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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41428 ***
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41428 ***
LE NATURALISME
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End of the Project Gutenberg EBook of Le Naturalisme, by Emilia Pardo Bazán
-
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41428 ***
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@@ -1,5166 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Le Naturalisme, by Emilia Pardo Bazán
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Le Naturalisme
-
-Author: Emilia Pardo Bazán
-
-Release Date: November 21, 2012 [EBook #41428]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME ***
-
-
-
-
-Produced by Andrea Ball & Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by the Internet Archive)
-
-
-
-
-
-LE NATURALISME
-
-PAR
-
-EMILIA PARDO BAZAN
-
-
-PARIS
-
-NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE
-
-E. GIRAUD ET CIE. ÉDITEURS
-
-18, RUE DROUOT, 18
-
-1886
-
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-_Le livre de Madame Emilia Pardo Bazan, que je présente au public
-français, sous un titre différent de celui qu'il porte dans l'édition
-espagnole, m'avait paru à première lecture digne de la traduction. J'ai,
-depuis, été encouragé par quelques personnes, d'opinions littéraires
-très diverses, à en publier une version._
-
-_Les unes me faisaient observer combien il est intéressant de connaître,
-sur un mouvement tout français par ses origines, les appréciations des
-étrangers; d'autres pensaient trouver dans ce livre une lumière qui
-éclairerait d'un jour nouveau leurs théories les plus chères. Je me suis
-rendu à ces raisons, me réduisant encore une fois au rôle sacrifié de
-traducteur._
-
-_Madame Emilia Pardo Bazan est un des écrivains les plus goûtés de la
-Péninsule. En quelques années, elle a touché à tous les sujets: roman,
-critique, histoire, histoire littéraire, hagiologie, critique
-scientifique. Ses qualités dominantes sont à coup sûr, avec une
-précieuse netteté d'intelligence, une langue facile et brillante, un
-style coloré et nerveux._
-
-_Les théories littéraires, qu'elle a travaillé à répandre en Espagne,
-sont pour la plupart empruntées à la France. Il est cependant juste de
-reconnaître que, s'il y avait un grand mérite, en 1883, à leur faire
-passer les Pyrénées, ce mérite était double, s'il appartenait à une
-femme. En outre, quelques-unes des idées de_ La Cuestion palpitante
-_sont bien la propriété personnelle de l'écrivain espagnol._
-
-_Madame Emilia Pardo Bazan est, en effet, le chef d'une école: son
-Naturalisme catholique ne peut avoir les mêmes bases que le Naturalisme
-de M. Emile Zola, de là pour notre confrère transpyrénéen un très grand
-souci de questions qui, en France, n'ont jusqu'à ce jour été traitées
-par personne et qui inquiètent cependant certains critiques, et en
-particulier un groupe nombreux d'écrivains de la presse catholique. Dans
-ce milieu que j'ai traversé, où j'ai des amis et tout naturellement des
-adversaires, le Naturalisme scientifique de l'école de Médan ne saurait
-être accepté tel quel. Ceux que le goût des lettres attirait vers la
-brillante phalange des romanciers véristes auront quelque plaisir à
-retrouver leurs éloges et leurs réserves sous la plume de leur
-coreligionnaire espagnole. Je vais donc résumer pour eux surtout les
-trois chapitres que j'ai cru devoir retrancher dans ma traduction parce
-qu'ils contenaient une philosophie d'une forme un peu aride et
-scholastique et n'intéressaient qu'une fraction aussi respectable que
-restreinte du public lettré._
-
-_Fort peu de gens, en effet, se préoccupent des bases philosophiques sur
-lesquelles reposent les dogmes d'une école littéraire. Ils préfèrent les
-oeuvres que ils ont produites. C'est à ceux-là que Madame Pardo Bazan
-s'adresse après qu'elle a franchi les aspérités du début de son
-exposition._
-
-_Naturalisme, Réalisme, dit-elle, on jongle souvent avec ces mots, mais
-le public ébloui par ces brillants exercices de prestidigitation n'en
-est pas plus éclairé! On lui a corné aux oreilles que le Naturalisme est
-licencieux, grossier, immoral: il n'en est pas plus instruit du vrai
-caractère de cette manifestation littéraire._
-
-_Le fond du Naturalisme, continue-t-elle, c'est le déterminisme,
-résurrection, sous la forme scientifique chère au XIXe siècle, du vieux
-Fatalisme païen jusque-là battu en brèche par les doctrines chrétiennes
-et principalement par la doctrine augustinienne du libre arbitre._
-
-
-Saint Augustin, écrit-elle, réussit à effectuer la conciliation du libre
-arbitre et de la grâce avec cette profondeur et cette habileté qui
-étaient le propre de son intelligence d'aigle. Un dogme catholique, le
-péché originel, illuminait le problème d'une claire lumière. La chute
-d'une nature originairement pure et libre peut seule donner la clé de ce
-mélange de nobles aspirations et d'instincts bas, de besoins
-intellectuels et d'appétits sensuels, de ce combat que tous les
-moralistes, tous les psychologues, tous les artistes se sont plu à
-surprendre, à analyser et à peindre.
-
-«L'explication de Saint Augustin a l'avantage inappréciable d'être
-d'accord avec ce que nous enseignent l'expérience et le sens intime.
-Nous savons tous que quand nous nous décidons à un acte eu pleine
-jouissance de nos facultés, nous assumons une responsabilité. Il y a
-plus: même sous l'influence de passions puissantes: colère, jalousie,
-amour, la volonté peut venir à notre secours. Qui ne l'a appelée bien
-des fois en se faisant violence et qui, s'il mérite le nom d'homme, ne
-l'a vue obéir à l'appel? Mais aussi, nul ne l'ignore, il n'en est pas
-toujours ainsi. Parfois, comme le dit saint Augustin, _par la résistance
-habituelle de la chair ... l'homme voit ce qu'il doit faire et le désire
-sans pouvoir l'accomplir_. Si en principe on admet la liberté, il faut
-la supposer relative et sans cesse combattue, limitée par tous les
-obstacles qu'elle rencontre dans la vie. Jamais la théologie catholique,
-dans sa sagesse, n'a nié ces obstacles ni méconnu la mutuelle influence
-du corps et de l'âme, jamais elle n'a considéré l'homme comme un esprit,
-comme un pur esprit, étranger et supérieur à sa chair mortelle.»
-
-
-_Cette théorie, Madame Pardo Bazan l'accepte dans son intégralité et en
-fait la base de son système propre._
-
-_Nombre d'écrivains, en Espagne, adhérèrent à ses doctrines; nombre aussi
-les ont combattues._
-
-_Je citerai parmi les adhérents, d'une part M. Leopoldo Alas, de l'autre
-M. Barcia Caballero, auteur d'une réponse qui est une adhésion, la_
-Cuestion palpitante, _cartas a doña Emilia Pardo Bazan; parmi les
-adversaires, MM. Polo y Peyrolon, romancier de l'école de Trueba, Diaz
-Carmona, universitaire distingué, Luis Alfonso, rédacteur de la_ Epoca
-_qui a fait dans son journal une brillante campagne contre le
-Naturalisme._
-
-_Ceci pour les critiques._
-
-_Certains romanciers ont également fait leur adhésion pratique: ce sont
-MM. le marquis de Figueroa, Martinez Barrionuevo, Fernandez Juncos, etc.
-Néanmoins, Madame Emilia Pardo Bazan demeure incontestablement le chef
-de l'école naturaliste catholique. Ses nombreux romans, ses excellentes
-nouvelles lui assurent ce rang tant qu'il ne se sera pas levé un rival
-digne d'elle._
-
-
-Albert SAVINE.
-
-
-
-
-
-I
-
-
-SOMMAIRE
-
-
-_L'Emeute romantique.--L'_Othello _de de Vigny.--Le
-scandale du mouchoir.--La noblesse du style.--Réalisme
-et Romantisme.--Classiques et Romantiques.--La crise
-romantique en Europe.--La phalange romantique en France
-et en Espagne.--Les moeurs romantiques.--Le costume.
---Le Réalisme naît du Romantisme._
-
-
-En 1829, un écrivain délicat dont l'unique désir était de se renfermer
-dans une _tour d'ivoire_, pour éviter le contact de la foule,--le comte
-Alfred de Vigny, donna à la Comédie-Française une traduction, ou plutôt
-un arrangement de l'_Othello_ de Shakespeare.
-
-On connaissait alors, en France, ce drame, et les meilleurs du grand
-dramaturge anglais, par les adaptations de Ducis.
-
-En 1795, Ducis avait remanié _Othello_ d'après le goût du temps,--avec
-deux dénoûments différents, celui de Shakespeare et un autre _à l'usage
-des âmes sensibles_. Le comte de Vigny ne crut point que de telles
-précautions fussent nécessaires; mais en bien des passages, il atténua
-la crudité de Shakespeare.
-
-Le public se montra donc résigné durant les premiers actes; et même de
-temps en temps il applaudit. Mais, arrivé à la scène où le More, fou de
-jalousie, demande à Desdémone le mouchoir brodé qu'il lui a donné en
-gage d'amour, le mot _mouchoir_, traduction littérale de l'anglais
-_Handkerchief_, amena dans la salle une explosion de rires, de sifflets,
-de trépignements et de rugissements. Les spectateurs attendaient une
-circonlocution, une périphrase alambiquée quelconque, quelque _blanc
-tissu_ ou autre chose qui n'offensât point leurs oreilles de gens de
-goût. Quand ils virent que l'auteur prenait la liberté de dire
-_mouchoir_ tout sec, ils soulevèrent un tel tumulte que le théâtre en
-branla.
-
-Alfred de Vigny appartenait à une école littéraire, naissante à cette
-heure, qui venait innover et transformer de fond en comble la
-littérature. Le classicisme dominait alors, dans les sphères
-officielles, comme dans le goût et l'opinion de la foule, ainsi que le
-prouve l'anecdote du mouchoir.
-
-Et comment une licence de si mince importance pouvait-elle soulever un
-tel émoi! Ce qui nous semble aujourd'hui si peu de chose était en 1829
-de la plus haute gravité.
-
-A force de s'inspirer des modèles classiques, de s'assujettir
-servilement aux règles des préceptistes, et de prétendre à la majesté, à
-la prosopopée et à l'élégance, les lettres en étaient venues à un tel
-état de décadence que le naturel était considéré comme un délit, que
-c'était un sacrilège d'appeler les choses par leur nom et que les neuf
-dixièmes des mots français étaient proscrits, sous prétexte de ne
-profaner point la _noblesse du style_. Aussi le grand poète, qui fut le
-capitaine du Renouveau littéraire, Victor Hugo, dit-il dans les
-_Contemplations_:
-
- «Plus de mol sénateur! plus de mot roturier!
- Je fis une tempête au fond de l'encrier,
- Et je mêlai parmi les ombres débordées,
- Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées;
- Et je dis: Pas de mot où l'idée au vol pur
- Ne puisse se poser, tout humide d'azur!»
-
-Une littérature qui, comme le classicisme du début du siècle,
-appauvrissait la langue, éteignait l'inspiration et se condamnait à
-imiter par système, était forcément incolore, artificielle et pauvre.
-Les romantiques qui venaient ouvrir de nouvelles voies, mettre en
-culture des terrains vierges, arrivaient aussi à propos qu'une pluie
-longtemps désirée sur la terre desséchée par les ardeurs du soleil.
-Quoique le public protestât et se cabrât tout d'abord, il devait finir
-par leur ouvrir les bras.
-
-Il est curieux que les reproches adressés au Romantisme débutant
-ressemblent, comme une goutte d'eau à une autre, à celles que l'on lance
-aujourd'hui contre le Réalisme. Lire la critique du Romantisme faite par
-un Classique, c'est lire la critique du Réalisme par un Idéaliste.
-
-D'après les Classiques, l'école romantique recherchait tout spécialement
-le laid, remplaçait le pathétique par le répugnant, la passion par
-l'instinct, fouillait les égoûts, mettait en lumière les plaies et les
-ulcères les plus dégoûtants, corrompait la langue et employait des
-termes bas et populaires. Ne dirait-on pas que l'_Assommoir_ soit
-l'objet de cet anathème?
-
-Sans s'écarter de leur route, les romantiques continuaient leur
-formidable révolte.
-
-En Angleterre, Coleridge, Charles Lamb, Southey, Wordsworth,
-Walter-Scott, rompaient avec la tradition, dédaignaient la civilisation
-classique et préféraient une vieille ballade à l'_Enéide_, le moyen-âge
-à Rome.
-
-En Italie, la renaissance du théâtre procédait du romantisme par
-Manzoni.
-
-En Allemagne, véritable berceau de la littérature romantique, elle était
-déjà riche et triomphante.
-
-L'Espagne, lasse de poètes subtils et académiques, tendit volontiers ses
-bras au Carthaginois qui venait à elle les mains pleines de trésors.
-Nulle part, cependant, le Romantisme ne fut aussi fécond, aussi militant
-et aussi brillant qu'en France. Par cette éclatante et éblouissante
-période littéraire seule, nos voisins méritent la légitime influence
-qu'il n'est pas possible de leur dénier et qu'ils exercent dans la
-littérature de l'Europe.
-
-Magnifique expansion, riche floraison de l'esprit humain! On ne peut la
-comparer qu'à une autre grande époque intellectuelle: celle de la
-splendeur de la philosophie scolastique. Et il est à remarquer qu'elle a
-été bien plus courte. Quoique le Romantisme fût né après le début du
-XIXe siècle, un grand critique, Sainte-Beuve, parla de lui, en 1848,
-comme d'une chose finie et morte, déclarant que le monde appartenait
-déjà à d'autres idées, à d'autres sentiments, à d'autres générations. Ce
-fut un éclair de poésie, de beauté et de lumineuse clarté, auquel on
-peut appliquer la strophe de Nuñez de Arce:
-
- ¡Que espontaneo y feliz renacimento!
- Que pléyada de artistas y escritores!
- En la luz, en las ondas, en el viento
- Hallaba inspiracion el pensamiento,
- Gloria el soldado y el pintor colores.
-
- Quelle renaissance heureuse et spontanée!
- Quelle pléiade d'artistes et d'écrivains!
- Dans la lumière, dans les flots, dans le vent,
- La pensée trouvait des inspirations,
- Le soldat de la gloire et le peintre des couleurs[1].
-
-Un membre de la phalange française, Dovalle, tué en duel à l'âge de
-vingt-deux ans, conseillait ainsi le poète romantique:
-
- Brûlant d'amour, palpitant d'harmonie,
- Jeune, laissant gémir tes vers brûlants,
- Libre, fougueux, demande à ton génie
- Des chants nouveaux, hardis, indépendants!
- Du feu sacré si le ciel est avare,
- Va les ravir d'un vol audacieux;
- Vole, jeune homme ... Oui, souviens-toi d'Icare:
- Il est tombé; mais il a vu les cieux!
-
-Bien que nous distinguions dans le mouvement romantique français
-quelques-uns de ses représentants qui, comme Alfred de Musset et Balzac,
-ne lui appartiennent pas complètement, et sont à la rigueur les hommes
-d'une école différente, il lui reste une telle quantité de noms fameux
-qu'elle suffirait à faire la gloire, non pas seulement de quelques
-lustres, mais de deux siècles. Châteaubriand,--dédaigné aujourd'hui plus
-que de juste;--le doux et harmonieux Lamartine; George Sand; Théophile
-Gautier, d'une forme si parfaite; Victor Hugo, colosse qui se maintient
-encore sur pied; Augustin Thierry, le premier des historiens artistes, y
-suffiraient, sans compter les nombreux écrivains, secondaires peut-être,
-mais de valeur indiscutable, qui sont la preuve évidente de la fécondité
-d'une époque et qui pullulèrent dans le Romantisme français: Vigny,
-Mérimée, Gérard de Nerval, Nodier, Dumas, et, enfin, une troupe de
-douces et courageuses poétesses, de poètes et de conteurs dont il serait
-prolixe de citer les noms.
-
-Théâtre, poésie, roman, histoire, tout fut créé, régénéré et agrandi par
-l'école romantique.
-
-Nous gens d'au-delà les Pyrénées, satellites de la France,--malgré que
-nous en ayons,--nous nous rappelons aussi l'époque romantique comme une
-date glorieuse. Nous en ressentons encore l'influence et longtemps
-encore nous resterons à nous en affranchir.
-
-Le romantisme nous donna Zorrilla qui fut comme le rossignol de notre
-aurore, en même temps que le mélancolique ver luisant de notre
-crépuscule. Mystiques arpèges, notes de guzla, sérénades moresques,
-terribles légendes chrétiennes, la poésie du passé, l'opulence des
-formes nouvelles, le poète castillan exprima tout avec une veine si
-inépuisable, avec une versification si sonore, une musique si délicieuse
-et que l'on entendait pour la première fois, que même aujourd'hui ...
-alors qu'elle est si lointaine! il semble que sa douceur nous résonne
-encore dans l'âme.
-
-À côté de lui, Espronceda dresse son front hyronien; et le soldat poète
-Garcia Gutierrez cueille des lauriers prématurés qu'Hartzenbusch seul
-lui dispute. Le duc de Rivas satisfait aux exigenceshistorico-pittoresques
-dans ses romances. Larra, plus romantique dans la vie que dans ses
-oeuvres, avec un humorisme piquant, avec une ironie badine, indique
-que la transition de la période romantique à la période réaliste.
-
-Bien avant que cette transition commençât à s'accomplir.--quoique
-déterminée par la révolution littéraire française, la nôtre eut une
-originalité propre. Il ne nous manqua aucune note. Avec le temps, si
-nous ne possédâmes pas un Heine et un Alfred de Musset, il nous naquit
-un Campoamor et un Becquer.
-
-Mais le théâtre du combat décisif, il importe de le répéter, ce fut la
-France.
-
-Là, il y eut attaque impétueuse de la part des dissidents, résistance
-tenace de la part des conservateurs.
-
-Baour-Lormian, dans une comédie intitulée _Le classique et le
-romantique_, établit la synonymie: _classiques et gens de bien_,
-_romantiques et canailles_. Suivant ses traces, sept écrivains d'un
-classicisme absolutiste remirent à Charles X une adresse dans laquelle
-ils le suppliaient d'exclure toute poésie contaminée de Romantisme du
-Théâtre-Français. Le roi répondit avec beaucoup d'esprit à cette demande
-qu'en matière de poésie dramatique il n'avait que l'autorité d'un
-spectateur et au théâtre d'autre rang que sa place au parterre.
-
-A leur tour, les Romantiques provoquaient la lutte, défiaient l'ennemi
-et se montraient insociables et séditieux autant qu'il était possible.
-Us riaient à se démancher la mâchoire des trois unités d'Aristote; ils
-envoyaient promener les préceptes d'Horace et de Boileau,--sans
-s'apercevoir que beaucoup d'entre eux sont des vérités évidentes dictées
-par une logique inflexible et que le préceptiste ne put les inventer pas
-plus qu'aucun mathématicien n'invente les axiomes fondamentaux qui sont
-les premiers principes de la science. Ils s'amusaient à mystifier les
-critiques qui leur étaient hostiles, comme le fit ingénieusement Charles
-Nodier.
-
-Cet élégant conteur qui était un savant philologue publia une oeuvre
-intitulée _Smarra_. Les critiques, la prenant pour un enfant du
-Romantisme, la censurèrent avec amertume. Quelle ne dut pas être leur
-surprise en s'apercevant que _Smarra_ se composait de passages traduits
-d'Homère, de Virgile, d'Horace, de Théocrite, de Catulle, de Lucien, de
-Dante, de Shakespeare et de Milton.
-
-Jusque dans les détails du costume, les romantiques voulaient manifester
-de l'indépendance et de l'originalité; l'extravagance ne les effrayait
-point. Les chevelures de ce temps-là sont proverbiales,
-caractéristiques. Le costume avec lequel Théophile Gautier assista à la
-première d'_Hernani_ est fameux. Le costume en question se composait
-d'un gilet de satin cerise, très collant, comme un justaucorps, d'un
-pantalon vert d'eau très pâle avec une bande noire, d'un habit noir à
-revers de velours, d'un pardessus gris doublé de satin vert et d'un
-ruban de moire autour du cou, sans que ni cravate ni col blanc se
-laissassent apercevoir. Pareil costume, choisi tout exprès pour choquer
-les bourgeois paisibles et les classiques atterrés, produisit presque
-autant d'émotion que le drame.
-
-Le Romantisme ne s'arrêtait pas à la littérature: il s'élevait jusqu'aux
-moeurs. C'est un de ses signes particuliers d'avoir mis à la mode
-certains détails, certaines physionomies, les demoiselles pâles et
-bouclées, les héros désespérés, et, comme terme final, l'orgie et le
-cimetière.
-
-L'idée que l'on avait de l'écrivain changea du tout au tout: à d'autres
-époques, c'était en général un homme inoffensif, paisible, menant une
-vie studieuse et retirée. Après l'avènement du Romantisme, ce devint un
-libertin misanthrope que les muses tourmentaient au lieu de le consoler
-et qui ne marchait, ne mangeait et ne se conduisait en rien comme le
-reste du genre humain, toujours entouré d'aventures, de passions, de
-tristesses profondes et mystérieuses.
-
-Tout n'était pas fictif dans le type romantique. La preuve en est dans
-la vie hasardeuse de Byron, dans la satiété précoce d'Alfred de Musset,
-dans la folie et le suicide de Gérard de Nerval, dans les étranges
-fortunes de George Sand, dans les passions volcaniques et la fin
-tragique de Larra, dans les incartades et les ardeurs de Espronceda.
-
-Il n'est pas de vin qui ne monte à la tête, si l'on en boit avec excès,
-et l'ambroisie romantique fut trop enivrante, pour ne pas troubler le
-cerveau de tous ceux qui la goûtaient dans la coupe divine de l'Art.
-
-Temps héroïques de la littérature moderne! L'aveugle intolérance pourra
-seule méconnaître leur valeur et les considérer uniquement comme une
-préparation à l'âge réaliste qui commence. Et cependant, quand il appela
-à la vie artistique le beau et le laid indistinctement, quand il
-accorda à tous les mots leurs lettres de naturalisation dans les
-domaines de la poésie, le Romantisme servit la cause de la réalité.
-Victor Hugo protesta en vain, déclarant que _des abîmes infranchissables
-séparent la réalité dans l'art de la réalité dans la nature_. Cette
-restriction calculée n'empêchera pas que le Réalisme contemporain, et
-même le pur Naturalisme, se fondent et s'appuient sur des principes
-proclamés par l'école Romantique.
-
-
-[1] _Gritos del combate_: A la muerte de D. Antonio Rios Rosas, p. 135.
-
-
-
-
-II
-
-
-SOMMAIRE
-
-
-_Intensité et brièveté de l'existence du Romantisme.
---La littérature nouvelle.--Le calme dans les esprits.
---Vie bourgeoise des écrivains nouveaux.--La tendance
-réaliste.--La génération romantique: Victor Hugo.
---Réalisme anglais et espagnol.--La tendance des
-nationalités.--Le roman est par excellence la forme
-littéraire nouvelle._
-
-
-En étudiant le Romantisme et en fixant sur lui un regard impartial, l'on
-voit clairement que Sainte-Beuve avait raison. Son existence fut aussi
-courte qu'intense et brillante. Depuis le milieu du siècle, il est mort,
-en laissant une nombreuse descendance.
-
-La fin de la période romantique n'est pas due à la résurrection du
-Classicisme anémique et antiquaille d'autrefois.
-
-Il n'y a pas de restauration de ce genre dans le domaine intellectuel.
-L'intelligence humaine n'est pas un panier qui se vide quand il est trop
-plein et où l'on met dessus ce qui était dessous, comme on peut le dire
-des modes.
-
-Madame de Staël avait raison d'affirmer que ni l'Art ni la Nature ne
-récidivent avec une précision mathématique.
-
-Seul, ce qui survit à la critique, ce qui passe à travers son fin tamis,
-se reproduit et revit: ainsi du Classicisme. Il renaît aujourd'hui les
-choses réellement bonnes et belles qu'il y eut en lui, ou qui pour le
-moins, si elles ne sont ni bonnes ni belles, sont en harmonie avec les
-exigences de l'époque présente et de l'esprit littéraire du jour.
-
-Il en arrive de même pour le Romantisme. Il survit de lui tout ce qui
-mérite de survivre, tandis que les exagérations, les égarements et les
-folies passèrent comme un torrent de lave, qui embrasa le sol et laisse
-derrière lui d'inutiles scories.
-
-Une littérature nouvelle, qui n'est ni classique ni romantique, mais qui
-tire son origine des deux écoles et tend à les équilibrer dans une juste
-proportion, s'empare de la seconde moitié du XIXe siècle et peu à peu la
-domine. Sa formule n'est pas un éclectisme qui se borne à emboîter des
-têtes romantiques sur des troncs classiques: ce n'est pas un syncrétisme
-qui mêle, comme des légumes dans un potage, les éléments des deux
-doctrines rivales. C'est un produit naturel comme le fils, en qui
-s'unissent en une seule substance le sang paternel et le sang maternel,
-donnant pour résultat un individu doté d'une spontanéité et d'une vie
-propres.
-
-Il me semble oiseux d'insister sur cette démonstration de ce qui ne peut
-même pas se discuter, c'est-à-dire, qu'il existe des formes littéraires
-nouvelles, et que les anciennes sont en décadence et s'éteignent peu à
-peu. Ce serait une étude curieuse que celle de la diminution graduelle
-de l'influence romantique, et dans les lettres, et dans les moeurs.
-
-Sans déchirer le voile qui couvre la vie privée, je crois facile de
-mettre en relief le changement notable qu'ont éprouvé les moeurs
-littéraires et l'état d'esprit des écrivains.
-
-Voici quelques années, l'effervescence des cerveaux se calma, cette
-irritabilité maladive, ce _subjectivisme_ qui tourmentaient tant Byron
-ou Espronceda s'apaisèrent, et nous entrons dans une période de sérénité
-et de calme plus grand.
-
-Nos écrivains illustres, nos poëtes contemporains vivent comme le reste
-des mortels; leurs passions, si tant est qu'ils en éprouvent, demeurent
-cachées au fond de leur âme et ne débordent ni dans leurs livres ni dans
-leurs vers. Le suicide perd prestige à leurs yeux, et ils ne le
-demandent ni à l'excès des plaisirs désordonnés ni à aucune fiole de
-poison, ni à aucune arme mortelle. Par leurs vêtements, leur langage et
-leur conduite, ils sont semblables au premier venu, et celui qui
-rencontrerait dans la rue Nuñez de Arce ou Campoamor sans les connaître,
-dirait qu'il a vu deux messieurs de bonne mine, l'un tout blanc, l'autre
-un peu pâle, qui n'ont rien de saillant. Tout Paris connaît l'existence
-bourgeoise et méthodique de Zola, tout entier à sa famille, et si ce
-n'était toujours commettre une indiscrétion que de découvrir les choses
-intimes du foyer, si innocentes soient-elles, j'ajouterais sur ce point,
-au nom du romancier français, celui de quelques écrivains espagnols fort
-connus[1].
-
-Cela ne veut pas dire que l'on en ait fini avec la tristesse vague, la
-contemplation mélancolique, le désir de choses autres que celles que
-nous offre la réalité tangible, le mécontentement, la soif de l'âme et
-les autres maladies qui n'atteignent que les esprits élevés et
-puissants, ou tendres et délicats. Ah, certes non! Cette poésie
-intérieure n'est pas tarie. Ce qui est proscrit, c'en est la
-manifestation importune, affectée et systématique. Les rêveurs agissent
-aujourd'hui comme ces moines et ces religieuses qui, en s'acquittant des
-besognes culinaires ou en balayant le cloître, savaient fort bien
-absorber en Dieu leurs pensées, sans qu'il parût extérieurement que leur
-attention fût tout entière à autre chose qu'au pot-au-feu et au balai.
-
-Notre temps n'est pas aussi positif que l'assurent des gens qui le
-regardent de haut. Il n'y a pas de siècles où la nature humaine se
-change totalement et où l'homme enferme à double tour quelques-unes de
-ses facultés, en se servant seulement de celles qu'il lui plaît de
-laisser dehors.
-
-La différence consiste en ce que le Romantisme eut des rites auxquels, à
-cette heure, nul ne se soumettrait, sans en rire lui-même aux éclats. Si
-à la Première du drame le plus discuté d'Echegaray, quelqu'un se
-présentait avec l'extravagant costume de Théophile Gautier à _Hernani_,
-il se pourrait faire qu'on l'envoyât dans un cabanon.
-
-Fort bien! si le Romantisme est mort et si le Classicisme n'a pas
-ressuscité, c'est sans doute que la littérature contemporaine a trouvé
-de nouveaux moules, qui lui sont plus proportionnés ou plus amples. Je
-crois qu'il est à cette heure difficile de juger ces moules. Il est
-indubitablement beaucoup trop tôt. Nous ne sommes pas encore la
-postérité, et peut-être ne réussirions-nous pas à nous montrer
-impartiaux et sagaces.
-
-Il est seulement permis d'indiquer qu'une tendance générale, la tendance
-réaliste, s'impose aux lettres, ici contrariée, parce qu'il existe
-encore un esprit romantique; là accentuée par le Naturalisme, qui est sa
-note la plus aiguë, mais partout vigoureuse et partout dominante, comme
-le prouve l'examen de la production littéraire en Europe.
-
-De la génération romantique française, il ne reste plus debout que
-Victor Hugo, matériellement, puisqu'il vit; moralement, il y a beau
-temps qu'on ne le compte plus. On ne peut lire avec plaisir ses
-dernières oeuvres, pas même avec patience, et les auteurs français
-dont la célébrité traverse les Pyrénées et les Alpes et se répand dans
-tout le monde civilisé, sont des réalistes et des naturalistes.
-
-L'Angleterre a vu tomber un à un les colosses de sa période romantique,
-Byron, Southey, Walter-Scott, et une phalange réaliste d'un rare talent
-les remplacer: Dickens, qui se promenait des jours entiers dans les rues
-de Londres, notant sur son carnet ce qu'il entendait, ce qu'il voyait,
-les détails et les banalités de la vie quotidienne; Thackeray qui
-continua les vigoureuses peintures de Fielding; et enfin, pour couronner
-cette renaissance du génie national, Tennyson le poète du _home_, le
-chantre des moeurs simples et calmes de la famille, le chantre de la
-vie domestique et du paysage tranquille.
-
-L'Espagne ... qui doute que l'Espagne, elle aussi, ne tende, peut-être
-pas aussi résolument que l'Angleterre, du moins avec assez de force, à
-recouvrer en littérature son naturel originel et original, plutôt
-réaliste qu'autre chose? Voici quelque temps qu'il s'est établi des
-courants de purisme et d'archaïsme qui, s'ils ne débordent point, seront
-très utiles et nous mettront en relation et en contact avec nos
-classiques, pour que nous ne perdions point le goût et la saveur de
-Cervantès, de Hurtado[2] et de sainte Thérèse.
-
-Les écrivains délicats et un tantinet maniérés, comme Valera, et aussi
-ceux qui écrivent librement, _ex toto corde_, comme Galdos,
-époussettent, dérouillent et mettent en circulation des phrases
-surannées, mais précises, utiles et belles.
-
- * * * * *
-
-Ce n'est pas uniquement la forme, le style qui devient chaque jour plus
-national chez les bons écrivains, c'est le fond et l'esprit de leurs
-productions. Galdos, avec les admirables _Episodes_ et les _Romans
-contemporains_, Valera avec ses élégants romans andalous, Pereda avec
-ses frais récits montagnards, mènent à terme une restauration, retracent
-notre vie psychologique, historique, régionale. Ils écrivent le poème de
-l'Espagne moderne. Alarcon même, le romancier qui conserve le plus les
-traditions romantiques, place en première ligne parmi ses oeuvres un
-précieux caprice de Goya, un conte espagnol à tous crins, le _Tricorne_.
-La patrie se réconcilie avec elle-même par l'intermédiaire des lettres.
-
-En résumé, la littérature de la seconde moitié du XIXe siècle,
-abondante, variée et complexe, présente des traits caractéristiques.
-Portrait de la société, nourrie de faits, positive, scientifique, basée
-sur l'observation de l'individu et de la société, elle professe le culte
-de la forme artistique et le pratique à la fois, non plus avec la
-sereine simplicité classique, avec abondance et avec recherche. Si elle
-est réaliste et naturaliste, elle est aussi raffinée, et comme aucun
-détail ne demeure caché à sa perspicacité analytique, elle les traduit
-prolixement, polit et cisèle le style.
-
-On y remarque une certaine renaissance des nationalités, qui pousse
-chaque peuple à diriger ses regards vers le passé, à étudier ses
-écrivains illustres et à chercher chez vous ce parfum particulier et
-inexplicable, qui est à la littérature d'un pays ce que sont à ce même
-pays son ciel, son climat, son sol. En même temps, l'on observe le
-phénomène de l'imitation littéraire, l'influence réciproque des
-nationalités, phénomène qui n'est ni nouveau, ni surprenant, bien que
-par excès de patriotisme, quelques-uns le condamnent avec une sévérité
-irréfléchie.
-
-L'imitation entre nations n'est pas un fait extraordinaire, ni si
-humiliant pour la nation qui imite qu'on a coutume de le dire. Laissons
-de côté les Latins qui ont calqué les Grecs: nous, nous avons imité les
-poëtes italiens; à son tour la France imita notre théâtre, notre roman.
-Un de ses auteurs les plus célèbres, admiré par Walter-Scott, Le Sage,
-écrivit le _Gil Blas_, _le Bachelier de Salamanque_, et _le Diable
-Boîteux_, en suivant les traces de nos écrivains picaresques. Dans la
-période romantique, l'Allemagne fut l'inspiratrice des Français qui à
-leur tour influencèrent notablement Heine, et cela se passa de telle
-sorte que si chaque nation devait restituer ce que lui prêtèrent les
-autres, toutes demeureraient sinon ruinées, au moins appauvries.
-
-A propos d'imitation, Alfred de Musset disait avec sa grâce accoutumée:
-
- Byron, me direz-vous, m'a servi de modèle,
- Vous ne savez donc pas qu'il imitait Pulci?
- Lisez les Italiens, vous verrez s'il les vole.
- Rien n'appartient à rien, tout appartient à tous.
- Il faut être ignorant comme un maître d'école
- Pour se flatter de dire une seule parole
- Que personne ici-bas n'ait su dire avant vous.
- C'est imiter quelqu'un que de planter des choux.
-
-L'évolution,--le mot ne me satisfait pas, mais je n'en ai pas de
-meilleur,--l'évolution qui s'accomplit dans la littérature actuelle et
-laisse en arrière le Classicisme et le Romantisme, transforme tous les
-genres.
-
-La poésie se modifie, admet comme élément de beauté la réalité vulgaire.
-On le prouve aisément par le seul nom de Campoamor. L'histoire s'appuie
-chaque jour davantage sur la science et sur la connaissance analytique
-des sociétés. La critique a cessé d'être une magistrature et un
-pontificat, pour se changer en études et en observations incessantes.
-Le théâtre même, dernier refuge de la convention artistique, entr'ouvre
-ses portes, sinon à la vérité, du moins à la vraisemblance réclamée à
-grands cris par le public qui, s'il accepte et applaudit des
-bouffonneries, des féeries, des pantomimes et jusqu'à des fantoches
-comme simple passe-temps ou comme distraction des sens, dès qu'il voit
-une oeuvre scénique prétendre pénétrer sur le terrain du sentiment et
-de l'intelligence, ne lui donne plus si facilement un passe-port.
-
-C'est dans le roman que la réalité s'installe plus victorieusement,
-qu'elle est comme chez elle. Ce genre favori de notre siècle se
-substitue aux autres, adopte toutes les formes, se plie à tous les
-besoins intellectuels, justifie son titre d'épopée moderne.
-
-Il est temps de nous attacher au roman, puisque c'est là que se produit
-le mouvement réaliste et naturaliste avec une rapidité extraordinaire.
-
-
-[1] M. Perez Galdos est évidemment de ceux-là. (_Trad._)
-
-[2] Diego Hurtado de Mendoza, auteur de _Lazarillo de Tormès_ et de la
-_Guèrre de Grenade_.
-
-
-
-
-III
-
-
-SOMMAIRE
-
-_L'histoire du roman. Son âge héroïque: le conte et
-la fable.--Le roman antique. Le Poème, la Chanson
-de geste.--Le roman de chevalerie.--Le_ Don Quichotte.
---_Le roman picaresque_.--Daphnis et Chloé.--Amadis.
---Le grand Tacaño.
-
-
-La forme première du roman, c'est le conte non écrit, oral, qui fait les
-délices du peuple et de l'enfance.
-
-Quand, à la clarté de la lampe, durant les longues nuits d'hiver, ou
-bien, filant leurs quenouilles à côté du berceau, l'aïeule ou la
-nourrice racontent dans un langage simple et incorrect d'effroyables
-légendes ou des apologues moraux, elles sont ... qui le dirait? les
-prédécesseurs de Balzac, de Zola et de Galdos.
-
-Peu de peuples au monde sont privés de ces fictions.
-
-Les Indes en furent une mine opulente. Elles les communiquèrent aux pays
-de l'Occident, et parfois quelque savant philologue les y découvre, qui
-s'étonne qu'un berger lui raconte la fable sanscrite qu'il lut, la
-veille, dans la collection de Pilpay.
-
-Arabes, Perses, Peaux-Rouges, Nègres, Sauvages de l'Australie, les races
-les plus inférieures et les plus barbares possèdent leurs contes.
-
-Chose étrange! le seul peuple pauvre en ce genre de littérature est
-celui qui nous inspira et nous donna tous les autres genres,
-c'est-à-dire la Grèce. On croit qu'Esope dut être esclave dans quelque
-pays oriental et en rapporter dans sa patrie les premiers apologues et
-les premières fables.
-
-De romans, il n'y a aucune trace aux époques glorieuses de l'antiquité
-classique.
-
-Au quatrième siècle avant notre ère, quand les Grecs avaient déjà leurs
-admirables épopées, leur théâtre, leur poésie lyrique, leur philosophie
-et leur histoire, alors seulement apparut la première fiction
-romanesque: _la Cyropédie_ de Xénophon, roman moral et politique, qui ne
-manque pas d'analogie avec le _Télémaque_. La période attique--on
-appelle ainsi tout le temps où fleurirent les lettres grecques,--n'a ni
-un autre romancier ni un autre roman, car on ignore si Xénophon a
-renouvelé sa tentative.
-
-Les Chinois qui furent à l'avant-garde en toute chose, possédaient des
-romans depuis des temps reculés; mais comme la civilisation de
-l'Occident est d'origine grecque, si nous voulions rendre hommage à
-notre premier romancier, nous devrions célébrer le millénaire de
-Xénophon.
-
-Durant la période de décadence littéraire qui commença à Alexandrie,
-Dion Chrysostome, au siècle d'Auguste, publie une jolie pastorale, _les
-Eubéennes_.
-
-Il semble que l'imagination romanesque attendait pour se manifester
-librement la venue du christianisme. Elle prit dès lors son vol fort à
-son aise, et les fictions échevelées et les fables milésiennes
-abondaient sans doute, quand, au second siècle, Lucien de Samosate,
-écrivain sceptique et satirique, le Voltaire du paganisme, pour ainsi
-dire, crut nécessaire de les attaquer, comme Cervantès attaqua depuis
-les livres de chevalerie, en les parodiant dans deux nouvelles
-satiriques, _l'Histoire véritable_ et _l'Ane_.
-
-En effet, la littérature de ces premiers siècles du christianisme, si
-elle compte quelques bons romans, comme _les Babyloniennes_ de
-Jamblique, est infectée de balourdises, de prodiges et d'inventions
-fantastiques, de biographies et d'histoires sans queue ni tète, de
-légendes relatives à Homère, Virgile et d'autres poëtes et héros,
-_d'Evangiles_ et _d'Actes_ apocryphes, quelques-uns de très brillante
-invention. On le voit, le lignage du roman, pour n'être pas aussi
-antique que celui des autres genres littéraires, peut se vanter d'être
-illustre, puisque un lien d'affinité l'unit à la littérature sacrée.
-
-L'ère du roman grec termine avec _Daphnis et Chloé_; _les amours de
-Théagène et de Chariclée_, _les Récits_ d'Achille Tatius, _les
-Ephésiennes_ de Xénophon d'Ephèse, _les Lettres d'Aristénètes_, genre
-spécial de roman érotique, dans lequel le paganisme moribond se
-complaisait à orner de festons et de guirlandes prolixes l'autel ruiné
-de l'amour classique.
-
-Survient le moyen-âge. Personnages, sujets et écrivains changent. Le
-roman est poëme épique, chanson de geste ou fabliau. Ses héros
-s'appellent Jason, OEdipe, les Douze Pairs, le roi Artus, Flore et
-Blanchefleur, Lancelot, Parcival, Garin, Tristan et Iseult; il a pour
-sujets la conquête du Saint-Graal, la guerre de Troie, la guerre de
-Thèbes; pour auteurs, des trouvères ou des clercs.
-
-A l'état très rudimentaire, les livres de chevalerie et le roman
-historique étaient là, tout comme les chroniques des saints et les
-légendes, dorées renfermaient le germe du roman psychologique, avec
-moins d'action et de mouvement, mais plus délicat, plus ému.
-
-La France et l'Angleterre eurent la palme dans ce genre d'histoires
-romanesques, de paladins, d'aventures, d'exploits et de merveilles: nous
-primes notre revanche au XVIe siècle.
-
-Semblable aux jardins enchantés que, par la puissance de sa magie, un
-alchimiste faisait fleurir au plus âpre de l'hiver, notre patrie vit
-soudain s'ouvrir le calice, peint de gueules, de sinople et d'azur, de
-la littérature de la chevalerie errante. Les chroniques et les prouesses
-des héros carlovingiens, les amours de Lancelot et de Tristan, les ruses
-de Merlin n'avaient point pénétré en Espagne, mais en échange, outre le
-magnifique Campeador, le Cid idéal, le chevalier parfait, pur et
-héroïque jusqu'à la sainteté, nous avions parmi nous le beau, le jamais
-assez loué Amadis de Gaule, patriarche de l'ordre de chevalerie, type si
-cher à notre imagination méridionale qu'au début du XVe siècle, les
-chiens favoris des grands de la Castille s'appelaient Amadis, comme ils
-s'appelleraient maintenant Bismarck ou Garibaldi. L'aïeul Amadis est-il
-né en Portugal ou en Castille? Aux érudits d'en décider: ce qui est
-certain, c'est que le soleil de l'Ibérie échauffa sa cervelle, le soleil
-qui brûlait la tête d'Alonzo Quijano errant dans les plaines brûlantes
-de la Manche; c'est que son interminable postérité, nombreuse comme les
-rejetons de l'olivier, poussa dans le champ des lettres espagnoles.
-Certes, il fut fécond, l'hyménée du chaste comte Amadis avec
-l'incomparable dame Oriane.
-
-Un monde, un monde imaginaire, poétique, doré, mystérieux et
-extranaturel comme celui que vit au fond de la caverne de Montesinos le
-chevalier de la Triste-Figure, s'avance à la suite du roi Périon de
-Gaule. Lisuart, Florisel et Ephéramond; chevaliers de Phoebus, de
-l'Ardente Epée, de la Sylve; belles demoiselles, blessées par le dard de
-l'amour; duègnes rancuneuses ou désolées; reines et impératrices de
-régions étranges, d'îles lointaines, de contrées des antipodes, où
-quelque dragon ailé transportait en un clin d'oeil le chevalier
-errant; nains, géants, mores et mages, monstres et spectres, savants
-avec des barbes qui leur baisaient les pieds, et princesses enchantées
-avec des poils qui leur couvraient tout le corps; châteaux, cavernes,
-riches salles, lacs de poix qui renfermaient des cités d'or et
-d'émeraude; tout ce qu'enfanta la poésie de l'Arioste, tout ce que
-Torquato Tasso chanta en de mélodieuses octaves, Garcia Ordonez de
-Montalvo, Feliciano de Sylva, Toribio Fernandez, Pelayo de Ribera, Luis
-Hurtado le contèrent en prose castillane, abondante, enflée,
-entortillée, bourrée de jeux de mots et d'affectations amoureuses. Elle
-compte encore mille autres romanciers la phalange dont la lecture
-assidue dessécha le cerveau de Don Quichotte et dont le style semblait
-aussi précieux que les perles au bon hidalgo. «Oh! je veux,--dit une
-héroïne des romans de chevalerie, la reine Sydonie,--je veux mettre un
-terme à mes raisons pour la déraison que je commets en me plaignant de
-celui qui ne la garde pas dans ses lois!»
-
-Arrive, hâte-toi, glorieux manchot qui manques si fort au siècle:
-empoigne la plume et décapite-moi sur l'heure cette armée de géants,
-qui sous tes coups se métamorphoseront en des outres inoffensives,
-gonflées de vin rouge. D'un seul coup tu les pourfendras, et quand ils
-auront perdu leur sève enivrante, ils resteront aplatis et vides. Viens,
-Miguel de Cervantès Saavedra, viens en finir avec une race d'écrivains
-absurdes, viens abattre, un idéal chimérique, patronner la réalité,
-concevoir le meilleur roman du monde!
-
-Notons ici un détail de la plus haute importance; si le roman
-chevaleresque s'implanta, s'enracina et fructifia si richement sur notre
-sol, il nous venait pourtant du dehors. Par son origine, _Amadis_ est
-une légende du cycle breton, importée en Espagne par quelque troubadour
-provençal fugitif. _Tirant le Blanc_, cet autre premier livre de la
-littérature chevaleresque, fut traduit de l'anglais en portugais et en
-catalan. Les aventures de chevaliers errants adviennent en Bretagne, au
-pays de Galles, en France. Quoique habilement adaptées à notre langage,
-lues avec délices et même avec une fureur enthousiaste, leurs histoires
-ne perdent jamais une tournure étrangère qui répugne au goût national.
-
-Vienne un Cervantès qui écrive, sous forme de roman, une histoire pleine
-d'esprit et de vérité, protestation de l'esprit patriotique contre le
-faux idéalisme et les discours enchevêtres que nous adressent des héros
-nés en d'autres pays, sur l'heure, son oeuvre deviendra populaire. Les
-dames la célébreront, les pages en riront. On la lira dans les salons et
-dans les antichambres, et elle ensevelira dans l'oubli les folles
-aventures chevaleresques: oubli aussi rapide et aussi complet que leur
-gloire et leur renom furent bruyants.
-
-Après avoir circulé aux mains de tout le monde, les livres de chevalerie
-devinrent un objet de curiosité. Leurs auteurs étaient contemporains de
-Herrera, de Mendoza, et des Luis. Qui se souvient aujourd'hui de ces
-féconds romanciers si goûtés de leur époque? Qui sait, à ne pas le
-chercher tout exprès dans un manuel de littérature, le nom de l'auteur
-du _Don Cirongilio de Tracia_?
-
-Il ne m'est pas possible de croire--quoi-qu'on dise la critique
-transcendentale--que Cervantès, lorsqu'il écrivit le _Don Quichotte_, ne
-voulut réellement pas attaquer les livres de chevalerie, et tuer en eux
-une littérature exotique qui enlevait à notre littérature naturelle
-toute la faveur du public.
-
-Et je le crois ainsi, tout d'abord, parce que si la littérature
-chevaleresque n'eût pas atteint un développement et une prépondérance
-alarmante, Cervantès, en la combattant, procéderait comme son héros,
-prendrait des moutons pour des armées, et se battrait avec des moulins à
-vent. Je le crois ensuite, parce qu'en jugeant par analogie, je
-comprends bien que si un réaliste contemporain possédait le talent
-étonnant de Cervantès, il l'emploierait à écrire quelque chose contre le
-genre idéaliste, sentimental et ennuyeux qui jouit aujourd'hui de la
-faveur de la foule, comme les livres de chevalerie au temps de
-Cervantès.
-
-D'autre part, il est clair que le _Don Quichotte_ n'est pas une pure
-satire littéraire. N'est-ce pas ce qu'on a écrit de plus grand et de
-plus beau en fait de roman?
-
-Le principal mérite littéraire de Cervantès,--en laissant à part la
-valeur intrinsèque du _Don Quichotte_ comme oeuvre d'art,--c'est qu'il
-renoue la tradition nationale, en remplaçant la conception de l'Amadis
-étranger et aussi chimérique qu'Artus ou Roland, par un type réel comme
-notre héros castillan, le Cid Rodrigo Diaz. Tout en se montrant toujours
-valeureux et noble, grand, courtois et chrétien, de même que le
-solitaire de la Roche-Pauvre, le Cid est en outre un être de chair et
-d'os; il manifeste des affections, des passions et même des petitesses
-humaines ni plus ni moins que Don Quichotte. Je veux être enterrée avec
-eux mais pas avec l'interminable descendance des _Amadis_.
-
-Cervantès n'inventa pas le roman réaliste espagnol, parce que ce roman
-existait déjà et qu'il était représenté par la _Célestine_[1], oeuvre
-magistrale, plus romanesque encore que dramatique, quoique écrite sous
-forme de dialogue. Aucun homme, même quand il est doué du génie et de
-l'inspiration de Cervantès, n'invente un genre de toutes pièces: ce
-qu'il fait, c'est le déduire des antécédents littéraires.
-
-Il n'importe. Le _Don Quichotte_ et l'_Amadis_ divisent en deux
-hémisphères notre littérature romanesque; on peut reléguer dans
-l'hémisphère de l'_Amadis_, toutes les oeuvres dans lesquelles
-l'imagination règne, et dans celui de _Don Quichotte_ celles dans
-lesquelles domine le caractère réaliste qui apparaît dans les monuments
-les plus antiques des lettres espagnoles.
-
-Dans le premier prennent donc place les innombrables livres de
-chevalerie, les romans pastoraux et allégoriques, sans en excepter même
-la _Galathée_ et le _Persilès_ de Cervantès.
-
-Dans le second se rangent les romans _exemplaires_ et picaresques: le
-_Lazarillo_[2], _le Grand Tacaño_[3], _Marcos de Obregon_, _Guzman de
-Alfarache_ les tableaux pleins de couleur et de lumière de la Gitanilla,
-l'humoristique Dialogue des Chiens[4], le _Diable boiteux_ de Guevara;
-le gentil conte des _Trois maris trompés_ et ... que citer? quand
-finirons-nous de nommer tant d'oeuvres magistrales de grâce,
-d'observation, d'habileté, d'esprit, de désinvolture, de vie, de style
-et de profondeur morale? Tandis que chaque jour le terrain de
-l'idéalisme se perd, s'engloutit à chaque heure davantage dans les
-nuages de l'oubli, le terrain du réalisme embelli par le temps comme il
-arrive pour les toiles de Velazquez et de Murillo, suffit pour rendre
-sans égal dans le monde le passé de notre littérature.
-
-Cette courte excursion dans le champ du roman, depuis sa naissance
-jusqu'à l'aurore des temps modernes, qui l'ont tant enrichi et tant
-métamorphosé, nous enseigne combien le goût est changeant et combien les
-époques tonnent les littératures à leur image.
-
-Quelle différence, par exemple, entre ces trois oeuvres, _Daphnis et
-Chloé_, _Amadis de Gaule_ et _le Grand Tacaño_!
-
-Je me représente _Daphnis et Chloé_ comme un bas-relief païen ciselé non
-dans le pur marbre, mais dans l'albâtre le plus fin. Le jeune berger et
-la jeune bergère se détachent sur le fond d'une grotte rustique où se
-dresse l'autel des nymphes entouré de fleurs. À leur côté bondit une
-chèvre, et la panetière est par terre, avec la houlette, et les outres
-pleines de lait frais.
-
-Le dessin est élégant, sans vigueur ni sévérité, mais non sans une
-certaine grâce et une mollesse raffinée qui plaît doucement aux yeux.
-
-_Amadis_, c'est une tapisserie dont les figures se prolongent plus
-grandes que la grandeur naturelle. Le paladin armé de pied en cap, prend
-congé de la dame dont une large jupe cache les pieds et dont la main
-délicate tient une fleur. Çà et là, entre les couleurs éteintes de la
-tapisserie, les lys d'or et d'argent resplendissent. Au fond il y a une
-ville aux édifices quadrangulaires, symétriques, comme on les peint dans
-les manuscrits.
-
-Enfin, _le Grand Tacaño_, c'est comme une peinture de la meilleure
-époque de l'école espagnole. Ce fut sans doute Velazquez qui détacha de
-la toile la figure de parchemin, le taciturne visage du _Domine_ Cabra;
-seul Velazquez pouvait donner un semblable clair-obscur à la vieille
-soutane, au visage jauni, au pauvre ameublement de l'avare. Quelle
-lumière! quelles ombres! quels violents contrastes! quel pinceau
-courageux, franc, naturel et comique à la fois!
-
-_Daphnis et Chloé_, _Amadis_ n'ont que la vie de l'art, _le Grand
-Tacaño_ vit dans l'art et dans la réalité.
-
-
-[1] Il existe une traduction de Germond de Lavigne (collection
-Jannet-Picard).
-
-[2] Traduction Pelletier (Plon).
-
-[3] Traduction Germond de Lavigne (collection Jannet-Picard).
-
-[4] Nouvelles exemplaires, trad. Viardot (Hachette).
-
-
-
-
-IV
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Rabelais.--Les conteurs gaulois.--La crise de préciosité.
---Mlle de Scudéry.--Scarron.--Le_ Gil Blas.--Manon
-Lescaut.--_Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre.--Les
-romanciers de Encyclopédie.--Voltaire et Diderot_.
-
-
-La passion du roman a éclaté chez nous bien plus tôt que chez les
-Français. Nous étions déjà las de produire des histoires chevaleresques,
-le genre picaresque et pastoral florissait sur notre Parnasse, qu'eux ne
-possédaient pas un pauvre livre de littérature légère en prose, si l'on
-fait exception de quelques nouvelles.
-
-Cependant, quand, dans leurs traités de littérature, nos voisins
-arrivent au XVIe siècle, ils n'oublient jamais de dire qu'ils eurent
-alors aussi leur Cervantès.
-
-Voyons quel il fut.
-
-Possédé de l'ivresse des lettres antiques qui caractérisait la
-Renaissance, certain moine franciscain, fils d'un aubergiste de Tours,
-s'adonna à l'étude du grec, et négligea complètement les devoirs de sa
-règle. Jour et nuit, il était enfermé dans sa cellule avec un compagnon,
-et au lieu de matines, tous deux récitaient des morceaux de Lucien ou
-d'Aristophane.
-
-Surpris par le père supérieur, il leur fut imposé une pénitence, et l'on
-conte,--bien que les historiens ne le donnent pas comme chose
-certaine,--que, dès cette heure, le moine humaniste révolutionna le
-couvent par mille farces diaboliques, ni honorables, ni propres,
-jusqu'à ce qu'enfin il réussît à s'échapper, à abandonner le cloître et
-à s'en aller par le monde vivre à sa guise.
-
-Il fut successivement moine bénédictin, médecin, astronome,
-bibliothécaire, secrétaire d'ambassade, romancier et enfin curé de
-paroisse.
-
-Il étudia et pratiqua toutes les sciences et toutes les langues. Pour la
-première fois en France, il disséqua un cadavre humain. Il satirisa les
-religieux, la magistrature, l'université, les protestants, les rois, les
-pontifes, Rome; et tout cela sans souffrir de bien cruelles
-persécutions. Il mourut en paix, grâce à la protection du pape Clément
-VII, tandis que Calvin l'eût fait griller de bon gré, et que le poëte
-Ronsard écrivait son épitaphe, en priant le passant de verser sur la
-tombe du moine en rupture de cloître des cervelas, des jambons et du vin
-qui lui seraient beaucoup plus agréables que de frais bouquets de lys.
-
-Eh bien! cet homme singulier, ayant publié des livres scientifiques et
-ayant vu que personne ne les achetait, eut l'idée d'inculquer au public
-les mêmes connaissances, mais d'une manière telle qu'elles le
-divertissent et qu'il les absorbât sans s'en apercevoir. Pour cela, il
-composa une satire démesurée, extravagante et bouffonne, un intermède
-colossal dont il vendit plus d'exemplaires en deux mois qu'il ne se
-vendait de Bibles en neuf ans. Et cette estimation n'est pas à
-dédaigner, parce qu'en ces temps de protestantisme militant on lisait
-fort la Bible.
-
-L'auteur compare l'épopée burlesque de Gargantua et de Pantagruel à un
-os qu'il faut ronger pour mettre à nu la moelle substantielle: l'os, il
-est vrai, a une moelle savoureuse, mais aussi de la graisse, du sang et
-des peaux qu'il faut laisser de côté. C'est un des livres les plus
-étranges et les plus hétérogènes que l'on connaisse: ici une maxime
-profonde, là une grossièreté indécente; après l'exposition d'un
-admirable système d'éducation une aventure extravagante.
-
-Pour comprendre l'esprit de l'affabulation, il suffit de dire que chaque
-fois que tète le héros, le gigantesque Pantagruel, il absorbe le lait de
-quatre mille six cents vaches.
-
-Mettre en parallèle Rabelais avec Cervantès, c'est comparer Lucien de
-Samosate à Homère. Sans doute Rabelais est un savant, et Cervantès n'en
-est pas un, il me faut le dire au risque d'être excommunié par quelque
-Cervantiste. Mais l'érudition ne sauva pas entièrement Rabelais, comme
-son siècle, de la barbarie. Rabelais légua à sa patrie une oeuvre
-difforme, et Cervantès une création achevée et sublime dans son genre.
-Nous pouvons louer la langue de Cervantès, les Français ne proposeront
-jamais pour modèle celle de Rabelais, malgré sa richesse, sa variété et
-son caractère pittoresque.
-
-Rabelais ne forma pas une école de romanciers, comme l'auteur de _Don
-Quichotte_. Gargantua, ni Pantagruel ne sont à la rigueur des romans.
-
-Dans la suite, une femme, la reine Marguerite de Navarre, eut bien plus
-d'imitateurs. Dans ce siècle où il n'y avait de pudibonds que les
-protestants, la savante princesse, voyageant en litière et mouillant sa
-plume dans l'encrier que sa camériste tenait sur ses genoux, brouillonna
-_l'Heptaméron_, série de contes joyeux dans le style de ceux de Micer
-Roccaccio.
-
-Dans ce genre du conte court ou nouvelle, la France fut très féconde.
-Déjà, depuis le XVme siècle, on en connaissait une grande collection,
-les _Cent nouvelles nouvelles_. On contait d'abord de telles histoires
-de vive voix, et si elles avaient plu, on les imprimait ensuite.
-Supérieures aux contes populaires, elles étaient inférieures aux romans
-proprement dits.
-
-Nous autres, nous manquons de _nouvelles_; la _nouvelle exemplaire_,
-quoique courte, a plus d'importance que la _nouvelle_ française.
-
-Les extrêmes se touchent: la France qui excella dans de pareils contes
-légers, produisit aussi les romans monumentaux en plusieurs volumes qui
-abondèrent au XVIIme siècle. Il était de mode, alors, d'imiter
-l'Espagne. Notre prépondérance politique avait imposé à l'Europe les
-costumes, les moeurs et la littérature de la Castille. Ce fut, dit-on,
-Antonio Perez, le fameux favori de Philippe II, qui importa à la cour de
-France où il s'était réfugié, notre cultisme, en même temps que le
-chevalier Marini, ce fléau des lettres italiennes, grand corrupteur du
-goût dans son pays, passait les Alpes pour infecter Paris.
-
-Le salon de l'hôtel de Rambouillet se forma, où l'on causait avec un
-esprit apprêté, en quintessenciant le style, en raffinant à l'envi, et
-où pleuvaient des madrigaux, des acrostiches et toutes espèces de vers
-galants.
-
-A l'exemple de cet hôtel fameux dans les annales de la littérature
-française, d'autres salons s'ouvrirent, présidés par les
-Précieuses,--qui n'étaient alors pas encore ridicules. Là aussi, le
-langage et les sentiments s'alambiquaient.
-
-Produits et miroirs aussi de ces assemblées _sui generis_ furent les
-romans interminables de La Calprenède, de Gomberville et de Mlle de
-Scudéry. Les héros de ces romans, tout en portant des noms grecs, turcs
-et romains, parlaient et sentaient comme des Français contemporains des
-Précieuses. Brutus écrivait des poulets parfumés à Lucrèce, et Horatius
-Coclès, épris de Clélie, contait à l'écho ses peines amoureuses. Dans
-_Clélie_, Mlle de Scudéry dressa la fameuse carte du Tendre, au travers
-duquel serpente le fleuve de l'_Affection_, où s'étend le lac de
-l'_Indifférence_: là sont situées les provinces de l'_Abandon_ et de la
-_Perfidie_.
-
-Si l'on considère que de pareils romans formaient huit à dix volumes de
-huit cents pages, mieux valait se plonger dans les livres de chevalerie,
-même au risque de se dessécher la cervelle comme l'ingénieux hidalgo.
-
-Il est vrai que toutes les fictions romanesques du XVIIe siècle ne
-paraissent pas aujourd'hui aussi soporifiques. L'on supporte mieux les
-romans de Mme de Lafayette. _L'Astrée_ de d'Urfé est une jolie
-pastorale. _Le Roman comique_ de Scarron, imité de l'espagnol, a du
-coloris et des épisodes animés.
-
-Nous, nous abandonnions la riche veine ouverte par Cervantès, tandis que
-les Français l'exploitaient fort à leur goût et en tiraient de l'or pur.
-Le Sage, peut-être le premier romancier français au XVIIIe siècle, se
-fit un manteau du roi en cousant des morceaux de la cape d'Espinel, de
-Guevara et de Mateo Aleman. Nous voulûmes bien disputer à la France le
-_Gil Blas_ sur le visage et dans la tournure de qui nous lisions son
-origine castillane; mais à qui la faute si nous sommes si négligents et
-si prodigues? Nous alléguons vainement que le _Gil Blas_ dût naître de
-ce côté des Pyrénées: les Français nous répondent que ce qu'il y a
-d'espagnol dans le _Gil Blas_, c'est l'extérieur, l'habit. Le caractère
-du héros, versatile et médiocre, est essentiellement Gaulois, et en
-cela, vive Dieu, ils ont raison! Nos héros sont plus héros, nos picaros
-plus picaros que Gil Blas.
-
-L'abbé Prévost, infatigable romancier, qui composa plus de deux cents
-volumes, oubliés aujourd'hui, réussit par hasard à en écrire un à qui il
-doit de figurer à côté de Le Sage. _Manon Lescaut_ n'est que l'histoire
-succincte de deux coquins, un homme et une femme. Le héros, le
-chevalier des Grieux, un tricheur de haute volée; l'héroïne, Manon, une
-courtisane de bas étage. L'originalité et l'attrait du livre sont
-qu'avec de tels antécédents, Manon et des Grieux captivent, intéressent
-jusqu'à arracher des larmes. Ce n'est point qu'il s'accomplisse chez les
-deux personnages quelqu'une de ces merveilleuses conversions ou
-_rédemptions par l'amour_, qu'inventent les écrivains contemporains;
-depuis Dumas, dans la _Dame aux Camélias_, jusqu'à Farina dans _Capelli
-Biondi_[1]. Nullement. La courtisane meurt impénitente. A quoi donc
-l'histoire de Manon doit-elle son attrait singulier? L'auteur nous le
-révèle: «Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des
-peintures vraies et des sentiments naturels.... Je ne dis rien du style
-de cet ouvrage: c'est la nature même qui écrit.»
-
-L'impression que cause le petit volume de Prévost est celle que produit
-un évènement arrivé, une analyse d'une passion faite par le patient. Un
-homme entre dans une église, s'agenouille aux pieds d'un confesseur et
-lui raconte sa vie sans omettre une circonstance, sans voiler ses
-bassesses ni ses fautes, sans cacher ses sentiments ni atténuer ses
-mauvaises actions. Cet homme est un grand pécheur, mais il a beaucoup
-aimé, il a été entraîné à pécher par des passions violentes, et le
-confesseur qui l'écoute sent couler une larme sur ses joues. C'est ce
-qui arrive à qui écoute en confession le chevalier des Grieux.
-
-Que Rousseau est loin de posséder le naturel de l'abbé Prévost! Rousseau
-est idéaliste et moraliste. Prêcher, enseigner, réformer l'univers, tel
-est son but. Ses romans sont pleins de théories, de réflexions et de
-déclamations: vertu, sensibilité, amitié et tendresse y sont comme chez
-elles.
-
-L_'Emile_ surtout peut passer pour le type du roman à thèse: l'art,
-l'intérêt de la fiction, la peinture des passions, tout y est
-secondaire: il s'agit de démontrer tout ce que l'auteur s'est proposé
-que le livre démontrât. Pénétré de l'excellence et des avantages de
-l'état sauvage et primitif, Rousseau défendit sa thèse jusqu'à donner
-envie de marcher à quatre pattes, disait spirituellement Voltaire, et il
-demanda que l'égalité fût appliquée d'une manière si illimitée que le
-fils du roi épousât la fille du bourreau.
-
-Malheureuse idée qui fit bien des ravages dans le roman avec le temps.
-Je le note au passage et je poursuis.
-
-A dire vrai, la morale de Rousseau était étrange. Tout en adorant la
-vertu, son héros, Saint-Preux séduisait une jeune fille dont les parents
-lui confiaient l'éducation. Cependant, tout ce que l'on peut dire de la
-popularité et du succès des romans de Rousseau, serait insuffisant.
-
-Rousseau exerça sur son époque l'influence décisive qu'obtiennent les
-écrivains, s'ils réussissent à s'ériger en moralistes. Les femmes
-l'idolâtrèrent; les mères allaitèrent leurs enfants pour lui obéir; les
-Julies et les Emiles pullulèrent. Certaines contrées du Nord voulurent
-le prendre pour législateur; la Convention mit en pratique ses théories;
-et le torrent de la Révolution courut dans le lit de ses idées. Nous ne
-recherchons pas ici si tout cela fut de la vraie gloire: il est évident
-que ce ne fut pas de la gloire littéraire. Comme romancier, l'abbé
-Prévost vaut davantage.
-
-Le mérite littéraire qu'on ne peut dénier à Rousseau, c'est celui
-d'introduire des méthodes nouvelles dans la langue française, desséchée
-par la plume corrosive et incisive de Voltaire. Rousseau sut voir le
-paysage et la nature et les décrire en pages éloquentes et belles. _Paul
-et Virginie_ sont la seconde partie de l'_Heloïse_.
-
-Bernardin de Saint-Pierre fit en même temps une application des procédés
-artistiques et des théories anti-sociales de son modèle Rousseau, quand
-il choisit pour théâtre de son poème un pays vierge, un monde à demi
-sauvage et désert, et pour héros, deux êtres jeunes et candides, point
-contagionnés par la civilisation et qui meurent à son contact, comme la
-sensitive des tropiques languit quand la main de l'homme la touche.
-
-Voltaire contait mieux que Rousseau. Ses _Contes_ en prose sont la
-variété même. Il n'est pas possible d'y indiquer la plus légère erreur
-grammaticale. On y trouve le respect le plus profond, la plus complète
-intuition de ce qu'on appelle le génie d'un idiome. Mais aussi, on y
-remarque cette pauvreté d'imagination, cette absence d'émotion, cette
-lumière sans chaleur et ce coeur sec et contracté, froncé, comme une
-noix rance, qui est l'éternelle infériorité de l'auteur de _Candide_.
-Voltaire _conte_: il ne lui est pas possible d'écrire un roman. Il faut
-au romancier plus de sympathie pour l'humanité et une âme moins étroite.
-
-Diderot réunit de meilleures qualités de romancier. Voltaire sait de la
-littérature, mais Diderot est artiste, un artiste qui peint avec la
-plume. Il commence la série des écrivains coloristes de la France. Avant
-personne, il emploie des phrases qui copient et reproduisent la
-sensation, et c'est pour cela que des stylistes contemporains consommés
-le reconnaissent comme leur maître et lui donnent ce nom.
-
-Ses théories esthétiques, nouvelles et audacieuses alors, contenaient
-déjà le réalisme. Dans ses romans la réalité palpite. C'est grand
-dommage qu'obéissant au goût de son époque, il les ait semés de passages
-licencieux absolument inutiles.
-
-On ne peut comparer ses facultés à celles d'aucun écrivain de son temps.
-Lisez, si vous en doutez, _le Neveu de Rameau_, trésor d'originalité:
-lisez même _la Religieuse_, en ne voulant pas voir les taches d'impudeur
-qui l'enlaidissent et le pamphlet contre les voeux perpétuels que le
-terrible _libertin_ ne sut point omettre. Vous aurez sous les yeux un
-livre très intéressant, d'un intérêt délicat, sans aventures ni
-incidents extraordinaires, sans galants ni amourettes de grilles,
-attrayant par le seul combat intérieur d'une âme et la vigoureuse étude
-d'un caractère.
-
-Diderot écrivit _la Religieuse_ en feignant que ce fussent les mémoires
-d'une jeune fille, obligée par sa famille à devenir religieuse sans
-vocation, et qui, après mille luttes, s'échappe du cloître. Il adressa
-son manuscrit au marquis de Croismare, grand philanthrope, comme si
-l'infortunée implorait son secours. Le marquis, trompé par l'admirable
-naturel du récit, s'empressa d'envoyer de l'argent et d'offrir sa
-protection à l'héroïne imaginaire de Diderot.
-
-Avec ces romanciers de l'Encyclopédie, nous sommes arrivés à un moment
-critique. La Révolution commence et tant que dure sa terrible secousse,
-personne n'écrit de romans, mais tout le monde se trouve exposé à en
-voir de fort dramatiques.
-
-
-[1] Ce roman de Farina a été traduit par Amélie Van Soust de
-Borkenfeldt. (Bibliothèque Gilon).
-
-
-
-
-V
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Le roman-Empire: Pigault-Lebrun.--Mme de Staël.
---Châteaubriand.--Lamartine et Victor Hugo.--Dumas
-père.--Eugène Suë.--George Sand._
-
-
-La Terreur passa. Les Lettres, qui étaient montées sur l'échafaud avec
-André Chénier, revinrent à elles, blêmes encore d'effroi.
-
-Pigault-Lebrun fut le Boccace de cette époque hasardeuse, un Boccace
-aussi inférieur au Boccace italien, que l'étoupe à la batiste.
-
-Fiévée, narrateur agréable, amusa le public avec des historiettes, et
-Ducray-Duminil conta à la jeunesse des évènements pathétiques, des
-romans où la vertu persécutée triomphait toujours en dernier ressort. De
-la plume de Mme de Genlis jaillit un jet continu, égal et monotone, de
-récits d'une tendance pédagogico-morale. Illuminée et prophétesse. Mme
-de Krüdener visa plus haut en écrivant _Valérie_.
-
-Cependant, la figure principale qui domine ces figures secondaires,
-parmi lesquelles il en est tant de féminines, est une autre femme d'une
-culture prodigieuse et d'une intelligence élevée, philosophe, historien,
-talent viril, s'il en fut,--la baronne de Staël.
-
-Avant d'écrire des romans, la fille de Necker s'était essayée à des
-oeuvres sérieuses et profondes. Sa _Corinne_ et sa _Delphine_ furent
-pour elle comme un délassement de graves travaux, ou pour mieux dire,
-comme des expansions lyriques, des valvules qu'elle ouvrit pour
-épancher son coeur, dont les passions ardentes ne démentaient point
-son sexe. Elle fut elle-même l'héroïne de ses romans, et fonda ainsi, en
-rompant avec la tradition de l'impersonnalité des narrateurs et des
-conteurs, la nouvelle idéaliste introspective.
-
-_Delphine_ et _Corinne_ obtinrent tant de succès et eurent tant de
-lecteurs, que l'on croit même que Napoléon ne dédaigna pas de critiquer
-dans son style césarien, et par un article anonyme inséré dans le
-_Moniteur_, les productions romanesques de sa terrible adversaire.
-
-En même temps qu'elle traçait au roman la voie qu'il a depuis tant de
-fois parcourue, Mme de Staël découvrit une mine exploitée bientôt par le
-romantisme, en faisant connaître dans son magnifique livre _De
-l'Allemagne_, les richesses de la littérature germanique, romantique
-déjà, et qui, depuis, vint agir sur celle des pays latins.
-
-Il est à remarquer que les Encyclopédistes, et Voltaire plus que
-personne, tandis qu'ils préparaient la révolution sociale en attaquant à
-outrance l'ancien régime et en le minant de toutes parts, s'étaient
-montrés en littérature conservateurs et pacifiques jusqu'à l'abus, et
-avaient respecté superstitieusement les règles classiques. Comme si le
-Classicisme, à sa dernière heure, eût voulu se parer d'une jeunesse
-nouvelle et d'une forme enchanteresse, il s'incarna dans André Chénier,
-le poète le plus grec et le plus classique qu'ait jamais eu la France,
-en même temps que le premier lyrique du XVIIIe siècle. De sorte que,
-même quand Diderot réclama la vérité sur la scène et dans le roman, et
-quand Rousseau fit fleurir dans sa prose le lyrisme romantique, les
-lettres demeurèrent stationnaires. Elles furent classiques durant la
-Révolution et les premières années de l'Empire, jusqu'à ce que vinssent
-Mme de Staël et Châteaubriand.
-
-Jeune fille, Mme de Staël lisait assidûment Rousseau; le jeune émigré
-breton qui lui dispute la souveraineté de cette période était aussi
-disciple du Genevois, et disciple plus fidèle, parce que, tandis que Mme
-de Staël se montra assez indifférente à la nature, muse de l'auteur des
-_Confessions_, Châteaubriand se précipitait en Amérique par désir de
-connaître et de chanter un paysage vierge, de décrire avec plus de
-poésie que son maître les magnificences des bois, des rivières et des
-montagnes. De ce but même, que le poète s'était choisi plus que le
-romancier, il résulta que les romans de Châteaubriand furent plutôt des
-poèmes qu'autre chose.
-
-Châteaubriand, au moins, s'étudiait lui-même et étudiait la société dans
-laquelle il vécut. Non pas que _René_ laissât de s'idéaliser en montant
-sur le piédestal de son orgueil maladif, en se perdant dans une
-mélancolie nuageuse et en s'isolant ainsi du reste des humains.
-
-Ses contemporains firent de Châteaubriand un demi-dieu. La génération
-présente le dédaigne avec excès en oubliant ses mérites d'artiste.
-_René_ n'est pas inférieur à _Werther_ de Goethe, comme analyse d'une
-noble maladie, la souffrance vague et sans borne des âmes de notre
-siècle. On ne peut imputer le discrédit chaque jour plus grand de
-Châteaubriand qu'à nos exigences toujours croissantes de réalité
-artistique.
-
-En effet, tous ceux qui voulurent chercher la beauté hors des voies de
-la vérité, partagent le sort de l'illustre auteur des _Martyrs_.
-L'indifférence générale met de côté leurs oeuvres, sinon leurs noms.
-
-Que servit à Lamartine son onction, sa douceur, son instinct de
-compositeur mélodiste, son imagination de poète, tant de qualités
-éminentes? Quelqu'un lit-il aujourd'hui ses romans? D'aucuns
-s'enthousiasment-ils de _Raphaël_ le platonique et le panthéiste,
-d'aucuns pleurent-ils les chagrins et l'abandon de _Graziella_?
-Quelqu'un peut-il supporter _Geneviève_?
-
-Si les romans de Victor Hugo n'ont pas autant perdu que ceux de
-Châteaubriand et de Lamartine, cela vient peut-être de ce qu'ils sont
-plus objectifs: des problèmes sociaux qu'ils posent et qu'ils résolvent,
-quoique d'une manière apocalyptique: du vif intérêt romanesque qu'ils
-savent éveiller, et d'un certain réalisme ... que le grand poète nous
-pardonne! à gros coup de pinceau, qui, en dépit de l'esthétique
-idéaliste de l'auteur, se fait jour ici ou là. Et je dis _à gros coups
-de pinceau_, parce que personne n'ignore que, pour Victor Hugo, les
-touches d'effet sont plus faciles que les coups de pinceau discrets et
-suaves; aussi son réalisme est-il d'un effet puissant, mais pas si
-habile qu'on n'en voie la filandre.
-
-En somme, Victor Hugo prend de la vérité tout ce qui peut frapper
-l'imagination et l'asservir: par exemple, le souffle par le nez avec
-lequel le galérien Jean Valjean éteint la lumière chez Monseigneur
-Bienvenu. Ce qui tend uniquement à produire une impression de réalité,
-Victor Hugo ne sait ou ne veut pas l'observer. En juste châtiment de ce
-défaut, ses romans tendent à devenir sinon aussi fanés que ceux de
-Châteaubriand et de Lamartine, du moins un peu anémiques. Pour qu'ils
-produisent de l'illusion, il faut maintenant les regarder avec la
-lumière artificielle.
-
-Du reste, ni Châteaubriand, ni Victor Hugo, ni Lamartine ne firent du
-roman un article de consommation générale, fabriqué au goût du
-consommateur. Cette entreprise industrielle était réservée à Dumas,
-mulâtre que rien n'arrêtait ni n'effrayait, avocat des feuilletons, à
-l'intercession duquel se recommandent encore tant d'écrivains
-corrupteurs.
-
-Etrange figure littéraire que celle de l'auteur de _Monte-Cristo_! Il a
-fourni de la besogne à qui se proposerait de lire toutes ses oeuvres.
-Si l'immortalité d'un auteur se mesurait à la quantité de volumes qu'il
-a livrés à l'impression, Alexandre Dumas père serait le premier
-écrivain de notre époque. S'il est bien démontré que Dumas fut à la fois
-un romancier, et la raison sociale d'une fabrique de romans conformes
-aux derniers progrès, où beaucoup, comme le blanc et le carmin de la
-doña Elvira du sonnet, n'étaient à lui que parce qu'il les achetait;
-s'il est certain que l'on a prouvé irréfutablement l'impossibilité
-physique d'écrire autant qu'il publiait; si quand il eut un procès avec
-les directeurs de la _Presse_ et du _Constitutionnel_, ceux-ci
-établirent que, sans préjudice de ses autres travaux, il s'était engagé
-à leur donner chaque année un plus grand nombre de pages que n'en peut
-écrire le copiste le plus diligent; s'il est prouvé que non-seulement il
-contractait et tenait tous ses engagements, mais qu'il voyageait, vivait
-dans le monde, fréquentait les coulisses des théâtres et les rédactions
-de journaux, qu'il s'occupait de politique et de galanterie, il est
-encore admirable qu'il ait pu écrire la quantité prodigieuse de livres
-qui lui appartiennent sans contestation possible, lire et retoucher les
-livres d'autrui, qui devaient voir le jour poinçonnés de son nom.
-
-Il avait beau avoir des seconds pour l'aider à porter le poids de la
-production, Dumas était néanmoins très fécond. Un théâtre fut fondé
-uniquement pour représenter ses oeuvres, un journal uniquement pour
-publier en feuilletons ses romans, puisque les éditeurs n'arrivaient pas
-à les imprimer en volumes.
-
-Dans l'immense océan de récits romanesques qu'il nous a laissés,
-surabonde le genre pseudo-historique, sorte de romans de chevalerie
-adaptés au goût moderne. Alexandre Dumas appelait l'histoire un clou
-auquel il suspendait ses tableaux; et parfois il assurait qu'il était
-permis de la violer, pourvu que les bâtards naquissent viables. Pénétré
-de pareils axiomes, il traita, comme nous le savons tous, la vérité
-historique sans aucun égard.
-
-Il est certain que Châteaubriand aussi avait substitué à l'érudition
-solide et à la critique sévère, son incomparable imagination, mais
-combien différemment! Châteaubriand broda d'or et de perles la tunique
-de l'histoire; Dumas l'habille d'un déguisement.
-
-Malgré tout, il y a des qualités surprenantes chez Alexandre Dumas. Ce
-n'est point un petit mérite que de tant inventer, de produire avec un
-souffle aussi infatigable et de bercer délicieusement,--fut-ce avec
-d'invraisemblables balivernes,--une génération tout entière. Le don
-d'imaginer, nul ne l'a eu peut-être aussi puissamment qu'Alexandre
-Dumas, quoique d'autres l'aient possédé de qualité meilleure et plus
-exquise. Car, en imagination comme en tout, il y a des degrés. Et
-réellement, Alexandre Dumas est le type de la littérature secondaire,
-pas précisément basse, mais pas comparable non plus à celle que créent
-de grands écrivains avec lesquels l'auteur des _Mousquetaires_ ne peut
-se mesurer.
-
-Littérairement, Dumas est médiocre. De là son succès et sa popularité.
-Dumas était à l'altitude exacte du plus grand nombre des intelligences.
-Si sa forme eût été plus choisie et plus élégante, ou sa personnalité
-plus caractérisée, ou ses idées plus originales, il n'eût plus été à la
-portée de tout le monde.
-
-Son roman est donc le roman par antonomase, le roman que lit le premier
-venu quand il s'ennuie et qu'il ne sait comment tuer le temps, le roman
-par souscription, le roman qui se prête comme un parapluie, le roman
-qu'un atelier entier de modistes lit à tour de rôle; le roman qui a les
-marges graisseuses et les feuilles froissées; le roman mal imprimé,
-suite de feuilletons collectionnés; avec des gravures mélodramatiques et
-de mauvais ton; le roman le plus anti-littéraire dans le fond, où en
-somme l'art a l'importance d'un fétu, où l'intérêt unique est de savoir
-comment l'auteur terminera et comment il s'arrangera pour sauver tel
-personnage ou en tuer tel autre.
-
-Aujourd'hui, quand on voit l'énorme bibliothèque des oeuvres de Dumas,
-on ne sait si l'on doit s'étonner davantage de leurs dimensions ou de
-leur peu de consistance.
-
-De ses douze cents volumes, l'abbé Prévost réussit à en sauver un seul
-qui l'immortalise. Dix ou douze ans après la mort de Dumas, nous nous
-demandons si quelqu'une de ses oeuvres passera à la postérité.
-
-Le rival de Dumas, l'inventif et non moins fécond Eugène Sue, n'est pas
-moins miné. Chez celui-ci, l'on trouvait la corde socialiste,
-populacière et humanitaire. Touchée habilement, elle obtint des
-triomphes aussi brillants qu'éphémères. Cependant, Sue était plus
-artiste que Dumas; il donna plus de relief à ses créations. Son
-imagination riche et intense évoquait avec une force supérieure.
-
-Si cette faculté atteignit chez quelqu'un ce degré de puissance où elle
-poétise et transforme tout, et sans remplacer la vérité, en compense
-l'absence, ce fut chez George Sand.
-
-George Sand est le sculpteur inspiré du roman idéaliste; à côté d'elle,
-Alexandre Dumas, Sue même, ne sont que des potiers.
-
-Grand producteur comme ses rivaux, elle reçut en outre du ciel les dons
-littéraires, grâce auxquels elle fut l'unique compétiteur digne de
-Balzac, comme Mme de Staël l'avait été de Châteaubriand. Son génie était
-de ceux qui font école et tracent un sillon resplendissant et profond.
-
-Aujourd'hui nous pouvons juger avec sérénité l'illustre androgyne, parce
-que, quoique nous soyons presque ses contemporains, nous n'avons pas
-assisté à la période militante de ses oeuvres. Nos pères connurent
-George Sand au milieu de ses aventures et de sa vie de bohème; ils
-furent scandalisés par la propagande anti-conjugale et anti-sociale de
-ses premiers livres. Aujourd'hui, dans le vaste ensemble des écrits de
-George Sand,--ces livres, forme première de son talent flexible et
-changeant,--sont un détail, digne sans doute qu'on en tienne compte,
-mais qui ne nuit nullement au mérite du reste. D'autant plus que le goût
-a changé et que l'on croit actuellement que ses romans
-champêtres,--géorgiques modernes,--dignes qu'on les compare à celles du
-poète de Mantoue,--sont la meilleure oeuvre de l'auteur de _Mauprat_.
-
-Qu'importe les théories philosophiques aussi extravagantes que fragiles
-de George Sand? Latouche a dit d'elle, sans aucune courtoisie, qu'elle
-était un écho qui grossissait la voix; et, ma foi, il ne se trompait
-point en ce qui est de la pensée, car George Sand dogmatisait toujours
-pour le compte d'autrui. Mais l'illustre écrivain ne doit rien à
-personne.
-
-Aujourd'hui sa philosophie est aussi dangereuse pour la société et la
-famille qu'une lanterne magique ou qu'un kaléïdoscope. _Valentine_,
-_Lélia_, _Indiana_ ne nous persuadent rien du tout; leur but doctrinaire
-ou révolutionnaire demeure inoffensif. Ce qui reste inaltérable, c'est
-le style pur et majestueux, la fraîche imagination de l'auteur.
-
-Dans toute la littérature idéaliste que nous passons en revue
-l'imagination domine, plus ou moins puissante, plus ou moins choisie,
-mais toujours comme faculté souveraine. Nous pouvons dire qu'elle est la
-caractéristique de la période littéraire qui commence avec le siècle et
-dure jusqu'à 1850.
-
-La décadence du genre paraît aussi indubitable. Nous ne parlons pas
-d'Alexandre Dumas et d'Eugène Sue, nous parlons seulement de George Sand
-qui vaut infiniment plus qu'eux. Ce qui arrive pour elle est la preuve
-manifeste que la littérature d'imagination est déjà un cadavre.
-
-L'illustre romancier, d'un âge fort avancé, mourut il y a peu d'années,
-hier pour ainsi dire, en 1876, dans sa tranquille retraite de Nohant.
-Jusqu'au dernier jour de sa vie, elle écrivit ou publia des romans, où
-l'on ne remarquait ni infériorité ni décrépitude dans la composition et
-le style, mais où le coup de pouce du grand prosateur était toujours
-marqué. Eh bien! ces romans insérés dans la _Revue des Deux-Mondes_
-passaient inaperçus: nul n'y faisait attention.
-
-Pour la génération actuelle, George Sand était morte, bien avant de
-descendre au tombeau.
-
-Et pourquoi?
-
-Tout simplement parce qu'elle était hors du mouvement littéraire actuel;
-qu'elle cultivait la littérature d'imagination, qui eut son temps et
-aujourd'hui n'est plus possible.
-
-Ce n'est pas qu'on cessât de prononcer avec admiration le nom de George
-Sand; c'est qu'on considérait ses écrits comme on considère ceux d'un
-classique, d'un auteur qui appartient à un autre âge et ne vit plus dans
-le nôtre.
-
-
-
-
-VI
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Les réalistes: Diderot.--Stendhal.--Sa langue.--Son
-insuccès de son vivant. Ses deux romans.--Les
-inexactitudes de la critique.--Défauts et qualités de
-Stendhal.--Son élève Mérimée.--Balzac et Dumas.--La_
-Comédie humaine _et la société sous Louis-Philippe.
---Comment composait Balzac.--Balzac et Flaubert.--Balzac
-est un voyant.--Le style de Balzac._
-
-
-Maintenant que les pères de l'église idéaliste nous sont connus, il nous
-importe de lier amitié avec ceux de l'école contraire.
-
-Diderot est le patriarche de l'église réaliste.
-
-Tout le premier, il doua de vibration et de coloris la langue appauvrie
-du dix-huitième siècle.
-
-Il fut l'avocat de la vérité dans l'art.
-
-Henri-Marie Beyle (_Stendhal_), est, en ligne directe, le descendant de
-Diderot.
-
-Avant d'écrire des romans, Stendhal fit de la critique et conta ses
-impressions de voyage; mais en aucun des genres divers qu'il cultiva, il
-n'aspirait à la gloire des lettres.
-
-Il n'est rien qui ressemble moins à un écrivain de profession que
-Stendhal. Homme d'existence active, de fortunes diverses, peintre,
-militaire, employé, commerçant, auditeur au Conseil d'Etat, diplomate,
-il dut, peut-être, à la diversité même de ses professions, l'acuité
-d'observation et la connaissance de la vie qui distinguent les voyageurs
-littéraires comme Cervantès et Lesage, investigateurs curieux qui
-préfèrent aux livres poudreux des bibliothèques la grande Bible de la
-société.
-
-Stendhal noircit du papier sans préméditation, ne prit pas de pseudonyme
-par coquetterie, mais pour mieux se cacher; ne se crut appelé ni à rien
-régénérer, ni à transformer le siècle par ses écrits. Il travailla en
-amateur, et certain jour, il demeura stupéfait en voyant un article
-louangeur que lui consacrait Balzac.
-
-«Cet article étonnant, tel que jamais écrivain ne le reçut d'un autre,
-je l'ai lu en éclatant de rire, disait-il. Toutes les fois que
-j'arrivais à une louange un peu forte, je voyais la mine que feraient
-mes amis en la lisant.»
-
-Simple dans la forme, quoique très raffiné et très subtil dans le fond,
-il employait la langue sobre des Encyclopédistes, avec plus de
-négligence et d'incorrections qu'ils ne s'en permirent; et, quoique
-contaminé de romantisme durant ses premières années, il n'accepta jamais
-les parures et les atours de la prose romantique. Tout au contraire,
-afin de manifester son dédain pour le style fleuri, il affirmait qu'en
-s'asseyant devant sa table il avait bien soin de se mettre sur le
-coeur une page du code.
-
-Grâce à cette originalité même, Stendhal, vivant, eut peu de lecteurs et
-moins encore d'admirateurs. La resplendeur des étoiles romantiques
-remplissait alors le firmament. Deux lustres encore après la mort de
-Stendhal, survenue en 1842, ses oeuvres n'avaient pas commencé à
-appeler l'attention. Il n'a écrit que dix-huit livres, et sa réputation
-d'écrivain réaliste ne s'appuie que sur deux romans.
-
-La _Chartreuse de Parme_ décrit une petite cour, un duché italien, où
-s'ourdissent des intrigues machiavéliques et où l'amour et l'ambition
-déchaînent tout leur orchestre, comme une tempête dans le lac de Côme.
-
-Le _Rouge et le Noir_ étudie cette première époque de la Restauration
-française où l'influence religioso-aristocratique succéda au pouvoir
-militaire de Napoléon,--idole de Stendhal.
-
-On a prononcé des jugements fort différents sur le mérite de ces deux
-livres.
-
-Sainte-Beuve, tout en déclarant que ce ne sont point des romans
-vulgaires, qu'ils suggèrent des idées et ouvrent des voies, les qualifie
-cependant de _détestables_, arrêt bien radical pour un critique aussi
-éclectique.
-
-Taine les admire au point d'appeler Stendhal un grand idéologue et le
-premier psychologue de son siècle.
-
-Balzac se déclare incapable d'écrire quelque chose d'aussi beau que la
-_Chartreuse de Parme_.
-
-Ce roman et les autres oeuvres de Stendhal irritent Caro à ce point
-qu'il va jusqu'à injurier l'auteur.
-
-Zola, en reconnaissant en lui le successeur de Diderot et en l'élevant
-jusqu'aux nues, nie la réalité complète de ses personnages; ce ne sont,
-à son avis, pas des hommes de chair et d'os, mais des systèmes cérébraux
-compliqués, qui fonctionnent à part, indépendants des autres organes.
-
-Il y a quelque chose de vrai dans des opinions si opposées.
-
-Si l'on considère le procédé artistique, Sainte-Beuve est dans le vrai.
-Le roman de Stendhal a toutes les imperfections.
-
-Il est écrit avec peu de grammaire,--comme Clemencin démontra que le fut
-le _Don Quichotte_. Le style n'en est pas seulement décharné, il est
-rocailleux. Il manque à ces romans l'unité, la cohésion, l'intérêt
-graduellement ménagé; en somme les qualités qu'on apprécie ordinairement
-dans une oeuvre littéraire.
-
-Dans la _Chartreuse de Parme_, on pourrait, sans grave inconvénient,
-supprimer les deux tiers des personnages et la moitié des évènements.
-
-Bans le _Rouge et le Noir_ il serait fort à propos que le roman se
-terminât au premier volume: il pourrait aussi finir au milieu du second.
-
-Quant à l'élégance, à la proportion et à l'habileté de la composition,
-Mérimée, son élève, est fort au-dessus de Stendhal.
-
-Zola ne se trompe pas non plus quand il assure que les héros de Stendhal
-raisonnent trop. Oui, parfois sans doute, il y a trop de raisonnement
-dans ses livres.
-
-Julien Sorel, au retour d'un duel où il a reçu une balle dans le bras,
-raisonne fort tranquillement sur le commerce des gens de haut bord, sur
-l'agrément ou l'ennui de leurs entretiens et sur d'autres sujets du même
-genre. Il ne le fait pas à haute voix et pour se montrer maître de soi,
-ce qui alors serait naturel, il le fait simplement pour son bonnet.
-N'importe qui songerait à sa blessure pour si peu de mal qu'elle fît.
-
-Zola, cependant, en reconnaissant ces taches, s'accorde avec Taine pour
-déclarer que Stendhal est un profond psychologue. Ce que le chef du
-Naturalisme français n'a pas avoué, c'est que la valeur des triomphes de
-Stendhal consiste précisément dans la nature du terrain sur lequel il
-les remporte.
-
-Stendhal analyse et dissèque l'âme humaine, et quoique Zola n'en
-convienne pas, qui réussit dans ce genre d'études, occupe un haut rang
-dans les lettres. C'est comme le dissecteur qui travaille dans les
-parties les plus délicates, les plus secrètes de l'organisme,
-nécessaires pour la vie; ou comme le chirurgien qui opère sur des tissus
-qu'il ne voit pas, pleins de veines, d'artères et de nerfs.
-
-Copiste de la nature extérieure, à l'influence de laquelle il attribue
-les déterminations de la volonté, Zola met systématiquement au second
-plan cet ordre de vérités qui ne sont pas à leur de réalité, pas
-incrustées, disons-le ainsi, dans les entrailles du réel, et qui ne
-peuvent être par cela même découvertes que par des yeux perspicaces et
-de très fins scalpels.
-
-Ce n'est pas que Zola ne soit pas psychologue, mais il l'est à la
-Condillac; il nie la spontanéité de l'âme: aussi la méthode antérioriste
-de Stendhal ne le satisfait-elle pas pleinement. Or, Stendhal n'a
-d'autres titres à la gloire qui dore déjà son tombeau que cette lucidité
-de psychologue réaliste, qui nous présente une âme nue, en nous
-captivant par le spectacle multiple et, varié de la vie spirituelle,
-spectacle aussi intéressant ou plus intéressant, que Zola en dise ce
-qu'il voudra, que celui des Halles dans le _Ventre de Paris_ ... et
-comptez que ce grand _bodegon_ de Zola est admirable!
-
-En résumé, Stendhal rachète ses défauts nombreux et indéniables par la
-haute valeur philosophique de ses beautés, et ses oeuvres sont comme
-de riches joyaux de diamants montés et sertis sans nul goût.
-
-Les hasards de la gloire littéraire sont étranges. Avec ce petit
-patrimoine de deux romans, Stendhal réussit à voir son nom, comme
-initiateur réaliste et naturaliste, uni aujourd'hui à celui de Balzac
-qui fut un Titan, un Cyclope, un infatigable forgeron de livres. Et
-notez que si Stendhal était indifférent à la célébrité, Balzac y
-aspirait de toutes les forces de son âme. Il l'obtint surtout hors de
-son pays, en Italie, en Suède, en Russie, mais pas si grande que des
-rivaux comme Dumas et Sue ne pussent lutter avantageusement avec lui, et
-lui disputer honneur et profit.
-
-Tandis que Dumas pouvait gaspiller en folies des fortunes gagnées par sa
-plume de romancier, Balzac luttait corps à corps avec la misère, sans
-atteindre jamais un état de fortune moyen. Pour comble de douleur, la
-critique l'attaquait avec acharnement.
-
-La vie de Balzac est sans aventures romanesques. Son histoire se réduit
-à travailler et à travailler toujours, pour satisfaire ses créanciers et
-se créer une fortune indépendante. Il écrivit sans relâche, sans terme,
-passant les nuits blanches, produisant parfois un roman en dix heures,
-et tout cela en vain, sans réussir à se délivrer de ses obligations
-urgentes et angoisseuses, sans pouvoir disposer d'un liard. Tous ceux
-qui écrivent aujourd'hui sur Balzac disent avec raison que l'explication
-et la clé de ses oeuvres sont tout entières dans ce genre de vie.
-
-Balzac se proposa d'écrire une étude complète et encyclopédique des
-moeurs et de la société moderne, considérée sous tous ses aspects. Il
-se déclara _docteur ès-sciences sociales_; il voulut créer _la Comédie
-humaine_, résumé caractéristique de notre époque, comme le poème de
-Dante fut le résumé du moyen-âge. Chacun de ses romans est un chant.
-
-Dans une si vaste épopée, toutes les classes furent représentées et
-toutes les transformations politiques trouvèrent en lui un peintre
-fidèle. Balzac peignit en pied l'Empire, la Restauration, la Monarchie
-de Juillet; il copia d'après nature, avec une incroyable fidélité, les
-physionomies de la noblesse légitimiste. Héros de la chouannerie
-vendéenne, gentillâtres vantards du Midi, hommes du juste-milieu
-orléaniste, soldats de l'Empire, clergé, paysans, différents types de la
-bohème littéraire et du journalisme, il les portraictura tous,
-conformément à son plan gigantesque, avec la vigueur d'un athlète et
-l'effort puissant d'un hercule.
-
-Zola, qui sait parler éloquemment de Balzac, compare la _Comédie
-humaine_ à un monument construit avec différents matériaux; ici du
-marbre et de l'albâtre: là de la brique, du plâtre et du sable, le tout
-mêlé et confondu par la main fébrile d'un maçon qui est parfois un
-artiste remarquable. L'édifice combattu par les tempêtes est découronné
-ici et là; les matériaux vils s'émiettent sur le sol, tandis que les
-colonnades de granit et de jaspe se dressent encore droites et belles.
-Il n'est pas de comparaison plus exacte.
-
-Tout est dans le monument colossal érigé par Balzac. Même les colonnades
-de marbre que Zola admire, quoiqu'elles soient d'un beau plan et d'une
-qualité inestimable, sont élevées à la hâte, par des mains fébriles.
-Comment en pourrait-il être autrement? Vu la manière de composer de
-Balzac, c'est ce qui devait arriver. Quand il s'enfermait dans sa
-chambre avec une rame de papier devant lui, il savait que sous quinze
-jours, une semaine, ou peut-être moins, son éditeur lui réclamerait la
-rame de manuscrit et que ses créanciers se présenteraient pour recevoir
-le prix en le lui arrachant des mains. Considérez l'état moral de Balzac
-quand il écrivait, et comparez-le, par exemple, à celui de son
-successeur Flaubert.
-
-Pour composer un roman en un volume, Flaubert consultait cinq cents
-ouvrages, faisait six tomes d'extraits et mettait parfois huit années à
-l'écrire. Balzac produisit en quinze jours _César Birotteau_, une de ses
-meilleures oeuvres, un portique de marbre.
-
-On traduisait difficilement à l'imprimerie sa _copie_, inintelligible,
-losangée de ratures, croisée, tachée, chaotique: Flaubert copiait dix à
-douze fois une page pour la perfectionner. Balzac, certes, ne prit
-jamais la peine de recopier. Il envoyait le brouillon à la composition,
-corrigeait sur épreuves, changeait des paragraphes entiers. Il ne lui
-était pas permis de s'arrêter à des détails.
-
-Dès lors quoi d'étonnant à ce que ses créations soient inégales?
-Négligeons ses oeuvres de jeunesse qui semblent plutôt celles de la
-sénilité et dans lesquelles il se montre si inférieur. Même dans la
-_Comédie humaine_ on trouve des livres de valeur aussi différente
-qu'_Eugénie Grandet_ et _Ferragus_, _la Cousine Bette_ et les
-_Splendeurs et misères des Courtisanes_. La différence n'est pas
-seulement évidente entre romans et romans, mais entre les diverses
-parties d'un même livre. Parmi tant d'oeuvres magistrales, il en est à
-peine une parfaite que l'on puisse proposer comme un modèle digne d'être
-imité, et cependant, dans presque toutes, il y a des beautés
-extraordinaires.
-
-Ainsi, de même qu'il n'était pas possible, avec son mode spécial de
-créer, que Balzac ne consacrât à purifier et à diriger son abondante
-veine, à viser à la perfection, il n'était pas possible non plus qu'il
-procédât comme les réalistes contemporains qui prennent, tous et chacun
-des éléments de leurs oeuvres, dans l'observation de la réalité: la
-vie entière n'eût point suffi à cela, Philarète Chasles a fort bien dit
-de Balzac que plus qu'observateur il était voyant; il travaillait au vol
-en se servant de la vérité devinée et déduite, en la combinant dans ses
-écrits à la plus grande close possible, mais en ne l'employant pas pure.
-Si l'inspiration amenait par la main la vérité, tant mieux! Dans le cas
-opposé, il ne s'agissait pas de suspendre le travail commencé, ni, pour
-une vérification de renseignements, de renoncer au secours de
-l'imagination.
-
-Chez Balzac, l'inspiration du réel est au-dessus de l'observation. Son
-esprit concentrait dans un foyer les rayons de lumière épars, sans
-prendre la peine de les compter ni de s'enquérir de leur provenance.
-L'intuition joue dans ses oeuvres un rôle fort important. Où Balzac
-a-t-il appris les sciences sociales? Où a-t-il gagné son bonnet de
-docteur? Quand apprit-il la philologie, la médecine, la chimie, la
-jurisprudence, l'histoire, le blason, la théologie, toutes choses qu'il
-sait comme doit les savoir un artiste, sans érudition ni ignorance? On
-l'ignore.
-
-Si parfois l'imagination l'entraîne, s'il trace d'invraisemblables
-portraits, par contre, quand il trouve la voie de la réalité,--ce qui
-arrive presque toujours,--il la suit et ne s'arrête point avant d'avoir
-dévidé tout l'écheveau. Le plus grand nombre de ses caractères sont des
-prodiges de vérité.
-
-Ce qui reste gravé dans la mémoire, après une lecture de Balzac, ce
-n'est pas le sujet de tel roman, ni le dramatique dénouement de cet
-autre, c'est,--don beaucoup plus précieux,--la figure, la démarche, la
-voix et la manière d'agir d'un personnage que nous voyons et que nous
-nous rappelons comme si c'était une personne vivante, comme si nous la
-connaissions et la fréquentions.
-
-Les juges de Balzac censurent ordinairement son style.
-
-Sainte-Beuve le qualifie «d'énervé, rosé et veiné de toutes les teintes,
-tout asiatique, plus brisé et plus amolli par places que le corps d'un
-moine antique.» S'il est vrai que la sobriété et l'harmonie lui font
-défaut,--Balzac ne les eut point,--par contre, le style de l'auteur
-d'_Eugénie Grandet_ possède ce qui ne s'apprend ni ne s'imite: la vie.
-
-Ses phrases respirent.
-
-Leur couleur brillante et fastueuse les rend semblables à un riche émail
-oriental. Comme défaut, il a tous ceux qui manquent à Beyle: lyrisme,
-enflure, remplissage; mais quelles beautés! Quelles toiles de Titien et
-de Van Dick! Quels intérieurs! Quels portraits de femmes! Quelles
-draperies et quelles chairs succulemment empâtées! Walter Scott, que
-Balzac admirait et respectait si fort, a été plus diffus, sans être
-aussi heureux.
-
-
-
-
-VII
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Flaubert_.--_La Genèse de_ Madame Bovary.--_Le roman_.
---_Le style de Flaubert_.--_L'amour de la phrase
-bien faite_.--Salammbô.--La Tentation.--_L'_Education
-sentimentale.--Bouvard et Pécuchet.--_Pessimisme et
-impassibilité_.
-
-
-Entre Balzac et Flaubert, il y a la distance d'un géant à un homme.
-
-L'auteur de la _Comédie humaine_ rendit épique la réalité; l'auteur de
-_Madame Bovary_ nous la présente sous une face comico-dramatique il est
-des écrivains qui voient le monde reflété comme dans un miroir convexe,
-et, en conséquence, défiguré. Balzac le regarda avec un microscope qui,
-sans altérer la forme, augmentait les proportions; Flaubert le vit sans
-illusions d'optique, et je ne dis pas qu'il le contempla d'un oeil
-serein, parce que la phrase me semble s'accorder mal avec le pessimisme
-que prêchent ses oeuvres d'une manière indirecte, mais efficace.
-
-De Flaubert, il n'y a pas lieu de se demander où et quand il apprit ce
-qu'il savait. Fils d'un médecin réputé, il se familiarisa de bonne heure
-avec les sciences naturelles, et quoique la position aisée de sa famille
-lui permît de ne faire choix d'aucune autre profession que de celle des
-lettres, il fut un étudiant à perpétuité, acquit une culture un peu
-hétérogène et capricieuse, mais considérable. Son ami Maxime Ducamp qui,
-dans un livré récent, les _Souvenirs littéraires_, communique au public
-tant et de si intéressants renseignements sur Flaubert, dit que, par sa
-prodigieuse mémoire et sa lecture immense, c'était un dictionnaire
-vivant que l'on pouvait feuilleter avec plaisir et avec profit.
-
-Flaubert montra toujours de la prédilection pour un certain genre
-d'études qui n'attirent guère aujourd'hui que les intelligences
-raffinées et curieuses: l'apologétique chrétienne, l'histoire de
-l'Eglise, les Pères, les humanités. De si graves exercices
-intellectuels, unis à son culte ardent de la forme et à sa sagacité
-d'observateur implacable, firent de lui un artiste consommé, un
-classique moderne.
-
-Flaubert écrivit moins de livres et quelques romans de plus que
-Stendhal.
-
-Sa première oeuvre,--un essai intitulé _Novembre_, qui ne fut pas
-imprimé, excepté,--la _Tentation de saint Antoine_, espèce
-d'_auto-sacramental_ semblable à l'Ahasvérus d'Edgar Quinet. Le saint
-voit défiler devant ses yeux éblouis, toutes les séductions de la chair
-et de l'esprit, tous les pièges que le démon peut tendre aux sens, au
-coeur et à l'intelligence, et, de la Reine de Saba aux Sphinx et à la
-Chimère, de la déesse Diane aux hérétiques Nicolaïtes, tous le troublent
-de leurs paroles ou de leur aspect.
-
-Considérant l'oeuvre au point de vue littéraire, les amis de Flaubert,
-quand il leur lut ce manuscrit, preuve évidente de sa rare érudition,
-émirent l'arrêt suivant:
-
-«Tu as fait un angle dont les lignes divergentes s'écartent si bien
-qu'on les perd de vue; une goutte d'eau mène au torrent, le torrent au
-fleuve, le fleuve au lac, le lac à l'océan, l'océan au déluge; tu te
-noies, tu noies tes personnages, tu noies l'évènement, tu noies le
-lecteur, et ton oeuvre est noyée.»
-
-Puis, comme ils le voyaient consterné de ce verdict, ils lui
-conseillèrent d'entreprendre un autre travail, un livre où il peindrait
-la vie réelle et où le terre à terre même du sujet l'empêcherait de
-tomber dans l'abus du lyrisme--défaut qui, chez lui, était un héritage
-du romantisme. Flaubert suivit le conseil et écrivit _Madame Bovary_.
-Plus tard, il disait souvent à ses conseillers: «J'étais envahi par le
-cancer du lyrisme, vous m'avez opéré; il n'était que temps, mais j'en ai
-crié de douleur.»
-
-Flaubert eut à faire un grand pas de _La Tentation à Madame Bovary_. Ses
-connaissances variées et choisies, sa lecture assidue des théologiens,
-des mystiques et des philosophes se révélait dans la _Tentation_. Dans
-_Madame Bovary_, le décor est changé! Nous ne sommes plus dans les
-déserts de l'Orient, mais à Yonville, gros village arriéré et misérable.
-Nous n'assistons pas aux luttes gigantesques du saint ascète contre les
-puissances de l'enfer, mais aux mésaventures domestiques d'un médicastre
-de campagne. Tout est vulgaire dans _Madame Bovary_, le sujet, le lieu
-de la scène, les personnages. Seul le talent de l'auteur est
-extraordinaire.
-
-Emma Bovary est née dans les derniers rangs de la classe moyenne; mais,
-dans l'élégante pension où elle fut élevée, elle coudoya des demoiselles
-riches et de haute famille. Les germes de la vanité, de la concupiscence
-et de la soif des plaisirs,--graves maladies de notre
-siècle,--s'accusèrent dès lors chez elle. Peu à peu ils se développent
-et dépravent l'âme de la jeune femme, mariée déjà et mère de famille.
-Passions sentimentales, habitudes de luxe incompatibles avec sa position
-modeste de femme d'un médecin de campagne, expédients et désordres de
-plus belle, compliquent de telle sorte sa situation que, quand ses
-créanciers la pressent, elle s'empoisonne avec de l'arsenic. Tel est le
-drame simple et terrible, pris dans la réalité, qui immortalise
-Flaubert.
-
-Le sujet de _Madame Bovary_,--qui a été si blâmé et qui a soulevé un tel
-scandale,--fut suggéré à Flaubert, à ce que déclare Maxime Ducamp, par
-le hasard, qui évoqua dans sa mémoire le souvenir d'une malheureuse
-femme qui vécut et mourut comme son héroïne.
-
-Je parlerai ailleurs de la haute importance d'oeuvres sociales comme
-_Madame Bovary_ et de sa signification morale, quand je toucherai à la
-délicate question de la moralité dans l'art littéraire.
-
-Je me borne à faire remarquer maintenant que Flaubert accepta le premier
-sujet qui s'offrit à lui et qu'il lui eût été indifférent d'en traiter
-un autre.
-
-Les histoires comme celle de Mme Bovary ne sont pas rares dans la vie,
-mais jusqu'à Flaubert nul ne les avait racontées. Balzac même, qui
-comprit si bien le pouvoir de l'argent dans notre société, ne démontra
-pas avec autant d'énergie que Flaubert la métallisation qui nous
-tourmente.
-
-Un écrivain moins analyste eût poétisé Mme Bovary, en la faisant
-mourir écrasée sous le poids de ses déceptions amoureuses et de ses
-remords dévorants, et non sous celui de ses dettes vulgaires. Les pages
-dans lesquelles Mme Bovary, affolée et désespérée, implore en vain ses
-amants afin d'obtenir d'eux la somme nécessaire pour apaiser ses
-créanciers, sont l'étude la plus cruelle, la plus sincère et la plus
-magnifique, que l'on ait écrite sur la dureté des temps présents et la
-puissance de l'or.
-
-Dans l'oeuvre de Flaubert il n'y a pas seulement d'admirables la
-vigueur et la vérité des caractères; c'est aussi un modèle de perfection
-littéraire.
-
-Le style en est comme un lac limpide, au fond duquel on voit un lit de
-sable fin et doré; comme une table de jaspe poli où il n'est pas
-possible de trouver le plus léger défaut. Jamais il ne faiblit ou ne
-s'affaisse; nul détail ne manque ni n'est en trop. Nulle recherche. Il
-n'y a ni néologismes, ni archaïsmes, ni tours précieux, ni phrases
-parées et artificielles, encore moins de la négligence ou cette vague
-indécision de l'expression que l'on appelle en général le style fluide.
-C'est un style parfait, concis sans pauvreté, correct sans froideur,
-irréprochable sans purisme, ironique et naturel à la fois, et en somme,
-travaillé avec tant de courage et de limpidité qu'il sera bientôt
-classique, s'il ne l'est déjà.
-
-Les descriptions dans _Madame Bovary_ réalisent l'idéal du genre.
-Quoique Flaubert décrive beaucoup, il ne commet pas la faute de peindre
-pour peindre. S'il étudie ce que l'on appelle aujourd'hui le _milieu
-ambiant_, il ne le fait pas pour satisfaire un caprice d'artiste, ou
-pour parader en parlant de choses qu'il connaît bien, mais parce que le
-sujet ou les caractères exigent cette étude. Il possède un tact si
-spécial, qu'il ne décrit que le plus saillant, le plus caractéristique,
-et cela en peu de mots, sans abuser de l'adjectif, en deux ou trois
-magistraux coups de pinceau. Ainsi, dans _Madame Bovary_, malgré la
-scrupuleuse conscience réaliste de l'auteur, chaque chose est toujours
-en sa place, et toujours le principal est le principal, l'accessoire
-l'accessoire. L'habileté de Flaubert apparaît aussi bien dans ce qu'il
-dit que dans ce qu'il omet. Par là, il est supérieur à Balzac qui
-employa tant d'ornements superflus.
-
-Flaubert méconnut entièrement la valeur de _Madame Bovary_; bien plus,
-le succès de ce livre l'irrita. Il sortait des gonds en voyant le public
-et les critiques le préférer à ses autres oeuvres, et pour le rendre
-furieux, il n'y avait qu'à lui conseiller d'écrire quelque chose dans le
-même genre. «Laissez-moi en paix avec _Madame Bovary_!» s'écriait-il
-alors avec emportement. Durant les dernières années de sa vie il voulut
-retirer le livre de la circulation, en n'en autorisant pas de nouveaux
-tirages, et, s'il n'en fut pas ainsi, ce fut parce qu'il avait besoin
-d'argent.
-
-Il ne se bornait pas à dédaigner _Madame Bovary_, la jugeant inférieure,
-par exemple, à _La Tentation_. Il déclarait mépriser le genre à
-laquelle elle appartient, c'est-à-dire la réalité analytique dans le
-caractère et dans les moeurs.
-
-Il estimait uniquement la délicatesse du style, la beauté de la phrase,
-et assurait que ce n'est que par elles qu'on gagne l'immortalité,
-qu'Homère est aussi moderne que Balzac et qu'il donnerait _Madame
-Bovary_ tout entière pour un paragraphe de Châteaubriand ou de Victor
-Hugo.
-
-Il est à noter, en effet, que pour Flaubert, disciple enthousiaste de
-l'école romantique, admirateur fervent d'Hugo, de Dumas et de
-Châteaubriand, la perfection du style, c'étaient les oripeaux lyriques,
-la prose poétique et fleurie, et non cette admirable sobriété et cette
-pureté auxquelles il arrivait. Cas d'aveuglement littéraire très
-semblable à celui qui poussait Cervantès à préférer dans son oeuvre le
-_Persilès_.
-
-Après _Madame Bovary_, _Salammbô_ est la meilleure oeuvre de Flaubert.
-Avec le même scrupule qu'il étudia les misères d'un village au temps de
-Louis-Philippe, Flaubert reconstitua le monde lointain, la mystérieuse
-civilisation carthaginoise. Il nous transporte à Carthage parmi les
-contemporains d'Hamilcar, durant les révoltes des troupes mercenaires,
-que la République africaine entretenait a sa solde pour la servir contre
-Rome; et l'héroïne du roman est la vierge Salammbô, prêtresse de la
-Lune.
-
-Il semble à première vue, que de tels éléments doivent composer un livre
-ennuyeux, savant peut-être, mais de peu d'intérêt; quelque chose
-d'analogue aux romans archéologiques qu'écrit Ebers. Eh bien! nullement.
-Quoique l'auteur de _Salammbô_ nous conduise à Carthage et dans les
-chaînes de la Lybie, au temple de Tanit et aux pieds de la monstrueuse
-statue de Moloch, _Salammbô_ est dans son genre une étude aussi réaliste
-que _Madame Bovary_.
-
-Laissons de côté l'infatigable érudition que déploya Flaubert pour
-dépeindre la cité africaine, son voyage aux côtes de Carthage, son
-ardeur à fouiller les auteurs grecs ou latins. Ebers le fait aussi,
-mieux et plus solidement même, mais ses romans n'en sont pas pour cela
-moins soporifiques.
-
-Ce qui importe dans des oeuvres analogues à _Salammbô_, ce n'est pas
-que les détails scientifiques soient irréprochablement exacts; c'est que
-la reconstruction de l'époque, des moeurs, de la société, des
-personnages et de la nature ne semble pas artificielle, et que l'auteur
-en étant savant, demeure artiste. Il faut que dans tout il y ait vie et
-unité; il faut que ce monde exhumé de la poussière des siècles nous
-semble réel, quoique étrange et différent du nôtre. Il faut qu'il nous
-produise la même impression de vérité que causent les hiéroglyphes,
-quand un égyptologue les déchiffre, ou les fossiles quand un éminent
-naturaliste les complète. Il faut que si nous ne pouvons dire avec une
-certitude absolue: «Carthage était ainsi,» nous pensions du moins que
-_Carthage pût être ainsi_!
-
-Avec _Salammbô_, Flaubert vit le terme de ses succès. Un roman dans
-lequel il se mit tout entier, et sur lequel il fonda de grandes
-espérances, l'_Education sentimentale_, fit un fiasco si complet, que
-Flaubert, dans ses élans de colère accoutumés, demandait à ses amis en
-serrant les poings: «Et pourriez-vous me dire pourquoi ce bouquin n'a
-pas plu?» La cause pour laquelle le livre ne plut pas mérite qu'on la
-raconte.
-
-D'après Maxime Ducamp, il y a eu deux périodes dans la vie de Flaubert.
-Durant la première,--les années de jeunesse,--Flaubert avait un esprit
-délié, une imagination féconde; il apprenait sans effort et travaillait
-facilement. Bientôt une horrible maladie le frappa, mal mystérieux que
-Paracelse appelle _le tremblement de terre de l'homme_, et sa fraîche
-intelligence, tout comme son corps d'athlète, furent atteints dans leur
-source de vie, affaissés et jusqu'à un certain point paralysés.
-
-On remarqua, parallèlement, deux étranges symptômes chez le malade. Il
-prit en haine la marche, au point que voir marcher les autres lui
-faisait mal; et, pour le travail littéraire, il devint si difficile et
-si exigeant, qu'il copiait vingt fois une page, la corrigeait, la
-raturait, la polissait, et s'acharnait de telle sorte au travail, que
-si, en un mois, il réussissait à produire vingt pages définitives, il se
-déclarait rendu et mort de fatigue. Après avoir terminé une page en
-gémissant, en soupirant, il se levait de sa table de travail, baigné de
-sueur, et allait tomber sur un divan où il restait sans souffle.
-
-Cette lenteur, l'énorme effort que lui coûtait chacune de ses oeuvres
-qu'il passait des éternités à terminer,--il lima, corrigea et retoucha
-_La Tentation_ pendant vingt années,--provenaient du désir d'atteindre
-une correction absolue de style et une complète exactitude de laits et
-d'observations.
-
-Il y eut un moment où il obtint les deux choses sans exagération et sans
-préjudice de la création artistique. Ce fut alors qu'il écrivit
-_Salammbô_ et _Madame Bovary_. Ensuite l'équilibre fut rompu.
-
-Il commença à abuser du procédé, au point de passer des heures entières
-à faire la chasse a une répétition de voyelles ou à une cacophonie, à
-réfléchir si une voyelle était ou non à sa place, et à lire trente
-volumes sur l'agriculture pour écrire dix lignes en connaissance de
-cause.
-
-De là, l'échec de _l'Education sentimentale_, et surtout celui de
-_Bouvard et Pécuchet_, son oeuvre posthume, où le roman se transforme
-en monotone satire sociale, en pesant catalogue de lieux communs et
-d'idées courantes; où une même situation prolongée durant toute
-l'oeuvre, où la langue, sèche et décharnée à force de vouloir être
-pure et simple, fatiguent le lecteur le plus courageux.
-
-Qu'elle soit due à la maladie ou à la nature spéciale de son génie, on
-doit insister sur la décadence de Flaubert, parce que c'est un évènement
-peu fréquent que la chute et la stérilité d'un écrivain par ambition
-excessive d'exactitude et de perfection; au lieu que la plupart,
-aussitôt qu'ils ont acquis du renom, se laissent aller au sommeil.
-
-Flaubert, lui, appelait _se distraire_, écrire des contes comme le
-_Coeur sensible_, qui représente six mois de travail assidu. À force
-d'effiler la pointe du crayon, Flaubert la brisa.
-
-Le fond des oeuvres de Flaubert est pessimiste, non pas qu'il prêche
-ni cette doctrine ni une autre, car il est l'écrivain le plus
-impersonnel et le plus réservé qu'on ait jamais vu. Seulement son
-observation implacable démontre à chaque instant la bassesse et la
-nullité des desseins et des désirs de l'homme.
-
-Soit qu'il nous montre Mme Bovary rêvant de poétiques amours et tombant
-dans de prosaïques hontes, soit qu'il nous peigne Salammbô expirant dans
-l'horreur de son barbare triomphe, ou Bouvard et Pécuchet étudiant les
-sciences et dévorant les livres pour rester aussi sots qu'ils l'étaient
-avant, Flaubert n'a pas un coin où se puissent loger les illusions
-consolantes. Il hait par dessus tout la société moderne, ce que l'on a
-coutume d'appeler l'intelligence, le progrès, les découvertes,
-l'industrie et les libertés. C'est une face de Flaubert que Zola et son
-école n'ont pas négligé de lui emprunter. Seulement Flaubert n'obéissait
-pas à un système, il agissait par instinct. Dans ses rapports avec ses
-amis, il se montrait au contraire enthousiaste, exalté, et se
-passionnait facilement.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Les de Goncourt.--L'auteur est une dévote de leur autel
-byzantin.--Les deux frères.--Leur ascendance littéraire.
---Leurs tendances esthétiques.--Le rococo et la modernité.
---Gautier, à propos de Baudelaire.--L'expressivité.--La
-couleur.--Loeuvre: l'oeuvre commune.--L'oeuvre
-d'Edmond de Goncourt.--Préférences de l'auteur_.--Les
-frères Zemganno--Manette Salomon.
-
-
-Deux idées me frappent au moment de parler des frères de Goncourt.
-
-D'abord, je crains de les louer plus que de juste, parce qu'ils
-m'inspirent une grande sympathie et sont mes auteurs de prédilection.
-Aussi je préfère déclarer, dès maintenant, quelle affection j'ai pour
-eux et avouer ingénument que jusqu'à leurs défauts me captivent.
-
-«Si la foule ne s'agenouille jamais devant eux, ils auront une chapelle
-d'un luxe précieux, une chapelle byzantine avec de l'or fin et des
-peintures curieuses, dans laquelle les raffinés iront faire leurs
-dévotions[1].» Je suis une dévote de cet autel, sans prétendre ériger en
-loi mon goût qui provient peut-être de mon tempérament de coloriste.
-
-Ensuite, je m'étonne qu'il y ait des gens qui traitent les réalistes de
-_simples photographes_, alors que combattent dans leurs rangs les deux
-écrivains modernes qui peuvent le plus justement se prétendre des
-_peintres_.
-
-Les Goncourt sont à peine connus en Espagne. L'un s'appelle Edmond,
-l'autre s'appelait Jules. Travaillant en collaboration intime, ils
-écrivirent des romans et des oeuvres historiques, jusqu'à ce que
-Jules le cadet descendit au tombeau. Ils vécurent si unis, fondant leurs
-styles et leurs pensées, que le public les prenait pour un seul
-écrivain. Edmond, le survivant, dans son beau roman _Les Frères
-Zemganno_, a symbolisé cette étroite fraternité intellectuelle dans
-l'histoire des deux frères gymnasiarques qui exécutent ensemble au
-cirque des exercices dangereux et mettent en commun leur force et leur
-adresse, arrivant à être une âme en deux corps. Quand le plus jeune se
-brise les deux jambes dans une chute, Gianni, l'aîné, renonce à des
-travaux qu'il ne peut plus partager avec son cher Nello. Je laisserai
-Edmond de Goncourt lui-même expliquer la tendresse qui les unissait.
-
-«Les deux frères ne s'aimaient pas seulement, ils tenaient l'un et
-l'autre par des liens mystérieux, des attaches psychiques, des atomes
-crochus de natures jumelles, et cela, quoiqu'ils fussent d'âges très
-différents et de caractères diamétralement opposés. Leurs premiers
-mouvements instinctifs étaient identiquement les mêmes.....
-Non-seulement les individus, mais encore les choses, avec le pourquoi
-irraisonné de leur charme ou de leur déplaisance, leur parlaient
-mêmement à tous les deux. Enfin les idées, ces créations du cerveau dont
-la naissance est d'une fantaisie si entière, et qui vous étonnent
-souvent par le _on ne sait comment_ de leur venue, les idées d'ordinaire
-si peu simutanées et si peu parallèles dans les ménages de coeur entre
-homme et femme, les idées naissaient communes aux deux frères. Leur
-_travail_ se trouvait tant et si bien confondu, leurs exercices
-tellement mêlés l'un à l'autre, et ce qu'ils faisaient semblait si peu
-appartenir à aucun en particulier, que les bravos s'adressaient toujours
-à l'association et qu'on ne séparait jamais le couple dans l'éloge ou
-dans le blâme..... C'est ainsi que ces deux êtres étaient arrivés à
-n'avoir plus à eux deux qu'un amour-propre, qu'une vanité, qu'un
-orgueil.»
-
-Il s'écoula bien des années sans que les Goncourt obtinssent, je ne
-dirai pas les applaudissements, mais même l'attention du public.
-Quelques-uns de leurs romans furent accueillis avec tant d'indifférence,
-que la douleur de cet insuccès précipita la mort de Jules. Maintenant,
-grâce au fracas que soulève le naturalisme, les romans des Goncourt
-commencent à être très lus. Edmond, que la mort de son frère avait
-laissé abattu et sans courage, Edmond, qui avait voulu renoncer à
-écrire, s'est remis à travailler et passe pour le troisième romancier
-français vivant. Nombre de gens même le préfèrent à Daudet.
-
-Goncourt fut le premier qui appela _documents humains_ les faits que le
-romancier observe et rassemble pour en faire la base de ses créations.
-Mais ceux qui s'imaginent que tous les naturalistes et les réalistes
-sont taillés sur le patron de Zola, s'étonneraient s'ils connaissaient
-l'originalité de Goncourt. Il ne ressemble ni à Balzac, ni à Flaubert;
-et bien que disciple de Diderot, il ne lui emprunte que le coloris et
-l'art d'exprimer les sensations. Stendhal étudiait le mécanisme
-psychologique et le _processus_ des idées, les Goncourt, élèves du même
-maître, réussissent à copier avec de vives couleurs la réalité sensible.
-Ils sont, avant tout,--inventons, à leur exemple, un mot
-nouveau,--_sensationnistes_. Ils ne possèdent pas la netteté de
-Flaubert, ni son style parfait, ni son impersonnalité puissante; au
-contraire, s'ils prennent le réel pour matière première, c'est pour le
-couler dans le moule de l'individualité ou, comme dirait Zola, pour le
-montrer à travers leur tempérament.
-
-Les Goncourt se distinguèrent par deux traits: la connaissance de l'art
-et des moeurs du dix-huitième siècle et l'expression des éléments
-esthétiques du dix-neuvième.
-
-Ils étudièrent le XVIIIe siècle avec une fougue d'artistes et une
-patience d'érudits, communiquant au public le résultat de leurs
-investigations en de nombreux et remarquables livres
-historico-biographiques et historico-anecdotiques. Ils collectionnèrent
-des estampes, des meubles, des livres et des plaquettes, tout ce qui
-concernait cette époque qui, pour être voisine de nous, n'en est pas
-moins intéressante.
-
-Dans leurs romans, ils montrèrent une foule d'aspects poétiques de notre
-temps, auxquels nul ne songeait. Loin de faire comme Flaubert
-l'inventaire des misères et des ridicules de la société moderne, ou de
-se borner par système, comme Champfleury, à trouver des types et des
-scènes vulgaires, les Goncourt découvrirent dans la vie contemporaine un
-certain idéal de beauté qui lui appartient exclusivement et que d'autres
-âges et d'autres temps ne peuvent lui disputer.
-
-Les Goncourt disent par la voix d'un de leurs personnages: «Le moderne,
-tout est là. La sensation, l'intuition du contemporain, du spectacle qui
-vous coudoie, du présent dans lequel vous sentez frémir vos passions et
-quelque chose de vous, tout est là pour l'artiste.»
-
-Et fidèles à cette théorie, les Goncourt extraient de la vie
-contemporaine tout ce qui est artistique, comme le chimiste fait jaillir
-l'aveuglante lumière de l'électricité d'un obscur morceau de charbon.
-
-Cette sympathie pour la vie moderne peut prendre une forme très rabattue
-et se changer en admiration pour les progrès scientifiques ou
-industriels de notre siècle. Chez les Goncourt, elle en prit une
-beaucoup plus nouvelle et beaucoup plus inusitée, entièrement
-artistique. Leur idéal fut celui de la génération présente qui ne se
-borne pas à admirer une seule forme de l'Art, mais qui les comprend
-toutes et en jouit avec un éclectisme raffiné, préférant peut-être les
-plus étranges aux plus belles, comme il arrivait aux Goncourt. Une page
-de Théophile Gautier définit fort bien cette manière de sentir l'Art. On
-peut l'appliquer aux Goncourt.
-
-«Il aimait ce qu'on appelle improprement le style de décadence, et qui
-n'est autre chose que l'Art arrivé à ce point de maturité extrême que
-déterminent à leurs soleils obliques les civilisations qui vieillissent:
-style ingénieux, compliqué, savant, plein de nuances et de recherches,
-reculant toujours les bornes de la langue, empruntant à tous les
-vocabulaires techniques, prenant des couleurs à toutes les palettes, des
-notes à tous les claviers, s'efforçant à rendre la pensée dans ce
-qu'elle a de plus ineffable, et la forme de ses contours les plus vagues
-et les plus fuyants.... Tel est bien l'idiome nécessaire et fatal des
-peuples et des civilisations où la vie factice a remplacé la vie
-naturelle et développé chez l'homme des besoins inconnus. Ce n'est pas
-chose aisée, d'ailleurs, que ce style méprisé des pédants, car il
-exprime des idées neuves avec des formes nouvelles et des mots qu'on n'a
-pas entendus encore.»
-
-S'il est facile ou non, celui-là seul le sait qui lutte avec le vocable
-indomptable pour le dompter! Edmond de Goncourt croit que son frère
-Jules tomba malade et mourut des blessures reçues en luttant avec la
-phrase rebelle, à qui il demandait ce que nul écrivain ne lui demanda
-jamais, de surpasser la palette.
-
-Avant d'écrire, les Goncourt s'étaient adonnés à la peinture à l'huile
-et à la gravure à l'eau-forte. Ils s'étaient entourés de délicieux
-bibelots, de jouets asiatiques, d'armes riches, d'étoffes de soie
-japonaise brodées en relief, de porcelaines curieuses. Célibataires et
-maîtres d'eux-mêmes, ils se livrèrent librement à leurs passions
-d'artistes. En cultivant les lettres, ils voulurent rendre aussi cette
-beauté de coloris qui les captivait et cette complexité de sensations
-délicates, aiguës, et jusqu'à un certain point paroxystes, que leur
-faisaient éprouver la lumière, les objets, les formes, grâce à la
-subtilité de leurs sens et à la finesse de leur intelligence. Au lieu de
-se tirer d'affaire comme tant d'écrivains, en s'écriant: «Je ne trouve
-pas d'expressions pour dépeindre ceci, cela ou le reste,» les Goncourt
-se proposèrent de trouver toujours des mots, quand ils devraient les
-inventer.
-
-Pour communiquer aux lecteurs les impressions de leurs sens raffinés,
-les Goncourt amplifiaient, enrichissaient et disloquaient le français.
-Indignés de la pauvreté de la langue, quand ils la comparaient à
-l'abondance et à la merveilleuse variété des sensations, ils perdirent
-tout respect pour l'idiome et furent les plus audacieux néologistes du
-monde, sans se priver aussi de prendre d'autres licences. Car, les mots
-nouveaux ne leur suffisant pas, ils songèrent à les placer d'une manière
-inaccoutumée, pourvu qu'ils exprimassent ce que l'auteur désirait leur
-faire exprimer.
-
-Ils ne se bornèrent pas à peindre l'extérieur des choses et la sensation
-que produit leur aspect, mais les suggestions de tristesses, de joies ou
-de mélancolies que l'âme trouve en elles, de sorte qu'ils ne dominèrent
-pas seulement le coloris comme Théophile Gautier, mais le clair obscur,
-la quantité de lumière et d'ombre qui influent tant sur notre esprit.
-
-Les Goncourt se servent de tous les moyens imaginables pour atteindre
-leurs fins: ils répètent un mot pour que l'excitation réitérée augmente
-l'intensité de la sensation; ils emploient deux ou trois synonymes pour
-nommer un objet. Ils commettent des tautologies et des pléonasmes, font
-des substantifs d'adjectifs, tombant à chaque pas dans des défauts qui
-eussent rempli d'horreur Flaubert.
-
-Ces audaces donnent parfois les plus heureux résultats. Une tournure ou
-une phrase saute aux yeux du lecteur, se grave dans sa rétine et
-transmet au cerveau la vive image que l'artiste voulut lui montrer
-clairement.
-
-Dans ses merveilleuses descriptions. Zola adopta les procédés des
-Goncourt, légèrement atténués; Daudet leur prit à son tour les
-miniatures exquises qui ornent quelques-unes de ses pages les mieux
-choisies, et tout écrivain coloriste, désormais, devra s'inspirer de la
-lecture des deux frères.
-
-Quelle belle, quelle savoureuse chose que la couleur! Sans admettre la
-théorie de ce savant allemand, qui prétend qu'au temps d'Homère, les
-hommes voyaient beaucoup moins de couleurs qu'aujourd'hui, et que ce
-sens se raffine et s'enrichit chaque jour, je crois que le culte de la
-ligne est antérieur à celui du coloris, comme la sculpture à la
-peinture. Je pense aussi que les lettres, à mesure qu'elles avancent,
-expriment la couleur avec plus de brio et de force, en détaillent mieux
-les nuances et les délicates transitions, et que l'étude de la couleur
-se complique de même que l'étude de la musique s'est compliquée depuis
-les maîtres italiens jusqu'à aujourd'hui.
-
-J'ai lu, il n'y a pas longtemps, dans une revue scientifique, qu'il
-existe des sujets qui éprouvent une sensation lumineuse et chromatique,
-qui est toujours la même quand le son est égal et qui varie quand le son
-change, de telle sorte qu'un son peut exciter la rétine en même temps
-que le tympan et que pour l'individu qué d'une faculté si singulière,
-chaque ton de son correspond exactement à un ton de couleur.
-
-La méthode des Concourt s'essaie à obtenir des résultats analogues: ils
-écrivent de telle sorte que les mots produisent de vives sensations
-chromatiques et c'est en cela que consiste leur indiscutable
-originalité. Quoique la traduction doive forcément abîmer l'émail
-polychrome d'un style aussi capricieux, je traduis ici un paragraphe du
-roman _Manette Salomon_ où les Goncourt décrivent les exagérations d'un
-coloriste et semblent exprimer plutôt leur propre désir de remplacer le
-pinceau par la plume[2].
-
-«Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer ses tons, les
-enflammer, les brillanter. Devant les vitrines de minéralogie, essayant
-de voler la Nature, de ravir et d'emporter les feux multicolores de ces
-pétrifications et de ces cristallisations d'éclairs, il s'arrêtait à ces
-bleus d'azurite, d'un bleu d'émail chinois, à ces bleus défaillants des
-cuivres oxydés, au bleu céleste de la lazulite allant du bleu de roi au
-bleu de l'eau. Il suivait toute la gamme du rouge, des mercures
-sulfurés, carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hématite, et
-rêvait à l'_omatito_, la couleur perdue du XVIe siècle, la couleur
-cardinale, la vraie pourpre de Rome.... Des minéraux, il passait aux
-coquilles, aux colorations mères de la tendresse et de l'idéal du ton, à
-toutes ces variations du rose dans une fonte de porcelaine, depuis la
-pourpre ténébreuse jusqu'au rose mourant, à la nacre noyant le prisme
-dans son lait. Il allait à toutes les irrisations, aux opalisations
-d'arc-en-ciel.... Il se mettait dans les yeux l'azur du saphir, le sang
-du rubis, l'orient de la perle, l'eau du diamant. Pour peindre, le
-peintre croyait avoir maintenant besoin de tout ce qui brille, de tout
-ce qui brûle dans le Ciel, dans la Terre, dans la Mer.»
-
-C'est cela même que croient les Goncourt, et de là résultent les
-conditions exceptionnelles de leur style. Je n'ose pas dire les
-qualités, quoique pour moi elles soient telles.
-
-Je me hâte d'ajouter que les Goncourt n'ont pas seulement de la valeur
-comme maîtres puissants du coloris et comme interprètes rares de la
-sensation. Ils ont prouvé aussi qu'ils sont de grands observateurs qui
-savent étudier les caractères. Il est vrai qu'ils ne procèdent ni comme
-Balzac, ni comme Zola, qui ont créé des personnages logiques, agissant
-conformément à des antécédents indiqués par le romancier, et allant où
-les conduisent la fatalité de leur complexion et la tyrannie des
-circonstances. Les personnages des Goncourt ne sont pas aussi
-automatiques; ils semblent plus capricieux, plus inexplicables pour le
-lecteur; ils agissent avec une indépendance relative, et cependant, nous
-ne nous les imaginons pas comme des mannequins ou des êtres fantastiques
-et rèvés, mais comme des personnes de chair et d'os, semblables à
-beaucoup de gens, que nous rencontrons à chaque pas dans la vie réelle,
-et dont nous ne pouvons prédire avec certitude la conduite, quoique nous
-les connaissions à fond et que nous sachions d'avance les mobiles qui
-peuvent influer sur eux. La contradiction, l'irrégularité et
-l'inconséquence, l'énigme qui existe dans l'homme, les Goncourt les
-mettent peut-être mieux en lumière que leurs illustres rivaux.
-
-Deux groupes de romans portent au titre le nom des Goncourt. L'un est
-l'oeuvre des frères réunis, l'autre d'Edmond seul; mais dans tous la
-méthode est la même.
-
-Nul n'applique plus radicalement que les Goncourt le principe récemment
-découvert que dans le roman, ce qui importe le moins, c'est le sujet et
-l'action, et ce qui importe le plus, la quantité de vérité artistique.
-
-Dans quelques-uns de leurs romans comme _Soeur Philomène_ et _Renée
-Mauperin_, il y a encore un drame, très simple, mais drame enfin.
-
-Dans _Manette Salomon_, _Charles Demailly_, _Germinie Lacerteux_, on ne
-trouve guère que la succession des évènements, incohérente en apparence,
-et parfois languissante, comme il arrive dans la vie.
-
-Dans _Madame Gervaisais_, l'intérêt de l'intrigue est moindre ou plus
-délicat si l'on veut. Il n'y a pas d'évènements et le drame intime et
-profond de la conversion d'une libre-penseuse au catholicisme se joue
-dans l'âme de l'héroïne. Ce roman surprenant ne manque pas seulement
-d'intrigue au sens usuel du mot, il manque aussi de dialogue.
-
-Les Goncourt possèdent un microscope très puissant, et l'emploient
-plutôt qu'à examiner l'âme humaine et à visiter les replis du cerveau, à
-observer dans tous les objets les détails menus, exquis et curieux, les
-fils si frêles qui tissent la réalité.
-
-Pour d'autres auteurs, la vie est une toile grossière; pour les
-Goncourt, c'est une jolie dentelle chargée de broderies, de fleurs et
-d'étoiles délicates brodées par une main adroite.
-
-Il semble que sous le verre de leur microscope, comme sous le verre du
-microscope des naturalistes sages qui découvrirent le monde des
-infusoires et les régions micrographiques, la création se dilate, se
-multiplie et s'approfondit.
-
-Les romans les plus vantés des Goncourt sont _Germinie Lacerteux_ et _La
-fille Elisa_. Leur succès est peut-être dû à la curiosité et au goût
-dépravé du public, qui préfère certains sujets, et cherche dans le roman
-la satisfaction de certains appétits. Pour moi, les meilleures oeuvres
-des Goncourt sont le beau poème d'amour fraternel, intitulé _Les frères
-Zemganno_, ou la poésie se cache sous la vérité, comme la perle dans la
-coquille de l'huître; et surtout, l'admirable _Manette Salomon_, où ces
-écrivains d'élite trouvèrent ce que l'artiste apprécie tant, la
-conformité de l'esprit, du talent et du sujet.
-
-
-[1] ZOLA, _Les romanciers naturalistes_.
-
-[2] Il nous a paru inutile de citer, même en note, la version d'ailleurs
-facile et élégante de Mme Pardo Bazan.
