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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Le Naturalisme - -Author: Emilia Pardo Bazán - -Release Date: November 21, 2012 [EBook #41428] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME *** - - - - -Produced by Andrea Ball & Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by the Internet Archive) - - - - - -LE NATURALISME - -PAR - -EMILIA PARDO BAZAN - - -PARIS - -NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE - -E. GIRAUD ET CIE. ÉDITEURS - -18, RUE DROUOT, 18 - -1886 - - - - - -PRÉFACE - - -_Le livre de Madame Emilia Pardo Bazan, que je présente au public -français, sous un titre différent de celui qu'il porte dans l'édition -espagnole, m'avait paru à première lecture digne de la traduction. J'ai, -depuis, été encouragé par quelques personnes, d'opinions littéraires -très diverses, à en publier une version._ - -_Les unes me faisaient observer combien il est intéressant de connaître, -sur un mouvement tout français par ses origines, les appréciations des -étrangers; d'autres pensaient trouver dans ce livre une lumière qui -éclairerait d'un jour nouveau leurs théories les plus chères. Je me suis -rendu à ces raisons, me réduisant encore une fois au rôle sacrifié de -traducteur._ - -_Madame Emilia Pardo Bazan est un des écrivains les plus goûtés de la -Péninsule. En quelques années, elle a touché à tous les sujets: roman, -critique, histoire, histoire littéraire, hagiologie, critique -scientifique. Ses qualités dominantes sont à coup sûr, avec une -précieuse netteté d'intelligence, une langue facile et brillante, un -style coloré et nerveux._ - -_Les théories littéraires, qu'elle a travaillé à répandre en Espagne, -sont pour la plupart empruntées à la France. Il est cependant juste de -reconnaître que, s'il y avait un grand mérite, en 1883, à leur faire -passer les Pyrénées, ce mérite était double, s'il appartenait à une -femme. En outre, quelques-unes des idées de_ La Cuestion palpitante -_sont bien la propriété personnelle de l'écrivain espagnol._ - -_Madame Emilia Pardo Bazan est, en effet, le chef d'une école: son -Naturalisme catholique ne peut avoir les mêmes bases que le Naturalisme -de M. Emile Zola, de là pour notre confrère transpyrénéen un très grand -souci de questions qui, en France, n'ont jusqu'à ce jour été traitées -par personne et qui inquiètent cependant certains critiques, et en -particulier un groupe nombreux d'écrivains de la presse catholique. Dans -ce milieu que j'ai traversé, où j'ai des amis et tout naturellement des -adversaires, le Naturalisme scientifique de l'école de Médan ne saurait -être accepté tel quel. Ceux que le goût des lettres attirait vers la -brillante phalange des romanciers véristes auront quelque plaisir à -retrouver leurs éloges et leurs réserves sous la plume de leur -coreligionnaire espagnole. Je vais donc résumer pour eux surtout les -trois chapitres que j'ai cru devoir retrancher dans ma traduction parce -qu'ils contenaient une philosophie d'une forme un peu aride et -scholastique et n'intéressaient qu'une fraction aussi respectable que -restreinte du public lettré._ - -_Fort peu de gens, en effet, se préoccupent des bases philosophiques sur -lesquelles reposent les dogmes d'une école littéraire. Ils préfèrent les -oeuvres que ils ont produites. C'est à ceux-là que Madame Pardo Bazan -s'adresse après qu'elle a franchi les aspérités du début de son -exposition._ - -_Naturalisme, Réalisme, dit-elle, on jongle souvent avec ces mots, mais -le public ébloui par ces brillants exercices de prestidigitation n'en -est pas plus éclairé! On lui a corné aux oreilles que le Naturalisme est -licencieux, grossier, immoral: il n'en est pas plus instruit du vrai -caractère de cette manifestation littéraire._ - -_Le fond du Naturalisme, continue-t-elle, c'est le déterminisme, -résurrection, sous la forme scientifique chère au XIXe siècle, du vieux -Fatalisme païen jusque-là battu en brèche par les doctrines chrétiennes -et principalement par la doctrine augustinienne du libre arbitre._ - - -Saint Augustin, écrit-elle, réussit à effectuer la conciliation du libre -arbitre et de la grâce avec cette profondeur et cette habileté qui -étaient le propre de son intelligence d'aigle. Un dogme catholique, le -péché originel, illuminait le problème d'une claire lumière. La chute -d'une nature originairement pure et libre peut seule donner la clé de ce -mélange de nobles aspirations et d'instincts bas, de besoins -intellectuels et d'appétits sensuels, de ce combat que tous les -moralistes, tous les psychologues, tous les artistes se sont plu à -surprendre, à analyser et à peindre. - -«L'explication de Saint Augustin a l'avantage inappréciable d'être -d'accord avec ce que nous enseignent l'expérience et le sens intime. -Nous savons tous que quand nous nous décidons à un acte eu pleine -jouissance de nos facultés, nous assumons une responsabilité. Il y a -plus: même sous l'influence de passions puissantes: colère, jalousie, -amour, la volonté peut venir à notre secours. Qui ne l'a appelée bien -des fois en se faisant violence et qui, s'il mérite le nom d'homme, ne -l'a vue obéir à l'appel? Mais aussi, nul ne l'ignore, il n'en est pas -toujours ainsi. Parfois, comme le dit saint Augustin, _par la résistance -habituelle de la chair ... l'homme voit ce qu'il doit faire et le désire -sans pouvoir l'accomplir_. Si en principe on admet la liberté, il faut -la supposer relative et sans cesse combattue, limitée par tous les -obstacles qu'elle rencontre dans la vie. Jamais la théologie catholique, -dans sa sagesse, n'a nié ces obstacles ni méconnu la mutuelle influence -du corps et de l'âme, jamais elle n'a considéré l'homme comme un esprit, -comme un pur esprit, étranger et supérieur à sa chair mortelle.» - - -_Cette théorie, Madame Pardo Bazan l'accepte dans son intégralité et en -fait la base de son système propre._ - -_Nombre d'écrivains, en Espagne, adhérèrent à ses doctrines; nombre aussi -les ont combattues._ - -_Je citerai parmi les adhérents, d'une part M. Leopoldo Alas, de l'autre -M. Barcia Caballero, auteur d'une réponse qui est une adhésion, la_ -Cuestion palpitante, _cartas a doña Emilia Pardo Bazan; parmi les -adversaires, MM. Polo y Peyrolon, romancier de l'école de Trueba, Diaz -Carmona, universitaire distingué, Luis Alfonso, rédacteur de la_ Epoca -_qui a fait dans son journal une brillante campagne contre le -Naturalisme._ - -_Ceci pour les critiques._ - -_Certains romanciers ont également fait leur adhésion pratique: ce sont -MM. le marquis de Figueroa, Martinez Barrionuevo, Fernandez Juncos, etc. -Néanmoins, Madame Emilia Pardo Bazan demeure incontestablement le chef -de l'école naturaliste catholique. Ses nombreux romans, ses excellentes -nouvelles lui assurent ce rang tant qu'il ne se sera pas levé un rival -digne d'elle._ - - -Albert SAVINE. - - - - - -I - - -SOMMAIRE - - -_L'Emeute romantique.--L'_Othello _de de Vigny.--Le -scandale du mouchoir.--La noblesse du style.--Réalisme -et Romantisme.--Classiques et Romantiques.--La crise -romantique en Europe.--La phalange romantique en France -et en Espagne.--Les moeurs romantiques.--Le costume. ---Le Réalisme naît du Romantisme._ - - -En 1829, un écrivain délicat dont l'unique désir était de se renfermer -dans une _tour d'ivoire_, pour éviter le contact de la foule,--le comte -Alfred de Vigny, donna à la Comédie-Française une traduction, ou plutôt -un arrangement de l'_Othello_ de Shakespeare. - -On connaissait alors, en France, ce drame, et les meilleurs du grand -dramaturge anglais, par les adaptations de Ducis. - -En 1795, Ducis avait remanié _Othello_ d'après le goût du temps,--avec -deux dénoûments différents, celui de Shakespeare et un autre _à l'usage -des âmes sensibles_. Le comte de Vigny ne crut point que de telles -précautions fussent nécessaires; mais en bien des passages, il atténua -la crudité de Shakespeare. - -Le public se montra donc résigné durant les premiers actes; et même de -temps en temps il applaudit. Mais, arrivé à la scène où le More, fou de -jalousie, demande à Desdémone le mouchoir brodé qu'il lui a donné en -gage d'amour, le mot _mouchoir_, traduction littérale de l'anglais -_Handkerchief_, amena dans la salle une explosion de rires, de sifflets, -de trépignements et de rugissements. Les spectateurs attendaient une -circonlocution, une périphrase alambiquée quelconque, quelque _blanc -tissu_ ou autre chose qui n'offensât point leurs oreilles de gens de -goût. Quand ils virent que l'auteur prenait la liberté de dire -_mouchoir_ tout sec, ils soulevèrent un tel tumulte que le théâtre en -branla. - -Alfred de Vigny appartenait à une école littéraire, naissante à cette -heure, qui venait innover et transformer de fond en comble la -littérature. Le classicisme dominait alors, dans les sphères -officielles, comme dans le goût et l'opinion de la foule, ainsi que le -prouve l'anecdote du mouchoir. - -Et comment une licence de si mince importance pouvait-elle soulever un -tel émoi! Ce qui nous semble aujourd'hui si peu de chose était en 1829 -de la plus haute gravité. - -A force de s'inspirer des modèles classiques, de s'assujettir -servilement aux règles des préceptistes, et de prétendre à la majesté, à -la prosopopée et à l'élégance, les lettres en étaient venues à un tel -état de décadence que le naturel était considéré comme un délit, que -c'était un sacrilège d'appeler les choses par leur nom et que les neuf -dixièmes des mots français étaient proscrits, sous prétexte de ne -profaner point la _noblesse du style_. Aussi le grand poète, qui fut le -capitaine du Renouveau littéraire, Victor Hugo, dit-il dans les -_Contemplations_: - - «Plus de mol sénateur! plus de mot roturier! - Je fis une tempête au fond de l'encrier, - Et je mêlai parmi les ombres débordées, - Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées; - Et je dis: Pas de mot où l'idée au vol pur - Ne puisse se poser, tout humide d'azur!» - -Une littérature qui, comme le classicisme du début du siècle, -appauvrissait la langue, éteignait l'inspiration et se condamnait à -imiter par système, était forcément incolore, artificielle et pauvre. -Les romantiques qui venaient ouvrir de nouvelles voies, mettre en -culture des terrains vierges, arrivaient aussi à propos qu'une pluie -longtemps désirée sur la terre desséchée par les ardeurs du soleil. -Quoique le public protestât et se cabrât tout d'abord, il devait finir -par leur ouvrir les bras. - -Il est curieux que les reproches adressés au Romantisme débutant -ressemblent, comme une goutte d'eau à une autre, à celles que l'on lance -aujourd'hui contre le Réalisme. Lire la critique du Romantisme faite par -un Classique, c'est lire la critique du Réalisme par un Idéaliste. - -D'après les Classiques, l'école romantique recherchait tout spécialement -le laid, remplaçait le pathétique par le répugnant, la passion par -l'instinct, fouillait les égoûts, mettait en lumière les plaies et les -ulcères les plus dégoûtants, corrompait la langue et employait des -termes bas et populaires. Ne dirait-on pas que l'_Assommoir_ soit -l'objet de cet anathème? - -Sans s'écarter de leur route, les romantiques continuaient leur -formidable révolte. - -En Angleterre, Coleridge, Charles Lamb, Southey, Wordsworth, -Walter-Scott, rompaient avec la tradition, dédaignaient la civilisation -classique et préféraient une vieille ballade à l'_Enéide_, le moyen-âge -à Rome. - -En Italie, la renaissance du théâtre procédait du romantisme par -Manzoni. - -En Allemagne, véritable berceau de la littérature romantique, elle était -déjà riche et triomphante. - -L'Espagne, lasse de poètes subtils et académiques, tendit volontiers ses -bras au Carthaginois qui venait à elle les mains pleines de trésors. -Nulle part, cependant, le Romantisme ne fut aussi fécond, aussi militant -et aussi brillant qu'en France. Par cette éclatante et éblouissante -période littéraire seule, nos voisins méritent la légitime influence -qu'il n'est pas possible de leur dénier et qu'ils exercent dans la -littérature de l'Europe. - -Magnifique expansion, riche floraison de l'esprit humain! On ne peut la -comparer qu'à une autre grande époque intellectuelle: celle de la -splendeur de la philosophie scolastique. Et il est à remarquer qu'elle a -été bien plus courte. Quoique le Romantisme fût né après le début du -XIXe siècle, un grand critique, Sainte-Beuve, parla de lui, en 1848, -comme d'une chose finie et morte, déclarant que le monde appartenait -déjà à d'autres idées, à d'autres sentiments, à d'autres générations. Ce -fut un éclair de poésie, de beauté et de lumineuse clarté, auquel on -peut appliquer la strophe de Nuñez de Arce: - - ¡Que espontaneo y feliz renacimento! - Que pléyada de artistas y escritores! - En la luz, en las ondas, en el viento - Hallaba inspiracion el pensamiento, - Gloria el soldado y el pintor colores. - - Quelle renaissance heureuse et spontanée! - Quelle pléiade d'artistes et d'écrivains! - Dans la lumière, dans les flots, dans le vent, - La pensée trouvait des inspirations, - Le soldat de la gloire et le peintre des couleurs[1]. - -Un membre de la phalange française, Dovalle, tué en duel à l'âge de -vingt-deux ans, conseillait ainsi le poète romantique: - - Brûlant d'amour, palpitant d'harmonie, - Jeune, laissant gémir tes vers brûlants, - Libre, fougueux, demande à ton génie - Des chants nouveaux, hardis, indépendants! - Du feu sacré si le ciel est avare, - Va les ravir d'un vol audacieux; - Vole, jeune homme ... Oui, souviens-toi d'Icare: - Il est tombé; mais il a vu les cieux! - -Bien que nous distinguions dans le mouvement romantique français -quelques-uns de ses représentants qui, comme Alfred de Musset et Balzac, -ne lui appartiennent pas complètement, et sont à la rigueur les hommes -d'une école différente, il lui reste une telle quantité de noms fameux -qu'elle suffirait à faire la gloire, non pas seulement de quelques -lustres, mais de deux siècles. Châteaubriand,--dédaigné aujourd'hui plus -que de juste;--le doux et harmonieux Lamartine; George Sand; Théophile -Gautier, d'une forme si parfaite; Victor Hugo, colosse qui se maintient -encore sur pied; Augustin Thierry, le premier des historiens artistes, y -suffiraient, sans compter les nombreux écrivains, secondaires peut-être, -mais de valeur indiscutable, qui sont la preuve évidente de la fécondité -d'une époque et qui pullulèrent dans le Romantisme français: Vigny, -Mérimée, Gérard de Nerval, Nodier, Dumas, et, enfin, une troupe de -douces et courageuses poétesses, de poètes et de conteurs dont il serait -prolixe de citer les noms. - -Théâtre, poésie, roman, histoire, tout fut créé, régénéré et agrandi par -l'école romantique. - -Nous gens d'au-delà les Pyrénées, satellites de la France,--malgré que -nous en ayons,--nous nous rappelons aussi l'époque romantique comme une -date glorieuse. Nous en ressentons encore l'influence et longtemps -encore nous resterons à nous en affranchir. - -Le romantisme nous donna Zorrilla qui fut comme le rossignol de notre -aurore, en même temps que le mélancolique ver luisant de notre -crépuscule. Mystiques arpèges, notes de guzla, sérénades moresques, -terribles légendes chrétiennes, la poésie du passé, l'opulence des -formes nouvelles, le poète castillan exprima tout avec une veine si -inépuisable, avec une versification si sonore, une musique si délicieuse -et que l'on entendait pour la première fois, que même aujourd'hui ... -alors qu'elle est si lointaine! il semble que sa douceur nous résonne -encore dans l'âme. - -À côté de lui, Espronceda dresse son front hyronien; et le soldat poète -Garcia Gutierrez cueille des lauriers prématurés qu'Hartzenbusch seul -lui dispute. Le duc de Rivas satisfait aux exigenceshistorico-pittoresques -dans ses romances. Larra, plus romantique dans la vie que dans ses -oeuvres, avec un humorisme piquant, avec une ironie badine, indique -que la transition de la période romantique à la période réaliste. - -Bien avant que cette transition commençât à s'accomplir.--quoique -déterminée par la révolution littéraire française, la nôtre eut une -originalité propre. Il ne nous manqua aucune note. Avec le temps, si -nous ne possédâmes pas un Heine et un Alfred de Musset, il nous naquit -un Campoamor et un Becquer. - -Mais le théâtre du combat décisif, il importe de le répéter, ce fut la -France. - -Là, il y eut attaque impétueuse de la part des dissidents, résistance -tenace de la part des conservateurs. - -Baour-Lormian, dans une comédie intitulée _Le classique et le -romantique_, établit la synonymie: _classiques et gens de bien_, -_romantiques et canailles_. Suivant ses traces, sept écrivains d'un -classicisme absolutiste remirent à Charles X une adresse dans laquelle -ils le suppliaient d'exclure toute poésie contaminée de Romantisme du -Théâtre-Français. Le roi répondit avec beaucoup d'esprit à cette demande -qu'en matière de poésie dramatique il n'avait que l'autorité d'un -spectateur et au théâtre d'autre rang que sa place au parterre. - -A leur tour, les Romantiques provoquaient la lutte, défiaient l'ennemi -et se montraient insociables et séditieux autant qu'il était possible. -Us riaient à se démancher la mâchoire des trois unités d'Aristote; ils -envoyaient promener les préceptes d'Horace et de Boileau,--sans -s'apercevoir que beaucoup d'entre eux sont des vérités évidentes dictées -par une logique inflexible et que le préceptiste ne put les inventer pas -plus qu'aucun mathématicien n'invente les axiomes fondamentaux qui sont -les premiers principes de la science. Ils s'amusaient à mystifier les -critiques qui leur étaient hostiles, comme le fit ingénieusement Charles -Nodier. - -Cet élégant conteur qui était un savant philologue publia une oeuvre -intitulée _Smarra_. Les critiques, la prenant pour un enfant du -Romantisme, la censurèrent avec amertume. Quelle ne dut pas être leur -surprise en s'apercevant que _Smarra_ se composait de passages traduits -d'Homère, de Virgile, d'Horace, de Théocrite, de Catulle, de Lucien, de -Dante, de Shakespeare et de Milton. - -Jusque dans les détails du costume, les romantiques voulaient manifester -de l'indépendance et de l'originalité; l'extravagance ne les effrayait -point. Les chevelures de ce temps-là sont proverbiales, -caractéristiques. Le costume avec lequel Théophile Gautier assista à la -première d'_Hernani_ est fameux. Le costume en question se composait -d'un gilet de satin cerise, très collant, comme un justaucorps, d'un -pantalon vert d'eau très pâle avec une bande noire, d'un habit noir à -revers de velours, d'un pardessus gris doublé de satin vert et d'un -ruban de moire autour du cou, sans que ni cravate ni col blanc se -laissassent apercevoir. Pareil costume, choisi tout exprès pour choquer -les bourgeois paisibles et les classiques atterrés, produisit presque -autant d'émotion que le drame. - -Le Romantisme ne s'arrêtait pas à la littérature: il s'élevait jusqu'aux -moeurs. C'est un de ses signes particuliers d'avoir mis à la mode -certains détails, certaines physionomies, les demoiselles pâles et -bouclées, les héros désespérés, et, comme terme final, l'orgie et le -cimetière. - -L'idée que l'on avait de l'écrivain changea du tout au tout: à d'autres -époques, c'était en général un homme inoffensif, paisible, menant une -vie studieuse et retirée. Après l'avènement du Romantisme, ce devint un -libertin misanthrope que les muses tourmentaient au lieu de le consoler -et qui ne marchait, ne mangeait et ne se conduisait en rien comme le -reste du genre humain, toujours entouré d'aventures, de passions, de -tristesses profondes et mystérieuses. - -Tout n'était pas fictif dans le type romantique. La preuve en est dans -la vie hasardeuse de Byron, dans la satiété précoce d'Alfred de Musset, -dans la folie et le suicide de Gérard de Nerval, dans les étranges -fortunes de George Sand, dans les passions volcaniques et la fin -tragique de Larra, dans les incartades et les ardeurs de Espronceda. - -Il n'est pas de vin qui ne monte à la tête, si l'on en boit avec excès, -et l'ambroisie romantique fut trop enivrante, pour ne pas troubler le -cerveau de tous ceux qui la goûtaient dans la coupe divine de l'Art. - -Temps héroïques de la littérature moderne! L'aveugle intolérance pourra -seule méconnaître leur valeur et les considérer uniquement comme une -préparation à l'âge réaliste qui commence. Et cependant, quand il appela -à la vie artistique le beau et le laid indistinctement, quand il -accorda à tous les mots leurs lettres de naturalisation dans les -domaines de la poésie, le Romantisme servit la cause de la réalité. -Victor Hugo protesta en vain, déclarant que _des abîmes infranchissables -séparent la réalité dans l'art de la réalité dans la nature_. Cette -restriction calculée n'empêchera pas que le Réalisme contemporain, et -même le pur Naturalisme, se fondent et s'appuient sur des principes -proclamés par l'école Romantique. - - -[1] _Gritos del combate_: A la muerte de D. Antonio Rios Rosas, p. 135. - - - - -II - - -SOMMAIRE - - -_Intensité et brièveté de l'existence du Romantisme. ---La littérature nouvelle.--Le calme dans les esprits. ---Vie bourgeoise des écrivains nouveaux.--La tendance -réaliste.--La génération romantique: Victor Hugo. ---Réalisme anglais et espagnol.--La tendance des -nationalités.--Le roman est par excellence la forme -littéraire nouvelle._ - - -En étudiant le Romantisme et en fixant sur lui un regard impartial, l'on -voit clairement que Sainte-Beuve avait raison. Son existence fut aussi -courte qu'intense et brillante. Depuis le milieu du siècle, il est mort, -en laissant une nombreuse descendance. - -La fin de la période romantique n'est pas due à la résurrection du -Classicisme anémique et antiquaille d'autrefois. - -Il n'y a pas de restauration de ce genre dans le domaine intellectuel. -L'intelligence humaine n'est pas un panier qui se vide quand il est trop -plein et où l'on met dessus ce qui était dessous, comme on peut le dire -des modes. - -Madame de Staël avait raison d'affirmer que ni l'Art ni la Nature ne -récidivent avec une précision mathématique. - -Seul, ce qui survit à la critique, ce qui passe à travers son fin tamis, -se reproduit et revit: ainsi du Classicisme. Il renaît aujourd'hui les -choses réellement bonnes et belles qu'il y eut en lui, ou qui pour le -moins, si elles ne sont ni bonnes ni belles, sont en harmonie avec les -exigences de l'époque présente et de l'esprit littéraire du jour. - -Il en arrive de même pour le Romantisme. Il survit de lui tout ce qui -mérite de survivre, tandis que les exagérations, les égarements et les -folies passèrent comme un torrent de lave, qui embrasa le sol et laisse -derrière lui d'inutiles scories. - -Une littérature nouvelle, qui n'est ni classique ni romantique, mais qui -tire son origine des deux écoles et tend à les équilibrer dans une juste -proportion, s'empare de la seconde moitié du XIXe siècle et peu à peu la -domine. Sa formule n'est pas un éclectisme qui se borne à emboîter des -têtes romantiques sur des troncs classiques: ce n'est pas un syncrétisme -qui mêle, comme des légumes dans un potage, les éléments des deux -doctrines rivales. C'est un produit naturel comme le fils, en qui -s'unissent en une seule substance le sang paternel et le sang maternel, -donnant pour résultat un individu doté d'une spontanéité et d'une vie -propres. - -Il me semble oiseux d'insister sur cette démonstration de ce qui ne peut -même pas se discuter, c'est-à-dire, qu'il existe des formes littéraires -nouvelles, et que les anciennes sont en décadence et s'éteignent peu à -peu. Ce serait une étude curieuse que celle de la diminution graduelle -de l'influence romantique, et dans les lettres, et dans les moeurs. - -Sans déchirer le voile qui couvre la vie privée, je crois facile de -mettre en relief le changement notable qu'ont éprouvé les moeurs -littéraires et l'état d'esprit des écrivains. - -Voici quelques années, l'effervescence des cerveaux se calma, cette -irritabilité maladive, ce _subjectivisme_ qui tourmentaient tant Byron -ou Espronceda s'apaisèrent, et nous entrons dans une période de sérénité -et de calme plus grand. - -Nos écrivains illustres, nos poëtes contemporains vivent comme le reste -des mortels; leurs passions, si tant est qu'ils en éprouvent, demeurent -cachées au fond de leur âme et ne débordent ni dans leurs livres ni dans -leurs vers. Le suicide perd prestige à leurs yeux, et ils ne le -demandent ni à l'excès des plaisirs désordonnés ni à aucune fiole de -poison, ni à aucune arme mortelle. Par leurs vêtements, leur langage et -leur conduite, ils sont semblables au premier venu, et celui qui -rencontrerait dans la rue Nuñez de Arce ou Campoamor sans les connaître, -dirait qu'il a vu deux messieurs de bonne mine, l'un tout blanc, l'autre -un peu pâle, qui n'ont rien de saillant. Tout Paris connaît l'existence -bourgeoise et méthodique de Zola, tout entier à sa famille, et si ce -n'était toujours commettre une indiscrétion que de découvrir les choses -intimes du foyer, si innocentes soient-elles, j'ajouterais sur ce point, -au nom du romancier français, celui de quelques écrivains espagnols fort -connus[1]. - -Cela ne veut pas dire que l'on en ait fini avec la tristesse vague, la -contemplation mélancolique, le désir de choses autres que celles que -nous offre la réalité tangible, le mécontentement, la soif de l'âme et -les autres maladies qui n'atteignent que les esprits élevés et -puissants, ou tendres et délicats. Ah, certes non! Cette poésie -intérieure n'est pas tarie. Ce qui est proscrit, c'en est la -manifestation importune, affectée et systématique. Les rêveurs agissent -aujourd'hui comme ces moines et ces religieuses qui, en s'acquittant des -besognes culinaires ou en balayant le cloître, savaient fort bien -absorber en Dieu leurs pensées, sans qu'il parût extérieurement que leur -attention fût tout entière à autre chose qu'au pot-au-feu et au balai. - -Notre temps n'est pas aussi positif que l'assurent des gens qui le -regardent de haut. Il n'y a pas de siècles où la nature humaine se -change totalement et où l'homme enferme à double tour quelques-unes de -ses facultés, en se servant seulement de celles qu'il lui plaît de -laisser dehors. - -La différence consiste en ce que le Romantisme eut des rites auxquels, à -cette heure, nul ne se soumettrait, sans en rire lui-même aux éclats. Si -à la Première du drame le plus discuté d'Echegaray, quelqu'un se -présentait avec l'extravagant costume de Théophile Gautier à _Hernani_, -il se pourrait faire qu'on l'envoyât dans un cabanon. - -Fort bien! si le Romantisme est mort et si le Classicisme n'a pas -ressuscité, c'est sans doute que la littérature contemporaine a trouvé -de nouveaux moules, qui lui sont plus proportionnés ou plus amples. Je -crois qu'il est à cette heure difficile de juger ces moules. Il est -indubitablement beaucoup trop tôt. Nous ne sommes pas encore la -postérité, et peut-être ne réussirions-nous pas à nous montrer -impartiaux et sagaces. - -Il est seulement permis d'indiquer qu'une tendance générale, la tendance -réaliste, s'impose aux lettres, ici contrariée, parce qu'il existe -encore un esprit romantique; là accentuée par le Naturalisme, qui est sa -note la plus aiguë, mais partout vigoureuse et partout dominante, comme -le prouve l'examen de la production littéraire en Europe. - -De la génération romantique française, il ne reste plus debout que -Victor Hugo, matériellement, puisqu'il vit; moralement, il y a beau -temps qu'on ne le compte plus. On ne peut lire avec plaisir ses -dernières oeuvres, pas même avec patience, et les auteurs français -dont la célébrité traverse les Pyrénées et les Alpes et se répand dans -tout le monde civilisé, sont des réalistes et des naturalistes. - -L'Angleterre a vu tomber un à un les colosses de sa période romantique, -Byron, Southey, Walter-Scott, et une phalange réaliste d'un rare talent -les remplacer: Dickens, qui se promenait des jours entiers dans les rues -de Londres, notant sur son carnet ce qu'il entendait, ce qu'il voyait, -les détails et les banalités de la vie quotidienne; Thackeray qui -continua les vigoureuses peintures de Fielding; et enfin, pour couronner -cette renaissance du génie national, Tennyson le poète du _home_, le -chantre des moeurs simples et calmes de la famille, le chantre de la -vie domestique et du paysage tranquille. - -L'Espagne ... qui doute que l'Espagne, elle aussi, ne tende, peut-être -pas aussi résolument que l'Angleterre, du moins avec assez de force, à -recouvrer en littérature son naturel originel et original, plutôt -réaliste qu'autre chose? Voici quelque temps qu'il s'est établi des -courants de purisme et d'archaïsme qui, s'ils ne débordent point, seront -très utiles et nous mettront en relation et en contact avec nos -classiques, pour que nous ne perdions point le goût et la saveur de -Cervantès, de Hurtado[2] et de sainte Thérèse. - -Les écrivains délicats et un tantinet maniérés, comme Valera, et aussi -ceux qui écrivent librement, _ex toto corde_, comme Galdos, -époussettent, dérouillent et mettent en circulation des phrases -surannées, mais précises, utiles et belles. - - * * * * * - -Ce n'est pas uniquement la forme, le style qui devient chaque jour plus -national chez les bons écrivains, c'est le fond et l'esprit de leurs -productions. Galdos, avec les admirables _Episodes_ et les _Romans -contemporains_, Valera avec ses élégants romans andalous, Pereda avec -ses frais récits montagnards, mènent à terme une restauration, retracent -notre vie psychologique, historique, régionale. Ils écrivent le poème de -l'Espagne moderne. Alarcon même, le romancier qui conserve le plus les -traditions romantiques, place en première ligne parmi ses oeuvres un -précieux caprice de Goya, un conte espagnol à tous crins, le _Tricorne_. -La patrie se réconcilie avec elle-même par l'intermédiaire des lettres. - -En résumé, la littérature de la seconde moitié du XIXe siècle, -abondante, variée et complexe, présente des traits caractéristiques. -Portrait de la société, nourrie de faits, positive, scientifique, basée -sur l'observation de l'individu et de la société, elle professe le culte -de la forme artistique et le pratique à la fois, non plus avec la -sereine simplicité classique, avec abondance et avec recherche. Si elle -est réaliste et naturaliste, elle est aussi raffinée, et comme aucun -détail ne demeure caché à sa perspicacité analytique, elle les traduit -prolixement, polit et cisèle le style. - -On y remarque une certaine renaissance des nationalités, qui pousse -chaque peuple à diriger ses regards vers le passé, à étudier ses -écrivains illustres et à chercher chez vous ce parfum particulier et -inexplicable, qui est à la littérature d'un pays ce que sont à ce même -pays son ciel, son climat, son sol. En même temps, l'on observe le -phénomène de l'imitation littéraire, l'influence réciproque des -nationalités, phénomène qui n'est ni nouveau, ni surprenant, bien que -par excès de patriotisme, quelques-uns le condamnent avec une sévérité -irréfléchie. - -L'imitation entre nations n'est pas un fait extraordinaire, ni si -humiliant pour la nation qui imite qu'on a coutume de le dire. Laissons -de côté les Latins qui ont calqué les Grecs: nous, nous avons imité les -poëtes italiens; à son tour la France imita notre théâtre, notre roman. -Un de ses auteurs les plus célèbres, admiré par Walter-Scott, Le Sage, -écrivit le _Gil Blas_, _le Bachelier de Salamanque_, et _le Diable -Boîteux_, en suivant les traces de nos écrivains picaresques. Dans la -période romantique, l'Allemagne fut l'inspiratrice des Français qui à -leur tour influencèrent notablement Heine, et cela se passa de telle -sorte que si chaque nation devait restituer ce que lui prêtèrent les -autres, toutes demeureraient sinon ruinées, au moins appauvries. - -A propos d'imitation, Alfred de Musset disait avec sa grâce accoutumée: - - Byron, me direz-vous, m'a servi de modèle, - Vous ne savez donc pas qu'il imitait Pulci? - Lisez les Italiens, vous verrez s'il les vole. - Rien n'appartient à rien, tout appartient à tous. - Il faut être ignorant comme un maître d'école - Pour se flatter de dire une seule parole - Que personne ici-bas n'ait su dire avant vous. - C'est imiter quelqu'un que de planter des choux. - -L'évolution,--le mot ne me satisfait pas, mais je n'en ai pas de -meilleur,--l'évolution qui s'accomplit dans la littérature actuelle et -laisse en arrière le Classicisme et le Romantisme, transforme tous les -genres. - -La poésie se modifie, admet comme élément de beauté la réalité vulgaire. -On le prouve aisément par le seul nom de Campoamor. L'histoire s'appuie -chaque jour davantage sur la science et sur la connaissance analytique -des sociétés. La critique a cessé d'être une magistrature et un -pontificat, pour se changer en études et en observations incessantes. -Le théâtre même, dernier refuge de la convention artistique, entr'ouvre -ses portes, sinon à la vérité, du moins à la vraisemblance réclamée à -grands cris par le public qui, s'il accepte et applaudit des -bouffonneries, des féeries, des pantomimes et jusqu'à des fantoches -comme simple passe-temps ou comme distraction des sens, dès qu'il voit -une oeuvre scénique prétendre pénétrer sur le terrain du sentiment et -de l'intelligence, ne lui donne plus si facilement un passe-port. - -C'est dans le roman que la réalité s'installe plus victorieusement, -qu'elle est comme chez elle. Ce genre favori de notre siècle se -substitue aux autres, adopte toutes les formes, se plie à tous les -besoins intellectuels, justifie son titre d'épopée moderne. - -Il est temps de nous attacher au roman, puisque c'est là que se produit -le mouvement réaliste et naturaliste avec une rapidité extraordinaire. - - -[1] M. Perez Galdos est évidemment de ceux-là. (_Trad._) - -[2] Diego Hurtado de Mendoza, auteur de _Lazarillo de Tormès_ et de la -_Guèrre de Grenade_. - - - - -III - - -SOMMAIRE - -_L'histoire du roman. Son âge héroïque: le conte et -la fable.--Le roman antique. Le Poème, la Chanson -de geste.--Le roman de chevalerie.--Le_ Don Quichotte. ---_Le roman picaresque_.--Daphnis et Chloé.--Amadis. ---Le grand Tacaño. - - -La forme première du roman, c'est le conte non écrit, oral, qui fait les -délices du peuple et de l'enfance. - -Quand, à la clarté de la lampe, durant les longues nuits d'hiver, ou -bien, filant leurs quenouilles à côté du berceau, l'aïeule ou la -nourrice racontent dans un langage simple et incorrect d'effroyables -légendes ou des apologues moraux, elles sont ... qui le dirait? les -prédécesseurs de Balzac, de Zola et de Galdos. - -Peu de peuples au monde sont privés de ces fictions. - -Les Indes en furent une mine opulente. Elles les communiquèrent aux pays -de l'Occident, et parfois quelque savant philologue les y découvre, qui -s'étonne qu'un berger lui raconte la fable sanscrite qu'il lut, la -veille, dans la collection de Pilpay. - -Arabes, Perses, Peaux-Rouges, Nègres, Sauvages de l'Australie, les races -les plus inférieures et les plus barbares possèdent leurs contes. - -Chose étrange! le seul peuple pauvre en ce genre de littérature est -celui qui nous inspira et nous donna tous les autres genres, -c'est-à-dire la Grèce. On croit qu'Esope dut être esclave dans quelque -pays oriental et en rapporter dans sa patrie les premiers apologues et -les premières fables. - -De romans, il n'y a aucune trace aux époques glorieuses de l'antiquité -classique. - -Au quatrième siècle avant notre ère, quand les Grecs avaient déjà leurs -admirables épopées, leur théâtre, leur poésie lyrique, leur philosophie -et leur histoire, alors seulement apparut la première fiction -romanesque: _la Cyropédie_ de Xénophon, roman moral et politique, qui ne -manque pas d'analogie avec le _Télémaque_. La période attique--on -appelle ainsi tout le temps où fleurirent les lettres grecques,--n'a ni -un autre romancier ni un autre roman, car on ignore si Xénophon a -renouvelé sa tentative. - -Les Chinois qui furent à l'avant-garde en toute chose, possédaient des -romans depuis des temps reculés; mais comme la civilisation de -l'Occident est d'origine grecque, si nous voulions rendre hommage à -notre premier romancier, nous devrions célébrer le millénaire de -Xénophon. - -Durant la période de décadence littéraire qui commença à Alexandrie, -Dion Chrysostome, au siècle d'Auguste, publie une jolie pastorale, _les -Eubéennes_. - -Il semble que l'imagination romanesque attendait pour se manifester -librement la venue du christianisme. Elle prit dès lors son vol fort à -son aise, et les fictions échevelées et les fables milésiennes -abondaient sans doute, quand, au second siècle, Lucien de Samosate, -écrivain sceptique et satirique, le Voltaire du paganisme, pour ainsi -dire, crut nécessaire de les attaquer, comme Cervantès attaqua depuis -les livres de chevalerie, en les parodiant dans deux nouvelles -satiriques, _l'Histoire véritable_ et _l'Ane_. - -En effet, la littérature de ces premiers siècles du christianisme, si -elle compte quelques bons romans, comme _les Babyloniennes_ de -Jamblique, est infectée de balourdises, de prodiges et d'inventions -fantastiques, de biographies et d'histoires sans queue ni tète, de -légendes relatives à Homère, Virgile et d'autres poëtes et héros, -_d'Evangiles_ et _d'Actes_ apocryphes, quelques-uns de très brillante -invention. On le voit, le lignage du roman, pour n'être pas aussi -antique que celui des autres genres littéraires, peut se vanter d'être -illustre, puisque un lien d'affinité l'unit à la littérature sacrée. - -L'ère du roman grec termine avec _Daphnis et Chloé_; _les amours de -Théagène et de Chariclée_, _les Récits_ d'Achille Tatius, _les -Ephésiennes_ de Xénophon d'Ephèse, _les Lettres d'Aristénètes_, genre -spécial de roman érotique, dans lequel le paganisme moribond se -complaisait à orner de festons et de guirlandes prolixes l'autel ruiné -de l'amour classique. - -Survient le moyen-âge. Personnages, sujets et écrivains changent. Le -roman est poëme épique, chanson de geste ou fabliau. Ses héros -s'appellent Jason, OEdipe, les Douze Pairs, le roi Artus, Flore et -Blanchefleur, Lancelot, Parcival, Garin, Tristan et Iseult; il a pour -sujets la conquête du Saint-Graal, la guerre de Troie, la guerre de -Thèbes; pour auteurs, des trouvères ou des clercs. - -A l'état très rudimentaire, les livres de chevalerie et le roman -historique étaient là, tout comme les chroniques des saints et les -légendes, dorées renfermaient le germe du roman psychologique, avec -moins d'action et de mouvement, mais plus délicat, plus ému. - -La France et l'Angleterre eurent la palme dans ce genre d'histoires -romanesques, de paladins, d'aventures, d'exploits et de merveilles: nous -primes notre revanche au XVIe siècle. - -Semblable aux jardins enchantés que, par la puissance de sa magie, un -alchimiste faisait fleurir au plus âpre de l'hiver, notre patrie vit -soudain s'ouvrir le calice, peint de gueules, de sinople et d'azur, de -la littérature de la chevalerie errante. Les chroniques et les prouesses -des héros carlovingiens, les amours de Lancelot et de Tristan, les ruses -de Merlin n'avaient point pénétré en Espagne, mais en échange, outre le -magnifique Campeador, le Cid idéal, le chevalier parfait, pur et -héroïque jusqu'à la sainteté, nous avions parmi nous le beau, le jamais -assez loué Amadis de Gaule, patriarche de l'ordre de chevalerie, type si -cher à notre imagination méridionale qu'au début du XVe siècle, les -chiens favoris des grands de la Castille s'appelaient Amadis, comme ils -s'appelleraient maintenant Bismarck ou Garibaldi. L'aïeul Amadis est-il -né en Portugal ou en Castille? Aux érudits d'en décider: ce qui est -certain, c'est que le soleil de l'Ibérie échauffa sa cervelle, le soleil -qui brûlait la tête d'Alonzo Quijano errant dans les plaines brûlantes -de la Manche; c'est que son interminable postérité, nombreuse comme les -rejetons de l'olivier, poussa dans le champ des lettres espagnoles. -Certes, il fut fécond, l'hyménée du chaste comte Amadis avec -l'incomparable dame Oriane. - -Un monde, un monde imaginaire, poétique, doré, mystérieux et -extranaturel comme celui que vit au fond de la caverne de Montesinos le -chevalier de la Triste-Figure, s'avance à la suite du roi Périon de -Gaule. Lisuart, Florisel et Ephéramond; chevaliers de Phoebus, de -l'Ardente Epée, de la Sylve; belles demoiselles, blessées par le dard de -l'amour; duègnes rancuneuses ou désolées; reines et impératrices de -régions étranges, d'îles lointaines, de contrées des antipodes, où -quelque dragon ailé transportait en un clin d'oeil le chevalier -errant; nains, géants, mores et mages, monstres et spectres, savants -avec des barbes qui leur baisaient les pieds, et princesses enchantées -avec des poils qui leur couvraient tout le corps; châteaux, cavernes, -riches salles, lacs de poix qui renfermaient des cités d'or et -d'émeraude; tout ce qu'enfanta la poésie de l'Arioste, tout ce que -Torquato Tasso chanta en de mélodieuses octaves, Garcia Ordonez de -Montalvo, Feliciano de Sylva, Toribio Fernandez, Pelayo de Ribera, Luis -Hurtado le contèrent en prose castillane, abondante, enflée, -entortillée, bourrée de jeux de mots et d'affectations amoureuses. Elle -compte encore mille autres romanciers la phalange dont la lecture -assidue dessécha le cerveau de Don Quichotte et dont le style semblait -aussi précieux que les perles au bon hidalgo. «Oh! je veux,--dit une -héroïne des romans de chevalerie, la reine Sydonie,--je veux mettre un -terme à mes raisons pour la déraison que je commets en me plaignant de -celui qui ne la garde pas dans ses lois!» - -Arrive, hâte-toi, glorieux manchot qui manques si fort au siècle: -empoigne la plume et décapite-moi sur l'heure cette armée de géants, -qui sous tes coups se métamorphoseront en des outres inoffensives, -gonflées de vin rouge. D'un seul coup tu les pourfendras, et quand ils -auront perdu leur sève enivrante, ils resteront aplatis et vides. Viens, -Miguel de Cervantès Saavedra, viens en finir avec une race d'écrivains -absurdes, viens abattre, un idéal chimérique, patronner la réalité, -concevoir le meilleur roman du monde! - -Notons ici un détail de la plus haute importance; si le roman -chevaleresque s'implanta, s'enracina et fructifia si richement sur notre -sol, il nous venait pourtant du dehors. Par son origine, _Amadis_ est -une légende du cycle breton, importée en Espagne par quelque troubadour -provençal fugitif. _Tirant le Blanc_, cet autre premier livre de la -littérature chevaleresque, fut traduit de l'anglais en portugais et en -catalan. Les aventures de chevaliers errants adviennent en Bretagne, au -pays de Galles, en France. Quoique habilement adaptées à notre langage, -lues avec délices et même avec une fureur enthousiaste, leurs histoires -ne perdent jamais une tournure étrangère qui répugne au goût national. - -Vienne un Cervantès qui écrive, sous forme de roman, une histoire pleine -d'esprit et de vérité, protestation de l'esprit patriotique contre le -faux idéalisme et les discours enchevêtres que nous adressent des héros -nés en d'autres pays, sur l'heure, son oeuvre deviendra populaire. Les -dames la célébreront, les pages en riront. On la lira dans les salons et -dans les antichambres, et elle ensevelira dans l'oubli les folles -aventures chevaleresques: oubli aussi rapide et aussi complet que leur -gloire et leur renom furent bruyants. - -Après avoir circulé aux mains de tout le monde, les livres de chevalerie -devinrent un objet de curiosité. Leurs auteurs étaient contemporains de -Herrera, de Mendoza, et des Luis. Qui se souvient aujourd'hui de ces -féconds romanciers si goûtés de leur époque? Qui sait, à ne pas le -chercher tout exprès dans un manuel de littérature, le nom de l'auteur -du _Don Cirongilio de Tracia_? - -Il ne m'est pas possible de croire--quoi-qu'on dise la critique -transcendentale--que Cervantès, lorsqu'il écrivit le _Don Quichotte_, ne -voulut réellement pas attaquer les livres de chevalerie, et tuer en eux -une littérature exotique qui enlevait à notre littérature naturelle -toute la faveur du public. - -Et je le crois ainsi, tout d'abord, parce que si la littérature -chevaleresque n'eût pas atteint un développement et une prépondérance -alarmante, Cervantès, en la combattant, procéderait comme son héros, -prendrait des moutons pour des armées, et se battrait avec des moulins à -vent. Je le crois ensuite, parce qu'en jugeant par analogie, je -comprends bien que si un réaliste contemporain possédait le talent -étonnant de Cervantès, il l'emploierait à écrire quelque chose contre le -genre idéaliste, sentimental et ennuyeux qui jouit aujourd'hui de la -faveur de la foule, comme les livres de chevalerie au temps de -Cervantès. - -D'autre part, il est clair que le _Don Quichotte_ n'est pas une pure -satire littéraire. N'est-ce pas ce qu'on a écrit de plus grand et de -plus beau en fait de roman? - -Le principal mérite littéraire de Cervantès,--en laissant à part la -valeur intrinsèque du _Don Quichotte_ comme oeuvre d'art,--c'est qu'il -renoue la tradition nationale, en remplaçant la conception de l'Amadis -étranger et aussi chimérique qu'Artus ou Roland, par un type réel comme -notre héros castillan, le Cid Rodrigo Diaz. Tout en se montrant toujours -valeureux et noble, grand, courtois et chrétien, de même que le -solitaire de la Roche-Pauvre, le Cid est en outre un être de chair et -d'os; il manifeste des affections, des passions et même des petitesses -humaines ni plus ni moins que Don Quichotte. Je veux être enterrée avec -eux mais pas avec l'interminable descendance des _Amadis_. - -Cervantès n'inventa pas le roman réaliste espagnol, parce que ce roman -existait déjà et qu'il était représenté par la _Célestine_[1], oeuvre -magistrale, plus romanesque encore que dramatique, quoique écrite sous -forme de dialogue. Aucun homme, même quand il est doué du génie et de -l'inspiration de Cervantès, n'invente un genre de toutes pièces: ce -qu'il fait, c'est le déduire des antécédents littéraires. - -Il n'importe. Le _Don Quichotte_ et l'_Amadis_ divisent en deux -hémisphères notre littérature romanesque; on peut reléguer dans -l'hémisphère de l'_Amadis_, toutes les oeuvres dans lesquelles -l'imagination règne, et dans celui de _Don Quichotte_ celles dans -lesquelles domine le caractère réaliste qui apparaît dans les monuments -les plus antiques des lettres espagnoles. - -Dans le premier prennent donc place les innombrables livres de -chevalerie, les romans pastoraux et allégoriques, sans en excepter même -la _Galathée_ et le _Persilès_ de Cervantès. - -Dans le second se rangent les romans _exemplaires_ et picaresques: le -_Lazarillo_[2], _le Grand Tacaño_[3], _Marcos de Obregon_, _Guzman de -Alfarache_ les tableaux pleins de couleur et de lumière de la Gitanilla, -l'humoristique Dialogue des Chiens[4], le _Diable boiteux_ de Guevara; -le gentil conte des _Trois maris trompés_ et ... que citer? quand -finirons-nous de nommer tant d'oeuvres magistrales de grâce, -d'observation, d'habileté, d'esprit, de désinvolture, de vie, de style -et de profondeur morale? Tandis que chaque jour le terrain de -l'idéalisme se perd, s'engloutit à chaque heure davantage dans les -nuages de l'oubli, le terrain du réalisme embelli par le temps comme il -arrive pour les toiles de Velazquez et de Murillo, suffit pour rendre -sans égal dans le monde le passé de notre littérature. - -Cette courte excursion dans le champ du roman, depuis sa naissance -jusqu'à l'aurore des temps modernes, qui l'ont tant enrichi et tant -métamorphosé, nous enseigne combien le goût est changeant et combien les -époques tonnent les littératures à leur image. - -Quelle différence, par exemple, entre ces trois oeuvres, _Daphnis et -Chloé_, _Amadis de Gaule_ et _le Grand Tacaño_! - -Je me représente _Daphnis et Chloé_ comme un bas-relief païen ciselé non -dans le pur marbre, mais dans l'albâtre le plus fin. Le jeune berger et -la jeune bergère se détachent sur le fond d'une grotte rustique où se -dresse l'autel des nymphes entouré de fleurs. À leur côté bondit une -chèvre, et la panetière est par terre, avec la houlette, et les outres -pleines de lait frais. - -Le dessin est élégant, sans vigueur ni sévérité, mais non sans une -certaine grâce et une mollesse raffinée qui plaît doucement aux yeux. - -_Amadis_, c'est une tapisserie dont les figures se prolongent plus -grandes que la grandeur naturelle. Le paladin armé de pied en cap, prend -congé de la dame dont une large jupe cache les pieds et dont la main -délicate tient une fleur. Çà et là, entre les couleurs éteintes de la -tapisserie, les lys d'or et d'argent resplendissent. Au fond il y a une -ville aux édifices quadrangulaires, symétriques, comme on les peint dans -les manuscrits. - -Enfin, _le Grand Tacaño_, c'est comme une peinture de la meilleure -époque de l'école espagnole. Ce fut sans doute Velazquez qui détacha de -la toile la figure de parchemin, le taciturne visage du _Domine_ Cabra; -seul Velazquez pouvait donner un semblable clair-obscur à la vieille -soutane, au visage jauni, au pauvre ameublement de l'avare. Quelle -lumière! quelles ombres! quels violents contrastes! quel pinceau -courageux, franc, naturel et comique à la fois! - -_Daphnis et Chloé_, _Amadis_ n'ont que la vie de l'art, _le Grand -Tacaño_ vit dans l'art et dans la réalité. - - -[1] Il existe une traduction de Germond de Lavigne (collection -Jannet-Picard). - -[2] Traduction Pelletier (Plon). - -[3] Traduction Germond de Lavigne (collection Jannet-Picard). - -[4] Nouvelles exemplaires, trad. Viardot (Hachette). - - - - -IV - - -SOMMAIRE - -_Rabelais.--Les conteurs gaulois.--La crise de préciosité. ---Mlle de Scudéry.--Scarron.--Le_ Gil Blas.--Manon -Lescaut.--_Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre.--Les -romanciers de Encyclopédie.--Voltaire et Diderot_. - - -La passion du roman a éclaté chez nous bien plus tôt que chez les -Français. Nous étions déjà las de produire des histoires chevaleresques, -le genre picaresque et pastoral florissait sur notre Parnasse, qu'eux ne -possédaient pas un pauvre livre de littérature légère en prose, si l'on -fait exception de quelques nouvelles. - -Cependant, quand, dans leurs traités de littérature, nos voisins -arrivent au XVIe siècle, ils n'oublient jamais de dire qu'ils eurent -alors aussi leur Cervantès. - -Voyons quel il fut. - -Possédé de l'ivresse des lettres antiques qui caractérisait la -Renaissance, certain moine franciscain, fils d'un aubergiste de Tours, -s'adonna à l'étude du grec, et négligea complètement les devoirs de sa -règle. Jour et nuit, il était enfermé dans sa cellule avec un compagnon, -et au lieu de matines, tous deux récitaient des morceaux de Lucien ou -d'Aristophane. - -Surpris par le père supérieur, il leur fut imposé une pénitence, et l'on -conte,--bien que les historiens ne le donnent pas comme chose -certaine,--que, dès cette heure, le moine humaniste révolutionna le -couvent par mille farces diaboliques, ni honorables, ni propres, -jusqu'à ce qu'enfin il réussît à s'échapper, à abandonner le cloître et -à s'en aller par le monde vivre à sa guise. - -Il fut successivement moine bénédictin, médecin, astronome, -bibliothécaire, secrétaire d'ambassade, romancier et enfin curé de -paroisse. - -Il étudia et pratiqua toutes les sciences et toutes les langues. Pour la -première fois en France, il disséqua un cadavre humain. Il satirisa les -religieux, la magistrature, l'université, les protestants, les rois, les -pontifes, Rome; et tout cela sans souffrir de bien cruelles -persécutions. Il mourut en paix, grâce à la protection du pape Clément -VII, tandis que Calvin l'eût fait griller de bon gré, et que le poëte -Ronsard écrivait son épitaphe, en priant le passant de verser sur la -tombe du moine en rupture de cloître des cervelas, des jambons et du vin -qui lui seraient beaucoup plus agréables que de frais bouquets de lys. - -Eh bien! cet homme singulier, ayant publié des livres scientifiques et -ayant vu que personne ne les achetait, eut l'idée d'inculquer au public -les mêmes connaissances, mais d'une manière telle qu'elles le -divertissent et qu'il les absorbât sans s'en apercevoir. Pour cela, il -composa une satire démesurée, extravagante et bouffonne, un intermède -colossal dont il vendit plus d'exemplaires en deux mois qu'il ne se -vendait de Bibles en neuf ans. Et cette estimation n'est pas à -dédaigner, parce qu'en ces temps de protestantisme militant on lisait -fort la Bible. - -L'auteur compare l'épopée burlesque de Gargantua et de Pantagruel à un -os qu'il faut ronger pour mettre à nu la moelle substantielle: l'os, il -est vrai, a une moelle savoureuse, mais aussi de la graisse, du sang et -des peaux qu'il faut laisser de côté. C'est un des livres les plus -étranges et les plus hétérogènes que l'on connaisse: ici une maxime -profonde, là une grossièreté indécente; après l'exposition d'un -admirable système d'éducation une aventure extravagante. - -Pour comprendre l'esprit de l'affabulation, il suffit de dire que chaque -fois que tète le héros, le gigantesque Pantagruel, il absorbe le lait de -quatre mille six cents vaches. - -Mettre en parallèle Rabelais avec Cervantès, c'est comparer Lucien de -Samosate à Homère. Sans doute Rabelais est un savant, et Cervantès n'en -est pas un, il me faut le dire au risque d'être excommunié par quelque -Cervantiste. Mais l'érudition ne sauva pas entièrement Rabelais, comme -son siècle, de la barbarie. Rabelais légua à sa patrie une oeuvre -difforme, et Cervantès une création achevée et sublime dans son genre. -Nous pouvons louer la langue de Cervantès, les Français ne proposeront -jamais pour modèle celle de Rabelais, malgré sa richesse, sa variété et -son caractère pittoresque. - -Rabelais ne forma pas une école de romanciers, comme l'auteur de _Don -Quichotte_. Gargantua, ni Pantagruel ne sont à la rigueur des romans. - -Dans la suite, une femme, la reine Marguerite de Navarre, eut bien plus -d'imitateurs. Dans ce siècle où il n'y avait de pudibonds que les -protestants, la savante princesse, voyageant en litière et mouillant sa -plume dans l'encrier que sa camériste tenait sur ses genoux, brouillonna -_l'Heptaméron_, série de contes joyeux dans le style de ceux de Micer -Roccaccio. - -Dans ce genre du conte court ou nouvelle, la France fut très féconde. -Déjà, depuis le XVme siècle, on en connaissait une grande collection, -les _Cent nouvelles nouvelles_. On contait d'abord de telles histoires -de vive voix, et si elles avaient plu, on les imprimait ensuite. -Supérieures aux contes populaires, elles étaient inférieures aux romans -proprement dits. - -Nous autres, nous manquons de _nouvelles_; la _nouvelle exemplaire_, -quoique courte, a plus d'importance que la _nouvelle_ française. - -Les extrêmes se touchent: la France qui excella dans de pareils contes -légers, produisit aussi les romans monumentaux en plusieurs volumes qui -abondèrent au XVIIme siècle. Il était de mode, alors, d'imiter -l'Espagne. Notre prépondérance politique avait imposé à l'Europe les -costumes, les moeurs et la littérature de la Castille. Ce fut, dit-on, -Antonio Perez, le fameux favori de Philippe II, qui importa à la cour de -France où il s'était réfugié, notre cultisme, en même temps que le -chevalier Marini, ce fléau des lettres italiennes, grand corrupteur du -goût dans son pays, passait les Alpes pour infecter Paris. - -Le salon de l'hôtel de Rambouillet se forma, où l'on causait avec un -esprit apprêté, en quintessenciant le style, en raffinant à l'envi, et -où pleuvaient des madrigaux, des acrostiches et toutes espèces de vers -galants. - -A l'exemple de cet hôtel fameux dans les annales de la littérature -française, d'autres salons s'ouvrirent, présidés par les -Précieuses,--qui n'étaient alors pas encore ridicules. Là aussi, le -langage et les sentiments s'alambiquaient. - -Produits et miroirs aussi de ces assemblées _sui generis_ furent les -romans interminables de La Calprenède, de Gomberville et de Mlle de -Scudéry. Les héros de ces romans, tout en portant des noms grecs, turcs -et romains, parlaient et sentaient comme des Français contemporains des -Précieuses. Brutus écrivait des poulets parfumés à Lucrèce, et Horatius -Coclès, épris de Clélie, contait à l'écho ses peines amoureuses. Dans -_Clélie_, Mlle de Scudéry dressa la fameuse carte du Tendre, au travers -duquel serpente le fleuve de l'_Affection_, où s'étend le lac de -l'_Indifférence_: là sont situées les provinces de l'_Abandon_ et de la -_Perfidie_. - -Si l'on considère que de pareils romans formaient huit à dix volumes de -huit cents pages, mieux valait se plonger dans les livres de chevalerie, -même au risque de se dessécher la cervelle comme l'ingénieux hidalgo. - -Il est vrai que toutes les fictions romanesques du XVIIe siècle ne -paraissent pas aujourd'hui aussi soporifiques. L'on supporte mieux les -romans de Mme de Lafayette. _L'Astrée_ de d'Urfé est une jolie -pastorale. _Le Roman comique_ de Scarron, imité de l'espagnol, a du -coloris et des épisodes animés. - -Nous, nous abandonnions la riche veine ouverte par Cervantès, tandis que -les Français l'exploitaient fort à leur goût et en tiraient de l'or pur. -Le Sage, peut-être le premier romancier français au XVIIIe siècle, se -fit un manteau du roi en cousant des morceaux de la cape d'Espinel, de -Guevara et de Mateo Aleman. Nous voulûmes bien disputer à la France le -_Gil Blas_ sur le visage et dans la tournure de qui nous lisions son -origine castillane; mais à qui la faute si nous sommes si négligents et -si prodigues? Nous alléguons vainement que le _Gil Blas_ dût naître de -ce côté des Pyrénées: les Français nous répondent que ce qu'il y a -d'espagnol dans le _Gil Blas_, c'est l'extérieur, l'habit. Le caractère -du héros, versatile et médiocre, est essentiellement Gaulois, et en -cela, vive Dieu, ils ont raison! Nos héros sont plus héros, nos picaros -plus picaros que Gil Blas. - -L'abbé Prévost, infatigable romancier, qui composa plus de deux cents -volumes, oubliés aujourd'hui, réussit par hasard à en écrire un à qui il -doit de figurer à côté de Le Sage. _Manon Lescaut_ n'est que l'histoire -succincte de deux coquins, un homme et une femme. Le héros, le -chevalier des Grieux, un tricheur de haute volée; l'héroïne, Manon, une -courtisane de bas étage. L'originalité et l'attrait du livre sont -qu'avec de tels antécédents, Manon et des Grieux captivent, intéressent -jusqu'à arracher des larmes. Ce n'est point qu'il s'accomplisse chez les -deux personnages quelqu'une de ces merveilleuses conversions ou -_rédemptions par l'amour_, qu'inventent les écrivains contemporains; -depuis Dumas, dans la _Dame aux Camélias_, jusqu'à Farina dans _Capelli -Biondi_[1]. Nullement. La courtisane meurt impénitente. A quoi donc -l'histoire de Manon doit-elle son attrait singulier? L'auteur nous le -révèle: «Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des -peintures vraies et des sentiments naturels.... Je ne dis rien du style -de cet ouvrage: c'est la nature même qui écrit.» - -L'impression que cause le petit volume de Prévost est celle que produit -un évènement arrivé, une analyse d'une passion faite par le patient. Un -homme entre dans une église, s'agenouille aux pieds d'un confesseur et -lui raconte sa vie sans omettre une circonstance, sans voiler ses -bassesses ni ses fautes, sans cacher ses sentiments ni atténuer ses -mauvaises actions. Cet homme est un grand pécheur, mais il a beaucoup -aimé, il a été entraîné à pécher par des passions violentes, et le -confesseur qui l'écoute sent couler une larme sur ses joues. C'est ce -qui arrive à qui écoute en confession le chevalier des Grieux. - -Que Rousseau est loin de posséder le naturel de l'abbé Prévost! Rousseau -est idéaliste et moraliste. Prêcher, enseigner, réformer l'univers, tel -est son but. Ses romans sont pleins de théories, de réflexions et de -déclamations: vertu, sensibilité, amitié et tendresse y sont comme chez -elles. - -L_'Emile_ surtout peut passer pour le type du roman à thèse: l'art, -l'intérêt de la fiction, la peinture des passions, tout y est -secondaire: il s'agit de démontrer tout ce que l'auteur s'est proposé -que le livre démontrât. Pénétré de l'excellence et des avantages de -l'état sauvage et primitif, Rousseau défendit sa thèse jusqu'à donner -envie de marcher à quatre pattes, disait spirituellement Voltaire, et il -demanda que l'égalité fût appliquée d'une manière si illimitée que le -fils du roi épousât la fille du bourreau. - -Malheureuse idée qui fit bien des ravages dans le roman avec le temps. -Je le note au passage et je poursuis. - -A dire vrai, la morale de Rousseau était étrange. Tout en adorant la -vertu, son héros, Saint-Preux séduisait une jeune fille dont les parents -lui confiaient l'éducation. Cependant, tout ce que l'on peut dire de la -popularité et du succès des romans de Rousseau, serait insuffisant. - -Rousseau exerça sur son époque l'influence décisive qu'obtiennent les -écrivains, s'ils réussissent à s'ériger en moralistes. Les femmes -l'idolâtrèrent; les mères allaitèrent leurs enfants pour lui obéir; les -Julies et les Emiles pullulèrent. Certaines contrées du Nord voulurent -le prendre pour législateur; la Convention mit en pratique ses théories; -et le torrent de la Révolution courut dans le lit de ses idées. Nous ne -recherchons pas ici si tout cela fut de la vraie gloire: il est évident -que ce ne fut pas de la gloire littéraire. Comme romancier, l'abbé -Prévost vaut davantage. - -Le mérite littéraire qu'on ne peut dénier à Rousseau, c'est celui -d'introduire des méthodes nouvelles dans la langue française, desséchée -par la plume corrosive et incisive de Voltaire. Rousseau sut voir le -paysage et la nature et les décrire en pages éloquentes et belles. _Paul -et Virginie_ sont la seconde partie de l'_Heloïse_. - -Bernardin de Saint-Pierre fit en même temps une application des procédés -artistiques et des théories anti-sociales de son modèle Rousseau, quand -il choisit pour théâtre de son poème un pays vierge, un monde à demi -sauvage et désert, et pour héros, deux êtres jeunes et candides, point -contagionnés par la civilisation et qui meurent à son contact, comme la -sensitive des tropiques languit quand la main de l'homme la touche. - -Voltaire contait mieux que Rousseau. Ses _Contes_ en prose sont la -variété même. Il n'est pas possible d'y indiquer la plus légère erreur -grammaticale. On y trouve le respect le plus profond, la plus complète -intuition de ce qu'on appelle le génie d'un idiome. Mais aussi, on y -remarque cette pauvreté d'imagination, cette absence d'émotion, cette -lumière sans chaleur et ce coeur sec et contracté, froncé, comme une -noix rance, qui est l'éternelle infériorité de l'auteur de _Candide_. -Voltaire _conte_: il ne lui est pas possible d'écrire un roman. Il faut -au romancier plus de sympathie pour l'humanité et une âme moins étroite. - -Diderot réunit de meilleures qualités de romancier. Voltaire sait de la -littérature, mais Diderot est artiste, un artiste qui peint avec la -plume. Il commence la série des écrivains coloristes de la France. Avant -personne, il emploie des phrases qui copient et reproduisent la -sensation, et c'est pour cela que des stylistes contemporains consommés -le reconnaissent comme leur maître et lui donnent ce nom. - -Ses théories esthétiques, nouvelles et audacieuses alors, contenaient -déjà le réalisme. Dans ses romans la réalité palpite. C'est grand -dommage qu'obéissant au goût de son époque, il les ait semés de passages -licencieux absolument inutiles. - -On ne peut comparer ses facultés à celles d'aucun écrivain de son temps. -Lisez, si vous en doutez, _le Neveu de Rameau_, trésor d'originalité: -lisez même _la Religieuse_, en ne voulant pas voir les taches d'impudeur -qui l'enlaidissent et le pamphlet contre les voeux perpétuels que le -terrible _libertin_ ne sut point omettre. Vous aurez sous les yeux un -livre très intéressant, d'un intérêt délicat, sans aventures ni -incidents extraordinaires, sans galants ni amourettes de grilles, -attrayant par le seul combat intérieur d'une âme et la vigoureuse étude -d'un caractère. - -Diderot écrivit _la Religieuse_ en feignant que ce fussent les mémoires -d'une jeune fille, obligée par sa famille à devenir religieuse sans -vocation, et qui, après mille luttes, s'échappe du cloître. Il adressa -son manuscrit au marquis de Croismare, grand philanthrope, comme si -l'infortunée implorait son secours. Le marquis, trompé par l'admirable -naturel du récit, s'empressa d'envoyer de l'argent et d'offrir sa -protection à l'héroïne imaginaire de Diderot. - -Avec ces romanciers de l'Encyclopédie, nous sommes arrivés à un moment -critique. La Révolution commence et tant que dure sa terrible secousse, -personne n'écrit de romans, mais tout le monde se trouve exposé à en -voir de fort dramatiques. - - -[1] Ce roman de Farina a été traduit par Amélie Van Soust de -Borkenfeldt. (Bibliothèque Gilon). - - - - -V - - -SOMMAIRE - -_Le roman-Empire: Pigault-Lebrun.--Mme de Staël. ---Châteaubriand.--Lamartine et Victor Hugo.--Dumas -père.--Eugène Suë.--George Sand._ - - -La Terreur passa. Les Lettres, qui étaient montées sur l'échafaud avec -André Chénier, revinrent à elles, blêmes encore d'effroi. - -Pigault-Lebrun fut le Boccace de cette époque hasardeuse, un Boccace -aussi inférieur au Boccace italien, que l'étoupe à la batiste. - -Fiévée, narrateur agréable, amusa le public avec des historiettes, et -Ducray-Duminil conta à la jeunesse des évènements pathétiques, des -romans où la vertu persécutée triomphait toujours en dernier ressort. De -la plume de Mme de Genlis jaillit un jet continu, égal et monotone, de -récits d'une tendance pédagogico-morale. Illuminée et prophétesse. Mme -de Krüdener visa plus haut en écrivant _Valérie_. - -Cependant, la figure principale qui domine ces figures secondaires, -parmi lesquelles il en est tant de féminines, est une autre femme d'une -culture prodigieuse et d'une intelligence élevée, philosophe, historien, -talent viril, s'il en fut,--la baronne de Staël. - -Avant d'écrire des romans, la fille de Necker s'était essayée à des -oeuvres sérieuses et profondes. Sa _Corinne_ et sa _Delphine_ furent -pour elle comme un délassement de graves travaux, ou pour mieux dire, -comme des expansions lyriques, des valvules qu'elle ouvrit pour -épancher son coeur, dont les passions ardentes ne démentaient point -son sexe. Elle fut elle-même l'héroïne de ses romans, et fonda ainsi, en -rompant avec la tradition de l'impersonnalité des narrateurs et des -conteurs, la nouvelle idéaliste introspective. - -_Delphine_ et _Corinne_ obtinrent tant de succès et eurent tant de -lecteurs, que l'on croit même que Napoléon ne dédaigna pas de critiquer -dans son style césarien, et par un article anonyme inséré dans le -_Moniteur_, les productions romanesques de sa terrible adversaire. - -En même temps qu'elle traçait au roman la voie qu'il a depuis tant de -fois parcourue, Mme de Staël découvrit une mine exploitée bientôt par le -romantisme, en faisant connaître dans son magnifique livre _De -l'Allemagne_, les richesses de la littérature germanique, romantique -déjà, et qui, depuis, vint agir sur celle des pays latins. - -Il est à remarquer que les Encyclopédistes, et Voltaire plus que -personne, tandis qu'ils préparaient la révolution sociale en attaquant à -outrance l'ancien régime et en le minant de toutes parts, s'étaient -montrés en littérature conservateurs et pacifiques jusqu'à l'abus, et -avaient respecté superstitieusement les règles classiques. Comme si le -Classicisme, à sa dernière heure, eût voulu se parer d'une jeunesse -nouvelle et d'une forme enchanteresse, il s'incarna dans André Chénier, -le poète le plus grec et le plus classique qu'ait jamais eu la France, -en même temps que le premier lyrique du XVIIIe siècle. De sorte que, -même quand Diderot réclama la vérité sur la scène et dans le roman, et -quand Rousseau fit fleurir dans sa prose le lyrisme romantique, les -lettres demeurèrent stationnaires. Elles furent classiques durant la -Révolution et les premières années de l'Empire, jusqu'à ce que vinssent -Mme de Staël et Châteaubriand. - -Jeune fille, Mme de Staël lisait assidûment Rousseau; le jeune émigré -breton qui lui dispute la souveraineté de cette période était aussi -disciple du Genevois, et disciple plus fidèle, parce que, tandis que Mme -de Staël se montra assez indifférente à la nature, muse de l'auteur des -_Confessions_, Châteaubriand se précipitait en Amérique par désir de -connaître et de chanter un paysage vierge, de décrire avec plus de -poésie que son maître les magnificences des bois, des rivières et des -montagnes. De ce but même, que le poète s'était choisi plus que le -romancier, il résulta que les romans de Châteaubriand furent plutôt des -poèmes qu'autre chose. - -Châteaubriand, au moins, s'étudiait lui-même et étudiait la société dans -laquelle il vécut. Non pas que _René_ laissât de s'idéaliser en montant -sur le piédestal de son orgueil maladif, en se perdant dans une -mélancolie nuageuse et en s'isolant ainsi du reste des humains. - -Ses contemporains firent de Châteaubriand un demi-dieu. La génération -présente le dédaigne avec excès en oubliant ses mérites d'artiste. -_René_ n'est pas inférieur à _Werther_ de Goethe, comme analyse d'une -noble maladie, la souffrance vague et sans borne des âmes de notre -siècle. On ne peut imputer le discrédit chaque jour plus grand de -Châteaubriand qu'à nos exigences toujours croissantes de réalité -artistique. - -En effet, tous ceux qui voulurent chercher la beauté hors des voies de -la vérité, partagent le sort de l'illustre auteur des _Martyrs_. -L'indifférence générale met de côté leurs oeuvres, sinon leurs noms. - -Que servit à Lamartine son onction, sa douceur, son instinct de -compositeur mélodiste, son imagination de poète, tant de qualités -éminentes? Quelqu'un lit-il aujourd'hui ses romans? D'aucuns -s'enthousiasment-ils de _Raphaël_ le platonique et le panthéiste, -d'aucuns pleurent-ils les chagrins et l'abandon de _Graziella_? -Quelqu'un peut-il supporter _Geneviève_? - -Si les romans de Victor Hugo n'ont pas autant perdu que ceux de -Châteaubriand et de Lamartine, cela vient peut-être de ce qu'ils sont -plus objectifs: des problèmes sociaux qu'ils posent et qu'ils résolvent, -quoique d'une manière apocalyptique: du vif intérêt romanesque qu'ils -savent éveiller, et d'un certain réalisme ... que le grand poète nous -pardonne! à gros coup de pinceau, qui, en dépit de l'esthétique -idéaliste de l'auteur, se fait jour ici ou là. Et je dis _à gros coups -de pinceau_, parce que personne n'ignore que, pour Victor Hugo, les -touches d'effet sont plus faciles que les coups de pinceau discrets et -suaves; aussi son réalisme est-il d'un effet puissant, mais pas si -habile qu'on n'en voie la filandre. - -En somme, Victor Hugo prend de la vérité tout ce qui peut frapper -l'imagination et l'asservir: par exemple, le souffle par le nez avec -lequel le galérien Jean Valjean éteint la lumière chez Monseigneur -Bienvenu. Ce qui tend uniquement à produire une impression de réalité, -Victor Hugo ne sait ou ne veut pas l'observer. En juste châtiment de ce -défaut, ses romans tendent à devenir sinon aussi fanés que ceux de -Châteaubriand et de Lamartine, du moins un peu anémiques. Pour qu'ils -produisent de l'illusion, il faut maintenant les regarder avec la -lumière artificielle. - -Du reste, ni Châteaubriand, ni Victor Hugo, ni Lamartine ne firent du -roman un article de consommation générale, fabriqué au goût du -consommateur. Cette entreprise industrielle était réservée à Dumas, -mulâtre que rien n'arrêtait ni n'effrayait, avocat des feuilletons, à -l'intercession duquel se recommandent encore tant d'écrivains -corrupteurs. - -Etrange figure littéraire que celle de l'auteur de _Monte-Cristo_! Il a -fourni de la besogne à qui se proposerait de lire toutes ses oeuvres. -Si l'immortalité d'un auteur se mesurait à la quantité de volumes qu'il -a livrés à l'impression, Alexandre Dumas père serait le premier -écrivain de notre époque. S'il est bien démontré que Dumas fut à la fois -un romancier, et la raison sociale d'une fabrique de romans conformes -aux derniers progrès, où beaucoup, comme le blanc et le carmin de la -doña Elvira du sonnet, n'étaient à lui que parce qu'il les achetait; -s'il est certain que l'on a prouvé irréfutablement l'impossibilité -physique d'écrire autant qu'il publiait; si quand il eut un procès avec -les directeurs de la _Presse_ et du _Constitutionnel_, ceux-ci -établirent que, sans préjudice de ses autres travaux, il s'était engagé -à leur donner chaque année un plus grand nombre de pages que n'en peut -écrire le copiste le plus diligent; s'il est prouvé que non-seulement il -contractait et tenait tous ses engagements, mais qu'il voyageait, vivait -dans le monde, fréquentait les coulisses des théâtres et les rédactions -de journaux, qu'il s'occupait de politique et de galanterie, il est -encore admirable qu'il ait pu écrire la quantité prodigieuse de livres -qui lui appartiennent sans contestation possible, lire et retoucher les -livres d'autrui, qui devaient voir le jour poinçonnés de son nom. - -Il avait beau avoir des seconds pour l'aider à porter le poids de la -production, Dumas était néanmoins très fécond. Un théâtre fut fondé -uniquement pour représenter ses oeuvres, un journal uniquement pour -publier en feuilletons ses romans, puisque les éditeurs n'arrivaient pas -à les imprimer en volumes. - -Dans l'immense océan de récits romanesques qu'il nous a laissés, -surabonde le genre pseudo-historique, sorte de romans de chevalerie -adaptés au goût moderne. Alexandre Dumas appelait l'histoire un clou -auquel il suspendait ses tableaux; et parfois il assurait qu'il était -permis de la violer, pourvu que les bâtards naquissent viables. Pénétré -de pareils axiomes, il traita, comme nous le savons tous, la vérité -historique sans aucun égard. - -Il est certain que Châteaubriand aussi avait substitué à l'érudition -solide et à la critique sévère, son incomparable imagination, mais -combien différemment! Châteaubriand broda d'or et de perles la tunique -de l'histoire; Dumas l'habille d'un déguisement. - -Malgré tout, il y a des qualités surprenantes chez Alexandre Dumas. Ce -n'est point un petit mérite que de tant inventer, de produire avec un -souffle aussi infatigable et de bercer délicieusement,--fut-ce avec -d'invraisemblables balivernes,--une génération tout entière. Le don -d'imaginer, nul ne l'a eu peut-être aussi puissamment qu'Alexandre -Dumas, quoique d'autres l'aient possédé de qualité meilleure et plus -exquise. Car, en imagination comme en tout, il y a des degrés. Et -réellement, Alexandre Dumas est le type de la littérature secondaire, -pas précisément basse, mais pas comparable non plus à celle que créent -de grands écrivains avec lesquels l'auteur des _Mousquetaires_ ne peut -se mesurer. - -Littérairement, Dumas est médiocre. De là son succès et sa popularité. -Dumas était à l'altitude exacte du plus grand nombre des intelligences. -Si sa forme eût été plus choisie et plus élégante, ou sa personnalité -plus caractérisée, ou ses idées plus originales, il n'eût plus été à la -portée de tout le monde. - -Son roman est donc le roman par antonomase, le roman que lit le premier -venu quand il s'ennuie et qu'il ne sait comment tuer le temps, le roman -par souscription, le roman qui se prête comme un parapluie, le roman -qu'un atelier entier de modistes lit à tour de rôle; le roman qui a les -marges graisseuses et les feuilles froissées; le roman mal imprimé, -suite de feuilletons collectionnés; avec des gravures mélodramatiques et -de mauvais ton; le roman le plus anti-littéraire dans le fond, où en -somme l'art a l'importance d'un fétu, où l'intérêt unique est de savoir -comment l'auteur terminera et comment il s'arrangera pour sauver tel -personnage ou en tuer tel autre. - -Aujourd'hui, quand on voit l'énorme bibliothèque des oeuvres de Dumas, -on ne sait si l'on doit s'étonner davantage de leurs dimensions ou de -leur peu de consistance. - -De ses douze cents volumes, l'abbé Prévost réussit à en sauver un seul -qui l'immortalise. Dix ou douze ans après la mort de Dumas, nous nous -demandons si quelqu'une de ses oeuvres passera à la postérité. - -Le rival de Dumas, l'inventif et non moins fécond Eugène Sue, n'est pas -moins miné. Chez celui-ci, l'on trouvait la corde socialiste, -populacière et humanitaire. Touchée habilement, elle obtint des -triomphes aussi brillants qu'éphémères. Cependant, Sue était plus -artiste que Dumas; il donna plus de relief à ses créations. Son -imagination riche et intense évoquait avec une force supérieure. - -Si cette faculté atteignit chez quelqu'un ce degré de puissance où elle -poétise et transforme tout, et sans remplacer la vérité, en compense -l'absence, ce fut chez George Sand. - -George Sand est le sculpteur inspiré du roman idéaliste; à côté d'elle, -Alexandre Dumas, Sue même, ne sont que des potiers. - -Grand producteur comme ses rivaux, elle reçut en outre du ciel les dons -littéraires, grâce auxquels elle fut l'unique compétiteur digne de -Balzac, comme Mme de Staël l'avait été de Châteaubriand. Son génie était -de ceux qui font école et tracent un sillon resplendissant et profond. - -Aujourd'hui nous pouvons juger avec sérénité l'illustre androgyne, parce -que, quoique nous soyons presque ses contemporains, nous n'avons pas -assisté à la période militante de ses oeuvres. Nos pères connurent -George Sand au milieu de ses aventures et de sa vie de bohème; ils -furent scandalisés par la propagande anti-conjugale et anti-sociale de -ses premiers livres. Aujourd'hui, dans le vaste ensemble des écrits de -George Sand,--ces livres, forme première de son talent flexible et -changeant,--sont un détail, digne sans doute qu'on en tienne compte, -mais qui ne nuit nullement au mérite du reste. D'autant plus que le goût -a changé et que l'on croit actuellement que ses romans -champêtres,--géorgiques modernes,--dignes qu'on les compare à celles du -poète de Mantoue,--sont la meilleure oeuvre de l'auteur de _Mauprat_. - -Qu'importe les théories philosophiques aussi extravagantes que fragiles -de George Sand? Latouche a dit d'elle, sans aucune courtoisie, qu'elle -était un écho qui grossissait la voix; et, ma foi, il ne se trompait -point en ce qui est de la pensée, car George Sand dogmatisait toujours -pour le compte d'autrui. Mais l'illustre écrivain ne doit rien à -personne. - -Aujourd'hui sa philosophie est aussi dangereuse pour la société et la -famille qu'une lanterne magique ou qu'un kaléïdoscope. _Valentine_, -_Lélia_, _Indiana_ ne nous persuadent rien du tout; leur but doctrinaire -ou révolutionnaire demeure inoffensif. Ce qui reste inaltérable, c'est -le style pur et majestueux, la fraîche imagination de l'auteur. - -Dans toute la littérature idéaliste que nous passons en revue -l'imagination domine, plus ou moins puissante, plus ou moins choisie, -mais toujours comme faculté souveraine. Nous pouvons dire qu'elle est la -caractéristique de la période littéraire qui commence avec le siècle et -dure jusqu'à 1850. - -La décadence du genre paraît aussi indubitable. Nous ne parlons pas -d'Alexandre Dumas et d'Eugène Sue, nous parlons seulement de George Sand -qui vaut infiniment plus qu'eux. Ce qui arrive pour elle est la preuve -manifeste que la littérature d'imagination est déjà un cadavre. - -L'illustre romancier, d'un âge fort avancé, mourut il y a peu d'années, -hier pour ainsi dire, en 1876, dans sa tranquille retraite de Nohant. -Jusqu'au dernier jour de sa vie, elle écrivit ou publia des romans, où -l'on ne remarquait ni infériorité ni décrépitude dans la composition et -le style, mais où le coup de pouce du grand prosateur était toujours -marqué. Eh bien! ces romans insérés dans la _Revue des Deux-Mondes_ -passaient inaperçus: nul n'y faisait attention. - -Pour la génération actuelle, George Sand était morte, bien avant de -descendre au tombeau. - -Et pourquoi? - -Tout simplement parce qu'elle était hors du mouvement littéraire actuel; -qu'elle cultivait la littérature d'imagination, qui eut son temps et -aujourd'hui n'est plus possible. - -Ce n'est pas qu'on cessât de prononcer avec admiration le nom de George -Sand; c'est qu'on considérait ses écrits comme on considère ceux d'un -classique, d'un auteur qui appartient à un autre âge et ne vit plus dans -le nôtre. - - - - -VI - - -SOMMAIRE - -_Les réalistes: Diderot.--Stendhal.--Sa langue.--Son -insuccès de son vivant. Ses deux romans.--Les -inexactitudes de la critique.--Défauts et qualités de -Stendhal.--Son élève Mérimée.--Balzac et Dumas.--La_ -Comédie humaine _et la société sous Louis-Philippe. ---Comment composait Balzac.--Balzac et Flaubert.--Balzac -est un voyant.--Le style de Balzac._ - - -Maintenant que les pères de l'église idéaliste nous sont connus, il nous -importe de lier amitié avec ceux de l'école contraire. - -Diderot est le patriarche de l'église réaliste. - -Tout le premier, il doua de vibration et de coloris la langue appauvrie -du dix-huitième siècle. - -Il fut l'avocat de la vérité dans l'art. - -Henri-Marie Beyle (_Stendhal_), est, en ligne directe, le descendant de -Diderot. - -Avant d'écrire des romans, Stendhal fit de la critique et conta ses -impressions de voyage; mais en aucun des genres divers qu'il cultiva, il -n'aspirait à la gloire des lettres. - -Il n'est rien qui ressemble moins à un écrivain de profession que -Stendhal. Homme d'existence active, de fortunes diverses, peintre, -militaire, employé, commerçant, auditeur au Conseil d'Etat, diplomate, -il dut, peut-être, à la diversité même de ses professions, l'acuité -d'observation et la connaissance de la vie qui distinguent les voyageurs -littéraires comme Cervantès et Lesage, investigateurs curieux qui -préfèrent aux livres poudreux des bibliothèques la grande Bible de la -société. - -Stendhal noircit du papier sans préméditation, ne prit pas de pseudonyme -par coquetterie, mais pour mieux se cacher; ne se crut appelé ni à rien -régénérer, ni à transformer le siècle par ses écrits. Il travailla en -amateur, et certain jour, il demeura stupéfait en voyant un article -louangeur que lui consacrait Balzac. - -«Cet article étonnant, tel que jamais écrivain ne le reçut d'un autre, -je l'ai lu en éclatant de rire, disait-il. Toutes les fois que -j'arrivais à une louange un peu forte, je voyais la mine que feraient -mes amis en la lisant.» - -Simple dans la forme, quoique très raffiné et très subtil dans le fond, -il employait la langue sobre des Encyclopédistes, avec plus de -négligence et d'incorrections qu'ils ne s'en permirent; et, quoique -contaminé de romantisme durant ses premières années, il n'accepta jamais -les parures et les atours de la prose romantique. Tout au contraire, -afin de manifester son dédain pour le style fleuri, il affirmait qu'en -s'asseyant devant sa table il avait bien soin de se mettre sur le -coeur une page du code. - -Grâce à cette originalité même, Stendhal, vivant, eut peu de lecteurs et -moins encore d'admirateurs. La resplendeur des étoiles romantiques -remplissait alors le firmament. Deux lustres encore après la mort de -Stendhal, survenue en 1842, ses oeuvres n'avaient pas commencé à -appeler l'attention. Il n'a écrit que dix-huit livres, et sa réputation -d'écrivain réaliste ne s'appuie que sur deux romans. - -La _Chartreuse de Parme_ décrit une petite cour, un duché italien, où -s'ourdissent des intrigues machiavéliques et où l'amour et l'ambition -déchaînent tout leur orchestre, comme une tempête dans le lac de Côme. - -Le _Rouge et le Noir_ étudie cette première époque de la Restauration -française où l'influence religioso-aristocratique succéda au pouvoir -militaire de Napoléon,--idole de Stendhal. - -On a prononcé des jugements fort différents sur le mérite de ces deux -livres. - -Sainte-Beuve, tout en déclarant que ce ne sont point des romans -vulgaires, qu'ils suggèrent des idées et ouvrent des voies, les qualifie -cependant de _détestables_, arrêt bien radical pour un critique aussi -éclectique. - -Taine les admire au point d'appeler Stendhal un grand idéologue et le -premier psychologue de son siècle. - -Balzac se déclare incapable d'écrire quelque chose d'aussi beau que la -_Chartreuse de Parme_. - -Ce roman et les autres oeuvres de Stendhal irritent Caro à ce point -qu'il va jusqu'à injurier l'auteur. - -Zola, en reconnaissant en lui le successeur de Diderot et en l'élevant -jusqu'aux nues, nie la réalité complète de ses personnages; ce ne sont, -à son avis, pas des hommes de chair et d'os, mais des systèmes cérébraux -compliqués, qui fonctionnent à part, indépendants des autres organes. - -Il y a quelque chose de vrai dans des opinions si opposées. - -Si l'on considère le procédé artistique, Sainte-Beuve est dans le vrai. -Le roman de Stendhal a toutes les imperfections. - -Il est écrit avec peu de grammaire,--comme Clemencin démontra que le fut -le _Don Quichotte_. Le style n'en est pas seulement décharné, il est -rocailleux. Il manque à ces romans l'unité, la cohésion, l'intérêt -graduellement ménagé; en somme les qualités qu'on apprécie ordinairement -dans une oeuvre littéraire. - -Dans la _Chartreuse de Parme_, on pourrait, sans grave inconvénient, -supprimer les deux tiers des personnages et la moitié des évènements. - -Bans le _Rouge et le Noir_ il serait fort à propos que le roman se -terminât au premier volume: il pourrait aussi finir au milieu du second. - -Quant à l'élégance, à la proportion et à l'habileté de la composition, -Mérimée, son élève, est fort au-dessus de Stendhal. - -Zola ne se trompe pas non plus quand il assure que les héros de Stendhal -raisonnent trop. Oui, parfois sans doute, il y a trop de raisonnement -dans ses livres. - -Julien Sorel, au retour d'un duel où il a reçu une balle dans le bras, -raisonne fort tranquillement sur le commerce des gens de haut bord, sur -l'agrément ou l'ennui de leurs entretiens et sur d'autres sujets du même -genre. Il ne le fait pas à haute voix et pour se montrer maître de soi, -ce qui alors serait naturel, il le fait simplement pour son bonnet. -N'importe qui songerait à sa blessure pour si peu de mal qu'elle fît. - -Zola, cependant, en reconnaissant ces taches, s'accorde avec Taine pour -déclarer que Stendhal est un profond psychologue. Ce que le chef du -Naturalisme français n'a pas avoué, c'est que la valeur des triomphes de -Stendhal consiste précisément dans la nature du terrain sur lequel il -les remporte. - -Stendhal analyse et dissèque l'âme humaine, et quoique Zola n'en -convienne pas, qui réussit dans ce genre d'études, occupe un haut rang -dans les lettres. C'est comme le dissecteur qui travaille dans les -parties les plus délicates, les plus secrètes de l'organisme, -nécessaires pour la vie; ou comme le chirurgien qui opère sur des tissus -qu'il ne voit pas, pleins de veines, d'artères et de nerfs. - -Copiste de la nature extérieure, à l'influence de laquelle il attribue -les déterminations de la volonté, Zola met systématiquement au second -plan cet ordre de vérités qui ne sont pas à leur de réalité, pas -incrustées, disons-le ainsi, dans les entrailles du réel, et qui ne -peuvent être par cela même découvertes que par des yeux perspicaces et -de très fins scalpels. - -Ce n'est pas que Zola ne soit pas psychologue, mais il l'est à la -Condillac; il nie la spontanéité de l'âme: aussi la méthode antérioriste -de Stendhal ne le satisfait-elle pas pleinement. Or, Stendhal n'a -d'autres titres à la gloire qui dore déjà son tombeau que cette lucidité -de psychologue réaliste, qui nous présente une âme nue, en nous -captivant par le spectacle multiple et, varié de la vie spirituelle, -spectacle aussi intéressant ou plus intéressant, que Zola en dise ce -qu'il voudra, que celui des Halles dans le _Ventre de Paris_ ... et -comptez que ce grand _bodegon_ de Zola est admirable! - -En résumé, Stendhal rachète ses défauts nombreux et indéniables par la -haute valeur philosophique de ses beautés, et ses oeuvres sont comme -de riches joyaux de diamants montés et sertis sans nul goût. - -Les hasards de la gloire littéraire sont étranges. Avec ce petit -patrimoine de deux romans, Stendhal réussit à voir son nom, comme -initiateur réaliste et naturaliste, uni aujourd'hui à celui de Balzac -qui fut un Titan, un Cyclope, un infatigable forgeron de livres. Et -notez que si Stendhal était indifférent à la célébrité, Balzac y -aspirait de toutes les forces de son âme. Il l'obtint surtout hors de -son pays, en Italie, en Suède, en Russie, mais pas si grande que des -rivaux comme Dumas et Sue ne pussent lutter avantageusement avec lui, et -lui disputer honneur et profit. - -Tandis que Dumas pouvait gaspiller en folies des fortunes gagnées par sa -plume de romancier, Balzac luttait corps à corps avec la misère, sans -atteindre jamais un état de fortune moyen. Pour comble de douleur, la -critique l'attaquait avec acharnement. - -La vie de Balzac est sans aventures romanesques. Son histoire se réduit -à travailler et à travailler toujours, pour satisfaire ses créanciers et -se créer une fortune indépendante. Il écrivit sans relâche, sans terme, -passant les nuits blanches, produisant parfois un roman en dix heures, -et tout cela en vain, sans réussir à se délivrer de ses obligations -urgentes et angoisseuses, sans pouvoir disposer d'un liard. Tous ceux -qui écrivent aujourd'hui sur Balzac disent avec raison que l'explication -et la clé de ses oeuvres sont tout entières dans ce genre de vie. - -Balzac se proposa d'écrire une étude complète et encyclopédique des -moeurs et de la société moderne, considérée sous tous ses aspects. Il -se déclara _docteur ès-sciences sociales_; il voulut créer _la Comédie -humaine_, résumé caractéristique de notre époque, comme le poème de -Dante fut le résumé du moyen-âge. Chacun de ses romans est un chant. - -Dans une si vaste épopée, toutes les classes furent représentées et -toutes les transformations politiques trouvèrent en lui un peintre -fidèle. Balzac peignit en pied l'Empire, la Restauration, la Monarchie -de Juillet; il copia d'après nature, avec une incroyable fidélité, les -physionomies de la noblesse légitimiste. Héros de la chouannerie -vendéenne, gentillâtres vantards du Midi, hommes du juste-milieu -orléaniste, soldats de l'Empire, clergé, paysans, différents types de la -bohème littéraire et du journalisme, il les portraictura tous, -conformément à son plan gigantesque, avec la vigueur d'un athlète et -l'effort puissant d'un hercule. - -Zola, qui sait parler éloquemment de Balzac, compare la _Comédie -humaine_ à un monument construit avec différents matériaux; ici du -marbre et de l'albâtre: là de la brique, du plâtre et du sable, le tout -mêlé et confondu par la main fébrile d'un maçon qui est parfois un -artiste remarquable. L'édifice combattu par les tempêtes est découronné -ici et là; les matériaux vils s'émiettent sur le sol, tandis que les -colonnades de granit et de jaspe se dressent encore droites et belles. -Il n'est pas de comparaison plus exacte. - -Tout est dans le monument colossal érigé par Balzac. Même les colonnades -de marbre que Zola admire, quoiqu'elles soient d'un beau plan et d'une -qualité inestimable, sont élevées à la hâte, par des mains fébriles. -Comment en pourrait-il être autrement? Vu la manière de composer de -Balzac, c'est ce qui devait arriver. Quand il s'enfermait dans sa -chambre avec une rame de papier devant lui, il savait que sous quinze -jours, une semaine, ou peut-être moins, son éditeur lui réclamerait la -rame de manuscrit et que ses créanciers se présenteraient pour recevoir -le prix en le lui arrachant des mains. Considérez l'état moral de Balzac -quand il écrivait, et comparez-le, par exemple, à celui de son -successeur Flaubert. - -Pour composer un roman en un volume, Flaubert consultait cinq cents -ouvrages, faisait six tomes d'extraits et mettait parfois huit années à -l'écrire. Balzac produisit en quinze jours _César Birotteau_, une de ses -meilleures oeuvres, un portique de marbre. - -On traduisait difficilement à l'imprimerie sa _copie_, inintelligible, -losangée de ratures, croisée, tachée, chaotique: Flaubert copiait dix à -douze fois une page pour la perfectionner. Balzac, certes, ne prit -jamais la peine de recopier. Il envoyait le brouillon à la composition, -corrigeait sur épreuves, changeait des paragraphes entiers. Il ne lui -était pas permis de s'arrêter à des détails. - -Dès lors quoi d'étonnant à ce que ses créations soient inégales? -Négligeons ses oeuvres de jeunesse qui semblent plutôt celles de la -sénilité et dans lesquelles il se montre si inférieur. Même dans la -_Comédie humaine_ on trouve des livres de valeur aussi différente -qu'_Eugénie Grandet_ et _Ferragus_, _la Cousine Bette_ et les -_Splendeurs et misères des Courtisanes_. La différence n'est pas -seulement évidente entre romans et romans, mais entre les diverses -parties d'un même livre. Parmi tant d'oeuvres magistrales, il en est à -peine une parfaite que l'on puisse proposer comme un modèle digne d'être -imité, et cependant, dans presque toutes, il y a des beautés -extraordinaires. - -Ainsi, de même qu'il n'était pas possible, avec son mode spécial de -créer, que Balzac ne consacrât à purifier et à diriger son abondante -veine, à viser à la perfection, il n'était pas possible non plus qu'il -procédât comme les réalistes contemporains qui prennent, tous et chacun -des éléments de leurs oeuvres, dans l'observation de la réalité: la -vie entière n'eût point suffi à cela, Philarète Chasles a fort bien dit -de Balzac que plus qu'observateur il était voyant; il travaillait au vol -en se servant de la vérité devinée et déduite, en la combinant dans ses -écrits à la plus grande close possible, mais en ne l'employant pas pure. -Si l'inspiration amenait par la main la vérité, tant mieux! Dans le cas -opposé, il ne s'agissait pas de suspendre le travail commencé, ni, pour -une vérification de renseignements, de renoncer au secours de -l'imagination. - -Chez Balzac, l'inspiration du réel est au-dessus de l'observation. Son -esprit concentrait dans un foyer les rayons de lumière épars, sans -prendre la peine de les compter ni de s'enquérir de leur provenance. -L'intuition joue dans ses oeuvres un rôle fort important. Où Balzac -a-t-il appris les sciences sociales? Où a-t-il gagné son bonnet de -docteur? Quand apprit-il la philologie, la médecine, la chimie, la -jurisprudence, l'histoire, le blason, la théologie, toutes choses qu'il -sait comme doit les savoir un artiste, sans érudition ni ignorance? On -l'ignore. - -Si parfois l'imagination l'entraîne, s'il trace d'invraisemblables -portraits, par contre, quand il trouve la voie de la réalité,--ce qui -arrive presque toujours,--il la suit et ne s'arrête point avant d'avoir -dévidé tout l'écheveau. Le plus grand nombre de ses caractères sont des -prodiges de vérité. - -Ce qui reste gravé dans la mémoire, après une lecture de Balzac, ce -n'est pas le sujet de tel roman, ni le dramatique dénouement de cet -autre, c'est,--don beaucoup plus précieux,--la figure, la démarche, la -voix et la manière d'agir d'un personnage que nous voyons et que nous -nous rappelons comme si c'était une personne vivante, comme si nous la -connaissions et la fréquentions. - -Les juges de Balzac censurent ordinairement son style. - -Sainte-Beuve le qualifie «d'énervé, rosé et veiné de toutes les teintes, -tout asiatique, plus brisé et plus amolli par places que le corps d'un -moine antique.» S'il est vrai que la sobriété et l'harmonie lui font -défaut,--Balzac ne les eut point,--par contre, le style de l'auteur -d'_Eugénie Grandet_ possède ce qui ne s'apprend ni ne s'imite: la vie. - -Ses phrases respirent. - -Leur couleur brillante et fastueuse les rend semblables à un riche émail -oriental. Comme défaut, il a tous ceux qui manquent à Beyle: lyrisme, -enflure, remplissage; mais quelles beautés! Quelles toiles de Titien et -de Van Dick! Quels intérieurs! Quels portraits de femmes! Quelles -draperies et quelles chairs succulemment empâtées! Walter Scott, que -Balzac admirait et respectait si fort, a été plus diffus, sans être -aussi heureux. - - - - -VII - - -SOMMAIRE - -_Flaubert_.--_La Genèse de_ Madame Bovary.--_Le roman_. ---_Le style de Flaubert_.--_L'amour de la phrase -bien faite_.--Salammbô.--La Tentation.--_L'_Education -sentimentale.--Bouvard et Pécuchet.--_Pessimisme et -impassibilité_. - - -Entre Balzac et Flaubert, il y a la distance d'un géant à un homme. - -L'auteur de la _Comédie humaine_ rendit épique la réalité; l'auteur de -_Madame Bovary_ nous la présente sous une face comico-dramatique il est -des écrivains qui voient le monde reflété comme dans un miroir convexe, -et, en conséquence, défiguré. Balzac le regarda avec un microscope qui, -sans altérer la forme, augmentait les proportions; Flaubert le vit sans -illusions d'optique, et je ne dis pas qu'il le contempla d'un oeil -serein, parce que la phrase me semble s'accorder mal avec le pessimisme -que prêchent ses oeuvres d'une manière indirecte, mais efficace. - -De Flaubert, il n'y a pas lieu de se demander où et quand il apprit ce -qu'il savait. Fils d'un médecin réputé, il se familiarisa de bonne heure -avec les sciences naturelles, et quoique la position aisée de sa famille -lui permît de ne faire choix d'aucune autre profession que de celle des -lettres, il fut un étudiant à perpétuité, acquit une culture un peu -hétérogène et capricieuse, mais considérable. Son ami Maxime Ducamp qui, -dans un livré récent, les _Souvenirs littéraires_, communique au public -tant et de si intéressants renseignements sur Flaubert, dit que, par sa -prodigieuse mémoire et sa lecture immense, c'était un dictionnaire -vivant que l'on pouvait feuilleter avec plaisir et avec profit. - -Flaubert montra toujours de la prédilection pour un certain genre -d'études qui n'attirent guère aujourd'hui que les intelligences -raffinées et curieuses: l'apologétique chrétienne, l'histoire de -l'Eglise, les Pères, les humanités. De si graves exercices -intellectuels, unis à son culte ardent de la forme et à sa sagacité -d'observateur implacable, firent de lui un artiste consommé, un -classique moderne. - -Flaubert écrivit moins de livres et quelques romans de plus que -Stendhal. - -Sa première oeuvre,--un essai intitulé _Novembre_, qui ne fut pas -imprimé, excepté,--la _Tentation de saint Antoine_, espèce -d'_auto-sacramental_ semblable à l'Ahasvérus d'Edgar Quinet. Le saint -voit défiler devant ses yeux éblouis, toutes les séductions de la chair -et de l'esprit, tous les pièges que le démon peut tendre aux sens, au -coeur et à l'intelligence, et, de la Reine de Saba aux Sphinx et à la -Chimère, de la déesse Diane aux hérétiques Nicolaïtes, tous le troublent -de leurs paroles ou de leur aspect. - -Considérant l'oeuvre au point de vue littéraire, les amis de Flaubert, -quand il leur lut ce manuscrit, preuve évidente de sa rare érudition, -émirent l'arrêt suivant: - -«Tu as fait un angle dont les lignes divergentes s'écartent si bien -qu'on les perd de vue; une goutte d'eau mène au torrent, le torrent au -fleuve, le fleuve au lac, le lac à l'océan, l'océan au déluge; tu te -noies, tu noies tes personnages, tu noies l'évènement, tu noies le -lecteur, et ton oeuvre est noyée.» - -Puis, comme ils le voyaient consterné de ce verdict, ils lui -conseillèrent d'entreprendre un autre travail, un livre où il peindrait -la vie réelle et où le terre à terre même du sujet l'empêcherait de -tomber dans l'abus du lyrisme--défaut qui, chez lui, était un héritage -du romantisme. Flaubert suivit le conseil et écrivit _Madame Bovary_. -Plus tard, il disait souvent à ses conseillers: «J'étais envahi par le -cancer du lyrisme, vous m'avez opéré; il n'était que temps, mais j'en ai -crié de douleur.» - -Flaubert eut à faire un grand pas de _La Tentation à Madame Bovary_. Ses -connaissances variées et choisies, sa lecture assidue des théologiens, -des mystiques et des philosophes se révélait dans la _Tentation_. Dans -_Madame Bovary_, le décor est changé! Nous ne sommes plus dans les -déserts de l'Orient, mais à Yonville, gros village arriéré et misérable. -Nous n'assistons pas aux luttes gigantesques du saint ascète contre les -puissances de l'enfer, mais aux mésaventures domestiques d'un médicastre -de campagne. Tout est vulgaire dans _Madame Bovary_, le sujet, le lieu -de la scène, les personnages. Seul le talent de l'auteur est -extraordinaire. - -Emma Bovary est née dans les derniers rangs de la classe moyenne; mais, -dans l'élégante pension où elle fut élevée, elle coudoya des demoiselles -riches et de haute famille. Les germes de la vanité, de la concupiscence -et de la soif des plaisirs,--graves maladies de notre -siècle,--s'accusèrent dès lors chez elle. Peu à peu ils se développent -et dépravent l'âme de la jeune femme, mariée déjà et mère de famille. -Passions sentimentales, habitudes de luxe incompatibles avec sa position -modeste de femme d'un médecin de campagne, expédients et désordres de -plus belle, compliquent de telle sorte sa situation que, quand ses -créanciers la pressent, elle s'empoisonne avec de l'arsenic. Tel est le -drame simple et terrible, pris dans la réalité, qui immortalise -Flaubert. - -Le sujet de _Madame Bovary_,--qui a été si blâmé et qui a soulevé un tel -scandale,--fut suggéré à Flaubert, à ce que déclare Maxime Ducamp, par -le hasard, qui évoqua dans sa mémoire le souvenir d'une malheureuse -femme qui vécut et mourut comme son héroïne. - -Je parlerai ailleurs de la haute importance d'oeuvres sociales comme -_Madame Bovary_ et de sa signification morale, quand je toucherai à la -délicate question de la moralité dans l'art littéraire. - -Je me borne à faire remarquer maintenant que Flaubert accepta le premier -sujet qui s'offrit à lui et qu'il lui eût été indifférent d'en traiter -un autre. - -Les histoires comme celle de Mme Bovary ne sont pas rares dans la vie, -mais jusqu'à Flaubert nul ne les avait racontées. Balzac même, qui -comprit si bien le pouvoir de l'argent dans notre société, ne démontra -pas avec autant d'énergie que Flaubert la métallisation qui nous -tourmente. - -Un écrivain moins analyste eût poétisé Mme Bovary, en la faisant -mourir écrasée sous le poids de ses déceptions amoureuses et de ses -remords dévorants, et non sous celui de ses dettes vulgaires. Les pages -dans lesquelles Mme Bovary, affolée et désespérée, implore en vain ses -amants afin d'obtenir d'eux la somme nécessaire pour apaiser ses -créanciers, sont l'étude la plus cruelle, la plus sincère et la plus -magnifique, que l'on ait écrite sur la dureté des temps présents et la -puissance de l'or. - -Dans l'oeuvre de Flaubert il n'y a pas seulement d'admirables la -vigueur et la vérité des caractères; c'est aussi un modèle de perfection -littéraire. - -Le style en est comme un lac limpide, au fond duquel on voit un lit de -sable fin et doré; comme une table de jaspe poli où il n'est pas -possible de trouver le plus léger défaut. Jamais il ne faiblit ou ne -s'affaisse; nul détail ne manque ni n'est en trop. Nulle recherche. Il -n'y a ni néologismes, ni archaïsmes, ni tours précieux, ni phrases -parées et artificielles, encore moins de la négligence ou cette vague -indécision de l'expression que l'on appelle en général le style fluide. -C'est un style parfait, concis sans pauvreté, correct sans froideur, -irréprochable sans purisme, ironique et naturel à la fois, et en somme, -travaillé avec tant de courage et de limpidité qu'il sera bientôt -classique, s'il ne l'est déjà. - -Les descriptions dans _Madame Bovary_ réalisent l'idéal du genre. -Quoique Flaubert décrive beaucoup, il ne commet pas la faute de peindre -pour peindre. S'il étudie ce que l'on appelle aujourd'hui le _milieu -ambiant_, il ne le fait pas pour satisfaire un caprice d'artiste, ou -pour parader en parlant de choses qu'il connaît bien, mais parce que le -sujet ou les caractères exigent cette étude. Il possède un tact si -spécial, qu'il ne décrit que le plus saillant, le plus caractéristique, -et cela en peu de mots, sans abuser de l'adjectif, en deux ou trois -magistraux coups de pinceau. Ainsi, dans _Madame Bovary_, malgré la -scrupuleuse conscience réaliste de l'auteur, chaque chose est toujours -en sa place, et toujours le principal est le principal, l'accessoire -l'accessoire. L'habileté de Flaubert apparaît aussi bien dans ce qu'il -dit que dans ce qu'il omet. Par là, il est supérieur à Balzac qui -employa tant d'ornements superflus. - -Flaubert méconnut entièrement la valeur de _Madame Bovary_; bien plus, -le succès de ce livre l'irrita. Il sortait des gonds en voyant le public -et les critiques le préférer à ses autres oeuvres, et pour le rendre -furieux, il n'y avait qu'à lui conseiller d'écrire quelque chose dans le -même genre. «Laissez-moi en paix avec _Madame Bovary_!» s'écriait-il -alors avec emportement. Durant les dernières années de sa vie il voulut -retirer le livre de la circulation, en n'en autorisant pas de nouveaux -tirages, et, s'il n'en fut pas ainsi, ce fut parce qu'il avait besoin -d'argent. - -Il ne se bornait pas à dédaigner _Madame Bovary_, la jugeant inférieure, -par exemple, à _La Tentation_. Il déclarait mépriser le genre à -laquelle elle appartient, c'est-à-dire la réalité analytique dans le -caractère et dans les moeurs. - -Il estimait uniquement la délicatesse du style, la beauté de la phrase, -et assurait que ce n'est que par elles qu'on gagne l'immortalité, -qu'Homère est aussi moderne que Balzac et qu'il donnerait _Madame -Bovary_ tout entière pour un paragraphe de Châteaubriand ou de Victor -Hugo. - -Il est à noter, en effet, que pour Flaubert, disciple enthousiaste de -l'école romantique, admirateur fervent d'Hugo, de Dumas et de -Châteaubriand, la perfection du style, c'étaient les oripeaux lyriques, -la prose poétique et fleurie, et non cette admirable sobriété et cette -pureté auxquelles il arrivait. Cas d'aveuglement littéraire très -semblable à celui qui poussait Cervantès à préférer dans son oeuvre le -_Persilès_. - -Après _Madame Bovary_, _Salammbô_ est la meilleure oeuvre de Flaubert. -Avec le même scrupule qu'il étudia les misères d'un village au temps de -Louis-Philippe, Flaubert reconstitua le monde lointain, la mystérieuse -civilisation carthaginoise. Il nous transporte à Carthage parmi les -contemporains d'Hamilcar, durant les révoltes des troupes mercenaires, -que la République africaine entretenait a sa solde pour la servir contre -Rome; et l'héroïne du roman est la vierge Salammbô, prêtresse de la -Lune. - -Il semble à première vue, que de tels éléments doivent composer un livre -ennuyeux, savant peut-être, mais de peu d'intérêt; quelque chose -d'analogue aux romans archéologiques qu'écrit Ebers. Eh bien! nullement. -Quoique l'auteur de _Salammbô_ nous conduise à Carthage et dans les -chaînes de la Lybie, au temple de Tanit et aux pieds de la monstrueuse -statue de Moloch, _Salammbô_ est dans son genre une étude aussi réaliste -que _Madame Bovary_. - -Laissons de côté l'infatigable érudition que déploya Flaubert pour -dépeindre la cité africaine, son voyage aux côtes de Carthage, son -ardeur à fouiller les auteurs grecs ou latins. Ebers le fait aussi, -mieux et plus solidement même, mais ses romans n'en sont pas pour cela -moins soporifiques. - -Ce qui importe dans des oeuvres analogues à _Salammbô_, ce n'est pas -que les détails scientifiques soient irréprochablement exacts; c'est que -la reconstruction de l'époque, des moeurs, de la société, des -personnages et de la nature ne semble pas artificielle, et que l'auteur -en étant savant, demeure artiste. Il faut que dans tout il y ait vie et -unité; il faut que ce monde exhumé de la poussière des siècles nous -semble réel, quoique étrange et différent du nôtre. Il faut qu'il nous -produise la même impression de vérité que causent les hiéroglyphes, -quand un égyptologue les déchiffre, ou les fossiles quand un éminent -naturaliste les complète. Il faut que si nous ne pouvons dire avec une -certitude absolue: «Carthage était ainsi,» nous pensions du moins que -_Carthage pût être ainsi_! - -Avec _Salammbô_, Flaubert vit le terme de ses succès. Un roman dans -lequel il se mit tout entier, et sur lequel il fonda de grandes -espérances, l'_Education sentimentale_, fit un fiasco si complet, que -Flaubert, dans ses élans de colère accoutumés, demandait à ses amis en -serrant les poings: «Et pourriez-vous me dire pourquoi ce bouquin n'a -pas plu?» La cause pour laquelle le livre ne plut pas mérite qu'on la -raconte. - -D'après Maxime Ducamp, il y a eu deux périodes dans la vie de Flaubert. -Durant la première,--les années de jeunesse,--Flaubert avait un esprit -délié, une imagination féconde; il apprenait sans effort et travaillait -facilement. Bientôt une horrible maladie le frappa, mal mystérieux que -Paracelse appelle _le tremblement de terre de l'homme_, et sa fraîche -intelligence, tout comme son corps d'athlète, furent atteints dans leur -source de vie, affaissés et jusqu'à un certain point paralysés. - -On remarqua, parallèlement, deux étranges symptômes chez le malade. Il -prit en haine la marche, au point que voir marcher les autres lui -faisait mal; et, pour le travail littéraire, il devint si difficile et -si exigeant, qu'il copiait vingt fois une page, la corrigeait, la -raturait, la polissait, et s'acharnait de telle sorte au travail, que -si, en un mois, il réussissait à produire vingt pages définitives, il se -déclarait rendu et mort de fatigue. Après avoir terminé une page en -gémissant, en soupirant, il se levait de sa table de travail, baigné de -sueur, et allait tomber sur un divan où il restait sans souffle. - -Cette lenteur, l'énorme effort que lui coûtait chacune de ses oeuvres -qu'il passait des éternités à terminer,--il lima, corrigea et retoucha -_La Tentation_ pendant vingt années,--provenaient du désir d'atteindre -une correction absolue de style et une complète exactitude de laits et -d'observations. - -Il y eut un moment où il obtint les deux choses sans exagération et sans -préjudice de la création artistique. Ce fut alors qu'il écrivit -_Salammbô_ et _Madame Bovary_. Ensuite l'équilibre fut rompu. - -Il commença à abuser du procédé, au point de passer des heures entières -à faire la chasse a une répétition de voyelles ou à une cacophonie, à -réfléchir si une voyelle était ou non à sa place, et à lire trente -volumes sur l'agriculture pour écrire dix lignes en connaissance de -cause. - -De là, l'échec de _l'Education sentimentale_, et surtout celui de -_Bouvard et Pécuchet_, son oeuvre posthume, où le roman se transforme -en monotone satire sociale, en pesant catalogue de lieux communs et -d'idées courantes; où une même situation prolongée durant toute -l'oeuvre, où la langue, sèche et décharnée à force de vouloir être -pure et simple, fatiguent le lecteur le plus courageux. - -Qu'elle soit due à la maladie ou à la nature spéciale de son génie, on -doit insister sur la décadence de Flaubert, parce que c'est un évènement -peu fréquent que la chute et la stérilité d'un écrivain par ambition -excessive d'exactitude et de perfection; au lieu que la plupart, -aussitôt qu'ils ont acquis du renom, se laissent aller au sommeil. - -Flaubert, lui, appelait _se distraire_, écrire des contes comme le -_Coeur sensible_, qui représente six mois de travail assidu. À force -d'effiler la pointe du crayon, Flaubert la brisa. - -Le fond des oeuvres de Flaubert est pessimiste, non pas qu'il prêche -ni cette doctrine ni une autre, car il est l'écrivain le plus -impersonnel et le plus réservé qu'on ait jamais vu. Seulement son -observation implacable démontre à chaque instant la bassesse et la -nullité des desseins et des désirs de l'homme. - -Soit qu'il nous montre Mme Bovary rêvant de poétiques amours et tombant -dans de prosaïques hontes, soit qu'il nous peigne Salammbô expirant dans -l'horreur de son barbare triomphe, ou Bouvard et Pécuchet étudiant les -sciences et dévorant les livres pour rester aussi sots qu'ils l'étaient -avant, Flaubert n'a pas un coin où se puissent loger les illusions -consolantes. Il hait par dessus tout la société moderne, ce que l'on a -coutume d'appeler l'intelligence, le progrès, les découvertes, -l'industrie et les libertés. C'est une face de Flaubert que Zola et son -école n'ont pas négligé de lui emprunter. Seulement Flaubert n'obéissait -pas à un système, il agissait par instinct. Dans ses rapports avec ses -amis, il se montrait au contraire enthousiaste, exalté, et se -passionnait facilement. - - - - -VIII - - -SOMMAIRE - -_Les de Goncourt.--L'auteur est une dévote de leur autel -byzantin.--Les deux frères.--Leur ascendance littéraire. ---Leurs tendances esthétiques.--Le rococo et la modernité. ---Gautier, à propos de Baudelaire.--L'expressivité.--La -couleur.--Loeuvre: l'oeuvre commune.--L'oeuvre -d'Edmond de Goncourt.--Préférences de l'auteur_.--Les -frères Zemganno--Manette Salomon. - - -Deux idées me frappent au moment de parler des frères de Goncourt. - -D'abord, je crains de les louer plus que de juste, parce qu'ils -m'inspirent une grande sympathie et sont mes auteurs de prédilection. -Aussi je préfère déclarer, dès maintenant, quelle affection j'ai pour -eux et avouer ingénument que jusqu'à leurs défauts me captivent. - -«Si la foule ne s'agenouille jamais devant eux, ils auront une chapelle -d'un luxe précieux, une chapelle byzantine avec de l'or fin et des -peintures curieuses, dans laquelle les raffinés iront faire leurs -dévotions[1].» Je suis une dévote de cet autel, sans prétendre ériger en -loi mon goût qui provient peut-être de mon tempérament de coloriste. - -Ensuite, je m'étonne qu'il y ait des gens qui traitent les réalistes de -_simples photographes_, alors que combattent dans leurs rangs les deux -écrivains modernes qui peuvent le plus justement se prétendre des -_peintres_. - -Les Goncourt sont à peine connus en Espagne. L'un s'appelle Edmond, -l'autre s'appelait Jules. Travaillant en collaboration intime, ils -écrivirent des romans et des oeuvres historiques, jusqu'à ce que -Jules le cadet descendit au tombeau. Ils vécurent si unis, fondant leurs -styles et leurs pensées, que le public les prenait pour un seul -écrivain. Edmond, le survivant, dans son beau roman _Les Frères -Zemganno_, a symbolisé cette étroite fraternité intellectuelle dans -l'histoire des deux frères gymnasiarques qui exécutent ensemble au -cirque des exercices dangereux et mettent en commun leur force et leur -adresse, arrivant à être une âme en deux corps. Quand le plus jeune se -brise les deux jambes dans une chute, Gianni, l'aîné, renonce à des -travaux qu'il ne peut plus partager avec son cher Nello. Je laisserai -Edmond de Goncourt lui-même expliquer la tendresse qui les unissait. - -«Les deux frères ne s'aimaient pas seulement, ils tenaient l'un et -l'autre par des liens mystérieux, des attaches psychiques, des atomes -crochus de natures jumelles, et cela, quoiqu'ils fussent d'âges très -différents et de caractères diamétralement opposés. Leurs premiers -mouvements instinctifs étaient identiquement les mêmes..... -Non-seulement les individus, mais encore les choses, avec le pourquoi -irraisonné de leur charme ou de leur déplaisance, leur parlaient -mêmement à tous les deux. Enfin les idées, ces créations du cerveau dont -la naissance est d'une fantaisie si entière, et qui vous étonnent -souvent par le _on ne sait comment_ de leur venue, les idées d'ordinaire -si peu simutanées et si peu parallèles dans les ménages de coeur entre -homme et femme, les idées naissaient communes aux deux frères. Leur -_travail_ se trouvait tant et si bien confondu, leurs exercices -tellement mêlés l'un à l'autre, et ce qu'ils faisaient semblait si peu -appartenir à aucun en particulier, que les bravos s'adressaient toujours -à l'association et qu'on ne séparait jamais le couple dans l'éloge ou -dans le blâme..... C'est ainsi que ces deux êtres étaient arrivés à -n'avoir plus à eux deux qu'un amour-propre, qu'une vanité, qu'un -orgueil.» - -Il s'écoula bien des années sans que les Goncourt obtinssent, je ne -dirai pas les applaudissements, mais même l'attention du public. -Quelques-uns de leurs romans furent accueillis avec tant d'indifférence, -que la douleur de cet insuccès précipita la mort de Jules. Maintenant, -grâce au fracas que soulève le naturalisme, les romans des Goncourt -commencent à être très lus. Edmond, que la mort de son frère avait -laissé abattu et sans courage, Edmond, qui avait voulu renoncer à -écrire, s'est remis à travailler et passe pour le troisième romancier -français vivant. Nombre de gens même le préfèrent à Daudet. - -Goncourt fut le premier qui appela _documents humains_ les faits que le -romancier observe et rassemble pour en faire la base de ses créations. -Mais ceux qui s'imaginent que tous les naturalistes et les réalistes -sont taillés sur le patron de Zola, s'étonneraient s'ils connaissaient -l'originalité de Goncourt. Il ne ressemble ni à Balzac, ni à Flaubert; -et bien que disciple de Diderot, il ne lui emprunte que le coloris et -l'art d'exprimer les sensations. Stendhal étudiait le mécanisme -psychologique et le _processus_ des idées, les Goncourt, élèves du même -maître, réussissent à copier avec de vives couleurs la réalité sensible. -Ils sont, avant tout,--inventons, à leur exemple, un mot -nouveau,--_sensationnistes_. Ils ne possèdent pas la netteté de -Flaubert, ni son style parfait, ni son impersonnalité puissante; au -contraire, s'ils prennent le réel pour matière première, c'est pour le -couler dans le moule de l'individualité ou, comme dirait Zola, pour le -montrer à travers leur tempérament. - -Les Goncourt se distinguèrent par deux traits: la connaissance de l'art -et des moeurs du dix-huitième siècle et l'expression des éléments -esthétiques du dix-neuvième. - -Ils étudièrent le XVIIIe siècle avec une fougue d'artistes et une -patience d'érudits, communiquant au public le résultat de leurs -investigations en de nombreux et remarquables livres -historico-biographiques et historico-anecdotiques. Ils collectionnèrent -des estampes, des meubles, des livres et des plaquettes, tout ce qui -concernait cette époque qui, pour être voisine de nous, n'en est pas -moins intéressante. - -Dans leurs romans, ils montrèrent une foule d'aspects poétiques de notre -temps, auxquels nul ne songeait. Loin de faire comme Flaubert -l'inventaire des misères et des ridicules de la société moderne, ou de -se borner par système, comme Champfleury, à trouver des types et des -scènes vulgaires, les Goncourt découvrirent dans la vie contemporaine un -certain idéal de beauté qui lui appartient exclusivement et que d'autres -âges et d'autres temps ne peuvent lui disputer. - -Les Goncourt disent par la voix d'un de leurs personnages: «Le moderne, -tout est là. La sensation, l'intuition du contemporain, du spectacle qui -vous coudoie, du présent dans lequel vous sentez frémir vos passions et -quelque chose de vous, tout est là pour l'artiste.» - -Et fidèles à cette théorie, les Goncourt extraient de la vie -contemporaine tout ce qui est artistique, comme le chimiste fait jaillir -l'aveuglante lumière de l'électricité d'un obscur morceau de charbon. - -Cette sympathie pour la vie moderne peut prendre une forme très rabattue -et se changer en admiration pour les progrès scientifiques ou -industriels de notre siècle. Chez les Goncourt, elle en prit une -beaucoup plus nouvelle et beaucoup plus inusitée, entièrement -artistique. Leur idéal fut celui de la génération présente qui ne se -borne pas à admirer une seule forme de l'Art, mais qui les comprend -toutes et en jouit avec un éclectisme raffiné, préférant peut-être les -plus étranges aux plus belles, comme il arrivait aux Goncourt. Une page -de Théophile Gautier définit fort bien cette manière de sentir l'Art. On -peut l'appliquer aux Goncourt. - -«Il aimait ce qu'on appelle improprement le style de décadence, et qui -n'est autre chose que l'Art arrivé à ce point de maturité extrême que -déterminent à leurs soleils obliques les civilisations qui vieillissent: -style ingénieux, compliqué, savant, plein de nuances et de recherches, -reculant toujours les bornes de la langue, empruntant à tous les -vocabulaires techniques, prenant des couleurs à toutes les palettes, des -notes à tous les claviers, s'efforçant à rendre la pensée dans ce -qu'elle a de plus ineffable, et la forme de ses contours les plus vagues -et les plus fuyants.... Tel est bien l'idiome nécessaire et fatal des -peuples et des civilisations où la vie factice a remplacé la vie -naturelle et développé chez l'homme des besoins inconnus. Ce n'est pas -chose aisée, d'ailleurs, que ce style méprisé des pédants, car il -exprime des idées neuves avec des formes nouvelles et des mots qu'on n'a -pas entendus encore.» - -S'il est facile ou non, celui-là seul le sait qui lutte avec le vocable -indomptable pour le dompter! Edmond de Goncourt croit que son frère -Jules tomba malade et mourut des blessures reçues en luttant avec la -phrase rebelle, à qui il demandait ce que nul écrivain ne lui demanda -jamais, de surpasser la palette. - -Avant d'écrire, les Goncourt s'étaient adonnés à la peinture à l'huile -et à la gravure à l'eau-forte. Ils s'étaient entourés de délicieux -bibelots, de jouets asiatiques, d'armes riches, d'étoffes de soie -japonaise brodées en relief, de porcelaines curieuses. Célibataires et -maîtres d'eux-mêmes, ils se livrèrent librement à leurs passions -d'artistes. En cultivant les lettres, ils voulurent rendre aussi cette -beauté de coloris qui les captivait et cette complexité de sensations -délicates, aiguës, et jusqu'à un certain point paroxystes, que leur -faisaient éprouver la lumière, les objets, les formes, grâce à la -subtilité de leurs sens et à la finesse de leur intelligence. Au lieu de -se tirer d'affaire comme tant d'écrivains, en s'écriant: «Je ne trouve -pas d'expressions pour dépeindre ceci, cela ou le reste,» les Goncourt -se proposèrent de trouver toujours des mots, quand ils devraient les -inventer. - -Pour communiquer aux lecteurs les impressions de leurs sens raffinés, -les Goncourt amplifiaient, enrichissaient et disloquaient le français. -Indignés de la pauvreté de la langue, quand ils la comparaient à -l'abondance et à la merveilleuse variété des sensations, ils perdirent -tout respect pour l'idiome et furent les plus audacieux néologistes du -monde, sans se priver aussi de prendre d'autres licences. Car, les mots -nouveaux ne leur suffisant pas, ils songèrent à les placer d'une manière -inaccoutumée, pourvu qu'ils exprimassent ce que l'auteur désirait leur -faire exprimer. - -Ils ne se bornèrent pas à peindre l'extérieur des choses et la sensation -que produit leur aspect, mais les suggestions de tristesses, de joies ou -de mélancolies que l'âme trouve en elles, de sorte qu'ils ne dominèrent -pas seulement le coloris comme Théophile Gautier, mais le clair obscur, -la quantité de lumière et d'ombre qui influent tant sur notre esprit. - -Les Goncourt se servent de tous les moyens imaginables pour atteindre -leurs fins: ils répètent un mot pour que l'excitation réitérée augmente -l'intensité de la sensation; ils emploient deux ou trois synonymes pour -nommer un objet. Ils commettent des tautologies et des pléonasmes, font -des substantifs d'adjectifs, tombant à chaque pas dans des défauts qui -eussent rempli d'horreur Flaubert. - -Ces audaces donnent parfois les plus heureux résultats. Une tournure ou -une phrase saute aux yeux du lecteur, se grave dans sa rétine et -transmet au cerveau la vive image que l'artiste voulut lui montrer -clairement. - -Dans ses merveilleuses descriptions. Zola adopta les procédés des -Goncourt, légèrement atténués; Daudet leur prit à son tour les -miniatures exquises qui ornent quelques-unes de ses pages les mieux -choisies, et tout écrivain coloriste, désormais, devra s'inspirer de la -lecture des deux frères. - -Quelle belle, quelle savoureuse chose que la couleur! Sans admettre la -théorie de ce savant allemand, qui prétend qu'au temps d'Homère, les -hommes voyaient beaucoup moins de couleurs qu'aujourd'hui, et que ce -sens se raffine et s'enrichit chaque jour, je crois que le culte de la -ligne est antérieur à celui du coloris, comme la sculpture à la -peinture. Je pense aussi que les lettres, à mesure qu'elles avancent, -expriment la couleur avec plus de brio et de force, en détaillent mieux -les nuances et les délicates transitions, et que l'étude de la couleur -se complique de même que l'étude de la musique s'est compliquée depuis -les maîtres italiens jusqu'à aujourd'hui. - -J'ai lu, il n'y a pas longtemps, dans une revue scientifique, qu'il -existe des sujets qui éprouvent une sensation lumineuse et chromatique, -qui est toujours la même quand le son est égal et qui varie quand le son -change, de telle sorte qu'un son peut exciter la rétine en même temps -que le tympan et que pour l'individu qué d'une faculté si singulière, -chaque ton de son correspond exactement à un ton de couleur. - -La méthode des Concourt s'essaie à obtenir des résultats analogues: ils -écrivent de telle sorte que les mots produisent de vives sensations -chromatiques et c'est en cela que consiste leur indiscutable -originalité. Quoique la traduction doive forcément abîmer l'émail -polychrome d'un style aussi capricieux, je traduis ici un paragraphe du -roman _Manette Salomon_ où les Goncourt décrivent les exagérations d'un -coloriste et semblent exprimer plutôt leur propre désir de remplacer le -pinceau par la plume[2]. - -«Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer ses tons, les -enflammer, les brillanter. Devant les vitrines de minéralogie, essayant -de voler la Nature, de ravir et d'emporter les feux multicolores de ces -pétrifications et de ces cristallisations d'éclairs, il s'arrêtait à ces -bleus d'azurite, d'un bleu d'émail chinois, à ces bleus défaillants des -cuivres oxydés, au bleu céleste de la lazulite allant du bleu de roi au -bleu de l'eau. Il suivait toute la gamme du rouge, des mercures -sulfurés, carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hématite, et -rêvait à l'_omatito_, la couleur perdue du XVIe siècle, la couleur -cardinale, la vraie pourpre de Rome.... Des minéraux, il passait aux -coquilles, aux colorations mères de la tendresse et de l'idéal du ton, à -toutes ces variations du rose dans une fonte de porcelaine, depuis la -pourpre ténébreuse jusqu'au rose mourant, à la nacre noyant le prisme -dans son lait. Il allait à toutes les irrisations, aux opalisations -d'arc-en-ciel.... Il se mettait dans les yeux l'azur du saphir, le sang -du rubis, l'orient de la perle, l'eau du diamant. Pour peindre, le -peintre croyait avoir maintenant besoin de tout ce qui brille, de tout -ce qui brûle dans le Ciel, dans la Terre, dans la Mer.» - -C'est cela même que croient les Goncourt, et de là résultent les -conditions exceptionnelles de leur style. Je n'ose pas dire les -qualités, quoique pour moi elles soient telles. - -Je me hâte d'ajouter que les Goncourt n'ont pas seulement de la valeur -comme maîtres puissants du coloris et comme interprètes rares de la -sensation. Ils ont prouvé aussi qu'ils sont de grands observateurs qui -savent étudier les caractères. Il est vrai qu'ils ne procèdent ni comme -Balzac, ni comme Zola, qui ont créé des personnages logiques, agissant -conformément à des antécédents indiqués par le romancier, et allant où -les conduisent la fatalité de leur complexion et la tyrannie des -circonstances. Les personnages des Goncourt ne sont pas aussi -automatiques; ils semblent plus capricieux, plus inexplicables pour le -lecteur; ils agissent avec une indépendance relative, et cependant, nous -ne nous les imaginons pas comme des mannequins ou des êtres fantastiques -et rèvés, mais comme des personnes de chair et d'os, semblables à -beaucoup de gens, que nous rencontrons à chaque pas dans la vie réelle, -et dont nous ne pouvons prédire avec certitude la conduite, quoique nous -les connaissions à fond et que nous sachions d'avance les mobiles qui -peuvent influer sur eux. La contradiction, l'irrégularité et -l'inconséquence, l'énigme qui existe dans l'homme, les Goncourt les -mettent peut-être mieux en lumière que leurs illustres rivaux. - -Deux groupes de romans portent au titre le nom des Goncourt. L'un est -l'oeuvre des frères réunis, l'autre d'Edmond seul; mais dans tous la -méthode est la même. - -Nul n'applique plus radicalement que les Goncourt le principe récemment -découvert que dans le roman, ce qui importe le moins, c'est le sujet et -l'action, et ce qui importe le plus, la quantité de vérité artistique. - -Dans quelques-uns de leurs romans comme _Soeur Philomène_ et _Renée -Mauperin_, il y a encore un drame, très simple, mais drame enfin. - -Dans _Manette Salomon_, _Charles Demailly_, _Germinie Lacerteux_, on ne -trouve guère que la succession des évènements, incohérente en apparence, -et parfois languissante, comme il arrive dans la vie. - -Dans _Madame Gervaisais_, l'intérêt de l'intrigue est moindre ou plus -délicat si l'on veut. Il n'y a pas d'évènements et le drame intime et -profond de la conversion d'une libre-penseuse au catholicisme se joue -dans l'âme de l'héroïne. Ce roman surprenant ne manque pas seulement -d'intrigue au sens usuel du mot, il manque aussi de dialogue. - -Les Goncourt possèdent un microscope très puissant, et l'emploient -plutôt qu'à examiner l'âme humaine et à visiter les replis du cerveau, à -observer dans tous les objets les détails menus, exquis et curieux, les -fils si frêles qui tissent la réalité. - -Pour d'autres auteurs, la vie est une toile grossière; pour les -Goncourt, c'est une jolie dentelle chargée de broderies, de fleurs et -d'étoiles délicates brodées par une main adroite. - -Il semble que sous le verre de leur microscope, comme sous le verre du -microscope des naturalistes sages qui découvrirent le monde des -infusoires et les régions micrographiques, la création se dilate, se -multiplie et s'approfondit. - -Les romans les plus vantés des Goncourt sont _Germinie Lacerteux_ et _La -fille Elisa_. Leur succès est peut-être dû à la curiosité et au goût -dépravé du public, qui préfère certains sujets, et cherche dans le roman -la satisfaction de certains appétits. Pour moi, les meilleures oeuvres -des Goncourt sont le beau poème d'amour fraternel, intitulé _Les frères -Zemganno_, ou la poésie se cache sous la vérité, comme la perle dans la -coquille de l'huître; et surtout, l'admirable _Manette Salomon_, où ces -écrivains d'élite trouvèrent ce que l'artiste apprécie tant, la -conformité de l'esprit, du talent et du sujet. - - -[1] ZOLA, _Les romanciers naturalistes_. - -[2] Il nous a paru inutile de citer, même en note, la version d'ailleurs -facile et élégante de Mme Pardo Bazan. - - - - -IX - - -SOMMAIRE - -_Alphonse Daudet: il débute par la poésie_.