyrs. Quelques-uns -demeurèrent dehors; mais ceux-là n'avaient jamais eu ni trace de foi, -ni respect pour la robe nuptiale, ni pensée de la crainte de Dieu, et -avaient déshonoré la religion par leur conduite. - -Pendant l'interrogatoire, un nommé Alexandre, phrygien de nation et -médecin de profession, qui avait demeuré plusieurs années dans les -Gaules et était connu de tout le monde par sa charité envers Dieu et -sa liberté à publier la doctrine, car il avait part à la grâce -apostolique, Alexandre étant près du tribunal, leur faisait des signes -pour les exciter à la confession de Jésus-Christ, et se donnait tant -d'action que tout le peuple le remarquait. Comme ils étaient indignés -de voir que ceux qui avaient nié confessaient alors, ils s'écrièrent -contre Alexandre, comme s'il en eût été cause. Le gouverneur se tourna -vers lui, et lui demanda qui il était; il dit qu'il était chrétien, et -le gouverneur, en colère, le condamna aux bêtes. Il entra donc le -lendemain dans l'arène avec Attale, que le gouverneur exposa encore -aux bêtes, par complaisance pour le peuple. Après avoir passé par tous -les tourments que l'on pratiquait dans l'amphithéâtre, ils furent -enfin égorgés. Alexandre ne jeta pas un soupir et ne dit pas le -moindre mot, se contenta de s'entretenir avec Dieu en son cœur. -Attale étant mis sur la chaise de fer, comme son corps brûlait et que -l'odeur de la graisse s'élevait, il dit au peuple en latin: «Voilà ce -que c'est de manger des hommes; c'est ce que vous faites ici; pour -nous, nous ne mangeons point d'hommes et ne faisons aucun mal.» On lui -demanda quel nom avait Dieu; et il répondit: «Dieu n'a pas un nom -comme un homme.» - -Après eux tous, le dernier jour des gladiateurs, Blandine fut encore -amenée avec un enfant d'environ quinze ans, nommé Ponticus. On les -avait amenés tous les jours pour voir les supplices des autres, et on -les voulait contraindre à jurer par les idoles. Comme ils demeurèrent -fermes à les mépriser, le peuple entra en fureur contre eux, et, sans -avoir égard ni à l'âge de l'un, ni au sexe de l'autre, ils les firent -passer par tous les tourments, les pressant l'un après l'autre de -jurer. Ils n'en purent venir à bout, car Ponticus était encouragé par -Blandine, en sorte que tout le peuple s'en apercevait. Il souffrit -donc tous les tourments, et rendit l'esprit. Blandine fut la dernière. -Elle allait à la mort avec plus de joie qu'à un festin de noces. Après -les fouets, les bêtes, la chaise ardente; enfin, on l'enferma dans un -filet et on l'exposa à un taureau qui la secoua longtemps. Mais elle -ne sentait rien de ce qu'on lui faisait, par l'espérance et -l'attachement à ce qu'elle croyait et par les entretiens qu'elle avait -avec Jésus-Christ. Enfin elle fut aussi égorgée; et les païens mêmes -disaient qu'ils n'avaient jamais vu une femme tant souffrir. - -Ils ne furent pas contents de la mort des martyrs; ils étendirent la -persécution sur leurs cadavres. Ceux qui avaient été étouffés dans la -prison furent jetés aux chiens et gardés soigneusement nuit et jour, -de peur que nous ne les enterrassions. Ils assemblèrent aussi les -restes de ceux qui avaient souffert dans l'amphithéâtre, c'est-à-dire -ce que les bêtes ou le feu avaient laissé de leurs membres déchirés ou -réduits en charbon, et les têtes coupées des autres, avec leurs -troncs. Ils firent garder tous ces restes pendant plusieurs jours par -des soldats. Les uns frémissaient et grinçaient les dents en regardant -ces reliques; les autres riaient et se moquaient, exaltant leurs -idoles et leur attribuant la punition de leurs ennemis. Les plus -raisonnables témoignaient quelque compassion, et leur faisaient des -reproches en disant: «Où est leur Dieu? et que leur a servi cette -religion qu'ils ont préférée à leur propre vie?» Cependant nous étions -sensiblement affligés de ne pouvoir enterrer ces corps. La nuit n'y -servait de rien. Les gardes ne se laissaient gagner ni par argent ni -par prière; ils semblaient faire un grand profit si ces corps -demeuraient sans sépulture. Après les avoir laissés à l'air, exposés -en spectacle pendant six jours, ils les brûlèrent et les réduisirent -en cendre, puis les jetèrent dans le Rhône afin qu'il n'en parût aucun -reste sur la terre. Ils le faisaient pour ôter aux chrétiens -l'espérance de la résurrection, qui leur donne, disaient-ils, la -confiance de nous introduire une religion étrangère et nouvelle, de -mépriser les tourments et d'aller à la mort avec joie. Voyons -maintenant s'ils ressusciteront, si leur Dieu pourra les secourir et -les tirer de nos mains. - - EUSÈBE, traduit par l'abbé Fleury, dans son _histoire - ecclésiastique_, livre IV, chap. 12 à 15. - - Eusèbe, nommé évêque de Césarée en Palestine, en 315, a laissé une - Histoire ecclésiastique (traduite en français par le président - Cousin), une Chronique allant depuis la création du monde - jusqu'à la 20e année du règne de Constantin[124], une Vie de - Constantin, et la Préparation évangélique. - - [124] L'original grec est perdu; on a conservé heureusement la - traduction latine que saint Jérôme en avait faite et une - traduction en langue arménenne. - - -CANTILÈNE, - -_Dans laquelle se trouve la première mention du nom des Franks_. - -Composée vers 241. - -Aurélien, étant alors tribun de la sixième légion gauloise, battit -près de Mayence les Franks, qui ravageaient toute la Gaule; il en tua -sept cents et en fit prisonniers trois cents, qu'il vendit à l'encan. -Les soldats firent cette chanson à l'occasion de sa victoire: - -«Nous avons tué mille Franks et mille Sarmates ensemble; - -«Nous cherchons maintenant mille, mille, mille, mille, mille -Perses[125].» - - FLAVIUS VOPISCUS, dans les écrivains de l'_Histoire Auguste_. - - [125] L'histoire des Franks est extrêmement obscure et disséminée - dans les écrivains contemporains. A défaut d'un récit, nous - essayerons de résumer dans cette note les événements principaux - de l'histoire de ces barbares. - - C'est vers 240 que les tribus germaniques habitant entre le Rhin, - le Mein, le Weser et la Lippe, formèrent entre elles une - confédération et prirent le nom de Franks (_Franken_), mot dont le - sens paraît répondre à celui du latin _ferox_, fier et belliqueux. - Les tribus qui entrèrent dans cette confédération furent les - Bructères, les Teuctères, les Chamaves, les Sicambres, les Cattes - et les Angrivariens. Le pays des Franks prit le nom de _Francia_ - (France), conservé encore aujourd'hui dans celui de Franconie. - - Depuis 241 jusqu'en 287, les Franks s'emparent de la Batavie, - pillent et dévastent la Belgique. En 287, l'empereur Maximien, - malgré quelques avantages remportés sur eux, leur céda le pays - dévasté des Trévires et des Nerviens, qui comprenait la partie de - la Belgique entre Trèves et Tournay (Toxandrie), à titre de - bénéfice militaire, c'est-à-dire à condition du service militaire - et de l'obéissance envers l'empire. - - Constance Chlore, en 292, battit de nouveau les Franks, mais ne - put pas les détruire ni les chasser; il les força à se soumettre à - l'empire, et leur céda la Germanie inférieure, située entre la - Meuse et le Rhin. - - Cependant les Franks d'outre-Rhin continuèrent à attaquer - l'empire, et la guerre fut continuelle contre eux. Constantin - (306-12) leur fit une guerre acharnée, livra aux bêtes, dans - l'amphithéâtre de Trèves, deux de leur rois; mais il finit, comme - ses prédécesseurs, par admettre un grand nombre de ces barbares - dans les colonies militaires de la Belgique. - - Depuis lors les Franks fournissent de nombreux contingents aux - armées impériales, et leurs rois ou chefs occupent d'importants - emplois à la cour; l'un d'eux, le ripuaire Arbogaste (mort en - 394), est le plus célèbre de ces rois franks vassaux de l'empire. - - En 358, Julien fit la guerre aux Salyens, dont le nom paraît alors - pour la première fois dans l'histoire, et renouvela les traités en - vertu desquels ils étaient établis depuis 287 dans le pays appelé - la Toxandrie, c'est-à-dire entre la Meuse et l'Escaut. C'est la - tribu établie dès cette époque dans la Toxandrie qui est la - principale des tribus franques; c'est elle qui est le noyau de la - nation, et qui deviendra sous Clovis le peuple prépondérant de la - Gaule. - - Arbogaste, qui était général des forces militaires et le maître de - l'empire, lutta contre les Franks d'outre-Rhin et battit leurs - chefs Marcomer et Sunnon. En 407 les Franks essayèrent de défendre - le Rhin contre les Vandales, les Suèves et les Alains, mais ils - furent vaincus. - - Les désordres de l'empire (407-428) permirent aux Franks de - secouer l'autorité romaine et de conquérir de nouveaux territoires - dans la Belgique; les Salyens s'emparèrent de la Morinie, - d'Amiens, Cambray, Tournay, Arras, et étendirent leur domination - jusqu'à la Somme; les Ripuaires prirent Trèves et Cologne (413). - - En 428, Aétius, qui restaura pour un moment l'autorité impériale - dans les Gaules, attaqua les Ripuaires, les battit, et les força - de nouveau à reconnaître la suzeraineté de l'empire. En 431, il - attaqua les Salyens, et battit à Helena leur roi Chlodion (Chloio, - Chlogio, ou Clovis), qui résidait à Dispargum (Duisbourg?). - Vaincus dans d'autres rencontres, les Salyens se soumirent, mais - restèrent maîtres de tous les territoires qu'ils avaient conquis. - - C'est ainsi que s'accomplissaient les conquêtes des barbares. «Les - empereurs, dit l'historien grec Procope, cité par M. de Pétigny, - les empereurs ne pouvaient pas empêcher les barbares d'entrer dans - les provinces; mais les barbares, de leur côté, ne croyaient point - posséder en sûreté les terres qu'ils occupaient tant que le fait - de leur possession n'avait pas été changé en droit par l'autorité - impériale.» - - Les Franks Salyens et Ripuaires firent fidèlement leur devoir dans - la guerre contre Attila. Mérovée, roi des Salyens, et bien - probablement fils de Clodion, était particulièrement dévoué à - Aétius. Après la mort de ce grand général, lâchement assassiné par - l'empereur Valentinien, en 454, les Franks se crurent déliés de - leurs obligations envers l'empire, et pillèrent la Belgique. - Soumis de nouveau par Avitus et par Majorien, les Salyens, qui - avaient chassé leur roi Childéric, prirent pour chef Egidius - maître des milices de la Gaule, et à ce titre chef suprême de tous - les barbares vassaux de l'empire. Egidius fut le dernier des - officiers de l'empire qui ait su maintenir l'autorité du nom - romain. - - Depuis 457 Egidius gouverna les Franks jusqu'en 464, qu'ils - reprirent leur roi Childéric et qu'Egidius mourut, après avoir été - battu par ses ancien sujets. A son tour, Childéric devint maître - des milices vers 469. Peu après, l'empire s'écroula en Italie, et - les monarchies barbares, jusque là vassales et fédérées de - l'empire, devinrent indépendantes, et restèrent enfin maîtresses - des territoires qu'elles avaient conquis. (Cf. l'ouvrage de M. de - Pétigny déjà cité.) - - -SAINT DENIS, PREMIER ÉVÊQUE DE PARIS. - - Vers 250. - -Saint Irénée, successeur de saint Pothin, donna une nouvelle vigueur à -l'église des Gaules; mais après son martyre et les terribles -persécutions de Septime Sévère et de Dèce, l'église des Gaules se -trouva fort affaiblie; on n'y voyait vers le milieu du troisième -siècle que peu d'églises et un assez petit nombre de chrétiens. La -propagation de l'Évangile dans les Gaules se fit lentement, jusqu'à ce -que la miséricorde divine y envoya saint Martin. - -L'état des églises des Gaules toucha les saints évêques des pays -voisins, et le pape saint Fabien envoya sept évêques prêcher dans les -Gaules. Ces sept apôtres furent saint Gatien de Tours, saint Trophime -d'Arles, saint Paul de Narbonne, saint Saturnin de Toulouse, saint -Denis de Paris, saint Austremoine de Clermont et saint Martial de -Limoges. Des six évêques qui vinrent avec saint Denis, ce fut lui qui -porta le plus loin la prédication de l'Évangile; car les autres étant -demeurés dans les pays plus méridionaux, il s'avança jusqu'à Lutèce, -capitale des Parisii, suivi de onze compagnons, parmi lesquels on -remarque les saints Éleuthère et Rustique. Une persécution s'étant -élevée tout d'un coup contre l'Église, comme on cherchait partout les -chrétiens dans l'Occident, les persécuteurs trouvèrent saint Denis à -Lutèce, et le prirent avec saint Rustique, prêtre, et saint Éleuthère, -diacre. Le préfet Fescennius fit battre de verges le saint apôtre, -ainsi que ses compagnons, parce qu'il avait converti beaucoup de gens -à la religion chrétienne. Comme il persévérait très-courageusement -dans la prédication de la foi du Christ, on le coucha sur un gril sous -lequel on avait mis des charbons ardents, et on lui fit en outre -endurer beaucoup d'autres supplices en même temps qu'à ses compagnons. -Mais les martyrs ayant souffert tous ces divers tourments avec un -courage et une joie héroïques, Denis eut avec les autres la tête -tranchée, à Montmartre[126]. - - [126] _Mons Martyrum_, mont des martyrs. - -La tradition nous apprend que ce saint martyr releva sa tête et la -porta dans ses mains en faisant deux mille pas. L'on dit qu'il -s'arrêta non loin des bords de la Seine, dans l'endroit où depuis, en -638, a été fondée par Dagobert Ier l'abbaye de Saint-Denis, pour y -conserver les reliques du saint. - -Sainte Geneviève avait déjà fait bâtir en l'honneur de saint Denis une -première église, qui fut le théâtre de nombreux miracles et qui fut en -très-grande vénération chez les peuples de France du temps de nos -premiers rois. On y venait des extrémités du royaume en pèlerinage. On -y venait aussi faire serment pour déclarer la vérité des choses qu'on -ne pouvait découvrir par les voies ordinaires. Le tombeau du saint y -était orné dès lors de meubles précieux et de beaucoup de richesses; -c'était un monument bâti en forme de tour, ou plutôt environné de -petites tours. Saint Éloi prit plaisir à l'enrichir davantage, et il -en fit l'un des plus grands ornements de la France, avant même qu'on -parlât d'y bâtir une abbaye. Il semble que cette église eût été -choisie dès lors pour le lieu de la sépulture de la famille royale. Au -moins trouve-t-on qu'un fils du roi Chilpéric fut enterré avant le -règne de Dagobert. - -Les honneurs qui se rendaient à saint Denis n'étaient point renfermés -dans les limites du diocèse de Paris; il ne serait pas facile de -compter le nombre des églises qui furent bâties dans toutes les -provinces du royaume en l'honneur du saint, depuis la fondation de -l'abbaye, et principalement depuis le neuvième siècle, où l'on reçut -l'opinion de ceux qui le prenaient pour Denis l'Aréopagite d'Athènes, -converti par saint Paul. - -Les rois de France ont toujours honoré saint Denis comme leur patron -et comme le protecteur de leur couronne, parce qu'il l'était de la -capitale de leur royaume. Ils avaient soin de visiter son tombeau, et -ils venaient demander son intercession avec beaucoup de cérémonie -quand ils étaient sur le point d'aller à la guerre ou de faire quelque -voyage important. Ils y prenaient l'étendard qui devait marcher devant -eux; et l'on sait que l'oriflamme, si célèbre dans notre histoire, -n'était autre chose que la bannière de l'abbaye de Saint-Denis. Ils le -réclamaient dans les combats et les périls; et portant la confiance -qu'ils avaient en sa protection jusqu'au tombeau, ils comptaient -encore pour un avantage et une faveur particulière que leurs cendres -reposassent auprès des siennes. Cette dévotion de nos rois était -aussi celle de leur cour et celle de leurs sujets. C'est peut-être ce -qui a contribué principalement à faire regarder saint Denis comme le -patron et l'apôtre de la France. - - Extrait de: - - BAILLET, _Vies des Saints_; in-4º, 1739; - - LE NAIN DE TILLEMONT, _Mémoires pour l'histoire de l'Église_; - in-4º, 1696. - - -LES BAGAUDES. - - 285. - -Les Bagaudes ont joué un grand rôle dans l'histoire des derniers temps -de l'empire; leurs soulèvements prirent un caractère formidable dans -les anciennes contrées celtiques, telles que la Gaule et le nord de -l'Espagne. - -Dans toutes les contrées soumises à la puissance de Rome, la -population des campagnes était presque uniquement composée d'esclaves, -dont la condition variait à quelques égards chez les différents -peuples compris dans le monde romain, mais était partout inférieure à -celle des serfs du moyen âge. Sous les premiers Césars on se plaignait -déjà en Italie de la diminution du nombre des hommes libres, tandis -que celui des esclaves allait toujours croissant. Dès cette époque la -proportion des hommes libres relativement aux esclaves n'était guère -plus élevée que celle des blancs par rapport aux nègres dans nos -colonies des Antilles. Si le principe de l'esclavage n'avait pas été -aussi profondément enraciné dans les mœurs des nations antiques, cet -état de choses n'aurait pu se soutenir. Ces masses immenses d'hommes -réduits à la condition des bêtes par une aristocratie peu nombreuse -auraient au moins fait quelques efforts pour conquérir leur liberté; -mais la légitimité de l'esclavage était alors reconnue par tout le -monde, par les esclaves comme par les maîtres. Aucun des philosophes, -aucun des législateurs de l'antiquité n'a su concevoir une société -sans esclaves. Le christianisme, en proclamant pour la première fois -sur la terre l'égalité de tous les hommes devant Dieu, put seul opérer -cette grande révolution dans les idées. - -Néanmoins, et malgré l'acquiescement universel du genre humain au -principe de la servitude, il éclatait de temps à autre des révoltes -d'esclaves qui donnèrent quelquefois lieu à des guerres sérieuses. -Sous la république, Spartacus en Italie, Sertorius en Espagne -soulevèrent la population des campagnes, et il n'y eut peut-être pas -de guerres qui aient inspiré plus d'effroi et causé plus d'embarras à -l'aristocratie romaine. - -Dans la Gaule, toute la population agricole était de temps immémorial -réduite à un état de servitude moins complet que l'esclavage romain, -et plus analogue à la condition des serfs de l'époque féodale. Cette -population de cultivateurs attachés à la glèbe n'était point désarmée -comme les misérables esclaves que les Romains tenaient à la chaîne; -elle marchait au combat comme les serfs du moyen âge, sous la -direction de la caste guerrière; en temps de paix, elle travaillait -pour les nobles, seuls propriétaires du sol; elle leur obéissait en -temps de guerre comme à ses commandants-nés. Quelquefois même -l'aristocratie n'était point maîtresse de contenir les mouvements de -cette foule, qui se levait spontanément quand elle croyait le -territoire menacé. César, dans ses expéditions contre la Gaule, trouva -presque partout des alliés parmi les factions aristocratiques; mais -le peuple, fanatisé par les druides, entraînait souvent ses chefs à -combattre malgré eux. Ce fut ainsi que les Bellovaques vaincus -alléguèrent pour excuse de leur résistance, que la guerre avait été -engagée malgré le sénat, ou la caste noble, par la glèbe ignorante. - -Sous la domination impériale la scission devint plus profonde entre le -peuple des campagnes et la caste des propriétaires, qui devenus tout à -fait romains avaient pris droit de cité à Rome, adopté des noms latins -et renié la langue, les mœurs et la religion de leurs ancêtres. -Tandis que les riches possesseurs du sol allaient s'avilir à la cour -des césars, et dissipaient en Italie dans de monstrueuses profusions -leurs immenses revenus, le peuple des campagnes continuait à parler la -langue celtique, à porter l'habit gaulois, et malgré les édits des -empereurs, toujours attaché aux superstitions druidiques, obéissait -avec un fanatisme aveugle aux restes des druides et des fées, qui se -cachaient dans les bois et les déserts, pour se soustraire aux -persécutions exercées contre leur culte. Il y avait là des ferments -d'agitation et de haine qui n'attendaient qu'une occasion pour -éclater. - -Pendant les troubles qui suivirent la mort de Néron (68), les paysans -de la Gaule centrale se soulevèrent sous la conduite d'un des leurs, -nommé _Mariccus_ ou Maric; il se donnait le titre de dieu et de -libérateur des Gaules, ce qui prouve que cette insurrection, comme -toutes les autres du même genre, avait à la fois pour principes le -fanatisme religieux et les souvenirs de l'indépendance nationale[127]. -L'aristocratie des Éduens, secondée par la jeunesse noble, qui -fréquentait en grand nombre les célèbres écoles d'Autun, suffit, en -l'absence des armées romaines, pour comprimer ce mouvement, dont le -chef fut livré aux bêtes. Il faut voir avec quel dédain les historiens -latins parlent de ce plébéien inconnu, _quidam e plebe Boiorum_, qui -avait osé mêler ses obscures destinées aux grands événements de -l'époque. Et quels événements! La querelle d'un Vitellius et d'un -Othon[128]. - - [127] Je ne parle point ici des révoltes de Sacrovir, sous - Tibère, et de Vindex sous Néron. Ces soulèvements eurent un - caractère politique, une allure pour ainsi dire officielle. Ce - n'étaient pas des émeutes populaires, c'étaient des conjurations - d'ambitieux, des mouvements de parti, auxquels se mêlèrent les - plus hauts personnages des cités gauloises. - - [128] TACITE, _Hist._, liv. II, ch. 61. - -Ces soulèvements, dont les premiers symptômes s'étaient manifestés à -l'extinction de la famille des Césars, se développèrent avec bien plus -de gravité dans l'anarchie qui suivit la chute de la dynastie des -Antonins. Déjà, sous le règne de Commode, un simple soldat, nommé -_Maternus_, avait rassemblé dans la Gaule une troupe de bandits et de -déserteurs, si nombreuse qu'il fallut envoyer contre lui une armée -commandée par Niger, général estimé, qui disputa, quelques années plus -tard, l'empire à Sévère. Maternus conçut même l'audacieux projet de -pénétrer secrètement dans Rome, avec quelques-uns de ses soldats -déguisés et d'assassiner l'empereur au milieu d'une fête. Il échoua -dans ce complot, qu'il paya de sa vie; mais l'idée seule n'était point -d'un vulgaire chef de brigand[129]. - - [129] HÉRODIEN. Cet historien, grec de nation, a écrit une - histoire estimée, allant de 180 à 238 ap. J.-C. (L. D.) - -L'insurrection fut encore alors facilement réprimée; l'excès des -misères publiques la fit bientôt reparaître, plus terrible. Pendant -les troubles du troisième siècle la Gaule fut horriblement ravagée par -les barbares et par les armées des généraux romains qui se -disputaient la pourpre impériale. Les villages furent incendiés, les -vignes arrachées, les champs dévastés, la famine et les massacres -décimèrent la population. - -Au milieu de tant de calamités, les usurpateurs, maîtres impitoyables -auxquels l'histoire a conservé le nom de tyrans, n'en faisaient pas -moins agir toutes les rigueurs du fisc pour arracher aux habitants des -campagnes leurs dernières ressources, tandis que les propriétaires, -appauvris, exigeaient le payement des redevances avec une dureté -inaccoutumée. Le désespoir mit enfin la rage au cœur des malheureux -paysans; de toutes parts ils s'armèrent, se jetèrent dans les bois et -dans les landes désertes; puis, réunis en bandes, ils infestèrent les -routes, massacrèrent les propriétaires et les agents du fisc, -pillèrent les petites villes, les habitations isolées, et osèrent -tenir tête aux détachements de soldats qu'on envoyait à leur -poursuite. Ce fut une guerre de buissons et de chicane, une guerre de -chouans ou de guérillas, comme en font toutes les populations -soulevées, mais dont la race celtique semble avoir plus -particulièrement le génie ou l'instinct. - -L'anarchie qui dévorait l'empire ne permettait pas d'employer contre -les paysans révoltés des forces suffisantes, ni surtout de les -poursuivre avec la ténacité et la persévérance qui peuvent seules -triompher de ce genre d'ennemis. Ils s'enhardirent par leurs succès; -leurs rangs se grossirent des hommes de toutes classes qui n'avaient -plus rien à perdre ou qui espéraient gagner au désordre; leurs bandes -devinrent des corps d'armée considérables, qui ne craignirent plus de -s'attaquer même aux grandes villes. En 269, ils prirent et -saccagèrent, après sept mois de siége, l'opulente cité d'Autun, -première alliée des Romains dans les Gaules, objet constant de la -cupidité et de la haine des paysans gaulois, et qui dans son malheur -implora en vain les secours de la puissance romaine, qu'elle avait si -bien servie[130]. - - [130] EUMÈNE, _Panégyr. de Constance_. - -Ce fut alors qu'on commença à donner à ces rassemblements armés le nom -de _Bagaudes_, emprunté à l'idiome celtique. Je ne rapporterai pas ici -toutes les étymologies ridicules qu'on a données de ce nom. Du -Cange[131] en indique une, qui paraît assez plausible; c'est celle -qu'il dérive du mot celtique, _Bagat_, conservé dans la langue -celtique, et qui signifie une troupe, une réunion nombreuse. - - [131] _Glossarium médiæ et infimæ Latinitatis_ (1678).--MM. Didot - ont publié une excellente édition de ce précieux livre. (L. D.) - -Le pillage d'Autun ne fut qu'un des épisodes de cette guerre des -Bagaudes qui éclatait partout en même temps. Sur tous les points du -pays ils avaient des lieux fortifiés qui leur servaient de retraites, -et d'où ils se répandaient dans la campagne. Retranchés dans ces -forts, ils occupaient les avenues des grandes villes où la classe -riche s'était réfugiée, ils interceptaient leurs approvisionnements, -et les rançonnaient lorsqu'ils ne pouvaient les prendre. - -Auprès de Lutèce, cité déjà considérable et siége d'un commerce -florissant, ils s'étaient établis dans la presqu'île que forme la -Marne avant de s'unir à la Seine, au lieu où l'on bâtit depuis une -abbaye consacrée à saint Maur, et qu'on appela Saint-Maur-les-Fossés, -à cause des traces encore existantes du fort des Bagaudes. Cette -position était admirablement choisie pour arrêter à la fois les -arrivages de la Marne et de la Seine; ils s'y maintinrent pendant -plusieurs années. La porte de Lutèce qui ouvrait dans cette -direction, à l'est de la ville, en prit le nom de porte des Bagaudes. -Dans le moyen âge cette même porte s'appela Porte Baudoyer, et la -place où elle était située conserve encore ce nom[132]. Il semble donc -que dans la prononciation le mot _Bagaude_ se rapprochait beaucoup du -mot _badaud_, dérivé d'un ancien radical qui signifiait demeurer, -habiter, et qui s'est conservé dans l'italien _badare_. Le mot latin, -_manens_, manant, en est la traduction littérale. Ainsi, bagaude, -badaud, manant, vilain, paysan, sont autant de termes synonymes, qui -tous désignaient l'_habitant_ serf des campagnes, et qui par cette -raison ont fini par être tous pris en mauvaise part, comme exprimant -l'idée de rusticité, de bassesse et d'ignorance. - - [132] Cette place a disparu récemment, dans les changements qui - ont été faits autour de l'hôtel de ville. (L. D.) - -La guerre des Bagaudes ou la Bagaudie, _Bacaudia_, suivant -l'expression des historiens du Bas-Empire, ne différa en rien de la -_Jacquerie_ du quatorzième siècle. Elle fut provoquée par les mêmes -causes, les maux affreux que l'invasion étrangère faisait peser sur la -population des campagnes, impitoyablement pressurée par les seigneurs -et par le fisc. Elle eut les mêmes effets, le massacre des riches, des -nobles, des fonctionnaires, le pillage des châteaux, l'attaque des -villes, le brigandage sur les routes; elle eut la même marche, les -mêmes vicissitudes et la même fin; on peut dire que l'histoire de -l'une serait presque exactement l'histoire de l'autre. - -Que les rassemblements auxquels on a donné le nom de Bagaudes aient -été composés en grande majorité de paysans serfs, c'est ce dont on ne -saurait douter. Tous les auteurs qui en ont parlé s'expriment -clairement à cet égard. A l'occasion du soulèvement qui éclata de 280 -à 285, après que Carinus eut emmené l'armée des Gaules en Italie, -Eutrope et Aurelius Victor s'accordent à dire que les paysans gaulois, -_rusticani, agrestes_, avaient formé les rassemblements que l'on -nomma _Bagaudes_[133]. La Chronique de Prosper, à l'année 435, dit que -la Bagaudie était une conspiration de tous les serfs de la Gaule. -L'évêque Salvien trace un éloquent tableau des misères du peuple -gaulois[134]. Rien ne fait mieux connaître les véritables causes de -l'insurrection que ces paroles inspirées par une indignation -vertueuse, et comparables aux plus beaux chefs-d'œuvre de l'éloquence -antique. Le saint évêque nous apprend encore que les classes -inférieures ne prenaient pas seules part à la révolte; des hommes même -d'une naissance distinguée et d'une éducation libérale étaient -contraints de chercher un asile parmi les Bagaudes, pour sauver au -moins leur vie, après avoir perdu tous leurs biens par les exactions -du fisc. Cette allégation est confirmée par un fait que rapporte la -Chronique de Prosper à l'année 445. Un médecin d'un mérite éminent, -nommé Eudoxius, fut poursuivi comme un des moteurs du soulèvement de -Bagaudes qui eut lieu à cette époque, et n'échappa au supplice qu'en -se réfugiant chez les Huns. - - [133] EUTROPE, _Hist._, liv. 9. - - [134] Que nous reproduisons plus loin. - -Toutes ces circonstances se retrouvent dans la grande insurrection du -troisième siècle; car ce n'étaient pas non plus des hommes ordinaires -que ces Helianus et ces Amandus, qui furent alors chefs des Bagaudes, -et qui osèrent prendre le titre d'empereurs. Cette ambition, au reste, -fut fatale à leur parti. Tant que les Bagaudes s'étaient bornés à -infester les routes, à massacrer les propriétaires, à piller les -villes, les empereurs s'en étaient peu inquiétés, et les cités -gauloises avaient en vain imploré le secours des armes romaines. Mais -l'usurpation de la pourpre impériale donnait à ces mouvements un autre -caractère. Dès que Dioclétien en fut instruit, il s'empressa d'envoyer -Maximien au delà des Alpes, avec une armée dont la présence suffit -pour dissiper ces bandes, qui n'étaient redoutables qu'en l'absence de -troupes réglées. Maximien fit périr leurs chefs, prit et rasa leurs -forts, entre autres celui qu'ils avaient construit près de Lutèce, -dans la presqu'île de la Marne, et termina cette guerre en 285. - -L'insurrection parut alors étouffée, mais elle ne fut jamais -entièrement éteinte; il y eut toujours quelques bandes disséminées -dans le pays, et le feu de la révolte éclata avec plus de violence et -plus d'étendue que jamais au cinquième siècle, lorsque l'invasion des -Vandales eut fait peser de nouveau sur les habitants des campagnes les -affreuses calamités dont les avait frappés, au troisième siècle, -l'invasion des Alémans. - -Il est à remarquer que les grands rassemblements de Bagaudes se sont -toujours formés dans les contrées vraiment celtiques, dans l'ouest et -le centre de la Gaule, ancien territoire des Galls; dans ces provinces -qui ont été au moyen âge le principal foyer de la jacquerie et de nos -jours même encore le théâtre de la guerre civile. Il n'y eut jamais de -Bagaudes dans la Belgique, où dominait l'esprit militaire de la -Germanie et où se recrutaient les légions. - - PÉTIGNY, _Études sur l'histoire, les lois et les institutions de - l'époque mérovingienne_, 3 vol. in-8º; Paris, A. Durand, 1851; - t. I, p. 192. - - -SAINT MARTIN, ÉVÊQUE DE TOURS. - - 316-400. - -Martin naquit en 316, à Salarie, ville de Pannonie, dont on voit -aujourd'hui les ruines à deux lieues de Sarwar, en Hongrie. Dès sa -jeunesse il montra par toutes ses actions qu'il ne vivait que pour -Dieu. Il avait pour les pauvres un amour ardent; on le vit une fois à -la porte d'Amiens donner la moitié de sa casaque, parce qu'il ne lui -restait aucune autre chose qu'il put donner. Cette action ne manqua -pas de lui attirer des railleries de la part des libertins; mais quand -on ne veut plaire qu'à Jésus-Christ, on est peu sensible aux faux -jugements des hommes, et souvent on reçoit de lui dès ce monde même -l'approbation que ceux-ci refusent; c'est ce qui arriva à Martin. La -nuit suivante, pendant qu'il donnait à ses membres fatigués un court -repos, qu'il avait coutume d'interrompre souvent par la prière, -Jésus-Christ se montra à lui, revêtu de cette moitié de casaque qu'il -avait donnée et environné d'une multitude d'anges à qui il dit: -Martin, qui n'est encore que catéchumène, m'a couvert de cet habit. - -Un ordre de l'empereur obligeant les enfants des officiers et des -soldats vétérans à porter les armes, le père de Martin découvrit -lui-même son fils, et le contraignit de suivre une profession qu'il -jugeait préférable à toute autre. Ainsi Martin entra à quinze ans dans -la cavalerie. Il sut se préserver des vices qui ne déshonorent que -trop la profession des armes, et gagna l'estime de ceux qui vivaient -avec lui. Il fut un soldat vraiment chrétien, exact à remplir ses -devoirs. A l'âge de dix-huit ans il demanda et reçut le baptême. Deux -ans après il se retira du service, malgré les instances de son -tribun, avec lequel il vivait dans une étroite amitié. - -La haute réputation de saint Hilaire l'attira à Poitiers. Quand ce -grand homme eut été élevé sur le siége qu'il a tant illustré, il -voulut ordonner diacre Martin, qui refusa cet honneur par humilité, et -ne consentit qu'à être ordonné exorciste. Peu de temps après, le désir -de revoir sa famille le conduisit en Pannonie. En revenant, il apprit, -comme il traversait l'Italie, que les Ariens opprimaient l'église des -Gaules et qu'ils avaient fait exiler saint Hilaire. Martin choisit -alors une retraite près de Milan, et y pratiqua tous les exercices de -la vie monastique. Ayant appris, en 360, que saint Hilaire retournait -dans son diocèse, il se hâta de se rendre auprès de lui. Ce grand -évêque reçut avec joie son disciple, et lui donna un terrain[135] pour -bâtir un monastère[136], dans lequel on vit bientôt des hommes de -différents pays se réunir pour servir Dieu sous une même discipline. -Saint Martin s'y renferma lui-même pour se sanctifier et conduire les -autres à Jésus-Christ. - - [135] A Ligugé, à deux lieues de Poitiers. - - [136] A peine reste-t-il aujourd'hui quelques vestiges de - l'église de ce monastère, qui est détruit depuis un grand nombre - d'années. L'église paroissiale actuelle a été bâtie sur - l'ancienne cellule de saint Martin. - -Vers l'an 371, le peuple de Tours et des villes voisines le demanda -pour évêque. Il fallut user d'artifice et employer la violence pour -l'arracher de sa solitude. Il joignit toutes les vertus épiscopales à -celles de la profession monastique, qu'il n'abandonna point. Il -conserva toujours la même humilité dans le cœur, la même pauvreté -dans ses habits et dans ses meubles. Il demeura quelque temps dans une -étroite cellule, qui tenait à l'église; mais, ne pouvant souffrir les -visites, qu'il recevait fréquemment, il bâtit de l'autre côté de la -Loire le célèbre monastère de Marmoutier, que l'on regarde comme la -plus ancienne abbaye de France. - -Saint Martin se vit à la tête de quatre-vingts moines, qui rappelaient -le temps des plus austères anachorètes et dont plusieurs furent -enlevés, à cause de leur sainteté, pour être évêques en différentes -villes. Pour lui, il fut comme l'apôtre de toute la Gaule; il dissipa -l'incrédulité des païens, détruisit les temples et fit bâtir des -églises en l'honneur du vrai Dieu dans les lieux où l'on rendait -auparavant aux fausses divinités un culte superstitieux. Partout il -établissait la piété sur la connaissance de Jésus-Christ. Ce qu'il -enseignait de vive voix, il le confirmait par des miracles sans -nombre, et le persuadait, pour ainsi dire, par sa fidélité à le -pratiquer le premier. Son zèle s'étendit jusqu'en Bourgogne, où il -arracha un grand nombre de victimes au démon pour les donner à -Jésus-Christ. Étant un jour dans un bourg rempli de païens, il -entreprit, comme il avait fait ailleurs, de les convertir au vrai Dieu -et de leur faire abandonner leurs vaines superstitions. Après les -avoir exhortés assez longtemps, il leur dit d'abattre un arbre qui -était dans ce lieu et que le peuple regardait avec vénération. Les -païens dirent à saint Martin: Nous voulons bien le couper, pourvu que -vous consentiez à rester dessous. Il accepta la condition. On abattit -l'arbre; il penchait du côté de saint Martin. Les païens le crurent -déjà écrasé; mais le saint ayant fait le signe de la croix, l'arbre se -redressa, et tomba du côté des païens; plusieurs auraient été tués -s'ils n'eussent évité la mort par une prompte fuite. Dieu se servit de -ce miracle pour amollir le cœur féroce des idolâtres et les porter à -demander le baptême. - -Quelquefois il sollicitait auprès des princes le pardon des criminels, -la liberté des captifs, le retour des exilés ou le soulagement des -personnes affligées. Ce fut pour obtenir quelques-unes de ces grâces -qu'il alla à Trèves, vers l'an 383, trouver le tyran Maxime, qui après -s'être révolté contre l'empereur Gratien s'était emparé des Gaules, de -l'Angleterre et de l'Espagne. Martin demanda ces grâces en évêque, -c'est-à-dire sans les acheter par des bassesses. Il faisait connaître -au prince que c'était plaider pour ses propres intérêts que de prendre -en main auprès de lui la cause de la veuve, de l'orphelin ou du -prisonnier; que sa gloire la plus solide était de faire du bien aux -malheureux, et qu'il devait remercier ceux qui lui montraient les -objets sur qui devaient tomber ses faveurs. L'empereur Maxime, loin de -se choquer de cette sainte hardiesse, en conçut plus d'estime pour le -saint évêque, et il le pria plusieurs fois de manger à sa table. Saint -Martin refusa d'abord l'honneur que lui faisait ce prince, mais dans -la suite il crut devoir l'accepter. Maxime convia les plus illustres -de sa cour pour le jour où le saint lui avait promis de dîner avec -lui. Dans le repas, Martin fut assis à la droite du prince, et un -prêtre qui l'avait accompagné fut placé entre le frère et l'oncle de -l'empereur. Quand on donna à boire, l'officier présenta la coupe à -Maxime, qui la fit donner au saint évêque pour la recevoir lui-même de -sa main; mais celui-ci la donna au prêtre dont on vient de parler. -Cette action fut admirée par l'empereur même et de tous les -assistants. - -Vers l'an 400, saint Martin alla recevoir la récompense que Dieu -accorde à ses fidèles serviteurs. - - _Abrégé des vies des Saints_, par RICHARD, t. 2, p. 398. - - -PARIS EN 358. - -Julien[137] passa au moins à Lutèce[138] les deux hivers de 358 et de -359. Il aimait cette bourgade, qu'il appelait sa _chère Lutèce_, et où -il avait rassemblé, autant qu'il avait pu au milieu de ses entreprises -militaires, des savants et des philosophes. Oribase[139] le médecin, -dont il nous reste quelques travaux, y rédigea son abrégé de -Galien[140]; c'est le premier ouvrage publié dans une ville qui devait -enrichir les lettres de tant de chefs-d'œuvre. - - [137] Julien, neveu de Constantin, né en 331, fut nommé - gouverneur des Gaules, avec le titre de césar, puis empereur en - 360; il mourut en 363. Il est aussi célèbre par son apostasie que - par l'habileté de son gouvernement. - - [138] Lutèce (Lutecia) était le nom de la ville des Parisii - (Parisiens). - - [139] Médecin de l'empereur Julien, né à Pergame. Il a laissé un - recueil d'extraits des écrits des anciens médecins. - - [140] Célèbre médecin grec de la fin du second siècle de l'ère - chrétienne. Il reste de lui plusieurs ouvrages importants. - -On se plaît à rechercher l'origine des grandes cités, comme à remonter -à la source des grands fleuves; vous serez bien aise de relire le -propre texte de Julien[141]: - -«Je me trouvais pendant un hiver à ma chère Lutèce; c'est ainsi qu'on -appelle dans les Gaules la ville des Parisii. Elle occupe une île au -milieu d'une rivière[142]; des ponts de bois la joignent aux deux -bords. Rarement la rivière croît ou diminue; telle elle est en été, -telle elle demeure en hiver; on en boit volontiers l'eau, très-pure -et très-riante à la vue. Comme les Parisii habitent une île, il leur -serait difficile de se procurer d'autre eau. La température de l'hiver -est peu rigoureuse, à cause, disent les gens du pays, de la chaleur de -l'Océan, qui, n'étant éloigné que de 900 stades, envoie un air tiède -jusqu'à Lutèce. L'eau de mer est en effet moins froide que l'eau -douce. Par cette raison, ou par une autre que j'ignore, les choses -sont ainsi[143]. L'hiver est donc fort doux aux habitants de cette -terre; le sol porte de bonnes vignes; les Parisii ont même l'art -d'élever des figuiers[144] en les enveloppant de paille de blé comme -d'un vêtement, et en employant les autres moyens dont on se sert pour -mettre les arbres à l'abri de l'intempérie des saisons. - - [141] L'ouvrage de Julien, dont ce fragment est extrait, est - écrit en grec, et porte le titre de _Misopogon_, ce qui veut dire - _haine de la barbe_. C'est une satire contre la ville d'Antioche, - dans laquelle Julien fait semblant d'écrire contre lui-même. La - barbe que portait Julien déplaisait beaucoup aux habitants - d'Antioche. - - [142] Lutèce (Lutecia) était le nom de la ville des Parisii - (Parisiens). - - [143] L'observation des Gaulois-Romains était juste; les hivers - sont plus humides, mais moins froids, aux bords de la mer que - dans l'intérieur des terres. (_Note de Chateaubriand._) - - [144] On voit que le climat de Paris n'a guère changé. Il y a - longtemps que l'on cultive la vigne à Surène. Julien ne se - piquait pas de se connaître en bon vin. Quant aux figuiers, on - les enterre et on les empaille encore à Argenteuil. (_Note de - Chateaubriand._) - -«Or, il arriva que l'hiver que je passais à Lutèce fut d'une violence -inaccoutumée; la rivière charriait des glaçons comme des carreaux de -marbre. Vous connaissez les pierres de Phrygie? tels étaient par leur -blancheur ces glaçons bruts, larges, se pressant les uns les autres, -jusqu'à ce que, venant à s'agglomérer, ils formassent un pont[145]. -Plus dur à moi-même et plus rustique que jamais, je ne voulus point -souffrir que l'on échauffât à la manière du pays, avec des fourneaux, -la chambre où je couchais[146].» - - [145] Julien peint très-bien ce que nous avons vu ces derniers - hivers. Les glaçons que la Seine laisse sur ses bords, après la - débâcle, pourraient être pris pour des blocs de marbre. (_Note de - Chateaubriand._) - - [146] Ces fourneaux étaient apparemment des poêles. - -Julien raconte qu'il permit enfin de porter dans sa chambre quelques -charbons, dont la vapeur faillit l'étouffer. - - CHATEAUBRIAND, _Études ou discours historiques sur la chute de - l'empire romain, la naissance et les progrès du christianisme - et l'invasion des barbares_. - - -GOUVERNEMENT DE JULIEN. - - 359. - -La Gaule commençait à respirer, et Julien, libre un moment des soins -de la guerre, reportait sa sollicitude sur tout ce qui pouvait -contribuer au bien-être des provinces. Veiller à l'égale répartition -de l'impôt, prévenir tout abus de pouvoir, écarter des affaires cette -classe de gens qui spéculent sur les malheurs publics, ne souffrir -chez les magistrats aucune déviation de la stricte équité, telle était -l'occupation de tous ses instants. Ce qui aidait aux réformes dans -cette dernière partie de l'administration, c'est que le prince -siégeait lui-même comme juge, pour peu que les procès eussent -d'importance par la gravité des cas ou par le rang des personnes; et -jamais la justice n'eut de dispensateur plus intègre. Un exemple, -entre mille, suffira pour établir son caractère sous ce rapport. -Numerius, ancien gouverneur de la Narbonnaise, avait à répondre devant -lui à la charge de dilapidation, et, contre l'usage dans les causes -criminelles, les débats étaient publics. Numerius se renferma dans la -dénégation, et les preuves manquaient contre lui. Son adversaire -Delphidius, homme passionné, voyant l'accusation désarmée, ne put -s'empêcher de s'écrier: «Mais, illustre césar, s'il suffit de nier, -où seront désormais les coupables?» A quoi Julien répliqua sans -s'émouvoir: «S'il suffit d'accuser, où seront les innocents?» Ce trait -le peint comme juge. - - AMMIEN MARCELLIN, _Histoire_, liv. XVIII, trad. de M. Savalète. - - Ammien Marcellin, historien latin du quatrième siècle de l'ère - chrétienne, a composé une histoire des empereurs depuis Nerva jusqu'à - Valentinien, en 31 livres, dont les 13 premiers sont perdus. C'est un - ouvrage précieux par les détails exacts qu'il fournit, Ammien ayant - vu lui-même tout ce qu'il raconte dans ses derniers livres; il avait - longtemps servi dans les armées de la Gaule, et fit avec Julien la - campagne de Perse. - - -TYRANNIE DE L'ADMINISTRATION ROMAINE. - - 285-450. - -La société antique, bien différente de la nôtre, ne renouvelait pas -incessamment la richesse par l'industrie. Consommant toujours et ne -produisant plus, elle demandait toujours davantage à la terre, et les -mains qui la cultivaient, cette terre, devenaient chaque jour plus -rares et moins habiles. - -Rien de plus terrible que le tableau que nous a laissé Lactance[147] -de cette lutte meurtrière entre le fisc affamé et la population -impuissante, qui pouvait souffrir, mourir, mais non payer. «Tellement -grande était devenue la multitude de ceux qui recevaient[148] en -comparaison du nombre de ceux qui devaient payer, telle l'énormité -des impôts, que les forces manquaient aux laboureurs, les champs -devenaient déserts, et les cultures se changeaient en forêts..... Je -ne sais combien d'emplois et d'employés fondirent sur chaque province, -sur chaque ville, _magistri_, _rationales_, vicaires des préfets. Tous -ces gens-là ne connaissaient que condamnations, proscriptions, -exactions; exactions, non pas fréquentes mais perpétuelles, et dans -les exactions, d'intolérables outrages.... Mais la calamité publique, -le deuil universel, ce fut quand le fléau du cens ayant été lancé dans -les provinces et les villes, les censiteurs se répandirent partout, -bouleversèrent tout; vous auriez dit une invasion ennemie, une ville -prise d'assaut. On mesurait les champs par mottes de terre, on -comptait les arbres, les pieds de vigne. On inscrivait les bêtes; on -enregistrait les hommes. On n'entendait que les fouets, les cris de la -torture; l'esclave fidèle était torturé contre son maître, la femme -contre son mari, le fils contre son père; et faute de témoignage, on -les torturait pour déposer contre eux-mêmes; et quand ils cédaient -vaincus par la douleur, on écrivait ce qu'ils n'avaient pas dit. Point -d'excuse pour la vieillesse ou la maladie; on apportait les malades, -les infirmes. On estimait l'âge de chacun; on ajoutait des années aux -enfants, on en ôtait aux vieillards; tout était plein de deuil et de -consternation. Encore ne s'en rapportait-on pas à ces premiers agents; -on en envoyait toujours d'autres pour trouver davantage, et les -charges doublaient toujours, ceux-ci ne trouvant rien, mais ajoutant -au hasard, pour ne pas paraître inutiles. Cependant les animaux -diminuaient, les hommes mouraient, et l'on n'en payait pas moins -l'impôt pour les morts[149].» - - [147] Lactance, écrivain chrétien, né vers 250, mort vers 325. Il - fut chargé par Constantin de l'éducation de son fils Crispus. Il - est auteur des ouvrages suivants: _Institutions divines_, - _L'Œuvre de Dieu_, _La Colère de Dieu_, _La Mort des - persécuteurs_. C'est un écrivain élégant, que l'on a surnommé le - Cicéron chrétien. - - [148] L'armée, les fonctionnaires civils, les juges, les - percepteurs ou exacteurs, etc. C'est Dioclétien qui créa - l'administration civile et cette armée d'employés civils. - - [149] LACTANCE, Mort des Persécuteurs. - -Sur qui retombaient tant d'insultes et de vexations endurées par les -hommes libres? Sur les esclaves, sur les colons ou cultivateurs -dépendants, dont l'état devenait chaque jour plus voisin de -l'esclavage. C'est à eux que les propriétaires rendaient tous les -outrages, toutes les exactions dont les accablaient les agents -impériaux. Leur misère et leur désespoir furent au comble à l'époque -dont Lactance vient de nous tracer le tableau. Alors tous les serfs -des Gaules prirent les armes sous le nom de _Bagaudes_[150]. En un -instant ils furent maîtres de toutes les campagnes, brûlèrent -plusieurs villes, et exercèrent plus de ravages que n'auraient pu -faire les barbares. Ils s'étaient choisis deux chefs, Ælianus et -Amandus, qui, selon une tradition, étaient chrétiens. Il ne serait pas -étonnant que cette réclamation des droits naturels de l'homme ait été -en partie inspirée par la doctrine de l'égalité chrétienne. L'empereur -Maximien accabla ces multitudes indisciplinées (en 286)..... - - [150] _Bagat_, en celtique, assemblée, multitude de gens. Ces - révoltes, sans cesse renaissantes, duraient encore au milieu du - cinquième siècle. (L. D.) - -L'avénement de Constantin et du christianisme fut une ère de joie et -d'espérance. Né en Bretagne, comme son père, Constance Chlore, il -était l'enfant, le nourrisson de la Bretagne et de la Gaule. Après la -mort de son père, il réduisit le nombre de ceux qui payaient la -capitation en Gaule de 25,000 à 18,000. L'armée avec laquelle il -vainquit Maxence devait appartenir en grande partie à cette dernière -province. - -Les lois de Constantin sont celles d'un chef de parti qui se présente -à l'empire comme un libérateur, un sauveur: «Loin, s'écrie-t-il, loin -du peuple, les mains rapaces des agents fiscaux! Tous ceux qui ont -souffert de leurs concussions peuvent en instruire les présidents des -provinces. Si ceux-ci dissimulent, nous permettons à tous d'adresser -leurs plaintes à tous les comtes de provinces ou au préfet du -prétoire, s'il est dans le voisinage, afin qu'instruit de tels -brigandages, nous les fassions expier par les supplices qu'ils -méritent[151].» - - [151] Lois de Constantin, dans le Code Théodosien. - -Ces paroles ranimèrent l'empire. La vue seule de la croix triomphante -consolait déjà les cœurs. Ce signe de l'égalité universelle donnait -une vague et immense espérance. Tous croyaient arrivée la fin de leurs -maux. - -Cependant le christianisme ne pouvait rien aux souffrances matérielles -de la société. Les empereurs chrétiens n'y remédièrent pas mieux que -leurs prédécesseurs. Tous les essais qui furent faits n'aboutirent -qu'à montrer l'impuissance définitive de la loi. Que pouvait-elle en -effet, sinon tourner dans un cercle sans issue? Tantôt elle -s'effrayait de la dépopulation, elle essayait d'adoucir le sort du -colon, de le protéger contre le propriétaire, et le propriétaire -criait qu'il ne pouvait plus payer l'impôt; tantôt elle abandonnait le -colon, le livrait au propriétaire, l'enfonçait dans l'esclavage[152], -s'efforçait de l'enraciner à la terre; mais le malheureux mourait ou -fuyait, et la terre devenait déserte. Dès le temps d'Auguste la -grandeur du mal avait provoqué les lois qui sacrifiaient tout à -l'intérêt de la population. Pertinax avait assuré la propriété et -l'immunité des impôts pour dix ans à ceux qui occuperaient les terres -désertes en Italie, dans les provinces et chez les rois alliés. -Aurélien l'imita. Probus fut obligé de transplanter de la Germanie des -hommes et des bœufs pour cultiver la Gaule. Il y fit replanter les -vignes arrachées par Domitien. Maximien et Constance Chlore -transportèrent des Franks et d'autres Germains dans les solitudes du -Hainaut, de la Picardie, du pays de Langres; et cependant la -dépopulation augmentait dans les villes, dans les campagnes. Quelques -citoyens cessaient de payer l'impôt; ceux qui restaient payaient -d'autant plus. Le fisc affamé et impitoyable s'en prenait de tout -déficit aux curiales[153], aux magistrats municipaux. - - [152] La loi finit par identifier le colon à l'esclave. «Que les - colons soient liés par le droit de leur origine, et bien que, par - leur condition, ils paraissent des hommes libres, qu'ils soient - tenus pour serfs de la terre sur laquelle ils sont nés.» (_Code - Justinien._)--«Si un colon se cache ou s'efforce de se séparer de - la terre où il habite, qu'il soit considéré comme ayant voulu se - dérober frauduleusement à son patron, ainsi que l'esclave - fugitif.» (_Code Justinien._) - - [153] Les villes de la Gaule avaient pour les administrer une - curie (assemblée, sénat). Les membres de ces curies étaient - appelés curiales; on les choisissait dans les moyens - propriétaires. Dans les derniers siècles de l'empire leur sort - était devenu intolérable. - -Si l'on veut se donner le spectacle d'une agonie de peuple, il faut -parcourir l'effroyable code par lequel l'empire essaye de retenir le -citoyen dans la cité qui l'écrase, qui s'écroule sur lui. Les -malheureux curiales, les derniers qui eussent encore un patrimoine -dans l'appauvrissement général, sont déclarés les _esclaves_, les -_serfs_ de la chose publique. Ils ont l'honneur d'administrer la cité, -de répartir l'impôt à leurs risques et périls; tout ce qui manque est -sur leur compte[154]. Ils ont l'honneur de payer à l'empereur l'_aurum -coronarium_[155]. Ils sont l'_amplissime sénat_ de la cité, l'ordre -_très-illustre_ de la curie. Toutefois, ils sentent si peu leur -bonheur, qu'ils cherchent sans cesse à y échapper. Le législateur est -obligé d'inventer tous les jours des précautions nouvelles pour -fermer, pour barricader la curie. Étranges magistrats, que la loi est -obligée de garder à vue, pour ainsi dire, et d'attacher à leur chaise -curule. Elle leur interdit de s'absenter, d'habiter la campagne, de se -faire soldats, de se faire prêtres; ils ne peuvent entrer dans les -ordres qu'en laissant leur bien à quelqu'un qui veuille bien être -curiale à leur place. La loi ne les ménage pas: «Certains hommes -lâches et paresseux désertent les devoirs de citoyens.... Nous ne les -libérerons qu'autant qu'ils mépriseront leur patrimoine. Convient-il -que des esprits occupés de la contemplation divine conservent de -l'attachement pour leurs biens[156].» - - [154] Aussi ne disposent-ils pas librement de leur bien. Ils ne - peuvent vendre sans autorisation. Le curiale qui n'a pas - d'enfants ne peut disposer par testament que du quart de ses - biens. Les trois autres quarts appartiennent à la curie. - - [155] Impôts prétendus volontaires, que les curiales étaient - obligés de payer aux empereurs en monnaie ou en couronnes d'or, - dans diverses circonstances heureuses ou malheureuses, pour - témoigner de leur joie ou pour venir en aide au trésor public, à - peu près dans les circonstances où l'on fait aujourd'hui des - adresses au souverain. (L. D.) - - [156] _Code Théodosien_, XII, 1. - -L'infortuné curiale n'a pas même l'espoir d'échapper par la mort à la -servitude. La mort poursuit même ses fils. Sa charge est héréditaire. -La loi exige qu'il se marie, qu'il lui engendre et lui élève des -victimes. Les âmes tombèrent alors de découragement. Une inertie -mortelle se répandit dans tout le corps social. Le peuple se coucha -par terre de lassitude et de désespoir, comme la bête de somme se -couche sous les coups et refuse de se relever. En vain les empereurs -essayèrent par des offres d'immunités, d'exemptions, de rappeler le -cultivateur sur son champ abandonné. Rien n'y fit. Le désert s'étendit -chaque jour. Au commencement du cinquième siècle, il y avait dans -l'_heureuse_ Campanie, la meilleure province de tout l'empire, -528,000 arpents en friche. - -Tel fut l'effroi des empereurs à l'aspect de cette désolation, qu'ils -essayèrent d'un moyen désespéré. Ils se hasardèrent à prononcer le mot -de liberté. Gratien exhorta les provinces à former des assemblées. -Honorius essaya d'organiser celles de la Gaule[157]; il engagea, pria, -menaça, prononça des amendes contre ceux qui ne s'y rendraient pas. -Tout fut inutile, rien ne réveilla le peuple engourdi sous la -pesanteur de ses maux. Déjà il avait tourné ses regards d'un autre -côté. Il ne s'inquiétait plus d'un empereur impuissant pour le bien -comme pour le mal. Il n'implorait plus que la mort, tout au moins la -mort de l'empire et l'invasion des barbares. - - [157] Voici les principales dispositions de la loi de 418:--I. - L'assemblée est annuelle.--II. Elle se tient aux ides - d'août.--III. Elle est composée des honorés, des possesseurs et - des magistrats de chaque province.--IV. Si les magistrats de la - Novempopulanie et de l'Aquitaine, qui sont éloignées, se trouvent - retenus par leurs fonctions, ces provinces, selon la coutume, - enverront des députés.--V. La peine contre les absents sera de - cinq livres d'or pour les magistrats, et de trois pour les - honorés et les curiales.--VI. Le devoir de l'assemblée est de - délibérer sagement sur les intérêts publics. - -Viennent donc les barbares. La société antique est condamnée. Le long -ouvrage de la conquête, de l'esclavage, de la dépopulation, est près -de son terme. Est-ce à dire pourtant que tout cela se soit accompli en -vain, que cette dévorante Rome ne laisse rien sur le sol gaulois, d'où -elle va se retirer? Ce qui y reste d'elle est en effet immense. Elle y -laisse l'organisation, l'administration. Elle y a fondé la _cité_; la -Gaule n'avait auparavant que des villages, tout au plus des villes. -Ces théâtres, ces cirques, ces aqueducs, ces voies que nous admirons -encore, sont le durable symbole de la civilisation fondée par les -Romains, la justification de leur conquête de la Gaule. Telle est la -force de cette organisation, qu'alors même que la vie paraîtra s'en -éloigner, alors que les barbares sembleront près de la détruire, ils -la subiront malgré eux. Il leur faudra, bon gré, mal gré, habiter sous -ces voûtes invincibles qu'ils ne peuvent ébranler; ils courberont la -tête, et recevront encore, tout vainqueurs qu'ils sont, la loi de Rome -vaincue. Ce grand nom d'empire, cette idée de l'égalité sous un -monarque, si opposée au principe aristocratique de la Germanie, Rome -l'a déposée sur cette terre. Les rois barbares vont en faire leur -profit. Cultivée par l'Église, accueillie dans la tradition populaire, -elle fera son chemin par Charlemagne et par saint Louis. Elle nous -amènera peu à peu à l'anéantissement de l'aristocratie, à l'égalité, à -l'équité des temps modernes. - -Voilà pour l'ordre civil. Mais à côté de cet ordre un autre s'est -établi, qui doit le recueillir et le sauver pendant la tempête de -l'invasion barbare. Partout à côté de la magistrature romaine, qui va -s'éclipser et délaisser la société en péril, la religion en a placé -une autre, qui ne lui manquera pas. Le titre romain de _defensor -civitatis_[158] va partout passer aux évêques. Dans la division des -diocèses ecclésiastiques subsiste celle des diocèses impériaux. -L'universalité impériale est détruite, mais l'universalité catholique -apparaît. - - MICHELET, _Histoire de France_, t. I, p. 98[159]. - - [158] Défenseur de la cité. - - [159] Nous ne saurions trop recommander la lecture de cette - poétique et savante histoire à nos lecteurs. - - -IMPOTS ET EXACTIONS.--LES BAGAUDES.