-
-
-
-
-IX
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Alphonse Daudet: il débute par la poésie_.--_La parenté
-avec Dickens_.--Le Petit Chose.--_La caractéristique
-de Daudet romancier et écrivain_.--Le Nabab.--Les Rois
-en exil.--Numa Roumestan.--_Daudet et Zola_.
-
-
-Alphonse Daudet est né dans le Midi de la France, pays de gai savoir et
-de climat prospère, assez semblable à notre Andalousie. Le ciel serein,
-le clair soleil et la végétation florescente des zones méridionales
-semblent avoir leur reflet dans le caractère de cet écrivain, dans sa
-fantaisie étincelante et dans son heureux tempérament littéraire.
-
-Ernest son frère, dans le livre intitulé _Mon frère et moi_, donne les
-preuves de la précocité du talent d'Alphonse et affirme que son premier
-roman, écrit à quinze ans, serait digne de figurer dans la collection de
-ses oeuvres actuelles. Il observe aussi que la critique n'a pu trouver
-d'infériorité relative entre les différents livres qu'il publia, ni
-choisir et signaler une oeuvre de lui supérieure aux autres,--ce
-qu'elle a fait pour les Goncourt, Flaubert et Zola.
-
-Les débuts de l'histoire littéraire d'Alphonse Daudet furent difficiles.
-Il lutta héroïquement contre la gêne qui avait peu à peu écrasé sa
-famille, gêne qui finissait par être de la pauvreté. Il entra comme pion
-dans un collège, se destina ensuite au journalisme, et dans sa chambre
-d'étudiant, commença à travailler modestement et courageusement pour
-gagner de la réputation.
-
-Son premier livre fut un volume de vers, _Les Amoureuses_: avec un
-surenchérissement d'éloges hyperboliques, la critique a dit de cette
-oeuvre «que Daudet avait recueilli la plume d'Alfred de Musset
-mourant.»
-
-Ensuite, il écrivit de la prose, commença par composer de petits contes
-courts, des études légères sur n'importe quel sujet, des descriptions de
-villages et de types de son pays.
-
-De ces aquarelles, il passa à des tableaux de chevalet, c'est-à-dire des
-scènes de moeurs, jusqu'à ce qu'enfin il osa couvrir de couleurs de
-vastes toiles, de grands romans sociaux. Grands, non point par les
-dimensions, mais par la profondeur de l'observation.
-
-Il ne manque pas de gens qui placent Alphonse Daudet hors de l'école
-réaliste et naturaliste, en se fondant sur certaines qualités poétiques
-de son esprit. Je pense que, sans aucun doute, nous devons placer parmi
-les réalistes l'auteur de _Numa Roumestan_. En effet, les procédés
-d'Alphonse Daudet, sa méthode pour composer et imaginer, sont absolument
-réalistes. Avant de se coucher, à l'imitation de Dickens avec lequel il
-a bien des points de contact, il note en détail les évènements et les
-minuties observés durant la journée. On peut assurer qu'il n'y a pas de
-détails, pas de caractères, pas d'évènements dans ses romans qui ne
-soient tirés de ses carnets ou du riche trésor de sa mémoire. Zola dit
-fort bien que Daudet manque d'imagination dans le sens que nous avons
-coutume de donner à ce mot, puisqu'il n'invente rien: il choisit,
-combine, dispose seulement les matériaux qu'il a pris à la réalité. Sa
-personnalité littéraire, ce que Zola appelle _le tempérament_,
-intervient ensuite et coule le métal de la réalité dans son propre
-moule.
-
-Notable erreur que de croire que pour se conformer à la méthode
-réaliste, un auteur abdique ses libres facultés de création. Et voilà ce
-qu'on affirme sur un ton doctoral, comme si l'on formulait un
-irréfutable axiome d'esthétique!
-
-Daudet voit les choses à sa manière, il ne les étudie ni avec la sévère
-impersonnalité d'un Flaubert, ni avec l'intense émotion artistique des
-Goncourt, ni avec la lucidité visionnaire d'un Balzac. Il les étudie
-avec cette sensibilité naturelle, avec cette ironie voilée, douce et
-profonde que connaissent bien les lecteurs assidus de Dickens. Ce n'est
-pas un analyste froid, ce n'est pas le médecin qui rapporte avec une
-indifférence glaciale les symptômes d'une maladie, ce n'est pas
-davantage l'artiste qui cherche avant tout la perfection; c'est le
-narrateur passionné qui sympathise avec quelques-uns de ses héros et
-s'indigne contre les autres, dont la voix tremble parfois, dont parfois
-une larme furtive couvre les yeux d'un voile.
-
-Sans parler constamment en son propre nom, sans suspendre les récits
-pour adresser au lecteur des réflexions et des admonitions, Daudet sait
-n'être jamais absent de ses livres. Sa présence les anime.
-
-Un de ses romans, _Le Petit Chose_, est tissu des évènements de
-l'enfance et de l'adolescence de l'auteur, et ses personnages sont des
-membres de la famille Daudet. Même sans le concours de cette
-circonstance, toutes les oeuvres de Daudet émeuvent, parce qu'il sait
-pratiquer le _si vis me flere_,... discrètement comme l'exige l'art
-contemporain, sans exclamations ni apostrophes. Grâce à une certaine
-chaleur dans le style, avec des inflexions grammaticales très tendres,
-très pénétrantes, qui vont à l'âme, nous savons, quoique l'auteur n'ait
-pas pris la peine de nous en avertir, qu'il éprouve de l'affection pour
-tel ou tel personnage. Nous écoutons le rire mélodieux et sonore avec
-lequel il se moque des coquins et des imbéciles. Tout cela, nous le
-distinguons à travers un voile et nous jouissons du plaisir de le
-deviner.
-
-Tandis que Stendhal fatigue comme fatiguerait une démonstration
-mathématique, tandis que les Goncourt excitent les nerfs et éblouissent
-les yeux, que Flaubert attriste et cause du spleen et de la
-misanthropie, Daudet console, rafraîchit et divertit l'esprit, sans se
-servir de tromperies et de sornettes comme les idéalistes, par la seule
-magie de son caractère sympathique et tendre. La note gaie, parfois
-légère, qui ne manque pas dans la vie et qui manque dans les romans de
-Zola, le clavier de Daudet la possède. Son talent est de caractère
-féminin, non par la faiblesse, mais par la grâce et par l'attraction.
-
-Son style semble travaillé sans violence ni effort, avec un aimable
-abandon, quoique sans négligence. Et cependant, si Jules de Goncourt
-mourut épuisé et presque fou à force de sveltir la phrase pour lui
-imprimer une vibration nerveuse plus intense; si, en limant ses pages,
-Flaubert suait et gémissait comme le bûcheron à chaque coup qu'il
-décharge sur l'arbre; si Zola pleure de rage et se traite d'idiot en
-relisant ce qu'il écrit, le remet à nouveau sur le chantier et
-recommence à le marteler jusqu'à ce qu'il lui ait donné la forme
-désirée, Ernest Daudet assure que, pour rédiger une page rapide,
-harmonieuse, où la phrase coule majestueuse comme un fleuve qui roule
-des sables d'or, son frère, exigeant envers lui-même, lutte, souffre,
-pâlit et en reste plusieurs jours malade de fatigue.
-
-C'est là la difficile facilité désirée par tant d'écrivains et que si
-peu savent conquérir!
-
-Alphonse Daudet n'a point l'étonnante science spéciale des Goncourt;
-encore moins la grande érudition de Flaubert. Il sait ce qu'il lui faut
-savoir, ni plus ni moins; le reste, il l'imagine et à Dieu va! Il ne se
-pose pas en philosophe, il ne se pique pas d'être à l'excès styliste ou
-puriste.
-
-Il ne serait pas capable de s'assujettir aux sévères études qu'exige une
-oeuvre comme _Salammbô_, par exemple. Ses voyages d'exploration, il
-les fait à travers le monde social. Il parcourt Paris dans toutes les
-directions, en scrutant tout avec ses yeux de myope qui concentrent la
-lumière, et en observant chacune des scènes variées et curieuses qui se
-succèdent dans la vie de la grande capitale où il ne manque pas de
-comédies, où les drames ne sont pas rares, où la tragédie se dresse
-parfois, le poignard à la main, sur la trame vulgaire en apparence des
-évènements.
-
-Chez Alphonse Daudet, un phénomène révèle sa nature d'artiste. Il se
-plaît surtout à étudier les types rares et originaux, les moeurs
-étranges et pittoresques qui se dessinent un moment comme des moues
-rapides sur la physionomie changeante et cosmopolite de Paris. Il
-préfère ces contractions passagères à l'aspect normal. Il se plaît à
-photographier instantanément et stéréotyper ensuite ces existences de
-chauves-souris, entre lumière et ténèbres, ces types suspects que l'on
-appela autrefois la bohême; aventuriers de la science, de la langue, de
-l'art: figures hétéroclites, qui ont les pieds dans la fange et lèvent
-leurs fronts au ciel du luxe et de la célébrité; gens de qui tous les
-journaux parlent aujourd'hui et que demain on enterrera dans la fosse
-commune.
-
-Dans quelques-uns des romans de Daudet, le _Nabab_, par exemple, presque
-tous les personnages sont de cette clique: le médecin nord-américain
-Jenkins, mélange de Locuste et de Célestine; Félicia Ruys, moitié
-artiste admirable et moitié courtisane; le nabab Jansoulet,
-l'ex-odalisque sa femme, sont tous des personnages extraordinaires, des
-champignons qui germent dans la pourriture d'une société vieille, d'une
-capitale babylonienne et dont les formes singulières et les couleurs
-empoisonnées attirent le regard et le captivent plus que la beauté des
-roses.
-
-_Le Nabab_ fut le premier roman de Daudet qui lui donna une très grande
-célébrité. La cause de ce succès, il est triste de le dire, était en
-grande partie due à ce que le roman était émaillé d'indiscrétions,
-c'est-à-dire de nouvelles anecdotiques relatives à une certaine période
-du second empire et à des personnages de haut rang qui y firent figure.
-Il est triste de le dire,--je le répète,--parce que le fait prouve que
-le public est incapable de s'intéresser à la littérature, pour la seule
-littérature, et que si un auteur devient célèbre d'un coup et vend
-éditions sur éditions d'un livre, c'est qu'il a su le saupoudrer avec le
-sel et le piment de la chronique scandaleuse.
-
-Quand on sut que _le Nabab_ avait une clé, quand on sut qu'Alphonse
-Daudet, commensal et protégé du duc de Morny, l'exhibait dans les
-moindres détails de sa vie privée, beaucoup se scandalisèrent et
-traitèrent l'auteur d'ingrat. Je me scandalise plus encore de ce que
-l'on ait connu _alors_ le talent de Daudet par cette ingratitude et
-cette bassesse, et non _avant_, par la resplendeur de la beauté du
-talent.
-
-Pour s'affranchir du reproche d'ingratitude, Alphonse Daudet allégua
-qu'il n'avait ni défiguré ni enlaidi la physionomie du duc de Morny ni
-d'aucune des personnes qu'il peignait; que l'opinion générale se les
-représentait sous un jour beaucoup plus fâcheux et que si elles
-vivaient, elles lui seraient bien certainement reconnaissantes des
-traits qu'il leur avait prêtés.
-
-Comme artiste, il donna une autre raison bien plus puissante. Son
-incapacité absolue d'inventer et la force invincible avec laquelle le
-modèle vivant s'incrustait dans sa mémoire, au point de ne lui laisser
-pas de repos jusqu'à ce qu'il l'ait transporté sur le papier.
-
-Le problème est réellement difficile. Pourquoi se montrer plus sévère
-envers le romancier qu'envers le peintre?
-
-Le peintre se rend, par exemple, dans une société ou à un repas où il
-est convié; il regarde autour de lui, remarque la tête de l'amphytrion,
-la tournure de quelque jeune fille assise à côté de lui. Il rentre chez
-lui, prend ses pinceaux et, sans le moindre scrupule, reproduit sur la
-toile ce qu'il a vu. Nul ne le taxe d'ingratitude ni ne le qualifie de
-misérable.
-
-Un écrivain réaliste se décide à tirer parti du moindre détail observé
-chez un ami, même chez un indifférent ou un ennemi juré. On dira qu'il
-déchire le voile de la vie privée, qu'il viole les secrets du foyer, et
-tout le monde se considérera comme offensé. On lui fera même un procès
-comme à Zola, pour le nom d'un personnage.
-
-Il est clair que le romancier, digne de ce nom, en prenant la plume,
-n'obéit pas à des antipathies ou à des rancunes, n'exerce pas une
-vengeance. Ce n'est pas non plus le satirique qui aspire à frapper au
-coeur l'individu ou la société. Son but est tout différent. Il obéit à
-sa muse qui lui ordonne d'étudier, de comprendre et d'exposer la réalité
-qui nous environne. Ainsi, pour en revenir à Daudet, ce qu'il prend
-indistinctement à ses amis ou a ses adversaires, ce n'est pas cette
-vérité trop grande que les biographes même dédaignent; ce sont certains
-renseignements--comme le morceau de bois ou de fer appelé _âme_ sur
-lequel les sculpteurs appuient et font porter la terre qu'ils
-modèlent,--l'armature, en un mot. Le nabab Jansoulet, par exemple, a
-existé. Daudet, dans son livre, a conservé le fond et a modifié bien des
-détails.
-
-S'il y a un dessein satirique dans un des romans de Daudet, c'est dans
-_Les Rois en exil_. L'auteur s'est proposé de faire une démonstration.
-Je ne sais si la démonstration est faite, mais je sais que l'intention
-est visible. Cependant, en artiste consommé, il a évité la caricature et
-a dessiné le noble et auguste profil de la reine d'Illyrie. Le
-monarchiste le plus monarchiste ne ferait rien d'aussi beau.
-
-En dehors du monde parisien, Daudet réussit à décrire sa province avec
-une grâce toute particulière. Il connaît les Méridionaux. Soit qu'il
-nous conte l'épopée burlesque de _Tartarin de Tarascon_, le don
-Quichotte de Gascogne, qui part de sa ville natale, résolu à tuer des
-lions dans les forêts africaines et ne réussit qu'à mettre à mort une
-bourrique et à achever un vieux lion aveugle et agonisant; soit qu'avec
-des traits si particuliers et une physionomie si régionale, il évoque le
-tambourinaïre de _Numa Roumestan_, ou Numa lui-même, caractère magistral
-qui porte le sceau indélébile d'une province, Daudet nous fera toujours
-sourire et nous remuera toujours.
-
-Zola croit que Daudet est providentiellement destiné à réconcilier le
-public avec l'école naturaliste, grâce aux qualités par lesquelles il
-s'attire les sympathies du lecteur et aux dons qui lui ouvrent des
-portes fermées à Zola: celle du foyer domestique, celle de l'élégante
-bibliothèque de bois de rose qui orne le boudoir des dames. Pour ma
-part, je crois que ces portes ne s'ouvriront jamais pour toutes les
-oeuvres de Zola, quand bien même il enverrait devant lui cent Daudet
-pour franchir les obstacles. Daudet appartient à la même école que Zola,
-c'est certain; mais il se contente d'accuser la musculature de la
-réalité, tandis que Zola l'écorche avec ses doigts de fer et la présente
-au lecteur en gravure de clinique. Peu de rayons de bois de rose
-gémiront sous le poids de _Pot-Bouille_.
-
-Alphonse Daudet a une collaboratrice qui est sa femme. Elle a, elle
-aussi, écrit quelques livres. Qui sait si Daudet ne doit pas à cette
-douce influence de fuir l'exagération de la méthode naturaliste et de
-se maintenir, comme le reconnaît Zola avec une généreuse impartialité,
-_au point critique où finit la poésie et où commence la vérité_?
-
-
-
-
-X
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Emile Zola.--Sa position de chef d'école.--Sa vie par
-Paul Alexis.--Méthode de travail.--Combien elle diffère
-de la méthode romantique.--Zola, d'après de Amicis.--Le
-lutteur en Zola_.
-
-
-J'ai tout exprès réservé la dernière place au chef de l'école
-naturaliste et j'ai parlé d'abord de Flaubert, de Daudet et des
-Goncourt, non pas tant pour m'astreindre à l'ordre chronologique que
-pour n'en venir pas au romancier qu'on discute tant, sans étudier
-auparavant les physionomies variées de ses camarades, variété qui est un
-argument puissant en faveur du réalisme.
-
-Si Stendhal ne ressemble pas à Balzac, ni Balzac à Flaubert, si les
-frères de Goncourt ont de si rares et de si belles qualités artistiques,
-si Daudet est si personnel, Zola, à son tour, se distingue d'eux tous.
-
-Je parlerai de Zola plus abondamment que de ses confrères, non pas que
-je lui accorde la primauté--le temps seul décidera s'il le mérite--mais
-parce que, quand bien même on pourrait nier la valeur de ses oeuvres,
-on ne peut nier le rôle qu'il joue de chef et de champion du
-naturalisme.
-
-Romancier révolutionnaire qui, au lieu de bombes, jette des livres dont
-le fracas force la multitude indifférente à tourner la tête et à se
-grouper avec étonnement, Zola est aussi rapporteur, apologiste et
-missionnaire d'une doctrine nouvelle qu'il formule en pages
-belliqueuses. Il refuse, en vain, le titre de chef d'école, assurant
-que le naturalisme est ancien, que ce n'est pas lui qui l'a inventé,
-qu'il ne l'impose à personne et qu'avant lui d'autres auteurs le
-suivirent. Il est clair qu'un homme seul, pour si remarquable que soit
-son génie, n'improvise pas un mouvement littéraire; mais pour que nous
-l'appelions chef, il suffit que les circonstances ou ses propres
-entraînements l'amènent à commander, comme Zola, commande avec un grand
-éclat les armées de ce que tout le monde appelle déjà _le naturalisme_.
-
-Paul Alexis, un des disciples les plus ardents de Zola, nous a donné une
-quantité de détails relatifs au Maître.
-
-Emile Zola naquit à Paris en 1840.
-
-Il court dans ses veines du sang italien, grec et français.
-
-Son père était ingénieur.
-
-Le futur romancier ne témoigna pas d'une intelligence très ouverte dans
-son enfance et durant ses études. La rhétorique ne se logeait pas dans
-les cellules de son cerveau, et aux examens du baccalauréat ès-lettres
-il fut deux fois refusé.
-
-Par suite de la mort de son père, Zola se trouva sans ressources. Pour
-ne pas mourir littéralement de faim, il occupa d'humbles emplois et tint
-pour un grand bonheur de pouvoir entrer dans la maison de librairie de
-M. Hachette, où il exerça des fonctions plus machinales que littéraires.
-Dans ce modeste asile, à l'ombre des rayons chargés de volumes, il
-commença à écrire. Ses essais passèrent inaperçus, et quoique
-Villemessant, qui aimait à protéger les débutants, lui confiât la
-section bibliographique du _Figaro_, ses articles de critique n'eurent
-pas un sort meilleur que ses travaux de littérature légère. Les _Contes
-à Ninon_ où les belles pages ne manquent pas, furent accueillis avec
-indifférence, et le pauvre commis de librairie, enterré derrière son
-comptoir, inconnu, noyé dans la mer immense des lettres parisiennes,
-souffrait des tortures égales à celles de Sisyphe et de Tantale en
-assistant à la vente rapide des livres d'autrui et au délaissement des
-siens. Que de veilles, que d'heures de doute fébriles pour l'auteur qui
-sent peser sur son âme l'obscurité de son nom, comme en hiver la terre
-pèse sur le germe!
-
-Zola mûrissait une idée qui devait lui donner la gloire et la fortune.
-Il projetait d'écrire quelque chose d'analogue à la _Comédie humaine_ de
-Balzac, un cycle de romans où il étudierait dans l'histoire des
-individus d'une famille les différentes classes et les différents
-aspects de la société française sous le règne de Louis Napoléon. Il lui
-fallait un éditeur qui s'associât à ses plans et ne craignît pas
-d'entreprendre la publication d'une suite aussi vaste d'oeuvres d'un
-auteur presque inconnu. Il obtint enfin que Lacroix se risquât à lui
-éditer un roman. Il s'engagea à lui en livrer, chaque année, deux qu'il
-lui paierait par une solde de cinq cents francs par mois: la propriété
-du livre était pour dix années aliénée en faveur de l'éditeur, y compris
-les droits de traduction et de publication en feuilletons.
-
-Dès que Zola se fut assuré ce maigre revenu, il se retira aux
-Batignolles, et là, dans une petite maison, avec un jardin peuplé de
-lapins, de poules et de dindons, il commença la vie de producteur
-méthodique et infatigable qu'il mène depuis lors. La fortune ne
-favorisait pas l'éditeur Lacroix; il dut liquider et transmit les
-affaires entamées au phénix des éditeurs, nommé Charpentier.
-
-Chez ce dernier, Zola, qui est très lent à composer et à écrire, se
-ralentit dans la livraison des deux volumes annuels stipulés. Il se
-trouva débiteur envers son éditeur de dix mille francs avancés par lui.
-Ce lui fut donc une douce surprise, quand Charpentier, l'appelant dans
-son cabinet, lui déclara que ses livres faisaient de l'argent, qu'il ne
-voulait pas abuser d'un contrat léonin et que non-seulement il le tenait
-quitte de l'avance, mais lui offrait une somme égale, l'associait, en
-outre, à ses bénéfices futurs et lui offrait une fort belle part sur le
-prix des volumes publiés antérieurement.
-
-C'était pour Zola plus que la médiocrité dorée: c'était la richesse. Il
-prit courage. Au lieu de dépenser dans un gai et poétique _far niente_
-le capital acquis, il se mit au travail avec plus d'ardeur que jamais.
-
-Ennemi des romantiques, Zola se proposa de vivre d'une façon toute
-différente et de mener une existence rangée, prosaïque pour ainsi dire.
-Son jardin, son cabinet de travail, ses amis peu nombreux, sa famille,
-quelques réunions chez l'éditeur Charpentier, sont les occupations qui
-l'absorbent et les distractions dont il jouit.
-
-Il se lève toujours à la même heure, s'assied à son bureau, et écrit ses
-trois pages de roman, ni plus ni moins; il fait la sieste pour restaurer
-le système nerveux et ne pas dépenser plus de substance cérébrale qu'il
-n'est nécessaire; il s'éveille, fait de l'exercice, rédige d'un trait un
-article de critique fulminante où il flagelle ses confrères. Ensuite il
-va au théâtre ou passe la soirée au coin du feu.
-
-Cette méthode est invariable et exacte comme la marche d'une pendule ...
-quand elle marche bien s'entend.
-
-Si l'on songe à la manière de vivre de la génération qui précéda Zola,
-on sera frappé du contraste. Dévorés parleur imagination ardente, la
-plupart des poètes et des écrivains du Romantisme purent dire avec notre
-Espronceda:
-
- Toujours je fus le jouet de mes passions.
-
-L'imagination, qui est pour Zola une servante fidèle et laborieuse,
-venant tous les matins à la même heure remplir son devoir et donner
-trois pages, était pour les romantiques une amoureuse, capricieuse et
-coquette, qui, lorsqu'ils y songeaient le moins, venait leur accorder
-ses faveurs les plus douces et ensuite s'envolait comme un oiseau. En
-entendant le bruissement de ses ailes, Alfred de Musset allumait des
-bougies, ouvrait les fenêtres de part en part _pour que la Muse entrât_.
-D'autres l'invoquaient, en surexcitant leurs facultés par l'abus du
-café, de l'opium ou de la bière; et pour tous, ce qui est aujourd'hui
-pour Zola une fonction naturelle ou une habitude acquise comme celle de
-la sieste, était un heureux hasard.
-
-Le visage, le maintien et même le costume ont une éloquence qui n'est
-peut-être pas accessible au profane, mais qui parle haut pour
-l'observateur. En comparant les portraits de quelques coryphées du
-romantisme avec le seul portrait de Zola que j'aie pu me procurer, j'ai
-compris, mieux qu'en lisant un volume d'histoire de la littérature
-moderne, quelle distance sépare _Graziella_ de _L'Assommoir_. La pensée
-se grave sur le visage, les idées transparaissent sous la peau: les
-figures de la génération romantique resplendissent de ces enthousiasmes
-et de ces mélancolies, de cet idéal poétique et philosophique qui
-échauffe leurs oeuvres.
-
-Les longs cheveux, les traits fins, expressifs, plutôt décharnés, les
-costumes fantaisistes, les yeux flamboyants, le port altier et songeur à
-la fois sont des traits communs à l'espèce. On peut donner ce
-signalement tout aussi bien de la tète apollonienne et imberbe de Byron
-et de Lamartine que des têtes élégantes et rêveuses de Zorrilla,
-d'Espronceda et de Musset. Quant à Zola ... sa figure est ronde, son
-crâne massif, sa nuque puissante, ses épaules larges comme celles d'une
-cariatide. Il est brun, son nez est camard, sa barbe dure, ses cheveux
-durs aussi et courts.
-
-Ni dans son corps d'athlète, ni dans son regard scrutateur, il n'y a
-cette distinction, cette attraction mystérieuse, cette attitude
-aristocratique, un peu théâtrale, que Châteaubriand eut dans son beau
-temps, et qui fait qu'en contemplant son visage on demeure pensif et
-qu'on croit le voir encore.
-
-Si le type de Zola présente quelques traits caractéristiques, c'est la
-force et l'équilibre intellectuel nettement indiqués par les dimensions
-et les proportions harmoniques du cerveau, que l'on devine à la forme de
-la voûte crânienne et à l'angle droit du front.
-
-En résumé: le physique de Zola correspond au prosaïsme, à la conception
-mésocratique de la vie qui domine dans ses oeuvres.
-
-Et que l'on ne comprenne pas qu'en disant le prosaïsme de Zola, je me
-rapporte à ce fait qu'il traite dans ses romans des sujets bas, laids
-ou vulgaires. Goethe pense que ces sujets n'existent pas et que le poète
-peut embellir tout ce qu'il choisit.
-
-Je fais plutôt allusion au caractère, à la vie et aux actes de
-l'écrivain naturaliste, totalement dépourvus de ce que les Français
-appellent _rêverie_, et je fais allusion, en somme, à la proscription du
-lyrisme, à la réhabilitation du pratique, que suppose la conduite de
-Zola.
-
-Comme les anciens athlètes, Zola fait profession de moeurs pures et
-honorables. Comme Flaubert, il se vante de préférer l'amitié à l'amour;
-il se déclare un peu misogyne ou ennemi du beau sexe, et méprise
-Sainte-Beuve, trop esclave des jupes. A cet orgueil de continence, Zola
-joint un autre orgueil de tendresse conjugale. Il parle toujours de sa
-femme, non pas d'une manière galante ou passionnée,--ce qui n'est pas
-dans ses notes,--mais affectueusement et avec une extrême cordialité.
-Sa vie intime est tranquille, exemplaire. Il fuit la société et se plaît
-avec sa femme à caresser l'espérance de se retirer, un jour, dans
-quelque village, dans quelque coin fertile et paisible.
-
-Tel est le terrible chef du naturalisme, l'auteur diabolique dont le nom
-fait frémir les uns et met les autres en fureur; le romancier dont les
-oeuvres enflamment de rougeur le visage des dames qui les lisent par
-hasard, le chroniqueur des abominations, des impuretés, des péchés et
-des laideurs contemporaines. Il dit de lui-même: «Je suis un homme
-inoffensif, rien de plus. Malheureux que je suis! je n'ai pas même un
-vice.»
-
-On a comparé saint Augustin à un aigle; Zola compare Balzac à un
-taureau: pourquoi ne me permettrai-je pas d'indiquer une ressemblance
-zoologique, en disant que l'animal qui a le plus de similitude avec Zola
-est le boeuf? Comme lui, il est vigoureux, puissant et lent. Comme
-lui, il ouvre peu à peu le sol et on voit l'effort, de son opiniâtreté
-quand il remue profondément la terre en arrachant les pierres et les
-obstacles. Comme lui, il n'a ni grâce ni élégance, ni gaieté. Ses formes
-ne sont pas belles, ni sa démarche agile. Comme lui, il fait un travail
-solide et durable.
-
-Là où la ressemblance s'arrête entre Zola et le boeuf, c'est à la
-douceur. Pour la lutte, il se change en taureau, et en taureau furieux,
-qui attaque aveuglément son adversaire, en supportant crispante sur sa
-dure peau les piqûres de la critique. Une personne sensible, timide, et
-chatouilleuse serait morte si on avait déchargé sur elle les insultes et
-les attaques qui ont plu sur Zola. Lui les reçoit, non pas avec
-indifférence, mais comme des stimulants et des coups d'éperon qui
-l'excitent davantage au combat.
-
-Quand il publia l'_Assommoir_, la levée des boucliers fut générale. Il
-n'y a pas d'injures qu'on ne lui ait prodiguées. Comme il arrive
-d'ordinaire, le public confondit l'auteur avec l'oeuvre: il lui
-attribua les grossièretés et les délits de tous ses personnages, comme
-il accusa Balzac de libertinage, parce qu'il dépeignait des moeurs
-licencieuses. On crut même Zola vieux, laid, ou ridicule. On le prit
-pour un client du cabaret qu'il décrivait. On jura qu'il devait parler
-le jargon des bas faubourgs; comme si pour connaître ce jargon et pour
-pouvoir le transporter sur le papier dans un livre comme l'_Assommoir_,
-il ne fallait pas être, avant tout, littérateur, et même philologue
-sagace.
-
-Zola grandit devant les attaques qui durent beaucoup le flatter, d'après
-sa théorie que les oeuvres discutées sont les seules à valoir et à
-vivre. Dédaignant l'opinion de la foule de ses admirateurs comme de
-celle de ses insulteurs, il ne tient aucun compte du jugement de la
-multitude. Il se propose de la dompter et de lui imposer le sien. Sur
-ses lèvres, ce n'est pas le doux sourire de Daudet que l'on voit; c'est
-une moue de défi et d'orgueil. Il ne séduit pas, il défie. Il ne se
-repent pas ni ne se corrige, il accentue sa manière à chaque livre. Des
-éditions innombrables, une célébrité bruyante, des traductions dans
-toutes les langues; les colonnes de la presse pleines du bruit de son
-nom, notre transformation littéraire comme coulée dans ses moules, ce
-sont là des motifs suffisants pour que Zola, malgré la boue qu'on lui
-jette au visage, croie que le triomphe lui appartient et que c'est lui
-qui a su trouver le goût de notre siècle.
-
-
-
-
-XI
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Les Rougon-Macquart.--Théorie scientifique de l'oeuvre:
-sa force et sa faiblesse._
-
-
-Le cycle de romans, auquel Zola doit sa tapageuse renommée, a pour titre
-_Les Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous
-le second empire_. Cette famille est atteinte dans son tronc même par la
-névrose, et la lésion se communique à toutes les branches de l'arbre, en
-adoptant différentes formes. Tantôt c'est une folie furieuse et
-homicide, tantôt le crétinisme, tantôt l'ivrognerie, tantôt le génie
-artistique. Le romancier, après avoir lui-même tracé l'arbre
-généalogique de la race des Rougon, avec ses mélanges, ses fusions et
-ses sauts en arrière, retrace les métamorphoses de la terrible maladie
-héréditaire, en étudiant dans chacun de ses romans un cas d'un mal si
-mystérieux.
-
-Remarquez que l'idée fondamentale des _Rougon-Macquart_ n'est pas
-artistique, mais scientifique, et que les antécédents du fameux cycle,
-si nous y regardons bien, se trouvent dans Darwin et dans Hæckel plutôt
-que dans Stendhal, dans Flaubert ou dans Balzac. La loi de _transmission
-héréditaire_ qui imprime des caractères indélébiles aux individus dans
-les veines desquels court un même sang, la loi de la _sélection
-naturelle_, qui élimine les organismes faibles et conserve ceux qui sont
-forts et propres à la vie; la loi de _la lutte pour l'existence_ qui
-remplit un rôle analogue; la loi de l'_adaptation_ qui approprie les
-êtres organiques au milieu dans lequel ils vivent, en somme, toutes les
-lois qui forment le corps des doctrines évolutionnistes prêchées par
-l'auteur de l'_Origine des espèces_, ont leur application dans les
-romans de Zola.
-
-Attentifs seulement à l'aspect littéraire de ses romans, les critiques
-se rient de l'appareil scientifique déployé par le chef de l'école
-naturaliste. Ceci me semble une légèreté évidente: Zola n'est pas en
-effet un Edgar Poë qui se serve de la science comme d'une fantasmagorie
-amusante ou un moyen d'exciter la curiosité du lecteur. Négliger
-l'effort scientifique chez Zola, c'est se résoudre de propos délibéré à
-ne pas le comprendre, c'est ignorer où réside sa force, en quoi consiste
-sa faiblesse et comment il formula l'esthétique du naturalisme.
-
-Je dis sa force, parce que notre époque goûte les tentatives de fusion
-entre les sciences et l'art, même quand elles s'accomplissent d'une
-manière aussi bébôte que dans les livres de Jules Verne. Les petits
-journalistes auront beau lancer à Zola des moqueries et des _mots_ à
-propos de son fameux arbre généalogique et de ses prétentions de
-physiologiste et de médecin. Ils n'empècheront pas que la génération
-nouvelle ne marche derrière ses oeuvres, attirée par l'odeur des idées
-dont on l'a nourrie dans les écoles, dans les amphithéâtres, dans les
-athénées et dans les revues, mais dépouillées ici de la sévérité
-didactique et vêtues de chair.
-
-Je dis sa faiblesse parce qu'il est vrai que si nous exigeons
-aujourd'hui de l'art qu'il s'appuie sur les bases inébranlables de la
-vérité, comme il n'a pas pour objet principal de la rechercher, et que
-c'est là, au contraire, l'objet de la science, l'artiste qui se propose
-un but différent de la réalisation de la beauté verra tôt ou tard, avec
-une infaillible sûreté, se découronner le monument qu'il élève. Zola
-tombe sciemment dans une grave hérésie esthétique; et n'en doutons pas,
-il sera châtié par où il a surtout péché.
-
-Quelqu'un qui dominerait avec une égale puissance les lettres et la
-science, pourrait écrire un livre curieux sur le _darwinisme dans l'art
-contemporain_. On y trouverait la clé du pessimisme, non poétique comme
-chez Léopardi, mais dépressif, qui s'exhale des romans de Zola comme une
-vapeur noire et méphitique; la clé du goût de décrire et de montrer _la
-bête humaine_, c'est-à-dire l'homme esclave de l'instinct, soumis à la
-fatalité de sa complexion physique et à la tyrannie des milieux; la clé
-de la préférence mal dissimulée pour la reproduction de types qui
-démontrent la thèse: idiots, hystériques, ivrognes, fanatiques, fous,
-tous gens aussi dépourvus de sens moral que les aveugles le sont de
-sensibilité dans la rétine.
-
-Les darwinistes logiques et enragés, pour appuyer leurs théories de la
-descendance de l'homme, aiment à nous rappeler les tribus sauvages de
-l'Australie et à nous décrire ces maladies dans lesquelles la
-responsabilité et la conscience sombrent. Zola les imite et, dans un
-élan de sincérité, déclare qu'il préfère l'étude du cas pathologique à
-l'étude de la situation normale, qui est pourtant la plus fréquente dans
-la réalité.
-
-Ici une question.
-
-Zola est-il blâmable de baser ses travaux artistiques sur la science
-moderne et de les consacrer à la démontrer? N'est-ce pas là plutôt un
-projet louable?
-
-Voyons d'abord quelles sont les sciences que Zola interroge.
-
-Ce n'est pas ici le cas de discuter la certitude ou la fausseté du
-darwinisme et de la doctrine évolutionniste. Je l'ai fait ailleurs du
-mieux que j'ai su et je le rappelle non point pour me louer, mais afin
-que les malicieux ne m'accusent pas de parler ici de choses que je n'ai
-pas essayé de comprendre. Pour me borner à exposer le jugement d'auteurs
-impartiaux, je dirai seulement que le darwinisme n'appartient pas au
-nombre de ces vérités scientifiques démontrées avec évidence par la
-méthode positive et expérimentale que préconise Zola, comme, par
-exemple, la corrélation des forces, la gravitation, certaines propriétés
-de la matière et beaucoup d'étonnantes découvertes astronomiques.
-Jusqu'à ce jour, ce n'est qu'un système hardi, fondé sur quelques
-principes et quelques faits certains, mais riche en hypothèses gratuites
-qui ne reposent sur aucune preuve solide, quoique de nombreux savants
-spécialistes les recherchent assidûment en Angleterre, en Allemagne et
-en Russie.
-
-En matière de sciences exactes, physiques et naturelles, nous avons le
-droit d'exiger une démonstration, sans laquelle nous nous refusons
-absolument à croire, nous repoussons l'arbitraire: tout l'appareil
-scientifique de Zola tombe donc à terre, quand on songe qu'il n'est pas
-la résultante de sciences sûres, dont les données soient fixes et
-invariables, mais de celles que lui-même déclare en être encore au
-balbutiement et rester aussi, ténébreuses que rudimentaires: ontogénie,
-philogénie, embryogénie, psychophysique. Ce n'est pas que Zola les
-interprète à son gré ou en fausse les principes. C'est que ces sciences
-sont par elles-mêmes romanesques et vagues. C'est que plus le savant
-sévère les trouve indéterminées et conjecturales, plus elles ouvrent un
-champ large à l'imagination du romancier.
-
-Que reste-t-il donc à Zola, s'il a basé sur des assises aussi glissantes
-l'édifice orgueilleux et babylonien de sa _Comédie humaine_? Il lui
-reste ce que ne lui peuvent donner toutes les sciences réunies. Il lui
-reste le véritable patrimoine de l'artiste, son grand et indiscutable
-talent, ses qualités non communes de créateur et d'écrivain. Quand tout
-passe, quand tout croule, c'est là ce qui reste. Avec son influence
-immense sur les lettres contemporaines, voilà ce que l'avenir
-reconnaîtra encore à Zola.
-
-Si Zola était uniquement l'auteur pornographique qui arrête la foule, la
-fait s'attrouper curieusement et puis se disperser rougissante et
-ennuvée, si c'était le savant _à la violette_ qui colore ses récits d'un
-vernis scientifique, Zola n'aurait de public que le vulgaire. La
-critique littéraire et philosophique ne trouverait pas dans ses
-oeuvres un sujet sur lequel s'exercer. Consacre-t-on de longs articles
-à l'examen des romans si populaires et si amusants de Verne? Perd-t-on
-son temps à censurer les romans tout aussi populaires de Paul de Kock?
-Tout cela est chose frivole, chose qui n'a pas d'importance. Les romans
-de Zola sont des figues d'un autre panier; et son auteur, en dépit de
-toutes les réserves, est un grand artiste, un très grand artiste, un
-artiste extraordinaire.
-
-Il y a, dans ses livres, des passages et des morceaux que, dans leur
-genre, on peut appeler définitifs, et je ne crois pas téméraire
-d'affirmer que nul n'ira plus loin. Les dépravations causées par
-l'alcool dans _L'Assommoir_, avec ce terrible épilogue du Delirium
-tremens, la peinture des Halles dans le _Ventre de Paris_; la première
-partie si délicate d'_Une page d'amour_; la gracieuse idylle des amours
-de Sylvère et de Miette dans la _Fortune des Rougon_; le caractère du
-prêtre ambitieux dans _La conquête de Plassans_; la richesse descriptive
-de _La faute de l'abbé Mouret_ et mille autres beautés prodiguement
-éparpillées dans ses livres, sont presque inégalables. Zola touche
-l'esprit en faisant preuve d'une puissante intelligence, d'un regard
-pénétrant, ferme, scrutateur, par l'abondance des arabesques et des
-filigranes charmants.
-
-Ayons le courage de le dire, puisque tous le pensent: il y a du beau
-chez l'auteur de _L'Assommoir_.
-
-Quant à ses défauts, je dirais mieux, à ses excès, ils sont tels, il les
-grossit et les accentue tellement qu'ils seront insupportables, s'ils ne
-le sont déjà pour la majorité.
-
-C'est un péché originel que de prendre pour titre non pas d'un roman,
-mais d'un cycle entier de romans, l'odyssée de la névrose à travers le
-sang d'une famille. Si l'on considérait cela comme un cas exceptionnel,
-nous prendrions encore patience; mais si, dans les _Rougon_, on
-représente et on symbolise la société contemporaine, nous protestons et
-nous ne consentons pas à nous croire un troupeau de malades et de fous,
-ce que sont, en un mot, les _Rougon_. Dieu merci, il y a de tout dans le
-monde; et même dans ce siècle de tuberculose et d'anémie, il ne manque
-pas de gens qui ont un esprit sain dans un corps sain!
-
-Le lecteur curieux va dire que, d'après cela, Zola n'étudie que des cas
-pathologiques! que dans la galerie de ses personnages il n'y en a aucun
-qui ne souffre de l'âme ou du corps, ou des deux à la fois. Si, il y en
-a, mais si nuls et si inutiles que leur santé et leur bonté se
-traduisent en inertie et qu'elles se rendent presque plus haïssables que
-la maladie et le vice. À l'exception de Silvère,--qui, à la rigueur, est
-un fanatique politique,--et de l'émouvante et angélique Lalie de
-_L'Assommoir_, les héros vertueux de Zola sont des marionnettes sans
-volonté ni force. Le bien fait bâiller et chute de pure bêtise. Voyez
-l'étrange femme honnête de _Pot-Bouille_, et le héros imbécile du
-_Ventre de Paris_! C'est à faire préférer les gredins qui, du moins,
-sont décrits de main de maître et qui n'endorment pas.
-
-Quand un écrivain parvient à découvrir le filon des idées latentes ou
-dominantes de son siècle, quand il se fait l'interprète de ce qui le
-caractérise le mieux soit en mal soit en bien, il doit abonder forcément
-dans le sens des erreurs de l'époque même qu'il interprète. Cette action
-mutuelle de l'auteur sur le public et du public sur l'auteur favori,
-explique assez les erreurs que commettent des talents clairs et
-profonds, mais qui enfin portent le sceau de leur époque.
-
-Les romans de Zola ne sont pas nés dans la poussière des bibliothèques
-pleines de livres classiques. Ils ne se sont point envolés comme de
-resplendissants papillons, caressés par le soleil de l'imagination de
-l'auteur. Ils ont vu le jour dans l'enclos où Darwin croisa des
-individus d'une même espèce zoologique pour les modifier, dans le
-laboratoire où Claude Bernard effectua ses expériences et où Pasteur
-étudia les fermentations empoisonnées et le mode grâce auquel une seule
-et microscopique bactérie infectionne et décompose un grand organisme:
-l'idée de _Nana_. Avant que Zola dessinât l'arbre généalogique des
-Rougon-Macquart, Hæckel, avec des traits semblables, avait tracé celui
-qui unit les lémurides et les singes anthropomorphes avec l'homme. Avant
-que Zola niât le libre arbitre et proclamât le pessimisme, le vide et le
-néant de l'existence, Schopenhauer et Hartmann lièrent la volonté
-humaine à la roue de fer de la fatalité et déclarèrent que le monde est
-un rêve creux, ou plutôt un ennui.
-
-On ne peut douter qu'il existe cette intime relation entre les romans de
-Zola et les théories et les opinions scientifiques de notre siècle,
-quoique de nombreux critiques affirment que Zola manque de culture
-philosophique et technique, qu'il ignore beaucoup de choses, et que ce
-qu'il sait est bien peu. D'abord, cette ignorance de Zola est relative,
-puisqu'elle se borne uniquement aux détails, et qu'elle n'empêche pas
-son intelligence d'embrasser la synthèse et l'ensemble des doctrines.
-Or, pour acquérir ce savoir, il n'est pas nécessaire d'y perdre sa vue,
-il suffit de lire quelques articles de revue et une douzaine de volumes
-de la _Bibliothèque scientifique internationale_. D'ailleurs, c'est la
-marque de l'artiste, et Zola en est un, que l'intuition rapide et sûre
-qui lui permet de refléter et d'incarner dans ses oeuvres d'une
-manière surprenante ce qu'il a à peine entrevu.
-
-En outre, les miasmes de sciences romanesques, que nous pourrions
-appeler les légendes positivistes, flottent dans l'atmosphère comme les
-germes étudiés par Pasteur, et pénètrent insensiblement dans les
-créations de l'art.
-
-Notons dans le chapitre des charges contre Zola que ses travaux
-réalistes s'appuient sur une science incertaine et obscure. Puis
-oubliant ses idées philosophiques, étudions ses procédés artistiques et
-sa rhétorique spéciale.
-
-
-
-
-XII
-
-
-SOMMAIRE
-
-_L'impersonnalité du romancier chez Zola.--Le style.--La
-poésie.--Tendance qu'il attribue chez lui au romantisme.
---L'intervention indirecte du romancier.--Vérité de
-l'observation.--Symbolisme.--Les inimitiés que Zola a
-ameutées contre lui._
-
-
-Tous les réalistes et tous les naturalistes modernes, sauf Daudet,
-imitent Flaubert dans l'_impersonnalité_. Ils contiennent toute
-manifestation de leurs sentiments, n'interviennent pas dans leurs
-récits, et évitent de les interrompre par des réflexions et des
-digressions. Zola outre le système en le perfectionnant.
-
-En lisant un roman quelconque, on remarque facilement combien les
-pensées des personnages, vraies et subtilement déduites cependant, se
-trouvent baignées et couvertes d'un vernis particulier à l'auteur, si
-bien qu'il semble penser aux lieu et place du héros. Zola,--et c'est là
-que commencent ses innovations--présente les idées dans la forme
-irrégulière, dans la succession désordonnée mais logique de leur
-affluence au cerveau, sans les ranger en périodes oratoires ni les
-enchaîner en raisonnements médités. Grâce à cette méthode habile et très
-difficile à force d'être simple, il réussit à nous donner l'illusion
-_que nous voyons penser_ ses héros.
-
-L'idée éveillée subitement au choc de la sensation,--cela est
-indubitable,--parle un langage beaucoup moins artificiel que celui que
-nous employons en la formulant au moyen de la parole. Si parfois la
-langue va plus loin que la pensée, d'une manière générale les
-perceptions de l'entendement et les élans de la volonté sont violents
-et concis; la langue les habille, les déguise et les atténue en les
-exprimant. Les romanciers, quand ils levaient les couvercles des crânes
-comme Asmodée les toits des maisons, et qu'ils voulaient nous montrer
-leur activité intérieure, employaient des périphrases et des
-circonlocutions. Zola a été le premier peut-être à les supprimer, comme
-le confesseur, lorsque le pénitent, par pudeur ou par désir de rendre sa
-conduite plus honorable, cherche des détours et choisit des phrases
-ambiguës et des mots obscurs, déchire les voiles dont l'âme s'enveloppe
-et dit le mot propre que le pécheur n'osait employer.
-
-Ceux qui affirment que la phrase crue, vulgaire et brutale, que la
-pensée cyniquement mise à nu, sont tout le style grossier de Zola, n'en
-sont pas plus justes pour cela. Beaucoup le croient ainsi, qui de ses
-oeuvres ne connaissent que le pire du pire, c'est-à-dire cela
-seulement qui flatte leur curiosité dépravée. Dans l'ensemble de ses
-oeuvres, le créateur d'Albine, d'Hélène et de Miette, sacrifie sur les
-autels de la poésie. S'il inventa, comme le disent ses adversaires, _la
-rhétorique de l'égoût_, il mit aussi le pied bien des fois, comme il le
-déclare lui-même, dans des prés couverts d'herbe et de fleurs.
-
-Je ne crois pas que ce soit de la prose que la symphonie descriptive,
-que le poëme paradisiaque qui fait un tiers de _la Faute de l'abbé_
-Mouret, et où le même burin ferme qui grava dans le métal le style
-canaille des Halles et des Faubourgs de Paris, sculpta les formes
-splendides de la riche végétation qui croît dans cette serre vue en
-rêve, s'y multiplie et en brise les barrières en embaumant l'air. Ce
-n'est pas seulement dans _la Faute de l'abbé Mouret_ que Zola
-s'abandonne an plaisir de bâtir une chaude poésie avec des éléments
-réels. Il l'a fait dans beaucoup d'autres livres.
-
-_La Fortune des Rougon_ avec son amoureux duo d'adolescents; _La Curée_
-avec sa superbe serre d'hiver, ses intérieurs somptueux poétisés par
-l'art et par le luxe; _Une page d'amour_ avec ses cinq descriptions de
-la même ville, vue tantôt aux rougeoiements du crépuscule, tantôt à la
-lueur de l'aube, descriptions qui sont un pur caprice de compositeur,
-une série de gammes ascendantes destinées à montrer l'agilité des doigts
-et la puissance du clavier; enfin, même _Nana_ et l'_Assommoir_ dans
-certaines pages, prouvent l'inclination de Zola à _faire beau_
-artificieusement en dominant le vulgaire, le laid et l'horrible du
-sujet. Zola reconnaît et avoue cette propension qui se communique à son
-école. Il la considère comme un défaut grave, héritage des romantiques.
-Son aspiration suprême, son idéal, serait d'atteindre un art plus épuré,
-plus grandiose, plus classique, où au lieu d'échelles chromatiques ou
-d'arpèges compliqués, la simplicité et le naturel de la facture
-seraient unis à la majesté du thème.
-
-Zola convient que son style, loin de posséder cette simplicité et cette
-pureté qui rapprochent, en quelque sorte, la nature de l'esprit et
-l'objet du sujet, cette sobriété qui exprime chaque idée par les mots
-strictement nécessaires et propres, est surchargé d'adjectifs, panaché,
-enrubanné et bariolé à l'infini, si bien que l'avenir le jugera
-peut-être de qualité inférieure. Ces défauts sont-ils réellement dus à
-la tradition romantique? ou plutôt ces lignes pures et sculpturales que
-Zola ambitionne et que nous ambitionnons tous, n'excluent-elles pas
-l'ondulation continuelle du style, le détail minutieux mais riche et
-palpitant de vie qu'exige et que goûte le public moderne?
-
-Bref, Zola, loin d'être négligent, vulgaire ou incorrect, pèche parfois
-par la recherche. Les critiques français qui ne l'ignorent pas et lui
-veulent du mal, à côté des accusations de grossièreté, de brutalité et
-d'indécence, lui lancent une accusation bien plus fondée, en l'appelant
-auteur quintessencié et léché. Le chef du Naturalisme manque de naturel
-et de simplicité. Il ne le nie pas et il l'impute au romantisme qu'il a
-sucé avec le lait.
-
-Artiste plein de nuances, de jolivetés et de raffinements, on dirait
-cependant que sa prose manque d'ailes, qu'elle est liée par des liens
-invisibles, et qu'il lui manque ce doux abandon, cette facilité, cette
-harmonie et ce nombre que possédait Georges Sand. Son style égal et
-plan, est en réalité très travaillé, savamment disposé, prémédité à
-l'extrême, et certaines phrases qui semblent écrites à la grâce de Dieu
-et sans autre but que celui d'appeler les choses par leur nom, sont le
-produit de calculs esthétiques que l'habileté de l'auteur ne parvient
-pas toujours à dissimuler.
-
-Même la valeur euphonique des mots et surtout leur vigueur, comme
-touches de lumière ou taches d'ombre, sont combinées chez Zola pour
-produire de l'effet, de même que la manière d'employer les temps des
-verbes. S'il dit _allait_ au lieu de _fut_, ce n'est pas par hasard ou
-par négligence; c'est parce qu'il veut que nous nous représentions
-l'action de plus près. Quand il emploie certains diminutifs, certaines
-phrases de pitié ou d'ennui, nous entendons la pensée du personnage
-formulée par la bouche de l'auteur, sans qu'il soit besoin de ces
-sempiternels monologues qui occupent tant de pages chez d'autres
-romanciers.
-
-On a reproché, et l'on reproche encore à l'école naturaliste, la
-longueur des descriptions; mais que de _prézolistes_ il y eut pour la
-description! Seulement dans les anciens romans anglais, ce qui était
-lourd et interminable, c'était la peinture des sentiments, des passions
-et des aspirations de leurs héros et de leurs héroïnes, de leurs grandes
-batailles avec eux-mêmes, et de leurs plaintes amoureuses. Chez
-Walter-Scott, c'était tout, paysages, peintures, costumes et dialogues.
-Qui fut plus prolixe que Rousseau pour étaler le décor?
-
-La différence entre les idéalistes et Zola consiste en ce que celui-ci
-préfère aux châteaux poétiques, aux lacs, aux vallées et aux montagnes,
-les villes, leurs rues, leurs halles, leurs palais, leurs théâtres et
-leurs chambres de députés, et en ce qu'il insiste autant sur des détails
-caractéristiques et éloquents que sur des riens de peu d'importance. Le
-lecteur a-t-il vu parfois des portraits à l'huile peints en se servant
-d'un verre grossissant? A-t-il observé comment on y distingue les rides,
-les verrues, les grains de beauté et les plus imperceptibles dépressions
-de la peau. L'impression produite par ces portraits a quelque chose
-d'analogue à celle que causent certaines descriptions de Zola.
-
-On aime mieux regarder une toile peinte seulement d'après les yeux,
-librement et franchement. Il n'est cependant pas permis, pour cela, de
-dire que les descriptions de Zola se réduisent à de simples inventaires.
-Ceux qui l'assurent devraient essayer des inventaires de ce genre; ils
-verraient que ce n'est pas si facile. Les descriptions de Zola,
-poétiques, sombres ou humoristiques, remarquez que je ne dis pas gaies,
-constituent une partie qui n'est point mince de son mérite original et
-sont l'écueil le plus grave pour ses malheureux imitateurs. Certes oui,
-ceux-là nous donneront des listes d'objets, si, comme il est probable,
-le sort leur refuse le privilège d'interpréter le langage de l'aspect
-des choses, et le don de l'opportunité et de la mesure artistique.
-
-Ce sera aussi le sort de tous ceux qui pensent que la méthode réaliste
-se réduit à copier la première chose que l'on voit, laide ou belle,
-laide de préférence, et qu'un groupe de copies de ce genre forment un
-roman.
-
-J'ai lu, je ne sais où, qu'un blanc-bec disait à un sculpteur, en lui
-montrant la Vénus qu'il terminait: «Apprenez-moi à en faire une autre
-comme celle-là; ce doit être facile!» Le sculpteur lui répondait: «Très
-facile! il n'y a qu'à prendre un bloc de marbre et à enlever les
-morceaux qui sont de trop.»
-
-L'ironie de l'artiste est applicable au roman.
-
-Zola a formulé son esthétique et sa méthode avec assez de clarté et de
-prolixité, en sept volumes _seulement_, et il les a appliqués dans
-quinze ou vingt romans. Non content de cela, lui et ses disciples,
-renseignent à l'envie le public et lui révèlent les secrets du métier.
-Ils expliquent comment on travaille, comment on recueille des notes,
-comment on les classe et comment on les emploie; comment on part des
-antécédents de famille, pour reconstituer le caractère et la situation
-d'un personnage. Les romanciers d'autrefois, tout au contraire, aimaient
-à s'entourer de mystère et à rendre mythique la naissance de leurs
-oeuvres.
-
-Cependant, malgré tant de recettes, il est des gens qui ne les
-appliquent point, en dépit de la gloire croissante et du profit que Zola
-et Daudet retirent de leurs livres, ce qui pullule maintenant, ce sont
-des romanciers idéalistes de l'école de Cherbuliez et de Feuillet, de
-ceux qui imaginent au lieu d'observer et qui rêvent éveillés. En effet,
-si la vie, la réalité et les moeurs sont sous les yeux de tout le
-monde, peu de gens savent les voir et moins encore les expliquer. Le
-spectacle est unique, les yeux et les intelligences sont différents.
-
-Là se pose une autre question. Zola prétend observer la vérité et assure
-que ses livres en sont ourdis. Ne se trompe-t-il pas? L'imagination
-serait-elle aussi un élément de ses oeuvres?
-
-Quand il écrivit _l'Assommoir_, il ne manqua pas de gens pour lui dire,
-qu'il défigurait et qu'il noircissait le peuple; les critiques crièrent
-plus fort encore contre l'exactitude de _Nana_ et de _Pot-Bouille_. Si
-_Nana_ est une oeuvre fausse, pour moi les mensonges de _Nana_ sont
-sans contrôle; quant à _Pot-Bouille_, l'exagération me semble
-indubitable. Et plutôt qu'_exagération_ je l'appellerai _symbolisme_, ou
-si l'on veut, _vérité représentative_. Quoique cela semble un paradoxe,
-le symbole est une des formes usuelles de la rhétorique zoliste;
-l'esthétique de Zola, faut-il le dire, est parfois symbolique ... comme
-celle de Platon.
-
-Allégories déclarées (_la Faute de l'abbé Mouret_), ou voilées (_Nana_,
-_la Curée_, _Pot-Bouille_), ses livres représentent beaucoup plus qu'ils
-ne sont en réalité.
-
-Dans _la Faute_, l'auteur ne cache pas ses intentions symboliques. Tout
-jusqu'au nom _Paradou_ (paradis), et à l'arbre gigantesque à l'ombre
-duquel le péché est commis, tout rappelle la Genèse. _Nana_, la
-courtisane impure, la mouche d'or couvée dans les fermentations du
-fumier parisien et dont la piqûre infectionne, désorganise et tue tout,
-n'est-ce pas un autre symbole? Sur la blonde tête de Nana, l'auteur
-accumula toutes les immondices sociales, déversa la coupe emplie
-d'abominations et fit de la grisette pervertie un énorme symbole, une
-incarnation colossale du vice. Par le même procédé, dans la maison
-bourgeoise de _Pot-Bouille_, il réunit toutes les hypocrisies, toutes
-les perversités, toutes les plaies et toutes les pourritures qu'il y a
-dans la bourgeoisie française.
-
-Bien qu'il soit allé à Paris, comme presque tout le monde y est allé, un
-étranger peut difficilement se rendre compte si les moeurs françaises
-sont aussi mauvaises. Là-bas, on parle de maux qui, ici, grâce à Dieu,
-ne nous affligent pas encore, et le cens des habitants y fournit des
-chiffres et y indique une décroissance de population qui doit suggérer
-de profondes réflexions aux hommes d'Etat de la nation voisine.
-
-Malgré tout cela, je crois que la méthode d'accumulation, qu'emploie
-Zola, arrive à enfler la réalité, c'est-à-dire, la noirceur et la
-tristesse de la réalité, et que le romancier procède comme les
-prédicateurs, quand dans un sermon ils grossissent les péchés dans le
-but de pousser l'auditoire au repentir. En somme, je tiens Zola pour un
-pessimiste et je crois qu'il voit l'humanité plus laide, plus cynique et
-plus basse qu'elle n'est. Plus cynique surtout, car ce _Pot-Bouille_,
-plutôt qu'une étude de moeurs bourgeoises, semble la peinture tout à
-la fois d'un lupanar, d'un bagne en liberté et d'une maison de fous.
-
-Je ne voudrais pas me tromper en jugeant Zola, ni l'attaquer ni le
-défendre plus qu'il n'est juste. Je sais qu'il est à la mode de faire
-des haut-le-coeur en entendant son nom, mais, en littérature, que
-signifient les haut-le-coeur? C'est une chose que le génie et le
-talent; une autre que les licences, les écarts, les erreurs d'une
-école.
-
-Dans son pays même, Zola est détesté. Gambetta le haïssait, parce que
-Zola l'avait discuté comme écrivain et comme orateur. L'Académie,
-l'Ecole normale, tous les romanciers idéalistes, tous les auteurs
-dramatiques, la _Revue des Deux-Mondes_, Mme Edmond Adam, exècrent Zola,
-l'excommunient et feignent de ne pas le voir. Peut-être nous autres,
-placés à distance plus grande, apprécierons-nous mieux la grandeur du
-chef des naturalistes et préfèrerons-nous l'entendre à nous
-scandaliser.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-SOMMAIRE
-
-_La morale et le roman naturaliste.--Le fatalisme.--Les
-jeunes filles et la littérature.--La seule morale c'est
-la morale catholique.--L'indulgence des idéalistes pour
-les romantiques.--Le Don Quichotte.--L'adultère et le
-roman naturaliste.--Résumé de la question._
-
-
-Zola nous amène à entamer la question, bien souvent traitée et mal
-éclaircie, de la morale dans l'art littéraire, et spécialement dans
-l'école réaliste.
-
-Avant tout, tâchons d'éviter de faire de la philosophie. Je sais très
-bien que dans l'Essence divine les attributs de vérité, de bonté et de
-beauté sont réunis; mais je sais aussi avec une certitude expérimentale,
-que dans les oeuvres humaines, ils se trouvent séparés, et toujours à
-un degré relatif.
-
-Un final d'opéra, où le ténor meurt en chantant, peut être _très beau_
-et il n'y a pas de chose plus éloignée de _la vérité_. Un groupe
-licencieux de sculpture païenne peut être _beau_ sans être _bon_. Ceci
-me semble évident par soi-même, et je crois oiseux de l'appuyer sur des
-raisonnements, parce qu'il y a dans la perception de la beauté quelque
-chose d'ineffable qui résiste à la logique et ne se démontre ni ne
-s'explique.
-
-Pour en venir maintenant aux relations de la morale et des nouvelles
-écoles littéraires, je commencerai par observer que c'est une erreur
-fréquente chez les adversaires du réalisme que de confondre deux choses
-aussi distinctes que l'_immoralité_ et la _grossièreté_. L'_immoral_
-c'est seulement ce qui excite au vice; le grossier tout ce qui combat
-certaines idées de délicatesse, basées sur les moeurs et les usages
-sociaux. La seconde faute est donc vénielle, on le comprend: la première
-est forcément mortelle.
-
-Je l'ai déjà indiqué dans plusieurs endroits de ces études, l'immoralité
-du naturalisme est la résultante de son caractère fataliste,
-c'est-à-dire du fonds de déterminisme qu'il recèle. Tout écrivain
-réaliste est libre de s'écarter d'un chemin aussi serpenteux, que n'ont
-jamais suivi nos meilleurs classiques, qui étaient cependant réalistes
-et très réalistes.
-
-Bien peu d'entre les critiques qui crient le plus fort contre le
-naturalisme, s'aperçoivent des mauvaises herbes déterministes qui
-croissent dans le jardin de Zola. La charge la plus grave qu'ils élèvent
-contre lui,--et en se voilant la face,--c'est que ses livres ne peuvent
-être mis entre les mains des jeunes filles.
-
-Mon Dieu! il faudrait en premier lieu commencer par élucider s'il
-convient mieux aux jeunes filles de vivre dans une innocence
-paradisiaque ou de connaître la vie, ses écueils, ses récifs afin de les
-éviter. Ce problème, comme presque tous les problèmes, se résout dans
-chaque cas d'après les circonstances, parce qu'il existe autant de
-caractères différents que de jeunes filles et que ce qui convient à
-l'une serait peut-être funeste à l'autre. Allez après cela établir des
-règles absolues! Il en est de cette question comme de celle des
-aliments. Chaque âge et chaque estomac en exigent de différents.
-Proscrire un livre parce que tourtes les jeunes filles ne peuvent en
-nourrir leur intelligence, c'est comme si nous jetions par la fenêtre un
-morceau de viande, sous prétexte que les enfants qu'on allaite ne la
-mangent pas. Donnez-donc au bébé son _lolo_, et l'adulte appréciera à sa
-valeur la nourriture forte et nutritive.
-
-Combien nous sommes las d'entendre louer certains livres qu'on vante
-seulement parce qu'ils ne contiennent rien qui puisse faire rougir une
-jeune fille! Et pourtant, au point de vue littéraire; ce n'est pas un
-mérite, ni un défaut, pour un livre que de ne pas faire rougir les
-jeunes filles.
-
-Les étrangers ont bien plus d'esprit: ils comprennent que le genre de
-lecture varie selon les âges et les situations, et que depuis le temps
-où l'enfant épelle jusqu'à celui où l'homme atteint la plénitude de sa
-raison, il y a une période durant laquelle il doit lire quelque chose.
-Ils écrivent donc des livres à la portée de l'enfance et de la jeunesse,
-ouvrages qui sont rédigés souvent par des plumes habiles et fameuses,
-qui ont l'habitude de s'adapter au degré de développement auquel sont
-arrivées les facultés du public spécial à qui elles s'adressent. Chez
-nous on écrit aussi des livres anodins et douceâtres; seulement leurs
-auteurs prétendent intéresser tous les âges, quand en réalité ils ne
-font que les ennuyer tous.
-
-Je trouve un autre grave inconvénient dans les livres hybrides qui
-aspirent à corriger en amusant. Comme chaque auteur entend la morale à
-sa manière, ils l'expliquent ainsi: je laisse au jugement du lecteur de
-décider ce qui est le plus mauvais, de laisser la morale de côté ou de
-la falsifier.
-
-Pour moi, il n'y a d'autre morale que la morale catholique, et ses
-préceptes me semblent seuls purs, droits, sains et parfaits. C'est dire
-que, si un auteur puise ses moralités dans Hégel, Krauss ou Spencer, je
-les tiendrais pour pernicieuses. Rousseau, Georges Sand, Alexandre Dumas
-fils, et cent autres romanciers qui s'érigent en maîtres de morale du
-genre humain, qui écrivent des romans à thèses et à théories, me
-semblent d'une lecture plus funeste que n'est Zola, en admettant que le
-lecteur les prenne au sérieux.
-
-L'opinion générale est que la moralité d'une oeuvre consiste à montrer
-la vertu récompensée et le vice puni: doctrine insoutenable devant la
-réalité et devant la foi.
-
-S'il n'y avait d'autre vie que celle-ci, si, dans un autre monde de
-vérité et de justice, chacun n'était pas récompensé selon ses mérites,
-la morale exigerait que dans cette vallée de larmes toutes choses
-fussent dans l'ordre; mais vouloir qu'un romancier modifie et corrige
-les desseins de la Providence, cela me semble un souci ridicule.
-
-De toute manière, que ce soit immoralité ou grossièreté que l'on trouve
-dans le réalisme, les rugissements de la presse et du public, le grand
-_tolle_ qui nous étourdit les oreilles, semblent dénoncer l'apparition
-d'un mal nouveau et inconnu, comme si, jusqu'à cette date, les lettres
-eussent été un miroir d'honnêteté et de pudeur. Cependant, il y a bien
-des années, Valera, discutant avec Nocédal, dit spirituellement que les
-temps heureux où la littérature fut irréprochable n'étant jamais
-arrivés, personne ne pouvait en désirer le retour. Cette grande vérité
-que Valera démontre avec son élégante érudition accoutumée, il n'est nul
-besoin d'en donner la preuve à quiconque connaît un peu nos classiques
-et notre ancien théâtre. Seulement les adversaires du naturalisme
-emploient une tactique de mauvaise foi. Ils lui reprochent de n'être pas
-nouveau, tout aussi bien que pour le rabaisser ils lui opposaient
-l'exemple de la littérature antérieure.
-
-Trouverions-nous, par hasard, dans un temps plus récent que le siècle
-d'or, des modèles de cette littérature pudique et austère? J'ai été
-élevée dans l'abstinence et la sainte horreur des romans romantiques.
-Quoique j'aie lu, dans mon enfance, l'_Iliade_ et le _Don Quichotte_ au
-point d'en apprendre des morceaux par coeur, je n'ai jamais pu
-posséder un exemplaire d'Espronceda ou de _Notre-Dame de Paris_,
-ouvrages que leur réputation satanique éloignait de mes mains. Si les
-classiques ont péché, et les romantiques aussi, pourquoi faire peser
-sur les naturalistes et les réalistes tout le poids de la faute?
-
-C'est chose étrange de voir chaque école passer une indulgente éponge
-sur ses propres immondices et montrer du doigt celles des autres!
-
-Les néo-classiques absolvent aujourd'hui les écrivains païens, en
-alléguant qu'ils ne connurent pas le Christ; beaucoup d'entre eux
-écrivirent cependant après que l'Evangile eût été annoncé. La nature
-seule, à défaut de religion, ne proscrit-elle pas assez certaines
-abominations, au récit desquelles se complaisent les poètes latins?
-
-A leur tour, les idéalistes pardonnent les écarts romantiques, parce
-que, quand bien même un héros romantique ferait comme Werther l'apologie
-du suicide, ou douterait de l'air même qu'il respire comme Lélia, il
-aurait l'excuse de suivre les voies de l'idéal. Qu'importe que le corps
-se vautre dans la boue, pourvu que le regard soit fixé vers les étoiles!
-
-Pour rendre honnêtes les crudités qui abondent chez Tirso et Quevedo, on
-parle de la candeur et de la simplicité de l'époque à laquelle ils
-vivaient. Celui qui ne veut pas se contenter de ces excuses, c'est bien
-sa faute!
-
-Les défenseurs de ces écoles me diront que ce n'est pas à cause de ces
-taches, mais, malgré elles, qu'ils vantent Horace, Espronceda, et tous
-les saints de leur dévotion: pour nous c'est tout la même chose. Quand
-Zola pèche contre le goût je puis fort bien dire, pour ma part, que je
-n'y trouve nul plaisir. Je le préfèrerais plus réservé et, bien sûr, je
-ne loue pas chez lui les fautes mais les beautés.
-
-Maintenant si quelqu'un me demande où commencent ces écarts et jusqu'où
-va la liberté que peut s'accorder l'écrivain, je ne saurais le dire. Les
-limites en sont extrêmement variables, le tact, la sûreté de main que
-possède un grand talent lui servent seuls de guides, pour ne point
-s'écarter de la route et pour se redresser s'il tombe. Il est indéniable
-que le _Don Quichotte_ contient des passages bien peu attiques, que l'on
-peut avec justice appeler grossiers. Cependant ce sont des parties de ce
-divin tout: le génie de Cervantès les a marquées de son estampille et,
-pour le déclarer d'une fois, elles sont très bien où elles sont et je ne
-les effacerais pas s'il dépendait de moi de les supprimer. J'incline à
-comparer les beaux fruits de l'esprit humain avec l'émeraude, qui est
-une belle pierre mais dont on trouve rarement un échantillon qui n'ait
-une petite tache ou un petit défaut. Les grands auteurs ont leur tache;
-ils ne cessent pas pour cela d'être des pierres précieuses.
-
-_Nana_ est peut-être l'oeuvre à cause de laquelle on juge Zola le plus
-sévèrement. Cela est-il du au sujet? Je crois plutôt que c'est au
-défaut de prudence, au cynisme brutal avec lequel il est traité.
-
-En fait, il y a dans la société des formes, et des bornes auxquelles une
-oeuvre qui veut traverser victorieusement les siècles ne peut
-peut-être pas se dérober. Je dis peut-être, parce que si Rabelais et
-d'autres écrivains brisèrent ces digues et gagnèrent un nom
-impérissable, leur licence constitue cependant un élément d'infériorité,
-et comme une note vulgaire dans la symphonie de leur talent.
-
-Ces vallées et ces limites, le génie les ébranle, mais d'elles-mêmes
-elles reprennent leur place. Sans doute elles changent: elles ne
-disparaissent jamais et s'imposent avec tant de force que je ne sache
-pas qu'aucun écrivain les ait jamais renversées.
-
-Si audacieuse que soit une plume, pour tant qu'elle veuille copier la
-réalité nue, il y a toujours un point auquel elle s'arrête. Il y a des
-choses qu'elle n'écrit pas, des voiles qu'elle ne parvient pas à
-soulever. Tout consiste à savoir s'arrêter à temps, aux limites du
-terrain défendu par la morale de l'art.
-
-Il faut ici remarquer que la majorité des critiques semble s'imaginer
-qu'il n'existe qu'un genre d'immoralité, l'immoralité érotique, comme si
-la loi divine se réduisait à un commandement. Que l'auteur s'abstienne
-de peindre la passion amoureuse et il a carte blanche pour portraicturer
-toutes les autres! Et cependant, il y a des romans comme _le
-Juif-Errant_ ou _les Mystères de Paris_ qui, par leur caractère
-anti-social et anti-religieux, ne sont pas moins immoraux que _Nana_.
-
-Dans les questions religieuses et sociales, les naturalistes agissent
-comme leurs frères les positivistes vis-à-vis des problèmes
-métaphysiques. Ils les laissent de côté, attendant que la science leur
-en fournisse la solution, s'il est possible. Cette abstention est mille
-fois moins dangereuse que la propagande socialiste et hérétique des
-romanciers qui les précédèrent.
-
-Quant à la passion, surtout à l'amour en dehors des voies du devoir,
-loin de la glorifier, on dirait que les réalistes ont pris à coeur
-d'enlever à l'humanité toute illusion sur elle, d'en montrer les dangers
-et les laideurs, d'en diminuer les attirances.
-
-De _Madame Bovary_ à _Pot-Bouille_, l'école ne fait que répéter avec un
-accent fatidique que l'on trouve dans le devoir seul la tranquillité et
-le bonheur.
-
-Le Portugais Eça de Queiroz dans son roman _O primo Bazilio_ (le cousin
-Basile), où il imite Zola jusqu'à la copie, fait un tableau, horrible
-sous son apparence vulgaire, du supplice de la femme esclave de sa
-faute.
-
-Il est clair que l'enseignement des réalistes n'est pas formulé en
-sermons et en axiomes. Il faut le lire dans les faits.
-
-Il en arrive de même dans la vie où les mauvaises actions sont punies
-par leurs propres conséquences.
-
-En définitive, les naturalistes ne sont pas des révolutionnaires
-utopistes ni impies par système. Ils ne font pas l'apothéose du vice.
-Ils n'échauffent pas les têtes et ne corrompent pas les coeurs. Ils
-n'énervent pas les intelligences en peignant un monde imaginaire et en
-dégoûtant du réel.
-
-Ce qu'il faut imputer, en particulier, au naturalisme.--je n'ai point de
-plaisir à le répéter,--ce sont les tendances déterministes, le défaut de
-goût et un certain manque de choix artistique.
-
-De ces fautes la première est un délit grave, la seconde est de moindre
-importance, parce que les plus illustres de nos dramaturges et de nos
-romanciers l'ont commise. Ce qui importe, ce ne sont pas les verrues de
-la surface, c'est le fond.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Le Réalisme anglais.--Son origine: Chaucer et Shakespeare.
---Foë et Swift.--Walter Scott.--Les autoress.--Dickens,
-Thackeray et Bulwer.--Georges Eliot.--Le rôle du roman en
-Angleterre, son influence sociale.--L'esprit anglican
-dont il est imprégné._
-
-
-Des gens, qui se piquent d'un goût délicat et répugnent à la crudité des
-romanciers français, vantent le roman anglais, et louent un certain
-genre de naturalisme mitigé qui lui est particulier. C'est maintenant
-une opinion aristocratique et élégante que d'admettre la suprématie du
-roman anglais sur le terrain moral et sur le terrain littéraire.
-
-Le lecteur n'ignore pas combien les jugements généraux en matière de
-morale sont parfois sans fondement et erronés. Il pourra donc
-s'expliquer facilement comment est en odeur de sainteté sur notre terre
-catholique et latine une littérature, et le légitime du protestantisme,
-appropriée à ces moeurs méticuleuses, hypocrites, réservées et
-égoïstes que le puritanisme, mêlé à l'esprit mercantile de la race,
-acclimata dans l'ancienne île des Saints.
-
-Et ce n'est point que l'Angleterre n'ait des saines traditions réalistes
-et un illustre ancêtre littéraire. Chaucer, père de sa poésie, était un
-réaliste, et ses _Contes de Cantorbéry_ des tableaux d'après nature. Le
-plus grand astre du firmament britannique, l'illustre Shakespeare porta
-le Réalisme à un certain point où n'oserait peut-être pas le suivre
-Zola. Mais, si la poésie et le théâtre fleurissent, de bonne heure, dans
-la Grande-Bretagne, le roman y naquit tard, quand le pays appartenait
-déjà irrévocablement à la Réforme.
-
-La Réforme! Partout où son esprit prévalut, il fut un élément
-d'infériorité littéraire, et ceci, Dieu le sait, je ne le dis pas pour
-louer le catholicisme dont l'excellence ne dépend pas de questions
-esthétiques, mais pour donner à entendre que le roman anglais se ressent
-de son origine. De tous les genres cultivés en Angleterre, depuis Henri
-VIII jusqu'à maintenant, le roman est celui que le protestantisme a
-pénétré davantage. Aussi les Anglais n'ont-ils pas produit un _Don
-Quichotte_, c'est-à-dire une épopée de la vie réelle, qui puisse être
-comprise par l'humanité entière.
-
-Depuis son berceau même, le roman anglais est dominé par des tendances
-utilitaires, qui le lient au sol, pour ainsi dire, et l'empêchent de
-voler par les espaces sublimes que parcourt la libre fantaisie de
-Shakespeare et de Cervantès.
-
-Pour tant que l'on loue Foë, en lui donnant le titre pompeux d'_Homère
-de l'individualisme_, _Robinson_ n'est une oeuvre incomparable que
-pour les enfants de dix à quinze ans.
-
-Swift, le misanthrope contemporain de Robinson, est beaucoup plus
-profond, et pour les intentions doctrinales, nul ne l'égale, car, en fin
-de compte, la satire est une direction radicale de la littérature à
-thèse.
-
-_Le Vicaire de Wakefield_, de Goldsmith, parfois douce idylle, agréable
-peinture domestique, contient un idéal purement anglais, patriarcal.
-Tandis que l'exemple des filles du Vicaire enseigne à fuir la vanité,
-_Clarisse_ et _Paméla_ condamnent irrévocablement la passion et ouvrent
-la série des romans austères, où le coeur rebelle est toujours vaincu.
-Quant à Walter Scott, il n'a pas eu de descendance légitime.
-
-Walter Scott est un phénomène isolé dans la littérature anglaise, ou
-pour plus d'exactitude, l'enfant d'une autre nationalité toute
-différente, la nationalité écossaise qui est rêveuse, idéaliste et
-poétique autant que la nationalité anglaise est pratique et utilitaire.
-A coup sûr, Walter Scott ne procède pas de Shakespeare. Mais le sens
-pratique et prosaïque de Foë ne court pas davantage par ses veines.
-C'est le barde qui vit dans un passé coloré de lumière et de pourpre,
-comme un splendide coucher de soleil; qui fait revivre l'histoire et la
-légende en ne demandant à la réalité que ce vernis brillant, nommé
-couleur locale par les romantiques. En somme, c'est le dernier chanteur
-des beaux âges chevaleresques, _le dernier ménestrel_.
-
-Quand, de sa résidence seigneuriale de Abbots-ford, Walter Scott
-évoquait les traditions de sa romanesque patrie, la troupe de
-romancières qui ont tant influé et influent tant sur le caractère de ce
-genre littéraire, en lui donnant une saveur spéciale et éthique, entrait
-déjà en lice. Les femmes conquéraient le territoire dont elles sont
-maîtresses à cette heure. On lisait passionnément les _contes moraux_ de
-Miss Edgeworth. Les noms de Miss Mary Russel Milford, Miss Austen,
-Mistress Opie, Lady Morgan, Mistress Shelley étaient célèbres. Une fois
-maître du roman, l'élément féminin se cramponna à son butin.
-Aujourd'hui, on compte par milliers les _autoress_ qui font gémir tous
-les jours les presses de Londres sous les fruits de leur talent. Quand
-Dickens, Thackeray et Lytton Bulwer ne furent plus là, le premier
-romancier anglais fut une femme, Georges Eliot.
-
-Par suite de cet empire des femmes, le roman anglais tend à enseigner et
-à prêcher beaucoup plus qu'à réaliser la beauté. A peine la fille de
-clergyman prend-elle la plume qu'elle se trouve à la hauteur de son père
-et peut alors, plaisir ineffable! aller et enseigner les peuples. Non
-seulement elle possède une chaire et un pupitre, mais elle dispose de
-moyens matériels pour la propagation de la foi.
-
-Charlotte Yonge écrit l'_Héritier de Redcliffe_. L'édition se vend bien.
-Avec le produit, l'auteur achète un navire et en fait présent à un
-évêque missionnaire.
-
-Ainsi, chez les romancières modernes de l'Angleterre, s'est presque
-complètement éteint ce noble orgueil littéraire, qui aspire à la gloire
-conquise par la concentration du talent et par l'effort constant vers la
-perfection suprême, amour-propre d'artiste qu'exprima si virilement
-George Sand. Au lieu d'aspirer à produire de belles oeuvres, des
-oeuvres durables, elles se jettent dans le torrent écumeux de la
-production hâtive, luttant à qui fera le plus et non à qui fera le
-mieux. Le roman anglais a une extension obligatoire de trois gros
-volumes, et les romanciers à la mode comme Francis Trollope ne se
-satisfont pas à moins d'un roman par trimestre, c'est-à-dire de douze
-volumes par an. Quel style, quelle invention, quels caractères y
-aura-t-il que ce fleuve débordant d'encre n'inonde et ne ruine!
-
-Pour la nation anglaise, le roman est devenu un article de première
-nécessité et de consommation quotidienne, comme le bifteck qui répare
-ses forces, comme le charbon dont la chaleur tempère ses journées
-glaciales et réjouit ses longues nuits. Il y a pour le roman un public
-quotidien et assuré, comme il y en a un ici pour les cafés. Le roman est
-l'écho des aspirations du lecteur et joue son rôle religieux, politique
-et moral. Il s'inspire des exigences du public. Il est philosophique
-avec Charles Reade; républicain et socialiste avec Joshua Davidson;
-théologique avec Charlotte Yonge; politique avec Disraeli;
-fantasmagorique dans le genre d'Anna Radcliffe qui amuse encore;
-historique dans le goût de Walter Scott qui a toujours des disciples.
-Les géographes, les paysagistes et les auteurs de marines qui suivent
-les traces de Fenimore Cooper, le capitaine Mayne-Reyd, le capitaine
-Marryat, et d'autres capitaines, jouissent aussi de la faveur de ce
-peuple colonisateur et touriste.
-
-Les écrivains américains Bret-Harte et Mark Twain fendent les
-brouillards de l'atmosphère anglaise avec des étincelles d'_humorisme_,
-cette gaieté difficile et douloureuse du Nord.
-
-Ses inclinations ainsi flattées, satisfait dans ses goûts moins
-littéraires que poétiques, le peuple anglais accorde, à son tour, à ses
-romanciers une tendresse personnelle dont nous ne connaissons pas
-d'exemple chez nous. C'en est une preuve que les nombreux pèlerins qui
-se rendent tous les ans au presbytère de Haworth où naquit et où passa
-les premières années de sa vie la romancière qui illustra le pseudonyme
-de _Currer Bell_.
-
-La gloire littéraire n'est pas assez: c'est une affection plus intime,
-qui entoure d'une auréole le nom des romanciers favoris de la nation
-britannique. On ne considère pas le roman comme un simple passe-temps,
-comme un simple plaisir esthétique, c'est une institution, le cinquième
-pouvoir de l'Etat, et comme l'a dit en public le romancier Trollope,
-_les romans sont les sermons de l'époque actuelle_.
-
-Leur influence s'étend non seulement aux moeurs mais aux lois. Ils
-influent sur les délibérations des chambres, sur les réformes
-continuelles que subit le code d'une nation si éminemment conservatrice.
-
-Que les pays sont différents! dirons-nous avec le héros de _Very well_.
-Allez un peu proposer à nos cortès espagnoles si tumultueuses et si
-déclamatrices une réforme légale, suggérée par exemple par la lecture de
-la _Déshéritée_ ou de _Don Gonzalo Gonzalez de la Gonzalera_. L'on verra
-avec quels rires homériques nos graves sénateurs accueilleront cette
-proposition!
-
-En Angleterre, la force sociale du roman est reconnue. Toutes les
-classes s'enorgueillissent de posséder des romanciers. Il en est qui
-sont ministres, marins, diplomates et magistrats. Magistrats, oui, et
-que dirait-on dans nos cours, Dieu d'Israël! si un président de chambre
-publiait un petit roman! Pour faire comprendre l'influence et l'action
-du roman dans la race saxonne, il suffit d'en citer un, _la Case de
-l'Oncle Tom_, dont personne n'ignore les résultats anti-esclavagistes.
-
-Et le naturalisme anglais?
-
-Je répète que les traditions de la littérature anglaise sont réalistes.
-J'ajoute que Dickens et Thackeray,--les noms peut-être les plus
-illustres qui honorent le roman britannique,--sont réalistes.
-
-Charles Dickens ne craignit pas, chez ce peuple d'aristocrates, de
-s'abaisser à l'étude des dernières couches sociales, voleurs, assassins
-et mendiants.
-
-Thackeray qui inclinait davantage à la satire, étudia aussi dans le
-monde qui l'entourait ses types caractéristiques au profil caricatural.
-
-Pour Georges Eliot, dans les oeuvres de qui résonne aujourd'hui la
-note la plus aiguë du naturalisme anglais, son programme est réaliste à
-la manière de Champfleury. Elle se donne pour objet de ses observations,
-non pas les brillantes créatures d'exception si chères aux romantiques,
-mais la généralité des individus, les personnages communs et vulgaires,
-la classe moyenne de l'humanité.
-
-Malgré tout cela, il y a chez les romanciers anglais, pour si réalistes
-qu'ils soient, une intention morale, un désir de corriger et de
-convertir, et comme le dit spirituellement un récent historien de la
-littérature anglaise, une soif de sauver le lecteur de l'enfer et non de
-l'ennui. Cela apparaît nettement chez la piétiste Yonge, et chez
-l'auteur d'_Adam Bede_, Eliot, qui est libre-penseur et philosophe.
-Cette tendance leur enlève cette objectivité sereine, nécessaire pour
-faire une oeuvre maîtresse d'observation impersonnelle, d'après la
-méthode réaliste, et arrête leur scalpel avant qu'il n'en arrive aux
-tissus intimes et aux derniers replis de l'âme.
-
-Partie de cette faute doit être imputée au public, facteur fort
-important de toute oeuvre littéraire. Comme on l'a déjà dit, le public
-anglais demande toujours des romans,--pas de ceux que savoure seul, dans
-son cabinet de travail, le lecteur sybarite qui aime à admirer de belles
-pages et à pénétrer dans des abîmes psychologiques--ceux que l'on lit en
-famille et que peuvent écouter tous les membres, la blonde _Girl_ et
-l'imberbe _Scholar_.
-
-Les auteurs, qui satisfont ce besoin, le public anglais les paie
-splendidement. La première édition d'un roman se vend quinze francs le
-volume et l'édition s'épuise rapidement. Aussi une foule d'honorables
-Misses, filles de Clergymen, au lieu de se placer institutrices, se
-placent-elles comme romancières. De leur plume prolifique coulent des
-volumes d'un style incolore, aux incidents embrouillés comme les
-noeuds d'un écheveau.
-
-De là, l'infériorité croissante, la décadence du genre.
-
-Que l'innombrable famille des romanciers d'au-delà du détroit me
-pardonne si je suis injuste en parlant de leur décadence générale. Je
-pourrais me flatter de connaître quelques-unes de leurs oeuvres, mais
-qui pourrait prétendre les avoir toutes lues? Mon jugement est celui
-qu'émettent les critiques qui considèrent surtout le côté littéraire, et
-en second lieu, comme il est juste, le côté moral, et qui voient que la
-fabrication précipitée et la sujétion au goût du public font tort à la
-fraîcheur, à l'inspiration et à l'énergie de la pensée. Si le noble
-front de Georges Eliot, si la gracieuse physionomie de Ouida se
-dressent au-dessus de cet océan de têtes vulgaires, il est incontestable
-que l'immense majorité des romanciers anglais s'est essayée à remplir
-trois bols avec une tasse de chocolat.
-
-En outre, le roman anglais, même quand il est supérieur, porte imprimé
-si avant le sceau d'une autre religion, d'un autre climat, d'une autre
-société, qu'à nous autres Latins il nous parait forcément exotique.
-Comment pourrait nous plaire, par exemple, la prédicante méthodiste qui
-est l'héroïne d'_Adam Bede_? Je sais qu'il est à la mode d'être habillé
-par un tailleur anglais, mais la littérature, Dieu merci! ne dépend pas
-entièrement des caprices de la mode.
-
-Un dernier mot que la malice m'inspire sans doute: si le roman anglais a
-chez nous aujourd'hui tant d'admirateurs officiels, a-t-il autant de
-lecteurs?
-
-
-
-
-XV
-
-
-SOMMAIRE
-
-_L'Espagne.--Le mouvement de 1808.--Les Walter-Scottiens.
---La Avellaneda.--Fernan Caballero.--La transition:
-Alarcon.--Valera.--Comment on a jugé Valera en France._
-
-
-En Angleterre et en France, le roman a un _hier_. Ici en Espagne, il n'a
-qu'un avant-hier s'il est permis de s'exprimer ainsi. Là, les romanciers
-actuels se nomment fils de Thackeray, de Walter Scott, de Dickens, de
-Sand, de Victor Hugo, de Balzac. Ici nous ne savons pas grand chose de
-nos pères et nous nous rappelons seulement certains aïeux de sang très
-pur, du lignage des Cervantès, des Hurtado, des Espinel. Cela revient à
-dire qu'il n'y a pas eu en Espagne d'autre roman que celui du siècle
-d'or et celui qui fleurit aujourd'hui.
-
-Cependant, la vie du roman contemporain en Espagne peut déjà se diviser
-en deux époques distinctes: celle du règne d'Isabelle, et celle qui
-commença avec la Révolution de Septembre 1868.
-
-La guerre de l'Indépendance suscita de grands poëtes lyriques, mais
-jusqu'à ce que le torrent romantique passât les Pyrénées, nous n'eûmes
-pas de romanciers.
-
-Walter Scott fit son entrée triomphale dans notre littérature, et le
-règne du roman historique commença. On pourrait consacrer un livre bien
-curieux au récit des pérégrinations de l'idée _walter-scottienne_ au
-travers des cervelles espagnoles. L'esprit du barde écossais s'incarna
-dans des êtres aussi différents entre eux qu'Espronceda, Martinez de la
-Rosa, Gil, Escosura, Canovas del Castillo, Vicetto, Villoslada,
-Fernandez y Gonzalez, et d'autres, dont les noms ne me reviennent pas à
-l'esprit.
-
-George Sand vint aussi chez nous amenée la main dans la main par son
-illustre rivale la Avellaneda. Eugène Suë, patronné par Perez Escrich et
-Ayguals de Izco, ne demeura pas en arrière.
-
-Parmi les _walter-scottiens_, tous gens de valeur, il en était un qui,
-s'il n'eût pas gaspillé ses rares qualités, et mal employé ses précieux
-dons, eût pu s'appeler, plutôt que le séide, le rival de l'auteur
-d'_Ivanhoë_. Le talent de Fernandez y Gonzalez semblait un arbre touffu,
-dont le bois pouvait servir à des oeuvres sculpturales. Par malheur,
-cet écrivain le gaspilla à faire des tables et des bancs vulgaires. Son
-imagination était riche, sa palette descriptive variée, son invention
-abondante. Il fut, d'abord, le poëte du passé, qui rajeunissait les
-livres de chevalerie et prêtait à la tradition héroïco-nationale cette
-vie nouvelle que lui donnent, de temps en temps, des génies privilégiés
-comme Zorrilla, Walter Scott et Tennyson. Comment il finit, nul ne
-l'ignore: par des livraisons interminables, par des volumes vendus à bas
-prix, par des oeuvres de basse littérature, écrites pour le lucre.
-Deux ou trois romans d'entre ses premières oeuvres sont les colonnes
-sur lesquelles son nom s'appuie pour ne pas tomber en oubli.
-
-Peut-être, l'auteur tendre et sympathique de _la Gaviota_ posséda-t-il
-le talent le plus original et le plus indépendant de tous ceux qui se
-signalèrent dans la renaissance de notre roman. Malgré ses digressions
-et ses réflexions, malgré son optimisme idyllique, Fernan Caballero est
-doué d'un charme spécial particulier, d'une grâce caractéristique. Il
-fait preuve d'une imagination, allemande par les rêves, et espagnole
-par la prestesse et la vivacité. Tandis que les romanciers de son
-époque peignaient des tableaux de sujets historiques à la Walter Scott,
-Fernan prenait note des moeurs des gens qui respiraient autour d'elle.
-Elle peignait des _asistentas_, des bandits, des _gaviotas_, des curés,
-des bergers, des paysans et des toreros[1]. Parfois, dans ses bosquets
-andalous, brillent ces soleils du Midi, que Fortuny mit dans ses
-tableaux. Il est des _patios_ de Fernan qu'il nous semble voir, qui nous
-réjouissent les yeux avec leurs fleurs, et les oreilles avec le bruit de
-l'eau, les pioussements des poules et l'innocent bavardage des enfants.
-L'inspiration de Fernan est plus réelle, plus sincère et plus naïve que
-celle de presque tous les romans de cape et d'épée que l'on écrivait
-alors.
-
-Trueba n'atteint pas à la taille de Fernan Caballero. Un pays idolâtre
-de ses traditions et de ses propres souvenirs a bâti le piédestal sur
-lequel trône le peintre basque; mais sa palette n'est riche qu'en
-demi-teintes et en couleurs claires, gracieuses, sans vigueur ni
-intensité. Le vert, le rose et le bleu céleste dominent. Les noirs, les
-terres de Sienne, les bitumes dont Fernan ne fit, lui-même, usage
-qu'avec une extrême mesure, manquent complètement. Quelques scènes
-rurales de Trueba plaisent comme il plaît de contempler le cours d'un
-ruisseau peu profond et aux bords agréables[2].
-
-Selgas ne décrit pas les campagnards et n'appartient pas à l'école des
-paysagistes. C'était un Alphonse Karr, un violoniste capricieux qui
-exécutait des variations sur un thème quelconque et le brodait
-d'arabesques délicates et d'un bel effet. Plutôt qu'un romancier, ce fut
-un humoriste caustique, spirituel et riant comme le sont toujours les
-humoristes dans les pays chauffés par le soleil. Son style inégal
-ressemblait à ces visages aux traits irréguliers, qui compensent le
-défaut de correction par la lueur soudaine du sourire ou par le feu du
-regard. Selgas fait au lecteur bien des surprises agréables, quand il ne
-s'y attend pas. Il lui offre des traits d'observation, de paradoxales
-finesses, des mots heureux, des flamboiements d'idées originales, ou du
-moins présentées d'une manière piquante et nouvelle.
-
-Une autre qualité de Selgas, c'est de s'être mis à étudier la vie
-moderne dans les grandes villes et d'avoir laissé de côté les Mores, les
-odalisques et les châtelaines.
-
-Eh bien! si nous voulons chercher le chaînon, qui rattache à l'époque
-actuelle, cette époque antérieure du roman espagnol où figurent Fernan
-Caballero, la Avellaneda, la Coronado, Trueba, Selgas, Fernandez y
-Gonzalez et Miguel de los Santos Alvarez,--cette époque où le roman
-humanitaire d'Escrich vivait à côté du roman lyrique et werthérien de
-Pastor Diaz, et où la cotte de mailles de _Men Rodriguez_ et la jupe de
-la _Sigea_ frôlaient le froc du héros que ces mésaventures forcèrent à
-émigrer de _Villa-Hermosa en Chine_;--si nous voulons, je le répète,
-indiquer la soudure des deux périodes, il faut écrire le nom de Pedro
-Antonio de Alarcon.
-
-Imprégné de romantisme jusqu'à la moelle des os, _le Final de la
-Norma_[3] ravit nos pères, comme un délicieux caprice de Goya, intitulé
-_Le Tricorne_[4], nous ravit nous-mêmes. Voilà comment mon illustre ami
-Alarcon, sans être encore un vieillard, peut se vanter d'avoir captivé
-deux générations de goûts bien différents.
-
-Les autres romanciers, ceux qui furent hier la coqueluche de leur
-temps, ont disparu de nos horizons littéraires actuels, entraînés par
-l'irrésistible courant du temps, et ceux qui ne sont pas descendus dans
-la tombe meurent vivants de l'indifférence du public intelligent, du
-silence dédaigneux de la critique, et en somme de l'oubli qui est la
-pire des morts pour un écrivain. Alarcon, tout en refusant avec
-acharnement toute concession aux nouvelles tendances, règne encore, en
-maître des coeurs et des imaginations, et soutient l'édifice ruiné de
-ses mains habiles.
-
-Je ne sais si aucun romancier contemporain ensorcellera le public comme
-l'auteur du _Scandale_. Je ne sais si aucun sera, comme lui, lu et aimé
-de tous sans distinction de sexe ni d'âge. Je sais que beaucoup de gens
-demandent de leur prêter un roman d'Alarcon de préférence à ceux des
-autres auteurs.
-
-Le public d'Alarcon n'est pas celui qui dévore avec un appétit bestial
-les romans de Manini[5], c'est celui que Spencer appellerait _la
-moyenne intelligente_. Il se compose de gens qui demandent au roman un
-honnête délassement et les clames en forment la majeure partie.
-
-Alarcon plaît-il parce qu'il a conservé un certain parfum romantique? je
-pense que non; les partis politiques donnent trop à faire aux Espagnols
-et les partis littéraires ne les font pas beaucoup réfléchir.
-
-Ce qui plaît chez Alarcon, c'est l'esprit aimable, la _belle ombre_, la
-galanterie moresque que respirent ses portraits de femme touchés avec un
-pinceau voluptueux et brillant, le style dégagé, facile et animé,
-l'intérêt des récits, et ensuite, une foule de qualités étrangères au
-romantisme, qu'il ne doit à personne qu'à Dieu qui les lui accorda d'une
-main prodigue.
-
-Si dans les types de _La Prodigue_, de _El Niño de la Bola_[6], dans
-Fabian Conde, dans d'autres héros et héroïnes d'Alarcon on découvre la
-filiation romantique; en revanche, _Le Tricorne_ est plein d'un coloris
-franchement espagnol, d'une telle fraîcheur qu'il en fait dans son genre
-un modèle achevé. Le talent d'Alarcon gagne à se limiter à de petits
-tableaux; son ciseau travaille mieux des camées exquis, des agates
-précieuses que des marbres de grandes dimensions. Il réussit dans le
-conte et la nouvelle courte, genre peu cultivé chez nous et qu'Alarcon
-manie avec une singulière maîtrise.
-
-Par toutes ses qualités rares, Alarcon est un puissant mainteneur de
-l'antique bannière romanesque et un redoutable adversaire de la
-nouvelle. Mais nous, les écrivains du camp ennemi, nous demandons à Dieu
-qu'il ne renonce pas à écrire comme il en a annoncé l'intention. Sa
-résolution est-elle dictée par la coquetterie de se retirer, quand le
-public l'aime le plus, en laissant derrière lui une mémoire radieuse?
-Est-ce fatigue? Ce qui est certain, c'est qu'il est dans la plénitude de
-ses facultés, et que jamais son imagination ne parut aussi fraîche que
-durant ces dernières années.
-
-Par la retraite d'Alarcon, l'idéalisme perd son champion le plus
-terrible. Valera, quoique idéaliste, est un romancier à part, qui ne
-formera pas d'école, parce qu'il est difficile à imiter, comme on le
-comprend facilement, si l'on songe aux qualités qu'il réunit. La plus
-profonde vallée qui sépare de Valera la troupe profane des imitateurs,
-c'est sa diction élégante et pure, empruntée plutôt aux mystiques,
-écrivains châtiés par excellence, qu'à Cervantès, qui est un écrivain
-spontané. Valera n'a pas seulement pris, chez eux, la pureté un peu
-archaïque de son style, mais le soin et la perspicacité avec lesquels
-ils scrutent et sondent les arcanes mystérieux de l'âme pour les
-expliquer en phrases d'or et en paragraphes de marbre sculpté.
-
-Aussi, quand on traduisit en français les romans de Valera, sous le
-titre de _Récits andalous_, il fut nécessaire d'en supprimer beaucoup
-parce que, d'après la _Revue littéraire_, ils contenaient _trop de
-théologie_[7]. Nos voisins pensaient que les filles de _Don Valera_
-étaient de gentilles gitanes, armées de castagnettes, prêtes à danser
-des séguédillas, et jolies: ils trouvaient des nonnes contemporaines de
-sainte Thérèse et de Louis de Grenade, qui montraient à peine, entre les
-plis de leur voile, leur beau visage grec où brillait un sourire
-voltairien.
-
-Valera charme, en effet, les sybarites des lettres en réunissant en lui
-la fleur des trois idéaux de beauté littéraire: l'idéal païen, l'idéal
-du siècle d'or et celui de la culture moderne la plus raffinée.
-
-À tout cela il faut ajouter une verve andalouse piquante et badine.
-Comme Valera est, d'ailleurs, très-sagace, très-psychologue, très-maître
-de lui, il semble que les destins lui ont réservé dans le roman espagnol
-le rôle de Stendhal dans le roman français,--un Stendhal parfait dans la
-forme autant que le vrai Stendhal fut pécheur; bien des choses
-éloignent, cependant, Valera du réalisme, surtout son caractère
-aristocratique qui le pousse peut-être à considérer le réalisme comme
-quelque chose degrossier, et l'observation de la réalité comme un
-travail indigne d'un esprit épris de la beauté classique et suprême.
-Ainsi le meilleur titre de gloire de Valera sera la forme, cette forme
-plus admirable isolée, que rattachée aux sujets de quelques-uns de ses
-romans.
-
-Il n'y a pas de doute que _Pepita Jimenez_, _Doña Luz_, et d'autres
-héroïnes de Valera parlent fort bien et en termes fort convenables et
-fort spirituels. Par malheur, on ne peut nier non plus que personne ne
-parle plus ainsi, comme un personnage de Cervantès. Et notez que si je
-nomme Cervantès, pour louer la perfection des discours des héros de
-Valera, je n'oublierai pas d'ajouter que le génie réaliste de Cervantès
-le poussa à faire que Sancho, par exemple, parla fort mal et commit des
-fautes, et que Don Quichotte corrigea ses dires. Chez Valera, il n'y a
-pas de Sancho. Tout le monde est Valera, et cela fait qu'on l'étudiera
-bientôt plus comme un classique que comme un romancier moderne.
-
-Pour les uns ceci sera un éloge, et pour les autres, un blâme. Pour moi,
-on me reproche de lire Valera avec trop de plaisir.
-
-Si certaine théorie littéraire est vraie, que j'ai trouvée dans je ne
-sais quel fameux critique français et qui établit que les romanciers
-copient la société et qu'à son tour la société imite et reflète les
-romanciers, il pourrait advenir que nous eussions tous la tentation de
-parler comme les héros de Valera, ce qui serait excellent pour la
-langue. Mais laissons-là les hypothèses et venons-en aux romanciers qui
-représentent en Espagne le réalisme.
-
-
-[1] _Gaviotas_, littéralement, mouettes. On nomme ainsi la femme
-écervelée, et c'est le titre d'un roman qui est l'oeuvre capitale de
-Caballero. La Gaviota a été traduite ou adaptée (Blériot, éditeur). Les
-autres oeuvres de Fernan Caballero ont également des versions françaises
-(Castermann, Donniol, Hachette, Pion, Maillet, éditeurs.)
-
-[2] Trueba a été traduit et analysé dans nos revues.
-
-[3] Traduit par Charles Yriarte (Lacroix, éditeur).
-
-[4] Traduit par Mme Bentzon, _Récits de tous pays_, chez Calmann-Lévy.
-
-[5] Éditeur de publications illustrées par livraisons. En France on
-dirait les romans de la rue du Croissant.
-
-[6] _La Prodigue_ a été traduite sous le titre de _la Gaspilleuse_ par
-Mlle Sara Oquendo dans la _Revue Britannique_. Je traduis _El Niño de
-la Bola_ sous le titre de Manuel Vénegas dans la _Revue Moderne_.
-
-[7] Cette traduction est de Mme Bentzon. Un anonyme a traduit en
-français _Doña Luz_ (Lalouette, édit.) et moi-même _Le Commandeur
-Mendoza_ (Giraud).
-
-
-
-
-XVI
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Les réalistes.--Mesonero Romanos et Florez.--Larra.
---Pereda. Son localisme, son catholicisme intransigeant.
---Perez Galdos.--Son oeuvre idéaliste.--Son
-évolution.--La situation du roman et des romanciers en
-Espagne.--Les jeunes: idéalistes et naturalistes._
-
-
-Pour indiquer où commence le réalisme contemporain, il faut remonter à
-quelques passages de Fernan Caballero, et surtout aux auteurs des
-_Scènes Madrilènes_ et de _Hier, Aujourd'hui et Demain_, sans oublier
-_Figaro_ dans ses articles de moeurs. Malgré toutes les différences
-qui existent entre le raisonnable et spirituel Mesonero Romanos, le
-bienveillant Florez et le nerveux et caustique Larra, leurs études
-sociales ont leur point commun dans un certain réalisme tempéré,
-assaisonné de satire.
-
-Quand tant de romans de cette époque sont passés à jamais, les écrits
-légers de _Figaro_ et du _Curieux parlant_[1] se conservent dans toute
-leur fraîcheur, parce que la myrrhe précieuse de la vérité les embaume.
-Ce qui augmente leur intérêt c'est qu'ils nous transmettent le souvenir
-des moeurs originales qui disparaissaient et des nouvelles moeurs;
-en somme, ils sont le reflet d'une complète transformation sociale.
-
-Pereda est, en ligne directe, le descendant de ces aimables et
-perspicaces peintres de moeurs. Il fit franchement adhésion à leur
-école, mais il la transporta des villes à la campagne, au coeur des
-montagnes de Santander.
-
-Le Réalisme espagnol a un vaillant champion dans Pereda; quand on lit
-quelques pages de l'auteur des _Scènes Montagnardes_, il semble que nous
-voyions ressusciter Téniers ou Tirso de Molina. On peut comparer le
-talent de Pereda à un beau jardin, bien arrosé, bien cultivé, rafraîchi
-par des brises aromatiques et salubres, mais aux horizons limités.
-
-Je me hâte d'expliquer ce que j'entends par _horizons limités_ pour que
-personne n'entende cette phrase d'une manière offensante pour le
-sympathique écrivain.
-
-Je ne sais si cela provient d'un dessein délibéré, ou de ce qu'il y est
-obligé par le pays qu'il habite: Pereda se borne à décrire les types et
-à raconter les moeurs de Santander, en s'enfermant ainsi dans un
-cercle restreint de sujets et de personnages. Il excelle comme peintre
-d'un pays déterminé, comme poëte bucolique d'une campagne toujours
-égale, et n'essaya jamais d'étudier à fond les milieux civilisés, la vie
-moderne dans les grandes capitales, vie de qui lui est antipathique, et
-dont il a horreur, c'est pour cela que j'ai qualifié de _limité_
-l'horizon de Pereda. C'est pour cela qu'il convient de déclarer que si,
-du jardin de Pereda, l'on ne découvre point un vaste panorama, en
-échange le paysage est des plus agréables, des plus délicieux et des
-plus fertiles que l'on connaisse.
-
-Pereda, grâce à Dieu, ne tombe pas dans l'optimisme parfois agaçant de
-Trueba et de Fernan. Ses rustres, d'ailleurs très-amusants, sont
-ignorants, malicieux et grossiers comme de vrais rustres. Ce sont là
-cependant les fils préférés de l'auteur, visiblement séduit par la vie
-rurale, si saine, si paisible et si régénératrice, autant que lui
-répugnent les centres ouvriers industriels avec leurs misères
-irrémédiables. Pereda trace avec amour les silhouettes des paysans, des
-laboureurs et des hobereaux des villages, gens simples, aimant ce qu'ils
-connaissent depuis longtemps, routiniers et ayant peu de replis
-psychiques.
-
-Si quelque jour les thèmes de la _Tierruca_ s'épuisent pour lui, danger
-qui n'est point imminent pour un esprit de la trempe de Pereda, il sera
-forcé de renoncer à ses tableaux locaux favoris, de chercher de
-nouvelles voies. Parmi les admirateurs de Pereda, il en est qui désirent
-ardemment qu'il change de touche: j'ignore s'il serait avantageux de le
-faire pour le grand écrivain. Il règne toujours une certaine harmonie
-mystérieuse entre le style, le talent d'un auteur, et les sujets dont il
-fait choix; cette harmonie procède de causes intimes.
-
-En outre, le Réalisme perdrait beaucoup si Pereda sortait de la
-Montagne. Pereda observe avec une grande lucidité, quand la réalité
-qu'il a devant les yeux ne lui soulève pas le coeur, qu'elle le
-divertit par le spectacle de ridicules et de manies profondément
-comiques. Peut-être briserait-il son pinceau pour ne point copier les
-plaies plus profondes et la corruption plus raffinée d'autres lieux et
-d'autres héros[2].
-
-Pour le Réalisme, posséder Pereda, c'est posséder un trésor, et pour ce
-qu'il vaut et pour les idées religieuses et politiques qu'il professe.
-Pereda est un argument vivant, une démonstration palpable que le
-Réalisme ne fut pas introduit en Espagne comme une marchandise française
-de contrebande, mais que ceux qui aiment, à la fois, la tradition
-littéraire et les autres traditions, le ressuscitent. Cela ne surprendra
-pas les gens intelligents, mais cela pourra bien stupéfier la tourbe
-innombrable qui date l'ère réaliste de l'avènement de Zola.
-
-Si le Réalisme chez Pereda est dans le sang, il n'en est pas ainsi de
-Galdos. Parmi certain fonds humain, par une certaine simplicité
-magistrale de ses créations, par sa tendance naturelle à la claire
-intelligence de la vérité, par la franchise de son observation, le
-maître romancier se trouva toujours prêt à passer au Naturalisme avec
-armes et bagages. Néanmoins, ses inclinations esthétiques étaient
-idéalistes, et ce n'est que dans ses dernières oeuvres qu'il a adopté
-la méthode du roman moderne et creusé davantage dans le coeur humain.
-Il a rompu à la fois avec le pittoresque et avec les héros-symboles,
-pour s'attacher à la terre sur laquelle nous sommes.
-
-Quoique je n'aime pas à me citer moi-même, je dois rappeler ici ce que
-j'ai dit de Galdos, il y a trois ans, dans une étude assez longue que je
-consacrais à ses oeuvres dans la _Revue Européenne_.
-
-Depuis cette date, mes opinions littéraires se sont assez modifiées, et
-mon critérium esthétique s'est formé, comme se forme celui de tout le
-monde, au moyen de la lecture et de la réflexion. Je me suis proposé de
-connaître le roman moderne. Non seulement il m'a paru le genre le plus
-compréhensif, le plus important actuellement, le plus approprié à notre
-siècle, celui qui remplace et remplit le vide produit par la disparition
-de l'épopée; il m'a semblé aussi le genre dans lequel, par une très
-_haute prérogative_, les droits de la vérité s'imposent, dans lequel
-l'observation désintéressée règne, dans lequel l'histoire positive de
-notre époque doit être écrite en caractères d'or.
-
-Cependant, alors comme aujourd'hui, Galdos était pour moi un romancier
-de premier ordre, le soleil du firmament littéraire, parce qu'il a en
-même temps l'équilibre et l'harmonie, l'abondance et la vigueur; parce
-que son style, s'il ne se renferme pas dans l'amphore étroite et ciselée
-de Valera, coule à flots d'une urne précieuse; parce qu'il possède une
-invention heureuse et ce don de la fécondité, don funeste pour les
-mauvais écrivains et même pour les écrivains médiocres qui ont une
-tendance à sommeiller, qualité d'une valeur extraordinaire pour les
-grands artistes.
-
-Il est certain qu'on peut conquérir l'immortalité avec un seul roman ou
-avec un seul fragment d'ode; mais il y a quelque chose de captivant et
-d'étonnant dans la manifestation de la puissance créatrice de ces
-écrivains et de ces poètes, qui sont à eux seuls un monde, et qui
-laissent derrière eux une longue postérité de héros et de héroïnes, les
-Shakespeare, les Balzac, les Walter Scott, les Galdos.
-
-Mais, ce que je désapprouvais alors dans le Galdos des _Episodes_, ce
-qui me paraissait le côté faible de son talent extraordinaire, c'était
-la tendance à la thèse,--dans un sens large et historique, c'est
-certain, mais à la thèse,--les accusations systématiques contre
-l'Espagne d'antan, les pelletées de terre jetées sur ce qu'elle fut; et
-cette tendance, qui s'accentuait chaque fois davantage, dans la
-magnifique épopée des _Episodes_ au point de se déclarer explicitement
-dans la seconde série, fit explosion, disons-le ainsi, dans _Doña
-Perfecta_, dans _Gloria_, dans la _Famille de Léon Roch_[3].
-
-Par bonheur, ou plutôt grâce à l'instinct qui guide le génie, Galdos fit
-un pas en arrière pour fuir cette impasse sans issue possible. Dans
-l'_Ami Manso_, et dans la _Déshéritée_, il comprit que le roman, plutôt
-que d'enseigner ou condamner tel ou tel système politique, doit prendre
-note de la vérité ambiante et réaliser librement la beauté. Bravo à
-l'illustre écrivain qui a su secouer le joug des idées préconçues! Ses
-épousailles avec le réalisme le préserveront de la tentation de se faire
-dans ses romans le champion de la libre pensée, du système
-constitutionnel, choses que je ne prétends pas juger ici, mais qui, dans
-les admirables livres de Galdos, sont trop la raison d'être de ses
-livres.
-
-En comptant donc dans la phalange réaliste Galdos et Pereda, comme dans
-la phalange idéaliste nous avons vu briller les noms de Valera et
-d'Alarcon, nous pouvons dire qu'en Espagne la lutte est engagée, comme
-en France, entre les deux écoles.
-
-Il est vrai qu'ici la bataille ne fait pas grand bruit et ne suscite pas
-de grandes ardeurs belliqueuses. Il est vrai qu'ici on ne prend pas la
-question avec la même chaleur qu'en France: cela peut venir de plusieurs
-causes. D'abord, les idéalistes, ici, ne se promènent pas autant dans
-les nuages qu'en France, ni les réalistes ne chargent autant le tableau.
-Aucune des deux écoles n'exagère pour se différencier de l'autre.
-Peut-être le public est-il indifférent à la littérature; surtout à la
-littérature imprimée; celle qui se représente lui produit plus d'effet.
-
-L'écrivain est un facteur de la production littéraire. N'oublions pas
-que l'autre, c'est le public. À l'écrivain d'écrire, au public de
-l'encourager et d'acheter ce qu'il écrit, et de l'élever aux nues s'il
-le mérite. Or, en Espagne, on ne peut presque pas compter sur le public.
-Ce que le public espagnol aime, ce n'est pas la littérature, c'est la
-politique. Quand cette maîtresse impérieuse lui laisse quelques minutes
-de liberté, alors seulement il fait un brin de cour aux lettres et va
-les chercher dans le coin où elles s'entêtent à ne pas mourir d'ennui.
-
-Certes, je n'affirme pas que les romans manquent absolument de lecteurs,
-quoique chez nous le roman soit très loin d'être comme en Angleterre,
-une nécessité sociale. Ici, où nous ne sommes ni communistes ni avares,
-nous gardons le communisme et l'avarice pour les romans. Tout le monde
-s'effraie de ce qu'un roman coûte trois francs ou même deux, comme la
-première édition des _Episodes_. On dépense bien vite deux francs au
-café, pour une loge au théâtre, en pétards, en oranges. Pour un roman,
-tout Espagnol serre les cordons de sa bourse.
-
-J'ai des romans d'Alarcon, de Valera ou de Galdos que j'ai prêtés à une
-douzaine de gens riches. A chaque fois qu'on m'en demandait un, je leur
-eusse conseillé pour leur bien de l'acheter, si je n'eusse craint qu'on
-n'attribuât le conseil au désir de ne pas prêter. Enfin, n'y a-t-il pas
-eu des gens qui m'ont demandé de leur prêter mes romans!
-
-Je ne crois pas, pourtant, qu'il faille plus de deux cent cinquante
-francs pour former une bibliothèque complète des romanciers espagnols
-contemporains.
-
-Que peut espérer ici le romancier? Fixons un délai de six mois pour
-tracer le plan, mûrir, écrire et limer un roman, soigné dans la forme et
-médité dans le fond. Quel en sera le produit! Valera déclare que sa
-_Pepita Jimenez_--son chef-d'oeuvre--lui a rapporté environ deux mille
-francs. Si bien que le talent de romancier de Valera ne peut pas lui
-faire gagner cinq mille francs par an: je comprends presque qu'il
-préfère une ambassade.
-
-Il faut remarquer que si le romancier espagnol ne retire pas de ses
-oeuvres un profit matériel, il n'y gagne pas non plus beaucoup
-d'honneur, ni ces ovations enivrantes qui élèvent à vingt mètres du sol
-les auteurs dramatiques. Pour eux sont tous les avantages, pécuniaires
-et littéraires, outre qu'ils sont affranchis de l'ignoble concurrence
-que le roman par livraisons et les mauvaises traductions du français
-font aux romanciers qui se flattent de respecter la langue et le sens
-commun.
-
-Qu'on ne vienne pas me dire que la question de l'argent n'est rien, mais
-qu'il suffit de savoir qu'on a écrit quelque chose de bien, quoique
-personne ne témoigne d'estime pour l'oeuvre. Si le prêtre vit de
-l'autel, pourquoi le romancier ne vivrait-il pas du roman? Supposons
-qu'il n'ait pas besoin pour vivre du produit du roman; l'argent n'est-il
-pas à apprécier, puisqu'il est la marque évidente qu'il a un public?
-Avec le système de prêts qui règne en Espagne, un roman peut avoir
-trente mille lecteurs et seulement une édition de mille exemplaires.
-
-Parmi les causes qui rendent improductif le roman en Espagne, on ne
-devrait pas compter la rareté des lecteurs, puisque nous avons un public
-immense, si nous songeons aux républiques sud-américaines qui parlent
-notre langue. Grâce à l'indifférence avec laquelle on regarde tout ce
-qui touche à la littérature, les libraires et les imprimeurs de là-bas
-peuvent piller les écrivains d'Espagne tout à leur aise, et ce public
-d'au delà de l'Océan demeure stérile pour la prospérité de la
-littérature ibérique.
-
-Aussi, tout bien considéré, il est étonnant que nous ayons d'aussi bons
-romanciers en Espagne et un aussi bon roman; étonnant encore que dans ce
-genre que Gil y Zarate et Cohl y Vehi rangent le dernier et qui,
-aujourd'hui, marche à la tête des autres, nous nous trouvions à la
-hauteur des premières nations de l'Europe. Nous ne comptons pas par
-douzaines les grands romanciers vivants, mais la France ne les compte
-pas non plus, et encore moins, que je sache, l'Angleterre, l'Allemagne
-et l'Italie. En comparant les oeuvres aux oeuvres, notre patrie ne
-cède point le pas. Outre Pereda, Galdos, Alarcon et Valera dont j'ai
-parlé plus spécialement, il y a la cohorte dans laquelle figurent
-Navarrete, Ortega Munilla, Castro y Serrano, Coello, Teresa Araoniz,
-Villoslada, Palacio Valdes, Amos Escalante, Oller[4], qui les uns,
-représentent les anciennes méthodes, et les autres, les nouvelles. Tous
-contribuent à enrichir le roman national.
-
-Dieu veuille que les hommages publics qu'on a rendus à Perez Galdos, il
-n'y a pas encore longtemps, dans un banquet, soient un signe certain des
-intentions du public de commencer à récompenser les efforts de la
-phalange sacrée! Dieu veuille que l'enthousiasme ne soit pas dissipé
-aussi vite que l'écume du Champagne des toasts!
-
-
-[1] Mesonero Romanos.
-
-[2] On traduit en ce moment de Pereda _Don Gonzalo_, _Pedro Sanchez_ et
-_Les hombres de pro_. J'ai donné une analyse de _Pedro Sanchez_ dans mes
-_Etapes d'un Naturaliste_ (Giraud, éditeur).
-
-[3] Il a paru chez Hachette une adaptation de _Marianela_; chez Giraud
-une traduction de _Doña Perfecta_, due à notre confrère M. Julien Lugol.
-
-[4] On trouvera dans mon étude, _Le Naturalisme en Espagne_, Giraud,
-édit. des renseignements sur les réalistes Palacio Valdes, Oller, Picon,
-Alas, Ortega Munilla.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Conclusions: Pourquoi l'auteur ne parle pas du roman
-italien, russe et allemand.--Pourquoi il se tait sur
-le naturalisme au théâtre.--La question des écoles.
---Réponse aux réclamations chauvinistes que l'affiliation
-française soulève en Espagne.--La méthode réaliste et sa
-valeur à toutes les époques._
-
-
-Nous voici au terme du voyage, non pas que la matière soit épuisée, mais
-n'avons-nous pas rempli notre but de résumer l'histoire du Naturalisme
-surtout dans le roman, champ où cette plante qu'on tient pour vénéneuse
-croit avec le plus d'abondance?
-
-Qui viendra après nous trouvera cependant sa toile toute prête. Outre
-l'intéressante étude que l'on pourra faire sur le roman italien, le
-roman allemand, le roman portugais et le roman russe--l'esprit du
-réalisme, avec plus ou moins d'éclat, a pénétré dans tous--je lui
-abandonne, intact et vierge, le problème presque effrayant de la
-rénovation de l'art dramatique et de la poésie lyrique par la méthode
-naturaliste.
-
-Je pourrais bien donner mon avis sur tout ce dont je ne parle pas:
-seulement je ne connais du roman italien, russe et allemand que les
-oeuvres les plus culminantes: Farina, Tourgueneff, Ebers, Freytag,
-Sacher-Masoch. Je me forme à peine une idée nette de l'ensemble et je
-regretterais d'en agir avec ces littératures comme les critiques
-français en agissent avec la nôtre en en parlant à tort et à travers et
-sans connaissance de cause.
-
-Le Naturalisme au théâtre m'inspire au contraire tant d'idées, et des
-idées si étranges et si inusitées chez nous, qu'il me serait nécessaire
-d'écrire un autre livre, si je devais les exposer en bonne forme.
-
-Que le soin en reste donc à une autre plume plus experte ès défauts de
-la littérature dramatique.
-
-Au Naturalisme en général, cela est établi à part la pernicieuse hérésie
-de nier la liberté humaine, on ne peut imputer aucun autre genre de
-délit. Il est vrai que celui-là est grave, puisque c'est détruire toute
-responsabilité, et par suite, toute morale; mais une semblable erreur ne
-sera pas inhérente au Réalisme, tant que la science positive n'aura pas
-établi que nous, qui nous tenons pour raisonnables, nous sommes des
-bêtes horribles et immondes, comme les Yahous de Swift, et que nous
-vivons esclaves d'un aveugle instinct, et gouvernés par les suggestions
-de la matière. Tout au contraire, de tous les terrains que le romancier
-réaliste puisse explorer, le plus riche, le plus varié et le plus
-intéressant est sans aucun doute le domaine de la psychologie.
-L'influence indéniable du corps sur l'âme et _vice versâ_, lui offre un
-superbe trésor d'observations et d'expériences.
-
-Sans m'arrêter à la question du déterminisme, déjà suffisamment
-élucidée, je ne veux pas négliger de dire que si les accusateurs
-routiniers du Naturalisme abondent, il ne manque pas non plus de gens
-pour nier son existence et affirmer que, tout bien considéré, c'est la
-même chose que l'Idéalisme. C'est ce que diront certains historiens de
-la philosophie qui copient, au fond, Platon et Aristote.
-
-Il y a des auteurs, réalistes qui plus est jusqu'à la moelle des os, qui
-répugnent à être classés comme tels et protestent qu'en écrivant ils
-n'obéissent qu'à leur complexion littéraire, sans s'astreindre à obéir
-aux préceptes d'aucune école. Telle est la protestation de l'illustre
-Pereda dans le prologue de _De tal palo tal astilla_ (de tel bois tel
-copeau). Et qui donc n'aime à se vanter de son indépendance? Qui ne se
-croit affranchi de l'influence, non seulement des autres écrivains, mais
-même de l'atmosphère intellectuelle que l'on respire? Cependant, il
-n'est pas même permis au plus grand génie de se flatter de cet
-affranchissement.
-
-Tout le monde, qu'il le sache ou ne le sache pas, qu'il le veuille ou ne
-le veuille pas, appartient à une école, à laquelle la postérité
-l'affiliera, sans tenir compte de ses protestations et en ne s'occupant
-que de ses actes. La postérité, c'est-à-dire les savants, les érudits et
-les critiques de l'avenir, procédant avec ordre et avec logique,
-mettront chaque écrivain où il doit se trouver, diviseront, classeront
-et considéreront les plus indiscutables génies, comme les représentants
-d'une époque littéraire. Il en sera ainsi demain parce qu'il en a
-toujours été de même.
-
-Malheur à l'écrivain qu'aucune école ne réclame comme lui appartenant!
-Les plus illustres artistes sont classés. Nous savons ce que
-furent--dans les grandes lignes et en maîtres--Homère, Eschyle, Dante et
-Shakespeare. Fray Luis de Léon perd-il quelque chose à être appelé poète
-_néo-classique_ et _horacien_. Espronceda vaut-il moins parce qu'il est
-_byronien_ et _romantique_? Est-ce une tare pour Velazquez que d'avoir
-été peintre _réaliste_?
-
-Nous avons aujourd'hui un avantage. C'est que la poétique et
-l'esthétique ne se fabriquent point _a priori_. Les classifications ne
-sont plus artificielles et régies par des règles: on ne les juge plus
-immuables et on n'y assujettit point les génies à venir. Ce sont elles
-plutôt qui se modifient quand il est nécessaire.
-
-On a interverti le rôle de la critique, ou pour mieux dire, on lui a
-marqué son vrai poste de science d'observation, en en supprimant
-l'ennuyeux dogmatisme et les détestables formules. Aujourd'hui la
-critique se règle sur les grands écrivains passés et présents. Elle les
-définit non tels qu'ils eussent dû être de l'avis du préceptiste, mais
-tels qu'ils se montrent. Elle fait connaître l'arbre par ses fruits.
-Ainsi l'artiste indépendant, qui répugne aux classifications
-arbitraires, n'a aucune raison de s'élever contre la critique nouvelle,
-dont la tâche n'est pas de corriger et de donner la finale, mais
-d'étudier, d'essayer de comprendre et d'expliquer ce qui est.
-
-Aujourd'hui plus que jamais, on proclame que, dans tout courant
-littéraire, l'individu doit conserver comme de l'or en barre son
-caractère propre, l'affirmer et le développer le plus exactement et le
-plus énergiquement qu'il le pourra; que de cette affirmation, de cette
-conservation, de ce développement dépendent, en dernier ressort, la
-saveur et la couleur de ses oeuvres. C'est presque une vérité à la La
-Palisse de dire que chacun doit abonder dans son propre sens, et en
-fait, si nous inventorions un auteur, d'après ses traits généraux, nous
-le distinguons ensuite par ses traits particuliers, comme l'on divise
-les beautés en types bruns, blonds et châtains, or, chacun d'eux possède
-ses grâces et sa physionomie particulière.
-
-Zola juge fort bien que le Naturalisme est plus une méthode qu'une
-école: méthode d'observation et d'expérimentation que chacun emploie
-comme il peut, instrument que tous manient différemment. Pour ma part,
-je tiens qu'en ceci nous sommes en progrès. Deux lyriques, deux
-dramaturges anciens se ressemblaient davantage entre eux que ne se
-ressemblent aujourd'hui deux romanciers par exemple. Je pense qu'avant,
-les écoles étaient plus tyranniques et le jeu des registres que l'auteur
-pouvait toucher moins riche. Je me figure même que les anciens auteurs
-avaient beaucoup moins de scrupule à se copier les uns les autres.
-
-Il ne m'appartient pas de dire si les études que je publie aideront à
-connaître les tendances des nouvelles formules, à démontrer qu'elles ont
-le dessus dans la lutte et qu'elles régnent sur ce dernier tiers de
-siècle. Je ne méconnais point la beauté, la splendeur et la fécondité
-d'autres formules aujourd'hui expirantes. Je n'essaie pas de prouver que
-celles qui s'imposent à nous sont le terme fatal de l'intelligence
-humaine. Avide de beauté, celle-ci la cherchera toujours en consultant
-d'un regard anxieux les points les plus éloignés de l'horizon.
-
-La beauté littéraire, qui est, en un certain sens, éternelle, est, dans
-un autre, éminemment muable. Elle se renouvelle comme se renouvelle
-l'air que nous respirons, comme la vie se renouvelle. Je ne pronostique
-donc pas le règne éternel du réalisme: j'en pronostique seulement
-l'avènement. J'ajoute que les éléments fondamentaux en sont
-impérissables et que la méthode en sera aussi fertile en résultats dans
-des siècles qu'aujourd'hui.
-
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
- PRÉFACE
-
- I.--L'Emeute romantique.--L'_Othello_ de de
- Vigny.--Le scandale du mouchoir.--La noblesse du
- style.--Réalisme et Romantisme.--Classiques et
- Romantiques.--La crise romantique en Europe.--La
- phalange romantique en France et en Espagne.--Les
- moeurs romantiques.--Le costume.--Le Réalisme naît
- du Romantisme
-
- II.--Intensité et brièveté de l'existence du
- Romantisme.--La littérature nouvelle.--Le calme
- dans les esprits.--Vie bourgeoise des écrivains
- nouveaux.--La tendance réaliste.--La génération
- romantique: Victor Hugo.--Réalisme anglais et
- espagnol.--La tendance des nationalités.--Le roman
- est par excellence la forme littéraire nouvelle
-
- III.--L'histoire du roman. Son âge héroïque: le
- conte et la fable.--Le roman antique. Le Poème, la
- Chanson de geste.--Le roman de chevalerie.--Le
- _Don Quichotte_.--Le roman picaresque.--_Daphnis
- et Chloè_.--Amadis.--Le grand Tacaño
-
- IV.--Rabelais.--Les conteurs gaulois.--La crise de
- préciosité.--Mlle de Scudéry.--Scarron.--Le
- _Gil Blas_.--_Manon Lescaut_.--Rousseau et
- Bernardin de Saint-Pierre.--Les romanciers de
- l'Encyclopédie.--Voltaire et Diderot
-
- V.--Le roman-Empire: Pigault-Lebrun.--Mme de
- Staël.--Châteaubriand.--Lamartine et Victor
- Hugo.--Dumas père.--Eugène Suë.--George Sand
-
- VI.--Les réalistes: Diderot.--Stendhal.--Sa
- langue.--Son insuccès de son vivant. Ses deux
- romans.--Les inexactitudes de la critique.
- --Défauts et qualités de Stendhal.--Son élève
- Mérimée.--Balzac et Dumas.--La _Comédie humaine_
- et la société sous Louis-Philippe.--Comment
- composait Balzac.--Balzac et Flaubert.--Balzac est
- un voyant.--Le style de Balzac
-
- VII.--Flaubert.--La Genèse de _Madame Bovary_.
- --Le roman.--Le style de Flaubert.--L'amour de la
- phrase bien faite.--_Salammbô_.--_La
- Tentation_.--_L'Education sentimentale_.
- --_Bouvard et Pécuchet_.--Pessimisme et
- impassibilité
-
- VIII.--Les de Goncourt.--L'auteur est une dévote
- de leur autel byzantin.--Les deux frères.--Leur
- ascendance littéraire.--Leurs tendances
- esthétiques.--Le rococo et la modernité.--Gautier
- à propos de Baudelaire.--L'expressivité.--La
- couleur.--L'oeuvre: l'oeuvre commune.--L'oeuvre
- d'Edmond de Goncourt.--Préférences de l'auteur.
- --_Les frères Zemganno_.--_Manette Salomon_
-
-
- IX.--Alphonse Daudet; il débute par la poésie.--La
- parenté avec Dickens.--_Le Petit Chose_.--La
- caractérisque de Daudet romancier et écrivain.
- --_Le Nabab_.--_Les Rois en exil_.--_Numa
- Roumestan_.--Daudet et Zola
-
- X.--Emile Zola.--Sa position de chef d'école.
- --_Sa vie_ par Paul Alexis.--Méthode de travail.
- --Combien elle diffère de la méthode romantique.
- --Zola, d'après de Amicis.--Le lutteur en Zola
-
- XI.--_Les Rougon-Macquart_.--Théorie scientifique
- de l'oeuvre: sa force et sa faiblesse
-
- XII.--L'impersonnalité du romancier chez Zola.--Le
- style.--La poésie.--Tendance qu'il attribue chez
- lui au Romantisme.--L'intervention indirecte du
- romancier.--Vérité de l'observation.--Symbolisme.
- --Les inimitiés que Zola a ameutées contre lui
-
- XIII.--La morale et le roman naturaliste.--Le
- fatalisme.--Les jeunes filles et la
- littérature.--La seule morale, c'est la morale
- catholique.--Indulgence des idéalistes pour les
- romantiques.--Le _Don Quichotte_.--L'adultère et
- le roman naturaliste.--Résumé de la question
-
- XIV.--Le Réalisme anglais.--Son origine: Chaucer
- et Shakespeare.--Foë et Swift.--Walter Scott.--Les
- autoress.--Dickens, Thackeray et Bulwer.--Georges
- Eliot.--Le rôle du roman en Angleterre, son
- influence sociale.--L'esprit anglican dont il est
- imprégné
-
- XV.--L'Espagne.--Le mouvement de 1808.--Les
- Walter-Scottiens.--La Avellaneda.--Fernan
- Caballero.--La transition: Alarcon.--Valera.
- --Comment on a jugé Valera en France.
-
- XVI.--Les réalistes.--Mesonero Romanos et Florez.
- --Larra. Pereda. Son localisme, son catholicisme
- intransigeant.--Perez Galdos.--Son oeuvre
- idéaliste.--Son évolution.--La situation du roman
- et des romanciers en Espagne.--Les jeunes:
- idéalistes et naturalistes
-
- XVII.--Conclusions: pourquoi l'auteur ne parle pas
- du roman italien, russe et allemand.--Pourquoi il
- se tait sur le naturalisme au théâtre.--La
- question des écoles.--Réponse aux réclamations
- chauvinistes que l'affiliation française soulève
- en Espagne.--La méthode réaliste et sa valeur a
- toutes les époques
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le Naturalisme, by Emilia Pardo Bazán
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME ***
-
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-The Project Gutenberg EBook of Le Naturalisme, by Emilia Pardo Bazán
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Le Naturalisme
-
-Author: Emilia Pardo Bazán
-
-Release Date: November 21, 2012 [EBook #41428]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME ***
-
-
-
-
-Produced by Andrea Ball & Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by the Internet Archive)
-
-
-
-
-
-LE NATURALISME
-
-PAR
-
-EMILIA PARDO BAZAN
-
-
-PARIS
-
-NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE
-
-E. GIRAUD ET CIE. ÉDITEURS
-
-18, RUE DROUOT, 18
-
-1886
-
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-_Le livre de Madame Emilia Pardo Bazan, que je présente au public
-français, sous un titre différent de celui qu'il porte dans l'édition
-espagnole, m'avait paru à première lecture digne de la traduction. J'ai,
-depuis, été encouragé par quelques personnes, d'opinions littéraires
-très diverses, à en publier une version._
-
-_Les unes me faisaient observer combien il est intéressant de connaître,
-sur un mouvement tout français par ses origines, les appréciations des
-étrangers; d'autres pensaient trouver dans ce livre une lumière qui
-éclairerait d'un jour nouveau leurs théories les plus chères. Je me suis
-rendu à ces raisons, me réduisant encore une fois au rôle sacrifié de
-traducteur._
-
-_Madame Emilia Pardo Bazan est un des écrivains les plus goûtés de la
-Péninsule. En quelques années, elle a touché à tous les sujets: roman,
-critique, histoire, histoire littéraire, hagiologie, critique
-scientifique. Ses qualités dominantes sont à coup sûr, avec une
-précieuse netteté d'intelligence, une langue facile et brillante, un
-style coloré et nerveux._
-
-_Les théories littéraires, qu'elle a travaillé à répandre en Espagne,
-sont pour la plupart empruntées à la France. Il est cependant juste de
-reconnaître que, s'il y avait un grand mérite, en 1883, à leur faire
-passer les Pyrénées, ce mérite était double, s'il appartenait à une
-femme. En outre, quelques-unes des idées de_ La Cuestion palpitante
-_sont bien la propriété personnelle de l'écrivain espagnol._
-
-_Madame Emilia Pardo Bazan est, en effet, le chef d'une école: son
-Naturalisme catholique ne peut avoir les mêmes bases que le Naturalisme
-de M. Emile Zola, de là pour notre confrère transpyrénéen un très grand
-souci de questions qui, en France, n'ont jusqu'à ce jour été traitées
-par personne et qui inquiètent cependant certains critiques, et en
-particulier un groupe nombreux d'écrivains de la presse catholique. Dans
-ce milieu que j'ai traversé, où j'ai des amis et tout naturellement des
-adversaires, le Naturalisme scientifique de l'école de Médan ne saurait
-être accepté tel quel. Ceux que le goût des lettres attirait vers la
-brillante phalange des romanciers véristes auront quelque plaisir à
-retrouver leurs éloges et leurs réserves sous la plume de leur
-coreligionnaire espagnole. Je vais donc résumer pour eux surtout les
-trois chapitres que j'ai cru devoir retrancher dans ma traduction parce
-qu'ils contenaient une philosophie d'une forme un peu aride et
-scholastique et n'intéressaient qu'une fraction aussi respectable que
-restreinte du public lettré._
-
-_Fort peu de gens, en effet, se préoccupent des bases philosophiques sur
-lesquelles reposent les dogmes d'une école littéraire. Ils préfèrent les
-œuvres que ils ont produites. C'est à ceux-là que Madame Pardo Bazan
-s'adresse après qu'elle a franchi les aspérités du début de son
-exposition._
-
-_Naturalisme, Réalisme, dit-elle, on jongle souvent avec ces mots, mais
-le public ébloui par ces brillants exercices de prestidigitation n'en
-est pas plus éclairé! On lui a corné aux oreilles que le Naturalisme est
-licencieux, grossier, immoral: il n'en est pas plus instruit du vrai
-caractère de cette manifestation littéraire._
-
-_Le fond du Naturalisme, continue-t-elle, c'est le déterminisme,
-résurrection, sous la forme scientifique chère au XIXe siècle, du vieux
-Fatalisme païen jusque-là battu en brèche par les doctrines chrétiennes
-et principalement par la doctrine augustinienne du libre arbitre._
-
-
-Saint Augustin, écrit-elle, réussit à effectuer la conciliation du libre
-arbitre et de la grâce avec cette profondeur et cette habileté qui
-étaient le propre de son intelligence d'aigle. Un dogme catholique, le
-péché originel, illuminait le problème d'une claire lumière. La chute
-d'une nature originairement pure et libre peut seule donner la clé de ce
-mélange de nobles aspirations et d'instincts bas, de besoins
-intellectuels et d'appétits sensuels, de ce combat que tous les
-moralistes, tous les psychologues, tous les artistes se sont plu à
-surprendre, à analyser et à peindre.
-
-«L'explication de Saint Augustin a l'avantage inappréciable d'être
-d'accord avec ce que nous enseignent l'expérience et le sens intime.
-Nous savons tous que quand nous nous décidons à un acte eu pleine
-jouissance de nos facultés, nous assumons une responsabilité. Il y a
-plus: même sous l'influence de passions puissantes: colère, jalousie,
-amour, la volonté peut venir à notre secours. Qui ne l'a appelée bien
-des fois en se faisant violence et qui, s'il mérite le nom d'homme, ne
-l'a vue obéir à l'appel? Mais aussi, nul ne l'ignore, il n'en est pas
-toujours ainsi. Parfois, comme le dit saint Augustin, _par la résistance
-habituelle de la chair ... l'homme voit ce qu'il doit faire et le désire
-sans pouvoir l'accomplir_. Si en principe on admet la liberté, il faut
-la supposer relative et sans cesse combattue, limitée par tous les
-obstacles qu'elle rencontre dans la vie. Jamais la théologie catholique,
-dans sa sagesse, n'a nié ces obstacles ni méconnu la mutuelle influence
-du corps et de l'âme, jamais elle n'a considéré l'homme comme un esprit,
-comme un pur esprit, étranger et supérieur à sa chair mortelle.»