--_La parenté -avec Dickens_.--Le Petit Chose.--_La caractéristique -de Daudet romancier et écrivain_.--Le Nabab.--Les Rois -en exil.--Numa Roumestan.--_Daudet et Zola_. - - -Alphonse Daudet est né dans le Midi de la France, pays de gai savoir et -de climat prospère, assez semblable à notre Andalousie. Le ciel serein, -le clair soleil et la végétation florescente des zones méridionales -semblent avoir leur reflet dans le caractère de cet écrivain, dans sa -fantaisie étincelante et dans son heureux tempérament littéraire. - -Ernest son frère, dans le livre intitulé _Mon frère et moi_, donne les -preuves de la précocité du talent d'Alphonse et affirme que son premier -roman, écrit à quinze ans, serait digne de figurer dans la collection de -ses oeuvres actuelles. Il observe aussi que la critique n'a pu trouver -d'infériorité relative entre les différents livres qu'il publia, ni -choisir et signaler une oeuvre de lui supérieure aux autres,--ce -qu'elle a fait pour les Goncourt, Flaubert et Zola. - -Les débuts de l'histoire littéraire d'Alphonse Daudet furent difficiles. -Il lutta héroïquement contre la gêne qui avait peu à peu écrasé sa -famille, gêne qui finissait par être de la pauvreté. Il entra comme pion -dans un collège, se destina ensuite au journalisme, et dans sa chambre -d'étudiant, commença à travailler modestement et courageusement pour -gagner de la réputation. - -Son premier livre fut un volume de vers, _Les Amoureuses_: avec un -surenchérissement d'éloges hyperboliques, la critique a dit de cette -oeuvre «que Daudet avait recueilli la plume d'Alfred de Musset -mourant.» - -Ensuite, il écrivit de la prose, commença par composer de petits contes -courts, des études légères sur n'importe quel sujet, des descriptions de -villages et de types de son pays. - -De ces aquarelles, il passa à des tableaux de chevalet, c'est-à-dire des -scènes de moeurs, jusqu'à ce qu'enfin il osa couvrir de couleurs de -vastes toiles, de grands romans sociaux. Grands, non point par les -dimensions, mais par la profondeur de l'observation. - -Il ne manque pas de gens qui placent Alphonse Daudet hors de l'école -réaliste et naturaliste, en se fondant sur certaines qualités poétiques -de son esprit. Je pense que, sans aucun doute, nous devons placer parmi -les réalistes l'auteur de _Numa Roumestan_. En effet, les procédés -d'Alphonse Daudet, sa méthode pour composer et imaginer, sont absolument -réalistes. Avant de se coucher, à l'imitation de Dickens avec lequel il -a bien des points de contact, il note en détail les évènements et les -minuties observés durant la journée. On peut assurer qu'il n'y a pas de -détails, pas de caractères, pas d'évènements dans ses romans qui ne -soient tirés de ses carnets ou du riche trésor de sa mémoire. Zola dit -fort bien que Daudet manque d'imagination dans le sens que nous avons -coutume de donner à ce mot, puisqu'il n'invente rien: il choisit, -combine, dispose seulement les matériaux qu'il a pris à la réalité. Sa -personnalité littéraire, ce que Zola appelle _le tempérament_, -intervient ensuite et coule le métal de la réalité dans son propre -moule. - -Notable erreur que de croire que pour se conformer à la méthode -réaliste, un auteur abdique ses libres facultés de création. Et voilà ce -qu'on affirme sur un ton doctoral, comme si l'on formulait un -irréfutable axiome d'esthétique! - -Daudet voit les choses à sa manière, il ne les étudie ni avec la sévère -impersonnalité d'un Flaubert, ni avec l'intense émotion artistique des -Goncourt, ni avec la lucidité visionnaire d'un Balzac. Il les étudie -avec cette sensibilité naturelle, avec cette ironie voilée, douce et -profonde que connaissent bien les lecteurs assidus de Dickens. Ce n'est -pas un analyste froid, ce n'est pas le médecin qui rapporte avec une -indifférence glaciale les symptômes d'une maladie, ce n'est pas -davantage l'artiste qui cherche avant tout la perfection; c'est le -narrateur passionné qui sympathise avec quelques-uns de ses héros et -s'indigne contre les autres, dont la voix tremble parfois, dont parfois -une larme furtive couvre les yeux d'un voile. - -Sans parler constamment en son propre nom, sans suspendre les récits -pour adresser au lecteur des réflexions et des admonitions, Daudet sait -n'être jamais absent de ses livres. Sa présence les anime. - -Un de ses romans, _Le Petit Chose_, est tissu des évènements de -l'enfance et de l'adolescence de l'auteur, et ses personnages sont des -membres de la famille Daudet. Même sans le concours de cette -circonstance, toutes les oeuvres de Daudet émeuvent, parce qu'il sait -pratiquer le _si vis me flere_,... discrètement comme l'exige l'art -contemporain, sans exclamations ni apostrophes. Grâce à une certaine -chaleur dans le style, avec des inflexions grammaticales très tendres, -très pénétrantes, qui vont à l'âme, nous savons, quoique l'auteur n'ait -pas pris la peine de nous en avertir, qu'il éprouve de l'affection pour -tel ou tel personnage. Nous écoutons le rire mélodieux et sonore avec -lequel il se moque des coquins et des imbéciles. Tout cela, nous le -distinguons à travers un voile et nous jouissons du plaisir de le -deviner. - -Tandis que Stendhal fatigue comme fatiguerait une démonstration -mathématique, tandis que les Goncourt excitent les nerfs et éblouissent -les yeux, que Flaubert attriste et cause du spleen et de la -misanthropie, Daudet console, rafraîchit et divertit l'esprit, sans se -servir de tromperies et de sornettes comme les idéalistes, par la seule -magie de son caractère sympathique et tendre. La note gaie, parfois -légère, qui ne manque pas dans la vie et qui manque dans les romans de -Zola, le clavier de Daudet la possède. Son talent est de caractère -féminin, non par la faiblesse, mais par la grâce et par l'attraction. - -Son style semble travaillé sans violence ni effort, avec un aimable -abandon, quoique sans négligence. Et cependant, si Jules de Goncourt -mourut épuisé et presque fou à force de sveltir la phrase pour lui -imprimer une vibration nerveuse plus intense; si, en limant ses pages, -Flaubert suait et gémissait comme le bûcheron à chaque coup qu'il -décharge sur l'arbre; si Zola pleure de rage et se traite d'idiot en -relisant ce qu'il écrit, le remet à nouveau sur le chantier et -recommence à le marteler jusqu'à ce qu'il lui ait donné la forme -désirée, Ernest Daudet assure que, pour rédiger une page rapide, -harmonieuse, où la phrase coule majestueuse comme un fleuve qui roule -des sables d'or, son frère, exigeant envers lui-même, lutte, souffre, -pâlit et en reste plusieurs jours malade de fatigue. - -C'est là la difficile facilité désirée par tant d'écrivains et que si -peu savent conquérir! - -Alphonse Daudet n'a point l'étonnante science spéciale des Goncourt; -encore moins la grande érudition de Flaubert. Il sait ce qu'il lui faut -savoir, ni plus ni moins; le reste, il l'imagine et à Dieu va! Il ne se -pose pas en philosophe, il ne se pique pas d'être à l'excès styliste ou -puriste. - -Il ne serait pas capable de s'assujettir aux sévères études qu'exige une -oeuvre comme _Salammbô_, par exemple. Ses voyages d'exploration, il -les fait à travers le monde social. Il parcourt Paris dans toutes les -directions, en scrutant tout avec ses yeux de myope qui concentrent la -lumière, et en observant chacune des scènes variées et curieuses qui se -succèdent dans la vie de la grande capitale où il ne manque pas de -comédies, où les drames ne sont pas rares, où la tragédie se dresse -parfois, le poignard à la main, sur la trame vulgaire en apparence des -évènements. - -Chez Alphonse Daudet, un phénomène révèle sa nature d'artiste. Il se -plaît surtout à étudier les types rares et originaux, les moeurs -étranges et pittoresques qui se dessinent un moment comme des moues -rapides sur la physionomie changeante et cosmopolite de Paris. Il -préfère ces contractions passagères à l'aspect normal. Il se plaît à -photographier instantanément et stéréotyper ensuite ces existences de -chauves-souris, entre lumière et ténèbres, ces types suspects que l'on -appela autrefois la bohême; aventuriers de la science, de la langue, de -l'art: figures hétéroclites, qui ont les pieds dans la fange et lèvent -leurs fronts au ciel du luxe et de la célébrité; gens de qui tous les -journaux parlent aujourd'hui et que demain on enterrera dans la fosse -commune. - -Dans quelques-uns des romans de Daudet, le _Nabab_, par exemple, presque -tous les personnages sont de cette clique: le médecin nord-américain -Jenkins, mélange de Locuste et de Célestine; Félicia Ruys, moitié -artiste admirable et moitié courtisane; le nabab Jansoulet, -l'ex-odalisque sa femme, sont tous des personnages extraordinaires, des -champignons qui germent dans la pourriture d'une société vieille, d'une -capitale babylonienne et dont les formes singulières et les couleurs -empoisonnées attirent le regard et le captivent plus que la beauté des -roses. - -_Le Nabab_ fut le premier roman de Daudet qui lui donna une très grande -célébrité. La cause de ce succès, il est triste de le dire, était en -grande partie due à ce que le roman était émaillé d'indiscrétions, -c'est-à-dire de nouvelles anecdotiques relatives à une certaine période -du second empire et à des personnages de haut rang qui y firent figure. -Il est triste de le dire,--je le répète,--parce que le fait prouve que -le public est incapable de s'intéresser à la littérature, pour la seule -littérature, et que si un auteur devient célèbre d'un coup et vend -éditions sur éditions d'un livre, c'est qu'il a su le saupoudrer avec le -sel et le piment de la chronique scandaleuse. - -Quand on sut que _le Nabab_ avait une clé, quand on sut qu'Alphonse -Daudet, commensal et protégé du duc de Morny, l'exhibait dans les -moindres détails de sa vie privée, beaucoup se scandalisèrent et -traitèrent l'auteur d'ingrat. Je me scandalise plus encore de ce que -l'on ait connu _alors_ le talent de Daudet par cette ingratitude et -cette bassesse, et non _avant_, par la resplendeur de la beauté du -talent. - -Pour s'affranchir du reproche d'ingratitude, Alphonse Daudet allégua -qu'il n'avait ni défiguré ni enlaidi la physionomie du duc de Morny ni -d'aucune des personnes qu'il peignait; que l'opinion générale se les -représentait sous un jour beaucoup plus fâcheux et que si elles -vivaient, elles lui seraient bien certainement reconnaissantes des -traits qu'il leur avait prêtés. - -Comme artiste, il donna une autre raison bien plus puissante. Son -incapacité absolue d'inventer et la force invincible avec laquelle le -modèle vivant s'incrustait dans sa mémoire, au point de ne lui laisser -pas de repos jusqu'à ce qu'il l'ait transporté sur le papier. - -Le problème est réellement difficile. Pourquoi se montrer plus sévère -envers le romancier qu'envers le peintre? - -Le peintre se rend, par exemple, dans une société ou à un repas où il -est convié; il regarde autour de lui, remarque la tête de l'amphytrion, -la tournure de quelque jeune fille assise à côté de lui. Il rentre chez -lui, prend ses pinceaux et, sans le moindre scrupule, reproduit sur la -toile ce qu'il a vu. Nul ne le taxe d'ingratitude ni ne le qualifie de -misérable. - -Un écrivain réaliste se décide à tirer parti du moindre détail observé -chez un ami, même chez un indifférent ou un ennemi juré. On dira qu'il -déchire le voile de la vie privée, qu'il viole les secrets du foyer, et -tout le monde se considérera comme offensé. On lui fera même un procès -comme à Zola, pour le nom d'un personnage. - -Il est clair que le romancier, digne de ce nom, en prenant la plume, -n'obéit pas à des antipathies ou à des rancunes, n'exerce pas une -vengeance. Ce n'est pas non plus le satirique qui aspire à frapper au -coeur l'individu ou la société. Son but est tout différent. Il obéit à -sa muse qui lui ordonne d'étudier, de comprendre et d'exposer la réalité -qui nous environne. Ainsi, pour en revenir à Daudet, ce qu'il prend -indistinctement à ses amis ou a ses adversaires, ce n'est pas cette -vérité trop grande que les biographes même dédaignent; ce sont certains -renseignements--comme le morceau de bois ou de fer appelé _âme_ sur -lequel les sculpteurs appuient et font porter la terre qu'ils -modèlent,--l'armature, en un mot. Le nabab Jansoulet, par exemple, a -existé. Daudet, dans son livre, a conservé le fond et a modifié bien des -détails. - -S'il y a un dessein satirique dans un des romans de Daudet, c'est dans -_Les Rois en exil_. L'auteur s'est proposé de faire une démonstration. -Je ne sais si la démonstration est faite, mais je sais que l'intention -est visible. Cependant, en artiste consommé, il a évité la caricature et -a dessiné le noble et auguste profil de la reine d'Illyrie. Le -monarchiste le plus monarchiste ne ferait rien d'aussi beau. - -En dehors du monde parisien, Daudet réussit à décrire sa province avec -une grâce toute particulière. Il connaît les Méridionaux. Soit qu'il -nous conte l'épopée burlesque de _Tartarin de Tarascon_, le don -Quichotte de Gascogne, qui part de sa ville natale, résolu à tuer des -lions dans les forêts africaines et ne réussit qu'à mettre à mort une -bourrique et à achever un vieux lion aveugle et agonisant; soit qu'avec -des traits si particuliers et une physionomie si régionale, il évoque le -tambourinaïre de _Numa Roumestan_, ou Numa lui-même, caractère magistral -qui porte le sceau indélébile d'une province, Daudet nous fera toujours -sourire et nous remuera toujours. - -Zola croit que Daudet est providentiellement destiné à réconcilier le -public avec l'école naturaliste, grâce aux qualités par lesquelles il -s'attire les sympathies du lecteur et aux dons qui lui ouvrent des -portes fermées à Zola: celle du foyer domestique, celle de l'élégante -bibliothèque de bois de rose qui orne le boudoir des dames. Pour ma -part, je crois que ces portes ne s'ouvriront jamais pour toutes les -oeuvres de Zola, quand bien même il enverrait devant lui cent Daudet -pour franchir les obstacles. Daudet appartient à la même école que Zola, -c'est certain; mais il se contente d'accuser la musculature de la -réalité, tandis que Zola l'écorche avec ses doigts de fer et la présente -au lecteur en gravure de clinique. Peu de rayons de bois de rose -gémiront sous le poids de _Pot-Bouille_. - -Alphonse Daudet a une collaboratrice qui est sa femme. Elle a, elle -aussi, écrit quelques livres. Qui sait si Daudet ne doit pas à cette -douce influence de fuir l'exagération de la méthode naturaliste et de -se maintenir, comme le reconnaît Zola avec une généreuse impartialité, -_au point critique où finit la poésie et où commence la vérité_? - - - - -X - - -SOMMAIRE - -_Emile Zola.--Sa position de chef d'école.--Sa vie par -Paul Alexis.--Méthode de travail.--Combien elle diffère -de la méthode romantique.--Zola, d'après de Amicis.--Le -lutteur en Zola_. - - -J'ai tout exprès réservé la dernière place au chef de l'école -naturaliste et j'ai parlé d'abord de Flaubert, de Daudet et des -Goncourt, non pas tant pour m'astreindre à l'ordre chronologique que -pour n'en venir pas au romancier qu'on discute tant, sans étudier -auparavant les physionomies variées de ses camarades, variété qui est un -argument puissant en faveur du réalisme. - -Si Stendhal ne ressemble pas à Balzac, ni Balzac à Flaubert, si les -frères de Goncourt ont de si rares et de si belles qualités artistiques, -si Daudet est si personnel, Zola, à son tour, se distingue d'eux tous. - -Je parlerai de Zola plus abondamment que de ses confrères, non pas que -je lui accorde la primauté--le temps seul décidera s'il le mérite--mais -parce que, quand bien même on pourrait nier la valeur de ses oeuvres, -on ne peut nier le rôle qu'il joue de chef et de champion du -naturalisme. - -Romancier révolutionnaire qui, au lieu de bombes, jette des livres dont -le fracas force la multitude indifférente à tourner la tête et à se -grouper avec étonnement, Zola est aussi rapporteur, apologiste et -missionnaire d'une doctrine nouvelle qu'il formule en pages -belliqueuses. Il refuse, en vain, le titre de chef d'école, assurant -que le naturalisme est ancien, que ce n'est pas lui qui l'a inventé, -qu'il ne l'impose à personne et qu'avant lui d'autres auteurs le -suivirent. Il est clair qu'un homme seul, pour si remarquable que soit -son génie, n'improvise pas un mouvement littéraire; mais pour que nous -l'appelions chef, il suffit que les circonstances ou ses propres -entraînements l'amènent à commander, comme Zola, commande avec un grand -éclat les armées de ce que tout le monde appelle déjà _le naturalisme_. - -Paul Alexis, un des disciples les plus ardents de Zola, nous a donné une -quantité de détails relatifs au Maître. - -Emile Zola naquit à Paris en 1840. - -Il court dans ses veines du sang italien, grec et français. - -Son père était ingénieur. - -Le futur romancier ne témoigna pas d'une intelligence très ouverte dans -son enfance et durant ses études. La rhétorique ne se logeait pas dans -les cellules de son cerveau, et aux examens du baccalauréat ès-lettres -il fut deux fois refusé. - -Par suite de la mort de son père, Zola se trouva sans ressources. Pour -ne pas mourir littéralement de faim, il occupa d'humbles emplois et tint -pour un grand bonheur de pouvoir entrer dans la maison de librairie de -M. Hachette, où il exerça des fonctions plus machinales que littéraires. -Dans ce modeste asile, à l'ombre des rayons chargés de volumes, il -commença à écrire. Ses essais passèrent inaperçus, et quoique -Villemessant, qui aimait à protéger les débutants, lui confiât la -section bibliographique du _Figaro_, ses articles de critique n'eurent -pas un sort meilleur que ses travaux de littérature légère. Les _Contes -à Ninon_ où les belles pages ne manquent pas, furent accueillis avec -indifférence, et le pauvre commis de librairie, enterré derrière son -comptoir, inconnu, noyé dans la mer immense des lettres parisiennes, -souffrait des tortures égales à celles de Sisyphe et de Tantale en -assistant à la vente rapide des livres d'autrui et au délaissement des -siens. Que de veilles, que d'heures de doute fébriles pour l'auteur qui -sent peser sur son âme l'obscurité de son nom, comme en hiver la terre -pèse sur le germe! - -Zola mûrissait une idée qui devait lui donner la gloire et la fortune. -Il projetait d'écrire quelque chose d'analogue à la _Comédie humaine_ de -Balzac, un cycle de romans où il étudierait dans l'histoire des -individus d'une famille les différentes classes et les différents -aspects de la société française sous le règne de Louis Napoléon. Il lui -fallait un éditeur qui s'associât à ses plans et ne craignît pas -d'entreprendre la publication d'une suite aussi vaste d'oeuvres d'un -auteur presque inconnu. Il obtint enfin que Lacroix se risquât à lui -éditer un roman. Il s'engagea à lui en livrer, chaque année, deux qu'il -lui paierait par une solde de cinq cents francs par mois: la propriété -du livre était pour dix années aliénée en faveur de l'éditeur, y compris -les droits de traduction et de publication en feuilletons. - -Dès que Zola se fut assuré ce maigre revenu, il se retira aux -Batignolles, et là, dans une petite maison, avec un jardin peuplé de -lapins, de poules et de dindons, il commença la vie de producteur -méthodique et infatigable qu'il mène depuis lors. La fortune ne -favorisait pas l'éditeur Lacroix; il dut liquider et transmit les -affaires entamées au phénix des éditeurs, nommé Charpentier. - -Chez ce dernier, Zola, qui est très lent à composer et à écrire, se -ralentit dans la livraison des deux volumes annuels stipulés. Il se -trouva débiteur envers son éditeur de dix mille francs avancés par lui. -Ce lui fut donc une douce surprise, quand Charpentier, l'appelant dans -son cabinet, lui déclara que ses livres faisaient de l'argent, qu'il ne -voulait pas abuser d'un contrat léonin et que non-seulement il le tenait -quitte de l'avance, mais lui offrait une somme égale, l'associait, en -outre, à ses bénéfices futurs et lui offrait une fort belle part sur le -prix des volumes publiés antérieurement. - -C'était pour Zola plus que la médiocrité dorée: c'était la richesse. Il -prit courage. Au lieu de dépenser dans un gai et poétique _far niente_ -le capital acquis, il se mit au travail avec plus d'ardeur que jamais. - -Ennemi des romantiques, Zola se proposa de vivre d'une façon toute -différente et de mener une existence rangée, prosaïque pour ainsi dire. -Son jardin, son cabinet de travail, ses amis peu nombreux, sa famille, -quelques réunions chez l'éditeur Charpentier, sont les occupations qui -l'absorbent et les distractions dont il jouit. - -Il se lève toujours à la même heure, s'assied à son bureau, et écrit ses -trois pages de roman, ni plus ni moins; il fait la sieste pour restaurer -le système nerveux et ne pas dépenser plus de substance cérébrale qu'il -n'est nécessaire; il s'éveille, fait de l'exercice, rédige d'un trait un -article de critique fulminante où il flagelle ses confrères. Ensuite il -va au théâtre ou passe la soirée au coin du feu. - -Cette méthode est invariable et exacte comme la marche d'une pendule ... -quand elle marche bien s'entend. - -Si l'on songe à la manière de vivre de la génération qui précéda Zola, -on sera frappé du contraste. Dévorés parleur imagination ardente, la -plupart des poètes et des écrivains du Romantisme purent dire avec notre -Espronceda: - - Toujours je fus le jouet de mes passions. - -L'imagination, qui est pour Zola une servante fidèle et laborieuse, -venant tous les matins à la même heure remplir son devoir et donner -trois pages, était pour les romantiques une amoureuse, capricieuse et -coquette, qui, lorsqu'ils y songeaient le moins, venait leur accorder -ses faveurs les plus douces et ensuite s'envolait comme un oiseau. En -entendant le bruissement de ses ailes, Alfred de Musset allumait des -bougies, ouvrait les fenêtres de part en part _pour que la Muse entrât_. -D'autres l'invoquaient, en surexcitant leurs facultés par l'abus du -café, de l'opium ou de la bière; et pour tous, ce qui est aujourd'hui -pour Zola une fonction naturelle ou une habitude acquise comme celle de -la sieste, était un heureux hasard. - -Le visage, le maintien et même le costume ont une éloquence qui n'est -peut-être pas accessible au profane, mais qui parle haut pour -l'observateur. En comparant les portraits de quelques coryphées du -romantisme avec le seul portrait de Zola que j'aie pu me procurer, j'ai -compris, mieux qu'en lisant un volume d'histoire de la littérature -moderne, quelle distance sépare _Graziella_ de _L'Assommoir_. La pensée -se grave sur le visage, les idées transparaissent sous la peau: les -figures de la génération romantique resplendissent de ces enthousiasmes -et de ces mélancolies, de cet idéal poétique et philosophique qui -échauffe leurs oeuvres. - -Les longs cheveux, les traits fins, expressifs, plutôt décharnés, les -costumes fantaisistes, les yeux flamboyants, le port altier et songeur à -la fois sont des traits communs à l'espèce. On peut donner ce -signalement tout aussi bien de la tète apollonienne et imberbe de Byron -et de Lamartine que des têtes élégantes et rêveuses de Zorrilla, -d'Espronceda et de Musset. Quant à Zola ... sa figure est ronde, son -crâne massif, sa nuque puissante, ses épaules larges comme celles d'une -cariatide. Il est brun, son nez est camard, sa barbe dure, ses cheveux -durs aussi et courts. - -Ni dans son corps d'athlète, ni dans son regard scrutateur, il n'y a -cette distinction, cette attraction mystérieuse, cette attitude -aristocratique, un peu théâtrale, que Châteaubriand eut dans son beau -temps, et qui fait qu'en contemplant son visage on demeure pensif et -qu'on croit le voir encore. - -Si le type de Zola présente quelques traits caractéristiques, c'est la -force et l'équilibre intellectuel nettement indiqués par les dimensions -et les proportions harmoniques du cerveau, que l'on devine à la forme de -la voûte crânienne et à l'angle droit du front. - -En résumé: le physique de Zola correspond au prosaïsme, à la conception -mésocratique de la vie qui domine dans ses oeuvres. - -Et que l'on ne comprenne pas qu'en disant le prosaïsme de Zola, je me -rapporte à ce fait qu'il traite dans ses romans des sujets bas, laids -ou vulgaires. Goethe pense que ces sujets n'existent pas et que le poète -peut embellir tout ce qu'il choisit. - -Je fais plutôt allusion au caractère, à la vie et aux actes de -l'écrivain naturaliste, totalement dépourvus de ce que les Français -appellent _rêverie_, et je fais allusion, en somme, à la proscription du -lyrisme, à la réhabilitation du pratique, que suppose la conduite de -Zola. - -Comme les anciens athlètes, Zola fait profession de moeurs pures et -honorables. Comme Flaubert, il se vante de préférer l'amitié à l'amour; -il se déclare un peu misogyne ou ennemi du beau sexe, et méprise -Sainte-Beuve, trop esclave des jupes. A cet orgueil de continence, Zola -joint un autre orgueil de tendresse conjugale. Il parle toujours de sa -femme, non pas d'une manière galante ou passionnée,--ce qui n'est pas -dans ses notes,--mais affectueusement et avec une extrême cordialité. -Sa vie intime est tranquille, exemplaire. Il fuit la société et se plaît -avec sa femme à caresser l'espérance de se retirer, un jour, dans -quelque village, dans quelque coin fertile et paisible. - -Tel est le terrible chef du naturalisme, l'auteur diabolique dont le nom -fait frémir les uns et met les autres en fureur; le romancier dont les -oeuvres enflamment de rougeur le visage des dames qui les lisent par -hasard, le chroniqueur des abominations, des impuretés, des péchés et -des laideurs contemporaines. Il dit de lui-même: «Je suis un homme -inoffensif, rien de plus. Malheureux que je suis! je n'ai pas même un -vice.» - -On a comparé saint Augustin à un aigle; Zola compare Balzac à un -taureau: pourquoi ne me permettrai-je pas d'indiquer une ressemblance -zoologique, en disant que l'animal qui a le plus de similitude avec Zola -est le boeuf? Comme lui, il est vigoureux, puissant et lent. Comme -lui, il ouvre peu à peu le sol et on voit l'effort, de son opiniâtreté -quand il remue profondément la terre en arrachant les pierres et les -obstacles. Comme lui, il n'a ni grâce ni élégance, ni gaieté. Ses formes -ne sont pas belles, ni sa démarche agile. Comme lui, il fait un travail -solide et durable. - -Là où la ressemblance s'arrête entre Zola et le boeuf, c'est à la -douceur. Pour la lutte, il se change en taureau, et en taureau furieux, -qui attaque aveuglément son adversaire, en supportant crispante sur sa -dure peau les piqûres de la critique. Une personne sensible, timide, et -chatouilleuse serait morte si on avait déchargé sur elle les insultes et -les attaques qui ont plu sur Zola. Lui les reçoit, non pas avec -indifférence, mais comme des stimulants et des coups d'éperon qui -l'excitent davantage au combat. - -Quand il publia l'_Assommoir_, la levée des boucliers fut générale. Il -n'y a pas d'injures qu'on ne lui ait prodiguées. Comme il arrive -d'ordinaire, le public confondit l'auteur avec l'oeuvre: il lui -attribua les grossièretés et les délits de tous ses personnages, comme -il accusa Balzac de libertinage, parce qu'il dépeignait des moeurs -licencieuses. On crut même Zola vieux, laid, ou ridicule. On le prit -pour un client du cabaret qu'il décrivait. On jura qu'il devait parler -le jargon des bas faubourgs; comme si pour connaître ce jargon et pour -pouvoir le transporter sur le papier dans un livre comme l'_Assommoir_, -il ne fallait pas être, avant tout, littérateur, et même philologue -sagace. - -Zola grandit devant les attaques qui durent beaucoup le flatter, d'après -sa théorie que les oeuvres discutées sont les seules à valoir et à -vivre. Dédaignant l'opinion de la foule de ses admirateurs comme de -celle de ses insulteurs, il ne tient aucun compte du jugement de la -multitude. Il se propose de la dompter et de lui imposer le sien. Sur -ses lèvres, ce n'est pas le doux sourire de Daudet que l'on voit; c'est -une moue de défi et d'orgueil. Il ne séduit pas, il défie. Il ne se -repent pas ni ne se corrige, il accentue sa manière à chaque livre. Des -éditions innombrables, une célébrité bruyante, des traductions dans -toutes les langues; les colonnes de la presse pleines du bruit de son -nom, notre transformation littéraire comme coulée dans ses moules, ce -sont là des motifs suffisants pour que Zola, malgré la boue qu'on lui -jette au visage, croie que le triomphe lui appartient et que c'est lui -qui a su trouver le goût de notre siècle. - - - - -XI - - -SOMMAIRE - -_Les Rougon-Macquart.--Théorie scientifique de l'oeuvre: -sa force et sa faiblesse._ - - -Le cycle de romans, auquel Zola doit sa tapageuse renommée, a pour titre -_Les Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous -le second empire_. Cette famille est atteinte dans son tronc même par la -névrose, et la lésion se communique à toutes les branches de l'arbre, en -adoptant différentes formes. Tantôt c'est une folie furieuse et -homicide, tantôt le crétinisme, tantôt l'ivrognerie, tantôt le génie -artistique. Le romancier, après avoir lui-même tracé l'arbre -généalogique de la race des Rougon, avec ses mélanges, ses fusions et -ses sauts en arrière, retrace les métamorphoses de la terrible maladie -héréditaire, en étudiant dans chacun de ses romans un cas d'un mal si -mystérieux. - -Remarquez que l'idée fondamentale des _Rougon-Macquart_ n'est pas -artistique, mais scientifique, et que les antécédents du fameux cycle, -si nous y regardons bien, se trouvent dans Darwin et dans Hæckel plutôt -que dans Stendhal, dans Flaubert ou dans Balzac. La loi de _transmission -héréditaire_ qui imprime des caractères indélébiles aux individus dans -les veines desquels court un même sang, la loi de la _sélection -naturelle_, qui élimine les organismes faibles et conserve ceux qui sont -forts et propres à la vie; la loi de _la lutte pour l'existence_ qui -remplit un rôle analogue; la loi de l'_adaptation_ qui approprie les -êtres organiques au milieu dans lequel ils vivent, en somme, toutes les -lois qui forment le corps des doctrines évolutionnistes prêchées par -l'auteur de l'_Origine des espèces_, ont leur application dans les -romans de Zola. - -Attentifs seulement à l'aspect littéraire de ses romans, les critiques -se rient de l'appareil scientifique déployé par le chef de l'école -naturaliste. Ceci me semble une légèreté évidente: Zola n'est pas en -effet un Edgar Poë qui se serve de la science comme d'une fantasmagorie -amusante ou un moyen d'exciter la curiosité du lecteur. Négliger -l'effort scientifique chez Zola, c'est se résoudre de propos délibéré à -ne pas le comprendre, c'est ignorer où réside sa force, en quoi consiste -sa faiblesse et comment il formula l'esthétique du naturalisme. - -Je dis sa force, parce que notre époque goûte les tentatives de fusion -entre les sciences et l'art, même quand elles s'accomplissent d'une -manière aussi bébôte que dans les livres de Jules Verne. Les petits -journalistes auront beau lancer à Zola des moqueries et des _mots_ à -propos de son fameux arbre généalogique et de ses prétentions de -physiologiste et de médecin. Ils n'empècheront pas que la génération -nouvelle ne marche derrière ses oeuvres, attirée par l'odeur des idées -dont on l'a nourrie dans les écoles, dans les amphithéâtres, dans les -athénées et dans les revues, mais dépouillées ici de la sévérité -didactique et vêtues de chair. - -Je dis sa faiblesse parce qu'il est vrai que si nous exigeons -aujourd'hui de l'art qu'il s'appuie sur les bases inébranlables de la -vérité, comme il n'a pas pour objet principal de la rechercher, et que -c'est là, au contraire, l'objet de la science, l'artiste qui se propose -un but différent de la réalisation de la beauté verra tôt ou tard, avec -une infaillible sûreté, se découronner le monument qu'il élève. Zola -tombe sciemment dans une grave hérésie esthétique; et n'en doutons pas, -il sera châtié par où il a surtout péché. - -Quelqu'un qui dominerait avec une égale puissance les lettres et la -science, pourrait écrire un livre curieux sur le _darwinisme dans l'art -contemporain_. On y trouverait la clé du pessimisme, non poétique comme -chez Léopardi, mais dépressif, qui s'exhale des romans de Zola comme une -vapeur noire et méphitique; la clé du goût de décrire et de montrer _la -bête humaine_, c'est-à-dire l'homme esclave de l'instinct, soumis à la -fatalité de sa complexion physique et à la tyrannie des milieux; la clé -de la préférence mal dissimulée pour la reproduction de types qui -démontrent la thèse: idiots, hystériques, ivrognes, fanatiques, fous, -tous gens aussi dépourvus de sens moral que les aveugles le sont de -sensibilité dans la rétine. - -Les darwinistes logiques et enragés, pour appuyer leurs théories de la -descendance de l'homme, aiment à nous rappeler les tribus sauvages de -l'Australie et à nous décrire ces maladies dans lesquelles la -responsabilité et la conscience sombrent. Zola les imite et, dans un -élan de sincérité, déclare qu'il préfère l'étude du cas pathologique à -l'étude de la situation normale, qui est pourtant la plus fréquente dans -la réalité. - -Ici une question. - -Zola est-il blâmable de baser ses travaux artistiques sur la science -moderne et de les consacrer à la démontrer? N'est-ce pas là plutôt un -projet louable? - -Voyons d'abord quelles sont les sciences que Zola interroge. - -Ce n'est pas ici le cas de discuter la certitude ou la fausseté du -darwinisme et de la doctrine évolutionniste. Je l'ai fait ailleurs du -mieux que j'ai su et je le rappelle non point pour me louer, mais afin -que les malicieux ne m'accusent pas de parler ici de choses que je n'ai -pas essayé de comprendre. Pour me borner à exposer le jugement d'auteurs -impartiaux, je dirai seulement que le darwinisme n'appartient pas au -nombre de ces vérités scientifiques démontrées avec évidence par la -méthode positive et expérimentale que préconise Zola, comme, par -exemple, la corrélation des forces, la gravitation, certaines propriétés -de la matière et beaucoup d'étonnantes découvertes astronomiques. -Jusqu'à ce jour, ce n'est qu'un système hardi, fondé sur quelques -principes et quelques faits certains, mais riche en hypothèses gratuites -qui ne reposent sur aucune preuve solide, quoique de nombreux savants -spécialistes les recherchent assidûment en Angleterre, en Allemagne et -en Russie. - -En matière de sciences exactes, physiques et naturelles, nous avons le -droit d'exiger une démonstration, sans laquelle nous nous refusons -absolument à croire, nous repoussons l'arbitraire: tout l'appareil -scientifique de Zola tombe donc à terre, quand on songe qu'il n'est pas -la résultante de sciences sûres, dont les données soient fixes et -invariables, mais de celles que lui-même déclare en être encore au -balbutiement et rester aussi, ténébreuses que rudimentaires: ontogénie, -philogénie, embryogénie, psychophysique. Ce n'est pas que Zola les -interprète à son gré ou en fausse les principes. C'est que ces sciences -sont par elles-mêmes romanesques et vagues. C'est que plus le savant -sévère les trouve indéterminées et conjecturales, plus elles ouvrent un -champ large à l'imagination du romancier. - -Que reste-t-il donc à Zola, s'il a basé sur des assises aussi glissantes -l'édifice orgueilleux et babylonien de sa _Comédie humaine_? Il lui -reste ce que ne lui peuvent donner toutes les sciences réunies. Il lui -reste le véritable patrimoine de l'artiste, son grand et indiscutable -talent, ses qualités non communes de créateur et d'écrivain. Quand tout -passe, quand tout croule, c'est là ce qui reste. Avec son influence -immense sur les lettres contemporaines, voilà ce que l'avenir -reconnaîtra encore à Zola. - -Si Zola était uniquement l'auteur pornographique qui arrête la foule, la -fait s'attrouper curieusement et puis se disperser rougissante et -ennuvée, si c'était le savant _à la violette_ qui colore ses récits d'un -vernis scientifique, Zola n'aurait de public que le vulgaire. La -critique littéraire et philosophique ne trouverait pas dans ses -oeuvres un sujet sur lequel s'exercer. Consacre-t-on de longs articles -à l'examen des romans si populaires et si amusants de Verne? Perd-t-on -son temps à censurer les romans tout aussi populaires de Paul de Kock? -Tout cela est chose frivole, chose qui n'a pas d'importance. Les romans -de Zola sont des figues d'un autre panier; et son auteur, en dépit de -toutes les réserves, est un grand artiste, un très grand artiste, un -artiste extraordinaire. - -Il y a, dans ses livres, des passages et des morceaux que, dans leur -genre, on peut appeler définitifs, et je ne crois pas téméraire -d'affirmer que nul n'ira plus loin. Les dépravations causées par -l'alcool dans _L'Assommoir_, avec ce terrible épilogue du Delirium -tremens, la peinture des Halles dans le _Ventre de Paris_; la première -partie si délicate d'_Une page d'amour_; la gracieuse idylle des amours -de Sylvère et de Miette dans la _Fortune des Rougon_; le caractère du -prêtre ambitieux dans _La conquête de Plassans_; la richesse descriptive -de _La faute de l'abbé Mouret_ et mille autres beautés prodiguement -éparpillées dans ses livres, sont presque inégalables. Zola touche -l'esprit en faisant preuve d'une puissante intelligence, d'un regard -pénétrant, ferme, scrutateur, par l'abondance des arabesques et des -filigranes charmants. - -Ayons le courage de le dire, puisque tous le pensent: il y a du beau -chez l'auteur de _L'Assommoir_. - -Quant à ses défauts, je dirais mieux, à ses excès, ils sont tels, il les -grossit et les accentue tellement qu'ils seront insupportables, s'ils ne -le sont déjà pour la majorité. - -C'est un péché originel que de prendre pour titre non pas d'un roman, -mais d'un cycle entier de romans, l'odyssée de la névrose à travers le -sang d'une famille. Si l'on considérait cela comme un cas exceptionnel, -nous prendrions encore patience; mais si, dans les _Rougon_, on -représente et on symbolise la société contemporaine, nous protestons et -nous ne consentons pas à nous croire un troupeau de malades et de fous, -ce que sont, en un mot, les _Rougon_. Dieu merci, il y a de tout dans le -monde; et même dans ce siècle de tuberculose et d'anémie, il ne manque -pas de gens qui ont un esprit sain dans un corps sain! - -Le lecteur curieux va dire que, d'après cela, Zola n'étudie que des cas -pathologiques! que dans la galerie de ses personnages il n'y en a aucun -qui ne souffre de l'âme ou du corps, ou des deux à la fois. Si, il y en -a, mais si nuls et si inutiles que leur santé et leur bonté se -traduisent en inertie et qu'elles se rendent presque plus haïssables que -la maladie et le vice. À l'exception de Silvère,--qui, à la rigueur, est -un fanatique politique,--et de l'émouvante et angélique Lalie de -_L'Assommoir_, les héros vertueux de Zola sont des marionnettes sans -volonté ni force. Le bien fait bâiller et chute de pure bêtise. Voyez -l'étrange femme honnête de _Pot-Bouille_, et le héros imbécile du -_Ventre de Paris_! C'est à faire préférer les gredins qui, du moins, -sont décrits de main de maître et qui n'endorment pas. - -Quand un écrivain parvient à découvrir le filon des idées latentes ou -dominantes de son siècle, quand il se fait l'interprète de ce qui le -caractérise le mieux soit en mal soit en bien, il doit abonder forcément -dans le sens des erreurs de l'époque même qu'il interprète. Cette action -mutuelle de l'auteur sur le public et du public sur l'auteur favori, -explique assez les erreurs que commettent des talents clairs et -profonds, mais qui enfin portent le sceau de leur époque. - -Les romans de Zola ne sont pas nés dans la poussière des bibliothèques -pleines de livres classiques. Ils ne se sont point envolés comme de -resplendissants papillons, caressés par le soleil de l'imagination de -l'auteur. Ils ont vu le jour dans l'enclos où Darwin croisa des -individus d'une même espèce zoologique pour les modifier, dans le -laboratoire où Claude Bernard effectua ses expériences et où Pasteur -étudia les fermentations empoisonnées et le mode grâce auquel une seule -et microscopique bactérie infectionne et décompose un grand organisme: -l'idée de _Nana_. Avant que Zola dessinât l'arbre généalogique des -Rougon-Macquart, Hæckel, avec des traits semblables, avait tracé celui -qui unit les lémurides et les singes anthropomorphes avec l'homme. Avant -que Zola niât le libre arbitre et proclamât le pessimisme, le vide et le -néant de l'existence, Schopenhauer et Hartmann lièrent la volonté -humaine à la roue de fer de la fatalité et déclarèrent que le monde est -un rêve creux, ou plutôt un ennui. - -On ne peut douter qu'il existe cette intime relation entre les romans de -Zola et les théories et les opinions scientifiques de notre siècle, -quoique de nombreux critiques affirment que Zola manque de culture -philosophique et technique, qu'il ignore beaucoup de choses, et que ce -qu'il sait est bien peu. D'abord, cette ignorance de Zola est relative, -puisqu'elle se borne uniquement aux détails, et qu'elle n'empêche pas -son intelligence d'embrasser la synthèse et l'ensemble des doctrines. -Or, pour acquérir ce savoir, il n'est pas nécessaire d'y perdre sa vue, -il suffit de lire quelques articles de revue et une douzaine de volumes -de la _Bibliothèque scientifique internationale_. D'ailleurs, c'est la -marque de l'artiste, et Zola en est un, que l'intuition rapide et sûre -qui lui permet de refléter et d'incarner dans ses oeuvres d'une -manière surprenante ce qu'il a à peine entrevu. - -En outre, les miasmes de sciences romanesques, que nous pourrions -appeler les légendes positivistes, flottent dans l'atmosphère comme les -germes étudiés par Pasteur, et pénètrent insensiblement dans les -créations de l'art. - -Notons dans le chapitre des charges contre Zola que ses travaux -réalistes s'appuient sur une science incertaine et obscure. Puis -oubliant ses idées philosophiques, étudions ses procédés artistiques et -sa rhétorique spéciale. - - - - -XII - - -SOMMAIRE - -_L'impersonnalité du romancier chez Zola.--Le style.--La -poésie.--Tendance qu'il attribue chez lui au romantisme. ---L'intervention indirecte du romancier.--Vérité de -l'observation.--Symbolisme.--Les inimitiés que Zola a -ameutées contre lui._ - - -Tous les réalistes et tous les naturalistes modernes, sauf Daudet, -imitent Flaubert dans l'_impersonnalité_. Ils contiennent toute -manifestation de leurs sentiments, n'interviennent pas dans leurs -récits, et évitent de les interrompre par des réflexions et des -digressions. Zola outre le système en le perfectionnant. - -En lisant un roman quelconque, on remarque facilement combien les -pensées des personnages, vraies et subtilement déduites cependant, se -trouvent baignées et couvertes d'un vernis particulier à l'auteur, si -bien qu'il semble penser aux lieu et place du héros. Zola,--et c'est là -que commencent ses innovations--présente les idées dans la forme -irrégulière, dans la succession désordonnée mais logique de leur -affluence au cerveau, sans les ranger en périodes oratoires ni les -enchaîner en raisonnements médités. Grâce à cette méthode habile et très -difficile à force d'être simple, il réussit à nous donner l'illusion -_que nous voyons penser_ ses héros. - -L'idée éveillée subitement au choc de la sensation,--cela est -indubitable,--parle un langage beaucoup moins artificiel que celui que -nous employons en la formulant au moyen de la parole. Si parfois la -langue va plus loin que la pensée, d'une manière générale les -perceptions de l'entendement et les élans de la volonté sont violents -et concis; la langue les habille, les déguise et les atténue en les -exprimant. Les romanciers, quand ils levaient les couvercles des crânes -comme Asmodée les toits des maisons, et qu'ils voulaient nous montrer -leur activité intérieure, employaient des périphrases et des -circonlocutions. Zola a été le premier peut-être à les supprimer, comme -le confesseur, lorsque le pénitent, par pudeur ou par désir de rendre sa -conduite plus honorable, cherche des détours et choisit des phrases -ambiguës et des mots obscurs, déchire les voiles dont l'âme s'enveloppe -et dit le mot propre que le pécheur n'osait employer. - -Ceux qui affirment que la phrase crue, vulgaire et brutale, que la -pensée cyniquement mise à nu, sont tout le style grossier de Zola, n'en -sont pas plus justes pour cela. Beaucoup le croient ainsi, qui de ses -oeuvres ne connaissent que le pire du pire, c'est-à-dire cela -seulement qui flatte leur curiosité dépravée. Dans l'ensemble de ses -oeuvres, le créateur d'Albine, d'Hélène et de Miette, sacrifie sur les -autels de la poésie. S'il inventa, comme le disent ses adversaires, _la -rhétorique de l'égoût_, il mit aussi le pied bien des fois, comme il le -déclare lui-même, dans des prés couverts d'herbe et de fleurs. - -Je ne crois pas que ce soit de la prose que la symphonie descriptive, -que le poëme paradisiaque qui fait un tiers de _la Faute de l'abbé_ -Mouret, et où le même burin ferme qui grava dans le métal le style -canaille des Halles et des Faubourgs de Paris, sculpta les formes -splendides de la riche végétation qui croît dans cette serre vue en -rêve, s'y multiplie et en brise les barrières en embaumant l'air. Ce -n'est pas seulement dans _la Faute de l'abbé Mouret_ que Zola -s'abandonne an plaisir de bâtir une chaude poésie avec des éléments -réels. Il l'a fait dans beaucoup d'autres livres. - -_La Fortune des Rougon_ avec son amoureux duo d'adolescents; _La Curée_ -avec sa superbe serre d'hiver, ses intérieurs somptueux poétisés par -l'art et par le luxe; _Une page d'amour_ avec ses cinq descriptions de -la même ville, vue tantôt aux rougeoiements du crépuscule, tantôt à la -lueur de l'aube, descriptions qui sont un pur caprice de compositeur, -une série de gammes ascendantes destinées à montrer l'agilité des doigts -et la puissance du clavier; enfin, même _Nana_ et l'_Assommoir_ dans -certaines pages, prouvent l'inclination de Zola à _faire beau_ -artificieusement en dominant le vulgaire, le laid et l'horrible du -sujet. Zola reconnaît et avoue cette propension qui se communique à son -école. Il la considère comme un défaut grave, héritage des romantiques. -Son aspiration suprême, son idéal, serait d'atteindre un art plus épuré, -plus grandiose, plus classique, où au lieu d'échelles chromatiques ou -d'arpèges compliqués, la simplicité et le naturel de la facture -seraient unis à la majesté du thème. - -Zola convient que son style, loin de posséder cette simplicité et cette -pureté qui rapprochent, en quelque sorte, la nature de l'esprit et -l'objet du sujet, cette sobriété qui exprime chaque idée par les mots -strictement nécessaires et propres, est surchargé d'adjectifs, panaché, -enrubanné et bariolé à l'infini, si bien que l'avenir le jugera -peut-être de qualité inférieure. Ces défauts sont-ils réellement dus à -la tradition romantique? ou plutôt ces lignes pures et sculpturales que -Zola ambitionne et que nous ambitionnons tous, n'excluent-elles pas -l'ondulation continuelle du style, le détail minutieux mais riche et -palpitant de vie qu'exige et que goûte le public moderne? - -Bref, Zola, loin d'être négligent, vulgaire ou incorrect, pèche parfois -par la recherche. Les critiques français qui ne l'ignorent pas et lui -veulent du mal, à côté des accusations de grossièreté, de brutalité et -d'indécence, lui lancent une accusation bien plus fondée, en l'appelant -auteur quintessencié et léché. Le chef du Naturalisme manque de naturel -et de simplicité. Il ne le nie pas et il l'impute au romantisme qu'il a -sucé avec le lait. - -Artiste plein de nuances, de jolivetés et de raffinements, on dirait -cependant que sa prose manque d'ailes, qu'elle est liée par des liens -invisibles, et qu'il lui manque ce doux abandon, cette facilité, cette -harmonie et ce nombre que possédait Georges Sand. Son style égal et -plan, est en réalité très travaillé, savamment disposé, prémédité à -l'extrême, et certaines phrases qui semblent écrites à la grâce de Dieu -et sans autre but que celui d'appeler les choses par leur nom, sont le -produit de calculs esthétiques que l'habileté de l'auteur ne parvient -pas toujours à dissimuler. - -Même la valeur euphonique des mots et surtout leur vigueur, comme -touches de lumière ou taches d'ombre, sont combinées chez Zola pour -produire de l'effet, de même que la manière d'employer les temps des -verbes. S'il dit _allait_ au lieu de _fut_, ce n'est pas par hasard ou -par négligence; c'est parce qu'il veut que nous nous représentions -l'action de plus près. Quand il emploie certains diminutifs, certaines -phrases de pitié ou d'ennui, nous entendons la pensée du personnage -formulée par la bouche de l'auteur, sans qu'il soit besoin de ces -sempiternels monologues qui occupent tant de pages chez d'autres -romanciers. - -On a reproché, et l'on reproche encore à l'école naturaliste, la -longueur des descriptions; mais que de _prézolistes_ il y eut pour la -description! Seulement dans les anciens romans anglais, ce qui était -lourd et interminable, c'était la peinture des sentiments, des passions -et des aspirations de leurs héros et de leurs héroïnes, de leurs grandes -batailles avec eux-mêmes, et de leurs plaintes amoureuses. Chez -Walter-Scott, c'était tout, paysages, peintures, costumes et dialogues. -Qui fut plus prolixe que Rousseau pour étaler le décor? - -La différence entre les idéalistes et Zola consiste en ce que celui-ci -préfère aux châteaux poétiques, aux lacs, aux vallées et aux montagnes, -les villes, leurs rues, leurs halles, leurs palais, leurs théâtres et -leurs chambres de députés, et en ce qu'il insiste autant sur des détails -caractéristiques et éloquents que sur des riens de peu d'importance. Le -lecteur a-t-il vu parfois des portraits à l'huile peints en se servant -d'un verre grossissant? A-t-il observé comment on y distingue les rides, -les verrues, les grains de beauté et les plus imperceptibles dépressions -de la peau. L'impression produite par ces portraits a quelque chose -d'analogue à celle que causent certaines descriptions de Zola. - -On aime mieux regarder une toile peinte seulement d'après les yeux, -librement et franchement. Il n'est cependant pas permis, pour cela, de -dire que les descriptions de Zola se réduisent à de simples inventaires. -Ceux qui l'assurent devraient essayer des inventaires de ce genre; ils -verraient que ce n'est pas si facile. Les descriptions de Zola, -poétiques, sombres ou humoristiques, remarquez que je ne dis pas gaies, -constituent une partie qui n'est point mince de son mérite original et -sont l'écueil le plus grave pour ses malheureux imitateurs. Certes oui, -ceux-là nous donneront des listes d'objets, si, comme il est probable, -le sort leur refuse le privilège d'interpréter le langage de l'aspect -des choses, et le don de l'opportunité et de la mesure artistique. - -Ce sera aussi le sort de tous ceux qui pensent que la méthode réaliste -se réduit à copier la première chose que l'on voit, laide ou belle, -laide de préférence, et qu'un groupe de copies de ce genre forment un -roman. - -J'ai lu, je ne sais où, qu'un blanc-bec disait à un sculpteur, en lui -montrant la Vénus qu'il terminait: «Apprenez-moi à en faire une autre -comme celle-là; ce doit être facile!» Le sculpteur lui répondait: «Très -facile! il n'y a qu'à prendre un bloc de marbre et à enlever les -morceaux qui sont de trop.» - -L'ironie de l'artiste est applicable au roman. - -Zola a formulé son esthétique et sa méthode avec assez de clarté et de -prolixité, en sept volumes _seulement_, et il les a appliqués dans -quinze ou vingt romans. Non content de cela, lui et ses disciples, -renseignent à l'envie le public et lui révèlent les secrets du métier. -Ils expliquent comment on travaille, comment on recueille des notes, -comment on les classe et comment on les emploie; comment on part des -antécédents de famille, pour reconstituer le caractère et la situation -d'un personnage. Les romanciers d'autrefois, tout au contraire, aimaient -à s'entourer de mystère et à rendre mythique la naissance de leurs -oeuvres. - -Cependant, malgré tant de recettes, il est des gens qui ne les -appliquent point, en dépit de la gloire croissante et du profit que Zola -et Daudet retirent de leurs livres, ce qui pullule maintenant, ce sont -des romanciers idéalistes de l'école de Cherbuliez et de Feuillet, de -ceux qui imaginent au lieu d'observer et qui rêvent éveillés. En effet, -si la vie, la réalité et les moeurs sont sous les yeux de tout le -monde, peu de gens savent les voir et moins encore les expliquer. Le -spectacle est unique, les yeux et les intelligences sont différents. - -Là se pose une autre question. Zola prétend observer la vérité et assure -que ses livres en sont ourdis. Ne se trompe-t-il pas? L'imagination -serait-elle aussi un élément de ses oeuvres? - -Quand il écrivit _l'Assommoir_, il ne manqua pas de gens pour lui dire, -qu'il défigurait et qu'il noircissait le peuple; les critiques crièrent -plus fort encore contre l'exactitude de _Nana_ et de _Pot-Bouille_. Si -_Nana_ est une oeuvre fausse, pour moi les mensonges de _Nana_ sont -sans contrôle; quant à _Pot-Bouille_, l'exagération me semble -indubitable. Et plutôt qu'_exagération_ je l'appellerai _symbolisme_, ou -si l'on veut, _vérité représentative_. Quoique cela semble un paradoxe, -le symbole est une des formes usuelles de la rhétorique zoliste; -l'esthétique de Zola, faut-il le dire, est parfois symbolique ... comme -celle de Platon. - -Allégories déclarées (_la Faute de l'abbé Mouret_), ou voilées (_Nana_, -_la Curée_, _Pot-Bouille_), ses livres représentent beaucoup plus qu'ils -ne sont en réalité. - -Dans _la Faute_, l'auteur ne cache pas ses intentions symboliques. Tout -jusqu'au nom _Paradou_ (paradis), et à l'arbre gigantesque à l'ombre -duquel le péché est commis, tout rappelle la Genèse. _Nana_, la -courtisane impure, la mouche d'or couvée dans les fermentations du -fumier parisien et dont la piqûre infectionne, désorganise et tue tout, -n'est-ce pas un autre symbole? Sur la blonde tête de Nana, l'auteur -accumula toutes les immondices sociales, déversa la coupe emplie -d'abominations et fit de la grisette pervertie un énorme symbole, une -incarnation colossale du vice. Par le même procédé, dans la maison -bourgeoise de _Pot-Bouille_, il réunit toutes les hypocrisies, toutes -les perversités, toutes les plaies et toutes les pourritures qu'il y a -dans la bourgeoisie française. - -Bien qu'il soit allé à Paris, comme presque tout le monde y est allé, un -étranger peut difficilement se rendre compte si les moeurs françaises -sont aussi mauvaises. Là-bas, on parle de maux qui, ici, grâce à Dieu, -ne nous affligent pas encore, et le cens des habitants y fournit des -chiffres et y indique une décroissance de population qui doit suggérer -de profondes réflexions aux hommes d'Etat de la nation voisine. - -Malgré tout cela, je crois que la méthode d'accumulation, qu'emploie -Zola, arrive à enfler la réalité, c'est-à-dire, la noirceur et la -tristesse de la réalité, et que le romancier procède comme les -prédicateurs, quand dans un sermon ils grossissent les péchés dans le -but de pousser l'auditoire au repentir. En somme, je tiens Zola pour un -pessimiste et je crois qu'il voit l'humanité plus laide, plus cynique et -plus basse qu'elle n'est. Plus cynique surtout, car ce _Pot-Bouille_, -plutôt qu'une étude de moeurs bourgeoises, semble la peinture tout à -la fois d'un lupanar, d'un bagne en liberté et d'une maison de fous. - -Je ne voudrais pas me tromper en jugeant Zola, ni l'attaquer ni le -défendre plus qu'il n'est juste. Je sais qu'il est à la mode de faire -des haut-le-coeur en entendant son nom, mais, en littérature, que -signifient les haut-le-coeur? C'est une chose que le génie et le -talent; une autre que les licences, les écarts, les erreurs d'une -école. - -Dans son pays même, Zola est détesté. Gambetta le haïssait, parce que -Zola l'avait discuté comme écrivain et comme orateur. L'Académie, -l'Ecole normale, tous les romanciers idéalistes, tous les auteurs -dramatiques, la _Revue des Deux-Mondes_, Mme Edmond Adam, exècrent Zola, -l'excommunient et feignent de ne pas le voir. Peut-être nous autres, -placés à distance plus grande, apprécierons-nous mieux la grandeur du -chef des naturalistes et préfèrerons-nous l'entendre à nous -scandaliser. - - - - -XIII - - -SOMMAIRE - -_La morale et le roman naturaliste.--Le fatalisme.--Les -jeunes filles et la littérature.--La seule morale c'est -la morale catholique.--L'indulgence des idéalistes pour -les romantiques.--Le Don Quichotte.--L'adultère et le -roman naturaliste.--Résumé de la question._ - - -Zola nous amène à entamer la question, bien souvent traitée et mal -éclaircie, de la morale dans l'art littéraire, et spécialement dans -l'école réaliste. - -Avant tout, tâchons d'éviter de faire de la philosophie. Je sais très -bien que dans l'Essence divine les attributs de vérité, de bonté et de -beauté sont réunis; mais je sais aussi avec une certitude expérimentale, -que dans les oeuvres humaines, ils se trouvent séparés, et toujours à -un degré relatif. - -Un final d'opéra, où le ténor meurt en chantant, peut être _très beau_ -et il n'y a pas de chose plus éloignée de _la vérité_. Un groupe -licencieux de sculpture païenne peut être _beau_ sans être _bon_. Ceci -me semble évident par soi-même, et je crois oiseux de l'appuyer sur des -raisonnements, parce qu'il y a dans la perception de la beauté quelque -chose d'ineffable qui résiste à la logique et ne se démontre ni ne -s'explique. - -Pour en venir maintenant aux relations de la morale et des nouvelles -écoles littéraires, je commencerai par observer que c'est une erreur -fréquente chez les adversaires du réalisme que de confondre deux choses -aussi distinctes que l'_immoralité_ et la _grossièreté_. L'_immoral_ -c'est seulement ce qui excite au vice; le grossier tout ce qui combat -certaines idées de délicatesse, basées sur les moeurs et les usages -sociaux. La seconde faute est donc vénielle, on le comprend: la première -est forcément mortelle. - -Je l'ai déjà indiqué dans plusieurs endroits de ces études, l'immoralité -du naturalisme est la résultante de son caractère fataliste, -c'est-à-dire du fonds de déterminisme qu'il recèle. Tout écrivain -réaliste est libre de s'écarter d'un chemin aussi serpenteux, que n'ont -jamais suivi nos meilleurs classiques, qui étaient cependant réalistes -et très réalistes. - -Bien peu d'entre les critiques qui crient le plus fort contre le -naturalisme, s'aperçoivent des mauvaises herbes déterministes qui -croissent dans le jardin de Zola. La charge la plus grave qu'ils élèvent -contre lui,--et en se voilant la face,--c'est que ses livres ne peuvent -être mis entre les mains des jeunes filles. - -Mon Dieu! il faudrait en premier lieu commencer par élucider s'il -convient mieux aux jeunes filles de vivre dans une innocence -paradisiaque ou de connaître la vie, ses écueils, ses récifs afin de les -éviter. Ce problème, comme presque tous les problèmes, se résout dans -chaque cas d'après les circonstances, parce qu'il existe autant de -caractères différents que de jeunes filles et que ce qui convient à -l'une serait peut-être funeste à l'autre. Allez après cela établir des -règles absolues! Il en est de cette question comme de celle des -aliments. Chaque âge et chaque estomac en exigent de différents. -Proscrire un livre parce que tourtes les jeunes filles ne peuvent en -nourrir leur intelligence, c'est comme si nous jetions par la fenêtre un -morceau de viande, sous prétexte que les enfants qu'on allaite ne la -mangent pas. Donnez-donc au bébé son _lolo_, et l'adulte appréciera à sa -valeur la nourriture forte et nutritive. - -Combien nous sommes las d'entendre louer certains livres qu'on vante -seulement parce qu'ils ne contiennent rien qui puisse faire rougir une -jeune fille! Et pourtant, au point de vue littéraire; ce n'est pas un -mérite, ni un défaut, pour un livre que de ne pas faire rougir les -jeunes filles. - -Les étrangers ont bien plus d'esprit: ils comprennent que le genre de -lecture varie selon les âges et les situations, et que depuis le temps -où l'enfant épelle jusqu'à celui où l'homme atteint la plénitude de sa -raison, il y a une période durant laquelle il doit lire quelque chose. -Ils écrivent donc des livres à la portée de l'enfance et de la jeunesse, -ouvrages qui sont rédigés souvent par des plumes habiles et fameuses, -qui ont l'habitude de s'adapter au degré de développement auquel sont -arrivées les facultés du public spécial à qui elles s'adressent. Chez -nous on écrit aussi des livres anodins et douceâtres; seulement leurs -auteurs prétendent intéresser tous les âges, quand en réalité ils ne -font que les ennuyer tous. - -Je trouve un autre grave inconvénient dans les livres hybrides qui -aspirent à corriger en amusant. Comme chaque auteur entend la morale à -sa manière, ils l'expliquent ainsi: je laisse au jugement du lecteur de -décider ce qui est le plus mauvais, de laisser la morale de côté ou de -la falsifier. - -Pour moi, il n'y a d'autre morale que la morale catholique, et ses -préceptes me semblent seuls purs, droits, sains et parfaits. C'est dire -que, si un auteur puise ses moralités dans Hégel, Krauss ou Spencer, je -les tiendrais pour pernicieuses. Rousseau, Georges Sand, Alexandre Dumas -fils, et cent autres romanciers qui s'érigent en maîtres de morale du -genre humain, qui écrivent des romans à thèses et à théories, me -semblent d'une lecture plus funeste que n'est Zola, en admettant que le -lecteur les prenne au sérieux. - -L'opinion générale est que la moralité d'une oeuvre consiste à montrer -la vertu récompensée et le vice puni: doctrine insoutenable devant la -réalité et devant la foi. - -S'il n'y avait d'autre vie que celle-ci, si, dans un autre monde de -vérité et de justice, chacun n'était pas récompensé selon ses mérites, -la morale exigerait que dans cette vallée de larmes toutes choses -fussent dans l'ordre; mais vouloir qu'un romancier modifie et corrige -les desseins de la Providence, cela me semble un souci ridicule. - -De toute manière, que ce soit immoralité ou grossièreté que l'on trouve -dans le réalisme, les rugissements de la presse et du public, le grand -_tolle_ qui nous étourdit les oreilles, semblent dénoncer l'apparition -d'un mal nouveau et inconnu, comme si, jusqu'à cette date, les lettres -eussent été un miroir d'honnêteté et de pudeur. Cependant, il y a bien -des années, Valera, discutant avec Nocédal, dit spirituellement que les -temps heureux où la littérature fut irréprochable n'étant jamais -arrivés, personne ne pouvait en désirer le retour. Cette grande vérité -que Valera démontre avec son élégante érudition accoutumée, il n'est nul -besoin d'en donner la preuve à quiconque connaît un peu nos classiques -et notre ancien théâtre. Seulement les adversaires du naturalisme -emploient une tactique de mauvaise foi. Ils lui reprochent de n'être pas -nouveau, tout aussi bien que pour le rabaisser ils lui opposaient -l'exemple de la littérature antérieure. - -Trouverions-nous, par hasard, dans un temps plus récent que le siècle -d'or, des modèles de cette littérature pudique et austère? J'ai été -élevée dans l'abstinence et la sainte horreur des romans romantiques. -Quoique j'aie lu, dans mon enfance, l'_Iliade_ et le _Don Quichotte_ au -point d'en apprendre des morceaux par coeur, je n'ai jamais pu -posséder un exemplaire d'Espronceda ou de _Notre-Dame de Paris_, -ouvrages que leur réputation satanique éloignait de mes mains. Si les -classiques ont péché, et les romantiques aussi, pourquoi faire peser -sur les naturalistes et les réalistes tout le poids de la faute? - -C'est chose étrange de voir chaque école passer une indulgente éponge -sur ses propres immondices et montrer du doigt celles des autres! - -Les néo-classiques absolvent aujourd'hui les écrivains païens, en -alléguant qu'ils ne connurent pas le Christ; beaucoup d'entre eux -écrivirent cependant après que l'Evangile eût été annoncé. La nature -seule, à défaut de religion, ne proscrit-elle pas assez certaines -abominations, au récit desquelles se complaisent les poètes latins? - -A leur tour, les idéalistes pardonnent les écarts romantiques, parce -que, quand bien même un héros romantique ferait comme Werther l'apologie -du suicide, ou douterait de l'air même qu'il respire comme Lélia, il -aurait l'excuse de suivre les voies de l'idéal. Qu'importe que le corps -se vautre dans la boue, pourvu que le regard soit fixé vers les étoiles! - -Pour rendre honnêtes les crudités qui abondent chez Tirso et Quevedo, on -parle de la candeur et de la simplicité de l'époque à laquelle ils -vivaient. Celui qui ne veut pas se contenter de ces excuses, c'est bien -sa faute! - -Les défenseurs de ces écoles me diront que ce n'est pas à cause de ces -taches, mais, malgré elles, qu'ils vantent Horace, Espronceda, et tous -les saints de leur dévotion: pour nous c'est tout la même chose. Quand -Zola pèche contre le goût je puis fort bien dire, pour ma part, que je -n'y trouve nul plaisir. Je le préfèrerais plus réservé et, bien sûr, je -ne loue pas chez lui les fautes mais les beautés. - -Maintenant si quelqu'un me demande où commencent ces écarts et jusqu'où -va la liberté que peut s'accorder l'écrivain, je ne saurais le dire. Les -limites en sont extrêmement variables, le tact, la sûreté de main que -possède un grand talent lui servent seuls de guides, pour ne point -s'écarter de la route et pour se redresser s'il tombe. Il est indéniable -que le _Don Quichotte_ contient des passages bien peu attiques, que l'on -peut avec justice appeler grossiers. Cependant ce sont des parties de ce -divin tout: le génie de Cervantès les a marquées de son estampille et, -pour le déclarer d'une fois, elles sont très bien où elles sont et je ne -les effacerais pas s'il dépendait de moi de les supprimer. J'incline à -comparer les beaux fruits de l'esprit humain avec l'émeraude, qui est -une belle pierre mais dont on trouve rarement un échantillon qui n'ait -une petite tache ou un petit défaut. Les grands auteurs ont leur tache; -ils ne cessent pas pour cela d'être des pierres précieuses. - -_Nana_ est peut-être l'oeuvre à cause de laquelle on juge Zola le plus -sévèrement. Cela est-il du au sujet? Je crois plutôt que c'est au -défaut de prudence, au cynisme brutal avec lequel il est traité. - -En fait, il y a dans la société des formes, et des bornes auxquelles une -oeuvre qui veut traverser victorieusement les siècles ne peut -peut-être pas se dérober. Je dis peut-être, parce que si Rabelais et -d'autres écrivains brisèrent ces digues et gagnèrent un nom -impérissable, leur licence constitue cependant un élément d'infériorité, -et comme une note vulgaire dans la symphonie de leur talent. - -Ces vallées et ces limites, le génie les ébranle, mais d'elles-mêmes -elles reprennent leur place. Sans doute elles changent: elles ne -disparaissent jamais et s'imposent avec tant de force que je ne sache -pas qu'aucun écrivain les ait jamais renversées. - -Si audacieuse que soit une plume, pour tant qu'elle veuille copier la -réalité nue, il y a toujours un point auquel elle s'arrête. Il y a des -choses qu'elle n'écrit pas, des voiles qu'elle ne parvient pas à -soulever. Tout consiste à savoir s'arrêter à temps, aux limites du -terrain défendu par la morale de l'art. - -Il faut ici remarquer que la majorité des critiques semble s'imaginer -qu'il n'existe qu'un genre d'immoralité, l'immoralité érotique, comme si -la loi divine se réduisait à un commandement. Que l'auteur s'abstienne -de peindre la passion amoureuse et il a carte blanche pour portraicturer -toutes les autres! Et cependant, il y a des romans comme _le -Juif-Errant_ ou _les Mystères de Paris_ qui, par leur caractère -anti-social et anti-religieux, ne sont pas moins immoraux que _Nana_. - -Dans les questions religieuses et sociales, les naturalistes agissent -comme leurs frères les positivistes vis-à-vis des problèmes -métaphysiques. Ils les laissent de côté, attendant que la science leur -en fournisse la solution, s'il est possible. Cette abstention est mille -fois moins dangereuse que la propagande socialiste et hérétique des -romanciers qui les précédèrent. - -Quant à la passion, surtout à l'amour en dehors des voies du devoir, -loin de la glorifier, on dirait que les réalistes ont pris à coeur -d'enlever à l'humanité toute illusion sur elle, d'en montrer les dangers -et les laideurs, d'en diminuer les attirances. - -De _Madame Bovary_ à _Pot-Bouille_, l'école ne fait que répéter avec un -accent fatidique que l'on trouve dans le devoir seul la tranquillité et -le bonheur. - -Le Portugais Eça de Queiroz dans son roman _O primo Bazilio_ (le cousin -Basile), où il imite Zola jusqu'à la copie, fait un tableau, horrible -sous son apparence vulgaire, du supplice de la femme esclave de sa -faute. - -Il est clair que l'enseignement des réalistes n'est pas formulé en -sermons et en axiomes. Il faut le lire dans les faits. - -Il en arrive de même dans la vie où les mauvaises actions sont punies -par leurs propres conséquences. - -En définitive, les naturalistes ne sont pas des révolutionnaires -utopistes ni impies par système. Ils ne font pas l'apothéose du vice. -Ils n'échauffent pas les têtes et ne corrompent pas les coeurs. Ils -n'énervent pas les intelligences en peignant un monde imaginaire et en -dégoûtant du réel. - -Ce qu'il faut imputer, en particulier, au naturalisme.--je n'ai point de -plaisir à le répéter,--ce sont les tendances déterministes, le défaut de -goût et un certain manque de choix artistique. - -De ces fautes la première est un délit grave, la seconde est de moindre -importance, parce que les plus illustres de nos dramaturges et de nos -romanciers l'ont commise. Ce qui importe, ce ne sont pas les verrues de -la surface, c'est le fond. - - - - -XIV - - -SOMMAIRE - -_Le Réalisme anglais.--Son origine: Chaucer et Shakespeare. ---Foë et Swift.--Walter Scott.--Les autoress.--Dickens, -Thackeray et Bulwer.--Georges Eliot.--Le rôle du roman en -Angleterre, son influence sociale.--L'esprit anglican -dont il est imprégné._ - - -Des gens, qui se piquent d'un goût délicat et répugnent à la crudité des -romanciers français, vantent le roman anglais, et louent un certain -genre de naturalisme mitigé qui lui est particulier. C'est maintenant -une opinion aristocratique et élégante que d'admettre la suprématie du -roman anglais sur le terrain moral et sur le terrain littéraire. - -Le lecteur n'ignore pas combien les jugements généraux en matière de -morale sont parfois sans fondement et erronés. Il pourra donc -s'expliquer facilement comment est en odeur de sainteté sur notre terre -catholique et latine une littérature, et le légitime du protestantisme, -appropriée à ces moeurs méticuleuses, hypocrites, réservées et -égoïstes que le puritanisme, mêlé à l'esprit mercantile de la race, -acclimata dans l'ancienne île des Saints. - -Et ce n'est point que l'Angleterre n'ait des saines traditions réalistes -et un illustre ancêtre littéraire. Chaucer, père de sa poésie, était un -réaliste, et ses _Contes de Cantorbéry_ des tableaux d'après nature. Le -plus grand astre du firmament britannique, l'illustre Shakespeare porta -le Réalisme à un certain point où n'oserait peut-être pas le suivre -Zola. Mais, si la poésie et le théâtre fleurissent, de bonne heure, dans -la Grande-Bretagne, le roman y naquit tard, quand le pays appartenait -déjà irrévocablement à la Réforme. - -La Réforme! Partout où son esprit prévalut, il fut un élément -d'infériorité littéraire, et ceci, Dieu le sait, je ne le dis pas pour -louer le catholicisme dont l'excellence ne dépend pas de questions -esthétiques, mais pour donner à entendre que le roman anglais se ressent -de son origine. De tous les genres cultivés en Angleterre, depuis Henri -VIII jusqu'à maintenant, le roman est celui que le protestantisme a -pénétré davantage. Aussi les Anglais n'ont-ils pas produit un _Don -Quichotte_, c'est-à-dire une épopée de la vie réelle, qui puisse être -comprise par l'humanité entière. - -Depuis son berceau même, le roman anglais est dominé par des tendances -utilitaires, qui le lient au sol, pour ainsi dire, et l'empêchent de -voler par les espaces sublimes que parcourt la libre fantaisie de -Shakespeare et de Cervantès. - -Pour tant que l'on loue Foë, en lui donnant le titre pompeux d'_Homère -de l'individualisme_, _Robinson_ n'est une oeuvre incomparable que -pour les enfants de dix à quinze ans. - -Swift, le misanthrope contemporain de Robinson, est beaucoup plus -profond, et pour les intentions doctrinales, nul ne l'égale, car, en fin -de compte, la satire est une direction radicale de la littérature à -thèse. - -_Le Vicaire de Wakefield_, de Goldsmith, parfois douce idylle, agréable -peinture domestique, contient un idéal purement anglais, patriarcal. -Tandis que l'exemple des filles du Vicaire enseigne à fuir la vanité, -_Clarisse_ et _Paméla_ condamnent irrévocablement la passion et ouvrent -la série des romans austères, où le coeur rebelle est toujours vaincu. -Quant à Walter Scott, il n'a pas eu de descendance légitime. - -Walter Scott est un phénomène isolé dans la littérature anglaise, ou -pour plus d'exactitude, l'enfant d'une autre nationalité toute -différente, la nationalité écossaise qui est rêveuse, idéaliste et -poétique autant que la nationalité anglaise est pratique et utilitaire. -A coup sûr, Walter Scott ne procède pas de Shakespeare. Mais le sens -pratique et prosaïque de Foë ne court pas davantage par ses veines. -C'est le barde qui vit dans un passé coloré de lumière et de pourpre, -comme un splendide coucher de soleil; qui fait revivre l'histoire et la -légende en ne demandant à la réalité que ce vernis brillant, nommé -couleur locale par les romantiques. En somme, c'est le dernier chanteur -des beaux âges chevaleresques, _le dernier ménestrel_. - -Quand, de sa résidence seigneuriale de Abbots-ford, Walter Scott -évoquait les traditions de sa romanesque patrie, la troupe de -romancières qui ont tant influé et influent tant sur le caractère de ce -genre littéraire, en lui donnant une saveur spéciale et éthique, entrait -déjà en lice. Les femmes conquéraient le territoire dont elles sont -maîtresses à cette heure. On lisait passionnément les _contes moraux_ de -Miss Edgeworth. Les noms de Miss Mary Russel Milford, Miss Austen, -Mistress Opie, Lady Morgan, Mistress Shelley étaient célèbres. Une fois -maître du roman, l'élément féminin se cramponna à son butin. -Aujourd'hui, on compte par milliers les _autoress_ qui font gémir tous -les jours les presses de Londres sous les fruits de leur talent. Quand -Dickens, Thackeray et Lytton Bulwer ne furent plus là, le premier -romancier anglais fut une femme, Georges Eliot. - -Par suite de cet empire des femmes, le roman anglais tend à enseigner et -à prêcher beaucoup plus qu'à réaliser la beauté. A peine la fille de -clergyman prend-elle la plume qu'elle se trouve à la hauteur de son père -et peut alors, plaisir ineffable! aller et enseigner les peuples. Non -seulement elle possède une chaire et un pupitre, mais elle dispose de -moyens matériels pour la propagation de la foi. - -Charlotte Yonge écrit l'_Héritier de Redcliffe_. L'édition se vend bien. -Avec le produit, l'auteur achète un navire et en fait présent à un -évêque missionnaire. - -Ainsi, chez les romancières modernes de l'Angleterre, s'est presque -complètement éteint ce noble orgueil littéraire, qui aspire à la gloire -conquise par la concentration du talent et par l'effort constant vers la -perfection suprême, amour-propre d'artiste qu'exprima si virilement -George Sand. Au lieu d'aspirer à produire de belles oeuvres, des -oeuvres durables, elles se jettent dans le torrent écumeux de la -production hâtive, luttant à qui fera le plus et non à qui fera le -mieux. Le roman anglais a une extension obligatoire de trois gros -volumes, et les romanciers à la mode comme Francis Trollope ne se -satisfont pas à moins d'un roman par trimestre, c'est-à-dire de douze -volumes par an. Quel style, quelle invention, quels caractères y -aura-t-il que ce fleuve débordant d'encre n'inonde et ne ruine! - -Pour la nation anglaise, le roman est devenu un article de première -nécessité et de consommation quotidienne, comme le bifteck qui répare -ses forces, comme le charbon dont la chaleur tempère ses journées -glaciales et réjouit ses longues nuits. Il y a pour le roman un public -quotidien et assuré, comme il y en a un ici pour les cafés. Le roman est -l'écho des aspirations du lecteur et joue son rôle religieux, politique -et moral. Il s'inspire des exigences du public. Il est philosophique -avec Charles Reade; républicain et socialiste avec Joshua Davidson; -théologique avec Charlotte Yonge; politique avec Disraeli; -fantasmagorique dans le genre d'Anna Radcliffe qui amuse encore; -historique dans le goût de Walter Scott qui a toujours des disciples. -Les géographes, les paysagistes et les auteurs de marines qui suivent -les traces de Fenimore Cooper, le capitaine Mayne-Reyd, le capitaine -Marryat, et d'autres capitaines, jouissent aussi de la faveur de ce -peuple colonisateur et touriste. - -Les écrivains américains Bret-Harte et Mark Twain fendent les -brouillards de l'atmosphère anglaise avec des étincelles d'_humorisme_, -cette gaieté difficile et douloureuse du Nord. - -Ses inclinations ainsi flattées, satisfait dans ses goûts moins -littéraires que poétiques, le peuple anglais accorde, à son tour, à ses -romanciers une tendresse personnelle dont nous ne connaissons pas -d'exemple chez nous. C'en est une preuve que les nombreux pèlerins qui -se rendent tous les ans au presbytère de Haworth où naquit et où passa -les premières années de sa vie la romancière qui illustra le pseudonyme -de _Currer Bell_. - -La gloire littéraire n'est pas assez: c'est une affection plus intime, -qui entoure d'une auréole le nom des romanciers favoris de la nation -britannique. On ne considère pas le roman comme un simple passe-temps, -comme un simple plaisir esthétique, c'est une institution, le cinquième -pouvoir de l'Etat, et comme l'a dit en public le romancier Trollope, -_les romans sont les sermons de l'époque actuelle_. - -Leur influence s'étend non seulement aux moeurs mais aux lois. Ils -influent sur les délibérations des chambres, sur les réformes -continuelles que subit le code d'une nation si éminemment conservatrice. - -Que les pays sont différents! dirons-nous avec le héros de _Very well_. -Allez un peu proposer à nos cortès espagnoles si tumultueuses et si -déclamatrices une réforme légale, suggérée par exemple par la lecture de -la _Déshéritée_ ou de _Don Gonzalo Gonzalez de la Gonzalera_. L'on verra -avec quels rires homériques nos graves sénateurs accueilleront cette -proposition! - -En Angleterre, la force sociale du roman est reconnue. Toutes les -classes s'enorgueillissent de posséder des romanciers. Il en est qui -sont ministres, marins, diplomates et magistrats. Magistrats, oui, et -que dirait-on dans nos cours, Dieu d'Israël! si un président de chambre -publiait un petit roman! Pour faire comprendre l'influence et l'action -du roman dans la race saxonne, il suffit d'en citer un, _la Case de -l'Oncle Tom_, dont personne n'ignore les résultats anti-esclavagistes. - -Et le naturalisme anglais? - -Je répète que les traditions de la littérature anglaise sont réalistes. -J'ajoute que Dickens et Thackeray,--les noms peut-être les plus -illustres qui honorent le roman britannique,--sont réalistes. - -Charles Dickens ne craignit pas, chez ce peuple d'aristocrates, de -s'abaisser à l'étude des dernières couches sociales, voleurs, assassins -et mendiants. - -Thackeray qui inclinait davantage à la satire, étudia aussi dans le -monde qui l'entourait ses types caractéristiques au profil caricatural. - -Pour Georges Eliot, dans les oeuvres de qui résonne aujourd'hui la -note la plus aiguë du naturalisme anglais, son programme est réaliste à -la manière de Champfleury. Elle se donne pour objet de ses observations, -non pas les brillantes créatures d'exception si chères aux romantiques, -mais la généralité des individus, les personnages communs et vulgaires, -la classe moyenne de l'humanité. - -Malgré tout cela, il y a chez les romanciers anglais, pour si réalistes -qu'ils soient, une intention morale, un désir de corriger et de -convertir, et comme le dit spirituellement un récent historien de la -littérature anglaise, une soif de sauver le lecteur de l'enfer et non de -l'ennui. Cela apparaît nettement chez la piétiste Yonge, et chez -l'auteur d'_Adam Bede_, Eliot, qui est libre-penseur et philosophe. -Cette tendance leur enlève cette objectivité sereine, nécessaire pour -faire une oeuvre maîtresse d'observation impersonnelle, d'après la -méthode réaliste, et arrête leur scalpel avant qu'il n'en arrive aux -tissus intimes et aux derniers replis de l'âme. - -Partie de cette faute doit être imputée au public, facteur fort -important de toute oeuvre littéraire. Comme on l'a déjà dit, le public -anglais demande toujours des romans,--pas de ceux que savoure seul, dans -son cabinet de travail, le lecteur sybarite qui aime à admirer de belles -pages et à pénétrer dans des abîmes psychologiques--ceux que l'on lit en -famille et que peuvent écouter tous les membres, la blonde _Girl_ et -l'imberbe _Scholar_. - -Les auteurs, qui satisfont ce besoin, le public anglais les paie -splendidement. La première édition d'un roman se vend quinze francs le -volume et l'édition s'épuise rapidement. Aussi une foule d'honorables -Misses, filles de Clergymen, au lieu de se placer institutrices, se -placent-elles comme romancières. De leur plume prolifique coulent des -volumes d'un style incolore, aux incidents embrouillés comme les -noeuds d'un écheveau. - -De là, l'infériorité croissante, la décadence du genre. - -Que l'innombrable famille des romanciers d'au-delà du détroit me -pardonne si je suis injuste en parlant de leur décadence générale. Je -pourrais me flatter de connaître quelques-unes de leurs oeuvres, mais -qui pourrait prétendre les avoir toutes lues? Mon jugement est celui -qu'émettent les critiques qui considèrent surtout le côté littéraire, et -en second lieu, comme il est juste, le côté moral, et qui voient que la -fabrication précipitée et la sujétion au goût du public font tort à la -fraîcheur, à l'inspiration et à l'énergie de la pensée. Si le noble -front de Georges Eliot, si la gracieuse physionomie de Ouida se -dressent au-dessus de cet océan de têtes vulgaires, il est incontestable -que l'immense majorité des romanciers anglais s'est essayée à remplir -trois bols avec une tasse de chocolat. - -En outre, le roman anglais, même quand il est supérieur, porte imprimé -si avant le sceau d'une autre religion, d'un autre climat, d'une autre -société, qu'à nous autres Latins il nous parait forcément exotique. -Comment pourrait nous plaire, par exemple, la prédicante méthodiste qui -est l'héroïne d'_Adam Bede_? Je sais qu'il est à la mode d'être habillé -par un tailleur anglais, mais la littérature, Dieu merci! ne dépend pas -entièrement des caprices de la mode. - -Un dernier mot que la malice m'inspire sans doute: si le roman anglais a -chez nous aujourd'hui tant d'admirateurs officiels, a-t-il autant de -lecteurs? - - - - -XV - - -SOMMAIRE - -_L'Espagne.--Le mouvement de 1808.--Les Walter-Scottiens. ---La Avellaneda.--Fernan Caballero.--La transition: -Alarcon.--Valera.--Comment on a jugé Valera en France._ - - -En Angleterre et en France, le roman a un _hier_. Ici en Espagne, il n'a -qu'un avant-hier s'il est permis de s'exprimer ainsi. Là, les romanciers -actuels se nomment fils de Thackeray, de Walter Scott, de Dickens, de -Sand, de Victor Hugo, de Balzac. Ici nous ne savons pas grand chose de -nos pères et nous nous rappelons seulement certains aïeux de sang très -pur, du lignage des Cervantès, des Hurtado, des Espinel. Cela revient à -dire qu'il n'y a pas eu en Espagne d'autre roman que celui du siècle -d'or et celui qui fleurit aujourd'hui. - -Cependant, la vie du roman contemporain en Espagne peut déjà se diviser -en deux époques distinctes: celle du règne d'Isabelle, et celle qui -commença avec la Révolution de Septembre 1868. - -La guerre de l'Indépendance suscita de grands poëtes lyriques, mais -jusqu'à ce que le torrent romantique passât les Pyrénées, nous n'eûmes -pas de romanciers. - -Walter Scott fit son entrée triomphale dans notre littérature, et le -règne du roman historique commença. On pourrait consacrer un livre bien -curieux au récit des pérégrinations de l'idée _walter-scottienne_ au -travers des cervelles espagnoles. L'esprit du barde écossais s'incarna -dans des êtres aussi différents entre eux qu'Espronceda, Martinez de la -Rosa, Gil, Escosura, Canovas del Castillo, Vicetto, Villoslada, -Fernandez y Gonzalez, et d'autres, dont les noms ne me reviennent pas à -l'esprit. - -George Sand vint aussi chez nous amenée la main dans la main par son -illustre rivale la Avellaneda. Eugène Suë, patronné par Perez Escrich et -Ayguals de Izco, ne demeura pas en arrière. - -Parmi les _walter-scottiens_, tous gens de valeur, il en était un qui, -s'il n'eût pas gaspillé ses rares qualités, et mal employé ses précieux -dons, eût pu s'appeler, plutôt que le séide, le rival de l'auteur -d'_Ivanhoë_. Le talent de Fernandez y Gonzalez semblait un arbre touffu, -dont le bois pouvait servir à des oeuvres sculpturales. Par malheur, -cet écrivain le gaspilla à faire des tables et des bancs vulgaires. Son -imagination était riche, sa palette descriptive variée, son invention -abondante. Il fut, d'abord, le poëte du passé, qui rajeunissait les -livres de chevalerie et prêtait à la tradition héroïco-nationale cette -vie nouvelle que lui donnent, de temps en temps, des génies privilégiés -comme Zorrilla, Walter Scott et Tennyson. Comment il finit, nul ne -l'ignore: par des livraisons interminables, par des volumes vendus à bas -prix, par des oeuvres de basse littérature, écrites pour le lucre. -Deux ou trois romans d'entre ses premières oeuvres sont les colonnes -sur lesquelles son nom s'appuie pour ne pas tomber en oubli. - -Peut-être, l'auteur tendre et sympathique de _la Gaviota_ posséda-t-il -le talent le plus original et le plus indépendant de tous ceux qui se -signalèrent dans la renaissance de notre roman. Malgré ses digressions -et ses réflexions, malgré son optimisme idyllique, Fernan Caballero est -doué d'un charme spécial particulier, d'une grâce caractéristique. Il -fait preuve d'une imagination, allemande par les rêves, et espagnole -par la prestesse et la vivacité. Tandis que les romanciers de son -époque peignaient des tableaux de sujets historiques à la Walter Scott, -Fernan prenait note des moeurs des gens qui respiraient autour d'elle. -Elle peignait des _asistentas_, des bandits, des _gaviotas_, des curés, -des bergers, des paysans et des toreros[1]. Parfois, dans ses bosquets -andalous, brillent ces soleils du Midi, que Fortuny mit dans ses -tableaux. Il est des _patios_ de Fernan qu'il nous semble voir, qui nous -réjouissent les yeux avec leurs fleurs, et les oreilles avec le bruit de -l'eau, les pioussements des poules et l'innocent bavardage des enfants. -L'inspiration de Fernan est plus réelle, plus sincère et plus naïve que -celle de presque tous les romans de cape et d'épée que l'on écrivait -alors. - -Trueba n'atteint pas à la taille de Fernan Caballero. Un pays idolâtre -de ses traditions et de ses propres souvenirs a bâti le piédestal sur -lequel trône le peintre basque; mais sa palette n'est riche qu'en -demi-teintes et en couleurs claires, gracieuses, sans vigueur ni -intensité. Le vert, le rose et le bleu céleste dominent. Les noirs, les -terres de Sienne, les bitumes dont Fernan ne fit, lui-même, usage -qu'avec une extrême mesure, manquent complètement. Quelques scènes -rurales de Trueba plaisent comme il plaît de contempler le cours d'un -ruisseau peu profond et aux bords agréables[2]. - -Selgas ne décrit pas les campagnards et n'appartient pas à l'école des -paysagistes. C'était un Alphonse Karr, un violoniste capricieux qui -exécutait des variations sur un thème quelconque et le brodait -d'arabesques délicates et d'un bel effet. Plutôt qu'un romancier, ce fut -un humoriste caustique, spirituel et riant comme le sont toujours les -humoristes dans les pays chauffés par le soleil. Son style inégal -ressemblait à ces visages aux traits irréguliers, qui compensent le -défaut de correction par la lueur soudaine du sourire ou par le feu du -regard. Selgas fait au lecteur bien des surprises agréables, quand il ne -s'y attend pas. Il lui offre des traits d'observation, de paradoxales -finesses, des mots heureux, des flamboiements d'idées originales, ou du -moins présentées d'une manière piquante et nouvelle. - -Une autre qualité de Selgas, c'est de s'être mis à étudier la vie -moderne dans les grandes villes et d'avoir laissé de côté les Mores, les -odalisques et les châtelaines. - -Eh bien! si nous voulons chercher le chaînon, qui rattache à l'époque -actuelle, cette époque antérieure du roman espagnol où figurent Fernan -Caballero, la Avellaneda, la Coronado, Trueba, Selgas, Fernandez y -Gonzalez et Miguel de los Santos Alvarez,--cette époque où le roman -humanitaire d'Escrich vivait à côté du roman lyrique et werthérien de -Pastor Diaz, et où la cotte de mailles de _Men Rodriguez_ et la jupe de -la _Sigea_ frôlaient le froc du héros que ces mésaventures forcèrent à -émigrer de _Villa-Hermosa en Chine_;--si nous voulons, je le répète, -indiquer la soudure des deux périodes, il faut écrire le nom de Pedro -Antonio de Alarcon. - -Imprégné de romantisme jusqu'à la moelle des os, _le Final de la -Norma_[3] ravit nos pères, comme un délicieux caprice de Goya, intitulé -_Le Tricorne_[4], nous ravit nous-mêmes. Voilà comment mon illustre ami -Alarcon, sans être encore un vieillard, peut se vanter d'avoir captivé -deux générations de goûts bien différents. - -Les autres romanciers, ceux qui furent hier la coqueluche de leur -temps, ont disparu de nos horizons littéraires actuels, entraînés par -l'irrésistible courant du temps, et ceux qui ne sont pas descendus dans -la tombe meurent vivants de l'indifférence du public intelligent, du -silence dédaigneux de la critique, et en somme de l'oubli qui est la -pire des morts pour un écrivain. Alarcon, tout en refusant avec -acharnement toute concession aux nouvelles tendances, règne encore, en -maître des coeurs et des imaginations, et soutient l'édifice ruiné de -ses mains habiles. - -Je ne sais si aucun romancier contemporain ensorcellera le public comme -l'auteur du _Scandale_. Je ne sais si aucun sera, comme lui, lu et aimé -de tous sans distinction de sexe ni d'âge. Je sais que beaucoup de gens -demandent de leur prêter un roman d'Alarcon de préférence à ceux des -autres auteurs. - -Le public d'Alarcon n'est pas celui qui dévore avec un appétit bestial -les romans de Manini[5], c'est celui que Spencer appellerait _la -moyenne intelligente_. Il se compose de gens qui demandent au roman un -honnête délassement et les clames en forment la majeure partie. - -Alarcon plaît-il parce qu'il a conservé un certain parfum romantique? je -pense que non; les partis politiques donnent trop à faire aux Espagnols -et les partis littéraires ne les font pas beaucoup réfléchir. - -Ce qui plaît chez Alarcon, c'est l'esprit aimable, la _belle ombre_, la -galanterie moresque que respirent ses portraits de femme touchés avec un -pinceau voluptueux et brillant, le style dégagé, facile et animé, -l'intérêt des récits, et ensuite, une foule de qualités étrangères au -romantisme, qu'il ne doit à personne qu'à Dieu qui les lui accorda d'une -main prodigue. - -Si dans les types de _La Prodigue_, de _El Niño de la Bola_[6], dans -Fabian Conde, dans d'autres héros et héroïnes d'Alarcon on découvre la -filiation romantique; en revanche, _Le Tricorne_ est plein d'un coloris -franchement espagnol, d'une telle fraîcheur qu'il en fait dans son genre -un modèle achevé. Le talent d'Alarcon gagne à se limiter à de petits -tableaux; son ciseau travaille mieux des camées exquis, des agates -précieuses que des marbres de grandes dimensions. Il réussit dans le -conte et la nouvelle courte, genre peu cultivé chez nous et qu'Alarcon -manie avec une singulière maîtrise. - -Par toutes ses qualités rares, Alarcon est un puissant mainteneur de -l'antique bannière romanesque et un redoutable adversaire de la -nouvelle. Mais nous, les écrivains du camp ennemi, nous demandons à Dieu -qu'il ne renonce pas à écrire comme il en a annoncé l'intention. Sa -résolution est-elle dictée par la coquetterie de se retirer, quand le -public l'aime le plus, en laissant derrière lui une mémoire radieuse? -Est-ce fatigue? Ce qui est certain, c'est qu'il est dans la plénitude de -ses facultés, et que jamais son imagination ne parut aussi fraîche que -durant ces dernières années. - -Par la retraite d'Alarcon, l'idéalisme perd son champion le plus -terrible. Valera, quoique idéaliste, est un romancier à part, qui ne -formera pas d'école, parce qu'il est difficile à imiter, comme on le -comprend facilement, si l'on songe aux qualités qu'il réunit. La plus -profonde vallée qui sépare de Valera la troupe profane des imitateurs, -c'est sa diction élégante et pure, empruntée plutôt aux mystiques, -écrivains châtiés par excellence, qu'à Cervantès, qui est un écrivain -spontané. Valera n'a pas seulement pris, chez eux, la pureté un peu -archaïque de son style, mais le soin et la perspicacité avec lesquels -ils scrutent et sondent les arcanes mystérieux de l'âme pour les -expliquer en phrases d'or et en paragraphes de marbre sculpté. - -Aussi, quand on traduisit en français les romans de Valera, sous le -titre de _Récits andalous_, il fut nécessaire d'en supprimer beaucoup -parce que, d'après la _Revue littéraire_, ils contenaient _trop de -théologie_[7]. Nos voisins pensaient que les filles de _Don Valera_ -étaient de gentilles gitanes, armées de castagnettes, prêtes à danser -des séguédillas, et jolies: ils trouvaient des nonnes contemporaines de -sainte Thérèse et de Louis de Grenade, qui montraient à peine, entre les -plis de leur voile, leur beau visage grec où brillait un sourire -voltairien. - -Valera charme, en effet, les sybarites des lettres en réunissant en lui -la fleur des trois idéaux de beauté littéraire: l'idéal païen, l'idéal -du siècle d'or et celui de la culture moderne la plus raffinée. - -À tout cela il faut ajouter une verve andalouse piquante et badine. -Comme Valera est, d'ailleurs, très-sagace, très-psychologue, très-maître -de lui, il semble que les destins lui ont réservé dans le roman espagnol -le rôle de Stendhal dans le roman français,--un Stendhal parfait dans la -forme autant que le vrai Stendhal fut pécheur; bien des choses -éloignent, cependant, Valera du réalisme, surtout son caractère -aristocratique qui le pousse peut-être à considérer le réalisme comme -quelque chose degrossier, et l'observation de la réalité comme un -travail indigne d'un esprit épris de la beauté classique et suprême. -Ainsi le meilleur titre de gloire de Valera sera la forme, cette forme -plus admirable isolée, que rattachée aux sujets de quelques-uns de ses -romans. - -Il n'y a pas de doute que _Pepita Jimenez_, _Doña Luz_, et d'autres -héroïnes de Valera parlent fort bien et en termes fort convenables et -fort spirituels. Par malheur, on ne peut nier non plus que personne ne -parle plus ainsi, comme un personnage de Cervantès. Et notez que si je -nomme Cervantès, pour louer la perfection des discours des héros de -Valera, je n'oublierai pas d'ajouter que le génie réaliste de Cervantès -le poussa à faire que Sancho, par exemple, parla fort mal et commit des -fautes, et que Don Quichotte corrigea ses dires. Chez Valera, il n'y a -pas de Sancho. Tout le monde est Valera, et cela fait qu'on l'étudiera -bientôt plus comme un classique que comme un romancier moderne. - -Pour les uns ceci sera un éloge, et pour les autres, un blâme. Pour moi, -on me reproche de lire Valera avec trop de plaisir. - -Si certaine théorie littéraire est vraie, que j'ai trouvée dans je ne -sais quel fameux critique français et qui établit que les romanciers -copient la société et qu'à son tour la société imite et reflète les -romanciers, il pourrait advenir que nous eussions tous la tentation de -parler comme les héros de Valera, ce qui serait excellent pour la -langue. Mais laissons-là les hypothèses et venons-en aux romanciers qui -représentent en Espagne le réalisme. - - -[1] _Gaviotas_, littéralement, mouettes. On nomme ainsi la femme -écervelée, et c'est le titre d'un roman qui est l'oeuvre capitale de -Caballero. La Gaviota a été traduite ou adaptée (Blériot, éditeur). Les -autres oeuvres de Fernan Caballero ont également des versions françaises -(Castermann, Donniol, Hachette, Pion, Maillet, éditeurs.) - -[2] Trueba a été traduit et analysé dans nos revues. - -[3] Traduit par Charles Yriarte (Lacroix, éditeur). - -[4] Traduit par Mme Bentzon, _Récits de tous pays_, chez Calmann-Lévy. - -[5] Éditeur de publications illustrées par livraisons. En France on -dirait les romans de la rue du Croissant. - -[6] _La Prodigue_ a été traduite sous le titre de _la Gaspilleuse_ par -Mlle Sara Oquendo dans la _Revue Britannique_. Je traduis _El Niño de -la Bola_ sous le titre de Manuel Vénegas dans la _Revue Moderne_. - -[7] Cette traduction est de Mme Bentzon. Un anonyme a traduit en -français _Doña Luz_ (Lalouette, édit.) et moi-même _Le Commandeur -Mendoza_ (Giraud). - - - - -XVI - - -SOMMAIRE - -_Les réalistes.--Mesonero Romanos et Florez.--Larra. ---Pereda. Son localisme, son catholicisme intransigeant. ---Perez Galdos.--Son oeuvre idéaliste.--Son -évolution.--La situation du roman et des romanciers en -Espagne.--Les jeunes: idéalistes et naturalistes._ - - -Pour indiquer où commence le réalisme contemporain, il faut remonter à -quelques passages de Fernan Caballero, et surtout aux auteurs des -_Scènes Madrilènes_ et de _Hier, Aujourd'hui et Demain_, sans oublier -_Figaro_ dans ses articles de moeurs. Malgré toutes les différences -qui existent entre le raisonnable et spirituel Mesonero Romanos, le -bienveillant Florez et le nerveux et caustique Larra, leurs études -sociales ont leur point commun dans un certain réalisme tempéré, -assaisonné de satire. - -Quand tant de romans de cette époque sont passés à jamais, les écrits -légers de _Figaro_ et du _Curieux parlant_[1] se conservent dans toute -leur fraîcheur, parce que la myrrhe précieuse de la vérité les embaume. -Ce qui augmente leur intérêt c'est qu'ils nous transmettent le souvenir -des moeurs originales qui disparaissaient et des nouvelles moeurs; -en somme, ils sont le reflet d'une complète transformation sociale. - -Pereda est, en ligne directe, le descendant de ces aimables et -perspicaces peintres de moeurs. Il fit franchement adhésion à leur -école, mais il la transporta des villes à la campagne, au coeur des -montagnes de Santander. - -Le Réalisme espagnol a un vaillant champion dans Pereda; quand on lit -quelques pages de l'auteur des _Scènes Montagnardes_, il semble que nous -voyions ressusciter Téniers ou Tirso de Molina. On peut comparer le -talent de Pereda à un beau jardin, bien arrosé, bien cultivé, rafraîchi -par des brises aromatiques et salubres, mais aux horizons limités. - -Je me hâte d'expliquer ce que j'entends par _horizons limités_ pour que -personne n'entende cette phrase d'une manière offensante pour le -sympathique écrivain. - -Je ne sais si cela provient d'un dessein délibéré, ou de ce qu'il y est -obligé par le pays qu'il habite: Pereda se borne à décrire les types et -à raconter les moeurs de Santander, en s'enfermant ainsi dans un -cercle restreint de sujets et de personnages. Il excelle comme peintre -d'un pays déterminé, comme poëte bucolique d'une campagne toujours -égale, et n'essaya jamais d'étudier à fond les milieux civilisés, la vie -moderne dans les grandes capitales, vie de qui lui est antipathique, et -dont il a horreur, c'est pour cela que j'ai qualifié de _limité_ -l'horizon de Pereda. C'est pour cela qu'il convient de déclarer que si, -du jardin de Pereda, l'on ne découvre point un vaste panorama, en -échange le paysage est des plus agréables, des plus délicieux et des -plus fertiles que l'on connaisse. - -Pereda, grâce à Dieu, ne tombe pas dans l'optimisme parfois agaçant de -Trueba et de Fernan. Ses rustres, d'ailleurs très-amusants, sont -ignorants, malicieux et grossiers comme de vrais rustres. Ce sont là -cependant les fils préférés de l'auteur, visiblement séduit par la vie -rurale, si saine, si paisible et si régénératrice, autant que lui -répugnent les centres ouvriers industriels avec leurs misères -irrémédiables. Pereda trace avec amour les silhouettes des paysans, des -laboureurs et des hobereaux des villages, gens simples, aimant ce qu'ils -connaissent depuis longtemps, routiniers et ayant peu de replis -psychiques. - -Si quelque jour les thèmes de la _Tierruca_ s'épuisent pour lui, danger -qui n'est point imminent pour un esprit de la trempe de Pereda, il sera -forcé de renoncer à ses tableaux locaux favoris, de chercher de -nouvelles voies. Parmi les admirateurs de Pereda, il en est qui désirent -ardemment qu'il change de touche: j'ignore s'il serait avantageux de le -faire pour le grand écrivain. Il règne toujours une certaine harmonie -mystérieuse entre le style, le talent d'un auteur, et les sujets dont il -fait choix; cette harmonie procède de causes intimes. - -En outre, le Réalisme perdrait beaucoup si Pereda sortait de la -Montagne. Pereda observe avec une grande lucidité, quand la réalité -qu'il a devant les yeux ne lui soulève pas le coeur, qu'elle le -divertit par le spectacle de ridicules et de manies profondément -comiques. Peut-être briserait-il son pinceau pour ne point copier les -plaies plus profondes et la corruption plus raffinée d'autres lieux et -d'autres héros[2]. - -Pour le Réalisme, posséder Pereda, c'est posséder un trésor, et pour ce -qu'il vaut et pour les idées religieuses et politiques qu'il professe. -Pereda est un argument vivant, une démonstration palpable que le -Réalisme ne fut pas introduit en Espagne comme une marchandise française -de contrebande, mais que ceux qui aiment, à la fois, la tradition -littéraire et les autres traditions, le ressuscitent. Cela ne surprendra -pas les gens intelligents, mais cela pourra bien stupéfier la tourbe -innombrable qui date l'ère réaliste de l'avènement de Zola. - -Si le Réalisme chez Pereda est dans le sang, il n'en est pas ainsi de -Galdos. Parmi certain fonds humain, par une certaine simplicité -magistrale de ses créations, par sa tendance naturelle à la claire -intelligence de la vérité, par la franchise de son observation, le -maître romancier se trouva toujours prêt à passer au Naturalisme avec -armes et bagages. Néanmoins, ses inclinations esthétiques étaient -idéalistes, et ce n'est que dans ses dernières oeuvres qu'il a adopté -la méthode du roman moderne et creusé davantage dans le coeur humain. -Il a rompu à la fois avec le pittoresque et avec les héros-symboles, -pour s'attacher à la terre sur laquelle nous sommes. - -Quoique je n'aime pas à me citer moi-même, je dois rappeler ici ce que -j'ai dit de Galdos, il y a trois ans, dans une étude assez longue que je -consacrais à ses oeuvres dans la _Revue Européenne_. - -Depuis cette date, mes opinions littéraires se sont assez modifiées, et -mon critérium esthétique s'est formé, comme se forme celui de tout le -monde, au moyen de la lecture et de la réflexion. Je me suis proposé de -connaître le roman moderne. Non seulement il m'a paru le genre le plus -compréhensif, le plus important actuellement, le plus approprié à notre -siècle, celui qui remplace et remplit le vide produit par la disparition -de l'épopée; il m'a semblé aussi le genre dans lequel, par une très -_haute prérogative_, les droits de la vérité s'imposent, dans lequel -l'observation désintéressée règne, dans lequel l'histoire positive de -notre époque doit être écrite en caractères d'or. - -Cependant, alors comme aujourd'hui, Galdos était pour moi un romancier -de premier ordre, le soleil du firmament littéraire, parce qu'il a en -même temps l'équilibre et l'harmonie, l'abondance et la vigueur; parce -que son style, s'il ne se renferme pas dans l'amphore étroite et ciselée -de Valera, coule à flots d'une urne précieuse; parce qu'il possède une -invention heureuse et ce don de la fécondité, don funeste pour les -mauvais écrivains et même pour les écrivains médiocres qui ont une -tendance à sommeiller, qualité d'une valeur extraordinaire pour les -grands artistes. - -Il est certain qu'on peut conquérir l'immortalité avec un seul roman ou -avec un seul fragment d'ode; mais il y a quelque chose de captivant et -d'étonnant dans la manifestation de la puissance créatrice de ces -écrivains et de ces poètes, qui sont à eux seuls un monde, et qui -laissent derrière eux une longue postérité de héros et de héroïnes, les -Shakespeare, les Balzac, les Walter Scott, les Galdos. - -Mais, ce que je désapprouvais alors dans le Galdos des _Episodes_, ce -qui me paraissait le côté faible de son talent extraordinaire, c'était -la tendance à la thèse,--dans un sens large et historique, c'est -certain, mais à la thèse,--les accusations systématiques contre -l'Espagne d'antan, les pelletées de terre jetées sur ce qu'elle fut; et -cette tendance, qui s'accentuait chaque fois davantage, dans la -magnifique épopée des _Episodes_ au point de se déclarer explicitement -dans la seconde série, fit explosion, disons-le ainsi, dans _Doña -Perfecta_, dans _Gloria_, dans la _Famille de Léon Roch_[3]. - -Par bonheur, ou plutôt grâce à l'instinct qui guide le génie, Galdos fit -un pas en arrière pour fuir cette impasse sans issue possible. Dans -l'_Ami Manso_, et dans la _Déshéritée_, il comprit que le roman, plutôt -que d'enseigner ou condamner tel ou tel système politique, doit prendre -note de la vérité ambiante et réaliser librement la beauté. Bravo à -l'illustre écrivain qui a su secouer le joug des idées préconçues! Ses -épousailles avec le réalisme le préserveront de la tentation de se faire -dans ses romans le champion de la libre pensée, du système -constitutionnel, choses que je ne prétends pas juger ici, mais qui, dans -les admirables livres de Galdos, sont trop la raison d'être de ses -livres. - -En comptant donc dans la phalange réaliste Galdos et Pereda, comme dans -la phalange idéaliste nous avons vu briller les noms de Valera et -d'Alarcon, nous pouvons dire qu'en Espagne la lutte est engagée, comme -en France, entre les deux écoles. - -Il est vrai qu'ici la bataille ne fait pas grand bruit et ne suscite pas -de grandes ardeurs belliqueuses. Il est vrai qu'ici on ne prend pas la -question avec la même chaleur qu'en France: cela peut venir de plusieurs -causes. D'abord, les idéalistes, ici, ne se promènent pas autant dans -les nuages qu'en France, ni les réalistes ne chargent autant le tableau. -Aucune des deux écoles n'exagère pour se différencier de l'autre. -Peut-être le public est-il indifférent à la littérature; surtout à la -littérature imprimée; celle qui se représente lui produit plus d'effet. - -L'écrivain est un facteur de la production littéraire. N'oublions pas -que l'autre, c'est le public. À l'écrivain d'écrire, au public de -l'encourager et d'acheter ce qu'il écrit, et de l'élever aux nues s'il -le mérite. Or, en Espagne, on ne peut presque pas compter sur le public. -Ce que le public espagnol aime, ce n'est pas la littérature, c'est la -politique. Quand cette maîtresse impérieuse lui laisse quelques minutes -de liberté, alors seulement il fait un brin de cour aux lettres et va -les chercher dans le coin où elles s'entêtent à ne pas mourir d'ennui. - -Certes, je n'affirme pas que les romans manquent absolument de lecteurs, -quoique chez nous le roman soit très loin d'être comme en Angleterre, -une nécessité sociale. Ici, où nous ne sommes ni communistes ni avares, -nous gardons le communisme et l'avarice pour les romans. Tout le monde -s'effraie de ce qu'un roman coûte trois francs ou même deux, comme la -première édition des _Episodes_. On dépense bien vite deux francs au -café, pour une loge au théâtre, en pétards, en oranges. Pour un roman, -tout Espagnol serre les cordons de sa bourse. - -J'ai des romans d'Alarcon, de Valera ou de Galdos que j'ai prêtés à une -douzaine de gens riches. A chaque fois qu'on m'en demandait un, je leur -eusse conseillé pour leur bien de l'acheter, si je n'eusse craint qu'on -n'attribuât le conseil au désir de ne pas prêter. Enfin, n'y a-t-il pas -eu des gens qui m'ont demandé de leur prêter mes romans! - -Je ne crois pas, pourtant, qu'il faille plus de deux cent cinquante -francs pour former une bibliothèque complète des romanciers espagnols -contemporains. - -Que peut espérer ici le romancier? Fixons un délai de six mois pour -tracer le plan, mûrir, écrire et limer un roman, soigné dans la forme et -médité dans le fond. Quel en sera le produit! Valera déclare que sa -_Pepita Jimenez_--son chef-d'oeuvre--lui a rapporté environ deux mille -francs. Si bien que le talent de romancier de Valera ne peut pas lui -faire gagner cinq mille francs par an: je comprends presque qu'il -préfère une ambassade. - -Il faut remarquer que si le romancier espagnol ne retire pas de ses -oeuvres un profit matériel, il n'y gagne pas non plus beaucoup -d'honneur, ni ces ovations enivrantes qui élèvent à vingt mètres du sol -les auteurs dramatiques. Pour eux sont tous les avantages, pécuniaires -et littéraires, outre qu'ils sont affranchis de l'ignoble concurrence -que le roman par livraisons et les mauvaises traductions du français -font aux romanciers qui se flattent de respecter la langue et le sens -commun. - -Qu'on ne vienne pas me dire que la question de l'argent n'est rien, mais -qu'il suffit de savoir qu'on a écrit quelque chose de bien, quoique -personne ne témoigne d'estime pour l'oeuvre. Si le prêtre vit de -l'autel, pourquoi le romancier ne vivrait-il pas du roman? Supposons -qu'il n'ait pas besoin pour vivre du produit du roman; l'argent n'est-il -pas à apprécier, puisqu'il est la marque évidente qu'il a un public? -Avec le système de prêts qui règne en Espagne, un roman peut avoir -trente mille lecteurs et seulement une édition de mille exemplaires. - -Parmi les causes qui rendent improductif le roman en Espagne, on ne -devrait pas compter la rareté des lecteurs, puisque nous avons un public -immense, si nous songeons aux républiques sud-américaines qui parlent -notre langue. Grâce à l'indifférence avec laquelle on regarde tout ce -qui touche à la littérature, les libraires et les imprimeurs de là-bas -peuvent piller les écrivains d'Espagne tout à leur aise, et ce public -d'au delà de l'Océan demeure stérile pour la prospérité de la -littérature ibérique. - -Aussi, tout bien considéré, il est étonnant que nous ayons d'aussi bons -romanciers en Espagne et un aussi bon roman; étonnant encore que dans ce -genre que Gil y Zarate et Cohl y Vehi rangent le dernier et qui, -aujourd'hui, marche à la tête des autres, nous nous trouvions à la -hauteur des premières nations de l'Europe. Nous ne comptons pas par -douzaines les grands romanciers vivants, mais la France ne les compte -pas non plus, et encore moins, que je sache, l'Angleterre, l'Allemagne -et l'Italie. En comparant les oeuvres aux oeuvres, notre patrie ne -cède point le pas. Outre Pereda, Galdos, Alarcon et Valera dont j'ai -parlé plus spécialement, il y a la cohorte dans laquelle figurent -Navarrete, Ortega Munilla, Castro y Serrano, Coello, Teresa Araoniz, -Villoslada, Palacio Valdes, Amos Escalante, Oller[4], qui les uns, -représentent les anciennes méthodes, et les autres, les nouvelles. Tous -contribuent à enrichir le roman national. - -Dieu veuille que les hommages publics qu'on a rendus à Perez Galdos, il -n'y a pas encore longtemps, dans un banquet, soient un signe certain des -intentions du public de commencer à récompenser les efforts de la -phalange sacrée! Dieu veuille que l'enthousiasme ne soit pas dissipé -aussi vite que l'écume du Champagne des toasts! - - -[1] Mesonero Romanos. - -[2] On traduit en ce moment de Pereda _Don Gonzalo_, _Pedro Sanchez_ et -_Les hombres de pro_. J'ai donné une analyse de _Pedro Sanchez_ dans mes -_Etapes d'un Naturaliste_ (Giraud, éditeur). - -[3] Il a paru chez Hachette une adaptation de _Marianela_; chez Giraud -une traduction de _Doña Perfecta_, due à notre confrère M. Julien Lugol. - -[4] On trouvera dans mon étude, _Le Naturalisme en Espagne_, Giraud, -édit. des renseignements sur les réalistes Palacio Valdes, Oller, Picon, -Alas, Ortega Munilla. - - - - -XVII - - -SOMMAIRE - -_Conclusions: Pourquoi l'auteur ne parle pas du roman -italien, russe et allemand.--Pourquoi il se tait sur -le naturalisme au théâtre.--La question des écoles. ---Réponse aux réclamations chauvinistes que l'affiliation -française soulève en Espagne.--La méthode réaliste et sa -valeur à toutes les époques._ - - -Nous voici au terme du voyage, non pas que la matière soit épuisée, mais -n'avons-nous pas rempli notre but de résumer l'histoire du Naturalisme -surtout dans le roman, champ où cette plante qu'on tient pour vénéneuse -croit avec le plus d'abondance? - -Qui viendra après nous trouvera cependant sa toile toute prête. Outre -l'intéressante étude que l'on pourra faire sur le roman italien, le -roman allemand, le roman portugais et le roman russe--l'esprit du -réalisme, avec plus ou moins d'éclat, a pénétré dans tous--je lui -abandonne, intact et vierge, le problème presque effrayant de la -rénovation de l'art dramatique et de la poésie lyrique par la méthode -naturaliste. - -Je pourrais bien donner mon avis sur tout ce dont je ne parle pas: -seulement je ne connais du roman italien, russe et allemand que les -oeuvres les plus culminantes: Farina, Tourgueneff, Ebers, Freytag, -Sacher-Masoch. Je me forme à peine une idée nette de l'ensemble et je -regretterais d'en agir avec ces littératures comme les critiques -français en agissent avec la nôtre en en parlant à tort et à travers et -sans connaissance de cause. - -Le Naturalisme au théâtre m'inspire au contraire tant d'idées, et des -idées si étranges et si inusitées chez nous, qu'il me serait nécessaire -d'écrire un autre livre, si je devais les exposer en bonne forme. - -Que le soin en reste donc à une autre plume plus experte ès défauts de -la littérature dramatique. - -Au Naturalisme en général, cela est établi à part la pernicieuse hérésie -de nier la liberté humaine, on ne peut imputer aucun autre genre de -délit. Il est vrai que celui-là est grave, puisque c'est détruire toute -responsabilité, et par suite, toute morale; mais une semblable erreur ne -sera pas inhérente au Réalisme, tant que la science positive n'aura pas -établi que nous, qui nous tenons pour raisonnables, nous sommes des -bêtes horribles et immondes, comme les Yahous de Swift, et que nous -vivons esclaves d'un aveugle instinct, et gouvernés par les suggestions -de la matière. Tout au contraire, de tous les terrains que le romancier -réaliste puisse explorer, le plus riche, le plus varié et le plus -intéressant est sans aucun doute le domaine de la psychologie. -L'influence indéniable du corps sur l'âme et _vice versâ_, lui offre un -superbe trésor d'observations et d'expériences. - -Sans m'arrêter à la question du déterminisme, déjà suffisamment -élucidée, je ne veux pas négliger de dire que si les accusateurs -routiniers du Naturalisme abondent, il ne manque pas non plus de gens -pour nier son existence et affirmer que, tout bien considéré, c'est la -même chose que l'Idéalisme. C'est ce que diront certains historiens de -la philosophie qui copient, au fond, Platon et Aristote. - -Il y a des auteurs, réalistes qui plus est jusqu'à la moelle des os, qui -répugnent à être classés comme tels et protestent qu'en écrivant ils -n'obéissent qu'à leur complexion littéraire, sans s'astreindre à obéir -aux préceptes d'aucune école. Telle est la protestation de l'illustre -Pereda dans le prologue de _De tal palo tal astilla_ (de tel bois tel -copeau). Et qui donc n'aime à se vanter de son indépendance? Qui ne se -croit affranchi de l'influence, non seulement des autres écrivains, mais -même de l'atmosphère intellectuelle que l'on respire? Cependant, il -n'est pas même permis au plus grand génie de se flatter de cet -affranchissement. - -Tout le monde, qu'il le sache ou ne le sache pas, qu'il le veuille ou ne -le veuille pas, appartient à une école, à laquelle la postérité -l'affiliera, sans tenir compte de ses protestations et en ne s'occupant -que de ses actes. La postérité, c'est-à-dire les savants, les érudits et -les critiques de l'avenir, procédant avec ordre et avec logique, -mettront chaque écrivain où il doit se trouver, diviseront, classeront -et considéreront les plus indiscutables génies, comme les représentants -d'une époque littéraire. Il en sera ainsi demain parce qu'il en a -toujours été de même. - -Malheur à l'écrivain qu'aucune école ne réclame comme lui appartenant! -Les plus illustres artistes sont classés. Nous savons ce que -furent--dans les grandes lignes et en maîtres--Homère, Eschyle, Dante et -Shakespeare. Fray Luis de Léon perd-il quelque chose à être appelé poète -_néo-classique_ et _horacien_. Espronceda vaut-il moins parce qu'il est -_byronien_ et _romantique_? Est-ce une tare pour Velazquez que d'avoir -été peintre _réaliste_? - -Nous avons aujourd'hui un avantage. C'est que la poétique et -l'esthétique ne se fabriquent point _a priori_. Les classifications ne -sont plus artificielles et régies par des règles: on ne les juge plus -immuables et on n'y assujettit point les génies à venir. Ce sont elles -plutôt qui se modifient quand il est nécessaire. - -On a interverti le rôle de la critique, ou pour mieux dire, on lui a -marqué son vrai poste de science d'observation, en en supprimant -l'ennuyeux dogmatisme et les détestables formules. Aujourd'hui la -critique se règle sur les grands écrivains passés et présents. Elle les -définit non tels qu'ils eussent dû être de l'avis du préceptiste, mais -tels qu'ils se montrent. Elle fait connaître l'arbre par ses fruits. -Ainsi l'artiste indépendant, qui répugne aux classifications -arbitraires, n'a aucune raison de s'élever contre la critique nouvelle, -dont la tâche n'est pas de corriger et de donner la finale, mais -d'étudier, d'essayer de comprendre et d'expliquer ce qui est. - -Aujourd'hui plus que jamais, on proclame que, dans tout courant -littéraire, l'individu doit conserver comme de l'or en barre son -caractère propre, l'affirmer et le développer le plus exactement et le -plus énergiquement qu'il le pourra; que de cette affirmation, de cette -conservation, de ce développement dépendent, en dernier ressort, la -saveur et la couleur de ses oeuvres. C'est presque une vérité à la La -Palisse de dire que chacun doit abonder dans son propre sens, et en -fait, si nous inventorions un auteur, d'après ses traits généraux, nous -le distinguons ensuite par ses traits particuliers, comme l'on divise -les beautés en types bruns, blonds et châtains, or, chacun d'eux possède -ses grâces et sa physionomie particulière. - -Zola juge fort bien que le Naturalisme est plus une méthode qu'une -école: méthode d'observation et d'expérimentation que chacun emploie -comme il peut, instrument que tous manient différemment. Pour ma part, -je tiens qu'en ceci nous sommes en progrès. Deux lyriques, deux -dramaturges anciens se ressemblaient davantage entre eux que ne se -ressemblent aujourd'hui deux romanciers par exemple. Je pense qu'avant, -les écoles étaient plus tyranniques et le jeu des registres que l'auteur -pouvait toucher moins riche. Je me figure même que les anciens auteurs -avaient beaucoup moins de scrupule à se copier les uns les autres. - -Il ne m'appartient pas de dire si les études que je publie aideront à -connaître les tendances des nouvelles formules, à démontrer qu'elles ont -le dessus dans la lutte et qu'elles régnent sur ce dernier tiers de -siècle. Je ne méconnais point la beauté, la splendeur et la fécondité -d'autres formules aujourd'hui expirantes. Je n'essaie pas de prouver que -celles qui s'imposent à nous sont le terme fatal de l'intelligence -humaine. Avide de beauté, celle-ci la cherchera toujours en consultant -d'un regard anxieux les points les plus éloignés de l'horizon. - -La beauté littéraire, qui est, en un certain sens, éternelle, est, dans -un autre, éminemment muable. Elle se renouvelle comme se renouvelle -l'air que nous respirons, comme la vie se renouvelle. Je ne pronostique -donc pas le règne éternel du réalisme: j'en pronostique seulement -l'avènement. J'ajoute que les éléments fondamentaux en sont -impérissables et que la méthode en sera aussi fertile en résultats dans -des siècles qu'aujourd'hui. - - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - PRÉFACE - - I.--L'Emeute romantique.--L'_Othello_ de de - Vigny.--Le scandale du mouchoir.--La noblesse du - style.--Réalisme et Romantisme.--Classiques et - Romantiques.--La crise romantique en Europe.--La - phalange romantique en France et en Espagne.--Les - moeurs romantiques.--Le costume.--Le Réalisme naît - du Romantisme - - II.--Intensité et brièveté de l'existence du - Romantisme.--La littérature nouvelle.--Le calme - dans les esprits.--Vie bourgeoise des écrivains - nouveaux.--La tendance réaliste.--La génération - romantique: Victor Hugo.--Réalisme anglais et - espagnol.--La tendance des nationalités.--Le roman - est par excellence la forme littéraire nouvelle - - III.--L'histoire du roman. Son âge héroïque: le - conte et la fable.--Le roman antique. Le Poème, la - Chanson de geste.--Le roman de chevalerie.--Le - _Don Quichotte_.--Le roman picaresque.--_Daphnis - et Chloè_.--Amadis.--Le grand Tacaño - - IV.--Rabelais.--Les conteurs gaulois.--La crise de - préciosité.--Mlle de Scudéry.--Scarron.--Le - _Gil Blas_.--_Manon Lescaut_.--Rousseau et - Bernardin de Saint-Pierre.--Les romanciers de - l'Encyclopédie.--Voltaire et Diderot - - V.--Le roman-Empire: Pigault-Lebrun.--Mme de - Staël.--Châteaubriand.--Lamartine et Victor - Hugo.--Dumas père.--Eugène Suë.--George Sand - - VI.--Les réalistes: Diderot.--Stendhal.--Sa - langue.--Son insuccès de son vivant. Ses deux - romans.--Les inexactitudes de la critique. - --Défauts et qualités de Stendhal.--Son élève - Mérimée.--Balzac et Dumas.--La _Comédie humaine_ - et la société sous Louis-Philippe.--Comment - composait Balzac.--Balzac et Flaubert.--Balzac est - un voyant.--Le style de Balzac - - VII.--Flaubert.--La Genèse de _Madame Bovary_. - --Le roman.--Le style de Flaubert.--L'amour de la - phrase bien faite.--_Salammbô_.--_La - Tentation_.--_L'Education sentimentale_. - --_Bouvard et Pécuchet_.--Pessimisme et - impassibilité - - VIII.--Les de Goncourt.--L'auteur est une dévote - de leur autel byzantin.--Les deux frères.--Leur - ascendance littéraire.--Leurs tendances - esthétiques.--Le rococo et la modernité.--Gautier - à propos de Baudelaire.--L'expressivité.--La - couleur.--L'oeuvre: l'oeuvre commune.--L'oeuvre - d'Edmond de Goncourt.--Préférences de l'auteur. - --_Les frères Zemganno_.--_Manette Salomon_ - - - IX.--Alphonse Daudet; il débute par la poésie.--La - parenté avec Dickens.--_Le Petit Chose_.--La - caractérisque de Daudet romancier et écrivain. - --_Le Nabab_.--_Les Rois en exil_.--_Numa - Roumestan_.--Daudet et Zola - - X.--Emile Zola.--Sa position de chef d'école. - --_Sa vie_ par Paul Alexis.--Méthode de travail. - --Combien elle diffère de la méthode romantique. - --Zola, d'après de Amicis.--Le lutteur en Zola - - XI.--_Les Rougon-Macquart_.--Théorie scientifique - de l'oeuvre: sa force et sa faiblesse - - XII.--L'impersonnalité du romancier chez Zola.--Le - style.--La poésie.--Tendance qu'il attribue chez - lui au Romantisme.--L'intervention indirecte du - romancier.--Vérité de l'observation.--Symbolisme. - --Les inimitiés que Zola a ameutées contre lui - - XIII.--La morale et le roman naturaliste.--Le - fatalisme.--Les jeunes filles et la - littérature.--La seule morale, c'est la morale - catholique.--Indulgence des idéalistes pour les - romantiques.--Le _Don Quichotte_.--L'adultère et - le roman naturaliste.--Résumé de la question - - XIV.--Le Réalisme anglais.--Son origine: Chaucer - et Shakespeare.--Foë et Swift.--Walter Scott.--Les - autoress.--Dickens, Thackeray et Bulwer.--Georges - Eliot.--Le rôle du roman en Angleterre, son - influence sociale.--L'esprit anglican dont il est - imprégné - - XV.--L'Espagne.--Le mouvement de 1808.--Les - Walter-Scottiens.--La Avellaneda.--Fernan - Caballero.--La transition: Alarcon.--Valera. - --Comment on a jugé Valera en France. - - XVI.--Les réalistes.--Mesonero Romanos et Florez. - --Larra. Pereda. Son localisme, son catholicisme - intransigeant.--Perez Galdos.--Son oeuvre - idéaliste.--Son évolution.--La situation du roman - et des romanciers en Espagne.--Les jeunes: - idéalistes et naturalistes - - XVII.--Conclusions: pourquoi l'auteur ne parle pas - du roman italien, russe et allemand.--Pourquoi il - se tait sur le naturalisme au théâtre.--La - question des écoles.--Réponse aux réclamations - chauvinistes que l'affiliation française soulève - en Espagne.--La méthode réaliste et sa valeur a - toutes les époques - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le Naturalisme, by Emilia Pardo Bazán - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME *** - -***** This file should be named 41428-8.txt or 41428-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/1/4/2/41428/ - -Produced by Andrea Ball & Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by the Internet Archive) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation information page at www.gutenberg.org - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at 809 -North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email -contact links and up to date contact information can be found at the -Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/41428-8.zip b/41428-8.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 9cc5d28..0000000 --- a/41428-8.zip +++ /dev/null diff --git a/41428-h.zip b/41428-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 67a5b35..0000000 --- a/41428-h.zip +++ /dev/null diff --git a/41428-h/41428-h.htm b/41428-h/41428-h.htm index 10752e1..f6356d6 100644 --- a/41428-h/41428-h.htm +++ b/41428-h/41428-h.htm @@ -62,9 +62,9 @@ v:link {color: #800000; text-decoration: none; } </style> </head> <body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41428 ***</div> -<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41428 ***</div> @@ -4863,7 +4863,7 @@ toutes les époques</p></blockquote> -<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41428 ***</div> +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41428 ***</div> </body> </html> diff --git a/41428.json b/41428.json deleted file mode 100644 index 3b999f2..0000000 --- a/41428.json +++ /dev/null @@ -1,5 +0,0 @@ -{
