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-The Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France racontée par les
-Contemporains (Tome 1/4), by Louis Dussieux
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4)
- Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents
- originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques
-
-Author: Louis Dussieux
-
-Release Date: February 27, 2013 [EBook #42126]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE ***
-
-
-
-
-Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
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-
- L'HISTOIRE
-
- DE FRANCE
-
- RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS.
-
- EXTRAITS
-
- DES CHRONIQUES, DES MÉMOIRES ET DES DOCUMENTS
-
- ORIGINAUX,
-
- AVEC DES SOMMAIRES ET DES RÉSUMÉS CHRONOLOGIQUES,
-
- PAR
-
- L. DUSSIEUX,
-
- PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'ÉCOLE DE SAINT-CYR.
-
- TOME PREMIER.
-
- PARIS,
-
- FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET Cie, LIBRAIRES,
-
- IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56
-
- 1861
-
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
- L'HISTOIRE
-
- DE FRANCE
-
- RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS.
-
-
-
-
-TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE).
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT.
-
-
-Depuis quelques années, le goût de lire l'histoire dans les documents
-originaux s'est généralement répandu; de nombreuses publications
-historiques ont été faites; et déjà l'ensemble de nos diverses
-collections de mémoires, de chroniques et de documents dépasse
-plusieurs centaines de volumes, que l'on ne peut rassembler qu'avec
-difficulté et dont la lecture demande un temps considérable.
-
-Le but de l'ouvrage que nous publions est de réunir en quelques
-volumes tout ce que ces nombreux, recueils nous ont paru renfermer
-d'utile et de curieux sur les principaux événements de l'histoire de
-France, de manière à composer un abrégé de ces collections.
-
-Pour la jeunesse studieuse, comme pour les gens du monde, il faut
-tenir compte du temps dont ils peuvent disposer, et ne mettre sous
-leurs yeux que ce qui est réellement utile à connaître. Nous avons
-entrepris de faire ce choix, en prenant le parti de ne nous occuper
-que des grands faits historiques, des grands hommes, et quelquefois de
-détails caractéristiques sur les mœurs. Nous avons toujours donné la
-préférence, entre les auteurs contemporains, à ceux qui avaient vu,
-et surtout à ceux qui après avoir pris part aux événements les avaient
-eux-mêmes racontés. Presque toujours nous avons publié plusieurs
-relations du même fait, afin de mettre sous les yeux du lecteur les
-opinions opposées, l'esprit des différents partis, les divers
-jugements de l'époque sur ce fait. Nous avons cherché à être d'une
-impartialité absolue dans le choix des pièces, parce que nous voulions
-donner au public une œuvre sans système, sans parti pris, dans
-laquelle les opinions et la manière de voir des contemporains fussent
-surtout en évidence.
-
-Pour les premières époques de notre histoire, souvent les récits
-contemporains font défaut; les événements ne sont indiqués dans les
-chroniques que par une phrase courte et sèche. C'est pourquoi nous
-avons cru devoir reproduire, pour ces temps anciens, quelques pages
-savantes d'auteurs modernes, dans lesquelles ils avaient su fondre
-tous les éléments épars dans les chroniques.
-
-Nous devons dire encore que ce choix a été fait de telle sorte que le
-père et la mère de famille pussent mettre ces volumes entre les mains
-de leurs enfants, pour compléter leur instruction. Nous avons voulu
-que ce recueil pût être donné à la jeunesse, à qui l'on ne sait quel
-ouvrage faire lire sur l'histoire de France, au moment où s'achèvent
-et où se complètent les études.
-
-Nous avons essayé de faire un livre instructif et attrayant, qui pût
-permettre, selon la méthode de Rollin, d'apprendre l'histoire par la
-lecture, par le détail des grands événements, par le portrait des
-grands hommes, par la peinture des mœurs, en mettant le lecteur en
-face des documents originaux. Des résumés chronologiques en tête de
-chaque volume, et des sommaires placés au commencement de chaque
-récit, lient ces morceaux détachés et leur donnent l'enchaînement et
-la suite nécessaires.
-
-Ces extraits d'anciens auteurs ont encore l'avantage de faire
-connaître les écrivains historiques, si nombreux dans notre
-littérature, les plus remarquables passages des chroniques et des
-mémoires, et de composer ainsi, en même temps qu'une histoire de
-France, une histoire de la littérature française, qui montre toutes
-les transformations de la langue.
-
-
-
-
-RÉSUMÉ CHRONOLOGIQUE
-
-DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DE LA PÉRIODE DE L'HISTOIRE DE FRANCE
-CONTENUE DANS CE PREMIER VOLUME.
-
-
-GAULE CELTIQUE.
-
-Les plus anciens peuples de la Gaule paraissent avoir été les Ibères,
-connus sous les noms d'Aquitains et de Ligures, et dont un débris
-existe encore, sous le nom de Basques, dans les Pyrénées occidentales.
-
-A une époque inconnue, la Gaule est envahie et occupée par les peuples
-Celtes, Gaulois ou Galls au centre, Kimris ou Belges au nord. Les
-Ibères sont réduits en esclavage dans tout le pays conquis par les
-Celtes; mais ils restent indépendants dans l'Aquitaine et sur le bord
-de la Méditerranée (Languedoc et Provence).
-
-XIIe siècle avant J.-C. Les Phéniciens fondent plusieurs colonies sur
-la côte ligurienne, dont la plus importante est Nîmes.
-
-600 av. J.-C. Les Grecs fondent de nombreuses colonies sur la côte
-ligurienne, dont la plus importante est Marseille, qui devint une
-république considérable.
-
-Dès le VIe siècle avant J.-C., les Gaulois envoyèrent hors de la Gaule
-de grandes expéditions, et envahirent successivement: l'Espagne, où
-ils s'établirent en Celtibérie;--la Gaule Cisalpine, en 587, où
-Bellovèse fonda Milan;--la Germanie;--la Macédoine, la Grèce et la
-Thrace, où en 279 ils furent défaits par les Grecs aux batailles des
-Thermopyles et de Delphes;--l'Asie Mineure, où ils fondèrent le
-royaume de Galatie;--l'Étrurie, où ils assiégèrent Clusium, en 391.
-
-Le siége de Clusium fit commencer la guerre entre les Gaulois et les
-Romains, qui ne parvinrent à dompter les Gaulois qu'après 200 ans de
-luttes acharnées. Les principaux événements de cette lutte sont:
-
- en 390, la bataille de l'Allia et la prise de Rome par les
- Gaulois;
-
- en 295, la défaite des Gaulois à Sentinum;
-
- en 283, la défaite des Gaulois au lac Vadimon;
-
- en 222, la défaite des Gaulois à Télamone. Enfin, en 170, les
- Gaulois de la Gaule Cisalpine furent complétement soumis à la
- domination de Rome.
-
- 189. Manlius soumet les Galates ou Gaulois de l'Asie Mineure.
-
- 154. Les Romains entrent dans la Gaule Transalpine, et viennent au
- secours de la république de Marseille, leur alliée, attaquée
- par les Salyens.
-
- 124. Les Romains fondent Aix et s'établissent en Provence.
-
- 122-121. Les Romains soumettent les Allobroges, et battent
- Bituitus, roi des Arvernes.
-
- 118. Fondation de Narbonne. Les Romains occupent la province
- romaine (Roussillon, Languedoc, Dauphiné, Provence).
-
- 58-51. Jules César fait la conquête de la Gaule.--52, Grande
- victoire de César à Alise sur Vercingétorix.
-
-
-GAULE ROMAINE.
-
- (51 av. J.-C.--476 ap. J.-C.)
-
-La Gaule reste soumise aux Romains depuis 51 av. J.-C. jusqu'en 476
-ap. J.-C., date de la chute de l'empire d'Occident.
-
-Pendant ce temps elle est entièrement transformée, et adopte la
-religion, la langue, les mœurs, les lois et les institutions de
-Romains.
-
-160 ap. J.-C. Le christianisme pénètre dans la Gaule. Saint-Pothin et
-saint Irénée sont les premiers apôtres de la Gaule et fondent l'église
-de Lyon. Saint Denis (250) et saint Martin (371-400) achèvent la
-conversion de la Gaule au christianisme.
-
- 177. Première persécution des chrétiens à Lyon.
-
- 241. Premières invasions des Franks dans la Gaule.
-
- 285. Grande révolte des Bagaudes contre la tyrannie de
- l'administration romaine; 286, ils sont vaincus par Maximien
- Hercule.
-
- 287. Les Franks-Saliens établis dans la Toxandrie comme lètes ou
- mercenaires à la solde de l'Empire.
-
- 292. Les Franks-Ripuaires établis entre la Meuse et le Rhin comme
- mercenaires à la solde de l'Empire.
-
- 358. Guerre de Julien contre la tribu des Franks-Saliens, qui est
- dès lors la plus importante, et qui s'emparera sous Clovis de
- la domination de la Gaule.
-
- 407. Invasion des Suèves, des Alains et des Vandales.
-
- 412. Les Wisigoths sous Ataulphe s'établissent dans la Gaule
- méridionale.
-
- 413. Les Burgondes s'établissent dans le bassin du Rhône.
-
- 431. Clodion, roi des Franks-Saliens, est battu par Aétius à
- Héléna.
-
- 451. Invasion d'Attila dans la Gaule. Il est repoussé devant
- Orléans et vaincu dans les champs Catalauniques par Aétius, par
- Mérovée, roi des Franks-Saliens, et par Théodoric, roi des
- Wisigoths.
-
- 458. Childéric succède à Mérovée.
-
- 468. Avénement d'Euric, roi des Wisigoths, à Toulouse.--Grande
- puissance de ce roi.
-
- 471-475. Ecdicius défend l'Arvernie contre les Wisigoths; il est
- obligé de se soumettre.
-
- 476. Fin de l'empire romain d'Occident. Le dernier empereur,
- Romulus-Augustule, est renversé par Odoacre, roi des Hérules,
- qui se proclame roi d'Italie.
-
-
-GAULE FRANQUE.
-
- 481. Avénement de Clovis, successeur de Childéric.
-
- 486. Le patrice Syagrius est battu par Clovis à Soissons.--Fin de
- la domination romaine dans la Gaule.
-
- 486-490. Clovis soumet les cités gallo-romaines de l'Armorique.
-
- 492. Clovis épouse Clotilde.
-
- 496. Défaite des Alemans à Tolbiac. Conversion de Clovis. Dès lors
- Clovis devient le champion de l'Église orthodoxe contre les
- peuples ariens qui occupent la Gaule, Burgondes et Wisigoths.
-
- 500. Clovis bat Gondebaud, roi des Burgondes, à Dijon.
-
- 507. Clovis bat les Wisigoths à Vouillé, et conquiert l'Aquitaine.
-
- 508. Les Franks sont battus au siége d'Arles par Ibbas, général de
- Théodoric, roi des Ostrogoths, qui envoie des secours aux
- Wisigoths.
-
- 509. Clovis fait assassiner plusieurs rois franks, et soumet leurs
- tribus à sa domination.
-
- 511. Mort de Clovis. Ses quatre fils se partagent ses États;
-
- Thierry est roi d'Austrasie;
- Clodomir est roi d'Orléans;
- Childebert est roi de Paris;
- Clotaire est roi de Soissons.
-
- 523. Clodomir, Childebert et Clotaire envahissent la Bourgogne.
-
- 524. Bataille de Véseronce, où Clodomir est battu et tué par les
- Burgondes.
-
- 528-530. Conquête de la Thuringe par Thierry.
-
- 533. Meurtre des fils de Clodomir par Childebert et Clotaire.
-
- 534. Childebert et Clotaire font la conquête de la Bourgogne.
-
- 539. Première expédition des Franks en Italie, où les Grecs et les
- Ostrogoths sont en guerre. Théodebert, fils de Thierry et roi
- d'Austrasie, bat les Grecs et les Ostrogoths, et se fait céder
- par les Ostrogoths la Provence, tandis que Justinien, pour
- avoir son alliance, renonce aux droits de l'Empire sur la
- Gaule.
-
- 553. Bucelin et Leutharis, généraux de Théodebald, fils de
- Théodebert et roi d'Austrasie, sont battus par Narsès, sur le
- Vulturne, à Casilinum.
-
- 558. Clotaire Ier réunit tous les royaumes des Franks.
-
- 561. Mort de Clotaire Ier. Ses quatre fils se partagent ses États;
-
- Caribert est roi de Paris;
- Gontran est roi d'Orléans et de Bourgogne;
- Chilpéric est roi de Soissons ou de Neustrie;
- Sigebert est roi d'Austrasie.
-
- 566. Sigebert épouse Brunehaut. Chilpéric épouse Galsuinthe, la
- tue, et la remplace par Frédégonde.
-
- _Première lutte de la Neustrie et de l'Austrasie, 573-613._
-
- 573. Sigebert attaque Chilpéric et assiége Tournay; il est tué
- par des émissaires de Frédégonde. Childebert II lui succède.
-
- 584. Chilpéric est assassiné par les ordres de Frédégonde,
- Clotaire II lui succède.
-
- 587. Traité d'Andelot entre Gontran et Childebert II.
-
- 593-596. Victoires de Frédégonde sur les Austrasiens à Brennac ou
- Droissy et à Leucofao.
-
- 593. Mort de Gontran. Childebert II lui succède.
-
- 596. Mort de Childebert II. Théodebert lui succède en Austrasie et
- Thierry II en Bourgogne.
-
- 597. Mort de Frédégonde.
-
- 598. Brunehaut est chassée d'Austrasie par les leudes, dont elle
- veut diminuer le pouvoir; elle se réfugie auprès de Thierry II,
- roi de Bourgogne.
-
- 600. Clotaire II battu à Dormeille par les Austrasiens.
-
- 612. Brunehaut et Thierry II battent les Austrasiens à Toul et à
- Tolbiac; Théodebert et ses enfants sont massacrés; Brunehaut
- rentre victorieuse à Metz.
-
- 613. Conjuration des leudes austrasiens, dirigés par Pépin de
- Landen et Warnachaire, contre Brunehaut. Ils s'allient avec
- Clotaire II, et lui livrent Brunehaut, qui est mise à mort.
-
- Clotaire II réunit toutes les parties du royaume des Franks.
-
- 614. Constitution perpétuelle ou Édit de Paris, par lequel de
- grands priviléges sont accordés par Clotaire aux leudes et au
- clergé. Les royaumes de Neustrie et d'Austrasie auront chacun
- un maire du palais.
-
- 622. Dagobert succède à Clotaire II.
-
- 630. Caribert, frère de Dagobert, obtient le duché d'Aquitaine.
- Ses descendants, Eudes, Hunald et Waïfre, le possèdent jusqu'en
- 769.
-
- 632. Sigebert II, fils de Dagobert, est nommé roi d'Austrasie,
- avec Pépin de Landen pour maire du palais.
-
- 638. Clovis II succède à Dagobert en Neustrie et en Bourgogne,
- avec Ega et Erkinoald pour maires du palais.
-
- 656. Mort de Sigebert II. Grimoald, maire du palais d'Austrasie,
- cloître Dagobert fils de Sigebert II, et fait proclamer son
- fils roi d'Austrasie. Erkinoald renverse le fils de Grimoald,
- réunit l'Austrasie à la Neustrie, et réprime les leudes.
- L'unité de l'empire frank est rétablie pour quelque temps,
- grâce à la vigueur et à l'habileté d'Erkinoald.
-
- 656. Mort de Clovis II; Clotaire III lui succède. Ébroïn remplace
- Erkinoald, mort en 657.
-
- 660. Les Austrasiens obtiennent de former un royaume séparé.
- Ébroïn leur donne pour roi Childéric II, second fils de Clovis
- II.
-
- 670. Mort de Clotaire III. Thierry III lui succède.
-
- _Seconde lutte de la Neustrie et de l'Austrasie, 680-719._
- (Triomphe de l'Austrasie.)
-
- 680. Ébroïn vainqueur de Pépin de Héristal, maire du palais
- d'Austrasie, à Loixy.
-
- 681. Ebroïn est assassiné.
-
- 687. Pépin de Héristal bat les Neustrieus à Testry, soumet la
- Neustrie à l'Austrasie, et meurt en 714. Charles Martel lui
- succède.
-
- 715. Rainfroy est nommé maire du palais de Neustrie; il se soulève
- contre l'Austrasie, et gagne la bataille de Compiègne.
-
- 717. Charles Martel bat les Neustriens à Vincy et à Soissons, en
- 719. La Neustrie est définitivement soumise à l'Austrasie
- jusqu'en 843.
-
- _Gouvernement de Charles Martel et de Pépin le Bref, sous plusieurs
- rois fainéants._
-
- 720-730. Charles Martel soumet les peuples germains, qui
- s'étaient rendus indépendants des Franks pendant les guerres
- civiles. Les Saxons, les Bavarois, les Alemans ou Souabes, les
- Frisons, sont replacés sous la domination des Austrasiens.
-
- 721. Après avoir conquis l'Espagne sur les Wisigoths, en 712, les
- Arabes entrent en Septimanie. L'apparition de ces barbares
- décide toutes les provinces de la Gaule méridionale, Vasconie,
- Septimanie, Provence, à se placer sous la domination d'Eudes,
- duc d'Aquitaine, qui, en 721, gagne sur les Arabes la grande
- bataille de Toulouse.
-
- 732. Eudes est battu à la bataille de Bordeaux par Abdérame, et se
- soumet à Charles Martel pour en avoir des secours contre les
- Arabes.
-
- Bataille de Poitiers.
-
- 736. Les Arabes envahissent la Provence et la Bourgogne.
-
- 739. Charles Martel les chasse de la Bourgogne, les bat à Berre,
- en Septimanie, mais ne peut leur enlever Narbonne.
-
- 741. Mort de Charles Martel. Carloman et Pépin le Bref le
- remplacent.
-
- _Pépin le Bref, 741-768._
-
- 742. Commencement des guerres d'Aquitaine, contre les ducs
- mérovingiens de ce pays, qui ne seront soumis qu'en
- 769.--Pépin veut soumettre l'Aquitaine, gouvernée par Hunald,
- successeur d'Eudes. En 745, Hunald abandonne ses États à son
- fils Waïfre, et se retire dans un cloître.
-
- 743. Carloman, par l'influence de l'archevêque de Mayence,
- Boniface, commence la guerre contre les Saxons, c'est-à-dire
- contre les peuples du nord de la Germanie entre le Rhin,
- l'Elbe, la mer du Nord et le Mein, afin de détruire l'odinisme
- et la barbarie dans la Germanie, d'y établir la civilisation
- et la foi chrétiennes, et de faire cesser les ravages et les
- invasions de ces barbares.
-
- 747. Abdication de Carloman, qui se retire au Mont-Cassin. Pépin
- est seul maître du pouvoir.
-
- 752. Childéric III, le dernier Mérovingien, est déposé, et Pépin
- le Bref est proclamé roi.
-
- 754. Le pape Étienne II sacre Pépin.
-
- 755-757. Guerre contre Astolphe, roi des Lombards, peuple arien,
- qui attaquait la papauté à Rome. Les Lombards vaincus,
- l'exarchat de Ravenne est cédé au pape.--Fondation de la
- puissance temporelle des papes.
-
- 759. Narbonne enlevée aux Arabes. Les Arabes sont chassés de la
- Septimanie.
-
- 759-768. Guerre contre Waïfre en Aquitaine. Assassinat de Waïfre
- en 768 et soumission de l'Aquitaine.
-
- 768. Mort de Pépin le Bref. Ses États sont partagés entre
- Charlemagne et Carloman.
-
-
-CHARLEMAGNE, 768-814.
-
- 769. Hunald sort du cloître et soulève l'Aquitaine. Charlemagne
- réprime cette dernière révolte. Hunald se réfugie chez les
- Lombards, et l'Aquitaine se soumet aux Franks.
-
- 771. Mort de Carloman. Charlemagne dépouille ses neveux, qui se
- réfugient auprès de Didier, roi des Lombards.
-
- 772. Commencement des guerres de Charlemagne contre les Saxons. La
- Saxe ne sera soumise qu'en 804, après soixante et un ans de
- luttes, en datant de 743, et après 18 campagnes de Charlemagne
- contre ces peuples.
-
- 773-774. Guerre contre Didier. Passage du mont Cenis et du
- Saint-Bernard. Prise de Vérone et de Pavie.--Fin du royaume des
- Lombards. Destruction de l'arianisme en Occident; augmentation
- des domaines de la papauté.--Charlemagne devient roi d'Italie
- et donne ce royaume, en 781, à son fils aîné Pépin.
-
- 778. Expédition de Charlemagne en Espagne contre les Arabes
- divisés en deux factions, l'une pour les Ommyades, l'autre pour
- les Abassides. Charlemagne soutient quelques émirs. A son
- retour, son arrière-garde est détruite à Roncevaux par Loup,
- duc de Vasconie, fils de Waïfre, qui est battu, pris et pendu.
- Mort de Roland dans ce désastre.
-
- 780. Création des évêchés de la Saxe.
-
- 780. Création du royaume d'Aquitaine, pour Louis le Débonnaire. Ce
- royaume est chargé de la guerre contre les Arabes d'Espagne. De
- 791 à 812, cette guerre est faite par Guillaume le Pieux, comte
- de Toulouse, qui conquiert la marche d'Espagne, c'est-à-dire le
- pays entre l'Èbre et les Pyrénées, où se formeront plus tard
- les royaumes chrétiens de Castille, de Navarre et d'Aragon.
-
- 782. Massacre des Saxons à Verden.
-
- 785. Wittikind, chef des Saxons, se fait baptiser à Attigny.
-
- 786. Conquête de la Bavière sur Tassilon, duc de ce pays, qui
- s'était allié avec les Grecs, les Avares et les Lombards de
- Bénévent, contre Charlemagne.
-
- 787. Le duché de Bénévent, dernière possession des Lombards en
- Italie, est soumis aux Franks.
-
- 788-810. Guerres contre les Slaves, entre l'Elbe et l'Oder.
- Soumission des Obotrites, des Wendes, des Serbes ou Sorabes et
- des Tchèques. La civilisation chrétienne commence à pénétrer
- chez ces barbares.
-
- 791-796. Guerres contre les Avares. Destruction de ce peuple
- sauvage.
-
- 800. Charlemagne est proclamé empereur d'Occident, à Rome, par le
- pape Léon III et le peuple romain.
-
- 804. Soumission de la Saxe. Transplantation et conversion de ce
- peuple. L'odinisme et la barbarie sont détruits dans
- l'Allemagne du nord, qui entre dans l'Europe civilisée. La
- limite de la civilisation est reculée du Rhin jusqu'à
- l'Elbe.--Fin des invasions des peuples germains.
-
- 804. Traité avec Irène, impératrice d'Orient, pour la fixation des
- limites des deux empires.
-
- 808. Première apparition des Northmans en France.
-
- 812. Bernard roi d'Italie. Il succède à Pépin, son père, mort en
- 810.
-
- 814. Mort de Charlemagne. Louis le Débonnaire ou le Pieux lui
- succède.
-
-Pendant le règne de Charlemagne, l'ordre est rétabli; les invasions
-des barbares sont arrêtées; de nombreuses lois (capitulaires) sont
-rédigées; on crée une administration et des écoles; les études sont
-rétablies, les arts cultivés. Cette première renaissance est due aux
-efforts de Charlemagne, d'Alcuin, de Leidrade, archevêque de Lyon, de
-Théodulf, évêque d'Orléans, de saint Benoît, abbé d'Aniane,
-d'Adalhard, abbé de Corbie. Cette renaissance disparaît entièrement au
-milieu des désordres qui ont lieu pendant les règnes des premiers
-successeurs du grand empereur.
-
-
-LOUIS LE DÉBONNAIRE, 814-840.
-
- 817. Louis le Débonnaire partage l'Empire entre ses trois fils,
- Lothaire, Pépin et Louis.
-
- 818. Bernard qui s'est révolté en Italie est vaincu, condamné et
- mis à mort.
-
- 822. Pénitence publique de Louis le Débonnaire à Attigny, pour
- expier la mort de son neveu.
-
- 826. Harold, roi ou chef danois, se soumet à Louis le Débonnaire
- et se fait baptiser.
-
- 830. Première révolte des fils de Louis le Débonnaire.
-
- 833. Seconde révolte des fils du Débonnaire. Il est trahi au champ
- du Mensonge, dégradé, déposé et remplacé par Lothaire.
-
- 834. Louis le Débonnaire est rétabli.
-
- 838-839. Nouvelles révoltes des fils du Débonnaire.
-
- 840. Mort de Louis le Débonnaire. Partage de l'Empire entre ses
- fils.
-
-
-
-
-LISTES CHRONOLOGIQUES
-
-DES EMPEREURS ROMAINS ET DES ROIS FRANKS, WISIGOTHS ET BURGONDES QUI
-ONT RÉGNÉ PENDANT CETTE PÉRIODE.
-
-
-I. EMPEREURS ROMAINS.
-
- Jules César 48-30 av. J.-C.
- Auguste 30 av. J.-C.--14 ap. J.-C.
- Tibère 41
- Caligula 37
- Claude I 41
- Néron 54
- Galba 68
- Othon _id._
- Vitellius _id._
- Vespasien 69
- Titus 79
- Domitien 81
- Nerva 96
- Trajan 98
- Adrien 117
- Antonin 138
- Marc-Aurèle et Verus 161
- Commode 180
- Pertinax 193
- Didius Julianus _id._
- Albinus _id._
- Pescennius Niger _id._
- Septime Sévère _id._
- Caracalla et Géta 211
- Macrin 217
- Héliogabale 218
- Alexandre Sévère 222
- Maximin 232
- Les deux Gordiens 237
- Maxime _id._
- Pupien et Balbin _id._
- Gordien III 238
- Philippe 244
- Dèce 249
- Gallus, Hostilianus et Volusien 251
- Émilien 253
- Valérien _id._
- Gallien 260
- Les trente Tyrans 260-268
- parmi lesquels _Postumius_, dans la Gaule.
- Claude II 268
- Quintilius 270
- Aurélien _id._
- Tacite et Florien 276
- Probus _id._
- Carus 282
- Carin et Numérien 283
- Dioclétien 284-305
- Maximien Hercule lui est associé en 286
-
-291. _Partage de l'Empire en 4 préfectures._
-
- CÉSARS CHARGÉS DE GOUVERNER LA PRÉFECTURE DE LA GAULE, BRETAGNE
- ET ESPAGNE.
-
- _Constance Chlore_ 291
- _Constantin_ 306
- Constantin 323-335
- _Constantin II_ 337-340
- _Constant_ 337-350
- Constance II 353-361
- _Julien_ 355
- Julien 361-363
- Jovien 363
- Valentinien I 364-375
- Gratien 375-383
- Valentinien II 375-392
- Maxime 383-388
- _Eugène_ 392
- Théodose 394
-
-395. _Partage de l'Empire._
-
-EMPEREURS d'OCCIDENT.
-
- Honorius 395-423
- Jean 423-425
- Valentinien III 425-455
- Maxime 455
- Avitus 455
- Majorien 457-460
- Libius Sévère 461
- _Égidius_ }
- _Syagrius_ } règnent en Gaule.
- Anthémius 467
- Olybrius 472
- Glycerius 473
- Oreste et Augustule 475-476
- Odoacre, chef des Hérules, renverse
- Oreste et Augustule, prend le titre de
- roi d'Italie, et met fin à l'empire
- d'Occident.
-
-
-II. ROIS DE FRANCE
-
- de 428 à 840.
-
-I. _Mérovingiens._
- 428. Clodion.
- 448. Mérovée.
- 458. Childéric.
- 481. Clovis.
- 511. Le royaume est partagé entre les fils de Clovis.
-
-ROIS DE PARIS.
-
- 511. Childebert, [+] 558.
-
-ROIS DE SOISSONS.
-
- 511. Clotaire, [+] 561.
-
-ROIS D'ORLÉANS.
-
- 511. Clodomir, [+] 524.
-
-ROIS D'AUSTRASIE.
-
- 511. Thierry.
- 537. Théodebert.
- 548. Théodebald, [+] en 555.
-
- 538. Clotaire I, maître de toute la monarchie.
- 561. Le royaume est partagé entre les fils de Clotaire I.
-
-ROIS DE PARIS.
-
- 561. Caribert, [+] 567.
-
-ROIS DE SOISSONS.
-
- 561. Chilpéric II.
- 584. Clotaire II.
-
-ROIS D'ORLÉANS ET DE BOURGOGNE.
-
- 561. Gontran [+] 593.
- 593. Childebert II.
- 596. Thierry II, [+] 613.
-
-ROIS D'AUSTRASIE.
-
- 561. Sigebert.
- 575. Childebert II.
- 596. Théodebert II, [+] 612.
-
- 613. Clotaire II réunit toute la monarchie. [+] 628.
- 628. Dagobert. A sa mort, 638, la monarchie est partagée en deux
- royaumes.
-
-ROIS DE NEUSTRIE ET DE BOURGOGNE.
-
- 638. Clovis II, [+] 656.
- 656. Clotaire III.
- 670. Thierry III.
- 691. Clovis III.
- 695. Childebert III.
- 711. Dagobert III.
- 716. Chilpéric II.
- 717. Clotaire IV.
- 720. Thierry IV.
- 737-742. Interrègne.
- 742. Childéric III, déposé en 752.
-
-ROIS D'AUSTRASIE.
-
- 638. Sigebert II, [+] 656.
- 660. Childéric II.
- 674. Dagobert II, [+] 679.
-
-_Maires du palais de la famille d'Héristal, ducs d'Austrasie._
-
- Pépin d'Héristal, [+] 714.
- Charles Martel, [+] 741.
- Pépin le Bref.
-
-2. _Carlovingiens._
-
- 752. Pépin le Bref.
- 768. Charlemagne et Carloman. 771, Charlemagne seul.
- 800, Charlemagne empereur.
- 814. Louis le Débonnaire, meurt en 840.
-
-
-III. ROIS DES WISIGOTHS
-
- _qui ont régné en Aquitaine_.
-
- 412. Ataulphe.
- 415. Wallia.
- 420. Théodoric I.
- 451. Thorismond.
- 452. Théodoric II}
- 467. Euric } conquièrent l'Espagne.
- 484. Alaric II, tué à Vouillé, 507.
- Ses successeurs ne possèdent plus en France que la
- Septimanie, et résident en Espagne.
-
-
-IV. ROIS BURGONDES.
-
- 413. Gondicaire.
- 443-470. Gondioche et _Chilpéric_.
- 470. Gondebaud et _Chilpéric_, _Godomar_, _Godesegil_.
- 516. Sigismond.
- 524. Godemar.--En 534 le royaume des Burgondes est conquis par les
- Franks.
-
-
-
-
-LES GRANDS FAITS
-
-DE
-
-L'HISTOIRE DE FRANCE
-
-RACONTÉS PAR LES CONTEMPORAINS.
-
-
-LES PEUPLES DE L'ANCIENNE GAULE.
-
- 50 ans avant J.-C.
-
-Toute la Gaule est divisée en trois parties, dont l'une est habitée
-par les Belges[1], l'autre par les Aquitains[2], la troisième par ceux
-que nous appelons Gaulois, et qui dans leur langue se nomment Celtes.
-Ces nations diffèrent entre elles par le langage, les mœurs et les
-lois. Les Gaulois sont séparés des Aquitains par la Garonne, des
-Belges par la Marne et la Seine. Les Belges sont les plus braves de
-tous ces peuples; étrangers aux mœurs élégantes et à la civilisation
-de la Province romaine[3], ils ne reçoivent point du commerce
-extérieur ces produits du luxe qui contribuent à énerver le courage;
-d'ailleurs, voisins des peuples de la Germanie qui habitent au delà du
-Rhin, ils sont continuellement en guerre avec eux. Par la même raison,
-les Helvétiens[4] surpassent en valeur le reste des Gaulois; ils
-luttent chaque jour avec les Germains pour les repousser, et pour
-pénétrer eux-mêmes sur leur territoire.
-
- CÉSAR, _Commentaires ou Mémoires sur la guerre des Gaules_, liv.
- I, ch. 1. Traduction de M. Baudement.
-
- Jules César naquit à Rome 100 av. J.-C., et fut assassiné l'an 44
- av. J.-C. Il est célèbre pour avoir conquis la Gaule, renversé la
- république romaine et établi l'empire. César a laissé de précieux
- Mémoires ou Commentaires sur la guerre des Gaules et sur la guerre
- civile qu'il soutint contre les derniers défenseurs de la
- république.
-
- [1] La plupart des peuples de la Belgique étaient d'origine
- germanique (CÉSAR, liv. II, ch. 4), mais les Belges (Bolgs)
- étaient de race celtique.
-
- [2] Les Aquitains diffèrent absolument des deux autres peuples,
- non-seulement par leur langage, mais encore par leur figure, qui
- approche plus de la figure des Ibères (Espagnols) que de celle
- des Gaulois. (STRABON, IV, 1.)
-
- [3] La Provence, qui avait été soumise par les Romains cent ans
- avant le reste de la Gaule.
-
- [4] Les Helvétiens habitaient la Suisse.
-
-
-DESCRIPTION DE LA GAULE.
-
- Sous Auguste, vers le commencement de l'ère chrétienne.
-
-Toute la Gaule est arrosée par des fleuves qui descendent des Alpes,
-des Pyrénées et des Cévennes et qui vont se jeter, les uns dans
-l'Océan, les autres dans la Méditerranée. Les lieux qu'ils traversent
-sont pour la plupart des plaines et des collines qui donnent naissance
-à des ruisseaux assez forts pour porter bateau. Les lits de tous ces
-fleuves sont, les uns à l'égard des autres, si heureusement disposés
-par la nature, qu'on peut aisément transporter les marchandises de
-l'Océan à la Méditerranée et réciproquement; car la plus grande partie
-du transport se fait par eau, en descendant ou en remontant les
-fleuves; et le peu de chemin qui reste à faire par terre est d'autant
-plus commode qu'on n'a que des plaines à traverser. Le Rhône surtout a
-un avantage marqué sur les autres fleuves pour le transport des
-marchandises, non-seulement parce que ses eaux communiquent avec
-celles de plusieurs autres fleuves, mais encore parce qu'il se jette
-dans la Méditerranée, qui l'emporte sur l'Océan[5], et parce qu'il
-traverse d'ailleurs les plus riches contrées de la Gaule.
-
- [5] Strabon dit en effet, au liv. II, que les avantages de la
- Méditerranée sont d'avoir des côtes situées sous un meilleur
- climat et habitées par des nations policées.
-
-Quant aux productions de la Gaule, la Narbonnaise[6] entière donne les
-mêmes fruits que l'Italie. Cependant, à mesure qu'on avance vers le
-Nord et les Cévennes, l'olivier et le figuier disparaissent, quoique
-tout le reste y croisse. Il en est de même de la vigne, elle réussit
-moins dans la partie septentrionale de la Gaule; tout le reste produit
-beaucoup de blé, de millet, de glands, et abonde en bétail de toute
-espèce. Aucun terrain n'y est en friche, si ce n'est les parties
-occupées par des marais ou par des bois; encore ces lieux mêmes
-sont-ils habités; ce qui néanmoins est l'effet de la grande population
-plutôt que de l'industrie des habitants; car les femmes y sont
-très-fécondes et excellentes nourrices. Mais les hommes sont portés à
-l'exercice de la guerre plutôt qu'aux travaux de la terre. Aujourd'hui
-cependant, forcés de mettre bas les armes[7], ils s'occupent
-d'agriculture.
-
- [6] Roussillon, Languedoc, Provence et partie du Dauphiné.
-
- [7] Depuis que la Gaule était soumise aux Romains.
-
-Je l'ai déjà dit et je le répète encore: ce qui mérite surtout d'être
-remarqué dans cette contrée, c'est la parfaite correspondance qui
-règne entre ses divers cantons, par les fleuves qui les arrosent et
-par les deux mers[8] dans lesquelles ils versent leurs eaux;
-correspondance qui, si l'on y fait attention, constitue en grande
-partie l'excellence de ce pays, par la grande facilité qu'elle donne
-aux habitants de communiquer les uns avec les autres et de se procurer
-réciproquement tous les secours et toutes les choses nécessaires à la
-vie. Cet avantage devient surtout sensible en ce moment où, jouissant
-du loisir de la paix, ils s'appliquent à cultiver la terre avec plus
-de soin et se civilisent de plus en plus. Une si heureuse disposition
-de lieux, par cela même qu'elle semble être l'ouvrage d'un être
-intelligent plutôt que l'effet du hasard, suffirait pour prouver la
-Providence.
-
- STRABON, _Géographie_, liv. IV, ch. I et 12. Trad. par Letronne.
-
- Strabon, célèbre géographe grec, né en Asie Mineure, à Amasée, 50
- ans av. J.-C.
-
- [8] L'Océan et la Méditerranée.
-
-
-MŒURS ET USAGES DES GAULOIS.
-
-Dans toute la Gaule, il n'y a que deux classes d'hommes qui soient
-comptées pour quelque chose et qui soient honorées; car la multitude
-n'a guère que le rang des esclaves, n'osant rien par elle-même, et
-n'étant admise à aucun conseil. La plupart, accablés de dettes,
-d'impôts énormes et de vexations de la part des grands, se livrent
-eux-mêmes en servitude à des nobles qui exercent sur eux tous les
-droits des maîtres sur les esclaves. Des deux classes priviligiées,
-l'une est celle des druides, l'autre celle des chevaliers. Les
-premiers, ministres des choses divines, sont chargés des sacrifices
-publics et particuliers, et sont les interprètes des doctrines
-religieuses. Le désir de l'instruction attire auprès d'eux un grand
-nombre de jeunes gens qui les ont en grand honneur. Les druides
-connaissent de presque toutes les contestations publiques et privées.
-Si quelque crime a été commis, si un meurtre a eu lieu, s'il s'élève
-un débat sur un héritage ou sur des limites, ce sont eux qui statuent;
-ils dispensent les récompenses et les peines. Si un particulier ou un
-homme public ne défère point à leur décision, ils lui interdisent les
-sacrifices; c'est chez eux la punition la plus grave. Ceux qui
-encourent cette interdiction sont mis au rang des impies et des
-criminels, tout le monde s'éloigne d'eux, fuit leur abord et leur
-entretien, et craint la contagion du mal dont ils sont frappés; tout
-accès en justice leur est refusé; et ils n'ont part à aucun honneur.
-Tous ces druides n'ont qu'un seul chef, dont l'autorité est sans
-bornes. A sa mort, le plus éminent en dignité lui succède; ou, si
-plusieurs ont des titres égaux, l'élection a lieu par le suffrage des
-druides, et la place est quelquefois disputée par les armes. A une
-certaine époque de l'année, ils s'assemblent dans un lieu consacré sur
-la frontière du pays des Carnutes (pays Chartrain), qui passe pour le
-point central de toute la Gaule. Là se rendent de toutes parts ceux
-qui ont des différends, et ils obéissent aux jugements et aux
-décisions des druides. On croit que leur doctrine a pris naissance
-dans la Bretagne, et qu'elle fut de là transportée dans la Gaule; et
-aujourd'hui ceux qui veulent en avoir une connaissance plus
-approfondie vont ordinairement dans cette île pour s'y instruire.
-
-Les druides ne vont point à la guerre et ne payent aucun des tributs
-imposés aux autres Gaulois; ils sont exempts du service militaire et
-de toute espèce de charges. Séduits par de si grands priviléges,
-beaucoup de Gaulois viennent auprès d'eux de leur propre mouvement, ou
-y sont envoyés par leurs parents et leurs proches. Là, dit-on, ils
-apprennent un grand nombre de vers, et il en est qui passent vingt
-années dans cet apprentissage. Il n'est pas permis de confier ces vers
-à l'écriture, tandis que, dans la plupart des autres affaires
-publiques et privées, ils se servent des lettres grecques. Il y a, ce
-me semble, deux raisons de cet usage: l'une est d'empêcher que leur
-science ne se répande dans le vulgaire; et l'autre, que leurs
-disciples, se reposant sur l'écriture, ne négligent leur mémoire; car
-il arrive presque toujours que le secours des livres fait que l'on
-s'applique moins à apprendre par cœur et à exercer sa mémoire. Une
-croyance qu'ils cherchent surtout à établir, c'est que les âmes ne
-périssent point, et qu'après la mort, elles passent d'un corps dans un
-autre, croyance qui leur paraît singulièrement propre à inspirer le
-courage, en éloignant la crainte de la mort. Le mouvement des astres,
-l'immensité de l'univers, la grandeur de la terre, la nature des
-choses, la force et le pouvoir des dieux immortels, tels sont en outre
-les sujets de leurs discussions: ils les transmettent à la jeunesse.
-
-La seconde classe est celle des chevaliers. Quand il en est besoin et
-qu'il survient quelque guerre (ce qui, avant l'arrivée de César, avait
-lieu presque tous les ans, soit pour faire, soit pour repousser des
-incursions), ils prennent tous part à cette guerre, et proportionnent
-à l'éclat de leur naissance et de leurs richesses le nombre de
-serviteurs et de clients dont ils s'entourent. C'est pour eux la seule
-marque du crédit et de la puissance.
-
-Toute la nation gauloise est très-superstitieuse; aussi ceux qui sont
-attaqués de maladies graves, ceux qui vivent au milieu de la guerre et
-de ses dangers, ou immolent des victimes humaines, ou font vœu d'en
-immoler, et ont recours pour ces sacrifices au ministère des druides.
-Ils pensent que la vie d'un homme est nécessaire pour racheter celle
-d'un homme, et que les dieux immortels ne peuvent être apaisés qu'à ce
-prix; ils ont même institué des sacrifices publics de ce genre. Ils
-ont quelquefois des mannequins d'une grandeur immense et tissus en
-osier, dont ils remplissent l'intérieur d'hommes vivants; ils y
-mettent le feu et font expirer leurs victimes dans les flammes. Ils
-pensent que le supplice de ceux qui sont convaincus de vol, de
-brigandage ou de quelque autre délit, est plus agréable aux dieux
-immortels; mais, quand ces hommes leur manquent, ils se rabattent sur
-les innocents.
-
-Le dieu qu'ils honorent le plus est Mercure. Il a un grand nombre de
-statues; ils le regardent comme l'inventeur de tous les arts, comme le
-guide des voyageurs, et comme présidant à toutes sortes de gains et de
-commerce. Après lui ils adorent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve. Ils
-ont de ces divinités à peu près la même idée que les autres nations.
-Apollon guérit les maladies; Minerve enseigne les éléments de
-l'industrie et des arts; Jupiter tient l'empire du ciel, Mars celui de
-la guerre; c'est à lui, quand ils ont résolu de combattre, qu'ils font
-vœu d'ordinaire de consacrer les dépouilles de l'ennemi. Ils lui
-sacrifient ce qui leur reste du bétail qu'ils ont pris; le surplus du
-butin est placé dans un dépôt public; et on peut voir, en beaucoup de
-villes, de ces monceaux de dépouilles entassées en des lieux
-consacrés. Il n'arrive guère, qu'au mépris de la religion, un Gaulois
-ose s'approprier clandestinement ce qu'il a pris à la guerre, ou ravir
-quelque chose de ces dépôts. Le plus cruel supplice et la torture sont
-réservés pour ce larcin.
-
-Les Gaulois se vantent d'être issus de Pluton, tradition qu'ils
-disent tenir des druides. C'est pour cette raison qu'ils mesurent le
-temps, non par le nombre des jours, mais par celui des nuits. Ils
-calculent les jours de naissance, le commencement des mois et celui
-des années de manière que le jour suive la nuit dans leur calcul. Dans
-les autres usages de la vie, ils ne diffèrent guère des autres nations
-qu'en ce qu'ils ne permettent pas que leurs enfants les abordent en
-public avant d'être adolescents et en état de porter les armes. Ils
-regardent comme honteux pour un père d'admettre publiquement en sa
-présence son fils en bas âge.
-
-Autant les maris ont reçu d'argent de leurs épouses à titre de dot,
-autant ils mettent de leurs propres biens, après estimation faite, en
-communauté avec cette dot. On dresse conjointement un état de ce
-capital, et l'on en réserve les intérêts. Quelque époux qui survive,
-c'est à lui qu'appartient la part de l'un et de l'autre, avec les
-intérêts des années antérieures. Les hommes ont, sur leurs femmes
-comme sur leurs enfants, le droit de vie et de mort. Lorsqu'un père de
-famille d'une haute naissance vient à mourir, ses proches
-s'assemblent, et s'ils ont quelque soupçon sur sa mort, les femmes
-sont mises à la question des esclaves; si le crime est prouvé, on les
-fait périr par le feu et dans les plus horribles tourments. Les
-funérailles, eu égard à la civilisation des Gaulois, sont magnifiques
-et somptueuses. Tout ce qu'on croit avoir été cher au défunt pendant
-sa vie, on le jette dans le bûcher, même les animaux; et il y a peu de
-temps encore, on brûlait avec lui les esclaves et les clients qu'on
-savait qu'il avait aimés, pour complément des honneurs qu'on lui
-rendait.
-
-Dans les cités qui passent pour administrer le mieux les affaires de
-l'État, c'est une loi sacrée que celui qui apprend, soit de ses
-voisins, soit par le bruit public, quelque nouvelle intéressant la
-cité, doit en informer le magistrat, sans la communiquer à nul autre,
-l'expérience leur ayant fait connaître que souvent des hommes
-imprudents et sans lumières s'effrayent de fausses rumeurs, se portent
-à des crimes et prennent des partis extrêmes. Les magistrats cachent
-ce qu'ils jugent convenable, et révèlent à la multitude ce qu'ils
-croient utile. C'est dans l'assemblée seulement qu'il est permis de
-s'entretenir des affaires publiques.
-
- CÉSAR, _Guerre des Gaules_, liv. VI, ch. 13 à 21.
-
-
-MÊME SUJET.
-
-En général, tous les peuples connus aujourd'hui sous le nom de Gaulois
-sont belliqueux, vifs, prompts à se battre, d'ailleurs d'un naturel
-plein de candeur et sans malice. Aussi, pour peu qu'on les irrite, ils
-courent en masse aux armes; et cela sans dissimuler leurs projets, et
-sans y apporter la moindre circonspection. Cela fait qu'on peut
-aisément les vaincre en employant les ruses de la guerre; car, qui
-veut les provoquer au combat, quel que soit le temps ou le lieu, et
-sous quelque prétexte qu'il lui plaise, les trouvera toujours prêts à
-l'accepter, sans qu'ils y portent autre chose que leur force et leur
-audace. Néanmoins ces qualités n'empêchent point qu'ils ne soient
-dociles et qu'ils ne se laissent facilement persuader, lorsqu'il
-s'agit de ce qui peut leur être utile. Aussi est-on parvenu à leur
-faire goûter l'étude des lettres.
-
-Leur force vient, non-seulement de l'avantage de la taille, mais
-encore de leur nombre. La franchise et la simplicité de leur caractère
-font que chacun ressent les injustices qu'on fait à son voisin, et
-qu'elles excitent chez eux une telle indignation qu'ils se rassemblent
-promptement pour les venger. Il est vrai qu'à présent, soumis aux
-Romains, ils sont obligés de vivre en paix et d'obéir à leurs
-vainqueurs.
-
-Par ce caractère des Gaulois, on peut expliquer la facilité de leurs
-émigrations. Dans leurs expéditions, ils marchaient tous à la fois, ou
-plutôt ils se transportaient ailleurs avec leurs familles, toutes les
-fois qu'ils étaient chassés par des ennemis supérieurs en force. Aussi
-ont-ils moins coûté de peine à vaincre aux Romains que les Ibères[9].
-La raison en est que les Gaulois combattant en grand nombre à la fois,
-leurs échecs devenaient des défaites générales, au lieu que les
-Ibères, pour ménager leurs forces, morcelaient pour ainsi dire la
-guerre en plusieurs petits combats qu'ils livraient tantôt d'un côté,
-tantôt de l'autre, à la manière des brigands. Tous les Gaulois sont
-naturellement bons soldats; mais ils se battent mieux à cheval qu'à
-pied. Aussi les Romains tirent-ils de la Gaule leur meilleure
-cavalerie. Les plus vaillants d'entre les Gaulois sont ceux qui
-habitent vers le Nord et près de l'Océan. Les Belges, surtout, passent
-pour être les plus braves. Seuls ils ont soutenu les incursions des
-Germains, des Cimbres et des Teutons. Les Belges les plus vaillants
-sont les Bellovaques[10] et les Suessons[11]. La Belgique est si
-peuplée, qu'on y comptait autrefois[12] jusqu'à trois cent mille
-hommes en état de porter les armes.
-
- [9] La guerre des Ibères dura deux cents ans.
-
- [10] Les habitants du Beauvaisis.
-
- [11] Les habitants du Soissonnais.
-
- [12] Au temps de César.
-
-Les Gaulois laissent croître leurs cheveux[13]; ils portent
-des saies[14] et couvrent leurs extrémités inférieures de
-hauts-de-chausses[15]; leurs tuniques sont fendues, descendent
-jusqu'au-dessous des reins et ont des manches. La laine des moutons de
-la Gaule est rude, mais longue; on en fabrique des saies à poils.
-Néanmoins on entretient, même dans les parties septentrionales, des
-troupeaux de moutons qui donnent une assez belle laine, par le soin
-qu'on a de les couvrir avec des peaux.
-
- [13] C'est d'après cet usage que les Romains ont appelé la Gaule
- transalpine la Gaule chevelue, excepté la partie méridionale, la
- Narbonnaise, qu'ils appelaient la Gaule _braccata_, ou Gaule à
- braies ou à hauts-de-chausses.
-
- [14] Espèce de manteau militaire ou capot.
-
- [15] Pantalons très-amples.
-
-L'armure des Gaulois est proportionnée à leur taille. Un long sabre
-leur pend au côté droit; leurs boucliers aussi sont fort longs, et
-leurs lances à proportion. Ils portent de plus une espèce de pique
-qu'on nomme _mataris_, et quelques-uns font usage de l'arc et de la
-fronde. Ils se servent encore d'un trait en bois, semblable au javelot
-des Romains, qu'ils lancent de la main, et non par le moyen d'une
-courroie, à de plus longues distances que ne porterait une flèche;
-cette arme leur sert surtout pour la chasse des oiseaux.
-
-La plupart des Gaulois conservent encore aujourd'hui l'usage de
-coucher à terre, et celui de prendre leurs repas assis sur la paille.
-Leur nourriture ordinaire est du lait et des viandes de toute espèce,
-mais particulièrement du cochon, tant frais que salé. Leurs cochons
-restent en pleine campagne et l'emportent sur ceux des autres pays
-pour la taille, la force et la vitesse; au point qu'ils sont aussi à
-craindre que les loups, pour les personnes qui n'ont pas coutume d'en
-approcher.
-
-Les Gaulois habitent des maisons vastes, construites avec des planches
-et des claies, et terminées par un toit cintré et couvert d'un chaume
-épais. Ils possèdent un si grand nombre de troupeaux de moutons et de
-cochons, qu'ils fournissent non-seulement Rome, mais l'Italie presque
-entière de saies et de porc salé.
-
-La plupart des peuples de la Gaule avaient autrefois un gouvernement
-aristocratique; tous les ans on choisissait un gouverneur et un
-général que le peuple nommait pour le commandement des troupes.
-
-Dans leurs assemblées, les Gaulois observent un usage qui leur est
-particulier. Si quelqu'un trouble ou interrompt celui qui a la parole,
-un huissier s'avance, l'épée à la main, et lui ordonne avec menaces de
-se taire; s'il persiste à troubler l'assemblée, l'huissier répète ses
-menaces une seconde, puis une troisième fois, et enfin s'il n'est
-point obéi, il lui coupe du manteau un assez grand morceau pour que le
-reste ne puisse plus servir.
-
-Quant aux occupations des deux sexes, distribuées chez les Gaulois
-d'une manière opposée à ce qui se fait parmi nous[16], cet usage leur
-est commun avec beaucoup d'autres peuples barbares.
-
- [16] Les femmes étaient chargées de tous les travaux que les
- hommes devaient faire, et ceux-ci passaient leur temps, soit à la
- guerre, soit dans l'oisiveté.
-
-Chez presque tous les Gaulois, il y a trois sortes de personnes qui
-jouissent d'une considération particulière, ce sont les bardes[17],
-les devins et les druides[18]. Les bardes composent et chantent des
-hymnes; les devins s'occupent des sacrifices et de l'étude de la
-nature; et les druides joignent à cette étude celle de la morale. On
-a si bonne opinion de la justice des druides, qu'on s'en rapporte à
-leur jugement sur les procès, tant particuliers que publics. Autrefois
-ils étaient même les arbitres des guerres, qu'ils réussissaient
-souvent à apaiser au moment où l'on était prêt à en venir aux mains.
-C'étaient surtout les accusés de meurtre qu'ils avaient à juger. Les
-druides croient que les âmes sont immortelles, et qu'il y aura des
-époques dans lesquelles le feu et l'eau prendront le dessus tour à
-tour.
-
- [17] _Barde_, chanteur, poëte.
-
- [18] _Druide_, du celtique _derv_, chêne.
-
-A leur franchise et à leur vivacité naturelle, les Gaulois joignent
-beaucoup d'imprudence, d'ostentation et d'amour pour la parure. Tous
-ceux qui sont revêtus de quelque dignité portent des ornements d'or,
-tels que des colliers, des bracelets et des habits de couleur
-travaillés en or. L'inconstance de leur caractère fait qu'ils se
-vantent d'une manière insupportable de leurs victoires, et qu'ils
-tombent dans la plus grande consternation lorsqu'ils sont vaincus.
-
-Ils ont en outre, ainsi que la plupart des peuples septentrionaux, des
-coutumes étranges qui annoncent leur barbarie et leur férocité. Tel
-est, par exemple, l'usage de suspendre au cou de leurs chevaux, en
-revenant de la guerre, les têtes des ennemis qu'ils ont tués, et de
-les exposer ensuite en spectacle attachées au-devant de leurs portes.
-Posidonius[19] dit avoir été témoin, en plusieurs endroits, de cette
-coutume qui l'avait d'abord révolté, mais à laquelle il avait fini par
-s'habituer. Lorsque parmi ces têtes, il s'en trouvait de quelques
-hommes de marque, ils les embaumaient avec de la résine de cèdre[20],
-les faisaient voir aux étrangers, et ils refusaient de les vendre même
-au poids de l'or.
-
- [19] Posidonius, philosophe stoïcien, contemporain de Pompée et
- de Cicéron, qui tint école à Rhodes. Tous ses écrits sont perdus;
- on ne les connaît que par un petit nombre de fragments qui nous
- ont été conservés par quelques auteurs anciens. Posidonius avait
- visité la Gaule.
-
- [20] La résine de cèdre servait aussi chez les Égyptiens à
- embaumer les morts.
-
-Cependant les Romains les ont obligés de renoncer à cette cruauté,
-comme aux usages qui regardent les sacrifices et les divinations,
-usages absolument opposés à ce qui se pratique parmi nous. Tel était,
-par exemple, celui d'ouvrir d'un coup de sabre le dos d'un homme
-dévoué à la mort, et de tirer des prédictions de la manière dont la
-victime se débattait. Ils ne faisaient les sacrifices que par le
-ministère des druides[21]. On leur attribue encore diverses autres
-manières d'immoler des hommes, comme de les percer à coups de flèche,
-ou de les crucifier dans leurs temples. Quelquefois ils brûlaient des
-animaux de toute espèce, jetés ensemble avec des hommes dans le creux
-d'une espèce de colosse fait de bois et de foin[22].
-
- STRABON, _Géographie_, liv. IV, ch. 4.
-
- [21] César donne pour cela un précieux détail et qui diminue de
- beaucoup l'horreur que nous inspire ces immolations. «Les
- druides, dit-il, sont persuadés que de ces supplices, les plus
- agréables aux dieux sont ceux des criminels qui ont été saisis
- dans le vol, dans le brigandage ou dans quelque autre forfait.»
- (Liv. III.) Les prêtres exécutaient eux-mêmes les condamnés à
- mort.
-
- [22] Ces sacrifices ont été abolis par l'empereur Claude.
-
-
-MÊME SUJET.
-
-Les Gaulois sont d'une taille élevée, ont la carnation molle, la peau
-blanche et les cheveux naturellement blonds; ils cherchent même par
-diverses préparations à augmenter cette couleur propre à la chevelure,
-qu'ils lavent habituellement avec une lessive de chaux. Ils relèvent
-droit les cheveux du front sur le sommet du crâne, et les rejettent
-ensuite en arrière vers le chignon du cou, de manière qu'ils
-rappellent assez la figure des Satyres et des Faunes. Par ce moyen,
-ils parviennent à épaissir leur chevelure à un tel point qu'elle ne
-diffère presqu'en rien de la crinière des chevaux. Les uns se coupent
-la barbe entièrement, d'autres en conservent une partie. Les nobles se
-rasent les joues, mais laissent croître leurs moustaches si longues
-qu'elles leur couvrent entièrement la bouche; aussi, lorsqu'ils
-mangent, les poils se remplissent des débris des aliments, et ce
-qu'ils boivent ne leur parvient, pour ainsi dire, qu'à travers un
-filtre. Ils prennent leur repas assis, non sur des siéges, mais à
-terre, où des peaux de chiens ou de loups leur tiennent lieu de
-coussins, et se font servir par des enfants de l'un ou de l'autre
-sexe, qui remplissent ces fonctions jusqu'à l'adolescence. Près du
-lieu où ils mangent, sont des fourneaux remplis de feu, qui portent ou
-des chaudières ou des broches chargées de grosses pièces de viande.
-Ils font hommage des meilleurs morceaux aux hôtes les plus distingués.
-
-Les Gaulois invitent aussi les étrangers à leurs festins, et ne leur
-demandent qui ils sont, et quelles affaires les attirent, qu'après
-qu'ils ont mangé. Mais dans leurs repas même, les convives ont
-l'habitude, pour peu qu'une dispute de paroles s'engage entre eux, de
-se lever sur-le-champ et de se provoquer réciproquement en combat
-singulier, tant ils font peu de cas de leur vie. Ce mépris de la mort
-tient à ce que les Gaulois sont fortement attachés à la doctrine de
-Pythagore, qui enseigne que les âmes des hommes sont immortelles, et
-que chacun doit, après un certain nombre d'années déterminé, revenir à
-la vie, l'âme se revêtant à cette époque d'un autre corps. C'est aussi
-d'après cette opinion, que dans les funérailles quelques-uns ont
-adopté l'usage d'écrire des lettres à leurs amis défunts, et de les
-jeter au milieu du bûcher, comme si elles devaient être lues par le
-mort à qui elles sont adressées.
-
-Dans les voyages et dans les batailles, les Gaulois se servent de
-chars à deux chevaux qui portent un cocher et un guerrier combattant.
-Lorsqu'à la guerre ils se trouvent en présence d'un ennemi à cheval,
-ils commencent par lancer contre lui le javelot, puis ils descendent
-du char et en viennent au combat à l'épée. Quelques-uns méprisent la
-mort à un tel point qu'ils courent tous les hasards de la guerre le
-corps entièrement nu, n'ayant qu'une ceinture autour des reins. Ils
-mènent avec eux des servants, de condition libre, qu'ils choisissent
-parmi les pauvres et qui les suivent en campagne, soit comme cochers,
-soit comme écuyers chargés de porter leurs armes. Lorsque deux armées
-sont en présence, quelques-uns ont la coutume de se porter en avant du
-front de bataille, et de défier en combat singulier les plus braves de
-la ligne opposée, en brandissant leurs armes pour inspirer de l'effroi
-à l'ennemi. Si l'on répond à cet appel, ils se mettent à chanter les
-hauts faits de leurs ancêtres et leur propre vaillance, accablent au
-contraire d'insultes le guerrier qui se présente, et par les discours
-les plus injurieux cherchent à lui faire perdre courage. Dès qu'un
-ennemi est tombé, ils lui coupent la tête, qu'ils attachent au cou de
-leurs chevaux, ou remettent ces dépouilles sanglantes à leurs
-servants, et entonnent l'hymne de la victoire.
-
-Le vêtement des Gaulois est d'une bizarrerie frappante. Ils portent
-des tuniques teintes et semées de fleurs de diverses couleurs, des
-hauts-de-chausses qu'ils nomment _braies_, et s'attachent sur les
-épaules avec des agrafes, des saies rayées, d'une étoffe à carreaux de
-couleur et très-serrés[23], fort épaisse en hiver, et mince en été.
-
- [23] C'est l'ancienne tiretaine du moyen âge, ou tartan des
- Écossais, peuple également d'origine gauloise.
-
-Les Gaulois sont en général d'un aspect effrayant. Dans la
-conversation leur voix est grave et rude; ils parlent avec brièveté,
-emploient des expressions figurées et s'énoncent souvent en termes
-obscurs ou métaphoriques. Ils font un grand usage de l'hyperbole,
-surtout lorsqu'il s'agit de se vanter eux-mêmes ou de dépriser les
-autres. Enfin, le ton de leurs discours est hautain, visant à
-l'élévation et portant souvent une empreinte tragique. Ils ont
-l'esprit vif, et sont assez susceptibles d'instruction; on trouve même
-chez eux des poëtes qu'ils appellent _bardes_, et qui en
-s'accompagnant sur un instrument semblable à notre lyre, chantent les
-vers qu'ils ont composés, soit pour célébrer, soit pour diffamer ceux
-qui en sont le sujet. Ils ont aussi quelques philosophes ou
-théologiens, jouissant d'une grande considération et connus sous le
-nom de _druides_. Ils consultent en outre des devins singulièrement
-estimés parmi eux, qui prédisent l'avenir d'après le vol des oiseaux
-ou l'inspection des victimes offertes en sacrifice, et auxquels tout
-le peuple obéit. Ces devins pratiquent, particulièrement quand il
-s'agit d'une consultation sur une affaire importante, une coutume
-tellement hors des idées ordinaires, que l'on a peine à y croire. Ils
-immolent un homme en le frappant d'un coup d'épée dans la poitrine, et
-lorsqu'il tombe, ils annoncent l'avenir d'après les circonstances de
-la chute, les convulsions des membres du mourant, et la manière dont
-le sang coule, pronostics auxquels ils ajoutent foi, en s'appuyant sur
-une longue suite d'observations conservées depuis des temps
-très-reculés. Les Gaulois sont dans l'usage de n'offrir aucun
-sacrifice sans la présence d'un druide. Comme ils leur croient une
-connaissance plus précise de la nature de la Divinité et qu'ils les
-regardent comme ses interprètes, ils supposent que les actions de
-grâces qu'ils offrent, et leurs prières pour obtenir quelques faveurs,
-doivent passer par ces prêtres pour arriver aux dieux. Du reste, ce
-n'est pas seulement dans la paix, mais encore dans la guerre, que les
-druides savent se faire obéir. Souvent, lorsque des armées étaient
-déjà rangées en bataille, les glaives tirés et les javelots prêts à
-s'échapper des mains, on a vu ces prêtres se montrer soudain au milieu
-des deux lignes, et, tels que les enchanteurs qui, par de magiques
-accents, charment la fureur des bêtes féroces, calmer d'un mot la rage
-des combattants.
-
-Les femmes gauloises sont en général très-belles de figure et presque
-de la même taille que les hommes, et peuvent leur disputer l'avantage
-de la force. Les enfants viennent au monde pour la plupart avec des
-cheveux blancs; mais en avançant en âge, leur chevelure change et
-prend la couleur de celle de leurs pères.
-
-On trouve les Gaulois adonnés, dès la plus haute antiquité, au
-brigandage, envahissant les terres étrangères et méprisant toutes les
-lois humaines. Ce sont eux qui ont pris Rome, saccagé le temple de
-Delphes, rendu tributaires une grande partie de l'Europe et plusieurs
-contrées de l'Asie, et qui se sont établis sur le territoire des
-peuples qu'ils avaient vaincus. De leur mélange avec les Grecs[24] ils
-ont pris le nom de Gallo-Grecs, et ont enfin défait les plus
-puissantes armées des Romains.
-
- [24] Dans l'Orient, en Galatie.
-
-L'excessive barbarie de leurs mœurs se montre jusque dans les
-sacrifices impies qu'ils offrent aux dieux. Ils gardent les
-malfaiteurs en prison pendant cinq années, et les attachent ensuite,
-en l'honneur de la Divinité, à des croix élevées sur un vaste bûcher,
-où ils les immolent en sacrifice avec d'autres prémices réservées pour
-ces solennités. Ils emploient à un usage semblable les prisonniers
-qu'ils font à la guerre, et il en est même qui, indépendamment des
-hommes, égorgent encore les animaux qu'ils ont pris dans la mêlée, ou
-les font périr soit dans les flammes, soit par tout autre genre de
-supplice.
-
- DIODORE DE SICILE, liv. 5, ch. 28 à 32. Traduit par Miot.
-
- Diodore de Sicile, historien grec, vivait au temps de César et
- d'Auguste; il est auteur d'une histoire universelle; des quarante
- livres qui la composaient, il n'en reste plus que quinze.
-
-
-LES GAULOIS EN ITALIE.
-
- 587 à 222 av. J.-C.
-
-C'est au pied des Alpes que commencent les plaines de la partie
-septentrionale de l'Italie, qui par leur fertilité et leur étendue
-surpassent tout ce que l'histoire nous a jamais appris d'aucun pays de
-l'Europe. Ces plaines étaient occupées autrefois par les Étrusques;
-depuis, les Gaulois, qui leur étaient voisins et qui ne voyaient
-qu'avec un œil jaloux la beauté du pays, s'étant mêlés avec eux par
-le commerce, tout d'un coup sur un léger prétexte fondirent avec une
-grosse armée sur les Étrusques, les chassèrent des plaines arrosées
-par le Pô, et se mirent en leur place.
-
-Vers la source du fleuve étaient les Laens et les Lébicéens; ensuite
-les Insubriens, nation fort puissante; après eux, les Cénomans; auprès
-de la mer Adriatique, les Vénètes, peuple ancien qui avait à peu près
-les mêmes coutumes et le même habillement que les autres Gaulois, mais
-qui parlait une langue différente. Au delà du Pô et autour de
-l'Apennin, les premiers qui se présentaient étaient les Anianes,
-ensuite les Boïens; après eux, vers la mer Adriatique, les Lingons, et
-enfin sur la côte, les Sénonais.
-
-Tous ces peuples étaient répandus par villages, qu'ils ne fermaient
-point de murailles. Ils ne savaient ce que c'était que meubles; leur
-manière de vivre était simple; point d'autre lit que de l'herbe, ni
-d'autre nourriture que de la viande[25]; la guerre et la culture de
-leurs champs faisaient toute leur étude; toute autre science, tout
-autre art leur était inconnu. Leurs richesses consistaient en or et en
-troupeaux, les seules choses que l'on peut facilement transporter d'un
-lieu en un autre à son choix ou selon les différentes conjonctures.
-Ils s'appliquaient surtout à s'attacher un grand nombre de personnes,
-parce qu'on n'était puissant parmi eux qu'à proportion du nombre des
-clients dont on disposait. D'abord, ils ne furent pas seulement
-maîtres du pays, mais encore de plusieurs contrées voisines qu'ils
-soumirent par la terreur de leurs armes. Peu de temps après, ayant
-vaincu les Romains et leurs alliés (à l'Allia), ils les menèrent
-battant pendant trois jours jusqu'à Rome, dont ils s'emparèrent, à
-l'exception du Capitole. Mais les Vénètes s'étant jetés sur leur pays,
-ils s'accommodèrent avec les Romains, leur rendirent leur ville, et
-coururent au secours de leur patrie[26]. Ils se firent ensuite la
-guerre les uns aux autres. Leur grande puissance excita aussi la
-jalousie de quelques-uns des peuples qui habitaient les Alpes. Piqués
-de se voir si fort au-dessous d'eux, ils se réunirent, prirent les
-armes et firent souvent des incursions dans leur pays.
-
- [25] Posidonius le stoïcien dit: «Voici comment les Celtes
- servent à manger. Ils se mettent du foin sous eux, et mangent sur
- des tables de bois, peu élevées au-dessus de terre. Le manger
- consiste en très-peu de pain, et beaucoup de viandes bouillies et
- rôties sur la braise ou à la broche. On les apporte proprement,
- il est vrai; mais ils y mordent comme des lions, saisissant des
- membres entiers des deux mains. S'il se trouve quelque chose de
- dur à arracher, ils l'entament avec un long couteau qui est à
- leur côté dans une gaîne particulière.» (ATHÉNÉE, _Festin des
- philosophes_, trad. de Lefebvre de Villebrune, in-4º, t. II, p.
- 82.)
-
- [26] On verra combien le récit de Polybe diffère de celui de
- Tite-Live, et combien ce dernier auteur a flatté les Romains.
-
-Pendant ce temps-là, les Romains s'étaient relevés de leurs pertes et
-avaient composé avec les Latins. Trente ans après la prise de Rome,
-les Gaulois s'avancèrent jusqu'à Albe avec une grande armée. Les
-Romains surpris, et n'ayant pas eu le temps de faire venir les troupes
-de leurs alliés, n'osèrent leur aller au-devant. Mais douze ans après,
-les Gaulois étant revenus avec une armée nombreuse, les Romains, qui
-s'y attendaient, assemblent leurs alliés, s'avancent avec ardeur et
-brûlent d'en venir aux mains. Cette fermeté épouvanta les Gaulois; il
-y eut différents sentiments parmi eux sur ce qu'il y avait à faire;
-mais, la nuit venue, ils firent une retraite qui approchait fort d'une
-fuite. Depuis ce temps-là ils restèrent chez eux sans remuer, pendant
-treize ans.
-
-Ensuite voyant les Romains croître en puissance et en force, ils
-conclurent avec eux un traité de paix, auquel pendant quatre ans ils
-ne donnèrent aucune atteinte. Mais menacés d'une guerre de la part des
-peuples d'au delà des Alpes, et craignant d'en être accablés, ils
-leur envoyèrent tant de présents, ils surent si bien faire valoir la
-liaison qu'il y avait entre eux et les Gaulois d'en deçà les Alpes,
-qu'ils leur firent tomber les armes des mains. Ils leur persuadèrent
-ensuite de les reprendre contre les Romains, et s'engagèrent de courre
-avec eux tous les risques de cette guerre. Joints ensemble, ils
-passent par l'Étrurie, gagnent les peuples de ce pays à leur parti,
-font un riche butin sur les terres des Romains et en sortent sans que
-personne fasse mine de les inquiéter. De retour chez eux, une sédition
-s'éleva sur le partage du butin; c'était à qui aurait la meilleure
-part, et leur avidité leur fit perdre la plus grande partie, et du
-butin et de leur armée. Cela est assez ordinaire aux Gaulois,
-lorsqu'ils ont fait quelque capture, surtout quand le vin et la
-débauche leur échauffent la tête.
-
-Quatre ans après cette expédition, les Samnites et les Gaulois
-joignant ensemble leurs forces, livrèrent bataille aux Romains dans le
-pays des Camertins et en défirent un grand nombre. Les Romains,
-irrités par cet échec, revinrent peu de jours après avec toutes leurs
-troupes dans le pays des Sentinates. Dans cette bataille, les Gaulois
-perdirent la plus grande partie de leurs troupes, et le reste fut
-obligé de s'enfuir à vau-de-route dans leur pays. Ils revinrent encore
-dix ans après, avec une grande armée, pour assiéger Arretium[27]. Les
-Romains accoururent pour secourir les assiégés et livrèrent bataille
-devant la ville, mais ils furent vaincus, et Lucius, qui les
-commandait, y perdit la vie. M. Curius, son successeur, leur envoya
-demander les prisonniers; mais contre le droit des gens ils mirent à
-mort ceux qui étaient venus de sa part. Les Romains outrés se mettent
-sur-le-champ en campagne; les Sénonais se présentent, la bataille se
-donne, les Romains victorieux en tuent la plus grande partie, chassent
-le reste, et se rendent maîtres de tout le pays. C'est dans cet
-endroit de la Gaule cisalpine qu'ils envoyèrent pour la première fois
-une colonie, et qu'ils bâtirent une ville nommée Séna[28] du nom des
-Sénonais qui l'avaient les premiers habitée.
-
- [27] Arezzo.
-
- [28] Sinigaglia.
-
-La défaite des Sénonais fit craindre aux Boïens qu'eux mêmes et leur
-pays n'eussent le même sort. Ils levèrent une armée formidable, et
-engagèrent les Étrusques à se joindre à eux. Le rendez-vous était au
-lac Vadimon, et ils s'y mirent en bataille. Presque tous les Étrusques
-y périrent, et il n'y eut que les Boïens qui échappèrent par la fuite.
-Mais l'année suivante, ils se liguèrent une seconde fois, et ayant
-enrôlé toute la jeunesse, ils livrèrent bataille aux Romains. Ils y
-furent entièrement défaits, et contraints, malgré qu'ils en eussent,
-de demander la paix aux Romains et de faire un traité avec eux. Tout
-ceci se passa trois ans avant que Pyrrhus entrât dans l'Italie, et
-cinq ans avant la déroute de Delphes (282 av. J.-C). De cette fureur
-de guerre que la fortune semblait avoir soufflée aux Gaulois, les
-Romains tirèrent deux grands avantages. Le premier fut, qu'accoutumés
-à être battus par les Gaulois, ils ne pouvaient ni rien voir, ni rien
-craindre de plus terrible que ce qui leur était arrivé; et c'est pour
-cela que Pyrrhus les trouva si exercés et si aguerris. L'autre
-avantage fut que les Gaulois réduits et domptés, ils furent en état de
-réunir toutes leurs forces contre Pyrrhus, d'abord pour défendre
-l'Italie, et ensuite contre les Carthaginois pour leur enlever la
-Sicile.
-
-Pendant les quarante-cinq ans qui suivirent ces défaites, les Gaulois
-restèrent tranquilles, et vécurent en bonne intelligence avec les
-Romains. Mais après que la mort eut enlevé ceux qui avaient été
-témoins de leurs malheurs, la jeunesse, qui leur succéda, brutale et
-féroce, et qui n'avait jamais connu ni éprouvé le mal, commença à se
-remuer, comme il arrive ordinairement. Elle chercha querelle aux
-Romains pour des bagatelles, et entraîna dans son parti les Gaulois
-des Alpes. D'abord le peuple n'eut point de part à ces mouvements
-séditieux; tout se tramait secrètement entre les chefs. De là vint que
-les Gaulois transalpins s'étant avancés avec une armée jusqu'à
-Ariminium[29], le peuple, parmi les Boïens, ne voulut pas marcher avec
-eux. Il se révolta contre ses chefs, s'éleva contre ceux qui venaient
-d'arriver, et tua ses propres rois Atis et Galatus. Il y eut même
-bataille rangée, où ils se massacrèrent les uns les autres. Les
-Romains, épouvantés de l'irruption des Gaulois, se mirent en campagne,
-mais apprenant qu'ils s'étaient défaits eux-mêmes, ils reprirent la
-route de leur pays.
-
- [29] Rimini.
-
-Cinq ans après, sous le consulat de Marcus Lépidus, les Romains
-partagèrent entre eux les terres du Picenum, d'où ils avaient chassé
-les Sénonais. Ce fut C. Flaminius qui, pour capter la faveur du
-peuple, introduisit cette nouvelle loi, qu'on peut dire qui a été la
-principale cause de la corruption des mœurs des Romains, et ensuite
-de la guerre qu'ils eurent avec les Sénonais. Plusieurs peuples de la
-nation gauloise entrèrent dans la querelle, surtout les Boïens, qui
-étaient limitrophes des Romains. Ils se persuadèrent que ce n'était
-plus pour commander et pour faire la loi, que les Romains les
-attaquaient, mais pour les détruire entièrement. Dans cette pensée,
-les Insubriens et les Boïens, les deux plus grands peuples de la
-nation, se liguent ensemble et envoient chez les Gaulois qui
-habitaient le long des Alpes et du Rhône, et qu'on appelait Gésates,
-parce qu'ils servaient pour une certaine solde, car c'est ce que
-signifie proprement ce mot. Pour gagner les deux rois Concolitan et
-Anéroeste, et les engager à armer contre les Romains, ils leur font
-présent d'une somme considérable; ils leur mettent devant les yeux la
-grandeur et la puissance de ce peuple; ils les flattent par la vue des
-richesses immenses qu'une victoire gagnée sur lui ne manquera pas de
-leur procurer; ils leur promettent solennellement de partager avec eux
-tous les périls de cette guerre; ils leur rappellent les exploits de
-leurs ancêtres, qui ayant pris les armes contre les Romains, les
-avaient battus à plate couture, avaient pris d'emblée la ville de Rome
-et en étaient restés les maîtres pendant sept mois, et qui après avoir
-rendu la ville, non-seulement sans y être forcés, mais même avec
-reconnaissance de la part des Romains, étaient revenus dans leur
-patrie sains et saufs et chargés de butin.
-
-Cette harangue échauffa tellement les esprits, que jamais on ne vit
-sortir de ces provinces une armée plus nombreuse et composée de
-soldats plus braves et plus belliqueux. Au bruit de ce soulèvement, on
-trembla à Rome pour l'avenir; tout y fut dans le trouble et dans la
-frayeur. On lève des troupes, on fait des magasins de vivres et de
-munitions, on mène l'armée jusque sur les frontières, comme si les
-Gaulois étaient déjà dans le pays, quoiqu'ils ne fussent pas encore
-sortis du leur.
-
-Enfin, huit ans après le partage des terres du Picenum, les Gésates et
-les autres Gaulois franchirent les Alpes et vinrent camper sur le Pô.
-Leur armée était nombreuse et bien équipée. Les Insubriens et les
-Boïens soutinrent le parti qu'ils avaient pris; mais les Vénètes et
-les Cénomans se rangèrent du côté des Romains, gagnés par les
-ambassadeurs qu'on leur avait envoyés, ce qui obligea les rois gaulois
-de laisser dans le pays une partie de leur armée pour le garder contre
-ces peuples. Ils partent ensuite, et prennent leur route par
-l'Étrurie, ayant avec eux cinquante mille hommes de pied, vingt mille
-chevaux et autant de chars. Sur la nouvelle que les Gaulois avaient
-passé les Alpes, les Romains firent marcher Lucius Emilius, l'un des
-consuls, à Ariminium, pour arrêter les ennemis par cet endroit. Un des
-préteurs fut envoyé dans l'Étrurie. Caius Atilius, l'autre consul,
-était allé dans la Sardaigne. Tout ce qui resta dans Rome de citoyens
-était consterné et croyait toucher au moment de sa perte. Cette
-frayeur n'a rien qui doive surprendre. L'extrémité où les Gaulois les
-avaient autrefois réduits était encore présente à leurs esprits. Pour
-éviter un semblable malheur, ils assemblent ce qu'ils avaient de
-troupes, ils font de nouvelles levées, ils mandent à leurs alliés de
-se tenir prêts; ils font venir des provinces soumises à leur
-domination les registres où étaient marqués les jeunes gens en âge de
-porter les armes, afin de connaître toutes leurs forces. On donna aux
-consuls la plus grande partie des troupes, et ce qu'il y avait de
-meilleur parmi elles. Des vivres et des munitions, on en avait fait un
-si grand amas que l'on n'a point d'idée qu'il s'en soit jamais fait un
-pareil. Il leur venait des secours, et de toutes sortes et de tous les
-côtés. Car telle était la terreur que l'irruption des Gaulois avait
-répandue dans l'Italie, que ce n'était plus pour les Romains que les
-peuples italiens croyaient porter les armes; ils ne pensaient plus
-que c'était à la puissance de cette république que l'on en voulait;
-c'était pour eux-mêmes, pour leur patrie, pour leurs villes qu'ils
-craignaient, et c'est pour cela qu'ils étaient si prompts à exécuter
-tous les ordres qu'on leur donnait..... De sorte que l'armée campée
-devant Rome était de plus de cent cinquante mille hommes de pied et de
-six mille chevaux, et que ceux qui étaient en état de porter les
-armes, tant parmi les Romains que parmi les alliés, montaient à sept
-cent mille hommes de pied et soixante-dix mille chevaux.
-
-A peine les Gaulois furent-ils arrivés dans l'Étrurie, qu'ils y firent
-le dégât sans crainte et sans que personne les arrêtât. Ils s'avancent
-enfin vers Rome. Déjà ils étaient aux environs de Clusium, à trois
-journées de cette capitale, lorsqu'ils apprennent que l'armée romaine,
-qui était en Étrurie, les suivait de près et allait les atteindre. Ils
-retournent aussitôt sur leurs pas pour en venir aux mains avec elle.
-Les deux armées ne furent en présence que vers le coucher du soleil,
-et campèrent à fort peu de distance l'une de l'autre. La nuit venue,
-les Gaulois allument des feux, et ayant donné l'ordre à leur
-cavalerie, dès que l'ennemi l'aurait aperçue le matin, de suivre la
-route qu'ils allaient prendre, ils se retirent sans bruit vers Fésule,
-et prennent là leurs quartiers, dans le dessein d'y attendre leur
-cavalerie, et quand elle aurait joint le gros, de fondre à
-l'improviste sur les Romains. Ceux-ci, à la pointe du jour, voyant
-cette cavalerie, croient que les Gaulois ont pris la fuite et se
-mettent à la poursuivre. Ils approchent, les Gaulois se montrent et
-tombent sur eux; l'action s'engage avec vigueur, mais les Gaulois,
-plus braves et en plus grand nombre, eurent le dessus. Les Romains
-perdirent là au moins six mille hommes; le reste prit la fuite, la
-plupart vers un certain poste avantageux où ils se cantonnèrent.
-D'abord les Gaulois pensèrent à les y forcer; c'était le bon parti,
-mais ils changèrent de sentiment. Fatigués et harassés par la marche
-qu'ils avaient faite la nuit précédente, ils aimèrent mieux prendre
-quelque repos, laissant seulement une garde de cavalerie autour de la
-hauteur où les fuyards s'étaient retirés, et remettant au lendemain à
-les assiéger, en cas qu'ils ne se rendissent pas d'eux-mêmes.
-
-Pendant ce temps-là, Lucius Emilius, qui avait son camp vers la mer
-Adriatique, ayant appris que les Gaulois s'étaient jetés dans
-l'Étrurie et qu'ils approchaient de Rome, vint en diligence au secours
-de sa patrie et arriva fort à propos. S'étant campé proche des
-ennemis, les Romains réfugiés sur leur hauteur virent les feux de
-Lucius Émilius, et se doutant bien que c'était lui, ils reprirent
-courage. Ils envoient au plus vite quelques-uns des leurs, sans armes,
-pendant la nuit, et à travers une forêt, pour annoncer au consul ce
-qui leur était arrivé. Emilius, sans perdre le temps à délibérer,
-commande aux tribuns, dès que le jour commencerait à paraître, de se
-mettre en marche avec l'infanterie; lui-même se met à la tête de la
-cavalerie et tire droit vers la hauteur. Les chefs des Gaulois avaient
-aussi vu les feux pendant la nuit, et conjecturant que les ennemis
-étaient proche, ils tinrent conseil. Anéroeste, leur roi, dit qu'après
-avoir fait un si riche butin (car leur butin était immense en
-prisonniers, en bestiaux et en bagages), il n'était pas à propos de
-s'exposer à un nouveau combat, ni de courir le risque de perdre tout;
-qu'il valait mieux retourner dans leur patrie; qu'après s'être
-déchargés là de leur butin, ils seraient plus en état, si on le
-trouvait bon, de reprendre les armes contre les Romains. Tous se
-rangeant à cet avis, lèvent le camp avant le jour et prennent leur
-route le long de la mer par l'Étrurie. Quoique Lucius eût joint à ses
-troupes celles qui s'étaient réfugiées sur la hauteur, il ne crut pas
-pour cela qu'il fût de la prudence de hasarder une bataille; il prit
-le parti de suivre les ennemis et d'observer les temps et les lieux où
-il pourrait les incommoder et regagner le butin.
-
-Le hasard voulut que dans ce temps-là même, Caius Atilius, venant de
-Sardaigne, débarquât ses légions à Pise et les conduisît à Rome par
-une route contraire à celle des Gaulois. A Télamon, ville des
-Étrusques, quelques fourrageurs gaulois étant tombés dans
-l'avant-garde du consul, les Romains s'en saisirent. Interrogés par
-Atilius, ils racontèrent tout ce qui s'était passé, qu'il y avait dans
-le voisinage deux armées, et que celle des Gaulois était fort proche,
-ayant en queue celle d'Émilius. Le consul fut touché de l'échec que
-son collègue avait souffert, mais il fut charmé d'avoir surpris les
-Gaulois dans leur marche et de les voir entre deux armées.
-Sur-le-champ il commande aux tribuns de ranger les légions en
-bataille, de donner à leur front l'étendue que les lieux permettraient
-et de s'avancer contre l'ennemi. Il y avait sur le chemin une hauteur
-au pied de laquelle il fallait que les Gaulois passassent. Atilius y
-courut avec la cavalerie et se posta sur le sommet, dans le dessein de
-commencer le premier le combat, persuadé que par là il aurait la
-meilleure part à la gloire de l'événement. Les Gaulois, qui croyaient
-Atilius bien loin, voyant cette hauteur occupée par les Romains, ne
-soupçonnèrent rien autre chose, sinon que pendant la nuit Émilius
-avait battu la campagne avec sa cavalerie pour s'emparer le premier
-des postes avantageux. Sur cela, ils détachèrent aussi la leur et
-quelques soldats armés à la légère pour chasser les Romains de la
-hauteur. Mais ayant su d'un prisonnier que c'était Atilius qui
-l'occupait, ils mirent au plus vite l'infanterie en bataille et la
-disposèrent de manière que, rangée dos à dos, elle faisait front par
-devant et par derrière; ordre de bataille qu'ils prirent sur le
-rapport du prisonnier et sur ce qui se passait actuellement, pour se
-défendre, et contre ceux qu'ils savaient à leurs trousses, et contre
-ceux qu'ils avaient en tête.
-
-Émilius avait bien ouï parler du débarquement des légions à Pise; mais
-il ne s'attendait pas qu'elles seraient si proche; il n'apprit
-sûrement le secours qui lui était venu que par le combat qui se livra
-à la hauteur. Il y envoya aussi de la cavalerie et en même temps il
-conduisit aux ennemis l'infanterie rangée à la manière ordinaire.
-
-Dans l'armée des Gaulois, les Gésates et après eux les Insubriens
-faisaient front du côté de la queue, qu'Émilius devait attaquer; ils
-avaient à dos les Taurisques et les Boïens, qui faisaient face du côté
-qu'Atilius viendrait. Les chariots bordaient les ailes; et le butin
-fut mis sur une des montagnes voisines, avec un détachement pour le
-garder. Cette armée à deux fronts n'était pas seulement terrible à
-voir, elle était encore très-propre pour l'action. Les Insubriens y
-paraissaient avec leurs braies, et n'ayant autour d'eux que des saies
-légères. Les Gésates, aux premiers rangs, soit par vanité, soit par
-bravoure, avaient jeté bas leurs vêtements et ne gardaient que leurs
-armes, de peur que les buissons qui se rencontraient çà et là en
-certains endroits ne les arrêtassent et ne les empêchassent d'agir.
-
-Le premier choc se fit à la hauteur, et fut vu des trois armées, tant
-il y avait de cavalerie de part et d'autre qui combattait. Atilius
-perdit la vie dans la mêlée, où il se distinguait par son intrépidité
-et sa valeur, et sa tête fut apportée aux rois des Gaulois. Malgré
-cela, la cavalerie romaine fit si bien son devoir, qu'elle emporta la
-position et gagna une pleine victoire sur celle des ennemis.
-
-L'infanterie s'avança ensuite, l'une contre l'autre. Ce fut un
-spectacle fort singulier, et aussi surprenant pour ceux qui sur le
-récit d'un fait peuvent par l'imagination se le mettre comme sous les
-yeux, que pour ceux qui en furent témoins. Car une bataille entre
-trois armées tout ensemble est assurément une action d'une espèce et
-d'une manœuvre bien particulière. D'ailleurs aujourd'hui, comme
-alors, il n'est pas aisé de démêler si les Gaulois attaqués de deux
-côtés, s'étaient formés de la manière la moins avantageuse ou la plus
-convenable. Il est vrai qu'ils avaient à combattre de deux côtés; mais
-aussi, rangés dos à dos, ils se mettaient mutuellement à couvert de
-tout ce qui pouvait les prendre en queue. Et, ce qui devait le plus
-contribuer à la victoire, tout moyen de fuir leur était interdit; et
-une fois défaits, il n'y avait plus pour eux de salut à espérer; car
-tel est l'avantage de l'ordonnance à deux fronts.
-
-Quant aux Romains, voyant les Gaulois pris entre deux armées et
-enveloppés de toutes parts, ils ne pouvaient que bien espérer du
-combat; mais, d'un autre côté, la disposition de ces troupes et le
-bruit qui s'y faisait les jetait dans l'épouvante. Le nombre des cors
-et des trompettes y était innombrable, et toute l'armée ajoutant à ces
-instruments ses cris de guerre, le vacarme était tel que les montagnes
-voisines, qui en renvoyaient l'écho, semblaient elles-mêmes joindre
-leurs cris au bruit des trompettes et des soldats. Ils étaient encore
-effrayés de l'attitude et des mouvements des soldats des premiers
-rangs, qui en effet frappaient autant par la beauté et la vigueur de
-leur corps que par leur complète nudité, outre qu'il n'y en avait
-aucun dans ces premiers rangs qui n'eût le cou et les bras ornés de
-colliers et de bracelets d'or. A l'aspect de cette armée, les Romains
-ne purent se défendre d'une certaine frayeur, mais l'espérance d'un
-riche butin enflamma leur courage.
-
-Les archers s'avancent sur le front de la première ligne, selon la
-coutume des Romains, et commencent l'action par une grêle épouvantable
-de traits. Les Gaulois des derniers rangs n'en souffrirent pas
-extrêmement, leurs braies et leurs saies les en préservèrent; mais
-ceux des premiers rangs, qui ne s'attendaient pas à ce prélude, et qui
-n'avaient rien sur le corps qui les mît à couvert, en furent
-très-incommodés. Ils ne savaient que faire pour parer les coups. Leurs
-boucliers n'étaient pas assez larges pour les couvrir; ils étaient
-nus, et plus leurs corps étaient grands, plus il tombait de traits sur
-eux. Se venger sur les archers eux-mêmes des blessures qu'ils
-recevaient était impossible; ils en étaient trop éloignés, et
-d'ailleurs comment avancer au travers d'un si grand nombre de traits?
-Dans cet embarras, les uns transportés de fureur et de désespoir, se
-jettent inconsidérément parmi les ennemis et se livrent volontairement
-à la mort; les autres pâles, défaits, tremblants, reculent et rompent
-les rangs qui étaient derrière eux. C'est ainsi que dès la première
-attaque fut rabaissé l'orgueil et la fierté des Gésates.
-
-Quand les archers se furent retirés, les Insubriens, les Boïens et les
-Taurisques en vinrent aux mains. Ils se battirent avec tant
-d'acharnement que malgré les plaies dont ils étaient couverts, on ne
-pouvait les arracher de leur poste. Si leurs armes eussent été les
-mêmes que celles des Romains, ils remportaient la victoire. Ils
-avaient à la vérité comme eux des boucliers pour parer, mais leurs
-épées ne leur rendaient pas les mêmes services. Celles des Romains
-taillaient et frappaient, au lieu que les leurs ne frappaient que de
-taille.
-
-Ces troupes se soutinrent jusqu'à ce que la cavalerie romaine fut
-descendue de la hauteur, et les eut prises en flanc. Alors
-l'infanterie fut taillée en pièces, et la cavalerie s'enfuit à
-vau-de-route. Quarante mille Gaulois restèrent sur la place, et on fit
-au moins dix mille prisonniers, entre lesquels était Concolitan, un de
-leurs rois. Anéroeste se sauva avec quelques-uns des siens en je ne
-sais quel endroit, où il se tua de sa propre main. Émilius ayant
-ramassé les dépouilles, les envoya à Rome, et rendit le butin à ceux à
-qui il appartenait. Puis, marchant à la tête des légions par la
-Ligurie, il se jeta sur le pays des Boïens, y laissa ses soldats se
-gorger de butin, et revint à Rome en peu de jours avec l'armée. Tout
-ce qu'il avait pris de drapeaux, de colliers et de bracelets, il
-l'employa à la décoration du Capitole; le reste des dépouilles et les
-prisonniers servirent à orner son triomphe. C'est ainsi qu'échoua
-cette formidable irruption des Gaulois, laquelle menaçait d'une ruine
-entière, non-seulement toute l'Italie, mais Rome même (225 av. J.-C.).
-
-Après ce succès, les Romains ne doutant point qu'ils ne fussent en
-état de chasser les Gaulois de tous les environs du Pô, firent de
-grands préparatifs de guerre, levèrent des troupes, et les envoyèrent
-contre eux sous la conduite de Q. Fulvius et de Titus Manlius, qui
-venaient d'être créés consuls. Cette irruption épouvanta les Boïens,
-ils se rendirent à discrétion. Du reste, les pluies furent si grosses,
-et la peste ravagea tellement l'armée des Romains, qu'ils ne firent
-rien de plus pendant cette campagne.
-
-L'année suivante, Publius Furius et Caius Flaminius se jetèrent encore
-dans la Gaule, par le pays des Anamares, peuple assez peu éloigné de
-Marseille. Après leur avoir persuadé de se déclarer en leur faveur,
-ils entrèrent dans le pays des Insubriens, par l'endroit où l'Adda se
-jette dans le Pô. Ayant été fort maltraités au passage de la rivière
-et dans leurs campements, et mis hors d'état d'agir, ils firent un
-traité avec ce peuple et sortirent du pays. Après une marche de
-plusieurs jours, ils passèrent le Cluson, entrèrent dans le pays des
-Cénomans, leurs alliés, avec lesquels ils retombèrent par le bas des
-Alpes sur les plaines des Insubriens, où ils mirent le feu et
-saccagèrent tous les villages. Les chefs de ce peuple voyant les
-Romains dans une résolution fixe de les exterminer, prirent enfin le
-parti de tenter la fortune et de risquer le tout pour le tout. Pour
-cela ils rassemblent en un même endroit tous leurs drapeaux, même ceux
-qui étaient relevés d'or, qu'ils appelaient les drapeaux immobiles, et
-qui avaient été tirés du temple de Minerve. Ils font provision de
-toutes les munitions nécessaires, et au nombre de cinquante mille
-hommes ils vont hardiment et avec un appareil terrible se camper
-devant les ennemis.
-
-Les Romains, de beaucoup inférieurs en nombre, avaient d'abord dessein
-de faire usage dans cette bataille des troupes gauloises qui étaient
-dans leur armée. Mais, sur la réflexion qu'ils firent que les Gaulois
-ne se font pas scrupule d'enfreindre les traités, et que c'était
-contre des Gaulois que le combat devait se donner, ils craignirent
-d'employer ceux qu'ils avaient dans une affaire si délicate et si
-importante; et pour se précautionner contre toute trahison, ils les
-firent passer au delà de la rivière et plièrent ensuite les ponts.
-Pour eux, ils restèrent en deçà et se mirent en bataille sur le bord,
-afin qu'ayant derrière eux une rivière qui n'était pas guéable, ils
-n'espérassent de salut que de la victoire.
-
-Cette bataille est célèbre par l'intelligence avec laquelle les
-Romains s'y conduisirent. Tout l'honneur en est dû aux tribuns, qui
-instruisirent l'armée en général, et chaque soldat en particulier de
-la manière dont on devait s'y prendre. Les tribuns, dans les combats
-précédents, avaient observé que le feu et l'impétuosité des Gaulois,
-tant qu'ils n'étaient pas entamés, les rendaient à la vérité
-formidables dans le premier choc, mais que leurs épées n'avaient pas
-de pointe, qu'elles ne frappaient que de taille et qu'un seul coup;
-que le fil s'en émoussait et qu'elles se pliaient d'un bout à l'autre;
-que si les soldats, après le premier coup, n'avaient pas le loisir de
-les appuyer contre terre et de les redresser avec le pied, le second
-n'était d'aucun effet. Sur ces remarques, les tribuns donnent à la
-première ligne les piques des triaires qui sont à la seconde, et
-commandent à ces derniers de se servir de leurs épées. On attaque de
-front les Gaulois, qui n'eurent pas plutôt porté les premiers coups
-que leurs épées leur devinrent inutiles. Alors les Romains fondent sur
-eux l'épée à la main, sans que les Gaulois puissent faire aucun usage
-des leurs; au lieu que les Romains ayant des épées pointues et bien
-affilées, frappent d'estoc et non pas de taille. Portant donc alors
-des coups et sur la poitrine et au visage des Gaulois, et faisant
-plaie sur plaie, ils en jetèrent la plus grande partie sur le carreau.
-La prévoyance des tribuns leur fut d'un grand secours dans cette
-occasion. Car le consul Flaminius ne paraît pas s'y être conduit en
-habile homme. Rangeant son armée en bataille sur le bord même de la
-rivière, et ne laissant par là aux cohortes aucun espace pour reculer,
-il ôtait à la manière de combattre des Romains ce qui lui est
-particulier. Si pendant le combat, les ennemis avaient gagné tant soit
-peu de terrain sur son armée, elle eût été renversée et culbutée dans
-la rivière. Heureusement le courage des Romains les mit à couvert de
-ce danger. Ils firent un butin immense, et, enrichis de dépouilles
-considérables, ils reprirent le chemin de Rome.
-
-L'année suivante les Gaulois envoyèrent demander la paix; mais les
-deux consuls Marcus Claudius et Cn. Cornélius ne jugèrent pas à propos
-qu'on la leur accordât. Les Gaulois rebutés se disposèrent à faire un
-dernier effort; ils allèrent lever à leur solde chez les Gésates, le
-long du Rhône, environ trente mille hommes qu'ils exercèrent en
-attendant l'arrivée de l'ennemi. Au printemps, les consuls entrent
-dans le pays des Insubriens, et s'étant campés proche d'Acerres, ville
-située entre le Pô et les Alpes, ils y mettent le siége. Comme ils
-s'étaient emparés les premiers des postes avantageux, les Insubriens
-ne purent aller au secours de la ville; cependant, pour en faire lever
-le siége, ils firent passer le Pô à une partie de leur armée,
-entrèrent dans les terres des Adréens et assiégèrent Clastidium. A
-cette nouvelle, M. Claudius, à la tête de la cavalerie et d'une partie
-de l'infanterie, marche au secours des assiégés. Sur le bruit que les
-Romains approchent, les Gaulois laissent là Clastidium, viennent
-au-devant des ennemis et se rangent en bataille. La cavalerie fond sur
-eux avec impétuosité; ils soutiennent de bonne grâce le premier choc,
-mais cette cavalerie les ayant ensuite enveloppés et attaqués en queue
-et en flanc, ils plièrent de toutes parts. Une partie fut culbutée
-dans la rivière, le plus grand nombre fut passé au fil de l'épée. Les
-Gaulois qui étaient dans Acerres abandonnèrent la ville aux Romains et
-se retirèrent à Milan, qui est la capitale des Insubriens (222 av.
-J.-C.).
-
-Cornélius se met sur-le-champ aux trousses des fuyards et paraît tout
-d'un coup devant Milan. Sa présence tint d'abord les Gaulois en
-respect; mais il n'eut pas sitôt repris la route d'Acerres, qu'ils
-sortent sur lui, chargent vivement son arrière-garde, en tuent une
-bonne partie et en mettent plusieurs en fuite. Le consul fait avancer
-l'avant-garde et l'encourage à faire tête aux ennemis; l'action
-s'engage; les Gaulois, fiers de l'avantage qu'ils venaient de
-remporter, font ferme quelque temps; mais bientôt enfoncés, ils
-prirent la fuite vers les montagnes. Cornélius les y poursuivit,
-ravagea le pays et emporta de force la ville de Milan. Après cette
-déroute, les chefs des Insubriens ne voyant plus de jour à se relever,
-se rendirent aux Romains à discrétion.
-
-Ainsi se termina la guerre contre les Gaulois. Il ne s'en est pas vu
-de plus formidable, si l'on en veut juger par l'audace désespérée des
-combattants, par les combats qui s'y sont donnés et par le nombre de
-ceux qui y ont perdu la vie en bataille rangée. Mais à la regarder du
-côté des vues qui ont porté les Gaulois à prendre les armes et de
-l'inconsidération avec laquelle chaque chose s'y est faite, il n'y eut
-jamais de guerre plus méprisable; par la raison que ces peuples, je ne
-dis pas dans la plupart de leurs actions, mais généralement dans tout
-ce qu'ils entreprennent, suivent plutôt leur impétuosité qu'ils ne
-consultent les règles de la raison et de la prudence. Aussi furent-ils
-chassés en peu de temps de tous les environs du Pô, à quelques
-endroits près qui sont au pied des Alpes; et cet événement m'a fait
-croire qu'il ne fallait pas laisser dans l'oubli leur première
-irruption, les choses qui se sont passées depuis, et leur dernière
-défaite. Ces jeux de la fortune sont du ressort de l'histoire, et il
-est bon de les transmettre à nos neveux pour leur apprendre à ne pas
-craindre les incursions subites et irrégulières des Barbares. Ils
-verront par là qu'elles durent peu, et qu'il est aisé de se défaire
-de ces sortes d'ennemis, pourvu qu'on leur tienne tête, et que l'on
-mette plutôt tout en œuvre que de leur rien céder de ce qui nous
-appartient. Je suis persuadé que ceux qui nous ont laissé l'histoire
-de l'irruption des Perses dans la Grèce et des Gaulois à Delphes, ont
-beaucoup contribué au succès des combats que les Grecs ont soutenu
-pour maintenir leur liberté; car quand on se représente les choses
-extraordinaires qui se firent alors, et le nombre innombrable d'hommes
-qui, malgré leur valeur et leur formidable appareil de guerre, furent
-vaincus par des troupes qui surent dans les combats leur opposer la
-résolution, l'adresse et l'intelligence, il n'y a plus de magasins,
-plus d'arsenaux, plus d'armées qui épouvantent ou qui fassent perdre
-l'espérance de pouvoir défendre son pays et sa patrie.
-
- POLYBE, _Histoire_, liv. II, ch. 3 à 6. Trad. de dom Thuillier.
-
- Polybe, historien grec, né en 206 av. J.-C., mourut en 124. Il est
- auteur d'une histoire générale en quarante livres, dont il ne reste
- que les cinq premiers et des fragments des autres livres. Polybe
- est un historien critique, judicieux et impartial.
-
-
-PRISE DE ROME PAR LES GAULOIS.
-
- 390 av. J.-C.
-
-Des députés de Clusium vinrent demander aux Romains du secours contre
-les Gaulois. Cette nation, à ce que la tradition rapporte, séduite par
-la douce saveur des fruits de l'Italie et surtout de son vin, volupté
-qui lui était encore inconnue, avait passé les Alpes et s'était
-emparée des terres cultivées auparavant par les Étrusques. Aruns de
-Clusium avait, dit-on, transporté du vin dans la Gaule pour allécher
-ce peuple, et l'intéresser dans sa vengeance contre le ravisseur de sa
-femme, Lucumon, dont il avait été le tuteur, riche et puissant jeune
-homme qu'il ne pouvait punir qu'à l'aide d'un secours étranger. Il se
-mit à leur tête, leur fit passer les Alpes, et les mena assiéger
-Clusium. Pour moi, j'admettrais volontiers que les Gaulois furent
-conduits devant Clusium par Aruns ou par tout autre Clusien; mais il
-est constant que ceux qui assiégèrent Clusium n'étaient pas les
-premiers qui eussent passé les Alpes: car deux cents ans avant le
-siége de Clusium et la prise de Rome, les Gaulois étaient descendus en
-Italie; et longtemps avant les Clusiens, d'autres Étrusques, qui
-habitaient entre l'Apennin et les Alpes, eurent souvent à combattre
-les armées gauloises. Les Toscans, avant qu'il ne fût question de
-l'empire romain, avaient au loin étendu leur domination sur terre et
-sur mer; les noms mêmes de la mer Supérieure et de la mer Inférieure
-qui ceignent l'Italie comme une île, attestent la puissance de ce
-peuple: les populations italiques avaient appelé l'une mer de Toscane,
-du nom même de la nation, l'autre mer Adriatique, du nom d'Adria,
-colonie des Toscans. Les Grecs les appellent mer Tyrrhénienne et mer
-Adriatique. Maîtres du territoire qui s'étend de l'une à l'autre mer,
-les Toscans y bâtirent douze villes, et s'établirent d'abord en deçà
-de l'Apennin vers la mer Inférieure; ensuite de ces villes capitales
-furent expédiées autant de colonies qui, à l'exception de la terre des
-Vénètes, enfoncée à l'angle du golfe, envahirent tout le pays au delà
-du Pô jusqu'aux Alpes. Toutes les nations alpines ont eu, sans aucun
-doute, la même origine, et les Rhètes avant toutes: c'est la nature
-sauvage de ces contrées qui les a rendues farouches au point que de
-leur antique patrie ils n'ont rien conservé que l'accent, et encore
-bien corrompu.
-
-Pour ce qui est du passage des Gaulois en Italie, voici ce qu'on en
-raconte: A l'époque où Tarquin-l'Ancien régnait à Rome, la Celtique,
-une des trois parties de la Gaule, obéissait aux Bituriges, qui lui
-donnaient un roi. Sous le gouvernement d'Ambigat, que ses vertus, ses
-richesses et la prospérité de son peuple avaient rendu tout-puissant,
-la Gaule reçut un tel développement par la fertilité de son sol et le
-nombre de ses habitants, qu'il sembla impossible de contenir le
-débordement de sa population. Le roi, déjà vieux, voulant débarrasser
-son royaume de cette multitude qui l'écrasait, invita Bellovèse et
-Sigovèse, fils de sa sœur, jeunes hommes entreprenants, à aller
-chercher un autre séjour dans les contrées que les dieux leur
-indiqueraient par les augures: ils seraient libres d'emmener avec eux
-autant d'hommes qu'ils voudraient, afin que nulle nation ne pût
-repousser les nouveaux venus. Le sort assigna à Sigovèse les forêts
-Hercyniennes; à Bellovèse, les dieux montrèrent un plus beau chemin,
-celui de l'Italie. Il appela à lui, du milieu de ces surabondantes
-populations, des Bituriges, des Arvernes, des Sénons, des Édues, des
-Ambarres, des Carnutes, des Aulerques; et, partant avec de nombreuses
-troupes de gens à pied et à cheval, il arriva chez les Tricastins. Là,
-devant lui, s'élevaient les Alpes; et, ce dont je ne suis pas surpris,
-il les regardait sans doute comme des barrières insurmontables; car,
-de mémoire d'homme, à moins qu'on ne veuille ajouter foi aux exploits
-fabuleux d'Hercule, nul pied humain ne les avait franchies. Arrêtés,
-et pour ainsi dire enfermés au milieu de ces hautes montagnes, les
-Gaulois cherchaient de tous côtés, à travers ces roches perdues dans
-les cieux, un passage par où s'élancer vers un autre univers, quand un
-scrupule religieux vint encore les arrêter; ils apprirent que des
-étrangers, qui cherchaient comme eux une patrie, avaient été attaqués
-par les Salyens. Ceux là étaient les Massiliens, qui étaient venus par
-mer de Phocée. Les Gaulois virent là un présage de leur destinée: ils
-aidèrent ces étrangers à s'établir sur le rivage où ils avaient
-abordé, et qui était couvert de vastes forêts. Pour eux, ils
-franchirent les Alpes par des gorges inaccessibles, traversèrent le
-pays des Taurins, et, après avoir vaincu les Toscans, près du fleuve
-Tésin, il se fixèrent dans un canton qu'on nommait la terre des
-Insubres. Ce nom, qui rappelait aux Édues les Insubres de leur pays,
-leur parut d'un heureux augure, et ils fondèrent là une ville qu'ils
-appelèrent _Mediolanum_ (Milan).
-
-Bientôt, suivant les traces de ces premiers Gaulois, une troupe de
-Cénomans, sous la conduite d'Elitovius, passe les Alpes par le même
-défilé, avec l'aide de Bellovèse, et vient s'établir aux lieux alors
-occupés par les Libuens, et où sont maintenant les villes de Brescia
-et de Vérone. Après eux, les Salluves se répandent le long du Tésin,
-près de l'antique peuplade des Ligures Lèves. Ensuite, par les Alpes
-Pennines, arrivent les Boïens et les Lingons, qui, trouvant tout le
-pays occupé entre le Pô et les Alpes, traversent le Pô sur des
-radeaux, et chassent de leur territoire les Étrusques et les Ombres:
-toutefois, ils ne passèrent point l'Apennin. Enfin, les Sénons, qui
-vinrent en dernier, prirent possession de la contrée qui est située
-entre le fleuve Utens et l'Esis. Je trouve dans l'histoire que ce fut
-cette nation qui vint à Clusium et ensuite à Rome; mais on ignore si
-elle vint seule ou soutenue par tous les peuples de la Gaule
-cisalpine. Tout, dans cette nouvelle guerre, épouvanta les Clusiens;
-et la multitude de ces hommes, et leur stature gigantesque, et la
-forme de leurs armes, et ce qu'ils avaient ouï dire de leurs
-nombreuses victoires, en deçà et au delà du Pô, sur les légions
-étrusques: aussi, quoiqu'ils n'eussent d'autre titre d'alliance et
-d'amitié auprès de la république que leur refus de défendre contre les
-Romains les Véiens, leurs frères, ils envoyèrent des députés à Rome
-pour demander du secours au sénat. Ce secours ne leur fut point
-accordé; mais trois députés, tous trois fils de M. Fabius Ambustus,
-furent chargés d'aller, au nom du sénat et du peuple romain, inviter
-les Gaulois à ne pas attaquer une nation dont ils n'avaient reçu
-aucune injure, et d'ailleurs alliée du peuple romain et son amie. Les
-Romains, au besoin, les protégeront aussi de leurs armes; mais ils
-trouvent sage de n'avoir recours à ce moyen que le plus tard possible;
-et pour faire connaissance avec les Gaulois, nouveau peuple, mieux
-vaut la paix que la guerre.
-
-Cette mission était toute pacifique; mais elle fut confiée à des
-députés d'un caractère farouche, et qui étaient plus gaulois que
-romains. Lorsqu'ils eurent exposé leur message au conseil des Gaulois,
-on leur fit cette réponse: «Bien qu'on entende pour la première fois
-parler des Romains, on les estime vaillants hommes, puisque les
-Clusiens, dans des circonstances critiques, ont imploré leur appui;
-et, puisque ayant à protéger contre eux leurs alliés, ils ont mieux
-aimé avoir recours à une députation qu'à la voie des armes, on ne
-repoussera point la paix qu'ils proposent, si aux Gaulois, qui
-manquent de terres, les Clusiens, qui en possèdent plus qu'ils n'en
-peuvent cultiver, cèdent une partie de leur territoire; autrement, la
-paix ne sera pas accordée. C'est en présence des Romains qu'ils
-veulent qu'on leur réponde: et s'ils n'obtiennent qu'un refus, c'est
-en présence des mêmes Romains qu'ils combattront, afin que ceux-ci
-puissent annoncer chez eux combien les Gaulois surpassent en bravoure
-les autres hommes.» Les Romains leur ayant alors demandé de quel droit
-ils venaient exiger le territoire d'un autre peuple et le menacer de
-la guerre, et ce qu'ils avaient affaire, eux Gaulois, en Étrurie; et
-les Gaulois ayant répondu fièrement qu'ils portaient leur droit dans
-leurs armes, et que tout appartenait aux hommes de courage, les
-esprits s'échauffent, on court aux armes et la lutte s'engage. Alors
-les destins contraires l'emportent sur Rome: les députés, au mépris du
-droit des gens, prennent les armes, et ce combat de trois des plus
-vaillants et des plus nobles enfants de Rome, à la tête des enseignes
-étrusques, ne put demeurer secret: ils furent trahis par l'éclat de
-leur bravoure étrangère. Bien plus, Q. Fabius, qui courait à cheval en
-avant de l'armée, alla contre un chef des Gaulois qui se jetait avec
-furie sur les enseignes étrusques, lui perça le flanc de sa lance et
-le tua: pendant qu'il le dépouillait, il fut reconnu par les Gaulois,
-et signalé sur toute la ligne comme étant l'envoyé de Rome. On dépose
-alors tout ressentiment contre les Clusiens, et l'on sonne la retraite
-en menaçant les Romains. Plusieurs même émirent l'avis de marcher
-droit sur Rome; mais les vieillards obtinrent qu'on enverrait d'abord
-des députés porter plainte de cet outrage et demander qu'en expiation
-de cette atteinte au droit des gens, on leur livrât les Fabius. Les
-députés Gaulois étant arrivés, exposèrent leur message: mais, bien que
-le sénat désapprouvât la conduite des Fabius et trouvât juste la
-demande des Barbares, il n'osait point prononcer contre les coupables
-un arrêt mérité, empêché qu'il était par la faveur attachée à des
-hommes aussi considérables. Ainsi, pour n'avoir pas à répondre des
-malheurs que pourrait entraîner une guerre avec les Gaulois, il
-renvoya au peuple la connaissance de leur réclamation. Là, le crédit
-et les largesses eurent tant d'influence, que ceux dont on poursuivait
-le châtiment furent créés tribuns militaires, avec puissance de
-consuls pour l'année suivante. Cela fait, les Gaulois, justement
-indignés d'une pareille insulte, retournèrent au camp, en prononçant
-tout haut des menaces de guerre. Avec les trois Fabius, on créa
-tribuns des soldats Q. Sulpicius Longus, Q. Servilius pour la
-quatrième fois, Ser. Cornélius Maluginensis.
-
-En présence de l'immense péril qui la menaçait (tant la fortune
-aveugle les esprits, quand elle veut rendre ses coups irrésistibles!)
-cette cité, qui, ayant affaire aux Fidénates, aux Véiens et aux autres
-peuples voisins, avait eu recours aux mesures extrêmes et tant de fois
-nommé un dictateur, aujourd'hui, attaquée par un ennemi étranger et
-inconnu, qui lui apportait la guerre des rives de l'Océan et des
-dernières limites du monde, elle ne recourut ni à un commandement ni à
-des moyens de défense extraordinaires. Les tribuns, dont la témérité
-avait amené cette guerre, dirigeaient les préparatifs; et, affectant
-de mépriser l'ennemi, ils n'apportaient à la levée des troupes ni plus
-de soin ni plus de surveillance que s'il se fût agi d'une guerre
-ordinaire. Cependant les Gaulois avaient appris que l'on s'était
-complu à conserver des honneurs aux violateurs des droits de
-l'humanité, et qu'on s'était joué de leur députation; bouillant de
-colère, et d'un naturel impuissant à la contenir, ils arrachent leurs
-enseignes, et s'avancent d'une marche rapide sur le chemin de Rome.
-Comme, au bruit de leur passage, les villes épouvantées couraient aux
-armes, et que les habitants des campagnes prenaient la fuite, les
-Gaulois annonçaient partout à grands cris qu'ils allaient sur Rome;
-et, dans tous les endroits qu'ils traversaient, cette confuse
-multitude d'hommes et de chevaux occupait au loin un espace immense.
-La renommée qui marchait devant eux, les courriers de Clusium et de
-plusieurs autres villes avaient porté l'effroi dans Rome; leur venue
-impétueuse augmenta encore la terreur. L'armée partit au-devant d'eux
-à la hâte et en désordre; et, à peine à onze milles de Rome, les
-rencontra à l'endroit où le fleuve Allia, roulant du haut des monts
-Crustumins, creuse son lit, et va, un peu au-dessous du chemin, se
-jeter dans le Tibre. Partout, en face et autour des Romains, le pays
-était couvert d'ennemis; et cette nation, qui se plaît par goût au
-tumulte, faisait au loin retentir l'horrible harmonie de ses chants
-sauvages et de ses bizarres clameurs.
-
-Là, les tribuns militaires, sans avoir d'avance choisi l'emplacement
-de leur camp, sans avoir élevé un retranchement qui pût leur offrir
-une retraite, et ne se souvenant pas plus des dieux que des hommes,
-rangent l'armée en bataille, sans prendre les auspices et sans immoler
-de victimes. Afin de ne pas être enveloppés par l'ennemi, ils étendent
-leurs ailes; mais ils ne purent égaler le front des Gaulois, et leur
-centre affaibli ne forma plus qu'une ligne sans consistance. Sur leur
-droite était une éminence où ils jugèrent à propos de placer leur
-réserve, et si par ce point commença la terreur et la déroute, là
-aussi se trouva le salut des fuyards. En effet, Brennus, qui
-commandait les Gaulois, craignant surtout un piége de la part d'un
-ennemi si inférieur en nombre, et persuadé que leur intention, en
-s'emparant de cette hauteur, était d'attendre que les Gaulois en
-fussent venus aux mains avec le front des légions pour lancer la
-réserve sur leur flanc et sur leur dos, marcha droit à ce poste; il ne
-doutait pas que, s'il parvenait à s'en emparer, l'immense supériorité
-du nombre ne lui donnât une victoire facile; et ainsi la science
-militaire aussi bien que la fortune se trouva du côté des Barbares.