-
-
-_Cette théorie, Madame Pardo Bazan l'accepte dans son intégralité et en
-fait la base de son système propre._
-
-_Nombre d'écrivains, en Espagne, adhérèrent à ses doctrines; nombre aussi
-les ont combattues._
-
-_Je citerai parmi les adhérents, d'une part M. Leopoldo Alas, de l'autre
-M. Barcia Caballero, auteur d'une réponse qui est une adhésion, la_
-Cuestion palpitante, _cartas a doña Emilia Pardo Bazan; parmi les
-adversaires, MM. Polo y Peyrolon, romancier de l'école de Trueba, Diaz
-Carmona, universitaire distingué, Luis Alfonso, rédacteur de la_ Epoca
-_qui a fait dans son journal une brillante campagne contre le
-Naturalisme._
-
-_Ceci pour les critiques._
-
-_Certains romanciers ont également fait leur adhésion pratique: ce sont
-MM. le marquis de Figueroa, Martinez Barrionuevo, Fernandez Juncos, etc.
-Néanmoins, Madame Emilia Pardo Bazan demeure incontestablement le chef
-de l'école naturaliste catholique. Ses nombreux romans, ses excellentes
-nouvelles lui assurent ce rang tant qu'il ne se sera pas levé un rival
-digne d'elle._
-
-
-Albert SAVINE.
-
-
-
-
-
-I
-
-
-SOMMAIRE
-
-
-_L'Emeute romantique.--L'_Othello _de de Vigny.--Le
-scandale du mouchoir.--La noblesse du style.--Réalisme
-et Romantisme.--Classiques et Romantiques.--La crise
-romantique en Europe.--La phalange romantique en France
-et en Espagne.--Les mœurs romantiques.--Le costume.
---Le Réalisme naît du Romantisme._
-
-
-En 1829, un écrivain délicat dont l'unique désir était de se renfermer
-dans une _tour d'ivoire_, pour éviter le contact de la foule,--le comte
-Alfred de Vigny, donna à la Comédie-Française une traduction, ou plutôt
-un arrangement de l'_Othello_ de Shakespeare.
-
-On connaissait alors, en France, ce drame, et les meilleurs du grand
-dramaturge anglais, par les adaptations de Ducis.
-
-En 1795, Ducis avait remanié _Othello_ d'après le goût du temps,--avec
-deux dénoûments différents, celui de Shakespeare et un autre _à l'usage
-des âmes sensibles_. Le comte de Vigny ne crut point que de telles
-précautions fussent nécessaires; mais en bien des passages, il atténua
-la crudité de Shakespeare.
-
-Le public se montra donc résigné durant les premiers actes; et même de
-temps en temps il applaudit. Mais, arrivé à la scène où le More, fou de
-jalousie, demande à Desdémone le mouchoir brodé qu'il lui a donné en
-gage d'amour, le mot _mouchoir_, traduction littérale de l'anglais
-_Handkerchief_, amena dans la salle une explosion de rires, de sifflets,
-de trépignements et de rugissements. Les spectateurs attendaient une
-circonlocution, une périphrase alambiquée quelconque, quelque _blanc
-tissu_ ou autre chose qui n'offensât point leurs oreilles de gens de
-goût. Quand ils virent que l'auteur prenait la liberté de dire
-_mouchoir_ tout sec, ils soulevèrent un tel tumulte que le théâtre en
-branla.
-
-Alfred de Vigny appartenait à une école littéraire, naissante à cette
-heure, qui venait innover et transformer de fond en comble la
-littérature. Le classicisme dominait alors, dans les sphères
-officielles, comme dans le goût et l'opinion de la foule, ainsi que le
-prouve l'anecdote du mouchoir.
-
-Et comment une licence de si mince importance pouvait-elle soulever un
-tel émoi! Ce qui nous semble aujourd'hui si peu de chose était en 1829
-de la plus haute gravité.
-
-A force de s'inspirer des modèles classiques, de s'assujettir
-servilement aux règles des préceptistes, et de prétendre à la majesté, à
-la prosopopée et à l'élégance, les lettres en étaient venues à un tel
-état de décadence que le naturel était considéré comme un délit, que
-c'était un sacrilège d'appeler les choses par leur nom et que les neuf
-dixièmes des mots français étaient proscrits, sous prétexte de ne
-profaner point la _noblesse du style_. Aussi le grand poète, qui fut le
-capitaine du Renouveau littéraire, Victor Hugo, dit-il dans les
-_Contemplations_:
-
- «Plus de mol sénateur! plus de mot roturier!
- Je fis une tempête au fond de l'encrier,
- Et je mêlai parmi les ombres débordées,
- Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées;
- Et je dis: Pas de mot où l'idée au vol pur
- Ne puisse se poser, tout humide d'azur!»
-
-Une littérature qui, comme le classicisme du début du siècle,
-appauvrissait la langue, éteignait l'inspiration et se condamnait à
-imiter par système, était forcément incolore, artificielle et pauvre.
-Les romantiques qui venaient ouvrir de nouvelles voies, mettre en
-culture des terrains vierges, arrivaient aussi à propos qu'une pluie
-longtemps désirée sur la terre desséchée par les ardeurs du soleil.
-Quoique le public protestât et se cabrât tout d'abord, il devait finir
-par leur ouvrir les bras.
-
-Il est curieux que les reproches adressés au Romantisme débutant
-ressemblent, comme une goutte d'eau à une autre, à celles que l'on lance
-aujourd'hui contre le Réalisme. Lire la critique du Romantisme faite par
-un Classique, c'est lire la critique du Réalisme par un Idéaliste.
-
-D'après les Classiques, l'école romantique recherchait tout spécialement
-le laid, remplaçait le pathétique par le répugnant, la passion par
-l'instinct, fouillait les égoûts, mettait en lumière les plaies et les
-ulcères les plus dégoûtants, corrompait la langue et employait des
-termes bas et populaires. Ne dirait-on pas que l'_Assommoir_ soit
-l'objet de cet anathème?
-
-Sans s'écarter de leur route, les romantiques continuaient leur
-formidable révolte.
-
-En Angleterre, Coleridge, Charles Lamb, Southey, Wordsworth,
-Walter-Scott, rompaient avec la tradition, dédaignaient la civilisation
-classique et préféraient une vieille ballade à l'_Enéide_, le moyen-âge
-à Rome.
-
-En Italie, la renaissance du théâtre procédait du romantisme par
-Manzoni.
-
-En Allemagne, véritable berceau de la littérature romantique, elle était
-déjà riche et triomphante.
-
-L'Espagne, lasse de poètes subtils et académiques, tendit volontiers ses
-bras au Carthaginois qui venait à elle les mains pleines de trésors.
-Nulle part, cependant, le Romantisme ne fut aussi fécond, aussi militant
-et aussi brillant qu'en France. Par cette éclatante et éblouissante
-période littéraire seule, nos voisins méritent la légitime influence
-qu'il n'est pas possible de leur dénier et qu'ils exercent dans la
-littérature de l'Europe.
-
-Magnifique expansion, riche floraison de l'esprit humain! On ne peut la
-comparer qu'à une autre grande époque intellectuelle: celle de la
-splendeur de la philosophie scolastique. Et il est à remarquer qu'elle a
-été bien plus courte. Quoique le Romantisme fût né après le début du
-XIXe siècle, un grand critique, Sainte-Beuve, parla de lui, en 1848,
-comme d'une chose finie et morte, déclarant que le monde appartenait
-déjà à d'autres idées, à d'autres sentiments, à d'autres générations. Ce
-fut un éclair de poésie, de beauté et de lumineuse clarté, auquel on
-peut appliquer la strophe de Nuñez de Arce:
-
- ¡Que espontaneo y feliz renacimento!
- Que pléyada de artistas y escritores!
- En la luz, en las ondas, en el viento
- Hallaba inspiracion el pensamiento,
- Gloria el soldado y el pintor colores.
-
- Quelle renaissance heureuse et spontanée!
- Quelle pléiade d'artistes et d'écrivains!
- Dans la lumière, dans les flots, dans le vent,
- La pensée trouvait des inspirations,
- Le soldat de la gloire et le peintre des couleurs[1].
-
-Un membre de la phalange française, Dovalle, tué en duel à l'âge de
-vingt-deux ans, conseillait ainsi le poète romantique:
-
- Brûlant d'amour, palpitant d'harmonie,
- Jeune, laissant gémir tes vers brûlants,
- Libre, fougueux, demande à ton génie
- Des chants nouveaux, hardis, indépendants!
- Du feu sacré si le ciel est avare,
- Va les ravir d'un vol audacieux;
- Vole, jeune homme ... Oui, souviens-toi d'Icare:
- Il est tombé; mais il a vu les cieux!
-
-Bien que nous distinguions dans le mouvement romantique français
-quelques-uns de ses représentants qui, comme Alfred de Musset et Balzac,
-ne lui appartiennent pas complètement, et sont à la rigueur les hommes
-d'une école différente, il lui reste une telle quantité de noms fameux
-qu'elle suffirait à faire la gloire, non pas seulement de quelques
-lustres, mais de deux siècles. Châteaubriand,--dédaigné aujourd'hui plus
-que de juste;--le doux et harmonieux Lamartine; George Sand; Théophile
-Gautier, d'une forme si parfaite; Victor Hugo, colosse qui se maintient
-encore sur pied; Augustin Thierry, le premier des historiens artistes, y
-suffiraient, sans compter les nombreux écrivains, secondaires peut-être,
-mais de valeur indiscutable, qui sont la preuve évidente de la fécondité
-d'une époque et qui pullulèrent dans le Romantisme français: Vigny,
-Mérimée, Gérard de Nerval, Nodier, Dumas, et, enfin, une troupe de
-douces et courageuses poétesses, de poètes et de conteurs dont il serait
-prolixe de citer les noms.
-
-Théâtre, poésie, roman, histoire, tout fut créé, régénéré et agrandi par
-l'école romantique.
-
-Nous gens d'au-delà les Pyrénées, satellites de la France,--malgré que
-nous en ayons,--nous nous rappelons aussi l'époque romantique comme une
-date glorieuse. Nous en ressentons encore l'influence et longtemps
-encore nous resterons à nous en affranchir.
-
-Le romantisme nous donna Zorrilla qui fut comme le rossignol de notre
-aurore, en même temps que le mélancolique ver luisant de notre
-crépuscule. Mystiques arpèges, notes de guzla, sérénades moresques,
-terribles légendes chrétiennes, la poésie du passé, l'opulence des
-formes nouvelles, le poète castillan exprima tout avec une veine si
-inépuisable, avec une versification si sonore, une musique si délicieuse
-et que l'on entendait pour la première fois, que même aujourd'hui ...
-alors qu'elle est si lointaine! il semble que sa douceur nous résonne
-encore dans l'âme.
-
-À côté de lui, Espronceda dresse son front hyronien; et le soldat poète
-Garcia Gutierrez cueille des lauriers prématurés qu'Hartzenbusch seul
-lui dispute. Le duc de Rivas satisfait aux exigenceshistorico-pittoresques
-dans ses romances. Larra, plus romantique dans la vie que dans ses
-œuvres, avec un humorisme piquant, avec une ironie badine, indique
-que la transition de la période romantique à la période réaliste.
-
-Bien avant que cette transition commençât à s'accomplir.--quoique
-déterminée par la révolution littéraire française, la nôtre eut une
-originalité propre. Il ne nous manqua aucune note. Avec le temps, si
-nous ne possédâmes pas un Heine et un Alfred de Musset, il nous naquit
-un Campoamor et un Becquer.
-
-Mais le théâtre du combat décisif, il importe de le répéter, ce fut la
-France.
-
-Là, il y eut attaque impétueuse de la part des dissidents, résistance
-tenace de la part des conservateurs.
-
-Baour-Lormian, dans une comédie intitulée _Le classique et le
-romantique_, établit la synonymie: _classiques et gens de bien_,
-_romantiques et canailles_. Suivant ses traces, sept écrivains d'un
-classicisme absolutiste remirent à Charles X une adresse dans laquelle
-ils le suppliaient d'exclure toute poésie contaminée de Romantisme du
-Théâtre-Français. Le roi répondit avec beaucoup d'esprit à cette demande
-qu'en matière de poésie dramatique il n'avait que l'autorité d'un
-spectateur et au théâtre d'autre rang que sa place au parterre.
-
-A leur tour, les Romantiques provoquaient la lutte, défiaient l'ennemi
-et se montraient insociables et séditieux autant qu'il était possible.
-Us riaient à se démancher la mâchoire des trois unités d'Aristote; ils
-envoyaient promener les préceptes d'Horace et de Boileau,--sans
-s'apercevoir que beaucoup d'entre eux sont des vérités évidentes dictées
-par une logique inflexible et que le préceptiste ne put les inventer pas
-plus qu'aucun mathématicien n'invente les axiomes fondamentaux qui sont
-les premiers principes de la science. Ils s'amusaient à mystifier les
-critiques qui leur étaient hostiles, comme le fit ingénieusement Charles
-Nodier.
-
-Cet élégant conteur qui était un savant philologue publia une œuvre
-intitulée _Smarra_. Les critiques, la prenant pour un enfant du
-Romantisme, la censurèrent avec amertume. Quelle ne dut pas être leur
-surprise en s'apercevant que _Smarra_ se composait de passages traduits
-d'Homère, de Virgile, d'Horace, de Théocrite, de Catulle, de Lucien, de
-Dante, de Shakespeare et de Milton.
-
-Jusque dans les détails du costume, les romantiques voulaient manifester
-de l'indépendance et de l'originalité; l'extravagance ne les effrayait
-point. Les chevelures de ce temps-là sont proverbiales,
-caractéristiques. Le costume avec lequel Théophile Gautier assista à la
-première d'_Hernani_ est fameux. Le costume en question se composait
-d'un gilet de satin cerise, très collant, comme un justaucorps, d'un
-pantalon vert d'eau très pâle avec une bande noire, d'un habit noir à
-revers de velours, d'un pardessus gris doublé de satin vert et d'un
-ruban de moire autour du cou, sans que ni cravate ni col blanc se
-laissassent apercevoir. Pareil costume, choisi tout exprès pour choquer
-les bourgeois paisibles et les classiques atterrés, produisit presque
-autant d'émotion que le drame.
-
-Le Romantisme ne s'arrêtait pas à la littérature: il s'élevait jusqu'aux
-mœurs. C'est un de ses signes particuliers d'avoir mis à la mode
-certains détails, certaines physionomies, les demoiselles pâles et
-bouclées, les héros désespérés, et, comme terme final, l'orgie et le
-cimetière.
-
-L'idée que l'on avait de l'écrivain changea du tout au tout: à d'autres
-époques, c'était en général un homme inoffensif, paisible, menant une
-vie studieuse et retirée. Après l'avènement du Romantisme, ce devint un
-libertin misanthrope que les muses tourmentaient au lieu de le consoler
-et qui ne marchait, ne mangeait et ne se conduisait en rien comme le
-reste du genre humain, toujours entouré d'aventures, de passions, de
-tristesses profondes et mystérieuses.
-
-Tout n'était pas fictif dans le type romantique. La preuve en est dans
-la vie hasardeuse de Byron, dans la satiété précoce d'Alfred de Musset,
-dans la folie et le suicide de Gérard de Nerval, dans les étranges
-fortunes de George Sand, dans les passions volcaniques et la fin
-tragique de Larra, dans les incartades et les ardeurs de Espronceda.
-
-Il n'est pas de vin qui ne monte à la tête, si l'on en boit avec excès,
-et l'ambroisie romantique fut trop enivrante, pour ne pas troubler le
-cerveau de tous ceux qui la goûtaient dans la coupe divine de l'Art.
-
-Temps héroïques de la littérature moderne! L'aveugle intolérance pourra
-seule méconnaître leur valeur et les considérer uniquement comme une
-préparation à l'âge réaliste qui commence. Et cependant, quand il appela
-à la vie artistique le beau et le laid indistinctement, quand il
-accorda à tous les mots leurs lettres de naturalisation dans les
-domaines de la poésie, le Romantisme servit la cause de la réalité.
-Victor Hugo protesta en vain, déclarant que _des abîmes infranchissables
-séparent la réalité dans l'art de la réalité dans la nature_. Cette
-restriction calculée n'empêchera pas que le Réalisme contemporain, et
-même le pur Naturalisme, se fondent et s'appuient sur des principes
-proclamés par l'école Romantique.
-
-
-[1] _Gritos del combate_: A la muerte de D. Antonio Rios Rosas, p. 135.
-
-
-
-
-II
-
-
-SOMMAIRE
-
-
-_Intensité et brièveté de l'existence du Romantisme.
---La littérature nouvelle.--Le calme dans les esprits.
---Vie bourgeoise des écrivains nouveaux.--La tendance
-réaliste.--La génération romantique: Victor Hugo.
---Réalisme anglais et espagnol.--La tendance des
-nationalités.--Le roman est par excellence la forme
-littéraire nouvelle._
-
-
-En étudiant le Romantisme et en fixant sur lui un regard impartial, l'on
-voit clairement que Sainte-Beuve avait raison. Son existence fut aussi
-courte qu'intense et brillante. Depuis le milieu du siècle, il est mort,
-en laissant une nombreuse descendance.
-
-La fin de la période romantique n'est pas due à la résurrection du
-Classicisme anémique et antiquaille d'autrefois.
-
-Il n'y a pas de restauration de ce genre dans le domaine intellectuel.
-L'intelligence humaine n'est pas un panier qui se vide quand il est trop
-plein et où l'on met dessus ce qui était dessous, comme on peut le dire
-des modes.
-
-Madame de Staël avait raison d'affirmer que ni l'Art ni la Nature ne
-récidivent avec une précision mathématique.
-
-Seul, ce qui survit à la critique, ce qui passe à travers son fin tamis,
-se reproduit et revit: ainsi du Classicisme. Il renaît aujourd'hui les
-choses réellement bonnes et belles qu'il y eut en lui, ou qui pour le
-moins, si elles ne sont ni bonnes ni belles, sont en harmonie avec les
-exigences de l'époque présente et de l'esprit littéraire du jour.
-
-Il en arrive de même pour le Romantisme. Il survit de lui tout ce qui
-mérite de survivre, tandis que les exagérations, les égarements et les
-folies passèrent comme un torrent de lave, qui embrasa le sol et laisse
-derrière lui d'inutiles scories.
-
-Une littérature nouvelle, qui n'est ni classique ni romantique, mais qui
-tire son origine des deux écoles et tend à les équilibrer dans une juste
-proportion, s'empare de la seconde moitié du XIXe siècle et peu à peu la
-domine. Sa formule n'est pas un éclectisme qui se borne à emboîter des
-têtes romantiques sur des troncs classiques: ce n'est pas un syncrétisme
-qui mêle, comme des légumes dans un potage, les éléments des deux
-doctrines rivales. C'est un produit naturel comme le fils, en qui
-s'unissent en une seule substance le sang paternel et le sang maternel,
-donnant pour résultat un individu doté d'une spontanéité et d'une vie
-propres.
-
-Il me semble oiseux d'insister sur cette démonstration de ce qui ne peut
-même pas se discuter, c'est-à-dire, qu'il existe des formes littéraires
-nouvelles, et que les anciennes sont en décadence et s'éteignent peu à
-peu. Ce serait une étude curieuse que celle de la diminution graduelle
-de l'influence romantique, et dans les lettres, et dans les mœurs.
-
-Sans déchirer le voile qui couvre la vie privée, je crois facile de
-mettre en relief le changement notable qu'ont éprouvé les mœurs
-littéraires et l'état d'esprit des écrivains.
-
-Voici quelques années, l'effervescence des cerveaux se calma, cette
-irritabilité maladive, ce _subjectivisme_ qui tourmentaient tant Byron
-ou Espronceda s'apaisèrent, et nous entrons dans une période de sérénité
-et de calme plus grand.
-
-Nos écrivains illustres, nos poëtes contemporains vivent comme le reste
-des mortels; leurs passions, si tant est qu'ils en éprouvent, demeurent
-cachées au fond de leur âme et ne débordent ni dans leurs livres ni dans
-leurs vers. Le suicide perd prestige à leurs yeux, et ils ne le
-demandent ni à l'excès des plaisirs désordonnés ni à aucune fiole de
-poison, ni à aucune arme mortelle. Par leurs vêtements, leur langage et
-leur conduite, ils sont semblables au premier venu, et celui qui
-rencontrerait dans la rue Nuñez de Arce ou Campoamor sans les connaître,
-dirait qu'il a vu deux messieurs de bonne mine, l'un tout blanc, l'autre
-un peu pâle, qui n'ont rien de saillant. Tout Paris connaît l'existence
-bourgeoise et méthodique de Zola, tout entier à sa famille, et si ce
-n'était toujours commettre une indiscrétion que de découvrir les choses
-intimes du foyer, si innocentes soient-elles, j'ajouterais sur ce point,
-au nom du romancier français, celui de quelques écrivains espagnols fort
-connus[1].
-
-Cela ne veut pas dire que l'on en ait fini avec la tristesse vague, la
-contemplation mélancolique, le désir de choses autres que celles que
-nous offre la réalité tangible, le mécontentement, la soif de l'âme et
-les autres maladies qui n'atteignent que les esprits élevés et
-puissants, ou tendres et délicats. Ah, certes non! Cette poésie
-intérieure n'est pas tarie. Ce qui est proscrit, c'en est la
-manifestation importune, affectée et systématique. Les rêveurs agissent
-aujourd'hui comme ces moines et ces religieuses qui, en s'acquittant des
-besognes culinaires ou en balayant le cloître, savaient fort bien
-absorber en Dieu leurs pensées, sans qu'il parût extérieurement que leur
-attention fût tout entière à autre chose qu'au pot-au-feu et au balai.
-
-Notre temps n'est pas aussi positif que l'assurent des gens qui le
-regardent de haut. Il n'y a pas de siècles où la nature humaine se
-change totalement et où l'homme enferme à double tour quelques-unes de
-ses facultés, en se servant seulement de celles qu'il lui plaît de
-laisser dehors.
-
-La différence consiste en ce que le Romantisme eut des rites auxquels, à
-cette heure, nul ne se soumettrait, sans en rire lui-même aux éclats. Si
-à la Première du drame le plus discuté d'Echegaray, quelqu'un se
-présentait avec l'extravagant costume de Théophile Gautier à _Hernani_,
-il se pourrait faire qu'on l'envoyât dans un cabanon.
-
-Fort bien! si le Romantisme est mort et si le Classicisme n'a pas
-ressuscité, c'est sans doute que la littérature contemporaine a trouvé
-de nouveaux moules, qui lui sont plus proportionnés ou plus amples. Je
-crois qu'il est à cette heure difficile de juger ces moules. Il est
-indubitablement beaucoup trop tôt. Nous ne sommes pas encore la
-postérité, et peut-être ne réussirions-nous pas à nous montrer
-impartiaux et sagaces.
-
-Il est seulement permis d'indiquer qu'une tendance générale, la tendance
-réaliste, s'impose aux lettres, ici contrariée, parce qu'il existe
-encore un esprit romantique; là accentuée par le Naturalisme, qui est sa
-note la plus aiguë, mais partout vigoureuse et partout dominante, comme
-le prouve l'examen de la production littéraire en Europe.
-
-De la génération romantique française, il ne reste plus debout que
-Victor Hugo, matériellement, puisqu'il vit; moralement, il y a beau
-temps qu'on ne le compte plus. On ne peut lire avec plaisir ses
-dernières œuvres, pas même avec patience, et les auteurs français
-dont la célébrité traverse les Pyrénées et les Alpes et se répand dans
-tout le monde civilisé, sont des réalistes et des naturalistes.
-
-L'Angleterre a vu tomber un à un les colosses de sa période romantique,
-Byron, Southey, Walter-Scott, et une phalange réaliste d'un rare talent
-les remplacer: Dickens, qui se promenait des jours entiers dans les rues
-de Londres, notant sur son carnet ce qu'il entendait, ce qu'il voyait,
-les détails et les banalités de la vie quotidienne; Thackeray qui
-continua les vigoureuses peintures de Fielding; et enfin, pour couronner
-cette renaissance du génie national, Tennyson le poète du _home_, le
-chantre des mœurs simples et calmes de la famille, le chantre de la
-vie domestique et du paysage tranquille.
-
-L'Espagne ... qui doute que l'Espagne, elle aussi, ne tende, peut-être
-pas aussi résolument que l'Angleterre, du moins avec assez de force, à
-recouvrer en littérature son naturel originel et original, plutôt
-réaliste qu'autre chose? Voici quelque temps qu'il s'est établi des
-courants de purisme et d'archaïsme qui, s'ils ne débordent point, seront
-très utiles et nous mettront en relation et en contact avec nos
-classiques, pour que nous ne perdions point le goût et la saveur de
-Cervantès, de Hurtado[2] et de sainte Thérèse.
-
-Les écrivains délicats et un tantinet maniérés, comme Valera, et aussi
-ceux qui écrivent librement, _ex toto corde_, comme Galdos,
-époussettent, dérouillent et mettent en circulation des phrases
-surannées, mais précises, utiles et belles.
-
- * * * * *
-
-Ce n'est pas uniquement la forme, le style qui devient chaque jour plus
-national chez les bons écrivains, c'est le fond et l'esprit de leurs
-productions. Galdos, avec les admirables _Episodes_ et les _Romans
-contemporains_, Valera avec ses élégants romans andalous, Pereda avec
-ses frais récits montagnards, mènent à terme une restauration, retracent
-notre vie psychologique, historique, régionale. Ils écrivent le poème de
-l'Espagne moderne. Alarcon même, le romancier qui conserve le plus les
-traditions romantiques, place en première ligne parmi ses œuvres un
-précieux caprice de Goya, un conte espagnol à tous crins, le _Tricorne_.
-La patrie se réconcilie avec elle-même par l'intermédiaire des lettres.
-
-En résumé, la littérature de la seconde moitié du XIXe siècle,
-abondante, variée et complexe, présente des traits caractéristiques.
-Portrait de la société, nourrie de faits, positive, scientifique, basée
-sur l'observation de l'individu et de la société, elle professe le culte
-de la forme artistique et le pratique à la fois, non plus avec la
-sereine simplicité classique, avec abondance et avec recherche. Si elle
-est réaliste et naturaliste, elle est aussi raffinée, et comme aucun
-détail ne demeure caché à sa perspicacité analytique, elle les traduit
-prolixement, polit et cisèle le style.
-
-On y remarque une certaine renaissance des nationalités, qui pousse
-chaque peuple à diriger ses regards vers le passé, à étudier ses
-écrivains illustres et à chercher chez vous ce parfum particulier et
-inexplicable, qui est à la littérature d'un pays ce que sont à ce même
-pays son ciel, son climat, son sol. En même temps, l'on observe le
-phénomène de l'imitation littéraire, l'influence réciproque des
-nationalités, phénomène qui n'est ni nouveau, ni surprenant, bien que
-par excès de patriotisme, quelques-uns le condamnent avec une sévérité
-irréfléchie.
-
-L'imitation entre nations n'est pas un fait extraordinaire, ni si
-humiliant pour la nation qui imite qu'on a coutume de le dire. Laissons
-de côté les Latins qui ont calqué les Grecs: nous, nous avons imité les
-poëtes italiens; à son tour la France imita notre théâtre, notre roman.
-Un de ses auteurs les plus célèbres, admiré par Walter-Scott, Le Sage,
-écrivit le _Gil Blas_, _le Bachelier de Salamanque_, et _le Diable
-Boîteux_, en suivant les traces de nos écrivains picaresques. Dans la
-période romantique, l'Allemagne fut l'inspiratrice des Français qui à
-leur tour influencèrent notablement Heine, et cela se passa de telle
-sorte que si chaque nation devait restituer ce que lui prêtèrent les
-autres, toutes demeureraient sinon ruinées, au moins appauvries.
-
-A propos d'imitation, Alfred de Musset disait avec sa grâce accoutumée:
-
- Byron, me direz-vous, m'a servi de modèle,
- Vous ne savez donc pas qu'il imitait Pulci?
- Lisez les Italiens, vous verrez s'il les vole.
- Rien n'appartient à rien, tout appartient à tous.
- Il faut être ignorant comme un maître d'école
- Pour se flatter de dire une seule parole
- Que personne ici-bas n'ait su dire avant vous.
- C'est imiter quelqu'un que de planter des choux.
-
-L'évolution,--le mot ne me satisfait pas, mais je n'en ai pas de
-meilleur,--l'évolution qui s'accomplit dans la littérature actuelle et
-laisse en arrière le Classicisme et le Romantisme, transforme tous les
-genres.
-
-La poésie se modifie, admet comme élément de beauté la réalité vulgaire.
-On le prouve aisément par le seul nom de Campoamor. L'histoire s'appuie
-chaque jour davantage sur la science et sur la connaissance analytique
-des sociétés. La critique a cessé d'être une magistrature et un
-pontificat, pour se changer en études et en observations incessantes.
-Le théâtre même, dernier refuge de la convention artistique, entr'ouvre
-ses portes, sinon à la vérité, du moins à la vraisemblance réclamée à
-grands cris par le public qui, s'il accepte et applaudit des
-bouffonneries, des féeries, des pantomimes et jusqu'à des fantoches
-comme simple passe-temps ou comme distraction des sens, dès qu'il voit
-une œuvre scénique prétendre pénétrer sur le terrain du sentiment et
-de l'intelligence, ne lui donne plus si facilement un passe-port.
-
-C'est dans le roman que la réalité s'installe plus victorieusement,
-qu'elle est comme chez elle. Ce genre favori de notre siècle se
-substitue aux autres, adopte toutes les formes, se plie à tous les
-besoins intellectuels, justifie son titre d'épopée moderne.
-
-Il est temps de nous attacher au roman, puisque c'est là que se produit
-le mouvement réaliste et naturaliste avec une rapidité extraordinaire.
-
-
-[1] M. Perez Galdos est évidemment de ceux-là. (_Trad._)
-
-[2] Diego Hurtado de Mendoza, auteur de _Lazarillo de Tormès_ et de la
-_Guèrre de Grenade_.
-
-
-
-
-III
-
-
-SOMMAIRE
-
-_L'histoire du roman. Son âge héroïque: le conte et
-la fable.--Le roman antique. Le Poème, la Chanson
-de geste.--Le roman de chevalerie.--Le_ Don Quichotte.
---_Le roman picaresque_.--Daphnis et Chloé.--Amadis.
---Le grand Tacaño.
-
-
-La forme première du roman, c'est le conte non écrit, oral, qui fait les
-délices du peuple et de l'enfance.
-
-Quand, à la clarté de la lampe, durant les longues nuits d'hiver, ou
-bien, filant leurs quenouilles à côté du berceau, l'aïeule ou la
-nourrice racontent dans un langage simple et incorrect d'effroyables
-légendes ou des apologues moraux, elles sont ... qui le dirait? les
-prédécesseurs de Balzac, de Zola et de Galdos.
-
-Peu de peuples au monde sont privés de ces fictions.
-
-Les Indes en furent une mine opulente. Elles les communiquèrent aux pays
-de l'Occident, et parfois quelque savant philologue les y découvre, qui
-s'étonne qu'un berger lui raconte la fable sanscrite qu'il lut, la
-veille, dans la collection de Pilpay.
-
-Arabes, Perses, Peaux-Rouges, Nègres, Sauvages de l'Australie, les races
-les plus inférieures et les plus barbares possèdent leurs contes.
-
-Chose étrange! le seul peuple pauvre en ce genre de littérature est
-celui qui nous inspira et nous donna tous les autres genres,
-c'est-à-dire la Grèce. On croit qu'Esope dut être esclave dans quelque
-pays oriental et en rapporter dans sa patrie les premiers apologues et
-les premières fables.
-
-De romans, il n'y a aucune trace aux époques glorieuses de l'antiquité
-classique.
-
-Au quatrième siècle avant notre ère, quand les Grecs avaient déjà leurs
-admirables épopées, leur théâtre, leur poésie lyrique, leur philosophie
-et leur histoire, alors seulement apparut la première fiction
-romanesque: _la Cyropédie_ de Xénophon, roman moral et politique, qui ne
-manque pas d'analogie avec le _Télémaque_. La période attique--on
-appelle ainsi tout le temps où fleurirent les lettres grecques,--n'a ni
-un autre romancier ni un autre roman, car on ignore si Xénophon a
-renouvelé sa tentative.
-
-Les Chinois qui furent à l'avant-garde en toute chose, possédaient des
-romans depuis des temps reculés; mais comme la civilisation de
-l'Occident est d'origine grecque, si nous voulions rendre hommage à
-notre premier romancier, nous devrions célébrer le millénaire de
-Xénophon.
-
-Durant la période de décadence littéraire qui commença à Alexandrie,
-Dion Chrysostome, au siècle d'Auguste, publie une jolie pastorale, _les
-Eubéennes_.
-
-Il semble que l'imagination romanesque attendait pour se manifester
-librement la venue du christianisme. Elle prit dès lors son vol fort à
-son aise, et les fictions échevelées et les fables milésiennes
-abondaient sans doute, quand, au second siècle, Lucien de Samosate,
-écrivain sceptique et satirique, le Voltaire du paganisme, pour ainsi
-dire, crut nécessaire de les attaquer, comme Cervantès attaqua depuis
-les livres de chevalerie, en les parodiant dans deux nouvelles
-satiriques, _l'Histoire véritable_ et _l'Ane_.
-
-En effet, la littérature de ces premiers siècles du christianisme, si
-elle compte quelques bons romans, comme _les Babyloniennes_ de
-Jamblique, est infectée de balourdises, de prodiges et d'inventions
-fantastiques, de biographies et d'histoires sans queue ni tète, de
-légendes relatives à Homère, Virgile et d'autres poëtes et héros,
-_d'Evangiles_ et _d'Actes_ apocryphes, quelques-uns de très brillante
-invention. On le voit, le lignage du roman, pour n'être pas aussi
-antique que celui des autres genres littéraires, peut se vanter d'être
-illustre, puisque un lien d'affinité l'unit à la littérature sacrée.
-
-L'ère du roman grec termine avec _Daphnis et Chloé_; _les amours de
-Théagène et de Chariclée_, _les Récits_ d'Achille Tatius, _les
-Ephésiennes_ de Xénophon d'Ephèse, _les Lettres d'Aristénètes_, genre
-spécial de roman érotique, dans lequel le paganisme moribond se
-complaisait à orner de festons et de guirlandes prolixes l'autel ruiné
-de l'amour classique.
-
-Survient le moyen-âge. Personnages, sujets et écrivains changent. Le
-roman est poëme épique, chanson de geste ou fabliau. Ses héros
-s'appellent Jason, Å’dipe, les Douze Pairs, le roi Artus, Flore et
-Blanchefleur, Lancelot, Parcival, Garin, Tristan et Iseult; il a pour
-sujets la conquête du Saint-Graal, la guerre de Troie, la guerre de
-Thèbes; pour auteurs, des trouvères ou des clercs.
-
-A l'état très rudimentaire, les livres de chevalerie et le roman
-historique étaient là, tout comme les chroniques des saints et les
-légendes, dorées renfermaient le germe du roman psychologique, avec
-moins d'action et de mouvement, mais plus délicat, plus ému.
-
-La France et l'Angleterre eurent la palme dans ce genre d'histoires
-romanesques, de paladins, d'aventures, d'exploits et de merveilles: nous
-primes notre revanche au XVIe siècle.
-
-Semblable aux jardins enchantés que, par la puissance de sa magie, un
-alchimiste faisait fleurir au plus âpre de l'hiver, notre patrie vit
-soudain s'ouvrir le calice, peint de gueules, de sinople et d'azur, de
-la littérature de la chevalerie errante. Les chroniques et les prouesses
-des héros carlovingiens, les amours de Lancelot et de Tristan, les ruses
-de Merlin n'avaient point pénétré en Espagne, mais en échange, outre le
-magnifique Campeador, le Cid idéal, le chevalier parfait, pur et
-héroïque jusqu'à la sainteté, nous avions parmi nous le beau, le jamais
-assez loué Amadis de Gaule, patriarche de l'ordre de chevalerie, type si
-cher à notre imagination méridionale qu'au début du XVe siècle, les
-chiens favoris des grands de la Castille s'appelaient Amadis, comme ils
-s'appelleraient maintenant Bismarck ou Garibaldi. L'aïeul Amadis est-il
-né en Portugal ou en Castille? Aux érudits d'en décider: ce qui est
-certain, c'est que le soleil de l'Ibérie échauffa sa cervelle, le soleil
-qui brûlait la tête d'Alonzo Quijano errant dans les plaines brûlantes
-de la Manche; c'est que son interminable postérité, nombreuse comme les
-rejetons de l'olivier, poussa dans le champ des lettres espagnoles.
-Certes, il fut fécond, l'hyménée du chaste comte Amadis avec
-l'incomparable dame Oriane.
-
-Un monde, un monde imaginaire, poétique, doré, mystérieux et
-extranaturel comme celui que vit au fond de la caverne de Montesinos le
-chevalier de la Triste-Figure, s'avance à la suite du roi Périon de
-Gaule. Lisuart, Florisel et Ephéramond; chevaliers de Phœbus, de
-l'Ardente Epée, de la Sylve; belles demoiselles, blessées par le dard de
-l'amour; duègnes rancuneuses ou désolées; reines et impératrices de
-régions étranges, d'îles lointaines, de contrées des antipodes, où
-quelque dragon ailé transportait en un clin d'œil le chevalier
-errant; nains, géants, mores et mages, monstres et spectres, savants
-avec des barbes qui leur baisaient les pieds, et princesses enchantées
-avec des poils qui leur couvraient tout le corps; châteaux, cavernes,
-riches salles, lacs de poix qui renfermaient des cités d'or et
-d'émeraude; tout ce qu'enfanta la poésie de l'Arioste, tout ce que
-Torquato Tasso chanta en de mélodieuses octaves, Garcia Ordonez de
-Montalvo, Feliciano de Sylva, Toribio Fernandez, Pelayo de Ribera, Luis
-Hurtado le contèrent en prose castillane, abondante, enflée,
-entortillée, bourrée de jeux de mots et d'affectations amoureuses. Elle
-compte encore mille autres romanciers la phalange dont la lecture
-assidue dessécha le cerveau de Don Quichotte et dont le style semblait
-aussi précieux que les perles au bon hidalgo. «Oh! je veux,--dit une
-héroïne des romans de chevalerie, la reine Sydonie,--je veux mettre un
-terme à mes raisons pour la déraison que je commets en me plaignant de
-celui qui ne la garde pas dans ses lois!»
-
-Arrive, hâte-toi, glorieux manchot qui manques si fort au siècle:
-empoigne la plume et décapite-moi sur l'heure cette armée de géants,
-qui sous tes coups se métamorphoseront en des outres inoffensives,
-gonflées de vin rouge. D'un seul coup tu les pourfendras, et quand ils
-auront perdu leur sève enivrante, ils resteront aplatis et vides. Viens,
-Miguel de Cervantès Saavedra, viens en finir avec une race d'écrivains
-absurdes, viens abattre, un idéal chimérique, patronner la réalité,
-concevoir le meilleur roman du monde!
-
-Notons ici un détail de la plus haute importance; si le roman
-chevaleresque s'implanta, s'enracina et fructifia si richement sur notre
-sol, il nous venait pourtant du dehors. Par son origine, _Amadis_ est
-une légende du cycle breton, importée en Espagne par quelque troubadour
-provençal fugitif. _Tirant le Blanc_, cet autre premier livre de la
-littérature chevaleresque, fut traduit de l'anglais en portugais et en
-catalan. Les aventures de chevaliers errants adviennent en Bretagne, au
-pays de Galles, en France. Quoique habilement adaptées à notre langage,
-lues avec délices et même avec une fureur enthousiaste, leurs histoires
-ne perdent jamais une tournure étrangère qui répugne au goût national.
-
-Vienne un Cervantès qui écrive, sous forme de roman, une histoire pleine
-d'esprit et de vérité, protestation de l'esprit patriotique contre le
-faux idéalisme et les discours enchevêtres que nous adressent des héros
-nés en d'autres pays, sur l'heure, son œuvre deviendra populaire. Les
-dames la célébreront, les pages en riront. On la lira dans les salons et
-dans les antichambres, et elle ensevelira dans l'oubli les folles
-aventures chevaleresques: oubli aussi rapide et aussi complet que leur
-gloire et leur renom furent bruyants.
-
-Après avoir circulé aux mains de tout le monde, les livres de chevalerie
-devinrent un objet de curiosité. Leurs auteurs étaient contemporains de
-Herrera, de Mendoza, et des Luis. Qui se souvient aujourd'hui de ces
-féconds romanciers si goûtés de leur époque? Qui sait, à ne pas le
-chercher tout exprès dans un manuel de littérature, le nom de l'auteur
-du _Don Cirongilio de Tracia_?
-
-Il ne m'est pas possible de croire--quoi-qu'on dise la critique
-transcendentale--que Cervantès, lorsqu'il écrivit le _Don Quichotte_, ne
-voulut réellement pas attaquer les livres de chevalerie, et tuer en eux
-une littérature exotique qui enlevait à notre littérature naturelle
-toute la faveur du public.
-
-Et je le crois ainsi, tout d'abord, parce que si la littérature
-chevaleresque n'eût pas atteint un développement et une prépondérance
-alarmante, Cervantès, en la combattant, procéderait comme son héros,
-prendrait des moutons pour des armées, et se battrait avec des moulins à
-vent. Je le crois ensuite, parce qu'en jugeant par analogie, je
-comprends bien que si un réaliste contemporain possédait le talent
-étonnant de Cervantès, il l'emploierait à écrire quelque chose contre le
-genre idéaliste, sentimental et ennuyeux qui jouit aujourd'hui de la
-faveur de la foule, comme les livres de chevalerie au temps de
-Cervantès.
-
-D'autre part, il est clair que le _Don Quichotte_ n'est pas une pure
-satire littéraire. N'est-ce pas ce qu'on a écrit de plus grand et de
-plus beau en fait de roman?
-
-Le principal mérite littéraire de Cervantès,--en laissant à part la
-valeur intrinsèque du _Don Quichotte_ comme œuvre d'art,--c'est qu'il
-renoue la tradition nationale, en remplaçant la conception de l'Amadis
-étranger et aussi chimérique qu'Artus ou Roland, par un type réel comme
-notre héros castillan, le Cid Rodrigo Diaz. Tout en se montrant toujours
-valeureux et noble, grand, courtois et chrétien, de même que le
-solitaire de la Roche-Pauvre, le Cid est en outre un être de chair et
-d'os; il manifeste des affections, des passions et même des petitesses
-humaines ni plus ni moins que Don Quichotte. Je veux être enterrée avec
-eux mais pas avec l'interminable descendance des _Amadis_.
-
-Cervantès n'inventa pas le roman réaliste espagnol, parce que ce roman
-existait déjà et qu'il était représenté par la _Célestine_[1], œuvre
-magistrale, plus romanesque encore que dramatique, quoique écrite sous
-forme de dialogue. Aucun homme, même quand il est doué du génie et de
-l'inspiration de Cervantès, n'invente un genre de toutes pièces: ce
-qu'il fait, c'est le déduire des antécédents littéraires.
-
-Il n'importe. Le _Don Quichotte_ et l'_Amadis_ divisent en deux
-hémisphères notre littérature romanesque; on peut reléguer dans
-l'hémisphère de l'_Amadis_, toutes les œuvres dans lesquelles
-l'imagination règne, et dans celui de _Don Quichotte_ celles dans
-lesquelles domine le caractère réaliste qui apparaît dans les monuments
-les plus antiques des lettres espagnoles.
-
-Dans le premier prennent donc place les innombrables livres de
-chevalerie, les romans pastoraux et allégoriques, sans en excepter même
-la _Galathée_ et le _Persilès_ de Cervantès.
-
-Dans le second se rangent les romans _exemplaires_ et picaresques: le
-_Lazarillo_[2], _le Grand Tacaño_[3], _Marcos de Obregon_, _Guzman de
-Alfarache_ les tableaux pleins de couleur et de lumière de la Gitanilla,
-l'humoristique Dialogue des Chiens[4], le _Diable boiteux_ de Guevara;
-le gentil conte des _Trois maris trompés_ et ... que citer? quand
-finirons-nous de nommer tant d'œuvres magistrales de grâce,
-d'observation, d'habileté, d'esprit, de désinvolture, de vie, de style
-et de profondeur morale? Tandis que chaque jour le terrain de
-l'idéalisme se perd, s'engloutit à chaque heure davantage dans les
-nuages de l'oubli, le terrain du réalisme embelli par le temps comme il
-arrive pour les toiles de Velazquez et de Murillo, suffit pour rendre
-sans égal dans le monde le passé de notre littérature.
-
-Cette courte excursion dans le champ du roman, depuis sa naissance
-jusqu'à l'aurore des temps modernes, qui l'ont tant enrichi et tant
-métamorphosé, nous enseigne combien le goût est changeant et combien les
-époques tonnent les littératures à leur image.
-
-Quelle différence, par exemple, entre ces trois œuvres, _Daphnis et
-Chloé_, _Amadis de Gaule_ et _le Grand Tacaño_!
-
-Je me représente _Daphnis et Chloé_ comme un bas-relief païen ciselé non
-dans le pur marbre, mais dans l'albâtre le plus fin. Le jeune berger et
-la jeune bergère se détachent sur le fond d'une grotte rustique où se
-dresse l'autel des nymphes entouré de fleurs. À leur côté bondit une
-chèvre, et la panetière est par terre, avec la houlette, et les outres
-pleines de lait frais.
-
-Le dessin est élégant, sans vigueur ni sévérité, mais non sans une
-certaine grâce et une mollesse raffinée qui plaît doucement aux yeux.
-
-_Amadis_, c'est une tapisserie dont les figures se prolongent plus
-grandes que la grandeur naturelle. Le paladin armé de pied en cap, prend
-congé de la dame dont une large jupe cache les pieds et dont la main
-délicate tient une fleur. Çà et là, entre les couleurs éteintes de la
-tapisserie, les lys d'or et d'argent resplendissent. Au fond il y a une
-ville aux édifices quadrangulaires, symétriques, comme on les peint dans
-les manuscrits.
-
-Enfin, _le Grand Tacaño_, c'est comme une peinture de la meilleure
-époque de l'école espagnole. Ce fut sans doute Velazquez qui détacha de
-la toile la figure de parchemin, le taciturne visage du _Domine_ Cabra;
-seul Velazquez pouvait donner un semblable clair-obscur à la vieille
-soutane, au visage jauni, au pauvre ameublement de l'avare. Quelle
-lumière! quelles ombres! quels violents contrastes! quel pinceau
-courageux, franc, naturel et comique à la fois!
-
-_Daphnis et Chloé_, _Amadis_ n'ont que la vie de l'art, _le Grand
-Tacaño_ vit dans l'art et dans la réalité.
-
-
-[1] Il existe une traduction de Germond de Lavigne (collection
-Jannet-Picard).
-
-[2] Traduction Pelletier (Plon).
-
-[3] Traduction Germond de Lavigne (collection Jannet-Picard).
-
-[4] Nouvelles exemplaires, trad. Viardot (Hachette).
-
-
-
-
-IV
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Rabelais.--Les conteurs gaulois.--La crise de préciosité.
---Mlle de Scudéry.--Scarron.--Le_ Gil Blas.--Manon
-Lescaut.--_Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre.--Les
-romanciers de Encyclopédie.--Voltaire et Diderot_.
-
-
-La passion du roman a éclaté chez nous bien plus tôt que chez les
-Français. Nous étions déjà las de produire des histoires chevaleresques,
-le genre picaresque et pastoral florissait sur notre Parnasse, qu'eux ne
-possédaient pas un pauvre livre de littérature légère en prose, si l'on
-fait exception de quelques nouvelles.
-
-Cependant, quand, dans leurs traités de littérature, nos voisins
-arrivent au XVIe siècle, ils n'oublient jamais de dire qu'ils eurent
-alors aussi leur Cervantès.
-
-Voyons quel il fut.
-
-Possédé de l'ivresse des lettres antiques qui caractérisait la
-Renaissance, certain moine franciscain, fils d'un aubergiste de Tours,
-s'adonna à l'étude du grec, et négligea complètement les devoirs de sa
-règle. Jour et nuit, il était enfermé dans sa cellule avec un compagnon,
-et au lieu de matines, tous deux récitaient des morceaux de Lucien ou
-d'Aristophane.
-
-Surpris par le père supérieur, il leur fut imposé une pénitence, et l'on
-conte,--bien que les historiens ne le donnent pas comme chose
-certaine,--que, dès cette heure, le moine humaniste révolutionna le
-couvent par mille farces diaboliques, ni honorables, ni propres,
-jusqu'à ce qu'enfin il réussît à s'échapper, à abandonner le cloître et
-à s'en aller par le monde vivre à sa guise.
-
-Il fut successivement moine bénédictin, médecin, astronome,
-bibliothécaire, secrétaire d'ambassade, romancier et enfin curé de
-paroisse.
-
-Il étudia et pratiqua toutes les sciences et toutes les langues. Pour la
-première fois en France, il disséqua un cadavre humain. Il satirisa les
-religieux, la magistrature, l'université, les protestants, les rois, les
-pontifes, Rome; et tout cela sans souffrir de bien cruelles
-persécutions. Il mourut en paix, grâce à la protection du pape Clément
-VII, tandis que Calvin l'eût fait griller de bon gré, et que le poëte
-Ronsard écrivait son épitaphe, en priant le passant de verser sur la
-tombe du moine en rupture de cloître des cervelas, des jambons et du vin
-qui lui seraient beaucoup plus agréables que de frais bouquets de lys.
-
-Eh bien! cet homme singulier, ayant publié des livres scientifiques et
-ayant vu que personne ne les achetait, eut l'idée d'inculquer au public
-les mêmes connaissances, mais d'une manière telle qu'elles le
-divertissent et qu'il les absorbât sans s'en apercevoir. Pour cela, il
-composa une satire démesurée, extravagante et bouffonne, un intermède
-colossal dont il vendit plus d'exemplaires en deux mois qu'il ne se
-vendait de Bibles en neuf ans. Et cette estimation n'est pas à
-dédaigner, parce qu'en ces temps de protestantisme militant on lisait
-fort la Bible.
-
-L'auteur compare l'épopée burlesque de Gargantua et de Pantagruel à un
-os qu'il faut ronger pour mettre à nu la moelle substantielle: l'os, il
-est vrai, a une moelle savoureuse, mais aussi de la graisse, du sang et
-des peaux qu'il faut laisser de côté. C'est un des livres les plus
-étranges et les plus hétérogènes que l'on connaisse: ici une maxime
-profonde, là une grossièreté indécente; après l'exposition d'un
-admirable système d'éducation une aventure extravagante.
-
-Pour comprendre l'esprit de l'affabulation, il suffit de dire que chaque
-fois que tète le héros, le gigantesque Pantagruel, il absorbe le lait de
-quatre mille six cents vaches.
-
-Mettre en parallèle Rabelais avec Cervantès, c'est comparer Lucien de
-Samosate à Homère. Sans doute Rabelais est un savant, et Cervantès n'en
-est pas un, il me faut le dire au risque d'être excommunié par quelque
-Cervantiste. Mais l'érudition ne sauva pas entièrement Rabelais, comme
-son siècle, de la barbarie. Rabelais légua à sa patrie une œuvre
-difforme, et Cervantès une création achevée et sublime dans son genre.
-Nous pouvons louer la langue de Cervantès, les Français ne proposeront
-jamais pour modèle celle de Rabelais, malgré sa richesse, sa variété et
-son caractère pittoresque.
-
-Rabelais ne forma pas une école de romanciers, comme l'auteur de _Don
-Quichotte_. Gargantua, ni Pantagruel ne sont à la rigueur des romans.
-
-Dans la suite, une femme, la reine Marguerite de Navarre, eut bien plus
-d'imitateurs. Dans ce siècle où il n'y avait de pudibonds que les
-protestants, la savante princesse, voyageant en litière et mouillant sa
-plume dans l'encrier que sa camériste tenait sur ses genoux, brouillonna
-_l'Heptaméron_, série de contes joyeux dans le style de ceux de Micer
-Roccaccio.
-
-Dans ce genre du conte court ou nouvelle, la France fut très féconde.
-Déjà, depuis le XVme siècle, on en connaissait une grande collection,
-les _Cent nouvelles nouvelles_. On contait d'abord de telles histoires
-de vive voix, et si elles avaient plu, on les imprimait ensuite.
-Supérieures aux contes populaires, elles étaient inférieures aux romans
-proprement dits.
-
-Nous autres, nous manquons de _nouvelles_; la _nouvelle exemplaire_,
-quoique courte, a plus d'importance que la _nouvelle_ française.
-
-Les extrêmes se touchent: la France qui excella dans de pareils contes
-légers, produisit aussi les romans monumentaux en plusieurs volumes qui
-abondèrent au XVIIme siècle. Il était de mode, alors, d'imiter
-l'Espagne. Notre prépondérance politique avait imposé à l'Europe les
-costumes, les mœurs et la littérature de la Castille. Ce fut, dit-on,
-Antonio Perez, le fameux favori de Philippe II, qui importa à la cour de
-France où il s'était réfugié, notre cultisme, en même temps que le
-chevalier Marini, ce fléau des lettres italiennes, grand corrupteur du
-goût dans son pays, passait les Alpes pour infecter Paris.
-
-Le salon de l'hôtel de Rambouillet se forma, où l'on causait avec un
-esprit apprêté, en quintessenciant le style, en raffinant à l'envi, et
-où pleuvaient des madrigaux, des acrostiches et toutes espèces de vers
-galants.
-
-A l'exemple de cet hôtel fameux dans les annales de la littérature
-française, d'autres salons s'ouvrirent, présidés par les
-Précieuses,--qui n'étaient alors pas encore ridicules. Là aussi, le
-langage et les sentiments s'alambiquaient.
-
-Produits et miroirs aussi de ces assemblées _sui generis_ furent les
-romans interminables de La Calprenède, de Gomberville et de Mlle de
-Scudéry. Les héros de ces romans, tout en portant des noms grecs, turcs
-et romains, parlaient et sentaient comme des Français contemporains des
-Précieuses. Brutus écrivait des poulets parfumés à Lucrèce, et Horatius
-Coclès, épris de Clélie, contait à l'écho ses peines amoureuses. Dans
-_Clélie_, Mlle de Scudéry dressa la fameuse carte du Tendre, au travers
-duquel serpente le fleuve de l'_Affection_, où s'étend le lac de
-l'_Indifférence_: là sont situées les provinces de l'_Abandon_ et de la
-_Perfidie_.
-
-Si l'on considère que de pareils romans formaient huit à dix volumes de
-huit cents pages, mieux valait se plonger dans les livres de chevalerie,
-même au risque de se dessécher la cervelle comme l'ingénieux hidalgo.
-
-Il est vrai que toutes les fictions romanesques du XVIIe siècle ne
-paraissent pas aujourd'hui aussi soporifiques. L'on supporte mieux les
-romans de Mme de Lafayette. _L'Astrée_ de d'Urfé est une jolie
-pastorale. _Le Roman comique_ de Scarron, imité de l'espagnol, a du
-coloris et des épisodes animés.
-
-Nous, nous abandonnions la riche veine ouverte par Cervantès, tandis que
-les Français l'exploitaient fort à leur goût et en tiraient de l'or pur.
-Le Sage, peut-être le premier romancier français au XVIIIe siècle, se
-fit un manteau du roi en cousant des morceaux de la cape d'Espinel, de
-Guevara et de Mateo Aleman. Nous voulûmes bien disputer à la France le
-_Gil Blas_ sur le visage et dans la tournure de qui nous lisions son
-origine castillane; mais à qui la faute si nous sommes si négligents et
-si prodigues? Nous alléguons vainement que le _Gil Blas_ dût naître de
-ce côté des Pyrénées: les Français nous répondent que ce qu'il y a
-d'espagnol dans le _Gil Blas_, c'est l'extérieur, l'habit. Le caractère
-du héros, versatile et médiocre, est essentiellement Gaulois, et en
-cela, vive Dieu, ils ont raison! Nos héros sont plus héros, nos picaros
-plus picaros que Gil Blas.
-
-L'abbé Prévost, infatigable romancier, qui composa plus de deux cents
-volumes, oubliés aujourd'hui, réussit par hasard à en écrire un à qui il
-doit de figurer à côté de Le Sage. _Manon Lescaut_ n'est que l'histoire
-succincte de deux coquins, un homme et une femme. Le héros, le
-chevalier des Grieux, un tricheur de haute volée; l'héroïne, Manon, une
-courtisane de bas étage. L'originalité et l'attrait du livre sont
-qu'avec de tels antécédents, Manon et des Grieux captivent, intéressent
-jusqu'à arracher des larmes. Ce n'est point qu'il s'accomplisse chez les
-deux personnages quelqu'une de ces merveilleuses conversions ou
-_rédemptions par l'amour_, qu'inventent les écrivains contemporains;
-depuis Dumas, dans la _Dame aux Camélias_, jusqu'à Farina dans _Capelli
-Biondi_[1]. Nullement. La courtisane meurt impénitente. A quoi donc
-l'histoire de Manon doit-elle son attrait singulier? L'auteur nous le
-révèle: «Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des
-peintures vraies et des sentiments naturels.... Je ne dis rien du style
-de cet ouvrage: c'est la nature même qui écrit.»
-
-L'impression que cause le petit volume de Prévost est celle que produit
-un évènement arrivé, une analyse d'une passion faite par le patient. Un
-homme entre dans une église, s'agenouille aux pieds d'un confesseur et
-lui raconte sa vie sans omettre une circonstance, sans voiler ses
-bassesses ni ses fautes, sans cacher ses sentiments ni atténuer ses
-mauvaises actions. Cet homme est un grand pécheur, mais il a beaucoup
-aimé, il a été entraîné à pécher par des passions violentes, et le
-confesseur qui l'écoute sent couler une larme sur ses joues. C'est ce
-qui arrive à qui écoute en confession le chevalier des Grieux.
-
-Que Rousseau est loin de posséder le naturel de l'abbé Prévost! Rousseau
-est idéaliste et moraliste. Prêcher, enseigner, réformer l'univers, tel
-est son but. Ses romans sont pleins de théories, de réflexions et de
-déclamations: vertu, sensibilité, amitié et tendresse y sont comme chez
-elles.
-
-L_'Emile_ surtout peut passer pour le type du roman à thèse: l'art,
-l'intérêt de la fiction, la peinture des passions, tout y est
-secondaire: il s'agit de démontrer tout ce que l'auteur s'est proposé
-que le livre démontrât. Pénétré de l'excellence et des avantages de
-l'état sauvage et primitif, Rousseau défendit sa thèse jusqu'à donner
-envie de marcher à quatre pattes, disait spirituellement Voltaire, et il
-demanda que l'égalité fût appliquée d'une manière si illimitée que le
-fils du roi épousât la fille du bourreau.
-
-Malheureuse idée qui fit bien des ravages dans le roman avec le temps.
-Je le note au passage et je poursuis.
-
-A dire vrai, la morale de Rousseau était étrange. Tout en adorant la
-vertu, son héros, Saint-Preux séduisait une jeune fille dont les parents
-lui confiaient l'éducation. Cependant, tout ce que l'on peut dire de la
-popularité et du succès des romans de Rousseau, serait insuffisant.
-
-Rousseau exerça sur son époque l'influence décisive qu'obtiennent les
-écrivains, s'ils réussissent à s'ériger en moralistes. Les femmes
-l'idolâtrèrent; les mères allaitèrent leurs enfants pour lui obéir; les
-Julies et les Emiles pullulèrent. Certaines contrées du Nord voulurent
-le prendre pour législateur; la Convention mit en pratique ses théories;
-et le torrent de la Révolution courut dans le lit de ses idées. Nous ne
-recherchons pas ici si tout cela fut de la vraie gloire: il est évident
-que ce ne fut pas de la gloire littéraire. Comme romancier, l'abbé
-Prévost vaut davantage.
-
-Le mérite littéraire qu'on ne peut dénier à Rousseau, c'est celui
-d'introduire des méthodes nouvelles dans la langue française, desséchée
-par la plume corrosive et incisive de Voltaire. Rousseau sut voir le
-paysage et la nature et les décrire en pages éloquentes et belles. _Paul
-et Virginie_ sont la seconde partie de l'_Heloïse_.
-
-Bernardin de Saint-Pierre fit en même temps une application des procédés
-artistiques et des théories anti-sociales de son modèle Rousseau, quand
-il choisit pour théâtre de son poème un pays vierge, un monde à demi
-sauvage et désert, et pour héros, deux êtres jeunes et candides, point
-contagionnés par la civilisation et qui meurent à son contact, comme la
-sensitive des tropiques languit quand la main de l'homme la touche.
-
-Voltaire contait mieux que Rousseau. Ses _Contes_ en prose sont la
-variété même. Il n'est pas possible d'y indiquer la plus légère erreur
-grammaticale. On y trouve le respect le plus profond, la plus complète
-intuition de ce qu'on appelle le génie d'un idiome. Mais aussi, on y
-remarque cette pauvreté d'imagination, cette absence d'émotion, cette
-lumière sans chaleur et ce cœur sec et contracté, froncé, comme une
-noix rance, qui est l'éternelle infériorité de l'auteur de _Candide_.
-Voltaire _conte_: il ne lui est pas possible d'écrire un roman. Il faut
-au romancier plus de sympathie pour l'humanité et une âme moins étroite.
-
-Diderot réunit de meilleures qualités de romancier. Voltaire sait de la
-littérature, mais Diderot est artiste, un artiste qui peint avec la
-plume. Il commence la série des écrivains coloristes de la France. Avant
-personne, il emploie des phrases qui copient et reproduisent la
-sensation, et c'est pour cela que des stylistes contemporains consommés
-le reconnaissent comme leur maître et lui donnent ce nom.
-
-Ses théories esthétiques, nouvelles et audacieuses alors, contenaient
-déjà le réalisme. Dans ses romans la réalité palpite. C'est grand
-dommage qu'obéissant au goût de son époque, il les ait semés de passages
-licencieux absolument inutiles.
-
-On ne peut comparer ses facultés à celles d'aucun écrivain de son temps.
-Lisez, si vous en doutez, _le Neveu de Rameau_, trésor d'originalité:
-lisez même _la Religieuse_, en ne voulant pas voir les taches d'impudeur
-qui l'enlaidissent et le pamphlet contre les vœux perpétuels que le
-terrible _libertin_ ne sut point omettre. Vous aurez sous les yeux un
-livre très intéressant, d'un intérêt délicat, sans aventures ni
-incidents extraordinaires, sans galants ni amourettes de grilles,
-attrayant par le seul combat intérieur d'une âme et la vigoureuse étude
-d'un caractère.
-
-Diderot écrivit _la Religieuse_ en feignant que ce fussent les mémoires
-d'une jeune fille, obligée par sa famille à devenir religieuse sans
-vocation, et qui, après mille luttes, s'échappe du cloître. Il adressa
-son manuscrit au marquis de Croismare, grand philanthrope, comme si
-l'infortunée implorait son secours. Le marquis, trompé par l'admirable
-naturel du récit, s'empressa d'envoyer de l'argent et d'offrir sa
-protection à l'héroïne imaginaire de Diderot.
-
-Avec ces romanciers de l'Encyclopédie, nous sommes arrivés à un moment
-critique. La Révolution commence et tant que dure sa terrible secousse,
-personne n'écrit de romans, mais tout le monde se trouve exposé à en
-voir de fort dramatiques.
-
-
-[1] Ce roman de Farina a été traduit par Amélie Van Soust de
-Borkenfeldt. (Bibliothèque Gilon).
-
-
-
-
-V
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Le roman-Empire: Pigault-Lebrun.--Mme de Staël.
---Châteaubriand.--Lamartine et Victor Hugo.--Dumas
-père.--Eugène Suë.--George Sand._
-
-
-La Terreur passa. Les Lettres, qui étaient montées sur l'échafaud avec
-André Chénier, revinrent à elles, blêmes encore d'effroi.
-
-Pigault-Lebrun fut le Boccace de cette époque hasardeuse, un Boccace
-aussi inférieur au Boccace italien, que l'étoupe à la batiste.
-
-Fiévée, narrateur agréable, amusa le public avec des historiettes, et
-Ducray-Duminil conta à la jeunesse des évènements pathétiques, des
-romans où la vertu persécutée triomphait toujours en dernier ressort. De
-la plume de Mme de Genlis jaillit un jet continu, égal et monotone, de
-récits d'une tendance pédagogico-morale. Illuminée et prophétesse. Mme
-de Krüdener visa plus haut en écrivant _Valérie_.
-
-Cependant, la figure principale qui domine ces figures secondaires,
-parmi lesquelles il en est tant de féminines, est une autre femme d'une
-culture prodigieuse et d'une intelligence élevée, philosophe, historien,
-talent viril, s'il en fut,--la baronne de Staël.
-
-Avant d'écrire des romans, la fille de Necker s'était essayée à des
-œuvres sérieuses et profondes. Sa _Corinne_ et sa _Delphine_ furent
-pour elle comme un délassement de graves travaux, ou pour mieux dire,
-comme des expansions lyriques, des valvules qu'elle ouvrit pour
-épancher son cœur, dont les passions ardentes ne démentaient point
-son sexe. Elle fut elle-même l'héroïne de ses romans, et fonda ainsi, en
-rompant avec la tradition de l'impersonnalité des narrateurs et des
-conteurs, la nouvelle idéaliste introspective.
-
-_Delphine_ et _Corinne_ obtinrent tant de succès et eurent tant de
-lecteurs, que l'on croit même que Napoléon ne dédaigna pas de critiquer
-dans son style césarien, et par un article anonyme inséré dans le
-_Moniteur_, les productions romanesques de sa terrible adversaire.
-
-En même temps qu'elle traçait au roman la voie qu'il a depuis tant de
-fois parcourue, Mme de Staël découvrit une mine exploitée bientôt par le
-romantisme, en faisant connaître dans son magnifique livre _De
-l'Allemagne_, les richesses de la littérature germanique, romantique
-déjà, et qui, depuis, vint agir sur celle des pays latins.
-
-Il est à remarquer que les Encyclopédistes, et Voltaire plus que
-personne, tandis qu'ils préparaient la révolution sociale en attaquant à
-outrance l'ancien régime et en le minant de toutes parts, s'étaient
-montrés en littérature conservateurs et pacifiques jusqu'à l'abus, et
-avaient respecté superstitieusement les règles classiques. Comme si le
-Classicisme, à sa dernière heure, eût voulu se parer d'une jeunesse
-nouvelle et d'une forme enchanteresse, il s'incarna dans André Chénier,
-le poète le plus grec et le plus classique qu'ait jamais eu la France,
-en même temps que le premier lyrique du XVIIIe siècle. De sorte que,
-même quand Diderot réclama la vérité sur la scène et dans le roman, et
-quand Rousseau fit fleurir dans sa prose le lyrisme romantique, les
-lettres demeurèrent stationnaires. Elles furent classiques durant la
-Révolution et les premières années de l'Empire, jusqu'à ce que vinssent
-Mme de Staël et Châteaubriand.
-
-Jeune fille, Mme de Staël lisait assidûment Rousseau; le jeune émigré
-breton qui lui dispute la souveraineté de cette période était aussi
-disciple du Genevois, et disciple plus fidèle, parce que, tandis que Mme
-de Staël se montra assez indifférente à la nature, muse de l'auteur des
-_Confessions_, Châteaubriand se précipitait en Amérique par désir de
-connaître et de chanter un paysage vierge, de décrire avec plus de
-poésie que son maître les magnificences des bois, des rivières et des
-montagnes. De ce but même, que le poète s'était choisi plus que le
-romancier, il résulta que les romans de Châteaubriand furent plutôt des
-poèmes qu'autre chose.
-
-Châteaubriand, au moins, s'étudiait lui-même et étudiait la société dans
-laquelle il vécut. Non pas que _René_ laissât de s'idéaliser en montant
-sur le piédestal de son orgueil maladif, en se perdant dans une
-mélancolie nuageuse et en s'isolant ainsi du reste des humains.
-
-Ses contemporains firent de Châteaubriand un demi-dieu. La génération
-présente le dédaigne avec excès en oubliant ses mérites d'artiste.
-_René_ n'est pas inférieur à _Werther_ de Gœthe, comme analyse d'une
-noble maladie, la souffrance vague et sans borne des âmes de notre
-siècle. On ne peut imputer le discrédit chaque jour plus grand de
-Châteaubriand qu'à nos exigences toujours croissantes de réalité
-artistique.
-
-En effet, tous ceux qui voulurent chercher la beauté hors des voies de
-la vérité, partagent le sort de l'illustre auteur des _Martyrs_.
-L'indifférence générale met de côté leurs œuvres, sinon leurs noms.
-
-Que servit à Lamartine son onction, sa douceur, son instinct de
-compositeur mélodiste, son imagination de poète, tant de qualités
-éminentes? Quelqu'un lit-il aujourd'hui ses romans? D'aucuns
-s'enthousiasment-ils de _Raphaël_ le platonique et le panthéiste,
-d'aucuns pleurent-ils les chagrins et l'abandon de _Graziella_?
-Quelqu'un peut-il supporter _Geneviève_?
-
-Si les romans de Victor Hugo n'ont pas autant perdu que ceux de
-Châteaubriand et de Lamartine, cela vient peut-être de ce qu'ils sont
-plus objectifs: des problèmes sociaux qu'ils posent et qu'ils résolvent,
-quoique d'une manière apocalyptique: du vif intérêt romanesque qu'ils
-savent éveiller, et d'un certain réalisme ... que le grand poète nous
-pardonne! à gros coup de pinceau, qui, en dépit de l'esthétique
-idéaliste de l'auteur, se fait jour ici ou là. Et je dis _à gros coups
-de pinceau_, parce que personne n'ignore que, pour Victor Hugo, les
-touches d'effet sont plus faciles que les coups de pinceau discrets et
-suaves; aussi son réalisme est-il d'un effet puissant, mais pas si
-habile qu'on n'en voie la filandre.
-
-En somme, Victor Hugo prend de la vérité tout ce qui peut frapper
-l'imagination et l'asservir: par exemple, le souffle par le nez avec
-lequel le galérien Jean Valjean éteint la lumière chez Monseigneur
-Bienvenu. Ce qui tend uniquement à produire une impression de réalité,
-Victor Hugo ne sait ou ne veut pas l'observer. En juste châtiment de ce
-défaut, ses romans tendent à devenir sinon aussi fanés que ceux de
-Châteaubriand et de Lamartine, du moins un peu anémiques. Pour qu'ils
-produisent de l'illusion, il faut maintenant les regarder avec la
-lumière artificielle.
-
-Du reste, ni Châteaubriand, ni Victor Hugo, ni Lamartine ne firent du
-roman un article de consommation générale, fabriqué au goût du
-consommateur. Cette entreprise industrielle était réservée à Dumas,
-mulâtre que rien n'arrêtait ni n'effrayait, avocat des feuilletons, à
-l'intercession duquel se recommandent encore tant d'écrivains
-corrupteurs.
-
-Etrange figure littéraire que celle de l'auteur de _Monte-Cristo_! Il a
-fourni de la besogne à qui se proposerait de lire toutes ses œuvres.
-Si l'immortalité d'un auteur se mesurait à la quantité de volumes qu'il
-a livrés à l'impression, Alexandre Dumas père serait le premier
-écrivain de notre époque. S'il est bien démontré que Dumas fut à la fois
-un romancier, et la raison sociale d'une fabrique de romans conformes
-aux derniers progrès, où beaucoup, comme le blanc et le carmin de la
-doña Elvira du sonnet, n'étaient à lui que parce qu'il les achetait;
-s'il est certain que l'on a prouvé irréfutablement l'impossibilité
-physique d'écrire autant qu'il publiait; si quand il eut un procès avec
-les directeurs de la _Presse_ et du _Constitutionnel_, ceux-ci
-établirent que, sans préjudice de ses autres travaux, il s'était engagé
-à leur donner chaque année un plus grand nombre de pages que n'en peut
-écrire le copiste le plus diligent; s'il est prouvé que non-seulement il
-contractait et tenait tous ses engagements, mais qu'il voyageait, vivait
-dans le monde, fréquentait les coulisses des théâtres et les rédactions
-de journaux, qu'il s'occupait de politique et de galanterie, il est
-encore admirable qu'il ait pu écrire la quantité prodigieuse de livres
-qui lui appartiennent sans contestation possible, lire et retoucher les
-livres d'autrui, qui devaient voir le jour poinçonnés de son nom.
-
-Il avait beau avoir des seconds pour l'aider à porter le poids de la
-production, Dumas était néanmoins très fécond. Un théâtre fut fondé
-uniquement pour représenter ses œuvres, un journal uniquement pour
-publier en feuilletons ses romans, puisque les éditeurs n'arrivaient pas
-à les imprimer en volumes.
-
-Dans l'immense océan de récits romanesques qu'il nous a laissés,
-surabonde le genre pseudo-historique, sorte de romans de chevalerie
-adaptés au goût moderne. Alexandre Dumas appelait l'histoire un clou
-auquel il suspendait ses tableaux; et parfois il assurait qu'il était
-permis de la violer, pourvu que les bâtards naquissent viables. Pénétré
-de pareils axiomes, il traita, comme nous le savons tous, la vérité
-historique sans aucun égard.
-
-Il est certain que Châteaubriand aussi avait substitué à l'érudition
-solide et à la critique sévère, son incomparable imagination, mais
-combien différemment! Châteaubriand broda d'or et de perles la tunique
-de l'histoire; Dumas l'habille d'un déguisement.
-
-Malgré tout, il y a des qualités surprenantes chez Alexandre Dumas. Ce
-n'est point un petit mérite que de tant inventer, de produire avec un
-souffle aussi infatigable et de bercer délicieusement,--fut-ce avec
-d'invraisemblables balivernes,--une génération tout entière. Le don
-d'imaginer, nul ne l'a eu peut-être aussi puissamment qu'Alexandre
-Dumas, quoique d'autres l'aient possédé de qualité meilleure et plus
-exquise. Car, en imagination comme en tout, il y a des degrés. Et
-réellement, Alexandre Dumas est le type de la littérature secondaire,
-pas précisément basse, mais pas comparable non plus à celle que créent
-de grands écrivains avec lesquels l'auteur des _Mousquetaires_ ne peut
-se mesurer.
-
-Littérairement, Dumas est médiocre. De là son succès et sa popularité.
-Dumas était à l'altitude exacte du plus grand nombre des intelligences.
-Si sa forme eût été plus choisie et plus élégante, ou sa personnalité
-plus caractérisée, ou ses idées plus originales, il n'eût plus été à la
-portée de tout le monde.
-
-Son roman est donc le roman par antonomase, le roman que lit le premier
-venu quand il s'ennuie et qu'il ne sait comment tuer le temps, le roman
-par souscription, le roman qui se prête comme un parapluie, le roman
-qu'un atelier entier de modistes lit à tour de rôle; le roman qui a les
-marges graisseuses et les feuilles froissées; le roman mal imprimé,
-suite de feuilletons collectionnés; avec des gravures mélodramatiques et
-de mauvais ton; le roman le plus anti-littéraire dans le fond, où en
-somme l'art a l'importance d'un fétu, où l'intérêt unique est de savoir
-comment l'auteur terminera et comment il s'arrangera pour sauver tel
-personnage ou en tuer tel autre.
-
-Aujourd'hui, quand on voit l'énorme bibliothèque des œuvres de Dumas,
-on ne sait si l'on doit s'étonner davantage de leurs dimensions ou de
-leur peu de consistance.
-
-De ses douze cents volumes, l'abbé Prévost réussit à en sauver un seul
-qui l'immortalise. Dix ou douze ans après la mort de Dumas, nous nous
-demandons si quelqu'une de ses œuvres passera à la postérité.
-
-Le rival de Dumas, l'inventif et non moins fécond Eugène Sue, n'est pas
-moins miné. Chez celui-ci, l'on trouvait la corde socialiste,
-populacière et humanitaire. Touchée habilement, elle obtint des
-triomphes aussi brillants qu'éphémères. Cependant, Sue était plus
-artiste que Dumas; il donna plus de relief à ses créations. Son
-imagination riche et intense évoquait avec une force supérieure.
-
-Si cette faculté atteignit chez quelqu'un ce degré de puissance où elle
-poétise et transforme tout, et sans remplacer la vérité, en compense
-l'absence, ce fut chez George Sand.
-
-George Sand est le sculpteur inspiré du roman idéaliste; à côté d'elle,
-Alexandre Dumas, Sue même, ne sont que des potiers.
-
-Grand producteur comme ses rivaux, elle reçut en outre du ciel les dons
-littéraires, grâce auxquels elle fut l'unique compétiteur digne de
-Balzac, comme Mme de Staël l'avait été de Châteaubriand. Son génie était
-de ceux qui font école et tracent un sillon resplendissant et profond.
-
-Aujourd'hui nous pouvons juger avec sérénité l'illustre androgyne, parce
-que, quoique nous soyons presque ses contemporains, nous n'avons pas
-assisté à la période militante de ses œuvres. Nos pères connurent
-George Sand au milieu de ses aventures et de sa vie de bohème; ils
-furent scandalisés par la propagande anti-conjugale et anti-sociale de
-ses premiers livres. Aujourd'hui, dans le vaste ensemble des écrits de
-George Sand,--ces livres, forme première de son talent flexible et
-changeant,--sont un détail, digne sans doute qu'on en tienne compte,
-mais qui ne nuit nullement au mérite du reste. D'autant plus que le goût
-a changé et que l'on croit actuellement que ses romans
-champêtres,--géorgiques modernes,--dignes qu'on les compare à celles du
-poète de Mantoue,--sont la meilleure œuvre de l'auteur de _Mauprat_.
-
-Qu'importe les théories philosophiques aussi extravagantes que fragiles
-de George Sand? Latouche a dit d'elle, sans aucune courtoisie, qu'elle
-était un écho qui grossissait la voix; et, ma foi, il ne se trompait
-point en ce qui est de la pensée, car George Sand dogmatisait toujours
-pour le compte d'autrui. Mais l'illustre écrivain ne doit rien à
-personne.
-
-Aujourd'hui sa philosophie est aussi dangereuse pour la société et la
-famille qu'une lanterne magique ou qu'un kaléïdoscope. _Valentine_,
-_Lélia_, _Indiana_ ne nous persuadent rien du tout; leur but doctrinaire
-ou révolutionnaire demeure inoffensif. Ce qui reste inaltérable, c'est
-le style pur et majestueux, la fraîche imagination de l'auteur.
-
-Dans toute la littérature idéaliste que nous passons en revue
-l'imagination domine, plus ou moins puissante, plus ou moins choisie,
-mais toujours comme faculté souveraine. Nous pouvons dire qu'elle est la
-caractéristique de la période littéraire qui commence avec le siècle et
-dure jusqu'à 1850.
-
-La décadence du genre paraît aussi indubitable. Nous ne parlons pas
-d'Alexandre Dumas et d'Eugène Sue, nous parlons seulement de George Sand
-qui vaut infiniment plus qu'eux. Ce qui arrive pour elle est la preuve
-manifeste que la littérature d'imagination est déjà un cadavre.
-
-L'illustre romancier, d'un âge fort avancé, mourut il y a peu d'années,
-hier pour ainsi dire, en 1876, dans sa tranquille retraite de Nohant.
-Jusqu'au dernier jour de sa vie, elle écrivit ou publia des romans, où
-l'on ne remarquait ni infériorité ni décrépitude dans la composition et
-le style, mais où le coup de pouce du grand prosateur était toujours
-marqué. Eh bien! ces romans insérés dans la _Revue des Deux-Mondes_
-passaient inaperçus: nul n'y faisait attention.
-
-Pour la génération actuelle, George Sand était morte, bien avant de
-descendre au tombeau.
-
-Et pourquoi?
-
-Tout simplement parce qu'elle était hors du mouvement littéraire actuel;
-qu'elle cultivait la littérature d'imagination, qui eut son temps et
-aujourd'hui n'est plus possible.
-
-Ce n'est pas qu'on cessât de prononcer avec admiration le nom de George
-Sand; c'est qu'on considérait ses écrits comme on considère ceux d'un
-classique, d'un auteur qui appartient à un autre âge et ne vit plus dans
-le nôtre.
-
-
-
-
-VI
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Les réalistes: Diderot.--Stendhal.--Sa langue.--Son
-insuccès de son vivant. Ses deux romans.--Les
-inexactitudes de la critique.--Défauts et qualités de
-Stendhal.--Son élève Mérimée.--Balzac et Dumas.--La_
-Comédie humaine _et la société sous Louis-Philippe.
---Comment composait Balzac.--Balzac et Flaubert.--Balzac
-est un voyant.--Le style de Balzac._
-
-
-Maintenant que les pères de l'église idéaliste nous sont connus, il nous
-importe de lier amitié avec ceux de l'école contraire.
-
-Diderot est le patriarche de l'église réaliste.
-
-Tout le premier, il doua de vibration et de coloris la langue appauvrie
-du dix-huitième siècle.
-
-Il fut l'avocat de la vérité dans l'art.
-
-Henri-Marie Beyle (_Stendhal_), est, en ligne directe, le descendant de
-Diderot.
-
-Avant d'écrire des romans, Stendhal fit de la critique et conta ses
-impressions de voyage; mais en aucun des genres divers qu'il cultiva, il
-n'aspirait à la gloire des lettres.
-
-Il n'est rien qui ressemble moins à un écrivain de profession que
-Stendhal. Homme d'existence active, de fortunes diverses, peintre,
-militaire, employé, commerçant, auditeur au Conseil d'Etat, diplomate,
-il dut, peut-être, à la diversité même de ses professions, l'acuité
-d'observation et la connaissance de la vie qui distinguent les voyageurs
-littéraires comme Cervantès et Lesage, investigateurs curieux qui
-préfèrent aux livres poudreux des bibliothèques la grande Bible de la
-société.
-
-Stendhal noircit du papier sans préméditation, ne prit pas de pseudonyme
-par coquetterie, mais pour mieux se cacher; ne se crut appelé ni à rien
-régénérer, ni à transformer le siècle par ses écrits. Il travailla en
-amateur, et certain jour, il demeura stupéfait en voyant un article
-louangeur que lui consacrait Balzac.
-
-«Cet article étonnant, tel que jamais écrivain ne le reçut d'un autre,
-je l'ai lu en éclatant de rire, disait-il. Toutes les fois que
-j'arrivais à une louange un peu forte, je voyais la mine que feraient
-mes amis en la lisant.»
-
-Simple dans la forme, quoique très raffiné et très subtil dans le fond,
-il employait la langue sobre des Encyclopédistes, avec plus de
-négligence et d'incorrections qu'ils ne s'en permirent; et, quoique
-contaminé de romantisme durant ses premières années, il n'accepta jamais
-les parures et les atours de la prose romantique. Tout au contraire,
-afin de manifester son dédain pour le style fleuri, il affirmait qu'en
-s'asseyant devant sa table il avait bien soin de se mettre sur le
-cœur une page du code.
-
-Grâce à cette originalité même, Stendhal, vivant, eut peu de lecteurs et
-moins encore d'admirateurs. La resplendeur des étoiles romantiques
-remplissait alors le firmament. Deux lustres encore après la mort de
-Stendhal, survenue en 1842, ses œuvres n'avaient pas commencé à
-appeler l'attention. Il n'a écrit que dix-huit livres, et sa réputation
-d'écrivain réaliste ne s'appuie que sur deux romans.
-
-La _Chartreuse de Parme_ décrit une petite cour, un duché italien, où
-s'ourdissent des intrigues machiavéliques et où l'amour et l'ambition
-déchaînent tout leur orchestre, comme une tempête dans le lac de Côme.
-
-Le _Rouge et le Noir_ étudie cette première époque de la Restauration
-française où l'influence religioso-aristocratique succéda au pouvoir
-militaire de Napoléon,--idole de Stendhal.
-
-On a prononcé des jugements fort différents sur le mérite de ces deux
-livres.
-
-Sainte-Beuve, tout en déclarant que ce ne sont point des romans
-vulgaires, qu'ils suggèrent des idées et ouvrent des voies, les qualifie
-cependant de _détestables_, arrêt bien radical pour un critique aussi
-éclectique.
-
-Taine les admire au point d'appeler Stendhal un grand idéologue et le
-premier psychologue de son siècle.
-
-Balzac se déclare incapable d'écrire quelque chose d'aussi beau que la
-_Chartreuse de Parme_.
-
-Ce roman et les autres œuvres de Stendhal irritent Caro à ce point
-qu'il va jusqu'à injurier l'auteur.
-
-Zola, en reconnaissant en lui le successeur de Diderot et en l'élevant
-jusqu'aux nues, nie la réalité complète de ses personnages; ce ne sont,
-à son avis, pas des hommes de chair et d'os, mais des systèmes cérébraux
-compliqués, qui fonctionnent à part, indépendants des autres organes.
-
-Il y a quelque chose de vrai dans des opinions si opposées.
-
-Si l'on considère le procédé artistique, Sainte-Beuve est dans le vrai.
-Le roman de Stendhal a toutes les imperfections.
-
-Il est écrit avec peu de grammaire,--comme Clemencin démontra que le fut
-le _Don Quichotte_. Le style n'en est pas seulement décharné, il est
-rocailleux. Il manque à ces romans l'unité, la cohésion, l'intérêt
-graduellement ménagé; en somme les qualités qu'on apprécie ordinairement
-dans une œuvre littéraire.
-
-Dans la _Chartreuse de Parme_, on pourrait, sans grave inconvénient,
-supprimer les deux tiers des personnages et la moitié des évènements.
-
-Bans le _Rouge et le Noir_ il serait fort à propos que le roman se
-terminât au premier volume: il pourrait aussi finir au milieu du second.
-
-Quant à l'élégance, à la proportion et à l'habileté de la composition,
-Mérimée, son élève, est fort au-dessus de Stendhal.
-
-Zola ne se trompe pas non plus quand il assure que les héros de Stendhal
-raisonnent trop. Oui, parfois sans doute, il y a trop de raisonnement
-dans ses livres.
-
-Julien Sorel, au retour d'un duel où il a reçu une balle dans le bras,
-raisonne fort tranquillement sur le commerce des gens de haut bord, sur
-l'agrément ou l'ennui de leurs entretiens et sur d'autres sujets du même
-genre. Il ne le fait pas à haute voix et pour se montrer maître de soi,
-ce qui alors serait naturel, il le fait simplement pour son bonnet.
-N'importe qui songerait à sa blessure pour si peu de mal qu'elle fît.
-
-Zola, cependant, en reconnaissant ces taches, s'accorde avec Taine pour
-déclarer que Stendhal est un profond psychologue. Ce que le chef du
-Naturalisme français n'a pas avoué, c'est que la valeur des triomphes de
-Stendhal consiste précisément dans la nature du terrain sur lequel il
-les remporte.
-
-Stendhal analyse et dissèque l'âme humaine, et quoique Zola n'en
-convienne pas, qui réussit dans ce genre d'études, occupe un haut rang
-dans les lettres. C'est comme le dissecteur qui travaille dans les
-parties les plus délicates, les plus secrètes de l'organisme,
-nécessaires pour la vie; ou comme le chirurgien qui opère sur des tissus
-qu'il ne voit pas, pleins de veines, d'artères et de nerfs.
-
-Copiste de la nature extérieure, à l'influence de laquelle il attribue
-les déterminations de la volonté, Zola met systématiquement au second
-plan cet ordre de vérités qui ne sont pas à leur de réalité, pas
-incrustées, disons-le ainsi, dans les entrailles du réel, et qui ne
-peuvent être par cela même découvertes que par des yeux perspicaces et
-de très fins scalpels.
-
-Ce n'est pas que Zola ne soit pas psychologue, mais il l'est à la
-Condillac; il nie la spontanéité de l'âme: aussi la méthode antérioriste
-de Stendhal ne le satisfait-elle pas pleinement. Or, Stendhal n'a
-d'autres titres à la gloire qui dore déjà son tombeau que cette lucidité
-de psychologue réaliste, qui nous présente une âme nue, en nous
-captivant par le spectacle multiple et, varié de la vie spirituelle,
-spectacle aussi intéressant ou plus intéressant, que Zola en dise ce
-qu'il voudra, que celui des Halles dans le _Ventre de Paris_ ... et
-comptez que ce grand _bodegon_ de Zola est admirable!
-
-En résumé, Stendhal rachète ses défauts nombreux et indéniables par la
-haute valeur philosophique de ses beautés, et ses œuvres sont comme
-de riches joyaux de diamants montés et sertis sans nul goût.
-
-Les hasards de la gloire littéraire sont étranges. Avec ce petit
-patrimoine de deux romans, Stendhal réussit à voir son nom, comme
-initiateur réaliste et naturaliste, uni aujourd'hui à celui de Balzac
-qui fut un Titan, un Cyclope, un infatigable forgeron de livres. Et
-notez que si Stendhal était indifférent à la célébrité, Balzac y
-aspirait de toutes les forces de son âme. Il l'obtint surtout hors de
-son pays, en Italie, en Suède, en Russie, mais pas si grande que des
-rivaux comme Dumas et Sue ne pussent lutter avantageusement avec lui, et
-lui disputer honneur et profit.
-
-Tandis que Dumas pouvait gaspiller en folies des fortunes gagnées par sa
-plume de romancier, Balzac luttait corps à corps avec la misère, sans
-atteindre jamais un état de fortune moyen. Pour comble de douleur, la
-critique l'attaquait avec acharnement.
-
-La vie de Balzac est sans aventures romanesques. Son histoire se réduit
-à travailler et à travailler toujours, pour satisfaire ses créanciers et
-se créer une fortune indépendante. Il écrivit sans relâche, sans terme,
-passant les nuits blanches, produisant parfois un roman en dix heures,
-et tout cela en vain, sans réussir à se délivrer de ses obligations
-urgentes et angoisseuses, sans pouvoir disposer d'un liard. Tous ceux
-qui écrivent aujourd'hui sur Balzac disent avec raison que l'explication
-et la clé de ses œuvres sont tout entières dans ce genre de vie.
-
-Balzac se proposa d'écrire une étude complète et encyclopédique des
-mœurs et de la société moderne, considérée sous tous ses aspects. Il
-se déclara _docteur ès-sciences sociales_; il voulut créer _la Comédie
-humaine_, résumé caractéristique de notre époque, comme le poème de
-Dante fut le résumé du moyen-âge. Chacun de ses romans est un chant.
-
-Dans une si vaste épopée, toutes les classes furent représentées et
-toutes les transformations politiques trouvèrent en lui un peintre
-fidèle. Balzac peignit en pied l'Empire, la Restauration, la Monarchie
-de Juillet; il copia d'après nature, avec une incroyable fidélité, les
-physionomies de la noblesse légitimiste. Héros de la chouannerie
-vendéenne, gentillâtres vantards du Midi, hommes du juste-milieu
-orléaniste, soldats de l'Empire, clergé, paysans, différents types de la
-bohème littéraire et du journalisme, il les portraictura tous,
-conformément à son plan gigantesque, avec la vigueur d'un athlète et
-l'effort puissant d'un hercule.
-
-Zola, qui sait parler éloquemment de Balzac, compare la _Comédie
-humaine_ à un monument construit avec différents matériaux; ici du
-marbre et de l'albâtre: là de la brique, du plâtre et du sable, le tout
-mêlé et confondu par la main fébrile d'un maçon qui est parfois un
-artiste remarquable. L'édifice combattu par les tempêtes est découronné
-ici et là; les matériaux vils s'émiettent sur le sol, tandis que les
-colonnades de granit et de jaspe se dressent encore droites et belles.
-Il n'est pas de comparaison plus exacte.
-
-Tout est dans le monument colossal érigé par Balzac. Même les colonnades
-de marbre que Zola admire, quoiqu'elles soient d'un beau plan et d'une
-qualité inestimable, sont élevées à la hâte, par des mains fébriles.
-Comment en pourrait-il être autrement? Vu la manière de composer de
-Balzac, c'est ce qui devait arriver. Quand il s'enfermait dans sa
-chambre avec une rame de papier devant lui, il savait que sous quinze
-jours, une semaine, ou peut-être moins, son éditeur lui réclamerait la
-rame de manuscrit et que ses créanciers se présenteraient pour recevoir
-le prix en le lui arrachant des mains. Considérez l'état moral de Balzac
-quand il écrivait, et comparez-le, par exemple, à celui de son
-successeur Flaubert.
-
-Pour composer un roman en un volume, Flaubert consultait cinq cents
-ouvrages, faisait six tomes d'extraits et mettait parfois huit années à
-l'écrire. Balzac produisit en quinze jours _César Birotteau_, une de ses
-meilleures œuvres, un portique de marbre.
-
-On traduisait difficilement à l'imprimerie sa _copie_, inintelligible,
-losangée de ratures, croisée, tachée, chaotique: Flaubert copiait dix à
-douze fois une page pour la perfectionner. Balzac, certes, ne prit
-jamais la peine de recopier. Il envoyait le brouillon à la composition,
-corrigeait sur épreuves, changeait des paragraphes entiers. Il ne lui
-était pas permis de s'arrêter à des détails.
-
-Dès lors quoi d'étonnant à ce que ses créations soient inégales?
-Négligeons ses œuvres de jeunesse qui semblent plutôt celles de la
-sénilité et dans lesquelles il se montre si inférieur. Même dans la
-_Comédie humaine_ on trouve des livres de valeur aussi différente
-qu'_Eugénie Grandet_ et _Ferragus_, _la Cousine Bette_ et les
-_Splendeurs et misères des Courtisanes_. La différence n'est pas
-seulement évidente entre romans et romans, mais entre les diverses
-parties d'un même livre. Parmi tant d'œuvres magistrales, il en est à
-peine une parfaite que l'on puisse proposer comme un modèle digne d'être
-imité, et cependant, dans presque toutes, il y a des beautés
-extraordinaires.
-
-Ainsi, de même qu'il n'était pas possible, avec son mode spécial de
-créer, que Balzac ne consacrât à purifier et à diriger son abondante
-veine, à viser à la perfection, il n'était pas possible non plus qu'il
-procédât comme les réalistes contemporains qui prennent, tous et chacun
-des éléments de leurs œuvres, dans l'observation de la réalité: la
-vie entière n'eût point suffi à cela, Philarète Chasles a fort bien dit
-de Balzac que plus qu'observateur il était voyant; il travaillait au vol
-en se servant de la vérité devinée et déduite, en la combinant dans ses
-écrits à la plus grande close possible, mais en ne l'employant pas pure.
-Si l'inspiration amenait par la main la vérité, tant mieux! Dans le cas
-opposé, il ne s'agissait pas de suspendre le travail commencé, ni, pour
-une vérification de renseignements, de renoncer au secours de
-l'imagination.
-
-Chez Balzac, l'inspiration du réel est au-dessus de l'observation. Son
-esprit concentrait dans un foyer les rayons de lumière épars, sans
-prendre la peine de les compter ni de s'enquérir de leur provenance.
-L'intuition joue dans ses œuvres un rôle fort important. Où Balzac
-a-t-il appris les sciences sociales? Où a-t-il gagné son bonnet de
-docteur? Quand apprit-il la philologie, la médecine, la chimie, la
-jurisprudence, l'histoire, le blason, la théologie, toutes choses qu'il
-sait comme doit les savoir un artiste, sans érudition ni ignorance? On
-l'ignore.
-
-Si parfois l'imagination l'entraîne, s'il trace d'invraisemblables
-portraits, par contre, quand il trouve la voie de la réalité,--ce qui
-arrive presque toujours,--il la suit et ne s'arrête point avant d'avoir
-dévidé tout l'écheveau. Le plus grand nombre de ses caractères sont des
-prodiges de vérité.
-
-Ce qui reste gravé dans la mémoire, après une lecture de Balzac, ce
-n'est pas le sujet de tel roman, ni le dramatique dénouement de cet
-autre, c'est,--don beaucoup plus précieux,--la figure, la démarche, la
-voix et la manière d'agir d'un personnage que nous voyons et que nous
-nous rappelons comme si c'était une personne vivante, comme si nous la
-connaissions et la fréquentions.
-
-Les juges de Balzac censurent ordinairement son style.
-
-Sainte-Beuve le qualifie «d'énervé, rosé et veiné de toutes les teintes,
-tout asiatique, plus brisé et plus amolli par places que le corps d'un
-moine antique.» S'il est vrai que la sobriété et l'harmonie lui font
-défaut,--Balzac ne les eut point,--par contre, le style de l'auteur
-d'_Eugénie Grandet_ possède ce qui ne s'apprend ni ne s'imite: la vie.
-
-Ses phrases respirent.
-
-Leur couleur brillante et fastueuse les rend semblables à un riche émail
-oriental. Comme défaut, il a tous ceux qui manquent à Beyle: lyrisme,
-enflure, remplissage; mais quelles beautés! Quelles toiles de Titien et
-de Van Dick! Quels intérieurs! Quels portraits de femmes! Quelles
-draperies et quelles chairs succulemment empâtées! Walter Scott, que
-Balzac admirait et respectait si fort, a été plus diffus, sans être
-aussi heureux.
-
-
-
-
-VII
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Flaubert_.--_La Genèse de_ Madame Bovary.--_Le roman_.
---_Le style de Flaubert_.--_L'amour de la phrase
-bien faite_.--Salammbô.--La Tentation.--_L'_Education
-sentimentale.--Bouvard et Pécuchet.--_Pessimisme et
-impassibilité_.
-
-
-Entre Balzac et Flaubert, il y a la distance d'un géant à un homme.
-
-L'auteur de la _Comédie humaine_ rendit épique la réalité; l'auteur de
-_Madame Bovary_ nous la présente sous une face comico-dramatique il est
-des écrivains qui voient le monde reflété comme dans un miroir convexe,
-et, en conséquence, défiguré. Balzac le regarda avec un microscope qui,
-sans altérer la forme, augmentait les proportions; Flaubert le vit sans
-illusions d'optique, et je ne dis pas qu'il le contempla d'un œil
-serein, parce que la phrase me semble s'accorder mal avec le pessimisme
-que prêchent ses œuvres d'une manière indirecte, mais efficace.
-
-De Flaubert, il n'y a pas lieu de se demander où et quand il apprit ce
-qu'il savait. Fils d'un médecin réputé, il se familiarisa de bonne heure
-avec les sciences naturelles, et quoique la position aisée de sa famille
-lui permît de ne faire choix d'aucune autre profession que de celle des
-lettres, il fut un étudiant à perpétuité, acquit une culture un peu
-hétérogène et capricieuse, mais considérable. Son ami Maxime Ducamp qui,
-dans un livré récent, les _Souvenirs littéraires_, communique au public
-tant et de si intéressants renseignements sur Flaubert, dit que, par sa
-prodigieuse mémoire et sa lecture immense, c'était un dictionnaire
-vivant que l'on pouvait feuilleter avec plaisir et avec profit.
-
-Flaubert montra toujours de la prédilection pour un certain genre
-d'études qui n'attirent guère aujourd'hui que les intelligences
-raffinées et curieuses: l'apologétique chrétienne, l'histoire de
-l'Eglise, les Pères, les humanités. De si graves exercices
-intellectuels, unis à son culte ardent de la forme et à sa sagacité
-d'observateur implacable, firent de lui un artiste consommé, un
-classique moderne.
-
-Flaubert écrivit moins de livres et quelques romans de plus que
-Stendhal.
-
-Sa première œuvre,--un essai intitulé _Novembre_, qui ne fut pas
-imprimé, excepté,--la _Tentation de saint Antoine_, espèce
-d'_auto-sacramental_ semblable à l'Ahasvérus d'Edgar Quinet. Le saint
-voit défiler devant ses yeux éblouis, toutes les séductions de la chair
-et de l'esprit, tous les pièges que le démon peut tendre aux sens, au
-cœur et à l'intelligence, et, de la Reine de Saba aux Sphinx et à la
-Chimère, de la déesse Diane aux hérétiques Nicolaïtes, tous le troublent
-de leurs paroles ou de leur aspect.
-
-Considérant l'œuvre au point de vue littéraire, les amis de Flaubert,
-quand il leur lut ce manuscrit, preuve évidente de sa rare érudition,
-émirent l'arrêt suivant:
-
-«Tu as fait un angle dont les lignes divergentes s'écartent si bien
-qu'on les perd de vue; une goutte d'eau mène au torrent, le torrent au
-fleuve, le fleuve au lac, le lac à l'océan, l'océan au déluge; tu te
-noies, tu noies tes personnages, tu noies l'évènement, tu noies le
-lecteur, et ton œuvre est noyée.»
-
-Puis, comme ils le voyaient consterné de ce verdict, ils lui
-conseillèrent d'entreprendre un autre travail, un livre où il peindrait
-la vie réelle et où le terre à terre même du sujet l'empêcherait de
-tomber dans l'abus du lyrisme--défaut qui, chez lui, était un héritage
-du romantisme. Flaubert suivit le conseil et écrivit _Madame Bovary_.
-Plus tard, il disait souvent à ses conseillers: «J'étais envahi par le
-cancer du lyrisme, vous m'avez opéré; il n'était que temps, mais j'en ai
-crié de douleur.»
-
-Flaubert eut à faire un grand pas de _La Tentation à Madame Bovary_. Ses
-connaissances variées et choisies, sa lecture assidue des théologiens,
-des mystiques et des philosophes se révélait dans la _Tentation_. Dans
-_Madame Bovary_, le décor est changé! Nous ne sommes plus dans les
-déserts de l'Orient, mais à Yonville, gros village arriéré et misérable.
-Nous n'assistons pas aux luttes gigantesques du saint ascète contre les
-puissances de l'enfer, mais aux mésaventures domestiques d'un médicastre
-de campagne. Tout est vulgaire dans _Madame Bovary_, le sujet, le lieu
-de la scène, les personnages. Seul le talent de l'auteur est
-extraordinaire.
-
-Emma Bovary est née dans les derniers rangs de la classe moyenne; mais,
-dans l'élégante pension où elle fut élevée, elle coudoya des demoiselles
-riches et de haute famille. Les germes de la vanité, de la concupiscence
-et de la soif des plaisirs,--graves maladies de notre
-siècle,--s'accusèrent dès lors chez elle. Peu à peu ils se développent
-et dépravent l'âme de la jeune femme, mariée déjà et mère de famille.
-Passions sentimentales, habitudes de luxe incompatibles avec sa position
-modeste de femme d'un médecin de campagne, expédients et désordres de
-plus belle, compliquent de telle sorte sa situation que, quand ses
-créanciers la pressent, elle s'empoisonne avec de l'arsenic. Tel est le
-drame simple et terrible, pris dans la réalité, qui immortalise
-Flaubert.
-
-Le sujet de _Madame Bovary_,--qui a été si blâmé et qui a soulevé un tel
-scandale,--fut suggéré à Flaubert, à ce que déclare Maxime Ducamp, par
-le hasard, qui évoqua dans sa mémoire le souvenir d'une malheureuse
-femme qui vécut et mourut comme son héroïne.
-
-Je parlerai ailleurs de la haute importance d'œuvres sociales comme
-_Madame Bovary_ et de sa signification morale, quand je toucherai à la
-délicate question de la moralité dans l'art littéraire.
-
-Je me borne à faire remarquer maintenant que Flaubert accepta le premier
-sujet qui s'offrit à lui et qu'il lui eût été indifférent d'en traiter
-un autre.
-
-Les histoires comme celle de Mme Bovary ne sont pas rares dans la vie,
-mais jusqu'à Flaubert nul ne les avait racontées. Balzac même, qui
-comprit si bien le pouvoir de l'argent dans notre société, ne démontra
-pas avec autant d'énergie que Flaubert la métallisation qui nous
-tourmente.
-
-Un écrivain moins analyste eût poétisé Mme Bovary, en la faisant
-mourir écrasée sous le poids de ses déceptions amoureuses et de ses
-remords dévorants, et non sous celui de ses dettes vulgaires. Les pages
-dans lesquelles Mme Bovary, affolée et désespérée, implore en vain ses
-amants afin d'obtenir d'eux la somme nécessaire pour apaiser ses
-créanciers, sont l'étude la plus cruelle, la plus sincère et la plus
-magnifique, que l'on ait écrite sur la dureté des temps présents et la
-puissance de l'or.
-
-Dans l'œuvre de Flaubert il n'y a pas seulement d'admirables la
-vigueur et la vérité des caractères; c'est aussi un modèle de perfection
-littéraire.
-
-Le style en est comme un lac limpide, au fond duquel on voit un lit de
-sable fin et doré; comme une table de jaspe poli où il n'est pas
-possible de trouver le plus léger défaut. Jamais il ne faiblit ou ne
-s'affaisse; nul détail ne manque ni n'est en trop. Nulle recherche. Il
-n'y a ni néologismes, ni archaïsmes, ni tours précieux, ni phrases
-parées et artificielles, encore moins de la négligence ou cette vague
-indécision de l'expression que l'on appelle en général le style fluide.
-C'est un style parfait, concis sans pauvreté, correct sans froideur,
-irréprochable sans purisme, ironique et naturel à la fois, et en somme,
-travaillé avec tant de courage et de limpidité qu'il sera bientôt
-classique, s'il ne l'est déjà.
-
-Les descriptions dans _Madame Bovary_ réalisent l'idéal du genre.
-Quoique Flaubert décrive beaucoup, il ne commet pas la faute de peindre
-pour peindre. S'il étudie ce que l'on appelle aujourd'hui le _milieu
-ambiant_, il ne le fait pas pour satisfaire un caprice d'artiste, ou
-pour parader en parlant de choses qu'il connaît bien, mais parce que le
-sujet ou les caractères exigent cette étude. Il possède un tact si
-spécial, qu'il ne décrit que le plus saillant, le plus caractéristique,
-et cela en peu de mots, sans abuser de l'adjectif, en deux ou trois
-magistraux coups de pinceau. Ainsi, dans _Madame Bovary_, malgré la
-scrupuleuse conscience réaliste de l'auteur, chaque chose est toujours
-en sa place, et toujours le principal est le principal, l'accessoire
-l'accessoire. L'habileté de Flaubert apparaît aussi bien dans ce qu'il
-dit que dans ce qu'il omet. Par là, il est supérieur à Balzac qui
-employa tant d'ornements superflus.
-
-Flaubert méconnut entièrement la valeur de _Madame Bovary_; bien plus,
-le succès de ce livre l'irrita. Il sortait des gonds en voyant le public
-et les critiques le préférer à ses autres œuvres, et pour le rendre
-furieux, il n'y avait qu'à lui conseiller d'écrire quelque chose dans le
-même genre. «Laissez-moi en paix avec _Madame Bovary_!» s'écriait-il
-alors avec emportement. Durant les dernières années de sa vie il voulut
-retirer le livre de la circulation, en n'en autorisant pas de nouveaux
-tirages, et, s'il n'en fut pas ainsi, ce fut parce qu'il avait besoin
-d'argent.
-
-Il ne se bornait pas à dédaigner _Madame Bovary_, la jugeant inférieure,
-par exemple, à _La Tentation_. Il déclarait mépriser le genre à
-laquelle elle appartient, c'est-à-dire la réalité analytique dans le
-caractère et dans les mœurs.
-
-Il estimait uniquement la délicatesse du style, la beauté de la phrase,
-et assurait que ce n'est que par elles qu'on gagne l'immortalité,
-qu'Homère est aussi moderne que Balzac et qu'il donnerait _Madame
-Bovary_ tout entière pour un paragraphe de Châteaubriand ou de Victor
-Hugo.
-
-Il est à noter, en effet, que pour Flaubert, disciple enthousiaste de
-l'école romantique, admirateur fervent d'Hugo, de Dumas et de
-Châteaubriand, la perfection du style, c'étaient les oripeaux lyriques,
-la prose poétique et fleurie, et non cette admirable sobriété et cette
-pureté auxquelles il arrivait. Cas d'aveuglement littéraire très
-semblable à celui qui poussait Cervantès à préférer dans son œuvre le
-_Persilès_.
-
-Après _Madame Bovary_, _Salammbô_ est la meilleure œuvre de Flaubert.
-Avec le même scrupule qu'il étudia les misères d'un village au temps de
-Louis-Philippe, Flaubert reconstitua le monde lointain, la mystérieuse
-civilisation carthaginoise. Il nous transporte à Carthage parmi les
-contemporains d'Hamilcar, durant les révoltes des troupes mercenaires,
-que la République africaine entretenait a sa solde pour la servir contre
-Rome; et l'héroïne du roman est la vierge Salammbô, prêtresse de la
-Lune.
-
-Il semble à première vue, que de tels éléments doivent composer un livre
-ennuyeux, savant peut-être, mais de peu d'intérêt; quelque chose
-d'analogue aux romans archéologiques qu'écrit Ebers. Eh bien! nullement.
-Quoique l'auteur de _Salammbô_ nous conduise à Carthage et dans les
-chaînes de la Lybie, au temple de Tanit et aux pieds de la monstrueuse
-statue de Moloch, _Salammbô_ est dans son genre une étude aussi réaliste
-que _Madame Bovary_.
-
-Laissons de côté l'infatigable érudition que déploya Flaubert pour
-dépeindre la cité africaine, son voyage aux côtes de Carthage, son
-ardeur à fouiller les auteurs grecs ou latins. Ebers le fait aussi,
-mieux et plus solidement même, mais ses romans n'en sont pas pour cela
-moins soporifiques.
-
-Ce qui importe dans des œuvres analogues à _Salammbô_, ce n'est pas
-que les détails scientifiques soient irréprochablement exacts; c'est que
-la reconstruction de l'époque, des mœurs, de la société, des
-personnages et de la nature ne semble pas artificielle, et que l'auteur
-en étant savant, demeure artiste. Il faut que dans tout il y ait vie et
-unité; il faut que ce monde exhumé de la poussière des siècles nous
-semble réel, quoique étrange et différent du nôtre. Il faut qu'il nous
-produise la même impression de vérité que causent les hiéroglyphes,
-quand un égyptologue les déchiffre, ou les fossiles quand un éminent
-naturaliste les complète. Il faut que si nous ne pouvons dire avec une
-certitude absolue: «Carthage était ainsi,» nous pensions du moins que
-_Carthage pût être ainsi_!
-
-Avec _Salammbô_, Flaubert vit le terme de ses succès. Un roman dans
-lequel il se mit tout entier, et sur lequel il fonda de grandes
-espérances, l'_Education sentimentale_, fit un fiasco si complet, que
-Flaubert, dans ses élans de colère accoutumés, demandait à ses amis en
-serrant les poings: «Et pourriez-vous me dire pourquoi ce bouquin n'a
-pas plu?» La cause pour laquelle le livre ne plut pas mérite qu'on la
-raconte.
-
-D'après Maxime Ducamp, il y a eu deux périodes dans la vie de Flaubert.
-Durant la première,--les années de jeunesse,--Flaubert avait un esprit
-délié, une imagination féconde; il apprenait sans effort et travaillait
-facilement. Bientôt une horrible maladie le frappa, mal mystérieux que
-Paracelse appelle _le tremblement de terre de l'homme_, et sa fraîche
-intelligence, tout comme son corps d'athlète, furent atteints dans leur
-source de vie, affaissés et jusqu'à un certain point paralysés.
-
-On remarqua, parallèlement, deux étranges symptômes chez le malade. Il
-prit en haine la marche, au point que voir marcher les autres lui
-faisait mal; et, pour le travail littéraire, il devint si difficile et
-si exigeant, qu'il copiait vingt fois une page, la corrigeait, la
-raturait, la polissait, et s'acharnait de telle sorte au travail, que
-si, en un mois, il réussissait à produire vingt pages définitives, il se
-déclarait rendu et mort de fatigue. Après avoir terminé une page en
-gémissant, en soupirant, il se levait de sa table de travail, baigné de
-sueur, et allait tomber sur un divan où il restait sans souffle.
-
-Cette lenteur, l'énorme effort que lui coûtait chacune de ses œuvres
-qu'il passait des éternités à terminer,--il lima, corrigea et retoucha
-_La Tentation_ pendant vingt années,--provenaient du désir d'atteindre
-une correction absolue de style et une complète exactitude de laits et
-d'observations.
-
-Il y eut un moment où il obtint les deux choses sans exagération et sans
-préjudice de la création artistique. Ce fut alors qu'il écrivit
-_Salammbô_ et _Madame Bovary_. Ensuite l'équilibre fut rompu.
-
-Il commença à abuser du procédé, au point de passer des heures entières
-à faire la chasse a une répétition de voyelles ou à une cacophonie, à
-réfléchir si une voyelle était ou non à sa place, et à lire trente
-volumes sur l'agriculture pour écrire dix lignes en connaissance de
-cause.
-
-De là, l'échec de _l'Education sentimentale_, et surtout celui de
-_Bouvard et Pécuchet_, son œuvre posthume, où le roman se transforme
-en monotone satire sociale, en pesant catalogue de lieux communs et
-d'idées courantes; où une même situation prolongée durant toute
-l'œuvre, où la langue, sèche et décharnée à force de vouloir être
-pure et simple, fatiguent le lecteur le plus courageux.
-
-Qu'elle soit due à la maladie ou à la nature spéciale de son génie, on
-doit insister sur la décadence de Flaubert, parce que c'est un évènement
-peu fréquent que la chute et la stérilité d'un écrivain par ambition
-excessive d'exactitude et de perfection; au lieu que la plupart,
-aussitôt qu'ils ont acquis du renom, se laissent aller au sommeil.
-
-Flaubert, lui, appelait _se distraire_, écrire des contes comme le
-_Cœur sensible_, qui représente six mois de travail assidu. À force
-d'effiler la pointe du crayon, Flaubert la brisa.
-
-Le fond des œuvres de Flaubert est pessimiste, non pas qu'il prêche
-ni cette doctrine ni une autre, car il est l'écrivain le plus
-impersonnel et le plus réservé qu'on ait jamais vu. Seulement son
-observation implacable démontre à chaque instant la bassesse et la
-nullité des desseins et des désirs de l'homme.
-
-Soit qu'il nous montre Mme Bovary rêvant de poétiques amours et tombant
-dans de prosaïques hontes, soit qu'il nous peigne Salammbô expirant dans
-l'horreur de son barbare triomphe, ou Bouvard et Pécuchet étudiant les
-sciences et dévorant les livres pour rester aussi sots qu'ils l'étaient
-avant, Flaubert n'a pas un coin où se puissent loger les illusions
-consolantes. Il hait par dessus tout la société moderne, ce que l'on a
-coutume d'appeler l'intelligence, le progrès, les découvertes,
-l'industrie et les libertés. C'est une face de Flaubert que Zola et son
-école n'ont pas négligé de lui emprunter. Seulement Flaubert n'obéissait
-pas à un système, il agissait par instinct. Dans ses rapports avec ses
-amis, il se montrait au contraire enthousiaste, exalté, et se
-passionnait facilement.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Les de Goncourt.--L'auteur est une dévote de leur autel
-byzantin.--Les deux frères.--Leur ascendance littéraire.
---Leurs tendances esthétiques.--Le rococo et la modernité.
---Gautier, à propos de Baudelaire.--L'expressivité.--La
-couleur.--Lœuvre: l'œuvre commune.--L'œuvre
-d'Edmond de Goncourt.--Préférences de l'auteur_.--Les
-frères Zemganno--Manette Salomon.
-
-
-Deux idées me frappent au moment de parler des frères de Goncourt.
-
-D'abord, je crains de les louer plus que de juste, parce qu'ils
-m'inspirent une grande sympathie et sont mes auteurs de prédilection.
-Aussi je préfère déclarer, dès maintenant, quelle affection j'ai pour
-eux et avouer ingénument que jusqu'à leurs défauts me captivent.
-
-«Si la foule ne s'agenouille jamais devant eux, ils auront une chapelle
-d'un luxe précieux, une chapelle byzantine avec de l'or fin et des
-peintures curieuses, dans laquelle les raffinés iront faire leurs
-dévotions[1].» Je suis une dévote de cet autel, sans prétendre ériger en
-loi mon goût qui provient peut-être de mon tempérament de coloriste.
-
-Ensuite, je m'étonne qu'il y ait des gens qui traitent les réalistes de
-_simples photographes_, alors que combattent dans leurs rangs les deux
-écrivains modernes qui peuvent le plus justement se prétendre des
-_peintres_.
-
-Les Goncourt sont à peine connus en Espagne. L'un s'appelle Edmond,
-l'autre s'appelait Jules. Travaillant en collaboration intime, ils
-écrivirent des romans et des œuvres historiques, jusqu'à ce que
-Jules le cadet descendit au tombeau. Ils vécurent si unis, fondant leurs
-styles et leurs pensées, que le public les prenait pour un seul
-écrivain. Edmond, le survivant, dans son beau roman _Les Frères
-Zemganno_, a symbolisé cette étroite fraternité intellectuelle dans
-l'histoire des deux frères gymnasiarques qui exécutent ensemble au
-cirque des exercices dangereux et mettent en commun leur force et leur
-adresse, arrivant à être une âme en deux corps. Quand le plus jeune se
-brise les deux jambes dans une chute, Gianni, l'aîné, renonce à des
-travaux qu'il ne peut plus partager avec son cher Nello. Je laisserai
-Edmond de Goncourt lui-même expliquer la tendresse qui les unissait.
-
-«Les deux frères ne s'aimaient pas seulement, ils tenaient l'un et
-l'autre par des liens mystérieux, des attaches psychiques, des atomes
-crochus de natures jumelles, et cela, quoiqu'ils fussent d'âges très
-différents et de caractères diamétralement opposés. Leurs premiers
-mouvements instinctifs étaient identiquement les mêmes.....
-Non-seulement les individus, mais encore les choses, avec le pourquoi
-irraisonné de leur charme ou de leur déplaisance, leur parlaient
-mêmement à tous les deux. Enfin les idées, ces créations du cerveau dont
-la naissance est d'une fantaisie si entière, et qui vous étonnent
-souvent par le _on ne sait comment_ de leur venue, les idées d'ordinaire
-si peu simutanées et si peu parallèles dans les ménages de cœur entre
-homme et femme, les idées naissaient communes aux deux frères. Leur
-_travail_ se trouvait tant et si bien confondu, leurs exercices
-tellement mêlés l'un à l'autre, et ce qu'ils faisaient semblait si peu
-appartenir à aucun en particulier, que les bravos s'adressaient toujours
-à l'association et qu'on ne séparait jamais le couple dans l'éloge ou
-dans le blâme..... C'est ainsi que ces deux êtres étaient arrivés à
-n'avoir plus à eux deux qu'un amour-propre, qu'une vanité, qu'un
-orgueil.»
-
-Il s'écoula bien des années sans que les Goncourt obtinssent, je ne
-dirai pas les applaudissements, mais même l'attention du public.
-Quelques-uns de leurs romans furent accueillis avec tant d'indifférence,
-que la douleur de cet insuccès précipita la mort de Jules. Maintenant,
-grâce au fracas que soulève le naturalisme, les romans des Goncourt
-commencent à être très lus. Edmond, que la mort de son frère avait
-laissé abattu et sans courage, Edmond, qui avait voulu renoncer à
-écrire, s'est remis à travailler et passe pour le troisième romancier
-français vivant. Nombre de gens même le préfèrent à Daudet.
-
-Goncourt fut le premier qui appela _documents humains_ les faits que le
-romancier observe et rassemble pour en faire la base de ses créations.
-Mais ceux qui s'imaginent que tous les naturalistes et les réalistes
-sont taillés sur le patron de Zola, s'étonneraient s'ils connaissaient
-l'originalité de Goncourt. Il ne ressemble ni à Balzac, ni à Flaubert;
-et bien que disciple de Diderot, il ne lui emprunte que le coloris et
-l'art d'exprimer les sensations. Stendhal étudiait le mécanisme
-psychologique et le _processus_ des idées, les Goncourt, élèves du même
-maître, réussissent à copier avec de vives couleurs la réalité sensible.
-Ils sont, avant tout,--inventons, à leur exemple, un mot
-nouveau,--_sensationnistes_. Ils ne possèdent pas la netteté de
-Flaubert, ni son style parfait, ni son impersonnalité puissante; au
-contraire, s'ils prennent le réel pour matière première, c'est pour le
-couler dans le moule de l'individualité ou, comme dirait Zola, pour le
-montrer à travers leur tempérament.
-
-Les Goncourt se distinguèrent par deux traits: la connaissance de l'art
-et des mœurs du dix-huitième siècle et l'expression des éléments
-esthétiques du dix-neuvième.
-
-Ils étudièrent le XVIIIe siècle avec une fougue d'artistes et une
-patience d'érudits, communiquant au public le résultat de leurs
-investigations en de nombreux et remarquables livres
-historico-biographiques et historico-anecdotiques. Ils collectionnèrent
-des estampes, des meubles, des livres et des plaquettes, tout ce qui
-concernait cette époque qui, pour être voisine de nous, n'en est pas
-moins intéressante.
-
-Dans leurs romans, ils montrèrent une foule d'aspects poétiques de notre
-temps, auxquels nul ne songeait. Loin de faire comme Flaubert
-l'inventaire des misères et des ridicules de la société moderne, ou de
-se borner par système, comme Champfleury, à trouver des types et des
-scènes vulgaires, les Goncourt découvrirent dans la vie contemporaine un
-certain idéal de beauté qui lui appartient exclusivement et que d'autres
-âges et d'autres temps ne peuvent lui disputer.
-
-Les Goncourt disent par la voix d'un de leurs personnages: «Le moderne,
-tout est là. La sensation, l'intuition du contemporain, du spectacle qui
-vous coudoie, du présent dans lequel vous sentez frémir vos passions et
-quelque chose de vous, tout est là pour l'artiste.»
-
-Et fidèles à cette théorie, les Goncourt extraient de la vie
-contemporaine tout ce qui est artistique, comme le chimiste fait jaillir
-l'aveuglante lumière de l'électricité d'un obscur morceau de charbon.
-
-Cette sympathie pour la vie moderne peut prendre une forme très rabattue
-et se changer en admiration pour les progrès scientifiques ou
-industriels de notre siècle. Chez les Goncourt, elle en prit une
-beaucoup plus nouvelle et beaucoup plus inusitée, entièrement
-artistique. Leur idéal fut celui de la génération présente qui ne se
-borne pas à admirer une seule forme de l'Art, mais qui les comprend
-toutes et en jouit avec un éclectisme raffiné, préférant peut-être les
-plus étranges aux plus belles, comme il arrivait aux Goncourt. Une page
-de Théophile Gautier définit fort bien cette manière de sentir l'Art. On
-peut l'appliquer aux Goncourt.
-
-«Il aimait ce qu'on appelle improprement le style de décadence, et qui
-n'est autre chose que l'Art arrivé à ce point de maturité extrême que
-déterminent à leurs soleils obliques les civilisations qui vieillissent:
-style ingénieux, compliqué, savant, plein de nuances et de recherches,
-reculant toujours les bornes de la langue, empruntant à tous les
-vocabulaires techniques, prenant des couleurs à toutes les palettes, des
-notes à tous les claviers, s'efforçant à rendre la pensée dans ce
-qu'elle a de plus ineffable, et la forme de ses contours les plus vagues
-et les plus fuyants.... Tel est bien l'idiome nécessaire et fatal des
-peuples et des civilisations où la vie factice a remplacé la vie
-naturelle et développé chez l'homme des besoins inconnus. Ce n'est pas
-chose aisée, d'ailleurs, que ce style méprisé des pédants, car il
-exprime des idées neuves avec des formes nouvelles et des mots qu'on n'a
-pas entendus encore.»
-
-S'il est facile ou non, celui-là seul le sait qui lutte avec le vocable
-indomptable pour le dompter! Edmond de Goncourt croit que son frère
-Jules tomba malade et mourut des blessures reçues en luttant avec la
-phrase rebelle, à qui il demandait ce que nul écrivain ne lui demanda
-jamais, de surpasser la palette.
-
-Avant d'écrire, les Goncourt s'étaient adonnés à la peinture à l'huile
-et à la gravure à l'eau-forte. Ils s'étaient entourés de délicieux
-bibelots, de jouets asiatiques, d'armes riches, d'étoffes de soie
-japonaise brodées en relief, de porcelaines curieuses. Célibataires et
-maîtres d'eux-mêmes, ils se livrèrent librement à leurs passions
-d'artistes. En cultivant les lettres, ils voulurent rendre aussi cette
-beauté de coloris qui les captivait et cette complexité de sensations
-délicates, aiguës, et jusqu'à un certain point paroxystes, que leur
-faisaient éprouver la lumière, les objets, les formes, grâce à la
-subtilité de leurs sens et à la finesse de leur intelligence. Au lieu de
-se tirer d'affaire comme tant d'écrivains, en s'écriant: «Je ne trouve
-pas d'expressions pour dépeindre ceci, cela ou le reste,» les Goncourt
-se proposèrent de trouver toujours des mots, quand ils devraient les
-inventer.
-
-Pour communiquer aux lecteurs les impressions de leurs sens raffinés,
-les Goncourt amplifiaient, enrichissaient et disloquaient le français.
-Indignés de la pauvreté de la langue, quand ils la comparaient à
-l'abondance et à la merveilleuse variété des sensations, ils perdirent
-tout respect pour l'idiome et furent les plus audacieux néologistes du
-monde, sans se priver aussi de prendre d'autres licences. Car, les mots
-nouveaux ne leur suffisant pas, ils songèrent à les placer d'une manière
-inaccoutumée, pourvu qu'ils exprimassent ce que l'auteur désirait leur
-faire exprimer.
-
-Ils ne se bornèrent pas à peindre l'extérieur des choses et la sensation
-que produit leur aspect, mais les suggestions de tristesses, de joies ou
-de mélancolies que l'âme trouve en elles, de sorte qu'ils ne dominèrent
-pas seulement le coloris comme Théophile Gautier, mais le clair obscur,
-la quantité de lumière et d'ombre qui influent tant sur notre esprit.
-
-Les Goncourt se servent de tous les moyens imaginables pour atteindre
-leurs fins: ils répètent un mot pour que l'excitation réitérée augmente
-l'intensité de la sensation; ils emploient deux ou trois synonymes pour
-nommer un objet. Ils commettent des tautologies et des pléonasmes, font
-des substantifs d'adjectifs, tombant à chaque pas dans des défauts qui
-eussent rempli d'horreur Flaubert.
-
-Ces audaces donnent parfois les plus heureux résultats. Une tournure ou
-une phrase saute aux yeux du lecteur, se grave dans sa rétine et
-transmet au cerveau la vive image que l'artiste voulut lui montrer
-clairement.
-
-Dans ses merveilleuses descriptions. Zola adopta les procédés des
-Goncourt, légèrement atténués; Daudet leur prit à son tour les
-miniatures exquises qui ornent quelques-unes de ses pages les mieux
-choisies, et tout écrivain coloriste, désormais, devra s'inspirer de la
-lecture des deux frères.
-
-Quelle belle, quelle savoureuse chose que la couleur! Sans admettre la
-théorie de ce savant allemand, qui prétend qu'au temps d'Homère, les
-hommes voyaient beaucoup moins de couleurs qu'aujourd'hui, et que ce
-sens se raffine et s'enrichit chaque jour, je crois que le culte de la
-ligne est antérieur à celui du coloris, comme la sculpture à la
-peinture. Je pense aussi que les lettres, à mesure qu'elles avancent,
-expriment la couleur avec plus de brio et de force, en détaillent mieux
-les nuances et les délicates transitions, et que l'étude de la couleur
-se complique de même que l'étude de la musique s'est compliquée depuis
-les maîtres italiens jusqu'à aujourd'hui.
-
-J'ai lu, il n'y a pas longtemps, dans une revue scientifique, qu'il
-existe des sujets qui éprouvent une sensation lumineuse et chromatique,
-qui est toujours la même quand le son est égal et qui varie quand le son
-change, de telle sorte qu'un son peut exciter la rétine en même temps
-que le tympan et que pour l'individu qué d'une faculté si singulière,
-chaque ton de son correspond exactement à un ton de couleur.
-
-La méthode des Concourt s'essaie à obtenir des résultats analogues: ils
-écrivent de telle sorte que les mots produisent de vives sensations
-chromatiques et c'est en cela que consiste leur indiscutable
-originalité. Quoique la traduction doive forcément abîmer l'émail
-polychrome d'un style aussi capricieux, je traduis ici un paragraphe du
-roman _Manette Salomon_ où les Goncourt décrivent les exagérations d'un
-coloriste et semblent exprimer plutôt leur propre désir de remplacer le
-pinceau par la plume[2].
-
-«Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer ses tons, les
-enflammer, les brillanter. Devant les vitrines de minéralogie, essayant
-de voler la Nature, de ravir et d'emporter les feux multicolores de ces
-pétrifications et de ces cristallisations d'éclairs, il s'arrêtait à ces
-bleus d'azurite, d'un bleu d'émail chinois, à ces bleus défaillants des
-cuivres oxydés, au bleu céleste de la lazulite allant du bleu de roi au
-bleu de l'eau. Il suivait toute la gamme du rouge, des mercures
-sulfurés, carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hématite, et
-rêvait à l'_omatito_, la couleur perdue du XVIe siècle, la couleur
-cardinale, la vraie pourpre de Rome.... Des minéraux, il passait aux
-coquilles, aux colorations mères de la tendresse et de l'idéal du ton, à
-toutes ces variations du rose dans une fonte de porcelaine, depuis la
-pourpre ténébreuse jusqu'au rose mourant, à la nacre noyant le prisme
-dans son lait. Il allait à toutes les irrisations, aux opalisations
-d'arc-en-ciel.... Il se mettait dans les yeux l'azur du saphir, le sang
-du rubis, l'orient de la perle, l'eau du diamant. Pour peindre, le
-peintre croyait avoir maintenant besoin de tout ce qui brille, de tout
-ce qui brûle dans le Ciel, dans la Terre, dans la Mer.»
-
-C'est cela même que croient les Goncourt, et de là résultent les
-conditions exceptionnelles de leur style. Je n'ose pas dire les
-qualités, quoique pour moi elles soient telles.
-
-Je me hâte d'ajouter que les Goncourt n'ont pas seulement de la valeur
-comme maîtres puissants du coloris et comme interprètes rares de la
-sensation. Ils ont prouvé aussi qu'ils sont de grands observateurs qui
-savent étudier les caractères. Il est vrai qu'ils ne procèdent ni comme
-Balzac, ni comme Zola, qui ont créé des personnages logiques, agissant
-conformément à des antécédents indiqués par le romancier, et allant où
-les conduisent la fatalité de leur complexion et la tyrannie des
-circonstances. Les personnages des Goncourt ne sont pas aussi
-automatiques; ils semblent plus capricieux, plus inexplicables pour le
-lecteur; ils agissent avec une indépendance relative, et cependant, nous
-ne nous les imaginons pas comme des mannequins ou des êtres fantastiques
-et rèvés, mais comme des personnes de chair et d'os, semblables à
-beaucoup de gens, que nous rencontrons à chaque pas dans la vie réelle,
-et dont nous ne pouvons prédire avec certitude la conduite, quoique nous
-les connaissions à fond et que nous sachions d'avance les mobiles qui
-peuvent influer sur eux. La contradiction, l'irrégularité et
-l'inconséquence, l'énigme qui existe dans l'homme, les Goncourt les
-mettent peut-être mieux en lumière que leurs illustres rivaux.
-
-Deux groupes de romans portent au titre le nom des Goncourt. L'un est
-l'œuvre des frères réunis, l'autre d'Edmond seul; mais dans tous la
-méthode est la même.
-
-Nul n'applique plus radicalement que les Goncourt le principe récemment
-découvert que dans le roman, ce qui importe le moins, c'est le sujet et
-l'action, et ce qui importe le plus, la quantité de vérité artistique.
-
-Dans quelques-uns de leurs romans comme _Sœur Philomène_ et _Renée
-Mauperin_, il y a encore un drame, très simple, mais drame enfin.
-
-Dans _Manette Salomon_, _Charles Demailly_, _Germinie Lacerteux_, on ne
-trouve guère que la succession des évènements, incohérente en apparence,
-et parfois languissante, comme il arrive dans la vie.
-
-Dans _Madame Gervaisais_, l'intérêt de l'intrigue est moindre ou plus
-délicat si l'on veut. Il n'y a pas d'évènements et le drame intime et
-profond de la conversion d'une libre-penseuse au catholicisme se joue
-dans l'âme de l'héroïne. Ce roman surprenant ne manque pas seulement
-d'intrigue au sens usuel du mot, il manque aussi de dialogue.
-
-Les Goncourt possèdent un microscope très puissant, et l'emploient
-plutôt qu'à examiner l'âme humaine et à visiter les replis du cerveau, à
-observer dans tous les objets les détails menus, exquis et curieux, les
-fils si frêles qui tissent la réalité.
-
-Pour d'autres auteurs, la vie est une toile grossière; pour les
-Goncourt, c'est une jolie dentelle chargée de broderies, de fleurs et
-d'étoiles délicates brodées par une main adroite.
-
-Il semble que sous le verre de leur microscope, comme sous le verre du
-microscope des naturalistes sages qui découvrirent le monde des
-infusoires et les régions micrographiques, la création se dilate, se
-multiplie et s'approfondit.
-
-Les romans les plus vantés des Goncourt sont _Germinie Lacerteux_ et _La
-fille Elisa_. Leur succès est peut-être dû à la curiosité et au goût
-dépravé du public, qui préfère certains sujets, et cherche dans le roman
-la satisfaction de certains appétits. Pour moi, les meilleures œuvres
-des Goncourt sont le beau poème d'amour fraternel, intitulé _Les frères
-Zemganno_, ou la poésie se cache sous la vérité, comme la perle dans la
-coquille de l'huître; et surtout, l'admirable _Manette Salomon_, où ces
-écrivains d'élite trouvèrent ce que l'artiste apprécie tant, la
-conformité de l'esprit, du talent et du sujet.
-
-
-[1] ZOLA, _Les romanciers naturalistes_.
-
-[2] Il nous a paru inutile de citer, même en note, la version d'ailleurs
-facile et élégante de Mme Pardo Bazan.
-
-
-
-
-IX
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Alphonse Daudet: il débute par la poésie_.--_La parenté
-avec Dickens_.--Le Petit Chose.--_La caractéristique
-de Daudet romancier et écrivain_.--Le Nabab.--Les Rois
-en exil.--Numa Roumestan.--_Daudet et Zola_.
-
-
-Alphonse Daudet est né dans le Midi de la France, pays de gai savoir et
-de climat prospère, assez semblable à notre Andalousie. Le ciel serein,
-le clair soleil et la végétation florescente des zones méridionales
-semblent avoir leur reflet dans le caractère de cet écrivain, dans sa
-fantaisie étincelante et dans son heureux tempérament littéraire.
-
-Ernest son frère, dans le livre intitulé _Mon frère et moi_, donne les
-preuves de la précocité du talent d'Alphonse et affirme que son premier
-roman, écrit à quinze ans, serait digne de figurer dans la collection de
-ses œuvres actuelles. Il observe aussi que la critique n'a pu trouver
-d'infériorité relative entre les différents livres qu'il publia, ni
-choisir et signaler une œuvre de lui supérieure aux autres,--ce
-qu'elle a fait pour les Goncourt, Flaubert et Zola.
-
-Les débuts de l'histoire littéraire d'Alphonse Daudet furent difficiles.
-Il lutta héroïquement contre la gêne qui avait peu à peu écrasé sa
-famille, gêne qui finissait par être de la pauvreté. Il entra comme pion
-dans un collège, se destina ensuite au journalisme, et dans sa chambre
-d'étudiant, commença à travailler modestement et courageusement pour
-gagner de la réputation.
-
-Son premier livre fut un volume de vers, _Les Amoureuses_: avec un
-surenchérissement d'éloges hyperboliques, la critique a dit de cette
-œuvre «que Daudet avait recueilli la plume d'Alfred de Musset
-mourant.»
-
-Ensuite, il écrivit de la prose, commença par composer de petits contes
-courts, des études légères sur n'importe quel sujet, des descriptions de
-villages et de types de son pays.
-
-De ces aquarelles, il passa à des tableaux de chevalet, c'est-à-dire des
-scènes de mœurs, jusqu'à ce qu'enfin il osa couvrir de couleurs de
-vastes toiles, de grands romans sociaux. Grands, non point par les
-dimensions, mais par la profondeur de l'observation.
-
-Il ne manque pas de gens qui placent Alphonse Daudet hors de l'école
-réaliste et naturaliste, en se fondant sur certaines qualités poétiques
-de son esprit. Je pense que, sans aucun doute, nous devons placer parmi
-les réalistes l'auteur de _Numa Roumestan_. En effet, les procédés
-d'Alphonse Daudet, sa méthode pour composer et imaginer, sont absolument
-réalistes. Avant de se coucher, à l'imitation de Dickens avec lequel il
-a bien des points de contact, il note en détail les évènements et les
-minuties observés durant la journée. On peut assurer qu'il n'y a pas de
-détails, pas de caractères, pas d'évènements dans ses romans qui ne
-soient tirés de ses carnets ou du riche trésor de sa mémoire. Zola dit
-fort bien que Daudet manque d'imagination dans le sens que nous avons
-coutume de donner à ce mot, puisqu'il n'invente rien: il choisit,
-combine, dispose seulement les matériaux qu'il a pris à la réalité. Sa
-personnalité littéraire, ce que Zola appelle _le tempérament_,
-intervient ensuite et coule le métal de la réalité dans son propre
-moule.
-
-Notable erreur que de croire que pour se conformer à la méthode
-réaliste, un auteur abdique ses libres facultés de création. Et voilà ce
-qu'on affirme sur un ton doctoral, comme si l'on formulait un
-irréfutable axiome d'esthétique!
-
-Daudet voit les choses à sa manière, il ne les étudie ni avec la sévère
-impersonnalité d'un Flaubert, ni avec l'intense émotion artistique des
-Goncourt, ni avec la lucidité visionnaire d'un Balzac. Il les étudie
-avec cette sensibilité naturelle, avec cette ironie voilée, douce et
-profonde que connaissent bien les lecteurs assidus de Dickens. Ce n'est
-pas un analyste froid, ce n'est pas le médecin qui rapporte avec une
-indifférence glaciale les symptômes d'une maladie, ce n'est pas
-davantage l'artiste qui cherche avant tout la perfection; c'est le
-narrateur passionné qui sympathise avec quelques-uns de ses héros et
-s'indigne contre les autres, dont la voix tremble parfois, dont parfois
-une larme furtive couvre les yeux d'un voile.
-
-Sans parler constamment en son propre nom, sans suspendre les récits
-pour adresser au lecteur des réflexions et des admonitions, Daudet sait
-n'être jamais absent de ses livres. Sa présence les anime.
-
-Un de ses romans, _Le Petit Chose_, est tissu des évènements de
-l'enfance et de l'adolescence de l'auteur, et ses personnages sont des
-membres de la famille Daudet. Même sans le concours de cette
-circonstance, toutes les œuvres de Daudet émeuvent, parce qu'il sait
-pratiquer le _si vis me flere_,... discrètement comme l'exige l'art
-contemporain, sans exclamations ni apostrophes. Grâce à une certaine
-chaleur dans le style, avec des inflexions grammaticales très tendres,
-très pénétrantes, qui vont à l'âme, nous savons, quoique l'auteur n'ait
-pas pris la peine de nous en avertir, qu'il éprouve de l'affection pour
-tel ou tel personnage. Nous écoutons le rire mélodieux et sonore avec
-lequel il se moque des coquins et des imbéciles. Tout cela, nous le
-distinguons à travers un voile et nous jouissons du plaisir de le
-deviner.
-
-Tandis que Stendhal fatigue comme fatiguerait une démonstration
-mathématique, tandis que les Goncourt excitent les nerfs et éblouissent
-les yeux, que Flaubert attriste et cause du spleen et de la
-misanthropie, Daudet console, rafraîchit et divertit l'esprit, sans se
-servir de tromperies et de sornettes comme les idéalistes, par la seule
-magie de son caractère sympathique et tendre. La note gaie, parfois
-légère, qui ne manque pas dans la vie et qui manque dans les romans de
-Zola, le clavier de Daudet la possède. Son talent est de caractère
-féminin, non par la faiblesse, mais par la grâce et par l'attraction.
-
-Son style semble travaillé sans violence ni effort, avec un aimable
-abandon, quoique sans négligence. Et cependant, si Jules de Goncourt
-mourut épuisé et presque fou à force de sveltir la phrase pour lui
-imprimer une vibration nerveuse plus intense; si, en limant ses pages,
-Flaubert suait et gémissait comme le bûcheron à chaque coup qu'il
-décharge sur l'arbre; si Zola pleure de rage et se traite d'idiot en
-relisant ce qu'il écrit, le remet à nouveau sur le chantier et
-recommence à le marteler jusqu'à ce qu'il lui ait donné la forme
-désirée, Ernest Daudet assure que, pour rédiger une page rapide,
-harmonieuse, où la phrase coule majestueuse comme un fleuve qui roule
-des sables d'or, son frère, exigeant envers lui-même, lutte, souffre,
-pâlit et en reste plusieurs jours malade de fatigue.