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ÉDITEURS - -18, RUE DROUOT, 18 - -1886 - - - - - -PRÉFACE - - -_Le livre de Madame Emilia Pardo Bazan, que je présente au public -français, sous un titre différent de celui qu'il porte dans l'édition -espagnole, m'avait paru à première lecture digne de la traduction. J'ai, -depuis, été encouragé par quelques personnes, d'opinions littéraires -très diverses, à en publier une version._ - -_Les unes me faisaient observer combien il est intéressant de connaître, -sur un mouvement tout français par ses origines, les appréciations des -étrangers; d'autres pensaient trouver dans ce livre une lumière qui -éclairerait d'un jour nouveau leurs théories les plus chères. Je me suis -rendu à ces raisons, me réduisant encore une fois au rôle sacrifié de -traducteur._ - -_Madame Emilia Pardo Bazan est un des écrivains les plus goûtés de la -Péninsule. En quelques années, elle a touché à tous les sujets: roman, -critique, histoire, histoire littéraire, hagiologie, critique -scientifique. Ses qualités dominantes sont à coup sûr, avec une -précieuse netteté d'intelligence, une langue facile et brillante, un -style coloré et nerveux._ - -_Les théories littéraires, qu'elle a travaillé à répandre en Espagne, -sont pour la plupart empruntées à la France. Il est cependant juste de -reconnaître que, s'il y avait un grand mérite, en 1883, à leur faire -passer les Pyrénées, ce mérite était double, s'il appartenait à une -femme. En outre, quelques-unes des idées de_ La Cuestion palpitante -_sont bien la propriété personnelle de l'écrivain espagnol._ - -_Madame Emilia Pardo Bazan est, en effet, le chef d'une école: son -Naturalisme catholique ne peut avoir les mêmes bases que le Naturalisme -de M. Emile Zola, de là pour notre confrère transpyrénéen un très grand -souci de questions qui, en France, n'ont jusqu'à ce jour été traitées -par personne et qui inquiètent cependant certains critiques, et en -particulier un groupe nombreux d'écrivains de la presse catholique. Dans -ce milieu que j'ai traversé, où j'ai des amis et tout naturellement des -adversaires, le Naturalisme scientifique de l'école de Médan ne saurait -être accepté tel quel. Ceux que le goût des lettres attirait vers la -brillante phalange des romanciers véristes auront quelque plaisir à -retrouver leurs éloges et leurs réserves sous la plume de leur -coreligionnaire espagnole. Je vais donc résumer pour eux surtout les -trois chapitres que j'ai cru devoir retrancher dans ma traduction parce -qu'ils contenaient une philosophie d'une forme un peu aride et -scholastique et n'intéressaient qu'une fraction aussi respectable que -restreinte du public lettré._ - -_Fort peu de gens, en effet, se préoccupent des bases philosophiques sur -lesquelles reposent les dogmes d'une école littéraire. Ils préfèrent les -Å“uvres que ils ont produites. C'est à ceux-là que Madame Pardo Bazan -s'adresse après qu'elle a franchi les aspérités du début de son -exposition._ - -_Naturalisme, Réalisme, dit-elle, on jongle souvent avec ces mots, mais -le public ébloui par ces brillants exercices de prestidigitation n'en -est pas plus éclairé! On lui a corné aux oreilles que le Naturalisme est -licencieux, grossier, immoral: il n'en est pas plus instruit du vrai -caractère de cette manifestation littéraire._ - -_Le fond du Naturalisme, continue-t-elle, c'est le déterminisme, -résurrection, sous la forme scientifique chère au XIXe siècle, du vieux -Fatalisme païen jusque-là battu en brèche par les doctrines chrétiennes -et principalement par la doctrine augustinienne du libre arbitre._ - - -Saint Augustin, écrit-elle, réussit à effectuer la conciliation du libre -arbitre et de la grâce avec cette profondeur et cette habileté qui -étaient le propre de son intelligence d'aigle. Un dogme catholique, le -péché originel, illuminait le problème d'une claire lumière. La chute -d'une nature originairement pure et libre peut seule donner la clé de ce -mélange de nobles aspirations et d'instincts bas, de besoins -intellectuels et d'appétits sensuels, de ce combat que tous les -moralistes, tous les psychologues, tous les artistes se sont plu à -surprendre, à analyser et à peindre. - -«L'explication de Saint Augustin a l'avantage inappréciable d'être -d'accord avec ce que nous enseignent l'expérience et le sens intime. -Nous savons tous que quand nous nous décidons à un acte eu pleine -jouissance de nos facultés, nous assumons une responsabilité. Il y a -plus: même sous l'influence de passions puissantes: colère, jalousie, -amour, la volonté peut venir à notre secours. Qui ne l'a appelée bien -des fois en se faisant violence et qui, s'il mérite le nom d'homme, ne -l'a vue obéir à l'appel? Mais aussi, nul ne l'ignore, il n'en est pas -toujours ainsi. Parfois, comme le dit saint Augustin, _par la résistance -habituelle de la chair ... l'homme voit ce qu'il doit faire et le désire -sans pouvoir l'accomplir_. Si en principe on admet la liberté, il faut -la supposer relative et sans cesse combattue, limitée par tous les -obstacles qu'elle rencontre dans la vie. Jamais la théologie catholique, -dans sa sagesse, n'a nié ces obstacles ni méconnu la mutuelle influence -du corps et de l'âme, jamais elle n'a considéré l'homme comme un esprit, -comme un pur esprit, étranger et supérieur à sa chair mortelle.» - - -_Cette théorie, Madame Pardo Bazan l'accepte dans son intégralité et en -fait la base de son système propre._ - -_Nombre d'écrivains, en Espagne, adhérèrent à ses doctrines; nombre aussi -les ont combattues._ - -_Je citerai parmi les adhérents, d'une part M. Leopoldo Alas, de l'autre -M. Barcia Caballero, auteur d'une réponse qui est une adhésion, la_ -Cuestion palpitante, _cartas a doña Emilia Pardo Bazan; parmi les -adversaires, MM. Polo y Peyrolon, romancier de l'école de Trueba, Diaz -Carmona, universitaire distingué, Luis Alfonso, rédacteur de la_ Epoca -_qui a fait dans son journal une brillante campagne contre le -Naturalisme._ - -_Ceci pour les critiques._ - -_Certains romanciers ont également fait leur adhésion pratique: ce sont -MM. le marquis de Figueroa, Martinez Barrionuevo, Fernandez Juncos, etc. -Néanmoins, Madame Emilia Pardo Bazan demeure incontestablement le chef -de l'école naturaliste catholique. Ses nombreux romans, ses excellentes -nouvelles lui assurent ce rang tant qu'il ne se sera pas levé un rival -digne d'elle._ - - -Albert SAVINE. - - - - - -I - - -SOMMAIRE - - -_L'Emeute romantique.--L'_Othello _de de Vigny.--Le -scandale du mouchoir.--La noblesse du style.--Réalisme -et Romantisme.--Classiques et Romantiques.--La crise -romantique en Europe.--La phalange romantique en France -et en Espagne.--Les mÅ“urs romantiques.--Le costume. ---Le Réalisme naît du Romantisme._ - - -En 1829, un écrivain délicat dont l'unique désir était de se renfermer -dans une _tour d'ivoire_, pour éviter le contact de la foule,--le comte -Alfred de Vigny, donna à la Comédie-Française une traduction, ou plutôt -un arrangement de l'_Othello_ de Shakespeare. - -On connaissait alors, en France, ce drame, et les meilleurs du grand -dramaturge anglais, par les adaptations de Ducis. - -En 1795, Ducis avait remanié _Othello_ d'après le goût du temps,--avec -deux dénoûments différents, celui de Shakespeare et un autre _à l'usage -des âmes sensibles_. Le comte de Vigny ne crut point que de telles -précautions fussent nécessaires; mais en bien des passages, il atténua -la crudité de Shakespeare. - -Le public se montra donc résigné durant les premiers actes; et même de -temps en temps il applaudit. Mais, arrivé à la scène où le More, fou de -jalousie, demande à Desdémone le mouchoir brodé qu'il lui a donné en -gage d'amour, le mot _mouchoir_, traduction littérale de l'anglais -_Handkerchief_, amena dans la salle une explosion de rires, de sifflets, -de trépignements et de rugissements. Les spectateurs attendaient une -circonlocution, une périphrase alambiquée quelconque, quelque _blanc -tissu_ ou autre chose qui n'offensât point leurs oreilles de gens de -goût. Quand ils virent que l'auteur prenait la liberté de dire -_mouchoir_ tout sec, ils soulevèrent un tel tumulte que le théâtre en -branla. - -Alfred de Vigny appartenait à une école littéraire, naissante à cette -heure, qui venait innover et transformer de fond en comble la -littérature. Le classicisme dominait alors, dans les sphères -officielles, comme dans le goût et l'opinion de la foule, ainsi que le -prouve l'anecdote du mouchoir. - -Et comment une licence de si mince importance pouvait-elle soulever un -tel émoi! Ce qui nous semble aujourd'hui si peu de chose était en 1829 -de la plus haute gravité. - -A force de s'inspirer des modèles classiques, de s'assujettir -servilement aux règles des préceptistes, et de prétendre à la majesté, à -la prosopopée et à l'élégance, les lettres en étaient venues à un tel -état de décadence que le naturel était considéré comme un délit, que -c'était un sacrilège d'appeler les choses par leur nom et que les neuf -dixièmes des mots français étaient proscrits, sous prétexte de ne -profaner point la _noblesse du style_. Aussi le grand poète, qui fut le -capitaine du Renouveau littéraire, Victor Hugo, dit-il dans les -_Contemplations_: - - «Plus de mol sénateur! plus de mot roturier! - Je fis une tempête au fond de l'encrier, - Et je mêlai parmi les ombres débordées, - Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées; - Et je dis: Pas de mot où l'idée au vol pur - Ne puisse se poser, tout humide d'azur!» - -Une littérature qui, comme le classicisme du début du siècle, -appauvrissait la langue, éteignait l'inspiration et se condamnait à -imiter par système, était forcément incolore, artificielle et pauvre. -Les romantiques qui venaient ouvrir de nouvelles voies, mettre en -culture des terrains vierges, arrivaient aussi à propos qu'une pluie -longtemps désirée sur la terre desséchée par les ardeurs du soleil. -Quoique le public protestât et se cabrât tout d'abord, il devait finir -par leur ouvrir les bras. - -Il est curieux que les reproches adressés au Romantisme débutant -ressemblent, comme une goutte d'eau à une autre, à celles que l'on lance -aujourd'hui contre le Réalisme. Lire la critique du Romantisme faite par -un Classique, c'est lire la critique du Réalisme par un Idéaliste. - -D'après les Classiques, l'école romantique recherchait tout spécialement -le laid, remplaçait le pathétique par le répugnant, la passion par -l'instinct, fouillait les égoûts, mettait en lumière les plaies et les -ulcères les plus dégoûtants, corrompait la langue et employait des -termes bas et populaires. Ne dirait-on pas que l'_Assommoir_ soit -l'objet de cet anathème? - -Sans s'écarter de leur route, les romantiques continuaient leur -formidable révolte. - -En Angleterre, Coleridge, Charles Lamb, Southey, Wordsworth, -Walter-Scott, rompaient avec la tradition, dédaignaient la civilisation -classique et préféraient une vieille ballade à l'_Enéide_, le moyen-âge -à Rome. - -En Italie, la renaissance du théâtre procédait du romantisme par -Manzoni. - -En Allemagne, véritable berceau de la littérature romantique, elle était -déjà riche et triomphante. - -L'Espagne, lasse de poètes subtils et académiques, tendit volontiers ses -bras au Carthaginois qui venait à elle les mains pleines de trésors. -Nulle part, cependant, le Romantisme ne fut aussi fécond, aussi militant -et aussi brillant qu'en France. Par cette éclatante et éblouissante -période littéraire seule, nos voisins méritent la légitime influence -qu'il n'est pas possible de leur dénier et qu'ils exercent dans la -littérature de l'Europe. - -Magnifique expansion, riche floraison de l'esprit humain! On ne peut la -comparer qu'à une autre grande époque intellectuelle: celle de la -splendeur de la philosophie scolastique. Et il est à remarquer qu'elle a -été bien plus courte. Quoique le Romantisme fût né après le début du -XIXe siècle, un grand critique, Sainte-Beuve, parla de lui, en 1848, -comme d'une chose finie et morte, déclarant que le monde appartenait -déjà à d'autres idées, à d'autres sentiments, à d'autres générations. Ce -fut un éclair de poésie, de beauté et de lumineuse clarté, auquel on -peut appliquer la strophe de Nuñez de Arce: - - ¡Que espontaneo y feliz renacimento! - Que pléyada de artistas y escritores! - En la luz, en las ondas, en el viento - Hallaba inspiracion el pensamiento, - Gloria el soldado y el pintor colores. - - Quelle renaissance heureuse et spontanée! - Quelle pléiade d'artistes et d'écrivains! - Dans la lumière, dans les flots, dans le vent, - La pensée trouvait des inspirations, - Le soldat de la gloire et le peintre des couleurs[1]. - -Un membre de la phalange française, Dovalle, tué en duel à l'âge de -vingt-deux ans, conseillait ainsi le poète romantique: - - Brûlant d'amour, palpitant d'harmonie, - Jeune, laissant gémir tes vers brûlants, - Libre, fougueux, demande à ton génie - Des chants nouveaux, hardis, indépendants! - Du feu sacré si le ciel est avare, - Va les ravir d'un vol audacieux; - Vole, jeune homme ... Oui, souviens-toi d'Icare: - Il est tombé; mais il a vu les cieux! - -Bien que nous distinguions dans le mouvement romantique français -quelques-uns de ses représentants qui, comme Alfred de Musset et Balzac, -ne lui appartiennent pas complètement, et sont à la rigueur les hommes -d'une école différente, il lui reste une telle quantité de noms fameux -qu'elle suffirait à faire la gloire, non pas seulement de quelques -lustres, mais de deux siècles. Châteaubriand,--dédaigné aujourd'hui plus -que de juste;--le doux et harmonieux Lamartine; George Sand; Théophile -Gautier, d'une forme si parfaite; Victor Hugo, colosse qui se maintient -encore sur pied; Augustin Thierry, le premier des historiens artistes, y -suffiraient, sans compter les nombreux écrivains, secondaires peut-être, -mais de valeur indiscutable, qui sont la preuve évidente de la fécondité -d'une époque et qui pullulèrent dans le Romantisme français: Vigny, -Mérimée, Gérard de Nerval, Nodier, Dumas, et, enfin, une troupe de -douces et courageuses poétesses, de poètes et de conteurs dont il serait -prolixe de citer les noms. - -Théâtre, poésie, roman, histoire, tout fut créé, régénéré et agrandi par -l'école romantique. - -Nous gens d'au-delà les Pyrénées, satellites de la France,--malgré que -nous en ayons,--nous nous rappelons aussi l'époque romantique comme une -date glorieuse. Nous en ressentons encore l'influence et longtemps -encore nous resterons à nous en affranchir. - -Le romantisme nous donna Zorrilla qui fut comme le rossignol de notre -aurore, en même temps que le mélancolique ver luisant de notre -crépuscule. Mystiques arpèges, notes de guzla, sérénades moresques, -terribles légendes chrétiennes, la poésie du passé, l'opulence des -formes nouvelles, le poète castillan exprima tout avec une veine si -inépuisable, avec une versification si sonore, une musique si délicieuse -et que l'on entendait pour la première fois, que même aujourd'hui ... -alors qu'elle est si lointaine! il semble que sa douceur nous résonne -encore dans l'âme. - -À côté de lui, Espronceda dresse son front hyronien; et le soldat poète -Garcia Gutierrez cueille des lauriers prématurés qu'Hartzenbusch seul -lui dispute. Le duc de Rivas satisfait aux exigenceshistorico-pittoresques -dans ses romances. Larra, plus romantique dans la vie que dans ses -Å“uvres, avec un humorisme piquant, avec une ironie badine, indique -que la transition de la période romantique à la période réaliste. - -Bien avant que cette transition commençât à s'accomplir.--quoique -déterminée par la révolution littéraire française, la nôtre eut une -originalité propre. Il ne nous manqua aucune note. Avec le temps, si -nous ne possédâmes pas un Heine et un Alfred de Musset, il nous naquit -un Campoamor et un Becquer. - -Mais le théâtre du combat décisif, il importe de le répéter, ce fut la -France. - -Là , il y eut attaque impétueuse de la part des dissidents, résistance -tenace de la part des conservateurs. - -Baour-Lormian, dans une comédie intitulée _Le classique et le -romantique_, établit la synonymie: _classiques et gens de bien_, -_romantiques et canailles_. Suivant ses traces, sept écrivains d'un -classicisme absolutiste remirent à Charles X une adresse dans laquelle -ils le suppliaient d'exclure toute poésie contaminée de Romantisme du -Théâtre-Français. Le roi répondit avec beaucoup d'esprit à cette demande -qu'en matière de poésie dramatique il n'avait que l'autorité d'un -spectateur et au théâtre d'autre rang que sa place au parterre. - -A leur tour, les Romantiques provoquaient la lutte, défiaient l'ennemi -et se montraient insociables et séditieux autant qu'il était possible. -Us riaient à se démancher la mâchoire des trois unités d'Aristote; ils -envoyaient promener les préceptes d'Horace et de Boileau,--sans -s'apercevoir que beaucoup d'entre eux sont des vérités évidentes dictées -par une logique inflexible et que le préceptiste ne put les inventer pas -plus qu'aucun mathématicien n'invente les axiomes fondamentaux qui sont -les premiers principes de la science. Ils s'amusaient à mystifier les -critiques qui leur étaient hostiles, comme le fit ingénieusement Charles -Nodier. - -Cet élégant conteur qui était un savant philologue publia une Å“uvre -intitulée _Smarra_. Les critiques, la prenant pour un enfant du -Romantisme, la censurèrent avec amertume. Quelle ne dut pas être leur -surprise en s'apercevant que _Smarra_ se composait de passages traduits -d'Homère, de Virgile, d'Horace, de Théocrite, de Catulle, de Lucien, de -Dante, de Shakespeare et de Milton. - -Jusque dans les détails du costume, les romantiques voulaient manifester -de l'indépendance et de l'originalité; l'extravagance ne les effrayait -point. Les chevelures de ce temps-là sont proverbiales, -caractéristiques. Le costume avec lequel Théophile Gautier assista à la -première d'_Hernani_ est fameux. Le costume en question se composait -d'un gilet de satin cerise, très collant, comme un justaucorps, d'un -pantalon vert d'eau très pâle avec une bande noire, d'un habit noir à -revers de velours, d'un pardessus gris doublé de satin vert et d'un -ruban de moire autour du cou, sans que ni cravate ni col blanc se -laissassent apercevoir. Pareil costume, choisi tout exprès pour choquer -les bourgeois paisibles et les classiques atterrés, produisit presque -autant d'émotion que le drame. - -Le Romantisme ne s'arrêtait pas à la littérature: il s'élevait jusqu'aux -mÅ“urs. C'est un de ses signes particuliers d'avoir mis à la mode -certains détails, certaines physionomies, les demoiselles pâles et -bouclées, les héros désespérés, et, comme terme final, l'orgie et le -cimetière. - -L'idée que l'on avait de l'écrivain changea du tout au tout: à d'autres -époques, c'était en général un homme inoffensif, paisible, menant une -vie studieuse et retirée. Après l'avènement du Romantisme, ce devint un -libertin misanthrope que les muses tourmentaient au lieu de le consoler -et qui ne marchait, ne mangeait et ne se conduisait en rien comme le -reste du genre humain, toujours entouré d'aventures, de passions, de -tristesses profondes et mystérieuses. - -Tout n'était pas fictif dans le type romantique. La preuve en est dans -la vie hasardeuse de Byron, dans la satiété précoce d'Alfred de Musset, -dans la folie et le suicide de Gérard de Nerval, dans les étranges -fortunes de George Sand, dans les passions volcaniques et la fin -tragique de Larra, dans les incartades et les ardeurs de Espronceda. - -Il n'est pas de vin qui ne monte à la tête, si l'on en boit avec excès, -et l'ambroisie romantique fut trop enivrante, pour ne pas troubler le -cerveau de tous ceux qui la goûtaient dans la coupe divine de l'Art. - -Temps héroïques de la littérature moderne! L'aveugle intolérance pourra -seule méconnaître leur valeur et les considérer uniquement comme une -préparation à l'âge réaliste qui commence. Et cependant, quand il appela -à la vie artistique le beau et le laid indistinctement, quand il -accorda à tous les mots leurs lettres de naturalisation dans les -domaines de la poésie, le Romantisme servit la cause de la réalité. -Victor Hugo protesta en vain, déclarant que _des abîmes infranchissables -séparent la réalité dans l'art de la réalité dans la nature_. Cette -restriction calculée n'empêchera pas que le Réalisme contemporain, et -même le pur Naturalisme, se fondent et s'appuient sur des principes -proclamés par l'école Romantique. - - -[1] _Gritos del combate_: A la muerte de D. Antonio Rios Rosas, p. 135. - - - - -II - - -SOMMAIRE - - -_Intensité et brièveté de l'existence du Romantisme. ---La littérature nouvelle.--Le calme dans les esprits. ---Vie bourgeoise des écrivains nouveaux.--La tendance -réaliste.--La génération romantique: Victor Hugo. ---Réalisme anglais et espagnol.--La tendance des -nationalités.--Le roman est par excellence la forme -littéraire nouvelle._ - - -En étudiant le Romantisme et en fixant sur lui un regard impartial, l'on -voit clairement que Sainte-Beuve avait raison. Son existence fut aussi -courte qu'intense et brillante. Depuis le milieu du siècle, il est mort, -en laissant une nombreuse descendance. - -La fin de la période romantique n'est pas due à la résurrection du -Classicisme anémique et antiquaille d'autrefois. - -Il n'y a pas de restauration de ce genre dans le domaine intellectuel. -L'intelligence humaine n'est pas un panier qui se vide quand il est trop -plein et où l'on met dessus ce qui était dessous, comme on peut le dire -des modes. - -Madame de Staël avait raison d'affirmer que ni l'Art ni la Nature ne -récidivent avec une précision mathématique. - -Seul, ce qui survit à la critique, ce qui passe à travers son fin tamis, -se reproduit et revit: ainsi du Classicisme. Il renaît aujourd'hui les -choses réellement bonnes et belles qu'il y eut en lui, ou qui pour le -moins, si elles ne sont ni bonnes ni belles, sont en harmonie avec les -exigences de l'époque présente et de l'esprit littéraire du jour. - -Il en arrive de même pour le Romantisme. Il survit de lui tout ce qui -mérite de survivre, tandis que les exagérations, les égarements et les -folies passèrent comme un torrent de lave, qui embrasa le sol et laisse -derrière lui d'inutiles scories. - -Une littérature nouvelle, qui n'est ni classique ni romantique, mais qui -tire son origine des deux écoles et tend à les équilibrer dans une juste -proportion, s'empare de la seconde moitié du XIXe siècle et peu à peu la -domine. Sa formule n'est pas un éclectisme qui se borne à emboîter des -têtes romantiques sur des troncs classiques: ce n'est pas un syncrétisme -qui mêle, comme des légumes dans un potage, les éléments des deux -doctrines rivales. C'est un produit naturel comme le fils, en qui -s'unissent en une seule substance le sang paternel et le sang maternel, -donnant pour résultat un individu doté d'une spontanéité et d'une vie -propres. - -Il me semble oiseux d'insister sur cette démonstration de ce qui ne peut -même pas se discuter, c'est-à -dire, qu'il existe des formes littéraires -nouvelles, et que les anciennes sont en décadence et s'éteignent peu à -peu. Ce serait une étude curieuse que celle de la diminution graduelle -de l'influence romantique, et dans les lettres, et dans les mÅ“urs. - -Sans déchirer le voile qui couvre la vie privée, je crois facile de -mettre en relief le changement notable qu'ont éprouvé les mÅ“urs -littéraires et l'état d'esprit des écrivains. - -Voici quelques années, l'effervescence des cerveaux se calma, cette -irritabilité maladive, ce _subjectivisme_ qui tourmentaient tant Byron -ou Espronceda s'apaisèrent, et nous entrons dans une période de sérénité -et de calme plus grand. - -Nos écrivains illustres, nos poëtes contemporains vivent comme le reste -des mortels; leurs passions, si tant est qu'ils en éprouvent, demeurent -cachées au fond de leur âme et ne débordent ni dans leurs livres ni dans -leurs vers. Le suicide perd prestige à leurs yeux, et ils ne le -demandent ni à l'excès des plaisirs désordonnés ni à aucune fiole de -poison, ni à aucune arme mortelle. Par leurs vêtements, leur langage et -leur conduite, ils sont semblables au premier venu, et celui qui -rencontrerait dans la rue Nuñez de Arce ou Campoamor sans les connaître, -dirait qu'il a vu deux messieurs de bonne mine, l'un tout blanc, l'autre -un peu pâle, qui n'ont rien de saillant. Tout Paris connaît l'existence -bourgeoise et méthodique de Zola, tout entier à sa famille, et si ce -n'était toujours commettre une indiscrétion que de découvrir les choses -intimes du foyer, si innocentes soient-elles, j'ajouterais sur ce point, -au nom du romancier français, celui de quelques écrivains espagnols fort -connus[1]. - -Cela ne veut pas dire que l'on en ait fini avec la tristesse vague, la -contemplation mélancolique, le désir de choses autres que celles que -nous offre la réalité tangible, le mécontentement, la soif de l'âme et -les autres maladies qui n'atteignent que les esprits élevés et -puissants, ou tendres et délicats. Ah, certes non! Cette poésie -intérieure n'est pas tarie. Ce qui est proscrit, c'en est la -manifestation importune, affectée et systématique. Les rêveurs agissent -aujourd'hui comme ces moines et ces religieuses qui, en s'acquittant des -besognes culinaires ou en balayant le cloître, savaient fort bien -absorber en Dieu leurs pensées, sans qu'il parût extérieurement que leur -attention fût tout entière à autre chose qu'au pot-au-feu et au balai. - -Notre temps n'est pas aussi positif que l'assurent des gens qui le -regardent de haut. Il n'y a pas de siècles où la nature humaine se -change totalement et où l'homme enferme à double tour quelques-unes de -ses facultés, en se servant seulement de celles qu'il lui plaît de -laisser dehors. - -La différence consiste en ce que le Romantisme eut des rites auxquels, à -cette heure, nul ne se soumettrait, sans en rire lui-même aux éclats. Si -à la Première du drame le plus discuté d'Echegaray, quelqu'un se -présentait avec l'extravagant costume de Théophile Gautier à _Hernani_, -il se pourrait faire qu'on l'envoyât dans un cabanon. - -Fort bien! si le Romantisme est mort et si le Classicisme n'a pas -ressuscité, c'est sans doute que la littérature contemporaine a trouvé -de nouveaux moules, qui lui sont plus proportionnés ou plus amples. Je -crois qu'il est à cette heure difficile de juger ces moules. Il est -indubitablement beaucoup trop tôt. Nous ne sommes pas encore la -postérité, et peut-être ne réussirions-nous pas à nous montrer -impartiaux et sagaces. - -Il est seulement permis d'indiquer qu'une tendance générale, la tendance -réaliste, s'impose aux lettres, ici contrariée, parce qu'il existe -encore un esprit romantique; là accentuée par le Naturalisme, qui est sa -note la plus aiguë, mais partout vigoureuse et partout dominante, comme -le prouve l'examen de la production littéraire en Europe. - -De la génération romantique française, il ne reste plus debout que -Victor Hugo, matériellement, puisqu'il vit; moralement, il y a beau -temps qu'on ne le compte plus. On ne peut lire avec plaisir ses -dernières Å“uvres, pas même avec patience, et les auteurs français -dont la célébrité traverse les Pyrénées et les Alpes et se répand dans -tout le monde civilisé, sont des réalistes et des naturalistes. - -L'Angleterre a vu tomber un à un les colosses de sa période romantique, -Byron, Southey, Walter-Scott, et une phalange réaliste d'un rare talent -les remplacer: Dickens, qui se promenait des jours entiers dans les rues -de Londres, notant sur son carnet ce qu'il entendait, ce qu'il voyait, -les détails et les banalités de la vie quotidienne; Thackeray qui -continua les vigoureuses peintures de Fielding; et enfin, pour couronner -cette renaissance du génie national, Tennyson le poète du _home_, le -chantre des mÅ“urs simples et calmes de la famille, le chantre de la -vie domestique et du paysage tranquille. - -L'Espagne ... qui doute que l'Espagne, elle aussi, ne tende, peut-être -pas aussi résolument que l'Angleterre, du moins avec assez de force, à -recouvrer en littérature son naturel originel et original, plutôt -réaliste qu'autre chose? Voici quelque temps qu'il s'est établi des -courants de purisme et d'archaïsme qui, s'ils ne débordent point, seront -très utiles et nous mettront en relation et en contact avec nos -classiques, pour que nous ne perdions point le goût et la saveur de -Cervantès, de Hurtado[2] et de sainte Thérèse. - -Les écrivains délicats et un tantinet maniérés, comme Valera, et aussi -ceux qui écrivent librement, _ex toto corde_, comme Galdos, -époussettent, dérouillent et mettent en circulation des phrases -surannées, mais précises, utiles et belles. - - * * * * * - -Ce n'est pas uniquement la forme, le style qui devient chaque jour plus -national chez les bons écrivains, c'est le fond et l'esprit de leurs -productions. Galdos, avec les admirables _Episodes_ et les _Romans -contemporains_, Valera avec ses élégants romans andalous, Pereda avec -ses frais récits montagnards, mènent à terme une restauration, retracent -notre vie psychologique, historique, régionale. Ils écrivent le poème de -l'Espagne moderne. Alarcon même, le romancier qui conserve le plus les -traditions romantiques, place en première ligne parmi ses Å“uvres un -précieux caprice de Goya, un conte espagnol à tous crins, le _Tricorne_. -La patrie se réconcilie avec elle-même par l'intermédiaire des lettres. - -En résumé, la littérature de la seconde moitié du XIXe siècle, -abondante, variée et complexe, présente des traits caractéristiques. -Portrait de la société, nourrie de faits, positive, scientifique, basée -sur l'observation de l'individu et de la société, elle professe le culte -de la forme artistique et le pratique à la fois, non plus avec la -sereine simplicité classique, avec abondance et avec recherche. Si elle -est réaliste et naturaliste, elle est aussi raffinée, et comme aucun -détail ne demeure caché à sa perspicacité analytique, elle les traduit -prolixement, polit et cisèle le style. - -On y remarque une certaine renaissance des nationalités, qui pousse -chaque peuple à diriger ses regards vers le passé, à étudier ses -écrivains illustres et à chercher chez vous ce parfum particulier et -inexplicable, qui est à la littérature d'un pays ce que sont à ce même -pays son ciel, son climat, son sol. En même temps, l'on observe le -phénomène de l'imitation littéraire, l'influence réciproque des -nationalités, phénomène qui n'est ni nouveau, ni surprenant, bien que -par excès de patriotisme, quelques-uns le condamnent avec une sévérité -irréfléchie. - -L'imitation entre nations n'est pas un fait extraordinaire, ni si -humiliant pour la nation qui imite qu'on a coutume de le dire. Laissons -de côté les Latins qui ont calqué les Grecs: nous, nous avons imité les -poëtes italiens; à son tour la France imita notre théâtre, notre roman. -Un de ses auteurs les plus célèbres, admiré par Walter-Scott, Le Sage, -écrivit le _Gil Blas_, _le Bachelier de Salamanque_, et _le Diable -Boîteux_, en suivant les traces de nos écrivains picaresques. Dans la -période romantique, l'Allemagne fut l'inspiratrice des Français qui à -leur tour influencèrent notablement Heine, et cela se passa de telle -sorte que si chaque nation devait restituer ce que lui prêtèrent les -autres, toutes demeureraient sinon ruinées, au moins appauvries. - -A propos d'imitation, Alfred de Musset disait avec sa grâce accoutumée: - - Byron, me direz-vous, m'a servi de modèle, - Vous ne savez donc pas qu'il imitait Pulci? - Lisez les Italiens, vous verrez s'il les vole. - Rien n'appartient à rien, tout appartient à tous. - Il faut être ignorant comme un maître d'école - Pour se flatter de dire une seule parole - Que personne ici-bas n'ait su dire avant vous. - C'est imiter quelqu'un que de planter des choux. - -L'évolution,--le mot ne me satisfait pas, mais je n'en ai pas de -meilleur,--l'évolution qui s'accomplit dans la littérature actuelle et -laisse en arrière le Classicisme et le Romantisme, transforme tous les -genres. - -La poésie se modifie, admet comme élément de beauté la réalité vulgaire. -On le prouve aisément par le seul nom de Campoamor. L'histoire s'appuie -chaque jour davantage sur la science et sur la connaissance analytique -des sociétés. La critique a cessé d'être une magistrature et un -pontificat, pour se changer en études et en observations incessantes. -Le théâtre même, dernier refuge de la convention artistique, entr'ouvre -ses portes, sinon à la vérité, du moins à la vraisemblance réclamée à -grands cris par le public qui, s'il accepte et applaudit des -bouffonneries, des féeries, des pantomimes et jusqu'à des fantoches -comme simple passe-temps ou comme distraction des sens, dès qu'il voit -une Å“uvre scénique prétendre pénétrer sur le terrain du sentiment et -de l'intelligence, ne lui donne plus si facilement un passe-port. - -C'est dans le roman que la réalité s'installe plus victorieusement, -qu'elle est comme chez elle. Ce genre favori de notre siècle se -substitue aux autres, adopte toutes les formes, se plie à tous les -besoins intellectuels, justifie son titre d'épopée moderne. - -Il est temps de nous attacher au roman, puisque c'est là que se produit -le mouvement réaliste et naturaliste avec une rapidité extraordinaire. - - -[1] M. Perez Galdos est évidemment de ceux-là . (_Trad._) - -[2] Diego Hurtado de Mendoza, auteur de _Lazarillo de Tormès_ et de la -_Guèrre de Grenade_. - - - - -III - - -SOMMAIRE - -_L'histoire du roman. Son âge héroïque: le conte et -la fable.--Le roman antique. Le Poème, la Chanson -de geste.--Le roman de chevalerie.--Le_ Don Quichotte. ---_Le roman picaresque_.--Daphnis et Chloé.--Amadis. ---Le grand Tacaño. - - -La forme première du roman, c'est le conte non écrit, oral, qui fait les -délices du peuple et de l'enfance. - -Quand, à la clarté de la lampe, durant les longues nuits d'hiver, ou -bien, filant leurs quenouilles à côté du berceau, l'aïeule ou la -nourrice racontent dans un langage simple et incorrect d'effroyables -légendes ou des apologues moraux, elles sont ... qui le dirait? les -prédécesseurs de Balzac, de Zola et de Galdos. - -Peu de peuples au monde sont privés de ces fictions. - -Les Indes en furent une mine opulente. Elles les communiquèrent aux pays -de l'Occident, et parfois quelque savant philologue les y découvre, qui -s'étonne qu'un berger lui raconte la fable sanscrite qu'il lut, la -veille, dans la collection de Pilpay. - -Arabes, Perses, Peaux-Rouges, Nègres, Sauvages de l'Australie, les races -les plus inférieures et les plus barbares possèdent leurs contes. - -Chose étrange! le seul peuple pauvre en ce genre de littérature est -celui qui nous inspira et nous donna tous les autres genres, -c'est-à -dire la Grèce. On croit qu'Esope dut être esclave dans quelque -pays oriental et en rapporter dans sa patrie les premiers apologues et -les premières fables. - -De romans, il n'y a aucune trace aux époques glorieuses de l'antiquité -classique. - -Au quatrième siècle avant notre ère, quand les Grecs avaient déjà leurs -admirables épopées, leur théâtre, leur poésie lyrique, leur philosophie -et leur histoire, alors seulement apparut la première fiction -romanesque: _la Cyropédie_ de Xénophon, roman moral et politique, qui ne -manque pas d'analogie avec le _Télémaque_. La période attique--on -appelle ainsi tout le temps où fleurirent les lettres grecques,--n'a ni -un autre romancier ni un autre roman, car on ignore si Xénophon a -renouvelé sa tentative. - -Les Chinois qui furent à l'avant-garde en toute chose, possédaient des -romans depuis des temps reculés; mais comme la civilisation de -l'Occident est d'origine grecque, si nous voulions rendre hommage à -notre premier romancier, nous devrions célébrer le millénaire de -Xénophon. - -Durant la période de décadence littéraire qui commença à Alexandrie, -Dion Chrysostome, au siècle d'Auguste, publie une jolie pastorale, _les -Eubéennes_. - -Il semble que l'imagination romanesque attendait pour se manifester -librement la venue du christianisme. Elle prit dès lors son vol fort à -son aise, et les fictions échevelées et les fables milésiennes -abondaient sans doute, quand, au second siècle, Lucien de Samosate, -écrivain sceptique et satirique, le Voltaire du paganisme, pour ainsi -dire, crut nécessaire de les attaquer, comme Cervantès attaqua depuis -les livres de chevalerie, en les parodiant dans deux nouvelles -satiriques, _l'Histoire véritable_ et _l'Ane_. - -En effet, la littérature de ces premiers siècles du christianisme, si -elle compte quelques bons romans, comme _les Babyloniennes_ de -Jamblique, est infectée de balourdises, de prodiges et d'inventions -fantastiques, de biographies et d'histoires sans queue ni tète, de -légendes relatives à Homère, Virgile et d'autres poëtes et héros, -_d'Evangiles_ et _d'Actes_ apocryphes, quelques-uns de très brillante -invention. On le voit, le lignage du roman, pour n'être pas aussi -antique que celui des autres genres littéraires, peut se vanter d'être -illustre, puisque un lien d'affinité l'unit à la littérature sacrée. - -L'ère du roman grec termine avec _Daphnis et Chloé_; _les amours de -Théagène et de Chariclée_, _les Récits_ d'Achille Tatius, _les -Ephésiennes_ de Xénophon d'Ephèse, _les Lettres d'Aristénètes_, genre -spécial de roman érotique, dans lequel le paganisme moribond se -complaisait à orner de festons et de guirlandes prolixes l'autel ruiné -de l'amour classique. - -Survient le moyen-âge. Personnages, sujets et écrivains changent. Le -roman est poëme épique, chanson de geste ou fabliau. Ses héros -s'appellent Jason, Å’dipe, les Douze Pairs, le roi Artus, Flore et -Blanchefleur, Lancelot, Parcival, Garin, Tristan et Iseult; il a pour -sujets la conquête du Saint-Graal, la guerre de Troie, la guerre de -Thèbes; pour auteurs, des trouvères ou des clercs. - -A l'état très rudimentaire, les livres de chevalerie et le roman -historique étaient là , tout comme les chroniques des saints et les -légendes, dorées renfermaient le germe du roman psychologique, avec -moins d'action et de mouvement, mais plus délicat, plus ému. - -La France et l'Angleterre eurent la palme dans ce genre d'histoires -romanesques, de paladins, d'aventures, d'exploits et de merveilles: nous -primes notre revanche au XVIe siècle. - -Semblable aux jardins enchantés que, par la puissance de sa magie, un -alchimiste faisait fleurir au plus âpre de l'hiver, notre patrie vit -soudain s'ouvrir le calice, peint de gueules, de sinople et d'azur, de -la littérature de la chevalerie errante. Les chroniques et les prouesses -des héros carlovingiens, les amours de Lancelot et de Tristan, les ruses -de Merlin n'avaient point pénétré en Espagne, mais en échange, outre le -magnifique Campeador, le Cid idéal, le chevalier parfait, pur et -héroïque jusqu'à la sainteté, nous avions parmi nous le beau, le jamais -assez loué Amadis de Gaule, patriarche de l'ordre de chevalerie, type si -cher à notre imagination méridionale qu'au début du XVe siècle, les -chiens favoris des grands de la Castille s'appelaient Amadis, comme ils -s'appelleraient maintenant Bismarck ou Garibaldi. L'aïeul Amadis est-il -né en Portugal ou en Castille? Aux érudits d'en décider: ce qui est -certain, c'est que le soleil de l'Ibérie échauffa sa cervelle, le soleil -qui brûlait la tête d'Alonzo Quijano errant dans les plaines brûlantes -de la Manche; c'est que son interminable postérité, nombreuse comme les -rejetons de l'olivier, poussa dans le champ des lettres espagnoles. -Certes, il fut fécond, l'hyménée du chaste comte Amadis avec -l'incomparable dame Oriane. - -Un monde, un monde imaginaire, poétique, doré, mystérieux et -extranaturel comme celui que vit au fond de la caverne de Montesinos le -chevalier de la Triste-Figure, s'avance à la suite du roi Périon de -Gaule. Lisuart, Florisel et Ephéramond; chevaliers de PhÅ“bus, de -l'Ardente Epée, de la Sylve; belles demoiselles, blessées par le dard de -l'amour; duègnes rancuneuses ou désolées; reines et impératrices de -régions étranges, d'îles lointaines, de contrées des antipodes, où -quelque dragon ailé transportait en un clin d'Å“il le chevalier -errant; nains, géants, mores et mages, monstres et spectres, savants -avec des barbes qui leur baisaient les pieds, et princesses enchantées -avec des poils qui leur couvraient tout le corps; châteaux, cavernes, -riches salles, lacs de poix qui renfermaient des cités d'or et -d'émeraude; tout ce qu'enfanta la poésie de l'Arioste, tout ce que -Torquato Tasso chanta en de mélodieuses octaves, Garcia Ordonez de -Montalvo, Feliciano de Sylva, Toribio Fernandez, Pelayo de Ribera, Luis -Hurtado le contèrent en prose castillane, abondante, enflée, -entortillée, bourrée de jeux de mots et d'affectations amoureuses. Elle -compte encore mille autres romanciers la phalange dont la lecture -assidue dessécha le cerveau de Don Quichotte et dont le style semblait -aussi précieux que les perles au bon hidalgo. «Oh! je veux,--dit une -héroïne des romans de chevalerie, la reine Sydonie,--je veux mettre un -terme à mes raisons pour la déraison que je commets en me plaignant de -celui qui ne la garde pas dans ses lois!» - -Arrive, hâte-toi, glorieux manchot qui manques si fort au siècle: -empoigne la plume et décapite-moi sur l'heure cette armée de géants, -qui sous tes coups se métamorphoseront en des outres inoffensives, -gonflées de vin rouge. D'un seul coup tu les pourfendras, et quand ils -auront perdu leur sève enivrante, ils resteront aplatis et vides. Viens, -Miguel de Cervantès Saavedra, viens en finir avec une race d'écrivains -absurdes, viens abattre, un idéal chimérique, patronner la réalité, -concevoir le meilleur roman du monde! - -Notons ici un détail de la plus haute importance; si le roman -chevaleresque s'implanta, s'enracina et fructifia si richement sur notre -sol, il nous venait pourtant du dehors. Par son origine, _Amadis_ est -une légende du cycle breton, importée en Espagne par quelque troubadour -provençal fugitif. _Tirant le Blanc_, cet autre premier livre de la -littérature chevaleresque, fut traduit de l'anglais en portugais et en -catalan. Les aventures de chevaliers errants adviennent en Bretagne, au -pays de Galles, en France. Quoique habilement adaptées à notre langage, -lues avec délices et même avec une fureur enthousiaste, leurs histoires -ne perdent jamais une tournure étrangère qui répugne au goût national. - -Vienne un Cervantès qui écrive, sous forme de roman, une histoire pleine -d'esprit et de vérité, protestation de l'esprit patriotique contre le -faux idéalisme et les discours enchevêtres que nous adressent des héros -nés en d'autres pays, sur l'heure, son Å“uvre deviendra populaire. Les -dames la célébreront, les pages en riront. On la lira dans les salons et -dans les antichambres, et elle ensevelira dans l'oubli les folles -aventures chevaleresques: oubli aussi rapide et aussi complet que leur -gloire et leur renom furent bruyants. - -Après avoir circulé aux mains de tout le monde, les livres de chevalerie -devinrent un objet de curiosité. Leurs auteurs étaient contemporains de -Herrera, de Mendoza, et des Luis. Qui se souvient aujourd'hui de ces -féconds romanciers si goûtés de leur époque? Qui sait, à ne pas le -chercher tout exprès dans un manuel de littérature, le nom de l'auteur -du _Don Cirongilio de Tracia_? - -Il ne m'est pas possible de croire--quoi-qu'on dise la critique -transcendentale--que Cervantès, lorsqu'il écrivit le _Don Quichotte_, ne -voulut réellement pas attaquer les livres de chevalerie, et tuer en eux -une littérature exotique qui enlevait à notre littérature naturelle -toute la faveur du public. - -Et je le crois ainsi, tout d'abord, parce que si la littérature -chevaleresque n'eût pas atteint un développement et une prépondérance -alarmante, Cervantès, en la combattant, procéderait comme son héros, -prendrait des moutons pour des armées, et se battrait avec des moulins à -vent. Je le crois ensuite, parce qu'en jugeant par analogie, je -comprends bien que si un réaliste contemporain possédait le talent -étonnant de Cervantès, il l'emploierait à écrire quelque chose contre le -genre idéaliste, sentimental et ennuyeux qui jouit aujourd'hui de la -faveur de la foule, comme les livres de chevalerie au temps de -Cervantès. - -D'autre part, il est clair que le _Don Quichotte_ n'est pas une pure -satire littéraire. N'est-ce pas ce qu'on a écrit de plus grand et de -plus beau en fait de roman? - -Le principal mérite littéraire de Cervantès,--en laissant à part la -valeur intrinsèque du _Don Quichotte_ comme Å“uvre d'art,--c'est qu'il -renoue la tradition nationale, en remplaçant la conception de l'Amadis -étranger et aussi chimérique qu'Artus ou Roland, par un type réel comme -notre héros castillan, le Cid Rodrigo Diaz. Tout en se montrant toujours -valeureux et noble, grand, courtois et chrétien, de même que le -solitaire de la Roche-Pauvre, le Cid est en outre un être de chair et -d'os; il manifeste des affections, des passions et même des petitesses -humaines ni plus ni moins que Don Quichotte. Je veux être enterrée avec -eux mais pas avec l'interminable descendance des _Amadis_. - -Cervantès n'inventa pas le roman réaliste espagnol, parce que ce roman -existait déjà et qu'il était représenté par la _Célestine_[1], Å“uvre -magistrale, plus romanesque encore que dramatique, quoique écrite sous -forme de dialogue. Aucun homme, même quand il est doué du génie et de -l'inspiration de Cervantès, n'invente un genre de toutes pièces: ce -qu'il fait, c'est le déduire des antécédents littéraires. - -Il n'importe. Le _Don Quichotte_ et l'_Amadis_ divisent en deux -hémisphères notre littérature romanesque; on peut reléguer dans -l'hémisphère de l'_Amadis_, toutes les Å“uvres dans lesquelles -l'imagination règne, et dans celui de _Don Quichotte_ celles dans -lesquelles domine le caractère réaliste qui apparaît dans les monuments -les plus antiques des lettres espagnoles. - -Dans le premier prennent donc place les innombrables livres de -chevalerie, les romans pastoraux et allégoriques, sans en excepter même -la _Galathée_ et le _Persilès_ de Cervantès. - -Dans le second se rangent les romans _exemplaires_ et picaresques: le -_Lazarillo_[2], _le Grand Tacaño_[3], _Marcos de Obregon_, _Guzman de -Alfarache_ les tableaux pleins de couleur et de lumière de la Gitanilla, -l'humoristique Dialogue des Chiens[4], le _Diable boiteux_ de Guevara; -le gentil conte des _Trois maris trompés_ et ... que citer? quand -finirons-nous de nommer tant d'Å“uvres magistrales de grâce, -d'observation, d'habileté, d'esprit, de désinvolture, de vie, de style -et de profondeur morale? Tandis que chaque jour le terrain de -l'idéalisme se perd, s'engloutit à chaque heure davantage dans les -nuages de l'oubli, le terrain du réalisme embelli par le temps comme il -arrive pour les toiles de Velazquez et de Murillo, suffit pour rendre -sans égal dans le monde le passé de notre littérature. - -Cette courte excursion dans le champ du roman, depuis sa naissance -jusqu'à l'aurore des temps modernes, qui l'ont tant enrichi et tant -métamorphosé, nous enseigne combien le goût est changeant et combien les -époques tonnent les littératures à leur image. - -Quelle différence, par exemple, entre ces trois Å“uvres, _Daphnis et -Chloé_, _Amadis de Gaule_ et _le Grand Tacaño_! - -Je me représente _Daphnis et Chloé_ comme un bas-relief païen ciselé non -dans le pur marbre, mais dans l'albâtre le plus fin. Le jeune berger et -la jeune bergère se détachent sur le fond d'une grotte rustique où se -dresse l'autel des nymphes entouré de fleurs. À leur côté bondit une -chèvre, et la panetière est par terre, avec la houlette, et les outres -pleines de lait frais. - -Le dessin est élégant, sans vigueur ni sévérité, mais non sans une -certaine grâce et une mollesse raffinée qui plaît doucement aux yeux. - -_Amadis_, c'est une tapisserie dont les figures se prolongent plus -grandes que la grandeur naturelle. Le paladin armé de pied en cap, prend -congé de la dame dont une large jupe cache les pieds et dont la main -délicate tient une fleur. Çà et là , entre les couleurs éteintes de la -tapisserie, les lys d'or et d'argent resplendissent. Au fond il y a une -ville aux édifices quadrangulaires, symétriques, comme on les peint dans -les manuscrits. - -Enfin, _le Grand Tacaño_, c'est comme une peinture de la meilleure -époque de l'école espagnole. Ce fut sans doute Velazquez qui détacha de -la toile la figure de parchemin, le taciturne visage du _Domine_ Cabra; -seul Velazquez pouvait donner un semblable clair-obscur à la vieille -soutane, au visage jauni, au pauvre ameublement de l'avare. Quelle -lumière! quelles ombres! quels violents contrastes! quel pinceau -courageux, franc, naturel et comique à la fois! - -_Daphnis et Chloé_, _Amadis_ n'ont que la vie de l'art, _le Grand -Tacaño_ vit dans l'art et dans la réalité. - - -[1] Il existe une traduction de Germond de Lavigne (collection -Jannet-Picard). - -[2] Traduction Pelletier (Plon). - -[3] Traduction Germond de Lavigne (collection Jannet-Picard). - -[4] Nouvelles exemplaires, trad. Viardot (Hachette). - - - - -IV - - -SOMMAIRE - -_Rabelais.--Les conteurs gaulois.--La crise de préciosité. ---Mlle de Scudéry.--Scarron.--Le_ Gil Blas.--Manon -Lescaut.--_Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre.--Les -romanciers de Encyclopédie.--Voltaire et Diderot_. - - -La passion du roman a éclaté chez nous bien plus tôt que chez les -Français. Nous étions déjà las de produire des histoires chevaleresques, -le genre picaresque et pastoral florissait sur notre Parnasse, qu'eux ne -possédaient pas un pauvre livre de littérature légère en prose, si l'on -fait exception de quelques nouvelles. - -Cependant, quand, dans leurs traités de littérature, nos voisins -arrivent au XVIe siècle, ils n'oublient jamais de dire qu'ils eurent -alors aussi leur Cervantès. - -Voyons quel il fut. - -Possédé de l'ivresse des lettres antiques qui caractérisait la -Renaissance, certain moine franciscain, fils d'un aubergiste de Tours, -s'adonna à l'étude du grec, et négligea complètement les devoirs de sa -règle. Jour et nuit, il était enfermé dans sa cellule avec un compagnon, -et au lieu de matines, tous deux récitaient des morceaux de Lucien ou -d'Aristophane. - -Surpris par le père supérieur, il leur fut imposé une pénitence, et l'on -conte,--bien que les historiens ne le donnent pas comme chose -certaine,--que, dès cette heure, le moine humaniste révolutionna le -couvent par mille farces diaboliques, ni honorables, ni propres, -jusqu'à ce qu'enfin il réussît à s'échapper, à abandonner le cloître et -à s'en aller par le monde vivre à sa guise. - -Il fut successivement moine bénédictin, médecin, astronome, -bibliothécaire, secrétaire d'ambassade, romancier et enfin curé de -paroisse. - -Il étudia et pratiqua toutes les sciences et toutes les langues. Pour la -première fois en France, il disséqua un cadavre humain. Il satirisa les -religieux, la magistrature, l'université, les protestants, les rois, les -pontifes, Rome; et tout cela sans souffrir de bien cruelles -persécutions. Il mourut en paix, grâce à la protection du pape Clément -VII, tandis que Calvin l'eût fait griller de bon gré, et que le poëte -Ronsard écrivait son épitaphe, en priant le passant de verser sur la -tombe du moine en rupture de cloître des cervelas, des jambons et du vin -qui lui seraient beaucoup plus agréables que de frais bouquets de lys. - -Eh bien! cet homme singulier, ayant publié des livres scientifiques et -ayant vu que personne ne les achetait, eut l'idée d'inculquer au public -les mêmes connaissances, mais d'une manière telle qu'elles le -divertissent et qu'il les absorbât sans s'en apercevoir. Pour cela, il -composa une satire démesurée, extravagante et bouffonne, un intermède -colossal dont il vendit plus d'exemplaires en deux mois qu'il ne se -vendait de Bibles en neuf ans. Et cette estimation n'est pas à -dédaigner, parce qu'en ces temps de protestantisme militant on lisait -fort la Bible. - -L'auteur compare l'épopée burlesque de Gargantua et de Pantagruel à un -os qu'il faut ronger pour mettre à nu la moelle substantielle: l'os, il -est vrai, a une moelle savoureuse, mais aussi de la graisse, du sang et -des peaux qu'il faut laisser de côté. C'est un des livres les plus -étranges et les plus hétérogènes que l'on connaisse: ici une maxime -profonde, là une grossièreté indécente; après l'exposition d'un -admirable système d'éducation une aventure extravagante. - -Pour comprendre l'esprit de l'affabulation, il suffit de dire que chaque -fois que tète le héros, le gigantesque Pantagruel, il absorbe le lait de -quatre mille six cents vaches. - -Mettre en parallèle Rabelais avec Cervantès, c'est comparer Lucien de -Samosate à Homère. Sans doute Rabelais est un savant, et Cervantès n'en -est pas un, il me faut le dire au risque d'être excommunié par quelque -Cervantiste. Mais l'érudition ne sauva pas entièrement Rabelais, comme -son siècle, de la barbarie. Rabelais légua à sa patrie une Å“uvre -difforme, et Cervantès une création achevée et sublime dans son genre. -Nous pouvons louer la langue de Cervantès, les Français ne proposeront -jamais pour modèle celle de Rabelais, malgré sa richesse, sa variété et -son caractère pittoresque. - -Rabelais ne forma pas une école de romanciers, comme l'auteur de _Don -Quichotte_. Gargantua, ni Pantagruel ne sont à la rigueur des romans. - -Dans la suite, une femme, la reine Marguerite de Navarre, eut bien plus -d'imitateurs. Dans ce siècle où il n'y avait de pudibonds que les -protestants, la savante princesse, voyageant en litière et mouillant sa -plume dans l'encrier que sa camériste tenait sur ses genoux, brouillonna -_l'Heptaméron_, série de contes joyeux dans le style de ceux de Micer -Roccaccio. - -Dans ce genre du conte court ou nouvelle, la France fut très féconde. -Déjà , depuis le XVme siècle, on en connaissait une grande collection, -les _Cent nouvelles nouvelles_. On contait d'abord de telles histoires -de vive voix, et si elles avaient plu, on les imprimait ensuite. -Supérieures aux contes populaires, elles étaient inférieures aux romans -proprement dits. - -Nous autres, nous manquons de _nouvelles_; la _nouvelle exemplaire_, -quoique courte, a plus d'importance que la _nouvelle_ française. - -Les extrêmes se touchent: la France qui excella dans de pareils contes -légers, produisit aussi les romans monumentaux en plusieurs volumes qui -abondèrent au XVIIme siècle. Il était de mode, alors, d'imiter -l'Espagne. Notre prépondérance politique avait imposé à l'Europe les -costumes, les mÅ“urs et la littérature de la Castille. Ce fut, dit-on, -Antonio Perez, le fameux favori de Philippe II, qui importa à la cour de -France où il s'était réfugié, notre cultisme, en même temps que le -chevalier Marini, ce fléau des lettres italiennes, grand corrupteur du -goût dans son pays, passait les Alpes pour infecter Paris. - -Le salon de l'hôtel de Rambouillet se forma, où l'on causait avec un -esprit apprêté, en quintessenciant le style, en raffinant à l'envi, et -où pleuvaient des madrigaux, des acrostiches et toutes espèces de vers -galants. - -A l'exemple de cet hôtel fameux dans les annales de la littérature -française, d'autres salons s'ouvrirent, présidés par les -Précieuses,--qui n'étaient alors pas encore ridicules. Là aussi, le -langage et les sentiments s'alambiquaient. - -Produits et miroirs aussi de ces assemblées _sui generis_ furent les -romans interminables de La Calprenède, de Gomberville et de Mlle de -Scudéry. Les héros de ces romans, tout en portant des noms grecs, turcs -et romains, parlaient et sentaient comme des Français contemporains des -Précieuses. Brutus écrivait des poulets parfumés à Lucrèce, et Horatius -Coclès, épris de Clélie, contait à l'écho ses peines amoureuses. Dans -_Clélie_, Mlle de Scudéry dressa la fameuse carte du Tendre, au travers -duquel serpente le fleuve de l'_Affection_, où s'étend le lac de -l'_Indifférence_: là sont situées les provinces de l'_Abandon_ et de la -_Perfidie_. - -Si l'on considère que de pareils romans formaient huit à dix volumes de -huit cents pages, mieux valait se plonger dans les livres de chevalerie, -même au risque de se dessécher la cervelle comme l'ingénieux hidalgo. - -Il est vrai que toutes les fictions romanesques du XVIIe siècle ne -paraissent pas aujourd'hui aussi soporifiques. L'on supporte mieux les -romans de Mme de Lafayette. _L'Astrée_ de d'Urfé est une jolie -pastorale. _Le Roman comique_ de Scarron, imité de l'espagnol, a du -coloris et des épisodes animés. - -Nous, nous abandonnions la riche veine ouverte par Cervantès, tandis que -les Français l'exploitaient fort à leur goût et en tiraient de l'or pur. -Le Sage, peut-être le premier romancier français au XVIIIe siècle, se -fit un manteau du roi en cousant des morceaux de la cape d'Espinel, de -Guevara et de Mateo Aleman. Nous voulûmes bien disputer à la France le -_Gil Blas_ sur le visage et dans la tournure de qui nous lisions son -origine castillane; mais à qui la faute si nous sommes si négligents et -si prodigues? Nous alléguons vainement que le _Gil Blas_ dût naître de -ce côté des Pyrénées: les Français nous répondent que ce qu'il y a -d'espagnol dans le _Gil Blas_, c'est l'extérieur, l'habit. Le caractère -du héros, versatile et médiocre, est essentiellement Gaulois, et en -cela, vive Dieu, ils ont raison! Nos héros sont plus héros, nos picaros -plus picaros que Gil Blas. - -L'abbé Prévost, infatigable romancier, qui composa plus de deux cents -volumes, oubliés aujourd'hui, réussit par hasard à en écrire un à qui il -doit de figurer à côté de Le Sage. _Manon Lescaut_ n'est que l'histoire -succincte de deux coquins, un homme et une femme. Le héros, le -chevalier des Grieux, un tricheur de haute volée; l'héroïne, Manon, une -courtisane de bas étage. L'originalité et l'attrait du livre sont -qu'avec de tels antécédents, Manon et des Grieux captivent, intéressent -jusqu'à arracher des larmes. Ce n'est point qu'il s'accomplisse chez les -deux personnages quelqu'une de ces merveilleuses conversions ou -_rédemptions par l'amour_, qu'inventent les écrivains contemporains; -depuis Dumas, dans la _Dame aux Camélias_, jusqu'à Farina dans _Capelli -Biondi_[1]. Nullement. La courtisane meurt impénitente. A quoi donc -l'histoire de Manon doit-elle son attrait singulier? L'auteur nous le -révèle: «Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des -peintures vraies et des sentiments naturels.... Je ne dis rien du style -de cet ouvrage: c'est la nature même qui écrit.» - -L'impression que cause le petit volume de Prévost est celle que produit -un évènement arrivé, une analyse d'une passion faite par le patient. Un -homme entre dans une église, s'agenouille aux pieds d'un confesseur et -lui raconte sa vie sans omettre une circonstance, sans voiler ses -bassesses ni ses fautes, sans cacher ses sentiments ni atténuer ses -mauvaises actions. Cet homme est un grand pécheur, mais il a beaucoup -aimé, il a été entraîné à pécher par des passions violentes, et le -confesseur qui l'écoute sent couler une larme sur ses joues. C'est ce -qui arrive à qui écoute en confession le chevalier des Grieux. - -Que Rousseau est loin de posséder le naturel de l'abbé Prévost! Rousseau -est idéaliste et moraliste. Prêcher, enseigner, réformer l'univers, tel -est son but. Ses romans sont pleins de théories, de réflexions et de -déclamations: vertu, sensibilité, amitié et tendresse y sont comme chez -elles. - -L_'Emile_ surtout peut passer pour le type du roman à thèse: l'art, -l'intérêt de la fiction, la peinture des passions, tout y est -secondaire: il s'agit de démontrer tout ce que l'auteur s'est proposé -que le livre démontrât. Pénétré de l'excellence et des avantages de -l'état sauvage et primitif, Rousseau défendit sa thèse jusqu'à donner -envie de marcher à quatre pattes, disait spirituellement Voltaire, et il -demanda que l'égalité fût appliquée d'une manière si illimitée que le -fils du roi épousât la fille du bourreau. - -Malheureuse idée qui fit bien des ravages dans le roman avec le temps. -Je le note au passage et je poursuis. - -A dire vrai, la morale de Rousseau était étrange. Tout en adorant la -vertu, son héros, Saint-Preux séduisait une jeune fille dont les parents -lui confiaient l'éducation. Cependant, tout ce que l'on peut dire de la -popularité et du succès des romans de Rousseau, serait insuffisant. - -Rousseau exerça sur son époque l'influence décisive qu'obtiennent les -écrivains, s'ils réussissent à s'ériger en moralistes. Les femmes -l'idolâtrèrent; les mères allaitèrent leurs enfants pour lui obéir; les -Julies et les Emiles pullulèrent. Certaines contrées du Nord voulurent -le prendre pour législateur; la Convention mit en pratique ses théories; -et le torrent de la Révolution courut dans le lit de ses idées. Nous ne -recherchons pas ici si tout cela fut de la vraie gloire: il est évident -que ce ne fut pas de la gloire littéraire. Comme romancier, l'abbé -Prévost vaut davantage. - -Le mérite littéraire qu'on ne peut dénier à Rousseau, c'est celui -d'introduire des méthodes nouvelles dans la langue française, desséchée -par la plume corrosive et incisive de Voltaire. Rousseau sut voir le -paysage et la nature et les décrire en pages éloquentes et belles. _Paul -et Virginie_ sont la seconde partie de l'_Heloïse_. - -Bernardin de Saint-Pierre fit en même temps une application des procédés -artistiques et des théories anti-sociales de son modèle Rousseau, quand -il choisit pour théâtre de son poème un pays vierge, un monde à demi -sauvage et désert, et pour héros, deux êtres jeunes et candides, point -contagionnés par la civilisation et qui meurent à son contact, comme la -sensitive des tropiques languit quand la main de l'homme la touche. - -Voltaire contait mieux que Rousseau. Ses _Contes_ en prose sont la -variété même. Il n'est pas possible d'y indiquer la plus légère erreur -grammaticale. On y trouve le respect le plus profond, la plus complète -intuition de ce qu'on appelle le génie d'un idiome. Mais aussi, on y -remarque cette pauvreté d'imagination, cette absence d'émotion, cette -lumière sans chaleur et ce cÅ“ur sec et contracté, froncé, comme une -noix rance, qui est l'éternelle infériorité de l'auteur de _Candide_. -Voltaire _conte_: il ne lui est pas possible d'écrire un roman. Il faut -au romancier plus de sympathie pour l'humanité et une âme moins étroite. - -Diderot réunit de meilleures qualités de romancier. Voltaire sait de la -littérature, mais Diderot est artiste, un artiste qui peint avec la -plume. Il commence la série des écrivains coloristes de la France. Avant -personne, il emploie des phrases qui copient et reproduisent la -sensation, et c'est pour cela que des stylistes contemporains consommés -le reconnaissent comme leur maître et lui donnent ce nom. - -Ses théories esthétiques, nouvelles et audacieuses alors, contenaient -déjà le réalisme. Dans ses romans la réalité palpite. C'est grand -dommage qu'obéissant au goût de son époque, il les ait semés de passages -licencieux absolument inutiles. - -On ne peut comparer ses facultés à celles d'aucun écrivain de son temps. -Lisez, si vous en doutez, _le Neveu de Rameau_, trésor d'originalité: -lisez même _la Religieuse_, en ne voulant pas voir les taches d'impudeur -qui l'enlaidissent et le pamphlet contre les vÅ“ux perpétuels que le -terrible _libertin_ ne sut point omettre. Vous aurez sous les yeux un -livre très intéressant, d'un intérêt délicat, sans aventures ni -incidents extraordinaires, sans galants ni amourettes de grilles, -attrayant par le seul combat intérieur d'une âme et la vigoureuse étude -d'un caractère. - -Diderot écrivit _la Religieuse_ en feignant que ce fussent les mémoires -d'une jeune fille, obligée par sa famille à devenir religieuse sans -vocation, et qui, après mille luttes, s'échappe du cloître. Il adressa -son manuscrit au marquis de Croismare, grand philanthrope, comme si -l'infortunée implorait son secours. Le marquis, trompé par l'admirable -naturel du récit, s'empressa d'envoyer de l'argent et d'offrir sa -protection à l'héroïne imaginaire de Diderot. - -Avec ces romanciers de l'Encyclopédie, nous sommes arrivés à un moment -critique. La Révolution commence et tant que dure sa terrible secousse, -personne n'écrit de romans, mais tout le monde se trouve exposé à en -voir de fort dramatiques. - - -[1] Ce roman de Farina a été traduit par Amélie Van Soust de -Borkenfeldt. (Bibliothèque Gilon). - - - - -V - - -SOMMAIRE - -_Le roman-Empire: Pigault-Lebrun.--Mme de Staël. ---Châteaubriand.--Lamartine et Victor Hugo.--Dumas -père.--Eugène Suë.--George Sand._ - - -La Terreur passa. Les Lettres, qui étaient montées sur l'échafaud avec -André Chénier, revinrent à elles, blêmes encore d'effroi. - -Pigault-Lebrun fut le Boccace de cette époque hasardeuse, un Boccace -aussi inférieur au Boccace italien, que l'étoupe à la batiste. - -Fiévée, narrateur agréable, amusa le public avec des historiettes, et -Ducray-Duminil conta à la jeunesse des évènements pathétiques, des -romans où la vertu persécutée triomphait toujours en dernier ressort. De -la plume de Mme de Genlis jaillit un jet continu, égal et monotone, de -récits d'une tendance pédagogico-morale. Illuminée et prophétesse. Mme -de Krüdener visa plus haut en écrivant _Valérie_. - -Cependant, la figure principale qui domine ces figures secondaires, -parmi lesquelles il en est tant de féminines, est une autre femme d'une -culture prodigieuse et d'une intelligence élevée, philosophe, historien, -talent viril, s'il en fut,--la baronne de Staël. - -Avant d'écrire des romans, la fille de Necker s'était essayée à des -Å“uvres sérieuses et profondes. Sa _Corinne_ et sa _Delphine_ furent -pour elle comme un délassement de graves travaux, ou pour mieux dire, -comme des expansions lyriques, des valvules qu'elle ouvrit pour -épancher son cÅ“ur, dont les passions ardentes ne démentaient point -son sexe. Elle fut elle-même l'héroïne de ses romans, et fonda ainsi, en -rompant avec la tradition de l'impersonnalité des narrateurs et des -conteurs, la nouvelle idéaliste introspective. - -_Delphine_ et _Corinne_ obtinrent tant de succès et eurent tant de -lecteurs, que l'on croit même que Napoléon ne dédaigna pas de critiquer -dans son style césarien, et par un article anonyme inséré dans le -_Moniteur_, les productions romanesques de sa terrible adversaire. - -En même temps qu'elle traçait au roman la voie qu'il a depuis tant de -fois parcourue, Mme de Staël découvrit une mine exploitée bientôt par le -romantisme, en faisant connaître dans son magnifique livre _De -l'Allemagne_, les richesses de la littérature germanique, romantique -déjà , et qui, depuis, vint agir sur celle des pays latins. - -Il est à remarquer que les Encyclopédistes, et Voltaire plus que -personne, tandis qu'ils préparaient la révolution sociale en attaquant à -outrance l'ancien régime et en le minant de toutes parts, s'étaient -montrés en littérature conservateurs et pacifiques jusqu'à l'abus, et -avaient respecté superstitieusement les règles classiques. Comme si le -Classicisme, à sa dernière heure, eût voulu se parer d'une jeunesse -nouvelle et d'une forme enchanteresse, il s'incarna dans André Chénier, -le poète le plus grec et le plus classique qu'ait jamais eu la France, -en même temps que le premier lyrique du XVIIIe siècle. De sorte que, -même quand Diderot réclama la vérité sur la scène et dans le roman, et -quand Rousseau fit fleurir dans sa prose le lyrisme romantique, les -lettres demeurèrent stationnaires. Elles furent classiques durant la -Révolution et les premières années de l'Empire, jusqu'à ce que vinssent -Mme de Staël et Châteaubriand. - -Jeune fille, Mme de Staël lisait assidûment Rousseau; le jeune émigré -breton qui lui dispute la souveraineté de cette période était aussi -disciple du Genevois, et disciple plus fidèle, parce que, tandis que Mme -de Staël se montra assez indifférente à la nature, muse de l'auteur des -_Confessions_, Châteaubriand se précipitait en Amérique par désir de -connaître et de chanter un paysage vierge, de décrire avec plus de -poésie que son maître les magnificences des bois, des rivières et des -montagnes. De ce but même, que le poète s'était choisi plus que le -romancier, il résulta que les romans de Châteaubriand furent plutôt des -poèmes qu'autre chose. - -Châteaubriand, au moins, s'étudiait lui-même et étudiait la société dans -laquelle il vécut. Non pas que _René_ laissât de s'idéaliser en montant -sur le piédestal de son orgueil maladif, en se perdant dans une -mélancolie nuageuse et en s'isolant ainsi du reste des humains. - -Ses contemporains firent de Châteaubriand un demi-dieu. La génération -présente le dédaigne avec excès en oubliant ses mérites d'artiste. -_René_ n'est pas inférieur à _Werther_ de GÅ“the, comme analyse d'une -noble maladie, la souffrance vague et sans borne des âmes de notre -siècle. On ne peut imputer le discrédit chaque jour plus grand de -Châteaubriand qu'à nos exigences toujours croissantes de réalité -artistique. - -En effet, tous ceux qui voulurent chercher la beauté hors des voies de -la vérité, partagent le sort de l'illustre auteur des _Martyrs_. -L'indifférence générale met de côté leurs Å“uvres, sinon leurs noms. - -Que servit à Lamartine son onction, sa douceur, son instinct de -compositeur mélodiste, son imagination de poète, tant de qualités -éminentes? Quelqu'un lit-il aujourd'hui ses romans? D'aucuns -s'enthousiasment-ils de _Raphaël_ le platonique et le panthéiste, -d'aucuns pleurent-ils les chagrins et l'abandon de _Graziella_? -Quelqu'un peut-il supporter _Geneviève_? - -Si les romans de Victor Hugo n'ont pas autant perdu que ceux de -Châteaubriand et de Lamartine, cela vient peut-être de ce qu'ils sont -plus objectifs: des problèmes sociaux qu'ils posent et qu'ils résolvent, -quoique d'une manière apocalyptique: du vif intérêt romanesque qu'ils -savent éveiller, et d'un certain réalisme ... que le grand poète nous -pardonne! à gros coup de pinceau, qui, en dépit de l'esthétique -idéaliste de l'auteur, se fait jour ici ou là . Et je dis _à gros coups -de pinceau_, parce que personne n'ignore que, pour Victor Hugo, les -touches d'effet sont plus faciles que les coups de pinceau discrets et -suaves; aussi son réalisme est-il d'un effet puissant, mais pas si -habile qu'on n'en voie la filandre. - -En somme, Victor Hugo prend de la vérité tout ce qui peut frapper -l'imagination et l'asservir: par exemple, le souffle par le nez avec -lequel le galérien Jean Valjean éteint la lumière chez Monseigneur -Bienvenu. Ce qui tend uniquement à produire une impression de réalité, -Victor Hugo ne sait ou ne veut pas l'observer. En juste châtiment de ce -défaut, ses romans tendent à devenir sinon aussi fanés que ceux de -Châteaubriand et de Lamartine, du moins un peu anémiques. Pour qu'ils -produisent de l'illusion, il faut maintenant les regarder avec la -lumière artificielle. - -Du reste, ni Châteaubriand, ni Victor Hugo, ni Lamartine ne firent du -roman un article de consommation générale, fabriqué au goût du -consommateur. Cette entreprise industrielle était réservée à Dumas, -mulâtre que rien n'arrêtait ni n'effrayait, avocat des feuilletons, à -l'intercession duquel se recommandent encore tant d'écrivains -corrupteurs. - -Etrange figure littéraire que celle de l'auteur de _Monte-Cristo_! Il a -fourni de la besogne à qui se proposerait de lire toutes ses Å“uvres. -Si l'immortalité d'un auteur se mesurait à la quantité de volumes qu'il -a livrés à l'impression, Alexandre Dumas père serait le premier -écrivain de notre époque. S'il est bien démontré que Dumas fut à la fois -un romancier, et la raison sociale d'une fabrique de romans conformes -aux derniers progrès, où beaucoup, comme le blanc et le carmin de la -doña Elvira du sonnet, n'étaient à lui que parce qu'il les achetait; -s'il est certain que l'on a prouvé irréfutablement l'impossibilité -physique d'écrire autant qu'il publiait; si quand il eut un procès avec -les directeurs de la _Presse_ et du _Constitutionnel_, ceux-ci -établirent que, sans préjudice de ses autres travaux, il s'était engagé -à leur donner chaque année un plus grand nombre de pages que n'en peut -écrire le copiste le plus diligent; s'il est prouvé que non-seulement il -contractait et tenait tous ses engagements, mais qu'il voyageait, vivait -dans le monde, fréquentait les coulisses des théâtres et les rédactions -de journaux, qu'il s'occupait de politique et de galanterie, il est -encore admirable qu'il ait pu écrire la quantité prodigieuse de livres -qui lui appartiennent sans contestation possible, lire et retoucher les -livres d'autrui, qui devaient voir le jour poinçonnés de son nom. - -Il avait beau avoir des seconds pour l'aider à porter le poids de la -production, Dumas était néanmoins très fécond. Un théâtre fut fondé -uniquement pour représenter ses Å“uvres, un journal uniquement pour -publier en feuilletons ses romans, puisque les éditeurs n'arrivaient pas -à les imprimer en volumes. - -Dans l'immense océan de récits romanesques qu'il nous a laissés, -surabonde le genre pseudo-historique, sorte de romans de chevalerie -adaptés au goût moderne. Alexandre Dumas appelait l'histoire un clou -auquel il suspendait ses tableaux; et parfois il assurait qu'il était -permis de la violer, pourvu que les bâtards naquissent viables. Pénétré -de pareils axiomes, il traita, comme nous le savons tous, la vérité -historique sans aucun égard. - -Il est certain que Châteaubriand aussi avait substitué à l'érudition -solide et à la critique sévère, son incomparable imagination, mais -combien différemment! Châteaubriand broda d'or et de perles la tunique -de l'histoire; Dumas l'habille d'un déguisement. - -Malgré tout, il y a des qualités surprenantes chez Alexandre Dumas. Ce -n'est point un petit mérite que de tant inventer, de produire avec un -souffle aussi infatigable et de bercer délicieusement,--fut-ce avec -d'invraisemblables balivernes,--une génération tout entière. Le don -d'imaginer, nul ne l'a eu peut-être aussi puissamment qu'Alexandre -Dumas, quoique d'autres l'aient possédé de qualité meilleure et plus -exquise. Car, en imagination comme en tout, il y a des degrés. Et -réellement, Alexandre Dumas est le type de la littérature secondaire, -pas précisément basse, mais pas comparable non plus à celle que créent -de grands écrivains avec lesquels l'auteur des _Mousquetaires_ ne peut -se mesurer. - -Littérairement, Dumas est médiocre. De là son succès et sa popularité. -Dumas était à l'altitude exacte du plus grand nombre des intelligences. -Si sa forme eût été plus choisie et plus élégante, ou sa personnalité -plus caractérisée, ou ses idées plus originales, il n'eût plus été à la -portée de tout le monde. - -Son roman est donc le roman par antonomase, le roman que lit le premier -venu quand il s'ennuie et qu'il ne sait comment tuer le temps, le roman -par souscription, le roman qui se prête comme un parapluie, le roman -qu'un atelier entier de modistes lit à tour de rôle; le roman qui a les -marges graisseuses et les feuilles froissées; le roman mal imprimé, -suite de feuilletons collectionnés; avec des gravures mélodramatiques et -de mauvais ton; le roman le plus anti-littéraire dans le fond, où en -somme l'art a l'importance d'un fétu, où l'intérêt unique est de savoir -comment l'auteur terminera et comment il s'arrangera pour sauver tel -personnage ou en tuer tel autre. - -Aujourd'hui, quand on voit l'énorme bibliothèque des Å“uvres de Dumas, -on ne sait si l'on doit s'étonner davantage de leurs dimensions ou de -leur peu de consistance. - -De ses douze cents volumes, l'abbé Prévost réussit à en sauver un seul -qui l'immortalise. Dix ou douze ans après la mort de Dumas, nous nous -demandons si quelqu'une de ses Å“uvres passera à la postérité. - -Le rival de Dumas, l'inventif et non moins fécond Eugène Sue, n'est pas -moins miné. Chez celui-ci, l'on trouvait la corde socialiste, -populacière et humanitaire. Touchée habilement, elle obtint des -triomphes aussi brillants qu'éphémères. Cependant, Sue était plus -artiste que Dumas; il donna plus de relief à ses créations. Son -imagination riche et intense évoquait avec une force supérieure. - -Si cette faculté atteignit chez quelqu'un ce degré de puissance où elle -poétise et transforme tout, et sans remplacer la vérité, en compense -l'absence, ce fut chez George Sand. - -George Sand est le sculpteur inspiré du roman idéaliste; à côté d'elle, -Alexandre Dumas, Sue même, ne sont que des potiers. - -Grand producteur comme ses rivaux, elle reçut en outre du ciel les dons -littéraires, grâce auxquels elle fut l'unique compétiteur digne de -Balzac, comme Mme de Staël l'avait été de Châteaubriand. Son génie était -de ceux qui font école et tracent un sillon resplendissant et profond. - -Aujourd'hui nous pouvons juger avec sérénité l'illustre androgyne, parce -que, quoique nous soyons presque ses contemporains, nous n'avons pas -assisté à la période militante de ses Å“uvres. Nos pères connurent -George Sand au milieu de ses aventures et de sa vie de bohème; ils -furent scandalisés par la propagande anti-conjugale et anti-sociale de -ses premiers livres. Aujourd'hui, dans le vaste ensemble des écrits de -George Sand,--ces livres, forme première de son talent flexible et -changeant,--sont un détail, digne sans doute qu'on en tienne compte, -mais qui ne nuit nullement au mérite du reste. D'autant plus que le goût -a changé et que l'on croit actuellement que ses romans -champêtres,--géorgiques modernes,--dignes qu'on les compare à celles du -poète de Mantoue,--sont la meilleure Å“uvre de l'auteur de _Mauprat_. - -Qu'importe les théories philosophiques aussi extravagantes que fragiles -de George Sand? Latouche a dit d'elle, sans aucune courtoisie, qu'elle -était un écho qui grossissait la voix; et, ma foi, il ne se trompait -point en ce qui est de la pensée, car George Sand dogmatisait toujours -pour le compte d'autrui. Mais l'illustre écrivain ne doit rien à -personne. - -Aujourd'hui sa philosophie est aussi dangereuse pour la société et la -famille qu'une lanterne magique ou qu'un kaléïdoscope. _Valentine_, -_Lélia_, _Indiana_ ne nous persuadent rien du tout; leur but doctrinaire -ou révolutionnaire demeure inoffensif. Ce qui reste inaltérable, c'est -le style pur et majestueux, la fraîche imagination de l'auteur. - -Dans toute la littérature idéaliste que nous passons en revue -l'imagination domine, plus ou moins puissante, plus ou moins choisie, -mais toujours comme faculté souveraine. Nous pouvons dire qu'elle est la -caractéristique de la période littéraire qui commence avec le siècle et -dure jusqu'à 1850. - -La décadence du genre paraît aussi indubitable. Nous ne parlons pas -d'Alexandre Dumas et d'Eugène Sue, nous parlons seulement de George Sand -qui vaut infiniment plus qu'eux. Ce qui arrive pour elle est la preuve -manifeste que la littérature d'imagination est déjà un cadavre. - -L'illustre romancier, d'un âge fort avancé, mourut il y a peu d'années, -hier pour ainsi dire, en 1876, dans sa tranquille retraite de Nohant. -Jusqu'au dernier jour de sa vie, elle écrivit ou publia des romans, où -l'on ne remarquait ni infériorité ni décrépitude dans la composition et -le style, mais où le coup de pouce du grand prosateur était toujours -marqué. Eh bien! ces romans insérés dans la _Revue des Deux-Mondes_ -passaient inaperçus: nul n'y faisait attention. - -Pour la génération actuelle, George Sand était morte, bien avant de -descendre au tombeau. - -Et pourquoi? - -Tout simplement parce qu'elle était hors du mouvement littéraire actuel; -qu'elle cultivait la littérature d'imagination, qui eut son temps et -aujourd'hui n'est plus possible. - -Ce n'est pas qu'on cessât de prononcer avec admiration le nom de George -Sand; c'est qu'on considérait ses écrits comme on considère ceux d'un -classique, d'un auteur qui appartient à un autre âge et ne vit plus dans -le nôtre. - - - - -VI - - -SOMMAIRE - -_Les réalistes: Diderot.--Stendhal.--Sa langue.--Son -insuccès de son vivant. Ses deux romans.--Les -inexactitudes de la critique.--Défauts et qualités de -Stendhal.--Son élève Mérimée.--Balzac et Dumas.--La_ -Comédie humaine _et la société sous Louis-Philippe. ---Comment composait Balzac.--Balzac et Flaubert.--Balzac -est un voyant.--Le style de Balzac._ - - -Maintenant que les pères de l'église idéaliste nous sont connus, il nous -importe de lier amitié avec ceux de l'école contraire. - -Diderot est le patriarche de l'église réaliste. - -Tout le premier, il doua de vibration et de coloris la langue appauvrie -du dix-huitième siècle. - -Il fut l'avocat de la vérité dans l'art. - -Henri-Marie Beyle (_Stendhal_), est, en ligne directe, le descendant de -Diderot. - -Avant d'écrire des romans, Stendhal fit de la critique et conta ses -impressions de voyage; mais en aucun des genres divers qu'il cultiva, il -n'aspirait à la gloire des lettres. - -Il n'est rien qui ressemble moins à un écrivain de profession que -Stendhal. Homme d'existence active, de fortunes diverses, peintre, -militaire, employé, commerçant, auditeur au Conseil d'Etat, diplomate, -il dut, peut-être, à la diversité même de ses professions, l'acuité -d'observation et la connaissance de la vie qui distinguent les voyageurs -littéraires comme Cervantès et Lesage, investigateurs curieux qui -préfèrent aux livres poudreux des bibliothèques la grande Bible de la -société. - -Stendhal noircit du papier sans préméditation, ne prit pas de pseudonyme -par coquetterie, mais pour mieux se cacher; ne se crut appelé ni à rien -régénérer, ni à transformer le siècle par ses écrits. Il travailla en -amateur, et certain jour, il demeura stupéfait en voyant un article -louangeur que lui consacrait Balzac. - -«Cet article étonnant, tel que jamais écrivain ne le reçut d'un autre, -je l'ai lu en éclatant de rire, disait-il. Toutes les fois que -j'arrivais à une louange un peu forte, je voyais la mine que feraient -mes amis en la lisant.» - -Simple dans la forme, quoique très raffiné et très subtil dans le fond, -il employait la langue sobre des Encyclopédistes, avec plus de -négligence et d'incorrections qu'ils ne s'en permirent; et, quoique -contaminé de romantisme durant ses premières années, il n'accepta jamais -les parures et les atours de la prose romantique. Tout au contraire, -afin de manifester son dédain pour le style fleuri, il affirmait qu'en -s'asseyant devant sa table il avait bien soin de se mettre sur le -cÅ“ur une page du code. - -Grâce à cette originalité même, Stendhal, vivant, eut peu de lecteurs et -moins encore d'admirateurs. La resplendeur des étoiles romantiques -remplissait alors le firmament. Deux lustres encore après la mort de -Stendhal, survenue en 1842, ses Å“uvres n'avaient pas commencé à -appeler l'attention. Il n'a écrit que dix-huit livres, et sa réputation -d'écrivain réaliste ne s'appuie que sur deux romans. - -La _Chartreuse de Parme_ décrit une petite cour, un duché italien, où -s'ourdissent des intrigues machiavéliques et où l'amour et l'ambition -déchaînent tout leur orchestre, comme une tempête dans le lac de Côme. - -Le _Rouge et le Noir_ étudie cette première époque de la Restauration -française où l'influence religioso-aristocratique succéda au pouvoir -militaire de Napoléon,--idole de Stendhal. - -On a prononcé des jugements fort différents sur le mérite de ces deux -livres. - -Sainte-Beuve, tout en déclarant que ce ne sont point des romans -vulgaires, qu'ils suggèrent des idées et ouvrent des voies, les qualifie -cependant de _détestables_, arrêt bien radical pour un critique aussi -éclectique. - -Taine les admire au point d'appeler Stendhal un grand idéologue et le -premier psychologue de son siècle. - -Balzac se déclare incapable d'écrire quelque chose d'aussi beau que la -_Chartreuse de Parme_. - -Ce roman et les autres Å“uvres de Stendhal irritent Caro à ce point -qu'il va jusqu'à injurier l'auteur. - -Zola, en reconnaissant en lui le successeur de Diderot et en l'élevant -jusqu'aux nues, nie la réalité complète de ses personnages; ce ne sont, -à son avis, pas des hommes de chair et d'os, mais des systèmes cérébraux -compliqués, qui fonctionnent à part, indépendants des autres organes. - -Il y a quelque chose de vrai dans des opinions si opposées. - -Si l'on considère le procédé artistique, Sainte-Beuve est dans le vrai. -Le roman de Stendhal a toutes les imperfections. - -Il est écrit avec peu de grammaire,--comme Clemencin démontra que le fut -le _Don Quichotte_. Le style n'en est pas seulement décharné, il est -rocailleux. Il manque à ces romans l'unité, la cohésion, l'intérêt -graduellement ménagé; en somme les qualités qu'on apprécie ordinairement -dans une Å“uvre littéraire. - -Dans la _Chartreuse de Parme_, on pourrait, sans grave inconvénient, -supprimer les deux tiers des personnages et la moitié des évènements. - -Bans le _Rouge et le Noir_ il serait fort à propos que le roman se -terminât au premier volume: il pourrait aussi finir au milieu du second. - -Quant à l'élégance, à la proportion et à l'habileté de la composition, -Mérimée, son élève, est fort au-dessus de Stendhal. - -Zola ne se trompe pas non plus quand il assure que les héros de Stendhal -raisonnent trop. Oui, parfois sans doute, il y a trop de raisonnement -dans ses livres. - -Julien Sorel, au retour d'un duel où il a reçu une balle dans le bras, -raisonne fort tranquillement sur le commerce des gens de haut bord, sur -l'agrément ou l'ennui de leurs entretiens et sur d'autres sujets du même -genre. Il ne le fait pas à haute voix et pour se montrer maître de soi, -ce qui alors serait naturel, il le fait simplement pour son bonnet. -N'importe qui songerait à sa blessure pour si peu de mal qu'elle fît. - -Zola, cependant, en reconnaissant ces taches, s'accorde avec Taine pour -déclarer que Stendhal est un profond psychologue. Ce que le chef du -Naturalisme français n'a pas avoué, c'est que la valeur des triomphes de -Stendhal consiste précisément dans la nature du terrain sur lequel il -les remporte. - -Stendhal analyse et dissèque l'âme humaine, et quoique Zola n'en -convienne pas, qui réussit dans ce genre d'études, occupe un haut rang -dans les lettres. C'est comme le dissecteur qui travaille dans les -parties les plus délicates, les plus secrètes de l'organisme, -nécessaires pour la vie; ou comme le chirurgien qui opère sur des tissus -qu'il ne voit pas, pleins de veines, d'artères et de nerfs. - -Copiste de la nature extérieure, à l'influence de laquelle il attribue -les déterminations de la volonté, Zola met systématiquement au second -plan cet ordre de vérités qui ne sont pas à leur de réalité, pas -incrustées, disons-le ainsi, dans les entrailles du réel, et qui ne -peuvent être par cela même découvertes que par des yeux perspicaces et -de très fins scalpels. - -Ce n'est pas que Zola ne soit pas psychologue, mais il l'est à la -Condillac; il nie la spontanéité de l'âme: aussi la méthode antérioriste -de Stendhal ne le satisfait-elle pas pleinement. Or, Stendhal n'a -d'autres titres à la gloire qui dore déjà son tombeau que cette lucidité -de psychologue réaliste, qui nous présente une âme nue, en nous -captivant par le spectacle multiple et, varié de la vie spirituelle, -spectacle aussi intéressant ou plus intéressant, que Zola en dise ce -qu'il voudra, que celui des Halles dans le _Ventre de Paris_ ... et -comptez que ce grand _bodegon_ de Zola est admirable! - -En résumé, Stendhal rachète ses défauts nombreux et indéniables par la -haute valeur philosophique de ses beautés, et ses Å“uvres sont comme -de riches joyaux de diamants montés et sertis sans nul goût. - -Les hasards de la gloire littéraire sont étranges. Avec ce petit -patrimoine de deux romans, Stendhal réussit à voir son nom, comme -initiateur réaliste et naturaliste, uni aujourd'hui à celui de Balzac -qui fut un Titan, un Cyclope, un infatigable forgeron de livres. Et -notez que si Stendhal était indifférent à la célébrité, Balzac y -aspirait de toutes les forces de son âme. Il l'obtint surtout hors de -son pays, en Italie, en Suède, en Russie, mais pas si grande que des -rivaux comme Dumas et Sue ne pussent lutter avantageusement avec lui, et -lui disputer honneur et profit. - -Tandis que Dumas pouvait gaspiller en folies des fortunes gagnées par sa -plume de romancier, Balzac luttait corps à corps avec la misère, sans -atteindre jamais un état de fortune moyen. Pour comble de douleur, la -critique l'attaquait avec acharnement. - -La vie de Balzac est sans aventures romanesques. Son histoire se réduit -à travailler et à travailler toujours, pour satisfaire ses créanciers et -se créer une fortune indépendante. Il écrivit sans relâche, sans terme, -passant les nuits blanches, produisant parfois un roman en dix heures, -et tout cela en vain, sans réussir à se délivrer de ses obligations -urgentes et angoisseuses, sans pouvoir disposer d'un liard. Tous ceux -qui écrivent aujourd'hui sur Balzac disent avec raison que l'explication -et la clé de ses Å“uvres sont tout entières dans ce genre de vie. - -Balzac se proposa d'écrire une étude complète et encyclopédique des -mÅ“urs et de la société moderne, considérée sous tous ses aspects. Il -se déclara _docteur ès-sciences sociales_; il voulut créer _la Comédie -humaine_, résumé caractéristique de notre époque, comme le poème de -Dante fut le résumé du moyen-âge. Chacun de ses romans est un chant. - -Dans une si vaste épopée, toutes les classes furent représentées et -toutes les transformations politiques trouvèrent en lui un peintre -fidèle. Balzac peignit en pied l'Empire, la Restauration, la Monarchie -de Juillet; il copia d'après nature, avec une incroyable fidélité, les -physionomies de la noblesse légitimiste. Héros de la chouannerie -vendéenne, gentillâtres vantards du Midi, hommes du juste-milieu -orléaniste, soldats de l'Empire, clergé, paysans, différents types de la -bohème littéraire et du journalisme, il les portraictura tous, -conformément à son plan gigantesque, avec la vigueur d'un athlète et -l'effort puissant d'un hercule. - -Zola, qui sait parler éloquemment de Balzac, compare la _Comédie -humaine_ à un monument construit avec différents matériaux; ici du -marbre et de l'albâtre: là de la brique, du plâtre et du sable, le tout -mêlé et confondu par la main fébrile d'un maçon qui est parfois un -artiste remarquable. L'édifice combattu par les tempêtes est découronné -ici et là ; les matériaux vils s'émiettent sur le sol, tandis que les -colonnades de granit et de jaspe se dressent encore droites et belles. -Il n'est pas de comparaison plus exacte. - -Tout est dans le monument colossal érigé par Balzac. Même les colonnades -de marbre que Zola admire, quoiqu'elles soient d'un beau plan et d'une -qualité inestimable, sont élevées à la hâte, par des mains fébriles. -Comment en pourrait-il être autrement? Vu la manière de composer de -Balzac, c'est ce qui devait arriver. Quand il s'enfermait dans sa -chambre avec une rame de papier devant lui, il savait que sous quinze -jours, une semaine, ou peut-être moins, son éditeur lui réclamerait la -rame de manuscrit et que ses créanciers se présenteraient pour recevoir -le prix en le lui arrachant des mains. Considérez l'état moral de Balzac -quand il écrivait, et comparez-le, par exemple, à celui de son -successeur Flaubert. - -Pour composer un roman en un volume, Flaubert consultait cinq cents -ouvrages, faisait six tomes d'extraits et mettait parfois huit années à -l'écrire. Balzac produisit en quinze jours _César Birotteau_, une de ses -meilleures Å“uvres, un portique de marbre. - -On traduisait difficilement à l'imprimerie sa _copie_, inintelligible, -losangée de ratures, croisée, tachée, chaotique: Flaubert copiait dix à -douze fois une page pour la perfectionner. Balzac, certes, ne prit -jamais la peine de recopier. Il envoyait le brouillon à la composition, -corrigeait sur épreuves, changeait des paragraphes entiers. Il ne lui -était pas permis de s'arrêter à des détails. - -Dès lors quoi d'étonnant à ce que ses créations soient inégales? -Négligeons ses Å“uvres de jeunesse qui semblent plutôt celles de la -sénilité et dans lesquelles il se montre si inférieur. Même dans la -_Comédie humaine_ on trouve des livres de valeur aussi différente -qu'_Eugénie Grandet_ et _Ferragus_, _la Cousine Bette_ et les -_Splendeurs et misères des Courtisanes_. La différence n'est pas -seulement évidente entre romans et romans, mais entre les diverses -parties d'un même livre. Parmi tant d'Å“uvres magistrales, il en est à -peine une parfaite que l'on puisse proposer comme un modèle digne d'être -imité, et cependant, dans presque toutes, il y a des beautés -extraordinaires. - -Ainsi, de même qu'il n'était pas possible, avec son mode spécial de -créer, que Balzac ne consacrât à purifier et à diriger son abondante -veine, à viser à la perfection, il n'était pas possible non plus qu'il -procédât comme les réalistes contemporains qui prennent, tous et chacun -des éléments de leurs Å“uvres, dans l'observation de la réalité: la -vie entière n'eût point suffi à cela, Philarète Chasles a fort bien dit -de Balzac que plus qu'observateur il était voyant; il travaillait au vol -en se servant de la vérité devinée et déduite, en la combinant dans ses -écrits à la plus grande close possible, mais en ne l'employant pas pure. -Si l'inspiration amenait par la main la vérité, tant mieux! Dans le cas -opposé, il ne s'agissait pas de suspendre le travail commencé, ni, pour -une vérification de renseignements, de renoncer au secours de -l'imagination. - -Chez Balzac, l'inspiration du réel est au-dessus de l'observation. Son -esprit concentrait dans un foyer les rayons de lumière épars, sans -prendre la peine de les compter ni de s'enquérir de leur provenance. -L'intuition joue dans ses Å“uvres un rôle fort important. Où Balzac -a-t-il appris les sciences sociales? Où a-t-il gagné son bonnet de -docteur? Quand apprit-il la philologie, la médecine, la chimie, la -jurisprudence, l'histoire, le blason, la théologie, toutes choses qu'il -sait comme doit les savoir un artiste, sans érudition ni ignorance? On -l'ignore. - -Si parfois l'imagination l'entraîne, s'il trace d'invraisemblables -portraits, par contre, quand il trouve la voie de la réalité,--ce qui -arrive presque toujours,--il la suit et ne s'arrête point avant d'avoir -dévidé tout l'écheveau. Le plus grand nombre de ses caractères sont des -prodiges de vérité. - -Ce qui reste gravé dans la mémoire, après une lecture de Balzac, ce -n'est pas le sujet de tel roman, ni le dramatique dénouement de cet -autre, c'est,--don beaucoup plus précieux,--la figure, la démarche, la -voix et la manière d'agir d'un personnage que nous voyons et que nous -nous rappelons comme si c'était une personne vivante, comme si nous la -connaissions et la fréquentions. - -Les juges de Balzac censurent ordinairement son style. - -Sainte-Beuve le qualifie «d'énervé, rosé et veiné de toutes les teintes, -tout asiatique, plus brisé et plus amolli par places que le corps d'un -moine antique.» S'il est vrai que la sobriété et l'harmonie lui font -défaut,--Balzac ne les eut point,--par contre, le style de l'auteur -d'_Eugénie Grandet_ possède ce qui ne s'apprend ni ne s'imite: la vie. - -Ses phrases respirent. - -Leur couleur brillante et fastueuse les rend semblables à un riche émail -oriental. Comme défaut, il a tous ceux qui manquent à Beyle: lyrisme, -enflure, remplissage; mais quelles beautés! Quelles toiles de Titien et -de Van Dick! Quels intérieurs! Quels portraits de femmes! Quelles -draperies et quelles chairs succulemment empâtées! Walter Scott, que -Balzac admirait et respectait si fort, a été plus diffus, sans être -aussi heureux. - - - - -VII - - -SOMMAIRE - -_Flaubert_.--_La Genèse de_ Madame Bovary.--_Le roman_. ---_Le style de Flaubert_.--_L'amour de la phrase -bien faite_.--Salammbô.--La Tentation.--_L'_Education -sentimentale.--Bouvard et Pécuchet.--_Pessimisme et -impassibilité_. - - -Entre Balzac et Flaubert, il y a la distance d'un géant à un homme. - -L'auteur de la _Comédie humaine_ rendit épique la réalité; l'auteur de -_Madame Bovary_ nous la présente sous une face comico-dramatique il est -des écrivains qui voient le monde reflété comme dans un miroir convexe, -et, en conséquence, défiguré. Balzac le regarda avec un microscope qui, -sans altérer la forme, augmentait les proportions; Flaubert le vit sans -illusions d'optique, et je ne dis pas qu'il le contempla d'un Å“il -serein, parce que la phrase me semble s'accorder mal avec le pessimisme -que prêchent ses Å“uvres d'une manière indirecte, mais efficace. - -De Flaubert, il n'y a pas lieu de se demander où et quand il apprit ce -qu'il savait. Fils d'un médecin réputé, il se familiarisa de bonne heure -avec les sciences naturelles, et quoique la position aisée de sa famille -lui permît de ne faire choix d'aucune autre profession que de celle des -lettres, il fut un étudiant à perpétuité, acquit une culture un peu -hétérogène et capricieuse, mais considérable. Son ami Maxime Ducamp qui, -dans un livré récent, les _Souvenirs littéraires_, communique au public -tant et de si intéressants renseignements sur Flaubert, dit que, par sa -prodigieuse mémoire et sa lecture immense, c'était un dictionnaire -vivant que l'on pouvait feuilleter avec plaisir et avec profit. - -Flaubert montra toujours de la prédilection pour un certain genre -d'études qui n'attirent guère aujourd'hui que les intelligences -raffinées et curieuses: l'apologétique chrétienne, l'histoire de -l'Eglise, les Pères, les humanités. De si graves exercices -intellectuels, unis à son culte ardent de la forme et à sa sagacité -d'observateur implacable, firent de lui un artiste consommé, un -classique moderne. - -Flaubert écrivit moins de livres et quelques romans de plus que -Stendhal. - -Sa première Å“uvre,--un essai intitulé _Novembre_, qui ne fut pas -imprimé, excepté,--la _Tentation de saint Antoine_, espèce -d'_auto-sacramental_ semblable à l'Ahasvérus d'Edgar Quinet. Le saint -voit défiler devant ses yeux éblouis, toutes les séductions de la chair -et de l'esprit, tous les pièges que le démon peut tendre aux sens, au -cÅ“ur et à l'intelligence, et, de la Reine de Saba aux Sphinx et à la -Chimère, de la déesse Diane aux hérétiques Nicolaïtes, tous le troublent -de leurs paroles ou de leur aspect. - -Considérant l'Å“uvre au point de vue littéraire, les amis de Flaubert, -quand il leur lut ce manuscrit, preuve évidente de sa rare érudition, -émirent l'arrêt suivant: - -«Tu as fait un angle dont les lignes divergentes s'écartent si bien -qu'on les perd de vue; une goutte d'eau mène au torrent, le torrent au -fleuve, le fleuve au lac, le lac à l'océan, l'océan au déluge; tu te -noies, tu noies tes personnages, tu noies l'évènement, tu noies le -lecteur, et ton Å“uvre est noyée.» - -Puis, comme ils le voyaient consterné de ce verdict, ils lui -conseillèrent d'entreprendre un autre travail, un livre où il peindrait -la vie réelle et où le terre à terre même du sujet l'empêcherait de -tomber dans l'abus du lyrisme--défaut qui, chez lui, était un héritage -du romantisme. Flaubert suivit le conseil et écrivit _Madame Bovary_. -Plus tard, il disait souvent à ses conseillers: «J'étais envahi par le -cancer du lyrisme, vous m'avez opéré; il n'était que temps, mais j'en ai -crié de douleur.» - -Flaubert eut à faire un grand pas de _La Tentation à Madame Bovary_. Ses -connaissances variées et choisies, sa lecture assidue des théologiens, -des mystiques et des philosophes se révélait dans la _Tentation_. Dans -_Madame Bovary_, le décor est changé! Nous ne sommes plus dans les -déserts de l'Orient, mais à Yonville, gros village arriéré et misérable. -Nous n'assistons pas aux luttes gigantesques du saint ascète contre les -puissances de l'enfer, mais aux mésaventures domestiques d'un médicastre -de campagne. Tout est vulgaire dans _Madame Bovary_, le sujet, le lieu -de la scène, les personnages. Seul le talent de l'auteur est -extraordinaire. - -Emma Bovary est née dans les derniers rangs de la classe moyenne; mais, -dans l'élégante pension où elle fut élevée, elle coudoya des demoiselles -riches et de haute famille. Les germes de la vanité, de la concupiscence -et de la soif des plaisirs,--graves maladies de notre -siècle,--s'accusèrent dès lors chez elle. Peu à peu ils se développent -et dépravent l'âme de la jeune femme, mariée déjà et mère de famille. -Passions sentimentales, habitudes de luxe incompatibles avec sa position -modeste de femme d'un médecin de campagne, expédients et désordres de -plus belle, compliquent de telle sorte sa situation que, quand ses -créanciers la pressent, elle s'empoisonne avec de l'arsenic. Tel est le -drame simple et terrible, pris dans la réalité, qui immortalise -Flaubert. - -Le sujet de _Madame Bovary_,--qui a été si blâmé et qui a soulevé un tel -scandale,--fut suggéré à Flaubert, à ce que déclare Maxime Ducamp, par -le hasard, qui évoqua dans sa mémoire le souvenir d'une malheureuse -femme qui vécut et mourut comme son héroïne. - -Je parlerai ailleurs de la haute importance d'Å“uvres sociales comme -_Madame Bovary_ et de sa signification morale, quand je toucherai à la -délicate question de la moralité dans l'art littéraire. - -Je me borne à faire remarquer maintenant que Flaubert accepta le premier -sujet qui s'offrit à lui et qu'il lui eût été indifférent d'en traiter -un autre. - -Les histoires comme celle de Mme Bovary ne sont pas rares dans la vie, -mais jusqu'à Flaubert nul ne les avait racontées. Balzac même, qui -comprit si bien le pouvoir de l'argent dans notre société, ne démontra -pas avec autant d'énergie que Flaubert la métallisation qui nous -tourmente. - -Un écrivain moins analyste eût poétisé Mme Bovary, en la faisant -mourir écrasée sous le poids de ses déceptions amoureuses et de ses -remords dévorants, et non sous celui de ses dettes vulgaires. Les pages -dans lesquelles Mme Bovary, affolée et désespérée, implore en vain ses -amants afin d'obtenir d'eux la somme nécessaire pour apaiser ses -créanciers, sont l'étude la plus cruelle, la plus sincère et la plus -magnifique, que l'on ait écrite sur la dureté des temps présents et la -puissance de l'or. - -Dans l'Å“uvre de Flaubert il n'y a pas seulement d'admirables la -vigueur et la vérité des caractères; c'est aussi un modèle de perfection -littéraire. - -Le style en est comme un lac limpide, au fond duquel on voit un lit de -sable fin et doré; comme une table de jaspe poli où il n'est pas -possible de trouver le plus léger défaut. Jamais il ne faiblit ou ne -s'affaisse; nul détail ne manque ni n'est en trop. Nulle recherche. Il -n'y a ni néologismes, ni archaïsmes, ni tours précieux, ni phrases -parées et artificielles, encore moins de la négligence ou cette vague -indécision de l'expression que l'on appelle en général le style fluide. -C'est un style parfait, concis sans pauvreté, correct sans froideur, -irréprochable sans purisme, ironique et naturel à la fois, et en somme, -travaillé avec tant de courage et de limpidité qu'il sera bientôt -classique, s'il ne l'est déjà . - -Les descriptions dans _Madame Bovary_ réalisent l'idéal du genre. -Quoique Flaubert décrive beaucoup, il ne commet pas la faute de peindre -pour peindre. S'il étudie ce que l'on appelle aujourd'hui le _milieu -ambiant_, il ne le fait pas pour satisfaire un caprice d'artiste, ou -pour parader en parlant de choses qu'il connaît bien, mais parce que le -sujet ou les caractères exigent cette étude. Il possède un tact si -spécial, qu'il ne décrit que le plus saillant, le plus caractéristique, -et cela en peu de mots, sans abuser de l'adjectif, en deux ou trois -magistraux coups de pinceau. Ainsi, dans _Madame Bovary_, malgré la -scrupuleuse conscience réaliste de l'auteur, chaque chose est toujours -en sa place, et toujours le principal est le principal, l'accessoire -l'accessoire. L'habileté de Flaubert apparaît aussi bien dans ce qu'il -dit que dans ce qu'il omet. Par là , il est supérieur à Balzac qui -employa tant d'ornements superflus. - -Flaubert méconnut entièrement la valeur de _Madame Bovary_; bien plus, -le succès de ce livre l'irrita. Il sortait des gonds en voyant le public -et les critiques le préférer à ses autres Å“uvres, et pour le rendre -furieux, il n'y avait qu'à lui conseiller d'écrire quelque chose dans le -même genre. «Laissez-moi en paix avec _Madame Bovary_!» s'écriait-il -alors avec emportement. Durant les dernières années de sa vie il voulut -retirer le livre de la circulation, en n'en autorisant pas de nouveaux -tirages, et, s'il n'en fut pas ainsi, ce fut parce qu'il avait besoin -d'argent. - -Il ne se bornait pas à dédaigner _Madame Bovary_, la jugeant inférieure, -par exemple, à _La Tentation_. Il déclarait mépriser le genre à -laquelle elle appartient, c'est-à -dire la réalité analytique dans le -caractère et dans les mÅ“urs. - -Il estimait uniquement la délicatesse du style, la beauté de la phrase, -et assurait que ce n'est que par elles qu'on gagne l'immortalité, -qu'Homère est aussi moderne que Balzac et qu'il donnerait _Madame -Bovary_ tout entière pour un paragraphe de Châteaubriand ou de Victor -Hugo. - -Il est à noter, en effet, que pour Flaubert, disciple enthousiaste de -l'école romantique, admirateur fervent d'Hugo, de Dumas et de -Châteaubriand, la perfection du style, c'étaient les oripeaux lyriques, -la prose poétique et fleurie, et non cette admirable sobriété et cette -pureté auxquelles il arrivait. Cas d'aveuglement littéraire très -semblable à celui qui poussait Cervantès à préférer dans son Å“uvre le -_Persilès_. - -Après _Madame Bovary_, _Salammbô_ est la meilleure Å“uvre de Flaubert. -Avec le même scrupule qu'il étudia les misères d'un village au temps de -Louis-Philippe, Flaubert reconstitua le monde lointain, la mystérieuse -civilisation carthaginoise. Il nous transporte à Carthage parmi les -contemporains d'Hamilcar, durant les révoltes des troupes mercenaires, -que la République africaine entretenait a sa solde pour la servir contre -Rome; et l'héroïne du roman est la vierge Salammbô, prêtresse de la -Lune. - -Il semble à première vue, que de tels éléments doivent composer un livre -ennuyeux, savant peut-être, mais de peu d'intérêt; quelque chose -d'analogue aux romans archéologiques qu'écrit Ebers. Eh bien! nullement. -Quoique l'auteur de _Salammbô_ nous conduise à Carthage et dans les -chaînes de la Lybie, au temple de Tanit et aux pieds de la monstrueuse -statue de Moloch, _Salammbô_ est dans son genre une étude aussi réaliste -que _Madame Bovary_. - -Laissons de côté l'infatigable érudition que déploya Flaubert pour -dépeindre la cité africaine, son voyage aux côtes de Carthage, son -ardeur à fouiller les auteurs grecs ou latins. Ebers le fait aussi, -mieux et plus solidement même, mais ses romans n'en sont pas pour cela -moins soporifiques. - -Ce qui importe dans des Å“uvres analogues à _Salammbô_, ce n'est pas -que les détails scientifiques soient irréprochablement exacts; c'est que -la reconstruction de l'époque, des mÅ“urs, de la société, des -personnages et de la nature ne semble pas artificielle, et que l'auteur -en étant savant, demeure artiste. Il faut que dans tout il y ait vie et -unité; il faut que ce monde exhumé de la poussière des siècles nous -semble réel, quoique étrange et différent du nôtre. Il faut qu'il nous -produise la même impression de vérité que causent les hiéroglyphes, -quand un égyptologue les déchiffre, ou les fossiles quand un éminent -naturaliste les complète. Il faut que si nous ne pouvons dire avec une -certitude absolue: «Carthage était ainsi,» nous pensions du moins que -_Carthage pût être ainsi_! - -Avec _Salammbô_, Flaubert vit le terme de ses succès. Un roman dans -lequel il se mit tout entier, et sur lequel il fonda de grandes -espérances, l'_Education sentimentale_, fit un fiasco si complet, que -Flaubert, dans ses élans de colère accoutumés, demandait à ses amis en -serrant les poings: «Et pourriez-vous me dire pourquoi ce bouquin n'a -pas plu?» La cause pour laquelle le livre ne plut pas mérite qu'on la -raconte. - -D'après Maxime Ducamp, il y a eu deux périodes dans la vie de Flaubert. -Durant la première,--les années de jeunesse,--Flaubert avait un esprit -délié, une imagination féconde; il apprenait sans effort et travaillait -facilement. Bientôt une horrible maladie le frappa, mal mystérieux que -Paracelse appelle _le tremblement de terre de l'homme_, et sa fraîche -intelligence, tout comme son corps d'athlète, furent atteints dans leur -source de vie, affaissés et jusqu'à un certain point paralysés. - -On remarqua, parallèlement, deux étranges symptômes chez le malade. Il -prit en haine la marche, au point que voir marcher les autres lui -faisait mal; et, pour le travail littéraire, il devint si difficile et -si exigeant, qu'il copiait vingt fois une page, la corrigeait, la -raturait, la polissait, et s'acharnait de telle sorte au travail, que -si, en un mois, il réussissait à produire vingt pages définitives, il se -déclarait rendu et mort de fatigue. Après avoir terminé une page en -gémissant, en soupirant, il se levait de sa table de travail, baigné de -sueur, et allait tomber sur un divan où il restait sans souffle. - -Cette lenteur, l'énorme effort que lui coûtait chacune de ses Å“uvres -qu'il passait des éternités à terminer,--il lima, corrigea et retoucha -_La Tentation_ pendant vingt années,--provenaient du désir d'atteindre -une correction absolue de style et une complète exactitude de laits et -d'observations. - -Il y eut un moment où il obtint les deux choses sans exagération et sans -préjudice de la création artistique. Ce fut alors qu'il écrivit -_Salammbô_ et _Madame Bovary_. Ensuite l'équilibre fut rompu. - -Il commença à abuser du procédé, au point de passer des heures entières -à faire la chasse a une répétition de voyelles ou à une cacophonie, à -réfléchir si une voyelle était ou non à sa place, et à lire trente -volumes sur l'agriculture pour écrire dix lignes en connaissance de -cause. - -De là , l'échec de _l'Education sentimentale_, et surtout celui de -_Bouvard et Pécuchet_, son Å“uvre posthume, où le roman se transforme -en monotone satire sociale, en pesant catalogue de lieux communs et -d'idées courantes; où une même situation prolongée durant toute -l'Å“uvre, où la langue, sèche et décharnée à force de vouloir être -pure et simple, fatiguent le lecteur le plus courageux. - -Qu'elle soit due à la maladie ou à la nature spéciale de son génie, on -doit insister sur la décadence de Flaubert, parce que c'est un évènement -peu fréquent que la chute et la stérilité d'un écrivain par ambition -excessive d'exactitude et de perfection; au lieu que la plupart, -aussitôt qu'ils ont acquis du renom, se laissent aller au sommeil. - -Flaubert, lui, appelait _se distraire_, écrire des contes comme le -_CÅ“ur sensible_, qui représente six mois de travail assidu. À force -d'effiler la pointe du crayon, Flaubert la brisa. - -Le fond des Å“uvres de Flaubert est pessimiste, non pas qu'il prêche -ni cette doctrine ni une autre, car il est l'écrivain le plus -impersonnel et le plus réservé qu'on ait jamais vu. Seulement son -observation implacable démontre à chaque instant la bassesse et la -nullité des desseins et des désirs de l'homme. - -Soit qu'il nous montre Mme Bovary rêvant de poétiques amours et tombant -dans de prosaïques hontes, soit qu'il nous peigne Salammbô expirant dans -l'horreur de son barbare triomphe, ou Bouvard et Pécuchet étudiant les -sciences et dévorant les livres pour rester aussi sots qu'ils l'étaient -avant, Flaubert n'a pas un coin où se puissent loger les illusions -consolantes. Il hait par dessus tout la société moderne, ce que l'on a -coutume d'appeler l'intelligence, le progrès, les découvertes, -l'industrie et les libertés. C'est une face de Flaubert que Zola et son -école n'ont pas négligé de lui emprunter. Seulement Flaubert n'obéissait -pas à un système, il agissait par instinct. Dans ses rapports avec ses -amis, il se montrait au contraire enthousiaste, exalté, et se -passionnait facilement. - - - - -VIII - - -SOMMAIRE - -_Les de Goncourt.--L'auteur est une dévote de leur autel -byzantin.--Les deux frères.--Leur ascendance littéraire. ---Leurs tendances esthétiques.--Le rococo et la modernité. ---Gautier, à propos de Baudelaire.--L'expressivité.--La -couleur.--LÅ“uvre: l'Å“uvre commune.--L'Å“uvre -d'Edmond de Goncourt.--Préférences de l'auteur_.--Les -frères Zemganno--Manette Salomon. - - -Deux idées me frappent au moment de parler des frères de Goncourt. - -D'abord, je crains de les louer plus que de juste, parce qu'ils -m'inspirent une grande sympathie et sont mes auteurs de prédilection. -Aussi je préfère déclarer, dès maintenant, quelle affection j'ai pour -eux et avouer ingénument que jusqu'à leurs défauts me captivent. - -«Si la foule ne s'agenouille jamais devant eux, ils auront une chapelle -d'un luxe précieux, une chapelle byzantine avec de l'or fin et des -peintures curieuses, dans laquelle les raffinés iront faire leurs -dévotions[1].» Je suis une dévote de cet autel, sans prétendre ériger en -loi mon goût qui provient peut-être de mon tempérament de coloriste. - -Ensuite, je m'étonne qu'il y ait des gens qui traitent les réalistes de -_simples photographes_, alors que combattent dans leurs rangs les deux -écrivains modernes qui peuvent le plus justement se prétendre des -_peintres_. - -Les Goncourt sont à peine connus en Espagne. L'un s'appelle Edmond, -l'autre s'appelait Jules. Travaillant en collaboration intime, ils -écrivirent des romans et des Å“uvres historiques, jusqu'à ce que -Jules le cadet descendit au tombeau. Ils vécurent si unis, fondant leurs -styles et leurs pensées, que le public les prenait pour un seul -écrivain. Edmond, le survivant, dans son beau roman _Les Frères -Zemganno_, a symbolisé cette étroite fraternité intellectuelle dans -l'histoire des deux frères gymnasiarques qui exécutent ensemble au -cirque des exercices dangereux et mettent en commun leur force et leur -adresse, arrivant à être une âme en deux corps. Quand le plus jeune se -brise les deux jambes dans une chute, Gianni, l'aîné, renonce à des -travaux qu'il ne peut plus partager avec son cher Nello. Je laisserai -Edmond de Goncourt lui-même expliquer la tendresse qui les unissait. - -«Les deux frères ne s'aimaient pas seulement, ils tenaient l'un et -l'autre par des liens mystérieux, des attaches psychiques, des atomes -crochus de natures jumelles, et cela, quoiqu'ils fussent d'âges très -différents et de caractères diamétralement opposés. Leurs premiers -mouvements instinctifs étaient identiquement les mêmes..... -Non-seulement les individus, mais encore les choses, avec le pourquoi -irraisonné de leur charme ou de leur déplaisance, leur parlaient -mêmement à tous les deux. Enfin les idées, ces créations du cerveau dont -la naissance est d'une fantaisie si entière, et qui vous étonnent -souvent par le _on ne sait comment_ de leur venue, les idées d'ordinaire -si peu simutanées et si peu parallèles dans les ménages de cÅ“ur entre -homme et femme, les idées naissaient communes aux deux frères. Leur -_travail_ se trouvait tant et si bien confondu, leurs exercices -tellement mêlés l'un à l'autre, et ce qu'ils faisaient semblait si peu -appartenir à aucun en particulier, que les bravos s'adressaient toujours -à l'association et qu'on ne séparait jamais le couple dans l'éloge ou -dans le blâme..... C'est ainsi que ces deux êtres étaient arrivés à -n'avoir plus à eux deux qu'un amour-propre, qu'une vanité, qu'un -orgueil.» - -Il s'écoula bien des années sans que les Goncourt obtinssent, je ne -dirai pas les applaudissements, mais même l'attention du public. -Quelques-uns de leurs romans furent accueillis avec tant d'indifférence, -que la douleur de cet insuccès précipita la mort de Jules. Maintenant, -grâce au fracas que soulève le naturalisme, les romans des Goncourt -commencent à être très lus. Edmond, que la mort de son frère avait -laissé abattu et sans courage, Edmond, qui avait voulu renoncer à -écrire, s'est remis à travailler et passe pour le troisième romancier -français vivant. Nombre de gens même le préfèrent à Daudet. - -Goncourt fut le premier qui appela _documents humains_ les faits que le -romancier observe et rassemble pour en faire la base de ses créations. -Mais ceux qui s'imaginent que tous les naturalistes et les réalistes -sont taillés sur le patron de Zola, s'étonneraient s'ils connaissaient -l'originalité de Goncourt. Il ne ressemble ni à Balzac, ni à Flaubert; -et bien que disciple de Diderot, il ne lui emprunte que le coloris et -l'art d'exprimer les sensations. Stendhal étudiait le mécanisme -psychologique et le _processus_ des idées, les Goncourt, élèves du même -maître, réussissent à copier avec de vives couleurs la réalité sensible. -Ils sont, avant tout,--inventons, à leur exemple, un mot -nouveau,--_sensationnistes_. Ils ne possèdent pas la netteté de -Flaubert, ni son style parfait, ni son impersonnalité puissante; au -contraire, s'ils prennent le réel pour matière première, c'est pour le -couler dans le moule de l'individualité ou, comme dirait Zola, pour le -montrer à travers leur tempérament. - -Les Goncourt se distinguèrent par deux traits: la connaissance de l'art -et des mÅ“urs du dix-huitième siècle et l'expression des éléments -esthétiques du dix-neuvième. - -Ils étudièrent le XVIIIe siècle avec une fougue d'artistes et une -patience d'érudits, communiquant au public le résultat de leurs -investigations en de nombreux et remarquables livres -historico-biographiques et historico-anecdotiques. Ils collectionnèrent -des estampes, des meubles, des livres et des plaquettes, tout ce qui -concernait cette époque qui, pour être voisine de nous, n'en est pas -moins intéressante. - -Dans leurs romans, ils montrèrent une foule d'aspects poétiques de notre -temps, auxquels nul ne songeait. Loin de faire comme Flaubert -l'inventaire des misères et des ridicules de la société moderne, ou de -se borner par système, comme Champfleury, à trouver des types et des -scènes vulgaires, les Goncourt découvrirent dans la vie contemporaine un -certain idéal de beauté qui lui appartient exclusivement et que d'autres -âges et d'autres temps ne peuvent lui disputer. - -Les Goncourt disent par la voix d'un de leurs personnages: «Le moderne, -tout est là . La sensation, l'intuition du contemporain, du spectacle qui -vous coudoie, du présent dans lequel vous sentez frémir vos passions et -quelque chose de vous, tout est là pour l'artiste.» - -Et fidèles à cette théorie, les Goncourt extraient de la vie -contemporaine tout ce qui est artistique, comme le chimiste fait jaillir -l'aveuglante lumière de l'électricité d'un obscur morceau de charbon. - -Cette sympathie pour la vie moderne peut prendre une forme très rabattue -et se changer en admiration pour les progrès scientifiques ou -industriels de notre siècle. Chez les Goncourt, elle en prit une -beaucoup plus nouvelle et beaucoup plus inusitée, entièrement -artistique. Leur idéal fut celui de la génération présente qui ne se -borne pas à admirer une seule forme de l'Art, mais qui les comprend -toutes et en jouit avec un éclectisme raffiné, préférant peut-être les -plus étranges aux plus belles, comme il arrivait aux Goncourt. Une page -de Théophile Gautier définit fort bien cette manière de sentir l'Art. On -peut l'appliquer aux Goncourt. - -«Il aimait ce qu'on appelle improprement le style de décadence, et qui -n'est autre chose que l'Art arrivé à ce point de maturité extrême que -déterminent à leurs soleils obliques les civilisations qui vieillissent: -style ingénieux, compliqué, savant, plein de nuances et de recherches, -reculant toujours les bornes de la langue, empruntant à tous les -vocabulaires techniques, prenant des couleurs à toutes les palettes, des -notes à tous les claviers, s'efforçant à rendre la pensée dans ce -qu'elle a de plus ineffable, et la forme de ses contours les plus vagues -et les plus fuyants.... Tel est bien l'idiome nécessaire et fatal des -peuples et des civilisations où la vie factice a remplacé la vie -naturelle et développé chez l'homme des besoins inconnus. Ce n'est pas -chose aisée, d'ailleurs, que ce style méprisé des pédants, car il -exprime des idées neuves avec des formes nouvelles et des mots qu'on n'a -pas entendus encore.» - -S'il est facile ou non, celui-là seul le sait qui lutte avec le vocable -indomptable pour le dompter! Edmond de Goncourt croit que son frère -Jules tomba malade et mourut des blessures reçues en luttant avec la -phrase rebelle, à qui il demandait ce que nul écrivain ne lui demanda -jamais, de surpasser la palette. - -Avant d'écrire, les Goncourt s'étaient adonnés à la peinture à l'huile -et à la gravure à l'eau-forte. Ils s'étaient entourés de délicieux -bibelots, de jouets asiatiques, d'armes riches, d'étoffes de soie -japonaise brodées en relief, de porcelaines curieuses. Célibataires et -maîtres d'eux-mêmes, ils se livrèrent librement à leurs passions -d'artistes. En cultivant les lettres, ils voulurent rendre aussi cette -beauté de coloris qui les captivait et cette complexité de sensations -délicates, aiguës, et jusqu'à un certain point paroxystes, que leur -faisaient éprouver la lumière, les objets, les formes, grâce à la -subtilité de leurs sens et à la finesse de leur intelligence. Au lieu de -se tirer d'affaire comme tant d'écrivains, en s'écriant: «Je ne trouve -pas d'expressions pour dépeindre ceci, cela ou le reste,» les Goncourt -se proposèrent de trouver toujours des mots, quand ils devraient les -inventer. - -Pour communiquer aux lecteurs les impressions de leurs sens raffinés, -les Goncourt amplifiaient, enrichissaient et disloquaient le français. -Indignés de la pauvreté de la langue, quand ils la comparaient à -l'abondance et à la merveilleuse variété des sensations, ils perdirent -tout respect pour l'idiome et furent les plus audacieux néologistes du -monde, sans se priver aussi de prendre d'autres licences. Car, les mots -nouveaux ne leur suffisant pas, ils songèrent à les placer d'une manière -inaccoutumée, pourvu qu'ils exprimassent ce que l'auteur désirait leur -faire exprimer. - -Ils ne se bornèrent pas à peindre l'extérieur des choses et la sensation -que produit leur aspect, mais les suggestions de tristesses, de joies ou -de mélancolies que l'âme trouve en elles, de sorte qu'ils ne dominèrent -pas seulement le coloris comme Théophile Gautier, mais le clair obscur, -la quantité de lumière et d'ombre qui influent tant sur notre esprit. - -Les Goncourt se servent de tous les moyens imaginables pour atteindre -leurs fins: ils répètent un mot pour que l'excitation réitérée augmente -l'intensité de la sensation; ils emploient deux ou trois synonymes pour -nommer un objet. Ils commettent des tautologies et des pléonasmes, font -des substantifs d'adjectifs, tombant à chaque pas dans des défauts qui -eussent rempli d'horreur Flaubert. - -Ces audaces donnent parfois les plus heureux résultats. Une tournure ou -une phrase saute aux yeux du lecteur, se grave dans sa rétine et -transmet au cerveau la vive image que l'artiste voulut lui montrer -clairement. - -Dans ses merveilleuses descriptions. Zola adopta les procédés des -Goncourt, légèrement atténués; Daudet leur prit à son tour les -miniatures exquises qui ornent quelques-unes de ses pages les mieux -choisies, et tout écrivain coloriste, désormais, devra s'inspirer de la -lecture des deux frères. - -Quelle belle, quelle savoureuse chose que la couleur! Sans admettre la -théorie de ce savant allemand, qui prétend qu'au temps d'Homère, les -hommes voyaient beaucoup moins de couleurs qu'aujourd'hui, et que ce -sens se raffine et s'enrichit chaque jour, je crois que le culte de la -ligne est antérieur à celui du coloris, comme la sculpture à la -peinture. Je pense aussi que les lettres, à mesure qu'elles avancent, -expriment la couleur avec plus de brio et de force, en détaillent mieux -les nuances et les délicates transitions, et que l'étude de la couleur -se complique de même que l'étude de la musique s'est compliquée depuis -les maîtres italiens jusqu'à aujourd'hui. - -J'ai lu, il n'y a pas longtemps, dans une revue scientifique, qu'il -existe des sujets qui éprouvent une sensation lumineuse et chromatique, -qui est toujours la même quand le son est égal et qui varie quand le son -change, de telle sorte qu'un son peut exciter la rétine en même temps -que le tympan et que pour l'individu qué d'une faculté si singulière, -chaque ton de son correspond exactement à un ton de couleur. - -La méthode des Concourt s'essaie à obtenir des résultats analogues: ils -écrivent de telle sorte que les mots produisent de vives sensations -chromatiques et c'est en cela que consiste leur indiscutable -originalité. Quoique la traduction doive forcément abîmer l'émail -polychrome d'un style aussi capricieux, je traduis ici un paragraphe du -roman _Manette Salomon_ où les Goncourt décrivent les exagérations d'un -coloriste et semblent exprimer plutôt leur propre désir de remplacer le -pinceau par la plume[2]. - -«Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer ses tons, les -enflammer, les brillanter. Devant les vitrines de minéralogie, essayant -de voler la Nature, de ravir et d'emporter les feux multicolores de ces -pétrifications et de ces cristallisations d'éclairs, il s'arrêtait à ces -bleus d'azurite, d'un bleu d'émail chinois, à ces bleus défaillants des -cuivres oxydés, au bleu céleste de la lazulite allant du bleu de roi au -bleu de l'eau. Il suivait toute la gamme du rouge, des mercures -sulfurés, carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hématite, et -rêvait à l'_omatito_, la couleur perdue du XVIe siècle, la couleur -cardinale, la vraie pourpre de Rome.... Des minéraux, il passait aux -coquilles, aux colorations mères de la tendresse et de l'idéal du ton, à -toutes ces variations du rose dans une fonte de porcelaine, depuis la -pourpre ténébreuse jusqu'au rose mourant, à la nacre noyant le prisme -dans son lait. Il allait à toutes les irrisations, aux opalisations -d'arc-en-ciel.... Il se mettait dans les yeux l'azur du saphir, le sang -du rubis, l'orient de la perle, l'eau du diamant. Pour peindre, le -peintre croyait avoir maintenant besoin de tout ce qui brille, de tout -ce qui brûle dans le Ciel, dans la Terre, dans la Mer.» - -C'est cela même que croient les Goncourt, et de là résultent les -conditions exceptionnelles de leur style. Je n'ose pas dire les -qualités, quoique pour moi elles soient telles. - -Je me hâte d'ajouter que les Goncourt n'ont pas seulement de la valeur -comme maîtres puissants du coloris et comme interprètes rares de la -sensation. Ils ont prouvé aussi qu'ils sont de grands observateurs qui -savent étudier les caractères. Il est vrai qu'ils ne procèdent ni comme -Balzac, ni comme Zola, qui ont créé des personnages logiques, agissant -conformément à des antécédents indiqués par le romancier, et allant où -les conduisent la fatalité de leur complexion et la tyrannie des -circonstances. Les personnages des Goncourt ne sont pas aussi -automatiques; ils semblent plus capricieux, plus inexplicables pour le -lecteur; ils agissent avec une indépendance relative, et cependant, nous -ne nous les imaginons pas comme des mannequins ou des êtres fantastiques -et rèvés, mais comme des personnes de chair et d'os, semblables à -beaucoup de gens, que nous rencontrons à chaque pas dans la vie réelle, -et dont nous ne pouvons prédire avec certitude la conduite, quoique nous -les connaissions à fond et que nous sachions d'avance les mobiles qui -peuvent influer sur eux. La contradiction, l'irrégularité et -l'inconséquence, l'énigme qui existe dans l'homme, les Goncourt les -mettent peut-être mieux en lumière que leurs illustres rivaux. - -Deux groupes de romans portent au titre le nom des Goncourt. L'un est -l'Å“uvre des frères réunis, l'autre d'Edmond seul; mais dans tous la -méthode est la même. - -Nul n'applique plus radicalement que les Goncourt le principe récemment -découvert que dans le roman, ce qui importe le moins, c'est le sujet et -l'action, et ce qui importe le plus, la quantité de vérité artistique. - -Dans quelques-uns de leurs romans comme _SÅ“ur Philomène_ et _Renée -Mauperin_, il y a encore un drame, très simple, mais drame enfin. - -Dans _Manette Salomon_, _Charles Demailly_, _Germinie Lacerteux_, on ne -trouve guère que la succession des évènements, incohérente en apparence, -et parfois languissante, comme il arrive dans la vie. - -Dans _Madame Gervaisais_, l'intérêt de l'intrigue est moindre ou plus -délicat si l'on veut. Il n'y a pas d'évènements et le drame intime et -profond de la conversion d'une libre-penseuse au catholicisme se joue -dans l'âme de l'héroïne. Ce roman surprenant ne manque pas seulement -d'intrigue au sens usuel du mot, il manque aussi de dialogue. - -Les Goncourt possèdent un microscope très puissant, et l'emploient -plutôt qu'à examiner l'âme humaine et à visiter les replis du cerveau, à -observer dans tous les objets les détails menus, exquis et curieux, les -fils si frêles qui tissent la réalité. - -Pour d'autres auteurs, la vie est une toile grossière; pour les -Goncourt, c'est une jolie dentelle chargée de broderies, de fleurs et -d'étoiles délicates brodées par une main adroite. - -Il semble que sous le verre de leur microscope, comme sous le verre du -microscope des naturalistes sages qui découvrirent le monde des -infusoires et les régions micrographiques, la création se dilate, se -multiplie et s'approfondit. - -Les romans les plus vantés des Goncourt sont _Germinie Lacerteux_ et _La -fille Elisa_. Leur succès est peut-être dû à la curiosité et au goût -dépravé du public, qui préfère certains sujets, et cherche dans le roman -la satisfaction de certains appétits. Pour moi, les meilleures Å“uvres -des Goncourt sont le beau poème d'amour fraternel, intitulé _Les frères -Zemganno_, ou la poésie se cache sous la vérité, comme la perle dans la -coquille de l'huître; et surtout, l'admirable _Manette Salomon_, où ces -écrivains d'élite trouvèrent ce que l'artiste apprécie tant, la -conformité de l'esprit, du talent et du sujet. - - -[1] ZOLA, _Les romanciers naturalistes_. - -[2] Il nous a paru inutile de citer, même en note, la version d'ailleurs -facile et élégante de Mme Pardo Bazan. - - - - -IX - - -SOMMAIRE - -_Alphonse Daudet: il débute par la poésie_.--_La parenté -avec Dickens_.--Le Petit Chose.--_La caractéristique -de Daudet romancier et écrivain_.--Le Nabab.--Les Rois -en exil.--Numa Roumestan.