-Dans l'armée opposée, il n'y avait rien de romain, ni chez les
-généraux ni chez les soldats; les esprits n'étaient préoccupés que de
-leur crainte et de la fuite; et, dans leur égarement, la plupart se
-sauvèrent à Véies, ville ennemie dont ils étaient séparés par le
-Tibre, au lieu de suivre la route qui les aurait menés droit à Rome
-vers leurs femmes et leurs enfants. La réserve fut un moment défendue
-par l'avantage du poste; mais dans le reste de l'armée, à peine les
-plus rapprochés eurent-ils entendu sur leurs flancs, et les plus
-éloignés derrière eux, le cri de guerre des Gaulois, que, presque
-avant de voir cet ennemi qu'ils ne connaissaient pas encore, avant de
-tenter la moindre résistance, avant même d'avoir répondu au cri de
-guerre, intacts et sans blessures, ils prirent la fuite. On n'en vit
-point périr en combattant; l'arrière-garde éprouva quelque perte,
-empêchée qu'elle fut dans sa fuite par les autres corps qui se
-sauvaient sans ordre. Sur la rive du Tibre, où l'aile gauche s'était
-enfuie tout entière, après avoir jeté ses armes, il en fut fait un
-grand carnage; et une foule de soldats qui ne savaient pas nager, ou à
-qui le poids de leur cuirasse et de leurs vêtements en ôtait la force,
-furent engloutis dans le fleuve. Le plus grand nombre cependant purent
-sains et saufs gagner Véies, d'où ils n'envoyèrent à Rome ni le
-moindre renfort pour la garder, ni même un courrier pour annoncer leur
-défaite. L'aile droite placée loin du fleuve et presque au pied de la
-montagne, se retira vers Rome, et sans se donner le temps d'en fermer
-les portes se réfugia dans la citadelle.
-
-Les Gaulois, de leur côté, étaient comme stupéfaits d'une victoire si
-prodigieuse et si soudaine; eux-mêmes ils restèrent d'abord immobiles
-de peur, sachant à peine ce qui venait d'arriver; puis ils craignirent
-qu'il n'y eût là quelque piége; enfin ils se mirent à dépouiller les
-morts, et, suivant leur coutume, entassèrent les armes en monceaux.
-Après quoi, n'apercevant nulle part rien d'hostile, ils se mettent en
-marche et arrivent à Rome un peu avant le coucher du soleil. La
-cavalerie qui marchait en avant leur apprit que les portes n'étaient
-point fermées; qu'il n'y avait point de postes pour les couvrir, point
-de soldats sur les murailles. Ce nouveau prodige, si semblable au
-premier, les arrêta encore; la crainte de la nuit et l'ignorance des
-lieux les décidèrent à camper entre la ville et l'Anio, après avoir
-envoyé au tour des remparts et vers les autres portes des éclaireurs
-qui devaient tâcher de découvrir quelle était dans cette situation
-désespérée l'intention des ennemis. La plus grande partie de l'armée
-romaine avait gagné Véies; mais à Rome on ne croyait échappés de la
-bataille que ceux qui étaient venus se réfugier dans la ville, et les
-citoyens désolés, pleurant les vivants aussi bien que les morts,
-remplirent presque toute la ville de cris lamentables. Les douleurs
-privées se turent devant la terreur générale, quand on annonça
-l'arrivée de l'ennemi; et bientôt l'on entendit les hurlements, les
-chants discordants des Barbares qui erraient par troupes autour des
-remparts. Pendant tout le temps qui s'écoula depuis lors, les esprits
-demeurèrent en suspens; d'abord, à leur arrivée, on craignit de les
-voir d'un moment à l'autre se précipiter sur la ville, car si tel
-n'eût pas été leur dessein, ils se seraient arrêtés sur les bords de
-l'Allia; puis, au coucher du soleil, comme il ne restait que peu de
-jour, on pensa que l'attaque aurait lieu avant la nuit; et ensuite,
-que le projet était remis à la nuit même pour répandre plus de
-terreur. Enfin, à l'approche du jour, tous les cœurs étaient glacés
-d'effroi; et cette crainte sans intervalle fut suivie de l'affreuse
-réalité, quand les enseignes menaçantes des Barbares se présentèrent
-aux portes. Cependant il s'en fallut de beaucoup que cette nuit et le
-jour suivant Rome se montrât la même que sur l'Allia, où ses troupes
-avaient fui si lâchement. En effet, comme on ne pouvait pas se flatter
-avec un si petit nombre de soldats de défendre la ville, on prit le
-parti de faire monter dans la citadelle et au Capitole, outre les
-femmes et les enfants, la jeunesse en état de porter les armes et
-l'élite du sénat; et, après y avoir réuni tout ce qu'on pourrait
-amasser d'armes et de vivres, de défendre, dans ce poste fortifié, les
-dieux, les hommes et le nom romain. Le flamine et les prêtresses de
-Vesta emportèrent loin du meurtre, loin de l'incendie, les objets du
-culte public, qu'on ne devait point abandonner tant qu'il resterait un
-Romain pour en accomplir les rites. Si la citadelle, si le Capitole,
-séjour des dieux, si le sénat, cette tête des conseils de la
-république, si la jeunesse en état de porter les armes, venaient à
-échapper à cette catastrophe imminente, on pourrait se consoler de la
-perte des vieillards qu'on laissait dans la ville, abandonnés à la
-mort. Et pour que la multitude se soumît avec moins de regret, les
-vieux triomphateurs, les vieux consulaires déclarèrent leur intention
-de mourir avec les autres, ne voulant point que leurs corps,
-incapables de porter les armes et de servir la patrie, aggravassent le
-dénûment de ses défenseurs.
-
-Ainsi se consolaient entre eux les vieillards destinés à la mort.
-Ensuite ils adressent des encouragements à la jeunesse, qu'ils
-accompagnent jusqu'au Capitole et à la citadelle, en recommandant à
-son courage et à sa vigueur la fortune, quelle qu'elle dût être, d'une
-cité victorieuse pendant trois cent soixante ans dans toutes ses
-guerres. Mais au moment où ces jeunes gens, qui emportaient avec eux
-tout l'espoir et toutes les ressources de Rome, se séparèrent de ceux
-qui avaient résolu de ne point survivre à sa ruine, la douleur de
-cette séparation, déjà par elle-même si triste, fut encore accrue par
-les pleurs et l'anxiété des femmes, qui, courant incertaines tantôt
-vers les uns, tantôt vers les autres, demandaient à leurs maris et à
-leurs fils à quel destin ils les abandonnaient: ce fut le dernier
-trait à ce tableau des misères humaines. Cependant une grande partie
-d'entre elles suivirent dans la citadelle ceux qui leur étaient chers,
-sans que personne les empêchât ou les rappelât; car cette précaution,
-qui aurait eu pour les assiégés l'avantage de diminuer le nombre des
-bouches inutiles, semblait trop inhumaine. Le reste de la multitude,
-composé surtout de plébéiens, qu'une colline si étroite ne pouvait
-contenir, et qu'il était impossible de nourrir avec d'aussi faibles
-provisions, sortant en masse de la ville, gagna le Janicule; de là,
-les uns se répandirent dans les campagnes, les autres se sauvèrent
-vers les villes voisines, sans chef, sans accord, ne suivant chacun
-que son espérance et sa pensée personnelle, alors qu'il n'y avait plus
-ni pensée, ni espérance commune. Cependant le flamine de Quirinus et
-les vierges de Vesta, oubliant tout intérêt privé, ne pouvant emporter
-tous les objets du culte public, examinaient ceux qu'elles
-emporteraient, ceux qu'elles laisseraient, et à quel endroit elles en
-confieraient le dépôt: le mieux leur paraît de les enfermer dans de
-petits tonneaux qu'elles enfouissent dans une chapelle voisine de la
-demeure du flamine de Quirinus, lieu où même aujourd'hui on ne peut
-cracher sans profanation: pour le reste, elles se partagent le
-fardeau, et prennent la route qui, par le pont de bois, conduit au
-Janicule. Comme elles en gravissaient la pente, elles furent aperçues
-par L. Albinius, plébéien, qui sortait de Rome avec la foule des
-bouches inutiles, conduisant sur un chariot sa femme et ses enfants.
-Cet homme, faisant même alors la différence des choses divines et des
-choses humaines, trouva irréligieux que les pontifes de Rome
-portassent à pied les objets du culte public, tandis qu'on le voyait
-lui et les siens dans un chariot. Il fit descendre sa femme et ses
-enfants, monter à leur place les vierges et les choses saintes; et les
-conduisit jusqu'à Céré, où elles avaient dessein de se rendre.
-
-Cependant à Rome, toutes les précautions une fois prises, autant que
-possible, pour la défense de la citadelle, les vieillards, rentrés
-dans leurs maisons, attendaient, résignés à la mort, l'arrivée de
-l'ennemi; et ceux qui avaient rempli des magistratures curules,
-voulant mourir dans les insignes de leur fortune passée, de leurs
-honneurs et de leur courage, revêtirent la robe solennelle que
-portaient les chefs des cérémonies religieuses ou les triomphateurs,
-et se placèrent au milieu de leurs maisons, sur leurs siéges d'ivoire.
-Quelques-uns même rapportent que, par une formule que leur dicta le
-grand pontife M. Fabius, ils se dévouèrent pour la patrie et pour les
-Romains, enfants de Quirinus. Pour les Gaulois, comme l'intervalle
-d'une nuit avait calmé chez eux l'irritation du combat, que nulle part
-on ne leur avait disputé la victoire, et qu'alors ils ne prenaient
-point Rome d'assaut et par force, ils y entrèrent le lendemain sans
-colère, sans emportement, par la porte Colline, laissée ouverte, et
-arrivèrent au Forum, promenant leurs regards sur les temples des dieux
-et la citadelle qui, seule, présentait quelque appareil de guerre.
-Puis ayant laissé près de la forteresse un détachement peu nombreux
-pour veiller à ce qu'on ne fît point de sortie pendant leur
-dispersion, ils se répandent pour piller dans les rues où ils ne
-rencontrent personne: les uns se précipitent en foule dans les
-premières maisons, les autres courent vers les plus éloignées, les
-croyant encore intactes et remplies de butin. Mais bientôt, effrayés
-de cette solitude, craignant que l'ennemi ne leur tendît quelque piége
-pendant qu'ils erraient çà et là, ils revenaient par troupes au Forum
-et dans les lieux environnants. Là, trouvant les maisons des plébéiens
-fermées avec soin, et les cours intérieures des maisons patriciennes
-tout ouvertes, ils hésitaient encore plus à mettre le pied dans
-celles-ci qu'à entrer de force dans les autres. Ils éprouvaient une
-sorte de respect religieux à l'aspect de ces nobles vieillards qui,
-assis sous le vestibule de leur maison, semblaient, à leur costume et
-à leur attitude, où il y avoit je ne sais quoi d'auguste qu'on ne
-trouve point chez les hommes, ainsi que par la gravité empreinte sur
-leur front et dans tous leurs traits, représenter la majesté des
-dieux. Les Barbares demeuraient debout à les contempler comme des
-statues; mais l'un d'eux s'étant, dit-on, avisé de passer doucement la
-main sur la barbe de M. Papirius, qui, suivant l'usage du temps, la
-portait fort longue, celui-ci frappa de son bâton d'ivoire la tête du
-Gaulois, dont il excita le courroux: ce fut par lui que commença le
-carnage, et presque aussitôt tous les autres furent égorgés sur leurs
-chaises curules. Les sénateurs massacrés, on n'épargna plus rien de ce
-qui respirait; on pilla les maisons, et, après les avoir dévastées, on
-les incendia.
-
-Au reste, soit que tous n'eussent point le désir de détruire la ville,
-soit que les chefs gaulois n'eussent voulu incendier quelques maisons
-que pour effrayer les esprits, dans l'espoir que l'attachement des
-assiégés pour leurs demeures les amènerait à se rendre, soit enfin
-qu'en ne brûlant pas la ville entière ils voulussent se faire, de ce
-qu'ils auraient laissé debout, un moyen de fléchir l'ennemi, le feu ne
-marcha le premier jour ni sur une aussi grande étendue, ni avec autant
-de rapidité qu'il est d'usage dans une ville conquise. Pour les
-Romains, voyant de la citadelle l'ennemi remplir la ville et courir çà
-et là par toutes les rues; témoins à chaque instant, d'un côté ou d'un
-autre, d'un nouveau désastre, ils ne pouvaient plus ni maîtriser leurs
-âmes, ni suffire aux diverses impressions que la vue et l'ouïe leur
-apportaient. Partout où les cris de l'ennemi, les lamentations des
-femmes et des enfants, le bruit de la flamme et le fracas des toits
-croulants, appelaient leur attention, effrayés de toutes ces scènes de
-deuil, ils tournaient de ce côté leur esprit, leur visage et leurs
-yeux, comme si la fortune les eût placés là pour assister au spectacle
-de la chute de leur patrie, en ne leur laissant rien que leur corps à
-défendre. Ils étaient plus à plaindre que ne le furent jamais d'autres
-assiégés, car investis hors de leur ville, ils voyaient tout ce qu'ils
-possédaient au pouvoir de l'ennemi. La nuit ne fut pas plus calme que
-l'affreuse journée qu'elle suivait; ensuite le jour succéda à cette
-nuit agitée, et il ne se passa pas un moment où ils n'eussent à
-contempler quelque nouveau désastre. Cependant, malgré les maux dont
-ils étaient accablés et écrasés, leurs âmes ne plièrent point; et
-quand la flamme eut tout détruit, tout nivelé, ils songèrent encore à
-défendre bravement cette pauvre et faible colline qu'ils occupaient,
-dernier rempart de leur liberté; puis, s'habituant à des maux qui
-renaissaient chaque jour, ils finirent par en perdre le sentiment, et
-par concentrer leurs regards sur ces armes, leur dernière espérance,
-sur ce fer qu'ils avaient dans leurs mains.
-
-Les Gaulois, après avoir, pendant plusieurs jours, fait une folle
-guerre contre les maisons de la ville, voyant debout encore, au milieu
-de l'incendie et des ruines de la cité conquise, des ennemis en armes
-que tant de désastres n'avaient pas effrayés, et qu'on ne pourrait
-réduire que par la force, résolurent de tenter une dernière épreuve et
-d'attaquer la citadelle. Au point du jour, à un signal donné, toute
-cette multitude se rassemble au Forum, où elle se range en bataille;
-puis, poussant un cri et formant la tortue, ils montent vers la
-citadelle. Les Romains se préparent avec ordre et prudence à les
-recevoir; ils placent des renforts à tous les points accessibles,
-opposent leur plus vaillante jeunesse partout où les enseignes
-s'avancent, et laissent monter l'ennemi, persuadés que plus il aura
-gravi de ces roches ardues, plus il sera facile de l'en faire
-descendre. Ils s'arrêtent vers le milieu de la colline, et, de cette
-hauteur, dont la pente les portait d'elle-même sur l'ennemi,
-s'élançant avec impétuosité, ils tuent et renversent les Gaulois, de
-telle sorte que jamais depuis, ni ensemble, ni séparément, ils ne
-tentèrent une attaque de ce genre. Renonçant donc à tout espoir
-d'emporter la place par la force des armes, ils se disposent à en
-faire le siége: mais, dans leur imprévoyance, ils venaient de brûler
-avec la ville tout le blé qui se trouvait à Rome, et pendant ce temps,
-tous les grains des campagnes avaient été recueillis et transportés à
-Véies. En conséquence, l'armée se partage; une partie s'éloigne et va
-butiner chez les nations voisines; l'autre demeure pour assiéger la
-citadelle, et les fourrageurs de la campagne sont tenus de fournir à
-sa subsistance. La fortune elle-même conduisit à Ardée, pour leur
-faire éprouver la valeur romaine, ceux des Gaulois qui partirent de
-Rome. Ardée était le lieu d'exil de Camille. Tandis que, plus affligé
-des maux de sa patrie que de son propre sort, il usait là ses jours à
-accuser les dieux et les hommes, s'indignant et s'étonnant de ne plus
-retrouver ces soldats intrépides qui, avec lui, avaient pris Véies et
-Faléries et qui, toujours, dans les autres guerres, s'étaient fait
-distinguer encore plus par leur courage que par leur bonheur, tout à
-coup il apprend qu'une armée gauloise s'avance, et qu'effrayés de son
-approche, les Ardéates tiennent conseil. Comme entraîné par une
-inspiration divine, lui qui jusqu'alors s'était abstenu de paraître
-dans toutes les réunions de ce genre, il accourut au milieu de leur
-assemblée.
-
-«Ardéates, dit-il, mes vieux amis, et mes nouveaux concitoyens,
-puisqu'ainsi l'ont voulu vos bienfaits et ma fortune, n'allez pas
-croire que j'aie oublié ma situation en venant ici; mais l'intérêt et
-le péril commun font un devoir à chacun dans ces circonstances
-critiques, de contribuer, autant qu'il est en son pouvoir, au salut
-général. Et quand pourrai-je reconnaître les immenses services dont
-vous m'avez comblé, si j'hésite aujourd'hui? Où pourrai-je vous
-servir, sinon dans la guerre? C'est par cet unique talent que je me
-suis soutenu dans ma patrie; et, invaincu à la guerre, c'est durant la
-paix que j'ai été chassé par mes ingrats concitoyens. Pour vous,
-Ardéates, l'occasion se présente et de reconnaître les anciens et
-importants bienfaits du peuple romain, que vous n'avez point oubliés
-et qu'il n'est pas besoin de rappeler à vos mémoires, et d'acquérir en
-même temps à votre ville des alliés qui s'en souviennent, et une
-grande gloire militaire aux dépens de l'ennemi commun. Ces hommes dont
-les hordes confuses arrivent vers nous, tiennent de la nature une
-taille et un courage au-dessus de l'ordinaire, mais ils manquent de
-constance, et sont dans le combat plus effrayants que redoutables. Le
-désastre même de Rome en est la preuve: elle était ouverte quand ils
-l'ont prise: de la citadelle et du Capitole, une poignée d'hommes les
-arrête; et, déjà vaincus par l'ennui du siége, ils s'éloignent et se
-jettent errants sur les campagnes. Chargés de viandes et de vins,
-dont ils se gorgent avidement, quand la nuit survient, ils se couchent
-au bord des ruisseaux, sans retranchements, ni gardes, ni sentinelles,
-comme des bêtes sauvages; et maintenant leur imprévoyance habituelle
-est encore augmentée par le succès. Si vous avez à cœur de défendre
-vos murailles, si vous ne voulez pas souffrir que tout ce pays soit
-Gaule, à la première veille, prenez tous les armes, et suivez-moi, je
-ne dis pas au combat, mais au carnage: si je ne vous les livre
-enchaînés par le sommeil et bons à égorger comme des moutons, je
-consens à recevoir d'Ardée la même récompense que j'ai reçue de Rome.»
-
-Amis et ennemis savaient que Camille était le premier homme de guerre
-de cette époque; l'assemblée levée, ils préparent leurs forces, se
-tiennent prêts, et, au signal donné, dans le silence de la première
-nuit, ils viennent tous aux portes se ranger sous les ordres de
-Camille. Ils sortent, et, non loin de la ville, comme il l'avait
-prédit, trouvant le camp des Gaulois sans défense, sans gardes, ils
-s'y élancent en poussant des cris. Nulle part il n'y a combat, c'est
-partout un carnage: on égorge des corps nus et engourdis de sommeil;
-et si les plus éloignés se réveillent et s'arrachent de leur couche,
-ignorant de quel côté vient l'attaque, ils fuient épouvantés, et
-plusieurs même vont aveuglément se jeter au milieu des ennemis; un
-grand nombre s'étant échappé sur le territoire d'Antium, où ils se
-dispersent, les habitants font une sortie et les enveloppent. Il y eut
-aussi sur le territoire de Véies pareil massacre des Toscans, qui,
-sans pitié pour une ville depuis près de quatre cents ans leur
-voisine, écrasée par un ennemi jusqu'alors inconnu, avaient choisi ce
-moment pour faire des incursions sur le territoire de Rome, et qui,
-chargés de butin, se proposaient d'attaquer Véies, où était la
-garnison, dernier espoir du nom romain. Les soldats romains les
-avaient vus errer dans les campagnes, revenir en une seule troupe en
-poussant leur butin devant eux, et ils apercevaient leur camp placé
-non loin de Véies. Ils éprouvèrent d'abord un sentiment d'humiliation,
-puis ils s'indignèrent de cet outrage, et la colère les prit: «Les
-Étrusques, desquels ils avaient détourné la guerre gauloise pour
-l'attirer sur eux, osaient se jouer de leur malheur! N'étant plus
-maîtres d'eux-mêmes, ils voulaient faire à l'instant une sortie; mais
-contenus par le centurion Cédicius qu'ils avaient choisi pour les
-commander, ils remirent leur vengeance à la nuit. Il n'y manqua qu'un
-chef égal à Camille; du reste, ce fut la même marche et le même
-succès. Ensuite, prenant pour guides des prisonniers échappés au
-massacre de la nuit, ils se dirigent contre une autre troupe de
-Toscans, vers Salines, les surprennent la nuit suivante, en font un
-plus grand carnage encore, et, après cette double victoire, rentrent
-triomphants dans Véies.
-
-Cependant, à Rome, le siége continuait mollement, et des deux côtés on
-s'observait sans agir, les Gaulois se contentant de surveiller
-l'espace qui séparait les postes, et d'empêcher par ce moyen qu'aucun
-des ennemis ne pût s'échapper; quand tout à coup un jeune Romain vint
-appeler sur lui l'admiration de ses compatriotes et celle de l'ennemi.
-Un sacrifice annuel avait été institué par la famille Fabia sur le
-mont Quirinal. Voulant faire ce sacrifice, C. Fabius Dorso, la toge
-ceinte à la manière des Gabiens, et tenant ses dieux à la main,
-descend du Capitole, sort et traverse les postes ennemis, et sans
-s'émouvoir de leurs cris, de leurs menaces, arrive au mont Quirinal;
-puis, l'acte solennel entièrement accompli, il retourne par le même
-chemin, le regard et la démarche également assurés, s'en remettant à
-la protection des dieux dont il avait gardé le culte au mépris de la
-mort même; il rentre au Capitole auprès des siens, à la vue des
-Gaulois étonnés d'une si merveilleuse audace, ou peut-être pénétrés
-d'un de ces sentiments de religion auxquels ce peuple est loin d'être
-indifférent. A Véies, cependant, le courage et même les forces
-augmentaient de jour en jour: à chaque instant y arrivaient
-non-seulement des Romains accourus des campagnes où ils erraient
-dispersés depuis la défaite d'Allia et la prise de Rome, mais encore
-des volontaires accourus en foule du Latium, afin d'avoir leur part du
-butin. L'heure semblait enfin venue de reconquérir la patrie et de
-l'arracher aux mains de l'ennemi; mais à ce corps vigoureux une tête
-manquait. Le lieu même leur rappelait Camille; là se trouvaient la
-plupart des soldats qui sous ses ordres et sous ses auspices avaient
-obtenu tant de succès; et Cédicius déclarait qu'il n'avait pas besoin
-que quelqu'un des dieux ou des hommes lui retirât le commandement,
-qu'il n'avait pas oublié ce qu'il était, et qu'il réclamait un chef.
-On résolut d'une commune voix de rappeler Camille d'Ardée, après avoir
-consulté au préalable le sénat qui était à Rome; tant on conservait,
-dans une situation presque désespérée, de respect pour la distinction
-des pouvoirs. Mais ce n'était qu'avec de grands dangers qu'on pouvait
-passer à travers les postes ennemis. Pontius Cominius, jeune homme
-entreprenant, s'étant fait donner cette commission, se plaça sur des
-écorces que le courant du Tibre porta jusqu'à la ville; là, gravissant
-le rocher le plus rapproché de la rive, et que, par cette raison même,
-l'ennemi avait négligé de garder, il pénètre au Capitole, et, conduit
-vers les magistrats, il leur expose le message de l'armée. Ensuite,
-chargé d'un décret du sénat, par lequel il était ordonné aux comices
-assemblés par curies de rappeler de l'exil et d'élire sur-le-champ,
-au nom du peuple, Camille dictateur, afin que les soldats eussent le
-général de leur choix, Pontius, reprenant le chemin par où il était
-venu, retourna à Véies. Des députés qu'on avait envoyés à Camille le
-ramenèrent d'Ardée à Véies; ou plutôt (car il est plus probable qu'il
-ne quitta point Ardée avant d'être assuré que la loi était rendue,
-puisqu'il ne pouvait rentrer sur le territoire romain sans l'ordre du
-peuple, ni prendre les auspices à l'armée qu'il ne fût dictateur) la
-loi fut portée par les curies, et Camille élu dictateur en son
-absence.
-
-Tandis que ces choses se passaient à Véies, à Rome la citadelle et le
-Capitole furent en grand danger. En effet, les Gaulois, soit qu'ils
-eussent remarqué des traces d'homme à l'endroit où avait passé le
-messager de Véies, soit qu'ils eussent découvert d'eux-mêmes, vers la
-roche de Carmente, un accès facile, profitant d'une nuit assez claire,
-et se faisant précéder d'un homme non armé pour reconnaître le chemin,
-ils s'avancèrent en lui tendant leurs armes dans les endroits
-difficiles; et s'appuyant, se soulevant, se tirant l'un l'autre,
-suivant que les lieux l'exigeaient, ils parvinrent jusqu'au sommet.
-Ils gardaient d'ailleurs un si profond silence, qu'ils trompèrent
-non-seulement les sentinelles, mais même les chiens, animal qu'éveille
-le moindre bruit nocturne. Mais ils ne purent échapper aux oies
-sacrées de Junon, que, malgré la plus cruelle disette, on avait
-épargnées; ce qui sauva Rome. Car, éveillé par leurs cris et par le
-battement de leurs ailes, M. Manlius, qui trois ans auparavant avait
-été consul, et qui s'était fort distingué dans la guerre, s'arme
-aussitôt, et s'élance en appelant aux armes ses compagnons: et, tandis
-qu'ils s'empressent au hasard, lui, du choc de son bouclier, renverse
-un Gaulois qui déjà était parvenu tout en haut. La chute de celui-ci
-entraîne ceux qui le suivaient de plus près; et pendant que les
-autres, troublés et jetant leurs armes, se cramponnent avec les mains
-aux rochers contre lesquels ils s'appuient, Manlius les égorge.
-Bientôt, les Romains réunis accablent l'ennemi de traits et de pierres
-qui écrasent et précipitent jusqu'en bas le détachement tout entier.
-Le tumulte apaisé, le reste de la nuit fut donné au repos, autant du
-moins que le permettait l'agitation des esprits, que le péril, bien
-que passé, ne laissait pas d'émouvoir. Au point du jour, les soldats
-furent appelés et réunis par le clairon autour des tribuns militaires;
-et comme on devait à chacun le prix de sa conduite, bonne ou mauvaise,
-Manlius le premier reçut les éloges et les récompenses que méritait sa
-valeur; et cela non-seulement des tribuns, mais de tous les soldats
-ensemble qui lui donnèrent chacun une demi-livre de farine et une
-petite mesure de vin, qu'ils portèrent dans sa maison, située près du
-Capitole. Ce présent paraît bien chétif, mais dans la détresse où l'on
-se trouvait, c'était une très-grande preuve d'attachement, chacun
-retranchant sur sa nourriture et refusant à son corps une subsistance
-nécessaire, afin de rendre honneur à un homme. Ensuite on cita les
-sentinelles peu vigilantes qui avaient laissé monter l'ennemi. Q.
-Sulpicius, tribun des soldats, avait annoncé qu'il les punirait tous
-suivant la coutume militaire; mais, sur les réclamations unanimes des
-soldats, qui s'accordaient à rejeter la faute sur un seul, il fit
-grâce aux autres; le vrai coupable fut, avec l'approbation générale,
-précipité de la roche Tarpéienne. Dès ce moment, les deux partis
-redoublèrent de vigilance; les Gaulois, parce qu'ils connaissaient
-maintenant le secret des communications entre Véies et Rome; les
-Romains, par le souvenir du danger de cette surprise nocturne.
-
-Mais parmi tous les maux divers qui sont inséparables de la guerre et
-d'un long siége, c'est la famine qui faisait le plus souffrir les deux
-armées: les Gaulois étaient, de plus, en proie aux maladies
-pestilentielles. Campés dans un fond entouré d'éminences, sur un
-terrain brûlant que tant d'incendies avaient rempli d'exhalaisons
-enflammées, et où le moindre souffle du vent soulevait non pas de la
-poussière, mais de la cendre, l'excès de cette chaleur suffocante,
-insupportable pour une nation accoutumée à un climat froid et humide,
-les décimait comme ces épidémies qui ravagent les troupeaux. Ce fut au
-point que, fatigués d'ensevelir les morts l'un après l'autre, ils
-prirent le parti de les brûler pêle-mêle; et c'est de là que ce
-quartier a pris le nom de _Quartier des Gaulois_. Ils firent ensuite
-avec les Romains une trêve pendant laquelle les généraux permirent les
-pourparlers entre les deux partis: et comme les Gaulois insistaient
-souvent sur la disette, qui, disaient-ils, devait forcer les Romains à
-se rendre, on prétend que pour leur ôter cette pensée, du pain fut
-jeté de plusieurs endroits du Capitole dans leurs postes. Mais bientôt
-il devint impossible de dissimuler et de supporter plus longtemps la
-famine. Aussi tandis que le dictateur fait en personne des levées dans
-Ardée, qu'il ordonne à L. Valérius, maître de la cavalerie, de partir
-de Véies avec l'armée, et qu'il prend les mesures et fait les
-préparatifs nécessaires pour attaquer l'ennemi sans désavantage, la
-garnison du Capitole, qui, épuisée de gardes et de veilles, avait
-triomphé de tous les maux de l'humanité, mais à qui la nature ne
-permettait pas de vaincre la faim, regardait chaque jour au loin s'il
-n'arrivait pas quelque secours amené par le dictateur. Enfin,
-manquant d'espoir aussi bien que de vivres, les Romains, dont le corps
-exténué fléchissait presque, quand ils se rendaient à leurs postes,
-sous le poids de leurs armes, décidèrent qu'il fallait, à quelque
-condition que ce fût, se rendre ou se racheter; et d'ailleurs les
-Gaulois faisaient entendre assez clairement qu'il ne faudrait pas une
-somme bien considérable pour les engager à lever le siége. Alors le
-sénat s'assembla, et chargea les tribuns militaires de traiter. Une
-entrevue eut lieu entre le tribun Q. Sulpicius et Brennus, chef des
-Gaulois; ils convinrent des conditions, et mille livres d'or furent la
-rançon de ce peuple qui devait bientôt commander au monde. A cette
-transaction déjà si honteuse, s'ajouta une nouvelle humiliation: les
-Gaulois ayant apporté de faux poids que le tribun refusait, le Gaulois
-insolent mit encore son épée dans la balance, et fit entendre cette
-parole si dure pour des Romains: «Malheur aux vaincus!»
-
-Mais les dieux et les hommes ne permirent pas que les Romains
-vécussent rachetés. En effet, par un heureux hasard, cet infâme marché
-n'était pas entièrement consommé, et, à cause des discussions qui
-avaient eu lieu, tout l'or n'était pas encore pesé, quand survient le
-dictateur: il ordonne aux Romains d'emporter l'or, aux Gaulois de se
-retirer. Comme ceux-ci résistaient en alléguant le traité, Camille
-répond qu'un traité conclu depuis sa nomination à la dictature, sans
-son autorisation, par un magistrat d'un rang inférieur, est nul, et
-annonce aux Gaulois qu'ils aient à se préparer au combat. Il ordonne
-aux siens de jeter en monceau tous les bagages et d'apprêter leurs
-armes: c'est par le fer et non par l'or qu'ils doivent recouvrer la
-patrie; ils ont devant les yeux leurs temples, leurs femmes, leurs
-enfants, le sol de la patrie dévasté par la guerre, en un mot tout ce
-qu'il est de leur devoir de défendre, de reconquérir et de venger. Il
-range ensuite son armée, suivant la nature du terrain, sur
-l'emplacement inégal de la ville à demi détruite; et de tous les
-avantages que l'art militaire pouvait choisir et préparer, il n'en
-oublie aucun pour ses troupes. Les Gaulois, dans le désordre d'une
-surprise, prennent les armes et courent sur les Romains avec plus de
-fureur que de prudence. Mais la fortune avait tourné, et désormais la
-faveur des dieux et la sagesse humaine étaient pour Rome; aussi, dès
-le premier choc, les Gaulois sont aussi promptement défaits
-qu'eux-mêmes avaient vaincu sur les bords de l'Allia. Ensuite une
-autre action plus régulière s'engage près de la huitième borne du
-chemin de Gabies, où les Gaulois s'étaient ralliés, dans leur déroute,
-et, sous la conduite et les auspices de Camille, sont encore vaincus.
-Là le carnage n'épargna rien; le camp fut pris, et pas un seul homme
-n'échappa pour porter la nouvelle de ce désastre. Le dictateur, après
-avoir recouvré Rome sur l'ennemi, revint en triomphe dans la ville; et
-au milieu des naïves saillies que les soldats improvisent, ils
-l'appellent Romulus, et père de la patrie, et second fondateur de
-Rome: titres aussi glorieux que mérités.
-
- TITE-LIVE, _Histoire romaine_, liv. V, ch. 23 à 49. Trad. par
- M. Nisard.
-
- Tite-Live, historien latin, naquit à Padoue 59 ans av. J.-C, et
- mourut en 19 ap. J.-C. Des 140 livres dont se composait son
- Histoire romaine, il n'en reste plus que 35 et quelques fragments.
- Historien peu critique, Tite-Live est surtout remarquable par son
- style.
-
-
-AMBASSADE DES GAULOIS A ALEXANDRE.
-
- 336 av. J.-C.
-
-Ce fut, au rapport de Ptolémée fils de Lagus, pendant l'expédition
-d'Alexandre contre les Triballes[30], que des Gaulois des environs de
-la mer Adriatique vinrent trouver Alexandre, désirant faire avec lui
-un traité d'amitié et d'hospitalité réciproque. Ce prince les reçut
-avec bienveillance, les régala, et pendant qu'ils étaient à table, il
-leur demanda quelle était la chose qu'ils craignaient le plus; il
-présumait qu'ils allaient dire que c'était lui-même. Les Gaulois
-répondirent: «Nous ne craignons que la chute du ciel; mais nous
-faisons grand cas de l'amitié d'un homme tel que toi.»
-
- STRABON, livre VII.
-
- [30] Peuple de Thrace.
-
-
-MÊME SUJET.
-
-Pendant la guerre contre les Triballes, Alexandre reçut, sur les bords
-du Danube, diverses ambassades, tant des nations libres qui habitent
-le long du Danube, que de Syrmus, roi des Triballes, et des Gaulois
-qui sont sur le golfe Adriatique, gens robustes et arrogants. Car
-comme il leur demandait ce qu'ils craignaient le plus au monde,
-s'imaginant que le bruit de son nom les aurait déjà étonnés, ils
-répondirent qu'ils ne craignaient rien que la chute du ciel et des
-astres. Peut-être que, le voyant occupé ailleurs, et leurs terres
-éloignées et d'un abord difficile, ils prirent sujet de faire une si
-hardie réponse. Le prince, après les avoir reçus en son alliance comme
-les autres, et pris et donné la foi réciproquement, leur dit qu'ils
-étaient des fanfarons et les renvoya.
-
- APPIEN, _les Guerres d'Alexandre_, liv. I. Traduction de Perrot
- d'Ablancourt.
-
-
-CONQUÊTES DES GAULOIS DANS LA GERMANIE.
-
-Il fut un temps où les Gaulois surpassaient les Germains en valeur,
-portaient la guerre chez eux, envoyaient des colonies au delà du
-Rhin, vu leur nombreuse population et l'insuffisance de leur
-territoire. C'est ainsi que les terres les plus fertiles de la
-Germanie, près de la forêt Hercynienne[31], furent envahies par les
-Volkes-Tectosages[32], qui s'y fixèrent. Cette nation s'est jusqu'à ce
-jour maintenue dans cet établissement et jouit d'une grande réputation
-de justice et de courage; et encore aujourd'hui, ils vivent dans la
-même pauvreté, le même dénûment, la même habitude de privations que
-les Germains, dont ils ont aussi adopté le genre de vie et
-l'habillement. Quant aux Gaulois, le voisinage de la province[33] et
-l'usage des objets de commerce maritime leur ont procuré l'abondance
-et les jouissances du luxe. Accoutumés peu à peu à se laisser
-surpasser, et vaincus dans un grand nombre de combats, ils ne se
-comparent même plus à ces Germains pour la valeur.
-
- CÉSAR, _guerres des Gaules_, liv. VI, ch. 24.
-
- [31] La forêt Noire, qui, malgré son étendue, n'est qu'une faible
- partie de la forêt Hercynienne.
-
- [32] Peuple du haut Languedoc.
-
- [33] La Gaule Narbonaise (Provence et Languedoc).
-
-
-LES GAULOIS EN ESPAGNE.--LES CELTIBÉRIENS.
-
-On raconte que les Celtes et les Ibériens se firent longtemps la
-guerre au sujet de leurs demeures, mais que s'étant enfin accordés,
-ils habitèrent en commun le même pays; et s'alliant les uns aux autres
-par des mariages, ils prirent le nom de Celtibériens, composé des deux
-autres. L'alliance de deux peuples si belliqueux, et la bonté du sol
-qu'ils cultivaient, contribuèrent beaucoup à rendre les Celtibériens
-fameux; et ce n'a été qu'après plusieurs combats et au bout d'un
-très-long temps qu'ils ont été vaincus par les Romains. On convient
-non-seulement que leur cavalerie est excellente, mais encore que leur
-infanterie est des plus fortes et des plus aguerries. Les Celtibériens
-s'habillent tous d'un sayon noir et velu, dont la laine ressemble fort
-au poil de chèvre. Quelques-uns portent de légers boucliers à la
-gauloise, et les autres des boucliers creux et arrondis comme les
-nôtres. Ils ont tous des espèces de bottes faites de poil, et des
-casques de fer ornés de panaches rouges. Leurs épées sont tranchantes
-des deux côtés, et d'une trempe admirable. Ils se servent encore dans
-la mêlée de poignards qui n'ont qu'un pied de long. La manière dont
-ils travaillent leurs armes est toute particulière. Ils enfouissent
-sous terre des lames de fer, et ils les y laissent jusqu'à ce que, la
-rouille ayant rongé les plus faibles parties de ce métal, il n'en
-reste que les plus dures et les plus fermes. C'est de ce fer ainsi
-épuré qu'ils fabriquent leurs excellentes épées et tous leurs autres
-instruments de guerre. Ces armes sont si fortes qu'elles entament tout
-ce qu'elles rencontrent, et qu'il n'est ni bouclier, ni casque, ni à
-plus forte raison aucun os du corps humain qui puisse résister 5 à
-leur tranchant. Dès que la cavalerie des Celtibériens a rompu
-l'ennemi, elle met pied à terre, et devenue infanterie, elle fait des
-prodiges de valeur.
-
-Ils observent une coutume étrange. Quoiqu'ils soient très-propres dans
-leurs festins, ils ne laissent pas d'être en ceci d'une malpropreté
-extrême; ils se lavent tout le corps d'urine et s'en frottent même les
-dents, estimant que ce liquide ne contribue pas peu à la netteté du
-corps. Par rapport aux mœurs, ils sont très-cruels à l'égard des
-malfaiteurs et de leurs ennemis; mais ils sont pleins d'humanité pour
-leurs hôtes. Ils accordent non-seulement avec plaisir l'hospitalité
-aux étrangers qui voyagent dans leur pays, mais ils désirent qu'ils
-viennent chez eux: ils se battent à qui les aura, et ils regardent
-ceux à qui ils demeurent comme des gens favorisés des dieux. Ils se
-nourrissent de différentes sortes de viandes succulentes, et leur
-boisson est du miel détrempé dans du vin, car leur pays fournit du
-miel en abondance; mais le vin leur est apporté d'ailleurs par des
-marchands étrangers.
-
- DIODORE DE SICILE, liv. V.
-
-
-INVASION DES GAULOIS EN MACÉDOINE ET EN GRÈCE.
-
- 280 et 279 av. J.-C.
-
-Les Gaulois, dont la population était si nombreuse que leur territoire
-ne pouvait plus les nourrir, avaient envoyé trois cent mille d'entre
-eux chercher des habitations nouvelles dans des contrées étrangères.
-Les uns s'arrêtèrent en Italie, prirent Rome et l'incendièrent;
-d'autres, guidés par le vol des oiseaux (car de tous les peuples les
-Gaulois sont les plus instruits dans la science augurale), pénétrèrent
-en Illyrie, et, après avoir fait un carnage effroyable des Barbares,
-ils s'établirent dans la Pannonie. Ce peuple féroce, audacieux et
-guerrier, depuis Hercule, qui dut à cet exploit l'admiration des
-hommes et leur foi dans son immortalité, franchit le premier les Alpes
-indomptées, et ces sommets que le froid rendait inaccessibles.
-Vainqueur des Pannoniens, il fut pendant de longues années en guerre
-avec les nations voisines, et, encouragé par ses succès, il se
-partagea en deux corps, dont l'un envahit la Grèce, et l'autre la
-Macédoine, massacrant toutes les populations. Le nom de ces peuples
-était si redouté qu'on vit venir des rois qui n'en étaient pas
-attaqués, acheter d'eux la paix à prix d'or. Le seul Ptolémée[34], roi
-de Macédoine, apprit sans effroi leur arrivée. Agité par les furies
-vengeresses de ses parricides, il marche contre eux avec une poignée
-de gens en désordre, comme s'il eût été aussi facile de combattre que
-d'assassiner. Il dédaigne un secours de vingt mille hommes que les
-Dardaniens lui font offrir, et, joignant l'insulte au mépris, il
-répond à leurs envoyés «que c'en serait fait de la Macédoine, si,
-après avoir soumis seule tout l'Orient, elle avait besoin de
-Dardaniens pour défendre ses frontières; que ses soldats sont les fils
-de ceux qui, sous Alexandre, ont vaincu l'univers.» Cette réponse fit
-dire au roi dardanien «que, par la témérité d'un jeune homme
-inexpérimenté c'en serait fait bientôt de l'illustre empire de
-Macédoine.»
-
- [34] Ptolémée Céraunus.
-
-Les Gaulois, conduits par Belgius, envoient des députés à Ptolémée,
-pour connaître ses dispositions et lui offrir la paix s'il la veut
-acheter. Mais Ptolémée, se glorifiant devant les siens de ce que les
-Gaulois ne demandaient la paix que par crainte de la guerre, dit avec
-non moins d'arrogance, en présence des députés gaulois, «qu'il ne peut
-être question de paix entre eux et lui, avant qu'ils ne donnent leurs
-armes et leurs généraux pour otages, et qu'il ne se fiera à eux que
-désarmés.» A ce récit de leurs députés, les Gaulois se mirent à rire
-et s'écrièrent à l'envi «que le roi verrait bientôt s'ils lui avaient
-offert la paix dans leur intérêt ou dans le sien.» Quelques jours
-après, une bataille s'engage; les Macédoniens sont vaincus et taillés
-en pièces. Ptolémée, couvert de blessures, est fait prisonnier, et sa
-tête, plantée au bout d'une lance, est promenée sur le champ de
-bataille pour épouvanter l'ennemi. Peu de Macédoniens purent se sauver
-par la fuite; le plus grand nombre fut pris ou tué. Quand la nouvelle
-de ce désastre parvint en Macédoine, les villes fermèrent leurs
-portes, et la consternation fut générale. Les uns pleurent la perte de
-leurs enfants, les autres tremblent pour la ruine de leurs cités; ils
-invoquent les noms de Philippe et d'Alexandre, comme ceux de leurs
-dieux tutélaires, disant que, sous le règne de ces princes, la
-Macédoine n'avait pas seulement été à l'abri de tout péril, mais
-qu'elle avait encore subjugué le monde. Ils les prient de défendre
-cette patrie qu'ils avaient égalée aux cieux par la grandeur de leurs
-exploits, et de la tirer de l'extrémité où l'avaient réduite
-l'extravagance et la témérité de Ptolémée. Pendant qu'ils
-s'abandonnent ainsi au désespoir, Sosthènes, l'un des principaux
-Macédoniens, pensant que ce n'était pas le moment de faire des vœux,
-rassemble la jeunesse, arrête les Gaulois dans l'ivresse de leur
-victoire, et sauve la Macédoine de leurs ravages. En récompense de ce
-service, et malgré sa naissance obscure, il fut mis à la tête de la
-nation, de préférence à tous les nobles qui briguaient alors la
-couronne de Macédoine. Proclamé roi par l'armée, ce ne fut pas comme
-roi qu'il en exigea le serment militaire, mais comme général.
-
-Cependant Brennus, chef des Gaulois qui avaient envahi la Grèce,
-apprend que ses compatriotes, commandés par Belgius, ont vaincu les
-Macédoniens; et, indigné, qu'après un tel succès ils aient abandonné
-si facilement un butin immense, grossi de toutes les dépouilles de
-l'Orient, il rassemble quinze mille cavaliers, cent cinquante mille
-fantassins, et fond sur la Macédoine. Tandis qu'ils dévastent les
-campagnes, Sosthènes vient les attaquer, à la tête de l'armée
-macédonienne. Celle-ci, réduite à peu de monde et déjà tremblante, est
-aisément battue par un adversaire nombreux et confiant; et les
-Macédoniens en déroute s'étant enfermés dans les murs de leurs villes,
-Brennus ravage sans obstacle toute la Macédoine. Bientôt, comme
-dégoûté des dépouilles de la terre, il porte ses vues sur les temples,
-disant par raillerie «que les dieux sont assez riches pour donner aux
-hommes.» Il se tourne aussitôt vers Delphes; et, s'inquiétant moins de
-la religion que du butin, et de commettre un sacrilége que d'amasser
-de l'or, il assure que ceux qui dispensent les biens aux hommes n'en
-ont pas besoin pour eux-mêmes. Le temple de Delphes est situé sur un
-roc du mont Parnasse, escarpé de toutes parts. L'affluence venue là de
-tous les pays, pour y rendre hommage à la sainteté du lieu, en fit à
-la longue une ville qu'ils assirent sur ces rochers. Le temple et la
-ville sont protégés non par des murailles, mais par des précipices;
-non par des ouvrages d'art, mais par la nature: en sorte qu'on ne sait
-si l'on doit plus s'étonner de ces fortifications naturelles que de la
-présence du dieu. Le rocher, dans son milieu, rentre en forme
-d'amphithéâtre; aussi, le son de la voix humaine ou celui de la
-trompette, venant à y retentir, est répercuté par l'écho des rochers
-qui se répondent, et qui renvoient les sons grossis et multipliés.
-Ceux qui ignorent la cause physique de ce phénomène sont stupéfaits
-d'admiration ou pénétrés d'une terreur religieuse. Dans les sinuosités
-du roc, vers le milieu de la montagne, est une plaine étroite, et dans
-cette plaine une cavité profonde d'où sortent les oracles, et d'où
-s'échappe une vapeur froide qui, poussée comme par le souffle du vent,
-trouble l'esprit des devins, les remplit du dieu, et les force à
-rendre ses réponses à ceux qui le consultent. On voit là
-d'innombrables et riches offrandes des peuples et des rois, attestant,
-par leur magnificence, et les réponses du dieu, et la reconnaissance
-de ceux qui sont venus l'implorer.
-
-A la vue du temple, Brennus délibéra longtemps s'il brusquerait
-l'attaque, ou s'il laisserait à ses troupes fatiguées la nuit pour
-réparer leurs forces. Émanus et Thessalorus, chefs gaulois qui
-s'étaient joints à lui dans l'espoir du butin, disent qu'ils
-s'opposent à tout délai, l'ennemi n'étant point sur ses gardes, et
-leur arrivée imprévue devant le frapper d'épouvante; que pendant la
-nuit il pourrait lui venir du courage, et peut-être aussi du secours;
-que les routes, libres encore, seraient alors fermées devant eux. Mais
-le commun des soldats, trouvant, après de longues privations, des
-campagnes qui regorgeaient de vins et de provisions de toute nature,
-aussi joyeux de cette abondance que d'une victoire, se débande, quitte
-ses drapeaux, et se met à courir çà et là, comme si en effet ils
-avaient déjà vaincu. Les Delphiens gagnèrent ainsi du temps. On dit
-qu'en apprenant l'arrivée des Gaulois, les oracles avaient défendu aux
-paysans d'enlever de leurs fermes le vin et le blé. On ne comprit bien
-cette injonction salutaire que lorsque les Gaulois, arrêtés par cet
-excès d'abondance, laissèrent aux peuples voisins le temps de venir au
-secours de Delphes. Aussi les habitants, fortifiés par ces
-auxiliaires, achevèrent-ils leurs travaux de défense avant que les
-Gaulois eussent rejoint leurs enseignes. Brennus avait soixante mille
-fantassins, choisis dans toute son armée; les Delphiens et leurs
-alliés comptaient à peine quatre mille soldats. Méprisant leur petit
-nombre, Brennus, pour animer les siens, leur faisait entrevoir la
-possession d'un magnifique butin, affirmant que ces statues, ces chars
-qu'ils apercevaient de loin étaient d'or massif, et que leur poids
-surpassait même ce qu'on en pouvait juger sur l'apparence.
-
-Excités par cette assurance et échauffés d'ailleurs par les débauches
-de la veille, les Gaulois, sans considérer le péril, s'élancent au
-combat. Les Delphiens, au contraire, plus confiants dans la protection
-du dieu qu'en eux-mêmes, résistaient à l'ennemi sans le craindre, et,
-du haut de leur montagne qu'il tentait d'escalader, le culbutaient
-tantôt à coups de pierres, tantôt à coups de traits. Soudain, au plus
-fort de l'action, les prêtres de tous les temples, les devins
-eux-mêmes, échevelés, revêtus de leurs bandelettes et de leurs
-insignes, l'air égaré, l'esprit en délire, s'élancent au premier rang;
-ils s'écrient «que le dieu est arrivé, qu'ils l'ont vu descendre dans
-le temple par le toit entr'ouvert; que, tandis qu'on implorait son
-appui, un jeune guerrier d'une beauté plus qu'humaine avait paru à
-tous les yeux, accompagné de deux vierges armées, sorties des deux
-temples voisins de Minerve et de Diane; que non-seulement ils les
-avaient vus, mais qu'ils avaient entendu le sifflement de l'arc et le
-cliquetis des armes. Ils priaient, ils conjuraient les habitants de
-fondre sans hésiter sur l'ennemi, à la suite de leurs dieux, et de
-partager leur victoire.» Enflammés par ce discours, tous à l'envi
-s'élancent au combat. Bientôt ils sentent la présence de leurs dieux;
-la terre tremble; une portion de la montagne se détache, renverse les
-Gaulois, dont les bataillons les plus serrés sont rompus, renversés çà
-et là, et mutilés. Une tempête survient, et la grêle et le froid
-achèvent les blessés. Brennus lui-même, ne pouvant supporter la
-douleur de ses blessures, se tue d'un coup de poignard. Tel fut le
-châtiment des auteurs de cette guerre. Un autre chef Gaulois quitta la
-Grèce à marches forcées, avec dix mille blessés: mais la fortune
-n'épargna pas non plus ces fuyards. Toujours en alarmes, ils passaient
-les nuits sans abri, les jours sans repos, sans sécurité. Les pluies
-continuelles, la glace, la neige, la faim, l'épuisement, et par-dessus
-tout cela les veilles non interrompues, détruisirent les tristes
-restes de cette malheureuse armée. Les peuples qu'ils traversaient les
-poursuivaient comme une proie. Enfin de cette armée prodigieuse, et
-qui naguère se croyait assez puissante pour faire la guerre aux dieux,
-il ne resta pas même un homme pour rappeler le souvenir d'un si
-sanglant désastre[35].
-
- JUSTIN, liv. XXIV, ch. 4 à 8. Traduction par M. Ch. Nisard.
-
- Justin, historien latin du second siècle de l'ère chrétienne, est
- auteur d'un abrégé de l'Histoire universelle de Trogue Pompée.
-
- [35] Callimaque (hymne VI, [Grec: eis tên Dêlon]), parle de
- Gaulois exterminés sur les bords du Nil par Ptolémée Philadelphe.
- Le scoliaste de Callimaque nous apprend qu'après le désastre des
- Gaulois à Delphes, une partie de leur armée passa au service de
- Ptolémée, qui pour lors avait besoin de troupes. Il ajoute
- qu'étant arrivés en Égypte, ils conspirèrent pour s'emparer des
- trésors de ce prince, et que leur projet ayant été découvert, ils
- furent exterminés sur les bords du Nil.
-
-
-LES GAULOIS EN ASIE MINEURE.
-
- 278-277 av. J.-C.
-
-Cependant, vers cette époque, la nation gauloise était devenue si
-nombreuse, qu'elle inondait l'Asie comme autant d'essaims. Les rois
-d'Orient ne firent bientôt plus la guerre sans avoir à leur solde une
-armée gauloise. Chassés de leurs royaumes, c'est encore aux Gaulois
-qu'ils recouraient. Telle fut la terreur de leur nom et le succès
-constant de leurs armes, que nul ne crut pouvoir se passer d'eux pour
-maintenir ou pour relever sa puissance. Le roi de Bithynie ayant
-imploré leurs secours, ils partagèrent avec lui ses États, comme ils
-avaient partagé sa victoire, et donnèrent à la portion qui leur échut
-le nom de Gallo-Grèce.
-
- JUSTIN, XXVII, 2.
-
-
-RETOUR D'UNE PARTIE DES GAULOIS DANS LA GAULE.
-
-Les Gaulois, après avoir échoué contre Delphes, dans une attaque où la
-puissance du dieu leur avait été plus fatale que l'ennemi, n'ayant
-plus ni patrie ni chef, car Brennus avait été tué dans le combat,
-s'étaient réfugiés les uns en Asie, les autres dans la Thrace. De là
-ils avaient regagné leur ancien pays par la même route qu'ils avaient
-prise en venant. Une partie d'entre eux s'établit au confluent du
-Danube et de la Save, et prit le nom de Scordisques. Les Tectosages,
-de retour à Toulouse, leur antique patrie, y furent attaqués d'une
-maladie pestilentielle, et ne purent en être délivrés qu'après avoir,
-sur l'ordre des aruspices, jeté dans le lac de cette ville l'or et
-l'argent recueillis dans leurs déprédations sacriléges. Longtemps
-après, ces richesses furent retirées par Cépion, consul romain[36].
-L'argent montait à cent dix mille livres pesant, et l'or à cinq
-millions. Cet autre sacrilége fut cause, dans la suite, de la perte de
-Cépion et de son armée; et l'invasion des Cimbres vint à son tour
-venger sur les Romains l'enlèvement de ces trésors sacrés.
-
- JUSTIN, liv. XXXII, ch. 3.
-
- [36] Le consul Cépion prit Toulouse 106 ans av. J.-C., et fut
- battu l'année suivante par les Cimbres, sur les bords du Rhône.
-
-LES ROMAINS SOUMETTENT LES GALLO-GRECS.
-
-189 av. J.-C.
-
-Les Tolistoboïens étaient des Gaulois que le manque de territoire ou
-l'espoir du butin avait fait émigrer en grand nombre. Persuadés qu'ils
-ne rencontreraient sur leur route aucune nation capable de leur
-résister, ils arrivèrent en Dardanie, sous la conduite de Brennus. Là,
-s'éleva une sédition qui partagea ce peuple en deux corps: l'un
-demeura sous l'autorité de Brennus; l'autre, fort de vingt mille
-hommes, reconnaissant pour chefs Leonorius et Lutarius, prit le chemin
-de la Thrace. Ceux-ci, tantôt combattant les nations qui s'opposaient
-à leur passage, tantôt mettant à contribution celles qui leur
-demandaient la paix, arrivèrent à Byzance, rendirent tributaire toute
-la côte de la Propontide, et tinrent quelque temps les villes de cette
-contrée sous leur dépendance. Leur voisinage de l'Asie les ayant mis à
-même de savoir combien le sol en était fertile, ils conçurent dans la
-suite le dessein d'y passer; et, devenus maîtres de Lysimachie, dont
-ils s'étaient emparés par surprise, et de la Chersonèse entière,
-qu'ils avaient subjuguée par la force des armes, ils descendirent sur
-les bords de l'Hellespont. La vue de l'Asie, dont ils n'étaient
-séparés que par un détroit de peu de largeur, redoubla leur désir d'y
-aborder. Ils députèrent donc vers Antipater, qui commandait sur cette
-côte, pour obtenir la liberté du passage; mais durant la négociation,
-trop lente au gré de leur impatience, une nouvelle sédition s'éleva
-entre leurs chefs. Leonorius, avec la plus grande partie de l'armée,
-s'en retourna à Byzance, d'où il était venu; Lutarius enleva aux
-Macédoniens, qu'Antipater lui avait envoyés comme ambassadeurs, mais
-en effet comme espions, deux navires pontés et trois barques. Au moyen
-de ces bâtiments qu'il fit aller jour et nuit, il effectua en peu de
-jours le passage de toutes ses troupes. Peu de temps après, Leonorius,
-secondé par Nicomède, roi de Bithynie, partit de Byzance et rejoignit
-Lutarius. Ensuite les Gaulois réunis secoururent Nicomède contre
-Zybœtas, qui s'était emparé d'une partie de la Bithynie. Ils
-contribuèrent puissamment à la défaite de ce dernier, et la Bithynie
-entière rentra sous l'obéissance de son souverain. Au sortir de ce
-pays, ils pénétrèrent en Asie. De vingt mille hommes qu'ils étaient,
-ils se trouvaient réduits à dix mille combattants. Cependant ils
-inspirèrent une si grande terreur à tous les peuples situés en deçà du
-mont Taurus, que toutes ces nations, voisines ou reculées, attaquées
-de près ou menacées de loin, se soumirent à leur domination. Enfin,
-comme ces Gaulois formaient trois peuples distincts, les
-Tolistoboïens, les Trocmiens et les Tectosages, ils divisèrent l'Asie
-en trois parties, dont chacune devait être tributaire du peuple
-auquel elle se trouverait soumise. Les Trocmiens eurent en partage la
-côte de l'Hellespont; l'Éolide et l'Ionie échurent aux Tolistoboïens,
-et l'intérieur de l'Asie aux Tectosages. Ainsi, toute l'Asie située en
-deçà du Taurus devint tributaire de ces Gaulois, qui fixèrent leur
-principal établissement sur les bords du fleuve Halys. L'accroissement
-successif de leur population rendit si grande la terreur de leur nom,
-qu'à la fin les rois de Syrie eux-mêmes n'osèrent refuser de leur
-payer tribut. Attale[37], père du roi Eumène, fut le premier Asiatique
-qui résolut de se soustraire à cette humiliation; et, contre l'attente
-générale, la fortune seconda son audacieuse entreprise. Il livra
-bataille aux Gaulois, et la victoire demeura de son côté. Toutefois il
-ne put les abattre au point de leur faire perdre l'empire de l'Asie.
-Leur domination se maintint jusqu'à l'époque de la guerre d'Antiochus
-contre les Romains. Alors même, malgré l'expulsion de ce prince, ils
-se flattèrent que, comme ils étaient loin de la mer, l'armée romaine
-n'arriverait pas jusqu'à eux.
-
- [37] Roi de Pergame.
-
-Au moment d'entreprendre la guerre contre un ennemi si redouté de
-toutes les nations qui l'entouraient, le consul Cnéius Manlius
-assembla ses soldats et les harangua de la manière suivante: «Je
-n'ignore point, soldats, que de toutes les nations qui habitent
-l'Asie, aucune n'égale les Gaulois en réputation guerrière. C'est au
-milieu des plus pacifiques des hommes que ce peuple féroce est venu
-s'établir, après avoir ravagé par la guerre presque tout l'univers. La
-hauteur de la taille, une chevelure flottante et rousse, de vastes
-boucliers, de longues épées, des chants guerriers au moment du combat,
-des hurlements, des mouvements convulsifs, le bruyant cliquetis des
-armes de ces guerriers agitant leurs boucliers à la manière de leurs
-compatriotes, tout semble calculé pour frapper de terreur. Que tout
-cet appareil effraye les Grecs et les Phrygiens et les Cariens, pour
-qui c'est chose nouvelle; pour les Romains, habitués à combattre les
-Gaulois, ce n'est qu'un vain épouvantail. Une seule fois jadis, dans
-une première rencontre, ils défirent nos ancêtres sur les bords de
-l'Allia. Depuis cette époque, voilà deux cents ans que les Romains les
-égorgent et les chassent devant eux épouvantés, et les Gaulois nous
-ont valu plus de triomphes que tout le reste de la terre. D'ailleurs
-nous l'avons appris par expérience, quand on sait soutenir leur
-premier choc, qu'accompagnent une extrême fougue et un aveugle
-emportement, bientôt la sueur inonde leurs membres fatigués, les armes
-leur tombent des mains; quand cesse la fureur, le soleil, la pluie, la
-soif terrassent leurs corps fatigués et leur courage épuisé, sans
-qu'il soit besoin d'employer le fer. Ce n'est pas seulement dans des
-combats réglés de légions contre légions que nous avons éprouvé leurs
-forces; c'est encore dans des combats d'homme à homme. Manlius et
-Valérius ont montré combien le courage romain l'emporte sur la fureur
-gauloise[38]. Manlius le premier, seul contre une armée de ces
-barbares, les précipita du Capitole, dont ils gravissaient les
-remparts. Encore était-ce à de véritables Gaulois, à des Gaulois nés
-dans leur pays, que nos ancêtres avaient affaire. Ceux-ci ne sont plus
-qu'une race dégénérée, qu'un mélange de Gaulois et de Grecs, ainsi que
-l'indique leur nom; il en est d'eux comme des plantes et des animaux,
-qui, malgré la bonté de leur espèce, dégénèrent dans un sol et sous
-l'influence d'un climat étranger. Les Macédoniens, qui se sont établis
-à Alexandrie en Égypte, à Séleucie et à Babylone, et qui ont fondé
-d'autres colonies dans les diverses parties du monde, sont devenus des
-Syriens, des Parthes, des Égyptiens. Marseille, entourée de Gaulois, a
-pris quelque chose du caractère de ses voisins. Que reste-t-il aux
-Tarentins de cette dure et austère discipline des Spartiates? Toute
-production croît avec plus de vigueur dans le terrain qui lui est
-propre: transplantée dans un autre sol, elle dégénère en empruntant la
-nature de ses sucs nutritifs. Vos ennemis sont donc des Phrygiens
-accablés sous le poids des armes gauloises. Vous les battrez comme
-vous les avez battus quand ils faisaient partie de l'armée
-d'Antiochus; les vaincus ne tiendront pas contre les vainqueurs. La
-seule chose que je crains, c'est que dans cette occasion votre gloire
-ne se trouve diminuée par la faiblesse de la résistance. Souvent le
-roi Attale les a défaits et mis en fuite. Les bêtes sauvages récemment
-prises conservent d'abord leur férocité naturelle, puis s'apprivoisent
-après avoir longtemps reçu leur nourriture de la main des hommes.
-Croyez qu'il en est de même de ceux-ci, et que la nature suit une
-marche toute semblable pour adoucir la sauvagerie des hommes.
-Croyez-vous que ces Gaulois sont ce qu'ont été leurs pères et leurs
-aïeux? Forcés de quitter leur patrie, où ils ne trouvaient pas de quoi
-subsister, ils ont suivi les âpres rivages de l'Illyrie, parcouru la
-Macédoine et la Thrace en combattant contre des nations pleines de
-courage, et se sont emparés de ces contrées. Endurcis, irrités par
-tant de maux, ils se sont fixés dans un pays qui leur offrait tout en
-abondance. La grande fertilité du sol, l'extrême douceur du climat, le
-naturel paisible des habitants, ont changé cette humeur farouche
-qu'ils avaient apportée de leur pays. Pour vous, enfants de Mars,
-soyez en garde contre les délices de l'Asie, et fuyez-les au plus tôt,
-tant ces voluptés étrangères sont capables d'amollir les plus mâles
-courages, tant les mœurs contagieuses des habitants seraient fatales
-à votre discipline. Par bonheur, toutefois, vos ennemis, tout
-impuissants qu'ils sont contre vous, n'en conservent pas moins parmi
-les Grecs la renommée avec laquelle ils sont arrivés; et la victoire
-que vous remporterez sur eux ne vous fera pas moins d'honneur dans
-l'esprit de vos alliés, que si vous aviez vaincu des Gaulois
-conservant le naturel courageux de leurs ancêtres.»
-
- [38] _Rabies gallica._ Il y a longtemps, comme on le voit, que
- l'on parle de la _furia francese_.
-
-Après cette harangue, il envoya des députés vers Éposognat, le seul
-des chefs gaulois qui fût demeuré dans l'amitié d'Eumène[39] et qui
-eût refusé des secours à Antiochus contre les Romains; puis il
-continua sa marche, arriva le premier jour sur les bords du fleuve
-Alandre, et le lendemain au bourg appelé Tyscon. Là, il fut joint par
-les députés des Oroandes, qui venaient demander l'amitié des Romains;
-il exigea d'eux cent talents, et, cédant à leurs prières, leur permit
-d'aller prendre de nouvelles instructions. Ensuite il conduisit son
-armée à Plitendre, d'où il alla camper sur le territoire des Alyattes.
-Il y fut rejoint par les députés envoyés vers Éposognat; ils étaient
-accompagnés de ceux de ce prince qui venaient le prier de ne point
-porter la guerre chez les Tectosages, parce que Éposognat allait
-lui-même se rendre chez eux et les engager à se soumettre. Le prince
-gaulois obtint ce qu'il demandait, et l'armée prit sa route à travers
-le pays qu'on nomme Axylon[40]. Ce nom lui vient de sa nature, car il
-est absolument dépourvu de bois, même de ronces et de toute autre
-matière combustible; la fiente de bœuf séchée en tient lieu aux
-habitants. Tandis que les Romains étaient campés auprès de Cuballe,
-forteresse de la Gallo-Grèce, la cavalerie ennemie parut avec grand
-fracas, chargea tout à coup les postes avancés, y jeta le désordre, et
-tua même quelques soldats; mais quand on eut donné l'alerte dans le
-camp, la cavalerie romaine en sortit aussitôt par toutes les portes,
-mit en déroute les Gaulois et leur tua un certain nombre de fuyards.
-De ce moment, le consul, voyant qu'il était entré sur le territoire
-ennemi, se tint sur ses gardes, n'avança qu'en bon ordre et après
-avoir poussé au loin des reconnaissances. Arrivé sans s'arrêter sur le
-fleuve Sangarius, et ne le trouvant guéable en aucun endroit, il
-résolut d'y jeter un pont. Le Sangarius prend sa source au mont
-Adorée, traverse la Phrygie et reçoit le fleuve Tymber à son entrée
-dans la Bithynie, et se jette dans la Propontide, moins remarquable
-par sa largeur que par la grande quantité de poissons qu'il fournit
-aux riverains. Le pont achevé, on passa le fleuve. Pendant qu'on en
-suivait le bord, les Galles, prêtres de la mère des dieux[41], vinrent
-de Pessinunte au-devant de l'armée, revêtus de leurs habits
-sacerdotaux, et déclamant d'un ton d'oracle des vers prophétiques, par
-lesquels la déesse promettait aux Romains une route facile, une
-victoire certaine, et l'empire de cette région. Le consul, après avoir
-dit qu'il en acceptait l'augure, campa en cet endroit même. On arriva
-le lendemain à Gordium. Cette ville n'est pas grande; mais quoique
-enfoncée dans les terres, il s'y fait un grand commerce. Située à
-distance presque égale des trois mers, c'est-à-dire, des côtes de
-l'Hellespont, de Sinope et de la Cilicie, elle avoisine en outre
-plusieurs nations considérables, dont elle est devenue le principal
-entrepôt. Les Romains la trouvèrent abandonnée de ses habitants, mais
-remplie de toutes sortes de provisions. Pendant qu'ils y séjournaient,
-des envoyés d'Éposognat vinrent annoncer que la démarche de leur
-maître auprès des chefs gaulois n'avait pas réussi, que ces peuples
-quittaient en foule leurs habitations de la plaine, avec leurs femmes
-et leurs enfants, et que, emportant et emmenant tout ce qu'il leur
-était possible d'emporter et d'emmener, ils gagnaient le mont Olympe,
-pour s'y défendre par les armes, à la faveur de la situation des
-lieux.
-
- [39] Roi de Pergame, allié des Romains.
-
- [40] Sans bois.
-
- [41] Suivant Strabon, cette déesse s'appelait Agdistis.
-
-Arrivèrent ensuite les députés des Oroandes, qui apportèrent des
-nouvelles plus positives et annoncèrent que les Tolistoboïens en masse
-avaient pris position sur le mont Olympe; que les Tectosages, de leur
-côté, avaient gagné une autre montagne, appelée Magaba; que les
-Trocmiens avaient déposé leurs femmes et leurs enfants dans le camp de
-ces derniers, et résolu d'aller prêter aux Tolistoboïens le secours de
-leurs armes. Ces trois peuples avaient alors pour chefs Ortiagon,
-Combolomar et Gaulotus. Le principal motif qui leur avait fait adopter
-ce système de guerre était l'espoir que, maîtres des plus hautes
-montagnes du pays, où ils avaient transporté toutes les provisions
-nécessaires pour un très-long séjour, ils lasseraient la patience de
-l'ennemi. Ou, il n'oserait pas venir les attaquer en des lieux si
-élevés et d'un si difficile accès; ou, s'il faisait cette tentative,
-il suffirait d'une poignée d'hommes pour l'arrêter et le culbuter;
-enfin, s'il demeurait dans l'inaction au pied de ces montagnes
-glacées, le froid et la faim le contraindraient de s'éloigner. Bien
-que suffisamment protégés par la hauteur même des lieux, ils
-entourèrent d'un fossé et d'une palissade les sommets sur lesquels ils
-s'étaient établis. Ils se mirent peu en peine de se munir de traits,
-comptant sur les pierres que leur fourniraient en abondance ces
-montagnes âpres et rocheuses.
-
-Le consul, qui avait bien prévu qu'il aurait à combattre non de près
-mais de loin, à cause de la nature du terrain, avait rassemblé de
-grandes quantités de javelots, de traits, de balles de plomb et de
-pierres de moyenne dimension, propres à être lancées avec la fronde.
-Ainsi pourvu de projectiles, il marche vers le mont Olympe, et va
-camper environ à cinq milles de l'ennemi. Le lendemain, il s'avança
-avec Attale et quatre cents cavaliers; mais un détachement de
-cavalerie ennemie, double de son escorte, étant sorti du camp, le
-força de prendre la fuite, lui tua quelques hommes, et en blessa
-plusieurs. Le troisième jour, il partit avec toute sa cavalerie pour
-opérer enfin sa reconnaissance; et comme l'ennemi ne sortait point de
-ses retranchements, il fit le tour de la montagne, sans être inquiété.
-Il remarqua que, du côté du midi, il y avait des mouvements de terrain
-qui s'élevaient en pente douce jusqu'à une certaine hauteur; que vers
-le septentrion, les rochers étaient escarpés et presque coupés à pic;
-que tous les abords étaient impraticables à l'exception de trois, l'un
-au milieu de la montagne, où elle était recouverte de terre; les deux
-autres plus difficiles, au levant et au couchant. Ces observations
-faites, il vint camper le même jour au pied de la montagne. Le
-lendemain, après un sacrifice qui lui garantit d'abord la faveur des
-dieux, il divisa son armée en trois corps et la mena à l'ennemi.
-Lui-même, avec le plus considérable, s'avança par la pente la plus
-douce. L. Manlius, son frère, eut ordre de monter avec le second par
-le côté qui regardait le levant, tant que le permettrait la nature
-des lieux et qu'il le pourrait en sûreté; mais s'il rencontrait des
-escarpements dangereux, il lui était ordonné de ne point lutter contre
-les difficultés du terrain, et sans chercher à forcer des obstacles
-insurmontables, de prendre des chemins obliques pour se rapprocher du
-consul et se réunir à sa troupe. C. Helvius à la tête du troisième
-corps, devait tourner insensiblement le pied de la montagne et la
-faire gravir à ses soldats du côté qui regardait le couchant. Après
-avoir divisé en trois parties égales en nombre les auxiliaires
-d'Attale, le consul prit avec lui ce jeune prince. Il laissa la
-cavalerie avec les éléphants sur le plateau le plus voisin des
-hauteurs. Les officiers supérieurs avaient ordre d'examiner
-attentivement tout ce qui se passerait, afin de porter promptement du
-secours où il en serait besoin.
-
-Les Gaulois se croyant à l'abri de toute surprise sur leurs flancs,
-qu'ils regardaient comme inaccessibles, envoyèrent environ quatre
-mille hommes fermer le passage du côté du midi, en occupant une
-hauteur éloignée de leur camp de près d'un mille; cette hauteur
-dominait la route, et ils croyaient l'opposer à l'ennemi comme un
-fort. A la vue de ce mouvement, les Romains se préparent au combat.
-Les vélites se portèrent en avant, à quelque distance des enseignes,
-avec les archers crétois d'Attale, les frondeurs, les Tralles et les
-Thraces. L'infanterie s'avance lentement, comme l'exigeait la roideur
-de la pente, et ramassée sous ses boucliers, de manière à se garantir
-des projectiles, puisqu'il ne s'agissait pas de combattre de près. A
-cette distance, l'action s'engage à coups de traits, d'abord avec un
-égal succès, les Gaulois ayant l'avantage de la position et les
-Romains celui de la variété et de l'abondance des armes. Mais
-l'affaire se prolongeant, l'égalité cessa de se soutenir. Les
-boucliers longs et plats des Gaulois étaient trop étroits et
-couvraient mal leurs corps; ils n'avaient d'autres armes que leurs
-épées, qui leur étaient inutiles puisqu'on n'en venait pas aux mains.
-Comme ils ne s'étaient pas munis de pierres, chacun saisissait au
-hasard celles qui lui tombaient sous la main, la plupart trop grosses
-pour des bras inhabiles, qui n'aidaient leurs coups ni de l'adresse ni
-de la force nécessaires. Cependant une grêle de traits, de balles de
-plomb, de javelots, dont ils ne peuvent éviter les atteintes, les
-crible de blessures de toutes parts; ils ne savent que faire, aveuglés
-qu'ils sont par la rage et la crainte, engagés dans une lutte à
-laquelle ils ne sont pas propres. En effet, tant qu'on se bat de près,
-tant qu'on peut tour à tour recevoir ou porter des coups, ils sont
-forts de leur colère. Mais quand ils se sentent frappés de loin par
-des javelines légères, parties on ne sait d'où, alors, ne pouvant
-donner carrière à leur fougue bouillante, ils se jettent les uns sur
-les autres comme des bêtes sauvages percées de traits. Leurs blessures
-éclatent aux yeux, parce qu'ils combattent nus, et que leurs corps
-sont charnus et blancs, n'étant jamais découverts que dans les
-combats: aussi le sang s'échappe-t-il plus abondant de ces chairs
-massives; les blessures sont plus horribles, la blancheur de leurs
-corps fait paraître davantage le sang noir qui les inonde. Mais ces
-plaies béantes ne leur font pas peur: quelques-uns même déchirent la
-peau, lorsque la blessure est plus large que profonde, et s'en font
-gloire. La pointe d'une flèche ou de quelque autre projectile
-s'enfonce-t-elle dans les chairs, en ne laissant à la surface qu'une
-petite ouverture, sans qu'ils puissent, malgré leurs efforts, arracher
-le trait, les voilà furieux, honteux d'expirer d'une blessure si peu
-éclatante, se roulant par terre comme s'ils mouraient d'une mort
-vulgaire. D'autres se jettent sur l'ennemi, et ils tombent sous une
-grêle de traits, ou bien, arrivant à portée des bras, ils sont percés
-par les vélites à coups d'épée. Les vélites portent de la main gauche
-un bouclier de trois pieds; de la droite, des piques qu'ils lancent de
-loin; à la ceinture, une épée espagnole; et, s'il faut combattre corps
-à corps, ils passent leurs piques dans la main gauche et saisissent le
-glaive. Bien peu de Gaulois restaient debout; se voyant accablés par
-les troupes légères, et sur le point d'être entourés par les légions
-qui avançaient, ils se débandent et regagnent précipitamment leur
-camp, déjà en proie à la terreur et à la confusion. Il n'était rempli
-que de femmes, d'enfants, de vieillards. Les Romains vainqueurs
-s'emparèrent des hauteurs abandonnées par l'ennemi.
-
-Cependant L. Manlius et C. Helvius, après s'être élevés tant qu'ils
-l'avaient pu, par le travers de la montagne, ne trouvant plus passage,
-avaient tourné vers le seul endroit accessible, et s'étaient mis tous
-deux à suivre de concert, à quelque distance, la division du consul;
-c'était ce qu'il y avait de mieux à faire dès le principe: la
-nécessité y ramena. Le besoin d'une réserve se fait souvent vivement
-sentir dans des lieux aussi horribles; car les premiers rangs venant à
-ployer, les seconds couvrent la déroute et se présentent frais au
-combat. Le consul voyant, près des hauteurs occupées par ses troupes
-légères, flotter les enseignes de l'ennemi, laissa ses soldats
-reprendre haleine et se reposer un moment, et leur montrant les
-cadavres des Gaulois étendus sur les éminences: «Si les troupes
-légères ont combattu avec tant de succès, que dois-je attendre de mes
-légions, de troupes armées de toutes pièces, de mes meilleurs soldats?
-la prise du camp, où, rejeté par la troupe légère, l'ennemi est à
-trembler.» Il fit néanmoins prendre les devants à la troupe légère,
-qui, pendant la halte des légions, au lieu de rester inactive, avait
-employé ce temps à ramasser les traits épars sur les hauteurs, afin de
-n'en pas manquer. Déjà on approchait du camp, et les Gaulois, dans la
-crainte de n'être point assez couverts par leurs retranchements, se
-tenaient l'épée au poing devant leurs palissades; mais, accablés sous
-une grêle de traits, que des rangs serrés et fournis laissent rarement
-tomber à faux, ils sont bientôt forcés de rentrer dans leurs
-fortifications, et ne laissent qu'une forte garde. La multitude,
-rejetée dans le camp, y est accablée d'une pluie de traits, et tous
-les coups qui portent sur la foule sont annoncés par des cris où se
-mêlent les gémissements des femmes et des enfants. La garde placée aux
-portes est assaillie par les javelines des premiers légionnaires, qui,
-tout en ne blessant pas, percent les boucliers de part en part, les
-attachent et les enchaînent les uns aux autres: on ne put soutenir
-plus longtemps l'attaque des Romains.
-
-Les portes sont abandonnées: mais avant que les vainqueurs s'y
-précipitent, les Gaulois ont pris la fuite dans toutes les directions.
-Ils se jettent en aveugles dans les lieux accessibles ou non;
-précipices, pointes de roc, rien ne les arrête. Ils ne redoutent que
-l'ennemi! Une foule s'abîment dans des gouffres sans fond, s'y brisent
-ou s'y tuent. Le consul, maître du camp, en interdit le pillage à ses
-soldats, et les lance à la poursuite des Gaulois, pour achever de les
-épouvanter à force d'acharnement. En ce moment arrive L. Manlius avec
-sa division: l'entrée du camp lui est également fermée. Il reçoit
-l'ordre de se mettre immédiatement à la poursuite des fuyards. Le
-consul en personne, laissant les prisonniers aux mains de ses
-tribuns, partit aussi un moment après; c'était, pensait-il, terminer
-la guerre d'un seul coup, que de profiter de la consternation des
-ennemis pour en tuer ou en prendre le plus possible. Le consul était à
-peine parti, que C. Helvius arriva avec la troisième division: il lui
-fut impossible d'empêcher le pillage du camp, et le butin, par la plus
-injuste fatalité, devint la proie de ceux qui n'avaient pas pris part
-au combat. La cavalerie resta longtemps à son poste, ignorant et le
-combat et la victoire des Romains. Elle finit aussi, autant que
-pouvait manœuvrer la cavalerie, par s'élancer sur les traces des
-Gaulois épars au pied de la montagne, en tua un grand nombre et fit
-beaucoup de prisonniers. Le nombre des morts ne peut guère être
-évalué, parce qu'on égorgea dans toutes les cavités de la montagne,
-parce qu'une foule de fuyards roulèrent du haut des rochers sans issue
-dans des vallées profondes, parce que dans les bois, sous les
-broussailles, on tua partout. L'historien Claudius, qui fait livrer
-deux batailles sur le mont Olympe, prétend qu'il y eut environ
-quarante mille hommes de tués. Valérius d'Antium, d'ordinaire si
-exagéré dans les nombres, se borne à dix mille. Ce qu'il y a de
-positif, c'est que le nombre des prisonniers s'éleva à quarante mille,
-parce que les Gaulois avaient traîné avec eux une multitude de tout
-sexe et de tout âge, leurs expéditions étant de véritables
-émigrations. Le consul fit brûler en un seul tas les armes des
-ennemis, ordonna de déposer tout le reste du butin, en vendit une
-partie au profit du trésor public, et fit avec soin, de la manière la
-plus équitable, la part des soldats. Il donna ensuite des éloges à son
-armée et distribua les récompenses méritées. La première part fut pour
-Attale, au grand applaudissement de tous. Car le jeune prince avait
-montré autant de valeur et de talent au milieu des fatigues et des
-dangers, que de modestie après la victoire.
-
-Restait toute une seconde guerre avec les Tectosages. Le consul marcha
-contre eux, et, au bout de trois journées, arriva à Ancyre, grande
-ville de la contrée, dont les ennemis n'étaient qu'à dix milles.
-Pendant la halte qu'il y fit, une captive se signala par une action
-mémorable. C'était la femme du chef Ortiagon; cette femme, d'une rare
-beauté, se trouvait avec une foule de prisonniers comme elle, sous la
-garde d'un centurion, homme avide et débauché, vrai soldat. Voyant que
-ses propositions infâmes la faisaient reculer d'horreur, il fit
-violence à la pauvre captive que la fortune de la guerre mettait en sa
-puissance. Puis pour pallier cette indignité, il flatta sa victime de
-l'espoir d'être rendue aux siens, et encore ne lui donna-t-il pas
-gratuitement cet espoir, comme eût fait un amant. Il fixa une certaine
-somme d'or, et, pour ne mettre aucun des siens dans sa confidence, il
-permit à la captive de choisir un de ses compagnons d'infortune qui
-irait traiter de son rachat avec ses parents. Rendez-vous fut donné
-près du fleuve: deux amis de la captive, deux seulement, devaient s'y
-rendre avec l'or la nuit suivante pour opérer l'échange. Par un hasard
-fatal au centurion, se trouvait précisément dans la même prison un
-esclave de la femme; elle le choisit, et à la nuit tombante, le
-centurion le conduisit hors des postes. La nuit suivante, se trouvent
-au rendez-vous les deux parents, et le centurion avec sa captive. On
-lui montre l'or; pendant qu'il s'assure si la somme convenue y est
-(c'était un talent attique), la femme ordonne, dans sa langue, de
-tirer l'épée et de tuer le centurion penché sur sa balance. On
-l'égorge, on sépare la tête du cou, et, l'enveloppant de sa robe, la
-captive va rejoindre son mari Ortiagon, qui, échappé du mont Olympe,
-s'était réfugié dans sa maison. Avant de l'embrasser, elle jette à ses
-pieds la tête du centurion. Surpris, il lui demande quelle est cette
-tête, que veut dire une action si extraordinaire chez une femme. Viol,
-vengeance, elle avoua tout à son mari; et, tout le temps qu'elle vécut
-depuis (ajoute-t-on), la pureté, l'austérité de sa conduite, soutint
-jusqu'au dernier moment la gloire de cette belle action conjugale.
-
-A son camp d'Ancyre, le consul reçut une ambassade des Tectosages, qui
-le priaient de ne point se mettre en mouvement qu'il ne se fût entendu
-avec les chefs de leur nation, assurant qu'à n'importe quelles
-conditions la paix leur semblait préférable à la guerre. On prit heure
-et lieu pour le lendemain, et le rendez-vous fut fixé à l'endroit même
-qui séparait Ancyre du camp des Gaulois. Le consul, à l'heure dite,
-s'y rendit avec une escorte de cinq cents chevaux, et, ne voyant
-arriver personne, rentra dans son camp: peu après arrivèrent les mêmes
-députés gaulois pour excuser leurs chefs, retenus, disaient-ils, par
-des motifs religieux: les principaux de la nation allaient venir, et
-l'on pourrait aussi bien traiter avec eux. Le consul, de son côté, dit
-qu'il enverrait Attale: on vint cette fois de part et d'autre. Attale
-s'était fait escorter par trois cents chevaux: on arrêta les
-conditions; mais l'affaire ne pouvant être terminée en l'absence des
-chefs, il fut convenu que le lendemain, au même lieu, le consul et les
-princes gaulois auraient une entrevue. L'inexactitude des Gaulois
-avait un double but: d'abord, de gagner du temps pour mettre à couvert
-leurs effets avec leurs femmes et leurs enfants de l'autre côté du
-fleuve Halys; ensuite, de faire tomber le consul lui-même, peu en
-garde contre la perfidie de la conférence, dans un piége qu'ils lui
-tendaient. A cet effet ils choisirent mille de leurs cavaliers d'une
-audace éprouvée; et la trahison eût réussi, si le droit des gens,
-qu'ils se proposaient de violer, n'eût trouvé un vengeur dans la
-fortune. Un détachement romain envoyé au fourrage et au bois, s'était
-porté vers l'endroit où devait se tenir la conférence; les tribuns se
-croyaient en toute sûreté sous la protection de l'escorte du consul et
-sous l'œil du consul lui-même; cependant ils n'en placèrent pas moins
-eux-mêmes, plus près du camp, un second poste de six cents chevaux. Le
-consul, sur les assurances d'Attale, que les chefs gaulois se
-rendraient à l'entrevue et qu'on pourrait conclure, sortit de son camp
-et se mit en route avec la même escorte de cavalerie que la première
-fois. Il avait fait environ un mille et n'était qu'à quelques pas du
-lieu du rendez-vous, lorsque, tout à coup, il voit à toute bride
-accourir les Gaulois qui le chargent en ennemis. Il fait halte,
-ordonne à sa cavalerie d'avoir la lance et l'esprit en arrêt, et
-soutient bravement le combat, sans plier; mais bientôt, accablé par le
-nombre, il recule au petit pas, sans confusion dans ses rangs. Enfin,
-la résistance devenant plus dangereuse que le bon ordre n'était
-salutaire, tout se débande et prend précipitamment la fuite. Les
-Gaulois pressent les fuyards l'épée levée et font main basse. Presque
-tout l'escadron allait être massacré, lorsque le détachement des
-fourrageurs, six cents cavaliers, se présentent tout à coup. Aux cris
-de détresse de leurs compagnons, ils s'étaient jetés sur leurs chevaux
-la lance au poing. Ils vinrent, tout frais, faire face à l'ennemi
-victorieux; aussitôt la fortune change; l'épouvante passe des vaincus
-aux vainqueurs, et la première charge met les Gaulois en déroute. En
-même temps, de toute la campagne, accourent les fourrageurs. Les
-Gaulois sont entourés d'ennemis. Les chemins leur sont coupés, la
-fuite devient presque impossible, pressés qu'ils sont par une
-cavalerie toute fraîche, eux n'en pouvant plus; aussi bien peu
-échappèrent. De prisonniers, on n'en fit pas; tous expièrent leur
-perfidie par la mort. Les Romains, encore tout enflammés de colère,
-allèrent le lendemain, avec toutes leurs forces chercher l'ennemi.
-
-Deux jours furent employés par le consul à reconnaître en personne la
-montagne, afin de ne rien laisser échapper: le troisième jour, après
-avoir consulté les auspices et immolé des victimes, il partagea ses
-troupes en quatre corps; deux devaient prendre par le centre de la
-montagne, deux se porter de côté sur les flancs des Gaulois. La
-principale force des ennemis, c'étaient les Tectosages et les
-Trocmiens, qui occupaient le centre, au nombre de cinquante mille
-hommes. La cavalerie, inutile au milieu des rocs et des précipices,
-avait mis pied à terre, au nombre de dix mille hommes, et pris place à
-l'aile droite. Les auxiliaires d'Ariarathe, roi de Cappadoce, et de
-Morzus, avaient la gauche, au nombre d'environ quatre mille. Le
-consul, comme au mont Olympe, plaça à l'avant-garde des troupes
-légères, et eut soin de faire mettre sous la main une bonne quantité
-de traits de toute espèce. On s'aborda: tout, de part et d'autre, se
-passait comme dans le premier combat; les esprits seuls étaient
-changés, rehaussés chez les uns par le succès, abattus chez les
-autres; car, pour n'avoir pas été eux-mêmes vaincus, les ennemis
-s'associaient à la défaite de leurs compatriotes, et l'action, engagée
-sous les mêmes auspices, eut le même dénoûment. Comme une nuée de
-traits légers vint écraser l'armée gauloise, avancer hors des rangs,
-c'était se mettre à nu sous les coups, personne ne l'osa. Serrés les
-uns contre les autres, plus leur masse était grande, mieux elle
-servait de but aux tireurs. Tous les coups portaient. Le consul,
-voyant l'ennemi presque en déroute, imagina qu'il n'y avait qu'à faire
-voir les drapeaux légionnaires pour mettre aussitôt tout en fuite, et
-faisant rentrer dans les rangs les vélites et les autres auxiliaires,
-il fit avancer le corps de bataille.
-
-Les Gaulois, poursuivis par l'image des Tolistoboïens égorgés, le
-corps criblé de traits plantés dans les chairs, n'en pouvant plus de
-fatigue et de coups, ne tinrent même pas contre le premier choc. Aux
-premières clameurs des Romains, ils s'enfuirent vers leur camp, et un
-petit nombre seulement se réfugia derrière les retranchements; la
-plupart, emportés à droite et à gauche, se jetèrent à corps perdu
-devant eux. Les vainqueurs poussèrent l'ennemi jusqu'au camp, l'épée
-dans les reins; mais l'avidité les retint dans le camp et la poursuite
-fut complétement abandonnée. Sur les ailes, les Gaulois tinrent plus
-longtemps, parce qu'on les avait joints plus tard; mais ils
-n'attendirent même pas la première décharge de traits. Le consul, ne
-pouvant arracher au pillage ceux qui étaient entrés dans le camp, mit
-aussitôt les ailes à la poursuite des ennemis. La chasse dura quelque
-temps, mais il n'y eut guère plus de huit mille hommes de tués dans la
-poursuite, je ne dis pas combat, il n'y en eut point. Le reste passa
-l'Halys. Les Romains, en grande partie passèrent la nuit dans le camp
-ennemi; les autres revinrent avec le consul dans leur camp. Le
-lendemain on fit l'inventaire des prisonniers et du butin: le butin
-était immense; c'était tout ce qu'une nation avide, longtemps
-maîtresse par la conquête de toute la contrée en deçà du mont Taurus,
-avait pu amasser. Les Gaulois, dispersés, se rassemblèrent sur un même
-point, blessés pour la plupart, sans armes, sans aucune ressource. Ils
-envoyèrent demander la paix au consul. Manlius leur donna rendez-vous
-à Éphèse, et, comme l'on était déjà au milieu de l'automne, ayant
-hâte d'abandonner un pays glacé par le voisinage du mont Taurus, il
-ramena son armée victorieuse sur les côtes, pour y prendre ses
-quartiers d'hiver.
-
- TITE-LIVE, liv. XXXVIII, ch. 16 à 27. Trad. de M. Nisard.
-
-
-RICHESSES DE LUERN, ROI DES ARVERNES.
-
- Environ 150 av. J.-C.
-
-Posidonius, détaillant quelles étaient les richesses de Luern, père de
-ce Bituite que les Romains tuèrent, dit que pour capter la
-bienveillance du peuple, il parcourait les campagnes sur un char,
-répandant de l'or et de l'argent à des milliers de Gaulois qui le
-suivaient. Il fit une enceinte carrée, de douze stades, où l'on tint,
-toutes pleines, des cuves d'excellente boisson, et une si grande
-quantité de choses à manger, que pendant nombre de jours ceux qui
-voulurent y entrer eurent la liberté de se repaître de ces aliments,
-étant servis sans relâche. Une autre fois, il assigna le jour d'un
-festin. Un poëte de ces peuples barbares étant arrivé trop tard, se
-présenta cependant devant lui et chanta ses vertus, mais versant
-quelques larmes de ce qu'il était venu trop tard. Luern flatté de ces
-éloges, se fait donner une bourse pleine d'or, et la jette au barde,
-qui courait à côté de lui. Le poëte la ramassant, le chante de
-nouveau, disant que la terre où Luern poussait son char devenait sous
-ses pas une source d'or et de bienfaits pour les hommes.
-
- ATHÉNÉE, _le Festin des philosophes_, liv. IV. Traduction de
- Lefebvre de Villebrune.
-
- Athénée, grammairien grec de la fin du deuxième siècle de l'ère
- chrétienne, est auteur d'une compilation appelée _le Festin des
- philosophes_, et dans laquelle se trouvent rassemblés des
- renseignements de toute espèce, et la plupart fort curieux.
-
-
-LES ROMAINS COMMENCENT A S'ÉTABLIR DANS LA GAULE.
-
- 125-121 av. J.-C.
-
-Ce fut à la prière des Marseillais que les Romains passèrent les
-Alpes; mais ils ne se contentèrent pas d'avoir secouru leurs alliés,
-ils se firent un établissement durable dans les Gaules et commencèrent
-à y former une province ou pays de conquête.
-
-Les Saliens, peuple ligure, dans le territoire desquels Marseille
-avait été bâtie, n'avaient jamais vu que d'un œil jaloux
-l'accroissement de cette colonie étrangère. Les Marseillais, fatigués
-et harcelés par eux, eurent recours à la protection des Romains, l'an
-125, sous le consulat de Fulvius, homme séditieux et turbulent. Le
-sénat était bien aise de se débarrasser d'un consul factieux; Fulvius
-ne l'était pas moins de se procurer l'occasion de remporter le
-triomphe. Ainsi ses vœux et ceux du sénat furent également satisfaits
-par la commission qu'il reçut d'aller faire la guerre aux Saliens.
-
-Les exploits de Fulvius en Gaule ne furent pas bien considérables; il
-obtint néanmoins l'honneur du triomphe, soit par la faveur du peuple,
-soit que le sénat même regardât comme un heureux présage un premier
-triomphe sur les Gaulois transalpins. Sextius, consul en 124, fut
-envoyé pour le relever. Mais il ne partit que sur la fin de son
-consulat, ou même au commencement de l'année suivante avec la qualité
-de proconsul.
-
-Sextius ayant trouvé la guerre contre les Saliens plutôt entamée que
-bien avancée par Fulvius, la poussa avec vigueur. Il remporta sur eux
-divers petits avantages, et enfin une victoire considérable auprès du
-lieu où est maintenant la ville d'Aix. Le proconsul prit ses quartiers
-d'hiver dans le lieu où il avait livré la bataille. Et comme le pays
-était beau et abondant en sources, dont quelques-unes donnaient des
-eaux chaudes, il y bâtit une ville, qui, à cause de ses eaux et du nom
-de son fondateur, fut appelée _Aquæ Sextiæ_ (les eaux sextiennes).
-C'est la ville d'Aix, capitale de la Provence. Il nettoya aussi toutes
-les côtes depuis Marseille jusqu'à l'Italie, en ayant chassé les
-Barbares, qu'il recula jusqu'à mille et à quinze cents pas de la mer;
-et il donna toute cette étendue de côtes aux Marseillais. Il revint à
-Rome l'année suivante, et triompha, ayant eu pour successeur Cneius
-Domitius Ahenobarbus, dont nous allons parler.
-
-(122). Les Saliens étaient domptés, mais la guerre n'était pas finie.
-Leur infortune, et sans doute la crainte d'éprouver un pareil sort,
-intéressèrent dans leur querelle des peuples voisins et puissants; et
-Domitius, en arrivant dans la Gaule, trouva plus d'ennemis que Sextius
-n'en avait vaincu. Teutomal, roi des Saliens, s'était retiré chez les
-Allobroges[42], qui entreprirent hautement sa défense; et Bituite, roi
-des Arvernes, qui avait donné asile dans ses États à plusieurs des
-chefs de la nation vaincue, envoya même une ambassade à Domitius, pour
-lui demander leur rétablissement.
-
- [42] Qui habitaient le pays appelé depuis le Dauphiné.
-
-Ces deux peuples réunis formaient une puissance considérable. Les
-Allobroges occupaient tout le pays entre le Rhône et l'Isère jusqu'au
-lac de Genève; et les Arvernes, non-seulement possédaient l'Auvergne,
-mais, selon Strabon, ils dominaient presque dans toute la partie
-méridionale des Gaules, depuis le Rhône jusqu'aux Pyrénées, et même
-jusqu'à l'Océan.
-
-Nous avons dit que Bituite envoya à Domitius une ambassade; elle était
-magnifique, mais d'un goût singulier et qui étonna les Romains.
-L'ambassadeur, superbement vêtu et accompagné d'un nombreux cortége,
-menait de plus une grande meute de chiens; et il avait avec lui un de
-ces poëtes gaulois qu'ils nommaient _bardes_, destiné à célébrer dans
-ses vers et dans ses chants la gloire du roi, de la nation et de
-l'ambassadeur. Cette ambassade fut sans fruit, et ne servit même
-vraisemblablement qu'à aigrir les esprits de part et d'autre.
-
-Un nouveau sujet de guerre fut fourni par les Éduens qui habitaient le
-pays entre la Saône et la Loire, et dont les principales villes
-étaient celles que nous nommons aujourd'hui Autun (_Bibracte_),
-Châlon, Mâcon, Nevers. Ces peuples sont les premiers de la Gaule
-transalpine qui aient recherché l'amitié des Romains. Ils se faisaient
-un grand honneur d'être nommés leurs _frères_, titre qui leur a été
-souvent donné dans les décrets du sénat. De tout temps il y avait eu
-entre eux et les Arvernes une rivalité très-vive; ils se disputaient
-le premier rang et la suprématie dans les Gaules. Dans les temps dont
-nous parlons, les Éduens, attaqués d'un côté par les Allobroges, et de
-l'autre par les Arvernes, eurent recours à Domitius, qui les écouta
-favorablement. Tout se prépara donc à la guerre, qui se fit vivement
-l'année suivante (121).
-
-Les Allobroges et les Arvernes épargnèrent au général romain la peine
-de venir les chercher; ils marchèrent eux-mêmes à lui, et vinrent se
-camper au confluent de la Sorgue et du Rhône, un peu au-dessus
-d'Avignon. La bataille se donna en cet endroit. Les Romains
-remportèrent la victoire; mais ils en furent redevables à leurs
-éléphants, dont la forme étrange et inusitée effraya et les chevaux et
-les cavaliers. L'odeur des éléphants, insupportable aux chevaux, comme
-le remarque Tite-Live, contribua aussi à ce désordre. Il resta, dit
-Orose, 20,000 Gaulois sur la place; 3,000 furent faits prisonniers.
-
-Une si grande défaite n'abattit point le courage des deux peuples
-alliés. Ils firent de nouveaux efforts; et lorsque le consul Q. Fabius
-arriva en Gaule, les Allobroges et les Arvernes, soutenus des Ruthènes
-(peuples du Rouergue), allèrent au-devant de lui avec une armée de
-200,000 hommes. Le consul n'en avait que 30,000; et Bituite[43]
-méprisait si fort le petit nombre des Romains, qu'il disait qu'il n'y
-en avait pas assez pour nourrir les chiens de son armée. Le succès fit
-voir en cette occasion, comme en bien d'autres, quel avantage a le bon
-ordre et la discipline sur la multitude.
-
- [43] Bituite, couvert d'une saie aux couleurs brillantes,
- commandait son armée monté sur un char d'argent.
-
-Ce fut vers le confluent de l'Isère et du Rhône que les armées se
-rencontrèrent. Les mémoires qui nous restent nous instruisent peu sur
-le détail de cette grande action. Il est à présumer que Fabius attaqua
-les Gaulois lorsqu'ils passaient le Rhône ou venaient de le passer,
-sans leur donner le temps de se former et de s'étendre. Une charge
-vigoureuse mit bientôt le trouble parmi les Gaulois, que leur
-multitude embarrassait, bien loin qu'ils en pussent tirer avantage.
-Mais la fuite était difficile. Il fallait repasser le Rhône sur deux
-ponts, dont l'un avait été fait de bateaux, à la hâte et peu
-solidement. Il rompit sous le poids et la multitude des fuyards, et
-causa ainsi la perte d'un nombre infini de Gaulois[44], qui furent
-noyés dans ce fleuve, dont la rapidité, comme personne ne l'ignore,
-est extrême.
-
- [44] 120,000 Gaulois furent tués suivant Tite-Live; 150,000
- suivant Orose.
-
-Les Gaulois, accablés d'un si rude coup, se résolurent à demander la
-paix. Il ne s'agissait que de savoir auquel des deux généraux romains
-ils s'adresseraient, car Domitius était encore dans la province. La
-raison voulait qu'ils préférassent Fabius, qui était consul et dont la
-victoire était plus éclatante que celle de Domitius; ils le firent;
-mais Domitius, homme fier et hautain, s'en vengea sur Bituite par une
-noire perfidie. Il engagea le roi des Arvernes à venir dans son camp
-sous prétexte d'une entrevue; et lorsqu'il l'eut en son pouvoir, il le
-fit charger de chaînes et l'envoya à Rome. Si le sénat ne put
-approuver cet acte d'injustice, dit Florus, il ne voulut pas non plus
-l'annuler, de peur que Bituite, rentré dans son pays, n'excitât de
-nouveau la guerre; on le relégua dans la ville d'Albe pour y être
-retenu comme prisonnier. Il fut même ordonné que son fils Cogentiat
-serait pris et amené à Rome. On rendit néanmoins une demi-justice à ce
-jeune prince. Après qu'on l'eût fait élever et instruire
-soigneusement, on le renvoya dans le royaume de ses pères.
-
-Il paraît que les peuples vaincus furent diversement traités par les
-Romains. Les Allobroges furent mis au nombre des sujets de la
-république. Pour ce qui est des Arvernes et des Ruthènes, César assure
-que le peuple romain leur pardonna, ne les réduisit point en province
-et ne leur imposa point de tributs. Ainsi, il y a apparence que la
-province romaine dans les Gaules ne comprit d'abord que le pays des
-Salyens et celui des Allobroges[45]. Les années suivantes ne nous
-fournissent plus d'événements considérables, quoiqu'il soit
-vraisemblable que les consuls de ces années ont été envoyés en Gaule,
-et y ont peut-être étendu la province romaine le long de la mer
-jusqu'aux Pyrénées. Ce qui est constant, c'est que trois ans après les
-victoires que nous venons de rapporter, le consul Q. Martius fonda la
-colonie de Narbonne(118), à laquelle il donna son nom _Narbo Martius_.
-Nous ne pouvons mieux marquer le dessein de cet établissement que par
-les termes de Cicéron, qui appelle Narbonne la sentinelle du peuple
-romain et le boulevard opposé aux nations gauloises.
-
- [45] Provence et Dauphiné. Le nom de Provence dérive de celui de
- province, _provincia_.
-
-Fabius et Domitius, de retour à Rome, obtinrent tous deux le triomphe.
-Celui de Fabius fut et le premier et le plus éclatant. Bituite en fut
-le principal ornement. Il y parut monté sur le char d'argent dont il
-s'était servi le jour de la bataille, avec ses armes et sa saie
-bigarrée de diverses couleurs.
-
- ROLLIN, _Histoire romaine_, d'après Diodore de Sicile, Strabon
- (liv. 2), Appien, Pline (liv. 7), Valère-Maxime.
-
- Rollin, né en 1661 et mort en 1741, fut un célèbre professeur de
- l'université de Paris; il est auteur d'un excellent _Traité des
- Études_, d'une _Histoire ancienne_ et d'une _Histoire romaine_.
-
-
-PORTRAIT DE CÉSAR.
-
-César avait, dit-on, une haute stature, le teint blanc, les membres
-bien faits, le visage plein, les yeux noirs et vifs, le tempérament
-robuste, si ce n'est que dans les derniers temps de sa vie il était
-sujet à des défaillances subites et à des terreurs nocturnes qui
-troublaient son sommeil. Deux fois aussi il fut atteint d'épilepsie
-dans l'exercice de ses devoirs publics. Il attachait trop d'importance
-au soin de son corps; et, non content de se faire tondre et raser
-souvent, il se faisait encore épiler, comme on le lui reprocha. Il
-souffrait impatiemment le désagrément d'être chauve, qui l'exposa
-maintes fois aux railleries de ses ennemis. Aussi ramenait-il
-habituellement sur son front ses rares cheveux de derrière; et de tous
-les honneurs que lui décernèrent le peuple et le sénat, aucun ne lui
-fut plus agréable que le droit de porter toujours une couronne de
-laurier. On dit aussi que sa mise était recherchée, et son
-laticlave[46] garni de franges qui lui descendaient sur les mains.
-C'était toujours par-dessus ce vêtement qu'il mettait sa ceinture, et
-il la portait fort lâche; habitude qui fit dire souvent à Sylla, en
-s'adressant aux grands: «Méfiez-vous de ce jeune homme, qui met si mal
-sa ceinture.»
-
- [46] Tunique bordée par-devant d'une large bande de pourpre, et
- garnie de nœuds de pourpre ou d'or, imitant des têtes de clous.
- C'était le vêtement des sénateurs et de la plupart des
- magistrats.
-
-Il habita d'abord une assez modeste maison dans Subure[47]; mais quand
-il fut nommé grand-pontife, il eut pour demeure un bâtiment de l'État,
-sur la voie Sacrée. Il passe pour avoir aimé passionnément le luxe et
-la magnificence. Il avait fait bâtir auprès d'Aricie une maison de
-campagne, dont la construction et les ornements lui avaient coûté des
-sommes énormes; il la fit, dit-on, jeter à bas parce qu'elle ne
-répondait pas entièrement à son attente: et il n'avait encore qu'une
-fortune médiocre et des dettes. Dans ses expéditions, il portait avec
-lui, pour en paver son logement, du bois de marqueterie et des pièces
-de mosaïque.
-
- [47] C'était un quartier de Rome très-fréquenté, entre l'Esquilin
- et le Cælius.
-
-On dit qu'il n'alla en Bretagne[48] que dans l'espoir d'y trouver des
-perles, et qu'il prenait plaisir à en comparer la grosseur et à les
-peser dans sa main; qu'il recherchait avec une incroyable avidité les
-pierres précieuses, les sculptures, les statues et les tableaux
-antiques.
-
- [48] La Grande-Bretagne, l'Angleterre.
-
-Dans ses gouvernements, il avait toujours deux tables de festin: l'une
-pour ses officiers et les personnes de sa suite, l'autre pour les
-magistrats romains et les plus illustres habitants du pays. La
-discipline domestique était chez lui exacte et sévère, dans les
-petites choses comme dans les grandes. Il fit mettre aux fers son
-pannetier pour avoir servi à ses convives un autre pain qu'à lui-même.
-
-Ses mœurs étaient décriées et infâmes; mais ses ennemis même
-conviennent qu'il faisait un usage très-modéré du vin; et l'on connaît
-ce mot de Caton, «que de tous ceux qui avaient entrepris de renverser
-la république César seul était sobre.» C. Oppius nous apprend qu'il
-était si indifférent à la qualité des mets, qu'un jour qu'on lui avait
-servi, chez un de ses hôtes, de l'huile gâtée au lieu d'huile fraîche,
-il fut le seul des convives qui ne le refusa point, et que même il
-affecta d'en redemander, pour épargner à son hôte le reproche, même
-indirect, de négligence ou de rusticité.
-
-Il ne montra aucun désintéressement dans ses gouvernements ni dans ses
-magistratures. Il est prouvé, par des mémoires contemporains, qu'étant
-proconsul en Espagne il reçut des alliés de fortes sommes, mendiées
-par lui comme un secours, pour acquitter ses dettes; et qu'il livra au
-pillage plusieurs villes de la Lusitanie, quoiqu'elles n'eussent fait
-aucune résistance, et qu'elles eussent ouvert leurs portes à son
-arrivée. Dans la Gaule, il pilla les chapelles particulières et les
-temples des dieux, tout remplis de riches offrandes; et il détruisit
-certaines villes plutôt dans un intérêt sordide qu'en punition de
-quelque tort. Ce brigandage lui procura beaucoup d'or, qu'il fit
-vendre en Italie et dans les provinces, sur le pied de trois mille
-sesterces la livre[49]. Pendant son premier consulat, il vola dans le
-Capitole trois mille livres pesant d'or, et il y substitua une
-pareille quantité de cuivre doré. Il vendit l'alliance des Romains; il
-vendit jusqu'à des royaumes; il tira ainsi du seul Ptolémée, en son
-nom et en celui de Pompée, près de six mille talents[50]. Plus tard
-encore, ce ne fut qu'à force de sacriléges et d'audacieuses rapines
-qu'il put subvenir aux frais énormes de la guerre civile, de ses
-triomphes et de ses spectacles.
-
- [49] 581 fr. 25.
-
- [50] 27,900,000 fr.
-
-Pour l'éloquence et les talents militaires, il égala, il surpassa même
-les plus glorieuses renommées. Son accusation contre Dolabella le fit
-ranger sans contestation parmi les premiers orateurs de Rome. Cicéron,
-dans son traité à Brutus, où il énumère les orateurs, dit «qu'il n'en
-voit point à qui César doive le céder,» et il ajoute «qu'il y a dans
-sa manière de l'élégance et de l'éclat, de la magnificence et de la
-grandeur». Cicéron écrivait aussi à Cornelius Nepos: «Quel orateur
-oseriez-vous lui préférer parmi ceux qui n'ont jamais cultivé que cet
-art? Qui pourrait l'emporter sur lui pour l'abondance ou la vigueur
-des pensées? qui, pour l'élégance ou la beauté des expressions?» Il
-avait, dit-on, la voix éclatante, et il savait unir, dans ses
-mouvements et ses gestes, la grâce et la chaleur.
-
-César a laissé aussi des mémoires sur ses campagnes dans les Gaules et
-sur la guerre civile contre Pompée. Pour l'histoire des guerres
-d'Alexandrie, d'Afrique et d'Espagne, on ne sait pas quel en est
-l'auteur. Les uns nomment Oppius, et les autres Hirtius, qui aurait
-même complété le dernier livre de la guerre des Gaules, encore
-imparfait. Voici le jugement que Cicéron a porté des Commentaires de
-César, dans le traité à Brutus[51]: «Ses Commentaires sont un livre
-excellent; le style en est simple, pur, élégant, dépouillé de toute
-pompe de langage: c'est une beauté sans parure. En voulant fournir aux
-futurs historiens des matériaux tout-prêts, il a peut-être fait une
-chose agréable à des sots, qui ne manqueront pas de charger
-d'ornements frivoles ces grâces naturelles; mais il a ôté aux gens de
-goût jusqu'à l'envie de traiter le même sujet.» Hirtius dit aussi, en
-parlant du même ouvrage[52]: «La supériorité en est si généralement
-reconnue, que l'auteur semble avoir plutôt enlevé que donné aux
-historiens la faculté d'écrire après lui. Mais nous avons plus de
-motifs que personne d'admirer ce livre: les autres savent avec quel
-talent et quelle pureté il est écrit; nous savons, de plus, avec
-quelle vitesse et quelle facilité il le fut.» Asinius Pollion prétend
-que ces Commentaires ne sont pas toujours exacts ni fidèles, César
-ayant, pour les actions de ses lieutenants, ajouté une foi trop
-entière à leurs récits, et pour les siennes mêmes ayant altéré,
-sciemment ou faute de mémoire, la vérité des faits. Aussi Pollion
-est-il persuadé qu'il devait les récrire et les corriger.
-
- [51] Chapitre 75.
-
- [52] Préface du livre VIII de la _Guerre des Gaules_.
-
-Il excellait à manier les armes et les chevaux, et il supportait la
-fatigue au delà de ce qu'on peut croire. Dans les marches il précédait
-son armée, quelquefois à cheval, mais le plus souvent à pied, et la
-tête toujours nue, malgré le soleil ou la pluie. Il franchissait les
-plus longues distances avec une incroyable célérité, sans apprêt, dans
-une voiture de louage, et il faisait ainsi jusqu'à cent milles par
-jour[53]. Si des fleuves l'arrêtaient, il les passait à la nage ou sur
-des outres gonflées, et il lui arrivait souvent de devancer ses
-courriers.
-
- [53] Le mille romain répond à 4,449 pieds métriques, ou 1 kilomètre
- 483 mètres.
-
-On ne saurait dire s'il montrait dans ses expéditions plus de prudence
-que de hardiesse. Jamais il ne conduisit son armée dans un pays propre
-à cacher des embuscades sans avoir fait explorer les routes; et il ne
-la fit passer en Bretagne qu'après s'être assuré par lui-même de
-l'état des ports, du mode de navigation, et des endroits qui pouvaient
-donner accès dans l'île. Ce même homme si précautionné, apprenant un
-jour que son camp est assiégé en Germanie[54], revêt un costume
-gaulois, et arrive jusqu'à son armée, à travers celle des assiégeants.
-Il passa de même, pendant l'hiver, de Brindes à Dyrrachium au milieu
-des flottes ennemies. Comme les troupes qui avaient ordre de le suivre
-n'arrivaient pas, malgré les messages qu'il ne cessait d'envoyer, il
-finit par monter seul, en secret, la nuit, sur une petite barque, la
-tête couverte d'un voile; et il ne se fit connaître au pilote, il ne
-lui permit de céder à la tempête, que quand les flots allaient
-l'engloutir.
-
- [54] Chez les Éburons.
-
-Jamais la superstition ne lui fit abandonner ou différer ses
-entreprises. Quoique la victime du sacrifice eût échappé au couteau,
-il ne laissa pas de marcher contre Scipion et Juba. Un autre jour, il
-était tombé en sortant de son vaisseau, et tournant en sa faveur ce
-sinistre présage, il s'écria: «Je te tiens, Afrique.» Pour éluder les
-prédictions et l'espèce de destinée qui sur cette terre attachaient au
-nom des Scipions le privilége des triomphes[55], il eut sans cesse
-avec lui dans son camp un obscur descendant de la famille Cornelia,
-homme des plus abjects et de mœurs infâmes.
-
- [55] Un Scipion commandait l'armée ennemie.
-
-Pour les batailles, ce n'était pas seulement un plan bien arrêté, mais
-aussi l'occasion qui le déterminait. Il lui arrivait souvent
-d'attaquer aussitôt après une marche, et quelquefois par un temps si
-affreux que personne ne pouvait croire qu'il se fût mis en mouvement.
-Ce n'est que vers les dernières années de sa vie qu'il hésita
-davantage à livrer bataille, persuadé que plus il avait vaincu
-souvent, moins il devait tenter la fortune, et qu'il gagnerait
-toujours moins à une victoire qu'il ne perdrait à une défaite. Jamais
-il ne mit un ennemi en déroute qu'il ne s'emparât aussi de son camp,
-et il ne laissait aucun répit à la terreur des vaincus. Quand le sort
-des armes était douteux, il renvoyait tous les chevaux, à commencer
-par le sien, afin d'imposer à ses soldats l'obligation de vaincre, en
-leur ôtant le moyens de fuir.
-
-Il montait un cheval remarquable, dont les pieds rappelaient la forme
-humaine, et dont le sabot fendu offrait l'apparence de doigts. Ce
-cheval était né dans sa maison, et les aruspices avaient promis
-l'empire du monde à son maître: aussi l'éleva-t-il avec grand soin.
-César fut le premier, le seul, qui dompta la fierté rebelle de ce
-coursier. Dans la suite, il lui érigea une statue devant le temple de
-Vénus Génitrix[56].
-
- [56] Vénus Mère. César prétendait descendre de cette déesse; il
- lui voua ce temple avant la bataille de Pharsale (APPIEN, II,
- 68).
-
-On le vit souvent rétablir seul sa ligne de bataille qui pliait, se
-jeter au-devant des fuyards, les arrêter brusquement, et les forcer
-l'épée sur la gorge de faire face à l'ennemi. Et cependant ils étaient
-quelquefois si effrayés, qu'un porte-aigle, qu'il arrêta ainsi, le
-menaça de son glaive, et qu'un autre, dont il avait saisi l'étendard,
-le lui laissa dans les mains.
-
-Je citerai des circonstances où il donna des marques de courage encore
-plus éclatantes. Après la bataille de Pharsale, il avait d'avance
-envoyé ses troupes en Asie, et lui-même passait le détroit de
-l'Hellespont sur un petit bâtiment de transport: il rencontre C.
-Cassius, un de ses ennemis, à la tête de dix vaisseaux armés en
-guerre; loin de fuir, il s'avance, l'exhorte aussitôt à se rendre, et
-le reçoit suppliant à son bord.
-
-Il attaquait un pont dans Alexandrie; mais une brusque sortie de
-l'ennemi le força de sauter dans une barque. Comme on s'y précipitait
-après lui, il se jeta à la mer, et nagea l'espace de deux cents pas,
-jusqu'au vaisseau le plus proche, élevant sa main gauche au-dessus des
-flots, pour ne pas mouiller des écrits qu'il portait, traînant son
-manteau de général avec ses dents, pour ne pas laisser cette dépouille
-aux ennemis.
-
-Il n'estimait point le soldat en raison de ses mœurs ou de sa
-fortune, mais seulement en proportion de sa force; et il le traitait
-tour à tour avec une extrême rigueur et une extrême indulgence.