--LE PATROCINIAT. - - Vers 435. - -Je parle de ces proscriptions et de ces exactions cruelles par -lesquelles les Romains se ruinent les uns les autres. Mais pourquoi -dis-je qu'ils se ruinent mutuellement? Disons plutôt qu'un petit -nombre opprime une innombrable multitude, et c'est en cela que le -crime paraît plus grand. Il serait plus supportable si chacun -souffrait à son tour ce qu'il fait souffrir aux autres. Mais quel est -ce renversement par lequel on voit les impôts publics devenir la proie -des particuliers. On voit, sous le prétexte du fisc, des hommes privés -s'enrichir des dépouilles du peuple. On dirait que c'est une -conspiration; tout y entre, les supérieurs et les subalternes; les -juges mêmes n'en sont pas exempts. Y a-t-il une ville, un bourg, un -village, où il n'y ait pas autant de petits tyrans qu'il y a de juges -et de receveurs des droits publics? Ils sont fiers du nom qu'ils -portent; ils s'applaudissent de leurs concussions et de leurs -violences, parce que c'est par ce même endroit qu'ils sont craints et -honorés, semblables aux voleurs de grands chemins, qui ne se croient -jamais plus glorieux ni plus dignes d'envie que quand ils sont plus -redoutés. Je le répète donc, est-il une ville où les principaux ne -ruinent les veuves et les orphelins, et ne leur dévorent pour ainsi -dire les entrailles? Les gens de bien ont le même sort; soit que par -mépris des biens de la terre, ils ne veuillent pas se défendre, soit -que n'ayant que leur innocence pour tout appui, ils ne le puissent -pas. Ainsi personne n'est en sûreté; et si vous en exceptez ceux que -leur autorité ou leur crédit rend redoutables, personne n'échappe à -l'avidité de cette espèce de voleurs. Il faut leur ressembler, si l'on -veut éviter de devenir leur proie, et l'on a porté l'injustice -jusqu'à ce point qu'il n'y a de sûreté que pour les méchants et qu'il -n'y en a plus pour les gens de bien. - -Mais quoi, au milieu de cette foule d'hommes injustes, ne se -trouve-t-il pas des personnes amies de la vertu qui protègent les gens -de bien, qui, selon l'expression de l'Écriture, délivrent le pauvre et -l'indigent des mains du pécheur? Non; il n'en est pas, et peu s'en -faut que l'on ne puisse dire avec le Prophète: «Il n'y a pas un homme -qui fasse le bien, il n'en est pas un seul». En effet, les malheureux -trouvent-ils quelque part du secours? Les prêtres mêmes du Seigneur -n'ont pas assez de fermeté pour résister à la violence des -oppresseurs. Parmi ces prêtres, les uns gardent le silence et les -autres ne font pas mieux que s'ils le gardaient; non que tous manquent -de courage, mais une prudence et une politique coupables les -retiennent. Ils se dispensent d'annoncer la vérité; parce que les -méchants ne sont pas disposés à l'écouter; ils portent ce dégoût -jusqu'à la haine et à l'horreur. Loin de respecter et de craindre la -parole de Dieu, ils la méprisent avec un orgueil insolent. Voilà sur -quoi se fondent les prêtres pour autoriser ce silence par lequel ils -ménagent les méchants. Ils n'osent, disent-ils, exposer la vérité avec -toute la force qu'il faudrait, de peur que cette exposition ne serve à -rendre les méchants plus criminels, en les rendant plus rebelles. - -Tandis que l'on use de ces lâches ménagements, les pauvres sont -dépouillés, les veuves gémissent, les orphelins sont opprimés; on en -voit qui, sortis d'une honnête famille, et après avoir reçu une -honnête éducation, sont contraints de chercher un asile chez les -ennemis même du peuple Romain, pour ne pas être les victimes d'une -injuste persécution; prêts à périr par la cruauté dont usent à leur -égard d'autres Romains, ils vont chercher chez les barbares une -humanité qui devrait être le vrai caractère des Romains. J'avoue que -ces barbares chez qui ils se retirent ont des mœurs, un langage, une -manière malpropre de se mettre, qui n'a nul rapport aux coutumes et à -la propreté des Romains; mais n'importe, ils ont moins de peine à se -faire à ces manières qu'à souffrir la cruauté des Romains. Ils passent -au service des Goths, ou se mêlent à des voleurs attroupés, et ne se -repentent point d'avoir pris ce parti, trouvant plus de douceur à -vivre libres en portant le nom d'esclaves qu'à être esclaves en ne -conservant que le seul nom de liberté. Autrefois on estimait et on -achetait bien cher le titre de citoyen romain; aujourd'hui on y -renonce, et on le quitte devenu tout à la fois et vil et détestable. -Or je demande quel plus fort argument pour prouver l'injustice des -Romains que de voir des personnes nobles se résoudre à perdre le nom -de Romains pour échapper à l'injustice de leurs persécuteurs? - -De plus, parmi ceux qui ne se retirent pas chez les barbares, une -partie est contrainte de devenir en quelque sorte semblable à eux. Je -parle d'une grande partie de l'Espagne et des Gaules et de toutes ces -autres provinces de l'empire à qui notre injustice a fait renoncer ou -à qui elle a fait perdre le nom de citoyens Romains. Je parle encore -de ces exilés à qui on a donné le nom de _Bagaudes_; maltraités, -dépouillés, condamnés par des juges injustes, après avoir perdu tout -droit aux immunités de l'empire, ils ne se sont plus mis en peine de -conserver la gloire du nom romain. Après cela, nous leur faisons un -crime de leur malheur. Nous leur donnons un nom odieux, dont nous les -avons forcés de se charger. Nous les traitons de rebelles, après que -par nos vexations nous les avons comme contraints de se soulever. Car -quelle raison les a déterminés à vivre ainsi de vols et de -brigandage? Ne sont-ce pas nos violences? N'est-ce pas l'injustice -des magistrats? Ne sont-ce pas les proscriptions, les rapines, les -concussions de ceux qui s'enrichissent du bien des citoyens, et qui, -sous le prétexte de tributs et d'impôts, augmentent leurs richesses -des dépouilles du peuple? Ce sont des bêtes farouches, qui n'ont de -penchant que pour dévorer. Ce sont des voleurs qui, différents de la -plupart des autres, ne se contentent pas de voler, mais portent la -fureur jusqu'à donner la mort et à se repaître, pour ainsi dire, de -sang. Par ce procédé inhumain, on a forcé de devenir barbares des gens -à qui il n'était plus permis d'être Romains, ou qui ne le pouvaient -être sans périr. Après avoir perdu leur liberté, ils ont pensé à -conserver leur vie. N'est-ce pas là la peinture de ce qui se fait -aujourd'hui[160]. Il est un nombre infini de gens que l'on réduit à -être contraints de se retirer parmi les Bagaudes; ils s'y retireraient -en effet, tant est grande la persécution qu'ils souffrent, si le -défaut de courage ne les empêchait de se résoudre à mener cette vie -vagabonde. Ils gémissent sous le joug de leurs ennemis, et souffrent -un supplice forcé. Accablés sous le poids de la servitude, ils font -des vœux inutiles pour la liberté. Ainsi leur cœur se trouve -partagé; d'une part la violence dont on use à leur égard les porte à -chercher les moyens de se rendre libres; mais cette même violence les -met hors d'état d'exécuter leurs résolutions. - - [160] Il s'agit de la grande révolte des Bagaudes, aux ordres de - Tibat ou Tibaton; cette révolte dura deux ans (435-36). Comme - toujours ceux qui firent cette _Bagaudie_ étaient surtout des - esclaves et des colons. La Bagaudie de 441 paraît être une des - dernières ou même la dernière; ces révoltes avaient commencé vers - 280. - -En vain on dirait que ces sortes de personnes, souvent bizarres dans -leurs désirs, souhaitent de certaines choses et craignent en même -temps qu'on ne les force à les faire. Toutefois, comme ce qu'ils -désirent en cette rencontre est un grand malheur pour eux, la justice -n'exige-t-elle pas de ceux qui les dominent, de ne pas les contraindre -à former de semblables souhaits? Mais après tout n'est-il pas naturel -de voir des malheureux penser à la fuite, tandis qu'on les opprime par -des exactions cruelles, tandis que des proscriptions qui se succèdent -les unes aux autres les mettent dans un danger continuel. S'ils -quittent leurs maisons, c'est qu'ils craignent qu'elles ne deviennent -le théâtre de leurs tourments, et l'exil est pour eux la seule -ressource qui leur reste contre l'oppression. Il est vrai qu'ils se -retirent chez des peuples ennemis; mais ces ennemis mêmes leur -semblent moins redoutables que ceux qui les ruinent par leurs -exactions. Et ces exactions sont d'autant plus insupportables pour -eux, qu'elles sont mal distribuées, que chacun n'en est pas chargé à -proportion du bien qu'il possède, tous ne contribuant pas à des -impositions qui devraient être générales. Car n'y a-t-il pas de la -cruauté à exiger que les pauvres payent ce qui devrait être pris sur -les riches, et que, pour ainsi dire, tout le fardeau tombe sur les -faibles, tandis que les forts ne sont chargés de rien? Ainsi deux -choses concourent à les rendre malheureux, l'envie et la pauvreté; -l'envie s'acharne contre eux, parce qu'ils refusent de payer; la -pauvreté les afflige, parce qu'elle les met hors d'état de satisfaire. -N'est-ce pas là la situation la plus déplorable que l'on puisse -imaginer? - -Voici des choses plus cruelles encore, et des injustices plus criantes -que l'on fait à ces malheureux. On voit les riches se faire une étude -d'inventer de nouveaux tributs pour en charger ensuite le peuple. Ce -serait se tromper que de prétendre justifier les riches en disant que -leurs richesses doivent les empêcher d'en user de la sorte, parce -qu'en augmentant les impôts ils se chargeraient eux-mêmes. Et quoi! -ignorez-vous que les lois ne sont pas pour les riches, hardis et -empressés à faire ces augmentations, parce qu'ils savent bien qu'elles -ne tomberont pas sur eux? Or, tels sont les prétextes auxquels ils ont -recours. Tantôt ce sont des ambassadeurs et tantôt des envoyés -extraordinaires des princes. On les recommande aux personnes qui -tiennent les premiers rangs dans la province, et l'accueil magnifique -qu'on leur offre est toujours la cause de la ruine du peuple. Les -présents qu'on leur fait sont pris sur de nouveaux tributs que l'on -impose, et toujours le pauvre fournit ce que le riche donne; celui-ci -fait sa cour aux dépens de celui-là. - -Ici l'on fait une objection frivole. Peut-on, disent quelques-uns, se -dispenser de faire de ces sortes de réceptions aux ministres des -princes? Non, on ne doit pas s'en dispenser. Mais la justice -n'exige-t-elle pas des riches qu'étant les premiers à imposer, ils -soient aussi les premiers à payer, et que ces longs flots de -compliments et de marques de respect dont ils sont si prodigues soient -soutenus par une libéralité plus réelle? Les pauvres ne sont-ils pas -en droit de leur dire: «Vous voulez que nous portions une partie des -charges publiques, il faut donc que vous portiez l'autre, et que -tandis que nous donnons vous donniez de votre côté»? Ne pourraient-ils -pas même prétendre avec justice que ceux qui recueillent toute la -gloire de ces sortes de réceptions en fissent toute la dépense? Ils se -relâchent cependant sur cet article, et ils demandent seulement un -partage juste et plus humain des impositions publiques. Qu'après tout -la condition des pauvres est à plaindre! Ils payent, et on les force -de payer, sans qu'ils sachent pourquoi on les y force. Car permet-on à -quelqu'un de demander pourquoi il doit payer, ou d'alléguer et de -chercher les raisons qu'il a de payer, ou de demander à être -déchargé? - -Au reste, on ne sait au vrai jusques où va l'injustice des riches que -quand ils viennent à se brouiller entre eux. Alors on entend ceux qui -se croient offensés reprocher aux autres que c'est une injustice -criante de voir deux ou trois hommes faire des traités, inventer des -tributs qui ruinent des provinces entières. C'est là en effet le -caractère des riches; ils croient qu'il est de leur honneur de ne pas -souffrir que l'on décide de rien sans les consulter, prêts à approuver -les choses les plus injustes, pourvu que l'on ait pour eux la -déférence qu'ils croient qu'on leur doit. Guidés par leur seul -orgueil, on les voit, ou pour se venger de ceux qui les avaient -méprisés, ou pour faire briller leur autorité, ordonner les mêmes -choses qu'ils avaient traité d'injustices lorsque les autres les -ordonnaient. Au milieu de ces dissensions, les pauvres sont comme sur -une mer orageuse, toujours battus et agités par les flots qui -s'entrechoquent. Il ne leur reste pas même cette consolation, de -pouvoir dire que les personnes constituées en dignité ne sont pas -toutes injustes; qu'il se trouve des gens de bien qui réparent le mal -que les méchants ont causé, et qui relèvent par de nouveaux remèdes -ceux que l'on avait opprimés par de nouvelles impositions. Il n'en est -pas ainsi. L'injustice est partout égale. Ne voit-on pas que comme les -pauvres sont les premiers que l'on accable, ils sont les derniers que -l'on pense à soulager. Nous l'avons éprouvé, il n'y a pas longtemps, -lorsque le malheur des temps a obligé les empereurs à diminuer les -impôts de quelques villes; ce soulagement qui devait-être répandu -également sur tout le monde, a-t-il été pour d'autres que pour les -riches? Ce n'est point aux pauvres que l'on pense dans ces -conjonctures, et après avoir commencé par les opprimer, on a la dureté -de ne pas seulement penser à les soulager, du moins les derniers. -Pour tout dire en un mot, c'est aux pauvres que l'on fait porter tout -le fardeau des tributs, et ce n'est jamais à eux qu'on en fait sentir -la diminution. - -Quelle serait après cela notre erreur si, traitant les pauvres avec -tant de rigueur, nous croyions que Dieu n'usera d'aucune sévérité à -notre égard, comme s'il nous était permis d'être injustes sans que -Dieu nous fasse sentir le poids de sa justice? Les Romains seuls sont -capables de se souiller par tous les vices qui règnent parmi eux; -nulle autre nation ne les porte à cet excès. On ne voit rien de -semblable chez les Francs, chez les Huns, chez les Vandales, chez les -Goths. Ceux des Romains qui ont cherché un asile dans les provinces -barbares y sont à l'abri des maux qu'ils enduraient sur les terres de -l'empire. Il n'y a rien qu'ils souhaitent avec plus d'ardeur que de -n'avoir plus à vivre sous la domination romaine, plus contents parmi -les barbares que dans le sein de leur patrie. Ne soyons donc plus -surpris de voir les barbares prendre l'ascendant sur nous. Leur nombre -grossit tous les jours, et bien loin que ceux qui s'étaient retirés -parmi eux les quittent pour revenir à nous, nous voyons tous les jours -de nouveaux Romains nous abandonner pour chercher un asile parmi eux. -Une seule chose m'étonne à ce propos; c'est que tout ce qu'il y a de -pauvres et de malheureux parmi nous, n'aient pas recours à ce moyen de -se mettre à l'abri de l'oppression. Ce qui les en empêche, c'est sans -doute la difficulté de transporter leurs familles et le peu de bien -qu'ils ont dans une terre étrangère; forcés par une dure nécessité, -ils ne quittent qu'à regret leurs maisons et leurs troupeaux; mais la -violence et le poids des exactions leur paraît un plus grand mal, et -dans cette extrémité ils prennent la seule ressource qui leur reste, -quelque pénible qu'elle soit. Ils se jettent entre les bras des -riches pour en recevoir de la protection, ils se réduisent à une -triste espèce de servitude[161]. - - [161] Il s'agit du patronage (patrocinium), qui se trouvera - expliqué plus loin, p. 226. - -A dire vrai, je ne désapprouverais pas cette conduite, je croirais -même qu'il y aurait en cela de quoi louer les riches si, pleins de -charité, ils se servaient de leur crédit en faveur des pauvres par une -protection gratuite; si des motifs d'humanité, et non pas d'intérêt, -les portaient à se rendre les défenseurs des opprimés. Mais qui peut -ne pas regarder comme une cruauté dans les riches de les voir ne se -déclarer les protecteurs des pauvres que pour les dépouiller, de ne -défendre des malheureux qu'à condition de les rendre plus malheureux -encore qu'ils n'étaient, c'est-à-dire par la perte de tout leur bien. -Le père alors, pour acheter un peu de protection, est contraint de -livrer ce qu'il avait destiné à être l'héritage de son fils, et l'un -ne peut se mettre à l'abri de l'extrême misère qu'en réduisant l'autre -à l'extrême disette. Voilà tout ce qui revient aux pauvres de la -protection des riches; voilà où aboutissent les secours qu'ils se -vantent de donner. Il paraît bien qu'ils n'ont jamais que leur intérêt -en vue, et qu'en se déclarant pour les pères ils ne cherchent qu'à -ruiner les enfants. - -Telle est la manière dont les riches s'y prennent pour tirer du profit -de tout ce qu'ils font. Il serait à souhaiter que du moins leur façon -de vendre fût semblable à ce qui se pratique dans les autres ventes; -alors il resterait quelque chose à celui qui achète. Mais quel est ce -nouveau genre de commerce dans lequel celui qui vend reçoit sans rien -donner; et dans lequel celui qui achète donne tout sans rien -acquérir? Dans les autres marchés, la condition de celui qui achète -est regardée comme la plus avantageuse, par l'espérance du profit; ici -celui qui vend profite seul, et rien ne reste à celui qui achète. - -Ce n'est là cependant qu'une partie du malheur des pauvres. Voici -quelque chose de plus barbare et de plus criant; on ne peut ni le voir -ni l'entendre sans frémir d'horreur. Il arrive que la plus grande -partie du petit peuple, après avoir été ainsi dépouillés de leurs -terres et de leurs possessions, réduits à ne rien avoir, ne laissent -pas d'être chargés d'impôts; l'exaction est un fardeau dont ils ne -peuvent se décharger, et ce qui semblait devoir être seulement attaché -à leurs terres retombe sur leurs personnes. Quelle injustice cruelle! -Le riche possède, et le pauvre paye! Le fils sans avoir recueilli la -succession de son père se trouve accablé par les mêmes impôts que le -père payait! Imagine-t-on une plus dure extrémité que celle d'être -dépouillé par des usurpateurs particuliers et d'être en même temps -persécuté par des tyrans publics? - -Parmi ces malheureux, ceux à qui il reste quelque prudence naturelle, -ou ceux que la nécessité a rendus prudents, tâchent à devenir les -fermiers[162] des terres qu'ils possédaient auparavant; d'autres se -cherchent des asiles contre la misère, et d'autres enfin, en qui se -trouve une âme moins élevée, se rendent volontairement esclaves, -chassés non-seulement de leur patrimoine, mais encore dégradés du rang -de leur naissance, bannis de leurs maisons, et perdant tout à la fois -le droit qu'ils avaient sur eux-mêmes par la liberté. De là vient le -comble de leur misère; car en perdant la liberté ils perdent presque -la raison; et par un changement qui tient de l'enchantement, des -hommes devenus esclaves sont traités comme des bêtes, et leur -deviennent semblables en quelque sorte en cultivant comme elles les -terres des riches. - - [162] Les colons. - -Cessons donc de nous plaindre avec étonnement de ce que nous devenons -la proie des barbares, nous qui ravissons la liberté à nos -concitoyens. Ces ravages qui désolent les campagnes, ces villes -ruinées et détruites, sont notre ouvrage; nous nous sommes attiré tous -ces maux; et la tyrannie que nous avons exercée contre les autres est, -à dire vrai, la cause de celle que nous éprouvons. Nous l'éprouvons -plus tard que nous ne méritions; Dieu nous a longtemps épargnés, mais -enfin sa main s'est appesantie, et selon l'expression de l'Écriture, -prise dans un autre sens, l'ouvrage de nos mains retombe sur nous. De -malheureux exilés ne nous ont touchés d'aucune compassion; à notre -tour, nous sommes châtiés par l'exil; nous avons trompé les étrangers, -devenus étrangers parmi les barbares, nous souffrons de leur mauvaise -foi; attentifs à profiter des conjonctures du temps, nous nous en -sommes servis pour ruiner des hommes libres; chassés du lieu de notre -naissance, nous éprouvons les mêmes maux. - -Mais que l'aveuglement des hommes est incurable! nous sentons le poids -de la colère de Dieu justement irrité contre nous, et nous nous -dissimulons à nous-mêmes que la justice de Dieu nous poursuit. - - SALVIEN, _du Gouvernement de Dieu_, liv. 5. Traduction du P. - Bonnet. - - Salvien, prêtre, né vers 390, à Trèves, mourut en 484, à Marseille, - où il était prêtre depuis longtemps. Il est auteur des traités _De - la Providence ou du gouvernement de Dieu_, et _De l'Avarice_. Ces - ouvrages sont écrits avec éloquence et énergie. (Voy. plus loin le - récit intitulé: _Conduite du clergé envers les conquérants - Germains_.) - - -MŒURS DES GALLO-ROMAINS. - -Ne voit-on pas dans les Gaules que les plus grands seigneurs n'ont -tiré d'autres fruits de leurs malheurs que de devenir plus déréglés -dans leur conduite? J'ai vu moi-même, dans Trèves, des personnes -nobles et constituées en dignité, quoique dépouillées de leurs biens, -au milieu d'une province ravagée, montrer plus de corruption dans -leurs mœurs qu'on ne remarquait de décadence dans leurs affaires -domestiques. La désolation du pays n'avait pas été si grande qu'il ne -restât encore quelque ressource; mais la corruption des mœurs était -si extrême, qu'elle était sans remède. Les vices, ces cruels ennemis -du cœur, faisaient au dedans plus de ravages que les barbares, -ennemis seulement du corps, n'en faisaient au dehors. Les Romains -étaient eux-mêmes leurs plus cruels ennemis. Je devrais arroser de mes -larmes la peinture des choses dont j'ai été témoin. J'ai vu des -vieillards qui étaient dans les charges publiques, des chrétiens dans -le dernier retour de l'âge, aimer encore la bonne chère et la volupté. -Par où commencer pour leur reprocher leur corruption? Leurs dignités, -leur âge, le nom de chrétiens, le péril qui les menaçait, lequel de -tous ces endroits devait fournir les premiers reproches? Pourrait-on -croire que des vieillards fussent capables de s'abandonner à ces -déréglements pendant la paix, que des jeunes gens le pussent être, -pendant la guerre, que des chrétiens le pussent jamais être? Dignités, -âge, profession, religion, on oubliait tout dans la fureur de la -débauche. Qui n'eût pris les principaux de cette ville pour des -insensés? Cette ardeur n'a pu être ralentie par les destructions -réitérées de cette ville criminelle. Quatre fois Trèves, cette ville -la plus florissante des Gaules, a été prise et ruinée. Le premier -malheur eut dû suffire pour déterminer les habitants à une sincère -conversion, afin qu'une rechute n'attirât pas une seconde punition. -Chose incroyable! le nombre des malheurs n'a fait qu'augmenter le -penchant fatal pour le vice. Tel qu'on nous représente dans la fable -cet hydre dont les têtes renaissaient plus nombreuses à mesure qu'on -les coupait, telle était la ville de Trèves; ses malheurs croissaient, -et en même temps croissait aussi la fureur de ses habitants pour le -libertinage des mœurs. Le châtiment, qui dégoûte ailleurs du vice, en -faisait naître ici un goût plus vif et plus empressé; et il eût été -plus facile de vider Trèves d'habitants que de la purger de cette -fureur impie. - -Cette peinture des désordres de Trèves convient à une ville voisine, -qui lui cédait peu en magnificence. Outre tous les autres vices qui -s'y étaient introduits, l'avarice et l'ivrognerie y dominaient; mais -l'ivrognerie surtout était si fort en usage, que les principaux de la -ville ne purent se résoudre ou n'étaient pas en état de pouvoir sortir -de table lorsque les barbares, maîtres des remparts, entraient de tous -côtés dans la ville. Dieu le permit ainsi, afin de faire voir plus -clairement la raison pourquoi il châtiait les habitants de cette -ville. C'est là que j'ai vu un renversement bien déplorable. On ne -voyait aucune différence de mœurs entre les vieillards et les jeunes -gens; la même indiscrétion dans les discours, la même légèreté, le -même luxe, le même penchant pour l'ivrognerie, les rendait semblables -les uns aux autres. Des hommes âgés, élevés depuis longtemps aux -charges publiques, n'ayant plus que peu de jours à vivre, buvaient -comme eussent pu faire les plus robustes. Les forces, qui leur -manquaient pour marcher, ne leur manquaient pas pour boire; et leurs -jambes ailleurs chancelantes se fortifiaient dans les occasions de -danser. Je raccourcis ce portrait odieux; et pour l'achever d'un seul -trait, je n'ai qu'à dire qu'on a vu dans cette ville la vérité de ce -que disait le Sage, que le vin et les femmes rendent les sages impies -à l'égard de Dieu. - -Après avoir décrit ce qui se faisait dans les plus fameuses villes des -Gaules, que dirai-je des villes moins considérables, si ce n'est -qu'elles ont de même toutes péri par les vices de leurs habitants? Le -crime y avait tellement endurci tous les cœurs, qu'on était au milieu -du péril sans le craindre. On était menacé d'une captivité prochaine, -et on ne la craignait pas. Dieu permettait qu'on demeurât dans cette -insensibilité, afin qu'on ne prît point de précautions pour détourner -sa ruine. Déjà les barbares étaient présents qu'on ne voyait aucune -crainte dans les hommes, et que dans les villes on ne se donnait aucun -mouvement pour se garantir de l'invasion. Personne, à la vérité, -n'avait envie de périr; mais tel était l'aveuglement des pécheurs, -qu'on ne prenait aucun soin pour éviter sa perte. L'intempérance, -l'ivrognerie, l'amour du repos avaient fait naître une négligence et -une indolence incurables. Semblables à ceux dont l'Écriture dit qu'un -assoupissement que Dieu permettait s'était saisi d'eux. Cet -assoupissement que Dieu répand est un présage d'une ruine prochaine; -car l'Écriture nous apprend que quand les iniquités du pécheur sont -montées à un certain point, la Providence l'abandonne à lui-même, et -qu'ainsi livré à son propre sens il court à sa perte. - -Je ne crois pas devoir rien ajouter pour persuader que l'empressement -des hommes pour les plaisirs criminels n'a pas cessé jusqu'à leur -entière destruction. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que cet -aveuglement se perpétuera, et l'on peut prédire que les hommes seront -toujours les mêmes. Voyons-nous qu'aucune des villes et des provinces -qui sont prises ou ravagées par les barbares change de conduite? Y -est-on humilié, pense-t-on à se convertir et se corriger? Tel est le -caractère des Romains; on les voit périr, mais on ne les voit pas se -corriger. Trois fois la première ville des Gaules a été détruite, -trois fois elle a été comme le bûcher de ses habitants. La destruction -même ne fut pas le plus grand mal qu'elle eut à supporter. La misère -accablait ceux que la ruine de leur patrie n'avait pas fait périr. Ce -qui s'était garanti de la mort gémissait dans le malheur. Les uns, -couverts de blessures, traînaient une vie languissante; les autres, à -demi-brûlés, sentaient longtemps les cruels effets de l'incendie. -Ceux-ci périssaient par la faim, et ceux-là par la nudité; un grand -nombre succombaient à la violence du mal ou à la rigueur du froid. -Ainsi la même mort se faisait sentir en mille façons différentes. En -un mot, la ruine d'une seule ville était une calamité pour un grand -nombre d'autres. J'ai vu, et je n'ai pas refusé mon secours aux -misérables, j'ai vu les cadavres des hommes et des femmes confondus, -nus, déchirés, donnant un douloureux spectacle aux habitants des -autres villes, et servant de nourriture aux chiens et aux oiseaux. La -puanteur qu'exhalaient ces corps morts devenait mortelle pour les -vivants, et ceux qui n'avaient pas été enveloppés dans le saccagement -de cette ville ne laissaient pas d'en sentir les mauvais effets. Mais -qu'ont produit toutes ces calamités? Si les choses n'étaient -évidentes, on ne pourrait s'imaginer que les hommes fussent capables -d'un endurcissement si extraordinaire; mais personne n'ignore qu'un -petit nombre de gens de qualité qui étaient restés dans cette ville -ruinée employèrent leurs premiers soins à obtenir des empereurs la -permission de faire célébrer les jeux du cirque. - -Habitants de la ville de Trèves, à qui j'adresse ici la parole, est-il -possible que vous ayez pu conserver de l'empressement pour les jeux du -cirque[163]! Quoi! ce triste état d'une ville prise et saccagée, tant -de sang répandu, tant de tourments soufferts, tant de captifs dans les -fers, tant de maux, n'ont pu vous apprendre à vous modérer! Ah, votre -folie mérite les larmes de tous les hommes de bon sens. A dire le -vrai, vous m'avez paru dignes de pitié lorsque votre ville a été -ruinée; mais je trouve que vous l'êtes bien davantage quand je compare -votre ardeur pour les spectacles. Je croyais bien que les malheurs de -la guerre pouvaient faire perdre les biens temporels, mais je ne -croyais pas qu'ils pussent faire perdre la raison. Vous vous adressez -donc aux empereurs pour obtenir la permission d'ouvrir le théâtre et -le cirque; mais où est la ville, où est le peuple pour qui vous -présentez cette requête? Je regarde, et je ne vois qu'une ville -ensevelie dans ses cendres et un peuple dans les fers; partout je -rencontre ou des cadavres ou des yeux baignés de pleurs. A peine des -restes malheureux ont-ils échappé à la ruine commune, et ces restes -sont dans la douleur et dans la misère, et l'on ne sait si la destinée -de ceux qui ont péri n'est pas plus heureuse que le sort de ceux qui -vivent encore. - - [163] Les combats de gladiateurs étaient encore les principaux - jeux du cirque. - -Mais quel lieu choisirez-vous pour ces jeux sacrilèges? Sera-ce sur le -tombeau de vos citoyens égorgés, au milieu de leur sang répandu et -encore fumant et de leurs ossements dispersés. Trouverez-vous un -endroit dans toute la ville où cette image de la mort et du carnage ne -s'offre à vos yeux? Toutes ces circonstances ne vous ont-elles pas dû -persuader que ce n'est pas le temps de demander des jeux et des fêtes -publiques? Comment oserez-vous donner des marques de joie, environnés -des débris de l'incendie? Et comment oserez-vous rire au milieu de -tant de justes sujets de pleurer? Mais enfin quand il n'y aurait que -cette seule considération à avoir, pensez que par ces spectacles -impies vous allumez contre vous la colère de Dieu. Ah! je ne suis plus -étonné que vous ayez été châtiés par tous les maux que vous avez -soufferts! Une ville que trois renversements n'ont pu corriger -méritait bien de souffrir une quatrième destruction! - - SALVIEN, _du Gouvernement de Dieu_, livre 6. - - -LES TYRANS.--LE PATROCINIAT.--ORIGINES DE LA FÉODALITÉ. - -Chacun essayait de se soustraire aux charges intolérables de la vie -civile. Ce ne fut plus la liberté que l'on rechercha, ce fut la -servitude. On y courut, on s'y précipita. Ce furent les paysans des -frontières, exposés sans défense aux incursions des barbares, qui -donnèrent le signal de cette espèce de désertion. Bientôt elle devint -générale, et au milieu du troisième siècle des villages, des villes -entières renoncent à leur indépendance et se donnent un autre maître -que l'empereur. Le monde romain se brise déjà à ses extrémités; une -multitude infinie de petites sociétés presque imperceptibles se -forment incessamment des blocs qui s'en détachent, et s'abritent au -milieu de ses ruines. Le Code nous les montre se constituant au cœur -même de l'empire, sous la main même de l'empereur, en dépit de toutes -les menaces, par la double influence des spoliations du fisc et des -déprédations des barbares. Il y eut dès lors comme un essai, une -première efflorescence des institutions féodales qui un peu plus tard -couvrirent l'Europe entière. Il y a déjà des _seigneurs_, cachés -encore sous l'ancienne et familière dénomination de _patrons_; et il y -en a autant qu'il se trouve de villages en révolte contre une autorité -qui ne peut plus donner que l'oppression en retour de l'obéissance. - -Ce principe de dissolution devint plus actif à mesure que la force -centrale perdit de son énergie, et devait rester sans contre-poids le -jour où celle-ci cesserait de se faire sentir. Au IIIe siècle, ce ne -sont encore que quelques hameaux isolés qui se séparent de l'empire; -un peu plus tard ce sera la Gaule et la Bretagne. La plupart de ces -_tyrans_ qui remplissent l'histoire des empereurs ne sont que -l'expression et le produit de cette situation nouvelle. Eux aussi sont -des _patrons_, des libérateurs que les provinces opprimées croyaient -se donner contre la tyrannie étrangère. C'étaient les représentants de -cette force de répulsion qui tendait de plus en plus à disloquer ce -grand tout, et à replacer dans l'isolement et l'indépendance les -parties hétérogènes qu'un travail de huit cents ans y avait fait -entrer. Ce malaise s'annonce pour la première fois par les séditions -de la Gaule, sous les règnes d'Auguste et de Tibère, arrive de crise -en crise à son paroxysme sous les Trente Tyrans, se continue à travers -les révoltes de Carausius, d'Allectus, de Maxime, de Constantin dans -la Bretagne, celles de Magnence, de Sylvanus, de Maxime, de -Constantin, de Sébastien dans la Gaule (pour ne parler que de -celles-là), et aboutit enfin, après tant de scissions temporaires, au -partage définitif du Ve siècle. - -Ainsi l'empire d'Auguste ne périt pas d'une autre manière que celui de -Charlemagne; les circonstances étaient les mêmes, les résultats ne -pouvaient différer. Le principe de dissolution qui brisa l'Empire -Romain et qui le fractionna en autant de royaumes barbares qu'il -renfermait de grandes lignes géographiques et de nationalités mal -éteintes brisa l'empire carlovingien à son tour en autant de blocs -qu'il renfermait de royaumes, et chacun de ceux-ci en autant de -parcelles qu'il comptait de châteaux forts. Il continua d'agir sans -interruption, malgré de vains et impuissants efforts, pendant six -cents ans, de Dioclétien à Hugues Capet. Alors on recommença de -nouveau à reconstruire. Ainsi, au point de vue de l'histoire générale, -la formation des royaumes barbares à la chute de l'empire et -l'établissement de la féodalité à la mort de Charlemagne ne sont, à -vrai dire, que des effets de la même cause. Dioclétien, Constantin, -Théodose, Théodoric, Charles Martel, Charlemagne, réussirent un moment -à la paralyser, mais sans pouvoir la détruire. Leurs essais de -reconstruction ont immortalisé leur mémoire, parce que les hommes -admirent volontiers ce qui est grand, et ne demandent aux héros que du -génie; mais si leurs efforts ont pu retarder de quelques années la -formation de la société féodale, elle n'en est pas moins sortie de -terre sous leurs yeux, et elle n'a conservé en s'élevant que les moins -significatives peut-être des empreintes dont ils avaient voulu la -marquer. - -Il faut convenir que les origines de la féodalité ne sont pas toutes -où l'on a coutume de les chercher; et que tels faits qui nous -paraissent nouveaux aux sixième et septième siècles dataient déjà -de trois cents ans. Dans ce nombre il faut placer le plus -caractéristique de tous, le fractionnement du territoire et -l'isolement du pouvoir. Ce mal avait déjà miné l'empire romain avant -de s'attaquer aux sociétés barbares; et lorsqu'il les faisait crouler -à petit bruit du sixième au dixième siècle, il ne faisait que se -continuer. Il faut se donner le spectacle de cette lutte désespérée de -la loi impériale contre un ennemi qui la tuera. - -«Que les laboureurs[164] n'invoquent aucun patronage[165], et qu'ils -soient livrés au supplice si par d'audacieuses fourberies ils -cherchent à se donner de pareils appuis. Quant à ceux qui les -accordent, ils devront payer pour chaque fonds et chaque contravention -une amende de 25 livres d'or; mais que notre fisc ne prenne que la -moitié de ce que les patrons avaient coutume de prendre en totalité.» - - [164] _Code Théodosien_, XI, tit. 24, l. 2. - - [165] Le petit propriétaire, libre de naissance et maître de sa - terre, pour échapper au fisc, à l'impôt, aux exactions et aux - violences de toutes espèces, achetait la protection, le patronage - (_patrocinium_) de quelque puissant personnage, en lui donnant sa - terre et en devenant _colon_, c'est-à-dire à peu près esclave, - lui et sa postérité. Les grands, en devenant patrons d'un grand - nombre de colons, se constituèrent d'immenses propriétés - (_latifundia_) sur lesquelles ils régnaient en seigneurs presque - indépendants. L'usage des _patrocinia_ se continua sous les - Franks par le système de la _recommandation_. (L. D.) - -«Quiconque[166] parmi les officiers, ou dans quelque classe de -citoyens que ce soit, sera convaincu d'avoir accepté un _patronage_, -qu'il soit soumis aux peines de droit. Quand aux possesseurs[167], -qu'on les contraigne, bon gré mal gré, d'obéir aux statuts impériaux -et de contribuer aux charges publiques. Que s'il se trouve des -villages qui, à raison des avantages de leur position ou du nombre de -leurs habitants, osent s'y refuser, qu'on leur inflige tel châtiment -que de droit.» - - [166] _Code Théodosien_, l. 3 (année 395). - - [167] C'est-à-dire aux propriétaires qui avaient cédé leurs - propriétés à des patrons et en étaient devenus les colons, - échangeant la liberté et la propriété contre une espèce - d'esclavage et un peu de sécurité. (L. D.) - -«Quiconque[168] accordera son _patronage_ aux paysans, de quelque -dignité qu'il soit, qu'il soit maître de la milice, comte, proconsul, -vicaire, préfet de la province, tribun, curiale, ou de telle autre -dignité, qu'il paye une amende de 40 livres d'or pour chaque patronage -accordé, s'il ne renonce à l'avenir à une pareille témérité. Et -non-seulement ceux qui accueilleront les paysans dans leur _clientèle_ -seront frappés de l'amende en question, mais ceux qui y recourront -pour échapper à l'impôt en payeront le double.» - - [168] Année 396. - -«Nous avons attaché des peines plus sévères aux lois faites par nos -prédécesseurs pour défendre les _patronages_. Ainsi, à l'avenir, -quiconque sera convaincu d'avoir accordé son patronage à des -laboureurs ou à des villageois propriétaires, qu'il soit dépouillé de -son propre bien. Quant aux laboureurs, qu'ils soient aussi dépouillés -de leurs terres[169].» - - [169] Année 399. - -Toutes ces menaces furent également impuissantes, car la situation -était déjà plus forte que les hommes; la dissolution suivit son cours, -et marcha rapidement vers son terme. - - LEHUËROU, _Histoire des institutions mérovingiennes et - carlovingiennes_, t. I, p. 136. - - Lehuërou, né en 1807, mort en 1843, était professeur à la faculté - des lettres de Rennes. Son ouvrage a paru en 2 vol. in-8º - (1841-43). - - -DE LA RACE CELTIQUE. - -Avant d'amener les Allemands sur le sol de la Gaule et d'assister à ce -nouveau mélange, j'ai besoin de revenir sur tout ce qui précède, -d'évaluer jusqu'à quel point les races diverses établies sur le sol -gaulois avaient pu modifier le génie primitif de la contrée, de -chercher pour combien ces races avaient contribué dans l'ensemble, -quelle avait été la mise de chacune d'elles dans cette communauté, -d'apprécier ce qui pouvait rester d'indigène sous tant d'éléments -étrangers. - -Divers systèmes ont été appliqués aux origines de la France. - -Les uns nient l'influence étrangère; ils ne veulent point que la -France doive rien à la langue, à la littérature, aux lois des peuples -qui l'ont conquise. Que dis-je? s'il ne tenait qu'à eux, on -retrouverait dans nos origines les origines du genre humain. Le -Brigant et son disciple, La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de -la république, dérivent toutes les langues du bas breton; intrépides -et patriotes critiques, il ne leur suffit pas d'affranchir la France, -ils voudraient lui conquérir le monde. Les historiens et les légistes -sont moins audacieux. Cependant l'abbé Dubos ne veut point que la -conquête de Clovis soit une conquête; Grosley affirme que notre droit -coutumier est antérieur à César. - -D'autres esprits, moins chimériques peut-être, mais placés de même -dans un point de vue exclusif et systématique, cherchent tout dans la -tradition, dans les importations diverses du commerce ou de la -conquête. Pour eux notre langue française est une corruption du latin, -notre droit une dégradation du droit romain ou germanique, nos -traditions un simple écho des traditions étrangères. Ils donnent la -moitié de la France à l'Allemagne, l'autre aux Romains; elle n'a rien -à réclamer d'elle-même. Apparemment ces grands peuples celtiques dont -parle tant l'antiquité, c'était une race si abandonnée, si déshéritée -de la nature, qu'elle aura disparu sans laisser trace. Cette Gaule, -qui arma 500,000 hommes contre César, et qui paraît encore si peuplée -sous l'empire, elle a disparu tout entière, elle s'est fondue par le -mélange de quelques légions romaines, ou des bandes de Clovis. Tous -les Français du nord descendent des Allemands, quoiqu'il y ait si peu -d'allemand dans leur langue. La Gaule a péri, corps et biens, comme -l'Atlantide. Tous les Celtes ont péri, et s'il en reste, ils -n'échapperont pas aux traits de la critique moderne. Pinkerton[170] ne -les laisse pas reposer dans le tombeau; c'est un vrai Saxon, acharné -sur eux, comme l'Angleterre sur l'Irlande. Ils n'ont eu, dit-il, rien -en propre, aucun génie original... Il voudrait, dans son amusante -fureur, qu'on instituât des chaires de langue celtique «pour qu'on -apprît à se moquer des Celtes». - - [170] Géographe écossais, né en 1758, mort en 1826. L'ouvrage - principal de Pinkerton est sa _Géographie_. Le livre auquel fait - allusion M. Michelet est intitulé: _Recherches sur les Goths_. - -Nous ne sommes plus au temps où l'on ne pouvait que choisir entre les -deux systèmes et se déclarer partisan exclusif du génie indigène ou -des influences extérieures. Des deux côtés, l'histoire et le bon sens -résistent. Il est évident que les Français ne sont plus les Gaulois; -on chercherait en vain parmi nous ces grands corps blancs et mous! ces -géants enfants qui s'amusèrent à brûler Rome[171]. D'autre part, le -génie français est profondément distinct du génie romain ou -germanique; ils sont impuissants pour l'expliquer. - - [171] Les Celtes étaient divisés en deux rameaux, les Gaulois et - les Kymris ou Belges, et ces populations différaient entre elles - par les caractères physiologiques, la taille, la couleur des - cheveux et des yeux, et par les langues. Les auteurs anciens - constatent chez les Celtes deux types différents: l'un, petit et - aux cheveux bruns; l'autre, grand, aux cheveux blonds ou roux et - aux yeux bleus. Les Gaels ou Gaulois semblent appartenir au - premier, les Kymris au second, De ces deux types, c'est le - premier qui l'a emporté dans la formation de la nation française - et qui lui donne ses caractères les plus tranchés; mais il faut - tenir compte aussi dans la création du type gallo-français, petit - et brun, des influences ibériennes et de la conquête romaine. - - Si les langues celtiques attestent l'existence de deux rameaux dans - la race, elles prouvent en même temps que les Kymris étaient Celtes - et non pas Germains, et qu'ils avaient la plus étroite parenté avec - les Gaels. Modifiés au point de vue de la langue, des mœurs, de la - religion et des institutions, par la conquête romaine, et sans nul - doute aussi par un certain mélange avec les conquérants, les peuples - gaulois sont devenus les Gallo-Romains; c'est dans cette population - que sont venues se fondre les peuplades germaniques qui se sont - établies en Gaule, et qui à leur tour, et dans une certaine - proportion, ont modifié les Gallo-Romains. (L. D.) - -Nous ne prétendons pas rejeter des faits incontestables; nul doute que -notre patrie ne doive beaucoup à l'influence étrangère. Toutes les -races du monde ont contribué pour doter cette Pandore. - -La base originaire, celle qui a tout reçu, tout accepté, c'est cette -jeune, molle et mobile race des Gaels, bruyante, sensuelle et légère, -prompte à apprendre, prompte à dédaigner, avide de choses nouvelles. -Voilà l'élément primitif, l'élément perfectible. - -Il faut à de tels enfants des précepteurs sévères. Ils en recevront et -du Midi et du Nord. La mobilité sera fixée, la mollesse durcie et -fortifiée; il faut que la raison s'ajoute à l'instinct, à l'élan la -réflexion. - - MICHELET, _Histoire de France_, t. I, p. 126. - - -MŒURS DES BARBARES. - -Tout ce qui se peut rencontrer de plus varié, de plus extraordinaire, -de plus féroce dans les coutumes des sauvages, s'offrit aux yeux de -Rome: elle vit d'abord successivement, et ensuite tout à la fois, dans -le cœur et dans les provinces de son empire, de petits hommes maigres -et basanés, ou des espèces de géants aux yeux verts, à la chevelure -blonde lavée dans l'eau de chaux, frottée de beurre aigre ou de -cendres de frêne; les uns nus, ornés de colliers, d'anneaux de fer, de -bracelets d'or; les autres couverts de peaux, de sayons, de larges -braies, de tuniques étroites et bigarrées; d'autres encore la tête -chargée de casques faits en guise de mufles de bêtes féroces; d'autres -encore le menton et l'occiput rasés, ou portant longues barbes et -moustaches. Ceux-ci s'escrimaient à pied avec des massues, des -maillets, des marteaux, des framées, des angons à deux crochets, des -haches à deux tranchants, des frondes, des flèches armées d'os -pointus, des filets et des lanières de cuir, de courtes et de longues -épées; ceux-là enfourchaient de hauts destriers bardés de fer ou de -laides et chétives cavales, mais rapides comme des aigles. En plaine, -ces hommes hostoyaient éparpillés, ou formés en coin, ou roulés en -masse; parmi les bois, ils montaient sur les arbres, objets de leur -culte, et combattaient portés sur les épaules et dans les bras de -leurs dieux. - -Des volumes suffiraient à peine au tableau des mœurs et des usages de -tant de peuples. - -Les Agathyrses, comme les Pictes, se tachetaient le corps et les -cheveux d'une couleur bleue; les gens d'une moindre espèce portaient -leurs mouchetures rares et petites; les nobles les avaient larges et -rapprochées. - -Les Alains ne cultivaient point la terre; ils se nourrissaient de lait -et de la chair des troupeaux; ils erraient avec leurs chariots -d'écorce, de désert en désert. Quand leurs bêtes avaient consommé tous -les herbages, ils remettaient leurs villes sur leurs chariots, et les -allaient planter ailleurs. Le lieu où ils s'arrêtaient devenait leur -patrie. Les Alains étaient grands et beaux; ils avaient la chevelure -presque blonde, et quelque chose de terrible et de doux dans le -regard. L'esclavage était inconnu chez eux; ils sortaient tous d'une -source libre. - -Les Goths, comme les Alains, de race scandinave, leur ressemblaient; -mais ils avaient moins contracté les habitudes slaves, et ils -inclinaient plus à la civilisation. Apollinaire a peint un conseil de -vieillards Goths: «Selon leur ancien usage, leurs vieillards se -réunissent au lever du soleil; sous les glaces de l'âge, ils ont le -feu de la jeunesse. On ne peut voir sans dégoût la toile qui couvre -leur corps décharné; les peaux dont ils sont vêtus leur descendent à -peine au dessous du genou. Ils portent des bottines de cuir de cheval, -qu'ils attachent par un simple nœud au milieu de la jambe, dont la -partie supérieure reste découverte.» Et pourquoi ces Goths étaient-ils -assemblés? Pour s'indigner de la prise de Rome par un Vandale, et pour -élire un empereur romain! - -Le Sarrasin, ainsi que l'Alain, était nomade: monté sur son -dromadaire, vaguant dans des solitudes sans bornes, changeant à chaque -instant de terre et de ciel, sa vie n'était qu'une fuite. - -Les Huns parurent effroyables aux barbares eux-mêmes: ils -considéraient avec horreur ces cavaliers au cou épais, aux joues -déchiquetées, au visage noir, aplati et sans barbe; à la tête en forme -de boule d'os et de chair, ayant dans cette tête des trous plutôt que -des yeux; ces cavaliers dont la voix était grêle et le geste sauvage. -La renommée les représentait aux Romains comme des bêtes marchant sur -deux pieds, ou comme ces effigies difformes que l'antiquité plaçait -sur les ponts. On leur donnait une origine digne de la terreur qu'ils -inspiraient: on les faisait descendre de certaines sorcières appelées -_Aliorumna_, qui, bannies de la société par le roi des Goths Félimer, -s'étaient accouplées dans les déserts avec les démons. - -Différents en tout des autres hommes, les Huns n'usaient ni de feu ni -de mets apprêtés; ils se nourrissaient d'herbes sauvages et de viandes -demi-crues, couvées un moment entre leurs cuisses, ou échauffées entre -leur siége et le dos de leurs chevaux. Leurs tuniques, de toile -colorée et de peaux de rats des champs, étaient nouées autour de leur -cou; ils ne les abandonnaient que lorsqu'elles tombaient en lambeaux. -Ils enfonçaient leur tête dans des bonnets de peau arrondis, et leurs -jambes velues dans des tuyaux de cuir de chèvre. On eût dit qu'ils -étaient cloués sur leurs chevaux, petits et mal formés, mais -infatigables. Souvent ils s'y tenaient assis comme les femmes; ils y -traitaient d'affaires, délibérant, vendant, achetant, buvant, -mangeant, dormant sur le cou étroit de leur bête, s'y livrant, dans un -profond sommeil, à toutes sortes de songes. - -Sans demeure fixe, sans foyer, sans loi, sans habitudes domestiques, -les Huns erraient avec les chariots qu'ils habitaient. Dans ces huttes -mobiles, les femmes façonnaient leurs vêtements, accouchaient, -allaitaient leurs nourrissons jusqu'à l'âge de puberté. Nul, chez ces -générations, ne pouvait dire d'où il venait, car il avait été conçu -loin du lieu où il était né, et élevé plus loin encore. Cette manière -de vivre dans des voitures roulantes était en usage chez beaucoup de -peuples, et notamment parmi les Franks. Majorien surprit un parti de -cette nation: «Le coteau voisin retentissait du bruit d'une noce; les -ennemis célébraient en dansant, à la manière des Scythes, l'hymen d'un -époux à la blonde chevelure. Après la défaite on trouva les -préparatifs de la fête errante, les marmites, les mets des convives, -tout le régal prisonnier et les odorantes couronnes de fleurs........ -Le vainqueur enleva le chariot de la mariée[172]» - - [172] SIDOINE APOLLINAIRE, _Panégyrique de Majorien_. - -Sidoine est un témoin considérable des mœurs des barbares dont il -voyait l'invasion. «Je suis, dit-il, au milieu des peuples chevelus, -obligé d'entendre le langage du Germain, d'applaudir, avec un visage -contraint, au chant du Bourguignon ivre, les cheveux graissés avec du -beurre acide....... Heureux vos yeux, heureuses vos oreilles, qui ne -les voient et ne les entendent point! heureux votre nez, qui ne -respire pas dix fois le matin l'odeur empestée de l'ail et de -l'oignon!» - -Tous les barbares n'étaient pas aussi brutaux. Les Franks, mêlés -depuis longtemps aux Romains, avaient pris quelque chose de leur -propreté et de leur élégance. «Le jeune chef marchait à pied au milieu -des siens; son vêtement d'écarlate et de soie blanche était enrichi -d'or; sa chevelure et son teint avaient l'éclat de sa parure. Ses -compagnons portaient pour chaussure des peaux de bête garnies de tous -leurs poils: leurs jambes et leurs genoux étaient nus; les casaques -bigarrées de ces guerriers montaient très-haut, serraient les hanches, -et descendaient à peine au jarret; les manches de ces casaques ne -dépassaient pas le coude. Par-dessous ce premier vêtement se voyait -une saie de couleur verte bordée d'écarlate, puis une rhénone fourrée, -retenue par une agrafe[173]. Les épées de ces guerriers se -suspendaient à un étroit ceinturon, et leurs armes leur servaient -autant d'ornement que de défense: ils tenaient dans la main droite des -piques à deux crochets, ou des haches à lancer; leur bras gauche était -caché par un bouclier aux limbes d'argent et à la bosse dorée[174].» -Tels étaient nos pères. - - [173] Sorte de manteau en usage chez les peuples des bords du - Rhin. - - [174] S. APOLLINARIUS, lib. IV, _Epist. ad Domnit._ - -Sidoine arrive à Bordeaux, et trouve auprès d'Euric, roi des -Visigoths, divers barbares qui subissaient le joug de la conquête. -«Ici se présente le Saxon aux yeux d'azur: ferme sur les flots, il -chancelle sur la terre. Ici l'ancien Sicambre, à l'occiput tondu, tire -en arrière, depuis qu'il est vaincu, ses cheveux renaissants sur son -cou vieilli; ici vagabonde l'Hérule aux joues verdâtres, qui laboure -le fond de l'Océan, et dispute de couleur avec les algues; ici le -Bourguignon, haut de sept pieds, mendie la paix en fléchissant le -genou[175].» - - [175] APOLLINARIUS, lib. VIII, epist. IX. - -Une coutume assez générale chez tous les barbares était de boire la -cervoise (la bière), l'eau, le lait et le vin, dans le crâne des -ennemis. Étaient-ils vainqueurs, ils se livraient à mille actes de -férocité; les têtes des Romains entourèrent le camp de Varus, et les -centurions furent égorgés sur les autels de la divinité de la guerre. -Étaient-ils vaincus, ils tournaient leur fureur contre eux-mêmes. Les -compagnons de la première ligue des Cimbres que défit Marius furent -trouvés sur le champ de bataille attachés les uns aux autres; ils -avaient voulu impossibilité de reculer et nécessité de mourir. Leurs -femmes s'armèrent d'épées et de haches; hurlant, grinçant des dents de -rage et de douleur, elles frappaient et Cimbres et Romains, les -premiers comme des lâches, les seconds comme des ennemis: au fort de -la mêlée, elles saisissaient avec leurs mains nues les épées -tranchantes des légionnaires, leur arrachaient leurs boucliers, et se -faisaient massacrer. Sanglantes, échevelées, vêtues de noir, on les -vit, montées sur les chariots, tuer leurs maris, leurs frères, leurs -pères, leurs fils, étouffer leurs nouveau-nés, les jeter sous les -pieds des chevaux, et se poignarder. Une d'entre elles se pendit au -bout du timon de son chariot, après avoir attaché par la gorge deux de -ses enfants à chacun de ses pieds. Faute d'arbres pour se procurer le -même supplice, le Cimbre vaincu se passait au cou un lacs coulant, -nouait le bout de la corde de ce lacs aux jambes ou aux cornes de ses -bœufs: ce laboureur d'une espèce nouvelle, pressant l'attelage avec -l'aiguillon, ouvrait sa tombe. - -On retrouvait ces mœurs terribles parmi les barbares du cinquième -siècle. Leur cri de guerre faisait palpiter le cœur du plus intrépide -Romain: les Germains poussaient ce cri sur le bord de leurs boucliers -appliqués contre leurs bouches. Le bruit de la corne des Goths était -célèbre. - -Avec des ressemblances et des différences de coutumes, ces peuples se -distinguaient les uns des autres par des nuances de caractères: «Les -Goths sont fourbes, mais chastes, dit Salvien; les Allamans, -impudiques, mais sincères; les Franks, menteurs, mais hospitaliers; -les Saxons, cruels, mais ennemis des voluptés[176].» Le même auteur -fait aussi l'éloge de la pudicité des Goths, et surtout de celle des -Vandales. Les Taïfales, peuplade de la Dacie, péchaient par le vice -contraire[177]. - - [176] SALVIAN., _De Gubern. Dei_, lib. VII. - - [177] AMMIEN MARCELLIN, liv. XXXI, ch. 9. - -Les Huns, perfides dans les trêves, étaient dévorés de la soif de -l'or. Abandonnés à l'instinct des brutes, ils ignoraient l'honnête et -le déshonnête. Obscurs dans leur langage, libres de toute religion et -de toute superstition, aucun respect divin ne les enchaînait. Colères -et capricieux, dans un même jour ils se séparaient de leurs amis sans -qu'on eût rien dit pour les irriter, et leur revenaient sans qu'on eût -rien fait pour les adoucir[178]. - - [178] AMMIEN MARCELLIN, liv. XXXI, ch. 2. - -Quelques-unes de ces races étaient anthropophages. Un Sarrasin tout -velu et nu jusqu'à la ceinture, poussant un cri rauque et lugubre, se -précipite, le glaive au poing, parmi les Goths arrivés sous les murs -de Constantinople après la défaite de Valens; il colle ses lèvres au -gosier de l'ennemi qu'il avait blessé, et en suce le sang aux regards -épouvantés des spectateurs[179]. Les Scythes de l'Europe montraient ce -même instinct du furet et de la hyène: saint Jérôme[180] avait vu dans -les Gaules les Atticotes, horde bretonne, qui se nourrissaient de -chair humaine: quand ils rencontraient dans les bois des troupeaux de -porcs et d'autre bétail, ils coupaient les mamelles des bergères et -les parties les plus succulentes des pâtres, délicieux festin pour -eux. Les Alains arrachaient la tête de l'ennemi abattu, et de la peau -de son cadavre ils caparaçonnaient leurs chevaux. Les Budins et les -Gélons se faisaient aussi des vêtements et des couvertures de cheval -avec la peau des vaincus, dont ils se réservaient la tête. Ces mêmes -Gélons se découpaient les joues; un visage tailladé, des blessures qui -présentaient des écailles livides, surmontées d'une crête rouge, -étaient le suprême honneur. - - [179] _Idem_, XXXI, 16. - - [180] T. IV, p. 201, _adv. Jovin._, lib. II. - -L'indépendance était tout le fond d'un barbare, comme la patrie était -tout le fond d'un Romain, selon l'expression de Bossuet. Être vaincu -ou enchaîné paraissait à ces hommes de bataille et de solitude chose -plus insupportable que la mort: rire en expirant était la marque -distinctive du héros. Saxon le Grammairien dit d'un guerrier: «Il -tomba, rit et mourut.» Il y avait un nom particulier dans les langues -germaniques pour désigner ces enthousiastes de la mort: le monde -devait être la conquête de tels hommes. - -Les nations entières, dans leur âge héroïque, sont poëtes: les -barbares avaient la passion de la musique et des vers; leur muse -s'éveillait aux combats, aux festins et aux funérailles. Les Germains -exaltaient leur dieu Tuiston dans de vieux cantiques: lorsqu'ils -s'ébranlaient pour la charge, ils entonnaient en chœur le bardit; et -de la manière plus ou moins vigoureuse dont cet hymne retentissait, -ils présageaient le destin futur du combat. - -Chez les Gaulois, les bardes étaient chargés de transmettre le -souvenir des choses dignes de louanges. - -Jornandès raconte qu'à l'époque où il écrivait on entendait encore les -Goths répéter les vers consacrés à leur législateur. Au banquet royal -d'Attila, deux Gépides célébrèrent les exploits des anciens guerriers: -ces chansons de la gloire attablée animaient d'un attendrissement -martial le visage des convives. Les cavaliers qui exécutaient autour -du cercueil du héros tartare une espèce de tournoi funèbre, -chantaient: «C'est ici Attila, roi des Huns, engendré par son père -Mundzuch. Vainqueur des plus fières nations, il réunit sous sa -puissance la Scythie et la Germanie, ce que nul n'avait fait avant -lui. L'une et l'autre capitale de l'Empire Romain chancelaient à son -nom: apaisé par leur soumission, il se contenta de les rendre -tributaires. Attila, aimé jusqu'au bout du destin, a fini ses jours, -non par le fer de l'ennemi, non par la trahison domestique, mais sans -douleurs, au milieu de la joie. Est-il une plus douce mort que celle -qui n'appelle aucune vengeance?[181]» - - [181] Jornandès. Chap. 45. - -Un manuscrit originaire de l'abbaye de Fulde, maintenant à Cassel, a -par hasard sauvé de la destruction le fragment d'un poëme teutonique -qui réunit les noms d'Hildebrand, de Théodoric, d'Hermanric, d'Odoacre -et d'Attila. Hildebrand, que son fils ne veut pas reconnaître, -s'écrie: «Quelle destinée est la mienne! J'ai erré hors de mon pays -soixante hivers et soixante étés, et maintenant il faut que mon propre -enfant m'étende mort avec sa hache, ou que je sois son meurtrier.» - -L'Edda (l'aïeule), recueil de la mythologie scandinave, les Sagga ou -les traditions historiques des mêmes pays, les chants des Scaldes -rappelés par Saxon le Grammairien, ou conservés par Olaüs Wormius dans -sa _Littérature runique_, offrent une multitude d'exemples de ces -poésies. J'ai donné ailleurs[182] une imitation du poëme lyrique de -Lodbrog, guerrier scalde et pirate. «Nous avons combattu avec -l'épée......... Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient -des cris de joie.......... Les vierges ont pleuré longtemps......... -Les heures de la vie s'écoulent: nous sourirons quand il faudra -mourir.» Un autre chant tiré de l'Edda reproduit la même énergie et la -même férocité. - - [182] _Martyrs_, liv. VI. - - Pugnavimus ensibus. . . . . . . - . . . . . . . . . . . . . . . . - Vitæ elapsæ sunt horæ: - Ridens moriar. - - On trouvera plus loin ce chant reproduit tout entier. - -Hogni et Gunar, deux héros de la race des Nifflungs, sont prisonniers -d'Attila. On demande à Gunar de révéler où est le trésor des -Nifflungs, et d'acheter sa vie pour de l'or. - -Le héros répond: - -«Je veux tenir dans ma main le cœur d'Hogni, tiré sanglant de la -poitrine du vaillant héros, arraché avec un poignard émoussé du sein -de ce fils de roi. - -«Ils arrachèrent le cœur d'un lâche qui s'appelait Hialli; ils le -posèrent tout sanglant sur un plat, et l'apportèrent à Gunar. - -«Alors Gunar, ce chef du peuple, chanta: «Ici je vois le cœur -sanglant d'Hialli; il n'est pas comme le cœur d'Hogni le brave; il -tremble sur le plat où il est placé; il tremblait la moitié davantage -quand il était dans le sein du lâche.» - -«Quand on arracha le cœur d'Hogni de son sein, il rit; le guerrier -vaillant ne songea pas à gémir. On posa son cœur sanglant sur un -plat, et on le porta à Gunar. - -«Alors ce noble héros, de la race des Nifflungs, chanta: Ici je vois -le cœur d'Hogni le brave; il ne ressemble pas au cœur d'Hialli le -lâche; il tremble peu sur le plat où on l'a placé; il tremblait la -moitié moins quand il était dans la poitrine du brave. - -«Que n'es-tu, ô Atli (Attila), aussi loin de mes yeux que tu le seras -toujours de nos trésors! En ma puissance est désormais le trésor caché -des Nifflungs; car Hogni ne vit plus. - -«J'étais toujours inquiet quand nous vivions tous les deux, maintenant -je ne crains rien; je suis seul!» - -Ce dernier trait est d'une tendresse sublime. - -Ce caractère de la poésie héroïque primitive est le même parmi tous -les peuples barbares; il se retrouve chez l'Iroquois qui précéda la -société dans les forêts du Canada, comme chez le Grec redevenu -sauvage, qui survit à la société sur ces montagnes du Pinde, où il -n'est resté que la muse armée. «Je ne crains pas la mort, disait -l'Iroquois; je me ris des tourments. Que ne puis-je dévorer le cœur -de mes ennemis!» - -«Mange, oiseau (c'est une tête qui parle à un aigle, dans l'énergique -traduction de M. Fauriel); mange, oiseau, mange ma jeunesse; -repais-toi de ma bravoure; ton aile en deviendra grande d'une aune, et -ta serre d'un empan[183].» - - [183] Chants populaires de la Grèce. - -Les lois mêmes étaient du domaine de la poésie. Un homme d'un rare -talent dans l'histoire, M. Thierry, a fort ingénieusement remarqué que -les _premières lignes du prologue_ de la loi salique semblent être le -texte littéral d'une ancienne chanson; il les rend ainsi, d'un style -ferme et noble: - -«La nation des Franks, illustre, ayant Dieu pour fondateur, forte sous -les armes, ferme dans les traités de paix, profonde en conseil, noble -et saine de corps, d'une blancheur et d'une beauté singulières, -hardie, agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi -catholique, libre d'hérésie; lorsqu'elle était encore sous une -croyance barbare, avec l'inspiration de Dieu, recherchant la clef de -la science, selon la nature de ses qualités; désirant la justice, -gardant sa pitié; la _loi salique_ fut dictée par les chefs de cette -nation, qui en ce temps commandaient chez elle. - -«Vive le Christ, qui aime les Franks! Qu'il regarde leur royaume...... -Cette nation est celle qui, petite en nombre, mais brave et forte, -secoua de sa tête le dur joug des Romains.» - -La métaphore abondait dans les chants des scaldes: les fleuves sont la -_sueur de la terre et le sang des vallées_, les flèches sont les -_filles de l'infortune_, la hache est la _main de l'homicide_, l'herbe -est la _chevelure de la terre_, la terre est le _vaisseau qui flotte -sur les âges_, la mer est le _champ des pirates_, un vaisseau est leur -_patin_ ou le _coursier_ des flots. - -Les Scandinaves avaient de plus quelques poésies mythologiques. «Les -déesses qui président aux combats, les belles Walkyries, étaient à -cheval, couvertes de leur casque et de leur bouclier. Allons, -disent-elles, poussons nos chevaux au travers de ces mondes tapissés -de verdure, qui sont la demeure des dieux.» - -Les premiers préceptes moraux étaient aussi confiés en vers à la -mémoire: «L'hôte qui vient chez vous a les genoux froids, donnez-lui -du feu. Il n'y a rien de plus inutile que de trop boire de bière: -l'oiseau de l'oubli chante devant ceux qui s'enivrent, et leur dérobe -leur âme. Le gourmand mange sa mort. Quand un homme allume du feu, la -mort entre chez lui avant que ce feu soit éteint. Louez la beauté du -jour quand il sera fini. Ne vous fiez ni à la glace d'une nuit, ni au -serpent qui dort, ni au tronçon de l'épée, ni au champ nouvellement -semé.» - -Enfin les barbares connaissaient aussi les chants d'amour: «Je me -battis dans ma jeunesse avec les peuples de Devonstheim, je tuai leur -jeune roi; cependant une fille de Russie me méprise. - -«Je sais faire huit exercices: je me tiens ferme à cheval, je nage, je -glisse sur des patins, je lance le javelot, je manie la rame; -cependant une fille de Russie me méprise[184].» - - [184] _Les deux Edda, les Sagga_; WORM., _Litt. runic._; MALLET, - _Hist. de Danemark_. - -Plusieurs siècles après la conquête de l'empire romain, l'usage des -hymnes guerriers continua: les défaites amenaient des complaintes -latines, dont l'air est quelquefois noté dans les vieux manuscrits: -Angelbert gémit sur la bataille de Fontenay et sur la mort de Hugues, -bâtard de Charlemagne. La fureur de la poésie était telle, qu'on -trouve des vers de toutes mesures jusque dans les diplômes du -huitième, du neuvième et du dixième siècle. Un chant teutonique -conserve le souvenir d'une victoire remportée sur les Normands, l'an -881, par Louis, fils de Louis le Bègue. «J'ai connu un roi appelé le -seigneur Louis, qui servait Dieu de bon cœur, parce que Dieu le -récompensait.... Il saisit la lance et le bouclier, monta promptement -à cheval, et vola pour tirer vengeance de ses ennemis[185].» Personne -n'ignore que Charlemagne avait fait recueillir les anciennes chansons -des Germains. - - [185] _Rerum Gall. et Franc. Script._, tom. IX, pag. 99. - -La chronique saxonne donne en vers le récit d'une victoire remportée -par les Anglais sur les Danois, et l'Histoire de Norvège, l'apothéose -d'un pirate du Danemark, tué avec cinq autres chefs de corsaires sur -les côtes d'Albion[186]. - - [186] Voyez ces chants dans l'_Histoire de la Conquête de - l'Angleterre par les Normands_, de M. A. Thierry, tom. I, pag. - 131 de la 3e édition. - -Les nautoniers normands célébraient eux-mêmes leurs courses; un d'entre -eux disait: «Je suis né dans le haut pays de Norvège, chez des peuples -habiles à manier l'arc; mais j'ai préféré hisser ma voile, l'effroi -des laboureurs du rivage. J'ai aussi lancé ma barque parmi les -écueils, _loin du séjour des hommes_.» Et ce scalde des mers avait -raison, puisque les _Danes_ ont découvert le Vineland ou l'Amérique. - -Ces rhythmes militaires se viennent terminer à la chanson de Roland, -qui fut comme le dernier chant de l'Europe barbare. «A la bataille -d'Hastings, dit admirablement le grand peintre d'histoire que je viens -de citer, un Normand appelé Taillefer poussa son cheval en avant du -front de la bataille, et entonna le chant des exploits, fameux dans -toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland. En chantant il jouait de -son épée, la lançait en l'air avec force, et la recevait dans sa main -droite; les Normands répétaient ses refrains, ou criaient: Dieu aide! -Dieu aide!» - -Wace nous a conservé le même fait dans une autre langue: - - Taillefer, qui moult bien chantoit, - Sur un cheval qui tost alloit, - Devant eus alloit chantant - De Karlemagne et de Rollant, - Et d'Olivier et des vassaux - Qui moururent à Rainschevaux. - -Cette ballade héroïque, qui se devrait retrouver dans le roman de -Roland et d'Olivier, de la bibliothèque des rois Charles V, VI et -VII[187], fut encore chantée à la bataille de Poitiers. - - [187] DU CANGE, voce _Cantilena Rollandi_; _Mém. de l'Ac. des - Inscript._, tom. I, part. I, pag. 317; _Hist. litt. de la - France_, tom. VII, Avertiss., pag. 73. - -Les poésies nationales des barbares étaient accompagnées du son du -fifre, du tambour et de la musette. Les Scythes, dans la joie des -festins, faisaient résonner la corde de leur arc. La cithare ou la -guitare était en usage dans les Gaules, et la harpe dans l'île des -Bretons: il y avait trois choses qu'on ne pouvait saisir pour dettes -chez un homme libre du pays de Galles: son cheval, son épée et sa -harpe. - -Dans quelles langues tous ces poëmes étaient-ils écrits ou chantés? -Les principales étaient la langue celtique, la langue slave, les -langues teutonique et scandinave: il est difficile de savoir à quelle -racine appartenait l'idiome des Huns. L'oreille dédaigneuse des Grecs -et des Romains n'entendait dans les entretiens des Franks et des -Tartares que des croassements de corbeaux ou des sons non articulés, -sans aucun rapport avec la voix humaine; mais quand les barbares -triomphèrent, force fut de comprendre les ordres que le maître donnait -à l'esclave. Sidoine Apollinaire félicite Syagrius de s'exprimer avec -pureté dans la langue des Germains: «Je ris, dit le littérateur -puéril, en voyant un _barbare_ craindre devant vous de faire un -_barbarisme_ dans sa langue.» Le quatrième canon du concile de Tours -ordonne que chaque évêque traduira ses sermons latins en langue romane -et tudesque. Louis le Débonnaire fit mettre la _Bible_ en vers -teutons. Nous savons, par Loup de Ferrières, que sous Charles le -Chauve on envoyait les moines de Ferrières à Pruym, pour se -familiariser avec la langue germanique. On fit connaître à la même -époque les caractères dont les Normands se servaient pour garder la -mémoire de leurs chansons; ces caractères s'appelaient _runstabath_; -ce sont des lettres runiques: on y joignit celles qu'Ethicus avait -inventées auparavant, et dont saint Jérôme avait donné les -signes...... - -Passons à la religion des barbares. Les historiens nous disent que les -Huns n'en avaient aucune: nous voyons seulement qu'ils croyaient, -comme les Turcs, à une certaine fatalité. Les Alains, comme les -peuples d'origine celtique, révéraient une épée nue fichée en terre. -Les Gaulois avaient leur terrible _Dis_, père de la Nuit, auquel ils -immolaient des vieillards sur le _dolmen_, ou la pierre druidique; les -Germains adoraient la secrète horreur des forêts. Autant la religion -de ceux-ci était simple, autant celle des Scandinaves était -compliquée. - -Le géant Ymer fut tué par les trois fils de Bore: Odin, Vil et Ve. La -chair de Ymer forma la terre, son sang la mer, son crâne le ciel. Le -Soleil ne savait pas alors où était son palais; la Lune ignorait ses -forces; et les étoiles ne connaissaient point la place qu'elles -devaient occuper. - -Un autre géant, appelé Norv, fut le père de la Nuit. La Nuit, mariée à -un enfant de la famille des dieux, enfanta le Jour. Le Jour et la Nuit -furent placés dans le ciel, sur deux chars conduits par deux chevaux; -Hrim-Fax (crinière gelée) conduit la Nuit: les gouttes de ses sueurs -font la rosée; Skin-Fax (crinière lumineuse) mène le Jour. Sous chaque -cheval se trouve une outre pleine d'air: c'est ce qui produit la -fraîcheur du matin. - -Un chemin ou un pont conduit de la terre au firmament: il est de trois -couleurs, et s'appelle l'arc-en-ciel. Il sera rompu quand les mauvais -génies, après avoir traversé les fleuves des enfers, passeront à -cheval sur ce pont. - -La cité des dieux est placée sous le chêne Ygg-Drasill, qui ombrage le -monde. Plusieurs villes existent dans le ciel. - -Le dieu Thor est fils aîné d'Odin; Tyr est la divinité des victoires. -Heindall aux dents d'or a été engendré par neuf vierges. Loke est -l'artisan des tromperies. Le loup Fenris est fils de Loke; enchaîné -avec difficulté par les dieux, il sort de sa bouche une écume qui -devient la source du fleuve Vam (les vices). - -Frigga est la principale des déesses guerrières, qui sont au nombre de -douze; elles se nomment Walkyries: Gadur, Rosta et Skulda (l'avenir), -la plus jeune des douze fées, vont tous les jours à cheval choisir les -morts[188]. - - [188] _Edda._--Voyez aussi Mallet, _Introd. à l'histoire de - Danemark_, et les _Monuments de la Mythologie des anciens - Scandinaves_ pour servir de preuve à cette introduction, par le - même auteur, in-4º; Copenhague, 1766. - -Il y a dans le ciel un grande salle, le Valhalla, où les braves sont -reçus après leur vie. Cette salle a cinq cent quarante portes; par -chacune de ces portes sortent huit cents guerriers morts pour se -battre contre le loup. Ces vaillants squelettes s'amusent à se briser -les os, et viennent ensuite dîner ensemble: ils boivent le lait de la -chèvre Heidruna, qui broute les feuilles de l'arbre Lœrada. Ce lait -est de l'hydromel: on en remplit tous les jours une cruche assez large -pour enivrer les héros décédés. Le monde finira par un embrasement. - -Des magiciens ou des fées, des prophétesses, des dieux défigurés -empruntés de la mythologie grecque, se retrouvaient dans le culte de -certains barbares. Le surnaturel est le naturel même de l'esprit de -l'homme: est-il rien de plus étonnant que de voir des Esquimaux -assemblés autour d'un _sorcier_ sur leur mer solide, à l'entrée même -de ce passage si longtemps cherché[189], qu'une éternelle barrière de -glace fermait au vaisseau de l'intrépide capitaine Parry? - - [189] Second voyage du capitaine Parry pour découvrir le passage - au nord-ouest de l'Amérique. - -De la religion des barbares descendons à leurs gouvernements. - -Ces gouvernements paraissent avoir été en général des espèces de -républiques militaires, dont les chefs étaient électifs, ou -passagèrement héréditaires, par l'effet de la tendresse, de la gloire, -ou de la tyrannie paternelle. Toute l'antiquité européenne du -paganisme et de la barbarie n'a connu que la souveraineté élective: la -souveraineté héréditaire fut l'ouvrage du christianisme; souveraineté -même qui ne s'établit qu'au moyen d'une sorte de surprise, laissant -dormir le droit à côté du fait. - -La société naturelle présente les variétés de gouvernement de la -société civilisée: le despotisme, la monarchie absolue, la monarchie -tempérée, la république aristocratique ou démocratique. Souvent même -les nations sauvages ont imaginé des formes politiques d'une -complication et d'une finesse prodigieuses, comme le prouvait le -gouvernement des Hurons. Quelques tribus germaniques, par l'élection -du roi et du chef de guerre, créaient deux autorités souveraines -indépendantes l'une de l'autre: combinaison extraordinaire. - -Les peuples sortis de l'orient de l'Asie différaient en constitutions -des peuples venus du nord de l'Europe: la cour d'Attila offrait le -spectacle du sérail de Stamboul ou des palais de Pékin, mais avec une -différence notable; les femmes paraissaient publiquement chez les -Huns; Maximin fut présenté à Cerca, principale reine ou sultane -favorite d'Attila: elle était couchée sur un divan; ses suivantes -brodaient assises en rond sur les tapis qui couvraient le plancher. La -veuve de Bléda avait envoyé en présents aux ambassadeurs de belles -esclaves. - -Les barbares, qui en raison de quelques usages particuliers -ressemblaient aux sauvages que j'ai vus au Nouveau Monde, différaient -d'eux essentiellement sous d'autres rapports. Une centaine de Hurons, -dont le chef tout nu portait un chapeau brodé à trois cornes, -servaient autrefois le gouverneur français du Canada: les pourrait-on -comparer à ces troupes de race slave ou germanique auxiliaires des -troupes romaines? Les Iroquois au temps de leur plus grande prospérité -n'armaient pas plus de dix mille guerriers: les seuls Goths mettaient, -comme un excédant de leur conscription militaire, un corps de -cinquante mille hommes à la solde des empereurs; dans le quatrième et -dans le cinquième siècle, les légions entières étaient composées de -barbares. Attila réunissait sous ses drapeaux sept cent mille -combattants, ce qu'à peine serait en état de fournir aujourd'hui la -nation la plus populeuse de l'Europe. On voit aussi dans les charges -du palais et de l'empire, des Franks, des Goths, des Suèves, des -Vandales: nourrir, vêtir, équiper tant d'hommes, est le fait d'une -société déjà poussée loin dans les arts industriels; prendre part aux -affaires de la civilisation grecque et romaine suppose un -développement considérable de l'intelligence. La bizarrerie des -coutumes et des mœurs n'infirme pas cette assertion: l'état politique -peut être très-avancé chez un peuple, et les individus de ce peuple -conserver les habitudes de l'état de nature. - -L'esclavage était connu chez toutes ces hordes ameutées contre le -Capitole. Cet affreux droit, émané de la conquête, est pourtant le -premier pas de la civilisation: l'homme entièrement sauvage tue et -mange ses prisonniers: ce n'est qu'en prenant une idée de l'ordre -social qu'il leur laisse la vie, afin de les employer à ses travaux. - -La noblesse était connue des barbares comme l'esclavage: c'est pour -avoir confondu l'espèce d'égalité militaire qui naît de la fraternité -d'armes, avec l'égalité des rangs, que l'on a pu douter d'un fait -avéré. L'histoire prouve invinciblement que différentes classes -sociales existaient dans les deux grandes divisions du sang Scandinave -et caucasien. Les Goths avaient leurs Ases ou demi-dieux: deux -familles dominaient toutes les autres, les Amaliet les Baltes. - -Le droit d'aînesse était ignoré de la plupart des barbares; ce fut -avec beaucoup de peine que la loi canonique parvint à le leur faire -adopter. Non-seulement le partage égal subsistait chez eux, mais -quelquefois le dernier né d'entre les enfants, étant réputé le plus -faible, obtenait un avantage dans la succession. - -«Lorsque les frères ont partagé le bien de leur père, dit la loi -gallique, le plus jeune a la meilleure maison, les instruments de -labourage, la chaudière de son père, son couteau et sa cognée.» Loin -que l'esprit de ce qu'on appelle la _loi salique_ fût en vigueur dans -la véritable loi salique, la ligne maternelle était appelée avant la -ligne paternelle dans les héritages et les affaires résultant d'iceux. -On va bientôt en voir un exemple à propos de la peine d'homicide. - -Le gouvernement suivait la règle de la famille; un roi en mourant -partageait sa succession entre ses enfants, sauf le consentement ou la -ratification populaire: la loi politique n'était dans sa simplicité -que la loi domestique. - -Chez plusieurs tribus germaniques la possession était annale; -propriétaire de ce qu'on avait cultivé, le fonds, après la moisson, -retournait à la communauté. Les Gaulois étendaient le pouvoir paternel -jusque sur la vie de l'enfant: les Germains ne disposaient que de sa -liberté. Au pays de Galles, le pencénedit, ou chef du clan, gouvernait -toutes les familles. - -Les lois des barbares, en les séparant de ce que le christianisme et -le code romain y ont introduit, se réduisent à des lois pénales pour -la défense des personnes et des choses. La loi salique s'occupe du vol -des porcs, des bestiaux, des brebis, des chèvres et des chiens, depuis -le cochon de lait jusqu'à la truie qui marche à la tête d'un troupeau, -depuis le veau de lait jusqu'au taureau, depuis l'agneau de lait -jusqu'au mouton, depuis le chevreau jusqu'au bouc, depuis le chien -conducteur de meutes jusqu'au chien de berger. La loi gallique défend -de jeter une pierre au bœuf attaché à la charrue et de lui trop -serrer le joug. - -Le cheval est particulièrement protégé: celui qui a monté un cheval ou -une jument sans la permission du maître est mis à l'amende de quinze -ou de trente sous d'or. Le vol du cheval de guerre d'un Frank, d'un -cheval hongre, d'un cheval entier et de ses cavales, entraîne un forte -composition[190]. La chasse et la pêche ont leurs garants: il y a -rétribution pour une tourterelle ou un petit oiseau dérobé aux lacs où -ils s'étaient pris, pour un faucon happé sur un arbre, pour le meurtre -d'un cerf privé qui servait à embaucher les cerfs sauvages, pour -l'enlèvement d'un sanglier forcé par un autre chasseur, pour le -déterrement du gibier ou du poisson cachés, pour le larcin d'une -barque ou d'un filet à anguilles. Toutes les espèces d'arbres sont -mises à l'abri par des dispositions spéciales: veiller à la vie des -forêts[191], c'était faire des lois pour la patrie. - - [190] _Lex Salic._, tit. XXV.