summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/41413-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '41413-8.txt')
-rw-r--r--41413-8.txt8505
1 files changed, 0 insertions, 8505 deletions
diff --git a/41413-8.txt b/41413-8.txt
deleted file mode 100644
index def0ebd..0000000
--- a/41413-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,8505 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Monsieur de Phocas, by Jean Lorrain
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Monsieur de Phocas
- Astarté
-
-Author: Jean Lorrain
-
-Release Date: November 20, 2012 [EBook #41413]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR DE PHOCAS ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
-
-Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
-marqués =ainsi=.
-
-
-
-
-[Illustration: JEAN LORRAIN]
-
-
-
-
-Monsieur de Phocas
-
---_Astarté_--
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- =La petite Classe= 1 vol.
-
- =Histoires de Masques= 1 vol.
-
-
- POUR PARAITRE TRÈS PROCHAINEMENT
-
- =Le Vice errant= (_Coins de Byzance_) 1 vol.
-
- =Poussières de Paris= 1 vol.
-
-
- EN PRÉPARATION
-
- =Le Châtiment de la Lumière.=
-
- =Le Valet de gloire.=
-
- _Tous droits de reproduction et de traduction réservés
- pour tous les pays,
- y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark._
-
- _S'adresser, pour traiter, à la Librairie_ PAUL OLLENDORFF,
- _50, Chaussée-d'Antin, Paris._
-
-
-
-
- _JEAN LORRAIN_
-
- Monsieur
- de Phocas
-
- --ASTARTÉ--
-
- _ROMAN_
-
- HUITIÈME ÉDITION
-
- [Illustration]
-
- PARIS
- SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
- _Librairie Paul Ollendorff_
- 50, CHAUSSEE D'ANTIN, 50
-
- 1901
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
- _Il a été tiré à part
- cinq exemplaires sur papier de Hollande
- numérotés._
-
-
-
-
- _Mon cher Paul Adam,_
-
-_Voulez-vous me permettre de dédier, autant à l'auteur de la_ Force
-_et du_ Mystère des Foules _qu'à l'ami sûr et à l'artiste rare,
-l'évocation de ces misères et de ces tristesses, en témoignage de mon
-admiration et de ma sympathie grandes pour le caractère de l'homme et
-la probité de l'écrivain._
-
- JEAN LORRAIN.
-
- Cannes, 1er mai 1901.
-
-
-
-
-_Monsieur de Phocas_
-
-
-
-
-LE LEGS
-
-
-_Monsieur de Phocas._ Je tournai et retournai la carte entre mes
-doigts; le nom m'était complètement inconnu.
-
-En l'absence du valet de chambre, alors caserné à Versailles pour une
-période de vingt-huit jours, la cuisinière avait introduit le
-visiteur. M. de Phocas était dans mon cabinet de travail.
-
-Je quittai en bougonnant le fauteuil où je somnolais (cette journée
-était si chaude) et, décidé à dépêcher l'importun, pénétrai dans mon
-cabinet.
-
-M. de Phocas! Écartant doucement la portière, je m'étais arrêté au
-seuil.
-
-Étroitement moulé dans un complet de drap vert myrthe, cravaté très
-haut d'une soie vert pâle et comme sablée d'or, M. de Phocas était un
-frêle et long jeune homme de vingt-huit ans à peine, à la face
-exsangue et extraordinairement vieille, sous des cheveux bruns
-crespelés et courts.
-
-Ce profil précis et fin, la raideur voulue de ce long corps fluet,
-l'arabesque (si je puis m'exprimer ainsi), l'arabesque tourmentée de
-cette ligne et de cette élégance, j'avais déjà vu tout cela quelque
-part.
-
-D'ailleurs, M. de Phocas ne semblait pas m'apercevoir, daignait-il
-seulement? Debout près de ma table de travail, il hanchait légèrement
-dans une pose pleine de grâce et, de l'extrémité de sa canne,--un jonc
-d'au moins dix louis, dont la pomme, un ivoire vert d'un travail
-bizarre, me requérait, immédiatement,--du bout de sa canne donc, M. de
-Phocas feuilletait un manuscrit posé parmi des papiers et des livres
-et le lisait de haut, négligemment.
-
-C'était odieux, intolérable et d'une parfaite impertinence.
-
-Ce manuscrit, ces pages de prose ou de vers, ces notes et ces lettres,
-cette oeuvre et mon oeuvre en somme remuée du bout de la badine, dans
-l'intimité de mon home, par ce visiteur curieux et indifférent!
-J'étais à la fois indigné et ravi, indigné de l'acte, mais ravi de son
-audace, car j'aime et j'admire l'audace en toutes choses et en qui que
-ce soit; mais déjà toute mon attention était ailleurs, les yeux pris à
-l'incendie verdâtre brusquement allumé aux plis de la cravate par une
-énorme émeraude, dont la petite tête hautaine s'éclairait étrangement;
-si étrange déjà par elle-même, la petite tête fine et glabre, toute en
-méplats, on eût dit, modelés dans de la cire pâle, une tête semblable
-à celles que l'on voit, signées Clouet ou Porbus, dans la galerie du
-Louvre consacrée aux Valois.
-
-M. de Phocas ne semblait même pas se douter de ma présence et,
-flexible et fier, il continuait de ramer dans mes papiers, à distance,
-quand, la manche de sa jaquette s'étant un peu relevée, je vis qu'un
-mince bracelet de platine, un fil d'aigues et d'opales était rivé à
-son poignet droit.
-
-Ce bracelet! Maintenant, je me souvenais.
-
-J'avais déjà vu ce frêle et blanc poignet de _fin race_, ce cercle
-étroit de platine et de gemmes. Oui, je les avais vus, mais
-manoeuvrant cette fois au-dessus des pierres et des écrins de choix
-d'un prestigieux artiste, d'un maître orfèvre et ciseleur, chez
-Barruchini, ce dompteur de métaux qu'on croirait échappé de Florence
-et dont l'officine, connue des seuls amateurs, se dérobe au fond de la
-si curieuse et ancienne cour de la rue de Visconti, la plus étroite
-peut-être des rues du vieux Paris, la rue Visconti où Balzac fut
-imprimeur.
-
-Délicieusement pâle et transparente, main de princesse et de
-courtisane, ce jour-là, la main dégantée du duc de Fréneuse (car je me
-rappelais aussi son vrai nom maintenant), ce jour-là, la main dégantée
-du duc de Fréneuse planait avec d'infinies lenteurs au-dessus d'un tas
-de pierres dures, lapis-lazulis, sardoines, onyx et cornalines,
-piquées çà et là de topazines, d'améthystes et de rubacelles; et la
-main parfois se posait, tel un oiseau de cire, désignant du doigt la
-gemme choisie... La gemme choisie... et, mes souvenirs se précisant,
-voilà que j'évoquais aussi le son de la voix, le ton du duc prenant
-congé de Barruchini et disant d'un timbre bref à l'orfèvre: «Il me
-faudrait cet objet dans dix jours. Vous n'avez, en somme, que les
-incrustations à faire. Je compte sur vous, Barruchini, comme vous
-pouvez compter sur moi.»
-
-Un paon de métal émaillé, dont il venait de donner la commande au
-maître ciseleur et dont il venait d'assortir lui-même toute la roue en
-pierreries; une originalité de plus à ajouter à la liste de tant
-d'autres, car les fantaisies du duc de Fréneuse ne se comptaient plus,
-elles avaient même une histoire légendaire.
-
-Mieux, le personnage, l'homme même avait une légende qu'il avait créée
-inconsciemment d'abord et qu'il s'était pris depuis à aimer et à
-entretenir. Quelles fables n'avait-on pas chuchotées sur ce jeune
-homme cinq fois millionnaire, qui, de grande race et des mieux
-apparentés, n'allait pas dans le monde, vivait sans amis, n'affichait
-pas de maîtresse et quittait régulièrement Paris fin novembre, pour
-aller passer ses hivers en Orient.
-
-Un profond mystère, épaissi comme à plaisir, enveloppait sa vie et, en
-dehors des deux ou trois grandes premières qui révolutionnent Paris,
-chaque printemps, on ne rencontrait jamais nulle part ce pâle et long
-jeune homme à la taille si droite et à la face si lasse. Il avait fait
-courir jadis et avait eu des succès d'écurie; puis il avait cessé
-brusquement de suivre les réunions: il avait liquidé ses chevaux,
-vendu son haras, et après les boudoirs de filles désertés tout
-d'abord, avait fait peu après défection aux salons du faubourg qui,
-néanmoins, l'avaient encore quelque temps retenu, et ça avait été une
-rupture avec tous, une complète disparition.
-
-Toute l'année, Fréneuse voyageait maintenant à l'étranger. Pourtant,
-au printemps, quand quelque sensationnel acrobate, homme ou femme,
-était signalé dans un établissement comme à l'Olympia, au cirque ou
-aux Folies-Bergère, il arrivait parfois d'y rencontrer Fréneuse tous
-les soirs d'une même semaine, et cette étrange insistance devenait
-encore un nouveau prétexte à histoires, une source d'hypothèses et de
-quels racontars! on le devine aisément. Puis Fréneuse replongeait
-soudain dans la retraite, le silence: il était reparti à Londres ou à
-Smyrne, aux Baléares ou à Naples, peut-être à Palerme ou à Corfou, on
-ne savait où, jusqu'au jour où quelqu'un du club le signalait pour
-l'avoir rencontré sur le quai, chez un antiquaire, ou rue de Lille,
-chez quelque marchand de pierres rares, ou bien encore chez un
-numismate de la rue Bonaparte, attablé, la loupe à la main et
-singulièrement attentif, devant quelque intaille du XIIe siècle ou
-quelque camée de collection.
-
-Fréneuse possédait, dans son hôtel de la rue de Varennes, tout un
-musée secret de pierres dures célèbres parmi les amateurs et les
-marchands. Il avait aussi, disait-on, rapporté de l'Orient, des souks
-de Tunis et des bazars de Smyrne, tout un trésor de bijoux anciens, de
-tapis précieux, d'armes rares et de poisons violents, mais Fréneuse
-vivait sans amis, nul n'était admis à visiter l'hôtel familial.
-
-Ses seules relations étaient des marchands ou des collectionneurs
-comme lui et, parmi eux, Barruchini, le maître ciseleur, était
-peut-être le seul qui eût jamais franchi le seuil de la rue de
-Varennes. Tout mondain était sévèrement consigné à la porte: on
-l'aurait dérangé dans ses fumeries d'opium, disait le monde par
-vengeance, et c'était la plus anodine des histoires mises en
-circulation sur le compte de Fréneuse, tant rancunier était le beau
-dépit d'une société d'oisifs et d'inutiles.
-
-Cet homme avait rapporté avec lui tous les vices de l'Orient.
-
-Et c'est le duc de Fréneuse que j'avais chez moi, feuilletant
-négligemment mes manuscrits du fin bout de sa canne, Fréneuse et ses
-légendes, son passé mystérieux, son présent équivoque et son avenir
-plus sombre, Fréneuse entré chez moi sous un faux nom.
-
-Il levait les yeux et m'apercevait enfin. Après une courte inclinaison
-de tête, le geste de rassembler les feuillets épars sur ma table et,
-comme s'il avait lu dans ma pensée: «D'abord, excusez-moi, monsieur,
-de me présenter chez vous sous un faux nom; ce nom est maintenant le
-mien. Le duc de Fréneuse est mort, il n'y a plus que M. de Phocas.
-D'ailleurs, je suis à la veille de partir pour une longue absence, de
-m'exiler de France peut-être pour toujours, et cette journée est la
-dernière qui me reste. Je viens de prendre une grande décision, mais
-tout cela vous importe peu sans doute, et pourtant si, puisque je
-viens vous voir un peu pour cela.»
-
-Et me demandant d'un geste de le laisser continuer, refusant de la
-main le siège que je lui offrais: «Vous connaissez Barruchini, vous
-avez même commis sur lui et son art de ciseleur des pages
-inoubliables, pour moi du moins, puisque c'est à leur auteur que je
-rends aujourd'hui visite. C'était dans la _Revue de Lutèce_. Vous avez
-compris et décrit en poète l'art prismatique aux lueurs troubles et
-multiples de cet orfèvre magicien. Oh! le feu sourd et changeant qui
-dort dans ses bijoux, les détails de nature, animaux ou fleurs, qui y
-sertissent l'eau des gemmes! L'avez-vous assez bien chantée, cette
-flore orfévrie, à la fois byzantine, égyptienne et Renaissance! En
-avez-vous assez saisi les aspects de madrépores et de joyaux
-sous-marins, oui, sous-marins, car, fleuris de béryls, de péridots,
-d'opales et de saphirs pâles, couleur d'algues et de vagues, d'un
-émail céruléen presque, ils ont l'air de joyaux restés longtemps au
-fond de la mer. Anneaux de Salomon ou coupes du roi de Thulé, ils sont
-surtout l'écrin des villes englouties, et la fille du roi d'Ys devait
-en porter de semblables quand elle livra les clés des écluses au
-Démon... Oh! les colliers de Barruchini, ces ruissellements de pierres
-bleues et vertes, ces bracelets trop lourds incrustés d'opales,
-Gustave Moreau en a fleuri la nudité de ses princesses maudites. Ce
-sont les joyaux de Cléopâtre et de Salomé; ce sont aussi des joyaux de
-légende, des joyaux de clair de lune et de crépuscule:
-
- «Et cela se passait dans des temps très anciens.
-
-
-«Voilà la formule (avez-vous écrit) qui monte aux lèvres devant ces
-fruits d'émail et ces fleurs de gemme emmaillées dans des ors. Bijoux
-de Memphis ou de Byzance, c'est à l'Égypte et au Bas-Empire qu'ils
-font surtout songer, mais peut-être encore plus à la ville du roi d'Ys
-et à ses cloches submergées.»
-
-Vous voyez que je connais mes auteurs. Or, personne plus que moi n'a
-souffert du morbide attrait de ces bijoux; et, malade à en mourir
-(puisque je m'en vais de leur poison translucide et glauque), c'est à
-vous que j'ai voulu me confier, monsieur, vous qui avez compris leur
-somptueux et dangereux sortilège, jusqu'à en communiquer aux autres le
-malaise et le frisson.
-
-«Vous seul pouviez me comprendre, vous seul pouviez accueillir avec
-indulgence les affinités qui m'attirent vers vous. Le duc de Fréneuse
-n'était qu'un original, monsieur; pour tout autre que vous, M. de
-Phocas serait un fou. J'ai tout à l'heure prononcé le nom de la ville
-d'Ys et du Démon qui engloutit la ville, le Démon de luxure qui
-séduisit la fille du roi. Si un envoûtement pouvait se prolonger à
-travers les siècles, je dirais que ce Démon est en moi. Oui, un Démon
-me torture et me hante, et cela depuis mon adolescence. Qui sait?
-peut-être était-il déjà en moi quand je n'étais qu'un enfant, car,
-dussé-je vous paraître halluciné, monsieur, voilà des années que je
-souffre d'une chose bleue et verte.
-
-«Lueur de gemme ou regard, je suis amoureux, pis, envoûté, possédé
-d'une certaine transparence glauque; c'est comme une faim en moi.
-Cette lueur, je la cherche en vain dans les prunelles et dans les
-pierres, mais aucun oeil humain ne la possède. Parfois, je la trouve
-dans l'orbite vide d'un oeil de statue ou sous les paupières peintes
-d'un portrait, mais ce n'est qu'un leurre, la clarté s'éteint à peine
-apparue, je suis surtout un amoureux du passé. Vous dire à quel point
-les vitrines de Barruchini ont exaspéré mon mal? Je voyais sourdre, je
-voyais poindre en ces joyaux le regard que je cherche, le regard de
-Dahgut, la fille du roi d'Ys, le regard de Salomé aussi, mais surtout
-la clarté limpide et verte du regard d'Astarté, d'Astarté qui est le
-Démon de la Luxure et aussi le Démon de la Mer...» Et, averti sans
-doute par l'effarement de ma physionomie:
-
-«Oui, il est entendu que je suis un visionnaire, et de quelles
-visions? Puisse ce supplice vous être épargné, car j'en souffre
-tellement que je m'en vais. Oui, c'est à cause de ces visions et de
-leurs horribles conseils, d'un tas de choses chuchotées par elles dans
-l'horreur des nuits, que je quitte Paris, la France et la vieille
-Europe qui ne peuvent plus les contenir.
-
-«Leur échapperai-je en Asie?... Ainsi, cette nuit encore... mais
-j'abuse. Voilà ce que je viens vous demander, monsieur. Je pars,
-peut-être ne me reverrez-vous jamais! J'ai consigné dans ces feuillets
-les premières impressions de mon mal, les inconscientes tentations
-d'un être aujourd'hui sombré dans l'occultisme et la névrose.
-Voulez-vous me permettre de vous confier ces pages, voulez-vous me
-promettre de les lire? De l'Asie pour laquelle je m'embarque et où je
-vais me fixer dans l'espoir d'y trouver un remède à mes obsessions, je
-vous enverrai la suite de cette première confession, car j'ai besoin
-de crier à quelqu'un les affres de mon angoisse, besoin de savoir ici,
-en Europe, quelqu'un qui me plaigne et se réjouisse de ma guérison, si
-jamais le ciel me l'envoie. Voulez-vous être ce quelqu'un?»
-
-Je tendis la main à M. de Phocas.
-
-
-
-
-LE MANUSCRIT
-
-
-«--Et ses mains, la douceur fondante de ses mains toujours glacées,
-leur glissement entre les doigts, telle une fuite de couleuvre! Vous
-n'avez pas remarqué ses mains! Moi, sa poignée de main m'a toujours
-singulièrement impressionné, si l'on peut appeler poignée de main une
-étreinte insaisissable de doigts fluides et froids!
-
---Pour moi, c'est surtout l'oeil qui était inquiétant, cet oeil
-pâlement bleu, d'une dureté de pierre dure. Du lapis ou de l'acier, on
-ne savait, tant ils avaient, ces yeux, des lueurs glacées. Et
-l'insistance de son regard! J'en étais, moi, tout déconcerté, chaque
-fois qu'il me parlait au club.
-
---Oui, c'est un monsieur plutôt bizarre, c'est comme son âge!--Vous
-savez qu'il a au moins quarante ans.--Lui, il en paraît
-vingt-huit.--Allons donc, vous ne l'avez donc jamais regardé? La face
-est horriblement vieille, le corps est demeuré jeune, cela, je
-l'avoue; on n'est pas plus sveltement souple, mais la figure est
-ravagée, le teint bis d'une lassitude abominable, et la bouche! la
-crispation de ce sourire. Cette bouche contractée a une expérience de
-cent ans.--L'opium use vite, rien n'abîme l'Européen comme
-l'Orient.--Ah! c'est un fumeur de kief?--Sans doute. Comment expliquer
-autrement les étranges abattements, les fatigues effroyables qui le
-terrassaient tout à coup il y a cinq ans, et, au club, au moment de
-sortir, le forçaient à s'étendre et à demeurer pendant des
-heures...--Des heures?--Oui, de longues heures inerte, les membres
-comme dénoués, anéanti... Voyons, de Mazel, vous qui l'avez connu, ne
-lui est-il pas arrivé une fois de dormir quarante heures en deux
-jours?--Quarante heures!--Parfaitement, il s'éveillait juste aux
-heures des repas pour prendre sa nourriture et retombait après dans sa
-torpeur. Fréneuse avait même une sorte d'effroi de ces sommeils, il
-flairait là un phénomène anormal, lésion du cerveau ou dépression
-nerveuse.--La fâcheuse anémie cérébrale qui suit les grandes
-débauches.--Encore une légende! Je n'ai jamais cru, moi, aux débauches
-de ce pauvre duc. Un être si frêle, d'une complexion si délicate;
-franchement, il n'y avait pas la place chez lui pour la
-débauche.--Peuh! et Lorenzacio!--Si vous citez les Médicis!
-Lorenzacio, un Florentin passionné de rancune, un être d'énergie et de
-vengeance lentement couvée et caressée comme on caresse la lame d'une
-dague. Si vous comparez à ce foie vert de fiel, Fréneuse... un
-fantasque, un oisif, un sans but dans la vie! Pour moi, il avait fumé
-l'opium, en Orient, d'où ces somnolences, ces léthargies morbides: le
-danger des mauvaises habitudes! Il s'en était bien défait à la longue,
-mais la lourde influence du poison opiacé l'opprimait toujours.
-D'ailleurs, ses yeux d'acier bleui étaient-ils assez des yeux de
-fumeur d'opium? la charriait-il encore assez dans ses veines, la
-pesante ivresse du chanvre? L'opium, c'est comme la syphil... (et de
-Mazel lâchait le mot tout à trac), cela se garde des années et des
-années dans le sang; ça s'élimine à la longue, mais il faut en
-absorber, de l'iodure!»
-
-Alors Chameroy: «Il a bon dos, votre opium.
-
-«Pour moi, le cas de Fréneuse est bien autrement compliqué. Un malade,
-lui, non, un personnage de conte d'Hoffmann! Vous êtes-vous jamais
-donné la peine de bien le regarder? Cette pâleur pourrissante, la
-crispation de ces mains effilées, plus japonaises de formes que des
-chrysanthèmes, ce profil d'arabesque et cette maigreur de vampire,
-tout cela ne vous a jamais donné à réfléchir? Mais Fréneuse a cent
-mille ans malgré son corps souple et sa face imberbe. Cet homme-là a
-déjà vécu dans des temps antérieurs, et sous Héliogabale et sous
-Alexandre IV et sous les derniers Valois... Que dis-je? c'est Henri
-III lui-même. J'ai dans ma bibliothèque une édition de Ronsard, une
-édition rare reliée en peau de truie avec des fers du temps, qui
-contient un portrait du Roy gravé sur velin. Un de ces soirs, je vous
-apporterai le volume, vous jugerez. A part la fraise, le pourpoint
-busqué et les pendants d'oreilles, vous jurerez voir le duc de
-Fréneuse. Moi, sa présence ici m'apportait toujours un malaise, et
-tant qu'il était là, c'était comme une oppression, comme un poids...»
-
-Telles étaient les divagations soulevées autour du départ de Fréneuse
-et de la mise en vente de l'hôtel et du mobilier de la rue de
-Varennes, annoncée l'avant-veille à la quatrième page du _Figaro_ et
-du _Temps_. Racontars, légendes, hypothèses, il avait suffi de
-prononcer le nom de Fréneuse pour faire fermenter, comme un levain,
-toute la sottise des mensonges et des présomptions. D'ailleurs, ces
-clubmen élégants et légers ne m'apprenaient rien.
-
-Tous ces chuchotements sourds de la médisance et de l'opinion publique
-intriguée et mystifiée, il y avait dix ans que je les entendais bruire
-et courir autour du nom de l'actuel M. de Phocas, et c'était cet homme
-qui m'avait élu comme confident, c'était à moi qu'était échu, de par
-sa volonté, l'honneur ou la honte de déchiffrer sa vie et d'en
-connaître enfin l'énigme consignée aux pages d'un manuscrit.
-
-Entièrement écrites de sa main, quoique de diverses écritures (car
-l'écriture de l'homme change avec ses états d'âme, et le graphologue
-reconnaît, à un trait de plume, la chute d'un honnête homme devenu un
-coquin), donc, entièrement écrites de sa main, je me décidai, un soir,
-à lire, les pages confiées; celles que M. de Phocas relisait si
-dédaigneusement, étalées sur ma table, et du bout de sa canne et du
-coin de ses yeux aux sourcils teints et peints.
-
-Je les transcris telles quelles dans le désordre incohérent des dates,
-mais en en supprimant, néanmoins, quelques-unes d'une écriture trop
-hardie pour pouvoir être imprimées.
-
-C'était d'abord sur le premier feuillet cette citation tronquée de
-Swinburne:
-
-«Il y a une fiévreuse faim dans mes veines.--Le péché! est-ce un péché
-quand les âmes des hommes sont jetées dans le gouffre? Cependant,
-j'avais bonne confiance pour sauver mon âme, avant qu'elle y glissât
-sous les pieds chaussés de feu de la luxure. Oh! le triste enfer où
-toutes les douces amours ont leur fin, tout, sauf la douleur qui
-jamais ne finit!»
-
-Et puis ces quatre vers de Musset tirés d'_A quoi rêvent les jeunes
-filles_:
-
- Ah! malheur à celui qui laisse la Débauche
- Planter son clou de fer sous sa mamelle gauche!
- Le coeur d'un homme vierge est un vase profond;
- La mer a beau passer quand la tache est au fond.
-
-Et les impressions personnelles commençaient:
-
-
-«_8 avril 1891._--L'obscénité des narines et des bouches,
-l'ignominieuse cupidité des sourires des femmes rencontrées dans la
-rue, la bassesse sournoise et tout le côté hyène et bêtes fauves,
-prêtes à mordre, des commerçants dans leurs boutiques et des
-promeneurs sur les trottoirs, comme il y a longtemps que j'en souffre!
-J'en souffrais déjà, enfant, quand, descendant par hasard à l'office,
-je surprenais, sans les comprendre, les propos des domestiques
-déchirant les miens à belles dents.
-
-«Cette hostilité de toute la race, cette haine sourde d'une humanité
-de loups-cerviers, je devais la retrouver plus tard au collège, et
-moi-même, qui ai la répugnance et l'horreur de tous les bas instincts,
-ne suis-je pas instinctivement violent et ordurier, meurtrier et
-sensuel comme cette foule sensuelle et meurtrière, la foule des
-émeutes qui jette les sergents de ville à la Seine et criait, il y a
-cent ans: «Les aristos à la lanterne!» comme elle vocifère
-aujourd'hui: «A bas l'armée!» ou: «A mort les juifs!»
-
-
-«_30 octobre 1891._--Il n'y a de vraiment beaux que les visages des
-statues. Leur immobilité est autrement vivante que les grimaces de
-nos physionomies. Comme un souffle divin les anime, et puis quelle
-intensité de regard dans leurs yeux vides!
-
-«J'ai passé toute ma journée au Louvre et le regard de marbre de
-l'_Antinoüs_ me poursuit. Avec quelle mollesse et quelle chaleur à la
-fois savante et profonde ses longs yeux morts se reposaient sur moi!
-Un moment, j'ai cru y voir des lueurs vertes. Si ce buste
-m'appartenait, je ferais incruster des émeraudes dans ses yeux.
-
-
-«_23 février 1893._--J'ai fait aujourd'hui une démarche ignoble: j'ai
-essayé de circonvenir un journaliste que je connais à peine pour
-obtenir de lui d'assister à une exécution; je l'ai même invité à
-dîner, et l'homme m'ennuie et le sang me répugne, oui, me répugne à un
-tel point que chez le dentiste, en entendant un cri dans la pièce à
-côté, je défaille presque et crois me trouver mal.
-
-«Une carte m'a été promise pour la cérémonie... Irai-je à cette
-exécution?
-
-
-«_12 mai 1893._--Naples.--Je viens de voir la plus belle collection de
-pierres dures. Oh! ce musée! quelle pureté de profils et quelle
-suavité de lignes dans les moindres camées! Les Grecs ont plus de
-grâce, je ne sais quelle sérénité heureuse qui pourrait bien être le
-caractère de la divinité; mais les intailles romaines ont je ne sais
-quelle ardeur intense. Il y avait là dans le chaton d'une bague une
-tête adolescente couronnée de laurier, quelque jeune César ou quelque
-impératrice, Caligula, Othon, Messaline ou Poppée, mais d'une
-expression exténuée et jouisseuse à la fois déchirante et si lasse que
-je vais en rêver bien des nuits... Rêver! Certes, il vaudrait mieux
-vivre et je ne fais que rêver.»
-
-
-«_13 juillet 1894._--On rencontre, les soirs de fête, très tard, dans
-les rues, de bizarres passantes et de plus étranges passants. Ces
-nuits de joie populaire remueraient-elles au fond des êtres d'anciens
-avatars oubliés? Mais j'ai absolument croisé, ce soir, dans le remous
-de la foule excitée et suante, des masques d'affranchis Bythiniens et
-de courtisanes de la décadence.
-
-«Il se dégageait, ce soir, de cette grouillante esplanade des
-Invalides, à travers les pétarades des tirs, les relents de friture,
-les hoquets d'ivrognes et l'atmosphère empestée des ménagères, de
-fauves effluves d'une fête sous Néron.
-
-«C'était presque l'odeur d'une soirée de mai sur le _Basso-Porto_ de
-Naples, et des visages erraient dans cette foule, qu'on eût pu croire
-siciliens.
-
-
-«_29 novembre, même année._--Le regard morne et si lointain de
-l'_Antinoüs_, la prunelle extasiée et féroce, implorante pourtant, du
-camée romain, je viens de les retrouver, et cela, dans un pastel
-plutôt lâché de facture et signé d'un nom de femme, une peintresse
-inconnue à laquelle pourtant je ferais bien une commande, si j'étais
-sûr qu'elle reproduisît cet étrange regard.
-
-«Et cependant moins que rien. Ces deux ou trois crayons de pastel
-écrasés autour de cette face carrée, amaigrie, aux maxillaires
-énormes, et plafonnant, la bouche voluptueusement ouverte, les narines
-dilatées, sous une lourde couronne de violettes, avec, au coin de
-l'oreille, un pavot. La face est plutôt laide, d'une couleur
-cadavéreuse et triste, mais sous les paupières à peine soulevées luit
-et sommeille une eau si verte, l'eau morne et corrompue d'une âme
-inassouvie, la dolente émeraude d'une effrayante luxure!
-
-«Je donnerais tout pour trouver ce regard.
-
-
-«_18 décembre, même année._--«Dort-elle ou veille-t-elle? car son cou,
-baisé de trop près, porte encore une tache pourprée où le sang meurtri
-palpite et s'efface; douce et mordue doucement, plus belle pour une
-tache.» _Laus Veneris_ (Swinburne).
-
-«Oh! cette tache violâtre sur ce beau cou de femme endormie et
-l'abandon presque pareil à la mort, le calme de ce corps anéanti de
-plaisir! Comme elle m'attirait, cette tache! J'aurais voulu y
-appliquer mes lèvres et sucer lentement toute l'âme de cette femme, et
-cela jusqu'au sang; et puis, ce pouls régulier m'énervait; le souffle
-de sa respiration, sa gorge à temps égaux soulevée, m'obsédaient comme
-le tic-tac d'une pendule de cauchemar, et j'ai vu le moment où mes
-mains crispées allaient étreindre la dormeuse à la gorge, oui, à la
-gorge, et la serrer jusqu'à ce qu'elle ne respirât plus. J'aurais
-voulu l'étrangler et la mordre, l'empêcher de respirer surtout. Ah! ce
-souffle continu!... Je me suis levé, une sueur froide aux tempes,
-bouleversé par l'âme d'assassin que j'avais été pendant dix secondes:
-j'avais dû nouer mes deux mains, l'une à l'autre, pour les empêcher de
-se poser sur ce cou... Elle dormait et, de ses lèvres, sortait une
-petite odeur de pourriture... Cette odeur fade, tous les êtres humains
-l'exhalent en dormant.
-
-«Oh! les saints de la Thébaïde que de coupables nudités doucement
-entr'ouvertes venaient tenter la nuit, dans le mirage des sables! Oh!
-ces errantes figures de volupté, dont les reins et les ventres
-frôleurs laissaient des sillages d'encens et d'aromates, et c'étaient
-pourtant de mauvais esprits!
-
-
-«_3 janvier 1895._--J'ai dormi de nouveau avec cette femme et la
-tentation m'est revenue, oui, la tentation du meurtre; quelle
-honte!... Je me souviens qu'enfant j'aimais à torturer les bêtes,
-et je me rappelle aussi l'aventure de deux tourterelles, qu'on
-m'avait mises une fois entre les mains, pour me distraire, et
-qu'instinctivement, inconsciemment j'étouffai en les serrant. Je ne
-l'ai pas oubliée, cette atroce histoire, et je n'avais que huit ans.
-
-«La palpitation de la vie m'a toujours rempli d'une étrange rage de
-destruction, et voilà deux fois que je me surprends des idées de
-meurtre dans l'amour.
-
-«Y aurait-il en moi un être double?»
-
-Là, finissait le premier manuscrit.
-
-
-
-
-L'OPPRESSION
-
-
-«_Sans date._--La beauté du vingtième siècle, le charme d'hôpital, la
-grâce de cimetière de la phtisie et de la maigreur, dire que j'ai subi
-tout cela! Pis, je l'ai aimé à mon heure.
-
-Rats d'Opéra, lys du Rat Mort, mondaines frêles aux museaux de
-rongeurs, j'ai eu dans ma vie des ballerines impubères, des duchesses
-émaciées, douloureuses et toujours lasses, des mélomanes et des
-morphinées, des banquières juives aux yeux plus en caverne que ceux
-des rôdeurs de banlieue, et des figurantes de music-hall qui, à
-souper, versaient de la créosote dans leur Roederer; et j'ai même eu
-des insexuées des tables d'hôte de Montmartre et jusqu'à de fâcheuses
-androgynes. Comme un snob et comme un mufle, j'ai aimé les petites
-filles anguleuses, effarantes et macabres, le ragoût de phénol et de
-piment des chloroses fardées et des invraisemblables minceurs.
-
-Comme un imbécile, j'ai cru aux bouches de proie et d'agonie, et,
-comme un niais, aux larges yeux de luxure d'un tas de petits êtres
-maladifs, alcooliques, cyniques, pratiques et solliciteurs. La
-profondeur des yeux et le mystère des bouches, la courtière en bijoux
-aux unes, la manucure aux autres les fournissait avec les eaux de
-toilette, les savons et les fards; et Fanny l'éthéromane, remontée
-tous les matins par un savant dosage de kola et de coca, ne mettait
-d'éther que sur ses mouchoirs.
-
-Truquage et battage, pour parler leur argot salisseur. Leurs
-pourritures phosphorescentes, leurs ferveurs émaciées, leur brûlure de
-Lesbos..., des vices d'enseigne affichés pour amorcer le client, de la
-perversité pour jeunes et vieux messieurs en mal de goûts pervers!
-tout cela ne pétillait et ne flambait qu'à l'heure où le gaz s'allume,
-dans les couloirs des music-hall et le décor brutal et nickelé des
-bars; et sous le carrick cerise à trois collets de la noctambule,
-comme sous les grègues bouffantes de la cycliste, tout cet aguichant
-étalage de pâleur passionnée, de vice savant et d'anémie exténuée et
-jouisseuse, tout le charme des fleurs faisandées célébrées par les
-Bourget et les Barrès, tout cela n'était qu'un rôle appris et cent
-fois ressassé de la _Dame_, un chapitre trop lu du _Manchon de
-Francine_, pioché et travaillé par d'ingénieuses «cabotes»,
-conscientes de la salauderie des mâles et de leurs moyens d'actions
-sur l'organisme éreinté de l'acheteur.
-
-Et dire que j'ai aimé, moi aussi, ces petites bêtes malfaisantes et
-malades, ces fausses _Primavera_, ces _Joconde_ au rabais, tout le
-stock à cinq louis des Léonard et des Botticelli, des ateliers de
-peintres et des brasseries d'esthètes, ces fleurs en fil d'archal de
-Montparnasse et de Levallois-Perret.
-
-Et l'odieux, le fâcheux travesti, le travesti fessu aux jambes
-héronnières, au torse corseté, opprimant à regarder, des laiderons
-primés des boîtes du boulevard, le faux Saxe de Nina Grandière et
-l'esthétique de bocal de pharmacie, l'aspect spectral et réclame à la
-fois de Mlle Guilbert et de ses longs gants noirs!...
-
-Ai-je assez maintenant l'horreur de ce cauchemar! Comment ai-je pu le
-supporter si longtemps!
-
-C'est qu'alors j'ignorais les formes mêmes de mon mal. Il était
-latent en moi, comme un feu sous des cendres; je le caressais
-depuis... depuis mon enfance peut-être, car il fut toujours en moi,..
-mais je ne le savais pas!
-
-Oh! cette chose bleue et verte qui me fut révélée dans l'eau morte de
-certaines gemmes et l'eau plus morte encore de certains regards
-peints, la dolente émeraude des joyaux de Barruchini et de certains
-yeux de portraits, je ne l'avais pas définie encore, et si j'ai tant
-souffert de mon impuissance d'aimer auprès de toutes ces femmes, c'est
-qu'aucune d'elles n'avait vraiment de regard.
-
-
-_Vendredi 3 avril 1895._--Oraisons mauvaises:
-
- Que ta bouche soit bénie, car elle est adultère,
- Elle a le goût des roses nouvelles et de la vieille terre,
- Elle a sucé les sucs obscurs des fleurs et des roseaux;
- Quand elle parle, on entend comme un bruit très lointain de roseaux,
- Et ce rubis impie de volupté, tout sanglant et tout froid
- C'est la dernière blessure de Jésus sur la croix.
-
-Aujourd'hui, vendredi saint, un désir d'émotion d'enfance, une
-habitude ressouvenue d'ancienne piété m'a fait suivre les offices à
-Notre-Dame; j'ai voulu tenter de rafraîchir... (oh! si j'avais pu
-l'éteindre!...) la brûlure de ma plaie dans l'ombre froide d'une
-église; et pendant que les proses latines montaient et retombaient,
-psalmodiées par le prêtre avec des lenteurs de glas, j'avais beau en
-suivre le texte dans mon livre, c'étaient les horribles vers de Remy
-de Gourmont qui, telle une caresse, effleuraient mes lèvres, telle une
-caresse et tel aussi un sacrilège.
-
- Que tes pieds soient bénis, car ils sont déshonnêtes,
- Ils ont chaussé les mules des lupanars et des temples en fêtes;
- Ils ont mis leurs talons sourds sur l'épaule des pauvres;
- Ils ont marché sur les plus purs, sur les plus doux, sur les
- plus pauvres,
- Et la boucle améthyste, qui tend la jarretière de soie,
- C'est le dernier frisson de Jésus sur la croix.
-
-Et l'office des Ténèbres avait beau pleurer la mort du Christ; dans le
-silence chuchotant de la chapelle convertie en Tombeau, je n'entendais
-que la mauvaise antienne du poète...
-
- Que tes yeux soient bénis, car ils sont homicides,
- Ils sont pleins de fantômes, et l'ironie des chrysalides
- Y dort comme l'eau fanée qui dort au fond de grottes vertes,
- On voit dormir des bêtes parmi des anémones bleues, vertes.
-
-Et voilà que, promenant sur ma chair la douceur des choses glauques
-évoquées, comme des émeraudes taillées en olive, comme des bouts de
-doigts frais erraient maintenant dans la paume de mes mains.
-
-J'avais laissé glisser mon livre à terre et, écroulé sur mon
-prie-dieu, je m'y tenais accoudé d'un bras et l'autre bras pendait,
-main inerte et ouverte, près de moi... et des choses fraîches et
-rondes coulaient dans cette main, s'égrenaient dans mes doigts.
-
-La sensation était si imprévue, si finement pure et si délicieusement
-effleurante, qu'un frisson me redressa le torse... Étais-je, dans une
-hyperesthésie sensuelle, parvenu à matérialiser sur ma peau le contact
-des yeux de ma convoitise?... Je demeurai une minute dans le doute et
-dans l'espace... Pour mieux retenir la sensation et la faire bien
-mienne, je baissais mes paupières, mais le contact se précisait. Sous
-l'insistance de la caresse je regardais, je voulais voir.
-
-Une femme en deuil, une femme encore jeune sous ses voiles de veuve
-était assise à mes côtés et, doucement, égrenait son chapelet dans mes
-doigts.
-
-Elle l'égrenait, les paupières modestement baissées; mais un sourire
-entr'ouvrait l'arc mince de sa bouche. Entre ses cils comme entre ses
-lèvres roses, du blanc, pareil à de l'argent, luisait.
-
- O douloureux saphir d'amertume et d'effroi!
- Saphir, dernier regard de Jésus sur la croix.
-
-
-«_Mardi 16 juin 1895._--J'étais à l'Olympia, hier soir. La laideur de
-cette salle, la laideur de l'assistance surtout,--oh! ce costume
-moderne et la disgrâce du corps humain dans la disgrâce de cet
-attirail de tôle, qui constitue la tenue idéale de l'homme; tous ces
-tuyaux de poêle où s'emmanchent les jambes, les bras et le torse d'un
-clubman étranglé par un carcan de porcelaine blanche, et le triste, le
-gris de toutes ces faces vannées par la mauvaise hygiène des villes et
-l'abus des alcools..., le ravage des veilles et des soucis de la lutte
-imprimé en tics nerveux sur tous ces mous et gras visages..., leur
-pâleur de saindoux, et, dans les loges, aux fauteuils d'orchestre,
-auprès de la banalité des mâles, triomphaient l'extravagance et la
-vanité des femelles.
-
-C'étaient les édifices de plumes, de gazes et de soies peintes
-écrasant des cous frêles et des poitrines plates: d'étroites épaules
-engoncées de manches énormes, la maigreur étoffée des phtisies à la
-mode, ou bien, pis encore, l'éléphantiasis cuirassé de jais des
-grosses dames, et cela sous les jets crus du gaz. Et pendant que tous
-ces fantoches se souriaient et s'examinaient du bout de la lorgnette,
-sur la scène c'était le déploiement lent et souple, le jeu savant de
-tous les muscles d'un merveilleux corps humain. Moulé dans un maillot
-de soie pâle, un acrobate, nudité brillantée et moirée par place de
-lumière électrique et de sueur, se renversait dans un cambrement de
-tout son être; puis, se redressant tout à coup dans un effilement des
-hanches et des jambes pointées vers les frises, imposait à tous
-l'hallucinant spectacle d'un homme devenu rythme, d'une souplesse
-animée d'un mouvement d'éventail.