-Sévère, il ne l'était pas partout ni toujours, mais il le devenait
-quand il était près de l'ennemi. C'est alors surtout qu'il maintenait
-la plus rigoureuse discipline; il n'annonçait à son armée ni les jours
-de marche ni les jours de combat; il voulait que, dans l'attente
-continuelle de ses ordres, elle fût toujours prête au premier signal à
-marcher où il la conduirait. Le plus souvent il la mettait en
-mouvement sans motif, surtout les jours de fête et de pluie. Parfois
-même il avertissait qu'on ne le perdît pas de vue, et s'éloignant tout
-à coup, soit de jour, soit de nuit, il forçait sa marche, de manière à
-lasser ceux qui le suivaient sans l'atteindre.
-
-Quand des armées ennemies s'avançaient précédées d'une renommée
-effrayante, ce n'est pas en niant leurs forces ou en les dépréciant
-qu'il rassurait la sienne, mais, au contraire, en les grossissant
-jusqu'au mensonge. Ainsi l'approche de Juba ayant jeté la terreur dans
-tous les esprits, il assembla ses soldats, et leur dit: «Sachez que
-dans très-peu de jours le roi sera devant vous, avec dix légions,
-trente mille chevaux, cent mille hommes de troupes légères, et trois
-cents éléphants. Que l'on s'abstienne donc de toute question, de toute
-conjecture, et qu'on s'en rapporte à moi, qui sais la vérité. Sinon,
-je ferai jeter les nouvellistes sur un vieux navire, et ils iront
-aborder où les poussera le vent.»
-
-Il ne faisait pas attention à toutes les fautes, et ne proportionnait
-pas toujours les peines aux délits; mais il poursuivait avec une
-rigueur impitoyable le châtiment des déserteurs et des séditieux; il
-fermait les yeux sur le reste. Quelquefois, après une grande bataille
-et une victoire, il dispensait les soldats des devoirs ordinaires, et
-leur permettait de se livrer à tous les excès d'une licence effrénée.
-Il avait coutume de dire «que ses soldats, même parfumés, pouvaient se
-bien battre». Dans ses harangues, il ne les appelait point _soldats_,
-mais se servait du terme, plus flatteur, de _camarades_. Il aimait à
-les voir bien vêtus, et leur donnait des armes enrichies d'or et
-d'argent, autant pour la beauté du coup d'œil que pour les y attacher
-davantage au jour du combat, par la crainte de les perdre. Il avait
-même pour eux une telle affection, que lorsqu'il apprit la défaite de
-Titurius, il laissa croître sa barbe et ses cheveux, et il ne les
-coupa qu'après l'avoir vengé. C'est ainsi qu'il leur inspira un entier
-dévouement à sa personne et un courage invincible.
-
-Quand il commença la guerre civile, les centurions de chaque légion
-s'engagèrent à lui fournir chacun un cavalier sur l'argent de son
-pécule, et tous les soldats à le servir gratuitement, sans ration ni
-paye, les plus riches devant subvenir aux besoins des plus pauvres.
-Pendant une guerre aussi longue, aucun d'eux ne l'abandonna; il y en
-eut même un grand nombre qui, faits prisonniers par l'ennemi,
-refusèrent la vie qu'on leur offrait, sous la condition de porter les
-armes contre lui. Assiégés ou assiégeants, ils supportaient si
-patiemment la faim et les autres privations, que Pompée, ayant vu au
-siége de Dyrrachium l'espèce de pain d'herbes dont ils se
-nourrissaient, dit «qu'il avait affaire à des bêtes sauvages»; et il
-le fit disparaître aussitôt, sans le montrer à personne, de peur que
-ce témoignage de la patience et de l'opiniâtreté de ses ennemis ne
-décourageât son armée. Une preuve de leur indomptable courage, c'est
-qu'après le seul revers éprouvé par eux près de Dyrrachium, ils
-demandèrent eux-mêmes à être châtiés, et leur général dut plutôt les
-consoler que les punir. Dans les autres batailles, ils défirent
-aisément, malgré leur infériorité numérique, les innombrables troupes
-qui leur étaient opposées. Une seule cohorte de la sixième légion,
-chargée de la défense d'un petit fort, soutint pendant quelques heures
-le choc de quatre légions de Pompée, et périt presque tout entière
-sous une multitude de traits: on trouva dans l'enceinte du fort cent
-trente mille flèches. Tant de bravoure n'étonnera pas si l'on
-considère séparément les exploits de quelques-uns d'entre eux: je ne
-citerai que le centurion Cassius Scéva et le soldat C. Acilius. Scéva,
-quoiqu'il eût l'œil crevé, la cuisse et l'épaule traversées, son
-bouclier percé de cent vingt coups, n'en demeura pas moins ferme à la
-porte d'un fort dont on lui avait confié la garde. Acilius, dans un
-combat naval près de Marseille, imita le mémorable exemple donné chez
-les Grecs par Cynégire: il avait saisi de la main droite un vaisseau
-ennemi; on la lui coupa, il n'en sauta pas moins dans le vaisseau, en
-repoussant à coups de bouclier tous ceux qui faisaient résistance.
-
-Pendant les dix années de la guerre des Gaules, il ne s'éleva aucune
-sédition dans l'armée de César. Il y en eut quelques-unes pendant la
-guerre civile; mais il les apaisa sur-le-champ, et par sa fermeté bien
-plus que par son indulgence; car il ne céda jamais aux mutins, et
-marcha toujours au-devant d'eux. A Plaisance, il licencia
-ignominieusement toute la neuvième légion, quoique Pompée fût encore
-sous les armes; et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine, ce ne fut
-qu'après les plus nombreuses et les plus pressantes supplications, et
-après le châtiment des coupables, qu'il consentit à la rétablir.
-
-A Rome, les soldats de la dixième légion réclamèrent un jour des
-récompenses et leur congé, en proférant d'effroyables menaces, qui
-exposaient la ville aux plus grands dangers. Quoique la guerre fût
-alors allumée en Afrique, César, que ses amis essayèrent en vain de
-retenir, n'hésita pas à se présenter aux mutins et à les licencier.
-Mais avec un seul mot, et en les appelant _citoyens_ au lieu de
-_soldats_, il changea entièrement leurs dispositions: «Nous sommes des
-soldats,» s'écrièrent-ils aussitôt; et ils le suivirent en Afrique
-malgré lui, ce qui ne l'empêcha pas d'enlever aux plus séditieux le
-tiers du butin et des terres qui leur étaient destinées.
-
-Il traita toujours ses amis avec des égards et une bonté sans bornes.
-C. Oppius, qui l'accompagnait dans un chemin agreste et difficile,
-étant tombé subitement malade, César lui céda la seule cabane qu'ils
-trouvèrent, et coucha en plein air, sur la dure. Quand il fut parvenu
-au souverain pouvoir, il éleva aux premiers honneurs quelques hommes
-de la plus basse naissance; et comme on le lui reprochait, il répondit
-publiquement: «Si des brigands et des assassins m'avaient aussi aidé à
-défendre mes droits et ma dignité, je leur en témoignerais la même
-reconnaissance.»
-
-Jamais, d'un autre côté, il ne conçut d'inimitiés si fortes, qu'il ne
-les abjurât volontiers dans l'occasion.
-
-Il était naturellement fort doux, même dans ses vengeances. Quand il
-eut pris, à son tour, les pirates dont il avait été le prisonnier, et
-auxquels il avait alors juré de les mettre en croix, il ne les fit
-attacher à cet instrument de supplice qu'après les avoir fait
-étrangler.
-
-Mais c'est surtout pendant la guerre civile et après ses victoires
-qu'il fit admirer sa modération et sa clémence.
-
- SUÉTONE.
-
-
-CÉSAR.
-
-J'aurais voulu voir cette blanche et pâle figure, fanée avant l'âge
-par les débauches de Rome, cet homme délicat et épileptique, marchant
-sous les pluies de la Gaule, à la tête des légions; traversant nos
-fleuves à la nage; ou bien à cheval entre les litières où ses
-secrétaires étaient portés, dictant quatre, six lettres à la fois,
-remuant Rome du fond de la Belgique, exterminant sur son chemin deux
-millions d'hommes et domptant en dix années la Gaule, le Rhin et
-l'Océan du nord.
-
- MICHELET, _Histoire romaine_, t. 2, p. 234.
-
-
-CÉSAR DANS LES GAULES.
-
-Après son consulat, César choisit parmi toutes les provinces romaines
-celle des Gaules, qui, entre autres avantages, offrait à son ambition
-un vaste champ de triomphes. Il reçut d'abord la Gaule Cisalpine avec
-l'Illyrie, en vertu d'une loi de Vatinius, et ensuite la Gaule
-Chevelue[57], par un décret des sénateurs, qui, persuadés que le
-peuple la lui donnerait aussi, préférèrent que César la tînt de leur
-générosité. Il en éprouva une joie qu'il ne put contenir: on
-l'entendit peu de jours après se vanter en plein sénat d'être enfin
-parvenu au comble de ses vœux, malgré la haine de ses ennemis
-consternés, et s'écrier qu'il marcherait désormais sur leurs têtes. Il
-ajouta d'autres légions[58] à celles qu'il avait reçues de la
-république, et il les entretint à ses frais. Il en forma dans la Gaule
-Transalpine une dernière, à laquelle il fit prendre le nom gaulois
-d'Alauda[59], qu'il sut former à la discipline des Romains, qu'il arma
-et habilla comme eux, et que dans la suite il gratifia tout entière du
-droit de cité. Il ne laissa désormais échapper aucune occasion de
-faire la guerre, fût cette guerre injuste et périlleuse: il attaqua
-indistinctement et les peuples alliés et les nations ennemies ou
-sauvages. Enfin sa conduite fit prendre un jour au sénat la résolution
-d'envoyer des commissaires dans les Gaules, pour informer sur l'état
-de cette province; on proposa même de le livrer aux ennemis. Mais le
-succès de toutes ses entreprises lui fit, au contraire, décerner de
-solennelles actions de grâces[60], plus longues et plus fréquentes
-qu'à aucun autre avant lui.
-
- [57] Ou Transalpine (la Province romaine). Il comptait que les
- désordres de la Gaule indépendante lui fourniraient l'occasion
- d'en faire la conquête.
-
- [58] Deux.
-
- [59] L'Alouette.
-
- [60] Ces actions de grâces (_supplicationes_) étaient rendues aux
- dieux pour les victoires d'un général.
-
-Voici en peu de mots ce qu'il fit pendant les neuf années que dura son
-commandement. Toute la Gaule comprise entre les Pyrénées, les Alpes,
-les Cévennes, le Rhône et le Rhin, c'est-à-dire dans un circuit de
-deux ou trois cent mille pas, il la réduisit en province romaine, à
-l'exception des villes alliées et amies, et il imposa au pays conquis
-un tribut annuel de quarante millions de sesterces[61]. Il est le
-premier qui après avoir jeté un pont sur le Rhin ait attaqué les
-Germains au delà de ce fleuve, et qui ait remporté sur eux de grands
-avantages. Il attaqua aussi les Bretons, jusqu'alors inconnus, les
-vainquit, et en exigea des contributions et des otages. Au milieu de
-tant de succès, il n'éprouva que trois revers: l'un en Bretagne, où
-une tempête faillit détruire sa flotte; un autre en Gaule, devant
-Gergovie[62], où une légion fut battue; et le troisième sur le
-territoire des Germains, où ses lieutenants Titurius et Aurunculeius
-périrent dans une embuscade.
-
- SUÉTONE.
-
- [61] 7,750,000 fr.
-
- [62] Clermont.
-
-
-LA GUERRE DES GAULES.
-
- 58-51 av. J.-C.
-
-César avait quarante-et-un ans lorsqu'il commença sa première
-campagne, l'an 58 av. J.-C. Les peuples d'Helvétie avaient quitté leur
-pays, au nombre de 300,000, pour s'établir sur les bords de l'Océan.
-Ils avaient 90,000 hommes armés, et traversaient la Bourgogne. Les
-peuples d'Autun[63] appelèrent César à leur secours. Il partit de
-Vienne, place de la province romaine, remonta le Rhône, passa la Saône
-à Châlons, atteignit l'armée des Helvétiens à une journée d'Autun, et
-défit ces peuples dans une bataille longtemps disputée. Après les
-avoir contraints à rentrer dans leurs montagnes, il repassa la Saône,
-se saisit de Besançon, et traversa le Jura pour aller combattre
-l'armée d'Arioviste[64]; il le rencontra à quelques marches du Rhin,
-le battit et l'obligea à rentrer en Allemagne. Sur ce champ de
-bataille il se trouvait à 90 lieues de Vienne; sur celui des
-Helvétiens il en était à 70 lieues. Dans cette campagne, il tint
-constamment réunies en un seul corps les six légions qui formaient
-son armée. Il abandonna le soin de ses communications à ses alliés,
-ayant toujours un mois de vivres dans son camp et un mois
-d'approvisionnements dans une place forte, où, à l'exemple d'Annibal,
-il renfermait ses otages, ses magasins, ses hôpitaux; c'est sur ces
-mêmes principes qu'il a fait ses sept autres campagnes des Gaules.
-
- [63] Les Éduens.
-
- [64] Roi des Suèves.
-
-Pendant l'hiver de 57, les Belges levèrent une armée de 300,000
-hommes, qu'ils confièrent à Galba, roi de Soissons. César, prévenu par
-les Rémois, ses alliés, accourut et campa sur l'Aisne. Galba,
-désespérant de le forcer dans son camp, passa l'Aisne pour se porter
-sur Reims; mais il déjoua cette manœuvre, et les Belges se
-débandèrent; toutes les villes de cette ligue se soumirent
-successivement. Les peuples du Hainaut[65] le surprirent sur la Sambre
-aux environs de Maubeuge, sans qu'il eût le temps de se ranger en
-bataille; sur les huit légions qu'il avait alors, six étaient occupées
-à élever les retranchements du camp, deux étaient encore en arrière
-avec les bagages. La fortune lui fut si contraire dans ce jour, qu'un
-corps de cavalerie de Trèves l'abandonna et publia partout la
-destruction de l'armée romaine; et cependant il triompha.
-
- [65] Les Nerviens et leurs alliés.
-
-L'an 56, il se porta tout d'un trait sur Nantes et Vannes, en faisant
-de forts détachements en Normandie et en Aquitaine: le point le plus
-rapproché de ses dépôts était alors Toulouse, dont il était à 130
-lieues, séparé par des montagnes, de grandes rivières, des forêts.
-
-L'an 55, il porta la guerre au fond de la Hollande, à Zutphen, où
-400,000 barbares passaient le Rhin pour s'emparer des terres des
-Gaulois: il les battit, en tua le plus grand nombre, les rejeta au
-loin, repassa le Rhin à Cologne, traversa la Gaule, s'embarqua à
-Boulogne, et descendit en Angleterre.
-
-L'an 54, il franchit de nouveau la Manche avec cinq légions, soumit
-les rives de la Tamise, prit des otages, et rentra avant l'équinoxe
-dans les Gaules; dans l'arrière-saison, ayant appris que son
-lieutenant Sabinus avait été égorgé près de Trèves avec quinze
-cohortes, et que Quintus Cicéron était assiégé dans son camp de
-Tongres, il rassembla huit à neuf mille hommes, se mit en marche,
-défit Ambiorix, qui s'avança à sa rencontre, et délivra Cicéron.
-
-L'an 53, il réprima la révolte des peuples de Sens, de Chartres, de
-Trèves, de Liége, et passa une deuxième fois le Rhin.
-
-Déjà les Gaulois frémissaient, le soulèvement éclatait de tous côtés.
-Pendant l'hiver de 52 ils se levèrent en masse: les peuples si fidèles
-d'Autun même prirent part à la guerre; le joug romain était odieux aux
-Gaulois. On conseillait à César de rentrer dans la province romaine ou
-de repasser les Alpes; il n'adopta ni l'un ni l'autre de ces projets.
-Il avait alors dix légions; il passa la Loire et assiégea Bourges au
-cœur de l'hiver, prit cette ville à la vue de l'armée de
-Vercingétorix, et mit le siége devant Clermont[66]; il y échoua,
-perdit ses otages, ses magasins, ses remontes qui étaient dans Nevers,
-sa place de dépôt, dont les peuples d'Autun s'emparèrent. Rien ne
-paraissait plus critique que sa position. Labienus, son lieutenant,
-était inquiété par les peuples de Paris; il l'appela à lui, et avec
-son armée réunie il mit le siége devant Alise, où s'était enfermée
-l'armée gauloise. Il employa cinquante jours à fortifier ses lignes de
-contrevallation et de circonvallation. La Gaule leva une nouvelle
-armée, plus nombreuse que celle qu'elle venait de perdre; les peuples
-de Reims seuls restèrent fidèles à Rome. Les Gaulois se présentent
-pour faire lever le siége; la garnison réunit pendant trois jours ses
-efforts aux leurs, pour écraser les Romains dans leurs lignes. César
-triomphe de tout; Alise tombe, et les Gaules sont soumises.
-
- [66] Gergovie.
-
-Pendant cette grande lutte, toute l'armée de César était dans son
-camp; il n'avait aucun point vulnérable. Il profita de sa victoire
-pour regagner l'affection des peuples d'Autun, au milieu desquels il
-passa l'hiver, quoiqu'il fît des expéditions à cent lieues l'une de
-l'autre et en changeant de troupes. Enfin, l'an 51, il mit le siége
-devant Cahors, où périrent les derniers des Gaulois.
-
-Les Gaules devinrent provinces romaines; leur tribut accrut
-annuellement de huit millions les richesses de Rome.
-
- NAPOLÉON, _Mémoires_ publiés par Gourgaud et Montholon.
-
-
-ARIOVISTE BATTU PAR CÉSAR.
-
- 58 av. J.-C.
-
-Arioviste, roi des Suèves, avait été déclaré allié du peuple romain.
-Appelé en Gaule par les Auvergnats et les Francs-Comtois[67], il
-battit les Autunois[68] et leurs alliés, dans une bataille près de
-Pontarlier, soumit toutes ces petites républiques à lui payer tribut
-et à lui livrer des otages. Plus tard, il appesantit son joug sur les
-Francs-Comtois eux-mêmes, et s'appropria le tiers de leurs terres,
-qu'il distribua à 120,000 Allemands. Un plus grand nombre, attiré par
-cet appât, se préparait à passer le Rhin; 24,000 étaient partis de
-Constance, et les cent cantons des Suèves étaient déjà arrivés sur les
-bords de ce fleuve: la Gaule allait être ébranlée dans ses fondements,
-elle eut recours aux Romains.
-
- [67] Arvernes et Séquanes.
-
-César fit demander une entrevue à Arioviste. En ayant reçu une réponse
-peu satisfaisante, il passa la Saône, et surprit Besançon. Après
-quelques jours de repos, il continua sa marche dans la direction du
-Rhin. Le septième jour, ayant fait un détour pour éviter les
-montagnes, les deux armées se trouvèrent en présence. César et
-Arioviste eurent une entrevue, qui n'eut aucun résultat. Les Allemands
-étaient d'une haute taille, forts, braves. Après plusieurs manœuvres,
-les deux armées en vinrent aux mains, sur un champ de bataille éloigné
-de seize lieues du Rhin[69]. Arioviste fut battu, son armée poursuivie
-jusqu'à ce fleuve, que ce prince passa sur un petit bateau. Ce
-désastre consterna les Germains et sauva les Gaules.
-
- NAPOLÉON, _Précis des Guerres de J. César, écrit à l'île
- Sainte-Hélène sous la dictée de l'empereur_, par Marchand, p.
- 31.
-
- [68] Éduens.
-
- [69] La bataille contre Arioviste a été donnée dans le mois de
- septembre et du côté de Belfort. (_Note de Napoléon._)
-
-
-GUERRE DES BELGES. COMBAT SUR L'AISNE.--DÉFAITE DES BELGES DU
-HAINAUT. BATAILLE SUR LA SAMBRE.
-
-57 av. J.-C.
-
-Les Belges étaient de race barbare; leurs pères avaient passé le Rhin,
-attirés par la beauté du pays. Ils en avaient chassé les premiers
-habitants, et s'y étaient établis. Ils étaient considérés comme les
-plus braves d'entre les Gaulois. Les Teutons et les Cimbres
-craignirent de les indisposer, et les respectèrent. La défaite des
-Helvétiens, celle d'Arioviste et la présence de l'armée romaine, qui,
-contre l'usage, hivernait dans la Celtique, éveillèrent leur jalousie;
-ils craignirent pour leur indépendance. Ils passèrent tout l'hiver en
-préparatifs, et ils mirent en campagne, au printemps, une armée de
-300,000 hommes, commandée par Galba, roi de Soissons, dont le
-contingent était de 50,000 hommes; les peuples de Beauvais en avaient
-fourni autant, ceux du Hainaut, 50,000; de l'Artois, 15,000; d'Amiens,
-10,000; de Saint-Omer, 25,000; du Brabant, 9,000; du pays de Caux,
-10,000; du Vexin, 10,000; de Namur, 30,000; et enfin 40,000 Allemands
-de Cologne, de Liége, de Luxembourg. Ces nouvelles arrivèrent au delà
-des monts, où se trouvait César, qui leva deux nouvelles légions. Il
-arriva avec elles à Sens dans le courant de mai.
-
-Les peuples de la Celtique lui restèrent fidèles; ceux d'Autun, de
-Reims, de Sens, lui fournirent une armée qu'il mit sous les ordres de
-Divitiacus, qu'il destina à ravager le territoire de Beauvais, et il
-se campa avec ses huit légions à Pont-à-Vaire, sur l'Aisne, territoire
-de Reims. Il fit établir une tête de pont sur la rive gauche,
-environna son camp par un rempart de douze pieds de haut, ayant en
-avant un fossé de dix-huit pieds de largeur. L'armée belge ne tarda
-pas à paraître; elle investit la petite ville de Bièvre, à huit milles
-du camp romain. Cette ville avait une garnison rémoise; elle reçut un
-renfort dans la nuit, ce qui décida le lendemain Galba à marcher droit
-sur Pont-à-Vaire. Mais trouvant le camp parfaitement retranché, il
-prit position à deux milles. Il occupait trois lieues de terrain.
-Après quelques jours d'escarmouches, César sortit avec six légions en
-laissant les deux nouvelles pour la garde du camp; mais, de peur
-d'être tourné, il fit élever deux retranchements de 3 à 400 toises de
-longueur, perpendiculaires à ses deux flancs; il les fit garnir de
-tours et de machines. Galba désirait tout terminer par une bataille;
-mais il était arrêté par le marais qui séparait les deux camps. Il
-espérait que les Romains le passeraient, mais ils s'en donnèrent bien
-de garde. Chacun rentra le soir dans son camp. Alors Galba passa
-l'Aisne; pendant la nuit il attaqua les ouvrages de la rive gauche, se
-mit à ravager le territoire rémois; mais César le battit avec sa
-cavalerie et ses troupes légères, et le chassa sur la rive gauche de
-l'Aisne. Peu de jours après, les Beauvoisins[70] apprirent que les
-Autunois étaient sur leurs frontières et menaçaient leur capitale. Ils
-levèrent sur-le-champ leur camp, et allèrent au secours de leur
-patrie. Le signal de la défection une fois donné, fut imité; chacun
-se retira dans son pays. Le surlendemain les Romains firent une marche
-de dix lieues, donnèrent l'assaut à Soissons: ils furent repoussés;
-mais le lendemain les habitants se soumirent par la médiation des
-Rémois; ils donnèrent des otages. Alors César marcha sur Beauvais,
-accorda la paix à ses habitants, à la recommandation des Autunois, se
-contentant de prendre six cents otages. Amiens et plusieurs villes de
-la Picardie se soumirent également.
-
- [70] Bellovaques.
-
-Les peuples du Hainaut[71], les plus belliqueux et les plus sauvages
-des Belges, s'étaient réunis aux Artésiens et aux Vermandois. Ils
-étaient campés sur la rive droite de la Sambre, à Maubeuge, couverts
-par une colline et au milieu d'une forêt. César marcha à eux avec huit
-légions. Arrivé sur les bords de la Sambre, il fit tracer son camp sur
-une belle colline. La cavalerie et les troupes légères passèrent la
-rivière et s'emparèrent d'un monticule qui domine le pays de la rive
-gauche, mais plus bas que celui sur lequel voulait camper l'armée
-romaine. Les six légions qui étaient arrivées se distribuèrent autour
-de l'enceinte du camp pour le fortifier, lorsque tout d'un coup
-l'armée ennemie déboucha de la forêt, culbuta la cavalerie et les
-troupes légères, se précipita à leur suite dans la Sambre, déborda sur
-l'armée romaine, qu'elle attaqua en tous sens: généraux, officiers,
-soldats, tous furent surpris; chacun prit son épée sans se donner le
-temps de se couvrir de ses armes défensives. Les 9e et 10e légions
-étaient placées sur la gauche du camp; la 8e et la 11e sur le côté qui
-faisait front à l'ennemi, formant à peu près le centre; la 7e et la
-12e sur le côté opposé, à la droite. L'armée romaine ne formait pas
-une ligne, elle occupait une circonférence; les légions étaient
-isolées, sans ordre, la cavalerie et les hommes armés à la légère
-fuyaient épouvantés dans la plaine. Labienus[72] rallia les 9e et 10e
-légions, attaqua la droite de l'ennemi, qui était formée par les
-Artésiens, les culbuta dans la Sambre, s'empara de la colline et de
-leur camp sur la rive gauche. Les légions du centre, après diverses
-vicissitudes, repoussèrent les Vermandois, les poursuivirent au delà
-de la rivière; mais les 7e et 12e légions avaient été débordées et
-étaient attaquées par toute l'armée du Hainaut, qui faisait la
-principale force des Gaulois: elles furent accablées. Les barbares
-ayant tourné les légions, s'emparèrent du camp. Ces deux légions,
-environnées, étaient sur le point d'être entièrement défaites, lorsque
-les deux légions qui escortaient le bagage arrivèrent, et que d'un
-autre côté Labienus détacha la 10e légion sur les derrières de
-l'ennemi: le sort changea; toute la gauche des Belges, qui avait passé
-la Sambre, couvrit le champ de bataille de ses morts. Les Belges du
-Hainaut furent anéantis au point que quelques jours après, les
-vieillards et les femmes étant sortis des marais pour implorer la
-grâce du vainqueur, il se trouva que cette nation belliqueuse était
-réduite de six cents sénateurs à trois, et de 60,000 hommes en état de
-porter les armes à 500. Pendant une partie de la journée les affaires
-des Romains furent tellement désespérées, qu'un corps de cavalerie de
-Trèves les abandonna, s'en retourna dans son pays, publiant partout la
-destruction de l'armée romaine.
-
- NAPOLÉON, _Précis des Guerres de J. César_, p. 36.
-
- [71] Les Nerviens.
-
- [72] Un des meilleurs généraux de l'armée de César.
-
-
-GUERRE CONTRE LES VÉNÈTES.
-
- 56 av. J.-C.
-
-A la fin de la campagne précédente[73], César avait détaché le jeune
-Crassus, qui depuis périt avec son père contre les Parthes, avec une
-légion, pour soumettre la Bretagne. Il s'était en effet porté sur
-Vannes, avait parcouru les principales villes de cette grande
-province, avait partout reçu la soumission des peuples et des otages.
-Il avait pris ses quartiers d'hiver en Anjou, près de Nantes.
-Cependant les Bretons, revenus de leur première stupeur,
-s'insurgèrent. Vannes, qui était leur principale ville, donna le
-signal. Ils arrêtèrent partout les officiers romains, qui pour
-diverses commissions étaient répandus dans la province. La ville de
-Vannes était grande et riche par le commerce de l'Angleterre; ses
-côtes étaient pleines de ports. Le Morbihan, espèce de mer intérieure,
-assurait sa défense; il était couvert de ses bâtiments. Les confédérés
-ayant jeté le masque firent connaître à Crassus qu'il eût à leur
-renvoyer leurs otages, qu'ils lui renverraient ses officiers, mais
-qu'ils étaient résolus à garder leur liberté et à ne pas se soumettre
-de gaieté de cœur à l'esclavage de Rome. César, au printemps, arriva
-à Nantes. Il envoya Labienus avec un corps de cavalerie à Trèves, pour
-contenir les Belges, et détacha Crassus, avec douze cohortes et un
-gros corps de cavalerie, pour entrer dans l'Aquitaine et empêcher que
-les habitants de cette province n'envoyassent des secours aux Bretons.
-Il détacha Sabinus avec trois légions dans le Cotentin, donna le
-commandement de sa flotte à Domitius Brutus: il avait fait venir des
-vaisseaux de la Saintonge et du Poitou, et fit construire des galères
-à Nantes; il tira des matelots des côtes de la Méditerranée. Mais les
-vaisseaux des peuples de Vannes étaient plus gros et montés par de
-plus habiles matelots; leurs ancres étaient tenues par des chaînes de
-fer, leurs voiles étaient de peaux molles. L'éperon des galères
-romaines ne pouvait rien contre des bâtiments si solidement
-construits; enfin, les bords étaient très-élevés, ce qui leur donnait
-un commandement non-seulement sur le tillac des galères romaines, mais
-même sur les tours qu'il était quelquefois dans l'usage d'y élever.
-Les javelots des Romains, lancés de bas en haut, étaient sans effet,
-et les leurs, lancés de haut en bas, faisaient beaucoup de ravages.
-Mais les navires romains étaient armés de faux tranchantes emmanchées
-au bout d'une longue perche, avec lesquelles ils coupèrent les
-cordages, les haubans, et firent tomber les vergues et les mâts. Ces
-gros vaisseaux désemparés, devenus immobiles, furent le théâtre d'un
-combat de pied ferme. Le calme étant survenu sur ces entrefaites,
-toute la flotte de Vannes tomba au pouvoir des Romains. Dans cette
-extrémité, le peuple de Vannes se rendit à discrétion. César fit
-mourir tous les sénateurs, et vendit tous les habitants à l'encan.
-
- NAPOLÉON, _Précis des Guerres de J. César_, p. 47.
-
- [73] La seconde.
-
-
-VERCINGÉTORIX.
-
- 52 av. J.-C.
-
-Un jeune Arverne très-puissant, Vercingétorix, fils de Celtill, qui
-avait tenu le premier rang dans la Gaule et que sa cité avait fait
-mourir parce qu'il visait à la royauté, assemble ses clients et les
-échauffe sans peine. Dès que l'on connaît son dessein, on court aux
-armes; son oncle Gobanitio et les autres chefs, qui ne jugeaient pas à
-propos de courir une pareille chance, le chassent de la ville de
-Gergovie[74]. Cependant, il ne renonce pas à son projet, et lève dans
-la campagne un corps de vagabonds et de misérables. Suivi de cette
-troupe, il amène à ses vues tous ceux de la cité qu'il rencontre; il
-les exhorte à prendre les armes pour la liberté commune. Ayant ainsi
-réuni de grandes forces, il expulse à son tour du pays les adversaires
-qui, peu de temps auparavant, l'avaient chassé lui-même. On lui donne
-le titre de roi, et il envoie des députés réclamer partout l'exécution
-des promesses que l'on a faites. Bientôt il entraîne les Sénons, les
-Parisiens, les Pictons, les Cadurkes, les Turons, les Aulerkes, les
-Lemovikes[75], les Andes, et tous les autres peuples qui bordent
-l'Océan: tous s'accordent à lui déférer le commandement. Revêtu de ce
-pouvoir, il exige des otages de toutes les cités, donne ordre qu'on
-lui amène promptement un certain nombre de soldats, et règle ce que
-chaque cité doit fabriquer d'armes, et l'époque où elle les livrera.
-Surtout il s'occupe de la cavalerie. A l'activité la plus grande il
-joint la plus grande sévérité; il détermine les incertains par
-l'énormité des châtiments; un délit grave est puni par le feu et par
-toute espèce de tortures: pour les fautes légères il fait couper les
-oreilles ou crever un œil, et renvoie chez eux les coupables pour
-servir d'exemple et pour effrayer les autres par la rigueur du
-supplice.
-
- CÉSAR, _Guerre des Gaules_, liv. VII, ch. 4.
-
- [74] Cette ville était située à une lieue de l'emplacement actuel
- de Clermont, sur une colline qui porte encore le nom de mont
- _Gergoie_ ou _Gergoriat_.
-
- [75] Peuple du Limousin.
-
-
-SIÉGE DE BOURGES.
-
- 52 av. J.-C.
-
-César marcha sur Avarium[76], la plus grande et la plus forte place
-des Bituriges, et située sur le territoire le plus fertile; il
-espérait que la prise de cette ville le rendrait maître de tout le
-pays.
-
- [76] Aujourd'hui Bourges.
-
-Vercingétorix convoque un conseil; il démontre «que cette guerre doit
-être conduite tout autrement qu'elle ne l'a été jusque alors; qu'il
-faut employer tous les moyens pour couper aux Romains les vivres et le
-fourrage; que cela sera aisé, puisque l'on a beaucoup de cavalerie et
-qu'on est secondé par la saison; que, ne trouvant pas d'herbes à
-couper, les ennemis seront contraints de se disperser pour en chercher
-dans les maisons, et que la cavalerie pourra chaque jour les détruire;
-qu'enfin le salut commun doit faire oublier les intérêts particuliers;
-qu'il faut incendier les bourgs et les maisons en tous sens, aussi
-loin que l'ennemi peut s'étendre pour fourrager. Pour eux, ils auront
-tout en abondance, étant secourus par les peuples sur le territoire
-desquels aura lieu la guerre; les Romains ne pourront soutenir la
-disette ou s'exposeront à de grands périls en sortant de leur camp; il
-importe peu de les tuer ou de leur enlever leurs bagages, dont la
-perte leur rend la guerre impossible. Il faut aussi brûler les villes
-qui par leurs fortifications ou par leur position naturelle ne
-seraient pas à l'abri de tout danger, afin qu'elles ne servent ni
-d'asile aux Gaulois qui déserteraient leurs drapeaux, ni de but aux
-Romains qui voudraient y enlever des vivres et du butin. Si de tels
-moyens semblent durs et rigoureux, ils doivent trouver plus dur encore
-de voir leurs enfants, leurs femmes, traînés en esclavage, et de périr
-eux-mêmes, sort inévitable des vaincus.»
-
-Cet avis étant unanimement approuvé, on brûle en un jour plus de vingt
-villes des Bituriges. On fait la même chose dans les autres pays. De
-toutes parts on ne voit qu'incendies: ce spectacle causait une
-affliction profonde et universelle, mais on s'en consolait par
-l'espoir d'une victoire presque certaine, qui indemniserait
-promptement de tous les sacrifices. On délibère dans l'assemblée
-générale s'il convient de brûler ou de défendre Avaricum. Les
-Bituriges se jettent aux pieds des autres Gaulois: «Qu'on ne les force
-pas à brûler de leurs mains la plus belle ville de presque toute la
-Gaule, le soutien et l'ornement de leur pays; ils la défendront
-facilement, disent-ils, vu sa position naturelle; car presque de
-toutes parts entourée d'une rivière et d'un marais, elle n'a qu'une
-avenue très-étroite.» Ils obtiennent leur demande; Vercingétorix, qui
-l'avait d'abord combattue, cède enfin à leurs prières et à la pitié
-générale. La défense de la place est confiée à des hommes choisis à
-cet effet.
-
-Vercingétorix suit César à petites journées, et choisit pour son camp
-un lieu défendu par des marais et des bois, à seize mille pas
-d'Avaricum. Là des éclaireurs fidèles l'instruisaient à chaque instant
-du jour de ce qui se passait dans Avaricum, et y transmettaient ses
-volontés. Tous nos mouvements pour chercher des grains et des
-fourrages étaient épiés; et si nos soldats se dispersaient ou
-s'éloignaient trop du camp, il les attaquait et leur faisait beaucoup
-de mal, quoiqu'on prît toutes les précautions possibles pour sortir à
-des heures incertaines et par des chemins différents.
-
-Après avoir assis son camp dans cette partie de la ville qui avait,
-comme on l'a dit plus haut, une avenue étroite entre la rivière et le
-marais, César fit commencer une terrasse, pousser des mantelets, et
-travailler à deux tours; car la nature du lieu s'opposait à une
-circonvallation. Il ne cessait d'insister auprès des Boïes et des
-Édues pour les vivres; mais le peu de zèle de ces derniers les lui
-rendait comme inutiles, et la faible et petite cité des Boïes eut
-bientôt épuisé ses ressources. L'extrême difficulté d'avoir des
-vivres, due à la pauvreté des Boïes, à la négligence des Édues et à
-l'incendie des habitations, fit souffrir l'armée au point qu'elle
-manqua de blé pendant plusieurs jours, et qu'elle n'eut pour se
-garantir de la famine que le bétail enlevé dans les bourgs
-très-éloignés. Cependant, on n'entendit pas un mot indigne de la
-majesté du peuple romain ni des victoires précédentes. Bien plus,
-comme César, visitant les travaux, s'adressait à chaque légion en
-particulier, et leur disait que si cette disette leur semblait trop
-cruelle, il léverait le siége, tous le conjurèrent de n'en rien faire.
-«Depuis nombre d'années, disaient-ils, qu'ils servaient sous ses
-ordres, jamais ils n'avaient reçu d'affront ni renoncé à une
-entreprise sans l'avoir exécutée; ils regardaient comme un déshonneur
-d'abandonner un siége commencé: il valait mieux endurer toutes les
-extrémités que de ne point venger les citoyens romains égorgés à
-Orléans par la perfidie des Gaulois.» Ils le répétaient aux centurions
-et aux tribuns militaires pour qu'ils le rapportassent à César.
-
-Déjà les tours approchaient du rempart, quand des prisonniers
-apprirent à César que Vercingétorix, après avoir consommé ses
-fourrages, avait rapproché son camp d'Avaricum, et qu'avec sa
-cavalerie et son infanterie légère, habituée à combattre entre les
-chevaux, il était parti lui-même pour dresser une embuscade à
-l'endroit où il pensait que nos fourrageurs iraient le lendemain.
-D'après ces renseignements, César partit en silence au milieu de la
-nuit, et arriva le matin près du camp des ennemis. Ceux-ci,
-promptement avertis de son approche par leurs éclaireurs, cachèrent
-leurs chariots et leurs bagages dans l'épaisseur des forêts, et mirent
-toutes leurs forces en bataille sur un lieu élevé et découvert. César,
-à cette nouvelle, ordonna de déposer les sacs et de préparer les
-armes.
-
-La colline était en pente douce depuis sa base: un marais large au
-plus de cinquante pieds l'entourait presque de tous côtés et en
-rendait l'accès difficile et dangereux. Les Gaulois, après avoir rompu
-les ponts, se tenaient sur cette colline, pleins de confiance dans
-leur position; et, rangés par familles et par cités, ils avaient placé
-des gardes à tous les gués et au détour du marais, et étaient
-disposés, si les Romains tentaient de le franchir, à profiter de
-l'élévation de leur poste pour les accabler au passage. A ne voir que
-la proximité des distances, on aurait cru l'ennemi animé d'une ardeur
-presque égale à la nôtre; à considérer l'inégalité des positions, on
-reconnaissait que ses démonstrations n'étaient qu'une vaine parade.
-Indignés qu'à si peu de distance il pût soutenir leur aspect, nos
-soldats demandaient le signal du combat; César leur représente «par
-combien de sacrifices, par la mort de combien de braves il faudrait
-acheter la victoire: il serait le plus coupable des hommes si,
-disposés comme ils le sont à tout braver pour sa gloire, leur vie ne
-lui était pas plus chère que la sienne.» Après les avoir ainsi
-consolés, il les ramène le même jour au camp, voulant achever tous les
-préparatifs qui regardaient le siége.
-
-Vercingétorix, de retour près des siens, fut accusé de trahison, pour
-avoir rapproché son camp des Romains, pour s'être éloigné avec toute
-la cavalerie, pour avoir laissé sans chef des troupes si nombreuses,
-et parce qu'après son départ les Romains étaient accourus si à propos
-et avec tant de promptitude. «Toutes ces circonstances ne pouvaient
-être arrivées par hasard et sans dessein de sa part; il aimait mieux
-tenir l'empire de la Gaule de l'agrément de César que de la
-reconnaissance de ses compatriotes.» Il répondit à ces accusations
-«qu'il avait levé le camp faute de fourrage et sur leurs propres
-instances; qu'il s'était approché des Romains déterminé par l'avantage
-d'une position qui se défendait par elle-même; qu'on n'avait pas dû
-sentir le besoin de la cavalerie dans un endroit marécageux, et
-qu'elle avait été utile là où il l'avait conduite.» C'était à dessein
-qu'en partant il n'avait remis le commandement à personne, de peur
-qu'un nouveau chef, pour plaire à la multitude, ne consentît à engager
-une action; il les y savait tous portés par cette faiblesse qui les
-rendait incapables de souffrir plus longtemps les fatigues. Si les
-Romains étaient survenus par hasard, il fallait en remercier la
-fortune, et si quelque trahison les avait appelés, rendre grâce au
-traître, puisque du haut de la colline on avait pu reconnaître leur
-petit nombre et apprécier le courage de ces hommes qui s'étaient
-honteusement retirés dans leur camp, sans oser combattre. Il ne
-désirait pas obtenir de César par une trahison une autorité qu'il
-pouvait obtenir par une victoire, qui n'était plus douteuse à ses yeux
-ni à ceux des Gaulois; mais il est prêt à se démettre du pouvoir,
-s'ils s'imaginent plutôt lui faire honneur que lui devoir leur salut;
-«et pour que vous sachiez, dit-il, que je parle sans feinte, écoutez
-des soldats romains.» Il produit des esclaves pris quelques jours
-auparavant parmi les fourrageurs et déjà exténués par les fers et par
-la faim. Instruits d'avance de ce qu'ils doivent répondre, ils disent
-qu'ils sont des soldats légionnaires; que, poussés par la faim et la
-misère, ils étaient sortis en secret du camp pour tâcher de trouver
-dans la campagne du blé ou du bétail; que toute l'armée éprouvait la
-même disette; que les soldats étaient sans vigueur et ne pouvaient
-plus soutenir la fatigue des travaux; que le général avait en
-conséquence résolu de se retirer dans trois jours, s'il n'obtenait pas
-quelque succès dans le siége. «Voilà, reprend Vercingétorix, les
-services que je vous ai rendus, moi que vous accusez de trahison, moi
-dont les mesures ont, comme vous le voyez, presque détruit par la
-famine, et sans qu'il nous en coûte de sang, une armée nombreuse et
-triomphante; moi qui ai pourvu à ce que, dans sa fuite honteuse,
-aucune cité reçoive l'ennemi sur son territoire.»
-
-Un cri général se fait entendre avec un cliquetis d'armes,
-démonstration ordinaire aux Gaulois quand un discours leur a plu.
-Vercingétorix est leur chef suprême; sa fidélité n'est point douteuse;
-on ne saurait conduire la guerre avec plus d'habileté. Ils décident
-qu'on enverra dans la ville dix mille hommes choisis dans toute
-l'armée; ils ne veulent pas confier le salut commun aux seuls
-Bituriges, qui s'ils conservaient la place ne manqueraient pas de
-s'attribuer tout l'honneur de la victoire.
-
-A la valeur singulière de nos soldats, les Gaulois opposaient des
-inventions de toutes espèces; car cette nation est très-industrieuse
-et très-adroite à imiter et à exécuter tout ce qu'elle voit faire. Ils
-détournaient nos faux avec des lacets, et lorsqu'ils les avaient
-saisies, ils les attiraient à eux avec des machines. Ils ruinaient
-notre terrasse, en la minant avec d'autant plus d'habileté qu'ayant
-des mines de fer considérables, ils connaissent et pratiquent toutes
-sortes de galeries souterraines. Ils avaient de tous côtés garni leur
-muraille de tours recouvertes de cuir. Faisant de jour et de nuit de
-fréquentes sorties, tantôt ils mettaient le feu aux ouvrages, tantôt
-ils tombaient sur les travailleurs. L'élévation que gagnaient nos
-tours par l'accroissement journalier de la terrasse, ils la donnaient
-aux leurs, en y ajoutant de longues poutres liées ensemble; ils
-arrêtaient nos mines avec des pieux aigus, brûlés par le bout, de la
-poix bouillante, d'énormes quartiers de rocher, et nous empêchaient
-ainsi de les approcher des remparts.
-
-Telle est à peu près la forme des murailles dans toute la Gaule: à la
-distance régulière de deux pieds, on pose sur leur longueur des
-poutres d'une seule pièce; on les assujettit intérieurement entre
-elles, et on les revêt de terre foulée. Sur le devant, on garnit de
-grosses pierres les intervalles dont nous avons parlé. Ce rang ainsi
-disposé et bien lié, on en met un second en conservant le même espace,
-de manière que les poutres ne se touchent pas, mais que, dans la
-construction, elles se tiennent à une distance uniforme, un rang de
-pierres entre chacune. Tout l'ouvrage se continue ainsi, jusqu'à ce
-que le mur ait atteint la hauteur convenable. Non-seulement une telle
-construction, formée de rangs alternatifs de poutres et de pierres,
-n'est point, à cause de cette variété même, désagréable à l'œil; mais
-elle est encore d'une grande utilité pour la défense et la sûreté des
-villes; car la pierre protège le mur contre l'incendie, et le bois
-contre le bélier; et on ne peut renverser ni même entamer un
-enchaînement de poutres de quarante pieds de long, la plupart liées
-ensemble dans l'intérieur.
-
-Quoique l'on rencontrât tous ces obstacles, et que le froid et les
-pluies continuelles retardassent constamment les travaux, le soldat,
-s'y livrant sans relâche, surmonta tout; et en vingt-cinq jours il
-éleva une terrasse large de trois cent trente pieds, et haute de
-quatre-vingts. Déjà elle touchait presque au mur de la ville, et
-César, qui, suivant sa coutume, passait la nuit dans les ouvrages,
-exhortait les soldats à ne pas interrompre un seul instant leur
-travail, quand un peu avant la troisième veille on vit de la fumée
-sortir de la terrasse, à laquelle les ennemis avaient mis le feu par
-une mine. Dans le même instant, aux cris qui s'élevèrent le long du
-rempart, les barbares firent une sortie par deux portes, des deux
-côtés des tours. Du haut des murailles, les uns lançaient sur la
-terrasse des torches et du bois sec, d'autres y versaient de la poix
-et des matières propres à rendre le feu plus actif, en sorte qu'on
-pouvait à peine savoir où se porter et à quoi remédier d'abord.
-Cependant, comme César avait ordonné que deux légions fussent toujours
-sous les armes en avant du camp, et que plusieurs autres étaient dans
-les ouvrages, où elles se relevaient à des heures fixes, on put
-bientôt, d'une part, faire face aux sorties, de l'autre retirer les
-tours et couper la terrasse pour arrêter le feu; enfin toute l'armée
-accourut du camp pour l'éteindre.
-
-Le reste de la nuit s'était écoulé, et l'on combattait encore sur tous
-les points; les ennemis étaient sans cesse ranimés par l'espérance de
-vaincre, avec d'autant plus de sujet, qu'ils voyaient les mantelets de
-nos tours brûlés, et sentaient toute la difficulté d'y porter secours
-à découvert; qu'à tous moments ils remplaçaient par des troupes
-fraîches celles qui étaient fatiguées, et qu'enfin le salut de toute
-la Gaule leur semblait dépendre de ce moment unique. Nous fûmes alors
-témoins d'un trait que nous croyons devoir consigner ici, comme digne
-de mémoire. Devant la porte de la ville était un Gaulois, à qui l'on
-passait de main en main des boules de suif et de poix, qu'il lançait
-dans le feu du haut d'une tour. Un trait de scorpion lui perce le
-flanc droit; il tombe mort. Un de ses plus proches voisins passe
-par-dessus le cadavre et remplit la même tâche; il est atteint à son
-tour et tué de la même manière; un troisième lui succède; à celui-ci
-un quatrième; et le poste n'est abandonné que lorsque le feu de la
-terrasse est éteint et que la retraite des ennemis partout repoussés a
-mis fin au combat.
-
-Après avoir tout tenté sans réussir en rien, les Gaulois, sur les
-instances et l'ordre de Vercingétorix, résolurent le lendemain
-d'évacuer la place. Ils espéraient le faire dans le silence de la
-nuit, sans éprouver de grandes pertes, parce que le camp de
-Vercingétorix n'était pas éloigné de la ville, et qu'un vaste marais,
-les séparant des Romains, retarderait ceux-ci dans leur poursuite.
-Déjà, la nuit venue, ils se préparaient à partir, lorsque tout à coup
-les mères de famille sortirent de leurs maisons, et se jetèrent, tout
-éplorées, aux pieds de leurs époux et de leurs fils, les conjurant de
-ne point les livrer à la cruauté de l'ennemi elles et leurs enfants,
-que leur âge et leur faiblesse empêchaient de prendre la fuite. Mais
-comme ils persistaient dans leur dessein, tant la crainte d'un péril
-extrême étouffe souvent la pitié, ces femmes se mirent à pousser des
-cris pour avertir les Romains de cette évasion. Les Gaulois, effrayés,
-craignant que la cavalerie romaine ne s'emparât des passages,
-renoncèrent à leur projet.
-
-Le lendemain, tandis que César faisait avancer une tour, et dirigeait
-les ouvrages qu'il avait projetés, il survint une pluie abondante. Il
-croit que ce temps favorisera une attaque soudaine, et remarquant que
-la garde se faisait un peu plus négligemment sur les remparts, il
-ordonne aux siens de ralentir leur travail, et leur fait connaître ses
-intentions. Il exhorte les légions qu'il tenait toutes prêtes derrière
-les mantelets à recueillir enfin dans la victoire le prix de tant de
-fatigues; il promet des récompenses aux premiers qui escaladeront la
-muraille, et donne le signal. Ils s'élancent aussitôt de tous les
-côtés et couvrent bientôt le rempart.
-
-Consternés de cette attaque imprévue, renversés des murs et des tours,
-les ennemis se forment en coin sur la place publique et dans les
-endroits les plus spacieux, résolus à se défendre en bataille rangée,
-de quelque côté que l'on vienne à eux. Voyant qu'aucun Romain ne
-descend, mais que l'ennemi se répand sur toute l'enceinte du rempart,
-ils craignent qu'on ne leur ôte tout moyen de fuir; ils jettent leurs
-armes, et gagnent d'une course les extrémités de la ville. Là, comme
-ils se nuisaient à eux-mêmes dans l'étroite issue des portes, nos
-soldats en tuèrent une partie; une autre, déjà sortie, fut massacrée
-par la cavalerie; personne ne songeait au pillage. Animés par le
-carnage d'Orléans, et par les fatigues du siége, les soldats
-n'épargnèrent ni les vieillards, ni les femmes, ni les enfants. Enfin
-de toute cette multitude, qui se montait à environ quarante mille
-individus, à peine en arriva-t-il sans blessures auprès de
-Vercingétorix huit cents qui s'étaient, au premier cri, jetés hors de
-la ville. Il les recueillit au milieu de la nuit en silence; car il
-craignait, s'ils arrivaient tous ensemble, que la pitié n'excitât
-quelque sédition dans le camp; et à cet effet il avait eu soin de
-disposer au loin sur la route ses amis et les principaux chefs des
-cités, pour les séparer et les conduire chacun dans la partie du camp
-qui dès le principe avait été affectée à leur nation.
-
-Le lendemain, il convoqua l'armée, la consola, et l'exhorta à ne se
-laisser ni abattre ni décourager à l'excès par un revers. «Les Romains
-n'ont point vaincu par la valeur et en bataille rangée, mais par un
-art et une habileté dans les siéges, inconnus aux Gaulois; on se
-tromperait si on ne s'attendait, à la guerre, qu'à des succès; il
-n'avait jamais été d'avis de défendre Bourges; ils en sont témoins:
-cependant cette perte, due à la témérité des Bituriges et au trop de
-complaisance des autres cités, il la réparera bientôt par des
-avantages plus considérables. Car les peuples qui n'étaient pas du
-parti du reste de la Gaule, il les y amènera par ses soins; et la
-Gaule entière n'aura qu'un but unique, auquel l'univers même
-s'opposerait en vain. Il a déjà presque réussi. Il était juste
-néanmoins qu'il obtint d'eux, au nom du salut commun, de prendre la
-méthode de retrancher leur camp, pour résister plus facilement aux
-attaques subites de l'ennemi.»
-
-Ce discours ne déplut pas aux Gaulois, surtout parce qu'un si grand
-échec n'avait pas abattu son courage, et qu'il ne s'était pas caché
-pour se dérober aux regards de l'armée. On lui trouvait d'autant plus
-de prudence et de prévoyance, que quand rien ne périclitait encore, il
-avait proposé de brûler Bourges, ensuite de l'évacuer. Ainsi, tandis
-que les revers ébranlent le crédit des autres généraux, son pouvoir,
-depuis l'échec qu'il avait éprouvé, s'accrut au contraire de jour en
-jour.
-
- CÉSAR, _Guerre des Gaules_, liv. VII, chap. 13-30.
-
-
-BATAILLE DE GERGOVIE.
-
-Il semble que César y reçut quelque échec; car les Arvernes montrent
-encore une épée suspendue dans un de leurs temples, qu'ils prétendent
-être une dépouille prise sur César. Il l'y vit lui-même dans la suite,
-et ne fit qu'en rire. Ses amis l'engageaient à la faire enlever; mais
-il ne le voulut pas, disant qu'il la regardait comme une chose
-sacrée[77].
-
- PLUTARQUE, _Vie de César_.
-
- [77] La défaite de César, dissimulée par lui dans ses
- Commentaires, est attestée par Suétone, d'après lequel César
- aurait éprouvé dans la guerre des Gaules trois échecs: l'un en
- Bretagne; le second devant Gergovie, où une légion fut détruite;
- enfin, le troisième en Germanie. L'histoire de la conquête de la
- Gaule racontée par le vainqueur est tout à son avantage; ses
- victoires sont longuement décrites; il est à peine question des
- revers. Et notre éducation latine produit cet incroyable résultat
- que nous applaudissons au vainqueur, en étudiant et en admirant
- la beauté de son style. Pour nous, Gaulois et Vercingétorix sont
- des ennemis et des barbares. Ce sont cependant nos pères, et le
- grand roi Arverne était le défenseur de l'indépendance nationale.
-
-
-BATAILLE D'ALISE.
-
- 52 av. J.-C.
-
-Cependant Commius et les autres chefs, investis du commandement
-suprême[78], arrivent avec toutes leurs troupes devant Alise, et
-prennent position sur l'une des collines qui entourent la plaine, à la
-distance de mille pas au plus de nos retranchements. Ayant le
-lendemain fait sortir la cavalerie de leur camp, ils couvrent toute
-cette plaine que nous avons dit avoir trois mille pas d'étendue, et
-tiennent non loin de là leurs troupes de pied cachées sur des
-hauteurs. On voyait d'Alise tout ce qui se passait dans la campagne. A
-la vue de ce secours, on s'empresse, on se félicite mutuellement, et
-tous les esprits sont dans la joie. On fait sortir toutes les troupes,
-qui se rangent en avant de la place; on comble le premier fossé; on le
-couvre de claies et de terre, et on se prépare à la sortie et à tous
-les événements.
-
- [78] De l'armée que les divers peuples de la Gaule envoyaient au
- secours de Vercingétorix, assiégé dans Alise.
-
-César, ayant rangé l'armée tout entière sur l'une et l'autre de ses
-lignes, afin qu'au besoin chacun connût le poste qu'il devait occuper,
-fit sortir de son camp la cavalerie, à laquelle il ordonna d'engager
-l'affaire. Du sommet des hauteurs que les camps occupaient, on avait
-vue sur le champ de bataille, et tous les soldats, attentifs au
-combat, en attendaient l'issue. Les Gaulois avaient mêlé à leur
-cavalerie un petit nombre d'archers et de fantassins armés à la
-légère, tant pour la soutenir si elle pliait, que pour arrêter le choc
-de la nôtre. Plusieurs de nos cavaliers, surpris par ces fantassins,
-furent blessés et forcés de quitter la mêlée. Les Gaulois, croyant que
-les leurs avaient le dessus, et que les nôtres étaient accablés par le
-nombre, se mirent, assiégés et auxiliaires, à pousser de toutes parts
-des cris et des hurlements pour encourager ceux de leur nation. Comme
-l'action se passait sous les yeux des deux partis, nul trait de
-courage ou de lâcheté ne pouvait échapper aux regards, et l'on était
-de part et d'autre excité à se bien conduire, par le désir de la
-gloire et la crainte de la honte. On avait combattu depuis midi
-jusqu'au coucher du soleil, et la victoire était encore incertaine,
-lorsque les Germains, réunis sur un seul point en escadrons serrés, se
-précipitèrent sur l'ennemi et le repoussèrent. Les archers, abandonnés
-dans cette déroute, furent enveloppés et taillés en pièces, et les
-fuyards poursuivis de tous côtés jusqu'à leur camp, sans qu'on leur
-donnât le temps de se rallier. Alors ceux qui étaient sortis d'Alise,
-consternés et désespérant presque de la victoire, rentrèrent dans la
-place.
-
-Après un jour employé par les Gaulois à faire une grande quantité de
-claies, d'échelles et de harpons, ils sortent silencieusement de leur
-camp au milieu de la nuit, et s'approchent de ceux de nos
-retranchements qui regardaient la plaine. Tout à coup poussant des
-cris, signal qui devait avertir de leur approche ceux que nous tenions
-assiégés, ils jettent leurs claies, attaquent les gardes de nos
-remparts à coups de frondes, de flèches et de pierres, et font toutes
-les dispositions pour un assaut. Dans le même temps, Vercingétorix,
-entendant les cris du dehors, donne le signal avec la trompette et
-fait sortir les siens de la place. Nos soldats prennent sur le rempart
-les postes qui avaient été, les jours précédents, assignés à chacun
-d'eux, et épouvantent les ennemis par la quantité de frondes, de
-dards, de boulets de plomb, de pierres, qu'ils avaient amassés dans
-les retranchements, et dont ils les accablent. Comme la nuit empêchait
-de se voir, il y eut de part et d'autre beaucoup de blessés; les
-machines faisaient pleuvoir les traits. Cependant les lieutenants M.
-Antoine et C. Trébonius, à qui était échue la défense des quartiers
-attaqués, tirèrent des forts plus éloignés quelques troupes pour
-secourir les légionnaires sur les points où ils les savaient pressés
-par l'ennemi.
-
-Tant que les Gaulois combattirent éloignés des retranchements, ils
-nous incommodèrent beaucoup par la grande quantité de leurs traits;
-mais lorsqu'ils se furent avancés davantage, il arriva, ou qu'ils se
-jetèrent sur les aiguillons qu'ils ne voyaient pas, ou qu'ils se
-percèrent eux-mêmes en tombant dans les fossés garnis de pieux, ou
-enfin qu'ils périrent sous les traits lancés du rempart et des tours.
-Après avoir perdu beaucoup de monde, sans être parvenus à entamer les
-retranchements, voyant le jour approcher, et craignant d'être pris en
-flanc et enveloppés par les sorties qui se faisaient des camps situés
-sur les hauteurs, ils se replièrent sur les leurs. Les assiégés, qui
-mettaient en usage les moyens préparés par Vercingétorix pour combler
-le premier fossé, après beaucoup de temps employé à ce travail,
-s'aperçurent de la retraite de leurs compatriotes avant d'avoir pu
-approcher de nos retranchements. Abandonnant leur entreprise, ils
-rentrèrent dans la ville.
-
-Repoussés deux fois avec de grandes pertes, les Gaulois tiennent
-conseil sur ce qui leur reste à faire. Ils ont recours à des gens qui
-connaissent le pays, et se font instruire par eux du site de nos forts
-supérieurs et de la manière dont ils sont fortifiés. Il y avait au
-nord une colline qu'on n'avait pu comprendre dans l'enceinte de nos
-retranchements, à cause de son grand circuit; ce qui nous avait
-obligés d'établir notre camp sur un terrain à mi-côte et dans une
-position nécessairement peu favorable. Là commandaient les lieutenants
-C. Antistius Réginus et C. Caninius Rébilus, avec deux légions. Ayant
-fait reconnaître les lieux par leurs éclaireurs, les chefs ennemis
-forment un corps de soixante mille hommes, choisis dans toute l'armée
-gauloise et surtout parmi les nations qui avaient la plus haute
-réputation de courage. Ils arrêtent secrètement entre eux quand et
-comment ils doivent agir; ils fixent l'attaque à l'heure de midi, et
-mettent à la tête de ces troupes l'Arverne Vergasillaunus, parent de
-Vercingétorix, et l'un des quatre généraux gaulois. Il sort de son
-camp à la première veille; et ayant achevé sa route un peu avant le
-point du jour, il se cache derrière la montagne, et fait reposer ses
-soldats des fatigues de la nuit. Vers midi, il marche vers cette
-partie du camp romain dont nous avons parlé plus haut. Dans le même
-temps la cavalerie ennemie s'approche des retranchements de la plaine,
-et le reste des troupes gauloises commence à se déployer en bataille
-à la tête du camp.
-
-Du haut de la citadelle d'Alise, Vercingétorix les aperçoit, et sort
-de la place emportant du camp ses longues perches, ses galeries
-couvertes, ses faux et ce qu'il avait préparé pour la sortie. Le
-combat s'engage à la fois de toutes parts avec acharnement; partout on
-fait les plus grands efforts. Un endroit paraît-il faible, on
-s'empresse d'y courir. La trop grande étendue de leurs fortifications
-empêche les Romains d'en garder tous les points et de les défendre
-partout. Les cris qui s'élevaient derrière nos soldats leur
-imprimaient d'autant plus de terreur, qu'ils songeaient que leur
-sûreté dépendait du courage d'autrui; car souvent le danger le plus
-éloigné est celui qui fait le plus d'impression sur les esprits.
-
-César, qui avait choisi un poste d'où il pouvait observer toute
-l'action, fait porter des secours partout où il en est besoin. De part
-et d'autre on sent que ce jour est celui où il faut faire les derniers
-efforts. Les Gaulois désespèrent entièrement de leur salut s'ils ne
-forcent nos retranchements; les Romains ne voient la fin de leurs
-fatigues que dans la victoire. La plus vive action a lieu surtout aux
-forts supérieurs, où nous avons vu que Vergasillaunus avait été
-envoyé. L'étroite sommité qui dominait la pente était d'une grande
-importance. Les uns nous lancent des traits, les autres, ayant formé
-la tortue, arrivent aux pieds du rempart: des troupes fraîches
-prennent la place de celles qui sont fatiguées. La terre que les
-Gaulois jettent dans les retranchements les aide à les franchir, et
-comble les piéges que les Romains avaient cachés; déjà les armes et
-les forces commencent à nous manquer.
-
-Dès qu'il en a connaissance, César envoie sur ce point Labienus avec
-six cohortes; il lui ordonne, s'il ne peut tenir, de retirer les
-cohortes et de faire une sortie, mais seulement à la dernière
-extrémité. Il va lui-même exhorter les autres à ne pas céder à la
-fatigue; il leur expose que le fruit de tous les combats précédents
-dépend de ce jour, de cette heure. Les assiégés, désespérant de forcer
-les retranchements de la plaine, à cause de leur étendue, tentent
-d'escalader les hauteurs, et y dirigent tous leurs moyens d'attaque;
-ils chassent par une grêle de traits ceux qui combattaient du haut des
-tours; ils comblent les fossés de terre et de fascines, et se frayent
-un chemin; ils coupent avec des faux le rempart et le parapet.
-
-César y envoie d'abord le jeune Brutus avec six cohortes, ensuite le
-lieutenant C. Fabius avec sept autres; enfin, l'action devenant plus
-vive, il s'y porte lui-même avec un renfort de troupes fraîches. Le
-combat rétabli et les ennemis repoussés, il se dirige vers le point où
-il avait envoyé Labienus, tire quatre cohortes du fort le plus voisin,
-ordonne à une partie de la cavalerie de le suivre, et à l'autre de
-faire le tour des lignes à l'extérieur et de prendre les ennemis à
-dos. Labienus, voyant que ni les remparts ni les fossés ne peuvent
-arrêter leur impétuosité, rassemble trente-neuf cohortes sorties des
-forts voisins et que le hasard lui présente, et dépêche à César des
-courriers qui l'informent de son dessein.
-
-César hâte sa marche pour assister à l'action. A son arrivée, on le
-reconnaît à la couleur du vêtement qu'il avait coutume de porter dans
-les batailles; les ennemis, qui de la hauteur le voient sur la pente
-avec les escadrons et les cohortes dont il s'était fait suivre,
-engagent le combat. Un cri s'élève de part et d'autre, et est répété
-sur le rempart et dans tous les retranchements. Nos soldats, laissant
-de côté le javelot, tirent le glaive. Tout à coup, sur les derrières
-de l'ennemi, paraît notre cavalerie; d'autres cohortes approchent:
-les Gaulois prennent la fuite; notre cavalerie barre le passage aux
-fuyards, et en fait un grand carnage. Sédule, chef et prince des
-Lémovikes, est tué, et l'Arverne Vergasillaunus pris vivant dans la
-déroute. Soixante-quatorze enseignes militaires sont rapportées à
-César; d'un si grand nombre d'hommes, bien peu rentrent au camp sans
-blessure. Les assiégés, apercevant du haut de leurs murs la fuite des
-leurs et le carnage qu'on en fait, désespèrent de leur salut, et
-retirent leurs troupes de l'attaque de nos retranchements. La nouvelle
-en arrive au camp des Gaulois, qui l'évacuent à l'instant. Si les
-soldats n'eussent été harassés par d'aussi nombreux engagements et par
-les travaux de tout le jour, l'armée ennemie eût pu être détruite tout
-entière. Au milieu de la nuit, la cavalerie, envoyée à sa poursuite,
-atteint l'arrière-garde; une grande partie est prise ou tuée; le
-reste, échappé par la fuite, se réfugia dans les cités.
-
-Le lendemain Vercingétorix convoque l'assemblée et dit, «qu'il n'a pas
-entrepris cette guerre pour ses intérêts personnels, mais pour la
-défense de la liberté commune; que puisqu'il fallait céder à la
-fortune, il s'offrait à ses compatriotes, leur laissant le choix
-d'apaiser les Romains par sa mort ou de le livrer vivant». On envoie à
-ce sujet des députés à César. Il ordonne qu'on lui apporte les armes,
-qu'on lui amène les chefs. Assis sur son tribunal, à la tête de son
-camp, il fait paraître devant lui les généraux ennemis. Vercingétorix
-est mis en son pouvoir; les armes sont jetées à ses pieds. A
-l'exception des Éduebs et des Arvernes, dont il voulait se servir pour
-tâcher de regagner ces peuples, le reste des prisonniers fut distribué
-par tête à chaque soldat, à titre de butin.
-
- CÉSAR, _Guerre des Gaules_, liv. VII, ch. 79 à 89.
-
-
-VERCINGÉTORIX SE REND A CÉSAR.
-
- 52 av. J.-C.
-
-Vercingétorix, ayant pris ses plus belles armes et un cheval
-magnifiquement harnaché, sortit des portes d'Alise, et après avoir
-fait quelque passade autour de César qui était assis sur son tribunal
-devant son camp, il sauta de son cheval, dépouilla ses armes, et vint
-se mettre aux pieds de César, où il demeura dans un profond silence
-jusqu'à ce que César le donnât en garde à ses gens, afin qu'on le
-réservât pour son triomphe.
-
- PLUTARQUE, _Vie de César_; trad. de Dacier.
-
- Plutarque, écrivain grec, naquit en 48 ap. J.-C. à Chéronée en
- Béotie, et y mourut très-vieux, après avoir enseigné la philosophie
- à Rome pendant quelques années. Il est auteur d'un assez grand
- nombre de biographies d'hommes illustres de la Grèce et de Rome, et
- d'une quantité de traités de politique et de morale.
-
-
-AUTRE RÉCIT DU MÊME FAIT.
-
-Après sa défaite, Vercingétorix, qui n'avait été ni pris ni blessé,
-pouvait fuir; mais espérant que l'amitié qui l'avait uni autrefois à
-César lui ferait obtenir grâce, il se rendit auprès de lui, sans avoir
-fait demander la paix par un héraut, et parut soudainement en sa
-présence au moment où il siégeait dans son tribunal. Son apparition
-inspira quelque effroi, car il était d'une haute stature et il avait
-un aspect fort imposant sous les armes. Il se fit un profond silence:
-le chef gaulois tomba aux genoux de César, et le supplia, en lui
-pressant les mains, sans proférer une parole. Cette scène excita la
-pitié des assistants, par le souvenir de l'ancienne fortune de
-Vercingétorix, comparée à son malheur présent. César, au contraire,
-lui fit un crime des souvenirs sur lesquels il avait compté pour son
-salut. Il mit sa lutte récente en opposition avec l'amitié qu'il
-rappelait, et par là fit ressortir plus vivement l'odieux de sa
-conduite. Ainsi, loin d'être touché de son infortune en ce moment, il
-le jeta sur-le-champ dans les fers et le fit mettre plus tard à mort,
-après en avoir orné son triomphe.
-
- DION CASSIUS, _Histoire romaine_, liv. XL, h. 41.
-
-
-CONQUÊTE DE LA GAULE PAR CÉSAR.
-
-César nous a soumis une région immense et des villes innombrables,
-dont nous ne savions pas même le nom; et bien que n'ayant reçu de nous
-ni les forces, ni les sommes suffisantes, il a accompli son ouvrage
-avec une telle célérité, que nous avons appris la victoire avant
-d'avoir appris la guerre. Il a tout conduit d'une manière si sûre que
-c'est par les Gaulois eux-mêmes qu'il s'est fait ouvrir et la Celtique
-et la Bretagne. Et aujourd'hui cette Gaule qui nous a autrefois envoyé
-les Ambrons et les Cimbres vit en servitude, et s'occupe à
-l'agriculture comme l'Italie elle-même.
-
- _Oraison funèbre de César prononcée par Antoine, dans l'Histoire
- romaine de_ DION CASSIUS, liv. XLIV.
-
- Dion Cassius, historien grec, naquit à Nicée, en 155 ap. J.-C., et
- mourut après 235. Il remplit de hauts emplois sous les empereurs
- Commode, Pertinax et Alexandre Sévère. Son Histoire romaine
- s'étendait depuis l'arrivée d'Énée en Italie jusqu'au temps du
- consulat de Dion Cassius; des quatre-vingts livres qui la
- composaient, il n'en reste que dix-neuf.
-
-
-DE LA CIVILISATION GAULOISE AVANT LA CONQUÊTE ROMAINE.
-
-1. _Organisation politique de la Gaule._
-
-Les trois races des Belges, des Galls et des Aquitains différaient
-entre elles de langue, d'institutions politiques et de lois civiles.
-Elles se subdivisaient en plusieurs centaines de petites peuples, plus
-ou moins indépendants, fixés avec des destinées diverses dans les
-vallées qui sillonnent la Gaule ou sur les plateaux qui la dominent,
-défendant des intérêts souvent opposés, et adonnés à des travaux aussi
-variés que les contrées qu'ils cultivaient. Ces peuplades, ou cités
-indépendantes, étaient quelquefois unies par des liens de
-confédération, mais le plus souvent désunies par la passion ou
-l'intérêt. Aucune influence permanente ne dirigeait leurs mouvements;
-aucune discipline ne réglait leur action commune; aucune intelligence
-ne donnait à leur force collective la puissance de l'unité...... La
-Gaule n'avait donc point de constitution politique commune et
-régulière. Des formes différentes de gouvernement coexistaient sur le
-même territoire ou se succédaient avec le temps. Mais la moins
-constante et la moins goûtée était la forme monarchique. Ce ne fut
-jamais que pour de courtes années qu'un pouvoir unique put s'établir
-parmi les peuples appartenant à la même famille. Toutes les
-institutions étaient variables et changeantes, car la Gaule était
-gouvernée par des factions. Les passions individuelles étouffaient
-l'esprit public. Au demeurant, chaque état administrait librement ses
-affaires intérieures. La liberté communale régnait dans les cités,
-mais souvent avec le cortége de l'anarchie. Les Arvernes, les Séquanes
-(Francs-Comtois), les Éduens (Bourgogne), étaient en dispute
-perpétuelle pour la suprématie des confédérations. Cette agitation
-donnait de l'importance aux plus petits événements. La vie sociale
-était dans une instabilité continuelle. Dans chaque État, ou chaque
-confédération, les affaires se réglaient en assemblée publique. Mais
-rien ne prouve qu'avant l'invasion de César la Gaule eût des
-assemblées générales et périodiques où les questions d'intérêt
-territorial et commun fussent examinées et décidées. Tous les
-textes allégués à ce sujet ne se rapportent qu'à des réunions
-extraordinaires, motivées par la nécessité momentanée de la défense
-contre les Romains.
-
-La puissance nationale était encore morcelée et comme éparpillée par
-le régime des _clans_, régime analogue au système féodal dans ce que
-ce dernier avait de plus arbitraire et de plus diversifié, mais
-dépourvu de la gigantesque unité de la hiérarchie, et qui paraît avoir
-été répandu anciennement dans l'Occident, comme le régime patriarcal
-dans l'Orient. Il était tellement propre à la race celtique qu'il
-s'est maintenu en Écosse et en Irlande jusqu'à la destruction de
-l'indépendance politique de ces contrées. César considère le système
-des clans sous la forme romaine du patronat et de la clientèle. Il
-s'appliquait aux individus comme aux cités, et de même que les
-premiers choisissaient un patron puissant dont ils devenaient souvent
-les serviteurs _dévoués_ à la vie et à la mort[79], de même les petits
-États se plaçaient sous la protection et l'obéissance d'un peuple
-puissant. Mais ce lien était purement moral ou politique; il
-n'emportait aucune obligation de tribut. La soumission au tribut était
-une condition réservée aux peuples vaincus. Ce patronat paraît avoir
-reposé de toute antiquité, dans les villes, sur le libre consentement
-de ceux qui s'y soumettaient, et en cela il se rapprochait du
-_comitatus_ germanique. Mais nul doute que l'obligation du client ne
-fût au moins viagère; dans les campagnes, elle a dû constituer un
-droit héréditaire, comme dans les clans écossais.....
-
- [79] _Quos illi soldurios appellant._ (César, III, 22.)
-
-Les peuples de la Gaule n'avaient à vrai dire qu'un lien commun, qu'un
-seul élément d'unité: c'était la religion. Une constitution
-théocratique, à la tête de laquelle se trouvait une caste plus ou
-moins puissante, selon les temps et selon les lieux, imprima
-momentanément une communauté d'action au gouvernement des clans. Les
-druides formaient une caste supérieure comme les brahmes et les mages.
-Mais ils avaient été contraints d'abandonner le principe de
-l'hérédité. Au temps de César, ils ne se recrutaient plus que par
-l'initiation et le noviciat. Malgré la force qu'avait encore leur
-association hiérarchique, cette révolution fut fatale à la race
-celtique; car, appuyés seulement sur l'autorité religieuse, disséminés
-sur une vaste étendue de territoire, et placés, par l'application du
-principe électif, dans une contradiction fréquente avec leurs
-traditions et leurs coutumes mystérieuses, ils ne purent prendre un
-ascendant décisif sur la puissance des clans et les diriger vers un
-but politique. Leur ambition fut réduite à la domination du collége
-des prêtres, et ne s'éleva point à l'intérêt d'État. Elle abaissa les
-caractères et leur communiqua un fanatisme stérile, au lieu de donner
-aux âmes une activité féconde, ferme et durable; car l'organisation
-religieuse, quelque habilement disposée qu'elle soit, ne tient pas
-lieu d'organisation politique pour soutenir et développer la vitalité
-des nations. Le corps redoutable des druides demeura donc impuissant
-pour civiliser et pour défendre la Gaule; il ne put ni arrêter ni
-diriger un mouvement démocratique qui se manifestait dans les villes
-et qui tendait à dissoudre le pouvoir fondé sur la distinction des
-rangs, des castes et des lois héréditaires....
-
-Les anciennes formes de la vie gallique étaient en voie de dissolution
-au moment de l'invasion romaine. L'anarchie se manifestait par une
-méfiance générale et par une haine jalouse qui s'attachait à tous les
-personnages éminents, quelque noble et patriotique que fût leur
-caractère: je ne citerai que l'exemple de Vercingétorix. Aussi une
-simple commune italienne, que les Celtes avaient jadis réduite aux
-abois, eut raison de leur effrayante puissance, par sa fermeté
-inébranlable et l'habile persistance de sa politique. Les Romains, si
-souvent maltraités, reportèrent la guerre dans les foyers des Celtes
-et finirent par les subjuguer. César lui-même atteste que les Celtes
-étaient déchus de leur ancienne vigueur lorsqu'il entreprit la
-conquête des Gaules.....
-
-2. _De la condition du droit chez les Gaulois._
-
-Il n'y avait pas plus d'uniformité dans le droit que dans
-l'organisation politique de la Gaule. Chacune des trois grandes
-familles des Ibères, des Gauls et des Belges avait des institutions
-différentes; et chacun encore des petits peuples qui composaient ces
-grandes familles avait ses coutumes propres et ses lois municipales.
-César observe comme une chose digne de remarque que les Rémois et les
-Suessiones obéissaient aux mêmes lois.
-
-On peut cependant assigner un caractère général à l'administration
-judiciaire de la Gaule; c'est qu'elle était abandonnée aux chefs
-de clan et à la congrégation des druides. La protection des
-premiers avait les attributs d'une magistrature paternelle
-quand elle s'exerçait sur les hommes du même clan; elle tournait
-en violentes querelles et en rivalités passionnées entre des
-familles puissantes lorsqu'elle se manifestait à l'occasion
-d'individus appartenant à des clans différents. Quant aux druides,
-ils avaient l'attribution régulière et souveraine du droit de juger
-toutes les contestations privées, relatives soit à l'état des
-personnes, soit à l'interprétation et à l'exécution des conventions,
-soit aux mutations de propriété par succession ou autrement, soit aux
-limites des champs; ils avaient aussi la connaissance des délits et
-des crimes commis contre les personnes et les propriétés. Ils
-partageaient avec les assemblées publiques le droit de réprimer les
-attentats dirigés contre la sûreté de l'État; et la sanction de leur
-pouvoir était la peine redoutée de l'excommunication, par laquelle ils
-punissaient la désobéissance à leur autorité. Cette concentration des
-fonctions du sacerdoce et de la magistrature dans les mains des
-prêtres donne au droit gaulois la couleur d'un _jus sacrum_, droit
-pontifical, mystérieux et caché; sa culture scientifique a dû être peu
-développée. Si nous en croyons Strabon, les druides jouissaient d'une
-grande réputation de justice; mais les principes généraux du droit,
-ceux au moins dont la connaissance était divulguée et la pratique
-arrêtée, étaient certainement en petit nombre. Le droit d'enseigner
-appartenait aux druides. L'enseignement de la jurisprudence, en
-particulier, devait faire partie de l'initiation sacerdotale:
-probablement les règles du droit étaient fixées par des poëmes; les
-symboles devaient y abonder, comme dans toutes les législations
-théocratiques. Et comme les lois n'étaient pas écrites, le peuple ne
-pouvait se rappeler que les applications qu'il en avait vu faire.
-
-La population gauloise se divisait en trois castes. La première était
-la caste sacerdotale, qui, bien qu'elle ne fût plus établie sur
-l'hérédité, avait pourtant conservé les caractères d'une caste
-dominante. Elle comprenait les druides et divers ordres inférieurs ou
-subordonnés, tels que les bardes, les eubages, les femmes fanatisées
-auxquelles étaient confiées des fonctions religieuses. Les druides,
-comme les brahmes, étaient vêtus de lin[80]; seuls ils avaient le
-droit d'offrir des sacrifices, et de plus ils jouissaient de plusieurs
-prérogatives politiques. Ils avaient le dépôt des lois, et ils ne le
-conservaient que par la mémoire et les traditions. Ils possédaient de
-grandes richesses et se recrutaient dans la classe des nobles. Ils
-obéissaient à un chef unique ou grand pontife, ordinairement électif.
-Ils étaient exempts d'impôts, de service militaire et de toute charge
-publique. Mais ils pouvaient cumuler le sacerdoce avec les fonctions
-politiques. César dit que chez les Éduens les druides intervenaient
-dans la nomination du principal magistrat. Ils étaient de droit
-membres du sénat, et probablement ils exerçaient une grande influence
-sur les assemblées publiques et sur leurs délibérations, à l'exemple
-des prêtres germains. Ils cumulaient donc, avec le pouvoir religieux,
-le pouvoir judiciaire, le privilége de l'enseignement et de la
-direction de la jeunesse, et une partie importante du pouvoir
-politique. Mais leur puissance était déjà fort diminuée, et leur
-influence amoindrie, par les envahissements toujours croissants de la
-classe des nobles et les progrès de l'anarchie. Ajoutons que, pour
-achever de subjuguer le peuple gaulois, les druides avaient, comme les
-mages de Perse, le droit exclusif d'exercer l'art de guérir les hommes
-et les animaux.
-
- [80] Les Bas-Bretons appellent encore aujourd'hui nos prêtres des
- _belhhec_, c'est-à-dire des _porte-lin_.
-
-La seconde caste était celle des nobles ou des guerriers (_equites_).
-Elle faisait profession du métier des armes. Elle occupait les grandes
-charges politiques, administratives et militaires. Elle formait le
-corps véritable de la nation, car elle était toute-puissante dans les
-assemblées publiques, où l'influence ne lui était disputée que par le
-collége des prêtres, qui recruté par la noblesse finit par identifier
-avec elle ses intérêts et ses prétentions. La noblesse était fort
-nombreuse; elle avait conservé jusqu'à César son vieux privilége de
-l'hérédité; mais les progrés de l'esprit démocratique, favorisés par
-les Romains, avaient ménagé à la fortune et au crédit personnel les
-moyens de pénétrer dans ses rangs. Elle payait peu d'impôts, possédait
-de grands biens, et se groupait autour des nobles devenus chefs de
-faction ou de clientèle. Elle formait la principale force des clans.
-Les jeunes nobles qui n'étaient point encore chefs de famille
-pouvaient choisir un chef auquel ils attachaient leur fortune et dont
-ils devenaient les _soldures_ dévoués, en échange de la protection et
-de la solde qu'ils en recevaient. La noblesse se composait donc de
-différents degrés et conditions, entre lesquels il n'existait aucun
-lien hiérarchique. Elle avait dans certains cas ses assemblées
-particulières. Ses prérogatives et ses habitudes militaires donnèrent
-à son influence une force toujours croissante chez un peuple qui abusa
-de la guerre; mais la division des clans, jointe au caractère
-inconstant de la noblesse gauloise, fut une cause de dissolution. Aux
-nobles s'applique principalement le reproche que César adresse aux
-Celtes, de n'avoir point dans l'esprit cette persévérance par laquelle
-le courage et la ténacité viennent à bout de la fortune. Il paraît
-qu'indépendamment du service dans les bandes guerrières, la noblesse
-fournissait encore un service régulier pour la défense de chaque cité
-ou pour la sûreté publique. Le nombreux cortége d'une clientèle
-puissante était l'objet principal de son ambition.
-
-Le troisième ordre de la population, le peuple (_plebs_), était adonné
-aux travaux agricoles et se composait d'individus de diverses
-conditions, les uns libres, les autres réduits à un état voisin de la
-servitude, d'autres, enfin, en servitude complète. Qu'il y eût des
-hommes libres dans la _plebs_, on n'en saurait douter. Que cette
-classe libre jouît même de certains droits politiques, cela paraît
-incontestable, au moins pour quelques régions de la Gaule; mais la
-_plebs_ entière formait une masse inerte, subjuguée par l'ascendant
-moral des deux premiers ordres, timide, craintive, méprisée et privée
-de toute participation aux emplois politiques ou administratifs. Les
-uns naissaient dans une sorte de servage héréditaire; d'autres étaient
-réduits à l'esclavage par la misère; d'autres, enfin, vivaient dans
-une condition intermédiaire, de nature servile, mais qui pourtant ne
-saurait être assimilée à la servitude domestique des Romains. César en
-avait fait l'observation. C'étaient plutôt des colons que des
-esclaves. Libres et serfs, tous formaient la foule des _clients_
-attachés à la puissance et à la fortune des chefs de clan.
-
-La constitution politique de la Gaule était donc essentiellement
-aristocratique, quoique à différents degrés selon les pays. C'était
-encore la division orientale des personnes. Il est à croire que les
-trois castes n'avaient point entre elles le _connubium_[81], et que si
-la prohibition des mésalliances tomba en désuétude, à l'égard des
-druides, après que la caste sacerdotale fut dépouillée du privilége de
-l'hérédité, elle continua d'exister à l'égard de la _plebs_ et des
-deux premiers ordres.
-
- [81] Le droit de contracter des mariages.
-
-La _plebs_ gauloise supportait à peu près tout le fardeau des charges
-publiques; elle était accablée d'impôts, de vexations, de
-redevances[82]. Il y avait encore des esclaves domestiques, qui
-étaient sacrifiés sur la tombe de leurs maîtres. Tel était aussi le
-sort réservé aux _clients_ que le maître avait honorés d'une affection
-particulière. Cette vieille coutume asiatique avait cessé d'exister au
-temps où César écrivait.
-
- [82] La _plebs_ conservait un culte populaire, plus ancien que le
- druidisme; c'était un polythéisme dans lequel les forces et les
- phénomènes de la nature étaient divinisés. La différence des
- religions, l'esclavage de la _plebs_, la puissance des classes
- supérieures, la constatation de types différents dans les peuples
- gaulois, l'un grand et blond, l'autre petit et brun, amènent
- naturellement à supposer qu'une conquête avait eu lieu dans les
- Gaules à une époque reculée, et que la race celtique avait soumis
- et réduit à l'esclavage la race primitive. On ne sait quelle est
- cette race primitive, mais tout porte à croire que c'est la race
- ibérienne, qui se conserva indépendante dans tout le midi de la
- Gaule. (Sur le polythéisme populaire de la Gaule, voir D. MARTIN,
- _La Religion des Gaulois_.)
-
-La polygamie était encore en usage à la même époque chez les Gaulois,
-au moins pour les grands personnages[83]. Les femmes jouissaient en
-général de moins de considération chez les Gaulois que chez les
-Germains. Le mari avait sur elles droit de vie et de mort, et
-lorsqu'on les soupçonnait d'un attentat à la vie de leur époux, un
-tribunal de famille, composé des parents du mari, pouvait, sans
-l'intervention du magistrat, les soumettre à la même torture que les
-esclaves. L'usage barbare de jeter dans le même bûcher la femme
-préférée et le cadavre du mari a régné chez les Celtes. Mais
-l'adoucissement des mœurs avait avec le temps sauvé l'épouse. On lui
-avait substitué le _dévoué_, ou l'esclave de prédilection. Lorsque les
-Romains sont entrés dans les Gaules, on ne jetait plus dans le bûcher
-que les objets dont la possession avait été chère au défunt.
-
- [83] CÉSAR, _Guerre des Gaules_, VI, 19.
-
-La femme celtique était donc vis-à-vis de son époux et des agnats[84]
-de ce dernier dans une condition civile analogue à celle de la femme
-indoue. Elle ne recevait de son époux aucun don de mariage, mais elle
-lui portait une dot, au sujet de laquelle existait une singulière
-coutume. Le mari mettait en fonds commun cette dot avec une valeur
-exactement équivalente fournie par lui-même. Ce capital social était
-exploité dans l'intérêt des époux, pendant le mariage, mais les
-produits en étaient constamment réservés et accumulés; et ces fruits
-réservés, ainsi que le capital, appartenaient au survivant après la
-dissolution du mariage.
-
- [84] Collatéraux descendant par les mâles d'une même souche
- masculine.
-
-La coutume celtique n'a réellement d'analogue dans aucune autre
-coutume connue, et son caractère essentiellement national a disparu
-avec la constitution celtique elle-même. Ce qu'elle a de remarquable
-dans l'antiquité _barbare_, c'est d'offrir l'alliance du principe
-sévère de l'autorité maritale avec le principe moral et religieux de
-la société civile entre les époux, principe inconnu encore aux peuples
-civilisés de la Grèce et de l'Italie. Sous ce point de vue, le droit
-gaulois a été le précurseur le plus ancien du droit fondé plus tard
-par le christianisme et pressenti par la philosophie stoïcienne. Les
-soins intérieurs de la famille étaient abandonnés aux femmes.
-
-Les pères avaient sur leurs enfants droit de vie et de mort; et je
-dois remarquer ici que les Gaulois avaient bien moins de goût que les
-Germains pour la vie intérieure de la famille. On peut en juger par ce
-que dit César, que les enfants des Celtes n'étaient admis auprès de
-leur père qu'à l'époque où ils étaient devenus aptes à porter les
-armes.
-
- CH. GIRAUD, _Essai sur l'Histoire du Droit français au moyen
- âge_, t. I, p. 17.
-
-
-LA RÉPUBLIQUE DE MARSEILLE.
-
-Sous Auguste, vers le commencement de l'ère chrétienne.
-
-Marseille, fondée par les Phocéens[85], est bâtie sur un sol pierreux.
-Son port[86] est situé au midi[87], au-dessous d'un rocher en
-amphithéâtre, entouré de fortes murailles, ainsi que la ville entière,
-qui est d'une grandeur considérable. Dans la citadelle sont placés le
-temple de Diane d'Éphèse et celui d'Apollon Delphinien. On dit qu'au
-moment où les Phocéens allaient quitter leur patrie, un oracle leur
-prescrivit de prendre de Diane d'Éphèse un conducteur pour le voyage
-qu'ils se proposaient de faire. S'étant donc rendus à la ville
-d'Éphèse[88], pendant qu'ils s'y informaient de quelle manière ils
-pouvaient obtenir de la déesse ce que l'oracle venait de leur
-prescrire, Diane, dit-on, apparut en songe à Aristarché, une des
-femmes les plus considérées d'Éphèse, et lui ordonna de partir avec
-les Phocéens, en prenant avec elle une des statues consacrées dans son
-temple. L'ordre fut exécuté. Arrivés aux lieux où ils devaient
-s'établir, les Phocéens y bâtirent le temple dont j'ai parlé, et
-témoignèrent pour Aristarché la plus grande estime, en la nommant
-prêtresse de Diane. De là vient que toutes les colonies sorties du
-sein de Marseille ont regardé Diane comme leur première patronne, et
-se sont conformées, soit pour la forme de la statue, soit pour son
-culte, à ce qui était pratiqué dans la métropole.
-
- [85] Les Phocéens fondèrent Marseille 600 ans av. J.-C. Phocée
- était une ville grecque de l'Asie Mineure, dont les habitants
- étaient de race ionienne.
-
- [86] Le port s'appelait _Lacydon_.
-
- [87] Marseille était alors située près du cap de La Croisette, où
- l'on voit encore ses ruines, et son port s'ouvrait alors au midi.
-
- [88] Ville grecque de l'Asie Mineure.
-
-Le gouvernement des Marseillais est une aristocratie bien réglée. Ils
-ont un conseil composé de six cents personnes, qu'ils nomment
-_timouques_[89], et qui jouissent de cette dignité durant leur vie. De
-ce nombre, quinze président le conseil et sont chargés d'expédier les
-affaires courantes. Ceux-ci sont présidés à leur tour par trois
-d'entre eux, en qui réside la plus grande autorité. Personne ne peut
-devenir timouque qu'il n'ait des enfants et qu'il ne soit citoyen
-depuis trois générations. Les lois des Marseillais sont des lois
-ioniennes; et elles sont exposées en public, de manière que tout le
-monde peut en prendre connaissance.
-
- [89] _Timouques_, ceux qui possèdent les honneurs.
-
-Leur pays produit des oliviers et des vignes en abondance; mais la
-rudesse du terroir fait que le blé y est rare. Aussi, comptant plutôt
-sur les ressources que leur offre la mer, se sont-ils appliqués de
-préférence à profiter de leur position avantageuse pour la navigation.
-Cependant leur courage leur a fait dans la suite conquérir quelques
-plaines des environs, par les mêmes moyens qui leur valurent la
-fondation de plusieurs villes. Du nombre de ces villes sont celle
-qu'ils fondèrent en Ibérie[90] pour se prémunir contre les Ibères; et
-elles reçurent aussi d'eux le culte de la Diane d'Éphèse et tous les
-autres rites grecs, tels qu'ils les observaient dans leur patrie, sans
-excepter les sacrifices. Il en est de même des villes qu'ils fondèrent
-dans la Gaule, telles que _Rhode_[91], _Agatha_[92], pour contenir les
-barbares[93] qui habitent les environs du Rhône, ainsi que de
-_Taurentium_[94], d'_Olbia_[95], d'_Antipolis_[96] et de _Nicæa_[97],
-qu'ils bâtirent dans le dessein de se garantir des incursions des
-Salyens[98] et des Ligures[99] qui habitent les Alpes.
-
- [90] L'Ibérie ou l'Espagne. Ces villes sont: _Hemeroscopium_
- (Denia), _Emporium_ (Ampurias), _Rhode_ (Rosas).
-
- [91] Rhode était bâtie sur le Rhône (Rhodanus), et lui donna sans
- doute son nom; la position de cette ville est inconnue.
-
- [92] Agde.
-
- [93] Les Grecs et les Romains appelaient barbares tous les
- peuples qui n'appartenaient pas à leur civilisation.
-
- [94] Torento, aujourd'hui en ruines, au fond du golfe des Lèques.
-
- [95] Eoube.
-
- [96] Antibes.
-
- [97] Nice. Ces quatre villes étaient situées sur la côte de
- Provence.
-
- [98] Peuple des environs d'Aix.
-
- [99] Les Ligures étaient d'origine ibérienne, et couvraient une
- partie du Roussillon, du Languedoc, de la Provence et du pays de
- Gênes.
-
-Marseille possède encore des chantiers et un arsenal de marine.
-Autrefois on y voyait aussi un grand nombre de vaisseaux, d'armes de
-toutes espèces, de machines propres à la navigation et aux siéges.
-C'est à l'aide de ces moyens que les Marseillais se soutinrent contre
-les barbares et qu'ils s'acquirent l'alliance des Romains, auxquels
-ils rendirent de grands services, et qui les aidèrent à leur tour à
-s'agrandir. En effet, Sextius, après avoir défait les Salyens, fonda,
-non loin de Marseille, une ville qui tire son nom de ce général[100]
-et des eaux thermales qui s'y trouvent, et dont quelques-unes, dit-on,
-ont perdu leur chaleur. Il mit dans cette nouvelle ville une garnison
-romaine; il chassa de la côte qui conduit de Marseille en Italie les
-barbares, que les Marseillais seuls n'avaient pu entièrement
-repousser, et céda aux Marseillais le terrain qu'ils avaient été
-obligés d'abandonner.
-
- [100] Aix, en latin _Aquæ Sextiæ_, les Eaux Sextiennes ou de
- Sextius.
-
-Dans la citadelle de Marseille, on voit déposée quantité de
-dépouilles, fruits des victoires que les flottes marseillaises ont
-remportées à diverses époques sur ceux qui leur disputaient
-injustement la mer[101]. Jadis les Marseillais étaient florissants, et
-ils jouissaient de plus de l'avantage d'être unis avec les Romains
-par les liens d'une amitié particulière.
-
- [101] Marseille soutint de longues luttes contre les Étrusques et
- les Carthaginois; ces guerres furent causées par des raisons
- commerciales.
-
-Cette prospérité a en grande partie diminué, depuis que dans la guerre
-de Pompée contre César[102] les Marseillais eurent embrassé le parti
-du premier. Cependant ils conservent encore quelques traces de leur
-ancienne industrie pour ce qui regarde la fabrication des machines de
-guerre et de tout ce qui sert à la marine; mais ils s'en occupent avec
-beaucoup moins d'ardeur, parce que ce genre d'occupation perd tous les
-jours de son intérêt, à mesure que les barbares leurs voisins, soumis
-aux Romains, se civilisent et quittent les armes pour s'occuper
-d'agriculture.
-
- [102] Marseille s'était déclarée pour Pompée contre César,
- celui-ci l'assiégea, et fut d'abord repoussé. Obligé de partir
- pour l'Espagne, il laissa à ses lieutenants le soin de continuer
- le siége et de prendre la ville.
-
-Une preuve de ce que je viens de dire est ce qui se passe aujourd'hui
-à Marseille. Tous ceux qui y jouissent de quelque considération
-s'appliquent à l'éloquence et à la philosophie; et cette ville, qui
-était autrefois l'école des barbares et communiquait aux Gaulois le
-goût des lettres grecques, à tel point que ceux-ci rédigeaient en grec
-jusqu'à leurs contrats[103], oblige aujourd'hui les plus illustres
-Romains même de préférer pour leur instruction le voyage de Marseille
-à celui d'Athènes. Les Gaulois, excités par cet exemple, et profitant
-d'ailleurs du loisir que la paix leur procure, emploient volontiers
-leur temps à des occupations semblables; et cette émulation a passé
-des particuliers à des villes entières[104]; car non-seulement les
-personnes privées, mais les communautés des villes font venir à leurs
-frais des professeurs de lettres et de sciences ainsi que des
-médecins.
-
- [103] Ceci ne doit s'appliquer qu'aux Gaulois de la Province
- Romaine, c'est-à-dire du midi.
-
- [104] Autun (Bibracte), Toulouse, Lyon, Bordeaux, Nîmes, Vienne,
- Arles, Narbonne avaient des écoles justement célèbres.
-
-Quant à la vie simple des Marseillais et à la sagesse de leur
-conduite[105], en voici une grande preuve. Chez eux, la plus forte dot
-n'excède pas la somme de cent pièces d'or[106]; ils y en ajoutent
-cinq[107] pour les habits et autant pour les ornements en or.
-
- [105] Plus lard, le luxe et la dissolution des mœurs firent de
- tels progrès à Marseille, qu'il s'établit deux proverbes: _Tu
- viens de Marseille_, _Tu devrais faire le voyage de Marseille_,
- qu'on appliquait aux débauchés.
-
- [106] 2,500 francs.
-
- [107] 125 francs.
-
-César et ses successeurs, malgré les sujets de plainte que les
-Marseillais leur avaient donnés pendant la guerre, les ont traités
-avec modération, en considération de leur ancienne amitié, et ils les
-ont maintenus dans la liberté de se gouverner selon leurs anciennes
-lois; de manière que ni Marseille ni les villes qui en dépendent ne
-sont soumises aux gouverneurs que Rome envoie dans la Narbonnaise.
-
- STRABON, _Géographie_, liv. VI, ch. 3.
-
-
-RÉVOLTE DE SACROVIR.
-
- 21 ap. J.-C.
-
-Cette même année, le poids de leurs dettes jeta les Gaulois dans un
-commencement de révolte. Les plus ardents instigateurs furent Sacrovir
-chez les Éduens[108], et Florus chez les Trévires[109], tous deux
-distingués par leur naissance et par les belles actions de leurs
-ancêtres, à qui elles avaient valu le titre de citoyen romain, dans le
-temps que cette récompense se donnait rarement et toujours au mérite.
-Ces deux hommes, après de secrètes conférences, après s'être associés
-les plus entreprenants, tous ceux à qui la misère ou la crainte des
-supplices ne laissait de ressources que le crime, conviennent entre
-eux de faire soulever, Florus les Belges, Sacrovir les Gaulois de son
-voisinage. Se mêlant donc dans toutes les assemblées générales et
-particulières, ils se répandaient en discours séditieux sur la
-prolongation des impôts, sur l'énormité des usures, sur l'orgueil et
-la cruauté des présidents[110]. «Le soldat romain, disaient-ils, était
-en proie aux dissensions depuis qu'il avait appris la mort de
-Germanicus; jamais l'occasion ne fut plus favorable pour recouvrer
-leur liberté; ne voyaient-ils pas eux-mêmes combien les Gaules étaient
-florissantes, l'Italie dénuée de ressources, le peuple de Rome
-efféminé, et que les étrangers faisaient seuls la force de ses
-armées?»
-
- [108] Bourgogne.
-
- [109] Pays de Trèves.
-
- [110] Gouverneurs de province.
-
-Il n'y eut presque pas de cité où ils ne portèrent les semences de
-cette révolte; mais les Andécaves et les Turons[111] éclatèrent les
-premiers. Le lieutenant Acilius, avec la cohorte qui était en garnison
-à Lyon, fit rentrer les Andécaves dans le devoir. Ce même Acilius
-défit aussi les Turons avec un corps de légionnaires que Varron,
-lieutenant de l'armée de la Germanie inférieure, lui avait envoyé et
-avec les secours fournis par les grands de la Gaule[112], qui, en
-attendant une occasion plus favorable, voulurent masquer leur
-défection. Il n'y eut pas jusqu'à Sacrovir qui ne signalât son zèle.
-On le vit combattre pour nous la tête découverte; ce qu'il faisait,
-disait-il, par ostentation de bravoure; mais les prisonniers lui
-reprochaient de ne s'être fait ainsi reconnaître des siens que pour
-n'être point en butte à leurs traits. Sur ce sujet on consulta Tibère,
-qui négligea l'avis, et par sa négligence fomenta la rébellion.
-
- [111] Habitants des cités d'Angers et de Tours.
-
- [112] _Primores Galliarum._
-
-Pendant ce temps, Florus poursuivait ses projets. On avait levé à
-Trèves un corps de cavalerie, qu'on disciplinait suivant la méthode
-romaine. Il mit en œuvre la séduction pour l'engager à massacrer les
-marchands Romains et à commencer la guerre. Quelques-uns se laissèrent
-corrompre; la plupart restèrent fidèles. Il n'en fut pas ainsi de ses
-clients et d'une foule de malheureux perdus de dettes, qui prirent les
-armes. Florus se disposait à gagner avec eux la forêt des Ardennes,
-mais les légions des deux armées de Varron et de Silius, arrivant par
-des chemins opposés, lui fermèrent le passage. On avait aussi envoyé
-en avant, avec un corps d'élite, Julius Indus, qui était de la cité de
-Trèves, comme Florus, et son ennemi personnel, et par là même plus
-ardent à nous servir. Celui-ci eut bientôt dissipé cette multitude,
-qui n'était encore qu'un attroupement. Florus en se tenant caché
-trompa quelque temps les recherches du vainqueur. Enfin, voyant toutes
-les issues occupées par les soldats, il se tua de sa propre main.
-Ainsi finit la révolte des Trévires.
-
-Celle des Éduens fut plus sérieuse, et par la puissance de ce peuple,
-et par l'éloignement de nos forces[113]. Sacrovir, avec les
-auxiliaires de sa nation, s'était emparé d'Autun. Cette capitale des
-Gaules, en le rendant maître de toute la jeune noblesse qu'y rassemble
-la réputation de ses écoles, lui répondait des familles. On avait
-fabriqué des armes secrètement: il les fit distribuer aux habitants.
-On rassembla 40,000 hommes, dont le cinquième était armé comme nos
-légionnaires; le reste avait des épieux, des couteaux et d'autres
-armes de chasseur. Il y joignit les crupellaires. C'est ainsi qu'on
-nomme des esclaves destinés au métier de gladiateur, qu'on revêt,
-suivant l'usage du pays, d'une armure complète de fer, qui les rend
-impénétrables aux coups, mais incapables d'en porter eux-mêmes. Ces
-forces s'augmentaient par l'ardeur d'une foule de Gaulois des villes
-voisines, qui sans être autorisés publiquement par leur cité venaient
-séparément offrir leurs services, et par la mésintelligence de nos
-généraux qui se disputaient le commandement. Enfin Varron, infirme et
-vieux, le céda à Silius, qui était dans la vigueur de l'âge.
-
- [113] Toutes les légions étaient établies le long du Rhin.
-
-Cependant, à Rome ce n'était pas seulement, disait-on, Trèves et Autun
-qui se révoltaient, c'étaient les soixante-quatre cités de la Gaule;
-elles se liguaient avec les Germains; elles allaient entraîner les
-Espagnes; on enchérissait encore sur les exagérations ordinaires de la
-renommée. Les bons citoyens gémissaient par intérêt pour la patrie;
-mais une foule de mécontents, dans l'espoir d'un changement, se
-réjouissaient de leurs dangers même, et tous s'indignaient qu'au
-milieu de ces grands mouvements, de viles délations occupassent tous
-les soins de Tibère. Irait-il aussi dénoncer Sacrovir au sénat, pour
-crime de lèse-majesté? Il s'était enfin trouvé des hommes de cœur qui
-opposaient leurs armes à ces lettres sanguinaires; la guerre même
-valait mieux qu'une paix si malheureuse. Tibère, bravant ces rumeurs,
-affecta encore plus de sécurité; il ne changea ni de lieu ni de
-visage; il continua ses fonctions ordinaires, soit fermeté d'âme, soit
-qu'il sût le péril moindre qu'on l'avait publié.
-
-Silius, ayant fait prendre les devants à un corps d'auxiliaires,
-marche avec deux légions, et dévaste le territoire des Séquanes[114],
-les plus proches voisins, les alliés des Éduens, et qui avaient aussi
-pris les armes. De là il gagna Autun à grandes journées; les
-porte-enseigne, les moindres soldats signalaient à l'envi leur
-impatience; ils s'indignaient des retardements de la nuit, des haltes
-accoutumées; ils demandaient la présence de l'ennemi, ne voulant pour
-vaincre que voir et être vus. A douze milles d'Autun, on découvrit
-dans une plaine l'armée de Sacrovir. Il avait placé les cohortes sur
-les ailes, sur le front ses hommes couverts de fer, et le reste
-derrière. Lui-même, sur un cheval superbe, entouré des principaux
-chefs, parcourait tous les rangs; il rappelait à chacun les anciens
-exploits des Gaulois, et tout le mal qu'ils avaient fait aux Romains;
-combien la liberté serait glorieuse après la victoire, et la servitude
-plus accablante après une nouvelle défaite.
-
- [114] Franche-Comté.
-
-Son discours ne fut ni long ni d'un grand effet; car les légions
-s'avançaient en bataille, et ce ramas d'habitants sans discipline,
-sans la moindre connaissance de la guerre, déjà ne voyait plus,
-n'entendait plus rien. De son côté, Silius, quoique des espérances si
-bien fondées rendissent toute exhortation superflue, ne cessait de
-crier qu'il serait honteux pour les vainqueurs de la Germanie de
-regarder des Gaulois comme un ennemi; qu'une cohorte avait suffi
-contre les Turons rebelles, une seule division de cavalerie contre les
-Trévires, quelques hommes de cette même armée contre les Séquanes; que
-les riches et voluptueux Éduens étaient encore moins redoutables.
-«Romains, la victoire est à vous, dit-il; je vous recommande les
-fuyards.» Un grand cri s'élève à ce discours. La cavalerie enveloppe
-les flancs, l'infanterie attaque le front de l'ennemi. Les ailes ne
-firent aucune résistance; on fut un peu arrêté par les crupellaires,
-dont l'armure résistait au javelot et à l'épée; mais les soldats,
-saisissant des coignées et des haches, enfoncent ces murailles de fer,
-fendent le corps avec l'armure; d'autres, avec des leviers et des
-fourches, culbutent ces masses lourdes et immobiles, qui une fois
-renversées restaient comme mortes, sans pouvoir faire le moindre
-effort pour se relever. Sacrovir, avec ses plus fidèles amis, se sauva
-d'abord à Autun, et de là, craignant d'être livré, dans une villa
-voisine; il s'y poignarda lui-même; les autres s'entretuèrent. Le feu
-qu'ils avaient mis aux bâtiments servit à tous de bûcher.
-
-Pour lors, enfin, Tibère fit part au sénat de ces événements,
-annonçant la révolte avec la soumission; n'ajoutant, n'ôtant rien à la
-vérité, rendant justice à la bravoure, à la fidélité de ses
-lieutenants, comme aussi à la sagesse de ses propres mesures. En même
-temps il expliqua pourquoi ni lui ni Drusus n'étaient point partis; il
-allégua la dignité de l'empire, qui ne permettait point à ses chefs de
-quitter, pour quelques troubles dans une ou deux villes, la capitale
-d'où l'on surveillait tout l'État. Il ajouta que maintenant qu'on ne
-pouvait plus attribuer son départ à la crainte, il irait voir le
-désordre et le réparer.
-
- TACITE, _Annales_, liv. III; traduit par Dureau de la Malle.
-
-
-FOLIES DE CALIGULA DANS LES GAULES.
-
- 39 et 40 ap. J.-C.
-
-Caligula ne s'essaya qu'une seule fois à la guerre et aux affaires
-militaires; encore ce ne fut pas à la suite d'un projet arrêté. Étant
-allé voir le bois sacré et le fleuve Clitumnus[115], il avait poussé
-jusqu'à Mevania[116]; là, il lui vint à l'esprit de compléter la garde
-batave qu'il avait autour de lui, et sur-le-champ il entreprit son
-expédition de Germanie. Sans aucun délai, il leva de toutes parts des
-légions et des troupes auxiliaires, se montra fort sévère sur le
-recrutement, fit en tous genres des approvisionnements tels qu'on n'en
-avait jamais vu, et se mit en route. Il marchait parfois avec tant de
-préoccupation et si rapidement, que pour le suivre les cohortes
-prétoriennes se virent contraintes, contre l'usage, de mettre leurs
-enseignes sur des bêtes de somme. Quelquefois aussi, il s'avançait
-avec tant de négligence et de mollesse, que huit personnes portaient
-sa litière, et qu'il exigeait du peuple des villes voisines qu'on
-balayât les chemins et qu'on les arrosât pour lui épargner la
-poussière.
-
- [115] Dans l'Ombrie.
-
- [116] Bevagna, dans l'État de l'Église.
-
-Lorsqu'il fut arrivé au camp, il congédia ignominieusement ceux de ses
-lieutenants qui avaient amené leurs troupes trop tard, car il voulait
-se montrer chef exact et sévère. Mais à la revue qu'il fit de son
-armée il prétexta la vieillesse et la faiblesse des centurions d'un
-âge mur, et leur enleva leurs places de primipiles. Quelques-uns même
-n'avaient plus que quelques jours à servir pour accomplir leur temps.
-Il accusa les autres de cupidité, et restreignit à 6,000
-sesterces[117] les avantages de la retraite. Du reste, il se borna
-pour tout exploit à recevoir la soumission d'Adminius, fils de
-Cynobellinus, roi des Bretons, qui, chassé par son père, s'était enfui
-avec fort peu de troupes. Néanmoins, comme si on lui eût livré
-l'île[118] tout entière, Caligula écrivit à Rome des lettres
-pompeuses, ordonna aux courriers de se rendre en char au forum et
-jusqu'à la curie, et de ne remettre ces dépêches aux consuls que dans
-le temple de Mars et en plein sénat.
-
- [117] 1,168 francs.
-
- [118] La Grande-Bretagne.
-
-Bientôt, ne sachant plus contre qui faire la guerre, il ordonna qu'on
-fît passer le Rhin à quelques Germains de sa garde, et qu'on les
-cachât, afin qu'après son dîner on vînt avec le plus grand trouble lui
-annoncer que l'ennemi était là. Cela fut fait. Aussitôt il se
-précipita avec ses amis et une partie des cavaliers prétoriens dans le
-bois le plus voisin. Après y avoir coupé des arbres et les avoir ornés
-en forme de trophées, il revint à la lueur des flambeaux, accusant de
-timidité et de lâcheté ceux qui ne l'avaient pas suivi. Quant aux
-compagnons qui avaient participé à sa victoire, il imagina pour eux un
-genre de couronnes, qu'il nomma d'un nom nouveau. Ces couronnes
-étaient ornées des images du soleil, de la lune et des astres, et il
-les appela exploratoires. Une autre fois, il fit enlever de l'école et
-partir secrètement quelques jeunes otages; puis, quittant tout à coup
-le festin, il les poursuivit avec sa cavalerie, et les ramena chargés
-de chaînes, comme s'il les eût saisis dans leur fuite. Il ne garda pas
-plus de mesure dans cette comédie que dans tout le reste. Lorsqu'on
-revint à table, il dit à ceux qui lui annonçaient que la troupe était
-réunie, de s'asseoir cuirassés comme ils étaient. Il cita dans cette
-occasion un vers fort connu de Virgile, les engageant à «se conserver
-pour des temps plus heureux». Cependant il publia un édit très-sévère
-contre le sénat et le peuple, sur ce qu'ils s'adonnaient à des excès
-de table, au cirque, au théâtre, et se reposaient doucement pendant
-que César combattait.
-
-Enfin, comme s'il voulait terminer la guerre d'un coup, il rangea son
-armée en bataille sur le rivage de l'Océan, et disposa les machines et
-les balistes. Personne ne savait ni ne soupçonnait ce qu'il allait
-entreprendre; tout à coup il ordonna de ramasser des coquillages, et
-d'en remplir les casques et les poches. «C'étaient, disait-il, les
-dépouilles de l'Océan; on les devait au Capitole.» Pour marquer sa
-victoire, il éleva une très-haute tour, au sommet de laquelle des feux
-devaient, comme sur le phare[119], briller pendant les nuits, pour
-diriger la course des vaisseaux[120]. Il décerna aussi des récompenses
-aux soldats; chacun eut cent deniers (70 fr.). Alors, comme s'il eût
-dépassé toutes les libéralités des temps passés, il leur dit:
-«Allez-vous-en joyeux, allez-vous-en riches.»
-
- [119] D'Alexandrie.
-
- [120] Cette tour s'est écroulée en 1644. Le dessin se trouve dans
- le _magasin pittoresque_, 1847, p. 332.
-
-Occupé désormais du soin de son triomphe, il ne se contenta pas
-d'emmener les captifs et les transfuges barbares; il choisit les
-Gaulois les plus grands et, comme il le disait, de la tournure la plus
-triomphale, quelques-uns même des plus illustres familles, et les
-réserva pour le cortége. Non-seulement il les contraignit à se teindre
-les cheveux en blond[121], il leur fit encore apprendre la langue
-germanique, et leur imposa des noms barbares. Enfin il écrivit à ses
-gens d'affaires «de préparer son triomphe avec le moins de frais
-possible, mais de le faire tel que jamais on n'en eût vu de pareil,
-puisqu'ils avaient le droit de disposer des biens de tous».
-
- SUÉTONE.
-
- [121] Pour ressembler aux Germains, qui étaient blonds.
-
-
-PREMIÈRE PERSÉCUTION DES CHRÉTIENS DANS LA GAULE.
-
- 177 ap. J.-C.
-
- Vers l'année 160, l'église d'Asie Mineure envoya en Gaule les
- premiers missionnaires. Le christianisme s'établit à Lyon, où saint
- Pothin et saint Irénée, disciples de saint Polycarpe, qui l'était
- lui-même de saint Jean, fondèrent la première église des Gaules.
- L'église de Lyon a conservé dans sa liturgie, jusqu'à ces dernières
- années, les traces de son origine grecque. A peine établi dans la
- Gaule, le christianisme y fut persécuté.
-
- LETTRE DES CHRÉTIENS DE VIENNE ET DE LYON AUX CHRÉTIENS D'ASIE.
-
- _Les serviteurs de Jésus-Christ qui demeurent à Vienne et à Lyon,
- dans la Gaule, aux frères d'Asie et de Phrygie qui ont la même
- foi et la même espérance, paix, grâce et gloire de la part de
- Notre Seigneur Jésus-Christ._
-
-L'animosité des païens était telle contre nous, que l'on nous chassait
-des maisons particulières, des bains, de la place publique, et qu'en
-général on ne souffrait pas qu'aucun de nous parût en quelque lieu que
-ce fût. Les plus faibles se sauvèrent, les plus courageux s'exposèrent
-à la persécution. D'abord le peuple s'emportait contre eux en
-confusion et en grandes troupes, par des cris et des coups, les
-tirant, les pillant, leur jetant des pierres, les enfermant et faisant
-tout ce que peut une multitude effarouchée. On les mena dans la place,
-où ils furent examinés publiquement par le tribun et par les
-magistrats de la ville, et ayant confessé, ils furent mis en prison
-jusques à la venue du gouverneur. Ensuite ils lui furent présentés; et
-comme il les traitait cruellement, Vettius Epagatus, jeune homme d'une
-vie irréprochable et d'un grand zèle, ne le put souffrir, et demanda
-d'être écouté pour les défendre et pour montrer qu'il n'y a aucune
-impiété chez nous. Tous ceux qui étaient autour du tribunal
-s'écrièrent contre lui, car il était fort connu, et le gouverneur, au
-lieu de recevoir sa requête, lui demanda seulement s'il était aussi
-chrétien? Vettius le confessa à haute voix, et fut mis au nombre des
-martyrs, avec le titre d'avocat des chrétiens. Il y en eut environ dix
-qui tombèrent par faiblesse, étant mal préparés au combat. Leur chute
-nous affligea sensiblement, et abattit le courage des autres qui,
-n'étant pas encore pris, assistaient les martyrs et ne les quittaient
-point malgré tout ce qu'il fallait souffrir. Nous étions tous dans de
-grandes alarmes, à cause de l'incertitude de la confession; nous
-n'avions pas peur des tourments, mais nous regardions la fin, et nous
-craignions que quelqu'un ne tombât. On faisait tous les jours des
-captures, en sorte que l'on rassembla tous les bons sujets des deux
-églises qui les soutenaient principalement.