--_Daudet et Zola_. - - -Alphonse Daudet est né dans le Midi de la France, pays de gai savoir et -de climat prospère, assez semblable à notre Andalousie. Le ciel serein, -le clair soleil et la végétation florescente des zones méridionales -semblent avoir leur reflet dans le caractère de cet écrivain, dans sa -fantaisie étincelante et dans son heureux tempérament littéraire. - -Ernest son frère, dans le livre intitulé _Mon frère et moi_, donne les -preuves de la précocité du talent d'Alphonse et affirme que son premier -roman, écrit à quinze ans, serait digne de figurer dans la collection de -ses Å“uvres actuelles. Il observe aussi que la critique n'a pu trouver -d'infériorité relative entre les différents livres qu'il publia, ni -choisir et signaler une Å“uvre de lui supérieure aux autres,--ce -qu'elle a fait pour les Goncourt, Flaubert et Zola. - -Les débuts de l'histoire littéraire d'Alphonse Daudet furent difficiles. -Il lutta héroïquement contre la gêne qui avait peu à peu écrasé sa -famille, gêne qui finissait par être de la pauvreté. Il entra comme pion -dans un collège, se destina ensuite au journalisme, et dans sa chambre -d'étudiant, commença à travailler modestement et courageusement pour -gagner de la réputation. - -Son premier livre fut un volume de vers, _Les Amoureuses_: avec un -surenchérissement d'éloges hyperboliques, la critique a dit de cette -Å“uvre «que Daudet avait recueilli la plume d'Alfred de Musset -mourant.» - -Ensuite, il écrivit de la prose, commença par composer de petits contes -courts, des études légères sur n'importe quel sujet, des descriptions de -villages et de types de son pays. - -De ces aquarelles, il passa à des tableaux de chevalet, c'est-à -dire des -scènes de mÅ“urs, jusqu'à ce qu'enfin il osa couvrir de couleurs de -vastes toiles, de grands romans sociaux. Grands, non point par les -dimensions, mais par la profondeur de l'observation. - -Il ne manque pas de gens qui placent Alphonse Daudet hors de l'école -réaliste et naturaliste, en se fondant sur certaines qualités poétiques -de son esprit. Je pense que, sans aucun doute, nous devons placer parmi -les réalistes l'auteur de _Numa Roumestan_. En effet, les procédés -d'Alphonse Daudet, sa méthode pour composer et imaginer, sont absolument -réalistes. Avant de se coucher, à l'imitation de Dickens avec lequel il -a bien des points de contact, il note en détail les évènements et les -minuties observés durant la journée. On peut assurer qu'il n'y a pas de -détails, pas de caractères, pas d'évènements dans ses romans qui ne -soient tirés de ses carnets ou du riche trésor de sa mémoire. Zola dit -fort bien que Daudet manque d'imagination dans le sens que nous avons -coutume de donner à ce mot, puisqu'il n'invente rien: il choisit, -combine, dispose seulement les matériaux qu'il a pris à la réalité. Sa -personnalité littéraire, ce que Zola appelle _le tempérament_, -intervient ensuite et coule le métal de la réalité dans son propre -moule. - -Notable erreur que de croire que pour se conformer à la méthode -réaliste, un auteur abdique ses libres facultés de création. Et voilà ce -qu'on affirme sur un ton doctoral, comme si l'on formulait un -irréfutable axiome d'esthétique! - -Daudet voit les choses à sa manière, il ne les étudie ni avec la sévère -impersonnalité d'un Flaubert, ni avec l'intense émotion artistique des -Goncourt, ni avec la lucidité visionnaire d'un Balzac. Il les étudie -avec cette sensibilité naturelle, avec cette ironie voilée, douce et -profonde que connaissent bien les lecteurs assidus de Dickens. Ce n'est -pas un analyste froid, ce n'est pas le médecin qui rapporte avec une -indifférence glaciale les symptômes d'une maladie, ce n'est pas -davantage l'artiste qui cherche avant tout la perfection; c'est le -narrateur passionné qui sympathise avec quelques-uns de ses héros et -s'indigne contre les autres, dont la voix tremble parfois, dont parfois -une larme furtive couvre les yeux d'un voile. - -Sans parler constamment en son propre nom, sans suspendre les récits -pour adresser au lecteur des réflexions et des admonitions, Daudet sait -n'être jamais absent de ses livres. Sa présence les anime. - -Un de ses romans, _Le Petit Chose_, est tissu des évènements de -l'enfance et de l'adolescence de l'auteur, et ses personnages sont des -membres de la famille Daudet. Même sans le concours de cette -circonstance, toutes les Å“uvres de Daudet émeuvent, parce qu'il sait -pratiquer le _si vis me flere_,... discrètement comme l'exige l'art -contemporain, sans exclamations ni apostrophes. Grâce à une certaine -chaleur dans le style, avec des inflexions grammaticales très tendres, -très pénétrantes, qui vont à l'âme, nous savons, quoique l'auteur n'ait -pas pris la peine de nous en avertir, qu'il éprouve de l'affection pour -tel ou tel personnage. Nous écoutons le rire mélodieux et sonore avec -lequel il se moque des coquins et des imbéciles. Tout cela, nous le -distinguons à travers un voile et nous jouissons du plaisir de le -deviner. - -Tandis que Stendhal fatigue comme fatiguerait une démonstration -mathématique, tandis que les Goncourt excitent les nerfs et éblouissent -les yeux, que Flaubert attriste et cause du spleen et de la -misanthropie, Daudet console, rafraîchit et divertit l'esprit, sans se -servir de tromperies et de sornettes comme les idéalistes, par la seule -magie de son caractère sympathique et tendre. La note gaie, parfois -légère, qui ne manque pas dans la vie et qui manque dans les romans de -Zola, le clavier de Daudet la possède. Son talent est de caractère -féminin, non par la faiblesse, mais par la grâce et par l'attraction. - -Son style semble travaillé sans violence ni effort, avec un aimable -abandon, quoique sans négligence. Et cependant, si Jules de Goncourt -mourut épuisé et presque fou à force de sveltir la phrase pour lui -imprimer une vibration nerveuse plus intense; si, en limant ses pages, -Flaubert suait et gémissait comme le bûcheron à chaque coup qu'il -décharge sur l'arbre; si Zola pleure de rage et se traite d'idiot en -relisant ce qu'il écrit, le remet à nouveau sur le chantier et -recommence à le marteler jusqu'à ce qu'il lui ait donné la forme -désirée, Ernest Daudet assure que, pour rédiger une page rapide, -harmonieuse, où la phrase coule majestueuse comme un fleuve qui roule -des sables d'or, son frère, exigeant envers lui-même, lutte, souffre, -pâlit et en reste plusieurs jours malade de fatigue. - -C'est là la difficile facilité désirée par tant d'écrivains et que si -peu savent conquérir! - -Alphonse Daudet n'a point l'étonnante science spéciale des Goncourt; -encore moins la grande érudition de Flaubert. Il sait ce qu'il lui faut -savoir, ni plus ni moins; le reste, il l'imagine et à Dieu va! Il ne se -pose pas en philosophe, il ne se pique pas d'être à l'excès styliste ou -puriste. - -Il ne serait pas capable de s'assujettir aux sévères études qu'exige une -Å“uvre comme _Salammbô_, par exemple. Ses voyages d'exploration, il -les fait à travers le monde social. Il parcourt Paris dans toutes les -directions, en scrutant tout avec ses yeux de myope qui concentrent la -lumière, et en observant chacune des scènes variées et curieuses qui se -succèdent dans la vie de la grande capitale où il ne manque pas de -comédies, où les drames ne sont pas rares, où la tragédie se dresse -parfois, le poignard à la main, sur la trame vulgaire en apparence des -évènements. - -Chez Alphonse Daudet, un phénomène révèle sa nature d'artiste. Il se -plaît surtout à étudier les types rares et originaux, les mÅ“urs -étranges et pittoresques qui se dessinent un moment comme des moues -rapides sur la physionomie changeante et cosmopolite de Paris. Il -préfère ces contractions passagères à l'aspect normal. Il se plaît à -photographier instantanément et stéréotyper ensuite ces existences de -chauves-souris, entre lumière et ténèbres, ces types suspects que l'on -appela autrefois la bohême; aventuriers de la science, de la langue, de -l'art: figures hétéroclites, qui ont les pieds dans la fange et lèvent -leurs fronts au ciel du luxe et de la célébrité; gens de qui tous les -journaux parlent aujourd'hui et que demain on enterrera dans la fosse -commune. - -Dans quelques-uns des romans de Daudet, le _Nabab_, par exemple, presque -tous les personnages sont de cette clique: le médecin nord-américain -Jenkins, mélange de Locuste et de Célestine; Félicia Ruys, moitié -artiste admirable et moitié courtisane; le nabab Jansoulet, -l'ex-odalisque sa femme, sont tous des personnages extraordinaires, des -champignons qui germent dans la pourriture d'une société vieille, d'une -capitale babylonienne et dont les formes singulières et les couleurs -empoisonnées attirent le regard et le captivent plus que la beauté des -roses. - -_Le Nabab_ fut le premier roman de Daudet qui lui donna une très grande -célébrité. La cause de ce succès, il est triste de le dire, était en -grande partie due à ce que le roman était émaillé d'indiscrétions, -c'est-à -dire de nouvelles anecdotiques relatives à une certaine période -du second empire et à des personnages de haut rang qui y firent figure. -Il est triste de le dire,--je le répète,--parce que le fait prouve que -le public est incapable de s'intéresser à la littérature, pour la seule -littérature, et que si un auteur devient célèbre d'un coup et vend -éditions sur éditions d'un livre, c'est qu'il a su le saupoudrer avec le -sel et le piment de la chronique scandaleuse. - -Quand on sut que _le Nabab_ avait une clé, quand on sut qu'Alphonse -Daudet, commensal et protégé du duc de Morny, l'exhibait dans les -moindres détails de sa vie privée, beaucoup se scandalisèrent et -traitèrent l'auteur d'ingrat. Je me scandalise plus encore de ce que -l'on ait connu _alors_ le talent de Daudet par cette ingratitude et -cette bassesse, et non _avant_, par la resplendeur de la beauté du -talent. - -Pour s'affranchir du reproche d'ingratitude, Alphonse Daudet allégua -qu'il n'avait ni défiguré ni enlaidi la physionomie du duc de Morny ni -d'aucune des personnes qu'il peignait; que l'opinion générale se les -représentait sous un jour beaucoup plus fâcheux et que si elles -vivaient, elles lui seraient bien certainement reconnaissantes des -traits qu'il leur avait prêtés. - -Comme artiste, il donna une autre raison bien plus puissante. Son -incapacité absolue d'inventer et la force invincible avec laquelle le -modèle vivant s'incrustait dans sa mémoire, au point de ne lui laisser -pas de repos jusqu'à ce qu'il l'ait transporté sur le papier. - -Le problème est réellement difficile. Pourquoi se montrer plus sévère -envers le romancier qu'envers le peintre? - -Le peintre se rend, par exemple, dans une société ou à un repas où il -est convié; il regarde autour de lui, remarque la tête de l'amphytrion, -la tournure de quelque jeune fille assise à côté de lui. Il rentre chez -lui, prend ses pinceaux et, sans le moindre scrupule, reproduit sur la -toile ce qu'il a vu. Nul ne le taxe d'ingratitude ni ne le qualifie de -misérable. - -Un écrivain réaliste se décide à tirer parti du moindre détail observé -chez un ami, même chez un indifférent ou un ennemi juré. On dira qu'il -déchire le voile de la vie privée, qu'il viole les secrets du foyer, et -tout le monde se considérera comme offensé. On lui fera même un procès -comme à Zola, pour le nom d'un personnage. - -Il est clair que le romancier, digne de ce nom, en prenant la plume, -n'obéit pas à des antipathies ou à des rancunes, n'exerce pas une -vengeance. Ce n'est pas non plus le satirique qui aspire à frapper au -cÅ“ur l'individu ou la société. Son but est tout différent. Il obéit à -sa muse qui lui ordonne d'étudier, de comprendre et d'exposer la réalité -qui nous environne. Ainsi, pour en revenir à Daudet, ce qu'il prend -indistinctement à ses amis ou a ses adversaires, ce n'est pas cette -vérité trop grande que les biographes même dédaignent; ce sont certains -renseignements--comme le morceau de bois ou de fer appelé _âme_ sur -lequel les sculpteurs appuient et font porter la terre qu'ils -modèlent,--l'armature, en un mot. Le nabab Jansoulet, par exemple, a -existé. Daudet, dans son livre, a conservé le fond et a modifié bien des -détails. - -S'il y a un dessein satirique dans un des romans de Daudet, c'est dans -_Les Rois en exil_. L'auteur s'est proposé de faire une démonstration. -Je ne sais si la démonstration est faite, mais je sais que l'intention -est visible. Cependant, en artiste consommé, il a évité la caricature et -a dessiné le noble et auguste profil de la reine d'Illyrie. Le -monarchiste le plus monarchiste ne ferait rien d'aussi beau. - -En dehors du monde parisien, Daudet réussit à décrire sa province avec -une grâce toute particulière. Il connaît les Méridionaux. Soit qu'il -nous conte l'épopée burlesque de _Tartarin de Tarascon_, le don -Quichotte de Gascogne, qui part de sa ville natale, résolu à tuer des -lions dans les forêts africaines et ne réussit qu'à mettre à mort une -bourrique et à achever un vieux lion aveugle et agonisant; soit qu'avec -des traits si particuliers et une physionomie si régionale, il évoque le -tambourinaïre de _Numa Roumestan_, ou Numa lui-même, caractère magistral -qui porte le sceau indélébile d'une province, Daudet nous fera toujours -sourire et nous remuera toujours. - -Zola croit que Daudet est providentiellement destiné à réconcilier le -public avec l'école naturaliste, grâce aux qualités par lesquelles il -s'attire les sympathies du lecteur et aux dons qui lui ouvrent des -portes fermées à Zola: celle du foyer domestique, celle de l'élégante -bibliothèque de bois de rose qui orne le boudoir des dames. Pour ma -part, je crois que ces portes ne s'ouvriront jamais pour toutes les -Å“uvres de Zola, quand bien même il enverrait devant lui cent Daudet -pour franchir les obstacles. Daudet appartient à la même école que Zola, -c'est certain; mais il se contente d'accuser la musculature de la -réalité, tandis que Zola l'écorche avec ses doigts de fer et la présente -au lecteur en gravure de clinique. Peu de rayons de bois de rose -gémiront sous le poids de _Pot-Bouille_. - -Alphonse Daudet a une collaboratrice qui est sa femme. Elle a, elle -aussi, écrit quelques livres. Qui sait si Daudet ne doit pas à cette -douce influence de fuir l'exagération de la méthode naturaliste et de -se maintenir, comme le reconnaît Zola avec une généreuse impartialité, -_au point critique où finit la poésie et où commence la vérité_? - - - - -X - - -SOMMAIRE - -_Emile Zola.--Sa position de chef d'école.--Sa vie par -Paul Alexis.--Méthode de travail.--Combien elle diffère -de la méthode romantique.--Zola, d'après de Amicis.--Le -lutteur en Zola_. - - -J'ai tout exprès réservé la dernière place au chef de l'école -naturaliste et j'ai parlé d'abord de Flaubert, de Daudet et des -Goncourt, non pas tant pour m'astreindre à l'ordre chronologique que -pour n'en venir pas au romancier qu'on discute tant, sans étudier -auparavant les physionomies variées de ses camarades, variété qui est un -argument puissant en faveur du réalisme. - -Si Stendhal ne ressemble pas à Balzac, ni Balzac à Flaubert, si les -frères de Goncourt ont de si rares et de si belles qualités artistiques, -si Daudet est si personnel, Zola, à son tour, se distingue d'eux tous. - -Je parlerai de Zola plus abondamment que de ses confrères, non pas que -je lui accorde la primauté--le temps seul décidera s'il le mérite--mais -parce que, quand bien même on pourrait nier la valeur de ses Å“uvres, -on ne peut nier le rôle qu'il joue de chef et de champion du -naturalisme. - -Romancier révolutionnaire qui, au lieu de bombes, jette des livres dont -le fracas force la multitude indifférente à tourner la tête et à se -grouper avec étonnement, Zola est aussi rapporteur, apologiste et -missionnaire d'une doctrine nouvelle qu'il formule en pages -belliqueuses. Il refuse, en vain, le titre de chef d'école, assurant -que le naturalisme est ancien, que ce n'est pas lui qui l'a inventé, -qu'il ne l'impose à personne et qu'avant lui d'autres auteurs le -suivirent. Il est clair qu'un homme seul, pour si remarquable que soit -son génie, n'improvise pas un mouvement littéraire; mais pour que nous -l'appelions chef, il suffit que les circonstances ou ses propres -entraînements l'amènent à commander, comme Zola, commande avec un grand -éclat les armées de ce que tout le monde appelle déjà _le naturalisme_. - -Paul Alexis, un des disciples les plus ardents de Zola, nous a donné une -quantité de détails relatifs au Maître. - -Emile Zola naquit à Paris en 1840. - -Il court dans ses veines du sang italien, grec et français. - -Son père était ingénieur. - -Le futur romancier ne témoigna pas d'une intelligence très ouverte dans -son enfance et durant ses études. La rhétorique ne se logeait pas dans -les cellules de son cerveau, et aux examens du baccalauréat ès-lettres -il fut deux fois refusé. - -Par suite de la mort de son père, Zola se trouva sans ressources. Pour -ne pas mourir littéralement de faim, il occupa d'humbles emplois et tint -pour un grand bonheur de pouvoir entrer dans la maison de librairie de -M. Hachette, où il exerça des fonctions plus machinales que littéraires. -Dans ce modeste asile, à l'ombre des rayons chargés de volumes, il -commença à écrire. Ses essais passèrent inaperçus, et quoique -Villemessant, qui aimait à protéger les débutants, lui confiât la -section bibliographique du _Figaro_, ses articles de critique n'eurent -pas un sort meilleur que ses travaux de littérature légère. Les _Contes -à Ninon_ où les belles pages ne manquent pas, furent accueillis avec -indifférence, et le pauvre commis de librairie, enterré derrière son -comptoir, inconnu, noyé dans la mer immense des lettres parisiennes, -souffrait des tortures égales à celles de Sisyphe et de Tantale en -assistant à la vente rapide des livres d'autrui et au délaissement des -siens. Que de veilles, que d'heures de doute fébriles pour l'auteur qui -sent peser sur son âme l'obscurité de son nom, comme en hiver la terre -pèse sur le germe! - -Zola mûrissait une idée qui devait lui donner la gloire et la fortune. -Il projetait d'écrire quelque chose d'analogue à la _Comédie humaine_ de -Balzac, un cycle de romans où il étudierait dans l'histoire des -individus d'une famille les différentes classes et les différents -aspects de la société française sous le règne de Louis Napoléon. Il lui -fallait un éditeur qui s'associât à ses plans et ne craignît pas -d'entreprendre la publication d'une suite aussi vaste d'Å“uvres d'un -auteur presque inconnu. Il obtint enfin que Lacroix se risquât à lui -éditer un roman. Il s'engagea à lui en livrer, chaque année, deux qu'il -lui paierait par une solde de cinq cents francs par mois: la propriété -du livre était pour dix années aliénée en faveur de l'éditeur, y compris -les droits de traduction et de publication en feuilletons. - -Dès que Zola se fut assuré ce maigre revenu, il se retira aux -Batignolles, et là , dans une petite maison, avec un jardin peuplé de -lapins, de poules et de dindons, il commença la vie de producteur -méthodique et infatigable qu'il mène depuis lors. La fortune ne -favorisait pas l'éditeur Lacroix; il dut liquider et transmit les -affaires entamées au phénix des éditeurs, nommé Charpentier. - -Chez ce dernier, Zola, qui est très lent à composer et à écrire, se -ralentit dans la livraison des deux volumes annuels stipulés. Il se -trouva débiteur envers son éditeur de dix mille francs avancés par lui. -Ce lui fut donc une douce surprise, quand Charpentier, l'appelant dans -son cabinet, lui déclara que ses livres faisaient de l'argent, qu'il ne -voulait pas abuser d'un contrat léonin et que non-seulement il le tenait -quitte de l'avance, mais lui offrait une somme égale, l'associait, en -outre, à ses bénéfices futurs et lui offrait une fort belle part sur le -prix des volumes publiés antérieurement. - -C'était pour Zola plus que la médiocrité dorée: c'était la richesse. Il -prit courage. Au lieu de dépenser dans un gai et poétique _far niente_ -le capital acquis, il se mit au travail avec plus d'ardeur que jamais. - -Ennemi des romantiques, Zola se proposa de vivre d'une façon toute -différente et de mener une existence rangée, prosaïque pour ainsi dire. -Son jardin, son cabinet de travail, ses amis peu nombreux, sa famille, -quelques réunions chez l'éditeur Charpentier, sont les occupations qui -l'absorbent et les distractions dont il jouit. - -Il se lève toujours à la même heure, s'assied à son bureau, et écrit ses -trois pages de roman, ni plus ni moins; il fait la sieste pour restaurer -le système nerveux et ne pas dépenser plus de substance cérébrale qu'il -n'est nécessaire; il s'éveille, fait de l'exercice, rédige d'un trait un -article de critique fulminante où il flagelle ses confrères. Ensuite il -va au théâtre ou passe la soirée au coin du feu. - -Cette méthode est invariable et exacte comme la marche d'une pendule ... -quand elle marche bien s'entend. - -Si l'on songe à la manière de vivre de la génération qui précéda Zola, -on sera frappé du contraste. Dévorés parleur imagination ardente, la -plupart des poètes et des écrivains du Romantisme purent dire avec notre -Espronceda: - - Toujours je fus le jouet de mes passions. - -L'imagination, qui est pour Zola une servante fidèle et laborieuse, -venant tous les matins à la même heure remplir son devoir et donner -trois pages, était pour les romantiques une amoureuse, capricieuse et -coquette, qui, lorsqu'ils y songeaient le moins, venait leur accorder -ses faveurs les plus douces et ensuite s'envolait comme un oiseau. En -entendant le bruissement de ses ailes, Alfred de Musset allumait des -bougies, ouvrait les fenêtres de part en part _pour que la Muse entrât_. -D'autres l'invoquaient, en surexcitant leurs facultés par l'abus du -café, de l'opium ou de la bière; et pour tous, ce qui est aujourd'hui -pour Zola une fonction naturelle ou une habitude acquise comme celle de -la sieste, était un heureux hasard. - -Le visage, le maintien et même le costume ont une éloquence qui n'est -peut-être pas accessible au profane, mais qui parle haut pour -l'observateur. En comparant les portraits de quelques coryphées du -romantisme avec le seul portrait de Zola que j'aie pu me procurer, j'ai -compris, mieux qu'en lisant un volume d'histoire de la littérature -moderne, quelle distance sépare _Graziella_ de _L'Assommoir_. La pensée -se grave sur le visage, les idées transparaissent sous la peau: les -figures de la génération romantique resplendissent de ces enthousiasmes -et de ces mélancolies, de cet idéal poétique et philosophique qui -échauffe leurs Å“uvres. - -Les longs cheveux, les traits fins, expressifs, plutôt décharnés, les -costumes fantaisistes, les yeux flamboyants, le port altier et songeur à -la fois sont des traits communs à l'espèce. On peut donner ce -signalement tout aussi bien de la tète apollonienne et imberbe de Byron -et de Lamartine que des têtes élégantes et rêveuses de Zorrilla, -d'Espronceda et de Musset. Quant à Zola ... sa figure est ronde, son -crâne massif, sa nuque puissante, ses épaules larges comme celles d'une -cariatide. Il est brun, son nez est camard, sa barbe dure, ses cheveux -durs aussi et courts. - -Ni dans son corps d'athlète, ni dans son regard scrutateur, il n'y a -cette distinction, cette attraction mystérieuse, cette attitude -aristocratique, un peu théâtrale, que Châteaubriand eut dans son beau -temps, et qui fait qu'en contemplant son visage on demeure pensif et -qu'on croit le voir encore. - -Si le type de Zola présente quelques traits caractéristiques, c'est la -force et l'équilibre intellectuel nettement indiqués par les dimensions -et les proportions harmoniques du cerveau, que l'on devine à la forme de -la voûte crânienne et à l'angle droit du front. - -En résumé: le physique de Zola correspond au prosaïsme, à la conception -mésocratique de la vie qui domine dans ses Å“uvres. - -Et que l'on ne comprenne pas qu'en disant le prosaïsme de Zola, je me -rapporte à ce fait qu'il traite dans ses romans des sujets bas, laids -ou vulgaires. Goethe pense que ces sujets n'existent pas et que le poète -peut embellir tout ce qu'il choisit. - -Je fais plutôt allusion au caractère, à la vie et aux actes de -l'écrivain naturaliste, totalement dépourvus de ce que les Français -appellent _rêverie_, et je fais allusion, en somme, à la proscription du -lyrisme, à la réhabilitation du pratique, que suppose la conduite de -Zola. - -Comme les anciens athlètes, Zola fait profession de mÅ“urs pures et -honorables. Comme Flaubert, il se vante de préférer l'amitié à l'amour; -il se déclare un peu misogyne ou ennemi du beau sexe, et méprise -Sainte-Beuve, trop esclave des jupes. A cet orgueil de continence, Zola -joint un autre orgueil de tendresse conjugale. Il parle toujours de sa -femme, non pas d'une manière galante ou passionnée,--ce qui n'est pas -dans ses notes,--mais affectueusement et avec une extrême cordialité. -Sa vie intime est tranquille, exemplaire. Il fuit la société et se plaît -avec sa femme à caresser l'espérance de se retirer, un jour, dans -quelque village, dans quelque coin fertile et paisible. - -Tel est le terrible chef du naturalisme, l'auteur diabolique dont le nom -fait frémir les uns et met les autres en fureur; le romancier dont les -Å“uvres enflamment de rougeur le visage des dames qui les lisent par -hasard, le chroniqueur des abominations, des impuretés, des péchés et -des laideurs contemporaines. Il dit de lui-même: «Je suis un homme -inoffensif, rien de plus. Malheureux que je suis! je n'ai pas même un -vice.» - -On a comparé saint Augustin à un aigle; Zola compare Balzac à un -taureau: pourquoi ne me permettrai-je pas d'indiquer une ressemblance -zoologique, en disant que l'animal qui a le plus de similitude avec Zola -est le bÅ“uf? Comme lui, il est vigoureux, puissant et lent. Comme -lui, il ouvre peu à peu le sol et on voit l'effort, de son opiniâtreté -quand il remue profondément la terre en arrachant les pierres et les -obstacles. Comme lui, il n'a ni grâce ni élégance, ni gaieté. Ses formes -ne sont pas belles, ni sa démarche agile. Comme lui, il fait un travail -solide et durable. - -Là où la ressemblance s'arrête entre Zola et le bÅ“uf, c'est à la -douceur. Pour la lutte, il se change en taureau, et en taureau furieux, -qui attaque aveuglément son adversaire, en supportant crispante sur sa -dure peau les piqûres de la critique. Une personne sensible, timide, et -chatouilleuse serait morte si on avait déchargé sur elle les insultes et -les attaques qui ont plu sur Zola. Lui les reçoit, non pas avec -indifférence, mais comme des stimulants et des coups d'éperon qui -l'excitent davantage au combat. - -Quand il publia l'_Assommoir_, la levée des boucliers fut générale. Il -n'y a pas d'injures qu'on ne lui ait prodiguées. Comme il arrive -d'ordinaire, le public confondit l'auteur avec l'Å“uvre: il lui -attribua les grossièretés et les délits de tous ses personnages, comme -il accusa Balzac de libertinage, parce qu'il dépeignait des mÅ“urs -licencieuses. On crut même Zola vieux, laid, ou ridicule. On le prit -pour un client du cabaret qu'il décrivait. On jura qu'il devait parler -le jargon des bas faubourgs; comme si pour connaître ce jargon et pour -pouvoir le transporter sur le papier dans un livre comme l'_Assommoir_, -il ne fallait pas être, avant tout, littérateur, et même philologue -sagace. - -Zola grandit devant les attaques qui durent beaucoup le flatter, d'après -sa théorie que les Å“uvres discutées sont les seules à valoir et à -vivre. Dédaignant l'opinion de la foule de ses admirateurs comme de -celle de ses insulteurs, il ne tient aucun compte du jugement de la -multitude. Il se propose de la dompter et de lui imposer le sien. Sur -ses lèvres, ce n'est pas le doux sourire de Daudet que l'on voit; c'est -une moue de défi et d'orgueil. Il ne séduit pas, il défie. Il ne se -repent pas ni ne se corrige, il accentue sa manière à chaque livre. Des -éditions innombrables, une célébrité bruyante, des traductions dans -toutes les langues; les colonnes de la presse pleines du bruit de son -nom, notre transformation littéraire comme coulée dans ses moules, ce -sont là des motifs suffisants pour que Zola, malgré la boue qu'on lui -jette au visage, croie que le triomphe lui appartient et que c'est lui -qui a su trouver le goût de notre siècle. - - - - -XI - - -SOMMAIRE - -_Les Rougon-Macquart.--Théorie scientifique de l'Å“uvre: -sa force et sa faiblesse._ - - -Le cycle de romans, auquel Zola doit sa tapageuse renommée, a pour titre -_Les Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous -le second empire_. Cette famille est atteinte dans son tronc même par la -névrose, et la lésion se communique à toutes les branches de l'arbre, en -adoptant différentes formes. Tantôt c'est une folie furieuse et -homicide, tantôt le crétinisme, tantôt l'ivrognerie, tantôt le génie -artistique. Le romancier, après avoir lui-même tracé l'arbre -généalogique de la race des Rougon, avec ses mélanges, ses fusions et -ses sauts en arrière, retrace les métamorphoses de la terrible maladie -héréditaire, en étudiant dans chacun de ses romans un cas d'un mal si -mystérieux. - -Remarquez que l'idée fondamentale des _Rougon-Macquart_ n'est pas -artistique, mais scientifique, et que les antécédents du fameux cycle, -si nous y regardons bien, se trouvent dans Darwin et dans Hæckel plutôt -que dans Stendhal, dans Flaubert ou dans Balzac. La loi de _transmission -héréditaire_ qui imprime des caractères indélébiles aux individus dans -les veines desquels court un même sang, la loi de la _sélection -naturelle_, qui élimine les organismes faibles et conserve ceux qui sont -forts et propres à la vie; la loi de _la lutte pour l'existence_ qui -remplit un rôle analogue; la loi de l'_adaptation_ qui approprie les -êtres organiques au milieu dans lequel ils vivent, en somme, toutes les -lois qui forment le corps des doctrines évolutionnistes prêchées par -l'auteur de l'_Origine des espèces_, ont leur application dans les -romans de Zola. - -Attentifs seulement à l'aspect littéraire de ses romans, les critiques -se rient de l'appareil scientifique déployé par le chef de l'école -naturaliste. Ceci me semble une légèreté évidente: Zola n'est pas en -effet un Edgar Poë qui se serve de la science comme d'une fantasmagorie -amusante ou un moyen d'exciter la curiosité du lecteur. Négliger -l'effort scientifique chez Zola, c'est se résoudre de propos délibéré à -ne pas le comprendre, c'est ignorer où réside sa force, en quoi consiste -sa faiblesse et comment il formula l'esthétique du naturalisme. - -Je dis sa force, parce que notre époque goûte les tentatives de fusion -entre les sciences et l'art, même quand elles s'accomplissent d'une -manière aussi bébôte que dans les livres de Jules Verne. Les petits -journalistes auront beau lancer à Zola des moqueries et des _mots_ à -propos de son fameux arbre généalogique et de ses prétentions de -physiologiste et de médecin. Ils n'empècheront pas que la génération -nouvelle ne marche derrière ses Å“uvres, attirée par l'odeur des idées -dont on l'a nourrie dans les écoles, dans les amphithéâtres, dans les -athénées et dans les revues, mais dépouillées ici de la sévérité -didactique et vêtues de chair. - -Je dis sa faiblesse parce qu'il est vrai que si nous exigeons -aujourd'hui de l'art qu'il s'appuie sur les bases inébranlables de la -vérité, comme il n'a pas pour objet principal de la rechercher, et que -c'est là , au contraire, l'objet de la science, l'artiste qui se propose -un but différent de la réalisation de la beauté verra tôt ou tard, avec -une infaillible sûreté, se découronner le monument qu'il élève. Zola -tombe sciemment dans une grave hérésie esthétique; et n'en doutons pas, -il sera châtié par où il a surtout péché. - -Quelqu'un qui dominerait avec une égale puissance les lettres et la -science, pourrait écrire un livre curieux sur le _darwinisme dans l'art -contemporain_. On y trouverait la clé du pessimisme, non poétique comme -chez Léopardi, mais dépressif, qui s'exhale des romans de Zola comme une -vapeur noire et méphitique; la clé du goût de décrire et de montrer _la -bête humaine_, c'est-à -dire l'homme esclave de l'instinct, soumis à la -fatalité de sa complexion physique et à la tyrannie des milieux; la clé -de la préférence mal dissimulée pour la reproduction de types qui -démontrent la thèse: idiots, hystériques, ivrognes, fanatiques, fous, -tous gens aussi dépourvus de sens moral que les aveugles le sont de -sensibilité dans la rétine. - -Les darwinistes logiques et enragés, pour appuyer leurs théories de la -descendance de l'homme, aiment à nous rappeler les tribus sauvages de -l'Australie et à nous décrire ces maladies dans lesquelles la -responsabilité et la conscience sombrent. Zola les imite et, dans un -élan de sincérité, déclare qu'il préfère l'étude du cas pathologique à -l'étude de la situation normale, qui est pourtant la plus fréquente dans -la réalité. - -Ici une question. - -Zola est-il blâmable de baser ses travaux artistiques sur la science -moderne et de les consacrer à la démontrer? N'est-ce pas là plutôt un -projet louable? - -Voyons d'abord quelles sont les sciences que Zola interroge. - -Ce n'est pas ici le cas de discuter la certitude ou la fausseté du -darwinisme et de la doctrine évolutionniste. Je l'ai fait ailleurs du -mieux que j'ai su et je le rappelle non point pour me louer, mais afin -que les malicieux ne m'accusent pas de parler ici de choses que je n'ai -pas essayé de comprendre. Pour me borner à exposer le jugement d'auteurs -impartiaux, je dirai seulement que le darwinisme n'appartient pas au -nombre de ces vérités scientifiques démontrées avec évidence par la -méthode positive et expérimentale que préconise Zola, comme, par -exemple, la corrélation des forces, la gravitation, certaines propriétés -de la matière et beaucoup d'étonnantes découvertes astronomiques. -Jusqu'à ce jour, ce n'est qu'un système hardi, fondé sur quelques -principes et quelques faits certains, mais riche en hypothèses gratuites -qui ne reposent sur aucune preuve solide, quoique de nombreux savants -spécialistes les recherchent assidûment en Angleterre, en Allemagne et -en Russie. - -En matière de sciences exactes, physiques et naturelles, nous avons le -droit d'exiger une démonstration, sans laquelle nous nous refusons -absolument à croire, nous repoussons l'arbitraire: tout l'appareil -scientifique de Zola tombe donc à terre, quand on songe qu'il n'est pas -la résultante de sciences sûres, dont les données soient fixes et -invariables, mais de celles que lui-même déclare en être encore au -balbutiement et rester aussi, ténébreuses que rudimentaires: ontogénie, -philogénie, embryogénie, psychophysique. Ce n'est pas que Zola les -interprète à son gré ou en fausse les principes. C'est que ces sciences -sont par elles-mêmes romanesques et vagues. C'est que plus le savant -sévère les trouve indéterminées et conjecturales, plus elles ouvrent un -champ large à l'imagination du romancier. - -Que reste-t-il donc à Zola, s'il a basé sur des assises aussi glissantes -l'édifice orgueilleux et babylonien de sa _Comédie humaine_? Il lui -reste ce que ne lui peuvent donner toutes les sciences réunies. Il lui -reste le véritable patrimoine de l'artiste, son grand et indiscutable -talent, ses qualités non communes de créateur et d'écrivain. Quand tout -passe, quand tout croule, c'est là ce qui reste. Avec son influence -immense sur les lettres contemporaines, voilà ce que l'avenir -reconnaîtra encore à Zola. - -Si Zola était uniquement l'auteur pornographique qui arrête la foule, la -fait s'attrouper curieusement et puis se disperser rougissante et -ennuvée, si c'était le savant _à la violette_ qui colore ses récits d'un -vernis scientifique, Zola n'aurait de public que le vulgaire. La -critique littéraire et philosophique ne trouverait pas dans ses -Å“uvres un sujet sur lequel s'exercer. Consacre-t-on de longs articles -à l'examen des romans si populaires et si amusants de Verne? Perd-t-on -son temps à censurer les romans tout aussi populaires de Paul de Kock? -Tout cela est chose frivole, chose qui n'a pas d'importance. Les romans -de Zola sont des figues d'un autre panier; et son auteur, en dépit de -toutes les réserves, est un grand artiste, un très grand artiste, un -artiste extraordinaire. - -Il y a, dans ses livres, des passages et des morceaux que, dans leur -genre, on peut appeler définitifs, et je ne crois pas téméraire -d'affirmer que nul n'ira plus loin. Les dépravations causées par -l'alcool dans _L'Assommoir_, avec ce terrible épilogue du Delirium -tremens, la peinture des Halles dans le _Ventre de Paris_; la première -partie si délicate d'_Une page d'amour_; la gracieuse idylle des amours -de Sylvère et de Miette dans la _Fortune des Rougon_; le caractère du -prêtre ambitieux dans _La conquête de Plassans_; la richesse descriptive -de _La faute de l'abbé Mouret_ et mille autres beautés prodiguement -éparpillées dans ses livres, sont presque inégalables. Zola touche -l'esprit en faisant preuve d'une puissante intelligence, d'un regard -pénétrant, ferme, scrutateur, par l'abondance des arabesques et des -filigranes charmants. - -Ayons le courage de le dire, puisque tous le pensent: il y a du beau -chez l'auteur de _L'Assommoir_. - -Quant à ses défauts, je dirais mieux, à ses excès, ils sont tels, il les -grossit et les accentue tellement qu'ils seront insupportables, s'ils ne -le sont déjà pour la majorité. - -C'est un péché originel que de prendre pour titre non pas d'un roman, -mais d'un cycle entier de romans, l'odyssée de la névrose à travers le -sang d'une famille. Si l'on considérait cela comme un cas exceptionnel, -nous prendrions encore patience; mais si, dans les _Rougon_, on -représente et on symbolise la société contemporaine, nous protestons et -nous ne consentons pas à nous croire un troupeau de malades et de fous, -ce que sont, en un mot, les _Rougon_. Dieu merci, il y a de tout dans le -monde; et même dans ce siècle de tuberculose et d'anémie, il ne manque -pas de gens qui ont un esprit sain dans un corps sain! - -Le lecteur curieux va dire que, d'après cela, Zola n'étudie que des cas -pathologiques! que dans la galerie de ses personnages il n'y en a aucun -qui ne souffre de l'âme ou du corps, ou des deux à la fois. Si, il y en -a, mais si nuls et si inutiles que leur santé et leur bonté se -traduisent en inertie et qu'elles se rendent presque plus haïssables que -la maladie et le vice. À l'exception de Silvère,--qui, à la rigueur, est -un fanatique politique,--et de l'émouvante et angélique Lalie de -_L'Assommoir_, les héros vertueux de Zola sont des marionnettes sans -volonté ni force. Le bien fait bâiller et chute de pure bêtise. Voyez -l'étrange femme honnête de _Pot-Bouille_, et le héros imbécile du -_Ventre de Paris_! C'est à faire préférer les gredins qui, du moins, -sont décrits de main de maître et qui n'endorment pas. - -Quand un écrivain parvient à découvrir le filon des idées latentes ou -dominantes de son siècle, quand il se fait l'interprète de ce qui le -caractérise le mieux soit en mal soit en bien, il doit abonder forcément -dans le sens des erreurs de l'époque même qu'il interprète. Cette action -mutuelle de l'auteur sur le public et du public sur l'auteur favori, -explique assez les erreurs que commettent des talents clairs et -profonds, mais qui enfin portent le sceau de leur époque. - -Les romans de Zola ne sont pas nés dans la poussière des bibliothèques -pleines de livres classiques. Ils ne se sont point envolés comme de -resplendissants papillons, caressés par le soleil de l'imagination de -l'auteur. Ils ont vu le jour dans l'enclos où Darwin croisa des -individus d'une même espèce zoologique pour les modifier, dans le -laboratoire où Claude Bernard effectua ses expériences et où Pasteur -étudia les fermentations empoisonnées et le mode grâce auquel une seule -et microscopique bactérie infectionne et décompose un grand organisme: -l'idée de _Nana_. Avant que Zola dessinât l'arbre généalogique des -Rougon-Macquart, Hæckel, avec des traits semblables, avait tracé celui -qui unit les lémurides et les singes anthropomorphes avec l'homme. Avant -que Zola niât le libre arbitre et proclamât le pessimisme, le vide et le -néant de l'existence, Schopenhauer et Hartmann lièrent la volonté -humaine à la roue de fer de la fatalité et déclarèrent que le monde est -un rêve creux, ou plutôt un ennui. - -On ne peut douter qu'il existe cette intime relation entre les romans de -Zola et les théories et les opinions scientifiques de notre siècle, -quoique de nombreux critiques affirment que Zola manque de culture -philosophique et technique, qu'il ignore beaucoup de choses, et que ce -qu'il sait est bien peu. D'abord, cette ignorance de Zola est relative, -puisqu'elle se borne uniquement aux détails, et qu'elle n'empêche pas -son intelligence d'embrasser la synthèse et l'ensemble des doctrines. -Or, pour acquérir ce savoir, il n'est pas nécessaire d'y perdre sa vue, -il suffit de lire quelques articles de revue et une douzaine de volumes -de la _Bibliothèque scientifique internationale_. D'ailleurs, c'est la -marque de l'artiste, et Zola en est un, que l'intuition rapide et sûre -qui lui permet de refléter et d'incarner dans ses Å“uvres d'une -manière surprenante ce qu'il a à peine entrevu. - -En outre, les miasmes de sciences romanesques, que nous pourrions -appeler les légendes positivistes, flottent dans l'atmosphère comme les -germes étudiés par Pasteur, et pénètrent insensiblement dans les -créations de l'art. - -Notons dans le chapitre des charges contre Zola que ses travaux -réalistes s'appuient sur une science incertaine et obscure. Puis -oubliant ses idées philosophiques, étudions ses procédés artistiques et -sa rhétorique spéciale. - - - - -XII - - -SOMMAIRE - -_L'impersonnalité du romancier chez Zola.--Le style.--La -poésie.--Tendance qu'il attribue chez lui au romantisme. ---L'intervention indirecte du romancier.--Vérité de -l'observation.--Symbolisme.--Les inimitiés que Zola a -ameutées contre lui._ - - -Tous les réalistes et tous les naturalistes modernes, sauf Daudet, -imitent Flaubert dans l'_impersonnalité_. Ils contiennent toute -manifestation de leurs sentiments, n'interviennent pas dans leurs -récits, et évitent de les interrompre par des réflexions et des -digressions. Zola outre le système en le perfectionnant. - -En lisant un roman quelconque, on remarque facilement combien les -pensées des personnages, vraies et subtilement déduites cependant, se -trouvent baignées et couvertes d'un vernis particulier à l'auteur, si -bien qu'il semble penser aux lieu et place du héros. Zola,--et c'est là -que commencent ses innovations--présente les idées dans la forme -irrégulière, dans la succession désordonnée mais logique de leur -affluence au cerveau, sans les ranger en périodes oratoires ni les -enchaîner en raisonnements médités. Grâce à cette méthode habile et très -difficile à force d'être simple, il réussit à nous donner l'illusion -_que nous voyons penser_ ses héros. - -L'idée éveillée subitement au choc de la sensation,--cela est -indubitable,--parle un langage beaucoup moins artificiel que celui que -nous employons en la formulant au moyen de la parole. Si parfois la -langue va plus loin que la pensée, d'une manière générale les -perceptions de l'entendement et les élans de la volonté sont violents -et concis; la langue les habille, les déguise et les atténue en les -exprimant. Les romanciers, quand ils levaient les couvercles des crânes -comme Asmodée les toits des maisons, et qu'ils voulaient nous montrer -leur activité intérieure, employaient des périphrases et des -circonlocutions. Zola a été le premier peut-être à les supprimer, comme -le confesseur, lorsque le pénitent, par pudeur ou par désir de rendre sa -conduite plus honorable, cherche des détours et choisit des phrases -ambiguës et des mots obscurs, déchire les voiles dont l'âme s'enveloppe -et dit le mot propre que le pécheur n'osait employer. - -Ceux qui affirment que la phrase crue, vulgaire et brutale, que la -pensée cyniquement mise à nu, sont tout le style grossier de Zola, n'en -sont pas plus justes pour cela. Beaucoup le croient ainsi, qui de ses -Å“uvres ne connaissent que le pire du pire, c'est-à -dire cela -seulement qui flatte leur curiosité dépravée. Dans l'ensemble de ses -Å“uvres, le créateur d'Albine, d'Hélène et de Miette, sacrifie sur les -autels de la poésie. S'il inventa, comme le disent ses adversaires, _la -rhétorique de l'égoût_, il mit aussi le pied bien des fois, comme il le -déclare lui-même, dans des prés couverts d'herbe et de fleurs. - -Je ne crois pas que ce soit de la prose que la symphonie descriptive, -que le poëme paradisiaque qui fait un tiers de _la Faute de l'abbé_ -Mouret, et où le même burin ferme qui grava dans le métal le style -canaille des Halles et des Faubourgs de Paris, sculpta les formes -splendides de la riche végétation qui croît dans cette serre vue en -rêve, s'y multiplie et en brise les barrières en embaumant l'air. Ce -n'est pas seulement dans _la Faute de l'abbé Mouret_ que Zola -s'abandonne an plaisir de bâtir une chaude poésie avec des éléments -réels. Il l'a fait dans beaucoup d'autres livres. - -_La Fortune des Rougon_ avec son amoureux duo d'adolescents; _La Curée_ -avec sa superbe serre d'hiver, ses intérieurs somptueux poétisés par -l'art et par le luxe; _Une page d'amour_ avec ses cinq descriptions de -la même ville, vue tantôt aux rougeoiements du crépuscule, tantôt à la -lueur de l'aube, descriptions qui sont un pur caprice de compositeur, -une série de gammes ascendantes destinées à montrer l'agilité des doigts -et la puissance du clavier; enfin, même _Nana_ et l'_Assommoir_ dans -certaines pages, prouvent l'inclination de Zola à _faire beau_ -artificieusement en dominant le vulgaire, le laid et l'horrible du -sujet. Zola reconnaît et avoue cette propension qui se communique à son -école. Il la considère comme un défaut grave, héritage des romantiques. -Son aspiration suprême, son idéal, serait d'atteindre un art plus épuré, -plus grandiose, plus classique, où au lieu d'échelles chromatiques ou -d'arpèges compliqués, la simplicité et le naturel de la facture -seraient unis à la majesté du thème. - -Zola convient que son style, loin de posséder cette simplicité et cette -pureté qui rapprochent, en quelque sorte, la nature de l'esprit et -l'objet du sujet, cette sobriété qui exprime chaque idée par les mots -strictement nécessaires et propres, est surchargé d'adjectifs, panaché, -enrubanné et bariolé à l'infini, si bien que l'avenir le jugera -peut-être de qualité inférieure. Ces défauts sont-ils réellement dus à -la tradition romantique? ou plutôt ces lignes pures et sculpturales que -Zola ambitionne et que nous ambitionnons tous, n'excluent-elles pas -l'ondulation continuelle du style, le détail minutieux mais riche et -palpitant de vie qu'exige et que goûte le public moderne? - -Bref, Zola, loin d'être négligent, vulgaire ou incorrect, pèche parfois -par la recherche. Les critiques français qui ne l'ignorent pas et lui -veulent du mal, à côté des accusations de grossièreté, de brutalité et -d'indécence, lui lancent une accusation bien plus fondée, en l'appelant -auteur quintessencié et léché. Le chef du Naturalisme manque de naturel -et de simplicité. Il ne le nie pas et il l'impute au romantisme qu'il a -sucé avec le lait. - -Artiste plein de nuances, de jolivetés et de raffinements, on dirait -cependant que sa prose manque d'ailes, qu'elle est liée par des liens -invisibles, et qu'il lui manque ce doux abandon, cette facilité, cette -harmonie et ce nombre que possédait Georges Sand. Son style égal et -plan, est en réalité très travaillé, savamment disposé, prémédité à -l'extrême, et certaines phrases qui semblent écrites à la grâce de Dieu -et sans autre but que celui d'appeler les choses par leur nom, sont le -produit de calculs esthétiques que l'habileté de l'auteur ne parvient -pas toujours à dissimuler. - -Même la valeur euphonique des mots et surtout leur vigueur, comme -touches de lumière ou taches d'ombre, sont combinées chez Zola pour -produire de l'effet, de même que la manière d'employer les temps des -verbes. S'il dit _allait_ au lieu de _fut_, ce n'est pas par hasard ou -par négligence; c'est parce qu'il veut que nous nous représentions -l'action de plus près. Quand il emploie certains diminutifs, certaines -phrases de pitié ou d'ennui, nous entendons la pensée du personnage -formulée par la bouche de l'auteur, sans qu'il soit besoin de ces -sempiternels monologues qui occupent tant de pages chez d'autres -romanciers. - -On a reproché, et l'on reproche encore à l'école naturaliste, la -longueur des descriptions; mais que de _prézolistes_ il y eut pour la -description! Seulement dans les anciens romans anglais, ce qui était -lourd et interminable, c'était la peinture des sentiments, des passions -et des aspirations de leurs héros et de leurs héroïnes, de leurs grandes -batailles avec eux-mêmes, et de leurs plaintes amoureuses. Chez -Walter-Scott, c'était tout, paysages, peintures, costumes et dialogues. -Qui fut plus prolixe que Rousseau pour étaler le décor? - -La différence entre les idéalistes et Zola consiste en ce que celui-ci -préfère aux châteaux poétiques, aux lacs, aux vallées et aux montagnes, -les villes, leurs rues, leurs halles, leurs palais, leurs théâtres et -leurs chambres de députés, et en ce qu'il insiste autant sur des détails -caractéristiques et éloquents que sur des riens de peu d'importance. Le -lecteur a-t-il vu parfois des portraits à l'huile peints en se servant -d'un verre grossissant? A-t-il observé comment on y distingue les rides, -les verrues, les grains de beauté et les plus imperceptibles dépressions -de la peau. L'impression produite par ces portraits a quelque chose -d'analogue à celle que causent certaines descriptions de Zola. - -On aime mieux regarder une toile peinte seulement d'après les yeux, -librement et franchement. Il n'est cependant pas permis, pour cela, de -dire que les descriptions de Zola se réduisent à de simples inventaires. -Ceux qui l'assurent devraient essayer des inventaires de ce genre; ils -verraient que ce n'est pas si facile. Les descriptions de Zola, -poétiques, sombres ou humoristiques, remarquez que je ne dis pas gaies, -constituent une partie qui n'est point mince de son mérite original et -sont l'écueil le plus grave pour ses malheureux imitateurs. Certes oui, -ceux-là nous donneront des listes d'objets, si, comme il est probable, -le sort leur refuse le privilège d'interpréter le langage de l'aspect -des choses, et le don de l'opportunité et de la mesure artistique. - -Ce sera aussi le sort de tous ceux qui pensent que la méthode réaliste -se réduit à copier la première chose que l'on voit, laide ou belle, -laide de préférence, et qu'un groupe de copies de ce genre forment un -roman. - -J'ai lu, je ne sais où, qu'un blanc-bec disait à un sculpteur, en lui -montrant la Vénus qu'il terminait: «Apprenez-moi à en faire une autre -comme celle-là ; ce doit être facile!» Le sculpteur lui répondait: «Très -facile! il n'y a qu'à prendre un bloc de marbre et à enlever les -morceaux qui sont de trop.» - -L'ironie de l'artiste est applicable au roman. - -Zola a formulé son esthétique et sa méthode avec assez de clarté et de -prolixité, en sept volumes _seulement_, et il les a appliqués dans -quinze ou vingt romans. Non content de cela, lui et ses disciples, -renseignent à l'envie le public et lui révèlent les secrets du métier. -Ils expliquent comment on travaille, comment on recueille des notes, -comment on les classe et comment on les emploie; comment on part des -antécédents de famille, pour reconstituer le caractère et la situation -d'un personnage. Les romanciers d'autrefois, tout au contraire, aimaient -à s'entourer de mystère et à rendre mythique la naissance de leurs -Å“uvres. - -Cependant, malgré tant de recettes, il est des gens qui ne les -appliquent point, en dépit de la gloire croissante et du profit que Zola -et Daudet retirent de leurs livres, ce qui pullule maintenant, ce sont -des romanciers idéalistes de l'école de Cherbuliez et de Feuillet, de -ceux qui imaginent au lieu d'observer et qui rêvent éveillés. En effet, -si la vie, la réalité et les mÅ“urs sont sous les yeux de tout le -monde, peu de gens savent les voir et moins encore les expliquer. Le -spectacle est unique, les yeux et les intelligences sont différents. - -Là se pose une autre question. Zola prétend observer la vérité et assure -que ses livres en sont ourdis. Ne se trompe-t-il pas? L'imagination -serait-elle aussi un élément de ses Å“uvres? - -Quand il écrivit _l'Assommoir_, il ne manqua pas de gens pour lui dire, -qu'il défigurait et qu'il noircissait le peuple; les critiques crièrent -plus fort encore contre l'exactitude de _Nana_ et de _Pot-Bouille_. Si -_Nana_ est une Å“uvre fausse, pour moi les mensonges de _Nana_ sont -sans contrôle; quant à _Pot-Bouille_, l'exagération me semble -indubitable. Et plutôt qu'_exagération_ je l'appellerai _symbolisme_, ou -si l'on veut, _vérité représentative_. Quoique cela semble un paradoxe, -le symbole est une des formes usuelles de la rhétorique zoliste; -l'esthétique de Zola, faut-il le dire, est parfois symbolique ... comme -celle de Platon. - -Allégories déclarées (_la Faute de l'abbé Mouret_), ou voilées (_Nana_, -_la Curée_, _Pot-Bouille_), ses livres représentent beaucoup plus qu'ils -ne sont en réalité. - -Dans _la Faute_, l'auteur ne cache pas ses intentions symboliques. Tout -jusqu'au nom _Paradou_ (paradis), et à l'arbre gigantesque à l'ombre -duquel le péché est commis, tout rappelle la Genèse. _Nana_, la -courtisane impure, la mouche d'or couvée dans les fermentations du -fumier parisien et dont la piqûre infectionne, désorganise et tue tout, -n'est-ce pas un autre symbole? Sur la blonde tête de Nana, l'auteur -accumula toutes les immondices sociales, déversa la coupe emplie -d'abominations et fit de la grisette pervertie un énorme symbole, une -incarnation colossale du vice. Par le même procédé, dans la maison -bourgeoise de _Pot-Bouille_, il réunit toutes les hypocrisies, toutes -les perversités, toutes les plaies et toutes les pourritures qu'il y a -dans la bourgeoisie française. - -Bien qu'il soit allé à Paris, comme presque tout le monde y est allé, un -étranger peut difficilement se rendre compte si les mÅ“urs françaises -sont aussi mauvaises. Là -bas, on parle de maux qui, ici, grâce à Dieu, -ne nous affligent pas encore, et le cens des habitants y fournit des -chiffres et y indique une décroissance de population qui doit suggérer -de profondes réflexions aux hommes d'Etat de la nation voisine. - -Malgré tout cela, je crois que la méthode d'accumulation, qu'emploie -Zola, arrive à enfler la réalité, c'est-à -dire, la noirceur et la -tristesse de la réalité, et que le romancier procède comme les -prédicateurs, quand dans un sermon ils grossissent les péchés dans le -but de pousser l'auditoire au repentir. En somme, je tiens Zola pour un -pessimiste et je crois qu'il voit l'humanité plus laide, plus cynique et -plus basse qu'elle n'est. Plus cynique surtout, car ce _Pot-Bouille_, -plutôt qu'une étude de mÅ“urs bourgeoises, semble la peinture tout à -la fois d'un lupanar, d'un bagne en liberté et d'une maison de fous. - -Je ne voudrais pas me tromper en jugeant Zola, ni l'attaquer ni le -défendre plus qu'il n'est juste. Je sais qu'il est à la mode de faire -des haut-le-cÅ“ur en entendant son nom, mais, en littérature, que -signifient les haut-le-cÅ“ur? C'est une chose que le génie et le -talent; une autre que les licences, les écarts, les erreurs d'une -école. - -Dans son pays même, Zola est détesté. Gambetta le haïssait, parce que -Zola l'avait discuté comme écrivain et comme orateur. L'Académie, -l'Ecole normale, tous les romanciers idéalistes, tous les auteurs -dramatiques, la _Revue des Deux-Mondes_, Mme Edmond Adam, exècrent Zola, -l'excommunient et feignent de ne pas le voir. Peut-être nous autres, -placés à distance plus grande, apprécierons-nous mieux la grandeur du -chef des naturalistes et préfèrerons-nous l'entendre à nous -scandaliser. - - - - -XIII - - -SOMMAIRE - -_La morale et le roman naturaliste.--Le fatalisme.--Les -jeunes filles et la littérature.--La seule morale c'est -la morale catholique.--L'indulgence des idéalistes pour -les romantiques.--Le Don Quichotte.--L'adultère et le -roman naturaliste.--Résumé de la question._ - - -Zola nous amène à entamer la question, bien souvent traitée et mal -éclaircie, de la morale dans l'art littéraire, et spécialement dans -l'école réaliste. - -Avant tout, tâchons d'éviter de faire de la philosophie. Je sais très -bien que dans l'Essence divine les attributs de vérité, de bonté et de -beauté sont réunis; mais je sais aussi avec une certitude expérimentale, -que dans les Å“uvres humaines, ils se trouvent séparés, et toujours à -un degré relatif. - -Un final d'opéra, où le ténor meurt en chantant, peut être _très beau_ -et il n'y a pas de chose plus éloignée de _la vérité_. Un groupe -licencieux de sculpture païenne peut être _beau_ sans être _bon_. Ceci -me semble évident par soi-même, et je crois oiseux de l'appuyer sur des -raisonnements, parce qu'il y a dans la perception de la beauté quelque -chose d'ineffable qui résiste à la logique et ne se démontre ni ne -s'explique. - -Pour en venir maintenant aux relations de la morale et des nouvelles -écoles littéraires, je commencerai par observer que c'est une erreur -fréquente chez les adversaires du réalisme que de confondre deux choses -aussi distinctes que l'_immoralité_ et la _grossièreté_. L'_immoral_ -c'est seulement ce qui excite au vice; le grossier tout ce qui combat -certaines idées de délicatesse, basées sur les mÅ“urs et les usages -sociaux. La seconde faute est donc vénielle, on le comprend: la première -est forcément mortelle. - -Je l'ai déjà indiqué dans plusieurs endroits de ces études, l'immoralité -du naturalisme est la résultante de son caractère fataliste, -c'est-à -dire du fonds de déterminisme qu'il recèle. Tout écrivain -réaliste est libre de s'écarter d'un chemin aussi serpenteux, que n'ont -jamais suivi nos meilleurs classiques, qui étaient cependant réalistes -et très réalistes. - -Bien peu d'entre les critiques qui crient le plus fort contre le -naturalisme, s'aperçoivent des mauvaises herbes déterministes qui -croissent dans le jardin de Zola. La charge la plus grave qu'ils élèvent -contre lui,--et en se voilant la face,--c'est que ses livres ne peuvent -être mis entre les mains des jeunes filles. - -Mon Dieu! il faudrait en premier lieu commencer par élucider s'il -convient mieux aux jeunes filles de vivre dans une innocence -paradisiaque ou de connaître la vie, ses écueils, ses récifs afin de les -éviter. Ce problème, comme presque tous les problèmes, se résout dans -chaque cas d'après les circonstances, parce qu'il existe autant de -caractères différents que de jeunes filles et que ce qui convient à -l'une serait peut-être funeste à l'autre. Allez après cela établir des -règles absolues! Il en est de cette question comme de celle des -aliments. Chaque âge et chaque estomac en exigent de différents. -Proscrire un livre parce que tourtes les jeunes filles ne peuvent en -nourrir leur intelligence, c'est comme si nous jetions par la fenêtre un -morceau de viande, sous prétexte que les enfants qu'on allaite ne la -mangent pas. Donnez-donc au bébé son _lolo_, et l'adulte appréciera à sa -valeur la nourriture forte et nutritive. - -Combien nous sommes las d'entendre louer certains livres qu'on vante -seulement parce qu'ils ne contiennent rien qui puisse faire rougir une -jeune fille! Et pourtant, au point de vue littéraire; ce n'est pas un -mérite, ni un défaut, pour un livre que de ne pas faire rougir les -jeunes filles. - -Les étrangers ont bien plus d'esprit: ils comprennent que le genre de -lecture varie selon les âges et les situations, et que depuis le temps -où l'enfant épelle jusqu'à celui où l'homme atteint la plénitude de sa -raison, il y a une période durant laquelle il doit lire quelque chose. -Ils écrivent donc des livres à la portée de l'enfance et de la jeunesse, -ouvrages qui sont rédigés souvent par des plumes habiles et fameuses, -qui ont l'habitude de s'adapter au degré de développement auquel sont -arrivées les facultés du public spécial à qui elles s'adressent. Chez -nous on écrit aussi des livres anodins et douceâtres; seulement leurs -auteurs prétendent intéresser tous les âges, quand en réalité ils ne -font que les ennuyer tous. - -Je trouve un autre grave inconvénient dans les livres hybrides qui -aspirent à corriger en amusant. Comme chaque auteur entend la morale à -sa manière, ils l'expliquent ainsi: je laisse au jugement du lecteur de -décider ce qui est le plus mauvais, de laisser la morale de côté ou de -la falsifier. - -Pour moi, il n'y a d'autre morale que la morale catholique, et ses -préceptes me semblent seuls purs, droits, sains et parfaits. C'est dire -que, si un auteur puise ses moralités dans Hégel, Krauss ou Spencer, je -les tiendrais pour pernicieuses. Rousseau, Georges Sand, Alexandre Dumas -fils, et cent autres romanciers qui s'érigent en maîtres de morale du -genre humain, qui écrivent des romans à thèses et à théories, me -semblent d'une lecture plus funeste que n'est Zola, en admettant que le -lecteur les prenne au sérieux. - -L'opinion générale est que la moralité d'une Å“uvre consiste à montrer -la vertu récompensée et le vice puni: doctrine insoutenable devant la -réalité et devant la foi. - -S'il n'y avait d'autre vie que celle-ci, si, dans un autre monde de -vérité et de justice, chacun n'était pas récompensé selon ses mérites, -la morale exigerait que dans cette vallée de larmes toutes choses -fussent dans l'ordre; mais vouloir qu'un romancier modifie et corrige -les desseins de la Providence, cela me semble un souci ridicule. - -De toute manière, que ce soit immoralité ou grossièreté que l'on trouve -dans le réalisme, les rugissements de la presse et du public, le grand -_tolle_ qui nous étourdit les oreilles, semblent dénoncer l'apparition -d'un mal nouveau et inconnu, comme si, jusqu'à cette date, les lettres -eussent été un miroir d'honnêteté et de pudeur. Cependant, il y a bien -des années, Valera, discutant avec Nocédal, dit spirituellement que les -temps heureux où la littérature fut irréprochable n'étant jamais -arrivés, personne ne pouvait en désirer le retour. Cette grande vérité -que Valera démontre avec son élégante érudition accoutumée, il n'est nul -besoin d'en donner la preuve à quiconque connaît un peu nos classiques -et notre ancien théâtre. Seulement les adversaires du naturalisme -emploient une tactique de mauvaise foi. Ils lui reprochent de n'être pas -nouveau, tout aussi bien que pour le rabaisser ils lui opposaient -l'exemple de la littérature antérieure. - -Trouverions-nous, par hasard, dans un temps plus récent que le siècle -d'or, des modèles de cette littérature pudique et austère? J'ai été -élevée dans l'abstinence et la sainte horreur des romans romantiques. -Quoique j'aie lu, dans mon enfance, l'_Iliade_ et le _Don Quichotte_ au -point d'en apprendre des morceaux par cÅ“ur, je n'ai jamais pu -posséder un exemplaire d'Espronceda ou de _Notre-Dame de Paris_, -ouvrages que leur réputation satanique éloignait de mes mains. Si les -classiques ont péché, et les romantiques aussi, pourquoi faire peser -sur les naturalistes et les réalistes tout le poids de la faute? - -C'est chose étrange de voir chaque école passer une indulgente éponge -sur ses propres immondices et montrer du doigt celles des autres! - -Les néo-classiques absolvent aujourd'hui les écrivains païens, en -alléguant qu'ils ne connurent pas le Christ; beaucoup d'entre eux -écrivirent cependant après que l'Evangile eût été annoncé. La nature -seule, à défaut de religion, ne proscrit-elle pas assez certaines -abominations, au récit desquelles se complaisent les poètes latins? - -A leur tour, les idéalistes pardonnent les écarts romantiques, parce -que, quand bien même un héros romantique ferait comme Werther l'apologie -du suicide, ou douterait de l'air même qu'il respire comme Lélia, il -aurait l'excuse de suivre les voies de l'idéal. Qu'importe que le corps -se vautre dans la boue, pourvu que le regard soit fixé vers les étoiles! - -Pour rendre honnêtes les crudités qui abondent chez Tirso et Quevedo, on -parle de la candeur et de la simplicité de l'époque à laquelle ils -vivaient. Celui qui ne veut pas se contenter de ces excuses, c'est bien -sa faute! - -Les défenseurs de ces écoles me diront que ce n'est pas à cause de ces -taches, mais, malgré elles, qu'ils vantent Horace, Espronceda, et tous -les saints de leur dévotion: pour nous c'est tout la même chose. Quand -Zola pèche contre le goût je puis fort bien dire, pour ma part, que je -n'y trouve nul plaisir. Je le préfèrerais plus réservé et, bien sûr, je -ne loue pas chez lui les fautes mais les beautés. - -Maintenant si quelqu'un me demande où commencent ces écarts et jusqu'où -va la liberté que peut s'accorder l'écrivain, je ne saurais le dire. Les -limites en sont extrêmement variables, le tact, la sûreté de main que -possède un grand talent lui servent seuls de guides, pour ne point -s'écarter de la route et pour se redresser s'il tombe. Il est indéniable -que le _Don Quichotte_ contient des passages bien peu attiques, que l'on -peut avec justice appeler grossiers. Cependant ce sont des parties de ce -divin tout: le génie de Cervantès les a marquées de son estampille et, -pour le déclarer d'une fois, elles sont très bien où elles sont et je ne -les effacerais pas s'il dépendait de moi de les supprimer. J'incline à -comparer les beaux fruits de l'esprit humain avec l'émeraude, qui est -une belle pierre mais dont on trouve rarement un échantillon qui n'ait -une petite tache ou un petit défaut. Les grands auteurs ont leur tache; -ils ne cessent pas pour cela d'être des pierres précieuses. - -_Nana_ est peut-être l'Å“uvre à cause de laquelle on juge Zola le plus -sévèrement. Cela est-il du au sujet? Je crois plutôt que c'est au -défaut de prudence, au cynisme brutal avec lequel il est traité. - -En fait, il y a dans la société des formes, et des bornes auxquelles une -Å“uvre qui veut traverser victorieusement les siècles ne peut -peut-être pas se dérober. Je dis peut-être, parce que si Rabelais et -d'autres écrivains brisèrent ces digues et gagnèrent un nom -impérissable, leur licence constitue cependant un élément d'infériorité, -et comme une note vulgaire dans la symphonie de leur talent. - -Ces vallées et ces limites, le génie les ébranle, mais d'elles-mêmes -elles reprennent leur place. Sans doute elles changent: elles ne -disparaissent jamais et s'imposent avec tant de force que je ne sache -pas qu'aucun écrivain les ait jamais renversées. - -Si audacieuse que soit une plume, pour tant qu'elle veuille copier la -réalité nue, il y a toujours un point auquel elle s'arrête. Il y a des -choses qu'elle n'écrit pas, des voiles qu'elle ne parvient pas à -soulever. Tout consiste à savoir s'arrêter à temps, aux limites du -terrain défendu par la morale de l'art. - -Il faut ici remarquer que la majorité des critiques semble s'imaginer -qu'il n'existe qu'un genre d'immoralité, l'immoralité érotique, comme si -la loi divine se réduisait à un commandement. Que l'auteur s'abstienne -de peindre la passion amoureuse et il a carte blanche pour portraicturer -toutes les autres! Et cependant, il y a des romans comme _le -Juif-Errant_ ou _les Mystères de Paris_ qui, par leur caractère -anti-social et anti-religieux, ne sont pas moins immoraux que _Nana_. - -Dans les questions religieuses et sociales, les naturalistes agissent -comme leurs frères les positivistes vis-à -vis des problèmes -métaphysiques. Ils les laissent de côté, attendant que la science leur -en fournisse la solution, s'il est possible. Cette abstention est mille -fois moins dangereuse que la propagande socialiste et hérétique des -romanciers qui les précédèrent. - -Quant à la passion, surtout à l'amour en dehors des voies du devoir, -loin de la glorifier, on dirait que les réalistes ont pris à cÅ“ur -d'enlever à l'humanité toute illusion sur elle, d'en montrer les dangers -et les laideurs, d'en diminuer les attirances. - -De _Madame Bovary_ à _Pot-Bouille_, l'école ne fait que répéter avec un -accent fatidique que l'on trouve dans le devoir seul la tranquillité et -le bonheur. - -Le Portugais Eça de Queiroz dans son roman _O primo Bazilio_ (le cousin -Basile), où il imite Zola jusqu'à la copie, fait un tableau, horrible -sous son apparence vulgaire, du supplice de la femme esclave de sa -faute. - -Il est clair que l'enseignement des réalistes n'est pas formulé en -sermons et en axiomes. Il faut le lire dans les faits. - -Il en arrive de même dans la vie où les mauvaises actions sont punies -par leurs propres conséquences. - -En définitive, les naturalistes ne sont pas des révolutionnaires -utopistes ni impies par système. Ils ne font pas l'apothéose du vice. -Ils n'échauffent pas les têtes et ne corrompent pas les cÅ“urs. Ils -n'énervent pas les intelligences en peignant un monde imaginaire et en -dégoûtant du réel. - -Ce qu'il faut imputer, en particulier, au naturalisme.--je n'ai point de -plaisir à le répéter,--ce sont les tendances déterministes, le défaut de -goût et un certain manque de choix artistique. - -De ces fautes la première est un délit grave, la seconde est de moindre -importance, parce que les plus illustres de nos dramaturges et de nos -romanciers l'ont commise. Ce qui importe, ce ne sont pas les verrues de -la surface, c'est le fond. - - - - -XIV - - -SOMMAIRE - -_Le Réalisme anglais.--Son origine: Chaucer et Shakespeare. ---Foë et Swift.--Walter Scott.--Les autoress.--Dickens, -Thackeray et Bulwer.--Georges Eliot.--Le rôle du roman en -Angleterre, son influence sociale.--L'esprit anglican -dont il est imprégné._ - - -Des gens, qui se piquent d'un goût délicat et répugnent à la crudité des -romanciers français, vantent le roman anglais, et louent un certain -genre de naturalisme mitigé qui lui est particulier. C'est maintenant -une opinion aristocratique et élégante que d'admettre la suprématie du -roman anglais sur le terrain moral et sur le terrain littéraire. - -Le lecteur n'ignore pas combien les jugements généraux en matière de -morale sont parfois sans fondement et erronés. Il pourra donc -s'expliquer facilement comment est en odeur de sainteté sur notre terre -catholique et latine une littérature, et le légitime du protestantisme, -appropriée à ces mÅ“urs méticuleuses, hypocrites, réservées et -égoïstes que le puritanisme, mêlé à l'esprit mercantile de la race, -acclimata dans l'ancienne île des Saints. - -Et ce n'est point que l'Angleterre n'ait des saines traditions réalistes -et un illustre ancêtre littéraire. Chaucer, père de sa poésie, était un -réaliste, et ses _Contes de Cantorbéry_ des tableaux d'après nature. Le -plus grand astre du firmament britannique, l'illustre Shakespeare porta -le Réalisme à un certain point où n'oserait peut-être pas le suivre -Zola. Mais, si la poésie et le théâtre fleurissent, de bonne heure, dans -la Grande-Bretagne, le roman y naquit tard, quand le pays appartenait -déjà irrévocablement à la Réforme. - -La Réforme! Partout où son esprit prévalut, il fut un élément -d'infériorité littéraire, et ceci, Dieu le sait, je ne le dis pas pour -louer le catholicisme dont l'excellence ne dépend pas de questions -esthétiques, mais pour donner à entendre que le roman anglais se ressent -de son origine. De tous les genres cultivés en Angleterre, depuis Henri -VIII jusqu'à maintenant, le roman est celui que le protestantisme a -pénétré davantage. Aussi les Anglais n'ont-ils pas produit un _Don -Quichotte_, c'est-à -dire une épopée de la vie réelle, qui puisse être -comprise par l'humanité entière. - -Depuis son berceau même, le roman anglais est dominé par des tendances -utilitaires, qui le lient au sol, pour ainsi dire, et l'empêchent de -voler par les espaces sublimes que parcourt la libre fantaisie de -Shakespeare et de Cervantès. - -Pour tant que l'on loue Foë, en lui donnant le titre pompeux d'_Homère -de l'individualisme_, _Robinson_ n'est une Å“uvre incomparable que -pour les enfants de dix à quinze ans. - -Swift, le misanthrope contemporain de Robinson, est beaucoup plus -profond, et pour les intentions doctrinales, nul ne l'égale, car, en fin -de compte, la satire est une direction radicale de la littérature à -thèse. - -_Le Vicaire de Wakefield_, de Goldsmith, parfois douce idylle, agréable -peinture domestique, contient un idéal purement anglais, patriarcal. -Tandis que l'exemple des filles du Vicaire enseigne à fuir la vanité, -_Clarisse_ et _Paméla_ condamnent irrévocablement la passion et ouvrent -la série des romans austères, où le cÅ“ur rebelle est toujours vaincu. -Quant à Walter Scott, il n'a pas eu de descendance légitime. - -Walter Scott est un phénomène isolé dans la littérature anglaise, ou -pour plus d'exactitude, l'enfant d'une autre nationalité toute -différente, la nationalité écossaise qui est rêveuse, idéaliste et -poétique autant que la nationalité anglaise est pratique et utilitaire. -A coup sûr, Walter Scott ne procède pas de Shakespeare. Mais le sens -pratique et prosaïque de Foë ne court pas davantage par ses veines. -C'est le barde qui vit dans un passé coloré de lumière et de pourpre, -comme un splendide coucher de soleil; qui fait revivre l'histoire et la -légende en ne demandant à la réalité que ce vernis brillant, nommé -couleur locale par les romantiques. En somme, c'est le dernier chanteur -des beaux âges chevaleresques, _le dernier ménestrel_. - -Quand, de sa résidence seigneuriale de Abbots-ford, Walter Scott -évoquait les traditions de sa romanesque patrie, la troupe de -romancières qui ont tant influé et influent tant sur le caractère de ce -genre littéraire, en lui donnant une saveur spéciale et éthique, entrait -déjà en lice. Les femmes conquéraient le territoire dont elles sont -maîtresses à cette heure. On lisait passionnément les _contes moraux_ de -Miss Edgeworth. Les noms de Miss Mary Russel Milford, Miss Austen, -Mistress Opie, Lady Morgan, Mistress Shelley étaient célèbres. Une fois -maître du roman, l'élément féminin se cramponna à son butin. -Aujourd'hui, on compte par milliers les _autoress_ qui font gémir tous -les jours les presses de Londres sous les fruits de leur talent. Quand -Dickens, Thackeray et Lytton Bulwer ne furent plus là , le premier -romancier anglais fut une femme, Georges Eliot. - -Par suite de cet empire des femmes, le roman anglais tend à enseigner et -à prêcher beaucoup plus qu'à réaliser la beauté. A peine la fille de -clergyman prend-elle la plume qu'elle se trouve à la hauteur de son père -et peut alors, plaisir ineffable! aller et enseigner les peuples. Non -seulement elle possède une chaire et un pupitre, mais elle dispose de -moyens matériels pour la propagation de la foi. - -Charlotte Yonge écrit l'_Héritier de Redcliffe_. L'édition se vend bien. -Avec le produit, l'auteur achète un navire et en fait présent à un -évêque missionnaire. - -Ainsi, chez les romancières modernes de l'Angleterre, s'est presque -complètement éteint ce noble orgueil littéraire, qui aspire à la gloire -conquise par la concentration du talent et par l'effort constant vers la -perfection suprême, amour-propre d'artiste qu'exprima si virilement -George Sand. Au lieu d'aspirer à produire de belles Å“uvres, des -Å“uvres durables, elles se jettent dans le torrent écumeux de la -production hâtive, luttant à qui fera le plus et non à qui fera le -mieux. Le roman anglais a une extension obligatoire de trois gros -volumes, et les romanciers à la mode comme Francis Trollope ne se -satisfont pas à moins d'un roman par trimestre, c'est-à -dire de douze -volumes par an. Quel style, quelle invention, quels caractères y -aura-t-il que ce fleuve débordant d'encre n'inonde et ne ruine! - -Pour la nation anglaise, le roman est devenu un article de première -nécessité et de consommation quotidienne, comme le bifteck qui répare -ses forces, comme le charbon dont la chaleur tempère ses journées -glaciales et réjouit ses longues nuits. Il y a pour le roman un public -quotidien et assuré, comme il y en a un ici pour les cafés. Le roman est -l'écho des aspirations du lecteur et joue son rôle religieux, politique -et moral. Il s'inspire des exigences du public. Il est philosophique -avec Charles Reade; républicain et socialiste avec Joshua Davidson; -théologique avec Charlotte Yonge; politique avec Disraeli; -fantasmagorique dans le genre d'Anna Radcliffe qui amuse encore; -historique dans le goût de Walter Scott qui a toujours des disciples. -Les géographes, les paysagistes et les auteurs de marines qui suivent -les traces de Fenimore Cooper, le capitaine Mayne-Reyd, le capitaine -Marryat, et d'autres capitaines, jouissent aussi de la faveur de ce -peuple colonisateur et touriste. - -Les écrivains américains Bret-Harte et Mark Twain fendent les -brouillards de l'atmosphère anglaise avec des étincelles d'_humorisme_, -cette gaieté difficile et douloureuse du Nord. - -Ses inclinations ainsi flattées, satisfait dans ses goûts moins -littéraires que poétiques, le peuple anglais accorde, à son tour, à ses -romanciers une tendresse personnelle dont nous ne connaissons pas -d'exemple chez nous. C'en est une preuve que les nombreux pèlerins qui -se rendent tous les ans au presbytère de Haworth où naquit et où passa -les premières années de sa vie la romancière qui illustra le pseudonyme -de _Currer Bell_. - -La gloire littéraire n'est pas assez: c'est une affection plus intime, -qui entoure d'une auréole le nom des romanciers favoris de la nation -britannique. On ne considère pas le roman comme un simple passe-temps, -comme un simple plaisir esthétique, c'est une institution, le cinquième -pouvoir de l'Etat, et comme l'a dit en public le romancier Trollope, -_les romans sont les sermons de l'époque actuelle_. - -Leur influence s'étend non seulement aux mÅ“urs mais aux lois. Ils -influent sur les délibérations des chambres, sur les réformes -continuelles que subit le code d'une nation si éminemment conservatrice. - -Que les pays sont différents! dirons-nous avec le héros de _Very well_. -Allez un peu proposer à nos cortès espagnoles si tumultueuses et si -déclamatrices une réforme légale, suggérée par exemple par la lecture de -la _Déshéritée_ ou de _Don Gonzalo Gonzalez de la Gonzalera_. L'on verra -avec quels rires homériques nos graves sénateurs accueilleront cette -proposition! - -En Angleterre, la force sociale du roman est reconnue. Toutes les -classes s'enorgueillissent de posséder des romanciers. Il en est qui -sont ministres, marins, diplomates et magistrats. Magistrats, oui, et -que dirait-on dans nos cours, Dieu d'Israël! si un président de chambre -publiait un petit roman! Pour faire comprendre l'influence et l'action -du roman dans la race saxonne, il suffit d'en citer un, _la Case de -l'Oncle Tom_, dont personne n'ignore les résultats anti-esclavagistes. - -Et le naturalisme anglais? - -Je répète que les traditions de la littérature anglaise sont réalistes. -J'ajoute que Dickens et Thackeray,--les noms peut-être les plus -illustres qui honorent le roman britannique,--sont réalistes. - -Charles Dickens ne craignit pas, chez ce peuple d'aristocrates, de -s'abaisser à l'étude des dernières couches sociales, voleurs, assassins -et mendiants. - -Thackeray qui inclinait davantage à la satire, étudia aussi dans le -monde qui l'entourait ses types caractéristiques au profil caricatural. - -Pour Georges Eliot, dans les Å“uvres de qui résonne aujourd'hui la -note la plus aiguë du naturalisme anglais, son programme est réaliste à -la manière de Champfleury. Elle se donne pour objet de ses observations, -non pas les brillantes créatures d'exception si chères aux romantiques, -mais la généralité des individus, les personnages communs et vulgaires, -la classe moyenne de l'humanité. - -Malgré tout cela, il y a chez les romanciers anglais, pour si réalistes -qu'ils soient, une intention morale, un désir de corriger et de -convertir, et comme le dit spirituellement un récent historien de la -littérature anglaise, une soif de sauver le lecteur de l'enfer et non de -l'ennui. Cela apparaît nettement chez la piétiste Yonge, et chez -l'auteur d'_Adam Bede_, Eliot, qui est libre-penseur et philosophe. -Cette tendance leur enlève cette objectivité sereine, nécessaire pour -faire une Å“uvre maîtresse d'observation impersonnelle, d'après la -méthode réaliste, et arrête leur scalpel avant qu'il n'en arrive aux -tissus intimes et aux derniers replis de l'âme. - -Partie de cette faute doit être imputée au public, facteur fort -important de toute Å“uvre littéraire. Comme on l'a déjà dit, le public -anglais demande toujours des romans,--pas de ceux que savoure seul, dans -son cabinet de travail, le lecteur sybarite qui aime à admirer de belles -pages et à pénétrer dans des abîmes psychologiques--ceux que l'on lit en -famille et que peuvent écouter tous les membres, la blonde _Girl_ et -l'imberbe _Scholar_. - -Les auteurs, qui satisfont ce besoin, le public anglais les paie -splendidement. La première édition d'un roman se vend quinze francs le -volume et l'édition s'épuise rapidement. Aussi une foule d'honorables -Misses, filles de Clergymen, au lieu de se placer institutrices, se -placent-elles comme romancières. De leur plume prolifique coulent des -volumes d'un style incolore, aux incidents embrouillés comme les -nÅ“uds d'un écheveau. - -De là , l'infériorité croissante, la décadence du genre. - -Que l'innombrable famille des romanciers d'au-delà du détroit me -pardonne si je suis injuste en parlant de leur décadence générale. Je -pourrais me flatter de connaître quelques-unes de leurs Å“uvres, mais -qui pourrait prétendre les avoir toutes lues? Mon jugement est celui -qu'émettent les critiques qui considèrent surtout le côté littéraire, et -en second lieu, comme il est juste, le côté moral, et qui voient que la -fabrication précipitée et la sujétion au goût du public font tort à la -fraîcheur, à l'inspiration et à l'énergie de la pensée. Si le noble -front de Georges Eliot, si la gracieuse physionomie de Ouida se -dressent au-dessus de cet océan de têtes vulgaires, il est incontestable -que l'immense majorité des romanciers anglais s'est essayée à remplir -trois bols avec une tasse de chocolat. - -En outre, le roman anglais, même quand il est supérieur, porte imprimé -si avant le sceau d'une autre religion, d'un autre climat, d'une autre -société, qu'à nous autres Latins il nous parait forcément exotique. -Comment pourrait nous plaire, par exemple, la prédicante méthodiste qui -est l'héroïne d'_Adam Bede_? Je sais qu'il est à la mode d'être habillé -par un tailleur anglais, mais la littérature, Dieu merci! ne dépend pas -entièrement des caprices de la mode. - -Un dernier mot que la malice m'inspire sans doute: si le roman anglais a -chez nous aujourd'hui tant d'admirateurs officiels, a-t-il autant de -lecteurs? - - - - -XV - - -SOMMAIRE - -_L'Espagne.--Le mouvement de 1808.--Les Walter-Scottiens. ---La Avellaneda.--Fernan Caballero.--La transition: -Alarcon.--Valera.--Comment on a jugé Valera en France._ - - -En Angleterre et en France, le roman a un _hier_. Ici en Espagne, il n'a -qu'un avant-hier s'il est permis de s'exprimer ainsi. Là , les romanciers -actuels se nomment fils de Thackeray, de Walter Scott, de Dickens, de -Sand, de Victor Hugo, de Balzac. Ici nous ne savons pas grand chose de -nos pères et nous nous rappelons seulement certains aïeux de sang très -pur, du lignage des Cervantès, des Hurtado, des Espinel. Cela revient à -dire qu'il n'y a pas eu en Espagne d'autre roman que celui du siècle -d'or et celui qui fleurit aujourd'hui. - -Cependant, la vie du roman contemporain en Espagne peut déjà se diviser -en deux époques distinctes: celle du règne d'Isabelle, et celle qui -commença avec la Révolution de Septembre 1868. - -La guerre de l'Indépendance suscita de grands poëtes lyriques, mais -jusqu'à ce que le torrent romantique passât les Pyrénées, nous n'eûmes -pas de romanciers. - -Walter Scott fit son entrée triomphale dans notre littérature, et le -règne du roman historique commença. On pourrait consacrer un livre bien -curieux au récit des pérégrinations de l'idée _walter-scottienne_ au -travers des cervelles espagnoles. L'esprit du barde écossais s'incarna -dans des êtres aussi différents entre eux qu'Espronceda, Martinez de la -Rosa, Gil, Escosura, Canovas del Castillo, Vicetto, Villoslada, -Fernandez y Gonzalez, et d'autres, dont les noms ne me reviennent pas à -l'esprit. - -George Sand vint aussi chez nous amenée la main dans la main par son -illustre rivale la Avellaneda. Eugène Suë, patronné par Perez Escrich et -Ayguals de Izco, ne demeura pas en arrière. - -Parmi les _walter-scottiens_, tous gens de valeur, il en était un qui, -s'il n'eût pas gaspillé ses rares qualités, et mal employé ses précieux -dons, eût pu s'appeler, plutôt que le séide, le rival de l'auteur -d'_Ivanhoë_. Le talent de Fernandez y Gonzalez semblait un arbre touffu, -dont le bois pouvait servir à des Å“uvres sculpturales. Par malheur, -cet écrivain le gaspilla à faire des tables et des bancs vulgaires. Son -imagination était riche, sa palette descriptive variée, son invention -abondante. Il fut, d'abord, le poëte du passé, qui rajeunissait les -livres de chevalerie et prêtait à la tradition héroïco-nationale cette -vie nouvelle que lui donnent, de temps en temps, des génies privilégiés -comme Zorrilla, Walter Scott et Tennyson. Comment il finit, nul ne -l'ignore: par des livraisons interminables, par des volumes vendus à bas -prix, par des Å“uvres de basse littérature, écrites pour le lucre. -Deux ou trois romans d'entre ses premières Å“uvres sont les colonnes -sur lesquelles son nom s'appuie pour ne pas tomber en oubli. - -Peut-être, l'auteur tendre et sympathique de _la Gaviota_ posséda-t-il -le talent le plus original et le plus indépendant de tous ceux qui se -signalèrent dans la renaissance de notre roman. Malgré ses digressions -et ses réflexions, malgré son optimisme idyllique, Fernan Caballero est -doué d'un charme spécial particulier, d'une grâce caractéristique. Il -fait preuve d'une imagination, allemande par les rêves, et espagnole -par la prestesse et la vivacité. Tandis que les romanciers de son -époque peignaient des tableaux de sujets historiques à la Walter Scott, -Fernan prenait note des mÅ“urs des gens qui respiraient autour d'elle. -Elle peignait des _asistentas_, des bandits, des _gaviotas_, des curés, -des bergers, des paysans et des toreros[1]. Parfois, dans ses bosquets -andalous, brillent ces soleils du Midi, que Fortuny mit dans ses -tableaux. Il est des _patios_ de Fernan qu'il nous semble voir, qui nous -réjouissent les yeux avec leurs fleurs, et les oreilles avec le bruit de -l'eau, les pioussements des poules et l'innocent bavardage des enfants. -L'inspiration de Fernan est plus réelle, plus sincère et plus naïve que -celle de presque tous les romans de cape et d'épée que l'on écrivait -alors. - -Trueba n'atteint pas à la taille de Fernan Caballero. Un pays idolâtre -de ses traditions et de ses propres souvenirs a bâti le piédestal sur -lequel trône le peintre basque; mais sa palette n'est riche qu'en -demi-teintes et en couleurs claires, gracieuses, sans vigueur ni -intensité. Le vert, le rose et le bleu céleste dominent. Les noirs, les -terres de Sienne, les bitumes dont Fernan ne fit, lui-même, usage -qu'avec une extrême mesure, manquent complètement. Quelques scènes -rurales de Trueba plaisent comme il plaît de contempler le cours d'un -ruisseau peu profond et aux bords agréables[2]. - -Selgas ne décrit pas les campagnards et n'appartient pas à l'école des -paysagistes. C'était un Alphonse Karr, un violoniste capricieux qui -exécutait des variations sur un thème quelconque et le brodait -d'arabesques délicates et d'un bel effet. Plutôt qu'un romancier, ce fut -un humoriste caustique, spirituel et riant comme le sont toujours les -humoristes dans les pays chauffés par le soleil. Son style inégal -ressemblait à ces visages aux traits irréguliers, qui compensent le -défaut de correction par la lueur soudaine du sourire ou par le feu du -regard. Selgas fait au lecteur bien des surprises agréables, quand il ne -s'y attend pas. Il lui offre des traits d'observation, de paradoxales -finesses, des mots heureux, des flamboiements d'idées originales, ou du -moins présentées d'une manière piquante et nouvelle. - -Une autre qualité de Selgas, c'est de s'être mis à étudier la vie -moderne dans les grandes villes et d'avoir laissé de côté les Mores, les -odalisques et les châtelaines. - -Eh bien! si nous voulons chercher le chaînon, qui rattache à l'époque -actuelle, cette époque antérieure du roman espagnol où figurent Fernan -Caballero, la Avellaneda, la Coronado, Trueba, Selgas, Fernandez y -Gonzalez et Miguel de los Santos Alvarez,--cette époque où le roman -humanitaire d'Escrich vivait à côté du roman lyrique et werthérien de -Pastor Diaz, et où la cotte de mailles de _Men Rodriguez_ et la jupe de -la _Sigea_ frôlaient le froc du héros que ces mésaventures forcèrent à -émigrer de _Villa-Hermosa en Chine_;--si nous voulons, je le répète, -indiquer la soudure des deux périodes, il faut écrire le nom de Pedro -Antonio de Alarcon. - -Imprégné de romantisme jusqu'à la moelle des os, _le Final de la -Norma_[3] ravit nos pères, comme un délicieux caprice de Goya, intitulé -_Le Tricorne_[4], nous ravit nous-mêmes. Voilà comment mon illustre ami -Alarcon, sans être encore un vieillard, peut se vanter d'avoir captivé -deux générations de goûts bien différents. - -Les autres romanciers, ceux qui furent hier la coqueluche de leur -temps, ont disparu de nos horizons littéraires actuels, entraînés par -l'irrésistible courant du temps, et ceux qui ne sont pas descendus dans -la tombe meurent vivants de l'indifférence du public intelligent, du -silence dédaigneux de la critique, et en somme de l'oubli qui est la -pire des morts pour un écrivain. Alarcon, tout en refusant avec -acharnement toute concession aux nouvelles tendances, règne encore, en -maître des cÅ“urs et des imaginations, et soutient l'édifice ruiné de -ses mains habiles. - -Je ne sais si aucun romancier contemporain ensorcellera le public comme -l'auteur du _Scandale_. Je ne sais si aucun sera, comme lui, lu et aimé -de tous sans distinction de sexe ni d'âge. Je sais que beaucoup de gens -demandent de leur prêter un roman d'Alarcon de préférence à ceux des -autres auteurs. - -Le public d'Alarcon n'est pas celui qui dévore avec un appétit bestial -les romans de Manini[5], c'est celui que Spencer appellerait _la -moyenne intelligente_. Il se compose de gens qui demandent au roman un -honnête délassement et les clames en forment la majeure partie. - -Alarcon plaît-il parce qu'il a conservé un certain parfum romantique? je -pense que non; les partis politiques donnent trop à faire aux Espagnols -et les partis littéraires ne les font pas beaucoup réfléchir. - -Ce qui plaît chez Alarcon, c'est l'esprit aimable, la _belle ombre_, la -galanterie moresque que respirent ses portraits de femme touchés avec un -pinceau voluptueux et brillant, le style dégagé, facile et animé, -l'intérêt des récits, et ensuite, une foule de qualités étrangères au -romantisme, qu'il ne doit à personne qu'à Dieu qui les lui accorda d'une -main prodigue. - -Si dans les types de _La Prodigue_, de _El Niño de la Bola_[6], dans -Fabian Conde, dans d'autres héros et héroïnes d'Alarcon on découvre la -filiation romantique; en revanche, _Le Tricorne_ est plein d'un coloris -franchement espagnol, d'une telle fraîcheur qu'il en fait dans son genre -un modèle achevé. Le talent d'Alarcon gagne à se limiter à de petits -tableaux; son ciseau travaille mieux des camées exquis, des agates -précieuses que des marbres de grandes dimensions. Il réussit dans le -conte et la nouvelle courte, genre peu cultivé chez nous et qu'Alarcon -manie avec une singulière maîtrise. - -Par toutes ses qualités rares, Alarcon est un puissant mainteneur de -l'antique bannière romanesque et un redoutable adversaire de la -nouvelle. Mais nous, les écrivains du camp ennemi, nous demandons à Dieu -qu'il ne renonce pas à écrire comme il en a annoncé l'intention. Sa -résolution est-elle dictée par la coquetterie de se retirer, quand le -public l'aime le plus, en laissant derrière lui une mémoire radieuse? -Est-ce fatigue? Ce qui est certain, c'est qu'il est dans la plénitude de -ses facultés, et que jamais son imagination ne parut aussi fraîche que -durant ces dernières années. - -Par la retraite d'Alarcon, l'idéalisme perd son champion le plus -terrible. Valera, quoique idéaliste, est un romancier à part, qui ne -formera pas d'école, parce qu'il est difficile à imiter, comme on le -comprend facilement, si l'on songe aux qualités qu'il réunit. La plus -profonde vallée qui sépare de Valera la troupe profane des imitateurs, -c'est sa diction élégante et pure, empruntée plutôt aux mystiques, -écrivains châtiés par excellence, qu'à Cervantès, qui est un écrivain -spontané. Valera n'a pas seulement pris, chez eux, la pureté un peu -archaïque de son style, mais le soin et la perspicacité avec lesquels -ils scrutent et sondent les arcanes mystérieux de l'âme pour les -expliquer en phrases d'or et en paragraphes de marbre sculpté. - -Aussi, quand on traduisit en français les romans de Valera, sous le -titre de _Récits andalous_, il fut nécessaire d'en supprimer beaucoup -parce que, d'après la _Revue littéraire_, ils contenaient _trop de -théologie_[7]. Nos voisins pensaient que les filles de _Don Valera_ -étaient de gentilles gitanes, armées de castagnettes, prêtes à danser -des séguédillas, et jolies: ils trouvaient des nonnes contemporaines de -sainte Thérèse et de Louis de Grenade, qui montraient à peine, entre les -plis de leur voile, leur beau visage grec où brillait un sourire -voltairien. - -Valera charme, en effet, les sybarites des lettres en réunissant en lui -la fleur des trois idéaux de beauté littéraire: l'idéal païen, l'idéal -du siècle d'or et celui de la culture moderne la plus raffinée. - -À tout cela il faut ajouter une verve andalouse piquante et badine. -Comme Valera est, d'ailleurs, très-sagace, très-psychologue, très-maître -de lui, il semble que les destins lui ont réservé dans le roman espagnol -le rôle de Stendhal dans le roman français,--un Stendhal parfait dans la -forme autant que le vrai Stendhal fut pécheur; bien des choses -éloignent, cependant, Valera du réalisme, surtout son caractère -aristocratique qui le pousse peut-être à considérer le réalisme comme -quelque chose degrossier, et l'observation de la réalité comme un -travail indigne d'un esprit épris de la beauté classique et suprême. -Ainsi le meilleur titre de gloire de Valera sera la forme, cette forme -plus admirable isolée, que rattachée aux sujets de quelques-uns de ses -romans. - -Il n'y a pas de doute que _Pepita Jimenez_, _Doña Luz_, et d'autres -héroïnes de Valera parlent fort bien et en termes fort convenables et -fort spirituels. Par malheur, on ne peut nier non plus que personne ne -parle plus ainsi, comme un personnage de Cervantès. Et notez que si je -nomme Cervantès, pour louer la perfection des discours des héros de -Valera, je n'oublierai pas d'ajouter que le génie réaliste de Cervantès -le poussa à faire que Sancho, par exemple, parla fort mal et commit des -fautes, et que Don Quichotte corrigea ses dires. Chez Valera, il n'y a -pas de Sancho. Tout le monde est Valera, et cela fait qu'on l'étudiera -bientôt plus comme un classique que comme un romancier moderne. - -Pour les uns ceci sera un éloge, et pour les autres, un blâme. Pour moi, -on me reproche de lire Valera avec trop de plaisir. - -Si certaine théorie littéraire est vraie, que j'ai trouvée dans je ne -sais quel fameux critique français et qui établit que les romanciers -copient la société et qu'à son tour la société imite et reflète les -romanciers, il pourrait advenir que nous eussions tous la tentation de -parler comme les héros de Valera, ce qui serait excellent pour la -langue. Mais laissons-là les hypothèses et venons-en aux romanciers qui -représentent en Espagne le réalisme. - - -[1] _Gaviotas_, littéralement, mouettes. On nomme ainsi la femme -écervelée, et c'est le titre d'un roman qui est l'Å“uvre capitale de -Caballero. La Gaviota a été traduite ou adaptée (Blériot, éditeur). Les -autres Å“uvres de Fernan Caballero ont également des versions françaises -(Castermann, Donniol, Hachette, Pion, Maillet, éditeurs.) - -[2] Trueba a été traduit et analysé dans nos revues. - -[3] Traduit par Charles Yriarte (Lacroix, éditeur). - -[4] Traduit par Mme Bentzon, _Récits de tous pays_, chez Calmann-Lévy. - -[5] Éditeur de publications illustrées par livraisons. En France on -dirait les romans de la rue du Croissant. - -[6] _La Prodigue_ a été traduite sous le titre de _la Gaspilleuse_ par -Mlle Sara Oquendo dans la _Revue Britannique_. Je traduis _El Niño de -la Bola_ sous le titre de Manuel Vénegas dans la _Revue Moderne_. - -[7] Cette traduction est de Mme Bentzon. Un anonyme a traduit en -français _Doña Luz_ (Lalouette, édit.) et moi-même _Le Commandeur -Mendoza_ (Giraud). - - - - -XVI - - -SOMMAIRE - -_Les réalistes.--Mesonero Romanos et Florez.--Larra. ---Pereda. Son localisme, son catholicisme intransigeant. ---Perez Galdos.--Son Å“uvre idéaliste.--Son -évolution.--La situation du roman et des romanciers en -Espagne.--Les jeunes: idéalistes et naturalistes._ - - -Pour indiquer où commence le réalisme contemporain, il faut remonter à -quelques passages de Fernan Caballero, et surtout aux auteurs des -_Scènes Madrilènes_ et de _Hier, Aujourd'hui et Demain_, sans oublier -_Figaro_ dans ses articles de mÅ“urs. Malgré toutes les différences -qui existent entre le raisonnable et spirituel Mesonero Romanos, le -bienveillant Florez et le nerveux et caustique Larra, leurs études -sociales ont leur point commun dans un certain réalisme tempéré, -assaisonné de satire. - -Quand tant de romans de cette époque sont passés à jamais, les écrits -légers de _Figaro_ et du _Curieux parlant_[1] se conservent dans toute -leur fraîcheur, parce que la myrrhe précieuse de la vérité les embaume. -Ce qui augmente leur intérêt c'est qu'ils nous transmettent le souvenir -des mÅ“urs originales qui disparaissaient et des nouvelles mÅ“urs; -en somme, ils sont le reflet d'une complète transformation sociale. - -Pereda est, en ligne directe, le descendant de ces aimables et -perspicaces peintres de mÅ“urs. Il fit franchement adhésion à leur -école, mais il la transporta des villes à la campagne, au cÅ“ur des -montagnes de Santander. - -Le Réalisme espagnol a un vaillant champion dans Pereda; quand on lit -quelques pages de l'auteur des _Scènes Montagnardes_, il semble que nous -voyions ressusciter Téniers ou Tirso de Molina. On peut comparer le -talent de Pereda à un beau jardin, bien arrosé, bien cultivé, rafraîchi -par des brises aromatiques et salubres, mais aux horizons limités. - -Je me hâte d'expliquer ce que j'entends par _horizons limités_ pour que -personne n'entende cette phrase d'une manière offensante pour le -sympathique écrivain. - -Je ne sais si cela provient d'un dessein délibéré, ou de ce qu'il y est -obligé par le pays qu'il habite: Pereda se borne à décrire les types et -à raconter les mÅ“urs de Santander, en s'enfermant ainsi dans un -cercle restreint de sujets et de personnages. Il excelle comme peintre -d'un pays déterminé, comme poëte bucolique d'une campagne toujours -égale, et n'essaya jamais d'étudier à fond les milieux civilisés, la vie -moderne dans les grandes capitales, vie de qui lui est antipathique, et -dont il a horreur, c'est pour cela que j'ai qualifié de _limité_ -l'horizon de Pereda. C'est pour cela qu'il convient de déclarer que si, -du jardin de Pereda, l'on ne découvre point un vaste panorama, en -échange le paysage est des plus agréables, des plus délicieux et des -plus fertiles que l'on connaisse. - -Pereda, grâce à Dieu, ne tombe pas dans l'optimisme parfois agaçant de -Trueba et de Fernan. Ses rustres, d'ailleurs très-amusants, sont -ignorants, malicieux et grossiers comme de vrais rustres. Ce sont là -cependant les fils préférés de l'auteur, visiblement séduit par la vie -rurale, si saine, si paisible et si régénératrice, autant que lui -répugnent les centres ouvriers industriels avec leurs misères -irrémédiables. Pereda trace avec amour les silhouettes des paysans, des -laboureurs et des hobereaux des villages, gens simples, aimant ce qu'ils -connaissent depuis longtemps, routiniers et ayant peu de replis -psychiques. - -Si quelque jour les thèmes de la _Tierruca_ s'épuisent pour lui, danger -qui n'est point imminent pour un esprit de la trempe de Pereda, il sera -forcé de renoncer à ses tableaux locaux favoris, de chercher de -nouvelles voies. Parmi les admirateurs de Pereda, il en est qui désirent -ardemment qu'il change de touche: j'ignore s'il serait avantageux de le -faire pour le grand écrivain. Il règne toujours une certaine harmonie -mystérieuse entre le style, le talent d'un auteur, et les sujets dont il -fait choix; cette harmonie procède de causes intimes. - -En outre, le Réalisme perdrait beaucoup si Pereda sortait de la -Montagne. Pereda observe avec une grande lucidité, quand la réalité -qu'il a devant les yeux ne lui soulève pas le cÅ“ur, qu'elle le -divertit par le spectacle de ridicules et de manies profondément -comiques. Peut-être briserait-il son pinceau pour ne point copier les -plaies plus profondes et la corruption plus raffinée d'autres lieux et -d'autres héros[2]. - -Pour le Réalisme, posséder Pereda, c'est posséder un trésor, et pour ce -qu'il vaut et pour les idées religieuses et politiques qu'il professe. -Pereda est un argument vivant, une démonstration palpable que le -Réalisme ne fut pas introduit en Espagne comme une marchandise française -de contrebande, mais que ceux qui aiment, à la fois, la tradition -littéraire et les autres traditions, le ressuscitent. Cela ne surprendra -pas les gens intelligents, mais cela pourra bien stupéfier la tourbe -innombrable qui date l'ère réaliste de l'avènement de Zola. - -Si le Réalisme chez Pereda est dans le sang, il n'en est pas ainsi de -Galdos. Parmi certain fonds humain, par une certaine simplicité -magistrale de ses créations, par sa tendance naturelle à la claire -intelligence de la vérité, par la franchise de son observation, le -maître romancier se trouva toujours prêt à passer au Naturalisme avec -armes et bagages. Néanmoins, ses inclinations esthétiques étaient -idéalistes, et ce n'est que dans ses dernières Å“uvres qu'il a adopté -la méthode du roman moderne et creusé davantage dans le cÅ“ur humain. -Il a rompu à la fois avec le pittoresque et avec les héros-symboles, -pour s'attacher à la terre sur laquelle nous sommes. - -Quoique je n'aime pas à me citer moi-même, je dois rappeler ici ce que -j'ai dit de Galdos, il y a trois ans, dans une étude assez longue que je -consacrais à ses Å“uvres dans la _Revue Européenne_. - -Depuis cette date, mes opinions littéraires se sont assez modifiées, et -mon critérium esthétique s'est formé, comme se forme celui de tout le -monde, au moyen de la lecture et de la réflexion. Je me suis proposé de -connaître le roman moderne. Non seulement il m'a paru le genre le plus -compréhensif, le plus important actuellement, le plus approprié à notre -siècle, celui qui remplace et remplit le vide produit par la disparition -de l'épopée; il m'a semblé aussi le genre dans lequel, par une très -_haute prérogative_, les droits de la vérité s'imposent, dans lequel -l'observation désintéressée règne, dans lequel l'histoire positive de -notre époque doit être écrite en caractères d'or. - -Cependant, alors comme aujourd'hui, Galdos était pour moi un romancier -de premier ordre, le soleil du firmament littéraire, parce qu'il a en -même temps l'équilibre et l'harmonie, l'abondance et la vigueur; parce -que son style, s'il ne se renferme pas dans l'amphore étroite et ciselée -de Valera, coule à flots d'une urne précieuse; parce qu'il possède une -invention heureuse et ce don de la fécondité, don funeste pour les -mauvais écrivains et même pour les écrivains médiocres qui ont une -tendance à sommeiller, qualité d'une valeur extraordinaire pour les -grands artistes. - -Il est certain qu'on peut conquérir l'immortalité avec un seul roman ou -avec un seul fragment d'ode; mais il y a quelque chose de captivant et -d'étonnant dans la manifestation de la puissance créatrice de ces -écrivains et de ces poètes, qui sont à eux seuls un monde, et qui -laissent derrière eux une longue postérité de héros et de héroïnes, les -Shakespeare, les Balzac, les Walter Scott, les Galdos. - -Mais, ce que je désapprouvais alors dans le Galdos des _Episodes_, ce -qui me paraissait le côté faible de son talent extraordinaire, c'était -la tendance à la thèse,--dans un sens large et historique, c'est -certain, mais à la thèse,--les accusations systématiques contre -l'Espagne d'antan, les pelletées de terre jetées sur ce qu'elle fut; et -cette tendance, qui s'accentuait chaque fois davantage, dans la -magnifique épopée des _Episodes_ au point de se déclarer explicitement -dans la seconde série, fit explosion, disons-le ainsi, dans _Doña -Perfecta_, dans _Gloria_, dans la _Famille de Léon Roch_[3]. - -Par bonheur, ou plutôt grâce à l'instinct qui guide le génie, Galdos fit -un pas en arrière pour fuir cette impasse sans issue possible. Dans -l'_Ami Manso_, et dans la _Déshéritée_, il comprit que le roman, plutôt -que d'enseigner ou condamner tel ou tel système politique, doit prendre -note de la vérité ambiante et réaliser librement la beauté. Bravo à -l'illustre écrivain qui a su secouer le joug des idées préconçues! Ses -épousailles avec le réalisme le préserveront de la tentation de se faire -dans ses romans le champion de la libre pensée, du système -constitutionnel, choses que je ne prétends pas juger ici, mais qui, dans -les admirables livres de Galdos, sont trop la raison d'être de ses -livres. - -En comptant donc dans la phalange réaliste Galdos et Pereda, comme dans -la phalange idéaliste nous avons vu briller les noms de Valera et -d'Alarcon, nous pouvons dire qu'en Espagne la lutte est engagée, comme -en France, entre les deux écoles. - -Il est vrai qu'ici la bataille ne fait pas grand bruit et ne suscite pas -de grandes ardeurs belliqueuses. Il est vrai qu'ici on ne prend pas la -question avec la même chaleur qu'en France: cela peut venir de plusieurs -causes. D'abord, les idéalistes, ici, ne se promènent pas autant dans -les nuages qu'en France, ni les réalistes ne chargent autant le tableau. -Aucune des deux écoles n'exagère pour se différencier de l'autre. -Peut-être le public est-il indifférent à la littérature; surtout à la -littérature imprimée; celle qui se représente lui produit plus d'effet. - -L'écrivain est un facteur de la production littéraire. N'oublions pas -que l'autre, c'est le public. À l'écrivain d'écrire, au public de -l'encourager et d'acheter ce qu'il écrit, et de l'élever aux nues s'il -le mérite. Or, en Espagne, on ne peut presque pas compter sur le public. -Ce que le public espagnol aime, ce n'est pas la littérature, c'est la -politique. Quand cette maîtresse impérieuse lui laisse quelques minutes -de liberté, alors seulement il fait un brin de cour aux lettres et va -les chercher dans le coin où elles s'entêtent à ne pas mourir d'ennui. - -Certes, je n'affirme pas que les romans manquent absolument de lecteurs, -quoique chez nous le roman soit très loin d'être comme en Angleterre, -une nécessité sociale. Ici, où nous ne sommes ni communistes ni avares, -nous gardons le communisme et l'avarice pour les romans. Tout le monde -s'effraie de ce qu'un roman coûte trois francs ou même deux, comme la -première édition des _Episodes_. On dépense bien vite deux francs au -café, pour une loge au théâtre, en pétards, en oranges. Pour un roman, -tout Espagnol serre les cordons de sa bourse. - -J'ai des romans d'Alarcon, de Valera ou de Galdos que j'ai prêtés à une -douzaine de gens riches. A chaque fois qu'on m'en demandait un, je leur -eusse conseillé pour leur bien de l'acheter, si je n'eusse craint qu'on -n'attribuât le conseil au désir de ne pas prêter. Enfin, n'y a-t-il pas -eu des gens qui m'ont demandé de leur prêter mes romans! - -Je ne crois pas, pourtant, qu'il faille plus de deux cent cinquante -francs pour former une bibliothèque complète des romanciers espagnols -contemporains. - -Que peut espérer ici le romancier? Fixons un délai de six mois pour -tracer le plan, mûrir, écrire et limer un roman, soigné dans la forme et -médité dans le fond. Quel en sera le produit! Valera déclare que sa -_Pepita Jimenez_--son chef-d'Å“uvre--lui a rapporté environ deux mille -francs. Si bien que le talent de romancier de Valera ne peut pas lui -faire gagner cinq mille francs par an: je comprends presque qu'il -préfère une ambassade. - -Il faut remarquer que si le romancier espagnol ne retire pas de ses -Å“uvres un profit matériel, il n'y gagne pas non plus beaucoup -d'honneur, ni ces ovations enivrantes qui élèvent à vingt mètres du sol -les auteurs dramatiques. Pour eux sont tous les avantages, pécuniaires -et littéraires, outre qu'ils sont affranchis de l'ignoble concurrence -que le roman par livraisons et les mauvaises traductions du français -font aux romanciers qui se flattent de respecter la langue et le sens -commun. - -Qu'on ne vienne pas me dire que la question de l'argent n'est rien, mais -qu'il suffit de savoir qu'on a écrit quelque chose de bien, quoique -personne ne témoigne d'estime pour l'Å“uvre. Si le prêtre vit de -l'autel, pourquoi le romancier ne vivrait-il pas du roman? Supposons -qu'il n'ait pas besoin pour vivre du produit du roman; l'argent n'est-il -pas à apprécier, puisqu'il est la marque évidente qu'il a un public? -Avec le système de prêts qui règne en Espagne, un roman peut avoir -trente mille lecteurs et seulement une édition de mille exemplaires. - -Parmi les causes qui rendent improductif le roman en Espagne, on ne -devrait pas compter la rareté des lecteurs, puisque nous avons un public -immense, si nous songeons aux républiques sud-américaines qui parlent -notre langue. Grâce à l'indifférence avec laquelle on regarde tout ce -qui touche à la littérature, les libraires et les imprimeurs de là -bas -peuvent piller les écrivains d'Espagne tout à leur aise, et ce public -d'au delà de l'Océan demeure stérile pour la prospérité de la -littérature ibérique. - -Aussi, tout bien considéré, il est étonnant que nous ayons d'aussi bons -romanciers en Espagne et un aussi bon roman; étonnant encore que dans ce -genre que Gil y Zarate et Cohl y Vehi rangent le dernier et qui, -aujourd'hui, marche à la tête des autres, nous nous trouvions à la -hauteur des premières nations de l'Europe. Nous ne comptons pas par -douzaines les grands romanciers vivants, mais la France ne les compte -pas non plus, et encore moins, que je sache, l'Angleterre, l'Allemagne -et l'Italie. En comparant les Å“uvres aux Å“uvres, notre patrie ne -cède point le pas. Outre Pereda, Galdos, Alarcon et Valera dont j'ai -parlé plus spécialement, il y a la cohorte dans laquelle figurent -Navarrete, Ortega Munilla, Castro y Serrano, Coello, Teresa Araoniz, -Villoslada, Palacio Valdes, Amos Escalante, Oller[4], qui les uns, -représentent les anciennes méthodes, et les autres, les nouvelles. Tous -contribuent à enrichir le roman national. - -Dieu veuille que les hommages publics qu'on a rendus à Perez Galdos, il -n'y a pas encore longtemps, dans un banquet, soient un signe certain des -intentions du public de commencer à récompenser les efforts de la -phalange sacrée! Dieu veuille que l'enthousiasme ne soit pas dissipé -aussi vite que l'écume du Champagne des toasts! - - -[1] Mesonero Romanos. - -[2] On traduit en ce moment de Pereda _Don Gonzalo_, _Pedro Sanchez_ et -_Les hombres de pro_. J'ai donné une analyse de _Pedro Sanchez_ dans mes -_Etapes d'un Naturaliste_ (Giraud, éditeur). - -[3] Il a paru chez Hachette une adaptation de _Marianela_; chez Giraud -une traduction de _Doña Perfecta_, due à notre confrère M. Julien Lugol. - -[4] On trouvera dans mon étude, _Le Naturalisme en Espagne_, Giraud, -édit. des renseignements sur les réalistes Palacio Valdes, Oller, Picon, -Alas, Ortega Munilla. - - - - -XVII - - -SOMMAIRE - -_Conclusions: Pourquoi l'auteur ne parle pas du roman -italien, russe et allemand.--Pourquoi il se tait sur -le naturalisme au théâtre.--La question des écoles. ---Réponse aux réclamations chauvinistes que l'affiliation -française soulève en Espagne.--La méthode réaliste et sa -valeur à toutes les époques._ - - -Nous voici au terme du voyage, non pas que la matière soit épuisée, mais -n'avons-nous pas rempli notre but de résumer l'histoire du Naturalisme -surtout dans le roman, champ où cette plante qu'on tient pour vénéneuse -croit avec le plus d'abondance? - -Qui viendra après nous trouvera cependant sa toile toute prête. Outre -l'intéressante étude que l'on pourra faire sur le roman italien, le -roman allemand, le roman portugais et le roman russe--l'esprit du -réalisme, avec plus ou moins d'éclat, a pénétré dans tous--je lui -abandonne, intact et vierge, le problème presque effrayant de la -rénovation de l'art dramatique et de la poésie lyrique par la méthode -naturaliste. - -Je pourrais bien donner mon avis sur tout ce dont je ne parle pas: -seulement je ne connais du roman italien, russe et allemand que les -Å“uvres les plus culminantes: Farina, Tourgueneff, Ebers, Freytag, -Sacher-Masoch. Je me forme à peine une idée nette de l'ensemble et je -regretterais d'en agir avec ces littératures comme les critiques -français en agissent avec la nôtre en en parlant à tort et à travers et -sans connaissance de cause. - -Le Naturalisme au théâtre m'inspire au contraire tant d'idées, et des -idées si étranges et si inusitées chez nous, qu'il me serait nécessaire -d'écrire un autre livre, si je devais les exposer en bonne forme. - -Que le soin en reste donc à une autre plume plus experte ès défauts de -la littérature dramatique. - -Au Naturalisme en général, cela est établi à part la pernicieuse hérésie -de nier la liberté humaine, on ne peut imputer aucun autre genre de -délit. Il est vrai que celui-là est grave, puisque c'est détruire toute -responsabilité, et par suite, toute morale; mais une semblable erreur ne -sera pas inhérente au Réalisme, tant que la science positive n'aura pas -établi que nous, qui nous tenons pour raisonnables, nous sommes des -bêtes horribles et immondes, comme les Yahous de Swift, et que nous -vivons esclaves d'un aveugle instinct, et gouvernés par les suggestions -de la matière. Tout au contraire, de tous les terrains que le romancier -réaliste puisse explorer, le plus riche, le plus varié et le plus -intéressant est sans aucun doute le domaine de la psychologie. -L'influence indéniable du corps sur l'âme et _vice versâ_, lui offre un -superbe trésor d'observations et d'expériences. - -Sans m'arrêter à la question du déterminisme, déjà suffisamment -élucidée, je ne veux pas négliger de dire que si les accusateurs -routiniers du Naturalisme abondent, il ne manque pas non plus de gens -pour nier son existence et affirmer que, tout bien considéré, c'est la -même chose que l'Idéalisme. C'est ce que diront certains historiens de -la philosophie qui copient, au fond, Platon et Aristote. - -Il y a des auteurs, réalistes qui plus est jusqu'à la moelle des os, qui -répugnent à être classés comme tels et protestent qu'en écrivant ils -n'obéissent qu'à leur complexion littéraire, sans s'astreindre à obéir -aux préceptes d'aucune école. Telle est la protestation de l'illustre -Pereda dans le prologue de _De tal palo tal astilla_ (de tel bois tel -copeau). Et qui donc n'aime à se vanter de son indépendance? Qui ne se -croit affranchi de l'influence, non seulement des autres écrivains, mais -même de l'atmosphère intellectuelle que l'on respire? Cependant, il -n'est pas même permis au plus grand génie de se flatter de cet -affranchissement. - -Tout le monde, qu'il le sache ou ne le sache pas, qu'il le veuille ou ne -le veuille pas, appartient à une école, à laquelle la postérité -l'affiliera, sans tenir compte de ses protestations et en ne s'occupant -que de ses actes. La postérité, c'est-à -dire les savants, les érudits et -les critiques de l'avenir, procédant avec ordre et avec logique, -mettront chaque écrivain où il doit se trouver, diviseront, classeront -et considéreront les plus indiscutables génies, comme les représentants -d'une époque littéraire. Il en sera ainsi demain parce qu'il en a -toujours été de même. - -Malheur à l'écrivain qu'aucune école ne réclame comme lui appartenant! -Les plus illustres artistes sont classés. Nous savons ce que -furent--dans les grandes lignes et en maîtres--Homère, Eschyle, Dante et -Shakespeare. Fray Luis de Léon perd-il quelque chose à être appelé poète -_néo-classique_ et _horacien_. Espronceda vaut-il moins parce qu'il est -_byronien_ et _romantique_? Est-ce une tare pour Velazquez que d'avoir -été peintre _réaliste_? - -Nous avons aujourd'hui un avantage. C'est que la poétique et -l'esthétique ne se fabriquent point _a priori_. Les classifications ne -sont plus artificielles et régies par des règles: on ne les juge plus -immuables et on n'y assujettit point les génies à venir. Ce sont elles -plutôt qui se modifient quand il est nécessaire. - -On a interverti le rôle de la critique, ou pour mieux dire, on lui a -marqué son vrai poste de science d'observation, en en supprimant -l'ennuyeux dogmatisme et les détestables formules. Aujourd'hui la -critique se règle sur les grands écrivains passés et présents. Elle les -définit non tels qu'ils eussent dû être de l'avis du préceptiste, mais -tels qu'ils se montrent. Elle fait connaître l'arbre par ses fruits. -Ainsi l'artiste indépendant, qui répugne aux classifications -arbitraires, n'a aucune raison de s'élever contre la critique nouvelle, -dont la tâche n'est pas de corriger et de donner la finale, mais -d'étudier, d'essayer de comprendre et d'expliquer ce qui est. - -Aujourd'hui plus que jamais, on proclame que, dans tout courant -littéraire, l'individu doit conserver comme de l'or en barre son -caractère propre, l'affirmer et le développer le plus exactement et le -plus énergiquement qu'il le pourra; que de cette affirmation, de cette -conservation, de ce développement dépendent, en dernier ressort, la -saveur et la couleur de ses Å“uvres. C'est presque une vérité à la La -Palisse de dire que chacun doit abonder dans son propre sens, et en -fait, si nous inventorions un auteur, d'après ses traits généraux, nous -le distinguons ensuite par ses traits particuliers, comme l'on divise -les beautés en types bruns, blonds et châtains, or, chacun d'eux possède -ses grâces et sa physionomie particulière. - -Zola juge fort bien que le Naturalisme est plus une méthode qu'une -école: méthode d'observation et d'expérimentation que chacun emploie -comme il peut, instrument que tous manient différemment. Pour ma part, -je tiens qu'en ceci nous sommes en progrès. Deux lyriques, deux -dramaturges anciens se ressemblaient davantage entre eux que ne se -ressemblent aujourd'hui deux romanciers par exemple. Je pense qu'avant, -les écoles étaient plus tyranniques et le jeu des registres que l'auteur -pouvait toucher moins riche. Je me figure même que les anciens auteurs -avaient beaucoup moins de scrupule à se copier les uns les autres. - -Il ne m'appartient pas de dire si les études que je publie aideront à -connaître les tendances des nouvelles formules, à démontrer qu'elles ont -le dessus dans la lutte et qu'elles régnent sur ce dernier tiers de -siècle. Je ne méconnais point la beauté, la splendeur et la fécondité -d'autres formules aujourd'hui expirantes. Je n'essaie pas de prouver que -celles qui s'imposent à nous sont le terme fatal de l'intelligence -humaine. Avide de beauté, celle-ci la cherchera toujours en consultant -d'un regard anxieux les points les plus éloignés de l'horizon. - -La beauté littéraire, qui est, en un certain sens, éternelle, est, dans -un autre, éminemment muable. Elle se renouvelle comme se renouvelle -l'air que nous respirons, comme la vie se renouvelle. Je ne pronostique -donc pas le règne éternel du réalisme: j'en pronostique seulement -l'avènement. J'ajoute que les éléments fondamentaux en sont -impérissables et que la méthode en sera aussi fertile en résultats dans -des siècles qu'aujourd'hui. - - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - PRÉFACE - - I.--L'Emeute romantique.--L'_Othello_ de de - Vigny.--Le scandale du mouchoir.--La noblesse du - style.--Réalisme et Romantisme.--Classiques et - Romantiques.--La crise romantique en Europe.--La - phalange romantique en France et en Espagne.--Les - mÅ“urs romantiques.--Le costume.--Le Réalisme naît - du Romantisme - - II.--Intensité et brièveté de l'existence du - Romantisme.--La littérature nouvelle.--Le calme - dans les esprits.--Vie bourgeoise des écrivains - nouveaux.--La tendance réaliste.--La génération - romantique: Victor Hugo.--Réalisme anglais et - espagnol.--La tendance des nationalités.--Le roman - est par excellence la forme littéraire nouvelle - - III.--L'histoire du roman. Son âge héroïque: le - conte et la fable.--Le roman antique. Le Poème, la - Chanson de geste.--Le roman de chevalerie.--Le - _Don Quichotte_.--Le roman picaresque.--_Daphnis - et Chloè_.--Amadis.--Le grand Tacaño - - IV.--Rabelais.--Les conteurs gaulois.--La crise de - préciosité.--Mlle de Scudéry.--Scarron.--Le - _Gil Blas_.--_Manon Lescaut_.--Rousseau et - Bernardin de Saint-Pierre.--Les romanciers de - l'Encyclopédie.--Voltaire et Diderot - - V.--Le roman-Empire: Pigault-Lebrun.--Mme de - Staël.--Châteaubriand.--Lamartine et Victor - Hugo.--Dumas père.--Eugène Suë.--George Sand - - VI.--Les réalistes: Diderot.--Stendhal.--Sa - langue.--Son insuccès de son vivant. Ses deux - romans.--Les inexactitudes de la critique. - --Défauts et qualités de Stendhal.--Son élève - Mérimée.--Balzac et Dumas.--La _Comédie humaine_ - et la société sous Louis-Philippe.--Comment - composait Balzac.--Balzac et Flaubert.--Balzac est - un voyant.--Le style de Balzac - - VII.--Flaubert.--La Genèse de _Madame Bovary_. - --Le roman.--Le style de Flaubert.--L'amour de la - phrase bien faite.--_Salammbô_.--_La - Tentation_.--_L'Education sentimentale_. - --_Bouvard et Pécuchet_.--Pessimisme et - impassibilité - - VIII.--Les de Goncourt.--L'auteur est une dévote - de leur autel byzantin.--Les deux frères.--Leur - ascendance littéraire.--Leurs tendances - esthétiques.--Le rococo et la modernité.--Gautier - à propos de Baudelaire.--L'expressivité.--La - couleur.--L'Å“uvre: l'Å“uvre commune.--L'Å“uvre - d'Edmond de Goncourt.--Préférences de l'auteur. - --_Les frères Zemganno_.--_Manette Salomon_ - - - IX.--Alphonse Daudet; il débute par la poésie.--La - parenté avec Dickens.--_Le Petit Chose_.--La - caractérisque de Daudet romancier et écrivain. - --_Le Nabab_.--_Les Rois en exil_.--_Numa - Roumestan_.--Daudet et Zola - - X.--Emile Zola.--Sa position de chef d'école. - --_Sa vie_ par Paul Alexis.--Méthode de travail. - --Combien elle diffère de la méthode romantique. - --Zola, d'après de Amicis.--Le lutteur en Zola - - XI.--_Les Rougon-Macquart_.--Théorie scientifique - de l'Å“uvre: sa force et sa faiblesse - - XII.--L'impersonnalité du romancier chez Zola.--Le - style.--La poésie.--Tendance qu'il attribue chez - lui au Romantisme.--L'intervention indirecte du - romancier.--Vérité de l'observation.--Symbolisme. - --Les inimitiés que Zola a ameutées contre lui - - XIII.--La morale et le roman naturaliste.--Le - fatalisme.--Les jeunes filles et la - littérature.--La seule morale, c'est la morale - catholique.--Indulgence des idéalistes pour les - romantiques.--Le _Don Quichotte_.--L'adultère et - le roman naturaliste.--Résumé de la question - - XIV.--Le Réalisme anglais.--Son origine: Chaucer - et Shakespeare.--Foë et Swift.--Walter Scott.--Les - autoress.--Dickens, Thackeray et Bulwer.--Georges - Eliot.--Le rôle du roman en Angleterre, son - influence sociale.--L'esprit anglican dont il est - imprégné - - XV.--L'Espagne.--Le mouvement de 1808.--Les - Walter-Scottiens.--La Avellaneda.--Fernan - Caballero.--La transition: Alarcon.--Valera. - --Comment on a jugé Valera en France. - - XVI.--Les réalistes.--Mesonero Romanos et Florez. - --Larra. Pereda. Son localisme, son catholicisme - intransigeant.--Perez Galdos.--Son Å“uvre - idéaliste.--Son évolution.--La situation du roman - et des romanciers en Espagne.--Les jeunes: - idéalistes et naturalistes - - XVII.--Conclusions: pourquoi l'auteur ne parle pas - du roman italien, russe et allemand.--Pourquoi il - se tait sur le naturalisme au théâtre.--La - question des écoles.--Réponse aux réclamations - chauvinistes que l'affiliation française soulève - en Espagne.--La méthode réaliste et sa valeur a - toutes les époques - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le Naturalisme, by Emilia Pardo Bazán - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME *** - -***** This file should be named 41428-0.txt or 41428-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/1/4/2/41428/ - -Produced by Andrea Ball & Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by the Internet Archive) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Le Naturalisme - -Author: Emilia Pardo Bazán - -Release Date: November 21, 2012 [EBook #41428] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME *** - - - - -Produced by Andrea Ball & Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by the Internet Archive) - - - - - -LE NATURALISME - -PAR - -EMILIA PARDO BAZAN - - -PARIS - -NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE - -E. GIRAUD ET CIE. ÉDITEURS - -18, RUE DROUOT, 18 - -1886 - - - - - -PRÉFACE - - -_Le livre de Madame Emilia Pardo Bazan, que je présente au public -français, sous un titre différent de celui qu'il porte dans l'édition -espagnole, m'avait paru à première lecture digne de la traduction. J'ai, -depuis, été encouragé par quelques personnes, d'opinions littéraires -très diverses, à en publier une version._ - -_Les unes me faisaient observer combien il est intéressant de connaître, -sur un mouvement tout français par ses origines, les appréciations des -étrangers; d'autres pensaient trouver dans ce livre une lumière qui -éclairerait d'un jour nouveau leurs théories les plus chères. Je me suis -rendu à ces raisons, me réduisant encore une fois au rôle sacrifié de -traducteur._ - -_Madame Emilia Pardo Bazan est un des écrivains les plus goûtés de la -Péninsule. En quelques années, elle a touché à tous les sujets: roman, -critique, histoire, histoire littéraire, hagiologie, critique -scientifique. Ses qualités dominantes sont à coup sûr, avec une -précieuse netteté d'intelligence, une langue facile et brillante, un -style coloré et nerveux._ - -_Les théories littéraires, qu'elle a travaillé à répandre en Espagne, -sont pour la plupart empruntées à la France. Il est cependant juste de -reconnaître que, s'il y avait un grand mérite, en 1883, à leur faire -passer les Pyrénées, ce mérite était double, s'il appartenait à une -femme. En outre, quelques-unes des idées de_ La Cuestion palpitante -_sont bien la propriété personnelle de l'écrivain espagnol._ - -_Madame Emilia Pardo Bazan est, en effet, le chef d'une école: son -Naturalisme catholique ne peut avoir les mêmes bases que le Naturalisme -de M. Emile Zola, de là pour notre confrère transpyrénéen un très grand -souci de questions qui, en France, n'ont jusqu'à ce jour été traitées -par personne et qui inquiètent cependant certains critiques, et en -particulier un groupe nombreux d'écrivains de la presse catholique. Dans -ce milieu que j'ai traversé, où j'ai des amis et tout naturellement des -adversaires, le Naturalisme scientifique de l'école de Médan ne saurait -être accepté tel quel. Ceux que le goût des lettres attirait vers la -brillante phalange des romanciers véristes auront quelque plaisir à -retrouver leurs éloges et leurs réserves sous la plume de leur -coreligionnaire espagnole. Je vais donc résumer pour eux surtout les -trois chapitres que j'ai cru devoir retrancher dans ma traduction parce -qu'ils contenaient une philosophie d'une forme un peu aride et -scholastique et n'intéressaient qu'une fraction aussi respectable que -restreinte du public lettré._ - -_Fort peu de gens, en effet, se préoccupent des bases philosophiques sur -lesquelles reposent les dogmes d'une école littéraire. Ils préfèrent les -oeuvres que ils ont produites. C'est à ceux-là que Madame Pardo Bazan -s'adresse après qu'elle a franchi les aspérités du début de son -exposition._ - -_Naturalisme, Réalisme, dit-elle, on jongle souvent avec ces mots, mais -le public ébloui par ces brillants exercices de prestidigitation n'en -est pas plus éclairé! On lui a corné aux oreilles que le Naturalisme est -licencieux, grossier, immoral: il n'en est pas plus instruit du vrai -caractère de cette manifestation littéraire._ - -_Le fond du Naturalisme, continue-t-elle, c'est le déterminisme, -résurrection, sous la forme scientifique chère au XIXe siècle, du vieux -Fatalisme païen jusque-là battu en brèche par les doctrines chrétiennes -et principalement par la doctrine augustinienne du libre arbitre._ - - -Saint Augustin, écrit-elle, réussit à effectuer la conciliation du libre -arbitre et de la grâce avec cette profondeur et cette habileté qui -étaient le propre de son intelligence d'aigle. Un dogme catholique, le -péché originel, illuminait le problème d'une claire lumière. La chute -d'une nature originairement pure et libre peut seule donner la clé de ce -mélange de nobles aspirations et d'instincts bas, de besoins -intellectuels et d'appétits sensuels, de ce combat que tous les -moralistes, tous les psychologues, tous les artistes se sont plu à -surprendre, à analyser et à peindre. - -«L'explication de Saint Augustin a l'avantage inappréciable d'être -d'accord avec ce que nous enseignent l'expérience et le sens intime. -Nous savons tous que quand nous nous décidons à un acte eu pleine -jouissance de nos facultés, nous assumons une responsabilité. Il y a -plus: même sous l'influence de passions puissantes: colère, jalousie, -amour, la volonté peut venir à notre secours. Qui ne l'a appelée bien -des fois en se faisant violence et qui, s'il mérite le nom d'homme, ne -l'a vue obéir à l'appel? Mais aussi, nul ne l'ignore, il n'en est pas -toujours ainsi. Parfois, comme le dit saint Augustin, _par la résistance -habituelle de la chair ... l'homme voit ce qu'il doit faire et le désire -sans pouvoir l'accomplir_. Si en principe on admet la liberté, il faut -la supposer relative et sans cesse combattue, limitée par tous les -obstacles qu'elle rencontre dans la vie. Jamais la théologie catholique, -dans sa sagesse, n'a nié ces obstacles ni méconnu la mutuelle influence -du corps et de l'âme, jamais elle n'a considéré l'homme comme un esprit, -comme un pur esprit, étranger et supérieur à sa chair mortelle.» - - -_Cette théorie, Madame Pardo Bazan l'accepte dans son intégralité et en -fait la base de son système propre._ - -_Nombre d'écrivains, en Espagne, adhérèrent à ses doctrines; nombre aussi -les ont combattues._ - -_Je citerai parmi les adhérents, d'une part M. Leopoldo Alas, de l'autre -M. Barcia Caballero, auteur d'une réponse qui est une adhésion, la_ -Cuestion palpitante, _cartas a doña Emilia Pardo Bazan; parmi les -adversaires, MM. Polo y Peyrolon, romancier de l'école de Trueba, Diaz -Carmona, universitaire distingué, Luis Alfonso, rédacteur de la_ Epoca -_qui a fait dans son journal une brillante campagne contre le -Naturalisme._ - -_Ceci pour les critiques._ - -_Certains romanciers ont également fait leur adhésion pratique: ce sont -MM. le marquis de Figueroa, Martinez Barrionuevo, Fernandez Juncos, etc. -Néanmoins, Madame Emilia Pardo Bazan demeure incontestablement le chef -de l'école naturaliste catholique. Ses nombreux romans, ses excellentes -nouvelles lui assurent ce rang tant qu'il ne se sera pas levé un rival -digne d'elle._ - - -Albert SAVINE. - - - - - -I - - -SOMMAIRE - - -_L'Emeute romantique.--L'_Othello _de de Vigny.--Le -scandale du mouchoir.--La noblesse du style.--Réalisme -et Romantisme.--Classiques et Romantiques.--La crise -romantique en Europe.--La phalange romantique en France -et en Espagne.--Les moeurs romantiques.