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diff --git a/41578-0.txt b/41578-0.txt new file mode 100644 index 0000000..56ee3e2 --- /dev/null +++ b/41578-0.txt @@ -0,0 +1,2491 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41578 *** + + Note de transcription: + + Quelques erreurs clairement introduites par le typographe ont + été corrigées. La liste de ces corrections est donnée à la fin + du texte. La ponctuation a fait l'objet de quelques corrections + mineures. + + + + + L'IMPECCABLE + THÉOPHILE GAUTIER + ET + LES SACRILÈGES ROMANTIQUES + + + + + _OUVRAGES DU MÊME AUTEUR_ + + + MÉNAGE ET FINANCES DE VOLTAIRE, 1 vol. in-8, de 412 pages. + Épuisé, rare. + + HISTOIRE DE LA TABLE, curiosités gastronomiques de tous les + temps et de tous les pays, 1 vol. grand in-18 3 50 + + JOURNAL DE LOUIS XVI, 1 vol. grand in-18 jésus, papier vergé 5 » + + LES COURS ET LES SALONS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, 1 vol. grand + in-18 3 50 + + LA CONFESSION DE SAINTE-BEUVE, 1 vol. grand in-18 3 50 + + + IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CHATILLON-SUR-SEINE.--J. ROBERT. + + + + + L'IMPECCABLE + + THÉOPHILE GAUTIER + + ET + + LES SACRILÈGES ROMANTIQUES + + PAR + + LOUIS NICOLARDOT + + [Logo de l'éditeur] + + PARIS + TRESSE, ÉDITEUR + 8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS + PALAIS-ROYAL + + 1883 + _Tous droits réservés._ + + + + + [Bandeau] + + L'IMPECCABLE + THÉOPHILE GAUTIER + ET + LES SACRILÈGES ROMANTIQUES + + +I + + +Théophile Gautier a obtenu une voix, un jour d'élection à l'Académie. Ce +bulletin que la presse attribua à Lamartine était de Sainte-Beuve. +C'était tout naturel. Gautier n'a jamais parlé de son père qui est +devenu directeur d'un bureau d'octroi, comme l'avait été M. de +Sainte-Beuve, le père de Sainte-Beuve; il est incontestablement le fils +unique de Joseph Delorme. + +Gautier avait commencé les visites d'usage pour chaque candidat d'un +fauteuil d'immortel; il dut les cesser. Les dominateurs de l'Académie le +reçurent froidement, comme un inconnu et feignirent d'ignorer ses +titres. C'est que parmi ses ouvrages figure un roman dont le genre est +un prétexte d'exclusion. + +L'Académie a ouvert ses bras à Littré et à Renan, mais elle se pique de +respecter la morale: c'est là une inconséquence. Qu'est-ce que la morale +sans la religion? + +Gautier obtint à son tour un disciple. Baudelaire le vénéra comme un +_maître impeccable_. Or, un disciple n'est pas au-dessus du maître. Le +thermomètre doit baisser de Sainte-Beuve à Baudelaire et descendre à la +glace. Chez Baudelaire tout fut étude; ses traits annonçaient plus de +contention d'esprit que de chaleur naturelle; il était toujours d'une +propreté recherchée, mais il ne décorait rien de tout ce qu'il portait; +sa parole était nette, claire, argentine, mais froide; très poli, mais +sans familiarité, sans abandon, sans excentricité; s'il faisait rire, +c'était souvent à ses dépens, car il était évident qu'il avait préparé +ses conversations pour les visites et les dîners; à la moindre +contradiction il était tout désorienté. Il m'a toujours semblé un don +Juan systématique. Pour mieux poser, il se donnait à ses amis comme le +fils d'un prêtre et d'une religieuse, chose très fausse. + +Pour qui l'a hanté ou lu, ce volcan de passions est tout simplement du +givre; il en a l'éclat et la frigidité. Le givre ne plaît que parce +qu'il rompt la monotonie des jours de brouillards et de neige. La neige +a son utilité dans l'hiver; mais le givre? + +La camaraderie est venue en grossissant toujours après Baudelaire. +Gautier a eu son apothéose; grâce à une souscription, un monument est +consacré à sa mémoire. + +La publication si précoce d'un ouvrage comme _Mademoiselle de Maupin_ +décèle le tempérament et le style. Un pareil début annonce une +prédestination à l'impuissance. Gautier et Sainte-Beuve sont morts à peu +près au même âge, peu après la soixantième année. Ils sont entrés de +bonne heure dans cette _Légion de la Bedaine_ dont j'ai parlé dans la +_Confession de Sainte-Beuve_. Né avec une organisation plus frêle, +Sainte-Beuve a été forcé plus tôt de discontinuer ses expérimentations +de la volupté; la conscience de sa laideur a doublé la faiblesse de sa +constitution; mais une curiosité infatigable le portait à toucher à +toutes les branches de l'arbre de la science du bien et du mal; il a +dévoré les moralistes les plus rigides du Jansénisme avec la même +avidité que les poésies érotiques. Il a suivi tous les succès, mais en +restant sur la réserve, parce qu'il n'a presque travaillé que pour la +presse, obligée de respecter plus de convenances que le livre. + +Gautier avait une belle figure et surtout une chevelure d'un Jupiter +Olympien; il faisait honneur à toutes les modes du temps et se sentait +attiré vers le beau dans tous les genres; mais sa physionomie manquait +d'expression. Sa dernière maladie a prouvé qu'il devait être impuissant, +depuis plusieurs années. Il avait à peine passé la cinquantaine qu'il se +disait franchement arrivé à l'heureux âge de l'impuissance. +Essentiellement lymphatique, il n'a connu ni les transports ni les +tourments des passions. Il a pu être libertin, mais jamais voluptueux. +S'il fut immoral, ce fut plus par système que par besoin. _Paresseux +avec délices_, il a écrit plus par nécessité que par enthousiasme et +conviction; il a maintes fois cédé à ses amis le souci de faire ses +articles, car son Pégase avait toujours besoin de quelque coup d'éperon +pour finir la copie. Indifférent au bien et au mal, il n'a mérité ni +ennemis acharnés, ni amis dévoués, comme certains journalistes. Au fond +ce n'était qu'un bon compagnon; impossible de lui reprocher de ces +basses vengeances, de ces trahisons qui pèsent sur la mémoire de +Sainte-Beuve. + +Sainte-Beuve n'a jamais fumé et fut toujours très sobre; il n'avait +d'appétit de Gargantua que pour les livres et croyait toujours ne rien +savoir; il restait sous l'impression de sa dernière lecture. Gautier +mangeait beaucoup et fumait toujours; mais de tous les livres, ceux +qu'il préférait c'étaient les lexiques. Tous ceux qui l'ont le plus +hanté s'accordent à lui reconnaître cette manie dont ses lecteurs ne se +douteront pas, comme on verra. + +C'est parce qu'on lui fait l'honneur de l'estimer comme un linguiste que +l'idée m'est venue de l'étudier. Je laisse de côté tout ce qu'il a +composé; je n'entreprendrai d'examiner que les deux volumes de ses +_Poésies complètes_, publiées par la librairie Charpentier. + +Ayant toujours préféré la poésie parfaite à la prose parfaite, et ne +m'étant jamais donné la peine de commettre de mauvais vers, je puis me +flatter de n'avoir aucun préjugé pour examiner ces deux volumes; +j'espère les juger sans fanatisme comme sans envie, puisque je n'ai +point connu Gautier et que j'ai une bonne provision de sympathie à la +disposition de quiconque l'admire. + +Ce qui m'a suggéré l'idée de consacrer une étude à ces deux volumes, +c'est la grande importance qu'ils ont rapportée à l'auteur, avant et +après sa mort. + +Depuis le sacre ou le mariage des rois et la naissance des dauphins ou +des princes du sang, aucun événement n'a été l'occasion d'une éruption +de vers comparable à celle dont le décès de Gautier devint le sujet. Ce +fut comme un grand concours d'Élégies. Tous ceux qui se donnent la peine +de faire des vers, se mirent en grand deuil; ils en auraient perdu les +cheveux, s'il leur en était resté; s'ils ne sont point morts de chagrin, +c'est seulement pour ne pas augmenter le désespoir d'une calamité +publique. La librairie s'est hâtée de recueillir et de cristalliser +toutes ces larmes si précieuses; elle en a construit le _Tombeau de +Gautier_. Comme le livre est beau, tous ceux qui ont pleuré des vers se +consolent dans la pensée d'avoir laissé de belles lamentations à la +tendresse de la postérité. + +Cette unanimité de témoignages dont aucun écrivain n'avait jamais joui, +prouve: 1º que les poètes ne sont maintenant plus envieux;--2º que +les poètes n'ont aucun doute sur l'immortalité de l'âme à laquelle ils +sacrifient publiquement tant de vers;--et 3º que le métier de courtisan +n'était pas absolument abject sous la monarchie, puisque les +républicains de la veille ou du lendemain, de principes ou d'intérêts, +ont mis tant de zèle à le rétablir. Ces trois choses sont dignes de +louanges. + +Tous ceux qui se donnent la peine de faire des vers, ont cru devoir +cette marque publique de reconnaissance à la mémoire de Gautier. Le +premier il a dit et redit que tout le monde peut faire des vers, et que +c'est le travail et non l'inspiration, qui fait le mérite de la +versification. C'était rétablir la corvée des mots au détriment des +facultés natives. Autrefois on enseignait que, pour être poète, il +fallait être né poète. Gautier a changé cela. Aussi tous ceux qui sont +en état d'observer les règles de la prosodie affirment, avec la foi de +Trissotin, qu'ils sont des poètes. Tant pis pour l'expérience, si elle +rejette ce sophisme, si fanfaron de sa hardiesse et de sa nouveauté! + +Il y avait bien quelque chose comme cela dans la prose et les vers de +Victor Hugo, mais pas à l'état de symbole. Il jouissait du droit +d'aînesse et du droit du plus fort; on ne songea point à lui disputer +le premier rang. Mais on reconnut Gautier comme le second poète; c'était +Dieu et Mahomet, son prophète. Donc on adora et on pria, en esprit et en +vérité, Victor Hugo comme le Père éternel de la Poésie; pareillement on +adora et on pria, en esprit et en vérité, Théophile Gautier comme le +Fils Unique du Dieu de la Poésie. De tous ceux qui se condamnent à la +corvée des vers, il n'y en a pas un qui ne croie procéder du Père et du +Fils, et ne se regarde comme l'Esprit de la Trinité Poétique. Ceci +explique pourquoi les poètes qui abusent de tout, laissent le +Saint-Esprit assez tranquille; Béranger avait affirmé que l'Esprit est +de trop dans la Trinité. + +Pour consacrer l'invention de cette érudition des mots qui doit, dans +l'avenir, remplacer l'âme du poète et le cerveau du penseur, tous ceux +qui se donnent la peine de faire des vers acclamèrent Gautier _poète +impeccable_. + +Cet adjectif qualificatif, essentiellement catholique, n'avait jamais +été appliqué à un homme, ni à plus forte raison à un écrivain. L'Eglise +Romaine allait proclamer solennellement, en plein concile, le dogme de +l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge: de là l'idée de retirer le +mot impeccable de sa retraite, si rarement troublée, et de le graver sur +le front d'un poète. Il est digne de remarque que tous les prosateurs et +poètes, qui ont précédé et suivi le mouvement révolutionnaire de 1830, +se sont ingéniés à jouer le rôle de Tartuffes par l'affectation +exclusive et permanente de tous les substantifs, verbes et adjectifs, +créés ou consacrés par la Religion et respectés par l'usage. Au moyen de +cette hypocrisie de mots, ils se sont insinués dans les familles +chrétiennes et chez tous les honnêtes gens pour y déposer le germe du +scepticisme qu'ils ont tenu bien caché, suivant leurs intérêts, mais +qu'ils n'ont pas manqué de professer et d'étaler dès que leur fortune le +leur permit, sans courir aucun risque. Ils ont recours à l'enterrement +civil pour se venger de la longue contrainte de leur passé de +saltimbanque. Par cette manifestation ne se rendent-ils pas la justice +qu'ils ne méritent que le néant et l'oubli pour avoir autant tartufié +que versifié? + +Le titre d'_impeccable_ décerné et maintenu à Gautier, mérite attention. +Aussi c'est comme linguiste que je me propose de le prendre. Toute +l'Ecole romantique viendra lui tenir compagnie dans cette étude de +linguistique à propos de vers, bâclés à coup de dictionnaire, pour +justifier la théorie que la Poésie n'est après tout qu'une fabrique de +vers à laquelle on ne doit demander que le tapage d'une musique +tambourine, le charivari de tous les mots à vent. + +Cette étude de mots nous donnera toute l'histoire des sacrilèges +romantiques. + +L'office du Saint-Sacrement défie la Critique. Depuis Fontenelle, c'est +un fait reconnu en littérature que l'_Imitation de Jésus-Christ_ est le +plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes; jadis Corneille +l'a traduit en vers; de nos jours Lamennais l'a traduit en prose; le +chapitre cinquième du troisième livre est consacré à l'Amour; c'est +encore ce qu'on peut trouver de plus complet sur ce sujet. Tout le +quatrième livre est relatif à l'Eucharistie; c'est le chef-d'oeuvre de +l'ouvrage. + +Après la _Transfiguration_, de Raphaël, et le _Jugement dernier_, de +Michel-Ange, les artistes ont toujours placé au premier rang la _Dispute +du saint sacrement_ par Raphaël, la _Cène de Jésus-Christ avec les +Apôtres_, par Léonard de Vinci, la _Communion de S. Jérome_, par le +Dominiquin. + +Ce que Bossuet a écrit de plus original, de plus hardi, de plus +étonnant, ce sont ses _Méditations_ sur _la Cène_; les romantiques qui +aiment tant la difficulté vaincue, n'ont rien produit de comparable à la +dix-huitième et à la vingt-quatrième, comme tour de force dans notre +langue. + +Se souvient-on des négations de Spinosa qui n'aimait que les mouches et +les araignées, quand on voit les tableaux que _la Messe_, la +_Fête-Dieu_, la _Communion_ ont inspirés à Chateaubriand? Osera-t-on +comparer aux taquineries de Bayle qui n'a jamais aimé que les +marionnettes, ce _Traité sur les sacrifices_ que Joseph de Maistre +composa pour développer et justifier la page consacrée à la _Communion_ +dans les _Soirées de Saint-Pétersbourg_? + +Après l'_Essai sur l'Indifférence en matière de Religion_ par l'abbé de +Lamennais, l'ouvrage le plus remarquable que notre siècle doive à un +prêtre, ce sont les _Considérations sur le dogme générateur_ de la piété +catholique par l'abbé Gerbet, mort évêque de Perpignan. Au commencement +de l'empire, Sainte-Beuve en a rendu compte et ne lui a reproché que le +défaut d'être trop court. L'auteur n'aurait rien laissé à désirer, s'il +avait mieux connu l'Histoire ecclésiastique. + +Dans une station à Dijon, sous la République, le R. P. Lacordaire +prêchait sur l'Eucharistie; il devint si éblouissant, si pathétique +qu'un général transporté d'admiration, se leva subitement et s'écria: +«F..... que c'est beau!» Personne ne se scandalisa parce que cette +exaltation exprimait le sentiment de tout l'auditoire ravi, comme un +seul homme, jusqu'aux lèvres du prêtre. + +Napoléon a été enivré de toutes les jouissances humaines; il avoua, un +jour, à ses maréchaux éblouis de sa gloire, que c'était le jour de sa +première communion qu'il regardait comme le plus beau de sa vie. A +Sainte-Hélène, il s'humilia sous les verges du Dieu des Armées, confessa +ses fautes et mourut muni des sacrements de l'Église, en désirant que +ses restes fussent un jour portés dans l'Église des Invalides. + +Sous la Commune, la première communion se fit à Paris, comme d'habitude, +mais avec moins de pompe. On a nommé dans le temps les chefs de la +Commune qui ont assisté, vivement émus, à la première communion de leurs +enfants. Il y a eu des Églises qui n'ont pas été profanées, comme on s'y +attendait, parce qu'elles ont eu pour protecteurs de ces pères dont les +enfants venaient d'y faire la première communion. + +Le plus auguste des sacrements est devenu pour les romantiques le plus +habituel sujet de profanations. Depuis Michelet jusqu'au romancier, le +mot de communion est étendu à tout; c'est la famille, c'est le mariage, +c'est le concubinage, c'est le viol, c'est même une cohue. + +Sainte-Beuve a consacré une partie de sa vie à étudier l'histoire de +Port-Royal, il n'a pas hésité à scruter les mystères de la théologie que +les docteurs de l'Eglise n'ont abordés qu'en tremblant. Aussi lui est-il +arrivé de laisser pour définitions des images qui font la risée des +théologiens et des écrivains aussi bien chez les protestants que chez +les catholiques. Il n'a pas même compris le sens des mots latins les +plus simples, les plus clairs pour quiconque se donne la peine d'ouvrir +un dictionnaire