-
-Avec les chrétiens on prit aussi quelques païens qui les servaient,
-car le gouverneur avait fait une ordonnance publique de les chercher
-tous. Ces esclaves païens, craignant les tourments qu'ils voyaient
-souffrir aux fidèles et poussés par les soldats, accusèrent faussement
-les chrétiens des festins de Thyeste, c'est-à-dire des repas de chair
-humaine, et de tout ce qu'il ne nous est permis ni de dire, ni de
-penser, ni même de croire que jamais des hommes l'aient commis. Ces
-calomnies étant divulguées, tout le peuple fut saisi de fureur contre
-nous; en sorte que s'il y en avait qui gardassent encore quelque
-mesure d'amitié, ils s'emportaient alors frémissant de rage. On voyait
-l'accomplissement de la prophétie du Sauveur: «que ceux qui feraient
-mourir ses disciples croiraient rendre service à Dieu». (SAINT JEAN,
-XVI, 21.)
-
-Ceux que la fureur du peuple, du gouverneur et des soldats attaqua le
-plus violemment furent: Sanctus, diacre, natif de Vienne; Maturus,
-néophyte; Attalus, né à Pergame, mais qui avait toujours été le
-soutien de ces églises; et Blandine, esclave. Nous tous et
-principalement sa maîtresse, qui était du nombre des martyrs, nous
-craignions qu'elle n'eût pas même la hardiesse de confesser, à cause
-de la faiblesse de son corps. Cependant elle mit à bout ceux qui l'un
-après l'autre lui firent souffrir toutes sortes de tourments, depuis
-le matin jusqu'au soir. Ils se confessaient vaincus, ne sachant plus
-que lui faire; ils admiraient qu'elle respirât encore, ayant tout le
-corps ouvert et disloqué, et témoignaient qu'une seule espèce de
-torture était capable de lui arracher l'âme, bien loin qu'elle en dût
-souffrir tant et de si fortes. Pour elle, la confession du nom
-chrétien la renouvelait; son rafraîchissement et son repos était de
-dire: «Je suis chrétienne, et il ne se fait point de mal parmi nous.»
-Ces paroles semblaient la rendre insensible.
-
-Le diacre Sanctus souffrit aussi des tourments excessifs. Les païens
-espéraient par là en tirer quelque parole indigne de lui, mais il eut
-une telle fermeté que jamais il ne leur dit ni son nom, ni sa nation,
-ni la ville d'où il était, ni s'il était libre ou esclave. A toutes
-ces questions il répondit en latin: «Je suis chrétien.» Ils ne
-l'entendirent jamais dire autre chose. Le gouverneur et les bourreaux
-en furent tellement irrités contre lui que, ne sachant plus que lui
-faire, ils lui appliquèrent enfin sur les parties les plus délicates
-des lames de cuivre embrasées. Ainsi brûlé, il demeurait immobile et
-ferme dans la confession. Son corps était tout plaie et meurtrissure,
-tout retiré, et il n'y paraissait plus de figure humaine. Quelques
-jours après, les païens voulurent le remettre à la gêne[122], croyant
-le vaincre en appliquant les mêmes tourments à ces plaies enflammées
-qui ne pouvaient pas même souffrir d'être touchées avec les mains, ou
-du moins qu'il mourrait dans les tourments et épouvanterait les
-autres. Mais contre toute apparence, son corps se redressa et se
-rétablit à la seconde gêne; il reprit sa première forme et l'usage de
-ses membres; en sorte qu'il semblait que ce fût plutôt le panser que
-le tourmenter.
-
- [122] A la torture.
-
-Biblis, l'une de ceux qui avaient nié, fut appliquée à la gêne, pour
-lui faire avouer les impiétés dont on accusait les chrétiens. Les
-tourments la réveillèrent comme d'un profond sommeil; ces douleurs
-passagères la firent penser aux peines éternelles de l'enfer. «Et
-comment, dit-elle, mangerions-nous des enfants, nous à qui il n'est
-pas même permis de manger le sang des bêtes?» Dès lors elle se
-confessa chrétienne, et fut mise avec les martyrs. (Les chrétiens
-observaient encore alors, et plusieurs siècles après, la défense de
-manger du sang, portée par l'ancienne loi et confirmée par le concile
-des apôtres.)
-
-Les tourments se trouvant inutiles par la vertu de Jésus-Christ et la
-patience des martyrs, on les enferma dans une prison obscure et
-incommode; on leur mit les pieds dans des entraves de bois, les
-étendant jusqu'au cinquième trou, et on les traita si cruellement, que
-la plupart furent étouffés dans la prison. Quelques-uns après avoir
-été si violemment tourmentés, qu'ils semblaient ne pouvoir vivre,
-quand ils auraient été pansés avec tout le soin imaginable,
-demeurèrent dans la prison, privés de tout secours humain, mais
-tellement fortifiés par le Seigneur qu'ils consolaient et
-encourageaient les autres. D'autres, tout frais et nouvellement pris,
-dont les corps n'avaient point été maltraités, ne pouvaient souffrir
-l'incommodité de la prison, et y mouraient.
-
-Pothin, évêque de Lyon, fut de ce nombre. Il était âgé de plus de
-quatre-vingt-dix ans, faible et infirme, en sorte qu'à peine
-pouvait-il respirer. Le zèle et le désir du martyre le fortifiaient.
-Il fut traîné devant le tribunal, conduit par les magistrats et
-regardé de tout le peuple, qui jetait toutes sortes d'imprécations
-contre lui, comme si c'eût été Jésus-Christ même. Il rendit témoignage
-à la vérité; et comme le gouverneur lui demanda qui était le Dieu des
-chrétiens, il dit: «Si vous en êtes digne, vous le connaîtrez.» Alors
-on ne l'épargna plus, il fut traîné et battu de tous côtés. Ceux qui
-étaient proche le frappaient des mains et des pieds, sans aucun
-respect pour son âge. Ceux qui étaient loin lui jetaient ce qu'ils
-trouvaient dans leurs mains. Tous croyaient commettre une grande
-impiété s'ils manquaient à l'insulter, pensant venger ainsi leurs
-dieux. A peine respirait-il encore quand il fut jeté dans la prison,
-et il y rendit l'âme deux jours après.
-
-Dans cette prison étaient avec les martyrs ceux qui avaient renié la
-première fois qu'ils avaient été pris; car en ce temps-là il ne
-servait de rien de nier. Ceux qui avaient confessé étaient enfermés
-comme chrétiens, sans être accusés d'autre chose; ceux-ci étaient
-gardés comme des meurtriers et des scélérats. En sorte que les uns
-étaient soulagés par la joie de leur confession, par l'espérance des
-promesses, par l'amour pour Jésus-Christ et par l'esprit du Père; les
-autres étaient tourmentés par leur conscience. Cette différence
-paraissait au dehors. Les uns avaient le visage gai et plein de
-dignité et de grâce, plutôt ornés que chargés de leurs chaînes;
-répandant une bonne odeur, qui faisait croire à quelques-uns qu'ils se
-servaient de parfums; les autres étaient tristes, abattus et
-défigurés; les païens même leur reprochaient leur lâcheté. Ce
-spectacle confirmait les autres chrétiens.
-
-On tira premièrement de prison quatre martyrs pour les exposer aux
-bêtes, en un spectacle qui fut donné exprès pour les nôtres. Ces
-quatre furent Maturus, Sanctus, Blandine et Attale. Maturus et Sanctus
-passèrent de nouveau par tous les tourments, dans l'amphithéâtre,
-comme s'ils n'avaient rien souffert auparavant. Ils furent traînés par
-les bêtes. On leur fit souffrir tous les maux que le peuple enragé
-demandait par divers cris, les uns d'un côté, les autres d'un autre,
-et surtout la chaise de fer, où on les fit rôtir, en sorte que l'odeur
-frappait les spectateurs; mais ils n'en étaient que plus furieux. Ils
-ne purent toutefois tirer autre parole de Sanctus que la confession
-qu'il avait accoutumé de faire dès le commencement. Enfin ces deux
-martyrs, après avoir longtemps résisté, furent immolés ce jour-là,
-ayant tenu lieu, dans ce spectacle, de tous les divers combats de
-gladiateurs.
-
-Blandine fut attachée à une pièce de bois, pour être dévorée par les
-bêtes; et ce spectacle donnait courage aux martyrs, à qui elle
-représentait le Sauveur crucifié. On la traitait ainsi parce qu'elle
-était esclave. Aucune des bêtes ne la toucha; elle fut détachée et
-remise dans la prison. Le peuple demandait instamment Attale, car il
-était connu. On lui fit faire le tour de l'amphithéâtre avec un
-écriteau devant lui, où était en latin: «C'est le chrétien Attale.» Le
-peuple frémissait contre lui, mais le gouverneur ayant appris qu'il
-était citoyen romain, le fit remettre en prison avec les autres,
-attendant la réponse de l'empereur[123], à qui il avait écrit à leur
-sujet.
-
- [123] Marc-Aurèle.
-
-En cet état, les martyrs firent paraître leur humilité et leur
-charité. Ils désiraient tellement d'imiter Jésus-Christ, qu'après
-avoir confessé son nom, non-seulement une fois ou deux, mais plusieurs
-fois, ayant été exposés aux bêtes, brûlés, couverts de plaies, ils ne
-s'attribuaient pas le nom de martyrs et ne nous permettaient pas de le
-leur donner. Mais si quelqu'un de nous les nommait martyrs, en leur
-écrivant ou en leur parlant, ils s'en plaignaient amèrement. Ils
-cédaient ce titre à Jésus-Christ, le vrai et fidèle témoin, le premier
-né d'entre les morts, le chef de la vie divine, et faisaient mention
-de ceux qui étaient déjà sortis du monde. «Ceux-là, disaient-ils, sont
-martyrs que Jésus-Christ a daigné recevoir dans la confession de son
-nom, la scellant ainsi par leur mort; nous autres ne sommes que de
-petits confesseurs.» Ils priaient les frères avec larmes, de faire
-pour eux de ferventes prières afin qu'ils souffrissent jusqu'à la fin,
-et ils montraient par leurs actions la force du martyre, parlant aux
-païens avec grande liberté. Ils étaient remplis de la crainte de Dieu
-et s'humiliaient sous sa main puissante, excusant tout le monde,
-n'accusant personne et priant pour ceux qui les maltraitaient. Leur
-plus grande application était de retirer de la gueule de l'enfer ceux
-qu'il semblait avoir engloutis; car ils ne s'élevait pas de gloire
-contre ceux qui étaient tombés, mais ils suppléaient aux besoins des
-autres par leur abondance, leur montrant une tendresse maternelle et
-répandant pour eux beaucoup de larmes devant le Père céleste. Leur
-patience et leurs exhortations donnèrent du cœur à ceux qui avaient
-renié la foi, et les disposèrent à confesser.
-
-Entre les martyrs était un nommé Alcibiade, accoutumé à mener une vie
-très-austère et à ne prendre pour toute nourriture que du pain et de
-l'eau. Il voulait continuer dans la prison; mais Attale, après son
-premier combat de l'amphithéâtre, apprit par révélation qu'Alcibiade
-ne faisait pas bien de ne pas user des créatures de Dieu et qu'il
-était aux autres une occasion de scandale. Alcibiade se laissa
-persuader, et dès lors il mangea de tout avec actions de grâces. Dieu
-visitait les martyrs par ses faveurs, et le Saint-Esprit était leur
-conseil.
-
-La réponse de l'empereur vint cependant. Elle portait que l'on fît
-mourir ceux qui confesseraient, et que ceux qui nieraient fussent mis
-en liberté. Donc au commencement de l'assemblée des jeux solennels qui
-se tient en ce lieu-là, et qui est très-nombreuse, parce que toutes
-les nations y viennent, le gouverneur fit amener les martyrs à son
-tribunal, voulant encore les montrer au peuple et lui en donner le
-spectacle. Il les interrogea de nouveau, et fit couper la tête à tous
-ceux qui étaient citoyens romains; les autres furent envoyés aux
-bêtes. Il examina séparément ceux qui avaient nié, croyant n'avoir
-qu'à les renvoyer; mais, contre l'attente des païens, ils
-confessèrent, et furent joints à la troupe des martyrs. Quelques-uns
-demeurèrent dehors; mais ceux-là n'avaient jamais eu ni trace de foi,
-ni respect pour la robe nuptiale, ni pensée de la crainte de Dieu, et
-avaient déshonoré la religion par leur conduite.
-
-Pendant l'interrogatoire, un nommé Alexandre, phrygien de nation et
-médecin de profession, qui avait demeuré plusieurs années dans les
-Gaules et était connu de tout le monde par sa charité envers Dieu et
-sa liberté à publier la doctrine, car il avait part à la grâce
-apostolique, Alexandre étant près du tribunal, leur faisait des signes
-pour les exciter à la confession de Jésus-Christ, et se donnait tant
-d'action que tout le peuple le remarquait. Comme ils étaient indignés
-de voir que ceux qui avaient nié confessaient alors, ils s'écrièrent
-contre Alexandre, comme s'il en eût été cause. Le gouverneur se tourna
-vers lui, et lui demanda qui il était; il dit qu'il était chrétien, et
-le gouverneur, en colère, le condamna aux bêtes. Il entra donc le
-lendemain dans l'arène avec Attale, que le gouverneur exposa encore
-aux bêtes, par complaisance pour le peuple. Après avoir passé par tous
-les tourments que l'on pratiquait dans l'amphithéâtre, ils furent
-enfin égorgés. Alexandre ne jeta pas un soupir et ne dit pas le
-moindre mot, se contenta de s'entretenir avec Dieu en son cœur.
-Attale étant mis sur la chaise de fer, comme son corps brûlait et que
-l'odeur de la graisse s'élevait, il dit au peuple en latin: «Voilà ce
-que c'est de manger des hommes; c'est ce que vous faites ici; pour
-nous, nous ne mangeons point d'hommes et ne faisons aucun mal.» On lui
-demanda quel nom avait Dieu; et il répondit: «Dieu n'a pas un nom
-comme un homme.»
-
-Après eux tous, le dernier jour des gladiateurs, Blandine fut encore
-amenée avec un enfant d'environ quinze ans, nommé Ponticus. On les
-avait amenés tous les jours pour voir les supplices des autres, et on
-les voulait contraindre à jurer par les idoles. Comme ils demeurèrent
-fermes à les mépriser, le peuple entra en fureur contre eux, et, sans
-avoir égard ni à l'âge de l'un, ni au sexe de l'autre, ils les firent
-passer par tous les tourments, les pressant l'un après l'autre de
-jurer. Ils n'en purent venir à bout, car Ponticus était encouragé par
-Blandine, en sorte que tout le peuple s'en apercevait. Il souffrit
-donc tous les tourments, et rendit l'esprit. Blandine fut la dernière.
-Elle allait à la mort avec plus de joie qu'à un festin de noces. Après
-les fouets, les bêtes, la chaise ardente; enfin, on l'enferma dans un
-filet et on l'exposa à un taureau qui la secoua longtemps. Mais elle
-ne sentait rien de ce qu'on lui faisait, par l'espérance et
-l'attachement à ce qu'elle croyait et par les entretiens qu'elle avait
-avec Jésus-Christ. Enfin elle fut aussi égorgée; et les païens mêmes
-disaient qu'ils n'avaient jamais vu une femme tant souffrir.
-
-Ils ne furent pas contents de la mort des martyrs; ils étendirent la
-persécution sur leurs cadavres. Ceux qui avaient été étouffés dans la
-prison furent jetés aux chiens et gardés soigneusement nuit et jour,
-de peur que nous ne les enterrassions. Ils assemblèrent aussi les
-restes de ceux qui avaient souffert dans l'amphithéâtre, c'est-à-dire
-ce que les bêtes ou le feu avaient laissé de leurs membres déchirés ou
-réduits en charbon, et les têtes coupées des autres, avec leurs
-troncs. Ils firent garder tous ces restes pendant plusieurs jours par
-des soldats. Les uns frémissaient et grinçaient les dents en regardant
-ces reliques; les autres riaient et se moquaient, exaltant leurs
-idoles et leur attribuant la punition de leurs ennemis. Les plus
-raisonnables témoignaient quelque compassion, et leur faisaient des
-reproches en disant: «Où est leur Dieu? et que leur a servi cette
-religion qu'ils ont préférée à leur propre vie?» Cependant nous étions
-sensiblement affligés de ne pouvoir enterrer ces corps. La nuit n'y
-servait de rien. Les gardes ne se laissaient gagner ni par argent ni
-par prière; ils semblaient faire un grand profit si ces corps
-demeuraient sans sépulture. Après les avoir laissés à l'air, exposés
-en spectacle pendant six jours, ils les brûlèrent et les réduisirent
-en cendre, puis les jetèrent dans le Rhône afin qu'il n'en parût aucun
-reste sur la terre. Ils le faisaient pour ôter aux chrétiens
-l'espérance de la résurrection, qui leur donne, disaient-ils, la
-confiance de nous introduire une religion étrangère et nouvelle, de
-mépriser les tourments et d'aller à la mort avec joie. Voyons
-maintenant s'ils ressusciteront, si leur Dieu pourra les secourir et
-les tirer de nos mains.
-
- EUSÈBE, traduit par l'abbé Fleury, dans son _histoire
- ecclésiastique_, livre IV, chap. 12 à 15.
-
- Eusèbe, nommé évêque de Césarée en Palestine, en 315, a laissé une
- Histoire ecclésiastique (traduite en français par le président
- Cousin), une Chronique allant depuis la création du monde
- jusqu'à la 20e année du règne de Constantin[124], une Vie de
- Constantin, et la Préparation évangélique.
-
- [124] L'original grec est perdu; on a conservé heureusement la
- traduction latine que saint Jérôme en avait faite et une
- traduction en langue arménenne.
-
-
-CANTILÈNE,
-
-_Dans laquelle se trouve la première mention du nom des Franks_.
-
-Composée vers 241.
-
-Aurélien, étant alors tribun de la sixième légion gauloise, battit
-près de Mayence les Franks, qui ravageaient toute la Gaule; il en tua
-sept cents et en fit prisonniers trois cents, qu'il vendit à l'encan.
-Les soldats firent cette chanson à l'occasion de sa victoire:
-
-«Nous avons tué mille Franks et mille Sarmates ensemble;
-
-«Nous cherchons maintenant mille, mille, mille, mille, mille
-Perses[125].»
-
- FLAVIUS VOPISCUS, dans les écrivains de l'_Histoire Auguste_.
-
- [125] L'histoire des Franks est extrêmement obscure et disséminée
- dans les écrivains contemporains. A défaut d'un récit, nous
- essayerons de résumer dans cette note les événements principaux
- de l'histoire de ces barbares.
-
- C'est vers 240 que les tribus germaniques habitant entre le Rhin,
- le Mein, le Weser et la Lippe, formèrent entre elles une
- confédération et prirent le nom de Franks (_Franken_), mot dont le
- sens paraît répondre à celui du latin _ferox_, fier et belliqueux.
- Les tribus qui entrèrent dans cette confédération furent les
- Bructères, les Teuctères, les Chamaves, les Sicambres, les Cattes
- et les Angrivariens. Le pays des Franks prit le nom de _Francia_
- (France), conservé encore aujourd'hui dans celui de Franconie.
-
- Depuis 241 jusqu'en 287, les Franks s'emparent de la Batavie,
- pillent et dévastent la Belgique. En 287, l'empereur Maximien,
- malgré quelques avantages remportés sur eux, leur céda le pays
- dévasté des Trévires et des Nerviens, qui comprenait la partie de
- la Belgique entre Trèves et Tournay (Toxandrie), à titre de
- bénéfice militaire, c'est-à-dire à condition du service militaire
- et de l'obéissance envers l'empire.
-
- Constance Chlore, en 292, battit de nouveau les Franks, mais ne
- put pas les détruire ni les chasser; il les força à se soumettre à
- l'empire, et leur céda la Germanie inférieure, située entre la
- Meuse et le Rhin.
-
- Cependant les Franks d'outre-Rhin continuèrent à attaquer
- l'empire, et la guerre fut continuelle contre eux. Constantin
- (306-12) leur fit une guerre acharnée, livra aux bêtes, dans
- l'amphithéâtre de Trèves, deux de leur rois; mais il finit, comme
- ses prédécesseurs, par admettre un grand nombre de ces barbares
- dans les colonies militaires de la Belgique.
-
- Depuis lors les Franks fournissent de nombreux contingents aux
- armées impériales, et leurs rois ou chefs occupent d'importants
- emplois à la cour; l'un d'eux, le ripuaire Arbogaste (mort en
- 394), est le plus célèbre de ces rois franks vassaux de l'empire.
-
- En 358, Julien fit la guerre aux Salyens, dont le nom paraît alors
- pour la première fois dans l'histoire, et renouvela les traités en
- vertu desquels ils étaient établis depuis 287 dans le pays appelé
- la Toxandrie, c'est-à-dire entre la Meuse et l'Escaut. C'est la
- tribu établie dès cette époque dans la Toxandrie qui est la
- principale des tribus franques; c'est elle qui est le noyau de la
- nation, et qui deviendra sous Clovis le peuple prépondérant de la
- Gaule.
-
- Arbogaste, qui était général des forces militaires et le maître de
- l'empire, lutta contre les Franks d'outre-Rhin et battit leurs
- chefs Marcomer et Sunnon. En 407 les Franks essayèrent de défendre
- le Rhin contre les Vandales, les Suèves et les Alains, mais ils
- furent vaincus.
-
- Les désordres de l'empire (407-428) permirent aux Franks de
- secouer l'autorité romaine et de conquérir de nouveaux territoires
- dans la Belgique; les Salyens s'emparèrent de la Morinie,
- d'Amiens, Cambray, Tournay, Arras, et étendirent leur domination
- jusqu'à la Somme; les Ripuaires prirent Trèves et Cologne (413).
-
- En 428, Aétius, qui restaura pour un moment l'autorité impériale
- dans les Gaules, attaqua les Ripuaires, les battit, et les força
- de nouveau à reconnaître la suzeraineté de l'empire. En 431, il
- attaqua les Salyens, et battit à Helena leur roi Chlodion (Chloio,
- Chlogio, ou Clovis), qui résidait à Dispargum (Duisbourg?).
- Vaincus dans d'autres rencontres, les Salyens se soumirent, mais
- restèrent maîtres de tous les territoires qu'ils avaient conquis.
-
- C'est ainsi que s'accomplissaient les conquêtes des barbares. «Les
- empereurs, dit l'historien grec Procope, cité par M. de Pétigny,
- les empereurs ne pouvaient pas empêcher les barbares d'entrer dans
- les provinces; mais les barbares, de leur côté, ne croyaient point
- posséder en sûreté les terres qu'ils occupaient tant que le fait
- de leur possession n'avait pas été changé en droit par l'autorité
- impériale.»
-
- Les Franks Salyens et Ripuaires firent fidèlement leur devoir dans
- la guerre contre Attila. Mérovée, roi des Salyens, et bien
- probablement fils de Clodion, était particulièrement dévoué à
- Aétius. Après la mort de ce grand général, lâchement assassiné par
- l'empereur Valentinien, en 454, les Franks se crurent déliés de
- leurs obligations envers l'empire, et pillèrent la Belgique.
- Soumis de nouveau par Avitus et par Majorien, les Salyens, qui
- avaient chassé leur roi Childéric, prirent pour chef Egidius
- maître des milices de la Gaule, et à ce titre chef suprême de tous
- les barbares vassaux de l'empire. Egidius fut le dernier des
- officiers de l'empire qui ait su maintenir l'autorité du nom
- romain.
-
- Depuis 457 Egidius gouverna les Franks jusqu'en 464, qu'ils
- reprirent leur roi Childéric et qu'Egidius mourut, après avoir été
- battu par ses ancien sujets. A son tour, Childéric devint maître
- des milices vers 469. Peu après, l'empire s'écroula en Italie, et
- les monarchies barbares, jusque là vassales et fédérées de
- l'empire, devinrent indépendantes, et restèrent enfin maîtresses
- des territoires qu'elles avaient conquis. (Cf. l'ouvrage de M. de
- Pétigny déjà cité.)
-
-
-SAINT DENIS, PREMIER ÉVÊQUE DE PARIS.
-
- Vers 250.
-
-Saint Irénée, successeur de saint Pothin, donna une nouvelle vigueur à
-l'église des Gaules; mais après son martyre et les terribles
-persécutions de Septime Sévère et de Dèce, l'église des Gaules se
-trouva fort affaiblie; on n'y voyait vers le milieu du troisième
-siècle que peu d'églises et un assez petit nombre de chrétiens. La
-propagation de l'Évangile dans les Gaules se fit lentement, jusqu'à ce
-que la miséricorde divine y envoya saint Martin.
-
-L'état des églises des Gaules toucha les saints évêques des pays
-voisins, et le pape saint Fabien envoya sept évêques prêcher dans les
-Gaules. Ces sept apôtres furent saint Gatien de Tours, saint Trophime
-d'Arles, saint Paul de Narbonne, saint Saturnin de Toulouse, saint
-Denis de Paris, saint Austremoine de Clermont et saint Martial de
-Limoges. Des six évêques qui vinrent avec saint Denis, ce fut lui qui
-porta le plus loin la prédication de l'Évangile; car les autres étant
-demeurés dans les pays plus méridionaux, il s'avança jusqu'à Lutèce,
-capitale des Parisii, suivi de onze compagnons, parmi lesquels on
-remarque les saints Éleuthère et Rustique. Une persécution s'étant
-élevée tout d'un coup contre l'Église, comme on cherchait partout les
-chrétiens dans l'Occident, les persécuteurs trouvèrent saint Denis à
-Lutèce, et le prirent avec saint Rustique, prêtre, et saint Éleuthère,
-diacre. Le préfet Fescennius fit battre de verges le saint apôtre,
-ainsi que ses compagnons, parce qu'il avait converti beaucoup de gens
-à la religion chrétienne. Comme il persévérait très-courageusement
-dans la prédication de la foi du Christ, on le coucha sur un gril sous
-lequel on avait mis des charbons ardents, et on lui fit en outre
-endurer beaucoup d'autres supplices en même temps qu'à ses compagnons.
-Mais les martyrs ayant souffert tous ces divers tourments avec un
-courage et une joie héroïques, Denis eut avec les autres la tête
-tranchée, à Montmartre[126].
-
- [126] _Mons Martyrum_, mont des martyrs.
-
-La tradition nous apprend que ce saint martyr releva sa tête et la
-porta dans ses mains en faisant deux mille pas. L'on dit qu'il
-s'arrêta non loin des bords de la Seine, dans l'endroit où depuis, en
-638, a été fondée par Dagobert Ier l'abbaye de Saint-Denis, pour y
-conserver les reliques du saint.
-
-Sainte Geneviève avait déjà fait bâtir en l'honneur de saint Denis une
-première église, qui fut le théâtre de nombreux miracles et qui fut en
-très-grande vénération chez les peuples de France du temps de nos
-premiers rois. On y venait des extrémités du royaume en pèlerinage. On
-y venait aussi faire serment pour déclarer la vérité des choses qu'on
-ne pouvait découvrir par les voies ordinaires. Le tombeau du saint y
-était orné dès lors de meubles précieux et de beaucoup de richesses;
-c'était un monument bâti en forme de tour, ou plutôt environné de
-petites tours. Saint Éloi prit plaisir à l'enrichir davantage, et il
-en fit l'un des plus grands ornements de la France, avant même qu'on
-parlât d'y bâtir une abbaye. Il semble que cette église eût été
-choisie dès lors pour le lieu de la sépulture de la famille royale. Au
-moins trouve-t-on qu'un fils du roi Chilpéric fut enterré avant le
-règne de Dagobert.
-
-Les honneurs qui se rendaient à saint Denis n'étaient point renfermés
-dans les limites du diocèse de Paris; il ne serait pas facile de
-compter le nombre des églises qui furent bâties dans toutes les
-provinces du royaume en l'honneur du saint, depuis la fondation de
-l'abbaye, et principalement depuis le neuvième siècle, où l'on reçut
-l'opinion de ceux qui le prenaient pour Denis l'Aréopagite d'Athènes,
-converti par saint Paul.
-
-Les rois de France ont toujours honoré saint Denis comme leur patron
-et comme le protecteur de leur couronne, parce qu'il l'était de la
-capitale de leur royaume. Ils avaient soin de visiter son tombeau, et
-ils venaient demander son intercession avec beaucoup de cérémonie
-quand ils étaient sur le point d'aller à la guerre ou de faire quelque
-voyage important. Ils y prenaient l'étendard qui devait marcher devant
-eux; et l'on sait que l'oriflamme, si célèbre dans notre histoire,
-n'était autre chose que la bannière de l'abbaye de Saint-Denis. Ils le
-réclamaient dans les combats et les périls; et portant la confiance
-qu'ils avaient en sa protection jusqu'au tombeau, ils comptaient
-encore pour un avantage et une faveur particulière que leurs cendres
-reposassent auprès des siennes. Cette dévotion de nos rois était
-aussi celle de leur cour et celle de leurs sujets. C'est peut-être ce
-qui a contribué principalement à faire regarder saint Denis comme le
-patron et l'apôtre de la France.
-
- Extrait de:
-
- BAILLET, _Vies des Saints_; in-4º, 1739;
-
- LE NAIN DE TILLEMONT, _Mémoires pour l'histoire de l'Église_;
- in-4º, 1696.
-
-
-LES BAGAUDES.
-
- 285.
-
-Les Bagaudes ont joué un grand rôle dans l'histoire des derniers temps
-de l'empire; leurs soulèvements prirent un caractère formidable dans
-les anciennes contrées celtiques, telles que la Gaule et le nord de
-l'Espagne.
-
-Dans toutes les contrées soumises à la puissance de Rome, la
-population des campagnes était presque uniquement composée d'esclaves,
-dont la condition variait à quelques égards chez les différents
-peuples compris dans le monde romain, mais était partout inférieure à
-celle des serfs du moyen âge. Sous les premiers Césars on se plaignait
-déjà en Italie de la diminution du nombre des hommes libres, tandis
-que celui des esclaves allait toujours croissant. Dès cette époque la
-proportion des hommes libres relativement aux esclaves n'était guère
-plus élevée que celle des blancs par rapport aux nègres dans nos
-colonies des Antilles. Si le principe de l'esclavage n'avait pas été
-aussi profondément enraciné dans les mœurs des nations antiques, cet
-état de choses n'aurait pu se soutenir. Ces masses immenses d'hommes
-réduits à la condition des bêtes par une aristocratie peu nombreuse
-auraient au moins fait quelques efforts pour conquérir leur liberté;
-mais la légitimité de l'esclavage était alors reconnue par tout le
-monde, par les esclaves comme par les maîtres. Aucun des philosophes,
-aucun des législateurs de l'antiquité n'a su concevoir une société
-sans esclaves. Le christianisme, en proclamant pour la première fois
-sur la terre l'égalité de tous les hommes devant Dieu, put seul opérer
-cette grande révolution dans les idées.
-
-Néanmoins, et malgré l'acquiescement universel du genre humain au
-principe de la servitude, il éclatait de temps à autre des révoltes
-d'esclaves qui donnèrent quelquefois lieu à des guerres sérieuses.
-Sous la république, Spartacus en Italie, Sertorius en Espagne
-soulevèrent la population des campagnes, et il n'y eut peut-être pas
-de guerres qui aient inspiré plus d'effroi et causé plus d'embarras à
-l'aristocratie romaine.
-
-Dans la Gaule, toute la population agricole était de temps immémorial
-réduite à un état de servitude moins complet que l'esclavage romain,
-et plus analogue à la condition des serfs de l'époque féodale. Cette
-population de cultivateurs attachés à la glèbe n'était point désarmée
-comme les misérables esclaves que les Romains tenaient à la chaîne;
-elle marchait au combat comme les serfs du moyen âge, sous la
-direction de la caste guerrière; en temps de paix, elle travaillait
-pour les nobles, seuls propriétaires du sol; elle leur obéissait en
-temps de guerre comme à ses commandants-nés. Quelquefois même
-l'aristocratie n'était point maîtresse de contenir les mouvements de
-cette foule, qui se levait spontanément quand elle croyait le
-territoire menacé. César, dans ses expéditions contre la Gaule, trouva
-presque partout des alliés parmi les factions aristocratiques; mais
-le peuple, fanatisé par les druides, entraînait souvent ses chefs à
-combattre malgré eux. Ce fut ainsi que les Bellovaques vaincus
-alléguèrent pour excuse de leur résistance, que la guerre avait été
-engagée malgré le sénat, ou la caste noble, par la glèbe ignorante.
-
-Sous la domination impériale la scission devint plus profonde entre le
-peuple des campagnes et la caste des propriétaires, qui devenus tout à
-fait romains avaient pris droit de cité à Rome, adopté des noms latins
-et renié la langue, les mœurs et la religion de leurs ancêtres.
-Tandis que les riches possesseurs du sol allaient s'avilir à la cour
-des césars, et dissipaient en Italie dans de monstrueuses profusions
-leurs immenses revenus, le peuple des campagnes continuait à parler la
-langue celtique, à porter l'habit gaulois, et malgré les édits des
-empereurs, toujours attaché aux superstitions druidiques, obéissait
-avec un fanatisme aveugle aux restes des druides et des fées, qui se
-cachaient dans les bois et les déserts, pour se soustraire aux
-persécutions exercées contre leur culte. Il y avait là des ferments
-d'agitation et de haine qui n'attendaient qu'une occasion pour
-éclater.
-
-Pendant les troubles qui suivirent la mort de Néron (68), les paysans
-de la Gaule centrale se soulevèrent sous la conduite d'un des leurs,
-nommé _Mariccus_ ou Maric; il se donnait le titre de dieu et de
-libérateur des Gaules, ce qui prouve que cette insurrection, comme
-toutes les autres du même genre, avait à la fois pour principes le
-fanatisme religieux et les souvenirs de l'indépendance nationale[127].
-L'aristocratie des Éduens, secondée par la jeunesse noble, qui
-fréquentait en grand nombre les célèbres écoles d'Autun, suffit, en
-l'absence des armées romaines, pour comprimer ce mouvement, dont le
-chef fut livré aux bêtes. Il faut voir avec quel dédain les historiens
-latins parlent de ce plébéien inconnu, _quidam e plebe Boiorum_, qui
-avait osé mêler ses obscures destinées aux grands événements de
-l'époque. Et quels événements! La querelle d'un Vitellius et d'un
-Othon[128].
-
- [127] Je ne parle point ici des révoltes de Sacrovir, sous
- Tibère, et de Vindex sous Néron. Ces soulèvements eurent un
- caractère politique, une allure pour ainsi dire officielle. Ce
- n'étaient pas des émeutes populaires, c'étaient des conjurations
- d'ambitieux, des mouvements de parti, auxquels se mêlèrent les
- plus hauts personnages des cités gauloises.
-
- [128] TACITE, _Hist._, liv. II, ch. 61.
-
-Ces soulèvements, dont les premiers symptômes s'étaient manifestés à
-l'extinction de la famille des Césars, se développèrent avec bien plus
-de gravité dans l'anarchie qui suivit la chute de la dynastie des
-Antonins. Déjà, sous le règne de Commode, un simple soldat, nommé
-_Maternus_, avait rassemblé dans la Gaule une troupe de bandits et de
-déserteurs, si nombreuse qu'il fallut envoyer contre lui une armée
-commandée par Niger, général estimé, qui disputa, quelques années plus
-tard, l'empire à Sévère. Maternus conçut même l'audacieux projet de
-pénétrer secrètement dans Rome, avec quelques-uns de ses soldats
-déguisés et d'assassiner l'empereur au milieu d'une fête. Il échoua
-dans ce complot, qu'il paya de sa vie; mais l'idée seule n'était point
-d'un vulgaire chef de brigand[129].
-
- [129] HÉRODIEN. Cet historien, grec de nation, a écrit une
- histoire estimée, allant de 180 à 238 ap. J.-C. (L. D.)
-
-L'insurrection fut encore alors facilement réprimée; l'excès des
-misères publiques la fit bientôt reparaître, plus terrible. Pendant
-les troubles du troisième siècle la Gaule fut horriblement ravagée par
-les barbares et par les armées des généraux romains qui se
-disputaient la pourpre impériale. Les villages furent incendiés, les
-vignes arrachées, les champs dévastés, la famine et les massacres
-décimèrent la population.
-
-Au milieu de tant de calamités, les usurpateurs, maîtres impitoyables
-auxquels l'histoire a conservé le nom de tyrans, n'en faisaient pas
-moins agir toutes les rigueurs du fisc pour arracher aux habitants des
-campagnes leurs dernières ressources, tandis que les propriétaires,
-appauvris, exigeaient le payement des redevances avec une dureté
-inaccoutumée. Le désespoir mit enfin la rage au cœur des malheureux
-paysans; de toutes parts ils s'armèrent, se jetèrent dans les bois et
-dans les landes désertes; puis, réunis en bandes, ils infestèrent les
-routes, massacrèrent les propriétaires et les agents du fisc,
-pillèrent les petites villes, les habitations isolées, et osèrent
-tenir tête aux détachements de soldats qu'on envoyait à leur
-poursuite. Ce fut une guerre de buissons et de chicane, une guerre de
-chouans ou de guérillas, comme en font toutes les populations
-soulevées, mais dont la race celtique semble avoir plus
-particulièrement le génie ou l'instinct.
-
-L'anarchie qui dévorait l'empire ne permettait pas d'employer contre
-les paysans révoltés des forces suffisantes, ni surtout de les
-poursuivre avec la ténacité et la persévérance qui peuvent seules
-triompher de ce genre d'ennemis. Ils s'enhardirent par leurs succès;
-leurs rangs se grossirent des hommes de toutes classes qui n'avaient
-plus rien à perdre ou qui espéraient gagner au désordre; leurs bandes
-devinrent des corps d'armée considérables, qui ne craignirent plus de
-s'attaquer même aux grandes villes. En 269, ils prirent et
-saccagèrent, après sept mois de siége, l'opulente cité d'Autun,
-première alliée des Romains dans les Gaules, objet constant de la
-cupidité et de la haine des paysans gaulois, et qui dans son malheur
-implora en vain les secours de la puissance romaine, qu'elle avait si
-bien servie[130].
-
- [130] EUMÈNE, _Panégyr. de Constance_.
-
-Ce fut alors qu'on commença à donner à ces rassemblements armés le nom
-de _Bagaudes_, emprunté à l'idiome celtique. Je ne rapporterai pas ici
-toutes les étymologies ridicules qu'on a données de ce nom. Du
-Cange[131] en indique une, qui paraît assez plausible; c'est celle
-qu'il dérive du mot celtique, _Bagat_, conservé dans la langue
-celtique, et qui signifie une troupe, une réunion nombreuse.
-
- [131] _Glossarium médiæ et infimæ Latinitatis_ (1678).--MM. Didot
- ont publié une excellente édition de ce précieux livre. (L. D.)
-
-Le pillage d'Autun ne fut qu'un des épisodes de cette guerre des
-Bagaudes qui éclatait partout en même temps. Sur tous les points du
-pays ils avaient des lieux fortifiés qui leur servaient de retraites,
-et d'où ils se répandaient dans la campagne. Retranchés dans ces
-forts, ils occupaient les avenues des grandes villes où la classe
-riche s'était réfugiée, ils interceptaient leurs approvisionnements,
-et les rançonnaient lorsqu'ils ne pouvaient les prendre.
-
-Auprès de Lutèce, cité déjà considérable et siége d'un commerce
-florissant, ils s'étaient établis dans la presqu'île que forme la
-Marne avant de s'unir à la Seine, au lieu où l'on bâtit depuis une
-abbaye consacrée à saint Maur, et qu'on appela Saint-Maur-les-Fossés,
-à cause des traces encore existantes du fort des Bagaudes. Cette
-position était admirablement choisie pour arrêter à la fois les
-arrivages de la Marne et de la Seine; ils s'y maintinrent pendant
-plusieurs années. La porte de Lutèce qui ouvrait dans cette
-direction, à l'est de la ville, en prit le nom de porte des Bagaudes.
-Dans le moyen âge cette même porte s'appela Porte Baudoyer, et la
-place où elle était située conserve encore ce nom[132]. Il semble donc
-que dans la prononciation le mot _Bagaude_ se rapprochait beaucoup du
-mot _badaud_, dérivé d'un ancien radical qui signifiait demeurer,
-habiter, et qui s'est conservé dans l'italien _badare_. Le mot latin,
-_manens_, manant, en est la traduction littérale. Ainsi, bagaude,
-badaud, manant, vilain, paysan, sont autant de termes synonymes, qui
-tous désignaient l'_habitant_ serf des campagnes, et qui par cette
-raison ont fini par être tous pris en mauvaise part, comme exprimant
-l'idée de rusticité, de bassesse et d'ignorance.
-
- [132] Cette place a disparu récemment, dans les changements qui
- ont été faits autour de l'hôtel de ville. (L. D.)
-
-La guerre des Bagaudes ou la Bagaudie, _Bacaudia_, suivant
-l'expression des historiens du Bas-Empire, ne différa en rien de la
-_Jacquerie_ du quatorzième siècle. Elle fut provoquée par les mêmes
-causes, les maux affreux que l'invasion étrangère faisait peser sur la
-population des campagnes, impitoyablement pressurée par les seigneurs
-et par le fisc. Elle eut les mêmes effets, le massacre des riches, des
-nobles, des fonctionnaires, le pillage des châteaux, l'attaque des
-villes, le brigandage sur les routes; elle eut la même marche, les
-mêmes vicissitudes et la même fin; on peut dire que l'histoire de
-l'une serait presque exactement l'histoire de l'autre.
-
-Que les rassemblements auxquels on a donné le nom de Bagaudes aient
-été composés en grande majorité de paysans serfs, c'est ce dont on ne
-saurait douter. Tous les auteurs qui en ont parlé s'expriment
-clairement à cet égard. A l'occasion du soulèvement qui éclata de 280
-à 285, après que Carinus eut emmené l'armée des Gaules en Italie,
-Eutrope et Aurelius Victor s'accordent à dire que les paysans gaulois,
-_rusticani, agrestes_, avaient formé les rassemblements que l'on
-nomma _Bagaudes_[133]. La Chronique de Prosper, à l'année 435, dit que
-la Bagaudie était une conspiration de tous les serfs de la Gaule.
-L'évêque Salvien trace un éloquent tableau des misères du peuple
-gaulois[134]. Rien ne fait mieux connaître les véritables causes de
-l'insurrection que ces paroles inspirées par une indignation
-vertueuse, et comparables aux plus beaux chefs-d'œuvre de l'éloquence
-antique. Le saint évêque nous apprend encore que les classes
-inférieures ne prenaient pas seules part à la révolte; des hommes même
-d'une naissance distinguée et d'une éducation libérale étaient
-contraints de chercher un asile parmi les Bagaudes, pour sauver au
-moins leur vie, après avoir perdu tous leurs biens par les exactions
-du fisc. Cette allégation est confirmée par un fait que rapporte la
-Chronique de Prosper à l'année 445. Un médecin d'un mérite éminent,
-nommé Eudoxius, fut poursuivi comme un des moteurs du soulèvement de
-Bagaudes qui eut lieu à cette époque, et n'échappa au supplice qu'en
-se réfugiant chez les Huns.
-
- [133] EUTROPE, _Hist._, liv. 9.
-
- [134] Que nous reproduisons plus loin.
-
-Toutes ces circonstances se retrouvent dans la grande insurrection du
-troisième siècle; car ce n'étaient pas non plus des hommes ordinaires
-que ces Helianus et ces Amandus, qui furent alors chefs des Bagaudes,
-et qui osèrent prendre le titre d'empereurs. Cette ambition, au reste,
-fut fatale à leur parti. Tant que les Bagaudes s'étaient bornés à
-infester les routes, à massacrer les propriétaires, à piller les
-villes, les empereurs s'en étaient peu inquiétés, et les cités
-gauloises avaient en vain imploré le secours des armes romaines. Mais
-l'usurpation de la pourpre impériale donnait à ces mouvements un autre
-caractère. Dès que Dioclétien en fut instruit, il s'empressa d'envoyer
-Maximien au delà des Alpes, avec une armée dont la présence suffit
-pour dissiper ces bandes, qui n'étaient redoutables qu'en l'absence de
-troupes réglées. Maximien fit périr leurs chefs, prit et rasa leurs
-forts, entre autres celui qu'ils avaient construit près de Lutèce,
-dans la presqu'île de la Marne, et termina cette guerre en 285.
-
-L'insurrection parut alors étouffée, mais elle ne fut jamais
-entièrement éteinte; il y eut toujours quelques bandes disséminées
-dans le pays, et le feu de la révolte éclata avec plus de violence et
-plus d'étendue que jamais au cinquième siècle, lorsque l'invasion des
-Vandales eut fait peser de nouveau sur les habitants des campagnes les
-affreuses calamités dont les avait frappés, au troisième siècle,
-l'invasion des Alémans.
-
-Il est à remarquer que les grands rassemblements de Bagaudes se sont
-toujours formés dans les contrées vraiment celtiques, dans l'ouest et
-le centre de la Gaule, ancien territoire des Galls; dans ces provinces
-qui ont été au moyen âge le principal foyer de la jacquerie et de nos
-jours même encore le théâtre de la guerre civile. Il n'y eut jamais de
-Bagaudes dans la Belgique, où dominait l'esprit militaire de la
-Germanie et où se recrutaient les légions.
-
- PÉTIGNY, _Études sur l'histoire, les lois et les institutions de
- l'époque mérovingienne_, 3 vol. in-8º; Paris, A. Durand, 1851;
- t. I, p. 192.
-
-
-SAINT MARTIN, ÉVÊQUE DE TOURS.
-
- 316-400.
-
-Martin naquit en 316, à Salarie, ville de Pannonie, dont on voit
-aujourd'hui les ruines à deux lieues de Sarwar, en Hongrie. Dès sa
-jeunesse il montra par toutes ses actions qu'il ne vivait que pour
-Dieu. Il avait pour les pauvres un amour ardent; on le vit une fois à
-la porte d'Amiens donner la moitié de sa casaque, parce qu'il ne lui
-restait aucune autre chose qu'il put donner. Cette action ne manqua
-pas de lui attirer des railleries de la part des libertins; mais quand
-on ne veut plaire qu'à Jésus-Christ, on est peu sensible aux faux
-jugements des hommes, et souvent on reçoit de lui dès ce monde même
-l'approbation que ceux-ci refusent; c'est ce qui arriva à Martin. La
-nuit suivante, pendant qu'il donnait à ses membres fatigués un court
-repos, qu'il avait coutume d'interrompre souvent par la prière,
-Jésus-Christ se montra à lui, revêtu de cette moitié de casaque qu'il
-avait donnée et environné d'une multitude d'anges à qui il dit:
-Martin, qui n'est encore que catéchumène, m'a couvert de cet habit.
-
-Un ordre de l'empereur obligeant les enfants des officiers et des
-soldats vétérans à porter les armes, le père de Martin découvrit
-lui-même son fils, et le contraignit de suivre une profession qu'il
-jugeait préférable à toute autre. Ainsi Martin entra à quinze ans dans
-la cavalerie. Il sut se préserver des vices qui ne déshonorent que
-trop la profession des armes, et gagna l'estime de ceux qui vivaient
-avec lui. Il fut un soldat vraiment chrétien, exact à remplir ses
-devoirs. A l'âge de dix-huit ans il demanda et reçut le baptême. Deux
-ans après il se retira du service, malgré les instances de son
-tribun, avec lequel il vivait dans une étroite amitié.
-
-La haute réputation de saint Hilaire l'attira à Poitiers. Quand ce
-grand homme eut été élevé sur le siége qu'il a tant illustré, il
-voulut ordonner diacre Martin, qui refusa cet honneur par humilité, et
-ne consentit qu'à être ordonné exorciste. Peu de temps après, le désir
-de revoir sa famille le conduisit en Pannonie. En revenant, il apprit,
-comme il traversait l'Italie, que les Ariens opprimaient l'église des
-Gaules et qu'ils avaient fait exiler saint Hilaire. Martin choisit
-alors une retraite près de Milan, et y pratiqua tous les exercices de
-la vie monastique. Ayant appris, en 360, que saint Hilaire retournait
-dans son diocèse, il se hâta de se rendre auprès de lui. Ce grand
-évêque reçut avec joie son disciple, et lui donna un terrain[135] pour
-bâtir un monastère[136], dans lequel on vit bientôt des hommes de
-différents pays se réunir pour servir Dieu sous une même discipline.
-Saint Martin s'y renferma lui-même pour se sanctifier et conduire les
-autres à Jésus-Christ.
-
- [135] A Ligugé, à deux lieues de Poitiers.
-
- [136] A peine reste-t-il aujourd'hui quelques vestiges de
- l'église de ce monastère, qui est détruit depuis un grand nombre
- d'années. L'église paroissiale actuelle a été bâtie sur
- l'ancienne cellule de saint Martin.
-
-Vers l'an 371, le peuple de Tours et des villes voisines le demanda
-pour évêque. Il fallut user d'artifice et employer la violence pour
-l'arracher de sa solitude. Il joignit toutes les vertus épiscopales à
-celles de la profession monastique, qu'il n'abandonna point. Il
-conserva toujours la même humilité dans le cœur, la même pauvreté
-dans ses habits et dans ses meubles. Il demeura quelque temps dans une
-étroite cellule, qui tenait à l'église; mais, ne pouvant souffrir les
-visites, qu'il recevait fréquemment, il bâtit de l'autre côté de la
-Loire le célèbre monastère de Marmoutier, que l'on regarde comme la
-plus ancienne abbaye de France.
-
-Saint Martin se vit à la tête de quatre-vingts moines, qui rappelaient
-le temps des plus austères anachorètes et dont plusieurs furent
-enlevés, à cause de leur sainteté, pour être évêques en différentes
-villes. Pour lui, il fut comme l'apôtre de toute la Gaule; il dissipa
-l'incrédulité des païens, détruisit les temples et fit bâtir des
-églises en l'honneur du vrai Dieu dans les lieux où l'on rendait
-auparavant aux fausses divinités un culte superstitieux. Partout il
-établissait la piété sur la connaissance de Jésus-Christ. Ce qu'il
-enseignait de vive voix, il le confirmait par des miracles sans
-nombre, et le persuadait, pour ainsi dire, par sa fidélité à le
-pratiquer le premier. Son zèle s'étendit jusqu'en Bourgogne, où il
-arracha un grand nombre de victimes au démon pour les donner à
-Jésus-Christ. Étant un jour dans un bourg rempli de païens, il
-entreprit, comme il avait fait ailleurs, de les convertir au vrai Dieu
-et de leur faire abandonner leurs vaines superstitions. Après les
-avoir exhortés assez longtemps, il leur dit d'abattre un arbre qui
-était dans ce lieu et que le peuple regardait avec vénération. Les
-païens dirent à saint Martin: Nous voulons bien le couper, pourvu que
-vous consentiez à rester dessous. Il accepta la condition. On abattit
-l'arbre; il penchait du côté de saint Martin. Les païens le crurent
-déjà écrasé; mais le saint ayant fait le signe de la croix, l'arbre se
-redressa, et tomba du côté des païens; plusieurs auraient été tués
-s'ils n'eussent évité la mort par une prompte fuite. Dieu se servit de
-ce miracle pour amollir le cœur féroce des idolâtres et les porter à
-demander le baptême.
-
-Quelquefois il sollicitait auprès des princes le pardon des criminels,
-la liberté des captifs, le retour des exilés ou le soulagement des
-personnes affligées. Ce fut pour obtenir quelques-unes de ces grâces
-qu'il alla à Trèves, vers l'an 383, trouver le tyran Maxime, qui après
-s'être révolté contre l'empereur Gratien s'était emparé des Gaules, de
-l'Angleterre et de l'Espagne. Martin demanda ces grâces en évêque,
-c'est-à-dire sans les acheter par des bassesses. Il faisait connaître
-au prince que c'était plaider pour ses propres intérêts que de prendre
-en main auprès de lui la cause de la veuve, de l'orphelin ou du
-prisonnier; que sa gloire la plus solide était de faire du bien aux
-malheureux, et qu'il devait remercier ceux qui lui montraient les
-objets sur qui devaient tomber ses faveurs. L'empereur Maxime, loin de
-se choquer de cette sainte hardiesse, en conçut plus d'estime pour le
-saint évêque, et il le pria plusieurs fois de manger à sa table. Saint
-Martin refusa d'abord l'honneur que lui faisait ce prince, mais dans
-la suite il crut devoir l'accepter. Maxime convia les plus illustres
-de sa cour pour le jour où le saint lui avait promis de dîner avec
-lui. Dans le repas, Martin fut assis à la droite du prince, et un
-prêtre qui l'avait accompagné fut placé entre le frère et l'oncle de
-l'empereur. Quand on donna à boire, l'officier présenta la coupe à
-Maxime, qui la fit donner au saint évêque pour la recevoir lui-même de
-sa main; mais celui-ci la donna au prêtre dont on vient de parler.
-Cette action fut admirée par l'empereur même et de tous les
-assistants.
-
-Vers l'an 400, saint Martin alla recevoir la récompense que Dieu
-accorde à ses fidèles serviteurs.
-
- _Abrégé des vies des Saints_, par RICHARD, t. 2, p. 398.
-
-
-PARIS EN 358.
-
-Julien[137] passa au moins à Lutèce[138] les deux hivers de 358 et de
-359. Il aimait cette bourgade, qu'il appelait sa _chère Lutèce_, et où
-il avait rassemblé, autant qu'il avait pu au milieu de ses entreprises
-militaires, des savants et des philosophes. Oribase[139] le médecin,
-dont il nous reste quelques travaux, y rédigea son abrégé de
-Galien[140]; c'est le premier ouvrage publié dans une ville qui devait
-enrichir les lettres de tant de chefs-d'œuvre.
-
- [137] Julien, neveu de Constantin, né en 331, fut nommé
- gouverneur des Gaules, avec le titre de césar, puis empereur en
- 360; il mourut en 363. Il est aussi célèbre par son apostasie que
- par l'habileté de son gouvernement.
-
- [138] Lutèce (Lutecia) était le nom de la ville des Parisii
- (Parisiens).
-
- [139] Médecin de l'empereur Julien, né à Pergame. Il a laissé un
- recueil d'extraits des écrits des anciens médecins.
-
- [140] Célèbre médecin grec de la fin du second siècle de l'ère
- chrétienne. Il reste de lui plusieurs ouvrages importants.
-
-On se plaît à rechercher l'origine des grandes cités, comme à remonter
-à la source des grands fleuves; vous serez bien aise de relire le
-propre texte de Julien[141]:
-
-«Je me trouvais pendant un hiver à ma chère Lutèce; c'est ainsi qu'on
-appelle dans les Gaules la ville des Parisii. Elle occupe une île au
-milieu d'une rivière[142]; des ponts de bois la joignent aux deux
-bords. Rarement la rivière croît ou diminue; telle elle est en été,
-telle elle demeure en hiver; on en boit volontiers l'eau, très-pure
-et très-riante à la vue. Comme les Parisii habitent une île, il leur
-serait difficile de se procurer d'autre eau. La température de l'hiver
-est peu rigoureuse, à cause, disent les gens du pays, de la chaleur de
-l'Océan, qui, n'étant éloigné que de 900 stades, envoie un air tiède
-jusqu'à Lutèce. L'eau de mer est en effet moins froide que l'eau
-douce. Par cette raison, ou par une autre que j'ignore, les choses
-sont ainsi[143]. L'hiver est donc fort doux aux habitants de cette
-terre; le sol porte de bonnes vignes; les Parisii ont même l'art
-d'élever des figuiers[144] en les enveloppant de paille de blé comme
-d'un vêtement, et en employant les autres moyens dont on se sert pour
-mettre les arbres à l'abri de l'intempérie des saisons.
-
- [141] L'ouvrage de Julien, dont ce fragment est extrait, est
- écrit en grec, et porte le titre de _Misopogon_, ce qui veut dire
- _haine de la barbe_. C'est une satire contre la ville d'Antioche,
- dans laquelle Julien fait semblant d'écrire contre lui-même. La
- barbe que portait Julien déplaisait beaucoup aux habitants
- d'Antioche.
-
- [142] Lutèce (Lutecia) était le nom de la ville des Parisii
- (Parisiens).
-
- [143] L'observation des Gaulois-Romains était juste; les hivers
- sont plus humides, mais moins froids, aux bords de la mer que
- dans l'intérieur des terres. (_Note de Chateaubriand._)
-
- [144] On voit que le climat de Paris n'a guère changé. Il y a
- longtemps que l'on cultive la vigne à Surène. Julien ne se
- piquait pas de se connaître en bon vin. Quant aux figuiers, on
- les enterre et on les empaille encore à Argenteuil. (_Note de
- Chateaubriand._)
-
-«Or, il arriva que l'hiver que je passais à Lutèce fut d'une violence
-inaccoutumée; la rivière charriait des glaçons comme des carreaux de
-marbre. Vous connaissez les pierres de Phrygie? tels étaient par leur
-blancheur ces glaçons bruts, larges, se pressant les uns les autres,
-jusqu'à ce que, venant à s'agglomérer, ils formassent un pont[145].
-Plus dur à moi-même et plus rustique que jamais, je ne voulus point
-souffrir que l'on échauffât à la manière du pays, avec des fourneaux,
-la chambre où je couchais[146].»
-
- [145] Julien peint très-bien ce que nous avons vu ces derniers
- hivers. Les glaçons que la Seine laisse sur ses bords, après la
- débâcle, pourraient être pris pour des blocs de marbre. (_Note de
- Chateaubriand._)
-
- [146] Ces fourneaux étaient apparemment des poêles.
-
-Julien raconte qu'il permit enfin de porter dans sa chambre quelques
-charbons, dont la vapeur faillit l'étouffer.
-
- CHATEAUBRIAND, _Études ou discours historiques sur la chute de
- l'empire romain, la naissance et les progrès du christianisme
- et l'invasion des barbares_.
-
-
-GOUVERNEMENT DE JULIEN.
-
- 359.
-
-La Gaule commençait à respirer, et Julien, libre un moment des soins
-de la guerre, reportait sa sollicitude sur tout ce qui pouvait
-contribuer au bien-être des provinces. Veiller à l'égale répartition
-de l'impôt, prévenir tout abus de pouvoir, écarter des affaires cette
-classe de gens qui spéculent sur les malheurs publics, ne souffrir
-chez les magistrats aucune déviation de la stricte équité, telle était
-l'occupation de tous ses instants. Ce qui aidait aux réformes dans
-cette dernière partie de l'administration, c'est que le prince
-siégeait lui-même comme juge, pour peu que les procès eussent
-d'importance par la gravité des cas ou par le rang des personnes; et
-jamais la justice n'eut de dispensateur plus intègre. Un exemple,
-entre mille, suffira pour établir son caractère sous ce rapport.
-Numerius, ancien gouverneur de la Narbonnaise, avait à répondre devant
-lui à la charge de dilapidation, et, contre l'usage dans les causes
-criminelles, les débats étaient publics. Numerius se renferma dans la
-dénégation, et les preuves manquaient contre lui. Son adversaire
-Delphidius, homme passionné, voyant l'accusation désarmée, ne put
-s'empêcher de s'écrier: «Mais, illustre césar, s'il suffit de nier,
-où seront désormais les coupables?» A quoi Julien répliqua sans
-s'émouvoir: «S'il suffit d'accuser, où seront les innocents?» Ce trait
-le peint comme juge.
-
- AMMIEN MARCELLIN, _Histoire_, liv. XVIII, trad. de M. Savalète.
-
- Ammien Marcellin, historien latin du quatrième siècle de l'ère
- chrétienne, a composé une histoire des empereurs depuis Nerva jusqu'à
- Valentinien, en 31 livres, dont les 13 premiers sont perdus. C'est un
- ouvrage précieux par les détails exacts qu'il fournit, Ammien ayant
- vu lui-même tout ce qu'il raconte dans ses derniers livres; il avait
- longtemps servi dans les armées de la Gaule, et fit avec Julien la
- campagne de Perse.
-
-
-TYRANNIE DE L'ADMINISTRATION ROMAINE.
-
- 285-450.
-
-La société antique, bien différente de la nôtre, ne renouvelait pas
-incessamment la richesse par l'industrie. Consommant toujours et ne
-produisant plus, elle demandait toujours davantage à la terre, et les
-mains qui la cultivaient, cette terre, devenaient chaque jour plus
-rares et moins habiles.
-
-Rien de plus terrible que le tableau que nous a laissé Lactance[147]
-de cette lutte meurtrière entre le fisc affamé et la population
-impuissante, qui pouvait souffrir, mourir, mais non payer. «Tellement
-grande était devenue la multitude de ceux qui recevaient[148] en
-comparaison du nombre de ceux qui devaient payer, telle l'énormité
-des impôts, que les forces manquaient aux laboureurs, les champs
-devenaient déserts, et les cultures se changeaient en forêts..... Je
-ne sais combien d'emplois et d'employés fondirent sur chaque province,
-sur chaque ville, _magistri_, _rationales_, vicaires des préfets. Tous
-ces gens-là ne connaissaient que condamnations, proscriptions,
-exactions; exactions, non pas fréquentes mais perpétuelles, et dans
-les exactions, d'intolérables outrages.... Mais la calamité publique,
-le deuil universel, ce fut quand le fléau du cens ayant été lancé dans
-les provinces et les villes, les censiteurs se répandirent partout,
-bouleversèrent tout; vous auriez dit une invasion ennemie, une ville
-prise d'assaut. On mesurait les champs par mottes de terre, on
-comptait les arbres, les pieds de vigne. On inscrivait les bêtes; on
-enregistrait les hommes. On n'entendait que les fouets, les cris de la
-torture; l'esclave fidèle était torturé contre son maître, la femme
-contre son mari, le fils contre son père; et faute de témoignage, on
-les torturait pour déposer contre eux-mêmes; et quand ils cédaient
-vaincus par la douleur, on écrivait ce qu'ils n'avaient pas dit. Point
-d'excuse pour la vieillesse ou la maladie; on apportait les malades,
-les infirmes. On estimait l'âge de chacun; on ajoutait des années aux
-enfants, on en ôtait aux vieillards; tout était plein de deuil et de
-consternation. Encore ne s'en rapportait-on pas à ces premiers agents;
-on en envoyait toujours d'autres pour trouver davantage, et les
-charges doublaient toujours, ceux-ci ne trouvant rien, mais ajoutant
-au hasard, pour ne pas paraître inutiles. Cependant les animaux
-diminuaient, les hommes mouraient, et l'on n'en payait pas moins
-l'impôt pour les morts[149].»
-
- [147] Lactance, écrivain chrétien, né vers 250, mort vers 325. Il
- fut chargé par Constantin de l'éducation de son fils Crispus. Il
- est auteur des ouvrages suivants: _Institutions divines_,
- _L'Œuvre de Dieu_, _La Colère de Dieu_, _La Mort des
- persécuteurs_. C'est un écrivain élégant, que l'on a surnommé le
- Cicéron chrétien.
-
- [148] L'armée, les fonctionnaires civils, les juges, les
- percepteurs ou exacteurs, etc. C'est Dioclétien qui créa
- l'administration civile et cette armée d'employés civils.
-
- [149] LACTANCE, Mort des Persécuteurs.
-
-Sur qui retombaient tant d'insultes et de vexations endurées par les
-hommes libres? Sur les esclaves, sur les colons ou cultivateurs
-dépendants, dont l'état devenait chaque jour plus voisin de
-l'esclavage. C'est à eux que les propriétaires rendaient tous les
-outrages, toutes les exactions dont les accablaient les agents
-impériaux. Leur misère et leur désespoir furent au comble à l'époque
-dont Lactance vient de nous tracer le tableau. Alors tous les serfs
-des Gaules prirent les armes sous le nom de _Bagaudes_[150]. En un
-instant ils furent maîtres de toutes les campagnes, brûlèrent
-plusieurs villes, et exercèrent plus de ravages que n'auraient pu
-faire les barbares. Ils s'étaient choisis deux chefs, Ælianus et
-Amandus, qui, selon une tradition, étaient chrétiens. Il ne serait pas
-étonnant que cette réclamation des droits naturels de l'homme ait été
-en partie inspirée par la doctrine de l'égalité chrétienne. L'empereur
-Maximien accabla ces multitudes indisciplinées (en 286).....
-
- [150] _Bagat_, en celtique, assemblée, multitude de gens. Ces
- révoltes, sans cesse renaissantes, duraient encore au milieu du
- cinquième siècle. (L. D.)
-
-L'avénement de Constantin et du christianisme fut une ère de joie et
-d'espérance. Né en Bretagne, comme son père, Constance Chlore, il
-était l'enfant, le nourrisson de la Bretagne et de la Gaule. Après la
-mort de son père, il réduisit le nombre de ceux qui payaient la
-capitation en Gaule de 25,000 à 18,000. L'armée avec laquelle il
-vainquit Maxence devait appartenir en grande partie à cette dernière
-province.
-
-Les lois de Constantin sont celles d'un chef de parti qui se présente
-à l'empire comme un libérateur, un sauveur: «Loin, s'écrie-t-il, loin
-du peuple, les mains rapaces des agents fiscaux! Tous ceux qui ont
-souffert de leurs concussions peuvent en instruire les présidents des
-provinces. Si ceux-ci dissimulent, nous permettons à tous d'adresser
-leurs plaintes à tous les comtes de provinces ou au préfet du
-prétoire, s'il est dans le voisinage, afin qu'instruit de tels
-brigandages, nous les fassions expier par les supplices qu'ils
-méritent[151].»
-
- [151] Lois de Constantin, dans le Code Théodosien.
-
-Ces paroles ranimèrent l'empire. La vue seule de la croix triomphante
-consolait déjà les cœurs. Ce signe de l'égalité universelle donnait
-une vague et immense espérance. Tous croyaient arrivée la fin de leurs
-maux.
-
-Cependant le christianisme ne pouvait rien aux souffrances matérielles
-de la société. Les empereurs chrétiens n'y remédièrent pas mieux que
-leurs prédécesseurs. Tous les essais qui furent faits n'aboutirent
-qu'à montrer l'impuissance définitive de la loi. Que pouvait-elle en
-effet, sinon tourner dans un cercle sans issue? Tantôt elle
-s'effrayait de la dépopulation, elle essayait d'adoucir le sort du
-colon, de le protéger contre le propriétaire, et le propriétaire
-criait qu'il ne pouvait plus payer l'impôt; tantôt elle abandonnait le
-colon, le livrait au propriétaire, l'enfonçait dans l'esclavage[152],
-s'efforçait de l'enraciner à la terre; mais le malheureux mourait ou
-fuyait, et la terre devenait déserte. Dès le temps d'Auguste la
-grandeur du mal avait provoqué les lois qui sacrifiaient tout à
-l'intérêt de la population. Pertinax avait assuré la propriété et
-l'immunité des impôts pour dix ans à ceux qui occuperaient les terres
-désertes en Italie, dans les provinces et chez les rois alliés.
-Aurélien l'imita. Probus fut obligé de transplanter de la Germanie des
-hommes et des bœufs pour cultiver la Gaule. Il y fit replanter les
-vignes arrachées par Domitien. Maximien et Constance Chlore
-transportèrent des Franks et d'autres Germains dans les solitudes du
-Hainaut, de la Picardie, du pays de Langres; et cependant la
-dépopulation augmentait dans les villes, dans les campagnes. Quelques
-citoyens cessaient de payer l'impôt; ceux qui restaient payaient
-d'autant plus. Le fisc affamé et impitoyable s'en prenait de tout
-déficit aux curiales[153], aux magistrats municipaux.
-
- [152] La loi finit par identifier le colon à l'esclave. «Que les
- colons soient liés par le droit de leur origine, et bien que, par
- leur condition, ils paraissent des hommes libres, qu'ils soient
- tenus pour serfs de la terre sur laquelle ils sont nés.» (_Code
- Justinien._)--«Si un colon se cache ou s'efforce de se séparer de
- la terre où il habite, qu'il soit considéré comme ayant voulu se
- dérober frauduleusement à son patron, ainsi que l'esclave
- fugitif.» (_Code Justinien._)
-
- [153] Les villes de la Gaule avaient pour les administrer une
- curie (assemblée, sénat). Les membres de ces curies étaient
- appelés curiales; on les choisissait dans les moyens
- propriétaires. Dans les derniers siècles de l'empire leur sort
- était devenu intolérable.
-
-Si l'on veut se donner le spectacle d'une agonie de peuple, il faut
-parcourir l'effroyable code par lequel l'empire essaye de retenir le
-citoyen dans la cité qui l'écrase, qui s'écroule sur lui. Les
-malheureux curiales, les derniers qui eussent encore un patrimoine
-dans l'appauvrissement général, sont déclarés les _esclaves_, les
-_serfs_ de la chose publique. Ils ont l'honneur d'administrer la cité,
-de répartir l'impôt à leurs risques et périls; tout ce qui manque est
-sur leur compte[154]. Ils ont l'honneur de payer à l'empereur l'_aurum
-coronarium_[155]. Ils sont l'_amplissime sénat_ de la cité, l'ordre
-_très-illustre_ de la curie. Toutefois, ils sentent si peu leur
-bonheur, qu'ils cherchent sans cesse à y échapper. Le législateur est
-obligé d'inventer tous les jours des précautions nouvelles pour
-fermer, pour barricader la curie. Étranges magistrats, que la loi est
-obligée de garder à vue, pour ainsi dire, et d'attacher à leur chaise
-curule. Elle leur interdit de s'absenter, d'habiter la campagne, de se
-faire soldats, de se faire prêtres; ils ne peuvent entrer dans les
-ordres qu'en laissant leur bien à quelqu'un qui veuille bien être
-curiale à leur place. La loi ne les ménage pas: «Certains hommes
-lâches et paresseux désertent les devoirs de citoyens.... Nous ne les
-libérerons qu'autant qu'ils mépriseront leur patrimoine. Convient-il
-que des esprits occupés de la contemplation divine conservent de
-l'attachement pour leurs biens[156].»
-
- [154] Aussi ne disposent-ils pas librement de leur bien. Ils ne
- peuvent vendre sans autorisation. Le curiale qui n'a pas
- d'enfants ne peut disposer par testament que du quart de ses
- biens. Les trois autres quarts appartiennent à la curie.
-
- [155] Impôts prétendus volontaires, que les curiales étaient
- obligés de payer aux empereurs en monnaie ou en couronnes d'or,
- dans diverses circonstances heureuses ou malheureuses, pour
- témoigner de leur joie ou pour venir en aide au trésor public, à
- peu près dans les circonstances où l'on fait aujourd'hui des
- adresses au souverain. (L. D.)
-
- [156] _Code Théodosien_, XII, 1.
-
-L'infortuné curiale n'a pas même l'espoir d'échapper par la mort à la
-servitude. La mort poursuit même ses fils. Sa charge est héréditaire.
-La loi exige qu'il se marie, qu'il lui engendre et lui élève des
-victimes. Les âmes tombèrent alors de découragement. Une inertie
-mortelle se répandit dans tout le corps social. Le peuple se coucha
-par terre de lassitude et de désespoir, comme la bête de somme se
-couche sous les coups et refuse de se relever. En vain les empereurs
-essayèrent par des offres d'immunités, d'exemptions, de rappeler le
-cultivateur sur son champ abandonné. Rien n'y fit. Le désert s'étendit
-chaque jour. Au commencement du cinquième siècle, il y avait dans
-l'_heureuse_ Campanie, la meilleure province de tout l'empire,
-528,000 arpents en friche.
-
-Tel fut l'effroi des empereurs à l'aspect de cette désolation, qu'ils
-essayèrent d'un moyen désespéré. Ils se hasardèrent à prononcer le mot
-de liberté. Gratien exhorta les provinces à former des assemblées.
-Honorius essaya d'organiser celles de la Gaule[157]; il engagea, pria,
-menaça, prononça des amendes contre ceux qui ne s'y rendraient pas.
-Tout fut inutile, rien ne réveilla le peuple engourdi sous la
-pesanteur de ses maux. Déjà il avait tourné ses regards d'un autre
-côté. Il ne s'inquiétait plus d'un empereur impuissant pour le bien
-comme pour le mal. Il n'implorait plus que la mort, tout au moins la
-mort de l'empire et l'invasion des barbares.
-
- [157] Voici les principales dispositions de la loi de 418:--I.
- L'assemblée est annuelle.--II. Elle se tient aux ides
- d'août.--III. Elle est composée des honorés, des possesseurs et
- des magistrats de chaque province.--IV. Si les magistrats de la
- Novempopulanie et de l'Aquitaine, qui sont éloignées, se trouvent
- retenus par leurs fonctions, ces provinces, selon la coutume,
- enverront des députés.--V. La peine contre les absents sera de
- cinq livres d'or pour les magistrats, et de trois pour les
- honorés et les curiales.--VI. Le devoir de l'assemblée est de
- délibérer sagement sur les intérêts publics.
-
-Viennent donc les barbares. La société antique est condamnée. Le long
-ouvrage de la conquête, de l'esclavage, de la dépopulation, est près
-de son terme. Est-ce à dire pourtant que tout cela se soit accompli en
-vain, que cette dévorante Rome ne laisse rien sur le sol gaulois, d'où
-elle va se retirer? Ce qui y reste d'elle est en effet immense. Elle y
-laisse l'organisation, l'administration. Elle y a fondé la _cité_; la
-Gaule n'avait auparavant que des villages, tout au plus des villes.
-Ces théâtres, ces cirques, ces aqueducs, ces voies que nous admirons
-encore, sont le durable symbole de la civilisation fondée par les
-Romains, la justification de leur conquête de la Gaule. Telle est la
-force de cette organisation, qu'alors même que la vie paraîtra s'en
-éloigner, alors que les barbares sembleront près de la détruire, ils
-la subiront malgré eux. Il leur faudra, bon gré, mal gré, habiter sous
-ces voûtes invincibles qu'ils ne peuvent ébranler; ils courberont la
-tête, et recevront encore, tout vainqueurs qu'ils sont, la loi de Rome
-vaincue. Ce grand nom d'empire, cette idée de l'égalité sous un
-monarque, si opposée au principe aristocratique de la Germanie, Rome
-l'a déposée sur cette terre. Les rois barbares vont en faire leur
-profit. Cultivée par l'Église, accueillie dans la tradition populaire,
-elle fera son chemin par Charlemagne et par saint Louis. Elle nous
-amènera peu à peu à l'anéantissement de l'aristocratie, à l'égalité, à
-l'équité des temps modernes.
-
-Voilà pour l'ordre civil. Mais à côté de cet ordre un autre s'est
-établi, qui doit le recueillir et le sauver pendant la tempête de
-l'invasion barbare. Partout à côté de la magistrature romaine, qui va
-s'éclipser et délaisser la société en péril, la religion en a placé
-une autre, qui ne lui manquera pas. Le titre romain de _defensor
-civitatis_[158] va partout passer aux évêques. Dans la division des
-diocèses ecclésiastiques subsiste celle des diocèses impériaux.
-L'universalité impériale est détruite, mais l'universalité catholique
-apparaît.
-
- MICHELET, _Histoire de France_, t. I, p. 98[159].
-
- [158] Défenseur de la cité.
-
- [159] Nous ne saurions trop recommander la lecture de cette
- poétique et savante histoire à nos lecteurs.
-
-
-IMPOTS ET EXACTIONS.--LES BAGAUDES.--LE PATROCINIAT.
-
- Vers 435.
-
-Je parle de ces proscriptions et de ces exactions cruelles par
-lesquelles les Romains se ruinent les uns les autres. Mais pourquoi
-dis-je qu'ils se ruinent mutuellement? Disons plutôt qu'un petit
-nombre opprime une innombrable multitude, et c'est en cela que le
-crime paraît plus grand. Il serait plus supportable si chacun
-souffrait à son tour ce qu'il fait souffrir aux autres. Mais quel est
-ce renversement par lequel on voit les impôts publics devenir la proie
-des particuliers. On voit, sous le prétexte du fisc, des hommes privés
-s'enrichir des dépouilles du peuple. On dirait que c'est une
-conspiration; tout y entre, les supérieurs et les subalternes; les
-juges mêmes n'en sont pas exempts. Y a-t-il une ville, un bourg, un
-village, où il n'y ait pas autant de petits tyrans qu'il y a de juges
-et de receveurs des droits publics? Ils sont fiers du nom qu'ils
-portent; ils s'applaudissent de leurs concussions et de leurs
-violences, parce que c'est par ce même endroit qu'ils sont craints et
-honorés, semblables aux voleurs de grands chemins, qui ne se croient
-jamais plus glorieux ni plus dignes d'envie que quand ils sont plus
-redoutés. Je le répète donc, est-il une ville où les principaux ne
-ruinent les veuves et les orphelins, et ne leur dévorent pour ainsi
-dire les entrailles? Les gens de bien ont le même sort; soit que par
-mépris des biens de la terre, ils ne veuillent pas se défendre, soit
-que n'ayant que leur innocence pour tout appui, ils ne le puissent
-pas. Ainsi personne n'est en sûreté; et si vous en exceptez ceux que
-leur autorité ou leur crédit rend redoutables, personne n'échappe à
-l'avidité de cette espèce de voleurs. Il faut leur ressembler, si l'on
-veut éviter de devenir leur proie, et l'on a porté l'injustice
-jusqu'à ce point qu'il n'y a de sûreté que pour les méchants et qu'il
-n'y en a plus pour les gens de bien.
-
-Mais quoi, au milieu de cette foule d'hommes injustes, ne se
-trouve-t-il pas des personnes amies de la vertu qui protègent les gens
-de bien, qui, selon l'expression de l'Écriture, délivrent le pauvre et
-l'indigent des mains du pécheur? Non; il n'en est pas, et peu s'en
-faut que l'on ne puisse dire avec le Prophète: «Il n'y a pas un homme
-qui fasse le bien, il n'en est pas un seul». En effet, les malheureux
-trouvent-ils quelque part du secours? Les prêtres mêmes du Seigneur
-n'ont pas assez de fermeté pour résister à la violence des
-oppresseurs. Parmi ces prêtres, les uns gardent le silence et les
-autres ne font pas mieux que s'ils le gardaient; non que tous manquent
-de courage, mais une prudence et une politique coupables les
-retiennent. Ils se dispensent d'annoncer la vérité; parce que les
-méchants ne sont pas disposés à l'écouter; ils portent ce dégoût
-jusqu'à la haine et à l'horreur. Loin de respecter et de craindre la
-parole de Dieu, ils la méprisent avec un orgueil insolent. Voilà sur
-quoi se fondent les prêtres pour autoriser ce silence par lequel ils
-ménagent les méchants. Ils n'osent, disent-ils, exposer la vérité avec
-toute la force qu'il faudrait, de peur que cette exposition ne serve à
-rendre les méchants plus criminels, en les rendant plus rebelles.
-
-Tandis que l'on use de ces lâches ménagements, les pauvres sont
-dépouillés, les veuves gémissent, les orphelins sont opprimés; on en
-voit qui, sortis d'une honnête famille, et après avoir reçu une
-honnête éducation, sont contraints de chercher un asile chez les
-ennemis même du peuple Romain, pour ne pas être les victimes d'une
-injuste persécution; prêts à périr par la cruauté dont usent à leur
-égard d'autres Romains, ils vont chercher chez les barbares une
-humanité qui devrait être le vrai caractère des Romains. J'avoue que
-ces barbares chez qui ils se retirent ont des mœurs, un langage, une
-manière malpropre de se mettre, qui n'a nul rapport aux coutumes et à
-la propreté des Romains; mais n'importe, ils ont moins de peine à se
-faire à ces manières qu'à souffrir la cruauté des Romains. Ils passent
-au service des Goths, ou se mêlent à des voleurs attroupés, et ne se
-repentent point d'avoir pris ce parti, trouvant plus de douceur à
-vivre libres en portant le nom d'esclaves qu'à être esclaves en ne
-conservant que le seul nom de liberté. Autrefois on estimait et on
-achetait bien cher le titre de citoyen romain; aujourd'hui on y
-renonce, et on le quitte devenu tout à la fois et vil et détestable.
-Or je demande quel plus fort argument pour prouver l'injustice des
-Romains que de voir des personnes nobles se résoudre à perdre le nom
-de Romains pour échapper à l'injustice de leurs persécuteurs?
-
-De plus, parmi ceux qui ne se retirent pas chez les barbares, une
-partie est contrainte de devenir en quelque sorte semblable à eux. Je
-parle d'une grande partie de l'Espagne et des Gaules et de toutes ces
-autres provinces de l'empire à qui notre injustice a fait renoncer ou
-à qui elle a fait perdre le nom de citoyens Romains. Je parle encore
-de ces exilés à qui on a donné le nom de _Bagaudes_; maltraités,
-dépouillés, condamnés par des juges injustes, après avoir perdu tout
-droit aux immunités de l'empire, ils ne se sont plus mis en peine de
-conserver la gloire du nom romain. Après cela, nous leur faisons un
-crime de leur malheur. Nous leur donnons un nom odieux, dont nous les
-avons forcés de se charger. Nous les traitons de rebelles, après que
-par nos vexations nous les avons comme contraints de se soulever. Car
-quelle raison les a déterminés à vivre ainsi de vols et de
-brigandage? Ne sont-ce pas nos violences? N'est-ce pas l'injustice
-des magistrats? Ne sont-ce pas les proscriptions, les rapines, les
-concussions de ceux qui s'enrichissent du bien des citoyens, et qui,
-sous le prétexte de tributs et d'impôts, augmentent leurs richesses
-des dépouilles du peuple? Ce sont des bêtes farouches, qui n'ont de
-penchant que pour dévorer. Ce sont des voleurs qui, différents de la
-plupart des autres, ne se contentent pas de voler, mais portent la
-fureur jusqu'à donner la mort et à se repaître, pour ainsi dire, de
-sang. Par ce procédé inhumain, on a forcé de devenir barbares des gens
-à qui il n'était plus permis d'être Romains, ou qui ne le pouvaient
-être sans périr. Après avoir perdu leur liberté, ils ont pensé à
-conserver leur vie. N'est-ce pas là la peinture de ce qui se fait
-aujourd'hui[160]. Il est un nombre infini de gens que l'on réduit à
-être contraints de se retirer parmi les Bagaudes; ils s'y retireraient
-en effet, tant est grande la persécution qu'ils souffrent, si le
-défaut de courage ne les empêchait de se résoudre à mener cette vie
-vagabonde. Ils gémissent sous le joug de leurs ennemis, et souffrent
-un supplice forcé. Accablés sous le poids de la servitude, ils font
-des vœux inutiles pour la liberté. Ainsi leur cœur se trouve
-partagé; d'une part la violence dont on use à leur égard les porte à
-chercher les moyens de se rendre libres; mais cette même violence les
-met hors d'état d'exécuter leurs résolutions.
-
- [160] Il s'agit de la grande révolte des Bagaudes, aux ordres de
- Tibat ou Tibaton; cette révolte dura deux ans (435-36). Comme
- toujours ceux qui firent cette _Bagaudie_ étaient surtout des
- esclaves et des colons. La Bagaudie de 441 paraît être une des
- dernières ou même la dernière; ces révoltes avaient commencé vers
- 280.
-
-En vain on dirait que ces sortes de personnes, souvent bizarres dans
-leurs désirs, souhaitent de certaines choses et craignent en même
-temps qu'on ne les force à les faire. Toutefois, comme ce qu'ils
-désirent en cette rencontre est un grand malheur pour eux, la justice
-n'exige-t-elle pas de ceux qui les dominent, de ne pas les contraindre
-à former de semblables souhaits? Mais après tout n'est-il pas naturel
-de voir des malheureux penser à la fuite, tandis qu'on les opprime par
-des exactions cruelles, tandis que des proscriptions qui se succèdent
-les unes aux autres les mettent dans un danger continuel. S'ils
-quittent leurs maisons, c'est qu'ils craignent qu'elles ne deviennent
-le théâtre de leurs tourments, et l'exil est pour eux la seule
-ressource qui leur reste contre l'oppression. Il est vrai qu'ils se
-retirent chez des peuples ennemis; mais ces ennemis mêmes leur
-semblent moins redoutables que ceux qui les ruinent par leurs
-exactions. Et ces exactions sont d'autant plus insupportables pour
-eux, qu'elles sont mal distribuées, que chacun n'en est pas chargé à
-proportion du bien qu'il possède, tous ne contribuant pas à des
-impositions qui devraient être générales. Car n'y a-t-il pas de la
-cruauté à exiger que les pauvres payent ce qui devrait être pris sur
-les riches, et que, pour ainsi dire, tout le fardeau tombe sur les
-faibles, tandis que les forts ne sont chargés de rien? Ainsi deux
-choses concourent à les rendre malheureux, l'envie et la pauvreté;
-l'envie s'acharne contre eux, parce qu'ils refusent de payer; la
-pauvreté les afflige, parce qu'elle les met hors d'état de satisfaire.
-N'est-ce pas là la situation la plus déplorable que l'on puisse
-imaginer?
-
-Voici des choses plus cruelles encore, et des injustices plus criantes
-que l'on fait à ces malheureux. On voit les riches se faire une étude
-d'inventer de nouveaux tributs pour en charger ensuite le peuple. Ce
-serait se tromper que de prétendre justifier les riches en disant que
-leurs richesses doivent les empêcher d'en user de la sorte, parce
-qu'en augmentant les impôts ils se chargeraient eux-mêmes. Et quoi!
-ignorez-vous que les lois ne sont pas pour les riches, hardis et
-empressés à faire ces augmentations, parce qu'ils savent bien qu'elles
-ne tomberont pas sur eux? Or, tels sont les prétextes auxquels ils ont
-recours. Tantôt ce sont des ambassadeurs et tantôt des envoyés
-extraordinaires des princes. On les recommande aux personnes qui
-tiennent les premiers rangs dans la province, et l'accueil magnifique
-qu'on leur offre est toujours la cause de la ruine du peuple. Les
-présents qu'on leur fait sont pris sur de nouveaux tributs que l'on
-impose, et toujours le pauvre fournit ce que le riche donne; celui-ci
-fait sa cour aux dépens de celui-là.
-
-Ici l'on fait une objection frivole. Peut-on, disent quelques-uns, se
-dispenser de faire de ces sortes de réceptions aux ministres des
-princes? Non, on ne doit pas s'en dispenser. Mais la justice
-n'exige-t-elle pas des riches qu'étant les premiers à imposer, ils
-soient aussi les premiers à payer, et que ces longs flots de
-compliments et de marques de respect dont ils sont si prodigues soient
-soutenus par une libéralité plus réelle? Les pauvres ne sont-ils pas
-en droit de leur dire: «Vous voulez que nous portions une partie des
-charges publiques, il faut donc que vous portiez l'autre, et que
-tandis que nous donnons vous donniez de votre côté»? Ne pourraient-ils
-pas même prétendre avec justice que ceux qui recueillent toute la
-gloire de ces sortes de réceptions en fissent toute la dépense? Ils se
-relâchent cependant sur cet article, et ils demandent seulement un
-partage juste et plus humain des impositions publiques. Qu'après tout
-la condition des pauvres est à plaindre! Ils payent, et on les force
-de payer, sans qu'ils sachent pourquoi on les y force. Car permet-on à
-quelqu'un de demander pourquoi il doit payer, ou d'alléguer et de
-chercher les raisons qu'il a de payer, ou de demander à être
-déchargé?
-
-Au reste, on ne sait au vrai jusques où va l'injustice des riches que
-quand ils viennent à se brouiller entre eux. Alors on entend ceux qui
-se croient offensés reprocher aux autres que c'est une injustice
-criante de voir deux ou trois hommes faire des traités, inventer des
-tributs qui ruinent des provinces entières. C'est là en effet le
-caractère des riches; ils croient qu'il est de leur honneur de ne pas
-souffrir que l'on décide de rien sans les consulter, prêts à approuver
-les choses les plus injustes, pourvu que l'on ait pour eux la
-déférence qu'ils croient qu'on leur doit. Guidés par leur seul
-orgueil, on les voit, ou pour se venger de ceux qui les avaient
-méprisés, ou pour faire briller leur autorité, ordonner les mêmes
-choses qu'ils avaient traité d'injustices lorsque les autres les
-ordonnaient. Au milieu de ces dissensions, les pauvres sont comme sur
-une mer orageuse, toujours battus et agités par les flots qui
-s'entrechoquent. Il ne leur reste pas même cette consolation, de
-pouvoir dire que les personnes constituées en dignité ne sont pas
-toutes injustes; qu'il se trouve des gens de bien qui réparent le mal
-que les méchants ont causé, et qui relèvent par de nouveaux remèdes
-ceux que l'on avait opprimés par de nouvelles impositions. Il n'en est
-pas ainsi. L'injustice est partout égale. Ne voit-on pas que comme les
-pauvres sont les premiers que l'on accable, ils sont les derniers que
-l'on pense à soulager. Nous l'avons éprouvé, il n'y a pas longtemps,
-lorsque le malheur des temps a obligé les empereurs à diminuer les
-impôts de quelques villes; ce soulagement qui devait-être répandu
-également sur tout le monde, a-t-il été pour d'autres que pour les
-riches? Ce n'est point aux pauvres que l'on pense dans ces
-conjonctures, et après avoir commencé par les opprimer, on a la dureté
-de ne pas seulement penser à les soulager, du moins les derniers.
-Pour tout dire en un mot, c'est aux pauvres que l'on fait porter tout
-le fardeau des tributs, et ce n'est jamais à eux qu'on en fait sentir
-la diminution.
-
-Quelle serait après cela notre erreur si, traitant les pauvres avec
-tant de rigueur, nous croyions que Dieu n'usera d'aucune sévérité à
-notre égard, comme s'il nous était permis d'être injustes sans que
-Dieu nous fasse sentir le poids de sa justice? Les Romains seuls sont
-capables de se souiller par tous les vices qui règnent parmi eux;
-nulle autre nation ne les porte à cet excès. On ne voit rien de
-semblable chez les Francs, chez les Huns, chez les Vandales, chez les
-Goths. Ceux des Romains qui ont cherché un asile dans les provinces
-barbares y sont à l'abri des maux qu'ils enduraient sur les terres de
-l'empire. Il n'y a rien qu'ils souhaitent avec plus d'ardeur que de
-n'avoir plus à vivre sous la domination romaine, plus contents parmi
-les barbares que dans le sein de leur patrie. Ne soyons donc plus
-surpris de voir les barbares prendre l'ascendant sur nous. Leur nombre
-grossit tous les jours, et bien loin que ceux qui s'étaient retirés
-parmi eux les quittent pour revenir à nous, nous voyons tous les jours
-de nouveaux Romains nous abandonner pour chercher un asile parmi eux.
-Une seule chose m'étonne à ce propos; c'est que tout ce qu'il y a de
-pauvres et de malheureux parmi nous, n'aient pas recours à ce moyen de
-se mettre à l'abri de l'oppression. Ce qui les en empêche, c'est sans
-doute la difficulté de transporter leurs familles et le peu de bien
-qu'ils ont dans une terre étrangère; forcés par une dure nécessité,
-ils ne quittent qu'à regret leurs maisons et leurs troupeaux; mais la
-violence et le poids des exactions leur paraît un plus grand mal, et
-dans cette extrémité ils prennent la seule ressource qui leur reste,
-quelque pénible qu'elle soit. Ils se jettent entre les bras des
-riches pour en recevoir de la protection, ils se réduisent à une
-triste espèce de servitude[161].
-
- [161] Il s'agit du patronage (patrocinium), qui se trouvera
- expliqué plus loin, p. 226.
-
-A dire vrai, je ne désapprouverais pas cette conduite, je croirais
-même qu'il y aurait en cela de quoi louer les riches si, pleins de
-charité, ils se servaient de leur crédit en faveur des pauvres par une
-protection gratuite; si des motifs d'humanité, et non pas d'intérêt,
-les portaient à se rendre les défenseurs des opprimés. Mais qui peut
-ne pas regarder comme une cruauté dans les riches de les voir ne se
-déclarer les protecteurs des pauvres que pour les dépouiller, de ne
-défendre des malheureux qu'à condition de les rendre plus malheureux
-encore qu'ils n'étaient, c'est-à-dire par la perte de tout leur bien.
-Le père alors, pour acheter un peu de protection, est contraint de
-livrer ce qu'il avait destiné à être l'héritage de son fils, et l'un
-ne peut se mettre à l'abri de l'extrême misère qu'en réduisant l'autre
-à l'extrême disette. Voilà tout ce qui revient aux pauvres de la
-protection des riches; voilà où aboutissent les secours qu'ils se
-vantent de donner. Il paraît bien qu'ils n'ont jamais que leur intérêt
-en vue, et qu'en se déclarant pour les pères ils ne cherchent qu'à
-ruiner les enfants.
-
-Telle est la manière dont les riches s'y prennent pour tirer du profit
-de tout ce qu'ils font. Il serait à souhaiter que du moins leur façon
-de vendre fût semblable à ce qui se pratique dans les autres ventes;
-alors il resterait quelque chose à celui qui achète. Mais quel est ce
-nouveau genre de commerce dans lequel celui qui vend reçoit sans rien
-donner; et dans lequel celui qui achète donne tout sans rien
-acquérir? Dans les autres marchés, la condition de celui qui achète
-est regardée comme la plus avantageuse, par l'espérance du profit; ici
-celui qui vend profite seul, et rien ne reste à celui qui achète.
-
-Ce n'est là cependant qu'une partie du malheur des pauvres. Voici
-quelque chose de plus barbare et de plus criant; on ne peut ni le voir
-ni l'entendre sans frémir d'horreur. Il arrive que la plus grande
-partie du petit peuple, après avoir été ainsi dépouillés de leurs
-terres et de leurs possessions, réduits à ne rien avoir, ne laissent
-pas d'être chargés d'impôts; l'exaction est un fardeau dont ils ne
-peuvent se décharger, et ce qui semblait devoir être seulement attaché
-à leurs terres retombe sur leurs personnes. Quelle injustice cruelle!
-Le riche possède, et le pauvre paye! Le fils sans avoir recueilli la
-succession de son père se trouve accablé par les mêmes impôts que le
-père payait! Imagine-t-on une plus dure extrémité que celle d'être
-dépouillé par des usurpateurs particuliers et d'être en même temps
-persécuté par des tyrans publics?
-
-Parmi ces malheureux, ceux à qui il reste quelque prudence naturelle,
-ou ceux que la nécessité a rendus prudents, tâchent à devenir les
-fermiers[162] des terres qu'ils possédaient auparavant; d'autres se
-cherchent des asiles contre la misère, et d'autres enfin, en qui se
-trouve une âme moins élevée, se rendent volontairement esclaves,
-chassés non-seulement de leur patrimoine, mais encore dégradés du rang
-de leur naissance, bannis de leurs maisons, et perdant tout à la fois
-le droit qu'ils avaient sur eux-mêmes par la liberté. De là vient le
-comble de leur misère; car en perdant la liberté ils perdent presque
-la raison; et par un changement qui tient de l'enchantement, des
-hommes devenus esclaves sont traités comme des bêtes, et leur
-deviennent semblables en quelque sorte en cultivant comme elles les
-terres des riches.
-
- [162] Les colons.
-
-Cessons donc de nous plaindre avec étonnement de ce que nous devenons
-la proie des barbares, nous qui ravissons la liberté à nos
-concitoyens. Ces ravages qui désolent les campagnes, ces villes
-ruinées et détruites, sont notre ouvrage; nous nous sommes attiré tous
-ces maux; et la tyrannie que nous avons exercée contre les autres est,
-à dire vrai, la cause de celle que nous éprouvons. Nous l'éprouvons
-plus tard que nous ne méritions; Dieu nous a longtemps épargnés, mais
-enfin sa main s'est appesantie, et selon l'expression de l'Écriture,
-prise dans un autre sens, l'ouvrage de nos mains retombe sur nous. De
-malheureux exilés ne nous ont touchés d'aucune compassion; à notre
-tour, nous sommes châtiés par l'exil; nous avons trompé les étrangers,
-devenus étrangers parmi les barbares, nous souffrons de leur mauvaise
-foi; attentifs à profiter des conjonctures du temps, nous nous en
-sommes servis pour ruiner des hommes libres; chassés du lieu de notre
-naissance, nous éprouvons les mêmes maux.
-
-Mais que l'aveuglement des hommes est incurable! nous sentons le poids
-de la colère de Dieu justement irrité contre nous, et nous nous
-dissimulons à nous-mêmes que la justice de Dieu nous poursuit.
-
- SALVIEN, _du Gouvernement de Dieu_, liv. 5. Traduction du P.
- Bonnet.
-
- Salvien, prêtre, né vers 390, à Trèves, mourut en 484, à Marseille,
- où il était prêtre depuis longtemps. Il est auteur des traités _De
- la Providence ou du gouvernement de Dieu_, et _De l'Avarice_. Ces
- ouvrages sont écrits avec éloquence et énergie. (Voy. plus loin le
- récit intitulé: _Conduite du clergé envers les conquérants
- Germains_.)
-
-
-MŒURS DES GALLO-ROMAINS.
-
-Ne voit-on pas dans les Gaules que les plus grands seigneurs n'ont
-tiré d'autres fruits de leurs malheurs que de devenir plus déréglés
-dans leur conduite? J'ai vu moi-même, dans Trèves, des personnes
-nobles et constituées en dignité, quoique dépouillées de leurs biens,
-au milieu d'une province ravagée, montrer plus de corruption dans
-leurs mœurs qu'on ne remarquait de décadence dans leurs affaires
-domestiques. La désolation du pays n'avait pas été si grande qu'il ne
-restât encore quelque ressource; mais la corruption des mœurs était
-si extrême, qu'elle était sans remède. Les vices, ces cruels ennemis
-du cœur, faisaient au dedans plus de ravages que les barbares,
-ennemis seulement du corps, n'en faisaient au dehors. Les Romains
-étaient eux-mêmes leurs plus cruels ennemis. Je devrais arroser de mes
-larmes la peinture des choses dont j'ai été témoin. J'ai vu des
-vieillards qui étaient dans les charges publiques, des chrétiens dans
-le dernier retour de l'âge, aimer encore la bonne chère et la volupté.
-Par où commencer pour leur reprocher leur corruption? Leurs dignités,
-leur âge, le nom de chrétiens, le péril qui les menaçait, lequel de
-tous ces endroits devait fournir les premiers reproches? Pourrait-on
-croire que des vieillards fussent capables de s'abandonner à ces
-déréglements pendant la paix, que des jeunes gens le pussent être,
-pendant la guerre, que des chrétiens le pussent jamais être? Dignités,
-âge, profession, religion, on oubliait tout dans la fureur de la
-débauche. Qui n'eût pris les principaux de cette ville pour des
-insensés? Cette ardeur n'a pu être ralentie par les destructions
-réitérées de cette ville criminelle. Quatre fois Trèves, cette ville
-la plus florissante des Gaules, a été prise et ruinée. Le premier
-malheur eut dû suffire pour déterminer les habitants à une sincère
-conversion, afin qu'une rechute n'attirât pas une seconde punition.
-Chose incroyable! le nombre des malheurs n'a fait qu'augmenter le
-penchant fatal pour le vice. Tel qu'on nous représente dans la fable
-cet hydre dont les têtes renaissaient plus nombreuses à mesure qu'on
-les coupait, telle était la ville de Trèves; ses malheurs croissaient,
-et en même temps croissait aussi la fureur de ses habitants pour le
-libertinage des mœurs. Le châtiment, qui dégoûte ailleurs du vice, en
-faisait naître ici un goût plus vif et plus empressé; et il eût été
-plus facile de vider Trèves d'habitants que de la purger de cette
-fureur impie.
-
-Cette peinture des désordres de Trèves convient à une ville voisine,
-qui lui cédait peu en magnificence. Outre tous les autres vices qui
-s'y étaient introduits, l'avarice et l'ivrognerie y dominaient; mais
-l'ivrognerie surtout était si fort en usage, que les principaux de la
-ville ne purent se résoudre ou n'étaient pas en état de pouvoir sortir
-de table lorsque les barbares, maîtres des remparts, entraient de tous
-côtés dans la ville. Dieu le permit ainsi, afin de faire voir plus
-clairement la raison pourquoi il châtiait les habitants de cette
-ville. C'est là que j'ai vu un renversement bien déplorable. On ne
-voyait aucune différence de mœurs entre les vieillards et les jeunes
-gens; la même indiscrétion dans les discours, la même légèreté, le
-même luxe, le même penchant pour l'ivrognerie, les rendait semblables
-les uns aux autres. Des hommes âgés, élevés depuis longtemps aux
-charges publiques, n'ayant plus que peu de jours à vivre, buvaient
-comme eussent pu faire les plus robustes. Les forces, qui leur
-manquaient pour marcher, ne leur manquaient pas pour boire; et leurs
-jambes ailleurs chancelantes se fortifiaient dans les occasions de
-danser. Je raccourcis ce portrait odieux; et pour l'achever d'un seul
-trait, je n'ai qu'à dire qu'on a vu dans cette ville la vérité de ce
-que disait le Sage, que le vin et les femmes rendent les sages impies
-à l'égard de Dieu.
-
-Après avoir décrit ce qui se faisait dans les plus fameuses villes des
-Gaules, que dirai-je des villes moins considérables, si ce n'est
-qu'elles ont de même toutes péri par les vices de leurs habitants? Le
-crime y avait tellement endurci tous les cœurs, qu'on était au milieu
-du péril sans le craindre. On était menacé d'une captivité prochaine,
-et on ne la craignait pas. Dieu permettait qu'on demeurât dans cette
-insensibilité, afin qu'on ne prît point de précautions pour détourner
-sa ruine. Déjà les barbares étaient présents qu'on ne voyait aucune
-crainte dans les hommes, et que dans les villes on ne se donnait aucun
-mouvement pour se garantir de l'invasion. Personne, à la vérité,
-n'avait envie de périr; mais tel était l'aveuglement des pécheurs,
-qu'on ne prenait aucun soin pour éviter sa perte. L'intempérance,
-l'ivrognerie, l'amour du repos avaient fait naître une négligence et
-une indolence incurables. Semblables à ceux dont l'Écriture dit qu'un
-assoupissement que Dieu permettait s'était saisi d'eux. Cet
-assoupissement que Dieu répand est un présage d'une ruine prochaine;
-car l'Écriture nous apprend que quand les iniquités du pécheur sont
-montées à un certain point, la Providence l'abandonne à lui-même, et
-qu'ainsi livré à son propre sens il court à sa perte.
-
-Je ne crois pas devoir rien ajouter pour persuader que l'empressement
-des hommes pour les plaisirs criminels n'a pas cessé jusqu'à leur
-entière destruction. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que cet
-aveuglement se perpétuera, et l'on peut prédire que les hommes seront
-toujours les mêmes. Voyons-nous qu'aucune des villes et des provinces
-qui sont prises ou ravagées par les barbares change de conduite? Y
-est-on humilié, pense-t-on à se convertir et se corriger? Tel est le
-caractère des Romains; on les voit périr, mais on ne les voit pas se
-corriger. Trois fois la première ville des Gaules a été détruite,
-trois fois elle a été comme le bûcher de ses habitants. La destruction
-même ne fut pas le plus grand mal qu'elle eut à supporter. La misère
-accablait ceux que la ruine de leur patrie n'avait pas fait périr. Ce
-qui s'était garanti de la mort gémissait dans le malheur. Les uns,
-couverts de blessures, traînaient une vie languissante; les autres, à
-demi-brûlés, sentaient longtemps les cruels effets de l'incendie.
-Ceux-ci périssaient par la faim, et ceux-là par la nudité; un grand
-nombre succombaient à la violence du mal ou à la rigueur du froid.
-Ainsi la même mort se faisait sentir en mille façons différentes. En
-un mot, la ruine d'une seule ville était une calamité pour un grand
-nombre d'autres. J'ai vu, et je n'ai pas refusé mon secours aux
-misérables, j'ai vu les cadavres des hommes et des femmes confondus,
-nus, déchirés, donnant un douloureux spectacle aux habitants des
-autres villes, et servant de nourriture aux chiens et aux oiseaux. La
-puanteur qu'exhalaient ces corps morts devenait mortelle pour les
-vivants, et ceux qui n'avaient pas été enveloppés dans le saccagement
-de cette ville ne laissaient pas d'en sentir les mauvais effets. Mais
-qu'ont produit toutes ces calamités? Si les choses n'étaient
-évidentes, on ne pourrait s'imaginer que les hommes fussent capables
-d'un endurcissement si extraordinaire; mais personne n'ignore qu'un
-petit nombre de gens de qualité qui étaient restés dans cette ville
-ruinée employèrent leurs premiers soins à obtenir des empereurs la
-permission de faire célébrer les jeux du cirque.
-
-Habitants de la ville de Trèves, à qui j'adresse ici la parole, est-il
-possible que vous ayez pu conserver de l'empressement pour les jeux du
-cirque[163]! Quoi! ce triste état d'une ville prise et saccagée, tant
-de sang répandu, tant de tourments soufferts, tant de captifs dans les
-fers, tant de maux, n'ont pu vous apprendre à vous modérer! Ah, votre
-folie mérite les larmes de tous les hommes de bon sens. A dire le
-vrai, vous m'avez paru dignes de pitié lorsque votre ville a été
-ruinée; mais je trouve que vous l'êtes bien davantage quand je compare
-votre ardeur pour les spectacles. Je croyais bien que les malheurs de
-la guerre pouvaient faire perdre les biens temporels, mais je ne
-croyais pas qu'ils pussent faire perdre la raison. Vous vous adressez
-donc aux empereurs pour obtenir la permission d'ouvrir le théâtre et
-le cirque; mais où est la ville, où est le peuple pour qui vous
-présentez cette requête? Je regarde, et je ne vois qu'une ville
-ensevelie dans ses cendres et un peuple dans les fers; partout je
-rencontre ou des cadavres ou des yeux baignés de pleurs. A peine des
-restes malheureux ont-ils échappé à la ruine commune, et ces restes
-sont dans la douleur et dans la misère, et l'on ne sait si la destinée
-de ceux qui ont péri n'est pas plus heureuse que le sort de ceux qui
-vivent encore.
-
- [163] Les combats de gladiateurs étaient encore les principaux
- jeux du cirque.
-
-Mais quel lieu choisirez-vous pour ces jeux sacrilèges? Sera-ce sur le
-tombeau de vos citoyens égorgés, au milieu de leur sang répandu et
-encore fumant et de leurs ossements dispersés. Trouverez-vous un
-endroit dans toute la ville où cette image de la mort et du carnage ne
-s'offre à vos yeux? Toutes ces circonstances ne vous ont-elles pas dû
-persuader que ce n'est pas le temps de demander des jeux et des fêtes
-publiques? Comment oserez-vous donner des marques de joie, environnés
-des débris de l'incendie? Et comment oserez-vous rire au milieu de
-tant de justes sujets de pleurer? Mais enfin quand il n'y aurait que
-cette seule considération à avoir, pensez que par ces spectacles
-impies vous allumez contre vous la colère de Dieu. Ah! je ne suis plus
-étonné que vous ayez été châtiés par tous les maux que vous avez
-soufferts! Une ville que trois renversements n'ont pu corriger
-méritait bien de souffrir une quatrième destruction!
-
- SALVIEN, _du Gouvernement de Dieu_, livre 6.
-
-
-LES TYRANS.--LE PATROCINIAT.--ORIGINES DE LA FÉODALITÉ.
-
-Chacun essayait de se soustraire aux charges intolérables de la vie
-civile. Ce ne fut plus la liberté que l'on rechercha, ce fut la
-servitude. On y courut, on s'y précipita. Ce furent les paysans des
-frontières, exposés sans défense aux incursions des barbares, qui
-donnèrent le signal de cette espèce de désertion. Bientôt elle devint
-générale, et au milieu du troisième siècle des villages, des villes
-entières renoncent à leur indépendance et se donnent un autre maître
-que l'empereur. Le monde romain se brise déjà à ses extrémités; une
-multitude infinie de petites sociétés presque imperceptibles se
-forment incessamment des blocs qui s'en détachent, et s'abritent au
-milieu de ses ruines. Le Code nous les montre se constituant au cœur
-même de l'empire, sous la main même de l'empereur, en dépit de toutes
-les menaces, par la double influence des spoliations du fisc et des
-déprédations des barbares. Il y eut dès lors comme un essai, une
-première efflorescence des institutions féodales qui un peu plus tard
-couvrirent l'Europe entière. Il y a déjà des _seigneurs_, cachés
-encore sous l'ancienne et familière dénomination de _patrons_; et il y
-en a autant qu'il se trouve de villages en révolte contre une autorité
-qui ne peut plus donner que l'oppression en retour de l'obéissance.
-
-Ce principe de dissolution devint plus actif à mesure que la force
-centrale perdit de son énergie, et devait rester sans contre-poids le
-jour où celle-ci cesserait de se faire sentir. Au IIIe siècle, ce ne
-sont encore que quelques hameaux isolés qui se séparent de l'empire;
-un peu plus tard ce sera la Gaule et la Bretagne. La plupart de ces
-_tyrans_ qui remplissent l'histoire des empereurs ne sont que
-l'expression et le produit de cette situation nouvelle. Eux aussi sont
-des _patrons_, des libérateurs que les provinces opprimées croyaient
-se donner contre la tyrannie étrangère. C'étaient les représentants de
-cette force de répulsion qui tendait de plus en plus à disloquer ce
-grand tout, et à replacer dans l'isolement et l'indépendance les
-parties hétérogènes qu'un travail de huit cents ans y avait fait
-entrer. Ce malaise s'annonce pour la première fois par les séditions
-de la Gaule, sous les règnes d'Auguste et de Tibère, arrive de crise
-en crise à son paroxysme sous les Trente Tyrans, se continue à travers
-les révoltes de Carausius, d'Allectus, de Maxime, de Constantin dans
-la Bretagne, celles de Magnence, de Sylvanus, de Maxime, de
-Constantin, de Sébastien dans la Gaule (pour ne parler que de
-celles-là), et aboutit enfin, après tant de scissions temporaires, au
-partage définitif du Ve siècle.
-
-Ainsi l'empire d'Auguste ne périt pas d'une autre manière que celui de
-Charlemagne; les circonstances étaient les mêmes, les résultats ne
-pouvaient différer. Le principe de dissolution qui brisa l'Empire
-Romain et qui le fractionna en autant de royaumes barbares qu'il
-renfermait de grandes lignes géographiques et de nationalités mal
-éteintes brisa l'empire carlovingien à son tour en autant de blocs
-qu'il renfermait de royaumes, et chacun de ceux-ci en autant de
-parcelles qu'il comptait de châteaux forts. Il continua d'agir sans
-interruption, malgré de vains et impuissants efforts, pendant six
-cents ans, de Dioclétien à Hugues Capet. Alors on recommença de
-nouveau à reconstruire. Ainsi, au point de vue de l'histoire générale,
-la formation des royaumes barbares à la chute de l'empire et
-l'établissement de la féodalité à la mort de Charlemagne ne sont, à
-vrai dire, que des effets de la même cause. Dioclétien, Constantin,
-Théodose, Théodoric, Charles Martel, Charlemagne, réussirent un moment
-à la paralyser, mais sans pouvoir la détruire. Leurs essais de
-reconstruction ont immortalisé leur mémoire, parce que les hommes
-admirent volontiers ce qui est grand, et ne demandent aux héros que du
-génie; mais si leurs efforts ont pu retarder de quelques années la
-formation de la société féodale, elle n'en est pas moins sortie de
-terre sous leurs yeux, et elle n'a conservé en s'élevant que les moins
-significatives peut-être des empreintes dont ils avaient voulu la
-marquer.
-
-Il faut convenir que les origines de la féodalité ne sont pas toutes
-où l'on a coutume de les chercher; et que tels faits qui nous
-paraissent nouveaux aux sixième et septième siècles dataient déjà
-de trois cents ans. Dans ce nombre il faut placer le plus
-caractéristique de tous, le fractionnement du territoire et
-l'isolement du pouvoir. Ce mal avait déjà miné l'empire romain avant
-de s'attaquer aux sociétés barbares; et lorsqu'il les faisait crouler
-à petit bruit du sixième au dixième siècle, il ne faisait que se
-continuer. Il faut se donner le spectacle de cette lutte désespérée de
-la loi impériale contre un ennemi qui la tuera.
-
-«Que les laboureurs[164] n'invoquent aucun patronage[165], et qu'ils
-soient livrés au supplice si par d'audacieuses fourberies ils
-cherchent à se donner de pareils appuis. Quant à ceux qui les
-accordent, ils devront payer pour chaque fonds et chaque contravention
-une amende de 25 livres d'or; mais que notre fisc ne prenne que la
-moitié de ce que les patrons avaient coutume de prendre en totalité.»
-
- [164] _Code Théodosien_, XI, tit. 24, l. 2.
-
- [165] Le petit propriétaire, libre de naissance et maître de sa
- terre, pour échapper au fisc, à l'impôt, aux exactions et aux
- violences de toutes espèces, achetait la protection, le patronage
- (_patrocinium_) de quelque puissant personnage, en lui donnant sa
- terre et en devenant _colon_, c'est-à-dire à peu près esclave,
- lui et sa postérité. Les grands, en devenant patrons d'un grand
- nombre de colons, se constituèrent d'immenses propriétés
- (_latifundia_) sur lesquelles ils régnaient en seigneurs presque
- indépendants. L'usage des _patrocinia_ se continua sous les
- Franks par le système de la _recommandation_. (L. D.)
-
-«Quiconque[166] parmi les officiers, ou dans quelque classe de
-citoyens que ce soit, sera convaincu d'avoir accepté un _patronage_,
-qu'il soit soumis aux peines de droit. Quand aux possesseurs[167],
-qu'on les contraigne, bon gré mal gré, d'obéir aux statuts impériaux
-et de contribuer aux charges publiques. Que s'il se trouve des
-villages qui, à raison des avantages de leur position ou du nombre de
-leurs habitants, osent s'y refuser, qu'on leur inflige tel châtiment
-que de droit.»
-
- [166] _Code Théodosien_, l. 3 (année 395).
-
- [167] C'est-à-dire aux propriétaires qui avaient cédé leurs
- propriétés à des patrons et en étaient devenus les colons,
- échangeant la liberté et la propriété contre une espèce
- d'esclavage et un peu de sécurité. (L. D.)
-
-«Quiconque[168] accordera son _patronage_ aux paysans, de quelque
-dignité qu'il soit, qu'il soit maître de la milice, comte, proconsul,
-vicaire, préfet de la province, tribun, curiale, ou de telle autre
-dignité, qu'il paye une amende de 40 livres d'or pour chaque patronage
-accordé, s'il ne renonce à l'avenir à une pareille témérité. Et
-non-seulement ceux qui accueilleront les paysans dans leur _clientèle_
-seront frappés de l'amende en question, mais ceux qui y recourront
-pour échapper à l'impôt en payeront le double.»
-
- [168] Année 396.
-
-«Nous avons attaché des peines plus sévères aux lois faites par nos
-prédécesseurs pour défendre les _patronages_. Ainsi, à l'avenir,
-quiconque sera convaincu d'avoir accordé son patronage à des
-laboureurs ou à des villageois propriétaires, qu'il soit dépouillé de
-son propre bien. Quant aux laboureurs, qu'ils soient aussi dépouillés
-de leurs terres[169].»
-
- [169] Année 399.
-
-Toutes ces menaces furent également impuissantes, car la situation
-était déjà plus forte que les hommes; la dissolution suivit son cours,
-et marcha rapidement vers son terme.
-
- LEHUËROU, _Histoire des institutions mérovingiennes et
- carlovingiennes_, t. I, p. 136.
-
- Lehuërou, né en 1807, mort en 1843, était professeur à la faculté
- des lettres de Rennes. Son ouvrage a paru en 2 vol. in-8º
- (1841-43).
-
-
-DE LA RACE CELTIQUE.
-
-Avant d'amener les Allemands sur le sol de la Gaule et d'assister à ce
-nouveau mélange, j'ai besoin de revenir sur tout ce qui précède,
-d'évaluer jusqu'à quel point les races diverses établies sur le sol
-gaulois avaient pu modifier le génie primitif de la contrée, de
-chercher pour combien ces races avaient contribué dans l'ensemble,
-quelle avait été la mise de chacune d'elles dans cette communauté,
-d'apprécier ce qui pouvait rester d'indigène sous tant d'éléments
-étrangers.
-
-Divers systèmes ont été appliqués aux origines de la France.
-
-Les uns nient l'influence étrangère; ils ne veulent point que la
-France doive rien à la langue, à la littérature, aux lois des peuples
-qui l'ont conquise. Que dis-je? s'il ne tenait qu'à eux, on
-retrouverait dans nos origines les origines du genre humain. Le
-Brigant et son disciple, La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de
-la république, dérivent toutes les langues du bas breton; intrépides
-et patriotes critiques, il ne leur suffit pas d'affranchir la France,
-ils voudraient lui conquérir le monde. Les historiens et les légistes
-sont moins audacieux. Cependant l'abbé Dubos ne veut point que la
-conquête de Clovis soit une conquête; Grosley affirme que notre droit
-coutumier est antérieur à César.
-
-D'autres esprits, moins chimériques peut-être, mais placés de même
-dans un point de vue exclusif et systématique, cherchent tout dans la
-tradition, dans les importations diverses du commerce ou de la
-conquête. Pour eux notre langue française est une corruption du latin,
-notre droit une dégradation du droit romain ou germanique, nos
-traditions un simple écho des traditions étrangères. Ils donnent la
-moitié de la France à l'Allemagne, l'autre aux Romains; elle n'a rien
-à réclamer d'elle-même. Apparemment ces grands peuples celtiques dont
-parle tant l'antiquité, c'était une race si abandonnée, si déshéritée
-de la nature, qu'elle aura disparu sans laisser trace. Cette Gaule,
-qui arma 500,000 hommes contre César, et qui paraît encore si peuplée
-sous l'empire, elle a disparu tout entière, elle s'est fondue par le
-mélange de quelques légions romaines, ou des bandes de Clovis. Tous
-les Français du nord descendent des Allemands, quoiqu'il y ait si peu
-d'allemand dans leur langue. La Gaule a péri, corps et biens, comme
-l'Atlantide. Tous les Celtes ont péri, et s'il en reste, ils
-n'échapperont pas aux traits de la critique moderne. Pinkerton[170] ne
-les laisse pas reposer dans le tombeau; c'est un vrai Saxon, acharné
-sur eux, comme l'Angleterre sur l'Irlande. Ils n'ont eu, dit-il, rien
-en propre, aucun génie original... Il voudrait, dans son amusante
-fureur, qu'on instituât des chaires de langue celtique «pour qu'on
-apprît à se moquer des Celtes».