--Le costume. ---Le Réalisme naît du Romantisme._ - - -En 1829, un écrivain délicat dont l'unique désir était de se renfermer -dans une _tour d'ivoire_, pour éviter le contact de la foule,--le comte -Alfred de Vigny, donna à la Comédie-Française une traduction, ou plutôt -un arrangement de l'_Othello_ de Shakespeare. - -On connaissait alors, en France, ce drame, et les meilleurs du grand -dramaturge anglais, par les adaptations de Ducis. - -En 1795, Ducis avait remanié _Othello_ d'après le goût du temps,--avec -deux dénoûments différents, celui de Shakespeare et un autre _à l'usage -des âmes sensibles_. Le comte de Vigny ne crut point que de telles -précautions fussent nécessaires; mais en bien des passages, il atténua -la crudité de Shakespeare. - -Le public se montra donc résigné durant les premiers actes; et même de -temps en temps il applaudit. Mais, arrivé à la scène où le More, fou de -jalousie, demande à Desdémone le mouchoir brodé qu'il lui a donné en -gage d'amour, le mot _mouchoir_, traduction littérale de l'anglais -_Handkerchief_, amena dans la salle une explosion de rires, de sifflets, -de trépignements et de rugissements. Les spectateurs attendaient une -circonlocution, une périphrase alambiquée quelconque, quelque _blanc -tissu_ ou autre chose qui n'offensât point leurs oreilles de gens de -goût. Quand ils virent que l'auteur prenait la liberté de dire -_mouchoir_ tout sec, ils soulevèrent un tel tumulte que le théâtre en -branla. - -Alfred de Vigny appartenait à une école littéraire, naissante à cette -heure, qui venait innover et transformer de fond en comble la -littérature. Le classicisme dominait alors, dans les sphères -officielles, comme dans le goût et l'opinion de la foule, ainsi que le -prouve l'anecdote du mouchoir. - -Et comment une licence de si mince importance pouvait-elle soulever un -tel émoi! Ce qui nous semble aujourd'hui si peu de chose était en 1829 -de la plus haute gravité. - -A force de s'inspirer des modèles classiques, de s'assujettir -servilement aux règles des préceptistes, et de prétendre à la majesté, à -la prosopopée et à l'élégance, les lettres en étaient venues à un tel -état de décadence que le naturel était considéré comme un délit, que -c'était un sacrilège d'appeler les choses par leur nom et que les neuf -dixièmes des mots français étaient proscrits, sous prétexte de ne -profaner point la _noblesse du style_. Aussi le grand poète, qui fut le -capitaine du Renouveau littéraire, Victor Hugo, dit-il dans les -_Contemplations_: - - «Plus de mol sénateur! plus de mot roturier! - Je fis une tempête au fond de l'encrier, - Et je mêlai parmi les ombres débordées, - Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées; - Et je dis: Pas de mot où l'idée au vol pur - Ne puisse se poser, tout humide d'azur!» - -Une littérature qui, comme le classicisme du début du siècle, -appauvrissait la langue, éteignait l'inspiration et se condamnait à -imiter par système, était forcément incolore, artificielle et pauvre. -Les romantiques qui venaient ouvrir de nouvelles voies, mettre en -culture des terrains vierges, arrivaient aussi à propos qu'une pluie -longtemps désirée sur la terre desséchée par les ardeurs du soleil. -Quoique le public protestât et se cabrât tout d'abord, il devait finir -par leur ouvrir les bras. - -Il est curieux que les reproches adressés au Romantisme débutant -ressemblent, comme une goutte d'eau à une autre, à celles que l'on lance -aujourd'hui contre le Réalisme. Lire la critique du Romantisme faite par -un Classique, c'est lire la critique du Réalisme par un Idéaliste. - -D'après les Classiques, l'école romantique recherchait tout spécialement -le laid, remplaçait le pathétique par le répugnant, la passion par -l'instinct, fouillait les égoûts, mettait en lumière les plaies et les -ulcères les plus dégoûtants, corrompait la langue et employait des -termes bas et populaires. Ne dirait-on pas que l'_Assommoir_ soit -l'objet de cet anathème? - -Sans s'écarter de leur route, les romantiques continuaient leur -formidable révolte. - -En Angleterre, Coleridge, Charles Lamb, Southey, Wordsworth, -Walter-Scott, rompaient avec la tradition, dédaignaient la civilisation -classique et préféraient une vieille ballade à l'_Enéide_, le moyen-âge -à Rome. - -En Italie, la renaissance du théâtre procédait du romantisme par -Manzoni. - -En Allemagne, véritable berceau de la littérature romantique, elle était -déjà riche et triomphante. - -L'Espagne, lasse de poètes subtils et académiques, tendit volontiers ses -bras au Carthaginois qui venait à elle les mains pleines de trésors. -Nulle part, cependant, le Romantisme ne fut aussi fécond, aussi militant -et aussi brillant qu'en France. Par cette éclatante et éblouissante -période littéraire seule, nos voisins méritent la légitime influence -qu'il n'est pas possible de leur dénier et qu'ils exercent dans la -littérature de l'Europe. - -Magnifique expansion, riche floraison de l'esprit humain! On ne peut la -comparer qu'à une autre grande époque intellectuelle: celle de la -splendeur de la philosophie scolastique. Et il est à remarquer qu'elle a -été bien plus courte. Quoique le Romantisme fût né après le début du -XIXe siècle, un grand critique, Sainte-Beuve, parla de lui, en 1848, -comme d'une chose finie et morte, déclarant que le monde appartenait -déjà à d'autres idées, à d'autres sentiments, à d'autres générations. Ce -fut un éclair de poésie, de beauté et de lumineuse clarté, auquel on -peut appliquer la strophe de Nuñez de Arce: - - ¡Que espontaneo y feliz renacimento! - Que pléyada de artistas y escritores! - En la luz, en las ondas, en el viento - Hallaba inspiracion el pensamiento, - Gloria el soldado y el pintor colores. - - Quelle renaissance heureuse et spontanée! - Quelle pléiade d'artistes et d'écrivains! - Dans la lumière, dans les flots, dans le vent, - La pensée trouvait des inspirations, - Le soldat de la gloire et le peintre des couleurs[1]. - -Un membre de la phalange française, Dovalle, tué en duel à l'âge de -vingt-deux ans, conseillait ainsi le poète romantique: - - Brûlant d'amour, palpitant d'harmonie, - Jeune, laissant gémir tes vers brûlants, - Libre, fougueux, demande à ton génie - Des chants nouveaux, hardis, indépendants! - Du feu sacré si le ciel est avare, - Va les ravir d'un vol audacieux; - Vole, jeune homme ... Oui, souviens-toi d'Icare: - Il est tombé; mais il a vu les cieux! - -Bien que nous distinguions dans le mouvement romantique français -quelques-uns de ses représentants qui, comme Alfred de Musset et Balzac, -ne lui appartiennent pas complètement, et sont à la rigueur les hommes -d'une école différente, il lui reste une telle quantité de noms fameux -qu'elle suffirait à faire la gloire, non pas seulement de quelques -lustres, mais de deux siècles. Châteaubriand,--dédaigné aujourd'hui plus -que de juste;--le doux et harmonieux Lamartine; George Sand; Théophile -Gautier, d'une forme si parfaite; Victor Hugo, colosse qui se maintient -encore sur pied; Augustin Thierry, le premier des historiens artistes, y -suffiraient, sans compter les nombreux écrivains, secondaires peut-être, -mais de valeur indiscutable, qui sont la preuve évidente de la fécondité -d'une époque et qui pullulèrent dans le Romantisme français: Vigny, -Mérimée, Gérard de Nerval, Nodier, Dumas, et, enfin, une troupe de -douces et courageuses poétesses, de poètes et de conteurs dont il serait -prolixe de citer les noms. - -Théâtre, poésie, roman, histoire, tout fut créé, régénéré et agrandi par -l'école romantique. - -Nous gens d'au-delà les Pyrénées, satellites de la France,--malgré que -nous en ayons,--nous nous rappelons aussi l'époque romantique comme une -date glorieuse. Nous en ressentons encore l'influence et longtemps -encore nous resterons à nous en affranchir. - -Le romantisme nous donna Zorrilla qui fut comme le rossignol de notre -aurore, en même temps que le mélancolique ver luisant de notre -crépuscule. Mystiques arpèges, notes de guzla, sérénades moresques, -terribles légendes chrétiennes, la poésie du passé, l'opulence des -formes nouvelles, le poète castillan exprima tout avec une veine si -inépuisable, avec une versification si sonore, une musique si délicieuse -et que l'on entendait pour la première fois, que même aujourd'hui ... -alors qu'elle est si lointaine! il semble que sa douceur nous résonne -encore dans l'âme. - -À côté de lui, Espronceda dresse son front hyronien; et le soldat poète -Garcia Gutierrez cueille des lauriers prématurés qu'Hartzenbusch seul -lui dispute. Le duc de Rivas satisfait aux exigenceshistorico-pittoresques -dans ses romances. Larra, plus romantique dans la vie que dans ses -oeuvres, avec un humorisme piquant, avec une ironie badine, indique -que la transition de la période romantique à la période réaliste. - -Bien avant que cette transition commençât à s'accomplir.--quoique -déterminée par la révolution littéraire française, la nôtre eut une -originalité propre. Il ne nous manqua aucune note. Avec le temps, si -nous ne possédâmes pas un Heine et un Alfred de Musset, il nous naquit -un Campoamor et un Becquer. - -Mais le théâtre du combat décisif, il importe de le répéter, ce fut la -France. - -Là, il y eut attaque impétueuse de la part des dissidents, résistance -tenace de la part des conservateurs. - -Baour-Lormian, dans une comédie intitulée _Le classique et le -romantique_, établit la synonymie: _classiques et gens de bien_, -_romantiques et canailles_. Suivant ses traces, sept écrivains d'un -classicisme absolutiste remirent à Charles X une adresse dans laquelle -ils le suppliaient d'exclure toute poésie contaminée de Romantisme du -Théâtre-Français. Le roi répondit avec beaucoup d'esprit à cette demande -qu'en matière de poésie dramatique il n'avait que l'autorité d'un -spectateur et au théâtre d'autre rang que sa place au parterre. - -A leur tour, les Romantiques provoquaient la lutte, défiaient l'ennemi -et se montraient insociables et séditieux autant qu'il était possible. -Us riaient à se démancher la mâchoire des trois unités d'Aristote; ils -envoyaient promener les préceptes d'Horace et de Boileau,--sans -s'apercevoir que beaucoup d'entre eux sont des vérités évidentes dictées -par une logique inflexible et que le préceptiste ne put les inventer pas -plus qu'aucun mathématicien n'invente les axiomes fondamentaux qui sont -les premiers principes de la science. Ils s'amusaient à mystifier les -critiques qui leur étaient hostiles, comme le fit ingénieusement Charles -Nodier. - -Cet élégant conteur qui était un savant philologue publia une oeuvre -intitulée _Smarra_. Les critiques, la prenant pour un enfant du -Romantisme, la censurèrent avec amertume. Quelle ne dut pas être leur -surprise en s'apercevant que _Smarra_ se composait de passages traduits -d'Homère, de Virgile, d'Horace, de Théocrite, de Catulle, de Lucien, de -Dante, de Shakespeare et de Milton. - -Jusque dans les détails du costume, les romantiques voulaient manifester -de l'indépendance et de l'originalité; l'extravagance ne les effrayait -point. Les chevelures de ce temps-là sont proverbiales, -caractéristiques. Le costume avec lequel Théophile Gautier assista à la -première d'_Hernani_ est fameux. Le costume en question se composait -d'un gilet de satin cerise, très collant, comme un justaucorps, d'un -pantalon vert d'eau très pâle avec une bande noire, d'un habit noir à -revers de velours, d'un pardessus gris doublé de satin vert et d'un -ruban de moire autour du cou, sans que ni cravate ni col blanc se -laissassent apercevoir. Pareil costume, choisi tout exprès pour choquer -les bourgeois paisibles et les classiques atterrés, produisit presque -autant d'émotion que le drame. - -Le Romantisme ne s'arrêtait pas à la littérature: il s'élevait jusqu'aux -moeurs. C'est un de ses signes particuliers d'avoir mis à la mode -certains détails, certaines physionomies, les demoiselles pâles et -bouclées, les héros désespérés, et, comme terme final, l'orgie et le -cimetière. - -L'idée que l'on avait de l'écrivain changea du tout au tout: à d'autres -époques, c'était en général un homme inoffensif, paisible, menant une -vie studieuse et retirée. Après l'avènement du Romantisme, ce devint un -libertin misanthrope que les muses tourmentaient au lieu de le consoler -et qui ne marchait, ne mangeait et ne se conduisait en rien comme le -reste du genre humain, toujours entouré d'aventures, de passions, de -tristesses profondes et mystérieuses. - -Tout n'était pas fictif dans le type romantique. La preuve en est dans -la vie hasardeuse de Byron, dans la satiété précoce d'Alfred de Musset, -dans la folie et le suicide de Gérard de Nerval, dans les étranges -fortunes de George Sand, dans les passions volcaniques et la fin -tragique de Larra, dans les incartades et les ardeurs de Espronceda. - -Il n'est pas de vin qui ne monte à la tête, si l'on en boit avec excès, -et l'ambroisie romantique fut trop enivrante, pour ne pas troubler le -cerveau de tous ceux qui la goûtaient dans la coupe divine de l'Art. - -Temps héroïques de la littérature moderne! L'aveugle intolérance pourra -seule méconnaître leur valeur et les considérer uniquement comme une -préparation à l'âge réaliste qui commence. Et cependant, quand il appela -à la vie artistique le beau et le laid indistinctement, quand il -accorda à tous les mots leurs lettres de naturalisation dans les -domaines de la poésie, le Romantisme servit la cause de la réalité. -Victor Hugo protesta en vain, déclarant que _des abîmes infranchissables -séparent la réalité dans l'art de la réalité dans la nature_. Cette -restriction calculée n'empêchera pas que le Réalisme contemporain, et -même le pur Naturalisme, se fondent et s'appuient sur des principes -proclamés par l'école Romantique. - - -[1] _Gritos del combate_: A la muerte de D. Antonio Rios Rosas, p. 135. - - - - -II - - -SOMMAIRE - - -_Intensité et brièveté de l'existence du Romantisme. ---La littérature nouvelle.--Le calme dans les esprits. ---Vie bourgeoise des écrivains nouveaux.--La tendance -réaliste.--La génération romantique: Victor Hugo. ---Réalisme anglais et espagnol.--La tendance des -nationalités.--Le roman est par excellence la forme -littéraire nouvelle._ - - -En étudiant le Romantisme et en fixant sur lui un regard impartial, l'on -voit clairement que Sainte-Beuve avait raison. Son existence fut aussi -courte qu'intense et brillante. Depuis le milieu du siècle, il est mort, -en laissant une nombreuse descendance. - -La fin de la période romantique n'est pas due à la résurrection du -Classicisme anémique et antiquaille d'autrefois. - -Il n'y a pas de restauration de ce genre dans le domaine intellectuel. -L'intelligence humaine n'est pas un panier qui se vide quand il est trop -plein et où l'on met dessus ce qui était dessous, comme on peut le dire -des modes. - -Madame de Staël avait raison d'affirmer que ni l'Art ni la Nature ne -récidivent avec une précision mathématique. - -Seul, ce qui survit à la critique, ce qui passe à travers son fin tamis, -se reproduit et revit: ainsi du Classicisme. Il renaît aujourd'hui les -choses réellement bonnes et belles qu'il y eut en lui, ou qui pour le -moins, si elles ne sont ni bonnes ni belles, sont en harmonie avec les -exigences de l'époque présente et de l'esprit littéraire du jour. - -Il en arrive de même pour le Romantisme. Il survit de lui tout ce qui -mérite de survivre, tandis que les exagérations, les égarements et les -folies passèrent comme un torrent de lave, qui embrasa le sol et laisse -derrière lui d'inutiles scories. - -Une littérature nouvelle, qui n'est ni classique ni romantique, mais qui -tire son origine des deux écoles et tend à les équilibrer dans une juste -proportion, s'empare de la seconde moitié du XIXe siècle et peu à peu la -domine. Sa formule n'est pas un éclectisme qui se borne à emboîter des -têtes romantiques sur des troncs classiques: ce n'est pas un syncrétisme -qui mêle, comme des légumes dans un potage, les éléments des deux -doctrines rivales. C'est un produit naturel comme le fils, en qui -s'unissent en une seule substance le sang paternel et le sang maternel, -donnant pour résultat un individu doté d'une spontanéité et d'une vie -propres. - -Il me semble oiseux d'insister sur cette démonstration de ce qui ne peut -même pas se discuter, c'est-à-dire, qu'il existe des formes littéraires -nouvelles, et que les anciennes sont en décadence et s'éteignent peu à -peu. Ce serait une étude curieuse que celle de la diminution graduelle -de l'influence romantique, et dans les lettres, et dans les moeurs. - -Sans déchirer le voile qui couvre la vie privée, je crois facile de -mettre en relief le changement notable qu'ont éprouvé les moeurs -littéraires et l'état d'esprit des écrivains. - -Voici quelques années, l'effervescence des cerveaux se calma, cette -irritabilité maladive, ce _subjectivisme_ qui tourmentaient tant Byron -ou Espronceda s'apaisèrent, et nous entrons dans une période de sérénité -et de calme plus grand. - -Nos écrivains illustres, nos poëtes contemporains vivent comme le reste -des mortels; leurs passions, si tant est qu'ils en éprouvent, demeurent -cachées au fond de leur âme et ne débordent ni dans leurs livres ni dans -leurs vers. Le suicide perd prestige à leurs yeux, et ils ne le -demandent ni à l'excès des plaisirs désordonnés ni à aucune fiole de -poison, ni à aucune arme mortelle. Par leurs vêtements, leur langage et -leur conduite, ils sont semblables au premier venu, et celui qui -rencontrerait dans la rue Nuñez de Arce ou Campoamor sans les connaître, -dirait qu'il a vu deux messieurs de bonne mine, l'un tout blanc, l'autre -un peu pâle, qui n'ont rien de saillant. Tout Paris connaît l'existence -bourgeoise et méthodique de Zola, tout entier à sa famille, et si ce -n'était toujours commettre une indiscrétion que de découvrir les choses -intimes du foyer, si innocentes soient-elles, j'ajouterais sur ce point, -au nom du romancier français, celui de quelques écrivains espagnols fort -connus[1]. - -Cela ne veut pas dire que l'on en ait fini avec la tristesse vague, la -contemplation mélancolique, le désir de choses autres que celles que -nous offre la réalité tangible, le mécontentement, la soif de l'âme et -les autres maladies qui n'atteignent que les esprits élevés et -puissants, ou tendres et délicats. Ah, certes non! Cette poésie -intérieure n'est pas tarie. Ce qui est proscrit, c'en est la -manifestation importune, affectée et systématique. Les rêveurs agissent -aujourd'hui comme ces moines et ces religieuses qui, en s'acquittant des -besognes culinaires ou en balayant le cloître, savaient fort bien -absorber en Dieu leurs pensées, sans qu'il parût extérieurement que leur -attention fût tout entière à autre chose qu'au pot-au-feu et au balai. - -Notre temps n'est pas aussi positif que l'assurent des gens qui le -regardent de haut. Il n'y a pas de siècles où la nature humaine se -change totalement et où l'homme enferme à double tour quelques-unes de -ses facultés, en se servant seulement de celles qu'il lui plaît de -laisser dehors. - -La différence consiste en ce que le Romantisme eut des rites auxquels, à -cette heure, nul ne se soumettrait, sans en rire lui-même aux éclats. Si -à la Première du drame le plus discuté d'Echegaray, quelqu'un se -présentait avec l'extravagant costume de Théophile Gautier à _Hernani_, -il se pourrait faire qu'on l'envoyât dans un cabanon. - -Fort bien! si le Romantisme est mort et si le Classicisme n'a pas -ressuscité, c'est sans doute que la littérature contemporaine a trouvé -de nouveaux moules, qui lui sont plus proportionnés ou plus amples. Je -crois qu'il est à cette heure difficile de juger ces moules. Il est -indubitablement beaucoup trop tôt. Nous ne sommes pas encore la -postérité, et peut-être ne réussirions-nous pas à nous montrer -impartiaux et sagaces. - -Il est seulement permis d'indiquer qu'une tendance générale, la tendance -réaliste, s'impose aux lettres, ici contrariée, parce qu'il existe -encore un esprit romantique; là accentuée par le Naturalisme, qui est sa -note la plus aiguë, mais partout vigoureuse et partout dominante, comme -le prouve l'examen de la production littéraire en Europe. - -De la génération romantique française, il ne reste plus debout que -Victor Hugo, matériellement, puisqu'il vit; moralement, il y a beau -temps qu'on ne le compte plus. On ne peut lire avec plaisir ses -dernières oeuvres, pas même avec patience, et les auteurs français -dont la célébrité traverse les Pyrénées et les Alpes et se répand dans -tout le monde civilisé, sont des réalistes et des naturalistes. - -L'Angleterre a vu tomber un à un les colosses de sa période romantique, -Byron, Southey, Walter-Scott, et une phalange réaliste d'un rare talent -les remplacer: Dickens, qui se promenait des jours entiers dans les rues -de Londres, notant sur son carnet ce qu'il entendait, ce qu'il voyait, -les détails et les banalités de la vie quotidienne; Thackeray qui -continua les vigoureuses peintures de Fielding; et enfin, pour couronner -cette renaissance du génie national, Tennyson le poète du _home_, le -chantre des moeurs simples et calmes de la famille, le chantre de la -vie domestique et du paysage tranquille. - -L'Espagne ... qui doute que l'Espagne, elle aussi, ne tende, peut-être -pas aussi résolument que l'Angleterre, du moins avec assez de force, à -recouvrer en littérature son naturel originel et original, plutôt -réaliste qu'autre chose? Voici quelque temps qu'il s'est établi des -courants de purisme et d'archaïsme qui, s'ils ne débordent point, seront -très utiles et nous mettront en relation et en contact avec nos -classiques, pour que nous ne perdions point le goût et la saveur de -Cervantès, de Hurtado[2] et de sainte Thérèse. - -Les écrivains délicats et un tantinet maniérés, comme Valera, et aussi -ceux qui écrivent librement, _ex toto corde_, comme Galdos, -époussettent, dérouillent et mettent en circulation des phrases -surannées, mais précises, utiles et belles. - - * * * * * - -Ce n'est pas uniquement la forme, le style qui devient chaque jour plus -national chez les bons écrivains, c'est le fond et l'esprit de leurs -productions. Galdos, avec les admirables _Episodes_ et les _Romans -contemporains_, Valera avec ses élégants romans andalous, Pereda avec -ses frais récits montagnards, mènent à terme une restauration, retracent -notre vie psychologique, historique, régionale. Ils écrivent le poème de -l'Espagne moderne. Alarcon même, le romancier qui conserve le plus les -traditions romantiques, place en première ligne parmi ses oeuvres un -précieux caprice de Goya, un conte espagnol à tous crins, le _Tricorne_. -La patrie se réconcilie avec elle-même par l'intermédiaire des lettres. - -En résumé, la littérature de la seconde moitié du XIXe siècle, -abondante, variée et complexe, présente des traits caractéristiques. -Portrait de la société, nourrie de faits, positive, scientifique, basée -sur l'observation de l'individu et de la société, elle professe le culte -de la forme artistique et le pratique à la fois, non plus avec la -sereine simplicité classique, avec abondance et avec recherche. Si elle -est réaliste et naturaliste, elle est aussi raffinée, et comme aucun -détail ne demeure caché à sa perspicacité analytique, elle les traduit -prolixement, polit et cisèle le style. - -On y remarque une certaine renaissance des nationalités, qui pousse -chaque peuple à diriger ses regards vers le passé, à étudier ses -écrivains illustres et à chercher chez vous ce parfum particulier et -inexplicable, qui est à la littérature d'un pays ce que sont à ce même -pays son ciel, son climat, son sol. En même temps, l'on observe le -phénomène de l'imitation littéraire, l'influence réciproque des -nationalités, phénomène qui n'est ni nouveau, ni surprenant, bien que -par excès de patriotisme, quelques-uns le condamnent avec une sévérité -irréfléchie. - -L'imitation entre nations n'est pas un fait extraordinaire, ni si -humiliant pour la nation qui imite qu'on a coutume de le dire. Laissons -de côté les Latins qui ont calqué les Grecs: nous, nous avons imité les -poëtes italiens; à son tour la France imita notre théâtre, notre roman. -Un de ses auteurs les plus célèbres, admiré par Walter-Scott, Le Sage, -écrivit le _Gil Blas_, _le Bachelier de Salamanque_, et _le Diable -Boîteux_, en suivant les traces de nos écrivains picaresques. Dans la -période romantique, l'Allemagne fut l'inspiratrice des Français qui à -leur tour influencèrent notablement Heine, et cela se passa de telle -sorte que si chaque nation devait restituer ce que lui prêtèrent les -autres, toutes demeureraient sinon ruinées, au moins appauvries. - -A propos d'imitation, Alfred de Musset disait avec sa grâce accoutumée: - - Byron, me direz-vous, m'a servi de modèle, - Vous ne savez donc pas qu'il imitait Pulci? - Lisez les Italiens, vous verrez s'il les vole. - Rien n'appartient à rien, tout appartient à tous. - Il faut être ignorant comme un maître d'école - Pour se flatter de dire une seule parole - Que personne ici-bas n'ait su dire avant vous. - C'est imiter quelqu'un que de planter des choux. - -L'évolution,--le mot ne me satisfait pas, mais je n'en ai pas de -meilleur,--l'évolution qui s'accomplit dans la littérature actuelle et -laisse en arrière le Classicisme et le Romantisme, transforme tous les -genres. - -La poésie se modifie, admet comme élément de beauté la réalité vulgaire. -On le prouve aisément par le seul nom de Campoamor. L'histoire s'appuie -chaque jour davantage sur la science et sur la connaissance analytique -des sociétés. La critique a cessé d'être une magistrature et un -pontificat, pour se changer en études et en observations incessantes. -Le théâtre même, dernier refuge de la convention artistique, entr'ouvre -ses portes, sinon à la vérité, du moins à la vraisemblance réclamée à -grands cris par le public qui, s'il accepte et applaudit des -bouffonneries, des féeries, des pantomimes et jusqu'à des fantoches -comme simple passe-temps ou comme distraction des sens, dès qu'il voit -une oeuvre scénique prétendre pénétrer sur le terrain du sentiment et -de l'intelligence, ne lui donne plus si facilement un passe-port. - -C'est dans le roman que la réalité s'installe plus victorieusement, -qu'elle est comme chez elle. Ce genre favori de notre siècle se -substitue aux autres, adopte toutes les formes, se plie à tous les -besoins intellectuels, justifie son titre d'épopée moderne. - -Il est temps de nous attacher au roman, puisque c'est là que se produit -le mouvement réaliste et naturaliste avec une rapidité extraordinaire. - - -[1] M. Perez Galdos est évidemment de ceux-là. (_Trad._) - -[2] Diego Hurtado de Mendoza, auteur de _Lazarillo de Tormès_ et de la -_Guèrre de Grenade_. - - - - -III - - -SOMMAIRE - -_L'histoire du roman. Son âge héroïque: le conte et -la fable.--Le roman antique. Le Poème, la Chanson -de geste.--Le roman de chevalerie.--Le_ Don Quichotte. ---_Le roman picaresque_.--Daphnis et Chloé.--Amadis. ---Le grand Tacaño. - - -La forme première du roman, c'est le conte non écrit, oral, qui fait les -délices du peuple et de l'enfance. - -Quand, à la clarté de la lampe, durant les longues nuits d'hiver, ou -bien, filant leurs quenouilles à côté du berceau, l'aïeule ou la -nourrice racontent dans un langage simple et incorrect d'effroyables -légendes ou des apologues moraux, elles sont ... qui le dirait? les -prédécesseurs de Balzac, de Zola et de Galdos. - -Peu de peuples au monde sont privés de ces fictions. - -Les Indes en furent une mine opulente. Elles les communiquèrent aux pays -de l'Occident, et parfois quelque savant philologue les y découvre, qui -s'étonne qu'un berger lui raconte la fable sanscrite qu'il lut, la -veille, dans la collection de Pilpay. - -Arabes, Perses, Peaux-Rouges, Nègres, Sauvages de l'Australie, les races -les plus inférieures et les plus barbares possèdent leurs contes. - -Chose étrange! le seul peuple pauvre en ce genre de littérature est -celui qui nous inspira et nous donna tous les autres genres, -c'est-à-dire la Grèce. On croit qu'Esope dut être esclave dans quelque -pays oriental et en rapporter dans sa patrie les premiers apologues et -les premières fables. - -De romans, il n'y a aucune trace aux époques glorieuses de l'antiquité -classique. - -Au quatrième siècle avant notre ère, quand les Grecs avaient déjà leurs -admirables épopées, leur théâtre, leur poésie lyrique, leur philosophie -et leur histoire, alors seulement apparut la première fiction -romanesque: _la Cyropédie_ de Xénophon, roman moral et politique, qui ne -manque pas d'analogie avec le _Télémaque_. La période attique--on -appelle ainsi tout le temps où fleurirent les lettres grecques,--n'a ni -un autre romancier ni un autre roman, car on ignore si Xénophon a -renouvelé sa tentative. - -Les Chinois qui furent à l'avant-garde en toute chose, possédaient des -romans depuis des temps reculés; mais comme la civilisation de -l'Occident est d'origine grecque, si nous voulions rendre hommage à -notre premier romancier, nous devrions célébrer le millénaire de -Xénophon. - -Durant la période de décadence littéraire qui commença à Alexandrie, -Dion Chrysostome, au siècle d'Auguste, publie une jolie pastorale, _les -Eubéennes_. - -Il semble que l'imagination romanesque attendait pour se manifester -librement la venue du christianisme. Elle prit dès lors son vol fort à -son aise, et les fictions échevelées et les fables milésiennes -abondaient sans doute, quand, au second siècle, Lucien de Samosate, -écrivain sceptique et satirique, le Voltaire du paganisme, pour ainsi -dire, crut nécessaire de les attaquer, comme Cervantès attaqua depuis -les livres de chevalerie, en les parodiant dans deux nouvelles -satiriques, _l'Histoire véritable_ et _l'Ane_. - -En effet, la littérature de ces premiers siècles du christianisme, si -elle compte quelques bons romans, comme _les Babyloniennes_ de -Jamblique, est infectée de balourdises, de prodiges et d'inventions -fantastiques, de biographies et d'histoires sans queue ni tète, de -légendes relatives à Homère, Virgile et d'autres poëtes et héros, -_d'Evangiles_ et _d'Actes_ apocryphes, quelques-uns de très brillante -invention. On le voit, le lignage du roman, pour n'être pas aussi -antique que celui des autres genres littéraires, peut se vanter d'être -illustre, puisque un lien d'affinité l'unit à la littérature sacrée. - -L'ère du roman grec termine avec _Daphnis et Chloé_; _les amours de -Théagène et de Chariclée_, _les Récits_ d'Achille Tatius, _les -Ephésiennes_ de Xénophon d'Ephèse, _les Lettres d'Aristénètes_, genre -spécial de roman érotique, dans lequel le paganisme moribond se -complaisait à orner de festons et de guirlandes prolixes l'autel ruiné -de l'amour classique. - -Survient le moyen-âge. Personnages, sujets et écrivains changent. Le -roman est poëme épique, chanson de geste ou fabliau. Ses héros -s'appellent Jason, OEdipe, les Douze Pairs, le roi Artus, Flore et -Blanchefleur, Lancelot, Parcival, Garin, Tristan et Iseult; il a pour -sujets la conquête du Saint-Graal, la guerre de Troie, la guerre de -Thèbes; pour auteurs, des trouvères ou des clercs. - -A l'état très rudimentaire, les livres de chevalerie et le roman -historique étaient là, tout comme les chroniques des saints et les -légendes, dorées renfermaient le germe du roman psychologique, avec -moins d'action et de mouvement, mais plus délicat, plus ému. - -La France et l'Angleterre eurent la palme dans ce genre d'histoires -romanesques, de paladins, d'aventures, d'exploits et de merveilles: nous -primes notre revanche au XVIe siècle. - -Semblable aux jardins enchantés que, par la puissance de sa magie, un -alchimiste faisait fleurir au plus âpre de l'hiver, notre patrie vit -soudain s'ouvrir le calice, peint de gueules, de sinople et d'azur, de -la littérature de la chevalerie errante. Les chroniques et les prouesses -des héros carlovingiens, les amours de Lancelot et de Tristan, les ruses -de Merlin n'avaient point pénétré en Espagne, mais en échange, outre le -magnifique Campeador, le Cid idéal, le chevalier parfait, pur et -héroïque jusqu'à la sainteté, nous avions parmi nous le beau, le jamais -assez loué Amadis de Gaule, patriarche de l'ordre de chevalerie, type si -cher à notre imagination méridionale qu'au début du XVe siècle, les -chiens favoris des grands de la Castille s'appelaient Amadis, comme ils -s'appelleraient maintenant Bismarck ou Garibaldi. L'aïeul Amadis est-il -né en Portugal ou en Castille? Aux érudits d'en décider: ce qui est -certain, c'est que le soleil de l'Ibérie échauffa sa cervelle, le soleil -qui brûlait la tête d'Alonzo Quijano errant dans les plaines brûlantes -de la Manche; c'est que son interminable postérité, nombreuse comme les -rejetons de l'olivier, poussa dans le champ des lettres espagnoles. -Certes, il fut fécond, l'hyménée du chaste comte Amadis avec -l'incomparable dame Oriane. - -Un monde, un monde imaginaire, poétique, doré, mystérieux et -extranaturel comme celui que vit au fond de la caverne de Montesinos le -chevalier de la Triste-Figure, s'avance à la suite du roi Périon de -Gaule. Lisuart, Florisel et Ephéramond; chevaliers de Phoebus, de -l'Ardente Epée, de la Sylve; belles demoiselles, blessées par le dard de -l'amour; duègnes rancuneuses ou désolées; reines et impératrices de -régions étranges, d'îles lointaines, de contrées des antipodes, où -quelque dragon ailé transportait en un clin d'oeil le chevalier -errant; nains, géants, mores et mages, monstres et spectres, savants -avec des barbes qui leur baisaient les pieds, et princesses enchantées -avec des poils qui leur couvraient tout le corps; châteaux, cavernes, -riches salles, lacs de poix qui renfermaient des cités d'or et -d'émeraude; tout ce qu'enfanta la poésie de l'Arioste, tout ce que -Torquato Tasso chanta en de mélodieuses octaves, Garcia Ordonez de -Montalvo, Feliciano de Sylva, Toribio Fernandez, Pelayo de Ribera, Luis -Hurtado le contèrent en prose castillane, abondante, enflée, -entortillée, bourrée de jeux de mots et d'affectations amoureuses. Elle -compte encore mille autres romanciers la phalange dont la lecture -assidue dessécha le cerveau de Don Quichotte et dont le style semblait -aussi précieux que les perles au bon hidalgo. «Oh! je veux,--dit une -héroïne des romans de chevalerie, la reine Sydonie,--je veux mettre un -terme à mes raisons pour la déraison que je commets en me plaignant de -celui qui ne la garde pas dans ses lois!» - -Arrive, hâte-toi, glorieux manchot qui manques si fort au siècle: -empoigne la plume et décapite-moi sur l'heure cette armée de géants, -qui sous tes coups se métamorphoseront en des outres inoffensives, -gonflées de vin rouge. D'un seul coup tu les pourfendras, et quand ils -auront perdu leur sève enivrante, ils resteront aplatis et vides. Viens, -Miguel de Cervantès Saavedra, viens en finir avec une race d'écrivains -absurdes, viens abattre, un idéal chimérique, patronner la réalité, -concevoir le meilleur roman du monde! - -Notons ici un détail de la plus haute importance; si le roman -chevaleresque s'implanta, s'enracina et fructifia si richement sur notre -sol, il nous venait pourtant du dehors. Par son origine, _Amadis_ est -une légende du cycle breton, importée en Espagne par quelque troubadour -provençal fugitif. _Tirant le Blanc_, cet autre premier livre de la -littérature chevaleresque, fut traduit de l'anglais en portugais et en -catalan. Les aventures de chevaliers errants adviennent en Bretagne, au -pays de Galles, en France. Quoique habilement adaptées à notre langage, -lues avec délices et même avec une fureur enthousiaste, leurs histoires -ne perdent jamais une tournure étrangère qui répugne au goût national. - -Vienne un Cervantès qui écrive, sous forme de roman, une histoire pleine -d'esprit et de vérité, protestation de l'esprit patriotique contre le -faux idéalisme et les discours enchevêtres que nous adressent des héros -nés en d'autres pays, sur l'heure, son oeuvre deviendra populaire. Les -dames la célébreront, les pages en riront. On la lira dans les salons et -dans les antichambres, et elle ensevelira dans l'oubli les folles -aventures chevaleresques: oubli aussi rapide et aussi complet que leur -gloire et leur renom furent bruyants. - -Après avoir circulé aux mains de tout le monde, les livres de chevalerie -devinrent un objet de curiosité. Leurs auteurs étaient contemporains de -Herrera, de Mendoza, et des Luis. Qui se souvient aujourd'hui de ces -féconds romanciers si goûtés de leur époque? Qui sait, à ne pas le -chercher tout exprès dans un manuel de littérature, le nom de l'auteur -du _Don Cirongilio de Tracia_? - -Il ne m'est pas possible de croire--quoi-qu'on dise la critique -transcendentale--que Cervantès, lorsqu'il écrivit le _Don Quichotte_, ne -voulut réellement pas attaquer les livres de chevalerie, et tuer en eux -une littérature exotique qui enlevait à notre littérature naturelle -toute la faveur du public. - -Et je le crois ainsi, tout d'abord, parce que si la littérature -chevaleresque n'eût pas atteint un développement et une prépondérance -alarmante, Cervantès, en la combattant, procéderait comme son héros, -prendrait des moutons pour des armées, et se battrait avec des moulins à -vent. Je le crois ensuite, parce qu'en jugeant par analogie, je -comprends bien que si un réaliste contemporain possédait le talent -étonnant de Cervantès, il l'emploierait à écrire quelque chose contre le -genre idéaliste, sentimental et ennuyeux qui jouit aujourd'hui de la -faveur de la foule, comme les livres de chevalerie au temps de -Cervantès. - -D'autre part, il est clair que le _Don Quichotte_ n'est pas une pure -satire littéraire. N'est-ce pas ce qu'on a écrit de plus grand et de -plus beau en fait de roman? - -Le principal mérite littéraire de Cervantès,--en laissant à part la -valeur intrinsèque du _Don Quichotte_ comme oeuvre d'art,--c'est qu'il -renoue la tradition nationale, en remplaçant la conception de l'Amadis -étranger et aussi chimérique qu'Artus ou Roland, par un type réel comme -notre héros castillan, le Cid Rodrigo Diaz. Tout en se montrant toujours -valeureux et noble, grand, courtois et chrétien, de même que le -solitaire de la Roche-Pauvre, le Cid est en outre un être de chair et -d'os; il manifeste des affections, des passions et même des petitesses -humaines ni plus ni moins que Don Quichotte. Je veux être enterrée avec -eux mais pas avec l'interminable descendance des _Amadis_. - -Cervantès n'inventa pas le roman réaliste espagnol, parce que ce roman -existait déjà et qu'il était représenté par la _Célestine_[1], oeuvre -magistrale, plus romanesque encore que dramatique, quoique écrite sous -forme de dialogue. Aucun homme, même quand il est doué du génie et de -l'inspiration de Cervantès, n'invente un genre de toutes pièces: ce -qu'il fait, c'est le déduire des antécédents littéraires. - -Il n'importe. Le _Don Quichotte_ et l'_Amadis_ divisent en deux -hémisphères notre littérature romanesque; on peut reléguer dans -l'hémisphère de l'_Amadis_, toutes les oeuvres dans lesquelles -l'imagination règne, et dans celui de _Don Quichotte_ celles dans -lesquelles domine le caractère réaliste qui apparaît dans les monuments -les plus antiques des lettres espagnoles. - -Dans le premier prennent donc place les innombrables livres de -chevalerie, les romans pastoraux et allégoriques, sans en excepter même -la _Galathée_ et le _Persilès_ de Cervantès. - -Dans le second se rangent les romans _exemplaires_ et picaresques: le -_Lazarillo_[2], _le Grand Tacaño_[3], _Marcos de Obregon_, _Guzman de -Alfarache_ les tableaux pleins de couleur et de lumière de la Gitanilla, -l'humoristique Dialogue des Chiens[4], le _Diable boiteux_ de Guevara; -le gentil conte des _Trois maris trompés_ et ... que citer? quand -finirons-nous de nommer tant d'oeuvres magistrales de grâce, -d'observation, d'habileté, d'esprit, de désinvolture, de vie, de style -et de profondeur morale? Tandis que chaque jour le terrain de -l'idéalisme se perd, s'engloutit à chaque heure davantage dans les -nuages de l'oubli, le terrain du réalisme embelli par le temps comme il -arrive pour les toiles de Velazquez et de Murillo, suffit pour rendre -sans égal dans le monde le passé de notre littérature. - -Cette courte excursion dans le champ du roman, depuis sa naissance -jusqu'à l'aurore des temps modernes, qui l'ont tant enrichi et tant -métamorphosé, nous enseigne combien le goût est changeant et combien les -époques tonnent les littératures à leur image. - -Quelle différence, par exemple, entre ces trois oeuvres, _Daphnis et -Chloé_, _Amadis de Gaule_ et _le Grand Tacaño_! - -Je me représente _Daphnis et Chloé_ comme un bas-relief païen ciselé non -dans le pur marbre, mais dans l'albâtre le plus fin. Le jeune berger et -la jeune bergère se détachent sur le fond d'une grotte rustique où se -dresse l'autel des nymphes entouré de fleurs. À leur côté bondit une -chèvre, et la panetière est par terre, avec la houlette, et les outres -pleines de lait frais. - -Le dessin est élégant, sans vigueur ni sévérité, mais non sans une -certaine grâce et une mollesse raffinée qui plaît doucement aux yeux. - -_Amadis_, c'est une tapisserie dont les figures se prolongent plus -grandes que la grandeur naturelle. Le paladin armé de pied en cap, prend -congé de la dame dont une large jupe cache les pieds et dont la main -délicate tient une fleur. Çà et là, entre les couleurs éteintes de la -tapisserie, les lys d'or et d'argent resplendissent. Au fond il y a une -ville aux édifices quadrangulaires, symétriques, comme on les peint dans -les manuscrits. - -Enfin, _le Grand Tacaño_, c'est comme une peinture de la meilleure -époque de l'école espagnole. Ce fut sans doute Velazquez qui détacha de -la toile la figure de parchemin, le taciturne visage du _Domine_ Cabra; -seul Velazquez pouvait donner un semblable clair-obscur à la vieille -soutane, au visage jauni, au pauvre ameublement de l'avare. Quelle -lumière! quelles ombres! quels violents contrastes! quel pinceau -courageux, franc, naturel et comique à la fois! - -_Daphnis et Chloé_, _Amadis_ n'ont que la vie de l'art, _le Grand -Tacaño_ vit dans l'art et dans la réalité. - - -[1] Il existe une traduction de Germond de Lavigne (collection -Jannet-Picard). - -[2] Traduction Pelletier (Plon). - -[3] Traduction Germond de Lavigne (collection Jannet-Picard). - -[4] Nouvelles exemplaires, trad. Viardot (Hachette). - - - - -IV - - -SOMMAIRE - -_Rabelais.--Les conteurs gaulois.--La crise de préciosité. ---Mlle de Scudéry.--Scarron.--Le_ Gil Blas.--Manon -Lescaut.--_Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre.--Les -romanciers de Encyclopédie.--Voltaire et Diderot_. - - -La passion du roman a éclaté chez nous bien plus tôt que chez les -Français. Nous étions déjà las de produire des histoires chevaleresques, -le genre picaresque et pastoral florissait sur notre Parnasse, qu'eux ne -possédaient pas un pauvre livre de littérature légère en prose, si l'on -fait exception de quelques nouvelles. - -Cependant, quand, dans leurs traités de littérature, nos voisins -arrivent au XVIe siècle, ils n'oublient jamais de dire qu'ils eurent -alors aussi leur Cervantès. - -Voyons quel il fut. - -Possédé de l'ivresse des lettres antiques qui caractérisait la -Renaissance, certain moine franciscain, fils d'un aubergiste de Tours, -s'adonna à l'étude du grec, et négligea complètement les devoirs de sa -règle. Jour et nuit, il était enfermé dans sa cellule avec un compagnon, -et au lieu de matines, tous deux récitaient des morceaux de Lucien ou -d'Aristophane. - -Surpris par le père supérieur, il leur fut imposé une pénitence, et l'on -conte,--bien que les historiens ne le donnent pas comme chose -certaine,--que, dès cette heure, le moine humaniste révolutionna le -couvent par mille farces diaboliques, ni honorables, ni propres, -jusqu'à ce qu'enfin il réussît à s'échapper, à abandonner le cloître et -à s'en aller par le monde vivre à sa guise. - -Il fut successivement moine bénédictin, médecin, astronome, -bibliothécaire, secrétaire d'ambassade, romancier et enfin curé de -paroisse. - -Il étudia et pratiqua toutes les sciences et toutes les langues. Pour la -première fois en France, il disséqua un cadavre humain. Il satirisa les -religieux, la magistrature, l'université, les protestants, les rois, les -pontifes, Rome; et tout cela sans souffrir de bien cruelles -persécutions. Il mourut en paix, grâce à la protection du pape Clément -VII, tandis que Calvin l'eût fait griller de bon gré, et que le poëte -Ronsard écrivait son épitaphe, en priant le passant de verser sur la -tombe du moine en rupture de cloître des cervelas, des jambons et du vin -qui lui seraient beaucoup plus agréables que de frais bouquets de lys. - -Eh bien! cet homme singulier, ayant publié des livres scientifiques et -ayant vu que personne ne les achetait, eut l'idée d'inculquer au public -les mêmes connaissances, mais d'une manière telle qu'elles le -divertissent et qu'il les absorbât sans s'en apercevoir. Pour cela, il -composa une satire démesurée, extravagante et bouffonne, un intermède -colossal dont il vendit plus d'exemplaires en deux mois qu'il ne se -vendait de Bibles en neuf ans. Et cette estimation n'est pas à -dédaigner, parce qu'en ces temps de protestantisme militant on lisait -fort la Bible. - -L'auteur compare l'épopée burlesque de Gargantua et de Pantagruel à un -os qu'il faut ronger pour mettre à nu la moelle substantielle: l'os, il -est vrai, a une moelle savoureuse, mais aussi de la graisse, du sang et -des peaux qu'il faut laisser de côté. C'est un des livres les plus -étranges et les plus hétérogènes que l'on connaisse: ici une maxime -profonde, là une grossièreté indécente; après l'exposition d'un -admirable système d'éducation une aventure extravagante. - -Pour comprendre l'esprit de l'affabulation, il suffit de dire que chaque -fois que tète le héros, le gigantesque Pantagruel, il absorbe le lait de -quatre mille six cents vaches. - -Mettre en parallèle Rabelais avec Cervantès, c'est comparer Lucien de -Samosate à Homère. Sans doute Rabelais est un savant, et Cervantès n'en -est pas un, il me faut le dire au risque d'être excommunié par quelque -Cervantiste. Mais l'érudition ne sauva pas entièrement Rabelais, comme -son siècle, de la barbarie. Rabelais légua à sa patrie une oeuvre -difforme, et Cervantès une création achevée et sublime dans son genre. -Nous pouvons louer la langue de Cervantès, les Français ne proposeront -jamais pour modèle celle de Rabelais, malgré sa richesse, sa variété et -son caractère pittoresque. - -Rabelais ne forma pas une école de romanciers, comme l'auteur de _Don -Quichotte_. Gargantua, ni Pantagruel ne sont à la rigueur des romans. - -Dans la suite, une femme, la reine Marguerite de Navarre, eut bien plus -d'imitateurs. Dans ce siècle où il n'y avait de pudibonds que les -protestants, la savante princesse, voyageant en litière et mouillant sa -plume dans l'encrier que sa camériste tenait sur ses genoux, brouillonna -_l'Heptaméron_, série de contes joyeux dans le style de ceux de Micer -Roccaccio. - -Dans ce genre du conte court ou nouvelle, la France fut très féconde. -Déjà, depuis le XVme siècle, on en connaissait une grande collection, -les _Cent nouvelles nouvelles_. On contait d'abord de telles histoires -de vive voix, et si elles avaient plu, on les imprimait ensuite. -Supérieures aux contes populaires, elles étaient inférieures aux romans -proprement dits. - -Nous autres, nous manquons de _nouvelles_; la _nouvelle exemplaire_, -quoique courte, a plus d'importance que la _nouvelle_ française. - -Les extrêmes se touchent: la France qui excella dans de pareils contes -légers, produisit aussi les romans monumentaux en plusieurs volumes qui -abondèrent au XVIIme siècle. Il était de mode, alors, d'imiter -l'Espagne. Notre prépondérance politique avait imposé à l'Europe les -costumes, les moeurs et la littérature de la Castille. Ce fut, dit-on, -Antonio Perez, le fameux favori de Philippe II, qui importa à la cour de -France où il s'était réfugié, notre cultisme, en même temps que le -chevalier Marini, ce fléau des lettres italiennes, grand corrupteur du -goût dans son pays, passait les Alpes pour infecter Paris. - -Le salon de l'hôtel de Rambouillet se forma, où l'on causait avec un -esprit apprêté, en quintessenciant le style, en raffinant à l'envi, et -où pleuvaient des madrigaux, des acrostiches et toutes espèces de vers -galants. - -A l'exemple de cet hôtel fameux dans les annales de la littérature -française, d'autres salons s'ouvrirent, présidés par les -Précieuses,--qui n'étaient alors pas encore ridicules. Là aussi, le -langage et les sentiments s'alambiquaient. - -Produits et miroirs aussi de ces assemblées _sui generis_ furent les -romans interminables de La Calprenède, de Gomberville et de Mlle de -Scudéry. Les héros de ces romans, tout en portant des noms grecs, turcs -et romains, parlaient et sentaient comme des Français contemporains des -Précieuses. Brutus écrivait des poulets parfumés à Lucrèce, et Horatius -Coclès, épris de Clélie, contait à l'écho ses peines amoureuses. Dans -_Clélie_, Mlle de Scudéry dressa la fameuse carte du Tendre, au travers -duquel serpente le fleuve de l'_Affection_, où s'étend le lac de -l'_Indifférence_: là sont situées les provinces de l'_Abandon_ et de la -_Perfidie_. - -Si l'on considère que de pareils romans formaient huit à dix volumes de -huit cents pages, mieux valait se plonger dans les livres de chevalerie, -même au risque de se dessécher la cervelle comme l'ingénieux hidalgo. - -Il est vrai que toutes les fictions romanesques du XVIIe siècle ne -paraissent pas aujourd'hui aussi soporifiques. L'on supporte mieux les -romans de Mme de Lafayette. _L'Astrée_ de d'Urfé est une jolie -pastorale. _Le Roman comique_ de Scarron, imité de l'espagnol, a du -coloris et des épisodes animés. - -Nous, nous abandonnions la riche veine ouverte par Cervantès, tandis que -les Français l'exploitaient fort à leur goût et en tiraient de l'or pur. -Le Sage, peut-être le premier romancier français au XVIIIe siècle, se -fit un manteau du roi en cousant des morceaux de la cape d'Espinel, de -Guevara et de Mateo Aleman. Nous voulûmes bien disputer à la France le -_Gil Blas_ sur le visage et dans la tournure de qui nous lisions son -origine castillane; mais à qui la faute si nous sommes si négligents et -si prodigues? Nous alléguons vainement que le _Gil Blas_ dût naître de -ce côté des Pyrénées: les Français nous répondent que ce qu'il y a -d'espagnol dans le _Gil Blas_, c'est l'extérieur, l'habit. Le caractère -du héros, versatile et médiocre, est essentiellement Gaulois, et en -cela, vive Dieu, ils ont raison! Nos héros sont plus héros, nos picaros -plus picaros que Gil Blas. - -L'abbé Prévost, infatigable romancier, qui composa plus de deux cents -volumes, oubliés aujourd'hui, réussit par hasard à en écrire un à qui il -doit de figurer à côté de Le Sage. _Manon Lescaut_ n'est que l'histoire -succincte de deux coquins, un homme et une femme. Le héros, le -chevalier des Grieux, un tricheur de haute volée; l'héroïne, Manon, une -courtisane de bas étage. L'originalité et l'attrait du livre sont -qu'avec de tels antécédents, Manon et des Grieux captivent, intéressent -jusqu'à arracher des larmes. Ce n'est point qu'il s'accomplisse chez les -deux personnages quelqu'une de ces merveilleuses conversions ou -_rédemptions par l'amour_, qu'inventent les écrivains contemporains; -depuis Dumas, dans la _Dame aux Camélias_, jusqu'à Farina dans _Capelli -Biondi_[1]. Nullement. La courtisane meurt impénitente. A quoi donc -l'histoire de Manon doit-elle son attrait singulier? L'auteur nous le -révèle: «Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des -peintures vraies et des sentiments naturels.... Je ne dis rien du style -de cet ouvrage: c'est la nature même qui écrit.» - -L'impression que cause le petit volume de Prévost est celle que produit -un évènement arrivé, une analyse d'une passion faite par le patient. Un -homme entre dans une église, s'agenouille aux pieds d'un confesseur et -lui raconte sa vie sans omettre une circonstance, sans voiler ses -bassesses ni ses fautes, sans cacher ses sentiments ni atténuer ses -mauvaises actions. Cet homme est un grand pécheur, mais il a beaucoup -aimé, il a été entraîné à pécher par des passions violentes, et le -confesseur qui l'écoute sent couler une larme sur ses joues. C'est ce -qui arrive à qui écoute en confession le chevalier des Grieux. - -Que Rousseau est loin de posséder le naturel de l'abbé Prévost! Rousseau -est idéaliste et moraliste. Prêcher, enseigner, réformer l'univers, tel -est son but. Ses romans sont pleins de théories, de réflexions et de -déclamations: vertu, sensibilité, amitié et tendresse y sont comme chez -elles. - -L_'Emile_ surtout peut passer pour le type du roman à thèse: l'art, -l'intérêt de la fiction, la peinture des passions, tout y est -secondaire: il s'agit de démontrer tout ce que l'auteur s'est proposé -que le livre démontrât. Pénétré de l'excellence et des avantages de -l'état sauvage et primitif, Rousseau défendit sa thèse jusqu'à donner -envie de marcher à quatre pattes, disait spirituellement Voltaire, et il -demanda que l'égalité fût appliquée d'une manière si illimitée que le -fils du roi épousât la fille du bourreau. - -Malheureuse idée qui fit bien des ravages dans le roman avec le temps. -Je le note au passage et je poursuis. - -A dire vrai, la morale de Rousseau était étrange. Tout en adorant la -vertu, son héros, Saint-Preux séduisait une jeune fille dont les parents -lui confiaient l'éducation. Cependant, tout ce que l'on peut dire de la -popularité et du succès des romans de Rousseau, serait insuffisant. - -Rousseau exerça sur son époque l'influence décisive qu'obtiennent les -écrivains, s'ils réussissent à s'ériger en moralistes. Les femmes -l'idolâtrèrent; les mères allaitèrent leurs enfants pour lui obéir; les -Julies et les Emiles pullulèrent. Certaines contrées du Nord voulurent -le prendre pour législateur; la Convention mit en pratique ses théories; -et le torrent de la Révolution courut dans le lit de ses idées. Nous ne -recherchons pas ici si tout cela fut de la vraie gloire: il est évident -que ce ne fut pas de la gloire littéraire. Comme romancier, l'abbé -Prévost vaut davantage. - -Le mérite littéraire qu'on ne peut dénier à Rousseau, c'est celui -d'introduire des méthodes nouvelles dans la langue française, desséchée -par la plume corrosive et incisive de Voltaire. Rousseau sut voir le -paysage et la nature et les décrire en pages éloquentes et belles. _Paul -et Virginie_ sont la seconde partie de l'_Heloïse_. - -Bernardin de Saint-Pierre fit en même temps une application des procédés -artistiques et des théories anti-sociales de son modèle Rousseau, quand -il choisit pour théâtre de son poème un pays vierge, un monde à demi -sauvage et désert, et pour héros, deux êtres jeunes et candides, point -contagionnés par la civilisation et qui meurent à son contact, comme la -sensitive des tropiques languit quand la main de l'homme la touche. - -Voltaire contait mieux que Rousseau. Ses _Contes_ en prose sont la -variété même. Il n'est pas possible d'y indiquer la plus légère erreur -grammaticale. On y trouve le respect le plus profond, la plus complète -intuition de ce qu'on appelle le génie d'un idiome. Mais aussi, on y -remarque cette pauvreté d'imagination, cette absence d'émotion, cette -lumière sans chaleur et ce coeur sec et contracté, froncé, comme une -noix rance, qui est l'éternelle infériorité de l'auteur de _Candide_. -Voltaire _conte_: il ne lui est pas possible d'écrire un roman. Il faut -au romancier plus de sympathie pour l'humanité et une âme moins étroite. - -Diderot réunit de meilleures qualités de romancier. Voltaire sait de la -littérature, mais Diderot est artiste, un artiste qui peint avec la -plume. Il commence la série des écrivains coloristes de la France. Avant -personne, il emploie des phrases qui copient et reproduisent la -sensation, et c'est pour cela que des stylistes contemporains consommés -le reconnaissent comme leur maître et lui donnent ce nom. - -Ses théories esthétiques, nouvelles et audacieuses alors, contenaient -déjà le réalisme. Dans ses romans la réalité palpite. C'est grand -dommage qu'obéissant au goût de son époque, il les ait semés de passages -licencieux absolument inutiles. - -On ne peut comparer ses facultés à celles d'aucun écrivain de son temps. -Lisez, si vous en doutez, _le Neveu de Rameau_, trésor d'originalité: -lisez même _la Religieuse_, en ne voulant pas voir les taches d'impudeur -qui l'enlaidissent et le pamphlet contre les voeux perpétuels que le -terrible _libertin_ ne sut point omettre. Vous aurez sous les yeux un -livre très intéressant, d'un intérêt délicat, sans aventures ni -incidents extraordinaires, sans galants ni amourettes de grilles, -attrayant par le seul combat intérieur d'une âme et la vigoureuse étude -d'un caractère. - -Diderot écrivit _la Religieuse_ en feignant que ce fussent les mémoires -d'une jeune fille, obligée par sa famille à devenir religieuse sans -vocation, et qui, après mille luttes, s'échappe du cloître. Il adressa -son manuscrit au marquis de Croismare, grand philanthrope, comme si -l'infortunée implorait son secours. Le marquis, trompé par l'admirable -naturel du récit, s'empressa d'envoyer de l'argent et d'offrir sa -protection à l'héroïne imaginaire de Diderot. - -Avec ces romanciers de l'Encyclopédie, nous sommes arrivés à un moment -critique. La Révolution commence et tant que dure sa terrible secousse, -personne n'écrit de romans, mais tout le monde se trouve exposé à en -voir de fort dramatiques. - - -[1] Ce roman de Farina a été traduit par Amélie Van Soust de -Borkenfeldt. (Bibliothèque Gilon). - - - - -V - - -SOMMAIRE - -_Le roman-Empire: Pigault-Lebrun.--Mme de Staël. ---Châteaubriand.--Lamartine et Victor Hugo.--Dumas -père.--Eugène Suë.--George Sand._ - - -La Terreur passa. Les Lettres, qui étaient montées sur l'échafaud avec -André Chénier, revinrent à elles, blêmes encore d'effroi. - -Pigault-Lebrun fut le Boccace de cette époque hasardeuse, un Boccace -aussi inférieur au Boccace italien, que l'étoupe à la batiste. - -Fiévée, narrateur agréable, amusa le public avec des historiettes, et -Ducray-Duminil conta à la jeunesse des évènements pathétiques, des -romans où la vertu persécutée triomphait toujours en dernier ressort. De -la plume de Mme de Genlis jaillit un jet continu, égal et monotone, de -récits d'une tendance pédagogico-morale. Illuminée et prophétesse. Mme -de Krüdener visa plus haut en écrivant _Valérie_. - -Cependant, la figure principale qui domine ces figures secondaires, -parmi lesquelles il en est tant de féminines, est une autre femme d'une -culture prodigieuse et d'une intelligence élevée, philosophe, historien, -talent viril, s'il en fut,--la baronne de Staël. - -Avant d'écrire des romans, la fille de Necker s'était essayée à des -oeuvres sérieuses et profondes. Sa _Corinne_ et sa _Delphine_ furent -pour elle comme un délassement de graves travaux, ou pour mieux dire, -comme des expansions lyriques, des valvules qu'elle ouvrit pour -épancher son coeur, dont les passions ardentes ne démentaient point -son sexe. Elle fut elle-même l'héroïne de ses romans, et fonda ainsi, en -rompant avec la tradition de l'impersonnalité des narrateurs et des -conteurs, la nouvelle idéaliste introspective. - -_Delphine_ et _Corinne_ obtinrent tant de succès et eurent tant de -lecteurs, que l'on croit même que Napoléon ne dédaigna pas de critiquer -dans son style césarien, et par un article anonyme inséré dans le -_Moniteur_, les productions romanesques de sa terrible adversaire. - -En même temps qu'elle traçait au roman la voie qu'il a depuis tant de -fois parcourue, Mme de Staël découvrit une mine exploitée bientôt par le -romantisme, en faisant connaître dans son magnifique livre _De -l'Allemagne_, les richesses de la littérature germanique, romantique -déjà, et qui, depuis, vint agir sur celle des pays latins. - -Il est à remarquer que les Encyclopédistes, et Voltaire plus que -personne, tandis qu'ils préparaient la révolution sociale en attaquant à -outrance l'ancien régime et en le minant de toutes parts, s'étaient -montrés en littérature conservateurs et pacifiques jusqu'à l'abus, et -avaient respecté superstitieusement les règles classiques. Comme si le -Classicisme, à sa dernière heure, eût voulu se parer d'une jeunesse -nouvelle et d'une forme enchanteresse, il s'incarna dans André Chénier, -le poète le plus grec et le plus classique qu'ait jamais eu la France, -en même temps que le premier lyrique du XVIIIe siècle. De sorte que, -même quand Diderot réclama la vérité sur la scène et dans le roman, et -quand Rousseau fit fleurir dans sa prose le lyrisme romantique, les -lettres demeurèrent stationnaires. Elles furent classiques durant la -Révolution et les premières années de l'Empire, jusqu'à ce que vinssent -Mme de Staël et Châteaubriand. - -Jeune fille, Mme de Staël lisait assidûment Rousseau; le jeune émigré -breton qui lui dispute la souveraineté de cette période était aussi -disciple du Genevois, et disciple plus fidèle, parce que, tandis que Mme -de Staël se montra assez indifférente à la nature, muse de l'auteur des -_Confessions_, Châteaubriand se précipitait en Amérique par désir de -connaître et de chanter un paysage vierge, de décrire avec plus de -poésie que son maître les magnificences des bois, des rivières et des -montagnes. De ce but même, que le poète s'était choisi plus que le -romancier, il résulta que les romans de Châteaubriand furent plutôt des -poèmes qu'autre chose. - -Châteaubriand, au moins, s'étudiait lui-même et étudiait la société dans -laquelle il vécut. Non pas que _René_ laissât de s'idéaliser en montant -sur le piédestal de son orgueil maladif, en se perdant dans une -mélancolie nuageuse et en s'isolant ainsi du reste des humains. - -Ses contemporains firent de Châteaubriand un demi-dieu. La génération -présente le dédaigne avec excès en oubliant ses mérites d'artiste. -_René_ n'est pas inférieur à _Werther_ de Goethe, comme analyse d'une -noble maladie, la souffrance vague et sans borne des âmes de notre -siècle. On ne peut imputer le discrédit chaque jour plus grand de -Châteaubriand qu'à nos exigences toujours croissantes de réalité -artistique. - -En effet, tous ceux qui voulurent chercher la beauté hors des voies de -la vérité, partagent le sort de l'illustre auteur des _Martyrs_. -L'indifférence générale met de côté leurs oeuvres, sinon leurs noms. - -Que servit à Lamartine son onction, sa douceur, son instinct de -compositeur mélodiste, son imagination de poète, tant de qualités -éminentes? Quelqu'un lit-il aujourd'hui ses romans? D'aucuns -s'enthousiasment-ils de _Raphaël_ le platonique et le panthéiste, -d'aucuns pleurent-ils les chagrins et l'abandon de _Graziella_? -Quelqu'un peut-il supporter _Geneviève_? - -Si les romans de Victor Hugo n'ont pas autant perdu que ceux de -Châteaubriand et de Lamartine, cela vient peut-être de ce qu'ils sont -plus objectifs: des problèmes sociaux qu'ils posent et qu'ils résolvent, -quoique d'une manière apocalyptique: du vif intérêt romanesque qu'ils -savent éveiller, et d'un certain réalisme ... que le grand poète nous -pardonne! à gros coup de pinceau, qui, en dépit de l'esthétique -idéaliste de l'auteur, se fait jour ici ou là. Et je dis _à gros coups -de pinceau_, parce que personne n'ignore que, pour Victor Hugo, les -touches d'effet sont plus faciles que les coups de pinceau discrets et -suaves; aussi son réalisme est-il d'un effet puissant, mais pas si -habile qu'on n'en voie la filandre. - -En somme, Victor Hugo prend de la vérité tout ce qui peut frapper -l'imagination et l'asservir: par exemple, le souffle par le nez avec -lequel le galérien Jean Valjean éteint la lumière chez Monseigneur -Bienvenu. Ce qui tend uniquement à produire une impression de réalité, -Victor Hugo ne sait ou ne veut pas l'observer. En juste châtiment de ce -défaut, ses romans tendent à devenir sinon aussi fanés que ceux de -Châteaubriand et de Lamartine, du moins un peu anémiques. Pour qu'ils -produisent de l'illusion, il faut maintenant les regarder avec la -lumière artificielle. - -Du reste, ni Châteaubriand, ni Victor Hugo, ni Lamartine ne firent du -roman un article de consommation générale, fabriqué au goût du -consommateur. Cette entreprise industrielle était réservée à Dumas, -mulâtre que rien n'arrêtait ni n'effrayait, avocat des feuilletons, à -l'intercession duquel se recommandent encore tant d'écrivains -corrupteurs. - -Etrange figure littéraire que celle de l'auteur de _Monte-Cristo_! Il a -fourni de la besogne à qui se proposerait de lire toutes ses oeuvres. -Si l'immortalité d'un auteur se mesurait à la quantité de volumes qu'il -a livrés à l'impression, Alexandre Dumas père serait le premier -écrivain de notre époque. S'il est bien démontré que Dumas fut à la fois -un romancier, et la raison sociale d'une fabrique de romans conformes -aux derniers progrès, où beaucoup, comme le blanc et le carmin de la -doña Elvira du sonnet, n'étaient à lui que parce qu'il les achetait; -s'il est certain que l'on a prouvé irréfutablement l'impossibilité -physique d'écrire autant qu'il publiait; si quand il eut un procès avec -les directeurs de la _Presse_ et du _Constitutionnel_, ceux-ci -établirent que, sans préjudice de ses autres travaux, il s'était engagé -à leur donner chaque année un plus grand nombre de pages que n'en peut -écrire le copiste le plus diligent; s'il est prouvé que non-seulement il -contractait et tenait tous ses engagements, mais qu'il voyageait, vivait -dans le monde, fréquentait les coulisses des théâtres et les rédactions -de journaux, qu'il s'occupait de politique et de galanterie, il est -encore admirable qu'il ait pu écrire la quantité prodigieuse de livres -qui lui appartiennent sans contestation possible, lire et retoucher les -livres d'autrui, qui devaient voir le jour poinçonnés de son nom. - -Il avait beau avoir des seconds pour l'aider à porter le poids de la -production, Dumas était néanmoins très fécond. Un théâtre fut fondé -uniquement pour représenter ses oeuvres, un journal uniquement pour -publier en feuilletons ses romans, puisque les éditeurs n'arrivaient pas -à les imprimer en volumes. - -Dans l'immense océan de récits romanesques qu'il nous a laissés, -surabonde le genre pseudo-historique, sorte de romans de chevalerie -adaptés au goût moderne. Alexandre Dumas appelait l'histoire un clou -auquel il suspendait ses tableaux; et parfois il assurait qu'il était -permis de la violer, pourvu que les bâtards naquissent viables. Pénétré -de pareils axiomes, il traita, comme nous le savons tous, la vérité -historique sans aucun égard. - -Il est certain que Châteaubriand aussi avait substitué à l'érudition -solide et à la critique sévère, son incomparable imagination, mais -combien différemment! Châteaubriand broda d'or et de perles la tunique -de l'histoire; Dumas l'habille d'un déguisement. - -Malgré tout, il y a des qualités surprenantes chez Alexandre Dumas. Ce -n'est point un petit mérite que de tant inventer, de produire avec un -souffle aussi infatigable et de bercer délicieusement,--fut-ce avec -d'invraisemblables balivernes,--une génération tout entière. Le don -d'imaginer, nul ne l'a eu peut-être aussi puissamment qu'Alexandre -Dumas, quoique d'autres l'aient possédé de qualité meilleure et plus -exquise. Car, en imagination comme en tout, il y a des degrés. Et -réellement, Alexandre Dumas est le type de la littérature secondaire, -pas précisément basse, mais pas comparable non plus à celle que créent -de grands écrivains avec lesquels l'auteur des _Mousquetaires_ ne peut -se mesurer. - -Littérairement, Dumas est médiocre. De là son succès et sa popularité. -Dumas était à l'altitude exacte du plus grand nombre des intelligences. -Si sa forme eût été plus choisie et plus élégante, ou sa personnalité -plus caractérisée, ou ses idées plus originales, il n'eût plus été à la -portée de tout le monde. - -Son roman est donc le roman par antonomase, le roman que lit le premier -venu quand il s'ennuie et qu'il ne sait comment tuer le temps, le roman -par souscription, le roman qui se prête comme un parapluie, le roman -qu'un atelier entier de modistes lit à tour de rôle; le roman qui a les -marges graisseuses et les feuilles froissées; le roman mal imprimé, -suite de feuilletons collectionnés; avec des gravures mélodramatiques et -de mauvais ton; le roman le plus anti-littéraire dans le fond, où en -somme l'art a l'importance d'un fétu, où l'intérêt unique est de savoir -comment l'auteur terminera et comment il s'arrangera pour sauver tel -personnage ou en tuer tel autre. - -Aujourd'hui, quand on voit l'énorme bibliothèque des oeuvres de Dumas, -on ne sait si l'on doit s'étonner davantage de leurs dimensions ou de -leur peu de consistance. - -De ses douze cents volumes, l'abbé Prévost réussit à en sauver un seul -qui l'immortalise. Dix ou douze ans après la mort de Dumas, nous nous -demandons si quelqu'une de ses oeuvres passera à la postérité. - -Le rival de Dumas, l'inventif et non moins fécond Eugène Sue, n'est pas -moins miné. Chez celui-ci, l'on trouvait la corde socialiste, -populacière et humanitaire. Touchée habilement, elle obtint des -triomphes aussi brillants qu'éphémères. Cependant, Sue était plus -artiste que Dumas; il donna plus de relief à ses créations. Son -imagination riche et intense évoquait avec une force supérieure. - -Si cette faculté atteignit chez quelqu'un ce degré de puissance où elle -poétise et transforme tout, et sans remplacer la vérité, en compense -l'absence, ce fut chez George Sand. - -George Sand est le sculpteur inspiré du roman idéaliste; à côté d'elle, -Alexandre Dumas, Sue même, ne sont que des potiers. - -Grand producteur comme ses rivaux, elle reçut en outre du ciel les dons -littéraires, grâce auxquels elle fut l'unique compétiteur digne de -Balzac, comme Mme de Staël l'avait été de Châteaubriand. Son génie était -de ceux qui font école et tracent un sillon resplendissant et profond. - -Aujourd'hui nous pouvons juger avec sérénité l'illustre androgyne, parce -que, quoique nous soyons presque ses contemporains, nous n'avons pas -assisté à la période militante de ses oeuvres. Nos pères connurent -George Sand au milieu de ses aventures et de sa vie de bohème; ils -furent scandalisés par la propagande anti-conjugale et anti-sociale de -ses premiers livres. Aujourd'hui, dans le vaste ensemble des écrits de -George Sand,--ces livres, forme première de son talent flexible et -changeant,--sont un détail, digne sans doute qu'on en tienne compte, -mais qui ne nuit nullement au mérite du reste. D'autant plus que le goût -a changé et que l'on croit actuellement que ses romans -champêtres,--géorgiques modernes,--dignes qu'on les compare à celles du -poète de Mantoue,--sont la meilleure oeuvre de l'auteur de _Mauprat_. - -Qu'importe les théories philosophiques aussi extravagantes que fragiles -de George Sand? Latouche a dit d'elle, sans aucune courtoisie, qu'elle -était un écho qui grossissait la voix; et, ma foi, il ne se trompait -point en ce qui est de la pensée, car George Sand dogmatisait toujours -pour le compte d'autrui. Mais l'illustre écrivain ne doit rien à -personne. - -Aujourd'hui sa philosophie est aussi dangereuse pour la société et la -famille qu'une lanterne magique ou qu'un kaléïdoscope. _Valentine_, -_Lélia_, _Indiana_ ne nous persuadent rien du tout; leur but doctrinaire -ou révolutionnaire demeure inoffensif. Ce qui reste inaltérable, c'est -le style pur et majestueux, la fraîche imagination de l'auteur. - -Dans toute la littérature idéaliste que nous passons en revue -l'imagination domine, plus ou moins puissante, plus ou moins choisie, -mais toujours comme faculté souveraine. Nous pouvons dire qu'elle est la -caractéristique de la période littéraire qui commence avec le siècle et -dure jusqu'à 1850. - -La décadence du genre paraît aussi indubitable. Nous ne parlons pas -d'Alexandre Dumas et d'Eugène Sue, nous parlons seulement de George Sand -qui vaut infiniment plus qu'eux. Ce qui arrive pour elle est la preuve -manifeste que la littérature d'imagination est déjà un cadavre. - -L'illustre romancier, d'un âge fort avancé, mourut il y a peu d'années, -hier pour ainsi dire, en 1876, dans sa tranquille retraite de Nohant. -Jusqu'au dernier jour de sa vie, elle écrivit ou publia des romans, où -l'on ne remarquait ni infériorité ni décrépitude dans la composition et -le style, mais où le coup de pouce du grand prosateur était toujours -marqué. Eh bien! ces romans insérés dans la _Revue des Deux-Mondes_ -passaient inaperçus: nul n'y faisait attention. - -Pour la génération actuelle, George Sand était morte, bien avant de -descendre au tombeau. - -Et pourquoi? - -Tout simplement parce qu'elle était hors du mouvement littéraire actuel; -qu'elle cultivait la littérature d'imagination, qui eut son temps et -aujourd'hui n'est plus possible. - -Ce n'est pas qu'on cessât de prononcer avec admiration le nom de George -Sand; c'est qu'on considérait ses écrits comme on considère ceux d'un -classique, d'un auteur qui appartient à un autre âge et ne vit plus dans -le nôtre. - - - - -VI - - -SOMMAIRE - -_Les réalistes: Diderot.--Stendhal.--Sa langue.--Son -insuccès de son vivant. Ses deux romans.--Les -inexactitudes de la critique.--Défauts et qualités de -Stendhal.--Son élève Mérimée.--Balzac et Dumas.--La_ -Comédie humaine _et la société sous Louis-Philippe. ---Comment composait Balzac.--Balzac et Flaubert.--Balzac -est un voyant.--Le style de Balzac._ - - -Maintenant que les pères de l'église idéaliste nous sont connus, il nous -importe de lier amitié avec ceux de l'école contraire. - -Diderot est le patriarche de l'église réaliste. - -Tout le premier, il doua de vibration et de coloris la langue appauvrie -du dix-huitième siècle. - -Il fut l'avocat de la vérité dans l'art. - -Henri-Marie Beyle (_Stendhal_), est, en ligne directe, le descendant de -Diderot. - -Avant d'écrire des romans, Stendhal fit de la critique et conta ses -impressions de voyage; mais en aucun des genres divers qu'il cultiva, il -n'aspirait à la gloire des lettres. - -Il n'est rien qui ressemble moins à un écrivain de profession que -Stendhal. Homme d'existence active, de fortunes diverses, peintre, -militaire, employé, commerçant, auditeur au Conseil d'Etat, diplomate, -il dut, peut-être, à la diversité même de ses professions, l'acuité -d'observation et la connaissance de la vie qui distinguent les voyageurs -littéraires comme Cervantès et Lesage, investigateurs curieux qui -préfèrent aux livres poudreux des bibliothèques la grande Bible de la -société. - -Stendhal noircit du papier sans préméditation, ne prit pas de pseudonyme -par coquetterie, mais pour mieux se cacher; ne se crut appelé ni à rien -régénérer, ni à transformer le siècle par ses écrits. Il travailla en -amateur, et certain jour, il demeura stupéfait en voyant un article -louangeur que lui consacrait Balzac. - -«Cet article étonnant, tel que jamais écrivain ne le reçut d'un autre, -je l'ai lu en éclatant de rire, disait-il. Toutes les fois que -j'arrivais à une louange un peu forte, je voyais la mine que feraient -mes amis en la lisant.» - -Simple dans la forme, quoique très raffiné et très subtil dans le fond, -il employait la langue sobre des Encyclopédistes, avec plus de -négligence et d'incorrections qu'ils ne s'en permirent; et, quoique -contaminé de romantisme durant ses premières années, il n'accepta jamais -les parures et les atours de la prose romantique. Tout au contraire, -afin de manifester son dédain pour le style fleuri, il affirmait qu'en -s'asseyant devant sa table il avait bien soin de se mettre sur le -coeur une page du code. - -Grâce à cette originalité même, Stendhal, vivant, eut peu de lecteurs et -moins encore d'admirateurs. La resplendeur des étoiles romantiques -remplissait alors le firmament. Deux lustres encore après la mort de -Stendhal, survenue en 1842, ses oeuvres n'avaient pas commencé à -appeler l'attention. Il n'a écrit que dix-huit livres, et sa réputation -d'écrivain réaliste ne s'appuie que sur deux romans. - -La _Chartreuse de Parme_ décrit une petite cour, un duché italien, où -s'ourdissent des intrigues machiavéliques et où l'amour et l'ambition -déchaînent tout leur orchestre, comme une tempête dans le lac de Côme. - -Le _Rouge et le Noir_ étudie cette première époque de la Restauration -française où l'influence religioso-aristocratique succéda au pouvoir -militaire de Napoléon,--idole de Stendhal. - -On a prononcé des jugements fort différents sur le mérite de ces deux -livres. - -Sainte-Beuve, tout en déclarant que ce ne sont point des romans -vulgaires, qu'ils suggèrent des idées et ouvrent des voies, les qualifie -cependant de _détestables_, arrêt bien radical pour un critique aussi -éclectique. - -Taine les admire au point d'appeler Stendhal un grand idéologue et le -premier psychologue de son siècle. - -Balzac se déclare incapable d'écrire quelque chose d'aussi beau que la -_Chartreuse de Parme_. - -Ce roman et les autres oeuvres de Stendhal irritent Caro à ce point -qu'il va jusqu'à injurier l'auteur. - -Zola, en reconnaissant en lui le successeur de Diderot et en l'élevant -jusqu'aux nues, nie la réalité complète de ses personnages; ce ne sont, -à son avis, pas des hommes de chair et d'os, mais des systèmes cérébraux -compliqués, qui fonctionnent à part, indépendants des autres organes. - -Il y a quelque chose de vrai dans des opinions si opposées. - -Si l'on considère le procédé artistique, Sainte-Beuve est dans le vrai. -Le roman de Stendhal a toutes les imperfections. - -Il est écrit avec peu de grammaire,--comme Clemencin démontra que le fut -le _Don Quichotte_. Le style n'en est pas seulement décharné, il est -rocailleux. Il manque à ces romans l'unité, la cohésion, l'intérêt -graduellement ménagé; en somme les qualités qu'on apprécie ordinairement -dans une oeuvre littéraire. - -Dans la _Chartreuse de Parme_, on pourrait, sans grave inconvénient, -supprimer les deux tiers des personnages et la moitié des évènements. - -Bans le _Rouge et le Noir_ il serait fort à propos que le roman se -terminât au premier volume: il pourrait aussi finir au milieu du second. - -Quant à l'élégance, à la proportion et à l'habileté de la composition, -Mérimée, son élève, est fort au-dessus de Stendhal. - -Zola ne se trompe pas non plus quand il assure que les héros de Stendhal -raisonnent trop. Oui, parfois sans doute, il y a trop de raisonnement -dans ses livres. - -Julien Sorel, au retour d'un duel où il a reçu une balle dans le bras, -raisonne fort tranquillement sur le commerce des gens de haut bord, sur -l'agrément ou l'ennui de leurs entretiens et sur d'autres sujets du même -genre. Il ne le fait pas à haute voix et pour se montrer maître de soi, -ce qui alors serait naturel, il le fait simplement pour son bonnet. -N'importe qui songerait à sa blessure pour si peu de mal qu'elle fît. - -Zola, cependant, en reconnaissant ces taches, s'accorde avec Taine pour -déclarer que Stendhal est un profond psychologue. Ce que le chef du -Naturalisme français n'a pas avoué, c'est que la valeur des triomphes de -Stendhal consiste précisément dans la nature du terrain sur lequel il -les remporte. - -Stendhal analyse et dissèque l'âme humaine, et quoique Zola n'en -convienne pas, qui réussit dans ce genre d'études, occupe un haut rang -dans les lettres. C'est comme le dissecteur qui travaille dans les -parties les plus délicates, les plus secrètes de l'organisme, -nécessaires pour la vie; ou comme le chirurgien qui opère sur des tissus -qu'il ne voit pas, pleins de veines, d'artères et de nerfs. - -Copiste de la nature extérieure, à l'influence de laquelle il attribue -les déterminations de la volonté, Zola met systématiquement au second -plan cet ordre de vérités qui ne sont pas à leur de réalité, pas -incrustées, disons-le ainsi, dans les entrailles du réel, et qui ne -peuvent être par cela même découvertes que par des yeux perspicaces et -de très fins scalpels. - -Ce n'est pas que Zola ne soit pas psychologue, mais il l'est à la -Condillac; il nie la spontanéité de l'âme: aussi la méthode antérioriste -de Stendhal ne le satisfait-elle pas pleinement. Or, Stendhal n'a -d'autres titres à la gloire qui dore déjà son tombeau que cette lucidité -de psychologue réaliste, qui nous présente une âme nue, en nous -captivant par le spectacle multiple et, varié de la vie spirituelle, -spectacle aussi intéressant ou plus intéressant, que Zola en dise ce -qu'il voudra, que celui des Halles dans le _Ventre de Paris_ ... et -comptez que ce grand _bodegon_ de Zola est admirable! - -En résumé, Stendhal rachète ses défauts nombreux et indéniables par la -haute valeur philosophique de ses beautés, et ses oeuvres sont comme -de riches joyaux de diamants montés et sertis sans nul goût. - -Les hasards de la gloire littéraire sont étranges. Avec ce petit -patrimoine de deux romans, Stendhal réussit à voir son nom, comme -initiateur réaliste et naturaliste, uni aujourd'hui à celui de Balzac -qui fut un Titan, un Cyclope, un infatigable forgeron de livres. Et -notez que si Stendhal était indifférent à la célébrité, Balzac y -aspirait de toutes les forces de son âme. Il l'obtint surtout hors de -son pays, en Italie, en Suède, en Russie, mais pas si grande que des -rivaux comme Dumas et Sue ne pussent lutter avantageusement avec lui, et -lui disputer honneur et profit. - -Tandis que Dumas pouvait gaspiller en folies des fortunes gagnées par sa -plume de romancier, Balzac luttait corps à corps avec la misère, sans -atteindre jamais un état de fortune moyen. Pour comble de douleur, la -critique l'attaquait avec acharnement. - -La vie de Balzac est sans aventures romanesques. Son histoire se réduit -à travailler et à travailler toujours, pour satisfaire ses créanciers et -se créer une fortune indépendante. Il écrivit sans relâche, sans terme, -passant les nuits blanches, produisant parfois un roman en dix heures, -et tout cela en vain, sans réussir à se délivrer de ses obligations -urgentes et angoisseuses, sans pouvoir disposer d'un liard. Tous ceux -qui écrivent aujourd'hui sur Balzac disent avec raison que l'explication -et la clé de ses oeuvres sont tout entières dans ce genre de vie. - -Balzac se proposa d'écrire une étude complète et encyclopédique des -moeurs et de la société moderne, considérée sous tous ses aspects. Il -se déclara _docteur ès-sciences sociales_; il voulut créer _la Comédie -humaine_, résumé caractéristique de notre époque, comme le poème de -Dante fut le résumé du moyen-âge. Chacun de ses romans est un chant. - -Dans une si vaste épopée, toutes les classes furent représentées et -toutes les transformations politiques trouvèrent en lui un peintre -fidèle. Balzac peignit en pied l'Empire, la Restauration, la Monarchie -de Juillet; il copia d'après nature, avec une incroyable fidélité, les -physionomies de la noblesse légitimiste. Héros de la chouannerie -vendéenne, gentillâtres vantards du Midi, hommes du juste-milieu -orléaniste, soldats de l'Empire, clergé, paysans, différents types de la -bohème littéraire et du journalisme, il les portraictura tous, -conformément à son plan gigantesque, avec la vigueur d'un athlète et -l'effort puissant d'un hercule. - -Zola, qui sait parler éloquemment de Balzac, compare la _Comédie -humaine_ à un monument construit avec différents matériaux; ici du -marbre et de l'albâtre: là de la brique, du plâtre et du sable, le tout -mêlé et confondu par la main fébrile d'un maçon qui est parfois un -artiste remarquable. L'édifice combattu par les tempêtes est découronné -ici et là; les matériaux vils s'émiettent sur le sol, tandis que les -colonnades de granit et de jaspe se dressent encore droites et belles. -Il n'est pas de comparaison plus exacte. - -Tout est dans le monument colossal érigé par Balzac. Même les colonnades -de marbre que Zola admire, quoiqu'elles soient d'un beau plan et d'une -qualité inestimable, sont élevées à la hâte, par des mains fébriles. -Comment en pourrait-il être autrement? Vu la manière de composer de -Balzac, c'est ce qui devait arriver. Quand il s'enfermait dans sa -chambre avec une rame de papier devant lui, il savait que sous quinze -jours, une semaine, ou peut-être moins, son éditeur lui réclamerait la -rame de manuscrit et que ses créanciers se présenteraient pour recevoir -le prix en le lui arrachant des mains. Considérez l'état moral de Balzac -quand il écrivait, et comparez-le, par exemple, à celui de son -successeur Flaubert. - -Pour composer un roman en un volume, Flaubert consultait cinq cents -ouvrages, faisait six tomes d'extraits et mettait parfois huit années à -l'écrire. Balzac produisit en quinze jours _César Birotteau_, une de ses -meilleures oeuvres, un portique de marbre. - -On traduisait difficilement à l'imprimerie sa _copie_, inintelligible, -losangée de ratures, croisée, tachée, chaotique: Flaubert copiait dix à -douze fois une page pour la perfectionner. Balzac, certes, ne prit -jamais la peine de recopier. Il envoyait le brouillon à la composition, -corrigeait sur épreuves, changeait des paragraphes entiers. Il ne lui -était pas permis de s'arrêter à des détails. - -Dès lors quoi d'étonnant à ce que ses créations soient inégales? -Négligeons ses oeuvres de jeunesse qui semblent plutôt celles de la -sénilité et dans lesquelles il se montre si inférieur. Même dans la -_Comédie humaine_ on trouve des livres de valeur aussi différente -qu'_Eugénie Grandet_ et _Ferragus_, _la Cousine Bette_ et les -_Splendeurs et misères des Courtisanes_. La différence n'est pas -seulement évidente entre romans et romans, mais entre les diverses -parties d'un même livre. Parmi tant d'oeuvres magistrales, il en est à -peine une parfaite que l'on puisse proposer comme un modèle digne d'être -imité, et cependant, dans presque toutes, il y a des beautés -extraordinaires. - -Ainsi, de même qu'il n'était pas possible, avec son mode spécial de -créer, que Balzac ne consacrât à purifier et à diriger son abondante -veine, à viser à la perfection, il n'était pas possible non plus qu'il -procédât comme les réalistes contemporains qui prennent, tous et chacun -des éléments de leurs oeuvres, dans l'observation de la réalité: la -vie entière n'eût point suffi à cela, Philarète Chasles a fort bien dit -de Balzac que plus qu'observateur il était voyant; il travaillait au vol -en se servant de la vérité devinée et déduite, en la combinant dans ses -écrits à la plus grande close possible, mais en ne l'employant pas pure. -Si l'inspiration amenait par la main la vérité, tant mieux! Dans le cas -opposé, il ne s'agissait pas de suspendre le travail commencé, ni, pour -une vérification de renseignements, de renoncer au secours de -l'imagination. - -Chez Balzac, l'inspiration du réel est au-dessus de l'observation. Son -esprit concentrait dans un foyer les rayons de lumière épars, sans -prendre la peine de les compter ni de s'enquérir de leur provenance. -L'intuition joue dans ses oeuvres un rôle fort important. Où Balzac -a-t-il appris les sciences sociales? Où a-t-il gagné son bonnet de -docteur? Quand apprit-il la philologie, la médecine, la chimie, la -jurisprudence, l'histoire, le blason, la théologie, toutes choses qu'il -sait comme doit les savoir un artiste, sans érudition ni ignorance? On -l'ignore. - -Si parfois l'imagination l'entraîne, s'il trace d'invraisemblables -portraits, par contre, quand il trouve la voie de la réalité,--ce qui -arrive presque toujours,--il la suit et ne s'arrête point avant d'avoir -dévidé tout l'écheveau. Le plus grand nombre de ses caractères sont des -prodiges de vérité. - -Ce qui reste gravé dans la mémoire, après une lecture de Balzac, ce -n'est pas le sujet de tel roman, ni le dramatique dénouement de cet -autre, c'est,--don beaucoup plus précieux,--la figure, la démarche, la -voix et la manière d'agir d'un personnage que nous voyons et que nous -nous rappelons comme si c'était une personne vivante, comme si nous la -connaissions et la fréquentions. - -Les juges de Balzac censurent ordinairement son style. - -Sainte-Beuve le qualifie «d'énervé, rosé et veiné de toutes les teintes, -tout asiatique, plus brisé et plus amolli par places que le corps d'un -moine antique.» S'il est vrai que la sobriété et l'harmonie lui font -défaut,--Balzac ne les eut point,--par contre, le style de l'auteur -d'_Eugénie Grandet_ possède ce qui ne s'apprend ni ne s'imite: la vie. - -Ses phrases respirent. - -Leur couleur brillante et fastueuse les rend semblables à un riche émail -oriental. Comme défaut, il a tous ceux qui manquent à Beyle: lyrisme, -enflure, remplissage; mais quelles beautés! Quelles toiles de Titien et -de Van Dick! Quels intérieurs! Quels portraits de femmes! Quelles -draperies et quelles chairs succulemment empâtées! Walter Scott, que -Balzac admirait et respectait si fort, a été plus diffus, sans être -aussi heureux. - - - - -VII - - -SOMMAIRE - -_Flaubert_.--_La Genèse de_ Madame Bovary.--_Le roman_. ---_Le style de Flaubert_.--_L'amour de la phrase -bien faite_.--Salammbô.--La Tentation.--_L'_Education -sentimentale.--Bouvard et Pécuchet.--_Pessimisme et -impassibilité_. - - -Entre Balzac et Flaubert, il y a la distance d'un géant à un homme. - -L'auteur de la _Comédie humaine_ rendit épique la réalité; l'auteur de -_Madame Bovary_ nous la présente sous une face comico-dramatique il est -des écrivains qui voient le monde reflété comme dans un miroir convexe, -et, en conséquence, défiguré. Balzac le regarda avec un microscope qui, -sans altérer la forme, augmentait les proportions; Flaubert le vit sans -illusions d'optique, et je ne dis pas qu'il le contempla d'un oeil -serein, parce que la phrase me semble s'accorder mal avec le pessimisme -que prêchent ses oeuvres d'une manière indirecte, mais efficace. - -De Flaubert, il n'y a pas lieu de se demander où et quand il apprit ce -qu'il savait. Fils d'un médecin réputé, il se familiarisa de bonne heure -avec les sciences naturelles, et quoique la position aisée de sa famille -lui permît de ne faire choix d'aucune autre profession que de celle des -lettres, il fut un étudiant à perpétuité, acquit une culture un peu -hétérogène et capricieuse, mais considérable. Son ami Maxime Ducamp qui, -dans un livré récent, les _Souvenirs littéraires_, communique au public -tant et de si intéressants renseignements sur Flaubert, dit que, par sa -prodigieuse mémoire et sa lecture immense, c'était un dictionnaire -vivant que l'on pouvait feuilleter avec plaisir et avec profit. - -Flaubert montra toujours de la prédilection pour un certain genre -d'études qui n'attirent guère aujourd'hui que les intelligences -raffinées et curieuses: l'apologétique chrétienne, l'histoire de -l'Eglise, les Pères, les humanités. De si graves exercices -intellectuels, unis à son culte ardent de la forme et à sa sagacité -d'observateur implacable, firent de lui un artiste consommé, un -classique moderne. - -Flaubert écrivit moins de livres et quelques romans de plus que -Stendhal. - -Sa première oeuvre,--un essai intitulé _Novembre_, qui ne fut pas -imprimé, excepté,--la _Tentation de saint Antoine_, espèce -d'_auto-sacramental_ semblable à l'Ahasvérus d'Edgar Quinet. Le saint -voit défiler devant ses yeux éblouis, toutes les séductions de la chair -et de l'esprit, tous les pièges que le démon peut tendre aux sens, au -coeur et à l'intelligence, et, de la Reine de Saba aux Sphinx et à la -Chimère, de la déesse Diane aux hérétiques Nicolaïtes, tous le troublent -de leurs paroles ou de leur aspect. - -Considérant l'oeuvre au point de vue littéraire, les amis de Flaubert, -quand il leur lut ce manuscrit, preuve évidente de sa rare érudition, -émirent l'arrêt suivant: - -«Tu as fait un angle dont les lignes divergentes s'écartent si bien -qu'on les perd de vue; une goutte d'eau mène au torrent, le torrent au -fleuve, le fleuve au lac, le lac à l'océan, l'océan au déluge; tu te -noies, tu noies tes personnages, tu noies l'évènement, tu noies le -lecteur, et ton oeuvre est noyée.» - -Puis, comme ils le voyaient consterné de ce verdict, ils lui -conseillèrent d'entreprendre un autre travail, un livre où il peindrait -la vie réelle et où le terre à terre même du sujet l'empêcherait de -tomber dans l'abus du lyrisme--défaut qui, chez lui, était un héritage -du romantisme. Flaubert suivit le conseil et écrivit _Madame Bovary_. -Plus tard, il disait souvent à ses conseillers: «J'étais envahi par le -cancer du lyrisme, vous m'avez opéré; il n'était que temps, mais j'en ai -crié de douleur.» - -Flaubert eut à faire un grand pas de _La Tentation à Madame Bovary_. Ses -connaissances variées et choisies, sa lecture assidue des théologiens, -des mystiques et des philosophes se révélait dans la _Tentation_. Dans -_Madame Bovary_, le décor est changé! Nous ne sommes plus dans les -déserts de l'Orient, mais à Yonville, gros village arriéré et misérable. -Nous n'assistons pas aux luttes gigantesques du saint ascète contre les -puissances de l'enfer, mais aux mésaventures domestiques d'un médicastre -de campagne. Tout est vulgaire dans _Madame Bovary_, le sujet, le lieu -de la scène, les personnages. Seul le talent de l'auteur est -extraordinaire. - -Emma Bovary est née dans les derniers rangs de la classe moyenne; mais, -dans l'élégante pension où elle fut élevée, elle coudoya des demoiselles -riches et de haute famille. Les germes de la vanité, de la concupiscence -et de la soif des plaisirs,--graves maladies de notre -siècle,--s'accusèrent dès lors chez elle. Peu à peu ils se développent -et dépravent l'âme de la jeune femme, mariée déjà et mère de famille. -Passions sentimentales, habitudes de luxe incompatibles avec sa position -modeste de femme d'un médecin de campagne, expédients et désordres de -plus belle, compliquent de telle sorte sa situation que, quand ses -créanciers la pressent, elle s'empoisonne avec de l'arsenic. Tel est le -drame simple et terrible, pris dans la réalité, qui immortalise -Flaubert. - -Le sujet de _Madame Bovary_,--qui a été si blâmé et qui a soulevé un tel -scandale,--fut suggéré à Flaubert, à ce que déclare Maxime Ducamp, par -le hasard, qui évoqua dans sa mémoire le souvenir d'une malheureuse -femme qui vécut et mourut comme son héroïne. - -Je parlerai ailleurs de la haute importance d'oeuvres sociales comme -_Madame Bovary_ et de sa signification morale, quand je toucherai à la -délicate question de la moralité dans l'art littéraire. - -Je me borne à faire remarquer maintenant que Flaubert accepta le premier -sujet qui s'offrit à lui et qu'il lui eût été indifférent d'en traiter -un autre. - -Les histoires comme celle de Mme Bovary ne sont pas rares dans la vie, -mais jusqu'à Flaubert nul ne les avait racontées. Balzac même, qui -comprit si bien le pouvoir de l'argent dans notre société, ne démontra -pas avec autant d'énergie que Flaubert la métallisation qui nous -tourmente. - -Un écrivain moins analyste eût poétisé Mme Bovary, en la faisant -mourir écrasée sous le poids de ses déceptions amoureuses et de ses -remords dévorants, et non sous celui de ses dettes vulgaires. Les pages -dans lesquelles Mme Bovary, affolée et désespérée, implore en vain ses -amants afin d'obtenir d'eux la somme nécessaire pour apaiser ses -créanciers, sont l'étude la plus cruelle, la plus sincère et la plus -magnifique, que l'on ait écrite sur la dureté des temps présents et la -puissance de l'or. - -Dans l'oeuvre de Flaubert il n'y a pas seulement d'admirables la -vigueur et la vérité des caractères; c'est aussi un modèle de perfection -littéraire. - -Le style en est comme un lac limpide, au fond duquel on voit un lit de -sable fin et doré; comme une table de jaspe poli où il n'est pas -possible de trouver le plus léger défaut. Jamais il ne faiblit ou ne -s'affaisse; nul détail ne manque ni n'est en trop. Nulle recherche. Il -n'y a ni néologismes, ni archaïsmes, ni tours précieux, ni phrases -parées et artificielles, encore moins de la négligence ou cette vague -indécision de l'expression que l'on appelle en général le style fluide. -C'est un style parfait, concis sans pauvreté, correct sans froideur, -irréprochable sans purisme, ironique et naturel à la fois, et en somme, -travaillé avec tant de courage et de limpidité qu'il sera bientôt -classique, s'il ne l'est déjà. - -Les descriptions dans _Madame Bovary_ réalisent l'idéal du genre. -Quoique Flaubert décrive beaucoup, il ne commet pas la faute de peindre -pour peindre. S'il étudie ce que l'on appelle aujourd'hui le _milieu -ambiant_, il ne le fait pas pour satisfaire un caprice d'artiste, ou -pour parader en parlant de choses qu'il connaît bien, mais parce que le -sujet ou les caractères exigent cette étude. Il possède un tact si -spécial, qu'il ne décrit que le plus saillant, le plus caractéristique, -et cela en peu de mots, sans abuser de l'adjectif, en deux ou trois -magistraux coups de pinceau. Ainsi, dans _Madame Bovary_, malgré la -scrupuleuse conscience réaliste de l'auteur, chaque chose est toujours -en sa place, et toujours le principal est le principal, l'accessoire -l'accessoire. L'habileté de Flaubert apparaît aussi bien dans ce qu'il -dit que dans ce qu'il omet. Par là, il est supérieur à Balzac qui -employa tant d'ornements superflus. - -Flaubert méconnut entièrement la valeur de _Madame Bovary_; bien plus, -le succès de ce livre l'irrita. Il sortait des gonds en voyant le public -et les critiques le préférer à ses autres oeuvres, et pour le rendre -furieux, il n'y avait qu'à lui conseiller d'écrire quelque chose dans le -même genre. «Laissez-moi en paix avec _Madame Bovary_!» s'écriait-il -alors avec emportement. Durant les dernières années de sa vie il voulut -retirer le livre de la circulation, en n'en autorisant pas de nouveaux -tirages, et, s'il n'en fut pas ainsi, ce fut parce qu'il avait besoin -d'argent. - -Il ne se bornait pas à dédaigner _Madame Bovary_, la jugeant inférieure, -par exemple, à _La Tentation_. Il déclarait mépriser le genre à -laquelle elle appartient, c'est-à-dire la réalité analytique dans le -caractère et dans les moeurs. - -Il estimait uniquement la délicatesse du style, la beauté de la phrase, -et assurait que ce n'est que par elles qu'on gagne l'immortalité, -qu'Homère est aussi moderne que Balzac et qu'il donnerait _Madame -Bovary_ tout entière pour un paragraphe de Châteaubriand ou de Victor -Hugo. - -Il est à noter, en effet, que pour Flaubert, disciple enthousiaste de -l'école romantique, admirateur fervent d'Hugo, de Dumas et de -Châteaubriand, la perfection du style, c'étaient les oripeaux lyriques, -la prose poétique et fleurie, et non cette admirable sobriété et cette -pureté auxquelles il arrivait. Cas d'aveuglement littéraire très -semblable à celui qui poussait Cervantès à préférer dans son oeuvre le -_Persilès_. - -Après _Madame Bovary_, _Salammbô_ est la meilleure oeuvre de Flaubert. -Avec le même scrupule qu'il étudia les misères d'un village au temps de -Louis-Philippe, Flaubert reconstitua le monde lointain, la mystérieuse -civilisation carthaginoise. Il nous transporte à Carthage parmi les -contemporains d'Hamilcar, durant les révoltes des troupes mercenaires, -que la République africaine entretenait a sa solde pour la servir contre -Rome; et l'héroïne du roman est la vierge Salammbô, prêtresse de la -Lune. - -Il semble à première vue, que de tels éléments doivent composer un livre -ennuyeux, savant peut-être, mais de peu d'intérêt; quelque chose -d'analogue aux romans archéologiques qu'écrit Ebers. Eh bien! nullement. -Quoique l'auteur de _Salammbô_ nous conduise à Carthage et dans les -chaînes de la Lybie, au temple de Tanit et aux pieds de la monstrueuse -statue de Moloch, _Salammbô_ est dans son genre une étude aussi réaliste -que _Madame Bovary_. - -Laissons de côté l'infatigable érudition que déploya Flaubert pour -dépeindre la cité africaine, son voyage aux côtes de Carthage, son -ardeur à fouiller les auteurs grecs ou latins. Ebers le fait aussi, -mieux et plus solidement même, mais ses romans n'en sont pas pour cela -moins soporifiques. - -Ce qui importe dans des oeuvres analogues à _Salammbô_, ce n'est pas -que les détails scientifiques soient irréprochablement exacts; c'est que -la reconstruction de l'époque, des moeurs, de la société, des -personnages et de la nature ne semble pas artificielle, et que l'auteur -en étant savant, demeure artiste. Il faut que dans tout il y ait vie et -unité; il faut que ce monde exhumé de la poussière des siècles nous -semble réel, quoique étrange et différent du nôtre. Il faut qu'il nous -produise la même impression de vérité que causent les hiéroglyphes, -quand un égyptologue les déchiffre, ou les fossiles quand un éminent -naturaliste les complète. Il faut que si nous ne pouvons dire avec une -certitude absolue: «Carthage était ainsi,» nous pensions du moins que -_Carthage pût être ainsi_! - -Avec _Salammbô_, Flaubert vit le terme de ses succès. Un roman dans -lequel il se mit tout entier, et sur lequel il fonda de grandes -espérances, l'_Education sentimentale_, fit un fiasco si complet, que -Flaubert, dans ses élans de colère accoutumés, demandait à ses amis en -serrant les poings: «Et pourriez-vous me dire pourquoi ce bouquin n'a -pas plu?» La cause pour laquelle le livre ne plut pas mérite qu'on la -raconte. - -D'après Maxime Ducamp, il y a eu deux périodes dans la vie de Flaubert. -Durant la première,--les années de jeunesse,--Flaubert avait un esprit -délié, une imagination féconde; il apprenait sans effort et travaillait -facilement. Bientôt une horrible maladie le frappa, mal mystérieux que -Paracelse appelle _le tremblement de terre de l'homme_, et sa fraîche -intelligence, tout comme son corps d'athlète, furent atteints dans leur -source de vie, affaissés et jusqu'à un certain point paralysés. - -On remarqua, parallèlement, deux étranges symptômes chez le malade. Il -prit en haine la marche, au point que voir marcher les autres lui -faisait mal; et, pour le travail littéraire, il devint si difficile et -si exigeant, qu'il copiait vingt fois une page, la corrigeait, la -raturait, la polissait, et s'acharnait de telle sorte au travail, que -si, en un mois, il réussissait à produire vingt pages définitives, il se -déclarait rendu et mort de fatigue. Après avoir terminé une page en -gémissant, en soupirant, il se levait de sa table de travail, baigné de -sueur, et allait tomber sur un divan où il restait sans souffle. - -Cette lenteur, l'énorme effort que lui coûtait chacune de ses oeuvres -qu'il passait des éternités à terminer,--il lima, corrigea et retoucha -_La Tentation_ pendant vingt années,--provenaient du désir d'atteindre -une correction absolue de style et une complète exactitude de laits et -d'observations. - -Il y eut un moment où il obtint les deux choses sans exagération et sans -préjudice de la création artistique. Ce fut alors qu'il écrivit -_Salammbô_ et _Madame Bovary_. Ensuite l'équilibre fut rompu. - -Il commença à abuser du procédé, au point de passer des heures entières -à faire la chasse a une répétition de voyelles ou à une cacophonie, à -réfléchir si une voyelle était ou non à sa place, et à lire trente -volumes sur l'agriculture pour écrire dix lignes en connaissance de -cause. - -De là, l'échec de _l'Education sentimentale_, et surtout celui de -_Bouvard et Pécuchet_, son oeuvre posthume, où le roman se transforme -en monotone satire sociale, en pesant catalogue de lieux communs et -d'idées courantes; où une même situation prolongée durant toute -l'oeuvre, où la langue, sèche et décharnée à force de vouloir être -pure et simple, fatiguent le lecteur le plus courageux. - -Qu'elle soit due à la maladie ou à la nature spéciale de son génie, on -doit insister sur la décadence de Flaubert, parce que c'est un évènement -peu fréquent que la chute et la stérilité d'un écrivain par ambition -excessive d'exactitude et de perfection; au lieu que la plupart, -aussitôt qu'ils ont acquis du renom, se laissent aller au sommeil. - -Flaubert, lui, appelait _se distraire_, écrire des contes comme le -_Coeur sensible_, qui représente six mois de travail assidu. À force -d'effiler la pointe du crayon, Flaubert la brisa. - -Le fond des oeuvres de Flaubert est pessimiste, non pas qu'il prêche -ni cette doctrine ni une autre, car il est l'écrivain le plus -impersonnel et le plus réservé qu'on ait jamais vu. Seulement son -observation implacable démontre à chaque instant la bassesse et la -nullité des desseins et des désirs de l'homme. - -Soit qu'il nous montre Mme Bovary rêvant de poétiques amours et tombant -dans de prosaïques hontes, soit qu'il nous peigne Salammbô expirant dans -l'horreur de son barbare triomphe, ou Bouvard et Pécuchet étudiant les -sciences et dévorant les livres pour rester aussi sots qu'ils l'étaient -avant, Flaubert n'a pas un coin où se puissent loger les illusions -consolantes. Il hait par dessus tout la société moderne, ce que l'on a -coutume d'appeler l'intelligence, le progrès, les découvertes, -l'industrie et les libertés. C'est une face de Flaubert que Zola et son -école n'ont pas négligé de lui emprunter. Seulement Flaubert n'obéissait -pas à un système, il agissait par instinct. Dans ses rapports avec ses -amis, il se montrait au contraire enthousiaste, exalté, et se -passionnait facilement. - - - - -VIII - - -SOMMAIRE - -_Les de Goncourt.--L'auteur est une dévote de leur autel -byzantin.--Les deux frères.--Leur ascendance littéraire. ---Leurs tendances esthétiques.--Le rococo et la modernité. ---Gautier, à propos de Baudelaire.--L'expressivité.--La -couleur.--Loeuvre: l'oeuvre commune.--L'oeuvre -d'Edmond de Goncourt.--Préférences de l'auteur_.--Les -frères Zemganno--Manette Salomon. - - -Deux idées me frappent au moment de parler des frères de Goncourt. - -D'abord, je crains de les louer plus que de juste, parce qu'ils -m'inspirent une grande sympathie et sont mes auteurs de prédilection. -Aussi je préfère déclarer, dès maintenant, quelle affection j'ai pour -eux et avouer ingénument que jusqu'à leurs défauts me captivent. - -«Si la foule ne s'agenouille jamais devant eux, ils auront une chapelle -d'un luxe précieux, une chapelle byzantine avec de l'or fin et des -peintures curieuses, dans laquelle les raffinés iront faire leurs -dévotions[1].» Je suis une dévote de cet autel, sans prétendre ériger en -loi mon goût qui provient peut-être de mon tempérament de coloriste. - -Ensuite, je m'étonne qu'il y ait des gens qui traitent les réalistes de -_simples photographes_, alors que combattent dans leurs rangs les deux -écrivains modernes qui peuvent le plus justement se prétendre des -_peintres_. - -Les Goncourt sont à peine connus en Espagne. L'un s'appelle Edmond, -l'autre s'appelait Jules. Travaillant en collaboration intime, ils -écrivirent des romans et des oeuvres historiques, jusqu'à ce que -Jules le cadet descendit au tombeau. Ils vécurent si unis, fondant leurs -styles et leurs pensées, que le public les prenait pour un seul -écrivain. Edmond, le survivant, dans son beau roman _Les Frères -Zemganno_, a symbolisé cette étroite fraternité intellectuelle dans -l'histoire des deux frères gymnasiarques qui exécutent ensemble au -cirque des exercices dangereux et mettent en commun leur force et leur -adresse, arrivant à être une âme en deux corps. Quand le plus jeune se -brise les deux jambes dans une chute, Gianni, l'aîné, renonce à des -travaux qu'il ne peut plus partager avec son cher Nello. Je laisserai -Edmond de Goncourt lui-même expliquer la tendresse qui les unissait. - -«Les deux frères ne s'aimaient pas seulement, ils tenaient l'un et -l'autre par des liens mystérieux, des attaches psychiques, des atomes -crochus de natures jumelles, et cela, quoiqu'ils fussent d'âges très -différents et de caractères diamétralement opposés. Leurs premiers -mouvements instinctifs étaient identiquement les mêmes..... -Non-seulement les individus, mais encore les choses, avec le pourquoi -irraisonné de leur charme ou de leur déplaisance, leur parlaient -mêmement à tous les deux. Enfin les idées, ces créations du cerveau dont -la naissance est d'une fantaisie si entière, et qui vous étonnent -souvent par le _on ne sait comment_ de leur venue, les idées d'ordinaire -si peu simutanées et si peu parallèles dans les ménages de coeur entre -homme et femme, les idées naissaient communes aux deux frères. Leur -_travail_ se trouvait tant et si bien confondu, leurs exercices -tellement mêlés l'un à l'autre, et ce qu'ils faisaient semblait si peu -appartenir à aucun en particulier, que les bravos s'adressaient toujours -à l'association et qu'on ne séparait jamais le couple dans l'éloge ou -dans le blâme..... C'est ainsi que ces deux êtres étaient arrivés à -n'avoir plus à eux deux qu'un amour-propre, qu'une vanité, qu'un -orgueil.» - -Il s'écoula bien des années sans que les Goncourt obtinssent, je ne -dirai pas les applaudissements, mais même l'attention du public. -Quelques-uns de leurs romans furent accueillis avec tant d'indifférence, -que la douleur de cet insuccès précipita la mort de Jules. Maintenant, -grâce au fracas que soulève le naturalisme, les romans des Goncourt -commencent à être très lus. Edmond, que la mort de son frère avait -laissé abattu et sans courage, Edmond, qui avait voulu renoncer à -écrire, s'est remis à travailler et passe pour le troisième romancier -français vivant. Nombre de gens même le préfèrent à Daudet. - -Goncourt fut le premier qui appela _documents humains_ les faits que le -romancier observe et rassemble pour en faire la base de ses créations. -Mais ceux qui s'imaginent que tous les naturalistes et les réalistes -sont taillés sur le patron de Zola, s'étonneraient s'ils connaissaient -l'originalité de Goncourt. Il ne ressemble ni à Balzac, ni à Flaubert; -et bien que disciple de Diderot, il ne lui emprunte que le coloris et -l'art d'exprimer les sensations. Stendhal étudiait le mécanisme -psychologique et le _processus_ des idées, les Goncourt, élèves du même -maître, réussissent à copier avec de vives couleurs la réalité sensible. -Ils sont, avant tout,--inventons, à leur exemple, un mot -nouveau,--_sensationnistes_. Ils ne possèdent pas la netteté de -Flaubert, ni son style parfait, ni son impersonnalité puissante; au -contraire, s'ils prennent le réel pour matière première, c'est pour le -couler dans le moule de l'individualité ou, comme dirait Zola, pour le -montrer à travers leur tempérament. - -Les Goncourt se distinguèrent par deux traits: la connaissance de l'art -et des moeurs du dix-huitième siècle et l'expression des éléments -esthétiques du dix-neuvième. - -Ils étudièrent le XVIIIe siècle avec une fougue d'artistes et une -patience d'érudits, communiquant au public le résultat de leurs -investigations en de nombreux et remarquables livres -historico-biographiques et historico-anecdotiques. Ils collectionnèrent -des estampes, des meubles, des livres et des plaquettes, tout ce qui -concernait cette époque qui, pour être voisine de nous, n'en est pas -moins intéressante. - -Dans leurs romans, ils montrèrent une foule d'aspects poétiques de notre -temps, auxquels nul ne songeait. Loin de faire comme Flaubert -l'inventaire des misères et des ridicules de la société moderne, ou de -se borner par système, comme Champfleury, à trouver des types et des -scènes vulgaires, les Goncourt découvrirent dans la vie contemporaine un -certain idéal de beauté qui lui appartient exclusivement et que d'autres -âges et d'autres temps ne peuvent lui disputer. - -Les Goncourt disent par la voix d'un de leurs personnages: «Le moderne, -tout est là. La sensation, l'intuition du contemporain, du spectacle qui -vous coudoie, du présent dans lequel vous sentez frémir vos passions et -quelque chose de vous, tout est là pour l'artiste.» - -Et fidèles à cette théorie, les Goncourt extraient de la vie -contemporaine tout ce qui est artistique, comme le chimiste fait jaillir -l'aveuglante lumière de l'électricité d'un obscur morceau de charbon. - -Cette sympathie pour la vie moderne peut prendre une forme très rabattue -et se changer en admiration pour les progrès scientifiques ou -industriels de notre siècle. Chez les Goncourt, elle en prit une -beaucoup plus nouvelle et beaucoup plus inusitée, entièrement -artistique. Leur idéal fut celui de la génération présente qui ne se -borne pas à admirer une seule forme de l'Art, mais qui les comprend -toutes et en jouit avec un éclectisme raffiné, préférant peut-être les -plus étranges aux plus belles, comme il arrivait aux Goncourt. Une page -de Théophile Gautier définit fort bien cette manière de sentir l'Art. On -peut l'appliquer aux Goncourt. - -«Il aimait ce qu'on appelle improprement le style de décadence, et qui -n'est autre chose que l'Art arrivé à ce point de maturité extrême que -déterminent à leurs soleils obliques les civilisations qui vieillissent: -style ingénieux, compliqué, savant, plein de nuances et de recherches, -reculant toujours les bornes de la langue, empruntant à tous les -vocabulaires techniques, prenant des couleurs à toutes les palettes, des -notes à tous les claviers, s'efforçant à rendre la pensée dans ce -qu'elle a de plus ineffable, et la forme de ses contours les plus vagues -et les plus fuyants.... Tel est bien l'idiome nécessaire et fatal des -peuples et des civilisations où la vie factice a remplacé la vie -naturelle et développé chez l'homme des besoins inconnus. Ce n'est pas -chose aisée, d'ailleurs, que ce style méprisé des pédants, car il -exprime des idées neuves avec des formes nouvelles et des mots qu'on n'a -pas entendus encore.» - -S'il est facile ou non, celui-là seul le sait qui lutte avec le vocable -indomptable pour le dompter! Edmond de Goncourt croit que son frère -Jules tomba malade et mourut des blessures reçues en luttant avec la -phrase rebelle, à qui il demandait ce que nul écrivain ne lui demanda -jamais, de surpasser la palette. - -Avant d'écrire, les Goncourt s'étaient adonnés à la peinture à l'huile -et à la gravure à l'eau-forte. Ils s'étaient entourés de délicieux -bibelots, de jouets asiatiques, d'armes riches, d'étoffes de soie -japonaise brodées en relief, de porcelaines curieuses. Célibataires et -maîtres d'eux-mêmes, ils se livrèrent librement à leurs passions -d'artistes. En cultivant les lettres, ils voulurent rendre aussi cette -beauté de coloris qui les captivait et cette complexité de sensations -délicates, aiguës, et jusqu'à un certain point paroxystes, que leur -faisaient éprouver la lumière, les objets, les formes, grâce à la -subtilité de leurs sens et à la finesse de leur intelligence. Au lieu de -se tirer d'affaire comme tant d'écrivains, en s'écriant: «Je ne trouve -pas d'expressions pour dépeindre ceci, cela ou le reste,» les Goncourt -se proposèrent de trouver toujours des mots, quand ils devraient les -inventer. - -Pour communiquer aux lecteurs les impressions de leurs sens raffinés, -les Goncourt amplifiaient, enrichissaient et disloquaient le français. -Indignés de la pauvreté de la langue, quand ils la comparaient à -l'abondance et à la merveilleuse variété des sensations, ils perdirent -tout respect pour l'idiome et furent les plus audacieux néologistes du -monde, sans se priver aussi de prendre d'autres licences. Car, les mots -nouveaux ne leur suffisant pas, ils songèrent à les placer d'une manière -inaccoutumée, pourvu qu'ils exprimassent ce que l'auteur désirait leur -faire exprimer. - -Ils ne se bornèrent pas à peindre l'extérieur des choses et la sensation -que produit leur aspect, mais les suggestions de tristesses, de joies ou -de mélancolies que l'âme trouve en elles, de sorte qu'ils ne dominèrent -pas seulement le coloris comme Théophile Gautier, mais le clair obscur, -la quantité de lumière et d'ombre qui influent tant sur notre esprit. - -Les Goncourt se servent de tous les moyens imaginables pour atteindre -leurs fins: ils répètent un mot pour que l'excitation réitérée augmente -l'intensité de la sensation; ils emploient deux ou trois synonymes pour -nommer un objet. Ils commettent des tautologies et des pléonasmes, font -des substantifs d'adjectifs, tombant à chaque pas dans des défauts qui -eussent rempli d'horreur Flaubert. - -Ces audaces donnent parfois les plus heureux résultats. Une tournure ou -une phrase saute aux yeux du lecteur, se grave dans sa rétine et -transmet au cerveau la vive image que l'artiste voulut lui montrer -clairement. - -Dans ses merveilleuses descriptions. Zola adopta les procédés des -Goncourt, légèrement atténués; Daudet leur prit à son tour les -miniatures exquises qui ornent quelques-unes de ses pages les mieux -choisies, et tout écrivain coloriste, désormais, devra s'inspirer de la -lecture des deux frères. - -Quelle belle, quelle savoureuse chose que la couleur! Sans admettre la -théorie de ce savant allemand, qui prétend qu'au temps d'Homère, les -hommes voyaient beaucoup moins de couleurs qu'aujourd'hui, et que ce -sens se raffine et s'enrichit chaque jour, je crois que le culte de la -ligne est antérieur à celui du coloris, comme la sculpture à la -peinture. Je pense aussi que les lettres, à mesure qu'elles avancent, -expriment la couleur avec plus de brio et de force, en détaillent mieux -les nuances et les délicates transitions, et que l'étude de la couleur -se complique de même que l'étude de la musique s'est compliquée depuis -les maîtres italiens jusqu'à aujourd'hui. - -J'ai lu, il n'y a pas longtemps, dans une revue scientifique, qu'il -existe des sujets qui éprouvent une sensation lumineuse et chromatique, -qui est toujours la même quand le son est égal et qui varie quand le son -change, de telle sorte qu'un son peut exciter la rétine en même temps -que le tympan et que pour l'individu qué d'une faculté si singulière, -chaque ton de son correspond exactement à un ton de couleur. - -La méthode des Concourt s'essaie à obtenir des résultats analogues: ils -écrivent de telle sorte que les mots produisent de vives sensations -chromatiques et c'est en cela que consiste leur indiscutable -originalité. Quoique la traduction doive forcément abîmer l'émail -polychrome d'un style aussi capricieux, je traduis ici un paragraphe du -roman _Manette Salomon_ où les Goncourt décrivent les exagérations d'un -coloriste et semblent exprimer plutôt leur propre désir de remplacer le -pinceau par la plume[2]. - -«Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer ses tons, les -enflammer, les brillanter. Devant les vitrines de minéralogie, essayant -de voler la Nature, de ravir et d'emporter les feux multicolores de ces -pétrifications et de ces cristallisations d'éclairs, il s'arrêtait à ces -bleus d'azurite, d'un bleu d'émail chinois, à ces bleus défaillants des -cuivres oxydés, au bleu céleste de la lazulite allant du bleu de roi au -bleu de l'eau. Il suivait toute la gamme du rouge, des mercures -sulfurés, carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hématite, et -rêvait à l'_omatito_, la couleur perdue du XVIe siècle, la couleur -cardinale, la vraie pourpre de Rome.... Des minéraux, il passait aux -coquilles, aux colorations mères de la tendresse et de l'idéal du ton, à -toutes ces variations du rose dans une fonte de porcelaine, depuis la -pourpre ténébreuse jusqu'au rose mourant, à la nacre noyant le prisme -dans son lait. Il allait à toutes les irrisations, aux opalisations -d'arc-en-ciel.... Il se mettait dans les yeux l'azur du saphir, le sang -du rubis, l'orient de la perle, l'eau du diamant. Pour peindre, le -peintre croyait avoir maintenant besoin de tout ce qui brille, de tout -ce qui brûle dans le Ciel, dans la Terre, dans la Mer.» - -C'est cela même que croient les Goncourt, et de là résultent les -conditions exceptionnelles de leur style. Je n'ose pas dire les -qualités, quoique pour moi elles soient telles. - -Je me hâte d'ajouter que les Goncourt n'ont pas seulement de la valeur -comme maîtres puissants du coloris et comme interprètes rares de la -sensation. Ils ont prouvé aussi qu'ils sont de grands observateurs qui -savent étudier les caractères. Il est vrai qu'ils ne procèdent ni comme -Balzac, ni comme Zola, qui ont créé des personnages logiques, agissant -conformément à des antécédents indiqués par le romancier, et allant où -les conduisent la fatalité de leur complexion et la tyrannie des -circonstances. Les personnages des Goncourt ne sont pas aussi -automatiques; ils semblent plus capricieux, plus inexplicables pour le -lecteur; ils agissent avec une indépendance relative, et cependant, nous -ne nous les imaginons pas comme des mannequins ou des êtres fantastiques -et rèvés, mais comme des personnes de chair et d'os, semblables à -beaucoup de gens, que nous rencontrons à chaque pas dans la vie réelle, -et dont nous ne pouvons prédire avec certitude la conduite, quoique nous -les connaissions à fond et que nous sachions d'avance les mobiles qui -peuvent influer sur eux. La contradiction, l'irrégularité et -l'inconséquence, l'énigme qui existe dans l'homme, les Goncourt les -mettent peut-être mieux en lumière que leurs illustres rivaux. - -Deux groupes de romans portent au titre le nom des Goncourt. L'un est -l'oeuvre des frères réunis, l'autre d'Edmond seul; mais dans tous la -méthode est la même. - -Nul n'applique plus radicalement que les Goncourt le principe récemment -découvert que dans le roman, ce qui importe le moins, c'est le sujet et -l'action, et ce qui importe le plus, la quantité de vérité artistique. - -Dans quelques-uns de leurs romans comme _Soeur Philomène_ et _Renée -Mauperin_, il y a encore un drame, très simple, mais drame enfin. - -Dans _Manette Salomon_, _Charles Demailly_, _Germinie Lacerteux_, on ne -trouve guère que la succession des évènements, incohérente en apparence, -et parfois languissante, comme il arrive dans la vie. - -Dans _Madame Gervaisais_, l'intérêt de l'intrigue est moindre ou plus -délicat si l'on veut. Il n'y a pas d'évènements et le drame intime et -profond de la conversion d'une libre-penseuse au catholicisme se joue -dans l'âme de l'héroïne. Ce roman surprenant ne manque pas seulement -d'intrigue au sens usuel du mot, il manque aussi de dialogue. - -Les Goncourt possèdent un microscope très puissant, et l'emploient -plutôt qu'à examiner l'âme humaine et à visiter les replis du cerveau, à -observer dans tous les objets les détails menus, exquis et curieux, les -fils si frêles qui tissent la réalité. - -Pour d'autres auteurs, la vie est une toile grossière; pour les -Goncourt, c'est une jolie dentelle chargée de broderies, de fleurs et -d'étoiles délicates brodées par une main adroite. - -Il semble que sous le verre de leur microscope, comme sous le verre du -microscope des naturalistes sages qui découvrirent le monde des -infusoires et les régions micrographiques, la création se dilate, se -multiplie et s'approfondit. - -Les romans les plus vantés des Goncourt sont _Germinie Lacerteux_ et _La -fille Elisa_. Leur succès est peut-être dû à la curiosité et au goût -dépravé du public, qui préfère certains sujets, et cherche dans le roman -la satisfaction de certains appétits. Pour moi, les meilleures oeuvres -des Goncourt sont le beau poème d'amour fraternel, intitulé _Les frères -Zemganno_, ou la poésie se cache sous la vérité, comme la perle dans la -coquille de l'huître; et surtout, l'admirable _Manette Salomon_, où ces -écrivains d'élite trouvèrent ce que l'artiste apprécie tant, la -conformité de l'esprit, du talent et du sujet. - - -[1] ZOLA, _Les romanciers naturalistes_. - -[2] Il nous a paru inutile de citer, même en note, la version d'ailleurs -facile et élégante de Mme Pardo Bazan. - - - - -IX - - -SOMMAIRE - -_Alphonse Daudet: il débute par la poésie_.--_La parenté -avec Dickens_.--Le Petit Chose.--_La caractéristique -de Daudet romancier et écrivain_.--Le Nabab.--Les Rois -en exil.--Numa Roumestan.--_Daudet et Zola_. - - -Alphonse Daudet est né dans le Midi de la France, pays de gai savoir et -de climat prospère, assez semblable à notre Andalousie. Le ciel serein, -le clair soleil et la végétation florescente des zones méridionales -semblent avoir leur reflet dans le caractère de cet écrivain, dans sa -fantaisie étincelante et dans son heureux tempérament littéraire. - -Ernest son frère, dans le livre intitulé _Mon frère et moi_, donne les -preuves de la précocité du talent d'Alphonse et affirme que son premier -roman, écrit à quinze ans, serait digne de figurer dans la collection de -ses oeuvres actuelles. Il observe aussi que la critique n'a pu trouver -d'infériorité relative entre les différents livres qu'il publia, ni -choisir et signaler une oeuvre de lui supérieure aux autres,--ce -qu'elle a fait pour les Goncourt, Flaubert et Zola. - -Les débuts de l'histoire littéraire d'Alphonse Daudet furent difficiles. -Il lutta héroïquement contre la gêne qui avait peu à peu écrasé sa -famille, gêne qui finissait par être de la pauvreté. Il entra comme pion -dans un collège, se destina ensuite au journalisme, et dans sa chambre -d'étudiant, commença à travailler modestement et courageusement pour -gagner de la réputation. - -Son premier livre fut un volume de vers, _Les Amoureuses_: avec un -surenchérissement d'éloges hyperboliques, la critique a dit de cette -oeuvre «que Daudet avait recueilli la plume d'Alfred de Musset -mourant.» - -Ensuite, il écrivit de la prose, commença par composer de petits contes -courts, des études légères sur n'importe quel sujet, des descriptions de -villages et de types de son pays. - -De ces aquarelles, il passa à des tableaux de chevalet, c'est-à-dire des -scènes de moeurs, jusqu'à ce qu'enfin il osa couvrir de couleurs de -vastes toiles, de grands romans sociaux. Grands, non point par les -dimensions, mais par la profondeur de l'observation. - -Il ne manque pas de gens qui placent Alphonse Daudet hors de l'école -réaliste et naturaliste, en se fondant sur certaines qualités poétiques -de son esprit. Je pense que, sans aucun doute, nous devons placer parmi -les réalistes l'auteur de _Numa Roumestan_. En effet, les procédés -d'Alphonse Daudet, sa méthode pour composer et imaginer, sont absolument -réalistes. Avant de se coucher, à l'imitation de Dickens avec lequel il -a bien des points de contact, il note en détail les évènements et les -minuties observés durant la journée. On peut assurer qu'il n'y a pas de -détails, pas de caractères, pas d'évènements dans ses romans qui ne -soient tirés de ses carnets ou du riche trésor de sa mémoire. Zola dit -fort bien que Daudet manque d'imagination dans le sens que nous avons -coutume de donner à ce mot, puisqu'il n'invente rien: il choisit, -combine, dispose seulement les matériaux qu'il a pris à la réalité. Sa -personnalité littéraire, ce que Zola appelle _le tempérament_, -intervient ensuite et coule le métal de la réalité dans son propre -moule. - -Notable erreur que de croire que pour se conformer à la méthode -réaliste, un auteur abdique ses libres facultés de création. Et voilà ce -qu'on affirme sur un ton doctoral, comme si l'on formulait un -irréfutable axiome d'esthétique! - -Daudet voit les choses à sa manière, il ne les étudie ni avec la sévère -impersonnalité d'un Flaubert, ni avec l'intense émotion artistique des -Goncourt, ni avec la lucidité visionnaire d'un Balzac. Il les étudie -avec cette sensibilité naturelle, avec cette ironie voilée, douce et -profonde que connaissent bien les lecteurs assidus de Dickens. Ce n'est -pas un analyste froid, ce n'est pas le médecin qui rapporte avec une -indifférence glaciale les symptômes d'une maladie, ce n'est pas -davantage l'artiste qui cherche avant tout la perfection; c'est le -narrateur passionné qui sympathise avec quelques-uns de ses héros et -s'indigne contre les autres, dont la voix tremble parfois, dont parfois -une larme furtive couvre les yeux d'un voile. - -Sans parler constamment en son propre nom, sans suspendre les récits -pour adresser au lecteur des réflexions et des admonitions, Daudet sait -n'être jamais absent de ses livres. Sa présence les anime. - -Un de ses romans, _Le Petit Chose_, est tissu des évènements de -l'enfance et de l'adolescence de l'auteur, et ses personnages sont des -membres de la famille Daudet. Même sans le concours de cette -circonstance, toutes les oeuvres de Daudet émeuvent, parce qu'il sait -pratiquer le _si vis me flere_,... discrètement comme l'exige l'art -contemporain, sans exclamations ni apostrophes. Grâce à une certaine -chaleur dans le style, avec des inflexions grammaticales très tendres, -très pénétrantes, qui vont à l'âme, nous savons, quoique l'auteur n'ait -pas pris la peine de nous en avertir, qu'il éprouve de l'affection pour -tel ou tel personnage. Nous écoutons le rire mélodieux et sonore avec -lequel il se moque des coquins et des imbéciles. Tout cela, nous le -distinguons à travers un voile et nous jouissons du plaisir de le -deviner. - -Tandis que Stendhal fatigue comme fatiguerait une démonstration -mathématique, tandis que les Goncourt excitent les nerfs et éblouissent -les yeux, que Flaubert attriste et cause du spleen et de la -misanthropie, Daudet console, rafraîchit et divertit l'esprit, sans se -servir de tromperies et de sornettes comme les idéalistes, par la seule -magie de son caractère sympathique et tendre. La note gaie, parfois -légère, qui ne manque pas dans la vie et qui manque dans les romans de -Zola, le clavier de Daudet la possède. Son talent est de caractère -féminin, non par la faiblesse, mais par la grâce et par l'attraction. - -Son style semble travaillé sans violence ni effort, avec un aimable -abandon, quoique sans négligence. Et cependant, si Jules de Goncourt -mourut épuisé et presque fou à force de sveltir la phrase pour lui -imprimer une vibration nerveuse plus intense; si, en limant ses pages, -Flaubert suait et gémissait comme le bûcheron à chaque coup qu'il -décharge sur l'arbre; si Zola pleure de rage et se traite d'idiot en -relisant ce qu'il écrit, le remet à nouveau sur le chantier et -recommence à le marteler jusqu'à ce qu'il lui ait donné la forme -désirée, Ernest Daudet assure que, pour rédiger une page rapide, -harmonieuse, où la phrase coule majestueuse comme un fleuve qui roule -des sables d'or, son frère, exigeant envers lui-même, lutte, souffre, -pâlit et en reste plusieurs jours malade de fatigue. - -C'est là la difficile facilité désirée par tant d'écrivains et que si -peu savent conquérir! - -Alphonse Daudet n'a point l'étonnante science spéciale des Goncourt; -encore moins la grande érudition de Flaubert. Il sait ce qu'il lui faut -savoir, ni plus ni moins; le reste, il l'imagine et à Dieu va! Il ne se -pose pas en philosophe, il ne se pique pas d'être à l'excès styliste ou -puriste. - -Il ne serait pas capable de s'assujettir aux sévères études qu'exige une -oeuvre comme _Salammbô_, par exemple. Ses voyages d'exploration, il -les fait à travers le monde social. Il parcourt Paris dans toutes les -directions, en scrutant tout avec ses yeux de myope qui concentrent la -lumière, et en observant chacune des scènes variées et curieuses qui se -succèdent dans la vie de la grande capitale où il ne manque pas de -comédies, où les drames ne sont pas rares, où la tragédie se dresse -parfois, le poignard à la main, sur la trame vulgaire en apparence des -évènements. - -Chez Alphonse Daudet, un phénomène révèle sa nature d'artiste. Il se -plaît surtout à étudier les types rares et originaux, les moeurs -étranges et pittoresques qui se dessinent un moment comme des moues -rapides sur la physionomie changeante et cosmopolite de Paris. Il -préfère ces contractions passagères à l'aspect normal. Il se plaît à -photographier instantanément et stéréotyper ensuite ces existences de -chauves-souris, entre lumière et ténèbres, ces types suspects que l'on -appela autrefois la bohême; aventuriers de la science, de la langue, de -l'art: figures hétéroclites, qui ont les pieds dans la fange et lèvent -leurs fronts au ciel du luxe et de la célébrité; gens de qui tous les -journaux parlent aujourd'hui et que demain on enterrera dans la fosse -commune. - -Dans quelques-uns des romans de Daudet, le _Nabab_, par exemple, presque -tous les personnages sont de cette clique: le médecin nord-américain -Jenkins, mélange de Locuste et de Célestine; Félicia Ruys, moitié -artiste admirable et moitié courtisane; le nabab Jansoulet, -l'ex-odalisque sa femme, sont tous des personnages extraordinaires, des -champignons qui germent dans la pourriture d'une société vieille, d'une -capitale babylonienne et dont les formes singulières et les couleurs -empoisonnées attirent le regard et le captivent plus que la beauté des -roses. - -_Le Nabab_ fut le premier roman de Daudet qui lui donna une très grande -célébrité. La cause de ce succès, il est triste de le dire, était en -grande partie due à ce que le roman était émaillé d'indiscrétions, -c'est-à-dire de nouvelles anecdotiques relatives à une certaine période -du second empire et à des personnages de haut rang qui y firent figure. -Il est triste de le dire,--je le répète,--parce que le fait prouve que -le public est incapable de s'intéresser à la littérature, pour la seule -littérature, et que si un auteur devient célèbre d'un coup et vend -éditions sur éditions d'un livre, c'est qu'il a su le saupoudrer avec le -sel et le piment de la chronique scandaleuse. - -Quand on sut que _le Nabab_ avait une clé, quand on sut qu'Alphonse -Daudet, commensal et protégé du duc de Morny, l'exhibait dans les -moindres détails de sa vie privée, beaucoup se scandalisèrent et -traitèrent l'auteur d'ingrat. Je me scandalise plus encore de ce que -l'on ait connu _alors_ le talent de Daudet par cette ingratitude et -cette bassesse, et non _avant_, par la resplendeur de la beauté du -talent. - -Pour s'affranchir du reproche d'ingratitude, Alphonse Daudet allégua -qu'il n'avait ni défiguré ni enlaidi la physionomie du duc de Morny ni -d'aucune des personnes qu'il peignait; que l'opinion générale se les -représentait sous un jour beaucoup plus fâcheux et que si elles -vivaient, elles lui seraient bien certainement reconnaissantes des -traits qu'il leur avait prêtés. - -Comme artiste, il donna une autre raison bien plus puissante. Son -incapacité absolue d'inventer et la force invincible avec laquelle le -modèle vivant s'incrustait dans sa mémoire, au point de ne lui laisser -pas de repos jusqu'à ce qu'il l'ait transporté sur le papier. - -Le problème est réellement difficile. Pourquoi se montrer plus sévère -envers le romancier qu'envers le peintre? - -Le peintre se rend, par exemple, dans une société ou à un repas où il -est convié; il regarde autour de lui, remarque la tête de l'amphytrion, -la tournure de quelque jeune fille assise à côté de lui. Il rentre chez -lui, prend ses pinceaux et, sans le moindre scrupule, reproduit sur la -toile ce qu'il a vu. Nul ne le taxe d'ingratitude ni ne le qualifie de -misérable. - -Un écrivain réaliste se décide à tirer parti du moindre détail observé -chez un ami, même chez un indifférent ou un ennemi juré. On dira qu'il -déchire le voile de la vie privée, qu'il viole les secrets du foyer, et -tout le monde se considérera comme offensé. On lui fera même un procès -comme à Zola, pour le nom d'un personnage. - -Il est clair que le romancier, digne de ce nom, en prenant la plume, -n'obéit pas à des antipathies ou à des rancunes, n'exerce pas une -vengeance. Ce n'est pas non plus le satirique qui aspire à frapper au -coeur l'individu ou la société. Son but est tout différent. Il obéit à -sa muse qui lui ordonne d'étudier, de comprendre et d'exposer la réalité -qui nous environne. Ainsi, pour en revenir à Daudet, ce qu'il prend -indistinctement à ses amis ou a ses adversaires, ce n'est pas cette -vérité trop grande que les biographes même dédaignent; ce sont certains -renseignements--comme le morceau de bois ou de fer appelé _âme_ sur -lequel les sculpteurs appuient et font porter la terre qu'ils -modèlent,--l'armature, en un mot. Le nabab Jansoulet, par exemple, a -existé. Daudet, dans son livre, a conservé le fond et a modifié bien des -détails. - -S'il y a un dessein satirique dans un des romans de Daudet, c'est dans -_Les Rois en exil_. L'auteur s'est proposé de faire une démonstration. -Je ne sais si la démonstration est faite, mais je sais que l'intention -est visible. Cependant, en artiste consommé, il a évité la caricature et -a dessiné le noble et auguste profil de la reine d'Illyrie. Le -monarchiste le plus monarchiste ne ferait rien d'aussi beau. - -En dehors du monde parisien, Daudet réussit à décrire sa province avec -une grâce toute particulière. Il connaît les Méridionaux. Soit qu'il -nous conte l'épopée burlesque de _Tartarin de Tarascon_, le don -Quichotte de Gascogne, qui part de sa ville natale, résolu à tuer des -lions dans les forêts africaines et ne réussit qu'à mettre à mort une -bourrique et à achever un vieux lion aveugle et agonisant; soit qu'avec -des traits si particuliers et une physionomie si régionale, il évoque le -tambourinaïre de _Numa Roumestan_, ou Numa lui-même, caractère magistral -qui porte le sceau indélébile d'une province, Daudet nous fera toujours -sourire et nous remuera toujours. - -Zola croit que Daudet est providentiellement destiné à réconcilier le -public avec l'école naturaliste, grâce aux qualités par lesquelles il -s'attire les sympathies du lecteur et aux dons qui lui ouvrent des -portes fermées à Zola: celle du foyer domestique, celle de l'élégante -bibliothèque de bois de rose qui orne le boudoir des dames. Pour ma -part, je crois que ces portes ne s'ouvriront jamais pour toutes les -oeuvres de Zola, quand bien même il enverrait devant lui cent Daudet -pour franchir les obstacles. Daudet appartient à la même école que Zola, -c'est certain; mais il se contente d'accuser la musculature de la -réalité, tandis que Zola l'écorche avec ses doigts de fer et la présente -au lecteur en gravure de clinique. Peu de rayons de bois de rose -gémiront sous le poids de _Pot-Bouille_. - -Alphonse Daudet a une collaboratrice qui est sa femme. Elle a, elle -aussi, écrit quelques livres. Qui sait si Daudet ne doit pas à cette -douce influence de fuir l'exagération de la méthode naturaliste et de -se maintenir, comme le reconnaît Zola avec une généreuse impartialité, -_au point critique où finit la poésie et où commence la vérité_? - - - - -X - - -SOMMAIRE - -_Emile Zola.