--_Lex Rip._, tit. XLII. - - [191] _Lex Salic._, tit. VIII.--_Lex Rip._, tit. LXVIII. - -L'association militaire, ou la responsabilité de la tribu et la -solidarité de la famille, se retrouvent dans l'institution des -cojurants ou compurgateurs: qu'un homme soit accusé d'un délit ou d'un -crime, il peut, selon la loi allemande et plusieurs autres, échapper -à la pénalité, s'il trouve un certain nombre de ses _pairs_ pour jurer -avec lui qu'il est innocent. Si l'accusé était une femme, les -compurgateurs devaient être femmes[192]. - -Le courage étant la première qualité du barbare, toute injure qui en -suppose le défaut est punie: ainsi, appeler un homme LEPUS, _lièvre_; -ou CONCACATUS, _embrené_, amène une composition de trois ou de six -sous d'or[193]; même tarif pour le reproche fait à un guerrier d'avoir -jeté son bouclier en présence de l'ennemi. - - [192] _Leg. Wall._ - - [193] _Lex Salic._, tit. XXXII. - -La barbarie se montre tout entière dans la législation des blessures; -la loi saxonne est la plus détaillée à cet égard: quatre dents cassées -au-devant de la bouche ne valent que six schillings; mais une seule -dent cassée auprès de ces quatre dents doit être payée quatre -schillings; l'ongle du pouce est estimé trois schillings, et une des -membranes du nez le même prix[194]. - - [194] _Lex Anglo-Saxonic._, pag. 7. - -La loi ripuaire s'exprime plus noblement: elle demande trente-six sous -d'or pour la mutilation du doigt qui sert à décocher les flèches[195]: -elle veut qu'un ingénu paye dix-huit sous d'or pour la blessure d'un -autre ingénu dont le sang aura coulé jusqu'à terre[196]. Une blessure -à la tête, ou ailleurs, sera compensée par trente-six sous d'or s'il -est sorti de cette blessure un os d'une grosseur telle qu'il rende un -son en étant jeté sur un bouclier placé à douze pieds de -distance[197]. L'animal domestique qui tue un homme est donné aux -parents du mort avec une composition; il en est ainsi de la pièce de -bois tombée sur un passant. Les Hébreux avaient des règlements -semblables. - - [195] _Lex Ripuar._, tit. V, art. XII. - - [196] _Lex Ripuar._, tit. II, art. XII. - - [197] _Ibid._, tit. LXX, art. I. - -Et néanmoins ces lois, si violentes dans les choses qu'elles peignent, -sont beaucoup plus douces en réalité que nos lois: la peine de mort -n'est prononcée que cinq fois dans la loi salique, et six fois dans la -loi ripuaire; et, chose infiniment remarquable, ce n'est jamais, un -seul cas excepté, pour châtiment du meurtre: l'homicide n'entraîne -point la peine capitale, tandis que le rapt, la prévarication, le -renversement d'une charte, sont punis du dernier supplice; encore pour -tous ces crimes ou délits, y a-t-il la ressource des cojurants. - -La procédure relative au seul cas de mort en réparation d'homicide est -un tableau de mœurs. Quiconque a tué un homme, et n'a pas de quoi -payer la composition, doit présenter douze cojurants, lesquels -déclarent que le délinquant n'a rien, ni dans la terre, ni hors la -terre, au delà de ce qu'il offre pour la composition. Ensuite l'accusé -entre chez lui, et prend de la terre aux quatre coins de sa maison; il -revient à la porte, se tient debout sur le seuil, le visage tourné -vers l'intérieur du logis; de la main gauche, il jette la terre -par-dessus ses épaules sur son plus proche parent. Si son père, sa -mère et ses frères ont fait l'abandon de tout ce qu'ils avaient, il -lance la terre sur la sœur de sa mère ou sur les fils de cette sœur, -ou sur les trois plus proches parents de la ligne maternelle[198]. -Cela fait, déchaussé et en chemise, il saute à l'aide d'une perche -par-dessus la haie dont sa maison est entourée: alors les trois -parents de la ligne maternelle se trouvent chargés d'acquitter ce qui -manque à la composition. Au défaut de parents maternels, les parents -paternels sont appelés. Le parent pauvre qui ne peut payer jette à -son tour la terre recueillie aux quatre coins de la maison, sur un -parent plus riche. Si ce parent ne peut achever le montant de la -composition, le demandeur oblige le défendeur meurtrier à comparaître -à quatre audiences successives; et enfin, si aucun des parents de ce -dernier ne le veut rédimer, il est mis à mort: _de vita componat_. - - [198] Voilà l'exemple de la préférence dans la ligne maternelle. - -De ces précautions multipliées pour sauver les jours d'un coupable, il -résulte que les barbares traitaient la loi en tyrans, et se -prémunissaient contre elle: ne faisant aucun cas de leur vie ni de -celle des autres, ils regardaient comme un droit naturel de tuer ou -d'être tués. Un roi même, dans la loi des Saxons, pouvait être occis; -on en était quitte pour payer sept cent vingt livres pesant d'argent. -Le Germain ne concevait pas qu'un être abstrait, qu'une loi pût verser -son sang. Ainsi, dans la société commençante, l'instinct de l'homme -repoussait la peine de mort, comme dans la société achevée la raison -de l'homme l'abolira: cette peine n'aura donc été établie qu'entre -l'état purement sauvage et l'état complet de civilisation, alors que -la société n'avait plus l'indépendance du premier état et n'avait pas -encore la perfection du second. - -SUITE DES MŒURS DES BARBARES. - -Les conducteurs des nations barbares avaient quelque chose -d'extraordinaire comme elles. Au milieu de l'ébranlement social, -Attila semblait né pour l'effroi du monde; il s'attachait à sa -destinée je ne sais quelle terreur, et le vulgaire se faisait de lui -une opinion formidable. Sa démarche était superbe; sa puissance -apparaissait dans les mouvements de son corps et dans le roulement de -ses regards. Amateur de la guerre, mais sachant contenir son ardeur, -il était sage au conseil, exorable aux suppliants, propice à ceux dont -il avait reçu la foi. Sa courte stature, sa large poitrine, sa tête -plus large encore, ses petits yeux, sa barbe rare, ses cheveux -grisonnants, son nez camus, son teint basané, annonçaient son origine. - -Sa capitale était un camp ou grande bergerie de bois, dans les pacages -du Danube: les rois qu'il avait soumis veillaient tour à tour à la -porte de sa baraque; ses femmes habitaient d'autres loges autour de -lui. Couvrant sa table de plats de bois et de mets grossiers, il -laissait les vases d'or et d'argent, trophée de la victoire et -chefs-d'œuvre des arts de la Grèce, aux mains de ses compagnons. -C'est là qu'assis sur une escabelle, le Tartare recevait les -ambassadeurs de Rome et de Constantinople. A ses côtés siégeaient non -les ambassadeurs, mais des barbares inconnus, ses généraux et -capitaines: il buvait à leur santé, finissant, dans la munificence du -vin, par accorder grâce aux maîtres du monde. Lorsque Attila -s'achemina vers la Gaule, il menait une meute de prince tributaires, -qui attendaient avec crainte et tremblement un signe du commandeur des -monarques pour exécuter ce qui leur serait ordonné. - -Peuples et chefs remplissaient une mission qu'ils ne se pouvaient -eux-mêmes expliquer: ils abordaient de tous côtés aux rivages de la -désolation, les uns à pied, les autres à cheval ou en chariots, les -autres traînés par des cerfs ou des rennes, ceux-ci portés sur des -chameaux, ceux-là flottant sur des boucliers ou sur des barques de -cuir et d'écorce. Navigateurs intrépides parmi les glaces du Nord et -les tempêtes du Midi, ils semblaient avoir vu le fond de l'Océan à -découvert. Les Vandales qui passèrent en Afrique avouaient céder -moins à leur volonté qu'à une impulsion irrésistible. - -Ces conscrits du Dieu des armées n'étaient que les aveugles exécuteurs -d'un dessein éternel: de là cette fureur de détruire, cette soif de -sang qu'ils ne pouvaient éteindre, de là cette combinaison de toutes -choses pour leurs succès, bassesse des hommes, absence de courage, de -vertu, de talents, de génie. Genséric était un prince sombre, sujet -aux accès d'une noire mélancolie; au milieu du bouleversement du -monde, il paraissait grand parce qu'il était monté sur des débris. -Dans une de ces expéditions maritimes, tout était prêt, lui-même -embarqué: où allait-il? il ne le savait pas. «Maître, lui dit le -pilote, à quels peuples veux-tu porter la guerre?--A ceux-là, répond -le vieux Vandale, contre qui Dieu est irrité.» - -Alaric marchait vers Rome: un ermite barre le chemin au conquérant; il -l'avertit que le ciel venge les malheurs de la terre: «Je ne puis -m'arrêter, dit Alaric; quelqu'un me presse et me pousse à saccager -Rome.» Trois fois il assiège la ville éternelle avant de s'en emparer: -Jean et Brazilius, qu'on lui députe lors du premier siége pour -l'engager à se retirer, lui représentent que, s'il persiste dans son -entreprise, il lui faudra combattre une multitude au désespoir. -«L'herbe serrée, repart l'abatteur d'hommes, se fauche mieux.» -Néanmoins il se laisse fléchir, et se contente d'exiger des suppliants -tout l'or, tout l'argent, tous les ameublements de prix, tous les -esclaves d'origine barbare: «Roi, s'écrient les envoyés du sénat, que -restera-t-il donc aux Romains?--La vie.» - -Je vous ai déjà dit ailleurs qu'on dépouilla les images des dieux, et -que l'on fondit les statues d'or du Courage et de la Vertu. Alaric -reçut cinq mille livres pesant d'or, trente mille pesant d'argent, -quatre mille tuniques de soie, trois mille peaux teintes en écarlate, -et trois mille livres de poivre. C'était avec du fer que Camille avait -racheté des Gaulois les anciens Romains. - -Ataulphe, successeur d'Alaric, disait: «J'ai eu la passion d'effacer -le nom romain de la terre, et de substituer à l'empire des Césars -l'empire des Goths, sous le nom de Gothie. L'expérience m'ayant -démontré l'impossibilité où sont mes compatriotes de supporter le joug -des lois, j'ai changé de résolution: alors j'ai voulu devenir le -restaurateur de l'empire romain, au lieu d'en être le destructeur.» -C'est un prêtre nommé Jérôme qui raconte en 416, dans sa grotte de -Bethléem, à un prêtre nommé Orose cette nouvelle du monde: autre -merveille. - -Une biche ouvre le chemin aux Huns à travers les Palus-Méotides, et -disparaît. La génisse d'un pâtre se blesse au pied dans un pâturage; -ce pâtre découvre une épée cachée sous l'herbe; il la porte au prince -tartare: Attila saisit le glaive, et sur cette épée, qu'il appelle -l'épée de Mars, il jure ses droits à la domination du monde. Il -disait: «L'étoile tombe, la terre tremble; je suis le marteau de -l'univers». Il mit lui-même parmi ses titres le nom de _Fléau de -Dieu_, que lui donnait la terre[199]. - - [199] _Rerum Hungararum Scriptores varii_; Francofurti, 1660. - -C'était cet homme que la vanité des Romains traitait de _général au -service de l'empire_; le tribut qu'ils lui payaient était à leurs yeux -ses _appointements_: ils en usaient de même avec les chefs des Goths -et des Burgondes. Le Hun disait à ce propos: «Les généraux des -empereurs sont des valets; les généraux d'Attila, des empereurs.» - -Il vit à Milan un tableau où des Goths et des Huns étaient représentés -prosternés devant les empereurs; il commanda de le peindre, lui -Attila, assis sur un trône, et les empereurs portant sur leurs épaules -des sacs d'or qu'ils répandaient à ses pieds. - -«Croyez-vous, demandait-il aux ambassadeurs de Théodose II, qu'il -puisse exister une forteresse ou une ville s'il me plaît de la faire -disparaître du sol?» - -Après avoir tué son frère Bléda, il envoya deux Goths, l'un à -Théodose, l'autre à Valentinien, porter ce message: «Attila, mon -maître et le vôtre, vous ordonne de lui préparer un palais.» - -«L'herbe ne croît plus, disait encore cet exterminateur, partout où le -cheval d'Attila a passé.» - -L'instinct d'une vie mystérieuse poursuivait jusque dans la mort ces -mandataires de la Providence. Alaric ne survécut que peu de temps à -son triomphe: les Goths détournèrent les eaux du Busentum, près -Cozence; ils creusèrent une fosse au milieu de son lit desséché; ils y -déposèrent le corps de leur chef, avec une grande quantité d'argent et -d'étoffes précieuses; puis ils remirent le Busentum dans son lit, et -un courant rapide passa sur le tombeau d'un conquérant. Les esclaves -employés à cet ouvrage furent égorgés, afin qu'aucun témoin ne pût -dire où reposait celui qui avait pris Rome, comme si l'on eût craint -que ses cendres ne fussent recherchées pour cette gloire ou pour ce -crime. - -Attila expiré, est d'abord exposé dans son camp, entre deux longs -rangs de tentes de soie. Les Huns s'arrachent les cheveux et se -découpent les joues pour pleurer Attila, non avec des larmes de femme, -mais avec du sang d'homme. Des cavaliers tournent autour du catafalque -en chantant les louanges du héros. Cette cérémonie achevée, on dresse -une table sur le tombeau préparé, et les assistants s'asseyent à un -festin mêlé de joie et de douleur. Après le festin, le cadavre est -confié à la terre dans le secret de la nuit; il était enfermé en un -triple cercueil d'or, d'argent et de fer. On met avec le cercueil des -armes enlevées aux ennemis, des carquois enrichis de pierreries, des -ornements militaires et des drapeaux. Pour dérober à jamais aux hommes -la connaissance de ces richesses, les ensevelisseurs sont jetés avec -l'enseveli. - -Au rapport de Priscus, la nuit même où le Tartare mourut, l'empereur -Marcien vit en songe, à Constantinople, l'arc rompu d'Attila. Ce même -Attila, après sa défaite par Aétius, avait formé le projet de se -brûler vivant sur un bûcher composé des selles et des harnais de ses -chevaux, pour que personne ne pût se vanter d'avoir pris ou tué le -maître de tant de victoires; il eût disparu dans les flammes comme -Alaric dans un torrent; images de la grandeur et des ruines dont ils -avaient rempli leur vie et couvert la terre. - -Les fils d'Attila, qui formaient à eux seuls un peuple, se divisèrent. -Les nations que cet homme avait réunies sous son glaive se donnèrent -rendez-vous dans la Pannonie, au bord du fleuve Netad, pour -s'affranchir et se déchirer. Une multitude de soldats sans chef, le -Goth frappant de l'épée, le Gépide balançant le javelot, le Hun jetant -la flèche, le Suève à pied, l'Alain et l'Hérule, l'un pesamment, -l'autre légèrement armés, se massacrèrent à l'envi: trente mille Huns -restèrent sur la place, sans compter leurs alliés et leurs ennemis. -Ellac, fils chéri d'Attila, fut tué de la main d'Aric, chef des -Gépides. L'héritage du monde qu'avait laissé le roi des Huns n'avait -rien de réel; ce n'était qu'une sorte de fiction ou d'enchantement -produit par son épée: le talisman de la gloire brisé, tout s'évanouit. -Les peuples passèrent avec le tourbillon qui les avait apportés. Le -règne d'Attila ne fut qu'une invasion. - -L'imagination populaire, fortement ébranlée par des scènes répétées de -carnage, avait inventé une histoire qui semble être l'allégorie de -toutes ces fureurs et de toutes ces exterminations. Dans un fragment -de Damascius, on lit qu'Attila livra une bataille aux Romains, aux -portes de Rome: tout périt des deux côtés, excepté les généraux et -quelques soldats. Quand les corps furent tombés, les âmes restèrent -debout, et continuèrent l'action pendant trois jours et trois nuits: -ces guerriers ne combattirent pas avec moins d'ardeur morts que -vivants. - -Mais si d'un côté les barbares étaient poussés à détruire, d'un autre -ils étaient retenus: le monde ancien, qui touchait à sa perte, ne -devait pas entièrement disparaître dans la partie où commençait la -société nouvelle. Quand Alaric eut pris la ville éternelle, il assigna -l'église de Saint-Paul et celle de Saint-Pierre pour retraite à ceux -qui s'y voudraient renfermer. Sur quoi saint Augustin fait cette belle -remarque: Que si le fondateur de Rome avait ouvert dans sa ville -naissante un asile, le Christ y en établit un autre, plus glorieux que -celui de Romulus. - -Dans les horreurs d'une cité mise à sac, dans une capitale tombée pour -la première fois et pour jamais du rang de dominatrice et de maîtresse -de la terre, on vit des soldats (et quels soldats!) protéger la -translation des trésors de l'autel. Les vases sacrés étaient portés un -à un et à découvert; des deux côtés marchaient des Goths l'épée à la -main; les Romains et les barbares chantaient ensemble des hymnes à la -louange du Christ. - -Ce qui fut épargné par Alaric n'aurait point échappé à la main -d'Attila: il marchait à Rome; saint Léon vient au-devant de lui; le -fléau de Dieu est arrêté par le prêtre de Dieu, et le prodige des arts -a fait vivre le miracle de l'histoire dans le nouveau Capitole, qui -tombe à son tour. - -Devenus chrétiens, les barbares mêlaient à leur rudesse les austérités -de l'anachorète: Théodoric, avant d'attaquer le camp de Litorius, -passa la nuit vêtu d'une haire, et ne la quitta que pour reprendre le -sayon de peau. - -Si les Romains l'emportaient sur leurs vainqueurs par la civilisation, -ceux-ci leur étaient supérieurs en vertus. «Lorsque nous voulons -insulter un ennemi, dit Luitprand, nous l'appelons _Romain_: ce nom -signifie bassesse, lâcheté, avarice, débauche, mensonge; il renferme -seul tous les vices.» Les barbares rejetaient l'étude des lettres, -disant: «L'enfant qui tremble sous la verge ne pourra regarder une -épée sans trembler.» Dans la loi salique, le meurtre d'un Frank est -estimé deux cents sous d'or; celui d'un Romain propriétaire, cent -sous, la moitié d'un homme. - -Dignités, âge, profession, religion, n'arrêtèrent point les fureurs de -la débauche, au milieu des provinces en flammes; on ne se pouvait -arracher aux jeux du cirque et du théâtre: Rome est saccagée, et les -Romains fugitifs viennent étaler leur dépravation aux yeux de -Carthage, encore romaine pour quelques jours. Quatre fois Trèves est -envahie, et le reste de ses citoyens s'assied, au milieu du sang et -des ruines, sur les gradins déserts de son amphithéâtre. - -«Fugitifs de la ville de Trèves, s'écrie Salvien, vous vous adressez -aux empereurs afin d'obtenir la permission de rouvrir le théâtre et le -cirque: mais où est la ville, où est le peuple pour qui vous présentez -cette requête?» - -Cologne succombe au moment d'une orgie générale; les principaux -citoyens n'étaient pas en état de sortir de table, lorsque l'ennemi, -maître des remparts, se précipitait dans la ville... - -Souvenez-vous, pour ne pas perdre de vue le train du monde, qu'à cette -époque Rutilius mettait en vers son voyage de Rome en Étrurie, comme -Horace, aux beaux jours d'Auguste, son voyage de Rome à Brindes; que -Sidoine Apollinaire chantait ses délicieux jardins, dans l'Auvergne -envahie par les Visigoths; que les disciples d'Hypatia ne respiraient -que pour elle, dans les douces relations de la science et de l'amour; -que Damascius, à Athènes, attachait plus d'importance à quelque -rêverie philosophique qu'au bouleversement de la terre; qu'Orose et -saint Augustin étaient plus occupés du schisme de Pélage que de la -désolation de l'Afrique et des Gaules; que les eunuques du palais se -disputaient des places qu'ils ne devaient posséder qu'une heure; -qu'enfin il y avait des historiens qui fouillaient comme moi les -archives du passé au milieu des ruines du présent, qui écrivaient les -annales des anciennes révolutions au bruit des révolutions nouvelles; -eux et moi prenant pour table, dans l'édifice croulant, la pierre -tombée à nos pieds, en attendant celle qui devait écraser nos têtes. - -On ne se peut faire aujourd'hui qu'une faible idée du spectacle que -présentait le monde romain après les incursions des barbares: le tiers -(peut-être la moitié) de la population de l'Europe et d'une partie de -l'Afrique et de l'Asie fut moissonné par la guerre, la peste et la -famine. - -La réunion des tribus germaniques, pendant le règne de Marc-Aurèle, -laissa sur les bords du Danube des traces bientôt effacées; mais -lorsque les Goths parurent au temps de Philippe et de Dèce, la -désolation s'étendit et dura. Valérien et Gallien occupaient la -pourpre quand les Franks et les Allamans ravagèrent les Gaules et -passèrent jusqu'en Espagne. - -Dans leur première expédition navale, les Goths saccagèrent le Pont; -dans la seconde, ils retombèrent sur l'Asie Mineure; dans la -troisième, la Grèce fut mise en cendres. Ces invasions amenèrent une -famine et une peste qui dura quinze ans; cette peste parcourut toute -les provinces et toutes les villes: cinq mille personnes mouraient -dans un seul jour. On reconnut, par le registre des citoyens qui -recevaient une rétribution de blé à Alexandrie, que cette cité avait -perdu la moitié de ses habitants. - -Une invasion de trois cent vingt mille Goths, sous le règne de Claude, -couvrit la Grèce; en Italie, du temps de Probus, d'autres barbares -multiplièrent les mêmes malheurs. Quand Julien passa en Gaule, -quarante-cinq cités venaient d'être détruites par les Allamans: les -habitants avaient abandonné les villes ouvertes, et ne cultivaient -plus que les terres encloses dans les murs des villes fortifiées. L'an -412, les barbares parcoururent les dix-sept provinces des Gaules, -chassant devant eux, comme un troupeau, sénateurs et matrones, maîtres -et esclaves, hommes et femmes, filles et garçons. Un captif qui -cheminait à pied au milieu des chariots et des armes n'avait d'autre -consolation que d'être auprès de son évêque, comme lui prisonnier: -poëte et chrétien, ce captif prenait pour sujet de ses chants les -malheurs dont il était témoin et victime. «Quand l'Océan aurait inondé -les Gaules, il n'y aurait point fait de si horribles dégâts que cette -guerre. Si l'on nous a pris nos bestiaux, nos fruits et nos grains; si -l'on a détruit nos vignes et nos oliviers; si nos maisons à la -campagne ont été ruinées par le feu ou par l'eau, et si (ce qui est -encore plus triste à voir) le peu qui en reste demeure désert et -abandonné, tout cela n'est que la moindre partie de nos maux. Mais, -hélas! depuis dix ans les Goths et les Vandales font de nous une -horrible boucherie. Les châteaux bâtis sur les rochers, les bourgades -situées sur les plus hautes montagnes, les villes environnées de -rivières, n'ont pu garantir les habitants de la fureur de ces -barbares, et l'on a été partout exposé aux dernières extrémités. Si je -ne puis me plaindre du carnage que l'on a fait sans discernement, soit -de tant de peuples, soit de tant de personnes considérables par leur -rang, qui peuvent n'avoir reçu que la juste punition des crimes qu'ils -avaient commis, ne puis-je au moins demander ce qu'ont fait tant de -jeunes enfants enveloppés dans le même carnage, eux dont l'âge était -incapable de pécher? Pourquoi Dieu a-t-il laissé consumer ses -temples[200]?» - - [200] _De Provid. div._, trad. de TILLEMONT, _Hist. des Emp._ - -L'invasion d'Attila couronna ces destructions; il n'y eut que deux -villes de sauvées au nord de la Loire, Troyes et Paris. A Metz, les -Huns égorgèrent tout, jusqu'aux enfants que l'évêque s'était hâté de -baptiser; la ville fut livrée aux flammes: longtemps après, on ne -reconnaissait la place où elle avait été qu'à un oratoire échappé seul -à l'incendie. Salvien avait vu des cités remplies de corps morts: des -chiens et des oiseaux de proie, gorgés de la viande infecte des -cadavres, étaient les seuls êtres vivants dans ces charniers. - -Les Thuringes qui servaient dans l'armée d'Attila exercèrent, en se -retirant à travers le pays des Franks, des cruautés inouïes, que -Théodoric, fils de Khlovigh, rappelait quatre-vingts ans après, pour -exciter les Franks à la vengeance. «Se ruant sur nos pères, ils leur -ravirent tout. Ils suspendirent leurs enfants aux arbres, par le nerf -de la cuisse. Ils firent mourir plus de deux cents jeunes filles -d'une mort cruelle: les unes furent attachées par les bras au cou des -chevaux, qui, pressés d'un aiguillon acéré, les mirent en pièces; les -autres furent étendues sur les ornières des chemins, et clouées en -terre avec des pieux: des charrettes chargées passèrent sur elles; -leurs os furent brisés, et on les donna en pâture aux corbeaux et aux -chiens[201].» - - [201] GRÉGOIRE DE TOURS, III, 7. - -Les plus anciennes chartes de concessions de terrains à des monastères -déclarent que ces terrains sont soustraits des forêts, qu'ils sont -déserts, _eremi_, ou plus énergiquement, qu'ils sont pris du désert, -_ab eremo_[202]. Les canons du concile d'Angers (4 octobre 453) -ordonnent aux clercs de se munir de lettres épiscopales pour voyager; -ils leur défendent de porter des armes; ils leur interdisent les -violences et les mutilations, et excommunient quiconque aurait livré -des villes: ces prohibitions témoignent des désordres et des malheurs -de la Gaule. - - [202] _S. Bernard. Vit._ - -Le titre quarante-septième de la loi salique, _De celui qui s'est -établi dans une propriété qui ne lui appartient point, et de celui qui -la tient depuis douze mois_, montre l'incertitude de la propriété et -le grand nombre de propriétés sans maîtres. «Quiconque aura été -s'établir dans une propriété étrangère, et y sera demeuré douze mois -sans contestation légale, y pourra demeurer en sûreté comme les autres -habitants[203].» - - [203] ART. IV. - -Si sortant des Gaules vous vous portez dans l'est de l'Europe, un -spectacle non moins triste frappera vos yeux. Après la défaite de -Valens rien ne resta dans les contrées qui s'étendent des murs de -Constantinople au pied des Alpes Juliennes; les deux Thraces offraient -au loin une solitude verte, bigarrée d'ossements blanchis. L'an 448, -des ambassadeurs romains furent envoyés à Attila: treize jours de -marche les conduisirent à Sardique, incendiée, et de Sardique à -Naïsse: la ville natale de Constantin n'était plus qu'un monceau -informe de pierres; quelques malades languissaient dans les décombres -des églises, et la campagne alentour était jonchée de squelettes. «Les -cités furent dévastées, les hommes égorgés, dit saint Jérôme; les -quadrupèdes, les oiseaux et les poissons même disparurent; le sol se -couvrit de ronces et d'épaisses forêts.» - -L'Espagne eut sa part de ces calamités. Du temps d'Orose, Tarragone et -Lerida étaient dans l'état de désolation où les avaient laissées les -Suèves et les Franks; on apercevait quelques huttes plantées dans -l'enceinte des métropoles renversées. Les Vandales et les Goths -glanèrent ces ruines; la famine et la peste achevèrent la destruction. -Dans les campagnes, les bêtes, alléchées par les cadavres gisants, se -ruaient sur les hommes qui respiraient encore; dans les villes, les -populations entassées, après s'être nourries d'excréments, se -dévoraient entre elles: une femme avait quatre enfants; elle les tua -et les mangea tous[204]. - - [204] SAINT JÉRÔME. - -Les Pictes, les Calédoniens, ensuite les Anglo-Saxons, exterminèrent -les Bretons, sauf les familles qui se réfugièrent dans le pays de -Galles ou dans l'Armorique. Les insulaires adressèrent à Aétius une -lettre ainsi suscrite: _Le gémissement de la Bretagne à Aétius, trois -fois consul_. Ils disaient: «Les barbares nous chassent vers la mer, -et la mer nous repousse vers les barbares; il ne nous reste que le -genre de mort à choisir, le glaive ou les flots[205].» - - [205] BEDÆ, _presbit._, _Hist. eccl. gentis Anglorum_, cap. XIII. - -Gildas achève le tableau: «D'une mer à l'autre, la main sacrilége des -barbares venus de l'Orient promena l'incendie: ce ne fut qu'après -avoir brûlé les villes et les champs sur presque toute la surface de -l'île, et l'avoir balayée comme d'une langue rouge jusqu'à l'Océan -occidental, que la flamme s'arrêta. Toutes les colonnes croulèrent au -choc du bélier; tous les habitants des campagnes, avec les gardiens -des temples, les prêtres et le peuple, périrent par le fer ou par le -feu. Une tour vénérable à voir s'élève au milieu des places publiques; -elle tombe: les fragments de murs, les pierres, les sacrés autels, les -tronçons de cadavres pétris et mêlés avec du sang, ressemblaient à du -marc écrasé sous un horrible pressoir. - -«Quelques malheureux échappés à ces désastres étaient atteints et -égorgés dans les montagnes; d'autres, poussés par la faim, revenaient, -et se livraient à l'ennemi pour subir une éternelle servitude, ce qui -passait pour une grâce signalée; d'autres gagnaient les contrées -d'outre-mer, et pendant la traversée chantaient avec de grands -gémissements, sous les voiles: _Tu nous as, ô Dieu, livrés comme des -brebis pour un festin; tu nous as dispersés parmi les nations_[206].» - - [206] _Histor. Gildæ, liber querulus de excidio Britanniæ_, p. 8, - _in Hist. Brit. et Angl. Script._, tom. II. - -La misère de la Grande-Bretagne est peinte tout entière dans une des -lois galliques: cette loi déclare qu'aucune compensation ne sera reçue -pour le larcin du lait d'une jument, d'une chienne ou d'une -chatte[207]. - - [207] _Leges Wallicæ_, lib. III, cap. III, pag. 207-260. - -L'Afrique dans ses terres fécondes fut écorchée par les Vandales, -comme elle l'est dans ses sables stériles par le soleil. «Cette -dévastation, dit Posidonius, témoin oculaire, rendit très-amer à -saint Augustin le dernier temps de sa vie; il voyait les villes -ruinées, et à la campagne les bâtiments abattus, les habitants tués ou -mis en fuite, les églises dénuées de prêtres, les vierges et les -religieux dispersés. Les uns avaient succombé aux tourments, les -autres péri par le glaive, les autres, encore réduits en captivité, -ayant perdu l'intégrité du corps, de l'esprit et de la foi, servaient -des ennemis durs et brutaux... Ceux qui s'enfuyaient dans les bois, -dans les cavernes et les rochers, ou dans les forteresses, étaient -pris et tués, ou mouraient de faim. De ce grand nombre d'églises -d'Afrique, à peine en restait-il trois, Carthage, Hippone et Cirthe, -qui ne fussent pas ruinées, et dont les villes subsistassent[208].» - - [208] Traduct. de Fleury, _Hist. ecclés._ - -Les Vandales arrachèrent les vignes, les arbres à fruit, et -particulièrement les oliviers, pour que l'habitant retiré dans les -montagnes ne pût trouver de nourriture[209]. Ils rasèrent les édifices -publics échappés aux flammes: dans quelques cités, il ne resta pas un -seul homme vivant. Inventeurs d'un nouveau moyen de prendre les villes -fortifiées, ils égorgeaient les prisonniers autour des remparts; -l'infection de ces voiries sous un soleil brûlant se répandait dans -l'air, et les barbares laissaient au vent le soin de porter la mort -dans des murs qu'ils n'avaient pu franchir[210]. - - [209] VICTOR, _Vitensis episc._, lib. I, _De Persecutione - africana_, pag. 2; Divione, 1664. - - [210] VICTOR, _Vitens. episc._, _De Persecutione africana_, pag. 3. - -Enfin l'Italie vit tour à tour rouler sur elle les torrents des -Allamans, des Goths, des Huns et des Lombards; c'était comme si les -fleuves qui descendent des Alpes et se dirigent vers les mers opposées -avaient soudain, détournant leurs cours, fondu à flots communs sur -l'Italie. Rome, quatre fois assiégée et prise deux fois, subit les -maux qu'elle avait infligés à la terre. «Les femmes, selon saint -Jérôme, ne pardonnèrent pas même aux enfants qui pendaient à leurs -mamelles, et firent rentrer dans leur sein le fruit qui ne venait que -d'en sortir[211]. Rome devint le tombeau des peuples dont elle avait -été la mère... La lumière des nations fut éteinte; en coupant la tête -de l'empire romain on abattit celle du monde[212].» «D'horribles -nouvelles se sont répandues, s'écriait saint Augustin du haut de la -chaire, en parlant du sac de Rome: carnage, incendie, rapine, -extermination! Nous gémissons, nous pleurons, et nous ne sommes point -consolés[213].» - - [211] SAINT JÉRÔME. - - [212] Idem. - - [213] AUG., _De Urb. Excidio_, t. VI, pag. 624. - -On fit des règlements pour soulager du tribut les provinces de la -Péninsule, notamment la Campanie, la Toscane, le Picenum, le Samnium, -l'Apulie, la Calabre, le Brutium et la Lucanie; on donna aux étrangers -qui consentaient à les cultiver les terres restées en friche[214]. -Majorien et Théodoric s'occupèrent de réparer les édifices de Rome, -dont pas un seul n'était resté entier, si nous en croyons Procope. La -ruine alla toujours croissant avec les nouveaux temps, les nouveaux -siéges, le fanatisme des chrétiens et les guerres intestines: Rome vit -renaître ses conflits avec Albe et Tibur; elle se battait à ses -portes; les espaces vides que renfermait son enceinte devinrent le -champ de ces batailles qu'elle livrait autrefois aux extrémités de la -terre. Sa population tomba de trois millions d'habitants au-dessous de -quatre-vingt mille[215]. Vers le commencement du huitième siècle, des -forêts et des marais couvraient l'Italie; les loups et d'autres -animaux sauvages hantaient ces amphithéâtres qui furent bâtis pour -eux, mais il n'y avait plus d'hommes à dévorer. - - [214] _Cod. Theodos._, lib. XI, XIII, XV. - - [215] Brottier et Gibbon ne portent cette population qu'à douze - cent mille, évaluation visiblement trop faible, comme celle de - Juste Lipse et de Vossius est trop forte; il s'agirait, d'après - ces derniers auteurs, de quatre, de huit et de quatorze millions. - Un critique moderne italien a rassemblé avec beaucoup de sagacité - les divers recensements de l'ancienne Rome. - -Les dépouilles de l'empire passèrent aux barbares; les chariots des -Goths et des Huns, les barques des Saxons et des Vandales, étaient -chargés de tout ce que les arts de la Grèce et le luxe de Rome avaient -accumulé pendant tant de siècles; on déménageait le monde comme une -maison que l'on quitte. Genséric ordonna aux citoyens de Carthage de -lui livrer, sous peine de mort, les richesses dont ils étaient en -possession: il partagea les terres de la province proconsulaire entre -ses compagnons; il garda pour lui-même le territoire de Byzance, et -des terres fertiles en Numidie et en Gétulie. Ce même prince dépouilla -Rome et le capitole, dans la guerre que Sidoine appelle la quatrième -guerre punique: il composa d'une masse de cuivre, d'airain, d'or et -d'argent, une somme qui s'élevait à plusieurs millions de talents. - -Le trésor des Goths était célèbre: il consistait dans les cent bassins -remplis d'or, de perles et de diamants offerts par Ataulphe à -Placidie; dans soixante calices, quinze patènes et vingt coffres -précieux pour renfermer l'Évangile. Le _Missorium_, partie de ces -richesses, était un plat d'or de cinq cents livres de poids, -élégamment ciselé. Un roi goth, Sisenand, l'engagea à Dagobert pour un -secours de troupes; le Goth le fit voler sur la route, puis il apaisa -le Frank par une somme de deux cent mille sous d'or, prix jugé fort -inférieur à la valeur du plat. Mais la plus grande merveille de ce -trésor était une table formée d'une seule, émeraude: trois rangs de -perles l'entouraient; elle se soutenait sur soixante-cinq pieds d'or -massif incrustés de pierreries; on l'estimait cinq cent mille pièces -d'or; elle passa des Visigoths aux Arabes: conquête digne de leur -imagination. - -L'histoire, en nous faisant la peinture générale des désastres de -l'espèce humaine à cette époque, a laissé dans l'oubli les calamités -particulières, insuffisante qu'elle était à redire tant de malheurs. -Nous apprenons seulement par les apôtres chrétiens quelque chose des -larmes qu'ils essuyaient en secret. La société, bouleversée dans ses -fondements; ôta même à la chaumière l'inviolabilité de son indigence; -elle ne fut pas plus à l'abri que le palais: à cette époque, chaque -tombeau renferma un misérable. - -Le concile de Brague, en Lusitanie, souscrit par dix évêques, donne -une idée naïve de ce que l'on faisait et de ce que l'on souffrait -pendant les invasions. L'évêque Pancratien prit la parole: «Vous -voyez, mes frères, dit-il, comme l'Espagne est ravagée par les -barbares. Ils ruinent les églises, tuent les serviteurs de Dieu, -profanent la mémoire des saints, leurs os, leurs sépulcres, les -cimetières..................... Mettez devant les yeux de notre -troupeau l'exemple de notre constance, en souffrant pour Jésus-Christ -quelque partie des tourments qu'il a soufferts pour nous.» Alors -Pancratien fit la profession de foi de l'Église catholique, et à -chaque article les évêques répondaient: _Nous le croyons_. «Ainsi, que -ferons-nous maintenant des reliques des saints?» dit Pancratien. -Clipand de Coïmbre dit: «Que chacun fasse selon l'occasion; les -barbares sont chez nous, et pressent Lisbonne; ils tiennent Merida; au -premier jour ils viendront sur nous. Que chacun s'en aille chez soi; -qu'il console les fidèles; qu'il cache doucement les corps des saints, -et nous envoie la relation des lieux ou des cavernes où on les aura -mis, de peur qu'il ne les oublie avec le temps.» Pancratien dit: -«Allez en paix. Notre frère Pontamius demeurera seulement, à cause de -la destruction de son église d'Éminie, que les barbares ravagent.» -Pontamius dit: «Que j'aille aussi consoler mon troupeau, et souffrir -avec lui pour Jésus-Christ. Je n'ai pas reçu la charge d'évêque pour -être dans la prospérité, mais dans le travail.» Pancratien dit: «C'est -très-bien dit. Dieu vous conserve.» Tous les évêques dirent: «Dieu -vous conserve.» Tous ensemble: «Allons en paix à Jésus-Christ.» - -Lorsque Attila parut dans les Gaules, la terreur se répandit devant -lui: Geneviève de Nanterre rassura les habitants de Paris; elle -exhortait les femmes à prier réunies dans le Baptistère, et leur -promettait le salut de la ville: les hommes qui ne croyaient point aux -prophéties de la bergère s'excitaient à la lapider ou à la noyer. -L'archidiacre d'Auxerre les détourna de ce mauvais dessein, en les -assurant que saint Germain publiait les vertus de Geneviève: les Huns -ne passèrent point sur les terres des Parisii. Troyes fut épargnée, à -la recommandation de saint Loup. Dans sa retraite, le Fléau de Dieu se -fit escorter par le saint: saint Loup esclave et prisonnier, -protégeant Attila est un grand trait de l'histoire de ces temps. - -Saint Agnan, évêque d'Orléans, était renfermé dans sa ville, que les -Huns assiégeaient; il envoie sur les murailles attendre et découvrir -des libérateurs: rien ne paraissait. «Priez, dit le saint, priez avec -foi;» et il envoie de nouveau sur les murailles. Rien ne paraît -encore: «Priez, dit le saint, priez avec foi;» et il envoie une -troisième fois regarder du haut des tours. On apercevait comme un -petit nuage qui s'élevait de terre. «C'est le secours du Seigneur!» -s'écrie l'évêque. - -Genséric emmena de Rome en captivité Eudoxie et ses deux filles, seuls -restes de la famille de Théodose. Des milliers de Romains furent -entassés sur les vaisseaux du vainqueur: par un raffinement de -barbarie, on sépara les femmes de leurs maris, les pères de leurs -enfants. Deogratias, évêque de Carthage, consacra les vases saints au -rachat des prisonniers. Il convertit deux églises en hôpitaux, et, -quoiqu'il fût d'un grand âge, il soignait les malades, qu'il visitait -jour et nuit. Il mourut, et ceux qu'il avait délivrés crurent retomber -en esclavage. - -Lorsque Alaric entra dans Rome, Proba, veuve du préfet Petronius, chef -de la puissante famille Anicienne, se sauva dans un bateau sur le -Tibre; sa fille Læta et sa petite-fille Démétriade l'accompagnèrent: -ces trois femmes virent, de leur barque fugitive, les flammes qui -consumaient la ville éternelle. Proba possédait de grands biens en -Afrique; elle les vendit pour soulager ses compagnons d'exil et de -malheur. - -Fuyant les barbares de l'Europe, les Romains se réfugiaient en Afrique -et en Asie; mais dans ces provinces éloignées ils rencontraient -d'autres barbares: chassés du cœur de l'Empire aux extrémités, -rejetés des frontières au centre, la terre était devenue un parc où -ils étaient traqués dans un cercle de chasseurs. - -Saint Jérôme reçut quelques débris de tant de grandeurs, dans cette -grotte où le Roi des rois était né pauvre et nu. Quel spectacle et -quelle leçon que ces descendants des Scipions et des Gracques réfugiés -au pied du Calvaire! Saint Jérôme commentait alors Ézéchiel; il -appliquait à Rome les paroles du prophète sur la ruine de Tyr et de -Jérusalem: «Je ferai monter contre vous plusieurs peuples, comme la -mer fait monter les flots. Ils détruiront les murs jusqu'à la -poussière...... Je mettrai sur les enfants de Juda le poids de leurs -crimes..... Ils verront venir épouvante sur épouvante.» Mais lorsque, -lisant ces mots, _Ils passeront d'un pays à un autre et seront emmenés -captifs_, le solitaire jetait les yeux sur ses hôtes, il fondait en -larmes. - -Et pourtant la grotte de Bethléem n'était pas un asile assuré; -d'autres ravageurs dépouillaient la Phénicie, la Syrie et l'Égypte. Le -désert, comme entraîné par les barbares et changeant de place avec -eux, s'étendait sur la face des provinces jadis les plus fertiles; -dans les contrées qu'avaient animées des peuples innombrables, il ne -restait que la terre et le ciel. Les sables mêmes de l'Arabie, qui -faisaient suite à ces champs dévastés, étaient frappés de la plaie -commune; saint Jérôme avait à peine échappé aux mains des tribus -errantes, et les religieux du Sina venaient d'être égorgés: Rome -manquait au monde, et la Thébaïde aux solitaires. - -Quand la poussière qui s'élevait sous les pieds de tant d'armées, qui -sortait de l'écroulement de tant de monuments, fut tombée; quand les -tourbillons de fumée qui s'échappaient de tant de villes en flammes -furent dissipés; quand la mort eut fait taire les gémissements de tant -de victimes; quand le bruit de la chute du colosse romain eut cessé, -alors on aperçut une croix, et au pied de cette croix un monde -nouveau. Quelques prêtres, l'Évangile à la main, assis sur des ruines, -ressuscitaient la société au milieu des tombeaux, comme Jésus-Christ -rendit la vie aux enfants de ceux qui avaient cru en lui[216]. - - [216] Cette admirable étude, aussi belle dans la forme que - savante dans le fond, a été rédigée d'après les sources - suivantes: - - AGATHIAS, _Histoire du règne de Justinien_.--AMMIEN MARCELLIN, - _Histoire romaine_.--SAINT AUGUSTIN, _Cité de Dieu_.--BÈDE, - _Histoire ecclésiastique de la nation anglaise_.--_Recueil des - Bollandistes_ (sainte Geneviève).--CLAUDIEN, _Invectives contre - Rufin_; _Consulat d'Honorius_.--_Chronicon - Alexandrinum._--_L'Edda._--EUSÈBE, _Histoire - ecclésiastique_.--FRÉDEGAIRE, _Chronique_.--_Gallia - christiana._--GRÉGOIRE DE TOURS, _Histoire ecclésiastique des - Franks_.--IDACE, _Chronique_.--SAINT JÉRÔME, _Contre Jovin_ et - _Lettres_.--JORNANDÈS, _Histoire des Goths_.--JULIEN, _Diverses - œuvres_.--LE P. LABBE, _Collection des Conciles_.--LUITPRAND, - _Ambassades auprès de Nicéphore_.--OROSE, _Histoire_.--PRISCUS, - _Histoire des Goths_.--PROCOPE, _Histoire des Goths et des - Vandales_.--PROSPER D'AQUITAINE, _Chronique_.--SALVIEN, _du - Gouvernement de Dieu_.--SIDOINE APOLLINAIRE, _Panégyrique de - Majorien_, _Lettres_.--SOZOMÈNE, _Histoire - ecclésiastique_.--TERTULLIEN.--VICTOR, _évêque de Vite_, _Histoire - de la Persécution des Vandales_.--ZOSIME, _Histoire romaine_, etc. - - CHATEAUBRIAND, _Études historiques_. - - Chateaubriand (François-René, vicomte de), l'un des plus grands - écrivains de notre temps, naquit à Saint-Malo, en 1768, et mourut à - Paris en 1848. - - -INVASION DE LA GAULE PAR LES ALAINS, LES VANDALES ET LES SUÈVES. - - 407. - -Depuis que les Alains avaient été forcés par les Huns d'abandonner les -bords du Tanaïs, ce peuple guerrier, divisé en plusieurs bandes -indépendantes les unes des autres, et n'ayant plus de demeure fixe, -errait le long du Danube toujours en armes, et prêt à vendre son -secours soit aux autres barbares contre les Romains, soit aux Romains -eux-mêmes. Gratien en avait attiré un grand nombre à sa cour, et la -distinction dont il les honorait lui avait été funeste. Ils avaient eu -part aux plus éclatantes victoires de Théodose, et Stilicon les avait -employés dans ses guerres contre Alaric. Les secrètes intrigues de ce -perfide ministre les mirent en mouvement; ils furent les premiers à -prendre les armes pour se jeter dans la Gaule. Deux corps nombreux -d'Alains partirent des bords du Danube sous la conduite de deux chefs, -Goar et Respendial, qui portaient le titre de roi. Après avoir -traversé le pays des Marcomans et des Thuringiens, ils arrivèrent au -bord du Rhin, où les Franks étaient établis, et s'y arrêtèrent pour -attendre les Vandales et les Suèves. Pendant ce séjour, la -mésintelligence s'étant mise entre les deux rois, Goar se sépara de -Respendial, et déclara qu'il préférait l'amitié des Romains à -l'intérêt du pillage. Honorius le récompensa dans la suite en lui -donnant un établissement dans la Gaule. Cette peuplade d'Alains -subsista quelque temps dans la Gaule sous la domination de ses rois -particuliers. On les y voit encore cinquante ans après; et Sambida, -successeur de Goar, obtint la possession d'une grande étendue de -terres abandonnées dans les environs de la ville de Valence, en -Dauphiné. - -Les Franks ne voyaient qu'avec jalousie tant d'aventuriers venir sous -leurs yeux s'emparer d'un pays qui était à leur bienséance et sur -lequel ils faisaient depuis longtemps de continuelles entreprises. Ils -avaient laissé le chemin libre aux Alains; mais ils avaient dessein de -revenir sur eux, et de les combattre séparément, après s'être défaits -des Vandales et des Suèves. Dès qu'ils surent que les Vandales -approchaient, ils marchèrent à leur rencontre, leur livrèrent bataille -et leur tuèrent 20,000 hommes, avec leur roi Godigiscle. Il n'en -serait pas échappé un seul si Respendial n'eût été averti assez à -temps pour accourir au secours de ses alliés. Ce prince plein de -valeur perça l'armée des Franks, joignit les Vandales, rallia les -fuyards, et revint à leur tête charger les vainqueurs, qui furent -battus et terrassés à leur tour. Bientôt après les Suèves arrivèrent. -Gonderic, fils de Godigiscle, fut déclaré roi des Vandales; et les -trois nations passèrent le Rhin près de Mayence, le dernier jour de -l'année 406, époque fatale de la ruine de l'empire dans les provinces -de l'occident. - -La frontière de la Gaule le long du Rhin étant demeurée sans défense -depuis que Stilicon en avait retiré les garnisons pour les employer -contre Alaric, les barbares ne trouvèrent aucun obstacle à leur -passage. Un auteur du temps dit que si l'Océan se fût débordé dans la -Gaule, ses eaux n'y auraient pas causé tant de dommage. Ils se -répandirent d'abord dans la première Germanie, qui renfermait les -cités de Mayence, de Worms, de Spire et de Strasbourg. Mayence fut -prise et saccagée; plusieurs milliers de chrétiens furent égorgés dans -l'église, avec Aureus, leur évêque. Worms fut détruite après un long -siége. Spire, Strasbourg, et les autres villes de moindre importance, -éprouvèrent la fureur de ces cruels ennemis. Ils s'emparèrent de -Cologne dans la Seconde Germanie. De là ils passèrent dans les deux -Belgiques, portant partout la désolation et le carnage. Trèves fut -pillée; Tournay, Arras, Amiens, Saint-Quentin, ne purent arrêter ce -torrent. Laon fut la seule ville de ces cantons qui tint contre leurs -attaques; ils se virent obligés d'en lever le siége. Ces barbares, -furieux ariens, la plupart même encore idolâtres, firent dans toute la -Gaule grand nombre de martyrs. Nicaise, évêque de Reims, eut la tête -tranchée après la prise de sa ville épiscopale. Ils traitèrent de même -Didier, évêque de Langres; ils passèrent les habitants au fil de -l'épée, et mirent le feu à la ville. Besançon vit massacrer son -évêque Antidius. Sion fut prise; Bâle ruinée. Ils s'étendirent -jusqu'aux Pyrénées. Les deux Aquitaines, la Novempopulanie, les deux -Narbonnaises, provinces auparavant les plus fortunées de la Gaule, ne -furent plus couvertes que de cendres et de ruines. Peu de villes -purent résister à cette fureur par l'avantage de leur situation. Ils -assiégèrent inutilement Toulouse; et l'on attribua le salut de cette -ville aux prières de son saint évêque, Exupère. La faim dévorait ceux -que le fer ennemi avait épargnés. Dans toute l'étendue de la Gaule, -auparavant si peuplée, on ne rencontrait plus que des morts et des -mourants. Ces horribles ravages ne cessèrent pendant trois ans. - -L'Espagne présentait aux barbares une nouvelle source de richesses. Ce -pays, environné de mers et de hautes montagnes, avait toujours été -moins exposé aux pillages. La conquête en était facile. S'étant -rassemblés au pied des Pyrénées, ils les passèrent, le 28 d'octobre -409. - - LE BEAU, _Histoire du Bas-Empire_, édition Saint-Martin, t. V. - - -ÉTABLISSEMENT DES ALEMANS ET DES BURGONDES DANS LA GAULE. - - 407. - -Les Alains, les Suèves et les Vandales s'étant avancés dans -l'intérieur de la Gaule, les Alemans et les Burgondes, à leur exemple, -passèrent le Rhin pour avoir part au pillage de cette riche contrée. -Les Alemans s'emparèrent des bords du fleuve, depuis Bâle jusqu'à -Mayence, et demeurèrent en possession de ce pays jusqu'au temps -qu'ils en furent chassés par les Franks. - -Les Burgondes, sous la conduite de leur roi Gondicaire, se rendirent -maîtres de l'Helvétie, aujourd'hui la Suisse, jusqu'au mont Jura. Peu -de temps après, ils s'étendirent dans le pays des Séquaniens et des -Éduens, jusqu'à la Loire et à l'Yonne. C'est ce qu'on appelle à -présent le duché et le comté de Bourgogne. Cette nation puissante et -pleine de valeur, avait des mœurs plus douces et plus pacifiques que -les autres barbares. Ils traitèrent les peuples conquis avec plus -d'humanité. Ils étaient encore païens lorsqu'ils entrèrent dans la -Gaule. Instruits par les missionnaires que les évêques des Gaules leur -envoyèrent, ils embrassèrent avec docilité la religion chrétienne dans -sa pureté; ensuite ils se laissèrent corrompre par le commerce des -Goths, qui les infectèrent des erreurs de l'arianisme. - -413. Constance marcha contre eux; mais comme ils demandèrent la -permission de s'établir dans le pays, ce général, n'osant les réduire -au désespoir, conseilla à l'empereur Honorius de leur accorder une -partie des contrées dont ils avaient fait la conquête. On leur céda -une portion considérable du territoire des Éduens et des Séquaniens, -et leur roi Gondicaire fut reconnu pour ami et allié de l'empire. - - LE BEAU, _Histoire du Bas-Empire_, t. V. - - -CONQUÊTE DES WISIGOTHS DANS LA GAULE. - - 312. - -Ataulphe avait succédé à Alaric[217], et il méritait de le remplacer. -Il était de petite taille, mais beau et bien fait, de beaucoup -d'esprit, ne craignant pas la guerre et aimant la paix. Il racontait -lui-même dans la suite qu'après la mort d'Alaric, ayant l'esprit -rempli des vastes projets de son prédécesseur, il avait d'abord conçu -le désir d'abattre entièrement la puissance et de détruire même le nom -des Romains; qu'il se flattait que l'empire ayant changé de face entre -ses mains, le nom d'Ataulphe deviendrait aussi célèbre que celui de -César Auguste; mais qu'après de mûres réflexions il avait reconnu que -les Goths étaient encore trop barbares pour se plier au joug des lois, -et que sans lois un État ne pouvant se soutenir, il perdrait sa nation -même en la rendant maîtresse des autres; qu'il avait donc pris le -parti d'employer ses forces non à détruire, mais à rétablir; et que -faute de pouvoir acquérir la gloire de fonder un nouvel empire, il -s'était borné à celle d'en relever un ancien qui tombait en ruine. Une -passion plus forte dans un jeune prince que les motifs de politique -lui inspirait encore des ménagements en faveur d'Honorius. Il aimait -Placidie, et de sa captive il désirait en faire son épouse[218]. Mais -comme il avait un cœur honnête et généreux, il voulait auparavant -gagner celui de la princesse. Sur ce plan, il cherchait à procurer à -sa nation un établissement qui coûtât peu à l'empire. Une grande -partie de la Gaule était déjà perdue pour les Romains; elle était -possédée par des barbares ou par de faibles tyrans; il résolut de s'y -retirer avec son armée. Il séjourna donc quelque temps en Italie pour -y faire reposer ses troupes, sans leur permettre de nouveaux ravages; -il se contenta d'exiger des contributions, et entama dès lors ses -négociations avec Honorius. Comme elles traînaient en longueur, il -passa en Gaule. - - [217] Son beau-frère. - - [218] Placidie, sœur de l'empereur Honorius, avait été faite - prisonnière par Alaric, en 409, à la prise de Rome. - - [Ataulphe renverse les tyrans Sébastien et Jovin; il prend le titre - d'ami de l'empire, et veut épouser Placidie. Mais l'empereur - Honorius refusa de livrer sa sœur à un barbare.] - -Pour appuyer sa demande, Ataulphe s'empara de Narbonne et de Toulouse. -S'étant présenté devant Bordeaux, il y fut reçu comme ami de l'empire. -Il marcha ensuite vers Marseille, espérant s'y introduire sous le même -titre. Mais pour s'être approché de trop près, il y courut risque de -la vie; le gouverneur, ayant fait fermer les portes de la ville, le -blessa d'un coup de trait du haut des murs, et l'obligea de se retirer -avec honte. - -Le roi des Wisigoths s'étant retiré à Narbonne, se consola de ce -mauvais succès en épousant Placidie, au mois de janvier 414. La -conquête de cette princesse lui avait coûté plus de temps et de peines -que celle d'une partie de la Gaule, Constance[219] avait employé à -traverser ce projet tout ce qu'il avait de crédit et d'adresse. Il -avait tâché de détacher Ataulphe de cette poursuite en lui faisant -offrir une princesse sarmate. Placidie elle-même sentit longtemps de -la répugnance à s'unir avec un roi barbare. Enfin la passion -d'Ataulphe, secondée des vives sollicitations d'un Romain nommé -Candidianus, attaché au service de Placidie, et que le roi des Goths -avait mis dans ses intérêts, surmonta tous ces obstacles. Les noces -furent célébrées à Narbonne, dans la maison d'Ingenius, un des -premiers de la ville. Tous les honneurs furent adressés à Placidie. La -salle était parée à la manière des Romains; la princesse portait les -ornements impériaux, Ataulphe était vêtu à la romaine. Entre autres -marques de sa magnificence, il fit présent à sa nouvelle épouse de -cinquante pages, qui portaient chacun deux bassins, l'un rempli de -monnaies d'or, l'autre de pierreries d'un prix infini. C'étaient les -dépouilles de Rome; et ce superbe appareil semblait réunir ensemble -les noces d'Ataulphe et les funérailles de l'empire d'Occident. Tout -dans cette cérémonie retraçait la fragilité des grandeurs humaines. -Attalus, empereur quatre ans auparavant, chanta l'épithalame; il -précéda dans cette fonction Rustacius et Phœbadius, poëtes de -profession. Les Romains et les Goths, confondus ensemble, célébrèrent -cette fête avec une joie unanime. - - [219] Général d'Honorius, qui aspirait aussi à la main de - Placidie. - -Une inscription trouvée à Saint Gilles, en Languedoc, prouve -qu'Ataulphe et Placidie choisirent pour leur résidence la ville nommée -Héraclée, aujourd'hui Saint-Gilles, sur la rive droite du Rhône, entre -Nîmes et Arles. La flatterie y est portée à un excès qui annonce la -naissance de la barbarie. Ataulphe y est nommé le très-puissant roi -des rois, le très-juste vainqueur des vainqueurs. On le loue d'avoir -chassé les Vandales; il avait apparemment soutenu quelques guerres -contre ces peuples ou contre les Alains restés en Gaule; car tous les -barbares étaient compris sous le nom de Vandales. - - LE BEAU, _Histoire du Bas-Empire_, t. V. - - Le Beau, né à Paris, en 1701, mort en 1778, professeur au Collége - de France, publia, en 1757, l'Histoire du Bas-Empire, en 22 vol. - in-8º. M. Saint-Martin, érudit et orientaliste distingué, né en - 1791, mort en 1832, a donné de l'Histoire de Le Beau une nouvelle - édition annotée et complétée, et de beaucoup supérieure à la - première. - - -PHARAMOND. - - 420. - -Il est certainement très-remarquable qu'on ne trouve aucune mention de -Pharamond ou Faramond, ni dans Grégoire de Tours, ni dans Frédegaire, -les deux plus anciens historiens de notre nation. Ils parlent bien de -Marcomir, de Sunnon, de Génobaudes, de Théodemir, et de plusieurs -autres chefs plus anciens que Pharamond; mais Clodion, qu'ils -appellent _Chlogio_ ou _Chlodeo_, est le premier de nos rois qu'ils -relatent d'une manière positive. La première mention de Pharamond se -trouve dans la Chronique intitulée: _Gesta regum Francorum_, qui -paraît avoir été rédigée sous le règne de Thierry IV, vers l'an 720. -L'auteur inconnu de cette chronique rapporte donc qu'après la mort de -Sunnon, dont il appelle le père Anténor, le conseil général de la -notion s'assembla, et, sur l'avis de Marcomir, fils de Priam, les -Franks résolurent d'élire un roi. «Ils choisirent le fils même de -Marcomir, qui s'appelait Faramond, et l'élevèrent au-dessus d'eux -comme roi chevelu.» Cette notion se trouve reproduite dans une foule -de chroniques et de généalogies du moyen âge[220] et quelques-unes -d'une époque assez moderne; mais la manière dont ces auteurs -s'expriment et les termes qu'ils emploient montrent assez qu'ils ont -tous copié le même ouvrage, celui que j'ai indiqué. On cite bien un -manuscrit de la Chronique de Prosper, continuateur de saint Jérôme, et -presque contemporain du temps où vécut Pharamond, où il est dit, sous -la 26e année d'Honorius, 420 de J.