-
-J'étais dans la loge du cercle. En France, l'admiration seule des
-statues est permise. Les pays du soleil n'ont pas ces préjugés et, en
-Oriental que je suis devenu, comme je faisais remarquer les admirables
-proportions et l'harmonie des gestes de l'acrobate en scène, le
-marquis de V... (j'ai toujours détesté et sa voix de fausset et ses
-petits yeux clairs) le marquis de V... me dit avec un mauvais sourire:
-«Et puis ce gymnasiarque peut se casser le cou à chaque seconde, c'est
-très périlleux ce qu'il fait là, mon cher; et ce qui vous plaît en
-lui, c'est le petit frisson qu'il vous donne... Quelle émotion, si ses
-mains suantes lâchaient la barre? Avec la vitesse acquise de son
-mouvement de rotation il se romprait net la colonne vertébrale, et qui
-sait si un peu de matière cervicale ne jaillirait pas jusqu'à nous! Ce
-serait très sensationnel et vous auriez une émotion rare à ajouter à
-celles de votre champ d'expérience, car vous les collectionnez, vous,
-les émotions. Quel joli ragoût d'épouvante nous sert là cet homme en
-maillot!
-
-«Avouez que vous désirez presque qu'il tombe. Moi aussi, d'ailleurs et
-beaucoup de gens, dans cette salle, sommes dans le même état
-d'angoisse et d'attente. C'est l'horrible instinct de la foule devant
-les spectacles qui réveillent en elle les idées de luxure et de mort.
-Ces deux aimables compagnonnes voyagent toujours ensemble, et, croyez
-qu'à ce moment même... (voyez, l'homme ne tient plus à sa barre que
-par une crispation d'orteil), à ce moment même, bon nombre de femmes,
-dans ces loges, désirent ardemment cet homme moins pour sa beauté que
-pour le danger qu'il court.» Et puis, la voix tout à coup nuancée
-d'intérêt: «Vous avez les yeux singulièrement pâles, ce soir, mon cher
-Fréneuse, il faut renoncer au bromure et vous mettre à la valérianate.
-Vous avez une âme charmante et curieuse, mais il faut commander à ses
-mouvements. Vous convoitiez trop ardemment, trop évidemment surtout,
-sinon la mort, du moins la chute de cet homme, ce soir.»
-
-Je ne répondais pas, le marquis de V... avait raison. La folie du
-meurtre m'avait ressaisi, le spectacle m'hallucinait; et raidi dans
-une lancinante et délirante angoisse, je souhaitais, j'attendais la
-chute de cet homme. Il y a en moi un fond de cruauté qui m'effraie.
-
-
-
-
-LES YEUX
-
-
-«_Sans date._--«Les yeux!... Ils nous apprennent tous les mystères de
-l'amour, car l'amour n'est ni dans la chair, ni dans l'âme, l'amour
-est dans les yeux qui frôlent, qui caressent, qui ressentent toutes
-les nuances des sensations et des extases, dans les yeux où les désirs
-se magnifient et s'idéalisent. Oh! vivre la vie des yeux où toutes les
-formes terrestres s'effacent et s'annulent; rire, chanter, pleurer
-avec les yeux, se mirer dans les yeux, s'y noyer comme Narcisse à la
-fontaine.
-
- «CHARLES VELLAY.»
-
-Oui, s'y noyer comme Narcisse à la fontaine, la joie serait là. La
-folie des yeux, c'est l'attirance du gouffre. Il y a des sirènes au
-fond des prunelles comme au fond de la mer, cela je le sais, mais
-voilà,... je ne les ai jamais rencontrées, et je cherche encore les
-regards d'eau profonde et dolente où je pourrai, comme Hamlet délivré,
-noyer l'Ophélie de mon désir.
-
-Le monde me fait l'effet d'un océan de sable. Oh! ces vagues de
-cendres chaudes et figées où rien ne peut désaltérer ma soif de
-prunelles humides et glauques. Vraiment, il y a des jours où je
-souffre trop. C'est l'agonie d'un nomade égaré dans le désert.
-
-Je n'ai jamais rien lu qui fût plus près de mon âme et de ma
-souffrance que les proses de ce Charles Vellay.
-
-«J'ai passé des années à chercher dans les yeux ce que les autres
-hommes ne peuvent voir. Lentement, douloureusement, j'ai découvert, en
-tous, les frissons infinis qui s'éternisent dans les prunelles. J'ai
-usé mon âme à la poursuite du mystère, et maintenant mes yeux ne sont
-plus les miens, ils ont ravi peu à peu tous les regards des autres
-yeux, ils ne sont plus aujourd'hui qu'un miroir qui réfléchit tous ces
-regards volés, qui s'anime seulement d'une vie multiple et agitée de
-sensations inconnues, et c'est là mon immortalité, car je ne mourrai
-pas, et mes yeux vivront, parce qu'ils ne sont pas miens, parce que
-je les ai formés de tous les yeux avec toutes leurs larmes et tous
-leurs rires, et je survivrai à la dépouille de mon corps, parce que
-j'ai toutes les âmes dans mes yeux.»
-
-Toutes les âmes dans ses yeux... mais cet homme est un poète, il crée
-ce qu'il voit et il a vu des âmes, quelle dérision! Où il n'y a que
-des instincts, des tics nerveux et des battements de cils, il a vu des
-regrets, du rêve et du désir. Il n'y a rien dans les yeux, et c'est là
-leur terrifiante et douloureuse énigme, leur charme hallucinant et
-abominable.
-
-Il n'y a rien que ce que nous y mettons nous-mêmes, et voilà pourquoi
-il n'y a de vrais regards que dans les portraits.
-
-Yeux fanés et las de martyres, regards de suppliciées en extase,
-prunelles de souffrance implorante, les unes résignées, les autres
-éperdues, regards de saintes, de mendiantes et de princesses en exil,
-faces couronnées d'épines et de maigres _Ecce Homo_ au pardonnant
-sourire, regards de possédées, d'élues et d'hystériques et parfois de
-petites filles, yeux d'Ophélie et de Canidie, yeux de pucelles et de
-sorcières, comme vous vivez dans les musées, de quelle vie éternelle,
-douloureuse et intense vous rayonnez, telles des pierres précieuses
-enchâssées entre les paupières peintes des chefs-d'oeuvre, et comme
-vous nous troublez au delà du temps et de l'espace, receleurs que vous
-êtes du rêve qui vous créa.
-
-Vous, vous avez des âmes, celles des artistes qui vous voulurent, et
-c'est pour avoir bu le liquide poison figé dans vos prunelles que je
-me désespère et que je meurs.
-
-On devrait crever les yeux des portraits.
-
-
-«_Novembre 1896._--Il y a aussi des yeux dans les transparences des
-gemmes, les anciennes gemmes surtout, les cabochons troubles et
-laiteux dont sont ornés certains ciboires et certaines châsses aussi
-de saintes embaumées, comme on en voit dans les trésors des
-cathédrales de Sicile et d'Allemagne.
-
-Et le trésor de Saint-Marc à Venise. Il y a là, je m'en souviens, un
-hanap de Doge, tout bossué d'émaux translucides, à travers lesquels
-les siècles vous regardent.
-
-
-«_13 novembre 1896._--Des yeux! il en existe de si beaux, il y en a de
-bleus comme des lacs, de verts comme les vagues, de laiteux comme
-l'absinthe, de gris comme l'agate et de clairs comme de l'eau. J'en ai
-même connu en Provence de si profondément chauds et calmes qu'on eût
-dit une nuit d'août sur la mer, mais aucun de ces yeux ne regardait.
-
-Les plus jolis que j'aie connus étaient ceux de Willie Stéphenson, la
-mime de l'Athénéum, qui fait aujourd'hui du théâtre. Des yeux de
-fleur, c'était le mot, tant ils étaient frais et doux, des yeux
-bougeurs, comme deux bluets flottant sur l'eau. C'était une étrange et
-captivante fille, je l'ai cru du moins, très coûteuse, surtout. On se
-mettait toujours à quatre ou cinq pour l'entretenir, et la fantaisie
-me vint de l'avoir à moi seul. Elle était si délicatement blanche,
-d'un blanc de glaïeul blanc, avec ses bras fuselés, son presque pas de
-hanches, son ventre plat et ses petits seins toujours émus; l'anatomie
-d'un gosse, mais démentie par le plus fin visage, l'ovale le plus pur,
-un ovale angélique de pairesse, où tremblaient, comme deux fleurs
-lumineuses, deux larges yeux candides, inquiets, effarouchés, des yeux
-de nymphe surprise, des yeux de biche aux abois, des yeux d'effroi et
-de pudeur..., et la cernure adorable de ses yeux, le bleu pastellisé
-de leurs paupières soyeuses, comme ils étaient bien les yeux de ce
-corps frêle et toujours las! En vérité, ce sont les seuls que j'aie
-aimés, je crois. Ils suppliaient avec tant de terreur et demandaient
-si bien grâce dans l'agonie des spasmes et des transports d'alcôve, et
-puis, la gracilité de ce cou le destinait si bien à la hache! Anne de
-Boleyn devait avoir cette nuque satinée et mince sous la fumée d'or
-des petits cheveux.
-
-C'était une beauté d'échafaud dont la fragilité même appelait le viol
-et la violence, beauté meurtrie qui éveillait en moi des instincts
-meurtriers. Auprès d'elle, que de fois j'ai songé aux exsangues et
-douces figures, douces et pourtant impertinentes, des victimes de la
-Révolution, à ces jolies et longues aristocrates, que les Carrier et
-les Fouquier-Tinville envoyaient, encore toutes pantelantes de leur
-luxure, à la noyade ou à la guillotine.
-
-Cette frêle beauté de la fin du dix-huitième, Willie l'accentuait
-encore par une science innée du costume et de l'atour; c'étaient des
-gazes et des linons, des fichus de mousseline, de longs fourreaux de
-pékin rayé, de miroitantes robes de moire paille ou rose thé, où
-s'affinait encore sa fragilité blonde: «École anglaise ou Trianon?»
-interrogeait sa moue quand j'entrais chez elle.
-
-Candeur jouée, aristocratie de commande: Willie était la dernière des
-catins. Elle se grisait comme un lad et, marquée de toutes les
-brûlures, allait raccrocher dans les cabarets de femmes, à Montmartre.
-Celle bouche rose sacrait et jurait comme celle d'un cocher. Un jour
-qu'elle me croyait à Londres et qu'une recrudescence de mon mal me
-faisait rôder dans de vagues banlieues, je la surpris au
-Point-du-Jour, oui, dans un bal de barrière, attablée en compagnie
-d'une danseuse du Moulin-Rouge, la Môme-Tomate, une patentée de
-l'endroit, et payant des tournées de vin chaud à une bande de
-souteneurs.
-
-Oh! le bleu d'alcool, la flamme cynique et sourde des yeux de Willie,
-ce jour-là, sa face soudain vieillie de vingt ans, et le masque
-cynique et voyou de la fille apparu dans le pli tout à coup crapuleux
-de la bouche et le vice des yeux quêteurs!
-
-L'âme lui était remontée au visage. Mais comme l'imprudente créature
-avait au cou son collier de perles, deux mille louis au bas mot de
-dépouilles opimes rapportées de Berlin et de Saint-Pétersbourg, que
-le jour tombe vite en hiver, que nous étions en décembre et que la
-berge se faisait déserte, j'eus pitié d'elle, et, conscient du danger
-qu'elle courait dans ce bal, j'intervins à propos pour l'aider à
-sortir.
-
-Qui sait? Je détournai peut-être sa destinée! Ce collier de perles à
-ce cou de courtisane demandait et voulait une main d'étrangleur...
-Comme je servais à Willie cinq cents louis par mois, quand je parus,
-elle fila doux, avoua une fantaisie, une curiosité, et, soudain
-câline, reprit ses yeux de petite fille.
-
-Mais j'avais vu ses yeux de gouge. Le charme était rompu, j'avais le
-secret de l'énigme. L'effroi que je goûtais en eux, leur angoisse et
-leur inquiétude, c'était le souvenir des bouges.
-
-Les escarpes et les cambrioleurs ont aussi ce regard bougeur.
-
-
-«_Naples, 3 mars 1897._--Ces yeux introuvables sous les paupières
-humaines, pourquoi les vois-je dans les statues?
-
-Ce matin, dans la salle du musée affectée aux fouilles d'Herculanum,
-la chose bleue et verte dont je souffre, la dolente et pâle émeraude
-qui m'obsède m'est clairement apparue dans les yeux de métal, les
-yeux d'argent bruni des grandes statues de bronze, que la lave a
-noircies et rendues pareilles à des déesses infernales. Il y a là,
-entre autres, un Néron équestre dont les aveugles yeux terrifient,
-mais ce n'est pas dans leurs orbites que j'ai retrouvé le regard. Il y
-avait, rangées contre les murs, de grandes Vénus drapées de péplum et
-pareilles à des Muses, mais des Muses funèbres, des grandes Vénus de
-bronze calciné et comme lépreuses par places, dont les yeux
-fulguraient, splendidement vides, dans leur masque de métal noir.
-
-Et c'est dans le vertige de ces prunelles vides et fixes que j'ai vu
-tout à coup monter le regard.
-
-
-«_30 avril 1897._--Les yeux des hommes écoutent; il y en a même qui
-parlent, tous surtout sollicitent, tous guettent et épient, mais aucun
-ne regarde. _L'homme moderne ne croit plus, et voilà pourquoi il n'a
-plus de regard._ Je finis par donner raison à ce prêtre. Les yeux
-modernes? Il n'y a plus d'âme en eux; ils ne regardent plus le ciel.
-Même les plus purs n'ont que des préoccupations immédiates: basses
-convoitises, intérêts mesquins, cupidité, vanité, préjugés, lâches
-appétits et sourde envie: voilà l'abominable grouillement qu'on trouve
-aujourd'hui dans les yeux; âmes de notaires et de cuisinières. Il n'y
-a sous nos paupières que des reflets de sou pour franc et de minutes;
-nous n'avons même plus la lueur jaune du fameux tableau du peseur
-d'or. Voilà pourquoi les yeux des portraits de musées sont si
-hallucinants; ils reflètent des prières et des tortures, des regrets
-ou des remords. Les yeux, c'est la source des larmes; la source est
-tarie, les yeux sont ternes, la Foi seule les faisait vivre, mais on
-ne ranime pas des cendres. Nous marchons les yeux fixés sur nos
-souliers et nos regards sont couleur de boue, et quand des yeux nous
-paraissent beaux, c'est qu'ils ont la splendeur du mensonge, qu'ils se
-souviennent d'un portrait, d'un regard de musée ou qu'ils regrettent
-le Passé.
-
-Willie avait des regards appris, les yeux des femmes mentent toujours.
-
-
-«_Mai 1897._--Jacques Tramsel sort de chez moi. «Avez-vous vu la
-nouvelle danseuse des Folies? est-il venu me dire.--Non.--Eh bien! il
-faut l'aller voir.--Ah! quelle fille est-ce?--Une Grecque.--Une
-Grecque de Lesbos?--Non.--Oh! sans plaisanterie aucune, elle se dit
-de grande famille grecque. Je la crois juive d'Orient, sûrement
-quelque Levantine, mais un corps admirable, une souplesse... une
-grande fleur vivante qui danserait, même un peu monstrueuse dans son
-anatomie, ce qui n'est pas fait pour vous déplaire, car, à vrai dire,
-cette fille est double, son torse est celui d'un acrobate, souple,
-mince et musclé, et ses hanches, sa croupe, sont tout à fait
-extraordinaires. C'est Vénus Callipyge elle-même, Vénus Anadyomène, si
-vous préférez. Octave Uzanne (car elle préoccupe la littérature), a
-même écrit ce mot: Vénus alcibiadée. Le fait est qu'elle est à la fois
-Aphrodite et Ganymède, Astarté et Hylas.--Astarté!... Et les yeux,
-comment sont les yeux?--Les yeux très beaux, des yeux qui ont
-longtemps regardé la mer.»
-
-Des yeux qui ont longtemps regardé la mer!... oh! les yeux clairs et
-lointains des matelots, les yeux d'eau salée des Bretons, les yeux
-d'eau douce des mariniers, les yeux d'eau de source des Celtes, les
-yeux de rêve et de transparence infinie des riverains des fleuves et
-des lacs, les yeux qu'on retrouve parfois dans les montagnes, dans le
-Tyrol et dans les Pyrénées; des yeux où il y a des ciels, de grandes
-étendues, des aubes et des crépuscules longuement contemplés sur des
-immensités d'eaux, de roches ou de plaines; des yeux où sont entrés et
-où sont restés tant et tant d'horizons! Comment n'ai-je pas songé plus
-tôt à tous ces yeux déjà rencontrés?
-
-Je m'explique maintenant mes lentes promenades attardées le long des
-quais et dans les ports.
-
-Des yeux qui ont longtemps regardé la mer!... J'irai voir danser cette
-fille.
-
-
-
-
-IZÉ KRANILE
-
-
-«_Juin 1897._--Une grande fleur qui danserait...
-
-Ce Tramsel avait raison: cette fille est un long calice de chair
-étrangement mouvant sur des hanches renflées comme un ciboire, car
-j'ai été voir danser cette Izé Kranile... (Izé Kranile, un bien joli
-nom si c'est le sien. Est-ce qu'on sait jamais avec ces créatures!
-car, malgré son beau torse en offrande et l'affolante cambrure de ses
-reins, cette Izé est vraiment la plus sotte et la plus impudente des
-allumeuses, la plus maladroite que j'ai encore vue dans un corps de
-ballet.)
-
-Je lui en veux, car personne n'a jusqu'ici marché plus lourdement dans
-mes plates-bandes, et elle avait tout pourtant pour me plaire,
-celle-là!
-
-Droite et cambrée, le buste comme assis sur une croupe lourde et
-géminée tel un beau fruit, une coupable croupe de luxure, la jambe
-effilée, le genou rond, anormale, imprévue, hallucinante de forme et
-d'arabesque avec la perpétuelle avancée de ses deux seins bombés et
-tendus, comme jaillis de ses hanches à la rencontre du désir, ses
-torsions de hanches et les brusques renversements de tout son torse,
-soudain sombré comme une grande fleur sous la pluie, elle était bien,
-cette Kranile, avec l'ovale aigu de sa face plate, ses yeux d'orage et
-son sourire triangulaire, la créature de perdition exécrée des
-prophètes, l'éternelle bête impure, la petite fille malfaisante et
-inconsciemment perverse, qui fripe la moelle des hommes et fait râler
-les vieux rois de désir.
-
-Salomé! Salomé! la Salomé de Gustave Moreau et de Gustave Flaubert,
-c'est son immémoriale image que j'évoquais immédiate, le soir où
-Kranile jaillit sur scène, lancée en avant comme une balle, et comme
-une balle rebondissante dans sa nudité de stryge aggravée de voiles
-noirs.
-
-Dans un décor de désolation, au milieu de roches fantômes et de blêmes
-montagnes de cendres, sous le jour funèbre des rampes éclairées au
-bleu, elle personnifiait l'âme du sabbat; et, voluptueuse et morbide,
-tantôt avec des grâces exténuées et d'infinies lassitudes elle
-semblait traîner le poids d'une beauté coupable, d'une beauté chargée
-de tous les péchés des peuples; et elle tombait et retombait sur ses
-jambes, pliante, et semblait remorquer plus qu'elle ne les esquissait,
-les gestes symboliques de ses deux beaux bras morts. Puis, le vertige
-du gouffre la reprenait, et comme une possédée, elle pointait sur
-elle-même, dressée de l'orteil à la nuque, tel un épi de ténèbres et
-de chair. Ses bras tout à l'heure accablés menaçaient et, démoniaque,
-hardie, tordue comme une vis, elle tourbillonnait, tel un crible, non,
-tel un grand lis surpris par l'orage, clownesque et macabre, les
-lèvres écartées sur une lueur de nacre... Oh! ce cruel et sardonique
-sourire et les deux profondeurs de ses terribles yeux.
-
-Izé Kranile!... Le rideau baissé, j'étais dans sa loge. Pierre Forie,
-le peintre impressionniste, qui, tous les ans, expose le portrait de
-l'une d'elles et professe presque ostensiblement le métier de montreur
-de ces dames, me présentait.
-
-Avec une impudeur rare, Izé nous recevait, toute fumante encore de
-sueur et de fard.
-
-Elle ôtait son maillot; la trousse de satin noir à lanières de tulle
-et de jais qui, cinq minutes auparavant, faisait d'elle une fleur aux
-ténébreux pétales, gisait comme un haillon sur une chaise; et, la
-gorge nue, toute chaude et mouillée, Kranile assise en garçon tendait
-ses deux jambes écartées à son habilleuse, à genoux devant elle, en
-train de faire glisser péniblement les mailles de soie collées à la
-peau... Le temps pour Forie de prononcer mon nom, celui pour la
-danseuse de jeter un tulle sur ses épaules et, sans se lever, sa face
-étroite et moite tendue vers nous: «Je ne vous donne pas la main,
-disait-elle, je suis en eau. Asseyez-vous, messieurs, si vous pouvez.»
-Et avec un sourire à mon adresse: «Je connais votre nom, monsieur,
-vous êtes l'homme aux pierreries, le collectionneur de gemmes rares.
-J'ai toujours eu envie de les voir, une idée fixe qui me travaille
-depuis que je suis à Paris. On pourra?» Et elle tournait vers moi sa
-tête de gamin vicieux, sa tête de stryge redevenue cyniquement
-levantine, mais où brillaient, sous de lourdes paupières, deux
-prunelles d'un gris aigu, deux prunelles d'agate hardies,
-prometteuses et caressantes, deux prunelles qui, certes, n'avaient
-jamais regardé la mer, quoi qu'en ait dit Tramsel, mais deux prunelles
-imprévues que je n'avais jamais rencontrées ailleurs!...
-
-Oh! l'odeur entêtante et dont je suffoquais presque, odeur de sexe, de
-fard, de sueur, et de veloutine, et de bête fauve aussi, qu'exhalait
-cette loge. Ce soir-là, Izé Kranile n'était pas libre... Elle
-déclinait mon invitation à souper et, câline, avec un tas de promesses
-dans l'oeil et le sourire, nous reconduisait jusqu'au seuil de sa
-loge, tout en tamponnant ses seins avec une serviette...
-
-Ses yeux! On ne m'avait parlé que de ses yeux. C'est pour ses yeux que
-j'étais allé vers elle, et toute la nuit je n'eus qu'une hantise: son
-odeur âcre d'eau de toilette et de chair moite, et la tache de rouille
-de ses aisselles, ses aisselles du même roux mordoré et dur que ses
-cheveux.
-
-Izé Kranile! Qui sait? elle m'eût guéri, celle-là, si elle avait
-voulu. Pendant tout un jour, que dis-je! pendant quarante-huit heures,
-les deux pleines journées d'attente avant le soir fixé par elle pour
-dîner ensemble, l'obsession des yeux, l'obsession qui me tue depuis
-des années consentit à faire trêve. Ces deux jours-là, je les vécus,
-vrillé dans le désir unique de revoir le petit triangle rose de la
-bouche d'Izé, la fleur de chair délicate impudiquement ouverte sur ses
-petites dents courtes, le dessin délicieux de ses lèvres écartées sur
-un éclair d'émail... et puis l'odeur, cette stridente et complexe
-odeur qui s'émanait d'elle, persistante jusqu'au malaise et dont je
-défaillais presque, mais dont je délirais deux jours entiers, heureux
-deux jours d'échapper à la persécution des yeux, libéré deux jours
-enfin de l'oppression du rêve par l'impérieuse suggestion de
-l'odeur...
-
-Mais elle ne voulut pas, elle se montra dès le premier soir si
-lourdement manégée, si gauchement habile..., la pauvre fille!
-
-Depuis, j'eus souvent pitié d'elle en songeant à l'inutilité de ses
-ruses et au mal qu'elle avait dû se donner pour échafauder la comédie
-de ce morne soir. Que de combinaisons et que de stratagèmes, mon Dieu!
-et pour arriver à ce résultat; mais je lui en voulus tout un mois.
-Elle avait écrasé trop brutalement le désir dans l'oeuf! Mais aussi le
-piège était par trop grossier: cet appel immédiat à la jalousie d'un
-homme parce que l'on s'en croit désirée, ce sont là manoeuvres de
-figurantes ou de petites marcheuses de music-hall, et pourtant Izé a
-dansé à la Scala de Milan et à l'Opéra de Vienne... Quels pitoyable
-amants avait-elle donc eus là-bas?
-
-Oh! la lamentable aventure de ce dîner, je ne puis m'empêcher
-maintenant d'en sourire! Et l'amusante figure de Forie, ses yeux
-piteux et sa mine effarée devant les subits accès de tendresse de la
-ballerine, car elle avait trouvé cela, la pauvre, de feindre un amour
-éperdu pour Forie, afin d'exciter et de monter le Monsieur, le
-Monsieur que j'étais, puisque je possédais des pierres rares et des
-rentes, ces rentes fameuses, cette fortune trop connue, exagérée
-encore, grossie par les badauds et les sots, cette fortune-boulet qui
-empoisonne ma vie partout où l'on sait qui je suis, cette fortune que
-je fuis ou dont plutôt je fuis la légende en voyageant incognito à
-l'étranger pendant des mois et des mois; et elle avait trouvé cela,
-cette Grecque, de se jeter à la tête de ce pauvre Forie, et de le
-câliner, et de se frotter à lui comme une chatte amoureuse, et de le
-truffer de baisers et de caresses en ma présence, là, sous mes yeux,
-pour m'allumer, pour aviver, exaspérer eu moi le désir... Quelle
-misère! et comme elle me connaissait mal.
-
-Après tout, on lui avait peut-être dit que j'étais un homme à ça, à
-cette fille, un sadique, un assoiffé de sensations, violentes et
-complexes, ce qu'ils appellent un raffiné, un homme à goûts
-bizarres... Je sais que j'ai cette réputation, mes amis la cultivent,
-ça les pose, et, dans les maisons où ils dînent, ils racontent sur moi
-des indiscrétions au dessert. Il y en a que l'on réinvite, et des
-journalistes briguent l'honneur de m'être présentés, de visiter mes
-collections, de décrire mon intérieur, et cette Izé connaît des
-journalistes!
-
-Elle aura été tuyautée dans quelque bar à l'heure de l'absinthe, ou
-par des renseignements du Napolitain, à la sortie d'une première.
-
-Elle jouait sa situation et jouait serré: c'était touchant; mais
-étaient-ils tous deux assez ridicules, et Forie qui se défendait, très
-gêné à cause de moi qui l'avais invité, et cette Izé qui s'acharnait,
-tout à fait emballée... pour la galerie.
-
-Ça avait commencé par des serrements de main et des coups de genou
-sous la table: ils en étaient maintenant aux baisers; baisers dans le
-cou, baisers sur les joues et baisers sur la bouche, baisers sur la
-bouche en mangeant; et Forie, qui s'étranglait, congestionné, les bras
-de la douce enfant autour du cou, ses lèvres sur ses lèvres! Et Forie
-est apoplectique. Et très énervée (car il résistait), entêtée dans son
-système, elle l'embrassait à bouche _que veux-tu_, _en veux-tu_ sur
-une bouchée de filet portugaise, _en veux-tu_ sur une queue de
-langouste: baisers à la sauce crevette et baisers à la mayonnaise,
-c'était même assez répugnant, et le peintre faisait une tête!
-
-Au dessert, elle s'est installée sur ses genoux et délicatement lui a
-mis des fraises dans la bouche; elle lui fit même boire du champagne
-dans sa coupe en y trempant sa langue avant... Pour protéger son
-plastron, Forie avait étalé dessus sa serviette. Il renversait la tête
-pour éviter cette marée de caresses et avait l'air d'un homme qui
-s'embête chez le coiffeur.
-
-Campée sur ses genoux, moulée dans une robe rose-thé, Kranile était
-l'idéale barbière: ce qu'elle le rasait! Mais pas autant que moi, car
-j'avais remarqué que son oeil ne me quittait plus. La gueuse
-m'observait et, la prunelle coulée sous la paupière, guettait chaque
-tressaillement de ma face, chaque crispation de mes doigts.
-
---Si vous ne le faites pas pour moi, faites-le pour le garçon,
-finissais-je par leur dire. J'ai l'air d'être en voyeur. Pour vous
-c'est humiliant.
-
---Je ne sais pas ce qu'elle a, me disait Forie en sortant, c'est la
-première fois que cela lui arrive. Elle ne pouvait pas me sentir, elle
-est grise.
-
---Non, elle est verte, répondais-je dans leur affreux argot, c'est un
-coup à refaire.
-
-Je lui envoyais, le lendemain, deux perles roses et une gerbe d'iris
-noirs, P.P.C. Je ne l'ai jamais revue.
-
-Izé Kranile a raconté partout que j'étais impuissant.
-
-Si elle savait! S'ils savaient! Oh! les nuits de Naples et d'Amalfi,
-les promenades en barque dans le golfe de Salerne et les longs et
-insatiables baisers avec les deux soeurs hongroises à l'hôtel de
-Sorrente; les soirs en gondole sur la lagune morte, à Venise; les
-haltes dans les canaux abandonnés de la Judecca, et les rencontres
-imprévues, les aventures passionnées de Florence, aventures sans
-lendemain et qui sont éternelles, et les hallucinations exténuantes de
-Sidi-Ocba et de Thimgad, les baisers de vampire, dans le mirage des
-sables et la brise salée du désert!
-
-Si elle savait! S'ils savaient!
-
-
-
-
-L'ENVOÛTEMENT
-
-
-«_Juillet 97._--Et l'obsession des yeux m'est revenue...
-
-Depuis la basse comédie de cette fille, depuis le dîner chez Paillard
-avec cette Kranile et Forie, les liquides yeux verts que j'ai vus
-luire un jour sous les paupières de plâtre de l'_Antinoüs_, la dolente
-émeraude embusquée comme une lueur dans les orbites d'yeux des statues
-d'Herculanum, l'attirant regard des portraits de musée, le défi des
-siècles demeuré dans les prunelles peintes de certaines faces
-d'infantes et de courtisanes, tout ce mensonge et ce mystère, toute
-cette légende et cette féerie me persécutent, m'hallucinent, me
-sollicitent et m'oppressent, m'emplissant de haine, de honte et de
-rut. Un autre homme est installé en moi... et quel homme! Quels
-effroyables atavismes, quels sinistres aïeux il remue en mon être, ce
-regard... et les abominables choses chuchotées par mon désir dans la
-solitude affreuse de mes nuits... affreuse! car elles sont hantées,
-maintenant... Oh! mes nuits de petit enfant, là-bas, dans la vieille
-demeure provinciale, oh! mon sommeil à jamais perdu!
-
-
-«_Même mois, même année._--C'est bien un démon qui m'obsède... J'en ai
-la conviction maintenant, car pas plus tard qu'hier, cette subite
-apparition du regard au milieu de ces circonstances banales, la lueur
-imprévue de l'émeraude au cours de cette promenade en bateau, dans ce
-coin de banlieue à la fois si proche et si lointaine, la prunelle
-d'Astarté tout à coup allumée dans les yeux de ce marinier, tout cela
-tient du surnaturel et de l'au-delà. Il y a plus qu'une fatalité dans
-le mal dont je souffre, il y a une influence occulte, une volonté
-ennemie, un sortilège, un envoûtement.
-
-La barque descendait lentement, dérangeant une eau lourde écaillée de
-lentilles et luisante de prêles; çà et là, posées à la surface, de
-larges feuilles de nénuphars dormaient. C'était, trempée d'ombre et
-baignée de lumière, la même allée d'eau qu'entre Poissy et Villennes,
-et pourtant, derrière les peupliers et les saules de l'île, je savais
-un campement militaire, une caserne; le viaduc d'Auteuil était à
-l'horizon, à l'horizon la tour Eiffel. L'heure n'en était pas moins
-exquise après la grosse chaleur du jour, parmi l'émoi des feuilles et
-la fraîcheur des herbes, sous la soie nuancée, délicatement rose, de
-ce ciel de banlieue plein de fumées d'usines et de jeux de
-soleil... Et le bruit des rames berçait mon bien-être, quand, ayant
-par hasard fixé le rameur assis en face de moi, j'eus toutes les
-peines à retenir un cri.
-
-Dans un visage hâlé, chauffé et mûri comme une pêche, deux larges yeux
-brûlaient du bleu le plus intense, du bleu le plus violent et le plus
-pur, deux yeux hallucinants de transparence et de profondeur!
-
-Ces yeux! Ils me rappelaient, à la fois, ces yeux de vie et
-d'inconscience, les yeux de Willie et ceux de Dinah Salher dans
-_Lorenzacio_ et dans _Cléopâtre_, dans _Cléopâtre_ surtout, quand le
-safran, dont la tragédienne colorait sa peau, faisait chanter
-l'outre-mer de ses prunelles. Ces yeux de marinier, c'étaient aussi
-les yeux d'enfants de certains portraits de Bastien-Lepage, des yeux
-déjà rencontrés à Bâle dans les Holbein et les Albert Dürer; et, les
-mains appuyées sur mon coeur, essayant d'en contenir les douloureux
-battements, j'allais demander son nom à cet homme, quand tout à coup
-les deux saphirs liquides pâlissaient, verdissaient. Ils s'étaient
-changés en deux si transparentes émeraudes que j'avais la sensation du
-gouffre et je me levais droit dans la barque, pris de vertige, ne
-voulant pas sombrer.
-
---Monsieur est malade, me demandait le rameur, monsieur veut-il que je
-le descende?
-
-Les yeux de l'homme étaient redevenus bleus, du bleu vivace et frais
-des yeux de Willie et de Dinah; la barque avait traversé un pan
-d'ombre, et, dans la clarté verte des saules, le reflet des feuilles
-avait allumé le regard.
-
-C'est l'explication que je me suis donnée depuis, mais cette
-explication ne me satisfait pas, moi. Ce n'est pas la première fois
-que je canote en Seine, et je n'avais encore jamais rencontré la
-dolente émeraude endormie dans les yeux des statues de Pompéi, les
-liquides prunelles de l'Antinoüs.
-
-Astarté est revenue, plus puissante qu'avant. Elle me possède, elle me
-guette.
-
-
-«_Décembre 97._--Ma cruauté aussi est revenue, la cruauté qui
-m'effraie. Elle dort pendant des mois, des années, et puis tout à coup
-elle s'éveille, éclate et, la crise passée, me laisse dans l'épouvante
-de moi-même. Ce chien, tantôt dans l'avenue du Bois, je l'ai cravaché
-jusqu'au sang, et pour un rien, pour n'être pas tout de suite venu à
-mon appel. La pauvre bête était là, l'échine rampante, rasant presque
-terre, ses grands yeux presque humains attachés sur moi, et ses
-hurlements lamentables!!! Ils auraient attendri un boucher! Mais comme
-une espèce d'ivresse me possédait, et plus je frappais, plus je
-voulais frapper: chaque frémissement de cette chair pantelante me
-communiquait je ne sais quelle ardeur. On avait fait cercle autour de
-moi et je ne me suis arrêté que par respect humain.
-
-Après, j'ai eu honte. J'ai toujours honte, moi, maintenant.
-
-La palpitation de la vie m'a toujours rempli d'une étrange rage de
-destruction. Par un contre-coup bizarre j'ai la sensation d'une
-agonie; quelque chose m'étouffe et m'oppresse, et je suffoque jusqu'à
-l'angoisse, quand je songe à deux êtres en amour.
-
-Que de fois me suis-je éveillé au milieu de la nuit, défaillant à tous
-les râles et à tous les cris devenus tout à coup perceptibles de la
-ville endormie, les cris de rut et de volupté qui sont comme la
-respiration nocturne des cités! Ils montaient, me submergeaient d'une
-marée de spasmes, d'un flux pesant d'étreintes, et, la poitrine
-écrasée, avec des sueurs d'agonie aux tempes et le coeur lourd, si
-lourd, je devais me lever, et pieds nus, haletant, courir à ma
-fenêtre, l'ouvrir à deux battants, et là essayer de respirer. Quelle
-atroce sensation! Deux bras de fer me brisaient les côtes et comme une
-faim aussi me creusait l'estomac et me tenaillait tout l'être! Une
-faim d'amour à en mourir.
-
-Oh! ces nuits! Que de longues heures je suis demeuré là, penché sur
-les arbres immobiles d'un square ou sur les pavés d'une rue déserte, à
-épier le silence de la ville, tressaillant au moindre bruit et le
-coeur martelé d'angoisse, que de nuits j'ai passées à attendre que mon
-tourment consentît à s'éteindre et mon désir à replier ses ailes, ses
-lourdes ailes impatientes et méchantes, cognées aux parois de tout mon
-être avec des battements de grand oiseau convulsif!
-
-Oh! mes cruelles et interminables nuits de révolté et d'impuissant sur
-le rut de Paris endormi, ces nuits où j'aurais voulu étreindre tous
-les corps, humer tous les souffles et boire toutes les bouches, et qui
-me trouvaient, le matin, affalé sur le tapis et l'égratignant encore
-de mes mains inertes, ces inutiles mains qui n'ont jamais saisi que du
-vide et dont les envies de meurtre crispent encore les ongles,
-vingt-quatre heures après mes crises, ces ongles que je finirai par
-enfoncer quelque jour dans la chair satinée d'une nuque, et... Vous
-voyez bien qu'un démon me possède..., un démon que les médecins
-traitent avec du bromure et de la valérianate d'ammoniaque, comme si
-les médicaments pouvaient avoir raison d'un tel mal!
-
-
-«_Février 1898._--Pourquoi cette sotte rencontre me poursuit-elle avec
-cette persistance? Elle a remué en moi je ne sais quoi d'innommable et
-de malsain, quelque chose que je ne soupçonnais pas, et quoi de plus
-simple pourtant en y réfléchissant, que la rencontre de ces deux
-masques?
-
-Une femme en collégien, le képi sur l'oreille, la poitrine sanglée
-dans la tunique à boutons de métal, et avec elle cet ignoble drôle en
-soutane, traînant dans le ruisseau la dignité du prêtre, sûrement
-quelque voyou. Il n'y avait, pas à s'y méprendre par cette nuit de
-mardi-gras; et puis le dandinement de la femme, ses fortes hanches
-sous le drap de la tunique, l'effronté maquillage de cette face de
-fille, tout criait la noce et la crapule d'une nuit de carnaval, tout,
-jusqu'à l'air béat et le sourire oblique de ce camelot en soutane et
-en rabat! Mais, dans cette rue mal éclairée du quartier des Halles, à
-la porte de cet hôtel meublé, la silhouette de ces deux masques
-devenait périlleuse, inquiétante. L'heure était louche aussi, près de
-minuit. Que venaient-ils de faire tous deux dans ce logis de
-rencontre? Et elle était abominable, ignominieuse et sacrilège, l'idée
-qu'imposait fatalement ce collégien androgyne accompagné de ce
-pseudo-curé.
-
-Je suis maintenant les bals masqués, j'ai la fascination du masque.
-L'énigme du visage que je ne vois pas m'attire, c'est le vertige au
-bord du gouffre; et dans la cohue des bals de l'Opéra, comme dans le
-promenoir bruyant et triste des music-hall, les yeux entrevus par les
-trous du loup ou sous la dentelle des mantilles ont pour moi un
-charme, une volupté de mystère qui me surexcite et me grise d'une
-fièvre d'inconnu. Cela tient de l'aléa du jeu et de la furie de la
-chasse; il me semble toujours que sous ces masques luisent et me
-regardent les liquides yeux verts du pastel que j'aime, le regard
-lointain de l'_Antinoüs_.
-
-
-«_Mars 1898._--Quel étrange rêve j'ai fait, cette nuit! J'errais dans
-les rues chaudes d'un port, dans le bas quartier d'un Barcelone ou
-d'un Marseille, rues puantes et fraîches avec leurs tas d'ordures
-amoncelées aux portes et l'ombre bleue de leurs grands toits. Toutes
-dévalaient vers la mer, la mer pailletée d'or, comme frottée de
-soleil, apparue avec des vergues et des mâtures lumineuses au bout de
-chaque voie; au-dessus de ma tête, l'azur éclatait implacable, et
-j'allais, à travers ces longs corridors frais et sombres, dans
-l'abandon de tout un quartier désert, un quartier, on eût dit de ville
-morte, vidé tout à coup d'étrangers et de marins et où j'errais seul,
-dévisagé et fouillé jusqu'à l'âme par les yeux des prostituées,
-assises à leur fenêtre ou debout sur les seuils.
-
-Et elles ne me parlaient pas. Appuyées aux rebords de grandes baies ou
-raidies dans l'embrasure des portes, elles se taisaient, les seins et
-les bras nus, bizarrement maquillées de rose, les sourcils charbonnés
-sous les cheveux en tire-bouchon piqués de fleurs en papier et
-d'oiseaux de métal, et toutes se ressemblaient!