--Sa position de chef d'école.--Sa vie par -Paul Alexis.--Méthode de travail.--Combien elle diffère -de la méthode romantique.--Zola, d'après de Amicis.--Le -lutteur en Zola_. - - -J'ai tout exprès réservé la dernière place au chef de l'école -naturaliste et j'ai parlé d'abord de Flaubert, de Daudet et des -Goncourt, non pas tant pour m'astreindre à l'ordre chronologique que -pour n'en venir pas au romancier qu'on discute tant, sans étudier -auparavant les physionomies variées de ses camarades, variété qui est un -argument puissant en faveur du réalisme. - -Si Stendhal ne ressemble pas à Balzac, ni Balzac à Flaubert, si les -frères de Goncourt ont de si rares et de si belles qualités artistiques, -si Daudet est si personnel, Zola, à son tour, se distingue d'eux tous. - -Je parlerai de Zola plus abondamment que de ses confrères, non pas que -je lui accorde la primauté--le temps seul décidera s'il le mérite--mais -parce que, quand bien même on pourrait nier la valeur de ses oeuvres, -on ne peut nier le rôle qu'il joue de chef et de champion du -naturalisme. - -Romancier révolutionnaire qui, au lieu de bombes, jette des livres dont -le fracas force la multitude indifférente à tourner la tête et à se -grouper avec étonnement, Zola est aussi rapporteur, apologiste et -missionnaire d'une doctrine nouvelle qu'il formule en pages -belliqueuses. Il refuse, en vain, le titre de chef d'école, assurant -que le naturalisme est ancien, que ce n'est pas lui qui l'a inventé, -qu'il ne l'impose à personne et qu'avant lui d'autres auteurs le -suivirent. Il est clair qu'un homme seul, pour si remarquable que soit -son génie, n'improvise pas un mouvement littéraire; mais pour que nous -l'appelions chef, il suffit que les circonstances ou ses propres -entraînements l'amènent à commander, comme Zola, commande avec un grand -éclat les armées de ce que tout le monde appelle déjà _le naturalisme_. - -Paul Alexis, un des disciples les plus ardents de Zola, nous a donné une -quantité de détails relatifs au Maître. - -Emile Zola naquit à Paris en 1840. - -Il court dans ses veines du sang italien, grec et français. - -Son père était ingénieur. - -Le futur romancier ne témoigna pas d'une intelligence très ouverte dans -son enfance et durant ses études. La rhétorique ne se logeait pas dans -les cellules de son cerveau, et aux examens du baccalauréat ès-lettres -il fut deux fois refusé. - -Par suite de la mort de son père, Zola se trouva sans ressources. Pour -ne pas mourir littéralement de faim, il occupa d'humbles emplois et tint -pour un grand bonheur de pouvoir entrer dans la maison de librairie de -M. Hachette, où il exerça des fonctions plus machinales que littéraires. -Dans ce modeste asile, à l'ombre des rayons chargés de volumes, il -commença à écrire. Ses essais passèrent inaperçus, et quoique -Villemessant, qui aimait à protéger les débutants, lui confiât la -section bibliographique du _Figaro_, ses articles de critique n'eurent -pas un sort meilleur que ses travaux de littérature légère. Les _Contes -à Ninon_ où les belles pages ne manquent pas, furent accueillis avec -indifférence, et le pauvre commis de librairie, enterré derrière son -comptoir, inconnu, noyé dans la mer immense des lettres parisiennes, -souffrait des tortures égales à celles de Sisyphe et de Tantale en -assistant à la vente rapide des livres d'autrui et au délaissement des -siens. Que de veilles, que d'heures de doute fébriles pour l'auteur qui -sent peser sur son âme l'obscurité de son nom, comme en hiver la terre -pèse sur le germe! - -Zola mûrissait une idée qui devait lui donner la gloire et la fortune. -Il projetait d'écrire quelque chose d'analogue à la _Comédie humaine_ de -Balzac, un cycle de romans où il étudierait dans l'histoire des -individus d'une famille les différentes classes et les différents -aspects de la société française sous le règne de Louis Napoléon. Il lui -fallait un éditeur qui s'associât à ses plans et ne craignît pas -d'entreprendre la publication d'une suite aussi vaste d'oeuvres d'un -auteur presque inconnu. Il obtint enfin que Lacroix se risquât à lui -éditer un roman. Il s'engagea à lui en livrer, chaque année, deux qu'il -lui paierait par une solde de cinq cents francs par mois: la propriété -du livre était pour dix années aliénée en faveur de l'éditeur, y compris -les droits de traduction et de publication en feuilletons. - -Dès que Zola se fut assuré ce maigre revenu, il se retira aux -Batignolles, et là, dans une petite maison, avec un jardin peuplé de -lapins, de poules et de dindons, il commença la vie de producteur -méthodique et infatigable qu'il mène depuis lors. La fortune ne -favorisait pas l'éditeur Lacroix; il dut liquider et transmit les -affaires entamées au phénix des éditeurs, nommé Charpentier. - -Chez ce dernier, Zola, qui est très lent à composer et à écrire, se -ralentit dans la livraison des deux volumes annuels stipulés. Il se -trouva débiteur envers son éditeur de dix mille francs avancés par lui. -Ce lui fut donc une douce surprise, quand Charpentier, l'appelant dans -son cabinet, lui déclara que ses livres faisaient de l'argent, qu'il ne -voulait pas abuser d'un contrat léonin et que non-seulement il le tenait -quitte de l'avance, mais lui offrait une somme égale, l'associait, en -outre, à ses bénéfices futurs et lui offrait une fort belle part sur le -prix des volumes publiés antérieurement. - -C'était pour Zola plus que la médiocrité dorée: c'était la richesse. Il -prit courage. Au lieu de dépenser dans un gai et poétique _far niente_ -le capital acquis, il se mit au travail avec plus d'ardeur que jamais. - -Ennemi des romantiques, Zola se proposa de vivre d'une façon toute -différente et de mener une existence rangée, prosaïque pour ainsi dire. -Son jardin, son cabinet de travail, ses amis peu nombreux, sa famille, -quelques réunions chez l'éditeur Charpentier, sont les occupations qui -l'absorbent et les distractions dont il jouit. - -Il se lève toujours à la même heure, s'assied à son bureau, et écrit ses -trois pages de roman, ni plus ni moins; il fait la sieste pour restaurer -le système nerveux et ne pas dépenser plus de substance cérébrale qu'il -n'est nécessaire; il s'éveille, fait de l'exercice, rédige d'un trait un -article de critique fulminante où il flagelle ses confrères. Ensuite il -va au théâtre ou passe la soirée au coin du feu. - -Cette méthode est invariable et exacte comme la marche d'une pendule ... -quand elle marche bien s'entend. - -Si l'on songe à la manière de vivre de la génération qui précéda Zola, -on sera frappé du contraste. Dévorés parleur imagination ardente, la -plupart des poètes et des écrivains du Romantisme purent dire avec notre -Espronceda: - - Toujours je fus le jouet de mes passions. - -L'imagination, qui est pour Zola une servante fidèle et laborieuse, -venant tous les matins à la même heure remplir son devoir et donner -trois pages, était pour les romantiques une amoureuse, capricieuse et -coquette, qui, lorsqu'ils y songeaient le moins, venait leur accorder -ses faveurs les plus douces et ensuite s'envolait comme un oiseau. En -entendant le bruissement de ses ailes, Alfred de Musset allumait des -bougies, ouvrait les fenêtres de part en part _pour que la Muse entrât_. -D'autres l'invoquaient, en surexcitant leurs facultés par l'abus du -café, de l'opium ou de la bière; et pour tous, ce qui est aujourd'hui -pour Zola une fonction naturelle ou une habitude acquise comme celle de -la sieste, était un heureux hasard. - -Le visage, le maintien et même le costume ont une éloquence qui n'est -peut-être pas accessible au profane, mais qui parle haut pour -l'observateur. En comparant les portraits de quelques coryphées du -romantisme avec le seul portrait de Zola que j'aie pu me procurer, j'ai -compris, mieux qu'en lisant un volume d'histoire de la littérature -moderne, quelle distance sépare _Graziella_ de _L'Assommoir_. La pensée -se grave sur le visage, les idées transparaissent sous la peau: les -figures de la génération romantique resplendissent de ces enthousiasmes -et de ces mélancolies, de cet idéal poétique et philosophique qui -échauffe leurs oeuvres. - -Les longs cheveux, les traits fins, expressifs, plutôt décharnés, les -costumes fantaisistes, les yeux flamboyants, le port altier et songeur à -la fois sont des traits communs à l'espèce. On peut donner ce -signalement tout aussi bien de la tète apollonienne et imberbe de Byron -et de Lamartine que des têtes élégantes et rêveuses de Zorrilla, -d'Espronceda et de Musset. Quant à Zola ... sa figure est ronde, son -crâne massif, sa nuque puissante, ses épaules larges comme celles d'une -cariatide. Il est brun, son nez est camard, sa barbe dure, ses cheveux -durs aussi et courts. - -Ni dans son corps d'athlète, ni dans son regard scrutateur, il n'y a -cette distinction, cette attraction mystérieuse, cette attitude -aristocratique, un peu théâtrale, que Châteaubriand eut dans son beau -temps, et qui fait qu'en contemplant son visage on demeure pensif et -qu'on croit le voir encore. - -Si le type de Zola présente quelques traits caractéristiques, c'est la -force et l'équilibre intellectuel nettement indiqués par les dimensions -et les proportions harmoniques du cerveau, que l'on devine à la forme de -la voûte crânienne et à l'angle droit du front. - -En résumé: le physique de Zola correspond au prosaïsme, à la conception -mésocratique de la vie qui domine dans ses oeuvres. - -Et que l'on ne comprenne pas qu'en disant le prosaïsme de Zola, je me -rapporte à ce fait qu'il traite dans ses romans des sujets bas, laids -ou vulgaires. Goethe pense que ces sujets n'existent pas et que le poète -peut embellir tout ce qu'il choisit. - -Je fais plutôt allusion au caractère, à la vie et aux actes de -l'écrivain naturaliste, totalement dépourvus de ce que les Français -appellent _rêverie_, et je fais allusion, en somme, à la proscription du -lyrisme, à la réhabilitation du pratique, que suppose la conduite de -Zola. - -Comme les anciens athlètes, Zola fait profession de moeurs pures et -honorables. Comme Flaubert, il se vante de préférer l'amitié à l'amour; -il se déclare un peu misogyne ou ennemi du beau sexe, et méprise -Sainte-Beuve, trop esclave des jupes. A cet orgueil de continence, Zola -joint un autre orgueil de tendresse conjugale. Il parle toujours de sa -femme, non pas d'une manière galante ou passionnée,--ce qui n'est pas -dans ses notes,--mais affectueusement et avec une extrême cordialité. -Sa vie intime est tranquille, exemplaire. Il fuit la société et se plaît -avec sa femme à caresser l'espérance de se retirer, un jour, dans -quelque village, dans quelque coin fertile et paisible. - -Tel est le terrible chef du naturalisme, l'auteur diabolique dont le nom -fait frémir les uns et met les autres en fureur; le romancier dont les -oeuvres enflamment de rougeur le visage des dames qui les lisent par -hasard, le chroniqueur des abominations, des impuretés, des péchés et -des laideurs contemporaines. Il dit de lui-même: «Je suis un homme -inoffensif, rien de plus. Malheureux que je suis! je n'ai pas même un -vice.» - -On a comparé saint Augustin à un aigle; Zola compare Balzac à un -taureau: pourquoi ne me permettrai-je pas d'indiquer une ressemblance -zoologique, en disant que l'animal qui a le plus de similitude avec Zola -est le boeuf? Comme lui, il est vigoureux, puissant et lent. Comme -lui, il ouvre peu à peu le sol et on voit l'effort, de son opiniâtreté -quand il remue profondément la terre en arrachant les pierres et les -obstacles. Comme lui, il n'a ni grâce ni élégance, ni gaieté. Ses formes -ne sont pas belles, ni sa démarche agile. Comme lui, il fait un travail -solide et durable. - -Là où la ressemblance s'arrête entre Zola et le boeuf, c'est à la -douceur. Pour la lutte, il se change en taureau, et en taureau furieux, -qui attaque aveuglément son adversaire, en supportant crispante sur sa -dure peau les piqûres de la critique. Une personne sensible, timide, et -chatouilleuse serait morte si on avait déchargé sur elle les insultes et -les attaques qui ont plu sur Zola. Lui les reçoit, non pas avec -indifférence, mais comme des stimulants et des coups d'éperon qui -l'excitent davantage au combat. - -Quand il publia l'_Assommoir_, la levée des boucliers fut générale. Il -n'y a pas d'injures qu'on ne lui ait prodiguées. Comme il arrive -d'ordinaire, le public confondit l'auteur avec l'oeuvre: il lui -attribua les grossièretés et les délits de tous ses personnages, comme -il accusa Balzac de libertinage, parce qu'il dépeignait des moeurs -licencieuses. On crut même Zola vieux, laid, ou ridicule. On le prit -pour un client du cabaret qu'il décrivait. On jura qu'il devait parler -le jargon des bas faubourgs; comme si pour connaître ce jargon et pour -pouvoir le transporter sur le papier dans un livre comme l'_Assommoir_, -il ne fallait pas être, avant tout, littérateur, et même philologue -sagace. - -Zola grandit devant les attaques qui durent beaucoup le flatter, d'après -sa théorie que les oeuvres discutées sont les seules à valoir et à -vivre. Dédaignant l'opinion de la foule de ses admirateurs comme de -celle de ses insulteurs, il ne tient aucun compte du jugement de la -multitude. Il se propose de la dompter et de lui imposer le sien. Sur -ses lèvres, ce n'est pas le doux sourire de Daudet que l'on voit; c'est -une moue de défi et d'orgueil. Il ne séduit pas, il défie. Il ne se -repent pas ni ne se corrige, il accentue sa manière à chaque livre. Des -éditions innombrables, une célébrité bruyante, des traductions dans -toutes les langues; les colonnes de la presse pleines du bruit de son -nom, notre transformation littéraire comme coulée dans ses moules, ce -sont là des motifs suffisants pour que Zola, malgré la boue qu'on lui -jette au visage, croie que le triomphe lui appartient et que c'est lui -qui a su trouver le goût de notre siècle. - - - - -XI - - -SOMMAIRE - -_Les Rougon-Macquart.--Théorie scientifique de l'oeuvre: -sa force et sa faiblesse._ - - -Le cycle de romans, auquel Zola doit sa tapageuse renommée, a pour titre -_Les Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous -le second empire_. Cette famille est atteinte dans son tronc même par la -névrose, et la lésion se communique à toutes les branches de l'arbre, en -adoptant différentes formes. Tantôt c'est une folie furieuse et -homicide, tantôt le crétinisme, tantôt l'ivrognerie, tantôt le génie -artistique. Le romancier, après avoir lui-même tracé l'arbre -généalogique de la race des Rougon, avec ses mélanges, ses fusions et -ses sauts en arrière, retrace les métamorphoses de la terrible maladie -héréditaire, en étudiant dans chacun de ses romans un cas d'un mal si -mystérieux. - -Remarquez que l'idée fondamentale des _Rougon-Macquart_ n'est pas -artistique, mais scientifique, et que les antécédents du fameux cycle, -si nous y regardons bien, se trouvent dans Darwin et dans Hæckel plutôt -que dans Stendhal, dans Flaubert ou dans Balzac. La loi de _transmission -héréditaire_ qui imprime des caractères indélébiles aux individus dans -les veines desquels court un même sang, la loi de la _sélection -naturelle_, qui élimine les organismes faibles et conserve ceux qui sont -forts et propres à la vie; la loi de _la lutte pour l'existence_ qui -remplit un rôle analogue; la loi de l'_adaptation_ qui approprie les -êtres organiques au milieu dans lequel ils vivent, en somme, toutes les -lois qui forment le corps des doctrines évolutionnistes prêchées par -l'auteur de l'_Origine des espèces_, ont leur application dans les -romans de Zola. - -Attentifs seulement à l'aspect littéraire de ses romans, les critiques -se rient de l'appareil scientifique déployé par le chef de l'école -naturaliste. Ceci me semble une légèreté évidente: Zola n'est pas en -effet un Edgar Poë qui se serve de la science comme d'une fantasmagorie -amusante ou un moyen d'exciter la curiosité du lecteur. Négliger -l'effort scientifique chez Zola, c'est se résoudre de propos délibéré à -ne pas le comprendre, c'est ignorer où réside sa force, en quoi consiste -sa faiblesse et comment il formula l'esthétique du naturalisme. - -Je dis sa force, parce que notre époque goûte les tentatives de fusion -entre les sciences et l'art, même quand elles s'accomplissent d'une -manière aussi bébôte que dans les livres de Jules Verne. Les petits -journalistes auront beau lancer à Zola des moqueries et des _mots_ à -propos de son fameux arbre généalogique et de ses prétentions de -physiologiste et de médecin. Ils n'empècheront pas que la génération -nouvelle ne marche derrière ses oeuvres, attirée par l'odeur des idées -dont on l'a nourrie dans les écoles, dans les amphithéâtres, dans les -athénées et dans les revues, mais dépouillées ici de la sévérité -didactique et vêtues de chair. - -Je dis sa faiblesse parce qu'il est vrai que si nous exigeons -aujourd'hui de l'art qu'il s'appuie sur les bases inébranlables de la -vérité, comme il n'a pas pour objet principal de la rechercher, et que -c'est là, au contraire, l'objet de la science, l'artiste qui se propose -un but différent de la réalisation de la beauté verra tôt ou tard, avec -une infaillible sûreté, se découronner le monument qu'il élève. Zola -tombe sciemment dans une grave hérésie esthétique; et n'en doutons pas, -il sera châtié par où il a surtout péché. - -Quelqu'un qui dominerait avec une égale puissance les lettres et la -science, pourrait écrire un livre curieux sur le _darwinisme dans l'art -contemporain_. On y trouverait la clé du pessimisme, non poétique comme -chez Léopardi, mais dépressif, qui s'exhale des romans de Zola comme une -vapeur noire et méphitique; la clé du goût de décrire et de montrer _la -bête humaine_, c'est-à-dire l'homme esclave de l'instinct, soumis à la -fatalité de sa complexion physique et à la tyrannie des milieux; la clé -de la préférence mal dissimulée pour la reproduction de types qui -démontrent la thèse: idiots, hystériques, ivrognes, fanatiques, fous, -tous gens aussi dépourvus de sens moral que les aveugles le sont de -sensibilité dans la rétine. - -Les darwinistes logiques et enragés, pour appuyer leurs théories de la -descendance de l'homme, aiment à nous rappeler les tribus sauvages de -l'Australie et à nous décrire ces maladies dans lesquelles la -responsabilité et la conscience sombrent. Zola les imite et, dans un -élan de sincérité, déclare qu'il préfère l'étude du cas pathologique à -l'étude de la situation normale, qui est pourtant la plus fréquente dans -la réalité. - -Ici une question. - -Zola est-il blâmable de baser ses travaux artistiques sur la science -moderne et de les consacrer à la démontrer? N'est-ce pas là plutôt un -projet louable? - -Voyons d'abord quelles sont les sciences que Zola interroge. - -Ce n'est pas ici le cas de discuter la certitude ou la fausseté du -darwinisme et de la doctrine évolutionniste. Je l'ai fait ailleurs du -mieux que j'ai su et je le rappelle non point pour me louer, mais afin -que les malicieux ne m'accusent pas de parler ici de choses que je n'ai -pas essayé de comprendre. Pour me borner à exposer le jugement d'auteurs -impartiaux, je dirai seulement que le darwinisme n'appartient pas au -nombre de ces vérités scientifiques démontrées avec évidence par la -méthode positive et expérimentale que préconise Zola, comme, par -exemple, la corrélation des forces, la gravitation, certaines propriétés -de la matière et beaucoup d'étonnantes découvertes astronomiques. -Jusqu'à ce jour, ce n'est qu'un système hardi, fondé sur quelques -principes et quelques faits certains, mais riche en hypothèses gratuites -qui ne reposent sur aucune preuve solide, quoique de nombreux savants -spécialistes les recherchent assidûment en Angleterre, en Allemagne et -en Russie. - -En matière de sciences exactes, physiques et naturelles, nous avons le -droit d'exiger une démonstration, sans laquelle nous nous refusons -absolument à croire, nous repoussons l'arbitraire: tout l'appareil -scientifique de Zola tombe donc à terre, quand on songe qu'il n'est pas -la résultante de sciences sûres, dont les données soient fixes et -invariables, mais de celles que lui-même déclare en être encore au -balbutiement et rester aussi, ténébreuses que rudimentaires: ontogénie, -philogénie, embryogénie, psychophysique. Ce n'est pas que Zola les -interprète à son gré ou en fausse les principes. C'est que ces sciences -sont par elles-mêmes romanesques et vagues. C'est que plus le savant -sévère les trouve indéterminées et conjecturales, plus elles ouvrent un -champ large à l'imagination du romancier. - -Que reste-t-il donc à Zola, s'il a basé sur des assises aussi glissantes -l'édifice orgueilleux et babylonien de sa _Comédie humaine_? Il lui -reste ce que ne lui peuvent donner toutes les sciences réunies. Il lui -reste le véritable patrimoine de l'artiste, son grand et indiscutable -talent, ses qualités non communes de créateur et d'écrivain. Quand tout -passe, quand tout croule, c'est là ce qui reste. Avec son influence -immense sur les lettres contemporaines, voilà ce que l'avenir -reconnaîtra encore à Zola. - -Si Zola était uniquement l'auteur pornographique qui arrête la foule, la -fait s'attrouper curieusement et puis se disperser rougissante et -ennuvée, si c'était le savant _à la violette_ qui colore ses récits d'un -vernis scientifique, Zola n'aurait de public que le vulgaire. La -critique littéraire et philosophique ne trouverait pas dans ses -oeuvres un sujet sur lequel s'exercer. Consacre-t-on de longs articles -à l'examen des romans si populaires et si amusants de Verne? Perd-t-on -son temps à censurer les romans tout aussi populaires de Paul de Kock? -Tout cela est chose frivole, chose qui n'a pas d'importance. Les romans -de Zola sont des figues d'un autre panier; et son auteur, en dépit de -toutes les réserves, est un grand artiste, un très grand artiste, un -artiste extraordinaire. - -Il y a, dans ses livres, des passages et des morceaux que, dans leur -genre, on peut appeler définitifs, et je ne crois pas téméraire -d'affirmer que nul n'ira plus loin. Les dépravations causées par -l'alcool dans _L'Assommoir_, avec ce terrible épilogue du Delirium -tremens, la peinture des Halles dans le _Ventre de Paris_; la première -partie si délicate d'_Une page d'amour_; la gracieuse idylle des amours -de Sylvère et de Miette dans la _Fortune des Rougon_; le caractère du -prêtre ambitieux dans _La conquête de Plassans_; la richesse descriptive -de _La faute de l'abbé Mouret_ et mille autres beautés prodiguement -éparpillées dans ses livres, sont presque inégalables. Zola touche -l'esprit en faisant preuve d'une puissante intelligence, d'un regard -pénétrant, ferme, scrutateur, par l'abondance des arabesques et des -filigranes charmants. - -Ayons le courage de le dire, puisque tous le pensent: il y a du beau -chez l'auteur de _L'Assommoir_. - -Quant à ses défauts, je dirais mieux, à ses excès, ils sont tels, il les -grossit et les accentue tellement qu'ils seront insupportables, s'ils ne -le sont déjà pour la majorité. - -C'est un péché originel que de prendre pour titre non pas d'un roman, -mais d'un cycle entier de romans, l'odyssée de la névrose à travers le -sang d'une famille. Si l'on considérait cela comme un cas exceptionnel, -nous prendrions encore patience; mais si, dans les _Rougon_, on -représente et on symbolise la société contemporaine, nous protestons et -nous ne consentons pas à nous croire un troupeau de malades et de fous, -ce que sont, en un mot, les _Rougon_. Dieu merci, il y a de tout dans le -monde; et même dans ce siècle de tuberculose et d'anémie, il ne manque -pas de gens qui ont un esprit sain dans un corps sain! - -Le lecteur curieux va dire que, d'après cela, Zola n'étudie que des cas -pathologiques! que dans la galerie de ses personnages il n'y en a aucun -qui ne souffre de l'âme ou du corps, ou des deux à la fois. Si, il y en -a, mais si nuls et si inutiles que leur santé et leur bonté se -traduisent en inertie et qu'elles se rendent presque plus haïssables que -la maladie et le vice. À l'exception de Silvère,--qui, à la rigueur, est -un fanatique politique,--et de l'émouvante et angélique Lalie de -_L'Assommoir_, les héros vertueux de Zola sont des marionnettes sans -volonté ni force. Le bien fait bâiller et chute de pure bêtise. Voyez -l'étrange femme honnête de _Pot-Bouille_, et le héros imbécile du -_Ventre de Paris_! C'est à faire préférer les gredins qui, du moins, -sont décrits de main de maître et qui n'endorment pas. - -Quand un écrivain parvient à découvrir le filon des idées latentes ou -dominantes de son siècle, quand il se fait l'interprète de ce qui le -caractérise le mieux soit en mal soit en bien, il doit abonder forcément -dans le sens des erreurs de l'époque même qu'il interprète. Cette action -mutuelle de l'auteur sur le public et du public sur l'auteur favori, -explique assez les erreurs que commettent des talents clairs et -profonds, mais qui enfin portent le sceau de leur époque. - -Les romans de Zola ne sont pas nés dans la poussière des bibliothèques -pleines de livres classiques. Ils ne se sont point envolés comme de -resplendissants papillons, caressés par le soleil de l'imagination de -l'auteur. Ils ont vu le jour dans l'enclos où Darwin croisa des -individus d'une même espèce zoologique pour les modifier, dans le -laboratoire où Claude Bernard effectua ses expériences et où Pasteur -étudia les fermentations empoisonnées et le mode grâce auquel une seule -et microscopique bactérie infectionne et décompose un grand organisme: -l'idée de _Nana_. Avant que Zola dessinât l'arbre généalogique des -Rougon-Macquart, Hæckel, avec des traits semblables, avait tracé celui -qui unit les lémurides et les singes anthropomorphes avec l'homme. Avant -que Zola niât le libre arbitre et proclamât le pessimisme, le vide et le -néant de l'existence, Schopenhauer et Hartmann lièrent la volonté -humaine à la roue de fer de la fatalité et déclarèrent que le monde est -un rêve creux, ou plutôt un ennui. - -On ne peut douter qu'il existe cette intime relation entre les romans de -Zola et les théories et les opinions scientifiques de notre siècle, -quoique de nombreux critiques affirment que Zola manque de culture -philosophique et technique, qu'il ignore beaucoup de choses, et que ce -qu'il sait est bien peu. D'abord, cette ignorance de Zola est relative, -puisqu'elle se borne uniquement aux détails, et qu'elle n'empêche pas -son intelligence d'embrasser la synthèse et l'ensemble des doctrines. -Or, pour acquérir ce savoir, il n'est pas nécessaire d'y perdre sa vue, -il suffit de lire quelques articles de revue et une douzaine de volumes -de la _Bibliothèque scientifique internationale_. D'ailleurs, c'est la -marque de l'artiste, et Zola en est un, que l'intuition rapide et sûre -qui lui permet de refléter et d'incarner dans ses oeuvres d'une -manière surprenante ce qu'il a à peine entrevu. - -En outre, les miasmes de sciences romanesques, que nous pourrions -appeler les légendes positivistes, flottent dans l'atmosphère comme les -germes étudiés par Pasteur, et pénètrent insensiblement dans les -créations de l'art. - -Notons dans le chapitre des charges contre Zola que ses travaux -réalistes s'appuient sur une science incertaine et obscure. Puis -oubliant ses idées philosophiques, étudions ses procédés artistiques et -sa rhétorique spéciale. - - - - -XII - - -SOMMAIRE - -_L'impersonnalité du romancier chez Zola.--Le style.--La -poésie.--Tendance qu'il attribue chez lui au romantisme. ---L'intervention indirecte du romancier.--Vérité de -l'observation.--Symbolisme.--Les inimitiés que Zola a -ameutées contre lui._ - - -Tous les réalistes et tous les naturalistes modernes, sauf Daudet, -imitent Flaubert dans l'_impersonnalité_. Ils contiennent toute -manifestation de leurs sentiments, n'interviennent pas dans leurs -récits, et évitent de les interrompre par des réflexions et des -digressions. Zola outre le système en le perfectionnant. - -En lisant un roman quelconque, on remarque facilement combien les -pensées des personnages, vraies et subtilement déduites cependant, se -trouvent baignées et couvertes d'un vernis particulier à l'auteur, si -bien qu'il semble penser aux lieu et place du héros. Zola,--et c'est là -que commencent ses innovations--présente les idées dans la forme -irrégulière, dans la succession désordonnée mais logique de leur -affluence au cerveau, sans les ranger en périodes oratoires ni les -enchaîner en raisonnements médités. Grâce à cette méthode habile et très -difficile à force d'être simple, il réussit à nous donner l'illusion -_que nous voyons penser_ ses héros. - -L'idée éveillée subitement au choc de la sensation,--cela est -indubitable,--parle un langage beaucoup moins artificiel que celui que -nous employons en la formulant au moyen de la parole. Si parfois la -langue va plus loin que la pensée, d'une manière générale les -perceptions de l'entendement et les élans de la volonté sont violents -et concis; la langue les habille, les déguise et les atténue en les -exprimant. Les romanciers, quand ils levaient les couvercles des crânes -comme Asmodée les toits des maisons, et qu'ils voulaient nous montrer -leur activité intérieure, employaient des périphrases et des -circonlocutions. Zola a été le premier peut-être à les supprimer, comme -le confesseur, lorsque le pénitent, par pudeur ou par désir de rendre sa -conduite plus honorable, cherche des détours et choisit des phrases -ambiguës et des mots obscurs, déchire les voiles dont l'âme s'enveloppe -et dit le mot propre que le pécheur n'osait employer. - -Ceux qui affirment que la phrase crue, vulgaire et brutale, que la -pensée cyniquement mise à nu, sont tout le style grossier de Zola, n'en -sont pas plus justes pour cela. Beaucoup le croient ainsi, qui de ses -oeuvres ne connaissent que le pire du pire, c'est-à-dire cela -seulement qui flatte leur curiosité dépravée. Dans l'ensemble de ses -oeuvres, le créateur d'Albine, d'Hélène et de Miette, sacrifie sur les -autels de la poésie. S'il inventa, comme le disent ses adversaires, _la -rhétorique de l'égoût_, il mit aussi le pied bien des fois, comme il le -déclare lui-même, dans des prés couverts d'herbe et de fleurs. - -Je ne crois pas que ce soit de la prose que la symphonie descriptive, -que le poëme paradisiaque qui fait un tiers de _la Faute de l'abbé_ -Mouret, et où le même burin ferme qui grava dans le métal le style -canaille des Halles et des Faubourgs de Paris, sculpta les formes -splendides de la riche végétation qui croît dans cette serre vue en -rêve, s'y multiplie et en brise les barrières en embaumant l'air. Ce -n'est pas seulement dans _la Faute de l'abbé Mouret_ que Zola -s'abandonne an plaisir de bâtir une chaude poésie avec des éléments -réels. Il l'a fait dans beaucoup d'autres livres. - -_La Fortune des Rougon_ avec son amoureux duo d'adolescents; _La Curée_ -avec sa superbe serre d'hiver, ses intérieurs somptueux poétisés par -l'art et par le luxe; _Une page d'amour_ avec ses cinq descriptions de -la même ville, vue tantôt aux rougeoiements du crépuscule, tantôt à la -lueur de l'aube, descriptions qui sont un pur caprice de compositeur, -une série de gammes ascendantes destinées à montrer l'agilité des doigts -et la puissance du clavier; enfin, même _Nana_ et l'_Assommoir_ dans -certaines pages, prouvent l'inclination de Zola à _faire beau_ -artificieusement en dominant le vulgaire, le laid et l'horrible du -sujet. Zola reconnaît et avoue cette propension qui se communique à son -école. Il la considère comme un défaut grave, héritage des romantiques. -Son aspiration suprême, son idéal, serait d'atteindre un art plus épuré, -plus grandiose, plus classique, où au lieu d'échelles chromatiques ou -d'arpèges compliqués, la simplicité et le naturel de la facture -seraient unis à la majesté du thème. - -Zola convient que son style, loin de posséder cette simplicité et cette -pureté qui rapprochent, en quelque sorte, la nature de l'esprit et -l'objet du sujet, cette sobriété qui exprime chaque idée par les mots -strictement nécessaires et propres, est surchargé d'adjectifs, panaché, -enrubanné et bariolé à l'infini, si bien que l'avenir le jugera -peut-être de qualité inférieure. Ces défauts sont-ils réellement dus à -la tradition romantique? ou plutôt ces lignes pures et sculpturales que -Zola ambitionne et que nous ambitionnons tous, n'excluent-elles pas -l'ondulation continuelle du style, le détail minutieux mais riche et -palpitant de vie qu'exige et que goûte le public moderne? - -Bref, Zola, loin d'être négligent, vulgaire ou incorrect, pèche parfois -par la recherche. Les critiques français qui ne l'ignorent pas et lui -veulent du mal, à côté des accusations de grossièreté, de brutalité et -d'indécence, lui lancent une accusation bien plus fondée, en l'appelant -auteur quintessencié et léché. Le chef du Naturalisme manque de naturel -et de simplicité. Il ne le nie pas et il l'impute au romantisme qu'il a -sucé avec le lait. - -Artiste plein de nuances, de jolivetés et de raffinements, on dirait -cependant que sa prose manque d'ailes, qu'elle est liée par des liens -invisibles, et qu'il lui manque ce doux abandon, cette facilité, cette -harmonie et ce nombre que possédait Georges Sand. Son style égal et -plan, est en réalité très travaillé, savamment disposé, prémédité à -l'extrême, et certaines phrases qui semblent écrites à la grâce de Dieu -et sans autre but que celui d'appeler les choses par leur nom, sont le -produit de calculs esthétiques que l'habileté de l'auteur ne parvient -pas toujours à dissimuler. - -Même la valeur euphonique des mots et surtout leur vigueur, comme -touches de lumière ou taches d'ombre, sont combinées chez Zola pour -produire de l'effet, de même que la manière d'employer les temps des -verbes. S'il dit _allait_ au lieu de _fut_, ce n'est pas par hasard ou -par négligence; c'est parce qu'il veut que nous nous représentions -l'action de plus près. Quand il emploie certains diminutifs, certaines -phrases de pitié ou d'ennui, nous entendons la pensée du personnage -formulée par la bouche de l'auteur, sans qu'il soit besoin de ces -sempiternels monologues qui occupent tant de pages chez d'autres -romanciers. - -On a reproché, et l'on reproche encore à l'école naturaliste, la -longueur des descriptions; mais que de _prézolistes_ il y eut pour la -description! Seulement dans les anciens romans anglais, ce qui était -lourd et interminable, c'était la peinture des sentiments, des passions -et des aspirations de leurs héros et de leurs héroïnes, de leurs grandes -batailles avec eux-mêmes, et de leurs plaintes amoureuses. Chez -Walter-Scott, c'était tout, paysages, peintures, costumes et dialogues. -Qui fut plus prolixe que Rousseau pour étaler le décor? - -La différence entre les idéalistes et Zola consiste en ce que celui-ci -préfère aux châteaux poétiques, aux lacs, aux vallées et aux montagnes, -les villes, leurs rues, leurs halles, leurs palais, leurs théâtres et -leurs chambres de députés, et en ce qu'il insiste autant sur des détails -caractéristiques et éloquents que sur des riens de peu d'importance. Le -lecteur a-t-il vu parfois des portraits à l'huile peints en se servant -d'un verre grossissant? A-t-il observé comment on y distingue les rides, -les verrues, les grains de beauté et les plus imperceptibles dépressions -de la peau. L'impression produite par ces portraits a quelque chose -d'analogue à celle que causent certaines descriptions de Zola. - -On aime mieux regarder une toile peinte seulement d'après les yeux, -librement et franchement. Il n'est cependant pas permis, pour cela, de -dire que les descriptions de Zola se réduisent à de simples inventaires. -Ceux qui l'assurent devraient essayer des inventaires de ce genre; ils -verraient que ce n'est pas si facile. Les descriptions de Zola, -poétiques, sombres ou humoristiques, remarquez que je ne dis pas gaies, -constituent une partie qui n'est point mince de son mérite original et -sont l'écueil le plus grave pour ses malheureux imitateurs. Certes oui, -ceux-là nous donneront des listes d'objets, si, comme il est probable, -le sort leur refuse le privilège d'interpréter le langage de l'aspect -des choses, et le don de l'opportunité et de la mesure artistique. - -Ce sera aussi le sort de tous ceux qui pensent que la méthode réaliste -se réduit à copier la première chose que l'on voit, laide ou belle, -laide de préférence, et qu'un groupe de copies de ce genre forment un -roman. - -J'ai lu, je ne sais où, qu'un blanc-bec disait à un sculpteur, en lui -montrant la Vénus qu'il terminait: «Apprenez-moi à en faire une autre -comme celle-là; ce doit être facile!» Le sculpteur lui répondait: «Très -facile! il n'y a qu'à prendre un bloc de marbre et à enlever les -morceaux qui sont de trop.» - -L'ironie de l'artiste est applicable au roman. - -Zola a formulé son esthétique et sa méthode avec assez de clarté et de -prolixité, en sept volumes _seulement_, et il les a appliqués dans -quinze ou vingt romans. Non content de cela, lui et ses disciples, -renseignent à l'envie le public et lui révèlent les secrets du métier. -Ils expliquent comment on travaille, comment on recueille des notes, -comment on les classe et comment on les emploie; comment on part des -antécédents de famille, pour reconstituer le caractère et la situation -d'un personnage. Les romanciers d'autrefois, tout au contraire, aimaient -à s'entourer de mystère et à rendre mythique la naissance de leurs -oeuvres. - -Cependant, malgré tant de recettes, il est des gens qui ne les -appliquent point, en dépit de la gloire croissante et du profit que Zola -et Daudet retirent de leurs livres, ce qui pullule maintenant, ce sont -des romanciers idéalistes de l'école de Cherbuliez et de Feuillet, de -ceux qui imaginent au lieu d'observer et qui rêvent éveillés. En effet, -si la vie, la réalité et les moeurs sont sous les yeux de tout le -monde, peu de gens savent les voir et moins encore les expliquer. Le -spectacle est unique, les yeux et les intelligences sont différents. - -Là se pose une autre question. Zola prétend observer la vérité et assure -que ses livres en sont ourdis. Ne se trompe-t-il pas? L'imagination -serait-elle aussi un élément de ses oeuvres? - -Quand il écrivit _l'Assommoir_, il ne manqua pas de gens pour lui dire, -qu'il défigurait et qu'il noircissait le peuple; les critiques crièrent -plus fort encore contre l'exactitude de _Nana_ et de _Pot-Bouille_. Si -_Nana_ est une oeuvre fausse, pour moi les mensonges de _Nana_ sont -sans contrôle; quant à _Pot-Bouille_, l'exagération me semble -indubitable. Et plutôt qu'_exagération_ je l'appellerai _symbolisme_, ou -si l'on veut, _vérité représentative_. Quoique cela semble un paradoxe, -le symbole est une des formes usuelles de la rhétorique zoliste; -l'esthétique de Zola, faut-il le dire, est parfois symbolique ... comme -celle de Platon. - -Allégories déclarées (_la Faute de l'abbé Mouret_), ou voilées (_Nana_, -_la Curée_, _Pot-Bouille_), ses livres représentent beaucoup plus qu'ils -ne sont en réalité. - -Dans _la Faute_, l'auteur ne cache pas ses intentions symboliques. Tout -jusqu'au nom _Paradou_ (paradis), et à l'arbre gigantesque à l'ombre -duquel le péché est commis, tout rappelle la Genèse. _Nana_, la -courtisane impure, la mouche d'or couvée dans les fermentations du -fumier parisien et dont la piqûre infectionne, désorganise et tue tout, -n'est-ce pas un autre symbole? Sur la blonde tête de Nana, l'auteur -accumula toutes les immondices sociales, déversa la coupe emplie -d'abominations et fit de la grisette pervertie un énorme symbole, une -incarnation colossale du vice. Par le même procédé, dans la maison -bourgeoise de _Pot-Bouille_, il réunit toutes les hypocrisies, toutes -les perversités, toutes les plaies et toutes les pourritures qu'il y a -dans la bourgeoisie française. - -Bien qu'il soit allé à Paris, comme presque tout le monde y est allé, un -étranger peut difficilement se rendre compte si les moeurs françaises -sont aussi mauvaises. Là-bas, on parle de maux qui, ici, grâce à Dieu, -ne nous affligent pas encore, et le cens des habitants y fournit des -chiffres et y indique une décroissance de population qui doit suggérer -de profondes réflexions aux hommes d'Etat de la nation voisine. - -Malgré tout cela, je crois que la méthode d'accumulation, qu'emploie -Zola, arrive à enfler la réalité, c'est-à-dire, la noirceur et la -tristesse de la réalité, et que le romancier procède comme les -prédicateurs, quand dans un sermon ils grossissent les péchés dans le -but de pousser l'auditoire au repentir. En somme, je tiens Zola pour un -pessimiste et je crois qu'il voit l'humanité plus laide, plus cynique et -plus basse qu'elle n'est. Plus cynique surtout, car ce _Pot-Bouille_, -plutôt qu'une étude de moeurs bourgeoises, semble la peinture tout à -la fois d'un lupanar, d'un bagne en liberté et d'une maison de fous. - -Je ne voudrais pas me tromper en jugeant Zola, ni l'attaquer ni le -défendre plus qu'il n'est juste. Je sais qu'il est à la mode de faire -des haut-le-coeur en entendant son nom, mais, en littérature, que -signifient les haut-le-coeur? C'est une chose que le génie et le -talent; une autre que les licences, les écarts, les erreurs d'une -école. - -Dans son pays même, Zola est détesté. Gambetta le haïssait, parce que -Zola l'avait discuté comme écrivain et comme orateur. L'Académie, -l'Ecole normale, tous les romanciers idéalistes, tous les auteurs -dramatiques, la _Revue des Deux-Mondes_, Mme Edmond Adam, exècrent Zola, -l'excommunient et feignent de ne pas le voir. Peut-être nous autres, -placés à distance plus grande, apprécierons-nous mieux la grandeur du -chef des naturalistes et préfèrerons-nous l'entendre à nous -scandaliser. - - - - -XIII - - -SOMMAIRE - -_La morale et le roman naturaliste.--Le fatalisme.--Les -jeunes filles et la littérature.--La seule morale c'est -la morale catholique.--L'indulgence des idéalistes pour -les romantiques.--Le Don Quichotte.--L'adultère et le -roman naturaliste.--Résumé de la question._ - - -Zola nous amène à entamer la question, bien souvent traitée et mal -éclaircie, de la morale dans l'art littéraire, et spécialement dans -l'école réaliste. - -Avant tout, tâchons d'éviter de faire de la philosophie. Je sais très -bien que dans l'Essence divine les attributs de vérité, de bonté et de -beauté sont réunis; mais je sais aussi avec une certitude expérimentale, -que dans les oeuvres humaines, ils se trouvent séparés, et toujours à -un degré relatif. - -Un final d'opéra, où le ténor meurt en chantant, peut être _très beau_ -et il n'y a pas de chose plus éloignée de _la vérité_. Un groupe -licencieux de sculpture païenne peut être _beau_ sans être _bon_. Ceci -me semble évident par soi-même, et je crois oiseux de l'appuyer sur des -raisonnements, parce qu'il y a dans la perception de la beauté quelque -chose d'ineffable qui résiste à la logique et ne se démontre ni ne -s'explique. - -Pour en venir maintenant aux relations de la morale et des nouvelles -écoles littéraires, je commencerai par observer que c'est une erreur -fréquente chez les adversaires du réalisme que de confondre deux choses -aussi distinctes que l'_immoralité_ et la _grossièreté_. L'_immoral_ -c'est seulement ce qui excite au vice; le grossier tout ce qui combat -certaines idées de délicatesse, basées sur les moeurs et les usages -sociaux. La seconde faute est donc vénielle, on le comprend: la première -est forcément mortelle. - -Je l'ai déjà indiqué dans plusieurs endroits de ces études, l'immoralité -du naturalisme est la résultante de son caractère fataliste, -c'est-à-dire du fonds de déterminisme qu'il recèle. Tout écrivain -réaliste est libre de s'écarter d'un chemin aussi serpenteux, que n'ont -jamais suivi nos meilleurs classiques, qui étaient cependant réalistes -et très réalistes. - -Bien peu d'entre les critiques qui crient le plus fort contre le -naturalisme, s'aperçoivent des mauvaises herbes déterministes qui -croissent dans le jardin de Zola. La charge la plus grave qu'ils élèvent -contre lui,--et en se voilant la face,--c'est que ses livres ne peuvent -être mis entre les mains des jeunes filles. - -Mon Dieu! il faudrait en premier lieu commencer par élucider s'il -convient mieux aux jeunes filles de vivre dans une innocence -paradisiaque ou de connaître la vie, ses écueils, ses récifs afin de les -éviter. Ce problème, comme presque tous les problèmes, se résout dans -chaque cas d'après les circonstances, parce qu'il existe autant de -caractères différents que de jeunes filles et que ce qui convient à -l'une serait peut-être funeste à l'autre. Allez après cela établir des -règles absolues! Il en est de cette question comme de celle des -aliments. Chaque âge et chaque estomac en exigent de différents. -Proscrire un livre parce que tourtes les jeunes filles ne peuvent en -nourrir leur intelligence, c'est comme si nous jetions par la fenêtre un -morceau de viande, sous prétexte que les enfants qu'on allaite ne la -mangent pas. Donnez-donc au bébé son _lolo_, et l'adulte appréciera à sa -valeur la nourriture forte et nutritive. - -Combien nous sommes las d'entendre louer certains livres qu'on vante -seulement parce qu'ils ne contiennent rien qui puisse faire rougir une -jeune fille! Et pourtant, au point de vue littéraire; ce n'est pas un -mérite, ni un défaut, pour un livre que de ne pas faire rougir les -jeunes filles. - -Les étrangers ont bien plus d'esprit: ils comprennent que le genre de -lecture varie selon les âges et les situations, et que depuis le temps -où l'enfant épelle jusqu'à celui où l'homme atteint la plénitude de sa -raison, il y a une période durant laquelle il doit lire quelque chose. -Ils écrivent donc des livres à la portée de l'enfance et de la jeunesse, -ouvrages qui sont rédigés souvent par des plumes habiles et fameuses, -qui ont l'habitude de s'adapter au degré de développement auquel sont -arrivées les facultés du public spécial à qui elles s'adressent. Chez -nous on écrit aussi des livres anodins et douceâtres; seulement leurs -auteurs prétendent intéresser tous les âges, quand en réalité ils ne -font que les ennuyer tous. - -Je trouve un autre grave inconvénient dans les livres hybrides qui -aspirent à corriger en amusant. Comme chaque auteur entend la morale à -sa manière, ils l'expliquent ainsi: je laisse au jugement du lecteur de -décider ce qui est le plus mauvais, de laisser la morale de côté ou de -la falsifier. - -Pour moi, il n'y a d'autre morale que la morale catholique, et ses -préceptes me semblent seuls purs, droits, sains et parfaits. C'est dire -que, si un auteur puise ses moralités dans Hégel, Krauss ou Spencer, je -les tiendrais pour pernicieuses. Rousseau, Georges Sand, Alexandre Dumas -fils, et cent autres romanciers qui s'érigent en maîtres de morale du -genre humain, qui écrivent des romans à thèses et à théories, me -semblent d'une lecture plus funeste que n'est Zola, en admettant que le -lecteur les prenne au sérieux. - -L'opinion générale est que la moralité d'une oeuvre consiste à montrer -la vertu récompensée et le vice puni: doctrine insoutenable devant la -réalité et devant la foi. - -S'il n'y avait d'autre vie que celle-ci, si, dans un autre monde de -vérité et de justice, chacun n'était pas récompensé selon ses mérites, -la morale exigerait que dans cette vallée de larmes toutes choses -fussent dans l'ordre; mais vouloir qu'un romancier modifie et corrige -les desseins de la Providence, cela me semble un souci ridicule. - -De toute manière, que ce soit immoralité ou grossièreté que l'on trouve -dans le réalisme, les rugissements de la presse et du public, le grand -_tolle_ qui nous étourdit les oreilles, semblent dénoncer l'apparition -d'un mal nouveau et inconnu, comme si, jusqu'à cette date, les lettres -eussent été un miroir d'honnêteté et de pudeur. Cependant, il y a bien -des années, Valera, discutant avec Nocédal, dit spirituellement que les -temps heureux où la littérature fut irréprochable n'étant jamais -arrivés, personne ne pouvait en désirer le retour. Cette grande vérité -que Valera démontre avec son élégante érudition accoutumée, il n'est nul -besoin d'en donner la preuve à quiconque connaît un peu nos classiques -et notre ancien théâtre. Seulement les adversaires du naturalisme -emploient une tactique de mauvaise foi. Ils lui reprochent de n'être pas -nouveau, tout aussi bien que pour le rabaisser ils lui opposaient -l'exemple de la littérature antérieure. - -Trouverions-nous, par hasard, dans un temps plus récent que le siècle -d'or, des modèles de cette littérature pudique et austère? J'ai été -élevée dans l'abstinence et la sainte horreur des romans romantiques. -Quoique j'aie lu, dans mon enfance, l'_Iliade_ et le _Don Quichotte_ au -point d'en apprendre des morceaux par coeur, je n'ai jamais pu -posséder un exemplaire d'Espronceda ou de _Notre-Dame de Paris_, -ouvrages que leur réputation satanique éloignait de mes mains. Si les -classiques ont péché, et les romantiques aussi, pourquoi faire peser -sur les naturalistes et les réalistes tout le poids de la faute? - -C'est chose étrange de voir chaque école passer une indulgente éponge -sur ses propres immondices et montrer du doigt celles des autres! - -Les néo-classiques absolvent aujourd'hui les écrivains païens, en -alléguant qu'ils ne connurent pas le Christ; beaucoup d'entre eux -écrivirent cependant après que l'Evangile eût été annoncé. La nature -seule, à défaut de religion, ne proscrit-elle pas assez certaines -abominations, au récit desquelles se complaisent les poètes latins? - -A leur tour, les idéalistes pardonnent les écarts romantiques, parce -que, quand bien même un héros romantique ferait comme Werther l'apologie -du suicide, ou douterait de l'air même qu'il respire comme Lélia, il -aurait l'excuse de suivre les voies de l'idéal. Qu'importe que le corps -se vautre dans la boue, pourvu que le regard soit fixé vers les étoiles! - -Pour rendre honnêtes les crudités qui abondent chez Tirso et Quevedo, on -parle de la candeur et de la simplicité de l'époque à laquelle ils -vivaient. Celui qui ne veut pas se contenter de ces excuses, c'est bien -sa faute! - -Les défenseurs de ces écoles me diront que ce n'est pas à cause de ces -taches, mais, malgré elles, qu'ils vantent Horace, Espronceda, et tous -les saints de leur dévotion: pour nous c'est tout la même chose. Quand -Zola pèche contre le goût je puis fort bien dire, pour ma part, que je -n'y trouve nul plaisir. Je le préfèrerais plus réservé et, bien sûr, je -ne loue pas chez lui les fautes mais les beautés. - -Maintenant si quelqu'un me demande où commencent ces écarts et jusqu'où -va la liberté que peut s'accorder l'écrivain, je ne saurais le dire. Les -limites en sont extrêmement variables, le tact, la sûreté de main que -possède un grand talent lui servent seuls de guides, pour ne point -s'écarter de la route et pour se redresser s'il tombe. Il est indéniable -que le _Don Quichotte_ contient des passages bien peu attiques, que l'on -peut avec justice appeler grossiers. Cependant ce sont des parties de ce -divin tout: le génie de Cervantès les a marquées de son estampille et, -pour le déclarer d'une fois, elles sont très bien où elles sont et je ne -les effacerais pas s'il dépendait de moi de les supprimer. J'incline à -comparer les beaux fruits de l'esprit humain avec l'émeraude, qui est -une belle pierre mais dont on trouve rarement un échantillon qui n'ait -une petite tache ou un petit défaut. Les grands auteurs ont leur tache; -ils ne cessent pas pour cela d'être des pierres précieuses. - -_Nana_ est peut-être l'oeuvre à cause de laquelle on juge Zola le plus -sévèrement. Cela est-il du au sujet? Je crois plutôt que c'est au -défaut de prudence, au cynisme brutal avec lequel il est traité. - -En fait, il y a dans la société des formes, et des bornes auxquelles une -oeuvre qui veut traverser victorieusement les siècles ne peut -peut-être pas se dérober. Je dis peut-être, parce que si Rabelais et -d'autres écrivains brisèrent ces digues et gagnèrent un nom -impérissable, leur licence constitue cependant un élément d'infériorité, -et comme une note vulgaire dans la symphonie de leur talent. - -Ces vallées et ces limites, le génie les ébranle, mais d'elles-mêmes -elles reprennent leur place. Sans doute elles changent: elles ne -disparaissent jamais et s'imposent avec tant de force que je ne sache -pas qu'aucun écrivain les ait jamais renversées. - -Si audacieuse que soit une plume, pour tant qu'elle veuille copier la -réalité nue, il y a toujours un point auquel elle s'arrête. Il y a des -choses qu'elle n'écrit pas, des voiles qu'elle ne parvient pas à -soulever. Tout consiste à savoir s'arrêter à temps, aux limites du -terrain défendu par la morale de l'art. - -Il faut ici remarquer que la majorité des critiques semble s'imaginer -qu'il n'existe qu'un genre d'immoralité, l'immoralité érotique, comme si -la loi divine se réduisait à un commandement. Que l'auteur s'abstienne -de peindre la passion amoureuse et il a carte blanche pour portraicturer -toutes les autres! Et cependant, il y a des romans comme _le -Juif-Errant_ ou _les Mystères de Paris_ qui, par leur caractère -anti-social et anti-religieux, ne sont pas moins immoraux que _Nana_. - -Dans les questions religieuses et sociales, les naturalistes agissent -comme leurs frères les positivistes vis-à-vis des problèmes -métaphysiques. Ils les laissent de côté, attendant que la science leur -en fournisse la solution, s'il est possible. Cette abstention est mille -fois moins dangereuse que la propagande socialiste et hérétique des -romanciers qui les précédèrent. - -Quant à la passion, surtout à l'amour en dehors des voies du devoir, -loin de la glorifier, on dirait que les réalistes ont pris à coeur -d'enlever à l'humanité toute illusion sur elle, d'en montrer les dangers -et les laideurs, d'en diminuer les attirances. - -De _Madame Bovary_ à _Pot-Bouille_, l'école ne fait que répéter avec un -accent fatidique que l'on trouve dans le devoir seul la tranquillité et -le bonheur. - -Le Portugais Eça de Queiroz dans son roman _O primo Bazilio_ (le cousin -Basile), où il imite Zola jusqu'à la copie, fait un tableau, horrible -sous son apparence vulgaire, du supplice de la femme esclave de sa -faute. - -Il est clair que l'enseignement des réalistes n'est pas formulé en -sermons et en axiomes. Il faut le lire dans les faits. - -Il en arrive de même dans la vie où les mauvaises actions sont punies -par leurs propres conséquences. - -En définitive, les naturalistes ne sont pas des révolutionnaires -utopistes ni impies par système. Ils ne font pas l'apothéose du vice. -Ils n'échauffent pas les têtes et ne corrompent pas les coeurs. Ils -n'énervent pas les intelligences en peignant un monde imaginaire et en -dégoûtant du réel. - -Ce qu'il faut imputer, en particulier, au naturalisme.--je n'ai point de -plaisir à le répéter,--ce sont les tendances déterministes, le défaut de -goût et un certain manque de choix artistique. - -De ces fautes la première est un délit grave, la seconde est de moindre -importance, parce que les plus illustres de nos dramaturges et de nos -romanciers l'ont commise. Ce qui importe, ce ne sont pas les verrues de -la surface, c'est le fond. - - - - -XIV - - -SOMMAIRE - -_Le Réalisme anglais.--Son origine: Chaucer et Shakespeare. ---Foë et Swift.--Walter Scott.--Les autoress.--Dickens, -Thackeray et Bulwer.--Georges Eliot.--Le rôle du roman en -Angleterre, son influence sociale.--L'esprit anglican -dont il est imprégné._ - - -Des gens, qui se piquent d'un goût délicat et répugnent à la crudité des -romanciers français, vantent le roman anglais, et louent un certain -genre de naturalisme mitigé qui lui est particulier. C'est maintenant -une opinion aristocratique et élégante que d'admettre la suprématie du -roman anglais sur le terrain moral et sur le terrain littéraire. - -Le lecteur n'ignore pas combien les jugements généraux en matière de -morale sont parfois sans fondement et erronés. Il pourra donc -s'expliquer facilement comment est en odeur de sainteté sur notre terre -catholique et latine une littérature, et le légitime du protestantisme, -appropriée à ces moeurs méticuleuses, hypocrites, réservées et -égoïstes que le puritanisme, mêlé à l'esprit mercantile de la race, -acclimata dans l'ancienne île des Saints. - -Et ce n'est point que l'Angleterre n'ait des saines traditions réalistes -et un illustre ancêtre littéraire. Chaucer, père de sa poésie, était un -réaliste, et ses _Contes de Cantorbéry_ des tableaux d'après nature. Le -plus grand astre du firmament britannique, l'illustre Shakespeare porta -le Réalisme à un certain point où n'oserait peut-être pas le suivre -Zola. Mais, si la poésie et le théâtre fleurissent, de bonne heure, dans -la Grande-Bretagne, le roman y naquit tard, quand le pays appartenait -déjà irrévocablement à la Réforme. - -La Réforme! Partout où son esprit prévalut, il fut un élément -d'infériorité littéraire, et ceci, Dieu le sait, je ne le dis pas pour -louer le catholicisme dont l'excellence ne dépend pas de questions -esthétiques, mais pour donner à entendre que le roman anglais se ressent -de son origine. De tous les genres cultivés en Angleterre, depuis Henri -VIII jusqu'à maintenant, le roman est celui que le protestantisme a -pénétré davantage. Aussi les Anglais n'ont-ils pas produit un _Don -Quichotte_, c'est-à-dire une épopée de la vie réelle, qui puisse être -comprise par l'humanité entière. - -Depuis son berceau même, le roman anglais est dominé par des tendances -utilitaires, qui le lient au sol, pour ainsi dire, et l'empêchent de -voler par les espaces sublimes que parcourt la libre fantaisie de -Shakespeare et de Cervantès. - -Pour tant que l'on loue Foë, en lui donnant le titre pompeux d'_Homère -de l'individualisme_, _Robinson_ n'est une oeuvre incomparable que -pour les enfants de dix à quinze ans. - -Swift, le misanthrope contemporain de Robinson, est beaucoup plus -profond, et pour les intentions doctrinales, nul ne l'égale, car, en fin -de compte, la satire est une direction radicale de la littérature à -thèse. - -_Le Vicaire de Wakefield_, de Goldsmith, parfois douce idylle, agréable -peinture domestique, contient un idéal purement anglais, patriarcal. -Tandis que l'exemple des filles du Vicaire enseigne à fuir la vanité, -_Clarisse_ et _Paméla_ condamnent irrévocablement la passion et ouvrent -la série des romans austères, où le coeur rebelle est toujours vaincu. -Quant à Walter Scott, il n'a pas eu de descendance légitime. - -Walter Scott est un phénomène isolé dans la littérature anglaise, ou -pour plus d'exactitude, l'enfant d'une autre nationalité toute -différente, la nationalité écossaise qui est rêveuse, idéaliste et -poétique autant que la nationalité anglaise est pratique et utilitaire. -A coup sûr, Walter Scott ne procède pas de Shakespeare. Mais le sens -pratique et prosaïque de Foë ne court pas davantage par ses veines. -C'est le barde qui vit dans un passé coloré de lumière et de pourpre, -comme un splendide coucher de soleil; qui fait revivre l'histoire et la -légende en ne demandant à la réalité que ce vernis brillant, nommé -couleur locale par les romantiques. En somme, c'est le dernier chanteur -des beaux âges chevaleresques, _le dernier ménestrel_. - -Quand, de sa résidence seigneuriale de Abbots-ford, Walter Scott -évoquait les traditions de sa romanesque patrie, la troupe de -romancières qui ont tant influé et influent tant sur le caractère de ce -genre littéraire, en lui donnant une saveur spéciale et éthique, entrait -déjà en lice. Les femmes conquéraient le territoire dont elles sont -maîtresses à cette heure. On lisait passionnément les _contes moraux_ de -Miss Edgeworth. Les noms de Miss Mary Russel Milford, Miss Austen, -Mistress Opie, Lady Morgan, Mistress Shelley étaient célèbres. Une fois -maître du roman, l'élément féminin se cramponna à son butin. -Aujourd'hui, on compte par milliers les _autoress_ qui font gémir tous -les jours les presses de Londres sous les fruits de leur talent. Quand -Dickens, Thackeray et Lytton Bulwer ne furent plus là, le premier -romancier anglais fut une femme, Georges Eliot. - -Par suite de cet empire des femmes, le roman anglais tend à enseigner et -à prêcher beaucoup plus qu'à réaliser la beauté. A peine la fille de -clergyman prend-elle la plume qu'elle se trouve à la hauteur de son père -et peut alors, plaisir ineffable! aller et enseigner les peuples. Non -seulement elle possède une chaire et un pupitre, mais elle dispose de -moyens matériels pour la propagation de la foi. - -Charlotte Yonge écrit l'_Héritier de Redcliffe_. L'édition se vend bien. -Avec le produit, l'auteur achète un navire et en fait présent à un -évêque missionnaire. - -Ainsi, chez les romancières modernes de l'Angleterre, s'est presque -complètement éteint ce noble orgueil littéraire, qui aspire à la gloire -conquise par la concentration du talent et par l'effort constant vers la -perfection suprême, amour-propre d'artiste qu'exprima si virilement -George Sand. Au lieu d'aspirer à produire de belles oeuvres, des -oeuvres durables, elles se jettent dans le torrent écumeux de la -production hâtive, luttant à qui fera le plus et non à qui fera le -mieux. Le roman anglais a une extension obligatoire de trois gros -volumes, et les romanciers à la mode comme Francis Trollope ne se -satisfont pas à moins d'un roman par trimestre, c'est-à-dire de douze -volumes par an. Quel style, quelle invention, quels caractères y -aura-t-il que ce fleuve débordant d'encre n'inonde et ne ruine! - -Pour la nation anglaise, le roman est devenu un article de première -nécessité et de consommation quotidienne, comme le bifteck qui répare -ses forces, comme le charbon dont la chaleur tempère ses journées -glaciales et réjouit ses longues nuits. Il y a pour le roman un public -quotidien et assuré, comme il y en a un ici pour les cafés. Le roman est -l'écho des aspirations du lecteur et joue son rôle religieux, politique -et moral. Il s'inspire des exigences du public. Il est philosophique -avec Charles Reade; républicain et socialiste avec Joshua Davidson; -théologique avec Charlotte Yonge; politique avec Disraeli; -fantasmagorique dans le genre d'Anna Radcliffe qui amuse encore; -historique dans le goût de Walter Scott qui a toujours des disciples. -Les géographes, les paysagistes et les auteurs de marines qui suivent -les traces de Fenimore Cooper, le capitaine Mayne-Reyd, le capitaine -Marryat, et d'autres capitaines, jouissent aussi de la faveur de ce -peuple colonisateur et touriste. - -Les écrivains américains Bret-Harte et Mark Twain fendent les -brouillards de l'atmosphère anglaise avec des étincelles d'_humorisme_, -cette gaieté difficile et douloureuse du Nord. - -Ses inclinations ainsi flattées, satisfait dans ses goûts moins -littéraires que poétiques, le peuple anglais accorde, à son tour, à ses -romanciers une tendresse personnelle dont nous ne connaissons pas -d'exemple chez nous. C'en est une preuve que les nombreux pèlerins qui -se rendent tous les ans au presbytère de Haworth où naquit et où passa -les premières années de sa vie la romancière qui illustra le pseudonyme -de _Currer Bell_. - -La gloire littéraire n'est pas assez: c'est une affection plus intime, -qui entoure d'une auréole le nom des romanciers favoris de la nation -britannique. On ne considère pas le roman comme un simple passe-temps, -comme un simple plaisir esthétique, c'est une institution, le cinquième -pouvoir de l'Etat, et comme l'a dit en public le romancier Trollope, -_les romans sont les sermons de l'époque actuelle_. - -Leur influence s'étend non seulement aux moeurs mais aux lois. Ils -influent sur les délibérations des chambres, sur les réformes -continuelles que subit le code d'une nation si éminemment conservatrice. - -Que les pays sont différents! dirons-nous avec le héros de _Very well_. -Allez un peu proposer à nos cortès espagnoles si tumultueuses et si -déclamatrices une réforme légale, suggérée par exemple par la lecture de -la _Déshéritée_ ou de _Don Gonzalo Gonzalez de la Gonzalera_. L'on verra -avec quels rires homériques nos graves sénateurs accueilleront cette -proposition! - -En Angleterre, la force sociale du roman est reconnue. Toutes les -classes s'enorgueillissent de posséder des romanciers. Il en est qui -sont ministres, marins, diplomates et magistrats. Magistrats, oui, et -que dirait-on dans nos cours, Dieu d'Israël! si un président de chambre -publiait un petit roman! Pour faire comprendre l'influence et l'action -du roman dans la race saxonne, il suffit d'en citer un, _la Case de -l'Oncle Tom_, dont personne n'ignore les résultats anti-esclavagistes. - -Et le naturalisme anglais? - -Je répète que les traditions de la littérature anglaise sont réalistes. -J'ajoute que Dickens et Thackeray,--les noms peut-être les plus -illustres qui honorent le roman britannique,--sont réalistes. - -Charles Dickens ne craignit pas, chez ce peuple d'aristocrates, de -s'abaisser à l'étude des dernières couches sociales, voleurs, assassins -et mendiants. - -Thackeray qui inclinait davantage à la satire, étudia aussi dans le -monde qui l'entourait ses types caractéristiques au profil caricatural. - -Pour Georges Eliot, dans les oeuvres de qui résonne aujourd'hui la -note la plus aiguë du naturalisme anglais, son programme est réaliste à -la manière de Champfleury. Elle se donne pour objet de ses observations, -non pas les brillantes créatures d'exception si chères aux romantiques, -mais la généralité des individus, les personnages communs et vulgaires, -la classe moyenne de l'humanité. - -Malgré tout cela, il y a chez les romanciers anglais, pour si réalistes -qu'ils soient, une intention morale, un désir de corriger et de -convertir, et comme le dit spirituellement un récent historien de la -littérature anglaise, une soif de sauver le lecteur de l'enfer et non de -l'ennui. Cela apparaît nettement chez la piétiste Yonge, et chez -l'auteur d'_Adam Bede_, Eliot, qui est libre-penseur et philosophe. -Cette tendance leur enlève cette objectivité sereine, nécessaire pour -faire une oeuvre maîtresse d'observation impersonnelle, d'après la -méthode réaliste, et arrête leur scalpel avant qu'il n'en arrive aux -tissus intimes et aux derniers replis de l'âme. - -Partie de cette faute doit être imputée au public, facteur fort -important de toute oeuvre littéraire. Comme on l'a déjà dit, le public -anglais demande toujours des romans,--pas de ceux que savoure seul, dans -son cabinet de travail, le lecteur sybarite qui aime à admirer de belles -pages et à pénétrer dans des abîmes psychologiques--ceux que l'on lit en -famille et que peuvent écouter tous les membres, la blonde _Girl_ et -l'imberbe _Scholar_. - -Les auteurs, qui satisfont ce besoin, le public anglais les paie -splendidement. La première édition d'un roman se vend quinze francs le -volume et l'édition s'épuise rapidement. Aussi une foule d'honorables -Misses, filles de Clergymen, au lieu de se placer institutrices, se -placent-elles comme romancières. De leur plume prolifique coulent des -volumes d'un style incolore, aux incidents embrouillés comme les -noeuds d'un écheveau. - -De là, l'infériorité croissante, la décadence du genre. - -Que l'innombrable famille des romanciers d'au-delà du détroit me -pardonne si je suis injuste en parlant de leur décadence générale. Je -pourrais me flatter de connaître quelques-unes de leurs oeuvres, mais -qui pourrait prétendre les avoir toutes lues? Mon jugement est celui -qu'émettent les critiques qui considèrent surtout le côté littéraire, et -en second lieu, comme il est juste, le côté moral, et qui voient que la -fabrication précipitée et la sujétion au goût du public font tort à la -fraîcheur, à l'inspiration et à l'énergie de la pensée. Si le noble -front de Georges Eliot, si la gracieuse physionomie de Ouida se -dressent au-dessus de cet océan de têtes vulgaires, il est incontestable -que l'immense majorité des romanciers anglais s'est essayée à remplir -trois bols avec une tasse de chocolat. - -En outre, le roman anglais, même quand il est supérieur, porte imprimé -si avant le sceau d'une autre religion, d'un autre climat, d'une autre -société, qu'à nous autres Latins il nous parait forcément exotique. -Comment pourrait nous plaire, par exemple, la prédicante méthodiste qui -est l'héroïne d'_Adam Bede_? Je sais qu'il est à la mode d'être habillé -par un tailleur anglais, mais la littérature, Dieu merci! ne dépend pas -entièrement des caprices de la mode. - -Un dernier mot que la malice m'inspire sans doute: si le roman anglais a -chez nous aujourd'hui tant d'admirateurs officiels, a-t-il autant de -lecteurs? - - - - -XV - - -SOMMAIRE - -_L'Espagne.--Le mouvement de 1808.--Les Walter-Scottiens. ---La Avellaneda.--Fernan Caballero.--La transition: -Alarcon.--Valera.--Comment on a jugé Valera en France._ - - -En Angleterre et en France, le roman a un _hier_. Ici en Espagne, il n'a -qu'un avant-hier s'il est permis de s'exprimer ainsi. Là, les romanciers -actuels se nomment fils de Thackeray, de Walter Scott, de Dickens, de -Sand, de Victor Hugo, de Balzac. Ici nous ne savons pas grand chose de -nos pères et nous nous rappelons seulement certains aïeux de sang très -pur, du lignage des Cervantès, des Hurtado, des Espinel. Cela revient à -dire qu'il n'y a pas eu en Espagne d'autre roman que celui du siècle -d'or et celui qui fleurit aujourd'hui. - -Cependant, la vie du roman contemporain en Espagne peut déjà se diviser -en deux époques distinctes: celle du règne d'Isabelle, et celle qui -commença avec la Révolution de Septembre 1868. - -La guerre de l'Indépendance suscita de grands poëtes lyriques, mais -jusqu'à ce que le torrent romantique passât les Pyrénées, nous n'eûmes -pas de romanciers. - -Walter Scott fit son entrée triomphale dans notre littérature, et le -règne du roman historique commença. On pourrait consacrer un livre bien -curieux au récit des pérégrinations de l'idée _walter-scottienne_ au -travers des cervelles espagnoles. L'esprit du barde écossais s'incarna -dans des êtres aussi différents entre eux qu'Espronceda, Martinez de la -Rosa, Gil, Escosura, Canovas del Castillo, Vicetto, Villoslada, -Fernandez y Gonzalez, et d'autres, dont les noms ne me reviennent pas à -l'esprit. - -George Sand vint aussi chez nous amenée la main dans la main par son -illustre rivale la Avellaneda. Eugène Suë, patronné par Perez Escrich et -Ayguals de Izco, ne demeura pas en arrière. - -Parmi les _walter-scottiens_, tous gens de valeur, il en était un qui, -s'il n'eût pas gaspillé ses rares qualités, et mal employé ses précieux -dons, eût pu s'appeler, plutôt que le séide, le rival de l'auteur -d'_Ivanhoë_. Le talent de Fernandez y Gonzalez semblait un arbre touffu, -dont le bois pouvait servir à des oeuvres sculpturales. Par malheur, -cet écrivain le gaspilla à faire des tables et des bancs vulgaires. Son -imagination était riche, sa palette descriptive variée, son invention -abondante. Il fut, d'abord, le poëte du passé, qui rajeunissait les -livres de chevalerie et prêtait à la tradition héroïco-nationale cette -vie nouvelle que lui donnent, de temps en temps, des génies privilégiés -comme Zorrilla, Walter Scott et Tennyson. Comment il finit, nul ne -l'ignore: par des livraisons interminables, par des volumes vendus à bas -prix, par des oeuvres de basse littérature, écrites pour le lucre. -Deux ou trois romans d'entre ses premières oeuvres sont les colonnes -sur lesquelles son nom s'appuie pour ne pas tomber en oubli. - -Peut-être, l'auteur tendre et sympathique de _la Gaviota_ posséda-t-il -le talent le plus original et le plus indépendant de tous ceux qui se -signalèrent dans la renaissance de notre roman. Malgré ses digressions -et ses réflexions, malgré son optimisme idyllique, Fernan Caballero est -doué d'un charme spécial particulier, d'une grâce caractéristique. Il -fait preuve d'une imagination, allemande par les rêves, et espagnole -par la prestesse et la vivacité. Tandis que les romanciers de son -époque peignaient des tableaux de sujets historiques à la Walter Scott, -Fernan prenait note des moeurs des gens qui respiraient autour d'elle. -Elle peignait des _asistentas_, des bandits, des _gaviotas_, des curés, -des bergers, des paysans et des toreros[1]. Parfois, dans ses bosquets -andalous, brillent ces soleils du Midi, que Fortuny mit dans ses -tableaux. Il est des _patios_ de Fernan qu'il nous semble voir, qui nous -réjouissent les yeux avec leurs fleurs, et les oreilles avec le bruit de -l'eau, les pioussements des poules et l'innocent bavardage des enfants. -L'inspiration de Fernan est plus réelle, plus sincère et plus naïve que -celle de presque tous les romans de cape et d'épée que l'on écrivait -alors. - -Trueba n'atteint pas à la taille de Fernan Caballero. Un pays idolâtre -de ses traditions et de ses propres souvenirs a bâti le piédestal sur -lequel trône le peintre basque; mais sa palette n'est riche qu'en -demi-teintes et en couleurs claires, gracieuses, sans vigueur ni -intensité. Le vert, le rose et le bleu céleste dominent. Les noirs, les -terres de Sienne, les bitumes dont Fernan ne fit, lui-même, usage -qu'avec une extrême mesure, manquent complètement. Quelques scènes -rurales de Trueba plaisent comme il plaît de contempler le cours d'un -ruisseau peu profond et aux bords agréables[2]. - -Selgas ne décrit pas les campagnards et n'appartient pas à l'école des -paysagistes. C'était un Alphonse Karr, un violoniste capricieux qui -exécutait des variations sur un thème quelconque et le brodait -d'arabesques délicates et d'un bel effet. Plutôt qu'un romancier, ce fut -un humoriste caustique, spirituel et riant comme le sont toujours les -humoristes dans les pays chauffés par le soleil. Son style inégal -ressemblait à ces visages aux traits irréguliers, qui compensent le -défaut de correction par la lueur soudaine du sourire ou par le feu du -regard. Selgas fait au lecteur bien des surprises agréables, quand il ne -s'y attend pas. Il lui offre des traits d'observation, de paradoxales -finesses, des mots heureux, des flamboiements d'idées originales, ou du -moins présentées d'une manière piquante et nouvelle. - -Une autre qualité de Selgas, c'est de s'être mis à étudier la vie -moderne dans les grandes villes et d'avoir laissé de côté les Mores, les -odalisques et les châtelaines. - -Eh bien! si nous voulons chercher le chaînon, qui rattache à l'époque -actuelle, cette époque antérieure du roman espagnol où figurent Fernan -Caballero, la Avellaneda, la Coronado, Trueba, Selgas, Fernandez y -Gonzalez et Miguel de los Santos Alvarez,--cette époque où le roman -humanitaire d'Escrich vivait à côté du roman lyrique et werthérien de -Pastor Diaz, et où la cotte de mailles de _Men Rodriguez_ et la jupe de -la _Sigea_ frôlaient le froc du héros que ces mésaventures forcèrent à -émigrer de _Villa-Hermosa en Chine_;--si nous voulons, je le répète, -indiquer la soudure des deux périodes, il faut écrire le nom de Pedro -Antonio de Alarcon. - -Imprégné de romantisme jusqu'à la moelle des os, _le Final de la -Norma_[3] ravit nos pères, comme un délicieux caprice de Goya, intitulé -_Le Tricorne_[4], nous ravit nous-mêmes. Voilà comment mon illustre ami -Alarcon, sans être encore un vieillard, peut se vanter d'avoir captivé -deux générations de goûts bien différents. - -Les autres romanciers, ceux qui furent hier la coqueluche de leur -temps, ont disparu de nos horizons littéraires actuels, entraînés par -l'irrésistible courant du temps, et ceux qui ne sont pas descendus dans -la tombe meurent vivants de l'indifférence du public intelligent, du -silence dédaigneux de la critique, et en somme de l'oubli qui est la -pire des morts pour un écrivain. Alarcon, tout en refusant avec -acharnement toute concession aux nouvelles tendances, règne encore, en -maître des coeurs et des imaginations, et soutient l'édifice ruiné de -ses mains habiles. - -Je ne sais si aucun romancier contemporain ensorcellera le public comme -l'auteur du _Scandale_. Je ne sais si aucun sera, comme lui, lu et aimé -de tous sans distinction de sexe ni d'âge. Je sais que beaucoup de gens -demandent de leur prêter un roman d'Alarcon de préférence à ceux des -autres auteurs. - -Le public d'Alarcon n'est pas celui qui dévore avec un appétit bestial -les romans de Manini[5], c'est celui que Spencer appellerait _la -moyenne intelligente_. Il se compose de gens qui demandent au roman un -honnête délassement et les clames en forment la majeure partie. - -Alarcon plaît-il parce qu'il a conservé un certain parfum romantique? je -pense que non; les partis politiques donnent trop à faire aux Espagnols -et les partis littéraires ne les font pas beaucoup réfléchir. - -Ce qui plaît chez Alarcon, c'est l'esprit aimable, la _belle ombre_, la -galanterie moresque que respirent ses portraits de femme touchés avec un -pinceau voluptueux et brillant, le style dégagé, facile et animé, -l'intérêt des récits, et ensuite, une foule de qualités étrangères au -romantisme, qu'il ne doit à personne qu'à Dieu qui les lui accorda d'une -main prodigue. - -Si dans les types de _La Prodigue_, de _El Niño de la Bola_[6], dans -Fabian Conde, dans d'autres héros et héroïnes d'Alarcon on découvre la -filiation romantique; en revanche, _Le Tricorne_ est plein d'un coloris -franchement espagnol, d'une telle fraîcheur qu'il en fait dans son genre -un modèle achevé. Le talent d'Alarcon gagne à se limiter à de petits -tableaux; son ciseau travaille mieux des camées exquis, des agates -précieuses que des marbres de grandes dimensions. Il réussit dans le -conte et la nouvelle courte, genre peu cultivé chez nous et qu'Alarcon -manie avec une singulière maîtrise. - -Par toutes ses qualités rares, Alarcon est un puissant mainteneur de -l'antique bannière romanesque et un redoutable adversaire de la -nouvelle. Mais nous, les écrivains du camp ennemi, nous demandons à Dieu -qu'il ne renonce pas à écrire comme il en a annoncé l'intention. Sa -résolution est-elle dictée par la coquetterie de se retirer, quand le -public l'aime le plus, en laissant derrière lui une mémoire radieuse? -Est-ce fatigue? Ce qui est certain, c'est qu'il est dans la plénitude de -ses facultés, et que jamais son imagination ne parut aussi fraîche que -durant ces dernières années. - -Par la retraite d'Alarcon, l'idéalisme perd son champion le plus -terrible. Valera, quoique idéaliste, est un romancier à part, qui ne -formera pas d'école, parce qu'il est difficile à imiter, comme on le -comprend facilement, si l'on songe aux qualités qu'il réunit. La plus -profonde vallée qui sépare de Valera la troupe profane des imitateurs, -c'est sa diction élégante et pure, empruntée plutôt aux mystiques, -écrivains châtiés par excellence, qu'à Cervantès, qui est un écrivain -spontané. Valera n'a pas seulement pris, chez eux, la pureté un peu -archaïque de son style, mais le soin et la perspicacité avec lesquels -ils scrutent et sondent les arcanes mystérieux de l'âme pour les -expliquer en phrases d'or et en paragraphes de marbre sculpté. - -Aussi, quand on traduisit en français les romans de Valera, sous le -titre de _Récits andalous_, il fut nécessaire d'en supprimer beaucoup -parce que, d'après la _Revue littéraire_, ils contenaient _trop de -théologie_[7]. Nos voisins pensaient que les filles de _Don Valera_ -étaient de gentilles gitanes, armées de castagnettes, prêtes à danser -des séguédillas, et jolies: ils trouvaient des nonnes contemporaines de -sainte Thérèse et de Louis de Grenade, qui montraient à peine, entre les -plis de leur voile, leur beau visage grec où brillait un sourire -voltairien. - -Valera charme, en effet, les sybarites des lettres en réunissant en lui -la fleur des trois idéaux de beauté littéraire: l'idéal païen, l'idéal -du siècle d'or et celui de la culture moderne la plus raffinée. - -À tout cela il faut ajouter une verve andalouse piquante et badine. -Comme Valera est, d'ailleurs, très-sagace, très-psychologue, très-maître -de lui, il semble que les destins lui ont réservé dans le roman espagnol -le rôle de Stendhal dans le roman français,--un Stendhal parfait dans la -forme autant que le vrai Stendhal fut pécheur; bien des choses -éloignent, cependant, Valera du réalisme, surtout son caractère -aristocratique qui le pousse peut-être à considérer le réalisme comme -quelque chose degrossier, et l'observation de la réalité comme un -travail indigne d'un esprit épris de la beauté classique et suprême. -Ainsi le meilleur titre de gloire de Valera sera la forme, cette forme -plus admirable isolée, que rattachée aux sujets de quelques-uns de ses -romans. - -Il n'y a pas de doute que _Pepita Jimenez_, _Doña Luz_, et d'autres -héroïnes de Valera parlent fort bien et en termes fort convenables et -fort spirituels. Par malheur, on ne peut nier non plus que personne ne -parle plus ainsi, comme un personnage de Cervantès. Et notez que si je -nomme Cervantès, pour louer la perfection des discours des héros de -Valera, je n'oublierai pas d'ajouter que le génie réaliste de Cervantès -le poussa à faire que Sancho, par exemple, parla fort mal et commit des -fautes, et que Don Quichotte corrigea ses dires. Chez Valera, il n'y a -pas de Sancho. Tout le monde est Valera, et cela fait qu'on l'étudiera -bientôt plus comme un classique que comme un romancier moderne. - -Pour les uns ceci sera un éloge, et pour les autres, un blâme. Pour moi, -on me reproche de lire Valera avec trop de plaisir. - -Si certaine théorie littéraire est vraie, que j'ai trouvée dans je ne -sais quel fameux critique français et qui établit que les romanciers -copient la société et qu'à son tour la société imite et reflète les -romanciers, il pourrait advenir que nous eussions tous la tentation de -parler comme les héros de Valera, ce qui serait excellent pour la -langue. Mais laissons-là les hypothèses et venons-en aux romanciers qui -représentent en Espagne le réalisme. - - -[1] _Gaviotas_, littéralement, mouettes. On nomme ainsi la femme -écervelée, et c'est le titre d'un roman qui est l'oeuvre capitale de -Caballero. La Gaviota a été traduite ou adaptée (Blériot, éditeur). Les -autres oeuvres de Fernan Caballero ont également des versions françaises -(Castermann, Donniol, Hachette, Pion, Maillet, éditeurs.) - -[2] Trueba a été traduit et analysé dans nos revues. - -[3] Traduit par Charles Yriarte (Lacroix, éditeur). - -[4] Traduit par Mme Bentzon, _Récits de tous pays_, chez Calmann-Lévy. - -[5] Éditeur de publications illustrées par livraisons. En France on -dirait les romans de la rue du Croissant. - -[6] _La Prodigue_ a été traduite sous le titre de _la Gaspilleuse_ par -Mlle Sara Oquendo dans la _Revue Britannique_. Je traduis _El Niño de -la Bola_ sous le titre de Manuel Vénegas dans la _Revue Moderne_. - -[7] Cette traduction est de Mme Bentzon. Un anonyme a traduit en -français _Doña Luz_ (Lalouette, édit.) et moi-même _Le Commandeur -Mendoza_ (Giraud). - - - - -XVI - - -SOMMAIRE - -_Les réalistes.--Mesonero Romanos et Florez.--Larra. ---Pereda. Son localisme, son catholicisme intransigeant. ---Perez Galdos.--Son oeuvre idéaliste.--Son -évolution.--La situation du roman et des romanciers en -Espagne.--Les jeunes: idéalistes et naturalistes._ - - -Pour indiquer où commence le réalisme contemporain, il faut remonter à -quelques passages de Fernan Caballero, et surtout aux auteurs des -_Scènes Madrilènes_ et de _Hier, Aujourd'hui et Demain_, sans oublier -_Figaro_ dans ses articles de moeurs. Malgré toutes les différences -qui existent entre le raisonnable et spirituel Mesonero Romanos, le -bienveillant Florez et le nerveux et caustique Larra, leurs études -sociales ont leur point commun dans un certain réalisme tempéré, -assaisonné de satire. - -Quand tant de romans de cette époque sont passés à jamais, les écrits -légers de _Figaro_ et du _Curieux parlant_[1] se conservent dans toute -leur fraîcheur, parce que la myrrhe précieuse de la vérité les embaume. -Ce qui augmente leur intérêt c'est qu'ils nous transmettent le souvenir -des moeurs originales qui disparaissaient et des nouvelles moeurs; -en somme, ils sont le reflet d'une complète transformation sociale. - -Pereda est, en ligne directe, le descendant de ces aimables et -perspicaces peintres de moeurs. Il fit franchement adhésion à leur -école, mais il la transporta des villes à la campagne, au coeur des -montagnes de Santander. - -Le Réalisme espagnol a un vaillant champion dans Pereda; quand on lit -quelques pages de l'auteur des _Scènes Montagnardes_, il semble que nous -voyions ressusciter Téniers ou Tirso de Molina. On peut comparer le -talent de Pereda à un beau jardin, bien arrosé, bien cultivé, rafraîchi -par des brises aromatiques et salubres, mais aux horizons limités. - -Je me hâte d'expliquer ce que j'entends par _horizons limités_ pour que -personne n'entende cette phrase d'une manière offensante pour le -sympathique écrivain. - -Je ne sais si cela provient d'un dessein délibéré, ou de ce qu'il y est -obligé par le pays qu'il habite: Pereda se borne à décrire les types et -à raconter les moeurs de Santander, en s'enfermant ainsi dans un -cercle restreint de sujets et de personnages. Il excelle comme peintre -d'un pays déterminé, comme poëte bucolique d'une campagne toujours -égale, et n'essaya jamais d'étudier à fond les milieux civilisés, la vie -moderne dans les grandes capitales, vie de qui lui est antipathique, et -dont il a horreur, c'est pour cela que j'ai qualifié de _limité_ -l'horizon de Pereda. C'est pour cela qu'il convient de déclarer que si, -du jardin de Pereda, l'on ne découvre point un vaste panorama, en -échange le paysage est des plus agréables, des plus délicieux et des -plus fertiles que l'on connaisse. - -Pereda, grâce à Dieu, ne tombe pas dans l'optimisme parfois agaçant de -Trueba et de Fernan. Ses rustres, d'ailleurs très-amusants, sont -ignorants, malicieux et grossiers comme de vrais rustres. Ce sont là -cependant les fils préférés de l'auteur, visiblement séduit par la vie -rurale, si saine, si paisible et si régénératrice, autant que lui -répugnent les centres ouvriers industriels avec leurs misères -irrémédiables. Pereda trace avec amour les silhouettes des paysans, des -laboureurs et des hobereaux des villages, gens simples, aimant ce qu'ils -connaissent depuis longtemps, routiniers et ayant peu de replis -psychiques. - -Si quelque jour les thèmes de la _Tierruca_ s'épuisent pour lui, danger -qui n'est point imminent pour un esprit de la trempe de Pereda, il sera -forcé de renoncer à ses tableaux locaux favoris, de chercher de -nouvelles voies. Parmi les admirateurs de Pereda, il en est qui désirent -ardemment qu'il change de touche: j'ignore s'il serait avantageux de le -faire pour le grand écrivain. Il règne toujours une certaine harmonie -mystérieuse entre le style, le talent d'un auteur, et les sujets dont il -fait choix; cette harmonie procède de causes intimes. - -En outre, le Réalisme perdrait beaucoup si Pereda sortait de la -Montagne. Pereda observe avec une grande lucidité, quand la réalité -qu'il a devant les yeux ne lui soulève pas le coeur, qu'elle le -divertit par le spectacle de ridicules et de manies profondément -comiques. Peut-être briserait-il son pinceau pour ne point copier les -plaies plus profondes et la corruption plus raffinée d'autres lieux et -d'autres héros[2]. - -Pour le Réalisme, posséder Pereda, c'est posséder un trésor, et pour ce -qu'il vaut et pour les idées religieuses et politiques qu'il professe. -Pereda est un argument vivant, une démonstration palpable que le -Réalisme ne fut pas introduit en Espagne comme une marchandise française -de contrebande, mais que ceux qui aiment, à la fois, la tradition -littéraire et les autres traditions, le ressuscitent. Cela ne surprendra -pas les gens intelligents, mais cela pourra bien stupéfier la tourbe -innombrable qui date l'ère réaliste de l'avènement de Zola. - -Si le Réalisme chez Pereda est dans le sang, il n'en est pas ainsi de -Galdos. Parmi certain fonds humain, par une certaine simplicité -magistrale de ses créations, par sa tendance naturelle à la claire -intelligence de la vérité, par la franchise de son observation, le -maître romancier se trouva toujours prêt à passer au Naturalisme avec -armes et bagages. Néanmoins, ses inclinations esthétiques étaient -idéalistes, et ce n'est que dans ses dernières oeuvres qu'il a adopté -la méthode du roman moderne et creusé davantage dans le coeur humain. -Il a rompu à la fois avec le pittoresque et avec les héros-symboles, -pour s'attacher à la terre sur laquelle nous sommes. - -Quoique je n'aime pas à me citer moi-même, je dois rappeler ici ce que -j'ai dit de Galdos, il y a trois ans, dans une étude assez longue que je -consacrais à ses oeuvres dans la _Revue Européenne_. - -Depuis cette date, mes opinions littéraires se sont assez modifiées, et -mon critérium esthétique s'est formé, comme se forme celui de tout le -monde, au moyen de la lecture et de la réflexion. Je me suis proposé de -connaître le roman moderne. Non seulement il m'a paru le genre le plus -compréhensif, le plus important actuellement, le plus approprié à notre -siècle, celui qui remplace et remplit le vide produit par la disparition -de l'épopée; il m'a semblé aussi le genre dans lequel, par une très -_haute prérogative_, les droits de la vérité s'imposent, dans lequel -l'observation désintéressée règne, dans lequel l'histoire positive de -notre époque doit être écrite en caractères d'or. - -Cependant, alors comme aujourd'hui, Galdos était pour moi un romancier -de premier ordre, le soleil du firmament littéraire, parce qu'il a en -même temps l'équilibre et l'harmonie, l'abondance et la vigueur; parce -que son style, s'il ne se renferme pas dans l'amphore étroite et ciselée -de Valera, coule à flots d'une urne précieuse; parce qu'il possède une -invention heureuse et ce don de la fécondité, don funeste pour les -mauvais écrivains et même pour les écrivains médiocres qui ont une -tendance à sommeiller, qualité d'une valeur extraordinaire pour les -grands artistes. - -Il est certain qu'on peut conquérir l'immortalité avec un seul roman ou -avec un seul fragment d'ode; mais il y a quelque chose de captivant et -d'étonnant dans la manifestation de la puissance créatrice de ces -écrivains et de ces poètes, qui sont à eux seuls un monde, et qui -laissent derrière eux une longue postérité de héros et de héroïnes, les -Shakespeare, les Balzac, les Walter Scott, les Galdos. - -Mais, ce que je désapprouvais alors dans le Galdos des _Episodes_, ce -qui me paraissait le côté faible de son talent extraordinaire, c'était -la tendance à la thèse,--dans un sens large et historique, c'est -certain, mais à la thèse,--les accusations systématiques contre -l'Espagne d'antan, les pelletées de terre jetées sur ce qu'elle fut; et -cette tendance, qui s'accentuait chaque fois davantage, dans la -magnifique épopée des _Episodes_ au point de se déclarer explicitement -dans la seconde série, fit explosion, disons-le ainsi, dans _Doña -Perfecta_, dans _Gloria_, dans la _Famille de Léon Roch_[3]. - -Par bonheur, ou plutôt grâce à l'instinct qui guide le génie, Galdos fit -un pas en arrière pour fuir cette impasse sans issue possible. Dans -l'_Ami Manso_, et dans la _Déshéritée_, il comprit que le roman, plutôt -que d'enseigner ou condamner tel ou tel système politique, doit prendre -note de la vérité ambiante et réaliser librement la beauté. Bravo à -l'illustre écrivain qui a su secouer le joug des idées préconçues! Ses -épousailles avec le réalisme le préserveront de la tentation de se faire -dans ses romans le champion de la libre pensée, du système -constitutionnel, choses que je ne prétends pas juger ici, mais qui, dans -les admirables livres de Galdos, sont trop la raison d'être de ses -livres. - -En comptant donc dans la phalange réaliste Galdos et Pereda, comme dans -la phalange idéaliste nous avons vu briller les noms de Valera et -d'Alarcon, nous pouvons dire qu'en Espagne la lutte est engagée, comme -en France, entre les deux écoles. - -Il est vrai qu'ici la bataille ne fait pas grand bruit et ne suscite pas -de grandes ardeurs belliqueuses. Il est vrai qu'ici on ne prend pas la -question avec la même chaleur qu'en France: cela peut venir de plusieurs -causes. D'abord, les idéalistes, ici, ne se promènent pas autant dans -les nuages qu'en France, ni les réalistes ne chargent autant le tableau. -Aucune des deux écoles n'exagère pour se différencier de l'autre. -Peut-être le public est-il indifférent à la littérature; surtout à la -littérature imprimée; celle qui se représente lui produit plus d'effet. - -L'écrivain est un facteur de la production littéraire. N'oublions pas -que l'autre, c'est le public. À l'écrivain d'écrire, au public de -l'encourager et d'acheter ce qu'il écrit, et de l'élever aux nues s'il -le mérite. Or, en Espagne, on ne peut presque pas compter sur le public. -Ce que le public espagnol aime, ce n'est pas la littérature, c'est la -politique. Quand cette maîtresse impérieuse lui laisse quelques minutes -de liberté, alors seulement il fait un brin de cour aux lettres et va -les chercher dans le coin où elles s'entêtent à ne pas mourir d'ennui. - -Certes, je n'affirme pas que les romans manquent absolument de lecteurs, -quoique chez nous le roman soit très loin d'être comme en Angleterre, -une nécessité sociale. Ici, où nous ne sommes ni communistes ni avares, -nous gardons le communisme et l'avarice pour les romans. Tout le monde -s'effraie de ce qu'un roman coûte trois francs ou même deux, comme la -première édition des _Episodes_. On dépense bien vite deux francs au -café, pour une loge au théâtre, en pétards, en oranges. Pour un roman, -tout Espagnol serre les cordons de sa bourse. - -J'ai des romans d'Alarcon, de Valera ou de Galdos que j'ai prêtés à une -douzaine de gens riches. A chaque fois qu'on m'en demandait un, je leur -eusse conseillé pour leur bien de l'acheter, si je n'eusse craint qu'on -n'attribuât le conseil au désir de ne pas prêter. Enfin, n'y a-t-il pas -eu des gens qui m'ont demandé de leur prêter mes romans! - -Je ne crois pas, pourtant, qu'il faille plus de deux cent cinquante -francs pour former une bibliothèque complète des romanciers espagnols -contemporains. - -Que peut espérer ici le romancier? Fixons un délai de six mois pour -tracer le plan, mûrir, écrire et limer un roman, soigné dans la forme et -médité dans le fond. Quel en sera le produit! Valera déclare que sa -_Pepita Jimenez_--son chef-d'oeuvre--lui a rapporté environ deux mille -francs. Si bien que le talent de romancier de Valera ne peut pas lui -faire gagner cinq mille francs par an: je comprends presque qu'il -préfère une ambassade. - -Il faut remarquer que si le romancier espagnol ne retire pas de ses -oeuvres un profit matériel, il n'y gagne pas non plus beaucoup -d'honneur, ni ces ovations enivrantes qui élèvent à vingt mètres du sol -les auteurs dramatiques. Pour eux sont tous les avantages, pécuniaires -et littéraires, outre qu'ils sont affranchis de l'ignoble concurrence -que le roman par livraisons et les mauvaises traductions du français -font aux romanciers qui se flattent de respecter la langue et le sens -commun. - -Qu'on ne vienne pas me dire que la question de l'argent n'est rien, mais -qu'il suffit de savoir qu'on a écrit quelque chose de bien, quoique -personne ne témoigne d'estime pour l'oeuvre. Si le prêtre vit de -l'autel, pourquoi le romancier ne vivrait-il pas du roman? Supposons -qu'il n'ait pas besoin pour vivre du produit du roman; l'argent n'est-il -pas à apprécier, puisqu'il est la marque évidente qu'il a un public? -Avec le système de prêts qui règne en Espagne, un roman peut avoir -trente mille lecteurs et seulement une édition de mille exemplaires. - -Parmi les causes qui rendent improductif le roman en Espagne, on ne -devrait pas compter la rareté des lecteurs, puisque nous avons un public -immense, si nous songeons aux républiques sud-américaines qui parlent -notre langue. Grâce à l'indifférence avec laquelle on regarde tout ce -qui touche à la littérature, les libraires et les imprimeurs de là-bas -peuvent piller les écrivains d'Espagne tout à leur aise, et ce public -d'au delà de l'Océan demeure stérile pour la prospérité de la -littérature ibérique. - -Aussi, tout bien considéré, il est étonnant que nous ayons d'aussi bons -romanciers en Espagne et un aussi bon roman; étonnant encore que dans ce -genre que Gil y Zarate et Cohl y Vehi rangent le dernier et qui, -aujourd'hui, marche à la tête des autres, nous nous trouvions à la -hauteur des premières nations de l'Europe. Nous ne comptons pas par -douzaines les grands romanciers vivants, mais la France ne les compte -pas non plus, et encore moins, que je sache, l'Angleterre, l'Allemagne -et l'Italie. En comparant les oeuvres aux oeuvres, notre patrie ne -cède point le pas. Outre Pereda, Galdos, Alarcon et Valera dont j'ai -parlé plus spécialement, il y a la cohorte dans laquelle figurent -Navarrete, Ortega Munilla, Castro y Serrano, Coello, Teresa Araoniz, -Villoslada, Palacio Valdes, Amos Escalante, Oller[4], qui les uns, -représentent les anciennes méthodes, et les autres, les nouvelles. Tous -contribuent à enrichir le roman national. - -Dieu veuille que les hommages publics qu'on a rendus à Perez Galdos, il -n'y a pas encore longtemps, dans un banquet, soient un signe certain des -intentions du public de commencer à récompenser les efforts de la -phalange sacrée! Dieu veuille que l'enthousiasme ne soit pas dissipé -aussi vite que l'écume du Champagne des toasts! - - -[1] Mesonero Romanos. - -[2] On traduit en ce moment de Pereda _Don Gonzalo_, _Pedro Sanchez_ et -_Les hombres de pro_. J'ai donné une analyse de _Pedro Sanchez_ dans mes -_Etapes d'un Naturaliste_ (Giraud, éditeur). - -[3] Il a paru chez Hachette une adaptation de _Marianela_; chez Giraud -une traduction de _Doña Perfecta_, due à notre confrère M. Julien Lugol. - -[4] On trouvera dans mon étude, _Le Naturalisme en Espagne_, Giraud, -édit. des renseignements sur les réalistes Palacio Valdes, Oller, Picon, -Alas, Ortega Munilla. - - - - -XVII - - -SOMMAIRE - -_Conclusions: Pourquoi l'auteur ne parle pas du roman -italien, russe et allemand.--Pourquoi il se tait sur -le naturalisme au théâtre.--La question des écoles. ---Réponse aux réclamations chauvinistes que l'affiliation -française soulève en Espagne.--La méthode réaliste et sa -valeur à toutes les époques._ - - -Nous voici au terme du voyage, non pas que la matière soit épuisée, mais -n'avons-nous pas rempli notre but de résumer l'histoire du Naturalisme -surtout dans le roman, champ où cette plante qu'on tient pour vénéneuse -croit avec le plus d'abondance? - -Qui viendra après nous trouvera cependant sa toile toute prête. Outre -l'intéressante étude que l'on pourra faire sur le roman italien, le -roman allemand, le roman portugais et le roman russe--l'esprit du -réalisme, avec plus ou moins d'éclat, a pénétré dans tous--je lui -abandonne, intact et vierge, le problème presque effrayant de la -rénovation de l'art dramatique et de la poésie lyrique par la méthode -naturaliste. - -Je pourrais bien donner mon avis sur tout ce dont je ne parle pas: -seulement je ne connais du roman italien, russe et allemand que les -oeuvres les plus culminantes: Farina, Tourgueneff, Ebers, Freytag, -Sacher-Masoch. Je me forme à peine une idée nette de l'ensemble et je -regretterais d'en agir avec ces littératures comme les critiques -français en agissent avec la nôtre en en parlant à tort et à travers et -sans connaissance de cause. - -Le Naturalisme au théâtre m'inspire au contraire tant d'idées, et des -idées si étranges et si inusitées chez nous, qu'il me serait nécessaire -d'écrire un autre livre, si je devais les exposer en bonne forme. - -Que le soin en reste donc à une autre plume plus experte ès défauts de -la littérature dramatique. - -Au Naturalisme en général, cela est établi à part la pernicieuse hérésie -de nier la liberté humaine, on ne peut imputer aucun autre genre de -délit. Il est vrai que celui-là est grave, puisque c'est détruire toute -responsabilité, et par suite, toute morale; mais une semblable erreur ne -sera pas inhérente au Réalisme, tant que la science positive n'aura pas -établi que nous, qui nous tenons pour raisonnables, nous sommes des -bêtes horribles et immondes, comme les Yahous de Swift, et que nous -vivons esclaves d'un aveugle instinct, et gouvernés par les suggestions -de la matière. Tout au contraire, de tous les terrains que le romancier -réaliste puisse explorer, le plus riche, le plus varié et le plus -intéressant est sans aucun doute le domaine de la psychologie. -L'influence indéniable du corps sur l'âme et _vice versâ_, lui offre un -superbe trésor d'observations et d'expériences. - -Sans m'arrêter à la question du déterminisme, déjà suffisamment -élucidée, je ne veux pas négliger de dire que si les accusateurs -routiniers du Naturalisme abondent, il ne manque pas non plus de gens -pour nier son existence et affirmer que, tout bien considéré, c'est la -même chose que l'Idéalisme. C'est ce que diront certains historiens de -la philosophie qui copient, au fond, Platon et Aristote. - -Il y a des auteurs, réalistes qui plus est jusqu'à la moelle des os, qui -répugnent à être classés comme tels et protestent qu'en écrivant ils -n'obéissent qu'à leur complexion littéraire, sans s'astreindre à obéir -aux préceptes d'aucune école. Telle est la protestation de l'illustre -Pereda dans le prologue de _De tal palo tal astilla_ (de tel bois tel -copeau). Et qui donc n'aime à se vanter de son indépendance? Qui ne se -croit affranchi de l'influence, non seulement des autres écrivains, mais -même de l'atmosphère intellectuelle que l'on respire? Cependant, il -n'est pas même permis au plus grand génie de se flatter de cet -affranchissement. - -Tout le monde, qu'il le sache ou ne le sache pas, qu'il le veuille ou ne -le veuille pas, appartient à une école, à laquelle la postérité -l'affiliera, sans tenir compte de ses protestations et en ne s'occupant -que de ses actes. La postérité, c'est-à-dire les savants, les érudits et -les critiques de l'avenir, procédant avec ordre et avec logique, -mettront chaque écrivain où il doit se trouver, diviseront, classeront -et considéreront les plus indiscutables génies, comme les représentants -d'une époque littéraire. Il en sera ainsi demain parce qu'il en a -toujours été de même. - -Malheur à l'écrivain qu'aucune école ne réclame comme lui appartenant! -Les plus illustres artistes sont classés. Nous savons ce que -furent--dans les grandes lignes et en maîtres--Homère, Eschyle, Dante et -Shakespeare. Fray Luis de Léon perd-il quelque chose à être appelé poète -_néo-classique_ et _horacien_. Espronceda vaut-il moins parce qu'il est -_byronien_ et _romantique_? Est-ce une tare pour Velazquez que d'avoir -été peintre _réaliste_? - -Nous avons aujourd'hui un avantage. C'est que la poétique et -l'esthétique ne se fabriquent point _a priori_. Les classifications ne -sont plus artificielles et régies par des règles: on ne les juge plus -immuables et on n'y assujettit point les génies à venir. Ce sont elles -plutôt qui se modifient quand il est nécessaire. - -On a interverti le rôle de la critique, ou pour mieux dire, on lui a -marqué son vrai poste de science d'observation, en en supprimant -l'ennuyeux dogmatisme et les détestables formules. Aujourd'hui la -critique se règle sur les grands écrivains passés et présents. Elle les -définit non tels qu'ils eussent dû être de l'avis du préceptiste, mais -tels qu'ils se montrent. Elle fait connaître l'arbre par ses fruits. -Ainsi l'artiste indépendant, qui répugne aux classifications -arbitraires, n'a aucune raison de s'élever contre la critique nouvelle, -dont la tâche n'est pas de corriger et de donner la finale, mais -d'étudier, d'essayer de comprendre et d'expliquer ce qui est. - -Aujourd'hui plus que jamais, on proclame que, dans tout courant -littéraire, l'individu doit conserver comme de l'or en barre son -caractère propre, l'affirmer et le développer le plus exactement et le -plus énergiquement qu'il le pourra; que de cette affirmation, de cette -conservation, de ce développement dépendent, en dernier ressort, la -saveur et la couleur de ses oeuvres. C'est presque une vérité à la La -Palisse de dire que chacun doit abonder dans son propre sens, et en -fait, si nous inventorions un auteur, d'après ses traits généraux, nous -le distinguons ensuite par ses traits particuliers, comme l'on divise -les beautés en types bruns, blonds et châtains, or, chacun d'eux possède -ses grâces et sa physionomie particulière. - -Zola juge fort bien que le Naturalisme est plus une méthode qu'une -école: méthode d'observation et d'expérimentation que chacun emploie -comme il peut, instrument que tous manient différemment. Pour ma part, -je tiens qu'en ceci nous sommes en progrès. Deux lyriques, deux -dramaturges anciens se ressemblaient davantage entre eux que ne se -ressemblent aujourd'hui deux romanciers par exemple. Je pense qu'avant, -les écoles étaient plus tyranniques et le jeu des registres que l'auteur -pouvait toucher moins riche. Je me figure même que les anciens auteurs -avaient beaucoup moins de scrupule à se copier les uns les autres. - -Il ne m'appartient pas de dire si les études que je publie aideront à -connaître les tendances des nouvelles formules, à démontrer qu'elles ont -le dessus dans la lutte et qu'elles régnent sur ce dernier tiers de -siècle. Je ne méconnais point la beauté, la splendeur et la fécondité -d'autres formules aujourd'hui expirantes. Je n'essaie pas de prouver que -celles qui s'imposent à nous sont le terme fatal de l'intelligence -humaine. Avide de beauté, celle-ci la cherchera toujours en consultant -d'un regard anxieux les points les plus éloignés de l'horizon. - -La beauté littéraire, qui est, en un certain sens, éternelle, est, dans -un autre, éminemment muable. Elle se renouvelle comme se renouvelle -l'air que nous respirons, comme la vie se renouvelle. Je ne pronostique -donc pas le règne éternel du réalisme: j'en pronostique seulement -l'avènement. J'ajoute que les éléments fondamentaux en sont -impérissables et que la méthode en sera aussi fertile en résultats dans -des siècles qu'aujourd'hui. - - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - PRÉFACE - - I.--L'Emeute romantique.--L'_Othello_ de de - Vigny.--Le scandale du mouchoir.--La noblesse du - style.--Réalisme et Romantisme.--Classiques et - Romantiques.--La crise romantique en Europe.--La - phalange romantique en France et en Espagne.--Les - moeurs romantiques.--Le costume.--Le Réalisme naît - du Romantisme - - II.--Intensité et brièveté de l'existence du - Romantisme.--La littérature nouvelle.--Le calme - dans les esprits.--Vie bourgeoise des écrivains - nouveaux.--La tendance réaliste.--La génération - romantique: Victor Hugo.--Réalisme anglais et - espagnol.--La tendance des nationalités.--Le roman - est par excellence la forme littéraire nouvelle - - III.--L'histoire du roman. Son âge héroïque: le - conte et la fable.--Le roman antique. Le Poème, la - Chanson de geste.--Le roman de chevalerie.--Le - _Don Quichotte_.--Le roman picaresque.--_Daphnis - et Chloè_.--Amadis.--Le grand Tacaño - - IV.--Rabelais.--Les conteurs gaulois.--La crise de - préciosité.--Mlle de Scudéry.--Scarron.--Le - _Gil Blas_.--_Manon Lescaut_.--Rousseau et - Bernardin de Saint-Pierre.--Les romanciers de - l'Encyclopédie.--Voltaire et Diderot - - V.--Le roman-Empire: Pigault-Lebrun.--Mme de - Staël.--Châteaubriand.--Lamartine et Victor - Hugo.--Dumas père.--Eugène Suë.--George Sand - - VI.--Les réalistes: Diderot.--Stendhal.--Sa - langue.--Son insuccès de son vivant. Ses deux - romans.--Les inexactitudes de la critique. - --Défauts et qualités de Stendhal.--Son élève - Mérimée.--Balzac et Dumas.--La _Comédie humaine_ - et la société sous Louis-Philippe.--Comment - composait Balzac.--Balzac et Flaubert.--Balzac est - un voyant.--Le style de Balzac - - VII.--Flaubert.--La Genèse de _Madame Bovary_. - --Le roman.--Le style de Flaubert.--L'amour de la - phrase bien faite.--_Salammbô_.--_La - Tentation_.--_L'Education sentimentale_. - --_Bouvard et Pécuchet_.--Pessimisme et - impassibilité - - VIII.--Les de Goncourt.--L'auteur est une dévote - de leur autel byzantin.--Les deux frères.--Leur - ascendance littéraire.--Leurs tendances - esthétiques.--Le rococo et la modernité.--Gautier - à propos de Baudelaire.--L'expressivité.--La - couleur.--L'oeuvre: l'oeuvre commune.--L'oeuvre - d'Edmond de Goncourt.--Préférences de l'auteur. - --_Les frères Zemganno_.--_Manette Salomon_ - - - IX.--Alphonse Daudet; il débute par la poésie.--La - parenté avec Dickens.--_Le Petit Chose_.--La - caractérisque de Daudet romancier et écrivain. - --_Le Nabab_.--_Les Rois en exil_.--_Numa - Roumestan_.--Daudet et Zola - - X.--Emile Zola.--Sa position de chef d'école. - --_Sa vie_ par Paul Alexis.--Méthode de travail. - --Combien elle diffère de la méthode romantique. - --Zola, d'après de Amicis.--Le lutteur en Zola - - XI.--_Les Rougon-Macquart_.--Théorie scientifique - de l'oeuvre: sa force et sa faiblesse - - XII.--L'impersonnalité du romancier chez Zola.--Le - style.--La poésie.--Tendance qu'il attribue chez - lui au Romantisme.--L'intervention indirecte du - romancier.--Vérité de l'observation.--Symbolisme. - --Les inimitiés que Zola a ameutées contre lui - - XIII.--La morale et le roman naturaliste.--Le - fatalisme.--Les jeunes filles et la - littérature.--La seule morale, c'est la morale - catholique.--Indulgence des idéalistes pour les - romantiques.--Le _Don Quichotte_.--L'adultère et - le roman naturaliste.--Résumé de la question - - XIV.--Le Réalisme anglais.--Son origine: Chaucer - et Shakespeare.--Foë et Swift.--Walter Scott.--Les - autoress.--Dickens, Thackeray et Bulwer.--Georges - Eliot.--Le rôle du roman en Angleterre, son - influence sociale.--L'esprit anglican dont il est - imprégné - - XV.--L'Espagne.--Le mouvement de 1808.--Les - Walter-Scottiens.--La Avellaneda.--Fernan - Caballero.--La transition: Alarcon.--Valera. - --Comment on a jugé Valera en France. - - XVI.--Les réalistes.--Mesonero Romanos et Florez. - --Larra. Pereda. Son localisme, son catholicisme - intransigeant.--Perez Galdos.--Son oeuvre - idéaliste.--Son évolution.--La situation du roman - et des romanciers en Espagne.--Les jeunes: - idéalistes et naturalistes - - XVII.--Conclusions: pourquoi l'auteur ne parle pas - du roman italien, russe et allemand.--Pourquoi il - se tait sur le naturalisme au théâtre.--La - question des écoles.--Réponse aux réclamations - chauvinistes que l'affiliation française soulève - en Espagne.--La méthode réaliste et sa valeur a - toutes les époques - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le Naturalisme, by Emilia Pardo Bazán - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME *** - -***** This file should be named 41428-8.txt or 41428-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/1/4/2/41428/ - -Produced by Andrea Ball & Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by the Internet Archive) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Le Naturalisme - -Author: Emilia Pardo Bazán - -Release Date: November 21, 2012 [EBook #41428] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME *** - - - - -Produced by Andrea Ball & Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by the Internet Archive) - - - - - - -</pre> - - - -<h1>LE NATURALISME</h1> - -<h3>PAR</h3> - -<h2>EMILIA PARDO BAZAN</h2> - - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE</h5> - -<h5>E. GIRAUD ET C<sup>IE</sup>. ÉDITEURS</h5> - -<h5>18, RUE DROUOT, 18</h5> - -<h5>1886</h5> - - - - -<hr style="width: 95%;" /> -<h3><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE</h3> - - -<p><i>Le livre de Madame Emilia Pardo Bazan, que je présente au public -français, sous un titre différent de celui qu'il porte dans l'édition -espagnole, m'avait paru à première lecture digne de la traduction. J'ai, -depuis, été encouragé par quelques personnes, d'opinions littéraires -très diverses, à en publier une version.</i></p> - -<p><i>Les unes me faisaient observer combien il est intéressant de connaître, -sur un mouvement tout français par ses origines, les appréciations des -étrangers; d'autres pensaient trouver dans ce livre une lumière qui -éclairerait d'un jour nouveau leurs théories les plus chères. Je me suis -rendu à ces raisons, me réduisant encore une fois au rôle sacrifié de -traducteur.</i></p> - -<p><i>Madame Emilia Pardo Bazan est un des écrivains les plus goûtés de la -Péninsule. En quelques années, elle a touché à tous les sujets: roman, -critique, histoire, histoire littéraire, hagiologie, critique -scientifique. Ses qualités dominantes sont à coup sûr, avec une -précieuse netteté d'intelligence, une langue facile et brillante, un -style coloré et nerveux.</i></p> - -<p><i>Les théories littéraires, qu'elle a travaillé à répandre en Espagne, -sont pour la plupart empruntées à la France. Il est cependant juste de -reconnaître que, s'il y avait un grand mérite, en 1883, à leur faire -passer les Pyrénées, ce mérite était double, s'il appartenait à une -femme. En outre, quelques-unes des idées de</i> La Cuestion palpitante -<i>sont bien la propriété personnelle de l'écrivain espagnol.</i></p> - -<p><i>Madame Emilia Pardo Bazan est, en effet, le chef d'une école: son -Naturalisme catholique ne peut avoir les mêmes bases que le Naturalisme -de M. Emile Zola, de là pour notre confrère transpyrénéen un très grand -souci de questions qui, en France, n'ont jusqu'à ce jour été traitées -par personne et qui inquiètent cependant certains critiques, et en -particulier un groupe nombreux d'écrivains de la presse catholique. Dans -ce milieu que j'ai traversé, où j'ai des amis et tout naturellement des -adversaires, le Naturalisme scientifique de l'école de Médan ne saurait -être accepté tel quel. Ceux que le goût des lettres attirait vers la -brillante phalange des romanciers véristes auront quelque plaisir à -retrouver leurs éloges et leurs réserves sous la plume de leur -coreligionnaire espagnole. Je vais donc résumer pour eux surtout les -trois chapitres que j'ai cru devoir retrancher dans ma traduction parce -qu'ils contenaient une philosophie d'une forme un peu aride et -scholastique et n'intéressaient qu'une fraction aussi respectable que -restreinte du public lettré.</i></p> - -<p><i>Fort peu de gens, en effet, se préoccupent des bases philosophiques sur -lesquelles reposent les dogmes d'une école littéraire. Ils préfèrent les -Å“uvres que ils ont produites. C'est à ceux-là que Madame Pardo Bazan -s'adresse après qu'elle a franchi les aspérités du début de son -exposition.</i></p> - -<p><i>Naturalisme, Réalisme, dit-elle, on jongle souvent avec ces mots, mais -le public ébloui par ces brillants exercices de prestidigitation n'en -est pas plus éclairé! On lui a corné aux oreilles que le Naturalisme est -licencieux, grossier, immoral: il n'en est pas plus instruit du vrai -caractère de cette manifestation littéraire.</i></p> - -<p><i>Le fond du Naturalisme, continue-t-elle, c'est le déterminisme, -résurrection, sous la forme scientifique chère au XIX<sup>e</sup> siècle, du vieux -Fatalisme païen jusque-là battu en brèche par les doctrines chrétiennes -et principalement par la doctrine augustinienne du libre arbitre.</i></p> - - -<p style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;">Saint Augustin, écrit-elle, réussit à effectuer la conciliation du libre -arbitre et de la grâce avec cette profondeur et cette habileté qui -étaient le propre de son intelligence d'aigle. Un dogme catholique, le -péché originel, illuminait le problème d'une claire lumière. La chute -d'une nature originairement pure et libre peut seule donner la clé de ce -mélange de nobles aspirations et d'instincts bas, de besoins -intellectuels et d'appétits sensuels, de ce combat que tous les -moralistes, tous les psychologues, tous les artistes se sont plu à -surprendre, à analyser et à peindre.</p> - -<p style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;">«L'explication de Saint Augustin a l'avantage inappréciable d'être -d'accord avec ce que nous enseignent l'expérience et le sens intime. -Nous savons tous que quand nous nous décidons à un acte eu pleine -jouissance de nos facultés, nous assumons une responsabilité. Il y a -plus: même sous l'influence de passions puissantes: colère, jalousie, -amour, la volonté peut venir à notre secours. Qui ne l'a appelée bien -des fois en se faisant violence et qui, s'il mérite le nom d'homme, ne -l'a vue obéir à l'appel? Mais aussi, nul ne l'ignore, il n'en est pas -toujours ainsi. Parfois, comme le dit saint Augustin, <i>par la résistance -habituelle de la chair ... l'homme voit ce qu'il doit faire et le désire -sans pouvoir l'accomplir</i>. Si en principe on admet la liberté, il faut -la supposer relative et sans cesse combattue, limitée par tous les -obstacles qu'elle rencontre dans la vie. Jamais la théologie catholique, -dans sa sagesse, n'a nié ces obstacles ni méconnu la mutuelle influence -du corps et de l'âme, jamais elle n'a considéré l'homme comme un esprit, -comme un pur esprit, étranger et supérieur à sa chair mortelle.»</p> - - -<p><i>Cette théorie, Madame Pardo Bazan l'accepte dans son intégralité et en -fait la base de son système propre.</i></p> - -<p><i>Nombre d'écrivains, en Espagne, adhérèrent à ses doctrines; nombre aussi -les ont combattues.</i></p> - -<p><i>Je citerai parmi les adhérents, d'une part M. Leopoldo Alas, de l'autre -M. Barcia Caballero, auteur d'une réponse qui est une adhésion, la</i> -Cuestion palpitante, <i>cartas a doña Emilia Pardo Bazan; parmi les -adversaires, MM. Polo y Peyrolon, romancier de l'école de Trueba, Diaz -Carmona, universitaire distingué, Luis Alfonso, rédacteur de la</i> Epoca -<i>qui a fait dans son journal une brillante campagne contre le -Naturalisme.</i></p> - -<p><i>Ceci pour les critiques.</i></p> - -<p><i>Certains romanciers ont également fait leur adhésion pratique: ce sont -MM. le marquis de Figueroa, Martinez Barrionuevo, Fernandez Juncos, etc. -Néanmoins, Madame Emilia Pardo Bazan demeure incontestablement le chef -de l'école naturaliste catholique. Ses nombreux romans, ses excellentes -nouvelles lui assurent ce rang tant qu'il ne se sera pas levé un rival -digne d'elle.</i></p> - - -<p>Albert SAVINE.</p> - - - -<hr style="width: 65%;" /> -<h3><a name="I" id="I"></a>I</h3> - -<hr class="hr.r5" /> - -<h6>SOMMAIRE</h6> - -<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>L'Emeute romantique.—L'</i>Othello <i>de de Vigny.—Le -scandale du mouchoir.—La noblesse du style.—Réalisme -et Romantisme.—Classiques et Romantiques.—La crise -romantique en Europe.—La phalange romantique en France -et en Espagne.—Les mÅ“urs romantiques.—Le costume. -—Le Réalisme naît du Romantisme.</i></p></blockquote> -<hr class="hr.r5" /> - -<p>En 1829, un écrivain délicat dont l'unique désir était de se renfermer -dans une <i>tour d'ivoire</i>, pour éviter le contact de la foule,—le comte -Alfred de Vigny, donna à la Comédie-Française une traduction, ou plutôt -un arrangement de l'<i>Othello</i> de Shakespeare.</p> - -<p>On connaissait alors, en France, ce drame, et les meilleurs du grand -dramaturge anglais, par les adaptations de Ducis.</p> - -<p>En 1795, Ducis avait remanié <i>Othello</i> d'après le goût du temps,—avec -deux dénoûments différents, celui de Shakespeare et un autre <i>à l'usage -des âmes sensibles</i>. Le comte de Vigny ne crut point que de telles -précautions fussent nécessaires; mais en bien des passages, il atténua -la crudité de Shakespeare.</p> - -<p>Le public se montra donc résigné durant les premiers actes; et même de -temps en temps il applaudit. Mais, arrivé à la scène où le More, fou de -jalousie, demande à Desdémone le mouchoir brodé qu'il lui a donné en -gage d'amour, le mot <i>mouchoir</i>, traduction littérale de l'anglais -<i>Handkerchief</i>, amena dans la salle une explosion de rires, de sifflets, -de trépignements et de rugissements. Les spectateurs attendaient une -circonlocution, une périphrase alambiquée quelconque, quelque <i>blanc -tissu</i> ou autre chose qui n'offensât point leurs oreilles de gens de -goût. Quand ils virent que l'auteur prenait la liberté de dire -<i>mouchoir</i> tout sec, ils soulevèrent un tel tumulte que le théâtre en -branla.</p> - -<p>Alfred de Vigny appartenait à une école littéraire, naissante à cette -heure, qui venait innover et transformer de fond en comble la -littérature. Le classicisme dominait alors, dans les sphères -officielles, comme dans le goût et l'opinion de la foule, ainsi que le -prouve l'anecdote du mouchoir.</p> - -<p>Et comment une licence de si mince importance pouvait-elle soulever un -tel émoi! Ce qui nous semble aujourd'hui si peu de chose était en 1829 -de la plus haute gravité.</p> - -<p>A force de s'inspirer des modèles classiques, de s'assujettir -servilement aux règles des préceptistes, et de prétendre à la majesté, à -la prosopopée et à l'élégance, les lettres en étaient venues à un tel -état de décadence que le naturel était considéré comme un délit, que -c'était un sacrilège d'appeler les choses par leur nom et que les neuf -dixièmes des mots français étaient proscrits, sous prétexte de ne -profaner point la <i>noblesse du style</i>. Aussi le grand poète, qui fut le -capitaine du Renouveau littéraire, Victor Hugo, dit-il dans les -<i>Contemplations</i>:</p> - -<p style="margin-left:25%"> -<span style="margin-left: 2em;">«Plus de mol sénateur! plus de mot roturier!</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Je fis une tempête au fond de l'encrier,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Et je mêlai parmi les ombres débordées,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées;</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Et je dis: Pas de mot où l'idée au vol pur</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Ne puisse se poser, tout humide d'azur!»</span><br /> -</p> - -<p>Une littérature qui, comme le classicisme du début du siècle, -appauvrissait la langue, éteignait l'inspiration et se condamnait à -imiter par système, était forcément incolore, artificielle et pauvre. -Les romantiques qui venaient ouvrir de nouvelles voies, mettre en -culture des terrains vierges, arrivaient aussi à propos qu'une pluie -longtemps désirée sur la terre desséchée par les ardeurs du soleil. -Quoique le public protestât et se cabrât tout d'abord, il devait finir -par leur ouvrir les bras.</p> - -<p>Il est curieux que les reproches adressés au Romantisme débutant -ressemblent, comme une goutte d'eau à une autre, à celles que l'on lance -aujourd'hui contre le Réalisme. Lire la critique du Romantisme faite par -un Classique, c'est lire la critique du Réalisme par un Idéaliste.</p> - -<p>D'après les Classiques, l'école romantique recherchait tout spécialement -le laid, remplaçait le pathétique par le répugnant, la passion par -l'instinct, fouillait les égoûts, mettait en lumière les plaies et les -ulcères les plus dégoûtants, corrompait la langue et employait des -termes bas et populaires. Ne dirait-on pas que l'<i>Assommoir</i> soit -l'objet de cet anathème?</p> - -<p>Sans s'écarter de leur route, les romantiques continuaient leur -formidable révolte.</p> - -<p>En Angleterre, Coleridge, Charles Lamb, Southey, Wordsworth, -Walter-Scott, rompaient avec la tradition, dédaignaient la civilisation -classique et préféraient une vieille ballade à l'<i>Enéide</i>, le moyen-âge -à Rome.</p> - -<p>En Italie, la renaissance du théâtre procédait du romantisme par -Manzoni.</p> - -<p>En Allemagne, véritable berceau de la littérature romantique, elle était -déjà riche et triomphante.</p> - -<p>L'Espagne, lasse de poètes subtils et académiques, tendit volontiers ses -bras au Carthaginois qui venait à elle les mains pleines de trésors. -Nulle part, cependant, le Romantisme ne fut aussi fécond, aussi militant -et aussi brillant qu'en France. Par cette éclatante et éblouissante -période littéraire seule, nos voisins méritent la légitime influence -qu'il n'est pas possible de leur dénier et qu'ils exercent dans la -littérature de l'Europe.