-C., que Pharamond régna sur la -France: mais on ne parle que d'un seul manuscrit où se lise pareille -chose, et il est si facile de faire des additions à des ouvrages de -cette espèce, et on y en a fait effectivement si souvent, que je ne -crois pas qu'on doive réellement faire aucune attention à cette -indication. Il est donc vrai de dire que la Chronique des rois -franks, que j'ai citée, est le plus ancien monument où il soit -question de Pharamond, et il ne remonte pas au delà de l'an 720. En -est-ce assez pour regarder comme fabuleuse l'existence de ce -personnage? Il faudrait alors supposer que cet auteur en est -l'inventeur, ou admettre que c'était dès lors une opinion répandue -parmi les Franks; mais dans ce cas-là il y a présomption pour croire à -l'existence du premier roi des Franks. Il est certain qu'il est bien -difficile de se décider sur ce point. Quoiqu'il en soit, l'histoire -des Franks fait mention de quelques individus qui portaient le même -nom. C'est une circonstance que l'on n'a pas remarquée, et c'est en -même temps un argument en faveur de ceux qui croient à l'existence de -ce premier roi de notre nation. Il existe une petite pièce de vers -adressée, au sixième siècle par l'évêque de Poitiers, Venance Fortunat -(_lib._ IX, _carm._ 12.), à un de ses amis nommé Faramund, qui avait -la charge de référendaire. En l'an 700 il existait un évêque de même -nom, qui est mentionné dans une vie anonyme de Pépin, l'ancien maire -du palais (_Coll. des Hist. de Fr._, t. II, p. 608). Enfin, on trouve -en l'an 591 un prêtre de l'église de Paris, mentionné par Grégoire de -Tours (liv. X, ch. 26), qui fut ensuite évêque de cette ville, appelé -Faramod, nom qu'on doit placer dans la même catégorie. - - SAINT MARTIN, _note à l'Histoire du Bas-Empire_ de Le Beau, - t. V, p. 469. - - [220] Une ancienne généalogie, qui paraît remonter à une époque - très-reculée, dit positivement: Faramond engendra Cleno et - Cludiono. (Note de M. Saint-Martin, _Hist. du Bas Empire_, t. VI; - p. 25.) - - -CLODION BATTU PAR AÉTIUS. - - 431[221]. - -Vous avez combattu ensemble[222] dans les plaines des Atrébates[223], -que le Frank Cloïo avait envahies. Là venaient aboutir plusieurs -chemins resserrés par un défilé; ensuite, on voyait le bourg de -Helena[224], formant un arc, puis on trouvait une rivière traversée -par un pont construit en planches. Majorien, alors chevalier, -combattait à la tête du pont. Voilà qu'on entend résonner sur la -colline prochaine les chants d'un hymen que célébraient les barbares -dansant à la manière des Scythes. Deux époux à la blonde chevelure -s'unissaient alors. Majorien défit les barbares. Son casque -retentissait sous les coups, et les lances étaient repoussées par sa -cuirasse aux mailles épaisses, jusqu'à ce qu'enfin l'ennemi plie, se -débande et prend la fuite. Vous eussiez vu errer à l'aventure sur des -chariots les brillants apprêts de l'hymen barbare; on emportait ça et -là des plats et des mets, puis des bassins entourés de guirlandes de -fleurs. Tout à coup le combat redouble, et Bellone, plus ardente, -brise le flambeau nuptial: le vainqueur s'empare des essèdes[225] et -de la nouvelle épouse. Le fils de Sémélé[226] ne mit pas plus -promptement en déroute les monstres de Pholoé ni les Lapithes de -Péléthronium, lorsque les femmes de Thrace, enflammées par les orgies, -appelèrent Mars et Cythérée, se servirent de mets sanglants pour -commencer le combat, se firent une arme de vases remplis de vin, et -qu'au plus fort de la mêlée le sang des Centaures souilla le mont -Othrys, en Macédoine. - - [221] Cette date est fixée par M. de Pétigny; quelques auteurs - donnent 447. - - [222] Aétius et Majorien. - - [223] L'Artois. - - [224] Probablement Lens. - - [225] Voitures dans lesquelles les familles franques demeuraient - et voyageaient. - - [226] Bacchus. - -Qu'on ne me vante plus les querelles de ces frères, enfants des nues. -Majorien, lui aussi, a dompté des monstres. Du sommet de la tête au -front descend leur blonde chevelure, tandis que la nuque reste à -découvert; dans leurs yeux mêlés de vert et de blanc, roule une -prunelle couleur d'eau; leur visage sans barbe n'offre que des -moustaches arrangées avec le peigne. Des habits étroits tiennent -serrés les membres vigoureux de ces guerriers d'une haute stature; de -courtes tuniques laissent paraître leurs jarrets; un large baudrier -presse leurs flancs aplatis. Lancer au travers des airs la rapide -francisque, mesurer de l'œil l'endroit qu'ils sont sûrs de frapper, -imprimer à leurs boucliers un mouvement circulaire, c'est un jeu pour -eux, aussi bien que de devancer leurs piques par l'agilité de leurs -sauts, et d'atteindre l'ennemi avant elles. Dès leurs tendres années, -ils sont passionnés pour les combats. Si le nombre de leurs ennemis ou -le désavantage de la position les fait succomber, la mort seule peut -les abattre, jamais la crainte. Ils restent invincibles, et leur -courage semble leur survivre au delà même de la vie. Tels sont les -hommes que Majorien a mis en fuite. - - SIDOINE APOLLINAIRE, _Panégyrique de Majorien_, traduction de MM. - Grégoire et Collombet. - - -LES HUNS ET LES ALAINS. - - 375. - -Les Huns sont à peine mentionnés dans les annales, et seulement comme -une race sauvage répandue au delà des Palus-Méotides, sur les bords de -la mer Glaciale, et d'une férocité qui passe l'imagination. Dès la -naissance des enfants mâles, les Huns leur sillonnent les joues de -profondes cicatrices, afin d'y détruire tout germe de duvet. Ces -rejetons croissent et vieillissent imberbes, sous l'aspect hideux et -dégradé des eunuques. Mais ils ont tout le corps trapu, les membres -robustes, la tête volumineuse; et un excessif développement de carrure -donne à leur conformation quelque chose de surnaturel. On dirait des -animaux bipèdes plutôt que des êtres humains, ou de ces bizarres -figures que le caprice de l'art place en saillie sur les corniches -d'un pont. Des habitudes voisines de la brute répondent à cet -extérieur repoussant. Les Huns ne cuisent ni n'assaisonnent ce qu'ils -mangent, et se contentent pour aliments de racines sauvages, ou de la -chair du premier animal venu, qu'ils font mortifier quelque temps, sur -le cheval, entre leurs cuisses. Aucun toit ne les abrite. Les maisons -chez eux ne sont d'usage journalier non plus que les tombeaux; on n'y -trouverait pas même une chaumière. Ils vivent au milieu des bois et -des montagnes, endurcis contre la faim, la soif et le froid. En voyage -même, ils ne traversent pas le seuil d'une habitation sans nécessité -absolue, et ne s'y croient jamais en sûreté. Ils se font, de toile ou -de peaux de rat des bois cousues ensemble, une espèce de tunique, qui -leur sert pour toute occasion, et ne quittent ce vêtement, une fois -qu'ils y ont passé la tête, que lorsqu'il tombe par lambeaux. Ils se -coiffent de chapeaux à bords rabattus, et entourent de peaux de -chèvre leurs jambes velues; chaussure qui gêne la marche et les rend -peu propres à combattre à pied. Mais on les dirait cloués sur leurs -chevaux, qui sont laidement mais vigoureusement conformés. C'est sur -leur dos que les Huns vaquent à toute espèce de soin, assis -quelquefois à la manière des femmes. A cheval jour et nuit, c'est de -là qu'ils vendent et qu'ils achètent. Ils ne mettent pied à terre -ni pour boire, ni pour manger, ni pour dormir, ce qu'ils font -inclinés sur le maigre cou de leur monture, où ils rêvent tout à -leur aise. C'est encore à cheval qu'ils délibèrent des intérêts de la -communauté. L'autorité d'un roi leur est inconnue; mais ils suivent -tumultuairement le chef qui les mène au combat. Attaqués eux-mêmes, -ils se partagent par bandes, et fondent sur l'ennemi en poussant des -cris effroyables. Groupés ou dispersés, ils chargent ou fuient avec la -promptitude de l'éclair, et sèment en courant le trépas. Aussi leur -tactique, par sa mobilité même, est impuissante contre un rempart ou -un camp retranché. Mais ce qui fait d'eux les plus redoutables -guerriers de la terre, c'est qu'également sûrs de leurs coups de loin, -et prodigues de leur vie dans le corps à corps, ils savent de plus au -moment où leur adversaire, cavalier ou piéton, suit des yeux les -évolutions de leur épée, l'enlacer dans une courroie qui paralyse tous -ses mouvements. Leurs traits sont armés, en guise de fer, d'un os -pointu, qu'ils y adaptent avec une adresse merveilleuse. Aucun d'eux -ne laboure la terre ni ne touche une charrue. Tous errent indéfiniment -dans l'espace, sans toit, sans foyer, sans police, étrangers à toute -habitude fixe, ou plutôt paraissant toujours fuir, à l'aide de -chariots où ils ont pris domicile, où la femme s'occupe à façonner le -hideux vêtement de son mari, enfante, et nourrit sa progéniture -jusqu'à l'âge de puberté. Nul d'entre eux, conçu, mis au monde, et -élevé en autant de lieux différents, ne peut répondre à la question: -d'où êtes-vous? Inconstants et perfides dans les conventions, les Huns -tournent à la moindre lueur d'avantage; en général, ils font toute -chose par emportement, et n'ont pas plus que les brutes le sentiment -de ce qui est honnête ou déshonnête. Leur langage même est captieux et -énigmatique. Ils n'adorent rien, ne croient à rien, et n'ont de culte -que pour l'or. Leur humeur est changeante et irritable, au point -qu'une association entre eux, dans le cours d'une même journée va se -rompre sans provocation et se renouer sans médiateur. A force de tuer -et de piller de proche en proche, cette race indomptée, par le seul -instinct du brigandage, fut amenée sur les frontières des Alains, qui -sont les anciens Massagètes. Puisque l'occasion s'en présente, il est -bon de dire aussi quelques mots sur l'origine de ce peuple et sa -situation géographique. - -L'Ister, grossi de nombreux affluents, traverse tout le pays des -Sarmates, qui s'étend jusqu'au Tanaïs, limite naturelle de l'Europe et -de l'Asie. Au delà de ce dernier fleuve, au milieu des solitudes sans -terme de la Scythie, habitent les Alains, qui doivent leur nom à leurs -montagnes, et l'ont, comme les Perses, imposé par la victoire à leurs -voisins. De ce nombre sont les Neures, peuplade enfoncée dans les -terres, bornée par de hautes montagnes incessamment battues par -l'Aquilon, et que le froid rend inaccessibles; plus loin les Budins et -les Gélons, race féroce et belliqueuse, qui arrache la peau à ses -ennemis vaincus pour s'en faire des vêtements ou des housses de -cheval; les Agathyrses, voisins des Gélons, qui se chamarrent le corps -de couleur bleue, et en teignent jusqu'à leur chevelure, marquant le -degré de distinction des individus par le nombre et les nuances plus -ou moins foncées de ces taches. Viennent ensuite les Mélanchlènes et -les Anthropophages, nourris, dit-on, de chair humaine; détestable -coutume qui éloigne leurs voisins, et forme le désert autour d'eux. -C'est pour cette cause que ces vastes régions, qui s'étendent au -nord-est jusqu'au pays des Sères, ne sont que de vastes solitudes. Il -y a aussi les Alains orientaux, voisins du territoire des Amazones, -dont les innombrables et populeuses tribus pénètrent, m'a-t-on dit, -jusqu'à cette contrée centrale de l'Asie où coule le Gange, fleuve qui -sépare en deux les Indes, et court s'absorber dans l'Océan Austral. - -Distribués sur deux continents, tous ces peuples, dont je m'abstiens -d'énumérer les dénominations diverses, bien que séparés par d'immenses -espaces où s'écoule leur existence vagabonde, ont fini par se -confondre sous le nom générique d'Alains. Ils n'ont point de maisons, -point d'agriculture, ne se nourrissent que de viande et surtout de -lait, et, à l'aide de chariots couverts en écorce, changent de place -incessamment au travers de plaines sans fin. Arrivent-ils en un lieu -propre à la pâture, ils rangent leurs chariots en cercle, et prennent -leur sauvage repas. Ils rechargent, aussitôt le pâturage épuisé, et -remettent en mouvement ces cités roulantes, où les couples s'unissent, -où les enfants naissent et sont élevés, où s'accomplissent, en un mot, -pour ces peuples tous les actes de la vie. Ils sont chez eux, en -quelque lieu que le sort les pousse, chassant toujours devant eux des -troupeaux de gros et de menu bétail, mais prenant un soin particulier -de la race du cheval. Dans ces contrées l'herbe se renouvelle sans -cesse, et les campagnes sont couvertes d'arbres à fruit; aussi cette -population nomade trouve-t-elle à chaque halte la subsistance de -l'homme et des bêtes. C'est l'effet de l'humidité du sol et du grand -nombre de cours d'eau qui l'arrosent. Les enfants ou les femmes -s'occupent, au dedans et autour des chariots, des soins qui n'exigent -pas de force corporelle. Mais les hommes faits, rompus dès l'enfance à -l'équitation, regardent comme un déshonneur de se tenir sur leurs -pieds. La guerre n'a pas de condition dont ils n'aient fait un -rigoureux apprentissage; aussi sont-ils excellents soldats. Si les -Perses sont guerriers par essence, c'est que le sang scythe -originairement a coulé dans leurs veines. - -Les Alains sont généralement beaux et de belle taille, et leurs -cheveux tirent sur le blond. Leur regard est plutôt martial que -féroce. Pour la rapidité de l'attaque et l'humeur belliqueuse, ils ne -cèdent en rien aux Huns. Mais ils sont plus civilisés dans leur -manière de s'habiller et de se nourrir. Les rives du Bosphore -Cimmérien et des Palus-Méotides sont le théâtre ordinaire de leurs -courses et de leurs chasses, qu'ils poussent quelquefois jusqu'en -Arménie et en Médie. Cette jouissance que les esprits doux et -paisibles trouvent dans le repos, ils la placent, eux, dans les périls -et dans la guerre. Le suprême bonheur, à leurs yeux, est de laisser sa -vie sur un champ de bataille. Mourir de vieillesse ou par accident est -un opprobre pour lequel il n'est pas assez d'outrages. Tuer un homme -est un héroïsme pour lequel ils n'ont pas assez d'éloges. Le plus -glorieux des trophées est la chevelure d'un ennemi servant de -caparaçon au cheval du vainqueur. La religion chez eux n'a ni temple -ni édifice consacré, pas même une chapelle de chaume. Un glaive nu, -fiché en terre, devient l'emblème de Mars; c'est la divinité suprême, -et l'autel de leur dévotion barbare. Ils ont un mode singulier de -divination: c'est de réunir en faisceau des baguettes d'osier, qu'ils -ont soin de choisir droites; et, en les séparant ensuite à certain -jour marqué, ils y trouvent, à l'aide de quelque pratique de magie, -une manifestation de l'avenir. L'esclavage est inconnu parmi eux. Tous -sont nés de sang libre. Ils choisissent encore aujourd'hui pour chefs -les guerriers reconnus les plus braves et les plus habiles. - - AMMIEN MARCELLIN, livre XXXI. - - -LES HUNS. - -Si l'on consulte l'antiquité, voici ce qu'on apprend sur l'origine des -Huns. Filimer, fils de Gandaric le Grand et roi des Goths, le -cinquième de ceux qui les avaient gouvernés depuis leur sortie de -l'île Scanzia, étant entré sur les terres de la Scythie à la tête de -sa nation, comme nous l'avons dit, trouva parmi son peuple certaines -sorcières que, dans la langue de ses pères, il appelle lui-même -Aliorumnes. La défiance qu'elles lui inspiraient les lui fit chasser -du milieu des siens; et, les ayant poursuivies loin de son armée, il -les refoula dans une terre solitaire. Les esprits immondes qui -erraient par le désert les ayant vues, s'accouplèrent à elles, se -mêlant à leurs embrassements, et donnèrent le jour à cette race la -plus farouche de toutes. Elle se tint d'abord parmi les marais, -rabougrie, noire, chétive: à peine appartenait-elle à l'espèce -humaine, à peine sa langue ressemblait-elle à la langue des hommes. -Telle était l'origine de ces Huns, qui arrivèrent sur les frontières -des Goths. Leur féroce nation, comme l'historien Priscus le rapporte, -demeura d'abord sur le rivage ultérieur du Palus-Méotide[227], faisant -son unique occupation de la chasse, jusqu'à ce que, s'étant -multipliée, elle portât le trouble chez les peuples voisins par ses -fraudes et ses rapines. Des chasseurs d'entre les Huns étant, selon -leur coutume, en quête du gibier sur le rivage ultérieur du -Palus-Méotide, virent tout à coup une biche se présenter devant eux. -Elle entra dans le marais, et, tantôt s'avançant, tantôt s'arrêtant, -elle semblait leur indiquer un chemin. Les chasseurs la suivirent, et -traversèrent à pied le Palus-Méotide, qu'ils imaginaient aussi peu -guéable que la mer; et puis quand la terre de Scythie, qu'ils -ignoraient, leur apparut, soudain la biche disparut. Ces esprits dont -les Huns sont descendus machinèrent cela, je crois, en haine des -Scythes. Les Huns, qui ne se doutaient nullement qu'il y eût un autre -monde au delà du Palus-Méotide, furent saisis d'étonnement à la vue de -la terre de Scythie; et comme ils ont de la sagacité, il leur sembla -voir une protection surnaturelle dans la révélation de ce chemin que -peut-être personne n'avait connu jusqu'alors. Ils retournent auprès -des leurs, racontent ce qui s'est passé, vantent la Scythie, tant -qu'enfin ils persuadent leur nation de les suivre, et se mettent en -marche tous ensemble vers ces contrées, par le chemin que la biche -leur a montré. Tous les Scythes qui tombèrent dans leurs mains dès -leur arrivée, ils les immolèrent à la victoire; le reste fut vaincu et -subjugué. A peine en effet eurent-ils passé cet immense marais, qu'ils -entraînèrent comme un tourbillon les Alipzures, les Alcidzures, les -Itamares, les Tuncasses et les Boïsques qui demeuraient sur cette côte -de la Scythie. Ils soumirent également par des attaques réitérées les -Alains, leurs égaux dans les combats, mais ayant plus de douceur dans -les traits et dans la manière de vivre. Aussi bien ceux-là même qui -peut-être auraient pu résister à leurs armes ne pouvaient soutenir la -vue de leurs effroyables visages, et s'enfuyaient à leur aspect, -saisis d'une mortelle épouvante. En effet, leur teint est d'une -horrible noirceur; leur face est plutôt, si l'on peut parler ainsi, -une masse informe de chair, qu'un visage; et ils ont moins des yeux -que des trous. Leur assurance et leur courage se trahissent dans leur -terrible regard. Ils exercent leur cruauté jusque sur leurs enfants -dès le premier jour de leur naissance; car, à l'aide du fer, ils -taillent les joues des mâles, afin qu'avant de sucer le lait ils -soient forcés de s'accoutumer aux blessures. Aussi vieillissent-ils -sans barbe après une adolescence sans beauté, parce que les cicatrices -que le fer laisse sur leur visage y étouffent le poil à l'âge où il -sied si bien. Ils sont petits, mais déliés; libres dans leurs -mouvements, et pleins d'agilité pour monter à cheval; les épaules -larges; toujours armés de l'arc et prêts à lancer la flèche; le port -assuré, la tête, toujours dressée d'orgueil; sous la figure de l'homme -ils vivent avec la cruauté des bêtes féroces. - - JORNANDÈS, _Histoire des Goths_, ch. 24, trad. de M. Fournier de - Moujan. - - Jornandès était Goth et devint évêque de Ravenne vers 552. Son - histoire des Goths est un abrégé de l'histoire de Cassiodore, qui - est malheureusement perdue. - [227] La mer d'Azof. - - -PORTRAIT D'ATTILA. - -Cet homme était venu au monde pour ébranler sa nation et pour faire -trembler la terre. Par je ne sais quelle fatalité, des bruits -formidables le devançaient et semaient partout l'épouvante. Il était -fier dans sa démarche, promenant ses regards tout autour de lui; -l'orgueil de sa puissance se révélait jusque dans les mouvements de -son corps. Aimant les batailles, mais se maîtrisant dans l'action, -excellent dans le conseil, se laissant fléchir aux prières, bon quand -il avait une fois accordé sa protection. Sa taille était courte, sa -poitrine large, sa tête forte. De petits yeux, la barbe clair-semée, -les cheveux grisonnants, le nez écrasé, le teint noirâtre, il -reproduisait tous les traits de sa race. Bien que naturellement sa -confiance en lui-même fût grande et ne l'abandonnât jamais, elle -s'était encore accrue par la découverte du glaive de Mars, ce glaive -pour lequel les rois des Scythes avaient toujours eu de la vénération. -Voici, au rapport de Priscus, comment se fit cette découverte. «Un -pâtre, dit-il, voyant boiter une génisse de son troupeau, et ne -pouvant imaginer ce qui l'avait ainsi blessée, se mit à suivre avec -sollicitude la trace de son sang. Il vint jusqu'au glaive sur lequel -la génisse en broutant avait mis le pied sans le voir, et l'ayant tiré -de la terre, il l'apporta à Attila. Celui-ci, fier de ce don, pensa, -car il était ambitieux, qu'il était appelé à être le maître du monde, -et que le glaive de Mars lui mettait aux mains le sort des batailles.» - - JORNANDÈS, _Histoire des Goths_, trad. de M. Fournier de Moujan. - - -INVASION D'ATTILA EN GAULE. - - 451. - -L'armée d'Attila était de 500,000 hommes, quelques auteurs disent de -700,000. Il traînait à sa suite tous les Barbares du Nord: c'étaient -avec les Huns, les Ruges, les Gépides, les Hérules, les Turcilinges, -les Bellonotes, les Gélons, les Neures, les Burgondes et les -Ostrogoths. Dans la marche, se joignirent à lui les Suèves, les -Marcomans, les Quades, les Thuringiens. Chacun de ces peuples avait -son roi; mais tous ces princes tremblaient devant Attila, dont ils -étaient les vassaux ou plutôt les esclaves. Il y en avait deux -qu'Attila distinguait dans cette foule de rois: Ardaric, roi des -Gépides; l'autre était Walamir, roi des Ostrogoths. - -Les anciens auteurs ne nous apprennent rien de clair ni de précis, sur -la route que tint Attila jusqu'à son entrée dans la Gaule. Les -sentiments des modernes sont partagés sur ce sujet. Les uns lui font -traverser la Germanie, par le centre, pour arriver à Cologne. Les -autres le conduisent le long du Danube, pour lui faire passer le Rhin -auprès du lac de Constance. Ce dernier sentiment me paraît aussi le -plus vraisemblable[228]. Le voisinage du fleuve, la commodité de la -voie romaine, la facilité des convois qu'il pouvait tirer de la -Mésie[229] et de la Pannonie[230] et qui remontaient le Danube à la -suite de son armée, devaient lui faire préférer cette route à celle de -l'intérieur de la Germanie, encore couverte de vastes forêts, et -presque impraticable à une innombrable cavalerie. De plus, Procope -rapporte qu'Attila détruisit, en passant, les forts que les empereurs -avaient élevés sur les bords du Danube; et Paul Diacre nous représente -les Burgondes disputant au roi des Huns le passage du Rhin. Je -croirais même que l'armée, divisée en deux corps, côtoyait le Danube, -le fleuve entre deux. L'un de ces corps entraînait sur son passage les -nations germaniques, attirées par l'espérance du pillage, tandis que -l'autre, ravageant la Mésie et la Pannonie, détruisait les forts, qui -ne consistaient pour la plupart qu'en une tour garnie de quelques -soldats. Toute l'armée dut se réunir aux sources du Danube, et passer -le Rhin près de Bâle, où le voisinage de la forêt Hercynienne -facilitait la construction des barques et des canots. - - [228] Je crois qu'il serait plus exact de dire que les Huns et - leurs alliés occupaient tout le pays situé sur les bords du Rhin, - depuis Mayence jusqu'à Bâle, lorsqu'ils franchirent ce fleuve - pour pénétrer dans les Gaules. (_Note de Saint-Martin._) - - [229] Serbie et Bulgarie. - - [230] Hongrie occidentale. - -Les Franks, qui habitaient au delà du Rhin vers les bords du Necker, -se joignirent à l'armée d'Attila, et ceux qui tenaient dans la Gaule -le parti de Clodebaud[231], vinrent bientôt se rendre auprès de ce -prince, qu'ils voulaient placer sur le trône. Mais les Burgondes -entreprirent d'arrêter le torrent, qui venait inonder l'Occident, et -de défendre le passage du Rhin. Leur hardiesse ne fut pas heureuse; -ils furent repoussés et taillés en pièces. Les Huns achevèrent de -détruire dans ces contrées ce qui avait échappé aux ravages des -Vandales, des Suèves et des Alains. Ce fut alors que la ville des -Rauraques, celles de Vindonissa et d'Argentovaria furent entièrement -renversées. Leurs ruines ont donné naissance à Bâle, à Windisch et à -Colmar, bâties dans leur voisinage. Attila, côtoyant les bords du -Rhin, traversa la Germanie supérieure, aujourd'hui l'Alsace: -Strasbourg, Spire, Worms, ne s'étaient point encore relevées depuis -les invasions précédentes. Il pilla et saccagea Mayence; il vint -assiéger Metz. La force des remparts, qui résistaient à toutes les -attaques, ayant rebuté ses troupes, il se retira à Scarpona, -forteresse à 14 milles de Metz, et envoya de là des détachements qui -prirent et brûlèrent Toul et Dieuze. Cependant les murs de Metz, qui -avaient été ébranlés par les machines, étant tombés d'eux-mêmes, les -Huns accoururent, y entrèrent le 7 d'avril veille de Pâques, -égorgèrent un grand nombre d'habitants de tout âge et de tout sexe, -emmenèrent les autres avec l'évêque, et mirent le feu à la ville, qui -fut réduite en cendres à l'exception d'une chapelle de saint Étienne. - - [231] Compétiteur de Mérovée, réfugié à la cour d'Attila. Son - existence est cependant douteuse. - -Il n'est pas possible de suivre par ordre les courses des Huns. On -sait seulement que ces vastes contrées comprises entre le Rhin, la -Seine, la Marne et la Moselle ressentirent toute la fureur de ces -peuples féroces. Comme Attila s'annonçait pour l'ami et l'allié des -Romains, et qu'il publiait que son dessein était d'établir Clodebaud -roi des Franks, et d'aller ensuite combattre les Wisigoths au delà de -la Loire, plusieurs villes romaines lui ouvrirent d'abord leurs -portes. Les violences qu'elles éprouvèrent ayant répandu la terreur, -les autres essayèrent de se défendre. Mais nul rempart ne pouvait -tenir contre ce déluge de Barbares. Tongres, Reims, Arras et la -capitale du Vermandois, furent emportées de force. Trèves, autrefois -la plus florissante ville des Gaules, mais la plus malheureuse dans ce -siècle d'invasions et de ravages, fut saccagée pour la cinquième fois. -Les partis ennemis, dont chacun formait une armée, dispersés dans les -campagnes, portaient de toutes parts le fer et le feu. Ce fut dans une -de ces courses que Childéric, fils de Mérovée, fut enlevé avec la -reine sa mère, et délivré aussitôt par la valeur d'un seigneur frank, -nommé Viomade. - -Attila s'avançait vers la Loire; les habitants de Paris prirent -l'alarme et allaient abandonner leur ville, si sainte Geneviève ne les -eût rassurés en leur promettant de la part de Dieu, que les Barbares -n'approcheraient pas de leur territoire. Cette prophétie fut vérifiée -par l'événement. Attila ayant passé la Seine dans un autre endroit, -alla mettre le siége devant Orléans. - -Sur la nouvelle de la marche d'Attila vers la Gaule, Aétius avait -passé les Alpes, et s'était rendu à Arles avec peu de troupes. Il -comptait sur celles qu'il trouverait dans la province, et -principalement sur le secours des Wisigoths, que l'intérêt commun -devait réunir avec les Romains. Mais lorsqu'il apprit que Théodoric, -trompé par les fausses protestations d'Attila, ne faisait aucun -mouvement pour s'opposer aux progrès du prince barbare, il lui dépêcha -Avitus, afin de le tirer de cette fausse sécurité. Avitus, accoutumé à -traiter avec Théodoric, dont il avait gagné l'estime, lui représenta -que son inaction lui serait funeste; qu'Attila ne cherchait qu'à -diviser les Romains et les Wisigoths, pour les accabler plus -facilement. Il lui mit sous les yeux la lettre d'Attila à -Valentinien[232]. Convaincu de la mauvaise foi d'Attila, Théodoric -répondit que les victoires de ce conquérant sanguinaire ne -l'effrayaient pas; que la Providence divine avait fixé un terme à tous -les succès criminels, et qu'Attila le trouverait dans le courage des -Wisigoths. - - [232] Attila, avant de commencer son invasion, avait écrit à - Valentinien et à Théodoric. Au premier il disait qu'il n'en - voulait qu'aux Wisigoths; à Théodoric, qu'il n'en voulait qu'aux - Romains. - -Aussitôt il donne ses ordres. La crainte d'une invasion prochaine -rassemble en peu de temps une nombreuse armée. Il laisse dans ses -États quatre de ses fils, et se mettant à la tête de ses troupes avec -ses deux aînés, Thorismond et Théodoric, qui voulurent partager le -péril avec leur père, il marche vers Arles pour se joindre aux -Romains. Aétius avait déjà dépêché des courriers dans toute la Gaule -et chez les peuples alliés, les invitant à s'unir à lui pour écarter -l'horrible tempête qui désolait l'Occident. Toute la Gaule prit les -armes. Mérovée[233] accourut avec les Franks; les Burgondes, les -Armoriques, les Ripuaires, des Saxons même établis vers les bouches du -Rhin, et des Sarmates, dont plusieurs cohortes avaient été transférées -en Gaule, se rendirent avec une incroyable diligence auprès d'Aétius. -Il se vit bientôt environné de tant de troupes, que l'armée d'Attila, -déjà beaucoup moins nombreuse qu'elle n'avait été d'abord, n'était -guère supérieure à la sienne. - - [233] Ce fait n'est pas certain; on remarquera plus loin que - Jornandès ne parle pas de Mérovée. - -Dans ces désastres publics, la charité épiscopale suppléait à la -timidité ou remédiait à la perfidie des commandants; et l'Église, -destinée à combattre les ennemis invisibles, s'occupait des périls -temporels de ses enfants. Sangiban, à la tête d'une troupe d'Alains, -commandait dans Orléans; mais on le soupçonnait d'entretenir avec -Attila de secrètes intelligences, et son inaction, aux approches de -l'ennemi, confirmait ces soupçons[234]. Saint Aignan, alors évêque -d'Orléans, prélat respectable par ses vertus, et rempli de ce courage -qu'inspire le mépris de la vie présente, prit sur lui tous les soins -d'un commandant. Avant qu'Attila eût passé la Seine, l'évêque se hâta -de relever les murs de la ville; il fit des amas de vivres, et par la -ferveur de ses prières et de celles de son peuple, il s'efforça -d'armer le ciel contre les Barbares. Pour presser le secours d'Aétius, -il se rendit en diligence à Arles, et revint se renfermer dans -Orléans, résolu d'y périr avec son troupeau si la ville n'était pas -secourue. Bientôt après son retour, les Huns arrivèrent. Ils -attaquèrent avec fureur la partie de la ville qui était sur la rive -droite de la Loire; ils mirent en œuvre toutes les machines alors en -usage dans les siéges, et livrèrent plusieurs assauts. Pendant que les -hommes combattaient sur les murailles, les femmes et les enfants, -prosternés avec leur évêque au pied des autels, élevaient leurs cris -vers Dieu et imploraient son assistance. Une pluie orageuse qui dura -trois jours fit cesser les attaques; et le prélat, profitant de cet -intervalle, alla trouver Attila dans son camp, pour en obtenir quelque -composition. Il fut repoussé avec insolence. L'orage ayant cessé, les -Huns donnèrent un nouvel assaut, et redoublant leurs efforts, ils -enfoncèrent les portes et entrèrent en foule. Les habitants, fuyant de -toutes parts, n'attendaient que le pillage et la mort, lorsqu'ils -entendirent sonner les trompettes romaines, et virent une nouvelle -armée qui, comme si elle fût descendue du ciel, fondait avec rapidité -sur les Huns. C'étaient Aétius et Théodoric à la tête de toutes leurs -troupes. Ils étaient entrés dans la ville de l'autre côté de la Loire, -en même temps qu'Attila y entrait par la porte opposée. Ce Barbare, -qui passait pour invincible dans les batailles, faisait si mal la -guerre, il était si peu instruit des mouvements de l'ennemi, qu'Aétius -traversa toute la Gaule méridionale et vint d'Arles à Orléans, sans -que les Huns en eussent aucune connaissance. Les Romains et les -Wisigoths, trouvant les Huns en désordre, en font un horrible carnage. -Orléans est inondé du sang de ses vainqueurs; les uns se jettent en -foule hors des portes; les autres, aveuglés par la terreur, se -précipitent dans le fleuve. Le saint évêque, aux yeux duquel les -Barbares étaient des hommes, courait de toutes parts pour arrêter le -massacre; il sauva un grand nombre de ces malheureux, qui demeurèrent -prisonniers. Attila, hors de la ville, ralliait les fuyards. -Frémissant de fureur, il reprit la route de la Belgique; et Orléans -fut alors pour la première fois le rempart de la Gaule, et le terme -fatal des conquêtes de ses ennemis. - - [234] Aussitôt qu'Aétius et Théodoric furent informés de la - trahison que méditait Sangiban, ils s'assurèrent de sa personne - et des siens. - -Aétius et Théodoric suivaient Attila, sans harceler son armée, se -croyant fort heureux s'ils pouvaient sans coup férir le conduire hors -des terres de l'empire. Il passa près de Troyes, qui n'avait alors ni -garnison, ni même de murailles. Cette ville attribua son salut aux -ferventes prières de saint Loup, son évêque. On dit que ce saint vint -avec son clergé au-devant du roi des Huns; et que comme Attila se -vantait d'être le fléau de Dieu, le saint répondit qu'il ne fallait -donc pas lui résister, et l'invita même à venir dans sa ville. On -ajoute que le Barbare adouci par cette soumission passa outre; mais -qu'il obligea l'évêque de l'accompagner jusqu'au passage du Rhin, -promettant de le renvoyer alors, et qu'il lui tint parole. Tout ce -récit pourrait bien n'être qu'un tissu de fables. La proximité -d'Aétius et de Théodoric pouvait empêcher Attila de s'arrêter au -pillage de Troyes. Les deux armées, qui marchaient à peu de distance -l'une de l'autre, étant arrivées dans les vastes plaines qui, un -siècle après, ont donné le nom à la province de Champagne -(_Campania_), le roi des Huns, honteux de se retirer en fugitif, -voulut se venger par une bataille de l'affront qu'il avait reçu à -Orléans. Le terrain ne pouvait être plus favorable pour déployer la -cavalerie des Huns. Ces plaines, au rapport de Jornandès, s'étendaient -en longueur à cinquante lieues sur trente-cinq de largeur. Il les -nomme champs Catalauniques (champs de Châlons) ou plaines de Mauriac, -déjà signalées par la victoire d'Aurélien sur Tétricus. Les modernes -ne s'accordent pas sur la position précise de ce lieu; les uns croient -que cette fameuse bataille se livra près de Méry, au diocèse de -Troyes, entre la Marne et la Seine; les autres au delà de la Marne, -près d'un village encore appelé Mauru, dans le diocèse de Châlons. - -Attila, inquiet du succès d'une si importante journée, consulta ses -devins. Ils lui répondirent que les entrailles des victimes ne lui -promettaient pas la victoire, mais que le chef des ennemis y perdrait -la vie. Il se persuada que cette prédiction tomberait sur le général -romain; et comme Aétius était le principal obstacle à ses desseins, il -ne balança pas d'acheter la mort de ce grand capitaine, par la perte -d'une partie de son armée. D'ailleurs, plus impie que superstitieux, -il ne comptait pas assez sur l'infaillibilité de ses devins pour -perdre l'espérance de la victoire. Cependant, afin d'abréger le temps -du combat et de se préparer une ressource dans l'obscurité de la nuit -en cas de mauvais succès, il résolut de ne livrer bataille que quand -le jour serait fort avancé. Les deux armées étant campées en présence -l'une de l'autre, la nuit qui précéda la bataille, deux partis -très-nombreux, l'un de Franks, l'autre de Gépides, s'étant rencontrés, -se battirent avec tant d'acharnement qu'il en resta 15,000 sur la -place[235]. - - [235] Jusqu'ici le récit est emprunté à l'histoire du Bas-Empire - de _Le Beau_; la suite est de _Jornandès_. - -Sur le terrain incliné du champ de bataille s'élevait une éminence qui -formait comme une petite montagne. Chacune des deux armées désirant -s'en emparer, parce que cette position importante devait donner un -grand avantage à qui s'en rendrait maître, les Huns et leurs alliés en -occupèrent le côté droit, et les Romains, les Wisigoths et leurs -auxiliaires, le côté gauche. Le point le plus élevé de cette hauteur -ne fut pas disputé, et demeura inoccupé. Théodoric et ses Wisigoths -tenaient l'aile droite; Aétius, la gauche avec les Romains. Ils -avaient placé au centre Sangiban, ce roi des Alains dont nous avons -parlé plus haut; et par un stratagème de guerre, ils avaient pris la -précaution d'enfermer au milieu de troupes d'une fidélité assurée -celui sur les dispositions duquel ils pouvaient le moins compter; car -celui-là se soumet sans difficulté à la nécessité de combattre, à qui -est ôtée la possibilité de fuir. - -Quant à l'armée des Huns, elle fut rangée en bataille dans un ordre -contraire; Attila se plaça au centre avec les plus braves d'entre les -siens. Par cette disposition, le roi des Huns songeait principalement -à lui-même, et son but, en se plaçant ainsi au milieu de l'élite de -ses guerriers, était de se mettre à l'abri des dangers qui le -menaçaient; les peuples nombreux, les nations diverses qu'il avait -soumis à sa domination, formaient ses ailes. Entre eux tous se faisait -remarquer l'armée des Ostrogoths, commandée par Walamir, Théodemir et -Widémir, trois frères qui surpassaient en noblesse le roi même sous -les ordres duquel ils marchaient alors; car ils étaient de l'illustre -et puissante race des Amales. On y voyait aussi à la tête d'une troupe -innombrable de Gépides, Ardaric, leur roi, si brave, si fameux, et que -sa grande fidélité à Attila faisait admettre par ce dernier à ses -conseils. Le roi des Huns avait su apprécier sa sagacité; aussi lui et -Walamir, roi des Ostrogoths, étaient-ils de tous les rois qui lui -obéissaient ceux qu'il aimait le plus. Walamir était fidèle à garder -le secret, d'une parole persuasive, incapable de trahison. Ardaric -était renommé pour sa fidélité et pour sa raison. En marchant avec -Attila contre les Wisigoths leurs parents, l'un et l'autre -justifiaient assez sa confiance. La foule des autres rois, si l'on -peut ainsi parler, et les chefs des diverses nations, semblables à ses -satellites, épiaient les moindres mouvements d'Attila; et dès qu'il -leur faisait un signe du regard, chacun d'eux en silence, avec -crainte et tremblement, venait se placer devant lui, ou exécutait les -ordres qu'il en avait reçus. Cependant le roi de tous les rois, -Attila, seul veillait sur tous et pour tous. - -On combattit donc pour se rendre maître de la position avantageuse -dont nous avons parlé. Attila fit marcher ses guerriers pour s'emparer -du haut de la colline; mais il fut prévenu par Thorismond et Aétius, -qui, ayant uni leurs efforts pour parvenir à son sommet, y arrivèrent -les premiers, et repoussèrent facilement les Huns, à la faveur du -point élevé qu'ils occupaient. - -Alors Attila, s'apercevant que cette circonstance avait porté le -trouble dans son armée, jugea aussitôt devoir la rassurer, et lui tint -ce discours: «Après vos victoires sur tant de grandes nations, après -avoir dompté le monde, si vous tenez ferme aujourd'hui, ce serait -ineptie, je pense, que de vous stimuler par des paroles, comme des -guerriers d'un jour. De tels moyens peuvent convenir à un chef novice, -ou à une armée peu aguerrie; quant à moi, il ne m'est point permis de -rien dire, ni à vous de rien écouter de vulgaire. Car, qu'avez-vous -accoutumé, sinon de combattre? Ou bien qu'y a-t-il de plus doux pour -le brave que de se venger de sa propre main? C'est un grand présent -que nous a fait la nature, que de nous donner la faculté de rassasier -notre âme de vengeance. Marchons donc vivement à l'ennemi; ce sont -toujours les plus braves qui attaquent. N'ayez que mépris pour ce -ramas de nations discordantes; c'est signe de peur, que de s'associer -pour se défendre. Voyez! même avant l'attaque, l'épouvante déjà les -entraîne; elles cherchent les hauteurs, s'emparent des collines, et -dans leurs tardifs regrets, sur le champ de bataille, elles demandent -avec instance des remparts. Nous savons par expérience combien peu de -poids ont les armes des Romains; ils succombent, je ne dis pas aux -premières blessures, mais à la première poussière qui s'élève. Tandis -qu'ils se serrent sans ordre, et s'entrelacent pour faire la tortue, -combattez, vous, avec la supériorité de courage qui vous distingue, -et, dédaignant leurs légions, fondez sur les Alains, tombez sur les -Wisigoths. Ce sont eux qui entretiennent la guerre et qu'il nous faut -tâcher de vaincre au plus tôt. Les nerfs une fois coupés, les membres -aussitôt se laissent aller; et le corps ne peut se soutenir si on lui -arrache les os. Que votre courage grandisse, que votre fureur -ordinaire s'enflamme! Huns, voici le moment d'apprêter vos armes; -voici le moment aussi de vous montrer résolus, soit que blessés vous -demandiez la mort de votre ennemi, soit que sains et saufs vous ayez -soif de carnage. Nuls traits n'atteignent ceux qui doivent vivre, -tandis que, même dans la paix, la destinée précipite les jours de ceux -qui doivent mourir. Enfin pourquoi la fortune aurait-elle assuré les -victoires des Huns sur tant de peuples, sinon parce qu'elle les -destinait aux joies de cette bataille? Et encore, qui a ouvert à nos -ancêtres le chemin des Palus-Méotides, fermé et ignoré pendant tant de -siècles? Qui faisait fuir des peuples armés devant des hommes qui ne -l'étaient pas? Non, cette multitude rassemblée à la hâte ne pourra pas -même soutenir la vue des Huns. L'événement ne me démentira pas; c'est -ici le champ de bataille qui nous avait été promis par tant d'heureux -succès. Le premier je lancerai mes traits à l'ennemi. Que si quelqu'un -pouvait rester oisif quand Attila combattra, il est mort.» Enflammés -par ces paroles, tous se précipitent au combat. - -Quelque effrayant que fût l'état des choses, néanmoins la présence du -roi rassurait ceux qui auraient pu hésiter. On en vint aux mains; -bataille terrible, complexe, furieuse, opiniâtre, et comme on n'en -avait jamais vu de pareille nulle part. De tels exploits y furent -faits, à ce que l'on rapporte, que le brave qui se trouva privé de ce -merveilleux spectacle ne put rien voir de semblable pendant sa vie; -car s'il faut en croire les vieillards, un petit ruisseau de cette -plaine, qui coule dans un lit peu profond, s'enfla tellement, non par -la pluie, comme il lui arrivait quelquefois, mais par le sang des -mourants, que grossi outre mesure par ces flots d'une nouvelle espèce, -il devint un torrent impétueux qui roula du sang; en sorte que les -blessés, qu'amena sur ses bords une soif ardente, y puisèrent une eau -mêlée de débris humains, et se virent forcés, par une déplorable -nécessité, de souiller leurs lèvres du sang que venaient de répandre -ceux que le fer avait frappés. Pendant que le roi Théodoric parcourait -son armée pour l'encourager, son cheval se renversa; et les siens -l'ayant foulé aux pieds, il perdit la vie, déjà dans un âge avancé. -D'autres disent qu'il tomba percé d'un trait lancé par Andax du côté -des Ostrogoths, qui se trouvaient alors sous les ordres d'Attila. Ce -fut l'accomplissement de la prédiction faite au roi des Huns peu de -temps avant par ses devins. Alors les Wisigoths, se séparant des -Alains, fondent sur les bandes des Huns; et peut-être Attila lui-même -serait-il tombé sous leurs coups, s'il n'eût prudemment pris la fuite -sans les attendre, et ne se fût tout d'abord renfermé, lui et les -siens, dans son camp, qu'il avait retranché avec des chariots. - -Ce fut derrière cette frêle barrière que cherchèrent un refuge contre -la mort ceux-là devant qui naguère ne pouvaient tenir les remparts les -plus forts. Thorismond, fils du roi Théodoric, et le même qui s'était -emparé le premier de la colline et en avait chassé les Huns, croyant -retourner au milieu des siens, vint donner à son insu, et trompé par -l'obscurité de la nuit, contre les chariots des ennemis; et, tandis -qu'il combattait bravement, quelqu'un le blessa à la tête et le jeta à -bas de son cheval; mais les siens, qui veillaient sur lui, le -sauvèrent, et il se retira du combat. Aétius, de son côté, s'étant -également égaré dans la confusion de cette nuit, errait au milieu des -ennemis, tremblant qu'il ne fût arrivé malheur aux Goths. A la fin il -retrouva le camp des alliés, après l'avoir longtemps cherché, et passa -le reste de la nuit à faire la garde derrière un rempart de boucliers. -Le lendemain, dès qu'il fut jour, voyant les champs couverts de -cadavres, et les Huns qui n'osaient sortir de leur camp, convaincus -d'ailleurs qu'il fallait qu'Attila eût éprouvé une grande perte pour -avoir abandonné le champ de bataille, Aétius et ses alliés ne -doutèrent plus que la victoire ne fût à eux. Toutefois, même après sa -défaite, le roi des Huns gardait une contenance fière; et faisant -sonner ses trompettes au milieu du cliquetis des armes, il menaçait de -revenir à la charge. Tel un lion, pressé par les épieux des chasseurs, -rôde à l'entrée de sa caverne: il n'ose pas s'élancer sur eux, et -pourtant il ne cesse d'épouvanter les lieux d'alentour de ses -rugissements; tel ce roi belliqueux, tout assiégé qu'il était, faisait -encore trembler ses vainqueurs. Aussi les Goths et les Romains -s'assemblèrent-ils pour délibérer sur ce qu'ils feraient d'Attila -vaincu; et comme on savait qu'il lui restait peu de vivres, et que -d'ailleurs ses archers, postés derrière les retranchements du camp, en -défendaient incessamment l'abord à coups de flèches, il fut convenu -qu'on le lasserait en le tenant bloqué. On rapporte que dans cette -situation désespérée, le roi des Huns, toujours grand, surtout dans le -danger, fit dresser un bûcher formé de selles de chevaux, prêt à se -précipiter dans les flammes si les ennemis forçaient son camp; soit -pour que nul ne pût se glorifier de l'avoir frappé, soit pour ne pas -tomber, lui le maître des nations, au pouvoir d'ennemis si -redoutables. - -Durant le répit que donna ce siége, les Wisigoths et les fils de -Théodoric s'enquirent les uns de leur roi, les autres de leur père, -étonnés de son absence au milieu du bonheur qui venait de leur -arriver. L'ayant cherché longtemps, selon la coutume des braves, ils -le trouvèrent enfin sous un épais monceau de cadavres, et après -l'avoir honoré par leurs chants, ils l'emportèrent sous les yeux des -ennemis. Vous eussiez vu alors des bandes de Goths, aux voix rudes et -discordantes, s'occuper des soins pieux des funérailles, au milieu des -fureurs d'une guerre qui n'étaient pas encore éteintes. Les larmes -coulaient, mais de celles que savent répandre les braves. Pour nous -était la perte, mais les Huns témoignaient combien elle était -glorieuse; et c'était, il semble, une assez grande humiliation pour -leur orgueil, de voir, malgré leur présence, emporter avec ses -insignes le corps d'un si grand roi. Avant d'avoir fini de rendre les -derniers devoirs à Théodoric, les Goths, au bruit des armes, -proclamèrent roi le vaillant et glorieux Thorismond; et celui-ci -acheva les obsèques de son père bien-aimé, comme il convenait à un -fils. Après l'accomplissement de ces choses, emporté par la douleur de -sa perte et par l'impétuosité de son courage, Thorismond brûlait de -venger la mort de son père sur ce qui restait de Huns. Il consulta le -patrice Aétius, à cause de son âge et de sa prudence consommée, pour -savoir ce qu'il fallait qu'il fît dans cette conjoncture. Mais -celui-ci, craignant qu'une fois les Huns écrasés, les Goths ne -tombassent sur l'empire romain, le décida par ses conseils à retourner -dans ses foyers, et à se saisir du trône que son père venait de -laisser, de peur que ses frères, s'emparant du trésor royal, ne se -rendissent maîtres du royaume des Wisigoths et qu'il n'eût ensuite à -soutenir contre les siens une guerre sérieuse et, qui pis est, -malheureuse. Thorismond reçut ce conseil sans se douter de la -duplicité qui l'avait dicté; il y vit plutôt de la sollicitude pour -ses intérêts, et laissant là les Huns, il partit pour la Gaule. Voilà -comme en s'abandonnant aux soupçons, la fragilité humaine se laisse -enlever l'occasion de faire de grandes choses. - -On rapporte que dans cette fameuse bataille, que se livrèrent les plus -vaillantes nations, il périt des deux côtés cent soixante-deux mille -hommes, sans compter quatre-vingt-dix mille Gépides et Franks qui, -avant l'action principale, tombèrent sous les coups qu'ils se -portèrent mutuellement dans une rencontre nocturne, les Franks -combattant pour les Romains, et les Gépides pour les Huns. - -En apprenant le départ des Goths, Attila, comme il arrive -ordinairement dans les événements imprévus, sentit redoubler sa -défiance, pensant que ses ennemis lui tendaient un piége, et se tint -longtemps renfermé dans son camp. Mais à la fin, détrompé par le long -silence qui avait succédé à leur retraite, son courage se releva -jusqu'à s'attribuer la victoire; il fit éclater une vaine joie, et les -pensées du puissant roi se reportèrent aux anciennes prédictions. -Quant à Thorismond, élevé subitement à la dignité royale dès la mort -de son père dans les champs Catalauniques, où il venait de combattre, -il fit son entrée dans Toulouse; et là, quelque joie que lui -témoignassent ses frères et les premiers de la nation, il fit paraître -de son côté tant de modération dans les commencements, que personne ne -lui disputa la succession au trône de son père. - -Attila, profitant de l'occasion que lui offrait la retraite des -Wisigoths, et rassuré sur l'avenir en voyant, comme il l'avait souvent -souhaité, la ligue des ennemis dissoute, marcha aussitôt à la conquête -de l'Italie. - - JORNANDÈS, _Histoire des Goths_. - - -SAINT AIGNAN. - -Attila, roi des Huns, étant parti de Metz et ayant ravagé les villes -de la Gaule, vint assiéger Orléans, et essaya de s'en emparer en -renversant les murailles par le choc puissant du bélier. En ce -temps-là, cette ville avait pour évêque le bienheureux Aignan, homme -d'une grande sagesse et très-saint, dont les actions vertueuses ont -été fidèlement conservées parmi nous. Comme les assiégés demandaient à -grands cris à leur évêque ce qu'ils devaient faire, Aignan mettant -toute sa confiance en Dieu, les engagea à se prosterner tous pour -adresser leurs prières et leurs larmes à Dieu, et demander le secours -du Seigneur toujours présent dans les malheurs. Ceux-ci s'étant mis en -prières, selon son conseil, l'évêque leur dit: «Regardez du haut des -murs de la ville si la miséricorde de Dieu vient à notre secours.» Car -il espérait, grâce à Dieu, voir arriver Aétius, que, prévoyant -l'avenir, il avait été trouver à Arles. Mais, regardant du haut des -murs, ils ne virent personne, et l'évêque leur dit: «Priez avec -ferveur, car Dieu vous délivrera aujourd'hui.» Ils se mirent à prier, -et il leur dit: «Regardez une seconde fois.» Et ayant regardé, ils ne -virent personne qui vînt à leur secours. Il leur dit pour la troisième -fois: «Si vous le suppliez sincèrement, Dieu vous secourra bientôt.» -Et ils imploraient la miséricorde du Seigneur avec de grands -gémissements et de grandes lamentations. Leur prière achevée, ils -vont, sur l'ordre du vieillard, regarder pour la troisième fois du -haut des murs, et ils aperçoivent de loin comme un nuage qui s'élevait -de terre. Ils le dirent à l'évêque, qui leur dit: «C'est le secours de -Dieu.» Cependant les murs, ébranlés déjà sous les coups du bélier, -allaient s'écrouler, lorsque voilà Aétius qui arrive, voilà -Théodoric, roi des Goths, et Thorismond son fils, qui accourent vers -la ville avec leurs armées, repoussant l'ennemi et le mettant en -déroute. - - GRÉGOIRE DE TOURS, _Histoire ecclésiastique des Franks_, livre II. - - Saint Grégoire de Tours, né en Auvergne vers 540, mort vers 595, - fut élu évêque de Tours en 577. Il joua un rôle important et - résista à Chilpéric et à Frédégonde dans quelques circonstances. - Son histoire s'étend de 417 à 591; c'est un document précieux pour - l'histoire de nos origines. - - -VIE DE SAINTE GENEVIÈVE. - -Sainte Geneviève naquit vers l'an 422, à Nanterre, près de Paris. Elle -avait sept ans environ, lorsque saint Germain, évêque d'Auxerre, et -saint Loup, évêque de Troyes, passèrent à Nanterre en allant en -Angleterre, pour y combattre l'hérésie pélagienne[236]. A leur -arrivée, une foule de gens, attirés par la réputation de leur -sainteté, s'assembla autour d'eux pour recevoir leur bénédiction. -Geneviève y alla avec les autres, conduite par son père et sa mère; -mais saint Germain, par un instinct de l'esprit de Dieu, la discerna -au milieu de la foule, et l'ayant fait approcher, il dit à son père et -à sa mère que cette petite fille serait grande devant Dieu, et que son -exemple attirerait à lui plusieurs personnes. Il demanda ensuite à -Geneviève si elle voulait se consacrer à J.-C. comme son épouse. Elle -lui répondit que c'était tout son désir; et il l'amena à l'église, où -il lui tint la main sur la tête pendant le temps de la prière. - - [236] Pelage, auteur de cette hérésie, était un moine né en - Angleterre, qui enseignait que l'homme naissait sans péchés, et - qu'il pouvait vivre dans l'innocence et parvenir au royaume du - ciel sans le secours de la grâce de Dieu. - -Le lendemain matin, le saint évêque l'ayant prise à part, lui demanda -si elle se souvenait de ce qu'elle avait promis la veille. «Oui, -dit-elle, et j'espère l'observer par le secours de Dieu et par vos -prières.» Alors saint Germain, regardant à terre, vit une médaille de -cuivre où la croix était empreinte. Il la lui donna en lui -recommandant de la porter à son cou. Puis il ajouta ces paroles -remarquables: «Ne souffrez pas que votre cou ou vos doigts soient -chargés d'or, d'argent ou de pierreries; car si vous aimez la moindre -parure du siècle, vous serez privée des ornements célestes et -éternels.» - -Peu de temps après le départ des deux évêques, sa mère allant à -l'église en un jour de fête solennelle, voulut l'obliger à rester à la -maison. Geneviève la conjura en pleurant de lui permettre d'y aller -aussi, et comme elle continuait de lui faire de vives instances, cette -femme entra en colère et lui donna un soufflet. Son emportement fut -puni sur-le-champ; elle perdit la vue et demeura aveugle près de deux -ans. Enfin, se souvenant de la prédiction de saint Germain, et poussée -par un mouvement extraordinaire de foi, elle dit à sa fille de lui -apporter de l'eau de puits et de faire le signe de la croix dessus. -Geneviève en ayant apporté et ayant fait le signe de la croix, sa mère -s'en lava les yeux trois fois, et recouvra la vue entièrement. - -Geneviève reçut le voile sacré de la main de l'évêque de Paris. Après -la mort de son père et de sa mère, elle se retira à Paris, chez une -dame qui était sa marraine et qui l'avait invitée à venir demeurer -avec elle. Dès l'âge de quinze ans elle commença à ne manger que deux -fois la semaine, le dimanche et le jeudi; et ces jours-là même elle -prenait pour toute nourriture du pain d'orge, avec des fèves cuites -depuis une semaine ou deux, et ne buvait jamais que de l'eau. Elle -continua ce genre de vie si austère jusqu'à l'âge de cinquante ans, -où, par le conseil des évêques, pour qui elle eut toujours un profond -respect, elle commença d'user d'un peu de lait et de poisson. Un jeûne -si rigoureux était soutenu par une prière fervente et presque -continuelle. Elle y répandait en la présence de Dieu une si grande -abondance de larmes, que le lieu où elle priait ordinairement en était -tout trempé. Elle passait en prières la nuit du samedi au dimanche, -pour se préparer à célébrer le jour du Seigneur. Elle se disposait à -la fête de Pâques par une retraite qui durait depuis l'Épiphanie -jusqu'au jeudi saint. - -La vertu de Geneviève fut longtemps éprouvée par de grandes -persécutions, et attaquée par les calomnies les plus atroces. La -sainte n'y répondit que par une patience à toute épreuve, et elle se -contenta de pleurer et de prier dans le secret pour ses ennemis et ses -calomniateurs. Saint Germain d'Auxerre passant à Paris, dans son -second voyage d'Angleterre, un de ses premiers soins fut de s'informer -de Geneviève. Alors le peuple se déchaîna contre elle et traita sa -vertu d'hypocrisie et de superstition; mais ce saint évêque, pour -faire voir qu'il en jugeait bien autrement, lui alla rendre visite et -la traita avec un respect qui fut admiré de tout le monde. - -Attila, roi des Huns, après avoir ravagé plusieurs provinces de -l'empire romain, était entré dans la Gaule avec une armée formidable. -Cette nouvelle répandit l'alarme dans Paris; les habitants, ne se -croyant pas en sûreté dans leur ville, étaient résolus de se retirer -avec leurs biens dans des places plus fortes. Au milieu de cette -consternation universelle, Geneviève assembla les femmes, et les -exhorta à détourner les fléaux de la colère de Dieu par les prières et -les jeûnes. Elles la crurent, et passèrent plusieurs jours à prier -dans l'église. Mais notre sainte s'efforça en vain de persuader la -même chose aux hommes; elle eut beau leur représenter qu'ils devaient -mettre leur confiance en Dieu, que leur ville serait conservée, et que -celles où ils prétendaient se retirer seraient pillées et saccagées -par les Barbares, ils la traitèrent de fausse prophétesse, et leur -rage contre elle alla jusqu'à vouloir attenter à sa vie. Mais le -moment où Geneviève semblait avoir tout à craindre était celui que -Dieu avait marqué pour la délivrer; il changea tout d'un coup les -cœurs les plus emportés, à l'arrivée de l'archidiacre d'Auxerre, qui -leur montra les eulogies[237] qu'il apportait à Geneviève de la part -de saint Germain. Ils renoncèrent dès ce moment à leurs mauvais -desseins contre elle, et quand ils virent que l'événement avait -confirmé sa prédiction, que les Huns n'approchaient pas de leur ville, -ils n'eurent plus pour elle que des sentiments de vénération et de -confiance. - - [237] Les eulogies étaient des présents de choses bénites que - l'on s'envoyait, en ces temps-là, en signe d'union et d'amitié. - -La sainteté extraordinaire de sa vie fut récompensée par le don des -miracles. Cette vertu l'accompagnait partout, et l'on venait de toutes -parts implorer son secours. Elle mourut au commencement du sixième -siècle, âgée d'environ quatre-vingt-dix ans. Son corps fut inhumé dans -l'église des apôtres saint Pierre et saint Paul, qui porta plus tard -le nom de Sainte Geneviève. Ses reliques y reposent encore[238]; et -les bienfaits que Dieu accorde à ceux qui recourent à cette sainte -attirent tous les jours dans son église un grand concours de peuple. - - RICHARD, _Abrégé des vies des Saints_, 2 vol. in-18, chez Didot, - t. I, p. 39. - - [238] Elles ont été sauvées en 1793. - - -RÉSISTANCE DE L'ARVERNIE CONTRE LES WISIGOTHS. - - 471-475. - -Dès 471, Euric avait commencé contre les Arvernes une guerre qui -n'était point encore terminée à la fin de 474, et dont l'historien -peut à peine aujourd'hui donner un aperçu général[239]. Il paraît que, -durant tout l'intervalle indiqué, Euric fit chaque année une ou -plusieurs irruptions en Arvernie, la parcourant et la ravageant dans -toutes les directions, détruisant partout les habitations et les -récoltes, forçant les cultivateurs à se réfugier dans les montagnes. -Ce fut le privilége et le malheur de cette belle province, d'être -particulièrement convoitée par tous les conquérants de la Gaule. Dans -son empressement de la voir à lui, Euric aimait mieux l'occuper -appauvrie et dévastée que de courir le risque d'en attendre trop -longtemps la conquête. Il ne s'en tenait pas au dégât des campagnes; -plusieurs fois il marcha sur la capitale, l'assiégea et la réduisit à -de dures extrémités. Mais les Arvernes tenaient bon; l'hiver venait; -il fallait lever le siége et attendre le printemps pour reprendre le -même cours d'hostilités. - - [239] Les lettres de Sidoine Apollinaire sont aujourd'hui le seul - document d'après lequel on puisse se faire quelque idée de cette - guerre. La troisième du livre 3 est particulièrement intéressante - parmi celles qui ont rapport à ce sujet. - -C'était au nom et pour la défense de l'Empire que les Arvernes -supportaient une si pénible guerre, et le gouvernement impérial n'en -savait rien, ou n'en prenait pas le moindre souci; il ne leur envoyait -pas un soldat, il ne prononçait pas un mot d'intervention en leur -faveur. Les rois Burgondes sont la seule puissance dont il y a lieu -de croire qu'ils obtinrent quelques secours, mais des secours -intéressés et suspects. Ces rois étaient jaloux d'Euric, ils -s'inquiétaient des accroissements de sa puissance, et il était de leur -politique de soutenir contre lui un peuple disposé à lui résister avec -énergie et qu'ils projetaient eux-mêmes de soumettre. Du reste, -l'histoire n'a gardé aucune marque certaine de la part que les -Burgondes prirent à cette guerre. Nous y voyons les Arvernes -habituellement réduits à leurs seules forces, commandées par leur -illustre compatriote Ecdicius, dont les exploits, durant cette -première période de la lutte, ne sont malheureusement pas connus. - -Après Ecdicius, le personnage qui joua le plus grand rôle dans cette -guerre fut Sidoine Apollinaire, devenu évêque de Clermont à l'époque -où elle commença, ou bientôt après. Sidoine n'était guère connu jusque -là que comme un écrivain ingénieux et par des variations politiques -brusques et nombreuses; aussi ne devait-on pas s'attendre à l'énergie -et à la constance qu'il montra dans sa nouvelle position. Plein de -haine et de mépris pour les Barbares sans distinction, aussi fier du -titre de Romain qu'il aurait pu l'être au temps des Scipions, Sidoine -employa tout l'ascendant de l'épiscopat à inspirer aux Arvernes son -horreur des Goths, son respect pour les anciennes gloires de Rome, son -dévouement à l'Empire, bien que déchu. On ne vit jamais tant de -patriotisme romain secondé par tant de ferveur chrétienne. - -Les fameuses processions expiatoires, dites des _Rogations_, venaient -d'être instituées par saint Mamert, évêque de Vienne, pour obtenir du -ciel la cessation de divers fléaux surnaturels qui avaient désolé son -diocèse. Ces mêmes processions, Sidoine les faisait autour de -Clermont, pour en affermir les remparts contre les assauts d'Euric, et -il écrivait là-dessus à saint Mamert lui-même une lettre dont -quelques traits méritent d'être cités. «Le bruit court que les Goths -sont en mouvement pour envahir le territoire romain; et c'est toujours -notre pays, à nous, malheureux Arvernes, qui est la porte par où se -font ces irruptions. Ce qui nous inspire la confiance de braver un tel -péril, ce ne sont pas nos remparts calcinés, nos machines de guerre -vermoulues, nos créneaux usés au frottement de nos poitrines; c'est la -sainte institution des Rogations. Voilà ce qui soutient les Arvernes -contre les horreurs qui les environnent de toutes parts[240].» - - [240] _Lettres_, VII, I.