latin-français. + +Feu M. Hector de Saint-Maur a publié en 1865, chez Douniol, libraire du +_Correspondant_, une traduction en vers du _Psautier_, qui a eu tout le +succès qu'elle mérite. Il s'agit de rendre le cinquième verset du +quatrième Psaume qui se chante aux Complies du Dimanche: _Irascimini et +nolite peccare_. La pensée de David n'inspire que ce vers: + + Blasphémez et criez, oui,--mais ne péchez plus. + +Le Dante que le traducteur a dû lire, n'a pas laissé les blasphémateurs +impunis; dans son _Enfer_, ch. XI, il les plonge dans le même cercle de +douleurs que les usuriers et les sodomites. Dans son _Histoire des +Français de divers états_, Monteil a eu soin de rappeler tous les +châtiments auxquels les blasphémateurs furent condamnés, depuis +Philippe-Auguste jusqu'à la Révolution. + +Il faut être romantique pour ne pas qualifier le blasphème de péché! Un +écolier de huitième traduira ainsi les mots latins précités: +_Fâchez-vous et gardez-vous de pécher_. Il est clair comme le jour qu'il +s'agit ici d'une colère qui est un mérite, et non l'un des sept péchés +capitaux. C'est la colère de Jacob contre Ruben, l'aîné de ses enfants, +qui a souillé sa couche. C'est la colère de Moïse, brisant les tables de +la loi en voyant l'idolatrie de son peuple. C'est la colère de saint +Pierre, reprochant leur hypocrisie à Ananie et à sa femme Saphire. C'est +la colère de Jésus-Christ, chassant du Temple tous ces marchands qui +font de la maison de la prière une caverne de voleurs. + +Lorsque je fis ces observations à M. de Saint-Maur, il eut honte de son +ignorance et de sa bévue. Ses lecteurs comme ses critiques, ne s'en +étaient pas aperçus. + +Dans la _Chute d'un Ange_, les traits de Lackmi réunissent à la fois +femme, enfant, démon, ange. Ainsi nous avons sous les yeux les deux +âges, les deux sexes, le bien et le mal, la félicité et le désespoir, la +charité et le blasphème, le paradis et l'enfer, et la terre par-dessus +le marché! Il faudra reléguer la Philosophie à la Salpêtrière, si elle +ne va plus loin que Bacon, Descartes, Malebranche et Leibnitz. + +Les romantiques ont accablé d'injures M. Désiré Nisard pour avoir +protesté contre la _littérature facile_. Que deviendra notre langue pour +les Français et les étrangers, si l'on continue de ne tenir aucun compte +du sens des mots? + + + + +II + + +A l'époque où Gautier, né en 1811, débuta, l'épigraphe était à la mode. +La religiosité aspirait à remplacer la religion, comme le protestantisme +s'était substitué au catholicisme. La Poésie avait usurpé les honneurs +du culte; les poètes ne manquèrent pas de se rendre mutuellement le +service de s'ordonner prêtres et de se sacrer pontifes, en réservant +sinon l'infaillibilité, au moins la suprématie à Victor Hugo. Enivrés de +la conscience de leur jeunesse et de leur génie, ils parlaient haut et +criaient fort pour rappeler le grand vent, qui avait précédé les langues +de feu, le saint jour de la Pentecôte. Pour que l'illusion fût complète, +Sainte-Beuve composa _le Cénacle_, qui tiendrait lieu des _Actes des +Apôtres_, de saint Luc. Il fallait un texte pour justifier la mission; +l'épigraphe devint de rigueur pour toute tête de livre, de chapitre ou +de chant. On emprunta des mots à tous les dictionnaires, afin que le +miracle de la diversité des langues ne pût être révoqué en doute par +personne. + +Gautier eut la modestie de se contenter des principales langues de +l'Occident. Il associa à des citations du français de tous les âges en +général, et en particulier du breton et du provençal, des pensées +latines, espagnoles, italiennes, anglaises, allemandes. Il laissa la +Grèce à Sainte-Beuve, qui l'avait adoptée pour _Sainte Mère_; il se +dédommagea de ce sacrifice, en demandant un mot au _Dictionnaire arabe_. + +A la vérité, il n'y a que deux épigraphes, une latine et une seconde +espagnole, dans le poème sur l'Espagne. Le poème d'_Albertus_ n'est +décoré que d'une épigraphe anglaise au fronton. + +Gautier avait fait ses preuves en linguistique dans son premier recueil +de poésie. Sur soixante-deux pièces, il n'y en a qu'une qui se passe +d'épigraphe, parce que c'est une imitation; en comptant bien, on y +trouve cent douze épigraphes, savoir vingt pièces qui sont réduites à +une épigraphe, trente-sept pièces qui marchent sur deux épigraphes, deux +pièces qui tiennent le triangle de trois épigraphes, et enfin trois +pièces qui s'élèvent à quatre épigraphes, la plus haute puissance de +l'épigraphe. + +Il n'est pas facile de deviner pourquoi on étale quatre, trois ou deux +épigraphes, quand une seule suffirait. Ainsi une pièce qui s'appuie sur +des épigraphes de Shakespeare, de Goldsmith, de Tibulle et de Villon ne +se compose que de deux strophes, de chacune six vers, sur le _coin du +feu_. + +Les épigraphes ne citent qu'une fois Antoine de Baïf, Amadis Jamyn, +Barthelemy, Béranger, Bürger, Bernardin de Saint-Pierre, Crabbe, +Callimaque, traduction de La Porte Duteil, A. Chartier, De Lingendes, +Dovalle, Du May, Dubartas, Estienne de Knobelsdorff, Ferideddin Atar, +Goërres, Goëthe, François Ier, Grandval, Joachim du Bellay, Jules de +Saint-Félix, P. L. Jacob, Le Chastelain de Coucy, Méry et Barthélemy, +Mandeville, Malherbe, Peyrols, Ponthus de Thyard, Saint-Amand, Saintine, +Shakspeare, Am. Tastu, Tibulle, Théophile, Ulric Guttinguer, Victor +Pavie, P. Virgilius Maro, Wordsworth, enfin Eugène De***, Auguste M*** +et mademoiselle L. A. qui figure pour tout son sexe. On a usé du passé +et du présent; on devance l'avenir de l'_inédit_ de M***. + +Les épigraphes accordent l'honneur du _bis_ pour lord Byron, A. Guiraud, +Goldsmith, Villon, Philippe Desportes, Petrus Borel, Jean de La +Fontaine, Catulle, qui reprend ensuite son vrai nom de V. Catullus pour +ceux qui aiment les mots en _us_, Labrunie, qui est le pseudonyme de G. +de Nerval, dont le vrai nom revient après en toutes lettres. + +Trois poètes seulement sont rappelés trois fois sur la scène des +épigraphes: Alfred de Musset, puis Joseph Delorme, J. Delorme qui se +relève Sainte-Beuve, et enfin Marot, qui devient Clément Marot et reste +Maître Clément Marot. + +Le triomphe des quatre citations est réservé à Ronsard tout court, une +fois, qui reparaît trois autres fois avec ses nom et prénom de Pierre +Ronsard. Victor Hugo est le seul qui monte sur le char après lui. + +Outre ces cinquante-deux noms plus ou moins connus ou plus ou moins +oubliés maintenant, les épigraphes affectent, pour exercer la +perspicacité et l'érudition du lecteur, d'indiquer seulement le titre +des ouvrages, ou des compositions: _The lay of last minstrel_, _Don +Juan_, _Inferno_, _son Autounous_, _li roman du Brut_, _le lay de +maistre Ytier Marchand_, _les loyales et pudiques amours de Scolton de +Virbluneau_, _Epistre à la première vieille_, _Roman de la Rose_, _le +livre des quatre Dames_, _le Confiteor de l'infidèle éprouvé_, _la +complainte de Valentin Granson_, _le Vagabond_, _Bataille des +chasseurs_, _Teresa_, _Hernani_, _Marion Delorme_, _Sara la Baigneuse_, +_Harmonies_. Dans ce jeu de colin-maillard des épigraphes, on arrivera à +toucher du doigt la plupart des auteurs de ces pièces. Mais il faut se +résigner au mystère de l'anonyme pour ce reste d'épigraphes: _Ancien +fabliau_, _Ancien proverbe breton_, _épitaphe gothique_. Heureusement +tout finit par des chansons, comme dans l'histoire. Ainsi _chanson +italienne_, _chanson espagnole_, _chanson des marins_, _ballade des +petites filles_. + +C'est fâcheux que cette profusion d'épigraphes fasse seulement beaucoup +de bruit pour rien. _Ne pleure pas_, dit Dovalle. Béranger répond: +_Chauffons-nous, chauffons-nous bien_. Sainte-Beuve offre _des petits +horizons_. Vite Alfred de Musset de crier: _Allons, la belle nuit +d'été_; _En chasse, et chasse heureuse!_ Victor Hugo étend ses ailes +pour voler, en poussant ce soupir: _Notre Dame, que c'est haut!_ Mais +ses filles l'arrêtent. De là ces réflexions: _La petite fille est +devenue jeune fille! La jeune fille rieuse! Oh! la paresseuse fille!_ +Pendant ce temps-là Méry et Barthélemy se demandent _où trouver le +bonheur?_ La _Ballade des petites filles_ le donne pour rien: +_Hanneton, vole, vole, vole!_ + +L'épigraphe est le flambeau comme le résumé d'une composition, et doit +donner le diapason du morceau. Un auteur se révèle dans le choix des +épigraphes, aussi bien que dans le style. Au lieu d'être le Saint-Denis +des rois et des princes du sang de l'Intelligence, l'épigraphe de +Gautier n'est qu'un cimetière où les personnages les plus fameux sont +confondus, dans la fosse commune, avec les gens les plus médiocres, avec +les écrivains morts-nés. Le pédantisme d'une érudition de noms propres +dégénère en badauderie, et le badaud ne montre que la niaiserie. + + + + +III + + +Dès la deuxième page, Gautier dit: _Recueilli dans moi_. La plus vile +prose rejetterait ce recueillement; un capucin ne voudrait pas répéter +cette expression dans un sermon pour les domestiques. + +Gautier ne sait pas même échapper aux fautes que toutes les grammaires +conseillent d'éviter. On est averti qu'il faut faire attention aux +substantifs qui conservent leur unité et n'admettent point de fraction. +Gautier aurait donc dû mettre _ou_ au lieu d'_à_ ou bien _six_, au lieu +de _cinq_ dans ce vers: + + Aux discrètes lueurs de quatre _à_ cinq bougies. + +Il y a des bougies de différentes dimensions, de divers prix; mais il +n'y en a point de quatre à cinq. + +Pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'il ignore ce que tout le monde sait, +il affectera de savoir ce que tout le monde ignore. Le _Dictionnaire_ +lui donnera raison, mais auparavant, il sera exposé à être qualifié +d'absurde, comme ces vers: + + J'aime sous les charmilles, + Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles + Emplir leurs _tabliers de pain de hanneton_. + +Afin d'avoir une idée de ce _pain de hanneton_, je me suis adressé à des +pharmaciens; ils m'ont répondu que le hanneton est inconnu comme remède +dans les ordonnances. J'ai consulté un célèbre médecin, qui a connu +Gautier; soit en qualité de docteur, soit à titre d'amateur de poésie, +il a trouvé le vers de Gautier absurde, à tous les points de vue. J'ai +soumis mes difficultés à d'excellents écrivains, tous disciples de +Gautier; ils n'ont pas pu gober ce _pain de hanneton_. J'ouvre par +hasard le _Dictionnaire_ de Littré au mot _Pain_, et je lis: _pain de +hanneton: fruits de l'orme_. Tous ceux qui n'ont pas un Littré à leur +disposition, ne commenceront-ils pas par rire de la boulangerie de +Gautier? + +Ce _pain de hanneton_ est d'un pédant, et surtout d'un précieux +ridicule. Si un Molière avait à refaire les _Précieuses Ridicules_, il +est probable qu'il ne manquerait pas d'attacher à Cathos et à Madelon +des _tabliers emplis de pain de hanneton_. + +On ne joue guère au colin-maillard du précieux sans toucher au +galimatias. Contentons-nous de quelques citations, car on pourrait en +prendre à chaque page: + + +1. + + Esquif infortuné que d'un _baiser vermeil_ + Dans sa course jamais n'a _doré_ le soleil. + + +2. + + Car les Anges du ciel, du reflet de leurs ailes, + Dorent de tes murs noirs les _ombres solennelles_. + + +3. + + Toi, dont le _plomb_ à l'hirondelle + Toujours porte une mort _fidèle_. + + +4. + + Et j'ose dans l'_azur, dont l'encens fait la brume_ + Chez les Olympiens, m'élever jusqu'à vous. + +Je ne suis pas envieux, mais je voudrais bien savoir si M. Leconte de +l'Isle trouverait dans les _OEuvres_ de Delille, quelque chose +d'équivalent au _doré d'un baiser vermeil_, à cet anémique verbe _dorer_ +qui ne peut que _rougir_; à _une mort fidèle_ au _plomb_ ou bien à +l'_hirondelle_, ce qui n'est pas distingué; à la _brume faite_ de +l'_encens fait_ par l'_azur_; et à ces _ombres solennelles_ des _murs +noirs_ de Notre-Dame que _les Anges du ciel dorent du reflet de leurs +ailes_. + +Au tour du galimatias pur, ce _profond_ qui n'est que _creux et vide_, +comme disait autrefois Figaro. + + +1. + + Je t'aimerai, ma jeune folle, + Un peu _plus que toujours,--longtemps!_ + +Je voudrais bien savoir ce que M. Coppée, qui est à l'âge du _serment_ +des toujours, entend par un _longtemps_ qui doit durer _plus que +toujours_. + + +2. + + Asile calme et vert comme en peint Hobbéma. + Où les _chuchotements dont est fait le silence_ + Troublent seuls du rêveur la douce somnolence. + +Je voudrais bien savoir ce que M. Anatole France entend par le _silence +fait_ par _les chuchotements_: + + +3. + + Il est un _sentier_ creux dans la vallée étroite, + Qui ne _sait_ trop _s'il marche à gauche ou bien à droite_. + +Je souhaiterai bon voyage à M. Paul Bourget, qui a déjà parcouru la +Grèce, l'Italie, l'Angleterre, l'Écosse, l'Irlande, une partie de +l'Allemagne, s'il connaît le point de bifurcation de ce _sentier_ ivre +_qui ne sait trop s'il marche à gauche ou bien à droite_. Il fera bien +de lui servir de guide. + + +4. + + Par delà le soleil et par delà l'espace + Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité: + +Pour le coup, il faut pour commentateur un vrai vieillard, un vieillard +à cheveux blancs, un vieillard à moustaches de grognard, un contemporain +de Gautier. Aurait-on osé demander à M. Amédée Pommier ce qu'il faut +entendre par _l'espace où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité_? + + +5. + + Et l'enfant, _hier encore chérubin chez les anges_, + Par le ver du linceul est piqué sous ses langes. + +Qui m'expliquera comment, avant de mourir, l'enfant est un _Chérubin +chez les Anges_ et par conséquent au-dessus des Anges! A mon secours +l'excellent traducteur du _Livre de Job_ et du _Psautier_! Mais M. +Hector de Saint-Maur unissait au bon sens des classiques l'imagination +des romantiques; il est le seul de nos poètes qui sut s'attendrir et +pleurer, et, au besoin, rire comme Racine. Il se serait moqué de moi +comme de Gautier, si je l'avais pris pour un docteur en Israël, dans +une question grammaticale du ressort de sa petite fille Suzanne, qui lui +inspira de si beaux vers. + +Gautier a des fanatiques qui lui passent tout en faveur de la couleur. +Il est certain qu'il sent et décrit bien un tableau; c'est son unique +aptitude. Il est aussi certain qu'il ne voit rien dans la nature; toutes +ses descriptions n'annoncent et ne montrent rien. Son poème sur +l'Espagne sera une duperie pour quiconque relira certains passages de +_Télémaque_. Fénelon, qui n'a pas visité l'Espagne, a mieux saisi la +couleur locale que Gautier, qui a parcouru toute l'Espagne en amateur. + +Puisqu'on persiste à prendre Gautier pour un éminent coloriste, le +premier après le premier peintre, il est bon d'entrer dans son atelier +et de bien regarder sa palette. + + + + +IV + + +Notre peintre mérite de recevoir, de la reconnaissance des Bas Bleus, le +titre de _Maître Bleu_. Le _bleu_ est la couleur favorite de sa palette. +Aussi ne lui arrive-t-il que _deux fois_ de laisser _le bleu_ à sa +nature vierge, à sa nature brute de substantif. Il le délaie avec la +même habileté qu'Eustache Lesueur; il bleuit autant que la manufacture +des Gobelins, et plus que la blanchisserie du Grand Hôtel à sept cents +chambres. Il voit tout en bleu, parce qu'il a tout passé au bleu. Il se +fait un _paradis bleu_; dès lors toute la création s'ouvre devant lui +comme un _Grand Livre bleu_. + +Pour être digne de scruter toutes les merveilles de ce nouveau +_Dictionnaire bleu_, qui manquait à l'art et au commerce, il faut +préalablement se laver de toute souillure dans l'_eau bleue_. Rien de +plus facile que de se jeter dans les _bleus océans_, de se frictionner +avec les _flots bleus_, de se reposer sur l'_épaule bleue de l'océan_, +de se sécher sur le _tapis bleu de la mer_, et de se regarder, comme +Narcisse, dans le _bleu cristal de l'océan_. C'est le moyen d'avoir une +_figure bleue_. Dès qu'on aura serré une _ceinture bleue_, on devra +donner un _baiser bleu_ aux pieds meurtris et _bleus_ du Christ, afin de +n'avoir pas peur des _roués meurtris et bleus_ qu'on rencontrerait; on +aura de plus la vertu de terrasser, après saint Georges, les _dragons +bleus_, et l'on ne sera pas accroché par la _chevelure bleue des +sirènes_. L'_oiseau bleu du coeur_ n'a pas un instant à perdre sous la +_voûte en bleu_, à moins qu'il ne se recueille, _derrière le dos bleu +des chartreux_, sur la dalle des _couvents dans le bleu_. + +C'est _le jour le plus bleu_. Les _bleus nuages_, la _muraille bleue de +l'horizon_ reculent à mesure qu'on s'avise de passer à travers les +_franges bleues de l'horizon_. Guidé par l'_étoile bleue_, attiré par +les _sourires bleus du ciel_, on suit le _bleu chemin de l'air_; on ne +quitte pas l'_air bleu_. Continuellement éclairé par la _lumière bleue_, +on ne saurait être distrait que par les _oiseaux bleus_. + +_Le ciel bleu de la fresque_ a dû faire pressentir la couleur du ciel. +Sans doute _le ciel_ peut être _noir ou bleu_. Heureusement _le noir +devient bleu_. Il faut bien admettre que _le ciel est bleu_, puisqu'il +est question au moins _huit fois_ du _ciel bleu_. Le _ciel bleu de +l'Amérique_ est donné en exemple à ceux qui n'auraient pas compris la +définition, ou conserveraient quelque doute. Donc _ciel tout bleu_, +_beau ciel toujours bleu_, _cieux toujours bleus_. Le bleu est +infatigable; il marche aussi bien derrière que devant; solitaire comme +le singulier, multiple comme le pluriel, il va toujours son train: de là +les _champs bleus du ciel_ et les _champs du ciel bleu_. Il y a des +variations dans ce ciel bleu, pour que sa monotonie ne dégoûte personne. +Aussi _en juin les cieux se font plus bleus_. Mais pour qui tant de +bleu? C'est le _bleu séjour du soleil_. + +A cette hauteur de bleu le _globe bleu d'Uranie_ rappelle _deux petits +globes bleus_, offerts comme l'emblème de la terre. C'est le moment ou +jamais de la voir tout en bleu. + +Soit la nature, soit l'effet, de _reflet bleu_, de _reflets bleus_, à +première vue ce sont des _abîmes bleus_ que les _grandes perspectives +bleues_. Heureusement de l'_immensité bleue_ se dégagent et l'_immensité +bleue du lac_, et le _grand désert bleu_, et le _Sahara bleu_. Celui +qui possède le secret de _bleuir les hautes cimes des Alpes_ prodigue +_rochers bleus_, _côteaux bleus_, _colline bleue_ auxquels répondent les +_toits bleus_ des habitations. Il n'est pas plus difficile de _bleuir +les campagnes_; les _campagnes bleues_ une fois ouvertes, on est libre, +dans le _bleu de la plaine_, de couper ici des _bleuets_, là encore des +_bleuets_, d'attraper au vol la _demoiselle bleue_, de boire dans le +_calice bleu de la pervenche_, de se chauffer au _gaz bleu_ ou même au +_jet de gaz bleu_. + +Ce serait la perfection du bleu, si on n'avait pas oublié le petit +poisson bleu, qui aurait eu tant de grâce à frétiller à travers les jets +de gaz bleu, à expirer dans le gaz bleu. + +Un _oeil bleu_ est à la disposition des borgnes et des amateurs, qui +ont l'habitude de ne regarder que d'un oeil la nature et l'art. Ceux +qui ont le goût moins difficile, ceux qui font usage de deux yeux, +trouveront des _yeux bleus_ éparpillés partout comme sur les plumages du +paon. Il faudrait être aveugle pour ne pas admirer le royaume du bleu. + +_L'oeil bleu du printemps_ peut vénérer le _bel oeil bleu du ciel_, +saluer les _yeux bleus de la lune_, courtiser l'_étoile aux yeux bleus_, +caresser les _yeux bleus de la montagne_, baiser l'_oeil bleu des +fleurs_, dévorer la _fleur aux doux yeux bleus_ ou l'_oeil bleu au +coeur des nénuphars_, à moins qu'il ne soit empêché par la _fée au +bleu regard_. + +Les créatures animées n'ont rien à envier à la matière. _Bel ange_ a +_oeil bleu_. C'est un _ange aux yeux bleus_ que l'ange de +l'Inspiration aux ailes roses. Les deux sexes ont été doués des mêmes +agréments. L'enfant à _l'oeil bleu_ peut jouer avec la fillette à +_l'oeil bleu_. Les yeux bleus sont toujours occupés: témoin la _blonde +aux yeux bleus rêveurs_. Qu'on admire les _beaux yeux bleus de la jeune +fille_, mais qu'on n'oublie pas qu'il reste pour les mélancoliques de +_pâles yeux bleus_ et des _yeux cernés et bleus_. + +Le bleu fait pied de grue en poésie puisqu'il n'a qu'un pied. Le bleu à +deux pieds irait beaucoup plus vite et serait meilleur ouvrier. Où le +chercher? + +Maître Bleu s'écrie incontinent: _A nous l'azur!_ Accordé de bon +coeur. Au moins _douze fois_, il prend le substantif _azur_, dans ses +mains, comme une masse; il le presse, le broie, le pulvérise, et il en +fait un adjectif qualificatif qui se répand à l'infini comme l'huile. De +là l'_azur du ciel_ comme l'_azur des cieux_, l'_azur aux cieux_ comme +l'_azur des cieux_. Le _manteau d'azur de la nuit_ ne doit pas être +jaloux des _robes d'azur du ciel et de l'horizon_. + +L'_azur est immuable_ de nature, mais susceptible de nuances. Donc +_faible azur_, mais _double azur_, quand on est _cerclé par le ciel et +la mer_. Suivant les goûts ou les besoins, on donne pour rien l'_azur +vénitien_, le _splendide azur du ciel italien_, et même le _limpide azur +du Japon_, si on a la manie de l'_azur lointain_, et si on est tenté de +respirer sur les _montagnes au front d'azur_. + +A-t-on foi aux _yeux d'azur de l'ange_? qu'on s'abandonne, comme un +enfant, aux _ailes d'azur de l'ange gardien_, au _plumage d'azur des +chérubins joufflus_. Mais attention! L'_Amour_ aussi a des _ailes +d'azur_, et les _yeux d'azur de l'ange_ deviennent quelquefois les +_regards d'azur_ de la belle à tout faire. Il vaudrait mieux s'arrêter +au _regard d'azur de la violette_, observer la _langue d'azur des +dragons_, couper les _bleuets peints d'azur_ dans les _plaines d'azur_ +et poursuivre dans les _parterres d'azur_, tantôt le _scarabée au +corselet d'azur_, tantôt la _demoiselle_, ce _tourbillon d'or, de gaz et +d'azur_. + +A défaut de _veines d'azur_, de _front veiné d'azur_, qu'on se couvre +d'une _couronne d'azur_ qui fera un bel effet avec un _albornez +d'azur_, une _écharpe d'azur_ et tout accoutrement de _fil d'azur_, à +_plis d'azur_. Un pareil équipage est de rigueur pour s'incliner sur le +_champ d'azur du papier_ en face des _rideaux d'azur_ de quelque +_berceau_. + +Quand les _flots d'azur de la mer du coeur_ viendront à se soulever, +ce sera le moment de nager dans le _fluide azur_, de se plonger dans le +_plus limpide azur_. Il n'y a pas rien que la _mer d'azur_, les _mers +aux lames d'azur_. La _langue d'azur de l'intarissable flot_ apprend que +le _lac d'azur_, les _ruisseaux d'azur_ sont les _champs d'azur de +l'eau_. En cherchant bien, on finit par découvrir des _palais d'azur_ +sous les ondes. + +L'azur a rendu tant de services, depuis qu'il est devenu le bleu à deux +pieds, qu'il mérite d'être élevé à la dignité de verbe et de jouir, en +cette qualité, du privilège de trois pieds. Pour le coup _beau ciel +azuré_, _vélin azuré_ et même _pâleur azurée de la mort_. On est sûr de +le voir avec ses trois pieds toutes les fois que le pied de grue du +bleu, l'azur en bleu bipède sont trop faibles ou trop petits pour +marcher en ligne. + +Mais il y a bleu et bleu, et par conséquent la beauté de la variété dans +l'unité de la poétique bleue, de même que dans l'Eglise Gallicane. +Anathème au _bleu sombre_! Mais salut aux _deux lacs bleus comme des +turquoises_, au _bleu volubilis_, au _bleu myosotis_ et surtout à +l'_oeil bleu d'outremer_! De l'_outremer_ sort l'_outremer du ciel_, +qui doit captiver tout _front bleuissant d'outremer_. Cet _outremer_ a +pour perfection un _beau ton plus vif que nul saphir_. + +Le _saphir_ proteste et se réclame de la splendeur du _saphir des eaux_, +de _manche de saphir_ et de _baldaquin de saphir_. + +Le bleu le plus rare est le lapis; il n'a servi qu'une fois pour orner +un _anneau de lapis_. Il en est de même de l'indigo. Le _ciel_ est +_indigo_ pour les fameuses journées de juillet 1830. + +Voilà assurément trop de bleu pour qu'il n'en passe pas un peu. Cette +nuance de langueur sera le bleuâtre, autre espèce de bleu à trois pieds, +qui remplira tous les devoirs du service à trois pieds avec les rares +sujets fournis par l'azuré, l'outremer et l'indigo. + +Le _sommeil_ se présente comme l'_amant bleuâtre_ de la nuit. _Reflet +bleuâtre_ est tout naturel, dès qu'on admet _clarté bleuâtre_, _jour +bleuâtre_. Le foyer seul suffit à donner une idée du bleuâtre; on y +remarque les _bleuâtres vapeurs_, la _langue bleuâtre du gaz_, les +_bleuâtres fils du feu_. En suivant la _bleuâtre rampe_, on parviendra +au _temple bleuâtre_. Si l'on est dégoûté de l'_haleine bleuâtre des +villes_, on respirera un air plus pur sur les _montagnes bleuâtres_; +c'est une excellente position pour se rappeler la _veine bleuâtre_, les +_veines bleuâtres_, la _bouche bleuâtre_ des vivants, et songer au +_teint bleuâtre_ des trépassés. + +Pour que le bleu ne perde pas tout son éclat, sa propriété originelle, +il faut se hâter de le relever avec le contraste de différentes +couleurs. Donc _face jaune et bleue des foetus_; _trame blanche et +bleue_; _lointains bleus et verts_; _pendu à la peau bleue et verte_; +_Mont Gemmi rouge et bleu_; _toits rouges et bleus_; _poussière rouge et +bleue_; _braise_ qui _flambe rouge et bleu_; _fleurs d'azur et de +vermeil_; enfin couronne de _bleuets_ et _coquelicots_. + +Certes voilà bien du bleu; le sujet est si fécond qu'il serait facile de +trouver encore, si l'on se donnait la peine de chercher. Il est temps de +faire la facture de toutes ces livraisons de bleu. Il se trouve que le +bleu a servi de pittoresque deux cents fois. Lamartine paraîtra bien +modéré, si l'on se donne la peine de compter les touches de bleu que +Timon lui reprochait comme une profusion de couleur. + + + + +V + + +Anne de Boleyn avait un oeil bleu et un oeil noir. On serait tenté +de croire que _Maître Bleu_ avait deux yeux bleus. La vérité est qu'il +n'avait qu'un oeil bleu; nous allons prouver que son autre oeil +était jaune. Cette singularité est une couleur locale de moyen âge, +comme on se le représentait après l'avénement de Louis-Philippe. + +Converti par le succès des _Rayons jaunes_, de _Joseph Delorme_, +maintenant si passés, _Maître Bleu_ s'est affublé de la livrée du jaune, +comme l'Empereur de la Chine, avec autant de ferveur qu'il s'était voué +au bleu. Devenu _Maître Jaune_, il passera tout au jaune aussi bien +qu'il a tout passé au bleu et laissera un _Dictionnaire jaune_. Dans les +vers adressés aux _yeux bleus de la montagne_, il n'a pas manqué +d'enfoncer deux lacs bleus comme des turquoises pour lesquels l'azur du +ciel fait de l'harmonie imitative. Il compose une pièce sur les _Taches +jaunes_; il est digne de remarque qu'il n'y ait de jaune que le titre +dans ces vers. Mais il a tellement usé et même abusé du jaune dans le +voisinage, qu'il faut pardonner cette inadvertance. Il enfoncera les +_Rayons jaunes_ de _Joseph Delorme_ avec le même succès qu'il a éclipsé +le bleu de Lamartine. Ceci fera comprendre pourquoi Victor Hugo, qui a +fait un mariage d'amour, qui a été père de filles et garçons, a été +amené à adopter après les Franciscains, la couleur accaparée par les +classes pauvres chez les anciens Romains; il a la modestie de se réduire +au _fauve_, qui jure avec sa prédilection pour les couleurs éclatantes, +tous les trésors du jaune ayant été accaparés par ses thuriféraires, +Théophile Gautier, qui a dédaigné de se marier, et Sainte-Beuve, si laid +qu'il n'a pas pu trouver une fille d'Eve qui voulût lui promettre amour +et fidélité, par-devant M. le curé et M. le maire. + +Au moins _quatorze fois_ il est question d'_or_. Mais à qui cet or? +C'est _notre or_. On a occasion de donner _or pour_ or; on paie au +_poids de l'or_. On ne confondra avec l'_or faux_ ni le _vieil or_, ni +même le _filet d'or pur_. Aussi a-t-on les _prunelles d'or fin de +l'étoile polaire_ pour diriger le _gouvernail d'or fin_, et distinguer +l'_or des aurores d'été_ et l'_or fauve de soie_ de l'_or du hâle_. On +joue avec les _sequins d'or_; on roule sur des _monceaux d'or_; on +possède _coffre plein d'or_. En un mot, on dispose de _tout l'or du +Pactole_. Si l'on se ruine pour un _bal plein d'or_, on saura exploiter +ensuite l'_Inde pleine d'or_, afin d'avoir continuellement ou _coffre +d'or_ ou _coffret d'or_ jusqu'au moment où on reposera dans une _urne +d'or_, sous une _épitaphe d'or_. + +Un _microcosme d'or_ à la main pour remplacer l'insuffisance du _binocle +d'or_, la vie va devenir une _vision d'or_, une étude de _livres d'or_, +sur _fond d'or_; de sorte qu'on ne sera pas tenté d'apostasier dans les +_pagodes toutes d'or_, ni de s'enfermer dans les _tourelles d'or_ de +palais enchanté. + +Qu'on saisisse un _long fil d'or_ pour mieux se tenir sur _les ailes +d'or des nuages_ et traverser heureusement les _rivages d'or de +l'univers des rêves_. Le _rayon d'or qui scintille_ nous conduira, à +travers les _étincelles d'or_, aux _rayons d'or du nimbe sidéral_, aux +_beaux rayons d'or_, à l'_astre d'or_, à l'_or du soleil_, au _gros +ballon d'or du soleil_, en un mot, au _soleil d'or du printemps_. Il a +pour cortège des _étoiles d'or_. De loin elles font l'effet de _petites +paillettes d'or_. En réalité _ces étoiles d'or_ ont _habits d'or_, +_doigt d'or_, _yeux d'or_. Il y a _cent mille astres_ qui se redressent +comme _des fleurs d'or_. Un _Ange d'or_ annonce qu'elles sont les +créatures du _saint Triangle d'or_. Devant Lui se courbent le _glaive +d'or_ de saint Michel, le _bouclier d'or_ de l'Ange gardien, l'_auréole +d'or_ de l'Ange de l'Inspiration, l'_auréole d'or_ du Bel Ange de la +poésie, tout _ange aux ailes d'or_, tout ce qu'il y a d'_envergure +d'or_, d'_ailes d'or_, de _gerbe d'or de l'auréole_, d'_auréole d'or_, +de _nimbe à pointes d'or_. + +Notre-Dame, _damasquinée de l'or des caresses du soir_, invite le prêtre +à s'unir au ciel. Il a sous la main _calice d'or_ pour dire la messe, +l'_or chevelu des gloires_ pour bénir, _encensoir d'or_ pour parfumer +les autels et les fidèles. Sous le _manteau d'or d'amour profond_, l'_or +du coeur_, une fois ouvert avec la _clef d'or de l'âme_, priera avec +l'esprit du prêtre. Précédé par les _victoires aux longues ailes d'or_, +le chevalier s'empresse de s'agenouiller, dès qu'il a quitté son cheval +aux _étriers d'or_. On oublie ses _galons d'or_, pour le _bouclier +d'or_, la _cuirasse de fer étoilée de clous d'or_, les _armes d'acier +bruni étoilé de clous d'or_. + +Au tour du poète. A lui les _cithares d'or_! La _note_ a des _ailes +d'or_ pour transporter dans l'infini tout ce qui sort des poètes _aux +rimes d'or_, comme Pétrarque. Ses larmes sont _divines_; elles vont se +transformer en _larmes d'or_. + +Il est temps que le beau sexe dévot quitte le _balcon d'or_ pour +incliner et _front d'or_ et _tempe, couleur d'or_. A la vérité, il est +défendu d'étaler ici les _chevelures d'or_, les _flots d'or_ du chignon, +l'_or des tresses blondes_, le _ruisseau d'or des chevelures blondes_, +comme si c'était l'_or des cheveux roux de la Chimère_; à plus forte +raison doit-on cacher la _riche gorge d'or_. + +Comme _Maître Jaune_ n'aime point le _luxe bariolé d'argent et d'or_, il +a eu soin de prévenir tous les désirs de la fille qui est une _fleur +d'or_, et dont la vertu est une autre _fleur d'or_. Donc à ces _yeux +d'or_ et _chaîne de Venise en or_, et _rubans d'or_, et _bracelet d'or_ +et même _souliers d'or_. On lui donne jusqu'à des _grosses boules d'or_ +pour se faire un chapelet. + +Toute fête exige un festin. On a pourvu à tout; soit pour la soif, soit +pour la faim. Voilà _coupe d'or_; qu'on la remplisse de l'_océan d'or_. +Le pain est facile à tirer des _moissons d'or_, du _blé d'or_, de l'_or +des blés_, des _blés à flots d'or_, de _l'or des gerbes_ et surtout de +l'_océan d'or de la riche moisson de la campagne de Rome_. Des vases à +_ventres d'or_ contiennent, pour mettre sur le pain sec, le _fruit +d'or_, la _tunique d'or des oranges_, l'_orange_ aux tons _d'or_ et les +_pommes d'or de l'arbre de la science_. + +Permis après d'aller se promener sur le _sable d'or_ des jardins ou sur +la _grève au sable d'or_; partout on glissera sur la _poudre d'or_. L'or +ne manque pas au cadre d'or. Si on chérit les animaux, voici _lion d'or_ +et _béliers aux