</p> - -<p>Magnifique expansion, riche floraison de l'esprit humain! On ne peut la -comparer qu'à une autre grande époque intellectuelle: celle de la -splendeur de la philosophie scolastique. Et il est à remarquer qu'elle a -été bien plus courte. Quoique le Romantisme fût né après le début du -<span style="font-size: 0.8em;">XIX</span><sup>e</sup> siècle, un grand critique, Sainte-Beuve, parla de lui, en 1848, -comme d'une chose finie et morte, déclarant que le monde appartenait -déjà à d'autres idées, à d'autres sentiments, à d'autres générations. Ce -fut un éclair de poésie, de beauté et de lumineuse clarté, auquel on -peut appliquer la strophe de Nuñez de Arce:</p> - -<p style="margin-left:25%"> -<span style="margin-left: 4em;">¡Que espontaneo y feliz renacimento!</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Que pléyada de artistas y escritores!</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">En la luz, en las ondas, en el viento</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Hallaba inspiracion el pensamiento,</span><br /> -<span style="margin-left: 4em;">Gloria el soldado y el pintor colores.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 2em;">Quelle renaissance heureuse et spontanée!</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Quelle pléiade d'artistes et d'écrivains!</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Dans la lumière, dans les flots, dans le vent,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">La pensée trouvait des inspirations,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Le soldat de la gloire et le peintre des couleurs<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</span><br /> -</p> - -<p>Un membre de la phalange française, Dovalle, tué en duel à l'âge de -vingt-deux ans, conseillait ainsi le poète romantique:</p> - -<p style="margin-left:25%"> -<span style="margin-left: 2em;">Brûlant d'amour, palpitant d'harmonie,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Jeune, laissant gémir tes vers brûlants,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Libre, fougueux, demande à ton génie</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Des chants nouveaux, hardis, indépendants!</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Du feu sacré si le ciel est avare,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Va les ravir d'un vol audacieux;</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Vole, jeune homme ... Oui, souviens-toi d'Icare:</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Il est tombé; mais il a vu les cieux!</span><br /> -</p> - -<p>Bien que nous distinguions dans le mouvement romantique français -quelques-uns de ses représentants qui, comme Alfred de Musset et Balzac, -ne lui appartiennent pas complètement, et sont à la rigueur les hommes -d'une école différente, il lui reste une telle quantité de noms fameux -qu'elle suffirait à faire la gloire, non pas seulement de quelques -lustres, mais de deux siècles. Châteaubriand,—dédaigné aujourd'hui plus -que de juste;—le doux et harmonieux Lamartine; George Sand; Théophile -Gautier, d'une forme si parfaite; Victor Hugo, colosse qui se maintient -encore sur pied; Augustin Thierry, le premier des historiens artistes, y -suffiraient, sans compter les nombreux écrivains, secondaires peut-être, -mais de valeur indiscutable, qui sont la preuve évidente de la fécondité -d'une époque et qui pullulèrent dans le Romantisme français: Vigny, -Mérimée, Gérard de Nerval, Nodier, Dumas, et, enfin, une troupe de -douces et courageuses poétesses, de poètes et de conteurs dont il serait -prolixe de citer les noms.</p> - -<p>Théâtre, poésie, roman, histoire, tout fut créé, régénéré et agrandi par -l'école romantique.</p> - -<p>Nous gens d'au-delà les Pyrénées, satellites de la France,—malgré que -nous en ayons,—nous nous rappelons aussi l'époque romantique comme une -date glorieuse. Nous en ressentons encore l'influence et longtemps -encore nous resterons à nous en affranchir.</p> - -<p>Le romantisme nous donna Zorrilla qui fut comme le rossignol de notre -aurore, en même temps que le mélancolique ver luisant de notre -crépuscule. Mystiques arpèges, notes de guzla, sérénades moresques, -terribles légendes chrétiennes, la poésie du passé, l'opulence des -formes nouvelles, le poète castillan exprima tout avec une veine si -inépuisable, avec une versification si sonore, une musique si délicieuse -et que l'on entendait pour la première fois, que même aujourd'hui ... -alors qu'elle est si lointaine! il semble que sa douceur nous résonne -encore dans l'âme.</p> - -<p>À côté de lui, Espronceda dresse son front hyronien; et le soldat poète -Garcia Gutierrez cueille des lauriers prématurés qu'Hartzenbusch seul -lui dispute. Le duc de Rivas satisfait aux exigenceshistorico-pittoresques -dans ses romances. Larra, plus romantique dans la vie que dans ses -Å“uvres, avec un humorisme piquant, avec une ironie badine, indique -que la transition de la période romantique à la période réaliste.</p> - -<p>Bien avant que cette transition commençât à s'accomplir.—quoique -déterminée par la révolution littéraire française, la nôtre eut une -originalité propre. Il ne nous manqua aucune note. Avec le temps, si -nous ne possédâmes pas un Heine et un Alfred de Musset, il nous naquit -un Campoamor et un Becquer.</p> - -<p>Mais le théâtre du combat décisif, il importe de le répéter, ce fut la -France.</p> - -<p>Là , il y eut attaque impétueuse de la part des dissidents, résistance -tenace de la part des conservateurs.</p> - -<p>Baour-Lormian, dans une comédie intitulée <i>Le classique et le -romantique</i>, établit la synonymie: <i>classiques et gens de bien</i>, -<i>romantiques et canailles</i>. Suivant ses traces, sept écrivains d'un -classicisme absolutiste remirent à Charles X une adresse dans laquelle -ils le suppliaient d'exclure toute poésie contaminée de Romantisme du -Théâtre-Français. Le roi répondit avec beaucoup d'esprit à cette demande -qu'en matière de poésie dramatique il n'avait que l'autorité d'un -spectateur et au théâtre d'autre rang que sa place au parterre.</p> - -<p>A leur tour, les Romantiques provoquaient la lutte, défiaient l'ennemi -et se montraient insociables et séditieux autant qu'il était possible. -Us riaient à se démancher la mâchoire des trois unités d'Aristote; ils -envoyaient promener les préceptes d'Horace et de Boileau,—sans -s'apercevoir que beaucoup d'entre eux sont des vérités évidentes dictées -par une logique inflexible et que le préceptiste ne put les inventer pas -plus qu'aucun mathématicien n'invente les axiomes fondamentaux qui sont -les premiers principes de la science. Ils s'amusaient à mystifier les -critiques qui leur étaient hostiles, comme le fit ingénieusement Charles -Nodier.</p> - -<p>Cet élégant conteur qui était un savant philologue publia une Å“uvre -intitulée <i>Smarra</i>. Les critiques, la prenant pour un enfant du -Romantisme, la censurèrent avec amertume. Quelle ne dut pas être leur -surprise en s'apercevant que <i>Smarra</i> se composait de passages traduits -d'Homère, de Virgile, d'Horace, de Théocrite, de Catulle, de Lucien, de -Dante, de Shakespeare et de Milton.</p> - -<p>Jusque dans les détails du costume, les romantiques voulaient manifester -de l'indépendance et de l'originalité; l'extravagance ne les effrayait -point. Les chevelures de ce temps-là sont proverbiales, -caractéristiques. Le costume avec lequel Théophile Gautier assista à la -première d'<i>Hernani</i> est fameux. Le costume en question se composait -d'un gilet de satin cerise, très collant, comme un justaucorps, d'un -pantalon vert d'eau très pâle avec une bande noire, d'un habit noir à -revers de velours, d'un pardessus gris doublé de satin vert et d'un -ruban de moire autour du cou, sans que ni cravate ni col blanc se -laissassent apercevoir. Pareil costume, choisi tout exprès pour choquer -les bourgeois paisibles et les classiques atterrés, produisit presque -autant d'émotion que le drame.</p> - -<p>Le Romantisme ne s'arrêtait pas à la littérature: il s'élevait jusqu'aux -mÅ“urs. C'est un de ses signes particuliers d'avoir mis à la mode -certains détails, certaines physionomies, les demoiselles pâles et -bouclées, les héros désespérés, et, comme terme final, l'orgie et le -cimetière.</p> - -<p>L'idée que l'on avait de l'écrivain changea du tout au tout: à d'autres -époques, c'était en général un homme inoffensif, paisible, menant une -vie studieuse et retirée. Après l'avènement du Romantisme, ce devint un -libertin misanthrope que les muses tourmentaient au lieu de le consoler -et qui ne marchait, ne mangeait et ne se conduisait en rien comme le -reste du genre humain, toujours entouré d'aventures, de passions, de -tristesses profondes et mystérieuses.</p> - -<p>Tout n'était pas fictif dans le type romantique. La preuve en est dans -la vie hasardeuse de Byron, dans la satiété précoce d'Alfred de Musset, -dans la folie et le suicide de Gérard de Nerval, dans les étranges -fortunes de George Sand, dans les passions volcaniques et la fin -tragique de Larra, dans les incartades et les ardeurs de Espronceda.</p> - -<p>Il n'est pas de vin qui ne monte à la tête, si l'on en boit avec excès, -et l'ambroisie romantique fut trop enivrante, pour ne pas troubler le -cerveau de tous ceux qui la goûtaient dans la coupe divine de l'Art.</p> - -<p>Temps héroïques de la littérature moderne! L'aveugle intolérance pourra -seule méconnaître leur valeur et les considérer uniquement comme une -préparation à l'âge réaliste qui commence. Et cependant, quand il appela -à la vie artistique le beau et le laid indistinctement, quand il -accorda à tous les mots leurs lettres de naturalisation dans les -domaines de la poésie, le Romantisme servit la cause de la réalité. -Victor Hugo protesta en vain, déclarant que <i>des abîmes infranchissables -séparent la réalité dans l'art de la réalité dans la nature</i>. Cette -restriction calculée n'empêchera pas que le Réalisme contemporain, et -même le pur Naturalisme, se fondent et s'appuient sur des principes -proclamés par l'école Romantique.</p> - - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Gritos del combate</i>: A la muerte de D. Antonio Rios Rosas, -p. 135.</p></div> - - - -<hr style="width: 65%;" /> -<h3><a name="II" id="II"></a>II</h3> - -<hr class="hr.r5" /> -<h6>SOMMAIRE</h6> - -<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Intensité et brièveté de l'existence du Romantisme.—La -littérature nouvelle.—Le calme dans les esprits.—Vie -bourgeoise des écrivains nouveaux.—La tendance -réaliste.—La génération romantique: Victor Hugo.—Réalisme -anglais et espagnol.—La tendance des -nationalités.—Le roman est par excellence la forme -littéraire nouvelle.</i></p></blockquote> - -<hr class="hr.r5" /> - -<p>En étudiant le Romantisme et en fixant sur lui un regard impartial, l'on -voit clairement que Sainte-Beuve avait raison. Son existence fut aussi -courte qu'intense et brillante. Depuis le milieu du siècle, il est mort, -en laissant une nombreuse descendance.</p> - -<p>La fin de la période romantique n'est pas due à la résurrection du -Classicisme anémique et antiquaille d'autrefois.</p> - -<p>Il n'y a pas de restauration de ce genre dans le domaine intellectuel. -L'intelligence humaine n'est pas un panier qui se vide quand il est trop -plein et où l'on met dessus ce qui était dessous, comme on peut le dire -des modes.</p> - -<p>Madame de Staël avait raison d'affirmer que ni l'Art ni la Nature ne -récidivent avec une précision mathématique.</p> - -<p>Seul, ce qui survit à la critique, ce qui passe à travers son fin tamis, -se reproduit et revit: ainsi du Classicisme. Il renaît aujourd'hui les -choses réellement bonnes et belles qu'il y eut en lui, ou qui pour le -moins, si elles ne sont ni bonnes ni belles, sont en harmonie avec les -exigences de l'époque présente et de l'esprit littéraire du jour.</p> - -<p>Il en arrive de même pour le Romantisme. Il survit de lui tout ce qui -mérite de survivre, tandis que les exagérations, les égarements et les -folies passèrent comme un torrent de lave, qui embrasa le sol et laisse -derrière lui d'inutiles scories.</p> - -<p>Une littérature nouvelle, qui n'est ni classique ni romantique, mais qui -tire son origine des deux écoles et tend à les équilibrer dans une juste -proportion, s'empare de la seconde moitié du <span style="font-size: 0.8em;">XIX</span><sup>e</sup> siècle et peu à peu la -domine. Sa formule n'est pas un éclectisme qui se borne à emboîter des -têtes romantiques sur des troncs classiques: ce n'est pas un syncrétisme -qui mêle, comme des légumes dans un potage, les éléments des deux -doctrines rivales. C'est un produit naturel comme le fils, en qui -s'unissent en une seule substance le sang paternel et le sang maternel, -donnant pour résultat un individu doté d'une spontanéité et d'une vie -propres.</p> - -<p>Il me semble oiseux d'insister sur cette démonstration de ce qui ne peut -même pas se discuter, c'est-à -dire, qu'il existe des formes littéraires -nouvelles, et que les anciennes sont en décadence et s'éteignent peu à -peu. Ce serait une étude curieuse que celle de la diminution graduelle -de l'influence romantique, et dans les lettres, et dans les mÅ“urs.</p> - -<p>Sans déchirer le voile qui couvre la vie privée, je crois facile de -mettre en relief le changement notable qu'ont éprouvé les mÅ“urs -littéraires et l'état d'esprit des écrivains.</p> - -<p>Voici quelques années, l'effervescence des cerveaux se calma, cette -irritabilité maladive, ce <i>subjectivisme</i> qui tourmentaient tant Byron -ou Espronceda s'apaisèrent, et nous entrons dans une période de sérénité -et de calme plus grand.</p> - -<p>Nos écrivains illustres, nos poëtes contemporains vivent comme le reste -des mortels; leurs passions, si tant est qu'ils en éprouvent, demeurent -cachées au fond de leur âme et ne débordent ni dans leurs livres ni dans -leurs vers. Le suicide perd prestige à leurs yeux, et ils ne le -demandent ni à l'excès des plaisirs désordonnés ni à aucune fiole de -poison, ni à aucune arme mortelle. Par leurs vêtements, leur langage et -leur conduite, ils sont semblables au premier venu, et celui qui -rencontrerait dans la rue Nuñez de Arce ou Campoamor sans les connaître, -dirait qu'il a vu deux messieurs de bonne mine, l'un tout blanc, l'autre -un peu pâle, qui n'ont rien de saillant. Tout Paris connaît l'existence -bourgeoise et méthodique de Zola, tout entier à sa famille, et si ce -n'était toujours commettre une indiscrétion que de découvrir les choses -intimes du foyer, si innocentes soient-elles, j'ajouterais sur ce point, -au nom du romancier français, celui de quelques écrivains espagnols fort -connus<a name="FNanchor_1_2" id="FNanchor_1_2"></a><a href="#Footnote_1_2" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>Cela ne veut pas dire que l'on en ait fini avec la tristesse vague, la -contemplation mélancolique, le désir de choses autres que celles que -nous offre la réalité tangible, le mécontentement, la soif de l'âme et -les autres maladies qui n'atteignent que les esprits élevés et -puissants, ou tendres et délicats. Ah, certes non! Cette poésie -intérieure n'est pas tarie. Ce qui est proscrit, c'en est la -manifestation importune, affectée et systématique. Les rêveurs agissent -aujourd'hui comme ces moines et ces religieuses qui, en s'acquittant des -besognes culinaires ou en balayant le cloître, savaient fort bien -absorber en Dieu leurs pensées, sans qu'il parût extérieurement que leur -attention fût tout entière à autre chose qu'au pot-au-feu et au balai.</p> - -<p>Notre temps n'est pas aussi positif que l'assurent des gens qui le -regardent de haut. Il n'y a pas de siècles où la nature humaine se -change totalement et où l'homme enferme à double tour quelques-unes de -ses facultés, en se servant seulement de celles qu'il lui plaît de -laisser dehors.</p> - -<p>La différence consiste en ce que le Romantisme eut des rites auxquels, à -cette heure, nul ne se soumettrait, sans en rire lui-même aux éclats. Si -à la Première du drame le plus discuté d'Echegaray, quelqu'un se -présentait avec l'extravagant costume de Théophile Gautier à <i>Hernani</i>, -il se pourrait faire qu'on l'envoyât dans un cabanon.</p> - -<p>Fort bien! si le Romantisme est mort et si le Classicisme n'a pas -ressuscité, c'est sans doute que la littérature contemporaine a trouvé -de nouveaux moules, qui lui sont plus proportionnés ou plus amples. Je -crois qu'il est à cette heure difficile de juger ces moules. Il est -indubitablement beaucoup trop tôt. Nous ne sommes pas encore la -postérité, et peut-être ne réussirions-nous pas à nous montrer -impartiaux et sagaces.</p> - -<p>Il est seulement permis d'indiquer qu'une tendance générale, la tendance -réaliste, s'impose aux lettres, ici contrariée, parce qu'il existe -encore un esprit romantique; là accentuée par le Naturalisme, qui est sa -note la plus aiguë, mais partout vigoureuse et partout dominante, comme -le prouve l'examen de la production littéraire en Europe.</p> - -<p>De la génération romantique française, il ne reste plus debout que -Victor Hugo, matériellement, puisqu'il vit; moralement, il y a beau -temps qu'on ne le compte plus. On ne peut lire avec plaisir ses -dernières Å“uvres, pas même avec patience, et les auteurs français -dont la célébrité traverse les Pyrénées et les Alpes et se répand dans -tout le monde civilisé, sont des réalistes et des naturalistes.</p> - -<p>L'Angleterre a vu tomber un à un les colosses de sa période romantique, -Byron, Southey, Walter-Scott, et une phalange réaliste d'un rare talent -les remplacer: Dickens, qui se promenait des jours entiers dans les rues -de Londres, notant sur son carnet ce qu'il entendait, ce qu'il voyait, -les détails et les banalités de la vie quotidienne; Thackeray qui -continua les vigoureuses peintures de Fielding; et enfin, pour couronner -cette renaissance du génie national, Tennyson le poète du <i>home</i>, le -chantre des mÅ“urs simples et calmes de la famille, le chantre de la -vie domestique et du paysage tranquille.</p> - -<p>L'Espagne ... qui doute que l'Espagne, elle aussi, ne tende, peut-être -pas aussi résolument que l'Angleterre, du moins avec assez de force, à -recouvrer en littérature son naturel originel et original, plutôt -réaliste qu'autre chose? Voici quelque temps qu'il s'est établi des -courants de purisme et d'archaïsme qui, s'ils ne débordent point, seront -très utiles et nous mettront en relation et en contact avec nos -classiques, pour que nous ne perdions point le goût et la saveur de -Cervantès, de Hurtado<a name="FNanchor_2_3" id="FNanchor_2_3"></a><a href="#Footnote_2_3" class="fnanchor">[2]</a> et de sainte Thérèse.</p> - -<p>Les écrivains délicats et un tantinet maniérés, comme Valera, et aussi -ceux qui écrivent librement, <i>ex toto corde</i>, comme Galdos, -époussettent, dérouillent et mettent en circulation des phrases -surannées, mais précises, utiles et belles.</p> - -<hr style="width: 45%;" /> - -<p>Ce n'est pas uniquement la forme, le style qui devient chaque jour plus -national chez les bons écrivains, c'est le fond et l'esprit de leurs -productions. Galdos, avec les admirables <i>Episodes</i> et les <i>Romans -contemporains</i>, Valera avec ses élégants romans andalous, Pereda avec -ses frais récits montagnards, mènent à terme une restauration, retracent -notre vie psychologique, historique, régionale. Ils écrivent le poème de -l'Espagne moderne. Alarcon même, le romancier qui conserve le plus les -traditions romantiques, place en première ligne parmi ses Å“uvres un -précieux caprice de Goya, un conte espagnol à tous crins, le <i>Tricorne</i>. -La patrie se réconcilie avec elle-même par l'intermédiaire des lettres.</p> - -<p>En résumé, la littérature de la seconde moitié du <span style="font-size: 0.8em;">XIX</span><sup>e</sup> siècle, -abondante, variée et complexe, présente des traits caractéristiques. -Portrait de la société, nourrie de faits, positive, scientifique, basée -sur l'observation de l'individu et de la société, elle professe le culte -de la forme artistique et le pratique à la fois, non plus avec la -sereine simplicité classique, avec abondance et avec recherche. Si elle -est réaliste et naturaliste, elle est aussi raffinée, et comme aucun -détail ne demeure caché à sa perspicacité analytique, elle les traduit -prolixement, polit et cisèle le style.</p> - -<p>On y remarque une certaine renaissance des nationalités, qui pousse -chaque peuple à diriger ses regards vers le passé, à étudier ses -écrivains illustres et à chercher chez vous ce parfum particulier et -inexplicable, qui est à la littérature d'un pays ce que sont à ce même -pays son ciel, son climat, son sol. En même temps, l'on observe le -phénomène de l'imitation littéraire, l'influence réciproque des -nationalités, phénomène qui n'est ni nouveau, ni surprenant, bien que -par excès de patriotisme, quelques-uns le condamnent avec une sévérité -irréfléchie.</p> - -<p>L'imitation entre nations n'est pas un fait extraordinaire, ni si -humiliant pour la nation qui imite qu'on a coutume de le dire. Laissons -de côté les Latins qui ont calqué les Grecs: nous, nous avons imité les -poëtes italiens; à son tour la France imita notre théâtre, notre roman. -Un de ses auteurs les plus célèbres, admiré par Walter-Scott, Le Sage, -écrivit le <i>Gil Blas</i>, <i>le Bachelier de Salamanque</i>, et <i>le Diable -Boîteux</i>, en suivant les traces de nos écrivains picaresques. Dans la -période romantique, l'Allemagne fut l'inspiratrice des Français qui à -leur tour influencèrent notablement Heine, et cela se passa de telle -sorte que si chaque nation devait restituer ce que lui prêtèrent les -autres, toutes demeureraient sinon ruinées, au moins appauvries.</p> - -<p>A propos d'imitation, Alfred de Musset disait avec sa grâce accoutumée:</p> - -<p style="margin-left:25%;"> -<span style="margin-left: 2em;">Byron, me direz-vous, m'a servi de modèle,</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Vous ne savez donc pas qu'il imitait Pulci?</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Lisez les Italiens, vous verrez s'il les vole.</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Rien n'appartient à rien, tout appartient à tous.</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Il faut être ignorant comme un maître d'école</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Pour se flatter de dire une seule parole</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">Que personne ici-bas n'ait su dire avant vous.</span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">C'est imiter quelqu'un que de planter des choux.</span><br /> -</p> - -<p>L'évolution,—le mot ne me satisfait pas, mais je n'en ai pas de -meilleur,—l'évolution qui s'accomplit dans la littérature actuelle et -laisse en arrière le Classicisme et le Romantisme, transforme tous les -genres.</p> - -<p>La poésie se modifie, admet comme élément de beauté la réalité vulgaire. -On le prouve aisément par le seul nom de Campoamor. L'histoire s'appuie -chaque jour davantage sur la science et sur la connaissance analytique -des sociétés. La critique a cessé d'être une magistrature et un -pontificat, pour se changer en études et en observations incessantes. -Le théâtre même, dernier refuge de la convention artistique, entr'ouvre -ses portes, sinon à la vérité, du moins à la vraisemblance réclamée à -grands cris par le public qui, s'il accepte et applaudit des -bouffonneries, des féeries, des pantomimes et jusqu'à des fantoches -comme simple passe-temps ou comme distraction des sens, dès qu'il voit -une Å“uvre scénique prétendre pénétrer sur le terrain du sentiment et -de l'intelligence, ne lui donne plus si facilement un passe-port.</p> - -<p>C'est dans le roman que la réalité s'installe plus victorieusement, -qu'elle est comme chez elle. Ce genre favori de notre siècle se -substitue aux autres, adopte toutes les formes, se plie à tous les -besoins intellectuels, justifie son titre d'épopée moderne.</p> - -<p>Il est temps de nous attacher au roman, puisque c'est là que se produit -le mouvement réaliste et naturaliste avec une rapidité extraordinaire.</p> - - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_2" id="Footnote_1_2"></a><a href="#FNanchor_1_2"><span class="label">[1]</span></a> M. Perez Galdos est évidemment de ceux-là . (<i>Trad.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_3" id="Footnote_2_3"></a><a href="#FNanchor_2_3"><span class="label">[2]</span></a> Diego Hurtado de Mendoza, auteur de <i>Lazarillo de Tormès</i> -et de la <i>Guèrre de Grenade</i>.</p></div> - - - -<hr style="width: 65%;" /> -<h3><a name="III" id="III"></a>III</h3> - -<hr class="hr.r5" /> -<h6>SOMMAIRE</h6> - -<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>L'histoire du roman. Son âge héroïque: le conte et -la fable.—Le roman antique. Le Poème, la Chanson -de geste.—Le roman de chevalerie.—Le</i> Don Quichotte.—<i>Le -roman picaresque</i>.—Daphnis et Chloé.—Amadis.—Le -grand Tacaño.</p></blockquote> -<hr class="hr.r5" /> - -<p>La forme première du roman, c'est le conte non écrit, oral, qui fait les -délices du peuple et de l'enfance.</p> - -<p>Quand, à la clarté de la lampe, durant les longues nuits d'hiver, ou -bien, filant leurs quenouilles à côté du berceau, l'aïeule ou la -nourrice racontent dans un langage simple et incorrect d'effroyables -légendes ou des apologues moraux, elles sont ... qui le dirait? les -prédécesseurs de Balzac, de Zola et de Galdos.</p> - -<p>Peu de peuples au monde sont privés de ces fictions.</p> - -<p>Les Indes en furent une mine opulente. Elles les communiquèrent aux pays -de l'Occident, et parfois quelque savant philologue les y découvre, qui -s'étonne qu'un berger lui raconte la fable sanscrite qu'il lut, la -veille, dans la collection de Pilpay.</p> - -<p>Arabes, Perses, Peaux-Rouges, Nègres, Sauvages de l'Australie, les races -les plus inférieures et les plus barbares possèdent leurs contes.</p> - -<p>Chose étrange! le seul peuple pauvre en ce genre de littérature est -celui qui nous inspira et nous donna tous les autres genres, -c'est-à -dire la Grèce. On croit qu'Esope dut être esclave dans quelque -pays oriental et en rapporter dans sa patrie les premiers apologues et -les premières fables.</p> - -<p>De romans, il n'y a aucune trace aux époques glorieuses de l'antiquité -classique.</p> - -<p>Au quatrième siècle avant notre ère, quand les Grecs avaient déjà leurs -admirables épopées, leur théâtre, leur poésie lyrique, leur philosophie -et leur histoire, alors seulement apparut la première fiction -romanesque: <i>la Cyropédie</i> de Xénophon, roman moral et politique, qui ne -manque pas d'analogie avec le <i>Télémaque</i>. La période attique—on -appelle ainsi tout le temps où fleurirent les lettres grecques,—n'a ni -un autre romancier ni un autre roman, car on ignore si Xénophon a -renouvelé sa tentative.</p> - -<p>Les Chinois qui furent à l'avant-garde en toute chose, possédaient des -romans depuis des temps reculés; mais comme la civilisation de -l'Occident est d'origine grecque, si nous voulions rendre hommage à -notre premier romancier, nous devrions célébrer le millénaire de -Xénophon.</p> - -<p>Durant la période de décadence littéraire qui commença à Alexandrie, -Dion Chrysostome, au siècle d'Auguste, publie une jolie pastorale, <i>les -Eubéennes</i>.</p> - -<p>Il semble que l'imagination romanesque attendait pour se manifester -librement la venue du christianisme. Elle prit dès lors son vol fort à -son aise, et les fictions échevelées et les fables milésiennes -abondaient sans doute, quand, au second siècle, Lucien de Samosate, -écrivain sceptique et satirique, le Voltaire du paganisme, pour ainsi -dire, crut nécessaire de les attaquer, comme Cervantès attaqua depuis -les livres de chevalerie, en les parodiant dans deux nouvelles -satiriques, <i>l'Histoire véritable</i> et <i>l'Ane</i>.</p> - -<p>En effet, la littérature de ces premiers siècles du christianisme, si -elle compte quelques bons romans, comme <i>les Babyloniennes</i> de -Jamblique, est infectée de balourdises, de prodiges et d'inventions -fantastiques, de biographies et d'histoires sans queue ni tète, de -légendes relatives à Homère, Virgile et d'autres poëtes et héros, -<i>d'Evangiles</i> et <i>d'Actes</i> apocryphes, quelques-uns de très brillante -invention. On le voit, le lignage du roman, pour n'être pas aussi -antique que celui des autres genres littéraires, peut se vanter d'être -illustre, puisque un lien d'affinité l'unit à la littérature sacrée.</p> - -<p>L'ère du roman grec termine avec <i>Daphnis et Chloé</i>; <i>les amours de -Théagène et de Chariclée</i>, <i>les Récits</i> d'Achille Tatius, <i>les -Ephésiennes</i> de Xénophon d'Ephèse, <i>les Lettres d'Aristénètes</i>, genre -spécial de roman érotique, dans lequel le paganisme moribond se -complaisait à orner de festons et de guirlandes prolixes l'autel ruiné -de l'amour classique.</p> - -<p>Survient le moyen-âge. Personnages, sujets et écrivains changent. Le -roman est poëme épique, chanson de geste ou fabliau. Ses héros -s'appellent Jason, Å’dipe, les Douze Pairs, le roi Artus, Flore et -Blanchefleur, Lancelot, Parcival, Garin, Tristan et Iseult; il a pour -sujets la conquête du Saint-Graal, la guerre de Troie, la guerre de -Thèbes; pour auteurs, des trouvères ou des clercs.</p> - -<p>A l'état très rudimentaire, les livres de chevalerie et le roman -historique étaient là , tout comme les chroniques des saints et les -légendes, dorées renfermaient le germe du roman psychologique, avec -moins d'action et de mouvement, mais plus délicat, plus ému.</p> - -<p>La France et l'Angleterre eurent la palme dans ce genre d'histoires -romanesques, de paladins, d'aventures, d'exploits et de merveilles: nous -primes notre revanche au <span style="font-size: 0.8em;">XVI</span><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>Semblable aux jardins enchantés que, par la puissance de sa magie, un -alchimiste faisait fleurir au plus âpre de l'hiver, notre patrie vit -soudain s'ouvrir le calice, peint de gueules, de sinople et d'azur, de -la littérature de la chevalerie errante. Les chroniques et les prouesses -des héros carlovingiens, les amours de Lancelot et de Tristan, les ruses -de Merlin n'avaient point pénétré en Espagne, mais en échange, outre le -magnifique Campeador, le Cid idéal, le chevalier parfait, pur et -héroïque jusqu'à la sainteté, nous avions parmi nous le beau, le jamais -assez loué Amadis de Gaule, patriarche de l'ordre de chevalerie, type si -cher à notre imagination méridionale qu'au début du <span style="font-size: 0.8em;">XV</span><sup>e</sup> siècle, les -chiens favoris des grands de la Castille s'appelaient Amadis, comme ils -s'appelleraient maintenant Bismarck ou Garibaldi. L'aïeul Amadis est-il -né en Portugal ou en Castille? Aux érudits d'en décider: ce qui est -certain, c'est que le soleil de l'Ibérie échauffa sa cervelle, le soleil -qui brûlait la tête d'Alonzo Quijano errant dans les plaines brûlantes -de la Manche; c'est que son interminable postérité, nombreuse comme les -rejetons de l'olivier, poussa dans le champ des lettres espagnoles. -Certes, il fut fécond, l'hyménée du chaste comte Amadis avec -l'incomparable dame Oriane.</p> - -<p>Un monde, un monde imaginaire, poétique, doré, mystérieux et -extranaturel comme celui que vit au fond de la caverne de Montesinos le -chevalier de la Triste-Figure, s'avance à la suite du roi Périon de -Gaule. Lisuart, Florisel et Ephéramond; chevaliers de PhÅ“bus, de -l'Ardente Epée, de la Sylve; belles demoiselles, blessées par le dard de -l'amour; duègnes rancuneuses ou désolées; reines et impératrices de -régions étranges, d'îles lointaines, de contrées des antipodes, où -quelque dragon ailé transportait en un clin d'Å“il le chevalier -errant; nains, géants, mores et mages, monstres et spectres, savants -avec des barbes qui leur baisaient les pieds, et princesses enchantées -avec des poils qui leur couvraient tout le corps; châteaux, cavernes, -riches salles, lacs de poix qui renfermaient des cités d'or et -d'émeraude; tout ce qu'enfanta la poésie de l'Arioste, tout ce que -Torquato Tasso chanta en de mélodieuses octaves, Garcia Ordonez de -Montalvo, Feliciano de Sylva, Toribio Fernandez, Pelayo de Ribera, Luis -Hurtado le contèrent en prose castillane, abondante, enflée, -entortillée, bourrée de jeux de mots et d'affectations amoureuses. Elle -compte encore mille autres romanciers la phalange dont la lecture -assidue dessécha le cerveau de Don Quichotte et dont le style semblait -aussi précieux que les perles au bon hidalgo. «Oh! je veux,—dit une -héroïne des romans de chevalerie, la reine Sydonie,—je veux mettre un -terme à mes raisons pour la déraison que je commets en me plaignant de -celui qui ne la garde pas dans ses lois!»</p> - -<p>Arrive, hâte-toi, glorieux manchot qui manques si fort au siècle: -empoigne la plume et décapite-moi sur l'heure cette armée de géants, -qui sous tes coups se métamorphoseront en des outres inoffensives, -gonflées de vin rouge. D'un seul coup tu les pourfendras, et quand ils -auront perdu leur sève enivrante, ils resteront aplatis et vides. Viens, -Miguel de Cervantès Saavedra, viens en finir avec une race d'écrivains -absurdes, viens abattre, un idéal chimérique, patronner la réalité, -concevoir le meilleur roman du monde!</p> - -<p>Notons ici un détail de la plus haute importance; si le roman -chevaleresque s'implanta, s'enracina et fructifia si richement sur notre -sol, il nous venait pourtant du dehors. Par son origine, <i>Amadis</i> est -une légende du cycle breton, importée en Espagne par quelque troubadour -provençal fugitif. <i>Tirant le Blanc</i>, cet autre premier livre de la -littérature chevaleresque, fut traduit de l'anglais en portugais et en -catalan. Les aventures de chevaliers errants adviennent en Bretagne, au -pays de Galles, en France. Quoique habilement adaptées à notre langage, -lues avec délices et même avec une fureur enthousiaste, leurs histoires -ne perdent jamais une tournure étrangère qui répugne au goût national.</p> - -<p>Vienne un Cervantès qui écrive, sous forme de roman, une histoire pleine -d'esprit et de vérité, protestation de l'esprit patriotique contre le -faux idéalisme et les discours enchevêtres que nous adressent des héros -nés en d'autres pays, sur l'heure, son Å“uvre deviendra populaire. Les -dames la célébreront, les pages en riront. On la lira dans les salons et -dans les antichambres, et elle ensevelira dans l'oubli les folles -aventures chevaleresques: oubli aussi rapide et aussi complet que leur -gloire et leur renom furent bruyants.</p> - -<p>Après avoir circulé aux mains de tout le monde, les livres de chevalerie -devinrent un objet de curiosité. Leurs auteurs étaient contemporains de -Herrera, de Mendoza, et des Luis. Qui se souvient aujourd'hui de ces -féconds romanciers si goûtés de leur époque? Qui sait, à ne pas le -chercher tout exprès dans un manuel de littérature, le nom de l'auteur -du <i>Don Cirongilio de Tracia</i>?</p> - -<p>Il ne m'est pas possible de croire—quoi-qu'on dise la critique -transcendentale—que Cervantès, lorsqu'il écrivit le <i>Don Quichotte</i>, ne -voulut réellement pas attaquer les livres de chevalerie, et tuer en eux -une littérature exotique qui enlevait à notre littérature naturelle -toute la faveur du public.</p> - -<p>Et je le crois ainsi, tout d'abord, parce que si la littérature -chevaleresque n'eût pas atteint un développement et une prépondérance -alarmante, Cervantès, en la combattant, procéderait comme son héros, -prendrait des moutons pour des armées, et se battrait avec des moulins à -vent. Je le crois ensuite, parce qu'en jugeant par analogie, je -comprends bien que si un réaliste contemporain possédait le talent -étonnant de Cervantès, il l'emploierait à écrire quelque chose contre le -genre idéaliste, sentimental et ennuyeux qui jouit aujourd'hui de la -faveur de la foule, comme les livres de chevalerie au temps de -Cervantès.</p> - -<p>D'autre part, il est clair que le <i>Don Quichotte</i> n'est pas une pure -satire littéraire. N'est-ce pas ce qu'on a écrit de plus grand et de -plus beau en fait de roman?</p> - -<p>Le principal mérite littéraire de Cervantès,—en laissant à part la -valeur intrinsèque du <i>Don Quichotte</i> comme Å“uvre d'art,—c'est qu'il -renoue la tradition nationale, en remplaçant la conception de l'Amadis -étranger et aussi chimérique qu'Artus ou Roland, par un type réel comme -notre héros castillan, le Cid Rodrigo Diaz. Tout en se montrant toujours -valeureux et noble, grand, courtois et chrétien, de même que le -solitaire de la Roche-Pauvre, le Cid est en outre un être de chair et -d'os; il manifeste des affections, des passions et même des petitesses -humaines ni plus ni moins que Don Quichotte. Je veux être enterrée avec -eux mais pas avec l'interminable descendance des <i>Amadis</i>.</p> - -<p>Cervantès n'inventa pas le roman réaliste espagnol, parce que ce roman -existait déjà et qu'il était représenté par la <i>Célestine</i><a name="FNanchor_1_4" id="FNanchor_1_4"></a><a href="#Footnote_1_4" class="fnanchor">[1]</a>, Å“uvre -magistrale, plus romanesque encore que dramatique, quoique écrite sous -forme de dialogue. Aucun homme, même quand il est doué du génie et de -l'inspiration de Cervantès, n'invente un genre de toutes pièces: ce -qu'il fait, c'est le déduire des antécédents littéraires.</p> - -<p>Il n'importe. Le <i>Don Quichotte</i> et l'<i>Amadis</i> divisent en deux -hémisphères notre littérature romanesque; on peut reléguer dans -l'hémisphère de l'<i>Amadis</i>, toutes les Å“uvres dans lesquelles -l'imagination règne, et dans celui de <i>Don Quichotte</i> celles dans -lesquelles domine le caractère réaliste qui apparaît dans les monuments -les plus antiques des lettres espagnoles.</p> - -<p>Dans le premier prennent donc place les innombrables livres de -chevalerie, les romans pastoraux et allégoriques, sans en excepter même -la <i>Galathée</i> et le <i>Persilès</i> de Cervantès.</p> - -<p>Dans le second se rangent les romans <i>exemplaires</i> et picaresques: le -<i>Lazarillo</i><a name="FNanchor_2_5" id="FNanchor_2_5"></a><a href="#Footnote_2_5" class="fnanchor">[2]</a>, <i>le Grand Tacaño</i><a name="FNanchor_3_6" id="FNanchor_3_6"></a><a href="#Footnote_3_6" class="fnanchor">[3]</a>, <i>Marcos de Obregon</i>, <i>Guzman de -Alfarache</i> les tableaux pleins de couleur et de lumière de la Gitanilla, -l'humoristique Dialogue des Chiens<a name="FNanchor_4_7" id="FNanchor_4_7"></a><a href="#Footnote_4_7" class="fnanchor">[4]</a>, le <i>Diable boiteux</i> de Guevara; -le gentil conte des <i>Trois maris trompés</i> et ... que citer? quand -finirons-nous de nommer tant d'Å“uvres magistrales de grâce, -d'observation, d'habileté, d'esprit, de désinvolture, de vie, de style -et de profondeur morale? Tandis que chaque jour le terrain de -l'idéalisme se perd, s'engloutit à chaque heure davantage dans les -nuages de l'oubli, le terrain du réalisme embelli par le temps comme il -arrive pour les toiles de Velazquez et de Murillo, suffit pour rendre -sans égal dans le monde le passé de notre littérature.</p> - -<p>Cette courte excursion dans le champ du roman, depuis sa naissance -jusqu'à l'aurore des temps modernes, qui l'ont tant enrichi et tant -métamorphosé, nous enseigne combien le goût est changeant et combien les -époques tonnent les littératures à leur image.</p> - -<p>Quelle différence, par exemple, entre ces trois Å“uvres, <i>Daphnis et -Chloé</i>, <i>Amadis de Gaule</i> et <i>le Grand Tacaño</i>!</p> - -<p>Je me représente <i>Daphnis et Chloé</i> comme un bas-relief païen ciselé non -dans le pur marbre, mais dans l'albâtre le plus fin. Le jeune berger et -la jeune bergère se détachent sur le fond d'une grotte rustique où se -dresse l'autel des nymphes entouré de fleurs. À leur côté bondit une -chèvre, et la panetière est par terre, avec la houlette, et les outres -pleines de lait frais.</p> - -<p>Le dessin est élégant, sans vigueur ni sévérité, mais non sans une -certaine grâce et une mollesse raffinée qui plaît doucement aux yeux.</p> - -<p><i>Amadis</i>, c'est une tapisserie dont les figures se prolongent plus -grandes que la grandeur naturelle. Le paladin armé de pied en cap, prend -congé de la dame dont une large jupe cache les pieds et dont la main -délicate tient une fleur. Çà et là , entre les couleurs éteintes de la -tapisserie, les lys d'or et d'argent resplendissent. Au fond il y a une -ville aux édifices quadrangulaires, symétriques, comme on les peint dans -les manuscrits.</p> - -<p>Enfin, <i>le Grand Tacaño</i>, c'est comme une peinture de la meilleure -époque de l'école espagnole. Ce fut sans doute Velazquez qui détacha de -la toile la figure de parchemin, le taciturne visage du <i>Domine</i> Cabra; -seul Velazquez pouvait donner un semblable clair-obscur à la vieille -soutane, au visage jauni, au pauvre ameublement de l'avare. Quelle -lumière! quelles ombres! quels violents contrastes! quel pinceau -courageux, franc, naturel et comique à la fois!</p> - -<p><i>Daphnis et Chloé</i>, <i>Amadis</i> n'ont que la vie de l'art, <i>le Grand -Tacaño</i> vit dans l'art et dans la réalité.</p> - - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_4" id="Footnote_1_4"></a><a href="#FNanchor_1_4"><span class="label">[1]</span></a> Il existe une traduction de Germond de Lavigne (collection -Jannet-Picard).</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_5" id="Footnote_2_5"></a><a href="#FNanchor_2_5"><span class="label">[2]</span></a> Traduction Pelletier (Plon).</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_6" id="Footnote_3_6"></a><a href="#FNanchor_3_6"><span class="label">[3]</span></a> Traduction Germond de Lavigne (collection Jannet-Picard).</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_7" id="Footnote_4_7"></a><a href="#FNanchor_4_7"><span class="label">[4]</span></a> Nouvelles exemplaires, trad. Viardot (Hachette).</p></div> - - - -<hr style="width: 65%;" /> -<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV</h3> - -<hr class="hr.r5" /> -<h6>SOMMAIRE</h6> - -<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Rabelais.—Les conteurs gaulois.—La crise de préciosité.—M<sup>lle</sup> -de Scudéry.—Scarron.—Le</i> Gil Blas.—Manon -Lescaut.—<i>Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre.—Les -romanciers de Encyclopédie.—Voltaire et Diderot</i>.</p></blockquote> -<hr class="hr.r5" /> - -<p>La passion du roman a éclaté chez nous bien plus tôt que chez les -Français. Nous étions déjà las de produire des histoires chevaleresques, -le genre picaresque et pastoral florissait sur notre Parnasse, qu'eux ne -possédaient pas un pauvre livre de littérature légère en prose, si l'on -fait exception de quelques nouvelles.</p> - -<p>Cependant, quand, dans leurs traités de littérature, nos voisins -arrivent au <span style="font-size: 0.8em;">XVI</span><sup>e</sup> siècle, ils n'oublient jamais de dire qu'ils eurent -alors aussi leur Cervantès.</p> - -<p>Voyons quel il fut.</p> - -<p>Possédé de l'ivresse des lettres antiques qui caractérisait la -Renaissance, certain moine franciscain, fils d'un aubergiste de Tours, -s'adonna à l'étude du grec, et négligea complètement les devoirs de sa -règle. Jour et nuit, il était enfermé dans sa cellule avec un compagnon, -et au lieu de matines, tous deux récitaient des morceaux de Lucien ou -d'Aristophane.</p> - -<p>Surpris par le père supérieur, il leur fut imposé une pénitence, et l'on -conte,—bien que les historiens ne le donnent pas comme chose -certaine,—que, dès cette heure, le moine humaniste révolutionna le -couvent par mille farces diaboliques, ni honorables, ni propres, -jusqu'à ce qu'enfin il réussît à s'échapper, à abandonner le cloître et -à s'en aller par le monde vivre à sa guise.</p> - -<p>Il fut successivement moine bénédictin, médecin, astronome, -bibliothécaire, secrétaire d'ambassade, romancier et enfin curé de -paroisse.</p> - -<p>Il étudia et pratiqua toutes les sciences et toutes les langues. Pour la -première fois en France, il disséqua un cadavre humain. Il satirisa les -religieux, la magistrature, l'université, les protestants, les rois, les -pontifes, Rome; et tout cela sans souffrir de bien cruelles -persécutions. Il mourut en paix, grâce à la protection du pape Clément -VII, tandis que Calvin l'eût fait griller de bon gré, et que le poëte -Ronsard écrivait son épitaphe, en priant le passant de verser sur la -tombe du moine en rupture de cloître des cervelas, des jambons et du vin -qui lui seraient beaucoup plus agréables que de frais bouquets de lys.</p> - -<p>Eh bien! cet homme singulier, ayant publié des livres scientifiques et -ayant vu que personne ne les achetait, eut l'idée d'inculquer au public -les mêmes connaissances, mais d'une manière telle qu'elles le -divertissent et qu'il les absorbât sans s'en apercevoir. Pour cela, il -composa une satire démesurée, extravagante et bouffonne, un intermède -colossal dont il vendit plus d'exemplaires en deux mois qu'il ne se -vendait de Bibles en neuf ans. Et cette estimation n'est pas à -dédaigner, parce qu'en ces temps de protestantisme militant on lisait -fort la Bible.</p> - -<p>L'auteur compare l'épopée burlesque de Gargantua et de Pantagruel à un -os qu'il faut ronger pour mettre à nu la moelle substantielle: l'os, il -est vrai, a une moelle savoureuse, mais aussi de la graisse, du sang et -des peaux qu'il faut laisser de côté. C'est un des livres les plus -étranges et les plus hétérogènes que l'on connaisse: ici une maxime -profonde, là une grossièreté indécente; après l'exposition d'un -admirable système d'éducation une aventure extravagante.</p> - -<p>Pour comprendre l'esprit de l'affabulation, il suffit de dire que chaque -fois que tète le héros, le gigantesque Pantagruel, il absorbe le lait de -quatre mille six cents vaches.</p> - -<p>Mettre en parallèle Rabelais avec Cervantès, c'est comparer Lucien de -Samosate à Homère. Sans doute Rabelais est un savant, et Cervantès n'en -est pas un, il me faut le dire au risque d'être excommunié par quelque -Cervantiste. Mais l'érudition ne sauva pas entièrement Rabelais, comme -son siècle, de la barbarie. Rabelais légua à sa patrie une Å“uvre -difforme, et Cervantès une création achevée et sublime dans son genre. -Nous pouvons louer la langue de Cervantès, les Français ne proposeront -jamais pour modèle celle de Rabelais, malgré sa richesse, sa variété et -son caractère pittoresque.</p> - -<p>Rabelais ne forma pas une école de romanciers, comme l'auteur de <i>Don -Quichotte</i>. Gargantua, ni Pantagruel ne sont à la rigueur des romans.</p> - -<p>Dans la suite, une femme, la reine Marguerite de Navarre, eut bien plus -d'imitateurs. Dans ce siècle où il n'y avait de pudibonds que les -protestants, la savante princesse, voyageant en litière et mouillant sa -plume dans l'encrier que sa camériste tenait sur ses genoux, brouillonna -<i>l'Heptaméron</i>, série de contes joyeux dans le style de ceux de Micer -Roccaccio.</p> - -<p>Dans ce genre du conte court ou nouvelle, la France fut très féconde. -Déjà , depuis le <span style="font-size: 0.8em;">XV</span><sup>me</sup> siècle, on en connaissait une grande collection, -les <i>Cent nouvelles nouvelles</i>. On contait d'abord de telles histoires -de vive voix, et si elles avaient plu, on les imprimait ensuite. -Supérieures aux contes populaires, elles étaient inférieures aux romans -proprement dits.</p> - -<p>Nous autres, nous manquons de <i>nouvelles</i>; la <i>nouvelle exemplaire</i>, -quoique courte, a plus d'importance que la <i>nouvelle</i> française.</p> - -<p>Les extrêmes se touchent: la France qui excella dans de pareils contes -légers, produisit aussi les romans monumentaux en plusieurs volumes qui -abondèrent au <span style="font-size: 0.8em;">XVII</span><sup>me</sup> siècle. Il était de mode, alors, d'imiter -l'Espagne. Notre prépondérance politique avait imposé à l'Europe les -costumes, les mÅ“urs et la littérature de la Castille. Ce fut, dit-on, -Antonio Perez, le fameux favori de Philippe <span style="font-size: 0.8em;">II</span>, qui importa à la cour de -France où il s'était réfugié, notre cultisme, en même temps que le -chevalier Marini, ce fléau des lettres italiennes, grand corrupteur du -goût dans son pays, passait les Alpes pour infecter Paris.</p> - -<p>Le salon de l'hôtel de Rambouillet se forma, où l'on causait avec un -esprit apprêté, en quintessenciant le style, en raffinant à l'envi, et -où pleuvaient des madrigaux, des acrostiches et toutes espèces de vers -galants.</p> - -<p>A l'exemple de cet hôtel fameux dans les annales de la littérature -française, d'autres salons s'ouvrirent, présidés par les -Précieuses,—qui n'étaient alors pas encore ridicules. Là aussi, le -langage et les sentiments s'alambiquaient.</p> - -<p>Produits et miroirs aussi de ces assemblées <i>sui generis</i> furent les -romans interminables de La Calprenède, de Gomberville et de M<sup>lle</sup> de -Scudéry. Les héros de ces romans, tout en portant des noms grecs, turcs -et romains, parlaient et sentaient comme des Français contemporains des -Précieuses. Brutus écrivait des poulets parfumés à Lucrèce, et Horatius -Coclès, épris de Clélie, contait à l'écho ses peines amoureuses. Dans -<i>Clélie</i>, M<sup>lle</sup> de Scudéry dressa la fameuse carte du Tendre, au travers -duquel serpente le fleuve de l'<i>Affection</i>, où s'étend le lac de -l'<i>Indifférence</i>: là sont situées les provinces de l'<i>Abandon</i> et de la -<i>Perfidie</i>.</p> - -<p>Si l'on considère que de pareils romans formaient huit à dix volumes de -huit cents pages, mieux valait se plonger dans les livres de chevalerie, -même au risque de se dessécher la cervelle comme l'ingénieux hidalgo.</p> - -<p>Il est vrai que toutes les fictions romanesques du <span style="font-size: 0.8em;">XVII</span><sup>e</sup> siècle ne -paraissent pas aujourd'hui aussi soporifiques. L'on supporte mieux les -romans de M<sup>me</sup> de Lafayette. <i>L'Astrée</i> de d'Urfé est une jolie -pastorale. <i>Le Roman comique</i> de Scarron, imité de l'espagnol, a du -coloris et des épisodes animés.</p> - -<p>Nous, nous abandonnions la riche veine ouverte par Cervantès, tandis que -les Français l'exploitaient fort à leur goût et en tiraient de l'or pur. -Le Sage, peut-être le premier romancier français au <span style="font-size: 0.8em;">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, se -fit un manteau du roi en cousant des morceaux de la cape d'Espinel, de -Guevara et de Mateo Aleman. Nous voulûmes bien disputer à la France le -<i>Gil Blas</i> sur le visage et dans la tournure de qui nous lisions son -origine castillane; mais à qui la faute si nous sommes si négligents et -si prodigues? Nous alléguons vainement que le <i>Gil Blas</i> dût naître de -ce côté des Pyrénées: les Français nous répondent que ce qu'il y a -d'espagnol dans le <i>Gil Blas</i>, c'est l'extérieur, l'habit. Le caractère -du héros, versatile et médiocre, est essentiellement Gaulois, et en -cela, vive Dieu, ils ont raison! Nos héros sont plus héros, nos picaros -plus picaros que Gil Blas.</p> - -<p>L'abbé Prévost, infatigable romancier, qui composa plus de deux cents -volumes, oubliés aujourd'hui, réussit par hasard à en écrire un à qui il -doit de figurer à côté de Le Sage. <i>Manon Lescaut</i> n'est que l'histoire -succincte de deux coquins, un homme et une femme. Le héros, le -chevalier des Grieux, un tricheur de haute volée; l'héroïne, Manon, une -courtisane de bas étage. L'originalité et l'attrait du livre sont -qu'avec de tels antécédents, Manon et des Grieux captivent, intéressent -jusqu'à arracher des larmes. Ce n'est point qu'il s'accomplisse chez les -deux personnages quelqu'une de ces merveilleuses conversions ou -<i>rédemptions par l'amour</i>, qu'inventent les écrivains contemporains; -depuis Dumas, dans la <i>Dame aux Camélias</i>, jusqu'à Farina dans <i>Capelli -Biondi</i><a name="FNanchor_1_8" id="FNanchor_1_8"></a><a href="#Footnote_1_8" class="fnanchor">[1]</a>. Nullement. La courtisane meurt impénitente. A quoi donc -l'histoire de Manon doit-elle son attrait singulier? L'auteur nous le -révèle: «Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des -peintures vraies et des sentiments naturels.... Je ne dis rien du style -de cet ouvrage: c'est la nature même qui écrit.»</p> - -<p>L'impression que cause le petit volume de Prévost est celle que produit -un évènement arrivé, une analyse d'une passion faite par le patient. Un -homme entre dans une église, s'agenouille aux pieds d'un confesseur et -lui raconte sa vie sans omettre une circonstance, sans voiler ses -bassesses ni ses fautes, sans cacher ses sentiments ni atténuer ses -mauvaises actions. Cet homme est un grand pécheur, mais il a beaucoup -aimé, il a été entraîné à pécher par des passions violentes, et le -confesseur qui l'écoute sent couler une larme sur ses joues. C'est ce -qui arrive à qui écoute en confession le chevalier des Grieux.</p> - -<p>Que Rousseau est loin de posséder le naturel de l'abbé Prévost! Rousseau -est idéaliste et moraliste. Prêcher, enseigner, réformer l'univers, tel -est son but. Ses romans sont pleins de théories, de réflexions et de -déclamations: vertu, sensibilité, amitié et tendresse y sont comme chez -elles.</p> - -<p>L<i>'Emile</i> surtout peut passer pour le type du roman à thèse: l'art, -l'intérêt de la fiction, la peinture des passions, tout y est -secondaire: il s'agit de démontrer tout ce que l'auteur s'est proposé -que le livre démontrât. Pénétré de l'excellence et des avantages de -l'état sauvage et primitif, Rousseau défendit sa thèse jusqu'à donner -envie de marcher à quatre pattes, disait spirituellement Voltaire, et il -demanda que l'égalité fût appliquée d'une manière si illimitée que le -fils du roi épousât la fille du bourreau.</p> - -<p>Malheureuse idée qui fit bien des ravages dans le roman avec le temps. -Je le note au passage et je poursuis.</p> - -<p>A dire vrai, la morale de Rousseau était étrange. Tout en adorant la -vertu, son héros, Saint-Preux séduisait une jeune fille dont les parents -lui confiaient l'éducation. Cependant, tout ce que l'on peut dire de la -popularité et du succès des romans de Rousseau, serait insuffisant.</p> - -<p>Rousseau exerça sur son époque l'influence décisive qu'obtiennent les -écrivains, s'ils réussissent à s'ériger en moralistes. Les femmes -l'idolâtrèrent; les mères allaitèrent leurs enfants pour lui obéir; les -Julies et les Emiles pullulèrent. Certaines contrées du Nord voulurent -le prendre pour législateur; la Convention mit en pratique ses théories; -et le torrent de la Révolution courut dans le lit de ses idées. Nous ne -recherchons pas ici si tout cela fut de la vraie gloire: il est évident -que ce ne fut pas de la gloire littéraire. Comme romancier, l'abbé -Prévost vaut davantage.</p> - -<p>Le mérite littéraire qu'on ne peut dénier à Rousseau, c'est celui -d'introduire des méthodes nouvelles dans la langue française, desséchée -par la plume corrosive et incisive de Voltaire. Rousseau sut voir le -paysage et la nature et les décrire en pages éloquentes et belles. <i>Paul -et Virginie</i> sont la seconde partie de l'<i>Heloïse</i>.</p> - -<p>Bernardin de Saint-Pierre fit en même temps une application des procédés -artistiques et des théories anti-sociales de son modèle Rousseau, quand -il choisit pour théâtre de son poème un pays vierge, un monde à demi -sauvage et désert, et pour héros, deux êtres jeunes et candides, point -contagionnés par la civilisation et qui meurent à son contact, comme la -sensitive des tropiques languit quand la main de l'homme la touche.</p> - -<p>Voltaire contait mieux que Rousseau. Ses <i>Contes</i> en prose sont la -variété même. Il n'est pas possible d'y indiquer la plus légère erreur -grammaticale. On y trouve le respect le plus profond, la plus complète -intuition de ce qu'on appelle le génie d'un idiome. Mais aussi, on y -remarque cette pauvreté d'imagination, cette absence d'émotion, cette -lumière sans chaleur et ce cÅ“ur sec et contracté, froncé, comme une -noix rance, qui est l'éternelle infériorité de l'auteur de <i>Candide</i>. -Voltaire <i>conte</i>: il ne lui est pas possible d'écrire un roman. Il faut -au romancier plus de sympathie pour l'humanité et une âme moins étroite.</p> - -<p>Diderot réunit de meilleures qualités de romancier. Voltaire sait de la -littérature, mais Diderot est artiste, un artiste qui peint avec la -plume. Il commence la série des écrivains coloristes de la France. Avant -personne, il emploie des phrases qui copient et reproduisent la -sensation, et c'est pour cela que des stylistes contemporains consommés -le reconnaissent comme leur maître et lui donnent ce nom.</p> - -<p>Ses théories esthétiques, nouvelles et audacieuses alors, contenaient -déjà le réalisme. Dans ses romans la réalité palpite. C'est grand -dommage qu'obéissant au goût de son époque, il les ait semés de passages -licencieux absolument inutiles.</p> - -<p>On ne peut comparer ses facultés à celles d'aucun écrivain de son temps. -Lisez, si vous en doutez, <i>le Neveu de Rameau</i>, trésor d'originalité: -lisez même <i>la Religieuse</i>, en ne voulant pas voir les taches d'impudeur -qui l'enlaidissent et le pamphlet contre les vÅ“ux perpétuels que le -terrible <i>libertin</i> ne sut point omettre. Vous aurez sous les yeux un -livre très intéressant, d'un intérêt délicat, sans aventures ni -incidents extraordinaires, sans galants ni amourettes de grilles, -attrayant par le seul combat intérieur d'une âme et la vigoureuse étude -d'un caractère.</p> - -<p>Diderot écrivit <i>la Religieuse</i> en feignant que ce fussent les mémoires -d'une jeune fille, obligée par sa famille à devenir religieuse sans -vocation, et qui, après mille luttes, s'échappe du cloître. Il adressa -son manuscrit au marquis de Croismare, grand philanthrope, comme si -l'infortunée implorait son secours. Le marquis, trompé par l'admirable -naturel du récit, s'empressa d'envoyer de l'argent et d'offrir sa -protection à l'héroïne imaginaire de Diderot.</p> - -<p>Avec ces romanciers de l'Encyclopédie, nous sommes arrivés à un moment -critique. La Révolution commence et tant que dure sa terrible secousse, -personne n'écrit de romans, mais tout le monde se trouve exposé à en -voir de fort dramatiques.</p> - - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_8" id="Footnote_1_8"></a><a href="#FNanchor_1_8"><span class="label">[1]</span></a> Ce roman de Farina a été traduit par Amélie Van Soust de -Borkenfeldt. (Bibliothèque Gilon).</p></div> - - - -<hr style="width: 65%;" /> -<h3><a name="V" id="V"></a>V</h3> -<hr class="hr.r5" /> - -<h6>SOMMAIRE</h6> - -<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Le roman-Empire: -Pigault-Lebrun.—M<sup>me</sup> de Staël.—Châteaubriand.—Lamartine -et Victor Hugo.—Dumas -père.—Eugène Suë.—George Sand.</i></p></blockquote> -<hr class="hr.r5" /> - -<p>La Terreur passa. Les Lettres, qui étaient montées sur l'échafaud avec -André Chénier, revinrent à elles, blêmes encore d'effroi.</p> - -<p>Pigault-Lebrun fut le Boccace de cette époque hasardeuse, un Boccace -aussi inférieur au Boccace italien, que l'étoupe à la batiste.</p> - -<p>Fiévée, narrateur agréable, amusa le public avec des historiettes, et -Ducray-Duminil conta à la jeunesse des évènements pathétiques, des -romans où la vertu persécutée triomphait toujours en dernier ressort. De -la plume de M<sup>me</sup> de Genlis jaillit un jet continu, égal et monotone, de -récits d'une tendance pédagogico-morale. Illuminée et prophétesse. M<sup>me</sup> -de Krüdener visa plus haut en écrivant <i>Valérie</i>.</p> - -<p>Cependant, la figure principale qui domine ces figures secondaires, -parmi lesquelles il en est tant de féminines, est une autre femme d'une -culture prodigieuse et d'une intelligence élevée, philosophe, historien, -talent viril, s'il en fut,—la baronne de Staël.</p> - -<p>Avant d'écrire des romans, la fille de Necker s'était essayée à des -Å“uvres sérieuses et profondes. Sa <i>Corinne</i> et sa <i>Delphine</i> furent -pour elle comme un délassement de graves travaux, ou pour mieux dire, -comme des expansions lyriques, des valvules qu'elle ouvrit pour -épancher son cÅ“ur, dont les passions ardentes ne démentaient point -son sexe. Elle fut elle-même l'héroïne de ses romans, et fonda ainsi, en -rompant avec la tradition de l'impersonnalité des narrateurs et des -conteurs, la nouvelle idéaliste introspective.</p> - -<p><i>Delphine</i> et <i>Corinne</i> obtinrent tant de succès et eurent tant de -lecteurs, que l'on croit même que Napoléon ne dédaigna pas de critiquer -dans son style césarien, et par un article anonyme inséré dans le -<i>Moniteur</i>, les productions romanesques de sa terrible adversaire.</p> - -<p>En même temps qu'elle traçait au roman la voie qu'il a depuis tant de -fois parcourue, M<sup>me</sup> de Staël découvrit une mine exploitée bientôt par le -romantisme, en faisant connaître dans son magnifique livre <i>De -l'Allemagne</i>, les richesses de la littérature germanique, romantique -déjà , et qui, depuis, vint agir sur celle des pays latins.</p> - -<p>Il est à remarquer que les Encyclopédistes, et Voltaire plus que -personne, tandis qu'ils préparaient la révolution sociale en attaquant à -outrance l'ancien régime et en le minant de toutes parts, s'étaient -montrés en littérature conservateurs et pacifiques jusqu'à l'abus, et -avaient respecté superstitieusement les règles classiques. Comme si le -Classicisme, à sa dernière heure, eût voulu se parer d'une jeunesse -nouvelle et d'une forme enchanteresse, il s'incarna dans André Chénier, -le poète le plus grec et le plus classique qu'ait jamais eu la France, -en même temps que le premier lyrique du <span style="font-size: 0.8em;">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. De sorte que, -même quand Diderot réclama la vérité sur la scène et dans le roman, et -quand Rousseau fit fleurir dans sa prose le lyrisme romantique, les -lettres demeurèrent stationnaires. Elles furent classiques durant la -Révolution et les premières années de l'Empire, jusqu'à ce que vinssent -M<sup>me</sup> de Staël et Châteaubriand.</p> - -<p>Jeune fille, M<sup>me</sup> de Staël lisait assidûment Rousseau; le jeune émigré -breton qui lui dispute la souveraineté de cette période était aussi -disciple du Genevois, et disciple plus fidèle, parce que, tandis que M<sup>me</sup> -de Staël se montra assez indifférente à la nature, muse de l'auteur des -<i>Confessions</i>, Châteaubriand se précipitait en Amérique par désir de -connaître et de chanter un paysage vierge, de décrire avec plus de -poésie que son maître les magnificences des bois, des rivières et des -montagnes. De ce but même, que le poète s'était choisi plus que le -romancier, il résulta que les romans de Châteaubriand furent plutôt des -poèmes qu'autre chose.</p> - -<p>Châteaubriand, au moins, s'étudiait lui-même et étudiait la société dans -laquelle il vécut. Non pas que <i>René</i> laissât de s'idéaliser en montant -sur le piédestal de son orgueil maladif, en se perdant dans une -mélancolie nuageuse et en s'isolant ainsi du reste des humains.</p> - -<p>Ses contemporains firent de Châteaubriand un demi-dieu. La génération -présente le dédaigne avec excès en oubliant ses mérites d'artiste. -<i>René</i> n'est pas inférieur à <i>Werther</i> de GÅ“the, comme analyse d'une -noble maladie, la souffrance vague et sans borne des âmes de notre -siècle. On ne peut imputer le discrédit chaque jour plus grand de -Châteaubriand qu'à nos exigences toujours croissantes de réalité -artistique.</p> - -<p>En effet, tous ceux qui voulurent chercher la beauté hors des voies de -la vérité, partagent le sort de l'illustre auteur des <i>Martyrs</i>. -L'indifférence générale met de côté leurs Å“uvres, sinon leurs noms.</p> - -<p>Que servit à Lamartine son onction, sa douceur, son instinct de -compositeur mélodiste, son imagination de poète, tant de qualités -éminentes? Quelqu'un lit-il aujourd'hui ses romans? D'aucuns -s'enthousiasment-ils de <i>Raphaël</i> le platonique et le panthéiste, -d'aucuns pleurent-ils les chagrins et l'abandon de <i>Graziella</i>? -Quelqu'un peut-il supporter <i>Geneviève</i>?</p> - -<p>Si les romans de Victor Hugo n'ont pas autant perdu que ceux de -Châteaubriand et de Lamartine, cela vient peut-être de ce qu'ils sont -plus objectifs: des problèmes sociaux qu'ils posent et qu'ils résolvent, -quoique d'une manière apocalyptique: du vif intérêt romanesque qu'ils -savent éveiller, et d'un certain réalisme ... que le grand poète nous -pardonne! à gros coup de pinceau, qui, en dépit de l'esthétique -idéaliste de l'auteur, se fait jour ici ou là . Et je dis <i>à gros coups -de pinceau</i>, parce que personne n'ignore que, pour Victor Hugo, les -touches d'effet sont plus faciles que les coups de pinceau discrets et -suaves; aussi son réalisme est-il d'un effet puissant, mais pas si -habile qu'on n'en voie la filandre.</p> - -<p>En somme, Victor Hugo prend de la vérité tout ce qui peut frapper -l'imagination et l'asservir: par exemple, le souffle par le nez avec -lequel le galérien Jean Valjean éteint la lumière chez Monseigneur -Bienvenu. Ce qui tend uniquement à produire une impression de réalité, -Victor Hugo ne sait ou ne veut pas l'observer. En juste châtiment de ce -défaut, ses romans tendent à devenir sinon aussi fanés que ceux de -Châteaubriand et de Lamartine, du moins un peu anémiques. Pour qu'ils -produisent de l'illusion, il faut maintenant les regarder avec la -lumière artificielle.</p> - -<p>Du reste, ni Châteaubriand, ni Victor Hugo, ni Lamartine ne firent du -roman un article de consommation générale, fabriqué au goût du -consommateur. Cette entreprise industrielle était réservée à Dumas, -mulâtre que rien n'arrêtait ni n'effrayait, avocat des feuilletons, à -l'intercession duquel se recommandent encore tant d'écrivains -corrupteurs.</p> - -<p>Etrange figure littéraire que celle de l'auteur de <i>Monte-Cristo</i>! Il a -fourni de la besogne à qui se proposerait de lire toutes ses Å“uvres. -Si l'immortalité d'un auteur se mesurait à la quantité de volumes qu'il -a livrés à l'impression, Alexandre Dumas père serait le premier -écrivain de notre époque. S'il est bien démontré que Dumas fut à la fois -un romancier, et la raison sociale d'une fabrique de romans conformes -aux derniers progrès, où beaucoup, comme le blanc et le carmin de la -doña Elvira du sonnet, n'étaient à lui que parce qu'il les achetait; -s'il est certain que l'on a prouvé irréfutablement l'impossibilité -physique d'écrire autant qu'il publiait; si quand il eut un procès avec -les directeurs de la <i>Presse</i> et du <i>Constitutionnel</i>, ceux-ci -établirent que, sans préjudice de ses autres travaux, il s'était engagé -à leur donner chaque année un plus grand nombre de pages que n'en peut -écrire le copiste le plus diligent; s'il est prouvé que non-seulement il -contractait et tenait tous ses engagements, mais qu'il voyageait, vivait -dans le monde, fréquentait les coulisses des théâtres et les rédactions -de journaux, qu'il s'occupait de politique et de galanterie, il est -encore admirable qu'il ait pu écrire la quantité prodigieuse de livres -qui lui appartiennent sans contestation possible, lire et retoucher les -livres d'autrui, qui devaient voir le jour poinçonnés de son nom.</p> - -<p>Il avait beau avoir des seconds pour l'aider à porter le poids de la -production, Dumas était néanmoins très fécond. Un théâtre fut fondé -uniquement pour représenter ses Å“uvres, un journal uniquement pour -publier en feuilletons ses romans, puisque les éditeurs n'arrivaient pas -à les imprimer en volumes.</p> - -<p>Dans l'immense océan de récits romanesques qu'il nous a laissés, -surabonde le genre pseudo-historique, sorte de romans de chevalerie -adaptés au goût moderne. Alexandre Dumas appelait l'histoire un clou -auquel il suspendait ses tableaux; et parfois il assurait qu'il était -permis de la violer, pourvu que les bâtards naquissent viables. Pénétré -de pareils axiomes, il traita, comme nous le savons tous, la vérité -historique sans aucun égard.</p> - -<p>Il est certain que Châteaubriand aussi avait substitué à l'érudition -solide et à la critique sévère, son incomparable imagination, mais -combien différemment! Châteaubriand broda d'or et de perles la tunique -de l'histoire; Dumas l'habille d'un déguisement.</p> - -<p>Malgré tout, il y a des qualités surprenantes chez Alexandre Dumas. Ce -n'est point un petit mérite que de tant inventer, de produire avec un -souffle aussi infatigable et de bercer délicieusement,—fut-ce avec -d'invraisemblables balivernes,—une génération tout entière. Le don -d'imaginer, nul ne l'a eu peut-être aussi puissamment qu'Alexandre -Dumas, quoique d'autres l'aient possédé de qualité meilleure et plus -exquise. Car, en imagination comme en tout, il y a des degrés. Et -réellement, Alexandre Dumas est le type de la littérature secondaire, -pas précisément basse, mais pas comparable non plus à celle que créent -de grands écrivains avec lesquels l'auteur des <i>Mousquetaires</i> ne peut -se mesurer.</p> - -<p>Littérairement, Dumas est médiocre. De là son succès et sa popularité. -Dumas était à l'altitude exacte du plus grand nombre des intelligences. -Si sa forme eût été plus choisie et plus élégante, ou sa personnalité -plus caractérisée, ou ses idées plus originales, il n'eût plus été à la -portée de tout le monde.</p> - -<p>Son roman est donc le roman par antonomase, le roman que lit le premier -venu quand il s'ennuie et qu'il ne sait comment tuer le temps, le roman -par souscription, le roman qui se prête comme un parapluie, le roman -qu'un atelier entier de modistes lit à tour de rôle; le roman qui a les -marges graisseuses et les feuilles froissées; le roman mal imprimé, -suite de feuilletons collectionnés; avec des gravures mélodramatiques et -de mauvais ton; le roman le plus anti-littéraire dans le fond, où en -somme l'art a l'importance d'un fétu, où l'intérêt unique est de savoir -comment l'auteur terminera et comment il s'arrangera pour sauver tel -personnage ou en tuer tel autre.</p> - -<p>Aujourd'hui, quand on voit l'énorme bibliothèque des Å“uvres de Dumas, -on ne sait si l'on doit s'étonner davantage de leurs dimensions ou de -leur peu de consistance.</p> - -<p>De ses douze cents volumes, l'abbé Prévost réussit à en sauver un seul -qui l'immortalise. Dix ou douze ans après la mort de Dumas, nous nous -demandons si quelqu'une de ses Å“uvres passera à la postérité.</p> - -<p>Le rival de Dumas, l'inventif et non moins fécond Eugène Sue, n'est pas -moins miné. Chez celui-ci, l'on trouvait la corde socialiste, -populacière et humanitaire. Touchée habilement, elle obtint des -triomphes aussi brillants qu'éphémères. Cependant, Sue était plus -artiste que Dumas; il donna plus de relief à ses créations. Son -imagination riche et intense évoquait avec une force supérieure.</p> - -<p>Si cette faculté atteignit chez quelqu'un ce degré de puissance où elle -poétise et transforme tout, et sans remplacer la vérité, en compense -l'absence, ce fut chez George Sand.</p> - -<p>George Sand est le sculpteur inspiré du roman idéaliste; à côté d'elle, -Alexandre Dumas, Sue même, ne sont que des potiers.</p> - -<p>Grand producteur comme ses rivaux, elle reçut en outre du ciel les dons -littéraires, grâce auxquels elle fut l'unique compétiteur digne de -Balzac, comme M<sup>me</sup> de Staël l'avait été de Châteaubriand. Son génie était -de ceux qui font école et tracent un sillon resplendissant et profond.</p> - -<p>Aujourd'hui nous pouvons juger avec sérénité l'illustre androgyne, parce -que, quoique nous soyons presque ses contemporains, nous n'avons pas -assisté à la période militante de ses Å“uvres. Nos pères connurent -George Sand au milieu de ses aventures et de sa vie de bohème; ils -furent scandalisés par la propagande anti-conjugale et anti-sociale de -ses premiers livres. Aujourd'hui, dans le vaste ensemble des écrits de -George Sand,—ces livres, forme première de son talent flexible et -changeant,—sont un détail, digne sans doute qu'on en tienne compte, -mais qui ne nuit nullement au mérite du reste. D'autant plus que le goût -a changé et que l'on croit actuellement que ses romans -champêtres,—géorgiques modernes,—dignes qu'on les compare à celles du -poète de Mantoue,—sont la meilleure Å“uvre de l'auteur de <i>Mauprat</i>.</p> - -<p>Qu'importe les théories philosophiques aussi extravagantes que fragiles -de George Sand? Latouche a dit d'elle, sans aucune courtoisie, qu'elle -était un écho qui grossissait la voix; et, ma foi, il ne se trompait -point en ce qui est de la pensée, car George Sand dogmatisait toujours -pour le compte d'autrui. Mais l'illustre écrivain ne doit rien à -personne.</p> - -<p>Aujourd'hui sa philosophie est aussi dangereuse pour la société et la -famille qu'une lanterne magique ou qu'un kaléïdoscope. <i>Valentine</i>, -<i>Lélia</i>, <i>Indiana</i> ne nous persuadent rien du tout; leur but doctrinaire -ou révolutionnaire demeure inoffensif. Ce qui reste inaltérable, c'est -le style pur et majestueux, la fraîche imagination de l'auteur.</p> - -<p>Dans toute la littérature idéaliste que nous passons en revue -l'imagination domine, plus ou moins puissante, plus ou moins choisie, -mais toujours comme faculté souveraine. Nous pouvons dire qu'elle est la -caractéristique de la période littéraire qui commence avec le siècle et -dure jusqu'à 1850.</p> - -<p>La décadence du genre paraît aussi indubitable. Nous ne parlons pas -d'Alexandre Dumas et d'Eugène Sue, nous parlons seulement de George Sand -qui vaut infiniment plus qu'eux. Ce qui arrive pour elle est la preuve -manifeste que la littérature d'imagination est déjà un cadavre.</p> - -<p>L'illustre romancier, d'un âge fort avancé, mourut il y a peu d'années, -hier pour ainsi dire, en 1876, dans sa tranquille retraite de Nohant. -Jusqu'au dernier jour de sa vie, elle écrivit ou publia des romans, où -l'on ne remarquait ni infériorité ni décrépitude dans la composition et -le style, mais où le coup de pouce du grand prosateur était toujours -marqué. Eh bien! ces romans insérés dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i> -passaient inaperçus: nul n'y faisait attention.</p> - -<p>Pour la génération actuelle, George Sand était morte, bien avant de -descendre au tombeau.</p> - -<p>Et pourquoi?</p> - -<p>Tout simplement parce qu'elle était hors du mouvement littéraire actuel; -qu'elle cultivait la littérature d'imagination, qui eut son temps et -aujourd'hui n'est plus possible.</p> - -<p>Ce n'est pas qu'on cessât de prononcer avec admiration le nom de George -Sand; c'est qu'on considérait ses écrits comme on considère ceux d'un -classique, d'un auteur qui appartient à un autre âge et ne vit plus dans -le nôtre.</p> - - - -<hr style="width: 65%;" /> -<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI</h3> - -<hr class="hr.r5" /> -<h6>SOMMAIRE</h6> - -<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Les réalistes: Diderot.—Stendhal.—Sa langue.—Son -insuccès de son vivant. Ses deux romans.—Les -inexactitudes de la critique.—Défauts et qualités de -Stendhal.—Son élève Mérimée.—Balzac et Dumas.—La</i> -Comédie humaine <i>et la société sous Louis-Philippe.—Comment -composait Balzac.—Balzac et Flaubert.—Balzac -est un voyant.—Le style de Balzac.</i></p></blockquote> -<hr class="hr.r5" /> - -<p>Maintenant que les pères de l'église idéaliste nous sont connus, il nous -importe de lier amitié avec ceux de l'école contraire.</p> - -<p>Diderot est le patriarche de l'église réaliste.</p> - -<p>Tout le premier, il doua de vibration et de coloris la langue appauvrie -du dix-huitième siècle.</p> - -<p>Il fut l'avocat de la vérité dans l'art.</p> - -<p>Henri-Marie Beyle (<i>Stendhal</i>), est, en ligne directe, le descendant de -Diderot.</p> - -<p>Avant d'écrire des romans, Stendhal fit de la critique et conta ses -impressions de voyage; mais en aucun des genres divers qu'il cultiva, il -n'aspirait à la gloire des lettres.</p> - -<p>Il n'est rien qui ressemble moins à un écrivain de profession que -Stendhal. Homme d'existence active, de fortunes diverses, peintre, -militaire, employé, commerçant, auditeur au Conseil d'Etat, diplomate, -il dut, peut-être, à la diversité même de ses professions, l'acuité -d'observation et la connaissance de la vie qui distinguent les voyageurs -littéraires comme Cervantès et Lesage, investigateurs curieux qui -préfèrent aux livres poudreux des bibliothèques la grande Bible de la -société.</p> - -<p>Stendhal noircit du papier sans préméditation, ne prit pas de pseudonyme -par coquetterie, mais pour mieux se cacher; ne se crut appelé ni à rien -régénérer, ni à transformer le siècle par ses écrits. Il travailla en -amateur, et certain jour, il demeura stupéfait en voyant un article -louangeur que lui consacrait Balzac.</p> - -<p>«Cet article étonnant, tel que jamais écrivain ne le reçut d'un autre, -je l'ai lu en éclatant de rire, disait-il. Toutes les fois que -j'arrivais à une louange un peu forte, je voyais la mine que feraient -mes amis en la lisant.»</p> - -<p>Simple dans la forme, quoique très raffiné et très subtil dans le fond, -il employait la langue sobre des Encyclopédistes, avec plus de -négligence et d'incorrections qu'ils ne s'en permirent; et, quoique -contaminé de romantisme durant ses premières années, il n'accepta jamais -les parures et les atours de la prose romantique. Tout au contraire, -afin de manifester son dédain pour le style fleuri, il affirmait qu'en -s'asseyant devant sa table il avait bien soin de se mettre sur le -cÅ“ur une page du code.</p> - -<p>Grâce à cette originalité même, Stendhal, vivant, eut peu de lecteurs et -moins encore d'admirateurs. La resplendeur des étoiles romantiques -remplissait alors le firmament. Deux lustres encore après la mort de -Stendhal, survenue en 1842, ses Å“uvres n'avaient pas commencé à -appeler l'attention. Il n'a écrit que dix-huit livres, et sa réputation -d'écrivain réaliste ne s'appuie que sur deux romans.</p> - -<p>La <i>Chartreuse de Parme</i> décrit une petite cour, un duché italien, où -s'ourdissent des intrigues machiavéliques et où l'amour et l'ambition -déchaînent tout leur orchestre, comme une tempête dans le lac de Côme.</p> - -<p>Le <i>Rouge et le Noir</i> étudie cette première époque de la Restauration -française où l'influence religioso-aristocratique succéda au pouvoir -militaire de Napoléon,—idole de Stendhal.</p> - -<p>On a prononcé des jugements fort différents sur le mérite de ces deux -livres.</p> - -<p>Sainte-Beuve, tout en déclarant que ce ne sont point des romans -vulgaires, qu'ils suggèrent des idées et ouvrent des voies, les qualifie -cependant de <i>détestables</i>, arrêt bien radical pour un critique aussi -éclectique.</p> - -<p>Taine les admire au point d'appeler Stendhal un grand idéologue et le -premier psychologue de son siècle.</p> - -<p>Balzac se déclare incapable d'écrire quelque chose d'aussi beau que la -<i>Chartreuse de Parme</i>.</p> - -<p>Ce roman et les autres Å“uvres de Stendhal irritent Caro à ce point -qu'il va jusqu'à injurier l'auteur.</p> - -<p>Zola, en reconnaissant en lui le successeur de Diderot et en l'élevant -jusqu'aux nues, nie la réalité complète de ses personnages; ce ne sont, -à son avis, pas des hommes de chair et d'os, mais des systèmes cérébraux -compliqués, qui fonctionnent à part, indépendants des autres organes.</p> - -<p>Il y a quelque chose de vrai dans des opinions si opposées.</p> - -<p>Si l'on considère le procédé artistique, Sainte-Beuve est dans le vrai. -Le roman de Stendhal a toutes les imperfections.</p> - -<p>Il est écrit avec peu de grammaire,—comme Clemencin démontra que le fut -le <i>Don Quichotte</i>. Le style n'en est pas seulement décharné, il est -rocailleux. Il manque à ces romans l'unité, la cohésion, l'intérêt -graduellement ménagé; en somme les qualités qu'on apprécie ordinairement -dans une Å“uvre littéraire.</p> - -<p>Dans la <i>Chartreuse de Parme</i>, on pourrait, sans grave inconvénient, -supprimer les deux tiers des personnages et la moitié des évènements.</p> - -<p>Bans le <i>Rouge et le Noir</i> il serait fort à propos que le roman se -terminât au premier volume: il pourrait aussi finir au milieu du second.</p> - -<p>Quant à l'élégance, à la proportion et à l'habileté de la composition, -Mérimée, son élève, est fort au-dessus de Stendhal.</p> - -<p>Zola ne se trompe pas non plus quand il assure que les héros de Stendhal -raisonnent trop. Oui, parfois sans doute, il y a trop de raisonnement -dans ses livres.</p> - -<p>Julien Sorel, au retour d'un duel où il a reçu une balle dans le bras, -raisonne fort tranquillement sur le commerce des gens de haut bord, sur -l'agrément ou l'ennui de leurs entretiens et sur d'autres sujets du même -genre. Il ne le fait pas à haute voix et pour se montrer maître de soi, -ce qui alors serait naturel, il le fait simplement pour son bonnet. -N'importe qui songerait à sa blessure pour si peu de mal qu'elle fît.</p> - -<p>Zola, cependant, en reconnaissant ces taches, s'accorde avec Taine pour -déclarer que Stendhal est un profond psychologue. Ce que le chef du -Naturalisme français n'a pas avoué, c'est que la valeur des triomphes de -Stendhal consiste précisément dans la nature du terrain sur lequel il -les remporte.</p> - -<p>Stendhal analyse et dissèque l'âme humaine, et quoique Zola n'en -convienne pas, qui réussit dans ce genre d'études, occupe un haut rang -dans les lettres. C'est comme le dissecteur qui travaille dans les -parties les plus délicates, les plus secrètes de l'organisme, -nécessaires pour la vie; ou comme le chirurgien qui opère sur des tissus -qu'il ne voit pas, pleins de veines, d'artères et de nerfs.</p> - -<p>Copiste de la nature extérieure, à l'influence de laquelle il attribue -les déterminations de la volonté, Zola met systématiquement au second -plan cet ordre de vérités qui ne sont pas à leur de réalité, pas -incrustées, disons-le ainsi, dans les entrailles du réel, et qui ne -peuvent être par cela même découvertes que par des yeux perspicaces et -de très fins scalpels.</p> - -<p>Ce n'est pas que Zola ne soit pas psychologue, mais il l'est à la -Condillac; il nie la spontanéité de l'âme: aussi la méthode antérioriste -de Stendhal ne le satisfait-elle pas pleinement. Or, Stendhal n'a -d'autres titres à la gloire qui dore déjà son tombeau que cette lucidité -de psychologue réaliste, qui nous présente une âme nue, en nous -captivant par le spectacle multiple et, varié de la vie spirituelle, -spectacle aussi intéressant ou plus intéressant, que Zola en dise ce -qu'il voudra, que celui des Halles dans le <i>Ventre de Paris</i> ... et -comptez que ce grand <i>bodegon</i> de Zola est admirable!</p> - -<p>En résumé, Stendhal rachète ses défauts nombreux et indéniables par la -haute valeur philosophique de ses beautés, et ses Å“uvres sont comme -de riches joyaux de diamants montés et sertis sans nul goût.</p> - -<p>Les hasards de la gloire littéraire sont étranges. Avec ce petit -patrimoine de deux romans, Stendhal réussit à voir son nom, comme -initiateur réaliste et naturaliste, uni aujourd'hui à celui de Balzac -qui fut un Titan, un Cyclope, un infatigable forgeron de livres. Et -notez que si Stendhal était indifférent à la célébrité, Balzac y -aspirait de toutes les forces de son âme. Il l'obtint surtout hors de -son pays, en Italie, en Suède, en Russie, mais pas si grande que des -rivaux comme Dumas et Sue ne pussent lutter avantageusement avec lui, et -lui disputer honneur et profit.</p> - -<p>Tandis que Dumas pouvait gaspiller en folies des fortunes gagnées par sa -plume de romancier, Balzac luttait corps à corps avec la misère, sans -atteindre jamais un état de fortune moyen. Pour comble de douleur, la -critique l'attaquait avec acharnement.</p> - -<p>La vie de Balzac est sans aventures romanesques. Son histoire se réduit -à travailler et à travailler toujours, pour satisfaire ses créanciers et -se créer une fortune indépendante. Il écrivit sans relâche, sans terme, -passant les nuits blanches, produisant parfois un roman en dix heures, -et tout cela en vain, sans réussir à se délivrer de ses obligations -urgentes et angoisseuses, sans pouvoir disposer d'un liard. Tous ceux -qui écrivent aujourd'hui sur Balzac disent avec raison que l'explication -et la clé de ses Å“uvres sont tout entières dans ce genre de vie.</p> - -<p>Balzac se proposa d'écrire une étude complète et encyclopédique des -mÅ“urs et de la société moderne, considérée sous tous ses aspects. Il -se déclara <i>docteur ès-sciences sociales</i>; il voulut créer <i>la Comédie -humaine</i>, résumé caractéristique de notre époque, comme le poème de -Dante fut le résumé du moyen-âge. Chacun de ses romans est un chant.</p> - -<p>Dans une si vaste épopée, toutes les classes furent représentées et -toutes les transformations politiques trouvèrent en lui un peintre -fidèle. Balzac peignit en pied l'Empire, la Restauration, la Monarchie -de Juillet; il copia d'après nature, avec une incroyable fidélité, les -physionomies de la noblesse légitimiste. Héros de la chouannerie -vendéenne, gentillâtres vantards du Midi, hommes du juste-milieu -orléaniste, soldats de l'Empire, clergé, paysans, différents types de la -bohème littéraire et du journalisme, il les portraictura tous, -conformément à son plan gigantesque, avec la vigueur d'un athlète et -l'effort puissant d'un hercule.</p> - -<p>Zola, qui sait parler éloquemment de Balzac, compare la <i>Comédie -humaine</i> à un monument construit avec différents matériaux; ici du -marbre et de l'albâtre: là de la brique, du plâtre et du sable, le tout -mêlé et confondu par la main fébrile d'un maçon qui est parfois un -artiste remarquable. L'édifice combattu par les tempêtes est découronné -ici et là ; les matériaux vils s'émiettent sur le sol, tandis que les -colonnades de granit et de jaspe se dressent encore droites et belles. -Il n'est pas de comparaison plus exacte.</p> - -<p>Tout est dans le monument colossal érigé par Balzac. Même les colonnades -de marbre que Zola admire, quoiqu'elles soient d'un beau plan et d'une -qualité inestimable, sont élevées à la hâte, par des mains fébriles. -Comment en pourrait-il être autrement? Vu la manière de composer de -Balzac, c'est ce qui devait arriver. Quand il s'enfermait dans sa -chambre avec une rame de papier devant lui, il savait que sous quinze -jours, une semaine, ou peut-être moins, son éditeur lui réclamerait la -rame de manuscrit et que ses créanciers se présenteraient pour recevoir -le prix en le lui arrachant des mains. Considérez l'état moral de Balzac -quand il écrivait, et comparez-le, par exemple, à celui de son -successeur Flaubert.</p> - -<p>Pour composer un roman en un volume, Flaubert consultait cinq cents -ouvrages, faisait six tomes d'extraits et mettait parfois huit années à -l'écrire. Balzac produisit en quinze jours <i>César Birotteau</i>, une de ses -meilleures Å“uvres, un portique de marbre.</p> - -<p>On traduisait difficilement à l'imprimerie sa <i>copie</i>, inintelligible, -losangée de ratures, croisée, tachée, chaotique: Flaubert copiait dix à -douze fois une page pour la perfectionner. Balzac, certes, ne prit -jamais la peine de recopier. Il envoyait le brouillon à la composition, -corrigeait sur épreuves, changeait des paragraphes entiers. Il ne lui -était pas permis de s'arrêter à des détails.</p> - -<p>Dès lors quoi d'étonnant à ce que ses créations soient inégales? -Négligeons ses Å“uvres de jeunesse qui semblent plutôt celles de la -sénilité et dans lesquelles il se montre si inférieur. Même dans la -<i>Comédie humaine</i> on trouve des livres de valeur aussi différente -qu'<i>Eugénie Grandet</i> et <i>Ferragus</i>, <i>la Cousine Bette</i> et les -<i>Splendeurs et misères des Courtisanes</i>. La différence n'est pas -seulement évidente entre romans et romans, mais entre les diverses -parties d'un même livre. Parmi tant d'Å“uvres magistrales, il en est à -peine une parfaite que l'on puisse proposer comme un modèle digne d'être -imité, et cependant, dans presque toutes, il y a des beautés -extraordinaires.</p> - -<p>Ainsi, de même qu'il n'était pas possible, avec son mode spécial de -créer, que Balzac ne consacrât à purifier et à diriger son abondante -veine, à viser à la perfection, il n'était pas possible non plus qu'il -procédât comme les réalistes contemporains qui prennent, tous et chacun -des éléments de leurs Å“uvres, dans l'observation de la réalité: la -vie entière n'eût point suffi à cela, Philarète Chasles a fort bien dit -de Balzac que plus qu'observateur il était voyant; il travaillait au vol -en se servant de la vérité devinée et déduite, en la combinant dans ses -écrits à la plus grande close possible, mais en ne l'employant pas pure. -Si l'inspiration amenait par la main la vérité, tant mieux! Dans le cas -opposé, il ne s'agissait pas de suspendre le travail commencé, ni, pour -une vérification de renseignements, de renoncer au secours de -l'imagination.</p> - -<p>Chez Balzac, l'inspiration du réel est au-dessus de l'observation. Son -esprit concentrait dans un foyer les rayons de lumière épars, sans -prendre la peine de les compter ni de s'enquérir de leur provenance. -L'intuition joue dans ses Å“uvres un rôle fort important. Où Balzac -a-t-il appris les sciences sociales? Où a-t-il gagné son bonnet de -docteur? Quand apprit-il la philologie, la médecine, la chimie, la -jurisprudence, l'histoire, le blason, la théologie, toutes choses qu'il -sait comme doit les savoir un artiste, sans érudition ni ignorance? On -l'ignore.</p> - -<p>Si parfois l'imagination l'entraîne, s'il trace d'invraisemblables -portraits, par contre, quand il trouve la voie de la réalité,—ce qui -arrive presque toujours,—il la suit et ne s'arrête point avant d'avoir -dévidé tout l'écheveau. Le plus grand nombre de ses caractères sont des -prodiges de vérité.</p> - -<p>Ce qui reste gravé dans la mémoire, après une lecture de Balzac, ce -n'est pas le sujet de tel roman, ni le dramatique dénouement de cet -autre, c'est,—don beaucoup plus précieux,—la figure, la démarche, la -voix et la manière d'agir d'un personnage que nous voyons et que nous -nous rappelons comme si c'était une personne vivante, comme si nous la -connaissions et la fréquentions.</p> - -<p>Les juges de Balzac censurent ordinairement son style.</p> - -<p>Sainte-Beuve le qualifie «d'énervé, rosé et veiné de toutes les teintes, -tout asiatique, plus brisé et plus amolli par places que le corps d'un -moine antique.» S'il est vrai que la sobriété et l'harmonie lui font -défaut,—Balzac ne les eut point,—par contre, le style de l'auteur -d'<i>Eugénie Grandet</i> possède ce qui ne s'apprend ni ne s'imite: la vie.</p> - -<p>Ses phrases respirent.</p> - -<p>Leur couleur brillante et fastueuse les rend semblables à un riche émail -oriental. Comme défaut, il a tous ceux qui manquent à Beyle: lyrisme, -enflure, remplissage; mais quelles beautés! Quelles toiles de Titien et -de Van Dick! Quels intérieurs! Quels portraits de femmes! Quelles -draperies et quelles chairs succulemment empâtées! Walter Scott, que -Balzac admirait et respectait si fort, a été plus diffus, sans être -aussi heureux.</p> - - - -<hr style="width: 65%;" /> -<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII</h3> - -<hr class="hr.r5" /> -<h6>SOMMAIRE</h6> - -<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Flaubert</i>.—<i>La Genèse de</i> Madame Bovary.—<i>Le roman</i>.—<i>Le -style de Flaubert</i>.—<i>L'amour de la phrase -bien faite</i>.—Salammbô.—La Tentation.—<i>L'</i>Education -sentimentale.—Bouvard et Pécuchet.—<i>Pessimisme et -impassibilité</i>.</p></blockquote> -<hr class="hr.r5" /> - -<p>Entre Balzac et Flaubert, il y a la distance d'un géant à un homme.</p> - -<p>L'auteur de la <i>Comédie humaine</i> rendit épique la réalité; l'auteur de -<i>Madame Bovary</i> nous la présente sous une face comico-dramatique il est -des écrivains qui voient le monde reflété comme dans un miroir convexe, -et, en conséquence, défiguré. Balzac le regarda avec un microscope qui, -sans altérer la forme, augmentait les proportions; Flaubert le vit sans -illusions d'optique, et je ne dis pas qu'il le contempla d'un Å“il -serein, parce que la phrase me semble s'accorder mal avec le pessimisme -que prêchent ses Å“uvres d'une manière indirecte, mais efficace.</p> - -<p>De Flaubert, il n'y a pas lieu de se demander où et quand il apprit ce -qu'il savait. Fils d'un médecin réputé, il se familiarisa de bonne heure -avec les sciences naturelles, et quoique la position aisée de sa famille -lui permît de ne faire choix d'aucune autre profession que de celle des -lettres, il fut un étudiant à perpétuité, acquit une culture un peu -hétérogène et capricieuse, mais considérable. Son ami Maxime Ducamp qui, -dans un livré récent, les <i>Souvenirs littéraires</i>, communique au public -tant et de si intéressants renseignements sur Flaubert, dit que, par sa -prodigieuse mémoire et sa lecture immense, c'était un dictionnaire -vivant que l'on pouvait feuilleter avec plaisir et avec profit.</p> - -<p>Flaubert montra toujours de la prédilection pour un certain genre -d'études qui n'attirent guère aujourd'hui que les intelligences -raffinées et curieuses: l'apologétique chrétienne, l'histoire de -l'Eglise, les Pères, les humanités. De si graves exercices -intellectuels, unis à son culte ardent de la forme et à sa sagacité -d'observateur implacable, firent de lui un artiste consommé, un -classique moderne.</p> - -<p>Flaubert écrivit moins de livres et quelques romans de plus que -Stendhal.</p> - -<p>Sa première Å“uvre,—un essai intitulé <i>Novembre</i>, qui ne fut pas -imprimé, excepté,—la <i>Tentation de saint Antoine</i>, espèce -d'<i>auto-sacramental</i> semblable à l'Ahasvérus d'Edgar Quinet. Le saint -voit défiler devant ses yeux éblouis, toutes les séductions de la chair -et de l'esprit, tous les pièges que le démon peut tendre aux sens, au -cÅ“ur et à l'intelligence, et, de la Reine de Saba aux Sphinx et à la -Chimère, de la déesse Diane aux hérétiques Nicolaïtes, tous le troublent -de leurs paroles ou de leur aspect.</p> - -<p>Considérant l'Å“uvre au point de vue littéraire, les amis de Flaubert, -quand il leur lut ce manuscrit, preuve évidente de sa rare érudition, -émirent l'arrêt suivant:</p> - -<p>«Tu as fait un angle dont les lignes divergentes s'écartent si bien -qu'on les perd de vue; une goutte d'eau mène au torrent, le torrent au -fleuve, le fleuve au lac, le lac à l'océan, l'océan au déluge; tu te -noies, tu noies tes personnages, tu noies l'évènement, tu noies le -lecteur, et ton Å“uvre est noyée.»</p> - -<p>Puis, comme ils le voyaient consterné de ce verdict, ils lui -conseillèrent d'entreprendre un autre travail, un livre où il peindrait -la vie réelle et où le terre à terre même du sujet l'empêcherait de -tomber dans l'abus du lyrisme—défaut qui, chez lui, était un héritage -du romantisme. Flaubert suivit le conseil et écrivit <i>Madame Bovary</i>. -Plus tard, il disait souvent à ses conseillers: «J'étais envahi par le -cancer du lyrisme, vous m'avez opéré; il n'était que temps, mais j'en ai -crié de douleur.»</p> - -<p>Flaubert eut à faire un grand pas de <i>La Tentation à Madame Bovary</i>. Ses -connaissances variées et choisies, sa lecture assidue des théologiens, -des mystiques et des philosophes se révélait dans la <i>Tentation</i>. Dans -<i>Madame Bovary</i>, le décor est changé! Nous ne sommes plus dans les -déserts de l'Orient, mais à Yonville, gros village arriéré et misérable. -Nous n'assistons pas aux luttes gigantesques du saint ascète contre les -puissances de l'enfer, mais aux mésaventures domestiques d'un médicastre -de campagne. Tout est vulgaire dans <i>Madame Bovary</i>, le sujet, le lieu -de la scène, les personnages. Seul le talent de l'auteur est -extraordinaire.</p> - -<p>Emma Bovary est née dans les derniers rangs de la classe moyenne; mais, -dans l'élégante pension où elle fut élevée, elle coudoya des demoiselles -riches et de haute famille. Les germes de la vanité, de la concupiscence -et de la soif des plaisirs,—graves maladies de notre -siècle,—s'accusèrent dès lors chez elle. Peu à peu ils se développent -et dépravent l'âme de la jeune femme, mariée déjà et mère de famille. -Passions sentimentales, habitudes de luxe incompatibles avec sa position -modeste de femme d'un médecin de campagne, expédients et désordres de -plus belle, compliquent de telle sorte sa situation que, quand ses -créanciers la pressent, elle s'empoisonne avec de l'arsenic. Tel est le -drame simple et terrible, pris dans la réalité, qui immortalise -Flaubert.</p> - -<p>Le sujet de <i>Madame Bovary</i>,—qui a été si blâmé et qui a soulevé un tel -scandale,—fut suggéré à Flaubert, à ce que déclare Maxime Ducamp, par -le hasard, qui évoqua dans sa mémoire le souvenir d'une malheureuse -femme qui vécut et mourut comme son héroïne.</p> - -<p>Je parlerai ailleurs de la haute importance d'Å“uvres sociales comme -<i>Madame Bovary</i> et de sa signification morale, quand je toucherai à la -délicate question de la moralité dans l'art littéraire.</p> - -<p>Je me borne à faire remarquer maintenant que Flaubert accepta le premier -sujet qui s'offrit à lui et qu'il lui eût été indifférent d'en traiter -un autre.</p> - -<p>Les histoires comme celle de M<sup>me</sup> Bovary ne sont pas rares dans la vie, -mais jusqu'à Flaubert nul ne les avait racontées. Balzac même, qui -comprit si bien le pouvoir de l'argent dans notre société, ne démontra -pas avec autant d'énergie que Flaubert la métallisation qui nous -tourmente.</p> - -<p>Un écrivain moins analyste eût poétisé M<sup>me</sup> Bovary, en la faisant -mourir écrasée sous le poids de ses déceptions amoureuses et de ses -remords dévorants, et non sous celui de ses dettes vulgaires. Les pages -dans lesquelles M<sup>me</sup> Bovary, affolée et désespérée, implore en vain ses -amants afin d'obtenir d'eux la somme nécessaire pour apaiser ses -créanciers, sont l'étude la plus cruelle, la plus sincère et la plus -magnifique, que l'on ait écrite sur la dureté des temps présents et la -puissance de l'or.</p> - -<p>Dans l'Å“uvre de Flaubert il n'y a pas seulement d'admirables la -vigueur et la vérité des caractères; c'est aussi un modèle de perfection -littéraire.</p> - -<p>Le style en est comme un lac limpide, au fond duquel on voit un lit de -sable fin et doré; comme une table de jaspe poli où il n'est pas -possible de trouver le plus léger défaut. Jamais il ne faiblit ou ne -s'affaisse; nul détail ne manque ni n'est en trop. Nulle recherche. Il -n'y a ni néologismes, ni archaïsmes, ni tours précieux, ni phrases -parées et artificielles, encore moins de la négligence ou cette vague -indécision de l'expression que l'on appelle en général le style fluide. -C'est un style parfait, concis sans pauvreté, correct sans froideur, -irréprochable sans purisme, ironique et naturel à la fois, et en somme, -travaillé avec tant de courage et de limpidité qu'il sera bientôt -classique, s'il ne l'est déjà .</p> - -<p>Les descriptions dans <i>Madame Bovary</i> réalisent l'idéal du genre. -Quoique Flaubert décrive beaucoup, il ne commet pas la faute de peindre -pour peindre. S'il étudie ce que l'on appelle aujourd'hui le <i>milieu -ambiant</i>, il ne le fait pas pour satisfaire un caprice d'artiste, ou -pour parader en parlant de choses qu'il connaît bien, mais parce que le -sujet ou les caractères exigent cette étude. Il possède un tact si -spécial, qu'il ne décrit que le plus saillant, le plus caractéristique, -et cela en peu de mots, sans abuser de l'adjectif, en deux ou trois -magistraux coups de pinceau. Ainsi, dans <i>Madame Bovary</i>, malgré la -scrupuleuse conscience réaliste de l'auteur, chaque chose est toujours -en sa place, et toujours le principal est le principal, l'accessoire -l'accessoire. L'habileté de Flaubert apparaît aussi bien dans ce qu'il -dit que dans ce qu'il omet. Par là , il est supérieur à Balzac qui -employa tant d'ornements superflus.</p> - -<p>Flaubert méconnut entièrement la valeur de <i>Madame Bovary</i>; bien plus, -le succès de ce livre l'irrita. Il sortait des gonds en voyant le public -et les critiques le préférer à ses autres Å“uvres, et pour le rendre -furieux, il n'y avait qu'à lui conseiller d'écrire quelque chose dans le -même genre. «Laissez-moi en paix avec <i>Madame Bovary</i>!» s'écriait-il -alors avec emportement. Durant les dernières années de sa vie il voulut -retirer le livre de la circulation, en n'en autorisant pas de nouveaux -tirages, et, s'il n'en fut pas ainsi, ce fut parce qu'il avait besoin -d'argent.</p> - -<p>Il ne se bornait pas à dédaigner <i>Madame Bovary</i>, la jugeant inférieure, -par exemple, à <i>La Tentation</i>. Il déclarait mépriser le genre à -laquelle elle appartient, c'est-à -dire la réalité analytique dans le -caractère et dans les mÅ“urs.</p> - -<p>Il estimait uniquement la délicatesse du style, la beauté de la phrase, -et assurait que ce n'est que par elles qu'on gagne l'immortalité, -qu'Homère est aussi moderne que Balzac et qu'il donnerait <i>Madame -Bovary</i> tout entière pour un paragraphe de Châteaubriand ou de Victor -Hugo.</p> - -<p>Il est à noter, en effet, que pour Flaubert, disciple enthousiaste de -l'école romantique, admirateur fervent d'Hugo, de Dumas et de -Châteaubriand, la perfection du style, c'étaient les oripeaux lyriques, -la prose poétique et fleurie, et non cette admirable sobriété et cette -pureté auxquelles il arrivait. Cas d'aveuglement littéraire très -semblable à celui qui poussait Cervantès à préférer dans son Å“uvre le -<i>Persilès</i>.</p> - -<p>Après <i>Madame Bovary</i>, <i>Salammbô</i> est la meilleure Å“uvre de Flaubert. -Avec le même scrupule qu'il étudia les misères d'un village au temps de -Louis-Philippe, Flaubert reconstitua le monde lointain, la mystérieuse -civilisation carthaginoise. Il nous transporte à Carthage parmi les -contemporains d'Hamilcar, durant les révoltes des troupes mercenaires, -que la République africaine entretenait a sa solde pour la servir contre -Rome; et l'héroïne du roman est la vierge Salammbô, prêtresse de la -Lune.</p> - -<p>Il semble à première vue, que de tels éléments doivent composer un livre -ennuyeux, savant peut-être, mais de peu d'intérêt; quelque chose -d'analogue aux romans archéologiques qu'écrit Ebers. Eh bien! nullement. -Quoique l'auteur de <i>Salammbô</i> nous conduise à Carthage et dans les -chaînes de la Lybie, au temple de Tanit et aux pieds de la monstrueuse -statue de Moloch, <i>Salammbô</i> est dans son genre une étude aussi réaliste -que <i>Madame Bovary</i>.</p> - -<p>Laissons de côté l'infatigable érudition que déploya Flaubert pour -dépeindre la cité africaine, son voyage aux côtes de Carthage, son -ardeur à fouiller les auteurs grecs ou latins. Ebers le fait aussi, -mieux et plus solidement même, mais ses romans n'en sont pas pour cela -moins soporifiques.</p> - -<p>Ce qui importe dans des Å“uvres analogues à <i>Salammbô</i>, ce n'est pas -que les détails scientifiques soient irréprochablement exacts; c'est que -la reconstruction de l'époque, des mÅ“urs, de la société, des -personnages et de la nature ne semble pas artificielle, et que l'auteur -en étant savant, demeure artiste. Il faut que dans tout il y ait vie et -unité; il faut que ce monde exhumé de la poussière des siècles nous -semble réel, quoique étrange et différent du nôtre. Il faut qu'il nous -produise la même impression de vérité que causent les hiéroglyphes, -quand un égyptologue les déchiffre, ou les fossiles quand un éminent -naturaliste les complète. Il faut que si nous ne pouvons dire avec une -certitude absolue: «Carthage était ainsi,» nous pensions du moins que -<i>Carthage pût être ainsi</i>!</p> - -<p>Avec <i>Salammbô</i>, Flaubert vit le terme de ses succès. Un roman dans -lequel il se mit tout entier, et sur lequel il fonda de grandes -espérances, l'<i>Education sentimentale</i>, fit un fiasco si complet, que -Flaubert, dans ses élans de colère accoutumés, demandait à ses amis en -serrant les poings: «Et pourriez-vous me dire pourquoi ce bouquin n'a -pas plu?» La cause pour laquelle le livre ne plut pas mérite qu'on la -raconte.</p> - -<p>D'après Maxime Ducamp, il y a eu deux périodes dans la vie de Flaubert. -Durant la première,—les années de jeunesse,—Flaubert avait un esprit -délié, une imagination féconde; il apprenait sans effort et travaillait -facilement. Bientôt une horrible maladie le frappa, mal mystérieux que -Paracelse appelle <i>le tremblement de terre de l'homme</i>, et sa fraîche -intelligence, tout comme son corps d'athlète, furent atteints dans leur -source de vie, affaissés et jusqu'à un certain point paralysés.</p> - -<p>On remarqua, parallèlement, deux étranges symptômes chez le malade. Il -prit en haine la marche, au point que voir marcher les autres lui -faisait mal; et, pour le travail littéraire, il devint si difficile et -si exigeant, qu'il copiait vingt fois une page, la corrigeait, la -raturait, la polissait, et s'acharnait de telle sorte au travail, que -si, en un mois, il réussissait à produire vingt pages définitives, il se -déclarait rendu et mort de fatigue. Après avoir terminé une page en -gémissant, en soupirant, il se levait de sa table de travail, baigné de -sueur, et allait tomber sur un divan où il restait sans souffle.</p> - -<p>Cette lenteur, l'énorme effort que lui coûtait chacune de ses Å“uvres -qu'il passait des éternités à terminer,—il lima, corrigea et retoucha -<i>La Tentation</i> pendant vingt années,—provenaient du désir d'atteindre -une correction absolue de style et une complète exactitude de laits et -d'observations.</p> - -<p>Il y eut un moment où il obtint les deux choses sans exagération et sans -préjudice de la création artistique. Ce fut alors qu'il écrivit -<i>Salammbô</i> et <i>Madame Bovary</i>. Ensuite l'équilibre fut rompu.</p> - -<p>Il commença à abuser du procédé, au point de passer des heures entières -à faire la chasse a une répétition de voyelles ou à une cacophonie, à -réfléchir si une voyelle était ou non à sa place, et à lire trente -volumes sur l'agriculture pour écrire dix lignes en connaissance de -cause.</p> - -<p>De là , l'échec de <i>l'Education sentimentale</i>, et surtout celui de -<i>Bouvard et Pécuchet</i>, son Å“uvre posthume, où le roman se transforme -en monotone satire sociale, en pesant catalogue de lieux communs et -d'idées courantes; où une même situation prolongée durant toute -l'Å“uvre, où la langue, sèche et décharnée à force de vouloir être -pure et simple, fatiguent le lecteur le plus courageux.</p> - -<p>Qu'elle soit due à la maladie ou à la nature spéciale de son génie, on -doit insister sur la décadence de Flaubert, parce que c'est un évènement -peu fréquent que la chute et la stérilité d'un écrivain par ambition -excessive d'exactitude et de perfection; au lieu que la plupart, -aussitôt qu'ils ont acquis du renom, se laissent aller au sommeil.</p> - -<p>Flaubert, lui, appelait <i>se distraire</i>, écrire des contes comme le -<i>CÅ“ur sensible</i>, qui représente six mois de travail assidu. À force -d'effiler la pointe du crayon, Flaubert la brisa.</p> - -<p>Le fond des Å“uvres de Flaubert est pessimiste, non pas qu'il prêche -ni cette doctrine ni une autre, car il est l'écrivain le plus -impersonnel et le plus réservé qu'on ait jamais vu. Seulement son -observation implacable démontre à chaque instant la bassesse et la -nullité des desseins et des désirs de l'homme.</p> - -<p>Soit qu'il nous montre M<sup>me</sup> Bovary rêvant de poétiques amours et tombant -dans de prosaïques hontes, soit qu'il nous peigne Salammbô expirant dans -l'horreur de son barbare triomphe, ou Bouvard et Pécuchet étudiant les -sciences et dévorant les livres pour rester aussi sots qu'ils l'étaient -avant, Flaubert n'a pas un coin où se puissent loger les illusions -consolantes. Il hait par dessus tout la société moderne, ce que l'on a -coutume d'appeler l'intelligence, le progrès, les découvertes, -l'industrie et les libertés. C'est une face de Flaubert que Zola et son -école n'ont pas négligé de lui emprunter. Seulement Flaubert n'obéissait -pas à un système, il agissait par instinct. Dans ses rapports avec ses -amis, il se montrait au contraire enthousiaste, exalté, et se -passionnait facilement.</p> - - - -<hr style="width: 65%;" /> -<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h3> - -<hr class="hr.r5" /> -<h6>SOMMAIRE</h6> - -<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Les de Goncourt.—L'auteur est une dévote de leur autel -byzantin.—Les deux frères.—Leur ascendance littéraire.—Leurs -tendances esthétiques.—Le rococo et la modernité.—Gautier, -à propos de Baudelaire.—L'expressivité.—La -couleur.—LÅ“uvre: l'Å“uvre commune.—L'Å“uvre -d'Edmond de Goncourt.—Préférences de l'auteur</i>.—Les -frères Zemganno—Manette Salomon.</p></blockquote> -<hr class="hr.r5" /> - -<p>Deux idées me frappent au moment de parler des frères de Goncourt.</p> - -<p>D'abord, je crains de les louer plus que de juste, parce qu'ils -m'inspirent une grande sympathie et sont mes auteurs de prédilection. -Aussi je préfère déclarer, dès maintenant, quelle affection j'ai pour -eux et avouer ingénument que jusqu'à leurs défauts me captivent.</p> - -<p>«Si la foule ne s'agenouille jamais devant eux, ils auront une chapelle -d'un luxe précieux, une chapelle byzantine avec de l'or fin et des -peintures curieuses, dans laquelle les raffinés iront faire leurs -dévotions<a name="FNanchor_1_9" id="FNanchor_1_9"></a><a href="#Footnote_1_9" class="fnanchor">[1]</a>.» Je suis une dévote de cet autel, sans prétendre ériger en -loi mon goût qui provient peut-être de mon tempérament de coloriste.</p> - -<p>Ensuite, je m'étonne qu'il y ait des gens qui traitent les réalistes de -<i>simples photographes</i>, alors que combattent dans leurs rangs les deux -écrivains modernes qui peuvent le plus justement se prétendre des -<i>peintres</i>.</p> - -<p>Les Goncourt sont à peine connus en Espagne. L'un s'appelle Edmond, -l'autre s'appelait Jules. Travaillant en collaboration intime, ils -écrivirent des romans et des Å“uvres historiques, jusqu'à ce que -Jules le cadet descendit au tombeau. Ils vécurent si unis, fondant leurs -styles et leurs pensées, que le public les prenait pour un seul -écrivain. Edmond, le survivant, dans son beau roman <i>Les Frères -Zemganno</i>, a symbolisé cette étroite fraternité intellectuelle dans -l'histoire des deux frères gymnasiarques qui exécutent ensemble au -cirque des exercices dangereux et mettent en commun leur force et leur -adresse, arrivant à être une âme en deux corps. Quand le plus jeune se -brise les deux jambes dans une chute, Gianni, l'aîné, renonce à des -travaux qu'il ne peut plus partager avec son cher Nello. Je laisserai -Edmond de Goncourt lui-même expliquer la tendresse qui les unissait.</p> - -<p>«Les deux frères ne s'aimaient pas seulement, ils tenaient l'un et -l'autre par des liens mystérieux, des attaches psychiques, des atomes -crochus de natures jumelles, et cela, quoiqu'ils fussent d'âges très -différents et de caractères diamétralement opposés. Leurs premiers -mouvements instinctifs étaient identiquement les mêmes..... -Non-seulement les individus, mais encore les choses, avec le pourquoi -irraisonné de leur charme ou de leur déplaisance, leur parlaient -mêmement à tous les deux. Enfin les idées, ces créations du cerveau dont -la naissance est d'une fantaisie si entière, et qui vous étonnent -souvent par le <i>on ne sait comment</i> de leur venue, les idées d'ordinaire -si peu simutanées et si peu parallèles dans les ménages de cÅ“ur entre -homme et femme, les idées naissaient communes aux deux frères. Leur -<i>travail</i> se trouvait tant et si bien confondu, leurs exercices -tellement mêlés l'un à l'autre, et ce qu'ils faisaient semblait si peu -appartenir à aucun en particulier, que les bravos s'adressaient toujours -à l'association et qu'on ne séparait jamais le couple dans l'éloge ou -dans le blâme..... C'est ainsi que ces deux êtres étaient arrivés à -n'avoir plus à eux deux qu'un amour-propre, qu'une vanité, qu'un -orgueil.»</p> - -<p>Il s'écoula bien des années sans que les Goncourt obtinssent, je ne -dirai pas les applaudissements, mais même l'attention du public. -Quelques-uns de leurs romans furent accueillis avec tant d'indifférence, -que la douleur de cet insuccès précipita la mort de Jules. Maintenant, -grâce au fracas que soulève le naturalisme, les romans des Goncourt -commencent à être très lus. Edmond, que la mort de son frère avait -laissé abattu et sans courage, Edmond, qui avait voulu renoncer à -écrire, s'est remis à travailler et passe pour le troisième romancier -français vivant. Nombre de gens même le préfèrent à Daudet.</p> - -<p>Goncourt fut le premier qui appela <i>documents humains</i> les faits que le -romancier observe et rassemble pour en faire la base de ses créations. -Mais ceux qui s'imaginent que tous les naturalistes et les réalistes -sont taillés sur le patron de Zola, s'étonneraient s'ils connaissaient -l'originalité de Goncourt. Il ne ressemble ni à Balzac, ni à Flaubert; -et bien que disciple de Diderot, il ne lui emprunte que le coloris et -l'art d'exprimer les sensations. Stendhal étudiait le mécanisme -psychologique et le <i>processus</i> des idées, les Goncourt, élèves du même -maître, réussissent à copier avec de vives couleurs la réalité sensible. -Ils sont, avant tout,—inventons, à leur exemple, un mot -nouveau,—<i>sensationnistes</i>. Ils ne possèdent pas la netteté de -Flaubert, ni son style parfait, ni son impersonnalité puissante; au -contraire, s'ils prennent le réel pour matière première, c'est pour le -couler dans le moule de l'individualité ou, comme dirait Zola, pour le -montrer à travers leur tempérament.</p> - -<p>Les Goncourt se distinguèrent par deux traits: la connaissance de l'art -et des mÅ“urs du dix-huitième siècle et l'expression des éléments -esthétiques du dix-neuvième.</p> - -<p>Ils étudièrent le <span style="font-size: 0.8em;">XVIII</span><sup>e</sup> siècle avec une fougue d'artistes et une -patience d'érudits, communiquant au public le résultat de leurs -investigations en de nombreux et remarquables livres -historico-biographiques et historico-anecdotiques. Ils collectionnèrent -des estampes, des meubles, des livres et des plaquettes, tout ce qui -concernait cette époque qui, pour être voisine de nous, n'en est pas -moins intéressante.</p> - -<p>Dans leurs romans, ils montrèrent une foule d'aspects poétiques de notre -temps, auxquels nul ne songeait. Loin de faire comme Flaubert -l'inventaire des misères et des ridicules de la société moderne, ou de -se borner par système, comme Champfleury, à trouver des types et des -scènes vulgaires, les Goncourt découvrirent dans la vie contemporaine un -certain idéal de beauté qui lui appartient exclusivement et que d'autres -âges et d'autres temps ne peuvent lui disputer.</p> - -<p>Les Goncourt disent par la voix d'un de leurs personnages: «Le moderne, -tout est là . La sensation, l'intuition du contemporain, du spectacle qui -vous coudoie, du présent dans lequel vous sentez frémir vos passions et -quelque chose de vous, tout est là pour l'artiste.»</p> - -<p>Et fidèles à cette théorie, les Goncourt extraient de la vie -contemporaine tout ce qui est artistique, comme le chimiste fait jaillir -l'aveuglante lumière de l'électricité d'un obscur morceau de charbon.</p> - -<p>Cette sympathie pour la vie moderne peut prendre une forme très rabattue -et se changer en admiration pour les progrès scientifiques ou -industriels de notre siècle. Chez les Goncourt, elle en prit une -beaucoup plus nouvelle et beaucoup plus inusitée, entièrement -artistique. Leur idéal fut celui de la génération présente qui ne se -borne pas à admirer une seule forme de l'Art, mais qui les comprend -toutes et en jouit avec un éclectisme raffiné, préférant peut-être les -plus étranges aux plus belles, comme il arrivait aux Goncourt. Une page -de Théophile Gautier définit fort bien cette manière de sentir l'Art. On -peut l'appliquer aux Goncourt.</p> - -<p>«Il aimait ce qu'on appelle improprement le style de décadence, et qui -n'est autre chose que l'Art arrivé à ce point de maturité extrême que -déterminent à leurs soleils obliques les civilisations qui vieillissent: -style ingénieux, compliqué, savant, plein de nuances et de recherches, -reculant toujours les bornes de la langue, empruntant à tous les -vocabulaires techniques, prenant des couleurs à toutes les palettes, des -notes à tous les claviers, s'efforçant à rendre la pensée dans ce -qu'elle a de plus ineffable, et la forme de ses contours les plus vagues -et les plus fuyants.... Tel est bien l'idiome nécessaire et fatal des -peuples et des civilisations où la vie factice a remplacé la vie -naturelle et développé chez l'homme des besoins inconnus. Ce n'est pas -chose aisée, d'ailleurs, que ce style méprisé des pédants, car il -exprime des idées neuves avec des formes nouvelles et des mots qu'on n'a -pas entendus encore.»</p> - -<p>S'il est facile ou non, celui-là seul le sait qui lutte avec le vocable -indomptable pour le dompter! Edmond de Goncourt croit que son frère -Jules tomba malade et mourut des blessures reçues en luttant avec la -phrase rebelle, à qui il demandait ce que nul écrivain ne lui demanda -jamais, de surpasser la palette.</p> - -<p>Avant d'écrire, les Goncourt s'étaient adonnés à la peinture à l'huile -et à la gravure à l'eau-forte. Ils s'étaient entourés de délicieux -bibelots, de jouets asiatiques, d'armes riches, d'étoffes de soie -japonaise brodées en relief, de porcelaines curieuses. Célibataires et -maîtres d'eux-mêmes, ils se livrèrent librement à leurs passions -d'artistes. En cultivant les lettres, ils voulurent rendre aussi cette -beauté de coloris qui les captivait et cette complexité de sensations -délicates, aiguës, et jusqu'à un certain point paroxystes, que leur -faisaient éprouver la lumière, les objets, les formes, grâce à la -subtilité de leurs sens et à la finesse de leur intelligence. Au lieu de -se tirer d'affaire comme tant d'écrivains, en s'écriant: «Je ne trouve -pas d'expressions pour dépeindre ceci, cela ou le reste,» les Goncourt -se proposèrent de trouver toujours des mots, quand ils devraient les -inventer.</p> - -<p>Pour communiquer aux lecteurs les impressions de leurs sens raffinés, -les Goncourt amplifiaient, enrichissaient et disloquaient le français. -Indignés de la pauvreté de la langue, quand ils la comparaient à -l'abondance et à la merveilleuse variété des sensations, ils perdirent -tout respect pour l'idiome et furent les plus audacieux néologistes du -monde, sans se priver aussi de prendre d'autres licences. Car, les mots -nouveaux ne leur suffisant pas, ils songèrent à les placer d'une manière -inaccoutumée, pourvu qu'ils exprimassent ce que l'auteur désirait leur -faire exprimer.</p> - -<p>Ils ne se bornèrent pas à peindre l'extérieur des choses et la sensation -que produit leur aspect, mais les suggestions de tristesses, de joies ou -de mélancolies que l'âme trouve en elles, de sorte qu'ils ne dominèrent -pas seulement le coloris comme Théophile Gautier, mais le clair obscur, -la quantité de lumière et d'ombre qui influent tant sur notre esprit.</p> - -<p>Les Goncourt se servent de tous les moyens imaginables pour atteindre -leurs fins: ils répètent un mot pour que l'excitation réitérée augmente -l'intensité de la sensation; ils emploient deux ou trois synonymes pour -nommer un objet. Ils commettent des tautologies et des pléonasmes, font -des substantifs d'adjectifs, tombant à chaque pas dans des défauts qui -eussent rempli d'horreur Flaubert.</p> - -<p>Ces audaces donnent parfois les plus heureux résultats. Une tournure ou -une phrase saute aux yeux du lecteur, se grave dans sa rétine et -transmet au cerveau la vive image que l'artiste voulut lui montrer -clairement.</p> - -<p>Dans ses merveilleuses descriptions. Zola adopta les procédés des -Goncourt, légèrement atténués; Daudet leur prit à son tour les -miniatures exquises qui ornent quelques-unes de ses pages les mieux -choisies, et tout écrivain coloriste, désormais, devra s'inspirer de la -lecture des deux frères.</p> - -<p>Quelle belle, quelle savoureuse chose que la couleur! Sans admettre la -théorie de ce savant allemand, qui prétend qu'au temps d'Homère, les -hommes voyaient beaucoup moins de couleurs qu'aujourd'hui, et que ce -sens se raffine et s'enrichit chaque jour, je crois que le culte de la -ligne est antérieur à celui du coloris, comme la sculpture à la -peinture. Je pense aussi que les lettres, à mesure qu'elles avancent, -expriment la couleur avec plus de brio et de force, en détaillent mieux -les nuances et les délicates transitions, et que l'étude de la couleur -se complique de même que l'étude de la musique s'est compliquée depuis -les maîtres italiens jusqu'à aujourd'hui.</p> - -<p>J'ai lu, il n'y a pas longtemps, dans une revue scientifique, qu'il -existe des sujets qui éprouvent une sensation lumineuse et chromatique, -qui est toujours la même quand le son est égal et qui varie quand le son -change, de telle sorte qu'un son peut exciter la rétine en même temps -que le tympan et que pour l'individu qué d'une faculté si singulière, -chaque ton de son correspond exactement à un ton de couleur.</p> - -<p>La méthode des Concourt s'essaie à obtenir des résultats analogues: ils -écrivent de telle sorte que les mots produisent de vives sensations -chromatiques et c'est en cela que consiste leur indiscutable -originalité. Quoique la traduction doive forcément abîmer l'émail -polychrome d'un style aussi capricieux, je traduis ici un paragraphe du -roman <i>Manette Salomon</i> où les Goncourt décrivent les exagérations d'un -coloriste et semblent exprimer plutôt leur propre désir de remplacer le -pinceau par la plume<a name="FNanchor_2_10" id="FNanchor_2_10"></a><a href="#Footnote_2_10" class="fnanchor">[2]</a>.</p> - -<p>«Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer ses tons, les -enflammer, les brillanter. Devant les vitrines de minéralogie, essayant -de voler la Nature, de ravir et d'emporter les feux multicolores de ces -pétrifications et de ces cristallisations d'éclairs, il s'arrêtait à ces -bleus d'azurite, d'un bleu d'émail chinois, à ces bleus défaillants des -cuivres oxydés, au bleu céleste de la lazulite allant du bleu de roi au -bleu de l'eau. Il suivait toute la gamme du rouge, des mercures -sulfurés, carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hématite, et -rêvait à l'<i>omatito</i>, la couleur perdue du XVI<sup>e</sup> siècle, la couleur -cardinale, la vraie pourpre de Rome.... Des minéraux, il passait aux -coquilles, aux colorations mères de la tendresse et de l'idéal du ton, à -toutes ces variations du rose dans une fonte de porcelaine, depuis la -pourpre ténébreuse jusqu'au rose mourant, à la nacre noyant le prisme -dans son lait. Il allait à toutes les irrisations, aux opalisations -d'arc-en-ciel.... Il se mettait dans les yeux l'azur du saphir, le sang -du rubis, l'orient de la perle, l'eau du diamant. Pour peindre, le -peintre croyait avoir maintenant besoin de tout ce qui brille, de tout -ce qui brûle dans le Ciel, dans la Terre, dans la Mer.»</p> - -<p>C'est cela même que croient les Goncourt, et de là résultent les -conditions exceptionnelles de leur style. Je n'ose pas dire les -qualités, quoique pour moi elles soient telles.</p> - -<p>Je me hâte d'ajouter que les Goncourt n'ont pas seulement de la valeur -comme maîtres puissants du coloris et comme interprètes rares de la -sensation. Ils ont prouvé aussi qu'ils sont de grands observateurs qui -savent étudier les caractères. Il est vrai qu'ils ne procèdent ni comme -Balzac, ni comme Zola, qui ont créé des personnages logiques, agissant -conformément à des antécédents indiqués par le romancier, et allant où -les conduisent la fatalité de leur complexion et la tyrannie des -circonstances. Les personnages des Goncourt ne sont pas aussi -automatiques; ils semblent plus capricieux, plus inexplicables pour le -lecteur; ils agissent avec une indépendance relative, et cependant, nous -ne nous les imaginons pas comme des mannequins ou des êtres fantastiques -et rèvés, mais comme des personnes de chair et d'os, semblables à -beaucoup de gens, que nous rencontrons à chaque pas dans la vie réelle, -et dont nous ne pouvons prédire avec certitude la conduite, quoique nous -les connaissions à fond et que nous sachions d'avance les mobiles qui -peuvent influer sur eux. La contradiction, l'irrégularité et -l'inconséquence, l'énigme qui existe dans l'homme, les Goncourt les -mettent peut-être mieux en lumière que leurs illustres rivaux.</p> - -<p>Deux groupes de romans portent au titre le nom des Goncourt. L'un est -l'Å“uvre des frères réunis, l'autre d'Edmond seul; mais dans tous la -méthode est la même.</p> - -<p>Nul n'applique plus radicalement que les Goncourt le principe récemment -découvert que dans le roman, ce qui importe le moins, c'est le sujet et -l'action, et ce qui importe le plus, la quantité de vérité artistique.</p> - -<p>Dans quelques-uns de leurs romans comme <i>SÅ“ur Philomène</i> et <i>Renée -Mauperin</i>, il y a encore un drame, très simple, mais drame enfin.</p> - -<p>Dans <i>Manette Salomon</i>, <i>Charles Demailly</i>, <i>Germinie Lacerteux</i>, on ne -trouve guère que la succession des évènements, incohérente en apparence, -et parfois languissante, comme il arrive dans la vie.</p> - -<p>Dans <i>Madame Gervaisais</i>, l'intérêt de l'intrigue est moindre ou plus -délicat si l'on veut. Il n'y a pas d'évènements et le drame intime et -profond de la conversion d'une libre-penseuse au catholicisme se joue -dans l'âme de l'héroïne. Ce roman surprenant ne manque pas seulement -d'intrigue au sens usuel du mot, il manque aussi de dialogue.</p> - -<p>Les Goncourt possèdent un microscope très puissant, et l'emploient -plutôt qu'à examiner l'âme humaine et à visiter les replis du cerveau, à -observer dans tous les objets les détails menus, exquis et curieux, les -fils si frêles qui tissent la réalité.</p> - -<p>Pour d'autres auteurs, la vie est une toile grossière; pour les -Goncourt, c'est une jolie dentelle chargée de broderies, de fleurs et -d'étoiles délicates brodées par une main adroite.</p> - -<p>Il semble que sous le verre de leur microscope, comme sous le verre du -microscope des naturalistes sages qui découvrirent le monde des -infusoires et les régions micrographiques, la création se dilate, se -multiplie et s'approfondit.</p> - -<p>Les romans les plus vantés des Goncourt sont <i>Germinie Lacerteux</i> et <i>La -fille Elisa</i>. Leur succès est peut-être dû à la curiosité et au goût -dépravé du public, qui préfère certains sujets, et cherche dans le roman -la satisfaction de certains appétits. Pour moi, les meilleures Å“uvres -des Goncourt sont le beau poème d'amour fraternel, intitulé <i>Les frères -Zemganno</i>, ou la poésie se cache sous la vérité, comme la perle dans la -coquille de l'huître; et surtout, l'admirable <i>Manette Salomon</i>, où ces -écrivains d'élite trouvèrent ce que l'artiste apprécie tant, la -conformité de l'esprit, du talent et du sujet.</p> - - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_9" id="Footnote_1_9"></a><a href="#FNanchor_1_9"><span class="label">[1]</span></a> ZOLA, <i>Les romanciers naturalistes</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_10" id="Footnote_2_10"></a><a href="#FNanchor_2_10"><span class="label">[2]</span></a> Il nous a paru inutile de citer, même en note, la version -d'ailleurs facile et élégante de M<sup>me</sup> Pardo Bazan.</p></div> - - - -<hr style="width: 65%;" /> -<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX</h3> - -<hr class="hr.r5" /> -<h6>SOMMAIRE</h6> - -<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Alphonse Daudet: il débute par la poésie</i>.—<i>La parenté -avec Dickens</i>.—Le Petit Chose.—<i>La caractéristique -de Daudet romancier et écrivain</i>.—Le Nabab.—Les Rois -en exil.—Numa Roumestan.—<i>Daudet et Zola</i>.</p></blockquote> -<hr class="hr.r5" /> - -<p>Alphonse Daudet est né dans le Midi de la France, pays de gai savoir et -de climat prospère, assez semblable à notre Andalousie. Le ciel serein, -le clair soleil et la végétation florescente des zones méridionales -semblent avoir leur reflet dans le caractère de cet écrivain, dans sa -fantaisie étincelante et dans son heureux tempérament littéraire.</p> - -<p>Ernest son frère, dans le livre intitulé <i>Mon frère et moi</i>, donne les -preuves de la précocité du talent d'Alphonse et affirme que son premier -roman, écrit à quinze ans, serait digne de figurer dans la collection de -ses Å“uvres actuelles. Il observe aussi que la critique n'a pu trouver -d'infériorité relative entre les différents livres qu'il publia, ni -choisir et signaler une Å“uvre de lui supérieure aux autres,—ce -qu'elle a fait pour les Goncourt, Flaubert et Zola.</p> - -<p>Les débuts de l'histoire littéraire d'Alphonse Daudet furent difficiles. -Il lutta héroïquement contre la gêne qui avait peu à peu écrasé sa -famille, gêne qui finissait par être de la pauvreté. Il entra comme pion -dans un collège, se destina ensuite au journalisme, et dans sa chambre -d'étudiant, commença à travailler modestement et courageusement pour -gagner de la réputation.</p> - -<p>Son premier livre fut un volume de vers, <i>Les Amoureuses</i>: avec un -surenchérissement d'éloges hyperboliques, la critique a dit de cette -Å“uvre «que Daudet avait recueilli la plume d'Alfred de Musset -mourant.»</p> - -<p>Ensuite, il écrivit de la prose, commença par composer de petits contes -courts, des études légères sur n'importe quel sujet, des descriptions de -villages et de types de son pays.</p> - -<p>De ces aquarelles, il passa à des tableaux de chevalet, c'est-à -dire des -scènes de mÅ“urs, jusqu'à ce qu'enfin il osa couvrir de couleurs de -vastes toiles, de grands romans sociaux. Grands, non point par les -dimensions, mais par la profondeur de l'observation.