--Sa date est de 472 ou 473. - -Le sort de l'Arvernie était encore incertain, lorsqu'il se fit en -Italie un changement qui en décida. L'empereur d'Orient, Léon, prenant -enfin son parti de donner à l'Occident un souverain avec lequel il pût -s'entendre, fit choix de Julius Nepos, pour l'envoyer en Italie, avec -le titre d'empereur. Julius Nepos arrivé à Ravenne au mois de juin -474, y fut accueilli avec joie. L'empereur fait par le Burgonde -Gondebaud, Glycérius, fut déposé, tonsuré et fait évêque. Nepos -n'attendit pas les messages des Arvernes pour prendre une décision sur -les affaires de la Gaule. La chose était d'autant plus urgente qu'il y -avait tout lieu de croire qu'Euric, sans suspendre ses attaques contre -les Arvernes, était sur le point de se porter au delà du Rhône et -d'envahir le peu de territoire qui restait à l'Empire entre ce fleuve -et les Alpes. - -Nepos fit donc partir en toute hâte pour la Gaule Licinianus de -Ravenne, personnage plus considéré encore pour l'intégrité de son -caractère que pour son rang de questeur. Il apportait à Ecdicius le -titre de patrice, qui lui avait été promis par l'empereur Anthémius, -et qu'il venait de gagner par la belle résistance qu'il avait opposée -à Euric[241]. Ce n'était là que la moindre partie de sa mission, mais -il y a de l'obscurité sur tout le reste. Nous verrons tout à l'heure -trois évêques, Græcus de Marseille, Fauste de Riez, Leontius d'Arles, -investis de pouvoirs extraordinaires pour traiter de la paix avec -Euric; il est plus que probable que ces pouvoirs leur furent conférés, -au nom de l'empereur Nepos, par le questeur Licinianus. Enfin il -paraît que, soit à Narbonne, soit à Toulouse, cet envoyé eut une -conférence avec Euric. Il n'existe pas le moindre indice des résultats -de cette conférence; mais, s'il est permis de les construire sur -l'ensemble des événements qui s'y rattachent, on n'est point -embarrassé à les deviner. Il est évident que l'Empire convint avec -Euric de lui abandonner tous les pays qu'il avait déjà conquis jusqu'à -la Loire et jusqu'au Rhône, y compris l'Arvernie elle-même, à -condition qu'il ne franchirait pas ces nouvelles limites. - - [241] _Sidoine Apollinaire_, Lettres, V, 16. - -Ce fut très-probablement au mois de juillet ou d'août de l'an 474 -qu'eut lieu cette négociation, ou, pour rester dans des termes plus -généraux, la mission du questeur Licinianus. Les Arvernes, dont le -territoire était en ce moment libre d'ennemis, furent aisément -informés de l'arrivée du questeur et s'attendaient, d'un jour à -l'autre, à apprendre quelque chose de positif sur l'objet de son -voyage, lorsque les Goths, reparaissant tout à coup devant Clermont, -en recommencèrent le siége et leur coupèrent toute communication avec -le reste de la Gaule. - -Des divers siéges soutenus par les Arvernes contre les armées d'Euric, -celui-ci est le dernier, probablement le plus mémorable, et le seul au -sujet duquel on trouve quelques détails épars çà et là dans diverses -lettres de Sidoine Apollinaire. Je les ai soigneusement recueillis, -en tâchant de les coordonner et de les réduire d'une expression -oratoire maniérée à une expression plus historique et plus simple. - -Rien n'annonce que l'armée des assiégeants fût commandée par Euric en -personne; il est plus probable qu'elle l'était par ses généraux. Elle -n'était pas uniquement composée de Goths; beaucoup de Gallo-Romains en -faisaient partie, lesquels, si résignés qu'ils fussent à la domination -d'Euric, ne le servaient probablement pas sans répugnance et sans -douleur contre des hommes de même race et de même langue qu'eux. - -Ecdicius, enfermé dans la place, la défendait cette fois comme les -précédentes; mais Ecdicius était un guerrier d'une bravoure toute -chevaleresque, pour lequel ce n'eût point été assez de résister à -l'ennemi, et qui voulait l'étonner. Un jour que les Goths paraissaient -fort animés à l'attaque des remparts, Ecdicius conçoit l'idée de faire -brusquement diversion à cette attaque; il sort à cheval, suivi -seulement de dix-huit compagnons aussi intrépides que lui, franchit -les fossés, paraît tout à coup dans le camp ennemi, et s'élance au -milieu d'un détachement de plusieurs milliers de Goths. Les premiers -qui l'ont reconnu sont saisis de frayeur et prennent la fuite. La -terreur gagne tout le détachement; elle gagne l'armée entière, qui, -renonçant à l'attaque des murs, se réfugie en désordre sur un -monticule voisin, poursuivie par Ecdicius, qui en tue quelques-uns des -plus braves, les derniers et les plus lents à fuir. L'intrépide -Arverne occupe un instant en vainqueur la plaine que vient de lui -abandonner l'ennemi, et rentre dans la ville aux applaudissements et -aux transports de tous les habitants qui l'ont vu du haut des -remparts. Il peut y avoir dans le merveilleux de ce trait quelque -chose qui tienne à l'exagération ou à l'omission de quelqu'une de ses -circonstances; mais, dût-on beaucoup en rabattre, il y resterait -encore de quoi prouver qu'en faisant la guerre aux Goths, Ecdicius -s'était conduit de manière à leur donner une haute idée de sa -bravoure. - -C'était principalement par la famine et par la ruine générale du pays -que les assiégeants espéraient contraindre enfin les Arvernes à se -rendre; aussi détachaient-ils de tous côtés des corps de troupes pour -battre au loin la contrée, avec la consigne d'y tout détruire ou tout -enlever. Ecdicius résolut d'arrêter ces dégâts: il leva à ses frais, -organisa une petite armée mobile, à la tête de laquelle il tint la -campagne contre les corps détachés de l'ennemi qui la ravageaient, et -en traita plusieurs de manière à leur ôter toute envie de recommencer -leurs excursions. - -Ecdicius eut alors le loisir de tenter une expédition plus hardie, -mais sur laquelle Sidoine a malheureusement laissé beaucoup de vague -et d'obscurité. Informé, à ce qu'il paraît, de la marche d'un renfort -qui arrivait aux assiégeants, il se porta avec sa petite armée -au-devant de lui, animé par l'espoir de l'anéantir. Il le rencontra à -la distance d'une ou deux marches de la ville. Un combat sanglant -s'engagea, lequel dura jusqu'à la nuit, chaque parti se maintenant sur -son terrain. Cependant les auxiliaires des assiégeants avaient -beaucoup plus souffert que la troupe d'Ecdicius, et ils étaient -résolus à battre en retraite sans attendre une nouvelle attaque. Une -considération les arrêtait: ils n'avaient pas eu le temps de donner la -sépulture aux nombreux cadavres des leurs restés sur le champ de -bataille, et ils regardaient comme une honte de les abandonner à un -ennemi qui pourrait les compter à son aise et les fouler aux pieds. Ce -scrupule et les déterminations qui s'ensuivirent indiquent, ce me -semble, des Barbares qui, dans ce cas, ne pouvaient guère être que des -Goths. Ces peuples attachaient, en général, la plus haute importance -et une sorte de point d'honneur à la sépulture de leurs guerriers -morts sur le champ de bataille. - -Dans leur embarras, les adversaires d'Ecdicius coupèrent à leurs morts -la tête, qu'ils purent enterrer aisément, et laissèrent les corps là -où ils étaient tombés. Mais le jour venu, soit qu'ils eussent repris -courage, soit qu'ils éprouvassent à la vue de ces cadavres décapités, -une pitié qu'ils n'avaient pas d'abord sentie, ils se mirent à leur -donner la sépulture, mais à la hâte, sans l'ordre, sans le soin -accoutumés en pareil cas, et en hommes qui craignent à chaque instant -d'être interrompus; et ils le furent. Ecdicius les ayant attaqués et -les poussant de nouveau devant lui, tout ce qu'ils purent faire fut de -charger sur de nombreux chariots et d'emmener avec eux les corps -qu'ils n'avaient pas encore eu le temps d'ensevelir; mais à mesure -qu'ils rencontraient une habitation, une chaumière déserte, ils y -mettaient le feu et y jetaient quelques-uns de ces corps auxquels les -débris embrasés de la chaumière servaient à la fois de bûcher et de -tombeau. - -Cependant les vivres, rares pour tous dans un pays ravagé plusieurs -années de suite, commençaient à manquer aux assiégés; ils étaient -réduits à manger les herbes qui poussaient dans les crevasses de leurs -murs, mais ils ne parlaient point de se rendre. Ils ne voyaient plus, -du haut de leurs remparts ébranlés, que villages et maisons -incendiées, que campagnes blanches d'ossements, et ils songeaient -encore à résister. L'hiver était venu; mais, en dépit de ses pluies, -de ses neiges, de ses longues et orageuses nuits, ils ne songeaient -point à abandonner la garde de leurs murs. Enfin, pour que rien ne -manquât aux misères des assiégés, ils se divisèrent en deux partis, -dont il paraît que l'un, croyant avoir assez souffert pour l'honneur, -partout ailleurs abandonné, du nom romain, voulait se rendre aux -Wisigoths. Ce fut le parti qui préférait mourir pour les lois romaines -à vivre sous la domination des Barbares, qui l'emporta jusqu'à la fin, -qui continua à combattre du haut de ses murs délabrés. Tant de -constance lassa les Wisigoths; ils levèrent le siége encore une fois, -et encore une fois les Arvernes respirèrent et se crurent libres. - -Leur premier souci fut de savoir où en étaient les négociations entre -les Wisigoths et l'Empire. Sidoine Apollinaire écrivit à un noble et -puissant Narbonésien, nommé Félix, à portée d'être bien informé de -tout ce qu'il y avait déjà de fait ou de prêt à se faire à ce sujet, -et ce fut de lui, selon toute apparence, qu'il apprit qu'une paix -était sur le point d'être conclue entre Euric et l'empereur Nepos, par -l'intermédiaire des évêques de Marseille, de Riez et d'Arles, et que -la principale condition de cette paix était la cession de l'Arvernie -aux Wisigoths. - -A cette nouvelle, Sidoine, outré de dépit et accablé de douleur, -écrivit à Græcus, l'un des trois évêques désignés, une lettre que je -traduis en entier, sauf deux ou trois traits de mauvais goût, -heureusement intraduisibles. - -_Sidoine à Græcus._ - -«Le porteur accoutumé de mes lettres, Amantius, va, si du moins la -traversée est bonne, regagner son port de Marseille, emportant chez -lui, comme à l'ordinaire, quelque peu de butin fait ici. Je saisirais -cette occasion de jaser gaiement avec vous, s'il était possible de -s'entretenir de choses gaies quand on en subit de tristes. Or, c'est -où nous en sommes, dans ce coin disgracié de pays qui, si la renommée -dit vrai, va être plus malheureux par la paix qu'il ne l'a été par la -guerre. Il s'agit de payer la liberté d'autrui de notre servitude; de -la servitude des Arvernes, ô douleur! de ces Arvernes qui anciennement -osèrent se dire les frères des Latins, les descendants des Troyens; -qui, de nos jours, ont repoussé par leurs propres forces les attaques -des ennemis publics, et qui, souvent assiégés par les Goths, loin de -trembler dans leurs murailles, ont fait trembler leurs adversaires -dans leurs camps! - -«Ce sont ces mêmes Arvernes qui, lorsqu'il a fallu tenir tête aux -Barbares de leur voisinage, ont été à la fois généraux et soldats. -Dans les vicissitudes de ces guerres, tout le fruit du succès a été -pour vous, pour eux tout le désastre des revers. - -«Cette paix, dont on parle, est-elle donc ce qu'ont mérité nos -privations, nos murs et nos champs ravagés par le fer, le feu et la -peste, nos guerriers exténués par la fatigue? Est-ce dans l'espoir -d'une paix semblable que nous nous sommes nourris des herbes cueillies -dans les crevasses de nos remparts, fréquemment empoisonnées par des -plantes vénéneuses que nous ne savions point discerner, et cueillies -d'une main aussi livide qu'elles? Tous ces actes, de tels actes de -dévouement n'auront-ils, comme on l'assure, abouti qu'à notre perte? - -«Ah! ne souffrez pas, nous vous en conjurons, un traité si funeste et -si honteux! vous êtes les intermédiaires de toutes les négociations; -c'est à vous les premiers que sont communiqués, en l'absence de -l'Empereur, les décisions prises, et soumises les décisions à prendre. -Écoutez donc, nous vous en conjurons, écoutez une âpre vérité, un -reproche qui doit être pardonné à la douleur; vous vous réunissez -rarement, et quand vous vous réunissez, c'est moins pour remédier aux -maux publics que pour traiter de vos intérêts privés. A force d'actes -pareils, vous ne serez bientôt plus les premiers, mais les derniers -des évêques. Le prestige ne saurait durer, et ceux là ne seront pas -longtemps qualifiés de supérieurs auxquels les inférieurs ont déjà -commencé à manquer. - -«Empêchez donc, rompez à tout prix une paix si honteuse. Nous faut-il -combattre encore, être encore assiégés, être encore affamés? Nous -sommes prêts, nous sommes contents. Mais si nous sommes livrés, -n'ayant point été vaincus, il sera constaté que vous avez trouvé, en -nous livrant, un lâche expédient pour faire votre paix avec le -Barbare. - -«Mais à quoi bon lâcher le frein à une douleur excessive! N'accusez -pas des affligés. Tout autre pays libre en serait quitte pour la -servitude: le nôtre doit s'attendre à des châtiments. Ainsi donc, si -vous ne pouvez nous sauver, obtenez du moins par vos instances la vie -sauve à ceux qui vont perdre la liberté. Apprêtez des terres pour les -exilés, des rançons pour les captifs, des provisions pour ceux qui -auront voyage à faire. Si nos murs s'ouvrent à l'ennemi, que les -vôtres ne soient pas fermés à des hôtes[242].» - - [242] _Lettres_, VII, 7. - -Cette lettre fit peut-être rougir un peu ceux à qui elle s'adressait, -mais elle ne fit rien de plus. La paix, déjà convenue entre l'Empire -et les Wisigoths, fut définitivement conclue à des conditions dont une -seule est bien connue, la cession de l'Arvernie à ces derniers. - -Euric se hâta d'occuper cette belle province. Il en donna le -gouvernement, avec le titre de duc, à un nommé Victorius, qui en était -l'un des principaux personnages. Sidoine Apollinaire et Grégoire de -Tours, qui ont eu l'un et l'autre l'occasion de parler de ce -Victorius, en parlent d'une manière fort diverse. Le premier en fait, -bien qu'en termes généraux, un éloge flatteur, et manifeste pour lui -beaucoup de considération et d'attachement[243]; Grégoire de Tours le -représente comme un mauvais magistrat, qui se fit détester pour ses -violences et ses impudiques déportements, au point qu'il fut obligé de -s'enfuir, afin d'échapper aux Arvernes qui voulaient le tuer[244]. - - [243] _Lettres_, VII, 17. - - [244] _Hist. des Franks_, II, 20. - -Ce qu'il importe le plus de remarquer à propos de ce premier -gouverneur wisigoth de l'Arvernie, c'est qu'il était non-seulement -Gallo-Romain, mais Arverne, et que son choix annonçait, de la part -d'Euric, la volonté expresse de laisser à ses nouveaux sujets l'usage -des lois et de l'administration romaines. - -Du reste, l'occupation de l'Arvernie par Euric ne fut pas si prompte -que ceux des Arvernes qui s'étaient le plus compromis envers lui, par -leur résistance obstinée, n'eussent le temps de s'enfuir. Plusieurs se -dispersèrent de divers côtés, préférant les misères de l'exil à la -domination de Barbares hérétiques. Le brave Ecdicius se réfugia à la -cour de l'un des deux rois burgondes. Sidoine Apollinaire n'était pas -moins compromis que lui; mais il ne crut pas qu'il lui fût permis -d'abandonner son église, et il attendit avec résignation la sentence -d'Euric à son sujet. Elle ne fut pas aussi rigoureuse qu'il aurait pu -le craindre; il fut momentanément envoyé en exil à Livia, sur les -frontières de la Gaule et de l'Espagne. - - FAURIEL, _Histoire de la Gaule Méridionale_, t. I, p. 324. - - Fauriel, né en 1772, à Saint-Etienne, mort en 1844, professeur de - littérature étrangère à la Sorbonne, est l'un des historiens - critiques les plus éminents de notre époque. Son _Histoire de la - Gaule méridionale sous les conquérants Germains_ (4 vol. in-8º, - 1836) est son principal ouvrage: on lui doit encore une _Histoire - de la poésie provençale_ (3 vol. in-8º, 1846). - - -EURIC, ROI DES WISIGOTHS. - - 466-483. - -Il est fâcheux que l'histoire ait laissé dans une obscurité si -profonde tout ce qui tient aux relations de ce chef avec diverses -nations barbares, germaniques ou autres, dont il paraît qu'il était -devenu le patron et l'arbitre. Cassiodore[245] dit en termes formels -qu'il avait puissamment aidé de ses subsides les rois des Varnes, des -Hérules et des Thuringiens, et fait cesser la guerre que leur avaient -déclarée leurs voisins. D'autres écrivains font allusion à ses -victoires sur les Sicambres de la confédération franque et sur les -tribus barbares des bords du Wahal, qui étaient aussi, selon toute -apparence, des tribus franques[246]. Mais si obscures et si -incomplètes que soient sur toutes ces choses les indications des -historiens, elles suffisent néanmoins pour constater qu'Euric était le -roi le plus puissant de son époque, et que sa cour était devenue une -espèce de centre autour duquel s'agitaient, comme pour se rallier ou -chercher un point d'appui, les parties disloquées de l'empire -d'Occident. - - [245] _Cassiod. Chronic._, ad ann. 483. - - [246] Sidoine Apollinaire, _Lettres_, VIII, 3, 9. - -Il y a dans Sidoine une lettre curieuse qui peut aider à éclaircir un -peu ces indices historiques, et dont, par cette raison, je crois bien -faire de donner quelques extraits. - -Euric, en prenant possession de la province et de la capitale des -Arvernes, avait relégué Sidoine Apollinaire à Livia, dans la Cerdagne. -Il paraît que cet exil ne fut pas long, et que le digne évêque obtint -aisément d'Euric l'autorisation de retourner à son siége. Il en reprit -aussitôt le chemin (477); mais il lui fallut passer par Bordeaux pour -y voir le roi, qui s'y trouvait, soit qu'il ne voulût que le remercier -de sa délivrance, soit qu'il eût à traiter avec lui de quelque -affaire. Deux mois se passèrent avant qu'Euric pût lui donner -audience. - -Ce fut pour abréger un peu ce long intervalle d'attente et d'oisiveté -que Sidoine écrivit à Lampridius, le rhéteur alors le plus fameux de -Bordeaux, une lettre curieuse pour l'histoire littéraire de l'époque, -accompagnée d'une pièce de vers plus curieuse encore comme document -historique[247]. C'est un tableau de la cour d'Euric. - - [247] _Lettres_, VIII, 9 (on la trouvera traduite tout entière, - p. 329). - -Ce roi, si occupé de guerre, de conquêtes et de sa prépondérance -politique au dehors, fit plus qu'aucun de ses prédécesseurs pour la -culture morale et sociale de son peuple. Jusqu'à lui les Wisigoths -n'avaient été gouvernés que par des usages traditionnels; il leur -donna le premier des lois écrites, qui furent comme le noyau ou le -germe du code méthodique et complet auquel travaillèrent après lui la -plupart de ses successeurs, et si connu sous le nom de code des -Wisigoths. - -Euric mourut à Arles en 483, laissant un fils unique Alaric. Aussitôt -après sa mort, Alaric II fut proclamé son successeur à Toulouse, -restée la capitale de leur royaume, même après l'acquisition d'Arles -et de Tarragone. - -Euric aspirait à la domination de la Gaule entière, et non-seulement -la tâche n'était point au-dessus de ses forces, mais elle était, à ce -qu'il semble, assez avancée. Il est probable que s'il eût vécu -seulement quelques années de plus, il serait parvenu à établir, dans -cette contrée comme en Espagne, une sorte d'unité politique, qui -aurait pu en modifier heureusement l'avenir. Alaric II, jeune prince -doué de bonnes inclinations, mais mollement élevé et n'ayant aucune -des grandes qualités de son père, se trouva incapable de poursuivre -l'exécution de ses plans et de compléter ses conquêtes. - - FAURIEL, _Histoire de la Gaule méridionale_, t. I, p. 344. - - -LA COUR DU ROI EURIC A BORDEAUX. - -Déjà depuis plus de deux mois, la lune me voit confiné dans ces lieux; -je n'ai paru qu'une fois aux regards du souverain, qui n'a pas -beaucoup de loisir pour moi, car le monde subjugué lui demande aussi -réponse. - -Ici, nous voyons le Saxon aux yeux bleus, lui naguère le roi des -flots, maintenant trembler sur la terre. Des ciseaux placés sur le -sommet du front n'atteignent pas seulement les premières touffes, mais -coupent jusqu'à leurs racines ses cheveux qui, tranchés ainsi au -niveau de la peau, donnent à sa tête une forme plus courte, et font -paraître son visage plus long. - -Là, vieux Sicambre, après que tu as été vaincu et que l'on t'a -dépouillé de ta chevelure, tu rejettes en arrière sur ta tête les -cheveux qui te reviennent. - -Ici, porte ses pas errants l'Hérule aux joues bleuâtres, lui qui -habite les côtes les plus reculées de l'Océan, et dont le visage -ressemble presque à l'algue des mers. - -Ici, le Burgonde, haut de sept pieds, fléchit souvent le genou, et -demande la paix. - -L'Ostrogoth trouve dans Euric un protecteur puissant, traite avec -rigueur les Huns ses voisins; et les soumissions qu'il fait ici le -rendent fier ailleurs. - -Et toi, Romain, c'est ici que tu viens demander du secours, et que tu -implores contre les phalanges des régions de Scythie l'appui d'Euric, -lorsque la grande ourse menace de quelques troubles. Ainsi par la -présence de Mars qui règne sur ces bords, la Garonne puissante protége -le Tibre affaibli. Le Parthe Arsace lui-même demande qu'il lui soit -permis, en payant un tribut, de régner en paix dans son palais de -Suse. Car, sachant qu'il se fait de grands préparatifs de guerre sur -le Bosphore, il n'espère pas que la Perse, consternée au seul bruit -des armes, puisse être défendue sur les rives de l'Euphrate; et lui, -qui se fait appeler le parent des astres, qui s'enorgueillit de sa -fraternité avec Phébus, descend néanmoins aux prières et se montre -simple mortel. - -Au milieu de tout cela, mes jours se perdent en des retards inutiles; -mais toi, Tityre, cesse de provoquer ma muse; loin de porter envie à -tes vers, je les admire plutôt, moi qui, n'obtenant rien et employant -en vain les prières, suis devenu un autre Mélibée. - - SIDOINE APOLLINAIRE, _Lettres_, liv. VIII, lettre 9, adressée à - son ami Lampridius. (Traduction de MM. Collombet et Grégoire.) - - Sidoine Apollinaire, né à Lyon en 430, mourut à Clermont en 488. Il - était d'une illustre famille, et avait épousé la fille d'Avitus, - qui fut empereur en 455. Après avoir pris part aux affaires de la - Gaule, Sidoine fut élu évêque de Clermont, et rendit de grands - services à son diocèse, surtout pendant la guerre contre Euric. - Très-lettré et l'un des poëtes distingués de son temps, Sidoine a - laissé des lettres et vingt-quatre pièces de vers, qui sont au - nombre des principaux documents de l'histoire du cinquième siècle. - - -CONDUITE DU CLERGÉ ENVERS LES CONQUÉRANTS GERMAINS. - -Le désastre inouï des invasions et des victoires des Barbares au -cinquième siècle n'avait pas seulement bouleversé tous les intérêts -matériels, humilié les vanités de tout grade, accumulé sur toutes les -conditions tous les genres de misère et de douleur; il avait fortement -ébranlé les imaginations; il y avait jeté des doutes funestes, de -sombres idées d'avenir, des regrets amers du passé; il avait troublé -des opinions chrétiennes qui n'étaient point encore suffisamment -affermies, celles surtout du gouvernement providentiel de Dieu, -gouvernement attentif à tous les événements de ce monde, les dirigeant -tous avec une intelligence et une justice suprêmes. Les chrétiens ne -savaient comment concilier, avec un tel gouvernement, les calamités -sans mesure et sans nombre qui changeaient brusquement la face du -monde et semblaient livrer à la barbarie les résultats accumulés de la -civilisation du genre humain. - -Quant aux païens, ils étaient moins embarrassés; ils n'hésitaient pas -à voir, dans ces calamités, les conséquences et la punition de -l'abandon du culte ancien, et ils imputaient franchement au -christianisme toutes les hontes, tous les revers et tous les maux de -l'Empire. Ces clameurs païennes avaient éclaté au milieu des terreurs -de l'invasion de Radagaise[248]; elles avaient redoublé à la prise de -Rome par Alaric, et rien de ce qui s'était passé depuis n'était fait -pour leur imposer silence. - - [248] Roi des Suèves qui dévasta l'Italie septentrionale, fut - battu, pris et décapité en 406. - -Presque également alarmée des blasphèmes de ses adversaires et des -doutes des siens, l'Église ne pouvait se dispenser de s'expliquer sur -ce qui provoquait les uns et les autres, et de prouver, si elle le -pouvait, que les malheurs de l'Empire et les prospérités des Barbares -n'avaient rien d'incompatible avec la doctrine du gouvernement -providentiel de Dieu. Sa tâche n'était pas aisée; mais elle n'était -pas au-dessus du génie qui se l'imposa le premier. Ce fut saint -Augustin. Pressé de remplir cette haute tâche, l'illustre évêque se -mit, dès 413, trois ans après la prise de Rome, à écrire son immense -et célèbre traité de la _Cité de Dieu_, l'ouvrage le plus hardi et le -plus profond qui eût été jusque-là composé en faveur du christianisme. - -L'objet de cet ouvrage était de prouver qu'il ne faut point chercher -dans ce monde le but du gouvernement de Dieu, ni le terme de ses -desseins sur l'homme. Ce monde, en effet, est rempli de maux et de -biens communs aux bons et aux méchants, et dont cette communauté même -indique suffisamment l'imperfection, l'incomplet et la nature -transitoire. Au delà de ce monde, de cette cité de passage et -d'épreuve, il y a une autre cité, une cité éternelle, celle de Dieu, -où tout est justice, où le mal n'existe plus que comme punition, le -bien que comme récompense. Le plus aride extrait de ce grand ouvrage -serait encore trop étendu pour trouver place ici. Je n'en puis citer -que des passages isolés qui ont directement trait à mon dessein; ce -sont ceux où il s'agit de la conduite des Wisigoths à Rome, quand ils -l'eurent prise, et des rapprochements par lesquels saint Augustin -relève cette conduite, cherchant à la présenter sous le jour qui -convenait à ses vues. Voici un de ces passages: - -«Tout ce qu'il y a eu, dans ce récent désastre de Rome, de ravages, de -massacres, de pillages, d'incendies, de misères, tout cela est arrivé -conformément à toutes les guerres. Mais ce qu'il y a eu là de nouveau, -d'inouï en cas pareil, c'est que la férocité barbare se soit montrée -adoucie au point que de vastes basiliques aient été choisies pour être -remplies d'hommes à épargner, comme des lieux où nul ne serait frappé, -d'où nul ne serait enlevé, où l'on conduirait pour les sauver tous -ceux qu'aurait épargnés la pitié des ennemis, où nul ne serait fait -prisonnier, pas même par ceux des Barbares restés féroces. Quiconque -ne voit pas que tout cela doit être attribué au nom du Christ et aux -temps chrétiens est aveugle. Quiconque le voit et n'en loue pas Dieu -est un ingrat, et quiconque s'offense de l'en entendre louer est un -insensé. Que tout homme sage prenne bien garde à ne pas faire honneur -de pareilles choses à la férocité des Barbares. Celui-là seul a -épouvanté, a enchaîné, a miraculeusement adouci ces âmes sauvages et -brutes, qui a dit si longtemps d'avance: «Je visiterai leur iniquité -la verge à la main[249].» - - [249] _De Civitate Dei_, lib. I, 7. - -Dans un second passage, saint Augustin rapproche les cruautés des -proscriptions de Sylla de celles des Wisigoths à la prise de Rome. -Après un énergique et sombre tableau des premières, il poursuit en ces -termes: - -«Où est, de la part des nations étrangères, un exemple de rage, ou de -la part des Barbares un exemple de férocité à comparer à cette -victoire de citoyens sur leurs concitoyens? Qu'a vu Rome de plus -funeste, de plus atroce, de plus terrible, de l'ancienne irruption des -Gaulois, de celle toute récente des Goths, ou des fureurs de Marius, -de Sylla et des autres illustres personnages de leurs factions? Les -Gaulois, il est vrai, égorgèrent le sénat et tout ce qu'ils -rencontrèrent dans la ville; mais le Capitole tint contre eux, et à -ceux qui s'y trouvaient ils vendirent à prix d'or la vie qu'ils -auraient pu leur ôter, sinon par le fer, au moins par un siége. Les -Goths ont épargné tant de sénateurs qu'il y a lieu de s'étonner qu'ils -en aient fait périr quelques-uns. Mais, du vivant même de Marius, -Sylla occupa en vainqueur ce Capitole qui avait échappé aux Gaulois, -pour dicter de là les massacres, et fit égorger plus de sénateurs que -les Goths n'en avaient dépouillé[250].» - - [250] Liv. III, 29. - -N'y a-t-il pas, dans ces considérations, quelque chose de tant soit -peu sophistique qui en affaiblit l'autorité? Il y avait eu dans Rome -prise d'assaut par les bandes d'Alaric, des dévastations, des -incendies, des pillages, des massacres, des outrages de toute espèce. -Mais à tout cela saint Augustin ne trouvait rien d'étrange; tout cela, -comme il dit, était ce qui arrive dans toutes les guerres. Qu'est-ce -donc qui l'étonnait? Qu'est-ce qui le faisait crier au miracle? -C'était qu'il n'y eût pas eu, à la prise de Rome, autant de ravages, -de massacres et de calamités qu'il aurait pu y en avoir; c'était qu'il -y eût eu des hommes épargnés, des Romains conduits par les Barbares -eux-mêmes dans des églises où leur vie et leur liberté devaient être -respectées. Il ne serait pas aisé de distinguer, dans cette -catastrophe, la part du fait ordinaire de celle du miracle; et -peut-être faut-il, pour être juste, attribuer une bonne partie de ce -miracle à l'effet de ce grand nom de Rome sur des Barbares à demi -chrétiens, qui commençaient à se policer, et commandés par un chef -dans les instincts duquel il y avait quelque chose de magnanime, qui -avait reçu de fortes impressions du spectacle de la civilisation, et -qui aurait mieux aimé gouverner Rome que la prendre pour la dévaster -et la piller. - -Quoiqu'il en soit de la solution donnée par saint Augustin des -objections contre la Providence, tirées des calamités des invasions -germaniques, cette solution et les théories sur lesquelles elle était -fondée eurent la plus grande influence sur les opinions et la conduite -du clergé chrétien. Ce fut dans cette hardie création de la _Cité de -Dieu_ que les docteurs ecclésiastiques de l'Occident apprirent à -chercher les beaux côtés du caractère des Barbares et les raisons -providentielles de leurs succès. Partout où il y avait des Barbares, -la doctrine de saint Augustin devait être bien accueillie du clergé. -Elle devait l'être, et le fut mieux que partout ailleurs, en Gaule, où -les Barbares étaient plus puissants et plus nombreux, et où le clergé -comptait dans son sein beaucoup d'hommes ingénieux capables de faire -valoir les doctrines dont il s'agit, de les résumer, de les orner, de -les modifier selon les localités et les circonstances. - -Prosper d'Aquitaine[251] ne se contenta pas d'en avoir mis la -substance en vers; il y revint dans un petit traité en prose sur _la -vocation des nations_, traité où il se félicite naïvement, et sans -détours oratoires, de ces immenses bouleversements de l'époque qui, -jetant des flots de Barbares païens parmi les nations civilisées et -chrétiennes, multipliaient d'autant pour les premiers les chances de -leur conversion. - - [251] Saint Prosper d'Aquitaine, né en 403, mort vers 463, est - auteur d'une chronique estimée et d'un poëme intitulé: _les - Ingrats_, dirigé contre l'hérésie du semi-pélagianisme. - -Ce fut cette même doctrine que Salvien de Marseille exposa et abrégea -à sa manière dans son fameux traité du Gouvernement de Dieu. J'ai cité -de cet ouvrage des morceaux qui en indiquent suffisamment l'esprit et -l'objet. Salvien a voulu y démontrer que les véritables calamités de -l'Empire devaient être imputées au despotisme impérial, à l'avarice et -à la cruauté de ses agents, à l'insatiabilité du fisc, à la corruption -et à l'égoïsme des riches. Les irruptions des Barbares ne sont à ses -yeux que la juste punition de tous ces vices des gouvernants et des -gouvernés; elles ne sont que l'heureux terme de misères devenues -intolérables. Le royaume des Wisigoths lui apparaît comme un refuge -ouvert par miracle aux malheureux que l'administration impériale avait -réduits au désespoir. Dans ces terribles Wisigoths, au nom desquels -tout Romain devait rattacher tant de funestes souvenirs, Salvien ne -voit et ne veut voir que des hommes moins corrompus que les Romains. -Il ne se demande pas si, au despotisme et aux vices du gouvernement -impérial, il n'y avait pas quelque autre fin possible que la -domination des Barbares; si cette domination ne devait pas être -mortelle pour des lumières, pour des talents, pour des vertus, -résultat d'un état social dont elles compensaient toutes les -imperfections. Il n'y a pour lui, dans les conquêtes des Barbares, -qu'un fait pur et simple, un fait accompli, irrévocable, expression -directe et fidèle d'une volonté suprême attentive à tout et en tout -parfaitement équitable. - -Salvien a bien parlé des Franks et des Burgondes, mais il n'en a parlé -que rarement, sans détail et sans intention expresse de se faire leur -apologiste. Mais ce qu'il ne fit pas, il se trouva pour le faire -d'autres évêques, d'autres prêtres, d'autres disciples de saint -Augustin. Nous verrons un peu plus tard que les Franks furent, de tous -les Barbares, ceux auxquels le clergé fit le plus d'avances et -prodigua le plus d'éloges. Je me bornerai à rapporter ici quelques -traits de la manière dont il envisagea l'invasion des Burgondes. - -On a plusieurs homélies de saint Eucher, évêque de Lyon, de 434 à -454, homélies qui portent tous les caractères de compositions faites -pour le peuple et prononcées devant lui. Il y en a une qui contient un -passage curieux, relatif à la conquête des Burgondes, qui n'a point -été noté par l'histoire et qu'il est difficile d'y rattacher. Il -s'agit, je crois, de la prise et de l'occupation de Lyon; mais assez -peu importe d'ailleurs le fait précis de la conquête burgondienne -auquel se rapporte ce morceau. Ce qu'il y faut remarquer, c'est la -manière dont l'évêque caractérise les conquérants. - -«Tout le pays, dit-il, tremblait à l'approche d'une nation puissante, -irritée; et cependant voilà que celui que l'on réputait barbare arrive -avec un cœur tout romain. Enfermés de toutes parts, les Barbares au -service des Romains, ne sachant ni soutenir le combat, ni recourir aux -prières pour fléchir le plus fort, repoussent insolemment la paix que -leur offrait le vainqueur. Quelle est donc la main par laquelle il se -fait que le chef (des Barbares), maître de faire ce qu'il veut, tourne -à l'improviste à la clémence quand nous provoquons sa colère? Qui a -rendu à tant de malheureux ce service que la fureur ne sache point -s'irriter, et que, vainqueur d'une sorte nouvelle, le vainqueur sache -s'attendrir sans en être prié[252]?» - - [252] Homeliæ S. Eusebii (Eucherii), p. 282. - -Parler ainsi des Barbares, ranger ainsi solennellement leurs triomphes -dans les plans de la Providence, c'était se déclarer hautement pour -eux, c'était aller au-devant de leur domination; c'était leur offrir -les services et les conseils dont ils avaient besoin pour -l'organisation de leurs conquêtes. Or, de la part du clergé -gallo-romain, ces signes de dévouement, ces offres n'étaient pas à -dédaigner. Ce clergé était à la tête des masses de la population, il -exerçait sur elle la double autorité de la religion et des -magistratures civiles. Le fait était si évident que les Barbares -n'avaient pu tarder beaucoup à s'en apercevoir, ni s'en apercevoir -sans prendre une grande opinion du clergé, sans désirer l'avoir pour -auxiliaire. - -D'un autre côté, les masses elles-mêmes, effarouchées de tous ces -gouvernements barbares auxquels elles allaient avoir affaire, avaient -le plus grand intérêt à ce que le clergé intervînt pour elles auprès -des conquérants, à ce qu'il prît de l'ascendant sur eux, à ce qu'il -usât de tous les moyens qu'il avait de les adoucir, de les éclairer, -de leur inspirer des idées d'ordre, de paix et d'humanité, d'en faire -les continuateurs, non du despotisme impérial, mais du gouvernement -romain. C'était une grande et noble mission auprès de ces conquérants -que le vœu général des Gallo-Romains imposait au clergé; et cette -mission, le clergé l'accepta; il la remplit avec zèle et habileté. -Sans doute il y trouva et finit par y chercher trop son intérêt -propre; mais il fit certainement beaucoup pour l'intérêt de tous; il -rendit de vrais services aux plus forts et aux plus faibles, aux -vainqueurs et aux vaincus. - - FAURIEL, _Histoire de la Gaule méridionale_, t. I, p. 562. - - -LETTRE DE SAINT REMI[253] A CLOVIS[254]. - - 481. - -La grande nouvelle est venue jusqu'à nous, que tu as pris heureusement -l'administration des affaires militaires[255]. Ce n'est pas chose -nouvelle que tu commences à être ce que tes pères ont toujours été. Tu -dois surtout faire en sorte que le jugement de Dieu ne t'abandonne pas -maintenant que ton mérite et ta modération sont récompensés par ton -élévation au comble des honneurs, car tu sais que l'on dit -ordinairement que c'est par la fin que l'on juge les actions des -hommes. Tu dois choisir des conseillers qui puissent donner de l'éclat -à ta bonne renommée, te montrer chaste et honnête dans la gestion de -ton bénéfice[256], honorer les évêques et toujours recourir à leurs -conseils. Si tu es d'accord avec eux, tout ira bien dans la -province[257]. Protége tes citoyens[258], soulage les affligés, -secours les veuves, nourris les orphelins, afin que tous t'aiment et -te craignent. Que la justice sorte de ta bouche. Il ne faut rien -demander aux pauvres ni aux étrangers, et ne te laisse pas aller à -recevoir la moindre chose en présent. Que ton prétoire soit ouvert à -tous, et que personne n'en sorte triste. Tout ce que tu as hérité de -richesses de ton père, emploie-le à soulager les captifs et à les -délivrer du joug de la servitude. Si quelque voyageur est amené devant -toi, ne lui fais pas sentir qu'il est étranger. Joue avec les jeunes -gens, traite les affaires avec les vieillards, et si tu veux être roi, -fais-t'en juger digne[259]. - - [253] Saint Remi, évêque de Reims, mourut en 533, âgé de - quatre-vingt-seize ans, après avoir été évêque pendant - soixante-quatorze ans. - - [254] Clovis à son avénement n'avait que quinze ans. - - [255] Childéric avait possédé la dignité romaine de maître des - milices, et la transmit à Clovis. Tel est le sens que trouve M. - Pétigny à la phrase _Rumor ad nos magnus pervenit, - administrationem vos secundum rei bellicæ suscepisse_. D'autres - croient qu'il s'agit d'une seconde expédition militaire et - lisent: _administrationem vos secundam_. - - [256] Terres cédées par les empereurs romains aux Barbares, à la - condition du service militaire. - - [257] La Gaule du nord, sur laquelle s'étendait son autorité - comme officier de l'empire. - - [258] Les Gallo-Romains, en faveur desquels saint Remi intervient - auprès de Clovis. - - [259] Le texte de cette lettre est dans Duchesne, _Script. - francor._, t. I. - - -CLOVIS. - - 481-511. - -_Guerre contre Syagrius._ - -Childéric étant mort, Clovis, son fils, fut roi à sa place. Dans la -cinquième année de son règne, Syagrius, roi des Romains[260] et fils -d'Egidius, résidait dans la ville de Soissons, qu'Egidius avait prise -autrefois. Clovis ayant marché contre lui avec Ragnacaire, son parent, -qui était aussi en possession d'un royaume[261], il lui fit demander -de choisir un champ de bataille. Celui-ci ne différa point et n'hésita -pas à faire la guerre. La bataille s'engagea bientôt (486). Syagrius, -voyant son armée battue, prit la fuite, et se rendit auprès du roi -Alaric, à Toulouse, où il comptait trouver un asile. Clovis envoya -prier Alaric de le lui livrer, disant que s'il le gardait, il irait -lui faire la guerre. Alaric, craignant de s'attirer la colère des -Franks, car la crainte est habituelle aux Goths, livra aux envoyés de -Clovis Syagrius enchaîné. Clovis l'ayant reçu ordonna de le garder, et -s'étant emparé de son royaume, il le fit tuer secrètement. - - [260] Syagrius était patrice et non pas roi des cités - gallo-romaines du bassin de la Seine. - - [261] Celui de Cambrai. - -Dans ce temps, l'armée de Clovis pilla beaucoup d'églises, parce que -ce roi était encore plongé dans l'idolâtrie. Des soldats avaient -enlevé d'une église un vase remarquable par sa beauté et sa grandeur, -et tous les autres ornements du culte. L'évêque de cette église[262] -envoya auprès de lui des députés pour lui demander qu'on lui rendît au -moins ce beau vase, si l'on ne pouvait obtenir la restitution des -autres. Le roi ayant entendu ces paroles, dit à l'envoyé: Suis-moi -jusqu'à Soissons, parce que c'est là que l'on fera les parts du butin; -et lorsque le sort m'aura donné le vase, je ferai ce que demande -l'évêque. Après leur arrivée à Soissons, on plaça le butin au milieu -de la place, et le roi dit en montrant le vase dont nous venons de -parler: Je vous prie, mes braves guerriers, de me donner, outre ma -part, ce vase que voici. Les plus sages répondirent à la demande du -roi: Glorieux roi, tout ce que nous voyons est à toi, et nous-mêmes -nous sommes soumis à ton pouvoir. Fais donc ce que tu veux, car -personne ne peut résister à ta puissance. Quand ils eurent ainsi -parlé, un soldat plein d'audace, de jalousie et de colère, leva sa -francisque, frappa le vase et dit: Tu n'auras rien autre que ce que le -sort te donnera. Tous ceux qui étaient là furent stupéfaits, et le roi -dissimula son mécontentement de cet outrage sous un air de patience. -Il donna à l'envoyé de l'évêque le vase que le sort lui avait fait -échoir, gardant au fond du cœur une colère secrète. - - [262] Saint Remi. - -Un an après, Clovis rassembla ses guerriers au champ de Mars, pour -voir si leurs armes étaient brillantes et en bon état. Il examina tous -les soldats, passant devant eux, et arriva auprès du guerrier qui -avait frappé le vase: Personne n'a des armes aussi mal fourbies que -les tiennes, lui dit-il, ni ta lance, ni ton épée, ni ta hache ne sont -en état de servir; et lui arrachant sa hache, il la jeta à terre. Le -soldat s'étant baissé pour la ramasser, le roi levant sa francisque, -l'en frappa sur la tête, en lui disant: Voilà ce que tu as fait au -vase à Soissons. Ce soldat tué, il ordonna aux autres de s'en aller. -Cette action inspira pour lui une grande crainte. - -_Conversion de Clovis._ - -Les Burgondes avaient pour roi Gondeuch. Il eut quatre fils: -Gondebaud, Godégisile, Chilpéric et Godomar. Gondebaud égorgea son -frère Chilpéric, et ayant attaché une pierre au cou de sa femme, il la -noya. Il exila les deux filles de Chilpéric. L'aînée, qui se fit -religieuse, s'appelait Chrona; la plus jeune Clotilde. Clovis envoyait -souvent des députés en Burgondie; ils virent la jeune Clotilde. -Témoins de sa beauté et de sa vertu et ayant appris qu'elle était du -sang royal, ils le dirent au roi. Clovis envoya aussitôt des députés à -Gondebaud pour la lui demander en mariage. Gondebaud, n'osant pas -refuser, la remit aux envoyés de Clovis, qui se hâtèrent de la -conduire au roi. Clovis fut transporté de joie en la voyant, et -l'épousa. - -Clovis eut de la reine Clotilde un premier fils. Voulant qu'il reçût -le baptême, Clotilde donnait sans cesse de pieux conseils au roi, lui -disant: Les dieux que vous adorez ne sont rien, puisqu'ils ne peuvent -se secourir eux-mêmes ni secourir les autres, car ils sont de pierre, -de bois ou de métal... Le Dieu que l'on doit adorer est celui qui par -sa parole a sorti du néant le ciel et la terre, la mer, et tout ce qui -y est contenu; qui a fait briller le soleil, et orné le ciel -d'étoiles; qui a rempli les eaux de poissons, la terre d'animaux et -l'air d'oiseaux; aux ordres duquel la terre se couvre de plantes, les -arbres de fruits et les vignes de raisins; dont la main a créé le -genre humain; qui a donné enfin à l'homme toutes les créatures pour -lui obéir et le servir. - -Ces conseils de la reine ne disposaient pas le roi à accepter la foi; -il disait au contraire: C'est par l'ordre de nos dieux que tout a été -créé et produit; il est évident que votre Dieu ne peut rien; bien -plus, il n'est pas de la race des dieux. Cependant la pieuse reine -présenta son fils au baptême; elle fit orner l'église de voiles et de -tapisseries, pour que cette magnificence attirât vers la foi -catholique le roi, qui n'avait pas été convaincu par ses paroles. -L'enfant ayant été baptisé et appelé Ingomer, mourut dans la même -semaine qu'il avait été baptisé. Le roi, mécontent de sa mort, la -reprochait à la reine et lui disait: Si l'enfant avait été consacré au -nom de mes dieux, il vivrait encore; c'est parce qu'il a été baptisé -au nom de votre Dieu, qu'il est mort. La reine lui répondit: Je -remercie le puissant Créateur de toutes choses, qui ne m'a pas jugée -indigne de voir admis dans son royaume l'enfant né de mon sein. Cette -mort n'a pas causé de douleur à mon âme parce que je sais que les -enfants que Dieu retire de ce monde, quand ils sont encore dans les -aubes, sont nourris de sa vue. Elle engendra ensuite un second fils, -qui reçut au baptême le nom de Clodomir. Cet enfant étant tombé -malade, le roi disait: Il lui arrivera ce qui est arrivé à son frère, -il mourra aussitôt après avoir été baptisé au nom de votre Christ. -Mais Dieu accorda la vie de l'enfant aux prières de sa mère. - -La reine suppliait sans cesse le roi d'adorer le vrai Dieu et de -renoncer aux idoles; mais rien ne put l'y déterminer, jusqu'à ce que -la guerre ayant éclaté avec les Alémans, Clovis se trouva forcé, par -la nécessité, de confesser ce qu'il s'était obstiné à nier jusque-là. -Il arriva que les deux armées se battant[263] avec beaucoup -d'acharnement, celle de Clovis commençait à être taillée en pièces; -alors, Clovis, levant les mains au ciel et le cœur touché et fondant -en larmes, s'écria: Jésus-Christ, que Clotilde affirme être le fils du -Dieu vivant, toi qui, dit-on, secours ceux qui sont en danger et -donnes la victoire à ceux qui espèrent en toi, j'invoque avec ferveur -la gloire de ton secours. Si tu m'accordes la victoire sur mes ennemis -et que j'éprouve cette puissance dont le peuple consacré à ton nom dit -avoir reçu tant de preuves, je croirai en toi et je me ferai baptiser -en ton nom; car j'ai invoqué mes dieux, et, comme je le vois, ils ne -me sont d'aucune aide, ce qui me prouve qu'ils n'ont pas de pouvoir, -puisqu'ils ne secourent pas ceux qui les servent. Je t'invoque donc, -je veux croire en toi, mais que j'échappe à mes ennemis. Comme il -disait ces paroles, les Alémans plièrent et commencèrent à fuir; et -voyant que leur roi était mort, ils se rendirent à Clovis, en lui -disant: Nous te supplions de ne pas faire périr notre peuple, car nous -sommes à toi. Clovis fit cesser le carnage, soumit le peuple, rentra -victorieux dans son royaume, et raconta à la reine comment il avait -gagné la victoire en invoquant le nom du Christ. - - [263] Il s'agit de la bataille de Tolbiac, livrée en 496. - -Alors la reine fit prévenir secrètement saint Remi, évêque de Reims, -et le pria de faire pénétrer dans le cœur du roi la parole du salut. -L'évêque ayant fait venir Clovis, commença à l'engager en secret à -croire au vrai Dieu, créateur du ciel et de la terre, et à abandonner -ses idoles, qui n'étaient d'aucun secours, ni pour elles-mêmes, ni -pour les autres. Clovis lui dit: Très-saint père, je t'écouterai -volontiers; mais il y a encore le peuple qui m'obéit et qui ne veut -pas abandonner ses dieux; j'irai à eux et je leur répéterai tes -paroles. Lorsqu'il eut rassemblé ses sujets, avant même qu'il eût -parlé, et par la volonté de Dieu, le peuple tout entier s'écria: Pieux -roi, nous abandonnons les dieux mortels, et nous voulons obéir au -Dieu immortel que prêche saint Remi. - -On annonça cette nouvelle à l'évêque, qui, plein de joie, fit préparer -les fonts sacrés. On couvrit de tapisseries peintes les portiques -intérieurs de l'église, on les orna de voiles blancs; on prépara les -fonts baptismaux; on répandit des parfums; les cierges brillaient; -tout le temple respirait une odeur divine, et Dieu fit descendre sur -les assistants une si grande grâce qu'ils se croyaient transportés au -sein des parfums du paradis. Le roi pria l'évêque de le baptiser le -premier. Le nouveau Constantin s'avança vers le baptistère pour s'y -faire guérir de la vieille lèpre qui le souillait, et laver dans une -eau nouvelle les taches hideuses de sa vie passée. Comme il allait -recevoir le baptême, le saint de Dieu lui dit de sa bouche éloquente: -Doux Sicambre, baisse la tête; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que -tu as adoré. - -Le roi ayant donc reconnu la toute-puissance de Dieu dans la Trinité, -fut baptisé[264] au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et oint -du saint chrême avec le signe de la croix. Plus de trois mille de ses -soldats furent aussi baptisés[265]. - - [264] Clovis fut baptisé le jour de Noël de l'année 496. - - [265] Quelques jours après, Clovis écoutait la lecture de - l'évangile que lui faisait saint Remi. Quand l'évêque vint à dire - comment J.-C. avait été livré aux bourreaux, Clovis devint - furieux et s'écria: Que n'étais-je là avec mes Franks, j'aurais - promptement vengé son injure! (_Chronique de Frédégaire._) - -_Guerre contre les Burgondes._ - -Gondebaud et son frère Godégisile possédaient la Burgondie, située aux -environs du Rhône et de la Saône, et la province de Marseille. Ils -étaient ariens, comme leurs sujets. La guerre ayant éclaté entre eux, -Godégisile apprenant les victoires de Clovis lui fit dire secrètement -que s'il lui donnait des secours contre son frère et qu'il parvînt par -son aide à le tuer ou à le détrôner, il lui payerait chaque année le -tribut qu'il exigerait. Clovis y consentit volontiers, et lui promit -de lui fournir du secours partout où il en aurait besoin. Le moment -venu, Clovis se mit en marche avec son armée contre Gondebaud. A cette -nouvelle, Gondebaud, ignorant la ruse de son frère, lui fit dire: -Viens me secourir, car les Franks marchent contre nous et viennent -pour conquérir notre pays. Réunissons-nous pour repousser un peuple -ennemi, de peur que, si nous restons séparés, nous n'ayons le même -sort que les autres peuples. Godégisile lui répondit: Je viendrai avec -mon armée et t'amènerai du secours. Les trois armées, c'est-à-dire -celle de Clovis et celles de Gondebaud et de Godégisile, s'étant mises -en marche avec tout leur appareil de guerre, arrivèrent auprès d'un -fort appelé Dijon. Pendant qu'elles se livraient bataille sur les -rives de l'Ouche, Godégisile se joignit à Clovis, et réunis ils -détruisirent l'armée de Gondebaud. Celui-ci, voyant la perfidie de son -frère, qu'il n'avait pas soupçonnée, prit la fuite. Après avoir -parcouru les bords marécageux du Rhône il se réfugia dans Avignon. -Godégisile, vainqueur, promit à Clovis une partie de ses terres, et -entra en triomphe dans Vienne, se croyant le seul maître de tout le -royaume. Clovis, ayant encore augmenté ses forces, poursuivit -Gondebaud pour le prendre et le faire périr. A cette nouvelle, -Gondebaud effrayé craignit qu'une mort soudaine ne vînt le frapper. Il -avait auprès de lui un homme célèbre par sa sagesse et son courage, -nommé Aridius. Il le fit venir, et lui dit: De tous côtés je suis -entouré de dangers, et je ne sais que faire, parce que ces barbares -marchent contre nous pour nous tuer et ravager ensuite notre pays. -Aridius lui répondit: Pour ne pas périr, il faut apaiser la férocité -de cet homme. Maintenant, si cela vous convient, je feindrai de vous -fuir et de passer vers lui; et lorsque je me serai réfugié vers lui, -je ferai en sorte qu'il ne vous tue pas et qu'il ne ravage pas le -pays. Veuillez seulement lui accorder ce qu'il vous demandera d'après -mes conseils, jusqu'à ce que la clémence du Seigneur daigne rendre -votre cause meilleure. Et Gondebaud lui dit: Je ferai ce que tu auras -demandé. Après avoir ainsi parlé, Aridius prit congé du roi et partit. -Arrivé auprès de Clovis, il lui dit: Voilà que moi, ton humble -esclave, très-pieux roi, je viens me livrer en ta puissance, -abandonnant ce misérable Gondebaud. Si ta clémence daigne jeter les -yeux sur moi, tu verras en moi un serviteur fidèle pour toi et tes -successeurs. Le roi l'ayant aussitôt accepté, le garda avec lui, car -il était gai dans ses récits, sage dans ses conseils, juste dans ses -jugements, et fidèle dans ce qu'on lui confiait. - -Clovis étant venu camper sous les murs de la ville, Aridius lui dit: -Si la gloire de ta grandeur, ô roi, daigne accueillir les petits -conseils de ma faiblesse, quoique tu puisses te passer d'avis, je te -les donnerai avec une entière fidélité, et ils pourront être utiles à -toi et au pays que tu te proposes de traverser. Pourquoi retenir ton -armée quand ton ennemi est enfermé dans une ville très-fortifiée? tu -ravages les champs et les prés, tu coupes les vignes et les oliviers, -tu détruis tout ce que produit le pays, et cependant tu ne fais aucun -mal à ton ennemi. Envoie-lui donc des députés et soumets-le à un -tribut qu'il te payera chaque année. Alors le pays sera délivré, et tu -seras le maître de celui qui te payera tribut. Si Gondebaud n'y -consent pas, tu feras ce qui te plaira. Le roi ayant accepté ce -conseil, ordonna à ses guerriers de retourner chez eux, et ayant -envoyé une ambassade à Gondebaud, il lui enjoignit de lui payer tous -les ans le tribut qu'il lui imposait. Gondebaud le paya sur-le-champ -et promit d'en faire autant chaque année. - -_Guerre contre les Wisigoths._ - -Alaric, roi des Goths, voyant les conquêtes continuelles que faisait -Clovis, lui envoya des députés pour lui dire: Si mon frère y veut -consentir, j'ai dessein que nous ayons une entrevue sous les auspices -de Dieu. Clovis ayant accepté la proposition, alla vers lui. Ils se -joignirent dans une île de la Loire, située auprès du bourg d'Amboise; -ils s'entretinrent, mangèrent et burent ensemble, et se séparèrent en -paix après s'être promis amitié. Beaucoup de gens alors, dans toute la -Gaule, désiraient avec ardeur être soumis à la domination des -Franks[266]. Il arriva que Quintien, évêque de Rhodez[267], haï pour -ce sujet, fut chassé de la ville. On lui disait: C'est parce que tu -désires que les Franks viennent dominer sur ce pays. Peu de jours -après, une querelle s'étant élevée entre lui et les habitants, les -Goths qui étaient dans la ville eurent de grands soupçons, car ses -concitoyens reprochaient à Quintien de vouloir les soumettre aux -Franks; ils tinrent conseil, et résolurent de le tuer. L'homme de Dieu -en ayant été instruit, se leva pendant la nuit avec ses plus fidèles -ministres, et, sortant de Rhodez, il se retira en Arvernie, où -l'évêque saint Euphrasius le reçut avec bonté, lui donna maison, -champs et vignes, le garda avec lui, et lui dit: Le revenu de cette -église est assez considérable pour nous entretenir tous deux. Que la -charité recommandée par le saint Apôtre existe au moins entre les -évêques de Dieu! - - [266] Parce qu'ils étaient catholiques et que les autres barbares - étaient ariens. Pour les Gallo-Romains catholiques, la domination - des Franks catholiques était plus supportable; aussi les évêques - aidaient-ils partout à l'établir. - - [267] Ville de l'Aquitaine et soumise aux Wisigoths. - -Le roi Clovis dit à ses soldats: Il me déplaît fort que ces ariens de -Goths occupent une partie de la Gaule; marchons contre eux, et avec -l'aide de Dieu chassons-les, et soumettons le pays à notre puissance. -Ce discours ayant plu à tous les guerriers, l'armée se mit en marche, -et se dirigea vers Poitiers, où se trouvait alors Alaric. Mais comme -une partie de l'armée passait sur le territoire de Tours, par respect -pour saint Martin, Clovis donna l'ordre que personne ne prît dans ce -pays autre chose que des légumes et de l'eau. Un soldat s'empara -cependant du foin d'un pauvre homme en disant: Le roi nous a -recommandé de ne prendre que de l'herbe; ce foin, c'est de l'herbe; en -le prenant nous ne lui désobéissons pas. Puis il fit violence au -pauvre homme et lui arracha son foin. Le roi eut connaissance de ce -fait. Ayant aussitôt frappé le soldat de son épée, il dit: Où sera -l'espoir de la victoire, si nous offensons saint Martin? Cet exemple -empêcha l'armée de rien prendre dans le pays. Le roi envoya des -députés à l'église du saint et leur dit: Allez, vous trouverez -peut-être dans le saint temple quelque présage de la victoire. Il leur -donna des présents pour orner l'église, et dit: Seigneur Dieu, si vous -êtes mon aide et si vous voulez livrer en mes mains cette nation -incrédule et ennemie de votre nom, daignez me faire voir que vous -m'êtes favorable, afin que je sache si vous daignerez protéger votre -serviteur. - -Les envoyés s'étant hâtés arrivèrent à la sainte basilique, selon -l'ordre du roi. A leur entrée, le premier chantre entonna aussitôt -cette antienne: Seigneur, vous m'avez revêtu de force pour la guerre, -et vous avez abattu sous moi ceux qui s'élevaient contre moi, et vous -avez fait tourner le dos à mes ennemis devant moi, et vous avez -exterminé ceux qui me haïssaient[268]. Ayant entendu ce psaume, les -envoyés rendirent grâce à Dieu, offrirent les dons du roi au saint -confesseur, et revinrent joyeux annoncer à Clovis cet heureux présage. - - [268] Psaumes, XVII, v. 39, 40. - -L'armée étant arrivée sur les bords de la Vienne, on ne savait pas où -il fallait traverser cette rivière, car elle était débordée à la suite -des pluies. Pendant la nuit, le roi pria le Seigneur de vouloir bien -lui montrer un gué par où l'on pût passer. Le lendemain matin, par -l'ordre de Dieu, une biche d'une grandeur extraordinaire entra dans le -fleuve devant l'armée, le passa à gué, et montra le chemin qu'il -fallait suivre[269]. Arrivé dans le territoire de Poitiers, le roi se -tenait dans sa tente sur une élévation; il vit de loin un feu qui -sortait de la basilique de Saint-Hilaire et semblait voler vers lui, -comme pour indiquer qu'aidé de la lumière du saint confesseur Hilaire, -le roi triompherait plus facilement de ces bandes hérétiques, contre -lesquelles le saint évêque lui-même avait souvent défendu la foi. -Clovis défendit à toute son armée de dépouiller personne ou de piller -le bien de qui que ce soit dans cet endroit ou dans la route. - - [269] Ce gué est près de Lussac, et s'appelle encore le gué de la - biche. -Clovis en vint aux mains avec Alaric, roi des Goths, dans le champ -de Vouglé, à trois lieues de Poitiers[270]. Les Goths ayant pris la -fuite, selon leur coutume, le roi Clovis, par l'aide de Dieu, -remporta la victoire. Il avait pour allié le fils de Sigebert[271], -nommé Clodéric. Ce Sigebert boitait d'une blessure qu'il avait -reçue au genou, à la bataille de Tolbiac contre les Alémans. Le -roi, après avoir obligé les Goths à fuir et tué leur roi Alaric, -fut tout à coup attaqué par derrière par deux soldats qui lui -portèrent des coups de lance sur les deux côtés. Mais la bonté de -sa cuirasse et la légèreté de son cheval lui sauvèrent la vie. -Après le combat, le fils d'Alaric, Amalaric, s'enfuit en Espagne et -gouverna avec sagesse le royaume de son père. Clovis envoya son -fils Thierry en Arvernie, par Alby et Rhodez; celui-ci soumit à son -père toutes les villes depuis la frontière des Goths jusqu'à celle -des Burgondes. Clovis, après avoir passé l'hiver dans la ville de -Bordeaux et emporté de Toulouse tous les trésors d'Alaric, marcha -sur Angoulême. Par la grâce du Seigneur, les murs tombèrent à sa -vue. Il en chassa les Goths, soumit la ville à son pouvoir. Puis, -ayant remporté la victoire, il revint à Tours, et offrit de -nombreux présents à la sainte église du bienheureux Martin. - - [270] C'est dans les plaines de Voulon (_vocladensis campus_), à - quatre lieues de Poitiers, que s'est livrée la bataille, et non - pas à Vouillé. L'année de cette victoire est 507. - - [271] Roi des Franks ripuaires. -Clovis ayant reçu de l'empereur Anastase des lettres de consul, se -revêtit dans la basilique de Saint-Martin, de la tunique de pourpre -et de la chlamyde, et ceignit la couronne. Ensuite, étant monté à -cheval, il jeta de sa propre main, avec une grande libéralité, de -l'or et de l'argent au peuple assemblé sur le chemin qui mène de la -porte de la ville à la basilique de Saint-Martin, et depuis ce jour -il prit le titre de consul ou d'Auguste. Ayant quitté Tours, il -vint à Paris, et y fixa le siége de son royaume. - -_Meurtres des rois franks._ - -Clovis, pendant son séjour à Paris, envoya dire secrètement au fils de -Sigebert: Ton père est vieux, il boite de son pied blessé: s'il -mourait, son royaume et notre amitié te reviendraient de droit. -L'ambition l'ayant séduit, Clodéric se résolut à tuer son père. -Sigebert étant sorti de Cologne et ayant passé le Rhin pour se -promener dans la forêt de Buconia, s'endormit dans sa tente. Son fils -envoya des assassins à sa suite, et le fit tuer, espérant posséder son -royaume. Mais par le jugement de Dieu, il tomba dans la fosse qu'il -avait traîtreusement creusée pour son père. Il envoya annoncer au roi -Clovis la mort de son père, et lui fit dire: Mon père est mort, et son -royaume et ses trésors sont en mon pouvoir. Envoie-moi quelques-uns -des tiens et je leur remettrai ceux des trésors qui te conviendront. -Clovis lui répondit: Je te remercie de ta bonne volonté, et je te prie -de montrer tes trésors à mes hommes, après quoi tu les posséderas -tous. Clodéric montra donc aux envoyés les trésors de son père. -Pendant qu'ils les regardaient, le prince dit: C'est dans ce coffre -que mon père avait l'habitude de mettre ses pièces d'or. Ils lui -dirent: Mettez donc votre main jusqu'au fond pour trouver tout. Il le -fit et se baissa; alors un des envoyés leva sa francisque et lui cassa -la tête. Ainsi ce fils coupable subit la mort dont il avait frappé son -père. A la nouvelle de la mort de Sigebert et de Clodéric, Clovis vint -à Cologne, convoqua le peuple et lui dit: Écoutez ce qui est arrivé: -Pendant que je naviguais sur l'Escaut, Clodéric, fils de mon parent, -tourmentait son père en lui disant que je voulais le tuer. Comme -Sigebert fuyait à travers la forêt de Buconia, Clodéric a envoyé -contre lui des assassins qui l'ont tué; lui-même a été tué, je ne sais -par qui, au moment où il ouvrait les trésors de son père. Je ne suis -pas complice de tout cela. Je n'ai pu verser le sang de mes parents, -puisque c'est défendu; mais puisque ces choses sont arrivées, je vous -donne un conseil, et vous le suivrez s'il vous est agréable. Ayez -recours à moi, et mettez-vous sous ma protection. Le peuple répondit -à ces paroles par des applaudissements de mains et de bouche; ils -élevèrent Clovis sur un bouclier, et le proclamèrent leur roi. Clovis -reçut donc le royaume[272] et les trésors de Sigebert, et les ajouta à -sa domination. Chaque jour Dieu faisait tomber ses ennemis sous sa -main et augmentait son royaume, parce qu'il marchait le cœur droit -devant le Seigneur et faisait les choses qui sont agréables à ses -yeux. - - [272] Des Franks ripuaires. - -Clovis marcha ensuite contre le roi Cararic[273]. Dans la guerre -contre Syagrius, Clovis l'avait appelé à son secours; mais Cararic ne -vint point et ne secourut personne, car il attendait le résultat de la -bataille pour s'allier avec le vainqueur. Indigné de cette conduite, -Clovis marcha contre lui, et, l'ayant environné de piéges, il le fit -prisonnier avec son fils, et les fit tondre tous les deux, ordonnant -que Cararic fût ordonné prêtre et son fils diacre. Comme Cararic -gémissait et pleurait de son abaissement, on rapporte que son fils lui -dit: Ces branches ont été coupées d'un arbre vert et vivant; il ne -séchera pas et produira bien vite une verdure nouvelle. Puisse mourir -aussi vite, par l'aide de Dieu, l'homme qui a fait ces choses. Ces -mots furent répétés à Clovis qui crut que Cararic et son fils le -menaçaient de laisser repousser leur chevelure et de le tuer. Il -ordonna alors qu'on leur coupât la tête à tous deux, et après leur -mort il acquit leur royaume, leurs trésors et leurs sujets. - - [273] Roi de Thérouanne. - -Il y avait alors à Cambrai un roi nommé Ragnacaire, d'une débauche si -effrénée qu'il n'épargnait pas même ses proches parents. Il avait pour -conseiller un certain Faron, qui se souillait des mêmes impuretés. On -dit que lorsqu'on apportait au roi quelque mets ou quelque présent, -il avait coutume de dire que c'était pour lui et pour son Faron, ce -qui indignait les Franks. Alors Clovis fit faire des bracelets et des -baudriers de cuivre doré, et les donna aux leudes de Ragnacaire pour -les exciter contre lui. Il marcha ensuite contre lui avec son armée. -Ragnacaire envoya plusieurs espions pour savoir ce qui se passait; il -leur demanda, à leur retour, quelle pouvait être la force de cette -armée, et ils lui dirent que c'était un grand renfort pour lui et son -Faron. Mais Clovis étant arrivé lui fit la guerre. Ragnacaire, voyant -son armée battue, allait se sauver quand il fut arrêté par ses -guerriers et amené à Clovis avec son frère Ricaire, les mains -attachées derrière le dos. Clovis lui dit: Pourquoi as-tu déshonoré -notre race en te laissant enchaîner? ne valait-il pas mieux mourir? -et, levant sa hache il lui en frappa la tête. Se tournant ensuite vers -son frère, il lui dit: Si tu avais porté secours à ton frère, il -n'aurait pas été enchaîné: et il le frappa aussi de sa francisque. -Après leur mort, ceux qui les avaient trahis s'aperçurent que l'or -qu'ils avaient reçu du roi était faux. Ils le dirent au roi, qui leur -répondit: Celui qui volontairement traîne son maître à la mort mérite -de recevoir un pareil or; et il ajouta qu'ils devaient se contenter de -ce qu'il les laissait vivre, car ils méritaient d'expier leur trahison -dans les tourments. A ces paroles ils voulurent obtenir sa faveur et -lui dirent qu'il leur suffisait d'avoir la vie. - -Les rois dont nous venons de parler étaient les parents de Clovis. -Renomer fut tué aussi par son ordre dans la ville du Mans. Après leur -mort, Clovis recueillit leurs royaumes et tous leurs trésors. Ayant -tué de même beaucoup d'autres rois, et ses plus proches parents, de -peur qu'ils ne lui enlevassent l'empire, il étendit son pouvoir dans -toute la Gaule. On rapporte cependant qu'un jour il rassembla ses -sujets et leur dit en parlant de ses parents qu'il avait fait tuer: -Malheur à moi qui suis resté comme un voyageur parmi des étrangers, -n'ayant plus de parents qui puissent me venir en aide si j'étais -malheureux. Mais ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort; il -parlait ainsi seulement par ruse, pour découvrir s'il avait encore -quelque parent et le faire tuer. - -Toutes ces choses s'étant passées ainsi, Clovis mourut à Paris[274], -où il fut enterré dans la basilique des Saints-Apôtres, qu'il avait -lui-même fait construire avec la reine Clotilde. Son règne avait duré -trente ans et sa vie quarante-cinq. La reine Clotilde, après la mort -de son mari, vint à Tours, et s'établit dans la basilique de -Saint-Martin; elle y vécut jusqu'à la fin de ses jours, pleine de -vertus et de bontés, et visitant rarement Paris. - - GRÉGOIRE DE TOURS, livre II. - - [274] En 511. - - -LETTRE DU PAPE ANASTASE A CLOVIS, - - à propos de son baptême. - -Nous voulons faire savoir à Ta Sérénité toute la joie dont notre cœur -paternel est rempli, afin que tu croisses en bonnes œuvres, et, nous -comblant de joie, tu sois notre couronne et que l'Église notre mère se -réjouisse d'avoir donné à Dieu un si grand roi. Continue donc, -glorieux et illustre fils, à réjouir ta mère; et sois pour elle une -colonne de fer, afin qu'elle te donne à son tour la victoire sur tous -tes ennemis. Pour nous, louons le Seigneur d'avoir ainsi pourvu aux -besoins de son Église, en lui donnant pour défenseur un si grand -prince, un prince armé du casque du salut contre les efforts des -impurs. - - -LETTRE D'AVITUS, ÉVÊQUE DE VIENNE, A CLOVIS, - - à propos de son baptême. - -Enfin, la divine Providence vient de trouver en vous l'arbitre de -notre siècle. Tout en choisissant pour vous, vous décidez pour nous -tous. Votre foi est notre victoire. Que la Grèce [275] se réjouisse -d'avoir un prince catholique; elle n'est plus seule en possession de -ce don précieux, et l'Occident a aussi sa lumière. Bien que je n'aie -point assisté en personne aux pompes de votre régénération, j'ai pris -part aux joies de ce grand jour. Grâce à la bonté divine, nos régions -avaient appris l'heureuse nouvelle avant que votre baptême fût -accompli. Notre anxiété avait disparu, et la nuit sacrée de la -Nativité nous a trouvés assurés de vous! Nous en suivions en esprit -toutes les cérémonies; nous voyions la troupe des pontifes répandre -sur vos membres royaux l'onde vivifiante; nous voyions cette tête -redoutée des nations se courber devant les serviteurs de Dieu; ces -cheveux nourris sous le casque, revêtir l'armure de l'onction sainte, -et ce corps purifié déposer la cuirasse de fer, pour briller sous la -robe blanche du néophyte. Ce léger vêtement fera plus pour vous qu'une -impénétrable armure. Poursuivez vos triomphes. Vos succès sont les -nôtres, et partout où vous combattez, nous remportons la victoire. - - [275] L'empire d'Orient ou l'empire grec. - - -CLOVIS SOUMET LES GALLO-ROMAINS INDÉPENDANTS. - - 486-490. - -La sanglante inimitié qui avait existé entre Égidius et Childéric -s'était transmise à leurs enfants[276]. En voyant se relever si près -de lui l'influence d'un nom funeste à sa famille, Clovis, qui venait -d'atteindre sa vingtième année, ne pouvait rester dans l'inaction. Il -fallait qu'il pérît ou qu'il abattît ce nouveau maître des -milices[277], ce prétendant à un pouvoir que lui-même possédait par -droit héréditaire, comme l'avait reconnu la lettre de l'évêque saint -Remi. Sa position était critique; tout dépendait pour lui d'un premier -succès, et la victoire devait se décider plutôt par la valeur que par -le nombre de ses soldats; car, pour se former une armée, il ne pouvait -compter que sur la tribu des Franks de Tournai. Ragnacaire, roi de -Cambrai, consentit cependant à le seconder. Mais Cararic, roi des -Franks de Thérouanne, et le roi des Ripuaires refusèrent de prendre -parti dans une querelle qui semblait personnelle au fils de Childéric. -Il est vrai que, de son côté, Syagrius n'avait point de troupes -régulières à lui opposer. Depuis Majorien, l'empire n'avait plus -envoyé de troupes dans la Gaule, et l'armée d'Égidius s'était dissoute -après la mort de son général. Il ne restait donc pour la défense du -pays que les milices locales, c'est-à-dire les habitants armés, sous -la conduite des grands propriétaires du sol. Mais ces milices -n'étaient point méprisables; l'Auvergne avait montré ce qu'elles -pouvaient faire. - - [276] Syagrius était fils d'Egidius et Clovis de Childéric. - - [277] Syagrius avait pris le titre de _patrice_, dignité qui - d'abord jointe à celle de maître des milices, avait fini par la - remplacer. - -Résolu de prévenir Syagrius et de ne pas lui laisser le temps de -consolider sa puissance, Clovis lança à son rival un défi dont les -formes rappellent l'esprit chevaleresque du moyen âge; il lui -demandait un rendez-vous, en champ clos, et le sommait de fixer le -jour et le lieu du combat. Le général romain ne jugea pas à propos de -répondre, et attendit les Franks sous les murs de Soissons. - -La route la plus directe de cette ville à Tournai traversait le -territoire des Franks de Cambrai. Rassuré, de ce côté, par son -alliance avec Ragnacaire, Clovis sentit que rien n'était plus -important pour lui que d'empêcher Syagrius de soulever la partie de la -Belgique romaine contenue jusqu'alors par l'influence de saint Remi; -il commença donc par se diriger sur Reims, à travers la forêt des -Ardennes, et passa sous les murs de cette cité avec sa petite armée -qu'on ne peut évaluer à plus de 4 ou 5,000 combattants. Par respect -pour le saint prélat, il avait recommandé à ses Franks la plus sévère -discipline, et leur avait défendu d'entrer dans la ville, dont -lui-même s'abstint de franchir les portes. Cependant quelques soldats -y pénétrèrent en cachette, et, s'étant glissés dans l'église, y -dérobèrent un vase précieux[278]. Aussitôt saint Remi vint réclamer -l'objet volé; Clovis ne demandait pas mieux que de faire droit à ses -plaintes, mais il craignait de mécontenter par trop de rigueur ses -troupes encore païennes, et, selon les annalistes, il lui répondit: -renvoyez avec moi un de vos