-
-On eût dit de grandes marionnettes, de longues poupées mannequinées
-oubliées là dans la panique, car je devinais qu'une peste, quelque
-effroyable épidémie rapportée d'Orient par les navires avait balayé
-cette ville et l'avait faite vide d'habitants; et j'étais seul avec
-ces simulacres d'amour abandonnés par les hommes au seuil des maisons
-de joie et déjà, depuis des heures, j'errais sans pouvoir sortir de ce
-quartier morne, obsédé par les yeux vernissés et fixes de tous ces
-automates, quand une soudaine idée me venait que toutes ces filles
-étaient des mortes, des pestiférées ou des cholériques pourrissant là,
-dans la solitude, sous des masques de plâtre et de carmin, et mes
-entrailles se liquéfiaient de froid. Et malgré ce froid, m'étant
-approché d'une fille immobile, je voyais en effet qu'elle avait un
-masque; et l'autre fille, debout à la porte voisine, était aussi
-masquée, et toutes étaient horriblement pareilles sous l'identique
-coloriage brutal.
-
-J'étais seul avec des masques, avec des cadavres masqués, pis que des
-masques, quand tout à coup je m'apercevais que sous ces faux visages
-de plâtre et de carton les prunelles de ces mortes vivaient.
-
-Les yeux vitreux me regardaient.
-
-Je m'éveillai avec un cri, car toutes ces femmes, je les avais au même
-instant reconnues. Elles avaient toutes les yeux de Kranile et de
-Willie, Willie la mime, Kranile la danseuse, l'oeil gauche de Kranile,
-l'oeil droit de Willie, si bien que, bigles, toutes ces mortes
-paraissaient borgnes.
-
-Est-ce que je vais avoir la hantise des masques, maintenant?
-
-
-
-
-L'EFFROI DU MASQUE
-
-
-«_Avril 98._--Des masques! j'en vois partout. La chose affreuse de
-l'autre nuit, la ville déserte avec tous ses cadavres masqués au seuil
-des portes, ce cauchemar de morphine et d'éther s'est installé en moi.
-Je vois des masques dans la rue, j'en vois sur la scène au théâtre,
-j'en retrouve dans les loges. Il y en a au balcon, il y en a à
-l'orchestre, partout des masques autour de moi. Les ouvreuses, qui me
-rendent mon pardessus, ont des masques; des masques se pressent sur le
-péristyle, à la sortie, et le cocher du fiacre qui me ramène ce soir,
-a la même grimace de carton figée sur son visage!
-
-C'est une chose vraiment par trop effroyable que de se sentir seul à
-la merci de toutes ces faces d'énigme et de mensonge, seul au milieu
-de tous ces ricanements et de ces menaces immobilisés dans des
-masques. J'ai beau me persuader que je rêve et que je suis le jouet
-d'une vision, tous ces visages de femmes, fardés et peints, toutes ces
-bouches au minium et ces paupières soulignées de kohl, tout cela a
-créé autour de moi une atmosphère de transe et d'agonie... Le
-maquillage! c'est là d'où vient mon mal.
-
-Heureux suis-je, maintenant, quand ce ne sont que des masques!
-Parfois, je devine le cadavre dessous, et ce sont souvent plus que des
-masques, puisque ce sont des spectres que je vois.
-
-L'autre soir, dans cette espèce de café-concert de la rue Fontaine où
-j'étais venu m'échouer avec Tramsel et de Jocard, cette soi-disant
-chanteuse mondaine pour laquelle ils m'avaient conduit là, comment
-n'ont-ils pas vu que c'était une morte?... Oui, une morte sous la
-somptueuse et lourde sortie de bal, qui la gaînait et la tenait toute
-droite, comme au fond d'une guérite de velours rose rebrodé et
-passementé d'or..., un vrai cercueil de reine d'Espagne. Mais eux,
-amusés de sa voix blanche et de sa maigreur, la trouvaient falote, et,
-tout au plus, drôle... Drôle! cette épithète veule, inconsistante et
-molle qu'ils appliquent à tout maintenant. La femme avait, en effet,
-une toute petite tête amenuisée d'une joliesse macabre dans
-l'amoncellement de fourrures de son manteau de théâtre, et ils la
-détaillaient, intéressés surtout au roman qu'on prête à cette femme,
-une petite bourgeoise lancée dans la haute noce à la suite d'une
-toquade pour je ne sais quel cabot; et aucun d'eux n'a vu, et personne
-non plus, d'ailleurs, dans cette salle, la chose qu'ont saisie mes
-yeux tout d'abord: posées à plat sur le satin blanc de la robe, les
-deux mains de cette chanteuse, deux mains de squelette, deux jeux
-d'osselets gantés de Suède blanc, les mains impressionnantes d'un
-Albert Dürer, dix doigts de morte mal emmanchés au bout de deux trop
-longs et trop grêles bras de mannequin;... et, pendant que cette salle
-convulsionnée de rire et trépidante de joie faisait de ses lazzis et
-de ses cris d'animaux une ovation douloureuse à cette femme,
-l'impression s'affirmait en moi que ses mains n'étaient pas plus
-celles de son corps que ce corps aux épaules trop hautes n'était celui
-de sa tête; et c'était une affre et un malaise que la conviction
-établie en moi, que je n'écoutais pas chanter une femme vivante, mais
-un automate aux pièces disparates et montées de bric et de broc,
-peut-être pis encore, une morte hâtivement reconstituée avec des
-déchets d'hôpital, quelque macabre fantaisie d'interne imaginée sur
-les bancs de l'amphithéâtre; et cette soirée commencée comme un conte
-d'Hoffmann s'achevait en vision d'hôpital.
-
-Oh! cette Olympia de beuglant, comme elle a précipité la marche de mon
-mal!
-
-
-«_Mai 1898._
-
- O frères, tristes lys, je languis de beauté
- Pour m'être désiré dans votre nudité,
- Et vers vous, nymphes, nymphes de ces fontaines,
- Je viens au pur silence offrir mes larmes vaines,
- Les hymnes du soleil s'en vont. C'est le soir,
- J'entends les herbes d'or grandir dans l'ombre sainte
- Et la lune perfide élève son miroir,
- Si la fontaine claire est par la nuit éteinte.
- Ainsi, dans ces roseaux harmonieux jeté,
- Je languis, ô saphir, par ma triste beauté;
- Saphir antique et source magicienne,
- Où j'oubliais le rire de l'heure ancienne,
- Que je déplore ton éclat fatal et pur!
-
-Autrefois, aux heures mauvaises, je n'avais qu'à ouvrir mes écrins et
-à appuyer mes tempes à l'eau froide des gemmes pour les rafraîchir...
-Le sombre azur des saphirs surtout me calmait; le saphir, la pierre
-de la solitude et du célibat, le saphir, le regard de Narcisse...
-Frantz Ebner, le joaillier de Munich, m'en a rapporté de si beaux, des
-saphirs de l'Inde d'une eau profonde et claire où les nuits
-transparentes de Ceylan sont comme demeurées, des saphirs nocturnes où
-naguère je noyais toujours ma fièvre, quand j'y caressais et mes yeux
-et mes doigts.
-
-Et les beaux vers de Paul Valéry! Quel calme leur mélancolie
-nostalgique et sublime apportait en moi! A mon horrible mal ils
-substituaient, ces vers, la brûlure de Narcisse; et cette brûlure
-était encore de la fraîcheur auprès de l'âme de soufre et de phosphore
-qu'ont allumée en mon être les yeux dolents de l'_Antinoüs_... Les
-saphirs ne m'apaisent plus depuis que je suis hanté par les masques.
-
-
-«_1er juin 1898._--Est-ce pour s'être trop complu dans l'eau froide
-des joyaux que mes prunelles ont pris cette clairvoyance atroce? La
-vérité est que je souffre et meurs de ce que ne voient pas les autres
-et de ce que, moi, je vois! Mon hallucination n'est qu'un sens de
-plus: c'est l'innommable de l'âme humaine remonté à fleur de peau qui
-prête à tous ces visages les apparences de masques. J'ai toujours
-souffert, comme d'une tare, de la laideur des gens rencontrés dans la
-rue, des petites gens surtout, ouvriers se rendant à leur travail,
-petits employés à leur bureau, ménagères et domestiques, laideurs d'un
-comique attristant et morne encore aggravées par les vulgarités de la
-vie moderne, la vie moderne et ses promiscuités dégradantes... Oh!
-sous une pluie de novembre, l'intérieur d'un bureau d'omnibus!
-
-Les laideurs de la rue parisienne, la pauvreté de certaines nuques aux
-cheveux rares, la face chafouine de certaines bonnes en courses, la
-chlorose éreintée et vicieuse de leurs lèvres trop pâles et les yeux
-obliques, toujours chavirés sous les paupières bourgeonnantes, de
-certains suiveurs de femmes! Ah! les laideurs de la rue parisienne!
-Avec les premiers froids il y en a qui deviennent terribles! Mais
-celles-là, du moins, je me les expliquais.
-
-Ces pauvres faces déprimées de vieux artisans et de petits bourgeois
-portaient le souci quotidien des basses besognes, le poids des
-préoccupations mesquines, l'inquiétude des échéances et la terreur des
-fins de mois; la lassitude de tous ces sans-le-sou aux prises avec la
-vie, une vie rance et sans imprévu, toute la tristesse même d'exister
-sans une pensée un peu haute sous le crâne leur avait fait ces
-laideurs mornes et plates.
-
-Le moyen de trouver un regard dans tous ces yeux fixés d'hébétude ou
-durcis par la haine, dans tous ces yeux de pauvres hères, vitreux ou
-criminels? Naturellement, la pensée, quand il y en a une en eux, ne
-peut être qu'ignoble ou sordide: on n'y voit luire que des éclairs de
-lucre et de vol; la luxure, quand elle y passe, est vénale et
-spoliatrice. Chacun dans son for intérieur ne songe qu'au moyen de
-piller et de duper autrui.
-
-La vie moderne, luxueuse, impitoyable et sceptique a fait à ces hommes
-comme à ces femmes des âmes de garde-chiourme ou de bandits: têtes
-aplaties et venimeuses de vipères, museaux retors et aiguisés de
-rongeurs, mâchoires de requins et groins de pourceaux, ce sont
-l'envie, le désespoir et la haine, et c'est aussi l'égoïsme et c'est
-aussi l'avarice, qui font de l'humanité un bestiaire où chaque bas
-instinct s'imprime en traits d'animal.... Mais ces masques ignobles!
-dire que je les ai longtemps crus l'apanage des classes pauvres, ô
-préjugé des races, des classes pauvres!
-
-Quel blasphème! je n'avais pas regardé les miens.
-
-
-«_10 juin 1898._--Une joie dans mon enfer, une consolation dans les
-ténèbres hantées où je me débats, si toutefois c'est une consolation
-de ne plus s'y débattre seul!
-
-Un autre homme a la même obsession que moi, un autre homme a la
-hantise des masques, un autre homme les redoute et les voit, et cet
-homme est un grand peintre, un artiste anglais connu de toute
-l'Europe, une des gloires de Londres: Claudius Ethal, le fameux Ethal,
-qu'un procès retentissant avec lord Kerneby vient d'éloigner
-d'Angleterre et d'amener à se fixer à Paris.
-
-Lord Ethal voit aussi des masques; mieux, il dégage immédiatement le
-masque de tout visage humain. La ressemblance avec un animal est le
-premier caractère qui le frappe dans chaque être rencontré.... et de
-cette effroyable clairvoyance il souffre avec une telle acuité, qu'il
-a dû renoncer à son métier. Lui, le grand peintre de portraits, il ne
-fera plus désormais que des paysages, lui, Claudius Ethal, l'auteur
-de la _Jeune fille à la rose_ et de la _Dame en vert_!
-
-Par quel secret pressentiment ce visionnaire a-t-il été averti de mon
-mal? Est-ce d'instinct ou sur des renseignements, documenté par des
-indiscrétions d'amis, qu'il est venu à moi brusquement, dans ce salon,
-avant-hier, et avec une familiarité que n'autorisait pas la banale
-présentation d'avant le dîner, pourquoi m'a-t-il dit de cette voix
-basse et lointaine, une voix toute changée qui n'était plus celle
-qu'il avait à table, pourquoi m'a-t-il dit avec cet air de complicité
-et de mystère: «Ne trouvez-vous pas, monsieur le duc, que la marquise
-de Sarlèze ressemble étrangement à une cigogne ce soir?»
-
-C'était fou et c'était vrai.
-
-Avec son long cou granulé, sa face étroite, ses yeux ronds aux
-paupières membraneuses, avec son grand nez effilé surtout, effilé
-comme un bec et l'artifice évident des faux cheveux adhérant mal au
-crâne, la marquise de Sarlèze était, ce soir-là, une effarante cigogne
-de cauchemar. La ressemblance m'apparut tout à coup criante, et je
-sentais ma raison sombrer dans de l'inconnu; car dans la buée
-lumineuse des lustres, le long des hautes fenêtres long drapées de
-satin vert pâle et dans l'embrasure des portes, les salons de l'hôtel
-de Sarlèze venaient de se peupler de masques.
-
-C'est cet Anglais qui les évoquait et les imposait à ma vision. La
-femme au piano, qui chantait, à moitié nue, comme entraînée en avant
-par le poids de sa gorge, avait le profil d'une brebis bêlante; le
-blond de ses cheveux avait jusqu'à l'aspect terne et laineux d'une
-toison. De Tramsel dégageait un museau de renard, Mireau, le
-romancier, une gueule de hyène; dans le groupe des femmes assises,
-toutes les fleurs du faubourg en corbeille pourtant, c'étaient de
-lourdes faces bovines, des prunelles aqueuses de vache ruminante à
-côté de fronts fuyants de carnassier et d'yeux ronds d'oiseau de
-proie.
-
-Et ce terrible Anglais me nommait toutes les ressemblances. Debout
-près du Pleyel, la dame à la face moutonnière, la comtesse de
-Barville, continuait à bêler du Chaminade; un pianiste, un
-professionnel aux yeux saillants de batracien dans une pauvre petite
-figure écrasée et stupide, l'accompagnait en saccade avec des gestes
-hâtifs.
-
-Claudius Ethal, penché à mon oreille, continuait sa nomenclature de
-monstres: l'enfilade des salons de l'hôtel de Sarlèze, leurs longs
-parallélogrammes d'anciennes boiseries à peine rehaussées d'or, ce
-diabolique Anglais les avait peuplés littéralement de spectres et,
-comme dans un envoûtement, l'atmosphère toute grouillante de larves,
-telle une goutte d'eau vue au microscope, laissait transparaître avec
-les âmes les épouvantables faces des instincts et des pensées
-ignobles. Autour de nous grimaçaient, tournoyaient des bouches
-d'ombre.
-
-Le cauchemar prit fin lorsque l'Anglais se tut.
-
-
-
-
-LE GUÉRISSEUR
-
-
-«_Juin 98._--Quel homme est-ce que cet Ethal? Un sincère, un
-prodigieux artiste ou un mystificateur?... Je sors de son atelier,
-bouleversé, intrigué, et pourtant sous le charme; un instant je me
-suis cru guéri... Eh bien, non, puisque je suis aussi inquiet
-qu'avant, mais d'une autre inquiétude, moins anxieux sur mon cas, mais
-si troublé par l'homme!
-
-Quel merveilleux improvisateur, quel éveilleur d'idées neuves,
-étranges et qui, néanmoins, semblent vraies.
-
-Ce Claudius Ethal m'a ensorcelé et je n'ai rien vu dans son atelier,
-pas un crayon, pas un croquis, pas un bout de toile... Et quel
-singulier atelier pour un sensuel et somptueux artiste comme lui!
-Quatre murailles nues éclairées par le jour froid d'un grand châssis,
-une vue de toits, et quels toits! Le Panthéon et les tours de
-Saint-Sulpice, car cet Anglais a trouvé le moyen d'aller se loger de
-l'autre côté de l'eau, au bout du monde, derrière le Luxembourg...
-
-Et dans ce vaste hall au plafond si haut qu'il en paraît reculé dans
-l'ombre, pas un bibelot, pas une tache claire d'ancienne étoffe ou de
-dorure de cadre: le dénûment d'un atelier de peintre de décors. Un
-luxe, cependant, dans cette austérité: les moires d'un parquet ciré et
-frotté à s'y regarder, un parquet luisant comme une glace, et, dans un
-angle, le haut miroir d'une psyché Empire entre deux montants d'acajou
-surchargés de masques.
-
-Des masques de Debureau, faces pâles de Pierrots aux narines pincées,
-aux sourires minces; masques japonais, les uns de bronze, les autres
-de bois laqué; masques de la comédie italienne, ceux-là de soie et de
-cire peinte, quelques-uns même de gaze noire tendue sur des fils de
-laiton, des masques de Venise énigmatiques et légèrement horribles
-comme ceux des personnages de Longhi; c'était toute une guirlande
-grimaçante posée autour de l'eau dormante du miroir.
-
-J'étais venu voir le peintre et sa peinture, et je tombais sur une
-collection de masques. J'eus un moment de quasi-effroi.
-
-«Je les ai sortis pour vous, faisait Claudius Ethal avec un geste
-gracieux de maître de danse, j'en ai une collection assez complète.
-Les masques de Debureau deviennent assez, rares; puis j'en ai quelques
-curieux de Venise: ceux-là sont introuvables aujourd'hui. Je ne vous
-parle pas des japonais. Le Yeddo est maintenant à Londres et avenue de
-l'Opéra.» Et comme je demeurais sur mes gardes:
-
-«Ne craignez donc rien, la seule chance de guérison que vous ayez de
-cette obsession des masques, c'est de vous familiariser avec eux et
-d'en voir quotidiennement. Contemplez-les longuement, maniez-les même
-et pénétrez-vous de leur horrifiante et géniale laideur, car il y en a
-qui sont oeuvres de grands artistes. Leurs laideurs rêvées atténueront
-en vous la pénible impression de la laideur humaine... La guérison par
-les semblables, c'est de l'homéopathie, en somme; je connais votre
-cas, c'est le mien. Je ne me suis pas exilé de Londres pour un autre
-motif. L'atmosphère fuligineuse et le brouillard de la Tamise y
-développent d'une façon par trop affreuse les côtés de spectre et de
-poupée des êtres. Je respire tellement mieux depuis que je vis avec
-ces masques! Aussi, je les ai tous sortis pour vous.» Et s'effaçant
-avec une grâce falote de danseur, Ethal me découvrait un _somno_
-d'acajou du même style que sa psyché; tout un monceau de masques en
-encombrait les coussins.
-
-Je dois l'avouer, il y en avait de charmants et de terribles. Les
-masques japonais surtout ravissaient le peintre: masques de guerriers,
-masques de comédiens et masques de courtisanes, les uns effroyables,
-crispés et convulsés, le bronze des joues creusé de mille rides avec
-du vermillon larmant au coin des yeux et de longues traînées vertes au
-coin des bouches, telles des bavures de fiel. L'Anglais en caressait
-les longues chevelures noires rapportées. «Ce sont des masques de
-démons, disait-il; les Samouraï les portaient à la guerre pour
-terroriser l'ennemi. Celui-là couvert d'écailles vertes, avec entre
-les narines deux pendeloques d'opale, c'est un masque de génie marin.
-Celui-ci, avec ses touffes de poils blancs en guise de sourcils et les
-deux mêmes pinceaux de crin au bord des lèvres, c'est un masque de
-vieillard. Ces autres-là, d'un blanc de porcelaine, d'une matière
-unie et fine comme une joue de mousmé et si douce au toucher, des
-masques de courtisanes. Voyez, ils se ressemblent tous avec leurs
-narines délicates, leurs faces rondes et leurs lourdes paupières
-bridées; ils sont tous à l'effigie de la déesse. Les perruques
-sont-elles d'un assez beau noir? Ceux-là qui pouffent de rire dans
-leur immobilité, des masques de comédiens.»
-
-Et ce diable d'homme citait les noms des démons, des dieux et des
-déesses; son érudition enchantait: «Bah! j'ai si longtemps habité
-là-bas!» Il maniait maintenant les légers édifices de gaze et de soie
-peinte des jolis masques vénitiens.
-
-«Voici un Cocodrilla, un capitaine Fracasso, un Pantalon et un
-Matamore. Les nez seuls diffèrent et l'ébouriffement des moustaches,
-si vous y regardez de près. Ce masque de soie blanche avec d'énormes
-besicles, dégage-t-il un effroi assez comique? C'est un docteur
-Curucucu, un vrai fantoche de contes d'Hoffmann. Quant à celui-ci,
-tout en crin noir, avec ce long nez en spatule, l'air d'un bec de
-cigogne se terminant en cuiller, pouvez-vous imaginer quelque chose de
-plus épouvantable? C'est un masque de duègne. Une amoureuse était
-bien gardée quand elle courait la ville, flanquée d'une matrulle ornée
-d'un appendice pareil. C'est tout le carnaval de Venise qui défile et
-parade devant nous sous le camail et le domino, embusqué derrière ces
-masques, _e poppe_! Voulez-vous une gondole? Où allons-nous? A San
-Marco ou au Lido?»
-
-Et il riait. Sa verve m'étourdissait et je riais comme lui, charmé par
-sa faconde, ébloui par le scintillement de tant de souvenirs, et je ne
-voyais plus dans les trous d'yeux de tous ces masques les affreuses
-lueurs de soufre, qui jadis y pâlissaient pour moi.
-
-«C'est assez pour aujourd'hui, déclarait-il après une heure et demie
-de divagations, il faudra revenir et le plus souvent possible. Votre
-cas est si intéressant! Quand vous serez plus aguerri, nous
-feuilletterons ensemble les albums des grands déformateurs, les
-Rowlandson, les Hogarth, les Goya surtout. Ah! le génie de _ses
-caprices_, l'horreur apaisante de ses sorcières et de ses mendiants!
-Mais vous n'êtes pas encore mûr pour le terrible Espagnol. Son oeuvre,
-voilà le philtre de guérison. Il y a aussi Rops, mais les côtés
-luxurieux de l'artiste réveilleraient en vous des fièvres qu'il faut
-laisser dormir. Ensor peut-être et ses cauchemars modernes, quand
-vous serez en bonne voie. C'est une vraie cure que j'entreprends.
-
-«Si nous étions à Madrid, je vous dirais d'aller, tous les matins, au
-Prado vous suggestionner devant les fous de Vélasquez, les fous des
-Hasbourg; il y a là un choix divertissant. Mais, au fait, allez donc
-au Louvre. L'Antonio Moro, le fameux nain du duc d'Albe vous sera d'un
-enseignement puissant. D'abord, il vous familiarisera avec ma figure:
-on dit qu'il me ressemble, et là-dessus, adieu ou, plutôt, à bientôt.
-
-«Vous guérirez sûrement.»
-
-
-«_Juillet 98._--Pourquoi Claudius Ethal m'a-t-il dit qu'il ressemblait
-à l'Antonio Moro du Louvre? Pour me troubler ou se moquer de moi?
-
-Ce Claudius Ethal est, paraît-il, un terrible mystificateur. A
-Londres, il a pratiqué le _fun_ avec de tels raffinements d'à-propos
-et de malice qu'il a dû s'expatrier en France; sa situation, là-bas,
-n'était plus tenable. Son procès avec lord Kerneby, au sujet du
-portrait de la duchesse, n'a été qu'un heureux prétexte; la vérité est
-qu'il a fui de justes colères et l'explosion de vieilles rancunes,
-rancunes et colères attisées avec un art d'ironiste qui met chez lui
-le mystificateur bien au-dessus du peintre de portraits. Le scandale
-de sa condamnation, la perte de son procès n'ont été que des
-représailles; les tribunaux ont frappé en lui bien plus le _fumiste_
-incorrigible et triomphant, que l'artiste atrabilaire, grincheux et
-sans parole.
-
-Pendant dix ans, fort de son talent et de son grand nom, peintre
-attitré de l'aristocratie et presque assuré d'une impunité garantie
-par le crédit de sa clientèle, il a bafoué et ridiculisé cette
-aristocratie dans ce qui lui tient le plus douloureusement au coeur,
-dans sa morgue et son hypocrisie. On cite de lui des histoires
-effroyables: d'abord celle de la marquise de Clayvenore, princesse et
-dame d'honneur de la reine, invitée par lui à luncher dans son atelier
-de Windsor, dans la banlieue londonienne, et, là, brusquement mise en
-face du terrifiant portrait de deux clowns excentriques, des deux
-frères Dario, qui, il y a trois ans, révolutionnèrent les music-hall
-de New-York et de Londres, Reginald Dario, le géant, et Edwards Dario,
-le nain. Lady Clayvenore, l'avant-veille, avait vu les deux
-excentriques à l'Aquarium et gardait encore toute neuve la vision de
-leurs grimaces et de leurs contorsions. Lady Clayvenore croyait
-trouver dans l'atelier d'Ethal des portraits de femmes et d'enfants;
-elle tombe au crépuscule sur ce cauchemar peint, les faces torturées
-des deux phénomènes; puis voilà que l'atelier se fait obscur. C'était
-fin décembre, et le jour baisse vite en hiver, et lady Clayvenore
-s'aperçoit qu'elle est seule dans l'atelier désert. Claudius Ethal a
-disparu, et pendant que, tremblante, elle cherche une porte, une issue
-sous des portières qui ne s'écartent plus, l'hallucinant portrait
-s'anime. Le nain d'abord, comme un crapaud, saute hors du cadre, puis
-le géant s'en envole, maigre et long, avec des battements d'aile de
-vautour, et, autour de la pauvre femme atterrée, un étrange sabbat
-commence. Avec d'atroces dislocations du torse et des bras c'est le
-numéro qu'elle a vu à l'Aquarium l'avant-veille, mais fantomatique,
-spectral dans la solitude de cet atelier désert; la danse de deux
-larves s'y aggrave d'ombre et de silence.
-
-Les deux excentriques, loués et stylés d'avance par Claudius Ethal,
-exécutèrent leurs exercices en conscience; mais, à la suite de cette
-_private_ séance, lady Clayvenore garda le lit pendant huit jours,
-et, si elle n'eût été en instance de divorce avec lord Clayvenore, ce
-mauvais plaisant d'Ethal eût reçu des témoins.
-
-«Cette divine marquise, aurait dit le peintre en manière d'excuse,
-elle déclarait toujours qu'en fait de sensations elle n'appréciait que
-les imprévues, les violentes et les profondes. J'ai cru bien faire en
-la servant à souhait. Et puis, aurait-il ajouté avec un claquement de
-langue de fin connaisseur, cette pauvre milady! Jamais je n'ai vu à un
-visage humain une si intense, une si superbe expression de terreur. Je
-la regardais en extase: c'était de la volupté, de la détresse, de
-l'horreur et du charme... J'en ferais de souvenir une merveilleuse
-lady Macbeth, une lady Macbeth somnambule.»
-
-Et ce n'est là qu'un des moindres tours prêtés à ce diable d'homme.
-
-Dans l'équipée qu'il fit à White Chapel avec lady Feredith, une
-milliardaire américaine, une Yankee épousée, fantasque, mal élevée et
-éthéromane, et qui avait eu la curiosité malsaine de ce quartier de
-prostituées et de voleurs, les choses auraient été poussées beaucoup
-plus loin encore. Deux malandrins apostés par le peintre auraient
-traité la grande dame en quête de sensations sinistres comme une des
-misérables filles qui rôdent là le soir, et l'attaque nocturne simulée
-se serait terminée en violences et en voies de fait dont l'Américaine
-ne se serait pas plainte: dépouillée de ses bijoux, atteinte dans sa
-pudeur, cette assoiffée d'inconnu n'aurait regretté rien; mieux, elle
-aurait même inspiré à l'artiste une de ses plus belles études, exposée
-sous ce titre: _Messalina_. On voit que ce Claudius Ethal en avait de
-joyeuses.
-
-Enfin, pour clore la série de ses fantaisies avouables, c'était
-l'histoire du portrait de la baronne Desrodes, petite juive convertie,
-dont le mariage annulé en cour de Rome et les robes esthétiques et les
-ameublements en laque vert asperge ont défrayé une année les
-chroniques. En crise aiguë de snobisme, Ealsie, (comme l'appellent ses
-intimes) s'était mise en tête d'avoir un portrait d'Ethal; Helleu et
-la Gandara, ses peintres ordinaires, ne lui suffisaient plus. Pour
-l'obtenir, ce portrait, elle avait franchi le détroit, s'était
-installée à Londres, avait mis en branle toutes ses relations.
-Whistler et Hercomer, qui avaient déjà commis des portraits d'elle,
-avaient été sollicités, requis pour une présentation à Claudius, et ça
-avait été la série de dîners et de réceptions dans le petit hôtel de
-Charing Cross, où Ealsie avait transporté toute son installation de
-Paris en vue d'éblouir tous ces bons Anglais: meubles de laque verte
-incrustés de diamants, vitrines d'uniques Saxes et d'introuvables
-Sèvres blancs, et toute la collection des grenouilles, de Massier, de
-Carriès, de Lachenal, de Bigot et du Japon, car fétichiste comme
-toutes celles de sa race, snobisme ou superstition, la baronne
-Desrodes est la femme des grenouilles, comme le comte de Montesquiou
-est l'homme des chauves-souris, et tous deux croient révolutionner le
-monde... O pauvretés! ô mesquineries! ô vanités!
-
-Bref, la baronne obtient les séances désirées du peintre. Ethal
-consent sans trop se faire prier; il se décide même à portraiturer la
-baronne à Charing-Cross, dans son cadre, au milieu de ses meubles en
-laque verte, de ses grenouilles et de ses bibelots familiers. La
-baronne exulte: elle a apprivoisé le sauvage et l'indompté qu'est le
-grand Ethal; elle en fait part aux petites amies: Ethal consent à la
-peindre chez elle, ce qu'il n'a jamais fait pour personne. A une
-condition pourtant: c'est qu'elle ne verra le portrait qu'achevé. Il
-emporte sa toile après chaque séance et la rapporte avec lui pour la
-suivante. Conditions dures qui sont acceptées cependant. Le peintre se
-met à l'oeuvre, et quand, le portrait terminé, le ban et l'arrière-ban
-des amis et connaissances sont convoqués dans l'atelier du peintre
-pour admirer le portrait d'Ealsie, horreur et stupeur!... Assise au
-milieu de ses batraciens de faïence et de bronze, Ealsie elle-même a
-une tête verte, des yeux d'eau saumâtre, énormes, cerclés d'or dans
-une face écrasée, une gorge pareille à un goître; et ses bras nus,
-d'une chair filandreuse et flasque, croisent sur ce goître deux
-petites mains palmées: la baronne Desrodes est une grenouille, une
-humaine et féerique grenouille, trônant au milieu de son peuple... La
-baronne refusa le portrait et assigna le peintre à la chambre des
-sollicitors. «Que voulez-vous? trouva Ethal, c'est son physique qui en
-est cause. Elle tente la caricature et défie le portrait.» Et on cite
-de Claudius Ethal des fantaisies moins avouables. Et c'est cet homme
-qui prétend me guérir; je suis entre les mains de cet homme. Que
-veut-il de moi? J'avoue qu'une angoisse est en moi, cet Anglais me
-fait peur.
-
-
-
-
-L'EMPRISE
-
-
-«_Juin 1898._--Cet homme a dit vrai: il ressemble au nain du duc
-d'Albe. Je suis retourné trois fois au Louvre m'absorber devant
-l'Antonio Moro et, à chaque visite, s'est affirmée la ressemblance
-odieuse: Ethal est l'effarant sosie du gnome encapuchonné du maître
-flamand.
-
-Il en a la tête énorme, l'encolure épaisse, le torse trop long, comme
-dévié sur les jambes trop courtes, le je ne sais quoi d'oblique et de
-tortu. Les mains noueuses et poilues du nain, ses doigts crochus
-cerclés de bagues lourdes sont les mains et les doigts d'Ethal. Ethal
-a ce front bas, ces sourcils en broussaille et ce nez bulbeux et
-renifleur; cette bouche sarcastique est la sienne; siennes ces
-paupières grasses et pesantes à l'abri desquelles une malice embusquée
-clignote et luit.
-
-Cette physionomie malfaisante et sensuelle de Kobold déguisé en
-bouffon ducal, est, à crier, la physionomie de mon peintre. On sent en
-lui une âme attentive et sournoise, toute de luxure et d'ironie, une
-âme faunesque, que la morgue et le _kant_ anglais costument mal et,
-certes, les éclatants oripeaux et la sonnaillante marotte d'un fou lui
-siéraient mieux que le frac, tant son être est d'une ambiguïté
-grimaçante... Un détail surtout impressionne en lui: cette poitrine
-velue, cyniquement offerte dans l'échancrure démesurée de ses cols,
-une poitrine de charretier, où semble tapie quelque affreuse araignée
-hérissée de poils noirs...
-
-Toutes ces choses hideuses et même répugnantes, je ne les avais pas
-remarquées, lors de nos premières rencontres; l'esprit de ce diable
-d'homme exerce sur moi un tel empire. Je ne m'en suis aperçu qu'à la
-longue, et encore Ethal a pris soin d'appeler mon attention sur cette
-ressemblance. Je n'ai découvert toutes ces choses qu'une fois averti,
-et c'est lui qui m'a envoyé au Louvre, lui qui m'a fait remarquer
-l'effrayante analogie qui existe entre cet horrible nain et Lui!
-
-Pourquoi?... Et l'étrange, c'est que cette laideur, au lieu de
-m'éloigner, m'attire. Ce mystérieux Anglais me tient sous un charme,
-je ne peux plus me passer de lui.
-
-Depuis que je le connais, la présence des autres m'est devenue plus
-intolérable encore, leur conversation surtout! Oh! comme elle
-m'angoisse et comme elle m'exaspère, et leur attitude, et leur façon
-d'être, et tout, et tout!... Les gens de mon monde, mes tristes
-pareils, comme tout ce qui vient d'eux m'irrite et m'attriste et
-m'oppresse, leur vide et bruyant bavardage, leur perpétuelle et
-monstrueuse vanité, leur effarant et plus monstrueux égoïsme, leurs
-propos de club!
-
-Oh! le ressassage des opinions toutes faites et des jugements appris,
-le vomissement automatique des articles lus, le matin, dans les
-feuilles et qu'on reconnaît au passage, leur désespérant désert
-d'idées, et là-dessus l'éternel plat du jour des clichés trop connus
-sur les écuries de courses et les alcôves des filles... et les loges
-des petites femmes! Les petites femmes,... autre loque de langage, la
-sale usure de ce terme avachi!...
-
-O mes contemporains, mes chers contemporains,... leur idiot
-contentement d'eux-mêmes, leur suffisance épanouie et grasse, le
-stupide étalage de leurs bonnes fortunes, les vingt-cinq et cinquante
-louis sonnant de leurs prouesses tarifées toujours aux mêmes chiffres,
-leurs gloussements de poules et leurs grognements de porcs, quand ils
-prononcent le nom de certaines femmes, l'obésité de leurs cerveaux,
-l'obscénité de leurs yeux et la veulerie de leur rire! Beaux pantins
-d'amour en vérité, avec l'affaissement esquinté de leurs gestes et le
-démantibulé de leur chic (le chic, un mot hideux qui sied comme un
-gant neuf à leur allure, affalée, de croque-morts, épanouie, de
-Falstaff)... O mes contemporains, les _ceusses_ de mon cercle, pour
-parler leur argot ignoble, depuis le banquier juif qui les a eues
-toutes et racole cyniquement pour l'Affaire, jusqu'au gras journaliste
-qui a son couvert, lui aussi, chez toutes, mais à de moindres taux, et
-parle tout haut ses articles, comme je les hais, comme je les exècre,
-comme j'aimerais leur manger et le foie et le fiel et comme je
-comprends les bombes de l'Anarchie!
-
-Pourquoi Ethal a-t-il éveillé en moi ce déchaînement de haine!...
-Certes, cette horreur des hommes, cette abomination des mondains
-surtout, je les ai toujours eues en moi, mais comme assoupies et
-couvées sous la cendre, latentes,... Mais depuis que je le vois, c'est
-comme un ferment qui s'aigrit et bouillonne, une fureur me soulève
-tout, comme un vin nouveau, un vin d'exécration et de haine; tout mon
-sang bout, toute ma chair me fait mal, mes nerfs s'exacerbent et mes
-doigts se crispent, des envies de meurtre traversent mon cerveau...
-Tuer, tuer quelqu'un, oh! comme cela m'apaiserait, éteindrait ma
-fièvre... et je me sens des mains d'assassin.
-
-Si c'est là la guérison promise! et pourtant la présence et la
-conversation de Claudius me sont un bien-être, sa présence me rassure
-et sa voix me calme... Depuis que je le vois, les figures d'ombre qui
-grimaçaient autour de moi sont moins distinctes, je n'ai plus
-l'obsession lancinante des masques,... et le vertige des yeux verts,
-des glauques prunelles de l'Antinoüs s'est évanoui!...
-
-Les yeux, les yeux, je n'ai plus la folie des yeux, cet homme a
-enchanté mon mal; sa conversation est d'un tel charme, c'est un tel
-éveilleur d'idées, ses moindres phrases trouvent en moi de tels échos.
-Ce sont mes pensées, même les plus lointaines, les pas encore nées,
-celles que je ne soupçonnais pas, que sa parole évoque et fait naître.
-Ce mystérieux causeur me raconte à moi-même, donne un corps à mes
-rêves, _il me parle tout haut, je m'éveille_ en lui comme dans un
-autre moi plus précis et plus subtil; ses entretiens m'accouchent de
-moi-même, ses gestes fixent mes visions, et je lui dois la lumière et
-la vie.
-
-Il a dissipé, écarté mes ténèbres; des spectres ne m'y menacent plus.
-
-Et pourtant cette haine atroce et cette fureur de meurtre qui
-grandissent!
-
-C'est une des phases de ma guérison, peut-être, car je guérirai,
-Claudius me l'a promis.
-
-
-«_Juillet 1898._--Claudius a, comme moi, la curiosité des music-hall
-et des bals publics. Le corps humain, dont la laideur aussi l'attriste
-et l'irrite, quand par hasard il se meut en beauté, devient pour lui
-une source de joies indicibles; la pureté des formes, leur souplesse
-et leur vigueur, lui aussi, l'apaisent et le rassérènent. Cette
-beauté, Claudius a, pour la découvrir, un oeil d'une acuité
-singulière, et cela sous les plus piteuses loques, sous le
-déguisement des plus mornes haillons. Cette beauté, c'est surtout chez
-les filles des rues, les miséreux et les voyous, que son flair
-d'artiste la piste et la déterre, et avec quelle inquiétante
-divination! et c'est pourtant le peintre attitré des grandes dames!
-
-Le goût de Claudius va à la chair gueuse, comme le pourceau va à la
-truffe. Il a pour la plaie et la guenille un amour perspicace et sûr
-de mauvais Christ, dit-il lui-même en goguenardant.
-
-L'autre soir, dans ce bal de la rue de la Gaîté où nous étions entrés
-en revenant de Versailles, dans cette salle surchauffée et saturée
-d'exhalaisons rousses, au milieu de ce public d'ouvriers endimanchés,
-d'apprentis de métiers vagues et de toutes les prostitutions, comme
-son oeil clair et sournois de jouisseur est allé de suite à ce couple:
-la femme, toute jeune encore, d'une maigreur ondulante sous les longs
-bandeaux plats empruntés à Mérode, toute jeune et déjà fanée, mais
-d'une fanerie morbide, capiteuse et vicieuse de faubourg parisien,
-quelque brunisseuse sans doute. O le rose fiévreux de son mauvais
-sourire et la cernure meurtrie de ses grands yeux voraces, et le
-regard noir dont elle suivait les gargouillades et les ébats de son
-danseur!
-
-Ce danseur, sans doute son amant, l'avait lâchée et, un peu parti,
-l'air débraillé et casseur dans un complet de velours élimé, le torse
-en avant, le jarret tendu, il fringuait, tel un poulain échappé, dans
-ce bal, happant victorieusement les femmes au passage et les faisant
-pirouetter comme autant de toupies, à tour de rôle, l'une après
-l'autre, elles ravies et soulevées, lui bien campé sur ses talons!
-
-Et la délaissée, la femme aux bandeaux noirs, la face étroite et les
-yeux durs, le surveillait, l'épiait, le guettait dans une angoisse
-sourde et une colère montante; les autres femmes avaient fait cercle,
-et lui, surexcité, fignolait maintenant un cavalier seul, risquait des
-ronds de jambes, des appels de pieds et des ruades. Il retroussait les
-pans de son veston, il se déhanchait, saluait jusqu'à terre la fille
-blême et muette et, croupe en l'air, comme un qui joue à saute-mouton,
-passait entre ses jambes la gouaillerie de sa face rieuse, osait
-encore des tortillements.
-
-Et dans la salle électrisée, des rires éclataient, et des
-applaudissements. La fille était devenue verte; d'un geste, elle
-fouillait sous son tablier, sa poche, mais lui, l'empoignant à la
-taille, l'emportait dans une étreinte goulue, écrasait un baiser sur
-sa bouche et, les yeux dans les yeux et de l'humide aux lèvres,
-appuyés l'un à l'autre, les jambes enchevêtrées et partout se touchant
-étroitement, elle, pâmée et pardonnante avec un rire de femme
-chatouillée, lui, faraud, cabré et fier, valsaient et pirouettaient
-dans l'orgueil affiché de la paix enfin faite et se désiraient
-publiquement.
-
-«Le drôle est beau, chuchotait Claudius à mon oreille, la petite ne
-s'embêtera pas cette nuit.»