</p> - -<p>Il ne manque pas de gens qui placent Alphonse Daudet hors de l'école -réaliste et naturaliste, en se fondant sur certaines qualités poétiques -de son esprit. Je pense que, sans aucun doute, nous devons placer parmi -les réalistes l'auteur de <i>Numa Roumestan</i>. En effet, les procédés -d'Alphonse Daudet, sa méthode pour composer et imaginer, sont absolument -réalistes. Avant de se coucher, à l'imitation de Dickens avec lequel il -a bien des points de contact, il note en détail les évènements et les -minuties observés durant la journée. On peut assurer qu'il n'y a pas de -détails, pas de caractères, pas d'évènements dans ses romans qui ne -soient tirés de ses carnets ou du riche trésor de sa mémoire. Zola dit -fort bien que Daudet manque d'imagination dans le sens que nous avons -coutume de donner à ce mot, puisqu'il n'invente rien: il choisit, -combine, dispose seulement les matériaux qu'il a pris à la réalité. Sa -personnalité littéraire, ce que Zola appelle <i>le tempérament</i>, -intervient ensuite et coule le métal de la réalité dans son propre -moule.</p> - -<p>Notable erreur que de croire que pour se conformer à la méthode -réaliste, un auteur abdique ses libres facultés de création. Et voilà ce -qu'on affirme sur un ton doctoral, comme si l'on formulait un -irréfutable axiome d'esthétique!</p> - -<p>Daudet voit les choses à sa manière, il ne les étudie ni avec la sévère -impersonnalité d'un Flaubert, ni avec l'intense émotion artistique des -Goncourt, ni avec la lucidité visionnaire d'un Balzac. Il les étudie -avec cette sensibilité naturelle, avec cette ironie voilée, douce et -profonde que connaissent bien les lecteurs assidus de Dickens. Ce n'est -pas un analyste froid, ce n'est pas le médecin qui rapporte avec une -indifférence glaciale les symptômes d'une maladie, ce n'est pas -davantage l'artiste qui cherche avant tout la perfection; c'est le -narrateur passionné qui sympathise avec quelques-uns de ses héros et -s'indigne contre les autres, dont la voix tremble parfois, dont parfois -une larme furtive couvre les yeux d'un voile.</p> - -<p>Sans parler constamment en son propre nom, sans suspendre les récits -pour adresser au lecteur des réflexions et des admonitions, Daudet sait -n'être jamais absent de ses livres. Sa présence les anime.</p> - -<p>Un de ses romans, <i>Le Petit Chose</i>, est tissu des évènements de -l'enfance et de l'adolescence de l'auteur, et ses personnages sont des -membres de la famille Daudet. Même sans le concours de cette -circonstance, toutes les Å“uvres de Daudet émeuvent, parce qu'il sait -pratiquer le <i>si vis me flere</i>,... discrètement comme l'exige l'art -contemporain, sans exclamations ni apostrophes. Grâce à une certaine -chaleur dans le style, avec des inflexions grammaticales très tendres, -très pénétrantes, qui vont à l'âme, nous savons, quoique l'auteur n'ait -pas pris la peine de nous en avertir, qu'il éprouve de l'affection pour -tel ou tel personnage. Nous écoutons le rire mélodieux et sonore avec -lequel il se moque des coquins et des imbéciles. Tout cela, nous le -distinguons à travers un voile et nous jouissons du plaisir de le -deviner.</p> - -<p>Tandis que Stendhal fatigue comme fatiguerait une démonstration -mathématique, tandis que les Goncourt excitent les nerfs et éblouissent -les yeux, que Flaubert attriste et cause du spleen et de la -misanthropie, Daudet console, rafraîchit et divertit l'esprit, sans se -servir de tromperies et de sornettes comme les idéalistes, par la seule -magie de son caractère sympathique et tendre. La note gaie, parfois -légère, qui ne manque pas dans la vie et qui manque dans les romans de -Zola, le clavier de Daudet la possède. Son talent est de caractère -féminin, non par la faiblesse, mais par la grâce et par l'attraction.</p> - -<p>Son style semble travaillé sans violence ni effort, avec un aimable -abandon, quoique sans négligence. Et cependant, si Jules de Goncourt -mourut épuisé et presque fou à force de sveltir la phrase pour lui -imprimer une vibration nerveuse plus intense; si, en limant ses pages, -Flaubert suait et gémissait comme le bûcheron à chaque coup qu'il -décharge sur l'arbre; si Zola pleure de rage et se traite d'idiot en -relisant ce qu'il écrit, le remet à nouveau sur le chantier et -recommence à le marteler jusqu'à ce qu'il lui ait donné la forme -désirée, Ernest Daudet assure que, pour rédiger une page rapide, -harmonieuse, où la phrase coule majestueuse comme un fleuve qui roule -des sables d'or, son frère, exigeant envers lui-même, lutte, souffre, -pâlit et en reste plusieurs jours malade de fatigue.</p> - -<p>C'est là la difficile facilité désirée par tant d'écrivains et que si -peu savent conquérir!</p> - -<p>Alphonse Daudet n'a point l'étonnante science spéciale des Goncourt; -encore moins la grande érudition de Flaubert. Il sait ce qu'il lui faut -savoir, ni plus ni moins; le reste, il l'imagine et à Dieu va! Il ne se -pose pas en philosophe, il ne se pique pas d'être à l'excès styliste ou -puriste.</p> - -<p>Il ne serait pas capable de s'assujettir aux sévères études qu'exige une -Å“uvre comme <i>Salammbô</i>, par exemple. Ses voyages d'exploration, il -les fait à travers le monde social. Il parcourt Paris dans toutes les -directions, en scrutant tout avec ses yeux de myope qui concentrent la -lumière, et en observant chacune des scènes variées et curieuses qui se -succèdent dans la vie de la grande capitale où il ne manque pas de -comédies, où les drames ne sont pas rares, où la tragédie se dresse -parfois, le poignard à la main, sur la trame vulgaire en apparence des -évènements.</p> - -<p>Chez Alphonse Daudet, un phénomène révèle sa nature d'artiste. Il se -plaît surtout à étudier les types rares et originaux, les mÅ“urs -étranges et pittoresques qui se dessinent un moment comme des moues -rapides sur la physionomie changeante et cosmopolite de Paris. Il -préfère ces contractions passagères à l'aspect normal. Il se plaît à -photographier instantanément et stéréotyper ensuite ces existences de -chauves-souris, entre lumière et ténèbres, ces types suspects que l'on -appela autrefois la bohême; aventuriers de la science, de la langue, de -l'art: figures hétéroclites, qui ont les pieds dans la fange et lèvent -leurs fronts au ciel du luxe et de la célébrité; gens de qui tous les -journaux parlent aujourd'hui et que demain on enterrera dans la fosse -commune.</p> - -<p>Dans quelques-uns des romans de Daudet, le <i>Nabab</i>, par exemple, presque -tous les personnages sont de cette clique: le médecin nord-américain -Jenkins, mélange de Locuste et de Célestine; Félicia Ruys, moitié -artiste admirable et moitié courtisane; le nabab Jansoulet, -l'ex-odalisque sa femme, sont tous des personnages extraordinaires, des -champignons qui germent dans la pourriture d'une société vieille, d'une -capitale babylonienne et dont les formes singulières et les couleurs -empoisonnées attirent le regard et le captivent plus que la beauté des -roses.</p> - -<p><i>Le Nabab</i> fut le premier roman de Daudet qui lui donna une très grande -célébrité. La cause de ce succès, il est triste de le dire, était en -grande partie due à ce que le roman était émaillé d'indiscrétions, -c'est-à -dire de nouvelles anecdotiques relatives à une certaine période -du second empire et à des personnages de haut rang qui y firent figure. -Il est triste de le dire,—je le répète,—parce que le fait prouve que -le public est incapable de s'intéresser à la littérature, pour la seule -littérature, et que si un auteur devient célèbre d'un coup et vend -éditions sur éditions d'un livre, c'est qu'il a su le saupoudrer avec le -sel et le piment de la chronique scandaleuse.</p> - -<p>Quand on sut que <i>le Nabab</i> avait une clé, quand on sut qu'Alphonse -Daudet, commensal et protégé du duc de Morny, l'exhibait dans les -moindres détails de sa vie privée, beaucoup se scandalisèrent et -traitèrent l'auteur d'ingrat. Je me scandalise plus encore de ce que -l'on ait connu <i>alors</i> le talent de Daudet par cette ingratitude et -cette bassesse, et non <i>avant</i>, par la resplendeur de la beauté du -talent.</p> - -<p>Pour s'affranchir du reproche d'ingratitude, Alphonse Daudet allégua -qu'il n'avait ni défiguré ni enlaidi la physionomie du duc de Morny ni -d'aucune des personnes qu'il peignait; que l'opinion générale se les -représentait sous un jour beaucoup plus fâcheux et que si elles -vivaient, elles lui seraient bien certainement reconnaissantes des -traits qu'il leur avait prêtés.</p> - -<p>Comme artiste, il donna une autre raison bien plus puissante. Son -incapacité absolue d'inventer et la force invincible avec laquelle le -modèle vivant s'incrustait dans sa mémoire, au point de ne lui laisser -pas de repos jusqu'à ce qu'il l'ait transporté sur le papier.</p> - -<p>Le problème est réellement difficile. Pourquoi se montrer plus sévère -envers le romancier qu'envers le peintre?</p> - -<p>Le peintre se rend, par exemple, dans une société ou à un repas où il -est convié; il regarde autour de lui, remarque la tête de l'amphytrion, -la tournure de quelque jeune fille assise à côté de lui. Il rentre chez -lui, prend ses pinceaux et, sans le moindre scrupule, reproduit sur la -toile ce qu'il a vu. Nul ne le taxe d'ingratitude ni ne le qualifie de -misérable.</p> - -<p>Un écrivain réaliste se décide à tirer parti du moindre détail observé -chez un ami, même chez un indifférent ou un ennemi juré. On dira qu'il -déchire le voile de la vie privée, qu'il viole les secrets du foyer, et -tout le monde se considérera comme offensé. On lui fera même un procès -comme à Zola, pour le nom d'un personnage.</p> - -<p>Il est clair que le romancier, digne de ce nom, en prenant la plume, -n'obéit pas à des antipathies ou à des rancunes, n'exerce pas une -vengeance. Ce n'est pas non plus le satirique qui aspire à frapper au -cÅ“ur l'individu ou la société. Son but est tout différent. Il obéit à -sa muse qui lui ordonne d'étudier, de comprendre et d'exposer la réalité -qui nous environne. Ainsi, pour en revenir à Daudet, ce qu'il prend -indistinctement à ses amis ou a ses adversaires, ce n'est pas cette -vérité trop grande que les biographes même dédaignent; ce sont certains -renseignements—comme le morceau de bois ou de fer appelé <i>âme</i> sur -lequel les sculpteurs appuient et font porter la terre qu'ils -modèlent,—l'armature, en un mot. Le nabab Jansoulet, par exemple, a -existé. Daudet, dans son livre, a conservé le fond et a modifié bien des -détails.</p> - -<p>S'il y a un dessein satirique dans un des romans de Daudet, c'est dans -<i>Les Rois en exil</i>. L'auteur s'est proposé de faire une démonstration. -Je ne sais si la démonstration est faite, mais je sais que l'intention -est visible. Cependant, en artiste consommé, il a évité la caricature et -a dessiné le noble et auguste profil de la reine d'Illyrie. Le -monarchiste le plus monarchiste ne ferait rien d'aussi beau.</p> - -<p>En dehors du monde parisien, Daudet réussit à décrire sa province avec -une grâce toute particulière. Il connaît les Méridionaux. Soit qu'il -nous conte l'épopée burlesque de <i>Tartarin de Tarascon</i>, le don -Quichotte de Gascogne, qui part de sa ville natale, résolu à tuer des -lions dans les forêts africaines et ne réussit qu'à mettre à mort une -bourrique et à achever un vieux lion aveugle et agonisant; soit qu'avec -des traits si particuliers et une physionomie si régionale, il évoque le -tambourinaïre de <i>Numa Roumestan</i>, ou Numa lui-même, caractère magistral -qui porte le sceau indélébile d'une province, Daudet nous fera toujours -sourire et nous remuera toujours.</p> - -<p>Zola croit que Daudet est providentiellement destiné à réconcilier le -public avec l'école naturaliste, grâce aux qualités par lesquelles il -s'attire les sympathies du lecteur et aux dons qui lui ouvrent des -portes fermées à Zola: celle du foyer domestique, celle de l'élégante -bibliothèque de bois de rose qui orne le boudoir des dames. Pour ma -part, je crois que ces portes ne s'ouvriront jamais pour toutes les -Å“uvres de Zola, quand bien même il enverrait devant lui cent Daudet -pour franchir les obstacles. Daudet appartient à la même école que Zola, -c'est certain; mais il se contente d'accuser la musculature de la -réalité, tandis que Zola l'écorche avec ses doigts de fer et la présente -au lecteur en gravure de clinique. Peu de rayons de bois de rose -gémiront sous le poids de <i>Pot-Bouille</i>.</p> - -<p>Alphonse Daudet a une collaboratrice qui est sa femme. Elle a, elle -aussi, écrit quelques livres. Qui sait si Daudet ne doit pas à cette -douce influence de fuir l'exagération de la méthode naturaliste et de -se maintenir, comme le reconnaît Zola avec une généreuse impartialité, -<i>au point critique où finit la poésie et où commence la vérité</i>?</p> - - - -<hr style="width: 65%;" /> -<h3><a name="X" id="X"></a>X</h3> - -<hr class="hr.r5" /> -<h6>SOMMAIRE</h6> - -<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Emile Zola.—Sa position de chef d'école.—Sa vie par -Paul Alexis.—Méthode de travail.—Combien elle diffère -de la méthode romantique.—Zola, d'après de Amicis.—Le -lutteur en Zola</i>.</p></blockquote> -<hr class="hr.r5" /> - -<p>J'ai tout exprès réservé la dernière place au chef de l'école -naturaliste et j'ai parlé d'abord de Flaubert, de Daudet et des -Goncourt, non pas tant pour m'astreindre à l'ordre chronologique que -pour n'en venir pas au romancier qu'on discute tant, sans étudier -auparavant les physionomies variées de ses camarades, variété qui est un -argument puissant en faveur du réalisme.</p> - -<p>Si Stendhal ne ressemble pas à Balzac, ni Balzac à Flaubert, si les -frères de Goncourt ont de si rares et de si belles qualités artistiques, -si Daudet est si personnel, Zola, à son tour, se distingue d'eux tous.</p> - -<p>Je parlerai de Zola plus abondamment que de ses confrères, non pas que -je lui accorde la primauté—le temps seul décidera s'il le mérite—mais -parce que, quand bien même on pourrait nier la valeur de ses Å“uvres, -on ne peut nier le rôle qu'il joue de chef et de champion du -naturalisme.</p> - -<p>Romancier révolutionnaire qui, au lieu de bombes, jette des livres dont -le fracas force la multitude indifférente à tourner la tête et à se -grouper avec étonnement, Zola est aussi rapporteur, apologiste et -missionnaire d'une doctrine nouvelle qu'il formule en pages -belliqueuses. Il refuse, en vain, le titre de chef d'école, assurant -que le naturalisme est ancien, que ce n'est pas lui qui l'a inventé, -qu'il ne l'impose à personne et qu'avant lui d'autres auteurs le -suivirent. Il est clair qu'un homme seul, pour si remarquable que soit -son génie, n'improvise pas un mouvement littéraire; mais pour que nous -l'appelions chef, il suffit que les circonstances ou ses propres -entraînements l'amènent à commander, comme Zola, commande avec un grand -éclat les armées de ce que tout le monde appelle déjà <i>le naturalisme</i>.</p> - -<p>Paul Alexis, un des disciples les plus ardents de Zola, nous a donné une -quantité de détails relatifs au Maître.</p> - -<p>Emile Zola naquit à Paris en 1840.</p> - -<p>Il court dans ses veines du sang italien, grec et français.</p> - -<p>Son père était ingénieur.</p> - -<p>Le futur romancier ne témoigna pas d'une intelligence très ouverte dans -son enfance et durant ses études. La rhétorique ne se logeait pas dans -les cellules de son cerveau, et aux examens du baccalauréat ès-lettres -il fut deux fois refusé.</p> - -<p>Par suite de la mort de son père, Zola se trouva sans ressources. Pour -ne pas mourir littéralement de faim, il occupa d'humbles emplois et tint -pour un grand bonheur de pouvoir entrer dans la maison de librairie de -M. Hachette, où il exerça des fonctions plus machinales que littéraires. -Dans ce modeste asile, à l'ombre des rayons chargés de volumes, il -commença à écrire. Ses essais passèrent inaperçus, et quoique -Villemessant, qui aimait à protéger les débutants, lui confiât la -section bibliographique du <i>Figaro</i>, ses articles de critique n'eurent -pas un sort meilleur que ses travaux de littérature légère. Les <i>Contes -à Ninon</i> où les belles pages ne manquent pas, furent accueillis avec -indifférence, et le pauvre commis de librairie, enterré derrière son -comptoir, inconnu, noyé dans la mer immense des lettres parisiennes, -souffrait des tortures égales à celles de Sisyphe et de Tantale en -assistant à la vente rapide des livres d'autrui et au délaissement des -siens. Que de veilles, que d'heures de doute fébriles pour l'auteur qui -sent peser sur son âme l'obscurité de son nom, comme en hiver la terre -pèse sur le germe!</p> - -<p>Zola mûrissait une idée qui devait lui donner la gloire et la fortune. -Il projetait d'écrire quelque chose d'analogue à la <i>Comédie humaine</i> de -Balzac, un cycle de romans où il étudierait dans l'histoire des -individus d'une famille les différentes classes et les différents -aspects de la société française sous le règne de Louis Napoléon. Il lui -fallait un éditeur qui s'associât à ses plans et ne craignît pas -d'entreprendre la publication d'une suite aussi vaste d'Å“uvres d'un -auteur presque inconnu. Il obtint enfin que Lacroix se risquât à lui -éditer un roman. Il s'engagea à lui en livrer, chaque année, deux qu'il -lui paierait par une solde de cinq cents francs par mois: la propriété -du livre était pour dix années aliénée en faveur de l'éditeur, y compris -les droits de traduction et de publication en feuilletons.</p> - -<p>Dès que Zola se fut assuré ce maigre revenu, il se retira aux -Batignolles, et là , dans une petite maison, avec un jardin peuplé de -lapins, de poules et de dindons, il commença la vie de producteur -méthodique et infatigable qu'il mène depuis lors. La fortune ne -favorisait pas l'éditeur Lacroix; il dut liquider et transmit les -affaires entamées au phénix des éditeurs, nommé Charpentier.</p> - -<p>Chez ce dernier, Zola, qui est très lent à composer et à écrire, se -ralentit dans la livraison des deux volumes annuels stipulés. Il se -trouva débiteur envers son éditeur de dix mille francs avancés par lui. -Ce lui fut donc une douce surprise, quand Charpentier, l'appelant dans -son cabinet, lui déclara que ses livres faisaient de l'argent, qu'il ne -voulait pas abuser d'un contrat léonin et que non-seulement il le tenait -quitte de l'avance, mais lui offrait une somme égale, l'associait, en -outre, à ses bénéfices futurs et lui offrait une fort belle part sur le -prix des volumes publiés antérieurement.</p> - -<p>C'était pour Zola plus que la médiocrité dorée: c'était la richesse. Il -prit courage. Au lieu de dépenser dans un gai et poétique <i>far niente</i> -le capital acquis, il se mit au travail avec plus d'ardeur que jamais.</p> - -<p>Ennemi des romantiques, Zola se proposa de vivre d'une façon toute -différente et de mener une existence rangée, prosaïque pour ainsi dire. -Son jardin, son cabinet de travail, ses amis peu nombreux, sa famille, -quelques réunions chez l'éditeur Charpentier, sont les occupations qui -l'absorbent et les distractions dont il jouit.</p> - -<p>Il se lève toujours à la même heure, s'assied à son bureau, et écrit ses -trois pages de roman, ni plus ni moins; il fait la sieste pour restaurer -le système nerveux et ne pas dépenser plus de substance cérébrale qu'il -n'est nécessaire; il s'éveille, fait de l'exercice, rédige d'un trait un -article de critique fulminante où il flagelle ses confrères. Ensuite il -va au théâtre ou passe la soirée au coin du feu.</p> - -<p>Cette méthode est invariable et exacte comme la marche d'une pendule ... -quand elle marche bien s'entend.</p> - -<p>Si l'on songe à la manière de vivre de la génération qui précéda Zola, -on sera frappé du contraste. Dévorés parleur imagination ardente, la -plupart des poètes et des écrivains du Romantisme purent dire avec notre -Espronceda:</p> - -<p style="margin-left:25%"> -<span style="margin-left: 2em;">Toujours je fus le jouet de mes passions.</span><br /> -</p> - -<p>L'imagination, qui est pour Zola une servante fidèle et laborieuse, -venant tous les matins à la même heure remplir son devoir et donner -trois pages, était pour les romantiques une amoureuse, capricieuse et -coquette, qui, lorsqu'ils y songeaient le moins, venait leur accorder -ses faveurs les plus douces et ensuite s'envolait comme un oiseau. En -entendant le bruissement de ses ailes, Alfred de Musset allumait des -bougies, ouvrait les fenêtres de part en part <i>pour que la Muse entrât</i>. -D'autres l'invoquaient, en surexcitant leurs facultés par l'abus du -café, de l'opium ou de la bière; et pour tous, ce qui est aujourd'hui -pour Zola une fonction naturelle ou une habitude acquise comme celle de -la sieste, était un heureux hasard.</p> - -<p>Le visage, le maintien et même le costume ont une éloquence qui n'est -peut-être pas accessible au profane, mais qui parle haut pour -l'observateur. En comparant les portraits de quelques coryphées du -romantisme avec le seul portrait de Zola que j'aie pu me procurer, j'ai -compris, mieux qu'en lisant un volume d'histoire de la littérature -moderne, quelle distance sépare <i>Graziella</i> de <i>L'Assommoir</i>. La pensée -se grave sur le visage, les idées transparaissent sous la peau: les -figures de la génération romantique resplendissent de ces enthousiasmes -et de ces mélancolies, de cet idéal poétique et philosophique qui -échauffe leurs Å“uvres.</p> - -<p>Les longs cheveux, les traits fins, expressifs, plutôt décharnés, les -costumes fantaisistes, les yeux flamboyants, le port altier et songeur à -la fois sont des traits communs à l'espèce. On peut donner ce -signalement tout aussi bien de la tète apollonienne et imberbe de Byron -et de Lamartine que des têtes élégantes et rêveuses de Zorrilla, -d'Espronceda et de Musset. Quant à Zola ... sa figure est ronde, son -crâne massif, sa nuque puissante, ses épaules larges comme celles d'une -cariatide. Il est brun, son nez est camard, sa barbe dure, ses cheveux -durs aussi et courts.</p> - -<p>Ni dans son corps d'athlète, ni dans son regard scrutateur, il n'y a -cette distinction, cette attraction mystérieuse, cette attitude -aristocratique, un peu théâtrale, que Châteaubriand eut dans son beau -temps, et qui fait qu'en contemplant son visage on demeure pensif et -qu'on croit le voir encore.</p> - -<p>Si le type de Zola présente quelques traits caractéristiques, c'est la -force et l'équilibre intellectuel nettement indiqués par les dimensions -et les proportions harmoniques du cerveau, que l'on devine à la forme de -la voûte crânienne et à l'angle droit du front.</p> - -<p>En résumé: le physique de Zola correspond au prosaïsme, à la conception -mésocratique de la vie qui domine dans ses Å“uvres.</p> - -<p>Et que l'on ne comprenne pas qu'en disant le prosaïsme de Zola, je me -rapporte à ce fait qu'il traite dans ses romans des sujets bas, laids -ou vulgaires. Goethe pense que ces sujets n'existent pas et que le poète -peut embellir tout ce qu'il choisit.</p> - -<p>Je fais plutôt allusion au caractère, à la vie et aux actes de -l'écrivain naturaliste, totalement dépourvus de ce que les Français -appellent <i>rêverie</i>, et je fais allusion, en somme, à la proscription du -lyrisme, à la réhabilitation du pratique, que suppose la conduite de -Zola.</p> - -<p>Comme les anciens athlètes, Zola fait profession de mÅ“urs pures et -honorables. Comme Flaubert, il se vante de préférer l'amitié à l'amour; -il se déclare un peu misogyne ou ennemi du beau sexe, et méprise -Sainte-Beuve, trop esclave des jupes. A cet orgueil de continence, Zola -joint un autre orgueil de tendresse conjugale. Il parle toujours de sa -femme, non pas d'une manière galante ou passionnée,—ce qui n'est pas -dans ses notes,—mais affectueusement et avec une extrême cordialité. -Sa vie intime est tranquille, exemplaire. Il fuit la société et se plaît -avec sa femme à caresser l'espérance de se retirer, un jour, dans -quelque village, dans quelque coin fertile et paisible.</p> - -<p>Tel est le terrible chef du naturalisme, l'auteur diabolique dont le nom -fait frémir les uns et met les autres en fureur; le romancier dont les -Å“uvres enflamment de rougeur le visage des dames qui les lisent par -hasard, le chroniqueur des abominations, des impuretés, des péchés et -des laideurs contemporaines. Il dit de lui-même: «Je suis un homme -inoffensif, rien de plus. Malheureux que je suis! je n'ai pas même un -vice.»</p> - -<p>On a comparé saint Augustin à un aigle; Zola compare Balzac à un -taureau: pourquoi ne me permettrai-je pas d'indiquer une ressemblance -zoologique, en disant que l'animal qui a le plus de similitude avec Zola -est le bÅ“uf? Comme lui, il est vigoureux, puissant et lent. Comme -lui, il ouvre peu à peu le sol et on voit l'effort, de son opiniâtreté -quand il remue profondément la terre en arrachant les pierres et les -obstacles. Comme lui, il n'a ni grâce ni élégance, ni gaieté. Ses formes -ne sont pas belles, ni sa démarche agile. Comme lui, il fait un travail -solide et durable.</p> - -<p>Là où la ressemblance s'arrête entre Zola et le bÅ“uf, c'est à la -douceur. Pour la lutte, il se change en taureau, et en taureau furieux, -qui attaque aveuglément son adversaire, en supportant crispante sur sa -dure peau les piqûres de la critique. Une personne sensible, timide, et -chatouilleuse serait morte si on avait déchargé sur elle les insultes et -les attaques qui ont plu sur Zola. Lui les reçoit, non pas avec -indifférence, mais comme des stimulants et des coups d'éperon qui -l'excitent davantage au combat.</p> - -<p>Quand il publia l'<i>Assommoir</i>, la levée des boucliers fut générale. Il -n'y a pas d'injures qu'on ne lui ait prodiguées. Comme il arrive -d'ordinaire, le public confondit l'auteur avec l'Å“uvre: il lui -attribua les grossièretés et les délits de tous ses personnages, comme -il accusa Balzac de libertinage, parce qu'il dépeignait des mÅ“urs -licencieuses. On crut même Zola vieux, laid, ou ridicule. On le prit -pour un client du cabaret qu'il décrivait. On jura qu'il devait parler -le jargon des bas faubourgs; comme si pour connaître ce jargon et pour -pouvoir le transporter sur le papier dans un livre comme l'<i>Assommoir</i>, -il ne fallait pas être, avant tout, littérateur, et même philologue -sagace.</p> - -<p>Zola grandit devant les attaques qui durent beaucoup le flatter, d'après -sa théorie que les Å“uvres discutées sont les seules à valoir et à -vivre. Dédaignant l'opinion de la foule de ses admirateurs comme de -celle de ses insulteurs, il ne tient aucun compte du jugement de la -multitude. Il se propose de la dompter et de lui imposer le sien. Sur -ses lèvres, ce n'est pas le doux sourire de Daudet que l'on voit; c'est -une moue de défi et d'orgueil. Il ne séduit pas, il défie. Il ne se -repent pas ni ne se corrige, il accentue sa manière à chaque livre. Des -éditions innombrables, une célébrité bruyante, des traductions dans -toutes les langues; les colonnes de la presse pleines du bruit de son -nom, notre transformation littéraire comme coulée dans ses moules, ce -sont là des motifs suffisants pour que Zola, malgré la boue qu'on lui -jette au visage, croie que le triomphe lui appartient et que c'est lui -qui a su trouver le goût de notre siècle.</p> - - - -<hr style="width: 65%;" /> -<h3><a name="XI" id="XI"></a>XI</h3> - -<hr class="hr.r5" /> -<h6>SOMMAIRE</h6> - -<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Les Rougon-Macquart.—Théorie scientifique de l'Å“uvre: -sa force et sa faiblesse.</i></p></blockquote> -<hr class="hr.r5" /> - -<p>Le cycle de romans, auquel Zola doit sa tapageuse renommée, a pour titre -<i>Les Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous -le second empire</i>. Cette famille est atteinte dans son tronc même par la -névrose, et la lésion se communique à toutes les branches de l'arbre, en -adoptant différentes formes. Tantôt c'est une folie furieuse et -homicide, tantôt le crétinisme, tantôt l'ivrognerie, tantôt le génie -artistique. Le romancier, après avoir lui-même tracé l'arbre -généalogique de la race des Rougon, avec ses mélanges, ses fusions et -ses sauts en arrière, retrace les métamorphoses de la terrible maladie -héréditaire, en étudiant dans chacun de ses romans un cas d'un mal si -mystérieux.</p> - -<p>Remarquez que l'idée fondamentale des <i>Rougon-Macquart</i> n'est pas -artistique, mais scientifique, et que les antécédents du fameux cycle, -si nous y regardons bien, se trouvent dans Darwin et dans Hæckel plutôt -que dans Stendhal, dans Flaubert ou dans Balzac. La loi de <i>transmission -héréditaire</i> qui imprime des caractères indélébiles aux individus dans -les veines desquels court un même sang, la loi de la <i>sélection -naturelle</i>, qui élimine les organismes faibles et conserve ceux qui sont -forts et propres à la vie; la loi de <i>la lutte pour l'existence</i> qui -remplit un rôle analogue; la loi de l'<i>adaptation</i> qui approprie les -êtres organiques au milieu dans lequel ils vivent, en somme, toutes les -lois qui forment le corps des doctrines évolutionnistes prêchées par -l'auteur de l'<i>Origine des espèces</i>, ont leur application dans les -romans de Zola.</p> - -<p>Attentifs seulement à l'aspect littéraire de ses romans, les critiques -se rient de l'appareil scientifique déployé par le chef de l'école -naturaliste. Ceci me semble une légèreté évidente: Zola n'est pas en -effet un Edgar Poë qui se serve de la science comme d'une fantasmagorie -amusante ou un moyen d'exciter la curiosité du lecteur. Négliger -l'effort scientifique chez Zola, c'est se résoudre de propos délibéré à -ne pas le comprendre, c'est ignorer où réside sa force, en quoi consiste -sa faiblesse et comment il formula l'esthétique du naturalisme.</p> - -<p>Je dis sa force, parce que notre époque goûte les tentatives de fusion -entre les sciences et l'art, même quand elles s'accomplissent d'une -manière aussi bébôte que dans les livres de Jules Verne. Les petits -journalistes auront beau lancer à Zola des moqueries et des <i>mots</i> à -propos de son fameux arbre généalogique et de ses prétentions de -physiologiste et de médecin. Ils n'empècheront pas que la génération -nouvelle ne marche derrière ses Å“uvres, attirée par l'odeur des idées -dont on l'a nourrie dans les écoles, dans les amphithéâtres, dans les -athénées et dans les revues, mais dépouillées ici de la sévérité -didactique et vêtues de chair.</p> - -<p>Je dis sa faiblesse parce qu'il est vrai que si nous exigeons -aujourd'hui de l'art qu'il s'appuie sur les bases inébranlables de la -vérité, comme il n'a pas pour objet principal de la rechercher, et que -c'est là , au contraire, l'objet de la science, l'artiste qui se propose -un but différent de la réalisation de la beauté verra tôt ou tard, avec -une infaillible sûreté, se découronner le monument qu'il élève. Zola -tombe sciemment dans une grave hérésie esthétique; et n'en doutons pas, -il sera châtié par où il a surtout péché.</p> - -<p>Quelqu'un qui dominerait avec une égale puissance les lettres et la -science, pourrait écrire un livre curieux sur le <i>darwinisme dans l'art -contemporain</i>. On y trouverait la clé du pessimisme, non poétique comme -chez Léopardi, mais dépressif, qui s'exhale des romans de Zola comme une -vapeur noire et méphitique; la clé du goût de décrire et de montrer <i>la -bête humaine</i>, c'est-à -dire l'homme esclave de l'instinct, soumis à la -fatalité de sa complexion physique et à la tyrannie des milieux; la clé -de la préférence mal dissimulée pour la reproduction de types qui -démontrent la thèse: idiots, hystériques, ivrognes, fanatiques, fous, -tous gens aussi dépourvus de sens moral que les aveugles le sont de -sensibilité dans la rétine.</p> - -<p>Les darwinistes logiques et enragés, pour appuyer leurs théories de la -descendance de l'homme, aiment à nous rappeler les tribus sauvages de -l'Australie et à nous décrire ces maladies dans lesquelles la -responsabilité et la conscience sombrent. Zola les imite et, dans un -élan de sincérité, déclare qu'il préfère l'étude du cas pathologique à -l'étude de la situation normale, qui est pourtant la plus fréquente dans -la réalité.</p> - -<p>Ici une question.</p> - -<p>Zola est-il blâmable de baser ses travaux artistiques sur la science -moderne et de les consacrer à la démontrer? N'est-ce pas là plutôt un -projet louable?</p> - -<p>Voyons d'abord quelles sont les sciences que Zola interroge.</p> - -<p>Ce n'est pas ici le cas de discuter la certitude ou la fausseté du -darwinisme et de la doctrine évolutionniste. Je l'ai fait ailleurs du -mieux que j'ai su et je le rappelle non point pour me louer, mais afin -que les malicieux ne m'accusent pas de parler ici de choses que je n'ai -pas essayé de comprendre. Pour me borner à exposer le jugement d'auteurs -impartiaux, je dirai seulement que le darwinisme n'appartient pas au -nombre de ces vérités scientifiques démontrées avec évidence par la -méthode positive et expérimentale que préconise Zola, comme, par -exemple, la corrélation des forces, la gravitation, certaines propriétés -de la matière et beaucoup d'étonnantes découvertes astronomiques. -Jusqu'à ce jour, ce n'est qu'un système hardi, fondé sur quelques -principes et quelques faits certains, mais riche en hypothèses gratuites -qui ne reposent sur aucune preuve solide, quoique de nombreux savants -spécialistes les recherchent assidûment en Angleterre, en Allemagne et -en Russie.</p> - -<p>En matière de sciences exactes, physiques et naturelles, nous avons le -droit d'exiger une démonstration, sans laquelle nous nous refusons -absolument à croire, nous repoussons l'arbitraire: tout l'appareil -scientifique de Zola tombe donc à terre, quand on songe qu'il n'est pas -la résultante de sciences sûres, dont les données soient fixes et -invariables, mais de celles que lui-même déclare en être encore au -balbutiement et rester aussi, ténébreuses que rudimentaires: ontogénie, -philogénie, embryogénie, psychophysique. Ce n'est pas que Zola les -interprète à son gré ou en fausse les principes. C'est que ces sciences -sont par elles-mêmes romanesques et vagues. C'est que plus le savant -sévère les trouve indéterminées et conjecturales, plus elles ouvrent un -champ large à l'imagination du romancier.</p> - -<p>Que reste-t-il donc à Zola, s'il a basé sur des assises aussi glissantes -l'édifice orgueilleux et babylonien de sa <i>Comédie humaine</i>? Il lui -reste ce que ne lui peuvent donner toutes les sciences réunies. Il lui -reste le véritable patrimoine de l'artiste, son grand et indiscutable -talent, ses qualités non communes de créateur et d'écrivain. Quand tout -passe, quand tout croule, c'est là ce qui reste. Avec son influence -immense sur les lettres contemporaines, voilà ce que l'avenir -reconnaîtra encore à Zola.</p> - -<p>Si Zola était uniquement l'auteur pornographique qui arrête la foule, la -fait s'attrouper curieusement et puis se disperser rougissante et -ennuvée, si c'était le savant <i>à la violette</i> qui colore ses récits d'un -vernis scientifique, Zola n'aurait de public que le vulgaire. La -critique littéraire et philosophique ne trouverait pas dans ses -Å“uvres un sujet sur lequel s'exercer. Consacre-t-on de longs articles -à l'examen des romans si populaires et si amusants de Verne? Perd-t-on -son temps à censurer les romans tout aussi populaires de Paul de Kock? -Tout cela est chose frivole, chose qui n'a pas d'importance. Les romans -de Zola sont des figues d'un autre panier; et son auteur, en dépit de -toutes les réserves, est un grand artiste, un très grand artiste, un -artiste extraordinaire.</p> - -<p>Il y a, dans ses livres, des passages et des morceaux que, dans leur -genre, on peut appeler définitifs, et je ne crois pas téméraire -d'affirmer que nul n'ira plus loin. Les dépravations causées par -l'alcool dans <i>L'Assommoir</i>, avec ce terrible épilogue du Delirium -tremens, la peinture des Halles dans le <i>Ventre de Paris</i>; la première -partie si délicate d'<i>Une page d'amour</i>; la gracieuse idylle des amours -de Sylvère et de Miette dans la <i>Fortune des Rougon</i>; le caractère du -prêtre ambitieux dans <i>La conquête de Plassans</i>; la richesse descriptive -de <i>La faute de l'abbé Mouret</i> et mille autres beautés prodiguement -éparpillées dans ses livres, sont presque inégalables. Zola touche -l'esprit en faisant preuve d'une puissante intelligence, d'un regard -pénétrant, ferme, scrutateur, par l'abondance des arabesques et des -filigranes charmants.</p> - -<p>Ayons le courage de le dire, puisque tous le pensent: il y a du beau -chez l'auteur de <i>L'Assommoir</i>.</p> - -<p>Quant à ses défauts, je dirais mieux, à ses excès, ils sont tels, il les -grossit et les accentue tellement qu'ils seront insupportables, s'ils ne -le sont déjà pour la majorité.</p> - -<p>C'est un péché originel que de prendre pour titre non pas d'un roman, -mais d'un cycle entier de romans, l'odyssée de la névrose à travers le -sang d'une famille. Si l'on considérait cela comme un cas exceptionnel, -nous prendrions encore patience; mais si, dans les <i>Rougon</i>, on -représente et on symbolise la société contemporaine, nous protestons et -nous ne consentons pas à nous croire un troupeau de malades et de fous, -ce que sont, en un mot, les <i>Rougon</i>. Dieu merci, il y a de tout dans le -monde; et même dans ce siècle de tuberculose et d'anémie, il ne manque -pas de gens qui ont un esprit sain dans un corps sain!</p> - -<p>Le lecteur curieux va dire que, d'après cela, Zola n'étudie que des cas -pathologiques! que dans la galerie de ses personnages il n'y en a aucun -qui ne souffre de l'âme ou du corps, ou des deux à la fois. Si, il y en -a, mais si nuls et si inutiles que leur santé et leur bonté se -traduisent en inertie et qu'elles se rendent presque plus haïssables que -la maladie et le vice. À l'exception de Silvère,—qui, à la rigueur, est -un fanatique politique,—et de l'émouvante et angélique Lalie de -<i>L'Assommoir</i>, les héros vertueux de Zola sont des marionnettes sans -volonté ni force. Le bien fait bâiller et chute de pure bêtise. Voyez -l'étrange femme honnête de <i>Pot-Bouille</i>, et le héros imbécile du -<i>Ventre de Paris</i>! C'est à faire préférer les gredins qui, du moins, -sont décrits de main de maître et qui n'endorment pas.</p> - -<p>Quand un écrivain parvient à découvrir le filon des idées latentes ou -dominantes de son siècle, quand il se fait l'interprète de ce qui le -caractérise le mieux soit en mal soit en bien, il doit abonder forcément -dans le sens des erreurs de l'époque même qu'il interprète. Cette action -mutuelle de l'auteur sur le public et du public sur l'auteur favori, -explique assez les erreurs que commettent des talents clairs et -profonds, mais qui enfin portent le sceau de leur époque.</p> - -<p>Les romans de Zola ne sont pas nés dans la poussière des bibliothèques -pleines de livres classiques. Ils ne se sont point envolés comme de -resplendissants papillons, caressés par le soleil de l'imagination de -l'auteur. Ils ont vu le jour dans l'enclos où Darwin croisa des -individus d'une même espèce zoologique pour les modifier, dans le -laboratoire où Claude Bernard effectua ses expériences et où Pasteur -étudia les fermentations empoisonnées et le mode grâce auquel une seule -et microscopique bactérie infectionne et décompose un grand organisme: -l'idée de <i>Nana</i>. Avant que Zola dessinât l'arbre généalogique des -Rougon-Macquart, Hæckel, avec des traits semblables, avait tracé celui -qui unit les lémurides et les singes anthropomorphes avec l'homme. Avant -que Zola niât le libre arbitre et proclamât le pessimisme, le vide et le -néant de l'existence, Schopenhauer et Hartmann lièrent la volonté -humaine à la roue de fer de la fatalité et déclarèrent que le monde est -un rêve creux, ou plutôt un ennui.</p> - -<p>On ne peut douter qu'il existe cette intime relation entre les romans de -Zola et les théories et les opinions scientifiques de notre siècle, -quoique de nombreux critiques affirment que Zola manque de culture -philosophique et technique, qu'il ignore beaucoup de choses, et que ce -qu'il sait est bien peu. D'abord, cette ignorance de Zola est relative, -puisqu'elle se borne uniquement aux détails, et qu'elle n'empêche pas -son intelligence d'embrasser la synthèse et l'ensemble des doctrines. -Or, pour acquérir ce savoir, il n'est pas nécessaire d'y perdre sa vue, -il suffit de lire quelques articles de revue et une douzaine de volumes -de la <i>Bibliothèque scientifique internationale</i>. D'ailleurs, c'est la -marque de l'artiste, et Zola en est un, que l'intuition rapide et sûre -qui lui permet de refléter et d'incarner dans ses Å“uvres d'une -manière surprenante ce qu'il a à peine entrevu.</p> - -<p>En outre, les miasmes de sciences romanesques, que nous pourrions -appeler les légendes positivistes, flottent dans l'atmosphère comme les -germes étudiés par Pasteur, et pénètrent insensiblement dans les -créations de l'art.</p> - -<p>Notons dans le chapitre des charges contre Zola que ses travaux -réalistes s'appuient sur une science incertaine et obscure. Puis -oubliant ses idées philosophiques, étudions ses procédés artistiques et -sa rhétorique spéciale.</p> - - - -<hr style="width: 65%;" /> -<h3><a name="XII" id="XII"></a>XII</h3> - -<hr class="hr.r5" /> -<h6>SOMMAIRE</h6> - -<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>L'impersonnalité du romancier chez Zola.—Le style.—La -poésie.—Tendance qu'il attribue chez lui au romantisme.—L'intervention -indirecte du romancier.—Vérité de -l'observation.—Symbolisme.—Les inimitiés que Zola a -ameutées contre lui.</i></p></blockquote> -<hr class="hr.r5" /> - -<p>Tous les réalistes et tous les naturalistes modernes, sauf Daudet, -imitent Flaubert dans l'<i>impersonnalité</i>. Ils contiennent toute -manifestation de leurs sentiments, n'interviennent pas dans leurs -récits, et évitent de les interrompre par des réflexions et des -digressions. Zola outre le système en le perfectionnant.</p> - -<p>En lisant un roman quelconque, on remarque facilement combien les -pensées des personnages, vraies et subtilement déduites cependant, se -trouvent baignées et couvertes d'un vernis particulier à l'auteur, si -bien qu'il semble penser aux lieu et place du héros. Zola,—et c'est là -que commencent ses innovations—présente les idées dans la forme -irrégulière, dans la succession désordonnée mais logique de leur -affluence au cerveau, sans les ranger en périodes oratoires ni les -enchaîner en raisonnements médités. Grâce à cette méthode habile et très -difficile à force d'être simple, il réussit à nous donner l'illusion -<i>que nous voyons penser</i> ses héros.</p> - -<p>L'idée éveillée subitement au choc de la sensation,—cela est -indubitable,—parle un langage beaucoup moins artificiel que celui que -nous employons en la formulant au moyen de la parole. Si parfois la -langue va plus loin que la pensée, d'une manière générale les -perceptions de l'entendement et les élans de la volonté sont violents -et concis; la langue les habille, les déguise et les atténue en les -exprimant. Les romanciers, quand ils levaient les couvercles des crânes -comme Asmodée les toits des maisons, et qu'ils voulaient nous montrer -leur activité intérieure, employaient des périphrases et des -circonlocutions. Zola a été le premier peut-être à les supprimer, comme -le confesseur, lorsque le pénitent, par pudeur ou par désir de rendre sa -conduite plus honorable, cherche des détours et choisit des phrases -ambiguës et des mots obscurs, déchire les voiles dont l'âme s'enveloppe -et dit le mot propre que le pécheur n'osait employer.</p> - -<p>Ceux qui affirment que la phrase crue, vulgaire et brutale, que la -pensée cyniquement mise à nu, sont tout le style grossier de Zola, n'en -sont pas plus justes pour cela. Beaucoup le croient ainsi, qui de ses -Å“uvres ne connaissent que le pire du pire, c'est-à -dire cela -seulement qui flatte leur curiosité dépravée. Dans l'ensemble de ses -Å“uvres, le créateur d'Albine, d'Hélène et de Miette, sacrifie sur les -autels de la poésie. S'il inventa, comme le disent ses adversaires, <i>la -rhétorique de l'égoût</i>, il mit aussi le pied bien des fois, comme il le -déclare lui-même, dans des prés couverts d'herbe et de fleurs.</p> - -<p>Je ne crois pas que ce soit de la prose que la symphonie descriptive, -que le poëme paradisiaque qui fait un tiers de <i>la Faute de l'abbé</i> -Mouret, et où le même burin ferme qui grava dans le métal le style -canaille des Halles et des Faubourgs de Paris, sculpta les formes -splendides de la riche végétation qui croît dans cette serre vue en -rêve, s'y multiplie et en brise les barrières en embaumant l'air. Ce -n'est pas seulement dans <i>la Faute de l'abbé Mouret</i> que Zola -s'abandonne an plaisir de bâtir une chaude poésie avec des éléments -réels. Il l'a fait dans beaucoup d'autres livres.</p> - -<p><i>La Fortune des Rougon</i> avec son amoureux duo d'adolescents; <i>La Curée</i> -avec sa superbe serre d'hiver, ses intérieurs somptueux poétisés par -l'art et par le luxe; <i>Une page d'amour</i> avec ses cinq descriptions de -la même ville, vue tantôt aux rougeoiements du crépuscule, tantôt à la -lueur de l'aube, descriptions qui sont un pur caprice de compositeur, -une série de gammes ascendantes destinées à montrer l'agilité des doigts -et la puissance du clavier; enfin, même <i>Nana</i> et l'<i>Assommoir</i> dans -certaines pages, prouvent l'inclination de Zola à <i>faire beau</i> -artificieusement en dominant le vulgaire, le laid et l'horrible du -sujet. Zola reconnaît et avoue cette propension qui se communique à son -école. Il la considère comme un défaut grave, héritage des romantiques. -Son aspiration suprême, son idéal, serait d'atteindre un art plus épuré, -plus grandiose, plus classique, où au lieu d'échelles chromatiques ou -d'arpèges compliqués, la simplicité et le naturel de la facture -seraient unis à la majesté du thème.</p> - -<p>Zola convient que son style, loin de posséder cette simplicité et cette -pureté qui rapprochent, en quelque sorte, la nature de l'esprit et -l'objet du sujet, cette sobriété qui exprime chaque idée par les mots -strictement nécessaires et propres, est surchargé d'adjectifs, panaché, -enrubanné et bariolé à l'infini, si bien que l'avenir le jugera -peut-être de qualité inférieure. Ces défauts sont-ils réellement dus à -la tradition romantique? ou plutôt ces lignes pures et sculpturales que -Zola ambitionne et que nous ambitionnons tous, n'excluent-elles pas -l'ondulation continuelle du style, le détail minutieux mais riche et -palpitant de vie qu'exige et que goûte le public moderne?</p> - -<p>Bref, Zola, loin d'être négligent, vulgaire ou incorrect, pèche parfois -par la recherche. Les critiques français qui ne l'ignorent pas et lui -veulent du mal, à côté des accusations de grossièreté, de brutalité et -d'indécence, lui lancent une accusation bien plus fondée, en l'appelant -auteur quintessencié et léché. Le chef du Naturalisme manque de naturel -et de simplicité. Il ne le nie pas et il l'impute au romantisme qu'il a -sucé avec le lait.</p> - -<p>Artiste plein de nuances, de jolivetés et de raffinements, on dirait -cependant que sa prose manque d'ailes, qu'elle est liée par des liens -invisibles, et qu'il lui manque ce doux abandon, cette facilité, cette -harmonie et ce nombre que possédait Georges Sand. Son style égal et -plan, est en réalité très travaillé, savamment disposé, prémédité à -l'extrême, et certaines phrases qui semblent écrites à la grâce de Dieu -et sans autre but que celui d'appeler les choses par leur nom, sont le -produit de calculs esthétiques que l'habileté de l'auteur ne parvient -pas toujours à dissimuler.</p> - -<p>Même la valeur euphonique des mots et surtout leur vigueur, comme -touches de lumière ou taches d'ombre, sont combinées chez Zola pour -produire de l'effet, de même que la manière d'employer les temps des -verbes. S'il dit <i>allait</i> au lieu de <i>fut</i>, ce n'est pas par hasard ou -par négligence; c'est parce qu'il veut que nous nous représentions -l'action de plus près. Quand il emploie certains diminutifs, certaines -phrases de pitié ou d'ennui, nous entendons la pensée du personnage -formulée par la bouche de l'auteur, sans qu'il soit besoin de ces -sempiternels monologues qui occupent tant de pages chez d'autres -romanciers.</p> - -<p>On a reproché, et l'on reproche encore à l'école naturaliste, la -longueur des descriptions; mais que de <i>prézolistes</i> il y eut pour la -description! Seulement dans les anciens romans anglais, ce qui était -lourd et interminable, c'était la peinture des sentiments, des passions -et des aspirations de leurs héros et de leurs héroïnes, de leurs grandes -batailles avec eux-mêmes, et de leurs plaintes amoureuses. Chez -Walter-Scott, c'était tout, paysages, peintures, costumes et dialogues. -Qui fut plus prolixe que Rousseau pour étaler le décor?</p> - -<p>La différence entre les idéalistes et Zola consiste en ce que celui-ci -préfère aux châteaux poétiques, aux lacs, aux vallées et aux montagnes, -les villes, leurs rues, leurs halles, leurs palais, leurs théâtres et -leurs chambres de députés, et en ce qu'il insiste autant sur des détails -caractéristiques et éloquents que sur des riens de peu d'importance. Le -lecteur a-t-il vu parfois des portraits à l'huile peints en se servant -d'un verre grossissant? A-t-il observé comment on y distingue les rides, -les verrues, les grains de beauté et les plus imperceptibles dépressions -de la peau. L'impression produite par ces portraits a quelque chose -d'analogue à celle que causent certaines descriptions de Zola.</p> - -<p>On aime mieux regarder une toile peinte seulement d'après les yeux, -librement et franchement. Il n'est cependant pas permis, pour cela, de -dire que les descriptions de Zola se réduisent à de simples inventaires. -Ceux qui l'assurent devraient essayer des inventaires de ce genre; ils -verraient que ce n'est pas si facile. Les descriptions de Zola, -poétiques, sombres ou humoristiques, remarquez que je ne dis pas gaies, -constituent une partie qui n'est point mince de son mérite original et -sont l'écueil le plus grave pour ses malheureux imitateurs. Certes oui, -ceux-là nous donneront des listes d'objets, si, comme il est probable, -le sort leur refuse le privilège d'interpréter le langage de l'aspect -des choses, et le don de l'opportunité et de la mesure artistique.</p> - -<p>Ce sera aussi le sort de tous ceux qui pensent que la méthode réaliste -se réduit à copier la première chose que l'on voit, laide ou belle, -laide de préférence, et qu'un groupe de copies de ce genre forment un -roman.</p> - -<p>J'ai lu, je ne sais où, qu'un blanc-bec disait à un sculpteur, en lui -montrant la Vénus qu'il terminait: «Apprenez-moi à en faire une autre -comme celle-là ; ce doit être facile!» Le sculpteur lui répondait: «Très -facile! il n'y a qu'à prendre un bloc de marbre et à enlever les -morceaux qui sont de trop.»</p> - -<p>L'ironie de l'artiste est applicable au roman.</p> - -<p>Zola a formulé son esthétique et sa méthode avec assez de clarté et de -prolixité, en sept volumes <i>seulement</i>, et il les a appliqués dans -quinze ou vingt romans. Non content de cela, lui et ses disciples, -renseignent à l'envie le public et lui révèlent les secrets du métier. -Ils expliquent comment on travaille, comment on recueille des notes, -comment on les classe et comment on les emploie; comment on part des -antécédents de famille, pour reconstituer le caractère et la situation -d'un personnage. Les romanciers d'autrefois, tout au contraire, aimaient -à s'entourer de mystère et à rendre mythique la naissance de leurs -Å“uvres.</p> - -<p>Cependant, malgré tant de recettes, il est des gens qui ne les -appliquent point, en dépit de la gloire croissante et du profit que Zola -et Daudet retirent de leurs livres, ce qui pullule maintenant, ce sont -des romanciers idéalistes de l'école de Cherbuliez et de Feuillet, de -ceux qui imaginent au lieu d'observer et qui rêvent éveillés. En effet, -si la vie, la réalité et les mÅ“urs sont sous les yeux de tout le -monde, peu de gens savent les voir et moins encore les expliquer. Le -spectacle est unique, les yeux et les intelligences sont différents.</p> - -<p>Là se pose une autre question. Zola prétend observer la vérité et assure -que ses livres en sont ourdis. Ne se trompe-t-il pas? L'imagination -serait-elle aussi un élément de ses Å“uvres?</p> - -<p>Quand il écrivit <i>l'Assommoir</i>, il ne manqua pas de gens pour lui dire, -qu'il défigurait et qu'il noircissait le peuple; les critiques crièrent -plus fort encore contre l'exactitude de <i>Nana</i> et de <i>Pot-Bouille</i>. Si -<i>Nana</i> est une Å“uvre fausse, pour moi les mensonges de <i>Nana</i> sont -sans contrôle; quant à <i>Pot-Bouille</i>, l'exagération me semble -indubitable. Et plutôt qu'<i>exagération</i> je l'appellerai <i>symbolisme</i>, ou -si l'on veut, <i>vérité représentative</i>. Quoique cela semble un paradoxe, -le symbole est une des formes usuelles de la rhétorique zoliste; -l'esthétique de Zola, faut-il le dire, est parfois symbolique ... comme -celle de Platon.</p> - -<p>Allégories déclarées (<i>la Faute de l'abbé Mouret</i>), ou voilées (<i>Nana</i>, -<i>la Curée</i>, <i>Pot-Bouille</i>), ses livres représentent beaucoup plus qu'ils -ne sont en réalité.</p> - -<p>Dans <i>la Faute</i>, l'auteur ne cache pas ses intentions symboliques. Tout -jusqu'au nom <i>Paradou</i> (paradis), et à l'arbre gigantesque à l'ombre -duquel le péché est commis, tout rappelle la Genèse. <i>Nana</i>, la -courtisane impure, la mouche d'or couvée dans les fermentations du -fumier parisien et dont la piqûre infectionne, désorganise et tue tout, -n'est-ce pas un autre symbole? Sur la blonde tête de Nana, l'auteur -accumula toutes les immondices sociales, déversa la coupe emplie -d'abominations et fit de la grisette pervertie un énorme symbole, une -incarnation colossale du vice. Par le même procédé, dans la maison -bourgeoise de <i>Pot-Bouille</i>, il réunit toutes les hypocrisies, toutes -les perversités, toutes les plaies et toutes les pourritures qu'il y a -dans la bourgeoisie française.</p> - -<p>Bien qu'il soit allé à Paris, comme presque tout le monde y est allé, un -étranger peut difficilement se rendre compte si les mÅ“urs françaises -sont aussi mauvaises. Là -bas, on parle de maux qui, ici, grâce à Dieu, -ne nous affligent pas encore, et le cens des habitants y fournit des -chiffres et y indique une décroissance de population qui doit suggérer -de profondes réflexions aux hommes d'Etat de la nation voisine.</p> - -<p>Malgré tout cela, je crois que la méthode d'accumulation, qu'emploie -Zola, arrive à enfler la réalité, c'est-à -dire, la noirceur et la -tristesse de la réalité, et que le romancier procède comme les -prédicateurs, quand dans un sermon ils grossissent les péchés dans le -but de pousser l'auditoire au repentir. En somme, je tiens Zola pour un -pessimiste et je crois qu'il voit l'humanité plus laide, plus cynique et -plus basse qu'elle n'est. Plus cynique surtout, car ce <i>Pot-Bouille</i>, -plutôt qu'une étude de mÅ“urs bourgeoises, semble la peinture tout à -la fois d'un lupanar, d'un bagne en liberté et d'une maison de fous.</p> - -<p>Je ne voudrais pas me tromper en jugeant Zola, ni l'attaquer ni le -défendre plus qu'il n'est juste. Je sais qu'il est à la mode de faire -des haut-le-cÅ“ur en entendant son nom, mais, en littérature, que -signifient les haut-le-cÅ“ur? C'est une chose que le génie et le -talent; une autre que les licences, les écarts, les erreurs d'une -école.</p> - -<p>Dans son pays même, Zola est détesté. Gambetta le haïssait, parce que -Zola l'avait discuté comme écrivain et comme orateur. L'Académie, -l'Ecole normale, tous les romanciers idéalistes, tous les auteurs -dramatiques, la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, M<sup>me</sup> Edmond Adam, exècrent Zola, -l'excommunient et feignent de ne pas le voir. Peut-être nous autres, -placés à distance plus grande, apprécierons-nous mieux la grandeur du -chef des naturalistes et préfèrerons-nous l'entendre à nous -scandaliser.</p> - - - -<hr style="width: 65%;" /> -<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h3> - -<hr class="hr.r5" /> -<h6>SOMMAIRE</h6> - -<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>La morale et le roman naturaliste.—Le fatalisme.—Les -jeunes filles et la littérature.—La seule morale c'est -la morale catholique.—L'indulgence des idéalistes pour -les romantiques.—Le Don Quichotte.—L'adultère et le -roman naturaliste.—Résumé de la question.</i></p></blockquote> -<hr class="hr.r5" /> - -<p>Zola nous amène à entamer la question, bien souvent traitée et mal -éclaircie, de la morale dans l'art littéraire, et spécialement dans -l'école réaliste.</p> - -<p>Avant tout, tâchons d'éviter de faire de la philosophie. Je sais très -bien que dans l'Essence divine les attributs de vérité, de bonté et de -beauté sont réunis; mais je sais aussi avec une certitude expérimentale, -que dans les Å“uvres humaines, ils se trouvent séparés, et toujours à -un degré relatif.</p> - -<p>Un final d'opéra, où le ténor meurt en chantant, peut être <i>très beau</i> -et il n'y a pas de chose plus éloignée de <i>la vérité</i>. Un groupe -licencieux de sculpture païenne peut être <i>beau</i> sans être <i>bon</i>. Ceci -me semble évident par soi-même, et je crois oiseux de l'appuyer sur des -raisonnements, parce qu'il y a dans la perception de la beauté quelque -chose d'ineffable qui résiste à la logique et ne se démontre ni ne -s'explique.</p> - -<p>Pour en venir maintenant aux relations de la morale et des nouvelles -écoles littéraires, je commencerai par observer que c'est une erreur -fréquente chez les adversaires du réalisme que de confondre deux choses -aussi distinctes que l'<i>immoralité</i> et la <i>grossièreté</i>. L'<i>immoral</i> -c'est seulement ce qui excite au vice; le grossier tout ce qui combat -certaines idées de délicatesse, basées sur les mÅ“urs et les usages -sociaux. La seconde faute est donc vénielle, on le comprend: la première -est forcément mortelle.</p> - -<p>Je l'ai déjà indiqué dans plusieurs endroits de ces études, l'immoralité -du naturalisme est la résultante de son caractère fataliste, -c'est-à -dire du fonds de déterminisme qu'il recèle. Tout écrivain -réaliste est libre de s'écarter d'un chemin aussi serpenteux, que n'ont -jamais suivi nos meilleurs classiques, qui étaient cependant réalistes -et très réalistes.</p> - -<p>Bien peu d'entre les critiques qui crient le plus fort contre le -naturalisme, s'aperçoivent des mauvaises herbes déterministes qui -croissent dans le jardin de Zola. La charge la plus grave qu'ils élèvent -contre lui,—et en se voilant la face,—c'est que ses livres ne peuvent -être mis entre les mains des jeunes filles.</p> - -<p>Mon Dieu! il faudrait en premier lieu commencer par élucider s'il -convient mieux aux jeunes filles de vivre dans une innocence -paradisiaque ou de connaître la vie, ses écueils, ses récifs afin de les -éviter. Ce problème, comme presque tous les problèmes, se résout dans -chaque cas d'après les circonstances, parce qu'il existe autant de -caractères différents que de jeunes filles et que ce qui convient à -l'une serait peut-être funeste à l'autre. Allez après cela établir des -règles absolues! Il en est de cette question comme de celle des -aliments. Chaque âge et chaque estomac en exigent de différents. -Proscrire un livre parce que tourtes les jeunes filles ne peuvent en -nourrir leur intelligence, c'est comme si nous jetions par la fenêtre un -morceau de viande, sous prétexte que les enfants qu'on allaite ne la -mangent pas. Donnez-donc au bébé son <i>lolo</i>, et l'adulte appréciera à sa -valeur la nourriture forte et nutritive.</p> - -<p>Combien nous sommes las d'entendre louer certains livres qu'on vante -seulement parce qu'ils ne contiennent rien qui puisse faire rougir une -jeune fille! Et pourtant, au point de vue littéraire; ce n'est pas un -mérite, ni un défaut, pour un livre que de ne pas faire rougir les -jeunes filles.</p> - -<p>Les étrangers ont bien plus d'esprit: ils comprennent que le genre de -lecture varie selon les âges et les situations, et que depuis le temps -où l'enfant épelle jusqu'à celui où l'homme atteint la plénitude de sa -raison, il y a une période durant laquelle il doit lire quelque chose. -Ils écrivent donc des livres à la portée de l'enfance et de la jeunesse, -ouvrages qui sont rédigés souvent par des plumes habiles et fameuses, -qui ont l'habitude de s'adapter au degré de développement auquel sont -arrivées les facultés du public spécial à qui elles s'adressent. Chez -nous on écrit aussi des livres anodins et douceâtres; seulement leurs -auteurs prétendent intéresser tous les âges, quand en réalité ils ne -font que les ennuyer tous.</p> - -<p>Je trouve un autre grave inconvénient dans les livres hybrides qui -aspirent à corriger en amusant. Comme chaque auteur entend la morale à -sa manière, ils l'expliquent ainsi: je laisse au jugement du lecteur de -décider ce qui est le plus mauvais, de laisser la morale de côté ou de -la falsifier.</p> - -<p>Pour moi, il n'y a d'autre morale que la morale catholique, et ses -préceptes me semblent seuls purs, droits, sains et parfaits. C'est dire -que, si un auteur puise ses moralités dans Hégel, Krauss ou Spencer, je -les tiendrais pour pernicieuses. Rousseau, Georges Sand, Alexandre Dumas -fils, et cent autres romanciers qui s'érigent en maîtres de morale du -genre humain, qui écrivent des romans à thèses et à théories, me -semblent d'une lecture plus funeste que n'est Zola, en admettant que le -lecteur les prenne au sérieux.</p> - -<p>L'opinion générale est que la moralité d'une Å“uvre consiste à montrer -la vertu récompensée et le vice puni: doctrine insoutenable devant la -réalité et devant la foi.</p> - -<p>S'il n'y avait d'autre vie que celle-ci, si, dans un autre monde de -vérité et de justice, chacun n'était pas récompensé selon ses mérites, -la morale exigerait que dans cette vallée de larmes toutes choses -fussent dans l'ordre; mais vouloir qu'un romancier modifie et corrige -les desseins de la Providence, cela me semble un souci ridicule.</p> - -<p>De toute manière, que ce soit immoralité ou grossièreté que l'on trouve -dans le réalisme, les rugissements de la presse et du public, le grand -<i>tolle</i> qui nous étourdit les oreilles, semblent dénoncer l'apparition -d'un mal nouveau et inconnu, comme si, jusqu'à cette date, les lettres -eussent été un miroir d'honnêteté et de pudeur. Cependant, il y a bien -des années, Valera, discutant avec Nocédal, dit spirituellement que les -temps heureux où la littérature fut irréprochable n'étant jamais -arrivés, personne ne pouvait en désirer le retour. Cette grande vérité -que Valera démontre avec son élégante érudition accoutumée, il n'est nul -besoin d'en donner la preuve à quiconque connaît un peu nos classiques -et notre ancien théâtre. Seulement les adversaires du naturalisme -emploient une tactique de mauvaise foi. Ils lui reprochent de n'être pas -nouveau, tout aussi bien que pour le rabaisser ils lui opposaient -l'exemple de la littérature antérieure.</p> - -<p>Trouverions-nous, par hasard, dans un temps plus récent que le siècle -d'or, des modèles de cette littérature pudique et austère? J'ai été -élevée dans l'abstinence et la sainte horreur des romans romantiques. -Quoique j'aie lu, dans mon enfance, l'<i>Iliade</i> et le <i>Don Quichotte</i> au -point d'en apprendre des morceaux par cÅ“ur, je n'ai jamais pu -posséder un exemplaire d'Espronceda ou de <i>Notre-Dame de Paris</i>, -ouvrages que leur réputation satanique éloignait de mes mains. Si les -classiques ont péché, et les romantiques aussi, pourquoi faire peser -sur les naturalistes et les réalistes tout le poids de la faute?</p> - -<p>C'est chose étrange de voir chaque école passer une indulgente éponge -sur ses propres immondices et montrer du doigt celles des autres!</p> - -<p>Les néo-classiques absolvent aujourd'hui les écrivains païens, en -alléguant qu'ils ne connurent pas le Christ; beaucoup d'entre eux -écrivirent cependant après que l'Evangile eût été annoncé. La nature -seule, à défaut de religion, ne proscrit-elle pas assez certaines -abominations, au récit desquelles se complaisent les poètes latins?</p> - -<p>A leur tour, les idéalistes pardonnent les écarts romantiques, parce -que, quand bien même un héros romantique ferait comme Werther l'apologie -du suicide, ou douterait de l'air même qu'il respire comme Lélia, il -aurait l'excuse de suivre les voies de l'idéal. Qu'importe que le corps -se vautre dans la boue, pourvu que le regard soit fixé vers les étoiles!</p> - -<p>Pour rendre honnêtes les crudités qui abondent chez Tirso et Quevedo, on -parle de la candeur et de la simplicité de l'époque à laquelle ils -vivaient. Celui qui ne veut pas se contenter de ces excuses, c'est bien -sa faute!</p> - -<p>Les défenseurs de ces écoles me diront que ce n'est pas à cause de ces -taches, mais, malgré elles, qu'ils vantent Horace, Espronceda, et tous -les saints de leur dévotion: pour nous c'est tout la même chose. Quand -Zola pèche contre le goût je puis fort bien dire, pour ma part, que je -n'y trouve nul plaisir. Je le préfèrerais plus réservé et, bien sûr, je -ne loue pas chez lui les fautes mais les beautés.</p> - -<p>Maintenant si quelqu'un me demande où commencent ces écarts et jusqu'où -va la liberté que peut s'accorder l'écrivain, je ne saurais le dire. Les -limites en sont extrêmement variables, le tact, la sûreté de main que -possède un grand talent lui servent seuls de guides, pour ne point -s'écarter de la route et pour se redresser s'il tombe. Il est indéniable -que le <i>Don Quichotte</i> contient des passages bien peu attiques, que l'on -peut avec justice appeler grossiers. Cependant ce sont des parties de ce -divin tout: le génie de Cervantès les a marquées de son estampille et, -pour le déclarer d'une fois, elles sont très bien où elles sont et je ne -les effacerais pas s'il dépendait de moi de les supprimer. J'incline à -comparer les beaux fruits de l'esprit humain avec l'émeraude, qui est -une belle pierre mais dont on trouve rarement un échantillon qui n'ait -une petite tache ou un petit défaut. Les grands auteurs ont leur tache; -ils ne cessent pas pour cela d'être des pierres précieuses.</p> - -<p><i>Nana</i> est peut-être l'Å“uvre à cause de laquelle on juge Zola le plus -sévèrement. Cela est-il du au sujet? Je crois plutôt que c'est au -défaut de prudence, au cynisme brutal avec lequel il est traité.</p> - -<p>En fait, il y a dans la société des formes, et des bornes auxquelles une -Å“uvre qui veut traverser victorieusement les siècles ne peut -peut-être pas se dérober. Je dis peut-être, parce que si Rabelais et -d'autres écrivains brisèrent ces digues et gagnèrent un nom -impérissable, leur licence constitue cependant un élément d'infériorité, -et comme une note vulgaire dans la symphonie de leur talent.</p> - -<p>Ces vallées et ces limites, le génie les ébranle, mais d'elles-mêmes -elles reprennent leur place. Sans doute elles changent: elles ne -disparaissent jamais et s'imposent avec tant de force que je ne sache -pas qu'aucun écrivain les ait jamais renversées.</p> - -<p>Si audacieuse que soit une plume, pour tant qu'elle veuille copier la -réalité nue, il y a toujours un point auquel elle s'arrête. Il y a des -choses qu'elle n'écrit pas, des voiles qu'elle ne parvient pas à -soulever. Tout consiste à savoir s'arrêter à temps, aux limites du -terrain défendu par la morale de l'art.</p> - -<p>Il faut ici remarquer que la majorité des critiques semble s'imaginer -qu'il n'existe qu'un genre d'immoralité, l'immoralité érotique, comme si -la loi divine se réduisait à un commandement. Que l'auteur s'abstienne -de peindre la passion amoureuse et il a carte blanche pour portraicturer -toutes les autres! Et cependant, il y a des romans comme <i>le -Juif-Errant</i> ou <i>les Mystères de Paris</i> qui, par leur caractère -anti-social et anti-religieux, ne sont pas moins immoraux que <i>Nana</i>.</p> - -<p>Dans les questions religieuses et sociales, les naturalistes agissent -comme leurs frères les positivistes vis-à -vis des problèmes -métaphysiques. Ils les laissent de côté, attendant que la science leur -en fournisse la solution, s'il est possible. Cette abstention est mille -fois moins dangereuse que la propagande socialiste et hérétique des -romanciers qui les précédèrent.</p> - -<p>Quant à la passion, surtout à l'amour en dehors des voies du devoir, -loin de la glorifier, on dirait que les réalistes ont pris à cÅ“ur -d'enlever à l'humanité toute illusion sur elle, d'en montrer les dangers -et les laideurs, d'en diminuer les attirances.</p> - -<p>De <i>Madame Bovary</i> à <i>Pot-Bouille</i>, l'école ne fait que répéter avec un -accent fatidique que l'on trouve dans le devoir seul la tranquillité et -le bonheur.</p> - -<p>Le Portugais Eça de Queiroz dans son roman <i>O primo Bazilio</i> (le cousin -Basile), où il imite Zola jusqu'à la copie, fait un tableau, horrible -sous son apparence vulgaire, du supplice de la femme esclave de sa -faute.</p> - -<p>Il est clair que l'enseignement des réalistes n'est pas formulé en -sermons et en axiomes. Il faut le lire dans les faits.</p> - -<p>Il en arrive de même dans la vie où les mauvaises actions sont punies -par leurs propres conséquences.</p> - -<p>En définitive, les naturalistes ne sont pas des révolutionnaires -utopistes ni impies par système. Ils ne font pas l'apothéose du vice. -Ils n'échauffent pas les têtes et ne corrompent pas les cÅ“urs. Ils -n'énervent pas les intelligences en peignant un monde imaginaire et en -dégoûtant du réel.</p> - -<p>Ce qu'il faut imputer, en particulier, au naturalisme.—je n'ai point de -plaisir à le répéter,—ce sont les tendances déterministes, le défaut de -goût et un certain manque de choix artistique.</p> - -<p>De ces fautes la première est un délit grave, la seconde est de moindre -importance, parce que les plus illustres de nos dramaturges et de nos -romanciers l'ont commise. Ce qui importe, ce ne sont pas les verrues de -la surface, c'est le fond.</p> - - - -<hr style="width: 65%;" /> -<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h3> - -<hr class="hr.r5" /> -<h6>SOMMAIRE</h6> - -<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Le Réalisme anglais.—Son origine: Chaucer et Shakespeare.—Foë -et Swift.—Walter Scott.—Les autoress.—Dickens, -Thackeray et Bulwer.—Georges Eliot.—Le rôle du roman en -Angleterre, son influence sociale.—L'esprit anglican -dont il est imprégné.</i></p></blockquote> -<hr class="hr.r5" /> - -<p>Des gens, qui se piquent d'un goût délicat et répugnent à la crudité des -romanciers français, vantent le roman anglais, et louent un certain -genre de naturalisme mitigé qui lui est particulier. C'est maintenant -une opinion aristocratique et élégante que d'admettre la suprématie du -roman anglais sur le terrain moral et sur le terrain littéraire.</p> - -<p>Le lecteur n'ignore pas combien les jugements généraux en matière de -morale sont parfois sans fondement et erronés. Il pourra donc -s'expliquer facilement comment est en odeur de sainteté sur notre terre -catholique et latine une littérature, et le légitime du protestantisme, -appropriée à ces mÅ“urs méticuleuses, hypocrites, réservées et -égoïstes que le puritanisme, mêlé à l'esprit mercantile de la race, -acclimata dans l'ancienne île des Saints.</p> - -<p>Et ce n'est point que l'Angleterre n'ait des saines traditions réalistes -et un illustre ancêtre littéraire. Chaucer, père de sa poésie, était un -réaliste, et ses <i>Contes de Cantorbéry</i> des tableaux d'après nature. Le -plus grand astre du firmament britannique, l'illustre Shakespeare porta -le Réalisme à un certain point où n'oserait peut-être pas le suivre -Zola. Mais, si la poésie et le théâtre fleurissent, de bonne heure, dans -la Grande-Bretagne, le roman y naquit tard, quand le pays appartenait -déjà irrévocablement à la Réforme.</p> - -<p>La Réforme! Partout où son esprit prévalut, il fut un élément -d'infériorité littéraire, et ceci, Dieu le sait, je ne le dis pas pour -louer le catholicisme dont l'excellence ne dépend pas de questions -esthétiques, mais pour donner à entendre que le roman anglais se ressent -de son origine. De tous les genres cultivés en Angleterre, depuis Henri -<span style="font-size: 0.8em;">VIII</span> jusqu'à maintenant, le roman est celui que le protestantisme a -pénétré davantage. Aussi les Anglais n'ont-ils pas produit un <i>Don -Quichotte</i>, c'est-à -dire une épopée de la vie réelle, qui puisse être -comprise par l'humanité entière.</p> - -<p>Depuis son berceau même, le roman anglais est dominé par des tendances -utilitaires, qui le lient au sol, pour ainsi dire, et l'empêchent de -voler par les espaces sublimes que parcourt la libre fantaisie de -Shakespeare et de Cervantès.</p> - -<p>Pour tant que l'on loue Foë, en lui donnant le titre pompeux d'<i>Homère -de l'individualisme</i>, <i>Robinson</i> n'est une Å“uvre incomparable que -pour les enfants de dix à quinze ans.</p> - -<p>Swift, le misanthrope contemporain de Robinson, est beaucoup plus -profond, et pour les intentions doctrinales, nul ne l'égale, car, en fin -de compte, la satire est une direction radicale de la littérature à -thèse.</p> - -<p><i>Le Vicaire de Wakefield</i>, de Goldsmith, parfois douce idylle, agréable -peinture domestique, contient un idéal purement anglais, patriarcal. -Tandis que l'exemple des filles du Vicaire enseigne à fuir la vanité, -<i>Clarisse</i> et <i>Paméla</i> condamnent irrévocablement la passion et ouvrent -la série des romans austères, où le cÅ“ur rebelle est toujours vaincu. -Quant à Walter Scott, il n'a pas eu de descendance légitime.</p> - -<p>Walter Scott est un phénomène isolé dans la littérature anglaise, ou -pour plus d'exactitude, l'enfant d'une autre nationalité toute -différente, la nationalité écossaise qui est rêveuse, idéaliste et -poétique autant que la nationalité anglaise est pratique et utilitaire. -A coup sûr, Walter Scott ne procède pas de Shakespeare. Mais le sens -pratique et prosaïque de Foë ne court pas davantage par ses veines. -C'est le barde qui vit dans un passé coloré de lumière et de pourpre, -comme un splendide coucher de soleil; qui fait revivre l'histoire et la -légende en ne demandant à la réalité que ce vernis brillant, nommé -couleur locale par les romantiques. En somme, c'est le dernier chanteur -des beaux âges chevaleresques, <i>le dernier ménestrel</i>.</p> - -<p>Quand, de sa résidence seigneuriale de Abbots-ford, Walter Scott -évoquait les traditions de sa romanesque patrie, la troupe de -romancières qui ont tant influé et influent tant sur le caractère de ce -genre littéraire, en lui donnant une saveur spéciale et éthique, entrait -déjà en lice. Les femmes conquéraient le territoire dont elles sont -maîtresses à cette heure. On lisait passionnément les <i>contes moraux</i> de -Miss Edgeworth. Les noms de Miss Mary Russel Milford, Miss Austen, -Mistress Opie, Lady Morgan, Mistress Shelley étaient célèbres. Une fois -maître du roman, l'élément féminin se cramponna à son butin. -Aujourd'hui, on compte par milliers les <i>autoress</i> qui font gémir tous -les jours les presses de Londres sous les fruits de leur talent. Quand -Dickens, Thackeray et Lytton Bulwer ne furent plus là , le premier -romancier anglais fut une femme, Georges Eliot.</p> - -<p>Par suite de cet empire des femmes, le roman anglais tend à enseigner et -à prêcher beaucoup plus qu'à réaliser la beauté. A peine la fille de -clergyman prend-elle la plume qu'elle se trouve à la hauteur de son père -et peut alors, plaisir ineffable! aller et enseigner les peuples. Non -seulement elle possède une chaire et un pupitre, mais elle dispose de -moyens matériels pour la propagation de la foi.</p> - -<p>Charlotte Yonge écrit l'<i>Héritier de Redcliffe</i>. L'édition se vend bien. -Avec le produit, l'auteur achète un navire et en fait présent à un -évêque missionnaire.</p> - -<p>Ainsi, chez les romancières modernes de l'Angleterre, s'est presque -complètement éteint ce noble orgueil littéraire, qui aspire à la gloire -conquise par la concentration du talent et par l'effort constant vers la -perfection suprême, amour-propre d'artiste qu'exprima si virilement -George Sand. Au lieu d'aspirer à produire de belles Å“uvres, des -Å“uvres durables, elles se jettent dans le torrent écumeux de la -production hâtive, luttant à qui fera le plus et non à qui fera le -mieux. Le roman anglais a une extension obligatoire de trois gros -volumes, et les romanciers à la mode comme Francis Trollope ne se -satisfont pas à moins d'un roman par trimestre, c'est-à -dire de douze -volumes par an. Quel style, quelle invention, quels caractères y -aura-t-il que ce fleuve débordant d'encre n'inonde et ne ruine!</p> - -<p>Pour la nation anglaise, le roman est devenu un article de première -nécessité et de consommation quotidienne, comme le bifteck qui répare -ses forces, comme le charbon dont la chaleur tempère ses journées -glaciales et réjouit ses longues nuits. Il y a pour le roman un public -quotidien et assuré, comme il y en a un ici pour les cafés. Le roman est -l'écho des aspirations du lecteur et joue son rôle religieux, politique -et moral. Il s'inspire des exigences du public. Il est philosophique -avec Charles Reade; républicain et socialiste avec Joshua Davidson; -théologique avec Charlotte Yonge; politique avec Disraeli; -fantasmagorique dans le genre d'Anna Radcliffe qui amuse encore; -historique dans le goût de Walter Scott qui a toujours des disciples. -Les géographes, les paysagistes et les auteurs de marines qui suivent -les traces de Fenimore Cooper, le capitaine Mayne-Reyd, le capitaine -Marryat, et d'autres capitaines, jouissent aussi de la faveur de ce -peuple colonisateur et touriste.</p> - -<p>Les écrivains américains Bret-Harte et Mark Twain fendent les -brouillards de l'atmosphère anglaise avec des étincelles d'<i>humorisme</i>, -cette gaieté difficile et douloureuse du Nord.</p> - -<p>Ses inclinations ainsi flattées, satisfait dans ses goûts moins -littéraires que poétiques, le peuple anglais accorde, à son tour, à ses -romanciers une tendresse personnelle dont nous ne connaissons pas -d'exemple chez nous. C'en est une preuve que les nombreux pèlerins qui -se rendent tous les ans au presbytère de Haworth où naquit et où passa -les premières années de sa vie la romancière qui illustra le pseudonyme -de <i>Currer Bell</i>.</p> - -<p>La gloire littéraire n'est pas assez: c'est une affection plus intime, -qui entoure d'une auréole le nom des romanciers favoris de la nation -britannique. On ne considère pas le roman comme un simple passe-temps, -comme un simple plaisir esthétique, c'est une institution, le cinquième -pouvoir de l'Etat, et comme l'a dit en public le romancier Trollope, -<i>les romans sont les sermons de l'époque actuelle</i>.</p> - -<p>Leur influence s'étend non seulement aux mÅ“urs mais aux lois. Ils -influent sur les délibérations des chambres, sur les réformes -continuelles que subit le code d'une nation si éminemment conservatrice.</p> - -<p>Que les pays sont différents! dirons-nous avec le héros de <i>Very well</i>. -Allez un peu proposer à nos cortès espagnoles si tumultueuses et si -déclamatrices une réforme légale, suggérée par exemple par la lecture de -la <i>Déshéritée</i> ou de <i>Don Gonzalo Gonzalez de la Gonzalera</i>. L'on verra -avec quels rires homériques nos graves sénateurs accueilleront cette -proposition!</p> - -<p>En Angleterre, la force sociale du roman est reconnue. Toutes les -classes s'enorgueillissent de posséder des romanciers. Il en est qui -sont ministres, marins, diplomates et magistrats. Magistrats, oui, et -que dirait-on dans nos cours, Dieu d'Israël! si un président de chambre -publiait un petit roman! Pour faire comprendre l'influence et l'action -du roman dans la race saxonne, il suffit d'en citer un, <i>la Case de -l'Oncle Tom</i>, dont personne n'ignore les résultats anti-esclavagistes.</p> - -<p>Et le naturalisme anglais?</p> - -<p>Je répète que les traditions de la littérature anglaise sont réalistes. -J'ajoute que Dickens et Thackeray,—les noms peut-être les plus -illustres qui honorent le roman britannique,—sont réalistes.</p> - -<p>Charles Dickens ne craignit pas, chez ce peuple d'aristocrates, de -s'abaisser à l'étude des dernières couches sociales, voleurs, assassins -et mendiants.</p> - -<p>Thackeray qui inclinait davantage à la satire, étudia aussi dans le -monde qui l'entourait ses types caractéristiques au profil caricatural.</p> - -<p>Pour Georges Eliot, dans les Å“uvres de qui résonne aujourd'hui la -note la plus aiguë du naturalisme anglais, son programme est réaliste à -la manière de Champfleury. Elle se donne pour objet de ses observations, -non pas les brillantes créatures d'exception si chères aux romantiques, -mais la généralité des individus, les personnages communs et vulgaires, -la classe moyenne de l'humanité.</p> - -<p>Malgré tout cela, il y a chez les romanciers anglais, pour si réalistes -qu'ils soient, une intention morale, un désir de corriger et de -convertir, et comme le dit spirituellement un récent historien de la -littérature anglaise, une soif de sauver le lecteur de l'enfer et non de -l'ennui. Cela apparaît nettement chez la piétiste Yonge, et chez -l'auteur d'<i>Adam Bede</i>, Eliot, qui est libre-penseur et philosophe. -Cette tendance leur enlève cette objectivité sereine, nécessaire pour -faire une Å“uvre maîtresse d'observation impersonnelle, d'après la -méthode réaliste, et arrête leur scalpel avant qu'il n'en arrive aux -tissus intimes et aux derniers replis de l'âme.</p> - -<p>Partie de cette faute doit être imputée au public, facteur fort -important de toute Å“uvre littéraire. Comme on l'a déjà dit, le public -anglais demande toujours des romans,—pas de ceux que savoure seul, dans -son cabinet de travail, le lecteur sybarite qui aime à admirer de belles -pages et à pénétrer dans des abîmes psychologiques—ceux que l'on lit en -famille et que peuvent écouter tous les membres, la blonde <i>Girl</i> et -l'imberbe <i>Scholar</i>.</p> - -<p>Les auteurs, qui satisfont ce besoin, le public anglais les paie -splendidement. La première édition d'un roman se vend quinze francs le -volume et l'édition s'épuise rapidement. Aussi une foule d'honorables -Misses, filles de Clergymen, au lieu de se placer institutrices, se -placent-elles comme romancières. De leur plume prolifique coulent des -volumes d'un style incolore, aux incidents embrouillés comme les -nÅ“uds d'un écheveau.</p> - -<p>De là , l'infériorité croissante, la décadence du genre.</p> - -<p>Que l'innombrable famille des romanciers d'au-delà du détroit me -pardonne si je suis injuste en parlant de leur décadence générale. Je -pourrais me flatter de connaître quelques-unes de leurs Å“uvres, mais -qui pourrait prétendre les avoir toutes lues? Mon jugement est celui -qu'émettent les critiques qui considèrent surtout le côté littéraire, et -en second lieu, comme il est juste, le côté moral, et qui voient que la -fabrication précipitée et la sujétion au goût du public font tort à la -fraîcheur, à l'inspiration et à l'énergie de la pensée. Si le noble -front de Georges Eliot, si la gracieuse physionomie de Ouida se -dressent au-dessus de cet océan de têtes vulgaires, il est incontestable -que l'immense majorité des romanciers anglais s'est essayée à remplir -trois bols avec une tasse de chocolat.</p> - -<p>En outre, le roman anglais, même quand il est supérieur, porte imprimé -si avant le sceau d'une autre religion, d'un autre climat, d'une autre -société, qu'à nous autres Latins il nous parait forcément exotique. -Comment pourrait nous plaire, par exemple, la prédicante méthodiste qui -est l'héroïne d'<i>Adam Bede</i>? Je sais qu'il est à la mode d'être habillé -par un tailleur anglais, mais la littérature, Dieu merci! ne dépend pas -entièrement des caprices de la mode.</p> - -<p>Un dernier mot que la malice m'inspire sans doute: si le roman anglais a -chez nous aujourd'hui tant d'admirateurs officiels, a-t-il autant de -lecteurs?</p> - - - -<hr style="width: 65%;" /> -<h3><a name="XV" id="XV"></a>XV</h3> - -<hr class="hr.r5" /> -<h6>SOMMAIRE</h6> - -<blockquote><p><i>L'Espagne.—Le mouvement de 1808.—Les Walter-Scottiens.—La -Avellaneda.—Fernan Caballero.—La transition: -Alarcon.—Valera.—Comment on a jugé Valera en France.</i></p></blockquote> -<hr class="hr.r5" /> - -<p>En Angleterre et en France, le roman a un <i>hier</i>. Ici en Espagne, il n'a -qu'un avant-hier s'il est permis de s'exprimer ainsi. Là , les romanciers -actuels se nomment fils de Thackeray, de Walter Scott, de Dickens, de -Sand, de Victor Hugo, de Balzac. Ici nous ne savons pas grand chose de -nos pères et nous nous rappelons seulement certains aïeux de sang très -pur, du lignage des Cervantès, des Hurtado, des Espinel. Cela revient à -dire qu'il n'y a pas eu en Espagne d'autre roman que celui du siècle -d'or et celui qui fleurit aujourd'hui.</p> - -<p>Cependant, la vie du roman contemporain en Espagne peut déjà se diviser -en deux époques distinctes: celle du règne d'Isabelle, et celle qui -commença avec la Révolution de Septembre 1868.</p> - -<p>La guerre de l'Indépendance suscita de grands poëtes lyriques, mais -jusqu'à ce que le torrent romantique passât les Pyrénées, nous n'eûmes -pas de romanciers.</p> - -<p>Walter Scott fit son entrée triomphale dans notre littérature, et le -règne du roman historique commença. On pourrait consacrer un livre bien -curieux au récit des pérégrinations de l'idée <i>walter-scottienne</i> au -travers des cervelles espagnoles. L'esprit du barde écossais s'incarna -dans des êtres aussi différents entre eux qu'Espronceda, Martinez de la -Rosa, Gil, Escosura, Canovas del Castillo, Vicetto, Villoslada, -Fernandez y Gonzalez, et d'autres, dont les noms ne me reviennent pas à -l'esprit.</p> - -<p>George Sand vint aussi chez nous amenée la main dans la main par son -illustre rivale la Avellaneda. Eugène Suë, patronné par Perez Escrich et -Ayguals de Izco, ne demeura pas en arrière.</p> - -<p>Parmi les <i>walter-scottiens</i>, tous gens de valeur, il en était un qui, -s'il n'eût pas gaspillé ses rares qualités, et mal employé ses précieux -dons, eût pu s'appeler, plutôt que le séide, le rival de l'auteur -d'<i>Ivanhoë</i>. Le talent de Fernandez y Gonzalez semblait un arbre touffu, -dont le bois pouvait servir à des Å“uvres sculpturales. Par malheur, -cet écrivain le gaspilla à faire des tables et des bancs vulgaires. Son -imagination était riche, sa palette descriptive variée, son invention -abondante. Il fut, d'abord, le poëte du passé, qui rajeunissait les -livres de chevalerie et prêtait à la tradition héroïco-nationale cette -vie nouvelle que lui donnent, de temps en temps, des génies privilégiés -comme Zorrilla, Walter Scott et Tennyson. Comment il finit, nul ne -l'ignore: par des livraisons interminables, par des volumes vendus à bas -prix, par des Å“uvres de basse littérature, écrites pour le lucre. -Deux ou trois romans d'entre ses premières Å“uvres sont les colonnes -sur lesquelles son nom s'appuie pour ne pas tomber en oubli.</p> - -<p>Peut-être, l'auteur tendre et sympathique de <i>la Gaviota</i> posséda-t-il -le talent le plus original et le plus indépendant de tous ceux qui se -signalèrent dans la renaissance de notre roman. Malgré ses digressions -et ses réflexions, malgré son optimisme idyllique, Fernan Caballero est -doué d'un charme spécial particulier, d'une grâce caractéristique. Il -fait preuve d'une imagination, allemande par les rêves, et espagnole -par la prestesse et la vivacité. Tandis que les romanciers de son -époque peignaient des tableaux de sujets historiques à la Walter Scott, -Fernan prenait note des mÅ“urs des gens qui respiraient autour d'elle. -Elle peignait des <i>asistentas</i>, des bandits, des <i>gaviotas</i>, des curés, -des bergers, des paysans et des toreros<a name="FNanchor_1_11" id="FNanchor_1_11"></a><a href="#Footnote_1_11" class="fnanchor">[1]</a>. Parfois, dans ses bosquets -andalous, brillent ces soleils du Midi, que Fortuny mit dans ses -tableaux. Il est des <i>patios</i> de Fernan qu'il nous semble voir, qui nous -réjouissent les yeux avec leurs fleurs, et les oreilles avec le bruit de -l'eau, les pioussements des poules et l'innocent bavardage des enfants. -L'inspiration de Fernan est plus réelle, plus sincère et plus naïve que -celle de presque tous les romans de cape et d'épée que l'on écrivait -alors.</p> - -<p>Trueba n'atteint pas à la taille de Fernan Caballero. Un pays idolâtre -de ses traditions et de ses propres souvenirs a bâti le piédestal sur -lequel trône le peintre basque; mais sa palette n'est riche qu'en -demi-teintes et en couleurs claires, gracieuses, sans vigueur ni -intensité. Le vert, le rose et le bleu céleste dominent. Les noirs, les -terres de Sienne, les bitumes dont Fernan ne fit, lui-même, usage -qu'avec une extrême mesure, manquent complètement. Quelques scènes -rurales de Trueba plaisent comme il plaît de contempler le cours d'un -ruisseau peu profond et aux bords agréables<a name="FNanchor_2_12" id="FNanchor_2_12"></a><a href="#Footnote_2_12" class="fnanchor">[2]</a>.</p> - -<p>Selgas ne décrit pas les campagnards et n'appartient pas à l'école des -paysagistes. C'était un Alphonse Karr, un violoniste capricieux qui -exécutait des variations sur un thème quelconque et le brodait -d'arabesques délicates et d'un bel effet. Plutôt qu'un romancier, ce fut -un humoriste caustique, spirituel et riant comme le sont toujours les -humoristes dans les pays chauffés par le soleil. Son style inégal -ressemblait à ces visages aux traits irréguliers, qui compensent le -défaut de correction par la lueur soudaine du sourire ou par le feu du -regard. Selgas fait au lecteur bien des surprises agréables, quand il ne -s'y attend pas. Il lui offre des traits d'observation, de paradoxales -finesses, des mots heureux, des flamboiements d'idées originales, ou du -moins présentées d'une manière piquante et nouvelle.</p> - -<p>Une autre qualité de Selgas, c'est de s'être mis à étudier la vie -moderne dans les grandes villes et d'avoir laissé de côté les Mores, les -odalisques et les châtelaines.</p> - -<p>Eh bien! si nous voulons chercher le chaînon, qui rattache à l'époque -actuelle, cette époque antérieure du roman espagnol où figurent Fernan -Caballero, la Avellaneda, la Coronado, Trueba, Selgas, Fernandez y -Gonzalez et Miguel de los Santos Alvarez,—cette époque où le roman -humanitaire d'Escrich vivait à côté du roman lyrique et werthérien de -Pastor Diaz, et où la cotte de mailles de <i>Men Rodriguez</i> et la jupe de -la <i>Sigea</i> frôlaient le froc du héros que ces mésaventures forcèrent à -émigrer de <i>Villa-Hermosa en Chine</i>;—si nous voulons, je le répète, -indiquer la soudure des deux périodes, il faut écrire le nom de Pedro -Antonio de Alarcon.</p> - -<p>Imprégné de romantisme jusqu'à la moelle des os, <i>le Final de la -Norma</i><a name="FNanchor_3_13" id="FNanchor_3_13"></a><a href="#Footnote_3_13" class="fnanchor">[3]</a> ravit nos pères, comme un délicieux caprice de Goya, intitulé -<i>Le Tricorne</i><a name="FNanchor_4_14" id="FNanchor_4_14"></a><a href="#Footnote_4_14" class="fnanchor">[4]</a>, nous ravit nous-mêmes. Voilà comment mon illustre ami -Alarcon, sans être encore un vieillard, peut se vanter d'avoir captivé -deux générations de goûts bien différents.</p> - -<p>Les autres romanciers, ceux qui furent hier la coqueluche de leur -temps, ont disparu de nos horizons littéraires actuels, entraînés par -l'irrésistible courant du temps, et ceux qui ne sont pas descendus dans -la tombe meurent vivants de l'indifférence du public intelligent, du -silence dédaigneux de la critique, et en somme de l'oubli qui est la -pire des morts pour un écrivain. Alarcon, tout en refusant avec -acharnement toute concession aux nouvelles tendances, règne encore, en -maître des cÅ“urs et des imaginations, et soutient l'édifice ruiné de -ses mains habiles.</p> - -<p>Je ne sais si aucun romancier contemporain ensorcellera le public comme -l'auteur du <i>Scandale</i>. Je ne sais si aucun sera, comme lui, lu et aimé -de tous sans distinction de sexe ni d'âge. Je sais que beaucoup de gens -demandent de leur prêter un roman d'Alarcon de préférence à ceux des -autres auteurs.</p> - -<p>Le public d'Alarcon n'est pas celui qui dévore avec un appétit bestial -les romans de Manini<a name="FNanchor_5_15" id="FNanchor_5_15"></a><a href="#Footnote_5_15" class="fnanchor">[5]</a>, c'est celui que Spencer appellerait <i>la -moyenne intelligente</i>. Il se compose de gens qui demandent au roman un -honnête délassement et les clames en forment la majeure partie.</p> - -<p>Alarcon plaît-il parce qu'il a conservé un certain parfum romantique? je -pense que non; les partis politiques donnent trop à faire aux Espagnols -et les partis littéraires ne les font pas beaucoup réfléchir.</p> - -<p>Ce qui plaît chez Alarcon, c'est l'esprit aimable, la <i>belle ombre</i>, la -galanterie moresque que respirent ses portraits de femme touchés avec un -pinceau voluptueux et brillant, le style dégagé, facile et animé, -l'intérêt des récits, et ensuite, une foule de qualités étrangères au -romantisme, qu'il ne doit à personne qu'à Dieu qui les lui accorda d'une -main prodigue.</p> - -<p>Si dans les types de <i>La Prodigue</i>, de <i>El Niño de la Bola</i><a name="FNanchor_6_16" id="FNanchor_6_16"></a><a href="#Footnote_6_16" class="fnanchor">[6]</a>, dans -Fabian Conde, dans d'autres héros et héroïnes d'Alarcon on découvre la -filiation romantique; en revanche, <i>Le Tricorne</i> est plein d'un coloris -franchement espagnol, d'une telle fraîcheur qu'il en fait dans son genre -un modèle achevé. Le talent d'Alarcon gagne à se limiter à de petits -tableaux; son ciseau travaille mieux des camées exquis, des agates -précieuses que des marbres de grandes dimensions. Il réussit dans le -conte et la nouvelle courte, genre peu cultivé chez nous et qu'Alarcon -manie avec une singulière maîtrise.</p> - -<p>Par toutes ses qualités rares, Alarcon est un puissant mainteneur de -l'antique bannière romanesque et un redoutable adversaire de la -nouvelle. Mais nous, les écrivains du camp ennemi, nous demandons à Dieu -qu'il ne renonce pas à écrire comme il en a annoncé l'intention. Sa -résolution est-elle dictée par la coquetterie de se retirer, quand le -public l'aime le plus, en laissant derrière lui une mémoire radieuse? -Est-ce fatigue? Ce qui est certain, c'est qu'il est dans la plénitude de -ses facultés, et que jamais son imagination ne parut aussi fraîche que -durant ces dernières années.</p> - -<p>Par la retraite d'Alarcon, l'idéalisme perd son champion le plus -terrible. Valera, quoique idéaliste, est un romancier à part, qui ne -formera pas d'école, parce qu'il est difficile à imiter, comme on le -comprend facilement, si l'on songe aux qualités qu'il réunit. La plus -profonde vallée qui sépare de Valera la troupe profane des imitateurs, -c'est sa diction élégante et pure, empruntée plutôt aux mystiques, -écrivains châtiés par excellence, qu'à Cervantès, qui est un écrivain -spontané. Valera n'a pas seulement pris, chez eux, la pureté un peu -archaïque de son style, mais le soin et la perspicacité avec lesquels -ils scrutent et sondent les arcanes mystérieux de l'âme pour les -expliquer en phrases d'or et en paragraphes de marbre sculpté.</p> - -<p>Aussi, quand on traduisit en français les romans de Valera, sous le -titre de <i>Récits andalous</i>, il fut nécessaire d'en supprimer beaucoup -parce que, d'après la <i>Revue littéraire</i>, ils contenaient <i>trop de -théologie</i><a name="FNanchor_7_17" id="FNanchor_7_17"></a><a href="#Footnote_7_17" class="fnanchor">[7]</a>. Nos voisins pensaient que les filles de <i>Don Valera</i> -étaient de gentilles gitanes, armées de castagnettes, prêtes à danser -des séguédillas, et jolies: ils trouvaient des nonnes contemporaines de -sainte Thérèse et de Louis de Grenade, qui montraient à peine, entre les -plis de leur voile, leur beau visage grec où brillait un sourire -voltairien.</p> - -<p>Valera charme, en effet, les sybarites des lettres en réunissant en lui -la fleur des trois idéaux de beauté littéraire: l'idéal païen, l'idéal -du siècle d'or et celui de la culture moderne la plus raffinée.</p> - -<p>À tout cela il faut ajouter une verve andalouse piquante et badine. -Comme Valera est, d'ailleurs, très-sagace, très-psychologue, très-maître -de lui, il semble que les destins lui ont réservé dans le roman espagnol -le rôle de Stendhal dans le roman français,—un Stendhal parfait dans la -forme autant que le vrai Stendhal fut pécheur; bien des choses -éloignent, cependant, Valera du réalisme, surtout son caractère -aristocratique qui le pousse peut-être à considérer le réalisme comme -quelque chose degrossier, et l'observation de la réalité comme un -travail indigne d'un esprit épris de la beauté classique et suprême. -Ainsi le meilleur titre de gloire de Valera sera la forme, cette forme -plus admirable isolée, que rattachée aux sujets de quelques-uns de ses -romans.</p> - -<p>Il n'y a pas de doute que <i>Pepita Jimenez</i>, <i>Doña Luz</i>, et d'autres -héroïnes de Valera parlent fort bien et en termes fort convenables et -fort spirituels. Par malheur, on ne peut nier non plus que personne ne -parle plus ainsi, comme un personnage de Cervantès. Et notez que si je -nomme Cervantès, pour louer la perfection des discours des héros de -Valera, je n'oublierai pas d'ajouter que le génie réaliste de Cervantès -le poussa à faire que Sancho, par exemple, parla fort mal et commit des -fautes, et que Don Quichotte corrigea ses dires. Chez Valera, il n'y a -pas de Sancho. Tout le monde est Valera, et cela fait qu'on l'étudiera -bientôt plus comme un classique que comme un romancier moderne.</p> - -<p>Pour les uns ceci sera un éloge, et pour les autres, un blâme. Pour moi, -on me reproche de lire Valera avec trop de plaisir.</p> - -<p>Si certaine théorie littéraire est vraie, que j'ai trouvée dans je ne -sais quel fameux critique français et qui établit que les romanciers -copient la société et qu'à son tour la société imite et reflète les -romanciers, il pourrait advenir que nous eussions tous la tentation de -parler comme les héros de Valera, ce qui serait excellent pour la -langue. Mais laissons-là les hypothèses et venons-en aux romanciers qui -représentent en Espagne le réalisme.</p> - - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_11" id="Footnote_1_11"></a><a href="#FNanchor_1_11"><span class="label">[1]</span></a> <i>Gaviotas</i>, littéralement, mouettes. On nomme ainsi la -femme écervelée, et c'est le titre d'un roman qui est l'Å“uvre -capitale de Caballero. La Gaviota a été traduite ou adaptée (Blériot, -éditeur). Les autres Å“uvres de Fernan Caballero ont également des -versions françaises (Castermann, Donniol, Hachette, Pion, Maillet, -éditeurs.)</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_12" id="Footnote_2_12"></a><a href="#FNanchor_2_12"><span class="label">[2]</span></a> Trueba a été traduit et analysé dans nos revues.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_13" id="Footnote_3_13"></a><a href="#FNanchor_3_13"><span class="label">[3]</span></a> Traduit par Charles Yriarte (Lacroix, éditeur).</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_14" id="Footnote_4_14"></a><a href="#FNanchor_4_14"><span class="label">[4]</span></a> Traduit par M<sup>me</sup> Bentzon, <i>Récits de tous pays</i>, chez -Calmann-Lévy.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_15" id="Footnote_5_15"></a><a href="#FNanchor_5_15"><span class="label">[5]</span></a> Éditeur de publications illustrées par livraisons. En -France on dirait les romans de la rue du Croissant.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_16" id="Footnote_6_16"></a><a href="#FNanchor_6_16"><span class="label">[6]</span></a> <i>La Prodigue</i> a été traduite sous le titre de <i>la -Gaspilleuse</i> par M<sup>lle</sup> Sara Oquendo dans la <i>Revue Britannique</i>. Je -traduis <i>El Niño de la Bola</i> sous le titre de Manuel Vénegas dans la -<i>Revue Moderne</i>.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_17" id="Footnote_7_17"></a><a href="#FNanchor_7_17"><span class="label">[7]</span></a> Cette traduction est de M<sup>me</sup> Bentzon. Un anonyme a traduit -en français <i>Doña Luz</i> (Lalouette, édit.) et moi-même <i>Le Commandeur -Mendoza</i> (Giraud).</p></div> - - - -<hr style="width: 65%;" /> -<h3><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h3> - - -<h6>SOMMAIRE</h6> - -<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Les réalistes.—Mesonero Romanos et Florez.—Larra.—Pereda. -Son localisme, son catholicisme intransigeant.—Perez -Galdos.—Son Å“uvre idéaliste.—Son -évolution.—La situation du roman et des romanciers en -Espagne.—Les jeunes: idéalistes et naturalistes.</i></p></blockquote> -<hr class="hr.r5" /> - -<p>Pour indiquer où commence le réalisme contemporain, il faut remonter à -quelques passages de Fernan Caballero, et surtout aux auteurs des -<i>Scènes Madrilènes</i> et de <i>Hier, Aujourd'hui et Demain</i>, sans oublier -<i>Figaro</i> dans ses articles de mÅ“urs. Malgré toutes les différences -qui existent entre le raisonnable et spirituel Mesonero Romanos, le -bienveillant Florez et le nerveux et caustique Larra, leurs études -sociales ont leur point commun dans un certain réalisme tempéré, -assaisonné de satire.</p> - -<p>Quand tant de romans de cette époque sont passés à jamais, les écrits -légers de <i>Figaro</i> et du <i>Curieux parlant</i><a name="FNanchor_1_18" id="FNanchor_1_18"></a><a href="#Footnote_1_18" class="fnanchor">[1]</a> se conservent dans toute -leur fraîcheur, parce que la myrrhe précieuse de la vérité les embaume. -Ce qui augmente leur intérêt c'est qu'ils nous transmettent le souvenir -des mÅ“urs originales qui disparaissaient et des nouvelles mÅ“urs; -en somme, ils sont le reflet d'une complète transformation sociale.</p> - -<p>Pereda est, en ligne directe, le descendant de ces aimables et -perspicaces peintres de mÅ“urs. Il fit franchement adhésion à leur -école, mais il la transporta des villes à la campagne, au cÅ“ur des -montagnes de Santander.</p> - -<p>Le Réalisme espagnol a un vaillant champion dans Pereda; quand on lit -quelques pages de l'auteur des <i>Scènes Montagnardes</i>, il semble que nous -voyions ressusciter Téniers ou Tirso de Molina. On peut comparer le -talent de Pereda à un beau jardin, bien arrosé, bien cultivé, rafraîchi -par des brises aromatiques et salubres, mais aux horizons limités.</p> - -<p>Je me hâte d'expliquer ce que j'entends par <i>horizons limités</i> pour que -personne n'entende cette phrase d'une manière offensante pour le -sympathique écrivain.</p> - -<p>Je ne sais si cela provient d'un dessein délibéré, ou de ce qu'il y est -obligé par le pays qu'il habite: Pereda se borne à décrire les types et -à raconter les mÅ“urs de Santander, en s'enfermant ainsi dans un -cercle restreint de sujets et de personnages. Il excelle comme peintre -d'un pays déterminé, comme poëte bucolique d'une campagne toujours -égale, et n'essaya jamais d'étudier à fond les milieux civilisés, la vie -moderne dans les grandes capitales, vie de qui lui est antipathique, et -dont il a horreur, c'est pour cela que j'ai qualifié de <i>limité</i> -l'horizon de Pereda. C'est pour cela qu'il convient de déclarer que si, -du jardin de Pereda, l'on ne découvre point un vaste panorama, en -échange le paysage est des plus agréables, des plus délicieux et des -plus fertiles que l'on connaisse.</p> - -<p>Pereda, grâce à Dieu, ne tombe pas dans l'optimisme parfois agaçant de -Trueba et de Fernan. Ses rustres, d'ailleurs très-amusants, sont -ignorants, malicieux et grossiers comme de vrais rustres. Ce sont là -cependant les fils préférés de l'auteur, visiblement séduit par la vie -rurale, si saine, si paisible et si régénératrice, autant que lui -répugnent les centres ouvriers industriels avec leurs misères -irrémédiables. Pereda trace avec amour les silhouettes des paysans, des -laboureurs et des hobereaux des villages, gens simples, aimant ce qu'ils -connaissent depuis longtemps, routiniers et ayant peu de replis -psychiques.</p> - -<p>Si quelque jour les thèmes de la <i>Tierruca</i> s'épuisent pour lui, danger -qui n'est point imminent pour un esprit de la trempe de Pereda, il sera -forcé de renoncer à ses tableaux locaux favoris, de chercher de -nouvelles voies. Parmi les admirateurs de Pereda, il en est qui désirent -ardemment qu'il change de touche: j'ignore s'il serait avantageux de le -faire pour le grand écrivain. Il règne toujours une certaine harmonie -mystérieuse entre le style, le talent d'un auteur, et les sujets dont il -fait choix; cette harmonie procède de causes intimes.</p> - -<p>En outre, le Réalisme perdrait beaucoup si Pereda sortait de la -Montagne. Pereda observe avec une grande lucidité, quand la réalité -qu'il a devant les yeux ne lui soulève pas le cÅ“ur, qu'elle le -divertit par le spectacle de ridicules et de manies profondément -comiques. Peut-être briserait-il son pinceau pour ne point copier les -plaies plus profondes et la corruption plus raffinée d'autres lieux et -d'autres héros<a name="FNanchor_2_19" id="FNanchor_2_19"></a><a href="#Footnote_2_19" class="fnanchor">[2]</a>.</p> - -<p>Pour le Réalisme, posséder Pereda, c'est posséder un trésor, et pour ce -qu'il vaut et pour les idées religieuses et politiques qu'il professe. -Pereda est un argument vivant, une démonstration palpable que le -Réalisme ne fut pas introduit en Espagne comme une marchandise française -de contrebande, mais que ceux qui aiment, à la fois, la tradition -littéraire et les autres traditions, le ressuscitent. Cela ne surprendra -pas les gens intelligents, mais cela pourra bien stupéfier la tourbe -innombrable qui date l'ère réaliste de l'avènement de Zola.</p> - -<p>Si le Réalisme chez Pereda est dans le sang, il n'en est pas ainsi de -Galdos. Parmi certain fonds humain, par une certaine simplicité -magistrale de ses créations, par sa tendance naturelle à la claire -intelligence de la vérité, par la franchise de son observation, le -maître romancier se trouva toujours prêt à passer au Naturalisme avec -armes et bagages. Néanmoins, ses inclinations esthétiques étaient -idéalistes, et ce n'est que dans ses dernières Å“uvres qu'il a adopté -la méthode du roman moderne et creusé davantage dans le cÅ“ur humain. -Il a rompu à la fois avec le pittoresque et avec les héros-symboles, -pour s'attacher à la terre sur laquelle nous sommes.</p> - -<p>Quoique je n'aime pas à me citer moi-même, je dois rappeler ici ce que -j'ai dit de Galdos, il y a trois ans, dans une étude assez longue que je -consacrais à ses Å“uvres dans la <i>Revue Européenne</i>.</p> - -<p>Depuis cette date, mes opinions littéraires se sont assez modifiées, et -mon critérium esthétique s'est formé, comme se forme celui de tout le -monde, au moyen de la lecture et de la réflexion. Je me suis proposé de -connaître le roman moderne. Non seulement il m'a paru le genre le plus -compréhensif, le plus important actuellement, le plus approprié à notre -siècle, celui qui remplace et remplit le vide produit par la disparition -de l'épopée; il m'a semblé aussi le genre dans lequel, par une très -<i>haute prérogative</i>, les droits de la vérité s'imposent, dans lequel -l'observation désintéressée règne, dans lequel l'histoire positive de -notre époque doit être écrite en caractères d'or.</p> - -<p>Cependant, alors comme aujourd'hui, Galdos était pour moi un romancier -de premier ordre, le soleil du firmament littéraire, parce qu'il a en -même temps l'équilibre et l'harmonie, l'abondance et la vigueur; parce -que son style, s'il ne se renferme pas dans l'amphore étroite et ciselée -de Valera, coule à flots d'une urne précieuse; parce qu'il possède une -invention heureuse et ce don de la fécondité, don funeste pour les -mauvais écrivains et même pour les écrivains médiocres qui ont une -tendance à sommeiller, qualité d'une valeur extraordinaire pour les -grands artistes.</p> - -<p>Il est certain qu'on peut conquérir l'immortalité avec un seul roman ou -avec un seul fragment d'ode; mais il y a quelque chose de captivant et -d'étonnant dans la manifestation de la puissance créatrice de ces -écrivains et de ces poètes, qui sont à eux seuls un monde, et qui -laissent derrière eux une longue postérité de héros et de héroïnes, les -Shakespeare, les Balzac, les Walter Scott, les Galdos.</p> - -<p>Mais, ce que je désapprouvais alors dans le Galdos des <i>Episodes</i>, ce -qui me paraissait le côté faible de son talent extraordinaire, c'était -la tendance à la thèse,—dans un sens large et historique, c'est -certain, mais à la thèse,—les accusations systématiques contre -l'Espagne d'antan, les pelletées de terre jetées sur ce qu'elle fut; et -cette tendance, qui s'accentuait chaque fois davantage, dans la -magnifique épopée des <i>Episodes</i> au point de se déclarer explicitement -dans la seconde série, fit explosion, disons-le ainsi, dans <i>Doña -Perfecta</i>, dans <i>Gloria</i>, dans la <i>Famille de Léon Roch</i><a name="FNanchor_3_20" id="FNanchor_3_20"></a><a href="#Footnote_3_20" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - -<p>Par bonheur, ou plutôt grâce à l'instinct qui guide le génie, Galdos fit -un pas en arrière pour fuir cette impasse sans issue possible. Dans -l'<i>Ami Manso</i>, et dans la <i>Déshéritée</i>, il comprit que le roman, plutôt -que d'enseigner ou condamner tel ou tel système politique, doit prendre -note de la vérité ambiante et réaliser librement la beauté. Bravo à -l'illustre écrivain qui a su secouer le joug des idées préconçues! Ses -épousailles avec le réalisme le préserveront de la tentation de se faire -dans ses romans le champion de la libre pensée, du système -constitutionnel, choses que je ne prétends pas juger ici, mais qui, dans -les admirables livres de Galdos, sont trop la raison d'être de ses -livres.</p> - -<p>En comptant donc dans la phalange réaliste Galdos et Pereda, comme dans -la phalange idéaliste nous avons vu briller les noms de Valera et -d'Alarcon, nous pouvons dire qu'en Espagne la lutte est engagée, comme -en France, entre les deux écoles.</p> - -<p>Il est vrai qu'ici la bataille ne fait pas grand bruit et ne suscite pas -de grandes ardeurs belliqueuses. Il est vrai qu'ici on ne prend pas la -question avec la même chaleur qu'en France: cela peut venir de plusieurs -causes. D'abord, les idéalistes, ici, ne se promènent pas autant dans -les nuages qu'en France, ni les réalistes ne chargent autant le tableau. -Aucune des deux écoles n'exagère pour se différencier de l'autre. -Peut-être le public est-il indifférent à la littérature; surtout à la -littérature imprimée; celle qui se représente lui produit plus d'effet.</p> - -<p>L'écrivain est un facteur de la production littéraire. N'oublions pas -que l'autre, c'est le public. À l'écrivain d'écrire, au public de -l'encourager et d'acheter ce qu'il écrit, et de l'élever aux nues s'il -le mérite. Or, en Espagne, on ne peut presque pas compter sur le public. -Ce que le public espagnol aime, ce n'est pas la littérature, c'est la -politique. Quand cette maîtresse impérieuse lui laisse quelques minutes -de liberté, alors seulement il fait un brin de cour aux lettres et va -les chercher dans le coin où elles s'entêtent à ne pas mourir d'ennui.</p> - -<p>Certes, je n'affirme pas que les romans manquent absolument de lecteurs, -quoique chez nous le roman soit très loin d'être comme en Angleterre, -une nécessité sociale. Ici, où nous ne sommes ni communistes ni avares, -nous gardons le communisme et l'avarice pour les romans. Tout le monde -s'effraie de ce qu'un roman coûte trois francs ou même deux, comme la -première édition des <i>Episodes</i>. On dépense bien vite deux francs au -café, pour une loge au théâtre, en pétards, en oranges. Pour un roman, -tout Espagnol serre les cordons de sa bourse.</p> - -<p>J'ai des romans d'Alarcon, de Valera ou de Galdos que j'ai prêtés à une -douzaine de gens riches. A chaque fois qu'on m'en demandait un, je leur -eusse conseillé pour leur bien de l'acheter, si je n'eusse craint qu'on -n'attribuât le conseil au désir de ne pas prêter. Enfin, n'y a-t-il pas -eu des gens qui m'ont demandé de leur prêter mes romans!</p> - -<p>Je ne crois pas, pourtant, qu'il faille plus de deux cent cinquante -francs pour former une bibliothèque complète des romanciers espagnols -contemporains.Å“</p> - -<p>Que peut espérer ici le romancier? Fixons un délai de six mois pour -tracer le plan, mûrir, écrire et limer un roman, soigné dans la forme et -médité dans le fond. Quel en sera le produit! Valera déclare que sa -<i>Pepita Jimenez</i>—son chef-d'Å“uvre—lui a rapporté environ deux mille -francs. Si bien que le talent de romancier de Valera ne peut pas lui -faire gagner cinq mille francs par an: je comprends presque qu'il -préfère une ambassade.</p> - -<p>Il faut remarquer que si le romancier espagnol ne retire pas de ses -Å“uvres un profit matériel, il n'y gagne pas non plus beaucoup -d'honneur, ni ces ovations enivrantes qui élèvent à vingt mètres du sol -les auteurs dramatiques. Pour eux sont tous les avantages, pécuniaires -et littéraires, outre qu'ils sont affranchis de l'ignoble concurrence -que le roman par livraisons et les mauvaises traductions du français -font aux romanciers qui se flattent de respecter la langue et le sens -commun.</p> - -<p>Qu'on ne vienne pas me dire que la question de l'argent n'est rien, mais -qu'il suffit de savoir qu'on a écrit quelque chose de bien, quoique -personne ne témoigne d'estime pour l'Å“uvre. Si le prêtre vit de -l'autel, pourquoi le romancier ne vivrait-il pas du roman? Supposons -qu'il n'ait pas besoin pour vivre du produit du roman; l'argent n'est-il -pas à apprécier, puisqu'il est la marque évidente qu'il a un public? -Avec le système de prêts qui règne en Espagne, un roman peut avoir -trente mille lecteurs et seulement une édition de mille exemplaires.</p> - -<p>Parmi les causes qui rendent improductif le roman en Espagne, on ne -devrait pas compter la rareté des lecteurs, puisque nous avons un public -immense, si nous songeons aux républiques sud-américaines qui parlent -notre langue. Grâce à l'indifférence avec laquelle on regarde tout ce -qui touche à la littérature, les libraires et les imprimeurs de là -bas -peuvent piller les écrivains d'Espagne tout à leur aise, et ce public -d'au delà de l'Océan demeure stérile pour la prospérité de la -littérature ibérique.</p> - -<p>Aussi, tout bien considéré, il est étonnant que nous ayons d'aussi bons -romanciers en Espagne et un aussi bon roman; étonnant encore que dans ce -genre que Gil y Zarate et Cohl y Vehi rangent le dernier et qui, -aujourd'hui, marche à la tête des autres, nous nous trouvions à la -hauteur des premières nations de l'Europe. Nous ne comptons pas par -douzaines les grands romanciers vivants, mais la France ne les compte -pas non plus, et encore moins, que je sache, l'Angleterre, l'Allemagne -et l'Italie. En comparant les Å“uvres aux Å“uvres, notre patrie ne -cède point le pas. Outre Pereda, Galdos, Alarcon et Valera dont j'ai -parlé plus spécialement, il y a la cohorte dans laquelle figurent -Navarrete, Ortega Munilla, Castro y Serrano, Coello, Teresa Araoniz, -Villoslada, Palacio Valdes, Amos Escalante, Oller<a name="FNanchor_4_21" id="FNanchor_4_21"></a><a href="#Footnote_4_21" class="fnanchor">[4]</a>, qui les uns, -représentent les anciennes méthodes, et les autres, les nouvelles. Tous -contribuent à enrichir le roman national.</p> - -<p>Dieu veuille que les hommages publics qu'on a rendus à Perez Galdos, il -n'y a pas encore longtemps, dans un banquet, soient un signe certain des -intentions du public de commencer à récompenser les efforts de la -phalange sacrée! Dieu veuille que l'enthousiasme ne soit pas dissipé -aussi vite que l'écume du Champagne des toasts!</p> - - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_18" id="Footnote_1_18"></a><a href="#FNanchor_1_18"><span class="label">[1]</span></a> Mesonero Romanos.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_19" id="Footnote_2_19"></a><a href="#FNanchor_2_19"><span class="label">[2]</span></a> On traduit en ce moment de Pereda <i>Don Gonzalo</i>, <i>Pedro -Sanchez</i> et <i>Les hombres de pro</i>. J'ai donné une analyse de <i>Pedro -Sanchez</i> dans mes <i>Etapes d'un Naturaliste</i> (Giraud, éditeur).</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_20" id="Footnote_3_20"></a><a href="#FNanchor_3_20"><span class="label">[3]</span></a> Il a paru chez Hachette une adaptation de <i>Marianela</i>; chez -Giraud une traduction de <i>Doña Perfecta</i>, due à notre confrère M. Julien -Lugol.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_21" id="Footnote_4_21"></a><a href="#FNanchor_4_21"><span class="label">[4]</span></a> On trouvera dans mon étude, <i>Le Naturalisme en Espagne</i>, -Giraud, édit. des renseignements sur les réalistes Palacio Valdes, -Oller, Picon, Alas, Ortega Munilla.</p></div> - - - -<hr style="width: 65%;" /> -<h3><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h3> - -<hr class="hr.r5" /> -<h6>SOMMAIRE</h6> - -<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><i>Conclusions: Pourquoi l'auteur ne parle pas du roman -italien, russe et allemand.—Pourquoi il se tait sur -le naturalisme au théâtre.—La question des écoles. -—Réponse aux réclamations chauvinistes que l'affiliation -française soulève en Espagne.—La méthode réaliste et sa -valeur à toutes les époques.</i></p></blockquote> -<hr class="hr.r5" /> - -<p>Nous voici au terme du voyage, non pas que la matière soit épuisée, mais -n'avons-nous pas rempli notre but de résumer l'histoire du Naturalisme -surtout dans le roman, champ où cette plante qu'on tient pour vénéneuse -croit avec le plus d'abondance?</p> - -<p>Qui viendra après nous trouvera cependant sa toile toute prête. Outre -l'intéressante étude que l'on pourra faire sur le roman italien, le -roman allemand, le roman portugais et le roman russe—l'esprit du -réalisme, avec plus ou moins d'éclat, a pénétré dans tous—je lui -abandonne, intact et vierge, le problème presque effrayant de la -rénovation de l'art dramatique et de la poésie lyrique par la méthode -naturaliste.</p> - -<p>Je pourrais bien donner mon avis sur tout ce dont je ne parle pas: -seulement je ne connais du roman italien, russe et allemand que les -Å“uvres les plus culminantes: Farina, Tourgueneff, Ebers, Freytag, -Sacher-Masoch. Je me forme à peine une idée nette de l'ensemble et je -regretterais d'en agir avec ces littératures comme les critiques -français en agissent avec la nôtre en en parlant à tort et à travers et -sans connaissance de cause.</p> - -<p>Le Naturalisme au théâtre m'inspire au contraire tant d'idées, et des -idées si étranges et si inusitées chez nous, qu'il me serait nécessaire -d'écrire un autre livre, si je devais les exposer en bonne forme.</p> - -<p>Que le soin en reste donc à une autre plume plus experte ès défauts de -la littérature dramatique.</p> - -<p>Au Naturalisme en général, cela est établi à part la pernicieuse hérésie -de nier la liberté humaine, on ne peut imputer aucun autre genre de -délit. Il est vrai que celui-là est grave, puisque c'est détruire toute -responsabilité, et par suite, toute morale; mais une semblable erreur ne -sera pas inhérente au Réalisme, tant que la science positive n'aura pas -établi que nous, qui nous tenons pour raisonnables, nous sommes des -bêtes horribles et immondes, comme les Yahous de Swift, et que nous -vivons esclaves d'un aveugle instinct, et gouvernés par les suggestions -de la matière. Tout au contraire, de tous les terrains que le romancier -réaliste puisse explorer, le plus riche, le plus varié et le plus -intéressant est sans aucun doute le domaine de la psychologie. -L'influence indéniable du corps sur l'âme et <i>vice versâ</i>, lui offre un -superbe trésor d'observations et d'expériences.</p> - -<p>Sans m'arrêter à la question du déterminisme, déjà suffisamment -élucidée, je ne veux pas négliger de dire que si les accusateurs -routiniers du Naturalisme abondent, il ne manque pas non plus de gens -pour nier son existence et affirmer que, tout bien considéré, c'est la -même chose que l'Idéalisme. C'est ce que diront certains historiens de -la philosophie qui copient, au fond, Platon et Aristote.</p> - -<p>Il y a des auteurs, réalistes qui plus est jusqu'à la moelle des os, qui -répugnent à être classés comme tels et protestent qu'en écrivant ils -n'obéissent qu'à leur complexion littéraire, sans s'astreindre à obéir -aux préceptes d'aucune école. Telle est la protestation de l'illustre -Pereda dans le prologue de <i>De tal palo tal astilla</i> (de tel bois tel -copeau). Et qui donc n'aime à se vanter de son indépendance? Qui ne se -croit affranchi de l'influence, non seulement des autres écrivains, mais -même de l'atmosphère intellectuelle que l'on respire? Cependant, il -n'est pas même permis au plus grand génie de se flatter de cet -affranchissement.</p> - -<p>Tout le monde, qu'il le sache ou ne le sache pas, qu'il le veuille ou ne -le veuille pas, appartient à une école, à laquelle la postérité -l'affiliera, sans tenir compte de ses protestations et en ne s'occupant -que de ses actes. La postérité, c'est-à -dire les savants, les érudits et -les critiques de l'avenir, procédant avec ordre et avec logique, -mettront chaque écrivain où il doit se trouver, diviseront, classeront -et considéreront les plus indiscutables génies, comme les représentants -d'une époque littéraire. Il en sera ainsi demain parce qu'il en a -toujours été de même.</p> - -<p>Malheur à l'écrivain qu'aucune école ne réclame comme lui appartenant! -Les plus illustres artistes sont classés. Nous savons ce que -furent—dans les grandes lignes et en maîtres—Homère, Eschyle, Dante et -Shakespeare. Fray Luis de Léon perd-il quelque chose à être appelé poète -<i>néo-classique</i> et <i>horacien</i>. Espronceda vaut-il moins parce qu'il est -<i>byronien</i> et <i>romantique</i>? Est-ce une tare pour Velazquez que d'avoir -été peintre <i>réaliste</i>?</p> - -<p>Nous avons aujourd'hui un avantage. C'est que la poétique et -l'esthétique ne se fabriquent point <i>a priori</i>. Les classifications ne -sont plus artificielles et régies par des règles: on ne les juge plus -immuables et on n'y assujettit point les génies à venir. Ce sont elles -plutôt qui se modifient quand il est nécessaire.</p> - -<p>On a interverti le rôle de la critique, ou pour mieux dire, on lui a -marqué son vrai poste de science d'observation, en en supprimant -l'ennuyeux dogmatisme et les détestables formules. Aujourd'hui la -critique se règle sur les grands écrivains passés et présents. Elle les -définit non tels qu'ils eussent dû être de l'avis du préceptiste, mais -tels qu'ils se montrent. Elle fait connaître l'arbre par ses fruits. -Ainsi l'artiste indépendant, qui répugne aux classifications -arbitraires, n'a aucune raison de s'élever contre la critique nouvelle, -dont la tâche n'est pas de corriger et de donner la finale, mais -d'étudier, d'essayer de comprendre et d'expliquer ce qui est.</p> - -<p>Aujourd'hui plus que jamais, on proclame que, dans tout courant -littéraire, l'individu doit conserver comme de l'or en barre son -caractère propre, l'affirmer et le développer le plus exactement et le -plus énergiquement qu'il le pourra; que de cette affirmation, de cette -conservation, de ce développement dépendent, en dernier ressort, la -saveur et la couleur de ses Å“uvres. C'est presque une vérité à la La -Palisse de dire que chacun doit abonder dans son propre sens, et en -fait, si nous inventorions un auteur, d'après ses traits généraux, nous -le distinguons ensuite par ses traits particuliers, comme l'on divise -les beautés en types bruns, blonds et châtains, or, chacun d'eux possède -ses grâces et sa physionomie particulière.</p> - -<p>Zola juge fort bien que le Naturalisme est plus une méthode qu'une -école: méthode d'observation et d'expérimentation que chacun emploie -comme il peut, instrument que tous manient différemment. Pour ma part, -je tiens qu'en ceci nous sommes en progrès. Deux lyriques, deux -dramaturges anciens se ressemblaient davantage entre eux que ne se -ressemblent aujourd'hui deux romanciers par exemple. Je pense qu'avant, -les écoles étaient plus tyranniques et le jeu des registres que l'auteur -pouvait toucher moins riche. Je me figure même que les anciens auteurs -avaient beaucoup moins de scrupule à se copier les uns les autres.</p> - -<p>Il ne m'appartient pas de dire si les études que je publie aideront à -connaître les tendances des nouvelles formules, à démontrer qu'elles ont -le dessus dans la lutte et qu'elles régnent sur ce dernier tiers de -siècle. Je ne méconnais point la beauté, la splendeur et la fécondité -d'autres formules aujourd'hui expirantes. Je n'essaie pas de prouver que -celles qui s'imposent à nous sont le terme fatal de l'intelligence -humaine. Avide de beauté, celle-ci la cherchera toujours en consultant -d'un regard anxieux les points les plus éloignés de l'horizon.</p> - -<p>La beauté littéraire, qui est, en un certain sens, éternelle, est, dans -un autre, éminemment muable. Elle se renouvelle comme se renouvelle -l'air que nous respirons, comme la vie se renouvelle. Je ne pronostique -donc pas le règne éternel du réalisme: j'en pronostique seulement -l'avènement. J'ajoute que les éléments fondamentaux en sont -impérissables et que la méthode en sera aussi fertile en résultats dans -des siècles qu'aujourd'hui.</p> - - - -<hr style="width: 65%;" /> -<h4><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h4> - -<blockquote style="margin-left: 10%; margin-right: 10%;"><p><a href="#PREFACE">PRÉFACE</a></p> - -<p><a href="#I">I.</a>—L'Emeute romantique.—L'<i>Othello</i> de de -Vigny.—Le scandale du mouchoir.—La noblesse du -style.—Réalisme et Romantisme.—Classiques et -Romantiques.—La crise romantique en Europe.—La -phalange romantique en France et en Espagne.—Les -mÅ“urs romantiques.—Le costume.—Le Réalisme -naît du Romantisme</p> - -<p><a href="#II">II.</a>—Intensité et brièveté de l'existence du -Romantisme.—La littérature nouvelle.—Le calme -dans les esprits.—Vie bourgeoise des écrivains -nouveaux.—La tendance réaliste.—La génération -romantique: Victor Hugo.—Réalisme anglais et -espagnol.—La tendance des nationalités.—Le roman -est par excellence la forme littéraire nouvelle</p> - -<p><a href="#III">III.</a>—L'histoire du roman. Son âge héroïque: le -conte et la fable.—Le roman antique. Le Poème, la -Chanson de geste.—Le roman de chevalerie.—Le -<i>Don Quichotte</i>.—Le roman picaresque.—<i>Daphnis -et Chloè</i>.—Amadis.—Le grand Tacaño</p> - -<p><a href="#IV">IV.</a>—Rabelais.—Les conteurs gaulois.—La crise de -préciosité.—M<sup>lle</sup> de Scudéry.—Scarron.—Le <i>Gil -Blas</i>.—<i>Manon Lescaut</i>.—Rousseau et Bernardin de -Saint-Pierre.—Les romanciers de -l'Encyclopédie.—Voltaire et Diderot</p> - -<p><a href="#V">V.</a>—Le roman-Empire: Pigault-Lebrun.—M<sup>me</sup> de -Staël.—Châteaubriand.—Lamartine et Victor -Hugo.—Dumas père.—Eugène Suë.—George Sand</p> - -<p><a href="#VI">VI.</a>—Les réalistes: Diderot.—Stendhal.—Sa -langue.—Son insuccès de son vivant. Ses deux -romans.—Les inexactitudes de la -critique.—Défauts et qualités de Stendhal.—Son -élève Mérimée.—Balzac et Dumas.—La <i>Comédie -humaine</i> et la société sous Louis-Philippe.—Comment -composait Balzac.—Balzac et -Flaubert.—Balzac est un voyant.—Le style de -Balzac</p> - -<p><a href="#VII">VII.</a>—Flaubert.—La Genèse de <i>Madame Bovary</i>.—Le -roman.—Le style de Flaubert.—L'amour de la -phrase bien faite.—<i>Salammbô</i>.—<i>La -Tentation</i>.—<i>L'Education sentimentale</i>.—<i>Bouvard -et Pécuchet</i>.—Pessimisme et impassibilité</p> - -<p><a href="#VIII">VIII.</a>—Les de Goncourt.—L'auteur est une dévote -de leur autel byzantin.—Les deux frères.—Leur -ascendance littéraire.—Leurs tendances -esthétiques.—Le rococo et la modernité.—Gautier -à propos de Baudelaire.—L'expressivité.—La -couleur.—L'Å“uvre: l'Å“uvre -commune.—L'Å“uvre d'Edmond de -Goncourt.—Préférences de l'auteur.—<i>Les frères -Zemganno</i>.—<i>Manette Salomon</i></p> - -<p><a href="#IX">IX.</a>—Alphonse Daudet; il débute par la poésie.—La -parenté avec Dickens.—<i>Le Petit Chose</i>.—La -caractérisque de Daudet romancier et -écrivain.—<i>Le Nabab</i>.—<i>Les Rois en exil</i>.—<i>Numa -Roumestan</i>.—Daudet et Zola</p> - -<p><a href="#X">X.</a>—Emile Zola.—Sa position de chef d'école.—<i>Sa -vie</i> par Paul Alexis.—Méthode de -travail.—Combien elle diffère de la méthode -romantique.—Zola, d'après de Amicis.—Le lutteur -en Zola</p> - -<p><a href="#XI">XI.</a>—<i>Les Rougon-Macquart</i>.—Théorie scientifique -de l'Å“uvre: sa force et sa faiblesse</p> - -<p><a href="#XII">XII.</a>—L'impersonnalité du romancier chez Zola.—Le -style.—La poésie.—Tendance qu'il attribue chez -lui au Romantisme.—L'intervention indirecte du -romancier.—Vérité de -l'observation.—Symbolisme.—Les inimitiés que -Zola a ameutées contre lui</p> - -<p><a href="#XIII">XIII.</a>—La morale et le roman naturaliste.—Le -fatalisme.—Les jeunes filles et la -littérature.—La seule morale, c'est la morale -catholique.—Indulgence des idéalistes pour les -romantiques.—Le <i>Don Quichotte</i>.—L'adultère et -le roman naturaliste.—Résumé de la question</p> - -<p><a href="#XIV">XIV.</a>—Le Réalisme anglais.—Son origine: Chaucer -et Shakespeare.—Foë et Swift.—Walter Scott.—Les -autoress.—Dickens, Thackeray et Bulwer.—Georges -Eliot.—Le rôle du roman en Angleterre, son -influence sociale.—L'esprit anglican dont il est -imprégné</p> - -<p><a href="#XV">XV.</a>—L'Espagne.—Le mouvement de 1808.—Les -Walter-Scottiens.—La Avellaneda.—Fernan -Caballero.—La transition: -Alarcon.—Valera.—Comment on a jugé Valera en -France.</p> - -<p><a href="#XVI">XVI.</a>—Les réalistes.—Mesonero Romanos et Florez.—Larra. -Pereda. Son localisme, son catholicisme -intransigeant.—Perez Galdos.—Son Å“uvre -idéaliste.—Son évolution.—La situation du roman -et des romanciers en Espagne.—Les jeunes: -idéalistes et naturalistes</p> - -<p><a href="#XVII">XVII.</a>—Conclusions: pourquoi l'auteur ne parle pas -du roman italien, russe et allemand.—Pourquoi il -se tait sur le naturalisme au théâtre.—La -question des écoles.—Réponse aux réclamations -chauvinistes que l'affiliation française soulève -en Espagne.—La méthode réaliste et sa valeur a -toutes les époques</p></blockquote> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le Naturalisme, by Emilia Pardo Bazán - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME *** - -***** This file should be named 41428-h.htm or 41428-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/1/4/2/41428/ - -Produced by Andrea Ball & Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by the Internet Archive) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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