-
-C'est là la difficile facilité désirée par tant d'écrivains et que si
-peu savent conquérir!
-
-Alphonse Daudet n'a point l'étonnante science spéciale des Goncourt;
-encore moins la grande érudition de Flaubert. Il sait ce qu'il lui faut
-savoir, ni plus ni moins; le reste, il l'imagine et à Dieu va! Il ne se
-pose pas en philosophe, il ne se pique pas d'être à l'excès styliste ou
-puriste.
-
-Il ne serait pas capable de s'assujettir aux sévères études qu'exige une
-œuvre comme _Salammbô_, par exemple. Ses voyages d'exploration, il
-les fait à travers le monde social. Il parcourt Paris dans toutes les
-directions, en scrutant tout avec ses yeux de myope qui concentrent la
-lumière, et en observant chacune des scènes variées et curieuses qui se
-succèdent dans la vie de la grande capitale où il ne manque pas de
-comédies, où les drames ne sont pas rares, où la tragédie se dresse
-parfois, le poignard à la main, sur la trame vulgaire en apparence des
-évènements.
-
-Chez Alphonse Daudet, un phénomène révèle sa nature d'artiste. Il se
-plaît surtout à étudier les types rares et originaux, les mœurs
-étranges et pittoresques qui se dessinent un moment comme des moues
-rapides sur la physionomie changeante et cosmopolite de Paris. Il
-préfère ces contractions passagères à l'aspect normal. Il se plaît à
-photographier instantanément et stéréotyper ensuite ces existences de
-chauves-souris, entre lumière et ténèbres, ces types suspects que l'on
-appela autrefois la bohême; aventuriers de la science, de la langue, de
-l'art: figures hétéroclites, qui ont les pieds dans la fange et lèvent
-leurs fronts au ciel du luxe et de la célébrité; gens de qui tous les
-journaux parlent aujourd'hui et que demain on enterrera dans la fosse
-commune.
-
-Dans quelques-uns des romans de Daudet, le _Nabab_, par exemple, presque
-tous les personnages sont de cette clique: le médecin nord-américain
-Jenkins, mélange de Locuste et de Célestine; Félicia Ruys, moitié
-artiste admirable et moitié courtisane; le nabab Jansoulet,
-l'ex-odalisque sa femme, sont tous des personnages extraordinaires, des
-champignons qui germent dans la pourriture d'une société vieille, d'une
-capitale babylonienne et dont les formes singulières et les couleurs
-empoisonnées attirent le regard et le captivent plus que la beauté des
-roses.
-
-_Le Nabab_ fut le premier roman de Daudet qui lui donna une très grande
-célébrité. La cause de ce succès, il est triste de le dire, était en
-grande partie due à ce que le roman était émaillé d'indiscrétions,
-c'est-à-dire de nouvelles anecdotiques relatives à une certaine période
-du second empire et à des personnages de haut rang qui y firent figure.
-Il est triste de le dire,--je le répète,--parce que le fait prouve que
-le public est incapable de s'intéresser à la littérature, pour la seule
-littérature, et que si un auteur devient célèbre d'un coup et vend
-éditions sur éditions d'un livre, c'est qu'il a su le saupoudrer avec le
-sel et le piment de la chronique scandaleuse.
-
-Quand on sut que _le Nabab_ avait une clé, quand on sut qu'Alphonse
-Daudet, commensal et protégé du duc de Morny, l'exhibait dans les
-moindres détails de sa vie privée, beaucoup se scandalisèrent et
-traitèrent l'auteur d'ingrat. Je me scandalise plus encore de ce que
-l'on ait connu _alors_ le talent de Daudet par cette ingratitude et
-cette bassesse, et non _avant_, par la resplendeur de la beauté du
-talent.
-
-Pour s'affranchir du reproche d'ingratitude, Alphonse Daudet allégua
-qu'il n'avait ni défiguré ni enlaidi la physionomie du duc de Morny ni
-d'aucune des personnes qu'il peignait; que l'opinion générale se les
-représentait sous un jour beaucoup plus fâcheux et que si elles
-vivaient, elles lui seraient bien certainement reconnaissantes des
-traits qu'il leur avait prêtés.
-
-Comme artiste, il donna une autre raison bien plus puissante. Son
-incapacité absolue d'inventer et la force invincible avec laquelle le
-modèle vivant s'incrustait dans sa mémoire, au point de ne lui laisser
-pas de repos jusqu'à ce qu'il l'ait transporté sur le papier.
-
-Le problème est réellement difficile. Pourquoi se montrer plus sévère
-envers le romancier qu'envers le peintre?
-
-Le peintre se rend, par exemple, dans une société ou à un repas où il
-est convié; il regarde autour de lui, remarque la tête de l'amphytrion,
-la tournure de quelque jeune fille assise à côté de lui. Il rentre chez
-lui, prend ses pinceaux et, sans le moindre scrupule, reproduit sur la
-toile ce qu'il a vu. Nul ne le taxe d'ingratitude ni ne le qualifie de
-misérable.
-
-Un écrivain réaliste se décide à tirer parti du moindre détail observé
-chez un ami, même chez un indifférent ou un ennemi juré. On dira qu'il
-déchire le voile de la vie privée, qu'il viole les secrets du foyer, et
-tout le monde se considérera comme offensé. On lui fera même un procès
-comme à Zola, pour le nom d'un personnage.
-
-Il est clair que le romancier, digne de ce nom, en prenant la plume,
-n'obéit pas à des antipathies ou à des rancunes, n'exerce pas une
-vengeance. Ce n'est pas non plus le satirique qui aspire à frapper au
-cœur l'individu ou la société. Son but est tout différent. Il obéit à
-sa muse qui lui ordonne d'étudier, de comprendre et d'exposer la réalité
-qui nous environne. Ainsi, pour en revenir à Daudet, ce qu'il prend
-indistinctement à ses amis ou a ses adversaires, ce n'est pas cette
-vérité trop grande que les biographes même dédaignent; ce sont certains
-renseignements--comme le morceau de bois ou de fer appelé _âme_ sur
-lequel les sculpteurs appuient et font porter la terre qu'ils
-modèlent,--l'armature, en un mot. Le nabab Jansoulet, par exemple, a
-existé. Daudet, dans son livre, a conservé le fond et a modifié bien des
-détails.
-
-S'il y a un dessein satirique dans un des romans de Daudet, c'est dans
-_Les Rois en exil_. L'auteur s'est proposé de faire une démonstration.
-Je ne sais si la démonstration est faite, mais je sais que l'intention
-est visible. Cependant, en artiste consommé, il a évité la caricature et
-a dessiné le noble et auguste profil de la reine d'Illyrie. Le
-monarchiste le plus monarchiste ne ferait rien d'aussi beau.
-
-En dehors du monde parisien, Daudet réussit à décrire sa province avec
-une grâce toute particulière. Il connaît les Méridionaux. Soit qu'il
-nous conte l'épopée burlesque de _Tartarin de Tarascon_, le don
-Quichotte de Gascogne, qui part de sa ville natale, résolu à tuer des
-lions dans les forêts africaines et ne réussit qu'à mettre à mort une
-bourrique et à achever un vieux lion aveugle et agonisant; soit qu'avec
-des traits si particuliers et une physionomie si régionale, il évoque le
-tambourinaïre de _Numa Roumestan_, ou Numa lui-même, caractère magistral
-qui porte le sceau indélébile d'une province, Daudet nous fera toujours
-sourire et nous remuera toujours.
-
-Zola croit que Daudet est providentiellement destiné à réconcilier le
-public avec l'école naturaliste, grâce aux qualités par lesquelles il
-s'attire les sympathies du lecteur et aux dons qui lui ouvrent des
-portes fermées à Zola: celle du foyer domestique, celle de l'élégante
-bibliothèque de bois de rose qui orne le boudoir des dames. Pour ma
-part, je crois que ces portes ne s'ouvriront jamais pour toutes les
-œuvres de Zola, quand bien même il enverrait devant lui cent Daudet
-pour franchir les obstacles. Daudet appartient à la même école que Zola,
-c'est certain; mais il se contente d'accuser la musculature de la
-réalité, tandis que Zola l'écorche avec ses doigts de fer et la présente
-au lecteur en gravure de clinique. Peu de rayons de bois de rose
-gémiront sous le poids de _Pot-Bouille_.
-
-Alphonse Daudet a une collaboratrice qui est sa femme. Elle a, elle
-aussi, écrit quelques livres. Qui sait si Daudet ne doit pas à cette
-douce influence de fuir l'exagération de la méthode naturaliste et de
-se maintenir, comme le reconnaît Zola avec une généreuse impartialité,
-_au point critique où finit la poésie et où commence la vérité_?
-
-
-
-
-X
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Emile Zola.--Sa position de chef d'école.--Sa vie par
-Paul Alexis.--Méthode de travail.--Combien elle diffère
-de la méthode romantique.--Zola, d'après de Amicis.--Le
-lutteur en Zola_.
-
-
-J'ai tout exprès réservé la dernière place au chef de l'école
-naturaliste et j'ai parlé d'abord de Flaubert, de Daudet et des
-Goncourt, non pas tant pour m'astreindre à l'ordre chronologique que
-pour n'en venir pas au romancier qu'on discute tant, sans étudier
-auparavant les physionomies variées de ses camarades, variété qui est un
-argument puissant en faveur du réalisme.
-
-Si Stendhal ne ressemble pas à Balzac, ni Balzac à Flaubert, si les
-frères de Goncourt ont de si rares et de si belles qualités artistiques,
-si Daudet est si personnel, Zola, à son tour, se distingue d'eux tous.
-
-Je parlerai de Zola plus abondamment que de ses confrères, non pas que
-je lui accorde la primauté--le temps seul décidera s'il le mérite--mais
-parce que, quand bien même on pourrait nier la valeur de ses œuvres,
-on ne peut nier le rôle qu'il joue de chef et de champion du
-naturalisme.
-
-Romancier révolutionnaire qui, au lieu de bombes, jette des livres dont
-le fracas force la multitude indifférente à tourner la tête et à se
-grouper avec étonnement, Zola est aussi rapporteur, apologiste et
-missionnaire d'une doctrine nouvelle qu'il formule en pages
-belliqueuses. Il refuse, en vain, le titre de chef d'école, assurant
-que le naturalisme est ancien, que ce n'est pas lui qui l'a inventé,
-qu'il ne l'impose à personne et qu'avant lui d'autres auteurs le
-suivirent. Il est clair qu'un homme seul, pour si remarquable que soit
-son génie, n'improvise pas un mouvement littéraire; mais pour que nous
-l'appelions chef, il suffit que les circonstances ou ses propres
-entraînements l'amènent à commander, comme Zola, commande avec un grand
-éclat les armées de ce que tout le monde appelle déjà _le naturalisme_.
-
-Paul Alexis, un des disciples les plus ardents de Zola, nous a donné une
-quantité de détails relatifs au Maître.
-
-Emile Zola naquit à Paris en 1840.
-
-Il court dans ses veines du sang italien, grec et français.
-
-Son père était ingénieur.
-
-Le futur romancier ne témoigna pas d'une intelligence très ouverte dans
-son enfance et durant ses études. La rhétorique ne se logeait pas dans
-les cellules de son cerveau, et aux examens du baccalauréat ès-lettres
-il fut deux fois refusé.
-
-Par suite de la mort de son père, Zola se trouva sans ressources. Pour
-ne pas mourir littéralement de faim, il occupa d'humbles emplois et tint
-pour un grand bonheur de pouvoir entrer dans la maison de librairie de
-M. Hachette, où il exerça des fonctions plus machinales que littéraires.
-Dans ce modeste asile, à l'ombre des rayons chargés de volumes, il
-commença à écrire. Ses essais passèrent inaperçus, et quoique
-Villemessant, qui aimait à protéger les débutants, lui confiât la
-section bibliographique du _Figaro_, ses articles de critique n'eurent
-pas un sort meilleur que ses travaux de littérature légère. Les _Contes
-à Ninon_ où les belles pages ne manquent pas, furent accueillis avec
-indifférence, et le pauvre commis de librairie, enterré derrière son
-comptoir, inconnu, noyé dans la mer immense des lettres parisiennes,
-souffrait des tortures égales à celles de Sisyphe et de Tantale en
-assistant à la vente rapide des livres d'autrui et au délaissement des
-siens. Que de veilles, que d'heures de doute fébriles pour l'auteur qui
-sent peser sur son âme l'obscurité de son nom, comme en hiver la terre
-pèse sur le germe!
-
-Zola mûrissait une idée qui devait lui donner la gloire et la fortune.
-Il projetait d'écrire quelque chose d'analogue à la _Comédie humaine_ de
-Balzac, un cycle de romans où il étudierait dans l'histoire des
-individus d'une famille les différentes classes et les différents
-aspects de la société française sous le règne de Louis Napoléon. Il lui
-fallait un éditeur qui s'associât à ses plans et ne craignît pas
-d'entreprendre la publication d'une suite aussi vaste d'œuvres d'un
-auteur presque inconnu. Il obtint enfin que Lacroix se risquât à lui
-éditer un roman. Il s'engagea à lui en livrer, chaque année, deux qu'il
-lui paierait par une solde de cinq cents francs par mois: la propriété
-du livre était pour dix années aliénée en faveur de l'éditeur, y compris
-les droits de traduction et de publication en feuilletons.
-
-Dès que Zola se fut assuré ce maigre revenu, il se retira aux
-Batignolles, et là, dans une petite maison, avec un jardin peuplé de
-lapins, de poules et de dindons, il commença la vie de producteur
-méthodique et infatigable qu'il mène depuis lors. La fortune ne
-favorisait pas l'éditeur Lacroix; il dut liquider et transmit les
-affaires entamées au phénix des éditeurs, nommé Charpentier.
-
-Chez ce dernier, Zola, qui est très lent à composer et à écrire, se
-ralentit dans la livraison des deux volumes annuels stipulés. Il se
-trouva débiteur envers son éditeur de dix mille francs avancés par lui.
-Ce lui fut donc une douce surprise, quand Charpentier, l'appelant dans
-son cabinet, lui déclara que ses livres faisaient de l'argent, qu'il ne
-voulait pas abuser d'un contrat léonin et que non-seulement il le tenait
-quitte de l'avance, mais lui offrait une somme égale, l'associait, en
-outre, à ses bénéfices futurs et lui offrait une fort belle part sur le
-prix des volumes publiés antérieurement.
-
-C'était pour Zola plus que la médiocrité dorée: c'était la richesse. Il
-prit courage. Au lieu de dépenser dans un gai et poétique _far niente_
-le capital acquis, il se mit au travail avec plus d'ardeur que jamais.
-
-Ennemi des romantiques, Zola se proposa de vivre d'une façon toute
-différente et de mener une existence rangée, prosaïque pour ainsi dire.
-Son jardin, son cabinet de travail, ses amis peu nombreux, sa famille,
-quelques réunions chez l'éditeur Charpentier, sont les occupations qui
-l'absorbent et les distractions dont il jouit.
-
-Il se lève toujours à la même heure, s'assied à son bureau, et écrit ses
-trois pages de roman, ni plus ni moins; il fait la sieste pour restaurer
-le système nerveux et ne pas dépenser plus de substance cérébrale qu'il
-n'est nécessaire; il s'éveille, fait de l'exercice, rédige d'un trait un
-article de critique fulminante où il flagelle ses confrères. Ensuite il
-va au théâtre ou passe la soirée au coin du feu.
-
-Cette méthode est invariable et exacte comme la marche d'une pendule ...
-quand elle marche bien s'entend.
-
-Si l'on songe à la manière de vivre de la génération qui précéda Zola,
-on sera frappé du contraste. Dévorés parleur imagination ardente, la
-plupart des poètes et des écrivains du Romantisme purent dire avec notre
-Espronceda:
-
- Toujours je fus le jouet de mes passions.
-
-L'imagination, qui est pour Zola une servante fidèle et laborieuse,
-venant tous les matins à la même heure remplir son devoir et donner
-trois pages, était pour les romantiques une amoureuse, capricieuse et
-coquette, qui, lorsqu'ils y songeaient le moins, venait leur accorder
-ses faveurs les plus douces et ensuite s'envolait comme un oiseau. En
-entendant le bruissement de ses ailes, Alfred de Musset allumait des
-bougies, ouvrait les fenêtres de part en part _pour que la Muse entrât_.
-D'autres l'invoquaient, en surexcitant leurs facultés par l'abus du
-café, de l'opium ou de la bière; et pour tous, ce qui est aujourd'hui
-pour Zola une fonction naturelle ou une habitude acquise comme celle de
-la sieste, était un heureux hasard.
-
-Le visage, le maintien et même le costume ont une éloquence qui n'est
-peut-être pas accessible au profane, mais qui parle haut pour
-l'observateur. En comparant les portraits de quelques coryphées du
-romantisme avec le seul portrait de Zola que j'aie pu me procurer, j'ai
-compris, mieux qu'en lisant un volume d'histoire de la littérature
-moderne, quelle distance sépare _Graziella_ de _L'Assommoir_. La pensée
-se grave sur le visage, les idées transparaissent sous la peau: les
-figures de la génération romantique resplendissent de ces enthousiasmes
-et de ces mélancolies, de cet idéal poétique et philosophique qui
-échauffe leurs œuvres.
-
-Les longs cheveux, les traits fins, expressifs, plutôt décharnés, les
-costumes fantaisistes, les yeux flamboyants, le port altier et songeur à
-la fois sont des traits communs à l'espèce. On peut donner ce
-signalement tout aussi bien de la tète apollonienne et imberbe de Byron
-et de Lamartine que des têtes élégantes et rêveuses de Zorrilla,
-d'Espronceda et de Musset. Quant à Zola ... sa figure est ronde, son
-crâne massif, sa nuque puissante, ses épaules larges comme celles d'une
-cariatide. Il est brun, son nez est camard, sa barbe dure, ses cheveux
-durs aussi et courts.
-
-Ni dans son corps d'athlète, ni dans son regard scrutateur, il n'y a
-cette distinction, cette attraction mystérieuse, cette attitude
-aristocratique, un peu théâtrale, que Châteaubriand eut dans son beau
-temps, et qui fait qu'en contemplant son visage on demeure pensif et
-qu'on croit le voir encore.
-
-Si le type de Zola présente quelques traits caractéristiques, c'est la
-force et l'équilibre intellectuel nettement indiqués par les dimensions
-et les proportions harmoniques du cerveau, que l'on devine à la forme de
-la voûte crânienne et à l'angle droit du front.
-
-En résumé: le physique de Zola correspond au prosaïsme, à la conception
-mésocratique de la vie qui domine dans ses œuvres.
-
-Et que l'on ne comprenne pas qu'en disant le prosaïsme de Zola, je me
-rapporte à ce fait qu'il traite dans ses romans des sujets bas, laids
-ou vulgaires. Goethe pense que ces sujets n'existent pas et que le poète
-peut embellir tout ce qu'il choisit.
-
-Je fais plutôt allusion au caractère, à la vie et aux actes de
-l'écrivain naturaliste, totalement dépourvus de ce que les Français
-appellent _rêverie_, et je fais allusion, en somme, à la proscription du
-lyrisme, à la réhabilitation du pratique, que suppose la conduite de
-Zola.
-
-Comme les anciens athlètes, Zola fait profession de mœurs pures et
-honorables. Comme Flaubert, il se vante de préférer l'amitié à l'amour;
-il se déclare un peu misogyne ou ennemi du beau sexe, et méprise
-Sainte-Beuve, trop esclave des jupes. A cet orgueil de continence, Zola
-joint un autre orgueil de tendresse conjugale. Il parle toujours de sa
-femme, non pas d'une manière galante ou passionnée,--ce qui n'est pas
-dans ses notes,--mais affectueusement et avec une extrême cordialité.
-Sa vie intime est tranquille, exemplaire. Il fuit la société et se plaît
-avec sa femme à caresser l'espérance de se retirer, un jour, dans
-quelque village, dans quelque coin fertile et paisible.
-
-Tel est le terrible chef du naturalisme, l'auteur diabolique dont le nom
-fait frémir les uns et met les autres en fureur; le romancier dont les
-œuvres enflamment de rougeur le visage des dames qui les lisent par
-hasard, le chroniqueur des abominations, des impuretés, des péchés et
-des laideurs contemporaines. Il dit de lui-même: «Je suis un homme
-inoffensif, rien de plus. Malheureux que je suis! je n'ai pas même un
-vice.»
-
-On a comparé saint Augustin à un aigle; Zola compare Balzac à un
-taureau: pourquoi ne me permettrai-je pas d'indiquer une ressemblance
-zoologique, en disant que l'animal qui a le plus de similitude avec Zola
-est le bœuf? Comme lui, il est vigoureux, puissant et lent. Comme
-lui, il ouvre peu à peu le sol et on voit l'effort, de son opiniâtreté
-quand il remue profondément la terre en arrachant les pierres et les
-obstacles. Comme lui, il n'a ni grâce ni élégance, ni gaieté. Ses formes
-ne sont pas belles, ni sa démarche agile. Comme lui, il fait un travail
-solide et durable.
-
-Là où la ressemblance s'arrête entre Zola et le bœuf, c'est à la
-douceur. Pour la lutte, il se change en taureau, et en taureau furieux,
-qui attaque aveuglément son adversaire, en supportant crispante sur sa
-dure peau les piqûres de la critique. Une personne sensible, timide, et
-chatouilleuse serait morte si on avait déchargé sur elle les insultes et
-les attaques qui ont plu sur Zola. Lui les reçoit, non pas avec
-indifférence, mais comme des stimulants et des coups d'éperon qui
-l'excitent davantage au combat.
-
-Quand il publia l'_Assommoir_, la levée des boucliers fut générale. Il
-n'y a pas d'injures qu'on ne lui ait prodiguées. Comme il arrive
-d'ordinaire, le public confondit l'auteur avec l'œuvre: il lui
-attribua les grossièretés et les délits de tous ses personnages, comme
-il accusa Balzac de libertinage, parce qu'il dépeignait des mœurs
-licencieuses. On crut même Zola vieux, laid, ou ridicule. On le prit
-pour un client du cabaret qu'il décrivait. On jura qu'il devait parler
-le jargon des bas faubourgs; comme si pour connaître ce jargon et pour
-pouvoir le transporter sur le papier dans un livre comme l'_Assommoir_,
-il ne fallait pas être, avant tout, littérateur, et même philologue
-sagace.
-
-Zola grandit devant les attaques qui durent beaucoup le flatter, d'après
-sa théorie que les œuvres discutées sont les seules à valoir et à
-vivre. Dédaignant l'opinion de la foule de ses admirateurs comme de
-celle de ses insulteurs, il ne tient aucun compte du jugement de la
-multitude. Il se propose de la dompter et de lui imposer le sien. Sur
-ses lèvres, ce n'est pas le doux sourire de Daudet que l'on voit; c'est
-une moue de défi et d'orgueil. Il ne séduit pas, il défie. Il ne se
-repent pas ni ne se corrige, il accentue sa manière à chaque livre. Des
-éditions innombrables, une célébrité bruyante, des traductions dans
-toutes les langues; les colonnes de la presse pleines du bruit de son
-nom, notre transformation littéraire comme coulée dans ses moules, ce
-sont là des motifs suffisants pour que Zola, malgré la boue qu'on lui
-jette au visage, croie que le triomphe lui appartient et que c'est lui
-qui a su trouver le goût de notre siècle.
-
-
-
-
-XI
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Les Rougon-Macquart.--Théorie scientifique de l'œuvre:
-sa force et sa faiblesse._
-
-
-Le cycle de romans, auquel Zola doit sa tapageuse renommée, a pour titre
-_Les Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous
-le second empire_. Cette famille est atteinte dans son tronc même par la
-névrose, et la lésion se communique à toutes les branches de l'arbre, en
-adoptant différentes formes. Tantôt c'est une folie furieuse et
-homicide, tantôt le crétinisme, tantôt l'ivrognerie, tantôt le génie
-artistique. Le romancier, après avoir lui-même tracé l'arbre
-généalogique de la race des Rougon, avec ses mélanges, ses fusions et
-ses sauts en arrière, retrace les métamorphoses de la terrible maladie
-héréditaire, en étudiant dans chacun de ses romans un cas d'un mal si
-mystérieux.
-
-Remarquez que l'idée fondamentale des _Rougon-Macquart_ n'est pas
-artistique, mais scientifique, et que les antécédents du fameux cycle,
-si nous y regardons bien, se trouvent dans Darwin et dans Hæckel plutôt
-que dans Stendhal, dans Flaubert ou dans Balzac. La loi de _transmission
-héréditaire_ qui imprime des caractères indélébiles aux individus dans
-les veines desquels court un même sang, la loi de la _sélection
-naturelle_, qui élimine les organismes faibles et conserve ceux qui sont
-forts et propres à la vie; la loi de _la lutte pour l'existence_ qui
-remplit un rôle analogue; la loi de l'_adaptation_ qui approprie les
-êtres organiques au milieu dans lequel ils vivent, en somme, toutes les
-lois qui forment le corps des doctrines évolutionnistes prêchées par
-l'auteur de l'_Origine des espèces_, ont leur application dans les
-romans de Zola.
-
-Attentifs seulement à l'aspect littéraire de ses romans, les critiques
-se rient de l'appareil scientifique déployé par le chef de l'école
-naturaliste. Ceci me semble une légèreté évidente: Zola n'est pas en
-effet un Edgar Poë qui se serve de la science comme d'une fantasmagorie
-amusante ou un moyen d'exciter la curiosité du lecteur. Négliger
-l'effort scientifique chez Zola, c'est se résoudre de propos délibéré à
-ne pas le comprendre, c'est ignorer où réside sa force, en quoi consiste
-sa faiblesse et comment il formula l'esthétique du naturalisme.
-
-Je dis sa force, parce que notre époque goûte les tentatives de fusion
-entre les sciences et l'art, même quand elles s'accomplissent d'une
-manière aussi bébôte que dans les livres de Jules Verne. Les petits
-journalistes auront beau lancer à Zola des moqueries et des _mots_ à
-propos de son fameux arbre généalogique et de ses prétentions de
-physiologiste et de médecin. Ils n'empècheront pas que la génération
-nouvelle ne marche derrière ses œuvres, attirée par l'odeur des idées
-dont on l'a nourrie dans les écoles, dans les amphithéâtres, dans les
-athénées et dans les revues, mais dépouillées ici de la sévérité
-didactique et vêtues de chair.
-
-Je dis sa faiblesse parce qu'il est vrai que si nous exigeons
-aujourd'hui de l'art qu'il s'appuie sur les bases inébranlables de la
-vérité, comme il n'a pas pour objet principal de la rechercher, et que
-c'est là, au contraire, l'objet de la science, l'artiste qui se propose
-un but différent de la réalisation de la beauté verra tôt ou tard, avec
-une infaillible sûreté, se découronner le monument qu'il élève. Zola
-tombe sciemment dans une grave hérésie esthétique; et n'en doutons pas,
-il sera châtié par où il a surtout péché.
-
-Quelqu'un qui dominerait avec une égale puissance les lettres et la
-science, pourrait écrire un livre curieux sur le _darwinisme dans l'art
-contemporain_. On y trouverait la clé du pessimisme, non poétique comme
-chez Léopardi, mais dépressif, qui s'exhale des romans de Zola comme une
-vapeur noire et méphitique; la clé du goût de décrire et de montrer _la
-bête humaine_, c'est-à-dire l'homme esclave de l'instinct, soumis à la
-fatalité de sa complexion physique et à la tyrannie des milieux; la clé
-de la préférence mal dissimulée pour la reproduction de types qui
-démontrent la thèse: idiots, hystériques, ivrognes, fanatiques, fous,
-tous gens aussi dépourvus de sens moral que les aveugles le sont de
-sensibilité dans la rétine.
-
-Les darwinistes logiques et enragés, pour appuyer leurs théories de la
-descendance de l'homme, aiment à nous rappeler les tribus sauvages de
-l'Australie et à nous décrire ces maladies dans lesquelles la
-responsabilité et la conscience sombrent. Zola les imite et, dans un
-élan de sincérité, déclare qu'il préfère l'étude du cas pathologique à
-l'étude de la situation normale, qui est pourtant la plus fréquente dans
-la réalité.
-
-Ici une question.
-
-Zola est-il blâmable de baser ses travaux artistiques sur la science
-moderne et de les consacrer à la démontrer? N'est-ce pas là plutôt un
-projet louable?
-
-Voyons d'abord quelles sont les sciences que Zola interroge.
-
-Ce n'est pas ici le cas de discuter la certitude ou la fausseté du
-darwinisme et de la doctrine évolutionniste. Je l'ai fait ailleurs du
-mieux que j'ai su et je le rappelle non point pour me louer, mais afin
-que les malicieux ne m'accusent pas de parler ici de choses que je n'ai
-pas essayé de comprendre. Pour me borner à exposer le jugement d'auteurs
-impartiaux, je dirai seulement que le darwinisme n'appartient pas au
-nombre de ces vérités scientifiques démontrées avec évidence par la
-méthode positive et expérimentale que préconise Zola, comme, par
-exemple, la corrélation des forces, la gravitation, certaines propriétés
-de la matière et beaucoup d'étonnantes découvertes astronomiques.
-Jusqu'à ce jour, ce n'est qu'un système hardi, fondé sur quelques
-principes et quelques faits certains, mais riche en hypothèses gratuites
-qui ne reposent sur aucune preuve solide, quoique de nombreux savants
-spécialistes les recherchent assidûment en Angleterre, en Allemagne et
-en Russie.
-
-En matière de sciences exactes, physiques et naturelles, nous avons le
-droit d'exiger une démonstration, sans laquelle nous nous refusons
-absolument à croire, nous repoussons l'arbitraire: tout l'appareil
-scientifique de Zola tombe donc à terre, quand on songe qu'il n'est pas
-la résultante de sciences sûres, dont les données soient fixes et
-invariables, mais de celles que lui-même déclare en être encore au
-balbutiement et rester aussi, ténébreuses que rudimentaires: ontogénie,
-philogénie, embryogénie, psychophysique. Ce n'est pas que Zola les
-interprète à son gré ou en fausse les principes. C'est que ces sciences
-sont par elles-mêmes romanesques et vagues. C'est que plus le savant
-sévère les trouve indéterminées et conjecturales, plus elles ouvrent un
-champ large à l'imagination du romancier.
-
-Que reste-t-il donc à Zola, s'il a basé sur des assises aussi glissantes
-l'édifice orgueilleux et babylonien de sa _Comédie humaine_? Il lui
-reste ce que ne lui peuvent donner toutes les sciences réunies. Il lui
-reste le véritable patrimoine de l'artiste, son grand et indiscutable
-talent, ses qualités non communes de créateur et d'écrivain. Quand tout
-passe, quand tout croule, c'est là ce qui reste. Avec son influence
-immense sur les lettres contemporaines, voilà ce que l'avenir
-reconnaîtra encore à Zola.
-
-Si Zola était uniquement l'auteur pornographique qui arrête la foule, la
-fait s'attrouper curieusement et puis se disperser rougissante et
-ennuvée, si c'était le savant _à la violette_ qui colore ses récits d'un
-vernis scientifique, Zola n'aurait de public que le vulgaire. La
-critique littéraire et philosophique ne trouverait pas dans ses
-œuvres un sujet sur lequel s'exercer. Consacre-t-on de longs articles
-à l'examen des romans si populaires et si amusants de Verne? Perd-t-on
-son temps à censurer les romans tout aussi populaires de Paul de Kock?
-Tout cela est chose frivole, chose qui n'a pas d'importance. Les romans
-de Zola sont des figues d'un autre panier; et son auteur, en dépit de
-toutes les réserves, est un grand artiste, un très grand artiste, un
-artiste extraordinaire.
-
-Il y a, dans ses livres, des passages et des morceaux que, dans leur
-genre, on peut appeler définitifs, et je ne crois pas téméraire
-d'affirmer que nul n'ira plus loin. Les dépravations causées par
-l'alcool dans _L'Assommoir_, avec ce terrible épilogue du Delirium
-tremens, la peinture des Halles dans le _Ventre de Paris_; la première
-partie si délicate d'_Une page d'amour_; la gracieuse idylle des amours
-de Sylvère et de Miette dans la _Fortune des Rougon_; le caractère du
-prêtre ambitieux dans _La conquête de Plassans_; la richesse descriptive
-de _La faute de l'abbé Mouret_ et mille autres beautés prodiguement
-éparpillées dans ses livres, sont presque inégalables. Zola touche
-l'esprit en faisant preuve d'une puissante intelligence, d'un regard
-pénétrant, ferme, scrutateur, par l'abondance des arabesques et des
-filigranes charmants.
-
-Ayons le courage de le dire, puisque tous le pensent: il y a du beau
-chez l'auteur de _L'Assommoir_.
-
-Quant à ses défauts, je dirais mieux, à ses excès, ils sont tels, il les
-grossit et les accentue tellement qu'ils seront insupportables, s'ils ne
-le sont déjà pour la majorité.
-
-C'est un péché originel que de prendre pour titre non pas d'un roman,
-mais d'un cycle entier de romans, l'odyssée de la névrose à travers le
-sang d'une famille. Si l'on considérait cela comme un cas exceptionnel,
-nous prendrions encore patience; mais si, dans les _Rougon_, on
-représente et on symbolise la société contemporaine, nous protestons et
-nous ne consentons pas à nous croire un troupeau de malades et de fous,
-ce que sont, en un mot, les _Rougon_. Dieu merci, il y a de tout dans le
-monde; et même dans ce siècle de tuberculose et d'anémie, il ne manque
-pas de gens qui ont un esprit sain dans un corps sain!
-
-Le lecteur curieux va dire que, d'après cela, Zola n'étudie que des cas
-pathologiques! que dans la galerie de ses personnages il n'y en a aucun
-qui ne souffre de l'âme ou du corps, ou des deux à la fois. Si, il y en
-a, mais si nuls et si inutiles que leur santé et leur bonté se
-traduisent en inertie et qu'elles se rendent presque plus haïssables que
-la maladie et le vice. À l'exception de Silvère,--qui, à la rigueur, est
-un fanatique politique,--et de l'émouvante et angélique Lalie de
-_L'Assommoir_, les héros vertueux de Zola sont des marionnettes sans
-volonté ni force. Le bien fait bâiller et chute de pure bêtise. Voyez
-l'étrange femme honnête de _Pot-Bouille_, et le héros imbécile du
-_Ventre de Paris_! C'est à faire préférer les gredins qui, du moins,
-sont décrits de main de maître et qui n'endorment pas.
-
-Quand un écrivain parvient à découvrir le filon des idées latentes ou
-dominantes de son siècle, quand il se fait l'interprète de ce qui le
-caractérise le mieux soit en mal soit en bien, il doit abonder forcément
-dans le sens des erreurs de l'époque même qu'il interprète. Cette action
-mutuelle de l'auteur sur le public et du public sur l'auteur favori,
-explique assez les erreurs que commettent des talents clairs et
-profonds, mais qui enfin portent le sceau de leur époque.
-
-Les romans de Zola ne sont pas nés dans la poussière des bibliothèques
-pleines de livres classiques. Ils ne se sont point envolés comme de
-resplendissants papillons, caressés par le soleil de l'imagination de
-l'auteur. Ils ont vu le jour dans l'enclos où Darwin croisa des
-individus d'une même espèce zoologique pour les modifier, dans le
-laboratoire où Claude Bernard effectua ses expériences et où Pasteur
-étudia les fermentations empoisonnées et le mode grâce auquel une seule
-et microscopique bactérie infectionne et décompose un grand organisme:
-l'idée de _Nana_. Avant que Zola dessinât l'arbre généalogique des
-Rougon-Macquart, Hæckel, avec des traits semblables, avait tracé celui
-qui unit les lémurides et les singes anthropomorphes avec l'homme. Avant
-que Zola niât le libre arbitre et proclamât le pessimisme, le vide et le
-néant de l'existence, Schopenhauer et Hartmann lièrent la volonté
-humaine à la roue de fer de la fatalité et déclarèrent que le monde est
-un rêve creux, ou plutôt un ennui.
-
-On ne peut douter qu'il existe cette intime relation entre les romans de
-Zola et les théories et les opinions scientifiques de notre siècle,
-quoique de nombreux critiques affirment que Zola manque de culture
-philosophique et technique, qu'il ignore beaucoup de choses, et que ce
-qu'il sait est bien peu. D'abord, cette ignorance de Zola est relative,
-puisqu'elle se borne uniquement aux détails, et qu'elle n'empêche pas
-son intelligence d'embrasser la synthèse et l'ensemble des doctrines.
-Or, pour acquérir ce savoir, il n'est pas nécessaire d'y perdre sa vue,
-il suffit de lire quelques articles de revue et une douzaine de volumes
-de la _Bibliothèque scientifique internationale_. D'ailleurs, c'est la
-marque de l'artiste, et Zola en est un, que l'intuition rapide et sûre
-qui lui permet de refléter et d'incarner dans ses œuvres d'une
-manière surprenante ce qu'il a à peine entrevu.
-
-En outre, les miasmes de sciences romanesques, que nous pourrions
-appeler les légendes positivistes, flottent dans l'atmosphère comme les
-germes étudiés par Pasteur, et pénètrent insensiblement dans les
-créations de l'art.
-
-Notons dans le chapitre des charges contre Zola que ses travaux
-réalistes s'appuient sur une science incertaine et obscure. Puis
-oubliant ses idées philosophiques, étudions ses procédés artistiques et
-sa rhétorique spéciale.
-
-
-
-
-XII
-
-
-SOMMAIRE
-
-_L'impersonnalité du romancier chez Zola.--Le style.--La
-poésie.--Tendance qu'il attribue chez lui au romantisme.
---L'intervention indirecte du romancier.--Vérité de
-l'observation.--Symbolisme.--Les inimitiés que Zola a
-ameutées contre lui._
-
-
-Tous les réalistes et tous les naturalistes modernes, sauf Daudet,
-imitent Flaubert dans l'_impersonnalité_. Ils contiennent toute
-manifestation de leurs sentiments, n'interviennent pas dans leurs
-récits, et évitent de les interrompre par des réflexions et des
-digressions. Zola outre le système en le perfectionnant.
-
-En lisant un roman quelconque, on remarque facilement combien les
-pensées des personnages, vraies et subtilement déduites cependant, se
-trouvent baignées et couvertes d'un vernis particulier à l'auteur, si
-bien qu'il semble penser aux lieu et place du héros. Zola,--et c'est là
-que commencent ses innovations--présente les idées dans la forme
-irrégulière, dans la succession désordonnée mais logique de leur
-affluence au cerveau, sans les ranger en périodes oratoires ni les
-enchaîner en raisonnements médités. Grâce à cette méthode habile et très
-difficile à force d'être simple, il réussit à nous donner l'illusion
-_que nous voyons penser_ ses héros.
-
-L'idée éveillée subitement au choc de la sensation,--cela est
-indubitable,--parle un langage beaucoup moins artificiel que celui que
-nous employons en la formulant au moyen de la parole. Si parfois la
-langue va plus loin que la pensée, d'une manière générale les
-perceptions de l'entendement et les élans de la volonté sont violents
-et concis; la langue les habille, les déguise et les atténue en les
-exprimant. Les romanciers, quand ils levaient les couvercles des crânes
-comme Asmodée les toits des maisons, et qu'ils voulaient nous montrer
-leur activité intérieure, employaient des périphrases et des
-circonlocutions. Zola a été le premier peut-être à les supprimer, comme
-le confesseur, lorsque le pénitent, par pudeur ou par désir de rendre sa
-conduite plus honorable, cherche des détours et choisit des phrases
-ambiguës et des mots obscurs, déchire les voiles dont l'âme s'enveloppe
-et dit le mot propre que le pécheur n'osait employer.
-
-Ceux qui affirment que la phrase crue, vulgaire et brutale, que la
-pensée cyniquement mise à nu, sont tout le style grossier de Zola, n'en
-sont pas plus justes pour cela. Beaucoup le croient ainsi, qui de ses
-œuvres ne connaissent que le pire du pire, c'est-à-dire cela
-seulement qui flatte leur curiosité dépravée. Dans l'ensemble de ses
-œuvres, le créateur d'Albine, d'Hélène et de Miette, sacrifie sur les
-autels de la poésie. S'il inventa, comme le disent ses adversaires, _la
-rhétorique de l'égoût_, il mit aussi le pied bien des fois, comme il le
-déclare lui-même, dans des prés couverts d'herbe et de fleurs.
-
-Je ne crois pas que ce soit de la prose que la symphonie descriptive,
-que le poëme paradisiaque qui fait un tiers de _la Faute de l'abbé_
-Mouret, et où le même burin ferme qui grava dans le métal le style
-canaille des Halles et des Faubourgs de Paris, sculpta les formes
-splendides de la riche végétation qui croît dans cette serre vue en
-rêve, s'y multiplie et en brise les barrières en embaumant l'air. Ce
-n'est pas seulement dans _la Faute de l'abbé Mouret_ que Zola
-s'abandonne an plaisir de bâtir une chaude poésie avec des éléments
-réels. Il l'a fait dans beaucoup d'autres livres.
-
-_La Fortune des Rougon_ avec son amoureux duo d'adolescents; _La Curée_
-avec sa superbe serre d'hiver, ses intérieurs somptueux poétisés par
-l'art et par le luxe; _Une page d'amour_ avec ses cinq descriptions de
-la même ville, vue tantôt aux rougeoiements du crépuscule, tantôt à la
-lueur de l'aube, descriptions qui sont un pur caprice de compositeur,
-une série de gammes ascendantes destinées à montrer l'agilité des doigts
-et la puissance du clavier; enfin, même _Nana_ et l'_Assommoir_ dans
-certaines pages, prouvent l'inclination de Zola à _faire beau_
-artificieusement en dominant le vulgaire, le laid et l'horrible du
-sujet. Zola reconnaît et avoue cette propension qui se communique à son
-école. Il la considère comme un défaut grave, héritage des romantiques.
-Son aspiration suprême, son idéal, serait d'atteindre un art plus épuré,
-plus grandiose, plus classique, où au lieu d'échelles chromatiques ou
-d'arpèges compliqués, la simplicité et le naturel de la facture
-seraient unis à la majesté du thème.
-
-Zola convient que son style, loin de posséder cette simplicité et cette
-pureté qui rapprochent, en quelque sorte, la nature de l'esprit et
-l'objet du sujet, cette sobriété qui exprime chaque idée par les mots
-strictement nécessaires et propres, est surchargé d'adjectifs, panaché,
-enrubanné et bariolé à l'infini, si bien que l'avenir le jugera
-peut-être de qualité inférieure. Ces défauts sont-ils réellement dus à
-la tradition romantique? ou plutôt ces lignes pures et sculpturales que
-Zola ambitionne et que nous ambitionnons tous, n'excluent-elles pas
-l'ondulation continuelle du style, le détail minutieux mais riche et
-palpitant de vie qu'exige et que goûte le public moderne?
-
-Bref, Zola, loin d'être négligent, vulgaire ou incorrect, pèche parfois
-par la recherche. Les critiques français qui ne l'ignorent pas et lui
-veulent du mal, à côté des accusations de grossièreté, de brutalité et
-d'indécence, lui lancent une accusation bien plus fondée, en l'appelant
-auteur quintessencié et léché. Le chef du Naturalisme manque de naturel
-et de simplicité. Il ne le nie pas et il l'impute au romantisme qu'il a
-sucé avec le lait.
-
-Artiste plein de nuances, de jolivetés et de raffinements, on dirait
-cependant que sa prose manque d'ailes, qu'elle est liée par des liens
-invisibles, et qu'il lui manque ce doux abandon, cette facilité, cette
-harmonie et ce nombre que possédait Georges Sand. Son style égal et
-plan, est en réalité très travaillé, savamment disposé, prémédité à
-l'extrême, et certaines phrases qui semblent écrites à la grâce de Dieu
-et sans autre but que celui d'appeler les choses par leur nom, sont le
-produit de calculs esthétiques que l'habileté de l'auteur ne parvient
-pas toujours à dissimuler.
-
-Même la valeur euphonique des mots et surtout leur vigueur, comme
-touches de lumière ou taches d'ombre, sont combinées chez Zola pour
-produire de l'effet, de même que la manière d'employer les temps des
-verbes. S'il dit _allait_ au lieu de _fut_, ce n'est pas par hasard ou
-par négligence; c'est parce qu'il veut que nous nous représentions
-l'action de plus près. Quand il emploie certains diminutifs, certaines
-phrases de pitié ou d'ennui, nous entendons la pensée du personnage
-formulée par la bouche de l'auteur, sans qu'il soit besoin de ces
-sempiternels monologues qui occupent tant de pages chez d'autres
-romanciers.
-
-On a reproché, et l'on reproche encore à l'école naturaliste, la
-longueur des descriptions; mais que de _prézolistes_ il y eut pour la
-description! Seulement dans les anciens romans anglais, ce qui était
-lourd et interminable, c'était la peinture des sentiments, des passions
-et des aspirations de leurs héros et de leurs héroïnes, de leurs grandes
-batailles avec eux-mêmes, et de leurs plaintes amoureuses. Chez
-Walter-Scott, c'était tout, paysages, peintures, costumes et dialogues.
-Qui fut plus prolixe que Rousseau pour étaler le décor?
-
-La différence entre les idéalistes et Zola consiste en ce que celui-ci
-préfère aux châteaux poétiques, aux lacs, aux vallées et aux montagnes,
-les villes, leurs rues, leurs halles, leurs palais, leurs théâtres et
-leurs chambres de députés, et en ce qu'il insiste autant sur des détails
-caractéristiques et éloquents que sur des riens de peu d'importance. Le
-lecteur a-t-il vu parfois des portraits à l'huile peints en se servant
-d'un verre grossissant? A-t-il observé comment on y distingue les rides,
-les verrues, les grains de beauté et les plus imperceptibles dépressions
-de la peau. L'impression produite par ces portraits a quelque chose
-d'analogue à celle que causent certaines descriptions de Zola.
-
-On aime mieux regarder une toile peinte seulement d'après les yeux,
-librement et franchement. Il n'est cependant pas permis, pour cela, de
-dire que les descriptions de Zola se réduisent à de simples inventaires.
-Ceux qui l'assurent devraient essayer des inventaires de ce genre; ils
-verraient que ce n'est pas si facile. Les descriptions de Zola,
-poétiques, sombres ou humoristiques, remarquez que je ne dis pas gaies,
-constituent une partie qui n'est point mince de son mérite original et
-sont l'écueil le plus grave pour ses malheureux imitateurs. Certes oui,
-ceux-là nous donneront des listes d'objets, si, comme il est probable,
-le sort leur refuse le privilège d'interpréter le langage de l'aspect
-des choses, et le don de l'opportunité et de la mesure artistique.
-
-Ce sera aussi le sort de tous ceux qui pensent que la méthode réaliste
-se réduit à copier la première chose que l'on voit, laide ou belle,
-laide de préférence, et qu'un groupe de copies de ce genre forment un
-roman.
-
-J'ai lu, je ne sais où, qu'un blanc-bec disait à un sculpteur, en lui
-montrant la Vénus qu'il terminait: «Apprenez-moi à en faire une autre
-comme celle-là; ce doit être facile!» Le sculpteur lui répondait: «Très
-facile! il n'y a qu'à prendre un bloc de marbre et à enlever les
-morceaux qui sont de trop.»
-
-L'ironie de l'artiste est applicable au roman.
-
-Zola a formulé son esthétique et sa méthode avec assez de clarté et de
-prolixité, en sept volumes _seulement_, et il les a appliqués dans
-quinze ou vingt romans. Non content de cela, lui et ses disciples,
-renseignent à l'envie le public et lui révèlent les secrets du métier.
-Ils expliquent comment on travaille, comment on recueille des notes,
-comment on les classe et comment on les emploie; comment on part des
-antécédents de famille, pour reconstituer le caractère et la situation
-d'un personnage. Les romanciers d'autrefois, tout au contraire, aimaient
-à s'entourer de mystère et à rendre mythique la naissance de leurs
-œuvres.
-
-Cependant, malgré tant de recettes, il est des gens qui ne les
-appliquent point, en dépit de la gloire croissante et du profit que Zola
-et Daudet retirent de leurs livres, ce qui pullule maintenant, ce sont
-des romanciers idéalistes de l'école de Cherbuliez et de Feuillet, de
-ceux qui imaginent au lieu d'observer et qui rêvent éveillés. En effet,
-si la vie, la réalité et les mœurs sont sous les yeux de tout le
-monde, peu de gens savent les voir et moins encore les expliquer. Le
-spectacle est unique, les yeux et les intelligences sont différents.
-
-Là se pose une autre question. Zola prétend observer la vérité et assure
-que ses livres en sont ourdis. Ne se trompe-t-il pas? L'imagination
-serait-elle aussi un élément de ses œuvres?
-
-Quand il écrivit _l'Assommoir_, il ne manqua pas de gens pour lui dire,
-qu'il défigurait et qu'il noircissait le peuple; les critiques crièrent
-plus fort encore contre l'exactitude de _Nana_ et de _Pot-Bouille_. Si
-_Nana_ est une œuvre fausse, pour moi les mensonges de _Nana_ sont
-sans contrôle; quant à _Pot-Bouille_, l'exagération me semble
-indubitable. Et plutôt qu'_exagération_ je l'appellerai _symbolisme_, ou
-si l'on veut, _vérité représentative_. Quoique cela semble un paradoxe,
-le symbole est une des formes usuelles de la rhétorique zoliste;
-l'esthétique de Zola, faut-il le dire, est parfois symbolique ... comme
-celle de Platon.
-
-Allégories déclarées (_la Faute de l'abbé Mouret_), ou voilées (_Nana_,
-_la Curée_, _Pot-Bouille_), ses livres représentent beaucoup plus qu'ils
-ne sont en réalité.
-
-Dans _la Faute_, l'auteur ne cache pas ses intentions symboliques. Tout
-jusqu'au nom _Paradou_ (paradis), et à l'arbre gigantesque à l'ombre
-duquel le péché est commis, tout rappelle la Genèse. _Nana_, la
-courtisane impure, la mouche d'or couvée dans les fermentations du
-fumier parisien et dont la piqûre infectionne, désorganise et tue tout,
-n'est-ce pas un autre symbole? Sur la blonde tête de Nana, l'auteur
-accumula toutes les immondices sociales, déversa la coupe emplie
-d'abominations et fit de la grisette pervertie un énorme symbole, une
-incarnation colossale du vice. Par le même procédé, dans la maison
-bourgeoise de _Pot-Bouille_, il réunit toutes les hypocrisies, toutes
-les perversités, toutes les plaies et toutes les pourritures qu'il y a
-dans la bourgeoisie française.
-
-Bien qu'il soit allé à Paris, comme presque tout le monde y est allé, un
-étranger peut difficilement se rendre compte si les mœurs françaises
-sont aussi mauvaises. Là-bas, on parle de maux qui, ici, grâce à Dieu,
-ne nous affligent pas encore, et le cens des habitants y fournit des
-chiffres et y indique une décroissance de population qui doit suggérer
-de profondes réflexions aux hommes d'Etat de la nation voisine.
-
-Malgré tout cela, je crois que la méthode d'accumulation, qu'emploie
-Zola, arrive à enfler la réalité, c'est-à-dire, la noirceur et la
-tristesse de la réalité, et que le romancier procède comme les
-prédicateurs, quand dans un sermon ils grossissent les péchés dans le
-but de pousser l'auditoire au repentir. En somme, je tiens Zola pour un
-pessimiste et je crois qu'il voit l'humanité plus laide, plus cynique et
-plus basse qu'elle n'est. Plus cynique surtout, car ce _Pot-Bouille_,
-plutôt qu'une étude de mœurs bourgeoises, semble la peinture tout à
-la fois d'un lupanar, d'un bagne en liberté et d'une maison de fous.
-
-Je ne voudrais pas me tromper en jugeant Zola, ni l'attaquer ni le
-défendre plus qu'il n'est juste. Je sais qu'il est à la mode de faire
-des haut-le-cœur en entendant son nom, mais, en littérature, que
-signifient les haut-le-cœur? C'est une chose que le génie et le
-talent; une autre que les licences, les écarts, les erreurs d'une
-école.
-
-Dans son pays même, Zola est détesté. Gambetta le haïssait, parce que
-Zola l'avait discuté comme écrivain et comme orateur. L'Académie,
-l'Ecole normale, tous les romanciers idéalistes, tous les auteurs
-dramatiques, la _Revue des Deux-Mondes_, Mme Edmond Adam, exècrent Zola,
-l'excommunient et feignent de ne pas le voir. Peut-être nous autres,
-placés à distance plus grande, apprécierons-nous mieux la grandeur du
-chef des naturalistes et préfèrerons-nous l'entendre à nous
-scandaliser.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-SOMMAIRE
-
-_La morale et le roman naturaliste.--Le fatalisme.--Les
-jeunes filles et la littérature.--La seule morale c'est
-la morale catholique.--L'indulgence des idéalistes pour
-les romantiques.--Le Don Quichotte.--L'adultère et le
-roman naturaliste.--Résumé de la question._
-
-
-Zola nous amène à entamer la question, bien souvent traitée et mal
-éclaircie, de la morale dans l'art littéraire, et spécialement dans
-l'école réaliste.
-
-Avant tout, tâchons d'éviter de faire de la philosophie. Je sais très
-bien que dans l'Essence divine les attributs de vérité, de bonté et de
-beauté sont réunis; mais je sais aussi avec une certitude expérimentale,
-que dans les œuvres humaines, ils se trouvent séparés, et toujours à
-un degré relatif.
-
-Un final d'opéra, où le ténor meurt en chantant, peut être _très beau_
-et il n'y a pas de chose plus éloignée de _la vérité_. Un groupe
-licencieux de sculpture païenne peut être _beau_ sans être _bon_. Ceci
-me semble évident par soi-même, et je crois oiseux de l'appuyer sur des
-raisonnements, parce qu'il y a dans la perception de la beauté quelque
-chose d'ineffable qui résiste à la logique et ne se démontre ni ne
-s'explique.
-
-Pour en venir maintenant aux relations de la morale et des nouvelles
-écoles littéraires, je commencerai par observer que c'est une erreur
-fréquente chez les adversaires du réalisme que de confondre deux choses
-aussi distinctes que l'_immoralité_ et la _grossièreté_. L'_immoral_
-c'est seulement ce qui excite au vice; le grossier tout ce qui combat
-certaines idées de délicatesse, basées sur les mœurs et les usages
-sociaux. La seconde faute est donc vénielle, on le comprend: la première
-est forcément mortelle.
-
-Je l'ai déjà indiqué dans plusieurs endroits de ces études, l'immoralité
-du naturalisme est la résultante de son caractère fataliste,
-c'est-à-dire du fonds de déterminisme qu'il recèle. Tout écrivain
-réaliste est libre de s'écarter d'un chemin aussi serpenteux, que n'ont
-jamais suivi nos meilleurs classiques, qui étaient cependant réalistes
-et très réalistes.
-
-Bien peu d'entre les critiques qui crient le plus fort contre le
-naturalisme, s'aperçoivent des mauvaises herbes déterministes qui
-croissent dans le jardin de Zola. La charge la plus grave qu'ils élèvent
-contre lui,--et en se voilant la face,--c'est que ses livres ne peuvent
-être mis entre les mains des jeunes filles.
-
-Mon Dieu! il faudrait en premier lieu commencer par élucider s'il
-convient mieux aux jeunes filles de vivre dans une innocence
-paradisiaque ou de connaître la vie, ses écueils, ses récifs afin de les
-éviter. Ce problème, comme presque tous les problèmes, se résout dans
-chaque cas d'après les circonstances, parce qu'il existe autant de
-caractères différents que de jeunes filles et que ce qui convient à
-l'une serait peut-être funeste à l'autre. Allez après cela établir des
-règles absolues! Il en est de cette question comme de celle des
-aliments. Chaque âge et chaque estomac en exigent de différents.
-Proscrire un livre parce que tourtes les jeunes filles ne peuvent en
-nourrir leur intelligence, c'est comme si nous jetions par la fenêtre un
-morceau de viande, sous prétexte que les enfants qu'on allaite ne la
-mangent pas. Donnez-donc au bébé son _lolo_, et l'adulte appréciera à sa
-valeur la nourriture forte et nutritive.
-
-Combien nous sommes las d'entendre louer certains livres qu'on vante
-seulement parce qu'ils ne contiennent rien qui puisse faire rougir une
-jeune fille! Et pourtant, au point de vue littéraire; ce n'est pas un
-mérite, ni un défaut, pour un livre que de ne pas faire rougir les
-jeunes filles.
-
-Les étrangers ont bien plus d'esprit: ils comprennent que le genre de
-lecture varie selon les âges et les situations, et que depuis le temps
-où l'enfant épelle jusqu'à celui où l'homme atteint la plénitude de sa
-raison, il y a une période durant laquelle il doit lire quelque chose.
-Ils écrivent donc des livres à la portée de l'enfance et de la jeunesse,
-ouvrages qui sont rédigés souvent par des plumes habiles et fameuses,
-qui ont l'habitude de s'adapter au degré de développement auquel sont
-arrivées les facultés du public spécial à qui elles s'adressent. Chez
-nous on écrit aussi des livres anodins et douceâtres; seulement leurs
-auteurs prétendent intéresser tous les âges, quand en réalité ils ne
-font que les ennuyer tous.
-
-Je trouve un autre grave inconvénient dans les livres hybrides qui
-aspirent à corriger en amusant. Comme chaque auteur entend la morale à
-sa manière, ils l'expliquent ainsi: je laisse au jugement du lecteur de
-décider ce qui est le plus mauvais, de laisser la morale de côté ou de
-la falsifier.
-
-Pour moi, il n'y a d'autre morale que la morale catholique, et ses
-préceptes me semblent seuls purs, droits, sains et parfaits. C'est dire
-que, si un auteur puise ses moralités dans Hégel, Krauss ou Spencer, je
-les tiendrais pour pernicieuses. Rousseau, Georges Sand, Alexandre Dumas
-fils, et cent autres romanciers qui s'érigent en maîtres de morale du
-genre humain, qui écrivent des romans à thèses et à théories, me
-semblent d'une lecture plus funeste que n'est Zola, en admettant que le
-lecteur les prenne au sérieux.
-
-L'opinion générale est que la moralité d'une œuvre consiste à montrer
-la vertu récompensée et le vice puni: doctrine insoutenable devant la
-réalité et devant la foi.
-
-S'il n'y avait d'autre vie que celle-ci, si, dans un autre monde de
-vérité et de justice, chacun n'était pas récompensé selon ses mérites,
-la morale exigerait que dans cette vallée de larmes toutes choses
-fussent dans l'ordre; mais vouloir qu'un romancier modifie et corrige
-les desseins de la Providence, cela me semble un souci ridicule.
-
-De toute manière, que ce soit immoralité ou grossièreté que l'on trouve
-dans le réalisme, les rugissements de la presse et du public, le grand
-_tolle_ qui nous étourdit les oreilles, semblent dénoncer l'apparition
-d'un mal nouveau et inconnu, comme si, jusqu'à cette date, les lettres
-eussent été un miroir d'honnêteté et de pudeur. Cependant, il y a bien
-des années, Valera, discutant avec Nocédal, dit spirituellement que les
-temps heureux où la littérature fut irréprochable n'étant jamais
-arrivés, personne ne pouvait en désirer le retour. Cette grande vérité
-que Valera démontre avec son élégante érudition accoutumée, il n'est nul
-besoin d'en donner la preuve à quiconque connaît un peu nos classiques
-et notre ancien théâtre. Seulement les adversaires du naturalisme
-emploient une tactique de mauvaise foi. Ils lui reprochent de n'être pas
-nouveau, tout aussi bien que pour le rabaisser ils lui opposaient
-l'exemple de la littérature antérieure.
-
-Trouverions-nous, par hasard, dans un temps plus récent que le siècle
-d'or, des modèles de cette littérature pudique et austère? J'ai été
-élevée dans l'abstinence et la sainte horreur des romans romantiques.
-Quoique j'aie lu, dans mon enfance, l'_Iliade_ et le _Don Quichotte_ au
-point d'en apprendre des morceaux par cœur, je n'ai jamais pu
-posséder un exemplaire d'Espronceda ou de _Notre-Dame de Paris_,
-ouvrages que leur réputation satanique éloignait de mes mains. Si les
-classiques ont péché, et les romantiques aussi, pourquoi faire peser
-sur les naturalistes et les réalistes tout le poids de la faute?
-
-C'est chose étrange de voir chaque école passer une indulgente éponge
-sur ses propres immondices et montrer du doigt celles des autres!
-
-Les néo-classiques absolvent aujourd'hui les écrivains païens, en
-alléguant qu'ils ne connurent pas le Christ; beaucoup d'entre eux
-écrivirent cependant après que l'Evangile eût été annoncé. La nature
-seule, à défaut de religion, ne proscrit-elle pas assez certaines
-abominations, au récit desquelles se complaisent les poètes latins?
-
-A leur tour, les idéalistes pardonnent les écarts romantiques, parce
-que, quand bien même un héros romantique ferait comme Werther l'apologie
-du suicide, ou douterait de l'air même qu'il respire comme Lélia, il
-aurait l'excuse de suivre les voies de l'idéal. Qu'importe que le corps
-se vautre dans la boue, pourvu que le regard soit fixé vers les étoiles!
-
-Pour rendre honnêtes les crudités qui abondent chez Tirso et Quevedo, on
-parle de la candeur et de la simplicité de l'époque à laquelle ils
-vivaient. Celui qui ne veut pas se contenter de ces excuses, c'est bien
-sa faute!
-
-Les défenseurs de ces écoles me diront que ce n'est pas à cause de ces
-taches, mais, malgré elles, qu'ils vantent Horace, Espronceda, et tous
-les saints de leur dévotion: pour nous c'est tout la même chose. Quand
-Zola pèche contre le goût je puis fort bien dire, pour ma part, que je
-n'y trouve nul plaisir. Je le préfèrerais plus réservé et, bien sûr, je
-ne loue pas chez lui les fautes mais les beautés.
-
-Maintenant si quelqu'un me demande où commencent ces écarts et jusqu'où
-va la liberté que peut s'accorder l'écrivain, je ne saurais le dire. Les
-limites en sont extrêmement variables, le tact, la sûreté de main que
-possède un grand talent lui servent seuls de guides, pour ne point
-s'écarter de la route et pour se redresser s'il tombe. Il est indéniable
-que le _Don Quichotte_ contient des passages bien peu attiques, que l'on
-peut avec justice appeler grossiers. Cependant ce sont des parties de ce
-divin tout: le génie de Cervantès les a marquées de son estampille et,
-pour le déclarer d'une fois, elles sont très bien où elles sont et je ne
-les effacerais pas s'il dépendait de moi de les supprimer. J'incline à
-comparer les beaux fruits de l'esprit humain avec l'émeraude, qui est
-une belle pierre mais dont on trouve rarement un échantillon qui n'ait
-une petite tache ou un petit défaut. Les grands auteurs ont leur tache;
-ils ne cessent pas pour cela d'être des pierres précieuses.
-
-_Nana_ est peut-être l'œuvre à cause de laquelle on juge Zola le plus
-sévèrement. Cela est-il du au sujet? Je crois plutôt que c'est au
-défaut de prudence, au cynisme brutal avec lequel il est traité.
-
-En fait, il y a dans la société des formes, et des bornes auxquelles une
-œuvre qui veut traverser victorieusement les siècles ne peut
-peut-être pas se dérober. Je dis peut-être, parce que si Rabelais et
-d'autres écrivains brisèrent ces digues et gagnèrent un nom
-impérissable, leur licence constitue cependant un élément d'infériorité,
-et comme une note vulgaire dans la symphonie de leur talent.
-
-Ces vallées et ces limites, le génie les ébranle, mais d'elles-mêmes
-elles reprennent leur place. Sans doute elles changent: elles ne
-disparaissent jamais et s'imposent avec tant de force que je ne sache
-pas qu'aucun écrivain les ait jamais renversées.
-
-Si audacieuse que soit une plume, pour tant qu'elle veuille copier la
-réalité nue, il y a toujours un point auquel elle s'arrête. Il y a des
-choses qu'elle n'écrit pas, des voiles qu'elle ne parvient pas à
-soulever. Tout consiste à savoir s'arrêter à temps, aux limites du
-terrain défendu par la morale de l'art.
-
-Il faut ici remarquer que la majorité des critiques semble s'imaginer
-qu'il n'existe qu'un genre d'immoralité, l'immoralité érotique, comme si
-la loi divine se réduisait à un commandement. Que l'auteur s'abstienne
-de peindre la passion amoureuse et il a carte blanche pour portraicturer
-toutes les autres! Et cependant, il y a des romans comme _le
-Juif-Errant_ ou _les Mystères de Paris_ qui, par leur caractère
-anti-social et anti-religieux, ne sont pas moins immoraux que _Nana_.
-
-Dans les questions religieuses et sociales, les naturalistes agissent
-comme leurs frères les positivistes vis-à-vis des problèmes
-métaphysiques. Ils les laissent de côté, attendant que la science leur
-en fournisse la solution, s'il est possible. Cette abstention est mille
-fois moins dangereuse que la propagande socialiste et hérétique des
-romanciers qui les précédèrent.
-
-Quant à la passion, surtout à l'amour en dehors des voies du devoir,
-loin de la glorifier, on dirait que les réalistes ont pris à cœur
-d'enlever à l'humanité toute illusion sur elle, d'en montrer les dangers
-et les laideurs, d'en diminuer les attirances.
-
-De _Madame Bovary_ à _Pot-Bouille_, l'école ne fait que répéter avec un
-accent fatidique que l'on trouve dans le devoir seul la tranquillité et
-le bonheur.
-
-Le Portugais Eça de Queiroz dans son roman _O primo Bazilio_ (le cousin
-Basile), où il imite Zola jusqu'à la copie, fait un tableau, horrible
-sous son apparence vulgaire, du supplice de la femme esclave de sa
-faute.
-
-Il est clair que l'enseignement des réalistes n'est pas formulé en
-sermons et en axiomes. Il faut le lire dans les faits.
-
-Il en arrive de même dans la vie où les mauvaises actions sont punies
-par leurs propres conséquences.
-
-En définitive, les naturalistes ne sont pas des révolutionnaires
-utopistes ni impies par système. Ils ne font pas l'apothéose du vice.
-Ils n'échauffent pas les têtes et ne corrompent pas les cœurs. Ils
-n'énervent pas les intelligences en peignant un monde imaginaire et en
-dégoûtant du réel.
-
-Ce qu'il faut imputer, en particulier, au naturalisme.--je n'ai point de
-plaisir à le répéter,--ce sont les tendances déterministes, le défaut de
-goût et un certain manque de choix artistique.
-
-De ces fautes la première est un délit grave, la seconde est de moindre
-importance, parce que les plus illustres de nos dramaturges et de nos
-romanciers l'ont commise. Ce qui importe, ce ne sont pas les verrues de
-la surface, c'est le fond.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Le Réalisme anglais.--Son origine: Chaucer et Shakespeare.
---Foë et Swift.--Walter Scott.--Les autoress.--Dickens,
-Thackeray et Bulwer.--Georges Eliot.--Le rôle du roman en
-Angleterre, son influence sociale.--L'esprit anglican
-dont il est imprégné._
-
-
-Des gens, qui se piquent d'un goût délicat et répugnent à la crudité des
-romanciers français, vantent le roman anglais, et louent un certain
-genre de naturalisme mitigé qui lui est particulier. C'est maintenant
-une opinion aristocratique et élégante que d'admettre la suprématie du
-roman anglais sur le terrain moral et sur le terrain littéraire.
-
-Le lecteur n'ignore pas combien les jugements généraux en matière de
-morale sont parfois sans fondement et erronés. Il pourra donc
-s'expliquer facilement comment est en odeur de sainteté sur notre terre
-catholique et latine une littérature, et le légitime du protestantisme,
-appropriée à ces mœurs méticuleuses, hypocrites, réservées et
-égoïstes que le puritanisme, mêlé à l'esprit mercantile de la race,
-acclimata dans l'ancienne île des Saints.
-
-Et ce n'est point que l'Angleterre n'ait des saines traditions réalistes
-et un illustre ancêtre littéraire. Chaucer, père de sa poésie, était un
-réaliste, et ses _Contes de Cantorbéry_ des tableaux d'après nature. Le
-plus grand astre du firmament britannique, l'illustre Shakespeare porta
-le Réalisme à un certain point où n'oserait peut-être pas le suivre
-Zola. Mais, si la poésie et le théâtre fleurissent, de bonne heure, dans
-la Grande-Bretagne, le roman y naquit tard, quand le pays appartenait
-déjà irrévocablement à la Réforme.
-
-La Réforme! Partout où son esprit prévalut, il fut un élément
-d'infériorité littéraire, et ceci, Dieu le sait, je ne le dis pas pour
-louer le catholicisme dont l'excellence ne dépend pas de questions
-esthétiques, mais pour donner à entendre que le roman anglais se ressent
-de son origine. De tous les genres cultivés en Angleterre, depuis Henri
-VIII jusqu'à maintenant, le roman est celui que le protestantisme a
-pénétré davantage. Aussi les Anglais n'ont-ils pas produit un _Don
-Quichotte_, c'est-à-dire une épopée de la vie réelle, qui puisse être
-comprise par l'humanité entière.
-
-Depuis son berceau même, le roman anglais est dominé par des tendances
-utilitaires, qui le lient au sol, pour ainsi dire, et l'empêchent de
-voler par les espaces sublimes que parcourt la libre fantaisie de
-Shakespeare et de Cervantès.
-
-Pour tant que l'on loue Foë, en lui donnant le titre pompeux d'_Homère
-de l'individualisme_, _Robinson_ n'est une œuvre incomparable que
-pour les enfants de dix à quinze ans.
-
-Swift, le misanthrope contemporain de Robinson, est beaucoup plus
-profond, et pour les intentions doctrinales, nul ne l'égale, car, en fin
-de compte, la satire est une direction radicale de la littérature à
-thèse.
-
-_Le Vicaire de Wakefield_, de Goldsmith, parfois douce idylle, agréable
-peinture domestique, contient un idéal purement anglais, patriarcal.
-Tandis que l'exemple des filles du Vicaire enseigne à fuir la vanité,
-_Clarisse_ et _Paméla_ condamnent irrévocablement la passion et ouvrent
-la série des romans austères, où le cœur rebelle est toujours vaincu.
-Quant à Walter Scott, il n'a pas eu de descendance légitime.
-
-Walter Scott est un phénomène isolé dans la littérature anglaise, ou
-pour plus d'exactitude, l'enfant d'une autre nationalité toute
-différente, la nationalité écossaise qui est rêveuse, idéaliste et
-poétique autant que la nationalité anglaise est pratique et utilitaire.
-A coup sûr, Walter Scott ne procède pas de Shakespeare. Mais le sens
-pratique et prosaïque de Foë ne court pas davantage par ses veines.
-C'est le barde qui vit dans un passé coloré de lumière et de pourpre,
-comme un splendide coucher de soleil; qui fait revivre l'histoire et la
-légende en ne demandant à la réalité que ce vernis brillant, nommé
-couleur locale par les romantiques. En somme, c'est le dernier chanteur
-des beaux âges chevaleresques, _le dernier ménestrel_.
-
-Quand, de sa résidence seigneuriale de Abbots-ford, Walter Scott
-évoquait les traditions de sa romanesque patrie, la troupe de
-romancières qui ont tant influé et influent tant sur le caractère de ce
-genre littéraire, en lui donnant une saveur spéciale et éthique, entrait
-déjà en lice. Les femmes conquéraient le territoire dont elles sont
-maîtresses à cette heure. On lisait passionnément les _contes moraux_ de
-Miss Edgeworth. Les noms de Miss Mary Russel Milford, Miss Austen,
-Mistress Opie, Lady Morgan, Mistress Shelley étaient célèbres. Une fois
-maître du roman, l'élément féminin se cramponna à son butin.
-Aujourd'hui, on compte par milliers les _autoress_ qui font gémir tous
-les jours les presses de Londres sous les fruits de leur talent. Quand
-Dickens, Thackeray et Lytton Bulwer ne furent plus là, le premier
-romancier anglais fut une femme, Georges Eliot.
-
-Par suite de cet empire des femmes, le roman anglais tend à enseigner et
-à prêcher beaucoup plus qu'à réaliser la beauté. A peine la fille de
-clergyman prend-elle la plume qu'elle se trouve à la hauteur de son père
-et peut alors, plaisir ineffable! aller et enseigner les peuples. Non
-seulement elle possède une chaire et un pupitre, mais elle dispose de
-moyens matériels pour la propagation de la foi.
-
-Charlotte Yonge écrit l'_Héritier de Redcliffe_. L'édition se vend bien.
-Avec le produit, l'auteur achète un navire et en fait présent à un
-évêque missionnaire.
-
-Ainsi, chez les romancières modernes de l'Angleterre, s'est presque
-complètement éteint ce noble orgueil littéraire, qui aspire à la gloire
-conquise par la concentration du talent et par l'effort constant vers la
-perfection suprême, amour-propre d'artiste qu'exprima si virilement
-George Sand. Au lieu d'aspirer à produire de belles œuvres, des
-œuvres durables, elles se jettent dans le torrent écumeux de la
-production hâtive, luttant à qui fera le plus et non à qui fera le
-mieux. Le roman anglais a une extension obligatoire de trois gros
-volumes, et les romanciers à la mode comme Francis Trollope ne se
-satisfont pas à moins d'un roman par trimestre, c'est-à-dire de douze
-volumes par an. Quel style, quelle invention, quels caractères y
-aura-t-il que ce fleuve débordant d'encre n'inonde et ne ruine!
-
-Pour la nation anglaise, le roman est devenu un article de première
-nécessité et de consommation quotidienne, comme le bifteck qui répare
-ses forces, comme le charbon dont la chaleur tempère ses journées
-glaciales et réjouit ses longues nuits. Il y a pour le roman un public
-quotidien et assuré, comme il y en a un ici pour les cafés. Le roman est
-l'écho des aspirations du lecteur et joue son rôle religieux, politique
-et moral. Il s'inspire des exigences du public. Il est philosophique
-avec Charles Reade; républicain et socialiste avec Joshua Davidson;
-théologique avec Charlotte Yonge; politique avec Disraeli;
-fantasmagorique dans le genre d'Anna Radcliffe qui amuse encore;
-historique dans le goût de Walter Scott qui a toujours des disciples.
-Les géographes, les paysagistes et les auteurs de marines qui suivent
-les traces de Fenimore Cooper, le capitaine Mayne-Reyd, le capitaine
-Marryat, et d'autres capitaines, jouissent aussi de la faveur de ce
-peuple colonisateur et touriste.
-
-Les écrivains américains Bret-Harte et Mark Twain fendent les
-brouillards de l'atmosphère anglaise avec des étincelles d'_humorisme_,
-cette gaieté difficile et douloureuse du Nord.
-
-Ses inclinations ainsi flattées, satisfait dans ses goûts moins
-littéraires que poétiques, le peuple anglais accorde, à son tour, à ses
-romanciers une tendresse personnelle dont nous ne connaissons pas
-d'exemple chez nous. C'en est une preuve que les nombreux pèlerins qui
-se rendent tous les ans au presbytère de Haworth où naquit et où passa
-les premières années de sa vie la romancière qui illustra le pseudonyme
-de _Currer Bell_.
-
-La gloire littéraire n'est pas assez: c'est une affection plus intime,
-qui entoure d'une auréole le nom des romanciers favoris de la nation
-britannique. On ne considère pas le roman comme un simple passe-temps,
-comme un simple plaisir esthétique, c'est une institution, le cinquième
-pouvoir de l'Etat, et comme l'a dit en public le romancier Trollope,
-_les romans sont les sermons de l'époque actuelle_.
-
-Leur influence s'étend non seulement aux mœurs mais aux lois. Ils
-influent sur les délibérations des chambres, sur les réformes
-continuelles que subit le code d'une nation si éminemment conservatrice.
-
-Que les pays sont différents! dirons-nous avec le héros de _Very well_.
-Allez un peu proposer à nos cortès espagnoles si tumultueuses et si
-déclamatrices une réforme légale, suggérée par exemple par la lecture de
-la _Déshéritée_ ou de _Don Gonzalo Gonzalez de la Gonzalera_. L'on verra
-avec quels rires homériques nos graves sénateurs accueilleront cette
-proposition!
-
-En Angleterre, la force sociale du roman est reconnue. Toutes les
-classes s'enorgueillissent de posséder des romanciers. Il en est qui
-sont ministres, marins, diplomates et magistrats. Magistrats, oui, et
-que dirait-on dans nos cours, Dieu d'Israël! si un président de chambre
-publiait un petit roman! Pour faire comprendre l'influence et l'action
-du roman dans la race saxonne, il suffit d'en citer un, _la Case de
-l'Oncle Tom_, dont personne n'ignore les résultats anti-esclavagistes.
-
-Et le naturalisme anglais?
-
-Je répète que les traditions de la littérature anglaise sont réalistes.
-J'ajoute que Dickens et Thackeray,--les noms peut-être les plus
-illustres qui honorent le roman britannique,--sont réalistes.
-
-Charles Dickens ne craignit pas, chez ce peuple d'aristocrates, de
-s'abaisser à l'étude des dernières couches sociales, voleurs, assassins
-et mendiants.
-
-Thackeray qui inclinait davantage à la satire, étudia aussi dans le
-monde qui l'entourait ses types caractéristiques au profil caricatural.
-
-Pour Georges Eliot, dans les œuvres de qui résonne aujourd'hui la
-note la plus aiguë du naturalisme anglais, son programme est réaliste à
-la manière de Champfleury. Elle se donne pour objet de ses observations,
-non pas les brillantes créatures d'exception si chères aux romantiques,
-mais la généralité des individus, les personnages communs et vulgaires,
-la classe moyenne de l'humanité.
-
-Malgré tout cela, il y a chez les romanciers anglais, pour si réalistes
-qu'ils soient, une intention morale, un désir de corriger et de
-convertir, et comme le dit spirituellement un récent historien de la
-littérature anglaise, une soif de sauver le lecteur de l'enfer et non de
-l'ennui. Cela apparaît nettement chez la piétiste Yonge, et chez
-l'auteur d'_Adam Bede_, Eliot, qui est libre-penseur et philosophe.
-Cette tendance leur enlève cette objectivité sereine, nécessaire pour
-faire une œuvre maîtresse d'observation impersonnelle, d'après la
-méthode réaliste, et arrête leur scalpel avant qu'il n'en arrive aux
-tissus intimes et aux derniers replis de l'âme.
-
-Partie de cette faute doit être imputée au public, facteur fort
-important de toute œuvre littéraire. Comme on l'a déjà dit, le public
-anglais demande toujours des romans,--pas de ceux que savoure seul, dans
-son cabinet de travail, le lecteur sybarite qui aime à admirer de belles
-pages et à pénétrer dans des abîmes psychologiques--ceux que l'on lit en
-famille et que peuvent écouter tous les membres, la blonde _Girl_ et
-l'imberbe _Scholar_.
-
-Les auteurs, qui satisfont ce besoin, le public anglais les paie
-splendidement. La première édition d'un roman se vend quinze francs le
-volume et l'édition s'épuise rapidement. Aussi une foule d'honorables
-Misses, filles de Clergymen, au lieu de se placer institutrices, se
-placent-elles comme romancières. De leur plume prolifique coulent des
-volumes d'un style incolore, aux incidents embrouillés comme les
-nœuds d'un écheveau.
-
-De là, l'infériorité croissante, la décadence du genre.
-
-Que l'innombrable famille des romanciers d'au-delà du détroit me
-pardonne si je suis injuste en parlant de leur décadence générale. Je
-pourrais me flatter de connaître quelques-unes de leurs œuvres, mais
-qui pourrait prétendre les avoir toutes lues? Mon jugement est celui
-qu'émettent les critiques qui considèrent surtout le côté littéraire, et
-en second lieu, comme il est juste, le côté moral, et qui voient que la
-fabrication précipitée et la sujétion au goût du public font tort à la
-fraîcheur, à l'inspiration et à l'énergie de la pensée. Si le noble
-front de Georges Eliot, si la gracieuse physionomie de Ouida se
-dressent au-dessus de cet océan de têtes vulgaires, il est incontestable
-que l'immense majorité des romanciers anglais s'est essayée à remplir
-trois bols avec une tasse de chocolat.
-
-En outre, le roman anglais, même quand il est supérieur, porte imprimé
-si avant le sceau d'une autre religion, d'un autre climat, d'une autre
-société, qu'à nous autres Latins il nous parait forcément exotique.
-Comment pourrait nous plaire, par exemple, la prédicante méthodiste qui
-est l'héroïne d'_Adam Bede_? Je sais qu'il est à la mode d'être habillé
-par un tailleur anglais, mais la littérature, Dieu merci! ne dépend pas
-entièrement des caprices de la mode.
-
-Un dernier mot que la malice m'inspire sans doute: si le roman anglais a
-chez nous aujourd'hui tant d'admirateurs officiels, a-t-il autant de
-lecteurs?
-
-
-
-
-XV
-
-
-SOMMAIRE
-
-_L'Espagne.--Le mouvement de 1808.--Les Walter-Scottiens.
---La Avellaneda.--Fernan Caballero.--La transition:
-Alarcon.--Valera.--Comment on a jugé Valera en France._
-
-
-En Angleterre et en France, le roman a un _hier_. Ici en Espagne, il n'a
-qu'un avant-hier s'il est permis de s'exprimer ainsi. Là, les romanciers
-actuels se nomment fils de Thackeray, de Walter Scott, de Dickens, de
-Sand, de Victor Hugo, de Balzac. Ici nous ne savons pas grand chose de
-nos pères et nous nous rappelons seulement certains aïeux de sang très
-pur, du lignage des Cervantès, des Hurtado, des Espinel. Cela revient à
-dire qu'il n'y a pas eu en Espagne d'autre roman que celui du siècle
-d'or et celui qui fleurit aujourd'hui.
-
-Cependant, la vie du roman contemporain en Espagne peut déjà se diviser
-en deux époques distinctes: celle du règne d'Isabelle, et celle qui
-commença avec la Révolution de Septembre 1868.
-
-La guerre de l'Indépendance suscita de grands poëtes lyriques, mais
-jusqu'à ce que le torrent romantique passât les Pyrénées, nous n'eûmes
-pas de romanciers.
-
-Walter Scott fit son entrée triomphale dans notre littérature, et le
-règne du roman historique commença. On pourrait consacrer un livre bien
-curieux au récit des pérégrinations de l'idée _walter-scottienne_ au
-travers des cervelles espagnoles. L'esprit du barde écossais s'incarna
-dans des êtres aussi différents entre eux qu'Espronceda, Martinez de la
-Rosa, Gil, Escosura, Canovas del Castillo, Vicetto, Villoslada,
-Fernandez y Gonzalez, et d'autres, dont les noms ne me reviennent pas à
-l'esprit.
-
-George Sand vint aussi chez nous amenée la main dans la main par son
-illustre rivale la Avellaneda. Eugène Suë, patronné par Perez Escrich et
-Ayguals de Izco, ne demeura pas en arrière.
-
-Parmi les _walter-scottiens_, tous gens de valeur, il en était un qui,
-s'il n'eût pas gaspillé ses rares qualités, et mal employé ses précieux
-dons, eût pu s'appeler, plutôt que le séide, le rival de l'auteur
-d'_Ivanhoë_. Le talent de Fernandez y Gonzalez semblait un arbre touffu,
-dont le bois pouvait servir à des œuvres sculpturales. Par malheur,
-cet écrivain le gaspilla à faire des tables et des bancs vulgaires. Son
-imagination était riche, sa palette descriptive variée, son invention
-abondante. Il fut, d'abord, le poëte du passé, qui rajeunissait les
-livres de chevalerie et prêtait à la tradition héroïco-nationale cette
-vie nouvelle que lui donnent, de temps en temps, des génies privilégiés
-comme Zorrilla, Walter Scott et Tennyson. Comment il finit, nul ne
-l'ignore: par des livraisons interminables, par des volumes vendus à bas
-prix, par des œuvres de basse littérature, écrites pour le lucre.
-Deux ou trois romans d'entre ses premières œuvres sont les colonnes
-sur lesquelles son nom s'appuie pour ne pas tomber en oubli.
-
-Peut-être, l'auteur tendre et sympathique de _la Gaviota_ posséda-t-il
-le talent le plus original et le plus indépendant de tous ceux qui se
-signalèrent dans la renaissance de notre roman. Malgré ses digressions
-et ses réflexions, malgré son optimisme idyllique, Fernan Caballero est
-doué d'un charme spécial particulier, d'une grâce caractéristique. Il
-fait preuve d'une imagination, allemande par les rêves, et espagnole
-par la prestesse et la vivacité. Tandis que les romanciers de son
-époque peignaient des tableaux de sujets historiques à la Walter Scott,
-Fernan prenait note des mœurs des gens qui respiraient autour d'elle.
-Elle peignait des _asistentas_, des bandits, des _gaviotas_, des curés,
-des bergers, des paysans et des toreros[1]. Parfois, dans ses bosquets
-andalous, brillent ces soleils du Midi, que Fortuny mit dans ses
-tableaux. Il est des _patios_ de Fernan qu'il nous semble voir, qui nous
-réjouissent les yeux avec leurs fleurs, et les oreilles avec le bruit de
-l'eau, les pioussements des poules et l'innocent bavardage des enfants.
-L'inspiration de Fernan est plus réelle, plus sincère et plus naïve que
-celle de presque tous les romans de cape et d'épée que l'on écrivait
-alors.
-
-Trueba n'atteint pas à la taille de Fernan Caballero. Un pays idolâtre
-de ses traditions et de ses propres souvenirs a bâti le piédestal sur
-lequel trône le peintre basque; mais sa palette n'est riche qu'en
-demi-teintes et en couleurs claires, gracieuses, sans vigueur ni
-intensité. Le vert, le rose et le bleu céleste dominent. Les noirs, les
-terres de Sienne, les bitumes dont Fernan ne fit, lui-même, usage
-qu'avec une extrême mesure, manquent complètement. Quelques scènes
-rurales de Trueba plaisent comme il plaît de contempler le cours d'un
-ruisseau peu profond et aux bords agréables[2].
-
-Selgas ne décrit pas les campagnards et n'appartient pas à l'école des
-paysagistes. C'était un Alphonse Karr, un violoniste capricieux qui
-exécutait des variations sur un thème quelconque et le brodait
-d'arabesques délicates et d'un bel effet. Plutôt qu'un romancier, ce fut
-un humoriste caustique, spirituel et riant comme le sont toujours les
-humoristes dans les pays chauffés par le soleil. Son style inégal
-ressemblait à ces visages aux traits irréguliers, qui compensent le
-défaut de correction par la lueur soudaine du sourire ou par le feu du
-regard. Selgas fait au lecteur bien des surprises agréables, quand il ne
-s'y attend pas. Il lui offre des traits d'observation, de paradoxales
-finesses, des mots heureux, des flamboiements d'idées originales, ou du
-moins présentées d'une manière piquante et nouvelle.
-
-Une autre qualité de Selgas, c'est de s'être mis à étudier la vie
-moderne dans les grandes villes et d'avoir laissé de côté les Mores, les
-odalisques et les châtelaines.
-
-Eh bien! si nous voulons chercher le chaînon, qui rattache à l'époque
-actuelle, cette époque antérieure du roman espagnol où figurent Fernan
-Caballero, la Avellaneda, la Coronado, Trueba, Selgas, Fernandez y
-Gonzalez et Miguel de los Santos Alvarez,--cette époque où le roman
-humanitaire d'Escrich vivait à côté du roman lyrique et werthérien de
-Pastor Diaz, et où la cotte de mailles de _Men Rodriguez_ et la jupe de
-la _Sigea_ frôlaient le froc du héros que ces mésaventures forcèrent à
-émigrer de _Villa-Hermosa en Chine_;--si nous voulons, je le répète,
-indiquer la soudure des deux périodes, il faut écrire le nom de Pedro
-Antonio de Alarcon.
-
-Imprégné de romantisme jusqu'à la moelle des os, _le Final de la
-Norma_[3] ravit nos pères, comme un délicieux caprice de Goya, intitulé
-_Le Tricorne_[4], nous ravit nous-mêmes. Voilà comment mon illustre ami
-Alarcon, sans être encore un vieillard, peut se vanter d'avoir captivé
-deux générations de goûts bien différents.
-
-Les autres romanciers, ceux qui furent hier la coqueluche de leur
-temps, ont disparu de nos horizons littéraires actuels, entraînés par
-l'irrésistible courant du temps, et ceux qui ne sont pas descendus dans
-la tombe meurent vivants de l'indifférence du public intelligent, du
-silence dédaigneux de la critique, et en somme de l'oubli qui est la
-pire des morts pour un écrivain. Alarcon, tout en refusant avec
-acharnement toute concession aux nouvelles tendances, règne encore, en
-maître des cœurs et des imaginations, et soutient l'édifice ruiné de
-ses mains habiles.
-
-Je ne sais si aucun romancier contemporain ensorcellera le public comme
-l'auteur du _Scandale_. Je ne sais si aucun sera, comme lui, lu et aimé
-de tous sans distinction de sexe ni d'âge. Je sais que beaucoup de gens
-demandent de leur prêter un roman d'Alarcon de préférence à ceux des
-autres auteurs.
-
-Le public d'Alarcon n'est pas celui qui dévore avec un appétit bestial
-les romans de Manini[5], c'est celui que Spencer appellerait _la
-moyenne intelligente_. Il se compose de gens qui demandent au roman un
-honnête délassement et les clames en forment la majeure partie.
-
-Alarcon plaît-il parce qu'il a conservé un certain parfum romantique? je
-pense que non; les partis politiques donnent trop à faire aux Espagnols
-et les partis littéraires ne les font pas beaucoup réfléchir.
-
-Ce qui plaît chez Alarcon, c'est l'esprit aimable, la _belle ombre_, la
-galanterie moresque que respirent ses portraits de femme touchés avec un
-pinceau voluptueux et brillant, le style dégagé, facile et animé,
-l'intérêt des récits, et ensuite, une foule de qualités étrangères au
-romantisme, qu'il ne doit à personne qu'à Dieu qui les lui accorda d'une
-main prodigue.
-
-Si dans les types de _La Prodigue_, de _El Niño de la Bola_[6], dans
-Fabian Conde, dans d'autres héros et héroïnes d'Alarcon on découvre la
-filiation romantique; en revanche, _Le Tricorne_ est plein d'un coloris
-franchement espagnol, d'une telle fraîcheur qu'il en fait dans son genre
-un modèle achevé. Le talent d'Alarcon gagne à se limiter à de petits
-tableaux; son ciseau travaille mieux des camées exquis, des agates
-précieuses que des marbres de grandes dimensions. Il réussit dans le
-conte et la nouvelle courte, genre peu cultivé chez nous et qu'Alarcon
-manie avec une singulière maîtrise.
-
-Par toutes ses qualités rares, Alarcon est un puissant mainteneur de
-l'antique bannière romanesque et un redoutable adversaire de la
-nouvelle. Mais nous, les écrivains du camp ennemi, nous demandons à Dieu
-qu'il ne renonce pas à écrire comme il en a annoncé l'intention. Sa
-résolution est-elle dictée par la coquetterie de se retirer, quand le
-public l'aime le plus, en laissant derrière lui une mémoire radieuse?
-Est-ce fatigue? Ce qui est certain, c'est qu'il est dans la plénitude de
-ses facultés, et que jamais son imagination ne parut aussi fraîche que
-durant ces dernières années.
-
-Par la retraite d'Alarcon, l'idéalisme perd son champion le plus
-terrible. Valera, quoique idéaliste, est un romancier à part, qui ne
-formera pas d'école, parce qu'il est difficile à imiter, comme on le
-comprend facilement, si l'on songe aux qualités qu'il réunit. La plus
-profonde vallée qui sépare de Valera la troupe profane des imitateurs,
-c'est sa diction élégante et pure, empruntée plutôt aux mystiques,
-écrivains châtiés par excellence, qu'à Cervantès, qui est un écrivain
-spontané. Valera n'a pas seulement pris, chez eux, la pureté un peu
-archaïque de son style, mais le soin et la perspicacité avec lesquels
-ils scrutent et sondent les arcanes mystérieux de l'âme pour les
-expliquer en phrases d'or et en paragraphes de marbre sculpté.
-
-Aussi, quand on traduisit en français les romans de Valera, sous le
-titre de _Récits andalous_, il fut nécessaire d'en supprimer beaucoup
-parce que, d'après la _Revue littéraire_, ils contenaient _trop de
-théologie_[7]. Nos voisins pensaient que les filles de _Don Valera_
-étaient de gentilles gitanes, armées de castagnettes, prêtes à danser
-des séguédillas, et jolies: ils trouvaient des nonnes contemporaines de
-sainte Thérèse et de Louis de Grenade, qui montraient à peine, entre les
-plis de leur voile, leur beau visage grec où brillait un sourire
-voltairien.
-
-Valera charme, en effet, les sybarites des lettres en réunissant en lui
-la fleur des trois idéaux de beauté littéraire: l'idéal païen, l'idéal
-du siècle d'or et celui de la culture moderne la plus raffinée.
-
-À tout cela il faut ajouter une verve andalouse piquante et badine.
-Comme Valera est, d'ailleurs, très-sagace, très-psychologue, très-maître
-de lui, il semble que les destins lui ont réservé dans le roman espagnol
-le rôle de Stendhal dans le roman français,--un Stendhal parfait dans la
-forme autant que le vrai Stendhal fut pécheur; bien des choses
-éloignent, cependant, Valera du réalisme, surtout son caractère
-aristocratique qui le pousse peut-être à considérer le réalisme comme
-quelque chose degrossier, et l'observation de la réalité comme un
-travail indigne d'un esprit épris de la beauté classique et suprême.
-Ainsi le meilleur titre de gloire de Valera sera la forme, cette forme
-plus admirable isolée, que rattachée aux sujets de quelques-uns de ses
-romans.
-
-Il n'y a pas de doute que _Pepita Jimenez_, _Doña Luz_, et d'autres
-héroïnes de Valera parlent fort bien et en termes fort convenables et
-fort spirituels. Par malheur, on ne peut nier non plus que personne ne
-parle plus ainsi, comme un personnage de Cervantès. Et notez que si je
-nomme Cervantès, pour louer la perfection des discours des héros de
-Valera, je n'oublierai pas d'ajouter que le génie réaliste de Cervantès
-le poussa à faire que Sancho, par exemple, parla fort mal et commit des
-fautes, et que Don Quichotte corrigea ses dires. Chez Valera, il n'y a
-pas de Sancho. Tout le monde est Valera, et cela fait qu'on l'étudiera
-bientôt plus comme un classique que comme un romancier moderne.
-
-Pour les uns ceci sera un éloge, et pour les autres, un blâme. Pour moi,
-on me reproche de lire Valera avec trop de plaisir.
-
-Si certaine théorie littéraire est vraie, que j'ai trouvée dans je ne
-sais quel fameux critique français et qui établit que les romanciers
-copient la société et qu'à son tour la société imite et reflète les
-romanciers, il pourrait advenir que nous eussions tous la tentation de
-parler comme les héros de Valera, ce qui serait excellent pour la
-langue. Mais laissons-là les hypothèses et venons-en aux romanciers qui
-représentent en Espagne le réalisme.
-
-
-[1] _Gaviotas_, littéralement, mouettes. On nomme ainsi la femme
-écervelée, et c'est le titre d'un roman qui est l'œuvre capitale de
-Caballero. La Gaviota a été traduite ou adaptée (Blériot, éditeur). Les
-autres œuvres de Fernan Caballero ont également des versions françaises
-(Castermann, Donniol, Hachette, Pion, Maillet, éditeurs.)
-
-[2] Trueba a été traduit et analysé dans nos revues.
-
-[3] Traduit par Charles Yriarte (Lacroix, éditeur).
-
-[4] Traduit par Mme Bentzon, _Récits de tous pays_, chez Calmann-Lévy.
-
-[5] Éditeur de publications illustrées par livraisons. En France on
-dirait les romans de la rue du Croissant.
-
-[6] _La Prodigue_ a été traduite sous le titre de _la Gaspilleuse_ par
-Mlle Sara Oquendo dans la _Revue Britannique_. Je traduis _El Niño de
-la Bola_ sous le titre de Manuel Vénegas dans la _Revue Moderne_.
-
-[7] Cette traduction est de Mme Bentzon. Un anonyme a traduit en
-français _Doña Luz_ (Lalouette, édit.) et moi-même _Le Commandeur
-Mendoza_ (Giraud).
-
-
-
-
-XVI
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Les réalistes.--Mesonero Romanos et Florez.--Larra.
---Pereda. Son localisme, son catholicisme intransigeant.
---Perez Galdos.--Son œuvre idéaliste.--Son
-évolution.--La situation du roman et des romanciers en
-Espagne.--Les jeunes: idéalistes et naturalistes._
-
-
-Pour indiquer où commence le réalisme contemporain, il faut remonter à
-quelques passages de Fernan Caballero, et surtout aux auteurs des
-_Scènes Madrilènes_ et de _Hier, Aujourd'hui et Demain_, sans oublier
-_Figaro_ dans ses articles de mœurs. Malgré toutes les différences
-qui existent entre le raisonnable et spirituel Mesonero Romanos, le
-bienveillant Florez et le nerveux et caustique Larra, leurs études
-sociales ont leur point commun dans un certain réalisme tempéré,
-assaisonné de satire.
-
-Quand tant de romans de cette époque sont passés à jamais, les écrits
-légers de _Figaro_ et du _Curieux parlant_[1] se conservent dans toute
-leur fraîcheur, parce que la myrrhe précieuse de la vérité les embaume.
-Ce qui augmente leur intérêt c'est qu'ils nous transmettent le souvenir
-des mœurs originales qui disparaissaient et des nouvelles mœurs;
-en somme, ils sont le reflet d'une complète transformation sociale.
-
-Pereda est, en ligne directe, le descendant de ces aimables et
-perspicaces peintres de mœurs. Il fit franchement adhésion à leur
-école, mais il la transporta des villes à la campagne, au cœur des
-montagnes de Santander.
-
-Le Réalisme espagnol a un vaillant champion dans Pereda; quand on lit
-quelques pages de l'auteur des _Scènes Montagnardes_, il semble que nous
-voyions ressusciter Téniers ou Tirso de Molina. On peut comparer le
-talent de Pereda à un beau jardin, bien arrosé, bien cultivé, rafraîchi
-par des brises aromatiques et salubres, mais aux horizons limités.
-
-Je me hâte d'expliquer ce que j'entends par _horizons limités_ pour que
-personne n'entende cette phrase d'une manière offensante pour le
-sympathique écrivain.
-
-Je ne sais si cela provient d'un dessein délibéré, ou de ce qu'il y est
-obligé par le pays qu'il habite: Pereda se borne à décrire les types et
-à raconter les mœurs de Santander, en s'enfermant ainsi dans un
-cercle restreint de sujets et de personnages. Il excelle comme peintre
-d'un pays déterminé, comme poëte bucolique d'une campagne toujours
-égale, et n'essaya jamais d'étudier à fond les milieux civilisés, la vie
-moderne dans les grandes capitales, vie de qui lui est antipathique, et
-dont il a horreur, c'est pour cela que j'ai qualifié de _limité_
-l'horizon de Pereda. C'est pour cela qu'il convient de déclarer que si,
-du jardin de Pereda, l'on ne découvre point un vaste panorama, en
-échange le paysage est des plus agréables, des plus délicieux et des
-plus fertiles que l'on connaisse.
-
-Pereda, grâce à Dieu, ne tombe pas dans l'optimisme parfois agaçant de
-Trueba et de Fernan. Ses rustres, d'ailleurs très-amusants, sont
-ignorants, malicieux et grossiers comme de vrais rustres. Ce sont là
-cependant les fils préférés de l'auteur, visiblement séduit par la vie
-rurale, si saine, si paisible et si régénératrice, autant que lui
-répugnent les centres ouvriers industriels avec leurs misères
-irrémédiables. Pereda trace avec amour les silhouettes des paysans, des
-laboureurs et des hobereaux des villages, gens simples, aimant ce qu'ils
-connaissent depuis longtemps, routiniers et ayant peu de replis
-psychiques.
-
-Si quelque jour les thèmes de la _Tierruca_ s'épuisent pour lui, danger
-qui n'est point imminent pour un esprit de la trempe de Pereda, il sera
-forcé de renoncer à ses tableaux locaux favoris, de chercher de
-nouvelles voies. Parmi les admirateurs de Pereda, il en est qui désirent
-ardemment qu'il change de touche: j'ignore s'il serait avantageux de le
-faire pour le grand écrivain. Il règne toujours une certaine harmonie
-mystérieuse entre le style, le talent d'un auteur, et les sujets dont il
-fait choix; cette harmonie procède de causes intimes.
-
-En outre, le Réalisme perdrait beaucoup si Pereda sortait de la
-Montagne. Pereda observe avec une grande lucidité, quand la réalité
-qu'il a devant les yeux ne lui soulève pas le cœur, qu'elle le
-divertit par le spectacle de ridicules et de manies profondément
-comiques. Peut-être briserait-il son pinceau pour ne point copier les
-plaies plus profondes et la corruption plus raffinée d'autres lieux et
-d'autres héros[2].
-
-Pour le Réalisme, posséder Pereda, c'est posséder un trésor, et pour ce
-qu'il vaut et pour les idées religieuses et politiques qu'il professe.
-Pereda est un argument vivant, une démonstration palpable que le
-Réalisme ne fut pas introduit en Espagne comme une marchandise française
-de contrebande, mais que ceux qui aiment, à la fois, la tradition
-littéraire et les autres traditions, le ressuscitent. Cela ne surprendra
-pas les gens intelligents, mais cela pourra bien stupéfier la tourbe
-innombrable qui date l'ère réaliste de l'avènement de Zola.
-
-Si le Réalisme chez Pereda est dans le sang, il n'en est pas ainsi de
-Galdos. Parmi certain fonds humain, par une certaine simplicité
-magistrale de ses créations, par sa tendance naturelle à la claire
-intelligence de la vérité, par la franchise de son observation, le
-maître romancier se trouva toujours prêt à passer au Naturalisme avec
-armes et bagages. Néanmoins, ses inclinations esthétiques étaient
-idéalistes, et ce n'est que dans ses dernières œuvres qu'il a adopté
-la méthode du roman moderne et creusé davantage dans le cœur humain.
-Il a rompu à la fois avec le pittoresque et avec les héros-symboles,
-pour s'attacher à la terre sur laquelle nous sommes.
-
-Quoique je n'aime pas à me citer moi-même, je dois rappeler ici ce que
-j'ai dit de Galdos, il y a trois ans, dans une étude assez longue que je
-consacrais à ses œuvres dans la _Revue Européenne_.
-
-Depuis cette date, mes opinions littéraires se sont assez modifiées, et
-mon critérium esthétique s'est formé, comme se forme celui de tout le
-monde, au moyen de la lecture et de la réflexion. Je me suis proposé de
-connaître le roman moderne. Non seulement il m'a paru le genre le plus
-compréhensif, le plus important actuellement, le plus approprié à notre
-siècle, celui qui remplace et remplit le vide produit par la disparition
-de l'épopée; il m'a semblé aussi le genre dans lequel, par une très
-_haute prérogative_, les droits de la vérité s'imposent, dans lequel
-l'observation désintéressée règne, dans lequel l'histoire positive de
-notre époque doit être écrite en caractères d'or.
-
-Cependant, alors comme aujourd'hui, Galdos était pour moi un romancier
-de premier ordre, le soleil du firmament littéraire, parce qu'il a en
-même temps l'équilibre et l'harmonie, l'abondance et la vigueur; parce
-que son style, s'il ne se renferme pas dans l'amphore étroite et ciselée
-de Valera, coule à flots d'une urne précieuse; parce qu'il possède une
-invention heureuse et ce don de la fécondité, don funeste pour les
-mauvais écrivains et même pour les écrivains médiocres qui ont une
-tendance à sommeiller, qualité d'une valeur extraordinaire pour les
-grands artistes.
-
-Il est certain qu'on peut conquérir l'immortalité avec un seul roman ou
-avec un seul fragment d'ode; mais il y a quelque chose de captivant et
-d'étonnant dans la manifestation de la puissance créatrice de ces
-écrivains et de ces poètes, qui sont à eux seuls un monde, et qui
-laissent derrière eux une longue postérité de héros et de héroïnes, les
-Shakespeare, les Balzac, les Walter Scott, les Galdos.
-
-Mais, ce que je désapprouvais alors dans le Galdos des _Episodes_, ce
-qui me paraissait le côté faible de son talent extraordinaire, c'était
-la tendance à la thèse,--dans un sens large et historique, c'est
-certain, mais à la thèse,--les accusations systématiques contre
-l'Espagne d'antan, les pelletées de terre jetées sur ce qu'elle fut; et
-cette tendance, qui s'accentuait chaque fois davantage, dans la
-magnifique épopée des _Episodes_ au point de se déclarer explicitement
-dans la seconde série, fit explosion, disons-le ainsi, dans _Doña
-Perfecta_, dans _Gloria_, dans la _Famille de Léon Roch_[3].
-
-Par bonheur, ou plutôt grâce à l'instinct qui guide le génie, Galdos fit
-un pas en arrière pour fuir cette impasse sans issue possible. Dans
-l'_Ami Manso_, et dans la _Déshéritée_, il comprit que le roman, plutôt
-que d'enseigner ou condamner tel ou tel système politique, doit prendre
-note de la vérité ambiante et réaliser librement la beauté. Bravo à
-l'illustre écrivain qui a su secouer le joug des idées préconçues! Ses
-épousailles avec le réalisme le préserveront de la tentation de se faire
-dans ses romans le champion de la libre pensée, du système
-constitutionnel, choses que je ne prétends pas juger ici, mais qui, dans
-les admirables livres de Galdos, sont trop la raison d'être de ses
-livres.
-
-En comptant donc dans la phalange réaliste Galdos et Pereda, comme dans
-la phalange idéaliste nous avons vu briller les noms de Valera et
-d'Alarcon, nous pouvons dire qu'en Espagne la lutte est engagée, comme
-en France, entre les deux écoles.
-
-Il est vrai qu'ici la bataille ne fait pas grand bruit et ne suscite pas
-de grandes ardeurs belliqueuses. Il est vrai qu'ici on ne prend pas la
-question avec la même chaleur qu'en France: cela peut venir de plusieurs
-causes. D'abord, les idéalistes, ici, ne se promènent pas autant dans
-les nuages qu'en France, ni les réalistes ne chargent autant le tableau.
-Aucune des deux écoles n'exagère pour se différencier de l'autre.
-Peut-être le public est-il indifférent à la littérature; surtout à la
-littérature imprimée; celle qui se représente lui produit plus d'effet.
-
-L'écrivain est un facteur de la production littéraire. N'oublions pas
-que l'autre, c'est le public. À l'écrivain d'écrire, au public de
-l'encourager et d'acheter ce qu'il écrit, et de l'élever aux nues s'il
-le mérite. Or, en Espagne, on ne peut presque pas compter sur le public.
-Ce que le public espagnol aime, ce n'est pas la littérature, c'est la
-politique. Quand cette maîtresse impérieuse lui laisse quelques minutes
-de liberté, alors seulement il fait un brin de cour aux lettres et va
-les chercher dans le coin où elles s'entêtent à ne pas mourir d'ennui.
-
-Certes, je n'affirme pas que les romans manquent absolument de lecteurs,
-quoique chez nous le roman soit très loin d'être comme en Angleterre,
-une nécessité sociale. Ici, où nous ne sommes ni communistes ni avares,
-nous gardons le communisme et l'avarice pour les romans. Tout le monde
-s'effraie de ce qu'un roman coûte trois francs ou même deux, comme la
-première édition des _Episodes_. On dépense bien vite deux francs au
-café, pour une loge au théâtre, en pétards, en oranges. Pour un roman,
-tout Espagnol serre les cordons de sa bourse.
-
-J'ai des romans d'Alarcon, de Valera ou de Galdos que j'ai prêtés à une
-douzaine de gens riches. A chaque fois qu'on m'en demandait un, je leur
-eusse conseillé pour leur bien de l'acheter, si je n'eusse craint qu'on
-n'attribuât le conseil au désir de ne pas prêter. Enfin, n'y a-t-il pas
-eu des gens qui m'ont demandé de leur prêter mes romans!
-
-Je ne crois pas, pourtant, qu'il faille plus de deux cent cinquante
-francs pour former une bibliothèque complète des romanciers espagnols
-contemporains.
-
-Que peut espérer ici le romancier? Fixons un délai de six mois pour
-tracer le plan, mûrir, écrire et limer un roman, soigné dans la forme et
-médité dans le fond. Quel en sera le produit! Valera déclare que sa
-_Pepita Jimenez_--son chef-d'œuvre--lui a rapporté environ deux mille
-francs. Si bien que le talent de romancier de Valera ne peut pas lui
-faire gagner cinq mille francs par an: je comprends presque qu'il
-préfère une ambassade.
-
-Il faut remarquer que si le romancier espagnol ne retire pas de ses
-œuvres un profit matériel, il n'y gagne pas non plus beaucoup
-d'honneur, ni ces ovations enivrantes qui élèvent à vingt mètres du sol
-les auteurs dramatiques. Pour eux sont tous les avantages, pécuniaires
-et littéraires, outre qu'ils sont affranchis de l'ignoble concurrence
-que le roman par livraisons et les mauvaises traductions du français
-font aux romanciers qui se flattent de respecter la langue et le sens
-commun.
-
-Qu'on ne vienne pas me dire que la question de l'argent n'est rien, mais
-qu'il suffit de savoir qu'on a écrit quelque chose de bien, quoique
-personne ne témoigne d'estime pour l'œuvre. Si le prêtre vit de
-l'autel, pourquoi le romancier ne vivrait-il pas du roman? Supposons
-qu'il n'ait pas besoin pour vivre du produit du roman; l'argent n'est-il
-pas à apprécier, puisqu'il est la marque évidente qu'il a un public?
-Avec le système de prêts qui règne en Espagne, un roman peut avoir
-trente mille lecteurs et seulement une édition de mille exemplaires.
-
-Parmi les causes qui rendent improductif le roman en Espagne, on ne
-devrait pas compter la rareté des lecteurs, puisque nous avons un public
-immense, si nous songeons aux républiques sud-américaines qui parlent
-notre langue. Grâce à l'indifférence avec laquelle on regarde tout ce
-qui touche à la littérature, les libraires et les imprimeurs de là-bas
-peuvent piller les écrivains d'Espagne tout à leur aise, et ce public
-d'au delà de l'Océan demeure stérile pour la prospérité de la
-littérature ibérique.
-
-Aussi, tout bien considéré, il est étonnant que nous ayons d'aussi bons
-romanciers en Espagne et un aussi bon roman; étonnant encore que dans ce
-genre que Gil y Zarate et Cohl y Vehi rangent le dernier et qui,
-aujourd'hui, marche à la tête des autres, nous nous trouvions à la
-hauteur des premières nations de l'Europe. Nous ne comptons pas par
-douzaines les grands romanciers vivants, mais la France ne les compte
-pas non plus, et encore moins, que je sache, l'Angleterre, l'Allemagne
-et l'Italie. En comparant les œuvres aux œuvres, notre patrie ne
-cède point le pas. Outre Pereda, Galdos, Alarcon et Valera dont j'ai
-parlé plus spécialement, il y a la cohorte dans laquelle figurent
-Navarrete, Ortega Munilla, Castro y Serrano, Coello, Teresa Araoniz,
-Villoslada, Palacio Valdes, Amos Escalante, Oller[4], qui les uns,
-représentent les anciennes méthodes, et les autres, les nouvelles. Tous
-contribuent à enrichir le roman national.
-
-Dieu veuille que les hommages publics qu'on a rendus à Perez Galdos, il
-n'y a pas encore longtemps, dans un banquet, soient un signe certain des
-intentions du public de commencer à récompenser les efforts de la
-phalange sacrée! Dieu veuille que l'enthousiasme ne soit pas dissipé
-aussi vite que l'écume du Champagne des toasts!
-
-
-[1] Mesonero Romanos.
-
-[2] On traduit en ce moment de Pereda _Don Gonzalo_, _Pedro Sanchez_ et
-_Les hombres de pro_. J'ai donné une analyse de _Pedro Sanchez_ dans mes
-_Etapes d'un Naturaliste_ (Giraud, éditeur).
-
-[3] Il a paru chez Hachette une adaptation de _Marianela_; chez Giraud
-une traduction de _Doña Perfecta_, due à notre confrère M. Julien Lugol.
-
-[4] On trouvera dans mon étude, _Le Naturalisme en Espagne_, Giraud,
-édit. des renseignements sur les réalistes Palacio Valdes, Oller, Picon,
-Alas, Ortega Munilla.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Conclusions: Pourquoi l'auteur ne parle pas du roman
-italien, russe et allemand.--Pourquoi il se tait sur
-le naturalisme au théâtre.--La question des écoles.
---Réponse aux réclamations chauvinistes que l'affiliation
-française soulève en Espagne.--La méthode réaliste et sa
-valeur à toutes les époques._
-
-
-Nous voici au terme du voyage, non pas que la matière soit épuisée, mais
-n'avons-nous pas rempli notre but de résumer l'histoire du Naturalisme
-surtout dans le roman, champ où cette plante qu'on tient pour vénéneuse
-croit avec le plus d'abondance?
-
-Qui viendra après nous trouvera cependant sa toile toute prête. Outre
-l'intéressante étude que l'on pourra faire sur le roman italien, le
-roman allemand, le roman portugais et le roman russe--l'esprit du
-réalisme, avec plus ou moins d'éclat, a pénétré dans tous--je lui
-abandonne, intact et vierge, le problème presque effrayant de la
-rénovation de l'art dramatique et de la poésie lyrique par la méthode
-naturaliste.
-
-Je pourrais bien donner mon avis sur tout ce dont je ne parle pas:
-seulement je ne connais du roman italien, russe et allemand que les
-œuvres les plus culminantes: Farina, Tourgueneff, Ebers, Freytag,
-Sacher-Masoch. Je me forme à peine une idée nette de l'ensemble et je
-regretterais d'en agir avec ces littératures comme les critiques
-français en agissent avec la nôtre en en parlant à tort et à travers et
-sans connaissance de cause.
-
-Le Naturalisme au théâtre m'inspire au contraire tant d'idées, et des
-idées si étranges et si inusitées chez nous, qu'il me serait nécessaire
-d'écrire un autre livre, si je devais les exposer en bonne forme.
-
-Que le soin en reste donc à une autre plume plus experte ès défauts de
-la littérature dramatique.
-
-Au Naturalisme en général, cela est établi à part la pernicieuse hérésie
-de nier la liberté humaine, on ne peut imputer aucun autre genre de
-délit. Il est vrai que celui-là est grave, puisque c'est détruire toute
-responsabilité, et par suite, toute morale; mais une semblable erreur ne
-sera pas inhérente au Réalisme, tant que la science positive n'aura pas
-établi que nous, qui nous tenons pour raisonnables, nous sommes des
-bêtes horribles et immondes, comme les Yahous de Swift, et que nous
-vivons esclaves d'un aveugle instinct, et gouvernés par les suggestions
-de la matière. Tout au contraire, de tous les terrains que le romancier
-réaliste puisse explorer, le plus riche, le plus varié et le plus
-intéressant est sans aucun doute le domaine de la psychologie.
-L'influence indéniable du corps sur l'âme et _vice versâ_, lui offre un
-superbe trésor d'observations et d'expériences.
-
-Sans m'arrêter à la question du déterminisme, déjà suffisamment
-élucidée, je ne veux pas négliger de dire que si les accusateurs
-routiniers du Naturalisme abondent, il ne manque pas non plus de gens
-pour nier son existence et affirmer que, tout bien considéré, c'est la
-même chose que l'Idéalisme. C'est ce que diront certains historiens de
-la philosophie qui copient, au fond, Platon et Aristote.
-
-Il y a des auteurs, réalistes qui plus est jusqu'à la moelle des os, qui
-répugnent à être classés comme tels et protestent qu'en écrivant ils
-n'obéissent qu'à leur complexion littéraire, sans s'astreindre à obéir
-aux préceptes d'aucune école. Telle est la protestation de l'illustre
-Pereda dans le prologue de _De tal palo tal astilla_ (de tel bois tel
-copeau). Et qui donc n'aime à se vanter de son indépendance? Qui ne se
-croit affranchi de l'influence, non seulement des autres écrivains, mais
-même de l'atmosphère intellectuelle que l'on respire? Cependant, il
-n'est pas même permis au plus grand génie de se flatter de cet
-affranchissement.
-
-Tout le monde, qu'il le sache ou ne le sache pas, qu'il le veuille ou ne
-le veuille pas, appartient à une école, à laquelle la postérité
-l'affiliera, sans tenir compte de ses protestations et en ne s'occupant
-que de ses actes. La postérité, c'est-à-dire les savants, les érudits et
-les critiques de l'avenir, procédant avec ordre et avec logique,
-mettront chaque écrivain où il doit se trouver, diviseront, classeront
-et considéreront les plus indiscutables génies, comme les représentants
-d'une époque littéraire. Il en sera ainsi demain parce qu'il en a
-toujours été de même.
-
-Malheur à l'écrivain qu'aucune école ne réclame comme lui appartenant!
-Les plus illustres artistes sont classés. Nous savons ce que
-furent--dans les grandes lignes et en maîtres--Homère, Eschyle, Dante et
-Shakespeare. Fray Luis de Léon perd-il quelque chose à être appelé poète
-_néo-classique_ et _horacien_. Espronceda vaut-il moins parce qu'il est
-_byronien_ et _romantique_? Est-ce une tare pour Velazquez que d'avoir
-été peintre _réaliste_?
-
-Nous avons aujourd'hui un avantage. C'est que la poétique et
-l'esthétique ne se fabriquent point _a priori_. Les classifications ne
-sont plus artificielles et régies par des règles: on ne les juge plus
-immuables et on n'y assujettit point les génies à venir. Ce sont elles
-plutôt qui se modifient quand il est nécessaire.
-
-On a interverti le rôle de la critique, ou pour mieux dire, on lui a
-marqué son vrai poste de science d'observation, en en supprimant
-l'ennuyeux dogmatisme et les détestables formules. Aujourd'hui la
-critique se règle sur les grands écrivains passés et présents. Elle les
-définit non tels qu'ils eussent dû être de l'avis du préceptiste, mais
-tels qu'ils se montrent. Elle fait connaître l'arbre par ses fruits.
-Ainsi l'artiste indépendant, qui répugne aux classifications
-arbitraires, n'a aucune raison de s'élever contre la critique nouvelle,
-dont la tâche n'est pas de corriger et de donner la finale, mais
-d'étudier, d'essayer de comprendre et d'expliquer ce qui est.
-
-Aujourd'hui plus que jamais, on proclame que, dans tout courant
-littéraire, l'individu doit conserver comme de l'or en barre son
-caractère propre, l'affirmer et le développer le plus exactement et le
-plus énergiquement qu'il le pourra; que de cette affirmation, de cette
-conservation, de ce développement dépendent, en dernier ressort, la
-saveur et la couleur de ses œuvres. C'est presque une vérité à la La
-Palisse de dire que chacun doit abonder dans son propre sens, et en
-fait, si nous inventorions un auteur, d'après ses traits généraux, nous
-le distinguons ensuite par ses traits particuliers, comme l'on divise
-les beautés en types bruns, blonds et châtains, or, chacun d'eux possède
-ses grâces et sa physionomie particulière.
-
-Zola juge fort bien que le Naturalisme est plus une méthode qu'une
-école: méthode d'observation et d'expérimentation que chacun emploie
-comme il peut, instrument que tous manient différemment. Pour ma part,
-je tiens qu'en ceci nous sommes en progrès. Deux lyriques, deux
-dramaturges anciens se ressemblaient davantage entre eux que ne se
-ressemblent aujourd'hui deux romanciers par exemple. Je pense qu'avant,
-les écoles étaient plus tyranniques et le jeu des registres que l'auteur
-pouvait toucher moins riche. Je me figure même que les anciens auteurs
-avaient beaucoup moins de scrupule à se copier les uns les autres.
-
-Il ne m'appartient pas de dire si les études que je publie aideront à
-connaître les tendances des nouvelles formules, à démontrer qu'elles ont
-le dessus dans la lutte et qu'elles régnent sur ce dernier tiers de
-siècle. Je ne méconnais point la beauté, la splendeur et la fécondité
-d'autres formules aujourd'hui expirantes. Je n'essaie pas de prouver que
-celles qui s'imposent à nous sont le terme fatal de l'intelligence
-humaine. Avide de beauté, celle-ci la cherchera toujours en consultant
-d'un regard anxieux les points les plus éloignés de l'horizon.
-
-La beauté littéraire, qui est, en un certain sens, éternelle, est, dans
-un autre, éminemment muable. Elle se renouvelle comme se renouvelle
-l'air que nous respirons, comme la vie se renouvelle. Je ne pronostique
-donc pas le règne éternel du réalisme: j'en pronostique seulement
-l'avènement. J'ajoute que les éléments fondamentaux en sont
-impérissables et que la méthode en sera aussi fertile en résultats dans
-des siècles qu'aujourd'hui.
-
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
- PRÉFACE
-
- I.--L'Emeute romantique.--L'_Othello_ de de
- Vigny.--Le scandale du mouchoir.--La noblesse du
- style.--Réalisme et Romantisme.--Classiques et
- Romantiques.--La crise romantique en Europe.--La
- phalange romantique en France et en Espagne.--Les
- mœurs romantiques.--Le costume.--Le Réalisme naît
- du Romantisme
-
- II.--Intensité et brièveté de l'existence du
- Romantisme.--La littérature nouvelle.--Le calme
- dans les esprits.--Vie bourgeoise des écrivains
- nouveaux.--La tendance réaliste.--La génération
- romantique: Victor Hugo.--Réalisme anglais et
- espagnol.--La tendance des nationalités.--Le roman
- est par excellence la forme littéraire nouvelle
-
- III.--L'histoire du roman. Son âge héroïque: le
- conte et la fable.--Le roman antique. Le Poème, la
- Chanson de geste.--Le roman de chevalerie.--Le
- _Don Quichotte_.--Le roman picaresque.--_Daphnis
- et Chloè_.--Amadis.--Le grand Tacaño
-
- IV.--Rabelais.--Les conteurs gaulois.--La crise de
- préciosité.--Mlle de Scudéry.--Scarron.--Le
- _Gil Blas_.--_Manon Lescaut_.--Rousseau et
- Bernardin de Saint-Pierre.--Les romanciers de
- l'Encyclopédie.--Voltaire et Diderot
-
- V.--Le roman-Empire: Pigault-Lebrun.--Mme de
- Staël.--Châteaubriand.--Lamartine et Victor
- Hugo.--Dumas père.--Eugène Suë.--George Sand
-
- VI.--Les réalistes: Diderot.--Stendhal.--Sa
- langue.--Son insuccès de son vivant. Ses deux
- romans.--Les inexactitudes de la critique.
- --Défauts et qualités de Stendhal.--Son élève
- Mérimée.--Balzac et Dumas.--La _Comédie humaine_
- et la société sous Louis-Philippe.--Comment
- composait Balzac.--Balzac et Flaubert.--Balzac est
- un voyant.--Le style de Balzac
-
- VII.--Flaubert.--La Genèse de _Madame Bovary_.
- --Le roman.--Le style de Flaubert.--L'amour de la
- phrase bien faite.--_Salammbô_.--_La
- Tentation_.--_L'Education sentimentale_.
- --_Bouvard et Pécuchet_.--Pessimisme et
- impassibilité
-
- VIII.--Les de Goncourt.--L'auteur est une dévote
- de leur autel byzantin.--Les deux frères.--Leur
- ascendance littéraire.--Leurs tendances
- esthétiques.--Le rococo et la modernité.--Gautier
- à propos de Baudelaire.--L'expressivité.--La
- couleur.--L'œuvre: l'œuvre commune.--L'œuvre
- d'Edmond de Goncourt.--Préférences de l'auteur.
- --_Les frères Zemganno_.--_Manette Salomon_
-
-
- IX.--Alphonse Daudet; il débute par la poésie.--La
- parenté avec Dickens.--_Le Petit Chose_.--La
- caractérisque de Daudet romancier et écrivain.
- --_Le Nabab_.--_Les Rois en exil_.--_Numa
- Roumestan_.--Daudet et Zola
-
- X.--Emile Zola.--Sa position de chef d'école.
- --_Sa vie_ par Paul Alexis.--Méthode de travail.
- --Combien elle diffère de la méthode romantique.
- --Zola, d'après de Amicis.--Le lutteur en Zola
-
- XI.--_Les Rougon-Macquart_.--Théorie scientifique
- de l'œuvre: sa force et sa faiblesse
-
- XII.--L'impersonnalité du romancier chez Zola.--Le
- style.--La poésie.--Tendance qu'il attribue chez
- lui au Romantisme.--L'intervention indirecte du
- romancier.--Vérité de l'observation.--Symbolisme.
- --Les inimitiés que Zola a ameutées contre lui
-
- XIII.--La morale et le roman naturaliste.--Le
- fatalisme.--Les jeunes filles et la
- littérature.--La seule morale, c'est la morale
- catholique.--Indulgence des idéalistes pour les
- romantiques.--Le _Don Quichotte_.--L'adultère et
- le roman naturaliste.--Résumé de la question
-
- XIV.--Le Réalisme anglais.--Son origine: Chaucer
- et Shakespeare.--Foë et Swift.--Walter Scott.--Les
- autoress.--Dickens, Thackeray et Bulwer.--Georges
- Eliot.--Le rôle du roman en Angleterre, son
- influence sociale.--L'esprit anglican dont il est
- imprégné
-
- XV.--L'Espagne.--Le mouvement de 1808.--Les
- Walter-Scottiens.--La Avellaneda.--Fernan
- Caballero.--La transition: Alarcon.--Valera.
- --Comment on a jugé Valera en France.
-
- XVI.--Les réalistes.--Mesonero Romanos et Florez.
- --Larra. Pereda. Son localisme, son catholicisme
- intransigeant.--Perez Galdos.--Son œuvre
- idéaliste.--Son évolution.--La situation du roman
- et des romanciers en Espagne.--Les jeunes:
- idéalistes et naturalistes
-
- XVII.--Conclusions: pourquoi l'auteur ne parle pas
- du roman italien, russe et allemand.--Pourquoi il
- se tait sur le naturalisme au théâtre.--La
- question des écoles.--Réponse aux réclamations
- chauvinistes que l'affiliation française soulève
- en Espagne.--La méthode réaliste et sa valeur a
- toutes les époques
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le Naturalisme, by Emilia Pardo Bazán
-
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-The Project Gutenberg EBook of Le Naturalisme, by Emilia Pardo Bazán
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Le Naturalisme
-
-Author: Emilia Pardo Bazán
-
-Release Date: November 21, 2012 [EBook #41428]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME ***
-
-
-
-
-Produced by Andrea Ball & Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by the Internet Archive)
-
-
-
-
-
-LE NATURALISME
-
-PAR
-
-EMILIA PARDO BAZAN
-
-
-PARIS
-
-NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE
-
-E. GIRAUD ET CIE. ÉDITEURS
-
-18, RUE DROUOT, 18
-
-1886
-
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-_Le livre de Madame Emilia Pardo Bazan, que je présente au public
-français, sous un titre différent de celui qu'il porte dans l'édition
-espagnole, m'avait paru à première lecture digne de la traduction. J'ai,
-depuis, été encouragé par quelques personnes, d'opinions littéraires
-très diverses, à en publier une version._
-
-_Les unes me faisaient observer combien il est intéressant de connaître,
-sur un mouvement tout français par ses origines, les appréciations des
-étrangers; d'autres pensaient trouver dans ce livre une lumière qui
-éclairerait d'un jour nouveau leurs théories les plus chères. Je me suis
-rendu à ces raisons, me réduisant encore une fois au rôle sacrifié de
-traducteur._
-
-_Madame Emilia Pardo Bazan est un des écrivains les plus goûtés de la
-Péninsule. En quelques années, elle a touché à tous les sujets: roman,
-critique, histoire, histoire littéraire, hagiologie, critique
-scientifique. Ses qualités dominantes sont à coup sûr, avec une
-précieuse netteté d'intelligence, une langue facile et brillante, un
-style coloré et nerveux._
-
-_Les théories littéraires, qu'elle a travaillé à répandre en Espagne,
-sont pour la plupart empruntées à la France. Il est cependant juste de
-reconnaître que, s'il y avait un grand mérite, en 1883, à leur faire
-passer les Pyrénées, ce mérite était double, s'il appartenait à une
-femme. En outre, quelques-unes des idées de_ La Cuestion palpitante
-_sont bien la propriété personnelle de l'écrivain espagnol._
-
-_Madame Emilia Pardo Bazan est, en effet, le chef d'une école: son
-Naturalisme catholique ne peut avoir les mêmes bases que le Naturalisme
-de M. Emile Zola, de là pour notre confrère transpyrénéen un très grand
-souci de questions qui, en France, n'ont jusqu'à ce jour été traitées
-par personne et qui inquiètent cependant certains critiques, et en
-particulier un groupe nombreux d'écrivains de la presse catholique. Dans
-ce milieu que j'ai traversé, où j'ai des amis et tout naturellement des
-adversaires, le Naturalisme scientifique de l'école de Médan ne saurait
-être accepté tel quel. Ceux que le goût des lettres attirait vers la
-brillante phalange des romanciers véristes auront quelque plaisir à
-retrouver leurs éloges et leurs réserves sous la plume de leur
-coreligionnaire espagnole. Je vais donc résumer pour eux surtout les
-trois chapitres que j'ai cru devoir retrancher dans ma traduction parce
-qu'ils contenaient une philosophie d'une forme un peu aride et
-scholastique et n'intéressaient qu'une fraction aussi respectable que
-restreinte du public lettré._
-
-_Fort peu de gens, en effet, se préoccupent des bases philosophiques sur
-lesquelles reposent les dogmes d'une école littéraire. Ils préfèrent les
-oeuvres que ils ont produites. C'est à ceux-là que Madame Pardo Bazan
-s'adresse après qu'elle a franchi les aspérités du début de son
-exposition._
-
-_Naturalisme, Réalisme, dit-elle, on jongle souvent avec ces mots, mais
-le public ébloui par ces brillants exercices de prestidigitation n'en
-est pas plus éclairé! On lui a corné aux oreilles que le Naturalisme est
-licencieux, grossier, immoral: il n'en est pas plus instruit du vrai
-caractère de cette manifestation littéraire._
-
-_Le fond du Naturalisme, continue-t-elle, c'est le déterminisme,
-résurrection, sous la forme scientifique chère au XIXe siècle, du vieux
-Fatalisme païen jusque-là battu en brèche par les doctrines chrétiennes
-et principalement par la doctrine augustinienne du libre arbitre._
-
-
-Saint Augustin, écrit-elle, réussit à effectuer la conciliation du libre
-arbitre et de la grâce avec cette profondeur et cette habileté qui
-étaient le propre de son intelligence d'aigle. Un dogme catholique, le
-péché originel, illuminait le problème d'une claire lumière. La chute
-d'une nature originairement pure et libre peut seule donner la clé de ce
-mélange de nobles aspirations et d'instincts bas, de besoins
-intellectuels et d'appétits sensuels, de ce combat que tous les
-moralistes, tous les psychologues, tous les artistes se sont plu à
-surprendre, à analyser et à peindre.
-
-«L'explication de Saint Augustin a l'avantage inappréciable d'être
-d'accord avec ce que nous enseignent l'expérience et le sens intime.
-Nous savons tous que quand nous nous décidons à un acte eu pleine
-jouissance de nos facultés, nous assumons une responsabilité. Il y a
-plus: même sous l'influence de passions puissantes: colère, jalousie,
-amour, la volonté peut venir à notre secours. Qui ne l'a appelée bien
-des fois en se faisant violence et qui, s'il mérite le nom d'homme, ne
-l'a vue obéir à l'appel? Mais aussi, nul ne l'ignore, il n'en est pas
-toujours ainsi. Parfois, comme le dit saint Augustin, _par la résistance
-habituelle de la chair ... l'homme voit ce qu'il doit faire et le désire
-sans pouvoir l'accomplir_. Si en principe on admet la liberté, il faut
-la supposer relative et sans cesse combattue, limitée par tous les
-obstacles qu'elle rencontre dans la vie. Jamais la théologie catholique,
-dans sa sagesse, n'a nié ces obstacles ni méconnu la mutuelle influence
-du corps et de l'âme, jamais elle n'a considéré l'homme comme un esprit,
-comme un pur esprit, étranger et supérieur à sa chair mortelle.»
-
-
-_Cette théorie, Madame Pardo Bazan l'accepte dans son intégralité et en
-fait la base de son système propre._
-
-_Nombre d'écrivains, en Espagne, adhérèrent à ses doctrines; nombre aussi
-les ont combattues._
-
-_Je citerai parmi les adhérents, d'une part M. Leopoldo Alas, de l'autre
-M. Barcia Caballero, auteur d'une réponse qui est une adhésion, la_
-Cuestion palpitante, _cartas a doña Emilia Pardo Bazan; parmi les
-adversaires, MM. Polo y Peyrolon, romancier de l'école de Trueba, Diaz
-Carmona, universitaire distingué, Luis Alfonso, rédacteur de la_ Epoca
-_qui a fait dans son journal une brillante campagne contre le
-Naturalisme._
-
-_Ceci pour les critiques._
-
-_Certains romanciers ont également fait leur adhésion pratique: ce sont
-MM. le marquis de Figueroa, Martinez Barrionuevo, Fernandez Juncos, etc.
-Néanmoins, Madame Emilia Pardo Bazan demeure incontestablement le chef
-de l'école naturaliste catholique. Ses nombreux romans, ses excellentes
-nouvelles lui assurent ce rang tant qu'il ne se sera pas levé un rival
-digne d'elle._
-
-
-Albert SAVINE.
-
-
-
-
-
-I
-
-
-SOMMAIRE
-
-
-_L'Emeute romantique.--L'_Othello _de de Vigny.--Le
-scandale du mouchoir.--La noblesse du style.--Réalisme
-et Romantisme.--Classiques et Romantiques.--La crise
-romantique en Europe.--La phalange romantique en France
-et en Espagne.--Les moeurs romantiques.--Le costume.
---Le Réalisme naît du Romantisme._
-
-
-En 1829, un écrivain délicat dont l'unique désir était de se renfermer
-dans une _tour d'ivoire_, pour éviter le contact de la foule,--le comte
-Alfred de Vigny, donna à la Comédie-Française une traduction, ou plutôt
-un arrangement de l'_Othello_ de Shakespeare.
-
-On connaissait alors, en France, ce drame, et les meilleurs du grand
-dramaturge anglais, par les adaptations de Ducis.
-
-En 1795, Ducis avait remanié _Othello_ d'après le goût du temps,--avec
-deux dénoûments différents, celui de Shakespeare et un autre _à l'usage
-des âmes sensibles_. Le comte de Vigny ne crut point que de telles
-précautions fussent nécessaires; mais en bien des passages, il atténua
-la crudité de Shakespeare.
-
-Le public se montra donc résigné durant les premiers actes; et même de
-temps en temps il applaudit. Mais, arrivé à la scène où le More, fou de
-jalousie, demande à Desdémone le mouchoir brodé qu'il lui a donné en
-gage d'amour, le mot _mouchoir_, traduction littérale de l'anglais
-_Handkerchief_, amena dans la salle une explosion de rires, de sifflets,
-de trépignements et de rugissements. Les spectateurs attendaient une
-circonlocution, une périphrase alambiquée quelconque, quelque _blanc
-tissu_ ou autre chose qui n'offensât point leurs oreilles de gens de
-goût. Quand ils virent que l'auteur prenait la liberté de dire
-_mouchoir_ tout sec, ils soulevèrent un tel tumulte que le théâtre en
-branla.
-
-Alfred de Vigny appartenait à une école littéraire, naissante à cette
-heure, qui venait innover et transformer de fond en comble la
-littérature. Le classicisme dominait alors, dans les sphères
-officielles, comme dans le goût et l'opinion de la foule, ainsi que le
-prouve l'anecdote du mouchoir.
-
-Et comment une licence de si mince importance pouvait-elle soulever un
-tel émoi! Ce qui nous semble aujourd'hui si peu de chose était en 1829
-de la plus haute gravité.
-
-A force de s'inspirer des modèles classiques, de s'assujettir
-servilement aux règles des préceptistes, et de prétendre à la majesté, à
-la prosopopée et à l'élégance, les lettres en étaient venues à un tel
-état de décadence que le naturel était considéré comme un délit, que
-c'était un sacrilège d'appeler les choses par leur nom et que les neuf
-dixièmes des mots français étaient proscrits, sous prétexte de ne
-profaner point la _noblesse du style_. Aussi le grand poète, qui fut le
-capitaine du Renouveau littéraire, Victor Hugo, dit-il dans les
-_Contemplations_:
-
- «Plus de mol sénateur! plus de mot roturier!
- Je fis une tempête au fond de l'encrier,
- Et je mêlai parmi les ombres débordées,
- Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées;
- Et je dis: Pas de mot où l'idée au vol pur
- Ne puisse se poser, tout humide d'azur!»
-
-Une littérature qui, comme le classicisme du début du siècle,
-appauvrissait la langue, éteignait l'inspiration et se condamnait à
-imiter par système, était forcément incolore, artificielle et pauvre.
-Les romantiques qui venaient ouvrir de nouvelles voies, mettre en
-culture des terrains vierges, arrivaient aussi à propos qu'une pluie
-longtemps désirée sur la terre desséchée par les ardeurs du soleil.
-Quoique le public protestât et se cabrât tout d'abord, il devait finir
-par leur ouvrir les bras.
-
-Il est curieux que les reproches adressés au Romantisme débutant
-ressemblent, comme une goutte d'eau à une autre, à celles que l'on lance
-aujourd'hui contre le Réalisme. Lire la critique du Romantisme faite par
-un Classique, c'est lire la critique du Réalisme par un Idéaliste.
-
-D'après les Classiques, l'école romantique recherchait tout spécialement
-le laid, remplaçait le pathétique par le répugnant, la passion par
-l'instinct, fouillait les égoûts, mettait en lumière les plaies et les
-ulcères les plus dégoûtants, corrompait la langue et employait des
-termes bas et populaires. Ne dirait-on pas que l'_Assommoir_ soit
-l'objet de cet anathème?
-
-Sans s'écarter de leur route, les romantiques continuaient leur
-formidable révolte.
-
-En Angleterre, Coleridge, Charles Lamb, Southey, Wordsworth,
-Walter-Scott, rompaient avec la tradition, dédaignaient la civilisation
-classique et préféraient une vieille ballade à l'_Enéide_, le moyen-âge
-à Rome.
-
-En Italie, la renaissance du théâtre procédait du romantisme par
-Manzoni.
-
-En Allemagne, véritable berceau de la littérature romantique, elle était
-déjà riche et triomphante.
-
-L'Espagne, lasse de poètes subtils et académiques, tendit volontiers ses
-bras au Carthaginois qui venait à elle les mains pleines de trésors.
-Nulle part, cependant, le Romantisme ne fut aussi fécond, aussi militant
-et aussi brillant qu'en France. Par cette éclatante et éblouissante
-période littéraire seule, nos voisins méritent la légitime influence
-qu'il n'est pas possible de leur dénier et qu'ils exercent dans la
-littérature de l'Europe.