pieds d'or_. Tout là-haut, là-haut plane l'_aigle d'or_; +plus près bourdonne l'_abeille d'or_, suivie d'un essaim d'_abeilles +d'or_. Attention à la _jupe d'or de la salamandre_! Où va la _demoiselle +aux prunelles d'or_, la _demoiselle aux minces corsets d'or_, la +_demoiselle, tourbillon d'or, de gaze et d'azur_? C'est vers la _fleur +d'or_, pour se désaltérer dans les _coupes d'or des fleurs_. Elle vole +de l'_or de la tulipe_ à la _tulipe d'or_, de l'_or des marguerites_ à +la _marguerite au coeur étoilé d'or_. Si elle remarque quelque _bouton +d'or_, elle préfère le _gai bouton d'or_ aux boutons d'or sans épithète. + +Qui peut le plus peut le moins. Or, il n'y a rien de plus malléable ni +de plus ductile que l'or. Que n'a-t-on point fait avec un long fil d'or? +Grâce à un _filet doré_, nous allons descendre dans les _rêves dorés_. +L'or pur, l'or simple et massif, l'or solipède doit céder le tour à l'or +devenu verbe, au doré moins précieux que l'or à pied de grue, comme le +bleu substantif, mais plus utile puisqu'il est bipède et met ses deux +pieds au service de l'hiatus, de la césure et de la rime, avec le même +courage que l'azur. + +On a reproché à la vieille école poétique l'abus des lambris dorés dans +ses descriptions. Pour se ménager des amis parmi les classiques _Maître +Jaune_ ne se donne la peine qu'une seule fois de fabriquer des _lambris +dorés_, afin d'en conserver le souvenir. Si l'on passe la _grille +dorée_, qu'on soulève la _portière dorée_ sans abîmer les _glands +dorés_. Derrière les _murs dorés_ se dressent, comme dans une exposition +universelle, _Alhambra doré_, _colosse doré_, _minarets dorés_, _lit +doré_, _tilburys dorés_, _bûchers dorés_ auxquels répondent et _urne +dorée_ et _cercueils dorés_: tout cela est éclairé par des _vitraux +dorés_. Il y a encore la _dorure de la croix_. N'eût-il pas été plus +convenable de donner une croix d'or plus tôt, le jour où l'on exposait +calice d'or, encensoir d'or, gloires d'or? En rognant un peu les +tourelles d'or, on aurait pu couler une croix d'or assez lourde pour +n'importe quel porte-croix. + +L'_été dorera le blé vert_; le temps venu, _blés dorés_; mais les blés +d'or ne les éclipseront-ils pas sur la place? Les _papillons dorés_ +oseront-ils voltiger sur les fleurs d'or avec la même audace que +l'abeille d'or et le tourbillon d'or de la demoiselle? _Front doré_, +_tresse dorée_, _col blond et doré_ ne seront-ils pas jaloux de tant de +chevelures d'or, de tempes d'or? + +Pourquoi l'_astre aux rayons dorés_? Ces rayons dorés sont-ils destinés +à faire mieux ressortir ses rayons d'or, comme les pierreries fausses +qu'on entremêle aux vraies? Qui distinguera l'_étoile dorée_ dans un +ciel de cent mille astres d'or? Pourquoi l'_aile blanche et dorée de +l'ange_ au milieu de tant d'ailes d'or des anges? + +Il est évident que le doré n'est étendu le plus souvent que comme +synonyme d'or, et qu'on le préfère à l'or, parce qu'il a un pied de +plus. + +Il y aurait de la mauvaise foi à chicaner sur les procédés de dorure. +Qui accepte l'or du hâle doit passer le _doré d'une couche de hâle_. +Pour l'amour de l'art il faut tolérer, sinon admirer le rayon _d'en haut +qui dore un taudis_, le _marbre grec doré par l'ambre italien_, un _beau +reflet ambré_ qui _dore le front du jour_, le _rayon de soleil_ qui +_dore de reflets éclatants des cheveux follets_. Mais qu'on blâme comme +mauvais effet ces _Anges_ qui, du _reflet de leurs ailes dorent les +ombres solennelles des murs noirs de Notre-Dame_. + +De pareils reflets auraient tenu lieu des _taches jaunes_ qui n'ont +point répondu à l'appel de ce titre de pièce pour lutter avec les seize +nuances de _jaune_ des fameux _rayons jaunes_, de Joseph Delorme. + +Il est vrai que le jaune est encore employé fréquemment pour synonyme de +doré, d'or, comme _jaune rayon_, _jaune étincelle_, et surtout les +_nimbes jaunes des longs anges blancs_. A titre de bipède, le jaune est +de la même famille que le doré, mais il a sur le doré l'avantage de +pouvoir faire le pied de grue et de ne compter que pour un pied, toutes +les fois qu'il doit retirer un pied devant la bouche de l'élision. + +Il ne faut pas être difficile sur l'_immensité jaune_. Qu'en dirait le +_Fleuve jaune_? De _vitres jaunes_ peut-il sortir autre chose que _jaune +lumière_, _vernis jaune_? Que l'on mette _chapeaux jaunes_, _sandales de +cuir jaune_ pour observer le _teint jaune_, _le crâne jaune_, la _face +jaune et bleue des foetus_, le _ventre jaune de la sorcière_, les +_vieillards_ au _cuir jaune et rugueux_, tout _corps plus jaune qu'un +mort_. Sinon qu'on aille se promener sur la _mousse jaune_, et qu'on +réserve le _chaume jaune_ aux _moissons jaunes_. S'il reste encore une +minute, que ce soit pour les _blancs et jaunes nénuphars_. + +On est sobre de jaune, parce qu'il déteint avec le temps comme le bleu, +et qu'il ne gagne pas à vieillir. Il n'y a guère de bon que le _vin +jauni de vieillesse_. _Plafond jauni_ et _carreaux jaunis_ n'ont pas +plus de valeur que _portraits jaunis_, _marge jaunie des bouquins_. Il y +a plus laid que tout ce jauni, ce sont: _lèvres jaunies des courtisanes +de bas lieu_, _front jauni de fiel_, _face jaunie_, _tête de mort +jaunie_, _os jaunis_, _ossements jaunis_. + +Voilà l'effet inévitable du temps impitoyable. L'_automne_ ne +_jaunit-il_ pas _le bois_, si beau, quand il est tout verdoyant comme +l'émeraude? Les _roses de l'aurore_ ne _jaunissent_-elles pas en +quelques instants pour disparaître sans retour? + +On tient tellement au jaune vif et au jaune pâle qu'on dédaigne de +recourir en faveur du jaune aux seize nuances que la manufacture des +Gobelins donne à chaque couleur. On n'emprunte qu'une variété à la +profusion de la Flore; on en fait un _ciel de safran_. On craint +d'arracher plus de deux fruits à l'abondance de l'horticulture. Le +_citron_ n'est guère offert plus de _deux fois_, soit au singulier, soit +au pluriel. On ménage les _orangers frileux_; une fois l'_orange_ tient +lieu de _lest_ à la barcarolle; dans _deux cas_ il colorie le _teint_ et +la _peau_. Pourquoi? on a découvert un _sable plus jaune que l'orange_. +On finit par unir le citron et l'orange; il en résulte _un ciel vert à +tons de citron et d'orange_. + +On se fait un point de conscience de ne tirer que de l'_ambre_ de toutes +les mines de la nature. L'_odeur d'ambre_, le _parfum d'ambre_ mène sur +la piste des _pastilles d'ambre_, au _jaune reflet d'ambre_, et conduit +enfin au _boudoir ambré_: là _cassolette ambrée_, _atmosphère ambrée_ +qui viendront augmenter les _parfums ambrés du printemps_. + +La mélancolie, qui est la Vénusette des romantiques, regrette le jaune +du souci. Mais Joseph Delorme avait si bien déraciné le jaune souci, que +cette fleur est comme perdue. Il en est autrement du blé de Turquie, du +maïs dont les grains, les cheveux et les robes auraient pu remplacer le +safran, le citron et l'orange. Cet oubli est inconcevable chez un +_Maître Jaune_, qui fut le premier à porter le costume arabe dans les +bals masqués et travestis du docteur Belliol où l'on vit tous les +artistes et les écrivains de l'époque entrer, l'un après l'autre, avec +toute la variété des livrées dépeintes dans les chapitres de _Notre-Dame +de Paris_. + +Stendhal a intitulé, on ne sait pourquoi, l'un de ses romans: _Rouge et +Noir_. On ferait bien d'appeler maintenant les poésies de Gautier +l'_OEuvre jaune et bleue_. Il est certain que c'est un écrivain +mi-partie jaune et bleue, suivant les _us_ et coutumes du moyen âge. Le +bleu annonce qu'il a dû aimer. Il est de la nature du jaune de tout +éclipser; il est aussi de fâcheux augure en amour. Pour savoir si le +_Maître Jaune_ sera aimé autant qu'aime _Maître Bleu_, qu'on joue à pile +ou face. La face du bleu représente: Deux cents. Que lit-on sur la pile +où sont notés tous les exemples de jaune? Hélas! Deux cent vingt-quatre. +On demandera à la marguerite si le jaune n'a pas menti. + + + + +VI + + +La stérile abondance de tous ces coups de pinceau bleus et jaunes ne +démontrera que l'inanité du fond. + +Peintre manqué, Gautier s'est fait poète. Il fait des vers parce qu'il a +lu des vers, et il imite les vers qu'il a lus, en se servant du +vocabulaire à la mode. Il est aussi incapable d'enthousiasme que de +fiel. Toujours monotone, il est aussi médiocre que possible. Au moment +où l'on croit que le badaud va s'élever à l'art, on est tout surpris de +tomber dans la niaiserie. Il ne bourdonne pas plus fort et ne s'élève +pas plus haut que le hanneton; avec un dictionnaire de poche, le gamin +est assez éclairé pour l'écraser sous le ridicule. + +Si l'on veut savoir son idéal, il répond naïvement dans son _Ambition_: + + Etre Shakspeare, être Dante, être Dieu! + +Comme c'est impossible, il faut bien qu'il cherche. Dans un moment +d'ennui, il dira: + + Ici-bas être heureux, c'est oublier. + +Il a le bon goût de ne pas se désespérer. Aussi parvient-il à trouver le +bonheur: + + Car le bonheur est fait de trois choses sur terre, + Qui sont:--Un beau soleil, une femme, un cheval. + +Il ne veut pas de gêne dans le plaisir. Dans la _Débauche_, il exècre +les gens qui gardent les convenances sociales dans l'immoralité de la +vie privée: + + J'aime trente fois mieux une débauche franche. + +Dans le _Triomphe de Pétrarque_, il explique pourquoi il s'est dispensé +de tout: + + Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter: + Car c'est le _seul devoir_ que Dieu donne aux poètes, + Et le monde à _genoux_ les devrait écouter. + +Pourquoi pas? Il montre à Jean Duseigneur + + La tête homérique et napoléonienne + De notre roi Victor. + + Tout est grêle et mesquin dans cette époque étroite + Où Victor Hugo, seul, porte sa tête droite + Et _crève les plafonds_ de son crâne géant. + +Victor Hugo revient sur la scène, mais cette fois c'est Hugo et +compagnie: + + De nos auteurs chéris, Victor et Sainte-Beuve, + Aigles audacieux, qui d'une route neuve + Et d'obstacles semée, ont tenté les hasards. + +Voilà la République des lettres proclamée; elle a Victor Hugo pour +président, et Sainte-Beuve pour vice-président. Hugo ne devra pas être +jaloux, car Sainte-Beuve s'incline devant l'_essor souverain_, le _vol +sublime_ de ce _noble ami_ et dit humblement: + + L'Aigle saint n'est pour moi qu'un vautour qui me ronge + Sans m'emporter au ciel. + +Gautier se hâte d'exposer le tableau de la situation: + + Le siècle où nous sommes + Est mauvais pour nous tous, oseurs et jeunes hommes. + +Il se vante d'être hardi. Aussi emploiera-t-il un verbe et un substantif +qu'on avait dédaignés depuis certaine ode qui fut si fatale à Piron. Un +siècle plus tôt, il aurait été voltairien; le temps de l'incrédulité +commence à passer. Pour être remarqué, il faut donc donner une +chiquenaude à la décrépitude des derniers disciples de Voltaire, de +Rousseau, de Diderot. + + L'on ne croit plus à rien. + +Quel est le résultat de l'impiété? + + La passion est morte avec la foi. + +Donc il est de l'intérêt du talent de revenir à la première des vérités: + + L'esprit est immortel, on ne peut le nier. + +Ceci admis, _l'âme, hôte des cieux_, jouit des plus consolantes pensées: + + La jeune fille!--elle est un souvenir des cieux. + +L'espoir aussi trouve son compte: + + O mon amour la plus tendre! + De ce ciel où je te crois. + +Il est fâcheux que le charme de cette vision soit détruit par le tableau +d'un _plaisir_ à _briser les forces_, et finisse comme le temple de la +prostitution: + + Mon petit lit rouge à colonnes torses + Ce soir-là se change en bleu paradis. + +Pour se représenter le séjour des Élus comme l'ignoble paradis de +Mahomet, qui n'est qu'un sérail, il ne faut pas avoir une conviction +bien profonde ni une foi bien éclairée. + + J'ai les talons usés de battre cette route + Qui ramène toujours de la science au doute. + +Cette science se réduit probablement à la lecture de _Faust_. On fera à +Goëthe ce sacrifice: + + A présent jeune encore, mais certain que notre âme, + Inexplicable essence, insaisissable flamme, + Une fois exhalée, en nous tout est néant. + +Plus tard on reviendra à l'espoir du néant: + + Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame. + Quand il vous faut mourir, pourquoi vouloir vivre, + Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir? + + Dans l'immobilité savourer lentement, + Comme un philtre endormeur, l'anéantissement: + Voilà quel est mon voeu. + +On n'est pas aussi _certain_ qu'on s'en vante, devant ce néant. Aussi on +aspire à un néant qui n'est qu'une fontaine de Jouvence: + + Je veux dans le néant renouveler mon être. + +Ce néant est peut-être une découpure de paradis. Il a pour pendant un +néant, qui est une miniature d'enfer: + + Mais vous, vous tomberez, sans que l'onde s'émeuve + Dans ce gouffre sans fond où _le remords nous suit_. + +Ces deux contrastes de néant sont occasionnés par le jugement dernier +qu'il convient de conserver comme excellent sujet de tableau pour la +poésie aussi bien que pour la peinture, puisque le pinceau de +Michel-Ange attend un rival de plume, une Épopée de l'Apocalypse. + +En dépit du doute de la science et de la certitude du néant, on ne se +permet que les exclamations de cette âme naturellement chrétienne dont +parle Tertullien. On dit une fois: _O Dieu!_ On répète cinq fois: _Mon +Dieu!_ Deux fois on s'écrie: _O mon Dieu!_ Il est vrai qu'on prie _mon +Dieu_, une fois pour lui faire admirer un tableau d'amour. + + A la _tombée du jour_, on adorera Dieu: + Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu, + +Dans _Albertus_, on récitera son symbole: + + Dieu seul est le grand maître. + +Comme preuve de l'existence de Dieu, on dira _à un jeune tribun_: + + Qui douterait de Dieu devant de belles femmes? + +L'argument est sans réplique pour les voluptueux. Mais les impuissants +et les refusés ont une excuse d'incrédulité, dans le sixième sonnet: + + Et comment croire en Dieu, quand on n'est pas aimé? + +Les femmes sont si peu difficiles, si peu cruelles, qu'on conçoit avec +peine comment on s'y prend pour ne point se faire aimer d'elles. Elles +se lasseront vite de vers ennuyeux; mais on arrivera infailliblement à +leur plaire, si on les laisse dire tout ce qu'elles veulent. Quand un +homme de talent a un grand fond d'amour à dépenser, et qu'il ne trouve +pas de femme qui veuille bien puiser dans ce trésor, il n'a qu'à suivre +l'exemple de saint Augustin, qui devint si grand, depuis qu'il se +résigna à l'abandon de la maîtresse dont il avait eu un enfant. Homme du +monde, M. de Ravignan voulait se marier; ses voeux furent rejetés; sa +carrière religieuse le consola vite de cet échec. Henri Lacordaire ne +fut amoureux qu'une fois; c'était pour le bon motif; timide et gauche +comme les gens qui n'ont pas connu les femmes, ce qu'il n'osait pas +dire, il l'écrivait, mais il attachait ses lettres avec une épingle +tantôt au schall, tantôt à la robe de la bien-aimée: elle se fâcha et +dit nettement à sa mère qu'elle se jetterait dans un couvent, si l'on ne +la débarrassait pas d'un prétendant si bête. Le dédaigné en conserva +toujours de la rancune contre les femmes; il affectait de se moquer de +leurs larmes et de leurs chagrins. Il fut tout étonné de se surprendre à +pleurer la mort d'une matrone pour qui il eut autant d'amitié que de +vénération; ce fut pour lui comme une nymphe Égérie; d'un mot, _prenez +garde_, elle le ramenait à l'ordre dans les questions politiques. Le +père Lacordaire a trouvé dans la chaire évangélique des jouissances +intellectuelles qui valent bien le plaisir éphémère d'un mariage qui +aurait été malheureux. M. de Lamartine avait une passion sérieuse pour +une jeune, jolie et riche voisine; sa réputation d'homme prodigue lui +attira un refus; recherché à son tour par une jeune fille qui ne se +lassait point de le suivre dans la compagnie de sa mère, il restait +froid, mais il n'hésita point à accepter le joug du mariage, quand on +lui offrit en perspective une dot de 1,800,000 francs. Aucun poète n'a +jamais exercé autant d'influence sur le coeur des femmes; à la Chambre +des Députés, toutes demandaient