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-The Project Gutenberg EBook of L'Impeccable Théophile Gautier et les
-sacrilèges romantiques, by Louis Nicolardot
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-
-Title: L'Impeccable Théophile Gautier et les sacrilèges romantiques
-
-Author: Louis Nicolardot
-
-Release Date: December 7, 2012 [EBook #41578]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IMPECCABLE THÉOPHILE GAUTIER ***
-
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-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-book was produced from scanned images of public domain
-material from the Google Print project.)
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- Note de transcription:
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- Quelques erreurs clairement introduites par le typographe ont
- été corrigées. La liste de ces corrections est donnée à la fin
- du texte. La ponctuation a fait l'objet de quelques corrections
- mineures.
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- L'IMPECCABLE
- THÉOPHILE GAUTIER
- ET
- LES SACRILÈGES ROMANTIQUES
-
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- _OUVRAGES DU MÊME AUTEUR_
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- MÉNAGE ET FINANCES DE VOLTAIRE, 1 vol. in-8, de 412 pages.
- Épuisé, rare.
-
- HISTOIRE DE LA TABLE, curiosités gastronomiques de tous les
- temps et de tous les pays, 1 vol. grand in-18 3 50
-
- JOURNAL DE LOUIS XVI, 1 vol. grand in-18 jésus, papier vergé 5 »
-
- LES COURS ET LES SALONS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, 1 vol. grand
- in-18 3 50
-
- LA CONFESSION DE SAINTE-BEUVE, 1 vol. grand in-18 3 50
-
-
- IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CHATILLON-SUR-SEINE.--J. ROBERT.
-
-
-
-
- L'IMPECCABLE
-
- THÉOPHILE GAUTIER
-
- ET
-
- LES SACRILÈGES ROMANTIQUES
-
- PAR
-
- LOUIS NICOLARDOT
-
- [Logo de l'éditeur]
-
- PARIS
- TRESSE, ÉDITEUR
- 8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS
- PALAIS-ROYAL
-
- 1883
- _Tous droits réservés._
-
-
-
-
- [Bandeau]
-
- L'IMPECCABLE
- THÉOPHILE GAUTIER
- ET
- LES SACRILÈGES ROMANTIQUES
-
-
-I
-
-
-Théophile Gautier a obtenu une voix, un jour d'élection à l'Académie. Ce
-bulletin que la presse attribua à Lamartine était de Sainte-Beuve.
-C'était tout naturel. Gautier n'a jamais parlé de son père qui est
-devenu directeur d'un bureau d'octroi, comme l'avait été M. de
-Sainte-Beuve, le père de Sainte-Beuve; il est incontestablement le fils
-unique de Joseph Delorme.
-
-Gautier avait commencé les visites d'usage pour chaque candidat d'un
-fauteuil d'immortel; il dut les cesser. Les dominateurs de l'Académie le
-reçurent froidement, comme un inconnu et feignirent d'ignorer ses
-titres. C'est que parmi ses ouvrages figure un roman dont le genre est
-un prétexte d'exclusion.
-
-L'Académie a ouvert ses bras à Littré et à Renan, mais elle se pique de
-respecter la morale: c'est là une inconséquence. Qu'est-ce que la morale
-sans la religion?
-
-Gautier obtint à son tour un disciple. Baudelaire le vénéra comme un
-_maître impeccable_. Or, un disciple n'est pas au-dessus du maître. Le
-thermomètre doit baisser de Sainte-Beuve à Baudelaire et descendre à la
-glace. Chez Baudelaire tout fut étude; ses traits annonçaient plus de
-contention d'esprit que de chaleur naturelle; il était toujours d'une
-propreté recherchée, mais il ne décorait rien de tout ce qu'il portait;
-sa parole était nette, claire, argentine, mais froide; très poli, mais
-sans familiarité, sans abandon, sans excentricité; s'il faisait rire,
-c'était souvent à ses dépens, car il était évident qu'il avait préparé
-ses conversations pour les visites et les dîners; à la moindre
-contradiction il était tout désorienté. Il m'a toujours semblé un don
-Juan systématique. Pour mieux poser, il se donnait à ses amis comme le
-fils d'un prêtre et d'une religieuse, chose très fausse.
-
-Pour qui l'a hanté ou lu, ce volcan de passions est tout simplement du
-givre; il en a l'éclat et la frigidité. Le givre ne plaît que parce
-qu'il rompt la monotonie des jours de brouillards et de neige. La neige
-a son utilité dans l'hiver; mais le givre?
-
-La camaraderie est venue en grossissant toujours après Baudelaire.
-Gautier a eu son apothéose; grâce à une souscription, un monument est
-consacré à sa mémoire.
-
-La publication si précoce d'un ouvrage comme _Mademoiselle de Maupin_
-décèle le tempérament et le style. Un pareil début annonce une
-prédestination à l'impuissance. Gautier et Sainte-Beuve sont morts à peu
-près au même âge, peu après la soixantième année. Ils sont entrés de
-bonne heure dans cette _Légion de la Bedaine_ dont j'ai parlé dans la
-_Confession de Sainte-Beuve_. Né avec une organisation plus frêle,
-Sainte-Beuve a été forcé plus tôt de discontinuer ses expérimentations
-de la volupté; la conscience de sa laideur a doublé la faiblesse de sa
-constitution; mais une curiosité infatigable le portait à toucher à
-toutes les branches de l'arbre de la science du bien et du mal; il a
-dévoré les moralistes les plus rigides du Jansénisme avec la même
-avidité que les poésies érotiques. Il a suivi tous les succès, mais en
-restant sur la réserve, parce qu'il n'a presque travaillé que pour la
-presse, obligée de respecter plus de convenances que le livre.
-
-Gautier avait une belle figure et surtout une chevelure d'un Jupiter
-Olympien; il faisait honneur à toutes les modes du temps et se sentait
-attiré vers le beau dans tous les genres; mais sa physionomie manquait
-d'expression. Sa dernière maladie a prouvé qu'il devait être impuissant,
-depuis plusieurs années. Il avait à peine passé la cinquantaine qu'il se
-disait franchement arrivé à l'heureux âge de l'impuissance.
-Essentiellement lymphatique, il n'a connu ni les transports ni les
-tourments des passions. Il a pu être libertin, mais jamais voluptueux.
-S'il fut immoral, ce fut plus par système que par besoin. _Paresseux
-avec délices_, il a écrit plus par nécessité que par enthousiasme et
-conviction; il a maintes fois cédé à ses amis le souci de faire ses
-articles, car son Pégase avait toujours besoin de quelque coup d'éperon
-pour finir la copie. Indifférent au bien et au mal, il n'a mérité ni
-ennemis acharnés, ni amis dévoués, comme certains journalistes. Au fond
-ce n'était qu'un bon compagnon; impossible de lui reprocher de ces
-basses vengeances, de ces trahisons qui pèsent sur la mémoire de
-Sainte-Beuve.
-
-Sainte-Beuve n'a jamais fumé et fut toujours très sobre; il n'avait
-d'appétit de Gargantua que pour les livres et croyait toujours ne rien
-savoir; il restait sous l'impression de sa dernière lecture. Gautier
-mangeait beaucoup et fumait toujours; mais de tous les livres, ceux
-qu'il préférait c'étaient les lexiques. Tous ceux qui l'ont le plus
-hanté s'accordent à lui reconnaître cette manie dont ses lecteurs ne se
-douteront pas, comme on verra.
-
-C'est parce qu'on lui fait l'honneur de l'estimer comme un linguiste que
-l'idée m'est venue de l'étudier. Je laisse de côté tout ce qu'il a
-composé; je n'entreprendrai d'examiner que les deux volumes de ses
-_Poésies complètes_, publiées par la librairie Charpentier.
-
-Ayant toujours préféré la poésie parfaite à la prose parfaite, et ne
-m'étant jamais donné la peine de commettre de mauvais vers, je puis me
-flatter de n'avoir aucun préjugé pour examiner ces deux volumes;
-j'espère les juger sans fanatisme comme sans envie, puisque je n'ai
-point connu Gautier et que j'ai une bonne provision de sympathie à la
-disposition de quiconque l'admire.
-
-Ce qui m'a suggéré l'idée de consacrer une étude à ces deux volumes,
-c'est la grande importance qu'ils ont rapportée à l'auteur, avant et
-après sa mort.
-
-Depuis le sacre ou le mariage des rois et la naissance des dauphins ou
-des princes du sang, aucun événement n'a été l'occasion d'une éruption
-de vers comparable à celle dont le décès de Gautier devint le sujet. Ce
-fut comme un grand concours d'Élégies. Tous ceux qui se donnent la peine
-de faire des vers, se mirent en grand deuil; ils en auraient perdu les
-cheveux, s'il leur en était resté; s'ils ne sont point morts de chagrin,
-c'est seulement pour ne pas augmenter le désespoir d'une calamité
-publique. La librairie s'est hâtée de recueillir et de cristalliser
-toutes ces larmes si précieuses; elle en a construit le _Tombeau de
-Gautier_. Comme le livre est beau, tous ceux qui ont pleuré des vers se
-consolent dans la pensée d'avoir laissé de belles lamentations à la
-tendresse de la postérité.
-
-Cette unanimité de témoignages dont aucun écrivain n'avait jamais joui,
-prouve: 1º que les poètes ne sont maintenant plus envieux;--2º que
-les poètes n'ont aucun doute sur l'immortalité de l'âme à laquelle ils
-sacrifient publiquement tant de vers;--et 3º que le métier de courtisan
-n'était pas absolument abject sous la monarchie, puisque les
-républicains de la veille ou du lendemain, de principes ou d'intérêts,
-ont mis tant de zèle à le rétablir. Ces trois choses sont dignes de
-louanges.
-
-Tous ceux qui se donnent la peine de faire des vers, ont cru devoir
-cette marque publique de reconnaissance à la mémoire de Gautier. Le
-premier il a dit et redit que tout le monde peut faire des vers, et que
-c'est le travail et non l'inspiration, qui fait le mérite de la
-versification. C'était rétablir la corvée des mots au détriment des
-facultés natives. Autrefois on enseignait que, pour être poète, il
-fallait être né poète. Gautier a changé cela. Aussi tous ceux qui sont
-en état d'observer les règles de la prosodie affirment, avec la foi de
-Trissotin, qu'ils sont des poètes. Tant pis pour l'expérience, si elle
-rejette ce sophisme, si fanfaron de sa hardiesse et de sa nouveauté!
-
-Il y avait bien quelque chose comme cela dans la prose et les vers de
-Victor Hugo, mais pas à l'état de symbole. Il jouissait du droit
-d'aînesse et du droit du plus fort; on ne songea point à lui disputer
-le premier rang. Mais on reconnut Gautier comme le second poète; c'était
-Dieu et Mahomet, son prophète. Donc on adora et on pria, en esprit et en
-vérité, Victor Hugo comme le Père éternel de la Poésie; pareillement on
-adora et on pria, en esprit et en vérité, Théophile Gautier comme le
-Fils Unique du Dieu de la Poésie. De tous ceux qui se condamnent à la
-corvée des vers, il n'y en a pas un qui ne croie procéder du Père et du
-Fils, et ne se regarde comme l'Esprit de la Trinité Poétique. Ceci
-explique pourquoi les poètes qui abusent de tout, laissent le
-Saint-Esprit assez tranquille; Béranger avait affirmé que l'Esprit est
-de trop dans la Trinité.
-
-Pour consacrer l'invention de cette érudition des mots qui doit, dans
-l'avenir, remplacer l'âme du poète et le cerveau du penseur, tous ceux
-qui se donnent la peine de faire des vers acclamèrent Gautier _poète
-impeccable_.
-
-Cet adjectif qualificatif, essentiellement catholique, n'avait jamais
-été appliqué à un homme, ni à plus forte raison à un écrivain. L'Eglise
-Romaine allait proclamer solennellement, en plein concile, le dogme de
-l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge: de là l'idée de retirer le
-mot impeccable de sa retraite, si rarement troublée, et de le graver sur
-le front d'un poète. Il est digne de remarque que tous les prosateurs et
-poètes, qui ont précédé et suivi le mouvement révolutionnaire de 1830,
-se sont ingéniés à jouer le rôle de Tartuffes par l'affectation
-exclusive et permanente de tous les substantifs, verbes et adjectifs,
-créés ou consacrés par la Religion et respectés par l'usage. Au moyen de
-cette hypocrisie de mots, ils se sont insinués dans les familles
-chrétiennes et chez tous les honnêtes gens pour y déposer le germe du
-scepticisme qu'ils ont tenu bien caché, suivant leurs intérêts, mais
-qu'ils n'ont pas manqué de professer et d'étaler dès que leur fortune le
-leur permit, sans courir aucun risque. Ils ont recours à l'enterrement
-civil pour se venger de la longue contrainte de leur passé de
-saltimbanque. Par cette manifestation ne se rendent-ils pas la justice
-qu'ils ne méritent que le néant et l'oubli pour avoir autant tartufié
-que versifié?
-
-Le titre d'_impeccable_ décerné et maintenu à Gautier, mérite attention.
-Aussi c'est comme linguiste que je me propose de le prendre. Toute
-l'Ecole romantique viendra lui tenir compagnie dans cette étude de
-linguistique à propos de vers, bâclés à coup de dictionnaire, pour
-justifier la théorie que la Poésie n'est après tout qu'une fabrique de
-vers à laquelle on ne doit demander que le tapage d'une musique
-tambourine, le charivari de tous les mots à vent.
-
-Cette étude de mots nous donnera toute l'histoire des sacrilèges
-romantiques.
-
-L'office du Saint-Sacrement défie la Critique. Depuis Fontenelle, c'est
-un fait reconnu en littérature que l'_Imitation de Jésus-Christ_ est le
-plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes; jadis Corneille
-l'a traduit en vers; de nos jours Lamennais l'a traduit en prose; le
-chapitre cinquième du troisième livre est consacré à l'Amour; c'est
-encore ce qu'on peut trouver de plus complet sur ce sujet. Tout le
-quatrième livre est relatif à l'Eucharistie; c'est le chef-d'oeuvre de
-l'ouvrage.
-
-Après la _Transfiguration_, de Raphaël, et le _Jugement dernier_, de
-Michel-Ange, les artistes ont toujours placé au premier rang la _Dispute
-du saint sacrement_ par Raphaël, la _Cène de Jésus-Christ avec les
-Apôtres_, par Léonard de Vinci, la _Communion de S. Jérome_, par le
-Dominiquin.
-
-Ce que Bossuet a écrit de plus original, de plus hardi, de plus
-étonnant, ce sont ses _Méditations_ sur _la Cène_; les romantiques qui
-aiment tant la difficulté vaincue, n'ont rien produit de comparable à la
-dix-huitième et à la vingt-quatrième, comme tour de force dans notre
-langue.
-
-Se souvient-on des négations de Spinosa qui n'aimait que les mouches et
-les araignées, quand on voit les tableaux que _la Messe_, la
-_Fête-Dieu_, la _Communion_ ont inspirés à Chateaubriand? Osera-t-on
-comparer aux taquineries de Bayle qui n'a jamais aimé que les
-marionnettes, ce _Traité sur les sacrifices_ que Joseph de Maistre
-composa pour développer et justifier la page consacrée à la _Communion_
-dans les _Soirées de Saint-Pétersbourg_?
-
-Après l'_Essai sur l'Indifférence en matière de Religion_ par l'abbé de
-Lamennais, l'ouvrage le plus remarquable que notre siècle doive à un
-prêtre, ce sont les _Considérations sur le dogme générateur_ de la piété
-catholique par l'abbé Gerbet, mort évêque de Perpignan. Au commencement
-de l'empire, Sainte-Beuve en a rendu compte et ne lui a reproché que le
-défaut d'être trop court. L'auteur n'aurait rien laissé à désirer, s'il
-avait mieux connu l'Histoire ecclésiastique.
-
-Dans une station à Dijon, sous la République, le R. P. Lacordaire
-prêchait sur l'Eucharistie; il devint si éblouissant, si pathétique
-qu'un général transporté d'admiration, se leva subitement et s'écria:
-«F..... que c'est beau!» Personne ne se scandalisa parce que cette
-exaltation exprimait le sentiment de tout l'auditoire ravi, comme un
-seul homme, jusqu'aux lèvres du prêtre.
-
-Napoléon a été enivré de toutes les jouissances humaines; il avoua, un
-jour, à ses maréchaux éblouis de sa gloire, que c'était le jour de sa
-première communion qu'il regardait comme le plus beau de sa vie. A
-Sainte-Hélène, il s'humilia sous les verges du Dieu des Armées, confessa
-ses fautes et mourut muni des sacrements de l'Église, en désirant que
-ses restes fussent un jour portés dans l'Église des Invalides.
-
-Sous la Commune, la première communion se fit à Paris, comme d'habitude,
-mais avec moins de pompe. On a nommé dans le temps les chefs de la
-Commune qui ont assisté, vivement émus, à la première communion de leurs
-enfants. Il y a eu des Églises qui n'ont pas été profanées, comme on s'y
-attendait, parce qu'elles ont eu pour protecteurs de ces pères dont les
-enfants venaient d'y faire la première communion.
-
-Le plus auguste des sacrements est devenu pour les romantiques le plus
-habituel sujet de profanations. Depuis Michelet jusqu'au romancier, le
-mot de communion est étendu à tout; c'est la famille, c'est le mariage,
-c'est le concubinage, c'est le viol, c'est même une cohue.
-
-Sainte-Beuve a consacré une partie de sa vie à étudier l'histoire de
-Port-Royal, il n'a pas hésité à scruter les mystères de la théologie que
-les docteurs de l'Eglise n'ont abordés qu'en tremblant. Aussi lui est-il
-arrivé de laisser pour définitions des images qui font la risée des
-théologiens et des écrivains aussi bien chez les protestants que chez
-les catholiques. Il n'a pas même compris le sens des mots latins les
-plus simples, les plus clairs pour quiconque se donne la peine d'ouvrir
-un dictionnaire latin-français.