-
- [170] Géographe écossais, né en 1758, mort en 1826. L'ouvrage
- principal de Pinkerton est sa _Géographie_. Le livre auquel fait
- allusion M. Michelet est intitulé: _Recherches sur les Goths_.
-
-Nous ne sommes plus au temps où l'on ne pouvait que choisir entre les
-deux systèmes et se déclarer partisan exclusif du génie indigène ou
-des influences extérieures. Des deux côtés, l'histoire et le bon sens
-résistent. Il est évident que les Français ne sont plus les Gaulois;
-on chercherait en vain parmi nous ces grands corps blancs et mous! ces
-géants enfants qui s'amusèrent à brûler Rome[171]. D'autre part, le
-génie français est profondément distinct du génie romain ou
-germanique; ils sont impuissants pour l'expliquer.
-
- [171] Les Celtes étaient divisés en deux rameaux, les Gaulois et
- les Kymris ou Belges, et ces populations différaient entre elles
- par les caractères physiologiques, la taille, la couleur des
- cheveux et des yeux, et par les langues. Les auteurs anciens
- constatent chez les Celtes deux types différents: l'un, petit et
- aux cheveux bruns; l'autre, grand, aux cheveux blonds ou roux et
- aux yeux bleus. Les Gaels ou Gaulois semblent appartenir au
- premier, les Kymris au second, De ces deux types, c'est le
- premier qui l'a emporté dans la formation de la nation française
- et qui lui donne ses caractères les plus tranchés; mais il faut
- tenir compte aussi dans la création du type gallo-français, petit
- et brun, des influences ibériennes et de la conquête romaine.
-
- Si les langues celtiques attestent l'existence de deux rameaux dans
- la race, elles prouvent en même temps que les Kymris étaient Celtes
- et non pas Germains, et qu'ils avaient la plus étroite parenté avec
- les Gaels. Modifiés au point de vue de la langue, des mœurs, de la
- religion et des institutions, par la conquête romaine, et sans nul
- doute aussi par un certain mélange avec les conquérants, les peuples
- gaulois sont devenus les Gallo-Romains; c'est dans cette population
- que sont venues se fondre les peuplades germaniques qui se sont
- établies en Gaule, et qui à leur tour, et dans une certaine
- proportion, ont modifié les Gallo-Romains. (L. D.)
-
-Nous ne prétendons pas rejeter des faits incontestables; nul doute que
-notre patrie ne doive beaucoup à l'influence étrangère. Toutes les
-races du monde ont contribué pour doter cette Pandore.
-
-La base originaire, celle qui a tout reçu, tout accepté, c'est cette
-jeune, molle et mobile race des Gaels, bruyante, sensuelle et légère,
-prompte à apprendre, prompte à dédaigner, avide de choses nouvelles.
-Voilà l'élément primitif, l'élément perfectible.
-
-Il faut à de tels enfants des précepteurs sévères. Ils en recevront et
-du Midi et du Nord. La mobilité sera fixée, la mollesse durcie et
-fortifiée; il faut que la raison s'ajoute à l'instinct, à l'élan la
-réflexion.
-
- MICHELET, _Histoire de France_, t. I, p. 126.
-
-
-MŒURS DES BARBARES.
-
-Tout ce qui se peut rencontrer de plus varié, de plus extraordinaire,
-de plus féroce dans les coutumes des sauvages, s'offrit aux yeux de
-Rome: elle vit d'abord successivement, et ensuite tout à la fois, dans
-le cœur et dans les provinces de son empire, de petits hommes maigres
-et basanés, ou des espèces de géants aux yeux verts, à la chevelure
-blonde lavée dans l'eau de chaux, frottée de beurre aigre ou de
-cendres de frêne; les uns nus, ornés de colliers, d'anneaux de fer, de
-bracelets d'or; les autres couverts de peaux, de sayons, de larges
-braies, de tuniques étroites et bigarrées; d'autres encore la tête
-chargée de casques faits en guise de mufles de bêtes féroces; d'autres
-encore le menton et l'occiput rasés, ou portant longues barbes et
-moustaches. Ceux-ci s'escrimaient à pied avec des massues, des
-maillets, des marteaux, des framées, des angons à deux crochets, des
-haches à deux tranchants, des frondes, des flèches armées d'os
-pointus, des filets et des lanières de cuir, de courtes et de longues
-épées; ceux-là enfourchaient de hauts destriers bardés de fer ou de
-laides et chétives cavales, mais rapides comme des aigles. En plaine,
-ces hommes hostoyaient éparpillés, ou formés en coin, ou roulés en
-masse; parmi les bois, ils montaient sur les arbres, objets de leur
-culte, et combattaient portés sur les épaules et dans les bras de
-leurs dieux.
-
-Des volumes suffiraient à peine au tableau des mœurs et des usages de
-tant de peuples.
-
-Les Agathyrses, comme les Pictes, se tachetaient le corps et les
-cheveux d'une couleur bleue; les gens d'une moindre espèce portaient
-leurs mouchetures rares et petites; les nobles les avaient larges et
-rapprochées.
-
-Les Alains ne cultivaient point la terre; ils se nourrissaient de lait
-et de la chair des troupeaux; ils erraient avec leurs chariots
-d'écorce, de désert en désert. Quand leurs bêtes avaient consommé tous
-les herbages, ils remettaient leurs villes sur leurs chariots, et les
-allaient planter ailleurs. Le lieu où ils s'arrêtaient devenait leur
-patrie. Les Alains étaient grands et beaux; ils avaient la chevelure
-presque blonde, et quelque chose de terrible et de doux dans le
-regard. L'esclavage était inconnu chez eux; ils sortaient tous d'une
-source libre.
-
-Les Goths, comme les Alains, de race scandinave, leur ressemblaient;
-mais ils avaient moins contracté les habitudes slaves, et ils
-inclinaient plus à la civilisation. Apollinaire a peint un conseil de
-vieillards Goths: «Selon leur ancien usage, leurs vieillards se
-réunissent au lever du soleil; sous les glaces de l'âge, ils ont le
-feu de la jeunesse. On ne peut voir sans dégoût la toile qui couvre
-leur corps décharné; les peaux dont ils sont vêtus leur descendent à
-peine au dessous du genou. Ils portent des bottines de cuir de cheval,
-qu'ils attachent par un simple nœud au milieu de la jambe, dont la
-partie supérieure reste découverte.» Et pourquoi ces Goths étaient-ils
-assemblés? Pour s'indigner de la prise de Rome par un Vandale, et pour
-élire un empereur romain!
-
-Le Sarrasin, ainsi que l'Alain, était nomade: monté sur son
-dromadaire, vaguant dans des solitudes sans bornes, changeant à chaque
-instant de terre et de ciel, sa vie n'était qu'une fuite.
-
-Les Huns parurent effroyables aux barbares eux-mêmes: ils
-considéraient avec horreur ces cavaliers au cou épais, aux joues
-déchiquetées, au visage noir, aplati et sans barbe; à la tête en forme
-de boule d'os et de chair, ayant dans cette tête des trous plutôt que
-des yeux; ces cavaliers dont la voix était grêle et le geste sauvage.
-La renommée les représentait aux Romains comme des bêtes marchant sur
-deux pieds, ou comme ces effigies difformes que l'antiquité plaçait
-sur les ponts. On leur donnait une origine digne de la terreur qu'ils
-inspiraient: on les faisait descendre de certaines sorcières appelées
-_Aliorumna_, qui, bannies de la société par le roi des Goths Félimer,
-s'étaient accouplées dans les déserts avec les démons.
-
-Différents en tout des autres hommes, les Huns n'usaient ni de feu ni
-de mets apprêtés; ils se nourrissaient d'herbes sauvages et de viandes
-demi-crues, couvées un moment entre leurs cuisses, ou échauffées entre
-leur siége et le dos de leurs chevaux. Leurs tuniques, de toile
-colorée et de peaux de rats des champs, étaient nouées autour de leur
-cou; ils ne les abandonnaient que lorsqu'elles tombaient en lambeaux.
-Ils enfonçaient leur tête dans des bonnets de peau arrondis, et leurs
-jambes velues dans des tuyaux de cuir de chèvre. On eût dit qu'ils
-étaient cloués sur leurs chevaux, petits et mal formés, mais
-infatigables. Souvent ils s'y tenaient assis comme les femmes; ils y
-traitaient d'affaires, délibérant, vendant, achetant, buvant,
-mangeant, dormant sur le cou étroit de leur bête, s'y livrant, dans un
-profond sommeil, à toutes sortes de songes.
-
-Sans demeure fixe, sans foyer, sans loi, sans habitudes domestiques,
-les Huns erraient avec les chariots qu'ils habitaient. Dans ces huttes
-mobiles, les femmes façonnaient leurs vêtements, accouchaient,
-allaitaient leurs nourrissons jusqu'à l'âge de puberté. Nul, chez ces
-générations, ne pouvait dire d'où il venait, car il avait été conçu
-loin du lieu où il était né, et élevé plus loin encore. Cette manière
-de vivre dans des voitures roulantes était en usage chez beaucoup de
-peuples, et notamment parmi les Franks. Majorien surprit un parti de
-cette nation: «Le coteau voisin retentissait du bruit d'une noce; les
-ennemis célébraient en dansant, à la manière des Scythes, l'hymen d'un
-époux à la blonde chevelure. Après la défaite on trouva les
-préparatifs de la fête errante, les marmites, les mets des convives,
-tout le régal prisonnier et les odorantes couronnes de fleurs........
-Le vainqueur enleva le chariot de la mariée[172]»
-
- [172] SIDOINE APOLLINAIRE, _Panégyrique de Majorien_.
-
-Sidoine est un témoin considérable des mœurs des barbares dont il
-voyait l'invasion. «Je suis, dit-il, au milieu des peuples chevelus,
-obligé d'entendre le langage du Germain, d'applaudir, avec un visage
-contraint, au chant du Bourguignon ivre, les cheveux graissés avec du
-beurre acide....... Heureux vos yeux, heureuses vos oreilles, qui ne
-les voient et ne les entendent point! heureux votre nez, qui ne
-respire pas dix fois le matin l'odeur empestée de l'ail et de
-l'oignon!»
-
-Tous les barbares n'étaient pas aussi brutaux. Les Franks, mêlés
-depuis longtemps aux Romains, avaient pris quelque chose de leur
-propreté et de leur élégance. «Le jeune chef marchait à pied au milieu
-des siens; son vêtement d'écarlate et de soie blanche était enrichi
-d'or; sa chevelure et son teint avaient l'éclat de sa parure. Ses
-compagnons portaient pour chaussure des peaux de bête garnies de tous
-leurs poils: leurs jambes et leurs genoux étaient nus; les casaques
-bigarrées de ces guerriers montaient très-haut, serraient les hanches,
-et descendaient à peine au jarret; les manches de ces casaques ne
-dépassaient pas le coude. Par-dessous ce premier vêtement se voyait
-une saie de couleur verte bordée d'écarlate, puis une rhénone fourrée,
-retenue par une agrafe[173]. Les épées de ces guerriers se
-suspendaient à un étroit ceinturon, et leurs armes leur servaient
-autant d'ornement que de défense: ils tenaient dans la main droite des
-piques à deux crochets, ou des haches à lancer; leur bras gauche était
-caché par un bouclier aux limbes d'argent et à la bosse dorée[174].»
-Tels étaient nos pères.
-
- [173] Sorte de manteau en usage chez les peuples des bords du
- Rhin.
-
- [174] S. APOLLINARIUS, lib. IV, _Epist. ad Domnit._
-
-Sidoine arrive à Bordeaux, et trouve auprès d'Euric, roi des
-Visigoths, divers barbares qui subissaient le joug de la conquête.
-«Ici se présente le Saxon aux yeux d'azur: ferme sur les flots, il
-chancelle sur la terre. Ici l'ancien Sicambre, à l'occiput tondu, tire
-en arrière, depuis qu'il est vaincu, ses cheveux renaissants sur son
-cou vieilli; ici vagabonde l'Hérule aux joues verdâtres, qui laboure
-le fond de l'Océan, et dispute de couleur avec les algues; ici le
-Bourguignon, haut de sept pieds, mendie la paix en fléchissant le
-genou[175].»
-
- [175] APOLLINARIUS, lib. VIII, epist. IX.
-
-Une coutume assez générale chez tous les barbares était de boire la
-cervoise (la bière), l'eau, le lait et le vin, dans le crâne des
-ennemis. Étaient-ils vainqueurs, ils se livraient à mille actes de
-férocité; les têtes des Romains entourèrent le camp de Varus, et les
-centurions furent égorgés sur les autels de la divinité de la guerre.
-Étaient-ils vaincus, ils tournaient leur fureur contre eux-mêmes. Les
-compagnons de la première ligue des Cimbres que défit Marius furent
-trouvés sur le champ de bataille attachés les uns aux autres; ils
-avaient voulu impossibilité de reculer et nécessité de mourir. Leurs
-femmes s'armèrent d'épées et de haches; hurlant, grinçant des dents de
-rage et de douleur, elles frappaient et Cimbres et Romains, les
-premiers comme des lâches, les seconds comme des ennemis: au fort de
-la mêlée, elles saisissaient avec leurs mains nues les épées
-tranchantes des légionnaires, leur arrachaient leurs boucliers, et se
-faisaient massacrer. Sanglantes, échevelées, vêtues de noir, on les
-vit, montées sur les chariots, tuer leurs maris, leurs frères, leurs
-pères, leurs fils, étouffer leurs nouveau-nés, les jeter sous les
-pieds des chevaux, et se poignarder. Une d'entre elles se pendit au
-bout du timon de son chariot, après avoir attaché par la gorge deux de
-ses enfants à chacun de ses pieds. Faute d'arbres pour se procurer le
-même supplice, le Cimbre vaincu se passait au cou un lacs coulant,
-nouait le bout de la corde de ce lacs aux jambes ou aux cornes de ses
-bœufs: ce laboureur d'une espèce nouvelle, pressant l'attelage avec
-l'aiguillon, ouvrait sa tombe.
-
-On retrouvait ces mœurs terribles parmi les barbares du cinquième
-siècle. Leur cri de guerre faisait palpiter le cœur du plus intrépide
-Romain: les Germains poussaient ce cri sur le bord de leurs boucliers
-appliqués contre leurs bouches. Le bruit de la corne des Goths était
-célèbre.
-
-Avec des ressemblances et des différences de coutumes, ces peuples se
-distinguaient les uns des autres par des nuances de caractères: «Les
-Goths sont fourbes, mais chastes, dit Salvien; les Allamans,
-impudiques, mais sincères; les Franks, menteurs, mais hospitaliers;
-les Saxons, cruels, mais ennemis des voluptés[176].» Le même auteur
-fait aussi l'éloge de la pudicité des Goths, et surtout de celle des
-Vandales. Les Taïfales, peuplade de la Dacie, péchaient par le vice
-contraire[177].
-
- [176] SALVIAN., _De Gubern. Dei_, lib. VII.
-
- [177] AMMIEN MARCELLIN, liv. XXXI, ch. 9.
-
-Les Huns, perfides dans les trêves, étaient dévorés de la soif de
-l'or. Abandonnés à l'instinct des brutes, ils ignoraient l'honnête et
-le déshonnête. Obscurs dans leur langage, libres de toute religion et
-de toute superstition, aucun respect divin ne les enchaînait. Colères
-et capricieux, dans un même jour ils se séparaient de leurs amis sans
-qu'on eût rien dit pour les irriter, et leur revenaient sans qu'on eût
-rien fait pour les adoucir[178].
-
- [178] AMMIEN MARCELLIN, liv. XXXI, ch. 2.
-
-Quelques-unes de ces races étaient anthropophages. Un Sarrasin tout
-velu et nu jusqu'à la ceinture, poussant un cri rauque et lugubre, se
-précipite, le glaive au poing, parmi les Goths arrivés sous les murs
-de Constantinople après la défaite de Valens; il colle ses lèvres au
-gosier de l'ennemi qu'il avait blessé, et en suce le sang aux regards
-épouvantés des spectateurs[179]. Les Scythes de l'Europe montraient ce
-même instinct du furet et de la hyène: saint Jérôme[180] avait vu dans
-les Gaules les Atticotes, horde bretonne, qui se nourrissaient de
-chair humaine: quand ils rencontraient dans les bois des troupeaux de
-porcs et d'autre bétail, ils coupaient les mamelles des bergères et
-les parties les plus succulentes des pâtres, délicieux festin pour
-eux. Les Alains arrachaient la tête de l'ennemi abattu, et de la peau
-de son cadavre ils caparaçonnaient leurs chevaux. Les Budins et les
-Gélons se faisaient aussi des vêtements et des couvertures de cheval
-avec la peau des vaincus, dont ils se réservaient la tête. Ces mêmes
-Gélons se découpaient les joues; un visage tailladé, des blessures qui
-présentaient des écailles livides, surmontées d'une crête rouge,
-étaient le suprême honneur.
-
- [179] _Idem_, XXXI, 16.
-
- [180] T. IV, p. 201, _adv. Jovin._, lib. II.
-
-L'indépendance était tout le fond d'un barbare, comme la patrie était
-tout le fond d'un Romain, selon l'expression de Bossuet. Être vaincu
-ou enchaîné paraissait à ces hommes de bataille et de solitude chose
-plus insupportable que la mort: rire en expirant était la marque
-distinctive du héros. Saxon le Grammairien dit d'un guerrier: «Il
-tomba, rit et mourut.» Il y avait un nom particulier dans les langues
-germaniques pour désigner ces enthousiastes de la mort: le monde
-devait être la conquête de tels hommes.
-
-Les nations entières, dans leur âge héroïque, sont poëtes: les
-barbares avaient la passion de la musique et des vers; leur muse
-s'éveillait aux combats, aux festins et aux funérailles. Les Germains
-exaltaient leur dieu Tuiston dans de vieux cantiques: lorsqu'ils
-s'ébranlaient pour la charge, ils entonnaient en chœur le bardit; et
-de la manière plus ou moins vigoureuse dont cet hymne retentissait,
-ils présageaient le destin futur du combat.
-
-Chez les Gaulois, les bardes étaient chargés de transmettre le
-souvenir des choses dignes de louanges.
-
-Jornandès raconte qu'à l'époque où il écrivait on entendait encore les
-Goths répéter les vers consacrés à leur législateur. Au banquet royal
-d'Attila, deux Gépides célébrèrent les exploits des anciens guerriers:
-ces chansons de la gloire attablée animaient d'un attendrissement
-martial le visage des convives. Les cavaliers qui exécutaient autour
-du cercueil du héros tartare une espèce de tournoi funèbre,
-chantaient: «C'est ici Attila, roi des Huns, engendré par son père
-Mundzuch. Vainqueur des plus fières nations, il réunit sous sa
-puissance la Scythie et la Germanie, ce que nul n'avait fait avant
-lui. L'une et l'autre capitale de l'Empire Romain chancelaient à son
-nom: apaisé par leur soumission, il se contenta de les rendre
-tributaires. Attila, aimé jusqu'au bout du destin, a fini ses jours,
-non par le fer de l'ennemi, non par la trahison domestique, mais sans
-douleurs, au milieu de la joie. Est-il une plus douce mort que celle
-qui n'appelle aucune vengeance?[181]»
-
- [181] Jornandès. Chap. 45.
-
-Un manuscrit originaire de l'abbaye de Fulde, maintenant à Cassel, a
-par hasard sauvé de la destruction le fragment d'un poëme teutonique
-qui réunit les noms d'Hildebrand, de Théodoric, d'Hermanric, d'Odoacre
-et d'Attila. Hildebrand, que son fils ne veut pas reconnaître,
-s'écrie: «Quelle destinée est la mienne! J'ai erré hors de mon pays
-soixante hivers et soixante étés, et maintenant il faut que mon propre
-enfant m'étende mort avec sa hache, ou que je sois son meurtrier.»
-
-L'Edda (l'aïeule), recueil de la mythologie scandinave, les Sagga ou
-les traditions historiques des mêmes pays, les chants des Scaldes
-rappelés par Saxon le Grammairien, ou conservés par Olaüs Wormius dans
-sa _Littérature runique_, offrent une multitude d'exemples de ces
-poésies. J'ai donné ailleurs[182] une imitation du poëme lyrique de
-Lodbrog, guerrier scalde et pirate. «Nous avons combattu avec
-l'épée......... Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient
-des cris de joie.......... Les vierges ont pleuré longtemps.........
-Les heures de la vie s'écoulent: nous sourirons quand il faudra
-mourir.» Un autre chant tiré de l'Edda reproduit la même énergie et la
-même férocité.
-
- [182] _Martyrs_, liv. VI.
-
- Pugnavimus ensibus. . . . . . .
- . . . . . . . . . . . . . . . .
- Vitæ elapsæ sunt horæ:
- Ridens moriar.
-
- On trouvera plus loin ce chant reproduit tout entier.
-
-Hogni et Gunar, deux héros de la race des Nifflungs, sont prisonniers
-d'Attila. On demande à Gunar de révéler où est le trésor des
-Nifflungs, et d'acheter sa vie pour de l'or.
-
-Le héros répond:
-
-«Je veux tenir dans ma main le cœur d'Hogni, tiré sanglant de la
-poitrine du vaillant héros, arraché avec un poignard émoussé du sein
-de ce fils de roi.
-
-«Ils arrachèrent le cœur d'un lâche qui s'appelait Hialli; ils le
-posèrent tout sanglant sur un plat, et l'apportèrent à Gunar.
-
-«Alors Gunar, ce chef du peuple, chanta: «Ici je vois le cœur
-sanglant d'Hialli; il n'est pas comme le cœur d'Hogni le brave; il
-tremble sur le plat où il est placé; il tremblait la moitié davantage
-quand il était dans le sein du lâche.»
-
-«Quand on arracha le cœur d'Hogni de son sein, il rit; le guerrier
-vaillant ne songea pas à gémir. On posa son cœur sanglant sur un
-plat, et on le porta à Gunar.
-
-«Alors ce noble héros, de la race des Nifflungs, chanta: Ici je vois
-le cœur d'Hogni le brave; il ne ressemble pas au cœur d'Hialli le
-lâche; il tremble peu sur le plat où on l'a placé; il tremblait la
-moitié moins quand il était dans la poitrine du brave.
-
-«Que n'es-tu, ô Atli (Attila), aussi loin de mes yeux que tu le seras
-toujours de nos trésors! En ma puissance est désormais le trésor caché
-des Nifflungs; car Hogni ne vit plus.
-
-«J'étais toujours inquiet quand nous vivions tous les deux, maintenant
-je ne crains rien; je suis seul!»
-
-Ce dernier trait est d'une tendresse sublime.
-
-Ce caractère de la poésie héroïque primitive est le même parmi tous
-les peuples barbares; il se retrouve chez l'Iroquois qui précéda la
-société dans les forêts du Canada, comme chez le Grec redevenu
-sauvage, qui survit à la société sur ces montagnes du Pinde, où il
-n'est resté que la muse armée. «Je ne crains pas la mort, disait
-l'Iroquois; je me ris des tourments. Que ne puis-je dévorer le cœur
-de mes ennemis!»
-
-«Mange, oiseau (c'est une tête qui parle à un aigle, dans l'énergique
-traduction de M. Fauriel); mange, oiseau, mange ma jeunesse;
-repais-toi de ma bravoure; ton aile en deviendra grande d'une aune, et
-ta serre d'un empan[183].»
-
- [183] Chants populaires de la Grèce.
-
-Les lois mêmes étaient du domaine de la poésie. Un homme d'un rare
-talent dans l'histoire, M. Thierry, a fort ingénieusement remarqué que
-les _premières lignes du prologue_ de la loi salique semblent être le
-texte littéral d'une ancienne chanson; il les rend ainsi, d'un style
-ferme et noble:
-
-«La nation des Franks, illustre, ayant Dieu pour fondateur, forte sous
-les armes, ferme dans les traités de paix, profonde en conseil, noble
-et saine de corps, d'une blancheur et d'une beauté singulières,
-hardie, agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi
-catholique, libre d'hérésie; lorsqu'elle était encore sous une
-croyance barbare, avec l'inspiration de Dieu, recherchant la clef de
-la science, selon la nature de ses qualités; désirant la justice,
-gardant sa pitié; la _loi salique_ fut dictée par les chefs de cette
-nation, qui en ce temps commandaient chez elle.
-
-«Vive le Christ, qui aime les Franks! Qu'il regarde leur royaume......
-Cette nation est celle qui, petite en nombre, mais brave et forte,
-secoua de sa tête le dur joug des Romains.»
-
-La métaphore abondait dans les chants des scaldes: les fleuves sont la
-_sueur de la terre et le sang des vallées_, les flèches sont les
-_filles de l'infortune_, la hache est la _main de l'homicide_, l'herbe
-est la _chevelure de la terre_, la terre est le _vaisseau qui flotte
-sur les âges_, la mer est le _champ des pirates_, un vaisseau est leur
-_patin_ ou le _coursier_ des flots.
-
-Les Scandinaves avaient de plus quelques poésies mythologiques. «Les
-déesses qui président aux combats, les belles Walkyries, étaient à
-cheval, couvertes de leur casque et de leur bouclier. Allons,
-disent-elles, poussons nos chevaux au travers de ces mondes tapissés
-de verdure, qui sont la demeure des dieux.»
-
-Les premiers préceptes moraux étaient aussi confiés en vers à la
-mémoire: «L'hôte qui vient chez vous a les genoux froids, donnez-lui
-du feu. Il n'y a rien de plus inutile que de trop boire de bière:
-l'oiseau de l'oubli chante devant ceux qui s'enivrent, et leur dérobe
-leur âme. Le gourmand mange sa mort. Quand un homme allume du feu, la
-mort entre chez lui avant que ce feu soit éteint. Louez la beauté du
-jour quand il sera fini. Ne vous fiez ni à la glace d'une nuit, ni au
-serpent qui dort, ni au tronçon de l'épée, ni au champ nouvellement
-semé.»
-
-Enfin les barbares connaissaient aussi les chants d'amour: «Je me
-battis dans ma jeunesse avec les peuples de Devonstheim, je tuai leur
-jeune roi; cependant une fille de Russie me méprise.
-
-«Je sais faire huit exercices: je me tiens ferme à cheval, je nage, je
-glisse sur des patins, je lance le javelot, je manie la rame;
-cependant une fille de Russie me méprise[184].»
-
- [184] _Les deux Edda, les Sagga_; WORM., _Litt. runic._; MALLET,
- _Hist. de Danemark_.
-
-Plusieurs siècles après la conquête de l'empire romain, l'usage des
-hymnes guerriers continua: les défaites amenaient des complaintes
-latines, dont l'air est quelquefois noté dans les vieux manuscrits:
-Angelbert gémit sur la bataille de Fontenay et sur la mort de Hugues,
-bâtard de Charlemagne. La fureur de la poésie était telle, qu'on
-trouve des vers de toutes mesures jusque dans les diplômes du
-huitième, du neuvième et du dixième siècle. Un chant teutonique
-conserve le souvenir d'une victoire remportée sur les Normands, l'an
-881, par Louis, fils de Louis le Bègue. «J'ai connu un roi appelé le
-seigneur Louis, qui servait Dieu de bon cœur, parce que Dieu le
-récompensait.... Il saisit la lance et le bouclier, monta promptement
-à cheval, et vola pour tirer vengeance de ses ennemis[185].» Personne
-n'ignore que Charlemagne avait fait recueillir les anciennes chansons
-des Germains.
-
- [185] _Rerum Gall. et Franc. Script._, tom. IX, pag. 99.
-
-La chronique saxonne donne en vers le récit d'une victoire remportée
-par les Anglais sur les Danois, et l'Histoire de Norvège, l'apothéose
-d'un pirate du Danemark, tué avec cinq autres chefs de corsaires sur
-les côtes d'Albion[186].
-
- [186] Voyez ces chants dans l'_Histoire de la Conquête de
- l'Angleterre par les Normands_, de M. A. Thierry, tom. I, pag.
- 131 de la 3e édition.
-
-Les nautoniers normands célébraient eux-mêmes leurs courses; un d'entre
-eux disait: «Je suis né dans le haut pays de Norvège, chez des peuples
-habiles à manier l'arc; mais j'ai préféré hisser ma voile, l'effroi
-des laboureurs du rivage. J'ai aussi lancé ma barque parmi les
-écueils, _loin du séjour des hommes_.» Et ce scalde des mers avait
-raison, puisque les _Danes_ ont découvert le Vineland ou l'Amérique.
-
-Ces rhythmes militaires se viennent terminer à la chanson de Roland,
-qui fut comme le dernier chant de l'Europe barbare. «A la bataille
-d'Hastings, dit admirablement le grand peintre d'histoire que je viens
-de citer, un Normand appelé Taillefer poussa son cheval en avant du
-front de la bataille, et entonna le chant des exploits, fameux dans
-toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland. En chantant il jouait de
-son épée, la lançait en l'air avec force, et la recevait dans sa main
-droite; les Normands répétaient ses refrains, ou criaient: Dieu aide!
-Dieu aide!»
-
-Wace nous a conservé le même fait dans une autre langue:
-
- Taillefer, qui moult bien chantoit,
- Sur un cheval qui tost alloit,
- Devant eus alloit chantant
- De Karlemagne et de Rollant,
- Et d'Olivier et des vassaux
- Qui moururent à Rainschevaux.
-
-Cette ballade héroïque, qui se devrait retrouver dans le roman de
-Roland et d'Olivier, de la bibliothèque des rois Charles V, VI et
-VII[187], fut encore chantée à la bataille de Poitiers.
-
- [187] DU CANGE, voce _Cantilena Rollandi_; _Mém. de l'Ac. des
- Inscript._, tom. I, part. I, pag. 317; _Hist. litt. de la
- France_, tom. VII, Avertiss., pag. 73.
-
-Les poésies nationales des barbares étaient accompagnées du son du
-fifre, du tambour et de la musette. Les Scythes, dans la joie des
-festins, faisaient résonner la corde de leur arc. La cithare ou la
-guitare était en usage dans les Gaules, et la harpe dans l'île des
-Bretons: il y avait trois choses qu'on ne pouvait saisir pour dettes
-chez un homme libre du pays de Galles: son cheval, son épée et sa
-harpe.
-
-Dans quelles langues tous ces poëmes étaient-ils écrits ou chantés?
-Les principales étaient la langue celtique, la langue slave, les
-langues teutonique et scandinave: il est difficile de savoir à quelle
-racine appartenait l'idiome des Huns. L'oreille dédaigneuse des Grecs
-et des Romains n'entendait dans les entretiens des Franks et des
-Tartares que des croassements de corbeaux ou des sons non articulés,
-sans aucun rapport avec la voix humaine; mais quand les barbares
-triomphèrent, force fut de comprendre les ordres que le maître donnait
-à l'esclave. Sidoine Apollinaire félicite Syagrius de s'exprimer avec
-pureté dans la langue des Germains: «Je ris, dit le littérateur
-puéril, en voyant un _barbare_ craindre devant vous de faire un
-_barbarisme_ dans sa langue.» Le quatrième canon du concile de Tours
-ordonne que chaque évêque traduira ses sermons latins en langue romane
-et tudesque. Louis le Débonnaire fit mettre la _Bible_ en vers
-teutons. Nous savons, par Loup de Ferrières, que sous Charles le
-Chauve on envoyait les moines de Ferrières à Pruym, pour se
-familiariser avec la langue germanique. On fit connaître à la même
-époque les caractères dont les Normands se servaient pour garder la
-mémoire de leurs chansons; ces caractères s'appelaient _runstabath_;
-ce sont des lettres runiques: on y joignit celles qu'Ethicus avait
-inventées auparavant, et dont saint Jérôme avait donné les
-signes......
-
-Passons à la religion des barbares. Les historiens nous disent que les
-Huns n'en avaient aucune: nous voyons seulement qu'ils croyaient,
-comme les Turcs, à une certaine fatalité. Les Alains, comme les
-peuples d'origine celtique, révéraient une épée nue fichée en terre.
-Les Gaulois avaient leur terrible _Dis_, père de la Nuit, auquel ils
-immolaient des vieillards sur le _dolmen_, ou la pierre druidique; les
-Germains adoraient la secrète horreur des forêts. Autant la religion
-de ceux-ci était simple, autant celle des Scandinaves était
-compliquée.
-
-Le géant Ymer fut tué par les trois fils de Bore: Odin, Vil et Ve. La
-chair de Ymer forma la terre, son sang la mer, son crâne le ciel. Le
-Soleil ne savait pas alors où était son palais; la Lune ignorait ses
-forces; et les étoiles ne connaissaient point la place qu'elles
-devaient occuper.
-
-Un autre géant, appelé Norv, fut le père de la Nuit. La Nuit, mariée à
-un enfant de la famille des dieux, enfanta le Jour. Le Jour et la Nuit
-furent placés dans le ciel, sur deux chars conduits par deux chevaux;
-Hrim-Fax (crinière gelée) conduit la Nuit: les gouttes de ses sueurs
-font la rosée; Skin-Fax (crinière lumineuse) mène le Jour. Sous chaque
-cheval se trouve une outre pleine d'air: c'est ce qui produit la
-fraîcheur du matin.
-
-Un chemin ou un pont conduit de la terre au firmament: il est de trois
-couleurs, et s'appelle l'arc-en-ciel. Il sera rompu quand les mauvais
-génies, après avoir traversé les fleuves des enfers, passeront à
-cheval sur ce pont.
-
-La cité des dieux est placée sous le chêne Ygg-Drasill, qui ombrage le
-monde. Plusieurs villes existent dans le ciel.
-
-Le dieu Thor est fils aîné d'Odin; Tyr est la divinité des victoires.
-Heindall aux dents d'or a été engendré par neuf vierges. Loke est
-l'artisan des tromperies. Le loup Fenris est fils de Loke; enchaîné
-avec difficulté par les dieux, il sort de sa bouche une écume qui
-devient la source du fleuve Vam (les vices).
-
-Frigga est la principale des déesses guerrières, qui sont au nombre de
-douze; elles se nomment Walkyries: Gadur, Rosta et Skulda (l'avenir),
-la plus jeune des douze fées, vont tous les jours à cheval choisir les
-morts[188].
-
- [188] _Edda._--Voyez aussi Mallet, _Introd. à l'histoire de
- Danemark_, et les _Monuments de la Mythologie des anciens
- Scandinaves_ pour servir de preuve à cette introduction, par le
- même auteur, in-4º; Copenhague, 1766.
-
-Il y a dans le ciel un grande salle, le Valhalla, où les braves sont
-reçus après leur vie. Cette salle a cinq cent quarante portes; par
-chacune de ces portes sortent huit cents guerriers morts pour se
-battre contre le loup. Ces vaillants squelettes s'amusent à se briser
-les os, et viennent ensuite dîner ensemble: ils boivent le lait de la
-chèvre Heidruna, qui broute les feuilles de l'arbre Lœrada. Ce lait
-est de l'hydromel: on en remplit tous les jours une cruche assez large
-pour enivrer les héros décédés. Le monde finira par un embrasement.
-
-Des magiciens ou des fées, des prophétesses, des dieux défigurés
-empruntés de la mythologie grecque, se retrouvaient dans le culte de
-certains barbares. Le surnaturel est le naturel même de l'esprit de
-l'homme: est-il rien de plus étonnant que de voir des Esquimaux
-assemblés autour d'un _sorcier_ sur leur mer solide, à l'entrée même
-de ce passage si longtemps cherché[189], qu'une éternelle barrière de
-glace fermait au vaisseau de l'intrépide capitaine Parry?
-
- [189] Second voyage du capitaine Parry pour découvrir le passage
- au nord-ouest de l'Amérique.
-
-De la religion des barbares descendons à leurs gouvernements.
-
-Ces gouvernements paraissent avoir été en général des espèces de
-républiques militaires, dont les chefs étaient électifs, ou
-passagèrement héréditaires, par l'effet de la tendresse, de la gloire,
-ou de la tyrannie paternelle. Toute l'antiquité européenne du
-paganisme et de la barbarie n'a connu que la souveraineté élective: la
-souveraineté héréditaire fut l'ouvrage du christianisme; souveraineté
-même qui ne s'établit qu'au moyen d'une sorte de surprise, laissant
-dormir le droit à côté du fait.
-
-La société naturelle présente les variétés de gouvernement de la
-société civilisée: le despotisme, la monarchie absolue, la monarchie
-tempérée, la république aristocratique ou démocratique. Souvent même
-les nations sauvages ont imaginé des formes politiques d'une
-complication et d'une finesse prodigieuses, comme le prouvait le
-gouvernement des Hurons. Quelques tribus germaniques, par l'élection
-du roi et du chef de guerre, créaient deux autorités souveraines
-indépendantes l'une de l'autre: combinaison extraordinaire.
-
-Les peuples sortis de l'orient de l'Asie différaient en constitutions
-des peuples venus du nord de l'Europe: la cour d'Attila offrait le
-spectacle du sérail de Stamboul ou des palais de Pékin, mais avec une
-différence notable; les femmes paraissaient publiquement chez les
-Huns; Maximin fut présenté à Cerca, principale reine ou sultane
-favorite d'Attila: elle était couchée sur un divan; ses suivantes
-brodaient assises en rond sur les tapis qui couvraient le plancher. La
-veuve de Bléda avait envoyé en présents aux ambassadeurs de belles
-esclaves.
-
-Les barbares, qui en raison de quelques usages particuliers
-ressemblaient aux sauvages que j'ai vus au Nouveau Monde, différaient
-d'eux essentiellement sous d'autres rapports. Une centaine de Hurons,
-dont le chef tout nu portait un chapeau brodé à trois cornes,
-servaient autrefois le gouverneur français du Canada: les pourrait-on
-comparer à ces troupes de race slave ou germanique auxiliaires des
-troupes romaines? Les Iroquois au temps de leur plus grande prospérité
-n'armaient pas plus de dix mille guerriers: les seuls Goths mettaient,
-comme un excédant de leur conscription militaire, un corps de
-cinquante mille hommes à la solde des empereurs; dans le quatrième et
-dans le cinquième siècle, les légions entières étaient composées de
-barbares. Attila réunissait sous ses drapeaux sept cent mille
-combattants, ce qu'à peine serait en état de fournir aujourd'hui la
-nation la plus populeuse de l'Europe. On voit aussi dans les charges
-du palais et de l'empire, des Franks, des Goths, des Suèves, des
-Vandales: nourrir, vêtir, équiper tant d'hommes, est le fait d'une
-société déjà poussée loin dans les arts industriels; prendre part aux
-affaires de la civilisation grecque et romaine suppose un
-développement considérable de l'intelligence. La bizarrerie des
-coutumes et des mœurs n'infirme pas cette assertion: l'état politique
-peut être très-avancé chez un peuple, et les individus de ce peuple
-conserver les habitudes de l'état de nature.
-
-L'esclavage était connu chez toutes ces hordes ameutées contre le
-Capitole. Cet affreux droit, émané de la conquête, est pourtant le
-premier pas de la civilisation: l'homme entièrement sauvage tue et
-mange ses prisonniers: ce n'est qu'en prenant une idée de l'ordre
-social qu'il leur laisse la vie, afin de les employer à ses travaux.
-
-La noblesse était connue des barbares comme l'esclavage: c'est pour
-avoir confondu l'espèce d'égalité militaire qui naît de la fraternité
-d'armes, avec l'égalité des rangs, que l'on a pu douter d'un fait
-avéré. L'histoire prouve invinciblement que différentes classes
-sociales existaient dans les deux grandes divisions du sang Scandinave
-et caucasien. Les Goths avaient leurs Ases ou demi-dieux: deux
-familles dominaient toutes les autres, les Amaliet les Baltes.
-
-Le droit d'aînesse était ignoré de la plupart des barbares; ce fut
-avec beaucoup de peine que la loi canonique parvint à le leur faire
-adopter. Non-seulement le partage égal subsistait chez eux, mais
-quelquefois le dernier né d'entre les enfants, étant réputé le plus
-faible, obtenait un avantage dans la succession.
-
-«Lorsque les frères ont partagé le bien de leur père, dit la loi
-gallique, le plus jeune a la meilleure maison, les instruments de
-labourage, la chaudière de son père, son couteau et sa cognée.» Loin
-que l'esprit de ce qu'on appelle la _loi salique_ fût en vigueur dans
-la véritable loi salique, la ligne maternelle était appelée avant la
-ligne paternelle dans les héritages et les affaires résultant d'iceux.
-On va bientôt en voir un exemple à propos de la peine d'homicide.
-
-Le gouvernement suivait la règle de la famille; un roi en mourant
-partageait sa succession entre ses enfants, sauf le consentement ou la
-ratification populaire: la loi politique n'était dans sa simplicité
-que la loi domestique.
-
-Chez plusieurs tribus germaniques la possession était annale;
-propriétaire de ce qu'on avait cultivé, le fonds, après la moisson,
-retournait à la communauté. Les Gaulois étendaient le pouvoir paternel
-jusque sur la vie de l'enfant: les Germains ne disposaient que de sa
-liberté. Au pays de Galles, le pencénedit, ou chef du clan, gouvernait
-toutes les familles.
-
-Les lois des barbares, en les séparant de ce que le christianisme et
-le code romain y ont introduit, se réduisent à des lois pénales pour
-la défense des personnes et des choses. La loi salique s'occupe du vol
-des porcs, des bestiaux, des brebis, des chèvres et des chiens, depuis
-le cochon de lait jusqu'à la truie qui marche à la tête d'un troupeau,
-depuis le veau de lait jusqu'au taureau, depuis l'agneau de lait
-jusqu'au mouton, depuis le chevreau jusqu'au bouc, depuis le chien
-conducteur de meutes jusqu'au chien de berger. La loi gallique défend
-de jeter une pierre au bœuf attaché à la charrue et de lui trop
-serrer le joug.
-
-Le cheval est particulièrement protégé: celui qui a monté un cheval ou
-une jument sans la permission du maître est mis à l'amende de quinze
-ou de trente sous d'or. Le vol du cheval de guerre d'un Frank, d'un
-cheval hongre, d'un cheval entier et de ses cavales, entraîne un forte
-composition[190]. La chasse et la pêche ont leurs garants: il y a
-rétribution pour une tourterelle ou un petit oiseau dérobé aux lacs où
-ils s'étaient pris, pour un faucon happé sur un arbre, pour le meurtre
-d'un cerf privé qui servait à embaucher les cerfs sauvages, pour
-l'enlèvement d'un sanglier forcé par un autre chasseur, pour le
-déterrement du gibier ou du poisson cachés, pour le larcin d'une
-barque ou d'un filet à anguilles. Toutes les espèces d'arbres sont
-mises à l'abri par des dispositions spéciales: veiller à la vie des
-forêts[191], c'était faire des lois pour la patrie.
-
- [190] _Lex Salic._, tit. XXV.--_Lex Rip._, tit. XLII.
-
- [191] _Lex Salic._, tit. VIII.--_Lex Rip._, tit. LXVIII.
-
-L'association militaire, ou la responsabilité de la tribu et la
-solidarité de la famille, se retrouvent dans l'institution des
-cojurants ou compurgateurs: qu'un homme soit accusé d'un délit ou d'un
-crime, il peut, selon la loi allemande et plusieurs autres, échapper
-à la pénalité, s'il trouve un certain nombre de ses _pairs_ pour jurer
-avec lui qu'il est innocent. Si l'accusé était une femme, les
-compurgateurs devaient être femmes[192].
-
-Le courage étant la première qualité du barbare, toute injure qui en
-suppose le défaut est punie: ainsi, appeler un homme LEPUS, _lièvre_;
-ou CONCACATUS, _embrené_, amène une composition de trois ou de six
-sous d'or[193]; même tarif pour le reproche fait à un guerrier d'avoir
-jeté son bouclier en présence de l'ennemi.
-
- [192] _Leg. Wall._
-
- [193] _Lex Salic._, tit. XXXII.
-
-La barbarie se montre tout entière dans la législation des blessures;
-la loi saxonne est la plus détaillée à cet égard: quatre dents cassées
-au-devant de la bouche ne valent que six schillings; mais une seule
-dent cassée auprès de ces quatre dents doit être payée quatre
-schillings; l'ongle du pouce est estimé trois schillings, et une des
-membranes du nez le même prix[194].
-
- [194] _Lex Anglo-Saxonic._, pag. 7.
-
-La loi ripuaire s'exprime plus noblement: elle demande trente-six sous
-d'or pour la mutilation du doigt qui sert à décocher les flèches[195]:
-elle veut qu'un ingénu paye dix-huit sous d'or pour la blessure d'un
-autre ingénu dont le sang aura coulé jusqu'à terre[196]. Une blessure
-à la tête, ou ailleurs, sera compensée par trente-six sous d'or s'il
-est sorti de cette blessure un os d'une grosseur telle qu'il rende un
-son en étant jeté sur un bouclier placé à douze pieds de
-distance[197]. L'animal domestique qui tue un homme est donné aux
-parents du mort avec une composition; il en est ainsi de la pièce de
-bois tombée sur un passant. Les Hébreux avaient des règlements
-semblables.
-
- [195] _Lex Ripuar._, tit. V, art. XII.
-
- [196] _Lex Ripuar._, tit. II, art. XII.
-
- [197] _Ibid._, tit. LXX, art. I.
-
-Et néanmoins ces lois, si violentes dans les choses qu'elles peignent,
-sont beaucoup plus douces en réalité que nos lois: la peine de mort
-n'est prononcée que cinq fois dans la loi salique, et six fois dans la
-loi ripuaire; et, chose infiniment remarquable, ce n'est jamais, un
-seul cas excepté, pour châtiment du meurtre: l'homicide n'entraîne
-point la peine capitale, tandis que le rapt, la prévarication, le
-renversement d'une charte, sont punis du dernier supplice; encore pour
-tous ces crimes ou délits, y a-t-il la ressource des cojurants.
-
-La procédure relative au seul cas de mort en réparation d'homicide est
-un tableau de mœurs. Quiconque a tué un homme, et n'a pas de quoi
-payer la composition, doit présenter douze cojurants, lesquels
-déclarent que le délinquant n'a rien, ni dans la terre, ni hors la
-terre, au delà de ce qu'il offre pour la composition. Ensuite l'accusé
-entre chez lui, et prend de la terre aux quatre coins de sa maison; il
-revient à la porte, se tient debout sur le seuil, le visage tourné
-vers l'intérieur du logis; de la main gauche, il jette la terre
-par-dessus ses épaules sur son plus proche parent. Si son père, sa
-mère et ses frères ont fait l'abandon de tout ce qu'ils avaient, il
-lance la terre sur la sœur de sa mère ou sur les fils de cette sœur,
-ou sur les trois plus proches parents de la ligne maternelle[198].
-Cela fait, déchaussé et en chemise, il saute à l'aide d'une perche
-par-dessus la haie dont sa maison est entourée: alors les trois
-parents de la ligne maternelle se trouvent chargés d'acquitter ce qui
-manque à la composition. Au défaut de parents maternels, les parents
-paternels sont appelés. Le parent pauvre qui ne peut payer jette à
-son tour la terre recueillie aux quatre coins de la maison, sur un
-parent plus riche. Si ce parent ne peut achever le montant de la
-composition, le demandeur oblige le défendeur meurtrier à comparaître
-à quatre audiences successives; et enfin, si aucun des parents de ce
-dernier ne le veut rédimer, il est mis à mort: _de vita componat_.
-
- [198] Voilà l'exemple de la préférence dans la ligne maternelle.
-
-De ces précautions multipliées pour sauver les jours d'un coupable, il
-résulte que les barbares traitaient la loi en tyrans, et se
-prémunissaient contre elle: ne faisant aucun cas de leur vie ni de
-celle des autres, ils regardaient comme un droit naturel de tuer ou
-d'être tués. Un roi même, dans la loi des Saxons, pouvait être occis;
-on en était quitte pour payer sept cent vingt livres pesant d'argent.
-Le Germain ne concevait pas qu'un être abstrait, qu'une loi pût verser
-son sang. Ainsi, dans la société commençante, l'instinct de l'homme
-repoussait la peine de mort, comme dans la société achevée la raison
-de l'homme l'abolira: cette peine n'aura donc été établie qu'entre
-l'état purement sauvage et l'état complet de civilisation, alors que
-la société n'avait plus l'indépendance du premier état et n'avait pas
-encore la perfection du second.
-
-SUITE DES MŒURS DES BARBARES.
-
-Les conducteurs des nations barbares avaient quelque chose
-d'extraordinaire comme elles. Au milieu de l'ébranlement social,
-Attila semblait né pour l'effroi du monde; il s'attachait à sa
-destinée je ne sais quelle terreur, et le vulgaire se faisait de lui
-une opinion formidable. Sa démarche était superbe; sa puissance
-apparaissait dans les mouvements de son corps et dans le roulement de
-ses regards. Amateur de la guerre, mais sachant contenir son ardeur,
-il était sage au conseil, exorable aux suppliants, propice à ceux dont
-il avait reçu la foi. Sa courte stature, sa large poitrine, sa tête
-plus large encore, ses petits yeux, sa barbe rare, ses cheveux
-grisonnants, son nez camus, son teint basané, annonçaient son origine.
-
-Sa capitale était un camp ou grande bergerie de bois, dans les pacages
-du Danube: les rois qu'il avait soumis veillaient tour à tour à la
-porte de sa baraque; ses femmes habitaient d'autres loges autour de
-lui. Couvrant sa table de plats de bois et de mets grossiers, il
-laissait les vases d'or et d'argent, trophée de la victoire et
-chefs-d'œuvre des arts de la Grèce, aux mains de ses compagnons.
-C'est là qu'assis sur une escabelle, le Tartare recevait les
-ambassadeurs de Rome et de Constantinople. A ses côtés siégeaient non
-les ambassadeurs, mais des barbares inconnus, ses généraux et
-capitaines: il buvait à leur santé, finissant, dans la munificence du
-vin, par accorder grâce aux maîtres du monde. Lorsque Attila
-s'achemina vers la Gaule, il menait une meute de prince tributaires,
-qui attendaient avec crainte et tremblement un signe du commandeur des
-monarques pour exécuter ce qui leur serait ordonné.
-
-Peuples et chefs remplissaient une mission qu'ils ne se pouvaient
-eux-mêmes expliquer: ils abordaient de tous côtés aux rivages de la
-désolation, les uns à pied, les autres à cheval ou en chariots, les
-autres traînés par des cerfs ou des rennes, ceux-ci portés sur des
-chameaux, ceux-là flottant sur des boucliers ou sur des barques de
-cuir et d'écorce. Navigateurs intrépides parmi les glaces du Nord et
-les tempêtes du Midi, ils semblaient avoir vu le fond de l'Océan à
-découvert. Les Vandales qui passèrent en Afrique avouaient céder
-moins à leur volonté qu'à une impulsion irrésistible.
-
-Ces conscrits du Dieu des armées n'étaient que les aveugles exécuteurs
-d'un dessein éternel: de là cette fureur de détruire, cette soif de
-sang qu'ils ne pouvaient éteindre, de là cette combinaison de toutes
-choses pour leurs succès, bassesse des hommes, absence de courage, de
-vertu, de talents, de génie. Genséric était un prince sombre, sujet
-aux accès d'une noire mélancolie; au milieu du bouleversement du
-monde, il paraissait grand parce qu'il était monté sur des débris.
-Dans une de ces expéditions maritimes, tout était prêt, lui-même
-embarqué: où allait-il? il ne le savait pas. «Maître, lui dit le
-pilote, à quels peuples veux-tu porter la guerre?--A ceux-là, répond
-le vieux Vandale, contre qui Dieu est irrité.»
-
-Alaric marchait vers Rome: un ermite barre le chemin au conquérant; il
-l'avertit que le ciel venge les malheurs de la terre: «Je ne puis
-m'arrêter, dit Alaric; quelqu'un me presse et me pousse à saccager
-Rome.» Trois fois il assiège la ville éternelle avant de s'en emparer:
-Jean et Brazilius, qu'on lui députe lors du premier siége pour
-l'engager à se retirer, lui représentent que, s'il persiste dans son
-entreprise, il lui faudra combattre une multitude au désespoir.
-«L'herbe serrée, repart l'abatteur d'hommes, se fauche mieux.»
-Néanmoins il se laisse fléchir, et se contente d'exiger des suppliants
-tout l'or, tout l'argent, tous les ameublements de prix, tous les
-esclaves d'origine barbare: «Roi, s'écrient les envoyés du sénat, que
-restera-t-il donc aux Romains?--La vie.»
-
-Je vous ai déjà dit ailleurs qu'on dépouilla les images des dieux, et
-que l'on fondit les statues d'or du Courage et de la Vertu. Alaric
-reçut cinq mille livres pesant d'or, trente mille pesant d'argent,
-quatre mille tuniques de soie, trois mille peaux teintes en écarlate,
-et trois mille livres de poivre. C'était avec du fer que Camille avait
-racheté des Gaulois les anciens Romains.
-
-Ataulphe, successeur d'Alaric, disait: «J'ai eu la passion d'effacer
-le nom romain de la terre, et de substituer à l'empire des Césars
-l'empire des Goths, sous le nom de Gothie. L'expérience m'ayant
-démontré l'impossibilité où sont mes compatriotes de supporter le joug
-des lois, j'ai changé de résolution: alors j'ai voulu devenir le
-restaurateur de l'empire romain, au lieu d'en être le destructeur.»
-C'est un prêtre nommé Jérôme qui raconte en 416, dans sa grotte de
-Bethléem, à un prêtre nommé Orose cette nouvelle du monde: autre
-merveille.
-
-Une biche ouvre le chemin aux Huns à travers les Palus-Méotides, et
-disparaît. La génisse d'un pâtre se blesse au pied dans un pâturage;
-ce pâtre découvre une épée cachée sous l'herbe; il la porte au prince
-tartare: Attila saisit le glaive, et sur cette épée, qu'il appelle
-l'épée de Mars, il jure ses droits à la domination du monde. Il
-disait: «L'étoile tombe, la terre tremble; je suis le marteau de
-l'univers». Il mit lui-même parmi ses titres le nom de _Fléau de
-Dieu_, que lui donnait la terre[199].
-
- [199] _Rerum Hungararum Scriptores varii_; Francofurti, 1660.
-
-C'était cet homme que la vanité des Romains traitait de _général au
-service de l'empire_; le tribut qu'ils lui payaient était à leurs yeux
-ses _appointements_: ils en usaient de même avec les chefs des Goths
-et des Burgondes. Le Hun disait à ce propos: «Les généraux des
-empereurs sont des valets; les généraux d'Attila, des empereurs.»
-
-Il vit à Milan un tableau où des Goths et des Huns étaient représentés
-prosternés devant les empereurs; il commanda de le peindre, lui
-Attila, assis sur un trône, et les empereurs portant sur leurs épaules
-des sacs d'or qu'ils répandaient à ses pieds.
-
-«Croyez-vous, demandait-il aux ambassadeurs de Théodose II, qu'il
-puisse exister une forteresse ou une ville s'il me plaît de la faire
-disparaître du sol?»
-
-Après avoir tué son frère Bléda, il envoya deux Goths, l'un à
-Théodose, l'autre à Valentinien, porter ce message: «Attila, mon
-maître et le vôtre, vous ordonne de lui préparer un palais.»
-
-«L'herbe ne croît plus, disait encore cet exterminateur, partout où le
-cheval d'Attila a passé.»
-
-L'instinct d'une vie mystérieuse poursuivait jusque dans la mort ces
-mandataires de la Providence. Alaric ne survécut que peu de temps à
-son triomphe: les Goths détournèrent les eaux du Busentum, près
-Cozence; ils creusèrent une fosse au milieu de son lit desséché; ils y
-déposèrent le corps de leur chef, avec une grande quantité d'argent et
-d'étoffes précieuses; puis ils remirent le Busentum dans son lit, et
-un courant rapide passa sur le tombeau d'un conquérant. Les esclaves
-employés à cet ouvrage furent égorgés, afin qu'aucun témoin ne pût
-dire où reposait celui qui avait pris Rome, comme si l'on eût craint
-que ses cendres ne fussent recherchées pour cette gloire ou pour ce
-crime.
-
-Attila expiré, est d'abord exposé dans son camp, entre deux longs
-rangs de tentes de soie. Les Huns s'arrachent les cheveux et se
-découpent les joues pour pleurer Attila, non avec des larmes de femme,
-mais avec du sang d'homme. Des cavaliers tournent autour du catafalque
-en chantant les louanges du héros. Cette cérémonie achevée, on dresse
-une table sur le tombeau préparé, et les assistants s'asseyent à un
-festin mêlé de joie et de douleur. Après le festin, le cadavre est
-confié à la terre dans le secret de la nuit; il était enfermé en un
-triple cercueil d'or, d'argent et de fer. On met avec le cercueil des
-armes enlevées aux ennemis, des carquois enrichis de pierreries, des
-ornements militaires et des drapeaux. Pour dérober à jamais aux hommes
-la connaissance de ces richesses, les ensevelisseurs sont jetés avec
-l'enseveli.
-
-Au rapport de Priscus, la nuit même où le Tartare mourut, l'empereur
-Marcien vit en songe, à Constantinople, l'arc rompu d'Attila. Ce même
-Attila, après sa défaite par Aétius, avait formé le projet de se
-brûler vivant sur un bûcher composé des selles et des harnais de ses
-chevaux, pour que personne ne pût se vanter d'avoir pris ou tué le
-maître de tant de victoires; il eût disparu dans les flammes comme
-Alaric dans un torrent; images de la grandeur et des ruines dont ils
-avaient rempli leur vie et couvert la terre.
-
-Les fils d'Attila, qui formaient à eux seuls un peuple, se divisèrent.
-Les nations que cet homme avait réunies sous son glaive se donnèrent
-rendez-vous dans la Pannonie, au bord du fleuve Netad, pour
-s'affranchir et se déchirer. Une multitude de soldats sans chef, le
-Goth frappant de l'épée, le Gépide balançant le javelot, le Hun jetant
-la flèche, le Suève à pied, l'Alain et l'Hérule, l'un pesamment,
-l'autre légèrement armés, se massacrèrent à l'envi: trente mille Huns
-restèrent sur la place, sans compter leurs alliés et leurs ennemis.
-Ellac, fils chéri d'Attila, fut tué de la main d'Aric, chef des
-Gépides. L'héritage du monde qu'avait laissé le roi des Huns n'avait
-rien de réel; ce n'était qu'une sorte de fiction ou d'enchantement
-produit par son épée: le talisman de la gloire brisé, tout s'évanouit.
-Les peuples passèrent avec le tourbillon qui les avait apportés. Le
-règne d'Attila ne fut qu'une invasion.
-
-L'imagination populaire, fortement ébranlée par des scènes répétées de
-carnage, avait inventé une histoire qui semble être l'allégorie de
-toutes ces fureurs et de toutes ces exterminations. Dans un fragment
-de Damascius, on lit qu'Attila livra une bataille aux Romains, aux
-portes de Rome: tout périt des deux côtés, excepté les généraux et
-quelques soldats. Quand les corps furent tombés, les âmes restèrent
-debout, et continuèrent l'action pendant trois jours et trois nuits:
-ces guerriers ne combattirent pas avec moins d'ardeur morts que
-vivants.
-
-Mais si d'un côté les barbares étaient poussés à détruire, d'un autre
-ils étaient retenus: le monde ancien, qui touchait à sa perte, ne
-devait pas entièrement disparaître dans la partie où commençait la
-société nouvelle. Quand Alaric eut pris la ville éternelle, il assigna
-l'église de Saint-Paul et celle de Saint-Pierre pour retraite à ceux
-qui s'y voudraient renfermer. Sur quoi saint Augustin fait cette belle
-remarque: Que si le fondateur de Rome avait ouvert dans sa ville
-naissante un asile, le Christ y en établit un autre, plus glorieux que
-celui de Romulus.
-
-Dans les horreurs d'une cité mise à sac, dans une capitale tombée pour
-la première fois et pour jamais du rang de dominatrice et de maîtresse
-de la terre, on vit des soldats (et quels soldats!) protéger la
-translation des trésors de l'autel. Les vases sacrés étaient portés un
-à un et à découvert; des deux côtés marchaient des Goths l'épée à la
-main; les Romains et les barbares chantaient ensemble des hymnes à la
-louange du Christ.
-
-Ce qui fut épargné par Alaric n'aurait point échappé à la main
-d'Attila: il marchait à Rome; saint Léon vient au-devant de lui; le
-fléau de Dieu est arrêté par le prêtre de Dieu, et le prodige des arts
-a fait vivre le miracle de l'histoire dans le nouveau Capitole, qui
-tombe à son tour.
-
-Devenus chrétiens, les barbares mêlaient à leur rudesse les austérités
-de l'anachorète: Théodoric, avant d'attaquer le camp de Litorius,
-passa la nuit vêtu d'une haire, et ne la quitta que pour reprendre le
-sayon de peau.
-
-Si les Romains l'emportaient sur leurs vainqueurs par la civilisation,
-ceux-ci leur étaient supérieurs en vertus. «Lorsque nous voulons
-insulter un ennemi, dit Luitprand, nous l'appelons _Romain_: ce nom
-signifie bassesse, lâcheté, avarice, débauche, mensonge; il renferme
-seul tous les vices.» Les barbares rejetaient l'étude des lettres,
-disant: «L'enfant qui tremble sous la verge ne pourra regarder une
-épée sans trembler.» Dans la loi salique, le meurtre d'un Frank est
-estimé deux cents sous d'or; celui d'un Romain propriétaire, cent
-sous, la moitié d'un homme.
-
-Dignités, âge, profession, religion, n'arrêtèrent point les fureurs de
-la débauche, au milieu des provinces en flammes; on ne se pouvait
-arracher aux jeux du cirque et du théâtre: Rome est saccagée, et les
-Romains fugitifs viennent étaler leur dépravation aux yeux de
-Carthage, encore romaine pour quelques jours. Quatre fois Trèves est
-envahie, et le reste de ses citoyens s'assied, au milieu du sang et
-des ruines, sur les gradins déserts de son amphithéâtre.
-
-«Fugitifs de la ville de Trèves, s'écrie Salvien, vous vous adressez
-aux empereurs afin d'obtenir la permission de rouvrir le théâtre et le
-cirque: mais où est la ville, où est le peuple pour qui vous présentez
-cette requête?»
-
-Cologne succombe au moment d'une orgie générale; les principaux
-citoyens n'étaient pas en état de sortir de table, lorsque l'ennemi,
-maître des remparts, se précipitait dans la ville...
-
-Souvenez-vous, pour ne pas perdre de vue le train du monde, qu'à cette
-époque Rutilius mettait en vers son voyage de Rome en Étrurie, comme
-Horace, aux beaux jours d'Auguste, son voyage de Rome à Brindes; que
-Sidoine Apollinaire chantait ses délicieux jardins, dans l'Auvergne
-envahie par les Visigoths; que les disciples d'Hypatia ne respiraient
-que pour elle, dans les douces relations de la science et de l'amour;
-que Damascius, à Athènes, attachait plus d'importance à quelque
-rêverie philosophique qu'au bouleversement de la terre; qu'Orose et
-saint Augustin étaient plus occupés du schisme de Pélage que de la
-désolation de l'Afrique et des Gaules; que les eunuques du palais se
-disputaient des places qu'ils ne devaient posséder qu'une heure;
-qu'enfin il y avait des historiens qui fouillaient comme moi les
-archives du passé au milieu des ruines du présent, qui écrivaient les
-annales des anciennes révolutions au bruit des révolutions nouvelles;
-eux et moi prenant pour table, dans l'édifice croulant, la pierre
-tombée à nos pieds, en attendant celle qui devait écraser nos têtes.
-
-On ne se peut faire aujourd'hui qu'une faible idée du spectacle que
-présentait le monde romain après les incursions des barbares: le tiers
-(peut-être la moitié) de la population de l'Europe et d'une partie de
-l'Afrique et de l'Asie fut moissonné par la guerre, la peste et la
-famine.
-
-La réunion des tribus germaniques, pendant le règne de Marc-Aurèle,
-laissa sur les bords du Danube des traces bientôt effacées; mais
-lorsque les Goths parurent au temps de Philippe et de Dèce, la
-désolation s'étendit et dura. Valérien et Gallien occupaient la
-pourpre quand les Franks et les Allamans ravagèrent les Gaules et
-passèrent jusqu'en Espagne.
-
-Dans leur première expédition navale, les Goths saccagèrent le Pont;
-dans la seconde, ils retombèrent sur l'Asie Mineure; dans la
-troisième, la Grèce fut mise en cendres. Ces invasions amenèrent une
-famine et une peste qui dura quinze ans; cette peste parcourut toute
-les provinces et toutes les villes: cinq mille personnes mouraient
-dans un seul jour. On reconnut, par le registre des citoyens qui
-recevaient une rétribution de blé à Alexandrie, que cette cité avait
-perdu la moitié de ses habitants.
-
-Une invasion de trois cent vingt mille Goths, sous le règne de Claude,
-couvrit la Grèce; en Italie, du temps de Probus, d'autres barbares
-multiplièrent les mêmes malheurs. Quand Julien passa en Gaule,
-quarante-cinq cités venaient d'être détruites par les Allamans: les
-habitants avaient abandonné les villes ouvertes, et ne cultivaient
-plus que les terres encloses dans les murs des villes fortifiées. L'an
-412, les barbares parcoururent les dix-sept provinces des Gaules,
-chassant devant eux, comme un troupeau, sénateurs et matrones, maîtres
-et esclaves, hommes et femmes, filles et garçons. Un captif qui
-cheminait à pied au milieu des chariots et des armes n'avait d'autre
-consolation que d'être auprès de son évêque, comme lui prisonnier:
-poëte et chrétien, ce captif prenait pour sujet de ses chants les
-malheurs dont il était témoin et victime. «Quand l'Océan aurait inondé
-les Gaules, il n'y aurait point fait de si horribles dégâts que cette
-guerre. Si l'on nous a pris nos bestiaux, nos fruits et nos grains; si
-l'on a détruit nos vignes et nos oliviers; si nos maisons à la
-campagne ont été ruinées par le feu ou par l'eau, et si (ce qui est
-encore plus triste à voir) le peu qui en reste demeure désert et
-abandonné, tout cela n'est que la moindre partie de nos maux. Mais,
-hélas! depuis dix ans les Goths et les Vandales font de nous une
-horrible boucherie. Les châteaux bâtis sur les rochers, les bourgades
-situées sur les plus hautes montagnes, les villes environnées de
-rivières, n'ont pu garantir les habitants de la fureur de ces
-barbares, et l'on a été partout exposé aux dernières extrémités. Si je
-ne puis me plaindre du carnage que l'on a fait sans discernement, soit
-de tant de peuples, soit de tant de personnes considérables par leur
-rang, qui peuvent n'avoir reçu que la juste punition des crimes qu'ils
-avaient commis, ne puis-je au moins demander ce qu'ont fait tant de
-jeunes enfants enveloppés dans le même carnage, eux dont l'âge était
-incapable de pécher? Pourquoi Dieu a-t-il laissé consumer ses
-temples[200]?»
-
- [200] _De Provid. div._, trad. de TILLEMONT, _Hist. des Emp._
-
-L'invasion d'Attila couronna ces destructions; il n'y eut que deux
-villes de sauvées au nord de la Loire, Troyes et Paris. A Metz, les
-Huns égorgèrent tout, jusqu'aux enfants que l'évêque s'était hâté de
-baptiser; la ville fut livrée aux flammes: longtemps après, on ne
-reconnaissait la place où elle avait été qu'à un oratoire échappé seul
-à l'incendie. Salvien avait vu des cités remplies de corps morts: des
-chiens et des oiseaux de proie, gorgés de la viande infecte des
-cadavres, étaient les seuls êtres vivants dans ces charniers.
-
-Les Thuringes qui servaient dans l'armée d'Attila exercèrent, en se
-retirant à travers le pays des Franks, des cruautés inouïes, que
-Théodoric, fils de Khlovigh, rappelait quatre-vingts ans après, pour
-exciter les Franks à la vengeance. «Se ruant sur nos pères, ils leur
-ravirent tout. Ils suspendirent leurs enfants aux arbres, par le nerf
-de la cuisse. Ils firent mourir plus de deux cents jeunes filles
-d'une mort cruelle: les unes furent attachées par les bras au cou des
-chevaux, qui, pressés d'un aiguillon acéré, les mirent en pièces; les
-autres furent étendues sur les ornières des chemins, et clouées en
-terre avec des pieux: des charrettes chargées passèrent sur elles;
-leurs os furent brisés, et on les donna en pâture aux corbeaux et aux
-chiens[201].»
-
- [201] GRÉGOIRE DE TOURS, III, 7.
-
-Les plus anciennes chartes de concessions de terrains à des monastères
-déclarent que ces terrains sont soustraits des forêts, qu'ils sont
-déserts, _eremi_, ou plus énergiquement, qu'ils sont pris du désert,
-_ab eremo_[202]. Les canons du concile d'Angers (4 octobre 453)
-ordonnent aux clercs de se munir de lettres épiscopales pour voyager;
-ils leur défendent de porter des armes; ils leur interdisent les
-violences et les mutilations, et excommunient quiconque aurait livré
-des villes: ces prohibitions témoignent des désordres et des malheurs
-de la Gaule.
-
- [202] _S. Bernard. Vit._
-
-Le titre quarante-septième de la loi salique, _De celui qui s'est
-établi dans une propriété qui ne lui appartient point, et de celui qui
-la tient depuis douze mois_, montre l'incertitude de la propriété et
-le grand nombre de propriétés sans maîtres. «Quiconque aura été
-s'établir dans une propriété étrangère, et y sera demeuré douze mois
-sans contestation légale, y pourra demeurer en sûreté comme les autres
-habitants[203].»
-
- [203] ART. IV.
-
-Si sortant des Gaules vous vous portez dans l'est de l'Europe, un
-spectacle non moins triste frappera vos yeux. Après la défaite de
-Valens rien ne resta dans les contrées qui s'étendent des murs de
-Constantinople au pied des Alpes Juliennes; les deux Thraces offraient
-au loin une solitude verte, bigarrée d'ossements blanchis. L'an 448,
-des ambassadeurs romains furent envoyés à Attila: treize jours de
-marche les conduisirent à Sardique, incendiée, et de Sardique à
-Naïsse: la ville natale de Constantin n'était plus qu'un monceau
-informe de pierres; quelques malades languissaient dans les décombres
-des églises, et la campagne alentour était jonchée de squelettes. «Les
-cités furent dévastées, les hommes égorgés, dit saint Jérôme; les
-quadrupèdes, les oiseaux et les poissons même disparurent; le sol se
-couvrit de ronces et d'épaisses forêts.»
-
-L'Espagne eut sa part de ces calamités. Du temps d'Orose, Tarragone et
-Lerida étaient dans l'état de désolation où les avaient laissées les
-Suèves et les Franks; on apercevait quelques huttes plantées dans
-l'enceinte des métropoles renversées. Les Vandales et les Goths
-glanèrent ces ruines; la famine et la peste achevèrent la destruction.
-Dans les campagnes, les bêtes, alléchées par les cadavres gisants, se
-ruaient sur les hommes qui respiraient encore; dans les villes, les
-populations entassées, après s'être nourries d'excréments, se
-dévoraient entre elles: une femme avait quatre enfants; elle les tua
-et les mangea tous[204].
-
- [204] SAINT JÉRÔME.
-
-Les Pictes, les Calédoniens, ensuite les Anglo-Saxons, exterminèrent
-les Bretons, sauf les familles qui se réfugièrent dans le pays de
-Galles ou dans l'Armorique. Les insulaires adressèrent à Aétius une
-lettre ainsi suscrite: _Le gémissement de la Bretagne à Aétius, trois
-fois consul_. Ils disaient: «Les barbares nous chassent vers la mer,
-et la mer nous repousse vers les barbares; il ne nous reste que le
-genre de mort à choisir, le glaive ou les flots[205].»
-
- [205] BEDÆ, _presbit._, _Hist. eccl. gentis Anglorum_, cap. XIII.
-
-Gildas achève le tableau: «D'une mer à l'autre, la main sacrilége des
-barbares venus de l'Orient promena l'incendie: ce ne fut qu'après
-avoir brûlé les villes et les champs sur presque toute la surface de
-l'île, et l'avoir balayée comme d'une langue rouge jusqu'à l'Océan
-occidental, que la flamme s'arrêta. Toutes les colonnes croulèrent au
-choc du bélier; tous les habitants des campagnes, avec les gardiens
-des temples, les prêtres et le peuple, périrent par le fer ou par le
-feu. Une tour vénérable à voir s'élève au milieu des places publiques;
-elle tombe: les fragments de murs, les pierres, les sacrés autels, les
-tronçons de cadavres pétris et mêlés avec du sang, ressemblaient à du
-marc écrasé sous un horrible pressoir.
-
-«Quelques malheureux échappés à ces désastres étaient atteints et
-égorgés dans les montagnes; d'autres, poussés par la faim, revenaient,
-et se livraient à l'ennemi pour subir une éternelle servitude, ce qui
-passait pour une grâce signalée; d'autres gagnaient les contrées
-d'outre-mer, et pendant la traversée chantaient avec de grands
-gémissements, sous les voiles: _Tu nous as, ô Dieu, livrés comme des
-brebis pour un festin; tu nous as dispersés parmi les nations_[206].»
-
- [206] _Histor. Gildæ, liber querulus de excidio Britanniæ_, p. 8,
- _in Hist. Brit. et Angl. Script._, tom. II.
-
-La misère de la Grande-Bretagne est peinte tout entière dans une des
-lois galliques: cette loi déclare qu'aucune compensation ne sera reçue
-pour le larcin du lait d'une jument, d'une chienne ou d'une
-chatte[207].
-
- [207] _Leges Wallicæ_, lib. III, cap. III, pag. 207-260.
-
-L'Afrique dans ses terres fécondes fut écorchée par les Vandales,
-comme elle l'est dans ses sables stériles par le soleil. «Cette
-dévastation, dit Posidonius, témoin oculaire, rendit très-amer à
-saint Augustin le dernier temps de sa vie; il voyait les villes
-ruinées, et à la campagne les bâtiments abattus, les habitants tués ou
-mis en fuite, les églises dénuées de prêtres, les vierges et les
-religieux dispersés. Les uns avaient succombé aux tourments, les
-autres péri par le glaive, les autres, encore réduits en captivité,
-ayant perdu l'intégrité du corps, de l'esprit et de la foi, servaient
-des ennemis durs et brutaux... Ceux qui s'enfuyaient dans les bois,
-dans les cavernes et les rochers, ou dans les forteresses, étaient
-pris et tués, ou mouraient de faim. De ce grand nombre d'églises
-d'Afrique, à peine en restait-il trois, Carthage, Hippone et Cirthe,
-qui ne fussent pas ruinées, et dont les villes subsistassent[208].»
-
- [208] Traduct. de Fleury, _Hist. ecclés._
-
-Les Vandales arrachèrent les vignes, les arbres à fruit, et
-particulièrement les oliviers, pour que l'habitant retiré dans les
-montagnes ne pût trouver de nourriture[209]. Ils rasèrent les édifices
-publics échappés aux flammes: dans quelques cités, il ne resta pas un
-seul homme vivant. Inventeurs d'un nouveau moyen de prendre les villes
-fortifiées, ils égorgeaient les prisonniers autour des remparts;
-l'infection de ces voiries sous un soleil brûlant se répandait dans
-l'air, et les barbares laissaient au vent le soin de porter la mort
-dans des murs qu'ils n'avaient pu franchir[210].
-
- [209] VICTOR, _Vitensis episc._, lib. I, _De Persecutione
- africana_, pag. 2; Divione, 1664.
-
- [210] VICTOR, _Vitens. episc._, _De Persecutione africana_, pag. 3.
-
-Enfin l'Italie vit tour à tour rouler sur elle les torrents des
-Allamans, des Goths, des Huns et des Lombards; c'était comme si les
-fleuves qui descendent des Alpes et se dirigent vers les mers opposées
-avaient soudain, détournant leurs cours, fondu à flots communs sur
-l'Italie. Rome, quatre fois assiégée et prise deux fois, subit les
-maux qu'elle avait infligés à la terre. «Les femmes, selon saint
-Jérôme, ne pardonnèrent pas même aux enfants qui pendaient à leurs
-mamelles, et firent rentrer dans leur sein le fruit qui ne venait que
-d'en sortir[211]. Rome devint le tombeau des peuples dont elle avait
-été la mère... La lumière des nations fut éteinte; en coupant la tête
-de l'empire romain on abattit celle du monde[212].» «D'horribles
-nouvelles se sont répandues, s'écriait saint Augustin du haut de la
-chaire, en parlant du sac de Rome: carnage, incendie, rapine,
-extermination! Nous gémissons, nous pleurons, et nous ne sommes point
-consolés[213].»
-
- [211] SAINT JÉRÔME.
-
- [212] Idem.
-
- [213] AUG., _De Urb. Excidio_, t. VI, pag. 624.
-
-On fit des règlements pour soulager du tribut les provinces de la
-Péninsule, notamment la Campanie, la Toscane, le Picenum, le Samnium,
-l'Apulie, la Calabre, le Brutium et la Lucanie; on donna aux étrangers
-qui consentaient à les cultiver les terres restées en friche[214].
-Majorien et Théodoric s'occupèrent de réparer les édifices de Rome,
-dont pas un seul n'était resté entier, si nous en croyons Procope. La
-ruine alla toujours croissant avec les nouveaux temps, les nouveaux
-siéges, le fanatisme des chrétiens et les guerres intestines: Rome vit
-renaître ses conflits avec Albe et Tibur; elle se battait à ses
-portes; les espaces vides que renfermait son enceinte devinrent le
-champ de ces batailles qu'elle livrait autrefois aux extrémités de la
-terre. Sa population tomba de trois millions d'habitants au-dessous de
-quatre-vingt mille[215]. Vers le commencement du huitième siècle, des
-forêts et des marais couvraient l'Italie; les loups et d'autres
-animaux sauvages hantaient ces amphithéâtres qui furent bâtis pour
-eux, mais il n'y avait plus d'hommes à dévorer.
-
- [214] _Cod. Theodos._, lib. XI, XIII, XV.
-
- [215] Brottier et Gibbon ne portent cette population qu'à douze
- cent mille, évaluation visiblement trop faible, comme celle de
- Juste Lipse et de Vossius est trop forte; il s'agirait, d'après
- ces derniers auteurs, de quatre, de huit et de quatorze millions.
- Un critique moderne italien a rassemblé avec beaucoup de sagacité
- les divers recensements de l'ancienne Rome.
-
-Les dépouilles de l'empire passèrent aux barbares; les chariots des
-Goths et des Huns, les barques des Saxons et des Vandales, étaient
-chargés de tout ce que les arts de la Grèce et le luxe de Rome avaient
-accumulé pendant tant de siècles; on déménageait le monde comme une
-maison que l'on quitte. Genséric ordonna aux citoyens de Carthage de
-lui livrer, sous peine de mort, les richesses dont ils étaient en
-possession: il partagea les terres de la province proconsulaire entre
-ses compagnons; il garda pour lui-même le territoire de Byzance, et
-des terres fertiles en Numidie et en Gétulie. Ce même prince dépouilla
-Rome et le capitole, dans la guerre que Sidoine appelle la quatrième
-guerre punique: il composa d'une masse de cuivre, d'airain, d'or et
-d'argent, une somme qui s'élevait à plusieurs millions de talents.
-
-Le trésor des Goths était célèbre: il consistait dans les cent bassins
-remplis d'or, de perles et de diamants offerts par Ataulphe à
-Placidie; dans soixante calices, quinze patènes et vingt coffres
-précieux pour renfermer l'Évangile. Le _Missorium_, partie de ces
-richesses, était un plat d'or de cinq cents livres de poids,
-élégamment ciselé. Un roi goth, Sisenand, l'engagea à Dagobert pour un
-secours de troupes; le Goth le fit voler sur la route, puis il apaisa
-le Frank par une somme de deux cent mille sous d'or, prix jugé fort
-inférieur à la valeur du plat. Mais la plus grande merveille de ce
-trésor était une table formée d'une seule, émeraude: trois rangs de
-perles l'entouraient; elle se soutenait sur soixante-cinq pieds d'or
-massif incrustés de pierreries; on l'estimait cinq cent mille pièces
-d'or; elle passa des Visigoths aux Arabes: conquête digne de leur
-imagination.
-
-L'histoire, en nous faisant la peinture générale des désastres de
-l'espèce humaine à cette époque, a laissé dans l'oubli les calamités
-particulières, insuffisante qu'elle était à redire tant de malheurs.
-Nous apprenons seulement par les apôtres chrétiens quelque chose des
-larmes qu'ils essuyaient en secret. La société, bouleversée dans ses
-fondements; ôta même à la chaumière l'inviolabilité de son indigence;
-elle ne fut pas plus à l'abri que le palais: à cette époque, chaque
-tombeau renferma un misérable.
-
-Le concile de Brague, en Lusitanie, souscrit par dix évêques, donne
-une idée naïve de ce que l'on faisait et de ce que l'on souffrait
-pendant les invasions. L'évêque Pancratien prit la parole: «Vous
-voyez, mes frères, dit-il, comme l'Espagne est ravagée par les
-barbares. Ils ruinent les églises, tuent les serviteurs de Dieu,
-profanent la mémoire des saints, leurs os, leurs sépulcres, les
-cimetières..................... Mettez devant les yeux de notre
-troupeau l'exemple de notre constance, en souffrant pour Jésus-Christ
-quelque partie des tourments qu'il a soufferts pour nous.» Alors
-Pancratien fit la profession de foi de l'Église catholique, et à
-chaque article les évêques répondaient: _Nous le croyons_. «Ainsi, que
-ferons-nous maintenant des reliques des saints?» dit Pancratien.
-Clipand de Coïmbre dit: «Que chacun fasse selon l'occasion; les
-barbares sont chez nous, et pressent Lisbonne; ils tiennent Merida; au
-premier jour ils viendront sur nous. Que chacun s'en aille chez soi;
-qu'il console les fidèles; qu'il cache doucement les corps des saints,
-et nous envoie la relation des lieux ou des cavernes où on les aura
-mis, de peur qu'il ne les oublie avec le temps.» Pancratien dit:
-«Allez en paix. Notre frère Pontamius demeurera seulement, à cause de
-la destruction de son église d'Éminie, que les barbares ravagent.»
-Pontamius dit: «Que j'aille aussi consoler mon troupeau, et souffrir
-avec lui pour Jésus-Christ. Je n'ai pas reçu la charge d'évêque pour
-être dans la prospérité, mais dans le travail.» Pancratien dit: «C'est
-très-bien dit. Dieu vous conserve.» Tous les évêques dirent: «Dieu
-vous conserve.» Tous ensemble: «Allons en paix à Jésus-Christ.»
-
-Lorsque Attila parut dans les Gaules, la terreur se répandit devant
-lui: Geneviève de Nanterre rassura les habitants de Paris; elle
-exhortait les femmes à prier réunies dans le Baptistère, et leur
-promettait le salut de la ville: les hommes qui ne croyaient point aux
-prophéties de la bergère s'excitaient à la lapider ou à la noyer.
-L'archidiacre d'Auxerre les détourna de ce mauvais dessein, en les
-assurant que saint Germain publiait les vertus de Geneviève: les Huns
-ne passèrent point sur les terres des Parisii. Troyes fut épargnée, à
-la recommandation de saint Loup. Dans sa retraite, le Fléau de Dieu se
-fit escorter par le saint: saint Loup esclave et prisonnier,
-protégeant Attila est un grand trait de l'histoire de ces temps.
-
-Saint Agnan, évêque d'Orléans, était renfermé dans sa ville, que les
-Huns assiégeaient; il envoie sur les murailles attendre et découvrir
-des libérateurs: rien ne paraissait. «Priez, dit le saint, priez avec
-foi;» et il envoie de nouveau sur les murailles. Rien ne paraît
-encore: «Priez, dit le saint, priez avec foi;» et il envoie une
-troisième fois regarder du haut des tours. On apercevait comme un
-petit nuage qui s'élevait de terre. «C'est le secours du Seigneur!»
-s'écrie l'évêque.
-
-Genséric emmena de Rome en captivité Eudoxie et ses deux filles, seuls
-restes de la famille de Théodose. Des milliers de Romains furent
-entassés sur les vaisseaux du vainqueur: par un raffinement de
-barbarie, on sépara les femmes de leurs maris, les pères de leurs
-enfants. Deogratias, évêque de Carthage, consacra les vases saints au
-rachat des prisonniers. Il convertit deux églises en hôpitaux, et,
-quoiqu'il fût d'un grand âge, il soignait les malades, qu'il visitait
-jour et nuit. Il mourut, et ceux qu'il avait délivrés crurent retomber
-en esclavage.
-
-Lorsque Alaric entra dans Rome, Proba, veuve du préfet Petronius, chef
-de la puissante famille Anicienne, se sauva dans un bateau sur le
-Tibre; sa fille Læta et sa petite-fille Démétriade l'accompagnèrent:
-ces trois femmes virent, de leur barque fugitive, les flammes qui
-consumaient la ville éternelle. Proba possédait de grands biens en
-Afrique; elle les vendit pour soulager ses compagnons d'exil et de
-malheur.
-
-Fuyant les barbares de l'Europe, les Romains se réfugiaient en Afrique
-et en Asie; mais dans ces provinces éloignées ils rencontraient
-d'autres barbares: chassés du cœur de l'Empire aux extrémités,
-rejetés des frontières au centre, la terre était devenue un parc où
-ils étaient traqués dans un cercle de chasseurs.
-
-Saint Jérôme reçut quelques débris de tant de grandeurs, dans cette
-grotte où le Roi des rois était né pauvre et nu. Quel spectacle et
-quelle leçon que ces descendants des Scipions et des Gracques réfugiés
-au pied du Calvaire! Saint Jérôme commentait alors Ézéchiel; il
-appliquait à Rome les paroles du prophète sur la ruine de Tyr et de
-Jérusalem: «Je ferai monter contre vous plusieurs peuples, comme la
-mer fait monter les flots. Ils détruiront les murs jusqu'à la
-poussière...... Je mettrai sur les enfants de Juda le poids de leurs
-crimes..... Ils verront venir épouvante sur épouvante.» Mais lorsque,
-lisant ces mots, _Ils passeront d'un pays à un autre et seront emmenés
-captifs_, le solitaire jetait les yeux sur ses hôtes, il fondait en
-larmes.
-
-Et pourtant la grotte de Bethléem n'était pas un asile assuré;
-d'autres ravageurs dépouillaient la Phénicie, la Syrie et l'Égypte. Le
-désert, comme entraîné par les barbares et changeant de place avec
-eux, s'étendait sur la face des provinces jadis les plus fertiles;
-dans les contrées qu'avaient animées des peuples innombrables, il ne
-restait que la terre et le ciel. Les sables mêmes de l'Arabie, qui
-faisaient suite à ces champs dévastés, étaient frappés de la plaie
-commune; saint Jérôme avait à peine échappé aux mains des tribus
-errantes, et les religieux du Sina venaient d'être égorgés: Rome
-manquait au monde, et la Thébaïde aux solitaires.
-
-Quand la poussière qui s'élevait sous les pieds de tant d'armées, qui
-sortait de l'écroulement de tant de monuments, fut tombée; quand les
-tourbillons de fumée qui s'échappaient de tant de villes en flammes
-furent dissipés; quand la mort eut fait taire les gémissements de tant
-de victimes; quand le bruit de la chute du colosse romain eut cessé,
-alors on aperçut une croix, et au pied de cette croix un monde
-nouveau. Quelques prêtres, l'Évangile à la main, assis sur des ruines,
-ressuscitaient la société au milieu des tombeaux, comme Jésus-Christ
-rendit la vie aux enfants de ceux qui avaient cru en lui[216].
-
- [216] Cette admirable étude, aussi belle dans la forme que
- savante dans le fond, a été rédigée d'après les sources
- suivantes:
-
- AGATHIAS, _Histoire du règne de Justinien_.--AMMIEN MARCELLIN,
- _Histoire romaine_.--SAINT AUGUSTIN, _Cité de Dieu_.--BÈDE,
- _Histoire ecclésiastique de la nation anglaise_.--_Recueil des
- Bollandistes_ (sainte Geneviève).--CLAUDIEN, _Invectives contre
- Rufin_; _Consulat d'Honorius_.--_Chronicon
- Alexandrinum._--_L'Edda._--EUSÈBE, _Histoire
- ecclésiastique_.--FRÉDEGAIRE, _Chronique_.--_Gallia
- christiana._--GRÉGOIRE DE TOURS, _Histoire ecclésiastique des
- Franks_.--IDACE, _Chronique_.--SAINT JÉRÔME, _Contre Jovin_ et
- _Lettres_.--JORNANDÈS, _Histoire des Goths_.--JULIEN, _Diverses
- œuvres_.--LE P. LABBE, _Collection des Conciles_.--LUITPRAND,
- _Ambassades auprès de Nicéphore_.--OROSE, _Histoire_.--PRISCUS,
- _Histoire des Goths_.--PROCOPE, _Histoire des Goths et des
- Vandales_.--PROSPER D'AQUITAINE, _Chronique_.--SALVIEN, _du
- Gouvernement de Dieu_.--SIDOINE APOLLINAIRE, _Panégyrique de
- Majorien_, _Lettres_.--SOZOMÈNE, _Histoire
- ecclésiastique_.--TERTULLIEN.--VICTOR, _évêque de Vite_, _Histoire
- de la Persécution des Vandales_.--ZOSIME, _Histoire romaine_, etc.
-
- CHATEAUBRIAND, _Études historiques_.
-
- Chateaubriand (François-René, vicomte de), l'un des plus grands
- écrivains de notre temps, naquit à Saint-Malo, en 1768, et mourut à
- Paris en 1848.
-
-
-INVASION DE LA GAULE PAR LES ALAINS, LES VANDALES ET LES SUÈVES.
-
- 407.
-
-Depuis que les Alains avaient été forcés par les Huns d'abandonner les
-bords du Tanaïs, ce peuple guerrier, divisé en plusieurs bandes
-indépendantes les unes des autres, et n'ayant plus de demeure fixe,
-errait le long du Danube toujours en armes, et prêt à vendre son
-secours soit aux autres barbares contre les Romains, soit aux Romains
-eux-mêmes. Gratien en avait attiré un grand nombre à sa cour, et la
-distinction dont il les honorait lui avait été funeste. Ils avaient eu
-part aux plus éclatantes victoires de Théodose, et Stilicon les avait
-employés dans ses guerres contre Alaric. Les secrètes intrigues de ce
-perfide ministre les mirent en mouvement; ils furent les premiers à
-prendre les armes pour se jeter dans la Gaule. Deux corps nombreux
-d'Alains partirent des bords du Danube sous la conduite de deux chefs,
-Goar et Respendial, qui portaient le titre de roi. Après avoir
-traversé le pays des Marcomans et des Thuringiens, ils arrivèrent au
-bord du Rhin, où les Franks étaient établis, et s'y arrêtèrent pour
-attendre les Vandales et les Suèves. Pendant ce séjour, la
-mésintelligence s'étant mise entre les deux rois, Goar se sépara de
-Respendial, et déclara qu'il préférait l'amitié des Romains à
-l'intérêt du pillage. Honorius le récompensa dans la suite en lui
-donnant un établissement dans la Gaule. Cette peuplade d'Alains
-subsista quelque temps dans la Gaule sous la domination de ses rois
-particuliers. On les y voit encore cinquante ans après; et Sambida,
-successeur de Goar, obtint la possession d'une grande étendue de
-terres abandonnées dans les environs de la ville de Valence, en
-Dauphiné.
-
-Les Franks ne voyaient qu'avec jalousie tant d'aventuriers venir sous
-leurs yeux s'emparer d'un pays qui était à leur bienséance et sur
-lequel ils faisaient depuis longtemps de continuelles entreprises. Ils
-avaient laissé le chemin libre aux Alains; mais ils avaient dessein de
-revenir sur eux, et de les combattre séparément, après s'être défaits
-des Vandales et des Suèves. Dès qu'ils surent que les Vandales
-approchaient, ils marchèrent à leur rencontre, leur livrèrent bataille
-et leur tuèrent 20,000 hommes, avec leur roi Godigiscle. Il n'en
-serait pas échappé un seul si Respendial n'eût été averti assez à
-temps pour accourir au secours de ses alliés. Ce prince plein de
-valeur perça l'armée des Franks, joignit les Vandales, rallia les
-fuyards, et revint à leur tête charger les vainqueurs, qui furent
-battus et terrassés à leur tour. Bientôt après les Suèves arrivèrent.
-Gonderic, fils de Godigiscle, fut déclaré roi des Vandales; et les
-trois nations passèrent le Rhin près de Mayence, le dernier jour de
-l'année 406, époque fatale de la ruine de l'empire dans les provinces
-de l'occident.
-
-La frontière de la Gaule le long du Rhin étant demeurée sans défense
-depuis que Stilicon en avait retiré les garnisons pour les employer
-contre Alaric, les barbares ne trouvèrent aucun obstacle à leur
-passage. Un auteur du temps dit que si l'Océan se fût débordé dans la
-Gaule, ses eaux n'y auraient pas causé tant de dommage. Ils se
-répandirent d'abord dans la première Germanie, qui renfermait les
-cités de Mayence, de Worms, de Spire et de Strasbourg. Mayence fut
-prise et saccagée; plusieurs milliers de chrétiens furent égorgés dans
-l'église, avec Aureus, leur évêque. Worms fut détruite après un long
-siége. Spire, Strasbourg, et les autres villes de moindre importance,
-éprouvèrent la fureur de ces cruels ennemis. Ils s'emparèrent de
-Cologne dans la Seconde Germanie. De là ils passèrent dans les deux
-Belgiques, portant partout la désolation et le carnage. Trèves fut
-pillée; Tournay, Arras, Amiens, Saint-Quentin, ne purent arrêter ce
-torrent. Laon fut la seule ville de ces cantons qui tint contre leurs
-attaques; ils se virent obligés d'en lever le siége. Ces barbares,
-furieux ariens, la plupart même encore idolâtres, firent dans toute la
-Gaule grand nombre de martyrs. Nicaise, évêque de Reims, eut la tête
-tranchée après la prise de sa ville épiscopale. Ils traitèrent de même
-Didier, évêque de Langres; ils passèrent les habitants au fil de
-l'épée, et mirent le feu à la ville. Besançon vit massacrer son
-évêque Antidius. Sion fut prise; Bâle ruinée. Ils s'étendirent
-jusqu'aux Pyrénées. Les deux Aquitaines, la Novempopulanie, les deux
-Narbonnaises, provinces auparavant les plus fortunées de la Gaule, ne
-furent plus couvertes que de cendres et de ruines. Peu de villes
-purent résister à cette fureur par l'avantage de leur situation. Ils
-assiégèrent inutilement Toulouse; et l'on attribua le salut de cette
-ville aux prières de son saint évêque, Exupère. La faim dévorait ceux
-que le fer ennemi avait épargnés. Dans toute l'étendue de la Gaule,
-auparavant si peuplée, on ne rencontrait plus que des morts et des
-mourants. Ces horribles ravages ne cessèrent pendant trois ans.
-
-L'Espagne présentait aux barbares une nouvelle source de richesses. Ce
-pays, environné de mers et de hautes montagnes, avait toujours été
-moins exposé aux pillages. La conquête en était facile. S'étant
-rassemblés au pied des Pyrénées, ils les passèrent, le 28 d'octobre
-409.
-
- LE BEAU, _Histoire du Bas-Empire_, édition Saint-Martin, t. V.
-
-
-ÉTABLISSEMENT DES ALEMANS ET DES BURGONDES DANS LA GAULE.
-
- 407.
-
-Les Alains, les Suèves et les Vandales s'étant avancés dans
-l'intérieur de la Gaule, les Alemans et les Burgondes, à leur exemple,
-passèrent le Rhin pour avoir part au pillage de cette riche contrée.
-Les Alemans s'emparèrent des bords du fleuve, depuis Bâle jusqu'à
-Mayence, et demeurèrent en possession de ce pays jusqu'au temps
-qu'ils en furent chassés par les Franks.
-
-Les Burgondes, sous la conduite de leur roi Gondicaire, se rendirent
-maîtres de l'Helvétie, aujourd'hui la Suisse, jusqu'au mont Jura. Peu
-de temps après, ils s'étendirent dans le pays des Séquaniens et des
-Éduens, jusqu'à la Loire et à l'Yonne. C'est ce qu'on appelle à
-présent le duché et le comté de Bourgogne. Cette nation puissante et
-pleine de valeur, avait des mœurs plus douces et plus pacifiques que
-les autres barbares. Ils traitèrent les peuples conquis avec plus
-d'humanité. Ils étaient encore païens lorsqu'ils entrèrent dans la
-Gaule. Instruits par les missionnaires que les évêques des Gaules leur
-envoyèrent, ils embrassèrent avec docilité la religion chrétienne dans
-sa pureté; ensuite ils se laissèrent corrompre par le commerce des
-Goths, qui les infectèrent des erreurs de l'arianisme.
-
-413. Constance marcha contre eux; mais comme ils demandèrent la
-permission de s'établir dans le pays, ce général, n'osant les réduire
-au désespoir, conseilla à l'empereur Honorius de leur accorder une
-partie des contrées dont ils avaient fait la conquête. On leur céda
-une portion considérable du territoire des Éduens et des Séquaniens,
-et leur roi Gondicaire fut reconnu pour ami et allié de l'empire.
-
- LE BEAU, _Histoire du Bas-Empire_, t. V.
-
-
-CONQUÊTE DES WISIGOTHS DANS LA GAULE.
-
- 312.
-
-Ataulphe avait succédé à Alaric[217], et il méritait de le remplacer.
-Il était de petite taille, mais beau et bien fait, de beaucoup
-d'esprit, ne craignant pas la guerre et aimant la paix. Il racontait
-lui-même dans la suite qu'après la mort d'Alaric, ayant l'esprit
-rempli des vastes projets de son prédécesseur, il avait d'abord conçu
-le désir d'abattre entièrement la puissance et de détruire même le nom
-des Romains; qu'il se flattait que l'empire ayant changé de face entre
-ses mains, le nom d'Ataulphe deviendrait aussi célèbre que celui de
-César Auguste; mais qu'après de mûres réflexions il avait reconnu que
-les Goths étaient encore trop barbares pour se plier au joug des lois,
-et que sans lois un État ne pouvant se soutenir, il perdrait sa nation
-même en la rendant maîtresse des autres; qu'il avait donc pris le
-parti d'employer ses forces non à détruire, mais à rétablir; et que
-faute de pouvoir acquérir la gloire de fonder un nouvel empire, il
-s'était borné à celle d'en relever un ancien qui tombait en ruine. Une
-passion plus forte dans un jeune prince que les motifs de politique
-lui inspirait encore des ménagements en faveur d'Honorius. Il aimait
-Placidie, et de sa captive il désirait en faire son épouse[218]. Mais
-comme il avait un cœur honnête et généreux, il voulait auparavant
-gagner celui de la princesse. Sur ce plan, il cherchait à procurer à
-sa nation un établissement qui coûtât peu à l'empire. Une grande
-partie de la Gaule était déjà perdue pour les Romains; elle était
-possédée par des barbares ou par de faibles tyrans; il résolut de s'y
-retirer avec son armée. Il séjourna donc quelque temps en Italie pour
-y faire reposer ses troupes, sans leur permettre de nouveaux ravages;
-il se contenta d'exiger des contributions, et entama dès lors ses
-négociations avec Honorius. Comme elles traînaient en longueur, il
-passa en Gaule.
-
- [217] Son beau-frère.
-
- [218] Placidie, sœur de l'empereur Honorius, avait été faite
- prisonnière par Alaric, en 409, à la prise de Rome.
-
- [Ataulphe renverse les tyrans Sébastien et Jovin; il prend le titre
- d'ami de l'empire, et veut épouser Placidie. Mais l'empereur
- Honorius refusa de livrer sa sœur à un barbare.]
-
-Pour appuyer sa demande, Ataulphe s'empara de Narbonne et de Toulouse.
-S'étant présenté devant Bordeaux, il y fut reçu comme ami de l'empire.
-Il marcha ensuite vers Marseille, espérant s'y introduire sous le même
-titre. Mais pour s'être approché de trop près, il y courut risque de
-la vie; le gouverneur, ayant fait fermer les portes de la ville, le
-blessa d'un coup de trait du haut des murs, et l'obligea de se retirer
-avec honte.
-
-Le roi des Wisigoths s'étant retiré à Narbonne, se consola de ce
-mauvais succès en épousant Placidie, au mois de janvier 414. La
-conquête de cette princesse lui avait coûté plus de temps et de peines
-que celle d'une partie de la Gaule, Constance[219] avait employé à
-traverser ce projet tout ce qu'il avait de crédit et d'adresse. Il
-avait tâché de détacher Ataulphe de cette poursuite en lui faisant
-offrir une princesse sarmate. Placidie elle-même sentit longtemps de
-la répugnance à s'unir avec un roi barbare. Enfin la passion
-d'Ataulphe, secondée des vives sollicitations d'un Romain nommé
-Candidianus, attaché au service de Placidie, et que le roi des Goths
-avait mis dans ses intérêts, surmonta tous ces obstacles. Les noces
-furent célébrées à Narbonne, dans la maison d'Ingenius, un des
-premiers de la ville. Tous les honneurs furent adressés à Placidie. La
-salle était parée à la manière des Romains; la princesse portait les
-ornements impériaux, Ataulphe était vêtu à la romaine. Entre autres
-marques de sa magnificence, il fit présent à sa nouvelle épouse de
-cinquante pages, qui portaient chacun deux bassins, l'un rempli de
-monnaies d'or, l'autre de pierreries d'un prix infini. C'étaient les
-dépouilles de Rome; et ce superbe appareil semblait réunir ensemble
-les noces d'Ataulphe et les funérailles de l'empire d'Occident. Tout
-dans cette cérémonie retraçait la fragilité des grandeurs humaines.
-Attalus, empereur quatre ans auparavant, chanta l'épithalame; il
-précéda dans cette fonction Rustacius et Phœbadius, poëtes de
-profession. Les Romains et les Goths, confondus ensemble, célébrèrent
-cette fête avec une joie unanime.
-
- [219] Général d'Honorius, qui aspirait aussi à la main de
- Placidie.
-
-Une inscription trouvée à Saint Gilles, en Languedoc, prouve
-qu'Ataulphe et Placidie choisirent pour leur résidence la ville nommée
-Héraclée, aujourd'hui Saint-Gilles, sur la rive droite du Rhône, entre
-Nîmes et Arles. La flatterie y est portée à un excès qui annonce la
-naissance de la barbarie. Ataulphe y est nommé le très-puissant roi
-des rois, le très-juste vainqueur des vainqueurs. On le loue d'avoir
-chassé les Vandales; il avait apparemment soutenu quelques guerres
-contre ces peuples ou contre les Alains restés en Gaule; car tous les
-barbares étaient compris sous le nom de Vandales.
-
- LE BEAU, _Histoire du Bas-Empire_, t. V.
-
- Le Beau, né à Paris, en 1701, mort en 1778, professeur au Collége
- de France, publia, en 1757, l'Histoire du Bas-Empire, en 22 vol.
- in-8º. M. Saint-Martin, érudit et orientaliste distingué, né en
- 1791, mort en 1832, a donné de l'Histoire de Le Beau une nouvelle
- édition annotée et complétée, et de beaucoup supérieure à la
- première.
-
-
-PHARAMOND.
-
- 420.
-
-Il est certainement très-remarquable qu'on ne trouve aucune mention de
-Pharamond ou Faramond, ni dans Grégoire de Tours, ni dans Frédegaire,
-les deux plus anciens historiens de notre nation. Ils parlent bien de
-Marcomir, de Sunnon, de Génobaudes, de Théodemir, et de plusieurs
-autres chefs plus anciens que Pharamond; mais Clodion, qu'ils
-appellent _Chlogio_ ou _Chlodeo_, est le premier de nos rois qu'ils
-relatent d'une manière positive. La première mention de Pharamond se
-trouve dans la Chronique intitulée: _Gesta regum Francorum_, qui
-paraît avoir été rédigée sous le règne de Thierry IV, vers l'an 720.
-L'auteur inconnu de cette chronique rapporte donc qu'après la mort de
-Sunnon, dont il appelle le père Anténor, le conseil général de la
-notion s'assembla, et, sur l'avis de Marcomir, fils de Priam, les
-Franks résolurent d'élire un roi. «Ils choisirent le fils même de
-Marcomir, qui s'appelait Faramond, et l'élevèrent au-dessus d'eux
-comme roi chevelu.» Cette notion se trouve reproduite dans une foule
-de chroniques et de généalogies du moyen âge[220] et quelques-unes
-d'une époque assez moderne; mais la manière dont ces auteurs
-s'expriment et les termes qu'ils emploient montrent assez qu'ils ont
-tous copié le même ouvrage, celui que j'ai indiqué. On cite bien un
-manuscrit de la Chronique de Prosper, continuateur de saint Jérôme, et
-presque contemporain du temps où vécut Pharamond, où il est dit, sous
-la 26e année d'Honorius, 420 de J.-C., que Pharamond régna sur la
-France: mais on ne parle que d'un seul manuscrit où se lise pareille
-chose, et il est si facile de faire des additions à des ouvrages de
-cette espèce, et on y en a fait effectivement si souvent, que je ne
-crois pas qu'on doive réellement faire aucune attention à cette
-indication. Il est donc vrai de dire que la Chronique des rois
-franks, que j'ai citée, est le plus ancien monument où il soit
-question de Pharamond, et il ne remonte pas au delà de l'an 720. En
-est-ce assez pour regarder comme fabuleuse l'existence de ce
-personnage? Il faudrait alors supposer que cet auteur en est
-l'inventeur, ou admettre que c'était dès lors une opinion répandue
-parmi les Franks; mais dans ce cas-là il y a présomption pour croire à
-l'existence du premier roi des Franks. Il est certain qu'il est bien
-difficile de se décider sur ce point. Quoiqu'il en soit, l'histoire
-des Franks fait mention de quelques individus qui portaient le même
-nom. C'est une circonstance que l'on n'a pas remarquée, et c'est en
-même temps un argument en faveur de ceux qui croient à l'existence de
-ce premier roi de notre nation. Il existe une petite pièce de vers
-adressée, au sixième siècle par l'évêque de Poitiers, Venance Fortunat
-(_lib._ IX, _carm._ 12.), à un de ses amis nommé Faramund, qui avait
-la charge de référendaire. En l'an 700 il existait un évêque de même
-nom, qui est mentionné dans une vie anonyme de Pépin, l'ancien maire
-du palais (_Coll. des Hist. de Fr._, t. II, p. 608). Enfin, on trouve
-en l'an 591 un prêtre de l'église de Paris, mentionné par Grégoire de
-Tours (liv. X, ch. 26), qui fut ensuite évêque de cette ville, appelé
-Faramod, nom qu'on doit placer dans la même catégorie.
-
- SAINT MARTIN, _note à l'Histoire du Bas-Empire_ de Le Beau,
- t. V, p. 469.
-
- [220] Une ancienne généalogie, qui paraît remonter à une époque
- très-reculée, dit positivement: Faramond engendra Cleno et
- Cludiono. (Note de M. Saint-Martin, _Hist. du Bas Empire_, t. VI;
- p. 25.)
-
-
-CLODION BATTU PAR AÉTIUS.
-
- 431[221].
-
-Vous avez combattu ensemble[222] dans les plaines des Atrébates[223],
-que le Frank Cloïo avait envahies. Là venaient aboutir plusieurs
-chemins resserrés par un défilé; ensuite, on voyait le bourg de
-Helena[224], formant un arc, puis on trouvait une rivière traversée
-par un pont construit en planches. Majorien, alors chevalier,
-combattait à la tête du pont. Voilà qu'on entend résonner sur la
-colline prochaine les chants d'un hymen que célébraient les barbares
-dansant à la manière des Scythes. Deux époux à la blonde chevelure
-s'unissaient alors. Majorien défit les barbares. Son casque
-retentissait sous les coups, et les lances étaient repoussées par sa
-cuirasse aux mailles épaisses, jusqu'à ce qu'enfin l'ennemi plie, se
-débande et prend la fuite. Vous eussiez vu errer à l'aventure sur des
-chariots les brillants apprêts de l'hymen barbare; on emportait ça et
-là des plats et des mets, puis des bassins entourés de guirlandes de
-fleurs. Tout à coup le combat redouble, et Bellone, plus ardente,
-brise le flambeau nuptial: le vainqueur s'empare des essèdes[225] et
-de la nouvelle épouse. Le fils de Sémélé[226] ne mit pas plus
-promptement en déroute les monstres de Pholoé ni les Lapithes de
-Péléthronium, lorsque les femmes de Thrace, enflammées par les orgies,
-appelèrent Mars et Cythérée, se servirent de mets sanglants pour
-commencer le combat, se firent une arme de vases remplis de vin, et
-qu'au plus fort de la mêlée le sang des Centaures souilla le mont
-Othrys, en Macédoine.
-
- [221] Cette date est fixée par M. de Pétigny; quelques auteurs
- donnent 447.
-
- [222] Aétius et Majorien.
-
- [223] L'Artois.
-
- [224] Probablement Lens.
-
- [225] Voitures dans lesquelles les familles franques demeuraient
- et voyageaient.
-
- [226] Bacchus.
-
-Qu'on ne me vante plus les querelles de ces frères, enfants des nues.
-Majorien, lui aussi, a dompté des monstres. Du sommet de la tête au
-front descend leur blonde chevelure, tandis que la nuque reste à
-découvert; dans leurs yeux mêlés de vert et de blanc, roule une
-prunelle couleur d'eau; leur visage sans barbe n'offre que des
-moustaches arrangées avec le peigne. Des habits étroits tiennent
-serrés les membres vigoureux de ces guerriers d'une haute stature; de
-courtes tuniques laissent paraître leurs jarrets; un large baudrier
-presse leurs flancs aplatis. Lancer au travers des airs la rapide
-francisque, mesurer de l'œil l'endroit qu'ils sont sûrs de frapper,
-imprimer à leurs boucliers un mouvement circulaire, c'est un jeu pour
-eux, aussi bien que de devancer leurs piques par l'agilité de leurs
-sauts, et d'atteindre l'ennemi avant elles. Dès leurs tendres années,
-ils sont passionnés pour les combats. Si le nombre de leurs ennemis ou
-le désavantage de la position les fait succomber, la mort seule peut
-les abattre, jamais la crainte. Ils restent invincibles, et leur
-courage semble leur survivre au delà même de la vie. Tels sont les
-hommes que Majorien a mis en fuite.
-
- SIDOINE APOLLINAIRE, _Panégyrique de Majorien_, traduction de MM.
- Grégoire et Collombet.
-
-
-LES HUNS ET LES ALAINS.
-
- 375.
-
-Les Huns sont à peine mentionnés dans les annales, et seulement comme
-une race sauvage répandue au delà des Palus-Méotides, sur les bords de
-la mer Glaciale, et d'une férocité qui passe l'imagination. Dès la
-naissance des enfants mâles, les Huns leur sillonnent les joues de
-profondes cicatrices, afin d'y détruire tout germe de duvet. Ces
-rejetons croissent et vieillissent imberbes, sous l'aspect hideux et
-dégradé des eunuques. Mais ils ont tout le corps trapu, les membres
-robustes, la tête volumineuse; et un excessif développement de carrure
-donne à leur conformation quelque chose de surnaturel. On dirait des
-animaux bipèdes plutôt que des êtres humains, ou de ces bizarres
-figures que le caprice de l'art place en saillie sur les corniches
-d'un pont. Des habitudes voisines de la brute répondent à cet
-extérieur repoussant. Les Huns ne cuisent ni n'assaisonnent ce qu'ils
-mangent, et se contentent pour aliments de racines sauvages, ou de la
-chair du premier animal venu, qu'ils font mortifier quelque temps, sur
-le cheval, entre leurs cuisses. Aucun toit ne les abrite. Les maisons
-chez eux ne sont d'usage journalier non plus que les tombeaux; on n'y
-trouverait pas même une chaumière. Ils vivent au milieu des bois et
-des montagnes, endurcis contre la faim, la soif et le froid. En voyage
-même, ils ne traversent pas le seuil d'une habitation sans nécessité
-absolue, et ne s'y croient jamais en sûreté. Ils se font, de toile ou
-de peaux de rat des bois cousues ensemble, une espèce de tunique, qui
-leur sert pour toute occasion, et ne quittent ce vêtement, une fois
-qu'ils y ont passé la tête, que lorsqu'il tombe par lambeaux. Ils se
-coiffent de chapeaux à bords rabattus, et entourent de peaux de
-chèvre leurs jambes velues; chaussure qui gêne la marche et les rend
-peu propres à combattre à pied. Mais on les dirait cloués sur leurs
-chevaux, qui sont laidement mais vigoureusement conformés. C'est sur
-leur dos que les Huns vaquent à toute espèce de soin, assis
-quelquefois à la manière des femmes. A cheval jour et nuit, c'est de
-là qu'ils vendent et qu'ils achètent. Ils ne mettent pied à terre
-ni pour boire, ni pour manger, ni pour dormir, ce qu'ils font
-inclinés sur le maigre cou de leur monture, où ils rêvent tout à
-leur aise. C'est encore à cheval qu'ils délibèrent des intérêts de la
-communauté. L'autorité d'un roi leur est inconnue; mais ils suivent
-tumultuairement le chef qui les mène au combat. Attaqués eux-mêmes,
-ils se partagent par bandes, et fondent sur l'ennemi en poussant des
-cris effroyables. Groupés ou dispersés, ils chargent ou fuient avec la
-promptitude de l'éclair, et sèment en courant le trépas. Aussi leur
-tactique, par sa mobilité même, est impuissante contre un rempart ou
-un camp retranché. Mais ce qui fait d'eux les plus redoutables
-guerriers de la terre, c'est qu'également sûrs de leurs coups de loin,
-et prodigues de leur vie dans le corps à corps, ils savent de plus au
-moment où leur adversaire, cavalier ou piéton, suit des yeux les
-évolutions de leur épée, l'enlacer dans une courroie qui paralyse tous
-ses mouvements. Leurs traits sont armés, en guise de fer, d'un os
-pointu, qu'ils y adaptent avec une adresse merveilleuse. Aucun d'eux
-ne laboure la terre ni ne touche une charrue. Tous errent indéfiniment
-dans l'espace, sans toit, sans foyer, sans police, étrangers à toute
-habitude fixe, ou plutôt paraissant toujours fuir, à l'aide de
-chariots où ils ont pris domicile, où la femme s'occupe à façonner le
-hideux vêtement de son mari, enfante, et nourrit sa progéniture
-jusqu'à l'âge de puberté. Nul d'entre eux, conçu, mis au monde, et
-élevé en autant de lieux différents, ne peut répondre à la question:
-d'où êtes-vous? Inconstants et perfides dans les conventions, les Huns
-tournent à la moindre lueur d'avantage; en général, ils font toute
-chose par emportement, et n'ont pas plus que les brutes le sentiment
-de ce qui est honnête ou déshonnête. Leur langage même est captieux et
-énigmatique. Ils n'adorent rien, ne croient à rien, et n'ont de culte
-que pour l'or. Leur humeur est changeante et irritable, au point
-qu'une association entre eux, dans le cours d'une même journée va se
-rompre sans provocation et se renouer sans médiateur. A force de tuer
-et de piller de proche en proche, cette race indomptée, par le seul
-instinct du brigandage, fut amenée sur les frontières des Alains, qui
-sont les anciens Massagètes. Puisque l'occasion s'en présente, il est
-bon de dire aussi quelques mots sur l'origine de ce peuple et sa
-situation géographique.
-
-L'Ister, grossi de nombreux affluents, traverse tout le pays des
-Sarmates, qui s'étend jusqu'au Tanaïs, limite naturelle de l'Europe et
-de l'Asie. Au delà de ce dernier fleuve, au milieu des solitudes sans
-terme de la Scythie, habitent les Alains, qui doivent leur nom à leurs
-montagnes, et l'ont, comme les Perses, imposé par la victoire à leurs
-voisins. De ce nombre sont les Neures, peuplade enfoncée dans les
-terres, bornée par de hautes montagnes incessamment battues par
-l'Aquilon, et que le froid rend inaccessibles; plus loin les Budins et
-les Gélons, race féroce et belliqueuse, qui arrache la peau à ses
-ennemis vaincus pour s'en faire des vêtements ou des housses de
-cheval; les Agathyrses, voisins des Gélons, qui se chamarrent le corps
-de couleur bleue, et en teignent jusqu'à leur chevelure, marquant le
-degré de distinction des individus par le nombre et les nuances plus
-ou moins foncées de ces taches. Viennent ensuite les Mélanchlènes et
-les Anthropophages, nourris, dit-on, de chair humaine; détestable
-coutume qui éloigne leurs voisins, et forme le désert autour d'eux.