-
-J'avais un sursaut, sa voix m'avait réveillé d'un songe. L'oeil clair
-et luisant de Claudius pesait sur moi comme une lame, j'en sentais
-entrer en moi le froid et le coupant; il inspectait toute mon âme,
-connaissait mon désir et jusqu'au trouble inavoué éveillé en ma chair
-et par cette scène et ce garçon... Et j'ai senti que j'étais plein de
-haine, de haine pour Claudius et la maîtresse de ce voyou!
-
-Si c'est là la guérison annoncée. J'ai peur de cet Anglais, sa voix
-fait naître en moi des suggestions abominables, sa présence me
-déprave, son geste crée d'innomables visions.
-
-
-«_20 juillet._--Ethal est absent, il est parti lundi, appelé à
-Bruxelles par une lettre; une vente de tableaux et d'estampes l'a fait
-quitter Paris brusquement. Il devait revenir le surlendemain ou jeudi
-au plus tard, et voilà huit jours qu'il s'éternise là-bas, m'annonçant
-toujours son retour par de courts télégrammes, et les dépêches
-s'entassent sur ma table et mon Claudius ne revient pas.
-
-Quelle place il a prise dans ma vie, comme il me manque! Sa présence
-m'est devenue tellement nécessaire que, depuis son absence, comme une
-faim me creuse et me tenaille l'être. C'est une sensation de faim
-absolument, et en même temps j'étouffe et je suffoque. Et pourtant, je
-le sens, je crains et je hais cet Anglais de malheur.
-
-
-«_25 juillet._--Les _Trois fiancées_, de Torop. C'est un envoi de
-Claudius, une gravure très rare qu'il a achetée à cette vente
-d'Audenardes et qu'il m'adresse avec une lettre annonçant son retour
-pour lundi. Dans trois jours! Il sera resté quinze jours absent.
-
-Torop, Jean Torop, je connais ce nom; il est fameux en Hollande. Les
-_Trois fiancées_.
-
-C'est une sorte de diablerie quasi-monastique: dans un paysage peuplé
-de larves, des larves fluentes, ondulantes et vomies, tel un flot de
-sangsues, par de battantes cloches, se dressent, fantomales, trois
-figures de femmes enlinceulées de gaze à la façon des madones
-d'Espagne: les _Trois fiancées_, la fiancée du Ciel, la fiancée de la
-Terre et celle de l'Enfer... Et la fiancée de l'Enfer, avec ses deux
-serpents se tordant sur ses tempes et retenant son voile, a le masque
-le plus attirant, les yeux les plus profonds, le sourire le plus
-vertigineux qu'on puisse voir.
-
-Si elle existait, comme j'aimerais cette femme! Comme je sens que ce
-sourire et ces yeux dans ma vie, ce serait la guérison!
-
-Je ne puis me lasser de contempler et d'étudier l'hallucinant visage.
-Les _Trois fiancées_, c'est étrange de détails et de composition:
-c'est du fantastique et du rêve rendus avec une préciosité étonnante;
-cela tient à la fois de la manière d'Holbein et des songeries d'un
-fumeur d'opium.
-
-«C'est du catholicisme d'Asiatique, me dit Claudius dans sa lettre, du
-catholicisme effarant, terrifiant et qui s'explique, car ce Hollandais
-de Torop est Javanais de naissance. Je sais que vous aimerez ce Torop.
-
-«Il n'y a que trois peintres au monde qui peignent les yeux que vous
-cherchez: lui, Burne Jones et le grand Knopf.
-
-«Je sais à laquelle de ces _Trois fiancées_ ira votre désir:--N'est-ce
-pas que l'Infernale a les prunelles qui vous hantent?»
-
-
-
-
-SÉRIE D'EAUX-FORTES
-
-
-«C'est du catholicisme d'Asiatique, du catholicisme de perversité et
-d'extase, catholicisme effarant, terrifiant et qui s'explique, car ce
-Hollandais de Torop est Javanais de naissance.
-
-«Je sais que vous aimerez ce Torop.
-
-«Il n'y a que trois peintres au monde qui peignent les yeux que vous
-cherchez: lui, Burne Jones et le grand Knopf.
-
-«Je sais à laquelle de ces trois fiancées ira votre désir.--N'est-ce
-pas que l'Infernale a les prunelles qui vous hantent?»
-
-Et voilà que je suis hanté maintenant, l'obsession des prunelles
-d'aigue m'est revenue... En effleurant la cicatrice, Ethal a rouvert
-la plaie... la cicatrice? La blessure était à peine fermée.. Pourquoi
-Claudius m'a-t-il envoyé cette eau-forte qui me trouble et cette
-lettre qui m'angoisse davantage encore! Oh! la hantise des prunelles
-émeraudées!
-
-Si c'est là la guérison promise!... Il y a du mystificateur en lui. Se
-ferait-il un jeu cruel d'exaspérer, en l'envenimant, mon mal?
-
-
-«_3 août 98._--Il devait revenir, il avait annoncé son retour pour
-hier.
-
-Un télégramme m'arrive. «Anvers. Départ remis, vais à Ostende voir
-Ensor. Très curieux artiste. Vous enverrai de ses masques si je puis
-faire affaire: le sais gêné, en abuse, très juif. Ai déniché hier ici,
-chez brocanteur, une suite d'épreuves Goya avant la lettre, la série
-des _Caprices_, un trésor, en détache une et vous l'envoie pour vous
-faire prendre patience. Étudiez-la. Lettre suit. Amitiés.--Août 98.»
-
-L'eau-forte annoncée vient de m'être remise. Les noirs sont
-merveilleux. C'est une tête grimaçante au nez camard et aux yeux
-visionnaires, des yeux de fièvre, d'une ardeur effrayante, allumés
-comme des fanaux dans des orbites caverneux; une tête socratique dont
-toute la vie semble dardée dans les prunelles; tête d'alchimiste ou de
-cénobite ossifiée, desséchée, une tête de chauve-souris aux lèvres
-minces, comme usées de prières, des lèvres de vieille femme dont la
-bouche rentre et, creusée, fait trou. Là-dessous, la fuite brusque
-d'un menton bref, donnant au profil l'aspect d'un museau, et sur cette
-chose décrépite, ratatinée et séculaire, surplombe et se développe un
-front démesuré, énorme à faire éclater les tempes; c'est la
-disproportion effarante d'un gigantesque cerveau.
-
-L'absolue calvitie du front fait de cette tête un glabre et
-fantatisque crâne, un crâne sous lequel le triste museau s'écrase; et
-l'ivoire poli de ce crâne prodigieux fume, ondule et moutonne. Ce
-crâne bout et fume, comme le couvercle d'une chaudière, et ces
-errantes et pâles fumées deviennent, dans le noir de l'eau-forte, des
-mufles et des becs, autant de bêtes grimaçantes, autant de larves et
-de vénéneuses nudités. L'anormal cerveau peuple la nuit de rictus et
-de menaces.
-
-Et, en marge, soulignant le cauchemar abominable, cette pensée de Goya
-en français et en espagnol:
-
- Le génie dénué de la raison enfante des monstres.
-
-Pourquoi Claudius m'a-t-il envoyé cela? Que veut-il dire? Quel est
-son but? Quel est le sens de cette eau-forte hideuse et de son envoi
-de lui à moi, car elle me fait mal à regarder, cette introuvable
-épreuve, elle m'attire, me repousse et m'attache? Il y a comme un
-poison dans ces prunelles dardées et fixes!
-
-Et l'horreur de ces sangsues à face humaine, de ces virgules
-ondulantes et fluentes, qu'enfante le crâne en fusion, le cerveau m'en
-fait mal.
-
-Après le Torop, le Goya! J'ai beau chercher, je ne m'explique pas! Et
-ce retour diffère de jour en jour...
-
-Quel jeu sinistre cet Anglais de mystère joue-t-il donc avec moi?
-
-
-«_5 août._--Toute la nuit, d'étranges reptiles à bec de cigogne, des
-crapauds ailés comme des chauves-souris, puis d'énormes scarabées au
-ventre entr'ouvert tout grouillant d'helminthes et de vers, des
-enfants nouveau-nés s'effilant en sangsues, et d'atroces imaginations
-d'insectes et d'infusoires ont pullulé dans les rideaux de mon lit.
-
-J'ai sué d'angoisse et me suis débattu dans les affres d'un térébrant
-cauchemar. L'eau-forte de Goya a enfanté ces monstres, je doublerai
-ma dose de bromure ce soir.
-
-
-«_8 août 98._--Une lettre de Claudius. Elle est timbrée d'Ostende; une
-lettre et un rouleau de parchemin! Quelque nouvel envoi?
-
-Voyons la lettre d'abord:
-
- «Mon cher duc, excusez-moi une fois de plus. Je vous fais faux
- bond pour la troisième fois, et vous avez renoncé, cet été, à
- votre saison d'eau et au Tyrol pour demeurer à Paris avec
- moi... Je serais le dernier des misérables si je n'avais le
- motif le plus sérieux de vous faire attendre. Le plus
- merveilleux bibelot, un objet du seizième siècle tout à fait
- rare et d'un modèle dont je raffole, une pièce de musée comme
- on n'en rencontre plus sur le marché, m'est signalée par Ensor
- et tout près d'ici, en Hollande, à Leyde même.
-
- «L'objet est chez un vieux collectionneur dont les vitrines
- vont être mises aux enchères par licitation. Le pauvre homme
- est devenu fou et sa famille liquide; les ventes d'été sont
- seules abordables. Désastreuses pour le vendu, l'acheteur y
- peut trouver son compte.
-
- «Je pars dans une heure pour Leyde, je reviendrai avec l'objet
- ou je ne reviendrai pas, car, s'il est tel que me l'a dépeint
- Ensor, c'est une pièce unique et qui sera ma gloire. Pour la
- fixer je reprendrai mes pinceaux et retrouverai mon talent: je
- peindrai cette chose ou je ne toucherai plus jamais une toile.
-
- «Vous la verrez, vous la verrez et l'aimerez comme moi, plus
- que moi peut-être, et alors nous serons rivaux.
-
- «Si je n'allais pas trouver cette chose telle que me l'a
- racontée Ensor! Cet Ensor voit avec son imagination, mais sa
- vision est d'une probité parfaite, d'une précision géométrique
- presque; il est même un des seuls qui voient. Il a l'obsession
- des masques comme nous, c'est un voyant comme vous et moi; les
- bourgeois le traitent de fou.
-
- «Je lui ai narré votre cas, et il s'y est intéressé
- naturellement; il s'est même pris d'une belle passion pour
- vous, sans vous connaître; entre malades on se comprend
- toujours et, pour vous marquer sa sympathie, il a choisi dans
- ses cartons une de ses plus belles eaux-fortes et m'a prié de
- vous l'offrir; je vous l'adresse signée de lui. C'est sinon la
- plus belle, du moins la plus intense, de sa série de
- _Masques_.
-
- «Vous verrez quel homme est cet Ensor et quelle merveilleuse
- divination il a de l'invisible et de l'atmosphère que créent
- nos vices... Nos vices, qui de nos visages font des masques.
-
- «Attendez maintenant un télégramme de Leyde qui vous annoncera
- et mon succès et, cette fois, mon retour.
-
- «ETHAL.
-
- «Je n'ai pu, pour mon compte, faire affaire avec Ensor.»
-
-Et voilà encore sa rentrée différée, son absence prolongée, et jusques
-à quand maintenant? On dirait que c'est chez lui un parti-pris
-d'énerver et d'exaspérer ma patience.
-
-Et ce bibelot unique, cette pièce de collection qu'il est parti
-acquérir en Hollande et dont il veut peindre un chef-d'oeuvre,
-qu'est-ce que cela peut bien être? Quelque mystification encore.
-
-Une curiosité m'étreint et en même temps un doute, un soupçon et une
-grandissante terreur.
-
-Je devine une amorce dans tous ces envois de gravures hideuses et
-hallucinantes; elles me détraquent et dépravent le cerveau, peuplent
-mon imagination de stupeur et de transes, et la trépidation nerveuse
-de cette perpétuelle attente...
-
-Je suis entré dans du mystère et du mystère est entré en moi, et comme
-un vaste filet m'enveloppe et m'enserre; je sens d'heure en heure des
-mailles de ténèbres se rétrécir autour de moi.
-
-Et cette eau-forte d'Ensor, ce nouvel envoi? Quelle horrible chose
-est-ce encore? Je ne décachèterai pas ce rouleau, non, je ne veux pas
-l'ouvrir; non, cette fois je ne toucherai pas ce parchemin; cette
-gravure, je ne la verrai pas.
-
-
-«_9 août 98._--La Luxure: ma curiosité a été la plus forte, j'ai rompu
-le cachet du rouleau. La _Luxure_, tel est l'intitulé de l'eau-forte
-d'Ensor.
-
-Une scène, on dirait, à première vue, d'hôtel garni: les quatre murs
-d'une triste chambre de joie; là, le fauteuil de velours capitonné;
-ici, la commode d'acajou: un décor de vice banal et bourgeois. Dans le
-fauteuil, les mains étalées sur le ventre, un affreux bonhomme à
-lunettes se prélasse, une face prognathe, glabre et béate de vieux
-notaire ou de pharmacien adjoint et marguillier, un bedonnant Homais,
-dont le cou tendu, le groin et les gros yeux myopes boivent avidement
-le spectacle du lit: une alcôve de campagne à la couche trop haute
-sous les rideaux relevés en bonnes grâces, et, sur ce lit, éclairant
-la pénombre, s'écartent deux grosses jambes nues, s'étale la
-bouffissure blême d'une prostituée grasse, d'une gouge à tête de
-bonne, au ventre énorme, hideusement ballonné et tendu, on dirait
-gonflé par la semence de toute une caserne.
-
-Auprès de la fille repue, tout contre cette chair saturée et lasse,
-une maigreur se tasse et se blottit, un triste et long ensoutané qui,
-rageur, étreint la femme et goulûment lui suce et mordille la nuque! O
-la face dure et crispée de désir de l'homme et ses yeux blancs
-chavirés de luxure!
-
-La _Luxure_! Coiffé d'un bonnet grec, du fond de son fauteuil, le gros
-homme à lunettes contemple, exulte et flambe; assez ignoble et bas
-spectacle si la fantasmagorie des murs ne le haussait soudain à une
-grandeur farouche; car la chambre de joie est hantée. Sous le burin de
-l'artiste le dessin même du papier de la chambre est devenu une
-sinistre et pullulante tapisserie. Cette chambre, des tétards et des
-gnômes au corps virgulé et fluent l'habitent; des grimaces et des
-rictus, d'aveugles yeux morts et des bouches baveuses flottent sur les
-murs et dans les rideaux du lit.
-
-La luxure des trois masques représentés là, la luxure impuissante et
-stérile a peuplé cette chambre d'êtres amorphes et de foetus: un
-grouillement de monstres mort-nés a jailli des prunelles en joie du
-marguillier, comme du baiser glouton du séminariste.
-
-Et sur l'épreuve de luxe, d'un faire savant, mais intransigeant et
-brutal, Ensor a paraphé de sa signature les vers de Baudelaire.
-
-Au duc Jean de Fréneuse
-
- Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère!
-
-La _Luxure_: et, pantelant de dégoût, j'ai senti frémir l'ancien feu
-de mes moelles.
-
- Si la vieille folie était encore en route!
-
-Or, cette eau-forte vengeresse, en en examinant de plus près les
-figures, il m'a semblé que le séminariste me ressemblait; il a ma
-maigreur et mes yeux fixes et tristes. C'est odieux, cette
-ressemblance: est-ce voulu, est-ce un hasard?... Et j'ai
-attentivement examiné l'épreuve, et il m'a semblé qu'on avait retouché
-à la plume, après coup, la figure de l'homme, de celui qui dévore la
-nuque de la gouge endormie.
-
-Oui, il y a une retouche. Qui l'a retouchée? Ethal ou Ensor? Ethal
-sûrement. Ensor ne me connaît pas.
-
-Pourquoi m'ont-ils envoyé cela? Oh! c'est mal de me troubler ainsi. Je
-me sens sombrer dans l'inconnu, ma cervelle fond, toutes mes moelles
-flambent et mon coeur, comme décroché, chavire et flotte.
-
-Et cet Ethal m'avait promis la guérison.
-
-
-
-
-L'HOMME AUX POUPÉES
-
-
-«_13 août 1898._--Pierre de Tairamond sort de chez moi.
-
-Tairamond est un de mes vagues cousins, un de ces alliés indéfinis et
-lointains, qui se multiplient innombrables dans toute famille du
-Faubourg. Encore un de ces apanages de la noblesse, que cette séquelle
-de consanguins, que chacun y traîne après soi et dont on retrouve
-toujours un rejeton dans n'importe quelle ville du province, si
-reculée qu'elle soit; oui, un privilège et une plaie que cette armée
-de collatéraux et descendants de même sang et de même blason! Mais
-Tairamond est un des rares parents que j'aie jamais pu supporter: il
-est même le seul avec qui j'aie conservé quelques rapports. Tairamond
-est joueur comme les cartes: au collège, il me volait mes billes; à la
-ville, il a continué des emprunts pour les besoins de ses parties au
-cercle, et, comme il est pauvre et sans préjugés, j'ai consenti à ce
-rôle de banquier et continué à lui servir des sommes, qu'il a toujours
-négligé de me rendre. J'aime son cynisme insouciant; je lui crois pour
-moi une sorte d'affection, car je le sais incapable de reconnaissance.
-Les tares, qu'on me prête, lui sont comme une excuse des siennes et,
-plus de dix fois affiché au club, son égoïsme apprécie en moi
-l'équivoque de ma réputation.
-
-Mais, fin comme l'ambre, Pierre a toujours observé vis-à-vis de moi
-une réserve parfaite. Avec un dandysme intéressé, il a toujours
-pratiqué cette courtoisie de paraître ignorer les abominations qu'on
-colporte sur mon compte, et ne m'a jamais interrogé sur l'emploi de
-mes journées et le mystère de mes nuits; c'est un garçon taré, mais
-plein de tact. L'espèce s'en fait rare, et je lui sais autant de gré
-de ces qualités que de ses défauts; aussi, étant donné l'homme qu'il
-est, la démarche qu'il vient de faire auprès de moi, et tout ce qu'il
-m'a dit à propos d'Ethal, ne laissent pas de m'inquiéter, car c'est au
-sujet de Claudius que Tairamond est venu me voir.
-
-C'est de Claudius qu'il m'a entretenu, et cela pendant deux heures;
-et, à travers les réticences et la veulerie d'une conversation à
-bâtons rompus, j'ai bien compris qu'il était alarmé de ma liaison avec
-cet Anglais, qu'il n'était pas le seul à s'en inquiéter dans mon
-monde, qu'il était presque dépêché par la famille et d'anciens amis de
-cercle.
-
-On se préoccupe dans Paris de mon intimité avec cet Anglais, et, si
-détesté que je sois, je commence à intéresser mieux, j'intéresse comme
-quelqu'un qui court un danger.
-
-Et pourtant Tairamond n'a rien formulé de précis contre Ethal, et ses
-mille et un racontars sur sa vie à Londres et aux Indes ne m'ont rien
-appris de nouveau, rien. Je connaissais la série de ses mystifications
-à lady Clayvenore et autres pairesses. Pierre a ajouté quelques
-fâcheuses histoires, aggravées d'intervention de la police, qui
-auraient précipité le départ de Claudius, bien plus efficacement que
-son procès perdu. Si graves qu'elles soient, ces histoires ne m'ont
-point surpris. Ethal ne serait pas l'artiste qu'il est, s'il n'était
-érotomane! Mais ce qui m'a, oh! tout à fait estomaqué et fait
-réfléchir, ce sont les questions de Tairamond au sujet des cigarettes
-d'opium et de la collection des poisons d'Ethal.
-
-Il en aurait rapporté tout un arsenal de son voyage aux Indes: poisons
-mystérieux aux noms même inconnus en Europe, stupéfiants, narcotiques
-et aphrodisiaques, aphrodisiaques surtout et des plus terribles,
-obtenus à prix d'or ou de fabuleux échanges des maharajah et des
-fakirs; tout un dangereux trésor de poudres et de liqueurs sinistres,
-dont il posséderait à merveille le dosage et la cuisine et emploierait
-l'énervante alchimie aux pires entreprises. On parle de volontés
-domptées, de résistances atrophiées et d'énergies devenues
-impuissantes chez des hommes comme chez des femmes, après l'usage de
-certaines cigarettes offertes ou de certains parfums envoyés par
-Ethal. Un de ses amis, ancien camarade d'école et peintre, comme lui,
-choyé par la mode, serait devenu idiot en moins de deux ans de
-fréquentation dans l'atelier de Claudius.
-
-Certaines cigarettes préparées par lui provoquent aux pires débauches,
-et la jeune duchesse de Searley serait morte en six mois, pour avoir
-respiré chez lui d'étranges et capiteuses fleurs, dont la propriété
-est de nacrer la peau et de cerner délicieusement les yeux de qui les
-respire.
-
-Dangereux élixir de beauté offert par Claudius à qui pose chez lui et
-dont la marquise de Beacoscome serait morte, elle aussi, si par ordre
-du médecin elle n'avait suspendu ses séances. Les merveilleuses fleurs
-éveilleuses de pâleurs et de cernes contiennent, paraît-il, le germe
-de la pthisie dans leurs parfums. Par amour de la beauté, par ferveur
-des carnations délicates et des regards noyés de langueur, ce Claudius
-Ethal empoisonnerait ses modèles!
-
-Tairamond m'a demandé aussi si je connaissais à Ethal une certaine
-émeraude moulée en bague et dont la transparence verte contient un si
-puissant toxique, qu'une seule goutte sur les lèvres d'un homme suffit
-pour le foudroyer. Cette effroyable mort glauque, Ethal l'aurait deux
-ou trois fois essayée devant témoins sur des chiens.
-
-Cigarettes cantharidées, pipes d'opium, fleurs vénéneuses, poisons
-d'Extrême-Asie et bagues meurtrières, j'ignorais tout cela. Jamais
-Ethal ne m'en avait soufflé mot. J'entrais avec les récits de
-Tairamond dans une légende redoutable et funèbre. Le pervertisseur, le
-corrupteur d'idées que je le savais être, se doublait d'un René le
-Florentin; l'empoisonneur était définitif, ce gnome avait tous les
-venins.
-
-J'accueillais ces propos avec indifférence. Avec sa légèreté de
-clubman, Tairamond, sans ajouter plus de foi que cela n'en méritait,
-avait tenu à m'avertir; il venait de Trouville et partait le lendemain
-pour Ostende. En passant par Paris, il était monté chez moi m'en
-toucher deux mots et m'engageait seulement à me tenir sur mes gardes;
-et, là-dessus, il prenait congé sans m'emprunter les cent à deux cents
-louis dont il taxait ordinairement ses visites; et cela ne manqua pas
-de m'inquiéter bien plus que toutes ses révélations; sa démarche
-n'était pas un prétexte à un emprunt: la chose était vraiment grave,
-ce joueur s'était dérangé pour rien.
-
-
-«_20 août 1898._--Je sors de chez Claudius.
-
-Ce matin, à la première heure, un petit bleu m'annonçait son retour:
-«La merveille de Leyde est à moi et chez moi, venez l'y voir. Nous
-sommes tous les deux arrivés cette nuit.» La merveille de Leyde! Ethal
-avait réalisé son désir: l'incomparable bibelot, la pièce de musée qui
-l'avait retenu quinze jours en Hollande était enfin en sa possession
-et j'étais convié à venir admirer l'objet. J'ai vu la merveille, et la
-merveille m'a laissé froid, et pourtant avec quelles précautions et
-quelle ingénieuse mise en scène Claudius ne m'en a-t-il pas fait les
-honneurs!
-
-C'est une à une qu'Ethal a rejeté les draperies de serge verte dont la
-vitrine était voilée. On eût dit qu'il prenait plaisir à faire durer
-mon impatience, et enfin, entre quatre hauts panneaux de glace reliés
-entre eux par des baguettes de cuivre historié, la Poupée, me fut
-révélée; car c'est une Poupée ou plutôt un mannequin, un mannequin de
-cire représentant une petite fille d'environ treize ans, de grandeur
-naturelle, et, sous ses lourds vêtements bossués de broderies,
-d'arabesques de soie et de fleurons de perles, assez semblable à la
-Poupée des Valois, exposée, il y a trois mois, rue de Sèze, à la
-galerie Georges Petit.
-
-Debout dans sa guérite de verre, la Poupée des Valois avait l'air
-d'une petite princesse de la cour d'Amboise, captive dans un bloc de
-glace. C'est une Infante qu'Ethal a rapportée de Leyde, une Infante
-aux cheveux de soie pâle, presque argentés, toute raide dans un corps
-baleiné de velours cramoisi reluisant de ferrets, une Infante, on
-dirait descendue d'un cadre de Vélasquez, avec cet aspect de morte
-embaumée qu'ont toutes les figures de cire.
-
-L'oeil d'Ethal, singulièrement allumé, couve et caresse les
-transparences livides et les roses ternis de cette chair factice. Moi,
-cette pâleur jaunie, ces lèvres décomposées et comme durcies, la
-cernure violacée de ces prunelles vitrifiées m'angoissent et
-m'épouvantent; la sécheresse fluide des petites mains, comme fondues,
-me frappe de stupeur; cette Poupée sent la mort et l'humidité des
-cryptes. La somptuosité seule des vêtements m'intéresse; ils sont
-devenus couleur de cuir et d'amadou, à la fois décolorés et dorés par
-les siècles; les broderies des soies vivent encore dans le fauve des
-velours, broderies de soies et de perles, où mon regard s'attarde
-moins pour la richesse qui persiste en elles, que pour éviter les
-affreuses prunelles immobiles du mannequin.
-
-Ethal et moi, nous gardons le silence; je sens qu'il m'épie et que mon
-indifférence lui est une déception. Il s'attendait à de l'extase, à un
-flot de paroles admiratives et enthousiastes, et ma froideur le
-déroute, l'inquiète.
-
-«Vous n'êtes point mûr pour cet art-là, conclut-il en rajustant
-autour de la vitrine les morceaux de serge verte, j'aurais cru que
-vous auriez aimé la délicatesse de ce modelé et les nuances infinies
-de décomposition de cette chair. Songez que cette Poupée est un
-portrait, mieux, une statue, une statue peinte, une délicieuse et
-précise effigie qui, plus profondément qu'une toile et qu'un marbre, a
-retenu sous le doigt des modeleurs l'âme exquise et tragique des
-siècles... Moi, j'ai le culte et la folie de ces cires, je les trouve
-bien supérieures aux portraits: peut-être aimerez-vous mieux
-celles-ci?»
-
-Et, brusquement, il ouvrait une petite porte et me poussait dans un
-réduit obscur contigu à son atelier. Très haut et très étroit, l'air
-d'un intérieur de puits, c'était plus une grande armoire qu'une pièce:
-des rayons de bibliothèque y régnaient, mais plus espacés que pour y
-recevoir des livres; et, dans l'ombre de leurs intervalles, c'étaient
-les yeux vitreux et les lèvres fanées de plus de vingt bustes de
-mortes, vingt cires aux coiffures historiées et historiques sous les
-paillons piqués dans la soie terne de leurs cheveux; et, parmi ces
-têtes, toutes de femmes ou de jeunes hommes adolescents, j'en
-reconnaissais d'illustres et de classées dans les musées: celle du
-musée de Lille, entre autres, et sa douceur résignée, et la _femme
-inconnue_ et le mystère de son mince sourire; et des profils
-historiques, comme ceux de Marguerite de Valois, d'Agnès Sorel, de
-Marie Stuart et d'Elisabeth de Vaudemont: un boudoir de mortes, en
-vérité, que ce lugubre étal de ressemblances disparues.
-
-Claudius atteignait un de ces bustes et me l'offrait, un peu renversé
-dans la lumière, pour me le faire admirer.
-
-C'était une tête d'adolescent au nez brusque, le menton creusé d'un
-coup de pouce, avec une saisissante expression d'énergie dans le
-bombement du front et la proéminence des arcades sourcilières
-au-dessus des yeux enfoncés: une face douloureuse et souffrante
-d'enfant tragique, une tête de mutisme et de défi, belle par le
-silence de lèvres minces et renflées; et la pâleur verdâtre de la face
-amaigrie et demeurée pourtant carrée accentuait encore l'amertume de
-la bouche. Au-dessous, dans un blason larmaient trois perles: les
-trois pilules des Médicis.
-
-
-
-
-L'OEIL D'ÉBOLI
-
-
-«Presque un Laurent de Médicis, n'est-ce pas? Mais autrement intense,
-avouez-le, avec le recul de ces yeux fixes et le refus obstiné de
-cette bouche! Quelle énergie et quelle rancune dans l'avancement des
-maxillaires aboutissant à ce menton étroit, et comme on sent que cet
-enfant-là, au milieu des émeutes et des intrigues florentines, a dû
-assister à des choses tragiques! En vérité, il a le regard de haine et
-de stupeur d'un qui aurait vu violer sa mère, insistait Ethal en
-maniant complaisamment le buste, et pourtant cette cire est mon
-oeuvre... Parfaitement. Je ne l'ai trouvée ni dans une petite ville de
-l'Ombrie, ni dans un village toscan. J'ai connu ce regard violent et
-ce front de pensée têtue et maladive. C'est un petit Italien qui m'a
-posé cet enfant, un misérable petit modèle atteint de phtisie, que
-j'ai rencontré, un jour, traînant sur le boulevard de Clichy, quand
-j'avais mon atelier place Pigalle.
-
-«Il y a bien quinze ans de cela, un petit Napolitain de la place
-Maubert venu mourir, loin du soleil, dans le froid et le noir du ciel
-parisien. Il toussait à fendre l'âme, le pauvre! et, tout grelottant
-sous les haillons de panne de son déguisement de Transtévérin, il
-restait là à rôder autour des ateliers de peintres, n'osant rentrer
-chez lui par peur d'être battu; et il y avait déjà deux jours qu'il
-errait là, dans le brouillard de novembre, timide et terrifié entre la
-honte d'aller s'offrir dans un atelier et l'effroi des siens. On ne
-voulait plus de lui nulle part, on le trouvait trop maigre. A peine
-avait-il enlevé sa chemise qu'on lui montrait la porte avec des
-plaisanteries de rapin, et quand je le ramassai, il y avait deux jours
-qu'il n'avait mangé. Il y en a beaucoup comme cela, dans Paris, qui
-crèvent la faim.
-
-«Sa maigreur m'intéressa de suite, et puis le _facies sympathica_ de
-la phtisie, cette expression de langueur ardente dont s'idéalise tout
-visage de poitrinaire et qui fournit tant à l'artiste. Bref,
-j'abordai Angelotto, je le confessai à demi et l'emmenai chez moi...
-
-«Pauvre gosse! j'aurais dû le ménager et ne point lui faire payer mon
-hospitalité si vite; mais je le sentais atteint et prêt à me filer
-entre les doigts: dès le lendemain, je le faisais poser... Que
-voulez-vous, on n'a pas tous les jours l'occasion d'un chef-d'oeuvre;
-je fus odieux, je le sais, mais j'aimais trop la farouche expression
-de ses grands yeux souffrants. Angelotto posa de longues heures,
-résigné, avec toujours dans ses prunelles cette stupeur haineuse où
-parfois je croyais lire un reproche, et cette bouche donc, cette
-bouche scellée comme un défi! Je m'acharnais sur cette cire avec une
-joie sauvage, une plénitude de volupté que je n'ai jamais retrouvée,
-car je sentais que j'y pétrissais une âme, tout un passé de misère et
-de souffrance dont je fixais la synthèse à chaque coup d'ébauchoir,
-toute une âme indignée et rétive, dont les sursauts de révolte
-enfiévraient magnétiquement mes doigts. Lui toussait de plus en plus,
-malgré les tisanes, les fumigations de goudron et le lit bien chaud
-installé près du poêle; j'avais fait venir un médecin, je le savais
-perdu. Je le soignais de mon mieux entre chaque séance; il ne me
-remercia jamais, se prêtait sans mot dire à toutes mes volontés et
-mourut entre mes mains, vingt jours après son entrée chez moi. Il s'en
-alla un matin de décembre, le matin de Noël, je m'en souviens, avec,
-sur son lit, des santons de Naples, que j'avais trouvés par hasard
-chez un brocanteur de la rue des Abbesses et que j'avais achetés pour
-lui, _povero Angelotto_! Il m'avait encore posé, la veille, de midi à
-quatre heures; je n'aurais jamais cru qu'il filerait si vite.
-
-«J'eus des ennuis après, à cause de l'état civil et des parents qu'il
-me fallut rechercher et prévenir; il fallait bien déclarer le décès;
-mais, avec ces Italiens... Cela me coûta trois billets de mille, sans
-parler de la concession au cimetière Montmartre. Quand je suis à
-Paris, je vais lui porter des fleurs à la Toussaint; mais, avouez que
-j'ai là un chef-d'oeuvre.»
-
-Ethal parlait en monologue, singulièrement animé, comme grisé de ses
-paroles. Mais, déjà, depuis quelques minutes, je l'entendais et je ne
-l'écoutais plus. Je regardais, tout saisi, l'énorme main aux phalanges
-velues qu'il crispait, comme une serre, sur la chevelure alourdie du
-buste; une serre, en vérité, une serre d'oiseau de proie, dont trois
-bagues étranges accentuaient encore le caractère féroce et animal,
-l'une au pouce, l'autre au médius, et la dernière à l'annulaire, trois
-grosses perles irrégulières et difformes, l'air de pustules de nacre
-qui, sur l'a main granuleuse et sèche du peintre, exagéraient encore
-le côté griffu de ses doigts.
-
-Cette serre de vautour, par une bizarre hallucination rétrospective,
-je la voyais étreignant l'agonie du petit modèle italien. C'étaient
-ses doigts de volonté et de volupté cruelle, qui, certainement,
-avaient hâté la mort de cet enfant.
-
-Cet Ethal! Il souriait comme en extase, et je me sentais exaspéré de
-haine pour tout le mal qu'il avait déjà fait et que ferait encore
-cette horrible main. Les racontars de Tairamond me revenaient aussi.
-Quelle sinistre mixture pouvaient bien contenir ces perles hideuses et
-blêmes, comme autant de boursouflures malsaines surgies sur ses
-doigts?
-
-Une insolence me vint aux lèvres; je désignai ses bagues. «Sont-elles
-empoisonnées, celles-là?» Ethal avait reposé la cire sur sa tablette
-et, tout en maniant les étranges joyaux: «Ah! on vous a dit!
-ponctuait-il d'un léger sourire, non, celles-là ne le sont pas. Mais
-si cela vous intéresse... ou vous préoccupe, je puis vous montrer un
-bien curieux anneau. Venez-vous? Assez de cire pour aujourd'hui,
-n'est-ce pas?»
-
-Le temps de m'installer sur le somno de son vaste atelier, de
-disparaître et de reparaître dans l'épaisseur du mur par une petite
-porte que je ne soupçonnais pas, et Ethal, debout prés de moi, me
-tendait délicatement, entre le pouce et l'index, une bague, assez
-bizarre.
-
-«La voici, regardez-la.»
-
-C'était une émeraude carrée, une émeraude-cabochon d'un vert assez
-pâle, du vert laiteux de la chrysoprase où semble luire et trembler un
-jus d'herbes. Deux griffes d'acier niellé d'or l'étreignaient, d'un
-travail assez barbare: deux serres d'épervier crispées sur l'eau
-glauque de la gemme et se rejoignant ensuite en ondulation de flot.
-
-Je sentais le regard d'Ethal appuyé sur le mien.
-
-«Vous ne la reconnaissez pas? voyons, vous êtes pourtant allé en
-Espagne... A l'Escurial, les appartements privés de Philippe II, dans
-le trésor faussement appelé l'écrin de Charles-Quint, vous n'avez pas
-vu cette bague verte? cette larme, on dirait de poison, recueillie
-dans les serres d'un invisible oiseau de proie? Elle a pourtant une
-assez belle légende: _e si non e vera, bene trovata_; l'_OEil
-d'Éboli_, la tragique aventure de cette chère princesse. Ah! ce bon
-Philippe II était un seigneur peu commode, et ce fervent brûleur
-d'hérétiques avait des jalousies de tigre et des façons de faire un
-peu fauves aussi. Cette pauvre Sarah Perez n'eut pas toujours à se
-louer de son royal amant; mais aussi quelle idée, pour un bon
-catholique, de s'éprendre d'une juive! C'était déjà la revanche
-d'Israël. Une juive dans le lit d'un roi d'Espagne, une juive favorite
-d'un Habsbourg! Ignorez-vous vraiment cette histoire? Elle doit être
-apocryphe, mais cadre si bien avec la splendeur morne de l'Escurial et
-résume si parfaitement l'âme noire du père de don Carlos!
-
-«Telle qu'elle est, on la chuchote là-bas, et la voici pour votre
-éducation et notre joie. Cette Sarah Perez avait les plus beaux yeux
-du monde, les yeux d'eau verte pailletée d'or que vous aimez, les yeux
-d'Antinoüs. A Rome, ces yeux-là l'auraient faite concubine d'Adrien. A
-Madrid, ils la firent devenir princesse d'Éboli en la couchant toute
-nue dans le lit du roi; mais Philippe II jalousait fort ces grandes
-prunelles d'émeraude et leurs transparences; et la princesse, qui
-s'ennuyait dans le palais funèbre et la société plus funèbre encore de
-son roi, eut un beau jour, en sortant de l'office, le malheur et la
-fantaisie d'arrêter ses admirables yeux sur le marquis de Posa.
-C'était au seuil de la chapelle, et la princesse se croyait seule avec
-sa camerera mayor; mais la vigilance des cagoules la trahit auprès de
-Philippe, et, le soir, dans l'intimité de l'alcôve, au cours d'une
-explication violente ou d'un orageux corps-à-corps, le Habsbourg,
-enfiévré de mâle rage, terrassait la favorite, et, d'un coup de dent,
-lui arrachait et dévorait l'oeil.
-
-«Ce fut la princesse ensanglantée, un beau titre pour un conte cruel.
-Villiers de l'Isle-Adam l'a omis dans les siens. La d'Éboli demeura
-borgne, la mie royale eut désormais un trou béant au milieu du visage.
-Philippe II, qui avait sa juive dans le sang, n'en garda pas moins
-près de lui sa princesse _N'a qu'un oeil_. Il la dédommagea par
-quelques titres et gouvernements de provinces; mais, au regret de la
-belle prunelle verte qu'il avait gâtée, il fit incruster dans
-l'orbite vide et saigneux une superbe émeraude enchâssée d'argent,
-dont les chirurgiens d'alors firent un semblant de regard. Les
-oculistes ont fait des progrès depuis; la d'Éboli, déjà impressionnée
-par la perte de sa prunelle, mourut à quelque temps de là des suites
-de l'opération. Elle rejoignit son oeil dans la tombe.
-
-«Tout était barbare, sous ce Philippe II, les façons d'aimer et les
-chirurgiens.
-
-«Philippe II, amant inconsolable, donna ordre d'ôter l'émeraude de la
-face de la morte et la fit monter en bague; il la portait toujours au
-doigt et ne s'en séparait même pas pour dormir, et, quand il mourut à
-son tour, il avait, dit-on, cette larme verte à l'annulaire de la main
-droite.
-
-«C'est la bague identique que vous tenez, mon cher. Je l'ai fait
-ciseler sur le modèle de l'anneau du roi, un travail damasquiné bien
-espagnol, car la véritable est toujours à l'Escurial. Il m'eût été
-doux de la dérober, car j'ai facilement des instincts de voleur dans
-les musées; et les objets qui ont un passé historique, un passé
-tragique surtout, m'ont toujours singulièrement requis. Je ne suis pas
-Anglais pour rien; mais ce qu'on réussit assez aisément en France,
-n'est point praticable en Espagne: leurs musées ont de vrais gardiens.
-
-«J'ai donc dû me résigner à en commander une semblable à un joaillier
-de Madrid; ils possèdent bien ce travail. Ces griffes sont
-curieusement ciselées; mais la merveille en est la pierre, non pas
-qu'elle soit très limpide et pèse beaucoup de carats, mais remarquez
-comme elle est creuse! Et vous voyez cette goutte d'huile verte qui se
-déplace et larmoie entre ses parois, c'est une goutte de poison, un
-toxique de l'Inde, d'une rapidité foudroyante et tellement corrosif,
-qu'il suffit d'en effleurer la muqueuse d'un homme pour l'assommer et
-l'étendre raide.
-
-«C'est la mort instantanée, le suicide sûr et sans agonie que je
-possède dans cette émeraude. Un coup de dent,--et Ethal faisait le
-geste de porter la bague à ses lèvres,--et l'on quitte ce bas monde de
-bas instincts et de basses oeuvres pour entrer d'un bond dans
-l'éternité.
-
-«Le voilà l'ami vrai, le _Deus ex machina_ qui défie l'opinion et
-nargue la police... Eh! eh! nous vivons dans des temps difficiles et
-les magistrats d'aujourd'hui sont bien curieux. Saluez comme moi,
-cher ami, le poison qui sauve et qui délivre.
-
-«A votre service, si vous aviez un jour des ennuis!»