à le voir; dès qu'elles l'apercevaient, +elles poussaient un soupir; après, elles se faisaient montrer Berrier; +cette figure ne leur disant rien du tout, elles reportaient incontinent +leurs regards sur Lamartine et ne cessaient point de le contempler. Il +est impossible de calculer combien il y a eu de femmes du monde qui sont +allées chez lui pour se mettre à sa disposition. Les Messalines +couraient chez Alexandre Dumas: on cite un jour où il en vint jusqu'à +quatre, l'une après l'autre, de sorte que la servante eut des +inquiétudes sur la santé de son maître. L'ambition tourna la tête à bien +des femmes vers Gambetta; quand il était à Tours, il reçut en moyenne +quatre demandes en mariage par jour; chaque lettre garantissait la +vertu, la beauté et la fortune des soupirantes. + +Après cette digression qu'on dédie à tous les refusés, hâtons-nous de +revenir à Gautier. + +En vérité, exiger qu'une femme se donne au premier venu pour croire en +Dieu, c'est faire de la foi une affaire de prostitution. + +On est sur le chemin de la niaiserie; on continue de le suivre. Que dit +l'_Ambition_? + + Être Shakspeare, être Dante, être Dieu! + +Du moment qu'on s'est mis cette idée dans la tête, il n'est pas +surprenant que l'oeuvre de l'homme puisse devenir Dieu, comme la +statue de Pygmalion s'anima et se changea en femme. De là cette +conséquence: + + Peinture, la rivale et l'égale de Dieu. + +Il y a peinture et peinture. On ne distingue rien, parce qu'on veut +plaire aux artistes passés, présents et futurs, à Courbet aussi bien +qu'à Raphaël qu'on révère comme un homme au-dessus de l'homme. On s'est +fait de Dieu un bon compagnon d'atelier. Un jour qu'on aura beaucoup de +modèles, les rapins s'amuseront à contrarier le rival et l'égal de leur +pinceau, car il lui faudra entendre cette _déclaration_: + + C'est un amour sans mélange, + Pur à rendre Dieu jaloux. + +Si la jalousie n'a pas fait fuir le Dieu, voici ce qu'_Albertus_ va lui +apprendre: + + Poignante volupté,--plaisir qui fait peut-être + L'homme l'égal de Dieu. + +Sur ce terrain, Sénèque fait honte à l'homme, en comparant sa faiblesse +à la vigueur du bouc que Buffon montre capable de satisfaire l'ardeur +de cent cinquante chèvres. Si l'homme est seulement peut-être le rival +de Dieu, le bouc sera certainement l'égal de Dieu. Or, comme le poisson +est plus fécond que le bouc, il faudra lui concéder d'être supérieur à +Dieu. On a calculé qu'une paire de harengs dont les oeufs ne se +perdraient pas, suffirait pour peupler tout ce qu'il y a d'eau dans le +globe, en moins de dix ans. Ainsi, de conséquence en conséquence dans +cette question de génération, la logique amènera invinciblement tout +lecteur impartial à tirer cette conclusion: + +Le Dieu de ce Gautier ne vaut pas un hareng. + + + + +VII + + +Gautier ne recule pas dans sa mosaïque de mots. Considérant, son _âme, +ange elle-même_, il convoite _une âme_ + + Capable d'aimer comme aimerait un ange. + +Il développe sa pensée sur le plaisir: + + Poignante volupté,--plaisir qui fait peut-être + L'homme l'égal de Dieu! qui ne veut vous connaître + S'il ne vous a connus, moments délicieux, + Et si longs et si courts qui valent une vie, + Et que voudrait payer l'ange qui les envie + De son éternité de bonheur dans les cieux? + +Il laisse les démons, les mauvais anges assez tranquilles. Toutefois il +pense à l'_ange déchu_, à l'_ange, exilé des cieux_. Il aime l'_ange +gardien_ comme _compagnon fidèle_, maintes fois il se réclame de _son +ange gardien_. La classe des anges une fois reconnue, il s'élève +jusqu'aux séraphins, distingue les _chérubins en légions merveilles_, ne +prend point l'archange saint Michel pour l'ange Ituriel, et sépare les +chérubins d'avec les anges. Il connaît si bien les anges du ciel qu'il +peut en faire un dénombrement aussi authentique que celui des douze +tribus d'Israël, laissé par Moïse. Il cultive l'ange de la mort, l'ange +de minuit, l'ange de la douleur, l'ange des douleurs, l'ange des +jugements, l'ange du souvenir, l'ange de la poésie et surtout l'ange de +l'inspiration. Suivant leur rang, il prodigue les ailes d'or, les ailes +jaunes, les ailes d'azur, les ailes roses, les ailes blanches. +S'imaginant l'_ange amoureux_, il regarde la _fille comme un ange +d'amour_, appelle la _jeune fille_ un _jeune ange_ et dit _cher ange_ +pour chère fille. Le mot lui sert de paravent à l'adultère ou à la +fornication pour cette _Fatuité_: + + J'aime, et parfois un ange avec un corps de femme + Le soir descend du ciel pour dormir sur mon coeur. + +Même quand le plaisir n'a pas été complet et que l'amour ne peut +inspirer qu'une _Élégie_, c'est un ange qui figure. A plus forte raison +ce sera un ange qui, dans un _sonnet_, fera des colonnes torses du +petit lit rouge d'un taudis un _paradis bleu_: + + Un ange chez moi parfois vient le soir + Dans un domino d'Hilcampt ou Palmire, + Robe en moire antique avec cachemire, + Voilette et chapeau faisant masque noir. + + Ses ailes ainsi, nul ne peut les voir, + Ni ses yeux d'azur où le ciel se mire; + Son joli menton que l'artiste admire, + Un bouquet le cache ou bien le mouchoir. + + Nous fumons tous deux en prenant le thé. + +Tout le choeur des anges finit par passer à l'Opéra. Ce sera leur nuit +du fameux 4 août de la première Assemblée constituante. Autant de +filles, autant d'anges à marchander et à acheter au poids de l'or. Elles +restent des anges après comme avant ce trafic; les hommes seuls sont des +démons de corruption. + +Sur ce sujet, Gautier reste le premier. Ainsi dès 1823, Alfred de Vigny +avait pris le mot hébreu _Eloa_ qui signifie _Dieu_, pour faire dans un +_mystère_, _Eloa ou la soeur des anges_, un Dieu des deux sexes, un +Dieu hermaphrodite pour quiconque s'en tient au genre du dictionnaire. +Reniant sa gloire de poète catholique, Lamartine se rapprocha de la +nouvelle école sacrilège et lui offrit en 1838, la _Chute d'un ange_; +plus tard il proclama Charlotte Corday l'_ange de l'assassinat_. On +raconte que M. de Lamartine réunit un jour tous les membres de sa +famille pour leur offrir un banquet; il resta triste et taciturne +pendant toute la durée du repas; on crut que le dessert lui donnerait de +la gaieté. On lui demanda donc la raison d'un silence si prolongé. +Alors il déplia une serviette et en retira un livre; puis il dit en +pleurant: «Mon fils Alphonse était l'orgueil de la famille; il vient de +la déshonorer.» Il jeta le livre au feu; ce livre c'était la _Chute d'un +ange_. Le poète resta si confondu qu'il ne fit plus de poème du même +genre. + +Les saints ne sont pas plus épargnés que les anges, comme l'annonce +_Albertus_. + + Un ange, un saint du ciel, pour être à cette place + Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu. + +_Albertus_ se ravise, et dans la crainte que les saints ne soient +considérés comme d'une nature plus parfaite que les anges, il ajoute +bientôt: + + La dame était si belle + Qu'un saint du paradis se fût damné pour elle. + +Voici donc la Toussaint. Le _saint amour des choses éternelles_ +engendre la _sainte poésie_ de laquelle découlent l'_hymne saint des +poètes_, _extase sainte_, _saint transport_, _saintes larmes_, _saintes +funérailles_ de Napoléon, et surtout _nudité sainte_ des vers cyniques. + +_La sage liberté_ survient, comme _Fille du saint Devoir_ auquel +s'associe le _saint Travail_ des _Jeunes Détenus_. + +La _sainteté de l'Art_, dirigée par la _sainte beauté_ fera avec une +_sainte langueur_, des _plus saintes ruines_ une _peinture sainte comme +les autels_. On pourra y montrer _à un jeune Tribun_ + + Les _Antiques Vénus_, aux gracieuses poses, + Que l'on voit étalant leur _sainte nudité_. + +Toute cette sanctification est probablement l'effet des _flots saints du +baptême_. On finit par mettre sur les autels + + Les saints désespérés et reniant leur Dieu. + +Grâce au _profil divin du verre_, coulé par la _divine nourrice_ de +solitude pour recéler l'_onction divine_, composée avec le _divin baume_ +d'un _divin parterre_ d'_odeur divine_, de _divines senteurs des +fleurs_, un _coeur plein d'extase divine_ de concert avec une _âme_ +débordant des _plus divins parfums_ peut, comme un _oiseau divin_, +s'élever jusqu'aux _choses divines_ dans ses _transports divins_, dans +les _beaux élans divins de la passion_ et, par l'effet d'un _vertige +divin_ contempler face à face les _exemples divins_, donner un _baiser +divin_ avec un _sentiment divin_ à la _forme divine de l'Art_. Un _rayon +divin_ ou un _divin rayon_ guide vers le _pinceau divin_ qui a créé les +_divins appas_, les _attraits divins_ de la _gorge divine_, des _divins +genoux_, de la _jambe divine_, de l'_oreille divine_, du _divin +contour_. Les _palmes divines de la poésie_ attendent les _poètes +divins_ dont la _plume divine_ fera _oeuvre divine_, _chant divin_ du +_langage divin_; on leur passera de _divines larmes_. + +Il n'y a point d'acception de personnes. Il faut que tout passe au +divin, les gentils comme les juifs, la _divine courtisane_ de Madeleine +aussi bien que ces _hôtes divins_ d'Eschyle, d'Euripide, et de Sophocle. + +Soit imitation de Gautier, soit instinct d'hugolâtre, M. Théodore de +Banville a fait de _la divine courtisane_ une poseuse de son _douzain de +Parisiennes_, de _Parisiennes de Paris_ dans ses _Esquisses parisiennes_ +avec aussi peu de scrupule qu'il consacre une _Ballade à la sainte +Vierge_ pour finir un volume de _Trente-six Ballades joyeuses_. + +Un homme qui a eu l'ambition d'_Être Dieu_, et qui a passé sa vie +d'artiste à faire de tout, des saints, des anges et des dieux, ne devait +pas être méchant. Il eut sans doute un coeur, digne d'un légataire +universel des épouses et concubines de Salomon. Il est opportun +d'ausculter ce coeur et de compter ses palpitations. + + + + +VIII + + +Or, ce sera Dieu même qu'il prendra pour témoin de son amour, à la fin +de l'unique _Elégie_ des _Poésies diverses_ de 1833-1838. + + Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie. + Près de l'amour que sont les choses qu'on envie? + Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, _mon Dieu_! + Comme la gloire est creuse et vous contente peu! + L'amour seul peut combler les profondeurs de l'âme, + Et toute ambition meurt aux bras d'une femme. + +On croirait cet amour éternel; mais il est trop violent pour durer +longtemps. Aussi ne veut-on passer avec lui qu'un bail de trois ou six +ou neuf années, ainsi qu'il est stipulé dans cette _Elégie quatrième_; + + Puis un amour âgé de trois ans importune; + C'est presque un mariage; un jour avec l'ennui + Vient la réflexion; l'amour s'en va... + +L'expérience apprend que l'amour est frileux et émigre avec les oiseaux +de passage. _La Dernière Feuille_ le constate, en 1837: + + L'oiseau s'en va, la feuille tombe, + L'amour s'éteint, car c'est l'hiver. + +Hé bien! bon voyage à ce petit Monsieur Dumollet, car ce sera autant de +gagné sur le chauffage, l'éclairage et autres menus frais d'entretien. +Il faut se hâter de résilier le bail de trois ou six ou neuf années, +déménager le grand appartement et se contenter d'un petit logement pour +un terme ou deux, de chacun trois mois. Une location de six mois suffit +pour la saison d'été. L'amour ne veut rien de plus. _Albertus_ l'avoue: + + Les hommes + Sont ainsi;--leur toujours ne passe pas six mois.-- + +Pour peu qu'on continue la soustraction, on devra vendre ses meubles, et +vagabonder dans les hôtels ou auberges où on loge à la nuit. Excellente +précaution de prudence, car _la tête de mort_ chuchote: + + L'amour, passion creuse et vaine. + +Aussi _Albertus_ parle ainsi, dès 1831. + + Et je n'aime à présent que ma mère. + Tout autre amour en moi s'est tu. + +L'unique _Elégie_ des _Poésies_, de 1833-1838, répètera: + + Chimère + D'aimer une autre femme que sa mère. + +Avant de magnifier ainsi la mère, Gautier avait un père, mais il ne +parle point de ce père. Un jour il quitta la société de quelques amis +pour aller donner un coup de pied à un homme qui était près d'eux; quand +il revint, l'un des causeurs lui dit: «Vous ne vous gênez guère avec ce +Monsieur»--Il répondit: «Mais c'est mon père.» Pour un poète qui se +croyait un déclassé de l'Orient, cette reconnaissance de la paternité +choqua tout le monde. Il avait aussi des soeurs; il les oublie. Il y a +encore un garçon et deux filles qui portent son nom et méritent plus +qu'un amour de six mois. Pourquoi n'a-t-il pas sacrifié à la mère de son +fils et à la mère de ses deux filles trois vers qui sont un outrage à la +famille? Comment la succession ne renonce-t-elle pas à cet héritage de +quelques mots? + +Reste à savoir si la misanthropie de ce testament d'amour s'accorde +avec le contexte des _Poésies complètes_. Gautier nous a mis à la main +tant de marguerites qu'il sera facile de recommencer l'épreuve maintes +fois pour bien s'assurer qu'il était décidément voué au jaune, comme +Panurge. + +Dès l'_Elégie deuxième_, mauvais pronostic: + + Elle était tout pour moi qui ne suis rien pour elle. + +Dans _Albertus_, on s'arrête en route pour se plaindre: + + En ce temps-là j'aimais et maintenant j'arrange + Mes beaux amours en méchants vers. + +En 1834, on se cache dans le _Trou du serpent_; c'est pour y murmurer: + + Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime. + Mon âme usée abandonne mon corps; + Je porte en moi le tombeau de moi-même, + Et suis plus mort que ne sont bien des morts. + +Toujours délaissé, on se plonge dans la _Tristesse_: + + Moi, je n'aime plus rien, + Ni l'homme, ni la femme, + Ni mon corps, ni mon âme + Pas même mon vieux chien. + Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + +Les _Poésies diverses_, de 1833-1838, nous enlèvent sur _le sommet de +la Tour_; si on prête l'oreille à la cheminée de telle dernière pièce, +on entendra: + + Depuis longtemps, pauvre et rude manoeuvre, + Insensible à la joie, à la vie, à l'amour. + +_La Comédie de la mort_ nous conduit en 1838. Même complainte: + + Je ne suis plus, hélas! que l'ombre de moi-même, + Que la tombe vivante où gît tout ce que j'aime + Et je me survis seul. + Je suis jeune et je sens le froid de la vieillesse, + Je ne puis rien aimer. + +Le changement de climat le consolera-t-il des déceptions d'une ingrate +patrie? Hélas! le soleil d'Espagne n'a pas de rayons de chaleur assez +forts pour ranimer notre tourtereau transi qui roucoule _In deserto_: + + Les pitons des sierras, les dunes du désert, + Où ne pousse jamais un seul brin d'herbe vert; + Les monts aux flancs zébrés de tuf, d'ocre et de marne, + Et que l'éboulement de jour en jour décharne, + Le grès plein de micas papillotant aux yeux, + Le sable sans profit buvant les pleurs des cieux, + Le rocher refrogné dans sa barbe de ronce, + L'ardente solfatare avec la pierre-ponce, + Sont moins secs et moins morts aux végétations, + Que le roc de mon coeur ne l'est aux passions. + +N'importe à quel âge on le suive, on est forcé de regarder comme la clef +de son _Dépit Amoureux_ ces vers de la _Thébaïde_: + + J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée + L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée; + Puis sur l'autre plateau deux grains de vermillon + Impalpable, qui teint l'aile du papillon, + Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance. + + + + +IX + + +Ainsi son amour n'est qu'un _Dieu_ rimant bien avec _peu_. Cette disette +de conquêtes est expliquée par la nature du caractère qui ne sait pas +dévorer l'ennui et prend les béquilles et la perruque du vieillard pour +mieux se donner l'air du _Malade Imaginaire_. + +Gautier commit la maladresse de se faire et de rester le disciple, le +fils unique de Joseph Delorme que le beau sexe eut le bon goût de fuir +comme un porc-épic, à cause de ce triple dégoût d'ennui mortel, de +maladies imaginaires et de vieillesse prématurée, fort inutile à une +laideur assez complète pour n'avoir pas besoin d'autre repoussoir. + +La _Préface_ des _Premières Poésies_, de 1830-1832, commence par ces +mots: «L'auteur du présent livre est un jeune homme frileux et +maladif.» La première pièce est une _Méditation_, calquée