-
-Magnifique expansion, riche floraison de l'esprit humain! On ne peut la
-comparer qu'à une autre grande époque intellectuelle: celle de la
-splendeur de la philosophie scolastique. Et il est à remarquer qu'elle a
-été bien plus courte. Quoique le Romantisme fût né après le début du
-XIXe siècle, un grand critique, Sainte-Beuve, parla de lui, en 1848,
-comme d'une chose finie et morte, déclarant que le monde appartenait
-déjà à d'autres idées, à d'autres sentiments, à d'autres générations. Ce
-fut un éclair de poésie, de beauté et de lumineuse clarté, auquel on
-peut appliquer la strophe de Nuñez de Arce:
-
- ¡Que espontaneo y feliz renacimento!
- Que pléyada de artistas y escritores!
- En la luz, en las ondas, en el viento
- Hallaba inspiracion el pensamiento,
- Gloria el soldado y el pintor colores.
-
- Quelle renaissance heureuse et spontanée!
- Quelle pléiade d'artistes et d'écrivains!
- Dans la lumière, dans les flots, dans le vent,
- La pensée trouvait des inspirations,
- Le soldat de la gloire et le peintre des couleurs[1].
-
-Un membre de la phalange française, Dovalle, tué en duel à l'âge de
-vingt-deux ans, conseillait ainsi le poète romantique:
-
- Brûlant d'amour, palpitant d'harmonie,
- Jeune, laissant gémir tes vers brûlants,
- Libre, fougueux, demande à ton génie
- Des chants nouveaux, hardis, indépendants!
- Du feu sacré si le ciel est avare,
- Va les ravir d'un vol audacieux;
- Vole, jeune homme ... Oui, souviens-toi d'Icare:
- Il est tombé; mais il a vu les cieux!
-
-Bien que nous distinguions dans le mouvement romantique français
-quelques-uns de ses représentants qui, comme Alfred de Musset et Balzac,
-ne lui appartiennent pas complètement, et sont à la rigueur les hommes
-d'une école différente, il lui reste une telle quantité de noms fameux
-qu'elle suffirait à faire la gloire, non pas seulement de quelques
-lustres, mais de deux siècles. Châteaubriand,--dédaigné aujourd'hui plus
-que de juste;--le doux et harmonieux Lamartine; George Sand; Théophile
-Gautier, d'une forme si parfaite; Victor Hugo, colosse qui se maintient
-encore sur pied; Augustin Thierry, le premier des historiens artistes, y
-suffiraient, sans compter les nombreux écrivains, secondaires peut-être,
-mais de valeur indiscutable, qui sont la preuve évidente de la fécondité
-d'une époque et qui pullulèrent dans le Romantisme français: Vigny,
-Mérimée, Gérard de Nerval, Nodier, Dumas, et, enfin, une troupe de
-douces et courageuses poétesses, de poètes et de conteurs dont il serait
-prolixe de citer les noms.
-
-Théâtre, poésie, roman, histoire, tout fut créé, régénéré et agrandi par
-l'école romantique.
-
-Nous gens d'au-delà les Pyrénées, satellites de la France,--malgré que
-nous en ayons,--nous nous rappelons aussi l'époque romantique comme une
-date glorieuse. Nous en ressentons encore l'influence et longtemps
-encore nous resterons à nous en affranchir.
-
-Le romantisme nous donna Zorrilla qui fut comme le rossignol de notre
-aurore, en même temps que le mélancolique ver luisant de notre
-crépuscule. Mystiques arpèges, notes de guzla, sérénades moresques,
-terribles légendes chrétiennes, la poésie du passé, l'opulence des
-formes nouvelles, le poète castillan exprima tout avec une veine si
-inépuisable, avec une versification si sonore, une musique si délicieuse
-et que l'on entendait pour la première fois, que même aujourd'hui ...
-alors qu'elle est si lointaine! il semble que sa douceur nous résonne
-encore dans l'âme.
-
-À côté de lui, Espronceda dresse son front hyronien; et le soldat poète
-Garcia Gutierrez cueille des lauriers prématurés qu'Hartzenbusch seul
-lui dispute. Le duc de Rivas satisfait aux exigenceshistorico-pittoresques
-dans ses romances. Larra, plus romantique dans la vie que dans ses
-oeuvres, avec un humorisme piquant, avec une ironie badine, indique
-que la transition de la période romantique à la période réaliste.
-
-Bien avant que cette transition commençât à s'accomplir.--quoique
-déterminée par la révolution littéraire française, la nôtre eut une
-originalité propre. Il ne nous manqua aucune note. Avec le temps, si
-nous ne possédâmes pas un Heine et un Alfred de Musset, il nous naquit
-un Campoamor et un Becquer.
-
-Mais le théâtre du combat décisif, il importe de le répéter, ce fut la
-France.
-
-Là, il y eut attaque impétueuse de la part des dissidents, résistance
-tenace de la part des conservateurs.
-
-Baour-Lormian, dans une comédie intitulée _Le classique et le
-romantique_, établit la synonymie: _classiques et gens de bien_,
-_romantiques et canailles_. Suivant ses traces, sept écrivains d'un
-classicisme absolutiste remirent à Charles X une adresse dans laquelle
-ils le suppliaient d'exclure toute poésie contaminée de Romantisme du
-Théâtre-Français. Le roi répondit avec beaucoup d'esprit à cette demande
-qu'en matière de poésie dramatique il n'avait que l'autorité d'un
-spectateur et au théâtre d'autre rang que sa place au parterre.
-
-A leur tour, les Romantiques provoquaient la lutte, défiaient l'ennemi
-et se montraient insociables et séditieux autant qu'il était possible.
-Us riaient à se démancher la mâchoire des trois unités d'Aristote; ils
-envoyaient promener les préceptes d'Horace et de Boileau,--sans
-s'apercevoir que beaucoup d'entre eux sont des vérités évidentes dictées
-par une logique inflexible et que le préceptiste ne put les inventer pas
-plus qu'aucun mathématicien n'invente les axiomes fondamentaux qui sont
-les premiers principes de la science. Ils s'amusaient à mystifier les
-critiques qui leur étaient hostiles, comme le fit ingénieusement Charles
-Nodier.
-
-Cet élégant conteur qui était un savant philologue publia une oeuvre
-intitulée _Smarra_. Les critiques, la prenant pour un enfant du
-Romantisme, la censurèrent avec amertume. Quelle ne dut pas être leur
-surprise en s'apercevant que _Smarra_ se composait de passages traduits
-d'Homère, de Virgile, d'Horace, de Théocrite, de Catulle, de Lucien, de
-Dante, de Shakespeare et de Milton.
-
-Jusque dans les détails du costume, les romantiques voulaient manifester
-de l'indépendance et de l'originalité; l'extravagance ne les effrayait
-point. Les chevelures de ce temps-là sont proverbiales,
-caractéristiques. Le costume avec lequel Théophile Gautier assista à la
-première d'_Hernani_ est fameux. Le costume en question se composait
-d'un gilet de satin cerise, très collant, comme un justaucorps, d'un
-pantalon vert d'eau très pâle avec une bande noire, d'un habit noir à
-revers de velours, d'un pardessus gris doublé de satin vert et d'un
-ruban de moire autour du cou, sans que ni cravate ni col blanc se
-laissassent apercevoir. Pareil costume, choisi tout exprès pour choquer
-les bourgeois paisibles et les classiques atterrés, produisit presque
-autant d'émotion que le drame.
-
-Le Romantisme ne s'arrêtait pas à la littérature: il s'élevait jusqu'aux
-moeurs. C'est un de ses signes particuliers d'avoir mis à la mode
-certains détails, certaines physionomies, les demoiselles pâles et
-bouclées, les héros désespérés, et, comme terme final, l'orgie et le
-cimetière.
-
-L'idée que l'on avait de l'écrivain changea du tout au tout: à d'autres
-époques, c'était en général un homme inoffensif, paisible, menant une
-vie studieuse et retirée. Après l'avènement du Romantisme, ce devint un
-libertin misanthrope que les muses tourmentaient au lieu de le consoler
-et qui ne marchait, ne mangeait et ne se conduisait en rien comme le
-reste du genre humain, toujours entouré d'aventures, de passions, de
-tristesses profondes et mystérieuses.
-
-Tout n'était pas fictif dans le type romantique. La preuve en est dans
-la vie hasardeuse de Byron, dans la satiété précoce d'Alfred de Musset,
-dans la folie et le suicide de Gérard de Nerval, dans les étranges
-fortunes de George Sand, dans les passions volcaniques et la fin
-tragique de Larra, dans les incartades et les ardeurs de Espronceda.
-
-Il n'est pas de vin qui ne monte à la tête, si l'on en boit avec excès,
-et l'ambroisie romantique fut trop enivrante, pour ne pas troubler le
-cerveau de tous ceux qui la goûtaient dans la coupe divine de l'Art.
-
-Temps héroïques de la littérature moderne! L'aveugle intolérance pourra
-seule méconnaître leur valeur et les considérer uniquement comme une
-préparation à l'âge réaliste qui commence. Et cependant, quand il appela
-à la vie artistique le beau et le laid indistinctement, quand il
-accorda à tous les mots leurs lettres de naturalisation dans les
-domaines de la poésie, le Romantisme servit la cause de la réalité.
-Victor Hugo protesta en vain, déclarant que _des abîmes infranchissables
-séparent la réalité dans l'art de la réalité dans la nature_. Cette
-restriction calculée n'empêchera pas que le Réalisme contemporain, et
-même le pur Naturalisme, se fondent et s'appuient sur des principes
-proclamés par l'école Romantique.
-
-
-[1] _Gritos del combate_: A la muerte de D. Antonio Rios Rosas, p. 135.
-
-
-
-
-II
-
-
-SOMMAIRE
-
-
-_Intensité et brièveté de l'existence du Romantisme.
---La littérature nouvelle.--Le calme dans les esprits.
---Vie bourgeoise des écrivains nouveaux.--La tendance
-réaliste.--La génération romantique: Victor Hugo.
---Réalisme anglais et espagnol.--La tendance des
-nationalités.--Le roman est par excellence la forme
-littéraire nouvelle._
-
-
-En étudiant le Romantisme et en fixant sur lui un regard impartial, l'on
-voit clairement que Sainte-Beuve avait raison. Son existence fut aussi
-courte qu'intense et brillante. Depuis le milieu du siècle, il est mort,
-en laissant une nombreuse descendance.
-
-La fin de la période romantique n'est pas due à la résurrection du
-Classicisme anémique et antiquaille d'autrefois.
-
-Il n'y a pas de restauration de ce genre dans le domaine intellectuel.
-L'intelligence humaine n'est pas un panier qui se vide quand il est trop
-plein et où l'on met dessus ce qui était dessous, comme on peut le dire
-des modes.
-
-Madame de Staël avait raison d'affirmer que ni l'Art ni la Nature ne
-récidivent avec une précision mathématique.
-
-Seul, ce qui survit à la critique, ce qui passe à travers son fin tamis,
-se reproduit et revit: ainsi du Classicisme. Il renaît aujourd'hui les
-choses réellement bonnes et belles qu'il y eut en lui, ou qui pour le
-moins, si elles ne sont ni bonnes ni belles, sont en harmonie avec les
-exigences de l'époque présente et de l'esprit littéraire du jour.
-
-Il en arrive de même pour le Romantisme. Il survit de lui tout ce qui
-mérite de survivre, tandis que les exagérations, les égarements et les
-folies passèrent comme un torrent de lave, qui embrasa le sol et laisse
-derrière lui d'inutiles scories.
-
-Une littérature nouvelle, qui n'est ni classique ni romantique, mais qui
-tire son origine des deux écoles et tend à les équilibrer dans une juste
-proportion, s'empare de la seconde moitié du XIXe siècle et peu à peu la
-domine. Sa formule n'est pas un éclectisme qui se borne à emboîter des
-têtes romantiques sur des troncs classiques: ce n'est pas un syncrétisme
-qui mêle, comme des légumes dans un potage, les éléments des deux
-doctrines rivales. C'est un produit naturel comme le fils, en qui
-s'unissent en une seule substance le sang paternel et le sang maternel,
-donnant pour résultat un individu doté d'une spontanéité et d'une vie
-propres.
-
-Il me semble oiseux d'insister sur cette démonstration de ce qui ne peut
-même pas se discuter, c'est-à-dire, qu'il existe des formes littéraires
-nouvelles, et que les anciennes sont en décadence et s'éteignent peu à
-peu. Ce serait une étude curieuse que celle de la diminution graduelle
-de l'influence romantique, et dans les lettres, et dans les moeurs.
-
-Sans déchirer le voile qui couvre la vie privée, je crois facile de
-mettre en relief le changement notable qu'ont éprouvé les moeurs
-littéraires et l'état d'esprit des écrivains.
-
-Voici quelques années, l'effervescence des cerveaux se calma, cette
-irritabilité maladive, ce _subjectivisme_ qui tourmentaient tant Byron
-ou Espronceda s'apaisèrent, et nous entrons dans une période de sérénité
-et de calme plus grand.
-
-Nos écrivains illustres, nos poëtes contemporains vivent comme le reste
-des mortels; leurs passions, si tant est qu'ils en éprouvent, demeurent
-cachées au fond de leur âme et ne débordent ni dans leurs livres ni dans
-leurs vers. Le suicide perd prestige à leurs yeux, et ils ne le
-demandent ni à l'excès des plaisirs désordonnés ni à aucune fiole de
-poison, ni à aucune arme mortelle. Par leurs vêtements, leur langage et
-leur conduite, ils sont semblables au premier venu, et celui qui
-rencontrerait dans la rue Nuñez de Arce ou Campoamor sans les connaître,
-dirait qu'il a vu deux messieurs de bonne mine, l'un tout blanc, l'autre
-un peu pâle, qui n'ont rien de saillant. Tout Paris connaît l'existence
-bourgeoise et méthodique de Zola, tout entier à sa famille, et si ce
-n'était toujours commettre une indiscrétion que de découvrir les choses
-intimes du foyer, si innocentes soient-elles, j'ajouterais sur ce point,
-au nom du romancier français, celui de quelques écrivains espagnols fort
-connus[1].
-
-Cela ne veut pas dire que l'on en ait fini avec la tristesse vague, la
-contemplation mélancolique, le désir de choses autres que celles que
-nous offre la réalité tangible, le mécontentement, la soif de l'âme et
-les autres maladies qui n'atteignent que les esprits élevés et
-puissants, ou tendres et délicats. Ah, certes non! Cette poésie
-intérieure n'est pas tarie. Ce qui est proscrit, c'en est la
-manifestation importune, affectée et systématique. Les rêveurs agissent
-aujourd'hui comme ces moines et ces religieuses qui, en s'acquittant des
-besognes culinaires ou en balayant le cloître, savaient fort bien
-absorber en Dieu leurs pensées, sans qu'il parût extérieurement que leur
-attention fût tout entière à autre chose qu'au pot-au-feu et au balai.
-
-Notre temps n'est pas aussi positif que l'assurent des gens qui le
-regardent de haut. Il n'y a pas de siècles où la nature humaine se
-change totalement et où l'homme enferme à double tour quelques-unes de
-ses facultés, en se servant seulement de celles qu'il lui plaît de
-laisser dehors.
-
-La différence consiste en ce que le Romantisme eut des rites auxquels, à
-cette heure, nul ne se soumettrait, sans en rire lui-même aux éclats. Si
-à la Première du drame le plus discuté d'Echegaray, quelqu'un se
-présentait avec l'extravagant costume de Théophile Gautier à _Hernani_,
-il se pourrait faire qu'on l'envoyât dans un cabanon.
-
-Fort bien! si le Romantisme est mort et si le Classicisme n'a pas
-ressuscité, c'est sans doute que la littérature contemporaine a trouvé
-de nouveaux moules, qui lui sont plus proportionnés ou plus amples. Je
-crois qu'il est à cette heure difficile de juger ces moules. Il est
-indubitablement beaucoup trop tôt. Nous ne sommes pas encore la
-postérité, et peut-être ne réussirions-nous pas à nous montrer
-impartiaux et sagaces.
-
-Il est seulement permis d'indiquer qu'une tendance générale, la tendance
-réaliste, s'impose aux lettres, ici contrariée, parce qu'il existe
-encore un esprit romantique; là accentuée par le Naturalisme, qui est sa
-note la plus aiguë, mais partout vigoureuse et partout dominante, comme
-le prouve l'examen de la production littéraire en Europe.
-
-De la génération romantique française, il ne reste plus debout que
-Victor Hugo, matériellement, puisqu'il vit; moralement, il y a beau
-temps qu'on ne le compte plus. On ne peut lire avec plaisir ses
-dernières oeuvres, pas même avec patience, et les auteurs français
-dont la célébrité traverse les Pyrénées et les Alpes et se répand dans
-tout le monde civilisé, sont des réalistes et des naturalistes.
-
-L'Angleterre a vu tomber un à un les colosses de sa période romantique,
-Byron, Southey, Walter-Scott, et une phalange réaliste d'un rare talent
-les remplacer: Dickens, qui se promenait des jours entiers dans les rues
-de Londres, notant sur son carnet ce qu'il entendait, ce qu'il voyait,
-les détails et les banalités de la vie quotidienne; Thackeray qui
-continua les vigoureuses peintures de Fielding; et enfin, pour couronner
-cette renaissance du génie national, Tennyson le poète du _home_, le
-chantre des moeurs simples et calmes de la famille, le chantre de la
-vie domestique et du paysage tranquille.
-
-L'Espagne ... qui doute que l'Espagne, elle aussi, ne tende, peut-être
-pas aussi résolument que l'Angleterre, du moins avec assez de force, à
-recouvrer en littérature son naturel originel et original, plutôt
-réaliste qu'autre chose? Voici quelque temps qu'il s'est établi des
-courants de purisme et d'archaïsme qui, s'ils ne débordent point, seront
-très utiles et nous mettront en relation et en contact avec nos
-classiques, pour que nous ne perdions point le goût et la saveur de
-Cervantès, de Hurtado[2] et de sainte Thérèse.
-
-Les écrivains délicats et un tantinet maniérés, comme Valera, et aussi
-ceux qui écrivent librement, _ex toto corde_, comme Galdos,
-époussettent, dérouillent et mettent en circulation des phrases
-surannées, mais précises, utiles et belles.
-
- * * * * *
-
-Ce n'est pas uniquement la forme, le style qui devient chaque jour plus
-national chez les bons écrivains, c'est le fond et l'esprit de leurs
-productions. Galdos, avec les admirables _Episodes_ et les _Romans
-contemporains_, Valera avec ses élégants romans andalous, Pereda avec
-ses frais récits montagnards, mènent à terme une restauration, retracent
-notre vie psychologique, historique, régionale. Ils écrivent le poème de
-l'Espagne moderne. Alarcon même, le romancier qui conserve le plus les
-traditions romantiques, place en première ligne parmi ses oeuvres un
-précieux caprice de Goya, un conte espagnol à tous crins, le _Tricorne_.
-La patrie se réconcilie avec elle-même par l'intermédiaire des lettres.
-
-En résumé, la littérature de la seconde moitié du XIXe siècle,
-abondante, variée et complexe, présente des traits caractéristiques.
-Portrait de la société, nourrie de faits, positive, scientifique, basée
-sur l'observation de l'individu et de la société, elle professe le culte
-de la forme artistique et le pratique à la fois, non plus avec la
-sereine simplicité classique, avec abondance et avec recherche. Si elle
-est réaliste et naturaliste, elle est aussi raffinée, et comme aucun
-détail ne demeure caché à sa perspicacité analytique, elle les traduit
-prolixement, polit et cisèle le style.
-
-On y remarque une certaine renaissance des nationalités, qui pousse
-chaque peuple à diriger ses regards vers le passé, à étudier ses
-écrivains illustres et à chercher chez vous ce parfum particulier et
-inexplicable, qui est à la littérature d'un pays ce que sont à ce même
-pays son ciel, son climat, son sol. En même temps, l'on observe le
-phénomène de l'imitation littéraire, l'influence réciproque des
-nationalités, phénomène qui n'est ni nouveau, ni surprenant, bien que
-par excès de patriotisme, quelques-uns le condamnent avec une sévérité
-irréfléchie.
-
-L'imitation entre nations n'est pas un fait extraordinaire, ni si
-humiliant pour la nation qui imite qu'on a coutume de le dire. Laissons
-de côté les Latins qui ont calqué les Grecs: nous, nous avons imité les
-poëtes italiens; à son tour la France imita notre théâtre, notre roman.
-Un de ses auteurs les plus célèbres, admiré par Walter-Scott, Le Sage,
-écrivit le _Gil Blas_, _le Bachelier de Salamanque_, et _le Diable
-Boîteux_, en suivant les traces de nos écrivains picaresques. Dans la
-période romantique, l'Allemagne fut l'inspiratrice des Français qui à
-leur tour influencèrent notablement Heine, et cela se passa de telle
-sorte que si chaque nation devait restituer ce que lui prêtèrent les
-autres, toutes demeureraient sinon ruinées, au moins appauvries.
-
-A propos d'imitation, Alfred de Musset disait avec sa grâce accoutumée:
-
- Byron, me direz-vous, m'a servi de modèle,
- Vous ne savez donc pas qu'il imitait Pulci?
- Lisez les Italiens, vous verrez s'il les vole.
- Rien n'appartient à rien, tout appartient à tous.
- Il faut être ignorant comme un maître d'école
- Pour se flatter de dire une seule parole
- Que personne ici-bas n'ait su dire avant vous.
- C'est imiter quelqu'un que de planter des choux.
-
-L'évolution,--le mot ne me satisfait pas, mais je n'en ai pas de
-meilleur,--l'évolution qui s'accomplit dans la littérature actuelle et
-laisse en arrière le Classicisme et le Romantisme, transforme tous les
-genres.
-
-La poésie se modifie, admet comme élément de beauté la réalité vulgaire.
-On le prouve aisément par le seul nom de Campoamor. L'histoire s'appuie
-chaque jour davantage sur la science et sur la connaissance analytique
-des sociétés. La critique a cessé d'être une magistrature et un
-pontificat, pour se changer en études et en observations incessantes.
-Le théâtre même, dernier refuge de la convention artistique, entr'ouvre
-ses portes, sinon à la vérité, du moins à la vraisemblance réclamée à
-grands cris par le public qui, s'il accepte et applaudit des
-bouffonneries, des féeries, des pantomimes et jusqu'à des fantoches
-comme simple passe-temps ou comme distraction des sens, dès qu'il voit
-une oeuvre scénique prétendre pénétrer sur le terrain du sentiment et
-de l'intelligence, ne lui donne plus si facilement un passe-port.
-
-C'est dans le roman que la réalité s'installe plus victorieusement,
-qu'elle est comme chez elle. Ce genre favori de notre siècle se
-substitue aux autres, adopte toutes les formes, se plie à tous les
-besoins intellectuels, justifie son titre d'épopée moderne.
-
-Il est temps de nous attacher au roman, puisque c'est là que se produit
-le mouvement réaliste et naturaliste avec une rapidité extraordinaire.
-
-
-[1] M. Perez Galdos est évidemment de ceux-là. (_Trad._)
-
-[2] Diego Hurtado de Mendoza, auteur de _Lazarillo de Tormès_ et de la
-_Guèrre de Grenade_.
-
-
-
-
-III
-
-
-SOMMAIRE
-
-_L'histoire du roman. Son âge héroïque: le conte et
-la fable.--Le roman antique. Le Poème, la Chanson
-de geste.--Le roman de chevalerie.--Le_ Don Quichotte.
---_Le roman picaresque_.--Daphnis et Chloé.--Amadis.
---Le grand Tacaño.
-
-
-La forme première du roman, c'est le conte non écrit, oral, qui fait les
-délices du peuple et de l'enfance.
-
-Quand, à la clarté de la lampe, durant les longues nuits d'hiver, ou
-bien, filant leurs quenouilles à côté du berceau, l'aïeule ou la
-nourrice racontent dans un langage simple et incorrect d'effroyables
-légendes ou des apologues moraux, elles sont ... qui le dirait? les
-prédécesseurs de Balzac, de Zola et de Galdos.
-
-Peu de peuples au monde sont privés de ces fictions.
-
-Les Indes en furent une mine opulente. Elles les communiquèrent aux pays
-de l'Occident, et parfois quelque savant philologue les y découvre, qui
-s'étonne qu'un berger lui raconte la fable sanscrite qu'il lut, la
-veille, dans la collection de Pilpay.
-
-Arabes, Perses, Peaux-Rouges, Nègres, Sauvages de l'Australie, les races
-les plus inférieures et les plus barbares possèdent leurs contes.
-
-Chose étrange! le seul peuple pauvre en ce genre de littérature est
-celui qui nous inspira et nous donna tous les autres genres,
-c'est-à-dire la Grèce. On croit qu'Esope dut être esclave dans quelque
-pays oriental et en rapporter dans sa patrie les premiers apologues et
-les premières fables.
-
-De romans, il n'y a aucune trace aux époques glorieuses de l'antiquité
-classique.
-
-Au quatrième siècle avant notre ère, quand les Grecs avaient déjà leurs
-admirables épopées, leur théâtre, leur poésie lyrique, leur philosophie
-et leur histoire, alors seulement apparut la première fiction
-romanesque: _la Cyropédie_ de Xénophon, roman moral et politique, qui ne
-manque pas d'analogie avec le _Télémaque_. La période attique--on
-appelle ainsi tout le temps où fleurirent les lettres grecques,--n'a ni
-un autre romancier ni un autre roman, car on ignore si Xénophon a
-renouvelé sa tentative.
-
-Les Chinois qui furent à l'avant-garde en toute chose, possédaient des
-romans depuis des temps reculés; mais comme la civilisation de
-l'Occident est d'origine grecque, si nous voulions rendre hommage à
-notre premier romancier, nous devrions célébrer le millénaire de
-Xénophon.
-
-Durant la période de décadence littéraire qui commença à Alexandrie,
-Dion Chrysostome, au siècle d'Auguste, publie une jolie pastorale, _les
-Eubéennes_.
-
-Il semble que l'imagination romanesque attendait pour se manifester
-librement la venue du christianisme. Elle prit dès lors son vol fort à
-son aise, et les fictions échevelées et les fables milésiennes
-abondaient sans doute, quand, au second siècle, Lucien de Samosate,
-écrivain sceptique et satirique, le Voltaire du paganisme, pour ainsi
-dire, crut nécessaire de les attaquer, comme Cervantès attaqua depuis
-les livres de chevalerie, en les parodiant dans deux nouvelles
-satiriques, _l'Histoire véritable_ et _l'Ane_.
-
-En effet, la littérature de ces premiers siècles du christianisme, si
-elle compte quelques bons romans, comme _les Babyloniennes_ de
-Jamblique, est infectée de balourdises, de prodiges et d'inventions
-fantastiques, de biographies et d'histoires sans queue ni tète, de
-légendes relatives à Homère, Virgile et d'autres poëtes et héros,
-_d'Evangiles_ et _d'Actes_ apocryphes, quelques-uns de très brillante
-invention. On le voit, le lignage du roman, pour n'être pas aussi
-antique que celui des autres genres littéraires, peut se vanter d'être
-illustre, puisque un lien d'affinité l'unit à la littérature sacrée.
-
-L'ère du roman grec termine avec _Daphnis et Chloé_; _les amours de
-Théagène et de Chariclée_, _les Récits_ d'Achille Tatius, _les
-Ephésiennes_ de Xénophon d'Ephèse, _les Lettres d'Aristénètes_, genre
-spécial de roman érotique, dans lequel le paganisme moribond se
-complaisait à orner de festons et de guirlandes prolixes l'autel ruiné
-de l'amour classique.
-
-Survient le moyen-âge. Personnages, sujets et écrivains changent. Le
-roman est poëme épique, chanson de geste ou fabliau. Ses héros
-s'appellent Jason, OEdipe, les Douze Pairs, le roi Artus, Flore et
-Blanchefleur, Lancelot, Parcival, Garin, Tristan et Iseult; il a pour
-sujets la conquête du Saint-Graal, la guerre de Troie, la guerre de
-Thèbes; pour auteurs, des trouvères ou des clercs.
-
-A l'état très rudimentaire, les livres de chevalerie et le roman
-historique étaient là, tout comme les chroniques des saints et les
-légendes, dorées renfermaient le germe du roman psychologique, avec
-moins d'action et de mouvement, mais plus délicat, plus ému.
-
-La France et l'Angleterre eurent la palme dans ce genre d'histoires
-romanesques, de paladins, d'aventures, d'exploits et de merveilles: nous
-primes notre revanche au XVIe siècle.
-
-Semblable aux jardins enchantés que, par la puissance de sa magie, un
-alchimiste faisait fleurir au plus âpre de l'hiver, notre patrie vit
-soudain s'ouvrir le calice, peint de gueules, de sinople et d'azur, de
-la littérature de la chevalerie errante. Les chroniques et les prouesses
-des héros carlovingiens, les amours de Lancelot et de Tristan, les ruses
-de Merlin n'avaient point pénétré en Espagne, mais en échange, outre le
-magnifique Campeador, le Cid idéal, le chevalier parfait, pur et
-héroïque jusqu'à la sainteté, nous avions parmi nous le beau, le jamais
-assez loué Amadis de Gaule, patriarche de l'ordre de chevalerie, type si
-cher à notre imagination méridionale qu'au début du XVe siècle, les
-chiens favoris des grands de la Castille s'appelaient Amadis, comme ils
-s'appelleraient maintenant Bismarck ou Garibaldi. L'aïeul Amadis est-il
-né en Portugal ou en Castille? Aux érudits d'en décider: ce qui est
-certain, c'est que le soleil de l'Ibérie échauffa sa cervelle, le soleil
-qui brûlait la tête d'Alonzo Quijano errant dans les plaines brûlantes
-de la Manche; c'est que son interminable postérité, nombreuse comme les
-rejetons de l'olivier, poussa dans le champ des lettres espagnoles.
-Certes, il fut fécond, l'hyménée du chaste comte Amadis avec
-l'incomparable dame Oriane.
-
-Un monde, un monde imaginaire, poétique, doré, mystérieux et
-extranaturel comme celui que vit au fond de la caverne de Montesinos le
-chevalier de la Triste-Figure, s'avance à la suite du roi Périon de
-Gaule. Lisuart, Florisel et Ephéramond; chevaliers de Phoebus, de
-l'Ardente Epée, de la Sylve; belles demoiselles, blessées par le dard de
-l'amour; duègnes rancuneuses ou désolées; reines et impératrices de
-régions étranges, d'îles lointaines, de contrées des antipodes, où
-quelque dragon ailé transportait en un clin d'oeil le chevalier
-errant; nains, géants, mores et mages, monstres et spectres, savants
-avec des barbes qui leur baisaient les pieds, et princesses enchantées
-avec des poils qui leur couvraient tout le corps; châteaux, cavernes,
-riches salles, lacs de poix qui renfermaient des cités d'or et
-d'émeraude; tout ce qu'enfanta la poésie de l'Arioste, tout ce que
-Torquato Tasso chanta en de mélodieuses octaves, Garcia Ordonez de
-Montalvo, Feliciano de Sylva, Toribio Fernandez, Pelayo de Ribera, Luis
-Hurtado le contèrent en prose castillane, abondante, enflée,
-entortillée, bourrée de jeux de mots et d'affectations amoureuses. Elle
-compte encore mille autres romanciers la phalange dont la lecture
-assidue dessécha le cerveau de Don Quichotte et dont le style semblait
-aussi précieux que les perles au bon hidalgo. «Oh! je veux,--dit une
-héroïne des romans de chevalerie, la reine Sydonie,--je veux mettre un
-terme à mes raisons pour la déraison que je commets en me plaignant de
-celui qui ne la garde pas dans ses lois!»
-
-Arrive, hâte-toi, glorieux manchot qui manques si fort au siècle:
-empoigne la plume et décapite-moi sur l'heure cette armée de géants,
-qui sous tes coups se métamorphoseront en des outres inoffensives,
-gonflées de vin rouge. D'un seul coup tu les pourfendras, et quand ils
-auront perdu leur sève enivrante, ils resteront aplatis et vides. Viens,
-Miguel de Cervantès Saavedra, viens en finir avec une race d'écrivains
-absurdes, viens abattre, un idéal chimérique, patronner la réalité,
-concevoir le meilleur roman du monde!
-
-Notons ici un détail de la plus haute importance; si le roman
-chevaleresque s'implanta, s'enracina et fructifia si richement sur notre
-sol, il nous venait pourtant du dehors. Par son origine, _Amadis_ est
-une légende du cycle breton, importée en Espagne par quelque troubadour
-provençal fugitif. _Tirant le Blanc_, cet autre premier livre de la
-littérature chevaleresque, fut traduit de l'anglais en portugais et en
-catalan. Les aventures de chevaliers errants adviennent en Bretagne, au
-pays de Galles, en France. Quoique habilement adaptées à notre langage,
-lues avec délices et même avec une fureur enthousiaste, leurs histoires
-ne perdent jamais une tournure étrangère qui répugne au goût national.
-
-Vienne un Cervantès qui écrive, sous forme de roman, une histoire pleine
-d'esprit et de vérité, protestation de l'esprit patriotique contre le
-faux idéalisme et les discours enchevêtres que nous adressent des héros
-nés en d'autres pays, sur l'heure, son oeuvre deviendra populaire. Les
-dames la célébreront, les pages en riront. On la lira dans les salons et
-dans les antichambres, et elle ensevelira dans l'oubli les folles
-aventures chevaleresques: oubli aussi rapide et aussi complet que leur
-gloire et leur renom furent bruyants.
-
-Après avoir circulé aux mains de tout le monde, les livres de chevalerie
-devinrent un objet de curiosité. Leurs auteurs étaient contemporains de
-Herrera, de Mendoza, et des Luis. Qui se souvient aujourd'hui de ces
-féconds romanciers si goûtés de leur époque? Qui sait, à ne pas le
-chercher tout exprès dans un manuel de littérature, le nom de l'auteur
-du _Don Cirongilio de Tracia_?
-
-Il ne m'est pas possible de croire--quoi-qu'on dise la critique
-transcendentale--que Cervantès, lorsqu'il écrivit le _Don Quichotte_, ne
-voulut réellement pas attaquer les livres de chevalerie, et tuer en eux
-une littérature exotique qui enlevait à notre littérature naturelle
-toute la faveur du public.
-
-Et je le crois ainsi, tout d'abord, parce que si la littérature
-chevaleresque n'eût pas atteint un développement et une prépondérance
-alarmante, Cervantès, en la combattant, procéderait comme son héros,
-prendrait des moutons pour des armées, et se battrait avec des moulins à
-vent. Je le crois ensuite, parce qu'en jugeant par analogie, je
-comprends bien que si un réaliste contemporain possédait le talent
-étonnant de Cervantès, il l'emploierait à écrire quelque chose contre le
-genre idéaliste, sentimental et ennuyeux qui jouit aujourd'hui de la
-faveur de la foule, comme les livres de chevalerie au temps de
-Cervantès.
-
-D'autre part, il est clair que le _Don Quichotte_ n'est pas une pure
-satire littéraire. N'est-ce pas ce qu'on a écrit de plus grand et de
-plus beau en fait de roman?
-
-Le principal mérite littéraire de Cervantès,--en laissant à part la
-valeur intrinsèque du _Don Quichotte_ comme oeuvre d'art,--c'est qu'il
-renoue la tradition nationale, en remplaçant la conception de l'Amadis
-étranger et aussi chimérique qu'Artus ou Roland, par un type réel comme
-notre héros castillan, le Cid Rodrigo Diaz. Tout en se montrant toujours
-valeureux et noble, grand, courtois et chrétien, de même que le
-solitaire de la Roche-Pauvre, le Cid est en outre un être de chair et
-d'os; il manifeste des affections, des passions et même des petitesses
-humaines ni plus ni moins que Don Quichotte. Je veux être enterrée avec
-eux mais pas avec l'interminable descendance des _Amadis_.
-
-Cervantès n'inventa pas le roman réaliste espagnol, parce que ce roman
-existait déjà et qu'il était représenté par la _Célestine_[1], oeuvre
-magistrale, plus romanesque encore que dramatique, quoique écrite sous
-forme de dialogue. Aucun homme, même quand il est doué du génie et de
-l'inspiration de Cervantès, n'invente un genre de toutes pièces: ce
-qu'il fait, c'est le déduire des antécédents littéraires.
-
-Il n'importe. Le _Don Quichotte_ et l'_Amadis_ divisent en deux
-hémisphères notre littérature romanesque; on peut reléguer dans
-l'hémisphère de l'_Amadis_, toutes les oeuvres dans lesquelles
-l'imagination règne, et dans celui de _Don Quichotte_ celles dans
-lesquelles domine le caractère réaliste qui apparaît dans les monuments
-les plus antiques des lettres espagnoles.
-
-Dans le premier prennent donc place les innombrables livres de
-chevalerie, les romans pastoraux et allégoriques, sans en excepter même
-la _Galathée_ et le _Persilès_ de Cervantès.
-
-Dans le second se rangent les romans _exemplaires_ et picaresques: le
-_Lazarillo_[2], _le Grand Tacaño_[3], _Marcos de Obregon_, _Guzman de
-Alfarache_ les tableaux pleins de couleur et de lumière de la Gitanilla,
-l'humoristique Dialogue des Chiens[4], le _Diable boiteux_ de Guevara;
-le gentil conte des _Trois maris trompés_ et ... que citer? quand
-finirons-nous de nommer tant d'oeuvres magistrales de grâce,
-d'observation, d'habileté, d'esprit, de désinvolture, de vie, de style
-et de profondeur morale? Tandis que chaque jour le terrain de
-l'idéalisme se perd, s'engloutit à chaque heure davantage dans les
-nuages de l'oubli, le terrain du réalisme embelli par le temps comme il
-arrive pour les toiles de Velazquez et de Murillo, suffit pour rendre
-sans égal dans le monde le passé de notre littérature.
-
-Cette courte excursion dans le champ du roman, depuis sa naissance
-jusqu'à l'aurore des temps modernes, qui l'ont tant enrichi et tant
-métamorphosé, nous enseigne combien le goût est changeant et combien les
-époques tonnent les littératures à leur image.
-
-Quelle différence, par exemple, entre ces trois oeuvres, _Daphnis et
-Chloé_, _Amadis de Gaule_ et _le Grand Tacaño_!
-
-Je me représente _Daphnis et Chloé_ comme un bas-relief païen ciselé non
-dans le pur marbre, mais dans l'albâtre le plus fin. Le jeune berger et
-la jeune bergère se détachent sur le fond d'une grotte rustique où se
-dresse l'autel des nymphes entouré de fleurs. À leur côté bondit une
-chèvre, et la panetière est par terre, avec la houlette, et les outres
-pleines de lait frais.
-
-Le dessin est élégant, sans vigueur ni sévérité, mais non sans une
-certaine grâce et une mollesse raffinée qui plaît doucement aux yeux.
-
-_Amadis_, c'est une tapisserie dont les figures se prolongent plus
-grandes que la grandeur naturelle. Le paladin armé de pied en cap, prend
-congé de la dame dont une large jupe cache les pieds et dont la main
-délicate tient une fleur. Çà et là, entre les couleurs éteintes de la
-tapisserie, les lys d'or et d'argent resplendissent. Au fond il y a une
-ville aux édifices quadrangulaires, symétriques, comme on les peint dans
-les manuscrits.
-
-Enfin, _le Grand Tacaño_, c'est comme une peinture de la meilleure
-époque de l'école espagnole. Ce fut sans doute Velazquez qui détacha de
-la toile la figure de parchemin, le taciturne visage du _Domine_ Cabra;
-seul Velazquez pouvait donner un semblable clair-obscur à la vieille
-soutane, au visage jauni, au pauvre ameublement de l'avare. Quelle
-lumière! quelles ombres! quels violents contrastes! quel pinceau
-courageux, franc, naturel et comique à la fois!
-
-_Daphnis et Chloé_, _Amadis_ n'ont que la vie de l'art, _le Grand
-Tacaño_ vit dans l'art et dans la réalité.
-
-
-[1] Il existe une traduction de Germond de Lavigne (collection
-Jannet-Picard).
-
-[2] Traduction Pelletier (Plon).
-
-[3] Traduction Germond de Lavigne (collection Jannet-Picard).
-
-[4] Nouvelles exemplaires, trad. Viardot (Hachette).
-
-
-
-
-IV
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Rabelais.--Les conteurs gaulois.--La crise de préciosité.
---Mlle de Scudéry.--Scarron.--Le_ Gil Blas.--Manon
-Lescaut.--_Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre.--Les
-romanciers de Encyclopédie.--Voltaire et Diderot_.
-
-
-La passion du roman a éclaté chez nous bien plus tôt que chez les
-Français. Nous étions déjà las de produire des histoires chevaleresques,
-le genre picaresque et pastoral florissait sur notre Parnasse, qu'eux ne
-possédaient pas un pauvre livre de littérature légère en prose, si l'on
-fait exception de quelques nouvelles.
-
-Cependant, quand, dans leurs traités de littérature, nos voisins
-arrivent au XVIe siècle, ils n'oublient jamais de dire qu'ils eurent
-alors aussi leur Cervantès.
-
-Voyons quel il fut.
-
-Possédé de l'ivresse des lettres antiques qui caractérisait la
-Renaissance, certain moine franciscain, fils d'un aubergiste de Tours,
-s'adonna à l'étude du grec, et négligea complètement les devoirs de sa
-règle. Jour et nuit, il était enfermé dans sa cellule avec un compagnon,
-et au lieu de matines, tous deux récitaient des morceaux de Lucien ou
-d'Aristophane.
-
-Surpris par le père supérieur, il leur fut imposé une pénitence, et l'on
-conte,--bien que les historiens ne le donnent pas comme chose
-certaine,--que, dès cette heure, le moine humaniste révolutionna le
-couvent par mille farces diaboliques, ni honorables, ni propres,
-jusqu'à ce qu'enfin il réussît à s'échapper, à abandonner le cloître et
-à s'en aller par le monde vivre à sa guise.
-
-Il fut successivement moine bénédictin, médecin, astronome,
-bibliothécaire, secrétaire d'ambassade, romancier et enfin curé de
-paroisse.
-
-Il étudia et pratiqua toutes les sciences et toutes les langues. Pour la
-première fois en France, il disséqua un cadavre humain. Il satirisa les
-religieux, la magistrature, l'université, les protestants, les rois, les
-pontifes, Rome; et tout cela sans souffrir de bien cruelles
-persécutions. Il mourut en paix, grâce à la protection du pape Clément
-VII, tandis que Calvin l'eût fait griller de bon gré, et que le poëte
-Ronsard écrivait son épitaphe, en priant le passant de verser sur la
-tombe du moine en rupture de cloître des cervelas, des jambons et du vin
-qui lui seraient beaucoup plus agréables que de frais bouquets de lys.
-
-Eh bien! cet homme singulier, ayant publié des livres scientifiques et
-ayant vu que personne ne les achetait, eut l'idée d'inculquer au public
-les mêmes connaissances, mais d'une manière telle qu'elles le
-divertissent et qu'il les absorbât sans s'en apercevoir. Pour cela, il
-composa une satire démesurée, extravagante et bouffonne, un intermède
-colossal dont il vendit plus d'exemplaires en deux mois qu'il ne se
-vendait de Bibles en neuf ans. Et cette estimation n'est pas à
-dédaigner, parce qu'en ces temps de protestantisme militant on lisait
-fort la Bible.
-
-L'auteur compare l'épopée burlesque de Gargantua et de Pantagruel à un
-os qu'il faut ronger pour mettre à nu la moelle substantielle: l'os, il
-est vrai, a une moelle savoureuse, mais aussi de la graisse, du sang et
-des peaux qu'il faut laisser de côté. C'est un des livres les plus
-étranges et les plus hétérogènes que l'on connaisse: ici une maxime
-profonde, là une grossièreté indécente; après l'exposition d'un
-admirable système d'éducation une aventure extravagante.
-
-Pour comprendre l'esprit de l'affabulation, il suffit de dire que chaque
-fois que tète le héros, le gigantesque Pantagruel, il absorbe le lait de
-quatre mille six cents vaches.
-
-Mettre en parallèle Rabelais avec Cervantès, c'est comparer Lucien de
-Samosate à Homère. Sans doute Rabelais est un savant, et Cervantès n'en
-est pas un, il me faut le dire au risque d'être excommunié par quelque
-Cervantiste. Mais l'érudition ne sauva pas entièrement Rabelais, comme
-son siècle, de la barbarie. Rabelais légua à sa patrie une oeuvre
-difforme, et Cervantès une création achevée et sublime dans son genre.
-Nous pouvons louer la langue de Cervantès, les Français ne proposeront
-jamais pour modèle celle de Rabelais, malgré sa richesse, sa variété et
-son caractère pittoresque.
-
-Rabelais ne forma pas une école de romanciers, comme l'auteur de _Don
-Quichotte_. Gargantua, ni Pantagruel ne sont à la rigueur des romans.
-
-Dans la suite, une femme, la reine Marguerite de Navarre, eut bien plus
-d'imitateurs. Dans ce siècle où il n'y avait de pudibonds que les
-protestants, la savante princesse, voyageant en litière et mouillant sa
-plume dans l'encrier que sa camériste tenait sur ses genoux, brouillonna
-_l'Heptaméron_, série de contes joyeux dans le style de ceux de Micer
-Roccaccio.
-
-Dans ce genre du conte court ou nouvelle, la France fut très féconde.
-Déjà, depuis le XVme siècle, on en connaissait une grande collection,
-les _Cent nouvelles nouvelles_. On contait d'abord de telles histoires
-de vive voix, et si elles avaient plu, on les imprimait ensuite.
-Supérieures aux contes populaires, elles étaient inférieures aux romans
-proprement dits.
-
-Nous autres, nous manquons de _nouvelles_; la _nouvelle exemplaire_,
-quoique courte, a plus d'importance que la _nouvelle_ française.
-
-Les extrêmes se touchent: la France qui excella dans de pareils contes
-légers, produisit aussi les romans monumentaux en plusieurs volumes qui
-abondèrent au XVIIme siècle. Il était de mode, alors, d'imiter
-l'Espagne. Notre prépondérance politique avait imposé à l'Europe les
-costumes, les moeurs et la littérature de la Castille. Ce fut, dit-on,
-Antonio Perez, le fameux favori de Philippe II, qui importa à la cour de
-France où il s'était réfugié, notre cultisme, en même temps que le
-chevalier Marini, ce fléau des lettres italiennes, grand corrupteur du
-goût dans son pays, passait les Alpes pour infecter Paris.
-
-Le salon de l'hôtel de Rambouillet se forma, où l'on causait avec un
-esprit apprêté, en quintessenciant le style, en raffinant à l'envi, et
-où pleuvaient des madrigaux, des acrostiches et toutes espèces de vers
-galants.
-
-A l'exemple de cet hôtel fameux dans les annales de la littérature
-française, d'autres salons s'ouvrirent, présidés par les
-Précieuses,--qui n'étaient alors pas encore ridicules. Là aussi, le
-langage et les sentiments s'alambiquaient.
-
-Produits et miroirs aussi de ces assemblées _sui generis_ furent les
-romans interminables de La Calprenède, de Gomberville et de Mlle de
-Scudéry. Les héros de ces romans, tout en portant des noms grecs, turcs
-et romains, parlaient et sentaient comme des Français contemporains des
-Précieuses. Brutus écrivait des poulets parfumés à Lucrèce, et Horatius
-Coclès, épris de Clélie, contait à l'écho ses peines amoureuses. Dans
-_Clélie_, Mlle de Scudéry dressa la fameuse carte du Tendre, au travers
-duquel serpente le fleuve de l'_Affection_, où s'étend le lac de
-l'_Indifférence_: là sont situées les provinces de l'_Abandon_ et de la
-_Perfidie_.
-
-Si l'on considère que de pareils romans formaient huit à dix volumes de
-huit cents pages, mieux valait se plonger dans les livres de chevalerie,
-même au risque de se dessécher la cervelle comme l'ingénieux hidalgo.
-
-Il est vrai que toutes les fictions romanesques du XVIIe siècle ne
-paraissent pas aujourd'hui aussi soporifiques. L'on supporte mieux les
-romans de Mme de Lafayette. _L'Astrée_ de d'Urfé est une jolie
-pastorale. _Le Roman comique_ de Scarron, imité de l'espagnol, a du
-coloris et des épisodes animés.
-
-Nous, nous abandonnions la riche veine ouverte par Cervantès, tandis que
-les Français l'exploitaient fort à leur goût et en tiraient de l'or pur.
-Le Sage, peut-être le premier romancier français au XVIIIe siècle, se
-fit un manteau du roi en cousant des morceaux de la cape d'Espinel, de
-Guevara et de Mateo Aleman. Nous voulûmes bien disputer à la France le
-_Gil Blas_ sur le visage et dans la tournure de qui nous lisions son
-origine castillane; mais à qui la faute si nous sommes si négligents et
-si prodigues? Nous alléguons vainement que le _Gil Blas_ dût naître de
-ce côté des Pyrénées: les Français nous répondent que ce qu'il y a
-d'espagnol dans le _Gil Blas_, c'est l'extérieur, l'habit. Le caractère
-du héros, versatile et médiocre, est essentiellement Gaulois, et en
-cela, vive Dieu, ils ont raison! Nos héros sont plus héros, nos picaros
-plus picaros que Gil Blas.
-
-L'abbé Prévost, infatigable romancier, qui composa plus de deux cents
-volumes, oubliés aujourd'hui, réussit par hasard à en écrire un à qui il
-doit de figurer à côté de Le Sage. _Manon Lescaut_ n'est que l'histoire
-succincte de deux coquins, un homme et une femme. Le héros, le
-chevalier des Grieux, un tricheur de haute volée; l'héroïne, Manon, une
-courtisane de bas étage. L'originalité et l'attrait du livre sont
-qu'avec de tels antécédents, Manon et des Grieux captivent, intéressent
-jusqu'à arracher des larmes. Ce n'est point qu'il s'accomplisse chez les
-deux personnages quelqu'une de ces merveilleuses conversions ou
-_rédemptions par l'amour_, qu'inventent les écrivains contemporains;
-depuis Dumas, dans la _Dame aux Camélias_, jusqu'à Farina dans _Capelli
-Biondi_[1]. Nullement. La courtisane meurt impénitente. A quoi donc
-l'histoire de Manon doit-elle son attrait singulier? L'auteur nous le
-révèle: «Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des
-peintures vraies et des sentiments naturels.... Je ne dis rien du style
-de cet ouvrage: c'est la nature même qui écrit.»
-
-L'impression que cause le petit volume de Prévost est celle que produit
-un évènement arrivé, une analyse d'une passion faite par le patient. Un
-homme entre dans une église, s'agenouille aux pieds d'un confesseur et
-lui raconte sa vie sans omettre une circonstance, sans voiler ses
-bassesses ni ses fautes, sans cacher ses sentiments ni atténuer ses
-mauvaises actions. Cet homme est un grand pécheur, mais il a beaucoup
-aimé, il a été entraîné à pécher par des passions violentes, et le
-confesseur qui l'écoute sent couler une larme sur ses joues. C'est ce
-qui arrive à qui écoute en confession le chevalier des Grieux.
-
-Que Rousseau est loin de posséder le naturel de l'abbé Prévost! Rousseau
-est idéaliste et moraliste. Prêcher, enseigner, réformer l'univers, tel
-est son but. Ses romans sont pleins de théories, de réflexions et de
-déclamations: vertu, sensibilité, amitié et tendresse y sont comme chez
-elles.
-
-L_'Emile_ surtout peut passer pour le type du roman à thèse: l'art,
-l'intérêt de la fiction, la peinture des passions, tout y est
-secondaire: il s'agit de démontrer tout ce que l'auteur s'est proposé
-que le livre démontrât. Pénétré de l'excellence et des avantages de
-l'état sauvage et primitif, Rousseau défendit sa thèse jusqu'à donner
-envie de marcher à quatre pattes, disait spirituellement Voltaire, et il
-demanda que l'égalité fût appliquée d'une manière si illimitée que le
-fils du roi épousât la fille du bourreau.
-
-Malheureuse idée qui fit bien des ravages dans le roman avec le temps.
-Je le note au passage et je poursuis.
-
-A dire vrai, la morale de Rousseau était étrange. Tout en adorant la
-vertu, son héros, Saint-Preux séduisait une jeune fille dont les parents
-lui confiaient l'éducation. Cependant, tout ce que l'on peut dire de la
-popularité et du succès des romans de Rousseau, serait insuffisant.
-
-Rousseau exerça sur son époque l'influence décisive qu'obtiennent les
-écrivains, s'ils réussissent à s'ériger en moralistes. Les femmes
-l'idolâtrèrent; les mères allaitèrent leurs enfants pour lui obéir; les
-Julies et les Emiles pullulèrent. Certaines contrées du Nord voulurent
-le prendre pour législateur; la Convention mit en pratique ses théories;
-et le torrent de la Révolution courut dans le lit de ses idées. Nous ne
-recherchons pas ici si tout cela fut de la vraie gloire: il est évident
-que ce ne fut pas de la gloire littéraire. Comme romancier, l'abbé
-Prévost vaut davantage.
-
-Le mérite littéraire qu'on ne peut dénier à Rousseau, c'est celui
-d'introduire des méthodes nouvelles dans la langue française, desséchée
-par la plume corrosive et incisive de Voltaire. Rousseau sut voir le
-paysage et la nature et les décrire en pages éloquentes et belles. _Paul
-et Virginie_ sont la seconde partie de l'_Heloïse_.
-
-Bernardin de Saint-Pierre fit en même temps une application des procédés
-artistiques et des théories anti-sociales de son modèle Rousseau, quand
-il choisit pour théâtre de son poème un pays vierge, un monde à demi
-sauvage et désert, et pour héros, deux êtres jeunes et candides, point
-contagionnés par la civilisation et qui meurent à son contact, comme la
-sensitive des tropiques languit quand la main de l'homme la touche.
-
-Voltaire contait mieux que Rousseau. Ses _Contes_ en prose sont la
-variété même. Il n'est pas possible d'y indiquer la plus légère erreur
-grammaticale. On y trouve le respect le plus profond, la plus complète
-intuition de ce qu'on appelle le génie d'un idiome. Mais aussi, on y
-remarque cette pauvreté d'imagination, cette absence d'émotion, cette
-lumière sans chaleur et ce coeur sec et contracté, froncé, comme une
-noix rance, qui est l'éternelle infériorité de l'auteur de _Candide_.
-Voltaire _conte_: il ne lui est pas possible d'écrire un roman. Il faut
-au romancier plus de sympathie pour l'humanité et une âme moins étroite.
-
-Diderot réunit de meilleures qualités de romancier. Voltaire sait de la
-littérature, mais Diderot est artiste, un artiste qui peint avec la
-plume. Il commence la série des écrivains coloristes de la France. Avant
-personne, il emploie des phrases qui copient et reproduisent la
-sensation, et c'est pour cela que des stylistes contemporains consommés
-le reconnaissent comme leur maître et lui donnent ce nom.
-
-Ses théories esthétiques, nouvelles et audacieuses alors, contenaient
-déjà le réalisme. Dans ses romans la réalité palpite. C'est grand
-dommage qu'obéissant au goût de son époque, il les ait semés de passages
-licencieux absolument inutiles.
-
-On ne peut comparer ses facultés à celles d'aucun écrivain de son temps.
-Lisez, si vous en doutez, _le Neveu de Rameau_, trésor d'originalité:
-lisez même _la Religieuse_, en ne voulant pas voir les taches d'impudeur
-qui l'enlaidissent et le pamphlet contre les voeux perpétuels que le
-terrible _libertin_ ne sut point omettre. Vous aurez sous les yeux un
-livre très intéressant, d'un intérêt délicat, sans aventures ni
-incidents extraordinaires, sans galants ni amourettes de grilles,
-attrayant par le seul combat intérieur d'une âme et la vigoureuse étude
-d'un caractère.
-
-Diderot écrivit _la Religieuse_ en feignant que ce fussent les mémoires
-d'une jeune fille, obligée par sa famille à devenir religieuse sans
-vocation, et qui, après mille luttes, s'échappe du cloître. Il adressa
-son manuscrit au marquis de Croismare, grand philanthrope, comme si
-l'infortunée implorait son secours. Le marquis, trompé par l'admirable
-naturel du récit, s'empressa d'envoyer de l'argent et d'offrir sa
-protection à l'héroïne imaginaire de Diderot.
-
-Avec ces romanciers de l'Encyclopédie, nous sommes arrivés à un moment
-critique. La Révolution commence et tant que dure sa terrible secousse,
-personne n'écrit de romans, mais tout le monde se trouve exposé à en
-voir de fort dramatiques.
-
-
-[1] Ce roman de Farina a été traduit par Amélie Van Soust de
-Borkenfeldt. (Bibliothèque Gilon).
-
-
-
-
-V
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Le roman-Empire: Pigault-Lebrun.--Mme de Staël.
---Châteaubriand.--Lamartine et Victor Hugo.--Dumas
-père.--Eugène Suë.--George Sand._
-
-
-La Terreur passa. Les Lettres, qui étaient montées sur l'échafaud avec
-André Chénier, revinrent à elles, blêmes encore d'effroi.
-
-Pigault-Lebrun fut le Boccace de cette époque hasardeuse, un Boccace
-aussi inférieur au Boccace italien, que l'étoupe à la batiste.
-
-Fiévée, narrateur agréable, amusa le public avec des historiettes, et
-Ducray-Duminil conta à la jeunesse des évènements pathétiques, des
-romans où la vertu persécutée triomphait toujours en dernier ressort. De
-la plume de Mme de Genlis jaillit un jet continu, égal et monotone, de
-récits d'une tendance pédagogico-morale. Illuminée et prophétesse. Mme
-de Krüdener visa plus haut en écrivant _Valérie_.
-
-Cependant, la figure principale qui domine ces figures secondaires,
-parmi lesquelles il en est tant de féminines, est une autre femme d'une
-culture prodigieuse et d'une intelligence élevée, philosophe, historien,
-talent viril, s'il en fut,--la baronne de Staël.
-
-Avant d'écrire des romans, la fille de Necker s'était essayée à des
-oeuvres sérieuses et profondes. Sa _Corinne_ et sa _Delphine_ furent
-pour elle comme un délassement de graves travaux, ou pour mieux dire,
-comme des expansions lyriques, des valvules qu'elle ouvrit pour
-épancher son coeur, dont les passions ardentes ne démentaient point
-son sexe. Elle fut elle-même l'héroïne de ses romans, et fonda ainsi, en
-rompant avec la tradition de l'impersonnalité des narrateurs et des
-conteurs, la nouvelle idéaliste introspective.
-
-_Delphine_ et _Corinne_ obtinrent tant de succès et eurent tant de
-lecteurs, que l'on croit même que Napoléon ne dédaigna pas de critiquer
-dans son style césarien, et par un article anonyme inséré dans le
-_Moniteur_, les productions romanesques de sa terrible adversaire.
-
-En même temps qu'elle traçait au roman la voie qu'il a depuis tant de
-fois parcourue, Mme de Staël découvrit une mine exploitée bientôt par le
-romantisme, en faisant connaître dans son magnifique livre _De
-l'Allemagne_, les richesses de la littérature germanique, romantique
-déjà, et qui, depuis, vint agir sur celle des pays latins.
-
-Il est à remarquer que les Encyclopédistes, et Voltaire plus que
-personne, tandis qu'ils préparaient la révolution sociale en attaquant à
-outrance l'ancien régime et en le minant de toutes parts, s'étaient
-montrés en littérature conservateurs et pacifiques jusqu'à l'abus, et
-avaient respecté superstitieusement les règles classiques. Comme si le
-Classicisme, à sa dernière heure, eût voulu se parer d'une jeunesse
-nouvelle et d'une forme enchanteresse, il s'incarna dans André Chénier,
-le poète le plus grec et le plus classique qu'ait jamais eu la France,
-en même temps que le premier lyrique du XVIIIe siècle. De sorte que,
-même quand Diderot réclama la vérité sur la scène et dans le roman, et
-quand Rousseau fit fleurir dans sa prose le lyrisme romantique, les
-lettres demeurèrent stationnaires. Elles furent classiques durant la
-Révolution et les premières années de l'Empire, jusqu'à ce que vinssent
-Mme de Staël et Châteaubriand.
-
-Jeune fille, Mme de Staël lisait assidûment Rousseau; le jeune émigré
-breton qui lui dispute la souveraineté de cette période était aussi
-disciple du Genevois, et disciple plus fidèle, parce que, tandis que Mme
-de Staël se montra assez indifférente à la nature, muse de l'auteur des
-_Confessions_, Châteaubriand se précipitait en Amérique par désir de
-connaître et de chanter un paysage vierge, de décrire avec plus de
-poésie que son maître les magnificences des bois, des rivières et des
-montagnes. De ce but même, que le poète s'était choisi plus que le
-romancier, il résulta que les romans de Châteaubriand furent plutôt des
-poèmes qu'autre chose.
-
-Châteaubriand, au moins, s'étudiait lui-même et étudiait la société dans
-laquelle il vécut. Non pas que _René_ laissât de s'idéaliser en montant
-sur le piédestal de son orgueil maladif, en se perdant dans une
-mélancolie nuageuse et en s'isolant ainsi du reste des humains.
-
-Ses contemporains firent de Châteaubriand un demi-dieu. La génération
-présente le dédaigne avec excès en oubliant ses mérites d'artiste.
-_René_ n'est pas inférieur à _Werther_ de Goethe, comme analyse d'une
-noble maladie, la souffrance vague et sans borne des âmes de notre
-siècle. On ne peut imputer le discrédit chaque jour plus grand de
-Châteaubriand qu'à nos exigences toujours croissantes de réalité
-artistique.
-
-En effet, tous ceux qui voulurent chercher la beauté hors des voies de
-la vérité, partagent le sort de l'illustre auteur des _Martyrs_.
-L'indifférence générale met de côté leurs oeuvres, sinon leurs noms.
-
-Que servit à Lamartine son onction, sa douceur, son instinct de
-compositeur mélodiste, son imagination de poète, tant de qualités
-éminentes? Quelqu'un lit-il aujourd'hui ses romans? D'aucuns
-s'enthousiasment-ils de _Raphaël_ le platonique et le panthéiste,
-d'aucuns pleurent-ils les chagrins et l'abandon de _Graziella_?
-Quelqu'un peut-il supporter _Geneviève_?
-
-Si les romans de Victor Hugo n'ont pas autant perdu que ceux de
-Châteaubriand et de Lamartine, cela vient peut-être de ce qu'ils sont
-plus objectifs: des problèmes sociaux qu'ils posent et qu'ils résolvent,
-quoique d'une manière apocalyptique: du vif intérêt romanesque qu'ils
-savent éveiller, et d'un certain réalisme ... que le grand poète nous
-pardonne! à gros coup de pinceau, qui, en dépit de l'esthétique
-idéaliste de l'auteur, se fait jour ici ou là. Et je dis _à gros coups
-de pinceau_, parce que personne n'ignore que, pour Victor Hugo, les
-touches d'effet sont plus faciles que les coups de pinceau discrets et
-suaves; aussi son réalisme est-il d'un effet puissant, mais pas si
-habile qu'on n'en voie la filandre.
-
-En somme, Victor Hugo prend de la vérité tout ce qui peut frapper
-l'imagination et l'asservir: par exemple, le souffle par le nez avec
-lequel le galérien Jean Valjean éteint la lumière chez Monseigneur
-Bienvenu. Ce qui tend uniquement à produire une impression de réalité,
-Victor Hugo ne sait ou ne veut pas l'observer. En juste châtiment de ce
-défaut, ses romans tendent à devenir sinon aussi fanés que ceux de
-Châteaubriand et de Lamartine, du moins un peu anémiques. Pour qu'ils
-produisent de l'illusion, il faut maintenant les regarder avec la
-lumière artificielle.
-
-Du reste, ni Châteaubriand, ni Victor Hugo, ni Lamartine ne firent du
-roman un article de consommation générale, fabriqué au goût du
-consommateur. Cette entreprise industrielle était réservée à Dumas,
-mulâtre que rien n'arrêtait ni n'effrayait, avocat des feuilletons, à
-l'intercession duquel se recommandent encore tant d'écrivains
-corrupteurs.
-
-Etrange figure littéraire que celle de l'auteur de _Monte-Cristo_! Il a
-fourni de la besogne à qui se proposerait de lire toutes ses oeuvres.
-Si l'immortalité d'un auteur se mesurait à la quantité de volumes qu'il
-a livrés à l'impression, Alexandre Dumas père serait le premier
-écrivain de notre époque. S'il est bien démontré que Dumas fut à la fois
-un romancier, et la raison sociale d'une fabrique de romans conformes
-aux derniers progrès, où beaucoup, comme le blanc et le carmin de la
-doña Elvira du sonnet, n'étaient à lui que parce qu'il les achetait;
-s'il est certain que l'on a prouvé irréfutablement l'impossibilité
-physique d'écrire autant qu'il publiait; si quand il eut un procès avec
-les directeurs de la _Presse_ et du _Constitutionnel_, ceux-ci
-établirent que, sans préjudice de ses autres travaux, il s'était engagé
-à leur donner chaque année un plus grand nombre de pages que n'en peut
-écrire le copiste le plus diligent; s'il est prouvé que non-seulement il
-contractait et tenait tous ses engagements, mais qu'il voyageait, vivait
-dans le monde, fréquentait les coulisses des théâtres et les rédactions
-de journaux, qu'il s'occupait de politique et de galanterie, il est
-encore admirable qu'il ait pu écrire la quantité prodigieuse de livres
-qui lui appartiennent sans contestation possible, lire et retoucher les
-livres d'autrui, qui devaient voir le jour poinçonnés de son nom.
-
-Il avait beau avoir des seconds pour l'aider à porter le poids de la
-production, Dumas était néanmoins très fécond. Un théâtre fut fondé
-uniquement pour représenter ses oeuvres, un journal uniquement pour
-publier en feuilletons ses romans, puisque les éditeurs n'arrivaient pas
-à les imprimer en volumes.
-
-Dans l'immense océan de récits romanesques qu'il nous a laissés,
-surabonde le genre pseudo-historique, sorte de romans de chevalerie
-adaptés au goût moderne. Alexandre Dumas appelait l'histoire un clou
-auquel il suspendait ses tableaux; et parfois il assurait qu'il était
-permis de la violer, pourvu que les bâtards naquissent viables. Pénétré
-de pareils axiomes, il traita, comme nous le savons tous, la vérité
-historique sans aucun égard.
-
-Il est certain que Châteaubriand aussi avait substitué à l'érudition
-solide et à la critique sévère, son incomparable imagination, mais
-combien différemment! Châteaubriand broda d'or et de perles la tunique
-de l'histoire; Dumas l'habille d'un déguisement.
-
-Malgré tout, il y a des qualités surprenantes chez Alexandre Dumas. Ce
-n'est point un petit mérite que de tant inventer, de produire avec un
-souffle aussi infatigable et de bercer délicieusement,--fut-ce avec
-d'invraisemblables balivernes,--une génération tout entière. Le don
-d'imaginer, nul ne l'a eu peut-être aussi puissamment qu'Alexandre
-Dumas, quoique d'autres l'aient possédé de qualité meilleure et plus
-exquise. Car, en imagination comme en tout, il y a des degrés. Et
-réellement, Alexandre Dumas est le type de la littérature secondaire,
-pas précisément basse, mais pas comparable non plus à celle que créent
-de grands écrivains avec lesquels l'auteur des _Mousquetaires_ ne peut
-se mesurer.
-
-Littérairement, Dumas est médiocre. De là son succès et sa popularité.
-Dumas était à l'altitude exacte du plus grand nombre des intelligences.
-Si sa forme eût été plus choisie et plus élégante, ou sa personnalité
-plus caractérisée, ou ses idées plus originales, il n'eût plus été à la
-portée de tout le monde.
-
-Son roman est donc le roman par antonomase, le roman que lit le premier
-venu quand il s'ennuie et qu'il ne sait comment tuer le temps, le roman
-par souscription, le roman qui se prête comme un parapluie, le roman
-qu'un atelier entier de modistes lit à tour de rôle; le roman qui a les
-marges graisseuses et les feuilles froissées; le roman mal imprimé,
-suite de feuilletons collectionnés; avec des gravures mélodramatiques et
-de mauvais ton; le roman le plus anti-littéraire dans le fond, où en
-somme l'art a l'importance d'un fétu, où l'intérêt unique est de savoir
-comment l'auteur terminera et comment il s'arrangera pour sauver tel
-personnage ou en tuer tel autre.
-
-Aujourd'hui, quand on voit l'énorme bibliothèque des oeuvres de Dumas,
-on ne sait si l'on doit s'étonner davantage de leurs dimensions ou de
-leur peu de consistance.
-
-De ses douze cents volumes, l'abbé Prévost réussit à en sauver un seul
-qui l'immortalise. Dix ou douze ans après la mort de Dumas, nous nous
-demandons si quelqu'une de ses oeuvres passera à la postérité.
-
-Le rival de Dumas, l'inventif et non moins fécond Eugène Sue, n'est pas
-moins miné. Chez celui-ci, l'on trouvait la corde socialiste,
-populacière et humanitaire. Touchée habilement, elle obtint des
-triomphes aussi brillants qu'éphémères. Cependant, Sue était plus
-artiste que Dumas; il donna plus de relief à ses créations. Son
-imagination riche et intense évoquait avec une force supérieure.
-
-Si cette faculté atteignit chez quelqu'un ce degré de puissance où elle
-poétise et transforme tout, et sans remplacer la vérité, en compense
-l'absence, ce fut chez George Sand.
-
-George Sand est le sculpteur inspiré du roman idéaliste; à côté d'elle,
-Alexandre Dumas, Sue même, ne sont que des potiers.
-
-Grand producteur comme ses rivaux, elle reçut en outre du ciel les dons
-littéraires, grâce auxquels elle fut l'unique compétiteur digne de
-Balzac, comme Mme de Staël l'avait été de Châteaubriand. Son génie était
-de ceux qui font école et tracent un sillon resplendissant et profond.
-
-Aujourd'hui nous pouvons juger avec sérénité l'illustre androgyne, parce
-que, quoique nous soyons presque ses contemporains, nous n'avons pas
-assisté à la période militante de ses oeuvres. Nos pères connurent
-George Sand au milieu de ses aventures et de sa vie de bohème; ils
-furent scandalisés par la propagande anti-conjugale et anti-sociale de
-ses premiers livres. Aujourd'hui, dans le vaste ensemble des écrits de
-George Sand,--ces livres, forme première de son talent flexible et
-changeant,--sont un détail, digne sans doute qu'on en tienne compte,
-mais qui ne nuit nullement au mérite du reste. D'autant plus que le goût
-a changé et que l'on croit actuellement que ses romans
-champêtres,--géorgiques modernes,--dignes qu'on les compare à celles du
-poète de Mantoue,--sont la meilleure oeuvre de l'auteur de _Mauprat_.
-
-Qu'importe les théories philosophiques aussi extravagantes que fragiles
-de George Sand? Latouche a dit d'elle, sans aucune courtoisie, qu'elle
-était un écho qui grossissait la voix; et, ma foi, il ne se trompait
-point en ce qui est de la pensée, car George Sand dogmatisait toujours
-pour le compte d'autrui. Mais l'illustre écrivain ne doit rien à
-personne.
-
-Aujourd'hui sa philosophie est aussi dangereuse pour la société et la
-famille qu'une lanterne magique ou qu'un kaléïdoscope. _Valentine_,
-_Lélia_, _Indiana_ ne nous persuadent rien du tout; leur but doctrinaire
-ou révolutionnaire demeure inoffensif. Ce qui reste inaltérable, c'est
-le style pur et majestueux, la fraîche imagination de l'auteur.
-
-Dans toute la littérature idéaliste que nous passons en revue
-l'imagination domine, plus ou moins puissante, plus ou moins choisie,
-mais toujours comme faculté souveraine. Nous pouvons dire qu'elle est la
-caractéristique de la période littéraire qui commence avec le siècle et
-dure jusqu'à 1850.
-
-La décadence du genre paraît aussi indubitable. Nous ne parlons pas
-d'Alexandre Dumas et d'Eugène Sue, nous parlons seulement de George Sand
-qui vaut infiniment plus qu'eux. Ce qui arrive pour elle est la preuve
-manifeste que la littérature d'imagination est déjà un cadavre.
-
-L'illustre romancier, d'un âge fort avancé, mourut il y a peu d'années,
-hier pour ainsi dire, en 1876, dans sa tranquille retraite de Nohant.
-Jusqu'au dernier jour de sa vie, elle écrivit ou publia des romans, où
-l'on ne remarquait ni infériorité ni décrépitude dans la composition et
-le style, mais où le coup de pouce du grand prosateur était toujours
-marqué. Eh bien! ces romans insérés dans la _Revue des Deux-Mondes_
-passaient inaperçus: nul n'y faisait attention.
-
-Pour la génération actuelle, George Sand était morte, bien avant de
-descendre au tombeau.
-
-Et pourquoi?
-
-Tout simplement parce qu'elle était hors du mouvement littéraire actuel;
-qu'elle cultivait la littérature d'imagination, qui eut son temps et
-aujourd'hui n'est plus possible.
-
-Ce n'est pas qu'on cessât de prononcer avec admiration le nom de George
-Sand; c'est qu'on considérait ses écrits comme on considère ceux d'un
-classique, d'un auteur qui appartient à un autre âge et ne vit plus dans
-le nôtre.
-
-
-
-
-VI
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Les réalistes: Diderot.--Stendhal.--Sa langue.--Son
-insuccès de son vivant. Ses deux romans.--Les
-inexactitudes de la critique.--Défauts et qualités de
-Stendhal.--Son élève Mérimée.--Balzac et Dumas.--La_
-Comédie humaine _et la société sous Louis-Philippe.
---Comment composait Balzac.--Balzac et Flaubert.--Balzac
-est un voyant.--Le style de Balzac._
-
-
-Maintenant que les pères de l'église idéaliste nous sont connus, il nous
-importe de lier amitié avec ceux de l'école contraire.
-
-Diderot est le patriarche de l'église réaliste.
-
-Tout le premier, il doua de vibration et de coloris la langue appauvrie
-du dix-huitième siècle.
-
-Il fut l'avocat de la vérité dans l'art.
-
-Henri-Marie Beyle (_Stendhal_), est, en ligne directe, le descendant de
-Diderot.
-
-Avant d'écrire des romans, Stendhal fit de la critique et conta ses
-impressions de voyage; mais en aucun des genres divers qu'il cultiva, il
-n'aspirait à la gloire des lettres.
-
-Il n'est rien qui ressemble moins à un écrivain de profession que
-Stendhal. Homme d'existence active, de fortunes diverses, peintre,
-militaire, employé, commerçant, auditeur au Conseil d'Etat, diplomate,
-il dut, peut-être, à la diversité même de ses professions, l'acuité
-d'observation et la connaissance de la vie qui distinguent les voyageurs
-littéraires comme Cervantès et Lesage, investigateurs curieux qui
-préfèrent aux livres poudreux des bibliothèques la grande Bible de la
-société.
-
-Stendhal noircit du papier sans préméditation, ne prit pas de pseudonyme
-par coquetterie, mais pour mieux se cacher; ne se crut appelé ni à rien
-régénérer, ni à transformer le siècle par ses écrits. Il travailla en
-amateur, et certain jour, il demeura stupéfait en voyant un article
-louangeur que lui consacrait Balzac.
-
-«Cet article étonnant, tel que jamais écrivain ne le reçut d'un autre,
-je l'ai lu en éclatant de rire, disait-il. Toutes les fois que
-j'arrivais à une louange un peu forte, je voyais la mine que feraient
-mes amis en la lisant.»
-
-Simple dans la forme, quoique très raffiné et très subtil dans le fond,
-il employait la langue sobre des Encyclopédistes, avec plus de
-négligence et d'incorrections qu'ils ne s'en permirent; et, quoique
-contaminé de romantisme durant ses premières années, il n'accepta jamais
-les parures et les atours de la prose romantique. Tout au contraire,
-afin de manifester son dédain pour le style fleuri, il affirmait qu'en
-s'asseyant devant sa table il avait bien soin de se mettre sur le
-coeur une page du code.
-
-Grâce à cette originalité même, Stendhal, vivant, eut peu de lecteurs et
-moins encore d'admirateurs. La resplendeur des étoiles romantiques
-remplissait alors le firmament. Deux lustres encore après la mort de
-Stendhal, survenue en 1842, ses oeuvres n'avaient pas commencé à
-appeler l'attention. Il n'a écrit que dix-huit livres, et sa réputation
-d'écrivain réaliste ne s'appuie que sur deux romans.
-
-La _Chartreuse de Parme_ décrit une petite cour, un duché italien, où
-s'ourdissent des intrigues machiavéliques et où l'amour et l'ambition
-déchaînent tout leur orchestre, comme une tempête dans le lac de Côme.
-
-Le _Rouge et le Noir_ étudie cette première époque de la Restauration
-française où l'influence religioso-aristocratique succéda au pouvoir
-militaire de Napoléon,--idole de Stendhal.
-
-On a prononcé des jugements fort différents sur le mérite de ces deux
-livres.
-
-Sainte-Beuve, tout en déclarant que ce ne sont point des romans
-vulgaires, qu'ils suggèrent des idées et ouvrent des voies, les qualifie
-cependant de _détestables_, arrêt bien radical pour un critique aussi
-éclectique.
-
-Taine les admire au point d'appeler Stendhal un grand idéologue et le
-premier psychologue de son siècle.
-
-Balzac se déclare incapable d'écrire quelque chose d'aussi beau que la
-_Chartreuse de Parme_.
-
-Ce roman et les autres oeuvres de Stendhal irritent Caro à ce point
-qu'il va jusqu'à injurier l'auteur.
-
-Zola, en reconnaissant en lui le successeur de Diderot et en l'élevant
-jusqu'aux nues, nie la réalité complète de ses personnages; ce ne sont,
-à son avis, pas des hommes de chair et d'os, mais des systèmes cérébraux
-compliqués, qui fonctionnent à part, indépendants des autres organes.
-
-Il y a quelque chose de vrai dans des opinions si opposées.
-
-Si l'on considère le procédé artistique, Sainte-Beuve est dans le vrai.
-Le roman de Stendhal a toutes les imperfections.
-
-Il est écrit avec peu de grammaire,--comme Clemencin démontra que le fut
-le _Don Quichotte_. Le style n'en est pas seulement décharné, il est
-rocailleux. Il manque à ces romans l'unité, la cohésion, l'intérêt
-graduellement ménagé; en somme les qualités qu'on apprécie ordinairement
-dans une oeuvre littéraire.
-
-Dans la _Chartreuse de Parme_, on pourrait, sans grave inconvénient,
-supprimer les deux tiers des personnages et la moitié des évènements.
-
-Bans le _Rouge et le Noir_ il serait fort à propos que le roman se
-terminât au premier volume: il pourrait aussi finir au milieu du second.
-
-Quant à l'élégance, à la proportion et à l'habileté de la composition,
-Mérimée, son élève, est fort au-dessus de Stendhal.
-
-Zola ne se trompe pas non plus quand il assure que les héros de Stendhal
-raisonnent trop. Oui, parfois sans doute, il y a trop de raisonnement
-dans ses livres.
-
-Julien Sorel, au retour d'un duel où il a reçu une balle dans le bras,
-raisonne fort tranquillement sur le commerce des gens de haut bord, sur
-l'agrément ou l'ennui de leurs entretiens et sur d'autres sujets du même
-genre. Il ne le fait pas à haute voix et pour se montrer maître de soi,
-ce qui alors serait naturel, il le fait simplement pour son bonnet.
-N'importe qui songerait à sa blessure pour si peu de mal qu'elle fît.
-
-Zola, cependant, en reconnaissant ces taches, s'accorde avec Taine pour
-déclarer que Stendhal est un profond psychologue. Ce que le chef du
-Naturalisme français n'a pas avoué, c'est que la valeur des triomphes de
-Stendhal consiste précisément dans la nature du terrain sur lequel il
-les remporte.
-
-Stendhal analyse et dissèque l'âme humaine, et quoique Zola n'en
-convienne pas, qui réussit dans ce genre d'études, occupe un haut rang
-dans les lettres. C'est comme le dissecteur qui travaille dans les
-parties les plus délicates, les plus secrètes de l'organisme,
-nécessaires pour la vie; ou comme le chirurgien qui opère sur des tissus
-qu'il ne voit pas, pleins de veines, d'artères et de nerfs.
-
-Copiste de la nature extérieure, à l'influence de laquelle il attribue
-les déterminations de la volonté, Zola met systématiquement au second
-plan cet ordre de vérités qui ne sont pas à leur de réalité, pas
-incrustées, disons-le ainsi, dans les entrailles du réel, et qui ne
-peuvent être par cela même découvertes que par des yeux perspicaces et
-de très fins scalpels.
-
-Ce n'est pas que Zola ne soit pas psychologue, mais il l'est à la
-Condillac; il nie la spontanéité de l'âme: aussi la méthode antérioriste
-de Stendhal ne le satisfait-elle pas pleinement. Or, Stendhal n'a
-d'autres titres à la gloire qui dore déjà son tombeau que cette lucidité
-de psychologue réaliste, qui nous présente une âme nue, en nous
-captivant par le spectacle multiple et, varié de la vie spirituelle,
-spectacle aussi intéressant ou plus intéressant, que Zola en dise ce
-qu'il voudra, que celui des Halles dans le _Ventre de Paris_ ... et
-comptez que ce grand _bodegon_ de Zola est admirable!
-
-En résumé, Stendhal rachète ses défauts nombreux et indéniables par la
-haute valeur philosophique de ses beautés, et ses oeuvres sont comme
-de riches joyaux de diamants montés et sertis sans nul goût.
-
-Les hasards de la gloire littéraire sont étranges. Avec ce petit
-patrimoine de deux romans, Stendhal réussit à voir son nom, comme
-initiateur réaliste et naturaliste, uni aujourd'hui à celui de Balzac
-qui fut un Titan, un Cyclope, un infatigable forgeron de livres. Et
-notez que si Stendhal était indifférent à la célébrité, Balzac y
-aspirait de toutes les forces de son âme. Il l'obtint surtout hors de
-son pays, en Italie, en Suède, en Russie, mais pas si grande que des
-rivaux comme Dumas et Sue ne pussent lutter avantageusement avec lui, et
-lui disputer honneur et profit.
-
-Tandis que Dumas pouvait gaspiller en folies des fortunes gagnées par sa
-plume de romancier, Balzac luttait corps à corps avec la misère, sans
-atteindre jamais un état de fortune moyen. Pour comble de douleur, la
-critique l'attaquait avec acharnement.
-
-La vie de Balzac est sans aventures romanesques. Son histoire se réduit
-à travailler et à travailler toujours, pour satisfaire ses créanciers et
-se créer une fortune indépendante. Il écrivit sans relâche, sans terme,
-passant les nuits blanches, produisant parfois un roman en dix heures,
-et tout cela en vain, sans réussir à se délivrer de ses obligations
-urgentes et angoisseuses, sans pouvoir disposer d'un liard. Tous ceux
-qui écrivent aujourd'hui sur Balzac disent avec raison que l'explication
-et la clé de ses oeuvres sont tout entières dans ce genre de vie.
-
-Balzac se proposa d'écrire une étude complète et encyclopédique des
-moeurs et de la société moderne, considérée sous tous ses aspects. Il
-se déclara _docteur ès-sciences sociales_; il voulut créer _la Comédie
-humaine_, résumé caractéristique de notre époque, comme le poème de
-Dante fut le résumé du moyen-âge. Chacun de ses romans est un chant.
-
-Dans une si vaste épopée, toutes les classes furent représentées et
-toutes les transformations politiques trouvèrent en lui un peintre
-fidèle. Balzac peignit en pied l'Empire, la Restauration, la Monarchie
-de Juillet; il copia d'après nature, avec une incroyable fidélité, les
-physionomies de la noblesse légitimiste. Héros de la chouannerie
-vendéenne, gentillâtres vantards du Midi, hommes du juste-milieu
-orléaniste, soldats de l'Empire, clergé, paysans, différents types de la
-bohème littéraire et du journalisme, il les portraictura tous,
-conformément à son plan gigantesque, avec la vigueur d'un athlète et
-l'effort puissant d'un hercule.
-
-Zola, qui sait parler éloquemment de Balzac, compare la _Comédie
-humaine_ à un monument construit avec différents matériaux; ici du
-marbre et de l'albâtre: là de la brique, du plâtre et du sable, le tout
-mêlé et confondu par la main fébrile d'un maçon qui est parfois un
-artiste remarquable. L'édifice combattu par les tempêtes est découronné
-ici et là; les matériaux vils s'émiettent sur le sol, tandis que les
-colonnades de granit et de jaspe se dressent encore droites et belles.
-Il n'est pas de comparaison plus exacte.
-
-Tout est dans le monument colossal érigé par Balzac. Même les colonnades
-de marbre que Zola admire, quoiqu'elles soient d'un beau plan et d'une
-qualité inestimable, sont élevées à la hâte, par des mains fébriles.
-Comment en pourrait-il être autrement? Vu la manière de composer de
-Balzac, c'est ce qui devait arriver. Quand il s'enfermait dans sa
-chambre avec une rame de papier devant lui, il savait que sous quinze
-jours, une semaine, ou peut-être moins, son éditeur lui réclamerait la
-rame de manuscrit et que ses créanciers se présenteraient pour recevoir
-le prix en le lui arrachant des mains. Considérez l'état moral de Balzac
-quand il écrivait, et comparez-le, par exemple, à celui de son
-successeur Flaubert.
-
-Pour composer un roman en un volume, Flaubert consultait cinq cents
-ouvrages, faisait six tomes d'extraits et mettait parfois huit années à
-l'écrire. Balzac produisit en quinze jours _César Birotteau_, une de ses
-meilleures oeuvres, un portique de marbre.
-
-On traduisait difficilement à l'imprimerie sa _copie_, inintelligible,
-losangée de ratures, croisée, tachée, chaotique: Flaubert copiait dix à
-douze fois une page pour la perfectionner. Balzac, certes, ne prit
-jamais la peine de recopier. Il envoyait le brouillon à la composition,
-corrigeait sur épreuves, changeait des paragraphes entiers. Il ne lui
-était pas permis de s'arrêter à des détails.
-
-Dès lors quoi d'étonnant à ce que ses créations soient inégales?
-Négligeons ses oeuvres de jeunesse qui semblent plutôt celles de la
-sénilité et dans lesquelles il se montre si inférieur. Même dans la
-_Comédie humaine_ on trouve des livres de valeur aussi différente
-qu'_Eugénie Grandet_ et _Ferragus_, _la Cousine Bette_ et les
-_Splendeurs et misères des Courtisanes_. La différence n'est pas
-seulement évidente entre romans et romans, mais entre les diverses
-parties d'un même livre. Parmi tant d'oeuvres magistrales, il en est à
-peine une parfaite que l'on puisse proposer comme un modèle digne d'être
-imité, et cependant, dans presque toutes, il y a des beautés
-extraordinaires.
-
-Ainsi, de même qu'il n'était pas possible, avec son mode spécial de
-créer, que Balzac ne consacrât à purifier et à diriger son abondante
-veine, à viser à la perfection, il n'était pas possible non plus qu'il
-procédât comme les réalistes contemporains qui prennent, tous et chacun
-des éléments de leurs oeuvres, dans l'observation de la réalité: la
-vie entière n'eût point suffi à cela, Philarète Chasles a fort bien dit
-de Balzac que plus qu'observateur il était voyant; il travaillait au vol
-en se servant de la vérité devinée et déduite, en la combinant dans ses
-écrits à la plus grande close possible, mais en ne l'employant pas pure.
-Si l'inspiration amenait par la main la vérité, tant mieux! Dans le cas
-opposé, il ne s'agissait pas de suspendre le travail commencé, ni, pour
-une vérification de renseignements, de renoncer au secours de
-l'imagination.
-
-Chez Balzac, l'inspiration du réel est au-dessus de l'observation. Son
-esprit concentrait dans un foyer les rayons de lumière épars, sans
-prendre la peine de les compter ni de s'enquérir de leur provenance.
-L'intuition joue dans ses oeuvres un rôle fort important. Où Balzac
-a-t-il appris les sciences sociales? Où a-t-il gagné son bonnet de
-docteur? Quand apprit-il la philologie, la médecine, la chimie, la
-jurisprudence, l'histoire, le blason, la théologie, toutes choses qu'il
-sait comme doit les savoir un artiste, sans érudition ni ignorance? On
-l'ignore.
-
-Si parfois l'imagination l'entraîne, s'il trace d'invraisemblables
-portraits, par contre, quand il trouve la voie de la réalité,--ce qui
-arrive presque toujours,--il la suit et ne s'arrête point avant d'avoir
-dévidé tout l'écheveau. Le plus grand nombre de ses caractères sont des
-prodiges de vérité.
-
-Ce qui reste gravé dans la mémoire, après une lecture de Balzac, ce
-n'est pas le sujet de tel roman, ni le dramatique dénouement de cet
-autre, c'est,--don beaucoup plus précieux,--la figure, la démarche, la
-voix et la manière d'agir d'un personnage que nous voyons et que nous
-nous rappelons comme si c'était une personne vivante, comme si nous la
-connaissions et la fréquentions.
-
-Les juges de Balzac censurent ordinairement son style.
-
-Sainte-Beuve le qualifie «d'énervé, rosé et veiné de toutes les teintes,
-tout asiatique, plus brisé et plus amolli par places que le corps d'un
-moine antique.» S'il est vrai que la sobriété et l'harmonie lui font
-défaut,--Balzac ne les eut point,--par contre, le style de l'auteur
-d'_Eugénie Grandet_ possède ce qui ne s'apprend ni ne s'imite: la vie.
-
-Ses phrases respirent.
-
-Leur couleur brillante et fastueuse les rend semblables à un riche émail
-oriental. Comme défaut, il a tous ceux qui manquent à Beyle: lyrisme,
-enflure, remplissage; mais quelles beautés! Quelles toiles de Titien et
-de Van Dick! Quels intérieurs! Quels portraits de femmes! Quelles
-draperies et quelles chairs succulemment empâtées! Walter Scott, que
-Balzac admirait et respectait si fort, a été plus diffus, sans être
-aussi heureux.
-
-
-
-
-VII
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Flaubert_.--_La Genèse de_ Madame Bovary.--_Le roman_.
---_Le style de Flaubert_.--_L'amour de la phrase
-bien faite_.--Salammbô.--La Tentation.--_L'_Education
-sentimentale.--Bouvard et Pécuchet.--_Pessimisme et
-impassibilité_.
-
-
-Entre Balzac et Flaubert, il y a la distance d'un géant à un homme.
-
-L'auteur de la _Comédie humaine_ rendit épique la réalité; l'auteur de
-_Madame Bovary_ nous la présente sous une face comico-dramatique il est
-des écrivains qui voient le monde reflété comme dans un miroir convexe,
-et, en conséquence, défiguré. Balzac le regarda avec un microscope qui,
-sans altérer la forme, augmentait les proportions; Flaubert le vit sans
-illusions d'optique, et je ne dis pas qu'il le contempla d'un oeil
-serein, parce que la phrase me semble s'accorder mal avec le pessimisme
-que prêchent ses oeuvres d'une manière indirecte, mais efficace.
-
-De Flaubert, il n'y a pas lieu de se demander où et quand il apprit ce
-qu'il savait. Fils d'un médecin réputé, il se familiarisa de bonne heure
-avec les sciences naturelles, et quoique la position aisée de sa famille
-lui permît de ne faire choix d'aucune autre profession que de celle des
-lettres, il fut un étudiant à perpétuité, acquit une culture un peu
-hétérogène et capricieuse, mais considérable. Son ami Maxime Ducamp qui,
-dans un livré récent, les _Souvenirs littéraires_, communique au public
-tant et de si intéressants renseignements sur Flaubert, dit que, par sa
-prodigieuse mémoire et sa lecture immense, c'était un dictionnaire
-vivant que l'on pouvait feuilleter avec plaisir et avec profit.
-
-Flaubert montra toujours de la prédilection pour un certain genre
-d'études qui n'attirent guère aujourd'hui que les intelligences
-raffinées et curieuses: l'apologétique chrétienne, l'histoire de
-l'Eglise, les Pères, les humanités. De si graves exercices
-intellectuels, unis à son culte ardent de la forme et à sa sagacité
-d'observateur implacable, firent de lui un artiste consommé, un
-classique moderne.
-
-Flaubert écrivit moins de livres et quelques romans de plus que
-Stendhal.
-
-Sa première oeuvre,--un essai intitulé _Novembre_, qui ne fut pas
-imprimé, excepté,--la _Tentation de saint Antoine_, espèce
-d'_auto-sacramental_ semblable à l'Ahasvérus d'Edgar Quinet. Le saint
-voit défiler devant ses yeux éblouis, toutes les séductions de la chair
-et de l'esprit, tous les pièges que le démon peut tendre aux sens, au
-coeur et à l'intelligence, et, de la Reine de Saba aux Sphinx et à la
-Chimère, de la déesse Diane aux hérétiques Nicolaïtes, tous le troublent
-de leurs paroles ou de leur aspect.
-
-Considérant l'oeuvre au point de vue littéraire, les amis de Flaubert,
-quand il leur lut ce manuscrit, preuve évidente de sa rare érudition,
-émirent l'arrêt suivant:
-
-«Tu as fait un angle dont les lignes divergentes s'écartent si bien
-qu'on les perd de vue; une goutte d'eau mène au torrent, le torrent au
-fleuve, le fleuve au lac, le lac à l'océan, l'océan au déluge; tu te
-noies, tu noies tes personnages, tu noies l'évènement, tu noies le
-lecteur, et ton oeuvre est noyée.»
-
-Puis, comme ils le voyaient consterné de ce verdict, ils lui
-conseillèrent d'entreprendre un autre travail, un livre où il peindrait
-la vie réelle et où le terre à terre même du sujet l'empêcherait de
-tomber dans l'abus du lyrisme--défaut qui, chez lui, était un héritage
-du romantisme. Flaubert suivit le conseil et écrivit _Madame Bovary_.
-Plus tard, il disait souvent à ses conseillers: «J'étais envahi par le
-cancer du lyrisme, vous m'avez opéré; il n'était que temps, mais j'en ai
-crié de douleur.»
-
-Flaubert eut à faire un grand pas de _La Tentation à Madame Bovary_. Ses
-connaissances variées et choisies, sa lecture assidue des théologiens,
-des mystiques et des philosophes se révélait dans la _Tentation_. Dans
-_Madame Bovary_, le décor est changé! Nous ne sommes plus dans les
-déserts de l'Orient, mais à Yonville, gros village arriéré et misérable.
-Nous n'assistons pas aux luttes gigantesques du saint ascète contre les
-puissances de l'enfer, mais aux mésaventures domestiques d'un médicastre
-de campagne. Tout est vulgaire dans _Madame Bovary_, le sujet, le lieu
-de la scène, les personnages. Seul le talent de l'auteur est
-extraordinaire.
-
-Emma Bovary est née dans les derniers rangs de la classe moyenne; mais,
-dans l'élégante pension où elle fut élevée, elle coudoya des demoiselles
-riches et de haute famille. Les germes de la vanité, de la concupiscence
-et de la soif des plaisirs,--graves maladies de notre
-siècle,--s'accusèrent dès lors chez elle. Peu à peu ils se développent
-et dépravent l'âme de la jeune femme, mariée déjà et mère de famille.
-Passions sentimentales, habitudes de luxe incompatibles avec sa position
-modeste de femme d'un médecin de campagne, expédients et désordres de
-plus belle, compliquent de telle sorte sa situation que, quand ses
-créanciers la pressent, elle s'empoisonne avec de l'arsenic. Tel est le
-drame simple et terrible, pris dans la réalité, qui immortalise
-Flaubert.
-
-Le sujet de _Madame Bovary_,--qui a été si blâmé et qui a soulevé un tel
-scandale,--fut suggéré à Flaubert, à ce que déclare Maxime Ducamp, par
-le hasard, qui évoqua dans sa mémoire le souvenir d'une malheureuse
-femme qui vécut et mourut comme son héroïne.
-
-Je parlerai ailleurs de la haute importance d'oeuvres sociales comme
-_Madame Bovary_ et de sa signification morale, quand je toucherai à la
-délicate question de la moralité dans l'art littéraire.
-
-Je me borne à faire remarquer maintenant que Flaubert accepta le premier
-sujet qui s'offrit à lui et qu'il lui eût été indifférent d'en traiter
-un autre.
-
-Les histoires comme celle de Mme Bovary ne sont pas rares dans la vie,
-mais jusqu'à Flaubert nul ne les avait racontées. Balzac même, qui
-comprit si bien le pouvoir de l'argent dans notre société, ne démontra
-pas avec autant d'énergie que Flaubert la métallisation qui nous
-tourmente.
-
-Un écrivain moins analyste eût poétisé Mme Bovary, en la faisant
-mourir écrasée sous le poids de ses déceptions amoureuses et de ses
-remords dévorants, et non sous celui de ses dettes vulgaires. Les pages
-dans lesquelles Mme Bovary, affolée et désespérée, implore en vain ses
-amants afin d'obtenir d'eux la somme nécessaire pour apaiser ses
-créanciers, sont l'étude la plus cruelle, la plus sincère et la plus
-magnifique, que l'on ait écrite sur la dureté des temps présents et la
-puissance de l'or.
-
-Dans l'oeuvre de Flaubert il n'y a pas seulement d'admirables la
-vigueur et la vérité des caractères; c'est aussi un modèle de perfection
-littéraire.
-
-Le style en est comme un lac limpide, au fond duquel on voit un lit de
-sable fin et doré; comme une table de jaspe poli où il n'est pas
-possible de trouver le plus léger défaut. Jamais il ne faiblit ou ne
-s'affaisse; nul détail ne manque ni n'est en trop. Nulle recherche. Il
-n'y a ni néologismes, ni archaïsmes, ni tours précieux, ni phrases
-parées et artificielles, encore moins de la négligence ou cette vague
-indécision de l'expression que l'on appelle en général le style fluide.
-C'est un style parfait, concis sans pauvreté, correct sans froideur,
-irréprochable sans purisme, ironique et naturel à la fois, et en somme,
-travaillé avec tant de courage et de limpidité qu'il sera bientôt
-classique, s'il ne l'est déjà.
-
-Les descriptions dans _Madame Bovary_ réalisent l'idéal du genre.
-Quoique Flaubert décrive beaucoup, il ne commet pas la faute de peindre
-pour peindre. S'il étudie ce que l'on appelle aujourd'hui le _milieu
-ambiant_, il ne le fait pas pour satisfaire un caprice d'artiste, ou
-pour parader en parlant de choses qu'il connaît bien, mais parce que le
-sujet ou les caractères exigent cette étude. Il possède un tact si
-spécial, qu'il ne décrit que le plus saillant, le plus caractéristique,
-et cela en peu de mots, sans abuser de l'adjectif, en deux ou trois
-magistraux coups de pinceau. Ainsi, dans _Madame Bovary_, malgré la
-scrupuleuse conscience réaliste de l'auteur, chaque chose est toujours
-en sa place, et toujours le principal est le principal, l'accessoire
-l'accessoire. L'habileté de Flaubert apparaît aussi bien dans ce qu'il
-dit que dans ce qu'il omet. Par là, il est supérieur à Balzac qui
-employa tant d'ornements superflus.
-
-Flaubert méconnut entièrement la valeur de _Madame Bovary_; bien plus,
-le succès de ce livre l'irrita. Il sortait des gonds en voyant le public
-et les critiques le préférer à ses autres oeuvres, et pour le rendre
-furieux, il n'y avait qu'à lui conseiller d'écrire quelque chose dans le
-même genre. «Laissez-moi en paix avec _Madame Bovary_!» s'écriait-il
-alors avec emportement. Durant les dernières années de sa vie il voulut
-retirer le livre de la circulation, en n'en autorisant pas de nouveaux
-tirages, et, s'il n'en fut pas ainsi, ce fut parce qu'il avait besoin
-d'argent.
-
-Il ne se bornait pas à dédaigner _Madame Bovary_, la jugeant inférieure,
-par exemple, à _La Tentation_. Il déclarait mépriser le genre à
-laquelle elle appartient, c'est-à-dire la réalité analytique dans le
-caractère et dans les moeurs.
-
-Il estimait uniquement la délicatesse du style, la beauté de la phrase,
-et assurait que ce n'est que par elles qu'on gagne l'immortalité,
-qu'Homère est aussi moderne que Balzac et qu'il donnerait _Madame
-Bovary_ tout entière pour un paragraphe de Châteaubriand ou de Victor
-Hugo.
-
-Il est à noter, en effet, que pour Flaubert, disciple enthousiaste de
-l'école romantique, admirateur fervent d'Hugo, de Dumas et de
-Châteaubriand, la perfection du style, c'étaient les oripeaux lyriques,
-la prose poétique et fleurie, et non cette admirable sobriété et cette
-pureté auxquelles il arrivait. Cas d'aveuglement littéraire très
-semblable à celui qui poussait Cervantès à préférer dans son oeuvre le
-_Persilès_.
-
-Après _Madame Bovary_, _Salammbô_ est la meilleure oeuvre de Flaubert.
-Avec le même scrupule qu'il étudia les misères d'un village au temps de
-Louis-Philippe, Flaubert reconstitua le monde lointain, la mystérieuse
-civilisation carthaginoise. Il nous transporte à Carthage parmi les
-contemporains d'Hamilcar, durant les révoltes des troupes mercenaires,
-que la République africaine entretenait a sa solde pour la servir contre
-Rome; et l'héroïne du roman est la vierge Salammbô, prêtresse de la
-Lune.
-
-Il semble à première vue, que de tels éléments doivent composer un livre
-ennuyeux, savant peut-être, mais de peu d'intérêt; quelque chose
-d'analogue aux romans archéologiques qu'écrit Ebers. Eh bien! nullement.
-Quoique l'auteur de _Salammbô_ nous conduise à Carthage et dans les
-chaînes de la Lybie, au temple de Tanit et aux pieds de la monstrueuse
-statue de Moloch, _Salammbô_ est dans son genre une étude aussi réaliste
-que _Madame Bovary_.
-
-Laissons de côté l'infatigable érudition que déploya Flaubert pour
-dépeindre la cité africaine, son voyage aux côtes de Carthage, son
-ardeur à fouiller les auteurs grecs ou latins. Ebers le fait aussi,
-mieux et plus solidement même, mais ses romans n'en sont pas pour cela
-moins soporifiques.
-
-Ce qui importe dans des oeuvres analogues à _Salammbô_, ce n'est pas
-que les détails scientifiques soient irréprochablement exacts; c'est que
-la reconstruction de l'époque, des moeurs, de la société, des
-personnages et de la nature ne semble pas artificielle, et que l'auteur
-en étant savant, demeure artiste. Il faut que dans tout il y ait vie et
-unité; il faut que ce monde exhumé de la poussière des siècles nous
-semble réel, quoique étrange et différent du nôtre. Il faut qu'il nous
-produise la même impression de vérité que causent les hiéroglyphes,
-quand un égyptologue les déchiffre, ou les fossiles quand un éminent
-naturaliste les complète. Il faut que si nous ne pouvons dire avec une
-certitude absolue: «Carthage était ainsi,» nous pensions du moins que
-_Carthage pût être ainsi_!
-
-Avec _Salammbô_, Flaubert vit le terme de ses succès. Un roman dans
-lequel il se mit tout entier, et sur lequel il fonda de grandes
-espérances, l'_Education sentimentale_, fit un fiasco si complet, que
-Flaubert, dans ses élans de colère accoutumés, demandait à ses amis en
-serrant les poings: «Et pourriez-vous me dire pourquoi ce bouquin n'a
-pas plu?» La cause pour laquelle le livre ne plut pas mérite qu'on la
-raconte.
-
-D'après Maxime Ducamp, il y a eu deux périodes dans la vie de Flaubert.
-Durant la première,--les années de jeunesse,--Flaubert avait un esprit
-délié, une imagination féconde; il apprenait sans effort et travaillait
-facilement. Bientôt une horrible maladie le frappa, mal mystérieux que
-Paracelse appelle _le tremblement de terre de l'homme_, et sa fraîche
-intelligence, tout comme son corps d'athlète, furent atteints dans leur
-source de vie, affaissés et jusqu'à un certain point paralysés.
-
-On remarqua, parallèlement, deux étranges symptômes chez le malade. Il
-prit en haine la marche, au point que voir marcher les autres lui
-faisait mal; et, pour le travail littéraire, il devint si difficile et
-si exigeant, qu'il copiait vingt fois une page, la corrigeait, la
-raturait, la polissait, et s'acharnait de telle sorte au travail, que
-si, en un mois, il réussissait à produire vingt pages définitives, il se
-déclarait rendu et mort de fatigue. Après avoir terminé une page en
-gémissant, en soupirant, il se levait de sa table de travail, baigné de
-sueur, et allait tomber sur un divan où il restait sans souffle.
-
-Cette lenteur, l'énorme effort que lui coûtait chacune de ses oeuvres
-qu'il passait des éternités à terminer,--il lima, corrigea et retoucha
-_La Tentation_ pendant vingt années,--provenaient du désir d'atteindre
-une correction absolue de style et une complète exactitude de laits et
-d'observations.
-
-Il y eut un moment où il obtint les deux choses sans exagération et sans
-préjudice de la création artistique. Ce fut alors qu'il écrivit
-_Salammbô_ et _Madame Bovary_. Ensuite l'équilibre fut rompu.
-
-Il commença à abuser du procédé, au point de passer des heures entières
-à faire la chasse a une répétition de voyelles ou à une cacophonie, à
-réfléchir si une voyelle était ou non à sa place, et à lire trente
-volumes sur l'agriculture pour écrire dix lignes en connaissance de
-cause.
-
-De là, l'échec de _l'Education sentimentale_, et surtout celui de
-_Bouvard et Pécuchet_, son oeuvre posthume, où le roman se transforme
-en monotone satire sociale, en pesant catalogue de lieux communs et
-d'idées courantes; où une même situation prolongée durant toute
-l'oeuvre, où la langue, sèche et décharnée à force de vouloir être
-pure et simple, fatiguent le lecteur le plus courageux.
-
-Qu'elle soit due à la maladie ou à la nature spéciale de son génie, on
-doit insister sur la décadence de Flaubert, parce que c'est un évènement
-peu fréquent que la chute et la stérilité d'un écrivain par ambition
-excessive d'exactitude et de perfection; au lieu que la plupart,
-aussitôt qu'ils ont acquis du renom, se laissent aller au sommeil.
-
-Flaubert, lui, appelait _se distraire_, écrire des contes comme le
-_Coeur sensible_, qui représente six mois de travail assidu. À force
-d'effiler la pointe du crayon, Flaubert la brisa.
-
-Le fond des oeuvres de Flaubert est pessimiste, non pas qu'il prêche
-ni cette doctrine ni une autre, car il est l'écrivain le plus
-impersonnel et le plus réservé qu'on ait jamais vu. Seulement son
-observation implacable démontre à chaque instant la bassesse et la
-nullité des desseins et des désirs de l'homme.
-
-Soit qu'il nous montre Mme Bovary rêvant de poétiques amours et tombant
-dans de prosaïques hontes, soit qu'il nous peigne Salammbô expirant dans
-l'horreur de son barbare triomphe, ou Bouvard et Pécuchet étudiant les
-sciences et dévorant les livres pour rester aussi sots qu'ils l'étaient
-avant, Flaubert n'a pas un coin où se puissent loger les illusions
-consolantes. Il hait par dessus tout la société moderne, ce que l'on a
-coutume d'appeler l'intelligence, le progrès, les découvertes,
-l'industrie et les libertés. C'est une face de Flaubert que Zola et son
-école n'ont pas négligé de lui emprunter. Seulement Flaubert n'obéissait
-pas à un système, il agissait par instinct. Dans ses rapports avec ses
-amis, il se montrait au contraire enthousiaste, exalté, et se
-passionnait facilement.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Les de Goncourt.--L'auteur est une dévote de leur autel
-byzantin.--Les deux frères.--Leur ascendance littéraire.
---Leurs tendances esthétiques.--Le rococo et la modernité.
---Gautier, à propos de Baudelaire.--L'expressivité.--La
-couleur.--Loeuvre: l'oeuvre commune.--L'oeuvre
-d'Edmond de Goncourt.--Préférences de l'auteur_.--Les
-frères Zemganno--Manette Salomon.
-
-
-Deux idées me frappent au moment de parler des frères de Goncourt.
-
-D'abord, je crains de les louer plus que de juste, parce qu'ils
-m'inspirent une grande sympathie et sont mes auteurs de prédilection.
-Aussi je préfère déclarer, dès maintenant, quelle affection j'ai pour
-eux et avouer ingénument que jusqu'à leurs défauts me captivent.
-
-«Si la foule ne s'agenouille jamais devant eux, ils auront une chapelle
-d'un luxe précieux, une chapelle byzantine avec de l'or fin et des
-peintures curieuses, dans laquelle les raffinés iront faire leurs
-dévotions[1].» Je suis une dévote de cet autel, sans prétendre ériger en
-loi mon goût qui provient peut-être de mon tempérament de coloriste.
-
-Ensuite, je m'étonne qu'il y ait des gens qui traitent les réalistes de
-_simples photographes_, alors que combattent dans leurs rangs les deux
-écrivains modernes qui peuvent le plus justement se prétendre des
-_peintres_.
-
-Les Goncourt sont à peine connus en Espagne. L'un s'appelle Edmond,
-l'autre s'appelait Jules. Travaillant en collaboration intime, ils
-écrivirent des romans et des oeuvres historiques, jusqu'à ce que
-Jules le cadet descendit au tombeau. Ils vécurent si unis, fondant leurs
-styles et leurs pensées, que le public les prenait pour un seul
-écrivain. Edmond, le survivant, dans son beau roman _Les Frères
-Zemganno_, a symbolisé cette étroite fraternité intellectuelle dans
-l'histoire des deux frères gymnasiarques qui exécutent ensemble au
-cirque des exercices dangereux et mettent en commun leur force et leur
-adresse, arrivant à être une âme en deux corps. Quand le plus jeune se
-brise les deux jambes dans une chute, Gianni, l'aîné, renonce à des
-travaux qu'il ne peut plus partager avec son cher Nello. Je laisserai
-Edmond de Goncourt lui-même expliquer la tendresse qui les unissait.
-
-«Les deux frères ne s'aimaient pas seulement, ils tenaient l'un et
-l'autre par des liens mystérieux, des attaches psychiques, des atomes
-crochus de natures jumelles, et cela, quoiqu'ils fussent d'âges très
-différents et de caractères diamétralement opposés. Leurs premiers
-mouvements instinctifs étaient identiquement les mêmes.....
-Non-seulement les individus, mais encore les choses, avec le pourquoi
-irraisonné de leur charme ou de leur déplaisance, leur parlaient
-mêmement à tous les deux. Enfin les idées, ces créations du cerveau dont
-la naissance est d'une fantaisie si entière, et qui vous étonnent
-souvent par le _on ne sait comment_ de leur venue, les idées d'ordinaire
-si peu simutanées et si peu parallèles dans les ménages de coeur entre
-homme et femme, les idées naissaient communes aux deux frères. Leur
-_travail_ se trouvait tant et si bien confondu, leurs exercices
-tellement mêlés l'un à l'autre, et ce qu'ils faisaient semblait si peu
-appartenir à aucun en particulier, que les bravos s'adressaient toujours
-à l'association et qu'on ne séparait jamais le couple dans l'éloge ou
-dans le blâme..... C'est ainsi que ces deux êtres étaient arrivés à
-n'avoir plus à eux deux qu'un amour-propre, qu'une vanité, qu'un
-orgueil.»
-
-Il s'écoula bien des années sans que les Goncourt obtinssent, je ne
-dirai pas les applaudissements, mais même l'attention du public.
-Quelques-uns de leurs romans furent accueillis avec tant d'indifférence,
-que la douleur de cet insuccès précipita la mort de Jules. Maintenant,
-grâce au fracas que soulève le naturalisme, les romans des Goncourt
-commencent à être très lus. Edmond, que la mort de son frère avait
-laissé abattu et sans courage, Edmond, qui avait voulu renoncer à
-écrire, s'est remis à travailler et passe pour le troisième romancier
-français vivant. Nombre de gens même le préfèrent à Daudet.
-
-Goncourt fut le premier qui appela _documents humains_ les faits que le
-romancier observe et rassemble pour en faire la base de ses créations.
-Mais ceux qui s'imaginent que tous les naturalistes et les réalistes
-sont taillés sur le patron de Zola, s'étonneraient s'ils connaissaient
-l'originalité de Goncourt. Il ne ressemble ni à Balzac, ni à Flaubert;
-et bien que disciple de Diderot, il ne lui emprunte que le coloris et
-l'art d'exprimer les sensations. Stendhal étudiait le mécanisme
-psychologique et le _processus_ des idées, les Goncourt, élèves du même
-maître, réussissent à copier avec de vives couleurs la réalité sensible.
-Ils sont, avant tout,--inventons, à leur exemple, un mot
-nouveau,--_sensationnistes_. Ils ne possèdent pas la netteté de
-Flaubert, ni son style parfait, ni son impersonnalité puissante; au
-contraire, s'ils prennent le réel pour matière première, c'est pour le
-couler dans le moule de l'individualité ou, comme dirait Zola, pour le
-montrer à travers leur tempérament.
-
-Les Goncourt se distinguèrent par deux traits: la connaissance de l'art
-et des moeurs du dix-huitième siècle et l'expression des éléments
-esthétiques du dix-neuvième.
-
-Ils étudièrent le XVIIIe siècle avec une fougue d'artistes et une
-patience d'érudits, communiquant au public le résultat de leurs
-investigations en de nombreux et remarquables livres
-historico-biographiques et historico-anecdotiques. Ils collectionnèrent
-des estampes, des meubles, des livres et des plaquettes, tout ce qui
-concernait cette époque qui, pour être voisine de nous, n'en est pas
-moins intéressante.
-
-Dans leurs romans, ils montrèrent une foule d'aspects poétiques de notre
-temps, auxquels nul ne songeait. Loin de faire comme Flaubert
-l'inventaire des misères et des ridicules de la société moderne, ou de
-se borner par système, comme Champfleury, à trouver des types et des
-scènes vulgaires, les Goncourt découvrirent dans la vie contemporaine un
-certain idéal de beauté qui lui appartient exclusivement et que d'autres
-âges et d'autres temps ne peuvent lui disputer.
-
-Les Goncourt disent par la voix d'un de leurs personnages: «Le moderne,
-tout est là. La sensation, l'intuition du contemporain, du spectacle qui
-vous coudoie, du présent dans lequel vous sentez frémir vos passions et
-quelque chose de vous, tout est là pour l'artiste.»
-
-Et fidèles à cette théorie, les Goncourt extraient de la vie
-contemporaine tout ce qui est artistique, comme le chimiste fait jaillir
-l'aveuglante lumière de l'électricité d'un obscur morceau de charbon.
-
-Cette sympathie pour la vie moderne peut prendre une forme très rabattue
-et se changer en admiration pour les progrès scientifiques ou
-industriels de notre siècle. Chez les Goncourt, elle en prit une
-beaucoup plus nouvelle et beaucoup plus inusitée, entièrement
-artistique. Leur idéal fut celui de la génération présente qui ne se
-borne pas à admirer une seule forme de l'Art, mais qui les comprend
-toutes et en jouit avec un éclectisme raffiné, préférant peut-être les
-plus étranges aux plus belles, comme il arrivait aux Goncourt. Une page
-de Théophile Gautier définit fort bien cette manière de sentir l'Art. On
-peut l'appliquer aux Goncourt.
-
-«Il aimait ce qu'on appelle improprement le style de décadence, et qui
-n'est autre chose que l'Art arrivé à ce point de maturité extrême que
-déterminent à leurs soleils obliques les civilisations qui vieillissent:
-style ingénieux, compliqué, savant, plein de nuances et de recherches,
-reculant toujours les bornes de la langue, empruntant à tous les
-vocabulaires techniques, prenant des couleurs à toutes les palettes, des
-notes à tous les claviers, s'efforçant à rendre la pensée dans ce
-qu'elle a de plus ineffable, et la forme de ses contours les plus vagues
-et les plus fuyants.... Tel est bien l'idiome nécessaire et fatal des
-peuples et des civilisations où la vie factice a remplacé la vie
-naturelle et développé chez l'homme des besoins inconnus. Ce n'est pas
-chose aisée, d'ailleurs, que ce style méprisé des pédants, car il
-exprime des idées neuves avec des formes nouvelles et des mots qu'on n'a
-pas entendus encore.»
-
-S'il est facile ou non, celui-là seul le sait qui lutte avec le vocable
-indomptable pour le dompter! Edmond de Goncourt croit que son frère
-Jules tomba malade et mourut des blessures reçues en luttant avec la
-phrase rebelle, à qui il demandait ce que nul écrivain ne lui demanda
-jamais, de surpasser la palette.
-
-Avant d'écrire, les Goncourt s'étaient adonnés à la peinture à l'huile
-et à la gravure à l'eau-forte. Ils s'étaient entourés de délicieux
-bibelots, de jouets asiatiques, d'armes riches, d'étoffes de soie
-japonaise brodées en relief, de porcelaines curieuses. Célibataires et
-maîtres d'eux-mêmes, ils se livrèrent librement à leurs passions
-d'artistes. En cultivant les lettres, ils voulurent rendre aussi cette
-beauté de coloris qui les captivait et cette complexité de sensations
-délicates, aiguës, et jusqu'à un certain point paroxystes, que leur
-faisaient éprouver la lumière, les objets, les formes, grâce à la
-subtilité de leurs sens et à la finesse de leur intelligence. Au lieu de
-se tirer d'affaire comme tant d'écrivains, en s'écriant: «Je ne trouve
-pas d'expressions pour dépeindre ceci, cela ou le reste,» les Goncourt
-se proposèrent de trouver toujours des mots, quand ils devraient les
-inventer.
-
-Pour communiquer aux lecteurs les impressions de leurs sens raffinés,
-les Goncourt amplifiaient, enrichissaient et disloquaient le français.
-Indignés de la pauvreté de la langue, quand ils la comparaient à
-l'abondance et à la merveilleuse variété des sensations, ils perdirent
-tout respect pour l'idiome et furent les plus audacieux néologistes du
-monde, sans se priver aussi de prendre d'autres licences. Car, les mots
-nouveaux ne leur suffisant pas, ils songèrent à les placer d'une manière
-inaccoutumée, pourvu qu'ils exprimassent ce que l'auteur désirait leur
-faire exprimer.
-
-Ils ne se bornèrent pas à peindre l'extérieur des choses et la sensation
-que produit leur aspect, mais les suggestions de tristesses, de joies ou
-de mélancolies que l'âme trouve en elles, de sorte qu'ils ne dominèrent
-pas seulement le coloris comme Théophile Gautier, mais le clair obscur,
-la quantité de lumière et d'ombre qui influent tant sur notre esprit.
-
-Les Goncourt se servent de tous les moyens imaginables pour atteindre
-leurs fins: ils répètent un mot pour que l'excitation réitérée augmente
-l'intensité de la sensation; ils emploient deux ou trois synonymes pour
-nommer un objet. Ils commettent des tautologies et des pléonasmes, font
-des substantifs d'adjectifs, tombant à chaque pas dans des défauts qui
-eussent rempli d'horreur Flaubert.
-
-Ces audaces donnent parfois les plus heureux résultats. Une tournure ou
-une phrase saute aux yeux du lecteur, se grave dans sa rétine et
-transmet au cerveau la vive image que l'artiste voulut lui montrer
-clairement.
-
-Dans ses merveilleuses descriptions. Zola adopta les procédés des
-Goncourt, légèrement atténués; Daudet leur prit à son tour les
-miniatures exquises qui ornent quelques-unes de ses pages les mieux
-choisies, et tout écrivain coloriste, désormais, devra s'inspirer de la
-lecture des deux frères.
-
-Quelle belle, quelle savoureuse chose que la couleur! Sans admettre la
-théorie de ce savant allemand, qui prétend qu'au temps d'Homère, les
-hommes voyaient beaucoup moins de couleurs qu'aujourd'hui, et que ce
-sens se raffine et s'enrichit chaque jour, je crois que le culte de la
-ligne est antérieur à celui du coloris, comme la sculpture à la
-peinture. Je pense aussi que les lettres, à mesure qu'elles avancent,
-expriment la couleur avec plus de brio et de force, en détaillent mieux
-les nuances et les délicates transitions, et que l'étude de la couleur
-se complique de même que l'étude de la musique s'est compliquée depuis
-les maîtres italiens jusqu'à aujourd'hui.
-
-J'ai lu, il n'y a pas longtemps, dans une revue scientifique, qu'il
-existe des sujets qui éprouvent une sensation lumineuse et chromatique,
-qui est toujours la même quand le son est égal et qui varie quand le son
-change, de telle sorte qu'un son peut exciter la rétine en même temps
-que le tympan et que pour l'individu qué d'une faculté si singulière,
-chaque ton de son correspond exactement à un ton de couleur.
-
-La méthode des Concourt s'essaie à obtenir des résultats analogues: ils
-écrivent de telle sorte que les mots produisent de vives sensations
-chromatiques et c'est en cela que consiste leur indiscutable
-originalité. Quoique la traduction doive forcément abîmer l'émail
-polychrome d'un style aussi capricieux, je traduis ici un paragraphe du
-roman _Manette Salomon_ où les Goncourt décrivent les exagérations d'un
-coloriste et semblent exprimer plutôt leur propre désir de remplacer le
-pinceau par la plume[2].
-
-«Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer ses tons, les
-enflammer, les brillanter. Devant les vitrines de minéralogie, essayant
-de voler la Nature, de ravir et d'emporter les feux multicolores de ces
-pétrifications et de ces cristallisations d'éclairs, il s'arrêtait à ces
-bleus d'azurite, d'un bleu d'émail chinois, à ces bleus défaillants des
-cuivres oxydés, au bleu céleste de la lazulite allant du bleu de roi au
-bleu de l'eau. Il suivait toute la gamme du rouge, des mercures
-sulfurés, carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hématite, et
-rêvait à l'_omatito_, la couleur perdue du XVIe siècle, la couleur
-cardinale, la vraie pourpre de Rome.... Des minéraux, il passait aux
-coquilles, aux colorations mères de la tendresse et de l'idéal du ton, à
-toutes ces variations du rose dans une fonte de porcelaine, depuis la
-pourpre ténébreuse jusqu'au rose mourant, à la nacre noyant le prisme
-dans son lait. Il allait à toutes les irrisations, aux opalisations
-d'arc-en-ciel.... Il se mettait dans les yeux l'azur du saphir, le sang
-du rubis, l'orient de la perle, l'eau du diamant. Pour peindre, le
-peintre croyait avoir maintenant besoin de tout ce qui brille, de tout
-ce qui brûle dans le Ciel, dans la Terre, dans la Mer.»
-
-C'est cela même que croient les Goncourt, et de là résultent les
-conditions exceptionnelles de leur style. Je n'ose pas dire les
-qualités, quoique pour moi elles soient telles.
-
-Je me hâte d'ajouter que les Goncourt n'ont pas seulement de la valeur
-comme maîtres puissants du coloris et comme interprètes rares de la
-sensation. Ils ont prouvé aussi qu'ils sont de grands observateurs qui
-savent étudier les caractères. Il est vrai qu'ils ne procèdent ni comme
-Balzac, ni comme Zola, qui ont créé des personnages logiques, agissant
-conformément à des antécédents indiqués par le romancier, et allant où
-les conduisent la fatalité de leur complexion et la tyrannie des
-circonstances. Les personnages des Goncourt ne sont pas aussi
-automatiques; ils semblent plus capricieux, plus inexplicables pour le
-lecteur; ils agissent avec une indépendance relative, et cependant, nous
-ne nous les imaginons pas comme des mannequins ou des êtres fantastiques
-et rèvés, mais comme des personnes de chair et d'os, semblables à
-beaucoup de gens, que nous rencontrons à chaque pas dans la vie réelle,
-et dont nous ne pouvons prédire avec certitude la conduite, quoique nous
-les connaissions à fond et que nous sachions d'avance les mobiles qui
-peuvent influer sur eux. La contradiction, l'irrégularité et
-l'inconséquence, l'énigme qui existe dans l'homme, les Goncourt les
-mettent peut-être mieux en lumière que leurs illustres rivaux.
-
-Deux groupes de romans portent au titre le nom des Goncourt. L'un est
-l'oeuvre des frères réunis, l'autre d'Edmond seul; mais dans tous la
-méthode est la même.
-
-Nul n'applique plus radicalement que les Goncourt le principe récemment
-découvert que dans le roman, ce qui importe le moins, c'est le sujet et
-l'action, et ce qui importe le plus, la quantité de vérité artistique.
-
-Dans quelques-uns de leurs romans comme _Soeur Philomène_ et _Renée
-Mauperin_, il y a encore un drame, très simple, mais drame enfin.
-
-Dans _Manette Salomon_, _Charles Demailly_, _Germinie Lacerteux_, on ne
-trouve guère que la succession des évènements, incohérente en apparence,
-et parfois languissante, comme il arrive dans la vie.
-
-Dans _Madame Gervaisais_, l'intérêt de l'intrigue est moindre ou plus
-délicat si l'on veut. Il n'y a pas d'évènements et le drame intime et
-profond de la conversion d'une libre-penseuse au catholicisme se joue
-dans l'âme de l'héroïne. Ce roman surprenant ne manque pas seulement
-d'intrigue au sens usuel du mot, il manque aussi de dialogue.
-
-Les Goncourt possèdent un microscope très puissant, et l'emploient
-plutôt qu'à examiner l'âme humaine et à visiter les replis du cerveau, à
-observer dans tous les objets les détails menus, exquis et curieux, les
-fils si frêles qui tissent la réalité.
-
-Pour d'autres auteurs, la vie est une toile grossière; pour les
-Goncourt, c'est une jolie dentelle chargée de broderies, de fleurs et
-d'étoiles délicates brodées par une main adroite.
-
-Il semble que sous le verre de leur microscope, comme sous le verre du
-microscope des naturalistes sages qui découvrirent le monde des
-infusoires et les régions micrographiques, la création se dilate, se
-multiplie et s'approfondit.
-
-Les romans les plus vantés des Goncourt sont _Germinie Lacerteux_ et _La
-fille Elisa_. Leur succès est peut-être dû à la curiosité et au goût
-dépravé du public, qui préfère certains sujets, et cherche dans le roman
-la satisfaction de certains appétits. Pour moi, les meilleures oeuvres
-des Goncourt sont le beau poème d'amour fraternel, intitulé _Les frères
-Zemganno_, ou la poésie se cache sous la vérité, comme la perle dans la
-coquille de l'huître; et surtout, l'admirable _Manette Salomon_, où ces
-écrivains d'élite trouvèrent ce que l'artiste apprécie tant, la
-conformité de l'esprit, du talent et du sujet.
-
-
-[1] ZOLA, _Les romanciers naturalistes_.
-
-[2] Il nous a paru inutile de citer, même en note, la version d'ailleurs
-facile et élégante de Mme Pardo Bazan.
-
-
-
-
-IX
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Alphonse Daudet: il débute par la poésie_.--_La parenté
-avec Dickens_.--Le Petit Chose.--_La caractéristique
-de Daudet romancier et écrivain_.--Le Nabab.--Les Rois
-en exil.--Numa Roumestan.--_Daudet et Zola_.
-
-
-Alphonse Daudet est né dans le Midi de la France, pays de gai savoir et
-de climat prospère, assez semblable à notre Andalousie. Le ciel serein,
-le clair soleil et la végétation florescente des zones méridionales
-semblent avoir leur reflet dans le caractère de cet écrivain, dans sa
-fantaisie étincelante et dans son heureux tempérament littéraire.
-
-Ernest son frère, dans le livre intitulé _Mon frère et moi_, donne les
-preuves de la précocité du talent d'Alphonse et affirme que son premier
-roman, écrit à quinze ans, serait digne de figurer dans la collection de
-ses oeuvres actuelles. Il observe aussi que la critique n'a pu trouver
-d'infériorité relative entre les différents livres qu'il publia, ni
-choisir et signaler une oeuvre de lui supérieure aux autres,--ce
-qu'elle a fait pour les Goncourt, Flaubert et Zola.
-
-Les débuts de l'histoire littéraire d'Alphonse Daudet furent difficiles.
-Il lutta héroïquement contre la gêne qui avait peu à peu écrasé sa
-famille, gêne qui finissait par être de la pauvreté. Il entra comme pion
-dans un collège, se destina ensuite au journalisme, et dans sa chambre
-d'étudiant, commença à travailler modestement et courageusement pour
-gagner de la réputation.
-
-Son premier livre fut un volume de vers, _Les Amoureuses_: avec un
-surenchérissement d'éloges hyperboliques, la critique a dit de cette
-oeuvre «que Daudet avait recueilli la plume d'Alfred de Musset
-mourant.»
-
-Ensuite, il écrivit de la prose, commença par composer de petits contes
-courts, des études légères sur n'importe quel sujet, des descriptions de
-villages et de types de son pays.
-
-De ces aquarelles, il passa à des tableaux de chevalet, c'est-à-dire des
-scènes de moeurs, jusqu'à ce qu'enfin il osa couvrir de couleurs de
-vastes toiles, de grands romans sociaux. Grands, non point par les
-dimensions, mais par la profondeur de l'observation.
-
-Il ne manque pas de gens qui placent Alphonse Daudet hors de l'école
-réaliste et naturaliste, en se fondant sur certaines qualités poétiques
-de son esprit. Je pense que, sans aucun doute, nous devons placer parmi
-les réalistes l'auteur de _Numa Roumestan_. En effet, les procédés
-d'Alphonse Daudet, sa méthode pour composer et imaginer, sont absolument
-réalistes. Avant de se coucher, à l'imitation de Dickens avec lequel il
-a bien des points de contact, il note en détail les évènements et les
-minuties observés durant la journée. On peut assurer qu'il n'y a pas de
-détails, pas de caractères, pas d'évènements dans ses romans qui ne
-soient tirés de ses carnets ou du riche trésor de sa mémoire. Zola dit
-fort bien que Daudet manque d'imagination dans le sens que nous avons
-coutume de donner à ce mot, puisqu'il n'invente rien: il choisit,
-combine, dispose seulement les matériaux qu'il a pris à la réalité. Sa
-personnalité littéraire, ce que Zola appelle _le tempérament_,
-intervient ensuite et coule le métal de la réalité dans son propre
-moule.
-
-Notable erreur que de croire que pour se conformer à la méthode
-réaliste, un auteur abdique ses libres facultés de création. Et voilà ce
-qu'on affirme sur un ton doctoral, comme si l'on formulait un
-irréfutable axiome d'esthétique!
-
-Daudet voit les choses à sa manière, il ne les étudie ni avec la sévère
-impersonnalité d'un Flaubert, ni avec l'intense émotion artistique des
-Goncourt, ni avec la lucidité visionnaire d'un Balzac. Il les étudie
-avec cette sensibilité naturelle, avec cette ironie voilée, douce et
-profonde que connaissent bien les lecteurs assidus de Dickens. Ce n'est
-pas un analyste froid, ce n'est pas le médecin qui rapporte avec une
-indifférence glaciale les symptômes d'une maladie, ce n'est pas
-davantage l'artiste qui cherche avant tout la perfection; c'est le
-narrateur passionné qui sympathise avec quelques-uns de ses héros et
-s'indigne contre les autres, dont la voix tremble parfois, dont parfois
-une larme furtive couvre les yeux d'un voile.
-
-Sans parler constamment en son propre nom, sans suspendre les récits
-pour adresser au lecteur des réflexions et des admonitions, Daudet sait
-n'être jamais absent de ses livres. Sa présence les anime.
-
-Un de ses romans, _Le Petit Chose_, est tissu des évènements de
-l'enfance et de l'adolescence de l'auteur, et ses personnages sont des
-membres de la famille Daudet. Même sans le concours de cette
-circonstance, toutes les oeuvres de Daudet émeuvent, parce qu'il sait
-pratiquer le _si vis me flere_,... discrètement comme l'exige l'art
-contemporain, sans exclamations ni apostrophes. Grâce à une certaine
-chaleur dans le style, avec des inflexions grammaticales très tendres,
-très pénétrantes, qui vont à l'âme, nous savons, quoique l'auteur n'ait
-pas pris la peine de nous en avertir, qu'il éprouve de l'affection pour
-tel ou tel personnage. Nous écoutons le rire mélodieux et sonore avec
-lequel il se moque des coquins et des imbéciles. Tout cela, nous le
-distinguons à travers un voile et nous jouissons du plaisir de le
-deviner.
-
-Tandis que Stendhal fatigue comme fatiguerait une démonstration
-mathématique, tandis que les Goncourt excitent les nerfs et éblouissent
-les yeux, que Flaubert attriste et cause du spleen et de la
-misanthropie, Daudet console, rafraîchit et divertit l'esprit, sans se
-servir de tromperies et de sornettes comme les idéalistes, par la seule
-magie de son caractère sympathique et tendre. La note gaie, parfois
-légère, qui ne manque pas dans la vie et qui manque dans les romans de
-Zola, le clavier de Daudet la possède. Son talent est de caractère
-féminin, non par la faiblesse, mais par la grâce et par l'attraction.
-
-Son style semble travaillé sans violence ni effort, avec un aimable
-abandon, quoique sans négligence. Et cependant, si Jules de Goncourt
-mourut épuisé et presque fou à force de sveltir la phrase pour lui
-imprimer une vibration nerveuse plus intense; si, en limant ses pages,
-Flaubert suait et gémissait comme le bûcheron à chaque coup qu'il
-décharge sur l'arbre; si Zola pleure de rage et se traite d'idiot en
-relisant ce qu'il écrit, le remet à nouveau sur le chantier et
-recommence à le marteler jusqu'à ce qu'il lui ait donné la forme
-désirée, Ernest Daudet assure que, pour rédiger une page rapide,
-harmonieuse, où la phrase coule majestueuse comme un fleuve qui roule
-des sables d'or, son frère, exigeant envers lui-même, lutte, souffre,
-pâlit et en reste plusieurs jours malade de fatigue.
-
-C'est là la difficile facilité désirée par tant d'écrivains et que si
-peu savent conquérir!
-
-Alphonse Daudet n'a point l'étonnante science spéciale des Goncourt;
-encore moins la grande érudition de Flaubert. Il sait ce qu'il lui faut
-savoir, ni plus ni moins; le reste, il l'imagine et à Dieu va! Il ne se
-pose pas en philosophe, il ne se pique pas d'être à l'excès styliste ou
-puriste.
-
-Il ne serait pas capable de s'assujettir aux sévères études qu'exige une
-oeuvre comme _Salammbô_, par exemple. Ses voyages d'exploration, il
-les fait à travers le monde social. Il parcourt Paris dans toutes les
-directions, en scrutant tout avec ses yeux de myope qui concentrent la
-lumière, et en observant chacune des scènes variées et curieuses qui se
-succèdent dans la vie de la grande capitale où il ne manque pas de
-comédies, où les drames ne sont pas rares, où la tragédie se dresse
-parfois, le poignard à la main, sur la trame vulgaire en apparence des
-évènements.
-
-Chez Alphonse Daudet, un phénomène révèle sa nature d'artiste. Il se
-plaît surtout à étudier les types rares et originaux, les moeurs
-étranges et pittoresques qui se dessinent un moment comme des moues
-rapides sur la physionomie changeante et cosmopolite de Paris. Il
-préfère ces contractions passagères à l'aspect normal. Il se plaît à
-photographier instantanément et stéréotyper ensuite ces existences de
-chauves-souris, entre lumière et ténèbres, ces types suspects que l'on
-appela autrefois la bohême; aventuriers de la science, de la langue, de
-l'art: figures hétéroclites, qui ont les pieds dans la fange et lèvent
-leurs fronts au ciel du luxe et de la célébrité; gens de qui tous les
-journaux parlent aujourd'hui et que demain on enterrera dans la fosse
-commune.
-
-Dans quelques-uns des romans de Daudet, le _Nabab_, par exemple, presque
-tous les personnages sont de cette clique: le médecin nord-américain
-Jenkins, mélange de Locuste et de Célestine; Félicia Ruys, moitié
-artiste admirable et moitié courtisane; le nabab Jansoulet,
-l'ex-odalisque sa femme, sont tous des personnages extraordinaires, des
-champignons qui germent dans la pourriture d'une société vieille, d'une
-capitale babylonienne et dont les formes singulières et les couleurs
-empoisonnées attirent le regard et le captivent plus que la beauté des
-roses.
-
-_Le Nabab_ fut le premier roman de Daudet qui lui donna une très grande
-célébrité. La cause de ce succès, il est triste de le dire, était en
-grande partie due à ce que le roman était émaillé d'indiscrétions,
-c'est-à-dire de nouvelles anecdotiques relatives à une certaine période
-du second empire et à des personnages de haut rang qui y firent figure.
-Il est triste de le dire,--je le répète,--parce que le fait prouve que
-le public est incapable de s'intéresser à la littérature, pour la seule
-littérature, et que si un auteur devient célèbre d'un coup et vend
-éditions sur éditions d'un livre, c'est qu'il a su le saupoudrer avec le
-sel et le piment de la chronique scandaleuse.
-
-Quand on sut que _le Nabab_ avait une clé, quand on sut qu'Alphonse
-Daudet, commensal et protégé du duc de Morny, l'exhibait dans les
-moindres détails de sa vie privée, beaucoup se scandalisèrent et
-traitèrent l'auteur d'ingrat. Je me scandalise plus encore de ce que
-l'on ait connu _alors_ le talent de Daudet par cette ingratitude et
-cette bassesse, et non _avant_, par la resplendeur de la beauté du
-talent.
-
-Pour s'affranchir du reproche d'ingratitude, Alphonse Daudet allégua
-qu'il n'avait ni défiguré ni enlaidi la physionomie du duc de Morny ni
-d'aucune des personnes qu'il peignait; que l'opinion générale se les
-représentait sous un jour beaucoup plus fâcheux et que si elles
-vivaient, elles lui seraient bien certainement reconnaissantes des
-traits qu'il leur avait prêtés.
-
-Comme artiste, il donna une autre raison bien plus puissante. Son
-incapacité absolue d'inventer et la force invincible avec laquelle le
-modèle vivant s'incrustait dans sa mémoire, au point de ne lui laisser
-pas de repos jusqu'à ce qu'il l'ait transporté sur le papier.
-
-Le problème est réellement difficile. Pourquoi se montrer plus sévère
-envers le romancier qu'envers le peintre?
-
-Le peintre se rend, par exemple, dans une société ou à un repas où il
-est convié; il regarde autour de lui, remarque la tête de l'amphytrion,
-la tournure de quelque jeune fille assise à côté de lui. Il rentre chez
-lui, prend ses pinceaux et, sans le moindre scrupule, reproduit sur la
-toile ce qu'il a vu. Nul ne le taxe d'ingratitude ni ne le qualifie de
-misérable.
-
-Un écrivain réaliste se décide à tirer parti du moindre détail observé
-chez un ami, même chez un indifférent ou un ennemi juré. On dira qu'il
-déchire le voile de la vie privée, qu'il viole les secrets du foyer, et
-tout le monde se considérera comme offensé. On lui fera même un procès
-comme à Zola, pour le nom d'un personnage.
-
-Il est clair que le romancier, digne de ce nom, en prenant la plume,
-n'obéit pas à des antipathies ou à des rancunes, n'exerce pas une
-vengeance. Ce n'est pas non plus le satirique qui aspire à frapper au
-coeur l'individu ou la société. Son but est tout différent. Il obéit à
-sa muse qui lui ordonne d'étudier, de comprendre et d'exposer la réalité
-qui nous environne. Ainsi, pour en revenir à Daudet, ce qu'il prend
-indistinctement à ses amis ou a ses adversaires, ce n'est pas cette
-vérité trop grande que les biographes même dédaignent; ce sont certains
-renseignements--comme le morceau de bois ou de fer appelé _âme_ sur
-lequel les sculpteurs appuient et font porter la terre qu'ils
-modèlent,--l'armature, en un mot. Le nabab Jansoulet, par exemple, a
-existé. Daudet, dans son livre, a conservé le fond et a modifié bien des
-détails.