-
-
-
-
-LISEUR D'AMES
-
- Le voilà l'ami vrai, le _Deus ex machina_ qui défie l'opinion
- et nargue la police... Eh! eh! nous vivons dans des temps
- difficiles, et les magistrats d'aujourd'hui sont bien curieux.
- Saluez comme moi, cher ami, le poison qui sauve et qui
- délivre.
-
-
-«_Septembre 1898._--«A votre service si vous aviez un jour des
-ennuis.» Avec quel ton Ethal m'a dit cela!... Vraiment, on aurait dit
-que... Un moment j'ai vu rouge, j'ai cru que j'allais lui sauter à la
-gorge.
-
-Pour qui me prend-il? Est-ce que par hasard il me rangerait au nombre
-des sadiques et des violeurs d'enfants, que sont presque tous ses
-compatriotes, ces puritains anglais aux faces congestionnées de porto
-et de gin, ces repus de viandes rouges et ces surexcités de pickles
-qui, le soir, trouvent l'apaisement de leurs sens surchauffés dans
-les bureaux de placement de servantes irlandaises,... les pauvres
-petites impubères aux larges yeux de fleurs, que la misère de Dublin
-envoie tous les mois au Minotaure de Londres!
-
-Oh! la froide et cruelle sensualité anglaise, la brutalité de la race
-et son goût du sang, son instinct d'oppression et sa lâcheté devant la
-faiblesse, comme tout cela flambait dans les yeux d'Ethal pendant
-qu'il s'attardait, avec une joie de félin, à me raconter l'agonie
-voulue de son petit modèle!
-
-Angelotto, le petit Italien phtisique de la place Maubert!
-
-Je sentais monter en moi une sourde haine. Avec quel cynisme il
-étalait devant moi la sanie de sa plaie morale, et pourtant il
-s'émanait de lui comme un horrible charme. Plus j'examinais cette tête
-douloureuse, plus j'en admirais la stupeur tragique et l'air de défi,
-plus je regrettais de n'avoir pas connu ce misérable enfant; je
-l'aurais soustrait, moi, à la meurtrière emprise du peintre, et mon
-aversion pour Ethal s'ulcérait en même temps d'une étrange rancune.
-J'en voulais moins à ce monstre de l'avoir tué que de l'avoir connu.
-
-C'était comme de la jalousie!... De la jalousie! quel fond de boue cet
-Anglais remue-t-il donc en moi?
-
-
-«_15 septembre._--Je ne veux plus voir cet homme. Si je partais pour
-Venise, Venise et le calme apaisant de ses lagunes, le charme de mort
-et de passé grandiose de ses allées de palais et d'eau... Oh! la fuite
-glissée des gondoles sur l'huile lourde et plombée des canaux, le _e
-poppe_ jeté dans le silence, au coin désert des rues et, le matin, aux
-premières rougeurs de l'aube, mes longues heures de rêve et de
-contemplation ravie, avant le réveil de la cité, aux fenêtres du
-palais Dario, seul devant la solitude du grand canal et les dômes de
-la Salute apparus de satin dans une Venise de perle!
-
-Oui, Venise me guérirait, j'y échapperais à la tyrannique obsession
-d'Ethal; je m'y referais une âme, une âme de jadis, une âme somptueuse
-et de beauté devant les Tiepolo du palais Labia et les Tintoret de
-l'Académie; j'y cultiverais, non, j'y ranimerais peut-être une candeur
-perdue devant les divines figures de Carpaccio. Folie pour folie, ne
-vaudrait-il pas mieux m'éprendre du saint Georges des Schiavoni ou de
-la sainte Ursule de l'Académie, que de rêver vilainement devant une
-cire morbide de cet affreux Ethal?
-
-Oui, il faut partir. D'ailleurs, Orbin n'ordonne-t-il pas Venise aux
-neurasthéniques? Le climat y est d'une douceur amollissante, et il y a
-comme un baume endormeur dans le silence de cette cité de l'eau:
-Venise me sauvera d'Ethal, et puis j'y revivrai un peu de ma vie.
-Venise, quels souvenirs.
-
-
-«_20 septembre._--Venise! J'ai cru y rencontrer une fois l'implorant
-regard qui m'obsède, cet oeil trouble et vert qui a fait de moi un
-misérable déséquilibré, un déclassé et un fou.
-
-Je me souviens. C'était à l'_Ospedale_, à la section des vénériennes,
-dans l'atmosphère fade et tiède d'une grande salle aux murs peints à
-la chaux, aux vitres incendiées de soleil par la plus belle
-après-midi. Elle était étendue parmi la blancheur douteuse de ses
-draps d'hôpital, et sa chevelure d'un rouge acajou, étalée sur ses
-oreillers, faisait paraître plus terreuse encore sa face jaune de
-syphilitique. Elle se taisait, immobile, au milieu des chuchotements,
-à peine baissés de ton à notre entrée, de vingt autres femmes, vingt
-convalescentes ou moins malades se bousculant, en camisoles, autour
-d'une table encombrée de verroteries, de numéros et de cartons; toute
-la salle valide, avec l'animation de geste et de voix propre à la
-race, jouait à la _loteria_. La malade à la pâleur de cire, elle
-seule, ne parlait pas, ne bougeait pas. Mais, entre ses cils mi-clos,
-une eau verte et pailletée d'or luisait, une eau dormante et triste et
-pourtant incendiée de lumière, comme le lit d'une source obscure à
-l'heure de midi; et un si douloureux sourire contractait en même temps
-les pauvres lèvres fanées et le coin des paupières meurtries, qu'un
-instant j'y crus voir resplendir l'expression d'infinie lassitude et
-d'extase enivrée des yeux d'Antinoüs et de l'ancien pastel!
-
-Je me penchais curieusement sur le lit: la face s'était détendue, les
-yeux s'étaient fermés. «Un spasme comme elle en a souvent, disait le
-médecin qui nous accompagnait, c'est une tumeur des ovaires: celle-là
-est condamnée.»
-
-La dolente émeraude n'avait lui que l'espace d'un éclair et, pendant
-une seconde, l'oeil d'Astarté était remonté au bord de ces paupières
-et mon âme au bord de mes lèvres. La moribonde de l'_Ospedale_ avait,
-je me le rappelle, dans toute sa face exsangue la transparence verte
-du buste d'Angelotto, de l'obsédante cire.
-
-Coïncidence étrange, deux regards d'agonie, puisqu'elle et lui étaient
-déjà frappés, destinés à mourir!
-
-Ces yeux glauques et désirants, j'ai cru les rencontrer encore un
-soir.
-
-C'était à Constantine, dans la rue des Échelles, la rue des filles et
-de la prostitution, qui dévale si raide au-dessus du Rummel!
-
-De cafés maures en cafés maures et de posadas espagnoles en buvettes
-maltaises, comment nous étions-nous échoués dans ce bouge équivoque de
-fumeurs de kief? Une mélopée aiguë et monotone y glapissait de fifres
-et de derboukas et, au milieu d'un cercle d'Arabes accroupis, deux
-êtres exsangues aux yeux tirés et morts, aux souplesses de couleuvre,
-s'y déhanchaient, abominables, avec d'étranges creusements de reins.
-
-Oh! les appels désespérés, presque convulsifs, de ces bras grêles
-au-dessus de ces faces figées! Les yeux peints, les joues peintes, ils
-se tordaient, invraisemblablement sveltes dans des flottements de gaze
-et de tulle lamé d'or comme en portent les femmes, secoués de temps
-en temps de la nuque aux talons par de courts frissonnements de tout
-l'être, comme sous une décharge de pile électrique. Tout à coup, un
-des danseurs s'immobilisait, tout raide, avec un cri perçant de hyène,
-et dans ses prunelles révulsées je vis resplendir l'introuvable regard
-vert. Je m'élançais vers lui et le prenais aux poignets: il venait de
-s'affaisser, une écume aux lèvres. C'était un épileptique et, qui pis
-est, un pauvre être aveugle, un misérable danseur kabyle épuisé de
-vice et de phtisie, destiné sous peu à mourir.
-
-La Vénitienne de l'Ospedale était condamnée, elle aussi. Serais-je un
-amoureux d'agonies? Effroyable et déroutant, cet invincible attrait
-vers tout ce qui souffre et ce qui se meurt! Jamais je n'avais vu si
-clair en moi-même. Cette irréparable tare de mon âme malade, Ethal
-l'avait-il assez devinée, le soir où il m'a mis devant cette poupée
-d'abord et cette cire ensuite, cette cire dans laquelle j'ai trouvé,
-modelée avec amour, l'effigie même de la douleur et de l'espèce de
-douleur qui me plaît?
-
-Le petit danseur kabyle, l'agonisante de Venise, le petit modèle
-phtisique de Montmartre, c'est la même série, et cet Anglais lit à
-livre ouvert dans mes déplorables instincts.. Comme je le hais!
-
-
-«_28 septembre._--Je ne pars plus, j'ai revu Ethal, cet homme m'a
-repris. Je venais de boucler mes malles et, debout devant une table,
-j'achevais de rouler les cannes et les parapluies dans ma couverture
-de voyage, quand une main s'est posée sur mon épaule et une bouche
-ricaneuse a gouaillé dans mon ombre:
-
- Je veux oublier qui j'aime!
- Emportez-moi loin d'ici,
- En Flandre, en Norvège, en Bohême,
- Si loin qu'en chemin reste mon souci!
- Que restera-t-il de moi-même,
- Quand, à l'oublier, j'aurai réussi?
-
-C'était lui, il avait deviné que je partais: comment? C'est à croire
-que cet homme a la double vue: «Vous ne le trouverez pas, faisait-il
-en esquissant un geste vers ses petits yeux luisants, le regard est en
-vous et non pas chez les autres. Allez en Sicile, à Venise et même à
-Smyrne, ah! malade que vous êtes, vous emporterez votre mal avec vous.
-C'est un regard de Musée que vous cherchez, mon ami; la civilisation
-pourrie d'une grande ville comme Paris ou Londres pourra seule vous
-l'offrir. Pourquoi vous dérobez-vous au milieu de la cure? Avez-vous à
-vous plaindre de moi? Vous n'avez déjà plus la hantise des masques, et
-si l'envie du meurtre s'exaspère en vous, vous ne suffoquez plus la
-nuit en râlant vers des êtres irréels. Je vous ai sauvé du rêve en
-vous ramenant vers l'instinct, car c'est un bel et solide instinct
-naturel que celui du meurtre, et aussi sacré que celui de l'amour.
-
-«La misère et la prostitution pourront seules vous donner, chez un
-être naïf et victime des lois, l'expression du regard qui vous tente.
-
-«Ce sont des yeux de torturé que vous cherchez, la divine extase
-effarée, suppliante, la volupté épouvantée des yeux des sainte Agnès,
-des sainte Catherine de Sienne et des saint Sébastien. Nous les
-trouverons, ces yeux, je m'y engage, mais ne vous défiez pas de moi!
-
-«Ne partez pas, c'est inutile; je vous ai promis la guérison. Par la
-tombe de mon petit Angelotto, je tiendrai parole!»
-
-
-
-
-QUELQUES MONSTRES
-
-
-«_8 octobre 98._--Gardez-moi donc votre soirée de demain et venez
-goûter au nouveau thé vert qu'on vient de m'envoyer directement de
-Chine. J'ai tout un lot d'excentriques à vous montrer, quelques
-cosmopolites, dont deux compatriotes, que le plus grand des hasards
-m'a fait accueillir, hier, au thé de l'avenue Marbeuf. Je vous ai
-promis à leur curiosité, puissent-ils ne pas décevoir la vôtre.
-
-«Maud White (connaissez-vous cette tragédienne?) a une façon étrange
-de lire le Baudelaire, pas la moindre prononciation! mais vous
-préférerez peut-être son frère. Ils seront tous deux chez moi demain,
-et d'autres encore.
-
-«Venez après minuit, nous verrons à organiser une petite fumerie
-d'opium. Ceci ne fait pas partie de la cure, je fais en ce moment
-avec vous de la médecine d'observation. Je vous guérirai: cela,
-soyez-en certain.
-
-«A demain donc; soyez là vers dix heures.
-
- «Votre complice,
-
- «CLAUDIUS ETHAL.»
-
-Ethal reçoit donc maintenant! Qu'est-ce que cet arrivage de nationaux,
-auxquels il m'a promis en exhibition, et qui veut-il mystifier demain,
-ces Anglais ou moi, moi ou ces Anglais? Je n'aime point cette
-invitation, et puis je me méfie du thé et des drogues asiatiques
-d'Ethal. Suis-je une bête curieuse pour que l'on convie ainsi les
-Lubin et les Cook à une petite fête d'opium, où opérera le duc de
-Fréneuse?...
-
-J'ai vu, de cette Maud White, des photographies assez captivantes; le
-_Studio_ a plusieurs fois reproduit de ses costumes dans des rôles de
-Shakespeare et je me souviens d'elle dans une assez mystérieuse
-Cordelia; mais elle a un talent de second ordre. Je ne l'ai jamais vue
-à Londres.
-
-Je ne répondrai même pas à Ethal, et ces Anglais ne me verront pas.
-
-
-«_10 octobre._--L'équivoque et singulière soirée, et l'anormale
-impression de demi-rêve, d'hallucination à l'état de veille, et de
-cauchemar inachevé qu'ont laissée en moi ces êtres aux gestes
-d'automate et aux yeux trop brillants, tous, l'air bien plus de
-fantoches que de personnes réelles, à travers leurs divagations de
-somnambules et les raffinements de leur élégance voulue!
-
-Si je n'avais touché leurs mains et frôlé leurs vêtements, je croirais
-encore avoir rêvé... et pourtant je ne regrette pas d'avoir assisté à
-ce thé.
-
-D'abord, dans l'étrange décor de l'atelier d'Ethal, ce soir-là tout
-transformé par le luxe inusité d'immenses tapisseries suspendues aux
-murs, des tapisseries flottantes à peine fixées par des anneaux passés
-dans des tringles de cuivre, c'était la veillée solennelle de tous les
-bustes de son musée de cire. Sorties pour la circonstance de la petite
-pièce, où il les détient, et posées sur des piédouches, toutes ces
-faces de souffrance ou de volupté figée se mêlaient bizarrement aux
-personnages tissés des hautes tapisseries, varlets de meute aux
-pourpoints tailladés, hauts barons raidis dans des corselets de fer et
-châtelaines aux jupes lourdes.
-
-Toute une foule de jadis semblait processionner le long des murailles
-avec, çà et là, un visage de spectre émergeant de l'ombre dans les
-méplats strictement modelés d'une des têtes de cire, une face hagarde
-aux prunelles vides et au sourire peint. Plantés dans d'énormes
-chandeliers d'église, douze longs cierges brûlaient, trois par trois,
-dans chaque coin; clarté fuligineuse dont l'atelier d'Ethal semblait
-comme agrandi, les angles reculés dans de l'inconnu.
-
-Décor équivoque en vérité, mais plus équivoque compagnie que cette
-Maud White et son frère: elle, souple, grasse et blanche, jaillie dans
-sa nudité laiteuse hors d'une gaine de velours noir, les bras et les
-seins outrageusement offerts; lui, comme corseté dans un habit à
-revers de moire et un gilet de broché noir, tous deux d'un blond pâle,
-presque argenté, du blond des Infants d'Espagne dans les portraits de
-Vélasquez et d'une ressemblance aussi gênante pour l'homme que pour la
-femme, tant cette ressemblance de l'un et de l'autre les désexuait.
-
-Puis, c'était la duchesse d'Althorneyshare et ses épaules luisantes de
-fard, ses bras gras de céruse, ses pommettes allumées de rouge dans
-l'incendie du demi-million de diamants ruisselant des oreilles à la
-gorge; la duchesse d'Althorneyshare, mauve de la racine de ses cheveux
-teints à l'orteil de ses pieds gantés de soie lilas clair, mauve par
-sa robe mauve et mauve par la fanerie de ses chairs recrépies,
-repeintes et marinées dans trente ans de baumes, d'onguents et de
-benjoin; la duchesse d'Althorneyshare et le fabuleux carcan de perles
-qui semble soutenir dans un cornet de nacre sa face effroyable de
-reine Elisabeth; la duchesse d'Althorneyshare, l'ancienne danseuse
-épousée par le duc et qui, veuve et toujours riche de son passé,
-promène aujourd'hui à travers le monde, de Florence à la Riviera et de
-Corfou aux Açores, les millions de lord Burdett et ses vices
-d'ancienne étoile de music-hall, car elle n'était même pas à l'Opéra.
-Puis c'était Mein Herr Schappman, grand et mince Allemand à tête
-chevaline, à la démarche sautillante, et dont les gestes
-précautionneux s'empêtraient dans un cliquetis d'opales, celles d'un
-long chapelet qu'il portait au poignet droit.
-
-Mein Herr Frédéric Schappman, cravaté d'un énorme noeud de soie
-blanche et long-redingoté de noir, avait l'air d'une sarigue
-endiamantée, tant il reluisait de bijoux. Venaient ensuite quelques
-habits de Londres, boutonnières fleuries d'orchidées, faces
-soigneusement rasées aux gras cheveux fluides et aux raies
-impeccables, puis une face sombre enturbannée de blanc, un grand
-Hindou très correct en smoking, avec des saphirs de Ceylan et des
-perles à tous les doigts, un Hindou splendide, amené là par la
-duchesse, à moins qu'il ne le fût par l'Allemand.
-
-«Vous n'avez pas eu peur de la police? Hein! quel beau coup de filet,
-ce soir, si elle s'avisait de faire une descente chez moi. J'ai eu un
-moment l'envie de la prévenir!» Voilà les mots avec lesquels
-m'accueillait Ethal; les présentations suivirent.
-
-Maud White, enroulée dans son velours comme une statue dans sa
-draperie, daigna m'envelopper d'un regard presque tendre de ses larges
-yeux verts, car cette Anglaise a les plus beaux yeux du monde, des
-yeux d'un vert de tige gâtés malheureusement par l'ovale un peu lâché
-du bas du visage; le frère, sir Reginald White, daigna incliner la
-cambrure de son torse et me marquer sa joie de connaître le
-collectionneur.
-
-«La tête est lourde, me chuchotait tout bas Ethal, mais elle a une
-peau divine et... un corps!... mais rien à faire. Maud est chaste et
-répugne au contact de l'homme: une vocation ou un vice?... Mais la
-vérité est qu'elle joue _Zohar_... Oui, parfaitement, le frère et la
-soeur ensemble. Cela se dit, mais il ne me déplaît point de le croire.
-Dans l'intérêt de leur gloire il serait même imprudent de le démentir.
-Elle s'est fait une réputation dans l'Inceste et dans le Swinburne,
-ici, et dans le Baudelaire, à Londres. Elle révèle les poètes
-étrangers; elle nous dira, ce soir, du Baudelaire.»
-
-Et m'emmenant au fond de l'atelier:
-
-«Je ne vous présente pas à la duchesse; d'abord, vous n'êtes pas son
-type, et puis elle n'a d'yeux ce soir que pour l'Hindou de M.
-Schappman; elle va certainement le lui lever.--Et pourquoi alors
-inviter ce monstre?--La duchesse! elle meuble horriblement un salon et
-met en valeur la beauté des autres femmes. Quelle splendide idole elle
-fait sous ses diamants opimes et comme elle noircit sinistrement sous
-son fard! Je ne puis la regarder sans songer à la juive Esther, Esther
-que Mardochée fit macérer six mois dans la myrrhe et le cinname,
-avant de la présenter à Assuérus. Les chairs déteintes d'aromates,
-elle devait avoir ce ton-là; mais Esther était jeune, tandis que
-quarante ans de prostitution ont faisandé l'autre. Quelle belle
-putréfaction on sent sous l'émail de ce fard et dans les ravins de ces
-rides! J'aime son air de pestiférée et de vierge noire attifée de
-satin, comme on en voit dans les chapelles d'Espagne. Comme elle
-ferait bien, en Madone de l'Epouvante, dans un cortège de pénitents,
-de Goya. C'est Notre-Dame des Sept-Luxures, comme l'a appelée Forain
-un soir, au Savoy, et avouez que le nom lui va.
-
-«Je ne vous présente ni Schappman, ni l'Hindou de Schappman: ce cher
-Fred n'est intéressant que lorsqu'il donne le pourquoi de ses voyages
-au Japon, l'excursion qu'il entreprend au pays du Nippon, tous les
-printemps, en quittant Alexandrie. Il va là, dit-il, pour voir les
-pruniers en fleurs. Au fond, c'est une âme de modiste. Il aurait dû
-s'appeler Charlotte et beurrer des tartines aux petits-neveux de
-Wilhem Meister.
-
-«Je parierais qu'il raconte à ces messieurs son enthousiasme des
-pruniers ou l'aventure de son dernier achat, le chapelet d'opales
-qu'il tient entortillé autour de son bras. Il les collectionne.
-Souvenirs d'Orient, ce sont des chapelets de la Mecque. Cela se trouve
-partout en Alger.
-
-«Quant à messieurs mes compatriotes, des John Bull sans importance,
-mais qui ne goûtent pas plus le séjour de Londres que votre serviteur.
-Tous collectionnent quelque chose: celui-ci, les fourreaux de sabre;
-celui-là, les boucles de ceinture de la reine Anne; cet autre, les
-souliers du roi de Rome ou les sabretaches du beau prince Murat; il
-faut bien faire quelque chose et, sinon s'occuper, occuper le monde de
-sa petite personne. D'ailleurs, ils ne comprennent pas un mot de
-français et ne parlent que l'argot, comme il sied à des étrangers de
-vice distingué.
-
-«Je vous présenterai tout à l'heure à quelqu'un qui, lui, quoique
-Anglais, en vaut la peine et vous intéressera. Nous attendons aussi
-quelques Russes... mais, pardonnez-moi, je vais demander à miss White
-de nous dire quelque chose.»
-
-Maud White, alors en train de flirter avec son frère, les yeux dans
-les yeux et presque lèvres à lèvres, avec une royale impudeur, se
-levait indolemment à l'approche d'Ethal, et, les seins presque
-saillis du corsage, avec des mouvements félins de l'échine et des
-hanches, accueillait sa requête, les prunelles coulées sous les
-paupières plissées, dans une telle offrande de tout son être qu'elle
-en allumait les regards endormis de l'Hindou et, par contre-coup,
-l'oeil éraillé de la vieille Althorneyshare.
-
-«Non, pas du Baudelaire, j'en suis _flapy_, minaudait miss White qui,
-elle aussi, maniait l'argot, n'est-ce pas, Reginald?» Et Reginald
-intervenait, défendait sa soeur et optait, comme elle, pour de
-l'Albert Samain: _Au Jardin de l'Infante_, ce livre si chargé d'orage
-et de luxure, d'un charme si opprimant et malsain.
-
- Des soirs fiévreux et forts comme une venaison,
- Mon âme traîne en soi l'ennui d'un vieil Hérode;
-
---Est-ce assez cela, n'est-ce pas? moi aussi, je trouve à toute pensée
-un goût de trahison. Est-ce assez notre cas à tous?»
-
-Et elle traînait coquettement sur les mots.
-
-«Je vais vous dire la _Luxure_, vous savez, les grandes litanies:
-
- Luxure, fruit de mort à l'arbre de la vie!
- Luxure, avènement des sens à la splendeur!
- Je te salue, ô très occulte et très profonde
- Luxure, idole noire et terrible du monde.»
-
-
-Et avec un avancement fripon de sa langue entre la nacre de ses dents:
-
-«Et ce sera très de circonstance et bien dans son cadre chez vous,
-cette ode à la Luxure, n'est-il pas vrai, Ethal?»
-
-
-
-
-LES LARVES
-
-
- Le Bouc noir passe au fond des ténèbres malsaines.
- C'est un soir rouge et nu! Tes dernières pudeurs
- Râlent dans une mare énervante d'odeurs;
- Et minuit sonne au coeur des sorcières obscènes.
-
- Le simoun du désert a balayé la plaine!...
- Plongée en tes cheveux pleins d'une âcre vapeur,
- Ma chair couve ta chair et rumine en torpeur
- L'amour qui doit demain engendrer de la haine.
-
- Face à face nos Sens, encore inapaisés,
- Se dévorent avec des yeux stigmatisés;
- Et nos coeurs desséchés sont pareils à des pierres.
-
- La Bête Ardente a fait litière de nos corps;
- Et, comme il est prescrit quand on veille des morts,
- Nos âmes à genoux--là-haut--sont en prières.
-
-D'une voix monocorde, à peine sombrée à la fin de chaque strophe dans
-un sanglot, Maud White venait de dire un troisième sonnet. C'était la
-mélopée d'une prose liturgique; et devenue d'église elle-même, raidie
-contre la tapisserie toute de personnages vagues et de flottants
-reflets, la tragédienne semblait incarner un rite, un rite de religion
-oubliée, qu'elle aurait ressuscitée dans un geste et dans la cambrure
-figée de ses reins.
-
- Le Bouc noir passe au fond des ténèbres malsaines.
-
-«L'appel aux goules, l'appel aux larves», ricanait derrière moi la
-voix d'Ethal et, en effet, pendant que la White officiait, ses deux
-longues mains retombant au bout de ses bras pâles, comme effeuillant
-d'invisibles fleurs, ses aisselles offertes, ponctuées d'une rouille
-d'or, l'atelier du peintre s'était peuplé de nouveaux visiteurs, des
-visiteurs silencieux, entrés à pas feutrés et venus se ranger contre
-les dames en hennin et les chevaliers casqués des murailles. On eût
-dit que la voix lente de Maud les évoquait.
-
-Et, dans l'atmosphère de songe installée là par l'Irlandaise,
-maintenant que la White se taisait, sa figure de morte à peine
-éclairée par le petit trait de nacre d'un sourire et d'un regard
-oblique, je reconnaissais les nouveaux venus... Et c'étaient, dans des
-lueurs de satins et de perles, les épaules grasses et la mâchoire
-lourde de la marquise Naydorff, la marquise Naydorff, née Lætitia
-Sabatini, et belle encore, malgré la quarantaine, de son profil de
-médaille sicilienne casqué de luisants cheveux noirs. Les paupières
-capotées dans une face de bistre, la princesse Olga Myrianinska se
-tenait auprès d'elle; comme elle épaissie par l'âge et plus bestiale
-encore par la fatigue de son visage, autrefois de bacchante et
-maintenant de ruminant; et, quoique de races différentes, toutes les
-deux arrivaient à se ressembler. C'était la même fanerie du teint et,
-dans les yeux et le sourire, la même hébétude exténuée, toutes les
-deux bouffies, alourdies de morphine et portant dans leurs traits le
-stigmate.
-
-La Slave et la Sicilienne étaient entrées presque ensemble. La
-princesse de Seiryman-Frileuse les avait suivies de quelques secondes,
-mais elle, un homme du moins l'accompagnait: le comte de Muzarett.
-
-Et ces deux-là aussi se ressemblaient, sveltes et précis comme deux
-découpures, de silhouette aiguë tous les deux, on eût dit un couple
-d'élégants et longs lévriers; mais, à les contempler, la maigreur de
-la femme avait plus de muscles, les arêtes du profil avaient chez
-elle une autre volonté. Oh! l'entêtement de ce menton trop long et de
-ce front qui bombe sous l'or léger et pâle des cheveux, le gris
-maussade et dur des prunelles d'acier et la raideur de toute cette
-attitude dans l'étroit fourreau de satin perle qui la gaînait!
-
-L'homme, petite tête d'oiseau de proie aux cheveux drus et crêpelés,
-avait dans toute l'élégance de son corps un maniérisme voulu, une
-savante souplesse. La peau très fine et très fripée, les mille petites
-rides des tempes et la ciselure des lèvres minces étaient d'un
-portrait de Porbus; la transparence des oreilles sèches et écartées
-réclamait les pendants d'oreille, comme le cou grêle et raide, la
-fraise godronnée des Valois; une race étonnante, ce comte de Muzarett!
-Au milieu de ces trois femmes il avait l'air d'un portrait de musée,
-illustrant le texte de trois mauvais livres et, si affectée que fût sa
-hauteur, quatre cents ans de noblesse sans mésalliance et défaillance
-éclaboussaient en lui leur cosmopolitisme princier.
-
-Leur groupe entourait maintenant la tragédienne. On complimentait
-l'évocatrice; les femmes avec une lueur dure dans leurs prunelles
-fixes, les mâchoires contractées malgré leur évident effort au
-sourire, toutes les trois devenues singulièrement pâles, tandis que
-Muzarett, dans une souple inclinaison de tout son être élégant et
-délié, affectait un empressement, un enthousiasme, une passion de
-dilettante évidemment libéré de tout désir.
-
-«Regardez-moi les ogresses, ricanait la voix d'Ethal! Comme elles se
-frottent à la jeunesse de la White et comme leurs yeux la
-déshabillent! Suivez les regards aigus de l'Américaine. Ils plongent
-comme des dagues dans le décolletage de l'Irlandaise; il y a longtemps
-que la belle fille serait nue, si ces yeux-là avaient le coupant de
-leur acier, et comme ils poignardent les deux rivales! Oh! la chair
-fraîche les attire; elles ne sont venues que pour elle.
-
-«Quant au cher comte, c'est la sublime indifférence; il ne fait sa
-cour qu'à la diseuse, tout ce bel étalage d'idolâtrie ne vise qu'à
-placer à Maud quelques pièces de vers; il lui enverra demain ses dix
-volumes, avec dédicaces, et les _Rats ailés_ du comte Aimery de
-Muzarett compteront une muse de plus: il faut bien soigner sa gloire.
-Voyez quel masque de diplomatie se dégage de tout ce fin profil; il
-est manégé comme un cardinal. Il a flairé dans la White un bon agent
-de notoriété et n'est venu que pour l'atteler à sa gloire. C'est
-lui-même qu'il courtise à travers les salamalecs qu'il lui fait; il ne
-flirte qu'avec lui-même. C'est le Narcisse de l'encrier... Bon, voilà
-qui va brouiller les cartes.»
-
-C'était l'entrée, à pas glissés, du plus joli petit homme. Mince,
-éthéré, des yeux de bleuet cillés de blond dans un visage d'une
-blancheur diaphane, des pommettes à peine touchées de rose et si
-doucement qu'on les eût crues fardées, et des cheveux légers comme de
-la folle avoine. Frais et délicat, un Saxe! Il se faufilait vers le
-groupe des mondaines en extase autour de Maud: la marquise Naydorff le
-présentait. Le comte de Muzarett, qu'un imperceptible frémissement
-avait secoué à l'entrée du nouveau venu, se dérangeait à peine pour
-lui faire place; il continuait même d'accaparer la tragédienne avec
-une impertinence affichée pour le nouvel admirateur.
-
-«Amusante, la rencontre! s'esclaffait Ethal, c'est Muzarett qui
-l'inventait, il y a deux ans, et maintenant ils ne peuvent plus se
-voir. Il s'est trouvé que le musicien avait plus de talent que le
-poète, et les mélodies de Delabarre ont été plus goûtées que les vers
-qu'elles accompagnaient. Il avait trouvé cela, le cher comte, de
-lancer le compositeur pour faire un sort à ses rimes, mais ne
-prévoyait pas que le monde ferait meilleur accueil aux pizzicati
-qu'aux hémistiches. Il l'a congédié pour ingratitude: l'ingratitude
-pour les Narcisse, c'est le succès d'autrui, mais le petit a de la
-tête, de l'entregent et même de l'intrigue. C'est un élève qui fait
-honneur à son maître, il passera sur le dos du comte; il a pour lui le
-physique et la jeunesse: impossible d'être plus joli!
-
-«Voyez, les ogresses mêmes le regardent, il est capiteux comme un
-travesti et Maud elle-même a daigné arrêter sur lui le regard lointain
-de ses yeux verts. Elle n'écoute même plus le cher comte: c'est le
-petit qui tient le record. Il vient là pour placer sa musique, comme
-le comte ses poèmes; tous deux comptent sur Maud pour les imposer à
-Londres et même à Paris. Cet hiver, la White dira-t-elle des vers de
-l'un ou déclamera-t-elle sur la musique de l'autre?... Conflit.
-L'amusant serait que l'intérêt les rapprochât et qu'il y eût reprise
-après rupture, qui sait! Ils partiront peut-être ensemble, réconciliés
-par Maud White. Si Muzarett y voit son intérêt, il étouffera sa
-rancune; c'est un homme très fort». Et avec un rire étranglé, presque
-un gloussement de poule: «Ce petit Delabarre les affole tous et
-toutes. Voilà la duchesse d'Althorneyshare qui vient complimenter Maud
-et se rapprocher de lui, et voici Mein Herr Schappman et tout le clan
-anglais.
-
-«Ils viennent humer de près ce jeune bouton de rose; les voilà bien,
-les larves! La fraîcheur du sang les affriande et les rassemble. On ne
-procédait pas autrement dans l'antiquité pour évoquer les ombres.
-Souvenez-vous des colombes égorgées par Ulysse en offrande aux
-divinités du Styx; et voici même que l'Hindou s'en mêle, l'Hindou et
-son turban brodé d'or; mais du coup les princesses ont cédé la place.
-Se commettre avec la duchesse, une ancienne danseuse, une femme qui a
-couché pour de l'argent, fi donc!... Messalines, mais non pas Thaïs!
-Et encore, Messalines est un bien gros mot: mettons Prêtresses de la
-Bonne Déesse, n'est-ce pas? puisqu'aucun homme n'était admis aux
-mystères d'Isis.»
-
-Maud White et son frère accueillaient maintenant les adulations et les
-prosternements des fracs fleuris de gardénias et de l'Allemand au
-chapelet d'opales. La vieille duchesse spectrale, avec sa face vernie
-de poupée, avait attiré le pianiste sur un divan; vautrée dans un
-écroulement de chairs flasques submergées de moire mauve, elle le
-tenait presque appuyée sur elle, tous les diamants de sa poitrine
-coulés en stalactites brillantes sur le joli homme souriant; lui se
-cabrait à peine dans un mouvement de recul; les prunelles noires de
-l'Hindou, derrière eux, flambaient; dans l'ombre vaguement animée par
-la lueur des cierges, processionnait la théorie fantôme des chevaliers
-bardés et des dames brodées de la tapisserie.
-
-«Et Thomas Welcôme qui n'arrive pas, grognait Claudius en consultant
-sa montre, c'était surtout lui que je voulais vous faire connaître, et
-c'est lui qu'il importait de voir... Les autres!--et un geste
-insouciant achevait sa phrase--la princesse Seiryman-Frileuse, passe
-encore: elle est intéressante. Très crâne, ce qu'elle a fait là, ce
-mariage honoraire et les quatre-vingt mille francs qu'elle sert au
-vieux prince pour porter son nom et promener à travers le monde son
-vice et son indépendance. C'est une passionnée et une vraie, celle-là!
-Il y a tant de snobisme et de morphine dans la perversion des autres!
-
-«La marquise a été mal mariée, amenée où elle est par la lâcheté du
-monde et l'indignité d'un mari. La Myrianinska est presque
-besoigneuse; les filles l'entretiennent; c'est une mode de l'avoir à
-cinq heures dans les boudoirs. Aveulies, intoxiquées, exténuées
-d'elles-mêmes et de tous, elles n'ont même plus le souci de la
-sensation rare qui est la seule excuse des aberrés; leur niveau
-d'intelligence ne dépasse pas de beaucoup l'abrutissement des
-habituées d'une Place Blanche et d'un Rat-Mort. La Seiryman est
-autrement belle. Voyez quelle volonté âpre a son fier profil, et ses
-yeux gris couleur de glace qui fond, ses yeux durs et mornes, voyez ce
-qu'ils recèlent d'énergie pensée et opiniâtre!
-
-«Regardez-la! Voyez avec quelle attention elle étudie la duchesse
-d'Althorneyshare, et pourtant, tout, dans cette femme, doit lui faire
-horreur et sa vieillesse et son passé, mais Aliette Montaud a été
-délicieusement belle, une des remueuses de coeurs et de millions d'il
-y a trente ans, et la princesse de Seiryman, qui le sait, cherche et
-regrette dans cette ruine l'adorable instrument qui n'est plus, mais
-qui y fut, de volupté et de désirs.
-
-«Napoléon devait regarder ainsi le champ de bataille où un autre que
-lui avait remporté la victoire. D'ailleurs, vous connaissez le surnom
-de la princesse?... Et il me chuchotait une drôlerie.--A Lesbos?--A
-Lesbos, parfaitement.
-
- Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses.
-
-«Et Welcôme qui ne vient pas. Au fait, si je demandais à Maud de nous
-dire des vers, tous ces déplacements ont jeté un froid. Baudelaire me
-semble tout indiqué. Venez donc avec moi, Fréneuse, nous allons la
-prier de nous dire: _Les femmes damnées_. Nous en avons quelques-unes
-ce soir.
-
- Comme un bétail pensif, sur le sable couchées...
-
-«Bon! L'autre duchesse, maintenant; oh! celle-là tout à fait
-innocente, une curieuse qui s'égare, impossible de risquer le
-Baudelaire devant elle. C'est une Altesse Royale, je vous quitte.»
-
-En effet, escortée de deux hommes, une femme entrait.
-
-
-
-
-VERS LE SABBAT
-
-
-Celle-là, qui ne l'eût pas reconnue!
-
-C'était, divulgués par les photographies en montre aux étalages du
-boulevard et cent fois rencontrés à toutes les réceptions des
-ministères, les épaules classiques, le corsage en offrande et la jolie
-tête autrichienne de la duchesse de Meinichelgein.
-
-Dario de La Psara, le peintre attitré des élégances cosmopolites,
-accompagnait, ce soir comme tous les autres soirs, l'Altesse royale;
-sa figure olivâtre, ses larges prunelles veloutées et noires, la coupe
-même de son frac aux larges revers de velours fleuris du Christ de
-Portugal escortaient à merveille la fragilité blonde et la splendeur
-nacrée de la duchesse. L'autre homme était Chasteley Dosan, le
-tragédien de la Comédie-Française. On prétendait que Son Altesse
-Sophie avait une passion psychique pour le jeu de l'acteur; elle
-suivait assidûment toutes les représentations de Dosan à la Comédie,
-passait même, disait-on, une partie de ses soirées dans la loge du
-tragédien: pur snobisme allemand, qui attachait l'étrangère aux
-gloires déjà un peu fanées du monde parisien; mais la mode de Berlin
-retarde sur celle de Londres, et, en dehors de La Psara, dont le réel
-talent et le profil exotique avaient séduit l'Altesse, la duchesse
-Sophie en était encore aux poncives admirations des Benjamin Constant,
-des Carolus Duran, des Falguières et autres Carrier-Belleuse.
-
-D'ailleurs, d'une honnêteté légendaire, droite et loyale comme une
-épée, universellement respectée malgré l'imprévu de ses caprices, la
-brusquerie de ses départs et son existence errante à travers l'Europe,
-ses six mois par an passés hors de ses états et loin du palais
-conjugal.
-
-Claudius s'était précipité au-devant d'elle, un fauteuil à large
-dossier était avancé; et, maintenant assise presque au milieu du hall,
-isolée des autres femmes, la duchesse Sophie accueillait d'un sourire
-des yeux et des lèvres le défilé des hommes que son hôte lui amenait;
-et c'était Muzarett, et c'était Delabarre et c'était Jacques White et
-même Mein Herr Schappman et le clan poncé et fleuri des Anglais;
-aucune femme n'était présentée.
-
-Si neuve que fût la duchesse Sophie dans la vie parisienne, elle était
-assez manégée pour savoir dans quel milieu elle était. Retirées à
-l'écart, la marquise Naydorff et la princesse Olga affectaient un
-colloque animé; la princesse de Seiryman-Frileuse, elle, s'absorbait
-dans la contemplation d'un buste, le dos tourné à l'Autrichienne; la
-vieille duchesse d'Altorneyshare continuait d'occuper Maud. Debout,
-derrière les épaules laiteuses de l'Altesse, La Psara et Chasteley
-Dosan, gardes d'honneur, assistaient aux présentations, souriants et
-discrets:
-
-«Je vais lui faire dire du Henri Heine ou un lied de Goëthe, ricanait
-Claudius en se dirigeant vers la White, nous sommes maintenant en
-terre allemande.»
-
-Et tout en me pressant fortement le bras:
-
-«Hein! comme elles se détestent, et le beau foyer de haine qu'une
-réunion de déclassées, quand elles sont nées comme celles de ce soir.
-Ce sont tous les degrés du mépris avec l'Allemande au haut de
-l'échelle et cette pauvre Aliette Montaud dans le bas. Celle-ci,
-d'ailleurs, méprise férocement cet innocent Mein Herr Schappman, qui
-est le seul ici à ne mépriser personne, ayant une âme de
-Gretchen.--Mais qui peut amener ici la duchesse?--Ici, dans mon
-atelier? Mais le désir d'être portraiturée par moi. La Psara lance,
-mais Ethal consacre: La Psara, talent parisien mais pas européen: il
-compte à New-York, mais n'existe pas à Vienne. N'est pas de Musée qui
-veut, tandis que Champ-de-Mars...; mais la voici tout entière à
-Delabarre, ils doivent causer Wagner ou chevalier Glück, ce qui est
-bien plus musicien. Je vais attendre pour faire déclamer Maud.--Ah? le
-thé.--C'est le fameux thé vert?--Oui, mais nous en boirons un autre,
-tout à l'heure, après le départ des gêneurs.»