sur le début +de Joseph Delorme: + + Virginité du coeur, hélas! sitôt ravie! + Songes riants, projets de bonheur et d'amour, + Fraîches illusions du matin de la vie, + Pourquoi ne pas durer jusqu'à la fin du jour? + +Le _sonnet deuxième_ est encore plus invraisemblable: + + Moi, mes traits soucieux sont couverts de pâleur; + Car, dès mes premiers ans souffrant et solitaire, + Dans mon coeur je nourris une pensée austère, + Et mon front avant l'âge a perdu cette fleur + Qui s'entr'ouvre vermeille, au printemps de la vie, + Et qui ne revient plus alors qu'elle est ravie! + +_Le Trou du serpent_, de 1834, ne fait que jeter deux ans de poudre sur +cette perruque de vieillard: + + Devant ma vie, aux trois quarts dépensée, + Déjà vieillard et n'ayant pas vécu. + +_La Comédie de la mort_, de 1838, nous amène à la fosse que la +perspective d'une mort prématurée s'est creusée avec l'empressement du +Trappiste: + + Mes vers sont les tombeaux tout bordés de sculptures; + Ils cachent un cadavre. + +Le fossoyeur ne saurait craindre le danger d'un enterrement prématuré. +Il y a longtemps que la _Thébaïde_ a donné tous les symptômes de la +putréfaction: + + Je ne vis plus: je suis une lampe sans flamme, + Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme. + + Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé + Que ces vieux mendiants que jusques à la porte + Le chien de la maison en grommelant escorte. + + Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît, + Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait + Le buffle à qui l'on vient de percer la narine. + De tous les sentiments, croulés dans la ruine + Du temple de mon âme, il ne reste debout + Que deux piliers d'airain: la haine et le dégoût. + Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée; + Ma tête de cheveux n'est pas découronnée; + A peine vingt épis sont tombés du faisceau. + +Rien ne manque au procès-verbal du décès. On a composé jusqu'à +l'épitaphe: + + Ainsi me voilà donc sans foi ni passion, + Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre, + Et dès le premier mot sachant la fin du livre. + +On se hâte d'ajouter, afin que l'oraison funèbre ne vienne point +importuner le néant de cette fosse: + + Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui: + Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui; + Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires, + Plutôt que les enfants, les estime les pères. + Ils sont venus au monde avec des cheveux gris; + Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris + Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes, + Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes + Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul, + Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul, + Le moins accompagné sur la route du monde, + Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde, + Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé. + +On a tout accompli dans les règles. On a eu soin préalablement de faire +une retraite dans les _ténèbres_. On lègue âme et corps à l'_oubli_, au +_néant_, mais à un _néant_ qui éternise _les remords_. On commande un +convoi muet, comme ceux des athées, c'est l'enterrement civil que +Sainte-Beuve a désiré de bonne heure et qu'il a spécifié dans tous ses +testaments; c'est l'enterrement civil que recommande Dargaud pour faire +contraste avec sa traduction de Job et du Psautier et ses liaisons avec +Lamartine. On établit exécuteurs testamentaires le Destin et la +Nécessité pour trancher toutes les difficultés auxquelles donneront lieu +les innombrables contradictions de cet enfant de Mère Nature. Ils +s'arrangeront à l'amiable; ils ont plein pouvoir. En s'associant avec +les _saints désespérés_, ils interviendront pour les _morts_ qui +_seront bannis de la terre et des cieux_, prendront à partie l'_Ange_ +qui _dit à la terre un éternel adieu_ au moment où elle va être consumée +pour toujours. Ils devront pousser _l'Archange à la bouche ronde_, afin +qu'il ne perde pas une minute à sonner le _clairon du jugement dernier_ +qu'on attend avec impatience, à la fin de la _Thébaïde_, comme un beau +tableau qui vaudra mieux que la fresque de la _Chapelle Sixtine_ au +Vatican. + + + + +X + + +L'annonce d'un convoi d'athée aurait seule suffi pour être méprisé et +exécré des femmes, puisque ce gouffre leur enlève le Toujours. Elles +admettent difficilement le matérialisme et sa dernière conséquence du +néant; elles croient si bien à l'immortalité que beaucoup se demandent +pourquoi il n'y a point de paradis pour les chiens, les chats, les +oiseaux et les bêtes dont elles sont folles. Elles se font un culte des +tombeaux. Il faut les connaître bien peu pour ne pas s'apercevoir +combien elles se plaisent dans l'ostentation des larmes. Habituellement +elles ne se trouvent pas mal; toutefois, elles s'imaginent qu'elles sont +mieux, qu'elles deviennent parfaites, quand elles pleurent beaucoup. +Elles aiment à aimer toujours; elles aiment autant à pleurer toujours, +à paraître des fontaines de larmes. Est-ce que le néant pourrait leur +rendre leurs larmes? + +Puis, les femmes n'ont-elles pas assez d'ennuis personnels, sans avoir +besoin qu'on leur dédie la théorie de la pratique de l'ennui? + +Puis encore, les femmes n'ont-elles pas assez de leurs indispositions +périodiques, des maladies plus ou moins graves qui les accablent au +moins la moitié de leur vie, sans qu'on ait la barbarie de leur demander +de servir de garde-malade à tous les malades imaginaires, pleins de +santé, et dans tout l'épanouissement de la jeunesse? + +Enfin les femmes vieillissent si vite qu'elles ont besoin de toutes les +ressources de leur esprit naturel et des conseils de leurs amis pour +réparer l'irréparable outrage des ans, en plaçant et le faux et la +couleur, partout où il le faut. Ce qu'elles se permettent, elles le +louent chez tous ceux qui se rajeunissent pour les satisfaire. Comme le +lierre, leur faiblesse ne se conserve qu'en s'appuyant sur la force. +C'était changer le rôle des sexes que s'arracher les cheveux, se courber +le dos, se casser les membres, s'ôter tout éclat et découvrir toute +l'impuissance de la vieillesse, comme nouveau genre de séduction. + +D'ailleurs était-ce bien original que toutes ces façons de geindre? Mais +tout cela est nouveau comme le Jeu d'Oie, renouvelé des Grecs, un +plagiat plutôt qu'une imitation. Ces quémandeurs d'amour avaient volé +leur poétique de catarrhe, de bandage et de perruque aux supercheries +des truands, aux haillons de bric-à-brac des gueux, aux contorsions ou +lamentations des mendiants de la rue, soi-disant pères du nombre +invariable et obligé de cinq enfants sans pain, en un mot à toutes les +contrefaçons et profanations des souffrances morales et physiques de la +pauvreté. + +Sainte-Beuve, l'amoureux postiche avait échoué. Le grime Gautier ne +devait pas être plus heureux, quoiqu'il eût tant d'avantages sur +Sainte-Beuve, étant plus jeune, jouissant d'un tempérament moins +lymphatique, d'une chevelure abondante et superbe, et surtout d'une tête +orientale près desquelles la laide figure de l'autre aurait bien fait de +se cacher sous ses cheveux roux. + +Tous les fabricateurs de vers de cette époque ne connaissaient pas la +femme, quand ils se sont empressés de débuter. Depuis, ils se sont repus +de plaisir; ils ont eu des goûts de valets pour les servantes; ils sont +descendus plus bas encore. Plusieurs fois Sainte-Beuve m'a rappelé le +nom et le prix de ces Muses, qui tenaient lieu de Vénusettes dans le +domaine de la police. Mais jamais tous ces romantiques n'ont pu s'élever +jusqu'à la femme du monde; sous ce rapport, ils sont inférieurs à tous +les classiques du grand siècle qui se sont perfectionnés dans la société +des dames de Versailles; ils sont même au-dessous des écrivains du +XVIIIe siècle, qui ont conservé la tradition des convenances dans le +badinage et la gaieté, depuis Voltaire jusqu'à Gresset. Le charme des +ruelles et des salons de femmes, qui a répandu tant de grâce, de +finesse, de légèreté sur la langue des âges précédents, on le +chercherait vainement dans les productions des hugolâtres. Ils sont +lourds comme s'ils portaient un manteau de plomb; ils sont raides comme +s'ils avaient été passés à l'empois; ils sont si monotones qu'ils en +deviennent ennuyeux. Aucun d'eux ne sait rire, et par conséquent jouer +avec la langue française. Aussi quel embarras quand il faut parler à la +femme? Le compliment, qui doit être court, simple, aisé, se gonfle comme +un ballon, se traîne comme une harangue. On peut citer Gautier comme +exemple. Il s'était imposé la tâche de douze sonnets; il a été obligé +de rebrousser chemin jusqu'à la mythologie pour venir à bout de cette +corvée. Ses autres sonnets sont passables et préférables à ceux de +Sainte-Beuve. Mais pour ceux qui sont envoyés à une princesse, le +lecteur a autant besoin de patience que l'auteur. Toute femme qui +n'aurait pas la politesse exquise d'une _bonne princesse_, d'une +_indulgente princesse_ renverrait la _dédicace_ de ce _Douzain de +Sonnets_ avec ces mots: Assez du premier! N'importe quelle suivante du +temps de Molière eût pris la fuite à la vue de ce pavé d'ours qui va +casser une tête humaine pour ne pas manquer d'écraser une mouche qui +trouble le sommeil de l'_Amateur des Jardins_, dans La Fontaine. + + + + +XI + + +Si le style est l'homme même, on doit se flatter de connaître tout +Gautier. Il a toujours été si ennuyé, il a tant souffert de voir si +rarement accueillir le peu d'amour que son tempérament lymphatique +mettait au service d'une imagination passablement frileuse, qu'il +convient de ne le juger qu'avec le plus d'indulgence possible. +D'ailleurs il n'a aucune originalité, c'est un imitateur. Il est plus ou +moins badaud et souvent souverainement, mais parce qu'il copie +servilement tout ce que la badauderie et la niaiserie ont mis à la mode. + +Maintenant que des becs de gaz éclairent toute la distance qui sépare la +station d'arrivée du point de départ, il faudrait être aveugle pour ne +pas distinguer la physionomie de toute l'école. + +Ce qui frappe à première vue, c'est la corvée qui remplace +l'inspiration. La plus vile prose dédaignerait habituellement ce qui +fait la nouveauté et l'orgueil de cette poésie. Tous les mots les plus +rutilants sont invités à battre aussi fort que le tambour; l'oreille en +est assourdie, et c'est tout: le volcan n'a vomi que des glaçons; on ne +trouve rien d'aussi froid, d'aussi sec, d'aussi aride chez les +classiques. Le mouvement, et même le souffle de la vie manquent, parce +qu'il n'y a ni l'âme du poète, ni le cerveau du penseur. On croupira +dans le laid, on ne sortira pas du petit, parce qu'il est impossible que +l'imagination s'élève, par suite d'un travail forcé, jusqu'au grand, +quand on n'a aucun principe. On aura beau presser, comme une orange, +toute cette raffinerie d'accouplements de consonnes et de voyelles, on +n'en dégagera que le dernier refuge de l'athéisme. On ne croit à rien, +parce qu'on n'aime rien. Il n'y a pas d'autre amour que l'amour-propre. +La profusion des images ne cache qu'une abondance stérile. Les mots +tiennent lieu d'idées et de sentiments; ils sont tout. Encore si c'était +l'expression propre? Mais non! La cacophonie est érigée en harmonie; +l'enjambement se donne l'air de la période la plus commune; la rime +rappelle les mariages mal assortis; fort étonnés d'être mis, à +l'alignement de la mesure, les mots se coudoient, se battent et se tuent +dans la contradiction. On est très heureux qu'on n'ait affaire qu'avec +le précieux, car c'est le galimatias qui prétend dominer, si le creux et +le vide laissent un instant de répit au bon sens. + +Quand les romantiques se comptèrent, se réunirent, s'enrégimentèrent et +arborèrent leur étendard, la langue était depuis longtemps arrivée à la +perfection dans tous les genres. Molière l'avait nettoyée des dernières +taches du précieux. Malgré toute sa hardiesse, le XVIIIe siècle s'était +contenté de cet héritage; il le conserva comme un patrimoine; c'est la +seule chose qu'il ait respectée et laissée intacte à la postérité. Ce +que les philosophes avaient seulement ébranlé, les conventionnels +l'abattirent, trône et autel, châteaux et chaumières; la guillotine +n'épargnait rien. Quand on inaugura le culte de la Raison, on choisit +une belle actrice. La Raison était bien drapée, dernier hommage rendu à +la pudeur d'une langue chrétienne. Les romantiques iront aussi à +Notre-Dame; que vont-ils y faire? + +Ils avaient sous la main une langue formée et perfectionnée par le +Christianisme sur les genoux de toutes les femmes les plus belles, les +plus riches, les plus spirituelles et les plus gaies, les plus tendres +de la société. Il aurait fallu une mère chrétienne, une mère sainte à +celui qui prétendait enrichir une langue à son apogée; elle manqua à +l'audacieux. Ses disciples ne furent pas plus heureux. + +Les temples étaient rouverts depuis longues années; la religion +florissait. On ne la nia point, mais on ne lui demanda rien. On ne +pouvait pas quitter les salons de Chateaubriand pour aller vénérer au +Panthéon les restes de Voltaire et de Rousseau. Après tant de +révolutions d'idées occasionnées par le Protestantisme, la Fronde, +l'Encyclopédie, la Convention, l'Opposition, on jugea prudent de laisser +les choses comme elles étaient, sous la protection du drapeau tricolore. +Mais on s'imagina que le temps était mûr pour une révolution de mots. On +était jeune; il suffit d'un bond pour reculer jusqu'au siècle de Marot +et de Ronsard, et se désaltérer à la source de la langue moderne. Le +lexique de Rabelais aurait dû suffire, puisque c'est le dictionnaire le +plus complet qu'on ait encore, car il a conservé tout ce qu'il y avait +de bon dans le passé, mis à profit les langues mortes et les langues +vivantes, emprunté partout et, au besoin, créé des mots de toutes +qualités, de toutes mesures, au point qu'il s'en trouve de si longs +qu'ils forment à eux seuls un vers alexandrin, sans compter ces réunions +inintelligibles de voyelles et de consonnes qui arrivent à composer un +chiffre de 19 lettres, puis de 36, puis de 54, enfin de 56 qu'il serait +tout à fait impossible de prononcer. On dédaigna Rabelais précisément +parce qu'il avait trop fait, cumulant les fonctions de classique et de +romantique. Il ne s'agissait pas de faire mieux, mais autrement. +D'ailleurs, maudire Voltaire et se réclamer de Rabelais eût été une +contradiction; puis bon gré, mal gré, il aurait fallu rire avec +Rabelais. On était naturellement maussade, sinon ennuyeux; ce fut une +raison de se croire sérieux. + +On déblatéra contre Voltaire et Rousseau, on bafoua le savant, on +qualifia l'érudition de pédantisme, afin qu'il fût clair comme le jour +qu'on respectait les idées, et qu'on ne travaillait qu'à une révolution +de mots. + +A la vérité on se mettait sous l'invocation de la Renaissance, qui avait +été la résurrection du polythéisme. L'OLYMPE fournissait une infinité de +divinités mâles et femelles, belles et laides, grandes et petites, +répondant à toutes les nuances des sept couleurs, se prêtant à la mesure +de tous les genres de vers, tantôt manchots et boiteux, tantôt étendant +autant de bras et de pieds que la circonstance réclamait. Tout le +Panthéon fut abandonné parce qu'on remarqua qu'il y avait passablement +d'esprits soi-disant éclairés, qui avaient maille à partir avec l'Etre +suprême auquel la Convention avait réduit la sainte Trinité. On reconnut +Dieu, mais on confessa aussi que la foi était morte. Pour plaire aux +croyants on exhiba la beauté de la femme comme une nouvelle et +invincible preuve de l'existence de Dieu. Mais pour ne pas scandaliser +les hommes qui sont dans l'impuissance de manifester leur amour, les +laids et les sots dont les flammes ne rencontrent que dédain, dégoût, on +recourut à ce nouveau sophisme qu'il n'y a point de Dieu pour ceux qui +ne sont pas aimés. C'était proclamer un Dieu de caoutchouc, mais c'était +Dieu! Assez pour la liberté des cultes d'après la charte. + +On