-
-S'il y a un dessein satirique dans un des romans de Daudet, c'est dans
-_Les Rois en exil_. L'auteur s'est proposé de faire une démonstration.
-Je ne sais si la démonstration est faite, mais je sais que l'intention
-est visible. Cependant, en artiste consommé, il a évité la caricature et
-a dessiné le noble et auguste profil de la reine d'Illyrie. Le
-monarchiste le plus monarchiste ne ferait rien d'aussi beau.
-
-En dehors du monde parisien, Daudet réussit à décrire sa province avec
-une grâce toute particulière. Il connaît les Méridionaux. Soit qu'il
-nous conte l'épopée burlesque de _Tartarin de Tarascon_, le don
-Quichotte de Gascogne, qui part de sa ville natale, résolu à tuer des
-lions dans les forêts africaines et ne réussit qu'à mettre à mort une
-bourrique et à achever un vieux lion aveugle et agonisant; soit qu'avec
-des traits si particuliers et une physionomie si régionale, il évoque le
-tambourinaïre de _Numa Roumestan_, ou Numa lui-même, caractère magistral
-qui porte le sceau indélébile d'une province, Daudet nous fera toujours
-sourire et nous remuera toujours.
-
-Zola croit que Daudet est providentiellement destiné à réconcilier le
-public avec l'école naturaliste, grâce aux qualités par lesquelles il
-s'attire les sympathies du lecteur et aux dons qui lui ouvrent des
-portes fermées à Zola: celle du foyer domestique, celle de l'élégante
-bibliothèque de bois de rose qui orne le boudoir des dames. Pour ma
-part, je crois que ces portes ne s'ouvriront jamais pour toutes les
-oeuvres de Zola, quand bien même il enverrait devant lui cent Daudet
-pour franchir les obstacles. Daudet appartient à la même école que Zola,
-c'est certain; mais il se contente d'accuser la musculature de la
-réalité, tandis que Zola l'écorche avec ses doigts de fer et la présente
-au lecteur en gravure de clinique. Peu de rayons de bois de rose
-gémiront sous le poids de _Pot-Bouille_.
-
-Alphonse Daudet a une collaboratrice qui est sa femme. Elle a, elle
-aussi, écrit quelques livres. Qui sait si Daudet ne doit pas à cette
-douce influence de fuir l'exagération de la méthode naturaliste et de
-se maintenir, comme le reconnaît Zola avec une généreuse impartialité,
-_au point critique où finit la poésie et où commence la vérité_?
-
-
-
-
-X
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Emile Zola.--Sa position de chef d'école.--Sa vie par
-Paul Alexis.--Méthode de travail.--Combien elle diffère
-de la méthode romantique.--Zola, d'après de Amicis.--Le
-lutteur en Zola_.
-
-
-J'ai tout exprès réservé la dernière place au chef de l'école
-naturaliste et j'ai parlé d'abord de Flaubert, de Daudet et des
-Goncourt, non pas tant pour m'astreindre à l'ordre chronologique que
-pour n'en venir pas au romancier qu'on discute tant, sans étudier
-auparavant les physionomies variées de ses camarades, variété qui est un
-argument puissant en faveur du réalisme.
-
-Si Stendhal ne ressemble pas à Balzac, ni Balzac à Flaubert, si les
-frères de Goncourt ont de si rares et de si belles qualités artistiques,
-si Daudet est si personnel, Zola, à son tour, se distingue d'eux tous.
-
-Je parlerai de Zola plus abondamment que de ses confrères, non pas que
-je lui accorde la primauté--le temps seul décidera s'il le mérite--mais
-parce que, quand bien même on pourrait nier la valeur de ses oeuvres,
-on ne peut nier le rôle qu'il joue de chef et de champion du
-naturalisme.
-
-Romancier révolutionnaire qui, au lieu de bombes, jette des livres dont
-le fracas force la multitude indifférente à tourner la tête et à se
-grouper avec étonnement, Zola est aussi rapporteur, apologiste et
-missionnaire d'une doctrine nouvelle qu'il formule en pages
-belliqueuses. Il refuse, en vain, le titre de chef d'école, assurant
-que le naturalisme est ancien, que ce n'est pas lui qui l'a inventé,
-qu'il ne l'impose à personne et qu'avant lui d'autres auteurs le
-suivirent. Il est clair qu'un homme seul, pour si remarquable que soit
-son génie, n'improvise pas un mouvement littéraire; mais pour que nous
-l'appelions chef, il suffit que les circonstances ou ses propres
-entraînements l'amènent à commander, comme Zola, commande avec un grand
-éclat les armées de ce que tout le monde appelle déjà _le naturalisme_.
-
-Paul Alexis, un des disciples les plus ardents de Zola, nous a donné une
-quantité de détails relatifs au Maître.
-
-Emile Zola naquit à Paris en 1840.
-
-Il court dans ses veines du sang italien, grec et français.
-
-Son père était ingénieur.
-
-Le futur romancier ne témoigna pas d'une intelligence très ouverte dans
-son enfance et durant ses études. La rhétorique ne se logeait pas dans
-les cellules de son cerveau, et aux examens du baccalauréat ès-lettres
-il fut deux fois refusé.
-
-Par suite de la mort de son père, Zola se trouva sans ressources. Pour
-ne pas mourir littéralement de faim, il occupa d'humbles emplois et tint
-pour un grand bonheur de pouvoir entrer dans la maison de librairie de
-M. Hachette, où il exerça des fonctions plus machinales que littéraires.
-Dans ce modeste asile, à l'ombre des rayons chargés de volumes, il
-commença à écrire. Ses essais passèrent inaperçus, et quoique
-Villemessant, qui aimait à protéger les débutants, lui confiât la
-section bibliographique du _Figaro_, ses articles de critique n'eurent
-pas un sort meilleur que ses travaux de littérature légère. Les _Contes
-à Ninon_ où les belles pages ne manquent pas, furent accueillis avec
-indifférence, et le pauvre commis de librairie, enterré derrière son
-comptoir, inconnu, noyé dans la mer immense des lettres parisiennes,
-souffrait des tortures égales à celles de Sisyphe et de Tantale en
-assistant à la vente rapide des livres d'autrui et au délaissement des
-siens. Que de veilles, que d'heures de doute fébriles pour l'auteur qui
-sent peser sur son âme l'obscurité de son nom, comme en hiver la terre
-pèse sur le germe!
-
-Zola mûrissait une idée qui devait lui donner la gloire et la fortune.
-Il projetait d'écrire quelque chose d'analogue à la _Comédie humaine_ de
-Balzac, un cycle de romans où il étudierait dans l'histoire des
-individus d'une famille les différentes classes et les différents
-aspects de la société française sous le règne de Louis Napoléon. Il lui
-fallait un éditeur qui s'associât à ses plans et ne craignît pas
-d'entreprendre la publication d'une suite aussi vaste d'oeuvres d'un
-auteur presque inconnu. Il obtint enfin que Lacroix se risquât à lui
-éditer un roman. Il s'engagea à lui en livrer, chaque année, deux qu'il
-lui paierait par une solde de cinq cents francs par mois: la propriété
-du livre était pour dix années aliénée en faveur de l'éditeur, y compris
-les droits de traduction et de publication en feuilletons.
-
-Dès que Zola se fut assuré ce maigre revenu, il se retira aux
-Batignolles, et là, dans une petite maison, avec un jardin peuplé de
-lapins, de poules et de dindons, il commença la vie de producteur
-méthodique et infatigable qu'il mène depuis lors. La fortune ne
-favorisait pas l'éditeur Lacroix; il dut liquider et transmit les
-affaires entamées au phénix des éditeurs, nommé Charpentier.
-
-Chez ce dernier, Zola, qui est très lent à composer et à écrire, se
-ralentit dans la livraison des deux volumes annuels stipulés. Il se
-trouva débiteur envers son éditeur de dix mille francs avancés par lui.
-Ce lui fut donc une douce surprise, quand Charpentier, l'appelant dans
-son cabinet, lui déclara que ses livres faisaient de l'argent, qu'il ne
-voulait pas abuser d'un contrat léonin et que non-seulement il le tenait
-quitte de l'avance, mais lui offrait une somme égale, l'associait, en
-outre, à ses bénéfices futurs et lui offrait une fort belle part sur le
-prix des volumes publiés antérieurement.
-
-C'était pour Zola plus que la médiocrité dorée: c'était la richesse. Il
-prit courage. Au lieu de dépenser dans un gai et poétique _far niente_
-le capital acquis, il se mit au travail avec plus d'ardeur que jamais.
-
-Ennemi des romantiques, Zola se proposa de vivre d'une façon toute
-différente et de mener une existence rangée, prosaïque pour ainsi dire.
-Son jardin, son cabinet de travail, ses amis peu nombreux, sa famille,
-quelques réunions chez l'éditeur Charpentier, sont les occupations qui
-l'absorbent et les distractions dont il jouit.
-
-Il se lève toujours à la même heure, s'assied à son bureau, et écrit ses
-trois pages de roman, ni plus ni moins; il fait la sieste pour restaurer
-le système nerveux et ne pas dépenser plus de substance cérébrale qu'il
-n'est nécessaire; il s'éveille, fait de l'exercice, rédige d'un trait un
-article de critique fulminante où il flagelle ses confrères. Ensuite il
-va au théâtre ou passe la soirée au coin du feu.
-
-Cette méthode est invariable et exacte comme la marche d'une pendule ...
-quand elle marche bien s'entend.
-
-Si l'on songe à la manière de vivre de la génération qui précéda Zola,
-on sera frappé du contraste. Dévorés parleur imagination ardente, la
-plupart des poètes et des écrivains du Romantisme purent dire avec notre
-Espronceda:
-
- Toujours je fus le jouet de mes passions.
-
-L'imagination, qui est pour Zola une servante fidèle et laborieuse,
-venant tous les matins à la même heure remplir son devoir et donner
-trois pages, était pour les romantiques une amoureuse, capricieuse et
-coquette, qui, lorsqu'ils y songeaient le moins, venait leur accorder
-ses faveurs les plus douces et ensuite s'envolait comme un oiseau. En
-entendant le bruissement de ses ailes, Alfred de Musset allumait des
-bougies, ouvrait les fenêtres de part en part _pour que la Muse entrât_.
-D'autres l'invoquaient, en surexcitant leurs facultés par l'abus du
-café, de l'opium ou de la bière; et pour tous, ce qui est aujourd'hui
-pour Zola une fonction naturelle ou une habitude acquise comme celle de
-la sieste, était un heureux hasard.
-
-Le visage, le maintien et même le costume ont une éloquence qui n'est
-peut-être pas accessible au profane, mais qui parle haut pour
-l'observateur. En comparant les portraits de quelques coryphées du
-romantisme avec le seul portrait de Zola que j'aie pu me procurer, j'ai
-compris, mieux qu'en lisant un volume d'histoire de la littérature
-moderne, quelle distance sépare _Graziella_ de _L'Assommoir_. La pensée
-se grave sur le visage, les idées transparaissent sous la peau: les
-figures de la génération romantique resplendissent de ces enthousiasmes
-et de ces mélancolies, de cet idéal poétique et philosophique qui
-échauffe leurs oeuvres.
-
-Les longs cheveux, les traits fins, expressifs, plutôt décharnés, les
-costumes fantaisistes, les yeux flamboyants, le port altier et songeur à
-la fois sont des traits communs à l'espèce. On peut donner ce
-signalement tout aussi bien de la tète apollonienne et imberbe de Byron
-et de Lamartine que des têtes élégantes et rêveuses de Zorrilla,
-d'Espronceda et de Musset. Quant à Zola ... sa figure est ronde, son
-crâne massif, sa nuque puissante, ses épaules larges comme celles d'une
-cariatide. Il est brun, son nez est camard, sa barbe dure, ses cheveux
-durs aussi et courts.
-
-Ni dans son corps d'athlète, ni dans son regard scrutateur, il n'y a
-cette distinction, cette attraction mystérieuse, cette attitude
-aristocratique, un peu théâtrale, que Châteaubriand eut dans son beau
-temps, et qui fait qu'en contemplant son visage on demeure pensif et
-qu'on croit le voir encore.
-
-Si le type de Zola présente quelques traits caractéristiques, c'est la
-force et l'équilibre intellectuel nettement indiqués par les dimensions
-et les proportions harmoniques du cerveau, que l'on devine à la forme de
-la voûte crânienne et à l'angle droit du front.
-
-En résumé: le physique de Zola correspond au prosaïsme, à la conception
-mésocratique de la vie qui domine dans ses oeuvres.
-
-Et que l'on ne comprenne pas qu'en disant le prosaïsme de Zola, je me
-rapporte à ce fait qu'il traite dans ses romans des sujets bas, laids
-ou vulgaires. Goethe pense que ces sujets n'existent pas et que le poète
-peut embellir tout ce qu'il choisit.
-
-Je fais plutôt allusion au caractère, à la vie et aux actes de
-l'écrivain naturaliste, totalement dépourvus de ce que les Français
-appellent _rêverie_, et je fais allusion, en somme, à la proscription du
-lyrisme, à la réhabilitation du pratique, que suppose la conduite de
-Zola.
-
-Comme les anciens athlètes, Zola fait profession de moeurs pures et
-honorables. Comme Flaubert, il se vante de préférer l'amitié à l'amour;
-il se déclare un peu misogyne ou ennemi du beau sexe, et méprise
-Sainte-Beuve, trop esclave des jupes. A cet orgueil de continence, Zola
-joint un autre orgueil de tendresse conjugale. Il parle toujours de sa
-femme, non pas d'une manière galante ou passionnée,--ce qui n'est pas
-dans ses notes,--mais affectueusement et avec une extrême cordialité.
-Sa vie intime est tranquille, exemplaire. Il fuit la société et se plaît
-avec sa femme à caresser l'espérance de se retirer, un jour, dans
-quelque village, dans quelque coin fertile et paisible.
-
-Tel est le terrible chef du naturalisme, l'auteur diabolique dont le nom
-fait frémir les uns et met les autres en fureur; le romancier dont les
-oeuvres enflamment de rougeur le visage des dames qui les lisent par
-hasard, le chroniqueur des abominations, des impuretés, des péchés et
-des laideurs contemporaines. Il dit de lui-même: «Je suis un homme
-inoffensif, rien de plus. Malheureux que je suis! je n'ai pas même un
-vice.»
-
-On a comparé saint Augustin à un aigle; Zola compare Balzac à un
-taureau: pourquoi ne me permettrai-je pas d'indiquer une ressemblance
-zoologique, en disant que l'animal qui a le plus de similitude avec Zola
-est le boeuf? Comme lui, il est vigoureux, puissant et lent. Comme
-lui, il ouvre peu à peu le sol et on voit l'effort, de son opiniâtreté
-quand il remue profondément la terre en arrachant les pierres et les
-obstacles. Comme lui, il n'a ni grâce ni élégance, ni gaieté. Ses formes
-ne sont pas belles, ni sa démarche agile. Comme lui, il fait un travail
-solide et durable.
-
-Là où la ressemblance s'arrête entre Zola et le boeuf, c'est à la
-douceur. Pour la lutte, il se change en taureau, et en taureau furieux,
-qui attaque aveuglément son adversaire, en supportant crispante sur sa
-dure peau les piqûres de la critique. Une personne sensible, timide, et
-chatouilleuse serait morte si on avait déchargé sur elle les insultes et
-les attaques qui ont plu sur Zola. Lui les reçoit, non pas avec
-indifférence, mais comme des stimulants et des coups d'éperon qui
-l'excitent davantage au combat.
-
-Quand il publia l'_Assommoir_, la levée des boucliers fut générale. Il
-n'y a pas d'injures qu'on ne lui ait prodiguées. Comme il arrive
-d'ordinaire, le public confondit l'auteur avec l'oeuvre: il lui
-attribua les grossièretés et les délits de tous ses personnages, comme
-il accusa Balzac de libertinage, parce qu'il dépeignait des moeurs
-licencieuses. On crut même Zola vieux, laid, ou ridicule. On le prit
-pour un client du cabaret qu'il décrivait. On jura qu'il devait parler
-le jargon des bas faubourgs; comme si pour connaître ce jargon et pour
-pouvoir le transporter sur le papier dans un livre comme l'_Assommoir_,
-il ne fallait pas être, avant tout, littérateur, et même philologue
-sagace.
-
-Zola grandit devant les attaques qui durent beaucoup le flatter, d'après
-sa théorie que les oeuvres discutées sont les seules à valoir et à
-vivre. Dédaignant l'opinion de la foule de ses admirateurs comme de
-celle de ses insulteurs, il ne tient aucun compte du jugement de la
-multitude. Il se propose de la dompter et de lui imposer le sien. Sur
-ses lèvres, ce n'est pas le doux sourire de Daudet que l'on voit; c'est
-une moue de défi et d'orgueil. Il ne séduit pas, il défie. Il ne se
-repent pas ni ne se corrige, il accentue sa manière à chaque livre. Des
-éditions innombrables, une célébrité bruyante, des traductions dans
-toutes les langues; les colonnes de la presse pleines du bruit de son
-nom, notre transformation littéraire comme coulée dans ses moules, ce
-sont là des motifs suffisants pour que Zola, malgré la boue qu'on lui
-jette au visage, croie que le triomphe lui appartient et que c'est lui
-qui a su trouver le goût de notre siècle.
-
-
-
-
-XI
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Les Rougon-Macquart.--Théorie scientifique de l'oeuvre:
-sa force et sa faiblesse._
-
-
-Le cycle de romans, auquel Zola doit sa tapageuse renommée, a pour titre
-_Les Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous
-le second empire_. Cette famille est atteinte dans son tronc même par la
-névrose, et la lésion se communique à toutes les branches de l'arbre, en
-adoptant différentes formes. Tantôt c'est une folie furieuse et
-homicide, tantôt le crétinisme, tantôt l'ivrognerie, tantôt le génie
-artistique. Le romancier, après avoir lui-même tracé l'arbre
-généalogique de la race des Rougon, avec ses mélanges, ses fusions et
-ses sauts en arrière, retrace les métamorphoses de la terrible maladie
-héréditaire, en étudiant dans chacun de ses romans un cas d'un mal si
-mystérieux.
-
-Remarquez que l'idée fondamentale des _Rougon-Macquart_ n'est pas
-artistique, mais scientifique, et que les antécédents du fameux cycle,
-si nous y regardons bien, se trouvent dans Darwin et dans Hæckel plutôt
-que dans Stendhal, dans Flaubert ou dans Balzac. La loi de _transmission
-héréditaire_ qui imprime des caractères indélébiles aux individus dans
-les veines desquels court un même sang, la loi de la _sélection
-naturelle_, qui élimine les organismes faibles et conserve ceux qui sont
-forts et propres à la vie; la loi de _la lutte pour l'existence_ qui
-remplit un rôle analogue; la loi de l'_adaptation_ qui approprie les
-êtres organiques au milieu dans lequel ils vivent, en somme, toutes les
-lois qui forment le corps des doctrines évolutionnistes prêchées par
-l'auteur de l'_Origine des espèces_, ont leur application dans les
-romans de Zola.
-
-Attentifs seulement à l'aspect littéraire de ses romans, les critiques
-se rient de l'appareil scientifique déployé par le chef de l'école
-naturaliste. Ceci me semble une légèreté évidente: Zola n'est pas en
-effet un Edgar Poë qui se serve de la science comme d'une fantasmagorie
-amusante ou un moyen d'exciter la curiosité du lecteur. Négliger
-l'effort scientifique chez Zola, c'est se résoudre de propos délibéré à
-ne pas le comprendre, c'est ignorer où réside sa force, en quoi consiste
-sa faiblesse et comment il formula l'esthétique du naturalisme.
-
-Je dis sa force, parce que notre époque goûte les tentatives de fusion
-entre les sciences et l'art, même quand elles s'accomplissent d'une
-manière aussi bébôte que dans les livres de Jules Verne. Les petits
-journalistes auront beau lancer à Zola des moqueries et des _mots_ à
-propos de son fameux arbre généalogique et de ses prétentions de
-physiologiste et de médecin. Ils n'empècheront pas que la génération
-nouvelle ne marche derrière ses oeuvres, attirée par l'odeur des idées
-dont on l'a nourrie dans les écoles, dans les amphithéâtres, dans les
-athénées et dans les revues, mais dépouillées ici de la sévérité
-didactique et vêtues de chair.
-
-Je dis sa faiblesse parce qu'il est vrai que si nous exigeons
-aujourd'hui de l'art qu'il s'appuie sur les bases inébranlables de la
-vérité, comme il n'a pas pour objet principal de la rechercher, et que
-c'est là, au contraire, l'objet de la science, l'artiste qui se propose
-un but différent de la réalisation de la beauté verra tôt ou tard, avec
-une infaillible sûreté, se découronner le monument qu'il élève. Zola
-tombe sciemment dans une grave hérésie esthétique; et n'en doutons pas,
-il sera châtié par où il a surtout péché.
-
-Quelqu'un qui dominerait avec une égale puissance les lettres et la
-science, pourrait écrire un livre curieux sur le _darwinisme dans l'art
-contemporain_. On y trouverait la clé du pessimisme, non poétique comme
-chez Léopardi, mais dépressif, qui s'exhale des romans de Zola comme une
-vapeur noire et méphitique; la clé du goût de décrire et de montrer _la
-bête humaine_, c'est-à-dire l'homme esclave de l'instinct, soumis à la
-fatalité de sa complexion physique et à la tyrannie des milieux; la clé
-de la préférence mal dissimulée pour la reproduction de types qui
-démontrent la thèse: idiots, hystériques, ivrognes, fanatiques, fous,
-tous gens aussi dépourvus de sens moral que les aveugles le sont de
-sensibilité dans la rétine.
-
-Les darwinistes logiques et enragés, pour appuyer leurs théories de la
-descendance de l'homme, aiment à nous rappeler les tribus sauvages de
-l'Australie et à nous décrire ces maladies dans lesquelles la
-responsabilité et la conscience sombrent. Zola les imite et, dans un
-élan de sincérité, déclare qu'il préfère l'étude du cas pathologique à
-l'étude de la situation normale, qui est pourtant la plus fréquente dans
-la réalité.
-
-Ici une question.
-
-Zola est-il blâmable de baser ses travaux artistiques sur la science
-moderne et de les consacrer à la démontrer? N'est-ce pas là plutôt un
-projet louable?
-
-Voyons d'abord quelles sont les sciences que Zola interroge.
-
-Ce n'est pas ici le cas de discuter la certitude ou la fausseté du
-darwinisme et de la doctrine évolutionniste. Je l'ai fait ailleurs du
-mieux que j'ai su et je le rappelle non point pour me louer, mais afin
-que les malicieux ne m'accusent pas de parler ici de choses que je n'ai
-pas essayé de comprendre. Pour me borner à exposer le jugement d'auteurs
-impartiaux, je dirai seulement que le darwinisme n'appartient pas au
-nombre de ces vérités scientifiques démontrées avec évidence par la
-méthode positive et expérimentale que préconise Zola, comme, par
-exemple, la corrélation des forces, la gravitation, certaines propriétés
-de la matière et beaucoup d'étonnantes découvertes astronomiques.
-Jusqu'à ce jour, ce n'est qu'un système hardi, fondé sur quelques
-principes et quelques faits certains, mais riche en hypothèses gratuites
-qui ne reposent sur aucune preuve solide, quoique de nombreux savants
-spécialistes les recherchent assidûment en Angleterre, en Allemagne et
-en Russie.
-
-En matière de sciences exactes, physiques et naturelles, nous avons le
-droit d'exiger une démonstration, sans laquelle nous nous refusons
-absolument à croire, nous repoussons l'arbitraire: tout l'appareil
-scientifique de Zola tombe donc à terre, quand on songe qu'il n'est pas
-la résultante de sciences sûres, dont les données soient fixes et
-invariables, mais de celles que lui-même déclare en être encore au
-balbutiement et rester aussi, ténébreuses que rudimentaires: ontogénie,
-philogénie, embryogénie, psychophysique. Ce n'est pas que Zola les
-interprète à son gré ou en fausse les principes. C'est que ces sciences
-sont par elles-mêmes romanesques et vagues. C'est que plus le savant
-sévère les trouve indéterminées et conjecturales, plus elles ouvrent un
-champ large à l'imagination du romancier.
-
-Que reste-t-il donc à Zola, s'il a basé sur des assises aussi glissantes
-l'édifice orgueilleux et babylonien de sa _Comédie humaine_? Il lui
-reste ce que ne lui peuvent donner toutes les sciences réunies. Il lui
-reste le véritable patrimoine de l'artiste, son grand et indiscutable
-talent, ses qualités non communes de créateur et d'écrivain. Quand tout
-passe, quand tout croule, c'est là ce qui reste. Avec son influence
-immense sur les lettres contemporaines, voilà ce que l'avenir
-reconnaîtra encore à Zola.
-
-Si Zola était uniquement l'auteur pornographique qui arrête la foule, la
-fait s'attrouper curieusement et puis se disperser rougissante et
-ennuvée, si c'était le savant _à la violette_ qui colore ses récits d'un
-vernis scientifique, Zola n'aurait de public que le vulgaire. La
-critique littéraire et philosophique ne trouverait pas dans ses
-oeuvres un sujet sur lequel s'exercer. Consacre-t-on de longs articles
-à l'examen des romans si populaires et si amusants de Verne? Perd-t-on
-son temps à censurer les romans tout aussi populaires de Paul de Kock?
-Tout cela est chose frivole, chose qui n'a pas d'importance. Les romans
-de Zola sont des figues d'un autre panier; et son auteur, en dépit de
-toutes les réserves, est un grand artiste, un très grand artiste, un
-artiste extraordinaire.
-
-Il y a, dans ses livres, des passages et des morceaux que, dans leur
-genre, on peut appeler définitifs, et je ne crois pas téméraire
-d'affirmer que nul n'ira plus loin. Les dépravations causées par
-l'alcool dans _L'Assommoir_, avec ce terrible épilogue du Delirium
-tremens, la peinture des Halles dans le _Ventre de Paris_; la première
-partie si délicate d'_Une page d'amour_; la gracieuse idylle des amours
-de Sylvère et de Miette dans la _Fortune des Rougon_; le caractère du
-prêtre ambitieux dans _La conquête de Plassans_; la richesse descriptive
-de _La faute de l'abbé Mouret_ et mille autres beautés prodiguement
-éparpillées dans ses livres, sont presque inégalables. Zola touche
-l'esprit en faisant preuve d'une puissante intelligence, d'un regard
-pénétrant, ferme, scrutateur, par l'abondance des arabesques et des
-filigranes charmants.
-
-Ayons le courage de le dire, puisque tous le pensent: il y a du beau
-chez l'auteur de _L'Assommoir_.
-
-Quant à ses défauts, je dirais mieux, à ses excès, ils sont tels, il les
-grossit et les accentue tellement qu'ils seront insupportables, s'ils ne
-le sont déjà pour la majorité.
-
-C'est un péché originel que de prendre pour titre non pas d'un roman,
-mais d'un cycle entier de romans, l'odyssée de la névrose à travers le
-sang d'une famille. Si l'on considérait cela comme un cas exceptionnel,
-nous prendrions encore patience; mais si, dans les _Rougon_, on
-représente et on symbolise la société contemporaine, nous protestons et
-nous ne consentons pas à nous croire un troupeau de malades et de fous,
-ce que sont, en un mot, les _Rougon_. Dieu merci, il y a de tout dans le
-monde; et même dans ce siècle de tuberculose et d'anémie, il ne manque
-pas de gens qui ont un esprit sain dans un corps sain!
-
-Le lecteur curieux va dire que, d'après cela, Zola n'étudie que des cas
-pathologiques! que dans la galerie de ses personnages il n'y en a aucun
-qui ne souffre de l'âme ou du corps, ou des deux à la fois. Si, il y en
-a, mais si nuls et si inutiles que leur santé et leur bonté se
-traduisent en inertie et qu'elles se rendent presque plus haïssables que
-la maladie et le vice. À l'exception de Silvère,--qui, à la rigueur, est
-un fanatique politique,--et de l'émouvante et angélique Lalie de
-_L'Assommoir_, les héros vertueux de Zola sont des marionnettes sans
-volonté ni force. Le bien fait bâiller et chute de pure bêtise. Voyez
-l'étrange femme honnête de _Pot-Bouille_, et le héros imbécile du
-_Ventre de Paris_! C'est à faire préférer les gredins qui, du moins,
-sont décrits de main de maître et qui n'endorment pas.
-
-Quand un écrivain parvient à découvrir le filon des idées latentes ou
-dominantes de son siècle, quand il se fait l'interprète de ce qui le
-caractérise le mieux soit en mal soit en bien, il doit abonder forcément
-dans le sens des erreurs de l'époque même qu'il interprète. Cette action
-mutuelle de l'auteur sur le public et du public sur l'auteur favori,
-explique assez les erreurs que commettent des talents clairs et
-profonds, mais qui enfin portent le sceau de leur époque.
-
-Les romans de Zola ne sont pas nés dans la poussière des bibliothèques
-pleines de livres classiques. Ils ne se sont point envolés comme de
-resplendissants papillons, caressés par le soleil de l'imagination de
-l'auteur. Ils ont vu le jour dans l'enclos où Darwin croisa des
-individus d'une même espèce zoologique pour les modifier, dans le
-laboratoire où Claude Bernard effectua ses expériences et où Pasteur
-étudia les fermentations empoisonnées et le mode grâce auquel une seule
-et microscopique bactérie infectionne et décompose un grand organisme:
-l'idée de _Nana_. Avant que Zola dessinât l'arbre généalogique des
-Rougon-Macquart, Hæckel, avec des traits semblables, avait tracé celui
-qui unit les lémurides et les singes anthropomorphes avec l'homme. Avant
-que Zola niât le libre arbitre et proclamât le pessimisme, le vide et le
-néant de l'existence, Schopenhauer et Hartmann lièrent la volonté
-humaine à la roue de fer de la fatalité et déclarèrent que le monde est
-un rêve creux, ou plutôt un ennui.
-
-On ne peut douter qu'il existe cette intime relation entre les romans de
-Zola et les théories et les opinions scientifiques de notre siècle,
-quoique de nombreux critiques affirment que Zola manque de culture
-philosophique et technique, qu'il ignore beaucoup de choses, et que ce
-qu'il sait est bien peu. D'abord, cette ignorance de Zola est relative,
-puisqu'elle se borne uniquement aux détails, et qu'elle n'empêche pas
-son intelligence d'embrasser la synthèse et l'ensemble des doctrines.
-Or, pour acquérir ce savoir, il n'est pas nécessaire d'y perdre sa vue,
-il suffit de lire quelques articles de revue et une douzaine de volumes
-de la _Bibliothèque scientifique internationale_. D'ailleurs, c'est la
-marque de l'artiste, et Zola en est un, que l'intuition rapide et sûre
-qui lui permet de refléter et d'incarner dans ses oeuvres d'une
-manière surprenante ce qu'il a à peine entrevu.
-
-En outre, les miasmes de sciences romanesques, que nous pourrions
-appeler les légendes positivistes, flottent dans l'atmosphère comme les
-germes étudiés par Pasteur, et pénètrent insensiblement dans les
-créations de l'art.
-
-Notons dans le chapitre des charges contre Zola que ses travaux
-réalistes s'appuient sur une science incertaine et obscure. Puis
-oubliant ses idées philosophiques, étudions ses procédés artistiques et
-sa rhétorique spéciale.
-
-
-
-
-XII
-
-
-SOMMAIRE
-
-_L'impersonnalité du romancier chez Zola.--Le style.--La
-poésie.--Tendance qu'il attribue chez lui au romantisme.
---L'intervention indirecte du romancier.--Vérité de
-l'observation.--Symbolisme.--Les inimitiés que Zola a
-ameutées contre lui._
-
-
-Tous les réalistes et tous les naturalistes modernes, sauf Daudet,
-imitent Flaubert dans l'_impersonnalité_. Ils contiennent toute
-manifestation de leurs sentiments, n'interviennent pas dans leurs
-récits, et évitent de les interrompre par des réflexions et des
-digressions. Zola outre le système en le perfectionnant.
-
-En lisant un roman quelconque, on remarque facilement combien les
-pensées des personnages, vraies et subtilement déduites cependant, se
-trouvent baignées et couvertes d'un vernis particulier à l'auteur, si
-bien qu'il semble penser aux lieu et place du héros. Zola,--et c'est là
-que commencent ses innovations--présente les idées dans la forme
-irrégulière, dans la succession désordonnée mais logique de leur
-affluence au cerveau, sans les ranger en périodes oratoires ni les
-enchaîner en raisonnements médités. Grâce à cette méthode habile et très
-difficile à force d'être simple, il réussit à nous donner l'illusion
-_que nous voyons penser_ ses héros.
-
-L'idée éveillée subitement au choc de la sensation,--cela est
-indubitable,--parle un langage beaucoup moins artificiel que celui que
-nous employons en la formulant au moyen de la parole. Si parfois la
-langue va plus loin que la pensée, d'une manière générale les
-perceptions de l'entendement et les élans de la volonté sont violents
-et concis; la langue les habille, les déguise et les atténue en les
-exprimant. Les romanciers, quand ils levaient les couvercles des crânes
-comme Asmodée les toits des maisons, et qu'ils voulaient nous montrer
-leur activité intérieure, employaient des périphrases et des
-circonlocutions. Zola a été le premier peut-être à les supprimer, comme
-le confesseur, lorsque le pénitent, par pudeur ou par désir de rendre sa
-conduite plus honorable, cherche des détours et choisit des phrases
-ambiguës et des mots obscurs, déchire les voiles dont l'âme s'enveloppe
-et dit le mot propre que le pécheur n'osait employer.
-
-Ceux qui affirment que la phrase crue, vulgaire et brutale, que la
-pensée cyniquement mise à nu, sont tout le style grossier de Zola, n'en
-sont pas plus justes pour cela. Beaucoup le croient ainsi, qui de ses
-oeuvres ne connaissent que le pire du pire, c'est-à-dire cela
-seulement qui flatte leur curiosité dépravée. Dans l'ensemble de ses
-oeuvres, le créateur d'Albine, d'Hélène et de Miette, sacrifie sur les
-autels de la poésie. S'il inventa, comme le disent ses adversaires, _la
-rhétorique de l'égoût_, il mit aussi le pied bien des fois, comme il le
-déclare lui-même, dans des prés couverts d'herbe et de fleurs.
-
-Je ne crois pas que ce soit de la prose que la symphonie descriptive,
-que le poëme paradisiaque qui fait un tiers de _la Faute de l'abbé_
-Mouret, et où le même burin ferme qui grava dans le métal le style
-canaille des Halles et des Faubourgs de Paris, sculpta les formes
-splendides de la riche végétation qui croît dans cette serre vue en
-rêve, s'y multiplie et en brise les barrières en embaumant l'air. Ce
-n'est pas seulement dans _la Faute de l'abbé Mouret_ que Zola
-s'abandonne an plaisir de bâtir une chaude poésie avec des éléments
-réels. Il l'a fait dans beaucoup d'autres livres.
-
-_La Fortune des Rougon_ avec son amoureux duo d'adolescents; _La Curée_
-avec sa superbe serre d'hiver, ses intérieurs somptueux poétisés par
-l'art et par le luxe; _Une page d'amour_ avec ses cinq descriptions de
-la même ville, vue tantôt aux rougeoiements du crépuscule, tantôt à la
-lueur de l'aube, descriptions qui sont un pur caprice de compositeur,
-une série de gammes ascendantes destinées à montrer l'agilité des doigts
-et la puissance du clavier; enfin, même _Nana_ et l'_Assommoir_ dans
-certaines pages, prouvent l'inclination de Zola à _faire beau_
-artificieusement en dominant le vulgaire, le laid et l'horrible du
-sujet. Zola reconnaît et avoue cette propension qui se communique à son
-école. Il la considère comme un défaut grave, héritage des romantiques.
-Son aspiration suprême, son idéal, serait d'atteindre un art plus épuré,
-plus grandiose, plus classique, où au lieu d'échelles chromatiques ou
-d'arpèges compliqués, la simplicité et le naturel de la facture
-seraient unis à la majesté du thème.
-
-Zola convient que son style, loin de posséder cette simplicité et cette
-pureté qui rapprochent, en quelque sorte, la nature de l'esprit et
-l'objet du sujet, cette sobriété qui exprime chaque idée par les mots
-strictement nécessaires et propres, est surchargé d'adjectifs, panaché,
-enrubanné et bariolé à l'infini, si bien que l'avenir le jugera
-peut-être de qualité inférieure. Ces défauts sont-ils réellement dus à
-la tradition romantique? ou plutôt ces lignes pures et sculpturales que
-Zola ambitionne et que nous ambitionnons tous, n'excluent-elles pas
-l'ondulation continuelle du style, le détail minutieux mais riche et
-palpitant de vie qu'exige et que goûte le public moderne?
-
-Bref, Zola, loin d'être négligent, vulgaire ou incorrect, pèche parfois
-par la recherche. Les critiques français qui ne l'ignorent pas et lui
-veulent du mal, à côté des accusations de grossièreté, de brutalité et
-d'indécence, lui lancent une accusation bien plus fondée, en l'appelant
-auteur quintessencié et léché. Le chef du Naturalisme manque de naturel
-et de simplicité. Il ne le nie pas et il l'impute au romantisme qu'il a
-sucé avec le lait.
-
-Artiste plein de nuances, de jolivetés et de raffinements, on dirait
-cependant que sa prose manque d'ailes, qu'elle est liée par des liens
-invisibles, et qu'il lui manque ce doux abandon, cette facilité, cette
-harmonie et ce nombre que possédait Georges Sand. Son style égal et
-plan, est en réalité très travaillé, savamment disposé, prémédité à
-l'extrême, et certaines phrases qui semblent écrites à la grâce de Dieu
-et sans autre but que celui d'appeler les choses par leur nom, sont le
-produit de calculs esthétiques que l'habileté de l'auteur ne parvient
-pas toujours à dissimuler.
-
-Même la valeur euphonique des mots et surtout leur vigueur, comme
-touches de lumière ou taches d'ombre, sont combinées chez Zola pour
-produire de l'effet, de même que la manière d'employer les temps des
-verbes. S'il dit _allait_ au lieu de _fut_, ce n'est pas par hasard ou
-par négligence; c'est parce qu'il veut que nous nous représentions
-l'action de plus près. Quand il emploie certains diminutifs, certaines
-phrases de pitié ou d'ennui, nous entendons la pensée du personnage
-formulée par la bouche de l'auteur, sans qu'il soit besoin de ces
-sempiternels monologues qui occupent tant de pages chez d'autres
-romanciers.
-
-On a reproché, et l'on reproche encore à l'école naturaliste, la
-longueur des descriptions; mais que de _prézolistes_ il y eut pour la
-description! Seulement dans les anciens romans anglais, ce qui était
-lourd et interminable, c'était la peinture des sentiments, des passions
-et des aspirations de leurs héros et de leurs héroïnes, de leurs grandes
-batailles avec eux-mêmes, et de leurs plaintes amoureuses. Chez
-Walter-Scott, c'était tout, paysages, peintures, costumes et dialogues.
-Qui fut plus prolixe que Rousseau pour étaler le décor?
-
-La différence entre les idéalistes et Zola consiste en ce que celui-ci
-préfère aux châteaux poétiques, aux lacs, aux vallées et aux montagnes,
-les villes, leurs rues, leurs halles, leurs palais, leurs théâtres et
-leurs chambres de députés, et en ce qu'il insiste autant sur des détails
-caractéristiques et éloquents que sur des riens de peu d'importance. Le
-lecteur a-t-il vu parfois des portraits à l'huile peints en se servant
-d'un verre grossissant? A-t-il observé comment on y distingue les rides,
-les verrues, les grains de beauté et les plus imperceptibles dépressions
-de la peau. L'impression produite par ces portraits a quelque chose
-d'analogue à celle que causent certaines descriptions de Zola.
-
-On aime mieux regarder une toile peinte seulement d'après les yeux,
-librement et franchement. Il n'est cependant pas permis, pour cela, de
-dire que les descriptions de Zola se réduisent à de simples inventaires.
-Ceux qui l'assurent devraient essayer des inventaires de ce genre; ils
-verraient que ce n'est pas si facile. Les descriptions de Zola,
-poétiques, sombres ou humoristiques, remarquez que je ne dis pas gaies,
-constituent une partie qui n'est point mince de son mérite original et
-sont l'écueil le plus grave pour ses malheureux imitateurs. Certes oui,
-ceux-là nous donneront des listes d'objets, si, comme il est probable,
-le sort leur refuse le privilège d'interpréter le langage de l'aspect
-des choses, et le don de l'opportunité et de la mesure artistique.
-
-Ce sera aussi le sort de tous ceux qui pensent que la méthode réaliste
-se réduit à copier la première chose que l'on voit, laide ou belle,
-laide de préférence, et qu'un groupe de copies de ce genre forment un
-roman.
-
-J'ai lu, je ne sais où, qu'un blanc-bec disait à un sculpteur, en lui
-montrant la Vénus qu'il terminait: «Apprenez-moi à en faire une autre
-comme celle-là; ce doit être facile!» Le sculpteur lui répondait: «Très
-facile! il n'y a qu'à prendre un bloc de marbre et à enlever les
-morceaux qui sont de trop.»
-
-L'ironie de l'artiste est applicable au roman.
-
-Zola a formulé son esthétique et sa méthode avec assez de clarté et de
-prolixité, en sept volumes _seulement_, et il les a appliqués dans
-quinze ou vingt romans. Non content de cela, lui et ses disciples,
-renseignent à l'envie le public et lui révèlent les secrets du métier.
-Ils expliquent comment on travaille, comment on recueille des notes,
-comment on les classe et comment on les emploie; comment on part des
-antécédents de famille, pour reconstituer le caractère et la situation
-d'un personnage. Les romanciers d'autrefois, tout au contraire, aimaient
-à s'entourer de mystère et à rendre mythique la naissance de leurs
-oeuvres.
-
-Cependant, malgré tant de recettes, il est des gens qui ne les
-appliquent point, en dépit de la gloire croissante et du profit que Zola
-et Daudet retirent de leurs livres, ce qui pullule maintenant, ce sont
-des romanciers idéalistes de l'école de Cherbuliez et de Feuillet, de
-ceux qui imaginent au lieu d'observer et qui rêvent éveillés. En effet,
-si la vie, la réalité et les moeurs sont sous les yeux de tout le
-monde, peu de gens savent les voir et moins encore les expliquer. Le
-spectacle est unique, les yeux et les intelligences sont différents.
-
-Là se pose une autre question. Zola prétend observer la vérité et assure
-que ses livres en sont ourdis. Ne se trompe-t-il pas? L'imagination
-serait-elle aussi un élément de ses oeuvres?
-
-Quand il écrivit _l'Assommoir_, il ne manqua pas de gens pour lui dire,
-qu'il défigurait et qu'il noircissait le peuple; les critiques crièrent
-plus fort encore contre l'exactitude de _Nana_ et de _Pot-Bouille_. Si
-_Nana_ est une oeuvre fausse, pour moi les mensonges de _Nana_ sont
-sans contrôle; quant à _Pot-Bouille_, l'exagération me semble
-indubitable. Et plutôt qu'_exagération_ je l'appellerai _symbolisme_, ou
-si l'on veut, _vérité représentative_. Quoique cela semble un paradoxe,
-le symbole est une des formes usuelles de la rhétorique zoliste;
-l'esthétique de Zola, faut-il le dire, est parfois symbolique ... comme
-celle de Platon.
-
-Allégories déclarées (_la Faute de l'abbé Mouret_), ou voilées (_Nana_,
-_la Curée_, _Pot-Bouille_), ses livres représentent beaucoup plus qu'ils
-ne sont en réalité.
-
-Dans _la Faute_, l'auteur ne cache pas ses intentions symboliques. Tout
-jusqu'au nom _Paradou_ (paradis), et à l'arbre gigantesque à l'ombre
-duquel le péché est commis, tout rappelle la Genèse. _Nana_, la
-courtisane impure, la mouche d'or couvée dans les fermentations du
-fumier parisien et dont la piqûre infectionne, désorganise et tue tout,
-n'est-ce pas un autre symbole? Sur la blonde tête de Nana, l'auteur
-accumula toutes les immondices sociales, déversa la coupe emplie
-d'abominations et fit de la grisette pervertie un énorme symbole, une
-incarnation colossale du vice. Par le même procédé, dans la maison
-bourgeoise de _Pot-Bouille_, il réunit toutes les hypocrisies, toutes
-les perversités, toutes les plaies et toutes les pourritures qu'il y a
-dans la bourgeoisie française.
-
-Bien qu'il soit allé à Paris, comme presque tout le monde y est allé, un
-étranger peut difficilement se rendre compte si les moeurs françaises
-sont aussi mauvaises. Là-bas, on parle de maux qui, ici, grâce à Dieu,
-ne nous affligent pas encore, et le cens des habitants y fournit des
-chiffres et y indique une décroissance de population qui doit suggérer
-de profondes réflexions aux hommes d'Etat de la nation voisine.
-
-Malgré tout cela, je crois que la méthode d'accumulation, qu'emploie
-Zola, arrive à enfler la réalité, c'est-à-dire, la noirceur et la
-tristesse de la réalité, et que le romancier procède comme les
-prédicateurs, quand dans un sermon ils grossissent les péchés dans le
-but de pousser l'auditoire au repentir. En somme, je tiens Zola pour un
-pessimiste et je crois qu'il voit l'humanité plus laide, plus cynique et
-plus basse qu'elle n'est. Plus cynique surtout, car ce _Pot-Bouille_,
-plutôt qu'une étude de moeurs bourgeoises, semble la peinture tout à
-la fois d'un lupanar, d'un bagne en liberté et d'une maison de fous.
-
-Je ne voudrais pas me tromper en jugeant Zola, ni l'attaquer ni le
-défendre plus qu'il n'est juste. Je sais qu'il est à la mode de faire
-des haut-le-coeur en entendant son nom, mais, en littérature, que
-signifient les haut-le-coeur? C'est une chose que le génie et le
-talent; une autre que les licences, les écarts, les erreurs d'une
-école.
-
-Dans son pays même, Zola est détesté. Gambetta le haïssait, parce que
-Zola l'avait discuté comme écrivain et comme orateur. L'Académie,
-l'Ecole normale, tous les romanciers idéalistes, tous les auteurs
-dramatiques, la _Revue des Deux-Mondes_, Mme Edmond Adam, exècrent Zola,
-l'excommunient et feignent de ne pas le voir. Peut-être nous autres,
-placés à distance plus grande, apprécierons-nous mieux la grandeur du
-chef des naturalistes et préfèrerons-nous l'entendre à nous
-scandaliser.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-SOMMAIRE
-
-_La morale et le roman naturaliste.--Le fatalisme.--Les
-jeunes filles et la littérature.--La seule morale c'est
-la morale catholique.--L'indulgence des idéalistes pour
-les romantiques.--Le Don Quichotte.--L'adultère et le
-roman naturaliste.--Résumé de la question._
-
-
-Zola nous amène à entamer la question, bien souvent traitée et mal
-éclaircie, de la morale dans l'art littéraire, et spécialement dans
-l'école réaliste.
-
-Avant tout, tâchons d'éviter de faire de la philosophie. Je sais très
-bien que dans l'Essence divine les attributs de vérité, de bonté et de
-beauté sont réunis; mais je sais aussi avec une certitude expérimentale,
-que dans les oeuvres humaines, ils se trouvent séparés, et toujours à
-un degré relatif.
-
-Un final d'opéra, où le ténor meurt en chantant, peut être _très beau_
-et il n'y a pas de chose plus éloignée de _la vérité_. Un groupe
-licencieux de sculpture païenne peut être _beau_ sans être _bon_. Ceci
-me semble évident par soi-même, et je crois oiseux de l'appuyer sur des
-raisonnements, parce qu'il y a dans la perception de la beauté quelque
-chose d'ineffable qui résiste à la logique et ne se démontre ni ne
-s'explique.
-
-Pour en venir maintenant aux relations de la morale et des nouvelles
-écoles littéraires, je commencerai par observer que c'est une erreur
-fréquente chez les adversaires du réalisme que de confondre deux choses
-aussi distinctes que l'_immoralité_ et la _grossièreté_. L'_immoral_
-c'est seulement ce qui excite au vice; le grossier tout ce qui combat
-certaines idées de délicatesse, basées sur les moeurs et les usages
-sociaux. La seconde faute est donc vénielle, on le comprend: la première
-est forcément mortelle.
-
-Je l'ai déjà indiqué dans plusieurs endroits de ces études, l'immoralité
-du naturalisme est la résultante de son caractère fataliste,
-c'est-à-dire du fonds de déterminisme qu'il recèle. Tout écrivain
-réaliste est libre de s'écarter d'un chemin aussi serpenteux, que n'ont
-jamais suivi nos meilleurs classiques, qui étaient cependant réalistes
-et très réalistes.
-
-Bien peu d'entre les critiques qui crient le plus fort contre le
-naturalisme, s'aperçoivent des mauvaises herbes déterministes qui
-croissent dans le jardin de Zola. La charge la plus grave qu'ils élèvent
-contre lui,--et en se voilant la face,--c'est que ses livres ne peuvent
-être mis entre les mains des jeunes filles.
-
-Mon Dieu! il faudrait en premier lieu commencer par élucider s'il
-convient mieux aux jeunes filles de vivre dans une innocence
-paradisiaque ou de connaître la vie, ses écueils, ses récifs afin de les
-éviter. Ce problème, comme presque tous les problèmes, se résout dans
-chaque cas d'après les circonstances, parce qu'il existe autant de
-caractères différents que de jeunes filles et que ce qui convient à
-l'une serait peut-être funeste à l'autre. Allez après cela établir des
-règles absolues! Il en est de cette question comme de celle des
-aliments. Chaque âge et chaque estomac en exigent de différents.
-Proscrire un livre parce que tourtes les jeunes filles ne peuvent en
-nourrir leur intelligence, c'est comme si nous jetions par la fenêtre un
-morceau de viande, sous prétexte que les enfants qu'on allaite ne la
-mangent pas. Donnez-donc au bébé son _lolo_, et l'adulte appréciera à sa
-valeur la nourriture forte et nutritive.
-
-Combien nous sommes las d'entendre louer certains livres qu'on vante
-seulement parce qu'ils ne contiennent rien qui puisse faire rougir une
-jeune fille! Et pourtant, au point de vue littéraire; ce n'est pas un
-mérite, ni un défaut, pour un livre que de ne pas faire rougir les
-jeunes filles.
-
-Les étrangers ont bien plus d'esprit: ils comprennent que le genre de
-lecture varie selon les âges et les situations, et que depuis le temps
-où l'enfant épelle jusqu'à celui où l'homme atteint la plénitude de sa
-raison, il y a une période durant laquelle il doit lire quelque chose.
-Ils écrivent donc des livres à la portée de l'enfance et de la jeunesse,
-ouvrages qui sont rédigés souvent par des plumes habiles et fameuses,
-qui ont l'habitude de s'adapter au degré de développement auquel sont
-arrivées les facultés du public spécial à qui elles s'adressent. Chez
-nous on écrit aussi des livres anodins et douceâtres; seulement leurs
-auteurs prétendent intéresser tous les âges, quand en réalité ils ne
-font que les ennuyer tous.
-
-Je trouve un autre grave inconvénient dans les livres hybrides qui
-aspirent à corriger en amusant. Comme chaque auteur entend la morale à
-sa manière, ils l'expliquent ainsi: je laisse au jugement du lecteur de
-décider ce qui est le plus mauvais, de laisser la morale de côté ou de
-la falsifier.
-
-Pour moi, il n'y a d'autre morale que la morale catholique, et ses
-préceptes me semblent seuls purs, droits, sains et parfaits. C'est dire
-que, si un auteur puise ses moralités dans Hégel, Krauss ou Spencer, je
-les tiendrais pour pernicieuses. Rousseau, Georges Sand, Alexandre Dumas
-fils, et cent autres romanciers qui s'érigent en maîtres de morale du
-genre humain, qui écrivent des romans à thèses et à théories, me
-semblent d'une lecture plus funeste que n'est Zola, en admettant que le
-lecteur les prenne au sérieux.
-
-L'opinion générale est que la moralité d'une oeuvre consiste à montrer
-la vertu récompensée et le vice puni: doctrine insoutenable devant la
-réalité et devant la foi.
-
-S'il n'y avait d'autre vie que celle-ci, si, dans un autre monde de
-vérité et de justice, chacun n'était pas récompensé selon ses mérites,
-la morale exigerait que dans cette vallée de larmes toutes choses
-fussent dans l'ordre; mais vouloir qu'un romancier modifie et corrige
-les desseins de la Providence, cela me semble un souci ridicule.
-
-De toute manière, que ce soit immoralité ou grossièreté que l'on trouve
-dans le réalisme, les rugissements de la presse et du public, le grand
-_tolle_ qui nous étourdit les oreilles, semblent dénoncer l'apparition
-d'un mal nouveau et inconnu, comme si, jusqu'à cette date, les lettres
-eussent été un miroir d'honnêteté et de pudeur. Cependant, il y a bien
-des années, Valera, discutant avec Nocédal, dit spirituellement que les
-temps heureux où la littérature fut irréprochable n'étant jamais
-arrivés, personne ne pouvait en désirer le retour. Cette grande vérité
-que Valera démontre avec son élégante érudition accoutumée, il n'est nul
-besoin d'en donner la preuve à quiconque connaît un peu nos classiques
-et notre ancien théâtre. Seulement les adversaires du naturalisme
-emploient une tactique de mauvaise foi. Ils lui reprochent de n'être pas
-nouveau, tout aussi bien que pour le rabaisser ils lui opposaient
-l'exemple de la littérature antérieure.
-
-Trouverions-nous, par hasard, dans un temps plus récent que le siècle
-d'or, des modèles de cette littérature pudique et austère? J'ai été
-élevée dans l'abstinence et la sainte horreur des romans romantiques.
-Quoique j'aie lu, dans mon enfance, l'_Iliade_ et le _Don Quichotte_ au
-point d'en apprendre des morceaux par coeur, je n'ai jamais pu
-posséder un exemplaire d'Espronceda ou de _Notre-Dame de Paris_,
-ouvrages que leur réputation satanique éloignait de mes mains. Si les
-classiques ont péché, et les romantiques aussi, pourquoi faire peser
-sur les naturalistes et les réalistes tout le poids de la faute?
-
-C'est chose étrange de voir chaque école passer une indulgente éponge
-sur ses propres immondices et montrer du doigt celles des autres!
-
-Les néo-classiques absolvent aujourd'hui les écrivains païens, en
-alléguant qu'ils ne connurent pas le Christ; beaucoup d'entre eux
-écrivirent cependant après que l'Evangile eût été annoncé. La nature
-seule, à défaut de religion, ne proscrit-elle pas assez certaines
-abominations, au récit desquelles se complaisent les poètes latins?
-
-A leur tour, les idéalistes pardonnent les écarts romantiques, parce
-que, quand bien même un héros romantique ferait comme Werther l'apologie
-du suicide, ou douterait de l'air même qu'il respire comme Lélia, il
-aurait l'excuse de suivre les voies de l'idéal. Qu'importe que le corps
-se vautre dans la boue, pourvu que le regard soit fixé vers les étoiles!
-
-Pour rendre honnêtes les crudités qui abondent chez Tirso et Quevedo, on
-parle de la candeur et de la simplicité de l'époque à laquelle ils
-vivaient. Celui qui ne veut pas se contenter de ces excuses, c'est bien
-sa faute!
-
-Les défenseurs de ces écoles me diront que ce n'est pas à cause de ces
-taches, mais, malgré elles, qu'ils vantent Horace, Espronceda, et tous
-les saints de leur dévotion: pour nous c'est tout la même chose. Quand
-Zola pèche contre le goût je puis fort bien dire, pour ma part, que je
-n'y trouve nul plaisir. Je le préfèrerais plus réservé et, bien sûr, je
-ne loue pas chez lui les fautes mais les beautés.
-
-Maintenant si quelqu'un me demande où commencent ces écarts et jusqu'où
-va la liberté que peut s'accorder l'écrivain, je ne saurais le dire. Les
-limites en sont extrêmement variables, le tact, la sûreté de main que
-possède un grand talent lui servent seuls de guides, pour ne point
-s'écarter de la route et pour se redresser s'il tombe. Il est indéniable
-que le _Don Quichotte_ contient des passages bien peu attiques, que l'on
-peut avec justice appeler grossiers. Cependant ce sont des parties de ce
-divin tout: le génie de Cervantès les a marquées de son estampille et,
-pour le déclarer d'une fois, elles sont très bien où elles sont et je ne
-les effacerais pas s'il dépendait de moi de les supprimer. J'incline à
-comparer les beaux fruits de l'esprit humain avec l'émeraude, qui est
-une belle pierre mais dont on trouve rarement un échantillon qui n'ait
-une petite tache ou un petit défaut. Les grands auteurs ont leur tache;
-ils ne cessent pas pour cela d'être des pierres précieuses.
-
-_Nana_ est peut-être l'oeuvre à cause de laquelle on juge Zola le plus
-sévèrement. Cela est-il du au sujet? Je crois plutôt que c'est au
-défaut de prudence, au cynisme brutal avec lequel il est traité.
-
-En fait, il y a dans la société des formes, et des bornes auxquelles une
-oeuvre qui veut traverser victorieusement les siècles ne peut
-peut-être pas se dérober. Je dis peut-être, parce que si Rabelais et
-d'autres écrivains brisèrent ces digues et gagnèrent un nom
-impérissable, leur licence constitue cependant un élément d'infériorité,
-et comme une note vulgaire dans la symphonie de leur talent.
-
-Ces vallées et ces limites, le génie les ébranle, mais d'elles-mêmes
-elles reprennent leur place. Sans doute elles changent: elles ne
-disparaissent jamais et s'imposent avec tant de force que je ne sache
-pas qu'aucun écrivain les ait jamais renversées.
-
-Si audacieuse que soit une plume, pour tant qu'elle veuille copier la
-réalité nue, il y a toujours un point auquel elle s'arrête. Il y a des
-choses qu'elle n'écrit pas, des voiles qu'elle ne parvient pas à
-soulever. Tout consiste à savoir s'arrêter à temps, aux limites du
-terrain défendu par la morale de l'art.
-
-Il faut ici remarquer que la majorité des critiques semble s'imaginer
-qu'il n'existe qu'un genre d'immoralité, l'immoralité érotique, comme si
-la loi divine se réduisait à un commandement. Que l'auteur s'abstienne
-de peindre la passion amoureuse et il a carte blanche pour portraicturer
-toutes les autres! Et cependant, il y a des romans comme _le
-Juif-Errant_ ou _les Mystères de Paris_ qui, par leur caractère
-anti-social et anti-religieux, ne sont pas moins immoraux que _Nana_.
-
-Dans les questions religieuses et sociales, les naturalistes agissent
-comme leurs frères les positivistes vis-à-vis des problèmes
-métaphysiques. Ils les laissent de côté, attendant que la science leur
-en fournisse la solution, s'il est possible. Cette abstention est mille
-fois moins dangereuse que la propagande socialiste et hérétique des
-romanciers qui les précédèrent.
-
-Quant à la passion, surtout à l'amour en dehors des voies du devoir,
-loin de la glorifier, on dirait que les réalistes ont pris à coeur
-d'enlever à l'humanité toute illusion sur elle, d'en montrer les dangers
-et les laideurs, d'en diminuer les attirances.
-
-De _Madame Bovary_ à _Pot-Bouille_, l'école ne fait que répéter avec un
-accent fatidique que l'on trouve dans le devoir seul la tranquillité et
-le bonheur.
-
-Le Portugais Eça de Queiroz dans son roman _O primo Bazilio_ (le cousin
-Basile), où il imite Zola jusqu'à la copie, fait un tableau, horrible
-sous son apparence vulgaire, du supplice de la femme esclave de sa
-faute.
-
-Il est clair que l'enseignement des réalistes n'est pas formulé en
-sermons et en axiomes. Il faut le lire dans les faits.
-
-Il en arrive de même dans la vie où les mauvaises actions sont punies
-par leurs propres conséquences.
-
-En définitive, les naturalistes ne sont pas des révolutionnaires
-utopistes ni impies par système. Ils ne font pas l'apothéose du vice.
-Ils n'échauffent pas les têtes et ne corrompent pas les coeurs. Ils
-n'énervent pas les intelligences en peignant un monde imaginaire et en
-dégoûtant du réel.
-
-Ce qu'il faut imputer, en particulier, au naturalisme.--je n'ai point de
-plaisir à le répéter,--ce sont les tendances déterministes, le défaut de
-goût et un certain manque de choix artistique.
-
-De ces fautes la première est un délit grave, la seconde est de moindre
-importance, parce que les plus illustres de nos dramaturges et de nos
-romanciers l'ont commise. Ce qui importe, ce ne sont pas les verrues de
-la surface, c'est le fond.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Le Réalisme anglais.--Son origine: Chaucer et Shakespeare.
---Foë et Swift.--Walter Scott.--Les autoress.--Dickens,
-Thackeray et Bulwer.--Georges Eliot.--Le rôle du roman en
-Angleterre, son influence sociale.--L'esprit anglican
-dont il est imprégné._
-
-
-Des gens, qui se piquent d'un goût délicat et répugnent à la crudité des
-romanciers français, vantent le roman anglais, et louent un certain
-genre de naturalisme mitigé qui lui est particulier. C'est maintenant
-une opinion aristocratique et élégante que d'admettre la suprématie du
-roman anglais sur le terrain moral et sur le terrain littéraire.
-
-Le lecteur n'ignore pas combien les jugements généraux en matière de
-morale sont parfois sans fondement et erronés. Il pourra donc
-s'expliquer facilement comment est en odeur de sainteté sur notre terre
-catholique et latine une littérature, et le légitime du protestantisme,
-appropriée à ces moeurs méticuleuses, hypocrites, réservées et
-égoïstes que le puritanisme, mêlé à l'esprit mercantile de la race,
-acclimata dans l'ancienne île des Saints.
-
-Et ce n'est point que l'Angleterre n'ait des saines traditions réalistes
-et un illustre ancêtre littéraire. Chaucer, père de sa poésie, était un
-réaliste, et ses _Contes de Cantorbéry_ des tableaux d'après nature. Le
-plus grand astre du firmament britannique, l'illustre Shakespeare porta
-le Réalisme à un certain point où n'oserait peut-être pas le suivre
-Zola. Mais, si la poésie et le théâtre fleurissent, de bonne heure, dans
-la Grande-Bretagne, le roman y naquit tard, quand le pays appartenait
-déjà irrévocablement à la Réforme.
-
-La Réforme! Partout où son esprit prévalut, il fut un élément
-d'infériorité littéraire, et ceci, Dieu le sait, je ne le dis pas pour
-louer le catholicisme dont l'excellence ne dépend pas de questions
-esthétiques, mais pour donner à entendre que le roman anglais se ressent
-de son origine. De tous les genres cultivés en Angleterre, depuis Henri
-VIII jusqu'à maintenant, le roman est celui que le protestantisme a
-pénétré davantage. Aussi les Anglais n'ont-ils pas produit un _Don
-Quichotte_, c'est-à-dire une épopée de la vie réelle, qui puisse être
-comprise par l'humanité entière.
-
-Depuis son berceau même, le roman anglais est dominé par des tendances
-utilitaires, qui le lient au sol, pour ainsi dire, et l'empêchent de
-voler par les espaces sublimes que parcourt la libre fantaisie de
-Shakespeare et de Cervantès.
-
-Pour tant que l'on loue Foë, en lui donnant le titre pompeux d'_Homère
-de l'individualisme_, _Robinson_ n'est une oeuvre incomparable que
-pour les enfants de dix à quinze ans.
-
-Swift, le misanthrope contemporain de Robinson, est beaucoup plus
-profond, et pour les intentions doctrinales, nul ne l'égale, car, en fin
-de compte, la satire est une direction radicale de la littérature à
-thèse.
-
-_Le Vicaire de Wakefield_, de Goldsmith, parfois douce idylle, agréable
-peinture domestique, contient un idéal purement anglais, patriarcal.
-Tandis que l'exemple des filles du Vicaire enseigne à fuir la vanité,
-_Clarisse_ et _Paméla_ condamnent irrévocablement la passion et ouvrent
-la série des romans austères, où le coeur rebelle est toujours vaincu.
-Quant à Walter Scott, il n'a pas eu de descendance légitime.
-
-Walter Scott est un phénomène isolé dans la littérature anglaise, ou
-pour plus d'exactitude, l'enfant d'une autre nationalité toute
-différente, la nationalité écossaise qui est rêveuse, idéaliste et
-poétique autant que la nationalité anglaise est pratique et utilitaire.
-A coup sûr, Walter Scott ne procède pas de Shakespeare. Mais le sens
-pratique et prosaïque de Foë ne court pas davantage par ses veines.
-C'est le barde qui vit dans un passé coloré de lumière et de pourpre,
-comme un splendide coucher de soleil; qui fait revivre l'histoire et la
-légende en ne demandant à la réalité que ce vernis brillant, nommé
-couleur locale par les romantiques. En somme, c'est le dernier chanteur
-des beaux âges chevaleresques, _le dernier ménestrel_.
-
-Quand, de sa résidence seigneuriale de Abbots-ford, Walter Scott
-évoquait les traditions de sa romanesque patrie, la troupe de
-romancières qui ont tant influé et influent tant sur le caractère de ce
-genre littéraire, en lui donnant une saveur spéciale et éthique, entrait
-déjà en lice. Les femmes conquéraient le territoire dont elles sont
-maîtresses à cette heure. On lisait passionnément les _contes moraux_ de
-Miss Edgeworth. Les noms de Miss Mary Russel Milford, Miss Austen,
-Mistress Opie, Lady Morgan, Mistress Shelley étaient célèbres. Une fois
-maître du roman, l'élément féminin se cramponna à son butin.
-Aujourd'hui, on compte par milliers les _autoress_ qui font gémir tous
-les jours les presses de Londres sous les fruits de leur talent. Quand
-Dickens, Thackeray et Lytton Bulwer ne furent plus là, le premier
-romancier anglais fut une femme, Georges Eliot.
-
-Par suite de cet empire des femmes, le roman anglais tend à enseigner et
-à prêcher beaucoup plus qu'à réaliser la beauté. A peine la fille de
-clergyman prend-elle la plume qu'elle se trouve à la hauteur de son père
-et peut alors, plaisir ineffable! aller et enseigner les peuples. Non
-seulement elle possède une chaire et un pupitre, mais elle dispose de
-moyens matériels pour la propagation de la foi.
-
-Charlotte Yonge écrit l'_Héritier de Redcliffe_. L'édition se vend bien.
-Avec le produit, l'auteur achète un navire et en fait présent à un
-évêque missionnaire.
-
-Ainsi, chez les romancières modernes de l'Angleterre, s'est presque
-complètement éteint ce noble orgueil littéraire, qui aspire à la gloire
-conquise par la concentration du talent et par l'effort constant vers la
-perfection suprême, amour-propre d'artiste qu'exprima si virilement
-George Sand. Au lieu d'aspirer à produire de belles oeuvres, des
-oeuvres durables, elles se jettent dans le torrent écumeux de la
-production hâtive, luttant à qui fera le plus et non à qui fera le
-mieux. Le roman anglais a une extension obligatoire de trois gros
-volumes, et les romanciers à la mode comme Francis Trollope ne se
-satisfont pas à moins d'un roman par trimestre, c'est-à-dire de douze
-volumes par an. Quel style, quelle invention, quels caractères y
-aura-t-il que ce fleuve débordant d'encre n'inonde et ne ruine!
-
-Pour la nation anglaise, le roman est devenu un article de première
-nécessité et de consommation quotidienne, comme le bifteck qui répare
-ses forces, comme le charbon dont la chaleur tempère ses journées
-glaciales et réjouit ses longues nuits. Il y a pour le roman un public
-quotidien et assuré, comme il y en a un ici pour les cafés. Le roman est
-l'écho des aspirations du lecteur et joue son rôle religieux, politique
-et moral. Il s'inspire des exigences du public. Il est philosophique
-avec Charles Reade; républicain et socialiste avec Joshua Davidson;
-théologique avec Charlotte Yonge; politique avec Disraeli;
-fantasmagorique dans le genre d'Anna Radcliffe qui amuse encore;
-historique dans le goût de Walter Scott qui a toujours des disciples.
-Les géographes, les paysagistes et les auteurs de marines qui suivent
-les traces de Fenimore Cooper, le capitaine Mayne-Reyd, le capitaine
-Marryat, et d'autres capitaines, jouissent aussi de la faveur de ce
-peuple colonisateur et touriste.
-
-Les écrivains américains Bret-Harte et Mark Twain fendent les
-brouillards de l'atmosphère anglaise avec des étincelles d'_humorisme_,
-cette gaieté difficile et douloureuse du Nord.
-
-Ses inclinations ainsi flattées, satisfait dans ses goûts moins
-littéraires que poétiques, le peuple anglais accorde, à son tour, à ses
-romanciers une tendresse personnelle dont nous ne connaissons pas
-d'exemple chez nous. C'en est une preuve que les nombreux pèlerins qui
-se rendent tous les ans au presbytère de Haworth où naquit et où passa
-les premières années de sa vie la romancière qui illustra le pseudonyme
-de _Currer Bell_.
-
-La gloire littéraire n'est pas assez: c'est une affection plus intime,
-qui entoure d'une auréole le nom des romanciers favoris de la nation
-britannique. On ne considère pas le roman comme un simple passe-temps,
-comme un simple plaisir esthétique, c'est une institution, le cinquième
-pouvoir de l'Etat, et comme l'a dit en public le romancier Trollope,
-_les romans sont les sermons de l'époque actuelle_.
-
-Leur influence s'étend non seulement aux moeurs mais aux lois. Ils
-influent sur les délibérations des chambres, sur les réformes
-continuelles que subit le code d'une nation si éminemment conservatrice.
-
-Que les pays sont différents! dirons-nous avec le héros de _Very well_.
-Allez un peu proposer à nos cortès espagnoles si tumultueuses et si
-déclamatrices une réforme légale, suggérée par exemple par la lecture de
-la _Déshéritée_ ou de _Don Gonzalo Gonzalez de la Gonzalera_. L'on verra
-avec quels rires homériques nos graves sénateurs accueilleront cette
-proposition!
-
-En Angleterre, la force sociale du roman est reconnue. Toutes les
-classes s'enorgueillissent de posséder des romanciers. Il en est qui
-sont ministres, marins, diplomates et magistrats. Magistrats, oui, et
-que dirait-on dans nos cours, Dieu d'Israël! si un président de chambre
-publiait un petit roman! Pour faire comprendre l'influence et l'action
-du roman dans la race saxonne, il suffit d'en citer un, _la Case de
-l'Oncle Tom_, dont personne n'ignore les résultats anti-esclavagistes.
-
-Et le naturalisme anglais?
-
-Je répète que les traditions de la littérature anglaise sont réalistes.
-J'ajoute que Dickens et Thackeray,--les noms peut-être les plus
-illustres qui honorent le roman britannique,--sont réalistes.
-
-Charles Dickens ne craignit pas, chez ce peuple d'aristocrates, de
-s'abaisser à l'étude des dernières couches sociales, voleurs, assassins
-et mendiants.
-
-Thackeray qui inclinait davantage à la satire, étudia aussi dans le
-monde qui l'entourait ses types caractéristiques au profil caricatural.
-
-Pour Georges Eliot, dans les oeuvres de qui résonne aujourd'hui la
-note la plus aiguë du naturalisme anglais, son programme est réaliste à
-la manière de Champfleury. Elle se donne pour objet de ses observations,
-non pas les brillantes créatures d'exception si chères aux romantiques,
-mais la généralité des individus, les personnages communs et vulgaires,
-la classe moyenne de l'humanité.
-
-Malgré tout cela, il y a chez les romanciers anglais, pour si réalistes
-qu'ils soient, une intention morale, un désir de corriger et de
-convertir, et comme le dit spirituellement un récent historien de la
-littérature anglaise, une soif de sauver le lecteur de l'enfer et non de
-l'ennui. Cela apparaît nettement chez la piétiste Yonge, et chez
-l'auteur d'_Adam Bede_, Eliot, qui est libre-penseur et philosophe.
-Cette tendance leur enlève cette objectivité sereine, nécessaire pour
-faire une oeuvre maîtresse d'observation impersonnelle, d'après la
-méthode réaliste, et arrête leur scalpel avant qu'il n'en arrive aux
-tissus intimes et aux derniers replis de l'âme.
-
-Partie de cette faute doit être imputée au public, facteur fort
-important de toute oeuvre littéraire. Comme on l'a déjà dit, le public
-anglais demande toujours des romans,--pas de ceux que savoure seul, dans
-son cabinet de travail, le lecteur sybarite qui aime à admirer de belles
-pages et à pénétrer dans des abîmes psychologiques--ceux que l'on lit en
-famille et que peuvent écouter tous les membres, la blonde _Girl_ et
-l'imberbe _Scholar_.
-
-Les auteurs, qui satisfont ce besoin, le public anglais les paie
-splendidement. La première édition d'un roman se vend quinze francs le
-volume et l'édition s'épuise rapidement. Aussi une foule d'honorables
-Misses, filles de Clergymen, au lieu de se placer institutrices, se
-placent-elles comme romancières. De leur plume prolifique coulent des
-volumes d'un style incolore, aux incidents embrouillés comme les
-noeuds d'un écheveau.
-
-De là, l'infériorité croissante, la décadence du genre.
-
-Que l'innombrable famille des romanciers d'au-delà du détroit me
-pardonne si je suis injuste en parlant de leur décadence générale. Je
-pourrais me flatter de connaître quelques-unes de leurs oeuvres, mais
-qui pourrait prétendre les avoir toutes lues? Mon jugement est celui
-qu'émettent les critiques qui considèrent surtout le côté littéraire, et
-en second lieu, comme il est juste, le côté moral, et qui voient que la
-fabrication précipitée et la sujétion au goût du public font tort à la
-fraîcheur, à l'inspiration et à l'énergie de la pensée. Si le noble
-front de Georges Eliot, si la gracieuse physionomie de Ouida se
-dressent au-dessus de cet océan de têtes vulgaires, il est incontestable
-que l'immense majorité des romanciers anglais s'est essayée à remplir
-trois bols avec une tasse de chocolat.
-
-En outre, le roman anglais, même quand il est supérieur, porte imprimé
-si avant le sceau d'une autre religion, d'un autre climat, d'une autre
-société, qu'à nous autres Latins il nous parait forcément exotique.
-Comment pourrait nous plaire, par exemple, la prédicante méthodiste qui
-est l'héroïne d'_Adam Bede_? Je sais qu'il est à la mode d'être habillé
-par un tailleur anglais, mais la littérature, Dieu merci! ne dépend pas
-entièrement des caprices de la mode.
-
-Un dernier mot que la malice m'inspire sans doute: si le roman anglais a
-chez nous aujourd'hui tant d'admirateurs officiels, a-t-il autant de
-lecteurs?
-
-
-
-
-XV
-
-
-SOMMAIRE
-
-_L'Espagne.--Le mouvement de 1808.--Les Walter-Scottiens.
---La Avellaneda.--Fernan Caballero.--La transition:
-Alarcon.--Valera.--Comment on a jugé Valera en France._
-
-
-En Angleterre et en France, le roman a un _hier_. Ici en Espagne, il n'a
-qu'un avant-hier s'il est permis de s'exprimer ainsi. Là, les romanciers
-actuels se nomment fils de Thackeray, de Walter Scott, de Dickens, de
-Sand, de Victor Hugo, de Balzac. Ici nous ne savons pas grand chose de
-nos pères et nous nous rappelons seulement certains aïeux de sang très
-pur, du lignage des Cervantès, des Hurtado, des Espinel. Cela revient à
-dire qu'il n'y a pas eu en Espagne d'autre roman que celui du siècle
-d'or et celui qui fleurit aujourd'hui.
-
-Cependant, la vie du roman contemporain en Espagne peut déjà se diviser
-en deux époques distinctes: celle du règne d'Isabelle, et celle qui
-commença avec la Révolution de Septembre 1868.
-
-La guerre de l'Indépendance suscita de grands poëtes lyriques, mais
-jusqu'à ce que le torrent romantique passât les Pyrénées, nous n'eûmes
-pas de romanciers.
-
-Walter Scott fit son entrée triomphale dans notre littérature, et le
-règne du roman historique commença. On pourrait consacrer un livre bien
-curieux au récit des pérégrinations de l'idée _walter-scottienne_ au
-travers des cervelles espagnoles. L'esprit du barde écossais s'incarna
-dans des êtres aussi différents entre eux qu'Espronceda, Martinez de la
-Rosa, Gil, Escosura, Canovas del Castillo, Vicetto, Villoslada,
-Fernandez y Gonzalez, et d'autres, dont les noms ne me reviennent pas à
-l'esprit.
-
-George Sand vint aussi chez nous amenée la main dans la main par son
-illustre rivale la Avellaneda. Eugène Suë, patronné par Perez Escrich et
-Ayguals de Izco, ne demeura pas en arrière.
-
-Parmi les _walter-scottiens_, tous gens de valeur, il en était un qui,
-s'il n'eût pas gaspillé ses rares qualités, et mal employé ses précieux
-dons, eût pu s'appeler, plutôt que le séide, le rival de l'auteur
-d'_Ivanhoë_. Le talent de Fernandez y Gonzalez semblait un arbre touffu,
-dont le bois pouvait servir à des oeuvres sculpturales. Par malheur,
-cet écrivain le gaspilla à faire des tables et des bancs vulgaires. Son
-imagination était riche, sa palette descriptive variée, son invention
-abondante. Il fut, d'abord, le poëte du passé, qui rajeunissait les
-livres de chevalerie et prêtait à la tradition héroïco-nationale cette
-vie nouvelle que lui donnent, de temps en temps, des génies privilégiés
-comme Zorrilla, Walter Scott et Tennyson. Comment il finit, nul ne
-l'ignore: par des livraisons interminables, par des volumes vendus à bas
-prix, par des oeuvres de basse littérature, écrites pour le lucre.
-Deux ou trois romans d'entre ses premières oeuvres sont les colonnes
-sur lesquelles son nom s'appuie pour ne pas tomber en oubli.
-
-Peut-être, l'auteur tendre et sympathique de _la Gaviota_ posséda-t-il
-le talent le plus original et le plus indépendant de tous ceux qui se
-signalèrent dans la renaissance de notre roman. Malgré ses digressions
-et ses réflexions, malgré son optimisme idyllique, Fernan Caballero est
-doué d'un charme spécial particulier, d'une grâce caractéristique. Il
-fait preuve d'une imagination, allemande par les rêves, et espagnole
-par la prestesse et la vivacité. Tandis que les romanciers de son
-époque peignaient des tableaux de sujets historiques à la Walter Scott,
-Fernan prenait note des moeurs des gens qui respiraient autour d'elle.
-Elle peignait des _asistentas_, des bandits, des _gaviotas_, des curés,
-des bergers, des paysans et des toreros[1]. Parfois, dans ses bosquets
-andalous, brillent ces soleils du Midi, que Fortuny mit dans ses
-tableaux. Il est des _patios_ de Fernan qu'il nous semble voir, qui nous
-réjouissent les yeux avec leurs fleurs, et les oreilles avec le bruit de
-l'eau, les pioussements des poules et l'innocent bavardage des enfants.
-L'inspiration de Fernan est plus réelle, plus sincère et plus naïve que
-celle de presque tous les romans de cape et d'épée que l'on écrivait
-alors.
-
-Trueba n'atteint pas à la taille de Fernan Caballero. Un pays idolâtre
-de ses traditions et de ses propres souvenirs a bâti le piédestal sur
-lequel trône le peintre basque; mais sa palette n'est riche qu'en
-demi-teintes et en couleurs claires, gracieuses, sans vigueur ni
-intensité. Le vert, le rose et le bleu céleste dominent. Les noirs, les
-terres de Sienne, les bitumes dont Fernan ne fit, lui-même, usage
-qu'avec une extrême mesure, manquent complètement. Quelques scènes
-rurales de Trueba plaisent comme il plaît de contempler le cours d'un
-ruisseau peu profond et aux bords agréables[2].
-
-Selgas ne décrit pas les campagnards et n'appartient pas à l'école des
-paysagistes. C'était un Alphonse Karr, un violoniste capricieux qui
-exécutait des variations sur un thème quelconque et le brodait
-d'arabesques délicates et d'un bel effet. Plutôt qu'un romancier, ce fut
-un humoriste caustique, spirituel et riant comme le sont toujours les
-humoristes dans les pays chauffés par le soleil. Son style inégal
-ressemblait à ces visages aux traits irréguliers, qui compensent le
-défaut de correction par la lueur soudaine du sourire ou par le feu du
-regard. Selgas fait au lecteur bien des surprises agréables, quand il ne
-s'y attend pas. Il lui offre des traits d'observation, de paradoxales
-finesses, des mots heureux, des flamboiements d'idées originales, ou du
-moins présentées d'une manière piquante et nouvelle.
-
-Une autre qualité de Selgas, c'est de s'être mis à étudier la vie
-moderne dans les grandes villes et d'avoir laissé de côté les Mores, les
-odalisques et les châtelaines.
-
-Eh bien! si nous voulons chercher le chaînon, qui rattache à l'époque
-actuelle, cette époque antérieure du roman espagnol où figurent Fernan
-Caballero, la Avellaneda, la Coronado, Trueba, Selgas, Fernandez y
-Gonzalez et Miguel de los Santos Alvarez,--cette époque où le roman
-humanitaire d'Escrich vivait à côté du roman lyrique et werthérien de
-Pastor Diaz, et où la cotte de mailles de _Men Rodriguez_ et la jupe de
-la _Sigea_ frôlaient le froc du héros que ces mésaventures forcèrent à
-émigrer de _Villa-Hermosa en Chine_;--si nous voulons, je le répète,
-indiquer la soudure des deux périodes, il faut écrire le nom de Pedro
-Antonio de Alarcon.
-
-Imprégné de romantisme jusqu'à la moelle des os, _le Final de la
-Norma_[3] ravit nos pères, comme un délicieux caprice de Goya, intitulé
-_Le Tricorne_[4], nous ravit nous-mêmes. Voilà comment mon illustre ami
-Alarcon, sans être encore un vieillard, peut se vanter d'avoir captivé
-deux générations de goûts bien différents.
-
-Les autres romanciers, ceux qui furent hier la coqueluche de leur
-temps, ont disparu de nos horizons littéraires actuels, entraînés par
-l'irrésistible courant du temps, et ceux qui ne sont pas descendus dans
-la tombe meurent vivants de l'indifférence du public intelligent, du
-silence dédaigneux de la critique, et en somme de l'oubli qui est la
-pire des morts pour un écrivain. Alarcon, tout en refusant avec
-acharnement toute concession aux nouvelles tendances, règne encore, en
-maître des coeurs et des imaginations, et soutient l'édifice ruiné de
-ses mains habiles.
-
-Je ne sais si aucun romancier contemporain ensorcellera le public comme
-l'auteur du _Scandale_. Je ne sais si aucun sera, comme lui, lu et aimé
-de tous sans distinction de sexe ni d'âge. Je sais que beaucoup de gens
-demandent de leur prêter un roman d'Alarcon de préférence à ceux des
-autres auteurs.
-
-Le public d'Alarcon n'est pas celui qui dévore avec un appétit bestial
-les romans de Manini[5], c'est celui que Spencer appellerait _la
-moyenne intelligente_. Il se compose de gens qui demandent au roman un
-honnête délassement et les clames en forment la majeure partie.
-
-Alarcon plaît-il parce qu'il a conservé un certain parfum romantique? je
-pense que non; les partis politiques donnent trop à faire aux Espagnols
-et les partis littéraires ne les font pas beaucoup réfléchir.
-
-Ce qui plaît chez Alarcon, c'est l'esprit aimable, la _belle ombre_, la
-galanterie moresque que respirent ses portraits de femme touchés avec un
-pinceau voluptueux et brillant, le style dégagé, facile et animé,
-l'intérêt des récits, et ensuite, une foule de qualités étrangères au
-romantisme, qu'il ne doit à personne qu'à Dieu qui les lui accorda d'une
-main prodigue.
-
-Si dans les types de _La Prodigue_, de _El Niño de la Bola_[6], dans
-Fabian Conde, dans d'autres héros et héroïnes d'Alarcon on découvre la
-filiation romantique; en revanche, _Le Tricorne_ est plein d'un coloris
-franchement espagnol, d'une telle fraîcheur qu'il en fait dans son genre
-un modèle achevé. Le talent d'Alarcon gagne à se limiter à de petits
-tableaux; son ciseau travaille mieux des camées exquis, des agates
-précieuses que des marbres de grandes dimensions. Il réussit dans le
-conte et la nouvelle courte, genre peu cultivé chez nous et qu'Alarcon
-manie avec une singulière maîtrise.
-
-Par toutes ses qualités rares, Alarcon est un puissant mainteneur de
-l'antique bannière romanesque et un redoutable adversaire de la
-nouvelle. Mais nous, les écrivains du camp ennemi, nous demandons à Dieu
-qu'il ne renonce pas à écrire comme il en a annoncé l'intention. Sa
-résolution est-elle dictée par la coquetterie de se retirer, quand le
-public l'aime le plus, en laissant derrière lui une mémoire radieuse?
-Est-ce fatigue? Ce qui est certain, c'est qu'il est dans la plénitude de
-ses facultés, et que jamais son imagination ne parut aussi fraîche que
-durant ces dernières années.
-
-Par la retraite d'Alarcon, l'idéalisme perd son champion le plus
-terrible. Valera, quoique idéaliste, est un romancier à part, qui ne
-formera pas d'école, parce qu'il est difficile à imiter, comme on le
-comprend facilement, si l'on songe aux qualités qu'il réunit. La plus
-profonde vallée qui sépare de Valera la troupe profane des imitateurs,
-c'est sa diction élégante et pure, empruntée plutôt aux mystiques,
-écrivains châtiés par excellence, qu'à Cervantès, qui est un écrivain
-spontané. Valera n'a pas seulement pris, chez eux, la pureté un peu
-archaïque de son style, mais le soin et la perspicacité avec lesquels
-ils scrutent et sondent les arcanes mystérieux de l'âme pour les
-expliquer en phrases d'or et en paragraphes de marbre sculpté.
-
-Aussi, quand on traduisit en français les romans de Valera, sous le
-titre de _Récits andalous_, il fut nécessaire d'en supprimer beaucoup
-parce que, d'après la _Revue littéraire_, ils contenaient _trop de
-théologie_[7]. Nos voisins pensaient que les filles de _Don Valera_
-étaient de gentilles gitanes, armées de castagnettes, prêtes à danser
-des séguédillas, et jolies: ils trouvaient des nonnes contemporaines de
-sainte Thérèse et de Louis de Grenade, qui montraient à peine, entre les
-plis de leur voile, leur beau visage grec où brillait un sourire
-voltairien.
-
-Valera charme, en effet, les sybarites des lettres en réunissant en lui
-la fleur des trois idéaux de beauté littéraire: l'idéal païen, l'idéal
-du siècle d'or et celui de la culture moderne la plus raffinée.
-
-À tout cela il faut ajouter une verve andalouse piquante et badine.
-Comme Valera est, d'ailleurs, très-sagace, très-psychologue, très-maître
-de lui, il semble que les destins lui ont réservé dans le roman espagnol
-le rôle de Stendhal dans le roman français,--un Stendhal parfait dans la
-forme autant que le vrai Stendhal fut pécheur; bien des choses
-éloignent, cependant, Valera du réalisme, surtout son caractère
-aristocratique qui le pousse peut-être à considérer le réalisme comme
-quelque chose degrossier, et l'observation de la réalité comme un
-travail indigne d'un esprit épris de la beauté classique et suprême.
-Ainsi le meilleur titre de gloire de Valera sera la forme, cette forme
-plus admirable isolée, que rattachée aux sujets de quelques-uns de ses
-romans.
-
-Il n'y a pas de doute que _Pepita Jimenez_, _Doña Luz_, et d'autres
-héroïnes de Valera parlent fort bien et en termes fort convenables et
-fort spirituels. Par malheur, on ne peut nier non plus que personne ne
-parle plus ainsi, comme un personnage de Cervantès. Et notez que si je
-nomme Cervantès, pour louer la perfection des discours des héros de
-Valera, je n'oublierai pas d'ajouter que le génie réaliste de Cervantès
-le poussa à faire que Sancho, par exemple, parla fort mal et commit des
-fautes, et que Don Quichotte corrigea ses dires. Chez Valera, il n'y a
-pas de Sancho. Tout le monde est Valera, et cela fait qu'on l'étudiera
-bientôt plus comme un classique que comme un romancier moderne.
-
-Pour les uns ceci sera un éloge, et pour les autres, un blâme. Pour moi,
-on me reproche de lire Valera avec trop de plaisir.
-
-Si certaine théorie littéraire est vraie, que j'ai trouvée dans je ne
-sais quel fameux critique français et qui établit que les romanciers
-copient la société et qu'à son tour la société imite et reflète les
-romanciers, il pourrait advenir que nous eussions tous la tentation de
-parler comme les héros de Valera, ce qui serait excellent pour la
-langue. Mais laissons-là les hypothèses et venons-en aux romanciers qui
-représentent en Espagne le réalisme.
-
-
-[1] _Gaviotas_, littéralement, mouettes. On nomme ainsi la femme
-écervelée, et c'est le titre d'un roman qui est l'oeuvre capitale de
-Caballero. La Gaviota a été traduite ou adaptée (Blériot, éditeur). Les
-autres oeuvres de Fernan Caballero ont également des versions françaises
-(Castermann, Donniol, Hachette, Pion, Maillet, éditeurs.)
-
-[2] Trueba a été traduit et analysé dans nos revues.
-
-[3] Traduit par Charles Yriarte (Lacroix, éditeur).
-
-[4] Traduit par Mme Bentzon, _Récits de tous pays_, chez Calmann-Lévy.
-
-[5] Éditeur de publications illustrées par livraisons. En France on
-dirait les romans de la rue du Croissant.
-
-[6] _La Prodigue_ a été traduite sous le titre de _la Gaspilleuse_ par
-Mlle Sara Oquendo dans la _Revue Britannique_. Je traduis _El Niño de
-la Bola_ sous le titre de Manuel Vénegas dans la _Revue Moderne_.
-
-[7] Cette traduction est de Mme Bentzon. Un anonyme a traduit en
-français _Doña Luz_ (Lalouette, édit.) et moi-même _Le Commandeur
-Mendoza_ (Giraud).
-
-
-
-
-XVI
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Les réalistes.--Mesonero Romanos et Florez.--Larra.
---Pereda. Son localisme, son catholicisme intransigeant.
---Perez Galdos.--Son oeuvre idéaliste.--Son
-évolution.--La situation du roman et des romanciers en
-Espagne.--Les jeunes: idéalistes et naturalistes._
-
-
-Pour indiquer où commence le réalisme contemporain, il faut remonter à
-quelques passages de Fernan Caballero, et surtout aux auteurs des
-_Scènes Madrilènes_ et de _Hier, Aujourd'hui et Demain_, sans oublier
-_Figaro_ dans ses articles de moeurs. Malgré toutes les différences
-qui existent entre le raisonnable et spirituel Mesonero Romanos, le
-bienveillant Florez et le nerveux et caustique Larra, leurs études
-sociales ont leur point commun dans un certain réalisme tempéré,
-assaisonné de satire.
-
-Quand tant de romans de cette époque sont passés à jamais, les écrits
-légers de _Figaro_ et du _Curieux parlant_[1] se conservent dans toute
-leur fraîcheur, parce que la myrrhe précieuse de la vérité les embaume.
-Ce qui augmente leur intérêt c'est qu'ils nous transmettent le souvenir
-des moeurs originales qui disparaissaient et des nouvelles moeurs;
-en somme, ils sont le reflet d'une complète transformation sociale.
-
-Pereda est, en ligne directe, le descendant de ces aimables et
-perspicaces peintres de moeurs. Il fit franchement adhésion à leur
-école, mais il la transporta des villes à la campagne, au coeur des
-montagnes de Santander.
-
-Le Réalisme espagnol a un vaillant champion dans Pereda; quand on lit
-quelques pages de l'auteur des _Scènes Montagnardes_, il semble que nous
-voyions ressusciter Téniers ou Tirso de Molina. On peut comparer le
-talent de Pereda à un beau jardin, bien arrosé, bien cultivé, rafraîchi
-par des brises aromatiques et salubres, mais aux horizons limités.
-
-Je me hâte d'expliquer ce que j'entends par _horizons limités_ pour que
-personne n'entende cette phrase d'une manière offensante pour le
-sympathique écrivain.
-
-Je ne sais si cela provient d'un dessein délibéré, ou de ce qu'il y est
-obligé par le pays qu'il habite: Pereda se borne à décrire les types et
-à raconter les moeurs de Santander, en s'enfermant ainsi dans un
-cercle restreint de sujets et de personnages. Il excelle comme peintre
-d'un pays déterminé, comme poëte bucolique d'une campagne toujours
-égale, et n'essaya jamais d'étudier à fond les milieux civilisés, la vie
-moderne dans les grandes capitales, vie de qui lui est antipathique, et
-dont il a horreur, c'est pour cela que j'ai qualifié de _limité_
-l'horizon de Pereda. C'est pour cela qu'il convient de déclarer que si,
-du jardin de Pereda, l'on ne découvre point un vaste panorama, en
-échange le paysage est des plus agréables, des plus délicieux et des
-plus fertiles que l'on connaisse.
-
-Pereda, grâce à Dieu, ne tombe pas dans l'optimisme parfois agaçant de
-Trueba et de Fernan. Ses rustres, d'ailleurs très-amusants, sont
-ignorants, malicieux et grossiers comme de vrais rustres. Ce sont là
-cependant les fils préférés de l'auteur, visiblement séduit par la vie
-rurale, si saine, si paisible et si régénératrice, autant que lui
-répugnent les centres ouvriers industriels avec leurs misères
-irrémédiables. Pereda trace avec amour les silhouettes des paysans, des
-laboureurs et des hobereaux des villages, gens simples, aimant ce qu'ils
-connaissent depuis longtemps, routiniers et ayant peu de replis
-psychiques.
-
-Si quelque jour les thèmes de la _Tierruca_ s'épuisent pour lui, danger
-qui n'est point imminent pour un esprit de la trempe de Pereda, il sera
-forcé de renoncer à ses tableaux locaux favoris, de chercher de
-nouvelles voies. Parmi les admirateurs de Pereda, il en est qui désirent
-ardemment qu'il change de touche: j'ignore s'il serait avantageux de le
-faire pour le grand écrivain. Il règne toujours une certaine harmonie
-mystérieuse entre le style, le talent d'un auteur, et les sujets dont il
-fait choix; cette harmonie procède de causes intimes.
-
-En outre, le Réalisme perdrait beaucoup si Pereda sortait de la
-Montagne. Pereda observe avec une grande lucidité, quand la réalité
-qu'il a devant les yeux ne lui soulève pas le coeur, qu'elle le
-divertit par le spectacle de ridicules et de manies profondément
-comiques. Peut-être briserait-il son pinceau pour ne point copier les
-plaies plus profondes et la corruption plus raffinée d'autres lieux et
-d'autres héros[2].
-
-Pour le Réalisme, posséder Pereda, c'est posséder un trésor, et pour ce
-qu'il vaut et pour les idées religieuses et politiques qu'il professe.
-Pereda est un argument vivant, une démonstration palpable que le
-Réalisme ne fut pas introduit en Espagne comme une marchandise française
-de contrebande, mais que ceux qui aiment, à la fois, la tradition
-littéraire et les autres traditions, le ressuscitent. Cela ne surprendra
-pas les gens intelligents, mais cela pourra bien stupéfier la tourbe
-innombrable qui date l'ère réaliste de l'avènement de Zola.
-
-Si le Réalisme chez Pereda est dans le sang, il n'en est pas ainsi de
-Galdos. Parmi certain fonds humain, par une certaine simplicité
-magistrale de ses créations, par sa tendance naturelle à la claire
-intelligence de la vérité, par la franchise de son observation, le
-maître romancier se trouva toujours prêt à passer au Naturalisme avec
-armes et bagages. Néanmoins, ses inclinations esthétiques étaient
-idéalistes, et ce n'est que dans ses dernières oeuvres qu'il a adopté
-la méthode du roman moderne et creusé davantage dans le coeur humain.
-Il a rompu à la fois avec le pittoresque et avec les héros-symboles,
-pour s'attacher à la terre sur laquelle nous sommes.
-
-Quoique je n'aime pas à me citer moi-même, je dois rappeler ici ce que
-j'ai dit de Galdos, il y a trois ans, dans une étude assez longue que je
-consacrais à ses oeuvres dans la _Revue Européenne_.
-
-Depuis cette date, mes opinions littéraires se sont assez modifiées, et
-mon critérium esthétique s'est formé, comme se forme celui de tout le
-monde, au moyen de la lecture et de la réflexion. Je me suis proposé de
-connaître le roman moderne. Non seulement il m'a paru le genre le plus
-compréhensif, le plus important actuellement, le plus approprié à notre
-siècle, celui qui remplace et remplit le vide produit par la disparition
-de l'épopée; il m'a semblé aussi le genre dans lequel, par une très
-_haute prérogative_, les droits de la vérité s'imposent, dans lequel
-l'observation désintéressée règne, dans lequel l'histoire positive de
-notre époque doit être écrite en caractères d'or.
-
-Cependant, alors comme aujourd'hui, Galdos était pour moi un romancier
-de premier ordre, le soleil du firmament littéraire, parce qu'il a en
-même temps l'équilibre et l'harmonie, l'abondance et la vigueur; parce
-que son style, s'il ne se renferme pas dans l'amphore étroite et ciselée
-de Valera, coule à flots d'une urne précieuse; parce qu'il possède une
-invention heureuse et ce don de la fécondité, don funeste pour les
-mauvais écrivains et même pour les écrivains médiocres qui ont une
-tendance à sommeiller, qualité d'une valeur extraordinaire pour les
-grands artistes.
-
-Il est certain qu'on peut conquérir l'immortalité avec un seul roman ou
-avec un seul fragment d'ode; mais il y a quelque chose de captivant et
-d'étonnant dans la manifestation de la puissance créatrice de ces
-écrivains et de ces poètes, qui sont à eux seuls un monde, et qui
-laissent derrière eux une longue postérité de héros et de héroïnes, les
-Shakespeare, les Balzac, les Walter Scott, les Galdos.
-
-Mais, ce que je désapprouvais alors dans le Galdos des _Episodes_, ce
-qui me paraissait le côté faible de son talent extraordinaire, c'était
-la tendance à la thèse,--dans un sens large et historique, c'est
-certain, mais à la thèse,--les accusations systématiques contre
-l'Espagne d'antan, les pelletées de terre jetées sur ce qu'elle fut; et
-cette tendance, qui s'accentuait chaque fois davantage, dans la
-magnifique épopée des _Episodes_ au point de se déclarer explicitement
-dans la seconde série, fit explosion, disons-le ainsi, dans _Doña
-Perfecta_, dans _Gloria_, dans la _Famille de Léon Roch_[3].
-
-Par bonheur, ou plutôt grâce à l'instinct qui guide le génie, Galdos fit
-un pas en arrière pour fuir cette impasse sans issue possible. Dans
-l'_Ami Manso_, et dans la _Déshéritée_, il comprit que le roman, plutôt
-que d'enseigner ou condamner tel ou tel système politique, doit prendre
-note de la vérité ambiante et réaliser librement la beauté. Bravo à
-l'illustre écrivain qui a su secouer le joug des idées préconçues! Ses
-épousailles avec le réalisme le préserveront de la tentation de se faire
-dans ses romans le champion de la libre pensée, du système
-constitutionnel, choses que je ne prétends pas juger ici, mais qui, dans
-les admirables livres de Galdos, sont trop la raison d'être de ses
-livres.
-
-En comptant donc dans la phalange réaliste Galdos et Pereda, comme dans
-la phalange idéaliste nous avons vu briller les noms de Valera et
-d'Alarcon, nous pouvons dire qu'en Espagne la lutte est engagée, comme
-en France, entre les deux écoles.
-
-Il est vrai qu'ici la bataille ne fait pas grand bruit et ne suscite pas
-de grandes ardeurs belliqueuses. Il est vrai qu'ici on ne prend pas la
-question avec la même chaleur qu'en France: cela peut venir de plusieurs
-causes. D'abord, les idéalistes, ici, ne se promènent pas autant dans
-les nuages qu'en France, ni les réalistes ne chargent autant le tableau.
-Aucune des deux écoles n'exagère pour se différencier de l'autre.
-Peut-être le public est-il indifférent à la littérature; surtout à la
-littérature imprimée; celle qui se représente lui produit plus d'effet.
-
-L'écrivain est un facteur de la production littéraire. N'oublions pas
-que l'autre, c'est le public. À l'écrivain d'écrire, au public de
-l'encourager et d'acheter ce qu'il écrit, et de l'élever aux nues s'il
-le mérite. Or, en Espagne, on ne peut presque pas compter sur le public.
-Ce que le public espagnol aime, ce n'est pas la littérature, c'est la
-politique. Quand cette maîtresse impérieuse lui laisse quelques minutes
-de liberté, alors seulement il fait un brin de cour aux lettres et va
-les chercher dans le coin où elles s'entêtent à ne pas mourir d'ennui.
-
-Certes, je n'affirme pas que les romans manquent absolument de lecteurs,
-quoique chez nous le roman soit très loin d'être comme en Angleterre,
-une nécessité sociale. Ici, où nous ne sommes ni communistes ni avares,
-nous gardons le communisme et l'avarice pour les romans. Tout le monde
-s'effraie de ce qu'un roman coûte trois francs ou même deux, comme la
-première édition des _Episodes_. On dépense bien vite deux francs au
-café, pour une loge au théâtre, en pétards, en oranges. Pour un roman,
-tout Espagnol serre les cordons de sa bourse.
-
-J'ai des romans d'Alarcon, de Valera ou de Galdos que j'ai prêtés à une
-douzaine de gens riches. A chaque fois qu'on m'en demandait un, je leur
-eusse conseillé pour leur bien de l'acheter, si je n'eusse craint qu'on
-n'attribuât le conseil au désir de ne pas prêter. Enfin, n'y a-t-il pas
-eu des gens qui m'ont demandé de leur prêter mes romans!
-
-Je ne crois pas, pourtant, qu'il faille plus de deux cent cinquante
-francs pour former une bibliothèque complète des romanciers espagnols
-contemporains.
-
-Que peut espérer ici le romancier? Fixons un délai de six mois pour
-tracer le plan, mûrir, écrire et limer un roman, soigné dans la forme et
-médité dans le fond. Quel en sera le produit! Valera déclare que sa
-_Pepita Jimenez_--son chef-d'oeuvre--lui a rapporté environ deux mille
-francs. Si bien que le talent de romancier de Valera ne peut pas lui
-faire gagner cinq mille francs par an: je comprends presque qu'il
-préfère une ambassade.
-
-Il faut remarquer que si le romancier espagnol ne retire pas de ses
-oeuvres un profit matériel, il n'y gagne pas non plus beaucoup
-d'honneur, ni ces ovations enivrantes qui élèvent à vingt mètres du sol
-les auteurs dramatiques. Pour eux sont tous les avantages, pécuniaires
-et littéraires, outre qu'ils sont affranchis de l'ignoble concurrence
-que le roman par livraisons et les mauvaises traductions du français
-font aux romanciers qui se flattent de respecter la langue et le sens
-commun.
-
-Qu'on ne vienne pas me dire que la question de l'argent n'est rien, mais
-qu'il suffit de savoir qu'on a écrit quelque chose de bien, quoique
-personne ne témoigne d'estime pour l'oeuvre. Si le prêtre vit de
-l'autel, pourquoi le romancier ne vivrait-il pas du roman? Supposons
-qu'il n'ait pas besoin pour vivre du produit du roman; l'argent n'est-il
-pas à apprécier, puisqu'il est la marque évidente qu'il a un public?
-Avec le système de prêts qui règne en Espagne, un roman peut avoir
-trente mille lecteurs et seulement une édition de mille exemplaires.
-
-Parmi les causes qui rendent improductif le roman en Espagne, on ne
-devrait pas compter la rareté des lecteurs, puisque nous avons un public
-immense, si nous songeons aux républiques sud-américaines qui parlent
-notre langue. Grâce à l'indifférence avec laquelle on regarde tout ce
-qui touche à la littérature, les libraires et les imprimeurs de là-bas
-peuvent piller les écrivains d'Espagne tout à leur aise, et ce public
-d'au delà de l'Océan demeure stérile pour la prospérité de la
-littérature ibérique.
-
-Aussi, tout bien considéré, il est étonnant que nous ayons d'aussi bons
-romanciers en Espagne et un aussi bon roman; étonnant encore que dans ce
-genre que Gil y Zarate et Cohl y Vehi rangent le dernier et qui,
-aujourd'hui, marche à la tête des autres, nous nous trouvions à la
-hauteur des premières nations de l'Europe. Nous ne comptons pas par
-douzaines les grands romanciers vivants, mais la France ne les compte
-pas non plus, et encore moins, que je sache, l'Angleterre, l'Allemagne
-et l'Italie. En comparant les oeuvres aux oeuvres, notre patrie ne
-cède point le pas. Outre Pereda, Galdos, Alarcon et Valera dont j'ai
-parlé plus spécialement, il y a la cohorte dans laquelle figurent
-Navarrete, Ortega Munilla, Castro y Serrano, Coello, Teresa Araoniz,
-Villoslada, Palacio Valdes, Amos Escalante, Oller[4], qui les uns,
-représentent les anciennes méthodes, et les autres, les nouvelles. Tous
-contribuent à enrichir le roman national.
-
-Dieu veuille que les hommages publics qu'on a rendus à Perez Galdos, il
-n'y a pas encore longtemps, dans un banquet, soient un signe certain des
-intentions du public de commencer à récompenser les efforts de la
-phalange sacrée! Dieu veuille que l'enthousiasme ne soit pas dissipé
-aussi vite que l'écume du Champagne des toasts!
-
-
-[1] Mesonero Romanos.
-
-[2] On traduit en ce moment de Pereda _Don Gonzalo_, _Pedro Sanchez_ et
-_Les hombres de pro_. J'ai donné une analyse de _Pedro Sanchez_ dans mes
-_Etapes d'un Naturaliste_ (Giraud, éditeur).
-
-[3] Il a paru chez Hachette une adaptation de _Marianela_; chez Giraud
-une traduction de _Doña Perfecta_, due à notre confrère M. Julien Lugol.
-
-[4] On trouvera dans mon étude, _Le Naturalisme en Espagne_, Giraud,
-édit. des renseignements sur les réalistes Palacio Valdes, Oller, Picon,
-Alas, Ortega Munilla.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-SOMMAIRE
-
-_Conclusions: Pourquoi l'auteur ne parle pas du roman
-italien, russe et allemand.--Pourquoi il se tait sur
-le naturalisme au théâtre.--La question des écoles.
---Réponse aux réclamations chauvinistes que l'affiliation
-française soulève en Espagne.--La méthode réaliste et sa
-valeur à toutes les époques._
-
-
-Nous voici au terme du voyage, non pas que la matière soit épuisée, mais
-n'avons-nous pas rempli notre but de résumer l'histoire du Naturalisme
-surtout dans le roman, champ où cette plante qu'on tient pour vénéneuse
-croit avec le plus d'abondance?
-
-Qui viendra après nous trouvera cependant sa toile toute prête. Outre
-l'intéressante étude que l'on pourra faire sur le roman italien, le
-roman allemand, le roman portugais et le roman russe--l'esprit du
-réalisme, avec plus ou moins d'éclat, a pénétré dans tous--je lui
-abandonne, intact et vierge, le problème presque effrayant de la
-rénovation de l'art dramatique et de la poésie lyrique par la méthode
-naturaliste.
-
-Je pourrais bien donner mon avis sur tout ce dont je ne parle pas:
-seulement je ne connais du roman italien, russe et allemand que les
-oeuvres les plus culminantes: Farina, Tourgueneff, Ebers, Freytag,
-Sacher-Masoch. Je me forme à peine une idée nette de l'ensemble et je
-regretterais d'en agir avec ces littératures comme les critiques
-français en agissent avec la nôtre en en parlant à tort et à travers et
-sans connaissance de cause.
-
-Le Naturalisme au théâtre m'inspire au contraire tant d'idées, et des
-idées si étranges et si inusitées chez nous, qu'il me serait nécessaire
-d'écrire un autre livre, si je devais les exposer en bonne forme.
-
-Que le soin en reste donc à une autre plume plus experte ès défauts de
-la littérature dramatique.
-
-Au Naturalisme en général, cela est établi à part la pernicieuse hérésie
-de nier la liberté humaine, on ne peut imputer aucun autre genre de
-délit. Il est vrai que celui-là est grave, puisque c'est détruire toute
-responsabilité, et par suite, toute morale; mais une semblable erreur ne
-sera pas inhérente au Réalisme, tant que la science positive n'aura pas
-établi que nous, qui nous tenons pour raisonnables, nous sommes des
-bêtes horribles et immondes, comme les Yahous de Swift, et que nous
-vivons esclaves d'un aveugle instinct, et gouvernés par les suggestions
-de la matière. Tout au contraire, de tous les terrains que le romancier
-réaliste puisse explorer, le plus riche, le plus varié et le plus
-intéressant est sans aucun doute le domaine de la psychologie.
-L'influence indéniable du corps sur l'âme et _vice versâ_, lui offre un
-superbe trésor d'observations et d'expériences.
-
-Sans m'arrêter à la question du déterminisme, déjà suffisamment
-élucidée, je ne veux pas négliger de dire que si les accusateurs
-routiniers du Naturalisme abondent, il ne manque pas non plus de gens
-pour nier son existence et affirmer que, tout bien considéré, c'est la
-même chose que l'Idéalisme. C'est ce que diront certains historiens de
-la philosophie qui copient, au fond, Platon et Aristote.
-
-Il y a des auteurs, réalistes qui plus est jusqu'à la moelle des os, qui
-répugnent à être classés comme tels et protestent qu'en écrivant ils
-n'obéissent qu'à leur complexion littéraire, sans s'astreindre à obéir
-aux préceptes d'aucune école. Telle est la protestation de l'illustre
-Pereda dans le prologue de _De tal palo tal astilla_ (de tel bois tel
-copeau). Et qui donc n'aime à se vanter de son indépendance? Qui ne se
-croit affranchi de l'influence, non seulement des autres écrivains, mais
-même de l'atmosphère intellectuelle que l'on respire? Cependant, il
-n'est pas même permis au plus grand génie de se flatter de cet
-affranchissement.
-
-Tout le monde, qu'il le sache ou ne le sache pas, qu'il le veuille ou ne
-le veuille pas, appartient à une école, à laquelle la postérité
-l'affiliera, sans tenir compte de ses protestations et en ne s'occupant
-que de ses actes. La postérité, c'est-à-dire les savants, les érudits et
-les critiques de l'avenir, procédant avec ordre et avec logique,
-mettront chaque écrivain où il doit se trouver, diviseront, classeront
-et considéreront les plus indiscutables génies, comme les représentants
-d'une époque littéraire. Il en sera ainsi demain parce qu'il en a
-toujours été de même.
-
-Malheur à l'écrivain qu'aucune école ne réclame comme lui appartenant!
-Les plus illustres artistes sont classés. Nous savons ce que
-furent--dans les grandes lignes et en maîtres--Homère, Eschyle, Dante et
-Shakespeare. Fray Luis de Léon perd-il quelque chose à être appelé poète
-_néo-classique_ et _horacien_. Espronceda vaut-il moins parce qu'il est
-_byronien_ et _romantique_? Est-ce une tare pour Velazquez que d'avoir
-été peintre _réaliste_?
-
-Nous avons aujourd'hui un avantage. C'est que la poétique et
-l'esthétique ne se fabriquent point _a priori_. Les classifications ne
-sont plus artificielles et régies par des règles: on ne les juge plus
-immuables et on n'y assujettit point les génies à venir. Ce sont elles
-plutôt qui se modifient quand il est nécessaire.
-
-On a interverti le rôle de la critique, ou pour mieux dire, on lui a
-marqué son vrai poste de science d'observation, en en supprimant
-l'ennuyeux dogmatisme et les détestables formules. Aujourd'hui la
-critique se règle sur les grands écrivains passés et présents. Elle les
-définit non tels qu'ils eussent dû être de l'avis du préceptiste, mais
-tels qu'ils se montrent. Elle fait connaître l'arbre par ses fruits.
-Ainsi l'artiste indépendant, qui répugne aux classifications
-arbitraires, n'a aucune raison de s'élever contre la critique nouvelle,
-dont la tâche n'est pas de corriger et de donner la finale, mais
-d'étudier, d'essayer de comprendre et d'expliquer ce qui est.
-
-Aujourd'hui plus que jamais, on proclame que, dans tout courant
-littéraire, l'individu doit conserver comme de l'or en barre son
-caractère propre, l'affirmer et le développer le plus exactement et le
-plus énergiquement qu'il le pourra; que de cette affirmation, de cette
-conservation, de ce développement dépendent, en dernier ressort, la
-saveur et la couleur de ses oeuvres. C'est presque une vérité à la La
-Palisse de dire que chacun doit abonder dans son propre sens, et en
-fait, si nous inventorions un auteur, d'après ses traits généraux, nous
-le distinguons ensuite par ses traits particuliers, comme l'on divise
-les beautés en types bruns, blonds et châtains, or, chacun d'eux possède
-ses grâces et sa physionomie particulière.
-
-Zola juge fort bien que le Naturalisme est plus une méthode qu'une
-école: méthode d'observation et d'expérimentation que chacun emploie
-comme il peut, instrument que tous manient différemment. Pour ma part,
-je tiens qu'en ceci nous sommes en progrès. Deux lyriques, deux
-dramaturges anciens se ressemblaient davantage entre eux que ne se
-ressemblent aujourd'hui deux romanciers par exemple. Je pense qu'avant,
-les écoles étaient plus tyranniques et le jeu des registres que l'auteur
-pouvait toucher moins riche. Je me figure même que les anciens auteurs
-avaient beaucoup moins de scrupule à se copier les uns les autres.
-
-Il ne m'appartient pas de dire si les études que je publie aideront à
-connaître les tendances des nouvelles formules, à démontrer qu'elles ont
-le dessus dans la lutte et qu'elles régnent sur ce dernier tiers de
-siècle. Je ne méconnais point la beauté, la splendeur et la fécondité
-d'autres formules aujourd'hui expirantes. Je n'essaie pas de prouver que
-celles qui s'imposent à nous sont le terme fatal de l'intelligence
-humaine. Avide de beauté, celle-ci la cherchera toujours en consultant
-d'un regard anxieux les points les plus éloignés de l'horizon.
-
-La beauté littéraire, qui est, en un certain sens, éternelle, est, dans
-un autre, éminemment muable. Elle se renouvelle comme se renouvelle
-l'air que nous respirons, comme la vie se renouvelle. Je ne pronostique
-donc pas le règne éternel du réalisme: j'en pronostique seulement
-l'avènement. J'ajoute que les éléments fondamentaux en sont
-impérissables et que la méthode en sera aussi fertile en résultats dans
-des siècles qu'aujourd'hui.
-
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
- PRÉFACE
-
- I.--L'Emeute romantique.--L'_Othello_ de de
- Vigny.--Le scandale du mouchoir.--La noblesse du
- style.--Réalisme et Romantisme.--Classiques et
- Romantiques.--La crise romantique en Europe.--La
- phalange romantique en France et en Espagne.--Les
- moeurs romantiques.--Le costume.--Le Réalisme naît
- du Romantisme
-
- II.--Intensité et brièveté de l'existence du
- Romantisme.--La littérature nouvelle.--Le calme
- dans les esprits.--Vie bourgeoise des écrivains
- nouveaux.--La tendance réaliste.--La génération
- romantique: Victor Hugo.--Réalisme anglais et
- espagnol.--La tendance des nationalités.--Le roman
- est par excellence la forme littéraire nouvelle
-
- III.--L'histoire du roman. Son âge héroïque: le
- conte et la fable.--Le roman antique. Le Poème, la
- Chanson de geste.--Le roman de chevalerie.--Le
- _Don Quichotte_.--Le roman picaresque.--_Daphnis
- et Chloè_.--Amadis.--Le grand Tacaño
-
- IV.--Rabelais.--Les conteurs gaulois.--La crise de
- préciosité.--Mlle de Scudéry.--Scarron.--Le
- _Gil Blas_.--_Manon Lescaut_.--Rousseau et
- Bernardin de Saint-Pierre.--Les romanciers de
- l'Encyclopédie.--Voltaire et Diderot
-
- V.--Le roman-Empire: Pigault-Lebrun.--Mme de
- Staël.--Châteaubriand.--Lamartine et Victor
- Hugo.--Dumas père.--Eugène Suë.--George Sand
-
- VI.--Les réalistes: Diderot.--Stendhal.--Sa
- langue.--Son insuccès de son vivant. Ses deux
- romans.--Les inexactitudes de la critique.
- --Défauts et qualités de Stendhal.--Son élève
- Mérimée.--Balzac et Dumas.--La _Comédie humaine_
- et la société sous Louis-Philippe.--Comment
- composait Balzac.--Balzac et Flaubert.--Balzac est
- un voyant.--Le style de Balzac
-
- VII.--Flaubert.--La Genèse de _Madame Bovary_.
- --Le roman.--Le style de Flaubert.--L'amour de la
- phrase bien faite.--_Salammbô_.--_La
- Tentation_.--_L'Education sentimentale_.
- --_Bouvard et Pécuchet_.--Pessimisme et
- impassibilité
-
- VIII.--Les de Goncourt.--L'auteur est une dévote
- de leur autel byzantin.--Les deux frères.--Leur
- ascendance littéraire.--Leurs tendances
- esthétiques.--Le rococo et la modernité.--Gautier
- à propos de Baudelaire.--L'expressivité.--La
- couleur.--L'oeuvre: l'oeuvre commune.--L'oeuvre
- d'Edmond de Goncourt.--Préférences de l'auteur.
- --_Les frères Zemganno_.--_Manette Salomon_
-
-
- IX.--Alphonse Daudet; il débute par la poésie.--La
- parenté avec Dickens.--_Le Petit Chose_.--La
- caractérisque de Daudet romancier et écrivain.
- --_Le Nabab_.--_Les Rois en exil_.--_Numa
- Roumestan_.--Daudet et Zola
-
- X.--Emile Zola.--Sa position de chef d'école.
- --_Sa vie_ par Paul Alexis.--Méthode de travail.
- --Combien elle diffère de la méthode romantique.
- --Zola, d'après de Amicis.--Le lutteur en Zola
-
- XI.--_Les Rougon-Macquart_.--Théorie scientifique
- de l'oeuvre: sa force et sa faiblesse
-
- XII.--L'impersonnalité du romancier chez Zola.--Le
- style.--La poésie.--Tendance qu'il attribue chez
- lui au Romantisme.--L'intervention indirecte du
- romancier.--Vérité de l'observation.--Symbolisme.
- --Les inimitiés que Zola a ameutées contre lui
-
- XIII.--La morale et le roman naturaliste.--Le
- fatalisme.--Les jeunes filles et la
- littérature.--La seule morale, c'est la morale
- catholique.--Indulgence des idéalistes pour les
- romantiques.--Le _Don Quichotte_.--L'adultère et
- le roman naturaliste.--Résumé de la question
-
- XIV.--Le Réalisme anglais.--Son origine: Chaucer
- et Shakespeare.--Foë et Swift.--Walter Scott.--Les
- autoress.--Dickens, Thackeray et Bulwer.--Georges
- Eliot.--Le rôle du roman en Angleterre, son
- influence sociale.--L'esprit anglican dont il est
- imprégné
-
- XV.--L'Espagne.--Le mouvement de 1808.--Les
- Walter-Scottiens.--La Avellaneda.--Fernan
- Caballero.--La transition: Alarcon.--Valera.
- --Comment on a jugé Valera en France.
-
- XVI.--Les réalistes.--Mesonero Romanos et Florez.
- --Larra. Pereda. Son localisme, son catholicisme
- intransigeant.--Perez Galdos.--Son oeuvre
- idéaliste.--Son évolution.--La situation du roman
- et des romanciers en Espagne.--Les jeunes:
- idéalistes et naturalistes
-
- XVII.--Conclusions: pourquoi l'auteur ne parle pas
- du roman italien, russe et allemand.--Pourquoi il
- se tait sur le naturalisme au théâtre.--La
- question des écoles.--Réponse aux réclamations
- chauvinistes que l'affiliation française soulève
- en Espagne.--La méthode réaliste et sa valeur a
- toutes les époques
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le Naturalisme, by Emilia Pardo Bazán
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME ***
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-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
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- The Project Gutenberg eBook of Le Naturalisme, by Emilia Pardo Bazán.
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-
-The Project Gutenberg EBook of Le Naturalisme, by Emilia Pardo Bazán
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-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Le Naturalisme
-
-Author: Emilia Pardo Bazán
-
-Release Date: November 21, 2012 [EBook #41428]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME ***
-
-
-
-
-Produced by Andrea Ball & Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by the Internet Archive)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-
-<h1>LE NATURALISME</h1>
-
-<h3>PAR</h3>
-
-<h2>EMILIA PARDO BAZAN</h2>
-
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE</h5>
-
-<h5>E. GIRAUD ET C<sup>IE</sup>. ÉDITEURS</h5>
-
-<h5>18, RUE DROUOT, 18</h5>
-
-<h5>1886</h5>
-
-
-
-
-<hr style="width: 95%;" />
-<h3><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE</h3>
-
-
-<p><i>Le livre de Madame Emilia Pardo Bazan, que je présente au public
-français, sous un titre différent de celui qu'il porte dans l'édition
-espagnole, m'avait paru à première lecture digne de la traduction. J'ai,
-depuis, été encouragé par quelques personnes, d'opinions littéraires
-très diverses, à en publier une version.</i></p>
-
-<p><i>Les unes me faisaient observer combien il est intéressant de connaître,
-sur un mouvement tout français par ses origines, les appréciations des
-étrangers; d'autres pensaient trouver dans ce livre une lumière qui
-éclairerait d'un jour nouveau leurs théories les plus chères. Je me suis
-rendu à ces raisons, me réduisant encore une fois au rôle sacrifié de
-traducteur.</i></p>
-
-<p><i>Madame Emilia Pardo Bazan est un des écrivains les plus goûtés de la
-Péninsule. En quelques années, elle a touché à tous les sujets: roman,
-critique, histoire, histoire littéraire, hagiologie, critique
-scientifique. Ses qualités dominantes sont à coup sûr, avec une
-précieuse netteté d'intelligence, une langue facile et brillante, un
-style coloré et nerveux.</i></p>
-
-<p><i>Les théories littéraires, qu'elle a travaillé à répandre en Espagne,
-sont pour la plupart empruntées à la France. Il est cependant juste de
-reconnaître que, s'il y avait un grand mérite, en 1883, à leur faire
-passer les Pyrénées, ce mérite était double, s'il appartenait à une
-femme. En outre, quelques-unes des idées de</i> La Cuestion palpitante
-<i>sont bien la propriété personnelle de l'écrivain espagnol.</i></p>
-
-<p><i>Madame Emilia Pardo Bazan est, en effet, le chef d'une école: son
-Naturalisme catholique ne peut avoir les mêmes bases que le Naturalisme
-de M. Emile Zola, de là pour notre confrère transpyrénéen un très grand
-souci de questions qui, en France, n'ont jusqu'à ce jour été traitées
-par personne et qui inquiètent cependant certains critiques, et en
-particulier un groupe nombreux d'écrivains de la presse catholique. Dans
-ce milieu que j'ai traversé, où j'ai des amis et tout naturellement des
-adversaires, le Naturalisme scientifique de l'école de Médan ne saurait
-être accepté tel quel. Ceux que le goût des lettres attirait vers la
-brillante phalange des romanciers véristes auront quelque plaisir à
-retrouver leurs éloges et leurs réserves sous la plume de leur
-coreligionnaire espagnole. Je vais donc résumer pour eux surtout les
-trois chapitres que j'ai cru devoir retrancher dans ma traduction parce
-qu'ils contenaient une philosophie d'une forme un peu aride et
-scholastique et n'intéressaient qu'une fraction aussi respectable que
-restreinte du public lettré.</i></p>
-
-<p><i>Fort peu de gens, en effet, se préoccupent des bases philosophiques sur
-lesquelles reposent les dogmes d'une école littéraire. Ils préfèrent les
-œuvres que ils ont produites. C'est à ceux-là que Madame Pardo Bazan
-s'adresse après qu'elle a franchi les aspérités du début de son
-exposition.</i></p>
-
-<p><i>Naturalisme, Réalisme, dit-elle, on jongle souvent avec ces mots, mais
-le public ébloui par ces brillants exercices de prestidigitation n'en
-est pas plus éclairé! On lui a corné aux oreilles que le Naturalisme est
-licencieux, grossier, immoral: il n'en est pas plus instruit du vrai
-caractère de cette manifestation littéraire.</i></p>
-
-<p><i>Le fond du Naturalisme, continue-t-elle, c'est le déterminisme,
-résurrection, sous la forme scientifique chère au XIX<sup>e</sup> siècle, du vieux
-Fatalisme païen jusque-là battu en brèche par les doctrines chrétiennes
-et principalement par la doctrine augustinienne du libre arbitre.</i></p>
-
-
-<p style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;">Saint Augustin, écrit-elle, réussit à effectuer la conciliation du libre
-arbitre et de la grâce avec cette profondeur et cette habileté qui
-étaient le propre de son intelligence d'aigle. Un dogme catholique, le
-péché originel, illuminait le problème d'une claire lumière. La chute
-d'une nature originairement pure et libre peut seule donner la clé de ce
-mélange de nobles aspirations et d'instincts bas, de besoins
-intellectuels et d'appétits sensuels, de ce combat que tous les
-moralistes, tous les psychologues, tous les artistes se sont plu à
-surprendre, à analyser et à peindre.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;">«L'explication de Saint Augustin a l'avantage inappréciable d'être
-d'accord avec ce que nous enseignent l'expérience et le sens intime.
-Nous savons tous que quand nous nous décidons à un acte eu pleine
-jouissance de nos facultés, nous assumons une responsabilité. Il y a
-plus: même sous l'influence de passions puissantes: colère, jalousie,
-amour, la volonté peut venir à notre secours. Qui ne l'a appelée bien
-des fois en se faisant violence et qui, s'il mérite le nom d'homme, ne
-l'a vue obéir à l'appel? Mais aussi, nul ne l'ignore, il n'en est pas
-toujours ainsi. Parfois, comme le dit saint Augustin, <i>par la résistance
-habituelle de la chair ... l'homme voit ce qu'il doit faire et le désire
-sans pouvoir l'accomplir</i>. Si en principe on admet la liberté, il faut
-la supposer relative et sans cesse combattue, limitée par tous les
-obstacles qu'elle rencontre dans la vie. Jamais la théologie catholique,
-dans sa sagesse, n'a nié ces obstacles ni méconnu la mutuelle influence
-du corps et de l'âme, jamais elle n'a considéré l'homme comme un esprit,
-comme un pur esprit, étranger et supérieur à sa chair mortelle.»</p>
-
-
-<p><i>Cette théorie, Madame Pardo Bazan l'accepte dans son intégralité et en
-fait la base de son système propre.</i></p>
-
-<p><i>Nombre d'écrivains, en Espagne, adhérèrent à ses doctrines; nombre aussi
-les ont combattues.</i></p>
-
-<p><i>Je citerai parmi les adhérents, d'une part M. Leopoldo Alas, de l'autre
-M. Barcia Caballero, auteur d'une réponse qui est une adhésion, la</i>
-Cuestion palpitante, <i>cartas a doña Emilia Pardo Bazan; parmi les
-adversaires, MM. Polo y Peyrolon, romancier de l'école de Trueba, Diaz
-Carmona, universitaire distingué, Luis Alfonso, rédacteur de la</i> Epoca
-<i>qui a fait dans son journal une brillante campagne contre le
-Naturalisme.</i></p>
-
-<p><i>Ceci pour les critiques.</i></p>
-
-<p><i>Certains romanciers ont également fait leur adhésion pratique: ce sont
-MM. le marquis de Figueroa, Martinez Barrionuevo, Fernandez Juncos, etc.
-Néanmoins, Madame Emilia Pardo Bazan demeure incontestablement le chef
-de l'école naturaliste catholique. Ses nombreux romans, ses excellentes
-nouvelles lui assurent ce rang tant qu'il ne se sera pas levé un rival
-digne d'elle.</i></p>
-
-
-<p>Albert SAVINE.</p>
-
-
-
-<hr style="width: 65%;" />
-<h3><a name="I" id="I"></a>I</h3>
-
-<hr class="hr.r5" />
-
-<h6>SOMMAIRE</h6>
-
-<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>L'Emeute romantique.&mdash;L'</i>Othello <i>de de Vigny.&mdash;Le
-scandale du mouchoir.&mdash;La noblesse du style.&mdash;Réalisme
-et Romantisme.&mdash;Classiques et Romantiques.&mdash;La crise
-romantique en Europe.&mdash;La phalange romantique en France
-et en Espagne.&mdash;Les mœurs romantiques.&mdash;Le costume.
-&mdash;Le Réalisme naît du Romantisme.</i></p></blockquote>
-<hr class="hr.r5" />
-
-<p>En 1829, un écrivain délicat dont l'unique désir était de se renfermer
-dans une <i>tour d'ivoire</i>, pour éviter le contact de la foule,&mdash;le comte
-Alfred de Vigny, donna à la Comédie-Française une traduction, ou plutôt
-un arrangement de l'<i>Othello</i> de Shakespeare.</p>
-
-<p>On connaissait alors, en France, ce drame, et les meilleurs du grand
-dramaturge anglais, par les adaptations de Ducis.</p>
-
-<p>En 1795, Ducis avait remanié <i>Othello</i> d'après le goût du temps,&mdash;avec
-deux dénoûments différents, celui de Shakespeare et un autre <i>à l'usage
-des âmes sensibles</i>. Le comte de Vigny ne crut point que de telles
-précautions fussent nécessaires; mais en bien des passages, il atténua
-la crudité de Shakespeare.</p>
-
-<p>Le public se montra donc résigné durant les premiers actes; et même de
-temps en temps il applaudit. Mais, arrivé à la scène où le More, fou de
-jalousie, demande à Desdémone le mouchoir brodé qu'il lui a donné en
-gage d'amour, le mot <i>mouchoir</i>, traduction littérale de l'anglais
-<i>Handkerchief</i>, amena dans la salle une explosion de rires, de sifflets,
-de trépignements et de rugissements. Les spectateurs attendaient une
-circonlocution, une périphrase alambiquée quelconque, quelque <i>blanc
-tissu</i> ou autre chose qui n'offensât point leurs oreilles de gens de
-goût. Quand ils virent que l'auteur prenait la liberté de dire
-<i>mouchoir</i> tout sec, ils soulevèrent un tel tumulte que le théâtre en
-branla.</p>
-
-<p>Alfred de Vigny appartenait à une école littéraire, naissante à cette
-heure, qui venait innover et transformer de fond en comble la
-littérature. Le classicisme dominait alors, dans les sphères
-officielles, comme dans le goût et l'opinion de la foule, ainsi que le
-prouve l'anecdote du mouchoir.</p>
-
-<p>Et comment une licence de si mince importance pouvait-elle soulever un
-tel émoi! Ce qui nous semble aujourd'hui si peu de chose était en 1829
-de la plus haute gravité.</p>
-
-<p>A force de s'inspirer des modèles classiques, de s'assujettir
-servilement aux règles des préceptistes, et de prétendre à la majesté, à
-la prosopopée et à l'élégance, les lettres en étaient venues à un tel
-état de décadence que le naturel était considéré comme un délit, que
-c'était un sacrilège d'appeler les choses par leur nom et que les neuf
-dixièmes des mots français étaient proscrits, sous prétexte de ne
-profaner point la <i>noblesse du style</i>. Aussi le grand poète, qui fut le
-capitaine du Renouveau littéraire, Victor Hugo, dit-il dans les
-<i>Contemplations</i>:</p>
-
-<p style="margin-left:25%">
-<span style="margin-left: 2em;">«Plus de mol sénateur! plus de mot roturier!</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Je fis une tempête au fond de l'encrier,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Et je mêlai parmi les ombres débordées,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées;</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Et je dis: Pas de mot où l'idée au vol pur</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Ne puisse se poser, tout humide d'azur!»</span><br />
-</p>
-
-<p>Une littérature qui, comme le classicisme du début du siècle,
-appauvrissait la langue, éteignait l'inspiration et se condamnait à
-imiter par système, était forcément incolore, artificielle et pauvre.
-Les romantiques qui venaient ouvrir de nouvelles voies, mettre en
-culture des terrains vierges, arrivaient aussi à propos qu'une pluie
-longtemps désirée sur la terre desséchée par les ardeurs du soleil.
-Quoique le public protestât et se cabrât tout d'abord, il devait finir
-par leur ouvrir les bras.</p>
-
-<p>Il est curieux que les reproches adressés au Romantisme débutant
-ressemblent, comme une goutte d'eau à une autre, à celles que l'on lance
-aujourd'hui contre le Réalisme. Lire la critique du Romantisme faite par
-un Classique, c'est lire la critique du Réalisme par un Idéaliste.</p>
-
-<p>D'après les Classiques, l'école romantique recherchait tout spécialement
-le laid, remplaçait le pathétique par le répugnant, la passion par
-l'instinct, fouillait les égoûts, mettait en lumière les plaies et les
-ulcères les plus dégoûtants, corrompait la langue et employait des
-termes bas et populaires. Ne dirait-on pas que l'<i>Assommoir</i> soit
-l'objet de cet anathème?</p>
-
-<p>Sans s'écarter de leur route, les romantiques continuaient leur
-formidable révolte.</p>
-
-<p>En Angleterre, Coleridge, Charles Lamb, Southey, Wordsworth,
-Walter-Scott, rompaient avec la tradition, dédaignaient la civilisation
-classique et préféraient une vieille ballade à l'<i>Enéide</i>, le moyen-âge
-à Rome.</p>
-
-<p>En Italie, la renaissance du théâtre procédait du romantisme par
-Manzoni.</p>
-
-<p>En Allemagne, véritable berceau de la littérature romantique, elle était
-déjà riche et triomphante.</p>
-
-<p>L'Espagne, lasse de poètes subtils et académiques, tendit volontiers ses
-bras au Carthaginois qui venait à elle les mains pleines de trésors.
-Nulle part, cependant, le Romantisme ne fut aussi fécond, aussi militant
-et aussi brillant qu'en France. Par cette éclatante et éblouissante
-période littéraire seule, nos voisins méritent la légitime influence
-qu'il n'est pas possible de leur dénier et qu'ils exercent dans la
-littérature de l'Europe.</p>
-
-<p>Magnifique expansion, riche floraison de l'esprit humain! On ne peut la
-comparer qu'à une autre grande époque intellectuelle: celle de la
-splendeur de la philosophie scolastique. Et il est à remarquer qu'elle a
-été bien plus courte. Quoique le Romantisme fût né après le début du
-<span style="font-size: 0.8em;">XIX</span><sup>e</sup> siècle, un grand critique, Sainte-Beuve, parla de lui, en 1848,
-comme d'une chose finie et morte, déclarant que le monde appartenait
-déjà à d'autres idées, à d'autres sentiments, à d'autres générations. Ce
-fut un éclair de poésie, de beauté et de lumineuse clarté, auquel on
-peut appliquer la strophe de Nuñez de Arce:</p>
-
-<p style="margin-left:25%">
-<span style="margin-left: 4em;">¡Que espontaneo y feliz renacimento!</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Que pléyada de artistas y escritores!</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">En la luz, en las ondas, en el viento</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Hallaba inspiracion el pensamiento,</span><br />
-<span style="margin-left: 4em;">Gloria el soldado y el pintor colores.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 2em;">Quelle renaissance heureuse et spontanée!</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Quelle pléiade d'artistes et d'écrivains!</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Dans la lumière, dans les flots, dans le vent,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">La pensée trouvait des inspirations,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Le soldat de la gloire et le peintre des couleurs<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</span><br />
-</p>
-
-<p>Un membre de la phalange française, Dovalle, tué en duel à l'âge de
-vingt-deux ans, conseillait ainsi le poète romantique:</p>
-
-<p style="margin-left:25%">
-<span style="margin-left: 2em;">Brûlant d'amour, palpitant d'harmonie,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Jeune, laissant gémir tes vers brûlants,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Libre, fougueux, demande à ton génie</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Des chants nouveaux, hardis, indépendants!</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Du feu sacré si le ciel est avare,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Va les ravir d'un vol audacieux;</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Vole, jeune homme ... Oui, souviens-toi d'Icare:</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Il est tombé; mais il a vu les cieux!</span><br />
-</p>
-
-<p>Bien que nous distinguions dans le mouvement romantique français
-quelques-uns de ses représentants qui, comme Alfred de Musset et Balzac,
-ne lui appartiennent pas complètement, et sont à la rigueur les hommes
-d'une école différente, il lui reste une telle quantité de noms fameux
-qu'elle suffirait à faire la gloire, non pas seulement de quelques
-lustres, mais de deux siècles. Châteaubriand,&mdash;dédaigné aujourd'hui plus
-que de juste;&mdash;le doux et harmonieux Lamartine; George Sand; Théophile
-Gautier, d'une forme si parfaite; Victor Hugo, colosse qui se maintient
-encore sur pied; Augustin Thierry, le premier des historiens artistes, y
-suffiraient, sans compter les nombreux écrivains, secondaires peut-être,
-mais de valeur indiscutable, qui sont la preuve évidente de la fécondité
-d'une époque et qui pullulèrent dans le Romantisme français: Vigny,
-Mérimée, Gérard de Nerval, Nodier, Dumas, et, enfin, une troupe de
-douces et courageuses poétesses, de poètes et de conteurs dont il serait
-prolixe de citer les noms.</p>
-
-<p>Théâtre, poésie, roman, histoire, tout fut créé, régénéré et agrandi par
-l'école romantique.</p>
-
-<p>Nous gens d'au-delà les Pyrénées, satellites de la France,&mdash;malgré que
-nous en ayons,&mdash;nous nous rappelons aussi l'époque romantique comme une
-date glorieuse. Nous en ressentons encore l'influence et longtemps
-encore nous resterons à nous en affranchir.</p>
-
-<p>Le romantisme nous donna Zorrilla qui fut comme le rossignol de notre
-aurore, en même temps que le mélancolique ver luisant de notre
-crépuscule. Mystiques arpèges, notes de guzla, sérénades moresques,
-terribles légendes chrétiennes, la poésie du passé, l'opulence des
-formes nouvelles, le poète castillan exprima tout avec une veine si
-inépuisable, avec une versification si sonore, une musique si délicieuse
-et que l'on entendait pour la première fois, que même aujourd'hui ...
-alors qu'elle est si lointaine! il semble que sa douceur nous résonne
-encore dans l'âme.</p>
-
-<p>À côté de lui, Espronceda dresse son front hyronien; et le soldat poète
-Garcia Gutierrez cueille des lauriers prématurés qu'Hartzenbusch seul
-lui dispute. Le duc de Rivas satisfait aux exigenceshistorico-pittoresques
-dans ses romances. Larra, plus romantique dans la vie que dans ses
-œuvres, avec un humorisme piquant, avec une ironie badine, indique
-que la transition de la période romantique à la période réaliste.</p>
-
-<p>Bien avant que cette transition commençât à s'accomplir.&mdash;quoique
-déterminée par la révolution littéraire française, la nôtre eut une
-originalité propre. Il ne nous manqua aucune note. Avec le temps, si
-nous ne possédâmes pas un Heine et un Alfred de Musset, il nous naquit
-un Campoamor et un Becquer.</p>
-
-<p>Mais le théâtre du combat décisif, il importe de le répéter, ce fut la
-France.</p>
-
-<p>Là, il y eut attaque impétueuse de la part des dissidents, résistance
-tenace de la part des conservateurs.</p>
-
-<p>Baour-Lormian, dans une comédie intitulée <i>Le classique et le
-romantique</i>, établit la synonymie: <i>classiques et gens de bien</i>,
-<i>romantiques et canailles</i>. Suivant ses traces, sept écrivains d'un
-classicisme absolutiste remirent à Charles X une adresse dans laquelle
-ils le suppliaient d'exclure toute poésie contaminée de Romantisme du
-Théâtre-Français. Le roi répondit avec beaucoup d'esprit à cette demande
-qu'en matière de poésie dramatique il n'avait que l'autorité d'un
-spectateur et au théâtre d'autre rang que sa place au parterre.</p>
-
-<p>A leur tour, les Romantiques provoquaient la lutte, défiaient l'ennemi
-et se montraient insociables et séditieux autant qu'il était possible.