-
-Presque nues sous des gazes flottantes et des pectoraux de
-coquillages, deux Javanaises ou deux Javanais (le sexe est si ambigu
-dans cette race) promenaient, maintenant, parmi les hôtes d'Ethal,
-deux grands plateaux de cuivre encombrés de petites tasses. Sèches et
-brunes, d'une impeccable harmonie de formes, elles semblaient porter,
-brodés en camaïeux sur la peau, les blancs d'ivoire et les roses
-carnés de leur armature de coquilles; des anneaux de jade étreignaient
-leurs chevilles fines, et, le long de leurs joues, d'étranges colliers
-coulaient, des colliers luisants, mordorés et verdâtres, on aurait dit
-de cantharides, formés en somme de minerais.
-
- Silences d'or cinglés de vols de cantharides!
-
-Dans les tasses de porcelaine tendre un breuvage odorant fumait; des
-mains, au passage, s'emparaient de ces tasses avec des rires, des
-chuchotements câlins et des curiosités à l'adresse des petites idoles;
-les Javanaises de Claudius faisaient prime. Après les femmes, qui les
-avaient accaparées d'abord, voilà que les exotiques étaient maintenant
-captives de tout un cercle d'habits noirs.
-
-«C'est le commencement de l'orgie, la marquise Naydorff et la
-princesse Olga se retirent, hasardai-je à Claudius.--Vous croyez! le
-dépit les chasse, ce n'est plus de jeu du moment que les hommes s'en
-mêlent; et puis, la présence de la duchesse Sophie réveille leur
-pudeur. Elles vont me dire quelque rosserie, je gage.»
-
-En effet, la Sicilienne et la Slave se dirigeaient vers Ethal:
-
-«Très réussie, votre soirée! Vous attendiez l'Infante? interrogeait la
-marquise.--Elle peut encore venir; vous êtes présentée? ripostait
-Claudius.--Si vous donnez un compte rendu au _Figaro_, ne nous citez
-pas, intercédait la princesse.--A vos ordres.»
-
-Et comme la marquise, exagérant ses adieux, insistait encore: «Vous
-connaissez donc toute la terre? Il y avait tout le Gotha chez
-vous.--Et le Gothon aussi», concluait le peintre. Les deux femmes
-sortirent.
-
-Une détente suivait leur départ. L'_Intermezzo_, détaillé par la belle
-Maud, venait de rapprocher l'Altesse et la tragédienne; la duchesse
-Sophie complimentait le frère et la soeur: «Quel jour venez-vous
-déjeuner avec moi? Il faut venir déjeuner tous les deux à Bristol,
-demain, voulez-vous, à une heure?» Les groupes fusionnaient.
-
-La vieille d'Altorneyshare tenait maintenant le beau Dario; après le
-musicien, le peintre. «Quel merveilleux talent vous possédez,
-monsieur, minaudait l'ancestrale poupée, j'ai vu au _Prado_ de Madrid
-des Velasquez qui ne vous valent pas; il y a de vous des
-portraits...--Oh! de simples variations sur des visages de femme»,
-protestait La Psara, qui ne croyait pas si bien dire. Le petit
-Delabarre, d'entre les doigts décharnés de l'ex-danseuse, était tombé
-entre les mains empêtrées de chapelets de Mein Herr Schappman. «De
-Charybde en Scylla», me soufflait au passage Ethal, mais comme le joli
-compositeur méditait une série de concerts à Berlin et peut-être même,
-pour le prochain hiver, une saison au Caire, il supportait les gestes
-menus et toucheurs de la sarigue allemande, ainsi que son babil
-enfantin; le musicien d'exportation se renseignait.
-
-Muzarett, lui, interviewait le sombre Chasteley Dosan, le poète grand
-seigneur courtisait le sociétaire de la Comédie-Française.--Comment le
-comité a-t-il pu recevoir cette pièce? scandait la voix brève du
-comte, je ne puis croire à l'influence des dîners de l'auteur.--A quoi
-l'acteur, pris à parti: «C'est du théâtre.» Et comme le comte se
-récriait sur l'infériorité de la poésie: «Les vers, déclarait Dosan
-d'une voix d'oracle, les lèvres retroussées sur les gencives et
-montrant l'émail de fortes dents, les vers sont très suffisants.»
-Déclaration de sociétaire qui rassurait l'auteur des _Rats ailés_, si
-elle indignait le poète.
-
-«La foire aux vanités, ricanait Ethal enfin revenu près de moi, Ethal
-vraiment diabolique au milieu de ce sabbat de convoitises,
-d'ambitions, d'hypocrisies, de rivalités, de rancunes et de bas
-instincts, dont il déchaînait et réfrénait le manège. «Suis-je un
-assez beau directeur de consciences! Vous m'aimez dans ce rôle?
-gloussait-il, étouffé dans un rire content, hein! comme leurs belles
-petites âmes leur remontent à fleur de peau en petites grimaces! Il
-n'y a vraiment de bien que la vieille Altorneyshare et la princesse de
-Seiryman, elles ne feront pas de concessions, celles-là. Regardez la
-princesse.»
-
-L'Américaine, un peu isolée, causait debout aux deux petites
-Javanaises, qui répondaient dans un anglais étrange et gazouillant;
-tout en leur parlant, la princesse leur touchait les épaules, tâtait
-le grain de leur peau, soupesait leurs colliers, tel un collectionneur
-en train de détailler quelque bibelot rare; puis elle leur tournait
-brusquement le dos et venait droit à nous. «Elles sont très amusantes,
-Ethal, vos idoles d'Extrême-Orient. Voulez-vous me les prêter une
-journée ou deux, le temps de trois séances? J'aimerais faire un
-croquis de ces petites têtes-là.» Et comme Ethal s'inclinait en
-silence: «Quel jour voulez-vous me les envoyer à l'atelier? reprenait
-la Yankee, j'y suis à partir de deux heures.--Mais, princesse, quand
-il vous plaira.--Eh bien! demain, j'y puis compter, n'est-ce pas? Où
-est monsieur de Muzarett?»
-
-Muzarett accourait; la princesse demandait son manteau, ce fut le
-signal du départ; Son Altesse Sophie suivait avec la Psara et
-Chasteley Dosan, qui l'avaient amenée, Mein Herr Shappman avait enlevé
-son Hindou, le petit Delabarre s'était esquivé seul.
-
-Le clan des Anglais fleuris s'obstinait à demeurer, à la fois grisé de
-raki et de cigarettes, de minces et courtes cigarettes que les
-Javanaises faisaient, maintenant, circuler avec des flacons de
-liqueurs grecques, raki, mastic et eau de jasmin, toute une parfumerie
-alcoolisée, douceâtre et pourtant sauvage, dangereuse aux cerveaux
-d'Europe. La duchesse d'Altorneyshare, immobile et raidie sous ses
-diamants et sous son fard, semblait de plus en plus la madone du Vice,
-stigmatisée sous le surnom de Notre-Dame-des-Sept-Luxures. Qu'est-ce
-que cette aïeule pouvait bien attendre en s'éternisant là?
-
-Ethal s'efforçait de retenir et retenait, en effet, Maud White et son
-frère qui parlaient de partir; les cierges déjà éclairaient mal, à
-demi-consumés dans les chandeliers de cuivre tout bossués de larmes
-de cire. Quelque chose de funèbre et pourtant de chaud et d'attiédi,
-comme une odeur de pourriture de fleurs, mais de fleurs de cercueil,
-traînait dans l'atmosphère; quelque chose aussi se préparait et qui ne
-commençait pas. Ethal, visiblement énervé, lançait de fréquents
-regards dans la direction de la porte, et, suggestionnés, tous les
-regards suivaient les siens. Quelqu'un d'attendu n'arrivait point.
-
-Enfin, la portière se soulevait et, cambré dans un mince habit noir,
-un grand jeune homme entrait, un peu trop grand peut-être et trop
-flexible de taille. «Thomas!» enfin... s'exclamait Ethal en se
-précipitant au-devant du nouveau venu. Il s'emparait fiévreusement de
-ses mains, l'amenait à nous.--Sir Thomas Welcôme, Irlandais, mon ami.»
-
-Je n'avais jamais vu Claudius si ému.
-
-Sir Thomas Welcôme s'inclinait, très froid. C'était un très beau
-cavalier avec une figure douce et triste, éclairée par deux grands
-yeux clairs d'une couleur indéfinissable, à la fois verts et violacés
-comme l'eau d'un étang mort, car c'est à ces yeux que ma curiosité
-était d'abord allée; une longue moustache blonde barrait son charmant
-visage et pourtant ses cheveux frisés étaient noirs. Sir Thomas
-Welcôme avait la peau très blanche et des mains énormes, d'énormes
-mains de bourreau, soignées, poncées et, comme les mains d'Ethal,
-fleuries de bagues à tous les doigts; il y avait dans ce corps robuste
-comme une infinie lassitude, on ne sait quelle pesante contrainte. Le
-regard était mélancolique.
-
-Sir Thomas Welcôme répondait à peine aux effusions d'Ethal et semblait
-être venu à regret.
-
---On va commencer, déclarait Claudius, et il donnait des ordres aux
-Javanaises, puis, prenant le nouveau venu à part:--Pourquoi
-arrivez-vous si tard, Thomas? J'étais inquiet, j'ai craint que vous ne
-vinssiez pas.
-
-A quoi l'Irlandais, d'une voix calme:
-
---Vous saviez que je viendrais, j'avais promis.
-
-
-
-
-L'OPIUM
-
-
-Les Javanaises avaient remis à chacun de nous une pipette bourrée
-d'une pâte verdâtre; surgi d'entre les tapisseries, un noir, tout de
-blanc vêtu, nous avait successivement allumés aux braises ardentes
-d'un réchaud d'argent; et, couchés en demi-cercle sur des coussins et
-des tapis d'Asie, la main accotée à des carrés de velours persan ou de
-soie brodée, nous fumions maintenant en silence, tous singulièrement
-attentifs aux progrès de l'opium.
-
-L'atelier, tout à l'heure si bruyant, était tombé dans le
-recueillement. Sur un signe d'Ethal, les mains agiles des Javanaises
-avaient déboutonné nos gilets et entr'ouvert nos cols de chemise pour
-faciliter la marche du poison. J'étais couché tout près de sir
-Welcôme. Maud White, dont la taille libre oscillait sans contrainte
-sous son péplum de velours noir, fumait, allongée auprès de son frère.
-Les Anglais formaient un groupe à part, déjà moins bruyant sous
-l'oppression montante du narcotique.
-
-Restée assise sur son fauteuil, droite et gainée dans son armature de
-pierreries, la vieille duchesse d'Altorneyshare, seule, assistait,
-mais ne fumait pas.
-
-Sa pipette à la main, Ethal s'attardait encore dans des allées et
-venues, donnant des ordres; on avait éteint tous les cierges. Deux
-seuls avaient été remplacés et rallumés, qui flambaient haut au milieu
-de la pièce; ils brûlaient aux deux coins opposés d'un tapis étalé là;
-le nègre y effeuillait toute une pluie de fleurs, puis se retirait.
-
-Ces cierges et ces pétales! on aurait dit une veillée funèbre. La
-fumée de nos pipettes montait en spirales bleuâtres, un silence
-affreux pesait dans l'atelier. Ethal venait alors s'étendre entre
-Welcôme et moi, et les danses du poison commençaient.
-
-C'était, dans l'atmosphère muette et lourde du vaste hall empli de
-vapeurs, les oscillations sur place, les piétinements rythmés et les
-longs contournements de mains comme désossées et mortes, des deux
-idoles javanaises.
-
-Debout parmi les fleurs effeuillées, à la lueur spectrale de deux
-cierges, elles froissaient fiévreusement la laine du lapis sous le
-martellement de leurs talons; leurs genoux luisaient ainsi que leurs
-cuisses minces dans l'envol de gazes transparentes. D'étranges
-diadèmes maintenant les coiffaient, espèces de tiares en cône qui
-faisaient leurs faces triangulaires et redoutables, et, tandis
-qu'elles s'agitaient en silence dans une lente et cadencée ondulation
-de tout leur corps, les pectoraux de coquillages glissaient doucement
-de leurs torses, et les anneaux de jade le long de leurs bras nus: les
-deux idoles se dévêtaient. Leurs oripeaux bruissants venaient
-s'abattre à leurs pieds dans un léger crissement de coquilles tombant
-sur le sable, les tuniques de soie blanche suivant la chute lente des
-bijoux; et maintenant, toutes minces dans leur nudité irritée terminée
-en pointe et comme dardée par le cône de leurs diadèmes, on eût dit,
-dans les vapeurs bleuâtres, la danse délicieuse et lugubre de deux
-longs serpents noirs.
-
-Dans la salle obscure c'étaient, en amas confus, les groupes affalés
-des fumeurs; des visages crispés émergeaient çà et là comme des
-masques, blêmes visages d'intoxiqués déjà travaillés par l'ivresse;
-d'autres avaient sombré dans la nuit, et, sur tous ces corps, on eût
-dit massacrés, la raide silhouette de la vieille Altorneyshare
-s'immobilisait, incendiée par instant de la flamme des cierges
-reflétée dans l'eau de ses colliers, telle une statue somptueuse et
-sinistre.
-
-Déjà, des ronflements s'échappaient des poitrines; parmi les pétales
-effeuillés, les idoles nues dansaient toujours.
-
-Tout à coup, elles se prenaient à la taille, tournoyaient étroitement
-enlacées, ne faisaient plus qu'un seul corps à deux têtes et puis
-soudain s'évaporaient... Oui, s'évaporaient comme une fumée, et en
-même temps une grande lueur entrait dans le hall.
-
-Tout un pan de la tapisserie s'était écarté, et, dressée en forme de
-scène, la table à modèle de Claudius apparaissait blanche de lune,
-froide et cirée comme un parquet, éclairée du dehors par la nacre et
-le givre d'un pâle ciel nocturne!
-
-Un ciel ouaté de molles nuées où se profilaient, aiguës et noires, des
-silhouettes de cheminées et de toits, tout un horizon de tuyaux, de
-pans coupés et de mansardes figé dans du sel et de la limaille de fer;
-au loin, le dôme du Val de Grâce: un fantastique et silencieux Paris
-vu à vol d'oiseau, le panorama même des fenêtres de Claudius, encadré,
-comme en décor, dans le châssis vitré de son hall... Et sur cette
-scène improvisée un être de rêve, une blancheur jaillissait, un
-floconnement de tulle ou de neige, quelque chose d'impalpable et
-d'argenté; et cette chose tourbillonnante et frêle, qui bondissait et
-voltigeait délicatement sous la lune, dans l'ennui de ce coin
-d'atelier désert, était une gracile nudité de danseuse.
-
-Comme un flocon d'hiver, elle tournoyait dans l'air muet, et le
-taqueté de ses jetés-battus animait seul l'affreux silence. Sans le
-bruissement soyeux de ses tulles, elle eût été surnaturelle,
-surnaturelle de transparence et de maigreur: ses jambes d'une minceur
-de tiges, la saillie d'os de sa poitrine, sa pâleur bleuie par la
-lune, sa taille effroyablement fragile faisaient d'elle une fleur
-fantômale, fantômale et perverse d'une joliesse funèbre; le décor de
-cheminées et de toits parisiens achevait la vision. C'était une
-petite âme de Montparnasse ou de Belleville qui dansait là, dans le
-froid de la nuit. Sa face camuse et pourtant délicate avait le charme
-affreux d'une tête de mort; de longs bandeaux noirs la coiffaient, et,
-dans ses yeux cernés, une flamme d'alcool brûlait intense, dont
-l'ardeur bleue faisait frémir... Où avais-je déjà vu cette fille? Elle
-avait la gracilité de Willie et le sourire d'Izé Kranile, ce triangle
-de chair ironique et rouge découvrant des duretés d'émail... Oh! les
-ombres portées de ces omoplates! Comme le squelette transparaissait
-sous la platitude de ses seins!...
-
-Autour de moi, des râles sortaient des poitrines: ils ne ronflaient
-plus maintenant; et j'avais la tête pesante et glacée, et la sueur me
-mouillait partout et le flocon dansait toujours.
-
-Il flambait soudain dans une lueur violette, comme sous une projection
-de gaz oxydrique... et, tout à coup remontés dans le ciel, les toits
-et les cheminées envahissaient l'atelier. Ils étaient maintenant dans
-les frises, le vitrage de la baie du même coup éclaté, les maisons
-invisibles des toits et des cheminées soudain surgies de terre, et
-j'étais couché parmi mes coussins d'Asie, sur un trottoir de rue, en
-plein Paris désert.
-
-Paris, non, mais un carrefour dans une banlieue lugubre, une place
-bordée de nouvelles bâtisses encore inhabitées, les portes barrées par
-des planches avec des terrains vagues s'entrevoyant au loin... une
-nuit froide et gelée, le ciel très clair, le pavé dur: une affreuse
-impression de solitude.
-
-Par une des rues, toute en constructions blanches, deux horribles
-voyous débouchaient: cottes de velours, vestes de toiles, des foulards
-rouges autour du cou et d'ignobles profils de poisson sous la
-casquette haute. Ils se ruaient comme une trombe en traînant avec eux
-une femme qui se débattait, une femme en robe de bal. Une somptueuse
-pelisse glissait de ses épaules; une femme blonde et délicate dont on
-ne voyait pas le visage et que je craignais de reconnaître. Et cette
-scène de violence ne faisait pas un bruit.
-
-De la femme brutalisée et muette je ne voyais que le dos nacré et la
-tendre nuque blonde; les rôdeurs la tiraient par les bras, tombée sur
-les genoux, inerte de terreur. Je voulais appeler, courir à son
-secours, et je ne pouvais pas: deux mains de force, deux serres me
-tenaient aussi à la gorge. Tout à coup, un des voyous précipitait la
-femme, la face contre le sol, et, s'agenouillant sur elle, lui sciait
-le cou avec un coutelas... le sang giclait, éclaboussant de rouge la
-pelisse de velours vert, la robe de soie blanche et la frêle nuque
-d'or. Je m'éveillais râlant, étouffé par mes cris.
-
-Autour de moi, c'était le sommeil lourd à faces convulsées des autres
-fumeurs. La tapisserie était retombée sur le châssis vitré du hall:
-c'était l'obscurité, la nuit. Les deux cierges brûlaient toujours,
-mais dans une lueur verdâtre qui décomposait les visages. Comme il y
-en avait, de ces corps étendus! l'atelier d'Ethal en était jonché;
-nous n'étions pas tant que cela d'abord: d'où venaient tous ces
-cadavres? Car tous ces gens ne dormaient plus. C'étaient des morts,
-autant de morts, une vraie marée humaine de chairs verdies et froides,
-qui montait tel un flot, déferlait telle une vague, mais une vague
-immobile, jusqu'aux pieds de la duchesse d'Altorneyshare demeurée,
-droite et les veux grands ouverts, assise dans son fauteuil comme une
-idole macabre!
-
-Et elle aussi verdissait sous son fard: toute la purulence des corps,
-entassés là, suintait en lueur humide le long de sa peau flasque; sa
-pourriture phosphorait. Hiératique et bouffie sous ses diamants
-devenus livides, elle semblait brodée d'émeraudes: une déesse verte,
-et dans sa face couleur de ciguë les yeux seuls demeurés blancs
-luisaient.
-
-Et je voyais cette chose abominable: la vieille idole se pencher ou
-plutôt se casser, tant elle était raide, vers un corps de jeune femme
-affalé à ses pieds, un souple et blanc cadavre étendu contre terre et
-dont on ne voyait que la nuque, une nuque blonde et grasse, comme
-celle de Maud White; et l'Altorneyshare, avec un ricanement sinistre,
-approchait de cette nuque une bouche vorace ou plutôt un semblant de
-morsure, une ignoble ventouse, car, dans l'effort, les gencives
-pourries laissaient tomber leurs dents.
-
-«Maud!» m'écriai-je redressé d'angoisse. Mais ce n'était pas Maud que
-convoitait l'horrible faim de l'idole, car dans la même seconde je
-voyais resplendir dans un halo violet le sourire et le regard oblique
-de la tragédienne; son masque mystérieux flambait en auréole au-dessus
-de l'horrible Altorneyshare, et tout retombait dans les ténèbres,
-tandis qu'une voix connue scandait à mon oreille:
-
- La chasteté du Mal est dans mes yeux limpides.
-
-La voix de Maud, sa voix!
-
-
-
-
-SMARA
-
-
-Ici, un heurt dans mes souvenirs.
-
-Je sombrais dans un chaos d'hallucinations brèves, incohérentes,
-bizarres; le grotesque y côtoyait l'horrible, et prostré, comme
-garrotté par d'invisibles liens, j'assistais dans l'angoisse et
-l'épouvante à la chevauchée opprimante des plus effrénés cauchemars,
-toute une série de monstres et d'avatars grouillant dans l'ombre comme
-une fresque et s'animant en traits de soufre et de phosphore sur le
-mur mouvant du sommeil.
-
-Et c'était une course éperdue à travers les espaces. Je flottais,
-empoigné aux cheveux par une main de volonté, une serre énergique et
-glacée, où je sentais des duretés de pierreries et que je devinais
-être la main d'Ethal; et c'étaient des vertiges et des vertiges, une
-sorte de course à l'abîme sous des ciels de camphre et de sel, des
-ciels d'une limpidité terrible dans leur éclat nocturne, et je
-tournoyais ahuri au-dessus de déserts et de fleuves. Des étendues de
-sables fuyaient, moirées par places d'ombres monumentales, et parfois
-nous passions par-dessus des villes, des villes endormies avec des
-obélisques et des coupoles toutes laiteuses de lune entre des palmiers
-de métal. Plus loin c'était, parmi des bambous et des palétuviers en
-fleurs, la descente vers l'eau des degrés lumineux de millénaires
-pagodes.
-
-Des troupeaux d'éléphants les gardaient et cueillaient pour les dieux,
-du bout de leurs trompes molles, les lotus bleus des lacs; et c'était
-l'Inde légendaire et védique après l'Égypte mystérieuse; et partout où
-nous passions, les bords des fleuves et des étangs étaient gardés par
-d'étranges idoles, les unes anguleuses et comme taillées à coups de
-hache dans le granit, qui se tenaient assises, les mains sur leurs
-genoux, et miraient dans l'eau d'affreuses têtes de dogues; des
-quadruples rangs de mamelles gainaient le torse d'autres.
-
-Il y en avait de brillantes et de radieuses, comme toutes jeunes;
-d'autres étaient couvertes de lèpre et si vieilles qu'elles n'en
-avaient plus de visage; une avait un nid de serpents grouillant
-entrelacés sous l'aisselle; une autre, si belle qu'elle semblait
-musicale, avait le front gemmé d'étoiles, et, parmi ces idoles,
-priaient au clair de lune des fidèles agenouillés, et parmi ces
-dévots, il y avait aussi des bêtes.
-
-Trois matrones aux croupes lourdes, aux seins mûrs lavaient des linges
-au pied d'un Sphinx; leurs mains tordaient, battaient une équivoque
-lessive, et l'eau ruisselante était du sang.
-
-Une de ces lavandières ressemblait à la princesse Olga et l'autre à la
-marquise Naydorff; je ne reconnus pas la troisième. Une sarigue en
-prière, à l'ombre d'un Bouddha, m'apparut être l'âme de Mein Herr
-Schappman; comme l'ami berlinois d'Ethal, ses pattes précautionneuses
-égrenaient un chapelet d'opales...
-
-Et près d'un cimetière turc, toute une file de cigognes, perchées sur
-un grand mur, profila dans la nuit des silhouettes connues et ricana
-du bec à mon passage.
-
-Nous volions maintenant au-dessus des marécages. Tout à coup, la main
-qui m'emportait me lâcha. Des murs gluants, un terrain gras, une
-ombre étouffante et fade: j'étais dans une crypte dont les voûtes
-suintaient, couché dans une boue étrangement mouvante, car elle
-s'enfonçait par place et par place se soulevait, et c'était comme une
-marée chaude, affreusement épaisse et fluide, où mon corps bercé
-s'enlisait: des bruissements soyeux, de légers crissements... je ne
-sais quoi d'innomable me frôlait, un obscur grouillement me montait
-aux jambes et au ventre, des souffles chauds m'horrifiaient, et puis,
-sous mes mains tâtonnantes, ce fut l'effroi de petits corps velus et
-gras, et tout cela remuait, virait sous moi, sur moi. Par moments, un
-vol d'ailes flasques me souffletait, et puis d'affreux baisers, des
-petites bouches pointues, où l'on sentait des dents, se posèrent sur
-mon cou, sur mes mains, sur mon visage. J'étais captif d'aspirantes
-caresses, fouaillé par tout mon corps de petites morsures savantes
-jusqu'à en défaillir; j'étais la proie, des orteils aux cheveux,
-d'innombrables ventouses; les bêtes fétides se partageaient mon corps,
-violaient sournoisement toute ma nudité.
-
-Et, soudain, dans l'ombre devenue verdâtre, je voyais ricaner les
-faces singulièrement gonflées des deux Javanaises. Elles flottaient
-sans corps comme deux vessies transparentes et vernies; diadémées de
-longs vers blancs, leurs yeux mi-clos laissaient filtrer, comme par
-deux fentes, un regard huileux et mort. Les deux vessies riaient,
-tandis qu'approchées de mon visage, leurs quatre mains sans bras,
-quatre mains molles et exsangues menaçaient mes yeux de leurs ongles
-aigus irradiés en griffes dans de longs étuis d'or.
-
-Et, à la lueur des deux faces de larves, je voyais quel effroyable
-ennemi conquérait ma chair. Toute une armée d'énormes chauves-souris,
-de lourdes et grasses chauves-souris des Tropiques, de l'espèce dite
-vampire, suçaient mon sang, baisaient mon corps, et la caresse
-insistait parfois si précise, qu'elle me faisait vibrer d'une
-jouissance atroce; et comme énervé, près du spasme, je me raidissais
-pour secouer ce pullulement de baisers, quelque chose de velu, de
-flasque et de froid m'entrait dans la bouche qu'instinctivement je
-mordais et qui m'emplissait la gorge d'un giclement de sang: un goût
-de bête morte m'empouacrait la langue, une bouillie tiède me collait
-aux dents.
-
-Ce fut le réveil!... enfin! Une brûlure d'alcali me piquait les
-narines, une main me tamponnait les tempes, me les rafraîchissait avec
-un linge mouillé; on s'empressait autour de moi, et dans le
-demi-sommeil dont je sortais lentement, je percevais un bruit d'allées
-et venues, des voix... et j'ouvrais les yeux.
-
-Ethal était à mes genoux, et dans le désordre de l'atelier envahi par
-le petit jour, un peu d'air froid venait de la baie grande ouverte et
-me ranimait. J'avais une main dans celles de sir Thomas qui me
-frappait dans la paume; par-dessus l'épaule de son frère, les yeux
-anxieux de Maud White me considéraient.
-
---Il ne faudrait jamais fumer, concluait sir Thomas.
-
-Dans la maussaderie de l'atelier poussiéreux et triste, c'était aux
-lueurs de l'aube le navrement final d'un lendemain d'orgie, la fanerie
-pisseuse des tapisseries, l'aspect cadavéreux des bustes, la salissure
-des fleurs sur les tapis, et le long des chandeliers la cire grumelée
-en stalactites vertes.
-
-On se préparait au départ. Les Anglais, mis debout par le nègre, se
-retiraient raides avec des faces fermées et menaçantes, presque
-insinués de force dans leur pardessus. Maud rassurée s'enveloppait
-dans une longue pelisse de soie paille. Redressé sur mes coussins, je
-buvais à petites gorgées une eau teintée d'arnica, que me tendait sir
-Thomas. Oh! la pitié de ses grands yeux clairs en me regardant!
-
---Allons, nous pouvons partir, concluait l'Irlandaise en me tendant la
-main; Jacques White faisait de même. Dans cet adieu, je vis que Maud
-portait au doigt deux grosses perles noires surmontées d'un rubis, un
-énorme trèfle de gemmes que j'avais vu au doigt de l'Altorneyshare
-avant notre fumerie!... et les yeux de cette Maud étaient frais comme
-de l'eau, sa pâleur jeune et reposée.
-
-La duchesse, à la minute, sortait de la chambre d'Ethal. Des flots
-traînants de moire cerise, tout ruisselants de dentelles d'or,
-l'engonçaient jusqu'aux oreilles, et, recrépie à neuf, poudrée et
-replâtrée de frais, son vieux visage de satyre souriait dans une nuée
-de dentelles blanches.--Nous partons, disait-elle à Jacques, et la
-duchesse sortait emmenant le frère et la soeur.--Il faudrait faire
-comme eux, insistait Thomas Welcôme, l'air du matin vous fera du bien;
-voulez-vous que je vous ramène?--Le duc de Fréneuse a son coupé,
-interrompait brusquement Ethal.--Un fiacre découvert vaudrait mieux.
-Oh! je ne vous conduirai pas au Bois: nous prendrons les quais, nous
-suivrons la Seine. Et comme Claudius risquait un geste:
-
---Monsieur de Fréneuse habite rue de Varenne et je suis à l'hôtel du
-Palais.
-
-
-
-
-LE SPHINX
-
-
-_9 novembre 1898._--Thomas Welcôme sort de chez moi, et je suis encore
-sous le charme et, en même temps, je me sens plein d'effroi.
-
-Thomas Welcôme vient de risquer auprès de moi la démarche la plus
-imprévue, la plus déconcertante et la plus amicale. Mais quel mobile a
-pu l'amener, lui qui me connaît à peine et que j'ai vu pour la
-première fois, il y a trois jours, à cette horrible fumerie d'opium
-organisée par Ethal, quel mobile a pu l'amener aux confidences et à
-l'espèce de tentative de sauvetage, qu'il est venu faire auprès de
-l'étranger et de l'indifférent que je dois être et que je suis pour
-lui?
-
-Je cherche et ne m'explique pas.
-
-Une irraisonnée, une spontanée sympathie? Je n'y crois pas. Mon aspect
-est répulsif; à première vue, j'effare et j'inquiète. Et puis il y a
-mes légendes... Mieux: j'éloigne de moi; «Sympathique», il n'a pas
-prononcé le mot et, s'il l'eût prononcé, je l'eusse mis dehors. Être
-sympathique... _il simpatico forestiere_, dont vous abordent, autour
-de la Loggia, les interprètes des hôtels de Florence et, à Naples, les
-ruffians de la galerie Umberto. Cela eût été indigne de sir Thomas
-Welcôme et de moi.
-
-Un ressentiment contre Ethal, une haine soudaine du peintre? car sa
-démarche desservait plutôt Claudius. Mais Ethal m'a dit que ce Welcôme
-était son meilleur ami, et puis je sens bien qu'il existe comme une
-complicité, quelque chose d'irréparable et d'obscur entre ces deux
-hommes!
-
-De la pitié, alors? Une pitié pour moi! Je n'aimerais pas cela?
-
-Et si c'était une dernière manoeuvre d'Ethal pour me troubler,
-m'affoler davantage, précipiter l'espèce de folie au milieu de
-laquelle je me sens enserrer, étouffer comme dans un filet tissé
-maille à maille par l'affreuse main, la main de proie et de volonté,
-bossuée d'horribles bagues, de cet Anglais sinistre?... si ces deux
-êtres étaient d'accord pour me berner et me pousser plus avant dans
-le gouffre, où Claudius me veut, et cela par le soupçon et la
-terreur?...
-
-Je ne sais plus où je vais... Je ne me ressaisis plus, je tournoie, et
-me heurte, et me sens trébucher dans de l'embûche et de l'épouvante...
-
-Depuis cette dernière soirée dans l'atelier d'Ethal, les figures de
-cauchemar et les hallucinations de cette honteuse nuit... je n'ai pas
-retrouvé mon âme!
-
-
-_15 du même mois._--J'ai réfléchi à la visite de Thomas Welcôme. Non,
-cet homme ne me veut aucun mal; l'espèce d'élan qui l'amenait vers moi
-était sincère. On ne ment pas avec ces yeux-là, ils nagent dans une
-telle tristesse. La pitié attendrie et l'immense bonté du regard, dont
-je me sentais enveloppé pendant qu'il me parlait, le ton d'angoisse,
-dont il a nuancé sa question: «Il y a longtemps que vous connaissez
-Ethal?» et l'espèce de soulagement que tout son visage a reflété à ma
-réponse: «Depuis cinq mois!» c'était l'expression de joie dont
-s'illumine un visage de médecin en apprenant que le mal de son client
-est de date récente, encore curable. Comme un espoir a refleuri dans
-ses yeux quand je lui ai dit: «Depuis cinq mois!»
-
-Et, sans trop insister sur les mots, sans trop appuyer sur la plaie,
-comme il m'a fait comprendre en quelques phrases qu'il connaissait et
-plaignait mon mal, que lui-même en avait souffert, quel danger avait
-été jadis, pour lui Ethal, quel péril il était maintenant pour moi.
-«Un grand, un très grand artiste, un esprit curieux et un ami très
-sûr, mais dont la bizarrerie, et pis que la bizarrerie, l'amour des
-bizarreries, de l'anormal et de l'étrangeté peuvent devenir funestes à
-un sensitif, comme à un être d'imagination; un homme qu'il faut
-écarter de sa vie pour peu qu'il soit susceptible d'y prendre une
-influence. Non que j'ajoute foi aux légendes en circulation sur
-Claudius, ici et à Londres, et bien moins acréditées à Londres qu'à
-Paris, Paris, où, vous autres Français, avez la manie des racontars et
-des histoires colportées sur les uns et les autres; mais il n'en
-demeure pas moins vrai que mon ami Claudius a d'étranges curiosités.
-L'horrible l'attire, la maladie aussi; l'entorse morale et la misère
-physique, la détresse des âmes et des sens sont pour lui un champ
-d'expériences affolantes, grisantes, une source de joies complexes et
-coupables, auxquelles il se complaît comme pas un. Il a pour le vice
-et les aberrations plus qu'une curiosité de dilettante: une
-prédilection innée, l'espèce de vocation fervente et passionnée
-qu'ont, pour certains cas peu connus et les maladies rares, des
-tempéraments de savants et de grands médecins.
-
-Il les épie, les recherche et les choie; c'est un collectionneur de
-fleurs du mal. Vous avez vu quelle divine collection d'orchidées il
-avait su réunir chez lui l'autre soir. Soyez certain que cette
-exhibition de vices cosmopolites, parqués toute une nuit dans son
-atelier, a été une de ces soirées de sa vie. D'ailleurs, il a pour les
-découvrir, un flair de chasseur indien; il va au vice comme le
-pourceau à la truffe, et le renifle avec bonheur: le fumet des
-déchéances l'enivre; il les comprend toutes et les aime compliquées et
-profondes. C'est un voyeur... d'âmes malpropres, comme vous dites en
-France... «Voyeur» est bien le mot!
-
-Dire que ces fleurs de criminalité, Ethal les cultive et les
-développe, comme on l'a accusé à Londres de cultiver chez ses modèles
-la pâleur, l'anémie, la phtisie et la langueur, et cela par amour
-artiste de certains tons nacrés et de certaines cernures, certaines
-expressions de regard et de sourires, souffrances devenues des
-beautés par des crispations de bouches et des faneries délicates de
-paupières et de teints! non, ce serait, je crois, pousser trop loin
-une légende, hélas! établie, et prêter aux fantaisies d'Ethal une
-grandeur tragique qu'elles n'ont pas.
-
-Il n'empêche que notre ami Claudius ait une assez belle âme
-d'empoisonneur, et d'empoisonneur pour le plaisir. C'est un Exili
-psychologique, les seuls Exilis que permette aujourd'hui le rouage des
-lois; mais il a cela en sa faveur, qu'il opère surtout sur les gens
-déjà malades et n'achève, en somme, que des condamnés à mort. Locuste
-expédiait ainsi les esclaves devant l'Augustule désireux d'en admirer
-les effets; mais Ethal est à la lois l'empoisonneur et le César. C'est
-à lui-même qu'il offre de merveilleux spectacles; il dépravera très
-bien quelqu'un pour voir jusqu'où ce quelqu'un mènera la flambée du
-vice. Il y en a qui vont jusqu'au meurtre, et il ne faut pas que le
-duc de Fréneuse soit ce quelqu'un-là.
-
-... J'aurais pu l'être.--Sir Thomas avait prévenu mon
-mouvement.--Comme vous, le rêve m'a possédé, le rêve m'a tenu
-halluciné, inconscient, sans autre volonté que celle de ce rêve
-prolongé. Annihilé, engourdi comme vous pendant de longues années,
-j'ai été un misérable dormeur éveillé. Je passai alors tous mes hivers
-soit à Alger, soit au Caire ou à Tunis, comme vous, captif d'un
-regard, d'un introuvable regard, du regard même de la Déesse qui
-trouble et hante le sommeil de vos nuits... Pendant dix ans, j'ai
-parcouru l'Orient à la recherche de l'obsédante et délirante vision
-d'un soir d'insomnie et d'extase.
-
-Et la Déesse, celle-là même qui vous apparaîtra, un soir ou un jour,
-si vous ne combattez pas votre rêve, la Déesse m'a toujours menti!
-
-Un amoureux de fantômes, oui, voilà ce que j'ai été dix années de ma
-vie, et voilà ce que vous êtes et deviendrez plus incurablement
-encore, si vous n'y mettez bon ordre, monsieur, car le regard est
-introuvable, et Astarté est une stryge, dont l'essence même est le
-mensonge; et mentira toujours qui a déjà menti!
-
-Ce regard! Pourtant, un hiver, j'ai bien cru... Il y a quatre ans, une
-nuit sans lune sur le Nil, les rameurs de la dahabieh enfin endormis,
-nous descendions lentement... oh! si lentement, le cours du fleuve aux
-eaux stagnantes... Je vois encore l'immense paysage d'Égypte, fuyant à
-perte de vue, infiniment plat, infiniment roux, à peine nuancé de
-cendre sur le bleu profond de la nuit... Cette nuit-là, j'ai cru
-qu'Astarté allait m'apparaître. La Déesse, enfin, allait se révéler!
-
-Nous descendions le Nil...
-
-Et déjà, depuis une heure, je regardais curieusement surgir et
-grandir, à un coude encore lointain du fleuve, un étrange point noir,
-quelque entablement d'ancien temple ou, peut-être, tout simplement une
-roche baignant ses assises dans l'eau.
-
-La dahabieh glissait lourdement, lentement, sans oscillation, comme
-dans un rêve, et, lentement, dans le silence de la nuit sans étoiles,
-l'ombre qui m'intriguait s'approchait, prenait forme et devenait (car
-elle se précisait maintenant) la croupe d'un énorme sphinx de granit
-rose au profil effrité par des siècles. Tout dormait à bord d'un
-sommeil vraiment déconcertant, tout l'équipage tombé dans une torpeur
-de plomb; et le mouvement de l'embarcation, s'approchant de la bête
-immobile, m'emplissait d'une terreur grandissante, car le sphinx,
-maintenant, m'apparaissait lumineux. Comme une clarté vaporeuse
-émanait de sa croupe, et, dans le creux de son épaule, un être se
-distinguait, de bout, la tête renversée et dormant.
-
-C'était une forme jeune et svelte, vêtue, comme les âniers fellahs,
-d'une mince gandoura bleue, avec des anneaux d'or aux chevilles, la
-forme adolescente ou d'un prince ou d'une esclave, car l'attitude de
-ce sommeil offert était à la fois royale et servile: royale de
-confiance, servile de complaisance et de savant abandon.
-
-La gandoura s'ouvrait sur une poitrine plate, d'une blancheur
-d'ivoire; mais au cou saignait, comme une large entaille, une
-cicatrice ou une plaie! Quant à la face, je la devinais délicieuse,
-rien qu'à l'ovale aminci du menton; mais, appuyée en arrière, elle
-baignait toute dans l'ombre.
-
-Épouvanté, j'appelai à grands cris sans pouvoir réveiller personne;
-équipage indigène et gens de service anglais, tous étaient terrassés
-par un sommeil magique. Ils ne s'éveillèrent qu'à l'aube, le sphinx
-disparu, déjà loin.
-
-Quand, le lendemain, je racontai mon aventure, il me fut répondu par
-le drogman que ce devait être quelque ânier fellah égorgé par les
-bandits arabes qui abondent dans ces parages. L'enfant tué, ils
-avaient posé là le cadavre pour avertir les voyageurs; ironique et
-salutaire enseignement!
-
-Mais ce sphinx lumineux, l'intense clarté, douce et comme musicale,
-dont s'animait le granit rose, et la beauté surhumaine de la figure
-endormie dans son ombre, comment l'expliquer? J'avais, je l'avais
-senti, traversé une minute enchantée, vécu quelques instants d'une vie
-miraculeuse et divine, et si décevante pourtant!
-
-Ethal m'affirma que j'avais rêvé, car, naturellement, Ethal était à
-bord, exaspérant ma sensitivité, suggestionnant ma songerie
-maladive.--Vous voyez que vous n'avez rien à m'envier, monsieur, et
-que j'ai été autrefois un misérable tout aussi torturé que vous l'êtes
-maintenant.»