-C'est pour cette cause que ces vastes régions, qui s'étendent au
-nord-est jusqu'au pays des Sères, ne sont que de vastes solitudes. Il
-y a aussi les Alains orientaux, voisins du territoire des Amazones,
-dont les innombrables et populeuses tribus pénètrent, m'a-t-on dit,
-jusqu'à cette contrée centrale de l'Asie où coule le Gange, fleuve qui
-sépare en deux les Indes, et court s'absorber dans l'Océan Austral.
-
-Distribués sur deux continents, tous ces peuples, dont je m'abstiens
-d'énumérer les dénominations diverses, bien que séparés par d'immenses
-espaces où s'écoule leur existence vagabonde, ont fini par se
-confondre sous le nom générique d'Alains. Ils n'ont point de maisons,
-point d'agriculture, ne se nourrissent que de viande et surtout de
-lait, et, à l'aide de chariots couverts en écorce, changent de place
-incessamment au travers de plaines sans fin. Arrivent-ils en un lieu
-propre à la pâture, ils rangent leurs chariots en cercle, et prennent
-leur sauvage repas. Ils rechargent, aussitôt le pâturage épuisé, et
-remettent en mouvement ces cités roulantes, où les couples s'unissent,
-où les enfants naissent et sont élevés, où s'accomplissent, en un mot,
-pour ces peuples tous les actes de la vie. Ils sont chez eux, en
-quelque lieu que le sort les pousse, chassant toujours devant eux des
-troupeaux de gros et de menu bétail, mais prenant un soin particulier
-de la race du cheval. Dans ces contrées l'herbe se renouvelle sans
-cesse, et les campagnes sont couvertes d'arbres à fruit; aussi cette
-population nomade trouve-t-elle à chaque halte la subsistance de
-l'homme et des bêtes. C'est l'effet de l'humidité du sol et du grand
-nombre de cours d'eau qui l'arrosent. Les enfants ou les femmes
-s'occupent, au dedans et autour des chariots, des soins qui n'exigent
-pas de force corporelle. Mais les hommes faits, rompus dès l'enfance à
-l'équitation, regardent comme un déshonneur de se tenir sur leurs
-pieds. La guerre n'a pas de condition dont ils n'aient fait un
-rigoureux apprentissage; aussi sont-ils excellents soldats. Si les
-Perses sont guerriers par essence, c'est que le sang scythe
-originairement a coulé dans leurs veines.
-
-Les Alains sont généralement beaux et de belle taille, et leurs
-cheveux tirent sur le blond. Leur regard est plutôt martial que
-féroce. Pour la rapidité de l'attaque et l'humeur belliqueuse, ils ne
-cèdent en rien aux Huns. Mais ils sont plus civilisés dans leur
-manière de s'habiller et de se nourrir. Les rives du Bosphore
-Cimmérien et des Palus-Méotides sont le théâtre ordinaire de leurs
-courses et de leurs chasses, qu'ils poussent quelquefois jusqu'en
-Arménie et en Médie. Cette jouissance que les esprits doux et
-paisibles trouvent dans le repos, ils la placent, eux, dans les périls
-et dans la guerre. Le suprême bonheur, à leurs yeux, est de laisser sa
-vie sur un champ de bataille. Mourir de vieillesse ou par accident est
-un opprobre pour lequel il n'est pas assez d'outrages. Tuer un homme
-est un héroïsme pour lequel ils n'ont pas assez d'éloges. Le plus
-glorieux des trophées est la chevelure d'un ennemi servant de
-caparaçon au cheval du vainqueur. La religion chez eux n'a ni temple
-ni édifice consacré, pas même une chapelle de chaume. Un glaive nu,
-fiché en terre, devient l'emblème de Mars; c'est la divinité suprême,
-et l'autel de leur dévotion barbare. Ils ont un mode singulier de
-divination: c'est de réunir en faisceau des baguettes d'osier, qu'ils
-ont soin de choisir droites; et, en les séparant ensuite à certain
-jour marqué, ils y trouvent, à l'aide de quelque pratique de magie,
-une manifestation de l'avenir. L'esclavage est inconnu parmi eux. Tous
-sont nés de sang libre. Ils choisissent encore aujourd'hui pour chefs
-les guerriers reconnus les plus braves et les plus habiles.
-
- AMMIEN MARCELLIN, livre XXXI.
-
-
-LES HUNS.
-
-Si l'on consulte l'antiquité, voici ce qu'on apprend sur l'origine des
-Huns. Filimer, fils de Gandaric le Grand et roi des Goths, le
-cinquième de ceux qui les avaient gouvernés depuis leur sortie de
-l'île Scanzia, étant entré sur les terres de la Scythie à la tête de
-sa nation, comme nous l'avons dit, trouva parmi son peuple certaines
-sorcières que, dans la langue de ses pères, il appelle lui-même
-Aliorumnes. La défiance qu'elles lui inspiraient les lui fit chasser
-du milieu des siens; et, les ayant poursuivies loin de son armée, il
-les refoula dans une terre solitaire. Les esprits immondes qui
-erraient par le désert les ayant vues, s'accouplèrent à elles, se
-mêlant à leurs embrassements, et donnèrent le jour à cette race la
-plus farouche de toutes. Elle se tint d'abord parmi les marais,
-rabougrie, noire, chétive: à peine appartenait-elle à l'espèce
-humaine, à peine sa langue ressemblait-elle à la langue des hommes.
-Telle était l'origine de ces Huns, qui arrivèrent sur les frontières
-des Goths. Leur féroce nation, comme l'historien Priscus le rapporte,
-demeura d'abord sur le rivage ultérieur du Palus-Méotide[227], faisant
-son unique occupation de la chasse, jusqu'à ce que, s'étant
-multipliée, elle portât le trouble chez les peuples voisins par ses
-fraudes et ses rapines. Des chasseurs d'entre les Huns étant, selon
-leur coutume, en quête du gibier sur le rivage ultérieur du
-Palus-Méotide, virent tout à coup une biche se présenter devant eux.
-Elle entra dans le marais, et, tantôt s'avançant, tantôt s'arrêtant,
-elle semblait leur indiquer un chemin. Les chasseurs la suivirent, et
-traversèrent à pied le Palus-Méotide, qu'ils imaginaient aussi peu
-guéable que la mer; et puis quand la terre de Scythie, qu'ils
-ignoraient, leur apparut, soudain la biche disparut. Ces esprits dont
-les Huns sont descendus machinèrent cela, je crois, en haine des
-Scythes. Les Huns, qui ne se doutaient nullement qu'il y eût un autre
-monde au delà du Palus-Méotide, furent saisis d'étonnement à la vue de
-la terre de Scythie; et comme ils ont de la sagacité, il leur sembla
-voir une protection surnaturelle dans la révélation de ce chemin que
-peut-être personne n'avait connu jusqu'alors. Ils retournent auprès
-des leurs, racontent ce qui s'est passé, vantent la Scythie, tant
-qu'enfin ils persuadent leur nation de les suivre, et se mettent en
-marche tous ensemble vers ces contrées, par le chemin que la biche
-leur a montré. Tous les Scythes qui tombèrent dans leurs mains dès
-leur arrivée, ils les immolèrent à la victoire; le reste fut vaincu et
-subjugué. A peine en effet eurent-ils passé cet immense marais, qu'ils
-entraînèrent comme un tourbillon les Alipzures, les Alcidzures, les
-Itamares, les Tuncasses et les Boïsques qui demeuraient sur cette côte
-de la Scythie. Ils soumirent également par des attaques réitérées les
-Alains, leurs égaux dans les combats, mais ayant plus de douceur dans
-les traits et dans la manière de vivre. Aussi bien ceux-là même qui
-peut-être auraient pu résister à leurs armes ne pouvaient soutenir la
-vue de leurs effroyables visages, et s'enfuyaient à leur aspect,
-saisis d'une mortelle épouvante. En effet, leur teint est d'une
-horrible noirceur; leur face est plutôt, si l'on peut parler ainsi,
-une masse informe de chair, qu'un visage; et ils ont moins des yeux
-que des trous. Leur assurance et leur courage se trahissent dans leur
-terrible regard. Ils exercent leur cruauté jusque sur leurs enfants
-dès le premier jour de leur naissance; car, à l'aide du fer, ils
-taillent les joues des mâles, afin qu'avant de sucer le lait ils
-soient forcés de s'accoutumer aux blessures. Aussi vieillissent-ils
-sans barbe après une adolescence sans beauté, parce que les cicatrices
-que le fer laisse sur leur visage y étouffent le poil à l'âge où il
-sied si bien. Ils sont petits, mais déliés; libres dans leurs
-mouvements, et pleins d'agilité pour monter à cheval; les épaules
-larges; toujours armés de l'arc et prêts à lancer la flèche; le port
-assuré, la tête, toujours dressée d'orgueil; sous la figure de l'homme
-ils vivent avec la cruauté des bêtes féroces.
-
- JORNANDÈS, _Histoire des Goths_, ch. 24, trad. de M. Fournier de
- Moujan.
-
- Jornandès était Goth et devint évêque de Ravenne vers 552. Son
- histoire des Goths est un abrégé de l'histoire de Cassiodore, qui
- est malheureusement perdue.
- [227] La mer d'Azof.
-
-
-PORTRAIT D'ATTILA.
-
-Cet homme était venu au monde pour ébranler sa nation et pour faire
-trembler la terre. Par je ne sais quelle fatalité, des bruits
-formidables le devançaient et semaient partout l'épouvante. Il était
-fier dans sa démarche, promenant ses regards tout autour de lui;
-l'orgueil de sa puissance se révélait jusque dans les mouvements de
-son corps. Aimant les batailles, mais se maîtrisant dans l'action,
-excellent dans le conseil, se laissant fléchir aux prières, bon quand
-il avait une fois accordé sa protection. Sa taille était courte, sa
-poitrine large, sa tête forte. De petits yeux, la barbe clair-semée,
-les cheveux grisonnants, le nez écrasé, le teint noirâtre, il
-reproduisait tous les traits de sa race. Bien que naturellement sa
-confiance en lui-même fût grande et ne l'abandonnât jamais, elle
-s'était encore accrue par la découverte du glaive de Mars, ce glaive
-pour lequel les rois des Scythes avaient toujours eu de la vénération.
-Voici, au rapport de Priscus, comment se fit cette découverte. «Un
-pâtre, dit-il, voyant boiter une génisse de son troupeau, et ne
-pouvant imaginer ce qui l'avait ainsi blessée, se mit à suivre avec
-sollicitude la trace de son sang. Il vint jusqu'au glaive sur lequel
-la génisse en broutant avait mis le pied sans le voir, et l'ayant tiré
-de la terre, il l'apporta à Attila. Celui-ci, fier de ce don, pensa,
-car il était ambitieux, qu'il était appelé à être le maître du monde,
-et que le glaive de Mars lui mettait aux mains le sort des batailles.»
-
- JORNANDÈS, _Histoire des Goths_, trad. de M. Fournier de Moujan.
-
-
-INVASION D'ATTILA EN GAULE.
-
- 451.
-
-L'armée d'Attila était de 500,000 hommes, quelques auteurs disent de
-700,000. Il traînait à sa suite tous les Barbares du Nord: c'étaient
-avec les Huns, les Ruges, les Gépides, les Hérules, les Turcilinges,
-les Bellonotes, les Gélons, les Neures, les Burgondes et les
-Ostrogoths. Dans la marche, se joignirent à lui les Suèves, les
-Marcomans, les Quades, les Thuringiens. Chacun de ces peuples avait
-son roi; mais tous ces princes tremblaient devant Attila, dont ils
-étaient les vassaux ou plutôt les esclaves. Il y en avait deux
-qu'Attila distinguait dans cette foule de rois: Ardaric, roi des
-Gépides; l'autre était Walamir, roi des Ostrogoths.
-
-Les anciens auteurs ne nous apprennent rien de clair ni de précis, sur
-la route que tint Attila jusqu'à son entrée dans la Gaule. Les
-sentiments des modernes sont partagés sur ce sujet. Les uns lui font
-traverser la Germanie, par le centre, pour arriver à Cologne. Les
-autres le conduisent le long du Danube, pour lui faire passer le Rhin
-auprès du lac de Constance. Ce dernier sentiment me paraît aussi le
-plus vraisemblable[228]. Le voisinage du fleuve, la commodité de la
-voie romaine, la facilité des convois qu'il pouvait tirer de la
-Mésie[229] et de la Pannonie[230] et qui remontaient le Danube à la
-suite de son armée, devaient lui faire préférer cette route à celle de
-l'intérieur de la Germanie, encore couverte de vastes forêts, et
-presque impraticable à une innombrable cavalerie. De plus, Procope
-rapporte qu'Attila détruisit, en passant, les forts que les empereurs
-avaient élevés sur les bords du Danube; et Paul Diacre nous représente
-les Burgondes disputant au roi des Huns le passage du Rhin. Je
-croirais même que l'armée, divisée en deux corps, côtoyait le Danube,
-le fleuve entre deux. L'un de ces corps entraînait sur son passage les
-nations germaniques, attirées par l'espérance du pillage, tandis que
-l'autre, ravageant la Mésie et la Pannonie, détruisait les forts, qui
-ne consistaient pour la plupart qu'en une tour garnie de quelques
-soldats. Toute l'armée dut se réunir aux sources du Danube, et passer
-le Rhin près de Bâle, où le voisinage de la forêt Hercynienne
-facilitait la construction des barques et des canots.
-
- [228] Je crois qu'il serait plus exact de dire que les Huns et
- leurs alliés occupaient tout le pays situé sur les bords du Rhin,
- depuis Mayence jusqu'à Bâle, lorsqu'ils franchirent ce fleuve
- pour pénétrer dans les Gaules. (_Note de Saint-Martin._)
-
- [229] Serbie et Bulgarie.
-
- [230] Hongrie occidentale.
-
-Les Franks, qui habitaient au delà du Rhin vers les bords du Necker,
-se joignirent à l'armée d'Attila, et ceux qui tenaient dans la Gaule
-le parti de Clodebaud[231], vinrent bientôt se rendre auprès de ce
-prince, qu'ils voulaient placer sur le trône. Mais les Burgondes
-entreprirent d'arrêter le torrent, qui venait inonder l'Occident, et
-de défendre le passage du Rhin. Leur hardiesse ne fut pas heureuse;
-ils furent repoussés et taillés en pièces. Les Huns achevèrent de
-détruire dans ces contrées ce qui avait échappé aux ravages des
-Vandales, des Suèves et des Alains. Ce fut alors que la ville des
-Rauraques, celles de Vindonissa et d'Argentovaria furent entièrement
-renversées. Leurs ruines ont donné naissance à Bâle, à Windisch et à
-Colmar, bâties dans leur voisinage. Attila, côtoyant les bords du
-Rhin, traversa la Germanie supérieure, aujourd'hui l'Alsace:
-Strasbourg, Spire, Worms, ne s'étaient point encore relevées depuis
-les invasions précédentes. Il pilla et saccagea Mayence; il vint
-assiéger Metz. La force des remparts, qui résistaient à toutes les
-attaques, ayant rebuté ses troupes, il se retira à Scarpona,
-forteresse à 14 milles de Metz, et envoya de là des détachements qui
-prirent et brûlèrent Toul et Dieuze. Cependant les murs de Metz, qui
-avaient été ébranlés par les machines, étant tombés d'eux-mêmes, les
-Huns accoururent, y entrèrent le 7 d'avril veille de Pâques,
-égorgèrent un grand nombre d'habitants de tout âge et de tout sexe,
-emmenèrent les autres avec l'évêque, et mirent le feu à la ville, qui
-fut réduite en cendres à l'exception d'une chapelle de saint Étienne.
-
- [231] Compétiteur de Mérovée, réfugié à la cour d'Attila. Son
- existence est cependant douteuse.
-
-Il n'est pas possible de suivre par ordre les courses des Huns. On
-sait seulement que ces vastes contrées comprises entre le Rhin, la
-Seine, la Marne et la Moselle ressentirent toute la fureur de ces
-peuples féroces. Comme Attila s'annonçait pour l'ami et l'allié des
-Romains, et qu'il publiait que son dessein était d'établir Clodebaud
-roi des Franks, et d'aller ensuite combattre les Wisigoths au delà de
-la Loire, plusieurs villes romaines lui ouvrirent d'abord leurs
-portes. Les violences qu'elles éprouvèrent ayant répandu la terreur,
-les autres essayèrent de se défendre. Mais nul rempart ne pouvait
-tenir contre ce déluge de Barbares. Tongres, Reims, Arras et la
-capitale du Vermandois, furent emportées de force. Trèves, autrefois
-la plus florissante ville des Gaules, mais la plus malheureuse dans ce
-siècle d'invasions et de ravages, fut saccagée pour la cinquième fois.
-Les partis ennemis, dont chacun formait une armée, dispersés dans les
-campagnes, portaient de toutes parts le fer et le feu. Ce fut dans une
-de ces courses que Childéric, fils de Mérovée, fut enlevé avec la
-reine sa mère, et délivré aussitôt par la valeur d'un seigneur frank,
-nommé Viomade.
-
-Attila s'avançait vers la Loire; les habitants de Paris prirent
-l'alarme et allaient abandonner leur ville, si sainte Geneviève ne les
-eût rassurés en leur promettant de la part de Dieu, que les Barbares
-n'approcheraient pas de leur territoire. Cette prophétie fut vérifiée
-par l'événement. Attila ayant passé la Seine dans un autre endroit,
-alla mettre le siége devant Orléans.
-
-Sur la nouvelle de la marche d'Attila vers la Gaule, Aétius avait
-passé les Alpes, et s'était rendu à Arles avec peu de troupes. Il
-comptait sur celles qu'il trouverait dans la province, et
-principalement sur le secours des Wisigoths, que l'intérêt commun
-devait réunir avec les Romains. Mais lorsqu'il apprit que Théodoric,
-trompé par les fausses protestations d'Attila, ne faisait aucun
-mouvement pour s'opposer aux progrès du prince barbare, il lui dépêcha
-Avitus, afin de le tirer de cette fausse sécurité. Avitus, accoutumé à
-traiter avec Théodoric, dont il avait gagné l'estime, lui représenta
-que son inaction lui serait funeste; qu'Attila ne cherchait qu'à
-diviser les Romains et les Wisigoths, pour les accabler plus
-facilement. Il lui mit sous les yeux la lettre d'Attila à
-Valentinien[232]. Convaincu de la mauvaise foi d'Attila, Théodoric
-répondit que les victoires de ce conquérant sanguinaire ne
-l'effrayaient pas; que la Providence divine avait fixé un terme à tous
-les succès criminels, et qu'Attila le trouverait dans le courage des
-Wisigoths.
-
- [232] Attila, avant de commencer son invasion, avait écrit à
- Valentinien et à Théodoric. Au premier il disait qu'il n'en
- voulait qu'aux Wisigoths; à Théodoric, qu'il n'en voulait qu'aux
- Romains.
-
-Aussitôt il donne ses ordres. La crainte d'une invasion prochaine
-rassemble en peu de temps une nombreuse armée. Il laisse dans ses
-États quatre de ses fils, et se mettant à la tête de ses troupes avec
-ses deux aînés, Thorismond et Théodoric, qui voulurent partager le
-péril avec leur père, il marche vers Arles pour se joindre aux
-Romains. Aétius avait déjà dépêché des courriers dans toute la Gaule
-et chez les peuples alliés, les invitant à s'unir à lui pour écarter
-l'horrible tempête qui désolait l'Occident. Toute la Gaule prit les
-armes. Mérovée[233] accourut avec les Franks; les Burgondes, les
-Armoriques, les Ripuaires, des Saxons même établis vers les bouches du
-Rhin, et des Sarmates, dont plusieurs cohortes avaient été transférées
-en Gaule, se rendirent avec une incroyable diligence auprès d'Aétius.
-Il se vit bientôt environné de tant de troupes, que l'armée d'Attila,
-déjà beaucoup moins nombreuse qu'elle n'avait été d'abord, n'était
-guère supérieure à la sienne.
-
- [233] Ce fait n'est pas certain; on remarquera plus loin que
- Jornandès ne parle pas de Mérovée.
-
-Dans ces désastres publics, la charité épiscopale suppléait à la
-timidité ou remédiait à la perfidie des commandants; et l'Église,
-destinée à combattre les ennemis invisibles, s'occupait des périls
-temporels de ses enfants. Sangiban, à la tête d'une troupe d'Alains,
-commandait dans Orléans; mais on le soupçonnait d'entretenir avec
-Attila de secrètes intelligences, et son inaction, aux approches de
-l'ennemi, confirmait ces soupçons[234]. Saint Aignan, alors évêque
-d'Orléans, prélat respectable par ses vertus, et rempli de ce courage
-qu'inspire le mépris de la vie présente, prit sur lui tous les soins
-d'un commandant. Avant qu'Attila eût passé la Seine, l'évêque se hâta
-de relever les murs de la ville; il fit des amas de vivres, et par la
-ferveur de ses prières et de celles de son peuple, il s'efforça
-d'armer le ciel contre les Barbares. Pour presser le secours d'Aétius,
-il se rendit en diligence à Arles, et revint se renfermer dans
-Orléans, résolu d'y périr avec son troupeau si la ville n'était pas
-secourue. Bientôt après son retour, les Huns arrivèrent. Ils
-attaquèrent avec fureur la partie de la ville qui était sur la rive
-droite de la Loire; ils mirent en œuvre toutes les machines alors en
-usage dans les siéges, et livrèrent plusieurs assauts. Pendant que les
-hommes combattaient sur les murailles, les femmes et les enfants,
-prosternés avec leur évêque au pied des autels, élevaient leurs cris
-vers Dieu et imploraient son assistance. Une pluie orageuse qui dura
-trois jours fit cesser les attaques; et le prélat, profitant de cet
-intervalle, alla trouver Attila dans son camp, pour en obtenir quelque
-composition. Il fut repoussé avec insolence. L'orage ayant cessé, les
-Huns donnèrent un nouvel assaut, et redoublant leurs efforts, ils
-enfoncèrent les portes et entrèrent en foule. Les habitants, fuyant de
-toutes parts, n'attendaient que le pillage et la mort, lorsqu'ils
-entendirent sonner les trompettes romaines, et virent une nouvelle
-armée qui, comme si elle fût descendue du ciel, fondait avec rapidité
-sur les Huns. C'étaient Aétius et Théodoric à la tête de toutes leurs
-troupes. Ils étaient entrés dans la ville de l'autre côté de la Loire,
-en même temps qu'Attila y entrait par la porte opposée. Ce Barbare,
-qui passait pour invincible dans les batailles, faisait si mal la
-guerre, il était si peu instruit des mouvements de l'ennemi, qu'Aétius
-traversa toute la Gaule méridionale et vint d'Arles à Orléans, sans
-que les Huns en eussent aucune connaissance. Les Romains et les
-Wisigoths, trouvant les Huns en désordre, en font un horrible carnage.
-Orléans est inondé du sang de ses vainqueurs; les uns se jettent en
-foule hors des portes; les autres, aveuglés par la terreur, se
-précipitent dans le fleuve. Le saint évêque, aux yeux duquel les
-Barbares étaient des hommes, courait de toutes parts pour arrêter le
-massacre; il sauva un grand nombre de ces malheureux, qui demeurèrent
-prisonniers. Attila, hors de la ville, ralliait les fuyards.
-Frémissant de fureur, il reprit la route de la Belgique; et Orléans
-fut alors pour la première fois le rempart de la Gaule, et le terme
-fatal des conquêtes de ses ennemis.
-
- [234] Aussitôt qu'Aétius et Théodoric furent informés de la
- trahison que méditait Sangiban, ils s'assurèrent de sa personne
- et des siens.
-
-Aétius et Théodoric suivaient Attila, sans harceler son armée, se
-croyant fort heureux s'ils pouvaient sans coup férir le conduire hors
-des terres de l'empire. Il passa près de Troyes, qui n'avait alors ni
-garnison, ni même de murailles. Cette ville attribua son salut aux
-ferventes prières de saint Loup, son évêque. On dit que ce saint vint
-avec son clergé au-devant du roi des Huns; et que comme Attila se
-vantait d'être le fléau de Dieu, le saint répondit qu'il ne fallait
-donc pas lui résister, et l'invita même à venir dans sa ville. On
-ajoute que le Barbare adouci par cette soumission passa outre; mais
-qu'il obligea l'évêque de l'accompagner jusqu'au passage du Rhin,
-promettant de le renvoyer alors, et qu'il lui tint parole. Tout ce
-récit pourrait bien n'être qu'un tissu de fables. La proximité
-d'Aétius et de Théodoric pouvait empêcher Attila de s'arrêter au
-pillage de Troyes. Les deux armées, qui marchaient à peu de distance
-l'une de l'autre, étant arrivées dans les vastes plaines qui, un
-siècle après, ont donné le nom à la province de Champagne
-(_Campania_), le roi des Huns, honteux de se retirer en fugitif,
-voulut se venger par une bataille de l'affront qu'il avait reçu à
-Orléans. Le terrain ne pouvait être plus favorable pour déployer la
-cavalerie des Huns. Ces plaines, au rapport de Jornandès, s'étendaient
-en longueur à cinquante lieues sur trente-cinq de largeur. Il les
-nomme champs Catalauniques (champs de Châlons) ou plaines de Mauriac,
-déjà signalées par la victoire d'Aurélien sur Tétricus. Les modernes
-ne s'accordent pas sur la position précise de ce lieu; les uns croient
-que cette fameuse bataille se livra près de Méry, au diocèse de
-Troyes, entre la Marne et la Seine; les autres au delà de la Marne,
-près d'un village encore appelé Mauru, dans le diocèse de Châlons.
-
-Attila, inquiet du succès d'une si importante journée, consulta ses
-devins. Ils lui répondirent que les entrailles des victimes ne lui
-promettaient pas la victoire, mais que le chef des ennemis y perdrait
-la vie. Il se persuada que cette prédiction tomberait sur le général
-romain; et comme Aétius était le principal obstacle à ses desseins, il
-ne balança pas d'acheter la mort de ce grand capitaine, par la perte
-d'une partie de son armée. D'ailleurs, plus impie que superstitieux,
-il ne comptait pas assez sur l'infaillibilité de ses devins pour
-perdre l'espérance de la victoire. Cependant, afin d'abréger le temps
-du combat et de se préparer une ressource dans l'obscurité de la nuit
-en cas de mauvais succès, il résolut de ne livrer bataille que quand
-le jour serait fort avancé. Les deux armées étant campées en présence
-l'une de l'autre, la nuit qui précéda la bataille, deux partis
-très-nombreux, l'un de Franks, l'autre de Gépides, s'étant rencontrés,
-se battirent avec tant d'acharnement qu'il en resta 15,000 sur la
-place[235].
-
- [235] Jusqu'ici le récit est emprunté à l'histoire du Bas-Empire
- de _Le Beau_; la suite est de _Jornandès_.
-
-Sur le terrain incliné du champ de bataille s'élevait une éminence qui
-formait comme une petite montagne. Chacune des deux armées désirant
-s'en emparer, parce que cette position importante devait donner un
-grand avantage à qui s'en rendrait maître, les Huns et leurs alliés en
-occupèrent le côté droit, et les Romains, les Wisigoths et leurs
-auxiliaires, le côté gauche. Le point le plus élevé de cette hauteur
-ne fut pas disputé, et demeura inoccupé. Théodoric et ses Wisigoths
-tenaient l'aile droite; Aétius, la gauche avec les Romains. Ils
-avaient placé au centre Sangiban, ce roi des Alains dont nous avons
-parlé plus haut; et par un stratagème de guerre, ils avaient pris la
-précaution d'enfermer au milieu de troupes d'une fidélité assurée
-celui sur les dispositions duquel ils pouvaient le moins compter; car
-celui-là se soumet sans difficulté à la nécessité de combattre, à qui
-est ôtée la possibilité de fuir.
-
-Quant à l'armée des Huns, elle fut rangée en bataille dans un ordre
-contraire; Attila se plaça au centre avec les plus braves d'entre les
-siens. Par cette disposition, le roi des Huns songeait principalement
-à lui-même, et son but, en se plaçant ainsi au milieu de l'élite de
-ses guerriers, était de se mettre à l'abri des dangers qui le
-menaçaient; les peuples nombreux, les nations diverses qu'il avait
-soumis à sa domination, formaient ses ailes. Entre eux tous se faisait
-remarquer l'armée des Ostrogoths, commandée par Walamir, Théodemir et
-Widémir, trois frères qui surpassaient en noblesse le roi même sous
-les ordres duquel ils marchaient alors; car ils étaient de l'illustre
-et puissante race des Amales. On y voyait aussi à la tête d'une troupe
-innombrable de Gépides, Ardaric, leur roi, si brave, si fameux, et que
-sa grande fidélité à Attila faisait admettre par ce dernier à ses
-conseils. Le roi des Huns avait su apprécier sa sagacité; aussi lui et
-Walamir, roi des Ostrogoths, étaient-ils de tous les rois qui lui
-obéissaient ceux qu'il aimait le plus. Walamir était fidèle à garder
-le secret, d'une parole persuasive, incapable de trahison. Ardaric
-était renommé pour sa fidélité et pour sa raison. En marchant avec
-Attila contre les Wisigoths leurs parents, l'un et l'autre
-justifiaient assez sa confiance. La foule des autres rois, si l'on
-peut ainsi parler, et les chefs des diverses nations, semblables à ses
-satellites, épiaient les moindres mouvements d'Attila; et dès qu'il
-leur faisait un signe du regard, chacun d'eux en silence, avec
-crainte et tremblement, venait se placer devant lui, ou exécutait les
-ordres qu'il en avait reçus. Cependant le roi de tous les rois,
-Attila, seul veillait sur tous et pour tous.
-
-On combattit donc pour se rendre maître de la position avantageuse
-dont nous avons parlé. Attila fit marcher ses guerriers pour s'emparer
-du haut de la colline; mais il fut prévenu par Thorismond et Aétius,
-qui, ayant uni leurs efforts pour parvenir à son sommet, y arrivèrent
-les premiers, et repoussèrent facilement les Huns, à la faveur du
-point élevé qu'ils occupaient.
-
-Alors Attila, s'apercevant que cette circonstance avait porté le
-trouble dans son armée, jugea aussitôt devoir la rassurer, et lui tint
-ce discours: «Après vos victoires sur tant de grandes nations, après
-avoir dompté le monde, si vous tenez ferme aujourd'hui, ce serait
-ineptie, je pense, que de vous stimuler par des paroles, comme des
-guerriers d'un jour. De tels moyens peuvent convenir à un chef novice,
-ou à une armée peu aguerrie; quant à moi, il ne m'est point permis de
-rien dire, ni à vous de rien écouter de vulgaire. Car, qu'avez-vous
-accoutumé, sinon de combattre? Ou bien qu'y a-t-il de plus doux pour
-le brave que de se venger de sa propre main? C'est un grand présent
-que nous a fait la nature, que de nous donner la faculté de rassasier
-notre âme de vengeance. Marchons donc vivement à l'ennemi; ce sont
-toujours les plus braves qui attaquent. N'ayez que mépris pour ce
-ramas de nations discordantes; c'est signe de peur, que de s'associer
-pour se défendre. Voyez! même avant l'attaque, l'épouvante déjà les
-entraîne; elles cherchent les hauteurs, s'emparent des collines, et
-dans leurs tardifs regrets, sur le champ de bataille, elles demandent
-avec instance des remparts. Nous savons par expérience combien peu de
-poids ont les armes des Romains; ils succombent, je ne dis pas aux
-premières blessures, mais à la première poussière qui s'élève. Tandis
-qu'ils se serrent sans ordre, et s'entrelacent pour faire la tortue,
-combattez, vous, avec la supériorité de courage qui vous distingue,
-et, dédaignant leurs légions, fondez sur les Alains, tombez sur les
-Wisigoths. Ce sont eux qui entretiennent la guerre et qu'il nous faut
-tâcher de vaincre au plus tôt. Les nerfs une fois coupés, les membres
-aussitôt se laissent aller; et le corps ne peut se soutenir si on lui
-arrache les os. Que votre courage grandisse, que votre fureur
-ordinaire s'enflamme! Huns, voici le moment d'apprêter vos armes;
-voici le moment aussi de vous montrer résolus, soit que blessés vous
-demandiez la mort de votre ennemi, soit que sains et saufs vous ayez
-soif de carnage. Nuls traits n'atteignent ceux qui doivent vivre,
-tandis que, même dans la paix, la destinée précipite les jours de ceux
-qui doivent mourir. Enfin pourquoi la fortune aurait-elle assuré les
-victoires des Huns sur tant de peuples, sinon parce qu'elle les
-destinait aux joies de cette bataille? Et encore, qui a ouvert à nos
-ancêtres le chemin des Palus-Méotides, fermé et ignoré pendant tant de
-siècles? Qui faisait fuir des peuples armés devant des hommes qui ne
-l'étaient pas? Non, cette multitude rassemblée à la hâte ne pourra pas
-même soutenir la vue des Huns. L'événement ne me démentira pas; c'est
-ici le champ de bataille qui nous avait été promis par tant d'heureux
-succès. Le premier je lancerai mes traits à l'ennemi. Que si quelqu'un
-pouvait rester oisif quand Attila combattra, il est mort.» Enflammés
-par ces paroles, tous se précipitent au combat.
-
-Quelque effrayant que fût l'état des choses, néanmoins la présence du
-roi rassurait ceux qui auraient pu hésiter. On en vint aux mains;
-bataille terrible, complexe, furieuse, opiniâtre, et comme on n'en
-avait jamais vu de pareille nulle part. De tels exploits y furent
-faits, à ce que l'on rapporte, que le brave qui se trouva privé de ce
-merveilleux spectacle ne put rien voir de semblable pendant sa vie;
-car s'il faut en croire les vieillards, un petit ruisseau de cette
-plaine, qui coule dans un lit peu profond, s'enfla tellement, non par
-la pluie, comme il lui arrivait quelquefois, mais par le sang des
-mourants, que grossi outre mesure par ces flots d'une nouvelle espèce,
-il devint un torrent impétueux qui roula du sang; en sorte que les
-blessés, qu'amena sur ses bords une soif ardente, y puisèrent une eau
-mêlée de débris humains, et se virent forcés, par une déplorable
-nécessité, de souiller leurs lèvres du sang que venaient de répandre
-ceux que le fer avait frappés. Pendant que le roi Théodoric parcourait
-son armée pour l'encourager, son cheval se renversa; et les siens
-l'ayant foulé aux pieds, il perdit la vie, déjà dans un âge avancé.
-D'autres disent qu'il tomba percé d'un trait lancé par Andax du côté
-des Ostrogoths, qui se trouvaient alors sous les ordres d'Attila. Ce
-fut l'accomplissement de la prédiction faite au roi des Huns peu de
-temps avant par ses devins. Alors les Wisigoths, se séparant des
-Alains, fondent sur les bandes des Huns; et peut-être Attila lui-même
-serait-il tombé sous leurs coups, s'il n'eût prudemment pris la fuite
-sans les attendre, et ne se fût tout d'abord renfermé, lui et les
-siens, dans son camp, qu'il avait retranché avec des chariots.
-
-Ce fut derrière cette frêle barrière que cherchèrent un refuge contre
-la mort ceux-là devant qui naguère ne pouvaient tenir les remparts les
-plus forts. Thorismond, fils du roi Théodoric, et le même qui s'était
-emparé le premier de la colline et en avait chassé les Huns, croyant
-retourner au milieu des siens, vint donner à son insu, et trompé par
-l'obscurité de la nuit, contre les chariots des ennemis; et, tandis
-qu'il combattait bravement, quelqu'un le blessa à la tête et le jeta à
-bas de son cheval; mais les siens, qui veillaient sur lui, le
-sauvèrent, et il se retira du combat. Aétius, de son côté, s'étant
-également égaré dans la confusion de cette nuit, errait au milieu des
-ennemis, tremblant qu'il ne fût arrivé malheur aux Goths. A la fin il
-retrouva le camp des alliés, après l'avoir longtemps cherché, et passa
-le reste de la nuit à faire la garde derrière un rempart de boucliers.
-Le lendemain, dès qu'il fut jour, voyant les champs couverts de
-cadavres, et les Huns qui n'osaient sortir de leur camp, convaincus
-d'ailleurs qu'il fallait qu'Attila eût éprouvé une grande perte pour
-avoir abandonné le champ de bataille, Aétius et ses alliés ne
-doutèrent plus que la victoire ne fût à eux. Toutefois, même après sa
-défaite, le roi des Huns gardait une contenance fière; et faisant
-sonner ses trompettes au milieu du cliquetis des armes, il menaçait de
-revenir à la charge. Tel un lion, pressé par les épieux des chasseurs,
-rôde à l'entrée de sa caverne: il n'ose pas s'élancer sur eux, et
-pourtant il ne cesse d'épouvanter les lieux d'alentour de ses
-rugissements; tel ce roi belliqueux, tout assiégé qu'il était, faisait
-encore trembler ses vainqueurs. Aussi les Goths et les Romains
-s'assemblèrent-ils pour délibérer sur ce qu'ils feraient d'Attila
-vaincu; et comme on savait qu'il lui restait peu de vivres, et que
-d'ailleurs ses archers, postés derrière les retranchements du camp, en
-défendaient incessamment l'abord à coups de flèches, il fut convenu
-qu'on le lasserait en le tenant bloqué. On rapporte que dans cette
-situation désespérée, le roi des Huns, toujours grand, surtout dans le
-danger, fit dresser un bûcher formé de selles de chevaux, prêt à se
-précipiter dans les flammes si les ennemis forçaient son camp; soit
-pour que nul ne pût se glorifier de l'avoir frappé, soit pour ne pas
-tomber, lui le maître des nations, au pouvoir d'ennemis si
-redoutables.
-
-Durant le répit que donna ce siége, les Wisigoths et les fils de
-Théodoric s'enquirent les uns de leur roi, les autres de leur père,
-étonnés de son absence au milieu du bonheur qui venait de leur
-arriver. L'ayant cherché longtemps, selon la coutume des braves, ils
-le trouvèrent enfin sous un épais monceau de cadavres, et après
-l'avoir honoré par leurs chants, ils l'emportèrent sous les yeux des
-ennemis. Vous eussiez vu alors des bandes de Goths, aux voix rudes et
-discordantes, s'occuper des soins pieux des funérailles, au milieu des
-fureurs d'une guerre qui n'étaient pas encore éteintes. Les larmes
-coulaient, mais de celles que savent répandre les braves. Pour nous
-était la perte, mais les Huns témoignaient combien elle était
-glorieuse; et c'était, il semble, une assez grande humiliation pour
-leur orgueil, de voir, malgré leur présence, emporter avec ses
-insignes le corps d'un si grand roi. Avant d'avoir fini de rendre les
-derniers devoirs à Théodoric, les Goths, au bruit des armes,
-proclamèrent roi le vaillant et glorieux Thorismond; et celui-ci
-acheva les obsèques de son père bien-aimé, comme il convenait à un
-fils. Après l'accomplissement de ces choses, emporté par la douleur de
-sa perte et par l'impétuosité de son courage, Thorismond brûlait de
-venger la mort de son père sur ce qui restait de Huns. Il consulta le
-patrice Aétius, à cause de son âge et de sa prudence consommée, pour
-savoir ce qu'il fallait qu'il fît dans cette conjoncture. Mais
-celui-ci, craignant qu'une fois les Huns écrasés, les Goths ne
-tombassent sur l'empire romain, le décida par ses conseils à retourner
-dans ses foyers, et à se saisir du trône que son père venait de
-laisser, de peur que ses frères, s'emparant du trésor royal, ne se
-rendissent maîtres du royaume des Wisigoths et qu'il n'eût ensuite à
-soutenir contre les siens une guerre sérieuse et, qui pis est,
-malheureuse. Thorismond reçut ce conseil sans se douter de la
-duplicité qui l'avait dicté; il y vit plutôt de la sollicitude pour
-ses intérêts, et laissant là les Huns, il partit pour la Gaule. Voilà
-comme en s'abandonnant aux soupçons, la fragilité humaine se laisse
-enlever l'occasion de faire de grandes choses.
-
-On rapporte que dans cette fameuse bataille, que se livrèrent les plus
-vaillantes nations, il périt des deux côtés cent soixante-deux mille
-hommes, sans compter quatre-vingt-dix mille Gépides et Franks qui,
-avant l'action principale, tombèrent sous les coups qu'ils se
-portèrent mutuellement dans une rencontre nocturne, les Franks
-combattant pour les Romains, et les Gépides pour les Huns.
-
-En apprenant le départ des Goths, Attila, comme il arrive
-ordinairement dans les événements imprévus, sentit redoubler sa
-défiance, pensant que ses ennemis lui tendaient un piége, et se tint
-longtemps renfermé dans son camp. Mais à la fin, détrompé par le long
-silence qui avait succédé à leur retraite, son courage se releva
-jusqu'à s'attribuer la victoire; il fit éclater une vaine joie, et les
-pensées du puissant roi se reportèrent aux anciennes prédictions.
-Quant à Thorismond, élevé subitement à la dignité royale dès la mort
-de son père dans les champs Catalauniques, où il venait de combattre,
-il fit son entrée dans Toulouse; et là, quelque joie que lui
-témoignassent ses frères et les premiers de la nation, il fit paraître
-de son côté tant de modération dans les commencements, que personne ne
-lui disputa la succession au trône de son père.
-
-Attila, profitant de l'occasion que lui offrait la retraite des
-Wisigoths, et rassuré sur l'avenir en voyant, comme il l'avait souvent
-souhaité, la ligue des ennemis dissoute, marcha aussitôt à la conquête
-de l'Italie.
-
- JORNANDÈS, _Histoire des Goths_.
-
-
-SAINT AIGNAN.
-
-Attila, roi des Huns, étant parti de Metz et ayant ravagé les villes
-de la Gaule, vint assiéger Orléans, et essaya de s'en emparer en
-renversant les murailles par le choc puissant du bélier. En ce
-temps-là, cette ville avait pour évêque le bienheureux Aignan, homme
-d'une grande sagesse et très-saint, dont les actions vertueuses ont
-été fidèlement conservées parmi nous. Comme les assiégés demandaient à
-grands cris à leur évêque ce qu'ils devaient faire, Aignan mettant
-toute sa confiance en Dieu, les engagea à se prosterner tous pour
-adresser leurs prières et leurs larmes à Dieu, et demander le secours
-du Seigneur toujours présent dans les malheurs. Ceux-ci s'étant mis en
-prières, selon son conseil, l'évêque leur dit: «Regardez du haut des
-murs de la ville si la miséricorde de Dieu vient à notre secours.» Car
-il espérait, grâce à Dieu, voir arriver Aétius, que, prévoyant
-l'avenir, il avait été trouver à Arles. Mais, regardant du haut des
-murs, ils ne virent personne, et l'évêque leur dit: «Priez avec
-ferveur, car Dieu vous délivrera aujourd'hui.» Ils se mirent à prier,
-et il leur dit: «Regardez une seconde fois.» Et ayant regardé, ils ne
-virent personne qui vînt à leur secours. Il leur dit pour la troisième
-fois: «Si vous le suppliez sincèrement, Dieu vous secourra bientôt.»
-Et ils imploraient la miséricorde du Seigneur avec de grands
-gémissements et de grandes lamentations. Leur prière achevée, ils
-vont, sur l'ordre du vieillard, regarder pour la troisième fois du
-haut des murs, et ils aperçoivent de loin comme un nuage qui s'élevait
-de terre. Ils le dirent à l'évêque, qui leur dit: «C'est le secours de
-Dieu.» Cependant les murs, ébranlés déjà sous les coups du bélier,
-allaient s'écrouler, lorsque voilà Aétius qui arrive, voilà
-Théodoric, roi des Goths, et Thorismond son fils, qui accourent vers
-la ville avec leurs armées, repoussant l'ennemi et le mettant en
-déroute.
-
- GRÉGOIRE DE TOURS, _Histoire ecclésiastique des Franks_, livre II.
-
- Saint Grégoire de Tours, né en Auvergne vers 540, mort vers 595,
- fut élu évêque de Tours en 577. Il joua un rôle important et
- résista à Chilpéric et à Frédégonde dans quelques circonstances.
- Son histoire s'étend de 417 à 591; c'est un document précieux pour
- l'histoire de nos origines.
-
-
-VIE DE SAINTE GENEVIÈVE.
-
-Sainte Geneviève naquit vers l'an 422, à Nanterre, près de Paris. Elle
-avait sept ans environ, lorsque saint Germain, évêque d'Auxerre, et
-saint Loup, évêque de Troyes, passèrent à Nanterre en allant en
-Angleterre, pour y combattre l'hérésie pélagienne[236]. A leur
-arrivée, une foule de gens, attirés par la réputation de leur
-sainteté, s'assembla autour d'eux pour recevoir leur bénédiction.
-Geneviève y alla avec les autres, conduite par son père et sa mère;
-mais saint Germain, par un instinct de l'esprit de Dieu, la discerna
-au milieu de la foule, et l'ayant fait approcher, il dit à son père et
-à sa mère que cette petite fille serait grande devant Dieu, et que son
-exemple attirerait à lui plusieurs personnes. Il demanda ensuite à
-Geneviève si elle voulait se consacrer à J.-C. comme son épouse. Elle
-lui répondit que c'était tout son désir; et il l'amena à l'église, où
-il lui tint la main sur la tête pendant le temps de la prière.
-
- [236] Pelage, auteur de cette hérésie, était un moine né en
- Angleterre, qui enseignait que l'homme naissait sans péchés, et
- qu'il pouvait vivre dans l'innocence et parvenir au royaume du
- ciel sans le secours de la grâce de Dieu.
-
-Le lendemain matin, le saint évêque l'ayant prise à part, lui demanda
-si elle se souvenait de ce qu'elle avait promis la veille. «Oui,
-dit-elle, et j'espère l'observer par le secours de Dieu et par vos
-prières.» Alors saint Germain, regardant à terre, vit une médaille de
-cuivre où la croix était empreinte. Il la lui donna en lui
-recommandant de la porter à son cou. Puis il ajouta ces paroles
-remarquables: «Ne souffrez pas que votre cou ou vos doigts soient
-chargés d'or, d'argent ou de pierreries; car si vous aimez la moindre
-parure du siècle, vous serez privée des ornements célestes et
-éternels.»
-
-Peu de temps après le départ des deux évêques, sa mère allant à
-l'église en un jour de fête solennelle, voulut l'obliger à rester à la
-maison. Geneviève la conjura en pleurant de lui permettre d'y aller
-aussi, et comme elle continuait de lui faire de vives instances, cette
-femme entra en colère et lui donna un soufflet. Son emportement fut
-puni sur-le-champ; elle perdit la vue et demeura aveugle près de deux
-ans. Enfin, se souvenant de la prédiction de saint Germain, et poussée
-par un mouvement extraordinaire de foi, elle dit à sa fille de lui
-apporter de l'eau de puits et de faire le signe de la croix dessus.
-Geneviève en ayant apporté et ayant fait le signe de la croix, sa mère
-s'en lava les yeux trois fois, et recouvra la vue entièrement.
-
-Geneviève reçut le voile sacré de la main de l'évêque de Paris. Après
-la mort de son père et de sa mère, elle se retira à Paris, chez une
-dame qui était sa marraine et qui l'avait invitée à venir demeurer
-avec elle. Dès l'âge de quinze ans elle commença à ne manger que deux
-fois la semaine, le dimanche et le jeudi; et ces jours-là même elle
-prenait pour toute nourriture du pain d'orge, avec des fèves cuites
-depuis une semaine ou deux, et ne buvait jamais que de l'eau. Elle
-continua ce genre de vie si austère jusqu'à l'âge de cinquante ans,
-où, par le conseil des évêques, pour qui elle eut toujours un profond
-respect, elle commença d'user d'un peu de lait et de poisson. Un jeûne
-si rigoureux était soutenu par une prière fervente et presque
-continuelle. Elle y répandait en la présence de Dieu une si grande
-abondance de larmes, que le lieu où elle priait ordinairement en était
-tout trempé. Elle passait en prières la nuit du samedi au dimanche,
-pour se préparer à célébrer le jour du Seigneur. Elle se disposait à
-la fête de Pâques par une retraite qui durait depuis l'Épiphanie
-jusqu'au jeudi saint.
-
-La vertu de Geneviève fut longtemps éprouvée par de grandes
-persécutions, et attaquée par les calomnies les plus atroces. La
-sainte n'y répondit que par une patience à toute épreuve, et elle se
-contenta de pleurer et de prier dans le secret pour ses ennemis et ses
-calomniateurs. Saint Germain d'Auxerre passant à Paris, dans son
-second voyage d'Angleterre, un de ses premiers soins fut de s'informer
-de Geneviève. Alors le peuple se déchaîna contre elle et traita sa
-vertu d'hypocrisie et de superstition; mais ce saint évêque, pour
-faire voir qu'il en jugeait bien autrement, lui alla rendre visite et
-la traita avec un respect qui fut admiré de tout le monde.
-
-Attila, roi des Huns, après avoir ravagé plusieurs provinces de
-l'empire romain, était entré dans la Gaule avec une armée formidable.
-Cette nouvelle répandit l'alarme dans Paris; les habitants, ne se
-croyant pas en sûreté dans leur ville, étaient résolus de se retirer
-avec leurs biens dans des places plus fortes. Au milieu de cette
-consternation universelle, Geneviève assembla les femmes, et les
-exhorta à détourner les fléaux de la colère de Dieu par les prières et
-les jeûnes. Elles la crurent, et passèrent plusieurs jours à prier
-dans l'église. Mais notre sainte s'efforça en vain de persuader la
-même chose aux hommes; elle eut beau leur représenter qu'ils devaient
-mettre leur confiance en Dieu, que leur ville serait conservée, et que
-celles où ils prétendaient se retirer seraient pillées et saccagées
-par les Barbares, ils la traitèrent de fausse prophétesse, et leur
-rage contre elle alla jusqu'à vouloir attenter à sa vie. Mais le
-moment où Geneviève semblait avoir tout à craindre était celui que
-Dieu avait marqué pour la délivrer; il changea tout d'un coup les
-cœurs les plus emportés, à l'arrivée de l'archidiacre d'Auxerre, qui
-leur montra les eulogies[237] qu'il apportait à Geneviève de la part
-de saint Germain. Ils renoncèrent dès ce moment à leurs mauvais
-desseins contre elle, et quand ils virent que l'événement avait
-confirmé sa prédiction, que les Huns n'approchaient pas de leur ville,
-ils n'eurent plus pour elle que des sentiments de vénération et de
-confiance.
-
- [237] Les eulogies étaient des présents de choses bénites que
- l'on s'envoyait, en ces temps-là, en signe d'union et d'amitié.
-
-La sainteté extraordinaire de sa vie fut récompensée par le don des
-miracles. Cette vertu l'accompagnait partout, et l'on venait de toutes
-parts implorer son secours. Elle mourut au commencement du sixième
-siècle, âgée d'environ quatre-vingt-dix ans. Son corps fut inhumé dans
-l'église des apôtres saint Pierre et saint Paul, qui porta plus tard
-le nom de Sainte Geneviève. Ses reliques y reposent encore[238]; et
-les bienfaits que Dieu accorde à ceux qui recourent à cette sainte
-attirent tous les jours dans son église un grand concours de peuple.
-
- RICHARD, _Abrégé des vies des Saints_, 2 vol. in-18, chez Didot,
- t. I, p. 39.
-
- [238] Elles ont été sauvées en 1793.
-
-
-RÉSISTANCE DE L'ARVERNIE CONTRE LES WISIGOTHS.
-
- 471-475.
-
-Dès 471, Euric avait commencé contre les Arvernes une guerre qui
-n'était point encore terminée à la fin de 474, et dont l'historien
-peut à peine aujourd'hui donner un aperçu général[239]. Il paraît que,
-durant tout l'intervalle indiqué, Euric fit chaque année une ou
-plusieurs irruptions en Arvernie, la parcourant et la ravageant dans
-toutes les directions, détruisant partout les habitations et les
-récoltes, forçant les cultivateurs à se réfugier dans les montagnes.
-Ce fut le privilége et le malheur de cette belle province, d'être
-particulièrement convoitée par tous les conquérants de la Gaule. Dans
-son empressement de la voir à lui, Euric aimait mieux l'occuper
-appauvrie et dévastée que de courir le risque d'en attendre trop
-longtemps la conquête. Il ne s'en tenait pas au dégât des campagnes;
-plusieurs fois il marcha sur la capitale, l'assiégea et la réduisit à
-de dures extrémités. Mais les Arvernes tenaient bon; l'hiver venait;
-il fallait lever le siége et attendre le printemps pour reprendre le
-même cours d'hostilités.
-
- [239] Les lettres de Sidoine Apollinaire sont aujourd'hui le seul
- document d'après lequel on puisse se faire quelque idée de cette
- guerre. La troisième du livre 3 est particulièrement intéressante
- parmi celles qui ont rapport à ce sujet.
-
-C'était au nom et pour la défense de l'Empire que les Arvernes
-supportaient une si pénible guerre, et le gouvernement impérial n'en
-savait rien, ou n'en prenait pas le moindre souci; il ne leur envoyait
-pas un soldat, il ne prononçait pas un mot d'intervention en leur
-faveur. Les rois Burgondes sont la seule puissance dont il y a lieu
-de croire qu'ils obtinrent quelques secours, mais des secours
-intéressés et suspects. Ces rois étaient jaloux d'Euric, ils
-s'inquiétaient des accroissements de sa puissance, et il était de leur
-politique de soutenir contre lui un peuple disposé à lui résister avec
-énergie et qu'ils projetaient eux-mêmes de soumettre. Du reste,
-l'histoire n'a gardé aucune marque certaine de la part que les
-Burgondes prirent à cette guerre. Nous y voyons les Arvernes
-habituellement réduits à leurs seules forces, commandées par leur
-illustre compatriote Ecdicius, dont les exploits, durant cette
-première période de la lutte, ne sont malheureusement pas connus.
-
-Après Ecdicius, le personnage qui joua le plus grand rôle dans cette
-guerre fut Sidoine Apollinaire, devenu évêque de Clermont à l'époque
-où elle commença, ou bientôt après. Sidoine n'était guère connu jusque
-là que comme un écrivain ingénieux et par des variations politiques
-brusques et nombreuses; aussi ne devait-on pas s'attendre à l'énergie
-et à la constance qu'il montra dans sa nouvelle position. Plein de
-haine et de mépris pour les Barbares sans distinction, aussi fier du
-titre de Romain qu'il aurait pu l'être au temps des Scipions, Sidoine
-employa tout l'ascendant de l'épiscopat à inspirer aux Arvernes son
-horreur des Goths, son respect pour les anciennes gloires de Rome, son
-dévouement à l'Empire, bien que déchu. On ne vit jamais tant de
-patriotisme romain secondé par tant de ferveur chrétienne.
-
-Les fameuses processions expiatoires, dites des _Rogations_, venaient
-d'être instituées par saint Mamert, évêque de Vienne, pour obtenir du
-ciel la cessation de divers fléaux surnaturels qui avaient désolé son
-diocèse. Ces mêmes processions, Sidoine les faisait autour de
-Clermont, pour en affermir les remparts contre les assauts d'Euric, et
-il écrivait là-dessus à saint Mamert lui-même une lettre dont
-quelques traits méritent d'être cités. «Le bruit court que les Goths
-sont en mouvement pour envahir le territoire romain; et c'est toujours
-notre pays, à nous, malheureux Arvernes, qui est la porte par où se
-font ces irruptions. Ce qui nous inspire la confiance de braver un tel
-péril, ce ne sont pas nos remparts calcinés, nos machines de guerre
-vermoulues, nos créneaux usés au frottement de nos poitrines; c'est la
-sainte institution des Rogations. Voilà ce qui soutient les Arvernes
-contre les horreurs qui les environnent de toutes parts[240].»
-
- [240] _Lettres_, VII, I.--Sa date est de 472 ou 473.
-
-Le sort de l'Arvernie était encore incertain, lorsqu'il se fit en
-Italie un changement qui en décida. L'empereur d'Orient, Léon, prenant
-enfin son parti de donner à l'Occident un souverain avec lequel il pût
-s'entendre, fit choix de Julius Nepos, pour l'envoyer en Italie, avec
-le titre d'empereur. Julius Nepos arrivé à Ravenne au mois de juin
-474, y fut accueilli avec joie. L'empereur fait par le Burgonde
-Gondebaud, Glycérius, fut déposé, tonsuré et fait évêque. Nepos
-n'attendit pas les messages des Arvernes pour prendre une décision sur
-les affaires de la Gaule. La chose était d'autant plus urgente qu'il y
-avait tout lieu de croire qu'Euric, sans suspendre ses attaques contre
-les Arvernes, était sur le point de se porter au delà du Rhône et
-d'envahir le peu de territoire qui restait à l'Empire entre ce fleuve
-et les Alpes.
-
-Nepos fit donc partir en toute hâte pour la Gaule Licinianus de
-Ravenne, personnage plus considéré encore pour l'intégrité de son
-caractère que pour son rang de questeur. Il apportait à Ecdicius le
-titre de patrice, qui lui avait été promis par l'empereur Anthémius,
-et qu'il venait de gagner par la belle résistance qu'il avait opposée
-à Euric[241]. Ce n'était là que la moindre partie de sa mission, mais
-il y a de l'obscurité sur tout le reste. Nous verrons tout à l'heure
-trois évêques, Græcus de Marseille, Fauste de Riez, Leontius d'Arles,
-investis de pouvoirs extraordinaires pour traiter de la paix avec
-Euric; il est plus que probable que ces pouvoirs leur furent conférés,
-au nom de l'empereur Nepos, par le questeur Licinianus. Enfin il
-paraît que, soit à Narbonne, soit à Toulouse, cet envoyé eut une
-conférence avec Euric. Il n'existe pas le moindre indice des résultats
-de cette conférence; mais, s'il est permis de les construire sur
-l'ensemble des événements qui s'y rattachent, on n'est point
-embarrassé à les deviner. Il est évident que l'Empire convint avec
-Euric de lui abandonner tous les pays qu'il avait déjà conquis jusqu'à
-la Loire et jusqu'au Rhône, y compris l'Arvernie elle-même, à
-condition qu'il ne franchirait pas ces nouvelles limites.
-
- [241] _Sidoine Apollinaire_, Lettres, V, 16.
-
-Ce fut très-probablement au mois de juillet ou d'août de l'an 474
-qu'eut lieu cette négociation, ou, pour rester dans des termes plus
-généraux, la mission du questeur Licinianus. Les Arvernes, dont le
-territoire était en ce moment libre d'ennemis, furent aisément
-informés de l'arrivée du questeur et s'attendaient, d'un jour à
-l'autre, à apprendre quelque chose de positif sur l'objet de son
-voyage, lorsque les Goths, reparaissant tout à coup devant Clermont,
-en recommencèrent le siége et leur coupèrent toute communication avec
-le reste de la Gaule.
-
-Des divers siéges soutenus par les Arvernes contre les armées d'Euric,
-celui-ci est le dernier, probablement le plus mémorable, et le seul au
-sujet duquel on trouve quelques détails épars çà et là dans diverses
-lettres de Sidoine Apollinaire. Je les ai soigneusement recueillis,
-en tâchant de les coordonner et de les réduire d'une expression
-oratoire maniérée à une expression plus historique et plus simple.
-
-Rien n'annonce que l'armée des assiégeants fût commandée par Euric en
-personne; il est plus probable qu'elle l'était par ses généraux. Elle
-n'était pas uniquement composée de Goths; beaucoup de Gallo-Romains en
-faisaient partie, lesquels, si résignés qu'ils fussent à la domination
-d'Euric, ne le servaient probablement pas sans répugnance et sans
-douleur contre des hommes de même race et de même langue qu'eux.
-
-Ecdicius, enfermé dans la place, la défendait cette fois comme les
-précédentes; mais Ecdicius était un guerrier d'une bravoure toute
-chevaleresque, pour lequel ce n'eût point été assez de résister à
-l'ennemi, et qui voulait l'étonner. Un jour que les Goths paraissaient
-fort animés à l'attaque des remparts, Ecdicius conçoit l'idée de faire
-brusquement diversion à cette attaque; il sort à cheval, suivi
-seulement de dix-huit compagnons aussi intrépides que lui, franchit
-les fossés, paraît tout à coup dans le camp ennemi, et s'élance au
-milieu d'un détachement de plusieurs milliers de Goths. Les premiers
-qui l'ont reconnu sont saisis de frayeur et prennent la fuite. La
-terreur gagne tout le détachement; elle gagne l'armée entière, qui,
-renonçant à l'attaque des murs, se réfugie en désordre sur un
-monticule voisin, poursuivie par Ecdicius, qui en tue quelques-uns des
-plus braves, les derniers et les plus lents à fuir. L'intrépide
-Arverne occupe un instant en vainqueur la plaine que vient de lui
-abandonner l'ennemi, et rentre dans la ville aux applaudissements et
-aux transports de tous les habitants qui l'ont vu du haut des
-remparts. Il peut y avoir dans le merveilleux de ce trait quelque
-chose qui tienne à l'exagération ou à l'omission de quelqu'une de ses
-circonstances; mais, dût-on beaucoup en rabattre, il y resterait
-encore de quoi prouver qu'en faisant la guerre aux Goths, Ecdicius
-s'était conduit de manière à leur donner une haute idée de sa
-bravoure.
-
-C'était principalement par la famine et par la ruine générale du pays
-que les assiégeants espéraient contraindre enfin les Arvernes à se
-rendre; aussi détachaient-ils de tous côtés des corps de troupes pour
-battre au loin la contrée, avec la consigne d'y tout détruire ou tout
-enlever. Ecdicius résolut d'arrêter ces dégâts: il leva à ses frais,
-organisa une petite armée mobile, à la tête de laquelle il tint la
-campagne contre les corps détachés de l'ennemi qui la ravageaient, et
-en traita plusieurs de manière à leur ôter toute envie de recommencer
-leurs excursions.
-
-Ecdicius eut alors le loisir de tenter une expédition plus hardie,
-mais sur laquelle Sidoine a malheureusement laissé beaucoup de vague
-et d'obscurité. Informé, à ce qu'il paraît, de la marche d'un renfort
-qui arrivait aux assiégeants, il se porta avec sa petite armée
-au-devant de lui, animé par l'espoir de l'anéantir. Il le rencontra à
-la distance d'une ou deux marches de la ville. Un combat sanglant
-s'engagea, lequel dura jusqu'à la nuit, chaque parti se maintenant sur
-son terrain. Cependant les auxiliaires des assiégeants avaient
-beaucoup plus souffert que la troupe d'Ecdicius, et ils étaient
-résolus à battre en retraite sans attendre une nouvelle attaque. Une
-considération les arrêtait: ils n'avaient pas eu le temps de donner la
-sépulture aux nombreux cadavres des leurs restés sur le champ de
-bataille, et ils regardaient comme une honte de les abandonner à un
-ennemi qui pourrait les compter à son aise et les fouler aux pieds. Ce
-scrupule et les déterminations qui s'ensuivirent indiquent, ce me
-semble, des Barbares qui, dans ce cas, ne pouvaient guère être que des
-Goths. Ces peuples attachaient, en général, la plus haute importance
-et une sorte de point d'honneur à la sépulture de leurs guerriers
-morts sur le champ de bataille.
-
-Dans leur embarras, les adversaires d'Ecdicius coupèrent à leurs morts
-la tête, qu'ils purent enterrer aisément, et laissèrent les corps là
-où ils étaient tombés. Mais le jour venu, soit qu'ils eussent repris
-courage, soit qu'ils éprouvassent à la vue de ces cadavres décapités,
-une pitié qu'ils n'avaient pas d'abord sentie, ils se mirent à leur
-donner la sépulture, mais à la hâte, sans l'ordre, sans le soin
-accoutumés en pareil cas, et en hommes qui craignent à chaque instant
-d'être interrompus; et ils le furent. Ecdicius les ayant attaqués et
-les poussant de nouveau devant lui, tout ce qu'ils purent faire fut de
-charger sur de nombreux chariots et d'emmener avec eux les corps
-qu'ils n'avaient pas encore eu le temps d'ensevelir; mais à mesure
-qu'ils rencontraient une habitation, une chaumière déserte, ils y
-mettaient le feu et y jetaient quelques-uns de ces corps auxquels les
-débris embrasés de la chaumière servaient à la fois de bûcher et de
-tombeau.
-
-Cependant les vivres, rares pour tous dans un pays ravagé plusieurs
-années de suite, commençaient à manquer aux assiégés; ils étaient
-réduits à manger les herbes qui poussaient dans les crevasses de leurs
-murs, mais ils ne parlaient point de se rendre. Ils ne voyaient plus,
-du haut de leurs remparts ébranlés, que villages et maisons
-incendiées, que campagnes blanches d'ossements, et ils songeaient
-encore à résister. L'hiver était venu; mais, en dépit de ses pluies,
-de ses neiges, de ses longues et orageuses nuits, ils ne songeaient
-point à abandonner la garde de leurs murs. Enfin, pour que rien ne
-manquât aux misères des assiégés, ils se divisèrent en deux partis,
-dont il paraît que l'un, croyant avoir assez souffert pour l'honneur,
-partout ailleurs abandonné, du nom romain, voulait se rendre aux
-Wisigoths. Ce fut le parti qui préférait mourir pour les lois romaines
-à vivre sous la domination des Barbares, qui l'emporta jusqu'à la fin,
-qui continua à combattre du haut de ses murs délabrés. Tant de
-constance lassa les Wisigoths; ils levèrent le siége encore une fois,
-et encore une fois les Arvernes respirèrent et se crurent libres.
-
-Leur premier souci fut de savoir où en étaient les négociations entre
-les Wisigoths et l'Empire. Sidoine Apollinaire écrivit à un noble et
-puissant Narbonésien, nommé Félix, à portée d'être bien informé de
-tout ce qu'il y avait déjà de fait ou de prêt à se faire à ce sujet,
-et ce fut de lui, selon toute apparence, qu'il apprit qu'une paix
-était sur le point d'être conclue entre Euric et l'empereur Nepos, par
-l'intermédiaire des évêques de Marseille, de Riez et d'Arles, et que
-la principale condition de cette paix était la cession de l'Arvernie
-aux Wisigoths.
-
-A cette nouvelle, Sidoine, outré de dépit et accablé de douleur,
-écrivit à Græcus, l'un des trois évêques désignés, une lettre que je
-traduis en entier, sauf deux ou trois traits de mauvais goût,
-heureusement intraduisibles.
-
-_Sidoine à Græcus._
-
-«Le porteur accoutumé de mes lettres, Amantius, va, si du moins la
-traversée est bonne, regagner son port de Marseille, emportant chez
-lui, comme à l'ordinaire, quelque peu de butin fait ici. Je saisirais
-cette occasion de jaser gaiement avec vous, s'il était possible de
-s'entretenir de choses gaies quand on en subit de tristes. Or, c'est
-où nous en sommes, dans ce coin disgracié de pays qui, si la renommée
-dit vrai, va être plus malheureux par la paix qu'il ne l'a été par la
-guerre. Il s'agit de payer la liberté d'autrui de notre servitude; de
-la servitude des Arvernes, ô douleur! de ces Arvernes qui anciennement
-osèrent se dire les frères des Latins, les descendants des Troyens;
-qui, de nos jours, ont repoussé par leurs propres forces les attaques
-des ennemis publics, et qui, souvent assiégés par les Goths, loin de
-trembler dans leurs murailles, ont fait trembler leurs adversaires
-dans leurs camps!
-
-«Ce sont ces mêmes Arvernes qui, lorsqu'il a fallu tenir tête aux
-Barbares de leur voisinage, ont été à la fois généraux et soldats.
-Dans les vicissitudes de ces guerres, tout le fruit du succès a été
-pour vous, pour eux tout le désastre des revers.
-
-«Cette paix, dont on parle, est-elle donc ce qu'ont mérité nos
-privations, nos murs et nos champs ravagés par le fer, le feu et la
-peste, nos guerriers exténués par la fatigue? Est-ce dans l'espoir
-d'une paix semblable que nous nous sommes nourris des herbes cueillies
-dans les crevasses de nos remparts, fréquemment empoisonnées par des
-plantes vénéneuses que nous ne savions point discerner, et cueillies
-d'une main aussi livide qu'elles? Tous ces actes, de tels actes de
-dévouement n'auront-ils, comme on l'assure, abouti qu'à notre perte?
-
-«Ah! ne souffrez pas, nous vous en conjurons, un traité si funeste et
-si honteux! vous êtes les intermédiaires de toutes les négociations;
-c'est à vous les premiers que sont communiqués, en l'absence de
-l'Empereur, les décisions prises, et soumises les décisions à prendre.
-Écoutez donc, nous vous en conjurons, écoutez une âpre vérité, un
-reproche qui doit être pardonné à la douleur; vous vous réunissez
-rarement, et quand vous vous réunissez, c'est moins pour remédier aux
-maux publics que pour traiter de vos intérêts privés. A force d'actes
-pareils, vous ne serez bientôt plus les premiers, mais les derniers
-des évêques. Le prestige ne saurait durer, et ceux là ne seront pas
-longtemps qualifiés de supérieurs auxquels les inférieurs ont déjà
-commencé à manquer.
-
-«Empêchez donc, rompez à tout prix une paix si honteuse. Nous faut-il
-combattre encore, être encore assiégés, être encore affamés? Nous
-sommes prêts, nous sommes contents. Mais si nous sommes livrés,
-n'ayant point été vaincus, il sera constaté que vous avez trouvé, en
-nous livrant, un lâche expédient pour faire votre paix avec le
-Barbare.
-
-«Mais à quoi bon lâcher le frein à une douleur excessive! N'accusez
-pas des affligés. Tout autre pays libre en serait quitte pour la
-servitude: le nôtre doit s'attendre à des châtiments. Ainsi donc, si
-vous ne pouvez nous sauver, obtenez du moins par vos instances la vie
-sauve à ceux qui vont perdre la liberté. Apprêtez des terres pour les
-exilés, des rançons pour les captifs, des provisions pour ceux qui
-auront voyage à faire. Si nos murs s'ouvrent à l'ennemi, que les
-vôtres ne soient pas fermés à des hôtes[242].»
-
- [242] _Lettres_, VII, 7.
-
-Cette lettre fit peut-être rougir un peu ceux à qui elle s'adressait,
-mais elle ne fit rien de plus. La paix, déjà convenue entre l'Empire
-et les Wisigoths, fut définitivement conclue à des conditions dont une
-seule est bien connue, la cession de l'Arvernie à ces derniers.
-
-Euric se hâta d'occuper cette belle province. Il en donna le
-gouvernement, avec le titre de duc, à un nommé Victorius, qui en était
-l'un des principaux personnages. Sidoine Apollinaire et Grégoire de
-Tours, qui ont eu l'un et l'autre l'occasion de parler de ce
-Victorius, en parlent d'une manière fort diverse. Le premier en fait,
-bien qu'en termes généraux, un éloge flatteur, et manifeste pour lui
-beaucoup de considération et d'attachement[243]; Grégoire de Tours le
-représente comme un mauvais magistrat, qui se fit détester pour ses
-violences et ses impudiques déportements, au point qu'il fut obligé de
-s'enfuir, afin d'échapper aux Arvernes qui voulaient le tuer[244].
-
- [243] _Lettres_, VII, 17.
-
- [244] _Hist. des Franks_, II, 20.
-
-Ce qu'il importe le plus de remarquer à propos de ce premier
-gouverneur wisigoth de l'Arvernie, c'est qu'il était non-seulement
-Gallo-Romain, mais Arverne, et que son choix annonçait, de la part
-d'Euric, la volonté expresse de laisser à ses nouveaux sujets l'usage
-des lois et de l'administration romaines.
-
-Du reste, l'occupation de l'Arvernie par Euric ne fut pas si prompte
-que ceux des Arvernes qui s'étaient le plus compromis envers lui, par
-leur résistance obstinée, n'eussent le temps de s'enfuir. Plusieurs se
-dispersèrent de divers côtés, préférant les misères de l'exil à la
-domination de Barbares hérétiques. Le brave Ecdicius se réfugia à la
-cour de l'un des deux rois burgondes. Sidoine Apollinaire n'était pas
-moins compromis que lui; mais il ne crut pas qu'il lui fût permis
-d'abandonner son église, et il attendit avec résignation la sentence
-d'Euric à son sujet. Elle ne fut pas aussi rigoureuse qu'il aurait pu
-le craindre; il fut momentanément envoyé en exil à Livia, sur les
-frontières de la Gaule et de l'Espagne.
-
- FAURIEL, _Histoire de la Gaule Méridionale_, t. I, p. 324.
-
- Fauriel, né en 1772, à Saint-Etienne, mort en 1844, professeur de
- littérature étrangère à la Sorbonne, est l'un des historiens
- critiques les plus éminents de notre époque. Son _Histoire de la
- Gaule méridionale sous les conquérants Germains_ (4 vol. in-8º,
- 1836) est son principal ouvrage: on lui doit encore une _Histoire
- de la poésie provençale_ (3 vol. in-8º, 1846).
-
-
-EURIC, ROI DES WISIGOTHS.
-
- 466-483.
-
-Il est fâcheux que l'histoire ait laissé dans une obscurité si
-profonde tout ce qui tient aux relations de ce chef avec diverses
-nations barbares, germaniques ou autres, dont il paraît qu'il était
-devenu le patron et l'arbitre. Cassiodore[245] dit en termes formels
-qu'il avait puissamment aidé de ses subsides les rois des Varnes, des
-Hérules et des Thuringiens, et fait cesser la guerre que leur avaient
-déclarée leurs voisins. D'autres écrivains font allusion à ses
-victoires sur les Sicambres de la confédération franque et sur les
-tribus barbares des bords du Wahal, qui étaient aussi, selon toute
-apparence, des tribus franques[246]. Mais si obscures et si
-incomplètes que soient sur toutes ces choses les indications des
-historiens, elles suffisent néanmoins pour constater qu'Euric était le
-roi le plus puissant de son époque, et que sa cour était devenue une
-espèce de centre autour duquel s'agitaient, comme pour se rallier ou
-chercher un point d'appui, les parties disloquées de l'empire
-d'Occident.
-
- [245] _Cassiod. Chronic._, ad ann. 483.
-
- [246] Sidoine Apollinaire, _Lettres_, VIII, 3, 9.
-
-Il y a dans Sidoine une lettre curieuse qui peut aider à éclaircir un
-peu ces indices historiques, et dont, par cette raison, je crois bien
-faire de donner quelques extraits.
-
-Euric, en prenant possession de la province et de la capitale des
-Arvernes, avait relégué Sidoine Apollinaire à Livia, dans la Cerdagne.
-Il paraît que cet exil ne fut pas long, et que le digne évêque obtint
-aisément d'Euric l'autorisation de retourner à son siége. Il en reprit
-aussitôt le chemin (477); mais il lui fallut passer par Bordeaux pour
-y voir le roi, qui s'y trouvait, soit qu'il ne voulût que le remercier
-de sa délivrance, soit qu'il eût à traiter avec lui de quelque
-affaire. Deux mois se passèrent avant qu'Euric pût lui donner
-audience.
-
-Ce fut pour abréger un peu ce long intervalle d'attente et d'oisiveté
-que Sidoine écrivit à Lampridius, le rhéteur alors le plus fameux de
-Bordeaux, une lettre curieuse pour l'histoire littéraire de l'époque,
-accompagnée d'une pièce de vers plus curieuse encore comme document
-historique[247]. C'est un tableau de la cour d'Euric.
-
- [247] _Lettres_, VIII, 9 (on la trouvera traduite tout entière,
- p. 329).
-
-Ce roi, si occupé de guerre, de conquêtes et de sa prépondérance
-politique au dehors, fit plus qu'aucun de ses prédécesseurs pour la
-culture morale et sociale de son peuple. Jusqu'à lui les Wisigoths
-n'avaient été gouvernés que par des usages traditionnels; il leur
-donna le premier des lois écrites, qui furent comme le noyau ou le
-germe du code méthodique et complet auquel travaillèrent après lui la
-plupart de ses successeurs, et si connu sous le nom de code des
-Wisigoths.
-
-Euric mourut à Arles en 483, laissant un fils unique Alaric. Aussitôt
-après sa mort, Alaric II fut proclamé son successeur à Toulouse,
-restée la capitale de leur royaume, même après l'acquisition d'Arles
-et de Tarragone.
-
-Euric aspirait à la domination de la Gaule entière, et non-seulement
-la tâche n'était point au-dessus de ses forces, mais elle était, à ce
-qu'il semble, assez avancée. Il est probable que s'il eût vécu
-seulement quelques années de plus, il serait parvenu à établir, dans
-cette contrée comme en Espagne, une sorte d'unité politique, qui
-aurait pu en modifier heureusement l'avenir. Alaric II, jeune prince
-doué de bonnes inclinations, mais mollement élevé et n'ayant aucune
-des grandes qualités de son père, se trouva incapable de poursuivre
-l'exécution de ses plans et de compléter ses conquêtes.
-
- FAURIEL, _Histoire de la Gaule méridionale_, t. I, p. 344.
-
-
-LA COUR DU ROI EURIC A BORDEAUX.
-
-Déjà depuis plus de deux mois, la lune me voit confiné dans ces lieux;
-je n'ai paru qu'une fois aux regards du souverain, qui n'a pas
-beaucoup de loisir pour moi, car le monde subjugué lui demande aussi
-réponse.
-
-Ici, nous voyons le Saxon aux yeux bleus, lui naguère le roi des
-flots, maintenant trembler sur la terre. Des ciseaux placés sur le
-sommet du front n'atteignent pas seulement les premières touffes, mais
-coupent jusqu'à leurs racines ses cheveux qui, tranchés ainsi au
-niveau de la peau, donnent à sa tête une forme plus courte, et font
-paraître son visage plus long.
-
-Là, vieux Sicambre, après que tu as été vaincu et que l'on t'a
-dépouillé de ta chevelure, tu rejettes en arrière sur ta tête les
-cheveux qui te reviennent.
-
-Ici, porte ses pas errants l'Hérule aux joues bleuâtres, lui qui
-habite les côtes les plus reculées de l'Océan, et dont le visage
-ressemble presque à l'algue des mers.
-
-Ici, le Burgonde, haut de sept pieds, fléchit souvent le genou, et
-demande la paix.
-
-L'Ostrogoth trouve dans Euric un protecteur puissant, traite avec
-rigueur les Huns ses voisins; et les soumissions qu'il fait ici le
-rendent fier ailleurs.
-
-Et toi, Romain, c'est ici que tu viens demander du secours, et que tu
-implores contre les phalanges des régions de Scythie l'appui d'Euric,
-lorsque la grande ourse menace de quelques troubles. Ainsi par la
-présence de Mars qui règne sur ces bords, la Garonne puissante protége
-le Tibre affaibli. Le Parthe Arsace lui-même demande qu'il lui soit
-permis, en payant un tribut, de régner en paix dans son palais de
-Suse. Car, sachant qu'il se fait de grands préparatifs de guerre sur
-le Bosphore, il n'espère pas que la Perse, consternée au seul bruit
-des armes, puisse être défendue sur les rives de l'Euphrate; et lui,
-qui se fait appeler le parent des astres, qui s'enorgueillit de sa
-fraternité avec Phébus, descend néanmoins aux prières et se montre
-simple mortel.
-
-Au milieu de tout cela, mes jours se perdent en des retards inutiles;
-mais toi, Tityre, cesse de provoquer ma muse; loin de porter envie à
-tes vers, je les admire plutôt, moi qui, n'obtenant rien et employant
-en vain les prières, suis devenu un autre Mélibée.
-
- SIDOINE APOLLINAIRE, _Lettres_, liv. VIII, lettre 9, adressée à
- son ami Lampridius. (Traduction de MM. Collombet et Grégoire.)
-
- Sidoine Apollinaire, né à Lyon en 430, mourut à Clermont en 488. Il
- était d'une illustre famille, et avait épousé la fille d'Avitus,
- qui fut empereur en 455. Après avoir pris part aux affaires de la
- Gaule, Sidoine fut élu évêque de Clermont, et rendit de grands
- services à son diocèse, surtout pendant la guerre contre Euric.
- Très-lettré et l'un des poëtes distingués de son temps, Sidoine a
- laissé des lettres et vingt-quatre pièces de vers, qui sont au
- nombre des principaux documents de l'histoire du cinquième siècle.
-
-
-CONDUITE DU CLERGÉ ENVERS LES CONQUÉRANTS GERMAINS.
-
-Le désastre inouï des invasions et des victoires des Barbares au
-cinquième siècle n'avait pas seulement bouleversé tous les intérêts
-matériels, humilié les vanités de tout grade, accumulé sur toutes les
-conditions tous les genres de misère et de douleur; il avait fortement
-ébranlé les imaginations; il y avait jeté des doutes funestes, de
-sombres idées d'avenir, des regrets amers du passé; il avait troublé
-des opinions chrétiennes qui n'étaient point encore suffisamment
-affermies, celles surtout du gouvernement providentiel de Dieu,
-gouvernement attentif à tous les événements de ce monde, les dirigeant
-tous avec une intelligence et une justice suprêmes. Les chrétiens ne
-savaient comment concilier, avec un tel gouvernement, les calamités
-sans mesure et sans nombre qui changeaient brusquement la face du
-monde et semblaient livrer à la barbarie les résultats accumulés de la
-civilisation du genre humain.
-
-Quant aux païens, ils étaient moins embarrassés; ils n'hésitaient pas
-à voir, dans ces calamités, les conséquences et la punition de
-l'abandon du culte ancien, et ils imputaient franchement au
-christianisme toutes les hontes, tous les revers et tous les maux de
-l'Empire. Ces clameurs païennes avaient éclaté au milieu des terreurs
-de l'invasion de Radagaise[248]; elles avaient redoublé à la prise de
-Rome par Alaric, et rien de ce qui s'était passé depuis n'était fait
-pour leur imposer silence.
-
- [248] Roi des Suèves qui dévasta l'Italie septentrionale, fut
- battu, pris et décapité en 406.
-
-Presque également alarmée des blasphèmes de ses adversaires et des
-doutes des siens, l'Église ne pouvait se dispenser de s'expliquer sur
-ce qui provoquait les uns et les autres, et de prouver, si elle le
-pouvait, que les malheurs de l'Empire et les prospérités des Barbares
-n'avaient rien d'incompatible avec la doctrine du gouvernement
-providentiel de Dieu. Sa tâche n'était pas aisée; mais elle n'était
-pas au-dessus du génie qui se l'imposa le premier. Ce fut saint
-Augustin. Pressé de remplir cette haute tâche, l'illustre évêque se
-mit, dès 413, trois ans après la prise de Rome, à écrire son immense
-et célèbre traité de la _Cité de Dieu_, l'ouvrage le plus hardi et le
-plus profond qui eût été jusque-là composé en faveur du christianisme.
-
-L'objet de cet ouvrage était de prouver qu'il ne faut point chercher
-dans ce monde le but du gouvernement de Dieu, ni le terme de ses
-desseins sur l'homme. Ce monde, en effet, est rempli de maux et de
-biens communs aux bons et aux méchants, et dont cette communauté même
-indique suffisamment l'imperfection, l'incomplet et la nature
-transitoire. Au delà de ce monde, de cette cité de passage et
-d'épreuve, il y a une autre cité, une cité éternelle, celle de Dieu,
-où tout est justice, où le mal n'existe plus que comme punition, le
-bien que comme récompense. Le plus aride extrait de ce grand ouvrage
-serait encore trop étendu pour trouver place ici. Je n'en puis citer
-que des passages isolés qui ont directement trait à mon dessein; ce
-sont ceux où il s'agit de la conduite des Wisigoths à Rome, quand ils
-l'eurent prise, et des rapprochements par lesquels saint Augustin
-relève cette conduite, cherchant à la présenter sous le jour qui
-convenait à ses vues. Voici un de ces passages:
-
-«Tout ce qu'il y a eu, dans ce récent désastre de Rome, de ravages, de
-massacres, de pillages, d'incendies, de misères, tout cela est arrivé
-conformément à toutes les guerres. Mais ce qu'il y a eu là de nouveau,
-d'inouï en cas pareil, c'est que la férocité barbare se soit montrée
-adoucie au point que de vastes basiliques aient été choisies pour être
-remplies d'hommes à épargner, comme des lieux où nul ne serait frappé,
-d'où nul ne serait enlevé, où l'on conduirait pour les sauver tous
-ceux qu'aurait épargnés la pitié des ennemis, où nul ne serait fait
-prisonnier, pas même par ceux des Barbares restés féroces. Quiconque
-ne voit pas que tout cela doit être attribué au nom du Christ et aux
-temps chrétiens est aveugle. Quiconque le voit et n'en loue pas Dieu
-est un ingrat, et quiconque s'offense de l'en entendre louer est un
-insensé. Que tout homme sage prenne bien garde à ne pas faire honneur
-de pareilles choses à la férocité des Barbares. Celui-là seul a
-épouvanté, a enchaîné, a miraculeusement adouci ces âmes sauvages et
-brutes, qui a dit si longtemps d'avance: «Je visiterai leur iniquité
-la verge à la main[249].»
-
- [249] _De Civitate Dei_, lib. I, 7.
-
-Dans un second passage, saint Augustin rapproche les cruautés des
-proscriptions de Sylla de celles des Wisigoths à la prise de Rome.
-Après un énergique et sombre tableau des premières, il poursuit en ces
-termes:
-
-«Où est, de la part des nations étrangères, un exemple de rage, ou de
-la part des Barbares un exemple de férocité à comparer à cette
-victoire de citoyens sur leurs concitoyens? Qu'a vu Rome de plus
-funeste, de plus atroce, de plus terrible, de l'ancienne irruption des
-Gaulois, de celle toute récente des Goths, ou des fureurs de Marius,
-de Sylla et des autres illustres personnages de leurs factions? Les
-Gaulois, il est vrai, égorgèrent le sénat et tout ce qu'ils
-rencontrèrent dans la ville; mais le Capitole tint contre eux, et à
-ceux qui s'y trouvaient ils vendirent à prix d'or la vie qu'ils
-auraient pu leur ôter, sinon par le fer, au moins par un siége. Les
-Goths ont épargné tant de sénateurs qu'il y a lieu de s'étonner qu'ils
-en aient fait périr quelques-uns. Mais, du vivant même de Marius,
-Sylla occupa en vainqueur ce Capitole qui avait échappé aux Gaulois,
-pour dicter de là les massacres, et fit égorger plus de sénateurs que
-les Goths n'en avaient dépouillé[250].»
-
- [250] Liv. III, 29.
-
-N'y a-t-il pas, dans ces considérations, quelque chose de tant soit
-peu sophistique qui en affaiblit l'autorité? Il y avait eu dans Rome
-prise d'assaut par les bandes d'Alaric, des dévastations, des
-incendies, des pillages, des massacres, des outrages de toute espèce.
-Mais à tout cela saint Augustin ne trouvait rien d'étrange; tout cela,
-comme il dit, était ce qui arrive dans toutes les guerres. Qu'est-ce
-donc qui l'étonnait? Qu'est-ce qui le faisait crier au miracle?
-C'était qu'il n'y eût pas eu, à la prise de Rome, autant de ravages,
-de massacres et de calamités qu'il aurait pu y en avoir; c'était qu'il
-y eût eu des hommes épargnés, des Romains conduits par les Barbares
-eux-mêmes dans des églises où leur vie et leur liberté devaient être
-respectées. Il ne serait pas aisé de distinguer, dans cette
-catastrophe, la part du fait ordinaire de celle du miracle; et
-peut-être faut-il, pour être juste, attribuer une bonne partie de ce
-miracle à l'effet de ce grand nom de Rome sur des Barbares à demi
-chrétiens, qui commençaient à se policer, et commandés par un chef
-dans les instincts duquel il y avait quelque chose de magnanime, qui
-avait reçu de fortes impressions du spectacle de la civilisation, et
-qui aurait mieux aimé gouverner Rome que la prendre pour la dévaster
-et la piller.
-
-Quoiqu'il en soit de la solution donnée par saint Augustin des
-objections contre la Providence, tirées des calamités des invasions
-germaniques, cette solution et les théories sur lesquelles elle était
-fondée eurent la plus grande influence sur les opinions et la conduite
-du clergé chrétien. Ce fut dans cette hardie création de la _Cité de
-Dieu_ que les docteurs ecclésiastiques de l'Occident apprirent à
-chercher les beaux côtés du caractère des Barbares et les raisons
-providentielles de leurs succès. Partout où il y avait des Barbares,
-la doctrine de saint Augustin devait être bien accueillie du clergé.
-Elle devait l'être, et le fut mieux que partout ailleurs, en Gaule, où
-les Barbares étaient plus puissants et plus nombreux, et où le clergé
-comptait dans son sein beaucoup d'hommes ingénieux capables de faire
-valoir les doctrines dont il s'agit, de les résumer, de les orner, de
-les modifier selon les localités et les circonstances.
-
-Prosper d'Aquitaine[251] ne se contenta pas d'en avoir mis la
-substance en vers; il y revint dans un petit traité en prose sur _la
-vocation des nations_, traité où il se félicite naïvement, et sans
-détours oratoires, de ces immenses bouleversements de l'époque qui,
-jetant des flots de Barbares païens parmi les nations civilisées et
-chrétiennes, multipliaient d'autant pour les premiers les chances de
-leur conversion.
-
- [251] Saint Prosper d'Aquitaine, né en 403, mort vers 463, est
- auteur d'une chronique estimée et d'un poëme intitulé: _les
- Ingrats_, dirigé contre l'hérésie du semi-pélagianisme.
-
-Ce fut cette même doctrine que Salvien de Marseille exposa et abrégea
-à sa manière dans son fameux traité du Gouvernement de Dieu. J'ai cité
-de cet ouvrage des morceaux qui en indiquent suffisamment l'esprit et
-l'objet. Salvien a voulu y démontrer que les véritables calamités de
-l'Empire devaient être imputées au despotisme impérial, à l'avarice et
-à la cruauté de ses agents, à l'insatiabilité du fisc, à la corruption
-et à l'égoïsme des riches. Les irruptions des Barbares ne sont à ses
-yeux que la juste punition de tous ces vices des gouvernants et des
-gouvernés; elles ne sont que l'heureux terme de misères devenues
-intolérables. Le royaume des Wisigoths lui apparaît comme un refuge
-ouvert par miracle aux malheureux que l'administration impériale avait
-réduits au désespoir. Dans ces terribles Wisigoths, au nom desquels
-tout Romain devait rattacher tant de funestes souvenirs, Salvien ne
-voit et ne veut voir que des hommes moins corrompus que les Romains.
-Il ne se demande pas si, au despotisme et aux vices du gouvernement
-impérial, il n'y avait pas quelque autre fin possible que la
-domination des Barbares; si cette domination ne devait pas être
-mortelle pour des lumières, pour des talents, pour des vertus,
-résultat d'un état social dont elles compensaient toutes les
-imperfections. Il n'y a pour lui, dans les conquêtes des Barbares,
-qu'un fait pur et simple, un fait accompli, irrévocable, expression
-directe et fidèle d'une volonté suprême attentive à tout et en tout
-parfaitement équitable.
-
-Salvien a bien parlé des Franks et des Burgondes, mais il n'en a parlé
-que rarement, sans détail et sans intention expresse de se faire leur
-apologiste. Mais ce qu'il ne fit pas, il se trouva pour le faire
-d'autres évêques, d'autres prêtres, d'autres disciples de saint
-Augustin. Nous verrons un peu plus tard que les Franks furent, de tous
-les Barbares, ceux auxquels le clergé fit le plus d'avances et
-prodigua le plus d'éloges. Je me bornerai à rapporter ici quelques
-traits de la manière dont il envisagea l'invasion des Burgondes.
-
-On a plusieurs homélies de saint Eucher, évêque de Lyon, de 434 à
-454, homélies qui portent tous les caractères de compositions faites
-pour le peuple et prononcées devant lui. Il y en a une qui contient un
-passage curieux, relatif à la conquête des Burgondes, qui n'a point
-été noté par l'histoire et qu'il est difficile d'y rattacher. Il
-s'agit, je crois, de la prise et de l'occupation de Lyon; mais assez
-peu importe d'ailleurs le fait précis de la conquête burgondienne
-auquel se rapporte ce morceau. Ce qu'il y faut remarquer, c'est la
-manière dont l'évêque caractérise les conquérants.
-
-«Tout le pays, dit-il, tremblait à l'approche d'une nation puissante,
-irritée; et cependant voilà que celui que l'on réputait barbare arrive
-avec un cœur tout romain. Enfermés de toutes parts, les Barbares au
-service des Romains, ne sachant ni soutenir le combat, ni recourir aux
-prières pour fléchir le plus fort, repoussent insolemment la paix que
-leur offrait le vainqueur. Quelle est donc la main par laquelle il se
-fait que le chef (des Barbares), maître de faire ce qu'il veut, tourne
-à l'improviste à la clémence quand nous provoquons sa colère? Qui a
-rendu à tant de malheureux ce service que la fureur ne sache point
-s'irriter, et que, vainqueur d'une sorte nouvelle, le vainqueur sache
-s'attendrir sans en être prié[252]?»
-
- [252] Homeliæ S. Eusebii (Eucherii), p. 282.
-
-Parler ainsi des Barbares, ranger ainsi solennellement leurs triomphes
-dans les plans de la Providence, c'était se déclarer hautement pour
-eux, c'était aller au-devant de leur domination; c'était leur offrir
-les services et les conseils dont ils avaient besoin pour
-l'organisation de leurs conquêtes. Or, de la part du clergé
-gallo-romain, ces signes de dévouement, ces offres n'étaient pas à
-dédaigner. Ce clergé était à la tête des masses de la population, il
-exerçait sur elle la double autorité de la religion et des
-magistratures civiles. Le fait était si évident que les Barbares
-n'avaient pu tarder beaucoup à s'en apercevoir, ni s'en apercevoir
-sans prendre une grande opinion du clergé, sans désirer l'avoir pour
-auxiliaire.
-
-D'un autre côté, les masses elles-mêmes, effarouchées de tous ces
-gouvernements barbares auxquels elles allaient avoir affaire, avaient
-le plus grand intérêt à ce que le clergé intervînt pour elles auprès
-des conquérants, à ce qu'il prît de l'ascendant sur eux, à ce qu'il
-usât de tous les moyens qu'il avait de les adoucir, de les éclairer,
-de leur inspirer des idées d'ordre, de paix et d'humanité, d'en faire
-les continuateurs, non du despotisme impérial, mais du gouvernement
-romain. C'était une grande et noble mission auprès de ces conquérants
-que le vœu général des Gallo-Romains imposait au clergé; et cette
-mission, le clergé l'accepta; il la remplit avec zèle et habileté.
-Sans doute il y trouva et finit par y chercher trop son intérêt
-propre; mais il fit certainement beaucoup pour l'intérêt de tous; il
-rendit de vrais services aux plus forts et aux plus faibles, aux
-vainqueurs et aux vaincus.
-
- FAURIEL, _Histoire de la Gaule méridionale_, t. I, p. 562.
-
-
-LETTRE DE SAINT REMI[253] A CLOVIS[254].
-
- 481.
-
-La grande nouvelle est venue jusqu'à nous, que tu as pris heureusement
-l'administration des affaires militaires[255]. Ce n'est pas chose
-nouvelle que tu commences à être ce que tes pères ont toujours été. Tu
-dois surtout faire en sorte que le jugement de Dieu ne t'abandonne pas
-maintenant que ton mérite et ta modération sont récompensés par ton
-élévation au comble des honneurs, car tu sais que l'on dit
-ordinairement que c'est par la fin que l'on juge les actions des
-hommes. Tu dois choisir des conseillers qui puissent donner de l'éclat
-à ta bonne renommée, te montrer chaste et honnête dans la gestion de
-ton bénéfice[256], honorer les évêques et toujours recourir à leurs
-conseils. Si tu es d'accord avec eux, tout ira bien dans la
-province[257]. Protége tes citoyens[258], soulage les affligés,
-secours les veuves, nourris les orphelins, afin que tous t'aiment et
-te craignent. Que la justice sorte de ta bouche. Il ne faut rien
-demander aux pauvres ni aux étrangers, et ne te laisse pas aller à
-recevoir la moindre chose en présent. Que ton prétoire soit ouvert à
-tous, et que personne n'en sorte triste. Tout ce que tu as hérité de
-richesses de ton père, emploie-le à soulager les captifs et à les
-délivrer du joug de la servitude. Si quelque voyageur est amené devant
-toi, ne lui fais pas sentir qu'il est étranger. Joue avec les jeunes
-gens, traite les affaires avec les vieillards, et si tu veux être roi,
-fais-t'en juger digne[259].
-
- [253] Saint Remi, évêque de Reims, mourut en 533, âgé de
- quatre-vingt-seize ans, après avoir été évêque pendant
- soixante-quatorze ans.
-
- [254] Clovis à son avénement n'avait que quinze ans.
-
- [255] Childéric avait possédé la dignité romaine de maître des
- milices, et la transmit à Clovis. Tel est le sens que trouve M.
- Pétigny à la phrase _Rumor ad nos magnus pervenit,
- administrationem vos secundum rei bellicæ suscepisse_. D'autres
- croient qu'il s'agit d'une seconde expédition militaire et
- lisent: _administrationem vos secundam_.
-
- [256] Terres cédées par les empereurs romains aux Barbares, à la
- condition du service militaire.
-
- [257] La Gaule du nord, sur laquelle s'étendait son autorité
- comme officier de l'empire.
-
- [258] Les Gallo-Romains, en faveur desquels saint Remi intervient
- auprès de Clovis.
-
- [259] Le texte de cette lettre est dans Duchesne, _Script.
- francor._, t. I.
-
-
-CLOVIS.
-
- 481-511.
-
-_Guerre contre Syagrius._
-
-Childéric étant mort, Clovis, son fils, fut roi à sa place. Dans la
-cinquième année de son règne, Syagrius, roi des Romains[260] et fils
-d'Egidius, résidait dans la ville de Soissons, qu'Egidius avait prise
-autrefois. Clovis ayant marché contre lui avec Ragnacaire, son parent,
-qui était aussi en possession d'un royaume[261], il lui fit demander
-de choisir un champ de bataille. Celui-ci ne différa point et n'hésita
-pas à faire la guerre. La bataille s'engagea bientôt (486). Syagrius,
-voyant son armée battue, prit la fuite, et se rendit auprès du roi
-Alaric, à Toulouse, où il comptait trouver un asile. Clovis envoya
-prier Alaric de le lui livrer, disant que s'il le gardait, il irait
-lui faire la guerre. Alaric, craignant de s'attirer la colère des
-Franks, car la crainte est habituelle aux Goths, livra aux envoyés de
-Clovis Syagrius enchaîné. Clovis l'ayant reçu ordonna de le garder, et
-s'étant emparé de son royaume, il le fit tuer secrètement.
-
- [260] Syagrius était patrice et non pas roi des cités
- gallo-romaines du bassin de la Seine.
-
- [261] Celui de Cambrai.
-
-Dans ce temps, l'armée de Clovis pilla beaucoup d'églises, parce que
-ce roi était encore plongé dans l'idolâtrie. Des soldats avaient
-enlevé d'une église un vase remarquable par sa beauté et sa grandeur,
-et tous les autres ornements du culte. L'évêque de cette église[262]
-envoya auprès de lui des députés pour lui demander qu'on lui rendît au
-moins ce beau vase, si l'on ne pouvait obtenir la restitution des
-autres. Le roi ayant entendu ces paroles, dit à l'envoyé: Suis-moi
-jusqu'à Soissons, parce que c'est là que l'on fera les parts du butin;
-et lorsque le sort m'aura donné le vase, je ferai ce que demande
-l'évêque. Après leur arrivée à Soissons, on plaça le butin au milieu
-de la place, et le roi dit en montrant le vase dont nous venons de
-parler: Je vous prie, mes braves guerriers, de me donner, outre ma
-part, ce vase que voici. Les plus sages répondirent à la demande du
-roi: Glorieux roi, tout ce que nous voyons est à toi, et nous-mêmes
-nous sommes soumis à ton pouvoir. Fais donc ce que tu veux, car
-personne ne peut résister à ta puissance. Quand ils eurent ainsi
-parlé, un soldat plein d'audace, de jalousie et de colère, leva sa
-francisque, frappa le vase et dit: Tu n'auras rien autre que ce que le
-sort te donnera. Tous ceux qui étaient là furent stupéfaits, et le roi
-dissimula son mécontentement de cet outrage sous un air de patience.
-Il donna à l'envoyé de l'évêque le vase que le sort lui avait fait
-échoir, gardant au fond du cœur une colère secrète.
-
- [262] Saint Remi.
-
-Un an après, Clovis rassembla ses guerriers au champ de Mars, pour
-voir si leurs armes étaient brillantes et en bon état. Il examina tous
-les soldats, passant devant eux, et arriva auprès du guerrier qui
-avait frappé le vase: Personne n'a des armes aussi mal fourbies que
-les tiennes, lui dit-il, ni ta lance, ni ton épée, ni ta hache ne sont
-en état de servir; et lui arrachant sa hache, il la jeta à terre. Le
-soldat s'étant baissé pour la ramasser, le roi levant sa francisque,
-l'en frappa sur la tête, en lui disant: Voilà ce que tu as fait au
-vase à Soissons. Ce soldat tué, il ordonna aux autres de s'en aller.
-Cette action inspira pour lui une grande crainte.
-
-_Conversion de Clovis._
-
-Les Burgondes avaient pour roi Gondeuch. Il eut quatre fils:
-Gondebaud, Godégisile, Chilpéric et Godomar. Gondebaud égorgea son
-frère Chilpéric, et ayant attaché une pierre au cou de sa femme, il la
-noya. Il exila les deux filles de Chilpéric. L'aînée, qui se fit
-religieuse, s'appelait Chrona; la plus jeune Clotilde. Clovis envoyait
-souvent des députés en Burgondie; ils virent la jeune Clotilde.
-Témoins de sa beauté et de sa vertu et ayant appris qu'elle était du
-sang royal, ils le dirent au roi. Clovis envoya aussitôt des députés à
-Gondebaud pour la lui demander en mariage. Gondebaud, n'osant pas
-refuser, la remit aux envoyés de Clovis, qui se hâtèrent de la
-conduire au roi. Clovis fut transporté de joie en la voyant, et
-l'épousa.
-
-Clovis eut de la reine Clotilde un premier fils. Voulant qu'il reçût
-le baptême, Clotilde donnait sans cesse de pieux conseils au roi, lui
-disant: Les dieux que vous adorez ne sont rien, puisqu'ils ne peuvent
-se secourir eux-mêmes ni secourir les autres, car ils sont de pierre,
-de bois ou de métal... Le Dieu que l'on doit adorer est celui qui par
-sa parole a sorti du néant le ciel et la terre, la mer, et tout ce qui
-y est contenu; qui a fait briller le soleil, et orné le ciel
-d'étoiles; qui a rempli les eaux de poissons, la terre d'animaux et
-l'air d'oiseaux; aux ordres duquel la terre se couvre de plantes, les
-arbres de fruits et les vignes de raisins; dont la main a créé le
-genre humain; qui a donné enfin à l'homme toutes les créatures pour
-lui obéir et le servir.
-
-Ces conseils de la reine ne disposaient pas le roi à accepter la foi;
-il disait au contraire: C'est par l'ordre de nos dieux que tout a été
-créé et produit; il est évident que votre Dieu ne peut rien; bien
-plus, il n'est pas de la race des dieux. Cependant la pieuse reine
-présenta son fils au baptême; elle fit orner l'église de voiles et de
-tapisseries, pour que cette magnificence attirât vers la foi
-catholique le roi, qui n'avait pas été convaincu par ses paroles.
-L'enfant ayant été baptisé et appelé Ingomer, mourut dans la même
-semaine qu'il avait été baptisé. Le roi, mécontent de sa mort, la
-reprochait à la reine et lui disait: Si l'enfant avait été consacré au
-nom de mes dieux, il vivrait encore; c'est parce qu'il a été baptisé
-au nom de votre Dieu, qu'il est mort. La reine lui répondit: Je
-remercie le puissant Créateur de toutes choses, qui ne m'a pas jugée
-indigne de voir admis dans son royaume l'enfant né de mon sein. Cette
-mort n'a pas causé de douleur à mon âme parce que je sais que les
-enfants que Dieu retire de ce monde, quand ils sont encore dans les
-aubes, sont nourris de sa vue. Elle engendra ensuite un second fils,
-qui reçut au baptême le nom de Clodomir. Cet enfant étant tombé
-malade, le roi disait: Il lui arrivera ce qui est arrivé à son frère,
-il mourra aussitôt après avoir été baptisé au nom de votre Christ.
-Mais Dieu accorda la vie de l'enfant aux prières de sa mère.
-
-La reine suppliait sans cesse le roi d'adorer le vrai Dieu et de
-renoncer aux idoles; mais rien ne put l'y déterminer, jusqu'à ce que
-la guerre ayant éclaté avec les Alémans, Clovis se trouva forcé, par
-la nécessité, de confesser ce qu'il s'était obstiné à nier jusque-là.
-Il arriva que les deux armées se battant[263] avec beaucoup
-d'acharnement, celle de Clovis commençait à être taillée en pièces;
-alors, Clovis, levant les mains au ciel et le cœur touché et fondant
-en larmes, s'écria: Jésus-Christ, que Clotilde affirme être le fils du
-Dieu vivant, toi qui, dit-on, secours ceux qui sont en danger et
-donnes la victoire à ceux qui espèrent en toi, j'invoque avec ferveur
-la gloire de ton secours. Si tu m'accordes la victoire sur mes ennemis
-et que j'éprouve cette puissance dont le peuple consacré à ton nom dit
-avoir reçu tant de preuves, je croirai en toi et je me ferai baptiser
-en ton nom; car j'ai invoqué mes dieux, et, comme je le vois, ils ne
-me sont d'aucune aide, ce qui me prouve qu'ils n'ont pas de pouvoir,
-puisqu'ils ne secourent pas ceux qui les servent. Je t'invoque donc,
-je veux croire en toi, mais que j'échappe à mes ennemis. Comme il
-disait ces paroles, les Alémans plièrent et commencèrent à fuir; et
-voyant que leur roi était mort, ils se rendirent à Clovis, en lui
-disant: Nous te supplions de ne pas faire périr notre peuple, car nous
-sommes à toi. Clovis fit cesser le carnage, soumit le peuple, rentra
-victorieux dans son royaume, et raconta à la reine comment il avait
-gagné la victoire en invoquant le nom du Christ.
-
- [263] Il s'agit de la bataille de Tolbiac, livrée en 496.
-
-Alors la reine fit prévenir secrètement saint Remi, évêque de Reims,
-et le pria de faire pénétrer dans le cœur du roi la parole du salut.
-L'évêque ayant fait venir Clovis, commença à l'engager en secret à
-croire au vrai Dieu, créateur du ciel et de la terre, et à abandonner
-ses idoles, qui n'étaient d'aucun secours, ni pour elles-mêmes, ni
-pour les autres. Clovis lui dit: Très-saint père, je t'écouterai
-volontiers; mais il y a encore le peuple qui m'obéit et qui ne veut
-pas abandonner ses dieux; j'irai à eux et je leur répéterai tes
-paroles. Lorsqu'il eut rassemblé ses sujets, avant même qu'il eût
-parlé, et par la volonté de Dieu, le peuple tout entier s'écria: Pieux
-roi, nous abandonnons les dieux mortels, et nous voulons obéir au
-Dieu immortel que prêche saint Remi.
-
-On annonça cette nouvelle à l'évêque, qui, plein de joie, fit préparer
-les fonts sacrés. On couvrit de tapisseries peintes les portiques
-intérieurs de l'église, on les orna de voiles blancs; on prépara les
-fonts baptismaux; on répandit des parfums; les cierges brillaient;
-tout le temple respirait une odeur divine, et Dieu fit descendre sur
-les assistants une si grande grâce qu'ils se croyaient transportés au
-sein des parfums du paradis. Le roi pria l'évêque de le baptiser le
-premier. Le nouveau Constantin s'avança vers le baptistère pour s'y
-faire guérir de la vieille lèpre qui le souillait, et laver dans une
-eau nouvelle les taches hideuses de sa vie passée. Comme il allait
-recevoir le baptême, le saint de Dieu lui dit de sa bouche éloquente:
-Doux Sicambre, baisse la tête; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que
-tu as adoré.
-
-Le roi ayant donc reconnu la toute-puissance de Dieu dans la Trinité,
-fut baptisé[264] au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et oint
-du saint chrême avec le signe de la croix. Plus de trois mille de ses
-soldats furent aussi baptisés[265].
-
- [264] Clovis fut baptisé le jour de Noël de l'année 496.
-
- [265] Quelques jours après, Clovis écoutait la lecture de
- l'évangile que lui faisait saint Remi. Quand l'évêque vint à dire
- comment J.-C. avait été livré aux bourreaux, Clovis devint
- furieux et s'écria: Que n'étais-je là avec mes Franks, j'aurais
- promptement vengé son injure! (_Chronique de Frédégaire._)
-
-_Guerre contre les Burgondes._
-
-Gondebaud et son frère Godégisile possédaient la Burgondie, située aux
-environs du Rhône et de la Saône, et la province de Marseille. Ils
-étaient ariens, comme leurs sujets. La guerre ayant éclaté entre eux,
-Godégisile apprenant les victoires de Clovis lui fit dire secrètement
-que s'il lui donnait des secours contre son frère et qu'il parvînt par
-son aide à le tuer ou à le détrôner, il lui payerait chaque année le
-tribut qu'il exigerait. Clovis y consentit volontiers, et lui promit
-de lui fournir du secours partout où il en aurait besoin. Le moment
-venu, Clovis se mit en marche avec son armée contre Gondebaud. A cette
-nouvelle, Gondebaud, ignorant la ruse de son frère, lui fit dire:
-Viens me secourir, car les Franks marchent contre nous et viennent
-pour conquérir notre pays. Réunissons-nous pour repousser un peuple
-ennemi, de peur que, si nous restons séparés, nous n'ayons le même
-sort que les autres peuples. Godégisile lui répondit: Je viendrai avec
-mon armée et t'amènerai du secours. Les trois armées, c'est-à-dire
-celle de Clovis et celles de Gondebaud et de Godégisile, s'étant mises
-en marche avec tout leur appareil de guerre, arrivèrent auprès d'un
-fort appelé Dijon. Pendant qu'elles se livraient bataille sur les
-rives de l'Ouche, Godégisile se joignit à Clovis, et réunis ils
-détruisirent l'armée de Gondebaud. Celui-ci, voyant la perfidie de son
-frère, qu'il n'avait pas soupçonnée, prit la fuite. Après avoir
-parcouru les bords marécageux du Rhône il se réfugia dans Avignon.
-Godégisile, vainqueur, promit à Clovis une partie de ses terres, et
-entra en triomphe dans Vienne, se croyant le seul maître de tout le
-royaume. Clovis, ayant encore augmenté ses forces, poursuivit
-Gondebaud pour le prendre et le faire périr. A cette nouvelle,
-Gondebaud effrayé craignit qu'une mort soudaine ne vînt le frapper. Il
-avait auprès de lui un homme célèbre par sa sagesse et son courage,
-nommé Aridius. Il le fit venir, et lui dit: De tous côtés je suis
-entouré de dangers, et je ne sais que faire, parce que ces barbares
-marchent contre nous pour nous tuer et ravager ensuite notre pays.
-Aridius lui répondit: Pour ne pas périr, il faut apaiser la férocité
-de cet homme. Maintenant, si cela vous convient, je feindrai de vous
-fuir et de passer vers lui; et lorsque je me serai réfugié vers lui,
-je ferai en sorte qu'il ne vous tue pas et qu'il ne ravage pas le
-pays. Veuillez seulement lui accorder ce qu'il vous demandera d'après
-mes conseils, jusqu'à ce que la clémence du Seigneur daigne rendre
-votre cause meilleure. Et Gondebaud lui dit: Je ferai ce que tu auras
-demandé. Après avoir ainsi parlé, Aridius prit congé du roi et partit.
-Arrivé auprès de Clovis, il lui dit: Voilà que moi, ton humble
-esclave, très-pieux roi, je viens me livrer en ta puissance,
-abandonnant ce misérable Gondebaud. Si ta clémence daigne jeter les
-yeux sur moi, tu verras en moi un serviteur fidèle pour toi et tes
-successeurs. Le roi l'ayant aussitôt accepté, le garda avec lui, car
-il était gai dans ses récits, sage dans ses conseils, juste dans ses
-jugements, et fidèle dans ce qu'on lui confiait.
-
-Clovis étant venu camper sous les murs de la ville, Aridius lui dit:
-Si la gloire de ta grandeur, ô roi, daigne accueillir les petits
-conseils de ma faiblesse, quoique tu puisses te passer d'avis, je te
-les donnerai avec une entière fidélité, et ils pourront être utiles à
-toi et au pays que tu te proposes de traverser. Pourquoi retenir ton
-armée quand ton ennemi est enfermé dans une ville très-fortifiée? tu
-ravages les champs et les prés, tu coupes les vignes et les oliviers,
-tu détruis tout ce que produit le pays, et cependant tu ne fais aucun
-mal à ton ennemi. Envoie-lui donc des députés et soumets-le à un
-tribut qu'il te payera chaque année. Alors le pays sera délivré, et tu
-seras le maître de celui qui te payera tribut. Si Gondebaud n'y
-consent pas, tu feras ce qui te plaira. Le roi ayant accepté ce
-conseil, ordonna à ses guerriers de retourner chez eux, et ayant
-envoyé une ambassade à Gondebaud, il lui enjoignit de lui payer tous
-les ans le tribut qu'il lui imposait. Gondebaud le paya sur-le-champ
-et promit d'en faire autant chaque année.
-
-_Guerre contre les Wisigoths._
-
-Alaric, roi des Goths, voyant les conquêtes continuelles que faisait
-Clovis, lui envoya des députés pour lui dire: Si mon frère y veut
-consentir, j'ai dessein que nous ayons une entrevue sous les auspices
-de Dieu. Clovis ayant accepté la proposition, alla vers lui. Ils se
-joignirent dans une île de la Loire, située auprès du bourg d'Amboise;
-ils s'entretinrent, mangèrent et burent ensemble, et se séparèrent en
-paix après s'être promis amitié. Beaucoup de gens alors, dans toute la
-Gaule, désiraient avec ardeur être soumis à la domination des
-Franks[266]. Il arriva que Quintien, évêque de Rhodez[267], haï pour
-ce sujet, fut chassé de la ville. On lui disait: C'est parce que tu
-désires que les Franks viennent dominer sur ce pays. Peu de jours
-après, une querelle s'étant élevée entre lui et les habitants, les
-Goths qui étaient dans la ville eurent de grands soupçons, car ses
-concitoyens reprochaient à Quintien de vouloir les soumettre aux
-Franks; ils tinrent conseil, et résolurent de le tuer. L'homme de Dieu
-en ayant été instruit, se leva pendant la nuit avec ses plus fidèles
-ministres, et, sortant de Rhodez, il se retira en Arvernie, où
-l'évêque saint Euphrasius le reçut avec bonté, lui donna maison,
-champs et vignes, le garda avec lui, et lui dit: Le revenu de cette
-église est assez considérable pour nous entretenir tous deux. Que la
-charité recommandée par le saint Apôtre existe au moins entre les
-évêques de Dieu!
-
- [266] Parce qu'ils étaient catholiques et que les autres barbares
- étaient ariens. Pour les Gallo-Romains catholiques, la domination
- des Franks catholiques était plus supportable; aussi les évêques
- aidaient-ils partout à l'établir.
-
- [267] Ville de l'Aquitaine et soumise aux Wisigoths.
-
-Le roi Clovis dit à ses soldats: Il me déplaît fort que ces ariens de
-Goths occupent une partie de la Gaule; marchons contre eux, et avec
-l'aide de Dieu chassons-les, et soumettons le pays à notre puissance.
-Ce discours ayant plu à tous les guerriers, l'armée se mit en marche,
-et se dirigea vers Poitiers, où se trouvait alors Alaric. Mais comme
-une partie de l'armée passait sur le territoire de Tours, par respect
-pour saint Martin, Clovis donna l'ordre que personne ne prît dans ce
-pays autre chose que des légumes et de l'eau. Un soldat s'empara
-cependant du foin d'un pauvre homme en disant: Le roi nous a
-recommandé de ne prendre que de l'herbe; ce foin, c'est de l'herbe; en
-le prenant nous ne lui désobéissons pas. Puis il fit violence au
-pauvre homme et lui arracha son foin. Le roi eut connaissance de ce
-fait. Ayant aussitôt frappé le soldat de son épée, il dit: Où sera
-l'espoir de la victoire, si nous offensons saint Martin? Cet exemple
-empêcha l'armée de rien prendre dans le pays. Le roi envoya des
-députés à l'église du saint et leur dit: Allez, vous trouverez
-peut-être dans le saint temple quelque présage de la victoire. Il leur
-donna des présents pour orner l'église, et dit: Seigneur Dieu, si vous
-êtes mon aide et si vous voulez livrer en mes mains cette nation
-incrédule et ennemie de votre nom, daignez me faire voir que vous
-m'êtes favorable, afin que je sache si vous daignerez protéger votre
-serviteur.