-
-Feu M. Hector de Saint-Maur a publié en 1865, chez Douniol, libraire du
-_Correspondant_, une traduction en vers du _Psautier_, qui a eu tout le
-succès qu'elle mérite. Il s'agit de rendre le cinquième verset du
-quatrième Psaume qui se chante aux Complies du Dimanche: _Irascimini et
-nolite peccare_. La pensée de David n'inspire que ce vers:
-
- Blasphémez et criez, oui,--mais ne péchez plus.
-
-Le Dante que le traducteur a dû lire, n'a pas laissé les blasphémateurs
-impunis; dans son _Enfer_, ch. XI, il les plonge dans le même cercle de
-douleurs que les usuriers et les sodomites. Dans son _Histoire des
-Français de divers états_, Monteil a eu soin de rappeler tous les
-châtiments auxquels les blasphémateurs furent condamnés, depuis
-Philippe-Auguste jusqu'à la Révolution.
-
-Il faut être romantique pour ne pas qualifier le blasphème de péché! Un
-écolier de huitième traduira ainsi les mots latins précités:
-_Fâchez-vous et gardez-vous de pécher_. Il est clair comme le jour qu'il
-s'agit ici d'une colère qui est un mérite, et non l'un des sept péchés
-capitaux. C'est la colère de Jacob contre Ruben, l'aîné de ses enfants,
-qui a souillé sa couche. C'est la colère de Moïse, brisant les tables de
-la loi en voyant l'idolatrie de son peuple. C'est la colère de saint
-Pierre, reprochant leur hypocrisie à Ananie et à sa femme Saphire. C'est
-la colère de Jésus-Christ, chassant du Temple tous ces marchands qui
-font de la maison de la prière une caverne de voleurs.
-
-Lorsque je fis ces observations à M. de Saint-Maur, il eut honte de son
-ignorance et de sa bévue. Ses lecteurs comme ses critiques, ne s'en
-étaient pas aperçus.
-
-Dans la _Chute d'un Ange_, les traits de Lackmi réunissent à la fois
-femme, enfant, démon, ange. Ainsi nous avons sous les yeux les deux
-âges, les deux sexes, le bien et le mal, la félicité et le désespoir, la
-charité et le blasphème, le paradis et l'enfer, et la terre par-dessus
-le marché! Il faudra reléguer la Philosophie à la Salpêtrière, si elle
-ne va plus loin que Bacon, Descartes, Malebranche et Leibnitz.
-
-Les romantiques ont accablé d'injures M. Désiré Nisard pour avoir
-protesté contre la _littérature facile_. Que deviendra notre langue pour
-les Français et les étrangers, si l'on continue de ne tenir aucun compte
-du sens des mots?
-
-
-
-
-II
-
-
-A l'époque où Gautier, né en 1811, débuta, l'épigraphe était à la mode.
-La religiosité aspirait à remplacer la religion, comme le protestantisme
-s'était substitué au catholicisme. La Poésie avait usurpé les honneurs
-du culte; les poètes ne manquèrent pas de se rendre mutuellement le
-service de s'ordonner prêtres et de se sacrer pontifes, en réservant
-sinon l'infaillibilité, au moins la suprématie à Victor Hugo. Enivrés de
-la conscience de leur jeunesse et de leur génie, ils parlaient haut et
-criaient fort pour rappeler le grand vent, qui avait précédé les langues
-de feu, le saint jour de la Pentecôte. Pour que l'illusion fût complète,
-Sainte-Beuve composa _le Cénacle_, qui tiendrait lieu des _Actes des
-Apôtres_, de saint Luc. Il fallait un texte pour justifier la mission;
-l'épigraphe devint de rigueur pour toute tête de livre, de chapitre ou
-de chant. On emprunta des mots à tous les dictionnaires, afin que le
-miracle de la diversité des langues ne pût être révoqué en doute par
-personne.
-
-Gautier eut la modestie de se contenter des principales langues de
-l'Occident. Il associa à des citations du français de tous les âges en
-général, et en particulier du breton et du provençal, des pensées
-latines, espagnoles, italiennes, anglaises, allemandes. Il laissa la
-Grèce à Sainte-Beuve, qui l'avait adoptée pour _Sainte Mère_; il se
-dédommagea de ce sacrifice, en demandant un mot au _Dictionnaire arabe_.
-
-A la vérité, il n'y a que deux épigraphes, une latine et une seconde
-espagnole, dans le poème sur l'Espagne. Le poème d'_Albertus_ n'est
-décoré que d'une épigraphe anglaise au fronton.
-
-Gautier avait fait ses preuves en linguistique dans son premier recueil
-de poésie. Sur soixante-deux pièces, il n'y en a qu'une qui se passe
-d'épigraphe, parce que c'est une imitation; en comptant bien, on y
-trouve cent douze épigraphes, savoir vingt pièces qui sont réduites à
-une épigraphe, trente-sept pièces qui marchent sur deux épigraphes, deux
-pièces qui tiennent le triangle de trois épigraphes, et enfin trois
-pièces qui s'élèvent à quatre épigraphes, la plus haute puissance de
-l'épigraphe.
-
-Il n'est pas facile de deviner pourquoi on étale quatre, trois ou deux
-épigraphes, quand une seule suffirait. Ainsi une pièce qui s'appuie sur
-des épigraphes de Shakespeare, de Goldsmith, de Tibulle et de Villon ne
-se compose que de deux strophes, de chacune six vers, sur le _coin du
-feu_.
-
-Les épigraphes ne citent qu'une fois Antoine de Baïf, Amadis Jamyn,
-Barthelemy, Béranger, Bürger, Bernardin de Saint-Pierre, Crabbe,
-Callimaque, traduction de La Porte Duteil, A. Chartier, De Lingendes,
-Dovalle, Du May, Dubartas, Estienne de Knobelsdorff, Ferideddin Atar,
-Goërres, Goëthe, François Ier, Grandval, Joachim du Bellay, Jules de
-Saint-Félix, P. L. Jacob, Le Chastelain de Coucy, Méry et Barthélemy,
-Mandeville, Malherbe, Peyrols, Ponthus de Thyard, Saint-Amand, Saintine,
-Shakspeare, Am. Tastu, Tibulle, Théophile, Ulric Guttinguer, Victor
-Pavie, P. Virgilius Maro, Wordsworth, enfin Eugène De***, Auguste M***
-et mademoiselle L. A. qui figure pour tout son sexe. On a usé du passé
-et du présent; on devance l'avenir de l'_inédit_ de M***.
-
-Les épigraphes accordent l'honneur du _bis_ pour lord Byron, A. Guiraud,
-Goldsmith, Villon, Philippe Desportes, Petrus Borel, Jean de La
-Fontaine, Catulle, qui reprend ensuite son vrai nom de V. Catullus pour
-ceux qui aiment les mots en _us_, Labrunie, qui est le pseudonyme de G.
-de Nerval, dont le vrai nom revient après en toutes lettres.
-
-Trois poètes seulement sont rappelés trois fois sur la scène des
-épigraphes: Alfred de Musset, puis Joseph Delorme, J. Delorme qui se
-relève Sainte-Beuve, et enfin Marot, qui devient Clément Marot et reste
-Maître Clément Marot.
-
-Le triomphe des quatre citations est réservé à Ronsard tout court, une
-fois, qui reparaît trois autres fois avec ses nom et prénom de Pierre
-Ronsard. Victor Hugo est le seul qui monte sur le char après lui.
-
-Outre ces cinquante-deux noms plus ou moins connus ou plus ou moins
-oubliés maintenant, les épigraphes affectent, pour exercer la
-perspicacité et l'érudition du lecteur, d'indiquer seulement le titre
-des ouvrages, ou des compositions: _The lay of last minstrel_, _Don
-Juan_, _Inferno_, _son Autounous_, _li roman du Brut_, _le lay de
-maistre Ytier Marchand_, _les loyales et pudiques amours de Scolton de
-Virbluneau_, _Epistre à la première vieille_, _Roman de la Rose_, _le
-livre des quatre Dames_, _le Confiteor de l'infidèle éprouvé_, _la
-complainte de Valentin Granson_, _le Vagabond_, _Bataille des
-chasseurs_, _Teresa_, _Hernani_, _Marion Delorme_, _Sara la Baigneuse_,
-_Harmonies_. Dans ce jeu de colin-maillard des épigraphes, on arrivera à
-toucher du doigt la plupart des auteurs de ces pièces. Mais il faut se
-résigner au mystère de l'anonyme pour ce reste d'épigraphes: _Ancien
-fabliau_, _Ancien proverbe breton_, _épitaphe gothique_. Heureusement
-tout finit par des chansons, comme dans l'histoire. Ainsi _chanson
-italienne_, _chanson espagnole_, _chanson des marins_, _ballade des
-petites filles_.
-
-C'est fâcheux que cette profusion d'épigraphes fasse seulement beaucoup
-de bruit pour rien. _Ne pleure pas_, dit Dovalle. Béranger répond:
-_Chauffons-nous, chauffons-nous bien_. Sainte-Beuve offre _des petits
-horizons_. Vite Alfred de Musset de crier: _Allons, la belle nuit
-d'été_; _En chasse, et chasse heureuse!_ Victor Hugo étend ses ailes
-pour voler, en poussant ce soupir: _Notre Dame, que c'est haut!_ Mais
-ses filles l'arrêtent. De là ces réflexions: _La petite fille est
-devenue jeune fille! La jeune fille rieuse! Oh! la paresseuse fille!_
-Pendant ce temps-là Méry et Barthélemy se demandent _où trouver le
-bonheur?_ La _Ballade des petites filles_ le donne pour rien:
-_Hanneton, vole, vole, vole!_
-
-L'épigraphe est le flambeau comme le résumé d'une composition, et doit
-donner le diapason du morceau. Un auteur se révèle dans le choix des
-épigraphes, aussi bien que dans le style. Au lieu d'être le Saint-Denis
-des rois et des princes du sang de l'Intelligence, l'épigraphe de
-Gautier n'est qu'un cimetière où les personnages les plus fameux sont
-confondus, dans la fosse commune, avec les gens les plus médiocres, avec
-les écrivains morts-nés. Le pédantisme d'une érudition de noms propres
-dégénère en badauderie, et le badaud ne montre que la niaiserie.
-
-
-
-
-III
-
-
-Dès la deuxième page, Gautier dit: _Recueilli dans moi_. La plus vile
-prose rejetterait ce recueillement; un capucin ne voudrait pas répéter
-cette expression dans un sermon pour les domestiques.
-
-Gautier ne sait pas même échapper aux fautes que toutes les grammaires
-conseillent d'éviter. On est averti qu'il faut faire attention aux
-substantifs qui conservent leur unité et n'admettent point de fraction.
-Gautier aurait donc dû mettre _ou_ au lieu d'_à_ ou bien _six_, au lieu
-de _cinq_ dans ce vers:
-
- Aux discrètes lueurs de quatre _à_ cinq bougies.
-
-Il y a des bougies de différentes dimensions, de divers prix; mais il
-n'y en a point de quatre à cinq.
-
-Pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'il ignore ce que tout le monde sait,
-il affectera de savoir ce que tout le monde ignore. Le _Dictionnaire_
-lui donnera raison, mais auparavant, il sera exposé à être qualifié
-d'absurde, comme ces vers:
-
- J'aime sous les charmilles,
- Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles
- Emplir leurs _tabliers de pain de hanneton_.
-
-Afin d'avoir une idée de ce _pain de hanneton_, je me suis adressé à des
-pharmaciens; ils m'ont répondu que le hanneton est inconnu comme remède
-dans les ordonnances. J'ai consulté un célèbre médecin, qui a connu
-Gautier; soit en qualité de docteur, soit à titre d'amateur de poésie,
-il a trouvé le vers de Gautier absurde, à tous les points de vue. J'ai
-soumis mes difficultés à d'excellents écrivains, tous disciples de
-Gautier; ils n'ont pas pu gober ce _pain de hanneton_. J'ouvre par
-hasard le _Dictionnaire_ de Littré au mot _Pain_, et je lis: _pain de
-hanneton: fruits de l'orme_. Tous ceux qui n'ont pas un Littré à leur
-disposition, ne commenceront-ils pas par rire de la boulangerie de
-Gautier?
-
-Ce _pain de hanneton_ est d'un pédant, et surtout d'un précieux
-ridicule. Si un Molière avait à refaire les _Précieuses Ridicules_, il
-est probable qu'il ne manquerait pas d'attacher à Cathos et à Madelon
-des _tabliers emplis de pain de hanneton_.
-
-On ne joue guère au colin-maillard du précieux sans toucher au
-galimatias. Contentons-nous de quelques citations, car on pourrait en
-prendre à chaque page:
-
-
-1.
-
- Esquif infortuné que d'un _baiser vermeil_
- Dans sa course jamais n'a _doré_ le soleil.
-
-
-2.
-
- Car les Anges du ciel, du reflet de leurs ailes,
- Dorent de tes murs noirs les _ombres solennelles_.
-
-
-3.
-
- Toi, dont le _plomb_ à l'hirondelle
- Toujours porte une mort _fidèle_.
-
-
-4.
-
- Et j'ose dans l'_azur, dont l'encens fait la brume_
- Chez les Olympiens, m'élever jusqu'à vous.
-
-Je ne suis pas envieux, mais je voudrais bien savoir si M. Leconte de
-l'Isle trouverait dans les _OEuvres_ de Delille, quelque chose
-d'équivalent au _doré d'un baiser vermeil_, à cet anémique verbe _dorer_
-qui ne peut que _rougir_; à _une mort fidèle_ au _plomb_ ou bien à
-l'_hirondelle_, ce qui n'est pas distingué; à la _brume faite_ de
-l'_encens fait_ par l'_azur_; et à ces _ombres solennelles_ des _murs
-noirs_ de Notre-Dame que _les Anges du ciel dorent du reflet de leurs
-ailes_.
-
-Au tour du galimatias pur, ce _profond_ qui n'est que _creux et vide_,
-comme disait autrefois Figaro.
-
-
-1.
-
- Je t'aimerai, ma jeune folle,
- Un peu _plus que toujours,--longtemps!_
-
-Je voudrais bien savoir ce que M. Coppée, qui est à l'âge du _serment_
-des toujours, entend par un _longtemps_ qui doit durer _plus que
-toujours_.
-
-
-2.
-
- Asile calme et vert comme en peint Hobbéma.
- Où les _chuchotements dont est fait le silence_
- Troublent seuls du rêveur la douce somnolence.
-
-Je voudrais bien savoir ce que M. Anatole France entend par le _silence
-fait_ par _les chuchotements_:
-
-
-3.
-
- Il est un _sentier_ creux dans la vallée étroite,
- Qui ne _sait_ trop _s'il marche à gauche ou bien à droite_.
-
-Je souhaiterai bon voyage à M. Paul Bourget, qui a déjà parcouru la
-Grèce, l'Italie, l'Angleterre, l'Écosse, l'Irlande, une partie de
-l'Allemagne, s'il connaît le point de bifurcation de ce _sentier_ ivre
-_qui ne sait trop s'il marche à gauche ou bien à droite_. Il fera bien
-de lui servir de guide.
-
-
-4.
-
- Par delà le soleil et par delà l'espace
- Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité:
-
-Pour le coup, il faut pour commentateur un vrai vieillard, un vieillard
-à cheveux blancs, un vieillard à moustaches de grognard, un contemporain
-de Gautier. Aurait-on osé demander à M. Amédée Pommier ce qu'il faut
-entendre par _l'espace où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité_?
-
-
-5.
-
- Et l'enfant, _hier encore chérubin chez les anges_,
- Par le ver du linceul est piqué sous ses langes.
-
-Qui m'expliquera comment, avant de mourir, l'enfant est un _Chérubin
-chez les Anges_ et par conséquent au-dessus des Anges! A mon secours
-l'excellent traducteur du _Livre de Job_ et du _Psautier_! Mais M.
-Hector de Saint-Maur unissait au bon sens des classiques l'imagination
-des romantiques; il est le seul de nos poètes qui sut s'attendrir et
-pleurer, et, au besoin, rire comme Racine. Il se serait moqué de moi
-comme de Gautier, si je l'avais pris pour un docteur en Israël, dans
-une question grammaticale du ressort de sa petite fille Suzanne, qui lui
-inspira de si beaux vers.
-
-Gautier a des fanatiques qui lui passent tout en faveur de la couleur.
-Il est certain qu'il sent et décrit bien un tableau; c'est son unique
-aptitude. Il est aussi certain qu'il ne voit rien dans la nature; toutes
-ses descriptions n'annoncent et ne montrent rien. Son poème sur
-l'Espagne sera une duperie pour quiconque relira certains passages de
-_Télémaque_. Fénelon, qui n'a pas visité l'Espagne, a mieux saisi la
-couleur locale que Gautier, qui a parcouru toute l'Espagne en amateur.
-
-Puisqu'on persiste à prendre Gautier pour un éminent coloriste, le
-premier après le premier peintre, il est bon d'entrer dans son atelier
-et de bien regarder sa palette.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Notre peintre mérite de recevoir, de la reconnaissance des Bas Bleus, le
-titre de _Maître Bleu_. Le _bleu_ est la couleur favorite de sa palette.
-Aussi ne lui arrive-t-il que _deux fois_ de laisser _le bleu_ à sa
-nature vierge, à sa nature brute de substantif. Il le délaie avec la
-même habileté qu'Eustache Lesueur; il bleuit autant que la manufacture
-des Gobelins, et plus que la blanchisserie du Grand Hôtel à sept cents
-chambres. Il voit tout en bleu, parce qu'il a tout passé au bleu. Il se
-fait un _paradis bleu_; dès lors toute la création s'ouvre devant lui
-comme un _Grand Livre bleu_.