prêtres jusqu'à Soissons; là se fera le -partage du butin, et je vous rendrai ce qu'on vous a pris[279]. On -connaît la suite de cette anecdote du vase de Reims à laquelle je -n'attacherai pas plus d'importance qu'elle n'en mérite. Elle a été le -sujet de longues discussions entre les historiens et les publicistes -modernes, qui ont voulu en tirer des conséquences politiques que je -crois très-exagérées. A mes yeux le fait le plus remarquable qui -ressort de ce récit, c'est que Clovis, en marchant sur Soissons, avait -dans son armée un délégué de l'évêque de Reims, du prélat le plus -révéré du nord de la Gaule, du frère de l'évêque même de la ville -qu'il allait assiéger. - - [278] _Hincmar_, Vie de saint Remi. - - [279] _Frédégaire_, Histoire, chap. 16. - -Ces circonstances peuvent seules expliquer le dénoûment aussi prompt -qu'inattendu d'une guerre qui semblait devoir faire couler des flots -de sang. Dès la première bataille, Syagrius fut entièrement défait et -contraint de chercher son salut dans la fuite. Il ne put même rallier -au delà de la Seine les débris de son parti; toutes les cités -gauloises lui fermèrent leurs portes, et, chassé de ville en ville, il -se décida enfin à passer la Loire et à demander un asile aux -Wisigoths[280]. En prenant ce parti désespéré, il comptait sur -l'inimitié naturelle, sur l'antipathie de race qui existait entre les -Goths et les Franks. Mais Alaric redoutait encore plus la résurrection -de l'influence romaine; il ne pouvait oublier le rang éminent que -tenait la famille Syagria dans cette généreuse aristocratie des -Arvernes, qui avait effrayé les Wisigoths par sa résistance héroïque -et les inquiétait encore par son obéissance mal assurée. Saisissant -avec joie l'occasion de se défaire du dernier représentant d'une race -illustre, il livra le fugitif à Clovis, qui le jeta dans un cachot et -ne tarda pas à lui ôter la vie. Ainsi finit le fils d'Égidius, -succombant sous le poids des haines que la gloire de son père avait -amassées sur sa tête. Clovis, délivré du seul rival qu'il pût -craindre, s'établit à Soissons, et fit de cette ville gauloise sa -place d'armes et son quartier général. - - [280] Grégoire de Tours, liv. 2, ch. 27. - -La défaite et la mort de Syagrius semblaient devoir rendre la paix au -nord de la Gaule. Qui ne croirait qu'après cette rapide victoire, -Clovis n'eut plus d'ennemis à combattre et put étendre sa domination -sans obstacles sur toutes les contrées qui avaient reconnu l'autorité -de son père? C'est de cette manière que les faits sont présentés dans -la plupart des histoires modernes, et cependant il n'en fut pas ainsi. -Les cités gallo-romaines de la Sénonaise et des Armoriques avaient -soutenu faiblement le fils d'Égidius. Le nom de l'illustre lieutenant -de Majorien n'était point populaire dans ces provinces où son armée de -Barbares avait commis des dévastations dont les traces existaient -encore. D'ailleurs la famille Syagria, originaire de l'Auvergne et de -la première Lyonnaise, était étrangère au nord de la Gaule. Entre -cette région et celle du midi, la ligne de démarcation tracée par le -cours de la Loire établissait une scission profonde que le travail de -quinze siècles n'a pu entièrement effacer. L'aristocratie gauloise -avait ses racines dans le sol et en tirait une force immense. Mais par -cette raison même, l'influence des familles nobles, si puissante dans -leur province, n'en dépassait point les limites. Ce patriotisme local -est un des caractères les plus constants de la race celtique[281], et -son esprit exclusif et jaloux règne encore dans nos campagnes de -l'ouest. - - [281] Il explique la conquête de la Gaule par les Romains et par - les Franks. César et Clovis purent conquérir la Gaule, parce que - deux fois le patriotisme local s'opposa à ce que le pays tout - entier acceptât un dictateur national. Vercingétorix vint trop - tard, quand la partie était presque perdue; et personne ne - soutint Syagrius. (L. D.) - -Les cités armoriques avaient abandonné au premier revers un chef qui -n'avait point leurs sympathies; mais elles n'acceptaient pas pour cela -le joug des Franks. Peu intimidées par la victoire de Soissons, elles -se préparèrent à une vigoureuse résistance; à une querelle personnelle -succédait un conflit de peuple à peuple, et la lutte commençait à -devenir sérieuse au moment où Clovis pouvait la croire terminée. - -La défaite de Syagrius n'avait amené que la soumission des cités -belges[282]. Les Sénonais, descendants de ces conquérants célèbres qui -jadis avaient abaissé l'orgueil de Rome, se montrèrent dignes de leurs -ancêtres. Pendant plusieurs années ils défendirent leur territoire -avec une constance inébranlable et repoussèrent toutes les attaques de -l'ennemi. Malheureusement cette courageuse défense n'a point eu -d'historien. Le triomphe définitif des Franks en a étouffé le -souvenir. Nous ne savons point quels furent les chefs des Gaulois dans -cette guerre nationale, et nous ne connaissons pas le détail des -événements auxquels elle donna lieu. Les chroniqueurs n'en parlent -qu'en termes généraux. Grégoire de Tours se borne à dire qu'après la -défaite de Syagrius, Clovis fit encore beaucoup de guerres et remporta -beaucoup de victoires jusqu'à la dixième année de son règne, -c'est-à-dire jusqu'en 491. Il ajoute que ses soldats païens ne -respectaient point les lieux saints et dévastaient les églises[283]. -La lutte fut donc cruelle et acharnée; nous en trouvons la preuve dans -un fait qui nous est révélé par l'auteur contemporain de la vie de -sainte Geneviève. - - [282] Les cités belges qui avaient reconnu le pouvoir de Syagrius - étaient celles de Soissons, de Vermandois, d'Amiens, de Beauvais - et de Senlis. Leur territoire est représenté par celui des - départements de l'Aisne, de la Somme et de l'Oise. - - [283] _Grégoire de Tours_, Histoire, livre 2, ch. 27. - -Cet auteur nous apprend que Paris fut alors bloqué pendant cinq ans et -souffrit toutes les horreurs de la famine. La sainte, émue de pitié à -la vue de tant de malheureux qui mouraient d'inanition, s'embarqua sur -la Seine, remonta jusqu'à Arcis-sur-Aube et même jusqu'à Troyes, et -obtint des magistrats de ces villes un chargement de grains qu'elle -réussit à introduire dans la place assiégée[284]. Ne nous étonnons -donc point des honneurs que Paris a rendus à cette humble bergère qui -le sauva de la famine devant l'armée de Clovis, après l'avoir préservé -de la destruction en présence d'Attila. - - [284] Vie de sainte Geneviève, dans les Bollandistes, ch. 35 à - 40. - -La place que ce récit occupe dans la vie de sainte Geneviève prouve -qu'on doit le rapporter à ses dernières années. Son pèlerinage à -Saint-Martin de Tours et sa mort sont les deux seuls événements que -son biographe raconte ensuite; et comme elle vécut plus de -quatre-vingts ans, étant née vers 423, on voit que le siége de Paris -ne peut être placé qu'entre 480 et 500. Ainsi la courageuse résistance -des Parisiens à l'invasion des Franks nous semble un fait -authentiquement démontré. Elle fut glorieuse pour les populations -gallo-romaines cette lutte qu'elles soutinrent seules, sans chef -marquant et sans secours étranger, contre le plus brave des peuples -barbares. Elle le fut d'autant plus qu'elle ne se termina point par -leur défaite et leur soumission forcée, mais par la lassitude des deux -partis que leurs pertes réciproques amenèrent à désirer également la -paix. - -Procope[285] est de tous les historiens celui qui a présenté de ces -événements le tableau le plus exact. Son récit éclaircit et complète -ceux des chroniqueurs, et ne les contredit en aucun point essentiel; -il sera facile de voir combien il s'accorde avec l'ensemble de notre -exposition historique. «Les Wisigoths, dit cet auteur, ayant triomphé -de la puissance romaine, se rendirent maîtres de l'Espagne et de toute -la Gaule au delà du Rhône. Les Armoricains étaient alors au service de -l'empire romain. Les Germains[286] voulurent les soumettre, et ils -espéraient y réussir facilement, parce qu'ils voyaient ces populations -dépourvues de secours et leur ancien gouvernement renversé[287]. Mais -les Armoricains, en qui les Romains avaient toujours trouvé autant de -fidélité que de courage, montrèrent encore dans cette guerre leur -ancienne valeur. Ne pouvant rien obtenir par la force, les Germains se -résolurent à fraterniser avec eux et à leur proposer une alliance -mutuelle à laquelle les Armoricains accédèrent volontiers, parce que -les deux peuples étaient chrétiens; et ainsi réunis en un seul corps -de nation ils acquirent une grande puissance[288].» - - [285] Historien grec, mort vers 565. - - [286] Les Franks. - - [287] Par la chute de l'empire d'Occident et la suppression de la - préfecture d'Arles. - - [288] _Procope_, de la Guerre des Goths, liv. I, ch. 12. - -Procope dit plus haut que les Franks jusqu'à cette époque étaient une -nation barbare dont on faisait peu de cas. En effet, ils furent loin -de jouer dans la Gaule un rôle aussi important que les Wisigoths et -les Burgondes. Leur attachement au paganisme les mettait en dehors de -la société chrétienne, et Sidoine Apollinaire ne parle jamais d'eux -qu'en termes de mépris[289]. Ce fut seulement après leur fusion avec -les Gaulois du Nord qu'ils prirent rang parmi les puissances -politiques de l'Occident et occupèrent une place éminente dans le -monde civilisé. - - [289] _Lettres_, liv. VIII, 3; liv. IV, 1. - -Le témoignage de Procope étant confirmé par les documents -contemporains que nous avons cités, il résulte de cet ensemble de -preuves que Clovis, maître de la Belgique après la défaite de -Syagrius, envahit la Sénonaise, assiégea Paris inutilement pendant -cinq ans, et se détermina enfin à entrer en négociation avec les -populations gallo-romaines[290]. - - DE PÉTIGNY, _Études sur l'histoire, les lois et les institutions - de l'époque mérovingienne_, 3 vol. in-8º. Paris, Durand, 1851. - T. 2, p. 384. - - [290] La soumission des Gallo-Romains du Nord fut le prix de la - conversion de Clovis. - - -MARIAGE DE CLOVIS. - - 492. - -Les Gaulois chérissaient la mémoire de l'épouse du roi burgonde -Chilpéric. La mort cruelle que Gondebaud fit subir à cette princesse -accrut encore la vénération qu'elle inspirait; victime des fureurs -d'un prince barbare et arien, elle était honorée comme martyre de la -foi catholique et de la cause romaine. De toute cette malheureuse -famille, Gondebaud n'avait épargné que deux filles alors dans -l'enfance: l'aînée, Chrona, avait pris le voile dans un couvent -aussitôt qu'elle avait été en âge de prononcer ses vœux; Clotilde, la -plus jeune, était élevée dans un château, près de Genève, où résidait -Godégisile, frère de Gondebaud et associé à son pouvoir et à ses -crimes. Le souvenir des douces vertus de l'épouse de Childéric -faisait désirer à tous les catholiques gaulois de la voir revivre dans -sa fille Clotilde, unie au jeune chef des Franks, qu'on espérait -amener à la vraie foi et qu'on signalait déjà comme le futur -régénérateur de la Gaule. Ce n'était pas seulement le vœu des Gaulois -du Nord; c'était aussi celui des nobles et du clergé dans les contrées -soumises aux princes ariens. Il est hors de doute que par -l'intermédiaire de saint Remi, Clovis entretenait des relations -secrètes avec les prélats de ces provinces. Les lettres d'Avitus, -évêque de Vienne, le plus illustre et le plus influent d'entre eux, en -font foi.... - -Au projet de mariage de Clovis avec Clotilde les catholiques -rattachaient de vastes espérances. Ils y voyaient dans l'avenir leur -délivrance du joug arien et la réunion de toute la Gaule sous un -prince de leur foi. Mais les mêmes raisons politiques avaient éveillé -la défiance de Gondebaud. Maître des destinées de la jeune princesse, -il la tenait dans une sorte de captivité, l'entourait d'une active -surveillance, et n'aspirait qu'à éteindre dans un cloître les derniers -restes du sang de Chilpéric. Comment aurait-on pu s'attendre qu'il -consentît à donner à sa nièce un époux dans lequel ses sujets -mécontents devaient trouver un appui et son frère assassiné un -vengeur? - -Ces difficultés, en apparence insurmontables, ne découragèrent pas les -partisans de Clovis. Les mœurs germaniques, favorables à la liberté -des femmes, donnaient un caractère sacré au libre engagement pris par -une jeune fille envers l'homme auquel elle promettait de s'unir un -jour. Un anneau donné et reçu suffisait pour constater ce lien -respecté par tous les peuples barbares. Dans leurs codes, les droits -des fiancés étaient presque assimilés à ceux des époux, et la -violation des promesses de mariage, de quelque part qu'elle vînt, -était sévèrement punie. Les amis de Clovis pensaient donc que, s'il -était possible de déterminer Clotilde à recevoir l'anneau du roi des -Franks, et à lui promettre la foi de mariage, on pourrait, en -invoquant le lien sacré des fiançailles, arracher à Gondebaud un -consentement forcé. Mais le plus difficile était d'approcher de la -jeune recluse, dont toutes les démarches étaient soigneusement épiées. -Aurélien, noble romain, de la province sénonaise, animé du généreux -désir de mettre un terme aux malheurs de son pays, se chargea de cette -mission périlleuse; et, pour y réussir, il eut recours à la ruse. - -Déguisé en mendiant, il se rendit à pied aux environs de Genève, et se -mêla dans la foule des pauvres auxquels la pieuse fille de Chilpéric -distribuait elle-même chaque jour d'abondantes aumônes dans la -chapelle de son palais. Lorsqu'elle arriva devant Aurélien et qu'elle -lui eut mis dans la main une pièce d'or comme aux autres malheureux -qui imploraient sa charité, il la retint par un coin de son manteau, -et lui fit entendre qu'il désirait lui parler sans témoins. Dans ces -temps de ferveur chrétienne, les haillons de la misère, qui ne -provoquent partout aujourd'hui qu'un sentiment de répulsion et de -mépris, étaient le moyen d'introduction le plus assuré, même auprès -des grands. Admis dans l'appartement de la princesse, en présence -seulement de ses femmes, Aurélien se fit connaître et déclara l'objet -de sa mission. Mais il rencontra un obstacle sur lequel il n'avait pas -compté. Élevée par de saints évêques, Clotilde était parfaitement -instruite des lois de l'Église; elle n'ignorait pas que le premier -concile d'Arles, en 314, avait défendu, sous peine d'excommunication, -aux filles chrétiennes d'épouser des païens; elle répondit -sur-le-champ qu'elle ne pourrait donner sa main à Clovis tant qu'il -n'aurait pas reçu le baptême. Sans doute, pour combattre ces -scrupules, Aurélien fit valoir les grands intérêts de la religion et -le vœu des prélats catholiques qui peut-être avaient déjà prévenu -secrètement la princesse, car elle se laissa facilement ébranler; elle -consentit à recevoir de l'envoyé du roi des Franks l'anneau d'or, gage -des fiançailles, et lui remit le sien en échange. Aurélien, joyeux de -ce succès inespéré, s'en retourna sous le même déguisement, portant -dans sa besace les destinées de la Gaule et l'avenir du monde -chrétien. Une circonstance bizarre manqua pourtant encore de faire -tout échouer. Dans le cours de son voyage, et comme il approchait des -limites de la Sénonaise, il fut obligé de marcher en compagnie d'un -mendiant qu'il rencontra sur la route, et pendant la nuit cet homme -lui déroba la besace qui renfermait un si inestimable trésor. Par -bonheur, l'ambassadeur n'était plus qu'à quelques heures de marche -d'un de ses domaines, situé près de la frontière; il y courut et -dépêcha ses esclaves dans toutes les directions à la poursuite du -mendiant. Le voleur fut saisi et amené devant son camarade de la -veille, qui le força de rendre le précieux anneau, et lui infligea une -sévère correction. Délivré enfin de toute inquiétude, Aurélien -s'empressa d'instruire Clovis de ces heureuses nouvelles; mais le roi -des Franks était alors éloigné de ces contrées. Après avoir conclu, -vers la fin de l'année 490, une trêve avec les cités sénonaises, il -avait porté ses armes vers le Nord, où l'ancien patrimoine de sa -nation, le territoire de Tournai, avait beaucoup à souffrir du -voisinage des Tongriens. Clovis les combattit pendant toute l'année -491, et réussit à les dompter. La cité de Tongres subit la loi du -vainqueur. - -Au retour de cette expédition, il manda près de lui Aurélien, qui -avait si bien justifié sa confiance, et le chargea de se rendre à la -cour de Gondebaud, mais cette fois avec les insignes et la pompe d'un -ambassadeur, pour réclamer solennellement la remise de la royale -fiancée. Le secret du premier voyage avait été parfaitement gardé, et -Gondebaud n'en avait aucun soupçon; aussi reçut-il fort mal -l'ambassadeur; il le menaça de le traiter comme espion, et ne vit dans -ses paroles qu'un prétexte mensonger mis en avant par Clovis pour -provoquer une guerre. Sans se déconcerter, Aurélien persista dans ses -assertions, et représenta l'anneau de Clotilde. Alors la jeune -princesse fut elle-même appelée, et ne fit pas difficulté d'avouer -tout ce qui s'était passé, en montrant à son tour l'anneau de Clovis. -Troublé par cette découverte inattendue, Gondebaud se trouva d'autant -plus embarrassé qu'il n'avait pas auprès de lui son ministre de -confiance, le plus habile de ses conseillers, le romain Arédius, qui -était allé à Constantinople porter les félicitations du roi à -l'empereur Anastase, élevé au trône le 11 avril 491, après la mort de -Zénon. Les chefs burgondes qui entouraient Gondebaud s'écrièrent avec -la loyauté des mœurs germaniques qu'on ne pouvait refuser de rendre -une fiancée à son époux, et firent sentir au roi les dangers d'une -guerre injuste, où le sentiment national se prononcerait contre lui. -Vaincu par leurs représentations, Gondebaud céda, malgré son dépit -d'avoir été joué. Les envoyés du roi des Franks présentèrent le sol -d'or et le denier, prix symbolique de la fiancée, selon les formes de -la loi salique, et la princesse fut remise entre leurs mains. - -Ce n'était point sans une vive répugnance que le prince burgonde -s'était laissé arracher ce consentement involontaire. Dans sa -perplexité, il déplorait plus que jamais l'absence d'Arédius, lorsque -ce fidèle ministre débarqua à Marseille. Instruit du grand événement -qui venait de se passer, il accourt auprès de son maître: Qu'avez-vous -fait, lui dit-il; avez-vous oublié que le père de Clotilde et ses deux -frères ont été massacrés de vos mains; que, par vos ordres, sa mère a -été précipitée dans l'eau avec une pierre au cou, et vous faites de -votre nièce une reine! Pouvez-vous douter que le premier usage qu'elle -fera de sa puissance ne soit de venger ses parents? - -A ces mots, Gondebaud épouvanté comprend toute l'étendue de sa faute, -dont il n'envisageait que vaguement les conséquences, et sur-le-champ -il envoie une troupe de cavaliers à la poursuite de Clotilde. On -pouvait espérer de l'atteindre. Elle était partie de Châlon dans un de -ces chariots pesants appelés _bastarnes_, qui, traînés par des bœufs, -conduisaient majestueusement au temple les matrones romaines. Les -cavaliers dévorent l'espace; arrivés près de la frontière, ils -aperçoivent la lourde voiture, ils la devancent, ils l'arrêtent; mais -elle était vide. Aurélien, pressentant le repentir de Gondebaud, avait -fait monter la princesse à cheval, et, traversant rapidement le -territoire burgonde, l'avait déposée entre les bras de son royal -époux, qui l'attendait au village de Villiers, sur les confins de la -cité de Troyes. Au moment de quitter les États de Gondebaud, les -Franks qui escortaient Clotilde mirent le feu aux maisons qui se -trouvaient sur leur passage: «Dieu soit béni, s'écria la princesse, -j'ai vu commencer ma vengeance[291]!» Clovis la conduisit à Soissons, -et là des fêtes solennelles annoncèrent à toute la Gaule cette union -qui consacrait pour la première fois l'alliance du principe catholique -et de l'élément barbare[292]. - - DE PÉTIGNY, ouvrage cité. - - [291] Dans les mœurs germaniques, venger le meurtre de ses - parents était un devoir qu'on ne pouvait négliger sans encourir - l'infamie et l'exhérédation. - - -BAPTÊME DE CLOVIS.--LA SAINTE AMPOULE. - -Cependant on prépare le chemin depuis le palais du roi jusqu'au -baptistère; on suspend des voiles, des tapisseries précieuses; on tend -les maisons de chaque côté des rues; on pare l'église; on couvre le -baptistère de baume et de toutes sortes de parfums. Comblé des grâces -du Seigneur, le peuple croit déjà respirer les grâces du paradis. Le -cortége part du palais; le clergé ouvre la marche avec les saints -Évangiles, les croix et les bannières, chantant des hymnes et des -cantiques spirituels; vient ensuite l'évêque, conduisant le roi par la -main; enfin la reine suit avec le peuple. Chemin faisant, on dit que -le roi demanda à l'évêque si c'était là le royaume de Dieu qu'il lui -avait promis: Non, répondit le prélat, mais c'est l'entrée de la route -qui y conduit. Quand ils furent parvenus au baptistère, le prêtre qui -portait le saint Chrême, arrêté par la foule, ne put arriver jusqu'aux -saints fonts; en sorte qu'à la bénédiction des fonts le Chrême manqua -par un exprès dessein du Seigneur. Alors le saint pontife lève les -yeux vers le ciel et prie en silence et avec larmes. Aussitôt une -colombe blanche comme la neige, descend, portant dans son bec une -ampoule pleine de Chrême envoyé du ciel. Une odeur délicieuse s'en -exhale, qui enivre les assistants d'un plaisir bien au-dessus de tout -ce qu'ils avaient senti jusque-là. Le saint évêque prend l'ampoule, -asperge de Chrême l'eau baptismale, et aussitôt la colombe disparaît. -Transporté de joie à la vue d'un si grand miracle de la grâce, le roi -renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, et demande avec -instance le baptême. Au moment où il s'incline sur la fontaine de vie: -Baisse la tête avec humilité, Sicambre, s'écrie l'éloquent pontife, -adore ce que tu as brûlé, et brûle ce que tu as adoré. Après avoir -confessé le symbole de la foi orthodoxe, le roi est plongé trois fois -dans les eaux du baptême, et ensuite, au nom de la sainte et -indivisible Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, le -bienheureux prélat le reçoit et le consacre par l'onction divine. -Alboflède et Lantéchilde, sœurs du roi, reçoivent aussi le baptême, -et en même temps 3,000 hommes de l'armée des Franks, outre grand -nombre de femmes et d'enfants. Aussi pouvons-nous croire que cette -journée fut un jour de réjouissance dans les cieux pour les saints -anges, comme les hommes dévots et fidèles en reçurent une grande joie -sur la terre. - - FRODOARD, _Histoire de l'église de Reims_, ch. XIII (traduction - de M. Guizot). - - [292] Grégoire de Tours ne parle de ces faits que - très-succinctement et en termes généraux. Nous en connaissons les - détails par les récits de Frédégaire (_Histoire_, ch. 17 et 18) - et de l'auteur des _Gestes des rois franks_ (chap. 11 et 12), qui - sont le résumé des traditions de famille de la dynastie - mérovingienne. J'ai pris alternativement dans ces deux récits les - circonstances qui m'ont paru les plus vraisemblables. (_Note de - M. de Pétigny_). - - Frodoard naquit en 894, à Épernai, et mourut en 966. Frodoard fut - évêque de Noyon: il avait étudié dans les écoles de Reims, et était - l'un des hommes les plus instruits de son temps. Il est auteur de - l'_Histoire de l'église de Reims_, et d'une chronique qui s'étend - de 919 à 966. - - -LETTRE DE SAINT REMI A CLOVIS, - - au sujet de la mort de sa sœur Alboflède. - -Au seigneur illustre par ses mérites, le roi Clovis, Remi évêque. - -Je suis vivement affligé de la tristesse que vous inspire la perte de -votre sœur, de glorieuse mémoire, Alboflède[293]. Mais nous pouvons -nous consoler, parce qu'elle est sortie de ce monde si pure et si -pieuse, que nos souvenirs doivent lui être consacrés bien plutôt que -nos larmes. Elle a vécu de manière à laisser croire que le Seigneur, -en l'appelant aux Cieux, lui a donné place parmi ses élus. Elle vit -pour votre foi; si elle est dérobée au désir que vous avez de sa -présence, le Christ l'a ravie pour la combler des bénédictions qui -attendent les vierges. Il ne faut pas la pleurer maintenant qu'elle -lui est consacrée, maintenant qu'elle brille devant le Seigneur de sa -fleur virginale, dont elle resplendit comme d'une couronne récompense -de sa virginité. A Dieu ne plaise que les fidèles aillent pleurer -celle qui mérita de répandre la bonne odeur du Christ, afin de -pouvoir, heureuse médiatrice, appuyer efficacement leurs demandes. -Bannissez donc, seigneur, la tristesse de votre âme; commandez à votre -affliction, et, vous élevant à de plus hautes pensées, pour ramener la -sérénité dans votre cœur, donnez-vous tout entier au gouvernement de -votre royaume. Qu'une sainte allégresse reconforte vos membres; une -fois que vous aurez dissipé le chagrin qui vous assiége, vous -travaillerez mieux au salut. Il vous reste un royaume à administrer, -à régir, sous les auspices de Dieu. Vous êtes le chef des peuples, et -vous tenez en main leur conduite. Que vos sujets ne voient pas leur -prince se consumer dans l'amertume et le deuil, eux qui sont -accoutumés, grâce à vous, à ne voir que des choses heureuses. Soyez -vous-même votre propre consolateur, rappelez cette force d'âme qui -vous est naturelle, et que la tristesse n'étouffe pas plus longtemps -vos brillantes qualités. Le trépas récent de celle qui vient d'être -unie au chœur des vierges, réjouit, j'en suis sûr, le monarque des -cieux. - - [293] Elle mourut presqu'aussitôt après son baptême. - -En saluant votre gloire, j'ose vous recommander mon ami le prêtre -Maccolus que je vous adresse. Excusez-moi, je vous prie, si, au lieu -de me présenter devant vous, comme je le devais, j'ai eu la -présomption de vous consoler en paroles. Néanmoins, si vous m'ordonnez -par le porteur de cette lettre de vous aller trouver, méprisant la -rigueur de l'hiver, oubliant l'âpreté du froid, ne regardant pas aux -fatigues de la route, je m'efforcerai, avec le secours du Seigneur, -d'arriver jusqu'à vous. - - Traduction de MM. Collombet et Grégoire. (Le texte est dans - Duchesne, _Script. Francor._, 1, 849.) - - -LA LOI SALIQUE. - - _Prologue._ - -Les Franks, peuples fameux, réunis en corps de nation par la main de -Dieu, puissants dans les combats, sages dans les conseils, fidèles -observateurs des traités, distingués par la noblesse de la stature, la -blancheur du teint et l'élégance des formes, de même que par leur -courage et par l'audace et la rapidité de leurs entreprises -guerrières, ces peuples, dis-je, récemment convertis à la foi -catholique, dont jusqu'ici aucune hérésie n'a troublé la pureté, -étaient encore plongés dans les ténèbres de l'idolâtrie, lorsque, par -une secrète inspiration de Dieu, ils sentirent le besoin de sortir de -l'ignorance où ils avaient été retenus jusqu'alors et de pratiquer la -justice et les autres devoirs sociaux. Ils firent en conséquence -rédiger la loi salique par les plus anciens de la nation, qui tenaient -alors les rênes du gouvernement. Ils choisirent quatre d'entre eux, -nommés Wisogast, Rodogast, Salogast et Widogast, habitant les pays de -Salehaim, Bodohaim, Widohaim, qui se réunirent pendant la durée de -trois assises, discutèrent, avec le plus grand soin, les sources de -toutes les difficultés qui pouvaient s'élever; et traitant de chacune -en particulier, rédigèrent la loi telle que nous la possédons -maintenant. - -A peine le puissant roi des Franks, Clovis, eut-il été appelé, par une -faveur céleste, à jouir, le premier de sa nation, de la grâce du -baptême; à peine Childebert et Clotaire eurent-ils été revêtus des -marques distinctives de la royauté, qu'on les vit s'occuper à corriger -les imperfections que l'expérience avait fait découvrir dans ces lois. - -Gloire aux amis de la nation des Franks! que le Christ, le souverain -des rois, veille sur les destinées de cet empire; qu'il prodigue à ses -chefs les trésors de sa grâce; qu'il protége ses armées, et fortifie -ses peuples dans la foi chrétienne; qu'il leur accorde des jours de -paix et de bonheur! - -C'est, en effet, cette nation qui, forte par sa vaillance plus que par -le nombre de ses guerriers, secoua par la force des armes le joug que -les Romains s'efforçaient d'appesantir sur elle; ce sont ces mêmes -Franks qui, après avoir reçu la faveur du baptême, recueillirent avec -soin les corps des saints martyrs que les Romains avaient livrés aux -flammes, au fer et aux bêtes féroces, et prodiguèrent l'or et les -pierres précieuses pour orner les chasses qui les contenaient. - -TITRE XIX. - -_Des blessures._ - -1. Si quelqu'un a tenté de donner la mort à un autre, et qu'il n'ait -pas réussi dans son projet; ou s'il a voulu le percer d'une flèche -empoisonnée et qu'il ait manqué son coup, il sera condamné à payer -2,500 deniers, ou 62 sous d'or et demi[294]. - - [294] Le sou d'or valait 90 francs. - -2. Quiconque aura blessé quelqu'un à la tête, de telle sorte que le -sang ait coulé jusqu'à terre, sera condamné à payer 600 deniers, ou 15 -sous d'or. - -3. Si quelqu'un a blessé un homme à la tête, et qu'il en soit sorti -trois esquilles, le coupable sera condamné à payer 1,200 deniers, ou -30 sous d'or. - -4. Si le cerveau a été mis à découvert, et que trois fragments du -crâne aient été détachés, le coupable sera condamné à payer 1,800 -deniers, ou 45 sous d'or. - -5. Si la blessure a été faite au milieu des côtes et qu'elle ait -pénétré jusque dans l'intérieur du corps, le coupable sera condamné à -payer 1,200 deniers, ou 30 sous d'or. - -6. Si la gangrène s'empare de la blessure, et que le mal ne se -guérisse point, l'agresseur sera condamné à payer 2,500 deniers, ou 62 -sous d'or et demi, outre les frais de maladie qui sont évalués 360 -deniers, ou 9 sous d'or. - -7. Si un ingénu[295] a frappé avec un bâton un autre ingénu, -l'agresseur sera condamné, si le sang n'a point coulé, à payer pour -chacun des trois premiers coups qui auront été portés, 120 deniers, ou -3 sous d'or. - - [295] Homme libre, né de parents libres. - -8. Mais si le sang a coulé, l'agresseur paiera une composition -pareille à celle qu'il aurait payée si la blessure eût été faite avec -un instrument de fer quelconque, c'est-à-dire qu'il paiera 600 -deniers, ou 15 sous d'or. - -9. Quiconque aura frappé une autre personne à coups de poing sera -condamné à payer 360 deniers, ou 9 sous d'or, ou autrement 3 sous d'or -pour chaque coup. - -10. Si un homme en a attaqué un autre sur la voie publique, dans le -but de le dévaliser, et que celui-ci soit parvenu à s'échapper par la -fuite, l'agresseur sera condamné à lui payer 1,200 deniers, ou 30 sous -d'or. - -11. Si l'homme attaqué n'a pu s'échapper et qu'il ait été dépouillé, -le voleur sera condamné à payer 2,500 deniers, ou 62 sous d'or et -demi, outre la valeur des objets volés et les frais de poursuite. - -TITRE XXXI. - -_Des mutilations._ - -1. Quiconque aura coupé à un autre homme la main ou le pied, lui aura -fait perdre un œil, ou lui aura coupé l'oreille ou le nez, sera -condamné à payer 4,000 deniers, ou 100 sous d'or. - -2. Si la main n'est pas entièrement détachée, il sera condamné à payer -1,800 deniers, ou 45 sous d'or. - -3. Mais si la main est entièrement détachée, il sera condamné à payer -2,500 deniers, ou 62 sous d'or et demi. - -4. Quiconque aura abattu à un autre homme le gros doigt du pied ou de -la main sera condamné à payer 1,800 deniers ou 45 sous d'or. - -5. Si le doigt blessé n'a point été entièrement détaché, le coupable -sera condamné à payer 1,200 deniers ou 30 sous d'or. - -6. Quiconque aura abattu le second doigt qui sert à décocher les -flèches, sera condamné à payer 1,400 deniers, ou 35 sous d'or. - -7. Celui qui d'un seul coup aura abattu les trois autres doigts, sera -condamné à payer 1,800 deniers, ou 45 sous d'or. - -8. Celui qui aura abattu le doigt du milieu, sera condamné à payer 600 -deniers, ou 15 sous d'or. - -9. Celui qui aura abattu le quatrième doigt, sera condamné à payer 600 -deniers ou 15 sous d'or. - -10. Si c'est le petit doigt qui a été abattu, le coupable sera -condamné à payer 600 deniers, ou 15 sous d'or. - -11. Quiconque aura coupé un pied à un autre homme, sans l'avoir -entièrement détaché, sera condamné à payer 1,800 deniers, ou 45 sous -d'or. - -12. Mais, si le pied est entièrement détaché, le coupable sera -condamné à payer 2,500 deniers ou 62 sous d'or et demi. - -13. Celui qui a arraché un œil à quelqu'un sera condamné à payer -2,500 deniers ou 62 sous d'or et demi. - -14. Celui qui aura coupé le nez à quelqu'un sera condamné à payer -1,800 deniers ou 45 sous d'or. - -15. Quiconque aura coupé l'oreille à un autre homme, sera condamné à -payer 600 deniers, ou 15 sous d'or. - -16. Si quelqu'un a eu la langue coupée de manière à ne plus pouvoir -parler, le coupable sera condamné à payer 4,000 deniers ou 100 sous -d'or. - -17. Celui qui aura fait tomber une dent à un autre homme, sera -condamné à payer 600 deniers, ou 15 sous d'or. - -TITRE XXXII. - -_Des injures._ - -1. Quiconque aura appelé un autre homme, infâme, sera condamné à payer -600 deniers, ou 15 sous d'or. - -2. S'il l'a appelé embrené, il sera condamné à payer 120 deniers, ou 3 -sous d'or. - -3. S'il l'a appelé fourbe, il sera condamné à payer 120 deniers, ou 3 -sous d'or. - -4. S'il l'a appelé lièvre (lâche), il sera condamné à payer 240 -deniers, ou 6 sous d'or. - -5. Quiconque aura accusé un homme d'avoir abandonné son bouclier en -présence de l'ennemi, ou de l'avoir, en fuyant, jeté par lâcheté, sera -condamné à payer 120 deniers ou 3 sous d'or. - -6. Celui qui aura appelé un homme dénonciateur et qui ne pourra -justifier cette imputation, sera condamné à payer 600 deniers, ou 15 -sous d'or. - -7. S'il l'a appelé faussaire, sans pouvoir appuyer de preuves cette -qualification, il sera condamné à payer 600 deniers, ou 15 sous d'or. - -TITRE XLIII. - -_Du meurtre des ingénus._ - -1. Si un ingénu a tué un Frank ou un barbare vivant sous la loi -salique, il sera condamné à payer 8,000 deniers, ou 200 sous d'or. - -2. Mais s'il a précipité le corps dans un puits ou dans l'eau, il sera -condamné à payer 24,000 deniers ou 600 sous d'or. - -3. S'il a caché le corps sous des branches vertes ou sèches, ou de -tout autre manière, ou s'il l'a jeté dans les flammes, il sera -condamné à payer 24,000 deniers, ou 600 sous d'or. - -4. Si quelqu'un a tué un antrustion du roi[296], il sera condamné à -payer 24,000 deniers, ou 600 sous d'or. - - [296] Antrustion (_in truste regis_, sous la protection du roi), - ou convive du roi, personnage élevé aux plus hautes dignités de - la cour des rois franks. - -5. S'il a précipité le corps de cet antrustion dans un puits ou dans -l'eau, ou s'il l'a recouvert de branches vertes ou sèches, ou enfin -s'il l'a jeté dans les flammes, le meurtrier sera condamné à payer -72,000 deniers, ou 1,800 sous d'or. - -6. Quiconque aura tué un Romain, convive du roi, sera condamné à payer -12,000 deniers, ou 300 sous d'or. - -7. Si l'homme qui a été tué est un Romain possesseur, c'est-à-dire qui -a des propriétés dans le pays qu'il habite, le coupable convaincu de -lui avoir donné la mort sera condamné à payer 4,000 deniers, ou 100 -sous d'or. - -8. Quiconque aura tué un Romain tributaire sera condamné à payer 1,800 -deniers, ou 45 sous d'or. - -TITRE LXII. - -_De l'alleu._ - -1. Si un homme meurt sans laisser de fils, son père ou sa mère -survivant lui succédera. - -2. A défaut du père et de la mère, les frères et sœurs qu'il a -laissés lui succéderont. - -3. A défaut des frères et sœurs, les sœurs de son père lui -succéderont. - -4. A défaut des sœurs du père, les sœurs de la mère lui succéderont. - -5. A défaut de tous ces parents, les plus proches dans la ligne -paternelle lui succéderont. - -6. A l'égard de la terre salique[297], aucune portion de l'hérédité ne -sera recueillie parles femmes, mais l'hérédité tout entière sera -dévolue aux mâles. - - _Loi salique_, édition et traduction par Peyré. - - [297] La maison (_sala_) et la terre qui l'entoure était la seule - propriété héréditaire chez les anciens Germains, comme l'_ogorod_ - chez les Russes; les autres terres changeaient de possesseurs - tous les ans, par la voie du sort, comme cela se pratique encore - chez les serfs de Russie. La terre salique (la terre paternelle, - l'alleu des parents de la loi des Ripuaires) n'était pas soumise - à ces partages annuels, et restait propriété ou alleu héréditaire - dans les mâles de la famille. - - -MEURTRE DES FILS DE CLODOMIR. - - Vers l'an 533. - -Childebert voyant que Clotilde, sa mère, donnait toute son affection -aux fils de Clodomir, en conçut de l'envie; et, craignant que par la -faveur de la reine, ils n'eussent part au royaume, il envoya -secrètement vers le roi Clotaire, son frère, et lui fit dire: «Notre -mère garde avec elle les fils de notre frère, et veut leur donner le -royaume; il faut que tu viennes promptement à Paris, et que, réunis -tous deux en conseil, nous déterminions ce que nous devons faire de -ces enfants, si on leur coupera les cheveux, comme au reste du peuple, -ou si, après les avoir tués, nous partagerons par moitié le royaume de -notre frère. Satisfait de cette proposition, Clotaire arriva à Paris. -Childebert avait déjà fait dire dans le peuple que les deux rois -étaient résolus à élever les enfants au trône. Ils envoyèrent donc, en -leur nom, dire à Clotilde, qui demeurait aussi à Paris: Envoie-nous -les enfants, pour que nous les élevions au trône. Remplie de joie, et -ne se doutant pas de leur ruse, Clotilde, après avoir fait boire et -manger les enfants, les envoya en disant: Je croirai n'avoir pas perdu -mon fils, si je vous vois succéder à son royaume. Les enfants étant -partis, furent arrêtés aussitôt et séparés de leurs serviteurs et de -leurs gouverneurs: ensuite on les enferma séparément, d'un côté les -serviteurs, de l'autre les enfants. Alors Childebert et Clotaire -envoyèrent Arcadius à la reine, portant des ciseaux et une épée nue. -Quand il fut arrivé près de la reine, il les lui montra, et lui dit: -Tes fils nos seigneurs, très-glorieuse reine, attendent que tu leur -fasses connaître ta volonté sur la manière dont il faut traiter ces -enfants; ordonne qu'ils vivent les cheveux coupés, ou qu'ils soient -égorgés. Consternée et pleine de colère en voyant l'épée et les -ciseaux, Clotilde se laisse aller à son indignation, et, ne sachant -dans sa douleur ce qu'elle disait, elle répondit avec imprudence: «Si -on ne les élève pas sur le trône, j'aime mieux les voir morts que -tondus.» - -Arcadius, s'inquiétant peu de sa douleur, et ne cherchant pas à -deviner quelle serait ensuite sa volonté, revint à la hâte vers ceux -qui l'avaient envoyé et leur dit: «Vous pouvez continuer avec -l'approbation de la Reine ce que vous avez commencé, car elle veut que -vous donniez suite à vos projets.» Aussitôt Clotaire, prenant l'aîné -des enfants par le bras, le jette à terre, et, lui plongeant son -couteau dans l'aisselle, le tua cruellement. A ses cris, son frère se -jeta aux pieds de Childebert, et, lui prenant les genoux, lui disait -en pleurant: «Secours-moi, mon bon père, afin que je ne meure pas -comme mon frère.» Alors Childebert, fondant en larmes, dit à Clotaire: -«Je te prie, mon cher frère, d'avoir la générosité de m'accorder sa -vie; et si tu veux ne pas le tuer, je te donnerai, pour le racheter, -tout ce que tu voudras.» Mais Clotaire l'accabla d'injures et lui dit: -«Repousse-le loin de toi ou tu mourras sûrement à sa place; c'est toi -qui m'as poussé à cette affaire, et tu es bien prompt à reprendre ta -foi.» Alors Childebert repoussa l'enfant et le jeta à Clotaire, qui -lui enfonça son couteau dans le côté et le tua, comme il avait fait de -son frère. Ils tuèrent ensuite les serviteurs et les gouverneurs; et -après leur mort, Clotaire, montant à cheval, s'en alla avec Childebert -dans les faubourgs, sans se préoccuper du meurtre de ses neveux. - -Clotilde ayant fait poser ces petits corps sur un brancard, les -conduisit avec beaucoup de chants pieux et une grande douleur, à -l'église de Saint-Pierre, où on les enterra tous deux de la même -manière. L'un des deux avait dix ans, et l'autre sept. - -Ils ne purent prendre le troisième, Clodoald, qui fut sauvé par le -secours de braves guerriers. Dédaignant un royaume terrestre, il se -consacra à Dieu, et, s'étant coupé les cheveux de sa propre main, il -fut fait clerc. Il persista dans les bonnes œuvres et mourut prêtre. - -Les deux rois partagèrent entre eux également le royaume de Clodomir. -La reine Clotilde déploya tant et de si grandes vertus, qu'elle se fit -honorer de tous. On la vit toujours empressée de faire l'aumône, et -demeurer pure par sa chasteté et sa fidélité à toutes les choses -honnêtes. Elle pourvut les domaines des églises, les monastères et -tous les lieux saints de ce qui leur était nécessaire, distribuant ses -largesses avec générosité; en sorte que, dans le temps, on ne la -considérait pas comme une reine, mais comme une servante du Seigneur, -toute dévouée à son service. Ni la royauté de ses fils, ni l'ambition -du siècle, ni le pouvoir, ne l'entraînèrent à sa ruine, mais son -humilité la conduisit à la grâce. - - GRÉGOIRE DE TOURS, _Histoire des Franks_, liv. III. - - -BRUNEHAUT ET GALSUINTHE. - - 566. - -Le roi Sigebert, qui voyait ses frères prendre des femmes indignes -d'eux, et épouser, à leur honte, jusques à leurs servantes, envoya des -ambassadeurs en Espagne, avec beaucoup de présents, pour demander en -mariage Brunehaut, fille du roi Athanagild. C'était une jeune fille de -manières élégantes, d'une belle figure, honnête et de mœurs pures, de -bon conseil et d'une conversation agréable. Son père consentit à -l'accorder, et l'envoya au roi avec de grands trésors; et celui-ci, -ayant rassemblé les leudes et fait préparer des siéges, la prit pour -femme avec joie et fit de grandes réjouissances. Elle était soumise à -la croyance des Ariens; mais les prédications des prêtres et les -conseils du roi lui-même la convertirent; elle confessa la Trinité une -et bienheureuse, reçut l'onction du saint Chrême, et, par la vertu du -Christ, persévéra dans la foi catholique. - -Le roi Chilpéric, qui avait déjà plusieurs femmes, voyant ce mariage, -demanda Galsuinthe, sœur de Brunehaut, promettant par ses -ambassadeurs que, s'il pouvait avoir une femme égale à lui et de race -royale, il répudierait toutes les autres. Le père accepta ses -promesses, et lui envoya sa fille, comme il avait envoyé l'autre, avec -de grandes richesses. Galsuinthe était plus âgée que Brunehaut. Quand -elle arriva vers le roi Chilpéric, il la reçut avec beaucoup -d'honneurs et l'épousa. Il l'aimait beaucoup et avait reçu d'elle de -grands trésors; mais la discorde s'éleva entre eux à cause de -Frédégonde, que le roi avait eue auparavant pour concubine. Galsuinthe -avait été convertie à la foi catholique et avait reçu le saint Chrême. -Elle se plaignait de recevoir du roi des outrages continuels, et de -vivre auprès de lui sans honneur. Elle lui demanda donc de pouvoir -retourner dans son pays, lui laissant toutes les richesses qu'elle -avait apportées. Chilpéric dissimula avec adresse, l'apaisa par des -paroles de douceur, et ordonna enfin à un domestique de l'étrangler; -puis on la trouva morte dans son lit. Après sa mort Dieu fit un grand -miracle, car une lampe qui brûlait devant son sépulcre, suspendue à -une corde, tomba sur le pavé, la corde s'étant cassée sans que -personne y touchât; en même temps la dureté du pavé disparaissant, la -lampe s'enfonça tellement dans cette matière amollie, qu'elle y fut à -moitié enterrée sans être brisée, ce qu'on ne put voir sans y -reconnaître un grand miracle. Le roi pleura sa mort, puis épousa -Frédégonde quelques jours après. - - GRÉGOIRE DE TOURS, _Histoire des Franks_, liv. IV. - - -COMMENT LE ROI CHILPÉRIC DOTA SA FILLE RIGONTHE. - - 584. - -Il arriva au roi Chilpéric une grande ambassade des Wisigoths[298]; le -roi revint à Paris, et ordonna de prendre un grand nombre de colons -des villas royales et de les mettre dans des chariots. Beaucoup se -désespérèrent et ne voulurent pas partir; il les fit mettre en prison -pour pouvoir facilement les faire partir avec sa fille. On rapporte -que plusieurs se donnèrent la mort et s'étranglèrent, de douleur de se -voir ainsi enlevés à leurs parents. On séparait le fils du père, la -fille de la mère; et ils s'en allaient en gémissant et en maudissant. -On entendait tant de pleurs dans Paris, qu'on les a comparés aux -pleurs de l'Égypte la nuit où périrent les premiers-nés. Plusieurs -personnes, de naissance distinguée, obligées de partir, firent leur -testament, donnèrent tous leurs biens à l'Église, et demandèrent que -l'on ouvrit leurs testaments quand la fille de Chilpéric entrerait en -Espagne, comme si elles étaient mortes. - - [298] Envoyée par le roi Léovigilde, qui venait prendre Rigonthe, - promise à Reccarède, fils du roi des Wisigoths. - -Cependant il vint à Paris des envoyés du roi Childebert pour avertir -le roi Chilpéric de ne donner à sa fille aucune des villes qu'il -tenait du royaume du père de Childebert, ni aucune partie de ses -trésors, et de ne pas toucher aux esclaves, aux chevaux, aux jougs de -bœufs, ni à rien de ce qui appartenait à ces propriétés. Un de ces -envoyés fut, dit-on, tué secrètement, mais je ne sais par qui. -Cependant on soupçonna le roi. Chilpéric promit de ne pas disposer de -tout cela, convoqua les principaux Franks et ses leudes et célébra -les noces de sa fille. Il la remit aux ambassadeurs du roi des -Wisigoths, et lui donna de grands trésors; mais Frédégonde, sa mère, y -ajouta tant d'or, d'argent et de vêtements, que le roi, à cette vue, -crut qu'il ne lui restait plus rien. La reine, le voyant mécontent, se -tourna vers les Franks et leur dit: «Ne croyez pas que tout ceci fasse -partie des trésors des rois précédents. Tout ce que vous voyez est à -moi, car le roi très-glorieux a été très-généreux envers moi, et j'ai -amassé beaucoup de choses par mes soins, et beaucoup me viennent des -tributs des terres qui m'ont été données. Vous m'avez fait aussi -beaucoup de présents. C'est avec tout cela que j'ai composé ce que -vous voyez devant vous, et il n'y a rien qui vienne des trésors du -roi.» C'est ainsi qu'elle trompa l'esprit du roi. Il y avait une telle -quantité de choses en or et en argent et d'autres choses précieuses, -qu'on en chargea cinquante chariots. Les Franks apportèrent encore de -nombreux présents, de l'or, de l'argent, des chevaux, des vêtements. -Chacun donna ce qu'il put. La jeune fille dit adieu, en pleurant -beaucoup, et embrassa ses parents; mais, lorsqu'elle sortit de la -porte, l'essieu de l'une des voitures se cassa. Tous dirent alors que -cet accident était de mauvais augure. - -Étant partie de Paris, elle ordonna de dresser les tentes à huit -milles de la ville. Pendant la nuit, cinquante hommes de sa suite se -levèrent, volèrent cent chevaux, et des meilleurs, tous les freins -d'or, deux grandes chaînes, et se sauvèrent auprès du roi Childebert. -Pendant toute la route, tous ceux qui pouvaient s'échapper se -sauvaient, emportant avec eux tout ce qu'ils pouvaient enlever. On -reçut partout ce cortége, en grand appareil, aux frais des diverses -villes. Le roi avait ordonné que pour cela on ne payât rien sur les -impôts ordinaires: tout fut donc fourni par un impôt extraordinaire -levé sur les pauvres gens. - -Comme le roi craignait que son frère ou son neveu ne tendissent -pendant la route quelque embûche à sa fille, il avait ordonné qu'une -armée l'accompagnerait. Avec elle étaient des hommes du premier rang; -le reste de la troupe, composé de gens du commun, était au nombre de -plus de quatre mille. Les autres chefs et camériers qui -l'accompagnaient la quittèrent à Poitiers. Ses compagnons de voyage -firent en chemin tant de butin et pillèrent si bien, qu'on ne peut le -raconter. Ils dépouillaient les chaumières des pauvres, ravageaient -les vignes, emportaient sarments et raisins, enlevaient les troupeaux -et tout ce qu'ils trouvaient, et ne laissaient rien dans les lieux par -où ils passaient, accomplissant ce qui a été dit par le prophète Joël: -«La sauterelle a mangé les restes de la chenille, le ver les restes de -la sauterelle, et la nielle les restes du ver.» - - GRÉGOIRE DE TOURS, livre VI. - - -LES ROIS FAINÉANTS. - -La race des Mérovingiens, dans laquelle les Franks avaient coutume de -choisir leurs rois, passe pour avoir duré jusqu'au roi Childéric, qui -fut, par ordre du pontife romain Étienne[299], déposé, rasé et jeté -dans un monastère. Quoiqu'on puisse la considérer comme finissant -seulement avec ce prince, néanmoins elle était déjà depuis longtemps -sans aucune force, et n'offrait plus en elle rien d'illustre, si ce -n'est le vain titre de roi; car les moyens et la puissance du -gouvernement étaient entre les mains des préfets du palais, que l'on -appelait majordomes et à qui appartenait l'administration suprême. Le -prince, pour toute prérogative, devait se contenter du seul titre de -roi, de sa chevelure flottante, de sa longue barbe et du trône où il -s'asseyait pour représenter l'image du monarque, pour donner audience -aux ambassadeurs des différents pays, et leur notifier, à leur départ, -comme l'expression de sa volonté personnelle, des réponses qu'on lui -avait apprises et souvent même imposées. A l'exception de ce vain nom -de roi et d'une pension alimentaire mal assurée, il ne possédait rien -en propre qu'une seule terre d'un modique revenu, qui lui fournissait -une habitation et un petit nombre de serviteurs, à ses ordres, chargés -de lui procurer ce qui lui était nécessaire. S'il fallait aller -quelque part, c'était sur un char traîné par un attelage de bœufs -qu'un bouvier menait à la manière des paysans: c'était ainsi qu'il se -rendait au palais et à l'assemblée générale de son peuple, tenue -chaque année pour les affaires publiques; c'était ainsi qu'il revenait -chez lui. Quant à l'administration du royaume, aux mesures et aux -dispositions qu'il fallait prendre au dedans et au dehors, le maire du -palais en avait tout le soin. - - EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, trad. de M. Teulet. - - Eginhard, secrétaire de Charlemagne et l'un des principaux personnages - de sa cour, mourut en 844. On lui doit une _Vie de Charlemagne_ et des - _Annales des rois Franks_. Ces deux ouvrages sont bien composés. - - [299] Ce fut le pape Zacharie qui ordonna la déposition de - Childéric, au mois de mars 752. - - -LES MAIRES DU PALAIS. - -Le premier maire dont il soit fait mention est Goggon, qui fut envoyé -à Athanaghilde de la part de Sighebert, pour lui demander la main de -Brunehilde. - -Deux origines doivent être assignées à la _mairie_: l'une romaine, -l'autre franke ou germanique. Le _maire_ représentait le _magister -officiorum_. Celui-ci acquit dans le palais des empereurs la puissance -que le _maire_ obtint dans la maison du roi frank. Considérée dans son -origine romaine, la charge de maire du palais fut temporaire sous -Sighebert et ses devanciers, viagère sous Khlother, héréditaire sous -Khlovigh II: elle était incompatible avec la qualité de prêtre et -d'évêque. Elle porte dans les auteurs le nom de: _magister palatii_, -_præfectus aulæ_, _rector aulæ_, _gubernator palatii_, _major domus_, -_rector palatii_, _moderator palatii_, _præpositus palatii_, _provisor -aulæ regiæ_, _provisor palatii_. - -Pris dans son origine franke ou germanique, le maire du palais était -ce _duc_ ou chef de guerre dont l'élection appartenait à la nation -tout aussi bien que l'élection du roi: _Reges ex nobilitate, duces ex -virtute sumunt_. J'ai déjà indiqué ce qu'il y avait d'extraordinaire -dans cette institution, qui créait chez un même peuple deux pouvoirs -suprêmes indépendants. Il devait arriver, et il arriva, que l'un de -ces deux pouvoirs prévalut. Les maires s'étant trouvés de plus grands -hommes que les souverains, les supplantèrent. Après avoir commencé par -abolir les assemblées générales, ils confisquèrent la royauté à leur -profit, s'emparant à la fois du pouvoir et de la liberté. Les maires -n'étaient point des rebelles; ils avaient le droit de conquérir, parce -que leur autorité émanait du peuple ou de ce qui était censé le -représenter, et non du monarque: leur élection nationale, comme chefs -de l'armée, leur donnait une puissance légitime. Il faut donc réformer -ces vieilles idées de sujets oppresseurs de leurs maîtres et -détenteurs de leur couronne. Un roi, un général d'armée, également -souverains par une élection séparée (_reges et duces sumunt_) -s'attaquent; l'un triomphe de l'autre, voilà tout. Une des dignités -périt, et la mairie se confondit avec la royauté par une seule et même -élection. On n'aurait pas perdu tant de lecture et de recherches à -blâmer ou à justifier l'usurpation des maires du palais, on se serait -épargné de profondes considérations sur les dangers d'une charge trop -prépondérante, si l'on eût fait attention à la double origine de cette -charge, si l'on n'eût pas voulu voir un _grand maître de la maison du -roi_ là où il fallait aussi reconnaître un chef militaire librement -choisi par ses compagnons: «_Omnes Austrasii, cum eligerent Chrodinum -majorem domus._» - - CHATEAUBRIAND, _Analyse raisonnée de l'histoire de France_. - - -INVASION DES ARABES.--BATAILLE DE POITIERS. - - 732. - -Le plan d'Abd-el-Rahman était de fondre directement du haut des -Pyrénées sur la Vasconie et sur l'Aquitaine. Les Arabes avaient échoué -jusque-là dans toutes leurs tentatives pour pénétrer dans ces -provinces par la vallée de l'Aude et par la Septimanie; il voulut les -y mener par une voie nouvelle, et ouvrir ainsi à l'islamisme une porte -de plus sur la Gaule. Du reste, il n'avait point immédiatement en vue -une guerre sérieuse, une guerre de conquête dans le sens que les -Arabes attachaient à ces termes; il ne voulait que marcher devant lui, -piller et dévaster le plus rapidement possible le plus de pays qu'il -pourrait, venger la mort de ses prédécesseurs El-Samah et Anbessa, et -rétablir ou accroître en deçà des Pyrénées la terreur des armes -musulmanes. - -Ayant concentré son armée sur le haut Èbre, Abd-el-Rahman prit sa -route vers les Pyrénées par Pampelune; il traversa les pays des -Vascons Ibériens, s'engagea dans la vallée d'Hengui, franchit le -sommet depuis si célèbre dans les romans héroïques du moyen âge sous -le nom de Port de Roncevaux, et déboucha dans les plaines de la -Vasconie gauloise par la vallée de la Bidouze. L'histoire ne parle -d'aucune résistance opposée à Abd-el-Rahman dans les redoutables -défilés qu'il eut à franchir. Il avait déjà atteint les plaines quand -il rencontra Eudon[300] qui, à la tête de son principal corps d'armée, -s'apprêtait à lui barrer le passage et à le rejeter dans les -montagnes. Un écrivain arabe, très-croyable sur ce point, affirme -qu'Eudon, qu'il désigne très-imparfaitement par le titre de comte de -cette frontière, livra aux Arabes plusieurs combats dans lesquels il -fut quelquefois vainqueur, mais plus souvent vaincu et obligé de -reculer devant son adversaire, de ville en ville, de rivière en -rivière, de hauteur en hauteur, et fut poussé jusqu'à la Garonne dans -la direction de Bordeaux. - - [300] Eudon ou Eudes, duc d'Aquitaine. - -Il était évident que le projet d'Abd-el-Rahman était de se porter sur -cette ville, dont l'antique renommée et la richesse ne lui étaient -probablement pas inconnues. Le duc passa donc la Garonne, et vint -prendre position sur la rive droite de ce fleuve, en avant de la -ville, du côté qu'il croyait le plus nécessaire ou le plus facile de -couvrir; mais Abd-el-Rahman, sans lui laisser le temps de s'affermir -dans sa position, passa la Garonne de vive force, et livra aux -Aquitains une grande bataille, dont on ne sait autre chose sinon que -ceux-ci furent battus avec une perte immense. Dieu seul sait le nombre -de ceux qui y périrent, dit Isidore de Béja. Abd-el-Rahman, -victorieux, se jeta sur Bordeaux, l'emporta d'assaut et le livra à son -armée. Suivant les chroniques franques, les églises furent brûlées et -une grande partie des habitants passée au fil de l'épée. La chronique -de Moissac, Isidore de Béja et les historiens arabes ne disent rien de -pareil; mais parmi ces derniers il en est qui donnent à entendre que -l'assaut fut des plus sanglants. Je ne sais quel grand personnage, -incomplétement désigné par le titre de comte, y fut tué; c'était -probablement le comte de la ville, que les Arabes prirent pour Eudon, -et auquel, par suite de cette méprise, ils firent l'honneur de couper -la tête. Le pillage fut immense; les historiens des vainqueurs en -parlent avec une exagération vraiment orientale; à les en croire, le -moindre soldat aurait eu, pour sa part, force topazes, hyacinthes, -émeraudes, sans parler de l'or, un peu vulgaire en pareil cas. Le fait -est que les Arabes sortirent de Bordeaux déjà embarrassés de butin, et -qu'à dater de ce moment leur marche fut un peu moins rapide et moins -libre qu'auparavant. - -Laissant la Garonne derrière eux et prenant leur direction vers le -nord, ils arrivèrent à la Dordogne, la traversèrent, et se jetèrent à -l'aventure dans les pays ouverts devant eux, sans autre but que de -grossir leur butin et sans plan bien arrêté, même dans ce but. Il est -seulement très-vraisemblable qu'ils se divisèrent en plusieurs bandes, -pour ne point s'affamer les uns les autres et pour mieux exploiter le -pays. S'il est vrai, comme le rapportent des légendes et des -traditions contemporaines, et comme il est facile de le croire, que -l'une de ces bandes traversa le Limousin, et qu'une autre pénétra -jusqu'aux âpres montagnes d'où descendent le Tarn et la Loire, on -concevra aisément qu'il n'en manqua pas pour visiter les parties de -l'Aquitaine les plus accessibles et les plus riches; il est même -probable que quelques-uns de ces détachements de l'armée -d'Abd-el-Rahman, plus aventureux que les autres ou plus avides du -butin, traversèrent la Loire et se répandirent jusqu'en Burgondie. Ce -que les légendes et les chroniques disent de la destruction d'Autun et -du siége de Sens par les Sarrazins n'a point l'air d'une fiction pure; -or, des nombreuses invasions des Arabes en Gaule, il n'en est aucune à -laquelle on puisse rapporter ces deux événements avec autant de -vraisemblance qu'à l'invasion d'Abd-el-Rahman. On n'a point de -particularités sur le désastre d'Autun; mais ce que dit la Chronique -de Moissac de la destruction de cette ville ne doit pas probablement -être pris à la lettre. Quant à Sens, il ne fut pas attaqué par une -aussi forte troupe qu'Autun, ou se défendit mieux. La ville fut, à ce -qu'il paraît, quelques jours entourée et serrée de près; mais Ebbon, -qui en était l'évêque et peut-être le seigneur temporel, soutint -bravement plusieurs assauts à la tête des assiégés, et finit par -surprendre et battre dans une sortie les Arabes, qui, contraints de se -retirer, se rabattirent sur le pillage des pays environnants. - -On peut évaluer à trois mois l'intervalle de temps durant lequel les -bandes d'Abd-el-Rahman parcoururent en tous sens les plaines, les -montagnes et les plages de l'Aquitaine, sans rencontrer la moindre -résistance en rase campagne. L'armée d'Eudon avait été tellement -battue sur la Garonne, que les débris même en avaient disparu et -s'étaient fondus en un instant dans la masse des populations -consternées. Les champs, les villages, les bourgs restaient déserts à -l'approche d'une de ces bandes, et celle-ci se vengeait des fuyards en -détruisant et brûlant tout ce qu'ils avaient laissé derrière eux, -récoltes, arbres fruitiers, habitations, églises. Les Musulmans en -voulaient particulièrement aux monastères; ils les pillaient avec -transport, et les laissaient rarement debout après les avoir pillés. -Les villes encloses de murs et les forteresses étaient les seuls -endroits où les populations chrétiennes leur résistaient plus ou -moins; et comme le but des envahisseurs se bornait à prendre et à -détruire ce qui pouvait être vite pris ou vite détruit, il suffisait -quelquefois d'une résistance médiocre pour les écarter d'une place -dont ils avaient ardemment convoité le butin. - -C'est seulement vers les derniers temps du séjour d'Abd-el-Rahman en -Aquitaine que l'on peut entrevoir, dans les opérations de ce chef, -quelque chose qui ait l'air de tenir à un dessein suivi et semble -supposer la réunion et le concert de ses forces jusque-là éparses de -divers côtés. Soit en Espagne, soit plus probablement dans le cours de -son invasion en Gaule, il avait reçu des informations sur la ville de -Tours et sur l'existence dans cette ville d'une célèbre abbaye dont le -trésor surpassait celui de toute autre abbaye et de toute autre église -de la Gaule. Sur ces informations, Abd-el-Rahman avait résolu de -marcher sur Tours, de le prendre et d'enlever, avec le trésor de -l'abbaye, les dépouilles de la ville qu'il savait bien n'être pas à -dédaigner. Dans cette vue il réunit ses forces, et prit à leur tête le -chemin de Tours. Arrivé à Poitiers, il en trouva les portes fermées et -la population en armes sur les remparts, décidée à se bien défendre. -Ayant investi la ville, il en prit un faubourg, celui où se trouvait -l'église fameuse de Saint-Hilaire, pilla l'église et les maisons, -après quoi il y mit le feu, et de tout le faubourg il ne resta que les -cendres. Mais là se borna le succès: les braves Poitevins, enfermés -dans leur cité, continuèrent à faire bonne contenance; et lui, ne -voulant pas perdre là un temps qu'il espérait mieux employer à Tours, -poursuivit sa marche vers cette dernière ville. Il y a des historiens -arabes qui affirment qu'il la prit; mais c'est une erreur manifeste; -il est même incertain s'il en commença le siége. Tout ce qui paraît -constaté, c'est qu'il menaça la place de fort près, et qu'il était -encore aux environs lorsque des obstacles imprévus vinrent à la -traverse de ses plans. - -Il me faut ici revenir au duc des Aquitains, au brave et malheureux -Eudon; on conçoit tout ce qu'il y avait de triste et d'amer dans la -position de ce chef après la bataille de Bordeaux. Sans armée, comme -déchu, voyant ses États à la merci d'un ennemi dévorant, il n'y avait -au monde qu'un seul personnage capable de le relever promptement de sa -détresse, et ce personnage c'était Charles[301], c'est-à-dire un -ennemi qu'il craignait, auquel il ne pardonnait pas de lui avoir -perfidement déclaré la guerre l'année précédente, à l'instant où il se -croyait sur le point de nouer de graves démêlés avec ces mêmes -Musulmans de l'Espagne, maintenant ses vainqueurs. Toutefois l'urgente -nécessité du moment l'emporta sur l'orgueil, sur les ressentiments du -passé et sur les craintes de l'avenir; Eudon se rendit en toute -diligence à Paris, se présenta à Charles, lui raconta son désastre, -et le conjura de s'armer contre les Arabes avant qu'ils eussent achevé -de dépouiller et de ravager l'Aquitaine, et que la tentation les prit -d'en faire autant en Neustrie. Charles consentit à tout, mais à des -conditions qui allégeaient beaucoup pour Eudon le fardeau de la -reconnaissance. Des mesures furent prises pour réunir dans le plus -court délai possible toutes les forces des Franks. - - [301] Maire du palais du roi des Franks. - -Un historien arabe rapporte un entretien assez curieux qu'il suppose -avoir eu lieu en cette occasion entre Charles et l'un des personnages -venus auprès de lui pour solliciter son appui contre Abd-el-Rahman. -«Oh! quel opprobre va rejaillir de nous sur nos neveux! dit ce -personnage: les Arabes nous menaçaient; nous sommes allés les attendre -à l'Orient, et ils sont arrivés par l'Occident. Ce sont ces mêmes -Arabes qui, en si petit nombre et avec si peu de moyens, ont soumis -l'Espagne, pays si peuplé et de si grands moyens. Comment se fait-il -donc que rien ne leur résiste à eux, qui n'usent pas même de cottes de -maille à la guerre!