se posta sur les épaules de la Renaissance comme sur un observatoire, +afin d'accuser de fadeur, de pâleur toute la littérature moderne, en lui +offrant le tableau des derniers siècles du Moyen Age. On se garda bien +de remuer les idées de cet âge d'or de la foi; on n'en montra que les +costumes et les ornements bariolés de toutes couleurs, les pierres et +non les âmes, les coutumes, mais jamais l'esprit des moeurs, tout +l'extérieur au détriment de l'intérieur. A ce prix, on se crut +coloriste. La vérité est qu'il n'y a jamais eu d'écrivain aussi incolore +que tous les artistes de cette audacieuse école. Victor Hugo n'a qu'un +pennon fauve; nous savons que le drapeau de Gautier est seulement +mi-partie jaune et bleue; on trouvera difficilement un autre rapin qui +ait manié heureusement jusqu'à trois couleurs. Le pittoresque seul de ce +petit livre des _Fables_ de La Fontaine donne plus de variété de tons, +de nuances que l'oeuvre complète de tous les romantiques. Le mépris de +Boileau pour «l'abondance stérile» est vengé. Gloire et reconnaissance +aux professeurs qui font apprendre par coeur l'_Art poétique_, aussi +multicolore que tous les chefs-d'oeuvre du siècle de Louis le Grand! + +On a échoué comme coloriste, parce qu'on s'est fait peintre par +dévouement. Mais, on sera sinon infaillible, du moins indéfectible dans +la révolution des mots, parce qu'on est né linguiste. On n'inventera +aucun mot nouveau, parce qu'on n'a rien de nouveau à dire; ainsi +Gautier se bornera à mettre Tartuffe en adverbe et à employer tantôt le +féminin, tantôt le masculin en l'honneur de l'amour. On ressuscitera de +vieux mots; aussi Gautier revient deux fois au verbe rosir. Comment +enrichir la langue? ce sera en la ruinant, en lui ôtant tout crédit, au +point qu'elle n'obtiendra point de concordat et ne se réhabilitera +jamais dans le commerce. La révolution des mots aboutit à une +banqueroute frauduleuse, en faisant de chaque mot un barbarisme. La +métaphysique des mots est le premier dogme que nos maîtres linguistes +affectent de méconnaître. Les mots ne sont plus considérés que comme les +esclaves de la césure, de l'hiatus et de la rime relativement à la +mesure; suivant qu'on a besoin d'un pied, de deux pieds, de trois pieds, +de quatre pieds ou plus, on met à l'alignement des mots solipèdes, +bipèdes, quadrupèdes, quintupèdes, sextupèdes. Cette levée de mots de +différentes tailles se contredira, se battra; mais on compte sur la +discipline du vers pour les habituer à la marche et au silence. On +prendra pour l'éclat de l'antithèse la révolte de la contradiction; on +chantera victoire après une boucherie du sens et de la propriété de +chaque mot dont on a eu le caprice. L'érudition des mots est la même +chose que l'ignorance des mots. Qu'on ouvre au hasard n'importe quel +livre de tout romantique, on est sûr d'y signaler, aussi bien que dans +Gautier, soit des contradictions, soit des barbarismes qui sont de la +force des fautes grammaticales pour lesquelles les enfants subissent la +férule et sont condamnés à un _pensum_. + +La révolution des idées enfante la révolution des choses; la Convention +trône après l'Encyclopédie, et la guillotine de Sanson succède au +blasphème de Voltaire et de Diderot. La Révolution des mots engendrera +la Commune; au délire des poètes répondra le pétrole. Qu'ils l'aient +voulu ou non, les romantiques sont les précurseurs des Communards. Ils +sont des sots, s'ils ne l'ont pas prévu. Ils sont bien bêtes, s'ils le +nient. + + + + +XII + + +Pour cette révolution de mots Victor Hugo s'est nommé roi. C'était le +poète-roi, mais pas pour les idées, comme le roi-poète David. Gautier +acclama le roi Victor, de concert avec tous les hugolâtres. Pour être un +vrai roi, Hugo se nomma aussi prêtre, afin de rappeler le roi-prêtre +Melchisédec. A cet effet, il érigea la poésie en sacerdoce. Il +s'attribua la tiare et le sceptre des Césars; ses disciples le +révérèrent comme le souverain Pontife; pour le servir sur l'autel de la +vanité, ils entrèrent dans les ordres majeurs ou mineurs. Autant de +poètes, autant de prêtres. On s'agenouille devant les prêtres; Gautier +recommande d'écouter à genoux le poète. Dans toutes les religions on +exempte le prêtre d'une multitude de charges; Gautier dispense le poète +de tout; il ne lui impose qu'un devoir, celui de chanter. Malgré son bon +sens, Balzac a partagé tout cet engouement. On lit cette profession dans +sa lettre, du 18 novembre 1846: «Aujourd'hui, l'écrivain a remplacé le +_prêtre_, il a revêtu la chlamyde des martyrs, il souffre mille maux, il +prend la lumière sur l'autel et la répand au sein des peuples; il est +prince, il est mendiant, il console, il maudit, il prie, il prophétise; +sa voix ne parcourt pas seulement la nef d'une cathédrale, elle peut +quelquefois tonner d'un bout du monde à l'autre; l'humanité, devenue son +troupeau, écoute ses poésies, les médite, et une parole, un vers, ont +maintenant autant de poids dans les balances politiques qu'en avait +jadis une victoire. La presse a organisé la pensée, et la pensée va +bientôt exploiter le monde; une feuille de papier, instrument d'une +immortelle idée, peut niveler le globe; le _pontife_ de cette terrible +et majestueuse puissance ne relève donc plus des rois ni des grands; il +tient sa mission de Dieu.--Je prie rarement.» Est-ce clair? + +Il fallait un temple à cette procession de poètes. Hugo bâtit une grande +_Notre-Dame_, de papier in-8. Gautier se contenta d'une petite +_Notre-Dame_, de papier aussi, mais d'une feuille in-18. Tous les autres +eurent une madone, puisque l'_Angelus_ avait porté bonheur à Byron. + +Ceux qui eurent l'idée d'examiner tout ce qu'il y avait de noir sur le +blanc dans la grande _Notre-Dame_, de papier in-8º, remarquèrent que +l'auteur avait oublié de mettre un Dieu dans le tabernacle. Le +roi-pontife Hugo a-t-il l'intention de se déclarer Dieu, comme faisaient +les Césars, ou attend-il un décret de déification des derniers vétérans +de son _cénacle_? Heureusement il a eu jusqu'à présent la modestie de ne +se manifester qu'en qualité de Lucifer; il rend aux églises l'hommage de +ne pas y entrer assister au service divin, quand il daigne suivre un +convoi catholique; il manque rarement un enterrement civil pour se +donner un beau sujet de lumière dans les ténèbres. Il est fâcheux que +ces discours de croquemort soient inférieurs aux _Oraisons funèbres_ de +Bossuet, de Fléchier, de Massillon, de Mascaron, prononcées dans les +églises, après une mort chrétienne. + +Le temple était vide; rien de plus facile que de réparer la distraction +du grand prêtre au moyen d'un mot solipède. Aussi les hugolâtres +rôdèrent tout autour de la métropole de Paris; ils n'hésitèrent point à +envahir Notre-Dame; ils se jetèrent sur tous les vases sacrés, mais +pour les profaner comme Balthasar. Gautier arracha des gloires d'or un +Dieu pour rire, un Dieu de poche, tout juste ce qu'il faut à ceux qui ne +veulent que d'un _Dieu_ rimant bien avec _Peu_. Rappelons-nous que + + Le Dieu de ce Gautier ne vaut pas un hareng. + +Donc les _saints désespérés_ qui ont _renié leur Dieu_. Donc saint +athéisme. Et d'un. + +Pour ceux qui ont la foi, l'espérance et la charité, Gautier dit, et sa +parole créa, à la minute, des dieux à l'infini, des cieux nouveaux, qui +ne tenaient rien de l'Olympe. Il mit au divin la nature et ses parfums, +tous les membres du corps et toutes les facultés de l'âme, le pinceau du +peintre et la lyre du poète, les poètes sans exception; Eschyle, +Sophocle, Euripide comme Pétrarque, leur chant et leurs larmes, et +jusqu'à la courtisane de Madeleine, pour ses fautes, il est vrai, et non +pour son repentir: tout était dieu, excepté Dieu même, suivant le +célèbre mot de Tertullien, décoré par Bossuet. La dévotion avait de quoi +se rassasier. Donc panthéisme. Et de deux. + +A tant de dieux il fallait des adorateurs pour occuper leur solitude. +Gautier dit, et sa parole crée, pour remplacer les mauvais anges et +augmenter le choeur des bons anges, une multitude d'anges nouveaux, +des anges pour tous les besoins et toutes les allégories. Il mêle, à ces +anges masculins ou neutres, une grande variété d'anges femelles; il fait +des anges de toutes les femmes, surtout des adultères et des +fornicatrices; il s'abat, une nuit de bal, à l'Opéra; toutes les filles +encore à vendre ou déjà vendues sont métamorphosées en anges, pendant +qu'elles chantent ou dansent; elles n'échappent point au sort des +maîtresses qui fument dans leur boudoir avec l'amant de coeur: de +cette sorte, tout ce qui avait été oublié au divin fut transporté à +l'ange. Il n'y avait eu qu'une courtisane de divinisée; mais à cette +deuxième époque de la genèse, toutes les catégories de la prostitution, +les filles qui se donnent comme les filles qui se vendent, les adultères +désintéressées ou vénales, furent élevées à la dignité d'anges. Anges +mâles et femelles ont bien fumé, chanté, dansé; ils doivent avoir faim +et soif. Qu'ils boivent et mangent, suivant leur goût; Sainte-Beuve, qui +a bâclé le _Cénacle_, a donné l'exemple de faire gras le Vendredi-Saint. +Entre anges tout est licite. Gautier, qui est le fils de quelqu'un et le +père de filles et de garçon, semble supprimer la paternité et n'admet +d'autre amour que celui de la mère. Pour que l'amour ne devienne point +une passion creuse et vide, il convient de le débarrasser de tout +engagement, puisque toute union ne dure pas plus de six mois. Donc que +tous ces anges Vénusets et Vénusettes suivent leurs caprices et ne se +refusent rien. Donc promiscuité. Et de trois. + +La _sainteté de l'art_, lavé dans les _saints flots du baptême_, veut +s'élever à la _peinture sainte comme les autels_. Pour avoir des +_modèles divins_ il faut donc que les anges se dépouillent de tout et +marchent, comme Adam et Ève, dans l'Éden. Qu'ils ne rougissent pas, car +où il y aurait de la gêne, il n'y aurait plus de plaisir. Plus de +pudeur, puisque le vice est supprimé. D'ailleurs Gautier a fait de Dieu +un bon compagnon d'atelier, qui n'est, après tout, que le rival ou au +plus l'égal de la peinture. Donc que les anges mâles et femelles +reviennent à l'état de nature, au berceau de l'innocence, car Gautier +demande à voir la _sainte nudité_ des _antiques Vénus_. Donc cynisme. Et +de quatre. + +Si l'on peut tout faire, à plus forte raison doit-on tout dire, afin que +le vers soit libre enfin. Qui s'y opposerait? Gautier n'a-t-il pas fait +de Dieu le camarade de Dante, de Shakspeare qui étaient si peu +précieux, si peu bégueules? La _sainte poésie_ réclame, dans ses +_saints transports_, dans ses _extases saintes_, et avec de _saintes +larmes_, la _sainte nudité du vers_. Sois réhabilité, Piron! tu as trop +pleuré la verve de quelques heures de ta jeunesse, qui t'a fermé les +portes de l'Académie. Tu es le précurseur de la liberté de penser; la +sainte nudité pourra désormais passer dans les mandements des évêques +après les _sermons_ de saint Bernard sur le _Cantique des cantiques_ et +les _Méditations_ de Bossuet sur les transports de l'amour. Lamartine +n'a-t-il pas donné la _vision_ de l'_obscénité sainte_ comme du _saint +amour_ et de _la faculté sainte_ de la reproduction dans la _Chute d'un +Ange_ qui vit dans le panthéisme et finit par le blasphème et le +suicide, comme Werther et tous les héros des légendes, poèmes et romans +de l'école romantique? Donc obscénité. Et de cinq. + +Décidément tartufier et versifier, c'est une rime très riche. + +Total de la révolution des mots ou de la niaiserie des barbarismes: +escamotage du sacerdoce, sacrilèges, saint athéisme, promiscuité, +cynisme, obscénité, et pour fin: enterrement civil, désiré par Gautier, +stipulé par le testament de Sainte-Beuve et journellement consacré par +Hugo pour les _saints désespérés_, qui ont _renié leur Dieu_. + +Voilà ce que les romantiques ont dit. Les communards ont-ils répété +autre chose dans leurs placards et leurs sermons? Le soir, les églises +n'étaient-elles pas devenues le temple de la prostitution comme de +l'athéisme? Les femmes et les maîtresses des romantiques étaient trop +vieilles pour étaler leur sainte nudité des antiques Vénus. Autrefois il +y avait des femmes romantiques qui ne se faisaient aucun scrupule de se +mettre dans la sainte nudité des antiques Vénus. La vile prose des +communards aurait reculé devant les exigences de la sainte poésie des +romantiques. Les Vénusettes de la Commune laissèrent la sainte nudité +des antiques Vénus à tous les romantiques, et préférèrent ne paraître, +dans les églises profanées, que plus ou moins bien vêtues, avec la +décence de la Raison des régicides, sur le grand autel de Notre-Dame. + +Que reste-t-il d'impeccable dans la fabrique de vers de Théophile +Gautier? + + + + +XIII + + +Comme la littérature est l'expression de la société, suivant +l'observation de Bonald qui remonte à 1805, il est indispensable de +demander à l'Histoire le commentaire des principes romantiques qui ont +passé sous les yeux du lecteur. + +C'est un fait assez connu et souvent rappelé depuis, qu'au château d'un +comte, après un souper fort gai où tous les convives avaient gagé à qui +dirait ou ferait le plus de folies, M. Thiers, si peu rabelaisien, +trouva plaisant de se rendre au balcon et d'agir sans façon comme il +l'eût fait sur les bords du Titicaca; là il mit bas son pantalon, et, +entre deux chandelles, il montra sa mappemonde du duc de Vendôme, puis +il laissa dans le vase d'usage la preuve qu'il avait bien bu, bien mangé +et bien digéré, aux applaudissements de la galerie et à l'éternel +désespoir des gens comme Sainte-Beuve, qui ont trouvé ou jugeront de +mauvais goût la publication de la fameuse lettre de la princesse +Palatine sur un sujet analogue. + +C'est un fait aussi connu qu'aux _Vendanges de Bourgogne_, le restaurant +le plus vaste et le plus fameux sous le règne de Louis-Philippe, et +situé près du canal au Faubourg du Temple, il s'est maintes fois donné +des banquets où tous les convives restaient entièrement nus, depuis le +commencement jusqu'à la fin du repas; sans doute, on ne se gêne pas +entre hommes; il est certain que ces sauvages de la civilisation ne se +réunissaient point pour bougironner. On nomme un individu qui crut +s'illustrer en faisant servir habituellement, dans le même restaurant, à +ses commensaux également tout nus, un immense plateau sur lequel une +superbe femme était étalée toute nue sur un amas de persil. On nomme un +autre amphitryon qui brûla d'éclipser ces deux espèces de banquets de +Suétone; il organisa des soupers de garçons avec des femmes libres; +chacun devait avoir sa chacune; l'étiquette voulait que chaque sexe +quittât tous ses vêtements avant de se mettre à table, et ne les reprît +que pour partir. + +La vie privée ne laisse rien à imaginer sur l'oubli des convenances. Un +des romanciers les plus célèbres accoutuma sa fille à se baigner avec +lui; depuis, elle eut un mari et probablement quelques caprices, mais +elle ne cessa d'aimer l'auteur de ses jours comme un père, de le chérir +comme un homme de la race d'Hercule, et de l'adorer comme un écrivain de +génie, à ce point qu'elle tenait une lampe perpétuellement allumée +devant son buste. + +Un autre romancier se mettait à sa fenêtre dans un costume d'une si +grande indécence que, sur la plainte des locataires de la maison et des +passants, le commissaire de police du quartier fut obligé de le menacer, +s'il ne respectait pas plus les convenances, de l'envoyer en police +correctionnelle pour outrages aux moeurs et à la morale publique. Dès +que la saison le permettait, il restait tout nu sur son canapé, et c'est +dans cette position qu'il recevait les visiteurs, le cigare à la bouche. +Il aimait à prendre ses bains avec ses filles; on s'est souvent demandé +s'il a froidement perpétré le crime que Loth ne commit que dans +l'ivresse la plus profonde. + +Les employés du Ministère de l'Instruction publique et des Cultes ont +été plusieurs fois curieux de savoir ce qui se passait dans le cabinet +d'un grand-maître de l'Université; à travers le trou de la