-
-
-
-
-SIR THOMAS WELCOME
-
-
-«Partir vers le soleil et vers la mer, aller se guérir, non, se
-retrouver dans des pays neufs et très vieux, de foi encore vivace et
-non entamée par notre civilisation morne, se baigner dans de la
-tradition, de la force et de la santé, la force et la santé des
-peuples restés jeunes, vivre dans l'Inde et dans l'Extrême-Orient,
-dans la clarté du ciel et de la mer, se disperser dans la nature, qui
-seule ne nous trompe pas, se libérer de toutes les conventions et de
-toutes les vaines attaches, relations, préjugés qui sont autant de
-poids et d'affreux murs de geôle entre nous et la réalité de
-l'univers, vivre enfin la vie de son âme et de ses instincts loin des
-existences artificielles, surchauffées et nerveuses des Paris et des
-Londres, loin de l'Europe surtout!... Et pourtant l'Italie, l'Espagne,
-certaines îles de la Méditerranée, la Sicile, la Corse, les matins
-légers d'Ajaccio avec le bleu du large apparu entre les cyprès et les
-pins, les amandiers en fleurs des pentes de Taormine et l'ombre géante
-de l'Etna sur le rêve antique du théâtre grec, les anciennes îles de
-l'archipel, certains petits ports de l'Adriatique, les Venises
-inconnues des côtes de l'Istrie plus oubliées et plus ruineuses encore
-dans leur silence ensoleillé que la ville des Doges et des palais...
-et le charme endormeur et profond des villes turques, le narcotique de
-l'ombre des palmiers! Oui, il est encore, loin des Baedecker et des
-Cook, des coins où vivre des heures d'intimes et complètes voluptés...
-Que dis-je? Un esprit qui sait s'isoler peut assumer du bonheur à
-Tunis et même à Malte, Malte aujourd'hui infestée d'Anglais... Oh! la
-griserie complexe et salutaire de l'éloignement! mettre la mer, des
-lieues de mer remueuse et changeante entre soi et ses anciens maux,
-entre sa vie et celle des importuns.
-
-Mais pour cela, il ne faut plus connaître personne. N'aimerait-on
-qu'un chien, si on le laisse derrière soi, un départ est une petite
-mort. Bien assez de liens invisibles nous retiennent; le monde
-aventureux, nombreux et splendide guérira seul les plaies, les atroces
-petites plaies de notre âme moderne exténuée de lecture, de bien-être
-et de civilisation... Oh! la cure des longues traversées sous des
-constellations non déjà vues, la joie cruelle et nostalgique des
-brèves rencontres, celles sans lendemain, parce que le paquebot, qui
-vous amena tous deux à Corfou, va l'emmener, elle, à Alexandrie, les
-minutes vécues doubles, le pouls précipité par la notion de
-l'irréparable et la prescience du départ, les âmes bues dans un
-baiser, les coeurs donnés dans une brusque étreinte, toute une
-existence laissée dans un serrement de main, toute la science de la
-vie, telle qu'elle doit être, passionnée, offerte, prise, donnée, puis
-entraînée dans de l'inconnu et de l'au-delà sans souci des conventions
-et des préjugés de caste et de race, cette merveilleuse science de la
-vie telle qu'elle doit être, de rêve et d'action, lue dans les grands
-yeux tristes des passagères et les claires prunelles des matelots, et
-cela dans quel décor de vieux ports de l'Islam, devant quelles
-arabesques de montagnes, la poitrine dilatée par la brise alizée des
-mers d'Orient, le coeur serré par l'oppression délicieuse de vivre!
-
-Voyager? voyager: il faut aimer les ciels, les pays, s'éprendre d'une
-ville ou d'une race, mais se détacher des individus.
-
-La guérison, le secret du bonheur est là: aimer l'univers dans ses
-aspects changeants et leur merveilleuse antithèse et leur analogie
-plus merveilleuse encore. Le monde extérieur nous devient ainsi une
-source de joies inaltérables et d'autant plus parfaites que notre être
-en est le seul miroir: les chocs et les blessures ne nous viennent que
-des individus. Évitez les gens, évitez Ethal, étudiez les races; l'une
-d'elles vous donnera le regard que vous cherchez et vous trouverez
-dans celle-là votre âme, votre âme désemparée, désorbitée et
-fiévreuse: les races! nous avons tous en nous un atavisme qui nous
-rattache à quelqu'une d'elles et nous pouvons retrouver notre vraie
-patrie à des centaines de lieues de notre bourg natal.
-
-Comme vous, j'ai eu l'obsession de la mort et de l'horrible; les
-masques qui vous hallucinent se précisaient en moi dans une tête
-coupée, cela m'était devenu une maladie, une déséquilibrante
-obsession; oh! j'ai souffert. J'en voyais partout; partout des rictus
-de décapités me raillaient, me sollicitaient: l'hallucination me
-hantait surtout dans la banlieue, dans l'abandon de ces routes
-sinistres qui longent vos fortifications, et comme j'aimais mon mal en
-véritable malade, je savais où et comment faire naître la torturante
-et mauvaise vision.
-
-Oh! les nuits de lune, les courses folles dans un fiacre de barrière
-du boulevard Bineau aux berges de Billancourt, les lentes promenades
-évocatoires le long des tristes routes bordées de palissades et de
-quelques rares villas aux volets clos. Comme elle s'émanait et montait
-aisément de ces paysages lépreux et pauvres, la suggestion du crime,
-la floraison du mal, qu'aimait en moi Claudius! Comme cette province
-du rôdeur et de la pierreuse était bien celle du cauchemar moderne, et
-avec quelle complaisance la décevante Astarté, celle qui se refuse si
-obstinément dans les villes enchantées de l'Islam, se livrait alors
-dans ses atours de goule aux bords des terrains vagues et des
-guinguettes à l'abandon! Et toujours avec Ethal, qui s'était fait mon
-guide, je connus comme vous les connaîtrez, la route de la Révolte,
-les carrières de Montrouge et les fours à plâtre de la plaine de
-Malakoff, toute la sinistre banlieue parisienne où ricane l'Astarté
-des bouges, des bords empuantis de la Bièvre aux solitudes de
-Gennevilliers.
-
-O misère! Gennevilliers, Malakoff, Montrouge, quand il y a le forum
-triangulaire de Pompei et les collines fuyantes de Sorrente et de
-Castellamare, tout l'enchantement de l'ancienne Campanie, la baie de
-Naples et la Concha d'Oro, l'arabesque épique du mont Pellegrino, à
-Palerme, les temples d'Agrigente et les carrières de Syracuse, la
-splendeur de ses latomies funèbres et pourtant si blanches, où les pas
-remuent la poussière des siècles et des tombeaux... Syracuse!
-Taormine, Agrigente, Catane, tous les bleus souvenirs de la Grande
-Grèce encore endormis sous les oliviers et les chênes verts de la
-Sicile!
-
-Là, seulement vous guérirez: laisser entrer l'univers en soi et
-prendre ainsi lentement et voluptueusement possession du monde, voilà
-le bréviaire du voyageur. Être une cire savante et consciente aux
-impressions de la nature et de l'art, trouver dans la nuance d'un
-ciel, la ligne d'une montagne, les yeux attirants d'un portrait, le
-profil d'un buste de musée ou la silhouette d'un temple, le coït
-intellectuel et sensuel pourtant d'où naît l'idée rafraîchissante et
-féconde... La vie et la physionomie d'une ville, avez-vous jamais
-songé à cela? Épouser une ville comme on épouse une femme, s'en
-emparer longuement en jouissant de son propre trouble à soi, être
-l'éveilleur averti de ses propres voluptés, et de chaque analyse faire
-un pas vers la sublime synthèse, qui est la joie de la vie quand on
-sait la vivre.
-
-Les villes, les villes populeuses surtout, les villes anciennes,
-riches d'un passé d'aventures et d'histoires, savoureuses comme un
-fruit mûr et belles du mystère de tant d'existences autrefois vécues,
-belles de tant d'efforts pour le gain et l'amour, qui luttent encore
-en elles, les villes maritimes surtout, les Marseille, les Gênes, les
-Barcelone, les villes heureuses de la Méditerranée avec le mouvement
-de leurs ports, la rêverie ensoleillée de leurs vieux quais et cette
-espèce de fanfare pour «l'ailleurs,» les pays inconnus et les grèves
-lointaines, clamées par les agrès, les voiles, les drisses et les
-mâtures de tant de navires en partance.
-
-C'est là qu'il faut aller mûrir votre spleen au soleil et respirer
-dans le vent du large le goût de la conquête et de l'action.
-
-Les ports! les matelots, race enfantine et cynique, y répandent la
-gaieté de leurs instincts de mâle en bordée et le rêve de leurs yeux
-naïfs, ces yeux d'eau et de ciel qu'on est tout surpris de trouver
-dans des faces rudes et tannées de forban.
-
-Les ports! une population industrieuse, équivoque et cosmopolite y
-déploie dans le décor sordide des rues de pittoresques loques de
-galériens et de corsaires; la basse prostitution, toute de boue et de
-crasse, de faim et de misère dans nos froids pays du nord y emprunte
-au soleil je ne sais quelle beauté; les filles brutalement offertes
-ont quelque chose dans leur accoutrement de lumineux, de criard et
-d'oriental; leurs pommettes frottées de fard, leurs yeux charbonnés en
-font, sur leur tignasse étoilée de clinquant, autant d'éternelles
-poupées toutes pareilles, comme un moule unique destiné au trop-plein
-de la luxure et de la santé des hommes: et l'amour y a quelque
-chose d'animal qui repose et excite à la fois le cerveau des
-intellectuels... Oh! le continuel aléa d'aventure qui rôde et luit
-dans l'oeil des passants, les visions d'attaques à main armée, de
-viols et de coups de couteaux qu'y imposent les angles de certaines
-rues louches, les rues de Tunis par exemple, et celles du vieux Gênes
-et de Toulon, et celles de Villefranche, près de Nice, celles du vieux
-Nice même; et dans l'empuantissement des marchés, au milieu des
-détritus de légumes et de fruits, là seulement, Astarté vous
-apparaîtra dans quelque belle fleur humaine, robuste et suant la
-santé, trop rose et trop rousse avec des yeux mystérieux de bête,
-telle la bouchère au profil d'Hérodiade qu'entrevirent les de Goncourt
-dans le marché des Récollets, à Bordeaux, et vous conviendrez avec moi
-que les originaux des portraits des musées, ceux-là même qui vous
-troublent, fleurissent seuls dans le peuple. A Venise, les dogaresses
-de l'Académie et les «Santa Orsola» du Carpaccio se rencontrent
-couramment dans la Merceria et les petits canaux de Murano. La
-Cavalieri a vendu des oranges à Naples et Carolina Otero à Cadix, et
-ce sont peut-être les deux plus belles filles que votre Paris possède.
-
-O vous! que tourmente la maladie de la beauté et qu'opprime l'unanime
-laideur de nos villes modernes, où les palais sont des banques et les
-églises des usines, fuyez l'anémie, la chlorose et le vice, pitoyable
-invention des âmes en détresse en connivence avec la faim! Fuyez
-toutes les boues raffinées des Londres d'alcool et des Paris de
-misère; partez, allez vivre votre vie ailleurs. Je repars demain pour
-les Indes, voulez-vous partir avec moi? Je vous emmène! Je n'ai plus
-ni obsessions ni cauchemars depuis que je vis ma vie, moi. Vivre sa
-vie, voilà le but final; mais quelle connaissance de soi-même il faut
-acquérir avant d'en arriver là. Personne ne nous éclaire, les amis
-nous trompent sur nos propres instincts, et l'expérience seule nous
-les fait découvrir. Nous avons contre nous notre éducation et notre
-milieu, que dis-je? notre famille, et j'oublie à dessein les préjugés
-du monde et la législation des hommes; puis, nous rencontrons parfois
-un Ethal, et alors, il est trop tard pour vivre l'existence, la seule
-pour laquelle nous étions nés, et cela à l'heure même où nous apparaît
-notre voie.
-
-Trop tard, trop tard, c'est le croassement ordinaire du destin en
-réponse au triste «never more» de l'expérience, _jamais plus, jamais
-plus_.
-
-Je vous ai vu, avant-hier, vous débattre en proie à d'horribles
-visions, pendant cette fumerie d'opium qui n'était pas de l'opium,
-mais du haschisch, l'opium ne se fume pas ainsi, et à cette
-tromperie, j'ai bien reconnu Ethal. Je vous regardais pâlir, suer à
-grosses gouttes, râler et étouffer avec des gestes et des mots
-incohérents, toute une mimique d'agonie où je retrouvais d'affreux
-souvenirs; et une grande pitié m'a pris, la pitié d'un malade guéri
-pour un autre malade atteint de son cas, une sympathie égoïste m'a
-poussé vers vous; et ayant cru deviner en nous deux quelque parité de
-goûts, d'affinités et de souffrances, je suis venu spontanément à
-vous, et comme je suis le plus vieux, sinon dans la vie, du moins dans
-son expérience, je suis venu vous prêter mon flambeau et vous crier
-«Gare!» au bord du précipice, Vous pouvez encore éviter la chute.
-
-Et j'écoutais cet homme, comme on boit un philtre.
-
-
-
-
-AUTRE PISTE
-
-
---_16 novembre 1898._--Et je ne suis pas parti! La pluie ruisselle,
-les arbres des avenues se dressent, lamentables, sur un ciel en colle
-de pâte; dans des flaques d'eau noire, c'est l'horreur des stations de
-fiacres et la bousculade des parapluies, c'est le Paris de boue et de
-spleen de novembre, et sir Thomas Welcôme cingle vers du soleil. Un
-paquebot des Messageries maritimes l'emporte vers les Indes odorantes
-et lointaines, les Indes des forêts de bambous, des étangs sacrés et
-des temples... Un mot d'Ethal, une heure d'entretien avec cet Anglais,
-une soirée passée au cabaret avec lui ont suffi pour me retenir.
-
-Comme il a vu clair dans mon âme! On ne peut rien cacher à cet homme.
-Je nous revois encore dans la salle commune de ce restaurant, entre
-les hautes glaces incendiées de lumière électrique, dans
-l'éblouissement des cristaux des lustres, avec, autour de nous, tout
-ce public de filles et d'hommes en habit noir. On dînait par petites
-tables, les filles se ressemblant toutes dans leur nudité diamantée
-jaillie des corsages, et leur maquillage de pastel; toutes sveltes,
-amenuisées, avec des yeux trop grands et trop mobiles dans des visages
-ovales, et, sous l'ondulation de leur coiffure en conque, s'efforçant
-toujours d'évoquer l'image de Willie, ce type à la fois vaporeux et
-aigu de la fin du dix-huitième, que la folie du bibelot et l'agiotage
-des brocanteurs ont mis à la mode, fini par imposer dans le monde de
-la haute banque et des grands cercles. Dans la travée des tables,
-c'était le va-et-vient continuel des arrivées et des sorties, les
-effets des somptueux manteaux de soir, le miroitement des soies et des
-gazes, les bonjour et les bonsoir criés d'une table à l'autre avec des
-voix de tête, les petits coups d'oeil de satisfaction des hommes l'air
-volontairement froid, leur ennui affiché, tous les gestes pour la
-galerie, toute la comédie coutumière de cette ménagerie de luxe,
-qu'est un restaurant de nuit.
-
-Pourquoi Claudius m'avait-il conduit dans ce cabaret, lui qui connaît
-ma haine de la galanterie et du monde? Et, comme, exaspéré par toutes
-ces mines, ces oeillades fardées et ces sourires de lupanar, je
-revivais, par contraste, les larges échappées vers la vie libre et
-saine de l'entretien de l'avant-veille, l'ivresse des instincts et des
-civilisations jeunes dans le bleu du ciel et le bleu de la mer, toute
-la santé et la force des existences au soleil; comme je lui vantais,
-en un mot, tout le philtre d'énergie que m'avait versé hier
-l'enthousiasme de Welcôme:--«Oui, je connais le couplet, avait tout à
-coup ricané Claudius, Bilbao, Marseille et Barcelone, les prunelles
-claires des matelots, la science de la vie, l'amour de l'action appris
-dans les grands yeux des passagères... et dans l'argot des rouleurs de
-quais, sans doute! Je reconnais bien là ce cher Thomas.
-
-«Mais il ne vous a pas tout dit.
-
-«A côté des êtres d'instinct et de passion qu'enfantent une grande
-ville maritime, ses chantiers et son port, il y a aussi les créatures
-de luxe et d'exception, aussi prévues que les goules enjoaillées dont
-la présence ici vous excède, effrayant produit, comme elles, de la
-luxure cosmopolite et de l'ennui des civilisations.
-
-«Ceux-là, sir Thomas ne vous en a pas parlé; mieux, il a négligé de
-vous en esquisser le portrait, car il fait partie de la bande, la
-bande des blasés et des chercheurs d'impossible qu'on retrouve
-partout, à Bahia comme à Marseille, à Tanger comme à Cadix, à Toulon
-comme à Brest, au Havre comme au Caire, roulant la lie de leur âme
-fangeuse et fine dans les fumeries d'opium comme dans les «music
-halls» et les «American Stars».
-
-«Voulez-vous leur signalement?... Femmes à silhouette androgyne vêtues
-de drap bleu de matelot, Anglais millionnaires au teint cuit de porto,
-nuques hâlées et violentes, regards aigus et pâles, tous propriétaires
-ou passagers de grands yachts; l'armée des juifs errants de
-l'ivrognerie et de la perversité, que vous connaissez aussi bien que
-moi, puisque vous avez été à Alger et au Caire; tous ceux qui,
-désoeuvrés, désemparés ou déclassés, vont promener par la mer remueuse
-la fièvre de leurs sens excédés ou le renom gênant de leurs tares.
-
-«Ah! sir Thomas Welcôme se prétend guéri; il vous l'a dit, n'est-ce
-pas? Eh bien, il a menti; il vous a trompé, comme un misérable possédé
-qu'il est, car, dans les rues montantes de la kasbah, pas plus
-qu'autour des mosquées du Caire, dans le clair-obscur des souks de
-Tunis, pas plus que dans les huttes de boue et de roseaux des villages
-du Nil, il n'a jamais rencontré les liquides yeux verts dont la
-lointaine et captivante promesse lui a fait tout abandonner, les êtres
-chers comme les habitudes invétérées, plus fortes souvent que les
-affections; je le sais de lui-même. Avec moi, il ne ment pas; il ne
-peut me mentir, et partout, dans les ruelles assourdissantes de
-Constantine comme dans les cafés maures de Biskra, la déesse syrienne,
-l'enivrant fantôme d'Orient, Astarté l'a partout déçu, partout trompé,
-partout menti, comme il ment lui-même, épris du mensonge qu'il
-poursuit.
-
-«J'ai voyagé des années avec lui.
-
-«Les avons-nous pourtant assez souvent suivies, les femmes empaquetées
-de soieries et de voiles des pays du soleil, femmes arabes ou
-mauresques, se rendant soit à la mosquée, soit au bain, quand elles
-descendaient, trébuchantes, les degrés des ruelles baignées d'ombre!
-avons-nous assez longtemps interrogé, sous le haïck, leurs longs yeux
-d'extase et de langueur, ces yeux uniformément mouillés de kohl,
-implorants comme ceux des gazelles, mais, quand on les regarde bien,
-brillants et durs comme la prunelle miroitée des oiseaux, vides et
-froids yeux de jais, car tous les yeux sont noirs sous ces ciels de
-lapis, et aucun des êtres rencontrés là-bas, autour de la pyramide de
-Chéops comme dans le désert de pierre de Pétra, ne tiendra la promesse
-d'Astarté.
-
-Ni l'Oued-Naïl, ni même l'ânier fellah, nul d'entre tous ces animaux
-d'Orient n'a su nous offrir le terrible et doux regard d'aigue-marine
-que Thomas cherchait et qu'il poursuit encore, tout guéri qu'il se
-prétende.
-
-Au fond, bien plus malade que vous, mon pauvre ami! oui, que vous!
-
-«Sir Welcôme est le pire des possédés, et si j'ai tenu à vous le faire
-connaître, c'est justement pour vous faire toucher du doigt votre mal
-et vous prouver que la guérison n'est pas là-bas, mais ici, où la
-dernière de ces femmes--ou la première à votre gré,--peut vous donner
-le regard introuvable, sous l'impression d'un sentiment que vous
-devinez... Oh! ce n'est ni le désir, ni l'amour, vous êtes trop riche
-pour les inspirer.
-
-«--Et c'est?...
-
-«--Je vous le dirai si vous me promettez de ne pas partir, si vous me
-donnez votre parole de ne pas essayer de rejoindre sir Thomas Welcôme,
-dont vous allez, je gage, recevoir demain un télégramme, daté de Nice
-ou de Marseille... Mais ce salmis de bécasse se refroidit; vous savez,
-cher ami, que la bécasse n'attend pas.»
-
-
-_19 novembre 1898._--«Le _Lahore_ part lundi; vous avez le temps de
-faire vos malles. Bouclez-les et venez me rejoindre à l'hôtel de
-Noailles. Le _Lahore_ est le premier marcheur de la Compagnie. Nous
-serons le 5 janvier à Singapoor.
-
- «WELCOME.»
-
-Claudius avait deviné juste. J'ai trouvé ce télégramme en rentrant
-chez moi. Le montrerai-je à Ethal?
-
-
-_20 novembre 1898._--«Je le savais.» Et Claudius pose négligemment la
-dépêche entre nos deux couverts. Nous déjeunons ce matin ensemble, et,
-après les huîtres, je n'ai pu résister à l'envie de lui communiquer le
-télégramme. Il n'a pas eu le sourire sardonique que je prévoyais; son
-triomphe a été le plus naturel; il a redemandé du cumin au maître
-d'hôtel, car il assaisonne tout ce qu'il mange d'un tas de condiments
-exotiques et bizarres, a exigé du céleri et du safran pour se
-confectionner dans un ravier je ne sais quel hors-d'oeuvre à saveur
-violente, y a trempé une langue délicate, et puis, revenu tout à coup
-à la conversation: «Alors, vous ne partez pas?... Eh bien, tant mieux!
-Sir Thomas Welcôme a eu jadis, à Londres, une assez fâcheuse histoire,
-et j'eusse été en peine de vous savoir voyageant avec lui.--Comment?
-Et vous me laissiez?...--Pardon. J'aurais influencé votre
-détermination, si je vous avais prévenu avant décision prise. Nous
-autres Anglais, nous avons le respect absolu de la liberté d'autrui;
-vous étiez libre de partir, et j'avais le devoir de vous laisser cette
-liberté entière.
-
-«J'ai pu vous avertir de l'inutilité de votre voyage et vous
-convaincre, par l'exemple même de Thomas, de la vanité de vos efforts.
-Thomas vous avait menti en vous vantant sa guérison; j'avais le droit
-de détruire son mensonge, puisqu'il en avait fait un argument; mais je
-n'avais pas celui de vous révéler sur Welcôme un détail de sa vie ou
-de son passé qui eût pu sinon vous détourner de partir, du moins vous
-donner à réfléchir.--Il y a donc sur lui?... Et Claudius, sans même
-relever mon objection: «Maintenant que votre décision est prise, je
-puis vous apprendre ce qu'on appelle, à Londres, la malheureuse
-aventure de sir Welcôme et le danger que vous avez couru.--Un danger!
-Et vous ne me préveniez pas! Vous me laissiez, de gaieté de coeur,
-courir au-devant!...--Parfaitement! On n'évite pas sa destinée. Et
-puis, n'auriez-vous pas tout mérité par votre manque de confiance
-envers moi?--Mais c'eût été une traîtrise!--Pas pire que la vôtre,
-puisque je vous ai promis la guérison et que vous changiez de
-médecin.--Et l'histoire de Thomas, la malheureuse aventure de sir
-Welcôme, comme vous dites à Londres?--Ah! quelle impatience.
-Modérez-vous. Je ne serai pas assez naïf pour vous la conter. Vous
-pourriez me soupçonner de l'avoir inventée pour les besoins de la
-cause, _testis unus, testis nullus_. Je vous la ferai détailler tout
-au long par un de mes compatriotes, sir Harry Moore... Moore, le gros
-entraîneur de Maisons-Laffitte. Nous le trouverons certainement ce
-soir, à cinq heures, au Tattersall, ou vers minuit au bar de la rue
-Auber... Inutile d'insister, je ne vous dirai rien. Vous seriez en
-droit de suspecter mon dire. Laissez-moi seulement vous féliciter
-d'avoir su résister à la mélancolie éloquente des grands yeux de
-Thomas: ils ont la réputation d'être très persuasifs.--Que
-voulez-vous dire?--Rien. Harry Moore vous expliquera. Voulez-vous,
-en attendant cinq heures, aller chez Jane de Morrelles?...--Jane de
-Morrelles?--Oui, le 62 de la rue Washington. J'ai reçu ce matin une
-circulaire: tout un arrivage de province, de vraies primeurs, dont une
-petite de Bayonne.
-
-Ces Basquaises sont d'une pureté de formes et d'une élégance rare sur
-le marché parisien: et puis, il y a parfois de beaux yeux celtes parmi
-ces populations des Pyrénées, des yeux qui ont reflété l'eau des
-gaves, l'eau froide et verte des torrents. Dans un visage ambré ces
-sortes d'yeux sont singulièrement éclairants; et puis, ces petites de
-province, qui ne sont pas rompues au métier, ont parfois aussi de
-jolis gestes effarouchés, des semblants de pudeur, des reculs de biche
-traquée. Ce sont de vrais claviers de sensations; et quand on sait
-doser avec elles la surprise et l'épouvante, on peut obtenir de jolis
-regards... C'est un si puissant piment de volupté, un tel agent
-nerveux que la terreur!»
-
-
-
-
-LE SPECTRE D'IZÉ
-
-
-_25 novembre._--La fastidieuse et l'horrible journée que nous avons
-traînée chez cette Jane de Morelles, la plus horrible et écoeurante
-soirée ensuite au Moulin-Rouge, et puis l'affreux une-heure-à-deux
-dans ce bar anglais, avec ce géant apoplectique d'Harry Moore, et ses
-ignobles révélations sur sir Thomas Welcôme... sir Thomas Welcôme! un
-des seuls êtres qui m'aient marqué un peu de sympathie, la seule âme,
-en vérité, vers laquelle je me sois senti attiré.
-
-On dirait que cet Ethal prend plaisir à déprimer en moi toute énergie,
-à détruire toute illusion... Il m'en reste donc, après tant de misères
-physiques et morales!
-
-Avec cet Anglais, j'ai la sensation de m'enfoncer dans de la boue et
-de la nuit, la boue tiède, fluente et suffocante de mon cauchemar
-d'opium; l'air se raréfie à l'entendre, et ses atroces confidences ne
-remuent en moi que bas instincts et sales convoitises. Ce Claudius!
-
-Il porte avec lui comme une atmosphère de bouge; il y a quelque chose
-d'innomable dans ses insinuations et dans ses chuchotements. Et cet
-homme devait me guérir! Il a trouvé le moyen d'augmenter ma détresse
-morale. La détresse morale du duc de Fréneuse, quelle pitié! Je ne
-m'en sens pas moins englué dans je ne sais quels remous de vase
-parfumée et chaude, sous la serre molle et pourtant tenace de cet
-homme au regard de vautour!
-
-Oh! les lueurs troubles de ses yeux vairons sous leurs paupières
-membraneuses! On dirait que ses prunelles ricanent. Et l'étreinte
-odieusement caressante et pourtant si prenante de ses doigts cerclés
-d'énormes joyaux! Et la hideur de sa poitrine velue, cette large
-poitrine de portefaix qu'il avait mise à l'air chez Jane de Morelles,
-dans le débraillé de sa chemise! car il s'était mis à l'aise pour
-recevoir les petites. Je me demande encore comment je ne l'ai pas
-étranglé, tant son sans-gêne et ses façons ignobles m'ont soulevé le
-coeur. Il a drainé, ce jour-là, à travers mes derniers préjugés et mes
-derniers souvenirs, une pestilence de marécage, et tout s'est fané,
-flétri sous une haleine de malaria. Comme je le hais d'avoir ainsi
-tout détruit en moi! Comme je l'exècre de m'avoir ainsi sali sir
-Thomas Welcôme! Cela je le sens, je ne le lui pardonnerai pas. Oh!
-cette journée truquée, machinée par lui pour saccager en moi les
-dernières floraisons d'âme, cette journée, je ne l'oublierai plus
-maintenant, car elle a tué le peu d'enfance qui survivait en moi!
-
-Je suis entré, maintenant, dans la grande épouvante et la grande
-nausée, et, de ce jour, j'ai commencé à descendre, à glisser dans le
-noir, le mouvant, l'inconnu, le fétide, dans le suprême dégoût et de
-tous et de moi.
-
-
-_2 décembre 1898._--Oui, plus j'y réfléchis, cette atroce journée du
-20 novembre était truquée, machinée, voulue par lui, et la rencontre
-d'Izé Kranile dans les salons de l'entremetteuse y avait été préparée.
-Il sait que j'ai désiré cette fille, un désir de trois jours qu'elle a
-pris soin de faucher dans sa fleur avec une maladresse de pouliche
-entretenue, mais son image n'en était pas moins demeurée captivante
-dans mon souvenir.
-
-Il m'a fallu la retrouver dans cette maison de rendez-vous, elle, Izé,
-tombée dans les passades à dix louis et moins, elle, devenue le plat
-du jour de Jane de Morelles, la fourniture des boursiers mariés qui
-n'ont qu'une heure à eux, après la Bourse, et la primeur pour grands
-seigneurs étrangers de la rue Washington! Oh! le pincement au coeur
-(j'en ai donc un encore!) et l'étrange sensation de froid qui m'a
-couru sur l'échine quand, dans ce boudoir aux volets clos, où des
-petites impubères grimaçantes et fardées mimaient d'insipides
-caresses, le rire un peu gras d'Izé éclata en fusée, venu d'une pièce
-à côté! Avec quelle brutalité je repoussai la gamine, dont les
-quatorze ans (mettons-en dix-huit) chevauchaient paresseusement mes
-genoux avec de pressants appels à mon portefeuille! Oh! la maladresse
-de ces fausses innocences, et les cheveux entêtants de musc et frisés
-au petit fer des petits agneaux de Mme de Morelles! Izé Kranile était
-là!
-
-Je pressai le bouton électrique; la Morelles vint elle-même, toute
-souriante sous l'échafaudage compliqué de sa coiffure. «--La dame d'à
-côté!» Et ma voix était si rauque que son timbre m'impressionna. «--La
-dame d'à côté! Elle est libre. Le monsieur vient de partir; on n'a
-pas pu s'arranger: cette Izé est si fantasque!... (Et la Morelles
-s'interrompait comme si elle en avait trop dit.) Vous la
-connaissez?--Oui, une vieille connaissance... Je veux la voir, lui
-parler.--Pas de scène de jalousie, au moins.» Je haussai les épaules.
-Alors, la Morelles: «--Faut que je la consulte.» «--Voyons, laisse-le
-faire», intervenait Ethal, en secouant deux petites, pendues après lui
-comme deux chèvres après les pampres d'un dieu Terme. «--Mais c'est
-vingt-cinq louis, objectait peureusement Madame, Izé Kranile...»
-Vingt-cinq louis! Je les donnai à la matrone. Claudius réglait le
-champagne des petites, et nous suivions la traîne de moire gris-perle
-de Jane.
-
-Izé Kranile était assise, les jambes croisées, sur un divan; les reins
-accotés à des coussins, elle fumait du tabac d'Orient, et les
-épaulettes de sa chemise, glissées le long des bras, découvraient la
-nacre de ses épaules. Elles luisaient, ses épaules, moites et grasses,
-dans la pénombre des rideaux de fenêtre hermétiquement clos. Il
-faisait odieusement lourd et tiède dans cette chambre; je m'y cabrai
-dès le seuil, pris à la gorge par les stridences fauves déjà respirées
-une fois dans la loge d'Izé. Kranile était en jupon de dessous et en
-corset.
-
---«Tiens, c'est vous! faisait-elle sans se déranger à l'annonce de la
-Morelles égouttant de ses lèvres peintes:--«Izé, deux messieurs de ta
-connaissance.»
-
-«--Ah! c'est vous. Comme on se retrouve! en v'là une rencontre!
-Asseyez-vous. Vous faites donc la fête? A cette heure-ci, sans y être
-forcés! Faut-il que vous en ayez, du vice! Alors ça ne bichait pas, à
-côté? Morelles a voulu vous placer ses petites, ses petites du Midi,
-des marcheuses de la Gaîté-Rochechouart. On n'en a pas voulu aux
-Folies-Bergère. Vous ne montez jamais dans ces quartiers-là, vous
-autres, et on vous colle ça comme des primeurs. Vous êtes corrects: ça
-n'a donc pas marché? C'est comme moi. En v'là un pante! I' voulait que
-je mette mon costume du deux dans la _Princesse Angora_, et tous mes
-diamants, peut-être, encore... «Et ça, est-ce du toc?» lui ai-je dit
-en lui montrant mes gigots.
-
-Et Izé se donnait sur les cuisses des claques retentissantes, et
-l'ordure continuait à couler de ses lèvres. Comme elle était devenue
-crapuleuse! De quel bas-fond avait-elle rapporté cette voix enrouée
-et cette mimique de faubourg?
-
-Où j'avais laissé une étoile de music-hall, je retrouvais une fille de
-barrière. J'étais atterré; ma radieuse vision d'un soir, la Salomé
-fumante de fard et de sueur des Folies-Plastiques était tombée au
-ruisseau. «--Tu as toujours tes belles bagues? faisait-elle en me
-prenant la main.--Et toi, ricanait Ethal, fais voir si tu es toujours
-jolie.» Et il lui prenait le menton, lui penchait la tête en arrière
-pour lui regarder les dents. Jane de Morelles s'était levée et
-allumait les bougies.
-
-Izé Kranile était toujours jolie. Elle avait toujours dans son visage,
-large des tempes, étroit du bas comme un masque de faunesse, ses
-splendides yeux aux prunelles d'agate, ses larges yeux d'un blanc
-d'émail où s'irradiaient des lueurs grises et vertes, les fameux yeux
-qui ont regardé la mer; mais une expression d'infinie lassitude
-vannait et tirait son visage; le petit sourire triangulaire de sa
-bouche menue flottait maintenant, détendu malgré l'effort à retrousser
-les lèvres. Kranile était fanochée, éreintée par la noce et l'horrible
-vie où elle était descendue. L'enrouement de sa voix semblait répandu
-sur toute sa personne. Qu'elle était devenue commune! Et comme je la
-détaillais dans une angoisse. «--Qu'est-ce que cela?» m'écriai-je tout
-à coup, en désignant sur sa poitrine des rougeurs et des taches
-violâtres qui, partout, la marbraient. On eût dit des meurtrissures,
-des coups d'ongles et même des bleus où le sang extravasé serait venu
-mourir. «--Qu'est-ce que cela? faisais-je avec effroi. On t'a
-battue?--Non, on m'a aimée. Je suis avec un Grec.--Et un marlou!
-s'esclaffait Ethal. On t'a rouée de coups. Tu dois le payer cher, pour
-qu'il t'arrange comme ça!» Alors, elle, avec un rire canaille: «--Et
-ça, sont-ce des jeux de manants? faisait-elle en montrant
-orgueilleusement trois petites taches rouges sur son sein gauche.--Ça?
-ripostait Claudius, penché curieusement sur la peau d'Izé, mais ça en
-est, ma fille: il faut te soigner.» Et ce monstrueux Ethal lâchait le
-mot tout à trac. «Salaud! se récriait la danseuse, ça, c'est une
-fantaisie de vingt-cinq louis la tache; avec celle que j'ai dans le
-dos, une bagatelle de deux mille au nabab qui s'est offert ça: c'est
-une brûlure de cigarette.--Comment! il y a des hommes qui s'amusent à
-brûler les femmes pour leur plaisir? Abîmer une créature comme toi!
-Mais à quels cochons as-tu donc affaire?--Il faut vivre, résumait
-cyniquement Izé. Et puis chacun a ses petites passions, n'est-ce pas,
-chéri?» Et elle clignait effrontément de l'oeil en me regardant, sa
-main sournoisement glissée sur ma nuque y promenait des doigts
-caressants et fureteurs.
-
-Je me dégageai écoeuré: «Vingt-cinq louis, la brûlure! Est-ce que ça
-fait mal?--On s'y fait.--Vingt-cinq louis! J'ai envie d'essayer. Tu
-permets?» Et cet affreux Ethal faisait mine d'allumer une cigarette.
-«Ça, Claudius, je vous le défends. Partons; j'en ai assez.» Et je
-l'empoignai et je l'entraînai de force, en laissant cinquante louis à
-Izé. «Toujours maboul! concluait la fille en raflant les billets de
-banque. Hé! madame Morelles, un soda et un peu d'éther.»
-
-Dehors c'était la pluie, les flaques de boue et la détresse des becs
-de gaz clignotant dans la brume, les trottoirs luisants et la fuite
-hargneuse des passants guettés par les filles à l'angle des trottoirs!
-
-C'était l'heure où Paris s'allume. Toute la boue de la ville coulait
-vers la débauche, et j'avais toute cette boue dans le coeur.
-
-Nous dînâmes au cabaret; le soir, ce fut une écoeurante tournée dans
-les boîtes à musique de Montmartre, la pilule amère des idioties cent
-fois ressassées et des funèbres gaietés de la Butte, toute la veulerie
-d'une vadrouille dans les endroits où l'on s'amuse, et nous finîmes au
-Moulin-Rouge.
-
-De pauvres filles rongées d'anémie, du vice besoigneux et triste, de
-la misère en haillons de soie et des badauds excités de sales
-convoitises autour de dessous douteux remués par des professionnelles;
-toutes les hontes d'un prolétariat de luxure secouées, à heures fixes,
-pour émoustiller l'ennui de calicots et de petits bourgeois. Et c'est
-là qu'Ethal prétend me faire rencontrer le regard. Partout le spectre
-d'Izé m'obsédait; à travers toutes les filles rencontrées, c'était la
-même lassitude éreintée et morne, les mêmes ordures débitées au
-passage pour allumer la salauderie des hommes, la même crapulerie dans
-la voix et le geste.
-
-«Des veaux, des veaux», comme dit le peintre Forie, qu'il nous fallut
-remorquer toute la soirée pour l'avoir trouvé, à dix heures, dans je
-ne sais quel cabaret du Ciel ou des Assassins!
-
-Et dehors toujours la pluie, la ruisselante pluie pleurant sur la
-ville et pleurant dans mon coeur, l'affreuse odeur de chien mouillé
-retrouvée dans tous les endroits, et sur les boulevards extérieurs le
-guet des misérables prostituées en jupons crottés, et, derrière les
-vitres des marchands de vins, la manille oisive de leurs souteneurs.
-
-Le Paris de luxe et de plaisir que chantent les poètes de Montmartre!
-
-Et, enfin, à minuit et demi, pour couronner ce calvaire, la rencontre
-annoncée et prévue d'Harry Moore, l'entraîneur de Maisons-Laffitte,
-dans le bar de la rue Auber, la flânerie autour du comptoir, le poison
-âcre et pimenté des cocktails et, entre deux hoquets de gin, les
-salissantes histoires de ce bookmaker bavant à plaisir sur sir Thomas
-Welcôme, et, avec de gros rires, tuant, assassinant en moi la
-mélancolique et belle figure de Thomas, comme dans la journée cet
-odieux Ethal avait détruit en moi la vision d'Izé.
-
-Izé devenue un gibier de maison de rendez-vous comme Thomas Welcôme un
-condamné de hard labour... Une journée de spectres, en vérité!
-
-
-
-
-CLOACA MAXIMA
-
-
-Ici des lacunes déroutantes, des erreurs de date involontaires ou
-voulues, des altérations d'écriture, une déconcertante incohérence
-dans tout le manuscrit, son auteur évidemment frappé, malade.
-
-
-_Janvier 1899._--Cette salle de première! C'était bien la grande
-infamie avec l'étalage, aux bords des loges, de tous les diamants
-opimes des fortunes mal acquises et de la prostitution. Toutes les
-chevronnées du vice étaient là, déshabillées dans des robes de parade
-et, sous le maquillage savant, figées d'orgueil et le sourire aux
-lèvres, pareilles à des idoles triomphales sous la flamme des colliers
-et l'or faux des cheveux teints, toutes flanquées d'une notoriété des
-lettres ou de la politique, apprentis ministres ou académiciens de
-demain, toutes, radieuses d'afficher, comme amant ou mari, elles, les
-ex-filles à la mode, l'homme aujourd'hui en vogue, car on les épouse
-maintenant.
-
-Dans les baignoires, aux fauteuils d'orchestre, c'était, attiffée
-d'étoffes légères, la grâce frêle et tourmentée des acteuses de petits
-théâtres et des filles cotées du jour, des Kranile et des Willie, les
-petites femmes à tête diminuée et fiévreuse, alourdie par des cheveux
-épais, la plupart l'air de pages insolents et précieux avec leur
-profil d'une délicatesse mièvre, et toutes dégageant un charme
-obsédant et pervers... Et, là-dessus, la veulerie des hommes, leur
-teint de poisson bouilli aggravé par le blanc de porcelaine des
-plastrons, le rictus de leur bouche molle, la lassitude éreintée de
-leur démarche et la laideur de leurs yeux cuits: toute la noce, et
-puis les faces fielleuses de la critique, les oeillades obliques des
-augures jugeant tacitement la pièce, et toute l'ignominie des «chers
-confrères» et des poignées de mains complices, le complot organisé des
-couloirs.