--Mon conseil, fait-on répondre Charles, est que -vous ne les attaquiez pas au début de leur expédition; ils sont comme -le torrent qui emporte tout ce qui s'oppose à lui. Dans la première -ardeur de leur attaque, l'audace leur tient lieu de nombre, et le -cœur de cotte de maille; mais donnez-leur le temps de se refroidir, -de s'encombrer de butin et de prisonniers, de se disputer à l'envi le -commandement, et à leur premier revers ils sont à nous.» - -Ces discours ne sont certainement qu'une invention de l'historien qui -les rapporte, mais curieux pourtant et même historiques, en ce sens -qu'ils vont bien à l'événement et peignent fidèlement l'état dans -lequel les Franks allaient rencontrer les Arabes. Charles eut, pour -rassembler ses troupes, à peu près le même intervalle de temps -qu'Abd-el-Rahman pour ravager en tout sens les diverses contrées de -l'Aquitaine, et l'instant où l'on voit ce dernier concentrer ses -forces pour marcher sur Tours dut correspondre assez exactement à -celui où Charles se trouve prêt de son côté à entrer en campagne; -c'était vers le milieu de septembre. Aucun historien ne dit où Charles -passa la Loire; mais tout autorise à présumer que ce fut à Orléans. - -Abd-el-Rahman était encore sous les murs ou aux environs de Tours -lorsqu'il apprit que les Franks s'avançaient à grandes journées. Ne -jugeant pas à propos de les attendre dans cette position, il leva -aussitôt son camp et recula jusqu'au voisinage de Poitiers, suivi de -près par l'ennemi qui le cherchait; mais l'immense train de butin, de -bagages, de prisonniers que son armée menait avec elle, embarrassant -de plus en plus sa marche, finissait par lui rendre la retraite plus -chanceuse que le combat. Au dire de quelques historiens arabes, il -aurait été sur le point de commander à ses soldats d'abandonner tout -ce périlleux butin et de ne garder que leurs armes et leurs chevaux de -bataille. Un pareil ordre était dans le caractère d'Abd-el-Rahman; -cependant il n'osa pas le donner, et résolut d'attendre l'ennemi dans -les champs de Poitiers, entre la Vienne et le Clain, se flattant que -le courage des Arabes suffirait à tout. Les Franks ne tardèrent pas à -paraître. Les chroniques chrétiennes, mérovingiennes et autres, ne -renferment pas le moindre détail concernant cette mémorable bataille -de Poitiers. Celle d'Isidore de Béja est la seule où l'on en trouve -une espèce de description, mais une description qui n'est célèbre que -par son étonnante barbarie et son obscurité. Néanmoins, faute de -mieux, elle a son prix et présente même des traits intéressants, dont -quelques-uns sembleraient avoir été recueillis de la bouche d'un Arabe -témoin oculaire. Ce sont ces divers traits que je vais tâcher de -saisir, en les combinant avec le peu que les historiens arabes des -temps postérieurs présentent là-dessus de positif. - -Les deux armées s'abordèrent avec un certain mélange de curiosité et -d'effroi bien naturel entre deux peuples si divers, également braves -et renommés à la guerre. Il n'est pas douteux qu'il n'y eût dans -l'armée de Charles beaucoup de Gallo-Romains; aussi Isidore de Béja en -a-t-il fait l'armée des Européens, et les Arabes disent qu'elle était -composée d'hommes de diverses langues. Mais les Franks, surtout ceux -d'Austrasie, en faisaient la portion d'élite, la mieux armée, la plus -belliqueuse et la plus imposante. C'était la première fois qu'eux et -les Arabes se trouvaient en présence sur un champ de bataille, et tout -permet de croire que ces derniers n'avaient point vu jusque-là d'armée -en si belle ordonnance, si compacte dans ses rangs, tant de guerriers -de si haute stature, décorés de si riches baudriers, couverts de si -fortes cottes de maille, de boucliers si brillants, et ressemblant si -bien par l'alignement de leurs files à des murailles de fer. Il n'est -donc pas étonnant qu'il se rencontre dans le récit d'Isidore des -traits où perce, à travers l'impropriété barbare de la diction, -l'intention de peindre l'espèce de surprise que durent éprouver les -Arabes à la première vue de l'armée franke. Quant à la force numérique -de cette armée, elle est inconnue; mais on doit présumer qu'elle était -pour le moins aussi nombreuse que celle des Arabes; les historiens de -ces derniers la qualifient d'innombrable. - -Abd-el-Rahman et Charles restèrent une semaine entière, campés ou en -bataille, en face l'un de l'autre, différant d'heure en heure, de jour -en jour, à en venir à une action décisive, et s'en tenant à des -menaces, à des feintes, à des escarmouches; mais au lever du septième -ou du huitième jour, Abd-el-Rahman, à la tête de sa cavalerie, donna -le signal d'une attaque qui devint promptement générale. Les chances -du combat se balancèrent avec une sorte d'égalité entre les deux -partis jusque vers les approches du soir. Alors un corps de Franks -pénétra dans le camp ennemi, soit pour le piller, soit pour prendre à -dos les Arabes qui combattaient en avant et le couvraient de leurs -files. S'apercevant de cette manœuvre, la cavalerie musulmane -abandonna aussitôt son poste de bataille pour courir à la défense du -camp, ou, pour mieux dire, du butin qui y était entassé. Ce mouvement -rétrograde bouleversant tout l'ordre de bataille des Arabes, -Abd-el-Rahman accourut à toute bride pour l'arrêter; mais les Franks, -saisissant l'instant favorable, se jetèrent sur le point où était le -désordre, et il y eut là une mêlée sanglante où périrent beaucoup -d'Arabes et Abd-el-Rahman lui-même. - -Tel fut, d'après un écrivain musulman, la circonstance de la bataille -de Poitiers la plus funeste pour les Arabes. Maintenant, pour combiner -cet incident, très-vraisemblable en lui-même et que rien ne contredit, -avec la partie la plus claire et la plus positive du récit d'Isidore, -il faut supposer qu'après avoir perdu leur général et des milliers des -leurs, les Arabes réussirent néanmoins à regagner leur camp aux -approches de la nuit, tandis que les Franks retournèrent de leur côté -dans le leur, avec un commencement de victoire plutôt que décidément -victorieux; aussi se disposaient-ils à poursuivre le combat le -lendemain. Ils sortirent dès l'aube de leur camp et se rangèrent en -bataille dans le même ordre que la veille, s'attendant à voir les -Arabes en faire autant en face d'eux; mais, à leur grande surprise, -il n'y avait dans le camp de ceux-ci ni mouvement, ni bruit, encore -moins l'agitation et le tumulte qui précèdent une bataille. Personne -ne paraissait hors des tentes; personne n'allait ni ne venait, et plus -les Franks écoutaient ou regardaient, et plus leur surprise et leur -incertitude allaient croissant. - -Des espions sont envoyés pour reconnaître les choses de plus près; ils -pénètrent dans le camp, ils visitent les tentes: elles étaient -désertes. Les Arabes avaient décampé dans le plus grand silence -pendant la nuit, abandonnant tout le gros de leur immense butin, et -s'avouant vaincus par cette retraite précipitée, bien plus qu'ils ne -l'avaient été dans le combat. - -Les Franks, toujours étonnés de cette fuite, refusèrent d'y croire, et -la prirent d'abord pour une ruse de guerre; il leur fallut attendre, -rôder, fouiller de toutes parts à l'entour, pour s'assurer que les -Arabes étaient vraiment partis et leur avaient abandonné le champ de -bataille et leur butin. Ils ne songèrent point à les poursuivre et se -partagèrent gaiement les dépouilles des malheureux Aquitains, qui ne -firent ainsi que changer d'ennemis. - - FAURIEL, _Histoire de la Gaule méridionale_, t. II, p. 118. - - -VIE INTÉRIEURE ET HABITUDES DOMESTIQUES DE CHARLEMAGNE. - -Après la mort de son père, quand Charlemagne eut partagé le royaume -avec son frère Carloman, il supporta si patiemment l'inimitié et la -jalousie de ce frère, que ce fut pour tous un sujet d'étonnement qu'il -ne se laissât pas même aller à un mouvement de colère. Dans la -suite[302], ayant épousé, à la prière de sa mère, la fille de -Didier[303], roi des Lombards, il la répudia, on ne sait trop pour -quels motifs[304], au bout d'un an, et prit pour femme Hildegarde, -issue d'une des plus illustres familles de la nation des Suèves. Elle -lui donna trois fils, Charles, Pépin et Louis, et autant de filles, -Rotrude, Berthe et Gisèle. Il eut encore trois autres filles, -Théodérade, Hiltrude et Ruodhaid; les deux premières, de Fastrade, sa -troisième femme, qui était de la nation des Francs-Orientaux, -c'est-à-dire des Germains; l'autre d'une concubine dont le nom -m'échappe pour le moment. Lorsqu'il eut perdu Fastrade, il épousa une -Allemande nommée Liutgarde, dont il n'eut pas d'enfants. Après la mort -de celle-ci il eut quatre concubines[305]: Maltegarde, qui lui donna -une fille nommée Rothilde; Gersuinde, d'origine saxonne, dont il eut -Adaltrude; Régina, qui fut la mère de Drogon et de Hugues; et enfin -Adallinde, dont il eut Thierri. Sa mère Bertrade vieillit auprès de -lui, comblée d'honneurs. Il lui témoignait la plus grande vénération, -et jamais il ne s'éleva entre eux le moindre nuage, si ce n'est à -l'occasion de son divorce avec la fille du roi Didier, qu'il avait -épousée par ses conseils. Elle mourut après la reine Hildegarde, ayant -déjà vu trois petits-fils et autant de petites-filles dans la maison -de son fils. Charles la fit ensevelir en grande pompe dans la -basilique de Saint-Denis, où reposait déjà le corps de son père. Il -avait une sœur unique, nommée Gisèle, qui s'était consacrée dès ses -plus jeunes années à la vie monastique, et à laquelle il témoigna -toujours, comme à sa mère, la plus tendre affection. Elle mourut peu -d'années avant lui, dans le monastère où elle avait passé toute sa -vie. - - [302] En 770. - - [303] Elle s'appelait Désirée. - - [304] Il la répudia parce qu'elle était toujours malade et - inhabile à lui donner des enfants. - - [305] Charles n'eut pas toutes ces concubines en même temps, mais - successivement et à différentes époques. Bien qu'Éginhard et les - anciens historiens les appellent constamment des concubines, le - P. Le Cointe prétend qu'on doit les considérer comme épouses - légitimes. (_Note de M. Teulet._) - -D'après le plan d'éducation qu'il adopta pour ses enfants, les fils et -les filles furent instruits dans les études libérales, que lui-même -cultivait. Puis aussitôt que l'âge des fils le permettait, il les -faisait exercer, selon la coutume des Francs, à l'équitation, au -maniement des armes et à la chasse. Quant aux filles, il voulut -non-seulement les préserver de l'oisiveté, en leur faisant apprendre à -travailler la laine, à manier la quenouille et le fuseau, mais encore -les former à tous les sentiments honnêtes. De tous ses enfants, il ne -perdit, avant de mourir, que deux fils et une fille: Charles, qui -était l'aîné, Pépin, auquel il avait donné le royaume d'Italie, et -Rotrude, la première de ses filles, qu'il avait fiancée à Constantin, -empereur des Grecs. Pépin en mourant laissa un fils nommé Bernhard, et -cinq filles, Adalhaïde, Atule, Gontrade, Berthrade et Théoderade. La -conduite du roi à leur égard fut une preuve éclatante de sa bonté, car -il voulut que le fils de Pépin succédât à son père, et que les filles -fussent élevées avec ses propres filles. Il ne supporta pas la perte -de ses fils et de sa fille avec toute la résignation qu'on aurait pu -attendre de sa fermeté d'âme; la tendresse paternelle, qui le -distinguait également, lui arracha des larmes abondantes, et même -lorsqu'on lui annonça la mort du pape Adrien, l'un des amis auxquels -il était le plus attaché, il ne pleura pas moins que s'il eût perdu un -fils ou un frère chéri. C'est qu'il était véritablement né pour les -liaisons d'amitié: facile à les contracter, il les entretenait avec -la plus grande constance, et cultivait, avec une espèce de religion, -l'affection de ceux qu'il s'était unis par des liens de cette nature. -Il veillait avec tant de sollicitude à l'éducation de ses fils et de -ses filles, que, tant qu'il était dans l'intérieur de son royaume, -jamais il ne prenait ses repas, jamais il ne voyageait sans eux: ses -fils l'accompagnaient à cheval; quant à ses filles, elles venaient -ensuite, et des satellites tirés de ses gardes étaient chargés de -protéger les derniers rangs de leur cortége. Elles étaient fort -belles, et tendrement chéries de leur père. On est donc fort étonné -qu'il n'ait jamais voulu en marier aucune, soit à quelqu'un des -siens[306], soit à des étrangers. Jusqu'à sa mort, il les garda toutes -auprès de lui dans son palais, disant qu'il ne pouvait se passer de -leur société. Aussi, quoiqu'il fût heureux sous les autres rapports, -éprouva-t-il, à l'occasion de ses filles, la malignité de la -fortune[307]. Mais il dissimula ses chagrins, comme s'il ne se fût -jamais élevé contre elles aucun soupçon injurieux, et que le bruit ne -s'en fût pas répandu. - - [306] Cependant, en 787, il consentit au mariage de Berthe avec - Angilbert, l'un des officiers de son palais. (_Note de M. - Teulet._) - - [307] Une grande licence régnait à la cour de Charlemagne, et les - historiens contemporains ont été forcés de reconnaître que, sous - ce rapport, il donnait lui-même un fort mauvais exemple. (_Note - de M. Teulet._) -L'une de ses concubines lui avait donné un fils, nommé Pépin, dont -j'ai omis de faire mention en parlant de ses autres enfants: il -était beau de visage, mais bossu. Du temps de la guerre contre les -Huns, pendant que le roi passait l'hiver en Bavière, ce jeune homme -simula une maladie, et avec quelques-uns des principaux d'entre les -Francs, qui l'avaient ébloui du vain espoir de le mettre sur le -trône, il conspira contre son père. La conspiration fut -découverte, les coupables punis; et Pépin, après avoir été rasé, -demanda et obtint la permission d'embrasser la vie monastique dans -le monastère de Prum. Déjà antérieurement, une grande conjuration -s'était formée contre Charles dans la Germanie. Parmi ceux qui -l'avaient excitée, les uns eurent les yeux crevés, les autres s'en -tirèrent sains et saufs; mais tous furent punis de l'exil. Au -reste, pas un ne perdit la vie, à l'exception de trois des -conjurés, qui, ne voulant pas se laisser prendre, se défendirent -les armes à la main, tuèrent plusieurs soldats, et ne furent mis à -mort que parce qu'il ne fut pas possible de les réduire autrement. -On regarde la cruauté de la reine Fastrade comme la cause et -l'origine de ces conjurations; et si dans l'une comme dans l'autre -on s'attaqua directement au roi, c'est qu'en se prêtant aux -cruautés de sa femme, il semblait s'être prodigieusement écarté de -sa bonté et de sa douceur habituelle. Au reste, pendant toute sa -vie il sut si bien se concilier, au dedans comme au dehors, l'amour -et la bienveillance de tous, qu'on n'a jamais pu lui reprocher de -s'être montré, même dans la moindre circonstance, injustement -rigoureux. - -Il aimait les étrangers, et mettait tant de soin à les bien recevoir -que souvent leur nombre s'accrut au point de paraître une charge, -non-seulement pour le palais, mais même pour le royaume. Quant à lui, -il avait l'âme trop grande pour se trouver incommodé d'un tel fardeau, -et il se croyait assez dédommagé de tant d'inconvénients par les -louanges qu'on donnait à sa libéralité et l'avantage d'une bonne -renommée. - -Il était gros et robuste de corps; sa taille était élevée, quoiqu'elle -n'excédât pas une juste proportion, car il est certain qu'elle n'avait -pas plus de sept fois la longueur de ses pieds. Il avait le sommet de -la tête arrondi, les yeux grands et vifs, le nez un peu long, de -beaux cheveux blancs, et la physionomie riante et agréable: aussi -régnait-il dans toute sa personne, soit qu'il fût debout, soit qu'il -fût assis, un air de grandeur et de dignité; et quoiqu'il eût le cou -gros et court et le ventre proéminent, il était d'ailleurs si bien -proportionné que ces défauts ne s'apercevaient pas. Sa démarche était -ferme, et tout son extérieur présentait quelque chose de mâle; mais sa -voix claire ne convenait pas parfaitement à sa taille. Sa santé fut -constamment bonne, excepté pendant les quatre années qui précédèrent -sa mort. Il eut alors de fréquents accès de fièvre; il finit même par -boiter d'un pied. Dans ce temps de souffrance, il se traitait plutôt à -sa fantaisie que d'après les conseils des médecins, qui lui étaient -devenus presque odieux, parce qu'ils lui défendaient les rôtis, -auxquels il était habitué, pour l'astreindre à ne manger que des -viandes bouillies. Il se livrait assidûment à l'équitation et au -plaisir de la chasse. C'était chez lui un goût national, car à peine -trouverait-on dans toute la terre un peuple qui pût rivaliser avec les -Francs dans ces deux exercices. Les bains d'eaux naturellement chaudes -lui plaisaient beaucoup. Passionné pour la natation, il y devint si -habile, que personne ne pouvait lui être comparé. C'est pour cela -qu'il fit bâtir un palais à Aix-la-Chapelle, et qu'il y demeura -constamment pendant les dernières années de sa vie, jusqu'à sa mort. -Il invitait à prendre le bain avec lui, non-seulement ses fils, mais -encore ses amis, les grands de sa cour et quelquefois même les soldats -de sa garde; de sorte que souvent cent personnes et plus se baignaient -à la fois. - -Son costume était celui de sa nation, c'est-à-dire, le costume des -Francs. Il portait sur la peau une chemise de lin et des -hauts-de-chausses de la même étoffe; par-dessus, une tunique bordée -d'une frange de soie; aux jambes, des bas serrés avec des bandelettes; -aux pieds, des brodequins. L'hiver, un justaucorps en peau de loutre -ou, de martre lui couvrait les épaules et la poitrine. Par-dessus tout -cela il revêtait une saie bleue, et il était toujours ceint de son -épée, dont la poignée et le baudrier étaient d'or ou d'argent. -Quelquefois il en portait une enrichie de pierreries, mais ce n'était -que dans les fêtes les plus solennelles, ou lorsqu'il avait à recevoir -les députés de quelque nation étrangère. Il n'aimait point les -costumes des autres peuples, quelque beaux qu'ils fussent, et jamais -il ne voulut en porter, si ce n'est toutefois à Rome, lorsqu'à la -demande du pape Adrien d'abord, puis à la prière du pape Léon, son -successeur, il se laissa revêtir de la longue tunique, de la chlamyde -et de la chaussure des Romains. Dans les grandes fêtes, ses habits -étaient brodés d'or, et ses brodequins ornés de pierres précieuses; -une agrafe d'or retenait sa saie, et il marchait ceint d'un diadème -étincelant d'or et de pierreries; mais les autres jours son costume -était simple, et différait peu de celui des gens du peuple. - -Sa sobriété lui faisait éviter tous les excès de table, surtout ceux -de la boisson; car il détestait l'ivrognerie dans quelque homme que ce -fût, et à plus forte raison dans lui-même et dans les siens. Mais il -ne lui était pas tellement facile de s'abstenir de manger, qu'il ne se -plaignît souvent de l'incommodité que lui causaient les jeûnes. Il -était fort rare qu'il donnât de grands festins, excepté aux -principales fêtes, et alors il y invitait de nombreux convives. Son -repas ordinaire se composait de quatre mets, sans compter le rôti, qui -lui était ordinairement apporté dans la broche par les chasseurs, et -dont il mangeait, avec plus de plaisir que de toute autre chose. -Pendant qu'il était à table, il aimait à entendre un récit ou une -lecture, et c'étaient les histoires et les hauts faits des temps -passés qu'on lui lisait d'ordinaire. Il prenait aussi grand plaisir -aux ouvrages de saint Augustin, et principalement à celui qui a pour -titre: _De la Cité de Dieu_. Il était si modéré dans l'usage du vin et -de toute espèce de boisson, qu'il buvait rarement plus de trois fois -dans tout un repas. En été, après le repas du milieu du jour, il -prenait quelques fruits, buvait un seul coup, et, quittant ses -vêtements et ses brodequins, comme il le faisait pour la nuit, il se -reposait pendant deux ou trois heures. Quant au sommeil de la nuit, il -l'interrompait quatre ou cinq fois, non-seulement en se réveillant, -mais en quittant son lit. Pendant qu'il se chaussait et s'habillait, -il admettait ses amis; et si le comte du palais l'avertissait qu'un -procès ne pouvait être terminé que par sa décision[308], il faisait -introduire sur-le-champ les parties intéressées, prenait connaissance -de la cause, et rendait son jugement comme s'il eût siégé sur son -tribunal. Ce n'était pas seulement ces sortes d'affaires qu'il -expédiait à ce moment, mais encore tout ce qu'il y avait à traiter ce -jour-là, et les ordres qu'il fallait donner à chacun de ses ministres. - - [308] C'était les contestations de haute importance, _potentiores - causæ_, celles qui s'agitaient entre les évêques, les abbés, les - comtes et les autres grands de l'empire. (_Note de M. Teulet._) - -Doué d'une éloquence abondante et inépuisable, il exprimait avec -clarté tout ce qu'il voulait dire. Peu content de savoir sa langue -maternelle, il s'appliqua aussi à l'étude des autres idiomes, et -particulièrement du latin, qu'il apprit assez bien pour le parler -comme sa propre langue: quant au grec, il le comprenait mieux qu'il -ne le prononçait. En somme, il parlait avec tant de facilité, qu'il -paraissait même un peu causeur. Passionné pour les arts libéraux, il -eut toujours en grande vénération et combla de toutes sortes -d'honneurs ceux qui les enseignaient. Le diacre Pierre de Pise, qui -était alors dans sa vieillesse, lui donna des leçons de grammaire. Il -eut pour maître dans les autres sciences un autre diacre, Albin, -surnommé Alcuin, né en Bretagne et d'origine saxonne, l'homme le plus -savant de son époque. Le roi consacra beaucoup de temps et de travail -à étudier avec lui la rhétorique, la dialectique, et surtout -l'astronomie. Il apprit le calcul, et mit tous ses soins à étudier le -cours des astres avec autant d'attention que de sagacité. Il essaya -aussi d'écrire[309], et il avait toujours sous le chevet de son lit -des feuilles et des tablettes pour accoutumer sa main à tracer des -caractères lorsqu'il en avait le temps. Mais il réussit peu dans ce -travail, qui n'était plus de son âge et qu'il avait commencé trop -tard. - - [309] Ce passage d'Éginhard a donné lieu à de nombreux - commentaires. Il semble résulter, des termes mêmes du texte, que - Charlemagne savait écrire; mais il est probable qu'il ne put - parvenir à acquérir cette fermeté, cette élégance d'écriture en - usage de son temps, dont nous possédons encore aujourd'hui de - nombreux modèles. (_Note de M. Teulet._) - -Il pratiqua dans toute sa pureté et avec la plus grande ferveur la -religion chrétienne, dont les principes lui avaient été inculqués dès -l'enfance. C'est pourquoi il fit construire à Aix-la-Chapelle une -magnifique basilique qu'il orna d'or et d'argent, de candélabres, de -grilles et de portes d'airain massif, et pour laquelle il fit venir de -Rome et de Ravenne les marbres et les colonnes qu'on ne pouvait se -procurer ailleurs. Il fréquentait assidûment cette église le soir, le -matin, et même pendant la nuit, pour assister aux offices et au saint -sacrifice, tant que sa santé le lui permettait. Il veillait avec -sollicitude à ce que rien ne se fît qu'avec la plus grande décence, -recommandant sans cesse aux gardiens de ne pas souffrir qu'on y portât -ou qu'on y laissât rien de malpropre ou d'indigne de la sainteté du -lieu. Il la gratifia d'un grand nombre de vases d'or et d'argent, et -d'une telle quantité de vêtements sacerdotaux, que, pour la -célébration du service divin, les portiers eux-mêmes, qui sont les -derniers dans l'ordre ecclésiastique, n'avaient pas besoin de se vêtir -de leurs habits particuliers pour exercer leur ministère. Il -introduisit de grandes améliorations dans les lectures et la -psalmodie, car lui-même y était fort habile, quoique jamais il ne lût -en public, et qu'il chantât seulement à voix basse et avec le reste -des assistants. - -Toujours prêt à secourir les pauvres, ce n'était pas seulement dans -son pays et dans son royaume qu'il répandait ces libéralités gratuites -que les Grecs appellent aumônes: mais au delà des mers, en Syrie, en -Égypte, en Afrique, à Jérusalem, à Alexandrie, à Carthage, partout où -il savait que des chrétiens vivaient dans la pauvreté, il compatissait -à leur misère, et il aimait à leur envoyer de l'argent. S'il -recherchait avec tant de soin l'amitié des rois d'outre-mer, c'était -surtout pour procurer aux chrétiens vivant sous leur domination des -secours et du soulagement. Entre tous les lieux saints, il avait -surtout en grande vénération l'église de l'apôtre saint Pierre à Rome. -Il dépensa des sommes considérables pour les objets d'or et d'argent -et les pierres précieuses dont il la gratifia. Les papes reçurent -aussi de lui de riches et innombrables présents, et pendant tout son -règne il n'eut rien de plus à cœur que de rendre à la ville de Rome -son antique prépondérance. Il voulut que l'église de Saint-Pierre fût -non-seulement défendue et protégée par lui, mais qu'au moyen de ses -dons elle surpassât en ornements et en richesses toutes les autres -églises; et cependant, malgré cette prédilection, pendant les -quarante-sept années que dura son règne, il ne put s'y rendre que -quatre fois[310] pour y faire ses prières et accomplir des vœux. - -Son dernier voyage ne fut pas seulement décidé par ces motifs de -piété: le pape Léon, accablé d'outrages par les Romains, qui lui -avaient arraché les yeux et coupé la langue, se vit forcé d'implorer -sa protection. Étant donc venu à Rome pour rétablir dans l'Église -l'ordre si profondément troublé, il y passa tout l'hiver. Ce fut alors -qu'il reçut le titre d'empereur et d'auguste. Il témoigna d'abord une -grande aversion pour cette dignité; car il affirmait que, malgré -l'importance de la fête, il ne serait pas entré ce jour-là dans -l'église s'il avait pu prévoir les intentions du souverain pontife. -Toutefois, cet événement excita la jalousie des empereurs -romains[311], qui s'en montrèrent fort irrités; mais il n'opposa à -leurs mauvaises dispositions qu'une grande patience, et, grâce à cette -magnanimité qui l'élevait si fort au-dessus d'eux, il parvint, en leur -envoyant de fréquentes ambassades et en leur donnant dans ses lettres -le nom de frères, à triompher de leur opiniâtreté. - - [310] En 774, 781, 787 et 800. (_Note de M. Teulet._) - - [311] C'est-à-dire des empereurs grecs. (_Note de M. Teulet._) - -Après avoir reçu le titre d'empereur, Charles songea à réformer les -lois de son peuple, dans lesquelles il avait remarqué de nombreuses -imperfections. En effet, les Francs ont deux lois qui diffèrent -beaucoup entre elles dans un grand nombre de points[312]. Il conçut la -pensée d'y ajouter ce qui leur manquait, d'en retrancher les -contradictions, et d'en corriger les vices et les mauvaises -applications. Mais ce projet n'aboutit qu'à les augmenter d'un petit -nombre de capitulaires qui sont demeurés imparfaits. Cependant il -ordonna que toutes les lois non écrites des peuples vivant sous sa -domination fussent recueillies et rédigées. Les poëmes antiques et -barbares[313], dans lesquels les actions et les guerres des anciens -rois étaient célébrées, furent également écrits, par son ordre, pour -être transmis à la postérité. Il fit encore commencer une grammaire de -sa langue nationale, et donna des noms tirés de cette langue à tous -les mois de l'année, dont la nomenclature usitée chez les Francs avait -été jusque-là moitié latine, moitié barbare. Il distingua les vents -par douze termes particuliers, tandis qu'avant lui on n'en avait pas -plus de quatre pour les désigner. Les mois furent appelés: Janvier, -Wintarmanoth; Février, Hornung; Mars, Lentzinmanoth; Avril, -Ostarmanoth; Mai, Winnemanoth; Juin, Brachmanoth; Juillet, -Heuvimanoth; Août, Aranmanoth; Septembre, Witumanoth; Octobre, -Windumemanoth; Novembre, Herbistmanoth; Décembre, Heilagmanoth[314]. - - [312] La loi Salique et la loi des Ripuaires. (_Note de M. - Teulet._) - - [313] Ces poëmes populaires, _vulgares cantilenæ_, _gentilitia - carmina_, dont l'existence, bien antérieure au règne de - Charlemagne, est incontestable, se chantaient ordinairement - durant les repas, comme le prouve ce curieux passage de la vie de - S. Ludger (dans Pertz, tom. II, p. 412): «Tandis qu'il était à - table avec ses disciples, on lui amena un aveugle, nommé Bernlef, - fort aimé du voisinage à cause de sa bonne humeur, et parce qu'il - était habile à chanter les gestes et les guerres des anciens - rois.» (_Note de M. Teulet._) - - [314] Les noms donnés aux mois par Charlemagne ne furent pas - inventés par lui, car ils étaient en usage bien antérieurement - chez les divers peuples germains, et notamment chez les - Anglo-Saxons. Ces noms de mois avaient une signification - appropriée aux différentes saisons de l'année, comme on peut le - voir par le tableau suivant: - - WINTARMANOTH, Janvier, _mois d'hiver_.--HORNUNG, Février, _mois de - boue_.--LENTZINMANOTH, Mars, _mois de printemps_.--OSTARMANOTH, - Avril, _mois de Pâques_.--WINNEMANOTH, Mai, _mois des - délices_.--BRACHMANOTH, Juin, _mois des - défrichements_.--HEUVIMANOTH, Juillet, _mois des - foins_.--ARANMANOTH, Août, _mois des moissons_.--WITUMANOTH, - Septembre, _mois des vents_.--WINDUMEMANOTH, Octobre, _mois des - vendanges_.--HERBISTMANOTH, Novembre, _mois - d'automne_.--HEILAGMANOTH, décembre, _mois saint_. (Note de M. - Teulet.) - -Sur la fin de sa vie, lorsque déjà il se sentait accablé par la -maladie et la vieillesse, il fit venir Louis, roi d'Aquitaine, le seul -fils qui lui restât de son mariage avec Hildegarde. Ensuite il réunit -dans une assemblée solennelle tous les grands de l'empire, et, d'après -leur avis unanime, il l'associa au trône, le déclara héritier de la -dignité impériale, et, lui plaçant le diadème sur la tête, le fit -proclamer empereur et auguste[315]. Cet acte fut accueilli avec une -grande faveur par toute l'assemblée; il parut avoir été inspiré par la -volonté divine, dans l'intérêt de l'État, et il accrut encore la -puissance de Charles en frappant de terreur les nations étrangères. -Ayant ensuite renvoyé son fils en Aquitaine, lui-même, malgré son -grand âge, partit, comme il le faisait habituellement, pour aller -chasser dans les environs de son palais d'Aix. Il employa à cet -exercice le reste de l'automne, et revint à Aix-la-Chapelle vers le -premier jour de novembre. Tandis qu'il passait l'hiver dans cette -ville, il fut, au mois de janvier, saisi d'une fièvre violente qui le -contraignit à s'aliter. Recourant aussitôt au remède qu'il employait -d'ordinaire pour combattre la fièvre, il s'abstint de toute -nourriture, persuadé que cette diète suffirait pour chasser ou tout au -moins pour adoucir la maladie; mais à la fièvre vint se joindre cette -douleur de côté que les Grecs appellent pleurésie. Néanmoins il -persévéra dans son abstinence, en ne soutenant son corps que par des -boissons prises à de longs intervalles; et le septième jour depuis -qu'il s'était mis au lit, après avoir reçu la sainte communion, il -succomba, dans la soixante-douzième année de son âge et la -quarante-septième de son règne, le cinq des calendes de février, vers -la troisième heure du jour[316]. - - EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, traduite et annotée par M. Teulet. - - [315] Au mois d'août 813. - - [316] Vers neuf heures du matin, le samedi 28 janvier 814. - - -GUERRE CONTRE LES SAXONS. - - 772-804. - -Aucune guerre ne fut plus longue, plus acharnée, plus laborieuse pour -le peuple franc, parce que les Saxons, comme presque toutes les -nations qui habitent la Germanie, naturellement sauvages, livrés au -culte des démons et ennemis de la religion chrétienne, croyaient -pouvoir sans honte profaner et violer les lois divines et humaines. Il -y avait encore d'autres causes de nature à troubler la paix chaque -jour; en effet, nos frontières et les leurs sont presque partout -contiguës dans un pays de plaines, et c'est par exception que, dans un -petit nombre de lieux, de vastes forêts et de hautes montagnes -délimitent d'une manière plus certaine le territoire des deux peuples: -aussi n'était-ce de part et d'autre, sur toute la frontière, que -meurtres, incendies et rapines. Ces excès irritèrent tellement les -Francs, qu'ils résolurent, non plus d'user de représailles, mais de -faire aux Saxons une guerre déclarée. Une fois commencée, elle se -continua pendant trente-trois ans avec un égal acharnement de part et -d'autre, mais d'une manière plus funeste pour les Saxons que pour les -Francs. Cette guerre aurait pu être terminée plus tôt, si la perfidie -des Saxons l'eût permis. Il serait difficile de dire combien de fois -vaincus et suppliants, ils s'abandonnèrent à la merci du roi et -jurèrent d'obéir à ses ordres; combien de fois ils livrèrent sans -délai les otages qu'on leur demandait[317] et reçurent les gouverneurs -qui leur étaient envoyés; combien de fois même ils semblèrent -tellement domptés et abattus, qu'ils promirent d'abandonner le culte -des idoles pour se soumettre au joug de la religion chrétienne. Mais, -s'ils furent prompts à prendre de tels engagements, ils se montrèrent -en même temps si empressés de les rompre, qu'on ne saurait dire au -vrai lequel de ces deux penchants était en eux le plus fort. En effet, -depuis le commencement de la guerre, à peine se passa-t-il une seule -année qui ne fût signalée par un de ces changements. Mais le grand -courage du roi, sa constance inébranlable dans les revers comme dans -la prospérité, ne se laissa jamais vaincre par leur mobilité, ni -rebuter dans l'exécution de ses projets. Il ne souffrit jamais qu'ils -manquassent impunément à leur foi; jamais ils ne commirent de telles -perfidies sans qu'une armée, guidée par lui ou par ses comtes, n'allât -en tirer vengeance et leur infliger un juste châtiment; jusqu'à ce -qu'enfin, après avoir complétement vaincu et réduit en son pouvoir -tout ce qui s'opiniâtrait à résister, il fit enlever, avec leurs -femmes et leurs enfants, dix mille de ceux qui habitaient les deux -rives de l'Elbe, et les répartit çà et là en mille endroits séparés -de la Gaule et de la Germanie[318]. Une condition prescrite par le -roi et acceptée par les Saxons mit fin à cette guerre qui durait -depuis tant d'années. Il fut convenu qu'abandonnant le culte des -démons et renonçant aux cérémonies de leurs pères, ils embrasseraient -la foi chrétienne, en recevraient les divins sacrements, et se -réuniraient aux Francs pour ne plus former qu'un seul peuple. - - EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, trad. de M. Teulet. - - [317] C'étaient des enfants que Charlemagne confiait aux - monastères pour les faire élever dans la religion chrétienne, et - les envoyer ensuite prêcher l'Évangile dans leur pays. Tel fut - Ebbo, archevêque de Reims, l'apôtre du Danemark. (_Note de M. - Teulet._) - - [318] En 804. - - -GUERRE CONTRE LES AVARES. - - 791-799. - -Alors commença la guerre la plus importante que Charles ait -entreprise, si l'on excepte celle des Saxons, c'est-à-dire la guerre -contre les Avares, autrement dits les Huns. Il les attaqua avec plus -de vigueur et avec des forces plus considérables qu'aucun autre -peuple. Cependant il ne dirigea en personne qu'une seule expédition -dans la Pannonie (les Huns habitaient alors cette contrée): il confia -le soin des autres à son fils Pépin, à des gouverneurs de provinces, à -des comtes ou à des lieutenants. Malgré l'énergie qu'ils déployèrent, -cette guerre ne fut terminée qu'au bout de huit ans. La dépopulation -complète de la Pannonie, dans laquelle il n'est pas resté un seul -habitant, la solitude du lieu où s'élevait la demeure royale du -Chagan[319], lieu qui n'offre pas aujourd'hui trace d'habitation -humaine, attestent combien il y eut de combats livrés et de sang -répandu. Toute la noblesse des Huns périt dans cette guerre, toute -leur influence y fut anéantie. Tout l'argent et les trésors qu'ils -avaient entassés depuis si longtemps furent pillés. De mémoire -d'homme, les Francs n'avaient pas encore soutenu de guerre qui les eût -enrichis davantage et comblés de plus de dépouilles. Jusqu'alors ils -avaient toujours passé pour un peuple assez pauvre: mais ils -trouvèrent tant d'or et d'argent dans la demeure du Chagan, ils -s'enrichirent dans les combats d'un butin si précieux, qu'on est fondé -à croire qu'ils enlevèrent avec justice aux Huns ce que les Huns -avaient injustement enlevé aux autres nations. Les Francs ne perdirent -dans cette guerre que deux de leurs chefs: Héric, duc de Frioul, qui -succomba en Liburnie, près de Tersatz, ville maritime, dans une -embuscade dressée par les assiégés; et Gérold, duc de Bavière, qui fut -tué en Pannonie, on ne sait par qui, avec deux hommes qui -l'accompagnaient, au moment où il disposait son armée pour combattre -les Huns, et lorsqu'il allait à cheval exhorter chacun à bien faire. -Du reste, les Francs n'eurent pour ainsi dire aucune autre perte à -déplorer dans cette guerre, qui eut le plus heureux succès, bien que -son importance en eût prolongé la durée. - - EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, trad. de M. Teulet. - - [319] Ce titre s'est conservé jusqu'à nos jours dans la langue - turque pour désigner les princes tartars, _Khâcân_, _Kan_. (_Note - de M. Teulet._) - - -CHARLEMAGNE PREND PAVIE. - - 774. - -Après la mort du victorieux Pépin, les Lombards inquiétèrent Rome de -nouveau. L'invincible Charles, quoique fort occupé ailleurs, revint -rapidement en Italie et soumit les Lombards, soit en leur livrant de -terribles combats, soit en les forçant à se rendre d'eux-mêmes à -discrétion; et pour s'assurer qu'ils ne secoueraient jamais le joug -des Franks et ne recommenceraient pas leurs attaques contre le -patrimoine de saint Pierre, il épousa la fille de leur roi, Didier. -Quelque temps après, et sur l'avis des plus saints prêtres, il répudia -cette princesse, toujours malade et inhabile à lui donner des enfants. -Didier, irrité, fit embrasser sa cause à ses compatriotes, et se lia -par les serments; il s'enferma dans Pavie, et leva l'étendard de la -révolte contre l'invincible Charles. Ce prince, l'ayant appris, marcha -rapidement contre l'Italie[320]. Quelques années auparavant, un des -grands du royaume, nommé Ogger, ayant encouru la colère du terrible -Charles, avait cherché un refuge auprès de Didier. Quand ils apprirent -tous les deux que le redoutable roi arrivait, ils montèrent sur une -tour très-élevée, d'où ils pouvaient le voir venir de loin et de tous -côtés. Ils aperçurent d'abord des équipages de guerre plus -considérables que ceux des armées de Darius et de Jules César. Et -Didier dit à Ogger: Charles n'est-il pas avec cette grande armée? Et -Ogger répondit: non. Le Lombard voyant ensuite une troupe immense de -soldats rassemblés de tous les points de notre vaste empire, dit à -Ogger: Certes, Charles s'avance triomphant au milieu de cette -multitude. Non, pas encore, et il ne paraîtra pas de si tôt, répliqua -Ogger. Que pourrons-nous donc faire, reprit Didier, qui commençait à -s'inquiéter, s'il vient accompagné d'un plus grand nombre de -guerriers? Vous verrez comment il viendra, répondit Ogger; mais ce qui -nous arrivera, je l'ignore. Pendant qu'ils parlaient parut le corps -des gardes, qui jamais ne connaît de repos. A cette vue, le Lombard, -effrayé, s'écrie: Pour le coup, c'est Charles! Non, dit Ogger, pas -encore. A la suite, marchaient les évêques, les abbés, les clercs de -la chapelle royale et leur cortége. Didier ne pouvant plus supporter -la lumière du jour, ni braver la mort, crie en pleurant: Descendons et -cachons-nous au fond de la terre, loin de la face et de la fureur d'un -si terrible ennemi! Ogger, tout tremblant, qui savait par expérience -quelles étaient la puissance et les forces de Charles, car il l'avait -appris par une longue habitude dans des temps meilleurs, dit alors: -Quand vous verrez les moissons s'agiter d'effroi dans les champs, le -sombre Pô et le Tésin inonder les murs de la ville de leurs flots -noircis par le fer, alors vous pourrez croire à la venue de Charles. -Il n'avait pas achevé de parler qu'on commença de voir au couchant -comme un nuage ténébreux, soulevé par le vent de nord-ouest, qui -changea le jour le plus clair en ombres terribles. Puis, Charles -approchant un peu plus, l'éclat des armes fit luire pour les gens -enfermés dans la ville un jour plus sombre qu'aucune nuit. Alors parut -Charles, cet homme de fer, la tête couverte d'un casque de fer, les -mains garnies de gantelets de fer, sa poitrine de fer et ses épaules -de marbre défendues par une cuirasse de fer, la main gauche armée -d'une lance de fer, qu'il tenait élevée en l'air, et sa main droite -était toujours étendue sur son invincible épée. Le dessus de ses -cuisses, que les autres guerriers, pour monter à cheval plus -facilement, dégarnissaient même de courroies, était entouré de lames -de fer. Que dirai-je de ses bottines? Comme celles de tous ses -soldats, elles étaient garnies de fer. Sur son bouclier on ne voyait -que du fer. Son cheval avait la couleur et la force du fer. Tous ceux -qui précédaient le roi, tous ceux qui marchaient à ses côtés, tous -ceux qui le suivaient, toute l'armée, avaient des armures semblables, -selon les ressources de chacun. Le fer couvrait les champs et les -routes. Les pointes du fer renvoyaient les rayons du soleil. Ce fer si -dur était porté par un peuple plus dur encore. L'éclat du fer répandit -la terreur dans le peuple de Pavie: Que de fer! hélas, que de fer! -s'écriaient confusément les citoyens. La solidité des murs et des -jeunes gens s'ébranla de peur à la vue du fer, et le fer anéantit la -sagesse des vieillards. Ce que moi, pauvre écrivain bégayant et -édenté, j'ai essayé de peindre dans une longue description, Ogger -l'aperçut d'un coup d'œil rapide, et dit à Didier: Voici celui que -vous avez cherché avec tant de peine, et en disant cela il tomba -presque mort. - - [320] Le récit épique qui suit est regardé avec raison par - quelques critiques comme la traduction latine du quelque chant - tudesque. - -Comme ce même jour, les citoyens, soit par folie, soit par quelque -espoir de pouvoir résister, ne voulurent pas laisser entrer Charles -dans leur ville, ce prince, plein d'expédients, dit aux siens: Il faut -faire aujourd'hui quelque chose d'extraordinaire pour qu'on ne nous -accuse pas d'avoir passé la journée à ne rien faire. Construisons -rapidement une chapelle où nous puissions assister au service divin, -si la ville ne nous ouvre ses portes. A peine eut-il parlé, que les -ouvriers, qui le suivaient partout, se dispersant de tous côtés, -rassemblèrent et apportèrent chaux, pierres, bois et divers matériaux. -Depuis la quatrième heure du jour et avant que la douzième fût -terminée, ils élevèrent, avec l'aide des soldats, une église, dont les -murs, les toits, les lambris et les peintures étaient tels, que -quiconque l'eût vue aurait pensé qu'elle n'avait pu être construite en -moins d'une année. Dès le lendemain quelques-uns des citoyens -voulaient se rendre, d'autres persistaient au contraire à se défendre, -ou, pour dire vrai, à se tenir renfermés dans leurs murs; mais -Charles soumit et prit la ville sans effusion de sang, et par sa seule -adresse. - - LEMOINE DE SAINT-GALL, _Des Faits et gestes de Charlemagne_, liv. II. - - Le moine de Saint-Gall, auteur de l'ouvrage que nous venons de - citer, l'écrivit à la prière de l'empereur Charles le Chauve, en - 884, et d'après les souvenirs de divers personnages qui avaient - connu Charlemagne et Louis le Débonnaire. Les Faits et gestes de - Charlemagne sont un recueil d'anecdotes, de traditions et de - légendes, composant une très-précieuse peinture de mœurs. On croit - que ce moine s'appelait Notker le Bègue. - - -BATAILLE DE RONCEVAUX. - - 778. - -Tandis que la guerre contre les Saxons se continuait assidûment et -presque sans relâche, le roi, qui avait réparti des troupes sur les -points favorables de la frontière, marche contre l'Espagne à la tête -de toutes les forces qu'il peut rassembler, franchit les gorges des -Pyrénées, reçoit la soumission de toutes les villes et de tous les -châteaux devant lesquels il se présente, et ramène son armée sans -avoir éprouvé aucune perte, si ce n'est toutefois qu'au sommet des -Pyrénées il eut à souffrir un peu de la perfidie des Gascons. Tandis -que l'armée des Franks, engagée dans un étroit défilé, était obligée, -par la nature du terrain, de marcher sur une ligne longue et -resserrée, les Gascons qui s'étaient embusqués sur la crête de la -montagne (car l'épaisseur des forêts dont ces lieux sont couverts -favorise les embuscades) descendent et se précipitent tout à coup sur -la queue des bagages et sur les troupes d'arrière-garde, chargées de -couvrir tout ce qui précédait: ils les culbutent au fond de la -vallée[321]. Ce fut là que s'engagea un combat opiniâtre, dans lequel -tous les Franks périrent jusqu'au dernier. Les Gascons, après avoir -pillé les bagages, profitèrent de la nuit, qui était survenue, pour se -disperser rapidement. Ils durent en cette rencontre tout leur succès à -la légèreté de leurs armes et à la disposition des lieux où se passa -l'action; les Franks, au contraire, pesamment armés, et placés dans -une situation défavorable, luttèrent avec trop de désavantage. -Eggihard, maître d'hôtel du roi, Anselme, comte du palais, et -Roland[322], préfet des Marches de Bretagne, périrent dans ce -combat[323]. Il n'y eut pas moyen dans le moment de tirer vengeance de -cet échec; car, après ce coup de main, l'ennemi se dispersa si bien, -qu'on ne put recueillir aucun renseignement sur les lieux où il aurait -fallu le chercher. - - EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, trad. de M. Teulet. - - [321] La vallée de Roncevaux, _Roscida vallis_, en Navarre, entre - Pampelune et Saint-Jean-Pied-de-Port. - - [322] Ce passage est le seul, parmi les historiens, où il soit - fait mention du célèbre Roland, qui joue un si grand rôle dans - les épopées carlovingiennes. - - [323] «Les noms de ceux qui périrent étant connus, je me suis - dispensé de les dire», écrit l'Astronome, dans sa vie de Louis le - Débonnaire. Une telle phrase suppose que la popularité de la - bataille et des preux qui y furent tués était déjà - très-considérable, plus que ne semble le faire croire la phrase - assez concise d'Éginhard. (L. D.) - -MÊME SUJET. - -Cette année, le roi, cédant aux conseils du Sarrasin Ibn-al-Arabi, et -conduit par un espoir fondé de s'emparer de quelques villes en -Espagne, rassembla ses troupes, et se mit en marche. Il franchit dans -le pays des Gascons la cime des Pyrénées, attaqua d'abord Pampelune -dans la Navarre, et reçut la soumission de cette ville. Ensuite il -passa l'Èbre à gué, s'approcha de Saragosse, qui est la principale -ville de cette contrée, et après avoir reçu d'Ibn-al-Arabi, -d'Abithener et d'autres chefs sarrasins, les otages qu'ils lui -offrirent, il revint à Pampelune. Pour mettre cette ville dans -l'impuissance de se révolter, il en rasa les murailles, et, résolu de -revenir dans ses États, il s'engagea dans les gorges des Pyrénées. Les -Gascons, qui s'étaient placés en embuscade sur le point le plus élevé -de la montagne, attaquèrent l'arrière-garde et jetèrent la plus grande -confusion dans toute l'armée. Les Franks, tout en ayant sur les -Gascons la supériorité des armes et du courage, furent défaits, à -cause du désavantage des lieux et du genre de combat qu'ils furent -obligés de soutenir. La plupart des officiers du palais, auxquels le -roi avait donné le commandement de ses troupes, périrent dans cette -action; les bagages furent pillés, et l'ennemi, favorisé par la -connaissance qu'il avait des lieux, se dispersa aussitôt. Ce cruel -revers effaça presque entièrement dans le cœur du roi la joie des -succès qu'il avait obtenus en Espagne. - - EGINHARD, _Annales des Franks_, trad. par M. Teulet. - - -LA BATAILLE DE RONCEVAUX ET LA MORT DE ROLAND. - - L'admirable récit qui va suivre est extrait et traduit du poëme - attribué à Théroulde, et intitulé: _La Chanson de Roland_[324]. - Nous avons cru devoir faire précéder et suivre l'épisode que nous - donnons ici d'une courte analyse du poëme. - - Marsille, roi sarrasin de Saragosse, se décide en envoyer des - ambassadeurs auprès de Charlemagne pour lui demander la paix. A son - tour, Charlemagne envoie Ganelon auprès de Marsille pour traiter de - la paix. Ganelon se laisse corrompre par Marsille, et s'engage à - trahir Charlemagne, pour se venger de Roland; il décidera - l'empereur à partir d'Espagne et à laisser Roland à - l'arrière-garde, où l'armée de Marsille pourra l'accabler à loisir. - - Chargé de présents, le traître Ganelon revient au camp de - Charlemagne; il annonce la soumission de Marsille. Charlemagne, - trompé, lève son camp, et se met en route pour rentrer en France. - Roland, par le conseil de Ganelon, est laissé à l'arrière-garde; - l'avant-garde se met en marche, et s'engage dans les défilés. - - «Les montagnes sont hautes et les vallées ténébreuses, les rochers - noirs, les défilés sinistres. Les Français eurent grand'peine tout - le jour; de quinze lieues on entendait leur rumeur, pendant qu'ils - approchaient de la grande terre[325]. Ils virent la Gascogne, la - terre de leur seigneur; alors ils se rappellent leurs fiefs, et - leurs honneurs, et les demoiselles, et les nobles épouses; il n'est - celui qui de pitié ne pleure. Plus qu'aucun autre, Charlemagne est - anxieux d'avoir laissé son neveu dans les défilés d'Espagne; il est - saisi de pitié; il ne peut s'empêcher de pleurer.» - - Pendant ce temps, Marsille rassemble 400,000 hommes, barons, comtes - et émirs, et s'avance contre l'arrière-garde de Charlemagne. - Olivier monté sur un grand pin voit s'approcher les païens: - - «Il avertit Roland, et l'engage à sonner de son olifant: Olivier - dit: «Les païens sont nombreux, de nos Français il me semble y - avoir bien peu; compagnon Roland, sonnez dans votre cor, Charles - l'entendra et fera retourner l'armée.» Roland refuse de sonner. «Ne - plaise au seigneur Dieu que mes parents pour moi soient blâmés et - que douce France tombe ainsi en abaissement. Mais je frapperai de - Durandal[326] assez, ma bonne épée que j'ai ceinte au côté; vous en - verrez tout l'acier ensanglanté. Les félons païens se sont - assemblés pour leur perte, je vous le dis, tous sont livrés à la - mort.» - - [324] M. Génin a publié, en 1850, une bonne édition de La - _Chanson de Roland_, 1 vol. in-8º. - - [325] La France. - - [326] _Dur en da_, dur en donne, selon la chronique du faux - Turpin. - - A l'approche des ennemis, l'archevêque Turpin bénit les Français. - La bataille s'engage. - -_La bataille de Roncevaux._ - -La bataille est merveilleuse et terrible; Olivier et Roland y frappent -fort et ferme! L'archevêque Turpin y rend plus de mille coups! les -douze pairs n'y sont point en retard; les Français y frappent tous les -uns comme les autres; les païens meurent par milliers et par cents; -qui ne s'enfuit n'échappe pas à la mort; qu'il le veuille ou non, -chacun y laisse sa vie! Les Français y perdent leurs meilleurs -garçons, qui ne reverront ni leur père, ni leurs parents, ni -Charlemagne, qui les attend au-delà des défilés! - - -En France il y a de prodigieuses tempêtes; il y a des tourbillons de -tonnerre et de vent, pluies et grésil démesurément; la foudre tombe et -menu et souvent; tremblement de terre il y a vraiment; de Saint-Michel -de Paris jusques à Sens, de Besançon jusqu'au port de Guitsand[327], -il n'est de logis dont les murs ne crèvent! à midi il fait de grandes -ténèbres; il n'y a de clarté que si le ciel se fend! Personne ne le -voit qui ne s'épouvante! plusieurs disent: C'est le définement, c'est -la fin du monde qui arrive. Ils ne le savent, et ne disent pas vrai: -c'est le grand deuil pour la mort de Roland! - - [327] Wissant, près de Boulogne, qui était alors un port - fréquenté. - -Les Français ont frappé avec cœur et vigueur! païens sont morts à -milliers et en foule. Sur cent mille il ne peut en échapper deux! «Çà, -dit Roland, nos hommes sont braves, homme sous le ciel n'en a de -meilleurs! il est écrit dans la Geste des Francs[328] que notre -empereur a les braves.» Roland et Olivier parcourent le camp pour -encourager les leurs; tous pleurent des larmes de deuil et de -tendresse pour leurs parents, qu'ils aiment de tout cœur. - - [328] Gesta Francorum. - -Le roi Marsille avec sa grande armée les attaque. Il s'avance par une -vallée avec sa grande armée, qu'il a rassemblée; il l'a partagée en -trente escadrons, dont brillent les heaumes[329] ornés d'or et de -pierres précieuses, et les écus[330] et les cuirasses frangées. Sept -mille clairons y sonnent la marche; grand est le bruit par toute la -contrée. - - [329] Casques. - - [330] Boucliers. - - -«Çà, dit Roland, Olivier, mon compagnon, mon frère, Ganelon le traître -a juré notre mort; sa trahison ne peut être cachée, l'empereur en -tirera une éclatante vengeance! nous aurons une bataille forte et -dure, jamais on ne vit telle assemblée! J'y frapperai de Durandal mon -épée, et vous, compagnon, frappez de Hauteclaire! En tant de bons -lieux nous les avons portées, avec elles tant de batailles nous avons -achevées, mauvaise chanson n'en doit être chantée!» - - En avant! - - -Marsille voit de sa gent le martyre, aussi fait-il sonner ses cors et -ses trompettes; puis il chevauche avec sa grande armée rassemblée. -Devant chevauche un Sarrasin, Abisme; c'est le plus méchant de toute -cette bande: il est souillé de crimes et de félonies; il ne croit pas -en Dieu le fils de sainte Marie; il est noir comme poix qui est -fondue; il aime plus la trahison et le meurtre que tout l'or de la -Galice! jamais nul homme ne le vit jouer ni rire. Cependant il est -plein de courage et d'orgueil; pour cela il est le favori du félon roi -Marsille; il porte le dragon où l'armée se rallie. L'archevêque Turpin -ne l'aimera jamais; sitôt qu'il le voit, il désire le frapper; bien -tranquillement il se dit à lui-même: «Ce Sarrasin me semble bien -hérétique: il est bon que je l'aille occire; jamais je n'aimai couard -ni couardise.» - - -L'Archevêque commence la bataille sur le cheval qu'il ravit à -Grossaille, qui était au roi qu'il tua en Danemark. Le destrier est -agile et rapide; il a les pieds bien faits et les jambes plates, la -cuisse courte et la croupe bien large, les flancs allongés et l'échine -bien haute, la queue blanche et la crinière jaune, petite oreille, la -tête toute fauve; il n'y a bête qu'on puisse lui comparer. -L'Archevêque l'éperonne bravement; il ne veut pas manquer d'assaillir -Abisme; il va le frapper sur son écu d'émir, couvert de pierreries, -d'améthystes et de topazes, et d'escarboucles qui brillent. Turpin le -frappe et ne l'épargne pas; après son coup, l'écu ne vaut pas un -denier; il traverse le corps du païen de part en part et le jette mort -en belle place. Et les Français de dire: «Voilà un vaillant trait! par -l'Archevêque la croix est bien défendue.» - - -Quand les Français voient qu'il y a tant de païens, et que de tous -côtés les champs en sont couverts, ils prient Olivier et Roland, et -les douze pairs, de les protéger. Turpin leur dit alors: «Seigneurs -barons, n'ayez pas de mauvaise pensée! Pour Dieu! je vous en prie, ne -lâchez pas pied, que les honnêtes gens ne chantent pas mauvaise -chanson sur nous. Il faut mieux que nous mourions en combattant! Cela -nous est promis, nous mourrons ici. Passé ce jour nous ne serons plus -vivants; mais d'une chose je vous suis bien garant: c'est que le saint -paradis vous est ouvert, où vous serez assis avec les bienheureux.» A -ce mot, les Français se réjouissent, et tous crient: _Monjoie!_ - - -Il y eut un Sarrasin de Saragosse, seigneur d'une moitié de cette -ville: c'est Climborin, qui n'était pas homme de bien. C'est lui qui -reçut le serment du comte Ganelon, par amitié l'embrassa sur la bouche -et lui donna son épée et son escarboucle. Il mettra à honte la grande -terre, dit-il, et enlevera la couronne à l'empereur. Sur son cheval, -qu'il appelle Barbamouche, il est plus léger qu'épervier ou -hirondelle; il l'éperonne fortement, lui lâche la bride, et va frapper -Angelier de Gascogne. Ni son écu ni sa cuirasse ne le peuvent -garantir; le païen lui met dans le corps la pointe de son épieu, -pousse ferme, le traverse d'outre en outre, et à pleine lame le -retourne mort sur le sol; puis il s'écrie: «Ils sont bons à confondre! -Frappez, païens, pour rompre la presse!» Et les Français de dire: -«Quelle perte que celle de ce brave!» - - -Le comte Roland appelle Olivier: «Sire compagnon, lui dit-il, déjà -Angelier est mort; nous n'avions pas de plus vaillant chevalier.» -Olivier lui répond: «Que Dieu me donne de le venger!» Il pique son -cheval de ses éperons d'or pur, tient Hauteclaire, dont l'acier est -sanglant, de tout son courage va frapper le païen, brandit son coup, -et le Sarrasin tombe. Les diables emportent son âme. Puis Olivier -occit le duc Alphaïen, et tranche la tête à Escababiz; il désarçonne -sept Arabes: ceux là ne seront plus bons pour le service! «Çà, dit -Roland, mon compagnon est en colère; c'est pour s'égaler à moi qu'il -frappe ainsi; c'est pour de tels coups que Charles nous estime.» Puis -il crie de toute sa voix: «Frappez-y, chevaliers!» - - -D'autre part est un païen, Valdabrun; il éleva le roi Marsille; il est -seigneur sur mer de 400 dromons; il n'est matelot qui réclame un autre -nom que le sien. Il prit jadis Jérusalem par trahison, viola le temple -de Salomon, et tua le patriarche devant les fonts. Il reçut aussi le -serment de Ganelon, et lui donna son épée et 1,000 mangons. Sur son -cheval, qu'il appelle Gramimond, il est plus léger qu'un faucon. Il le -pique de ses éperons aigus, et s'en vient frapper le duc Sanche; il -brise son écu, déchire son haubert, lui plante dans le corps la -banderole de son gonfanon, et à pleine lance le jette mort à bas des -arçons: «Frappez, païens! crie-t-il, car nous les vaincrons -très-bien!» Et les Français de dire: «Quelle perte que celle de ce -brave!» - - -Le comte Roland, quand il vit Sanche mort, vous devinez la grande -douleur qu'il en eut. Il pique son cheval, court à lui à toute force, -tient Durandal, qui vaut mieux qu'or fin, va le frapper bravement, -tant qu'il peut, sur son casque damasquiné d'or, pourfend la tête, la -cuirasse et le corps, et la bonne selle ouvragée d'or, et le dos du -cheval jusqu'au fond, et les tue tous deux; qui l'en blâme ou le loue. -Les païens de dire: «Ce coup est fatal.» Roland répond: «Je ne puis -aimer les vôtres; devers vous est l'orgueil et le tort.» - - -Il y a un Africain venu d'Afrique; c'est Malcroyant, le fils du roi -Malcud; tous ses harnais sont d'or battu; il luit au soleil parmi tous -les autres; son cheval s'appelle Saut-Perdu; nulle bête ne peut -courir plus vite que lui. Malcroyant va frapper Anséis sur l'écu, dont -il tranche le vermeil et l'azur; il rompt les mailles de son haubert -et lui met dans le corps et le fer et le bois de sa lance. Le comte -est mort, ses jours sont finis. Et les Français de dire: «Malheureux -baron!» - - -Sur le champ de bataille est l'archevêque Turpin; jamais pareil -tonsuré ne chanta la messe, qui de son corps fit de telles prouesses; -il dit au païen: «Que Dieu te rende tout ce mal; tu viens d'en tuer un -que mon cœur regrette!» Il pousse son bon cheval, frappe sur l'écu de -Tolède, et l'abat mort sur l'herbe verte. - - -D'un autre côté est un païen, Grandogne, fils de Capuel, le roi de -Cappadoce, sur un cheval qu'il appelle Marinore; il est plus léger que -n'est oiseau qui vole; il lâche la bride, le pique des éperons, et va -frapper Gérin de toute sa force, brise l'écu vermeil qui lui pendait -au cou, ouvre sa cuirasse, et lui entre dans le corps sa banderole -bleue, et l'abat mort au pied d'un haut rocher. Il tue encore son -compagnon Gérer, et Bérenger, et Guyon de Saint-Antoine, puis va -frapper un riche duc, Austore, qui possède Valence et Envers sur le -Rhône; il l'abat mort; les païens en ont grande joie. Et les Français -de dire: «Quel déchet des nôtres!» - - -Le comte Roland tient son épée sanglante; il a bien entendu que les -Français se désespèrent; il a tant de douleur que le cœur lui fend. -Il dit au païen: «Que Dieu te renvoie tout ce mal, car tu viens de -tuer un homme que je veux te faire payer cher»; il pique son cheval, -qui court de toute force. Qui va le payer! Les voilà en présence. - - -Grandogne était vaillant et brave combattant; en son chemin il -rencontre Roland; il ne l'avait jamais vu, il le reconnaît cependant à -son fier visage, à la beauté de son corps, à son regard et à sa -contenance. Il ne peut s'empêcher d'avoir peur; il voudrait s'enfuir, -mais il ne le peut. Le comte le frappe si vertement que jusqu'au nez -il fend le casque, tranche le nez et la bouche et les dents, tout le -corps et l'haubert, et la selle d'argent, et l'épée s'enfonce encore -profondément dans le dos du cheval; tous les deux sont tués sans -remède, et ceux d'Espagne s'en désolent piteusement. Et les Français -de dire: «Il frappe bien, notre défenseur!» - - -La bataille est merveilleuse et grande; les Français y frappent de -leurs épieux d'acier bruni. On y voyait grande douleur de gens, hommes -morts, blessés et sanglants; l'un gisant sur l'autre, sur le dos ou -sur la face. Les Sarrasins ne peuvent plus tenir; qu'ils le veuillent -ou non, on les fait déguerpir, et les Français les chassent de vive -force. - - En avant! - - -La bataille est merveilleuse et rapide. Les Français combattent avec -vigueur et colère, tranchent les poings, les côtes, les échines et les -vêtements jusques aux chairs vives; sur l'herbe verte le sang clair -découle. Grande terre, Mahomet te maudit; sur toute nation la tienne -est hardie! Il n'est Sarrasin qui ne crie: «Marsille! chevauche, roi, -nous avons besoin d'aide!» - - -Le comte Roland dit à Olivier: «Sire compagnon, si vous voulez le -permettre, l'Archevêque est très-bon chevalier! Il n'en est pas de -meilleur en terre ni sous le ciel; il sait bien frapper et de la lance -et de l'épieu.» Olivier répond: «Allons donc l'aider.» A ces mots, les -Français recommencent. Durs sont les coups, et le combat est vif; il -y a grand carnage de chrétiens. Qui eût vu Roland et Olivier de leurs -épées frapper et combattre, aurait pu garder le souvenir de rudes -soldats. L'Archevêque frappe de son épieu. Ceux qu'ils ont tué, on les -peut bien compter; le nombre est écrit dans les histoires; c'est, dit -la Geste, plus de quatre milliers. - - -Les quatre premières charges ont réussi aux Français; mais le -cinquième choc leur est désastreux. Tous les chevaliers français sont -occis, excepté soixante que Dieu y a épargnés et qui se vendront cher -avant que de mourir. - - En avant! - - -Le comte Roland voit la grande perte des siens; il appelle son -compagnon Olivier: «Beau cher compagnon, lui dit-il, par Dieu, qui -vous protége, voyez tous ces bons soldats gisants par terre. Nous -pouvons plaindre douce France, la belle, qui perd de tels barons! Eh! -roi notre ami, que n'êtes-vous ici? Frère Olivier, que pouvons-nous -faire? Comment lui ferons-nous savoir des nouvelles? Olivier dit: «Je -ne sais comment le quérir; mieux vaux la mort que la honte.» - - En avant! - - -«Çà, dit Roland, je cornerai l'olifant, et Charles, qui passe les -défilés l'entendra; je vous garantis que les Français vont -revenir.»--«Ah! dit Olivier, ce serait grande honte à répandre sur -tous vos parents, et cette honte durerait toute leur vie. Quand je -vous dis de corner, vous n'en fîtes rien; vous ne le ferez pas -maintenant par mon conseil; et si vous cornez, ce ne sera pas -hardiment; déjà vous avez les deux bras sanglants.»--«C'est vrai, dit -Roland, mais j'ai donné de fameux coups!» - - En avant! - - -«Çà, dit Roland: la partie est trop forte; je cornerai, et le roi -Charles l'entendra.» Olivier reprit: «Ce ne serait pas brave! quand je -vous le dis, compagnon, vous ne daignâtes pas m'écouter. Si le roi eût -été ici, nous n'aurions pas eu ce dommage. Ceux qui sont là n'en -doivent avoir blâme.» Il dit encore: «Par cette mienne barbe, si je -puis revoir ma gentille sœur Aude, jamais vous ne serez couché entre -ses bras!» - - En avant! - - -«Çà, dit Roland, pourquoi me gardez-vous rancune?» Et Olivier répond: -«Compagnon, c'est votre ouvrage; car courage raisonnable n'est pas -folie, et modération vaut mieux qu'orgueil: ces Français sont morts à -cause de votre imprudence, et de nous Charles n'aura jamais plus de -service. Si vous m'aviez cru, notre seigneur arrivait, nous aurions -gagné cette bataille, et le roi Marsille serait pris ou mort. Votre -prouesse, Roland, a tourné contre nous. Charles le Grand n'aura plus -d'aide de nous, et pareil homme ne sera plus jusqu'au jugement -dernier. Vous mourrez ici, et la France en sera honnie; aujourd'hui -vous manque sa loyale compagnie; avant le soir la perte sera grande.» - - En avant! - - -L'Archevêque les entend disputer; il pique son cheval de ses éperons -d'or pur, vient près d'eux, et se met à les reprendre: «Sire Roland et -vous sire Olivier, pour Dieu, je vous prie, ne vous disputez pas! -Sonner du corps ne nous servirait à rien; mais cependant il est bon -que le roi vienne: il nous pourra venger. Ceux d'Espagne n'y doivent -pas retourner. Quand nos Français arriveront, ils nous trouveront -morts et hachés; ils nous mettront dans des bières, sur des mulets, -nous donneront des larmes de deuil et de compassion, et nous -enseveliront dans les cimetières des monastères, et les loups, ni les -porcs, ni les chiens ne nous mangeront.» Roland répond: «Sire, vous -parlez très-bien.» - - En avant! - - -Roland met l'olifant à sa bouche, l'embouche bien, et le sonne de -toute sa puissance. Dans ces hautes montagnes, le bruit du cor se -prolonge. Trente grandes lieues l'entendirent résonner. - -Charles l'entend et tous ses compagnons. «Çà, dit le roi, nos gens -livrent bataille.» Mais Ganelon lui répondit à l'encontre: «Si un -autre le disait, ça semblerait un grand mensonge.» - - En avant! - - -Le comte Roland sonne son olifant avec tant de peine, d'effort et de -douleur qu'un sang clair sort de sa bouche et que la tempe de son -front en est rompue aussi. La voix du cor qu'il tient est bien grande! -Charles l'entend qui traverse les défilés. Naimes l'entend, et les -Français l'écoutent. «Çà, dit le roi, j'entends le cor de Roland! -jamais il ne le sonna que ce ne fût en combattant.» Ganelon répond: -«Il n'est point de bataille; vous êtes déjà vieux et blanc fleuri; par -telles paroles vous ressemblez à un enfant! Vous savez assez le grand -orgueil de Roland; c'est merveille que Dieu le souffre autant; déjà, -sans votre commandement il a pris Naples; les Sarrasins qui y étaient -s'en échappèrent; six de leurs chefs vinrent trouver le preux -Roland...........