-Us riaient à se démancher la mâchoire des trois unités d'Aristote; ils
-envoyaient promener les préceptes d'Horace et de Boileau,&mdash;sans
-s'apercevoir que beaucoup d'entre eux sont des vérités évidentes dictées
-par une logique inflexible et que le préceptiste ne put les inventer pas
-plus qu'aucun mathématicien n'invente les axiomes fondamentaux qui sont
-les premiers principes de la science. Ils s'amusaient à mystifier les
-critiques qui leur étaient hostiles, comme le fit ingénieusement Charles
-Nodier.</p>
-
-<p>Cet élégant conteur qui était un savant philologue publia une œuvre
-intitulée <i>Smarra</i>. Les critiques, la prenant pour un enfant du
-Romantisme, la censurèrent avec amertume. Quelle ne dut pas être leur
-surprise en s'apercevant que <i>Smarra</i> se composait de passages traduits
-d'Homère, de Virgile, d'Horace, de Théocrite, de Catulle, de Lucien, de
-Dante, de Shakespeare et de Milton.</p>
-
-<p>Jusque dans les détails du costume, les romantiques voulaient manifester
-de l'indépendance et de l'originalité; l'extravagance ne les effrayait
-point. Les chevelures de ce temps-là sont proverbiales,
-caractéristiques. Le costume avec lequel Théophile Gautier assista à la
-première d'<i>Hernani</i> est fameux. Le costume en question se composait
-d'un gilet de satin cerise, très collant, comme un justaucorps, d'un
-pantalon vert d'eau très pâle avec une bande noire, d'un habit noir à
-revers de velours, d'un pardessus gris doublé de satin vert et d'un
-ruban de moire autour du cou, sans que ni cravate ni col blanc se
-laissassent apercevoir. Pareil costume, choisi tout exprès pour choquer
-les bourgeois paisibles et les classiques atterrés, produisit presque
-autant d'émotion que le drame.</p>
-
-<p>Le Romantisme ne s'arrêtait pas à la littérature: il s'élevait jusqu'aux
-mœurs. C'est un de ses signes particuliers d'avoir mis à la mode
-certains détails, certaines physionomies, les demoiselles pâles et
-bouclées, les héros désespérés, et, comme terme final, l'orgie et le
-cimetière.</p>
-
-<p>L'idée que l'on avait de l'écrivain changea du tout au tout: à d'autres
-époques, c'était en général un homme inoffensif, paisible, menant une
-vie studieuse et retirée. Après l'avènement du Romantisme, ce devint un
-libertin misanthrope que les muses tourmentaient au lieu de le consoler
-et qui ne marchait, ne mangeait et ne se conduisait en rien comme le
-reste du genre humain, toujours entouré d'aventures, de passions, de
-tristesses profondes et mystérieuses.</p>
-
-<p>Tout n'était pas fictif dans le type romantique. La preuve en est dans
-la vie hasardeuse de Byron, dans la satiété précoce d'Alfred de Musset,
-dans la folie et le suicide de Gérard de Nerval, dans les étranges
-fortunes de George Sand, dans les passions volcaniques et la fin
-tragique de Larra, dans les incartades et les ardeurs de Espronceda.</p>
-
-<p>Il n'est pas de vin qui ne monte à la tête, si l'on en boit avec excès,
-et l'ambroisie romantique fut trop enivrante, pour ne pas troubler le
-cerveau de tous ceux qui la goûtaient dans la coupe divine de l'Art.</p>
-
-<p>Temps héroïques de la littérature moderne! L'aveugle intolérance pourra
-seule méconnaître leur valeur et les considérer uniquement comme une
-préparation à l'âge réaliste qui commence. Et cependant, quand il appela
-à la vie artistique le beau et le laid indistinctement, quand il
-accorda à tous les mots leurs lettres de naturalisation dans les
-domaines de la poésie, le Romantisme servit la cause de la réalité.
-Victor Hugo protesta en vain, déclarant que <i>des abîmes infranchissables
-séparent la réalité dans l'art de la réalité dans la nature</i>. Cette
-restriction calculée n'empêchera pas que le Réalisme contemporain, et
-même le pur Naturalisme, se fondent et s'appuient sur des principes
-proclamés par l'école Romantique.</p>
-
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Gritos del combate</i>: A la muerte de D. Antonio Rios Rosas,
-p. 135.</p></div>
-
-
-
-<hr style="width: 65%;" />
-<h3><a name="II" id="II"></a>II</h3>
-
-<hr class="hr.r5" />
-<h6>SOMMAIRE</h6>
-
-<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Intensité et brièveté de l'existence du Romantisme.&mdash;La
-littérature nouvelle.&mdash;Le calme dans les esprits.&mdash;Vie
-bourgeoise des écrivains nouveaux.&mdash;La tendance
-réaliste.&mdash;La génération romantique: Victor Hugo.&mdash;Réalisme
-anglais et espagnol.&mdash;La tendance des
-nationalités.&mdash;Le roman est par excellence la forme
-littéraire nouvelle.</i></p></blockquote>
-
-<hr class="hr.r5" />
-
-<p>En étudiant le Romantisme et en fixant sur lui un regard impartial, l'on
-voit clairement que Sainte-Beuve avait raison. Son existence fut aussi
-courte qu'intense et brillante. Depuis le milieu du siècle, il est mort,
-en laissant une nombreuse descendance.</p>
-
-<p>La fin de la période romantique n'est pas due à la résurrection du
-Classicisme anémique et antiquaille d'autrefois.</p>
-
-<p>Il n'y a pas de restauration de ce genre dans le domaine intellectuel.
-L'intelligence humaine n'est pas un panier qui se vide quand il est trop
-plein et où l'on met dessus ce qui était dessous, comme on peut le dire
-des modes.</p>
-
-<p>Madame de Staël avait raison d'affirmer que ni l'Art ni la Nature ne
-récidivent avec une précision mathématique.</p>
-
-<p>Seul, ce qui survit à la critique, ce qui passe à travers son fin tamis,
-se reproduit et revit: ainsi du Classicisme. Il renaît aujourd'hui les
-choses réellement bonnes et belles qu'il y eut en lui, ou qui pour le
-moins, si elles ne sont ni bonnes ni belles, sont en harmonie avec les
-exigences de l'époque présente et de l'esprit littéraire du jour.</p>
-
-<p>Il en arrive de même pour le Romantisme. Il survit de lui tout ce qui
-mérite de survivre, tandis que les exagérations, les égarements et les
-folies passèrent comme un torrent de lave, qui embrasa le sol et laisse
-derrière lui d'inutiles scories.</p>
-
-<p>Une littérature nouvelle, qui n'est ni classique ni romantique, mais qui
-tire son origine des deux écoles et tend à les équilibrer dans une juste
-proportion, s'empare de la seconde moitié du <span style="font-size: 0.8em;">XIX</span><sup>e</sup> siècle et peu à peu la
-domine. Sa formule n'est pas un éclectisme qui se borne à emboîter des
-têtes romantiques sur des troncs classiques: ce n'est pas un syncrétisme
-qui mêle, comme des légumes dans un potage, les éléments des deux
-doctrines rivales. C'est un produit naturel comme le fils, en qui
-s'unissent en une seule substance le sang paternel et le sang maternel,
-donnant pour résultat un individu doté d'une spontanéité et d'une vie
-propres.</p>
-
-<p>Il me semble oiseux d'insister sur cette démonstration de ce qui ne peut
-même pas se discuter, c'est-à-dire, qu'il existe des formes littéraires
-nouvelles, et que les anciennes sont en décadence et s'éteignent peu à
-peu. Ce serait une étude curieuse que celle de la diminution graduelle
-de l'influence romantique, et dans les lettres, et dans les mœurs.</p>
-
-<p>Sans déchirer le voile qui couvre la vie privée, je crois facile de
-mettre en relief le changement notable qu'ont éprouvé les mœurs
-littéraires et l'état d'esprit des écrivains.</p>
-
-<p>Voici quelques années, l'effervescence des cerveaux se calma, cette
-irritabilité maladive, ce <i>subjectivisme</i> qui tourmentaient tant Byron
-ou Espronceda s'apaisèrent, et nous entrons dans une période de sérénité
-et de calme plus grand.</p>
-
-<p>Nos écrivains illustres, nos poëtes contemporains vivent comme le reste
-des mortels; leurs passions, si tant est qu'ils en éprouvent, demeurent
-cachées au fond de leur âme et ne débordent ni dans leurs livres ni dans
-leurs vers. Le suicide perd prestige à leurs yeux, et ils ne le
-demandent ni à l'excès des plaisirs désordonnés ni à aucune fiole de
-poison, ni à aucune arme mortelle. Par leurs vêtements, leur langage et
-leur conduite, ils sont semblables au premier venu, et celui qui
-rencontrerait dans la rue Nuñez de Arce ou Campoamor sans les connaître,
-dirait qu'il a vu deux messieurs de bonne mine, l'un tout blanc, l'autre
-un peu pâle, qui n'ont rien de saillant. Tout Paris connaît l'existence
-bourgeoise et méthodique de Zola, tout entier à sa famille, et si ce
-n'était toujours commettre une indiscrétion que de découvrir les choses
-intimes du foyer, si innocentes soient-elles, j'ajouterais sur ce point,
-au nom du romancier français, celui de quelques écrivains espagnols fort
-connus<a name="FNanchor_1_2" id="FNanchor_1_2"></a><a href="#Footnote_1_2" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>Cela ne veut pas dire que l'on en ait fini avec la tristesse vague, la
-contemplation mélancolique, le désir de choses autres que celles que
-nous offre la réalité tangible, le mécontentement, la soif de l'âme et
-les autres maladies qui n'atteignent que les esprits élevés et
-puissants, ou tendres et délicats. Ah, certes non! Cette poésie
-intérieure n'est pas tarie. Ce qui est proscrit, c'en est la
-manifestation importune, affectée et systématique. Les rêveurs agissent
-aujourd'hui comme ces moines et ces religieuses qui, en s'acquittant des
-besognes culinaires ou en balayant le cloître, savaient fort bien
-absorber en Dieu leurs pensées, sans qu'il parût extérieurement que leur
-attention fût tout entière à autre chose qu'au pot-au-feu et au balai.</p>
-
-<p>Notre temps n'est pas aussi positif que l'assurent des gens qui le
-regardent de haut. Il n'y a pas de siècles où la nature humaine se
-change totalement et où l'homme enferme à double tour quelques-unes de
-ses facultés, en se servant seulement de celles qu'il lui plaît de
-laisser dehors.</p>
-
-<p>La différence consiste en ce que le Romantisme eut des rites auxquels, à
-cette heure, nul ne se soumettrait, sans en rire lui-même aux éclats. Si
-à la Première du drame le plus discuté d'Echegaray, quelqu'un se
-présentait avec l'extravagant costume de Théophile Gautier à <i>Hernani</i>,
-il se pourrait faire qu'on l'envoyât dans un cabanon.</p>
-
-<p>Fort bien! si le Romantisme est mort et si le Classicisme n'a pas
-ressuscité, c'est sans doute que la littérature contemporaine a trouvé
-de nouveaux moules, qui lui sont plus proportionnés ou plus amples. Je
-crois qu'il est à cette heure difficile de juger ces moules. Il est
-indubitablement beaucoup trop tôt. Nous ne sommes pas encore la
-postérité, et peut-être ne réussirions-nous pas à nous montrer
-impartiaux et sagaces.</p>
-
-<p>Il est seulement permis d'indiquer qu'une tendance générale, la tendance
-réaliste, s'impose aux lettres, ici contrariée, parce qu'il existe
-encore un esprit romantique; là accentuée par le Naturalisme, qui est sa
-note la plus aiguë, mais partout vigoureuse et partout dominante, comme
-le prouve l'examen de la production littéraire en Europe.</p>
-
-<p>De la génération romantique française, il ne reste plus debout que
-Victor Hugo, matériellement, puisqu'il vit; moralement, il y a beau
-temps qu'on ne le compte plus. On ne peut lire avec plaisir ses
-dernières œuvres, pas même avec patience, et les auteurs français
-dont la célébrité traverse les Pyrénées et les Alpes et se répand dans
-tout le monde civilisé, sont des réalistes et des naturalistes.</p>
-
-<p>L'Angleterre a vu tomber un à un les colosses de sa période romantique,
-Byron, Southey, Walter-Scott, et une phalange réaliste d'un rare talent
-les remplacer: Dickens, qui se promenait des jours entiers dans les rues
-de Londres, notant sur son carnet ce qu'il entendait, ce qu'il voyait,
-les détails et les banalités de la vie quotidienne; Thackeray qui
-continua les vigoureuses peintures de Fielding; et enfin, pour couronner
-cette renaissance du génie national, Tennyson le poète du <i>home</i>, le
-chantre des mœurs simples et calmes de la famille, le chantre de la
-vie domestique et du paysage tranquille.</p>
-
-<p>L'Espagne ... qui doute que l'Espagne, elle aussi, ne tende, peut-être
-pas aussi résolument que l'Angleterre, du moins avec assez de force, à
-recouvrer en littérature son naturel originel et original, plutôt
-réaliste qu'autre chose? Voici quelque temps qu'il s'est établi des
-courants de purisme et d'archaïsme qui, s'ils ne débordent point, seront
-très utiles et nous mettront en relation et en contact avec nos
-classiques, pour que nous ne perdions point le goût et la saveur de
-Cervantès, de Hurtado<a name="FNanchor_2_3" id="FNanchor_2_3"></a><a href="#Footnote_2_3" class="fnanchor">[2]</a> et de sainte Thérèse.</p>
-
-<p>Les écrivains délicats et un tantinet maniérés, comme Valera, et aussi
-ceux qui écrivent librement, <i>ex toto corde</i>, comme Galdos,
-époussettent, dérouillent et mettent en circulation des phrases
-surannées, mais précises, utiles et belles.</p>
-
-<hr style="width: 45%;" />
-
-<p>Ce n'est pas uniquement la forme, le style qui devient chaque jour plus
-national chez les bons écrivains, c'est le fond et l'esprit de leurs
-productions. Galdos, avec les admirables <i>Episodes</i> et les <i>Romans
-contemporains</i>, Valera avec ses élégants romans andalous, Pereda avec
-ses frais récits montagnards, mènent à terme une restauration, retracent
-notre vie psychologique, historique, régionale. Ils écrivent le poème de
-l'Espagne moderne. Alarcon même, le romancier qui conserve le plus les
-traditions romantiques, place en première ligne parmi ses œuvres un
-précieux caprice de Goya, un conte espagnol à tous crins, le <i>Tricorne</i>.
-La patrie se réconcilie avec elle-même par l'intermédiaire des lettres.</p>
-
-<p>En résumé, la littérature de la seconde moitié du <span style="font-size: 0.8em;">XIX</span><sup>e</sup> siècle,
-abondante, variée et complexe, présente des traits caractéristiques.
-Portrait de la société, nourrie de faits, positive, scientifique, basée
-sur l'observation de l'individu et de la société, elle professe le culte
-de la forme artistique et le pratique à la fois, non plus avec la
-sereine simplicité classique, avec abondance et avec recherche. Si elle
-est réaliste et naturaliste, elle est aussi raffinée, et comme aucun
-détail ne demeure caché à sa perspicacité analytique, elle les traduit
-prolixement, polit et cisèle le style.</p>
-
-<p>On y remarque une certaine renaissance des nationalités, qui pousse
-chaque peuple à diriger ses regards vers le passé, à étudier ses
-écrivains illustres et à chercher chez vous ce parfum particulier et
-inexplicable, qui est à la littérature d'un pays ce que sont à ce même
-pays son ciel, son climat, son sol. En même temps, l'on observe le
-phénomène de l'imitation littéraire, l'influence réciproque des
-nationalités, phénomène qui n'est ni nouveau, ni surprenant, bien que
-par excès de patriotisme, quelques-uns le condamnent avec une sévérité
-irréfléchie.</p>
-
-<p>L'imitation entre nations n'est pas un fait extraordinaire, ni si
-humiliant pour la nation qui imite qu'on a coutume de le dire. Laissons
-de côté les Latins qui ont calqué les Grecs: nous, nous avons imité les
-poëtes italiens; à son tour la France imita notre théâtre, notre roman.
-Un de ses auteurs les plus célèbres, admiré par Walter-Scott, Le Sage,
-écrivit le <i>Gil Blas</i>, <i>le Bachelier de Salamanque</i>, et <i>le Diable
-Boîteux</i>, en suivant les traces de nos écrivains picaresques. Dans la
-période romantique, l'Allemagne fut l'inspiratrice des Français qui à
-leur tour influencèrent notablement Heine, et cela se passa de telle
-sorte que si chaque nation devait restituer ce que lui prêtèrent les
-autres, toutes demeureraient sinon ruinées, au moins appauvries.</p>
-
-<p>A propos d'imitation, Alfred de Musset disait avec sa grâce accoutumée:</p>
-
-<p style="margin-left:25%;">
-<span style="margin-left: 2em;">Byron, me direz-vous, m'a servi de modèle,</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Vous ne savez donc pas qu'il imitait Pulci?</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Lisez les Italiens, vous verrez s'il les vole.</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Rien n'appartient à rien, tout appartient à tous.</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Il faut être ignorant comme un maître d'école</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Pour se flatter de dire une seule parole</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">Que personne ici-bas n'ait su dire avant vous.</span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">C'est imiter quelqu'un que de planter des choux.</span><br />
-</p>
-
-<p>L'évolution,&mdash;le mot ne me satisfait pas, mais je n'en ai pas de
-meilleur,&mdash;l'évolution qui s'accomplit dans la littérature actuelle et
-laisse en arrière le Classicisme et le Romantisme, transforme tous les
-genres.</p>
-
-<p>La poésie se modifie, admet comme élément de beauté la réalité vulgaire.
-On le prouve aisément par le seul nom de Campoamor. L'histoire s'appuie
-chaque jour davantage sur la science et sur la connaissance analytique
-des sociétés. La critique a cessé d'être une magistrature et un
-pontificat, pour se changer en études et en observations incessantes.
-Le théâtre même, dernier refuge de la convention artistique, entr'ouvre
-ses portes, sinon à la vérité, du moins à la vraisemblance réclamée à
-grands cris par le public qui, s'il accepte et applaudit des
-bouffonneries, des féeries, des pantomimes et jusqu'à des fantoches
-comme simple passe-temps ou comme distraction des sens, dès qu'il voit
-une œuvre scénique prétendre pénétrer sur le terrain du sentiment et
-de l'intelligence, ne lui donne plus si facilement un passe-port.</p>
-
-<p>C'est dans le roman que la réalité s'installe plus victorieusement,
-qu'elle est comme chez elle. Ce genre favori de notre siècle se
-substitue aux autres, adopte toutes les formes, se plie à tous les
-besoins intellectuels, justifie son titre d'épopée moderne.</p>
-
-<p>Il est temps de nous attacher au roman, puisque c'est là que se produit
-le mouvement réaliste et naturaliste avec une rapidité extraordinaire.</p>
-
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_2" id="Footnote_1_2"></a><a href="#FNanchor_1_2"><span class="label">[1]</span></a> M. Perez Galdos est évidemment de ceux-là. (<i>Trad.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_3" id="Footnote_2_3"></a><a href="#FNanchor_2_3"><span class="label">[2]</span></a> Diego Hurtado de Mendoza, auteur de <i>Lazarillo de Tormès</i>
-et de la <i>Guèrre de Grenade</i>.</p></div>
-
-
-
-<hr style="width: 65%;" />
-<h3><a name="III" id="III"></a>III</h3>
-
-<hr class="hr.r5" />
-<h6>SOMMAIRE</h6>
-
-<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>L'histoire du roman. Son âge héroïque: le conte et
-la fable.&mdash;Le roman antique. Le Poème, la Chanson
-de geste.&mdash;Le roman de chevalerie.&mdash;Le</i> Don Quichotte.&mdash;<i>Le
-roman picaresque</i>.&mdash;Daphnis et Chloé.&mdash;Amadis.&mdash;Le
-grand Tacaño.</p></blockquote>
-<hr class="hr.r5" />
-
-<p>La forme première du roman, c'est le conte non écrit, oral, qui fait les
-délices du peuple et de l'enfance.</p>
-
-<p>Quand, à la clarté de la lampe, durant les longues nuits d'hiver, ou
-bien, filant leurs quenouilles à côté du berceau, l'aïeule ou la
-nourrice racontent dans un langage simple et incorrect d'effroyables
-légendes ou des apologues moraux, elles sont ... qui le dirait? les
-prédécesseurs de Balzac, de Zola et de Galdos.</p>
-
-<p>Peu de peuples au monde sont privés de ces fictions.</p>
-
-<p>Les Indes en furent une mine opulente. Elles les communiquèrent aux pays
-de l'Occident, et parfois quelque savant philologue les y découvre, qui
-s'étonne qu'un berger lui raconte la fable sanscrite qu'il lut, la
-veille, dans la collection de Pilpay.</p>
-
-<p>Arabes, Perses, Peaux-Rouges, Nègres, Sauvages de l'Australie, les races
-les plus inférieures et les plus barbares possèdent leurs contes.</p>
-
-<p>Chose étrange! le seul peuple pauvre en ce genre de littérature est
-celui qui nous inspira et nous donna tous les autres genres,
-c'est-à-dire la Grèce. On croit qu'Esope dut être esclave dans quelque
-pays oriental et en rapporter dans sa patrie les premiers apologues et
-les premières fables.</p>
-
-<p>De romans, il n'y a aucune trace aux époques glorieuses de l'antiquité
-classique.</p>
-
-<p>Au quatrième siècle avant notre ère, quand les Grecs avaient déjà leurs
-admirables épopées, leur théâtre, leur poésie lyrique, leur philosophie
-et leur histoire, alors seulement apparut la première fiction
-romanesque: <i>la Cyropédie</i> de Xénophon, roman moral et politique, qui ne
-manque pas d'analogie avec le <i>Télémaque</i>. La période attique&mdash;on
-appelle ainsi tout le temps où fleurirent les lettres grecques,&mdash;n'a ni
-un autre romancier ni un autre roman, car on ignore si Xénophon a
-renouvelé sa tentative.</p>
-
-<p>Les Chinois qui furent à l'avant-garde en toute chose, possédaient des
-romans depuis des temps reculés; mais comme la civilisation de
-l'Occident est d'origine grecque, si nous voulions rendre hommage à
-notre premier romancier, nous devrions célébrer le millénaire de
-Xénophon.</p>
-
-<p>Durant la période de décadence littéraire qui commença à Alexandrie,
-Dion Chrysostome, au siècle d'Auguste, publie une jolie pastorale, <i>les
-Eubéennes</i>.</p>
-
-<p>Il semble que l'imagination romanesque attendait pour se manifester
-librement la venue du christianisme. Elle prit dès lors son vol fort à
-son aise, et les fictions échevelées et les fables milésiennes
-abondaient sans doute, quand, au second siècle, Lucien de Samosate,
-écrivain sceptique et satirique, le Voltaire du paganisme, pour ainsi
-dire, crut nécessaire de les attaquer, comme Cervantès attaqua depuis
-les livres de chevalerie, en les parodiant dans deux nouvelles
-satiriques, <i>l'Histoire véritable</i> et <i>l'Ane</i>.</p>
-
-<p>En effet, la littérature de ces premiers siècles du christianisme, si
-elle compte quelques bons romans, comme <i>les Babyloniennes</i> de
-Jamblique, est infectée de balourdises, de prodiges et d'inventions
-fantastiques, de biographies et d'histoires sans queue ni tète, de
-légendes relatives à Homère, Virgile et d'autres poëtes et héros,
-<i>d'Evangiles</i> et <i>d'Actes</i> apocryphes, quelques-uns de très brillante
-invention. On le voit, le lignage du roman, pour n'être pas aussi
-antique que celui des autres genres littéraires, peut se vanter d'être
-illustre, puisque un lien d'affinité l'unit à la littérature sacrée.</p>
-
-<p>L'ère du roman grec termine avec <i>Daphnis et Chloé</i>; <i>les amours de
-Théagène et de Chariclée</i>, <i>les Récits</i> d'Achille Tatius, <i>les
-Ephésiennes</i> de Xénophon d'Ephèse, <i>les Lettres d'Aristénètes</i>, genre
-spécial de roman érotique, dans lequel le paganisme moribond se
-complaisait à orner de festons et de guirlandes prolixes l'autel ruiné
-de l'amour classique.</p>
-
-<p>Survient le moyen-âge. Personnages, sujets et écrivains changent. Le
-roman est poëme épique, chanson de geste ou fabliau. Ses héros
-s'appellent Jason, Å’dipe, les Douze Pairs, le roi Artus, Flore et
-Blanchefleur, Lancelot, Parcival, Garin, Tristan et Iseult; il a pour
-sujets la conquête du Saint-Graal, la guerre de Troie, la guerre de
-Thèbes; pour auteurs, des trouvères ou des clercs.</p>
-
-<p>A l'état très rudimentaire, les livres de chevalerie et le roman
-historique étaient là, tout comme les chroniques des saints et les
-légendes, dorées renfermaient le germe du roman psychologique, avec
-moins d'action et de mouvement, mais plus délicat, plus ému.</p>
-
-<p>La France et l'Angleterre eurent la palme dans ce genre d'histoires
-romanesques, de paladins, d'aventures, d'exploits et de merveilles: nous
-primes notre revanche au <span style="font-size: 0.8em;">XVI</span><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Semblable aux jardins enchantés que, par la puissance de sa magie, un
-alchimiste faisait fleurir au plus âpre de l'hiver, notre patrie vit
-soudain s'ouvrir le calice, peint de gueules, de sinople et d'azur, de
-la littérature de la chevalerie errante. Les chroniques et les prouesses
-des héros carlovingiens, les amours de Lancelot et de Tristan, les ruses
-de Merlin n'avaient point pénétré en Espagne, mais en échange, outre le
-magnifique Campeador, le Cid idéal, le chevalier parfait, pur et
-héroïque jusqu'à la sainteté, nous avions parmi nous le beau, le jamais
-assez loué Amadis de Gaule, patriarche de l'ordre de chevalerie, type si
-cher à notre imagination méridionale qu'au début du <span style="font-size: 0.8em;">XV</span><sup>e</sup> siècle, les
-chiens favoris des grands de la Castille s'appelaient Amadis, comme ils
-s'appelleraient maintenant Bismarck ou Garibaldi. L'aïeul Amadis est-il
-né en Portugal ou en Castille? Aux érudits d'en décider: ce qui est
-certain, c'est que le soleil de l'Ibérie échauffa sa cervelle, le soleil
-qui brûlait la tête d'Alonzo Quijano errant dans les plaines brûlantes
-de la Manche; c'est que son interminable postérité, nombreuse comme les
-rejetons de l'olivier, poussa dans le champ des lettres espagnoles.
-Certes, il fut fécond, l'hyménée du chaste comte Amadis avec
-l'incomparable dame Oriane.</p>
-
-<p>Un monde, un monde imaginaire, poétique, doré, mystérieux et
-extranaturel comme celui que vit au fond de la caverne de Montesinos le
-chevalier de la Triste-Figure, s'avance à la suite du roi Périon de
-Gaule. Lisuart, Florisel et Ephéramond; chevaliers de Phœbus, de
-l'Ardente Epée, de la Sylve; belles demoiselles, blessées par le dard de
-l'amour; duègnes rancuneuses ou désolées; reines et impératrices de
-régions étranges, d'îles lointaines, de contrées des antipodes, où
-quelque dragon ailé transportait en un clin d'œil le chevalier
-errant; nains, géants, mores et mages, monstres et spectres, savants
-avec des barbes qui leur baisaient les pieds, et princesses enchantées
-avec des poils qui leur couvraient tout le corps; châteaux, cavernes,
-riches salles, lacs de poix qui renfermaient des cités d'or et
-d'émeraude; tout ce qu'enfanta la poésie de l'Arioste, tout ce que
-Torquato Tasso chanta en de mélodieuses octaves, Garcia Ordonez de
-Montalvo, Feliciano de Sylva, Toribio Fernandez, Pelayo de Ribera, Luis
-Hurtado le contèrent en prose castillane, abondante, enflée,
-entortillée, bourrée de jeux de mots et d'affectations amoureuses. Elle
-compte encore mille autres romanciers la phalange dont la lecture
-assidue dessécha le cerveau de Don Quichotte et dont le style semblait
-aussi précieux que les perles au bon hidalgo. «Oh! je veux,&mdash;dit une
-héroïne des romans de chevalerie, la reine Sydonie,&mdash;je veux mettre un
-terme à mes raisons pour la déraison que je commets en me plaignant de
-celui qui ne la garde pas dans ses lois!»</p>
-
-<p>Arrive, hâte-toi, glorieux manchot qui manques si fort au siècle:
-empoigne la plume et décapite-moi sur l'heure cette armée de géants,
-qui sous tes coups se métamorphoseront en des outres inoffensives,
-gonflées de vin rouge. D'un seul coup tu les pourfendras, et quand ils
-auront perdu leur sève enivrante, ils resteront aplatis et vides. Viens,
-Miguel de Cervantès Saavedra, viens en finir avec une race d'écrivains
-absurdes, viens abattre, un idéal chimérique, patronner la réalité,
-concevoir le meilleur roman du monde!</p>
-
-<p>Notons ici un détail de la plus haute importance; si le roman
-chevaleresque s'implanta, s'enracina et fructifia si richement sur notre
-sol, il nous venait pourtant du dehors. Par son origine, <i>Amadis</i> est
-une légende du cycle breton, importée en Espagne par quelque troubadour
-provençal fugitif. <i>Tirant le Blanc</i>, cet autre premier livre de la
-littérature chevaleresque, fut traduit de l'anglais en portugais et en
-catalan. Les aventures de chevaliers errants adviennent en Bretagne, au
-pays de Galles, en France. Quoique habilement adaptées à notre langage,
-lues avec délices et même avec une fureur enthousiaste, leurs histoires
-ne perdent jamais une tournure étrangère qui répugne au goût national.</p>
-
-<p>Vienne un Cervantès qui écrive, sous forme de roman, une histoire pleine
-d'esprit et de vérité, protestation de l'esprit patriotique contre le
-faux idéalisme et les discours enchevêtres que nous adressent des héros
-nés en d'autres pays, sur l'heure, son œuvre deviendra populaire. Les
-dames la célébreront, les pages en riront. On la lira dans les salons et
-dans les antichambres, et elle ensevelira dans l'oubli les folles
-aventures chevaleresques: oubli aussi rapide et aussi complet que leur
-gloire et leur renom furent bruyants.</p>
-
-<p>Après avoir circulé aux mains de tout le monde, les livres de chevalerie
-devinrent un objet de curiosité. Leurs auteurs étaient contemporains de
-Herrera, de Mendoza, et des Luis. Qui se souvient aujourd'hui de ces
-féconds romanciers si goûtés de leur époque? Qui sait, à ne pas le
-chercher tout exprès dans un manuel de littérature, le nom de l'auteur
-du <i>Don Cirongilio de Tracia</i>?</p>
-
-<p>Il ne m'est pas possible de croire&mdash;quoi-qu'on dise la critique
-transcendentale&mdash;que Cervantès, lorsqu'il écrivit le <i>Don Quichotte</i>, ne
-voulut réellement pas attaquer les livres de chevalerie, et tuer en eux
-une littérature exotique qui enlevait à notre littérature naturelle
-toute la faveur du public.</p>
-
-<p>Et je le crois ainsi, tout d'abord, parce que si la littérature
-chevaleresque n'eût pas atteint un développement et une prépondérance
-alarmante, Cervantès, en la combattant, procéderait comme son héros,
-prendrait des moutons pour des armées, et se battrait avec des moulins à
-vent. Je le crois ensuite, parce qu'en jugeant par analogie, je
-comprends bien que si un réaliste contemporain possédait le talent
-étonnant de Cervantès, il l'emploierait à écrire quelque chose contre le
-genre idéaliste, sentimental et ennuyeux qui jouit aujourd'hui de la
-faveur de la foule, comme les livres de chevalerie au temps de
-Cervantès.</p>
-
-<p>D'autre part, il est clair que le <i>Don Quichotte</i> n'est pas une pure
-satire littéraire. N'est-ce pas ce qu'on a écrit de plus grand et de
-plus beau en fait de roman?</p>
-
-<p>Le principal mérite littéraire de Cervantès,&mdash;en laissant à part la
-valeur intrinsèque du <i>Don Quichotte</i> comme œuvre d'art,&mdash;c'est qu'il
-renoue la tradition nationale, en remplaçant la conception de l'Amadis
-étranger et aussi chimérique qu'Artus ou Roland, par un type réel comme
-notre héros castillan, le Cid Rodrigo Diaz. Tout en se montrant toujours
-valeureux et noble, grand, courtois et chrétien, de même que le
-solitaire de la Roche-Pauvre, le Cid est en outre un être de chair et
-d'os; il manifeste des affections, des passions et même des petitesses
-humaines ni plus ni moins que Don Quichotte. Je veux être enterrée avec
-eux mais pas avec l'interminable descendance des <i>Amadis</i>.</p>
-
-<p>Cervantès n'inventa pas le roman réaliste espagnol, parce que ce roman
-existait déjà et qu'il était représenté par la <i>Célestine</i><a name="FNanchor_1_4" id="FNanchor_1_4"></a><a href="#Footnote_1_4" class="fnanchor">[1]</a>, œuvre
-magistrale, plus romanesque encore que dramatique, quoique écrite sous
-forme de dialogue. Aucun homme, même quand il est doué du génie et de
-l'inspiration de Cervantès, n'invente un genre de toutes pièces: ce
-qu'il fait, c'est le déduire des antécédents littéraires.</p>
-
-<p>Il n'importe. Le <i>Don Quichotte</i> et l'<i>Amadis</i> divisent en deux
-hémisphères notre littérature romanesque; on peut reléguer dans
-l'hémisphère de l'<i>Amadis</i>, toutes les œuvres dans lesquelles
-l'imagination règne, et dans celui de <i>Don Quichotte</i> celles dans
-lesquelles domine le caractère réaliste qui apparaît dans les monuments
-les plus antiques des lettres espagnoles.</p>
-
-<p>Dans le premier prennent donc place les innombrables livres de
-chevalerie, les romans pastoraux et allégoriques, sans en excepter même
-la <i>Galathée</i> et le <i>Persilès</i> de Cervantès.</p>
-
-<p>Dans le second se rangent les romans <i>exemplaires</i> et picaresques: le
-<i>Lazarillo</i><a name="FNanchor_2_5" id="FNanchor_2_5"></a><a href="#Footnote_2_5" class="fnanchor">[2]</a>, <i>le Grand Tacaño</i><a name="FNanchor_3_6" id="FNanchor_3_6"></a><a href="#Footnote_3_6" class="fnanchor">[3]</a>, <i>Marcos de Obregon</i>, <i>Guzman de
-Alfarache</i> les tableaux pleins de couleur et de lumière de la Gitanilla,
-l'humoristique Dialogue des Chiens<a name="FNanchor_4_7" id="FNanchor_4_7"></a><a href="#Footnote_4_7" class="fnanchor">[4]</a>, le <i>Diable boiteux</i> de Guevara;
-le gentil conte des <i>Trois maris trompés</i> et ... que citer? quand
-finirons-nous de nommer tant d'œuvres magistrales de grâce,
-d'observation, d'habileté, d'esprit, de désinvolture, de vie, de style
-et de profondeur morale? Tandis que chaque jour le terrain de
-l'idéalisme se perd, s'engloutit à chaque heure davantage dans les
-nuages de l'oubli, le terrain du réalisme embelli par le temps comme il
-arrive pour les toiles de Velazquez et de Murillo, suffit pour rendre
-sans égal dans le monde le passé de notre littérature.</p>
-
-<p>Cette courte excursion dans le champ du roman, depuis sa naissance
-jusqu'à l'aurore des temps modernes, qui l'ont tant enrichi et tant
-métamorphosé, nous enseigne combien le goût est changeant et combien les
-époques tonnent les littératures à leur image.</p>
-
-<p>Quelle différence, par exemple, entre ces trois œuvres, <i>Daphnis et
-Chloé</i>, <i>Amadis de Gaule</i> et <i>le Grand Tacaño</i>!</p>
-
-<p>Je me représente <i>Daphnis et Chloé</i> comme un bas-relief païen ciselé non
-dans le pur marbre, mais dans l'albâtre le plus fin. Le jeune berger et
-la jeune bergère se détachent sur le fond d'une grotte rustique où se
-dresse l'autel des nymphes entouré de fleurs. À leur côté bondit une
-chèvre, et la panetière est par terre, avec la houlette, et les outres
-pleines de lait frais.</p>
-
-<p>Le dessin est élégant, sans vigueur ni sévérité, mais non sans une
-certaine grâce et une mollesse raffinée qui plaît doucement aux yeux.</p>
-
-<p><i>Amadis</i>, c'est une tapisserie dont les figures se prolongent plus
-grandes que la grandeur naturelle. Le paladin armé de pied en cap, prend
-congé de la dame dont une large jupe cache les pieds et dont la main
-délicate tient une fleur. Çà et là, entre les couleurs éteintes de la
-tapisserie, les lys d'or et d'argent resplendissent. Au fond il y a une
-ville aux édifices quadrangulaires, symétriques, comme on les peint dans
-les manuscrits.</p>
-
-<p>Enfin, <i>le Grand Tacaño</i>, c'est comme une peinture de la meilleure
-époque de l'école espagnole. Ce fut sans doute Velazquez qui détacha de
-la toile la figure de parchemin, le taciturne visage du <i>Domine</i> Cabra;
-seul Velazquez pouvait donner un semblable clair-obscur à la vieille
-soutane, au visage jauni, au pauvre ameublement de l'avare. Quelle
-lumière! quelles ombres! quels violents contrastes! quel pinceau
-courageux, franc, naturel et comique à la fois!</p>
-
-<p><i>Daphnis et Chloé</i>, <i>Amadis</i> n'ont que la vie de l'art, <i>le Grand
-Tacaño</i> vit dans l'art et dans la réalité.</p>
-
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_4" id="Footnote_1_4"></a><a href="#FNanchor_1_4"><span class="label">[1]</span></a> Il existe une traduction de Germond de Lavigne (collection
-Jannet-Picard).</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_5" id="Footnote_2_5"></a><a href="#FNanchor_2_5"><span class="label">[2]</span></a> Traduction Pelletier (Plon).</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_6" id="Footnote_3_6"></a><a href="#FNanchor_3_6"><span class="label">[3]</span></a> Traduction Germond de Lavigne (collection Jannet-Picard).</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_7" id="Footnote_4_7"></a><a href="#FNanchor_4_7"><span class="label">[4]</span></a> Nouvelles exemplaires, trad. Viardot (Hachette).</p></div>
-
-
-
-<hr style="width: 65%;" />
-<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV</h3>
-
-<hr class="hr.r5" />
-<h6>SOMMAIRE</h6>
-
-<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Rabelais.&mdash;Les conteurs gaulois.&mdash;La crise de préciosité.&mdash;M<sup>lle</sup>
-de Scudéry.&mdash;Scarron.&mdash;Le</i> Gil Blas.&mdash;Manon
-Lescaut.&mdash;<i>Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre.&mdash;Les
-romanciers de Encyclopédie.&mdash;Voltaire et Diderot</i>.</p></blockquote>
-<hr class="hr.r5" />
-
-<p>La passion du roman a éclaté chez nous bien plus tôt que chez les
-Français. Nous étions déjà las de produire des histoires chevaleresques,
-le genre picaresque et pastoral florissait sur notre Parnasse, qu'eux ne
-possédaient pas un pauvre livre de littérature légère en prose, si l'on
-fait exception de quelques nouvelles.</p>
-
-<p>Cependant, quand, dans leurs traités de littérature, nos voisins
-arrivent au <span style="font-size: 0.8em;">XVI</span><sup>e</sup> siècle, ils n'oublient jamais de dire qu'ils eurent
-alors aussi leur Cervantès.</p>
-
-<p>Voyons quel il fut.</p>
-
-<p>Possédé de l'ivresse des lettres antiques qui caractérisait la
-Renaissance, certain moine franciscain, fils d'un aubergiste de Tours,
-s'adonna à l'étude du grec, et négligea complètement les devoirs de sa
-règle. Jour et nuit, il était enfermé dans sa cellule avec un compagnon,
-et au lieu de matines, tous deux récitaient des morceaux de Lucien ou
-d'Aristophane.</p>
-
-<p>Surpris par le père supérieur, il leur fut imposé une pénitence, et l'on
-conte,&mdash;bien que les historiens ne le donnent pas comme chose
-certaine,&mdash;que, dès cette heure, le moine humaniste révolutionna le
-couvent par mille farces diaboliques, ni honorables, ni propres,
-jusqu'à ce qu'enfin il réussît à s'échapper, à abandonner le cloître et
-à s'en aller par le monde vivre à sa guise.</p>
-
-<p>Il fut successivement moine bénédictin, médecin, astronome,
-bibliothécaire, secrétaire d'ambassade, romancier et enfin curé de
-paroisse.</p>
-
-<p>Il étudia et pratiqua toutes les sciences et toutes les langues. Pour la
-première fois en France, il disséqua un cadavre humain. Il satirisa les
-religieux, la magistrature, l'université, les protestants, les rois, les
-pontifes, Rome; et tout cela sans souffrir de bien cruelles
-persécutions. Il mourut en paix, grâce à la protection du pape Clément
-VII, tandis que Calvin l'eût fait griller de bon gré, et que le poëte
-Ronsard écrivait son épitaphe, en priant le passant de verser sur la
-tombe du moine en rupture de cloître des cervelas, des jambons et du vin
-qui lui seraient beaucoup plus agréables que de frais bouquets de lys.</p>
-
-<p>Eh bien! cet homme singulier, ayant publié des livres scientifiques et
-ayant vu que personne ne les achetait, eut l'idée d'inculquer au public
-les mêmes connaissances, mais d'une manière telle qu'elles le
-divertissent et qu'il les absorbât sans s'en apercevoir. Pour cela, il
-composa une satire démesurée, extravagante et bouffonne, un intermède
-colossal dont il vendit plus d'exemplaires en deux mois qu'il ne se
-vendait de Bibles en neuf ans. Et cette estimation n'est pas à
-dédaigner, parce qu'en ces temps de protestantisme militant on lisait
-fort la Bible.</p>
-
-<p>L'auteur compare l'épopée burlesque de Gargantua et de Pantagruel à un
-os qu'il faut ronger pour mettre à nu la moelle substantielle: l'os, il
-est vrai, a une moelle savoureuse, mais aussi de la graisse, du sang et
-des peaux qu'il faut laisser de côté. C'est un des livres les plus
-étranges et les plus hétérogènes que l'on connaisse: ici une maxime
-profonde, là une grossièreté indécente; après l'exposition d'un
-admirable système d'éducation une aventure extravagante.</p>
-
-<p>Pour comprendre l'esprit de l'affabulation, il suffit de dire que chaque
-fois que tète le héros, le gigantesque Pantagruel, il absorbe le lait de
-quatre mille six cents vaches.</p>
-
-<p>Mettre en parallèle Rabelais avec Cervantès, c'est comparer Lucien de
-Samosate à Homère. Sans doute Rabelais est un savant, et Cervantès n'en
-est pas un, il me faut le dire au risque d'être excommunié par quelque
-Cervantiste. Mais l'érudition ne sauva pas entièrement Rabelais, comme
-son siècle, de la barbarie. Rabelais légua à sa patrie une œuvre
-difforme, et Cervantès une création achevée et sublime dans son genre.
-Nous pouvons louer la langue de Cervantès, les Français ne proposeront
-jamais pour modèle celle de Rabelais, malgré sa richesse, sa variété et
-son caractère pittoresque.</p>
-
-<p>Rabelais ne forma pas une école de romanciers, comme l'auteur de <i>Don
-Quichotte</i>. Gargantua, ni Pantagruel ne sont à la rigueur des romans.</p>
-
-<p>Dans la suite, une femme, la reine Marguerite de Navarre, eut bien plus
-d'imitateurs. Dans ce siècle où il n'y avait de pudibonds que les
-protestants, la savante princesse, voyageant en litière et mouillant sa
-plume dans l'encrier que sa camériste tenait sur ses genoux, brouillonna
-<i>l'Heptaméron</i>, série de contes joyeux dans le style de ceux de Micer
-Roccaccio.</p>
-
-<p>Dans ce genre du conte court ou nouvelle, la France fut très féconde.
-Déjà, depuis le <span style="font-size: 0.8em;">XV</span><sup>me</sup> siècle, on en connaissait une grande collection,
-les <i>Cent nouvelles nouvelles</i>. On contait d'abord de telles histoires
-de vive voix, et si elles avaient plu, on les imprimait ensuite.
-Supérieures aux contes populaires, elles étaient inférieures aux romans
-proprement dits.</p>
-
-<p>Nous autres, nous manquons de <i>nouvelles</i>; la <i>nouvelle exemplaire</i>,
-quoique courte, a plus d'importance que la <i>nouvelle</i> française.</p>
-
-<p>Les extrêmes se touchent: la France qui excella dans de pareils contes
-légers, produisit aussi les romans monumentaux en plusieurs volumes qui
-abondèrent au <span style="font-size: 0.8em;">XVII</span><sup>me</sup> siècle. Il était de mode, alors, d'imiter
-l'Espagne. Notre prépondérance politique avait imposé à l'Europe les
-costumes, les mœurs et la littérature de la Castille. Ce fut, dit-on,
-Antonio Perez, le fameux favori de Philippe <span style="font-size: 0.8em;">II</span>, qui importa à la cour de
-France où il s'était réfugié, notre cultisme, en même temps que le
-chevalier Marini, ce fléau des lettres italiennes, grand corrupteur du
-goût dans son pays, passait les Alpes pour infecter Paris.</p>
-
-<p>Le salon de l'hôtel de Rambouillet se forma, où l'on causait avec un
-esprit apprêté, en quintessenciant le style, en raffinant à l'envi, et
-où pleuvaient des madrigaux, des acrostiches et toutes espèces de vers
-galants.</p>
-
-<p>A l'exemple de cet hôtel fameux dans les annales de la littérature
-française, d'autres salons s'ouvrirent, présidés par les
-Précieuses,&mdash;qui n'étaient alors pas encore ridicules. Là aussi, le
-langage et les sentiments s'alambiquaient.</p>
-
-<p>Produits et miroirs aussi de ces assemblées <i>sui generis</i> furent les
-romans interminables de La Calprenède, de Gomberville et de M<sup>lle</sup> de
-Scudéry. Les héros de ces romans, tout en portant des noms grecs, turcs
-et romains, parlaient et sentaient comme des Français contemporains des
-Précieuses. Brutus écrivait des poulets parfumés à Lucrèce, et Horatius
-Coclès, épris de Clélie, contait à l'écho ses peines amoureuses. Dans
-<i>Clélie</i>, M<sup>lle</sup> de Scudéry dressa la fameuse carte du Tendre, au travers
-duquel serpente le fleuve de l'<i>Affection</i>, où s'étend le lac de
-l'<i>Indifférence</i>: là sont situées les provinces de l'<i>Abandon</i> et de la
-<i>Perfidie</i>.</p>
-
-<p>Si l'on considère que de pareils romans formaient huit à dix volumes de
-huit cents pages, mieux valait se plonger dans les livres de chevalerie,
-même au risque de se dessécher la cervelle comme l'ingénieux hidalgo.</p>
-
-<p>Il est vrai que toutes les fictions romanesques du <span style="font-size: 0.8em;">XVII</span><sup>e</sup> siècle ne
-paraissent pas aujourd'hui aussi soporifiques. L'on supporte mieux les
-romans de M<sup>me</sup> de Lafayette. <i>L'Astrée</i> de d'Urfé est une jolie
-pastorale. <i>Le Roman comique</i> de Scarron, imité de l'espagnol, a du
-coloris et des épisodes animés.</p>
-
-<p>Nous, nous abandonnions la riche veine ouverte par Cervantès, tandis que
-les Français l'exploitaient fort à leur goût et en tiraient de l'or pur.
-Le Sage, peut-être le premier romancier français au <span style="font-size: 0.8em;">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, se
-fit un manteau du roi en cousant des morceaux de la cape d'Espinel, de
-Guevara et de Mateo Aleman. Nous voulûmes bien disputer à la France le
-<i>Gil Blas</i> sur le visage et dans la tournure de qui nous lisions son
-origine castillane; mais à qui la faute si nous sommes si négligents et
-si prodigues? Nous alléguons vainement que le <i>Gil Blas</i> dût naître de
-ce côté des Pyrénées: les Français nous répondent que ce qu'il y a
-d'espagnol dans le <i>Gil Blas</i>, c'est l'extérieur, l'habit. Le caractère
-du héros, versatile et médiocre, est essentiellement Gaulois, et en
-cela, vive Dieu, ils ont raison! Nos héros sont plus héros, nos picaros
-plus picaros que Gil Blas.</p>
-
-<p>L'abbé Prévost, infatigable romancier, qui composa plus de deux cents
-volumes, oubliés aujourd'hui, réussit par hasard à en écrire un à qui il
-doit de figurer à côté de Le Sage. <i>Manon Lescaut</i> n'est que l'histoire
-succincte de deux coquins, un homme et une femme. Le héros, le
-chevalier des Grieux, un tricheur de haute volée; l'héroïne, Manon, une
-courtisane de bas étage. L'originalité et l'attrait du livre sont
-qu'avec de tels antécédents, Manon et des Grieux captivent, intéressent
-jusqu'à arracher des larmes. Ce n'est point qu'il s'accomplisse chez les
-deux personnages quelqu'une de ces merveilleuses conversions ou
-<i>rédemptions par l'amour</i>, qu'inventent les écrivains contemporains;
-depuis Dumas, dans la <i>Dame aux Camélias</i>, jusqu'à Farina dans <i>Capelli
-Biondi</i><a name="FNanchor_1_8" id="FNanchor_1_8"></a><a href="#Footnote_1_8" class="fnanchor">[1]</a>. Nullement. La courtisane meurt impénitente. A quoi donc
-l'histoire de Manon doit-elle son attrait singulier? L'auteur nous le
-révèle: «Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des
-peintures vraies et des sentiments naturels.... Je ne dis rien du style
-de cet ouvrage: c'est la nature même qui écrit.»</p>
-
-<p>L'impression que cause le petit volume de Prévost est celle que produit
-un évènement arrivé, une analyse d'une passion faite par le patient. Un
-homme entre dans une église, s'agenouille aux pieds d'un confesseur et
-lui raconte sa vie sans omettre une circonstance, sans voiler ses
-bassesses ni ses fautes, sans cacher ses sentiments ni atténuer ses
-mauvaises actions. Cet homme est un grand pécheur, mais il a beaucoup
-aimé, il a été entraîné à pécher par des passions violentes, et le
-confesseur qui l'écoute sent couler une larme sur ses joues. C'est ce
-qui arrive à qui écoute en confession le chevalier des Grieux.</p>
-
-<p>Que Rousseau est loin de posséder le naturel de l'abbé Prévost! Rousseau
-est idéaliste et moraliste. Prêcher, enseigner, réformer l'univers, tel
-est son but. Ses romans sont pleins de théories, de réflexions et de
-déclamations: vertu, sensibilité, amitié et tendresse y sont comme chez
-elles.</p>
-
-<p>L<i>'Emile</i> surtout peut passer pour le type du roman à thèse: l'art,
-l'intérêt de la fiction, la peinture des passions, tout y est
-secondaire: il s'agit de démontrer tout ce que l'auteur s'est proposé
-que le livre démontrât. Pénétré de l'excellence et des avantages de
-l'état sauvage et primitif, Rousseau défendit sa thèse jusqu'à donner
-envie de marcher à quatre pattes, disait spirituellement Voltaire, et il
-demanda que l'égalité fût appliquée d'une manière si illimitée que le
-fils du roi épousât la fille du bourreau.</p>
-
-<p>Malheureuse idée qui fit bien des ravages dans le roman avec le temps.
-Je le note au passage et je poursuis.</p>
-
-<p>A dire vrai, la morale de Rousseau était étrange. Tout en adorant la
-vertu, son héros, Saint-Preux séduisait une jeune fille dont les parents
-lui confiaient l'éducation. Cependant, tout ce que l'on peut dire de la
-popularité et du succès des romans de Rousseau, serait insuffisant.</p>
-
-<p>Rousseau exerça sur son époque l'influence décisive qu'obtiennent les
-écrivains, s'ils réussissent à s'ériger en moralistes. Les femmes
-l'idolâtrèrent; les mères allaitèrent leurs enfants pour lui obéir; les
-Julies et les Emiles pullulèrent. Certaines contrées du Nord voulurent
-le prendre pour législateur; la Convention mit en pratique ses théories;
-et le torrent de la Révolution courut dans le lit de ses idées. Nous ne
-recherchons pas ici si tout cela fut de la vraie gloire: il est évident
-que ce ne fut pas de la gloire littéraire. Comme romancier, l'abbé
-Prévost vaut davantage.</p>
-
-<p>Le mérite littéraire qu'on ne peut dénier à Rousseau, c'est celui
-d'introduire des méthodes nouvelles dans la langue française, desséchée
-par la plume corrosive et incisive de Voltaire. Rousseau sut voir le
-paysage et la nature et les décrire en pages éloquentes et belles. <i>Paul
-et Virginie</i> sont la seconde partie de l'<i>Heloïse</i>.</p>
-
-<p>Bernardin de Saint-Pierre fit en même temps une application des procédés
-artistiques et des théories anti-sociales de son modèle Rousseau, quand
-il choisit pour théâtre de son poème un pays vierge, un monde à demi
-sauvage et désert, et pour héros, deux êtres jeunes et candides, point
-contagionnés par la civilisation et qui meurent à son contact, comme la
-sensitive des tropiques languit quand la main de l'homme la touche.</p>
-
-<p>Voltaire contait mieux que Rousseau. Ses <i>Contes</i> en prose sont la
-variété même. Il n'est pas possible d'y indiquer la plus légère erreur
-grammaticale. On y trouve le respect le plus profond, la plus complète
-intuition de ce qu'on appelle le génie d'un idiome. Mais aussi, on y
-remarque cette pauvreté d'imagination, cette absence d'émotion, cette
-lumière sans chaleur et ce cœur sec et contracté, froncé, comme une
-noix rance, qui est l'éternelle infériorité de l'auteur de <i>Candide</i>.
-Voltaire <i>conte</i>: il ne lui est pas possible d'écrire un roman. Il faut
-au romancier plus de sympathie pour l'humanité et une âme moins étroite.</p>
-
-<p>Diderot réunit de meilleures qualités de romancier. Voltaire sait de la
-littérature, mais Diderot est artiste, un artiste qui peint avec la
-plume. Il commence la série des écrivains coloristes de la France. Avant
-personne, il emploie des phrases qui copient et reproduisent la
-sensation, et c'est pour cela que des stylistes contemporains consommés
-le reconnaissent comme leur maître et lui donnent ce nom.</p>
-
-<p>Ses théories esthétiques, nouvelles et audacieuses alors, contenaient
-déjà le réalisme. Dans ses romans la réalité palpite. C'est grand
-dommage qu'obéissant au goût de son époque, il les ait semés de passages
-licencieux absolument inutiles.</p>
-
-<p>On ne peut comparer ses facultés à celles d'aucun écrivain de son temps.
-Lisez, si vous en doutez, <i>le Neveu de Rameau</i>, trésor d'originalité:
-lisez même <i>la Religieuse</i>, en ne voulant pas voir les taches d'impudeur
-qui l'enlaidissent et le pamphlet contre les vœux perpétuels que le
-terrible <i>libertin</i> ne sut point omettre. Vous aurez sous les yeux un
-livre très intéressant, d'un intérêt délicat, sans aventures ni
-incidents extraordinaires, sans galants ni amourettes de grilles,
-attrayant par le seul combat intérieur d'une âme et la vigoureuse étude
-d'un caractère.</p>
-
-<p>Diderot écrivit <i>la Religieuse</i> en feignant que ce fussent les mémoires
-d'une jeune fille, obligée par sa famille à devenir religieuse sans
-vocation, et qui, après mille luttes, s'échappe du cloître. Il adressa
-son manuscrit au marquis de Croismare, grand philanthrope, comme si
-l'infortunée implorait son secours. Le marquis, trompé par l'admirable
-naturel du récit, s'empressa d'envoyer de l'argent et d'offrir sa
-protection à l'héroïne imaginaire de Diderot.</p>
-
-<p>Avec ces romanciers de l'Encyclopédie, nous sommes arrivés à un moment
-critique. La Révolution commence et tant que dure sa terrible secousse,
-personne n'écrit de romans, mais tout le monde se trouve exposé à en
-voir de fort dramatiques.</p>
-
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_8" id="Footnote_1_8"></a><a href="#FNanchor_1_8"><span class="label">[1]</span></a> Ce roman de Farina a été traduit par Amélie Van Soust de
-Borkenfeldt. (Bibliothèque Gilon).</p></div>
-
-
-
-<hr style="width: 65%;" />
-<h3><a name="V" id="V"></a>V</h3>
-<hr class="hr.r5" />
-
-<h6>SOMMAIRE</h6>
-
-<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Le roman-Empire:
-Pigault-Lebrun.&mdash;M<sup>me</sup> de Staël.&mdash;Châteaubriand.&mdash;Lamartine
-et Victor Hugo.&mdash;Dumas
-père.&mdash;Eugène Suë.&mdash;George Sand.</i></p></blockquote>
-<hr class="hr.r5" />
-
-<p>La Terreur passa. Les Lettres, qui étaient montées sur l'échafaud avec
-André Chénier, revinrent à elles, blêmes encore d'effroi.</p>
-
-<p>Pigault-Lebrun fut le Boccace de cette époque hasardeuse, un Boccace
-aussi inférieur au Boccace italien, que l'étoupe à la batiste.</p>
-
-<p>Fiévée, narrateur agréable, amusa le public avec des historiettes, et
-Ducray-Duminil conta à la jeunesse des évènements pathétiques, des
-romans où la vertu persécutée triomphait toujours en dernier ressort. De
-la plume de M<sup>me</sup> de Genlis jaillit un jet continu, égal et monotone, de
-récits d'une tendance pédagogico-morale. Illuminée et prophétesse. M<sup>me</sup>
-de Krüdener visa plus haut en écrivant <i>Valérie</i>.</p>
-
-<p>Cependant, la figure principale qui domine ces figures secondaires,
-parmi lesquelles il en est tant de féminines, est une autre femme d'une
-culture prodigieuse et d'une intelligence élevée, philosophe, historien,
-talent viril, s'il en fut,&mdash;la baronne de Staël.</p>
-
-<p>Avant d'écrire des romans, la fille de Necker s'était essayée à des
-œuvres sérieuses et profondes. Sa <i>Corinne</i> et sa <i>Delphine</i> furent
-pour elle comme un délassement de graves travaux, ou pour mieux dire,
-comme des expansions lyriques, des valvules qu'elle ouvrit pour
-épancher son cœur, dont les passions ardentes ne démentaient point
-son sexe. Elle fut elle-même l'héroïne de ses romans, et fonda ainsi, en
-rompant avec la tradition de l'impersonnalité des narrateurs et des
-conteurs, la nouvelle idéaliste introspective.</p>
-
-<p><i>Delphine</i> et <i>Corinne</i> obtinrent tant de succès et eurent tant de
-lecteurs, que l'on croit même que Napoléon ne dédaigna pas de critiquer
-dans son style césarien, et par un article anonyme inséré dans le
-<i>Moniteur</i>, les productions romanesques de sa terrible adversaire.</p>
-
-<p>En même temps qu'elle traçait au roman la voie qu'il a depuis tant de
-fois parcourue, M<sup>me</sup> de Staël découvrit une mine exploitée bientôt par le
-romantisme, en faisant connaître dans son magnifique livre <i>De
-l'Allemagne</i>, les richesses de la littérature germanique, romantique
-déjà, et qui, depuis, vint agir sur celle des pays latins.</p>
-
-<p>Il est à remarquer que les Encyclopédistes, et Voltaire plus que
-personne, tandis qu'ils préparaient la révolution sociale en attaquant à
-outrance l'ancien régime et en le minant de toutes parts, s'étaient
-montrés en littérature conservateurs et pacifiques jusqu'à l'abus, et
-avaient respecté superstitieusement les règles classiques. Comme si le
-Classicisme, à sa dernière heure, eût voulu se parer d'une jeunesse
-nouvelle et d'une forme enchanteresse, il s'incarna dans André Chénier,
-le poète le plus grec et le plus classique qu'ait jamais eu la France,
-en même temps que le premier lyrique du <span style="font-size: 0.8em;">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. De sorte que,
-même quand Diderot réclama la vérité sur la scène et dans le roman, et
-quand Rousseau fit fleurir dans sa prose le lyrisme romantique, les
-lettres demeurèrent stationnaires. Elles furent classiques durant la
-Révolution et les premières années de l'Empire, jusqu'à ce que vinssent
-M<sup>me</sup> de Staël et Châteaubriand.</p>
-
-<p>Jeune fille, M<sup>me</sup> de Staël lisait assidûment Rousseau; le jeune émigré
-breton qui lui dispute la souveraineté de cette période était aussi
-disciple du Genevois, et disciple plus fidèle, parce que, tandis que M<sup>me</sup>
-de Staël se montra assez indifférente à la nature, muse de l'auteur des
-<i>Confessions</i>, Châteaubriand se précipitait en Amérique par désir de
-connaître et de chanter un paysage vierge, de décrire avec plus de
-poésie que son maître les magnificences des bois, des rivières et des
-montagnes. De ce but même, que le poète s'était choisi plus que le
-romancier, il résulta que les romans de Châteaubriand furent plutôt des
-poèmes qu'autre chose.</p>
-
-<p>Châteaubriand, au moins, s'étudiait lui-même et étudiait la société dans
-laquelle il vécut. Non pas que <i>René</i> laissât de s'idéaliser en montant
-sur le piédestal de son orgueil maladif, en se perdant dans une
-mélancolie nuageuse et en s'isolant ainsi du reste des humains.</p>
-
-<p>Ses contemporains firent de Châteaubriand un demi-dieu. La génération
-présente le dédaigne avec excès en oubliant ses mérites d'artiste.
-<i>René</i> n'est pas inférieur à <i>Werther</i> de Gœthe, comme analyse d'une
-noble maladie, la souffrance vague et sans borne des âmes de notre
-siècle. On ne peut imputer le discrédit chaque jour plus grand de
-Châteaubriand qu'à nos exigences toujours croissantes de réalité
-artistique.</p>
-
-<p>En effet, tous ceux qui voulurent chercher la beauté hors des voies de
-la vérité, partagent le sort de l'illustre auteur des <i>Martyrs</i>.
-L'indifférence générale met de côté leurs œuvres, sinon leurs noms.</p>
-
-<p>Que servit à Lamartine son onction, sa douceur, son instinct de
-compositeur mélodiste, son imagination de poète, tant de qualités
-éminentes? Quelqu'un lit-il aujourd'hui ses romans? D'aucuns
-s'enthousiasment-ils de <i>Raphaël</i> le platonique et le panthéiste,
-d'aucuns pleurent-ils les chagrins et l'abandon de <i>Graziella</i>?
-Quelqu'un peut-il supporter <i>Geneviève</i>?</p>
-
-<p>Si les romans de Victor Hugo n'ont pas autant perdu que ceux de
-Châteaubriand et de Lamartine, cela vient peut-être de ce qu'ils sont
-plus objectifs: des problèmes sociaux qu'ils posent et qu'ils résolvent,
-quoique d'une manière apocalyptique: du vif intérêt romanesque qu'ils
-savent éveiller, et d'un certain réalisme ... que le grand poète nous
-pardonne! à gros coup de pinceau, qui, en dépit de l'esthétique
-idéaliste de l'auteur, se fait jour ici ou là. Et je dis <i>à gros coups
-de pinceau</i>, parce que personne n'ignore que, pour Victor Hugo, les
-touches d'effet sont plus faciles que les coups de pinceau discrets et
-suaves; aussi son réalisme est-il d'un effet puissant, mais pas si
-habile qu'on n'en voie la filandre.</p>
-
-<p>En somme, Victor Hugo prend de la vérité tout ce qui peut frapper
-l'imagination et l'asservir: par exemple, le souffle par le nez avec
-lequel le galérien Jean Valjean éteint la lumière chez Monseigneur
-Bienvenu. Ce qui tend uniquement à produire une impression de réalité,
-Victor Hugo ne sait ou ne veut pas l'observer. En juste châtiment de ce
-défaut, ses romans tendent à devenir sinon aussi fanés que ceux de
-Châteaubriand et de Lamartine, du moins un peu anémiques. Pour qu'ils
-produisent de l'illusion, il faut maintenant les regarder avec la
-lumière artificielle.</p>
-
-<p>Du reste, ni Châteaubriand, ni Victor Hugo, ni Lamartine ne firent du
-roman un article de consommation générale, fabriqué au goût du
-consommateur. Cette entreprise industrielle était réservée à Dumas,
-mulâtre que rien n'arrêtait ni n'effrayait, avocat des feuilletons, à
-l'intercession duquel se recommandent encore tant d'écrivains
-corrupteurs.</p>
-
-<p>Etrange figure littéraire que celle de l'auteur de <i>Monte-Cristo</i>! Il a
-fourni de la besogne à qui se proposerait de lire toutes ses œuvres.
-Si l'immortalité d'un auteur se mesurait à la quantité de volumes qu'il
-a livrés à l'impression, Alexandre Dumas père serait le premier
-écrivain de notre époque. S'il est bien démontré que Dumas fut à la fois
-un romancier, et la raison sociale d'une fabrique de romans conformes
-aux derniers progrès, où beaucoup, comme le blanc et le carmin de la
-doña Elvira du sonnet, n'étaient à lui que parce qu'il les achetait;
-s'il est certain que l'on a prouvé irréfutablement l'impossibilité
-physique d'écrire autant qu'il publiait; si quand il eut un procès avec
-les directeurs de la <i>Presse</i> et du <i>Constitutionnel</i>, ceux-ci
-établirent que, sans préjudice de ses autres travaux, il s'était engagé
-à leur donner chaque année un plus grand nombre de pages que n'en peut
-écrire le copiste le plus diligent; s'il est prouvé que non-seulement il
-contractait et tenait tous ses engagements, mais qu'il voyageait, vivait
-dans le monde, fréquentait les coulisses des théâtres et les rédactions
-de journaux, qu'il s'occupait de politique et de galanterie, il est
-encore admirable qu'il ait pu écrire la quantité prodigieuse de livres
-qui lui appartiennent sans contestation possible, lire et retoucher les
-livres d'autrui, qui devaient voir le jour poinçonnés de son nom.</p>
-
-<p>Il avait beau avoir des seconds pour l'aider à porter le poids de la
-production, Dumas était néanmoins très fécond. Un théâtre fut fondé
-uniquement pour représenter ses œuvres, un journal uniquement pour
-publier en feuilletons ses romans, puisque les éditeurs n'arrivaient pas
-à les imprimer en volumes.</p>
-
-<p>Dans l'immense océan de récits romanesques qu'il nous a laissés,
-surabonde le genre pseudo-historique, sorte de romans de chevalerie
-adaptés au goût moderne. Alexandre Dumas appelait l'histoire un clou
-auquel il suspendait ses tableaux; et parfois il assurait qu'il était
-permis de la violer, pourvu que les bâtards naquissent viables. Pénétré
-de pareils axiomes, il traita, comme nous le savons tous, la vérité
-historique sans aucun égard.</p>
-
-<p>Il est certain que Châteaubriand aussi avait substitué à l'érudition
-solide et à la critique sévère, son incomparable imagination, mais
-combien différemment! Châteaubriand broda d'or et de perles la tunique
-de l'histoire; Dumas l'habille d'un déguisement.</p>
-
-<p>Malgré tout, il y a des qualités surprenantes chez Alexandre Dumas. Ce
-n'est point un petit mérite que de tant inventer, de produire avec un
-souffle aussi infatigable et de bercer délicieusement,&mdash;fut-ce avec
-d'invraisemblables balivernes,&mdash;une génération tout entière. Le don
-d'imaginer, nul ne l'a eu peut-être aussi puissamment qu'Alexandre
-Dumas, quoique d'autres l'aient possédé de qualité meilleure et plus
-exquise. Car, en imagination comme en tout, il y a des degrés. Et
-réellement, Alexandre Dumas est le type de la littérature secondaire,
-pas précisément basse, mais pas comparable non plus à celle que créent
-de grands écrivains avec lesquels l'auteur des <i>Mousquetaires</i> ne peut
-se mesurer.</p>
-
-<p>Littérairement, Dumas est médiocre. De là son succès et sa popularité.
-Dumas était à l'altitude exacte du plus grand nombre des intelligences.
-Si sa forme eût été plus choisie et plus élégante, ou sa personnalité
-plus caractérisée, ou ses idées plus originales, il n'eût plus été à la
-portée de tout le monde.</p>
-
-<p>Son roman est donc le roman par antonomase, le roman que lit le premier
-venu quand il s'ennuie et qu'il ne sait comment tuer le temps, le roman
-par souscription, le roman qui se prête comme un parapluie, le roman
-qu'un atelier entier de modistes lit à tour de rôle; le roman qui a les
-marges graisseuses et les feuilles froissées; le roman mal imprimé,
-suite de feuilletons collectionnés; avec des gravures mélodramatiques et
-de mauvais ton; le roman le plus anti-littéraire dans le fond, où en
-somme l'art a l'importance d'un fétu, où l'intérêt unique est de savoir
-comment l'auteur terminera et comment il s'arrangera pour sauver tel
-personnage ou en tuer tel autre.</p>
-
-<p>Aujourd'hui, quand on voit l'énorme bibliothèque des œuvres de Dumas,
-on ne sait si l'on doit s'étonner davantage de leurs dimensions ou de
-leur peu de consistance.</p>
-
-<p>De ses douze cents volumes, l'abbé Prévost réussit à en sauver un seul
-qui l'immortalise. Dix ou douze ans après la mort de Dumas, nous nous
-demandons si quelqu'une de ses œuvres passera à la postérité.</p>
-
-<p>Le rival de Dumas, l'inventif et non moins fécond Eugène Sue, n'est pas
-moins miné. Chez celui-ci, l'on trouvait la corde socialiste,
-populacière et humanitaire. Touchée habilement, elle obtint des
-triomphes aussi brillants qu'éphémères. Cependant, Sue était plus
-artiste que Dumas; il donna plus de relief à ses créations. Son
-imagination riche et intense évoquait avec une force supérieure.</p>
-
-<p>Si cette faculté atteignit chez quelqu'un ce degré de puissance où elle
-poétise et transforme tout, et sans remplacer la vérité, en compense
-l'absence, ce fut chez George Sand.</p>
-
-<p>George Sand est le sculpteur inspiré du roman idéaliste; à côté d'elle,
-Alexandre Dumas, Sue même, ne sont que des potiers.</p>
-
-<p>Grand producteur comme ses rivaux, elle reçut en outre du ciel les dons
-littéraires, grâce auxquels elle fut l'unique compétiteur digne de
-Balzac, comme M<sup>me</sup> de Staël l'avait été de Châteaubriand. Son génie était
-de ceux qui font école et tracent un sillon resplendissant et profond.</p>
-
-<p>Aujourd'hui nous pouvons juger avec sérénité l'illustre androgyne, parce
-que, quoique nous soyons presque ses contemporains, nous n'avons pas
-assisté à la période militante de ses œuvres. Nos pères connurent
-George Sand au milieu de ses aventures et de sa vie de bohème; ils
-furent scandalisés par la propagande anti-conjugale et anti-sociale de
-ses premiers livres. Aujourd'hui, dans le vaste ensemble des écrits de
-George Sand,&mdash;ces livres, forme première de son talent flexible et
-changeant,&mdash;sont un détail, digne sans doute qu'on en tienne compte,
-mais qui ne nuit nullement au mérite du reste. D'autant plus que le goût
-a changé et que l'on croit actuellement que ses romans
-champêtres,&mdash;géorgiques modernes,&mdash;dignes qu'on les compare à celles du
-poète de Mantoue,&mdash;sont la meilleure œuvre de l'auteur de <i>Mauprat</i>.</p>
-
-<p>Qu'importe les théories philosophiques aussi extravagantes que fragiles
-de George Sand? Latouche a dit d'elle, sans aucune courtoisie, qu'elle
-était un écho qui grossissait la voix; et, ma foi, il ne se trompait
-point en ce qui est de la pensée, car George Sand dogmatisait toujours
-pour le compte d'autrui. Mais l'illustre écrivain ne doit rien à
-personne.</p>
-
-<p>Aujourd'hui sa philosophie est aussi dangereuse pour la société et la
-famille qu'une lanterne magique ou qu'un kaléïdoscope. <i>Valentine</i>,
-<i>Lélia</i>, <i>Indiana</i> ne nous persuadent rien du tout; leur but doctrinaire
-ou révolutionnaire demeure inoffensif. Ce qui reste inaltérable, c'est
-le style pur et majestueux, la fraîche imagination de l'auteur.</p>
-
-<p>Dans toute la littérature idéaliste que nous passons en revue
-l'imagination domine, plus ou moins puissante, plus ou moins choisie,
-mais toujours comme faculté souveraine. Nous pouvons dire qu'elle est la
-caractéristique de la période littéraire qui commence avec le siècle et
-dure jusqu'à 1850.</p>
-
-<p>La décadence du genre paraît aussi indubitable. Nous ne parlons pas
-d'Alexandre Dumas et d'Eugène Sue, nous parlons seulement de George Sand
-qui vaut infiniment plus qu'eux. Ce qui arrive pour elle est la preuve
-manifeste que la littérature d'imagination est déjà un cadavre.</p>
-
-<p>L'illustre romancier, d'un âge fort avancé, mourut il y a peu d'années,
-hier pour ainsi dire, en 1876, dans sa tranquille retraite de Nohant.
-Jusqu'au dernier jour de sa vie, elle écrivit ou publia des romans, où
-l'on ne remarquait ni infériorité ni décrépitude dans la composition et
-le style, mais où le coup de pouce du grand prosateur était toujours
-marqué. Eh bien! ces romans insérés dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>
-passaient inaperçus: nul n'y faisait attention.</p>
-
-<p>Pour la génération actuelle, George Sand était morte, bien avant de
-descendre au tombeau.</p>
-
-<p>Et pourquoi?</p>
-
-<p>Tout simplement parce qu'elle était hors du mouvement littéraire actuel;
-qu'elle cultivait la littérature d'imagination, qui eut son temps et
-aujourd'hui n'est plus possible.</p>
-
-<p>Ce n'est pas qu'on cessât de prononcer avec admiration le nom de George
-Sand; c'est qu'on considérait ses écrits comme on considère ceux d'un
-classique, d'un auteur qui appartient à un autre âge et ne vit plus dans
-le nôtre.</p>
-
-
-
-<hr style="width: 65%;" />
-<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI</h3>
-
-<hr class="hr.r5" />
-<h6>SOMMAIRE</h6>
-
-<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Les réalistes: Diderot.&mdash;Stendhal.&mdash;Sa langue.&mdash;Son
-insuccès de son vivant. Ses deux romans.&mdash;Les
-inexactitudes de la critique.&mdash;Défauts et qualités de
-Stendhal.&mdash;Son élève Mérimée.&mdash;Balzac et Dumas.&mdash;La</i>
-Comédie humaine <i>et la société sous Louis-Philippe.&mdash;Comment
-composait Balzac.&mdash;Balzac et Flaubert.&mdash;Balzac
-est un voyant.&mdash;Le style de Balzac.</i></p></blockquote>
-<hr class="hr.r5" />
-
-<p>Maintenant que les pères de l'église idéaliste nous sont connus, il nous
-importe de lier amitié avec ceux de l'école contraire.</p>
-
-<p>Diderot est le patriarche de l'église réaliste.</p>
-
-<p>Tout le premier, il doua de vibration et de coloris la langue appauvrie
-du dix-huitième siècle.</p>
-
-<p>Il fut l'avocat de la vérité dans l'art.</p>
-
-<p>Henri-Marie Beyle (<i>Stendhal</i>), est, en ligne directe, le descendant de
-Diderot.</p>
-
-<p>Avant d'écrire des romans, Stendhal fit de la critique et conta ses
-impressions de voyage; mais en aucun des genres divers qu'il cultiva, il
-n'aspirait à la gloire des lettres.</p>
-
-<p>Il n'est rien qui ressemble moins à un écrivain de profession que
-Stendhal. Homme d'existence active, de fortunes diverses, peintre,
-militaire, employé, commerçant, auditeur au Conseil d'Etat, diplomate,
-il dut, peut-être, à la diversité même de ses professions, l'acuité
-d'observation et la connaissance de la vie qui distinguent les voyageurs
-littéraires comme Cervantès et Lesage, investigateurs curieux qui
-préfèrent aux livres poudreux des bibliothèques la grande Bible de la
-société.</p>
-
-<p>Stendhal noircit du papier sans préméditation, ne prit pas de pseudonyme
-par coquetterie, mais pour mieux se cacher; ne se crut appelé ni à rien
-régénérer, ni à transformer le siècle par ses écrits. Il travailla en
-amateur, et certain jour, il demeura stupéfait en voyant un article
-louangeur que lui consacrait Balzac.</p>
-
-<p>«Cet article étonnant, tel que jamais écrivain ne le reçut d'un autre,
-je l'ai lu en éclatant de rire, disait-il. Toutes les fois que
-j'arrivais à une louange un peu forte, je voyais la mine que feraient
-mes amis en la lisant.»</p>
-
-<p>Simple dans la forme, quoique très raffiné et très subtil dans le fond,
-il employait la langue sobre des Encyclopédistes, avec plus de
-négligence et d'incorrections qu'ils ne s'en permirent; et, quoique
-contaminé de romantisme durant ses premières années, il n'accepta jamais
-les parures et les atours de la prose romantique. Tout au contraire,
-afin de manifester son dédain pour le style fleuri, il affirmait qu'en
-s'asseyant devant sa table il avait bien soin de se mettre sur le
-cœur une page du code.</p>
-
-<p>Grâce à cette originalité même, Stendhal, vivant, eut peu de lecteurs et
-moins encore d'admirateurs. La resplendeur des étoiles romantiques
-remplissait alors le firmament. Deux lustres encore après la mort de
-Stendhal, survenue en 1842, ses œuvres n'avaient pas commencé à
-appeler l'attention. Il n'a écrit que dix-huit livres, et sa réputation
-d'écrivain réaliste ne s'appuie que sur deux romans.</p>
-
-<p>La <i>Chartreuse de Parme</i> décrit une petite cour, un duché italien, où
-s'ourdissent des intrigues machiavéliques et où l'amour et l'ambition
-déchaînent tout leur orchestre, comme une tempête dans le lac de Côme.</p>
-
-<p>Le <i>Rouge et le Noir</i> étudie cette première époque de la Restauration
-française où l'influence religioso-aristocratique succéda au pouvoir
-militaire de Napoléon,&mdash;idole de Stendhal.</p>
-
-<p>On a prononcé des jugements fort différents sur le mérite de ces deux
-livres.</p>
-
-<p>Sainte-Beuve, tout en déclarant que ce ne sont point des romans
-vulgaires, qu'ils suggèrent des idées et ouvrent des voies, les qualifie
-cependant de <i>détestables</i>, arrêt bien radical pour un critique aussi
-éclectique.</p>
-
-<p>Taine les admire au point d'appeler Stendhal un grand idéologue et le
-premier psychologue de son siècle.</p>
-
-<p>Balzac se déclare incapable d'écrire quelque chose d'aussi beau que la
-<i>Chartreuse de Parme</i>.</p>
-
-<p>Ce roman et les autres œuvres de Stendhal irritent Caro à ce point
-qu'il va jusqu'à injurier l'auteur.</p>
-
-<p>Zola, en reconnaissant en lui le successeur de Diderot et en l'élevant
-jusqu'aux nues, nie la réalité complète de ses personnages; ce ne sont,
-à son avis, pas des hommes de chair et d'os, mais des systèmes cérébraux
-compliqués, qui fonctionnent à part, indépendants des autres organes.</p>
-
-<p>Il y a quelque chose de vrai dans des opinions si opposées.</p>
-
-<p>Si l'on considère le procédé artistique, Sainte-Beuve est dans le vrai.
-Le roman de Stendhal a toutes les imperfections.</p>
-
-<p>Il est écrit avec peu de grammaire,&mdash;comme Clemencin démontra que le fut
-le <i>Don Quichotte</i>. Le style n'en est pas seulement décharné, il est
-rocailleux. Il manque à ces romans l'unité, la cohésion, l'intérêt
-graduellement ménagé; en somme les qualités qu'on apprécie ordinairement
-dans une œuvre littéraire.</p>
-
-<p>Dans la <i>Chartreuse de Parme</i>, on pourrait, sans grave inconvénient,
-supprimer les deux tiers des personnages et la moitié des évènements.</p>
-
-<p>Bans le <i>Rouge et le Noir</i> il serait fort à propos que le roman se
-terminât au premier volume: il pourrait aussi finir au milieu du second.</p>
-
-<p>Quant à l'élégance, à la proportion et à l'habileté de la composition,
-Mérimée, son élève, est fort au-dessus de Stendhal.</p>
-
-<p>Zola ne se trompe pas non plus quand il assure que les héros de Stendhal
-raisonnent trop. Oui, parfois sans doute, il y a trop de raisonnement
-dans ses livres.</p>
-
-<p>Julien Sorel, au retour d'un duel où il a reçu une balle dans le bras,
-raisonne fort tranquillement sur le commerce des gens de haut bord, sur
-l'agrément ou l'ennui de leurs entretiens et sur d'autres sujets du même
-genre. Il ne le fait pas à haute voix et pour se montrer maître de soi,
-ce qui alors serait naturel, il le fait simplement pour son bonnet.
-N'importe qui songerait à sa blessure pour si peu de mal qu'elle fît.</p>
-
-<p>Zola, cependant, en reconnaissant ces taches, s'accorde avec Taine pour
-déclarer que Stendhal est un profond psychologue. Ce que le chef du
-Naturalisme français n'a pas avoué, c'est que la valeur des triomphes de
-Stendhal consiste précisément dans la nature du terrain sur lequel il
-les remporte.</p>
-
-<p>Stendhal analyse et dissèque l'âme humaine, et quoique Zola n'en
-convienne pas, qui réussit dans ce genre d'études, occupe un haut rang
-dans les lettres. C'est comme le dissecteur qui travaille dans les
-parties les plus délicates, les plus secrètes de l'organisme,
-nécessaires pour la vie; ou comme le chirurgien qui opère sur des tissus
-qu'il ne voit pas, pleins de veines, d'artères et de nerfs.</p>
-
-<p>Copiste de la nature extérieure, à l'influence de laquelle il attribue
-les déterminations de la volonté, Zola met systématiquement au second
-plan cet ordre de vérités qui ne sont pas à leur de réalité, pas
-incrustées, disons-le ainsi, dans les entrailles du réel, et qui ne
-peuvent être par cela même découvertes que par des yeux perspicaces et
-de très fins scalpels.</p>
-
-<p>Ce n'est pas que Zola ne soit pas psychologue, mais il l'est à la
-Condillac; il nie la spontanéité de l'âme: aussi la méthode antérioriste
-de Stendhal ne le satisfait-elle pas pleinement. Or, Stendhal n'a
-d'autres titres à la gloire qui dore déjà son tombeau que cette lucidité
-de psychologue réaliste, qui nous présente une âme nue, en nous
-captivant par le spectacle multiple et, varié de la vie spirituelle,
-spectacle aussi intéressant ou plus intéressant, que Zola en dise ce
-qu'il voudra, que celui des Halles dans le <i>Ventre de Paris</i> ... et
-comptez que ce grand <i>bodegon</i> de Zola est admirable!</p>
-
-<p>En résumé, Stendhal rachète ses défauts nombreux et indéniables par la
-haute valeur philosophique de ses beautés, et ses œuvres sont comme
-de riches joyaux de diamants montés et sertis sans nul goût.</p>
-
-<p>Les hasards de la gloire littéraire sont étranges. Avec ce petit
-patrimoine de deux romans, Stendhal réussit à voir son nom, comme
-initiateur réaliste et naturaliste, uni aujourd'hui à celui de Balzac
-qui fut un Titan, un Cyclope, un infatigable forgeron de livres. Et
-notez que si Stendhal était indifférent à la célébrité, Balzac y
-aspirait de toutes les forces de son âme. Il l'obtint surtout hors de
-son pays, en Italie, en Suède, en Russie, mais pas si grande que des
-rivaux comme Dumas et Sue ne pussent lutter avantageusement avec lui, et
-lui disputer honneur et profit.</p>
-
-<p>Tandis que Dumas pouvait gaspiller en folies des fortunes gagnées par sa
-plume de romancier, Balzac luttait corps à corps avec la misère, sans
-atteindre jamais un état de fortune moyen. Pour comble de douleur, la
-critique l'attaquait avec acharnement.</p>
-
-<p>La vie de Balzac est sans aventures romanesques. Son histoire se réduit
-à travailler et à travailler toujours, pour satisfaire ses créanciers et
-se créer une fortune indépendante. Il écrivit sans relâche, sans terme,
-passant les nuits blanches, produisant parfois un roman en dix heures,
-et tout cela en vain, sans réussir à se délivrer de ses obligations
-urgentes et angoisseuses, sans pouvoir disposer d'un liard. Tous ceux
-qui écrivent aujourd'hui sur Balzac disent avec raison que l'explication
-et la clé de ses œuvres sont tout entières dans ce genre de vie.</p>
-
-<p>Balzac se proposa d'écrire une étude complète et encyclopédique des
-mœurs et de la société moderne, considérée sous tous ses aspects. Il
-se déclara <i>docteur ès-sciences sociales</i>; il voulut créer <i>la Comédie
-humaine</i>, résumé caractéristique de notre époque, comme le poème de
-Dante fut le résumé du moyen-âge. Chacun de ses romans est un chant.</p>
-
-<p>Dans une si vaste épopée, toutes les classes furent représentées et
-toutes les transformations politiques trouvèrent en lui un peintre
-fidèle. Balzac peignit en pied l'Empire, la Restauration, la Monarchie
-de Juillet; il copia d'après nature, avec une incroyable fidélité, les
-physionomies de la noblesse légitimiste. Héros de la chouannerie
-vendéenne, gentillâtres vantards du Midi, hommes du juste-milieu
-orléaniste, soldats de l'Empire, clergé, paysans, différents types de la
-bohème littéraire et du journalisme, il les portraictura tous,
-conformément à son plan gigantesque, avec la vigueur d'un athlète et
-l'effort puissant d'un hercule.</p>
-
-<p>Zola, qui sait parler éloquemment de Balzac, compare la <i>Comédie
-humaine</i> à un monument construit avec différents matériaux; ici du
-marbre et de l'albâtre: là de la brique, du plâtre et du sable, le tout
-mêlé et confondu par la main fébrile d'un maçon qui est parfois un
-artiste remarquable. L'édifice combattu par les tempêtes est découronné
-ici et là; les matériaux vils s'émiettent sur le sol, tandis que les
-colonnades de granit et de jaspe se dressent encore droites et belles.
-Il n'est pas de comparaison plus exacte.</p>
-
-<p>Tout est dans le monument colossal érigé par Balzac. Même les colonnades
-de marbre que Zola admire, quoiqu'elles soient d'un beau plan et d'une
-qualité inestimable, sont élevées à la hâte, par des mains fébriles.
-Comment en pourrait-il être autrement? Vu la manière de composer de
-Balzac, c'est ce qui devait arriver. Quand il s'enfermait dans sa
-chambre avec une rame de papier devant lui, il savait que sous quinze
-jours, une semaine, ou peut-être moins, son éditeur lui réclamerait la
-rame de manuscrit et que ses créanciers se présenteraient pour recevoir
-le prix en le lui arrachant des mains. Considérez l'état moral de Balzac
-quand il écrivait, et comparez-le, par exemple, à celui de son
-successeur Flaubert.</p>
-
-<p>Pour composer un roman en un volume, Flaubert consultait cinq cents
-ouvrages, faisait six tomes d'extraits et mettait parfois huit années à
-l'écrire. Balzac produisit en quinze jours <i>César Birotteau</i>, une de ses
-meilleures œuvres, un portique de marbre.</p>
-
-<p>On traduisait difficilement à l'imprimerie sa <i>copie</i>, inintelligible,
-losangée de ratures, croisée, tachée, chaotique: Flaubert copiait dix à
-douze fois une page pour la perfectionner. Balzac, certes, ne prit
-jamais la peine de recopier. Il envoyait le brouillon à la composition,
-corrigeait sur épreuves, changeait des paragraphes entiers. Il ne lui
-était pas permis de s'arrêter à des détails.</p>
-
-<p>Dès lors quoi d'étonnant à ce que ses créations soient inégales?
-Négligeons ses œuvres de jeunesse qui semblent plutôt celles de la
-sénilité et dans lesquelles il se montre si inférieur. Même dans la
-<i>Comédie humaine</i> on trouve des livres de valeur aussi différente
-qu'<i>Eugénie Grandet</i> et <i>Ferragus</i>, <i>la Cousine Bette</i> et les
-<i>Splendeurs et misères des Courtisanes</i>. La différence n'est pas
-seulement évidente entre romans et romans, mais entre les diverses
-parties d'un même livre. Parmi tant d'œuvres magistrales, il en est à
-peine une parfaite que l'on puisse proposer comme un modèle digne d'être
-imité, et cependant, dans presque toutes, il y a des beautés
-extraordinaires.</p>
-
-<p>Ainsi, de même qu'il n'était pas possible, avec son mode spécial de
-créer, que Balzac ne consacrât à purifier et à diriger son abondante
-veine, à viser à la perfection, il n'était pas possible non plus qu'il
-procédât comme les réalistes contemporains qui prennent, tous et chacun
-des éléments de leurs œuvres, dans l'observation de la réalité: la
-vie entière n'eût point suffi à cela, Philarète Chasles a fort bien dit
-de Balzac que plus qu'observateur il était voyant; il travaillait au vol
-en se servant de la vérité devinée et déduite, en la combinant dans ses
-écrits à la plus grande close possible, mais en ne l'employant pas pure.
-Si l'inspiration amenait par la main la vérité, tant mieux! Dans le cas
-opposé, il ne s'agissait pas de suspendre le travail commencé, ni, pour
-une vérification de renseignements, de renoncer au secours de
-l'imagination.</p>
-
-<p>Chez Balzac, l'inspiration du réel est au-dessus de l'observation. Son
-esprit concentrait dans un foyer les rayons de lumière épars, sans
-prendre la peine de les compter ni de s'enquérir de leur provenance.
-L'intuition joue dans ses œuvres un rôle fort important. Où Balzac
-a-t-il appris les sciences sociales? Où a-t-il gagné son bonnet de
-docteur? Quand apprit-il la philologie, la médecine, la chimie, la
-jurisprudence, l'histoire, le blason, la théologie, toutes choses qu'il
-sait comme doit les savoir un artiste, sans érudition ni ignorance? On
-l'ignore.</p>
-
-<p>Si parfois l'imagination l'entraîne, s'il trace d'invraisemblables
-portraits, par contre, quand il trouve la voie de la réalité,&mdash;ce qui
-arrive presque toujours,&mdash;il la suit et ne s'arrête point avant d'avoir
-dévidé tout l'écheveau. Le plus grand nombre de ses caractères sont des
-prodiges de vérité.</p>
-
-<p>Ce qui reste gravé dans la mémoire, après une lecture de Balzac, ce
-n'est pas le sujet de tel roman, ni le dramatique dénouement de cet
-autre, c'est,&mdash;don beaucoup plus précieux,&mdash;la figure, la démarche, la
-voix et la manière d'agir d'un personnage que nous voyons et que nous
-nous rappelons comme si c'était une personne vivante, comme si nous la
-connaissions et la fréquentions.</p>
-
-<p>Les juges de Balzac censurent ordinairement son style.</p>
-
-<p>Sainte-Beuve le qualifie «d'énervé, rosé et veiné de toutes les teintes,
-tout asiatique, plus brisé et plus amolli par places que le corps d'un
-moine antique.» S'il est vrai que la sobriété et l'harmonie lui font
-défaut,&mdash;Balzac ne les eut point,&mdash;par contre, le style de l'auteur
-d'<i>Eugénie Grandet</i> possède ce qui ne s'apprend ni ne s'imite: la vie.</p>
-
-<p>Ses phrases respirent.</p>
-
-<p>Leur couleur brillante et fastueuse les rend semblables à un riche émail
-oriental. Comme défaut, il a tous ceux qui manquent à Beyle: lyrisme,
-enflure, remplissage; mais quelles beautés! Quelles toiles de Titien et
-de Van Dick! Quels intérieurs! Quels portraits de femmes! Quelles
-draperies et quelles chairs succulemment empâtées! Walter Scott, que
-Balzac admirait et respectait si fort, a été plus diffus, sans être
-aussi heureux.</p>
-
-
-
-<hr style="width: 65%;" />
-<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII</h3>
-
-<hr class="hr.r5" />
-<h6>SOMMAIRE</h6>
-
-<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Flaubert</i>.&mdash;<i>La Genèse de</i> Madame Bovary.&mdash;<i>Le roman</i>.&mdash;<i>Le
-style de Flaubert</i>.&mdash;<i>L'amour de la phrase
-bien faite</i>.&mdash;Salammbô.&mdash;La Tentation.&mdash;<i>L'</i>Education
-sentimentale.&mdash;Bouvard et Pécuchet.&mdash;<i>Pessimisme et
-impassibilité</i>.</p></blockquote>
-<hr class="hr.r5" />
-
-<p>Entre Balzac et Flaubert, il y a la distance d'un géant à un homme.</p>
-
-<p>L'auteur de la <i>Comédie humaine</i> rendit épique la réalité; l'auteur de
-<i>Madame Bovary</i> nous la présente sous une face comico-dramatique il est
-des écrivains qui voient le monde reflété comme dans un miroir convexe,
-et, en conséquence, défiguré. Balzac le regarda avec un microscope qui,
-sans altérer la forme, augmentait les proportions; Flaubert le vit sans
-illusions d'optique, et je ne dis pas qu'il le contempla d'un œil
-serein, parce que la phrase me semble s'accorder mal avec le pessimisme
-que prêchent ses œuvres d'une manière indirecte, mais efficace.</p>
-
-<p>De Flaubert, il n'y a pas lieu de se demander où et quand il apprit ce
-qu'il savait. Fils d'un médecin réputé, il se familiarisa de bonne heure
-avec les sciences naturelles, et quoique la position aisée de sa famille
-lui permît de ne faire choix d'aucune autre profession que de celle des
-lettres, il fut un étudiant à perpétuité, acquit une culture un peu
-hétérogène et capricieuse, mais considérable. Son ami Maxime Ducamp qui,
-dans un livré récent, les <i>Souvenirs littéraires</i>, communique au public
-tant et de si intéressants renseignements sur Flaubert, dit que, par sa
-prodigieuse mémoire et sa lecture immense, c'était un dictionnaire
-vivant que l'on pouvait feuilleter avec plaisir et avec profit.</p>
-
-<p>Flaubert montra toujours de la prédilection pour un certain genre
-d'études qui n'attirent guère aujourd'hui que les intelligences
-raffinées et curieuses: l'apologétique chrétienne, l'histoire de
-l'Eglise, les Pères, les humanités. De si graves exercices
-intellectuels, unis à son culte ardent de la forme et à sa sagacité
-d'observateur implacable, firent de lui un artiste consommé, un
-classique moderne.</p>
-
-<p>Flaubert écrivit moins de livres et quelques romans de plus que
-Stendhal.</p>
-
-<p>Sa première œuvre,&mdash;un essai intitulé <i>Novembre</i>, qui ne fut pas
-imprimé, excepté,&mdash;la <i>Tentation de saint Antoine</i>, espèce
-d'<i>auto-sacramental</i> semblable à l'Ahasvérus d'Edgar Quinet. Le saint
-voit défiler devant ses yeux éblouis, toutes les séductions de la chair
-et de l'esprit, tous les pièges que le démon peut tendre aux sens, au
-cœur et à l'intelligence, et, de la Reine de Saba aux Sphinx et à la
-Chimère, de la déesse Diane aux hérétiques Nicolaïtes, tous le troublent
-de leurs paroles ou de leur aspect.</p>
-
-<p>Considérant l'œuvre au point de vue littéraire, les amis de Flaubert,
-quand il leur lut ce manuscrit, preuve évidente de sa rare érudition,
-émirent l'arrêt suivant:</p>
-
-<p>«Tu as fait un angle dont les lignes divergentes s'écartent si bien
-qu'on les perd de vue; une goutte d'eau mène au torrent, le torrent au
-fleuve, le fleuve au lac, le lac à l'océan, l'océan au déluge; tu te
-noies, tu noies tes personnages, tu noies l'évènement, tu noies le
-lecteur, et ton œuvre est noyée.»</p>
-
-<p>Puis, comme ils le voyaient consterné de ce verdict, ils lui
-conseillèrent d'entreprendre un autre travail, un livre où il peindrait
-la vie réelle et où le terre à terre même du sujet l'empêcherait de
-tomber dans l'abus du lyrisme&mdash;défaut qui, chez lui, était un héritage
-du romantisme. Flaubert suivit le conseil et écrivit <i>Madame Bovary</i>.
-Plus tard, il disait souvent à ses conseillers: «J'étais envahi par le
-cancer du lyrisme, vous m'avez opéré; il n'était que temps, mais j'en ai
-crié de douleur.»</p>
-
-<p>Flaubert eut à faire un grand pas de <i>La Tentation à Madame Bovary</i>. Ses
-connaissances variées et choisies, sa lecture assidue des théologiens,
-des mystiques et des philosophes se révélait dans la <i>Tentation</i>. Dans
-<i>Madame Bovary</i>, le décor est changé! Nous ne sommes plus dans les
-déserts de l'Orient, mais à Yonville, gros village arriéré et misérable.
-Nous n'assistons pas aux luttes gigantesques du saint ascète contre les
-puissances de l'enfer, mais aux mésaventures domestiques d'un médicastre
-de campagne. Tout est vulgaire dans <i>Madame Bovary</i>, le sujet, le lieu
-de la scène, les personnages. Seul le talent de l'auteur est
-extraordinaire.</p>
-
-<p>Emma Bovary est née dans les derniers rangs de la classe moyenne; mais,
-dans l'élégante pension où elle fut élevée, elle coudoya des demoiselles
-riches et de haute famille. Les germes de la vanité, de la concupiscence
-et de la soif des plaisirs,&mdash;graves maladies de notre
-siècle,&mdash;s'accusèrent dès lors chez elle. Peu à peu ils se développent
-et dépravent l'âme de la jeune femme, mariée déjà et mère de famille.
-Passions sentimentales, habitudes de luxe incompatibles avec sa position
-modeste de femme d'un médecin de campagne, expédients et désordres de
-plus belle, compliquent de telle sorte sa situation que, quand ses
-créanciers la pressent, elle s'empoisonne avec de l'arsenic. Tel est le
-drame simple et terrible, pris dans la réalité, qui immortalise
-Flaubert.</p>
-
-<p>Le sujet de <i>Madame Bovary</i>,&mdash;qui a été si blâmé et qui a soulevé un tel
-scandale,&mdash;fut suggéré à Flaubert, à ce que déclare Maxime Ducamp, par
-le hasard, qui évoqua dans sa mémoire le souvenir d'une malheureuse
-femme qui vécut et mourut comme son héroïne.</p>
-
-<p>Je parlerai ailleurs de la haute importance d'œuvres sociales comme
-<i>Madame Bovary</i> et de sa signification morale, quand je toucherai à la
-délicate question de la moralité dans l'art littéraire.</p>
-
-<p>Je me borne à faire remarquer maintenant que Flaubert accepta le premier
-sujet qui s'offrit à lui et qu'il lui eût été indifférent d'en traiter
-un autre.</p>
-
-<p>Les histoires comme celle de M<sup>me</sup> Bovary ne sont pas rares dans la vie,
-mais jusqu'à Flaubert nul ne les avait racontées. Balzac même, qui
-comprit si bien le pouvoir de l'argent dans notre société, ne démontra
-pas avec autant d'énergie que Flaubert la métallisation qui nous
-tourmente.</p>
-
-<p>Un écrivain moins analyste eût poétisé M<sup>me</sup> Bovary, en la faisant
-mourir écrasée sous le poids de ses déceptions amoureuses et de ses
-remords dévorants, et non sous celui de ses dettes vulgaires. Les pages
-dans lesquelles M<sup>me</sup> Bovary, affolée et désespérée, implore en vain ses
-amants afin d'obtenir d'eux la somme nécessaire pour apaiser ses
-créanciers, sont l'étude la plus cruelle, la plus sincère et la plus
-magnifique, que l'on ait écrite sur la dureté des temps présents et la
-puissance de l'or.</p>
-
-<p>Dans l'œuvre de Flaubert il n'y a pas seulement d'admirables la
-vigueur et la vérité des caractères; c'est aussi un modèle de perfection
-littéraire.</p>
-
-<p>Le style en est comme un lac limpide, au fond duquel on voit un lit de
-sable fin et doré; comme une table de jaspe poli où il n'est pas
-possible de trouver le plus léger défaut. Jamais il ne faiblit ou ne
-s'affaisse; nul détail ne manque ni n'est en trop. Nulle recherche. Il
-n'y a ni néologismes, ni archaïsmes, ni tours précieux, ni phrases
-parées et artificielles, encore moins de la négligence ou cette vague
-indécision de l'expression que l'on appelle en général le style fluide.
-C'est un style parfait, concis sans pauvreté, correct sans froideur,
-irréprochable sans purisme, ironique et naturel à la fois, et en somme,
-travaillé avec tant de courage et de limpidité qu'il sera bientôt
-classique, s'il ne l'est déjà.</p>
-
-<p>Les descriptions dans <i>Madame Bovary</i> réalisent l'idéal du genre.
-Quoique Flaubert décrive beaucoup, il ne commet pas la faute de peindre
-pour peindre. S'il étudie ce que l'on appelle aujourd'hui le <i>milieu
-ambiant</i>, il ne le fait pas pour satisfaire un caprice d'artiste, ou
-pour parader en parlant de choses qu'il connaît bien, mais parce que le
-sujet ou les caractères exigent cette étude. Il possède un tact si
-spécial, qu'il ne décrit que le plus saillant, le plus caractéristique,
-et cela en peu de mots, sans abuser de l'adjectif, en deux ou trois
-magistraux coups de pinceau. Ainsi, dans <i>Madame Bovary</i>, malgré la
-scrupuleuse conscience réaliste de l'auteur, chaque chose est toujours
-en sa place, et toujours le principal est le principal, l'accessoire
-l'accessoire. L'habileté de Flaubert apparaît aussi bien dans ce qu'il
-dit que dans ce qu'il omet. Par là, il est supérieur à Balzac qui
-employa tant d'ornements superflus.</p>
-
-<p>Flaubert méconnut entièrement la valeur de <i>Madame Bovary</i>; bien plus,
-le succès de ce livre l'irrita. Il sortait des gonds en voyant le public
-et les critiques le préférer à ses autres œuvres, et pour le rendre
-furieux, il n'y avait qu'à lui conseiller d'écrire quelque chose dans le
-même genre. «Laissez-moi en paix avec <i>Madame Bovary</i>!» s'écriait-il
-alors avec emportement. Durant les dernières années de sa vie il voulut
-retirer le livre de la circulation, en n'en autorisant pas de nouveaux
-tirages, et, s'il n'en fut pas ainsi, ce fut parce qu'il avait besoin
-d'argent.</p>
-
-<p>Il ne se bornait pas à dédaigner <i>Madame Bovary</i>, la jugeant inférieure,
-par exemple, à <i>La Tentation</i>. Il déclarait mépriser le genre à
-laquelle elle appartient, c'est-à-dire la réalité analytique dans le
-caractère et dans les mœurs.</p>
-
-<p>Il estimait uniquement la délicatesse du style, la beauté de la phrase,
-et assurait que ce n'est que par elles qu'on gagne l'immortalité,
-qu'Homère est aussi moderne que Balzac et qu'il donnerait <i>Madame
-Bovary</i> tout entière pour un paragraphe de Châteaubriand ou de Victor
-Hugo.</p>
-
-<p>Il est à noter, en effet, que pour Flaubert, disciple enthousiaste de
-l'école romantique, admirateur fervent d'Hugo, de Dumas et de
-Châteaubriand, la perfection du style, c'étaient les oripeaux lyriques,
-la prose poétique et fleurie, et non cette admirable sobriété et cette
-pureté auxquelles il arrivait. Cas d'aveuglement littéraire très
-semblable à celui qui poussait Cervantès à préférer dans son œuvre le
-<i>Persilès</i>.</p>
-
-<p>Après <i>Madame Bovary</i>, <i>Salammbô</i> est la meilleure œuvre de Flaubert.
-Avec le même scrupule qu'il étudia les misères d'un village au temps de
-Louis-Philippe, Flaubert reconstitua le monde lointain, la mystérieuse
-civilisation carthaginoise. Il nous transporte à Carthage parmi les
-contemporains d'Hamilcar, durant les révoltes des troupes mercenaires,
-que la République africaine entretenait a sa solde pour la servir contre
-Rome; et l'héroïne du roman est la vierge Salammbô, prêtresse de la
-Lune.</p>
-
-<p>Il semble à première vue, que de tels éléments doivent composer un livre
-ennuyeux, savant peut-être, mais de peu d'intérêt; quelque chose
-d'analogue aux romans archéologiques qu'écrit Ebers. Eh bien! nullement.
-Quoique l'auteur de <i>Salammbô</i> nous conduise à Carthage et dans les
-chaînes de la Lybie, au temple de Tanit et aux pieds de la monstrueuse
-statue de Moloch, <i>Salammbô</i> est dans son genre une étude aussi réaliste
-que <i>Madame Bovary</i>.</p>
-
-<p>Laissons de côté l'infatigable érudition que déploya Flaubert pour
-dépeindre la cité africaine, son voyage aux côtes de Carthage, son
-ardeur à fouiller les auteurs grecs ou latins. Ebers le fait aussi,
-mieux et plus solidement même, mais ses romans n'en sont pas pour cela
-moins soporifiques.</p>
-
-<p>Ce qui importe dans des œuvres analogues à <i>Salammbô</i>, ce n'est pas
-que les détails scientifiques soient irréprochablement exacts; c'est que
-la reconstruction de l'époque, des mœurs, de la société, des
-personnages et de la nature ne semble pas artificielle, et que l'auteur
-en étant savant, demeure artiste. Il faut que dans tout il y ait vie et
-unité; il faut que ce monde exhumé de la poussière des siècles nous
-semble réel, quoique étrange et différent du nôtre. Il faut qu'il nous
-produise la même impression de vérité que causent les hiéroglyphes,
-quand un égyptologue les déchiffre, ou les fossiles quand un éminent
-naturaliste les complète. Il faut que si nous ne pouvons dire avec une
-certitude absolue: «Carthage était ainsi,» nous pensions du moins que
-<i>Carthage pût être ainsi</i>!</p>
-
-<p>Avec <i>Salammbô</i>, Flaubert vit le terme de ses succès. Un roman dans
-lequel il se mit tout entier, et sur lequel il fonda de grandes
-espérances, l'<i>Education sentimentale</i>, fit un fiasco si complet, que
-Flaubert, dans ses élans de colère accoutumés, demandait à ses amis en
-serrant les poings: «Et pourriez-vous me dire pourquoi ce bouquin n'a
-pas plu?» La cause pour laquelle le livre ne plut pas mérite qu'on la
-raconte.</p>
-
-<p>D'après Maxime Ducamp, il y a eu deux périodes dans la vie de Flaubert.
-Durant la première,&mdash;les années de jeunesse,&mdash;Flaubert avait un esprit
-délié, une imagination féconde; il apprenait sans effort et travaillait
-facilement. Bientôt une horrible maladie le frappa, mal mystérieux que
-Paracelse appelle <i>le tremblement de terre de l'homme</i>, et sa fraîche
-intelligence, tout comme son corps d'athlète, furent atteints dans leur
-source de vie, affaissés et jusqu'à un certain point paralysés.</p>
-
-<p>On remarqua, parallèlement, deux étranges symptômes chez le malade. Il
-prit en haine la marche, au point que voir marcher les autres lui
-faisait mal; et, pour le travail littéraire, il devint si difficile et
-si exigeant, qu'il copiait vingt fois une page, la corrigeait, la
-raturait, la polissait, et s'acharnait de telle sorte au travail, que
-si, en un mois, il réussissait à produire vingt pages définitives, il se
-déclarait rendu et mort de fatigue. Après avoir terminé une page en
-gémissant, en soupirant, il se levait de sa table de travail, baigné de
-sueur, et allait tomber sur un divan où il restait sans souffle.</p>
-
-<p>Cette lenteur, l'énorme effort que lui coûtait chacune de ses œuvres
-qu'il passait des éternités à terminer,&mdash;il lima, corrigea et retoucha
-<i>La Tentation</i> pendant vingt années,&mdash;provenaient du désir d'atteindre
-une correction absolue de style et une complète exactitude de laits et
-d'observations.</p>
-
-<p>Il y eut un moment où il obtint les deux choses sans exagération et sans
-préjudice de la création artistique. Ce fut alors qu'il écrivit
-<i>Salammbô</i> et <i>Madame Bovary</i>. Ensuite l'équilibre fut rompu.</p>
-
-<p>Il commença à abuser du procédé, au point de passer des heures entières
-à faire la chasse a une répétition de voyelles ou à une cacophonie, à
-réfléchir si une voyelle était ou non à sa place, et à lire trente
-volumes sur l'agriculture pour écrire dix lignes en connaissance de
-cause.</p>
-
-<p>De là, l'échec de <i>l'Education sentimentale</i>, et surtout celui de
-<i>Bouvard et Pécuchet</i>, son œuvre posthume, où le roman se transforme
-en monotone satire sociale, en pesant catalogue de lieux communs et
-d'idées courantes; où une même situation prolongée durant toute
-l'œuvre, où la langue, sèche et décharnée à force de vouloir être
-pure et simple, fatiguent le lecteur le plus courageux.</p>
-
-<p>Qu'elle soit due à la maladie ou à la nature spéciale de son génie, on
-doit insister sur la décadence de Flaubert, parce que c'est un évènement
-peu fréquent que la chute et la stérilité d'un écrivain par ambition
-excessive d'exactitude et de perfection; au lieu que la plupart,
-aussitôt qu'ils ont acquis du renom, se laissent aller au sommeil.</p>
-
-<p>Flaubert, lui, appelait <i>se distraire</i>, écrire des contes comme le
-<i>Cœur sensible</i>, qui représente six mois de travail assidu. À force
-d'effiler la pointe du crayon, Flaubert la brisa.</p>
-
-<p>Le fond des œuvres de Flaubert est pessimiste, non pas qu'il prêche
-ni cette doctrine ni une autre, car il est l'écrivain le plus
-impersonnel et le plus réservé qu'on ait jamais vu. Seulement son
-observation implacable démontre à chaque instant la bassesse et la
-nullité des desseins et des désirs de l'homme.</p>
-
-<p>Soit qu'il nous montre M<sup>me</sup> Bovary rêvant de poétiques amours et tombant
-dans de prosaïques hontes, soit qu'il nous peigne Salammbô expirant dans
-l'horreur de son barbare triomphe, ou Bouvard et Pécuchet étudiant les
-sciences et dévorant les livres pour rester aussi sots qu'ils l'étaient
-avant, Flaubert n'a pas un coin où se puissent loger les illusions
-consolantes. Il hait par dessus tout la société moderne, ce que l'on a
-coutume d'appeler l'intelligence, le progrès, les découvertes,
-l'industrie et les libertés. C'est une face de Flaubert que Zola et son
-école n'ont pas négligé de lui emprunter. Seulement Flaubert n'obéissait
-pas à un système, il agissait par instinct. Dans ses rapports avec ses
-amis, il se montrait au contraire enthousiaste, exalté, et se
-passionnait facilement.</p>
-
-
-
-<hr style="width: 65%;" />
-<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h3>
-
-<hr class="hr.r5" />
-<h6>SOMMAIRE</h6>
-
-<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Les de Goncourt.&mdash;L'auteur est une dévote de leur autel
-byzantin.&mdash;Les deux frères.&mdash;Leur ascendance littéraire.&mdash;Leurs
-tendances esthétiques.&mdash;Le rococo et la modernité.&mdash;Gautier,
-à propos de Baudelaire.&mdash;L'expressivité.&mdash;La
-couleur.&mdash;Lœuvre: l'œuvre commune.&mdash;L'œuvre
-d'Edmond de Goncourt.&mdash;Préférences de l'auteur</i>.&mdash;Les
-frères Zemganno&mdash;Manette Salomon.</p></blockquote>
-<hr class="hr.r5" />
-
-<p>Deux idées me frappent au moment de parler des frères de Goncourt.</p>
-
-<p>D'abord, je crains de les louer plus que de juste, parce qu'ils
-m'inspirent une grande sympathie et sont mes auteurs de prédilection.
-Aussi je préfère déclarer, dès maintenant, quelle affection j'ai pour
-eux et avouer ingénument que jusqu'à leurs défauts me captivent.</p>
-
-<p>«Si la foule ne s'agenouille jamais devant eux, ils auront une chapelle
-d'un luxe précieux, une chapelle byzantine avec de l'or fin et des
-peintures curieuses, dans laquelle les raffinés iront faire leurs
-dévotions<a name="FNanchor_1_9" id="FNanchor_1_9"></a><a href="#Footnote_1_9" class="fnanchor">[1]</a>.» Je suis une dévote de cet autel, sans prétendre ériger en
-loi mon goût qui provient peut-être de mon tempérament de coloriste.</p>
-
-<p>Ensuite, je m'étonne qu'il y ait des gens qui traitent les réalistes de
-<i>simples photographes</i>, alors que combattent dans leurs rangs les deux
-écrivains modernes qui peuvent le plus justement se prétendre des
-<i>peintres</i>.</p>
-
-<p>Les Goncourt sont à peine connus en Espagne. L'un s'appelle Edmond,
-l'autre s'appelait Jules. Travaillant en collaboration intime, ils
-écrivirent des romans et des œuvres historiques, jusqu'à ce que
-Jules le cadet descendit au tombeau. Ils vécurent si unis, fondant leurs
-styles et leurs pensées, que le public les prenait pour un seul
-écrivain. Edmond, le survivant, dans son beau roman <i>Les Frères
-Zemganno</i>, a symbolisé cette étroite fraternité intellectuelle dans
-l'histoire des deux frères gymnasiarques qui exécutent ensemble au
-cirque des exercices dangereux et mettent en commun leur force et leur
-adresse, arrivant à être une âme en deux corps. Quand le plus jeune se
-brise les deux jambes dans une chute, Gianni, l'aîné, renonce à des
-travaux qu'il ne peut plus partager avec son cher Nello. Je laisserai
-Edmond de Goncourt lui-même expliquer la tendresse qui les unissait.</p>
-
-<p>«Les deux frères ne s'aimaient pas seulement, ils tenaient l'un et
-l'autre par des liens mystérieux, des attaches psychiques, des atomes
-crochus de natures jumelles, et cela, quoiqu'ils fussent d'âges très
-différents et de caractères diamétralement opposés. Leurs premiers
-mouvements instinctifs étaient identiquement les mêmes.....
-Non-seulement les individus, mais encore les choses, avec le pourquoi
-irraisonné de leur charme ou de leur déplaisance, leur parlaient
-mêmement à tous les deux. Enfin les idées, ces créations du cerveau dont
-la naissance est d'une fantaisie si entière, et qui vous étonnent
-souvent par le <i>on ne sait comment</i> de leur venue, les idées d'ordinaire
-si peu simutanées et si peu parallèles dans les ménages de cœur entre
-homme et femme, les idées naissaient communes aux deux frères. Leur
-<i>travail</i> se trouvait tant et si bien confondu, leurs exercices
-tellement mêlés l'un à l'autre, et ce qu'ils faisaient semblait si peu
-appartenir à aucun en particulier, que les bravos s'adressaient toujours
-à l'association et qu'on ne séparait jamais le couple dans l'éloge ou
-dans le blâme..... C'est ainsi que ces deux êtres étaient arrivés à
-n'avoir plus à eux deux qu'un amour-propre, qu'une vanité, qu'un
-orgueil.»</p>
-
-<p>Il s'écoula bien des années sans que les Goncourt obtinssent, je ne
-dirai pas les applaudissements, mais même l'attention du public.
-Quelques-uns de leurs romans furent accueillis avec tant d'indifférence,
-que la douleur de cet insuccès précipita la mort de Jules. Maintenant,
-grâce au fracas que soulève le naturalisme, les romans des Goncourt
-commencent à être très lus. Edmond, que la mort de son frère avait
-laissé abattu et sans courage, Edmond, qui avait voulu renoncer à
-écrire, s'est remis à travailler et passe pour le troisième romancier
-français vivant. Nombre de gens même le préfèrent à Daudet.</p>
-
-<p>Goncourt fut le premier qui appela <i>documents humains</i> les faits que le
-romancier observe et rassemble pour en faire la base de ses créations.
-Mais ceux qui s'imaginent que tous les naturalistes et les réalistes
-sont taillés sur le patron de Zola, s'étonneraient s'ils connaissaient
-l'originalité de Goncourt. Il ne ressemble ni à Balzac, ni à Flaubert;
-et bien que disciple de Diderot, il ne lui emprunte que le coloris et
-l'art d'exprimer les sensations. Stendhal étudiait le mécanisme
-psychologique et le <i>processus</i> des idées, les Goncourt, élèves du même
-maître, réussissent à copier avec de vives couleurs la réalité sensible.
-Ils sont, avant tout,&mdash;inventons, à leur exemple, un mot
-nouveau,&mdash;<i>sensationnistes</i>. Ils ne possèdent pas la netteté de
-Flaubert, ni son style parfait, ni son impersonnalité puissante; au
-contraire, s'ils prennent le réel pour matière première, c'est pour le
-couler dans le moule de l'individualité ou, comme dirait Zola, pour le
-montrer à travers leur tempérament.</p>
-
-<p>Les Goncourt se distinguèrent par deux traits: la connaissance de l'art
-et des mœurs du dix-huitième siècle et l'expression des éléments
-esthétiques du dix-neuvième.</p>
-
-<p>Ils étudièrent le <span style="font-size: 0.8em;">XVIII</span><sup>e</sup> siècle avec une fougue d'artistes et une
-patience d'érudits, communiquant au public le résultat de leurs
-investigations en de nombreux et remarquables livres
-historico-biographiques et historico-anecdotiques. Ils collectionnèrent
-des estampes, des meubles, des livres et des plaquettes, tout ce qui
-concernait cette époque qui, pour être voisine de nous, n'en est pas
-moins intéressante.</p>
-
-<p>Dans leurs romans, ils montrèrent une foule d'aspects poétiques de notre
-temps, auxquels nul ne songeait. Loin de faire comme Flaubert
-l'inventaire des misères et des ridicules de la société moderne, ou de
-se borner par système, comme Champfleury, à trouver des types et des
-scènes vulgaires, les Goncourt découvrirent dans la vie contemporaine un
-certain idéal de beauté qui lui appartient exclusivement et que d'autres
-âges et d'autres temps ne peuvent lui disputer.</p>
-
-<p>Les Goncourt disent par la voix d'un de leurs personnages: «Le moderne,
-tout est là. La sensation, l'intuition du contemporain, du spectacle qui
-vous coudoie, du présent dans lequel vous sentez frémir vos passions et
-quelque chose de vous, tout est là pour l'artiste.»</p>
-
-<p>Et fidèles à cette théorie, les Goncourt extraient de la vie
-contemporaine tout ce qui est artistique, comme le chimiste fait jaillir
-l'aveuglante lumière de l'électricité d'un obscur morceau de charbon.</p>
-
-<p>Cette sympathie pour la vie moderne peut prendre une forme très rabattue
-et se changer en admiration pour les progrès scientifiques ou
-industriels de notre siècle. Chez les Goncourt, elle en prit une
-beaucoup plus nouvelle et beaucoup plus inusitée, entièrement
-artistique. Leur idéal fut celui de la génération présente qui ne se
-borne pas à admirer une seule forme de l'Art, mais qui les comprend
-toutes et en jouit avec un éclectisme raffiné, préférant peut-être les
-plus étranges aux plus belles, comme il arrivait aux Goncourt. Une page
-de Théophile Gautier définit fort bien cette manière de sentir l'Art. On
-peut l'appliquer aux Goncourt.</p>
-
-<p>«Il aimait ce qu'on appelle improprement le style de décadence, et qui
-n'est autre chose que l'Art arrivé à ce point de maturité extrême que
-déterminent à leurs soleils obliques les civilisations qui vieillissent:
-style ingénieux, compliqué, savant, plein de nuances et de recherches,
-reculant toujours les bornes de la langue, empruntant à tous les
-vocabulaires techniques, prenant des couleurs à toutes les palettes, des
-notes à tous les claviers, s'efforçant à rendre la pensée dans ce
-qu'elle a de plus ineffable, et la forme de ses contours les plus vagues
-et les plus fuyants.... Tel est bien l'idiome nécessaire et fatal des
-peuples et des civilisations où la vie factice a remplacé la vie
-naturelle et développé chez l'homme des besoins inconnus. Ce n'est pas
-chose aisée, d'ailleurs, que ce style méprisé des pédants, car il
-exprime des idées neuves avec des formes nouvelles et des mots qu'on n'a
-pas entendus encore.»</p>
-
-<p>S'il est facile ou non, celui-là seul le sait qui lutte avec le vocable
-indomptable pour le dompter! Edmond de Goncourt croit que son frère
-Jules tomba malade et mourut des blessures reçues en luttant avec la
-phrase rebelle, à qui il demandait ce que nul écrivain ne lui demanda
-jamais, de surpasser la palette.</p>
-
-<p>Avant d'écrire, les Goncourt s'étaient adonnés à la peinture à l'huile
-et à la gravure à l'eau-forte. Ils s'étaient entourés de délicieux
-bibelots, de jouets asiatiques, d'armes riches, d'étoffes de soie
-japonaise brodées en relief, de porcelaines curieuses. Célibataires et
-maîtres d'eux-mêmes, ils se livrèrent librement à leurs passions
-d'artistes. En cultivant les lettres, ils voulurent rendre aussi cette
-beauté de coloris qui les captivait et cette complexité de sensations
-délicates, aiguës, et jusqu'à un certain point paroxystes, que leur
-faisaient éprouver la lumière, les objets, les formes, grâce à la
-subtilité de leurs sens et à la finesse de leur intelligence. Au lieu de
-se tirer d'affaire comme tant d'écrivains, en s'écriant: «Je ne trouve
-pas d'expressions pour dépeindre ceci, cela ou le reste,» les Goncourt
-se proposèrent de trouver toujours des mots, quand ils devraient les
-inventer.</p>
-
-<p>Pour communiquer aux lecteurs les impressions de leurs sens raffinés,
-les Goncourt amplifiaient, enrichissaient et disloquaient le français.
-Indignés de la pauvreté de la langue, quand ils la comparaient à
-l'abondance et à la merveilleuse variété des sensations, ils perdirent
-tout respect pour l'idiome et furent les plus audacieux néologistes du
-monde, sans se priver aussi de prendre d'autres licences. Car, les mots
-nouveaux ne leur suffisant pas, ils songèrent à les placer d'une manière
-inaccoutumée, pourvu qu'ils exprimassent ce que l'auteur désirait leur
-faire exprimer.</p>
-
-<p>Ils ne se bornèrent pas à peindre l'extérieur des choses et la sensation
-que produit leur aspect, mais les suggestions de tristesses, de joies ou
-de mélancolies que l'âme trouve en elles, de sorte qu'ils ne dominèrent
-pas seulement le coloris comme Théophile Gautier, mais le clair obscur,
-la quantité de lumière et d'ombre qui influent tant sur notre esprit.</p>
-
-<p>Les Goncourt se servent de tous les moyens imaginables pour atteindre
-leurs fins: ils répètent un mot pour que l'excitation réitérée augmente
-l'intensité de la sensation; ils emploient deux ou trois synonymes pour
-nommer un objet. Ils commettent des tautologies et des pléonasmes, font
-des substantifs d'adjectifs, tombant à chaque pas dans des défauts qui
-eussent rempli d'horreur Flaubert.</p>
-
-<p>Ces audaces donnent parfois les plus heureux résultats. Une tournure ou
-une phrase saute aux yeux du lecteur, se grave dans sa rétine et
-transmet au cerveau la vive image que l'artiste voulut lui montrer
-clairement.</p>
-
-<p>Dans ses merveilleuses descriptions. Zola adopta les procédés des
-Goncourt, légèrement atténués; Daudet leur prit à son tour les
-miniatures exquises qui ornent quelques-unes de ses pages les mieux
-choisies, et tout écrivain coloriste, désormais, devra s'inspirer de la
-lecture des deux frères.</p>
-
-<p>Quelle belle, quelle savoureuse chose que la couleur! Sans admettre la
-théorie de ce savant allemand, qui prétend qu'au temps d'Homère, les
-hommes voyaient beaucoup moins de couleurs qu'aujourd'hui, et que ce
-sens se raffine et s'enrichit chaque jour, je crois que le culte de la
-ligne est antérieur à celui du coloris, comme la sculpture à la
-peinture. Je pense aussi que les lettres, à mesure qu'elles avancent,
-expriment la couleur avec plus de brio et de force, en détaillent mieux
-les nuances et les délicates transitions, et que l'étude de la couleur
-se complique de même que l'étude de la musique s'est compliquée depuis
-les maîtres italiens jusqu'à aujourd'hui.</p>
-
-<p>J'ai lu, il n'y a pas longtemps, dans une revue scientifique, qu'il
-existe des sujets qui éprouvent une sensation lumineuse et chromatique,
-qui est toujours la même quand le son est égal et qui varie quand le son
-change, de telle sorte qu'un son peut exciter la rétine en même temps
-que le tympan et que pour l'individu qué d'une faculté si singulière,
-chaque ton de son correspond exactement à un ton de couleur.</p>
-
-<p>La méthode des Concourt s'essaie à obtenir des résultats analogues: ils
-écrivent de telle sorte que les mots produisent de vives sensations
-chromatiques et c'est en cela que consiste leur indiscutable
-originalité. Quoique la traduction doive forcément abîmer l'émail
-polychrome d'un style aussi capricieux, je traduis ici un paragraphe du
-roman <i>Manette Salomon</i> où les Goncourt décrivent les exagérations d'un
-coloriste et semblent exprimer plutôt leur propre désir de remplacer le
-pinceau par la plume<a name="FNanchor_2_10" id="FNanchor_2_10"></a><a href="#Footnote_2_10" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-
-<p>«Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer ses tons, les
-enflammer, les brillanter. Devant les vitrines de minéralogie, essayant
-de voler la Nature, de ravir et d'emporter les feux multicolores de ces
-pétrifications et de ces cristallisations d'éclairs, il s'arrêtait à ces
-bleus d'azurite, d'un bleu d'émail chinois, à ces bleus défaillants des
-cuivres oxydés, au bleu céleste de la lazulite allant du bleu de roi au
-bleu de l'eau. Il suivait toute la gamme du rouge, des mercures
-sulfurés, carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hématite, et
-rêvait à l'<i>omatito</i>, la couleur perdue du XVI<sup>e</sup> siècle, la couleur
-cardinale, la vraie pourpre de Rome.... Des minéraux, il passait aux
-coquilles, aux colorations mères de la tendresse et de l'idéal du ton, à
-toutes ces variations du rose dans une fonte de porcelaine, depuis la
-pourpre ténébreuse jusqu'au rose mourant, à la nacre noyant le prisme
-dans son lait. Il allait à toutes les irrisations, aux opalisations
-d'arc-en-ciel.... Il se mettait dans les yeux l'azur du saphir, le sang
-du rubis, l'orient de la perle, l'eau du diamant. Pour peindre, le
-peintre croyait avoir maintenant besoin de tout ce qui brille, de tout
-ce qui brûle dans le Ciel, dans la Terre, dans la Mer.»</p>
-
-<p>C'est cela même que croient les Goncourt, et de là résultent les
-conditions exceptionnelles de leur style. Je n'ose pas dire les
-qualités, quoique pour moi elles soient telles.</p>
-
-<p>Je me hâte d'ajouter que les Goncourt n'ont pas seulement de la valeur
-comme maîtres puissants du coloris et comme interprètes rares de la
-sensation. Ils ont prouvé aussi qu'ils sont de grands observateurs qui
-savent étudier les caractères. Il est vrai qu'ils ne procèdent ni comme
-Balzac, ni comme Zola, qui ont créé des personnages logiques, agissant
-conformément à des antécédents indiqués par le romancier, et allant où
-les conduisent la fatalité de leur complexion et la tyrannie des
-circonstances. Les personnages des Goncourt ne sont pas aussi
-automatiques; ils semblent plus capricieux, plus inexplicables pour le
-lecteur; ils agissent avec une indépendance relative, et cependant, nous
-ne nous les imaginons pas comme des mannequins ou des êtres fantastiques
-et rèvés, mais comme des personnes de chair et d'os, semblables à
-beaucoup de gens, que nous rencontrons à chaque pas dans la vie réelle,
-et dont nous ne pouvons prédire avec certitude la conduite, quoique nous
-les connaissions à fond et que nous sachions d'avance les mobiles qui
-peuvent influer sur eux. La contradiction, l'irrégularité et
-l'inconséquence, l'énigme qui existe dans l'homme, les Goncourt les
-mettent peut-être mieux en lumière que leurs illustres rivaux.</p>
-
-<p>Deux groupes de romans portent au titre le nom des Goncourt. L'un est
-l'œuvre des frères réunis, l'autre d'Edmond seul; mais dans tous la
-méthode est la même.</p>
-
-<p>Nul n'applique plus radicalement que les Goncourt le principe récemment
-découvert que dans le roman, ce qui importe le moins, c'est le sujet et
-l'action, et ce qui importe le plus, la quantité de vérité artistique.</p>
-
-<p>Dans quelques-uns de leurs romans comme <i>Sœur Philomène</i> et <i>Renée
-Mauperin</i>, il y a encore un drame, très simple, mais drame enfin.</p>
-
-<p>Dans <i>Manette Salomon</i>, <i>Charles Demailly</i>, <i>Germinie Lacerteux</i>, on ne
-trouve guère que la succession des évènements, incohérente en apparence,
-et parfois languissante, comme il arrive dans la vie.</p>
-
-<p>Dans <i>Madame Gervaisais</i>, l'intérêt de l'intrigue est moindre ou plus
-délicat si l'on veut. Il n'y a pas d'évènements et le drame intime et
-profond de la conversion d'une libre-penseuse au catholicisme se joue
-dans l'âme de l'héroïne. Ce roman surprenant ne manque pas seulement
-d'intrigue au sens usuel du mot, il manque aussi de dialogue.</p>
-
-<p>Les Goncourt possèdent un microscope très puissant, et l'emploient
-plutôt qu'à examiner l'âme humaine et à visiter les replis du cerveau, à
-observer dans tous les objets les détails menus, exquis et curieux, les
-fils si frêles qui tissent la réalité.</p>
-
-<p>Pour d'autres auteurs, la vie est une toile grossière; pour les
-Goncourt, c'est une jolie dentelle chargée de broderies, de fleurs et
-d'étoiles délicates brodées par une main adroite.</p>
-
-<p>Il semble que sous le verre de leur microscope, comme sous le verre du
-microscope des naturalistes sages qui découvrirent le monde des
-infusoires et les régions micrographiques, la création se dilate, se
-multiplie et s'approfondit.</p>
-
-<p>Les romans les plus vantés des Goncourt sont <i>Germinie Lacerteux</i> et <i>La
-fille Elisa</i>. Leur succès est peut-être dû à la curiosité et au goût
-dépravé du public, qui préfère certains sujets, et cherche dans le roman
-la satisfaction de certains appétits. Pour moi, les meilleures œuvres
-des Goncourt sont le beau poème d'amour fraternel, intitulé <i>Les frères
-Zemganno</i>, ou la poésie se cache sous la vérité, comme la perle dans la
-coquille de l'huître; et surtout, l'admirable <i>Manette Salomon</i>, où ces
-écrivains d'élite trouvèrent ce que l'artiste apprécie tant, la
-conformité de l'esprit, du talent et du sujet.</p>
-
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_9" id="Footnote_1_9"></a><a href="#FNanchor_1_9"><span class="label">[1]</span></a> ZOLA, <i>Les romanciers naturalistes</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_10" id="Footnote_2_10"></a><a href="#FNanchor_2_10"><span class="label">[2]</span></a> Il nous a paru inutile de citer, même en note, la version
-d'ailleurs facile et élégante de M<sup>me</sup> Pardo Bazan.</p></div>
-
-
-
-<hr style="width: 65%;" />
-<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX</h3>
-
-<hr class="hr.r5" />
-<h6>SOMMAIRE</h6>
-
-<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Alphonse Daudet: il débute par la poésie</i>.&mdash;<i>La parenté
-avec Dickens</i>.&mdash;Le Petit Chose.&mdash;<i>La caractéristique
-de Daudet romancier et écrivain</i>.&mdash;Le Nabab.&mdash;Les Rois
-en exil.&mdash;Numa Roumestan.&mdash;<i>Daudet et Zola</i>.</p></blockquote>
-<hr class="hr.r5" />
-
-<p>Alphonse Daudet est né dans le Midi de la France, pays de gai savoir et
-de climat prospère, assez semblable à notre Andalousie. Le ciel serein,
-le clair soleil et la végétation florescente des zones méridionales
-semblent avoir leur reflet dans le caractère de cet écrivain, dans sa
-fantaisie étincelante et dans son heureux tempérament littéraire.</p>
-
-<p>Ernest son frère, dans le livre intitulé <i>Mon frère et moi</i>, donne les
-preuves de la précocité du talent d'Alphonse et affirme que son premier
-roman, écrit à quinze ans, serait digne de figurer dans la collection de
-ses œuvres actuelles. Il observe aussi que la critique n'a pu trouver
-d'infériorité relative entre les différents livres qu'il publia, ni
-choisir et signaler une œuvre de lui supérieure aux autres,&mdash;ce
-qu'elle a fait pour les Goncourt, Flaubert et Zola.</p>
-
-<p>Les débuts de l'histoire littéraire d'Alphonse Daudet furent difficiles.
-Il lutta héroïquement contre la gêne qui avait peu à peu écrasé sa
-famille, gêne qui finissait par être de la pauvreté. Il entra comme pion
-dans un collège, se destina ensuite au journalisme, et dans sa chambre
-d'étudiant, commença à travailler modestement et courageusement pour
-gagner de la réputation.</p>
-
-<p>Son premier livre fut un volume de vers, <i>Les Amoureuses</i>: avec un
-surenchérissement d'éloges hyperboliques, la critique a dit de cette
-œuvre «que Daudet avait recueilli la plume d'Alfred de Musset
-mourant.»</p>
-
-<p>Ensuite, il écrivit de la prose, commença par composer de petits contes
-courts, des études légères sur n'importe quel sujet, des descriptions de
-villages et de types de son pays.</p>
-
-<p>De ces aquarelles, il passa à des tableaux de chevalet, c'est-à-dire des
-scènes de mœurs, jusqu'à ce qu'enfin il osa couvrir de couleurs de
-vastes toiles, de grands romans sociaux. Grands, non point par les
-dimensions, mais par la profondeur de l'observation.</p>
-
-<p>Il ne manque pas de gens qui placent Alphonse Daudet hors de l'école
-réaliste et naturaliste, en se fondant sur certaines qualités poétiques
-de son esprit. Je pense que, sans aucun doute, nous devons placer parmi
-les réalistes l'auteur de <i>Numa Roumestan</i>. En effet, les procédés
-d'Alphonse Daudet, sa méthode pour composer et imaginer, sont absolument
-réalistes. Avant de se coucher, à l'imitation de Dickens avec lequel il
-a bien des points de contact, il note en détail les évènements et les
-minuties observés durant la journée. On peut assurer qu'il n'y a pas de
-détails, pas de caractères, pas d'évènements dans ses romans qui ne
-soient tirés de ses carnets ou du riche trésor de sa mémoire. Zola dit
-fort bien que Daudet manque d'imagination dans le sens que nous avons
-coutume de donner à ce mot, puisqu'il n'invente rien: il choisit,
-combine, dispose seulement les matériaux qu'il a pris à la réalité. Sa
-personnalité littéraire, ce que Zola appelle <i>le tempérament</i>,
-intervient ensuite et coule le métal de la réalité dans son propre
-moule.</p>
-
-<p>Notable erreur que de croire que pour se conformer à la méthode
-réaliste, un auteur abdique ses libres facultés de création. Et voilà ce
-qu'on affirme sur un ton doctoral, comme si l'on formulait un
-irréfutable axiome d'esthétique!</p>
-
-<p>Daudet voit les choses à sa manière, il ne les étudie ni avec la sévère
-impersonnalité d'un Flaubert, ni avec l'intense émotion artistique des
-Goncourt, ni avec la lucidité visionnaire d'un Balzac. Il les étudie
-avec cette sensibilité naturelle, avec cette ironie voilée, douce et
-profonde que connaissent bien les lecteurs assidus de Dickens. Ce n'est
-pas un analyste froid, ce n'est pas le médecin qui rapporte avec une
-indifférence glaciale les symptômes d'une maladie, ce n'est pas
-davantage l'artiste qui cherche avant tout la perfection; c'est le
-narrateur passionné qui sympathise avec quelques-uns de ses héros et
-s'indigne contre les autres, dont la voix tremble parfois, dont parfois
-une larme furtive couvre les yeux d'un voile.</p>
-
-<p>Sans parler constamment en son propre nom, sans suspendre les récits
-pour adresser au lecteur des réflexions et des admonitions, Daudet sait
-n'être jamais absent de ses livres. Sa présence les anime.</p>
-
-<p>Un de ses romans, <i>Le Petit Chose</i>, est tissu des évènements de
-l'enfance et de l'adolescence de l'auteur, et ses personnages sont des
-membres de la famille Daudet. Même sans le concours de cette
-circonstance, toutes les œuvres de Daudet émeuvent, parce qu'il sait
-pratiquer le <i>si vis me flere</i>,... discrètement comme l'exige l'art
-contemporain, sans exclamations ni apostrophes. Grâce à une certaine
-chaleur dans le style, avec des inflexions grammaticales très tendres,
-très pénétrantes, qui vont à l'âme, nous savons, quoique l'auteur n'ait
-pas pris la peine de nous en avertir, qu'il éprouve de l'affection pour
-tel ou tel personnage. Nous écoutons le rire mélodieux et sonore avec
-lequel il se moque des coquins et des imbéciles. Tout cela, nous le
-distinguons à travers un voile et nous jouissons du plaisir de le
-deviner.</p>
-
-<p>Tandis que Stendhal fatigue comme fatiguerait une démonstration
-mathématique, tandis que les Goncourt excitent les nerfs et éblouissent
-les yeux, que Flaubert attriste et cause du spleen et de la
-misanthropie, Daudet console, rafraîchit et divertit l'esprit, sans se
-servir de tromperies et de sornettes comme les idéalistes, par la seule
-magie de son caractère sympathique et tendre. La note gaie, parfois
-légère, qui ne manque pas dans la vie et qui manque dans les romans de
-Zola, le clavier de Daudet la possède. Son talent est de caractère
-féminin, non par la faiblesse, mais par la grâce et par l'attraction.</p>
-
-<p>Son style semble travaillé sans violence ni effort, avec un aimable
-abandon, quoique sans négligence. Et cependant, si Jules de Goncourt
-mourut épuisé et presque fou à force de sveltir la phrase pour lui
-imprimer une vibration nerveuse plus intense; si, en limant ses pages,
-Flaubert suait et gémissait comme le bûcheron à chaque coup qu'il
-décharge sur l'arbre; si Zola pleure de rage et se traite d'idiot en
-relisant ce qu'il écrit, le remet à nouveau sur le chantier et
-recommence à le marteler jusqu'à ce qu'il lui ait donné la forme
-désirée, Ernest Daudet assure que, pour rédiger une page rapide,
-harmonieuse, où la phrase coule majestueuse comme un fleuve qui roule
-des sables d'or, son frère, exigeant envers lui-même, lutte, souffre,
-pâlit et en reste plusieurs jours malade de fatigue.</p>
-
-<p>C'est là la difficile facilité désirée par tant d'écrivains et que si
-peu savent conquérir!</p>
-
-<p>Alphonse Daudet n'a point l'étonnante science spéciale des Goncourt;
-encore moins la grande érudition de Flaubert. Il sait ce qu'il lui faut
-savoir, ni plus ni moins; le reste, il l'imagine et à Dieu va! Il ne se
-pose pas en philosophe, il ne se pique pas d'être à l'excès styliste ou
-puriste.</p>
-
-<p>Il ne serait pas capable de s'assujettir aux sévères études qu'exige une
-œuvre comme <i>Salammbô</i>, par exemple. Ses voyages d'exploration, il
-les fait à travers le monde social. Il parcourt Paris dans toutes les
-directions, en scrutant tout avec ses yeux de myope qui concentrent la
-lumière, et en observant chacune des scènes variées et curieuses qui se
-succèdent dans la vie de la grande capitale où il ne manque pas de
-comédies, où les drames ne sont pas rares, où la tragédie se dresse
-parfois, le poignard à la main, sur la trame vulgaire en apparence des
-évènements.</p>
-
-<p>Chez Alphonse Daudet, un phénomène révèle sa nature d'artiste. Il se
-plaît surtout à étudier les types rares et originaux, les mœurs
-étranges et pittoresques qui se dessinent un moment comme des moues
-rapides sur la physionomie changeante et cosmopolite de Paris. Il
-préfère ces contractions passagères à l'aspect normal. Il se plaît à
-photographier instantanément et stéréotyper ensuite ces existences de
-chauves-souris, entre lumière et ténèbres, ces types suspects que l'on
-appela autrefois la bohême; aventuriers de la science, de la langue, de
-l'art: figures hétéroclites, qui ont les pieds dans la fange et lèvent
-leurs fronts au ciel du luxe et de la célébrité; gens de qui tous les
-journaux parlent aujourd'hui et que demain on enterrera dans la fosse
-commune.</p>
-
-<p>Dans quelques-uns des romans de Daudet, le <i>Nabab</i>, par exemple, presque
-tous les personnages sont de cette clique: le médecin nord-américain
-Jenkins, mélange de Locuste et de Célestine; Félicia Ruys, moitié
-artiste admirable et moitié courtisane; le nabab Jansoulet,
-l'ex-odalisque sa femme, sont tous des personnages extraordinaires, des
-champignons qui germent dans la pourriture d'une société vieille, d'une
-capitale babylonienne et dont les formes singulières et les couleurs
-empoisonnées attirent le regard et le captivent plus que la beauté des
-roses.</p>
-
-<p><i>Le Nabab</i> fut le premier roman de Daudet qui lui donna une très grande
-célébrité. La cause de ce succès, il est triste de le dire, était en
-grande partie due à ce que le roman était émaillé d'indiscrétions,
-c'est-à-dire de nouvelles anecdotiques relatives à une certaine période
-du second empire et à des personnages de haut rang qui y firent figure.