-
-Les envoyés s'étant hâtés arrivèrent à la sainte basilique, selon
-l'ordre du roi. A leur entrée, le premier chantre entonna aussitôt
-cette antienne: Seigneur, vous m'avez revêtu de force pour la guerre,
-et vous avez abattu sous moi ceux qui s'élevaient contre moi, et vous
-avez fait tourner le dos à mes ennemis devant moi, et vous avez
-exterminé ceux qui me haïssaient[268]. Ayant entendu ce psaume, les
-envoyés rendirent grâce à Dieu, offrirent les dons du roi au saint
-confesseur, et revinrent joyeux annoncer à Clovis cet heureux présage.
-
- [268] Psaumes, XVII, v. 39, 40.
-
-L'armée étant arrivée sur les bords de la Vienne, on ne savait pas où
-il fallait traverser cette rivière, car elle était débordée à la suite
-des pluies. Pendant la nuit, le roi pria le Seigneur de vouloir bien
-lui montrer un gué par où l'on pût passer. Le lendemain matin, par
-l'ordre de Dieu, une biche d'une grandeur extraordinaire entra dans le
-fleuve devant l'armée, le passa à gué, et montra le chemin qu'il
-fallait suivre[269]. Arrivé dans le territoire de Poitiers, le roi se
-tenait dans sa tente sur une élévation; il vit de loin un feu qui
-sortait de la basilique de Saint-Hilaire et semblait voler vers lui,
-comme pour indiquer qu'aidé de la lumière du saint confesseur Hilaire,
-le roi triompherait plus facilement de ces bandes hérétiques, contre
-lesquelles le saint évêque lui-même avait souvent défendu la foi.
-Clovis défendit à toute son armée de dépouiller personne ou de piller
-le bien de qui que ce soit dans cet endroit ou dans la route.
-
- [269] Ce gué est près de Lussac, et s'appelle encore le gué de la
- biche.
-Clovis en vint aux mains avec Alaric, roi des Goths, dans le champ
-de Vouglé, à trois lieues de Poitiers[270]. Les Goths ayant pris la
-fuite, selon leur coutume, le roi Clovis, par l'aide de Dieu,
-remporta la victoire. Il avait pour allié le fils de Sigebert[271],
-nommé Clodéric. Ce Sigebert boitait d'une blessure qu'il avait
-reçue au genou, à la bataille de Tolbiac contre les Alémans. Le
-roi, après avoir obligé les Goths à fuir et tué leur roi Alaric,
-fut tout à coup attaqué par derrière par deux soldats qui lui
-portèrent des coups de lance sur les deux côtés. Mais la bonté de
-sa cuirasse et la légèreté de son cheval lui sauvèrent la vie.
-Après le combat, le fils d'Alaric, Amalaric, s'enfuit en Espagne et
-gouverna avec sagesse le royaume de son père. Clovis envoya son
-fils Thierry en Arvernie, par Alby et Rhodez; celui-ci soumit à son
-père toutes les villes depuis la frontière des Goths jusqu'à celle
-des Burgondes. Clovis, après avoir passé l'hiver dans la ville de
-Bordeaux et emporté de Toulouse tous les trésors d'Alaric, marcha
-sur Angoulême. Par la grâce du Seigneur, les murs tombèrent à sa
-vue. Il en chassa les Goths, soumit la ville à son pouvoir. Puis,
-ayant remporté la victoire, il revint à Tours, et offrit de
-nombreux présents à la sainte église du bienheureux Martin.
-
- [270] C'est dans les plaines de Voulon (_vocladensis campus_), à
- quatre lieues de Poitiers, que s'est livrée la bataille, et non
- pas à Vouillé. L'année de cette victoire est 507.
-
- [271] Roi des Franks ripuaires.
-Clovis ayant reçu de l'empereur Anastase des lettres de consul, se
-revêtit dans la basilique de Saint-Martin, de la tunique de pourpre
-et de la chlamyde, et ceignit la couronne. Ensuite, étant monté à
-cheval, il jeta de sa propre main, avec une grande libéralité, de
-l'or et de l'argent au peuple assemblé sur le chemin qui mène de la
-porte de la ville à la basilique de Saint-Martin, et depuis ce jour
-il prit le titre de consul ou d'Auguste. Ayant quitté Tours, il
-vint à Paris, et y fixa le siége de son royaume.
-
-_Meurtres des rois franks._
-
-Clovis, pendant son séjour à Paris, envoya dire secrètement au fils de
-Sigebert: Ton père est vieux, il boite de son pied blessé: s'il
-mourait, son royaume et notre amitié te reviendraient de droit.
-L'ambition l'ayant séduit, Clodéric se résolut à tuer son père.
-Sigebert étant sorti de Cologne et ayant passé le Rhin pour se
-promener dans la forêt de Buconia, s'endormit dans sa tente. Son fils
-envoya des assassins à sa suite, et le fit tuer, espérant posséder son
-royaume. Mais par le jugement de Dieu, il tomba dans la fosse qu'il
-avait traîtreusement creusée pour son père. Il envoya annoncer au roi
-Clovis la mort de son père, et lui fit dire: Mon père est mort, et son
-royaume et ses trésors sont en mon pouvoir. Envoie-moi quelques-uns
-des tiens et je leur remettrai ceux des trésors qui te conviendront.
-Clovis lui répondit: Je te remercie de ta bonne volonté, et je te prie
-de montrer tes trésors à mes hommes, après quoi tu les posséderas
-tous. Clodéric montra donc aux envoyés les trésors de son père.
-Pendant qu'ils les regardaient, le prince dit: C'est dans ce coffre
-que mon père avait l'habitude de mettre ses pièces d'or. Ils lui
-dirent: Mettez donc votre main jusqu'au fond pour trouver tout. Il le
-fit et se baissa; alors un des envoyés leva sa francisque et lui cassa
-la tête. Ainsi ce fils coupable subit la mort dont il avait frappé son
-père. A la nouvelle de la mort de Sigebert et de Clodéric, Clovis vint
-à Cologne, convoqua le peuple et lui dit: Écoutez ce qui est arrivé:
-Pendant que je naviguais sur l'Escaut, Clodéric, fils de mon parent,
-tourmentait son père en lui disant que je voulais le tuer. Comme
-Sigebert fuyait à travers la forêt de Buconia, Clodéric a envoyé
-contre lui des assassins qui l'ont tué; lui-même a été tué, je ne sais
-par qui, au moment où il ouvrait les trésors de son père. Je ne suis
-pas complice de tout cela. Je n'ai pu verser le sang de mes parents,
-puisque c'est défendu; mais puisque ces choses sont arrivées, je vous
-donne un conseil, et vous le suivrez s'il vous est agréable. Ayez
-recours à moi, et mettez-vous sous ma protection. Le peuple répondit
-à ces paroles par des applaudissements de mains et de bouche; ils
-élevèrent Clovis sur un bouclier, et le proclamèrent leur roi. Clovis
-reçut donc le royaume[272] et les trésors de Sigebert, et les ajouta à
-sa domination. Chaque jour Dieu faisait tomber ses ennemis sous sa
-main et augmentait son royaume, parce qu'il marchait le cœur droit
-devant le Seigneur et faisait les choses qui sont agréables à ses
-yeux.
-
- [272] Des Franks ripuaires.
-
-Clovis marcha ensuite contre le roi Cararic[273]. Dans la guerre
-contre Syagrius, Clovis l'avait appelé à son secours; mais Cararic ne
-vint point et ne secourut personne, car il attendait le résultat de la
-bataille pour s'allier avec le vainqueur. Indigné de cette conduite,
-Clovis marcha contre lui, et, l'ayant environné de piéges, il le fit
-prisonnier avec son fils, et les fit tondre tous les deux, ordonnant
-que Cararic fût ordonné prêtre et son fils diacre. Comme Cararic
-gémissait et pleurait de son abaissement, on rapporte que son fils lui
-dit: Ces branches ont été coupées d'un arbre vert et vivant; il ne
-séchera pas et produira bien vite une verdure nouvelle. Puisse mourir
-aussi vite, par l'aide de Dieu, l'homme qui a fait ces choses. Ces
-mots furent répétés à Clovis qui crut que Cararic et son fils le
-menaçaient de laisser repousser leur chevelure et de le tuer. Il
-ordonna alors qu'on leur coupât la tête à tous deux, et après leur
-mort il acquit leur royaume, leurs trésors et leurs sujets.
-
- [273] Roi de Thérouanne.
-
-Il y avait alors à Cambrai un roi nommé Ragnacaire, d'une débauche si
-effrénée qu'il n'épargnait pas même ses proches parents. Il avait pour
-conseiller un certain Faron, qui se souillait des mêmes impuretés. On
-dit que lorsqu'on apportait au roi quelque mets ou quelque présent,
-il avait coutume de dire que c'était pour lui et pour son Faron, ce
-qui indignait les Franks. Alors Clovis fit faire des bracelets et des
-baudriers de cuivre doré, et les donna aux leudes de Ragnacaire pour
-les exciter contre lui. Il marcha ensuite contre lui avec son armée.
-Ragnacaire envoya plusieurs espions pour savoir ce qui se passait; il
-leur demanda, à leur retour, quelle pouvait être la force de cette
-armée, et ils lui dirent que c'était un grand renfort pour lui et son
-Faron. Mais Clovis étant arrivé lui fit la guerre. Ragnacaire, voyant
-son armée battue, allait se sauver quand il fut arrêté par ses
-guerriers et amené à Clovis avec son frère Ricaire, les mains
-attachées derrière le dos. Clovis lui dit: Pourquoi as-tu déshonoré
-notre race en te laissant enchaîner? ne valait-il pas mieux mourir?
-et, levant sa hache il lui en frappa la tête. Se tournant ensuite vers
-son frère, il lui dit: Si tu avais porté secours à ton frère, il
-n'aurait pas été enchaîné: et il le frappa aussi de sa francisque.
-Après leur mort, ceux qui les avaient trahis s'aperçurent que l'or
-qu'ils avaient reçu du roi était faux. Ils le dirent au roi, qui leur
-répondit: Celui qui volontairement traîne son maître à la mort mérite
-de recevoir un pareil or; et il ajouta qu'ils devaient se contenter de
-ce qu'il les laissait vivre, car ils méritaient d'expier leur trahison
-dans les tourments. A ces paroles ils voulurent obtenir sa faveur et
-lui dirent qu'il leur suffisait d'avoir la vie.
-
-Les rois dont nous venons de parler étaient les parents de Clovis.
-Renomer fut tué aussi par son ordre dans la ville du Mans. Après leur
-mort, Clovis recueillit leurs royaumes et tous leurs trésors. Ayant
-tué de même beaucoup d'autres rois, et ses plus proches parents, de
-peur qu'ils ne lui enlevassent l'empire, il étendit son pouvoir dans
-toute la Gaule. On rapporte cependant qu'un jour il rassembla ses
-sujets et leur dit en parlant de ses parents qu'il avait fait tuer:
-Malheur à moi qui suis resté comme un voyageur parmi des étrangers,
-n'ayant plus de parents qui puissent me venir en aide si j'étais
-malheureux. Mais ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort; il
-parlait ainsi seulement par ruse, pour découvrir s'il avait encore
-quelque parent et le faire tuer.
-
-Toutes ces choses s'étant passées ainsi, Clovis mourut à Paris[274],
-où il fut enterré dans la basilique des Saints-Apôtres, qu'il avait
-lui-même fait construire avec la reine Clotilde. Son règne avait duré
-trente ans et sa vie quarante-cinq. La reine Clotilde, après la mort
-de son mari, vint à Tours, et s'établit dans la basilique de
-Saint-Martin; elle y vécut jusqu'à la fin de ses jours, pleine de
-vertus et de bontés, et visitant rarement Paris.
-
- GRÉGOIRE DE TOURS, livre II.
-
- [274] En 511.
-
-
-LETTRE DU PAPE ANASTASE A CLOVIS,
-
- à propos de son baptême.
-
-Nous voulons faire savoir à Ta Sérénité toute la joie dont notre cœur
-paternel est rempli, afin que tu croisses en bonnes œuvres, et, nous
-comblant de joie, tu sois notre couronne et que l'Église notre mère se
-réjouisse d'avoir donné à Dieu un si grand roi. Continue donc,
-glorieux et illustre fils, à réjouir ta mère; et sois pour elle une
-colonne de fer, afin qu'elle te donne à son tour la victoire sur tous
-tes ennemis. Pour nous, louons le Seigneur d'avoir ainsi pourvu aux
-besoins de son Église, en lui donnant pour défenseur un si grand
-prince, un prince armé du casque du salut contre les efforts des
-impurs.
-
-
-LETTRE D'AVITUS, ÉVÊQUE DE VIENNE, A CLOVIS,
-
- à propos de son baptême.
-
-Enfin, la divine Providence vient de trouver en vous l'arbitre de
-notre siècle. Tout en choisissant pour vous, vous décidez pour nous
-tous. Votre foi est notre victoire. Que la Grèce [275] se réjouisse
-d'avoir un prince catholique; elle n'est plus seule en possession de
-ce don précieux, et l'Occident a aussi sa lumière. Bien que je n'aie
-point assisté en personne aux pompes de votre régénération, j'ai pris
-part aux joies de ce grand jour. Grâce à la bonté divine, nos régions
-avaient appris l'heureuse nouvelle avant que votre baptême fût
-accompli. Notre anxiété avait disparu, et la nuit sacrée de la
-Nativité nous a trouvés assurés de vous! Nous en suivions en esprit
-toutes les cérémonies; nous voyions la troupe des pontifes répandre
-sur vos membres royaux l'onde vivifiante; nous voyions cette tête
-redoutée des nations se courber devant les serviteurs de Dieu; ces
-cheveux nourris sous le casque, revêtir l'armure de l'onction sainte,
-et ce corps purifié déposer la cuirasse de fer, pour briller sous la
-robe blanche du néophyte. Ce léger vêtement fera plus pour vous qu'une
-impénétrable armure. Poursuivez vos triomphes. Vos succès sont les
-nôtres, et partout où vous combattez, nous remportons la victoire.
-
- [275] L'empire d'Orient ou l'empire grec.
-
-
-CLOVIS SOUMET LES GALLO-ROMAINS INDÉPENDANTS.
-
- 486-490.
-
-La sanglante inimitié qui avait existé entre Égidius et Childéric
-s'était transmise à leurs enfants[276]. En voyant se relever si près
-de lui l'influence d'un nom funeste à sa famille, Clovis, qui venait
-d'atteindre sa vingtième année, ne pouvait rester dans l'inaction. Il
-fallait qu'il pérît ou qu'il abattît ce nouveau maître des
-milices[277], ce prétendant à un pouvoir que lui-même possédait par
-droit héréditaire, comme l'avait reconnu la lettre de l'évêque saint
-Remi. Sa position était critique; tout dépendait pour lui d'un premier
-succès, et la victoire devait se décider plutôt par la valeur que par
-le nombre de ses soldats; car, pour se former une armée, il ne pouvait
-compter que sur la tribu des Franks de Tournai. Ragnacaire, roi de
-Cambrai, consentit cependant à le seconder. Mais Cararic, roi des
-Franks de Thérouanne, et le roi des Ripuaires refusèrent de prendre
-parti dans une querelle qui semblait personnelle au fils de Childéric.
-Il est vrai que, de son côté, Syagrius n'avait point de troupes
-régulières à lui opposer. Depuis Majorien, l'empire n'avait plus
-envoyé de troupes dans la Gaule, et l'armée d'Égidius s'était dissoute
-après la mort de son général. Il ne restait donc pour la défense du
-pays que les milices locales, c'est-à-dire les habitants armés, sous
-la conduite des grands propriétaires du sol. Mais ces milices
-n'étaient point méprisables; l'Auvergne avait montré ce qu'elles
-pouvaient faire.
-
- [276] Syagrius était fils d'Egidius et Clovis de Childéric.
-
- [277] Syagrius avait pris le titre de _patrice_, dignité qui
- d'abord jointe à celle de maître des milices, avait fini par la
- remplacer.
-
-Résolu de prévenir Syagrius et de ne pas lui laisser le temps de
-consolider sa puissance, Clovis lança à son rival un défi dont les
-formes rappellent l'esprit chevaleresque du moyen âge; il lui
-demandait un rendez-vous, en champ clos, et le sommait de fixer le
-jour et le lieu du combat. Le général romain ne jugea pas à propos de
-répondre, et attendit les Franks sous les murs de Soissons.
-
-La route la plus directe de cette ville à Tournai traversait le
-territoire des Franks de Cambrai. Rassuré, de ce côté, par son
-alliance avec Ragnacaire, Clovis sentit que rien n'était plus
-important pour lui que d'empêcher Syagrius de soulever la partie de la
-Belgique romaine contenue jusqu'alors par l'influence de saint Remi;
-il commença donc par se diriger sur Reims, à travers la forêt des
-Ardennes, et passa sous les murs de cette cité avec sa petite armée
-qu'on ne peut évaluer à plus de 4 ou 5,000 combattants. Par respect
-pour le saint prélat, il avait recommandé à ses Franks la plus sévère
-discipline, et leur avait défendu d'entrer dans la ville, dont
-lui-même s'abstint de franchir les portes. Cependant quelques soldats
-y pénétrèrent en cachette, et, s'étant glissés dans l'église, y
-dérobèrent un vase précieux[278]. Aussitôt saint Remi vint réclamer
-l'objet volé; Clovis ne demandait pas mieux que de faire droit à ses
-plaintes, mais il craignait de mécontenter par trop de rigueur ses
-troupes encore païennes, et, selon les annalistes, il lui répondit:
-renvoyez avec moi un de vos prêtres jusqu'à Soissons; là se fera le
-partage du butin, et je vous rendrai ce qu'on vous a pris[279]. On
-connaît la suite de cette anecdote du vase de Reims à laquelle je
-n'attacherai pas plus d'importance qu'elle n'en mérite. Elle a été le
-sujet de longues discussions entre les historiens et les publicistes
-modernes, qui ont voulu en tirer des conséquences politiques que je
-crois très-exagérées. A mes yeux le fait le plus remarquable qui
-ressort de ce récit, c'est que Clovis, en marchant sur Soissons, avait
-dans son armée un délégué de l'évêque de Reims, du prélat le plus
-révéré du nord de la Gaule, du frère de l'évêque même de la ville
-qu'il allait assiéger.
-
- [278] _Hincmar_, Vie de saint Remi.
-
- [279] _Frédégaire_, Histoire, chap. 16.
-
-Ces circonstances peuvent seules expliquer le dénoûment aussi prompt
-qu'inattendu d'une guerre qui semblait devoir faire couler des flots
-de sang. Dès la première bataille, Syagrius fut entièrement défait et
-contraint de chercher son salut dans la fuite. Il ne put même rallier
-au delà de la Seine les débris de son parti; toutes les cités
-gauloises lui fermèrent leurs portes, et, chassé de ville en ville, il
-se décida enfin à passer la Loire et à demander un asile aux
-Wisigoths[280]. En prenant ce parti désespéré, il comptait sur
-l'inimitié naturelle, sur l'antipathie de race qui existait entre les
-Goths et les Franks. Mais Alaric redoutait encore plus la résurrection
-de l'influence romaine; il ne pouvait oublier le rang éminent que
-tenait la famille Syagria dans cette généreuse aristocratie des
-Arvernes, qui avait effrayé les Wisigoths par sa résistance héroïque
-et les inquiétait encore par son obéissance mal assurée. Saisissant
-avec joie l'occasion de se défaire du dernier représentant d'une race
-illustre, il livra le fugitif à Clovis, qui le jeta dans un cachot et
-ne tarda pas à lui ôter la vie. Ainsi finit le fils d'Égidius,
-succombant sous le poids des haines que la gloire de son père avait
-amassées sur sa tête. Clovis, délivré du seul rival qu'il pût
-craindre, s'établit à Soissons, et fit de cette ville gauloise sa
-place d'armes et son quartier général.
-
- [280] Grégoire de Tours, liv. 2, ch. 27.
-
-La défaite et la mort de Syagrius semblaient devoir rendre la paix au
-nord de la Gaule. Qui ne croirait qu'après cette rapide victoire,
-Clovis n'eut plus d'ennemis à combattre et put étendre sa domination
-sans obstacles sur toutes les contrées qui avaient reconnu l'autorité
-de son père? C'est de cette manière que les faits sont présentés dans
-la plupart des histoires modernes, et cependant il n'en fut pas ainsi.
-Les cités gallo-romaines de la Sénonaise et des Armoriques avaient
-soutenu faiblement le fils d'Égidius. Le nom de l'illustre lieutenant
-de Majorien n'était point populaire dans ces provinces où son armée de
-Barbares avait commis des dévastations dont les traces existaient
-encore. D'ailleurs la famille Syagria, originaire de l'Auvergne et de
-la première Lyonnaise, était étrangère au nord de la Gaule. Entre
-cette région et celle du midi, la ligne de démarcation tracée par le
-cours de la Loire établissait une scission profonde que le travail de
-quinze siècles n'a pu entièrement effacer. L'aristocratie gauloise
-avait ses racines dans le sol et en tirait une force immense. Mais par
-cette raison même, l'influence des familles nobles, si puissante dans
-leur province, n'en dépassait point les limites. Ce patriotisme local
-est un des caractères les plus constants de la race celtique[281], et
-son esprit exclusif et jaloux règne encore dans nos campagnes de
-l'ouest.
-
- [281] Il explique la conquête de la Gaule par les Romains et par
- les Franks. César et Clovis purent conquérir la Gaule, parce que
- deux fois le patriotisme local s'opposa à ce que le pays tout
- entier acceptât un dictateur national. Vercingétorix vint trop
- tard, quand la partie était presque perdue; et personne ne
- soutint Syagrius. (L. D.)
-
-Les cités armoriques avaient abandonné au premier revers un chef qui
-n'avait point leurs sympathies; mais elles n'acceptaient pas pour cela
-le joug des Franks. Peu intimidées par la victoire de Soissons, elles
-se préparèrent à une vigoureuse résistance; à une querelle personnelle
-succédait un conflit de peuple à peuple, et la lutte commençait à
-devenir sérieuse au moment où Clovis pouvait la croire terminée.
-
-La défaite de Syagrius n'avait amené que la soumission des cités
-belges[282]. Les Sénonais, descendants de ces conquérants célèbres qui
-jadis avaient abaissé l'orgueil de Rome, se montrèrent dignes de leurs
-ancêtres. Pendant plusieurs années ils défendirent leur territoire
-avec une constance inébranlable et repoussèrent toutes les attaques de
-l'ennemi. Malheureusement cette courageuse défense n'a point eu
-d'historien. Le triomphe définitif des Franks en a étouffé le
-souvenir. Nous ne savons point quels furent les chefs des Gaulois dans
-cette guerre nationale, et nous ne connaissons pas le détail des
-événements auxquels elle donna lieu. Les chroniqueurs n'en parlent
-qu'en termes généraux. Grégoire de Tours se borne à dire qu'après la
-défaite de Syagrius, Clovis fit encore beaucoup de guerres et remporta
-beaucoup de victoires jusqu'à la dixième année de son règne,
-c'est-à-dire jusqu'en 491. Il ajoute que ses soldats païens ne
-respectaient point les lieux saints et dévastaient les églises[283].
-La lutte fut donc cruelle et acharnée; nous en trouvons la preuve dans
-un fait qui nous est révélé par l'auteur contemporain de la vie de
-sainte Geneviève.
-
- [282] Les cités belges qui avaient reconnu le pouvoir de Syagrius
- étaient celles de Soissons, de Vermandois, d'Amiens, de Beauvais
- et de Senlis. Leur territoire est représenté par celui des
- départements de l'Aisne, de la Somme et de l'Oise.
-
- [283] _Grégoire de Tours_, Histoire, livre 2, ch. 27.
-
-Cet auteur nous apprend que Paris fut alors bloqué pendant cinq ans et
-souffrit toutes les horreurs de la famine. La sainte, émue de pitié à
-la vue de tant de malheureux qui mouraient d'inanition, s'embarqua sur
-la Seine, remonta jusqu'à Arcis-sur-Aube et même jusqu'à Troyes, et
-obtint des magistrats de ces villes un chargement de grains qu'elle
-réussit à introduire dans la place assiégée[284]. Ne nous étonnons
-donc point des honneurs que Paris a rendus à cette humble bergère qui
-le sauva de la famine devant l'armée de Clovis, après l'avoir préservé
-de la destruction en présence d'Attila.
-
- [284] Vie de sainte Geneviève, dans les Bollandistes, ch. 35 à
- 40.
-
-La place que ce récit occupe dans la vie de sainte Geneviève prouve
-qu'on doit le rapporter à ses dernières années. Son pèlerinage à
-Saint-Martin de Tours et sa mort sont les deux seuls événements que
-son biographe raconte ensuite; et comme elle vécut plus de
-quatre-vingts ans, étant née vers 423, on voit que le siége de Paris
-ne peut être placé qu'entre 480 et 500. Ainsi la courageuse résistance
-des Parisiens à l'invasion des Franks nous semble un fait
-authentiquement démontré. Elle fut glorieuse pour les populations
-gallo-romaines cette lutte qu'elles soutinrent seules, sans chef
-marquant et sans secours étranger, contre le plus brave des peuples
-barbares. Elle le fut d'autant plus qu'elle ne se termina point par
-leur défaite et leur soumission forcée, mais par la lassitude des deux
-partis que leurs pertes réciproques amenèrent à désirer également la
-paix.
-
-Procope[285] est de tous les historiens celui qui a présenté de ces
-événements le tableau le plus exact. Son récit éclaircit et complète
-ceux des chroniqueurs, et ne les contredit en aucun point essentiel;
-il sera facile de voir combien il s'accorde avec l'ensemble de notre
-exposition historique. «Les Wisigoths, dit cet auteur, ayant triomphé
-de la puissance romaine, se rendirent maîtres de l'Espagne et de toute
-la Gaule au delà du Rhône. Les Armoricains étaient alors au service de
-l'empire romain. Les Germains[286] voulurent les soumettre, et ils
-espéraient y réussir facilement, parce qu'ils voyaient ces populations
-dépourvues de secours et leur ancien gouvernement renversé[287]. Mais
-les Armoricains, en qui les Romains avaient toujours trouvé autant de
-fidélité que de courage, montrèrent encore dans cette guerre leur
-ancienne valeur. Ne pouvant rien obtenir par la force, les Germains se
-résolurent à fraterniser avec eux et à leur proposer une alliance
-mutuelle à laquelle les Armoricains accédèrent volontiers, parce que
-les deux peuples étaient chrétiens; et ainsi réunis en un seul corps
-de nation ils acquirent une grande puissance[288].»
-
- [285] Historien grec, mort vers 565.
-
- [286] Les Franks.
-
- [287] Par la chute de l'empire d'Occident et la suppression de la
- préfecture d'Arles.
-
- [288] _Procope_, de la Guerre des Goths, liv. I, ch. 12.
-
-Procope dit plus haut que les Franks jusqu'à cette époque étaient une
-nation barbare dont on faisait peu de cas. En effet, ils furent loin
-de jouer dans la Gaule un rôle aussi important que les Wisigoths et
-les Burgondes. Leur attachement au paganisme les mettait en dehors de
-la société chrétienne, et Sidoine Apollinaire ne parle jamais d'eux
-qu'en termes de mépris[289]. Ce fut seulement après leur fusion avec
-les Gaulois du Nord qu'ils prirent rang parmi les puissances
-politiques de l'Occident et occupèrent une place éminente dans le
-monde civilisé.
-
- [289] _Lettres_, liv. VIII, 3; liv. IV, 1.
-
-Le témoignage de Procope étant confirmé par les documents
-contemporains que nous avons cités, il résulte de cet ensemble de
-preuves que Clovis, maître de la Belgique après la défaite de
-Syagrius, envahit la Sénonaise, assiégea Paris inutilement pendant
-cinq ans, et se détermina enfin à entrer en négociation avec les
-populations gallo-romaines[290].
-
- DE PÉTIGNY, _Études sur l'histoire, les lois et les institutions
- de l'époque mérovingienne_, 3 vol. in-8º. Paris, Durand, 1851.
- T. 2, p. 384.
-
- [290] La soumission des Gallo-Romains du Nord fut le prix de la
- conversion de Clovis.
-
-
-MARIAGE DE CLOVIS.
-
- 492.
-
-Les Gaulois chérissaient la mémoire de l'épouse du roi burgonde
-Chilpéric. La mort cruelle que Gondebaud fit subir à cette princesse
-accrut encore la vénération qu'elle inspirait; victime des fureurs
-d'un prince barbare et arien, elle était honorée comme martyre de la
-foi catholique et de la cause romaine. De toute cette malheureuse
-famille, Gondebaud n'avait épargné que deux filles alors dans
-l'enfance: l'aînée, Chrona, avait pris le voile dans un couvent
-aussitôt qu'elle avait été en âge de prononcer ses vœux; Clotilde, la
-plus jeune, était élevée dans un château, près de Genève, où résidait
-Godégisile, frère de Gondebaud et associé à son pouvoir et à ses
-crimes. Le souvenir des douces vertus de l'épouse de Childéric
-faisait désirer à tous les catholiques gaulois de la voir revivre dans
-sa fille Clotilde, unie au jeune chef des Franks, qu'on espérait
-amener à la vraie foi et qu'on signalait déjà comme le futur
-régénérateur de la Gaule. Ce n'était pas seulement le vœu des Gaulois
-du Nord; c'était aussi celui des nobles et du clergé dans les contrées
-soumises aux princes ariens. Il est hors de doute que par
-l'intermédiaire de saint Remi, Clovis entretenait des relations
-secrètes avec les prélats de ces provinces. Les lettres d'Avitus,
-évêque de Vienne, le plus illustre et le plus influent d'entre eux, en
-font foi....
-
-Au projet de mariage de Clovis avec Clotilde les catholiques
-rattachaient de vastes espérances. Ils y voyaient dans l'avenir leur
-délivrance du joug arien et la réunion de toute la Gaule sous un
-prince de leur foi. Mais les mêmes raisons politiques avaient éveillé
-la défiance de Gondebaud. Maître des destinées de la jeune princesse,
-il la tenait dans une sorte de captivité, l'entourait d'une active
-surveillance, et n'aspirait qu'à éteindre dans un cloître les derniers
-restes du sang de Chilpéric. Comment aurait-on pu s'attendre qu'il
-consentît à donner à sa nièce un époux dans lequel ses sujets
-mécontents devaient trouver un appui et son frère assassiné un
-vengeur?
-
-Ces difficultés, en apparence insurmontables, ne découragèrent pas les
-partisans de Clovis. Les mœurs germaniques, favorables à la liberté
-des femmes, donnaient un caractère sacré au libre engagement pris par
-une jeune fille envers l'homme auquel elle promettait de s'unir un
-jour. Un anneau donné et reçu suffisait pour constater ce lien
-respecté par tous les peuples barbares. Dans leurs codes, les droits
-des fiancés étaient presque assimilés à ceux des époux, et la
-violation des promesses de mariage, de quelque part qu'elle vînt,
-était sévèrement punie. Les amis de Clovis pensaient donc que, s'il
-était possible de déterminer Clotilde à recevoir l'anneau du roi des
-Franks, et à lui promettre la foi de mariage, on pourrait, en
-invoquant le lien sacré des fiançailles, arracher à Gondebaud un
-consentement forcé. Mais le plus difficile était d'approcher de la
-jeune recluse, dont toutes les démarches étaient soigneusement épiées.
-Aurélien, noble romain, de la province sénonaise, animé du généreux
-désir de mettre un terme aux malheurs de son pays, se chargea de cette
-mission périlleuse; et, pour y réussir, il eut recours à la ruse.
-
-Déguisé en mendiant, il se rendit à pied aux environs de Genève, et se
-mêla dans la foule des pauvres auxquels la pieuse fille de Chilpéric
-distribuait elle-même chaque jour d'abondantes aumônes dans la
-chapelle de son palais. Lorsqu'elle arriva devant Aurélien et qu'elle
-lui eut mis dans la main une pièce d'or comme aux autres malheureux
-qui imploraient sa charité, il la retint par un coin de son manteau,
-et lui fit entendre qu'il désirait lui parler sans témoins. Dans ces
-temps de ferveur chrétienne, les haillons de la misère, qui ne
-provoquent partout aujourd'hui qu'un sentiment de répulsion et de
-mépris, étaient le moyen d'introduction le plus assuré, même auprès
-des grands. Admis dans l'appartement de la princesse, en présence
-seulement de ses femmes, Aurélien se fit connaître et déclara l'objet
-de sa mission. Mais il rencontra un obstacle sur lequel il n'avait pas
-compté. Élevée par de saints évêques, Clotilde était parfaitement
-instruite des lois de l'Église; elle n'ignorait pas que le premier
-concile d'Arles, en 314, avait défendu, sous peine d'excommunication,
-aux filles chrétiennes d'épouser des païens; elle répondit
-sur-le-champ qu'elle ne pourrait donner sa main à Clovis tant qu'il
-n'aurait pas reçu le baptême. Sans doute, pour combattre ces
-scrupules, Aurélien fit valoir les grands intérêts de la religion et
-le vœu des prélats catholiques qui peut-être avaient déjà prévenu
-secrètement la princesse, car elle se laissa facilement ébranler; elle
-consentit à recevoir de l'envoyé du roi des Franks l'anneau d'or, gage
-des fiançailles, et lui remit le sien en échange. Aurélien, joyeux de
-ce succès inespéré, s'en retourna sous le même déguisement, portant
-dans sa besace les destinées de la Gaule et l'avenir du monde
-chrétien. Une circonstance bizarre manqua pourtant encore de faire
-tout échouer. Dans le cours de son voyage, et comme il approchait des
-limites de la Sénonaise, il fut obligé de marcher en compagnie d'un
-mendiant qu'il rencontra sur la route, et pendant la nuit cet homme
-lui déroba la besace qui renfermait un si inestimable trésor. Par
-bonheur, l'ambassadeur n'était plus qu'à quelques heures de marche
-d'un de ses domaines, situé près de la frontière; il y courut et
-dépêcha ses esclaves dans toutes les directions à la poursuite du
-mendiant. Le voleur fut saisi et amené devant son camarade de la
-veille, qui le força de rendre le précieux anneau, et lui infligea une
-sévère correction. Délivré enfin de toute inquiétude, Aurélien
-s'empressa d'instruire Clovis de ces heureuses nouvelles; mais le roi
-des Franks était alors éloigné de ces contrées. Après avoir conclu,
-vers la fin de l'année 490, une trêve avec les cités sénonaises, il
-avait porté ses armes vers le Nord, où l'ancien patrimoine de sa
-nation, le territoire de Tournai, avait beaucoup à souffrir du
-voisinage des Tongriens. Clovis les combattit pendant toute l'année
-491, et réussit à les dompter. La cité de Tongres subit la loi du
-vainqueur.
-
-Au retour de cette expédition, il manda près de lui Aurélien, qui
-avait si bien justifié sa confiance, et le chargea de se rendre à la
-cour de Gondebaud, mais cette fois avec les insignes et la pompe d'un
-ambassadeur, pour réclamer solennellement la remise de la royale
-fiancée. Le secret du premier voyage avait été parfaitement gardé, et
-Gondebaud n'en avait aucun soupçon; aussi reçut-il fort mal
-l'ambassadeur; il le menaça de le traiter comme espion, et ne vit dans
-ses paroles qu'un prétexte mensonger mis en avant par Clovis pour
-provoquer une guerre. Sans se déconcerter, Aurélien persista dans ses
-assertions, et représenta l'anneau de Clotilde. Alors la jeune
-princesse fut elle-même appelée, et ne fit pas difficulté d'avouer
-tout ce qui s'était passé, en montrant à son tour l'anneau de Clovis.
-Troublé par cette découverte inattendue, Gondebaud se trouva d'autant
-plus embarrassé qu'il n'avait pas auprès de lui son ministre de
-confiance, le plus habile de ses conseillers, le romain Arédius, qui
-était allé à Constantinople porter les félicitations du roi à
-l'empereur Anastase, élevé au trône le 11 avril 491, après la mort de
-Zénon. Les chefs burgondes qui entouraient Gondebaud s'écrièrent avec
-la loyauté des mœurs germaniques qu'on ne pouvait refuser de rendre
-une fiancée à son époux, et firent sentir au roi les dangers d'une
-guerre injuste, où le sentiment national se prononcerait contre lui.
-Vaincu par leurs représentations, Gondebaud céda, malgré son dépit
-d'avoir été joué. Les envoyés du roi des Franks présentèrent le sol
-d'or et le denier, prix symbolique de la fiancée, selon les formes de
-la loi salique, et la princesse fut remise entre leurs mains.
-
-Ce n'était point sans une vive répugnance que le prince burgonde
-s'était laissé arracher ce consentement involontaire. Dans sa
-perplexité, il déplorait plus que jamais l'absence d'Arédius, lorsque
-ce fidèle ministre débarqua à Marseille. Instruit du grand événement
-qui venait de se passer, il accourt auprès de son maître: Qu'avez-vous
-fait, lui dit-il; avez-vous oublié que le père de Clotilde et ses deux
-frères ont été massacrés de vos mains; que, par vos ordres, sa mère a
-été précipitée dans l'eau avec une pierre au cou, et vous faites de
-votre nièce une reine! Pouvez-vous douter que le premier usage qu'elle
-fera de sa puissance ne soit de venger ses parents?
-
-A ces mots, Gondebaud épouvanté comprend toute l'étendue de sa faute,
-dont il n'envisageait que vaguement les conséquences, et sur-le-champ
-il envoie une troupe de cavaliers à la poursuite de Clotilde. On
-pouvait espérer de l'atteindre. Elle était partie de Châlon dans un de
-ces chariots pesants appelés _bastarnes_, qui, traînés par des bœufs,
-conduisaient majestueusement au temple les matrones romaines. Les
-cavaliers dévorent l'espace; arrivés près de la frontière, ils
-aperçoivent la lourde voiture, ils la devancent, ils l'arrêtent; mais
-elle était vide. Aurélien, pressentant le repentir de Gondebaud, avait
-fait monter la princesse à cheval, et, traversant rapidement le
-territoire burgonde, l'avait déposée entre les bras de son royal
-époux, qui l'attendait au village de Villiers, sur les confins de la
-cité de Troyes. Au moment de quitter les États de Gondebaud, les
-Franks qui escortaient Clotilde mirent le feu aux maisons qui se
-trouvaient sur leur passage: «Dieu soit béni, s'écria la princesse,
-j'ai vu commencer ma vengeance[291]!» Clovis la conduisit à Soissons,
-et là des fêtes solennelles annoncèrent à toute la Gaule cette union
-qui consacrait pour la première fois l'alliance du principe catholique
-et de l'élément barbare[292].
-
- DE PÉTIGNY, ouvrage cité.
-
- [291] Dans les mœurs germaniques, venger le meurtre de ses
- parents était un devoir qu'on ne pouvait négliger sans encourir
- l'infamie et l'exhérédation.
-
-
-BAPTÊME DE CLOVIS.--LA SAINTE AMPOULE.
-
-Cependant on prépare le chemin depuis le palais du roi jusqu'au
-baptistère; on suspend des voiles, des tapisseries précieuses; on tend
-les maisons de chaque côté des rues; on pare l'église; on couvre le
-baptistère de baume et de toutes sortes de parfums. Comblé des grâces
-du Seigneur, le peuple croit déjà respirer les grâces du paradis. Le
-cortége part du palais; le clergé ouvre la marche avec les saints
-Évangiles, les croix et les bannières, chantant des hymnes et des
-cantiques spirituels; vient ensuite l'évêque, conduisant le roi par la
-main; enfin la reine suit avec le peuple. Chemin faisant, on dit que
-le roi demanda à l'évêque si c'était là le royaume de Dieu qu'il lui
-avait promis: Non, répondit le prélat, mais c'est l'entrée de la route
-qui y conduit. Quand ils furent parvenus au baptistère, le prêtre qui
-portait le saint Chrême, arrêté par la foule, ne put arriver jusqu'aux
-saints fonts; en sorte qu'à la bénédiction des fonts le Chrême manqua
-par un exprès dessein du Seigneur. Alors le saint pontife lève les
-yeux vers le ciel et prie en silence et avec larmes. Aussitôt une
-colombe blanche comme la neige, descend, portant dans son bec une
-ampoule pleine de Chrême envoyé du ciel. Une odeur délicieuse s'en
-exhale, qui enivre les assistants d'un plaisir bien au-dessus de tout
-ce qu'ils avaient senti jusque-là. Le saint évêque prend l'ampoule,
-asperge de Chrême l'eau baptismale, et aussitôt la colombe disparaît.
-Transporté de joie à la vue d'un si grand miracle de la grâce, le roi
-renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, et demande avec
-instance le baptême. Au moment où il s'incline sur la fontaine de vie:
-Baisse la tête avec humilité, Sicambre, s'écrie l'éloquent pontife,
-adore ce que tu as brûlé, et brûle ce que tu as adoré. Après avoir
-confessé le symbole de la foi orthodoxe, le roi est plongé trois fois
-dans les eaux du baptême, et ensuite, au nom de la sainte et
-indivisible Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, le
-bienheureux prélat le reçoit et le consacre par l'onction divine.
-Alboflède et Lantéchilde, sœurs du roi, reçoivent aussi le baptême,
-et en même temps 3,000 hommes de l'armée des Franks, outre grand
-nombre de femmes et d'enfants. Aussi pouvons-nous croire que cette
-journée fut un jour de réjouissance dans les cieux pour les saints
-anges, comme les hommes dévots et fidèles en reçurent une grande joie
-sur la terre.
-
- FRODOARD, _Histoire de l'église de Reims_, ch. XIII (traduction
- de M. Guizot).
-
- [292] Grégoire de Tours ne parle de ces faits que
- très-succinctement et en termes généraux. Nous en connaissons les
- détails par les récits de Frédégaire (_Histoire_, ch. 17 et 18)
- et de l'auteur des _Gestes des rois franks_ (chap. 11 et 12), qui
- sont le résumé des traditions de famille de la dynastie
- mérovingienne. J'ai pris alternativement dans ces deux récits les
- circonstances qui m'ont paru les plus vraisemblables. (_Note de
- M. de Pétigny_).
-
- Frodoard naquit en 894, à Épernai, et mourut en 966. Frodoard fut
- évêque de Noyon: il avait étudié dans les écoles de Reims, et était
- l'un des hommes les plus instruits de son temps. Il est auteur de
- l'_Histoire de l'église de Reims_, et d'une chronique qui s'étend
- de 919 à 966.
-
-
-LETTRE DE SAINT REMI A CLOVIS,
-
- au sujet de la mort de sa sœur Alboflède.
-
-Au seigneur illustre par ses mérites, le roi Clovis, Remi évêque.
-
-Je suis vivement affligé de la tristesse que vous inspire la perte de
-votre sœur, de glorieuse mémoire, Alboflède[293]. Mais nous pouvons
-nous consoler, parce qu'elle est sortie de ce monde si pure et si
-pieuse, que nos souvenirs doivent lui être consacrés bien plutôt que
-nos larmes. Elle a vécu de manière à laisser croire que le Seigneur,
-en l'appelant aux Cieux, lui a donné place parmi ses élus. Elle vit
-pour votre foi; si elle est dérobée au désir que vous avez de sa
-présence, le Christ l'a ravie pour la combler des bénédictions qui
-attendent les vierges. Il ne faut pas la pleurer maintenant qu'elle
-lui est consacrée, maintenant qu'elle brille devant le Seigneur de sa
-fleur virginale, dont elle resplendit comme d'une couronne récompense
-de sa virginité. A Dieu ne plaise que les fidèles aillent pleurer
-celle qui mérita de répandre la bonne odeur du Christ, afin de
-pouvoir, heureuse médiatrice, appuyer efficacement leurs demandes.
-Bannissez donc, seigneur, la tristesse de votre âme; commandez à votre
-affliction, et, vous élevant à de plus hautes pensées, pour ramener la
-sérénité dans votre cœur, donnez-vous tout entier au gouvernement de
-votre royaume. Qu'une sainte allégresse reconforte vos membres; une
-fois que vous aurez dissipé le chagrin qui vous assiége, vous
-travaillerez mieux au salut. Il vous reste un royaume à administrer,
-à régir, sous les auspices de Dieu. Vous êtes le chef des peuples, et
-vous tenez en main leur conduite. Que vos sujets ne voient pas leur
-prince se consumer dans l'amertume et le deuil, eux qui sont
-accoutumés, grâce à vous, à ne voir que des choses heureuses. Soyez
-vous-même votre propre consolateur, rappelez cette force d'âme qui
-vous est naturelle, et que la tristesse n'étouffe pas plus longtemps
-vos brillantes qualités. Le trépas récent de celle qui vient d'être
-unie au chœur des vierges, réjouit, j'en suis sûr, le monarque des
-cieux.
-
- [293] Elle mourut presqu'aussitôt après son baptême.
-
-En saluant votre gloire, j'ose vous recommander mon ami le prêtre
-Maccolus que je vous adresse. Excusez-moi, je vous prie, si, au lieu
-de me présenter devant vous, comme je le devais, j'ai eu la
-présomption de vous consoler en paroles. Néanmoins, si vous m'ordonnez
-par le porteur de cette lettre de vous aller trouver, méprisant la
-rigueur de l'hiver, oubliant l'âpreté du froid, ne regardant pas aux
-fatigues de la route, je m'efforcerai, avec le secours du Seigneur,
-d'arriver jusqu'à vous.
-
- Traduction de MM. Collombet et Grégoire. (Le texte est dans
- Duchesne, _Script. Francor._, 1, 849.)
-
-
-LA LOI SALIQUE.
-
- _Prologue._
-
-Les Franks, peuples fameux, réunis en corps de nation par la main de
-Dieu, puissants dans les combats, sages dans les conseils, fidèles
-observateurs des traités, distingués par la noblesse de la stature, la
-blancheur du teint et l'élégance des formes, de même que par leur
-courage et par l'audace et la rapidité de leurs entreprises
-guerrières, ces peuples, dis-je, récemment convertis à la foi
-catholique, dont jusqu'ici aucune hérésie n'a troublé la pureté,
-étaient encore plongés dans les ténèbres de l'idolâtrie, lorsque, par
-une secrète inspiration de Dieu, ils sentirent le besoin de sortir de
-l'ignorance où ils avaient été retenus jusqu'alors et de pratiquer la
-justice et les autres devoirs sociaux. Ils firent en conséquence
-rédiger la loi salique par les plus anciens de la nation, qui tenaient
-alors les rênes du gouvernement. Ils choisirent quatre d'entre eux,
-nommés Wisogast, Rodogast, Salogast et Widogast, habitant les pays de
-Salehaim, Bodohaim, Widohaim, qui se réunirent pendant la durée de
-trois assises, discutèrent, avec le plus grand soin, les sources de
-toutes les difficultés qui pouvaient s'élever; et traitant de chacune
-en particulier, rédigèrent la loi telle que nous la possédons
-maintenant.
-
-A peine le puissant roi des Franks, Clovis, eut-il été appelé, par une
-faveur céleste, à jouir, le premier de sa nation, de la grâce du
-baptême; à peine Childebert et Clotaire eurent-ils été revêtus des
-marques distinctives de la royauté, qu'on les vit s'occuper à corriger
-les imperfections que l'expérience avait fait découvrir dans ces lois.
-
-Gloire aux amis de la nation des Franks! que le Christ, le souverain
-des rois, veille sur les destinées de cet empire; qu'il prodigue à ses
-chefs les trésors de sa grâce; qu'il protége ses armées, et fortifie
-ses peuples dans la foi chrétienne; qu'il leur accorde des jours de
-paix et de bonheur!
-
-C'est, en effet, cette nation qui, forte par sa vaillance plus que par
-le nombre de ses guerriers, secoua par la force des armes le joug que
-les Romains s'efforçaient d'appesantir sur elle; ce sont ces mêmes
-Franks qui, après avoir reçu la faveur du baptême, recueillirent avec
-soin les corps des saints martyrs que les Romains avaient livrés aux
-flammes, au fer et aux bêtes féroces, et prodiguèrent l'or et les
-pierres précieuses pour orner les chasses qui les contenaient.
-
-TITRE XIX.
-
-_Des blessures._
-
-1. Si quelqu'un a tenté de donner la mort à un autre, et qu'il n'ait
-pas réussi dans son projet; ou s'il a voulu le percer d'une flèche
-empoisonnée et qu'il ait manqué son coup, il sera condamné à payer
-2,500 deniers, ou 62 sous d'or et demi[294].
-
- [294] Le sou d'or valait 90 francs.
-
-2. Quiconque aura blessé quelqu'un à la tête, de telle sorte que le
-sang ait coulé jusqu'à terre, sera condamné à payer 600 deniers, ou 15
-sous d'or.
-
-3. Si quelqu'un a blessé un homme à la tête, et qu'il en soit sorti
-trois esquilles, le coupable sera condamné à payer 1,200 deniers, ou
-30 sous d'or.
-
-4. Si le cerveau a été mis à découvert, et que trois fragments du
-crâne aient été détachés, le coupable sera condamné à payer 1,800
-deniers, ou 45 sous d'or.
-
-5. Si la blessure a été faite au milieu des côtes et qu'elle ait
-pénétré jusque dans l'intérieur du corps, le coupable sera condamné à
-payer 1,200 deniers, ou 30 sous d'or.
-
-6. Si la gangrène s'empare de la blessure, et que le mal ne se
-guérisse point, l'agresseur sera condamné à payer 2,500 deniers, ou 62
-sous d'or et demi, outre les frais de maladie qui sont évalués 360
-deniers, ou 9 sous d'or.
-
-7. Si un ingénu[295] a frappé avec un bâton un autre ingénu,
-l'agresseur sera condamné, si le sang n'a point coulé, à payer pour
-chacun des trois premiers coups qui auront été portés, 120 deniers, ou
-3 sous d'or.
-
- [295] Homme libre, né de parents libres.
-
-8. Mais si le sang a coulé, l'agresseur paiera une composition
-pareille à celle qu'il aurait payée si la blessure eût été faite avec
-un instrument de fer quelconque, c'est-à-dire qu'il paiera 600
-deniers, ou 15 sous d'or.
-
-9. Quiconque aura frappé une autre personne à coups de poing sera
-condamné à payer 360 deniers, ou 9 sous d'or, ou autrement 3 sous d'or
-pour chaque coup.
-
-10. Si un homme en a attaqué un autre sur la voie publique, dans le
-but de le dévaliser, et que celui-ci soit parvenu à s'échapper par la
-fuite, l'agresseur sera condamné à lui payer 1,200 deniers, ou 30 sous
-d'or.
-
-11. Si l'homme attaqué n'a pu s'échapper et qu'il ait été dépouillé,
-le voleur sera condamné à payer 2,500 deniers, ou 62 sous d'or et
-demi, outre la valeur des objets volés et les frais de poursuite.
-
-TITRE XXXI.
-
-_Des mutilations._
-
-1. Quiconque aura coupé à un autre homme la main ou le pied, lui aura
-fait perdre un œil, ou lui aura coupé l'oreille ou le nez, sera
-condamné à payer 4,000 deniers, ou 100 sous d'or.
-
-2. Si la main n'est pas entièrement détachée, il sera condamné à payer
-1,800 deniers, ou 45 sous d'or.
-
-3. Mais si la main est entièrement détachée, il sera condamné à payer
-2,500 deniers, ou 62 sous d'or et demi.
-
-4. Quiconque aura abattu à un autre homme le gros doigt du pied ou de
-la main sera condamné à payer 1,800 deniers ou 45 sous d'or.
-
-5. Si le doigt blessé n'a point été entièrement détaché, le coupable
-sera condamné à payer 1,200 deniers ou 30 sous d'or.
-
-6. Quiconque aura abattu le second doigt qui sert à décocher les
-flèches, sera condamné à payer 1,400 deniers, ou 35 sous d'or.
-
-7. Celui qui d'un seul coup aura abattu les trois autres doigts, sera
-condamné à payer 1,800 deniers, ou 45 sous d'or.
-
-8. Celui qui aura abattu le doigt du milieu, sera condamné à payer 600
-deniers, ou 15 sous d'or.
-
-9. Celui qui aura abattu le quatrième doigt, sera condamné à payer 600
-deniers ou 15 sous d'or.
-
-10. Si c'est le petit doigt qui a été abattu, le coupable sera
-condamné à payer 600 deniers, ou 15 sous d'or.
-
-11. Quiconque aura coupé un pied à un autre homme, sans l'avoir
-entièrement détaché, sera condamné à payer 1,800 deniers, ou 45 sous
-d'or.
-
-12. Mais, si le pied est entièrement détaché, le coupable sera
-condamné à payer 2,500 deniers ou 62 sous d'or et demi.
-
-13. Celui qui a arraché un œil à quelqu'un sera condamné à payer
-2,500 deniers ou 62 sous d'or et demi.
-
-14. Celui qui aura coupé le nez à quelqu'un sera condamné à payer
-1,800 deniers ou 45 sous d'or.
-
-15. Quiconque aura coupé l'oreille à un autre homme, sera condamné à
-payer 600 deniers, ou 15 sous d'or.
-
-16. Si quelqu'un a eu la langue coupée de manière à ne plus pouvoir
-parler, le coupable sera condamné à payer 4,000 deniers ou 100 sous
-d'or.
-
-17. Celui qui aura fait tomber une dent à un autre homme, sera
-condamné à payer 600 deniers, ou 15 sous d'or.
-
-TITRE XXXII.
-
-_Des injures._
-
-1. Quiconque aura appelé un autre homme, infâme, sera condamné à payer
-600 deniers, ou 15 sous d'or.
-
-2. S'il l'a appelé embrené, il sera condamné à payer 120 deniers, ou 3
-sous d'or.
-
-3. S'il l'a appelé fourbe, il sera condamné à payer 120 deniers, ou 3
-sous d'or.
-
-4. S'il l'a appelé lièvre (lâche), il sera condamné à payer 240
-deniers, ou 6 sous d'or.
-
-5. Quiconque aura accusé un homme d'avoir abandonné son bouclier en
-présence de l'ennemi, ou de l'avoir, en fuyant, jeté par lâcheté, sera
-condamné à payer 120 deniers ou 3 sous d'or.
-
-6. Celui qui aura appelé un homme dénonciateur et qui ne pourra
-justifier cette imputation, sera condamné à payer 600 deniers, ou 15
-sous d'or.
-
-7. S'il l'a appelé faussaire, sans pouvoir appuyer de preuves cette
-qualification, il sera condamné à payer 600 deniers, ou 15 sous d'or.
-
-TITRE XLIII.
-
-_Du meurtre des ingénus._
-
-1. Si un ingénu a tué un Frank ou un barbare vivant sous la loi
-salique, il sera condamné à payer 8,000 deniers, ou 200 sous d'or.
-
-2. Mais s'il a précipité le corps dans un puits ou dans l'eau, il sera
-condamné à payer 24,000 deniers ou 600 sous d'or.
-
-3. S'il a caché le corps sous des branches vertes ou sèches, ou de
-tout autre manière, ou s'il l'a jeté dans les flammes, il sera
-condamné à payer 24,000 deniers, ou 600 sous d'or.
-
-4. Si quelqu'un a tué un antrustion du roi[296], il sera condamné à
-payer 24,000 deniers, ou 600 sous d'or.
-
- [296] Antrustion (_in truste regis_, sous la protection du roi),
- ou convive du roi, personnage élevé aux plus hautes dignités de
- la cour des rois franks.
-
-5. S'il a précipité le corps de cet antrustion dans un puits ou dans
-l'eau, ou s'il l'a recouvert de branches vertes ou sèches, ou enfin
-s'il l'a jeté dans les flammes, le meurtrier sera condamné à payer
-72,000 deniers, ou 1,800 sous d'or.
-
-6. Quiconque aura tué un Romain, convive du roi, sera condamné à payer
-12,000 deniers, ou 300 sous d'or.
-
-7. Si l'homme qui a été tué est un Romain possesseur, c'est-à-dire qui
-a des propriétés dans le pays qu'il habite, le coupable convaincu de
-lui avoir donné la mort sera condamné à payer 4,000 deniers, ou 100
-sous d'or.
-
-8. Quiconque aura tué un Romain tributaire sera condamné à payer 1,800
-deniers, ou 45 sous d'or.
-
-TITRE LXII.
-
-_De l'alleu._
-
-1. Si un homme meurt sans laisser de fils, son père ou sa mère
-survivant lui succédera.
-
-2. A défaut du père et de la mère, les frères et sœurs qu'il a
-laissés lui succéderont.
-
-3. A défaut des frères et sœurs, les sœurs de son père lui
-succéderont.
-
-4. A défaut des sœurs du père, les sœurs de la mère lui succéderont.
-
-5. A défaut de tous ces parents, les plus proches dans la ligne
-paternelle lui succéderont.
-
-6. A l'égard de la terre salique[297], aucune portion de l'hérédité ne
-sera recueillie parles femmes, mais l'hérédité tout entière sera
-dévolue aux mâles.
-
- _Loi salique_, édition et traduction par Peyré.
-
- [297] La maison (_sala_) et la terre qui l'entoure était la seule
- propriété héréditaire chez les anciens Germains, comme l'_ogorod_
- chez les Russes; les autres terres changeaient de possesseurs
- tous les ans, par la voie du sort, comme cela se pratique encore
- chez les serfs de Russie. La terre salique (la terre paternelle,
- l'alleu des parents de la loi des Ripuaires) n'était pas soumise
- à ces partages annuels, et restait propriété ou alleu héréditaire
- dans les mâles de la famille.
-
-
-MEURTRE DES FILS DE CLODOMIR.
-
- Vers l'an 533.
-
-Childebert voyant que Clotilde, sa mère, donnait toute son affection
-aux fils de Clodomir, en conçut de l'envie; et, craignant que par la
-faveur de la reine, ils n'eussent part au royaume, il envoya
-secrètement vers le roi Clotaire, son frère, et lui fit dire: «Notre
-mère garde avec elle les fils de notre frère, et veut leur donner le
-royaume; il faut que tu viennes promptement à Paris, et que, réunis
-tous deux en conseil, nous déterminions ce que nous devons faire de
-ces enfants, si on leur coupera les cheveux, comme au reste du peuple,
-ou si, après les avoir tués, nous partagerons par moitié le royaume de
-notre frère. Satisfait de cette proposition, Clotaire arriva à Paris.
-Childebert avait déjà fait dire dans le peuple que les deux rois
-étaient résolus à élever les enfants au trône. Ils envoyèrent donc, en
-leur nom, dire à Clotilde, qui demeurait aussi à Paris: Envoie-nous
-les enfants, pour que nous les élevions au trône. Remplie de joie, et
-ne se doutant pas de leur ruse, Clotilde, après avoir fait boire et
-manger les enfants, les envoya en disant: Je croirai n'avoir pas perdu
-mon fils, si je vous vois succéder à son royaume. Les enfants étant
-partis, furent arrêtés aussitôt et séparés de leurs serviteurs et de
-leurs gouverneurs: ensuite on les enferma séparément, d'un côté les
-serviteurs, de l'autre les enfants. Alors Childebert et Clotaire
-envoyèrent Arcadius à la reine, portant des ciseaux et une épée nue.
-Quand il fut arrivé près de la reine, il les lui montra, et lui dit:
-Tes fils nos seigneurs, très-glorieuse reine, attendent que tu leur
-fasses connaître ta volonté sur la manière dont il faut traiter ces
-enfants; ordonne qu'ils vivent les cheveux coupés, ou qu'ils soient
-égorgés. Consternée et pleine de colère en voyant l'épée et les
-ciseaux, Clotilde se laisse aller à son indignation, et, ne sachant
-dans sa douleur ce qu'elle disait, elle répondit avec imprudence: «Si
-on ne les élève pas sur le trône, j'aime mieux les voir morts que
-tondus.»
-
-Arcadius, s'inquiétant peu de sa douleur, et ne cherchant pas à
-deviner quelle serait ensuite sa volonté, revint à la hâte vers ceux
-qui l'avaient envoyé et leur dit: «Vous pouvez continuer avec
-l'approbation de la Reine ce que vous avez commencé, car elle veut que
-vous donniez suite à vos projets.» Aussitôt Clotaire, prenant l'aîné
-des enfants par le bras, le jette à terre, et, lui plongeant son
-couteau dans l'aisselle, le tua cruellement. A ses cris, son frère se
-jeta aux pieds de Childebert, et, lui prenant les genoux, lui disait
-en pleurant: «Secours-moi, mon bon père, afin que je ne meure pas
-comme mon frère.» Alors Childebert, fondant en larmes, dit à Clotaire:
-«Je te prie, mon cher frère, d'avoir la générosité de m'accorder sa
-vie; et si tu veux ne pas le tuer, je te donnerai, pour le racheter,
-tout ce que tu voudras.» Mais Clotaire l'accabla d'injures et lui dit:
-«Repousse-le loin de toi ou tu mourras sûrement à sa place; c'est toi
-qui m'as poussé à cette affaire, et tu es bien prompt à reprendre ta
-foi.» Alors Childebert repoussa l'enfant et le jeta à Clotaire, qui
-lui enfonça son couteau dans le côté et le tua, comme il avait fait de
-son frère. Ils tuèrent ensuite les serviteurs et les gouverneurs; et
-après leur mort, Clotaire, montant à cheval, s'en alla avec Childebert
-dans les faubourgs, sans se préoccuper du meurtre de ses neveux.
-
-Clotilde ayant fait poser ces petits corps sur un brancard, les
-conduisit avec beaucoup de chants pieux et une grande douleur, à
-l'église de Saint-Pierre, où on les enterra tous deux de la même
-manière. L'un des deux avait dix ans, et l'autre sept.
-
-Ils ne purent prendre le troisième, Clodoald, qui fut sauvé par le
-secours de braves guerriers. Dédaignant un royaume terrestre, il se
-consacra à Dieu, et, s'étant coupé les cheveux de sa propre main, il
-fut fait clerc. Il persista dans les bonnes œuvres et mourut prêtre.
-
-Les deux rois partagèrent entre eux également le royaume de Clodomir.
-La reine Clotilde déploya tant et de si grandes vertus, qu'elle se fit
-honorer de tous. On la vit toujours empressée de faire l'aumône, et
-demeurer pure par sa chasteté et sa fidélité à toutes les choses
-honnêtes. Elle pourvut les domaines des églises, les monastères et
-tous les lieux saints de ce qui leur était nécessaire, distribuant ses
-largesses avec générosité; en sorte que, dans le temps, on ne la
-considérait pas comme une reine, mais comme une servante du Seigneur,
-toute dévouée à son service. Ni la royauté de ses fils, ni l'ambition
-du siècle, ni le pouvoir, ne l'entraînèrent à sa ruine, mais son
-humilité la conduisit à la grâce.
-
- GRÉGOIRE DE TOURS, _Histoire des Franks_, liv. III.
-
-
-BRUNEHAUT ET GALSUINTHE.
-
- 566.
-
-Le roi Sigebert, qui voyait ses frères prendre des femmes indignes
-d'eux, et épouser, à leur honte, jusques à leurs servantes, envoya des
-ambassadeurs en Espagne, avec beaucoup de présents, pour demander en
-mariage Brunehaut, fille du roi Athanagild. C'était une jeune fille de
-manières élégantes, d'une belle figure, honnête et de mœurs pures, de
-bon conseil et d'une conversation agréable. Son père consentit à
-l'accorder, et l'envoya au roi avec de grands trésors; et celui-ci,
-ayant rassemblé les leudes et fait préparer des siéges, la prit pour
-femme avec joie et fit de grandes réjouissances. Elle était soumise à
-la croyance des Ariens; mais les prédications des prêtres et les
-conseils du roi lui-même la convertirent; elle confessa la Trinité une
-et bienheureuse, reçut l'onction du saint Chrême, et, par la vertu du
-Christ, persévéra dans la foi catholique.
-
-Le roi Chilpéric, qui avait déjà plusieurs femmes, voyant ce mariage,
-demanda Galsuinthe, sœur de Brunehaut, promettant par ses
-ambassadeurs que, s'il pouvait avoir une femme égale à lui et de race
-royale, il répudierait toutes les autres. Le père accepta ses
-promesses, et lui envoya sa fille, comme il avait envoyé l'autre, avec
-de grandes richesses. Galsuinthe était plus âgée que Brunehaut. Quand
-elle arriva vers le roi Chilpéric, il la reçut avec beaucoup
-d'honneurs et l'épousa. Il l'aimait beaucoup et avait reçu d'elle de
-grands trésors; mais la discorde s'éleva entre eux à cause de
-Frédégonde, que le roi avait eue auparavant pour concubine. Galsuinthe
-avait été convertie à la foi catholique et avait reçu le saint Chrême.
-Elle se plaignait de recevoir du roi des outrages continuels, et de
-vivre auprès de lui sans honneur. Elle lui demanda donc de pouvoir
-retourner dans son pays, lui laissant toutes les richesses qu'elle
-avait apportées. Chilpéric dissimula avec adresse, l'apaisa par des
-paroles de douceur, et ordonna enfin à un domestique de l'étrangler;
-puis on la trouva morte dans son lit. Après sa mort Dieu fit un grand
-miracle, car une lampe qui brûlait devant son sépulcre, suspendue à
-une corde, tomba sur le pavé, la corde s'étant cassée sans que
-personne y touchât; en même temps la dureté du pavé disparaissant, la
-lampe s'enfonça tellement dans cette matière amollie, qu'elle y fut à
-moitié enterrée sans être brisée, ce qu'on ne put voir sans y
-reconnaître un grand miracle. Le roi pleura sa mort, puis épousa
-Frédégonde quelques jours après.
-
- GRÉGOIRE DE TOURS, _Histoire des Franks_, liv. IV.
-
-
-COMMENT LE ROI CHILPÉRIC DOTA SA FILLE RIGONTHE.
-
- 584.
-
-Il arriva au roi Chilpéric une grande ambassade des Wisigoths[298]; le
-roi revint à Paris, et ordonna de prendre un grand nombre de colons
-des villas royales et de les mettre dans des chariots. Beaucoup se
-désespérèrent et ne voulurent pas partir; il les fit mettre en prison
-pour pouvoir facilement les faire partir avec sa fille. On rapporte
-que plusieurs se donnèrent la mort et s'étranglèrent, de douleur de se
-voir ainsi enlevés à leurs parents. On séparait le fils du père, la
-fille de la mère; et ils s'en allaient en gémissant et en maudissant.
-On entendait tant de pleurs dans Paris, qu'on les a comparés aux
-pleurs de l'Égypte la nuit où périrent les premiers-nés. Plusieurs
-personnes, de naissance distinguée, obligées de partir, firent leur
-testament, donnèrent tous leurs biens à l'Église, et demandèrent que
-l'on ouvrit leurs testaments quand la fille de Chilpéric entrerait en
-Espagne, comme si elles étaient mortes.
-
- [298] Envoyée par le roi Léovigilde, qui venait prendre Rigonthe,
- promise à Reccarède, fils du roi des Wisigoths.
-
-Cependant il vint à Paris des envoyés du roi Childebert pour avertir
-le roi Chilpéric de ne donner à sa fille aucune des villes qu'il
-tenait du royaume du père de Childebert, ni aucune partie de ses
-trésors, et de ne pas toucher aux esclaves, aux chevaux, aux jougs de
-bœufs, ni à rien de ce qui appartenait à ces propriétés. Un de ces
-envoyés fut, dit-on, tué secrètement, mais je ne sais par qui.
-Cependant on soupçonna le roi. Chilpéric promit de ne pas disposer de
-tout cela, convoqua les principaux Franks et ses leudes et célébra
-les noces de sa fille. Il la remit aux ambassadeurs du roi des
-Wisigoths, et lui donna de grands trésors; mais Frédégonde, sa mère, y
-ajouta tant d'or, d'argent et de vêtements, que le roi, à cette vue,
-crut qu'il ne lui restait plus rien. La reine, le voyant mécontent, se
-tourna vers les Franks et leur dit: «Ne croyez pas que tout ceci fasse
-partie des trésors des rois précédents. Tout ce que vous voyez est à
-moi, car le roi très-glorieux a été très-généreux envers moi, et j'ai
-amassé beaucoup de choses par mes soins, et beaucoup me viennent des
-tributs des terres qui m'ont été données. Vous m'avez fait aussi
-beaucoup de présents. C'est avec tout cela que j'ai composé ce que
-vous voyez devant vous, et il n'y a rien qui vienne des trésors du
-roi.» C'est ainsi qu'elle trompa l'esprit du roi. Il y avait une telle
-quantité de choses en or et en argent et d'autres choses précieuses,
-qu'on en chargea cinquante chariots. Les Franks apportèrent encore de
-nombreux présents, de l'or, de l'argent, des chevaux, des vêtements.
-Chacun donna ce qu'il put. La jeune fille dit adieu, en pleurant
-beaucoup, et embrassa ses parents; mais, lorsqu'elle sortit de la
-porte, l'essieu de l'une des voitures se cassa. Tous dirent alors que
-cet accident était de mauvais augure.
-
-Étant partie de Paris, elle ordonna de dresser les tentes à huit
-milles de la ville. Pendant la nuit, cinquante hommes de sa suite se
-levèrent, volèrent cent chevaux, et des meilleurs, tous les freins
-d'or, deux grandes chaînes, et se sauvèrent auprès du roi Childebert.
-Pendant toute la route, tous ceux qui pouvaient s'échapper se
-sauvaient, emportant avec eux tout ce qu'ils pouvaient enlever. On
-reçut partout ce cortége, en grand appareil, aux frais des diverses
-villes. Le roi avait ordonné que pour cela on ne payât rien sur les
-impôts ordinaires: tout fut donc fourni par un impôt extraordinaire
-levé sur les pauvres gens.
-
-Comme le roi craignait que son frère ou son neveu ne tendissent
-pendant la route quelque embûche à sa fille, il avait ordonné qu'une
-armée l'accompagnerait. Avec elle étaient des hommes du premier rang;
-le reste de la troupe, composé de gens du commun, était au nombre de
-plus de quatre mille. Les autres chefs et camériers qui
-l'accompagnaient la quittèrent à Poitiers. Ses compagnons de voyage
-firent en chemin tant de butin et pillèrent si bien, qu'on ne peut le
-raconter. Ils dépouillaient les chaumières des pauvres, ravageaient
-les vignes, emportaient sarments et raisins, enlevaient les troupeaux
-et tout ce qu'ils trouvaient, et ne laissaient rien dans les lieux par
-où ils passaient, accomplissant ce qui a été dit par le prophète Joël:
-«La sauterelle a mangé les restes de la chenille, le ver les restes de
-la sauterelle, et la nielle les restes du ver.»
-
- GRÉGOIRE DE TOURS, livre VI.
-
-
-LES ROIS FAINÉANTS.
-
-La race des Mérovingiens, dans laquelle les Franks avaient coutume de
-choisir leurs rois, passe pour avoir duré jusqu'au roi Childéric, qui
-fut, par ordre du pontife romain Étienne[299], déposé, rasé et jeté
-dans un monastère. Quoiqu'on puisse la considérer comme finissant
-seulement avec ce prince, néanmoins elle était déjà depuis longtemps
-sans aucune force, et n'offrait plus en elle rien d'illustre, si ce
-n'est le vain titre de roi; car les moyens et la puissance du
-gouvernement étaient entre les mains des préfets du palais, que l'on
-appelait majordomes et à qui appartenait l'administration suprême. Le
-prince, pour toute prérogative, devait se contenter du seul titre de
-roi, de sa chevelure flottante, de sa longue barbe et du trône où il
-s'asseyait pour représenter l'image du monarque, pour donner audience
-aux ambassadeurs des différents pays, et leur notifier, à leur départ,
-comme l'expression de sa volonté personnelle, des réponses qu'on lui
-avait apprises et souvent même imposées. A l'exception de ce vain nom
-de roi et d'une pension alimentaire mal assurée, il ne possédait rien
-en propre qu'une seule terre d'un modique revenu, qui lui fournissait
-une habitation et un petit nombre de serviteurs, à ses ordres, chargés
-de lui procurer ce qui lui était nécessaire. S'il fallait aller
-quelque part, c'était sur un char traîné par un attelage de bœufs
-qu'un bouvier menait à la manière des paysans: c'était ainsi qu'il se
-rendait au palais et à l'assemblée générale de son peuple, tenue
-chaque année pour les affaires publiques; c'était ainsi qu'il revenait
-chez lui. Quant à l'administration du royaume, aux mesures et aux
-dispositions qu'il fallait prendre au dedans et au dehors, le maire du
-palais en avait tout le soin.
-
- EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, trad. de M. Teulet.
-
- Eginhard, secrétaire de Charlemagne et l'un des principaux personnages
- de sa cour, mourut en 844. On lui doit une _Vie de Charlemagne_ et des
- _Annales des rois Franks_. Ces deux ouvrages sont bien composés.
-
- [299] Ce fut le pape Zacharie qui ordonna la déposition de
- Childéric, au mois de mars 752.
-
-
-LES MAIRES DU PALAIS.
-
-Le premier maire dont il soit fait mention est Goggon, qui fut envoyé
-à Athanaghilde de la part de Sighebert, pour lui demander la main de
-Brunehilde.
-
-Deux origines doivent être assignées à la _mairie_: l'une romaine,
-l'autre franke ou germanique. Le _maire_ représentait le _magister
-officiorum_. Celui-ci acquit dans le palais des empereurs la puissance
-que le _maire_ obtint dans la maison du roi frank. Considérée dans son
-origine romaine, la charge de maire du palais fut temporaire sous
-Sighebert et ses devanciers, viagère sous Khlother, héréditaire sous
-Khlovigh II: elle était incompatible avec la qualité de prêtre et
-d'évêque. Elle porte dans les auteurs le nom de: _magister palatii_,
-_præfectus aulæ_, _rector aulæ_, _gubernator palatii_, _major domus_,
-_rector palatii_, _moderator palatii_, _præpositus palatii_, _provisor
-aulæ regiæ_, _provisor palatii_.
-
-Pris dans son origine franke ou germanique, le maire du palais était
-ce _duc_ ou chef de guerre dont l'élection appartenait à la nation
-tout aussi bien que l'élection du roi: _Reges ex nobilitate, duces ex
-virtute sumunt_. J'ai déjà indiqué ce qu'il y avait d'extraordinaire
-dans cette institution, qui créait chez un même peuple deux pouvoirs
-suprêmes indépendants. Il devait arriver, et il arriva, que l'un de
-ces deux pouvoirs prévalut. Les maires s'étant trouvés de plus grands
-hommes que les souverains, les supplantèrent. Après avoir commencé par
-abolir les assemblées générales, ils confisquèrent la royauté à leur
-profit, s'emparant à la fois du pouvoir et de la liberté. Les maires
-n'étaient point des rebelles; ils avaient le droit de conquérir, parce
-que leur autorité émanait du peuple ou de ce qui était censé le
-représenter, et non du monarque: leur élection nationale, comme chefs
-de l'armée, leur donnait une puissance légitime. Il faut donc réformer
-ces vieilles idées de sujets oppresseurs de leurs maîtres et
-détenteurs de leur couronne. Un roi, un général d'armée, également
-souverains par une élection séparée (_reges et duces sumunt_)
-s'attaquent; l'un triomphe de l'autre, voilà tout. Une des dignités
-périt, et la mairie se confondit avec la royauté par une seule et même
-élection. On n'aurait pas perdu tant de lecture et de recherches à
-blâmer ou à justifier l'usurpation des maires du palais, on se serait
-épargné de profondes considérations sur les dangers d'une charge trop
-prépondérante, si l'on eût fait attention à la double origine de cette
-charge, si l'on n'eût pas voulu voir un _grand maître de la maison du
-roi_ là où il fallait aussi reconnaître un chef militaire librement
-choisi par ses compagnons: «_Omnes Austrasii, cum eligerent Chrodinum
-majorem domus._»
-
- CHATEAUBRIAND, _Analyse raisonnée de l'histoire de France_.
-
-
-INVASION DES ARABES.--BATAILLE DE POITIERS.
-
- 732.
-
-Le plan d'Abd-el-Rahman était de fondre directement du haut des
-Pyrénées sur la Vasconie et sur l'Aquitaine. Les Arabes avaient échoué
-jusque-là dans toutes leurs tentatives pour pénétrer dans ces
-provinces par la vallée de l'Aude et par la Septimanie; il voulut les
-y mener par une voie nouvelle, et ouvrir ainsi à l'islamisme une porte
-de plus sur la Gaule. Du reste, il n'avait point immédiatement en vue
-une guerre sérieuse, une guerre de conquête dans le sens que les
-Arabes attachaient à ces termes; il ne voulait que marcher devant lui,
-piller et dévaster le plus rapidement possible le plus de pays qu'il
-pourrait, venger la mort de ses prédécesseurs El-Samah et Anbessa, et
-rétablir ou accroître en deçà des Pyrénées la terreur des armes
-musulmanes.
-
-Ayant concentré son armée sur le haut Èbre, Abd-el-Rahman prit sa
-route vers les Pyrénées par Pampelune; il traversa les pays des
-Vascons Ibériens, s'engagea dans la vallée d'Hengui, franchit le
-sommet depuis si célèbre dans les romans héroïques du moyen âge sous
-le nom de Port de Roncevaux, et déboucha dans les plaines de la
-Vasconie gauloise par la vallée de la Bidouze. L'histoire ne parle
-d'aucune résistance opposée à Abd-el-Rahman dans les redoutables
-défilés qu'il eut à franchir. Il avait déjà atteint les plaines quand
-il rencontra Eudon[300] qui, à la tête de son principal corps d'armée,
-s'apprêtait à lui barrer le passage et à le rejeter dans les
-montagnes. Un écrivain arabe, très-croyable sur ce point, affirme
-qu'Eudon, qu'il désigne très-imparfaitement par le titre de comte de
-cette frontière, livra aux Arabes plusieurs combats dans lesquels il
-fut quelquefois vainqueur, mais plus souvent vaincu et obligé de
-reculer devant son adversaire, de ville en ville, de rivière en
-rivière, de hauteur en hauteur, et fut poussé jusqu'à la Garonne dans
-la direction de Bordeaux.
-
- [300] Eudon ou Eudes, duc d'Aquitaine.
-
-Il était évident que le projet d'Abd-el-Rahman était de se porter sur
-cette ville, dont l'antique renommée et la richesse ne lui étaient
-probablement pas inconnues. Le duc passa donc la Garonne, et vint
-prendre position sur la rive droite de ce fleuve, en avant de la
-ville, du côté qu'il croyait le plus nécessaire ou le plus facile de
-couvrir; mais Abd-el-Rahman, sans lui laisser le temps de s'affermir
-dans sa position, passa la Garonne de vive force, et livra aux
-Aquitains une grande bataille, dont on ne sait autre chose sinon que
-ceux-ci furent battus avec une perte immense. Dieu seul sait le nombre
-de ceux qui y périrent, dit Isidore de Béja. Abd-el-Rahman,
-victorieux, se jeta sur Bordeaux, l'emporta d'assaut et le livra à son
-armée. Suivant les chroniques franques, les églises furent brûlées et
-une grande partie des habitants passée au fil de l'épée. La chronique
-de Moissac, Isidore de Béja et les historiens arabes ne disent rien de
-pareil; mais parmi ces derniers il en est qui donnent à entendre que
-l'assaut fut des plus sanglants. Je ne sais quel grand personnage,
-incomplétement désigné par le titre de comte, y fut tué; c'était
-probablement le comte de la ville, que les Arabes prirent pour Eudon,
-et auquel, par suite de cette méprise, ils firent l'honneur de couper
-la tête. Le pillage fut immense; les historiens des vainqueurs en
-parlent avec une exagération vraiment orientale; à les en croire, le
-moindre soldat aurait eu, pour sa part, force topazes, hyacinthes,
-émeraudes, sans parler de l'or, un peu vulgaire en pareil cas. Le fait
-est que les Arabes sortirent de Bordeaux déjà embarrassés de butin, et
-qu'à dater de ce moment leur marche fut un peu moins rapide et moins
-libre qu'auparavant.
-
-Laissant la Garonne derrière eux et prenant leur direction vers le
-nord, ils arrivèrent à la Dordogne, la traversèrent, et se jetèrent à
-l'aventure dans les pays ouverts devant eux, sans autre but que de
-grossir leur butin et sans plan bien arrêté, même dans ce but. Il est
-seulement très-vraisemblable qu'ils se divisèrent en plusieurs bandes,
-pour ne point s'affamer les uns les autres et pour mieux exploiter le
-pays. S'il est vrai, comme le rapportent des légendes et des
-traditions contemporaines, et comme il est facile de le croire, que
-l'une de ces bandes traversa le Limousin, et qu'une autre pénétra
-jusqu'aux âpres montagnes d'où descendent le Tarn et la Loire, on
-concevra aisément qu'il n'en manqua pas pour visiter les parties de
-l'Aquitaine les plus accessibles et les plus riches; il est même
-probable que quelques-uns de ces détachements de l'armée
-d'Abd-el-Rahman, plus aventureux que les autres ou plus avides du
-butin, traversèrent la Loire et se répandirent jusqu'en Burgondie. Ce
-que les légendes et les chroniques disent de la destruction d'Autun et
-du siége de Sens par les Sarrazins n'a point l'air d'une fiction pure;
-or, des nombreuses invasions des Arabes en Gaule, il n'en est aucune à
-laquelle on puisse rapporter ces deux événements avec autant de
-vraisemblance qu'à l'invasion d'Abd-el-Rahman. On n'a point de
-particularités sur le désastre d'Autun; mais ce que dit la Chronique
-de Moissac de la destruction de cette ville ne doit pas probablement
-être pris à la lettre. Quant à Sens, il ne fut pas attaqué par une
-aussi forte troupe qu'Autun, ou se défendit mieux. La ville fut, à ce
-qu'il paraît, quelques jours entourée et serrée de près; mais Ebbon,
-qui en était l'évêque et peut-être le seigneur temporel, soutint
-bravement plusieurs assauts à la tête des assiégés, et finit par
-surprendre et battre dans une sortie les Arabes, qui, contraints de se
-retirer, se rabattirent sur le pillage des pays environnants.
-
-On peut évaluer à trois mois l'intervalle de temps durant lequel les
-bandes d'Abd-el-Rahman parcoururent en tous sens les plaines, les
-montagnes et les plages de l'Aquitaine, sans rencontrer la moindre
-résistance en rase campagne. L'armée d'Eudon avait été tellement
-battue sur la Garonne, que les débris même en avaient disparu et
-s'étaient fondus en un instant dans la masse des populations
-consternées. Les champs, les villages, les bourgs restaient déserts à
-l'approche d'une de ces bandes, et celle-ci se vengeait des fuyards en
-détruisant et brûlant tout ce qu'ils avaient laissé derrière eux,
-récoltes, arbres fruitiers, habitations, églises. Les Musulmans en
-voulaient particulièrement aux monastères; ils les pillaient avec
-transport, et les laissaient rarement debout après les avoir pillés.
-Les villes encloses de murs et les forteresses étaient les seuls
-endroits où les populations chrétiennes leur résistaient plus ou
-moins; et comme le but des envahisseurs se bornait à prendre et à
-détruire ce qui pouvait être vite pris ou vite détruit, il suffisait
-quelquefois d'une résistance médiocre pour les écarter d'une place
-dont ils avaient ardemment convoité le butin.
-
-C'est seulement vers les derniers temps du séjour d'Abd-el-Rahman en
-Aquitaine que l'on peut entrevoir, dans les opérations de ce chef,
-quelque chose qui ait l'air de tenir à un dessein suivi et semble
-supposer la réunion et le concert de ses forces jusque-là éparses de
-divers côtés. Soit en Espagne, soit plus probablement dans le cours de
-son invasion en Gaule, il avait reçu des informations sur la ville de
-Tours et sur l'existence dans cette ville d'une célèbre abbaye dont le
-trésor surpassait celui de toute autre abbaye et de toute autre église
-de la Gaule. Sur ces informations, Abd-el-Rahman avait résolu de
-marcher sur Tours, de le prendre et d'enlever, avec le trésor de
-l'abbaye, les dépouilles de la ville qu'il savait bien n'être pas à
-dédaigner. Dans cette vue il réunit ses forces, et prit à leur tête le
-chemin de Tours. Arrivé à Poitiers, il en trouva les portes fermées et
-la population en armes sur les remparts, décidée à se bien défendre.
-Ayant investi la ville, il en prit un faubourg, celui où se trouvait
-l'église fameuse de Saint-Hilaire, pilla l'église et les maisons,
-après quoi il y mit le feu, et de tout le faubourg il ne resta que les
-cendres. Mais là se borna le succès: les braves Poitevins, enfermés
-dans leur cité, continuèrent à faire bonne contenance; et lui, ne
-voulant pas perdre là un temps qu'il espérait mieux employer à Tours,
-poursuivit sa marche vers cette dernière ville. Il y a des historiens
-arabes qui affirment qu'il la prit; mais c'est une erreur manifeste;
-il est même incertain s'il en commença le siége. Tout ce qui paraît
-constaté, c'est qu'il menaça la place de fort près, et qu'il était
-encore aux environs lorsque des obstacles imprévus vinrent à la
-traverse de ses plans.
-
-Il me faut ici revenir au duc des Aquitains, au brave et malheureux
-Eudon; on conçoit tout ce qu'il y avait de triste et d'amer dans la
-position de ce chef après la bataille de Bordeaux. Sans armée, comme
-déchu, voyant ses États à la merci d'un ennemi dévorant, il n'y avait
-au monde qu'un seul personnage capable de le relever promptement de sa
-détresse, et ce personnage c'était Charles[301], c'est-à-dire un
-ennemi qu'il craignait, auquel il ne pardonnait pas de lui avoir
-perfidement déclaré la guerre l'année précédente, à l'instant où il se
-croyait sur le point de nouer de graves démêlés avec ces mêmes
-Musulmans de l'Espagne, maintenant ses vainqueurs. Toutefois l'urgente
-nécessité du moment l'emporta sur l'orgueil, sur les ressentiments du
-passé et sur les craintes de l'avenir; Eudon se rendit en toute
-diligence à Paris, se présenta à Charles, lui raconta son désastre,
-et le conjura de s'armer contre les Arabes avant qu'ils eussent achevé
-de dépouiller et de ravager l'Aquitaine, et que la tentation les prit
-d'en faire autant en Neustrie. Charles consentit à tout, mais à des
-conditions qui allégeaient beaucoup pour Eudon le fardeau de la
-reconnaissance. Des mesures furent prises pour réunir dans le plus
-court délai possible toutes les forces des Franks.
-
- [301] Maire du palais du roi des Franks.
-
-Un historien arabe rapporte un entretien assez curieux qu'il suppose
-avoir eu lieu en cette occasion entre Charles et l'un des personnages
-venus auprès de lui pour solliciter son appui contre Abd-el-Rahman.
-«Oh! quel opprobre va rejaillir de nous sur nos neveux! dit ce
-personnage: les Arabes nous menaçaient; nous sommes allés les attendre
-à l'Orient, et ils sont arrivés par l'Occident. Ce sont ces mêmes
-Arabes qui, en si petit nombre et avec si peu de moyens, ont soumis
-l'Espagne, pays si peuplé et de si grands moyens. Comment se fait-il
-donc que rien ne leur résiste à eux, qui n'usent pas même de cottes de
-maille à la guerre!--Mon conseil, fait-on répondre Charles, est que
-vous ne les attaquiez pas au début de leur expédition; ils sont comme
-le torrent qui emporte tout ce qui s'oppose à lui. Dans la première
-ardeur de leur attaque, l'audace leur tient lieu de nombre, et le
-cœur de cotte de maille; mais donnez-leur le temps de se refroidir,
-de s'encombrer de butin et de prisonniers, de se disputer à l'envi le
-commandement, et à leur premier revers ils sont à nous.»
-
-Ces discours ne sont certainement qu'une invention de l'historien qui
-les rapporte, mais curieux pourtant et même historiques, en ce sens
-qu'ils vont bien à l'événement et peignent fidèlement l'état dans
-lequel les Franks allaient rencontrer les Arabes. Charles eut, pour
-rassembler ses troupes, à peu près le même intervalle de temps
-qu'Abd-el-Rahman pour ravager en tout sens les diverses contrées de
-l'Aquitaine, et l'instant où l'on voit ce dernier concentrer ses
-forces pour marcher sur Tours dut correspondre assez exactement à
-celui où Charles se trouve prêt de son côté à entrer en campagne;
-c'était vers le milieu de septembre. Aucun historien ne dit où Charles
-passa la Loire; mais tout autorise à présumer que ce fut à Orléans.
-
-Abd-el-Rahman était encore sous les murs ou aux environs de Tours
-lorsqu'il apprit que les Franks s'avançaient à grandes journées. Ne
-jugeant pas à propos de les attendre dans cette position, il leva
-aussitôt son camp et recula jusqu'au voisinage de Poitiers, suivi de
-près par l'ennemi qui le cherchait; mais l'immense train de butin, de
-bagages, de prisonniers que son armée menait avec elle, embarrassant
-de plus en plus sa marche, finissait par lui rendre la retraite plus
-chanceuse que le combat. Au dire de quelques historiens arabes, il
-aurait été sur le point de commander à ses soldats d'abandonner tout
-ce périlleux butin et de ne garder que leurs armes et leurs chevaux de
-bataille. Un pareil ordre était dans le caractère d'Abd-el-Rahman;
-cependant il n'osa pas le donner, et résolut d'attendre l'ennemi dans
-les champs de Poitiers, entre la Vienne et le Clain, se flattant que
-le courage des Arabes suffirait à tout. Les Franks ne tardèrent pas à
-paraître. Les chroniques chrétiennes, mérovingiennes et autres, ne
-renferment pas le moindre détail concernant cette mémorable bataille
-de Poitiers. Celle d'Isidore de Béja est la seule où l'on en trouve
-une espèce de description, mais une description qui n'est célèbre que
-par son étonnante barbarie et son obscurité. Néanmoins, faute de
-mieux, elle a son prix et présente même des traits intéressants, dont
-quelques-uns sembleraient avoir été recueillis de la bouche d'un Arabe
-témoin oculaire. Ce sont ces divers traits que je vais tâcher de
-saisir, en les combinant avec le peu que les historiens arabes des
-temps postérieurs présentent là-dessus de positif.
-
-Les deux armées s'abordèrent avec un certain mélange de curiosité et
-d'effroi bien naturel entre deux peuples si divers, également braves
-et renommés à la guerre. Il n'est pas douteux qu'il n'y eût dans
-l'armée de Charles beaucoup de Gallo-Romains; aussi Isidore de Béja en
-a-t-il fait l'armée des Européens, et les Arabes disent qu'elle était
-composée d'hommes de diverses langues. Mais les Franks, surtout ceux
-d'Austrasie, en faisaient la portion d'élite, la mieux armée, la plus
-belliqueuse et la plus imposante. C'était la première fois qu'eux et
-les Arabes se trouvaient en présence sur un champ de bataille, et tout
-permet de croire que ces derniers n'avaient point vu jusque-là d'armée
-en si belle ordonnance, si compacte dans ses rangs, tant de guerriers
-de si haute stature, décorés de si riches baudriers, couverts de si
-fortes cottes de maille, de boucliers si brillants, et ressemblant si
-bien par l'alignement de leurs files à des murailles de fer. Il n'est
-donc pas étonnant qu'il se rencontre dans le récit d'Isidore des
-traits où perce, à travers l'impropriété barbare de la diction,
-l'intention de peindre l'espèce de surprise que durent éprouver les
-Arabes à la première vue de l'armée franke. Quant à la force numérique
-de cette armée, elle est inconnue; mais on doit présumer qu'elle était
-pour le moins aussi nombreuse que celle des Arabes; les historiens de
-ces derniers la qualifient d'innombrable.
-
-Abd-el-Rahman et Charles restèrent une semaine entière, campés ou en
-bataille, en face l'un de l'autre, différant d'heure en heure, de jour
-en jour, à en venir à une action décisive, et s'en tenant à des
-menaces, à des feintes, à des escarmouches; mais au lever du septième
-ou du huitième jour, Abd-el-Rahman, à la tête de sa cavalerie, donna
-le signal d'une attaque qui devint promptement générale. Les chances
-du combat se balancèrent avec une sorte d'égalité entre les deux
-partis jusque vers les approches du soir. Alors un corps de Franks
-pénétra dans le camp ennemi, soit pour le piller, soit pour prendre à
-dos les Arabes qui combattaient en avant et le couvraient de leurs
-files. S'apercevant de cette manœuvre, la cavalerie musulmane
-abandonna aussitôt son poste de bataille pour courir à la défense du
-camp, ou, pour mieux dire, du butin qui y était entassé. Ce mouvement
-rétrograde bouleversant tout l'ordre de bataille des Arabes,
-Abd-el-Rahman accourut à toute bride pour l'arrêter; mais les Franks,
-saisissant l'instant favorable, se jetèrent sur le point où était le
-désordre, et il y eut là une mêlée sanglante où périrent beaucoup
-d'Arabes et Abd-el-Rahman lui-même.
-
-Tel fut, d'après un écrivain musulman, la circonstance de la bataille
-de Poitiers la plus funeste pour les Arabes. Maintenant, pour combiner
-cet incident, très-vraisemblable en lui-même et que rien ne contredit,
-avec la partie la plus claire et la plus positive du récit d'Isidore,
-il faut supposer qu'après avoir perdu leur général et des milliers des
-leurs, les Arabes réussirent néanmoins à regagner leur camp aux
-approches de la nuit, tandis que les Franks retournèrent de leur côté
-dans le leur, avec un commencement de victoire plutôt que décidément
-victorieux; aussi se disposaient-ils à poursuivre le combat le
-lendemain. Ils sortirent dès l'aube de leur camp et se rangèrent en
-bataille dans le même ordre que la veille, s'attendant à voir les
-Arabes en faire autant en face d'eux; mais, à leur grande surprise,
-il n'y avait dans le camp de ceux-ci ni mouvement, ni bruit, encore
-moins l'agitation et le tumulte qui précèdent une bataille. Personne
-ne paraissait hors des tentes; personne n'allait ni ne venait, et plus
-les Franks écoutaient ou regardaient, et plus leur surprise et leur
-incertitude allaient croissant.
-
-Des espions sont envoyés pour reconnaître les choses de plus près; ils
-pénètrent dans le camp, ils visitent les tentes: elles étaient
-désertes. Les Arabes avaient décampé dans le plus grand silence
-pendant la nuit, abandonnant tout le gros de leur immense butin, et
-s'avouant vaincus par cette retraite précipitée, bien plus qu'ils ne
-l'avaient été dans le combat.
-
-Les Franks, toujours étonnés de cette fuite, refusèrent d'y croire, et
-la prirent d'abord pour une ruse de guerre; il leur fallut attendre,
-rôder, fouiller de toutes parts à l'entour, pour s'assurer que les
-Arabes étaient vraiment partis et leur avaient abandonné le champ de
-bataille et leur butin. Ils ne songèrent point à les poursuivre et se
-partagèrent gaiement les dépouilles des malheureux Aquitains, qui ne
-firent ainsi que changer d'ennemis.
-
- FAURIEL, _Histoire de la Gaule méridionale_, t. II, p. 118.
-
-
-VIE INTÉRIEURE ET HABITUDES DOMESTIQUES DE CHARLEMAGNE.
-
-Après la mort de son père, quand Charlemagne eut partagé le royaume
-avec son frère Carloman, il supporta si patiemment l'inimitié et la
-jalousie de ce frère, que ce fut pour tous un sujet d'étonnement qu'il
-ne se laissât pas même aller à un mouvement de colère. Dans la
-suite[302], ayant épousé, à la prière de sa mère, la fille de
-Didier[303], roi des Lombards, il la répudia, on ne sait trop pour
-quels motifs[304], au bout d'un an, et prit pour femme Hildegarde,
-issue d'une des plus illustres familles de la nation des Suèves. Elle
-lui donna trois fils, Charles, Pépin et Louis, et autant de filles,
-Rotrude, Berthe et Gisèle. Il eut encore trois autres filles,
-Théodérade, Hiltrude et Ruodhaid; les deux premières, de Fastrade, sa
-troisième femme, qui était de la nation des Francs-Orientaux,
-c'est-à-dire des Germains; l'autre d'une concubine dont le nom
-m'échappe pour le moment. Lorsqu'il eut perdu Fastrade, il épousa une
-Allemande nommée Liutgarde, dont il n'eut pas d'enfants. Après la mort
-de celle-ci il eut quatre concubines[305]: Maltegarde, qui lui donna
-une fille nommée Rothilde; Gersuinde, d'origine saxonne, dont il eut
-Adaltrude; Régina, qui fut la mère de Drogon et de Hugues; et enfin
-Adallinde, dont il eut Thierri. Sa mère Bertrade vieillit auprès de
-lui, comblée d'honneurs. Il lui témoignait la plus grande vénération,
-et jamais il ne s'éleva entre eux le moindre nuage, si ce n'est à
-l'occasion de son divorce avec la fille du roi Didier, qu'il avait
-épousée par ses conseils. Elle mourut après la reine Hildegarde, ayant
-déjà vu trois petits-fils et autant de petites-filles dans la maison
-de son fils. Charles la fit ensevelir en grande pompe dans la
-basilique de Saint-Denis, où reposait déjà le corps de son père. Il
-avait une sœur unique, nommée Gisèle, qui s'était consacrée dès ses
-plus jeunes années à la vie monastique, et à laquelle il témoigna
-toujours, comme à sa mère, la plus tendre affection. Elle mourut peu
-d'années avant lui, dans le monastère où elle avait passé toute sa
-vie.
-
- [302] En 770.
-
- [303] Elle s'appelait Désirée.
-
- [304] Il la répudia parce qu'elle était toujours malade et
- inhabile à lui donner des enfants.
-
- [305] Charles n'eut pas toutes ces concubines en même temps, mais
- successivement et à différentes époques. Bien qu'Éginhard et les
- anciens historiens les appellent constamment des concubines, le
- P. Le Cointe prétend qu'on doit les considérer comme épouses
- légitimes. (_Note de M. Teulet._)
-
-D'après le plan d'éducation qu'il adopta pour ses enfants, les fils et
-les filles furent instruits dans les études libérales, que lui-même
-cultivait. Puis aussitôt que l'âge des fils le permettait, il les
-faisait exercer, selon la coutume des Francs, à l'équitation, au
-maniement des armes et à la chasse. Quant aux filles, il voulut
-non-seulement les préserver de l'oisiveté, en leur faisant apprendre à
-travailler la laine, à manier la quenouille et le fuseau, mais encore
-les former à tous les sentiments honnêtes. De tous ses enfants, il ne
-perdit, avant de mourir, que deux fils et une fille: Charles, qui
-était l'aîné, Pépin, auquel il avait donné le royaume d'Italie, et
-Rotrude, la première de ses filles, qu'il avait fiancée à Constantin,
-empereur des Grecs. Pépin en mourant laissa un fils nommé Bernhard, et
-cinq filles, Adalhaïde, Atule, Gontrade, Berthrade et Théoderade. La
-conduite du roi à leur égard fut une preuve éclatante de sa bonté, car
-il voulut que le fils de Pépin succédât à son père, et que les filles
-fussent élevées avec ses propres filles. Il ne supporta pas la perte
-de ses fils et de sa fille avec toute la résignation qu'on aurait pu
-attendre de sa fermeté d'âme; la tendresse paternelle, qui le
-distinguait également, lui arracha des larmes abondantes, et même
-lorsqu'on lui annonça la mort du pape Adrien, l'un des amis auxquels
-il était le plus attaché, il ne pleura pas moins que s'il eût perdu un
-fils ou un frère chéri. C'est qu'il était véritablement né pour les
-liaisons d'amitié: facile à les contracter, il les entretenait avec
-la plus grande constance, et cultivait, avec une espèce de religion,
-l'affection de ceux qu'il s'était unis par des liens de cette nature.
-Il veillait avec tant de sollicitude à l'éducation de ses fils et de
-ses filles, que, tant qu'il était dans l'intérieur de son royaume,
-jamais il ne prenait ses repas, jamais il ne voyageait sans eux: ses
-fils l'accompagnaient à cheval; quant à ses filles, elles venaient
-ensuite, et des satellites tirés de ses gardes étaient chargés de
-protéger les derniers rangs de leur cortége. Elles étaient fort
-belles, et tendrement chéries de leur père. On est donc fort étonné
-qu'il n'ait jamais voulu en marier aucune, soit à quelqu'un des
-siens[306], soit à des étrangers. Jusqu'à sa mort, il les garda toutes
-auprès de lui dans son palais, disant qu'il ne pouvait se passer de
-leur société. Aussi, quoiqu'il fût heureux sous les autres rapports,
-éprouva-t-il, à l'occasion de ses filles, la malignité de la
-fortune[307]. Mais il dissimula ses chagrins, comme s'il ne se fût
-jamais élevé contre elles aucun soupçon injurieux, et que le bruit ne
-s'en fût pas répandu.
-
- [306] Cependant, en 787, il consentit au mariage de Berthe avec
- Angilbert, l'un des officiers de son palais. (_Note de M.
- Teulet._)
-
- [307] Une grande licence régnait à la cour de Charlemagne, et les
- historiens contemporains ont été forcés de reconnaître que, sous
- ce rapport, il donnait lui-même un fort mauvais exemple. (_Note
- de M. Teulet._)
-L'une de ses concubines lui avait donné un fils, nommé Pépin, dont
-j'ai omis de faire mention en parlant de ses autres enfants: il
-était beau de visage, mais bossu. Du temps de la guerre contre les
-Huns, pendant que le roi passait l'hiver en Bavière, ce jeune homme
-simula une maladie, et avec quelques-uns des principaux d'entre les
-Francs, qui l'avaient ébloui du vain espoir de le mettre sur le
-trône, il conspira contre son père. La conspiration fut
-découverte, les coupables punis; et Pépin, après avoir été rasé,
-demanda et obtint la permission d'embrasser la vie monastique dans
-le monastère de Prum. Déjà antérieurement, une grande conjuration
-s'était formée contre Charles dans la Germanie. Parmi ceux qui
-l'avaient excitée, les uns eurent les yeux crevés, les autres s'en
-tirèrent sains et saufs; mais tous furent punis de l'exil. Au
-reste, pas un ne perdit la vie, à l'exception de trois des
-conjurés, qui, ne voulant pas se laisser prendre, se défendirent
-les armes à la main, tuèrent plusieurs soldats, et ne furent mis à
-mort que parce qu'il ne fut pas possible de les réduire autrement.
-On regarde la cruauté de la reine Fastrade comme la cause et
-l'origine de ces conjurations; et si dans l'une comme dans l'autre
-on s'attaqua directement au roi, c'est qu'en se prêtant aux
-cruautés de sa femme, il semblait s'être prodigieusement écarté de
-sa bonté et de sa douceur habituelle. Au reste, pendant toute sa
-vie il sut si bien se concilier, au dedans comme au dehors, l'amour
-et la bienveillance de tous, qu'on n'a jamais pu lui reprocher de
-s'être montré, même dans la moindre circonstance, injustement
-rigoureux.
-
-Il aimait les étrangers, et mettait tant de soin à les bien recevoir
-que souvent leur nombre s'accrut au point de paraître une charge,
-non-seulement pour le palais, mais même pour le royaume. Quant à lui,
-il avait l'âme trop grande pour se trouver incommodé d'un tel fardeau,
-et il se croyait assez dédommagé de tant d'inconvénients par les
-louanges qu'on donnait à sa libéralité et l'avantage d'une bonne
-renommée.
-
-Il était gros et robuste de corps; sa taille était élevée, quoiqu'elle
-n'excédât pas une juste proportion, car il est certain qu'elle n'avait
-pas plus de sept fois la longueur de ses pieds. Il avait le sommet de
-la tête arrondi, les yeux grands et vifs, le nez un peu long, de
-beaux cheveux blancs, et la physionomie riante et agréable: aussi
-régnait-il dans toute sa personne, soit qu'il fût debout, soit qu'il
-fût assis, un air de grandeur et de dignité; et quoiqu'il eût le cou
-gros et court et le ventre proéminent, il était d'ailleurs si bien
-proportionné que ces défauts ne s'apercevaient pas. Sa démarche était
-ferme, et tout son extérieur présentait quelque chose de mâle; mais sa
-voix claire ne convenait pas parfaitement à sa taille. Sa santé fut
-constamment bonne, excepté pendant les quatre années qui précédèrent
-sa mort. Il eut alors de fréquents accès de fièvre; il finit même par
-boiter d'un pied. Dans ce temps de souffrance, il se traitait plutôt à
-sa fantaisie que d'après les conseils des médecins, qui lui étaient
-devenus presque odieux, parce qu'ils lui défendaient les rôtis,
-auxquels il était habitué, pour l'astreindre à ne manger que des
-viandes bouillies. Il se livrait assidûment à l'équitation et au
-plaisir de la chasse. C'était chez lui un goût national, car à peine
-trouverait-on dans toute la terre un peuple qui pût rivaliser avec les
-Francs dans ces deux exercices. Les bains d'eaux naturellement chaudes
-lui plaisaient beaucoup. Passionné pour la natation, il y devint si
-habile, que personne ne pouvait lui être comparé. C'est pour cela
-qu'il fit bâtir un palais à Aix-la-Chapelle, et qu'il y demeura
-constamment pendant les dernières années de sa vie, jusqu'à sa mort.
-Il invitait à prendre le bain avec lui, non-seulement ses fils, mais
-encore ses amis, les grands de sa cour et quelquefois même les soldats
-de sa garde; de sorte que souvent cent personnes et plus se baignaient
-à la fois.
-
-Son costume était celui de sa nation, c'est-à-dire, le costume des
-Francs. Il portait sur la peau une chemise de lin et des
-hauts-de-chausses de la même étoffe; par-dessus, une tunique bordée
-d'une frange de soie; aux jambes, des bas serrés avec des bandelettes;
-aux pieds, des brodequins. L'hiver, un justaucorps en peau de loutre
-ou, de martre lui couvrait les épaules et la poitrine. Par-dessus tout
-cela il revêtait une saie bleue, et il était toujours ceint de son
-épée, dont la poignée et le baudrier étaient d'or ou d'argent.
-Quelquefois il en portait une enrichie de pierreries, mais ce n'était
-que dans les fêtes les plus solennelles, ou lorsqu'il avait à recevoir
-les députés de quelque nation étrangère. Il n'aimait point les
-costumes des autres peuples, quelque beaux qu'ils fussent, et jamais
-il ne voulut en porter, si ce n'est toutefois à Rome, lorsqu'à la
-demande du pape Adrien d'abord, puis à la prière du pape Léon, son
-successeur, il se laissa revêtir de la longue tunique, de la chlamyde
-et de la chaussure des Romains. Dans les grandes fêtes, ses habits
-étaient brodés d'or, et ses brodequins ornés de pierres précieuses;
-une agrafe d'or retenait sa saie, et il marchait ceint d'un diadème
-étincelant d'or et de pierreries; mais les autres jours son costume
-était simple, et différait peu de celui des gens du peuple.
-
-Sa sobriété lui faisait éviter tous les excès de table, surtout ceux
-de la boisson; car il détestait l'ivrognerie dans quelque homme que ce
-fût, et à plus forte raison dans lui-même et dans les siens. Mais il
-ne lui était pas tellement facile de s'abstenir de manger, qu'il ne se
-plaignît souvent de l'incommodité que lui causaient les jeûnes. Il
-était fort rare qu'il donnât de grands festins, excepté aux
-principales fêtes, et alors il y invitait de nombreux convives. Son
-repas ordinaire se composait de quatre mets, sans compter le rôti, qui
-lui était ordinairement apporté dans la broche par les chasseurs, et
-dont il mangeait, avec plus de plaisir que de toute autre chose.
-Pendant qu'il était à table, il aimait à entendre un récit ou une
-lecture, et c'étaient les histoires et les hauts faits des temps
-passés qu'on lui lisait d'ordinaire. Il prenait aussi grand plaisir
-aux ouvrages de saint Augustin, et principalement à celui qui a pour
-titre: _De la Cité de Dieu_. Il était si modéré dans l'usage du vin et
-de toute espèce de boisson, qu'il buvait rarement plus de trois fois
-dans tout un repas. En été, après le repas du milieu du jour, il
-prenait quelques fruits, buvait un seul coup, et, quittant ses
-vêtements et ses brodequins, comme il le faisait pour la nuit, il se
-reposait pendant deux ou trois heures. Quant au sommeil de la nuit, il
-l'interrompait quatre ou cinq fois, non-seulement en se réveillant,
-mais en quittant son lit. Pendant qu'il se chaussait et s'habillait,
-il admettait ses amis; et si le comte du palais l'avertissait qu'un
-procès ne pouvait être terminé que par sa décision[308], il faisait
-introduire sur-le-champ les parties intéressées, prenait connaissance
-de la cause, et rendait son jugement comme s'il eût siégé sur son
-tribunal. Ce n'était pas seulement ces sortes d'affaires qu'il
-expédiait à ce moment, mais encore tout ce qu'il y avait à traiter ce
-jour-là, et les ordres qu'il fallait donner à chacun de ses ministres.
-
- [308] C'était les contestations de haute importance, _potentiores
- causæ_, celles qui s'agitaient entre les évêques, les abbés, les
- comtes et les autres grands de l'empire. (_Note de M. Teulet._)
-
-Doué d'une éloquence abondante et inépuisable, il exprimait avec
-clarté tout ce qu'il voulait dire. Peu content de savoir sa langue
-maternelle, il s'appliqua aussi à l'étude des autres idiomes, et
-particulièrement du latin, qu'il apprit assez bien pour le parler
-comme sa propre langue: quant au grec, il le comprenait mieux qu'il
-ne le prononçait. En somme, il parlait avec tant de facilité, qu'il
-paraissait même un peu causeur. Passionné pour les arts libéraux, il
-eut toujours en grande vénération et combla de toutes sortes
-d'honneurs ceux qui les enseignaient. Le diacre Pierre de Pise, qui
-était alors dans sa vieillesse, lui donna des leçons de grammaire. Il
-eut pour maître dans les autres sciences un autre diacre, Albin,
-surnommé Alcuin, né en Bretagne et d'origine saxonne, l'homme le plus
-savant de son époque. Le roi consacra beaucoup de temps et de travail
-à étudier avec lui la rhétorique, la dialectique, et surtout
-l'astronomie. Il apprit le calcul, et mit tous ses soins à étudier le
-cours des astres avec autant d'attention que de sagacité. Il essaya
-aussi d'écrire[309], et il avait toujours sous le chevet de son lit
-des feuilles et des tablettes pour accoutumer sa main à tracer des
-caractères lorsqu'il en avait le temps. Mais il réussit peu dans ce
-travail, qui n'était plus de son âge et qu'il avait commencé trop
-tard.
-
- [309] Ce passage d'Éginhard a donné lieu à de nombreux
- commentaires. Il semble résulter, des termes mêmes du texte, que
- Charlemagne savait écrire; mais il est probable qu'il ne put
- parvenir à acquérir cette fermeté, cette élégance d'écriture en
- usage de son temps, dont nous possédons encore aujourd'hui de
- nombreux modèles. (_Note de M. Teulet._)
-
-Il pratiqua dans toute sa pureté et avec la plus grande ferveur la
-religion chrétienne, dont les principes lui avaient été inculqués dès
-l'enfance. C'est pourquoi il fit construire à Aix-la-Chapelle une
-magnifique basilique qu'il orna d'or et d'argent, de candélabres, de
-grilles et de portes d'airain massif, et pour laquelle il fit venir de
-Rome et de Ravenne les marbres et les colonnes qu'on ne pouvait se
-procurer ailleurs. Il fréquentait assidûment cette église le soir, le
-matin, et même pendant la nuit, pour assister aux offices et au saint
-sacrifice, tant que sa santé le lui permettait. Il veillait avec
-sollicitude à ce que rien ne se fît qu'avec la plus grande décence,
-recommandant sans cesse aux gardiens de ne pas souffrir qu'on y portât
-ou qu'on y laissât rien de malpropre ou d'indigne de la sainteté du
-lieu. Il la gratifia d'un grand nombre de vases d'or et d'argent, et
-d'une telle quantité de vêtements sacerdotaux, que, pour la
-célébration du service divin, les portiers eux-mêmes, qui sont les
-derniers dans l'ordre ecclésiastique, n'avaient pas besoin de se vêtir
-de leurs habits particuliers pour exercer leur ministère. Il
-introduisit de grandes améliorations dans les lectures et la
-psalmodie, car lui-même y était fort habile, quoique jamais il ne lût
-en public, et qu'il chantât seulement à voix basse et avec le reste
-des assistants.
-
-Toujours prêt à secourir les pauvres, ce n'était pas seulement dans
-son pays et dans son royaume qu'il répandait ces libéralités gratuites
-que les Grecs appellent aumônes: mais au delà des mers, en Syrie, en
-Égypte, en Afrique, à Jérusalem, à Alexandrie, à Carthage, partout où
-il savait que des chrétiens vivaient dans la pauvreté, il compatissait
-à leur misère, et il aimait à leur envoyer de l'argent. S'il
-recherchait avec tant de soin l'amitié des rois d'outre-mer, c'était
-surtout pour procurer aux chrétiens vivant sous leur domination des
-secours et du soulagement. Entre tous les lieux saints, il avait
-surtout en grande vénération l'église de l'apôtre saint Pierre à Rome.
-Il dépensa des sommes considérables pour les objets d'or et d'argent
-et les pierres précieuses dont il la gratifia. Les papes reçurent
-aussi de lui de riches et innombrables présents, et pendant tout son
-règne il n'eut rien de plus à cœur que de rendre à la ville de Rome
-son antique prépondérance. Il voulut que l'église de Saint-Pierre fût
-non-seulement défendue et protégée par lui, mais qu'au moyen de ses
-dons elle surpassât en ornements et en richesses toutes les autres
-églises; et cependant, malgré cette prédilection, pendant les
-quarante-sept années que dura son règne, il ne put s'y rendre que
-quatre fois[310] pour y faire ses prières et accomplir des vœux.
-
-Son dernier voyage ne fut pas seulement décidé par ces motifs de
-piété: le pape Léon, accablé d'outrages par les Romains, qui lui
-avaient arraché les yeux et coupé la langue, se vit forcé d'implorer
-sa protection. Étant donc venu à Rome pour rétablir dans l'Église
-l'ordre si profondément troublé, il y passa tout l'hiver. Ce fut alors
-qu'il reçut le titre d'empereur et d'auguste. Il témoigna d'abord une
-grande aversion pour cette dignité; car il affirmait que, malgré
-l'importance de la fête, il ne serait pas entré ce jour-là dans
-l'église s'il avait pu prévoir les intentions du souverain pontife.
-Toutefois, cet événement excita la jalousie des empereurs
-romains[311], qui s'en montrèrent fort irrités; mais il n'opposa à
-leurs mauvaises dispositions qu'une grande patience, et, grâce à cette
-magnanimité qui l'élevait si fort au-dessus d'eux, il parvint, en leur
-envoyant de fréquentes ambassades et en leur donnant dans ses lettres
-le nom de frères, à triompher de leur opiniâtreté.
-
- [310] En 774, 781, 787 et 800. (_Note de M. Teulet._)
-
- [311] C'est-à-dire des empereurs grecs. (_Note de M. Teulet._)
-
-Après avoir reçu le titre d'empereur, Charles songea à réformer les
-lois de son peuple, dans lesquelles il avait remarqué de nombreuses
-imperfections. En effet, les Francs ont deux lois qui diffèrent
-beaucoup entre elles dans un grand nombre de points[312]. Il conçut la
-pensée d'y ajouter ce qui leur manquait, d'en retrancher les
-contradictions, et d'en corriger les vices et les mauvaises
-applications. Mais ce projet n'aboutit qu'à les augmenter d'un petit
-nombre de capitulaires qui sont demeurés imparfaits. Cependant il
-ordonna que toutes les lois non écrites des peuples vivant sous sa
-domination fussent recueillies et rédigées. Les poëmes antiques et
-barbares[313], dans lesquels les actions et les guerres des anciens
-rois étaient célébrées, furent également écrits, par son ordre, pour
-être transmis à la postérité. Il fit encore commencer une grammaire de
-sa langue nationale, et donna des noms tirés de cette langue à tous
-les mois de l'année, dont la nomenclature usitée chez les Francs avait
-été jusque-là moitié latine, moitié barbare. Il distingua les vents
-par douze termes particuliers, tandis qu'avant lui on n'en avait pas
-plus de quatre pour les désigner. Les mois furent appelés: Janvier,
-Wintarmanoth; Février, Hornung; Mars, Lentzinmanoth; Avril,
-Ostarmanoth; Mai, Winnemanoth; Juin, Brachmanoth; Juillet,
-Heuvimanoth; Août, Aranmanoth; Septembre, Witumanoth; Octobre,
-Windumemanoth; Novembre, Herbistmanoth; Décembre, Heilagmanoth[314].
-
- [312] La loi Salique et la loi des Ripuaires. (_Note de M.