serrure, ils +apercevaient Cousin contemplant la Philosophie sans voile dans la +personne d'une belle blanchisseuse du quartier de la Sorbonne. + +Une fois je parlais avec Préault d'une matrone dont le mari a été pair +de France; il me dit: «Un jour, j'allai voir un de mes confrères; je +frappai à la porte et j'ouvris immédiatement, suivant mon habitude, +puisque la clef était dans la serrure. Là je rencontrai cette dame qui +était toute nue; elle ne rougit nullement et ne parut pas plus +embarrassée que les poseuses de profession qu'on payait à cette époque, +quatre francs la séance; elle ne fut préoccupée que du désir de savoir +comment je la trouvais, suivant mon idéal d'artiste.» Ainsi point de +précaution pour une importunité; le premier venu pouvait tout voir, +contrairement à l'habitude des ateliers de retirer la clef, et de ne +recevoir personne, quand on a des modèles. Il est vrai qu'un pair de +France prit si peu ses mesures qu'il fut trouvé par un commissaire de +police, escorté du mari outragé, dans un flagrant délit d'adultère avec +une femme mariée. Tout l'Olympe politique riait d'avance et ne savait +quelle contenance il faudrait faire le jour où on serait forcé de juger +un Mars de plume surpris dans le même lit avec une autre Vénus par un +Vulcain de pinceau. L'affaire n'alla pas plus loin que dans Homère. Le +demandeur finit par retirer sa plainte et voulut bien se contenter d'un +dédommagement de quarante mille francs qui furent payés, me disait +Sainte-Beuve, sur la cassette du roi Louis-Philippe. + +Un commissaire de police alla, pendant la nuit du fameux coup d'État, +arrêter à son domicile l'un des hommes qui firent le plus de mal à +l'empire et qui ont le plus profité de sa chute: ce personnage fut +trouvé couché dans le même lit avec sa belle-mère, la seule maîtresse +qu'on lui ait connue; pendant ce temps-là sa femme reposait, dans une +autre chambre, dans le même lit avec le seul amant qu'on lui ait aussi +connu. + +Ces différents tableaux paraîtront du classique tout pur au prix d'une +exhibition, toute romantique, car pour le coup le beau c'est le +dégoûtant. Un étranger entra, un jour, dans le bureau de l'un des +directeurs de Revue; le voyant triste, abattu au milieu d'un cercle +d'amis, il demanda la cause de cet état; sur un silence prolongé, il +crut qu'il serait plus poli de multiplier ses questions. Pour se +débarrasser de tant d'importunité, le directeur impatienté s'écria: +«Vous voulez savoir ce que j'ai; eh bien, le voilà.» Alors il montra à +toute l'assistance l'un de ces magnifiques cas de maladie qui sont de la +spécialité du docteur Ricord. On a raison d'appeler les suites des +liaisons dangereuses des maladies secrètes; quiconque en est atteint, +éprouve la plus vive répugnance à aller consulter un médecin; il y a des +individus qui ont souffert toute la vie pour avoir attendu des semaines, +des mois et même des années avant de se soumettre à un traitement qui +aurait guéri radicalement, s'il n'avait pas été entrepris trop tard, à +une époque où ces maladies ne sont plus secrètes. + +Il est digne de remarque que la fondation du Musée Dupuytren coïncide +avec l'explosion des Romantiques. Il y vint tant de femmes et tant +d'hommes de tout âge et de toute condition que l'entrée qui était +d'abord publique, n'est plus maintenant réservée qu'aux médecins et aux +personnes munies de carte. + +Que de gens courent admirer au Musée de Cluny une ceinture de chasteté à +laquelle tant de contes sur le cadenas font allusion! Cependant dans le +voisinage de l'École de médecine, la plupart des boutiques mettent en +montre des ceintures de continence pour les petits garçons et les +petites filles affaiblis ou épuisés par des exercices licencieux. Ces +habitudes désordonnées ont amené beaucoup de cas d'anémie dans +l'adolescence, chez les classes aisées ou opulentes. Les chefs de +famille feraient bien d'y penser; leur présence empêche souvent le +médecin d'interroger le malade; il n'est pas obligé de tout deviner. + +Il a été plusieurs fois question et, dans l'avenir on parlera beaucoup +du _Livre d'amour_, tiré seulement à un petit nombre d'exemplaires qui +se vendent de cent cinquante à deux cents francs. Si l'on juge de cet +amour par les vers qu'il a vomis et qui sont quelquefois dignes de M. de +Pourceaugnac, on ne sera pas étonné de trouver tant de gens qui +regardent cette histoire comme un des romans les plus invraisemblables. + +Or, en ce temps-là il y avait à Paris une famille qu'on citait et qu'on +admirait comme la maison de Philémon et de Baucis. C'était comme un nid +de tourterelles. Il vint une époque où madame se trouva fatiguée, +épuisée par plusieurs grossesses successives et encore plus excédée des +infatigables exigences du devoir conjugal. Elle demanda du repos et +confessa qu'elle fermerait les yeux et garderait le silence si Monsieur +choisissait une suppléante au dehors. Un romancier célébre trouva dans +une jeune actrice toutes les qualités que réclamait la circonstance. +Monsieur alla donc en ville, il voulut de la variété dans le plaisir; +après le bouilli il demanda du rôti. La permission accordée pour une +personne fut utilisée pour plusieurs. Pendant ces intrigues, madame +abusa du repos et paressa. Elle songea peu à la coquetterie de la +toilette; elle perdit les plus utiles pratiques qui conservent et +rehaussent la beauté; son négligé passa les bornes de la simplicité. +Elle était encore jeune, belle, mais dénuée de cet esprit qui conserve +toujours plus ou moins d'empire. Dans la _Luxure_, Eugène Sue a peint ce +fléau des ménages. Trouvant mieux et toujours de mieux en mieux en +ville, Monsieur ne fut nullement tenté de réclamer ses droits. Madame ne +s'attendait pas à être délaissée, et se désespéra de cette séparation de +corps; elle s'ennuya. Caliban offrit ses consolations et apprit que +Monsieur abusait de la tolérance. Ce qui n'était plus que dégoûtant pour +un mari sembla appétissant à un remplaçant. S'il y eut vengeance d'un +côté, il y eut aussi vengeance de l'autre. Ici l'amour, c'est la haine, +la plus noire bassesse. Il est inouï qu'un homme de lettres ait jamais +mis le public dans la confidence de ses relations avec une femme +mariée, du vivant du mari et des enfants. Cette exploitation d'un +adultère auquel les contemporains n'ont guère cru, a besoin d'un +commentaire qu'on lit dans le _Livre de Bord_, (tome Ier, p. 237), +publié par Alphonse Karr, en 1879. Madame dit à Caliban: «Je veux +prendre pour complice d'une faute qui sera unique un homme qu'on ne +puisse m'accuser d'aimer, un homme qui ne puisse pas m'avoir plu; je +choisirai donc le plus laid, le plus désagréable, le plus ennuyeux, le +plus traître, le plus répugnant au physique et au moral, des hommes que +je connaisse; c'est vous dire que j'ai pensé à vous; voulez-vous de +moi?» Il fallait être un Caliban pour jouer le fanfaron, après avoir +avalé ces couleuvres. Quel est l'homme qui ne mettrait pas à la porte +l'effrontée qui viendrait lui tenir un pareil langage de Méduse? + +A cette époque régnait une femme qui fut comme un sérail pour les gens +de lettres. Elle retenait forcément pour la nuit le dernier des +visiteurs de la soirée. Tous ceux qui ont été ses amants, sont sortis de +sa couche plus ou moins affaiblis et ennuyés; on ne leur a jamais +retrouvé la vigueur physique, la gaieté de jeunesse, la verve de talent +qu'ils avaient eue avant ce commerce. Un vampire ne leur aurait pas +fait plus de mal. Cependant cette créature n'avait aucun charme +d'intimité; tous ceux qui l'ont connue, ne la représentent que sous +l'image de la femelle du taureau. + +Il y avait aussi une espèce d'Aspasie, grande, belle, grosse; un +ministre qui croyait être prodigue en payant le plaisir dix francs, se +fit un devoir de lui accorder une pension de huit cents francs; quand on +demandait dans les bureaux à quel titre elle devait cette faveur, les +employés répondaient: «C'est une jolie femme.» Pour un article et même +pour une réclame, on pouvait compter sur elle. Sa complaisance a dû être +bien grande, car elle est morte jaune et maigre comme un squelette. + +Il est certain que Sainte-Beuve, Gautier et Baudelaire n'ont jamais osé +mettre leur expérience prétendue de leur glacée et glaçante volupté au +service de madame Sérail et de madame Aspasie. + +J'ai nommé Baudelaire, disciple de Gautier, qui fut le disciple de +Sainte-Beuve. Il gagne beaucoup dans la jeunesse qui fait de la poésie +une pluie de verglas. Ses _Fleurs du Mal_ lui valurent un procès en +police correctionnelle; il fut condamné à la suppression de quelques +pièces; peu lu avant ce jugement, il a été très recherché depuis. Il +voulut jouer le fanfaron de vices. Voyons comment il réussit. Il allait +habituellement manger rue du Bac dans un restaurant où il avait un +crédit d'ouvert; le mémoire était payé, de temps en temps, en partie par +un honorable beau-père qui laissait au débiteur le soin de solder le +reste. Baudelaire y amenait toujours une femme libre. Or, pendant +longtemps, oui fort longtemps, il y eut un moment où, pendant le dîner, +on entendait du dehors des soupirs et des bruits de chaise prolongés. +Les officiers de l'établissement enviaient le bonheur du client et +admiraient son tempérament, en croyant deviner ce qui se passe +ordinairement dans un cabinet particulier. Un jour la curiosité les +poussa à regarder par le trou de la serrure pendant un tapage de diable +à quatre. Ils furent bien étonnés d'apercevoir Vénusette lisant +tranquillement un livre près de la fenêtre lorsque l'amphitryon +s'évertuait à geindre et à faire faire à son siège toutes sortes de +sauts périlleux. Baudelaire ne recommença plus sa comédie à l'avenir, +dès que les garçons de restaurant l'eurent bien convaincu, en riant +comme des fous, qu'ils n'étaient point sa dupe. Un soir, Théophile +Sylvestre me mena avec M. Barbey d'Aurevilly dans un café de la rue de +Rivoli; nous y rencontrâmes Baudelaire qui affectait d'être ivre-mort. +Je le qualifiai de don Juan systématique; alors le masque tomba, +l'ivresse cessa. Baudelaire ne fut plus qu'un homme doué de raison et de +la plus grande placidité de caractère. + +Un des hellénistes les plus lourds, les plus laids, les plus gauches, +vraie personnification du vers de Molière et de La Fontaine qui ont +trouvé le sot savant encore plus sot que le sot ignorant, ne pouvait +avoir pour Aspasie que des servantes auxquelles il promettait de les +élever jusqu'à la hauteur de sa position, si elles se montraient bonnes +à tout faire. Devenu inspecteur de l'Université, il s'imagina que, pour +l'amour du grec, on lui passerait une dame de compagnie. A Strasbourg, +les étudiants qui avaient appris qu'il n'était pas seul en tournée, lui +offrirent un banquet; au dessert, on but à la santé du savant; puis on +trinqua en l'honneur de sa femme. Comme on parlait latin, l'helléniste +eut la maladresse de s'écrier en rougissant: _Non conjux_. Alors d'une +voix unanime, les étudiants répliquèrent: «Bravo, _concubina_.» Ce +surnom de _concubina_ resta attaché à la mémoire de l'inspecteur. Chez +lui, si l'on saluait la femme qui paraissait toujours sur un bon pied, +il avait l'habitude de dire: «C'est ma concubine.» + +Un autre inspecteur de l'Université, écrivain assez estimé qui est +devenu l'un des meilleurs ministres de l'Instruction publique et qui est +mort membre de l'Académie-Française, présentait des frais de voyage qui +n'étaient pas aussi motivés que les mémoires de ses confrères; un jour +qu'il était importuné par les exigences de la comptabilité, il fut forcé +d'avouer que les énigmes de son compte-rendu avaient pour but les +dépenses qu'il croyait avoir le droit de se permettre dans les maisons +de filles des différentes villes que sa commission lui enjoignait de +parcourir. + +Tout finit à cette débauche réclamée par Gautier, dégoûté de l'amour. + +Une des meilleures pages de Rabelais est consacrée aux Muses, toujours +chastes, parce qu'elles sont perpétuellement occupées. Vivant à une +époque où l'érudition tint lieu de génie, écrivant pour des hommes plus +sensualistes que spiritualistes, il n'a pu créér une femme, parce qu'il +n'a pas compris l'amour. Il n'a eu ni plan ni but; sans frein parce +qu'il manquait d'idéal, il a touché à tout et fini par l'obscénité. Les +mots l'ont plus fasciné que les choses, les pensées que les sentiments. +Plus on l'étudie, plus l'on reste persuadé qu'il n'a eu d'autre passion +que de prouver qu'il connaissait tous les mots dont on fait usage dans +toutes les classes de la société. Tous ses personnages ne sont que des +pédants de dictionnaires. + +Les romantiques pour qui la poésie est un problème du pied des mots +comme les nombres pour le mathématicien, devaient inévitablement arriver +au même résultat. + +_La fille Elisa_ répond à Rabelais. Ce n'est qu'une femelle humaine. Ces +créatures n'ont que le sexe de la femme; n'ayant rien vu, rien connu, ne +sachant rien, n'entendant rien, vivant toujours renfermées, elles +manquent de charme et de conversation. Elles n'échappent au dégoût de +leur métier et aux remords de la conscience qu'en s'enivrant sans cesse. +Elles se vendent au premier venu pour acheter un voyou qui les bat et ne +les fait sortir que pour manger le peu qu'elles ont gagné. Elles meurent +presque toutes dans quelque hôpital, soit de phthisie, soit de maladies +honteuses. + +On connaît les romantiques qui sont morts dans ces maisons de filles. On +nomme les romantiques qui ont abrégé leur vie en fréquentant ces +filles. C'est un de ses admirateurs qui a pris soin de faire savoir que +Sainte-Beuve était un infatigable coureur de ces filles. Il y a eu de +ces filles qui ont été relâchées, sur sa recommandation, lorsqu'elles +étaient prises en contravention par la police. Il poussa la curiosité +jusqu'à s'enquérir de tout ce que ces filles sont capables de faire. Un +jour, l'un des rédacteurs du _Constitutionnel_ se trouvait, aux +Champs-Elysées, à un café-concert, lorsqu'il vit Sainte-Beuve se placer +et s'asseoir en dehors de l'enceinte, très près de lui. Il put donc tout +entendre. Or, une fille s'empressa d'accoster Sainte-Beuve; +immédiatement il toucha à ces goûts dont parle Martial, à ces habitudes +que Suétone reproche à Tibère, à ces dépravations des impuissants pour +qui la femme n'est plus qu'une bouche. La fille s'étant vantée de se +prêter parfaitement à tout, il voulut savoir son nom. Alors il lui dit: +«Ce n'est pas vrai; il n'y en a que trente-deux; je sais leur nom et +leur adresse. Votre nom n'est pas sur ma liste.» Voilà le dernier mot de +la débauche. + +Sous Louis XIV, tous les grands écrivains ont plus ou moins aimé et ont +été plus ou moins aimés; ils sont morts en chrétiens. La Fontaine a fait +ses _Fables_ et ses _Contes_, parce qu'il a connu l'amour; sa fin fut +digne d'un homme qui avait vu dans la mort le soir d'un beau jour; on +trouva un cilice sous sa chemise. + +Si maintenant les Romantiques affichent la débauche et prêchent +l'enterrement civil, c'est parce qu'ils n'ont pas aimé et qu'ils n'ont +pas été aimés. Il faut savoir gré à Gautier d'avoir révélé le secret de +l'École. + + +[Cul-de-lampe] + + +_Imprimerie Générale de Châtillon-sur-Seine.--J. Robert._ + + + * * * * * + + Corrections: + + Page 17: «verset et» remplacé par: «verset» (le cinquième verset du + quatrième Psaume) + Page 58: «les exclamation» par: «les exclamations» (on ne se permet + que les exclamations de cette âme) + Page 61: «Shaskspeare» par: «Shakspeare» (Être Shakspeare, être + Dante, être Dieu!) + Page 72: «1337» par: «1837» (_La Dernière Feuille_ le constate, en + 1837) + Page 75: «lontemps» par: «longtemps» (Depuis longtemps, pauvre et + rude manoeuvre) + Page 79: «syptômes» par: «symptômes» (a donné tous les symptômes + de la putréfaction) + Page 109: «explosoin» par: «explosion» (coïncide avec l'explosion + des Romantiques.) + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Impeccable Théophile Gautier et les +sacrilèges romantiques, by Louis Nicolardot + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41578 *** |