-
-Pour être digne de scruter toutes les merveilles de ce nouveau
-_Dictionnaire bleu_, qui manquait à l'art et au commerce, il faut
-préalablement se laver de toute souillure dans l'_eau bleue_. Rien de
-plus facile que de se jeter dans les _bleus océans_, de se frictionner
-avec les _flots bleus_, de se reposer sur l'_épaule bleue de l'océan_,
-de se sécher sur le _tapis bleu de la mer_, et de se regarder, comme
-Narcisse, dans le _bleu cristal de l'océan_. C'est le moyen d'avoir une
-_figure bleue_. Dès qu'on aura serré une _ceinture bleue_, on devra
-donner un _baiser bleu_ aux pieds meurtris et _bleus_ du Christ, afin de
-n'avoir pas peur des _roués meurtris et bleus_ qu'on rencontrerait; on
-aura de plus la vertu de terrasser, après saint Georges, les _dragons
-bleus_, et l'on ne sera pas accroché par la _chevelure bleue des
-sirènes_. L'_oiseau bleu du coeur_ n'a pas un instant à perdre sous la
-_voûte en bleu_, à moins qu'il ne se recueille, _derrière le dos bleu
-des chartreux_, sur la dalle des _couvents dans le bleu_.
-
-C'est _le jour le plus bleu_. Les _bleus nuages_, la _muraille bleue de
-l'horizon_ reculent à mesure qu'on s'avise de passer à travers les
-_franges bleues de l'horizon_. Guidé par l'_étoile bleue_, attiré par
-les _sourires bleus du ciel_, on suit le _bleu chemin de l'air_; on ne
-quitte pas l'_air bleu_. Continuellement éclairé par la _lumière bleue_,
-on ne saurait être distrait que par les _oiseaux bleus_.
-
-_Le ciel bleu de la fresque_ a dû faire pressentir la couleur du ciel.
-Sans doute _le ciel_ peut être _noir ou bleu_. Heureusement _le noir
-devient bleu_. Il faut bien admettre que _le ciel est bleu_, puisqu'il
-est question au moins _huit fois_ du _ciel bleu_. Le _ciel bleu de
-l'Amérique_ est donné en exemple à ceux qui n'auraient pas compris la
-définition, ou conserveraient quelque doute. Donc _ciel tout bleu_,
-_beau ciel toujours bleu_, _cieux toujours bleus_. Le bleu est
-infatigable; il marche aussi bien derrière que devant; solitaire comme
-le singulier, multiple comme le pluriel, il va toujours son train: de là
-les _champs bleus du ciel_ et les _champs du ciel bleu_. Il y a des
-variations dans ce ciel bleu, pour que sa monotonie ne dégoûte personne.
-Aussi _en juin les cieux se font plus bleus_. Mais pour qui tant de
-bleu? C'est le _bleu séjour du soleil_.
-
-A cette hauteur de bleu le _globe bleu d'Uranie_ rappelle _deux petits
-globes bleus_, offerts comme l'emblème de la terre. C'est le moment ou
-jamais de la voir tout en bleu.
-
-Soit la nature, soit l'effet, de _reflet bleu_, de _reflets bleus_, à
-première vue ce sont des _abîmes bleus_ que les _grandes perspectives
-bleues_. Heureusement de l'_immensité bleue_ se dégagent et l'_immensité
-bleue du lac_, et le _grand désert bleu_, et le _Sahara bleu_. Celui
-qui possède le secret de _bleuir les hautes cimes des Alpes_ prodigue
-_rochers bleus_, _côteaux bleus_, _colline bleue_ auxquels répondent les
-_toits bleus_ des habitations. Il n'est pas plus difficile de _bleuir
-les campagnes_; les _campagnes bleues_ une fois ouvertes, on est libre,
-dans le _bleu de la plaine_, de couper ici des _bleuets_, là encore des
-_bleuets_, d'attraper au vol la _demoiselle bleue_, de boire dans le
-_calice bleu de la pervenche_, de se chauffer au _gaz bleu_ ou même au
-_jet de gaz bleu_.
-
-Ce serait la perfection du bleu, si on n'avait pas oublié le petit
-poisson bleu, qui aurait eu tant de grâce à frétiller à travers les jets
-de gaz bleu, à expirer dans le gaz bleu.
-
-Un _oeil bleu_ est à la disposition des borgnes et des amateurs, qui
-ont l'habitude de ne regarder que d'un oeil la nature et l'art. Ceux
-qui ont le goût moins difficile, ceux qui font usage de deux yeux,
-trouveront des _yeux bleus_ éparpillés partout comme sur les plumages du
-paon. Il faudrait être aveugle pour ne pas admirer le royaume du bleu.
-
-_L'oeil bleu du printemps_ peut vénérer le _bel oeil bleu du ciel_,
-saluer les _yeux bleus de la lune_, courtiser l'_étoile aux yeux bleus_,
-caresser les _yeux bleus de la montagne_, baiser l'_oeil bleu des
-fleurs_, dévorer la _fleur aux doux yeux bleus_ ou l'_oeil bleu au
-coeur des nénuphars_, à moins qu'il ne soit empêché par la _fée au
-bleu regard_.
-
-Les créatures animées n'ont rien à envier à la matière. _Bel ange_ a
-_oeil bleu_. C'est un _ange aux yeux bleus_ que l'ange de
-l'Inspiration aux ailes roses. Les deux sexes ont été doués des mêmes
-agréments. L'enfant à _l'oeil bleu_ peut jouer avec la fillette à
-_l'oeil bleu_. Les yeux bleus sont toujours occupés: témoin la _blonde
-aux yeux bleus rêveurs_. Qu'on admire les _beaux yeux bleus de la jeune
-fille_, mais qu'on n'oublie pas qu'il reste pour les mélancoliques de
-_pâles yeux bleus_ et des _yeux cernés et bleus_.
-
-Le bleu fait pied de grue en poésie puisqu'il n'a qu'un pied. Le bleu à
-deux pieds irait beaucoup plus vite et serait meilleur ouvrier. Où le
-chercher?
-
-Maître Bleu s'écrie incontinent: _A nous l'azur!_ Accordé de bon
-coeur. Au moins _douze fois_, il prend le substantif _azur_, dans ses
-mains, comme une masse; il le presse, le broie, le pulvérise, et il en
-fait un adjectif qualificatif qui se répand à l'infini comme l'huile. De
-là l'_azur du ciel_ comme l'_azur des cieux_, l'_azur aux cieux_ comme
-l'_azur des cieux_. Le _manteau d'azur de la nuit_ ne doit pas être
-jaloux des _robes d'azur du ciel et de l'horizon_.
-
-L'_azur est immuable_ de nature, mais susceptible de nuances. Donc
-_faible azur_, mais _double azur_, quand on est _cerclé par le ciel et
-la mer_. Suivant les goûts ou les besoins, on donne pour rien l'_azur
-vénitien_, le _splendide azur du ciel italien_, et même le _limpide azur
-du Japon_, si on a la manie de l'_azur lointain_, et si on est tenté de
-respirer sur les _montagnes au front d'azur_.
-
-A-t-on foi aux _yeux d'azur de l'ange_? qu'on s'abandonne, comme un
-enfant, aux _ailes d'azur de l'ange gardien_, au _plumage d'azur des
-chérubins joufflus_. Mais attention! L'_Amour_ aussi a des _ailes
-d'azur_, et les _yeux d'azur de l'ange_ deviennent quelquefois les
-_regards d'azur_ de la belle à tout faire. Il vaudrait mieux s'arrêter
-au _regard d'azur de la violette_, observer la _langue d'azur des
-dragons_, couper les _bleuets peints d'azur_ dans les _plaines d'azur_
-et poursuivre dans les _parterres d'azur_, tantôt le _scarabée au
-corselet d'azur_, tantôt la _demoiselle_, ce _tourbillon d'or, de gaz et
-d'azur_.
-
-A défaut de _veines d'azur_, de _front veiné d'azur_, qu'on se couvre
-d'une _couronne d'azur_ qui fera un bel effet avec un _albornez
-d'azur_, une _écharpe d'azur_ et tout accoutrement de _fil d'azur_, à
-_plis d'azur_. Un pareil équipage est de rigueur pour s'incliner sur le
-_champ d'azur du papier_ en face des _rideaux d'azur_ de quelque
-_berceau_.
-
-Quand les _flots d'azur de la mer du coeur_ viendront à se soulever,
-ce sera le moment de nager dans le _fluide azur_, de se plonger dans le
-_plus limpide azur_. Il n'y a pas rien que la _mer d'azur_, les _mers
-aux lames d'azur_. La _langue d'azur de l'intarissable flot_ apprend que
-le _lac d'azur_, les _ruisseaux d'azur_ sont les _champs d'azur de
-l'eau_. En cherchant bien, on finit par découvrir des _palais d'azur_
-sous les ondes.
-
-L'azur a rendu tant de services, depuis qu'il est devenu le bleu à deux
-pieds, qu'il mérite d'être élevé à la dignité de verbe et de jouir, en
-cette qualité, du privilège de trois pieds. Pour le coup _beau ciel
-azuré_, _vélin azuré_ et même _pâleur azurée de la mort_. On est sûr de
-le voir avec ses trois pieds toutes les fois que le pied de grue du
-bleu, l'azur en bleu bipède sont trop faibles ou trop petits pour
-marcher en ligne.
-
-Mais il y a bleu et bleu, et par conséquent la beauté de la variété dans
-l'unité de la poétique bleue, de même que dans l'Eglise Gallicane.
-Anathème au _bleu sombre_! Mais salut aux _deux lacs bleus comme des
-turquoises_, au _bleu volubilis_, au _bleu myosotis_ et surtout à
-l'_oeil bleu d'outremer_! De l'_outremer_ sort l'_outremer du ciel_,
-qui doit captiver tout _front bleuissant d'outremer_. Cet _outremer_ a
-pour perfection un _beau ton plus vif que nul saphir_.
-
-Le _saphir_ proteste et se réclame de la splendeur du _saphir des eaux_,
-de _manche de saphir_ et de _baldaquin de saphir_.
-
-Le bleu le plus rare est le lapis; il n'a servi qu'une fois pour orner
-un _anneau de lapis_. Il en est de même de l'indigo. Le _ciel_ est
-_indigo_ pour les fameuses journées de juillet 1830.
-
-Voilà assurément trop de bleu pour qu'il n'en passe pas un peu. Cette
-nuance de langueur sera le bleuâtre, autre espèce de bleu à trois pieds,
-qui remplira tous les devoirs du service à trois pieds avec les rares
-sujets fournis par l'azuré, l'outremer et l'indigo.
-
-Le _sommeil_ se présente comme l'_amant bleuâtre_ de la nuit. _Reflet
-bleuâtre_ est tout naturel, dès qu'on admet _clarté bleuâtre_, _jour
-bleuâtre_. Le foyer seul suffit à donner une idée du bleuâtre; on y
-remarque les _bleuâtres vapeurs_, la _langue bleuâtre du gaz_, les
-_bleuâtres fils du feu_. En suivant la _bleuâtre rampe_, on parviendra
-au _temple bleuâtre_. Si l'on est dégoûté de l'_haleine bleuâtre des
-villes_, on respirera un air plus pur sur les _montagnes bleuâtres_;
-c'est une excellente position pour se rappeler la _veine bleuâtre_, les
-_veines bleuâtres_, la _bouche bleuâtre_ des vivants, et songer au
-_teint bleuâtre_ des trépassés.
-
-Pour que le bleu ne perde pas tout son éclat, sa propriété originelle,
-il faut se hâter de le relever avec le contraste de différentes
-couleurs. Donc _face jaune et bleue des foetus_; _trame blanche et
-bleue_; _lointains bleus et verts_; _pendu à la peau bleue et verte_;
-_Mont Gemmi rouge et bleu_; _toits rouges et bleus_; _poussière rouge et
-bleue_; _braise_ qui _flambe rouge et bleu_; _fleurs d'azur et de
-vermeil_; enfin couronne de _bleuets_ et _coquelicots_.
-
-Certes voilà bien du bleu; le sujet est si fécond qu'il serait facile de
-trouver encore, si l'on se donnait la peine de chercher. Il est temps de
-faire la facture de toutes ces livraisons de bleu. Il se trouve que le
-bleu a servi de pittoresque deux cents fois. Lamartine paraîtra bien
-modéré, si l'on se donne la peine de compter les touches de bleu que
-Timon lui reprochait comme une profusion de couleur.
-
-
-
-
-V
-
-
-Anne de Boleyn avait un oeil bleu et un oeil noir. On serait tenté
-de croire que _Maître Bleu_ avait deux yeux bleus. La vérité est qu'il
-n'avait qu'un oeil bleu; nous allons prouver que son autre oeil
-était jaune. Cette singularité est une couleur locale de moyen âge,
-comme on se le représentait après l'avénement de Louis-Philippe.
-
-Converti par le succès des _Rayons jaunes_, de _Joseph Delorme_,
-maintenant si passés, _Maître Bleu_ s'est affublé de la livrée du jaune,
-comme l'Empereur de la Chine, avec autant de ferveur qu'il s'était voué
-au bleu. Devenu _Maître Jaune_, il passera tout au jaune aussi bien
-qu'il a tout passé au bleu et laissera un _Dictionnaire jaune_. Dans les
-vers adressés aux _yeux bleus de la montagne_, il n'a pas manqué
-d'enfoncer deux lacs bleus comme des turquoises pour lesquels l'azur du
-ciel fait de l'harmonie imitative. Il compose une pièce sur les _Taches
-jaunes_; il est digne de remarque qu'il n'y ait de jaune que le titre
-dans ces vers. Mais il a tellement usé et même abusé du jaune dans le
-voisinage, qu'il faut pardonner cette inadvertance. Il enfoncera les
-_Rayons jaunes_ de _Joseph Delorme_ avec le même succès qu'il a éclipsé
-le bleu de Lamartine. Ceci fera comprendre pourquoi Victor Hugo, qui a
-fait un mariage d'amour, qui a été père de filles et garçons, a été
-amené à adopter après les Franciscains, la couleur accaparée par les
-classes pauvres chez les anciens Romains; il a la modestie de se réduire
-au _fauve_, qui jure avec sa prédilection pour les couleurs éclatantes,
-tous les trésors du jaune ayant été accaparés par ses thuriféraires,
-Théophile Gautier, qui a dédaigné de se marier, et Sainte-Beuve, si laid
-qu'il n'a pas pu trouver une fille d'Eve qui voulût lui promettre amour
-et fidélité, par-devant M. le curé et M. le maire.
-
-Au moins _quatorze fois_ il est question d'_or_. Mais à qui cet or?
-C'est _notre or_. On a occasion de donner _or pour_ or; on paie au
-_poids de l'or_. On ne confondra avec l'_or faux_ ni le _vieil or_, ni
-même le _filet d'or pur_. Aussi a-t-on les _prunelles d'or fin de
-l'étoile polaire_ pour diriger le _gouvernail d'or fin_, et distinguer
-l'_or des aurores d'été_ et l'_or fauve de soie_ de l'_or du hâle_. On
-joue avec les _sequins d'or_; on roule sur des _monceaux d'or_; on
-possède _coffre plein d'or_. En un mot, on dispose de _tout l'or du
-Pactole_. Si l'on se ruine pour un _bal plein d'or_, on saura exploiter
-ensuite l'_Inde pleine d'or_, afin d'avoir continuellement ou _coffre
-d'or_ ou _coffret d'or_ jusqu'au moment où on reposera dans une _urne
-d'or_, sous une _épitaphe d'or_.
-
-Un _microcosme d'or_ à la main pour remplacer l'insuffisance du _binocle
-d'or_, la vie va devenir une _vision d'or_, une étude de _livres d'or_,
-sur _fond d'or_; de sorte qu'on ne sera pas tenté d'apostasier dans les
-_pagodes toutes d'or_, ni de s'enfermer dans les _tourelles d'or_ de
-palais enchanté.
-
-Qu'on saisisse un _long fil d'or_ pour mieux se tenir sur _les ailes
-d'or des nuages_ et traverser heureusement les _rivages d'or de
-l'univers des rêves_. Le _rayon d'or qui scintille_ nous conduira, à
-travers les _étincelles d'or_, aux _rayons d'or du nimbe sidéral_, aux
-_beaux rayons d'or_, à l'_astre d'or_, à l'_or du soleil_, au _gros
-ballon d'or du soleil_, en un mot, au _soleil d'or du printemps_. Il a
-pour cortège des _étoiles d'or_. De loin elles font l'effet de _petites
-paillettes d'or_. En réalité _ces étoiles d'or_ ont _habits d'or_,
-_doigt d'or_, _yeux d'or_. Il y a _cent mille astres_ qui se redressent
-comme _des fleurs d'or_. Un _Ange d'or_ annonce qu'elles sont les
-créatures du _saint Triangle d'or_. Devant Lui se courbent le _glaive
-d'or_ de saint Michel, le _bouclier d'or_ de l'Ange gardien, l'_auréole
-d'or_ de l'Ange de l'Inspiration, l'_auréole d'or_ du Bel Ange de la
-poésie, tout _ange aux ailes d'or_, tout ce qu'il y a d'_envergure
-d'or_, d'_ailes d'or_, de _gerbe d'or de l'auréole_, d'_auréole d'or_,
-de _nimbe à pointes d'or_.
-
-Notre-Dame, _damasquinée de l'or des caresses du soir_, invite le prêtre
-à s'unir au ciel. Il a sous la main _calice d'or_ pour dire la messe,
-l'_or chevelu des gloires_ pour bénir, _encensoir d'or_ pour parfumer
-les autels et les fidèles. Sous le _manteau d'or d'amour profond_, l'_or
-du coeur_, une fois ouvert avec la _clef d'or de l'âme_, priera avec
-l'esprit du prêtre. Précédé par les _victoires aux longues ailes d'or_,
-le chevalier s'empresse de s'agenouiller, dès qu'il a quitté son cheval
-aux _étriers d'or_. On oublie ses _galons d'or_, pour le _bouclier
-d'or_, la _cuirasse de fer étoilée de clous d'or_, les _armes d'acier
-bruni étoilé de clous d'or_.
-
-Au tour du poète. A lui les _cithares d'or_! La _note_ a des _ailes
-d'or_ pour transporter dans l'infini tout ce qui sort des poètes _aux
-rimes d'or_, comme Pétrarque. Ses larmes sont _divines_; elles vont se
-transformer en _larmes d'or_.