-Il est triste de le dire,&mdash;je le répète,&mdash;parce que le fait prouve que
-le public est incapable de s'intéresser à la littérature, pour la seule
-littérature, et que si un auteur devient célèbre d'un coup et vend
-éditions sur éditions d'un livre, c'est qu'il a su le saupoudrer avec le
-sel et le piment de la chronique scandaleuse.</p>
-
-<p>Quand on sut que <i>le Nabab</i> avait une clé, quand on sut qu'Alphonse
-Daudet, commensal et protégé du duc de Morny, l'exhibait dans les
-moindres détails de sa vie privée, beaucoup se scandalisèrent et
-traitèrent l'auteur d'ingrat. Je me scandalise plus encore de ce que
-l'on ait connu <i>alors</i> le talent de Daudet par cette ingratitude et
-cette bassesse, et non <i>avant</i>, par la resplendeur de la beauté du
-talent.</p>
-
-<p>Pour s'affranchir du reproche d'ingratitude, Alphonse Daudet allégua
-qu'il n'avait ni défiguré ni enlaidi la physionomie du duc de Morny ni
-d'aucune des personnes qu'il peignait; que l'opinion générale se les
-représentait sous un jour beaucoup plus fâcheux et que si elles
-vivaient, elles lui seraient bien certainement reconnaissantes des
-traits qu'il leur avait prêtés.</p>
-
-<p>Comme artiste, il donna une autre raison bien plus puissante. Son
-incapacité absolue d'inventer et la force invincible avec laquelle le
-modèle vivant s'incrustait dans sa mémoire, au point de ne lui laisser
-pas de repos jusqu'à ce qu'il l'ait transporté sur le papier.</p>
-
-<p>Le problème est réellement difficile. Pourquoi se montrer plus sévère
-envers le romancier qu'envers le peintre?</p>
-
-<p>Le peintre se rend, par exemple, dans une société ou à un repas où il
-est convié; il regarde autour de lui, remarque la tête de l'amphytrion,
-la tournure de quelque jeune fille assise à côté de lui. Il rentre chez
-lui, prend ses pinceaux et, sans le moindre scrupule, reproduit sur la
-toile ce qu'il a vu. Nul ne le taxe d'ingratitude ni ne le qualifie de
-misérable.</p>
-
-<p>Un écrivain réaliste se décide à tirer parti du moindre détail observé
-chez un ami, même chez un indifférent ou un ennemi juré. On dira qu'il
-déchire le voile de la vie privée, qu'il viole les secrets du foyer, et
-tout le monde se considérera comme offensé. On lui fera même un procès
-comme à Zola, pour le nom d'un personnage.</p>
-
-<p>Il est clair que le romancier, digne de ce nom, en prenant la plume,
-n'obéit pas à des antipathies ou à des rancunes, n'exerce pas une
-vengeance. Ce n'est pas non plus le satirique qui aspire à frapper au
-cœur l'individu ou la société. Son but est tout différent. Il obéit à
-sa muse qui lui ordonne d'étudier, de comprendre et d'exposer la réalité
-qui nous environne. Ainsi, pour en revenir à Daudet, ce qu'il prend
-indistinctement à ses amis ou a ses adversaires, ce n'est pas cette
-vérité trop grande que les biographes même dédaignent; ce sont certains
-renseignements&mdash;comme le morceau de bois ou de fer appelé <i>âme</i> sur
-lequel les sculpteurs appuient et font porter la terre qu'ils
-modèlent,&mdash;l'armature, en un mot. Le nabab Jansoulet, par exemple, a
-existé. Daudet, dans son livre, a conservé le fond et a modifié bien des
-détails.</p>
-
-<p>S'il y a un dessein satirique dans un des romans de Daudet, c'est dans
-<i>Les Rois en exil</i>. L'auteur s'est proposé de faire une démonstration.
-Je ne sais si la démonstration est faite, mais je sais que l'intention
-est visible. Cependant, en artiste consommé, il a évité la caricature et
-a dessiné le noble et auguste profil de la reine d'Illyrie. Le
-monarchiste le plus monarchiste ne ferait rien d'aussi beau.</p>
-
-<p>En dehors du monde parisien, Daudet réussit à décrire sa province avec
-une grâce toute particulière. Il connaît les Méridionaux. Soit qu'il
-nous conte l'épopée burlesque de <i>Tartarin de Tarascon</i>, le don
-Quichotte de Gascogne, qui part de sa ville natale, résolu à tuer des
-lions dans les forêts africaines et ne réussit qu'à mettre à mort une
-bourrique et à achever un vieux lion aveugle et agonisant; soit qu'avec
-des traits si particuliers et une physionomie si régionale, il évoque le
-tambourinaïre de <i>Numa Roumestan</i>, ou Numa lui-même, caractère magistral
-qui porte le sceau indélébile d'une province, Daudet nous fera toujours
-sourire et nous remuera toujours.</p>
-
-<p>Zola croit que Daudet est providentiellement destiné à réconcilier le
-public avec l'école naturaliste, grâce aux qualités par lesquelles il
-s'attire les sympathies du lecteur et aux dons qui lui ouvrent des
-portes fermées à Zola: celle du foyer domestique, celle de l'élégante
-bibliothèque de bois de rose qui orne le boudoir des dames. Pour ma
-part, je crois que ces portes ne s'ouvriront jamais pour toutes les
-œuvres de Zola, quand bien même il enverrait devant lui cent Daudet
-pour franchir les obstacles. Daudet appartient à la même école que Zola,
-c'est certain; mais il se contente d'accuser la musculature de la
-réalité, tandis que Zola l'écorche avec ses doigts de fer et la présente
-au lecteur en gravure de clinique. Peu de rayons de bois de rose
-gémiront sous le poids de <i>Pot-Bouille</i>.</p>
-
-<p>Alphonse Daudet a une collaboratrice qui est sa femme. Elle a, elle
-aussi, écrit quelques livres. Qui sait si Daudet ne doit pas à cette
-douce influence de fuir l'exagération de la méthode naturaliste et de
-se maintenir, comme le reconnaît Zola avec une généreuse impartialité,
-<i>au point critique où finit la poésie et où commence la vérité</i>?</p>
-
-
-
-<hr style="width: 65%;" />
-<h3><a name="X" id="X"></a>X</h3>
-
-<hr class="hr.r5" />
-<h6>SOMMAIRE</h6>
-
-<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Emile Zola.&mdash;Sa position de chef d'école.&mdash;Sa vie par
-Paul Alexis.&mdash;Méthode de travail.&mdash;Combien elle diffère
-de la méthode romantique.&mdash;Zola, d'après de Amicis.&mdash;Le
-lutteur en Zola</i>.</p></blockquote>
-<hr class="hr.r5" />
-
-<p>J'ai tout exprès réservé la dernière place au chef de l'école
-naturaliste et j'ai parlé d'abord de Flaubert, de Daudet et des
-Goncourt, non pas tant pour m'astreindre à l'ordre chronologique que
-pour n'en venir pas au romancier qu'on discute tant, sans étudier
-auparavant les physionomies variées de ses camarades, variété qui est un
-argument puissant en faveur du réalisme.</p>
-
-<p>Si Stendhal ne ressemble pas à Balzac, ni Balzac à Flaubert, si les
-frères de Goncourt ont de si rares et de si belles qualités artistiques,
-si Daudet est si personnel, Zola, à son tour, se distingue d'eux tous.</p>
-
-<p>Je parlerai de Zola plus abondamment que de ses confrères, non pas que
-je lui accorde la primauté&mdash;le temps seul décidera s'il le mérite&mdash;mais
-parce que, quand bien même on pourrait nier la valeur de ses œuvres,
-on ne peut nier le rôle qu'il joue de chef et de champion du
-naturalisme.</p>
-
-<p>Romancier révolutionnaire qui, au lieu de bombes, jette des livres dont
-le fracas force la multitude indifférente à tourner la tête et à se
-grouper avec étonnement, Zola est aussi rapporteur, apologiste et
-missionnaire d'une doctrine nouvelle qu'il formule en pages
-belliqueuses. Il refuse, en vain, le titre de chef d'école, assurant
-que le naturalisme est ancien, que ce n'est pas lui qui l'a inventé,
-qu'il ne l'impose à personne et qu'avant lui d'autres auteurs le
-suivirent. Il est clair qu'un homme seul, pour si remarquable que soit
-son génie, n'improvise pas un mouvement littéraire; mais pour que nous
-l'appelions chef, il suffit que les circonstances ou ses propres
-entraînements l'amènent à commander, comme Zola, commande avec un grand
-éclat les armées de ce que tout le monde appelle déjà <i>le naturalisme</i>.</p>
-
-<p>Paul Alexis, un des disciples les plus ardents de Zola, nous a donné une
-quantité de détails relatifs au Maître.</p>
-
-<p>Emile Zola naquit à Paris en 1840.</p>
-
-<p>Il court dans ses veines du sang italien, grec et français.</p>
-
-<p>Son père était ingénieur.</p>
-
-<p>Le futur romancier ne témoigna pas d'une intelligence très ouverte dans
-son enfance et durant ses études. La rhétorique ne se logeait pas dans
-les cellules de son cerveau, et aux examens du baccalauréat ès-lettres
-il fut deux fois refusé.</p>
-
-<p>Par suite de la mort de son père, Zola se trouva sans ressources. Pour
-ne pas mourir littéralement de faim, il occupa d'humbles emplois et tint
-pour un grand bonheur de pouvoir entrer dans la maison de librairie de
-M. Hachette, où il exerça des fonctions plus machinales que littéraires.
-Dans ce modeste asile, à l'ombre des rayons chargés de volumes, il
-commença à écrire. Ses essais passèrent inaperçus, et quoique
-Villemessant, qui aimait à protéger les débutants, lui confiât la
-section bibliographique du <i>Figaro</i>, ses articles de critique n'eurent
-pas un sort meilleur que ses travaux de littérature légère. Les <i>Contes
-à Ninon</i> où les belles pages ne manquent pas, furent accueillis avec
-indifférence, et le pauvre commis de librairie, enterré derrière son
-comptoir, inconnu, noyé dans la mer immense des lettres parisiennes,
-souffrait des tortures égales à celles de Sisyphe et de Tantale en
-assistant à la vente rapide des livres d'autrui et au délaissement des
-siens. Que de veilles, que d'heures de doute fébriles pour l'auteur qui
-sent peser sur son âme l'obscurité de son nom, comme en hiver la terre
-pèse sur le germe!</p>
-
-<p>Zola mûrissait une idée qui devait lui donner la gloire et la fortune.
-Il projetait d'écrire quelque chose d'analogue à la <i>Comédie humaine</i> de
-Balzac, un cycle de romans où il étudierait dans l'histoire des
-individus d'une famille les différentes classes et les différents
-aspects de la société française sous le règne de Louis Napoléon. Il lui
-fallait un éditeur qui s'associât à ses plans et ne craignît pas
-d'entreprendre la publication d'une suite aussi vaste d'œuvres d'un
-auteur presque inconnu. Il obtint enfin que Lacroix se risquât à lui
-éditer un roman. Il s'engagea à lui en livrer, chaque année, deux qu'il
-lui paierait par une solde de cinq cents francs par mois: la propriété
-du livre était pour dix années aliénée en faveur de l'éditeur, y compris
-les droits de traduction et de publication en feuilletons.</p>
-
-<p>Dès que Zola se fut assuré ce maigre revenu, il se retira aux
-Batignolles, et là, dans une petite maison, avec un jardin peuplé de
-lapins, de poules et de dindons, il commença la vie de producteur
-méthodique et infatigable qu'il mène depuis lors. La fortune ne
-favorisait pas l'éditeur Lacroix; il dut liquider et transmit les
-affaires entamées au phénix des éditeurs, nommé Charpentier.</p>
-
-<p>Chez ce dernier, Zola, qui est très lent à composer et à écrire, se
-ralentit dans la livraison des deux volumes annuels stipulés. Il se
-trouva débiteur envers son éditeur de dix mille francs avancés par lui.
-Ce lui fut donc une douce surprise, quand Charpentier, l'appelant dans
-son cabinet, lui déclara que ses livres faisaient de l'argent, qu'il ne
-voulait pas abuser d'un contrat léonin et que non-seulement il le tenait
-quitte de l'avance, mais lui offrait une somme égale, l'associait, en
-outre, à ses bénéfices futurs et lui offrait une fort belle part sur le
-prix des volumes publiés antérieurement.</p>
-
-<p>C'était pour Zola plus que la médiocrité dorée: c'était la richesse. Il
-prit courage. Au lieu de dépenser dans un gai et poétique <i>far niente</i>
-le capital acquis, il se mit au travail avec plus d'ardeur que jamais.</p>
-
-<p>Ennemi des romantiques, Zola se proposa de vivre d'une façon toute
-différente et de mener une existence rangée, prosaïque pour ainsi dire.
-Son jardin, son cabinet de travail, ses amis peu nombreux, sa famille,
-quelques réunions chez l'éditeur Charpentier, sont les occupations qui
-l'absorbent et les distractions dont il jouit.</p>
-
-<p>Il se lève toujours à la même heure, s'assied à son bureau, et écrit ses
-trois pages de roman, ni plus ni moins; il fait la sieste pour restaurer
-le système nerveux et ne pas dépenser plus de substance cérébrale qu'il
-n'est nécessaire; il s'éveille, fait de l'exercice, rédige d'un trait un
-article de critique fulminante où il flagelle ses confrères. Ensuite il
-va au théâtre ou passe la soirée au coin du feu.</p>
-
-<p>Cette méthode est invariable et exacte comme la marche d'une pendule ...
-quand elle marche bien s'entend.</p>
-
-<p>Si l'on songe à la manière de vivre de la génération qui précéda Zola,
-on sera frappé du contraste. Dévorés parleur imagination ardente, la
-plupart des poètes et des écrivains du Romantisme purent dire avec notre
-Espronceda:</p>
-
-<p style="margin-left:25%">
-<span style="margin-left: 2em;">Toujours je fus le jouet de mes passions.</span><br />
-</p>
-
-<p>L'imagination, qui est pour Zola une servante fidèle et laborieuse,
-venant tous les matins à la même heure remplir son devoir et donner
-trois pages, était pour les romantiques une amoureuse, capricieuse et
-coquette, qui, lorsqu'ils y songeaient le moins, venait leur accorder
-ses faveurs les plus douces et ensuite s'envolait comme un oiseau. En
-entendant le bruissement de ses ailes, Alfred de Musset allumait des
-bougies, ouvrait les fenêtres de part en part <i>pour que la Muse entrât</i>.
-D'autres l'invoquaient, en surexcitant leurs facultés par l'abus du
-café, de l'opium ou de la bière; et pour tous, ce qui est aujourd'hui
-pour Zola une fonction naturelle ou une habitude acquise comme celle de
-la sieste, était un heureux hasard.</p>
-
-<p>Le visage, le maintien et même le costume ont une éloquence qui n'est
-peut-être pas accessible au profane, mais qui parle haut pour
-l'observateur. En comparant les portraits de quelques coryphées du
-romantisme avec le seul portrait de Zola que j'aie pu me procurer, j'ai
-compris, mieux qu'en lisant un volume d'histoire de la littérature
-moderne, quelle distance sépare <i>Graziella</i> de <i>L'Assommoir</i>. La pensée
-se grave sur le visage, les idées transparaissent sous la peau: les
-figures de la génération romantique resplendissent de ces enthousiasmes
-et de ces mélancolies, de cet idéal poétique et philosophique qui
-échauffe leurs œuvres.</p>
-
-<p>Les longs cheveux, les traits fins, expressifs, plutôt décharnés, les
-costumes fantaisistes, les yeux flamboyants, le port altier et songeur à
-la fois sont des traits communs à l'espèce. On peut donner ce
-signalement tout aussi bien de la tète apollonienne et imberbe de Byron
-et de Lamartine que des têtes élégantes et rêveuses de Zorrilla,
-d'Espronceda et de Musset. Quant à Zola ... sa figure est ronde, son
-crâne massif, sa nuque puissante, ses épaules larges comme celles d'une
-cariatide. Il est brun, son nez est camard, sa barbe dure, ses cheveux
-durs aussi et courts.</p>
-
-<p>Ni dans son corps d'athlète, ni dans son regard scrutateur, il n'y a
-cette distinction, cette attraction mystérieuse, cette attitude
-aristocratique, un peu théâtrale, que Châteaubriand eut dans son beau
-temps, et qui fait qu'en contemplant son visage on demeure pensif et
-qu'on croit le voir encore.</p>
-
-<p>Si le type de Zola présente quelques traits caractéristiques, c'est la
-force et l'équilibre intellectuel nettement indiqués par les dimensions
-et les proportions harmoniques du cerveau, que l'on devine à la forme de
-la voûte crânienne et à l'angle droit du front.</p>
-
-<p>En résumé: le physique de Zola correspond au prosaïsme, à la conception
-mésocratique de la vie qui domine dans ses œuvres.</p>
-
-<p>Et que l'on ne comprenne pas qu'en disant le prosaïsme de Zola, je me
-rapporte à ce fait qu'il traite dans ses romans des sujets bas, laids
-ou vulgaires. Goethe pense que ces sujets n'existent pas et que le poète
-peut embellir tout ce qu'il choisit.</p>
-
-<p>Je fais plutôt allusion au caractère, à la vie et aux actes de
-l'écrivain naturaliste, totalement dépourvus de ce que les Français
-appellent <i>rêverie</i>, et je fais allusion, en somme, à la proscription du
-lyrisme, à la réhabilitation du pratique, que suppose la conduite de
-Zola.</p>
-
-<p>Comme les anciens athlètes, Zola fait profession de mœurs pures et
-honorables. Comme Flaubert, il se vante de préférer l'amitié à l'amour;
-il se déclare un peu misogyne ou ennemi du beau sexe, et méprise
-Sainte-Beuve, trop esclave des jupes. A cet orgueil de continence, Zola
-joint un autre orgueil de tendresse conjugale. Il parle toujours de sa
-femme, non pas d'une manière galante ou passionnée,&mdash;ce qui n'est pas
-dans ses notes,&mdash;mais affectueusement et avec une extrême cordialité.
-Sa vie intime est tranquille, exemplaire. Il fuit la société et se plaît
-avec sa femme à caresser l'espérance de se retirer, un jour, dans
-quelque village, dans quelque coin fertile et paisible.</p>
-
-<p>Tel est le terrible chef du naturalisme, l'auteur diabolique dont le nom
-fait frémir les uns et met les autres en fureur; le romancier dont les
-œuvres enflamment de rougeur le visage des dames qui les lisent par
-hasard, le chroniqueur des abominations, des impuretés, des péchés et
-des laideurs contemporaines. Il dit de lui-même: «Je suis un homme
-inoffensif, rien de plus. Malheureux que je suis! je n'ai pas même un
-vice.»</p>
-
-<p>On a comparé saint Augustin à un aigle; Zola compare Balzac à un
-taureau: pourquoi ne me permettrai-je pas d'indiquer une ressemblance
-zoologique, en disant que l'animal qui a le plus de similitude avec Zola
-est le bœuf? Comme lui, il est vigoureux, puissant et lent. Comme
-lui, il ouvre peu à peu le sol et on voit l'effort, de son opiniâtreté
-quand il remue profondément la terre en arrachant les pierres et les
-obstacles. Comme lui, il n'a ni grâce ni élégance, ni gaieté. Ses formes
-ne sont pas belles, ni sa démarche agile. Comme lui, il fait un travail
-solide et durable.</p>
-
-<p>Là où la ressemblance s'arrête entre Zola et le bœuf, c'est à la
-douceur. Pour la lutte, il se change en taureau, et en taureau furieux,
-qui attaque aveuglément son adversaire, en supportant crispante sur sa
-dure peau les piqûres de la critique. Une personne sensible, timide, et
-chatouilleuse serait morte si on avait déchargé sur elle les insultes et
-les attaques qui ont plu sur Zola. Lui les reçoit, non pas avec
-indifférence, mais comme des stimulants et des coups d'éperon qui
-l'excitent davantage au combat.</p>
-
-<p>Quand il publia l'<i>Assommoir</i>, la levée des boucliers fut générale. Il
-n'y a pas d'injures qu'on ne lui ait prodiguées. Comme il arrive
-d'ordinaire, le public confondit l'auteur avec l'œuvre: il lui
-attribua les grossièretés et les délits de tous ses personnages, comme
-il accusa Balzac de libertinage, parce qu'il dépeignait des mœurs
-licencieuses. On crut même Zola vieux, laid, ou ridicule. On le prit
-pour un client du cabaret qu'il décrivait. On jura qu'il devait parler
-le jargon des bas faubourgs; comme si pour connaître ce jargon et pour
-pouvoir le transporter sur le papier dans un livre comme l'<i>Assommoir</i>,
-il ne fallait pas être, avant tout, littérateur, et même philologue
-sagace.</p>
-
-<p>Zola grandit devant les attaques qui durent beaucoup le flatter, d'après
-sa théorie que les œuvres discutées sont les seules à valoir et à
-vivre. Dédaignant l'opinion de la foule de ses admirateurs comme de
-celle de ses insulteurs, il ne tient aucun compte du jugement de la
-multitude. Il se propose de la dompter et de lui imposer le sien. Sur
-ses lèvres, ce n'est pas le doux sourire de Daudet que l'on voit; c'est
-une moue de défi et d'orgueil. Il ne séduit pas, il défie. Il ne se
-repent pas ni ne se corrige, il accentue sa manière à chaque livre. Des
-éditions innombrables, une célébrité bruyante, des traductions dans
-toutes les langues; les colonnes de la presse pleines du bruit de son
-nom, notre transformation littéraire comme coulée dans ses moules, ce
-sont là des motifs suffisants pour que Zola, malgré la boue qu'on lui
-jette au visage, croie que le triomphe lui appartient et que c'est lui
-qui a su trouver le goût de notre siècle.</p>
-
-
-
-<hr style="width: 65%;" />
-<h3><a name="XI" id="XI"></a>XI</h3>
-
-<hr class="hr.r5" />
-<h6>SOMMAIRE</h6>
-
-<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Les Rougon-Macquart.&mdash;Théorie scientifique de l'œuvre:
-sa force et sa faiblesse.</i></p></blockquote>
-<hr class="hr.r5" />
-
-<p>Le cycle de romans, auquel Zola doit sa tapageuse renommée, a pour titre
-<i>Les Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous
-le second empire</i>. Cette famille est atteinte dans son tronc même par la
-névrose, et la lésion se communique à toutes les branches de l'arbre, en
-adoptant différentes formes. Tantôt c'est une folie furieuse et
-homicide, tantôt le crétinisme, tantôt l'ivrognerie, tantôt le génie
-artistique. Le romancier, après avoir lui-même tracé l'arbre
-généalogique de la race des Rougon, avec ses mélanges, ses fusions et
-ses sauts en arrière, retrace les métamorphoses de la terrible maladie
-héréditaire, en étudiant dans chacun de ses romans un cas d'un mal si
-mystérieux.</p>
-
-<p>Remarquez que l'idée fondamentale des <i>Rougon-Macquart</i> n'est pas
-artistique, mais scientifique, et que les antécédents du fameux cycle,
-si nous y regardons bien, se trouvent dans Darwin et dans Hæckel plutôt
-que dans Stendhal, dans Flaubert ou dans Balzac. La loi de <i>transmission
-héréditaire</i> qui imprime des caractères indélébiles aux individus dans
-les veines desquels court un même sang, la loi de la <i>sélection
-naturelle</i>, qui élimine les organismes faibles et conserve ceux qui sont
-forts et propres à la vie; la loi de <i>la lutte pour l'existence</i> qui
-remplit un rôle analogue; la loi de l'<i>adaptation</i> qui approprie les
-êtres organiques au milieu dans lequel ils vivent, en somme, toutes les
-lois qui forment le corps des doctrines évolutionnistes prêchées par
-l'auteur de l'<i>Origine des espèces</i>, ont leur application dans les
-romans de Zola.</p>
-
-<p>Attentifs seulement à l'aspect littéraire de ses romans, les critiques
-se rient de l'appareil scientifique déployé par le chef de l'école
-naturaliste. Ceci me semble une légèreté évidente: Zola n'est pas en
-effet un Edgar Poë qui se serve de la science comme d'une fantasmagorie
-amusante ou un moyen d'exciter la curiosité du lecteur. Négliger
-l'effort scientifique chez Zola, c'est se résoudre de propos délibéré à
-ne pas le comprendre, c'est ignorer où réside sa force, en quoi consiste
-sa faiblesse et comment il formula l'esthétique du naturalisme.</p>
-
-<p>Je dis sa force, parce que notre époque goûte les tentatives de fusion
-entre les sciences et l'art, même quand elles s'accomplissent d'une
-manière aussi bébôte que dans les livres de Jules Verne. Les petits
-journalistes auront beau lancer à Zola des moqueries et des <i>mots</i> à
-propos de son fameux arbre généalogique et de ses prétentions de
-physiologiste et de médecin. Ils n'empècheront pas que la génération
-nouvelle ne marche derrière ses œuvres, attirée par l'odeur des idées
-dont on l'a nourrie dans les écoles, dans les amphithéâtres, dans les
-athénées et dans les revues, mais dépouillées ici de la sévérité
-didactique et vêtues de chair.</p>
-
-<p>Je dis sa faiblesse parce qu'il est vrai que si nous exigeons
-aujourd'hui de l'art qu'il s'appuie sur les bases inébranlables de la
-vérité, comme il n'a pas pour objet principal de la rechercher, et que
-c'est là, au contraire, l'objet de la science, l'artiste qui se propose
-un but différent de la réalisation de la beauté verra tôt ou tard, avec
-une infaillible sûreté, se découronner le monument qu'il élève. Zola
-tombe sciemment dans une grave hérésie esthétique; et n'en doutons pas,
-il sera châtié par où il a surtout péché.</p>
-
-<p>Quelqu'un qui dominerait avec une égale puissance les lettres et la
-science, pourrait écrire un livre curieux sur le <i>darwinisme dans l'art
-contemporain</i>. On y trouverait la clé du pessimisme, non poétique comme
-chez Léopardi, mais dépressif, qui s'exhale des romans de Zola comme une
-vapeur noire et méphitique; la clé du goût de décrire et de montrer <i>la
-bête humaine</i>, c'est-à-dire l'homme esclave de l'instinct, soumis à la
-fatalité de sa complexion physique et à la tyrannie des milieux; la clé
-de la préférence mal dissimulée pour la reproduction de types qui
-démontrent la thèse: idiots, hystériques, ivrognes, fanatiques, fous,
-tous gens aussi dépourvus de sens moral que les aveugles le sont de
-sensibilité dans la rétine.</p>
-
-<p>Les darwinistes logiques et enragés, pour appuyer leurs théories de la
-descendance de l'homme, aiment à nous rappeler les tribus sauvages de
-l'Australie et à nous décrire ces maladies dans lesquelles la
-responsabilité et la conscience sombrent. Zola les imite et, dans un
-élan de sincérité, déclare qu'il préfère l'étude du cas pathologique à
-l'étude de la situation normale, qui est pourtant la plus fréquente dans
-la réalité.</p>
-
-<p>Ici une question.</p>
-
-<p>Zola est-il blâmable de baser ses travaux artistiques sur la science
-moderne et de les consacrer à la démontrer? N'est-ce pas là plutôt un
-projet louable?</p>
-
-<p>Voyons d'abord quelles sont les sciences que Zola interroge.</p>
-
-<p>Ce n'est pas ici le cas de discuter la certitude ou la fausseté du
-darwinisme et de la doctrine évolutionniste. Je l'ai fait ailleurs du
-mieux que j'ai su et je le rappelle non point pour me louer, mais afin
-que les malicieux ne m'accusent pas de parler ici de choses que je n'ai
-pas essayé de comprendre. Pour me borner à exposer le jugement d'auteurs
-impartiaux, je dirai seulement que le darwinisme n'appartient pas au
-nombre de ces vérités scientifiques démontrées avec évidence par la
-méthode positive et expérimentale que préconise Zola, comme, par
-exemple, la corrélation des forces, la gravitation, certaines propriétés
-de la matière et beaucoup d'étonnantes découvertes astronomiques.
-Jusqu'à ce jour, ce n'est qu'un système hardi, fondé sur quelques
-principes et quelques faits certains, mais riche en hypothèses gratuites
-qui ne reposent sur aucune preuve solide, quoique de nombreux savants
-spécialistes les recherchent assidûment en Angleterre, en Allemagne et
-en Russie.</p>
-
-<p>En matière de sciences exactes, physiques et naturelles, nous avons le
-droit d'exiger une démonstration, sans laquelle nous nous refusons
-absolument à croire, nous repoussons l'arbitraire: tout l'appareil
-scientifique de Zola tombe donc à terre, quand on songe qu'il n'est pas
-la résultante de sciences sûres, dont les données soient fixes et
-invariables, mais de celles que lui-même déclare en être encore au
-balbutiement et rester aussi, ténébreuses que rudimentaires: ontogénie,
-philogénie, embryogénie, psychophysique. Ce n'est pas que Zola les
-interprète à son gré ou en fausse les principes. C'est que ces sciences
-sont par elles-mêmes romanesques et vagues. C'est que plus le savant
-sévère les trouve indéterminées et conjecturales, plus elles ouvrent un
-champ large à l'imagination du romancier.</p>
-
-<p>Que reste-t-il donc à Zola, s'il a basé sur des assises aussi glissantes
-l'édifice orgueilleux et babylonien de sa <i>Comédie humaine</i>? Il lui
-reste ce que ne lui peuvent donner toutes les sciences réunies. Il lui
-reste le véritable patrimoine de l'artiste, son grand et indiscutable
-talent, ses qualités non communes de créateur et d'écrivain. Quand tout
-passe, quand tout croule, c'est là ce qui reste. Avec son influence
-immense sur les lettres contemporaines, voilà ce que l'avenir
-reconnaîtra encore à Zola.</p>
-
-<p>Si Zola était uniquement l'auteur pornographique qui arrête la foule, la
-fait s'attrouper curieusement et puis se disperser rougissante et
-ennuvée, si c'était le savant <i>à la violette</i> qui colore ses récits d'un
-vernis scientifique, Zola n'aurait de public que le vulgaire. La
-critique littéraire et philosophique ne trouverait pas dans ses
-œuvres un sujet sur lequel s'exercer. Consacre-t-on de longs articles
-à l'examen des romans si populaires et si amusants de Verne? Perd-t-on
-son temps à censurer les romans tout aussi populaires de Paul de Kock?
-Tout cela est chose frivole, chose qui n'a pas d'importance. Les romans
-de Zola sont des figues d'un autre panier; et son auteur, en dépit de
-toutes les réserves, est un grand artiste, un très grand artiste, un
-artiste extraordinaire.</p>
-
-<p>Il y a, dans ses livres, des passages et des morceaux que, dans leur
-genre, on peut appeler définitifs, et je ne crois pas téméraire
-d'affirmer que nul n'ira plus loin. Les dépravations causées par
-l'alcool dans <i>L'Assommoir</i>, avec ce terrible épilogue du Delirium
-tremens, la peinture des Halles dans le <i>Ventre de Paris</i>; la première
-partie si délicate d'<i>Une page d'amour</i>; la gracieuse idylle des amours
-de Sylvère et de Miette dans la <i>Fortune des Rougon</i>; le caractère du
-prêtre ambitieux dans <i>La conquête de Plassans</i>; la richesse descriptive
-de <i>La faute de l'abbé Mouret</i> et mille autres beautés prodiguement
-éparpillées dans ses livres, sont presque inégalables. Zola touche
-l'esprit en faisant preuve d'une puissante intelligence, d'un regard
-pénétrant, ferme, scrutateur, par l'abondance des arabesques et des
-filigranes charmants.</p>
-
-<p>Ayons le courage de le dire, puisque tous le pensent: il y a du beau
-chez l'auteur de <i>L'Assommoir</i>.</p>
-
-<p>Quant à ses défauts, je dirais mieux, à ses excès, ils sont tels, il les
-grossit et les accentue tellement qu'ils seront insupportables, s'ils ne
-le sont déjà pour la majorité.</p>
-
-<p>C'est un péché originel que de prendre pour titre non pas d'un roman,
-mais d'un cycle entier de romans, l'odyssée de la névrose à travers le
-sang d'une famille. Si l'on considérait cela comme un cas exceptionnel,
-nous prendrions encore patience; mais si, dans les <i>Rougon</i>, on
-représente et on symbolise la société contemporaine, nous protestons et
-nous ne consentons pas à nous croire un troupeau de malades et de fous,
-ce que sont, en un mot, les <i>Rougon</i>. Dieu merci, il y a de tout dans le
-monde; et même dans ce siècle de tuberculose et d'anémie, il ne manque
-pas de gens qui ont un esprit sain dans un corps sain!</p>
-
-<p>Le lecteur curieux va dire que, d'après cela, Zola n'étudie que des cas
-pathologiques! que dans la galerie de ses personnages il n'y en a aucun
-qui ne souffre de l'âme ou du corps, ou des deux à la fois. Si, il y en
-a, mais si nuls et si inutiles que leur santé et leur bonté se
-traduisent en inertie et qu'elles se rendent presque plus haïssables que
-la maladie et le vice. À l'exception de Silvère,&mdash;qui, à la rigueur, est
-un fanatique politique,&mdash;et de l'émouvante et angélique Lalie de
-<i>L'Assommoir</i>, les héros vertueux de Zola sont des marionnettes sans
-volonté ni force. Le bien fait bâiller et chute de pure bêtise. Voyez
-l'étrange femme honnête de <i>Pot-Bouille</i>, et le héros imbécile du
-<i>Ventre de Paris</i>! C'est à faire préférer les gredins qui, du moins,
-sont décrits de main de maître et qui n'endorment pas.</p>
-
-<p>Quand un écrivain parvient à découvrir le filon des idées latentes ou
-dominantes de son siècle, quand il se fait l'interprète de ce qui le
-caractérise le mieux soit en mal soit en bien, il doit abonder forcément
-dans le sens des erreurs de l'époque même qu'il interprète. Cette action
-mutuelle de l'auteur sur le public et du public sur l'auteur favori,
-explique assez les erreurs que commettent des talents clairs et
-profonds, mais qui enfin portent le sceau de leur époque.</p>
-
-<p>Les romans de Zola ne sont pas nés dans la poussière des bibliothèques
-pleines de livres classiques. Ils ne se sont point envolés comme de
-resplendissants papillons, caressés par le soleil de l'imagination de
-l'auteur. Ils ont vu le jour dans l'enclos où Darwin croisa des
-individus d'une même espèce zoologique pour les modifier, dans le
-laboratoire où Claude Bernard effectua ses expériences et où Pasteur
-étudia les fermentations empoisonnées et le mode grâce auquel une seule
-et microscopique bactérie infectionne et décompose un grand organisme:
-l'idée de <i>Nana</i>. Avant que Zola dessinât l'arbre généalogique des
-Rougon-Macquart, Hæckel, avec des traits semblables, avait tracé celui
-qui unit les lémurides et les singes anthropomorphes avec l'homme. Avant
-que Zola niât le libre arbitre et proclamât le pessimisme, le vide et le
-néant de l'existence, Schopenhauer et Hartmann lièrent la volonté
-humaine à la roue de fer de la fatalité et déclarèrent que le monde est
-un rêve creux, ou plutôt un ennui.</p>
-
-<p>On ne peut douter qu'il existe cette intime relation entre les romans de
-Zola et les théories et les opinions scientifiques de notre siècle,
-quoique de nombreux critiques affirment que Zola manque de culture
-philosophique et technique, qu'il ignore beaucoup de choses, et que ce
-qu'il sait est bien peu. D'abord, cette ignorance de Zola est relative,
-puisqu'elle se borne uniquement aux détails, et qu'elle n'empêche pas
-son intelligence d'embrasser la synthèse et l'ensemble des doctrines.
-Or, pour acquérir ce savoir, il n'est pas nécessaire d'y perdre sa vue,
-il suffit de lire quelques articles de revue et une douzaine de volumes
-de la <i>Bibliothèque scientifique internationale</i>. D'ailleurs, c'est la
-marque de l'artiste, et Zola en est un, que l'intuition rapide et sûre
-qui lui permet de refléter et d'incarner dans ses œuvres d'une
-manière surprenante ce qu'il a à peine entrevu.</p>
-
-<p>En outre, les miasmes de sciences romanesques, que nous pourrions
-appeler les légendes positivistes, flottent dans l'atmosphère comme les
-germes étudiés par Pasteur, et pénètrent insensiblement dans les
-créations de l'art.</p>
-
-<p>Notons dans le chapitre des charges contre Zola que ses travaux
-réalistes s'appuient sur une science incertaine et obscure. Puis
-oubliant ses idées philosophiques, étudions ses procédés artistiques et
-sa rhétorique spéciale.</p>
-
-
-
-<hr style="width: 65%;" />
-<h3><a name="XII" id="XII"></a>XII</h3>
-
-<hr class="hr.r5" />
-<h6>SOMMAIRE</h6>
-
-<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>L'impersonnalité du romancier chez Zola.&mdash;Le style.&mdash;La
-poésie.&mdash;Tendance qu'il attribue chez lui au romantisme.&mdash;L'intervention
-indirecte du romancier.&mdash;Vérité de
-l'observation.&mdash;Symbolisme.&mdash;Les inimitiés que Zola a
-ameutées contre lui.</i></p></blockquote>
-<hr class="hr.r5" />
-
-<p>Tous les réalistes et tous les naturalistes modernes, sauf Daudet,
-imitent Flaubert dans l'<i>impersonnalité</i>. Ils contiennent toute
-manifestation de leurs sentiments, n'interviennent pas dans leurs
-récits, et évitent de les interrompre par des réflexions et des
-digressions. Zola outre le système en le perfectionnant.</p>
-
-<p>En lisant un roman quelconque, on remarque facilement combien les
-pensées des personnages, vraies et subtilement déduites cependant, se
-trouvent baignées et couvertes d'un vernis particulier à l'auteur, si
-bien qu'il semble penser aux lieu et place du héros. Zola,&mdash;et c'est là
-que commencent ses innovations&mdash;présente les idées dans la forme
-irrégulière, dans la succession désordonnée mais logique de leur
-affluence au cerveau, sans les ranger en périodes oratoires ni les
-enchaîner en raisonnements médités. Grâce à cette méthode habile et très
-difficile à force d'être simple, il réussit à nous donner l'illusion
-<i>que nous voyons penser</i> ses héros.</p>
-
-<p>L'idée éveillée subitement au choc de la sensation,&mdash;cela est
-indubitable,&mdash;parle un langage beaucoup moins artificiel que celui que
-nous employons en la formulant au moyen de la parole. Si parfois la
-langue va plus loin que la pensée, d'une manière générale les
-perceptions de l'entendement et les élans de la volonté sont violents
-et concis; la langue les habille, les déguise et les atténue en les
-exprimant. Les romanciers, quand ils levaient les couvercles des crânes
-comme Asmodée les toits des maisons, et qu'ils voulaient nous montrer
-leur activité intérieure, employaient des périphrases et des
-circonlocutions. Zola a été le premier peut-être à les supprimer, comme
-le confesseur, lorsque le pénitent, par pudeur ou par désir de rendre sa
-conduite plus honorable, cherche des détours et choisit des phrases
-ambiguës et des mots obscurs, déchire les voiles dont l'âme s'enveloppe
-et dit le mot propre que le pécheur n'osait employer.</p>
-
-<p>Ceux qui affirment que la phrase crue, vulgaire et brutale, que la
-pensée cyniquement mise à nu, sont tout le style grossier de Zola, n'en
-sont pas plus justes pour cela. Beaucoup le croient ainsi, qui de ses
-œuvres ne connaissent que le pire du pire, c'est-à-dire cela
-seulement qui flatte leur curiosité dépravée. Dans l'ensemble de ses
-œuvres, le créateur d'Albine, d'Hélène et de Miette, sacrifie sur les
-autels de la poésie. S'il inventa, comme le disent ses adversaires, <i>la
-rhétorique de l'égoût</i>, il mit aussi le pied bien des fois, comme il le
-déclare lui-même, dans des prés couverts d'herbe et de fleurs.</p>
-
-<p>Je ne crois pas que ce soit de la prose que la symphonie descriptive,
-que le poëme paradisiaque qui fait un tiers de <i>la Faute de l'abbé</i>
-Mouret, et où le même burin ferme qui grava dans le métal le style
-canaille des Halles et des Faubourgs de Paris, sculpta les formes
-splendides de la riche végétation qui croît dans cette serre vue en
-rêve, s'y multiplie et en brise les barrières en embaumant l'air. Ce
-n'est pas seulement dans <i>la Faute de l'abbé Mouret</i> que Zola
-s'abandonne an plaisir de bâtir une chaude poésie avec des éléments
-réels. Il l'a fait dans beaucoup d'autres livres.</p>
-
-<p><i>La Fortune des Rougon</i> avec son amoureux duo d'adolescents; <i>La Curée</i>
-avec sa superbe serre d'hiver, ses intérieurs somptueux poétisés par
-l'art et par le luxe; <i>Une page d'amour</i> avec ses cinq descriptions de
-la même ville, vue tantôt aux rougeoiements du crépuscule, tantôt à la
-lueur de l'aube, descriptions qui sont un pur caprice de compositeur,
-une série de gammes ascendantes destinées à montrer l'agilité des doigts
-et la puissance du clavier; enfin, même <i>Nana</i> et l'<i>Assommoir</i> dans
-certaines pages, prouvent l'inclination de Zola à <i>faire beau</i>
-artificieusement en dominant le vulgaire, le laid et l'horrible du
-sujet. Zola reconnaît et avoue cette propension qui se communique à son
-école. Il la considère comme un défaut grave, héritage des romantiques.
-Son aspiration suprême, son idéal, serait d'atteindre un art plus épuré,
-plus grandiose, plus classique, où au lieu d'échelles chromatiques ou
-d'arpèges compliqués, la simplicité et le naturel de la facture
-seraient unis à la majesté du thème.</p>
-
-<p>Zola convient que son style, loin de posséder cette simplicité et cette
-pureté qui rapprochent, en quelque sorte, la nature de l'esprit et
-l'objet du sujet, cette sobriété qui exprime chaque idée par les mots
-strictement nécessaires et propres, est surchargé d'adjectifs, panaché,
-enrubanné et bariolé à l'infini, si bien que l'avenir le jugera
-peut-être de qualité inférieure. Ces défauts sont-ils réellement dus à
-la tradition romantique? ou plutôt ces lignes pures et sculpturales que
-Zola ambitionne et que nous ambitionnons tous, n'excluent-elles pas
-l'ondulation continuelle du style, le détail minutieux mais riche et
-palpitant de vie qu'exige et que goûte le public moderne?</p>
-
-<p>Bref, Zola, loin d'être négligent, vulgaire ou incorrect, pèche parfois
-par la recherche. Les critiques français qui ne l'ignorent pas et lui
-veulent du mal, à côté des accusations de grossièreté, de brutalité et
-d'indécence, lui lancent une accusation bien plus fondée, en l'appelant
-auteur quintessencié et léché. Le chef du Naturalisme manque de naturel
-et de simplicité. Il ne le nie pas et il l'impute au romantisme qu'il a
-sucé avec le lait.</p>
-
-<p>Artiste plein de nuances, de jolivetés et de raffinements, on dirait
-cependant que sa prose manque d'ailes, qu'elle est liée par des liens
-invisibles, et qu'il lui manque ce doux abandon, cette facilité, cette
-harmonie et ce nombre que possédait Georges Sand. Son style égal et
-plan, est en réalité très travaillé, savamment disposé, prémédité à
-l'extrême, et certaines phrases qui semblent écrites à la grâce de Dieu
-et sans autre but que celui d'appeler les choses par leur nom, sont le
-produit de calculs esthétiques que l'habileté de l'auteur ne parvient
-pas toujours à dissimuler.</p>
-
-<p>Même la valeur euphonique des mots et surtout leur vigueur, comme
-touches de lumière ou taches d'ombre, sont combinées chez Zola pour
-produire de l'effet, de même que la manière d'employer les temps des
-verbes. S'il dit <i>allait</i> au lieu de <i>fut</i>, ce n'est pas par hasard ou
-par négligence; c'est parce qu'il veut que nous nous représentions
-l'action de plus près. Quand il emploie certains diminutifs, certaines
-phrases de pitié ou d'ennui, nous entendons la pensée du personnage
-formulée par la bouche de l'auteur, sans qu'il soit besoin de ces
-sempiternels monologues qui occupent tant de pages chez d'autres
-romanciers.</p>
-
-<p>On a reproché, et l'on reproche encore à l'école naturaliste, la
-longueur des descriptions; mais que de <i>prézolistes</i> il y eut pour la
-description! Seulement dans les anciens romans anglais, ce qui était
-lourd et interminable, c'était la peinture des sentiments, des passions
-et des aspirations de leurs héros et de leurs héroïnes, de leurs grandes
-batailles avec eux-mêmes, et de leurs plaintes amoureuses. Chez
-Walter-Scott, c'était tout, paysages, peintures, costumes et dialogues.
-Qui fut plus prolixe que Rousseau pour étaler le décor?</p>
-
-<p>La différence entre les idéalistes et Zola consiste en ce que celui-ci
-préfère aux châteaux poétiques, aux lacs, aux vallées et aux montagnes,
-les villes, leurs rues, leurs halles, leurs palais, leurs théâtres et
-leurs chambres de députés, et en ce qu'il insiste autant sur des détails
-caractéristiques et éloquents que sur des riens de peu d'importance. Le
-lecteur a-t-il vu parfois des portraits à l'huile peints en se servant
-d'un verre grossissant? A-t-il observé comment on y distingue les rides,
-les verrues, les grains de beauté et les plus imperceptibles dépressions
-de la peau. L'impression produite par ces portraits a quelque chose
-d'analogue à celle que causent certaines descriptions de Zola.</p>
-
-<p>On aime mieux regarder une toile peinte seulement d'après les yeux,
-librement et franchement. Il n'est cependant pas permis, pour cela, de
-dire que les descriptions de Zola se réduisent à de simples inventaires.
-Ceux qui l'assurent devraient essayer des inventaires de ce genre; ils
-verraient que ce n'est pas si facile. Les descriptions de Zola,
-poétiques, sombres ou humoristiques, remarquez que je ne dis pas gaies,
-constituent une partie qui n'est point mince de son mérite original et
-sont l'écueil le plus grave pour ses malheureux imitateurs. Certes oui,
-ceux-là nous donneront des listes d'objets, si, comme il est probable,
-le sort leur refuse le privilège d'interpréter le langage de l'aspect
-des choses, et le don de l'opportunité et de la mesure artistique.</p>
-
-<p>Ce sera aussi le sort de tous ceux qui pensent que la méthode réaliste
-se réduit à copier la première chose que l'on voit, laide ou belle,
-laide de préférence, et qu'un groupe de copies de ce genre forment un
-roman.</p>
-
-<p>J'ai lu, je ne sais où, qu'un blanc-bec disait à un sculpteur, en lui
-montrant la Vénus qu'il terminait: «Apprenez-moi à en faire une autre
-comme celle-là; ce doit être facile!» Le sculpteur lui répondait: «Très
-facile! il n'y a qu'à prendre un bloc de marbre et à enlever les
-morceaux qui sont de trop.»</p>
-
-<p>L'ironie de l'artiste est applicable au roman.</p>
-
-<p>Zola a formulé son esthétique et sa méthode avec assez de clarté et de
-prolixité, en sept volumes <i>seulement</i>, et il les a appliqués dans
-quinze ou vingt romans. Non content de cela, lui et ses disciples,
-renseignent à l'envie le public et lui révèlent les secrets du métier.
-Ils expliquent comment on travaille, comment on recueille des notes,
-comment on les classe et comment on les emploie; comment on part des
-antécédents de famille, pour reconstituer le caractère et la situation
-d'un personnage. Les romanciers d'autrefois, tout au contraire, aimaient
-à s'entourer de mystère et à rendre mythique la naissance de leurs
-œuvres.</p>
-
-<p>Cependant, malgré tant de recettes, il est des gens qui ne les
-appliquent point, en dépit de la gloire croissante et du profit que Zola
-et Daudet retirent de leurs livres, ce qui pullule maintenant, ce sont
-des romanciers idéalistes de l'école de Cherbuliez et de Feuillet, de
-ceux qui imaginent au lieu d'observer et qui rêvent éveillés. En effet,
-si la vie, la réalité et les mœurs sont sous les yeux de tout le
-monde, peu de gens savent les voir et moins encore les expliquer. Le
-spectacle est unique, les yeux et les intelligences sont différents.</p>
-
-<p>Là se pose une autre question. Zola prétend observer la vérité et assure
-que ses livres en sont ourdis. Ne se trompe-t-il pas? L'imagination
-serait-elle aussi un élément de ses œuvres?</p>
-
-<p>Quand il écrivit <i>l'Assommoir</i>, il ne manqua pas de gens pour lui dire,
-qu'il défigurait et qu'il noircissait le peuple; les critiques crièrent
-plus fort encore contre l'exactitude de <i>Nana</i> et de <i>Pot-Bouille</i>. Si
-<i>Nana</i> est une œuvre fausse, pour moi les mensonges de <i>Nana</i> sont
-sans contrôle; quant à <i>Pot-Bouille</i>, l'exagération me semble
-indubitable. Et plutôt qu'<i>exagération</i> je l'appellerai <i>symbolisme</i>, ou
-si l'on veut, <i>vérité représentative</i>. Quoique cela semble un paradoxe,
-le symbole est une des formes usuelles de la rhétorique zoliste;
-l'esthétique de Zola, faut-il le dire, est parfois symbolique ... comme
-celle de Platon.</p>
-
-<p>Allégories déclarées (<i>la Faute de l'abbé Mouret</i>), ou voilées (<i>Nana</i>,
-<i>la Curée</i>, <i>Pot-Bouille</i>), ses livres représentent beaucoup plus qu'ils
-ne sont en réalité.</p>
-
-<p>Dans <i>la Faute</i>, l'auteur ne cache pas ses intentions symboliques. Tout
-jusqu'au nom <i>Paradou</i> (paradis), et à l'arbre gigantesque à l'ombre
-duquel le péché est commis, tout rappelle la Genèse. <i>Nana</i>, la
-courtisane impure, la mouche d'or couvée dans les fermentations du
-fumier parisien et dont la piqûre infectionne, désorganise et tue tout,
-n'est-ce pas un autre symbole? Sur la blonde tête de Nana, l'auteur
-accumula toutes les immondices sociales, déversa la coupe emplie
-d'abominations et fit de la grisette pervertie un énorme symbole, une
-incarnation colossale du vice. Par le même procédé, dans la maison
-bourgeoise de <i>Pot-Bouille</i>, il réunit toutes les hypocrisies, toutes
-les perversités, toutes les plaies et toutes les pourritures qu'il y a
-dans la bourgeoisie française.</p>
-
-<p>Bien qu'il soit allé à Paris, comme presque tout le monde y est allé, un
-étranger peut difficilement se rendre compte si les mœurs françaises
-sont aussi mauvaises. Là-bas, on parle de maux qui, ici, grâce à Dieu,
-ne nous affligent pas encore, et le cens des habitants y fournit des
-chiffres et y indique une décroissance de population qui doit suggérer
-de profondes réflexions aux hommes d'Etat de la nation voisine.</p>
-
-<p>Malgré tout cela, je crois que la méthode d'accumulation, qu'emploie
-Zola, arrive à enfler la réalité, c'est-à-dire, la noirceur et la
-tristesse de la réalité, et que le romancier procède comme les
-prédicateurs, quand dans un sermon ils grossissent les péchés dans le
-but de pousser l'auditoire au repentir. En somme, je tiens Zola pour un
-pessimiste et je crois qu'il voit l'humanité plus laide, plus cynique et
-plus basse qu'elle n'est. Plus cynique surtout, car ce <i>Pot-Bouille</i>,
-plutôt qu'une étude de mœurs bourgeoises, semble la peinture tout à
-la fois d'un lupanar, d'un bagne en liberté et d'une maison de fous.</p>
-
-<p>Je ne voudrais pas me tromper en jugeant Zola, ni l'attaquer ni le
-défendre plus qu'il n'est juste. Je sais qu'il est à la mode de faire
-des haut-le-cœur en entendant son nom, mais, en littérature, que
-signifient les haut-le-cœur? C'est une chose que le génie et le
-talent; une autre que les licences, les écarts, les erreurs d'une
-école.</p>
-
-<p>Dans son pays même, Zola est détesté. Gambetta le haïssait, parce que
-Zola l'avait discuté comme écrivain et comme orateur. L'Académie,
-l'Ecole normale, tous les romanciers idéalistes, tous les auteurs
-dramatiques, la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, M<sup>me</sup> Edmond Adam, exècrent Zola,
-l'excommunient et feignent de ne pas le voir. Peut-être nous autres,
-placés à distance plus grande, apprécierons-nous mieux la grandeur du
-chef des naturalistes et préfèrerons-nous l'entendre à nous
-scandaliser.</p>
-
-
-
-<hr style="width: 65%;" />
-<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h3>
-
-<hr class="hr.r5" />
-<h6>SOMMAIRE</h6>
-
-<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>La morale et le roman naturaliste.&mdash;Le fatalisme.&mdash;Les
-jeunes filles et la littérature.&mdash;La seule morale c'est
-la morale catholique.&mdash;L'indulgence des idéalistes pour
-les romantiques.&mdash;Le Don Quichotte.&mdash;L'adultère et le
-roman naturaliste.&mdash;Résumé de la question.</i></p></blockquote>
-<hr class="hr.r5" />
-
-<p>Zola nous amène à entamer la question, bien souvent traitée et mal
-éclaircie, de la morale dans l'art littéraire, et spécialement dans
-l'école réaliste.</p>
-
-<p>Avant tout, tâchons d'éviter de faire de la philosophie. Je sais très
-bien que dans l'Essence divine les attributs de vérité, de bonté et de
-beauté sont réunis; mais je sais aussi avec une certitude expérimentale,
-que dans les œuvres humaines, ils se trouvent séparés, et toujours à
-un degré relatif.</p>
-
-<p>Un final d'opéra, où le ténor meurt en chantant, peut être <i>très beau</i>
-et il n'y a pas de chose plus éloignée de <i>la vérité</i>. Un groupe
-licencieux de sculpture païenne peut être <i>beau</i> sans être <i>bon</i>. Ceci
-me semble évident par soi-même, et je crois oiseux de l'appuyer sur des
-raisonnements, parce qu'il y a dans la perception de la beauté quelque
-chose d'ineffable qui résiste à la logique et ne se démontre ni ne
-s'explique.</p>
-
-<p>Pour en venir maintenant aux relations de la morale et des nouvelles
-écoles littéraires, je commencerai par observer que c'est une erreur
-fréquente chez les adversaires du réalisme que de confondre deux choses
-aussi distinctes que l'<i>immoralité</i> et la <i>grossièreté</i>. L'<i>immoral</i>
-c'est seulement ce qui excite au vice; le grossier tout ce qui combat
-certaines idées de délicatesse, basées sur les mœurs et les usages
-sociaux. La seconde faute est donc vénielle, on le comprend: la première
-est forcément mortelle.</p>
-
-<p>Je l'ai déjà indiqué dans plusieurs endroits de ces études, l'immoralité
-du naturalisme est la résultante de son caractère fataliste,
-c'est-à-dire du fonds de déterminisme qu'il recèle. Tout écrivain
-réaliste est libre de s'écarter d'un chemin aussi serpenteux, que n'ont
-jamais suivi nos meilleurs classiques, qui étaient cependant réalistes
-et très réalistes.</p>
-
-<p>Bien peu d'entre les critiques qui crient le plus fort contre le
-naturalisme, s'aperçoivent des mauvaises herbes déterministes qui
-croissent dans le jardin de Zola. La charge la plus grave qu'ils élèvent
-contre lui,&mdash;et en se voilant la face,&mdash;c'est que ses livres ne peuvent
-être mis entre les mains des jeunes filles.</p>
-
-<p>Mon Dieu! il faudrait en premier lieu commencer par élucider s'il
-convient mieux aux jeunes filles de vivre dans une innocence
-paradisiaque ou de connaître la vie, ses écueils, ses récifs afin de les
-éviter. Ce problème, comme presque tous les problèmes, se résout dans
-chaque cas d'après les circonstances, parce qu'il existe autant de
-caractères différents que de jeunes filles et que ce qui convient à
-l'une serait peut-être funeste à l'autre. Allez après cela établir des
-règles absolues! Il en est de cette question comme de celle des
-aliments. Chaque âge et chaque estomac en exigent de différents.
-Proscrire un livre parce que tourtes les jeunes filles ne peuvent en
-nourrir leur intelligence, c'est comme si nous jetions par la fenêtre un
-morceau de viande, sous prétexte que les enfants qu'on allaite ne la
-mangent pas. Donnez-donc au bébé son <i>lolo</i>, et l'adulte appréciera à sa
-valeur la nourriture forte et nutritive.</p>
-
-<p>Combien nous sommes las d'entendre louer certains livres qu'on vante
-seulement parce qu'ils ne contiennent rien qui puisse faire rougir une
-jeune fille! Et pourtant, au point de vue littéraire; ce n'est pas un
-mérite, ni un défaut, pour un livre que de ne pas faire rougir les
-jeunes filles.</p>
-
-<p>Les étrangers ont bien plus d'esprit: ils comprennent que le genre de
-lecture varie selon les âges et les situations, et que depuis le temps
-où l'enfant épelle jusqu'à celui où l'homme atteint la plénitude de sa
-raison, il y a une période durant laquelle il doit lire quelque chose.
-Ils écrivent donc des livres à la portée de l'enfance et de la jeunesse,
-ouvrages qui sont rédigés souvent par des plumes habiles et fameuses,
-qui ont l'habitude de s'adapter au degré de développement auquel sont
-arrivées les facultés du public spécial à qui elles s'adressent. Chez
-nous on écrit aussi des livres anodins et douceâtres; seulement leurs
-auteurs prétendent intéresser tous les âges, quand en réalité ils ne
-font que les ennuyer tous.</p>
-
-<p>Je trouve un autre grave inconvénient dans les livres hybrides qui
-aspirent à corriger en amusant. Comme chaque auteur entend la morale à
-sa manière, ils l'expliquent ainsi: je laisse au jugement du lecteur de
-décider ce qui est le plus mauvais, de laisser la morale de côté ou de
-la falsifier.</p>
-
-<p>Pour moi, il n'y a d'autre morale que la morale catholique, et ses
-préceptes me semblent seuls purs, droits, sains et parfaits. C'est dire
-que, si un auteur puise ses moralités dans Hégel, Krauss ou Spencer, je
-les tiendrais pour pernicieuses. Rousseau, Georges Sand, Alexandre Dumas
-fils, et cent autres romanciers qui s'érigent en maîtres de morale du
-genre humain, qui écrivent des romans à thèses et à théories, me
-semblent d'une lecture plus funeste que n'est Zola, en admettant que le
-lecteur les prenne au sérieux.</p>
-
-<p>L'opinion générale est que la moralité d'une œuvre consiste à montrer
-la vertu récompensée et le vice puni: doctrine insoutenable devant la
-réalité et devant la foi.</p>
-
-<p>S'il n'y avait d'autre vie que celle-ci, si, dans un autre monde de
-vérité et de justice, chacun n'était pas récompensé selon ses mérites,
-la morale exigerait que dans cette vallée de larmes toutes choses
-fussent dans l'ordre; mais vouloir qu'un romancier modifie et corrige
-les desseins de la Providence, cela me semble un souci ridicule.</p>
-
-<p>De toute manière, que ce soit immoralité ou grossièreté que l'on trouve
-dans le réalisme, les rugissements de la presse et du public, le grand
-<i>tolle</i> qui nous étourdit les oreilles, semblent dénoncer l'apparition
-d'un mal nouveau et inconnu, comme si, jusqu'à cette date, les lettres
-eussent été un miroir d'honnêteté et de pudeur. Cependant, il y a bien
-des années, Valera, discutant avec Nocédal, dit spirituellement que les
-temps heureux où la littérature fut irréprochable n'étant jamais
-arrivés, personne ne pouvait en désirer le retour. Cette grande vérité
-que Valera démontre avec son élégante érudition accoutumée, il n'est nul
-besoin d'en donner la preuve à quiconque connaît un peu nos classiques
-et notre ancien théâtre. Seulement les adversaires du naturalisme
-emploient une tactique de mauvaise foi. Ils lui reprochent de n'être pas
-nouveau, tout aussi bien que pour le rabaisser ils lui opposaient
-l'exemple de la littérature antérieure.</p>
-
-<p>Trouverions-nous, par hasard, dans un temps plus récent que le siècle
-d'or, des modèles de cette littérature pudique et austère? J'ai été
-élevée dans l'abstinence et la sainte horreur des romans romantiques.
-Quoique j'aie lu, dans mon enfance, l'<i>Iliade</i> et le <i>Don Quichotte</i> au
-point d'en apprendre des morceaux par cœur, je n'ai jamais pu
-posséder un exemplaire d'Espronceda ou de <i>Notre-Dame de Paris</i>,
-ouvrages que leur réputation satanique éloignait de mes mains. Si les
-classiques ont péché, et les romantiques aussi, pourquoi faire peser
-sur les naturalistes et les réalistes tout le poids de la faute?</p>
-
-<p>C'est chose étrange de voir chaque école passer une indulgente éponge
-sur ses propres immondices et montrer du doigt celles des autres!</p>
-
-<p>Les néo-classiques absolvent aujourd'hui les écrivains païens, en
-alléguant qu'ils ne connurent pas le Christ; beaucoup d'entre eux
-écrivirent cependant après que l'Evangile eût été annoncé. La nature
-seule, à défaut de religion, ne proscrit-elle pas assez certaines
-abominations, au récit desquelles se complaisent les poètes latins?</p>
-
-<p>A leur tour, les idéalistes pardonnent les écarts romantiques, parce
-que, quand bien même un héros romantique ferait comme Werther l'apologie
-du suicide, ou douterait de l'air même qu'il respire comme Lélia, il
-aurait l'excuse de suivre les voies de l'idéal. Qu'importe que le corps
-se vautre dans la boue, pourvu que le regard soit fixé vers les étoiles!</p>
-
-<p>Pour rendre honnêtes les crudités qui abondent chez Tirso et Quevedo, on
-parle de la candeur et de la simplicité de l'époque à laquelle ils
-vivaient. Celui qui ne veut pas se contenter de ces excuses, c'est bien
-sa faute!</p>
-
-<p>Les défenseurs de ces écoles me diront que ce n'est pas à cause de ces
-taches, mais, malgré elles, qu'ils vantent Horace, Espronceda, et tous
-les saints de leur dévotion: pour nous c'est tout la même chose. Quand
-Zola pèche contre le goût je puis fort bien dire, pour ma part, que je
-n'y trouve nul plaisir. Je le préfèrerais plus réservé et, bien sûr, je
-ne loue pas chez lui les fautes mais les beautés.</p>
-
-<p>Maintenant si quelqu'un me demande où commencent ces écarts et jusqu'où
-va la liberté que peut s'accorder l'écrivain, je ne saurais le dire. Les
-limites en sont extrêmement variables, le tact, la sûreté de main que
-possède un grand talent lui servent seuls de guides, pour ne point
-s'écarter de la route et pour se redresser s'il tombe. Il est indéniable
-que le <i>Don Quichotte</i> contient des passages bien peu attiques, que l'on
-peut avec justice appeler grossiers. Cependant ce sont des parties de ce
-divin tout: le génie de Cervantès les a marquées de son estampille et,
-pour le déclarer d'une fois, elles sont très bien où elles sont et je ne
-les effacerais pas s'il dépendait de moi de les supprimer. J'incline à
-comparer les beaux fruits de l'esprit humain avec l'émeraude, qui est
-une belle pierre mais dont on trouve rarement un échantillon qui n'ait
-une petite tache ou un petit défaut. Les grands auteurs ont leur tache;
-ils ne cessent pas pour cela d'être des pierres précieuses.</p>
-
-<p><i>Nana</i> est peut-être l'œuvre à cause de laquelle on juge Zola le plus
-sévèrement. Cela est-il du au sujet? Je crois plutôt que c'est au
-défaut de prudence, au cynisme brutal avec lequel il est traité.</p>
-
-<p>En fait, il y a dans la société des formes, et des bornes auxquelles une
-œuvre qui veut traverser victorieusement les siècles ne peut
-peut-être pas se dérober. Je dis peut-être, parce que si Rabelais et
-d'autres écrivains brisèrent ces digues et gagnèrent un nom
-impérissable, leur licence constitue cependant un élément d'infériorité,
-et comme une note vulgaire dans la symphonie de leur talent.</p>
-
-<p>Ces vallées et ces limites, le génie les ébranle, mais d'elles-mêmes
-elles reprennent leur place. Sans doute elles changent: elles ne
-disparaissent jamais et s'imposent avec tant de force que je ne sache
-pas qu'aucun écrivain les ait jamais renversées.</p>
-
-<p>Si audacieuse que soit une plume, pour tant qu'elle veuille copier la
-réalité nue, il y a toujours un point auquel elle s'arrête. Il y a des
-choses qu'elle n'écrit pas, des voiles qu'elle ne parvient pas à
-soulever. Tout consiste à savoir s'arrêter à temps, aux limites du
-terrain défendu par la morale de l'art.</p>
-
-<p>Il faut ici remarquer que la majorité des critiques semble s'imaginer
-qu'il n'existe qu'un genre d'immoralité, l'immoralité érotique, comme si
-la loi divine se réduisait à un commandement. Que l'auteur s'abstienne
-de peindre la passion amoureuse et il a carte blanche pour portraicturer
-toutes les autres! Et cependant, il y a des romans comme <i>le
-Juif-Errant</i> ou <i>les Mystères de Paris</i> qui, par leur caractère
-anti-social et anti-religieux, ne sont pas moins immoraux que <i>Nana</i>.</p>
-
-<p>Dans les questions religieuses et sociales, les naturalistes agissent
-comme leurs frères les positivistes vis-à-vis des problèmes
-métaphysiques. Ils les laissent de côté, attendant que la science leur
-en fournisse la solution, s'il est possible. Cette abstention est mille
-fois moins dangereuse que la propagande socialiste et hérétique des
-romanciers qui les précédèrent.</p>
-
-<p>Quant à la passion, surtout à l'amour en dehors des voies du devoir,
-loin de la glorifier, on dirait que les réalistes ont pris à cœur
-d'enlever à l'humanité toute illusion sur elle, d'en montrer les dangers
-et les laideurs, d'en diminuer les attirances.</p>
-
-<p>De <i>Madame Bovary</i> à <i>Pot-Bouille</i>, l'école ne fait que répéter avec un
-accent fatidique que l'on trouve dans le devoir seul la tranquillité et
-le bonheur.</p>
-
-<p>Le Portugais Eça de Queiroz dans son roman <i>O primo Bazilio</i> (le cousin
-Basile), où il imite Zola jusqu'à la copie, fait un tableau, horrible
-sous son apparence vulgaire, du supplice de la femme esclave de sa
-faute.</p>
-
-<p>Il est clair que l'enseignement des réalistes n'est pas formulé en
-sermons et en axiomes. Il faut le lire dans les faits.</p>
-
-<p>Il en arrive de même dans la vie où les mauvaises actions sont punies
-par leurs propres conséquences.</p>
-
-<p>En définitive, les naturalistes ne sont pas des révolutionnaires
-utopistes ni impies par système. Ils ne font pas l'apothéose du vice.
-Ils n'échauffent pas les têtes et ne corrompent pas les cœurs. Ils
-n'énervent pas les intelligences en peignant un monde imaginaire et en
-dégoûtant du réel.</p>
-
-<p>Ce qu'il faut imputer, en particulier, au naturalisme.&mdash;je n'ai point de
-plaisir à le répéter,&mdash;ce sont les tendances déterministes, le défaut de
-goût et un certain manque de choix artistique.</p>
-
-<p>De ces fautes la première est un délit grave, la seconde est de moindre
-importance, parce que les plus illustres de nos dramaturges et de nos
-romanciers l'ont commise. Ce qui importe, ce ne sont pas les verrues de
-la surface, c'est le fond.</p>
-
-
-
-<hr style="width: 65%;" />
-<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h3>
-
-<hr class="hr.r5" />
-<h6>SOMMAIRE</h6>
-
-<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Le Réalisme anglais.&mdash;Son origine: Chaucer et Shakespeare.&mdash;Foë
-et Swift.&mdash;Walter Scott.&mdash;Les autoress.&mdash;Dickens,
-Thackeray et Bulwer.&mdash;Georges Eliot.&mdash;Le rôle du roman en
-Angleterre, son influence sociale.&mdash;L'esprit anglican
-dont il est imprégné.</i></p></blockquote>
-<hr class="hr.r5" />
-
-<p>Des gens, qui se piquent d'un goût délicat et répugnent à la crudité des
-romanciers français, vantent le roman anglais, et louent un certain
-genre de naturalisme mitigé qui lui est particulier. C'est maintenant
-une opinion aristocratique et élégante que d'admettre la suprématie du
-roman anglais sur le terrain moral et sur le terrain littéraire.</p>
-
-<p>Le lecteur n'ignore pas combien les jugements généraux en matière de
-morale sont parfois sans fondement et erronés. Il pourra donc
-s'expliquer facilement comment est en odeur de sainteté sur notre terre
-catholique et latine une littérature, et le légitime du protestantisme,
-appropriée à ces mœurs méticuleuses, hypocrites, réservées et
-égoïstes que le puritanisme, mêlé à l'esprit mercantile de la race,
-acclimata dans l'ancienne île des Saints.</p>
-
-<p>Et ce n'est point que l'Angleterre n'ait des saines traditions réalistes
-et un illustre ancêtre littéraire. Chaucer, père de sa poésie, était un
-réaliste, et ses <i>Contes de Cantorbéry</i> des tableaux d'après nature. Le
-plus grand astre du firmament britannique, l'illustre Shakespeare porta
-le Réalisme à un certain point où n'oserait peut-être pas le suivre
-Zola. Mais, si la poésie et le théâtre fleurissent, de bonne heure, dans
-la Grande-Bretagne, le roman y naquit tard, quand le pays appartenait
-déjà irrévocablement à la Réforme.</p>
-
-<p>La Réforme! Partout où son esprit prévalut, il fut un élément
-d'infériorité littéraire, et ceci, Dieu le sait, je ne le dis pas pour
-louer le catholicisme dont l'excellence ne dépend pas de questions
-esthétiques, mais pour donner à entendre que le roman anglais se ressent
-de son origine. De tous les genres cultivés en Angleterre, depuis Henri
-<span style="font-size: 0.8em;">VIII</span> jusqu'à maintenant, le roman est celui que le protestantisme a
-pénétré davantage. Aussi les Anglais n'ont-ils pas produit un <i>Don
-Quichotte</i>, c'est-à-dire une épopée de la vie réelle, qui puisse être
-comprise par l'humanité entière.</p>
-
-<p>Depuis son berceau même, le roman anglais est dominé par des tendances
-utilitaires, qui le lient au sol, pour ainsi dire, et l'empêchent de
-voler par les espaces sublimes que parcourt la libre fantaisie de
-Shakespeare et de Cervantès.</p>
-
-<p>Pour tant que l'on loue Foë, en lui donnant le titre pompeux d'<i>Homère
-de l'individualisme</i>, <i>Robinson</i> n'est une œuvre incomparable que
-pour les enfants de dix à quinze ans.</p>
-
-<p>Swift, le misanthrope contemporain de Robinson, est beaucoup plus
-profond, et pour les intentions doctrinales, nul ne l'égale, car, en fin
-de compte, la satire est une direction radicale de la littérature à
-thèse.</p>
-
-<p><i>Le Vicaire de Wakefield</i>, de Goldsmith, parfois douce idylle, agréable
-peinture domestique, contient un idéal purement anglais, patriarcal.
-Tandis que l'exemple des filles du Vicaire enseigne à fuir la vanité,
-<i>Clarisse</i> et <i>Paméla</i> condamnent irrévocablement la passion et ouvrent
-la série des romans austères, où le cœur rebelle est toujours vaincu.
-Quant à Walter Scott, il n'a pas eu de descendance légitime.</p>
-
-<p>Walter Scott est un phénomène isolé dans la littérature anglaise, ou
-pour plus d'exactitude, l'enfant d'une autre nationalité toute
-différente, la nationalité écossaise qui est rêveuse, idéaliste et
-poétique autant que la nationalité anglaise est pratique et utilitaire.
-A coup sûr, Walter Scott ne procède pas de Shakespeare. Mais le sens
-pratique et prosaïque de Foë ne court pas davantage par ses veines.
-C'est le barde qui vit dans un passé coloré de lumière et de pourpre,
-comme un splendide coucher de soleil; qui fait revivre l'histoire et la
-légende en ne demandant à la réalité que ce vernis brillant, nommé
-couleur locale par les romantiques. En somme, c'est le dernier chanteur
-des beaux âges chevaleresques, <i>le dernier ménestrel</i>.</p>
-
-<p>Quand, de sa résidence seigneuriale de Abbots-ford, Walter Scott
-évoquait les traditions de sa romanesque patrie, la troupe de
-romancières qui ont tant influé et influent tant sur le caractère de ce
-genre littéraire, en lui donnant une saveur spéciale et éthique, entrait
-déjà en lice. Les femmes conquéraient le territoire dont elles sont
-maîtresses à cette heure. On lisait passionnément les <i>contes moraux</i> de
-Miss Edgeworth. Les noms de Miss Mary Russel Milford, Miss Austen,
-Mistress Opie, Lady Morgan, Mistress Shelley étaient célèbres. Une fois
-maître du roman, l'élément féminin se cramponna à son butin.
-Aujourd'hui, on compte par milliers les <i>autoress</i> qui font gémir tous
-les jours les presses de Londres sous les fruits de leur talent. Quand
-Dickens, Thackeray et Lytton Bulwer ne furent plus là, le premier
-romancier anglais fut une femme, Georges Eliot.</p>
-
-<p>Par suite de cet empire des femmes, le roman anglais tend à enseigner et
-à prêcher beaucoup plus qu'à réaliser la beauté. A peine la fille de
-clergyman prend-elle la plume qu'elle se trouve à la hauteur de son père
-et peut alors, plaisir ineffable! aller et enseigner les peuples. Non
-seulement elle possède une chaire et un pupitre, mais elle dispose de
-moyens matériels pour la propagation de la foi.</p>
-
-<p>Charlotte Yonge écrit l'<i>Héritier de Redcliffe</i>. L'édition se vend bien.
-Avec le produit, l'auteur achète un navire et en fait présent à un
-évêque missionnaire.</p>
-
-<p>Ainsi, chez les romancières modernes de l'Angleterre, s'est presque
-complètement éteint ce noble orgueil littéraire, qui aspire à la gloire
-conquise par la concentration du talent et par l'effort constant vers la
-perfection suprême, amour-propre d'artiste qu'exprima si virilement
-George Sand. Au lieu d'aspirer à produire de belles œuvres, des
-œuvres durables, elles se jettent dans le torrent écumeux de la
-production hâtive, luttant à qui fera le plus et non à qui fera le
-mieux. Le roman anglais a une extension obligatoire de trois gros
-volumes, et les romanciers à la mode comme Francis Trollope ne se
-satisfont pas à moins d'un roman par trimestre, c'est-à-dire de douze
-volumes par an. Quel style, quelle invention, quels caractères y
-aura-t-il que ce fleuve débordant d'encre n'inonde et ne ruine!</p>
-
-<p>Pour la nation anglaise, le roman est devenu un article de première
-nécessité et de consommation quotidienne, comme le bifteck qui répare
-ses forces, comme le charbon dont la chaleur tempère ses journées
-glaciales et réjouit ses longues nuits. Il y a pour le roman un public
-quotidien et assuré, comme il y en a un ici pour les cafés. Le roman est
-l'écho des aspirations du lecteur et joue son rôle religieux, politique
-et moral. Il s'inspire des exigences du public. Il est philosophique
-avec Charles Reade; républicain et socialiste avec Joshua Davidson;
-théologique avec Charlotte Yonge; politique avec Disraeli;
-fantasmagorique dans le genre d'Anna Radcliffe qui amuse encore;
-historique dans le goût de Walter Scott qui a toujours des disciples.
-Les géographes, les paysagistes et les auteurs de marines qui suivent
-les traces de Fenimore Cooper, le capitaine Mayne-Reyd, le capitaine
-Marryat, et d'autres capitaines, jouissent aussi de la faveur de ce
-peuple colonisateur et touriste.</p>
-
-<p>Les écrivains américains Bret-Harte et Mark Twain fendent les
-brouillards de l'atmosphère anglaise avec des étincelles d'<i>humorisme</i>,
-cette gaieté difficile et douloureuse du Nord.</p>
-
-<p>Ses inclinations ainsi flattées, satisfait dans ses goûts moins
-littéraires que poétiques, le peuple anglais accorde, à son tour, à ses
-romanciers une tendresse personnelle dont nous ne connaissons pas
-d'exemple chez nous. C'en est une preuve que les nombreux pèlerins qui
-se rendent tous les ans au presbytère de Haworth où naquit et où passa
-les premières années de sa vie la romancière qui illustra le pseudonyme
-de <i>Currer Bell</i>.</p>
-
-<p>La gloire littéraire n'est pas assez: c'est une affection plus intime,
-qui entoure d'une auréole le nom des romanciers favoris de la nation
-britannique. On ne considère pas le roman comme un simple passe-temps,
-comme un simple plaisir esthétique, c'est une institution, le cinquième
-pouvoir de l'Etat, et comme l'a dit en public le romancier Trollope,
-<i>les romans sont les sermons de l'époque actuelle</i>.</p>
-
-<p>Leur influence s'étend non seulement aux mœurs mais aux lois. Ils
-influent sur les délibérations des chambres, sur les réformes
-continuelles que subit le code d'une nation si éminemment conservatrice.</p>
-
-<p>Que les pays sont différents! dirons-nous avec le héros de <i>Very well</i>.
-Allez un peu proposer à nos cortès espagnoles si tumultueuses et si
-déclamatrices une réforme légale, suggérée par exemple par la lecture de
-la <i>Déshéritée</i> ou de <i>Don Gonzalo Gonzalez de la Gonzalera</i>. L'on verra
-avec quels rires homériques nos graves sénateurs accueilleront cette
-proposition!</p>
-
-<p>En Angleterre, la force sociale du roman est reconnue. Toutes les
-classes s'enorgueillissent de posséder des romanciers. Il en est qui
-sont ministres, marins, diplomates et magistrats. Magistrats, oui, et
-que dirait-on dans nos cours, Dieu d'Israël! si un président de chambre
-publiait un petit roman! Pour faire comprendre l'influence et l'action
-du roman dans la race saxonne, il suffit d'en citer un, <i>la Case de
-l'Oncle Tom</i>, dont personne n'ignore les résultats anti-esclavagistes.</p>
-
-<p>Et le naturalisme anglais?</p>
-
-<p>Je répète que les traditions de la littérature anglaise sont réalistes.
-J'ajoute que Dickens et Thackeray,&mdash;les noms peut-être les plus
-illustres qui honorent le roman britannique,&mdash;sont réalistes.</p>
-
-<p>Charles Dickens ne craignit pas, chez ce peuple d'aristocrates, de
-s'abaisser à l'étude des dernières couches sociales, voleurs, assassins
-et mendiants.</p>
-
-<p>Thackeray qui inclinait davantage à la satire, étudia aussi dans le
-monde qui l'entourait ses types caractéristiques au profil caricatural.</p>
-
-<p>Pour Georges Eliot, dans les œuvres de qui résonne aujourd'hui la
-note la plus aiguë du naturalisme anglais, son programme est réaliste à
-la manière de Champfleury. Elle se donne pour objet de ses observations,
-non pas les brillantes créatures d'exception si chères aux romantiques,
-mais la généralité des individus, les personnages communs et vulgaires,
-la classe moyenne de l'humanité.</p>
-
-<p>Malgré tout cela, il y a chez les romanciers anglais, pour si réalistes
-qu'ils soient, une intention morale, un désir de corriger et de
-convertir, et comme le dit spirituellement un récent historien de la
-littérature anglaise, une soif de sauver le lecteur de l'enfer et non de
-l'ennui. Cela apparaît nettement chez la piétiste Yonge, et chez
-l'auteur d'<i>Adam Bede</i>, Eliot, qui est libre-penseur et philosophe.
-Cette tendance leur enlève cette objectivité sereine, nécessaire pour
-faire une œuvre maîtresse d'observation impersonnelle, d'après la
-méthode réaliste, et arrête leur scalpel avant qu'il n'en arrive aux
-tissus intimes et aux derniers replis de l'âme.</p>
-
-<p>Partie de cette faute doit être imputée au public, facteur fort
-important de toute œuvre littéraire. Comme on l'a déjà dit, le public
-anglais demande toujours des romans,&mdash;pas de ceux que savoure seul, dans
-son cabinet de travail, le lecteur sybarite qui aime à admirer de belles
-pages et à pénétrer dans des abîmes psychologiques&mdash;ceux que l'on lit en
-famille et que peuvent écouter tous les membres, la blonde <i>Girl</i> et
-l'imberbe <i>Scholar</i>.</p>
-
-<p>Les auteurs, qui satisfont ce besoin, le public anglais les paie
-splendidement. La première édition d'un roman se vend quinze francs le
-volume et l'édition s'épuise rapidement. Aussi une foule d'honorables
-Misses, filles de Clergymen, au lieu de se placer institutrices, se
-placent-elles comme romancières. De leur plume prolifique coulent des
-volumes d'un style incolore, aux incidents embrouillés comme les
-nœuds d'un écheveau.</p>
-
-<p>De là, l'infériorité croissante, la décadence du genre.</p>
-
-<p>Que l'innombrable famille des romanciers d'au-delà du détroit me
-pardonne si je suis injuste en parlant de leur décadence générale. Je
-pourrais me flatter de connaître quelques-unes de leurs œuvres, mais
-qui pourrait prétendre les avoir toutes lues? Mon jugement est celui
-qu'émettent les critiques qui considèrent surtout le côté littéraire, et
-en second lieu, comme il est juste, le côté moral, et qui voient que la
-fabrication précipitée et la sujétion au goût du public font tort à la
-fraîcheur, à l'inspiration et à l'énergie de la pensée. Si le noble
-front de Georges Eliot, si la gracieuse physionomie de Ouida se
-dressent au-dessus de cet océan de têtes vulgaires, il est incontestable
-que l'immense majorité des romanciers anglais s'est essayée à remplir
-trois bols avec une tasse de chocolat.</p>
-
-<p>En outre, le roman anglais, même quand il est supérieur, porte imprimé
-si avant le sceau d'une autre religion, d'un autre climat, d'une autre
-société, qu'à nous autres Latins il nous parait forcément exotique.
-Comment pourrait nous plaire, par exemple, la prédicante méthodiste qui
-est l'héroïne d'<i>Adam Bede</i>? Je sais qu'il est à la mode d'être habillé
-par un tailleur anglais, mais la littérature, Dieu merci! ne dépend pas
-entièrement des caprices de la mode.</p>
-
-<p>Un dernier mot que la malice m'inspire sans doute: si le roman anglais a
-chez nous aujourd'hui tant d'admirateurs officiels, a-t-il autant de
-lecteurs?</p>
-
-
-
-<hr style="width: 65%;" />
-<h3><a name="XV" id="XV"></a>XV</h3>
-
-<hr class="hr.r5" />
-<h6>SOMMAIRE</h6>
-
-<blockquote><p><i>L'Espagne.&mdash;Le mouvement de 1808.&mdash;Les Walter-Scottiens.&mdash;La
-Avellaneda.&mdash;Fernan Caballero.&mdash;La transition:
-Alarcon.&mdash;Valera.&mdash;Comment on a jugé Valera en France.</i></p></blockquote>
-<hr class="hr.r5" />
-
-<p>En Angleterre et en France, le roman a un <i>hier</i>. Ici en Espagne, il n'a
-qu'un avant-hier s'il est permis de s'exprimer ainsi. Là, les romanciers
-actuels se nomment fils de Thackeray, de Walter Scott, de Dickens, de
-Sand, de Victor Hugo, de Balzac. Ici nous ne savons pas grand chose de
-nos pères et nous nous rappelons seulement certains aïeux de sang très
-pur, du lignage des Cervantès, des Hurtado, des Espinel. Cela revient à
-dire qu'il n'y a pas eu en Espagne d'autre roman que celui du siècle
-d'or et celui qui fleurit aujourd'hui.</p>
-
-<p>Cependant, la vie du roman contemporain en Espagne peut déjà se diviser
-en deux époques distinctes: celle du règne d'Isabelle, et celle qui
-commença avec la Révolution de Septembre 1868.</p>
-
-<p>La guerre de l'Indépendance suscita de grands poëtes lyriques, mais
-jusqu'à ce que le torrent romantique passât les Pyrénées, nous n'eûmes
-pas de romanciers.</p>
-
-<p>Walter Scott fit son entrée triomphale dans notre littérature, et le
-règne du roman historique commença. On pourrait consacrer un livre bien
-curieux au récit des pérégrinations de l'idée <i>walter-scottienne</i> au
-travers des cervelles espagnoles. L'esprit du barde écossais s'incarna
-dans des êtres aussi différents entre eux qu'Espronceda, Martinez de la
-Rosa, Gil, Escosura, Canovas del Castillo, Vicetto, Villoslada,
-Fernandez y Gonzalez, et d'autres, dont les noms ne me reviennent pas à
-l'esprit.</p>
-
-<p>George Sand vint aussi chez nous amenée la main dans la main par son
-illustre rivale la Avellaneda. Eugène Suë, patronné par Perez Escrich et
-Ayguals de Izco, ne demeura pas en arrière.</p>
-
-<p>Parmi les <i>walter-scottiens</i>, tous gens de valeur, il en était un qui,
-s'il n'eût pas gaspillé ses rares qualités, et mal employé ses précieux
-dons, eût pu s'appeler, plutôt que le séide, le rival de l'auteur
-d'<i>Ivanhoë</i>. Le talent de Fernandez y Gonzalez semblait un arbre touffu,
-dont le bois pouvait servir à des œuvres sculpturales. Par malheur,
-cet écrivain le gaspilla à faire des tables et des bancs vulgaires. Son
-imagination était riche, sa palette descriptive variée, son invention
-abondante. Il fut, d'abord, le poëte du passé, qui rajeunissait les
-livres de chevalerie et prêtait à la tradition héroïco-nationale cette
-vie nouvelle que lui donnent, de temps en temps, des génies privilégiés
-comme Zorrilla, Walter Scott et Tennyson. Comment il finit, nul ne
-l'ignore: par des livraisons interminables, par des volumes vendus à bas
-prix, par des œuvres de basse littérature, écrites pour le lucre.
-Deux ou trois romans d'entre ses premières œuvres sont les colonnes
-sur lesquelles son nom s'appuie pour ne pas tomber en oubli.</p>
-
-<p>Peut-être, l'auteur tendre et sympathique de <i>la Gaviota</i> posséda-t-il
-le talent le plus original et le plus indépendant de tous ceux qui se
-signalèrent dans la renaissance de notre roman. Malgré ses digressions
-et ses réflexions, malgré son optimisme idyllique, Fernan Caballero est
-doué d'un charme spécial particulier, d'une grâce caractéristique. Il
-fait preuve d'une imagination, allemande par les rêves, et espagnole
-par la prestesse et la vivacité. Tandis que les romanciers de son
-époque peignaient des tableaux de sujets historiques à la Walter Scott,
-Fernan prenait note des mœurs des gens qui respiraient autour d'elle.
-Elle peignait des <i>asistentas</i>, des bandits, des <i>gaviotas</i>, des curés,
-des bergers, des paysans et des toreros<a name="FNanchor_1_11" id="FNanchor_1_11"></a><a href="#Footnote_1_11" class="fnanchor">[1]</a>. Parfois, dans ses bosquets
-andalous, brillent ces soleils du Midi, que Fortuny mit dans ses
-tableaux. Il est des <i>patios</i> de Fernan qu'il nous semble voir, qui nous
-réjouissent les yeux avec leurs fleurs, et les oreilles avec le bruit de
-l'eau, les pioussements des poules et l'innocent bavardage des enfants.
-L'inspiration de Fernan est plus réelle, plus sincère et plus naïve que
-celle de presque tous les romans de cape et d'épée que l'on écrivait
-alors.</p>
-
-<p>Trueba n'atteint pas à la taille de Fernan Caballero. Un pays idolâtre
-de ses traditions et de ses propres souvenirs a bâti le piédestal sur
-lequel trône le peintre basque; mais sa palette n'est riche qu'en
-demi-teintes et en couleurs claires, gracieuses, sans vigueur ni
-intensité. Le vert, le rose et le bleu céleste dominent. Les noirs, les
-terres de Sienne, les bitumes dont Fernan ne fit, lui-même, usage
-qu'avec une extrême mesure, manquent complètement. Quelques scènes
-rurales de Trueba plaisent comme il plaît de contempler le cours d'un
-ruisseau peu profond et aux bords agréables<a name="FNanchor_2_12" id="FNanchor_2_12"></a><a href="#Footnote_2_12" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-
-<p>Selgas ne décrit pas les campagnards et n'appartient pas à l'école des
-paysagistes. C'était un Alphonse Karr, un violoniste capricieux qui
-exécutait des variations sur un thème quelconque et le brodait
-d'arabesques délicates et d'un bel effet. Plutôt qu'un romancier, ce fut
-un humoriste caustique, spirituel et riant comme le sont toujours les
-humoristes dans les pays chauffés par le soleil. Son style inégal
-ressemblait à ces visages aux traits irréguliers, qui compensent le
-défaut de correction par la lueur soudaine du sourire ou par le feu du
-regard. Selgas fait au lecteur bien des surprises agréables, quand il ne
-s'y attend pas. Il lui offre des traits d'observation, de paradoxales
-finesses, des mots heureux, des flamboiements d'idées originales, ou du
-moins présentées d'une manière piquante et nouvelle.</p>
-
-<p>Une autre qualité de Selgas, c'est de s'être mis à étudier la vie
-moderne dans les grandes villes et d'avoir laissé de côté les Mores, les
-odalisques et les châtelaines.</p>
-
-<p>Eh bien! si nous voulons chercher le chaînon, qui rattache à l'époque
-actuelle, cette époque antérieure du roman espagnol où figurent Fernan
-Caballero, la Avellaneda, la Coronado, Trueba, Selgas, Fernandez y
-Gonzalez et Miguel de los Santos Alvarez,&mdash;cette époque où le roman
-humanitaire d'Escrich vivait à côté du roman lyrique et werthérien de
-Pastor Diaz, et où la cotte de mailles de <i>Men Rodriguez</i> et la jupe de
-la <i>Sigea</i> frôlaient le froc du héros que ces mésaventures forcèrent à
-émigrer de <i>Villa-Hermosa en Chine</i>;&mdash;si nous voulons, je le répète,
-indiquer la soudure des deux périodes, il faut écrire le nom de Pedro
-Antonio de Alarcon.</p>
-
-<p>Imprégné de romantisme jusqu'à la moelle des os, <i>le Final de la
-Norma</i><a name="FNanchor_3_13" id="FNanchor_3_13"></a><a href="#Footnote_3_13" class="fnanchor">[3]</a> ravit nos pères, comme un délicieux caprice de Goya, intitulé
-<i>Le Tricorne</i><a name="FNanchor_4_14" id="FNanchor_4_14"></a><a href="#Footnote_4_14" class="fnanchor">[4]</a>, nous ravit nous-mêmes. Voilà comment mon illustre ami
-Alarcon, sans être encore un vieillard, peut se vanter d'avoir captivé
-deux générations de goûts bien différents.</p>
-
-<p>Les autres romanciers, ceux qui furent hier la coqueluche de leur
-temps, ont disparu de nos horizons littéraires actuels, entraînés par
-l'irrésistible courant du temps, et ceux qui ne sont pas descendus dans
-la tombe meurent vivants de l'indifférence du public intelligent, du
-silence dédaigneux de la critique, et en somme de l'oubli qui est la
-pire des morts pour un écrivain. Alarcon, tout en refusant avec
-acharnement toute concession aux nouvelles tendances, règne encore, en
-maître des cœurs et des imaginations, et soutient l'édifice ruiné de
-ses mains habiles.</p>
-
-<p>Je ne sais si aucun romancier contemporain ensorcellera le public comme
-l'auteur du <i>Scandale</i>. Je ne sais si aucun sera, comme lui, lu et aimé
-de tous sans distinction de sexe ni d'âge. Je sais que beaucoup de gens
-demandent de leur prêter un roman d'Alarcon de préférence à ceux des
-autres auteurs.</p>
-
-<p>Le public d'Alarcon n'est pas celui qui dévore avec un appétit bestial
-les romans de Manini<a name="FNanchor_5_15" id="FNanchor_5_15"></a><a href="#Footnote_5_15" class="fnanchor">[5]</a>, c'est celui que Spencer appellerait <i>la
-moyenne intelligente</i>. Il se compose de gens qui demandent au roman un
-honnête délassement et les clames en forment la majeure partie.</p>
-
-<p>Alarcon plaît-il parce qu'il a conservé un certain parfum romantique? je
-pense que non; les partis politiques donnent trop à faire aux Espagnols
-et les partis littéraires ne les font pas beaucoup réfléchir.</p>
-
-<p>Ce qui plaît chez Alarcon, c'est l'esprit aimable, la <i>belle ombre</i>, la
-galanterie moresque que respirent ses portraits de femme touchés avec un
-pinceau voluptueux et brillant, le style dégagé, facile et animé,
-l'intérêt des récits, et ensuite, une foule de qualités étrangères au
-romantisme, qu'il ne doit à personne qu'à Dieu qui les lui accorda d'une
-main prodigue.</p>
-
-<p>Si dans les types de <i>La Prodigue</i>, de <i>El Niño de la Bola</i><a name="FNanchor_6_16" id="FNanchor_6_16"></a><a href="#Footnote_6_16" class="fnanchor">[6]</a>, dans
-Fabian Conde, dans d'autres héros et héroïnes d'Alarcon on découvre la
-filiation romantique; en revanche, <i>Le Tricorne</i> est plein d'un coloris
-franchement espagnol, d'une telle fraîcheur qu'il en fait dans son genre
-un modèle achevé. Le talent d'Alarcon gagne à se limiter à de petits
-tableaux; son ciseau travaille mieux des camées exquis, des agates
-précieuses que des marbres de grandes dimensions. Il réussit dans le
-conte et la nouvelle courte, genre peu cultivé chez nous et qu'Alarcon
-manie avec une singulière maîtrise.</p>
-
-<p>Par toutes ses qualités rares, Alarcon est un puissant mainteneur de
-l'antique bannière romanesque et un redoutable adversaire de la
-nouvelle. Mais nous, les écrivains du camp ennemi, nous demandons à Dieu
-qu'il ne renonce pas à écrire comme il en a annoncé l'intention. Sa
-résolution est-elle dictée par la coquetterie de se retirer, quand le
-public l'aime le plus, en laissant derrière lui une mémoire radieuse?
-Est-ce fatigue? Ce qui est certain, c'est qu'il est dans la plénitude de
-ses facultés, et que jamais son imagination ne parut aussi fraîche que
-durant ces dernières années.</p>
-
-<p>Par la retraite d'Alarcon, l'idéalisme perd son champion le plus
-terrible. Valera, quoique idéaliste, est un romancier à part, qui ne
-formera pas d'école, parce qu'il est difficile à imiter, comme on le
-comprend facilement, si l'on songe aux qualités qu'il réunit. La plus
-profonde vallée qui sépare de Valera la troupe profane des imitateurs,
-c'est sa diction élégante et pure, empruntée plutôt aux mystiques,
-écrivains châtiés par excellence, qu'à Cervantès, qui est un écrivain
-spontané. Valera n'a pas seulement pris, chez eux, la pureté un peu
-archaïque de son style, mais le soin et la perspicacité avec lesquels
-ils scrutent et sondent les arcanes mystérieux de l'âme pour les
-expliquer en phrases d'or et en paragraphes de marbre sculpté.</p>
-
-<p>Aussi, quand on traduisit en français les romans de Valera, sous le
-titre de <i>Récits andalous</i>, il fut nécessaire d'en supprimer beaucoup
-parce que, d'après la <i>Revue littéraire</i>, ils contenaient <i>trop de
-théologie</i><a name="FNanchor_7_17" id="FNanchor_7_17"></a><a href="#Footnote_7_17" class="fnanchor">[7]</a>. Nos voisins pensaient que les filles de <i>Don Valera</i>
-étaient de gentilles gitanes, armées de castagnettes, prêtes à danser
-des séguédillas, et jolies: ils trouvaient des nonnes contemporaines de
-sainte Thérèse et de Louis de Grenade, qui montraient à peine, entre les
-plis de leur voile, leur beau visage grec où brillait un sourire
-voltairien.</p>
-
-<p>Valera charme, en effet, les sybarites des lettres en réunissant en lui
-la fleur des trois idéaux de beauté littéraire: l'idéal païen, l'idéal
-du siècle d'or et celui de la culture moderne la plus raffinée.</p>
-
-<p>À tout cela il faut ajouter une verve andalouse piquante et badine.
-Comme Valera est, d'ailleurs, très-sagace, très-psychologue, très-maître
-de lui, il semble que les destins lui ont réservé dans le roman espagnol
-le rôle de Stendhal dans le roman français,&mdash;un Stendhal parfait dans la
-forme autant que le vrai Stendhal fut pécheur; bien des choses
-éloignent, cependant, Valera du réalisme, surtout son caractère
-aristocratique qui le pousse peut-être à considérer le réalisme comme
-quelque chose degrossier, et l'observation de la réalité comme un
-travail indigne d'un esprit épris de la beauté classique et suprême.
-Ainsi le meilleur titre de gloire de Valera sera la forme, cette forme
-plus admirable isolée, que rattachée aux sujets de quelques-uns de ses
-romans.</p>
-
-<p>Il n'y a pas de doute que <i>Pepita Jimenez</i>, <i>Doña Luz</i>, et d'autres
-héroïnes de Valera parlent fort bien et en termes fort convenables et
-fort spirituels. Par malheur, on ne peut nier non plus que personne ne
-parle plus ainsi, comme un personnage de Cervantès. Et notez que si je
-nomme Cervantès, pour louer la perfection des discours des héros de
-Valera, je n'oublierai pas d'ajouter que le génie réaliste de Cervantès
-le poussa à faire que Sancho, par exemple, parla fort mal et commit des
-fautes, et que Don Quichotte corrigea ses dires. Chez Valera, il n'y a
-pas de Sancho. Tout le monde est Valera, et cela fait qu'on l'étudiera
-bientôt plus comme un classique que comme un romancier moderne.</p>
-
-<p>Pour les uns ceci sera un éloge, et pour les autres, un blâme. Pour moi,
-on me reproche de lire Valera avec trop de plaisir.</p>
-
-<p>Si certaine théorie littéraire est vraie, que j'ai trouvée dans je ne
-sais quel fameux critique français et qui établit que les romanciers
-copient la société et qu'à son tour la société imite et reflète les
-romanciers, il pourrait advenir que nous eussions tous la tentation de
-parler comme les héros de Valera, ce qui serait excellent pour la
-langue. Mais laissons-là les hypothèses et venons-en aux romanciers qui
-représentent en Espagne le réalisme.</p>
-
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_11" id="Footnote_1_11"></a><a href="#FNanchor_1_11"><span class="label">[1]</span></a> <i>Gaviotas</i>, littéralement, mouettes. On nomme ainsi la
-femme écervelée, et c'est le titre d'un roman qui est l'œuvre
-capitale de Caballero. La Gaviota a été traduite ou adaptée (Blériot,
-éditeur). Les autres œuvres de Fernan Caballero ont également des
-versions françaises (Castermann, Donniol, Hachette, Pion, Maillet,
-éditeurs.)</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_12" id="Footnote_2_12"></a><a href="#FNanchor_2_12"><span class="label">[2]</span></a> Trueba a été traduit et analysé dans nos revues.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_13" id="Footnote_3_13"></a><a href="#FNanchor_3_13"><span class="label">[3]</span></a> Traduit par Charles Yriarte (Lacroix, éditeur).</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_14" id="Footnote_4_14"></a><a href="#FNanchor_4_14"><span class="label">[4]</span></a> Traduit par M<sup>me</sup> Bentzon, <i>Récits de tous pays</i>, chez
-Calmann-Lévy.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_15" id="Footnote_5_15"></a><a href="#FNanchor_5_15"><span class="label">[5]</span></a> Éditeur de publications illustrées par livraisons. En
-France on dirait les romans de la rue du Croissant.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_16" id="Footnote_6_16"></a><a href="#FNanchor_6_16"><span class="label">[6]</span></a> <i>La Prodigue</i> a été traduite sous le titre de <i>la
-Gaspilleuse</i> par M<sup>lle</sup> Sara Oquendo dans la <i>Revue Britannique</i>. Je
-traduis <i>El Niño de la Bola</i> sous le titre de Manuel Vénegas dans la
-<i>Revue Moderne</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_17" id="Footnote_7_17"></a><a href="#FNanchor_7_17"><span class="label">[7]</span></a> Cette traduction est de M<sup>me</sup> Bentzon. Un anonyme a traduit
-en français <i>Doña Luz</i> (Lalouette, édit.) et moi-même <i>Le Commandeur
-Mendoza</i> (Giraud).</p></div>
-
-
-
-<hr style="width: 65%;" />
-<h3><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h3>
-
-
-<h6>SOMMAIRE</h6>
-
-<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Les réalistes.&mdash;Mesonero Romanos et Florez.&mdash;Larra.&mdash;Pereda.
-Son localisme, son catholicisme intransigeant.&mdash;Perez
-Galdos.&mdash;Son œuvre idéaliste.&mdash;Son
-évolution.&mdash;La situation du roman et des romanciers en
-Espagne.&mdash;Les jeunes: idéalistes et naturalistes.</i></p></blockquote>
-<hr class="hr.r5" />
-
-<p>Pour indiquer où commence le réalisme contemporain, il faut remonter à
-quelques passages de Fernan Caballero, et surtout aux auteurs des
-<i>Scènes Madrilènes</i> et de <i>Hier, Aujourd'hui et Demain</i>, sans oublier
-<i>Figaro</i> dans ses articles de mœurs. Malgré toutes les différences
-qui existent entre le raisonnable et spirituel Mesonero Romanos, le
-bienveillant Florez et le nerveux et caustique Larra, leurs études
-sociales ont leur point commun dans un certain réalisme tempéré,
-assaisonné de satire.</p>
-
-<p>Quand tant de romans de cette époque sont passés à jamais, les écrits
-légers de <i>Figaro</i> et du <i>Curieux parlant</i><a name="FNanchor_1_18" id="FNanchor_1_18"></a><a href="#Footnote_1_18" class="fnanchor">[1]</a> se conservent dans toute
-leur fraîcheur, parce que la myrrhe précieuse de la vérité les embaume.
-Ce qui augmente leur intérêt c'est qu'ils nous transmettent le souvenir
-des mœurs originales qui disparaissaient et des nouvelles mœurs;
-en somme, ils sont le reflet d'une complète transformation sociale.</p>
-
-<p>Pereda est, en ligne directe, le descendant de ces aimables et
-perspicaces peintres de mœurs. Il fit franchement adhésion à leur
-école, mais il la transporta des villes à la campagne, au cœur des
-montagnes de Santander.</p>
-
-<p>Le Réalisme espagnol a un vaillant champion dans Pereda; quand on lit
-quelques pages de l'auteur des <i>Scènes Montagnardes</i>, il semble que nous
-voyions ressusciter Téniers ou Tirso de Molina. On peut comparer le
-talent de Pereda à un beau jardin, bien arrosé, bien cultivé, rafraîchi
-par des brises aromatiques et salubres, mais aux horizons limités.</p>
-
-<p>Je me hâte d'expliquer ce que j'entends par <i>horizons limités</i> pour que
-personne n'entende cette phrase d'une manière offensante pour le
-sympathique écrivain.</p>
-
-<p>Je ne sais si cela provient d'un dessein délibéré, ou de ce qu'il y est
-obligé par le pays qu'il habite: Pereda se borne à décrire les types et
-à raconter les mœurs de Santander, en s'enfermant ainsi dans un
-cercle restreint de sujets et de personnages. Il excelle comme peintre
-d'un pays déterminé, comme poëte bucolique d'une campagne toujours
-égale, et n'essaya jamais d'étudier à fond les milieux civilisés, la vie
-moderne dans les grandes capitales, vie de qui lui est antipathique, et
-dont il a horreur, c'est pour cela que j'ai qualifié de <i>limité</i>
-l'horizon de Pereda. C'est pour cela qu'il convient de déclarer que si,
-du jardin de Pereda, l'on ne découvre point un vaste panorama, en
-échange le paysage est des plus agréables, des plus délicieux et des
-plus fertiles que l'on connaisse.</p>
-
-<p>Pereda, grâce à Dieu, ne tombe pas dans l'optimisme parfois agaçant de
-Trueba et de Fernan. Ses rustres, d'ailleurs très-amusants, sont
-ignorants, malicieux et grossiers comme de vrais rustres. Ce sont là
-cependant les fils préférés de l'auteur, visiblement séduit par la vie
-rurale, si saine, si paisible et si régénératrice, autant que lui
-répugnent les centres ouvriers industriels avec leurs misères
-irrémédiables. Pereda trace avec amour les silhouettes des paysans, des
-laboureurs et des hobereaux des villages, gens simples, aimant ce qu'ils
-connaissent depuis longtemps, routiniers et ayant peu de replis
-psychiques.</p>
-
-<p>Si quelque jour les thèmes de la <i>Tierruca</i> s'épuisent pour lui, danger
-qui n'est point imminent pour un esprit de la trempe de Pereda, il sera
-forcé de renoncer à ses tableaux locaux favoris, de chercher de
-nouvelles voies. Parmi les admirateurs de Pereda, il en est qui désirent
-ardemment qu'il change de touche: j'ignore s'il serait avantageux de le
-faire pour le grand écrivain. Il règne toujours une certaine harmonie
-mystérieuse entre le style, le talent d'un auteur, et les sujets dont il
-fait choix; cette harmonie procède de causes intimes.</p>
-
-<p>En outre, le Réalisme perdrait beaucoup si Pereda sortait de la
-Montagne. Pereda observe avec une grande lucidité, quand la réalité
-qu'il a devant les yeux ne lui soulève pas le cœur, qu'elle le
-divertit par le spectacle de ridicules et de manies profondément
-comiques. Peut-être briserait-il son pinceau pour ne point copier les
-plaies plus profondes et la corruption plus raffinée d'autres lieux et
-d'autres héros<a name="FNanchor_2_19" id="FNanchor_2_19"></a><a href="#Footnote_2_19" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-
-<p>Pour le Réalisme, posséder Pereda, c'est posséder un trésor, et pour ce
-qu'il vaut et pour les idées religieuses et politiques qu'il professe.
-Pereda est un argument vivant, une démonstration palpable que le
-Réalisme ne fut pas introduit en Espagne comme une marchandise française
-de contrebande, mais que ceux qui aiment, à la fois, la tradition
-littéraire et les autres traditions, le ressuscitent. Cela ne surprendra
-pas les gens intelligents, mais cela pourra bien stupéfier la tourbe
-innombrable qui date l'ère réaliste de l'avènement de Zola.</p>
-
-<p>Si le Réalisme chez Pereda est dans le sang, il n'en est pas ainsi de
-Galdos. Parmi certain fonds humain, par une certaine simplicité
-magistrale de ses créations, par sa tendance naturelle à la claire
-intelligence de la vérité, par la franchise de son observation, le
-maître romancier se trouva toujours prêt à passer au Naturalisme avec
-armes et bagages. Néanmoins, ses inclinations esthétiques étaient
-idéalistes, et ce n'est que dans ses dernières œuvres qu'il a adopté
-la méthode du roman moderne et creusé davantage dans le cœur humain.
-Il a rompu à la fois avec le pittoresque et avec les héros-symboles,
-pour s'attacher à la terre sur laquelle nous sommes.</p>
-
-<p>Quoique je n'aime pas à me citer moi-même, je dois rappeler ici ce que
-j'ai dit de Galdos, il y a trois ans, dans une étude assez longue que je
-consacrais à ses œuvres dans la <i>Revue Européenne</i>.</p>
-
-<p>Depuis cette date, mes opinions littéraires se sont assez modifiées, et
-mon critérium esthétique s'est formé, comme se forme celui de tout le
-monde, au moyen de la lecture et de la réflexion. Je me suis proposé de
-connaître le roman moderne. Non seulement il m'a paru le genre le plus
-compréhensif, le plus important actuellement, le plus approprié à notre
-siècle, celui qui remplace et remplit le vide produit par la disparition
-de l'épopée; il m'a semblé aussi le genre dans lequel, par une très
-<i>haute prérogative</i>, les droits de la vérité s'imposent, dans lequel
-l'observation désintéressée règne, dans lequel l'histoire positive de
-notre époque doit être écrite en caractères d'or.</p>
-
-<p>Cependant, alors comme aujourd'hui, Galdos était pour moi un romancier
-de premier ordre, le soleil du firmament littéraire, parce qu'il a en
-même temps l'équilibre et l'harmonie, l'abondance et la vigueur; parce
-que son style, s'il ne se renferme pas dans l'amphore étroite et ciselée
-de Valera, coule à flots d'une urne précieuse; parce qu'il possède une
-invention heureuse et ce don de la fécondité, don funeste pour les
-mauvais écrivains et même pour les écrivains médiocres qui ont une
-tendance à sommeiller, qualité d'une valeur extraordinaire pour les
-grands artistes.</p>
-
-<p>Il est certain qu'on peut conquérir l'immortalité avec un seul roman ou
-avec un seul fragment d'ode; mais il y a quelque chose de captivant et
-d'étonnant dans la manifestation de la puissance créatrice de ces
-écrivains et de ces poètes, qui sont à eux seuls un monde, et qui
-laissent derrière eux une longue postérité de héros et de héroïnes, les
-Shakespeare, les Balzac, les Walter Scott, les Galdos.</p>
-
-<p>Mais, ce que je désapprouvais alors dans le Galdos des <i>Episodes</i>, ce
-qui me paraissait le côté faible de son talent extraordinaire, c'était
-la tendance à la thèse,&mdash;dans un sens large et historique, c'est
-certain, mais à la thèse,&mdash;les accusations systématiques contre
-l'Espagne d'antan, les pelletées de terre jetées sur ce qu'elle fut; et
-cette tendance, qui s'accentuait chaque fois davantage, dans la
-magnifique épopée des <i>Episodes</i> au point de se déclarer explicitement
-dans la seconde série, fit explosion, disons-le ainsi, dans <i>Doña
-Perfecta</i>, dans <i>Gloria</i>, dans la <i>Famille de Léon Roch</i><a name="FNanchor_3_20" id="FNanchor_3_20"></a><a href="#Footnote_3_20" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
-
-<p>Par bonheur, ou plutôt grâce à l'instinct qui guide le génie, Galdos fit
-un pas en arrière pour fuir cette impasse sans issue possible. Dans
-l'<i>Ami Manso</i>, et dans la <i>Déshéritée</i>, il comprit que le roman, plutôt
-que d'enseigner ou condamner tel ou tel système politique, doit prendre
-note de la vérité ambiante et réaliser librement la beauté. Bravo à
-l'illustre écrivain qui a su secouer le joug des idées préconçues! Ses
-épousailles avec le réalisme le préserveront de la tentation de se faire
-dans ses romans le champion de la libre pensée, du système
-constitutionnel, choses que je ne prétends pas juger ici, mais qui, dans
-les admirables livres de Galdos, sont trop la raison d'être de ses
-livres.</p>
-
-<p>En comptant donc dans la phalange réaliste Galdos et Pereda, comme dans
-la phalange idéaliste nous avons vu briller les noms de Valera et
-d'Alarcon, nous pouvons dire qu'en Espagne la lutte est engagée, comme
-en France, entre les deux écoles.</p>
-
-<p>Il est vrai qu'ici la bataille ne fait pas grand bruit et ne suscite pas
-de grandes ardeurs belliqueuses. Il est vrai qu'ici on ne prend pas la
-question avec la même chaleur qu'en France: cela peut venir de plusieurs
-causes. D'abord, les idéalistes, ici, ne se promènent pas autant dans
-les nuages qu'en France, ni les réalistes ne chargent autant le tableau.
-Aucune des deux écoles n'exagère pour se différencier de l'autre.
-Peut-être le public est-il indifférent à la littérature; surtout à la
-littérature imprimée; celle qui se représente lui produit plus d'effet.</p>
-
-<p>L'écrivain est un facteur de la production littéraire. N'oublions pas
-que l'autre, c'est le public. À l'écrivain d'écrire, au public de
-l'encourager et d'acheter ce qu'il écrit, et de l'élever aux nues s'il
-le mérite. Or, en Espagne, on ne peut presque pas compter sur le public.
-Ce que le public espagnol aime, ce n'est pas la littérature, c'est la
-politique. Quand cette maîtresse impérieuse lui laisse quelques minutes
-de liberté, alors seulement il fait un brin de cour aux lettres et va
-les chercher dans le coin où elles s'entêtent à ne pas mourir d'ennui.</p>
-
-<p>Certes, je n'affirme pas que les romans manquent absolument de lecteurs,
-quoique chez nous le roman soit très loin d'être comme en Angleterre,
-une nécessité sociale. Ici, où nous ne sommes ni communistes ni avares,
-nous gardons le communisme et l'avarice pour les romans. Tout le monde
-s'effraie de ce qu'un roman coûte trois francs ou même deux, comme la
-première édition des <i>Episodes</i>. On dépense bien vite deux francs au
-café, pour une loge au théâtre, en pétards, en oranges. Pour un roman,
-tout Espagnol serre les cordons de sa bourse.</p>
-
-<p>J'ai des romans d'Alarcon, de Valera ou de Galdos que j'ai prêtés à une
-douzaine de gens riches. A chaque fois qu'on m'en demandait un, je leur
-eusse conseillé pour leur bien de l'acheter, si je n'eusse craint qu'on
-n'attribuât le conseil au désir de ne pas prêter. Enfin, n'y a-t-il pas
-eu des gens qui m'ont demandé de leur prêter mes romans!</p>
-
-<p>Je ne crois pas, pourtant, qu'il faille plus de deux cent cinquante
-francs pour former une bibliothèque complète des romanciers espagnols
-contemporains.Å“</p>
-
-<p>Que peut espérer ici le romancier? Fixons un délai de six mois pour
-tracer le plan, mûrir, écrire et limer un roman, soigné dans la forme et
-médité dans le fond. Quel en sera le produit! Valera déclare que sa
-<i>Pepita Jimenez</i>&mdash;son chef-d'œuvre&mdash;lui a rapporté environ deux mille
-francs. Si bien que le talent de romancier de Valera ne peut pas lui
-faire gagner cinq mille francs par an: je comprends presque qu'il
-préfère une ambassade.</p>
-
-<p>Il faut remarquer que si le romancier espagnol ne retire pas de ses
-œuvres un profit matériel, il n'y gagne pas non plus beaucoup
-d'honneur, ni ces ovations enivrantes qui élèvent à vingt mètres du sol
-les auteurs dramatiques. Pour eux sont tous les avantages, pécuniaires
-et littéraires, outre qu'ils sont affranchis de l'ignoble concurrence
-que le roman par livraisons et les mauvaises traductions du français
-font aux romanciers qui se flattent de respecter la langue et le sens
-commun.</p>
-
-<p>Qu'on ne vienne pas me dire que la question de l'argent n'est rien, mais
-qu'il suffit de savoir qu'on a écrit quelque chose de bien, quoique
-personne ne témoigne d'estime pour l'œuvre. Si le prêtre vit de
-l'autel, pourquoi le romancier ne vivrait-il pas du roman? Supposons
-qu'il n'ait pas besoin pour vivre du produit du roman; l'argent n'est-il
-pas à apprécier, puisqu'il est la marque évidente qu'il a un public?
-Avec le système de prêts qui règne en Espagne, un roman peut avoir
-trente mille lecteurs et seulement une édition de mille exemplaires.</p>
-
-<p>Parmi les causes qui rendent improductif le roman en Espagne, on ne
-devrait pas compter la rareté des lecteurs, puisque nous avons un public
-immense, si nous songeons aux républiques sud-américaines qui parlent
-notre langue. Grâce à l'indifférence avec laquelle on regarde tout ce
-qui touche à la littérature, les libraires et les imprimeurs de là-bas
-peuvent piller les écrivains d'Espagne tout à leur aise, et ce public
-d'au delà de l'Océan demeure stérile pour la prospérité de la
-littérature ibérique.</p>
-
-<p>Aussi, tout bien considéré, il est étonnant que nous ayons d'aussi bons
-romanciers en Espagne et un aussi bon roman; étonnant encore que dans ce
-genre que Gil y Zarate et Cohl y Vehi rangent le dernier et qui,
-aujourd'hui, marche à la tête des autres, nous nous trouvions à la
-hauteur des premières nations de l'Europe. Nous ne comptons pas par
-douzaines les grands romanciers vivants, mais la France ne les compte
-pas non plus, et encore moins, que je sache, l'Angleterre, l'Allemagne
-et l'Italie. En comparant les œuvres aux œuvres, notre patrie ne
-cède point le pas. Outre Pereda, Galdos, Alarcon et Valera dont j'ai
-parlé plus spécialement, il y a la cohorte dans laquelle figurent
-Navarrete, Ortega Munilla, Castro y Serrano, Coello, Teresa Araoniz,
-Villoslada, Palacio Valdes, Amos Escalante, Oller<a name="FNanchor_4_21" id="FNanchor_4_21"></a><a href="#Footnote_4_21" class="fnanchor">[4]</a>, qui les uns,
-représentent les anciennes méthodes, et les autres, les nouvelles. Tous
-contribuent à enrichir le roman national.</p>
-
-<p>Dieu veuille que les hommages publics qu'on a rendus à Perez Galdos, il
-n'y a pas encore longtemps, dans un banquet, soient un signe certain des
-intentions du public de commencer à récompenser les efforts de la
-phalange sacrée! Dieu veuille que l'enthousiasme ne soit pas dissipé
-aussi vite que l'écume du Champagne des toasts!</p>
-
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_18" id="Footnote_1_18"></a><a href="#FNanchor_1_18"><span class="label">[1]</span></a> Mesonero Romanos.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_19" id="Footnote_2_19"></a><a href="#FNanchor_2_19"><span class="label">[2]</span></a> On traduit en ce moment de Pereda <i>Don Gonzalo</i>, <i>Pedro
-Sanchez</i> et <i>Les hombres de pro</i>. J'ai donné une analyse de <i>Pedro
-Sanchez</i> dans mes <i>Etapes d'un Naturaliste</i> (Giraud, éditeur).</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_20" id="Footnote_3_20"></a><a href="#FNanchor_3_20"><span class="label">[3]</span></a> Il a paru chez Hachette une adaptation de <i>Marianela</i>; chez
-Giraud une traduction de <i>Doña Perfecta</i>, due à notre confrère M. Julien
-Lugol.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_21" id="Footnote_4_21"></a><a href="#FNanchor_4_21"><span class="label">[4]</span></a> On trouvera dans mon étude, <i>Le Naturalisme en Espagne</i>,
-Giraud, édit. des renseignements sur les réalistes Palacio Valdes,
-Oller, Picon, Alas, Ortega Munilla.</p></div>
-
-
-
-<hr style="width: 65%;" />
-<h3><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h3>
-
-<hr class="hr.r5" />
-<h6>SOMMAIRE</h6>
-
-<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Conclusions: Pourquoi l'auteur ne parle pas du roman
-italien, russe et allemand.&mdash;Pourquoi il se tait sur
-le naturalisme au théâtre.&mdash;La question des écoles.
-&mdash;Réponse aux réclamations chauvinistes que l'affiliation
-française soulève en Espagne.&mdash;La méthode réaliste et sa
-valeur à toutes les époques.</i></p></blockquote>
-<hr class="hr.r5" />
-
-<p>Nous voici au terme du voyage, non pas que la matière soit épuisée, mais
-n'avons-nous pas rempli notre but de résumer l'histoire du Naturalisme
-surtout dans le roman, champ où cette plante qu'on tient pour vénéneuse
-croit avec le plus d'abondance?</p>
-
-<p>Qui viendra après nous trouvera cependant sa toile toute prête. Outre
-l'intéressante étude que l'on pourra faire sur le roman italien, le
-roman allemand, le roman portugais et le roman russe&mdash;l'esprit du
-réalisme, avec plus ou moins d'éclat, a pénétré dans tous&mdash;je lui
-abandonne, intact et vierge, le problème presque effrayant de la
-rénovation de l'art dramatique et de la poésie lyrique par la méthode
-naturaliste.</p>
-
-<p>Je pourrais bien donner mon avis sur tout ce dont je ne parle pas:
-seulement je ne connais du roman italien, russe et allemand que les
-œuvres les plus culminantes: Farina, Tourgueneff, Ebers, Freytag,
-Sacher-Masoch. Je me forme à peine une idée nette de l'ensemble et je
-regretterais d'en agir avec ces littératures comme les critiques
-français en agissent avec la nôtre en en parlant à tort et à travers et
-sans connaissance de cause.</p>
-
-<p>Le Naturalisme au théâtre m'inspire au contraire tant d'idées, et des
-idées si étranges et si inusitées chez nous, qu'il me serait nécessaire
-d'écrire un autre livre, si je devais les exposer en bonne forme.</p>
-
-<p>Que le soin en reste donc à une autre plume plus experte ès défauts de
-la littérature dramatique.</p>
-
-<p>Au Naturalisme en général, cela est établi à part la pernicieuse hérésie
-de nier la liberté humaine, on ne peut imputer aucun autre genre de
-délit. Il est vrai que celui-là est grave, puisque c'est détruire toute
-responsabilité, et par suite, toute morale; mais une semblable erreur ne
-sera pas inhérente au Réalisme, tant que la science positive n'aura pas
-établi que nous, qui nous tenons pour raisonnables, nous sommes des
-bêtes horribles et immondes, comme les Yahous de Swift, et que nous
-vivons esclaves d'un aveugle instinct, et gouvernés par les suggestions
-de la matière. Tout au contraire, de tous les terrains que le romancier
-réaliste puisse explorer, le plus riche, le plus varié et le plus
-intéressant est sans aucun doute le domaine de la psychologie.
-L'influence indéniable du corps sur l'âme et <i>vice versâ</i>, lui offre un
-superbe trésor d'observations et d'expériences.</p>
-
-<p>Sans m'arrêter à la question du déterminisme, déjà suffisamment
-élucidée, je ne veux pas négliger de dire que si les accusateurs
-routiniers du Naturalisme abondent, il ne manque pas non plus de gens
-pour nier son existence et affirmer que, tout bien considéré, c'est la
-même chose que l'Idéalisme. C'est ce que diront certains historiens de
-la philosophie qui copient, au fond, Platon et Aristote.</p>
-
-<p>Il y a des auteurs, réalistes qui plus est jusqu'à la moelle des os, qui
-répugnent à être classés comme tels et protestent qu'en écrivant ils
-n'obéissent qu'à leur complexion littéraire, sans s'astreindre à obéir
-aux préceptes d'aucune école. Telle est la protestation de l'illustre
-Pereda dans le prologue de <i>De tal palo tal astilla</i> (de tel bois tel
-copeau). Et qui donc n'aime à se vanter de son indépendance? Qui ne se
-croit affranchi de l'influence, non seulement des autres écrivains, mais
-même de l'atmosphère intellectuelle que l'on respire? Cependant, il
-n'est pas même permis au plus grand génie de se flatter de cet
-affranchissement.</p>
-
-<p>Tout le monde, qu'il le sache ou ne le sache pas, qu'il le veuille ou ne
-le veuille pas, appartient à une école, à laquelle la postérité
-l'affiliera, sans tenir compte de ses protestations et en ne s'occupant
-que de ses actes. La postérité, c'est-à-dire les savants, les érudits et
-les critiques de l'avenir, procédant avec ordre et avec logique,
-mettront chaque écrivain où il doit se trouver, diviseront, classeront
-et considéreront les plus indiscutables génies, comme les représentants
-d'une époque littéraire. Il en sera ainsi demain parce qu'il en a
-toujours été de même.</p>
-
-<p>Malheur à l'écrivain qu'aucune école ne réclame comme lui appartenant!
-Les plus illustres artistes sont classés. Nous savons ce que
-furent&mdash;dans les grandes lignes et en maîtres&mdash;Homère, Eschyle, Dante et
-Shakespeare. Fray Luis de Léon perd-il quelque chose à être appelé poète
-<i>néo-classique</i> et <i>horacien</i>. Espronceda vaut-il moins parce qu'il est
-<i>byronien</i> et <i>romantique</i>? Est-ce une tare pour Velazquez que d'avoir
-été peintre <i>réaliste</i>?</p>
-
-<p>Nous avons aujourd'hui un avantage. C'est que la poétique et
-l'esthétique ne se fabriquent point <i>a priori</i>. Les classifications ne
-sont plus artificielles et régies par des règles: on ne les juge plus
-immuables et on n'y assujettit point les génies à venir. Ce sont elles
-plutôt qui se modifient quand il est nécessaire.</p>
-
-<p>On a interverti le rôle de la critique, ou pour mieux dire, on lui a
-marqué son vrai poste de science d'observation, en en supprimant
-l'ennuyeux dogmatisme et les détestables formules. Aujourd'hui la
-critique se règle sur les grands écrivains passés et présents. Elle les
-définit non tels qu'ils eussent dû être de l'avis du préceptiste, mais
-tels qu'ils se montrent. Elle fait connaître l'arbre par ses fruits.
-Ainsi l'artiste indépendant, qui répugne aux classifications
-arbitraires, n'a aucune raison de s'élever contre la critique nouvelle,
-dont la tâche n'est pas de corriger et de donner la finale, mais
-d'étudier, d'essayer de comprendre et d'expliquer ce qui est.</p>
-
-<p>Aujourd'hui plus que jamais, on proclame que, dans tout courant
-littéraire, l'individu doit conserver comme de l'or en barre son
-caractère propre, l'affirmer et le développer le plus exactement et le
-plus énergiquement qu'il le pourra; que de cette affirmation, de cette
-conservation, de ce développement dépendent, en dernier ressort, la
-saveur et la couleur de ses œuvres. C'est presque une vérité à la La
-Palisse de dire que chacun doit abonder dans son propre sens, et en
-fait, si nous inventorions un auteur, d'après ses traits généraux, nous
-le distinguons ensuite par ses traits particuliers, comme l'on divise
-les beautés en types bruns, blonds et châtains, or, chacun d'eux possède
-ses grâces et sa physionomie particulière.</p>
-
-<p>Zola juge fort bien que le Naturalisme est plus une méthode qu'une
-école: méthode d'observation et d'expérimentation que chacun emploie
-comme il peut, instrument que tous manient différemment. Pour ma part,
-je tiens qu'en ceci nous sommes en progrès. Deux lyriques, deux
-dramaturges anciens se ressemblaient davantage entre eux que ne se
-ressemblent aujourd'hui deux romanciers par exemple. Je pense qu'avant,
-les écoles étaient plus tyranniques et le jeu des registres que l'auteur
-pouvait toucher moins riche. Je me figure même que les anciens auteurs
-avaient beaucoup moins de scrupule à se copier les uns les autres.</p>
-
-<p>Il ne m'appartient pas de dire si les études que je publie aideront à
-connaître les tendances des nouvelles formules, à démontrer qu'elles ont
-le dessus dans la lutte et qu'elles régnent sur ce dernier tiers de
-siècle. Je ne méconnais point la beauté, la splendeur et la fécondité
-d'autres formules aujourd'hui expirantes. Je n'essaie pas de prouver que
-celles qui s'imposent à nous sont le terme fatal de l'intelligence
-humaine. Avide de beauté, celle-ci la cherchera toujours en consultant
-d'un regard anxieux les points les plus éloignés de l'horizon.</p>
-
-<p>La beauté littéraire, qui est, en un certain sens, éternelle, est, dans
-un autre, éminemment muable. Elle se renouvelle comme se renouvelle
-l'air que nous respirons, comme la vie se renouvelle. Je ne pronostique
-donc pas le règne éternel du réalisme: j'en pronostique seulement
-l'avènement. J'ajoute que les éléments fondamentaux en sont
-impérissables et que la méthode en sera aussi fertile en résultats dans
-des siècles qu'aujourd'hui.</p>
-
-
-
-<hr style="width: 65%;" />
-<h4><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h4>
-
-<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><a href="#PREFACE">PRÉFACE</a></p>
-
-<p><a href="#I">I.</a>&mdash;L'Emeute romantique.&mdash;L'<i>Othello</i> de de
-Vigny.&mdash;Le scandale du mouchoir.&mdash;La noblesse du
-style.&mdash;Réalisme et Romantisme.&mdash;Classiques et
-Romantiques.&mdash;La crise romantique en Europe.&mdash;La
-phalange romantique en France et en Espagne.&mdash;Les
-mœurs romantiques.&mdash;Le costume.&mdash;Le Réalisme
-naît du Romantisme</p>
-
-<p><a href="#II">II.</a>&mdash;Intensité et brièveté de l'existence du
-Romantisme.&mdash;La littérature nouvelle.&mdash;Le calme
-dans les esprits.&mdash;Vie bourgeoise des écrivains
-nouveaux.&mdash;La tendance réaliste.&mdash;La génération
-romantique: Victor Hugo.&mdash;Réalisme anglais et
-espagnol.&mdash;La tendance des nationalités.&mdash;Le roman
-est par excellence la forme littéraire nouvelle</p>
-
-<p><a href="#III">III.</a>&mdash;L'histoire du roman. Son âge héroïque: le
-conte et la fable.&mdash;Le roman antique. Le Poème, la
-Chanson de geste.&mdash;Le roman de chevalerie.&mdash;Le
-<i>Don Quichotte</i>.&mdash;Le roman picaresque.&mdash;<i>Daphnis
-et Chloè</i>.&mdash;Amadis.&mdash;Le grand Tacaño</p>
-
-<p><a href="#IV">IV.</a>&mdash;Rabelais.&mdash;Les conteurs gaulois.&mdash;La crise de
-préciosité.&mdash;M<sup>lle</sup> de Scudéry.&mdash;Scarron.&mdash;Le <i>Gil
-Blas</i>.&mdash;<i>Manon Lescaut</i>.&mdash;Rousseau et Bernardin de
-Saint-Pierre.&mdash;Les romanciers de
-l'Encyclopédie.&mdash;Voltaire et Diderot</p>
-
-<p><a href="#V">V.</a>&mdash;Le roman-Empire: Pigault-Lebrun.&mdash;M<sup>me</sup> de
-Staël.&mdash;Châteaubriand.&mdash;Lamartine et Victor
-Hugo.&mdash;Dumas père.&mdash;Eugène Suë.&mdash;George Sand</p>
-
-<p><a href="#VI">VI.</a>&mdash;Les réalistes: Diderot.&mdash;Stendhal.&mdash;Sa
-langue.&mdash;Son insuccès de son vivant. Ses deux
-romans.&mdash;Les inexactitudes de la
-critique.&mdash;Défauts et qualités de Stendhal.&mdash;Son
-élève Mérimée.&mdash;Balzac et Dumas.&mdash;La <i>Comédie
-humaine</i> et la société sous Louis-Philippe.&mdash;Comment
-composait Balzac.&mdash;Balzac et
-Flaubert.&mdash;Balzac est un voyant.&mdash;Le style de
-Balzac</p>
-
-<p><a href="#VII">VII.</a>&mdash;Flaubert.&mdash;La Genèse de <i>Madame Bovary</i>.&mdash;Le
-roman.&mdash;Le style de Flaubert.&mdash;L'amour de la
-phrase bien faite.&mdash;<i>Salammbô</i>.&mdash;<i>La
-Tentation</i>.&mdash;<i>L'Education sentimentale</i>.&mdash;<i>Bouvard
-et Pécuchet</i>.&mdash;Pessimisme et impassibilité</p>
-
-<p><a href="#VIII">VIII.</a>&mdash;Les de Goncourt.&mdash;L'auteur est une dévote
-de leur autel byzantin.&mdash;Les deux frères.&mdash;Leur
-ascendance littéraire.&mdash;Leurs tendances
-esthétiques.&mdash;Le rococo et la modernité.&mdash;Gautier
-à propos de Baudelaire.&mdash;L'expressivité.&mdash;La
-couleur.&mdash;L'œuvre: l'œuvre
-commune.&mdash;L'œuvre d'Edmond de
-Goncourt.&mdash;Préférences de l'auteur.&mdash;<i>Les frères
-Zemganno</i>.&mdash;<i>Manette Salomon</i></p>
-
-<p><a href="#IX">IX.</a>&mdash;Alphonse Daudet; il débute par la poésie.&mdash;La
-parenté avec Dickens.&mdash;<i>Le Petit Chose</i>.&mdash;La
-caractérisque de Daudet romancier et
-écrivain.&mdash;<i>Le Nabab</i>.&mdash;<i>Les Rois en exil</i>.&mdash;<i>Numa
-Roumestan</i>.&mdash;Daudet et Zola</p>
-
-<p><a href="#X">X.</a>&mdash;Emile Zola.&mdash;Sa position de chef d'école.&mdash;<i>Sa
-vie</i> par Paul Alexis.&mdash;Méthode de
-travail.&mdash;Combien elle diffère de la méthode
-romantique.&mdash;Zola, d'après de Amicis.&mdash;Le lutteur
-en Zola</p>
-
-<p><a href="#XI">XI.</a>&mdash;<i>Les Rougon-Macquart</i>.&mdash;Théorie scientifique
-de l'œuvre: sa force et sa faiblesse</p>
-
-<p><a href="#XII">XII.</a>&mdash;L'impersonnalité du romancier chez Zola.&mdash;Le
-style.&mdash;La poésie.&mdash;Tendance qu'il attribue chez
-lui au Romantisme.&mdash;L'intervention indirecte du
-romancier.&mdash;Vérité de
-l'observation.&mdash;Symbolisme.&mdash;Les inimitiés que
-Zola a ameutées contre lui</p>
-
-<p><a href="#XIII">XIII.</a>&mdash;La morale et le roman naturaliste.&mdash;Le
-fatalisme.&mdash;Les jeunes filles et la
-littérature.&mdash;La seule morale, c'est la morale
-catholique.&mdash;Indulgence des idéalistes pour les
-romantiques.&mdash;Le <i>Don Quichotte</i>.&mdash;L'adultère et
-le roman naturaliste.&mdash;Résumé de la question</p>
-
-<p><a href="#XIV">XIV.</a>&mdash;Le Réalisme anglais.&mdash;Son origine: Chaucer
-et Shakespeare.&mdash;Foë et Swift.&mdash;Walter Scott.&mdash;Les
-autoress.&mdash;Dickens, Thackeray et Bulwer.&mdash;Georges
-Eliot.&mdash;Le rôle du roman en Angleterre, son
-influence sociale.&mdash;L'esprit anglican dont il est
-imprégné</p>
-
-<p><a href="#XV">XV.</a>&mdash;L'Espagne.&mdash;Le mouvement de 1808.&mdash;Les
-Walter-Scottiens.&mdash;La Avellaneda.&mdash;Fernan
-Caballero.&mdash;La transition:
-Alarcon.&mdash;Valera.&mdash;Comment on a jugé Valera en
-France.</p>
-
-<p><a href="#XVI">XVI.</a>&mdash;Les réalistes.&mdash;Mesonero Romanos et Florez.&mdash;Larra.
-Pereda. Son localisme, son catholicisme
-intransigeant.&mdash;Perez Galdos.&mdash;Son œuvre
-idéaliste.&mdash;Son évolution.&mdash;La situation du roman
-et des romanciers en Espagne.&mdash;Les jeunes:
-idéalistes et naturalistes</p>
-
-<p><a href="#XVII">XVII.</a>&mdash;Conclusions: pourquoi l'auteur ne parle pas
-du roman italien, russe et allemand.&mdash;Pourquoi il
-se tait sur le naturalisme au théâtre.&mdash;La
-question des écoles.&mdash;Réponse aux réclamations
-chauvinistes que l'affiliation française soulève
-en Espagne.&mdash;La méthode réaliste et sa valeur a
-toutes les époques</p></blockquote>
-
-
-
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-
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-
-
-<pre>
-
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-End of the Project Gutenberg EBook of Le Naturalisme, by Emilia Pardo Bazán
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME ***
-
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-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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