- Teulet._)
-
- [313] Ces poëmes populaires, _vulgares cantilenæ_, _gentilitia
- carmina_, dont l'existence, bien antérieure au règne de
- Charlemagne, est incontestable, se chantaient ordinairement
- durant les repas, comme le prouve ce curieux passage de la vie de
- S. Ludger (dans Pertz, tom. II, p. 412): «Tandis qu'il était à
- table avec ses disciples, on lui amena un aveugle, nommé Bernlef,
- fort aimé du voisinage à cause de sa bonne humeur, et parce qu'il
- était habile à chanter les gestes et les guerres des anciens
- rois.» (_Note de M. Teulet._)
-
- [314] Les noms donnés aux mois par Charlemagne ne furent pas
- inventés par lui, car ils étaient en usage bien antérieurement
- chez les divers peuples germains, et notamment chez les
- Anglo-Saxons. Ces noms de mois avaient une signification
- appropriée aux différentes saisons de l'année, comme on peut le
- voir par le tableau suivant:
-
- WINTARMANOTH, Janvier, _mois d'hiver_.--HORNUNG, Février, _mois de
- boue_.--LENTZINMANOTH, Mars, _mois de printemps_.--OSTARMANOTH,
- Avril, _mois de Pâques_.--WINNEMANOTH, Mai, _mois des
- délices_.--BRACHMANOTH, Juin, _mois des
- défrichements_.--HEUVIMANOTH, Juillet, _mois des
- foins_.--ARANMANOTH, Août, _mois des moissons_.--WITUMANOTH,
- Septembre, _mois des vents_.--WINDUMEMANOTH, Octobre, _mois des
- vendanges_.--HERBISTMANOTH, Novembre, _mois
- d'automne_.--HEILAGMANOTH, décembre, _mois saint_. (Note de M.
- Teulet.)
-
-Sur la fin de sa vie, lorsque déjà il se sentait accablé par la
-maladie et la vieillesse, il fit venir Louis, roi d'Aquitaine, le seul
-fils qui lui restât de son mariage avec Hildegarde. Ensuite il réunit
-dans une assemblée solennelle tous les grands de l'empire, et, d'après
-leur avis unanime, il l'associa au trône, le déclara héritier de la
-dignité impériale, et, lui plaçant le diadème sur la tête, le fit
-proclamer empereur et auguste[315]. Cet acte fut accueilli avec une
-grande faveur par toute l'assemblée; il parut avoir été inspiré par la
-volonté divine, dans l'intérêt de l'État, et il accrut encore la
-puissance de Charles en frappant de terreur les nations étrangères.
-Ayant ensuite renvoyé son fils en Aquitaine, lui-même, malgré son
-grand âge, partit, comme il le faisait habituellement, pour aller
-chasser dans les environs de son palais d'Aix. Il employa à cet
-exercice le reste de l'automne, et revint à Aix-la-Chapelle vers le
-premier jour de novembre. Tandis qu'il passait l'hiver dans cette
-ville, il fut, au mois de janvier, saisi d'une fièvre violente qui le
-contraignit à s'aliter. Recourant aussitôt au remède qu'il employait
-d'ordinaire pour combattre la fièvre, il s'abstint de toute
-nourriture, persuadé que cette diète suffirait pour chasser ou tout au
-moins pour adoucir la maladie; mais à la fièvre vint se joindre cette
-douleur de côté que les Grecs appellent pleurésie. Néanmoins il
-persévéra dans son abstinence, en ne soutenant son corps que par des
-boissons prises à de longs intervalles; et le septième jour depuis
-qu'il s'était mis au lit, après avoir reçu la sainte communion, il
-succomba, dans la soixante-douzième année de son âge et la
-quarante-septième de son règne, le cinq des calendes de février, vers
-la troisième heure du jour[316].
-
- EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, traduite et annotée par M. Teulet.
-
- [315] Au mois d'août 813.
-
- [316] Vers neuf heures du matin, le samedi 28 janvier 814.
-
-
-GUERRE CONTRE LES SAXONS.
-
- 772-804.
-
-Aucune guerre ne fut plus longue, plus acharnée, plus laborieuse pour
-le peuple franc, parce que les Saxons, comme presque toutes les
-nations qui habitent la Germanie, naturellement sauvages, livrés au
-culte des démons et ennemis de la religion chrétienne, croyaient
-pouvoir sans honte profaner et violer les lois divines et humaines. Il
-y avait encore d'autres causes de nature à troubler la paix chaque
-jour; en effet, nos frontières et les leurs sont presque partout
-contiguës dans un pays de plaines, et c'est par exception que, dans un
-petit nombre de lieux, de vastes forêts et de hautes montagnes
-délimitent d'une manière plus certaine le territoire des deux peuples:
-aussi n'était-ce de part et d'autre, sur toute la frontière, que
-meurtres, incendies et rapines. Ces excès irritèrent tellement les
-Francs, qu'ils résolurent, non plus d'user de représailles, mais de
-faire aux Saxons une guerre déclarée. Une fois commencée, elle se
-continua pendant trente-trois ans avec un égal acharnement de part et
-d'autre, mais d'une manière plus funeste pour les Saxons que pour les
-Francs. Cette guerre aurait pu être terminée plus tôt, si la perfidie
-des Saxons l'eût permis. Il serait difficile de dire combien de fois
-vaincus et suppliants, ils s'abandonnèrent à la merci du roi et
-jurèrent d'obéir à ses ordres; combien de fois ils livrèrent sans
-délai les otages qu'on leur demandait[317] et reçurent les gouverneurs
-qui leur étaient envoyés; combien de fois même ils semblèrent
-tellement domptés et abattus, qu'ils promirent d'abandonner le culte
-des idoles pour se soumettre au joug de la religion chrétienne. Mais,
-s'ils furent prompts à prendre de tels engagements, ils se montrèrent
-en même temps si empressés de les rompre, qu'on ne saurait dire au
-vrai lequel de ces deux penchants était en eux le plus fort. En effet,
-depuis le commencement de la guerre, à peine se passa-t-il une seule
-année qui ne fût signalée par un de ces changements. Mais le grand
-courage du roi, sa constance inébranlable dans les revers comme dans
-la prospérité, ne se laissa jamais vaincre par leur mobilité, ni
-rebuter dans l'exécution de ses projets. Il ne souffrit jamais qu'ils
-manquassent impunément à leur foi; jamais ils ne commirent de telles
-perfidies sans qu'une armée, guidée par lui ou par ses comtes, n'allât
-en tirer vengeance et leur infliger un juste châtiment; jusqu'à ce
-qu'enfin, après avoir complétement vaincu et réduit en son pouvoir
-tout ce qui s'opiniâtrait à résister, il fit enlever, avec leurs
-femmes et leurs enfants, dix mille de ceux qui habitaient les deux
-rives de l'Elbe, et les répartit çà et là en mille endroits séparés
-de la Gaule et de la Germanie[318]. Une condition prescrite par le
-roi et acceptée par les Saxons mit fin à cette guerre qui durait
-depuis tant d'années. Il fut convenu qu'abandonnant le culte des
-démons et renonçant aux cérémonies de leurs pères, ils embrasseraient
-la foi chrétienne, en recevraient les divins sacrements, et se
-réuniraient aux Francs pour ne plus former qu'un seul peuple.
-
- EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, trad. de M. Teulet.
-
- [317] C'étaient des enfants que Charlemagne confiait aux
- monastères pour les faire élever dans la religion chrétienne, et
- les envoyer ensuite prêcher l'Évangile dans leur pays. Tel fut
- Ebbo, archevêque de Reims, l'apôtre du Danemark. (_Note de M.
- Teulet._)
-
- [318] En 804.
-
-
-GUERRE CONTRE LES AVARES.
-
- 791-799.
-
-Alors commença la guerre la plus importante que Charles ait
-entreprise, si l'on excepte celle des Saxons, c'est-à-dire la guerre
-contre les Avares, autrement dits les Huns. Il les attaqua avec plus
-de vigueur et avec des forces plus considérables qu'aucun autre
-peuple. Cependant il ne dirigea en personne qu'une seule expédition
-dans la Pannonie (les Huns habitaient alors cette contrée): il confia
-le soin des autres à son fils Pépin, à des gouverneurs de provinces, à
-des comtes ou à des lieutenants. Malgré l'énergie qu'ils déployèrent,
-cette guerre ne fut terminée qu'au bout de huit ans. La dépopulation
-complète de la Pannonie, dans laquelle il n'est pas resté un seul
-habitant, la solitude du lieu où s'élevait la demeure royale du
-Chagan[319], lieu qui n'offre pas aujourd'hui trace d'habitation
-humaine, attestent combien il y eut de combats livrés et de sang
-répandu. Toute la noblesse des Huns périt dans cette guerre, toute
-leur influence y fut anéantie. Tout l'argent et les trésors qu'ils
-avaient entassés depuis si longtemps furent pillés. De mémoire
-d'homme, les Francs n'avaient pas encore soutenu de guerre qui les eût
-enrichis davantage et comblés de plus de dépouilles. Jusqu'alors ils
-avaient toujours passé pour un peuple assez pauvre: mais ils
-trouvèrent tant d'or et d'argent dans la demeure du Chagan, ils
-s'enrichirent dans les combats d'un butin si précieux, qu'on est fondé
-à croire qu'ils enlevèrent avec justice aux Huns ce que les Huns
-avaient injustement enlevé aux autres nations. Les Francs ne perdirent
-dans cette guerre que deux de leurs chefs: Héric, duc de Frioul, qui
-succomba en Liburnie, près de Tersatz, ville maritime, dans une
-embuscade dressée par les assiégés; et Gérold, duc de Bavière, qui fut
-tué en Pannonie, on ne sait par qui, avec deux hommes qui
-l'accompagnaient, au moment où il disposait son armée pour combattre
-les Huns, et lorsqu'il allait à cheval exhorter chacun à bien faire.
-Du reste, les Francs n'eurent pour ainsi dire aucune autre perte à
-déplorer dans cette guerre, qui eut le plus heureux succès, bien que
-son importance en eût prolongé la durée.
-
- EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, trad. de M. Teulet.
-
- [319] Ce titre s'est conservé jusqu'à nos jours dans la langue
- turque pour désigner les princes tartars, _Khâcân_, _Kan_. (_Note
- de M. Teulet._)
-
-
-CHARLEMAGNE PREND PAVIE.
-
- 774.
-
-Après la mort du victorieux Pépin, les Lombards inquiétèrent Rome de
-nouveau. L'invincible Charles, quoique fort occupé ailleurs, revint
-rapidement en Italie et soumit les Lombards, soit en leur livrant de
-terribles combats, soit en les forçant à se rendre d'eux-mêmes à
-discrétion; et pour s'assurer qu'ils ne secoueraient jamais le joug
-des Franks et ne recommenceraient pas leurs attaques contre le
-patrimoine de saint Pierre, il épousa la fille de leur roi, Didier.
-Quelque temps après, et sur l'avis des plus saints prêtres, il répudia
-cette princesse, toujours malade et inhabile à lui donner des enfants.
-Didier, irrité, fit embrasser sa cause à ses compatriotes, et se lia
-par les serments; il s'enferma dans Pavie, et leva l'étendard de la
-révolte contre l'invincible Charles. Ce prince, l'ayant appris, marcha
-rapidement contre l'Italie[320]. Quelques années auparavant, un des
-grands du royaume, nommé Ogger, ayant encouru la colère du terrible
-Charles, avait cherché un refuge auprès de Didier. Quand ils apprirent
-tous les deux que le redoutable roi arrivait, ils montèrent sur une
-tour très-élevée, d'où ils pouvaient le voir venir de loin et de tous
-côtés. Ils aperçurent d'abord des équipages de guerre plus
-considérables que ceux des armées de Darius et de Jules César. Et
-Didier dit à Ogger: Charles n'est-il pas avec cette grande armée? Et
-Ogger répondit: non. Le Lombard voyant ensuite une troupe immense de
-soldats rassemblés de tous les points de notre vaste empire, dit à
-Ogger: Certes, Charles s'avance triomphant au milieu de cette
-multitude. Non, pas encore, et il ne paraîtra pas de si tôt, répliqua
-Ogger. Que pourrons-nous donc faire, reprit Didier, qui commençait à
-s'inquiéter, s'il vient accompagné d'un plus grand nombre de
-guerriers? Vous verrez comment il viendra, répondit Ogger; mais ce qui
-nous arrivera, je l'ignore. Pendant qu'ils parlaient parut le corps
-des gardes, qui jamais ne connaît de repos. A cette vue, le Lombard,
-effrayé, s'écrie: Pour le coup, c'est Charles! Non, dit Ogger, pas
-encore. A la suite, marchaient les évêques, les abbés, les clercs de
-la chapelle royale et leur cortége. Didier ne pouvant plus supporter
-la lumière du jour, ni braver la mort, crie en pleurant: Descendons et
-cachons-nous au fond de la terre, loin de la face et de la fureur d'un
-si terrible ennemi! Ogger, tout tremblant, qui savait par expérience
-quelles étaient la puissance et les forces de Charles, car il l'avait
-appris par une longue habitude dans des temps meilleurs, dit alors:
-Quand vous verrez les moissons s'agiter d'effroi dans les champs, le
-sombre Pô et le Tésin inonder les murs de la ville de leurs flots
-noircis par le fer, alors vous pourrez croire à la venue de Charles.
-Il n'avait pas achevé de parler qu'on commença de voir au couchant
-comme un nuage ténébreux, soulevé par le vent de nord-ouest, qui
-changea le jour le plus clair en ombres terribles. Puis, Charles
-approchant un peu plus, l'éclat des armes fit luire pour les gens
-enfermés dans la ville un jour plus sombre qu'aucune nuit. Alors parut
-Charles, cet homme de fer, la tête couverte d'un casque de fer, les
-mains garnies de gantelets de fer, sa poitrine de fer et ses épaules
-de marbre défendues par une cuirasse de fer, la main gauche armée
-d'une lance de fer, qu'il tenait élevée en l'air, et sa main droite
-était toujours étendue sur son invincible épée. Le dessus de ses
-cuisses, que les autres guerriers, pour monter à cheval plus
-facilement, dégarnissaient même de courroies, était entouré de lames
-de fer. Que dirai-je de ses bottines? Comme celles de tous ses
-soldats, elles étaient garnies de fer. Sur son bouclier on ne voyait
-que du fer. Son cheval avait la couleur et la force du fer. Tous ceux
-qui précédaient le roi, tous ceux qui marchaient à ses côtés, tous
-ceux qui le suivaient, toute l'armée, avaient des armures semblables,
-selon les ressources de chacun. Le fer couvrait les champs et les
-routes. Les pointes du fer renvoyaient les rayons du soleil. Ce fer si
-dur était porté par un peuple plus dur encore. L'éclat du fer répandit
-la terreur dans le peuple de Pavie: Que de fer! hélas, que de fer!
-s'écriaient confusément les citoyens. La solidité des murs et des
-jeunes gens s'ébranla de peur à la vue du fer, et le fer anéantit la
-sagesse des vieillards. Ce que moi, pauvre écrivain bégayant et
-édenté, j'ai essayé de peindre dans une longue description, Ogger
-l'aperçut d'un coup d'œil rapide, et dit à Didier: Voici celui que
-vous avez cherché avec tant de peine, et en disant cela il tomba
-presque mort.
-
- [320] Le récit épique qui suit est regardé avec raison par
- quelques critiques comme la traduction latine du quelque chant
- tudesque.
-
-Comme ce même jour, les citoyens, soit par folie, soit par quelque
-espoir de pouvoir résister, ne voulurent pas laisser entrer Charles
-dans leur ville, ce prince, plein d'expédients, dit aux siens: Il faut
-faire aujourd'hui quelque chose d'extraordinaire pour qu'on ne nous
-accuse pas d'avoir passé la journée à ne rien faire. Construisons
-rapidement une chapelle où nous puissions assister au service divin,
-si la ville ne nous ouvre ses portes. A peine eut-il parlé, que les
-ouvriers, qui le suivaient partout, se dispersant de tous côtés,
-rassemblèrent et apportèrent chaux, pierres, bois et divers matériaux.
-Depuis la quatrième heure du jour et avant que la douzième fût
-terminée, ils élevèrent, avec l'aide des soldats, une église, dont les
-murs, les toits, les lambris et les peintures étaient tels, que
-quiconque l'eût vue aurait pensé qu'elle n'avait pu être construite en
-moins d'une année. Dès le lendemain quelques-uns des citoyens
-voulaient se rendre, d'autres persistaient au contraire à se défendre,
-ou, pour dire vrai, à se tenir renfermés dans leurs murs; mais
-Charles soumit et prit la ville sans effusion de sang, et par sa seule
-adresse.
-
- LEMOINE DE SAINT-GALL, _Des Faits et gestes de Charlemagne_, liv. II.
-
- Le moine de Saint-Gall, auteur de l'ouvrage que nous venons de
- citer, l'écrivit à la prière de l'empereur Charles le Chauve, en
- 884, et d'après les souvenirs de divers personnages qui avaient
- connu Charlemagne et Louis le Débonnaire. Les Faits et gestes de
- Charlemagne sont un recueil d'anecdotes, de traditions et de
- légendes, composant une très-précieuse peinture de mœurs. On croit
- que ce moine s'appelait Notker le Bègue.
-
-
-BATAILLE DE RONCEVAUX.
-
- 778.
-
-Tandis que la guerre contre les Saxons se continuait assidûment et
-presque sans relâche, le roi, qui avait réparti des troupes sur les
-points favorables de la frontière, marche contre l'Espagne à la tête
-de toutes les forces qu'il peut rassembler, franchit les gorges des
-Pyrénées, reçoit la soumission de toutes les villes et de tous les
-châteaux devant lesquels il se présente, et ramène son armée sans
-avoir éprouvé aucune perte, si ce n'est toutefois qu'au sommet des
-Pyrénées il eut à souffrir un peu de la perfidie des Gascons. Tandis
-que l'armée des Franks, engagée dans un étroit défilé, était obligée,
-par la nature du terrain, de marcher sur une ligne longue et
-resserrée, les Gascons qui s'étaient embusqués sur la crête de la
-montagne (car l'épaisseur des forêts dont ces lieux sont couverts
-favorise les embuscades) descendent et se précipitent tout à coup sur
-la queue des bagages et sur les troupes d'arrière-garde, chargées de
-couvrir tout ce qui précédait: ils les culbutent au fond de la
-vallée[321]. Ce fut là que s'engagea un combat opiniâtre, dans lequel
-tous les Franks périrent jusqu'au dernier. Les Gascons, après avoir
-pillé les bagages, profitèrent de la nuit, qui était survenue, pour se
-disperser rapidement. Ils durent en cette rencontre tout leur succès à
-la légèreté de leurs armes et à la disposition des lieux où se passa
-l'action; les Franks, au contraire, pesamment armés, et placés dans
-une situation défavorable, luttèrent avec trop de désavantage.
-Eggihard, maître d'hôtel du roi, Anselme, comte du palais, et
-Roland[322], préfet des Marches de Bretagne, périrent dans ce
-combat[323]. Il n'y eut pas moyen dans le moment de tirer vengeance de
-cet échec; car, après ce coup de main, l'ennemi se dispersa si bien,
-qu'on ne put recueillir aucun renseignement sur les lieux où il aurait
-fallu le chercher.
-
- EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, trad. de M. Teulet.
-
- [321] La vallée de Roncevaux, _Roscida vallis_, en Navarre, entre
- Pampelune et Saint-Jean-Pied-de-Port.
-
- [322] Ce passage est le seul, parmi les historiens, où il soit
- fait mention du célèbre Roland, qui joue un si grand rôle dans
- les épopées carlovingiennes.
-
- [323] «Les noms de ceux qui périrent étant connus, je me suis
- dispensé de les dire», écrit l'Astronome, dans sa vie de Louis le
- Débonnaire. Une telle phrase suppose que la popularité de la
- bataille et des preux qui y furent tués était déjà
- très-considérable, plus que ne semble le faire croire la phrase
- assez concise d'Éginhard. (L. D.)
-
-MÊME SUJET.
-
-Cette année, le roi, cédant aux conseils du Sarrasin Ibn-al-Arabi, et
-conduit par un espoir fondé de s'emparer de quelques villes en
-Espagne, rassembla ses troupes, et se mit en marche. Il franchit dans
-le pays des Gascons la cime des Pyrénées, attaqua d'abord Pampelune
-dans la Navarre, et reçut la soumission de cette ville. Ensuite il
-passa l'Èbre à gué, s'approcha de Saragosse, qui est la principale
-ville de cette contrée, et après avoir reçu d'Ibn-al-Arabi,
-d'Abithener et d'autres chefs sarrasins, les otages qu'ils lui
-offrirent, il revint à Pampelune. Pour mettre cette ville dans
-l'impuissance de se révolter, il en rasa les murailles, et, résolu de
-revenir dans ses États, il s'engagea dans les gorges des Pyrénées. Les
-Gascons, qui s'étaient placés en embuscade sur le point le plus élevé
-de la montagne, attaquèrent l'arrière-garde et jetèrent la plus grande
-confusion dans toute l'armée. Les Franks, tout en ayant sur les
-Gascons la supériorité des armes et du courage, furent défaits, à
-cause du désavantage des lieux et du genre de combat qu'ils furent
-obligés de soutenir. La plupart des officiers du palais, auxquels le
-roi avait donné le commandement de ses troupes, périrent dans cette
-action; les bagages furent pillés, et l'ennemi, favorisé par la
-connaissance qu'il avait des lieux, se dispersa aussitôt. Ce cruel
-revers effaça presque entièrement dans le cœur du roi la joie des
-succès qu'il avait obtenus en Espagne.
-
- EGINHARD, _Annales des Franks_, trad. par M. Teulet.
-
-
-LA BATAILLE DE RONCEVAUX ET LA MORT DE ROLAND.
-
- L'admirable récit qui va suivre est extrait et traduit du poëme
- attribué à Théroulde, et intitulé: _La Chanson de Roland_[324].
- Nous avons cru devoir faire précéder et suivre l'épisode que nous
- donnons ici d'une courte analyse du poëme.
-
- Marsille, roi sarrasin de Saragosse, se décide en envoyer des
- ambassadeurs auprès de Charlemagne pour lui demander la paix. A son
- tour, Charlemagne envoie Ganelon auprès de Marsille pour traiter de
- la paix. Ganelon se laisse corrompre par Marsille, et s'engage à
- trahir Charlemagne, pour se venger de Roland; il décidera
- l'empereur à partir d'Espagne et à laisser Roland à
- l'arrière-garde, où l'armée de Marsille pourra l'accabler à loisir.
-
- Chargé de présents, le traître Ganelon revient au camp de
- Charlemagne; il annonce la soumission de Marsille. Charlemagne,
- trompé, lève son camp, et se met en route pour rentrer en France.
- Roland, par le conseil de Ganelon, est laissé à l'arrière-garde;
- l'avant-garde se met en marche, et s'engage dans les défilés.
-
- «Les montagnes sont hautes et les vallées ténébreuses, les rochers
- noirs, les défilés sinistres. Les Français eurent grand'peine tout
- le jour; de quinze lieues on entendait leur rumeur, pendant qu'ils
- approchaient de la grande terre[325]. Ils virent la Gascogne, la
- terre de leur seigneur; alors ils se rappellent leurs fiefs, et
- leurs honneurs, et les demoiselles, et les nobles épouses; il n'est
- celui qui de pitié ne pleure. Plus qu'aucun autre, Charlemagne est
- anxieux d'avoir laissé son neveu dans les défilés d'Espagne; il est
- saisi de pitié; il ne peut s'empêcher de pleurer.»
-
- Pendant ce temps, Marsille rassemble 400,000 hommes, barons, comtes
- et émirs, et s'avance contre l'arrière-garde de Charlemagne.
- Olivier monté sur un grand pin voit s'approcher les païens:
-
- «Il avertit Roland, et l'engage à sonner de son olifant: Olivier
- dit: «Les païens sont nombreux, de nos Français il me semble y
- avoir bien peu; compagnon Roland, sonnez dans votre cor, Charles
- l'entendra et fera retourner l'armée.» Roland refuse de sonner. «Ne
- plaise au seigneur Dieu que mes parents pour moi soient blâmés et
- que douce France tombe ainsi en abaissement. Mais je frapperai de
- Durandal[326] assez, ma bonne épée que j'ai ceinte au côté; vous en
- verrez tout l'acier ensanglanté. Les félons païens se sont
- assemblés pour leur perte, je vous le dis, tous sont livrés à la
- mort.»
-
- [324] M. Génin a publié, en 1850, une bonne édition de La
- _Chanson de Roland_, 1 vol. in-8º.
-
- [325] La France.
-
- [326] _Dur en da_, dur en donne, selon la chronique du faux
- Turpin.
-
- A l'approche des ennemis, l'archevêque Turpin bénit les Français.
- La bataille s'engage.
-
-_La bataille de Roncevaux._
-
-La bataille est merveilleuse et terrible; Olivier et Roland y frappent
-fort et ferme! L'archevêque Turpin y rend plus de mille coups! les
-douze pairs n'y sont point en retard; les Français y frappent tous les
-uns comme les autres; les païens meurent par milliers et par cents;
-qui ne s'enfuit n'échappe pas à la mort; qu'il le veuille ou non,
-chacun y laisse sa vie! Les Français y perdent leurs meilleurs
-garçons, qui ne reverront ni leur père, ni leurs parents, ni
-Charlemagne, qui les attend au-delà des défilés!
-
-
-En France il y a de prodigieuses tempêtes; il y a des tourbillons de
-tonnerre et de vent, pluies et grésil démesurément; la foudre tombe et
-menu et souvent; tremblement de terre il y a vraiment; de Saint-Michel
-de Paris jusques à Sens, de Besançon jusqu'au port de Guitsand[327],
-il n'est de logis dont les murs ne crèvent! à midi il fait de grandes
-ténèbres; il n'y a de clarté que si le ciel se fend! Personne ne le
-voit qui ne s'épouvante! plusieurs disent: C'est le définement, c'est
-la fin du monde qui arrive. Ils ne le savent, et ne disent pas vrai:
-c'est le grand deuil pour la mort de Roland!
-
- [327] Wissant, près de Boulogne, qui était alors un port
- fréquenté.
-
-Les Français ont frappé avec cœur et vigueur! païens sont morts à
-milliers et en foule. Sur cent mille il ne peut en échapper deux! «Çà,
-dit Roland, nos hommes sont braves, homme sous le ciel n'en a de
-meilleurs! il est écrit dans la Geste des Francs[328] que notre
-empereur a les braves.» Roland et Olivier parcourent le camp pour
-encourager les leurs; tous pleurent des larmes de deuil et de
-tendresse pour leurs parents, qu'ils aiment de tout cœur.
-
- [328] Gesta Francorum.
-
-Le roi Marsille avec sa grande armée les attaque. Il s'avance par une
-vallée avec sa grande armée, qu'il a rassemblée; il l'a partagée en
-trente escadrons, dont brillent les heaumes[329] ornés d'or et de
-pierres précieuses, et les écus[330] et les cuirasses frangées. Sept
-mille clairons y sonnent la marche; grand est le bruit par toute la
-contrée.
-
- [329] Casques.
-
- [330] Boucliers.
-
-
-«Çà, dit Roland, Olivier, mon compagnon, mon frère, Ganelon le traître
-a juré notre mort; sa trahison ne peut être cachée, l'empereur en
-tirera une éclatante vengeance! nous aurons une bataille forte et
-dure, jamais on ne vit telle assemblée! J'y frapperai de Durandal mon
-épée, et vous, compagnon, frappez de Hauteclaire! En tant de bons
-lieux nous les avons portées, avec elles tant de batailles nous avons
-achevées, mauvaise chanson n'en doit être chantée!»
-
- En avant!
-
-
-Marsille voit de sa gent le martyre, aussi fait-il sonner ses cors et
-ses trompettes; puis il chevauche avec sa grande armée rassemblée.
-Devant chevauche un Sarrasin, Abisme; c'est le plus méchant de toute
-cette bande: il est souillé de crimes et de félonies; il ne croit pas
-en Dieu le fils de sainte Marie; il est noir comme poix qui est
-fondue; il aime plus la trahison et le meurtre que tout l'or de la
-Galice! jamais nul homme ne le vit jouer ni rire. Cependant il est
-plein de courage et d'orgueil; pour cela il est le favori du félon roi
-Marsille; il porte le dragon où l'armée se rallie. L'archevêque Turpin
-ne l'aimera jamais; sitôt qu'il le voit, il désire le frapper; bien
-tranquillement il se dit à lui-même: «Ce Sarrasin me semble bien
-hérétique: il est bon que je l'aille occire; jamais je n'aimai couard
-ni couardise.»
-
-
-L'Archevêque commence la bataille sur le cheval qu'il ravit à
-Grossaille, qui était au roi qu'il tua en Danemark. Le destrier est
-agile et rapide; il a les pieds bien faits et les jambes plates, la
-cuisse courte et la croupe bien large, les flancs allongés et l'échine
-bien haute, la queue blanche et la crinière jaune, petite oreille, la
-tête toute fauve; il n'y a bête qu'on puisse lui comparer.
-L'Archevêque l'éperonne bravement; il ne veut pas manquer d'assaillir
-Abisme; il va le frapper sur son écu d'émir, couvert de pierreries,
-d'améthystes et de topazes, et d'escarboucles qui brillent. Turpin le
-frappe et ne l'épargne pas; après son coup, l'écu ne vaut pas un
-denier; il traverse le corps du païen de part en part et le jette mort
-en belle place. Et les Français de dire: «Voilà un vaillant trait! par
-l'Archevêque la croix est bien défendue.»
-
-
-Quand les Français voient qu'il y a tant de païens, et que de tous
-côtés les champs en sont couverts, ils prient Olivier et Roland, et
-les douze pairs, de les protéger. Turpin leur dit alors: «Seigneurs
-barons, n'ayez pas de mauvaise pensée! Pour Dieu! je vous en prie, ne
-lâchez pas pied, que les honnêtes gens ne chantent pas mauvaise
-chanson sur nous. Il faut mieux que nous mourions en combattant! Cela
-nous est promis, nous mourrons ici. Passé ce jour nous ne serons plus
-vivants; mais d'une chose je vous suis bien garant: c'est que le saint
-paradis vous est ouvert, où vous serez assis avec les bienheureux.» A
-ce mot, les Français se réjouissent, et tous crient: _Monjoie!_
-
-
-Il y eut un Sarrasin de Saragosse, seigneur d'une moitié de cette
-ville: c'est Climborin, qui n'était pas homme de bien. C'est lui qui
-reçut le serment du comte Ganelon, par amitié l'embrassa sur la bouche
-et lui donna son épée et son escarboucle. Il mettra à honte la grande
-terre, dit-il, et enlevera la couronne à l'empereur. Sur son cheval,
-qu'il appelle Barbamouche, il est plus léger qu'épervier ou
-hirondelle; il l'éperonne fortement, lui lâche la bride, et va frapper
-Angelier de Gascogne. Ni son écu ni sa cuirasse ne le peuvent
-garantir; le païen lui met dans le corps la pointe de son épieu,
-pousse ferme, le traverse d'outre en outre, et à pleine lame le
-retourne mort sur le sol; puis il s'écrie: «Ils sont bons à confondre!
-Frappez, païens, pour rompre la presse!» Et les Français de dire:
-«Quelle perte que celle de ce brave!»
-
-
-Le comte Roland appelle Olivier: «Sire compagnon, lui dit-il, déjà
-Angelier est mort; nous n'avions pas de plus vaillant chevalier.»
-Olivier lui répond: «Que Dieu me donne de le venger!» Il pique son
-cheval de ses éperons d'or pur, tient Hauteclaire, dont l'acier est
-sanglant, de tout son courage va frapper le païen, brandit son coup,
-et le Sarrasin tombe. Les diables emportent son âme. Puis Olivier
-occit le duc Alphaïen, et tranche la tête à Escababiz; il désarçonne
-sept Arabes: ceux là ne seront plus bons pour le service! «Çà, dit
-Roland, mon compagnon est en colère; c'est pour s'égaler à moi qu'il
-frappe ainsi; c'est pour de tels coups que Charles nous estime.» Puis
-il crie de toute sa voix: «Frappez-y, chevaliers!»
-
-
-D'autre part est un païen, Valdabrun; il éleva le roi Marsille; il est
-seigneur sur mer de 400 dromons; il n'est matelot qui réclame un autre
-nom que le sien. Il prit jadis Jérusalem par trahison, viola le temple
-de Salomon, et tua le patriarche devant les fonts. Il reçut aussi le
-serment de Ganelon, et lui donna son épée et 1,000 mangons. Sur son
-cheval, qu'il appelle Gramimond, il est plus léger qu'un faucon. Il le
-pique de ses éperons aigus, et s'en vient frapper le duc Sanche; il
-brise son écu, déchire son haubert, lui plante dans le corps la
-banderole de son gonfanon, et à pleine lance le jette mort à bas des
-arçons: «Frappez, païens! crie-t-il, car nous les vaincrons
-très-bien!» Et les Français de dire: «Quelle perte que celle de ce
-brave!»
-
-
-Le comte Roland, quand il vit Sanche mort, vous devinez la grande
-douleur qu'il en eut. Il pique son cheval, court à lui à toute force,
-tient Durandal, qui vaut mieux qu'or fin, va le frapper bravement,
-tant qu'il peut, sur son casque damasquiné d'or, pourfend la tête, la
-cuirasse et le corps, et la bonne selle ouvragée d'or, et le dos du
-cheval jusqu'au fond, et les tue tous deux; qui l'en blâme ou le loue.
-Les païens de dire: «Ce coup est fatal.» Roland répond: «Je ne puis
-aimer les vôtres; devers vous est l'orgueil et le tort.»
-
-
-Il y a un Africain venu d'Afrique; c'est Malcroyant, le fils du roi
-Malcud; tous ses harnais sont d'or battu; il luit au soleil parmi tous
-les autres; son cheval s'appelle Saut-Perdu; nulle bête ne peut
-courir plus vite que lui. Malcroyant va frapper Anséis sur l'écu, dont
-il tranche le vermeil et l'azur; il rompt les mailles de son haubert
-et lui met dans le corps et le fer et le bois de sa lance. Le comte
-est mort, ses jours sont finis. Et les Français de dire: «Malheureux
-baron!»
-
-
-Sur le champ de bataille est l'archevêque Turpin; jamais pareil
-tonsuré ne chanta la messe, qui de son corps fit de telles prouesses;
-il dit au païen: «Que Dieu te rende tout ce mal; tu viens d'en tuer un
-que mon cœur regrette!» Il pousse son bon cheval, frappe sur l'écu de
-Tolède, et l'abat mort sur l'herbe verte.
-
-
-D'un autre côté est un païen, Grandogne, fils de Capuel, le roi de
-Cappadoce, sur un cheval qu'il appelle Marinore; il est plus léger que
-n'est oiseau qui vole; il lâche la bride, le pique des éperons, et va
-frapper Gérin de toute sa force, brise l'écu vermeil qui lui pendait
-au cou, ouvre sa cuirasse, et lui entre dans le corps sa banderole
-bleue, et l'abat mort au pied d'un haut rocher. Il tue encore son
-compagnon Gérer, et Bérenger, et Guyon de Saint-Antoine, puis va
-frapper un riche duc, Austore, qui possède Valence et Envers sur le
-Rhône; il l'abat mort; les païens en ont grande joie. Et les Français
-de dire: «Quel déchet des nôtres!»
-
-
-Le comte Roland tient son épée sanglante; il a bien entendu que les
-Français se désespèrent; il a tant de douleur que le cœur lui fend.
-Il dit au païen: «Que Dieu te renvoie tout ce mal, car tu viens de
-tuer un homme que je veux te faire payer cher»; il pique son cheval,
-qui court de toute force. Qui va le payer! Les voilà en présence.
-
-
-Grandogne était vaillant et brave combattant; en son chemin il
-rencontre Roland; il ne l'avait jamais vu, il le reconnaît cependant à
-son fier visage, à la beauté de son corps, à son regard et à sa
-contenance. Il ne peut s'empêcher d'avoir peur; il voudrait s'enfuir,
-mais il ne le peut. Le comte le frappe si vertement que jusqu'au nez
-il fend le casque, tranche le nez et la bouche et les dents, tout le
-corps et l'haubert, et la selle d'argent, et l'épée s'enfonce encore
-profondément dans le dos du cheval; tous les deux sont tués sans
-remède, et ceux d'Espagne s'en désolent piteusement. Et les Français
-de dire: «Il frappe bien, notre défenseur!»
-
-
-La bataille est merveilleuse et grande; les Français y frappent de
-leurs épieux d'acier bruni. On y voyait grande douleur de gens, hommes
-morts, blessés et sanglants; l'un gisant sur l'autre, sur le dos ou
-sur la face. Les Sarrasins ne peuvent plus tenir; qu'ils le veuillent
-ou non, on les fait déguerpir, et les Français les chassent de vive
-force.
-
- En avant!
-
-
-La bataille est merveilleuse et rapide. Les Français combattent avec
-vigueur et colère, tranchent les poings, les côtes, les échines et les
-vêtements jusques aux chairs vives; sur l'herbe verte le sang clair
-découle. Grande terre, Mahomet te maudit; sur toute nation la tienne
-est hardie! Il n'est Sarrasin qui ne crie: «Marsille! chevauche, roi,
-nous avons besoin d'aide!»
-
-
-Le comte Roland dit à Olivier: «Sire compagnon, si vous voulez le
-permettre, l'Archevêque est très-bon chevalier! Il n'en est pas de
-meilleur en terre ni sous le ciel; il sait bien frapper et de la lance
-et de l'épieu.» Olivier répond: «Allons donc l'aider.» A ces mots, les
-Français recommencent. Durs sont les coups, et le combat est vif; il
-y a grand carnage de chrétiens. Qui eût vu Roland et Olivier de leurs
-épées frapper et combattre, aurait pu garder le souvenir de rudes
-soldats. L'Archevêque frappe de son épieu. Ceux qu'ils ont tué, on les
-peut bien compter; le nombre est écrit dans les histoires; c'est, dit
-la Geste, plus de quatre milliers.
-
-
-Les quatre premières charges ont réussi aux Français; mais le
-cinquième choc leur est désastreux. Tous les chevaliers français sont
-occis, excepté soixante que Dieu y a épargnés et qui se vendront cher
-avant que de mourir.
-
- En avant!
-
-
-Le comte Roland voit la grande perte des siens; il appelle son
-compagnon Olivier: «Beau cher compagnon, lui dit-il, par Dieu, qui
-vous protége, voyez tous ces bons soldats gisants par terre. Nous
-pouvons plaindre douce France, la belle, qui perd de tels barons! Eh!
-roi notre ami, que n'êtes-vous ici? Frère Olivier, que pouvons-nous
-faire? Comment lui ferons-nous savoir des nouvelles? Olivier dit: «Je
-ne sais comment le quérir; mieux vaux la mort que la honte.»
-
- En avant!
-
-
-«Çà, dit Roland, je cornerai l'olifant, et Charles, qui passe les
-défilés l'entendra; je vous garantis que les Français vont
-revenir.»--«Ah! dit Olivier, ce serait grande honte à répandre sur
-tous vos parents, et cette honte durerait toute leur vie. Quand je
-vous dis de corner, vous n'en fîtes rien; vous ne le ferez pas
-maintenant par mon conseil; et si vous cornez, ce ne sera pas
-hardiment; déjà vous avez les deux bras sanglants.»--«C'est vrai, dit
-Roland, mais j'ai donné de fameux coups!»
-
- En avant!
-
-
-«Çà, dit Roland: la partie est trop forte; je cornerai, et le roi
-Charles l'entendra.» Olivier reprit: «Ce ne serait pas brave! quand je
-vous le dis, compagnon, vous ne daignâtes pas m'écouter. Si le roi eût
-été ici, nous n'aurions pas eu ce dommage. Ceux qui sont là n'en
-doivent avoir blâme.» Il dit encore: «Par cette mienne barbe, si je
-puis revoir ma gentille sœur Aude, jamais vous ne serez couché entre
-ses bras!»
-
- En avant!
-
-
-«Çà, dit Roland, pourquoi me gardez-vous rancune?» Et Olivier répond:
-«Compagnon, c'est votre ouvrage; car courage raisonnable n'est pas
-folie, et modération vaut mieux qu'orgueil: ces Français sont morts à
-cause de votre imprudence, et de nous Charles n'aura jamais plus de
-service. Si vous m'aviez cru, notre seigneur arrivait, nous aurions
-gagné cette bataille, et le roi Marsille serait pris ou mort. Votre
-prouesse, Roland, a tourné contre nous. Charles le Grand n'aura plus
-d'aide de nous, et pareil homme ne sera plus jusqu'au jugement
-dernier. Vous mourrez ici, et la France en sera honnie; aujourd'hui
-vous manque sa loyale compagnie; avant le soir la perte sera grande.»
-
- En avant!
-
-
-L'Archevêque les entend disputer; il pique son cheval de ses éperons
-d'or pur, vient près d'eux, et se met à les reprendre: «Sire Roland et
-vous sire Olivier, pour Dieu, je vous prie, ne vous disputez pas!
-Sonner du corps ne nous servirait à rien; mais cependant il est bon
-que le roi vienne: il nous pourra venger. Ceux d'Espagne n'y doivent
-pas retourner. Quand nos Français arriveront, ils nous trouveront
-morts et hachés; ils nous mettront dans des bières, sur des mulets,
-nous donneront des larmes de deuil et de compassion, et nous
-enseveliront dans les cimetières des monastères, et les loups, ni les
-porcs, ni les chiens ne nous mangeront.» Roland répond: «Sire, vous
-parlez très-bien.»
-
- En avant!
-
-
-Roland met l'olifant à sa bouche, l'embouche bien, et le sonne de
-toute sa puissance. Dans ces hautes montagnes, le bruit du cor se
-prolonge. Trente grandes lieues l'entendirent résonner.
-
-Charles l'entend et tous ses compagnons. «Çà, dit le roi, nos gens
-livrent bataille.» Mais Ganelon lui répondit à l'encontre: «Si un
-autre le disait, ça semblerait un grand mensonge.»
-
- En avant!
-
-
-Le comte Roland sonne son olifant avec tant de peine, d'effort et de
-douleur qu'un sang clair sort de sa bouche et que la tempe de son
-front en est rompue aussi. La voix du cor qu'il tient est bien grande!
-Charles l'entend qui traverse les défilés. Naimes l'entend, et les
-Français l'écoutent. «Çà, dit le roi, j'entends le cor de Roland!
-jamais il ne le sonna que ce ne fût en combattant.» Ganelon répond:
-«Il n'est point de bataille; vous êtes déjà vieux et blanc fleuri; par
-telles paroles vous ressemblez à un enfant! Vous savez assez le grand
-orgueil de Roland; c'est merveille que Dieu le souffre autant; déjà,
-sans votre commandement il a pris Naples; les Sarrasins qui y étaient
-s'en échappèrent; six de leurs chefs vinrent trouver le preux
-Roland...........[331]; ensuite il fit laver les prés avec de l'eau
-pour qu'on ne vît plus le sang. Pour un seul lièvre il va corner tout
-un jour; devant ses pairs il est maintenant à folâtrer. Sous le ciel
-il n'est homme qui osât le rappeler à la raison. Donc chevauchez;
-pourquoi vous arrêter? La grande terre est bien loin devant nous.»
-
- En avant!
-
- [331] Il y a une lacune d'un ou de plusieurs vers dans tous les
- manuscrits; M. Génin pense qu'il était question du massacre de
- ces six chefs qui s'étaient rendus, et que Roland fit tuer.
-
-Le comte Roland a la bouche sanglante; la tempe de son front est
-rompue; il sonne l'olifant avec douleur et peine. Charles l'entend et
-les Français l'entendent. «Çà, dit le roi: «Ce cor a longue haleine.»
-Le duc Naimes répond: «C'est un brave qui a cette peine; il y a
-bataille. Par ma conscience, celui-là l'a trahi qui veut vous donner
-le change. Apprêtez-vous, criez votre cri de guerre, et allez au
-secours de votre noble maison. Vous entendez assez que Roland se
-désespère.»
-
-
-L'empereur fait sonner ses cors; les Français redescendent[332],
-revêtent leurs hauberts et leurs heaumes et prennent leurs épées d'or;
-ils ont des boucliers et des épieux grands et forts, et gonfanons
-blancs, et bleus, et rouges. Tous les barons de l'armée remontent sur
-leurs destriers et les piquent vivement; tant que durent les défilés
-ils se disent tous entre eux: «Si nous voyions Roland avant qu'il fût
-mort, ensemble avec lui nous donnerions de grands coups!» Mais c'est
-en vain! Ils ont trop tardé.
-
- [332] Ils gravissaient les montagnes.
-
-L'ombre est éclaircie; il fait jour; les armures reluisent au soleil;
-heaumes et hauberts jettent de grands reflets, et les écus, qui sont
-bien peints à fleurs, et les épées, et les gonfanons dorés. L'empereur
-chevauche avec colère, et les Français tristes et soucieux. Il n'y en
-a aucun qui ne pleure rudement, et tous sont remplis d'inquiétude sur
-Roland. Le roi fait prendre le comte Ganelon; il l'a ordonné aux
-queux[333] de sa maison; il a dit à Besgun, leur chef: «Garde-le-moi
-bien, ce félon qui a trahi ainsi ma maison.» Besgun le reçoit, et met
-auprès de lui cent compagnons de la cuisine, des meilleurs et des
-pires, qui lui arrachent la barbe et les moustaches poil à poil;
-chacun lui donne quatre coups de son poing; ils le battent à coups de
-bâton et lui mettent au cou une chaîne, et l'enchaînent tout comme un
-ours. Sur un âne ils le placent par ignominie, et le garderont jusqu'à
-ce qu'ils le rendent à Charles.
-
- En avant!
-
- [333] Cuisiniers, officiers de la bouche.
-
-Les monts sont hauts, et ténébreux, et grands, les vallées profondes
-et les eaux rapides; les trompettes sonnent et derrière et devant, et
-toutes répondent à l'olifant. L'empereur chevauche avec fureur, et les
-Français tristes et soucieux; tous pleurent et se lamentent et prient
-Dieu qu'il conserve Roland jusqu'à ce qu'ils le rejoignent sur le
-champ du combat; réunis à lui ils y frapperont ferme. Mais c'est en
-vain; ils ont trop tardé, ils ne peuvent y être à temps.
-
- En avant!
-
-
-Le roi Charles chevauche en grand courroux; sur sa cuirasse gît sa
-barbe blanche. Tous les barons de France piquent leurs chevaux, et
-chacun exprime sa colère de ne pas être avec Roland le capitaine, qui
-se bat avec les Sarrasins d'Espagne; s'il est blessé, ils ne croient
-pas que d'autres en réchappent! Dieu! il a soixante chevaliers avec
-lui, tels que jamais roi ou capitaine n'en eut de meilleurs.
-
- En avant!
-
-
-Roland regarde les montagnes et les sapins; il voit tant de Français
-étendus morts qu'il les pleure en noble chevalier: «Seigneurs barons,
-dit-il, que Dieu vous fasse miséricorde; qu'à toutes vos âmes il
-octroie le paradis et les fasse reposer au milieu des fleurs saintes!
-Meilleurs soldats que vous jamais je ne vis, vous qui si longtemps
-m'avez aidé à conquérir de grands royaumes pour Charles! Pour cette
-fin cruelle l'empereur vous avait-il nourris! Terre de France, bien
-doux pays, vous êtes veuve aujourd'hui de bien braves soldats! Barons
-français, vous êtes morts par ma faute! Je ne puis plus vous sauver;
-que Dieu vous aide, qui jamais ne mentit! Olivier, frère, je ne dois
-pas vous faire défaut: de chagrin je mourrai si je ne suis tué ici.
-Sire compagnon, retournons au combat!»
-
-
-Le comte Roland reparaît sur le champ de bataille, tient Durandal et
-frappe comme un brave; il coupe en deux Faudron de Pin et vingt-quatre
-Sarrasins des mieux prisés; jamais homme ne se défendit mieux. Comme
-le cerf s'enfuit devant les chiens, ainsi devant Roland s'enfuient les
-païens, et l'Archevêque de dire: «Vous allez assez bien! Telle valeur
-doit avoir un chevalier bien armé et sur un bon cheval; il doit être
-fort et fier pendant la bataille, ou autrement il ne vaut pas quatre
-sous, et doit être moine dans un de ces monastères où il priera tous
-les jours pour nos péchés.»--Roland répond: «Frappez, point de
-quartier!» A ces mots les Français recommencent; grande perte il y eut
-des chrétiens.
-
-
-Les Français savent qu'il n'y aura pas de prisonniers dans une telle
-bataille; aussi se défendent-ils et sont-ils fiers comme des lions.
-
-
-Voici Marsille; il a l'air d'un noble guerrier sur son cheval, qu'il
-appelle Gaignon; il le pique, fond sur Beuve, sire de Beaune et de
-Dijon, et du choc lui brise l'écu, lui rompt le haubert et le renverse
-mort sans blessure. Puis il occit Yvoire et Yvon, et avec eux Gérard
-de Roussillon. Le comte Roland, qui n'est guère loin, dit au païen:
-«Que Dieu te confonde, toi qui tues mes compagnons! tu en seras payé
-avant de nous séparer, et tu apprendras le nom de mon épée.» Il court
-dessus, comme sur un noble guerrier, lui tranche le poing droit, puis
-coupe la tête à Jurfaleu le blond, le fils du roi Marsille. Les païens
-crient: «Aide-nous, Mahomet, notre Dieu, venge nous de Charles! Il a
-envoyé contre nous, dans ce pays, des félons qui ne fuiront pas, même
-pour ne pas mourir.» Ils se disent les uns aux autres: «Eh! sauvons
-nous!» A ces mots, cent mille se sauvent; les rappelle qui voudra, ils
-ne reviendront pas.
-
- En avant!
-
-
-Mais c'est en vain. Si Marsille s'est enfui, est demeuré son oncle
-Marganice, qui tient Carthagène pour son frère Garmaille et
-l'Ethiopie, une terre maudite; les noirs qu'il commande ont le nez
-grand et les oreilles larges; ils sont plus de cinquante mille, et
-chevauchent fièrement et avec fureur, criant la devise des païens.
-«Çà, dit Roland, ici nous recevrons le martyre, et je sais bien que
-nous n'avons guère à vivre; mais sera félon qui ne vendra cher sa vie;
-frappez, seigneurs, de vos épées fourbies, et disputez votre mort et
-votre vie; que la douce France par nous ne soit honnie! Quand sur ce
-champ viendra Charles, notre sire, il verra comment nous avons
-combattu les Sarrasins, et en trouvera quinze de morts contre un de
-nous; il ne laissera pas que de nous bénir.»
-
- En avant!
-
-
-Quand Roland vit la gent maudite, qui est plus noire que l'encre et
-n'ont de blanc que sur les dents: «Or çà, dit le comte, je sais
-vraiment que nous mourrons certainement aujourd'hui; frappez,
-Français, je vous le recommande.» Et Olivier de dire: «Malheur sur les
-plus lents!» A ces mots les Français reviennent à la charge.
-
-
-Quand les païens voient que les Français diminuent, ils en ont et
-orgueil et reconfort; ils se disent: «L'empereur a tort.» Le
-Marganice, sur un cheval bai, qu'il pique de ses éperons d'or, frappe
-Olivier par derrière, au milieu du dos, lui crève son haubert blanc et
-lui plante son épieu dans la poitrine, et dit après: «Vous avez reçu
-un fort coup! Mal vous en a pris que Charlemagne vous ait laissé dans
-les défilés! S'il nous a fait du mal, il n'aura pas à s'en vanter, car
-sur vous seul j'ai bien vengé les nôtres!»--Olivier sent qu'il est
-frappé à mort; il tient toujours Hauteclaire à l'acier bruni; il
-frappe sur le casque d'or de Marganice, en démolit les fleurs et les
-cristaux, fend la tête jusqu'aux dents, brandit son coup et l'abat
-mort, et dit après: «Païen, maudit sois-tu! Je ne dis pas que Charles
-n'y perde, mais ni à ta femme, ni à une autre du royaume dont tu fus,
-tu n'iras te vanter de m'avoir enlevé pour un denier vaillant, ni
-d'avoir fait tort à moi ou à d'autres.» Après il appelle Roland à son
-secours.
-
- En avant!
-
-
-Olivier sent qu'il est blessé à mort; il n'aura plus d'autre occasion
-de se venger; il se jette dans la mêlée et y frappe en brave,
-tranchant lances, écus, pieds, poings, selles et côtes. Qui l'eût vu
-couper en morceaux les Sarrasins, jeter par terre un mort sur un
-autre, d'un bon guerrier conserverait le souvenir. Olivier ne veut pas
-oublier la devise de Charles; il crie Montjoie d'une voix forte et
-claire, et appelle Roland son ami et son pair: «Sire compagnon, lui
-dit-il, joignez-vous à moi; car à notre grand deuil nous serons
-aujourd'hui séparés.»
-
- En avant!
-
-
-Roland regarde Olivier au visage; le teint est livide, décoloré et
-pâle. Le sang vermeil lui coule partout le corps et descend sur la
-terre en ruisseaux. «Dieu, dit le comte, que faire maintenant! Sire
-compagnon, ta noblesse est malheureuse; jamais nul ne sera qui te
-vaille! Eh, douce France, tu demeureras aujourd'hui privée de bons
-soldats, confondue et chétive. L'empereur en aura grand dommage! A ce
-mot, sur son cheval il se pâme.»
-
- En avant!
-
-
-Roland est pâmé sur son cheval et Olivier est blessé à mort; il a tant
-saigné que les yeux en sont troubles; de loin ni de près, il ne peut
-voir assez clair pour reconnaître quelqu'un; comme il a rencontré son
-compagnon, il le frappe sur le casque doré et le fend jusqu'au nasal,
-mais il ne touche pas la tête. A ce coup, Roland le regarde et lui
-demande avec douceur et amitié: «Sire compagnon, l'avez-vous fait de
-bon gré? C'est Roland qui est là, Roland qui tant vous aime! d'aucune
-manière vous ne m'aviez défié.»--«Je vous entends parler, dit Olivier,
-je ne vous vois pas. Que Dieu vous protège! je vous ai frappé!
-pardonnez-le moi!» Roland répond: «Je ne suis pas blessé, je vous le
-pardonne ici et devant Dieu.» A ces mots, ils s'inclinent l'un vers
-l'autre, et dans cette étreinte la mort va les séparer.
-
-
-Olivier sent que la mort le prend; les deux yeux lui tournent dans la
-tête, il perd l'ouïe et la vue; il descend de cheval et se couche sur
-la terre; à haute voix il confesse ses péchés; ses deux mains jointes
-vers le ciel, il prie Dieu qu'il lui donne le paradis et qu'il bénisse
-Charles, et la France, et son compagnon Roland sur tous les hommes. Le
-cœur lui faut, son casque se penche sur sa poitrine, il s'étend tout
-de son long sur la terre. Le preux est mort, rien n'en reste plus. Le
-brave Roland le pleure et se lamente; jamais sur terre vous
-n'entendrez homme plus dolent.
-
-
-Quand Roland vit que son ami est mort, gisant la face contre terre, il
-se prit à le regretter bien doucement: «Sire compagnon, vous fûtes si
-hardi pour votre perte! Nous avons été ensemble tant d'années et de
-jours, et jamais tu ne me fis de mal, ni je ne t'en fis! Maintenant
-que tu es mort, c'est douleur que je vive! A ces mots Roland se pâme
-sur son cheval Veillantif; mais il est affermi sur ses étriers d'or,
-et quelque part qu'il aille il ne peut tomber.
-
-
-Avant que Roland se soit reconnu et revenu de sa pamoison, un grand
-dommage lui est apparu; les Français sont morts, il les a tous perdus,
-sauf l'Archevêque et Gautier de Luz, qui descend des montagnes où il a
-si bien combattu ceux d'Espagne; ses hommes sont morts vaincus par les
-païens; qu'il le veuille ou non, il s'enfuit de ces vallées et réclame
-le secours de Roland: «Eh, noble comte, vaillant homme, où es-tu?
-Jamais je n'eus peur là où tu étais! C'est moi Gautier, qui vainquis
-Maëlgut, le neveu de Droon, le vieillard chenu; pour ma valeur j'étais
-accoutumé à être ton favori! ma lame est brisée et mon écu percé, et
-mon haubert démaillé et rompu! un épieu m'a frappé dans le corps; j'en
-mourrai, mais j'ai vendu chèrement ma vie!» Roland l'a entendu, il
-pique son cheval et vient vers lui.
-
- En avant!
-
-
-Roland dans sa douleur était d'humeur dangereuse; en la mêlée il
-recommence à frapper; il tue vingt Sarrasins, et Gautier six, et
-l'Archevêque cinq. Et les païens de dire: «Oh! les terribles hommes!
-prenez garde, seigneurs, qu'ils n'en sortent vivants! félon sera qui
-ne leur courra sus, et lâche qui les laissera sauver.» Donc
-recommencent à huer et à crier, et de toutes parts on revient les
-attaquer.
-
- En avant!
-
-
-Le comte Roland est un noble guerrier, Gautier de Luz un bien bon
-chevalier, et l'Archevêque un vaillant éprouvé. Aucun ne veut rien
-laisser aux autres; ils frappent les païens dans la mêlée. Mille
-Sarrasins à pied et quarante mille à cheval arrivent encore, et,
-croyez-moi, n'osent s'approcher! Ils lancent leurs épieux et leurs
-lances, leurs dards, leurs traits et leurs javelots. Aux premiers
-coups ils tuent Gautier; Turpin de Reims a son écu percé, son casque
-cassé; ils l'ont blessé à la tête, ils ont rompu et démaillé son
-haubert; il a dans le corps quatre épieux; son cheval est tué sous
-lui. C'est grand malheur que l'Archevêque tombe.
-
- En avant!
-
-
-Turpin de Reims, quand il se sent abattu et blessé de quatre épieux
-dans le corps, joyeusement, le brave, il se relève, cherche où est
-Roland, puis court vers lui, et dit un mot: «Je ne suis pas vaincu! un
-bon soldat n'est jamais pris vivant!» Il tire Almace, son épée d'acier
-bruni, et frappe dans la mêlée mille coups et plus. Charles l'a dit
-depuis, qu'il n'en avait épargné aucun et qu'il en avait trouvé
-quatre cents autour de lui, les uns blessés, d'autres coupés en deux,
-et d'autres sans leur tête.
-
-Le comte Roland se bat en gentilhomme, mais le corps lui sue de grande
-chaleur; en la tête il a douleur et grand mal parce qu'il s'est rompu
-la tempe en cornant. Cependant, il veut savoir si Charles va venir; il
-prend son olifant, mais le sonne faiblement. L'empereur s'arrête, et
-écoute: «Seigneurs, dit-il, nos affaires vont mal; Roland mon neveu
-cejourd'hui nous va manquer; j'entends à son corner qu'il ne vivra
-guère. Qui veut arriver chevauche rapidement! sonnez vos clairons tant
-qu'il y en a dans cette armée!» Soixante mille clairons y sonnent si
-fort, que les monts et les vallées y répondent. Les païens
-l'entendent, et n'en sont pas réjouis. Ils se disent l'un à l'autre:
-«Nous aurons encore affaire à Charles!»
-
- En avant!
-
-Et les païens de dire: «L'empereur revient! Entendez-vous sonner les
-clairons des Français? Si Charles vient, Dieu! il y aura grande perte
-pour nous! Nous y perdrons notre terre d'Espagne. Si Roland vit, la
-guerre recommence!» Alors ils se rassemblent quatre cents armés de
-casques, et des meilleurs de leur armée; ils rendent à Roland une
-attaque formidable. A cette heure, le comte a assez affaire autour de
-lui.
-
- En avant!
-
-Le comte Roland, quand il les vit venir, se fait d'autant plus fort,
-fier et intrépide; ils ne le prendront pas vivant. Sur son cheval
-Veillantif, qu'il pique de ses éperons d'or fin, il les va tous
-attaquer dans la mêlée, accompagné de l'archevêque Turpin; l'un dit à
-l'autre: «Çà, frappez, ami! nous avons entendu les cors des Français;
-Charles revient, le roi puissant.»
-
-Le comte Roland jamais n'aima les couards, ni les orgueilleux, ni les
-méchants, ni chevalier qui ne fût bon soldat; il dit à l'archevêque
-Turpin: «Sire, vous êtes à pied, et je suis à cheval; pour l'amour de
-vous, ici je vais descendre; nous aurons ensemble et le bien et le
-mal; je ne vous abandonnerai pour nul mortel; nous allons rendre aux
-païens cet assaut. Les meilleurs coups sont ceux de Durandal!» Et
-l'Archevêque de dire: «Félon qui bien n'y frappe! Charles revient qui
-nous vengera.»
-
-Les païens disent: «Malheur à nous! à mauvais jour nous sommes
-arrivés; nous avons perdu nos seigneurs et nos pairs! Charles revient
-avec sa grande armée, le terrible! des Français nous entendons les
-clairons éclatants, et le grand bruit des cris de Monjoie! Le comte
-Roland est de si grande valeur qu'il ne sera vaincu par nul homme de
-chair. Lançons tout sur lui, et qu'il reste sur la place.» Et ils
-lancent dards et épieux, et lances et traits empennés. Ils ont
-traversé et fracassé l'écu de Roland, rompu et démaillé son haubert;
-mais ils n'ont pas atteint le corps. Cependant Veillantif, en vingt
-endroits frappé, reste mort sous le comte. Puis les païens se sauvent,
-et laissent Roland sur la place; mais il est démonté.
-
- En avant!
-
-Les païens s'enfuient courroucés et furieux, et galoppent du côté de
-l'Espagne. Le comte Roland ne peut les poursuivre, car il a perdu son
-cheval Veillantif; qu'il le veuille ou non, il faut rester à pied. Il
-va au secours de l'archevêque Turpin, lui détache son casque d'or de
-la tête, lui enlève son haubert blanc et léger, et déchire sa tunique,
-et en met les morceaux sur ses grandes plaies; puis il le serre contre
-sa poitrine, et puis le couche doucement sur l'herbe verte, et bien
-humblement lui fait une prière: «Eh! gentilhomme, donnez-moi congé;
-nos compagnons qui nous furent si chers sont morts maintenant; mais
-nous ne devons pas les abandonner! Je veux les aller querir et devant
-vous les ranger.» Et l'Archevêque de dire: «Allez et revenez. Ce champ
-de bataille reste à vous, Dieu merci, et à moi!»
-
-
-Roland s'en va, et s'avance tout seul par le champ de bataille,
-cherche dans les vallées et cherche dans les montagnes, trouve Gérer
-et Gérin son compagnon; il trouve aussi Bérenger et Othon, Anséis,
-Sanche et Gérard, le vieux de Roussillon. Roland un à un les a pris,
-les a apportés à l'Archevêque et mis en rang devant ses genoux.
-L'Archevêque ne peut s'empêcher de pleurer, lève sa main, fait sa
-bénédiction, et dit ensuite: «Malheur vous est arrivé, seigneurs;
-toutes vos âmes ait Dieu le glorieux! en paradis qu'il les mette au
-milieu des saintes fleurs! Ma mort me remplit d'angoisse, je ne verrai
-plus le puissant empereur.»
-
-
-Roland s'en retourne et va fouiller le champ de bataille; ayant trouvé
-son compagnon Olivier, il le serre étroitement contre son cœur, et
-comme il peut il revient vers l'Archevêque; il le couche sur un
-bouclier auprès des autres, et l'Archevêque les a absouts et bénits.
-Alors se réveille le deuil et la pitié. «Çà, dit Roland, beau
-compagnon Olivier, vous fûtes le fils du vaillant duc Régnier, qui
-tenait la Marche[334] jusqu'au val de Runers; pour rompre une lance,
-pour mettre en pièces un écu, pour vaincre et dompter l'insolence, et
-pour conseiller loyalement un honnête homme, nulle part il n'y eut
-meilleur chevalier.»
-
- [334] Marquisat, frontière.
-
-Le comte Roland, quand il vit ses pairs morts et Olivier qu'il aimait
-tant qu'il pouvait, se sentit ému et commença à pleurer, et son visage
-fut tout décoloré; il eut chagrin plus grand qu'il ne peut être;
-malgré lui il tombe par terre évanoui. Et l'Archevêque de dire: «Vous
-êtes bien malheureux, chevalier.»
-
-
-Quand il vit Roland se pâmer, l'Archevêque eut donc telle douleur que
-jamais il n'en eut si grande; il tendit la main et prit l'olifant. Il
-y a dans le val de Roncevaux une eau courante; Turpin y veut aller
-pour en donner à Roland; il s'avance à petits pas et tout chancelant;
-il est si faible qu'il ne peut avancer; il n'en a pas la force, il a
-trop perdu de sang; avant qu'il ait marché la longueur d'un arpent, le
-cœur lui faut, et il tombe sur la face, dans les angoisses de la
-mort.
-
-
-Le comte Roland revient de pamoison; il se dresse sur ses pieds, mais
-il a grande douleur! Il regarde en aval, il regarde en amont, il voit
-gisant sur l'herbe verte, outre ses compagnons, le noble baron,
-c'est-à-dire l'Archevêque que Dieu mit ici bas en son nom; il confesse
-ses péchés, lève les yeux, joint ses deux mains contre le ciel et prie
-Dieu de donner le paradis à Turpin. Turpin est mort, le bon soldat de
-Charles, qui par grandes batailles et par beaux sermons, contre les
-païens fut de tout temps un rude champion. Que Dieu lui octroie sa
-sainte bénédiction.
-
- En avant!
-
-
-Le comte Roland voit l'Archevêque à terre; dehors son corps il voit
-sortir les entrailles; dessus le front lui sort la cervelle. Roland
-lui croise ses blanches et belles mains sur la poitrine, et le plaint
-à la manière de son pays. «Eh! gentil homme, chevalier de bonne
-maison, je te recommande en ce jour au glorieux père céleste; jamais
-homme ne sera un meilleur serviteur; depuis les Apôtres, il n'y eut
-pareil prophète pour maintenir la loi et pour conquérir les âmes. Que
-votre âme ne souffre pas de mal et que la porte de paradis lui soit
-ouverte!»
-
-
-Roland sent que la mort lui est proche; par les oreilles lui sort la
-cervelle; il prie que Dieu reçoive ses pairs, et se recommande
-lui-même à l'ange Gabriel. Il prend l'olifant (que reproche n'en ait),
-et de l'autre main son épée Durandal. Il n'eût pu lancer flèche d'une
-arbalète! Il va vers l'Espagne, dans un guéret, monte sur un tertre.
-Sous un bel arbre, il y a quatre perrons de marbre. Là, Roland tombe à
-la renverse sur l'herbe verte, et se pâme, car la mort lui est proche.
-
-
-Hauts sont les monts et hauts sont les arbres! Il y a là quatre
-perrons de marbre luisant. Sur l'herbe verte le comte Roland est pâmé.
-Un Sarrasin l'épiait et le guettait, et faisant le mort gisait parmi
-les autres, le corps et le visage couverts de sang. Il se relève et se
-hâte de courir. Il fut fort et de grand courage!
-
-
-Dans son orgueil et sa mortelle rage, il saisit Roland, corps et
-armes, et dit un mot: «Vaincu est le neveu de Charles; cette épée je
-la porterai en Arabie!» Il la tire; mais Roland ressentit quelque
-chose.
-
-
-Il s'aperçoit qu'on lui enlève son épée, ouvre les yeux, et dit un
-mot au païen: «Par mon escient, tu n'es pas des nôtres.» Il tenait
-l'olifant, qu'il ne voudrait perdre; il l'en frappe sur le casque
-damasquiné d'or, brise l'acier, la tête et les os, lui fait sortir les
-deux yeux de la tête et le renverse mort à ses pieds, et après lui
-dit: «Coquin, comment as-tu été si osé que de me toucher, à droit ou à
-tort; il n'y aura homme qui ne te tiendra pour fol! J'en ai fendu le
-gros bout de mon olifant; l'or et le cristal en sont tombés!»
-
-
-Mais Roland sent qu'il n'y voit plus; il se relève, s'évertue; mais
-son visage a perdu toute couleur. Devant lui est une roche brune; de
-dépit il y frappe dix coups; l'acier grince, mais ne rompt ni
-s'ébrèche. «Eh, dit le comte, Sainte Marie, à mon aide! ma bonne
-Durandal, vous êtes malheureuse! quoique je n'aie plus que faire de
-vous, vous m'êtes toujours chère! tant de batailles par vous j'ai
-gagné! tant de grandes terres j'ai conquis, que possède aujourd'hui
-Charles, à la barbe chenue! Que jamais homme ne vous ait qui fuirait
-devant un autre! vous fûtes longtemps aux mains d'un bon soldat;
-jamais la France n'en verra pareil; la France libre[335]!»
-
- [335] Dans nos vieilles traditions, conservées dans la chronique
- de Turpin, la France est appelée libre, parce que la domination
- et l'honneur lui sont dus sur toutes les autres nations.
-
-Roland frappe le perron de marbre; l'acier grince, mais ne rompt ni
-s'ébrèche. Quand il voit qu'il n'en peut briser un morceau, il
-commence à plaindre son épée en lui-même: «Ah! ma Durandal, que tu es
-claire et blanche, comme tu flambes et reluis au soleil! Charles était
-aux vallons de Maurienne quand le Dieu du ciel lui manda par son ange
-qu'il te donnât à un comte capitaine. Donc le noble, le grand roi me
-la ceignit. Avec elle je lui conquis Normandie et Bretagne, je lui
-conquis le Poitou et le Maine, je lui conquis Bourgogne et Lorraine,
-je lui conquis Provence et Aquitaine, et Lombardie et toute la
-Romagne, je lui conquis Bavière et toute la Flandre et l'Allemagne, et
-la Pologne, Constantinople, dont il eut la foi, et la Saxonie soumise
-à sa loi; je lui conquis Écosse, Galles, Islande et Angleterre, qu'il
-aimait à habiter; avec elle j'ai conquis tous les pays et terres que
-possède Charlemagne, à la barbe blanche. Pour cette épée j'ai douleur
-et inquiétude! Mieux vaut mourir qu'aux païens elle ne reste! Que Dieu
-le père ne laisse pas honnir la France!»
-
-
-Roland frappe sur un rocher gris[336]; plus en abat que je ne vous
-sais dire. L'épée grince, mais ne se tord et ne se brise; elle
-rebondit contre le ciel. Quand le comte voit qu'il ne la brisera pas,
-il la plaint doucement en lui-même. «Eh! Durandal, que tu es belle et
-sainte! Il y a tant de reliques dans ta garde dorée; une dent de saint
-Pierre et du sang de saint Bâle, et des cheveux de monseigneur saint
-Denis, du vêtement de sainte Marie! Il n'est pas juste que les païens
-te prennent; par des chrétiens vous devez être servie. Ne vous ait
-homme qui fasse couardise! Par vous j'ai conquis beaucoup de grandes
-terres que possède Charles à la barbe fleurie, et dont l'empereur en
-est puissant et riche!»
-
- [336] La brèche de Roland, dans les Pyrénées, est une immense
- crevasse dans les rochers, de 40 à 60 mètres d'ouverture, sur 100
- mètres de hauteur et 1,000 mètres de longueur. La légende veut
- que Roland ait taillé cette brèche, dans le roc, d'un coup de sa
- Durandal.
-
-
-Mais Roland sent que la mort l'entreprend et de vers la tête sur le
-cœur lui descend. Dessous un pin il est allé courant, et s'est
-couché sur l'herbe verte, face en terre; dessus lui il met son épée et
-l'olifant, et tourne la tête vers la gent païenne, parce qu'il veut
-vraiment, le noble comte, que Charlemagne dise, et tout son monde,
-qu'il est mort en conquérant! Il confesse ses péchés, et menu et
-souvent. Pour ses péchés il offre son gant à Dieu.
-
- En avant!
-
-
-Roland sent que son temps est fini! Il est sur un pic aigu tourné vers
-l'Espagne; d'une main il frappe sa poitrine: «Dieu, dit-il, je fais
-pénitence de mes péchés, des grands et des petits, que j'ai faits
-depuis l'heure que je suis né jusqu'à ce jour que tout est fini.» Son
-gant droit il a tendu vers Dieu, et les anges du ciel descendent à
-lui.
-
- En avant!
-
-
-Le preux Roland gisait sous un pin, le visage tourné vers l'Espagne;
-alors il se prit à se souvenir de plusieurs choses: des royaumes qu'il
-a conquis, de douce France, des hommes de sa maison, de Charlemagne
-son seigneur qui le nourrit; il ne se peut tenir d'en pleurer et
-soupirer! Mais il ne se veut oublier lui-même, il confesse encore ses
-péchés et prie Dieu de lui faire merci: «Vrai père, qui jamais ne
-mentis, qui ressuscitas saint Lazare d'entre les morts et préservas
-Daniel des lions, sauve mon âme de tous périls pour les péchés que je
-fis en ma vie!» Il offre son gant droit à Dieu, et saint Gabriel de sa
-main le prit. Roland, sa tête penchée sur le bras, et les mains
-jointes, est allé à sa fin. Dieu envoya son ange Chérubin et saint
-Michel surnommé du péril; saint Gabriel s'est joint à eux, et ils
-emportent l'âme du comte en paradis.
-
-_Analyse de la suite du poëme._
-
- Charlemagne arrive enfin dans la vallée de Roncevaux; il est
- consterné à l'aspect du champ de bataille jonché de cadavres; il
- retrouve le corps de son neveu, et le fait mettre à part avec ceux
- de Turpin et d'Olivier; il recueille leurs cœurs, puis fait
- enterrer tous les Français que les Sarrasins ont tués. Il allait
- repartir, quand il voit apparaître l'armée des Sarrasins: il
- s'écrie alors de sa voix grande et haute: «Barons français, à
- cheval et aux armes!» Après une furieuse bataille, les Sarrasins
- sont mis en fuite; Charlemagne prend Saragosse et revient en
- France, à Aix-la-Chapelle, et entre dans son palais.
-
- Voici venir à lui Aude, une belle demoiselle[337], qui dit au roi:
- «Où est Roland le capitaine, qui me jura de me prendre pour femme?»
- Charles en a grande douleur; il pleure et tire sa barbe blanche.
- «Sœur, chère amie, lui dit-il, tu me parles d'un homme mort, mais
- je te donnerai Louis en échange; je ne te puis mieux dire; il est
- mon fils, et gouvernera mes frontières.»--Aude répond: «Ces paroles
- sont étranges: ne plaise à Dieu, ni à ses saints, ni à ses anges
- qu'après Roland je reste vivante!» Elle pâlit, tombe aux pieds de
- Charlemagne, morte pour toujours. Dieu ait pitié de son âme! Les
- barons français en pleurent et la plaignent. La belle Aude est
- allée à trépas, mais le roi croit qu'elle n'est que pâmée; il en a
- pitié et en pleure, lui prend les mains, la relève; mais sur les
- épaules la tête est penchée. Quand Charles voit qu'elle est morte,
- il mande quatre comtesses et la fait porter en un couvent de
- nonnains, qui la veillent toute la nuit jusqu'au jour, et
- l'enterrent bellement le long d'un autel.»
-
- [337] La sœur d'Olivier.
-
-Puis vient le châtiment de Ganelon. Il se défend devant la cour des
-barons, qui demande sa grâce à Charlemagne. Vous me trahissez tous,
-dit le roi, et son visage se rembrunit. Alors un chevalier, Thierry,
-demande à Charlemagne qu'il ordonne le jugement de Dieu; il s'offre à
-combattre le champion de Ganelon. Thierry est vainqueur, et Ganelon
-est écartelé.
-
- THÉROULDE, _La Chanson de Roland_, traduite par L. Dussieux.
-
-Le normand Théroulde, qui, selon la thèse très-savante et
-très-acceptable de M. Génin, paraît avoir été le précepteur de
-Guillaume le Conquérant, composa le poëme ou chanson de Roland avant
-1066. Trop oublieuse de ses vieilles gloires, la France possède dans
-la chanson de Roland une épopée qu'elle a trop longtemps laissée de
-côté. Il est admis dans certains cours de littérature que la France
-n'a pas de poésie épique; c'est une grave erreur. Le poëme de
-Théroulde est notre épopée française, et a été longtemps un poëme
-national et très-populaire; on le chantait à la bataille de Hastings
-(1066), comme le rapporte Robert Wace[338]. Les étrangers admiraient
-notre poëme, l'imitaient et le traduisaient. En Espagne, l'auteur du
-poëme du Cid lui a fait de nombreux emprunts; en Allemagne, on en fit
-trois imitations pendant le moyen âge; en Italie, Pulci Boiardo et
-l'Arioste (Roland furieux) l'ont imité également. Mais au seizième
-siècle l'admiration enthousiaste pour l'antiquité fit succéder un
-mépris irréfléchi pour toutes les créations spontanées du génie
-français: art, poésie, tout fut honni et oublié qui ne sortait pas de
-la source grecque ou latine. Le poëme de Théroulde fut compris dans
-cette proscription universelle. Plus justes que nos pères, nous avons
-rendu la vie à cette œuvre admirable; et si la France ne peut opposer
-que sa triste et froide _Henriade_ aux épopées artificielles
-étrangères: _L'Énéide_, _La Jérusalem délivrée_, _La Messiade_, _Le
-Paradis perdu_ et _Le Roland furieux_, elle compte parmi les épopées
-naïves et populaires sa _Chanson de Roland_, et l'oppose à _L'Iliade_,
-à _L'Odyssée_, aux _Nibelungen_, au poëme du _Cid_, à _La Divine
-Comédie_.
-
- [338]
-
- Taillefer, qui très-bien chantoit,
- Sur un bidet qui vite alloit
- Devant eux s'en allait chantant
- De Charlemagne et de Roland
- Et d'Olivier et des vassaux
- Qui moururent en Roncevaux.
-
- (_Roman de Rou_, v. 1319.)
-
-Théroulde a recueilli pour la création de son poëme toutes les
-traditions populaires qui se retrouvent aussi dans la chronique du
-faux Turpin[339]. Roland est un personnage historique, mais n'était
-pas neveu de Charlemagne; il est demeuré le type populaire de la
-valeur. Le traître Ganelon était un archevêque de Sens, qui trahit
-Charles le Chauve. Quant aux faits de la bataille, si Théroulde les a
-exagérés, il est bien évident qu'Éginhard les a amoindris, et qu'il a
-atténué toute cette affaire, pour ne pas diminuer la gloire de
-Charlemagne.
-
- [339] La Chronique de Turpin, dont on ne connaît ni l'auteur ni
- la date, est, selon M. Génin, l'œuvre de Guy de Bourgogne,
- archevêque de Vienne, devenu pape en 1119, et qui mit sa
- chronique au nombre des livres canoniques, en 1122.
-
-
-LA GRANDE TAILLE DE ROLAND.
-
-L'opinion que Roland avait été d'une taille surhumaine était encore en
-vigueur du temps de François Ier; car ce prince, à son retour
-d'Espagne, passant par Blaye, où était le tombeau de Roland, voulut
-vérifier la tradition. Je crois que le lecteur ne sera pas fâché
-d'entendre cette anecdote de la bouche même d'un témoin oculaire[340].
-
- [340] HUBERTUS THOMAS LEODIUS, _De Vita Frederici II, palatini_,
- lib. 1, p. 5, traduit par Génin, dans son _Introduction à La
- Chanson de Roland_.
-
-«Les chroniques françaises nous content que Charlemagne et ses douze
-pairs étaient des géants. Afin d'en savoir la vérité, et d'ailleurs
-grand amateur de ces antiquailles, le roi François Ier, lorsqu'il
-passa par Blaye, à son retour de sa captivité d'Espagne, descendit
-dans le souterrain où Roland, Olivier et saint Romain sont ensevelis,
-dans des sépulcres de marbre, de dimensions ordinaires. Le roi fit
-rompre un morceau du marbre qui recouvrait Roland, et tout de suite
-après avoir plongé un regard dans l'intérieur, il fit raccommoder le
-marbre avec de la chaux et du ciment, sans un mot de démenti contre
-l'opinion reçue. Apparemment il ne voulait point paraître avoir perdu
-ses peines.
-
-«Quelques jours après, le prince palatin Frédéric, qui allait
-rejoindre Charles Quint en Espagne, ayant, en passant, salué François
-Ier à Cognac, vint à son tour loger à Blaye, et voulut voir aussi ces
-tombeaux. J'y étais, avec l'illustre médecin du prince, le docteur
-Lange; et comme nous étions l'un et l'autre à la piste de toutes les
-curiosités, nous questionnâmes le religieux qui avait tout montré au
-prince: si les os de Roland étaient encore entiers dans le sépulcre,
-et s'ils étaient aussi grands qu'on le disait. Assurément, la renommée
-n'avait point menti d'une syllabe, et il ne fallait pas s'arrêter aux
-dimensions du sépulcre; c'est que depuis que ces reliques avaient été
-apportées du champ de bataille de Roncevaux, les muscles avaient eu
-le temps de se consumer, et le squelette ne tenait plus; mais les os
-avaient été déposés liés en fagot, à telles enseignes qu'il avait
-fallu creuser le marbre pour pouvoir loger les tibias, qui étaient
-entiers. Nous admirâmes beaucoup la taille de Roland, dont, supposé
-que le moine dit vrai, les tibias calculés sur la longueur du marbre,
-avaient trois pieds de long pour le moins.
-
-«Pendant que nous raisonnions là-dessus, le prince emmena le moine
-d'un autre côté, et nous restâmes tout seuls. Le mortier n'était pas
-encore repris: si nous ôtions le morceau de marbre? Aussitôt nous
-voilà à l'ouvrage; la pierre céda sans difficulté, et tout l'intérieur
-du tombeau nous fut découvert... Il n'y avait absolument rien qu'un
-tas d'osselets à peu près gros deux fois comme le poing, lequel étant
-remué nous offrit à peine un os de la longueur de mon doigt!
-
-«Nous rajustâmes le fragment du marbre, en riant de bon cœur de la
-duperie de ce moine ou de son impudence à mentir[341]!»
-
- [341] GÉNIN, _Introduction à la Chanson de Roland_, p. XXII.
-
-
-LE CHANT D'ALTABIÇAR[342].
-
- Un cri s'est élevé
- Du milieu des montagnes des Escaldunac[343],
- Et l'homme libre, debout devant sa porte,
- A ouvert l'oreille et a dit: «Qui va là? que me veut-on?»
- Et le chien qui dormait aux pieds de son maître
- S'est levé et a rempli les environs d'Altabiçar de ses aboiements.
-
- Au col d'Ibagnette un bruit retentit;
- Il approche, en frôlant, à droite, à gauche, les rochers;
- C'est le murmure sourd d'une armée qui vient.
- Les nôtres y ont répondu du sommet des montagnes;
- Ils ont soufflé dans leurs cornes de bœuf;
- Et l'homme libre aiguise ses flèches.
-
- Ils viennent, ils viennent! Quelle haie de lances!
- Comme les bannières aux couleurs variées flottent au milieu!
- Quels éclairs jaillissent des armes!
- Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien.
- Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze,
- douze,
- Treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf,
- vingt.
-
- Vingt, et des milliers d'autres encore!
- On perdrait son temps à les compter.
- Unissons nos bras nerveux, déracinons ces rochers,
- Lançons-les du haut des montagnes
- Jusque sur leurs têtes!
- Ecrasons-les, tuons-les!
-
- Et qu'avaient-ils à faire dans nos montagnes, ces hommes du Nord,
- Pourquoi sont-ils venus troubler notre paix?
- Quand Dieu fait des montagnes, c'est pour que les hommes ne les
- franchissent pas.
- Mais les rochers en roulant tombent; ils écrasent les bataillons;
- Le sang ruisselle, les chairs palpitent;
- Oh! combien d'os broyés! quelle mer de sang!
-
- Fuyez, fuyez, ceux à qui il reste de la force et un cheval!
- Fuis, roi Carloman, avec tes plumes noires et ta cape rouge.
- Ton neveu, ton plus brave, ton chéri, Roland, est étendu mort
- là-bas;
- Son courage ne lui a servi à rien.
- Et maintenant, Escaldunac, laissons les rochers,
- Descendons vite en lançant nos flèches a ceux qui fuient.
-
- Ils fuient! ils fuient! Où donc est la haie de lances!
- Où sont les bannières aux couleurs variées flottant au milieu?
- Les éclairs ne jaillissent plus de leurs armes souillées de sang.
- Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien!
- Vingt, dix-neuf, dix-huit, dix-sept, seize, quinze, quatorze,
- treize,
- Douze, onze, dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois,
- deux, un.
-
- Un! Il n'y en a même plus un!
- C'est fini! homme libre, vous pouvez rentrer avec votre chien,
- Embrasser votre femme et vos enfants,
- Nettoyer vos flèches, les serrer avec votre corne de bœuf, et
- ensuite vous coucher et dormir dessus.
- La nuit, les aigles viendront manger ces chairs écrasées,
- Et tous ces os blanchiront pendant l'éternité.
-
- [342] Ce chant, que l'on croit être du neuvième siècle ou du
- dixième, s'est conservé chez les montagnards des Pyrénées; M.
- Eug. de Montglave l'a publié dans le journal de l'Institut
- historique, t. I, p. 176.
-
- [343] Basques.
-
-
-LES CAPITULAIRES DE CHARLEMAGNE.
-
-Les capitulaires de Charlemagne, relatifs à la législation civile et
-religieuse, reproduisent à peu près ce que l'on trouve dans les lois
-romaines et dans les canons des conciles; mais ceux qui concernent la
-législation domestique sont curieux, par le détail des mœurs.
-
-Le capitulaire _De Villis fisci_ se compose de soixante-dix articles,
-vraisemblablement recueillis de plusieurs autres capitulaires.
-
-Les intendants du domaine sont tenus d'amener au palais où Charlemagne
-se trouvera le jour de la Saint-Martin d'hiver tous les poulains, de
-quelque âge qu'ils soient, afin que l'empereur, après avoir entendu la
-messe, les passe en revue.
-
-On doit au moins élever dans les basses-cours des principales
-métairies cent poules et trente oies.
-
-Il y aura toujours dans ces métairies des moutons et des cochons gras,
-et au moins deux bœufs gras, pour être conduits, si besoin est, au
-palais.
-
-Les intendants feront saler le lard; ils veilleront à la confection
-des cervelas, des andouilles, du vin, du vinaigre, du sirop de mûres,
-de la moutarde, du fromage, du beurre, de la bière, de l'hydromel, du
-miel et de la cire.
-
-Il faut, pour la dignité des maisons royales, que les intendants y
-élèvent des laies, des paons, des faisans, des sarcelles, des
-pigeons, des perdrix et des tourterelles.
-
-Les colons des métairies fourniront aux manufactures de l'empereur du
-lin et de la laine, du pastel et de la garance, du vermillon, des
-instruments à carder, de l'huile et du savon.
-
-Les intendants défendront de fouler la vendange avec les pieds:
-Charlemagne et la reine, qui commandent également dans tous ces
-détails, veulent que la vendange soit très-propre.
-
-Il est ordonné, par les articles 39 et 65, de vendre au marché, au
-profit de l'empereur, les œufs surabondants des métairies et les
-poissons des viviers.
-
-Les chariots destinés à l'armée doivent être tenus en bon état; les
-litières doivent être couvertes de bon cuir, et si bien cousues qu'on
-puisse s'en servir au besoin comme de bateaux pour passer une rivière.
-
-On cultivera dans les jardins de l'empereur et de l'impératrice toutes
-sortes de plantes, de légumes et de fleurs: des roses, du baume, de la
-sauge, des concombres, des haricots, de la laitue, du cresson alénois,
-de la menthe romaine, ordinaire et sauvage, de l'herbe aux chats, des
-choux, des oignons, de l'ail et du cerfeuil.
-
-C'était le restaurateur de l'empire d'Occident, le fondateur des
-nouvelles études, l'homme qui, du milieu de la France, en étendant ses
-deux bras, arrêtait au nord et au midi les dernières armées d'une
-invasion de six siècles; c'était Charlemagne enfin qui faisait vendre
-au marché les œufs de ses métairies et réglait ainsi avec sa femme
-ses affaires de ménage.
-
-Les capitulaires des rois franks jouirent de la plus grande autorité:
-les papes les observaient comme des lois; les Germains s'y soumirent
-jusqu'au règne des Othons, époque à laquelle les peuples au delà du
-Rhin rejetèrent le nom de Franks qu'ils s'étaient glorifiés de porter.
-Karle le Chauve, dans l'édit de Pitres (chap. VI), nous apprend
-comment se dressait le capitulaire. «La loi, dit ce prince, devient
-irréfragable par le consentement de la nation et la constitution du
-roi.» La publication des capitulaires, rédigés du consentement des
-assemblées nationales, était faite dans les provinces par les évêques
-et par les envoyés royaux, _missi dominici_.
-
-Les capitulaires furent obligatoires jusqu'au temps de Philippe le
-Bel: alors les ordonnances les remplacèrent. Rhenanus les tira de
-l'oubli en 1531: ils avaient été recueillis incomplétement en deux
-livres par Angesise, abbé de Fontenelles (et non pas de Lobes), vers
-l'an 827. Benoît, de l'église de Mayence, augmenta cette collection en
-845. La première édition imprimée des Capitulaires est de Vitus; elle
-parut en 1545.
-
-Les assemblées générales où se traitaient les affaires de la nation
-avaient lieu deux fois l'an, partout où le roi ou l'empereur les
-convoquait. Le roi proposait l'objet du capitulaire: lorsque le temps
-était beau, la délibération avait lieu en plein air; sinon, on se
-retirait dans des salles préparées exprès. Les évêques, les abbés et
-les clercs d'un rang élevé se réunissaient à part; les comtes et les
-principaux chefs militaires, de même. Quand les évêques et les comtes
-le jugeaient à propos, ils siégeaient ensemble, et le roi se rendait
-au milieu d'eux; le peuple était forclos, mais après la foi faite on
-l'appelait à la sanction. (HINCMAR, _Hunold_.) La liberté individuelle
-du Frank se changeait peu à peu en liberté politique, de ce genre
-représentatif inconnu des anciens. Les assemblées du huitième et du
-neuvième siècle étaient de véritables états, tels qu'ils reparurent
-sous saint Louis et Philippe le Bel; mais les états des Karlovingiens
-avaient une base plus large, parce qu'on était plus près de
-l'indépendance primitive des barbares: le _peuple_ existait encore
-sous les deux premières races; il avait disparu sous la troisième,
-pour renaître par les _serfs_ et les _bourgeois_.
-
-Cette liberté politique karlovingiennne perdit bientôt ce qui lui
-restait de populaire: elle devint purement aristocratique quand la
-division croissante du royaume priva de toute force la royauté.
-
-La justice dans la monarchie franke était administrée de la manière
-établie par les Romains; mais les rois chevelus, afin d'arrêter la
-corruption de cette justice, instituèrent les _missi dominici_, sorte
-de commissaires ambulants qui tenaient des assises, rendaient des
-arrêts au nom du souverain, et sévissaient contre les magistrats
-prévaricateurs.
-
- CHATEAUBRIAND, _Analyse raisonnée de l'Histoire de France_.
-
-
-CANONISATION ET CULTE DE CHARLEMAGNE.
-
-Son corps, revêtu du cilice qu'il avait porté en santé, et couvert
-par-dessus des habillements impériaux, fut mis dans l'église
-d'Aix-la-Chapelle, où il fut en vénération publique à tout l'Occident,
-jusqu'à ce qu'en 1165 il fut élevé de terre par les soins de
-l'empereur Frédéric Ier, surnommé Barbe-Rousse, pour être mieux exposé
-au culte religieux qu'on rendait déjà à sa mémoire. On prétend que ce
-fut dans le temps de sa translation qu'il fut canonisé par Pascal III,
-antipape, qui tenait l'Église divisée en faveur de l'empereur Frédéric
-contre le pape légitime Alexandre III. Cet acte devait être nul, ce
-semble, comme étaient tous les autres qui avaient été faits par cet
-usurpateur du saint-siége. Cependant, il n'a été ni cassé ni blâmé par
-les papes suivants, qui n'ont pas jugé à propos de s'opposer au culte
-public de Charlemagne, à qui ils savaient que l'Église romaine avait
-des obligations immortelles. Son nom, comme celui d'un saint
-confesseur, est inséré dans la plupart des martyrologes de France,
-d'Allemagne et des Pays-Bas: l'office de sa fête se trouve dans
-plusieurs bréviaires des églises de tous ces pays. Et quoi qu'il ait
-été retranché dans celui de Paris, on n'a point laissé de continuer
-non-seulement la vacance du Palais et du Châtelet, mais encore la
-messe solennelle du jour (28 janvier) en diverses églises de Paris. La
-fête semblait s'abolir peu à peu dans l'Université, qui le reconnaît
-comme son fondateur, mais elle y fut rétablie sur la fin de l'an 1661.
-
- A. BAILLET, _Les Vies des Saints_, t. II (in-4º, 1739).
-
-
-LOUIS LE PIEUX[344].
-
- 817.
-
-On voyait briller en lui des vertus sacrées qu'il serait trop long
-d'énumerer. Il était d'une taille ordinaire; il avait les yeux grands
-et brillants, le visage ouvert, le nez long et droit, des lèvres ni
-trop épaisses ni trop minces, une poitrine vigoureuse, des épaules
-larges, les bras robustes; aussi pour manier l'arc et lancer un
-javelot personne ne pouvait-il lui être comparé. Ses mains étaient
-longues, ses doigts bien conformés; il avait les jambes longues et
-grêles pour leur longueur; il avait aussi les pieds longs, et la voix
-mâle. Très-versé dans les langues grecque et latine, il comprenait
-cependant le grec mieux qu'il ne le parlait. Quant au latin, il
-pouvait le parler aussi bien que sa langue naturelle[345]. Il
-connaissait très-bien le sens spirituel et moral des Écritures Saintes
-ainsi que leur sens mystique. Il méprisait les poëtes profanes qu'il
-avait appris dans sa jeunesse, et ne voulait ni les lire, ni les
-entendre, ni les écouter. Il était d'une constitution vigoureuse,
-agile, infatigable, lent à la colère, facile à la compassion. Toutes
-les fois que, les jours ordinaires, il se rendait à l'église pour
-prier, il fléchissait les genoux et touchait le pavé de son front; il
-priait humblement et longtemps, quelquefois avec larmes. Toujours orné
-de toutes les pieuses vertus, il était d'une générosité dont on
-n'avait jamais ouï parler dans les livres anciens ni dans les temps
-modernes, tellement qu'il donnait à ses fidèles serviteurs, et à titre
-de possession perpétuelle, les domaines royaux qu'il tenait de son
-aïeul et de son bisaïeul. Il fit dresser pour ces donations des
-décrets qu'il confirma en y apposant son sceau et en les signant de sa
-propre main. Il fit cela pendant longtemps. Il était sobre dans son
-boire et son manger, simple dans ses vêtements; jamais on ne voyait
-briller l'or sur ses habits, si ce n'est dans les fêtes solennelles,
-selon l'usage de ses ancêtres. Dans ces jours, il ne portait qu'une
-chemise et des hauts-de-chausses brodés en or, avec des franges d'or,
-un baudrier et une épée tout brillants d'or, des bottes et un manteau
-couverts d'or; enfin il avait sur la tête une couronne resplendissante
-d'or, et tenait dans sa main un sceptre d'or. Jamais il ne riait aux
-éclats, pas même lorsque, dans les fêtes et pour l'amusement du
-peuple, les baladins, les bouffons, les mimes défilaient auprès de sa
-table suivis de chanteurs et de joueurs d'instruments: alors le peuple
-même, en sa présence, ne riait qu'avec mesure; et pour lui, il ne
-montra jamais en riant ses dents blanches. Chaque jour avant ses repas
-il faisait distribuer des aumônes. Au mois d'août, époque où les cerfs
-sont le plus gras, il s'occupait à les chasser jusqu'à ce que le temps
-des sangliers arrivât.
-
- THÉGAN, _Vie et actions de Louis le Pieux_, trad. de M. Guizot.
-
- Thégan, chorévêque (vicaire général) de Trèves, mort vers 845,
- était d'origine franque et noble; il était renommé pour sa beauté,
- ses vertus, sa science et son éloquence. Au milieu des dissensions
- du règne de Louis le Débonnaire, il fut toujours fidèle à
- l'empereur. Son histoire est assez bien faite, quoique abrégée, et
- s'étend de 813 à 835.
-
- [344] Les contemporains ont tous appelé Louis le Débonnaire Louis
- le Pieux.
-
- [345] Le tudesque.
-
-
-BAPTÊME DE HÉROLD LE DANOIS[346].
-
- 826.
-
-Dès que tout est prêt pour la cérémonie sacrée, Louis et Hérold se
-rendent dans le saint temple. César[347], par respect pour le
-Seigneur, reçoit lui-même Hérold quand il sort de l'onde
-régénératrice, et le revêt de sa propre main de vêtements blancs.
-L'impératrice Judith, dans tout l'éclat de sa beauté[348], tire de la
-source sacrée la reine, femme d'Hérold, et la couvre des habits de
-chrétienne. Lothaire, déjà césar, fils de l'auguste Louis, aide de
-même le fils d'Hérold à sortir des eaux baptismales; à leur exemple,
-les grands de l'empire en font autant pour les hommes distingués de la
-suite du roi danois, qu'ils habillent eux-mêmes, et la foule tire de
-l'eau sainte beaucoup d'autres d'un moindre rang. O grand Louis!
-quelle foule immense d'adorateurs tu gagnes au Seigneur! Quelle sainte
-odeur s'émane d'une telle action et s'élève jusqu'au Christ? Ces
-conquêtes, prince, que tu arraches à la gueule du loup dévorant, pour
-les donner à Dieu, te seront comptées pour l'éternité.
-
- [346] Hérold, chef danois, fut baptisé dans l'église de
- Saint-Alban, à Mayence, avec sa femme et beaucoup de Danois.
- Louis le Débonnaire lui donna un comté dans la Frise. (_Vie de
- Louis le Débonnaire_ par L'Astronome.)
-
- [347] L'empereur.
-
- [348] L'empereur avait choisi entre toutes les filles des
- seigneurs de son empire, réunies de tous côtés, la belle Judith,
- fille du noble comte Guelfe. (Voy. L'Astronome.)
-
-Hérold, couvert de vêtements blancs et le cœur régénéré, se rend sous
-le toit éclatant de son illustre parrain. Le tout-puissant empereur le
-comble alors des plus magnifiques présents que puisse produire la
-terre des Franks. D'après ses ordres, Hérold revêt une chlamyde tissue
-de pourpre écarlate et de pierres précieuses, autour de laquelle
-circule une broderie d'or; il ceint l'épée fameuse que César lui-même
-portait à son côté et qu'entourent des cercles d'or symétriquement
-disposés; à chacun de ses bras sont attachées des chaînes d'or; des
-courroies enrichies de pierres précieuses entourent ses cuisses; une
-superbe couronne, ornement dû à son rang, couvre sa tête; des
-brodequins d'or renferment ses pieds; sur ses larges épaules brillent
-des vêtements d'or, et des gantelets blancs ornent ses mains. L'épouse
-de ce prince reçoit de l'impératrice Judith des dons non moins dignes
-de son rang et d'agréables parures. Elle passe une tunique entièrement
-brodée d'or et de pierreries, et aussi riche qu'ont pu la fabriquer
-tous les efforts de l'art de Minerve; un bandeau entouré de pierres
-précieuses ceint sa tête; un large collier tombe sur son sein
-naissant; un cercle d'or flexible et tordu entoure son cou; ses bras
-sont serrés dans des bracelets tels que les portent les femmes; des
-cercles minces et pliants, d'or et de pierres précieuses, couvrent ses
-cuisses, et une cape d'or tombe sur ses épaules. Lothaire ne met pas
-un empressement moins pieux à parer le fils d'Hérold de vêtements
-enrichis d'or; le reste de la foule des Danois est également revêtu
-d'habits franks, que leur distribue la religieuse munificence de
-César.
-
-Tout cependant est préparé pour les saintes cérémonies de la messe;
-déjà le signal accoutumé appelle le peuple dans l'enceinte des murs
-sacrés. Dans le chœur brille un clergé nombreux et revêtu de riches
-ornements, et dans le magnifique sanctuaire tout respire un ordre
-admirable. La foule des prêtres se distingue par sa fidélité aux
-doctrines de Clément[349], et les pieux lévites se font remarquer par
-leur tenue régulière. C'est Theuton qui dirige, avec son habileté
-ordinaire, le chœur des chantres; c'est Adhalwit qui porte en main la
-baguette, en frappe la foule des assistants et ouvre ainsi un passage
-honorable à César, à ses grands, à sa femme et à ses enfants. Le
-glorieux empereur, toujours empressé d'assister fréquemment aux saints
-offices, se rend à l'entrée de la basilique en traversant de larges
-salles de son palais resplendissant d'or et de pierreries
-éblouissantes; il s'avance la joie sur le front, et s'appuie sur les
-bras de ses fidèles serviteurs. Hilduin est à sa droite; Hélisachar le
-soutient à gauche; et devant lui marche Gerung, qui porte le bâton,
-marque de sa charge[350], et protége les pas du monarque, dont la tête
-est ornée d'une couronne d'or. Par derrière viennent le pieux Lothaire
-et Hérold, couverts d'une toge et parés des dons éclatants qu'ils ont
-reçus. Charles, encore enfant, tout brillant d'or et de beauté,
-précède, plein de gaieté, les pas de son père, et de ses pieds il
-frappe fièrement le marbre. Cependant Judith, couverte des ornements
-royaux, s'avance dans tout l'éclat d'une parure magnifique; deux des
-grands jouissent du suprême honneur de l'escorter; ce sont Matfried et
-Hugues; tous deux, la couronne en tête et vêtus d'habits tout
-brillants d'or, accompagnent avec respect les pas de leur auguste
-maîtresse. Derrière elle, et à peu de distance, vient enfin l'épouse
-d'Hérold étalant avec plaisir les présents de la pieuse impératrice.
-Après, on voit Friedgies[351] que suit une foule de disciples, tous
-vêtus de blanc et distingués par leur science et leur foi. Au dernier
-rang marche avec ordre le reste de la jeunesse danoise, parée des
-habits qu'elle tient de la munificence de César.
-
- [349] Le pape saint Clément Ier, auquel on a attribué des
- ouvrages qui contiennent beaucoup de détails sur les devoirs des
- prêtres. (Dom Bouquet.)
-
-Aussitôt que l'empereur, après cette marche solennelle, est arrivé à
-l'église, il adresse, suivant sa coutume, ses vœux au Seigneur;
-sur-le-champ, le clairon de Theuton fait entendre le son clair qui
-sert de signal, et au même instant les clercs et tout le chœur lui
-répondent et entonnent le chant. Hérold, sa femme, ses enfants, ses
-compagnons contemplent avec étonnement le dôme immense de la maison de
-Dieu, et n'admirent pas moins le clergé, l'intérieur du temple, les
-prêtres et la pompe du service religieux. Ce qui les frappe plus
-encore, ce sont les immenses richesses de notre roi, à l'ordre duquel
-semble se réunir ce que la terre produit de plus précieux. «Eh bien,
-illustre Hérold, dis, je t'en conjure, ce que tu préfères maintenant,
-ou de la foi de notre monarque, ou de tes misérables idoles. Jette
-donc dans les flammes tous ces dieux faits d'or et d'argent; c'est
-ainsi que tu assureras à toi et aux tiens une éternelle gloire. Si
-dans ces statues il s'en trouve de fer, dont on puisse se servir pour
-cultiver les champs, ordonne qu'on en fabrique des socs, et en ouvrant
-le sein de la terre elles te seront plus utiles que de telles
-divinités avec toute leur puissance...»
-
- [350] Celle de portier en chef du palais.
-
- [351] Chancelier de l'empereur et abbé de Saint-Martin de Tours.
-
-Cependant on préparait avec soin d'immenses provisions, des mets
-divers et des vins de toutes les espèces pour le maître du monde. D'un
-côté, Pierre, le chef des pannetiers, de l'autre, Gunton, qui préside
-aux cuisines, ne perdent pas un instant à faire disposer les tables
-avec l'ordre et le luxe accoutumés. Sur des toisons, dont la blancheur
-le dispute à la neige, on étend des nappes blanches, et les mets sont
-dressés dans des plats de marbre. Pierre distribue, comme le veut sa
-charge, les dons de Cérès, et Gunton sert les viandes. Entre chaque
-plat sont placés des vases d'or; le jeune et actif Othon commande aux
-échansons et fait préparer les doux présents de Bacchus.
-
-Dès que les cérémonies du culte respectueux adressé au Très-Haut sont
-terminées, César, tout brillant d'or, se dispose à reprendre le chemin
-qu'il a suivi pour se rendre au temple. Son épouse, ses enfants, et
-tout son cortége, couverts de vêtements resplendissants d'or, et enfin
-les clercs habillés de blanc, imitent son exemple, et le pieux
-monarque se rend d'un pas grave à son palais, où l'attend un festin
-préparé avec un soin digne du chef de l'empire. Radieux, il se place
-sur un lit[352]; par son ordre, la belle Judith se met à ses côtés,
-après avoir embrassé ses augustes genoux; le césar Lothaire et Hérold,
-l'hôte royal, s'étendent de leur côté sur un même lit, comme l'a voulu
-Louis. Les Danois admirent la prodigalité des mets et tout ce qui
-compose le service de la table, le nombre des officiers, ainsi que la
-beauté des enfants qui servent César. Ce jour, si heureux à juste
-titre pour les Franks et les Danois régénérés par le baptême, sera
-pour eux dans la suite l'objet de fêtes qui en rappelleront la
-mémoire.
-
- [352] L'usage des Romains de manger couchés sur des lits était
- encore conservé.
-
-Le lendemain, à la naissance de l'aurore, dès que les astres quittent
-le ciel et que le soleil commence à réchauffer la terre, César
-s'apprête à partir pour la chasse avec ses Franks, dont cet exercice
-est le plaisir habituel, et il ordonne qu'Hérold l'accompagne. Non
-loin du palais est une île que le Rhin environne de ses eaux
-profondes, où croît une herbe toujours verte et que couvre une sombre
-forêt. Des bêtes fauves, nombreuses et diverses, la remplissent, et
-leur troupe, dont rien ne trouble le repos, trouve dans les vastes
-bois un asile paisible. Des bandes de chasseurs et d'innombrables
-meutes de chiens se répandent çà et là dans cette île. Louis monte un
-coursier qui foule la plaine sous ses pas rapides, et Witon, le
-carquois sur l'épaule, l'accompagne à cheval. De toutes parts se
-pressent des flots de jeunes gens et d'enfants, au milieu desquels se
-fait remarquer Lothaire, porté par un agile coursier. Hérold, l'hôte
-de l'empereur, et ses Danois accourent aussi pleins de joie pour
-contempler ce beau spectacle; la superbe Judith, la pieuse épouse de
-César, parée et coiffée magnifiquement, monte un noble palefroi; les
-premiers de l'État et la foule des grands précèdent ou suivent leur
-maîtresse, par égard pour leur religieux monarque. Déjà toute la forêt
-retentit des aboiements redoublés des chiens; ici les cris des hommes,
-là les sons répétés du clairon frappent les airs; les bêtes fauves
-s'élancent hors de leurs antres, les daims fuient vers les endroits
-les plus sauvages; mais ni la fuite ne peut les sauver ni les taillis
-ne leur offrent d'asiles sûrs. Le faon tombe au milieu des cerfs armés
-de bois majestueux; et le sanglier aux larges défenses roule dans la
-poussière percé par le javelot. César, animé par la joie, donne
-lui-même la mort à un grand nombre d'animaux qu'il frappe de ses
-propres mains. L'ardent Lothaire, dans la fleur et la force de la
-jeunesse, fait tomber plusieurs ours sous ses coups; le reste des
-chasseurs tue çà et là, à travers les prairies, une foule de bêtes
-fauves de toutes espèces.
-
-Tout à coup une jeune biche, que la meute des chiens poursuit avec
-chaleur, traverse en fuyant le plus épais de la forêt, et bondit au
-milieu d'un bouquet de saules; là s'étaient arrêtés la troupe des
-grands, Judith, l'épouse de César, et le jeune Charles, encore enfant.
-L'animal passe avec la rapidité de l'éclair, tout son espoir est dans
-la vitesse de ses pieds: s'il ne trouve son salut dans la fuite, il
-périt. Le jeune Charles l'aperçoit, veut le poursuivre à l'exemple de
-ses parents, demande un cheval avec d'instantes prières, presse
-vivement pour qu'on lui donne des armes, un carquois et des flèches
-légères, et brûle de voler sur les traces de la biche, comme son père
-a coutume de le faire. Mais vainement il redouble ses ardentes
-sollicitations; sa charmante mère lui défend de la quitter, et refuse
-à ses vœux la permission de s'éloigner. Sa volonté s'irrite, et si le
-maître aux soins duquel il est confié et sa mère ne le retenaient, le
-royal enfant n'hésiterait pas à suivre la chasse à pied. Cependant
-d'autres jeunes gens volent, atteignent la biche dans sa fuite, et la
-ramènent au petit prince sans qu'elle ait reçu aucune blessure; lui,
-alors, prend des armes proportionnées à la faiblesse de son âge et en
-frappe la croupe tremblante de l'animal; toutes les grâces de
-l'enfance se réunissent et brillent dans le jeune Charles, et leur
-éclat emprunte un nouveau lustre de la vertu de son père et du nom de
-son aïeul. Tel autrefois Apollon, quand il gravissait les sommets des
-montagnes de Délos, remplissait d'une orgueilleuse joie le cœur de sa
-mère Latone.
-
-Déjà César, son auguste père, et les jeunes chasseurs chargés de
-gibier se disposaient à retourner au palais. Cependant la prévoyante
-Judith a fait construire et couvrir dans le milieu de la forêt une
-salle de verdure; des branches d'osier et de buis dépouillées de leurs
-feuilles en forment l'enceinte, et des toiles la recouvrent.
-L'impératrice elle-même prépare sur le vert gazon un siége pour le
-religieux monarque, et fait apporter tout ce qui peut assouvir la
-faim. Après avoir lavé ses mains dans l'eau, César et sa belle
-compagne s'étendent ensemble sur un lit d'or, et, par l'ordre de cet
-excellent roi, le beau Lothaire et leur hôte chéri, Hérold, prennent
-place à la même table; le reste de la jeunesse s'assoit sur l'herbe
-qui couvre la terre, et repose ses membres fatigués sous l'ombrage de
-la forêt. On apporte, après les avoir fait rôtir, les entrailles
-chargées de graisse des animaux tués à la chasse, et la venaison se
-mêle aux mets apprêtés pour César. La faim satisfaite disparaît
-bientôt. On vide les coupes; et la soif à son tour est chassée par
-une agréable liqueur; un vin généreux répand la gaieté dans toutes ces
-âmes courageuses, et chacun regagne d'un pas plus hardi le toit
-impérial.
-
- ERMOLD LE NOIR, _Faits et Gestes de Louis le Pieux_, chant IV,
- traduction de M. Guizot[353].
-
- Ce poëme a été composé vers 826. On ne sait rien sur son auteur.
-
- [353] M. Guizot a publié, de 1823 à 1827, en 29 volumes in-8º,
- une collection des mémoires relatifs à l'histoire de France.
- Cette collection se compose de traductions des principales
- chroniques et histoires écrites en latin, depuis Grégoire de
- Tours jusqu'au treizième siècle.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- LA GAULE.
-
- Pages.
-
- Les peuples de l'ancienne Gaule. (_César._) 1
-
- Description de la Gaule, sous Auguste. (_Strabon._) 2
-
- Mœurs et usages des Gaulois. (_César._) 4
-
- Même sujet. (_Strabon._) 9
-
- Même sujet. (_Diodore de Sicile._) 14
-
- Les Gaulois en Italie, 587 à 222 avant J.-C. (_Polybe._) 19
-
- Prise de Rome par les Gaulois, 390 avant J.-C.
- (_Tite-Live._) 38
-
- Ambassade des Gaulois à Alexandre. (_Strabon._) 63
-
- Même sujet. (_Appien._) _ib._
-
- Conquêtes des Gaulois dans la Germanie. (_César._) 64
-
- Les Gaulois en Espagne. (_Diodore de Sicile._) 65
-
- Invasion des Gaulois en Macédoine et en Grèce.
- (_Justin._) 66
-
- Les Gaulois en Asie Mineure. (_Justin._) 73
-
- Retour d'une partie des Gaulois dans la Gaule.
- (_Justin._) _ib._
-
- Les Romains soumettent les Gallo-Grecs. (_Tite-Live._) 74
-
- Richesses de Luern, roi des Arvernes. (_Athénée._) 93
-
- Les Romains commencent à s'établir dans la Gaule.
- (_Rollin._) 94
-
- Portrait de César. (_Suétone._) 99
-
- César. (_Michelet._) 111
-
- César dans les Gaules. (_Suétone._) _ib._
-
- La guerre des Gaules. (_Napoléon._) 113
-
- Arioviste battu par César. (_Napoléon._) 117
-
- Guerre des Belges. Combat sur l'Aisne. Défaite des Belges
- du Hainaut. Bataille sur la Sambre. (_Napoléon._) 118
-
- Guerre contre les Vénètes. (_Napoléon._) 122
-
- Vercingétorix. (_César._) 123
-
- Siége de Bourges. (_César._) 125
-
- Bataille de Gergovie. (_Plutarque._) 135
-
- Bataille d'Alise. (_César._) 136
-
- Vercingétorix se rend à César. (_Plutarque._) 143
-
- Même sujet. (_Dion Cassius._) _ib._
-
- Conquête de la Gaule par César. (_Marc-Antoine._) 144
-
- De la civilisation gauloise avant la conquête romaine.
- (_Ch. Giraud._) 145
-
- La république de Marseille. (_Strabon._) 155
-
-
- LA GAULE ROMAINE.
-
- Révolte de Sacrovir. (_Tacite._) 159
-
- Folies de Caligula dans les Gaules. (_Suétone._) 164
-
- Première persécution des chrétiens dans la Gaule.
- (_Eusèbe._) 168
-
- Cantilène dans laquelle se trouve la première mention du
- nom des Franks 178
-
- Saint Denis. (_Baillet_ et _Le Nain de Tillemont_.) 179
-
- Les Bagaudes, 285. (_Pétigny._) 183
-
- Saint Martin. (_Richard._) 192
-
- Paris en 358. (_Chateaubriand_ et _Julien_.) 196
-
- Gouvernement de Julien. (_Ammien-Marcellin._) 198
-
- Tyrannie de l'administration romaine. (_Michelet._) 199
-
- Impôts et exactions. Les Bagaudes. Le Patrociniat.
- (_Salvien._) 207
-
- Mœurs des Gallo-Romains. (_Salvien._) 218
-
- Les Tyrans. Le Patrociniat. Origines de la féodalité.
- (_Lehuërou._) 223
-
- De la race celtique. (_Michelet._) 228
-
-
- LES BARBARES.
-
- Mœurs des barbares. (_Chateaubriand._) 231
-
- Invasion de la Gaule par les Alains, les Vandales et les
- Suèves. (_Le Beau._) 275
-
- Établissement des Alemans et des Burgondes dans la Gaule.
- (_Le Beau._) 278
-
- Conquêtes des Wisigoths dans la Gaule. (_Le Beau._) 279
-
- Pharamond. (_Saint-Martin._) 282
-
- Clodion battu par Aétius. (_Sidoine Apollinaire._) 285
-
- Les Huns et les Alains. (_Ammien-Marcellin._) 287
-
- Les Huns. (_Jornandès._) 292
-
- Portrait d'Attila. (_Jornandès._) 294
-
- Invasion d'Attila en Gaule. (_Le Beau_ et _Jornandès_.) 295
-
- Saint Aignan. (_Grégoire de Tours._) 311
-
- Sainte Geneviève. (_Richard._) 312
-
- Résistance de l'Arvernie contre les Wisigoths, 471-475.
- (_Fauriel._) 316
-
- Euric, roi des Wisigoths. (_Fauriel._) 327
-
- La cour du roi Euric à Bordeaux. (_Sidoine Apollinaire._) 329
-
- Conduite du clergé envers les conquérants germains.
- (_Fauriel._) 331
-
-
- LES FRANKS.
-
- Lettre de saint Remi à Clovis 338
-
- Clovis. (_Grégoire de Tours._) 340
-
- Lettre du pape Anastase à Clovis 355
-
- Lettre d'Avitus à Clovis 356
-
- Clovis soumet les Gallo-Romains indépendants. (_Pétigny._) 357
-
- Mariage de Clovis. (_Pétigny._) 364
-
- La sainte Ampoule. (_Frodoard._) 370
-
- Lettre de saint Remi à Clovis 372
-
- La loi salique 373
-
- Meurtre des fils de Clodomir, 533. (_Grégoire de Tours._) 380
-
- Brunehaut et Galsuinthe, 566. (_Grégoire de Tours._) 383
-
- Comment le roi Chilpéric dota sa fille Rigonthe.
- (_Grégoire de Tours._) 385
-
- Les rois fainéants. (_Éginhard._) 387
-
- Les maires du palais. (_Chateaubriand._) 389
-
- Invasion des Arabes. Bataille de Poitiers. (_Fauriel._) 390
-
- Vie intérieure et habitudes domestiques de Charlemagne.
- (_Éginhard._) 400
-
- Guerre contre les Saxons. (_Éginhard._) 413
-
- Guerre contre les Avares. (_Éginhard._) 415
-
- Charlemagne prend Pavie. (_Le Moine de Saint-Gall._) 416
-
- Bataille de Roncevaux. (_Éginhard._) 420
-
- La bataille de Roncevaux et la mort de Roland. (_Théroulde._) 423
-
- La grande taille de Roland. (_Thomas Leodius._) 451
-
- Le chant d'Altabiçar 453
-
- Les capitulaires de Charlemagne. (_Chateaubriand._) 455
-
- Canonisation et culte de Charlemagne. (_Baillet._) 458
-
- Louis le Pieux. (_Thégan._) 459
-
- Baptême de Hérold le Danois. (_Ermold le Noir._) 461
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France racontée par le
- Contemporains (Tome 1/4), by Louis Dussieux
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE ***
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