-
-Il est temps que le beau sexe dévot quitte le _balcon d'or_ pour
-incliner et _front d'or_ et _tempe, couleur d'or_. A la vérité, il est
-défendu d'étaler ici les _chevelures d'or_, les _flots d'or_ du chignon,
-l'_or des tresses blondes_, le _ruisseau d'or des chevelures blondes_,
-comme si c'était l'_or des cheveux roux de la Chimère_; à plus forte
-raison doit-on cacher la _riche gorge d'or_.
-
-Comme _Maître Jaune_ n'aime point le _luxe bariolé d'argent et d'or_, il
-a eu soin de prévenir tous les désirs de la fille qui est une _fleur
-d'or_, et dont la vertu est une autre _fleur d'or_. Donc à ces _yeux
-d'or_ et _chaîne de Venise en or_, et _rubans d'or_, et _bracelet d'or_
-et même _souliers d'or_. On lui donne jusqu'à des _grosses boules d'or_
-pour se faire un chapelet.
-
-Toute fête exige un festin. On a pourvu à tout; soit pour la soif, soit
-pour la faim. Voilà _coupe d'or_; qu'on la remplisse de l'_océan d'or_.
-Le pain est facile à tirer des _moissons d'or_, du _blé d'or_, de l'_or
-des blés_, des _blés à flots d'or_, de _l'or des gerbes_ et surtout de
-l'_océan d'or de la riche moisson de la campagne de Rome_. Des vases à
-_ventres d'or_ contiennent, pour mettre sur le pain sec, le _fruit
-d'or_, la _tunique d'or des oranges_, l'_orange_ aux tons _d'or_ et les
-_pommes d'or de l'arbre de la science_.
-
-Permis après d'aller se promener sur le _sable d'or_ des jardins ou sur
-la _grève au sable d'or_; partout on glissera sur la _poudre d'or_. L'or
-ne manque pas au cadre d'or. Si on chérit les animaux, voici _lion d'or_
-et _béliers aux pieds d'or_. Tout là-haut, là-haut plane l'_aigle d'or_;
-plus près bourdonne l'_abeille d'or_, suivie d'un essaim d'_abeilles
-d'or_. Attention à la _jupe d'or de la salamandre_! Où va la _demoiselle
-aux prunelles d'or_, la _demoiselle aux minces corsets d'or_, la
-_demoiselle, tourbillon d'or, de gaze et d'azur_? C'est vers la _fleur
-d'or_, pour se désaltérer dans les _coupes d'or des fleurs_. Elle vole
-de l'_or de la tulipe_ à la _tulipe d'or_, de l'_or des marguerites_ à
-la _marguerite au coeur étoilé d'or_. Si elle remarque quelque _bouton
-d'or_, elle préfère le _gai bouton d'or_ aux boutons d'or sans épithète.
-
-Qui peut le plus peut le moins. Or, il n'y a rien de plus malléable ni
-de plus ductile que l'or. Que n'a-t-on point fait avec un long fil d'or?
-Grâce à un _filet doré_, nous allons descendre dans les _rêves dorés_.
-L'or pur, l'or simple et massif, l'or solipède doit céder le tour à l'or
-devenu verbe, au doré moins précieux que l'or à pied de grue, comme le
-bleu substantif, mais plus utile puisqu'il est bipède et met ses deux
-pieds au service de l'hiatus, de la césure et de la rime, avec le même
-courage que l'azur.
-
-On a reproché à la vieille école poétique l'abus des lambris dorés dans
-ses descriptions. Pour se ménager des amis parmi les classiques _Maître
-Jaune_ ne se donne la peine qu'une seule fois de fabriquer des _lambris
-dorés_, afin d'en conserver le souvenir. Si l'on passe la _grille
-dorée_, qu'on soulève la _portière dorée_ sans abîmer les _glands
-dorés_. Derrière les _murs dorés_ se dressent, comme dans une exposition
-universelle, _Alhambra doré_, _colosse doré_, _minarets dorés_, _lit
-doré_, _tilburys dorés_, _bûchers dorés_ auxquels répondent et _urne
-dorée_ et _cercueils dorés_: tout cela est éclairé par des _vitraux
-dorés_. Il y a encore la _dorure de la croix_. N'eût-il pas été plus
-convenable de donner une croix d'or plus tôt, le jour où l'on exposait
-calice d'or, encensoir d'or, gloires d'or? En rognant un peu les
-tourelles d'or, on aurait pu couler une croix d'or assez lourde pour
-n'importe quel porte-croix.
-
-L'_été dorera le blé vert_; le temps venu, _blés dorés_; mais les blés
-d'or ne les éclipseront-ils pas sur la place? Les _papillons dorés_
-oseront-ils voltiger sur les fleurs d'or avec la même audace que
-l'abeille d'or et le tourbillon d'or de la demoiselle? _Front doré_,
-_tresse dorée_, _col blond et doré_ ne seront-ils pas jaloux de tant de
-chevelures d'or, de tempes d'or?
-
-Pourquoi l'_astre aux rayons dorés_? Ces rayons dorés sont-ils destinés
-à faire mieux ressortir ses rayons d'or, comme les pierreries fausses
-qu'on entremêle aux vraies? Qui distinguera l'_étoile dorée_ dans un
-ciel de cent mille astres d'or? Pourquoi l'_aile blanche et dorée de
-l'ange_ au milieu de tant d'ailes d'or des anges?
-
-Il est évident que le doré n'est étendu le plus souvent que comme
-synonyme d'or, et qu'on le préfère à l'or, parce qu'il a un pied de
-plus.
-
-Il y aurait de la mauvaise foi à chicaner sur les procédés de dorure.
-Qui accepte l'or du hâle doit passer le _doré d'une couche de hâle_.
-Pour l'amour de l'art il faut tolérer, sinon admirer le rayon _d'en haut
-qui dore un taudis_, le _marbre grec doré par l'ambre italien_, un _beau
-reflet ambré_ qui _dore le front du jour_, le _rayon de soleil_ qui
-_dore de reflets éclatants des cheveux follets_. Mais qu'on blâme comme
-mauvais effet ces _Anges_ qui, du _reflet de leurs ailes dorent les
-ombres solennelles des murs noirs de Notre-Dame_.
-
-De pareils reflets auraient tenu lieu des _taches jaunes_ qui n'ont
-point répondu à l'appel de ce titre de pièce pour lutter avec les seize
-nuances de _jaune_ des fameux _rayons jaunes_, de Joseph Delorme.
-
-Il est vrai que le jaune est encore employé fréquemment pour synonyme de
-doré, d'or, comme _jaune rayon_, _jaune étincelle_, et surtout les
-_nimbes jaunes des longs anges blancs_. A titre de bipède, le jaune est
-de la même famille que le doré, mais il a sur le doré l'avantage de
-pouvoir faire le pied de grue et de ne compter que pour un pied, toutes
-les fois qu'il doit retirer un pied devant la bouche de l'élision.
-
-Il ne faut pas être difficile sur l'_immensité jaune_. Qu'en dirait le
-_Fleuve jaune_? De _vitres jaunes_ peut-il sortir autre chose que _jaune
-lumière_, _vernis jaune_? Que l'on mette _chapeaux jaunes_, _sandales de
-cuir jaune_ pour observer le _teint jaune_, _le crâne jaune_, la _face
-jaune et bleue des foetus_, le _ventre jaune de la sorcière_, les
-_vieillards_ au _cuir jaune et rugueux_, tout _corps plus jaune qu'un
-mort_. Sinon qu'on aille se promener sur la _mousse jaune_, et qu'on
-réserve le _chaume jaune_ aux _moissons jaunes_. S'il reste encore une
-minute, que ce soit pour les _blancs et jaunes nénuphars_.
-
-On est sobre de jaune, parce qu'il déteint avec le temps comme le bleu,
-et qu'il ne gagne pas à vieillir. Il n'y a guère de bon que le _vin
-jauni de vieillesse_. _Plafond jauni_ et _carreaux jaunis_ n'ont pas
-plus de valeur que _portraits jaunis_, _marge jaunie des bouquins_. Il y
-a plus laid que tout ce jauni, ce sont: _lèvres jaunies des courtisanes
-de bas lieu_, _front jauni de fiel_, _face jaunie_, _tête de mort
-jaunie_, _os jaunis_, _ossements jaunis_.
-
-Voilà l'effet inévitable du temps impitoyable. L'_automne_ ne
-_jaunit-il_ pas _le bois_, si beau, quand il est tout verdoyant comme
-l'émeraude? Les _roses de l'aurore_ ne _jaunissent_-elles pas en
-quelques instants pour disparaître sans retour?
-
-On tient tellement au jaune vif et au jaune pâle qu'on dédaigne de
-recourir en faveur du jaune aux seize nuances que la manufacture des
-Gobelins donne à chaque couleur. On n'emprunte qu'une variété à la
-profusion de la Flore; on en fait un _ciel de safran_. On craint
-d'arracher plus de deux fruits à l'abondance de l'horticulture. Le
-_citron_ n'est guère offert plus de _deux fois_, soit au singulier, soit
-au pluriel. On ménage les _orangers frileux_; une fois l'_orange_ tient
-lieu de _lest_ à la barcarolle; dans _deux cas_ il colorie le _teint_ et
-la _peau_. Pourquoi? on a découvert un _sable plus jaune que l'orange_.
-On finit par unir le citron et l'orange; il en résulte _un ciel vert à
-tons de citron et d'orange_.
-
-On se fait un point de conscience de ne tirer que de l'_ambre_ de toutes
-les mines de la nature. L'_odeur d'ambre_, le _parfum d'ambre_ mène sur
-la piste des _pastilles d'ambre_, au _jaune reflet d'ambre_, et conduit
-enfin au _boudoir ambré_: là _cassolette ambrée_, _atmosphère ambrée_
-qui viendront augmenter les _parfums ambrés du printemps_.
-
-La mélancolie, qui est la Vénusette des romantiques, regrette le jaune
-du souci. Mais Joseph Delorme avait si bien déraciné le jaune souci, que
-cette fleur est comme perdue. Il en est autrement du blé de Turquie, du
-maïs dont les grains, les cheveux et les robes auraient pu remplacer le
-safran, le citron et l'orange. Cet oubli est inconcevable chez un
-_Maître Jaune_, qui fut le premier à porter le costume arabe dans les
-bals masqués et travestis du docteur Belliol où l'on vit tous les
-artistes et les écrivains de l'époque entrer, l'un après l'autre, avec
-toute la variété des livrées dépeintes dans les chapitres de _Notre-Dame
-de Paris_.
-
-Stendhal a intitulé, on ne sait pourquoi, l'un de ses romans: _Rouge et
-Noir_. On ferait bien d'appeler maintenant les poésies de Gautier
-l'_OEuvre jaune et bleue_. Il est certain que c'est un écrivain
-mi-partie jaune et bleue, suivant les _us_ et coutumes du moyen âge. Le
-bleu annonce qu'il a dû aimer. Il est de la nature du jaune de tout
-éclipser; il est aussi de fâcheux augure en amour. Pour savoir si le
-_Maître Jaune_ sera aimé autant qu'aime _Maître Bleu_, qu'on joue à pile
-ou face. La face du bleu représente: Deux cents. Que lit-on sur la pile
-où sont notés tous les exemples de jaune? Hélas! Deux cent vingt-quatre.
-On demandera à la marguerite si le jaune n'a pas menti.
-
-
-
-
-VI
-
-
-La stérile abondance de tous ces coups de pinceau bleus et jaunes ne
-démontrera que l'inanité du fond.
-
-Peintre manqué, Gautier s'est fait poète. Il fait des vers parce qu'il a
-lu des vers, et il imite les vers qu'il a lus, en se servant du
-vocabulaire à la mode. Il est aussi incapable d'enthousiasme que de
-fiel. Toujours monotone, il est aussi médiocre que possible. Au moment
-où l'on croit que le badaud va s'élever à l'art, on est tout surpris de
-tomber dans la niaiserie. Il ne bourdonne pas plus fort et ne s'élève
-pas plus haut que le hanneton; avec un dictionnaire de poche, le gamin
-est assez éclairé pour l'écraser sous le ridicule.
-
-Si l'on veut savoir son idéal, il répond naïvement dans son _Ambition_:
-
- Etre Shakspeare, être Dante, être Dieu!
-
-Comme c'est impossible, il faut bien qu'il cherche. Dans un moment
-d'ennui, il dira:
-
- Ici-bas être heureux, c'est oublier.
-
-Il a le bon goût de ne pas se désespérer. Aussi parvient-il à trouver le
-bonheur:
-
- Car le bonheur est fait de trois choses sur terre,
- Qui sont:--Un beau soleil, une femme, un cheval.
-
-Il ne veut pas de gêne dans le plaisir. Dans la _Débauche_, il exècre
-les gens qui gardent les convenances sociales dans l'immoralité de la
-vie privée:
-
- J'aime trente fois mieux une débauche franche.
-
-Dans le _Triomphe de Pétrarque_, il explique pourquoi il s'est dispensé
-de tout:
-
- Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter:
- Car c'est le _seul devoir_ que Dieu donne aux poètes,
- Et le monde à _genoux_ les devrait écouter.
-
-Pourquoi pas? Il montre à Jean Duseigneur
-
- La tête homérique et napoléonienne
- De notre roi Victor.
-
- Tout est grêle et mesquin dans cette époque étroite
- Où Victor Hugo, seul, porte sa tête droite
- Et _crève les plafonds_ de son crâne géant.
-
-Victor Hugo revient sur la scène, mais cette fois c'est Hugo et
-compagnie:
-
- De nos auteurs chéris, Victor et Sainte-Beuve,
- Aigles audacieux, qui d'une route neuve
- Et d'obstacles semée, ont tenté les hasards.
-
-Voilà la République des lettres proclamée; elle a Victor Hugo pour
-président, et Sainte-Beuve pour vice-président. Hugo ne devra pas être
-jaloux, car Sainte-Beuve s'incline devant l'_essor souverain_, le _vol
-sublime_ de ce _noble ami_ et dit humblement:
-
- L'Aigle saint n'est pour moi qu'un vautour qui me ronge
- Sans m'emporter au ciel.
-
-Gautier se hâte d'exposer le tableau de la situation:
-
- Le siècle où nous sommes
- Est mauvais pour nous tous, oseurs et jeunes hommes.
-
-Il se vante d'être hardi. Aussi emploiera-t-il un verbe et un substantif
-qu'on avait dédaignés depuis certaine ode qui fut si fatale à Piron. Un
-siècle plus tôt, il aurait été voltairien; le temps de l'incrédulité
-commence à passer. Pour être remarqué, il faut donc donner une
-chiquenaude à la décrépitude des derniers disciples de Voltaire, de
-Rousseau, de Diderot.
-
- L'on ne croit plus à rien.
-
-Quel est le résultat de l'impiété?
-
- La passion est morte avec la foi.
-
-Donc il est de l'intérêt du talent de revenir à la première des vérités:
-
- L'esprit est immortel, on ne peut le nier.
-
-Ceci admis, _l'âme, hôte des cieux_, jouit des plus consolantes pensées:
-
- La jeune fille!--elle est un souvenir des cieux.
-
-L'espoir aussi trouve son compte:
-
- O mon amour la plus tendre!
- De ce ciel où je te crois.
-
-Il est fâcheux que le charme de cette vision soit détruit par le tableau
-d'un _plaisir_ à _briser les forces_, et finisse comme le temple de la
-prostitution:
-
- Mon petit lit rouge à colonnes torses
- Ce soir-là se change en bleu paradis.
-
-Pour se représenter le séjour des Élus comme l'ignoble paradis de
-Mahomet, qui n'est qu'un sérail, il ne faut pas avoir une conviction
-bien profonde ni une foi bien éclairée.
-
- J'ai les talons usés de battre cette route
- Qui ramène toujours de la science au doute.
-
-Cette science se réduit probablement à la lecture de _Faust_. On fera à
-Goëthe ce sacrifice:
-
- A présent jeune encore, mais certain que notre âme,
- Inexplicable essence, insaisissable flamme,
- Une fois exhalée, en nous tout est néant.
-
-Plus tard on reviendra à l'espoir du néant:
-
- Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame.
- Quand il vous faut mourir, pourquoi vouloir vivre,
- Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?
-
- Dans l'immobilité savourer lentement,
- Comme un philtre endormeur, l'anéantissement:
- Voilà quel est mon voeu.
-
-On n'est pas aussi _certain_ qu'on s'en vante, devant ce néant. Aussi on
-aspire à un néant qui n'est qu'une fontaine de Jouvence:
-
- Je veux dans le néant renouveler mon être.
-
-Ce néant est peut-être une découpure de paradis. Il a pour pendant un
-néant, qui est une miniature d'enfer:
-
- Mais vous, vous tomberez, sans que l'onde s'émeuve
- Dans ce gouffre sans fond où _le remords nous suit_.
-
-Ces deux contrastes de néant sont occasionnés par le jugement dernier
-qu'il convient de conserver comme excellent sujet de tableau pour la
-poésie aussi bien que pour la peinture, puisque le pinceau de
-Michel-Ange attend un rival de plume, une Épopée de l'Apocalypse.
-
-En dépit du doute de la science et de la certitude du néant, on ne se
-permet que les exclamations de cette âme naturellement chrétienne dont
-parle Tertullien. On dit une fois: _O Dieu!_ On répète cinq fois: _Mon
-Dieu!_ Deux fois on s'écrie: _O mon Dieu!_ Il est vrai qu'on prie _mon
-Dieu_, une fois pour lui faire admirer un tableau d'amour.
-
- A la _tombée du jour_, on adorera Dieu:
- Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu,
-
-Dans _Albertus_, on récitera son symbole:
-
- Dieu seul est le grand maître.
-
-Comme preuve de l'existence de Dieu, on dira _à un jeune tribun_:
-
- Qui douterait de Dieu devant de belles femmes?
-
-L'argument est sans réplique pour les voluptueux. Mais les impuissants
-et les refusés ont une excuse d'incrédulité, dans le sixième sonnet:
-
- Et comment croire en Dieu, quand on n'est pas aimé?