[331]; ensuite il fit laver les prés avec de l'eau -pour qu'on ne vît plus le sang. Pour un seul lièvre il va corner tout -un jour; devant ses pairs il est maintenant à folâtrer. Sous le ciel -il n'est homme qui osât le rappeler à la raison. Donc chevauchez; -pourquoi vous arrêter? La grande terre est bien loin devant nous.» - - En avant! - - [331] Il y a une lacune d'un ou de plusieurs vers dans tous les - manuscrits; M. Génin pense qu'il était question du massacre de - ces six chefs qui s'étaient rendus, et que Roland fit tuer. - -Le comte Roland a la bouche sanglante; la tempe de son front est -rompue; il sonne l'olifant avec douleur et peine. Charles l'entend et -les Français l'entendent. «Çà, dit le roi: «Ce cor a longue haleine.» -Le duc Naimes répond: «C'est un brave qui a cette peine; il y a -bataille. Par ma conscience, celui-là l'a trahi qui veut vous donner -le change. Apprêtez-vous, criez votre cri de guerre, et allez au -secours de votre noble maison. Vous entendez assez que Roland se -désespère.» - - -L'empereur fait sonner ses cors; les Français redescendent[332], -revêtent leurs hauberts et leurs heaumes et prennent leurs épées d'or; -ils ont des boucliers et des épieux grands et forts, et gonfanons -blancs, et bleus, et rouges. Tous les barons de l'armée remontent sur -leurs destriers et les piquent vivement; tant que durent les défilés -ils se disent tous entre eux: «Si nous voyions Roland avant qu'il fût -mort, ensemble avec lui nous donnerions de grands coups!» Mais c'est -en vain! Ils ont trop tardé. - - [332] Ils gravissaient les montagnes. - -L'ombre est éclaircie; il fait jour; les armures reluisent au soleil; -heaumes et hauberts jettent de grands reflets, et les écus, qui sont -bien peints à fleurs, et les épées, et les gonfanons dorés. L'empereur -chevauche avec colère, et les Français tristes et soucieux. Il n'y en -a aucun qui ne pleure rudement, et tous sont remplis d'inquiétude sur -Roland. Le roi fait prendre le comte Ganelon; il l'a ordonné aux -queux[333] de sa maison; il a dit à Besgun, leur chef: «Garde-le-moi -bien, ce félon qui a trahi ainsi ma maison.» Besgun le reçoit, et met -auprès de lui cent compagnons de la cuisine, des meilleurs et des -pires, qui lui arrachent la barbe et les moustaches poil à poil; -chacun lui donne quatre coups de son poing; ils le battent à coups de -bâton et lui mettent au cou une chaîne, et l'enchaînent tout comme un -ours. Sur un âne ils le placent par ignominie, et le garderont jusqu'à -ce qu'ils le rendent à Charles. - - En avant! - - [333] Cuisiniers, officiers de la bouche. - -Les monts sont hauts, et ténébreux, et grands, les vallées profondes -et les eaux rapides; les trompettes sonnent et derrière et devant, et -toutes répondent à l'olifant. L'empereur chevauche avec fureur, et les -Français tristes et soucieux; tous pleurent et se lamentent et prient -Dieu qu'il conserve Roland jusqu'à ce qu'ils le rejoignent sur le -champ du combat; réunis à lui ils y frapperont ferme. Mais c'est en -vain; ils ont trop tardé, ils ne peuvent y être à temps. - - En avant! - - -Le roi Charles chevauche en grand courroux; sur sa cuirasse gît sa -barbe blanche. Tous les barons de France piquent leurs chevaux, et -chacun exprime sa colère de ne pas être avec Roland le capitaine, qui -se bat avec les Sarrasins d'Espagne; s'il est blessé, ils ne croient -pas que d'autres en réchappent! Dieu! il a soixante chevaliers avec -lui, tels que jamais roi ou capitaine n'en eut de meilleurs. - - En avant! - - -Roland regarde les montagnes et les sapins; il voit tant de Français -étendus morts qu'il les pleure en noble chevalier: «Seigneurs barons, -dit-il, que Dieu vous fasse miséricorde; qu'à toutes vos âmes il -octroie le paradis et les fasse reposer au milieu des fleurs saintes! -Meilleurs soldats que vous jamais je ne vis, vous qui si longtemps -m'avez aidé à conquérir de grands royaumes pour Charles! Pour cette -fin cruelle l'empereur vous avait-il nourris! Terre de France, bien -doux pays, vous êtes veuve aujourd'hui de bien braves soldats! Barons -français, vous êtes morts par ma faute! Je ne puis plus vous sauver; -que Dieu vous aide, qui jamais ne mentit! Olivier, frère, je ne dois -pas vous faire défaut: de chagrin je mourrai si je ne suis tué ici. -Sire compagnon, retournons au combat!» - - -Le comte Roland reparaît sur le champ de bataille, tient Durandal et -frappe comme un brave; il coupe en deux Faudron de Pin et vingt-quatre -Sarrasins des mieux prisés; jamais homme ne se défendit mieux. Comme -le cerf s'enfuit devant les chiens, ainsi devant Roland s'enfuient les -païens, et l'Archevêque de dire: «Vous allez assez bien! Telle valeur -doit avoir un chevalier bien armé et sur un bon cheval; il doit être -fort et fier pendant la bataille, ou autrement il ne vaut pas quatre -sous, et doit être moine dans un de ces monastères où il priera tous -les jours pour nos péchés.»--Roland répond: «Frappez, point de -quartier!» A ces mots les Français recommencent; grande perte il y eut -des chrétiens. - - -Les Français savent qu'il n'y aura pas de prisonniers dans une telle -bataille; aussi se défendent-ils et sont-ils fiers comme des lions. - - -Voici Marsille; il a l'air d'un noble guerrier sur son cheval, qu'il -appelle Gaignon; il le pique, fond sur Beuve, sire de Beaune et de -Dijon, et du choc lui brise l'écu, lui rompt le haubert et le renverse -mort sans blessure. Puis il occit Yvoire et Yvon, et avec eux Gérard -de Roussillon. Le comte Roland, qui n'est guère loin, dit au païen: -«Que Dieu te confonde, toi qui tues mes compagnons! tu en seras payé -avant de nous séparer, et tu apprendras le nom de mon épée.» Il court -dessus, comme sur un noble guerrier, lui tranche le poing droit, puis -coupe la tête à Jurfaleu le blond, le fils du roi Marsille. Les païens -crient: «Aide-nous, Mahomet, notre Dieu, venge nous de Charles! Il a -envoyé contre nous, dans ce pays, des félons qui ne fuiront pas, même -pour ne pas mourir.» Ils se disent les uns aux autres: «Eh! sauvons -nous!» A ces mots, cent mille se sauvent; les rappelle qui voudra, ils -ne reviendront pas. - - En avant! - - -Mais c'est en vain. Si Marsille s'est enfui, est demeuré son oncle -Marganice, qui tient Carthagène pour son frère Garmaille et -l'Ethiopie, une terre maudite; les noirs qu'il commande ont le nez -grand et les oreilles larges; ils sont plus de cinquante mille, et -chevauchent fièrement et avec fureur, criant la devise des païens. -«Çà, dit Roland, ici nous recevrons le martyre, et je sais bien que -nous n'avons guère à vivre; mais sera félon qui ne vendra cher sa vie; -frappez, seigneurs, de vos épées fourbies, et disputez votre mort et -votre vie; que la douce France par nous ne soit honnie! Quand sur ce -champ viendra Charles, notre sire, il verra comment nous avons -combattu les Sarrasins, et en trouvera quinze de morts contre un de -nous; il ne laissera pas que de nous bénir.» - - En avant! - - -Quand Roland vit la gent maudite, qui est plus noire que l'encre et -n'ont de blanc que sur les dents: «Or çà, dit le comte, je sais -vraiment que nous mourrons certainement aujourd'hui; frappez, -Français, je vous le recommande.» Et Olivier de dire: «Malheur sur les -plus lents!» A ces mots les Français reviennent à la charge. - - -Quand les païens voient que les Français diminuent, ils en ont et -orgueil et reconfort; ils se disent: «L'empereur a tort.» Le -Marganice, sur un cheval bai, qu'il pique de ses éperons d'or, frappe -Olivier par derrière, au milieu du dos, lui crève son haubert blanc et -lui plante son épieu dans la poitrine, et dit après: «Vous avez reçu -un fort coup! Mal vous en a pris que Charlemagne vous ait laissé dans -les défilés! S'il nous a fait du mal, il n'aura pas à s'en vanter, car -sur vous seul j'ai bien vengé les nôtres!»--Olivier sent qu'il est -frappé à mort; il tient toujours Hauteclaire à l'acier bruni; il -frappe sur le casque d'or de Marganice, en démolit les fleurs et les -cristaux, fend la tête jusqu'aux dents, brandit son coup et l'abat -mort, et dit après: «Païen, maudit sois-tu! Je ne dis pas que Charles -n'y perde, mais ni à ta femme, ni à une autre du royaume dont tu fus, -tu n'iras te vanter de m'avoir enlevé pour un denier vaillant, ni -d'avoir fait tort à moi ou à d'autres.» Après il appelle Roland à son -secours. - - En avant! - - -Olivier sent qu'il est blessé à mort; il n'aura plus d'autre occasion -de se venger; il se jette dans la mêlée et y frappe en brave, -tranchant lances, écus, pieds, poings, selles et côtes. Qui l'eût vu -couper en morceaux les Sarrasins, jeter par terre un mort sur un -autre, d'un bon guerrier conserverait le souvenir. Olivier ne veut pas -oublier la devise de Charles; il crie Montjoie d'une voix forte et -claire, et appelle Roland son ami et son pair: «Sire compagnon, lui -dit-il, joignez-vous à moi; car à notre grand deuil nous serons -aujourd'hui séparés.» - - En avant! - - -Roland regarde Olivier au visage; le teint est livide, décoloré et -pâle. Le sang vermeil lui coule partout le corps et descend sur la -terre en ruisseaux. «Dieu, dit le comte, que faire maintenant! Sire -compagnon, ta noblesse est malheureuse; jamais nul ne sera qui te -vaille! Eh, douce France, tu demeureras aujourd'hui privée de bons -soldats, confondue et chétive. L'empereur en aura grand dommage! A ce -mot, sur son cheval il se pâme.» - - En avant! - - -Roland est pâmé sur son cheval et Olivier est blessé à mort; il a tant -saigné que les yeux en sont troubles; de loin ni de près, il ne peut -voir assez clair pour reconnaître quelqu'un; comme il a rencontré son -compagnon, il le frappe sur le casque doré et le fend jusqu'au nasal, -mais il ne touche pas la tête. A ce coup, Roland le regarde et lui -demande avec douceur et amitié: «Sire compagnon, l'avez-vous fait de -bon gré? C'est Roland qui est là, Roland qui tant vous aime! d'aucune -manière vous ne m'aviez défié.»--«Je vous entends parler, dit Olivier, -je ne vous vois pas. Que Dieu vous protège! je vous ai frappé! -pardonnez-le moi!» Roland répond: «Je ne suis pas blessé, je vous le -pardonne ici et devant Dieu.» A ces mots, ils s'inclinent l'un vers -l'autre, et dans cette étreinte la mort va les séparer. - - -Olivier sent que la mort le prend; les deux yeux lui tournent dans la -tête, il perd l'ouïe et la vue; il descend de cheval et se couche sur -la terre; à haute voix il confesse ses péchés; ses deux mains jointes -vers le ciel, il prie Dieu qu'il lui donne le paradis et qu'il bénisse -Charles, et la France, et son compagnon Roland sur tous les hommes. Le -cœur lui faut, son casque se penche sur sa poitrine, il s'étend tout -de son long sur la terre. Le preux est mort, rien n'en reste plus. Le -brave Roland le pleure et se lamente; jamais sur terre vous -n'entendrez homme plus dolent. - - -Quand Roland vit que son ami est mort, gisant la face contre terre, il -se prit à le regretter bien doucement: «Sire compagnon, vous fûtes si -hardi pour votre perte! Nous avons été ensemble tant d'années et de -jours, et jamais tu ne me fis de mal, ni je ne t'en fis! Maintenant -que tu es mort, c'est douleur que je vive! A ces mots Roland se pâme -sur son cheval Veillantif; mais il est affermi sur ses étriers d'or, -et quelque part qu'il aille il ne peut tomber. - - -Avant que Roland se soit reconnu et revenu de sa pamoison, un grand -dommage lui est apparu; les Français sont morts, il les a tous perdus, -sauf l'Archevêque et Gautier de Luz, qui descend des montagnes où il a -si bien combattu ceux d'Espagne; ses hommes sont morts vaincus par les -païens; qu'il le veuille ou non, il s'enfuit de ces vallées et réclame -le secours de Roland: «Eh, noble comte, vaillant homme, où es-tu? -Jamais je n'eus peur là où tu étais! C'est moi Gautier, qui vainquis -Maëlgut, le neveu de Droon, le vieillard chenu; pour ma valeur j'étais -accoutumé à être ton favori! ma lame est brisée et mon écu percé, et -mon haubert démaillé et rompu! un épieu m'a frappé dans le corps; j'en -mourrai, mais j'ai vendu chèrement ma vie!» Roland l'a entendu, il -pique son cheval et vient vers lui. - - En avant! - - -Roland dans sa douleur était d'humeur dangereuse; en la mêlée il -recommence à frapper; il tue vingt Sarrasins, et Gautier six, et -l'Archevêque cinq. Et les païens de dire: «Oh! les terribles hommes! -prenez garde, seigneurs, qu'ils n'en sortent vivants! félon sera qui -ne leur courra sus, et lâche qui les laissera sauver.» Donc -recommencent à huer et à crier, et de toutes parts on revient les -attaquer. - - En avant! - - -Le comte Roland est un noble guerrier, Gautier de Luz un bien bon -chevalier, et l'Archevêque un vaillant éprouvé. Aucun ne veut rien -laisser aux autres; ils frappent les païens dans la mêlée. Mille -Sarrasins à pied et quarante mille à cheval arrivent encore, et, -croyez-moi, n'osent s'approcher! Ils lancent leurs épieux et leurs -lances, leurs dards, leurs traits et leurs javelots. Aux premiers -coups ils tuent Gautier; Turpin de Reims a son écu percé, son casque -cassé; ils l'ont blessé à la tête, ils ont rompu et démaillé son -haubert; il a dans le corps quatre épieux; son cheval est tué sous -lui. C'est grand malheur que l'Archevêque tombe. - - En avant! - - -Turpin de Reims, quand il se sent abattu et blessé de quatre épieux -dans le corps, joyeusement, le brave, il se relève, cherche où est -Roland, puis court vers lui, et dit un mot: «Je ne suis pas vaincu! un -bon soldat n'est jamais pris vivant!» Il tire Almace, son épée d'acier -bruni, et frappe dans la mêlée mille coups et plus. Charles l'a dit -depuis, qu'il n'en avait épargné aucun et qu'il en avait trouvé -quatre cents autour de lui, les uns blessés, d'autres coupés en deux, -et d'autres sans leur tête. - -Le comte Roland se bat en gentilhomme, mais le corps lui sue de grande -chaleur; en la tête il a douleur et grand mal parce qu'il s'est rompu -la tempe en cornant. Cependant, il veut savoir si Charles va venir; il -prend son olifant, mais le sonne faiblement. L'empereur s'arrête, et -écoute: «Seigneurs, dit-il, nos affaires vont mal; Roland mon neveu -cejourd'hui nous va manquer; j'entends à son corner qu'il ne vivra -guère. Qui veut arriver chevauche rapidement! sonnez vos clairons tant -qu'il y en a dans cette armée!» Soixante mille clairons y sonnent si -fort, que les monts et les vallées y répondent. Les païens -l'entendent, et n'en sont pas réjouis. Ils se disent l'un à l'autre: -«Nous aurons encore affaire à Charles!» - - En avant! - -Et les païens de dire: «L'empereur revient! Entendez-vous sonner les -clairons des Français? Si Charles vient, Dieu! il y aura grande perte -pour nous! Nous y perdrons notre terre d'Espagne. Si Roland vit, la -guerre recommence!» Alors ils se rassemblent quatre cents armés de -casques, et des meilleurs de leur armée; ils rendent à Roland une -attaque formidable. A cette heure, le comte a assez affaire autour de -lui. - - En avant! - -Le comte Roland, quand il les vit venir, se fait d'autant plus fort, -fier et intrépide; ils ne le prendront pas vivant. Sur son cheval -Veillantif, qu'il pique de ses éperons d'or fin, il les va tous -attaquer dans la mêlée, accompagné de l'archevêque Turpin; l'un dit à -l'autre: «Çà, frappez, ami! nous avons entendu les cors des Français; -Charles revient, le roi puissant.» - -Le comte Roland jamais n'aima les couards, ni les orgueilleux, ni les -méchants, ni chevalier qui ne fût bon soldat; il dit à l'archevêque -Turpin: «Sire, vous êtes à pied, et je suis à cheval; pour l'amour de -vous, ici je vais descendre; nous aurons ensemble et le bien et le -mal; je ne vous abandonnerai pour nul mortel; nous allons rendre aux -païens cet assaut. Les meilleurs coups sont ceux de Durandal!» Et -l'Archevêque de dire: «Félon qui bien n'y frappe! Charles revient qui -nous vengera.» - -Les païens disent: «Malheur à nous! à mauvais jour nous sommes -arrivés; nous avons perdu nos seigneurs et nos pairs! Charles revient -avec sa grande armée, le terrible! des Français nous entendons les -clairons éclatants, et le grand bruit des cris de Monjoie! Le comte -Roland est de si grande valeur qu'il ne sera vaincu par nul homme de -chair. Lançons tout sur lui, et qu'il reste sur la place.» Et ils -lancent dards et épieux, et lances et traits empennés. Ils ont -traversé et fracassé l'écu de Roland, rompu et démaillé son haubert; -mais ils n'ont pas atteint le corps. Cependant Veillantif, en vingt -endroits frappé, reste mort sous le comte. Puis les païens se sauvent, -et laissent Roland sur la place; mais il est démonté. - - En avant! - -Les païens s'enfuient courroucés et furieux, et galoppent du côté de -l'Espagne. Le comte Roland ne peut les poursuivre, car il a perdu son -cheval Veillantif; qu'il le veuille ou non, il faut rester à pied. Il -va au secours de l'archevêque Turpin, lui détache son casque d'or de -la tête, lui enlève son haubert blanc et léger, et déchire sa tunique, -et en met les morceaux sur ses grandes plaies; puis il le serre contre -sa poitrine, et puis le couche doucement sur l'herbe verte, et bien -humblement lui fait une prière: «Eh! gentilhomme, donnez-moi congé; -nos compagnons qui nous furent si chers sont morts maintenant; mais -nous ne devons pas les abandonner! Je veux les aller querir et devant -vous les ranger.» Et l'Archevêque de dire: «Allez et revenez. Ce champ -de bataille reste à vous, Dieu merci, et à moi!» - - -Roland s'en va, et s'avance tout seul par le champ de bataille, -cherche dans les vallées et cherche dans les montagnes, trouve Gérer -et Gérin son compagnon; il trouve aussi Bérenger et Othon, Anséis, -Sanche et Gérard, le vieux de Roussillon. Roland un à un les a pris, -les a apportés à l'Archevêque et mis en rang devant ses genoux. -L'Archevêque ne peut s'empêcher de pleurer, lève sa main, fait sa -bénédiction, et dit ensuite: «Malheur vous est arrivé, seigneurs; -toutes vos âmes ait Dieu le glorieux! en paradis qu'il les mette au -milieu des saintes fleurs! Ma mort me remplit d'angoisse, je ne verrai -plus le puissant empereur.» - - -Roland s'en retourne et va fouiller le champ de bataille; ayant trouvé -son compagnon Olivier, il le serre étroitement contre son cœur, et -comme il peut il revient vers l'Archevêque; il le couche sur un -bouclier auprès des autres, et l'Archevêque les a absouts et bénits. -Alors se réveille le deuil et la pitié. «Çà, dit Roland, beau -compagnon Olivier, vous fûtes le fils du vaillant duc Régnier, qui -tenait la Marche[334] jusqu'au val de Runers; pour rompre une lance, -pour mettre en pièces un écu, pour vaincre et dompter l'insolence, et -pour conseiller loyalement un honnête homme, nulle part il n'y eut -meilleur chevalier.» - - [334] Marquisat, frontière. - -Le comte Roland, quand il vit ses pairs morts et Olivier qu'il aimait -tant qu'il pouvait, se sentit ému et commença à pleurer, et son visage -fut tout décoloré; il eut chagrin plus grand qu'il ne peut être; -malgré lui il tombe par terre évanoui. Et l'Archevêque de dire: «Vous -êtes bien malheureux, chevalier.» - - -Quand il vit Roland se pâmer, l'Archevêque eut donc telle douleur que -jamais il n'en eut si grande; il tendit la main et prit l'olifant. Il -y a dans le val de Roncevaux une eau courante; Turpin y veut aller -pour en donner à Roland; il s'avance à petits pas et tout chancelant; -il est si faible qu'il ne peut avancer; il n'en a pas la force, il a -trop perdu de sang; avant qu'il ait marché la longueur d'un arpent, le -cœur lui faut, et il tombe sur la face, dans les angoisses de la -mort. - - -Le comte Roland revient de pamoison; il se dresse sur ses pieds, mais -il a grande douleur! Il regarde en aval, il regarde en amont, il voit -gisant sur l'herbe verte, outre ses compagnons, le noble baron, -c'est-à-dire l'Archevêque que Dieu mit ici bas en son nom; il confesse -ses péchés, lève les yeux, joint ses deux mains contre le ciel et prie -Dieu de donner le paradis à Turpin. Turpin est mort, le bon soldat de -Charles, qui par grandes batailles et par beaux sermons, contre les -païens fut de tout temps un rude champion. Que Dieu lui octroie sa -sainte bénédiction. - - En avant! - - -Le comte Roland voit l'Archevêque à terre; dehors son corps il voit -sortir les entrailles; dessus le front lui sort la cervelle. Roland -lui croise ses blanches et belles mains sur la poitrine, et le plaint -à la manière de son pays. «Eh! gentil homme, chevalier de bonne -maison, je te recommande en ce jour au glorieux père céleste; jamais -homme ne sera un meilleur serviteur; depuis les Apôtres, il n'y eut -pareil prophète pour maintenir la loi et pour conquérir les âmes. Que -votre âme ne souffre pas de mal et que la porte de paradis lui soit -ouverte!» - - -Roland sent que la mort lui est proche; par les oreilles lui sort la -cervelle; il prie que Dieu reçoive ses pairs, et se recommande -lui-même à l'ange Gabriel. Il prend l'olifant (que reproche n'en ait), -et de l'autre main son épée Durandal. Il n'eût pu lancer flèche d'une -arbalète! Il va vers l'Espagne, dans un guéret, monte sur un tertre. -Sous un bel arbre, il y a quatre perrons de marbre. Là, Roland tombe à -la renverse sur l'herbe verte, et se pâme, car la mort lui est proche. - - -Hauts sont les monts et hauts sont les arbres! Il y a là quatre -perrons de marbre luisant. Sur l'herbe verte le comte Roland est pâmé. -Un Sarrasin l'épiait et le guettait, et faisant le mort gisait parmi -les autres, le corps et le visage couverts de sang. Il se relève et se -hâte de courir. Il fut fort et de grand courage! - - -Dans son orgueil et sa mortelle rage, il saisit Roland, corps et -armes, et dit un mot: «Vaincu est le neveu de Charles; cette épée je -la porterai en Arabie!» Il la tire; mais Roland ressentit quelque -chose. - - -Il s'aperçoit qu'on lui enlève son épée, ouvre les yeux, et dit un -mot au païen: «Par mon escient, tu n'es pas des nôtres.» Il tenait -l'olifant, qu'il ne voudrait perdre; il l'en frappe sur le casque -damasquiné d'or, brise l'acier, la tête et les os, lui fait sortir les -deux yeux de la tête et le renverse mort à ses pieds, et après lui -dit: «Coquin, comment as-tu été si osé que de me toucher, à droit ou à -tort; il n'y aura homme qui ne te tiendra pour fol! J'en ai fendu le -gros bout de mon olifant; l'or et le cristal en sont tombés!» - - -Mais Roland sent qu'il n'y voit plus; il se relève, s'évertue; mais -son visage a perdu toute couleur. Devant lui est une roche brune; de -dépit il y frappe dix coups; l'acier grince, mais ne rompt ni -s'ébrèche. «Eh, dit le comte, Sainte Marie, à mon aide! ma bonne -Durandal, vous êtes malheureuse! quoique je n'aie plus que faire de -vous, vous m'êtes toujours chère! tant de batailles par vous j'ai -gagné! tant de grandes terres j'ai conquis, que possède aujourd'hui -Charles, à la barbe chenue! Que jamais homme ne vous ait qui fuirait -devant un autre! vous fûtes longtemps aux mains d'un bon soldat; -jamais la France n'en verra pareil; la France libre[335]!» - - [335] Dans nos vieilles traditions, conservées dans la chronique - de Turpin, la France est appelée libre, parce que la domination - et l'honneur lui sont dus sur toutes les autres nations. - -Roland frappe le perron de marbre; l'acier grince, mais ne rompt ni -s'ébrèche. Quand il voit qu'il n'en peut briser un morceau, il -commence à plaindre son épée en lui-même: «Ah! ma Durandal, que tu es -claire et blanche, comme tu flambes et reluis au soleil! Charles était -aux vallons de Maurienne quand le Dieu du ciel lui manda par son ange -qu'il te donnât à un comte capitaine. Donc le noble, le grand roi me -la ceignit. Avec elle je lui conquis Normandie et Bretagne, je lui -conquis le Poitou et le Maine, je lui conquis Bourgogne et Lorraine, -je lui conquis Provence et Aquitaine, et Lombardie et toute la -Romagne, je lui conquis Bavière et toute la Flandre et l'Allemagne, et -la Pologne, Constantinople, dont il eut la foi, et la Saxonie soumise -à sa loi; je lui conquis Écosse, Galles, Islande et Angleterre, qu'il -aimait à habiter; avec elle j'ai conquis tous les pays et terres que -possède Charlemagne, à la barbe blanche. Pour cette épée j'ai douleur -et inquiétude! Mieux vaut mourir qu'aux païens elle ne reste! Que Dieu -le père ne laisse pas honnir la France!» - - -Roland frappe sur un rocher gris[336]; plus en abat que je ne vous -sais dire. L'épée grince, mais ne se tord et ne se brise; elle -rebondit contre le ciel. Quand le comte voit qu'il ne la brisera pas, -il la plaint doucement en lui-même. «Eh! Durandal, que tu es belle et -sainte! Il y a tant de reliques dans ta garde dorée; une dent de saint -Pierre et du sang de saint Bâle, et des cheveux de monseigneur saint -Denis, du vêtement de sainte Marie! Il n'est pas juste que les païens -te prennent; par des chrétiens vous devez être servie. Ne vous ait -homme qui fasse couardise! Par vous j'ai conquis beaucoup de grandes -terres que possède Charles à la barbe fleurie, et dont l'empereur en -est puissant et riche!» - - [336] La brèche de Roland, dans les Pyrénées, est une immense - crevasse dans les rochers, de 40 à 60 mètres d'ouverture, sur 100 - mètres de hauteur et 1,000 mètres de longueur. La légende veut - que Roland ait taillé cette brèche, dans le roc, d'un coup de sa - Durandal. - - -Mais Roland sent que la mort l'entreprend et de vers la tête sur le -cœur lui descend. Dessous un pin il est allé courant, et s'est -couché sur l'herbe verte, face en terre; dessus lui il met son épée et -l'olifant, et tourne la tête vers la gent païenne, parce qu'il veut -vraiment, le noble comte, que Charlemagne dise, et tout son monde, -qu'il est mort en conquérant! Il confesse ses péchés, et menu et -souvent. Pour ses péchés il offre son gant à Dieu. - - En avant! - - -Roland sent que son temps est fini! Il est sur un pic aigu tourné vers -l'Espagne; d'une main il frappe sa poitrine: «Dieu, dit-il, je fais -pénitence de mes péchés, des grands et des petits, que j'ai faits -depuis l'heure que je suis né jusqu'à ce jour que tout est fini.» Son -gant droit il a tendu vers Dieu, et les anges du ciel descendent à -lui. - - En avant! - - -Le preux Roland gisait sous un pin, le visage tourné vers l'Espagne; -alors il se prit à se souvenir de plusieurs choses: des royaumes qu'il -a conquis, de douce France, des hommes de sa maison, de Charlemagne -son seigneur qui le nourrit; il ne se peut tenir d'en pleurer et -soupirer! Mais il ne se veut oublier lui-même, il confesse encore ses -péchés et prie Dieu de lui faire merci: «Vrai père, qui jamais ne -mentis, qui ressuscitas saint Lazare d'entre les morts et préservas -Daniel des lions, sauve mon âme de tous périls pour les péchés que je -fis en ma vie!» Il offre son gant droit à Dieu, et saint Gabriel de sa -main le prit. Roland, sa tête penchée sur le bras, et les mains -jointes, est allé à sa fin. Dieu envoya son ange Chérubin et saint -Michel surnommé du péril; saint Gabriel s'est joint à eux, et ils -emportent l'âme du comte en paradis. - -_Analyse de la suite du poëme._ - - Charlemagne arrive enfin dans la vallée de Roncevaux; il est - consterné à l'aspect du champ de bataille jonché de cadavres; il - retrouve le corps de son neveu, et le fait mettre à part avec ceux - de Turpin et d'Olivier; il recueille leurs cœurs, puis fait - enterrer tous les Français que les Sarrasins ont tués. Il allait - repartir, quand il voit apparaître l'armée des Sarrasins: il - s'écrie alors de sa voix grande et haute: «Barons français, à - cheval et aux armes!» Après une furieuse bataille, les Sarrasins - sont mis en fuite; Charlemagne prend Saragosse et revient en - France, à Aix-la-Chapelle, et entre dans son palais. - - Voici venir à lui Aude, une belle demoiselle[337], qui dit au roi: - «Où est Roland le capitaine, qui me jura de me prendre pour femme?» - Charles en a grande douleur; il pleure et tire sa barbe blanche. - «Sœur, chère amie, lui dit-il, tu me parles d'un homme mort, mais - je te donnerai Louis en échange; je ne te puis mieux dire; il est - mon fils, et gouvernera mes frontières.»--Aude répond: «Ces paroles - sont étranges: ne plaise à Dieu, ni à ses saints, ni à ses anges - qu'après Roland je reste vivante!» Elle pâlit, tombe aux pieds de - Charlemagne, morte pour toujours. Dieu ait pitié de son âme! Les - barons français en pleurent et la plaignent. La belle Aude est - allée à trépas, mais le roi croit qu'elle n'est que pâmée; il en a - pitié et en pleure, lui prend les mains, la relève; mais sur les - épaules la tête est penchée. Quand Charles voit qu'elle est morte, - il mande quatre comtesses et la fait porter en un couvent de - nonnains, qui la veillent toute la nuit jusqu'au jour, et - l'enterrent bellement le long d'un autel.» - - [337] La sœur d'Olivier. - -Puis vient le châtiment de Ganelon. Il se défend devant la cour des -barons, qui demande sa grâce à Charlemagne. Vous me trahissez tous, -dit le roi, et son visage se rembrunit. Alors un chevalier, Thierry, -demande à Charlemagne qu'il ordonne le jugement de Dieu; il s'offre à -combattre le champion de Ganelon. Thierry est vainqueur, et Ganelon -est écartelé. - - THÉROULDE, _La Chanson de Roland_, traduite par L. Dussieux. - -Le normand Théroulde, qui, selon la thèse très-savante et -très-acceptable de M. Génin, paraît avoir été le précepteur de -Guillaume le Conquérant, composa le poëme ou chanson de Roland avant -1066. Trop oublieuse de ses vieilles gloires, la France possède dans -la chanson de Roland une épopée qu'elle a trop longtemps laissée de -côté. Il est admis dans certains cours de littérature que la France -n'a pas de poésie épique; c'est une grave erreur. Le poëme de -Théroulde est notre épopée française, et a été longtemps un poëme -national et très-populaire; on le chantait à la bataille de Hastings -(1066), comme le rapporte Robert Wace[338]. Les étrangers admiraient -notre poëme, l'imitaient et le traduisaient. En Espagne, l'auteur du -poëme du Cid lui a fait de nombreux emprunts; en Allemagne, on en fit -trois imitations pendant le moyen âge; en Italie, Pulci Boiardo et -l'Arioste (Roland furieux) l'ont imité également. Mais au seizième -siècle l'admiration enthousiaste pour l'antiquité fit succéder un -mépris irréfléchi pour toutes les créations spontanées du génie -français: art, poésie, tout fut honni et oublié qui ne sortait pas de -la source grecque ou latine. Le poëme de Théroulde fut compris dans -cette proscription universelle. Plus justes que nos pères, nous avons -rendu la vie à cette œuvre admirable; et si la France ne peut opposer -que sa triste et froide _Henriade_ aux épopées artificielles -étrangères: _L'Énéide_, _La Jérusalem délivrée_, _La Messiade_, _Le -Paradis perdu_ et _Le Roland furieux_, elle compte parmi les épopées -naïves et populaires sa _Chanson de Roland_, et l'oppose à _L'Iliade_, -à _L'Odyssée_, aux _Nibelungen_, au poëme du _Cid_, à _La Divine -Comédie_. - - [338] - - Taillefer, qui très-bien chantoit, - Sur un bidet qui vite alloit - Devant eux s'en allait chantant - De Charlemagne et de Roland - Et d'Olivier et des vassaux - Qui moururent en Roncevaux. - - (_Roman de Rou_, v. 1319.) - -Théroulde a recueilli pour la création de son poëme toutes les -traditions populaires qui se retrouvent aussi dans la chronique du -faux Turpin[339]. Roland est un personnage historique, mais n'était -pas neveu de Charlemagne; il est demeuré le type populaire de la -valeur. Le traître Ganelon était un archevêque de Sens, qui trahit -Charles le Chauve. Quant aux faits de la bataille, si Théroulde les a -exagérés, il est bien évident qu'Éginhard les a amoindris, et qu'il a -atténué toute cette affaire, pour ne pas diminuer la gloire de -Charlemagne. - - [339] La Chronique de Turpin, dont on ne connaît ni l'auteur ni - la date, est, selon M. Génin, l'œuvre de Guy de Bourgogne, - archevêque de Vienne, devenu pape en 1119, et qui mit sa - chronique au nombre des livres canoniques, en 1122. - - -LA GRANDE TAILLE DE ROLAND. - -L'opinion que Roland avait été d'une taille surhumaine était encore en -vigueur du temps de François Ier; car ce prince, à son retour -d'Espagne, passant par Blaye, où était le tombeau de Roland, voulut -vérifier la tradition. Je crois que le lecteur ne sera pas fâché -d'entendre cette anecdote de la bouche même d'un témoin oculaire[340]. - - [340] HUBERTUS THOMAS LEODIUS, _De Vita Frederici II, palatini_, - lib. 1, p. 5, traduit par Génin, dans son _Introduction à La - Chanson de Roland_. - -«Les chroniques françaises nous content que Charlemagne et ses douze -pairs étaient des géants. Afin d'en savoir la vérité, et d'ailleurs -grand amateur de ces antiquailles, le roi François Ier, lorsqu'il -passa par Blaye, à son retour de sa captivité d'Espagne, descendit -dans le souterrain où Roland, Olivier et saint Romain sont ensevelis, -dans des sépulcres de marbre, de dimensions ordinaires. Le roi fit -rompre un morceau du marbre qui recouvrait Roland, et tout de suite -après avoir plongé un regard dans l'intérieur, il fit raccommoder le -marbre avec de la chaux et du ciment, sans un mot de démenti contre -l'opinion reçue. Apparemment il ne voulait point paraître avoir perdu -ses peines. - -«Quelques jours après, le prince palatin Frédéric, qui allait -rejoindre Charles Quint en Espagne, ayant, en passant, salué François -Ier à Cognac, vint à son tour loger à Blaye, et voulut voir aussi ces -tombeaux. J'y étais, avec l'illustre médecin du prince, le docteur -Lange; et comme nous étions l'un et l'autre à la piste de toutes les -curiosités, nous questionnâmes le religieux qui avait tout montré au -prince: si les os de Roland étaient encore entiers dans le sépulcre, -et s'ils étaient aussi grands qu'on le disait. Assurément, la renommée -n'avait point menti d'une syllabe, et il ne fallait pas s'arrêter aux -dimensions du sépulcre; c'est que depuis que ces reliques avaient été -apportées du champ de bataille de Roncevaux, les muscles avaient eu -le temps de se consumer, et le squelette ne tenait plus; mais les os -avaient été déposés liés en fagot, à telles enseignes qu'il avait -fallu creuser le marbre pour pouvoir loger les tibias, qui étaient -entiers. Nous admirâmes beaucoup la taille de Roland, dont, supposé -que le moine dit vrai, les tibias calculés sur la longueur du marbre, -avaient trois pieds de long pour le moins. - -«Pendant que nous raisonnions là-dessus, le prince emmena le moine -d'un autre côté, et nous restâmes tout seuls. Le mortier n'était pas -encore repris: si nous ôtions le morceau de marbre? Aussitôt nous -voilà à l'ouvrage; la pierre céda sans difficulté, et tout l'intérieur -du tombeau nous fut découvert... Il n'y avait absolument rien qu'un -tas d'osselets à peu près gros deux fois comme le poing, lequel étant -remué nous offrit à peine un os de la longueur de mon doigt! - -«Nous rajustâmes le fragment du marbre, en riant de bon cœur de la -duperie de ce moine ou de son impudence à mentir[341]!» - - [341] GÉNIN, _Introduction à la Chanson de Roland_, p. XXII. - - -LE CHANT D'ALTABIÇAR[342]. - - Un cri s'est élevé - Du milieu des montagnes des Escaldunac[343], - Et l'homme libre, debout devant sa porte, - A ouvert l'oreille et a dit: «Qui va là? que me veut-on?» - Et le chien qui dormait aux pieds de son maître - S'est levé et a rempli les environs d'Altabiçar de ses aboiements. - - Au col d'Ibagnette un bruit retentit; - Il approche, en frôlant, à droite, à gauche, les rochers; - C'est le murmure sourd d'une armée qui vient. - Les nôtres y ont répondu du sommet des montagnes; - Ils ont soufflé dans leurs cornes de bœuf; - Et l'homme libre aiguise ses flèches. - - Ils viennent, ils viennent! Quelle haie de lances! - Comme les bannières aux couleurs variées flottent au milieu! - Quels éclairs jaillissent des armes! - Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien. - Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, - douze, - Treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, - vingt. - - Vingt, et des milliers d'autres encore! - On perdrait son temps à les compter. - Unissons nos bras nerveux, déracinons ces rochers, - Lançons-les du haut des montagnes - Jusque sur leurs têtes! - Ecrasons-les, tuons-les! - - Et qu'avaient-ils à faire dans nos montagnes, ces hommes du Nord, - Pourquoi sont-ils venus troubler notre paix? - Quand Dieu fait des montagnes, c'est pour que les hommes ne les - franchissent pas. - Mais les rochers en roulant tombent; ils écrasent les bataillons; - Le sang ruisselle, les chairs palpitent; - Oh! combien d'os broyés! quelle mer de sang! - - Fuyez, fuyez, ceux à qui il reste de la force et un cheval! - Fuis, roi Carloman, avec tes plumes noires et ta cape rouge. - Ton neveu, ton plus brave, ton chéri, Roland, est étendu mort - là-bas; - Son courage ne lui a servi à rien. - Et maintenant, Escaldunac, laissons les rochers, - Descendons vite en lançant nos flèches a ceux qui fuient. - - Ils fuient! ils fuient! Où donc est la haie de lances! - Où sont les bannières aux couleurs variées flottant au milieu? - Les éclairs ne jaillissent plus de leurs armes souillées de sang. - Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien! - Vingt, dix-neuf, dix-huit, dix-sept, seize, quinze, quatorze, - treize, - Douze, onze, dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, - deux, un. - - Un! Il n'y en a même plus un! - C'est fini! homme libre, vous pouvez rentrer avec votre chien, - Embrasser votre femme et vos enfants, - Nettoyer vos flèches, les serrer avec votre corne de bœuf, et - ensuite vous coucher et dormir dessus. - La nuit, les aigles viendront manger ces chairs écrasées, - Et tous ces os blanchiront pendant l'éternité. - - [342] Ce chant, que l'on croit être du neuvième siècle ou du - dixième, s'est conservé chez les montagnards des Pyrénées; M. - Eug. de Montglave l'a publié dans le journal de l'Institut - historique, t. I, p. 176. - - [343] Basques. - - -LES CAPITULAIRES DE CHARLEMAGNE. - -Les capitulaires de Charlemagne, relatifs à la législation civile et -religieuse, reproduisent à peu près ce que l'on trouve dans les lois -romaines et dans les canons des conciles; mais ceux qui concernent la -législation domestique sont curieux, par le détail des mœurs. - -Le capitulaire _De Villis fisci_ se compose de soixante-dix articles, -vraisemblablement recueillis de plusieurs autres capitulaires. - -Les intendants du domaine sont tenus d'amener au palais où Charlemagne -se trouvera le jour de la Saint-Martin d'hiver tous les poulains, de -quelque âge qu'ils soient, afin que l'empereur, après avoir entendu la -messe, les passe en revue. - -On doit au moins élever dans les basses-cours des principales -métairies cent poules et trente oies. - -Il y aura toujours dans ces métairies des moutons et des cochons gras, -et au moins deux bœufs gras, pour être conduits, si besoin est, au -palais. - -Les intendants feront saler le lard; ils veilleront à la confection -des cervelas, des andouilles, du vin, du vinaigre, du sirop de mûres, -de la moutarde, du fromage, du beurre, de la bière, de l'hydromel, du -miel et de la cire. - -Il faut, pour la dignité des maisons royales, que les intendants y -élèvent des laies, des paons, des faisans, des sarcelles, des -pigeons, des perdrix et des tourterelles. - -Les colons des métairies fourniront aux manufactures de l'empereur du -lin et de la laine, du pastel et de la garance, du vermillon, des -instruments à carder, de l'huile et du savon. - -Les intendants défendront de fouler la vendange avec les pieds: -Charlemagne et la reine, qui commandent également dans tous ces -détails, veulent que la vendange soit très-propre. - -Il est ordonné, par les articles 39 et 65, de vendre au marché, au -profit de l'empereur, les œufs surabondants des métairies et les -poissons des viviers. - -Les chariots destinés à l'armée doivent être tenus en bon état; les -litières doivent être couvertes de bon cuir, et si bien cousues qu'on -puisse s'en servir au besoin comme de bateaux pour passer une rivière. - -On cultivera dans les jardins de l'empereur et de l'impératrice toutes -sortes de plantes, de légumes et de fleurs: des roses, du baume, de la -sauge, des concombres, des haricots, de la laitue, du cresson alénois, -de la menthe romaine, ordinaire et sauvage, de l'herbe aux chats, des -choux, des oignons, de l'ail et du cerfeuil. - -C'était le restaurateur de l'empire d'Occident, le fondateur des -nouvelles études, l'homme qui, du milieu de la France, en étendant ses -deux bras, arrêtait au nord et au midi les dernières armées d'une -invasion de six siècles; c'était Charlemagne enfin qui faisait vendre -au marché les œufs de ses métairies et réglait ainsi avec sa femme -ses affaires de ménage. - -Les capitulaires des rois franks jouirent de la plus grande autorité: -les papes les observaient comme des lois; les Germains s'y soumirent -jusqu'au règne des Othons, époque à laquelle les peuples au delà du -Rhin rejetèrent le nom de Franks qu'ils s'étaient glorifiés de porter. -Karle le Chauve, dans l'édit de Pitres (chap. VI), nous apprend -comment se dressait le capitulaire. «La loi, dit ce prince, devient -irréfragable par le consentement de la nation et la constitution du -roi.» La publication des capitulaires, rédigés du consentement des -assemblées nationales, était faite dans les provinces par les évêques -et par les envoyés royaux, _missi dominici_. - -Les capitulaires furent obligatoires jusqu'au temps de Philippe le -Bel: alors les ordonnances les remplacèrent. Rhenanus les tira de -l'oubli en 1531: ils avaient été recueillis incomplétement en deux -livres par Angesise, abbé de Fontenelles (et non pas de Lobes), vers -l'an 827. Benoît, de l'église de Mayence, augmenta cette collection en -845. La première édition imprimée des Capitulaires est de Vitus; elle -parut en 1545. - -Les assemblées générales où se traitaient les affaires de la nation -avaient lieu deux fois l'an, partout où le roi ou l'empereur les -convoquait. Le roi proposait l'objet du capitulaire: lorsque le temps -était beau, la délibération avait lieu en plein air; sinon, on se -retirait dans des salles préparées exprès. Les évêques, les abbés et -les clercs d'un rang élevé se réunissaient à part; les comtes et les -principaux chefs militaires, de même. Quand les évêques et les comtes -le jugeaient à propos, ils siégeaient ensemble, et le roi se rendait -au milieu d'eux; le peuple était forclos, mais après la foi faite on -l'appelait à la sanction. (HINCMAR, _Hunold_.) La liberté individuelle -du Frank se changeait peu à peu en liberté politique, de ce genre -représentatif inconnu des anciens. Les assemblées du huitième et du -neuvième siècle étaient de véritables états, tels qu'ils reparurent -sous saint Louis et Philippe le Bel; mais les états des Karlovingiens -avaient une base plus large, parce qu'on était plus près de -l'indépendance primitive des barbares: le _peuple_ existait encore -sous les deux premières races; il avait disparu sous la troisième, -pour renaître par les _serfs_ et les _bourgeois_. - -Cette liberté politique karlovingiennne perdit bientôt ce qui lui -restait de populaire: elle devint purement aristocratique quand la -division croissante du royaume priva de toute force la royauté. - -La justice dans la monarchie franke était administrée de la manière -établie par les Romains; mais les rois chevelus, afin d'arrêter la -corruption de cette justice, instituèrent les _missi dominici_, sorte -de commissaires ambulants qui tenaient des assises, rendaient des -arrêts au nom du souverain, et sévissaient contre les magistrats -prévaricateurs. - - CHATEAUBRIAND, _Analyse raisonnée de l'Histoire de France_. - - -CANONISATION ET CULTE DE CHARLEMAGNE. - -Son corps, revêtu du cilice qu'il avait porté en santé, et couvert -par-dessus des habillements impériaux, fut mis dans l'église -d'Aix-la-Chapelle, où il fut en vénération publique à tout l'Occident, -jusqu'à ce qu'en 1165 il fut élevé de terre par les soins de -l'empereur Frédéric Ier, surnommé Barbe-Rousse, pour être mieux exposé -au culte religieux qu'on rendait déjà à sa mémoire. On prétend que ce -fut dans le temps de sa translation qu'il fut canonisé par Pascal III, -antipape, qui tenait l'Église divisée en faveur de l'empereur Frédéric -contre le pape légitime Alexandre III. Cet acte devait être nul, ce -semble, comme étaient tous les autres qui avaient été faits par cet -usurpateur du saint-siége. Cependant, il n'a été ni cassé ni blâmé par -les papes suivants, qui n'ont pas jugé à propos de s'opposer au culte -public de Charlemagne, à qui ils savaient que l'Église romaine avait -des obligations immortelles. Son nom, comme celui d'un saint -confesseur, est inséré dans la plupart des martyrologes de France, -d'Allemagne et des Pays-Bas: l'office de sa fête se trouve dans -plusieurs bréviaires des églises de tous ces pays. Et quoi qu'il ait -été retranché dans celui de Paris, on n'a point laissé de continuer -non-seulement la vacance du Palais et du Châtelet, mais encore la -messe solennelle du jour (28 janvier) en diverses églises de Paris. La -fête semblait s'abolir peu à peu dans l'Université, qui le reconnaît -comme son fondateur, mais elle y fut rétablie sur la fin de l'an 1661. - - A. BAILLET, _Les Vies des Saints_, t. II (in-4º, 1739). - - -LOUIS LE PIEUX[344]. - - 817. - -On voyait briller en lui des vertus sacrées qu'il serait trop long -d'énumerer. Il était d'une taille ordinaire; il avait les yeux grands -et brillants, le visage ouvert, le nez long et droit, des lèvres ni -trop épaisses ni trop minces, une poitrine vigoureuse, des épaules -larges, les bras robustes; aussi pour manier l'arc et lancer un -javelot personne ne pouvait-il lui être comparé. Ses mains étaient -longues, ses doigts bien conformés; il avait les jambes longues et -grêles pour leur longueur; il avait aussi les pieds longs, et la voix -mâle. Très-versé dans les langues grecque et latine, il comprenait -cependant le grec mieux qu'il ne le parlait. Quant au latin, il -pouvait le parler aussi bien que sa langue naturelle[345]. Il -connaissait très-bien le sens spirituel et moral des Écritures Saintes -ainsi que leur sens mystique. Il méprisait les poëtes profanes qu'il -avait appris dans sa jeunesse, et ne voulait ni les lire, ni les -entendre, ni les écouter. Il était d'une constitution vigoureuse, -agile, infatigable, lent à la colère, facile à la compassion. Toutes -les fois que, les jours ordinaires, il se rendait à l'église pour -prier, il fléchissait les genoux et touchait le pavé de son front; il -priait humblement et longtemps, quelquefois avec larmes. Toujours orné -de toutes les pieuses vertus, il était d'une générosité dont on -n'avait jamais ouï parler dans les livres anciens ni dans les temps -modernes, tellement qu'il donnait à ses fidèles serviteurs, et à titre -de possession perpétuelle, les domaines royaux qu'il tenait de son -aïeul et de son bisaïeul. Il fit dresser pour ces donations des -décrets qu'il confirma en y apposant son sceau et en les signant de sa -propre main. Il fit cela pendant longtemps. Il était sobre dans son -boire et son manger, simple dans ses vêtements; jamais on ne voyait -briller l'or sur ses habits, si ce n'est dans les fêtes solennelles, -selon l'usage de ses ancêtres. Dans ces jours, il ne portait qu'une -chemise et des hauts-de-chausses brodés en or, avec des franges d'or, -un baudrier et une épée tout brillants d'or, des bottes et un manteau -couverts d'or; enfin il avait sur la tête une couronne resplendissante -d'or, et tenait dans sa main un sceptre d'or. Jamais il ne riait aux -éclats, pas même lorsque, dans les fêtes et pour l'amusement du -peuple, les baladins, les bouffons, les mimes défilaient auprès de sa -table suivis de chanteurs et de joueurs d'instruments: alors le peuple -même, en sa présence, ne riait qu'avec mesure; et pour lui, il ne -montra jamais en riant ses dents blanches. Chaque jour avant ses repas -il faisait distribuer des aumônes. Au mois d'août, époque où les cerfs -sont le plus gras, il s'occupait à les chasser jusqu'à ce que le temps -des sangliers arrivât. - - THÉGAN, _Vie et actions de Louis le Pieux_, trad. de M. Guizot. - - Thégan, chorévêque (vicaire général) de Trèves, mort vers 845, - était d'origine franque et noble; il était renommé pour sa beauté, - ses vertus, sa science et son éloquence. Au milieu des dissensions - du règne de Louis le Débonnaire, il fut toujours fidèle à - l'empereur. Son histoire est assez bien faite, quoique abrégée, et - s'étend de 813 à 835. - - [344] Les contemporains ont tous appelé Louis le Débonnaire Louis - le Pieux. - - [345] Le tudesque. - - -BAPTÊME DE HÉROLD LE DANOIS[346]. - - 826. - -Dès que tout est prêt pour la cérémonie sacrée, Louis et Hérold se -rendent dans le saint temple. César[347], par respect pour le -Seigneur, reçoit lui-même Hérold quand il sort de l'onde -régénératrice, et le revêt de sa propre main de vêtements blancs. -L'impératrice Judith, dans tout l'éclat de sa beauté[348], tire de la -source sacrée la reine, femme d'Hérold, et la couvre des habits de -chrétienne. Lothaire, déjà césar, fils de l'auguste Louis, aide de -même le fils d'Hérold à sortir des eaux baptismales; à leur exemple, -les grands de l'empire en font autant pour les hommes distingués de la -suite du roi danois, qu'ils habillent eux-mêmes, et la foule tire de -l'eau sainte beaucoup d'autres d'un moindre rang. O grand Louis! -quelle foule immense d'adorateurs tu gagnes au Seigneur! Quelle sainte -odeur s'émane d'une telle action et s'élève jusqu'au Christ? Ces -conquêtes, prince, que tu arraches à la gueule du loup dévorant, pour -les donner à Dieu, te seront comptées pour l'éternité. - - [346] Hérold, chef danois, fut baptisé dans l'église de - Saint-Alban, à Mayence, avec sa femme et beaucoup de Danois. - Louis le Débonnaire lui donna un comté dans la Frise. (_Vie de - Louis le Débonnaire_ par L'Astronome.) - - [347] L'empereur. - - [348] L'empereur avait choisi entre toutes les filles des - seigneurs de son empire, réunies de tous côtés, la belle Judith, - fille du noble comte Guelfe. (Voy. L'Astronome.) - -Hérold, couvert de vêtements blancs et le cœur régénéré, se rend sous -le toit éclatant de son illustre parrain. Le tout-puissant empereur le -comble alors des plus magnifiques présents que puisse produire la -terre des Franks. D'après ses ordres, Hérold revêt une chlamyde tissue -de pourpre écarlate et de pierres précieuses, autour de laquelle -circule une broderie d'or; il ceint l'épée fameuse que César lui-même -portait à son côté et qu'entourent des cercles d'or symétriquement -disposés; à chacun de ses bras sont attachées des chaînes d'or; des -courroies enrichies de pierres précieuses entourent ses cuisses; une -superbe couronne, ornement dû à son rang, couvre sa tête; des -brodequins d'or renferment ses pieds; sur ses larges épaules brillent -des vêtements d'or, et des gantelets blancs ornent ses mains. L'épouse -de ce prince reçoit de l'impératrice Judith des dons non moins dignes -de son rang et d'agréables parures. Elle passe une tunique entièrement -brodée d'or et de pierreries, et aussi riche qu'ont pu la fabriquer -tous les efforts de l'art de Minerve; un bandeau entouré de pierres -précieuses ceint sa tête; un large collier tombe sur son sein -naissant; un cercle d'or flexible et tordu entoure son cou; ses bras -sont serrés dans des bracelets tels que les portent les femmes; des -cercles minces et pliants, d'or et de pierres précieuses, couvrent ses -cuisses, et une cape d'or tombe sur ses épaules. Lothaire ne met pas -un empressement moins pieux à parer le fils d'Hérold de vêtements -enrichis d'or; le reste de la foule des Danois est également revêtu -d'habits franks, que leur distribue la religieuse munificence de -César. - -Tout cependant est préparé pour les saintes cérémonies de la messe; -déjà le signal accoutumé appelle le peuple dans l'enceinte des murs -sacrés. Dans le chœur brille un clergé nombreux et revêtu de riches -ornements, et dans le magnifique sanctuaire tout respire un ordre -admirable. La foule des prêtres se distingue par sa fidélité aux -doctrines de Clément[349], et les pieux lévites se font remarquer par -leur tenue régulière. C'est Theuton qui dirige, avec son habileté -ordinaire, le chœur des chantres; c'est Adhalwit qui porte en main la -baguette, en frappe la foule des assistants et ouvre ainsi un passage -honorable à César, à ses grands, à sa femme et à ses enfants. Le -glorieux empereur, toujours empressé d'assister fréquemment aux saints -offices, se rend à l'entrée de la basilique en traversant de larges -salles de son palais resplendissant d'or et de pierreries -éblouissantes; il s'avance la joie sur le front, et s'appuie sur les -bras de ses fidèles serviteurs. Hilduin est à sa droite; Hélisachar le -soutient à gauche; et devant lui marche Gerung, qui porte le bâton, -marque de sa charge[350], et protége les pas du monarque, dont la tête -est ornée d'une couronne d'or. Par derrière viennent le pieux Lothaire -et Hérold, couverts d'une toge et parés des dons éclatants qu'ils ont -reçus. Charles, encore enfant, tout brillant d'or et de beauté, -précède, plein de gaieté, les pas de son père, et de ses pieds il -frappe fièrement le marbre. Cependant Judith, couverte des ornements -royaux, s'avance dans tout l'éclat d'une parure magnifique; deux des -grands jouissent du suprême honneur de l'escorter; ce sont Matfried et -Hugues; tous deux, la couronne en tête et vêtus d'habits tout -brillants d'or, accompagnent avec respect les pas de leur auguste -maîtresse. Derrière elle, et à peu de distance, vient enfin l'épouse -d'Hérold étalant avec plaisir les présents de la pieuse impératrice. -Après, on voit Friedgies[351] que suit une foule de disciples, tous -vêtus de blanc et distingués par leur science et leur foi. Au dernier -rang marche avec ordre le reste de la jeunesse danoise, parée des -habits qu'elle tient de la munificence de César. - - [349] Le pape saint Clément Ier, auquel on a attribué des - ouvrages qui contiennent beaucoup de détails sur les devoirs des - prêtres. (Dom Bouquet.) - -Aussitôt que l'empereur, après cette marche solennelle, est arrivé à -l'église, il adresse, suivant sa coutume, ses vœux au Seigneur; -sur-le-champ, le clairon de Theuton fait entendre le son clair qui -sert de signal, et au même instant les clercs et tout le chœur lui -répondent et entonnent le chant. Hérold, sa femme, ses enfants, ses -compagnons contemplent avec étonnement le dôme immense de la maison de -Dieu, et n'admirent pas moins le clergé, l'intérieur du temple, les -prêtres et la pompe du service religieux. Ce qui les frappe plus -encore, ce sont les immenses richesses de notre roi, à l'ordre duquel -semble se réunir ce que la terre produit de plus précieux. «Eh bien, -illustre Hérold, dis, je t'en conjure, ce que tu préfères maintenant, -ou de la foi de notre monarque, ou de tes misérables idoles. Jette -donc dans les flammes tous ces dieux faits d'or et d'argent; c'est -ainsi que tu assureras à toi et aux tiens une éternelle gloire. Si -dans ces statues il s'en trouve de fer, dont on puisse se servir pour -cultiver les champs, ordonne qu'on en fabrique des socs, et en ouvrant -le sein de la terre elles te seront plus utiles que de telles -divinités avec toute leur puissance...» - - [350] Celle de portier en chef du palais. - - [351] Chancelier de l'empereur et abbé de Saint-Martin de Tours. - -Cependant on préparait avec soin d'immenses provisions, des mets -divers et des vins de toutes les espèces pour le maître du monde. D'un -côté, Pierre, le chef des pannetiers, de l'autre, Gunton, qui préside -aux cuisines, ne perdent pas un instant à faire disposer les tables -avec l'ordre et le luxe accoutumés. Sur des toisons, dont la blancheur -le dispute à la neige, on étend des nappes blanches, et les mets sont -dressés dans des plats de marbre. Pierre distribue, comme le veut sa -charge, les dons de Cérès, et Gunton sert les viandes. Entre chaque -plat sont placés des vases d'or; le jeune et actif Othon commande aux -échansons et fait préparer les doux présents de Bacchus. - -Dès que les cérémonies du culte respectueux adressé au Très-Haut sont -terminées, César, tout brillant d'or, se dispose à reprendre le chemin -qu'il a suivi pour se rendre au temple. Son épouse, ses enfants, et -tout son cortége, couverts de vêtements resplendissants d'or, et enfin -les clercs habillés de blanc, imitent son exemple, et le pieux -monarque se rend d'un pas grave à son palais, où l'attend un festin -préparé avec un soin digne du chef de l'empire. Radieux, il se place -sur un lit[352]; par son ordre, la belle Judith se met à ses côtés, -après avoir embrassé ses augustes genoux; le césar Lothaire et Hérold, -l'hôte royal, s'étendent de leur côté sur un même lit, comme l'a voulu -Louis. Les Danois admirent la prodigalité des mets et tout ce qui -compose le service de la table, le nombre des officiers, ainsi que la -beauté des enfants qui servent César. Ce jour, si heureux à juste -titre pour les Franks et les Danois régénérés par le baptême, sera -pour eux dans la suite l'objet de fêtes qui en rappelleront la -mémoire. - - [352] L'usage des Romains de manger couchés sur des lits était - encore conservé. - -Le lendemain, à la naissance de l'aurore, dès que les astres quittent -le ciel et que le soleil commence à réchauffer la terre, César -s'apprête à partir pour la chasse avec ses Franks, dont cet exercice -est le plaisir habituel, et il ordonne qu'Hérold l'accompagne. Non -loin du palais est une île que le Rhin environne de ses eaux -profondes, où croît une herbe toujours verte et que couvre une sombre -forêt. Des bêtes fauves, nombreuses et diverses, la remplissent, et -leur troupe, dont rien ne trouble le repos, trouve dans les vastes -bois un asile paisible. Des bandes de chasseurs et d'innombrables -meutes de chiens se répandent çà et là dans cette île. Louis monte un -coursier qui foule la plaine sous ses pas rapides, et Witon, le -carquois sur l'épaule, l'accompagne à cheval. De toutes parts se -pressent des flots de jeunes gens et d'enfants, au milieu desquels se -fait remarquer Lothaire, porté par un agile coursier. Hérold, l'hôte -de l'empereur, et ses Danois accourent aussi pleins de joie pour -contempler ce beau spectacle; la superbe Judith, la pieuse épouse de -César, parée et coiffée magnifiquement, monte un noble palefroi; les -premiers de l'État et la foule des grands précèdent ou suivent leur -maîtresse, par égard pour leur religieux monarque. Déjà toute la forêt -retentit des aboiements redoublés des chiens; ici les cris des hommes, -là les sons répétés du clairon frappent les airs; les bêtes fauves -s'élancent hors de leurs antres, les daims fuient vers les endroits -les plus sauvages; mais ni la fuite ne peut les sauver ni les taillis -ne leur offrent d'asiles sûrs. Le faon tombe au milieu des cerfs armés -de bois majestueux; et le sanglier aux larges défenses roule dans la -poussière percé par le javelot. César, animé par la joie, donne -lui-même la mort à un grand nombre d'animaux qu'il frappe de ses -propres mains. L'ardent Lothaire, dans la fleur et la force de la -jeunesse, fait tomber plusieurs ours sous ses coups; le reste des -chasseurs tue çà et là, à travers les prairies, une foule de bêtes -fauves de toutes espèces. - -Tout à coup une jeune biche, que la meute des chiens poursuit avec -chaleur, traverse en fuyant le plus épais de la forêt, et bondit au -milieu d'un bouquet de saules; là s'étaient arrêtés la troupe des -grands, Judith, l'épouse de César, et le jeune Charles, encore enfant. -L'animal passe avec la rapidité de l'éclair, tout son espoir est dans -la vitesse de ses pieds: s'il ne trouve son salut dans la fuite, il -périt. Le jeune Charles l'aperçoit, veut le poursuivre à l'exemple de -ses parents, demande un cheval avec d'instantes prières, presse -vivement pour qu'on lui donne des armes, un carquois et des flèches -légères, et brûle de voler sur les traces de la biche, comme son père -a coutume de le faire. Mais vainement il redouble ses ardentes -sollicitations; sa charmante mère lui défend de la quitter, et refuse -à ses vœux la permission de s'éloigner. Sa volonté s'irrite, et si le -maître aux soins duquel il est confié et sa mère ne le retenaient, le -royal enfant n'hésiterait pas à suivre la chasse à pied. Cependant -d'autres jeunes gens volent, atteignent la biche dans sa fuite, et la -ramènent au petit prince sans qu'elle ait reçu aucune blessure; lui, -alors, prend des armes proportionnées à la faiblesse de son âge et en -frappe la croupe tremblante de l'animal; toutes les grâces de -l'enfance se réunissent et brillent dans le jeune Charles, et leur -éclat emprunte un nouveau lustre de la vertu de son père et du nom de -son aïeul. Tel autrefois Apollon, quand il gravissait les sommets des -montagnes de Délos, remplissait d'une orgueilleuse joie le cœur de sa -mère Latone. - -Déjà César, son auguste père, et les jeunes chasseurs chargés de -gibier se disposaient à retourner au palais. Cependant la prévoyante -Judith a fait construire et couvrir dans le milieu de la forêt une -salle de verdure; des branches d'osier et de buis dépouillées de leurs -feuilles en forment l'enceinte, et des toiles la recouvrent. -L'impératrice elle-même prépare sur le vert gazon un siége pour le -religieux monarque, et fait apporter tout ce qui peut assouvir la -faim. Après avoir lavé ses mains dans l'eau, César et sa belle -compagne s'étendent ensemble sur un lit d'or, et, par l'ordre de cet -excellent roi, le beau Lothaire et leur hôte chéri, Hérold, prennent -place à la même table; le reste de la jeunesse s'assoit sur l'herbe -qui couvre la terre, et repose ses membres fatigués sous l'ombrage de -la forêt. On apporte, après les avoir fait rôtir, les entrailles -chargées de graisse des animaux tués à la chasse, et la venaison se -mêle aux mets apprêtés pour César. La faim satisfaite disparaît -bientôt. On vide les coupes; et la soif à son tour est chassée par -une agréable liqueur; un vin généreux répand la gaieté dans toutes ces -âmes courageuses, et chacun regagne d'un pas plus hardi le toit -impérial. - - ERMOLD LE NOIR, _Faits et Gestes de Louis le Pieux_, chant IV, - traduction de M. Guizot[353]. - - Ce poëme a été composé vers 826. On ne sait rien sur son auteur. - - [353] M. Guizot a publié, de 1823 à 1827, en 29 volumes in-8º, - une collection des mémoires relatifs à l'histoire de France. - Cette collection se compose de traductions des principales - chroniques et histoires écrites en latin, depuis Grégoire de - Tours jusqu'au treizième siècle. - - -FIN. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - LA GAULE. - - Pages. - - Les peuples de l'ancienne Gaule. (_César._) 1 - - Description de la Gaule, sous Auguste. (_Strabon._) 2 - - Mœurs et usages des Gaulois. (_César._) 4 - - Même sujet. (_Strabon._) 9 - - Même sujet. (_Diodore de Sicile._) 14 - - Les Gaulois en Italie, 587 à 222 avant J.-C. (_Polybe._) 19 - - Prise de Rome par les Gaulois, 390 avant J.-C. - (_Tite-Live._) 38 - - Ambassade des Gaulois à Alexandre. (_Strabon._) 63 - - Même sujet. (_Appien._) _ib._ - - Conquêtes des Gaulois dans la Germanie. (_César._) 64 - - Les Gaulois en Espagne. (_Diodore de Sicile._) 65 - - Invasion des Gaulois en Macédoine et en Grèce. - (_Justin._) 66 - - Les Gaulois en Asie Mineure. (_Justin._) 73 - - Retour d'une partie des Gaulois dans la Gaule. - (_Justin._) _ib._ - - Les Romains soumettent les Gallo-Grecs. (_Tite-Live._) 74 - - Richesses de Luern, roi des Arvernes. (_Athénée._) 93 - - Les Romains commencent à s'établir dans la Gaule. - (_Rollin._) 94 - - Portrait de César. (_Suétone._) 99 - - César. (_Michelet._) 111 - - César dans les Gaules. (_Suétone._) _ib._ - - La guerre des Gaules. (_Napoléon._) 113 - - Arioviste battu par César. (_Napoléon._) 117 - - Guerre des Belges. Combat sur l'Aisne. Défaite des Belges - du Hainaut. Bataille sur la Sambre. (_Napoléon._) 118 - - Guerre contre les Vénètes. (_Napoléon._) 122 - - Vercingétorix. (_César._) 123 - - Siége de Bourges. (_César._) 125 - - Bataille de Gergovie. (_Plutarque._) 135 - - Bataille d'Alise. (_César._) 136 - - Vercingétorix se rend à César. (_Plutarque._) 143 - - Même sujet. (_Dion Cassius._) _ib._ - - Conquête de la Gaule par César. (_Marc-Antoine._) 144 - - De la civilisation gauloise avant la conquête romaine. - (_Ch. Giraud._) 145 - - La république de Marseille. (_Strabon._) 155 - - - LA GAULE ROMAINE. - - Révolte de Sacrovir. (_Tacite._) 159 - - Folies de Caligula dans les Gaules. (_Suétone._) 164 - - Première persécution des chrétiens dans la Gaule. - (_Eusèbe._) 168 - - Cantilène dans laquelle se trouve la première mention du - nom des Franks 178 - - Saint Denis. (_Baillet_ et _Le Nain de Tillemont_.) 179 - - Les Bagaudes, 285. (_Pétigny._) 183 - - Saint Martin. (_Richard._) 192 - - Paris en 358. (_Chateaubriand_ et _Julien_.) 196 - - Gouvernement de Julien. (_Ammien-Marcellin._) 198 - - Tyrannie de l'administration romaine. (_Michelet._) 199 - - Impôts et exactions. Les Bagaudes. Le Patrociniat. - (_Salvien._) 207 - - Mœurs des Gallo-Romains. (_Salvien._) 218 - - Les Tyrans. Le Patrociniat. Origines de la féodalité. - (_Lehuërou._) 223 - - De la race celtique. (_Michelet._) 228 - - - LES BARBARES. - - Mœurs des barbares. (_Chateaubriand._) 231 - - Invasion de la Gaule par les Alains, les Vandales et les - Suèves. (_Le Beau._) 275 - - Établissement des Alemans et des Burgondes dans la Gaule. - (_Le Beau._) 278 - - Conquêtes des Wisigoths dans la Gaule. (_Le Beau._) 279 - - Pharamond. (_Saint-Martin._) 282 - - Clodion battu par Aétius. (_Sidoine Apollinaire._) 285 - - Les Huns et les Alains. (_Ammien-Marcellin._) 287 - - Les Huns. (_Jornandès._) 292 - - Portrait d'Attila. (_Jornandès._) 294 - - Invasion d'Attila en Gaule. (_Le Beau_ et _Jornandès_.) 295 - - Saint Aignan. (_Grégoire de Tours._) 311 - - Sainte Geneviève. (_Richard._) 312 - - Résistance de l'Arvernie contre les Wisigoths, 471-475. - (_Fauriel._) 316 - - Euric, roi des Wisigoths. (_Fauriel._) 327 - - La cour du roi Euric à Bordeaux. (_Sidoine Apollinaire._) 329 - - Conduite du clergé envers les conquérants germains. - (_Fauriel._) 331 - - - LES FRANKS. - - Lettre de saint Remi à Clovis 338 - - Clovis. (_Grégoire de Tours._) 340 - - Lettre du pape Anastase à Clovis 355 - - Lettre d'Avitus à Clovis 356 - - Clovis soumet les Gallo-Romains indépendants. (_Pétigny._) 357 - - Mariage de Clovis. (_Pétigny._) 364 - - La sainte Ampoule. (_Frodoard._) 370 - - Lettre de saint Remi à Clovis 372 - - La loi salique 373 - - Meurtre des fils de Clodomir, 533. (_Grégoire de Tours._) 380 - - Brunehaut et Galsuinthe, 566. (_Grégoire de Tours._) 383 - - Comment le roi Chilpéric dota sa fille Rigonthe. - (_Grégoire de Tours._) 385 - - Les rois fainéants. (_Éginhard._) 387 - - Les maires du palais. (_Chateaubriand._) 389 - - Invasion des Arabes. Bataille de Poitiers. (_Fauriel._) 390 - - Vie intérieure et habitudes domestiques de Charlemagne. - (_Éginhard._) 400 - - Guerre contre les Saxons. (_Éginhard._) 413 - - Guerre contre les Avares. (_Éginhard._) 415 - - Charlemagne prend Pavie. (_Le Moine de Saint-Gall._) 416 - - Bataille de Roncevaux. (_Éginhard._) 420 - - La bataille de Roncevaux et la mort de Roland. (_Théroulde._) 423 - - La grande taille de Roland. (_Thomas Leodius._) 451 - - Le chant d'Altabiçar 453 - - Les capitulaires de Charlemagne. (_Chateaubriand._) 455 - - Canonisation et culte de Charlemagne. (_Baillet._) 458 - - Louis le Pieux. (_Thégan._) 459 - - Baptême de Hérold le Danois. (_Ermold le Noir._) 461 - - -FIN DE LA TABLE. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France racontée par le - Contemporains (Tome 1/4), by Louis Dussieux - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE *** - -***** This file should be named 42126-0.txt or 42126-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/1/2/42126/ - -Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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