-
-Les femmes sont si peu difficiles, si peu cruelles, qu'on conçoit avec
-peine comment on s'y prend pour ne point se faire aimer d'elles. Elles
-se lasseront vite de vers ennuyeux; mais on arrivera infailliblement à
-leur plaire, si on les laisse dire tout ce qu'elles veulent. Quand un
-homme de talent a un grand fond d'amour à dépenser, et qu'il ne trouve
-pas de femme qui veuille bien puiser dans ce trésor, il n'a qu'à suivre
-l'exemple de saint Augustin, qui devint si grand, depuis qu'il se
-résigna à l'abandon de la maîtresse dont il avait eu un enfant. Homme du
-monde, M. de Ravignan voulait se marier; ses voeux furent rejetés; sa
-carrière religieuse le consola vite de cet échec. Henri Lacordaire ne
-fut amoureux qu'une fois; c'était pour le bon motif; timide et gauche
-comme les gens qui n'ont pas connu les femmes, ce qu'il n'osait pas
-dire, il l'écrivait, mais il attachait ses lettres avec une épingle
-tantôt au schall, tantôt à la robe de la bien-aimée: elle se fâcha et
-dit nettement à sa mère qu'elle se jetterait dans un couvent, si l'on ne
-la débarrassait pas d'un prétendant si bête. Le dédaigné en conserva
-toujours de la rancune contre les femmes; il affectait de se moquer de
-leurs larmes et de leurs chagrins. Il fut tout étonné de se surprendre à
-pleurer la mort d'une matrone pour qui il eut autant d'amitié que de
-vénération; ce fut pour lui comme une nymphe Égérie; d'un mot, _prenez
-garde_, elle le ramenait à l'ordre dans les questions politiques. Le
-père Lacordaire a trouvé dans la chaire évangélique des jouissances
-intellectuelles qui valent bien le plaisir éphémère d'un mariage qui
-aurait été malheureux. M. de Lamartine avait une passion sérieuse pour
-une jeune, jolie et riche voisine; sa réputation d'homme prodigue lui
-attira un refus; recherché à son tour par une jeune fille qui ne se
-lassait point de le suivre dans la compagnie de sa mère, il restait
-froid, mais il n'hésita point à accepter le joug du mariage, quand on
-lui offrit en perspective une dot de 1,800,000 francs. Aucun poète n'a
-jamais exercé autant d'influence sur le coeur des femmes; à la Chambre
-des Députés, toutes demandaient à le voir; dès qu'elles l'apercevaient,
-elles poussaient un soupir; après, elles se faisaient montrer Berrier;
-cette figure ne leur disant rien du tout, elles reportaient incontinent
-leurs regards sur Lamartine et ne cessaient point de le contempler. Il
-est impossible de calculer combien il y a eu de femmes du monde qui sont
-allées chez lui pour se mettre à sa disposition. Les Messalines
-couraient chez Alexandre Dumas: on cite un jour où il en vint jusqu'à
-quatre, l'une après l'autre, de sorte que la servante eut des
-inquiétudes sur la santé de son maître. L'ambition tourna la tête à bien
-des femmes vers Gambetta; quand il était à Tours, il reçut en moyenne
-quatre demandes en mariage par jour; chaque lettre garantissait la
-vertu, la beauté et la fortune des soupirantes.
-
-Après cette digression qu'on dédie à tous les refusés, hâtons-nous de
-revenir à Gautier.
-
-En vérité, exiger qu'une femme se donne au premier venu pour croire en
-Dieu, c'est faire de la foi une affaire de prostitution.
-
-On est sur le chemin de la niaiserie; on continue de le suivre. Que dit
-l'_Ambition_?
-
- Être Shakspeare, être Dante, être Dieu!
-
-Du moment qu'on s'est mis cette idée dans la tête, il n'est pas
-surprenant que l'oeuvre de l'homme puisse devenir Dieu, comme la
-statue de Pygmalion s'anima et se changea en femme. De là cette
-conséquence:
-
- Peinture, la rivale et l'égale de Dieu.
-
-Il y a peinture et peinture. On ne distingue rien, parce qu'on veut
-plaire aux artistes passés, présents et futurs, à Courbet aussi bien
-qu'à Raphaël qu'on révère comme un homme au-dessus de l'homme. On s'est
-fait de Dieu un bon compagnon d'atelier. Un jour qu'on aura beaucoup de
-modèles, les rapins s'amuseront à contrarier le rival et l'égal de leur
-pinceau, car il lui faudra entendre cette _déclaration_:
-
- C'est un amour sans mélange,
- Pur à rendre Dieu jaloux.
-
-Si la jalousie n'a pas fait fuir le Dieu, voici ce qu'_Albertus_ va lui
-apprendre:
-
- Poignante volupté,--plaisir qui fait peut-être
- L'homme l'égal de Dieu.
-
-Sur ce terrain, Sénèque fait honte à l'homme, en comparant sa faiblesse
-à la vigueur du bouc que Buffon montre capable de satisfaire l'ardeur
-de cent cinquante chèvres. Si l'homme est seulement peut-être le rival
-de Dieu, le bouc sera certainement l'égal de Dieu. Or, comme le poisson
-est plus fécond que le bouc, il faudra lui concéder d'être supérieur à
-Dieu. On a calculé qu'une paire de harengs dont les oeufs ne se
-perdraient pas, suffirait pour peupler tout ce qu'il y a d'eau dans le
-globe, en moins de dix ans. Ainsi, de conséquence en conséquence dans
-cette question de génération, la logique amènera invinciblement tout
-lecteur impartial à tirer cette conclusion:
-
-Le Dieu de ce Gautier ne vaut pas un hareng.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Gautier ne recule pas dans sa mosaïque de mots. Considérant, son _âme,
-ange elle-même_, il convoite _une âme_
-
- Capable d'aimer comme aimerait un ange.
-
-Il développe sa pensée sur le plaisir:
-
- Poignante volupté,--plaisir qui fait peut-être
- L'homme l'égal de Dieu! qui ne veut vous connaître
- S'il ne vous a connus, moments délicieux,
- Et si longs et si courts qui valent une vie,
- Et que voudrait payer l'ange qui les envie
- De son éternité de bonheur dans les cieux?
-
-Il laisse les démons, les mauvais anges assez tranquilles. Toutefois il
-pense à l'_ange déchu_, à l'_ange, exilé des cieux_. Il aime l'_ange
-gardien_ comme _compagnon fidèle_, maintes fois il se réclame de _son
-ange gardien_. La classe des anges une fois reconnue, il s'élève
-jusqu'aux séraphins, distingue les _chérubins en légions merveilles_, ne
-prend point l'archange saint Michel pour l'ange Ituriel, et sépare les
-chérubins d'avec les anges. Il connaît si bien les anges du ciel qu'il
-peut en faire un dénombrement aussi authentique que celui des douze
-tribus d'Israël, laissé par Moïse. Il cultive l'ange de la mort, l'ange
-de minuit, l'ange de la douleur, l'ange des douleurs, l'ange des
-jugements, l'ange du souvenir, l'ange de la poésie et surtout l'ange de
-l'inspiration. Suivant leur rang, il prodigue les ailes d'or, les ailes
-jaunes, les ailes d'azur, les ailes roses, les ailes blanches.
-S'imaginant l'_ange amoureux_, il regarde la _fille comme un ange
-d'amour_, appelle la _jeune fille_ un _jeune ange_ et dit _cher ange_
-pour chère fille. Le mot lui sert de paravent à l'adultère ou à la
-fornication pour cette _Fatuité_:
-
- J'aime, et parfois un ange avec un corps de femme
- Le soir descend du ciel pour dormir sur mon coeur.
-
-Même quand le plaisir n'a pas été complet et que l'amour ne peut
-inspirer qu'une _Élégie_, c'est un ange qui figure. A plus forte raison
-ce sera un ange qui, dans un _sonnet_, fera des colonnes torses du
-petit lit rouge d'un taudis un _paradis bleu_:
-
- Un ange chez moi parfois vient le soir
- Dans un domino d'Hilcampt ou Palmire,
- Robe en moire antique avec cachemire,
- Voilette et chapeau faisant masque noir.
-
- Ses ailes ainsi, nul ne peut les voir,
- Ni ses yeux d'azur où le ciel se mire;
- Son joli menton que l'artiste admire,
- Un bouquet le cache ou bien le mouchoir.
-
- Nous fumons tous deux en prenant le thé.
-
-Tout le choeur des anges finit par passer à l'Opéra. Ce sera leur nuit
-du fameux 4 août de la première Assemblée constituante. Autant de
-filles, autant d'anges à marchander et à acheter au poids de l'or. Elles
-restent des anges après comme avant ce trafic; les hommes seuls sont des
-démons de corruption.
-
-Sur ce sujet, Gautier reste le premier. Ainsi dès 1823, Alfred de Vigny
-avait pris le mot hébreu _Eloa_ qui signifie _Dieu_, pour faire dans un
-_mystère_, _Eloa ou la soeur des anges_, un Dieu des deux sexes, un
-Dieu hermaphrodite pour quiconque s'en tient au genre du dictionnaire.
-Reniant sa gloire de poète catholique, Lamartine se rapprocha de la
-nouvelle école sacrilège et lui offrit en 1838, la _Chute d'un ange_;
-plus tard il proclama Charlotte Corday l'_ange de l'assassinat_. On
-raconte que M. de Lamartine réunit un jour tous les membres de sa
-famille pour leur offrir un banquet; il resta triste et taciturne
-pendant toute la durée du repas; on crut que le dessert lui donnerait de
-la gaieté. On lui demanda donc la raison d'un silence si prolongé.
-Alors il déplia une serviette et en retira un livre; puis il dit en
-pleurant: «Mon fils Alphonse était l'orgueil de la famille; il vient de
-la déshonorer.» Il jeta le livre au feu; ce livre c'était la _Chute d'un
-ange_. Le poète resta si confondu qu'il ne fit plus de poème du même
-genre.
-
-Les saints ne sont pas plus épargnés que les anges, comme l'annonce
-_Albertus_.
-
- Un ange, un saint du ciel, pour être à cette place
- Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu.
-
-_Albertus_ se ravise, et dans la crainte que les saints ne soient
-considérés comme d'une nature plus parfaite que les anges, il ajoute
-bientôt:
-
- La dame était si belle
- Qu'un saint du paradis se fût damné pour elle.
-
-Voici donc la Toussaint. Le _saint amour des choses éternelles_
-engendre la _sainte poésie_ de laquelle découlent l'_hymne saint des
-poètes_, _extase sainte_, _saint transport_, _saintes larmes_, _saintes
-funérailles_ de Napoléon, et surtout _nudité sainte_ des vers cyniques.
-
-_La sage liberté_ survient, comme _Fille du saint Devoir_ auquel
-s'associe le _saint Travail_ des _Jeunes Détenus_.
-
-La _sainteté de l'Art_, dirigée par la _sainte beauté_ fera avec une
-_sainte langueur_, des _plus saintes ruines_ une _peinture sainte comme
-les autels_. On pourra y montrer _à un jeune Tribun_
-
- Les _Antiques Vénus_, aux gracieuses poses,
- Que l'on voit étalant leur _sainte nudité_.
-
-Toute cette sanctification est probablement l'effet des _flots saints du
-baptême_. On finit par mettre sur les autels
-
- Les saints désespérés et reniant leur Dieu.
-
-Grâce au _profil divin du verre_, coulé par la _divine nourrice_ de
-solitude pour recéler l'_onction divine_, composée avec le _divin baume_
-d'un _divin parterre_ d'_odeur divine_, de _divines senteurs des
-fleurs_, un _coeur plein d'extase divine_ de concert avec une _âme_
-débordant des _plus divins parfums_ peut, comme un _oiseau divin_,
-s'élever jusqu'aux _choses divines_ dans ses _transports divins_, dans
-les _beaux élans divins de la passion_ et, par l'effet d'un _vertige
-divin_ contempler face à face les _exemples divins_, donner un _baiser
-divin_ avec un _sentiment divin_ à la _forme divine de l'Art_. Un _rayon
-divin_ ou un _divin rayon_ guide vers le _pinceau divin_ qui a créé les
-_divins appas_, les _attraits divins_ de la _gorge divine_, des _divins
-genoux_, de la _jambe divine_, de l'_oreille divine_, du _divin
-contour_. Les _palmes divines de la poésie_ attendent les _poètes
-divins_ dont la _plume divine_ fera _oeuvre divine_, _chant divin_ du
-_langage divin_; on leur passera de _divines larmes_.
-
-Il n'y a point d'acception de personnes. Il faut que tout passe au
-divin, les gentils comme les juifs, la _divine courtisane_ de Madeleine
-aussi bien que ces _hôtes divins_ d'Eschyle, d'Euripide, et de Sophocle.
-
-Soit imitation de Gautier, soit instinct d'hugolâtre, M. Théodore de
-Banville a fait de _la divine courtisane_ une poseuse de son _douzain de
-Parisiennes_, de _Parisiennes de Paris_ dans ses _Esquisses parisiennes_
-avec aussi peu de scrupule qu'il consacre une _Ballade à la sainte
-Vierge_ pour finir un volume de _Trente-six Ballades joyeuses_.
-
-Un homme qui a eu l'ambition d'_Être Dieu_, et qui a passé sa vie
-d'artiste à faire de tout, des saints, des anges et des dieux, ne devait
-pas être méchant. Il eut sans doute un coeur, digne d'un légataire
-universel des épouses et concubines de Salomon. Il est opportun
-d'ausculter ce coeur et de compter ses palpitations.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Or, ce sera Dieu même qu'il prendra pour témoin de son amour, à la fin
-de l'unique _Elégie_ des _Poésies diverses_ de 1833-1838.
-
- Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie.
- Près de l'amour que sont les choses qu'on envie?
- Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, _mon Dieu_!
- Comme la gloire est creuse et vous contente peu!
- L'amour seul peut combler les profondeurs de l'âme,
- Et toute ambition meurt aux bras d'une femme.
-
-On croirait cet amour éternel; mais il est trop violent pour durer
-longtemps. Aussi ne veut-on passer avec lui qu'un bail de trois ou six
-ou neuf années, ainsi qu'il est stipulé dans cette _Elégie quatrième_;
-
- Puis un amour âgé de trois ans importune;
- C'est presque un mariage; un jour avec l'ennui
- Vient la réflexion; l'amour s'en va...
-
-L'expérience apprend que l'amour est frileux et émigre avec les oiseaux
-de passage. _La Dernière Feuille_ le constate, en 1837:
-
- L'oiseau s'en va, la feuille tombe,
- L'amour s'éteint, car c'est l'hiver.
-
-Hé bien! bon voyage à ce petit Monsieur Dumollet, car ce sera autant de
-gagné sur le chauffage, l'éclairage et autres menus frais d'entretien.
-Il faut se hâter de résilier le bail de trois ou six ou neuf années,
-déménager le grand appartement et se contenter d'un petit logement pour
-un terme ou deux, de chacun trois mois. Une location de six mois suffit
-pour la saison d'été. L'amour ne veut rien de plus. _Albertus_ l'avoue:
-
- Les hommes
- Sont ainsi;--leur toujours ne passe pas six mois.--
-
-Pour peu qu'on continue la soustraction, on devra vendre ses meubles, et
-vagabonder dans les hôtels ou auberges où on loge à la nuit. Excellente
-précaution de prudence, car _la tête de mort_ chuchote:
-
- L'amour, passion creuse et vaine.
-
-Aussi _Albertus_ parle ainsi, dès 1831.
-
- Et je n'aime à présent que ma mère.
- Tout autre amour en moi s'est tu.
-
-L'unique _Elégie_ des _Poésies_, de 1833-1838, répètera:
-
- Chimère
- D'aimer une autre femme que sa mère.
-
-Avant de magnifier ainsi la mère, Gautier avait un père, mais il ne
-parle point de ce père. Un jour il quitta la société de quelques amis
-pour aller donner un coup de pied à un homme qui était près d'eux; quand
-il revint, l'un des causeurs lui dit: «Vous ne vous gênez guère avec ce
-Monsieur»--Il répondit: «Mais c'est mon père.» Pour un poète qui se
-croyait un déclassé de l'Orient, cette reconnaissance de la paternité
-choqua tout le monde. Il avait aussi des soeurs; il les oublie. Il y a
-encore un garçon et deux filles qui portent son nom et méritent plus
-qu'un amour de six mois. Pourquoi n'a-t-il pas sacrifié à la mère de son
-fils et à la mère de ses deux filles trois vers qui sont un outrage à la
-famille? Comment la succession ne renonce-t-elle pas à cet héritage de
-quelques mots?
-
-Reste à savoir si la misanthropie de ce testament d'amour s'accorde
-avec le contexte des _Poésies complètes_. Gautier nous a mis à la main
-tant de marguerites qu'il sera facile de recommencer l'épreuve maintes
-fois pour bien s'assurer qu'il était décidément voué au jaune, comme
-Panurge.
-
-Dès l'_Elégie deuxième_, mauvais pronostic:
-
- Elle était tout pour moi qui ne suis rien pour elle.
-
-Dans _Albertus_, on s'arrête en route pour se plaindre:
-
- En ce temps-là j'aimais et maintenant j'arrange
- Mes beaux amours en méchants vers.
-
-En 1834, on se cache dans le _Trou du serpent_; c'est pour y murmurer:
-
- Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime.
- Mon âme usée abandonne mon corps;
- Je porte en moi le tombeau de moi-même,
- Et suis plus mort que ne sont bien des morts.
-
-Toujours délaissé, on se plonge dans la _Tristesse_:
-
- Moi, je n'aime plus rien,
- Ni l'homme, ni la femme,
- Ni mon corps, ni mon âme
- Pas même mon vieux chien.
- Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
-
-Les _Poésies diverses_, de 1833-1838, nous enlèvent sur _le sommet de
-la Tour_; si on prête l'oreille à la cheminée de telle dernière pièce,
-on entendra:
-
- Depuis longtemps, pauvre et rude manoeuvre,
- Insensible à la joie, à la vie, à l'amour.
-
-_La Comédie de la mort_ nous conduit en 1838. Même complainte:
-
- Je ne suis plus, hélas! que l'ombre de moi-même,
- Que la tombe vivante où gît tout ce que j'aime
- Et je me survis seul.
- Je suis jeune et je sens le froid de la vieillesse,
- Je ne puis rien aimer.
-
-Le changement de climat le consolera-t-il des déceptions d'une ingrate
-patrie? Hélas! le soleil d'Espagne n'a pas de rayons de chaleur assez
-forts pour ranimer notre tourtereau transi qui roucoule _In deserto_:
-
- Les pitons des sierras, les dunes du désert,
- Où ne pousse jamais un seul brin d'herbe vert;
- Les monts aux flancs zébrés de tuf, d'ocre et de marne,
- Et que l'éboulement de jour en jour décharne,
- Le grès plein de micas papillotant aux yeux,
- Le sable sans profit buvant les pleurs des cieux,
- Le rocher refrogné dans sa barbe de ronce,
- L'ardente solfatare avec la pierre-ponce,
- Sont moins secs et moins morts aux végétations,
- Que le roc de mon coeur ne l'est aux passions.
-
-N'importe à quel âge on le suive, on est forcé de regarder comme la clef
-de son _Dépit Amoureux_ ces vers de la _Thébaïde_:
-
- J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée
- L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée;
- Puis sur l'autre plateau deux grains de vermillon
- Impalpable, qui teint l'aile du papillon,
- Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Ainsi son amour n'est qu'un _Dieu_ rimant bien avec _peu_. Cette disette
-de conquêtes est expliquée par la nature du caractère qui ne sait pas
-dévorer l'ennui et prend les béquilles et la perruque du vieillard pour
-mieux se donner l'air du _Malade Imaginaire_.
-
-Gautier commit la maladresse de se faire et de rester le disciple, le
-fils unique de Joseph Delorme que le beau sexe eut le bon goût de fuir
-comme un porc-épic, à cause de ce triple dégoût d'ennui mortel, de
-maladies imaginaires et de vieillesse prématurée, fort inutile à une
-laideur assez complète pour n'avoir pas besoin d'autre repoussoir.
-
-La _Préface_ des _Premières Poésies_, de 1830-1832, commence par ces
-mots: «L'auteur du présent livre est un jeune homme frileux et
-maladif.» La première pièce est une _Méditation_, calquée sur le début
-de Joseph Delorme:
-
- Virginité du coeur, hélas! sitôt ravie!
- Songes riants, projets de bonheur et d'amour,
- Fraîches illusions du matin de la vie,
- Pourquoi ne pas durer jusqu'à la fin du jour?
-
-Le _sonnet deuxième_ est encore plus invraisemblable:
-
- Moi, mes traits soucieux sont couverts de pâleur;
- Car, dès mes premiers ans souffrant et solitaire,
- Dans mon coeur je nourris une pensée austère,
- Et mon front avant l'âge a perdu cette fleur
- Qui s'entr'ouvre vermeille, au printemps de la vie,
- Et qui ne revient plus alors qu'elle est ravie!
-
-_Le Trou du serpent_, de 1834, ne fait que jeter deux ans de poudre sur
-cette perruque de vieillard:
-
- Devant ma vie, aux trois quarts dépensée,
- Déjà vieillard et n'ayant pas vécu.
-
-_La Comédie de la mort_, de 1838, nous amène à la fosse que la
-perspective d'une mort prématurée s'est creusée avec l'empressement du
-Trappiste:
-
- Mes vers sont les tombeaux tout bordés de sculptures;
- Ils cachent un cadavre.
-
-Le fossoyeur ne saurait craindre le danger d'un enterrement prématuré.
-Il y a longtemps que la _Thébaïde_ a donné tous les symptômes de la
-putréfaction:
-
- Je ne vis plus: je suis une lampe sans flamme,
- Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme.
-
- Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé
- Que ces vieux mendiants que jusques à la porte
- Le chien de la maison en grommelant escorte.
-
- Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît,
- Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait
- Le buffle à qui l'on vient de percer la narine.
- De tous les sentiments, croulés dans la ruine
- Du temple de mon âme, il ne reste debout
- Que deux piliers d'airain: la haine et le dégoût.
- Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée;
- Ma tête de cheveux n'est pas découronnée;
- A peine vingt épis sont tombés du faisceau.
-
-Rien ne manque au procès-verbal du décès. On a composé jusqu'à
-l'épitaphe:
-
- Ainsi me voilà donc sans foi ni passion,
- Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre,
- Et dès le premier mot sachant la fin du livre.
-
-On se hâte d'ajouter, afin que l'oraison funèbre ne vienne point
-importuner le néant de cette fosse:
-
- Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui:
- Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui;
- Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires,
- Plutôt que les enfants, les estime les pères.
- Ils sont venus au monde avec des cheveux gris;
- Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris
- Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes,
- Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes
- Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul,
- Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul,
- Le moins accompagné sur la route du monde,
- Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde,
- Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé.
-
-On a tout accompli dans les règles. On a eu soin préalablement de faire
-une retraite dans les _ténèbres_. On lègue âme et corps à l'_oubli_, au
-_néant_, mais à un _néant_ qui éternise _les remords_. On commande un
-convoi muet, comme ceux des athées, c'est l'enterrement civil que
-Sainte-Beuve a désiré de bonne heure et qu'il a spécifié dans tous ses
-testaments; c'est l'enterrement civil que recommande Dargaud pour faire
-contraste avec sa traduction de Job et du Psautier et ses liaisons avec
-Lamartine. On établit exécuteurs testamentaires le Destin et la
-Nécessité pour trancher toutes les difficultés auxquelles donneront lieu
-les innombrables contradictions de cet enfant de Mère Nature. Ils
-s'arrangeront à l'amiable; ils ont plein pouvoir. En s'associant avec
-les _saints désespérés_, ils interviendront pour les _morts_ qui
-_seront bannis de la terre et des cieux_, prendront à partie l'_Ange_
-qui _dit à la terre un éternel adieu_ au moment où elle va être consumée
-pour toujours. Ils devront pousser _l'Archange à la bouche ronde_, afin
-qu'il ne perde pas une minute à sonner le _clairon du jugement dernier_
-qu'on attend avec impatience, à la fin de la _Thébaïde_, comme un beau
-tableau qui vaudra mieux que la fresque de la _Chapelle Sixtine_ au
-Vatican.
-
-
-
-
-X
-
-
-L'annonce d'un convoi d'athée aurait seule suffi pour être méprisé et
-exécré des femmes, puisque ce gouffre leur enlève le Toujours. Elles
-admettent difficilement le matérialisme et sa dernière conséquence du
-néant; elles croient si bien à l'immortalité que beaucoup se demandent
-pourquoi il n'y a point de paradis pour les chiens, les chats, les
-oiseaux et les bêtes dont elles sont folles. Elles se font un culte des
-tombeaux. Il faut les connaître bien peu pour ne pas s'apercevoir
-combien elles se plaisent dans l'ostentation des larmes. Habituellement
-elles ne se trouvent pas mal; toutefois, elles s'imaginent qu'elles sont
-mieux, qu'elles deviennent parfaites, quand elles pleurent beaucoup.
-Elles aiment à aimer toujours; elles aiment autant à pleurer toujours,
-à paraître des fontaines de larmes. Est-ce que le néant pourrait leur
-rendre leurs larmes?
-
-Puis, les femmes n'ont-elles pas assez d'ennuis personnels, sans avoir
-besoin qu'on leur dédie la théorie de la pratique de l'ennui?
-
-Puis encore, les femmes n'ont-elles pas assez de leurs indispositions
-périodiques, des maladies plus ou moins graves qui les accablent au
-moins la moitié de leur vie, sans qu'on ait la barbarie de leur demander
-de servir de garde-malade à tous les malades imaginaires, pleins de
-santé, et dans tout l'épanouissement de la jeunesse?
-
-Enfin les femmes vieillissent si vite qu'elles ont besoin de toutes les
-ressources de leur esprit naturel et des conseils de leurs amis pour
-réparer l'irréparable outrage des ans, en plaçant et le faux et la
-couleur, partout où il le faut. Ce qu'elles se permettent, elles le
-louent chez tous ceux qui se rajeunissent pour les satisfaire. Comme le
-lierre, leur faiblesse ne se conserve qu'en s'appuyant sur la force.
-C'était changer le rôle des sexes que s'arracher les cheveux, se courber
-le dos, se casser les membres, s'ôter tout éclat et découvrir toute
-l'impuissance de la vieillesse, comme nouveau genre de séduction.
-
-D'ailleurs était-ce bien original que toutes ces façons de geindre? Mais
-tout cela est nouveau comme le Jeu d'Oie, renouvelé des Grecs, un
-plagiat plutôt qu'une imitation. Ces quémandeurs d'amour avaient volé
-leur poétique de catarrhe, de bandage et de perruque aux supercheries
-des truands, aux haillons de bric-à-brac des gueux, aux contorsions ou
-lamentations des mendiants de la rue, soi-disant pères du nombre
-invariable et obligé de cinq enfants sans pain, en un mot à toutes les
-contrefaçons et profanations des souffrances morales et physiques de la
-pauvreté.
-
-Sainte-Beuve, l'amoureux postiche avait échoué. Le grime Gautier ne
-devait pas être plus heureux, quoiqu'il eût tant d'avantages sur
-Sainte-Beuve, étant plus jeune, jouissant d'un tempérament moins
-lymphatique, d'une chevelure abondante et superbe, et surtout d'une tête
-orientale près desquelles la laide figure de l'autre aurait bien fait de
-se cacher sous ses cheveux roux.
-
-Tous les fabricateurs de vers de cette époque ne connaissaient pas la
-femme, quand ils se sont empressés de débuter. Depuis, ils se sont repus
-de plaisir; ils ont eu des goûts de valets pour les servantes; ils sont
-descendus plus bas encore. Plusieurs fois Sainte-Beuve m'a rappelé le
-nom et le prix de ces Muses, qui tenaient lieu de Vénusettes dans le
-domaine de la police. Mais jamais tous ces romantiques n'ont pu s'élever
-jusqu'à la femme du monde; sous ce rapport, ils sont inférieurs à tous
-les classiques du grand siècle qui se sont perfectionnés dans la société
-des dames de Versailles; ils sont même au-dessous des écrivains du
-XVIIIe siècle, qui ont conservé la tradition des convenances dans le
-badinage et la gaieté, depuis Voltaire jusqu'à Gresset. Le charme des
-ruelles et des salons de femmes, qui a répandu tant de grâce, de
-finesse, de légèreté sur la langue des âges précédents, on le
-chercherait vainement dans les productions des hugolâtres. Ils sont
-lourds comme s'ils portaient un manteau de plomb; ils sont raides comme
-s'ils avaient été passés à l'empois; ils sont si monotones qu'ils en
-deviennent ennuyeux. Aucun d'eux ne sait rire, et par conséquent jouer
-avec la langue française. Aussi quel embarras quand il faut parler à la
-femme? Le compliment, qui doit être court, simple, aisé, se gonfle comme
-un ballon, se traîne comme une harangue. On peut citer Gautier comme
-exemple. Il s'était imposé la tâche de douze sonnets; il a été obligé
-de rebrousser chemin jusqu'à la mythologie pour venir à bout de cette
-corvée. Ses autres sonnets sont passables et préférables à ceux de
-Sainte-Beuve. Mais pour ceux qui sont envoyés à une princesse, le
-lecteur a autant besoin de patience que l'auteur. Toute femme qui
-n'aurait pas la politesse exquise d'une _bonne princesse_, d'une
-_indulgente princesse_ renverrait la _dédicace_ de ce _Douzain de
-Sonnets_ avec ces mots: Assez du premier! N'importe quelle suivante du
-temps de Molière eût pris la fuite à la vue de ce pavé d'ours qui va
-casser une tête humaine pour ne pas manquer d'écraser une mouche qui
-trouble le sommeil de l'_Amateur des Jardins_, dans La Fontaine.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Si le style est l'homme même, on doit se flatter de connaître tout
-Gautier. Il a toujours été si ennuyé, il a tant souffert de voir si
-rarement accueillir le peu d'amour que son tempérament lymphatique
-mettait au service d'une imagination passablement frileuse, qu'il
-convient de ne le juger qu'avec le plus d'indulgence possible.
-D'ailleurs il n'a aucune originalité, c'est un imitateur. Il est plus ou
-moins badaud et souvent souverainement, mais parce qu'il copie
-servilement tout ce que la badauderie et la niaiserie ont mis à la mode.
-
-Maintenant que des becs de gaz éclairent toute la distance qui sépare la
-station d'arrivée du point de départ, il faudrait être aveugle pour ne
-pas distinguer la physionomie de toute l'école.
-
-Ce qui frappe à première vue, c'est la corvée qui remplace
-l'inspiration. La plus vile prose dédaignerait habituellement ce qui
-fait la nouveauté et l'orgueil de cette poésie. Tous les mots les plus
-rutilants sont invités à battre aussi fort que le tambour; l'oreille en
-est assourdie, et c'est tout: le volcan n'a vomi que des glaçons; on ne
-trouve rien d'aussi froid, d'aussi sec, d'aussi aride chez les
-classiques. Le mouvement, et même le souffle de la vie manquent, parce
-qu'il n'y a ni l'âme du poète, ni le cerveau du penseur. On croupira
-dans le laid, on ne sortira pas du petit, parce qu'il est impossible que
-l'imagination s'élève, par suite d'un travail forcé, jusqu'au grand,
-quand on n'a aucun principe. On aura beau presser, comme une orange,
-toute cette raffinerie d'accouplements de consonnes et de voyelles, on
-n'en dégagera que le dernier refuge de l'athéisme. On ne croit à rien,
-parce qu'on n'aime rien. Il n'y a pas d'autre amour que l'amour-propre.
-La profusion des images ne cache qu'une abondance stérile. Les mots
-tiennent lieu d'idées et de sentiments; ils sont tout. Encore si c'était
-l'expression propre? Mais non! La cacophonie est érigée en harmonie;
-l'enjambement se donne l'air de la période la plus commune; la rime
-rappelle les mariages mal assortis; fort étonnés d'être mis, à
-l'alignement de la mesure, les mots se coudoient, se battent et se tuent
-dans la contradiction. On est très heureux qu'on n'ait affaire qu'avec
-le précieux, car c'est le galimatias qui prétend dominer, si le creux et
-le vide laissent un instant de répit au bon sens.
-
-Quand les romantiques se comptèrent, se réunirent, s'enrégimentèrent et
-arborèrent leur étendard, la langue était depuis longtemps arrivée à la
-perfection dans tous les genres. Molière l'avait nettoyée des dernières
-taches du précieux. Malgré toute sa hardiesse, le XVIIIe siècle s'était
-contenté de cet héritage; il le conserva comme un patrimoine; c'est la
-seule chose qu'il ait respectée et laissée intacte à la postérité. Ce
-que les philosophes avaient seulement ébranlé, les conventionnels
-l'abattirent, trône et autel, châteaux et chaumières; la guillotine
-n'épargnait rien. Quand on inaugura le culte de la Raison, on choisit
-une belle actrice. La Raison était bien drapée, dernier hommage rendu à
-la pudeur d'une langue chrétienne. Les romantiques iront aussi à
-Notre-Dame; que vont-ils y faire?
-
-Ils avaient sous la main une langue formée et perfectionnée par le
-Christianisme sur les genoux de toutes les femmes les plus belles, les
-plus riches, les plus spirituelles et les plus gaies, les plus tendres
-de la société. Il aurait fallu une mère chrétienne, une mère sainte à
-celui qui prétendait enrichir une langue à son apogée; elle manqua à
-l'audacieux. Ses disciples ne furent pas plus heureux.
-
-Les temples étaient rouverts depuis longues années; la religion
-florissait. On ne la nia point, mais on ne lui demanda rien. On ne
-pouvait pas quitter les salons de Chateaubriand pour aller vénérer au
-Panthéon les restes de Voltaire et de Rousseau. Après tant de
-révolutions d'idées occasionnées par le Protestantisme, la Fronde,
-l'Encyclopédie, la Convention, l'Opposition, on jugea prudent de laisser
-les choses comme elles étaient, sous la protection du drapeau tricolore.
-Mais on s'imagina que le temps était mûr pour une révolution de mots. On
-était jeune; il suffit d'un bond pour reculer jusqu'au siècle de Marot
-et de Ronsard, et se désaltérer à la source de la langue moderne. Le
-lexique de Rabelais aurait dû suffire, puisque c'est le dictionnaire le
-plus complet qu'on ait encore, car il a conservé tout ce qu'il y avait
-de bon dans le passé, mis à profit les langues mortes et les langues
-vivantes, emprunté partout et, au besoin, créé des mots de toutes
-qualités, de toutes mesures, au point qu'il s'en trouve de si longs
-qu'ils forment à eux seuls un vers alexandrin, sans compter ces réunions
-inintelligibles de voyelles et de consonnes qui arrivent à composer un
-chiffre de 19 lettres, puis de 36, puis de 54, enfin de 56 qu'il serait
-tout à fait impossible de prononcer. On dédaigna Rabelais précisément
-parce qu'il avait trop fait, cumulant les fonctions de classique et de
-romantique. Il ne s'agissait pas de faire mieux, mais autrement.
-D'ailleurs, maudire Voltaire et se réclamer de Rabelais eût été une
-contradiction; puis bon gré, mal gré, il aurait fallu rire avec
-Rabelais. On était naturellement maussade, sinon ennuyeux; ce fut une
-raison de se croire sérieux.
-
-On déblatéra contre Voltaire et Rousseau, on bafoua le savant, on
-qualifia l'érudition de pédantisme, afin qu'il fût clair comme le jour
-qu'on respectait les idées, et qu'on ne travaillait qu'à une révolution
-de mots.
-
-A la vérité on se mettait sous l'invocation de la Renaissance, qui avait
-été la résurrection du polythéisme. L'OLYMPE fournissait une infinité de
-divinités mâles et femelles, belles et laides, grandes et petites,
-répondant à toutes les nuances des sept couleurs, se prêtant à la mesure
-de tous les genres de vers, tantôt manchots et boiteux, tantôt étendant
-autant de bras et de pieds que la circonstance réclamait. Tout le
-Panthéon fut abandonné parce qu'on remarqua qu'il y avait passablement
-d'esprits soi-disant éclairés, qui avaient maille à partir avec l'Etre
-suprême auquel la Convention avait réduit la sainte Trinité. On reconnut
-Dieu, mais on confessa aussi que la foi était morte. Pour plaire aux
-croyants on exhiba la beauté de la femme comme une nouvelle et
-invincible preuve de l'existence de Dieu. Mais pour ne pas scandaliser
-les hommes qui sont dans l'impuissance de manifester leur amour, les
-laids et les sots dont les flammes ne rencontrent que dédain, dégoût, on
-recourut à ce nouveau sophisme qu'il n'y a point de Dieu pour ceux qui
-ne sont pas aimés. C'était proclamer un Dieu de caoutchouc, mais c'était
-Dieu! Assez pour la liberté des cultes d'après la charte.
-
-On se posta sur les épaules de la Renaissance comme sur un observatoire,
-afin d'accuser de fadeur, de pâleur toute la littérature moderne, en lui
-offrant le tableau des derniers siècles du Moyen Age. On se garda bien
-de remuer les idées de cet âge d'or de la foi; on n'en montra que les
-costumes et les ornements bariolés de toutes couleurs, les pierres et
-non les âmes, les coutumes, mais jamais l'esprit des moeurs, tout
-l'extérieur au détriment de l'intérieur. A ce prix, on se crut
-coloriste. La vérité est qu'il n'y a jamais eu d'écrivain aussi incolore
-que tous les artistes de cette audacieuse école. Victor Hugo n'a qu'un
-pennon fauve; nous savons que le drapeau de Gautier est seulement
-mi-partie jaune et bleue; on trouvera difficilement un autre rapin qui
-ait manié heureusement jusqu'à trois couleurs. Le pittoresque seul de ce
-petit livre des _Fables_ de La Fontaine donne plus de variété de tons,
-de nuances que l'oeuvre complète de tous les romantiques. Le mépris de
-Boileau pour «l'abondance stérile» est vengé. Gloire et reconnaissance
-aux professeurs qui font apprendre par coeur l'_Art poétique_, aussi
-multicolore que tous les chefs-d'oeuvre du siècle de Louis le Grand!
-
-On a échoué comme coloriste, parce qu'on s'est fait peintre par
-dévouement. Mais, on sera sinon infaillible, du moins indéfectible dans
-la révolution des mots, parce qu'on est né linguiste. On n'inventera
-aucun mot nouveau, parce qu'on n'a rien de nouveau à dire; ainsi
-Gautier se bornera à mettre Tartuffe en adverbe et à employer tantôt le
-féminin, tantôt le masculin en l'honneur de l'amour. On ressuscitera de
-vieux mots; aussi Gautier revient deux fois au verbe rosir. Comment
-enrichir la langue? ce sera en la ruinant, en lui ôtant tout crédit, au
-point qu'elle n'obtiendra point de concordat et ne se réhabilitera
-jamais dans le commerce. La révolution des mots aboutit à une
-banqueroute frauduleuse, en faisant de chaque mot un barbarisme. La
-métaphysique des mots est le premier dogme que nos maîtres linguistes
-affectent de méconnaître. Les mots ne sont plus considérés que comme les
-esclaves de la césure, de l'hiatus et de la rime relativement à la
-mesure; suivant qu'on a besoin d'un pied, de deux pieds, de trois pieds,
-de quatre pieds ou plus, on met à l'alignement des mots solipèdes,
-bipèdes, quadrupèdes, quintupèdes, sextupèdes. Cette levée de mots de
-différentes tailles se contredira, se battra; mais on compte sur la
-discipline du vers pour les habituer à la marche et au silence. On
-prendra pour l'éclat de l'antithèse la révolte de la contradiction; on
-chantera victoire après une boucherie du sens et de la propriété de
-chaque mot dont on a eu le caprice. L'érudition des mots est la même
-chose que l'ignorance des mots. Qu'on ouvre au hasard n'importe quel
-livre de tout romantique, on est sûr d'y signaler, aussi bien que dans
-Gautier, soit des contradictions, soit des barbarismes qui sont de la
-force des fautes grammaticales pour lesquelles les enfants subissent la
-férule et sont condamnés à un _pensum_.
-
-La révolution des idées enfante la révolution des choses; la Convention
-trône après l'Encyclopédie, et la guillotine de Sanson succède au
-blasphème de Voltaire et de Diderot. La Révolution des mots engendrera
-la Commune; au délire des poètes répondra le pétrole. Qu'ils l'aient
-voulu ou non, les romantiques sont les précurseurs des Communards. Ils
-sont des sots, s'ils ne l'ont pas prévu. Ils sont bien bêtes, s'ils le
-nient.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Pour cette révolution de mots Victor Hugo s'est nommé roi. C'était le
-poète-roi, mais pas pour les idées, comme le roi-poète David. Gautier
-acclama le roi Victor, de concert avec tous les hugolâtres. Pour être un
-vrai roi, Hugo se nomma aussi prêtre, afin de rappeler le roi-prêtre
-Melchisédec. A cet effet, il érigea la poésie en sacerdoce. Il
-s'attribua la tiare et le sceptre des Césars; ses disciples le
-révérèrent comme le souverain Pontife; pour le servir sur l'autel de la
-vanité, ils entrèrent dans les ordres majeurs ou mineurs. Autant de
-poètes, autant de prêtres. On s'agenouille devant les prêtres; Gautier
-recommande d'écouter à genoux le poète. Dans toutes les religions on
-exempte le prêtre d'une multitude de charges; Gautier dispense le poète
-de tout; il ne lui impose qu'un devoir, celui de chanter. Malgré son bon
-sens, Balzac a partagé tout cet engouement. On lit cette profession dans
-sa lettre, du 18 novembre 1846: «Aujourd'hui, l'écrivain a remplacé le
-_prêtre_, il a revêtu la chlamyde des martyrs, il souffre mille maux, il
-prend la lumière sur l'autel et la répand au sein des peuples; il est
-prince, il est mendiant, il console, il maudit, il prie, il prophétise;
-sa voix ne parcourt pas seulement la nef d'une cathédrale, elle peut
-quelquefois tonner d'un bout du monde à l'autre; l'humanité, devenue son
-troupeau, écoute ses poésies, les médite, et une parole, un vers, ont
-maintenant autant de poids dans les balances politiques qu'en avait
-jadis une victoire. La presse a organisé la pensée, et la pensée va
-bientôt exploiter le monde; une feuille de papier, instrument d'une
-immortelle idée, peut niveler le globe; le _pontife_ de cette terrible
-et majestueuse puissance ne relève donc plus des rois ni des grands; il
-tient sa mission de Dieu.--Je prie rarement.» Est-ce clair?
-
-Il fallait un temple à cette procession de poètes. Hugo bâtit une grande
-_Notre-Dame_, de papier in-8. Gautier se contenta d'une petite
-_Notre-Dame_, de papier aussi, mais d'une feuille in-18. Tous les autres
-eurent une madone, puisque l'_Angelus_ avait porté bonheur à Byron.
-
-Ceux qui eurent l'idée d'examiner tout ce qu'il y avait de noir sur le
-blanc dans la grande _Notre-Dame_, de papier in-8º, remarquèrent que
-l'auteur avait oublié de mettre un Dieu dans le tabernacle. Le
-roi-pontife Hugo a-t-il l'intention de se déclarer Dieu, comme faisaient
-les Césars, ou attend-il un décret de déification des derniers vétérans
-de son _cénacle_? Heureusement il a eu jusqu'à présent la modestie de ne
-se manifester qu'en qualité de Lucifer; il rend aux églises l'hommage de
-ne pas y entrer assister au service divin, quand il daigne suivre un
-convoi catholique; il manque rarement un enterrement civil pour se
-donner un beau sujet de lumière dans les ténèbres. Il est fâcheux que
-ces discours de croquemort soient inférieurs aux _Oraisons funèbres_ de
-Bossuet, de Fléchier, de Massillon, de Mascaron, prononcées dans les
-églises, après une mort chrétienne.
-
-Le temple était vide; rien de plus facile que de réparer la distraction
-du grand prêtre au moyen d'un mot solipède. Aussi les hugolâtres
-rôdèrent tout autour de la métropole de Paris; ils n'hésitèrent point à
-envahir Notre-Dame; ils se jetèrent sur tous les vases sacrés, mais
-pour les profaner comme Balthasar. Gautier arracha des gloires d'or un
-Dieu pour rire, un Dieu de poche, tout juste ce qu'il faut à ceux qui ne
-veulent que d'un _Dieu_ rimant bien avec _Peu_. Rappelons-nous que
-
- Le Dieu de ce Gautier ne vaut pas un hareng.
-
-Donc les _saints désespérés_ qui ont _renié leur Dieu_. Donc saint
-athéisme. Et d'un.
-
-Pour ceux qui ont la foi, l'espérance et la charité, Gautier dit, et sa
-parole créa, à la minute, des dieux à l'infini, des cieux nouveaux, qui
-ne tenaient rien de l'Olympe. Il mit au divin la nature et ses parfums,
-tous les membres du corps et toutes les facultés de l'âme, le pinceau du
-peintre et la lyre du poète, les poètes sans exception; Eschyle,
-Sophocle, Euripide comme Pétrarque, leur chant et leurs larmes, et
-jusqu'à la courtisane de Madeleine, pour ses fautes, il est vrai, et non
-pour son repentir: tout était dieu, excepté Dieu même, suivant le
-célèbre mot de Tertullien, décoré par Bossuet. La dévotion avait de quoi
-se rassasier. Donc panthéisme. Et de deux.
-
-A tant de dieux il fallait des adorateurs pour occuper leur solitude.
-Gautier dit, et sa parole crée, pour remplacer les mauvais anges et
-augmenter le choeur des bons anges, une multitude d'anges nouveaux,
-des anges pour tous les besoins et toutes les allégories. Il mêle, à ces
-anges masculins ou neutres, une grande variété d'anges femelles; il fait
-des anges de toutes les femmes, surtout des adultères et des
-fornicatrices; il s'abat, une nuit de bal, à l'Opéra; toutes les filles
-encore à vendre ou déjà vendues sont métamorphosées en anges, pendant
-qu'elles chantent ou dansent; elles n'échappent point au sort des
-maîtresses qui fument dans leur boudoir avec l'amant de coeur: de
-cette sorte, tout ce qui avait été oublié au divin fut transporté à
-l'ange. Il n'y avait eu qu'une courtisane de divinisée; mais à cette
-deuxième époque de la genèse, toutes les catégories de la prostitution,
-les filles qui se donnent comme les filles qui se vendent, les adultères
-désintéressées ou vénales, furent élevées à la dignité d'anges. Anges
-mâles et femelles ont bien fumé, chanté, dansé; ils doivent avoir faim
-et soif. Qu'ils boivent et mangent, suivant leur goût; Sainte-Beuve, qui
-a bâclé le _Cénacle_, a donné l'exemple de faire gras le Vendredi-Saint.
-Entre anges tout est licite. Gautier, qui est le fils de quelqu'un et le
-père de filles et de garçon, semble supprimer la paternité et n'admet
-d'autre amour que celui de la mère. Pour que l'amour ne devienne point
-une passion creuse et vide, il convient de le débarrasser de tout
-engagement, puisque toute union ne dure pas plus de six mois. Donc que
-tous ces anges Vénusets et Vénusettes suivent leurs caprices et ne se
-refusent rien. Donc promiscuité. Et de trois.
-
-La _sainteté de l'art_, lavé dans les _saints flots du baptême_, veut
-s'élever à la _peinture sainte comme les autels_. Pour avoir des
-_modèles divins_ il faut donc que les anges se dépouillent de tout et
-marchent, comme Adam et Ève, dans l'Éden. Qu'ils ne rougissent pas, car
-où il y aurait de la gêne, il n'y aurait plus de plaisir. Plus de
-pudeur, puisque le vice est supprimé. D'ailleurs Gautier a fait de Dieu
-un bon compagnon d'atelier, qui n'est, après tout, que le rival ou au
-plus l'égal de la peinture. Donc que les anges mâles et femelles
-reviennent à l'état de nature, au berceau de l'innocence, car Gautier
-demande à voir la _sainte nudité_ des _antiques Vénus_. Donc cynisme. Et
-de quatre.
-
-Si l'on peut tout faire, à plus forte raison doit-on tout dire, afin que
-le vers soit libre enfin. Qui s'y opposerait? Gautier n'a-t-il pas fait
-de Dieu le camarade de Dante, de Shakspeare qui étaient si peu
-précieux, si peu bégueules? La _sainte poésie_ réclame, dans ses
-_saints transports_, dans ses _extases saintes_, et avec de _saintes
-larmes_, la _sainte nudité du vers_. Sois réhabilité, Piron! tu as trop
-pleuré la verve de quelques heures de ta jeunesse, qui t'a fermé les
-portes de l'Académie. Tu es le précurseur de la liberté de penser; la
-sainte nudité pourra désormais passer dans les mandements des évêques
-après les _sermons_ de saint Bernard sur le _Cantique des cantiques_ et
-les _Méditations_ de Bossuet sur les transports de l'amour. Lamartine
-n'a-t-il pas donné la _vision_ de l'_obscénité sainte_ comme du _saint
-amour_ et de _la faculté sainte_ de la reproduction dans la _Chute d'un
-Ange_ qui vit dans le panthéisme et finit par le blasphème et le
-suicide, comme Werther et tous les héros des légendes, poèmes et romans
-de l'école romantique? Donc obscénité. Et de cinq.
-
-Décidément tartufier et versifier, c'est une rime très riche.
-
-Total de la révolution des mots ou de la niaiserie des barbarismes:
-escamotage du sacerdoce, sacrilèges, saint athéisme, promiscuité,
-cynisme, obscénité, et pour fin: enterrement civil, désiré par Gautier,
-stipulé par le testament de Sainte-Beuve et journellement consacré par
-Hugo pour les _saints désespérés_, qui ont _renié leur Dieu_.
-
-Voilà ce que les romantiques ont dit. Les communards ont-ils répété
-autre chose dans leurs placards et leurs sermons? Le soir, les églises
-n'étaient-elles pas devenues le temple de la prostitution comme de
-l'athéisme? Les femmes et les maîtresses des romantiques étaient trop
-vieilles pour étaler leur sainte nudité des antiques Vénus. Autrefois il
-y avait des femmes romantiques qui ne se faisaient aucun scrupule de se
-mettre dans la sainte nudité des antiques Vénus. La vile prose des
-communards aurait reculé devant les exigences de la sainte poésie des
-romantiques. Les Vénusettes de la Commune laissèrent la sainte nudité
-des antiques Vénus à tous les romantiques, et préférèrent ne paraître,
-dans les églises profanées, que plus ou moins bien vêtues, avec la
-décence de la Raison des régicides, sur le grand autel de Notre-Dame.
-
-Que reste-t-il d'impeccable dans la fabrique de vers de Théophile
-Gautier?
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Comme la littérature est l'expression de la société, suivant
-l'observation de Bonald qui remonte à 1805, il est indispensable de
-demander à l'Histoire le commentaire des principes romantiques qui ont
-passé sous les yeux du lecteur.
-
-C'est un fait assez connu et souvent rappelé depuis, qu'au château d'un
-comte, après un souper fort gai où tous les convives avaient gagé à qui
-dirait ou ferait le plus de folies, M. Thiers, si peu rabelaisien,
-trouva plaisant de se rendre au balcon et d'agir sans façon comme il
-l'eût fait sur les bords du Titicaca; là il mit bas son pantalon, et,
-entre deux chandelles, il montra sa mappemonde du duc de Vendôme, puis
-il laissa dans le vase d'usage la preuve qu'il avait bien bu, bien mangé
-et bien digéré, aux applaudissements de la galerie et à l'éternel
-désespoir des gens comme Sainte-Beuve, qui ont trouvé ou jugeront de
-mauvais goût la publication de la fameuse lettre de la princesse
-Palatine sur un sujet analogue.
-
-C'est un fait aussi connu qu'aux _Vendanges de Bourgogne_, le restaurant
-le plus vaste et le plus fameux sous le règne de Louis-Philippe, et
-situé près du canal au Faubourg du Temple, il s'est maintes fois donné
-des banquets où tous les convives restaient entièrement nus, depuis le
-commencement jusqu'à la fin du repas; sans doute, on ne se gêne pas
-entre hommes; il est certain que ces sauvages de la civilisation ne se
-réunissaient point pour bougironner. On nomme un individu qui crut
-s'illustrer en faisant servir habituellement, dans le même restaurant, à
-ses commensaux également tout nus, un immense plateau sur lequel une
-superbe femme était étalée toute nue sur un amas de persil. On nomme un
-autre amphitryon qui brûla d'éclipser ces deux espèces de banquets de
-Suétone; il organisa des soupers de garçons avec des femmes libres;
-chacun devait avoir sa chacune; l'étiquette voulait que chaque sexe
-quittât tous ses vêtements avant de se mettre à table, et ne les reprît
-que pour partir.
-
-La vie privée ne laisse rien à imaginer sur l'oubli des convenances. Un
-des romanciers les plus célèbres accoutuma sa fille à se baigner avec
-lui; depuis, elle eut un mari et probablement quelques caprices, mais
-elle ne cessa d'aimer l'auteur de ses jours comme un père, de le chérir
-comme un homme de la race d'Hercule, et de l'adorer comme un écrivain de
-génie, à ce point qu'elle tenait une lampe perpétuellement allumée
-devant son buste.
-
-Un autre romancier se mettait à sa fenêtre dans un costume d'une si
-grande indécence que, sur la plainte des locataires de la maison et des
-passants, le commissaire de police du quartier fut obligé de le menacer,
-s'il ne respectait pas plus les convenances, de l'envoyer en police
-correctionnelle pour outrages aux moeurs et à la morale publique. Dès
-que la saison le permettait, il restait tout nu sur son canapé, et c'est
-dans cette position qu'il recevait les visiteurs, le cigare à la bouche.
-Il aimait à prendre ses bains avec ses filles; on s'est souvent demandé
-s'il a froidement perpétré le crime que Loth ne commit que dans
-l'ivresse la plus profonde.
-
-Les employés du Ministère de l'Instruction publique et des Cultes ont
-été plusieurs fois curieux de savoir ce qui se passait dans le cabinet
-d'un grand-maître de l'Université; à travers le trou de la serrure, ils
-apercevaient Cousin contemplant la Philosophie sans voile dans la
-personne d'une belle blanchisseuse du quartier de la Sorbonne.
-
-Une fois je parlais avec Préault d'une matrone dont le mari a été pair
-de France; il me dit: «Un jour, j'allai voir un de mes confrères; je
-frappai à la porte et j'ouvris immédiatement, suivant mon habitude,
-puisque la clef était dans la serrure. Là je rencontrai cette dame qui
-était toute nue; elle ne rougit nullement et ne parut pas plus
-embarrassée que les poseuses de profession qu'on payait à cette époque,
-quatre francs la séance; elle ne fut préoccupée que du désir de savoir
-comment je la trouvais, suivant mon idéal d'artiste.» Ainsi point de
-précaution pour une importunité; le premier venu pouvait tout voir,
-contrairement à l'habitude des ateliers de retirer la clef, et de ne
-recevoir personne, quand on a des modèles. Il est vrai qu'un pair de
-France prit si peu ses mesures qu'il fut trouvé par un commissaire de
-police, escorté du mari outragé, dans un flagrant délit d'adultère avec
-une femme mariée. Tout l'Olympe politique riait d'avance et ne savait
-quelle contenance il faudrait faire le jour où on serait forcé de juger
-un Mars de plume surpris dans le même lit avec une autre Vénus par un
-Vulcain de pinceau. L'affaire n'alla pas plus loin que dans Homère. Le
-demandeur finit par retirer sa plainte et voulut bien se contenter d'un
-dédommagement de quarante mille francs qui furent payés, me disait
-Sainte-Beuve, sur la cassette du roi Louis-Philippe.
-
-Un commissaire de police alla, pendant la nuit du fameux coup d'État,
-arrêter à son domicile l'un des hommes qui firent le plus de mal à
-l'empire et qui ont le plus profité de sa chute: ce personnage fut
-trouvé couché dans le même lit avec sa belle-mère, la seule maîtresse
-qu'on lui ait connue; pendant ce temps-là sa femme reposait, dans une
-autre chambre, dans le même lit avec le seul amant qu'on lui ait aussi
-connu.
-
-Ces différents tableaux paraîtront du classique tout pur au prix d'une
-exhibition, toute romantique, car pour le coup le beau c'est le
-dégoûtant. Un étranger entra, un jour, dans le bureau de l'un des
-directeurs de Revue; le voyant triste, abattu au milieu d'un cercle
-d'amis, il demanda la cause de cet état; sur un silence prolongé, il
-crut qu'il serait plus poli de multiplier ses questions. Pour se
-débarrasser de tant d'importunité, le directeur impatienté s'écria:
-«Vous voulez savoir ce que j'ai; eh bien, le voilà.» Alors il montra à
-toute l'assistance l'un de ces magnifiques cas de maladie qui sont de la
-spécialité du docteur Ricord. On a raison d'appeler les suites des
-liaisons dangereuses des maladies secrètes; quiconque en est atteint,
-éprouve la plus vive répugnance à aller consulter un médecin; il y a des
-individus qui ont souffert toute la vie pour avoir attendu des semaines,
-des mois et même des années avant de se soumettre à un traitement qui
-aurait guéri radicalement, s'il n'avait pas été entrepris trop tard, à
-une époque où ces maladies ne sont plus secrètes.
-
-Il est digne de remarque que la fondation du Musée Dupuytren coïncide
-avec l'explosion des Romantiques. Il y vint tant de femmes et tant
-d'hommes de tout âge et de toute condition que l'entrée qui était
-d'abord publique, n'est plus maintenant réservée qu'aux médecins et aux
-personnes munies de carte.
-
-Que de gens courent admirer au Musée de Cluny une ceinture de chasteté à
-laquelle tant de contes sur le cadenas font allusion! Cependant dans le
-voisinage de l'École de médecine, la plupart des boutiques mettent en
-montre des ceintures de continence pour les petits garçons et les
-petites filles affaiblis ou épuisés par des exercices licencieux. Ces
-habitudes désordonnées ont amené beaucoup de cas d'anémie dans
-l'adolescence, chez les classes aisées ou opulentes. Les chefs de
-famille feraient bien d'y penser; leur présence empêche souvent le
-médecin d'interroger le malade; il n'est pas obligé de tout deviner.
-
-Il a été plusieurs fois question et, dans l'avenir on parlera beaucoup
-du _Livre d'amour_, tiré seulement à un petit nombre d'exemplaires qui
-se vendent de cent cinquante à deux cents francs. Si l'on juge de cet
-amour par les vers qu'il a vomis et qui sont quelquefois dignes de M. de
-Pourceaugnac, on ne sera pas étonné de trouver tant de gens qui
-regardent cette histoire comme un des romans les plus invraisemblables.
-
-Or, en ce temps-là il y avait à Paris une famille qu'on citait et qu'on
-admirait comme la maison de Philémon et de Baucis. C'était comme un nid
-de tourterelles. Il vint une époque où madame se trouva fatiguée,
-épuisée par plusieurs grossesses successives et encore plus excédée des
-infatigables exigences du devoir conjugal. Elle demanda du repos et
-confessa qu'elle fermerait les yeux et garderait le silence si Monsieur
-choisissait une suppléante au dehors. Un romancier célébre trouva dans
-une jeune actrice toutes les qualités que réclamait la circonstance.
-Monsieur alla donc en ville, il voulut de la variété dans le plaisir;
-après le bouilli il demanda du rôti. La permission accordée pour une
-personne fut utilisée pour plusieurs. Pendant ces intrigues, madame
-abusa du repos et paressa. Elle songea peu à la coquetterie de la
-toilette; elle perdit les plus utiles pratiques qui conservent et
-rehaussent la beauté; son négligé passa les bornes de la simplicité.
-Elle était encore jeune, belle, mais dénuée de cet esprit qui conserve
-toujours plus ou moins d'empire. Dans la _Luxure_, Eugène Sue a peint ce
-fléau des ménages. Trouvant mieux et toujours de mieux en mieux en
-ville, Monsieur ne fut nullement tenté de réclamer ses droits. Madame ne
-s'attendait pas à être délaissée, et se désespéra de cette séparation de
-corps; elle s'ennuya. Caliban offrit ses consolations et apprit que
-Monsieur abusait de la tolérance. Ce qui n'était plus que dégoûtant pour
-un mari sembla appétissant à un remplaçant. S'il y eut vengeance d'un
-côté, il y eut aussi vengeance de l'autre. Ici l'amour, c'est la haine,
-la plus noire bassesse. Il est inouï qu'un homme de lettres ait jamais
-mis le public dans la confidence de ses relations avec une femme
-mariée, du vivant du mari et des enfants. Cette exploitation d'un
-adultère auquel les contemporains n'ont guère cru, a besoin d'un
-commentaire qu'on lit dans le _Livre de Bord_, (tome Ier, p. 237),
-publié par Alphonse Karr, en 1879. Madame dit à Caliban: «Je veux
-prendre pour complice d'une faute qui sera unique un homme qu'on ne
-puisse m'accuser d'aimer, un homme qui ne puisse pas m'avoir plu; je
-choisirai donc le plus laid, le plus désagréable, le plus ennuyeux, le
-plus traître, le plus répugnant au physique et au moral, des hommes que
-je connaisse; c'est vous dire que j'ai pensé à vous; voulez-vous de
-moi?» Il fallait être un Caliban pour jouer le fanfaron, après avoir
-avalé ces couleuvres. Quel est l'homme qui ne mettrait pas à la porte
-l'effrontée qui viendrait lui tenir un pareil langage de Méduse?
-
-A cette époque régnait une femme qui fut comme un sérail pour les gens
-de lettres. Elle retenait forcément pour la nuit le dernier des
-visiteurs de la soirée. Tous ceux qui ont été ses amants, sont sortis de
-sa couche plus ou moins affaiblis et ennuyés; on ne leur a jamais
-retrouvé la vigueur physique, la gaieté de jeunesse, la verve de talent
-qu'ils avaient eue avant ce commerce. Un vampire ne leur aurait pas
-fait plus de mal. Cependant cette créature n'avait aucun charme
-d'intimité; tous ceux qui l'ont connue, ne la représentent que sous
-l'image de la femelle du taureau.
-
-Il y avait aussi une espèce d'Aspasie, grande, belle, grosse; un
-ministre qui croyait être prodigue en payant le plaisir dix francs, se
-fit un devoir de lui accorder une pension de huit cents francs; quand on
-demandait dans les bureaux à quel titre elle devait cette faveur, les
-employés répondaient: «C'est une jolie femme.» Pour un article et même
-pour une réclame, on pouvait compter sur elle. Sa complaisance a dû être
-bien grande, car elle est morte jaune et maigre comme un squelette.
-
-Il est certain que Sainte-Beuve, Gautier et Baudelaire n'ont jamais osé
-mettre leur expérience prétendue de leur glacée et glaçante volupté au
-service de madame Sérail et de madame Aspasie.
-
-J'ai nommé Baudelaire, disciple de Gautier, qui fut le disciple de
-Sainte-Beuve. Il gagne beaucoup dans la jeunesse qui fait de la poésie
-une pluie de verglas. Ses _Fleurs du Mal_ lui valurent un procès en
-police correctionnelle; il fut condamné à la suppression de quelques
-pièces; peu lu avant ce jugement, il a été très recherché depuis. Il
-voulut jouer le fanfaron de vices. Voyons comment il réussit. Il allait
-habituellement manger rue du Bac dans un restaurant où il avait un
-crédit d'ouvert; le mémoire était payé, de temps en temps, en partie par
-un honorable beau-père qui laissait au débiteur le soin de solder le
-reste. Baudelaire y amenait toujours une femme libre. Or, pendant
-longtemps, oui fort longtemps, il y eut un moment où, pendant le dîner,
-on entendait du dehors des soupirs et des bruits de chaise prolongés.
-Les officiers de l'établissement enviaient le bonheur du client et
-admiraient son tempérament, en croyant deviner ce qui se passe
-ordinairement dans un cabinet particulier. Un jour la curiosité les
-poussa à regarder par le trou de la serrure pendant un tapage de diable
-à quatre. Ils furent bien étonnés d'apercevoir Vénusette lisant
-tranquillement un livre près de la fenêtre lorsque l'amphitryon
-s'évertuait à geindre et à faire faire à son siège toutes sortes de
-sauts périlleux. Baudelaire ne recommença plus sa comédie à l'avenir,
-dès que les garçons de restaurant l'eurent bien convaincu, en riant
-comme des fous, qu'ils n'étaient point sa dupe. Un soir, Théophile
-Sylvestre me mena avec M. Barbey d'Aurevilly dans un café de la rue de
-Rivoli; nous y rencontrâmes Baudelaire qui affectait d'être ivre-mort.
-Je le qualifiai de don Juan systématique; alors le masque tomba,
-l'ivresse cessa. Baudelaire ne fut plus qu'un homme doué de raison et de
-la plus grande placidité de caractère.
-
-Un des hellénistes les plus lourds, les plus laids, les plus gauches,
-vraie personnification du vers de Molière et de La Fontaine qui ont
-trouvé le sot savant encore plus sot que le sot ignorant, ne pouvait
-avoir pour Aspasie que des servantes auxquelles il promettait de les
-élever jusqu'à la hauteur de sa position, si elles se montraient bonnes
-à tout faire. Devenu inspecteur de l'Université, il s'imagina que, pour
-l'amour du grec, on lui passerait une dame de compagnie. A Strasbourg,
-les étudiants qui avaient appris qu'il n'était pas seul en tournée, lui
-offrirent un banquet; au dessert, on but à la santé du savant; puis on
-trinqua en l'honneur de sa femme. Comme on parlait latin, l'helléniste
-eut la maladresse de s'écrier en rougissant: _Non conjux_. Alors d'une
-voix unanime, les étudiants répliquèrent: «Bravo, _concubina_.» Ce
-surnom de _concubina_ resta attaché à la mémoire de l'inspecteur. Chez
-lui, si l'on saluait la femme qui paraissait toujours sur un bon pied,
-il avait l'habitude de dire: «C'est ma concubine.»
-
-Un autre inspecteur de l'Université, écrivain assez estimé qui est
-devenu l'un des meilleurs ministres de l'Instruction publique et qui est
-mort membre de l'Académie-Française, présentait des frais de voyage qui
-n'étaient pas aussi motivés que les mémoires de ses confrères; un jour
-qu'il était importuné par les exigences de la comptabilité, il fut forcé
-d'avouer que les énigmes de son compte-rendu avaient pour but les
-dépenses qu'il croyait avoir le droit de se permettre dans les maisons
-de filles des différentes villes que sa commission lui enjoignait de
-parcourir.
-
-Tout finit à cette débauche réclamée par Gautier, dégoûté de l'amour.
-
-Une des meilleures pages de Rabelais est consacrée aux Muses, toujours
-chastes, parce qu'elles sont perpétuellement occupées. Vivant à une
-époque où l'érudition tint lieu de génie, écrivant pour des hommes plus
-sensualistes que spiritualistes, il n'a pu créér une femme, parce qu'il
-n'a pas compris l'amour. Il n'a eu ni plan ni but; sans frein parce
-qu'il manquait d'idéal, il a touché à tout et fini par l'obscénité. Les
-mots l'ont plus fasciné que les choses, les pensées que les sentiments.
-Plus on l'étudie, plus l'on reste persuadé qu'il n'a eu d'autre passion
-que de prouver qu'il connaissait tous les mots dont on fait usage dans
-toutes les classes de la société. Tous ses personnages ne sont que des
-pédants de dictionnaires.
-
-Les romantiques pour qui la poésie est un problème du pied des mots
-comme les nombres pour le mathématicien, devaient inévitablement arriver
-au même résultat.
-
-_La fille Elisa_ répond à Rabelais. Ce n'est qu'une femelle humaine. Ces
-créatures n'ont que le sexe de la femme; n'ayant rien vu, rien connu, ne
-sachant rien, n'entendant rien, vivant toujours renfermées, elles
-manquent de charme et de conversation. Elles n'échappent au dégoût de
-leur métier et aux remords de la conscience qu'en s'enivrant sans cesse.
-Elles se vendent au premier venu pour acheter un voyou qui les bat et ne
-les fait sortir que pour manger le peu qu'elles ont gagné. Elles meurent
-presque toutes dans quelque hôpital, soit de phthisie, soit de maladies
-honteuses.
-
-On connaît les romantiques qui sont morts dans ces maisons de filles. On
-nomme les romantiques qui ont abrégé leur vie en fréquentant ces
-filles. C'est un de ses admirateurs qui a pris soin de faire savoir que
-Sainte-Beuve était un infatigable coureur de ces filles. Il y a eu de
-ces filles qui ont été relâchées, sur sa recommandation, lorsqu'elles
-étaient prises en contravention par la police. Il poussa la curiosité
-jusqu'à s'enquérir de tout ce que ces filles sont capables de faire. Un
-jour, l'un des rédacteurs du _Constitutionnel_ se trouvait, aux
-Champs-Elysées, à un café-concert, lorsqu'il vit Sainte-Beuve se placer
-et s'asseoir en dehors de l'enceinte, très près de lui. Il put donc tout
-entendre. Or, une fille s'empressa d'accoster Sainte-Beuve;
-immédiatement il toucha à ces goûts dont parle Martial, à ces habitudes
-que Suétone reproche à Tibère, à ces dépravations des impuissants pour
-qui la femme n'est plus qu'une bouche. La fille s'étant vantée de se
-prêter parfaitement à tout, il voulut savoir son nom. Alors il lui dit:
-«Ce n'est pas vrai; il n'y en a que trente-deux; je sais leur nom et
-leur adresse. Votre nom n'est pas sur ma liste.» Voilà le dernier mot de
-la débauche.
-
-Sous Louis XIV, tous les grands écrivains ont plus ou moins aimé et ont
-été plus ou moins aimés; ils sont morts en chrétiens. La Fontaine a fait
-ses _Fables_ et ses _Contes_, parce qu'il a connu l'amour; sa fin fut
-digne d'un homme qui avait vu dans la mort le soir d'un beau jour; on
-trouva un cilice sous sa chemise.
-
-Si maintenant les Romantiques affichent la débauche et prêchent
-l'enterrement civil, c'est parce qu'ils n'ont pas aimé et qu'ils n'ont
-pas été aimés. Il faut savoir gré à Gautier d'avoir révélé le secret de
-l'École.
-
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-_Imprimerie Générale de Châtillon-sur-Seine.--J. Robert._
-
-
- * * * * *
-
- Corrections:
-
- Page 17: «verset et» remplacé par: «verset» (le cinquième verset du
- quatrième Psaume)
- Page 58: «les exclamation» par: «les exclamations» (on ne se permet
- que les exclamations de cette âme)
- Page 61: «Shaskspeare» par: «Shakspeare» (Être Shakspeare, être
- Dante, être Dieu!)
- Page 72: «1337» par: «1837» (_La Dernière Feuille_ le constate, en
- 1837)
- Page 75: «lontemps» par: «longtemps» (Depuis longtemps, pauvre et
- rude manoeuvre)
- Page 79: «syptômes» par: «symptômes» (a donné tous les symptômes
- de la putréfaction)
- Page 109: «explosoin» par: «explosion» (coïncide avec l'explosion
- des Romantiques.)
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'Impeccable Théophile Gautier et les
-sacrilèges romantiques, by Louis Nicolardot
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IMPECCABLE THÉOPHILE GAUTIER ***
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-works. See paragraph 1.E below.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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