-
-Ce spectacle, je l'avais pourtant cent fois vu, et jamais je n'avais
-encore perçu avec tant d'acuité la laideur des masques! Jamais, à
-travers le mensonge des parfums et des fards, mes narines n'avaient
-si cruellement démêlé l'atroce odeur de putréfaction d'une salle de
-théâtre. Toutes ces femmes et tous ces hommes dans ces loges, j'en
-connaissais les vices et les tares, les misères et les scandales,
-comme ils connaissaient, eux, la détresse de ma vie et les affreuses
-légendes chuchotées sur mon nom.
-
-D'abord, n'étions-nous pas là pour confronter et afficher cyniquement,
-chacun, notre personnalité viveuse et parisienne, notre belle gloire
-boulevardière, faite de hontes d'hier et de désastres de demain? Et,
-au mouvement d'une lorgnette braquée sur moi, au dessin d'un sourire
-d'une femme aux écoutes, je devinais et mon nom prononcé et les propos
-tenus...
-
-Et c'était, dans une avant-scène, le gros Naiderberg enrichi par dix
-faillites, Naiderberg, dont les exécutions à la Bourse se soldent par
-des achats de villas à Cannes et de grands hôtels en Suisse,
-Naiderberg, bouffi, boursouflé de graisse malsaine, avec sa face de
-lèpre blanche et son allure de suffète; puis, en suivant le rang dans
-les loges, les trois frères Helmann, l'air de squelettes d'oiseau avec
-leurs épaules hautes, leurs maigres torses en proue de navire et leurs
-museaux de peseurs d'or, lèvres minces, nez plus minces et yeux plus
-minces encore, mais d'une luisance jaune de métal sous leurs
-clignotantes paupières, tous les trois banquiers et entretenant en
-commandite la belle Conchita Merren, épanouie comme un camélia blanc
-devant leurs trois habits noirs; et puis Maicherode, encore un
-banquier, celui-là, mais viennois, Viennois expulsé de Vienne, qui
-affiche bruyamment cette pauvre Nelly Ferneil, son paravent, et dont
-la devise, cueillie à la Préfecture et chuchotée dans les maisons
-closes, est: «Laissez venir à moi les tout petits enfants», tous,
-Juifs naturellement, naturalisés français, mais cosmopolites et
-maîtres de Paris.
-
-Suivaient les hommes politiques dans les loges des muses
-gouvernementales et sémites, ceux dont on cite les prix tarifés
-d'abstention et d'amendement, les grands journalistes à tant
-l'article, ceux qui, pour cinquante louis, loueront la pièce ou n'en
-parleront pas, et les rancuniers, ceux qui dénigreront quand même,
-parce que la direction a rendu le manuscrit ou l'étoile de la troupe
-l'invitation à souper, quand ce n'est pas le carnet de chèques.
-
-Et dans le troupeau je reconnaissais, svelte et cambré dans son frac
-à revers de moire, du Bois-Evrard, le beau du Bois qui exploite les
-filles et se bat pour elles au besoin; de Marsonnet, le peintre qui a
-épousé sa maîtresse sans réfléchir que la fortune de Nina Marbeuf
-était viagère et passait à sa mort aux trois enfants, qu'elle a du
-baron Harneim; Destelier, l'éditeur qui n'édite que des dreyfusards,
-et Dorimo, son confrère, qui n'édite que des nationalistes, mais qui
-tous deux lancent en dessous main, l'un les livres de Gyp, parce que
-Gyp rapporte, et l'autre, les pamphlets d'Ajalbert, parce que le
-pamphlet, à l'étranger, ça est du pain; toutes les hypocrisies et
-toutes les audaces, toutes les honorabilités en façades, dont
-l'intérieur est en lézardes, depuis les épouseurs de dots adultérines,
-de par les millions de pères naturels juchés dans une austérité
-scrupuleuse et tardive, jusqu'à de Saint-Fenasse, qui tire aux courses
-les chevaux que lui fait monter son frère, et Marforade, le poète
-anarchiste aux gages de Fraynach, qui reproche à Moreuse d'aimer
-l'armée à l'École militaire et vit dans l'intimité d'un masseur; et,
-alors, venu pour la divette du théâtre, cette délicieuse et fragile
-Éva Linière, ses grands yeux d'ange de Gozzoli, effarants, effarés,
-sauvages et prometteurs et si drôles à trouver dans sa face de
-gavroche, tout le Lesbos des premières, toutes les femmes damnées
-qu'attire à nos spectacles le charme alliciant des professionnelles du
-travesti; et c'était, blanche de sa beauté grasse et blonde
-d'Irlandaise, Maud White, dans la loge de l'Altorneyshare la vieille
-duchesse de la soirée d'Ethal, plus recrépie d'onguents et plus
-spectrale que jamais sous les pustules nacrées d'une armature de
-perles, qui faisaient ses vieilles chairs verdissantes, la vieille
-Altorneyshare avec le frère et la soeur.
-
-Dans une baignoire, la gorge lourde de la marquise Naydorff voisinait
-avec la taille épaisse d'Olga Myrianinska: la Slave et la Sicilienne,
-acoquinées par les mêmes goûts, étaient là aussi pour les épaules
-gamines et le visage amaigri d'Éva Linière, cinglante d'éphébisme dans
-un Polyte de l'«Orestie.»
-
-Cette Éva! c'est pour elle aussi que Muzarett, le svelte et fin poète
-grand seigneur, cambrait là, dans un fauteuil, son torse, on eût dit,
-corseté et sa petite tête ridée et inquiète. Le Delabarre, le musicien
-qui les affole toutes, l'accompagnait; les deux ennemis avaient fait
-la paix, réconciliés dans le culte équivoque et capiteux de
-l'actrice.
-
-Je reconnaissais là aussi tous les Anglais gourmés et lustrés de la
-soirée de Claudius. Disséminés dans la salle, mais reconnaissables à
-leurs faces poncées et lourdes, on eût dit tirées par des mâchoires
-pesantes, ils communiaient tous, eux aussi, dans la religion nouvelle
-et c'était comme la célébration d'un rite dans toute cette salle, où
-les jambes menues de l'actrice tenaient en haleine tous les hommes et
-toutes les femmes dans l'attente et l'espoir d'un accident de maillot.
-
-Et devant tous ces spectateurs à groin de porc et ces spectatrices à
-face convulsée de goule, le souvenir d'une eau-forte de Rops
-s'imposait, une effroyable et justicière eau-forte, où la Luxure, la
-Luxure impératrice du monde, est stigmatisée sous les traits d'un
-squelette couronné de fleurs, mais un squelette on peut dire sirène,
-car au-dessous des vertèbres du torse s'épanouit une croupe charnue,
-et deux jambes fusent, deux jambes rondes de statue ou de danseuse,
-qui épousent les reins en forme de beau fruit.
-
-Et, comme la vision se précisait obsédante, l'actrice en scène
-devenue pour moi décharnée avec la tête de mort apparente sous la
-face, et les jambes et les reins demeurés seuls eurythmiques et
-charnels, et que je me sentais sombrer dans la terreur devant ce
-spectre concentrant sur lui les yeux vides et fous de toute une salle
-de masques; une femme entrait dans l'avant-scène de gauche et, tous
-les regards, toutes les jumelles s'étant tournés vers elle, je
-subissais malgré moi l'effluve magnétique et dirigeais mes yeux vers
-la nouvelle venue. C'était une longue et svelte jeune femme toute pâle
-dans une exquise toilette bleu pâle, qui la faisait plus pâle encore!
-
-Pâleur inquiétante d'hostie, visage d'un ovale aminci à l'expression
-spirituelle et souffrante, les yeux comme agrandis, d'un outre-mer
-tournant au noir, dans des cernes bleuis, meurtris, tachés de nacre,
-elle personnifiait, l'étrange et fragile créature, la psychique beauté
-du vingtième siècle. Où avais-je déjà vu ce nez délicat aux narines
-mobiles et vibrantes et le halètement de cette poitrine plate, de
-cette taille trop mince sous les plumes légères de l'éventail, où ce
-sourire d'émail incisif et charmant, ce rire du bout des dents entre
-le rouge des lèvres?
-
-Et tous les yeux dévoraient cette pâleur, toute la luxure de cette
-salle buvait le philtre de cette beauté de fièvre et d'agonie.
-C'était, dans les prunelles et les sourires allumés, la même
-excitation qui, tout à l'heure, avait salué l'entrée de l'actrice en
-scène et, une minute avant, soulignait les déhanchements et les gestes
-osés du travesti.
-
-Un homme et une femme accompagnaient la créature à la robe bleu pâle,
-et dans l'homme je reconnaissais le mari, un mondain de lettres, sans
-moins de talent que les gens du métier, mais sans plus non plus. La
-femme était la princesse de Seiryman-Frileuse, l'archimillionnaire
-yankee que sa dot a imposée au faubourg, la petite tête de passion et
-d'énergie déjà remarquée dans l'atelier d'Ethal.
-
-«La jolie Mme Stalis avec la princesse de Seiryman... Alors, elle
-aussi?»
-
-Toutes les androgynes de la salle tenaient leurs jumelles braquées sur
-l'avant-scène et détaillaient l'Américaine et sa nouvelle amie, les
-unes admirantes, les autres dénigrantes, toutes mordues dans leur
-chair par la même hystérie et par le même désir; les hommes, eux,
-lorgnaient et souriaient, ayant compris.
-
-Sur la scène, Éva Linière continuait de cambrer une anatomie de jeune
-page dans le maillot mauve étoilé d'argent mat d'un Oreste d'opérette,
-hellène de Montmartre et très grec d'Asie.
-
-«Tous marchent, toutes et tous, ricanait à mon oreille Ethal dont
-j'avais totalement oublié la présence, anesthésié dans la stupeur du
-spectacle ambiant et des visions suggérées, tous et toutes, comme
-l'affiche.»
-
-«Paris qui marche» était le titre de la pièce, une idiote revue à
-grand spectacle, toute en décors et en nudités féminines.
-
---«En effet, remarquez, Éva Linière ou la petite Mme Stalis, c'est le
-même genre de beauté gracile et poitrinaire, le même charme de
-chlorose et le même piment maladif, Vénus de Père-Lachaise, chairs en
-verre de Venise, l'attrait de la fragilité où s'allume la brutalité
-pressée et jouisseuse des brasseurs d'affaires, des agioteurs et des
-parvenus.....
-
-«A ces arrivés d'hier il faut des mièvres élégances de fin de race; la
-sensation se décuple à la pensée qu'ils brisent et meurtrissent des
-délicatesses de duchesses ou de vierges: broyeurs d'or et broyeurs de
-chairs, remueurs de monde et cueilleurs de lys...
-
-«Nous qui sommes des raffinés, nous y sentons surtout l'odeur du
-cadavre. Il ne faudrait pourtant pas s'emballer; je connais la
-délicieuse apparition de l'avant-scène. Mme Stalis possède la solide
-santé, Éva Linière aussi. Cette pâleur, cette langueur d'attitude, cet
-état fébrile des yeux et des lèvres sont des masques voulus. C'est par
-la douche, un régime de maison de santé, la marche le matin et les
-longues heures de repos, le jour, sur la chaise-longue, que cette
-Séraphita des premières et que cet éphèbe de beuglant parviennent à
-cet aspect chimérique et charmeur.
-
-«La beauté précieuse de Mme Stalis est la raison d'être du talent de
-son mari, qui promène à travers les salons ce spécimen de fleur rare;
-la phtisie cultivée de la petite Éva excite le client et achalande la
-maison. Le public en a pour son argent, et chacun fait ses affaires.
-Regardez-moi cette salle affolée sur ces deux maigreurs! Où les
-anarchistes ont-ils la tête, quand ils vont poser leurs bombes dans
-les cafés, à l'entrée des gares!
-
-«Voyez-vous le bouquet, dans une salle comme celle-ci! Les âmes et
-les choses y sont-elles assez mûres pour la bouillie finale! Et vous
-avez encore des pudeurs, des hontes de vous-même, et des timidités!
-Franchement, vous retardez, mon cher!
-
-«Regardez. Nous sommes à Rome!»
-
-
-
-
-LES MILLIONS DE SIR THOMAS
-
-
-Avant-hier soir, dans l'intimité du tête-à-tête et le silence de
-l'atelier d'Ethal, je me suis fait raconter en détail la fin
-mystérieuse de M. de Burdhes, dans laquelle fut si bizarrement
-compromis sir Thomas Welcôme, Welcôme qui vit, du jour au lendemain,
-se fermer devant lui tous les clubs de Londres et promène maintenant à
-travers l'Asie les millions de M. de Burdhes et la tare d'une
-réputation à jamais sombrée.
-
-Dans ce bar où Claudius m'avait traîné, cette nuit de l'autre mois,
-pour entendre Harry Moore raconter l'aventure, nous n'avions pu tirer
-du gros entraîneur que de balbutiants propos d'homme ivre, idioties
-obscènes coupées de lourds hoquets et de jurons saxons. Cet
-apoplectique ivrogne avait vomi sur Thomas sans l'atteindre, et les
-salauderies éructées à propos de Welcôme avaient souillé mon
-imagination et attristé mon souvenir, sans pourtant détruire la
-mélancolique et noble image que l'Irlandais avait laissée en moi. Les
-insanités de ce bookmaker soûl m'avaient seulement mis en défiance et
-juste assez inquiété pour atténuer mon regret de n'avoir pas suivi
-Thomas dans son exode dans l'Inde; car, en somme, cet ignoble Harry
-Moore n'avait rien articulé de précis.
-
-M. de Burdhes avait été trouvé assassiné dans une petite maison des
-environs de Londres où Welcôme avait l'habitude de se rendre et où
-tous deux et d'autres encore se retrouvaient, soi-disant pour célébrer
-les rites d'un culte inconnu rapporté de l'Extrême-Orient par M. de
-Burdhes.
-
-Cet excentrique avait la prétention d'imposer au monde une religion
-nouvelle, et le jeune Welcôme, alors dans la fleur de ses vingt-trois
-ans, était non seulement un des affiliés de la secte, l'adepte favori,
-le disciple préféré de l'original instigateur du culte, mais il en
-était aussi héritier; si bien que, le matin où M. de Burdhes fut
-trouvé étranglé dans le sanctuaire de Woolwich, sir Thomas Welcôme
-héritait de dix millions... Il est vrai que le jeune Irlandais avait
-passé cette nuit-là au cercle et qu'un éclatant alibi déroutait tout
-soupçon, mais la mort tragique de M. de Burdhes ne le mettait pas
-moins, à vingt-quatre ans, à la tête d'une des grosses fortunes des
-Trois-Royaumes; et, invoquant la fameuse théorie criminelle du _cui
-prodest_, toute la société s'arma de rigueur vis-à-vis du jeune
-millionnaire. Ce fut l'exclusion d'emblée des clubs et des salons.
-
-D'ailleurs, le meurtrier de M. de Burdhes ne fut jamais retrouvé.
-J'écris «monsieur» parce que Anglais ou plutôt Hollandais d'origine,
-mais habitant Londres depuis des années, de Burdhes avait eu cette
-originalité suprême de se faire naturaliser Français, option de
-nationalité qui lui attirait l'universel mépris de Londres. Mais les
-fêtes qu'il donnait, trois fois par an, dans Charing-Cross, et son
-excentricité même de fondateur de religion l'imposaient malgré tout à
-un monde de morgue et d'élégance, épris de faste et d'individualités
-violentes. L'Anglais a le plus grand respect de la liberté d'autrui:
-toute manifestation d'énergie et de personnalité est faite pour lui
-plaire, car elle satisfait en lui un goût d'indépendance inhérent à la
-race, et c'est déjà être Anglais que de mépriser les idées et les
-moeurs adoptées par les autres pays; mais c'est l'être tout à fait que
-de se distinguer et se particulariser par des manies affichées et
-l'insolence d'habitudes bien à soi.
-
-M. de Burdhes réalisait toutes les conditions requises pour intéresser
-et même garder la faveur de Londres, quoique naturalisé Français; mais
-se permettre de mourir assassiné et, du même coup, faire millionnaire
-un Irlandais sans fortune et d'une compromettante beauté de pâtre
-grec... La société de Londres fit payer à Welcôme et le scandale de la
-fortune imprévue et celui de la fin mystérieuse; le cant anglais, qui
-avait supporté le disciple de M. de Burdhes, n'en accepta pas
-l'héritier... Thomas Welcôme dut voyager. Les voyages, c'est l'exil
-volontaire. Il voyagera toujours maintenant.»
-
-Et, sans trop préciser ses insinuations, mais avec un art félin dans
-le sous-entendu et le dangereux emploi des hypothèses, toute une
-science trouble du jeu des probabilités, Ethal, devenu semeur de
-doutes, Ethal, de son débit monotone et lent, comme détaché, achevait
-de m'emplir d'épouvante et d'émonder mes dernières illusions.
-
-C'étaient maintenant des particularités sur ce M. de Burdhes et la
-petite maison du crime; le peintre semblait étrangement s'y complaire.
-
-Une espèce de dormeur éveillé que ce grand seigneur hollandais,
-toujours abruti d'opium et qui semblait avoir, dans ses yeux vitreux
-et son teint exsangue, gardé toute l'opprimante léthargie des poisons
-d'Orient...
-
-Dans les derniers temps de sa vie, ce de Burdhes combattait ses
-terribles besoins de sommeil par des courses folles, de véritables
-marches forcées prolongées très avant dans la nuit, au bord de la
-Tamise, le long des quais, par les rues désertes du West-End et de
-White Chapel même, les quartiers les plus dangereusement solitaires.
-Claudius l'avait beaucoup connu, et quand on évoquait devant le
-maniaque le péril de ces promenades nocturnes: «J'en ai vu bien
-d'autres en Orient, répondait-il avec un haussement d'épaules; il ne
-peut m'arriver rien, à moi. Et puis j'aime les aspects de coupe-gorge,
-le sinistre moderne du fleuve après minuit et l'abandon de ces quais,
-de ces avenues.» Et c'était, avec un pétillement dans les yeux, une
-description presque amoureuse d'une lueur falote de réverbère, d'un
-angle de rue suspecte ou d'un cab immobile arrêté sur la berge et se
-reflétant dans l'eau; puis il s'arrêtait tout à coup, comme en ayant
-trop dit, et rien n'était plus tristement éloquent que ses silences.
-
-Ce de Burdhes aimait passionnément le silence et la nuit!
-
-Est-ce dans une ces périlleuses sorties que de Burdhes fut victime de
-quelque agression nocturne? La complicité d'un des initiés de la foi
-nouvelle ouvrit-elle au contraire le pavillon de Woolwich à des
-assassins anonymes? Mais le mystère qui enveloppait sa vie se fit
-encore plus dense autour de sa mort.
-
-Ce fut une fin tragique, obscure, fleurant à la fois le crime et
-l'au-delà. Le meurtre, en tout cas, fut commis par un être au courant
-des pratiques et des habitudes de la victime, car M. de Burdhes fut
-frappé au milieu de ses dévotions, une nuit qu'il s'était rendu à la
-petite maison du culte et y veillait pour l'accomplissement de quel
-rite?... avec qui? ou seul?
-
-Prévenu en toute hâte par Thomas Welcôme, je fus introduit par lui
-dans le temple. La police, déjà sur les lieux, avait respecté la
-position du cadavre... Je n'avais jamais pénétré dans le fameux
-pavillon. Nul désordre dans le vestibule et les deux pièces que nous
-traversâmes d'abord: une simple décoration d'énormes paons de faïence
-posés à même des murs peints en jaune d'or. La troisième pièce
-méritait seule attention: Thomas, atterré, était demeuré au seuil!
-
-Cette chambre! Je la vois encore comme si c'était hier. Une tapisserie
-Louis XIV en faisait le tour: c'étaient, dans un jardin de terrasses
-et de colonnades, des guerriers costumés à la romaine avec des déesses
-aux tuniques astragalées d'alors; mais une étrange décoloration avait
-noirci les visages et les chairs, singulièrement éclairci les étoffes,
-si bien que sur le ciel devenu roux, au milieu du gris bleu des jets
-d'eau, c'étaient non plus des nymphes et des dieux, mais des démons à
-visage de nègre qui vous fixaient de leurs yeux blancs.
-
-Un lit très bas (on couchait donc dans ce temple?) un lit très bas et
-très large étalait presque à ras de terre des courtines de soie mauve
-ramagée de fleurs d'or; un monstrueux Bouddha veillait au pied; une
-psyché Empire le reflétait. Le lit n'était pas défait et, dans l'air
-épaissi d'encens et de benjoin, une veilleuse turque brûlait.
-
-Deux policemen étaient dans cette chambre: l'un d'eux souleva une
-portière.
-
-Là, dans un réduit de soieries d'un rose mat, sur un écroulement de
-coussins, de Burdhes gisait. Il était en tenue de soirée; un énorme
-iris blanc marquait sa boutonnière; il était tombé en arrière, les
-genoux plus hauts que le buste, et sa tête exsangue, aux narines déjà
-pincées, avait roulé de côté, mettant en saillie l'arête des
-maxillaires et la pomme d'Adam. La chute avait dû être violente et
-pourtant les vêtements n'avaient pas été fripés; à peine le plastron
-de la chemise avait-il été entr'ouvert. Une de ses mains crispées
-étreignait la chaînette d'argent d'un merveilleux encensoir. Pas une
-goutte de sang: seulement, au cou, à la place où la chair est plus
-douce et plus blanche, une ecchymose violacée tournant au brun
-jaunâtre, comme une morsure ou la succion d'un baiser long et lent.
-
-Le parfum de la pièce voisine régnait près du cadavre, encore plus
-tenace et plus fort; il s'y compliquait d'odeurs de poivre et de
-santal; un peu de fumée bleuâtre montait encore de l'encensoir.
-
-Au milieu de quelles pratiques, de quels rites de religion ignorée,
-la mort avait-elle surpris de Burdhes? Une énorme gerbe d'iris noirs
-et d'anthuriums rouges se dressait, hostile, hors d'un vase d'argent;
-et, sur un petit autel hindou, encombré de tulipes de verre et de
-ciboires d'or et de bronze, une étrange statuette se dressait: une
-espèce de déesse androgyne aux bras frêles, au torse plein, à la
-hanche fuyante, démoniaque et charmante, en pur onyx noir. Elle était
-absolument nue.
-
-Deux émeraudes incrustées luisaient sous ses paupières; mais, entre
-ses cuisses fuselées, au bas renflé du ventre, à la place du sexe,
-ricanante, menaçante, une petite tête de mort.
-
-
-
-
-LE GOUFFRE
-
-
-Dans l'atelier, où sa voix lente et monotone évoquait la petite
-Astarté d'onyx, impassible complice du crime de Woolwich, l'ombre
-s'était faite plus dense, plus équivoque aussi, comme ourdie de
-mystère par le verbe d'Ethal. Ainsi donc, Thomas Welcôme avait commis
-un meurtre.
-
-L'énigme de son charme était peut-être même dans son crime. Une
-atmosphère d'épouvante et de beauté enveloppe toujours l'homme qui a
-tué, et les yeux des grands meurtriers dardent à travers l'histoire
-d'hallucinantes lueurs, dont s'auréolent leurs figures, et ce sont
-encore les cadavres qui piédestalisent le mieux les héros.
-
- La Mort et la Beauté sont deux choses profondes.
- Si pleines de mystère et d'azur qu'on dirait
- Deux soeurs également terribles et fécondes
- Ayant la même énigme et le même secret.
-
- VICTOR HUGO.
-
-Toutes ces sanglantes pensées et les rimes même de ce quatrain, Ethal
-ne les articulait pas, mais il me les suggérait. Maintenant qu'il
-gardait le silence, je devinais que mon irraisonnée sympathie pour
-Thomas avait été surtout à l'assassin; la mélancolie de ce beau
-visage, tout de douceur et d'énergie, était faite à la fois du regret
-d'avoir tué et, qui sait? du désir de tuer encore. Le goût du sang est
-la plus noble des ivresses, puisque tout être instinctif est
-meurtrier. La lutte pour l'amour, la lutte pour la vie exigent la
-suppression des créatures, et Iaveh n'a-t-il pas dit: «Par les morts
-couchés, sur ma route, vous connaîtrez que je suis le Seigneur»?
-
-Tous ces conseils de mort, une bouche d'ombre les insinuait à mon
-oreille, une bouche d'ombre qui était peut-être celle du crâne
-symbolique de la petite idole phénicienne.
-
-Oui, Thomas Welcôme était un être d'instincts, et c'était là toute la
-puissance de son charme. Les instincts! Ne m'en avait-il pas vanté la
-salubre énergie, au cours de cet entretien enthousiaste où, sûr de son
-éloquence, il m'avait développé sa théorie sur la joie de vivre,
-trouvée dans la seule aventure, et l'ivresse des sensations décuplées
-dans la recherche de l'inconnu?
-
-Cette vie d'action, le meurtre d'un homme la lui avait donnée en lui
-permettant de remuer des millions, et c'est grâce à un cadavre qu'il
-avait pu vivre sa vie. Mais s'était-il libéré du remords?
-
-Qu'était-ce que cette obsession d'yeux glauques qui, lui aussi, le
-tourmentait? et ces têtes coupées dont il avait la hantise? le
-cauchemar du fellah assassiné sur les bords du Nil? et cette furie de
-promenades solitaires dans la banlieue nocturne des villes? En
-avait-il hérité aussi de M. de Burdhes? ou n'était-ce pas plutôt une
-manie de criminel inconsciemment ramené vers des décors de crime?
-
-Ethal se taisait, mais je sentais son regard appuyé sur le mien, et
-c'était, dans mon cerveau congestionné, comme le froid aigu d'une
-vrille. C'était son horrible pensée qui peuplait mon imagination
-d'idées de sang: les larves rouges du meurtre après les larves vertes
-de l'opium! Cet homme était bien l'empoisonneur que m'avait dénoncé
-Thomas! Cet homme, qui devait me guérir, exaspérait mon mal, et
-l'envie de l'étrangler que j'avais déjà eue, me faisait les mains
-fébriles, et mes doigts, involontairement, se crispaient.
-
-Ethal rompait de lui-même le silence:
-
---Vous devriez aller voir les Gustave Moreau, vous savez, le musée
-particulier qu'il a laissé à l'État; vous y trouveriez un précieux
-enseignement dans certains yeux de ses héros et l'audace de ses
-symboles.»
-
-Et il se levait pour me reconduire.
-
-Il avait pris un flambeau. Près de la porte, il l'élevait et me
-faisait remarquer, enlinceulée de serge verte, la châsse de verre où
-dormait sa poupée de cire, «la merveille de Leyde», comme il
-l'appelait, le morbide et fastueux bibelot attifé de vieux brocarts et
-modelé dans de la cire peinte, dont il me reprochait de ne pas
-apprécier l'indéfinissable et pourrissant attrait. Il écartait
-doucement un pan d'étoffe et, me montrant la poupée droite sous ses
-oripeaux couleur d'amadou, ses cheveux de soie floche en coulée jaune
-de dessous son béguin de perles: «Ma déesse à moi, ricanait-il,
-demi-caressant et sournois. La mienne est vêtue de la défroque des
-siècles, mais aucune tête de mort ne grimace sous sa robe: c'est la
-Mort elle-même, la Mort avec son fard et la transparence de ses
-décompositions. Notre-Dame des Sept Charognes! Vous connaissez celle
-des Sept Luxures. On ne peut pas toujours adorer celle des Sept
-Douleurs.»
-
-
-_Février 1899._--«Tous et toutes marchent!» L'ignoble refrain, dont
-Ethal rythmait, l'autre soir, ses racontars et ses lazzi sur le
-ramassis d'humanité de cette salle de première, ce leitmotiv d'infamie
-introduit dans la biographie de chacun, déprave et déforme tout autour
-de moi. La calomnie a fait son chemin, et, du fumier de tous ces vices
-complaisamment étalés par Claudius, du cadavre même de M. de Burdhes,
-toute une hideuse floraison a jailli d'images lubriques et de pensées
-honteuses. Cet Ethal! Il a tout flétri, tout souillé en moi; comme un
-virus empoisonne mon sang, et c'est de la boue qui coule maintenant
-dans mes veines. «Tous et toutes marchent!»
-
-L'obscénité me hante: les objets, l'art même, tout, à mes yeux,
-devient obscène, prend un sens équivoque, ignoble, m'impose une idée
-basse et dégrade en moi les sens et l'intellect.
-
-La forêt de Tiffauges décrite par Huysmans, le cauchemar sexuel des
-vieux arbres fourchus et des crevasses béantes des écorces a pris
-odieusement forme parmi la vie moderne, et c'est un possédé que j'y
-promène, un envoûté, un misérable et fol ensorcelé des magies noires
-d'autrefois.
-
-Ainsi ce Debucourt que j'achetai, il y a six ans, sur les quais, et
-qui représente, dans les tonalités attendries et délicatement nuancées
-du peintre, deux jeunes femmes serrées l'une contre l'autre et jouant
-avec une colombe, pourquoi ne m'inspire-t-il, ce Debucourt, que des
-idées malsaines? L'estampe en est pourtant assez connue. L'«Oiseau
-ranimé», s'intitule-t-elle. Poudrées, enveloppées des gazes et des
-linons flottants de l'époque, d'un coloris de chair adorable et d'une
-beauté aristocratique toutes deux, pourquoi ces créatures de fraîcheur
-et de grâce s'associent-elles dans ma pensée au souvenir de la
-princesse de Lamballe et de la reine?
-
-«Tous et toutes marchent!» Et c'est la plus ignominieuse calomnie du
-temps, les plus odieux pamphlets du père Duchêne, la salissure même
-des clubs jacobins que ressuscite à mes yeux cette estampe, et cela
-pour un geste d'une des femmes écartant son fichu de linon et retirant
-d'entre ses seins une colombe qui s'y était blottie.
-
-Et ce sont toutes les ordures débitées sur la liaison de
-Marie-Antoinette et de l'infortunée princesse qui assiègent alors ma
-mémoire. C'est comme une fièvre. Une frénésie de rut, de cruauté aussi
-m'investit, et, parmi les rumeurs grondantes d'un soulèvement de
-populaire, je me trouve tout à coup transporté dans le recul d'un
-siècle, par une chaude journée d'orage aux abords d'une prison. Une
-foule suante d'hommes en bonnet rouge, de portefaix à faces de brutes,
-la chemise débraillée sur des poitrines velues, me bouscule et
-m'étouffe; on vocifère; partout des yeux de haine. Un air lourd,
-empesté d'alcool, d'odeurs de crasse et de haillons. Des bras nus
-agitent des piques, et, avec un grand cri, je vois monter dans le ciel
-de plomb une tête coupée, une tête exsangue aux yeux éteints et fixes,
-le masque de décapitée qui hantait les nuits de Welcôme: le remords
-même du bel Irlandais, devenu mon obsession. C'est une tête de femme.
-Des hommes ivres se la passent de main en main, la baisent aux lèvres
-et la soufflettent. Leurs fronts bas et fuyants sont des fronts de
-forçats.
-
-L'un d'eux porte, enroulé autour de son bras nu, comme un paquet de
-lanières sanglantes, tout un noeud de viscères; il goguenarde, les
-lèvres ornées d'une équivoque moustache blonde, on dirait des poils de
-sexe. Et ce sont, autour de la moustache postiche, des propos
-ignobles, de gros rires outrageants. Et la tête oscille au-dessus de
-la foule, acclamée, huée, insultée et bafouée, brandie au bout d'une
-pique: la tête de la princesse de Lamballe, que les septembriseurs
-viennent de faire coiffer, friser, poudrer et raviver de fard avant de
-la porter à l'hôtel de Penthièvre et de là au Temple, sous les
-fenêtres de la reine.
-
-Et je me ressaisis, brisé, révolté et charmé d'horreur. Il y a quelque
-chose de pourri dans mon être. Les rêves où je me plais m'épouvantent.
-
-
-_Mars 1899._--Les bouges!
-
-Ethal m'a donné aussi le goût des bouges; il a éveillé en moi la
-dangereuse curiosité des filles et des voyous. Les yeux bougeurs des
-escarpes, les prunelles quémandeuses des gaupes de faubourg, tout ce
-vice aiguisé et brutal d'êtres ramenés par la misère à des gestes
-instinctifs, me requiert et m'attache.
-
-J'en arrive à arpenter, le soir, les boulevards extérieurs, à
-m'intéresser au guet rôdeur des filles;... la basse prostitution
-m'excite et m'affriande avec ses relents de musc, d'alcool et de blanc
-gras.
-
-Pis: après l'ivresse crapuleuse des bals musettes, j'ai connu le
-besoin hystérique d'en suivre les couples dans les escaliers gluants
-des garnis..., j'en ai poussé la petite porte à claire-voie et, avec
-une compagne de hasard, j'ai connu les transes des querelles et des
-marchandages entendus à travers la cloison, la fièvre délirante de
-ruts et d'amours de fauves aussi! Oh! le bruit des assauts surpris!
-Parfois des baisers finissaient par des coups, et c'était sur le
-plancher le raclement de sourdes luttes, d'atroces corps-à-corps; des
-voix de femmes qu'on étrangle criaient au secours; et les craquements
-des sommiers gémissants de secousses m'emplissaient moins de joie que
-certains affreux silences, après des râles et des sanglots. Et puis,
-la lancinante angoisse d'un crime peut-être commis, et les étreintes
-au coeur dans l'attente d'une descente de police.
-
-La rafle, la terrible rafle et la conduite à la Préfecture, qui jette
-au bas des lits les souteneurs et les filles et remplit d'apeurées
-galopades les couloirs des gîtes à la nuit; dire que moi, le duc de
-Fréneuse, j'ai passé des heures et des heures à attendre et à redouter
-cela!
-
-Oh! le poignant émoi des guets-apens et des rixes, les veillées
-d'effarement et de sueurs dans les meublés coupe-gorge du boulevard
-Ornano et des Quatre-Chemins, et le coup de couteau final au bout de
-tout cela, peut-être! Oui, je suis bien au bord du gouffre, Ethal ne
-peut me mener plus loin.
-
-
-
-
-UNE LUEUR
-
-
- Un soir que je dormais près d'une affreuse juive...
- BAUDELAIRE.
-
- Adieu: je sens qu'en cette vie
- Je ne te reverrai jamais!
- Dieu passe, il t'emmène et m'oublie.
- En te perdant, je sens que je t'aimais.
-
- Pas de pleurs, pas de plainte vaine!
- Je sais respecter l'avenir.
- Vienne la voile qui t'emmène,
- En souriant je la verrai partir.
-
- Tu t'en vas pleine d'espérance,
- Avec orgueil tu reviendras;
- Mais ceux qui vont souffrir de ton absence,
- Tu ne les reconnaîtras pas.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Un jour tu sentiras peut-être
- Le prix d'un coeur qui vous comprend,
- Le bien qu'on trouve à le connaître
- Et ce qu'on souffre en le perdant.
-
-
-_24 mars 1899._--Ces vers de Musset, lus au hasard des pages tournées
-machinalement, pourquoi m'emplissent-ils aujourd'hui les yeux de
-larmes? Et, moi qui n'ai peut-être pas pleuré une fois depuis vingt
-ans, moi qui, dans mon enfance même, n'avais pas l'émotion facile des
-autres enfants, pourquoi suis-je aujourd'hui douloureusement et
-délicieusement remué en lisant cet adieu?... Ce livre, pourquoi
-l'ai-je ouvert seulement? Comme ceux de ma génération, j'ai le plus
-profond mépris pour Musset, et voilà que les quatrains du poète de
-_Rolla_ m'ont chaviré le coeur dans une mer de larmes.
-
- Adieu: je sens qu'en cette vie
- Je ne te reverrai jamais.
-
-C'est que cette détresse poignante et cet orgueil d'amant résigné au
-départ de la maîtresse qui l'abandonne, je ne les ai jamais ressentis.
-
-Je n'ai jamais aimé. Les joies dévolues au dernier des artisans, au
-plus humble bureaucrate, cette minute de vie surhumaine que tous et
-toutes ont eue une fois au moins, grâce à l'amour, tout cela a
-toujours été lettre close pour moi. Je suis un anormal et un fou, je
-n'ai jamais été la proie que d'ignobles instincts; et toutes les
-ordures des basses parties de mon être, magnifiées par l'imagination,
-ont fait de mon existence une suite de cauchemars. Je n'ai jamais eu
-de sensibilité, j'ai toujours ignoré le don des larmes; c'est dans de
-l'atroce et du monstrueux que j'ai toujours cherché à combler
-l'irréparable vide, qui est en moi. Je suis un damné de luxure. Elle a
-déformé ma vision, dépravé mes rêves, décuplant horriblement toutes
-les laideurs et altérant toutes les beautés de la nature, si bien que
-le seul côté répugnant des êtres et des choses m'apparaît et subsiste
-en châtiment de mon vice stérile.
-
-C'est la survie du Mal dans le néant.
-
-La petite fleur bleue sentimentale que les petites ouvrières, les
-apprenties modistes, et même les gâcheurs de plâtre ont à seize ans
-dans le coeur, je n'en ai jamais respiré le parfum; mieux: par
-rancune, je l'ai toujours bafoué, raillé, ce parfum de seize ans chez
-les autres. Je n'ai jamais eu d'ami, je n'ai jamais eu de maîtresse;
-passades d'une nuit ou caprices d'un mois, les filles que j'ai
-toujours grassement payées, au matin, ont toujours eu l'horreur de
-mon souffle et de mes lèvres: elles sentaient que je ne les désirais
-pas.
-
-Elles n'ont jamais été pour moi que des chairs à expérience, pas même
-à plaisir. Avide de sensations et d'analyses, je me documentais sur
-elles comme sur des pièces anatomiques, et aucune ne m'a donné la
-vibration attendue, parce que, justement, cette vibration, je
-l'épiais, embusqué dans ma nervosité comme dans un maquis, et qu'il
-n'y a pas de volupté savante, mais de la joie inconsciente et saine,
-et que j'ai gâché à plaisir ma vie en l'instrumentant au lieu de la
-vivre, et que les raffinements et les recherches du rare conduisent
-fatalement à la décomposition et au Néant.
-
-La minute d'abandon que la dernière des rôdeuses, une fois sa journée
-faite, donne à son souteneur, moi je ne l'ai jamais obtenue, et Dieu
-sait si j'ai gaspillé des sommes! Tous et toutes sentent en moi un
-être hors nature, un automate galvanisé de convoitises, mais un
-automate, c'est-à-dire un mort, et je leur fais peur avec mes yeux de
-cadavre.
-
-Mes yeux de cadavre ils ont pourtant pleuré aujourd'hui.
-
- Un jour tu sentiras peut-être
- Le prix d'un coeur qui vous comprend,
- Le bien qu'on trouve à le connaître
- Et ce qu'on souffre en le perdant.
-
-
-_Paris, 25 mars 1899._--Je relis mon journal d'hier. Que de sottises!
-Jolie, la crise sentimentale du duc de Fréneuse! Je me suis attendri
-sur du Musset: voici, maintenant, que j'ai une âme de modiste.
-
-Pourquoi ai-je pleuré? Aujourd'hui je le sais.
-
-Oui, c'est cette conversation surprise à travers la cloison, dans
-cette chambre d'hôtel où je m'étais échoué l'autre nuit, ce sont les
-deux ou trois phrases échangées entre mes voisins de garni qui m'ont
-bouleversé tout entier; et de la boue de mon être remuée, un vieux
-regret est remonté à la surface du marécage et, dans une larme, a
-fleuri.
-
-Cet hôtel de la rue des Abbesses avec son enseigne allumée toute la
-nuit, et ses «chambres à un franc», en transparent lumineux sur les
-verres dépolis de sa lanterne, ce demi-bouge, dont je sais maintenant
-le chemin et qui m'a vu déjà tant de fois,
-
- Par un soir sans lune, deux à deux,
- Endormir ma douleur sur un lit hasardeux.
-
-(car je cite maintenant du Baudelaire pour excuser mes pires
-faiblesses)... c'est dans ce garni de sixième ordre que j'ai failli
-trouver mon chemin de Damas, que j'ai cru entendre les paroles de
-rédemption.
-
-Est-ce assez ridicule?
-
-J'y avais suivi une fille, une fille ni laide ni jolie, ramassée dans
-je ne sais quelle guinguette, bien moins par désir de sa mine vicieuse
-que par ce besoin des émotions fortes, dont je garde le goût âpre et
-mordant depuis que j'en ai bu le mauvais vin; et c'est bien plus le
-décor et l'atmosphère même de l'aventure que la partenaire qui
-m'intéresse dans ces sortes d'équipées, car j'ai cette folie du
-danger, cette hantise des lieux louches et bas.
-
-Oh! la belle et sinistre promiscuité et l'équivoque compagnonnage,
-l'atroce aléa et les rencontres inespérées de ces banales auberges du
-vice et de la misère, du crime et de la prostitution!
-
-D'ailleurs, la fille, à peine dans la chambre avec moi, m'avait déplu;
-je l'avais congédiée--elle apportait une telle veulerie, même dans ses
-marchandages--et, rompu de fatigue, je m'étais mis au lit, attendant;
-les minces cloisons de ces chambres d'hôtel sont toujours pleines
-d'enseignements imprévus. Et, en effet, dix minutes ne s'étaient point
-écoulées que des chuchotements s'éveillaient dans la pièce voisine. Un
-couple qui s'était tu à notre entrée reprenait son colloque, et, à
-travers des froissements de linge, des craquements de sommier, une
-voix jeune et dont la fraîcheur m'étonna éclatait rieuse, et, avec des
-roucoulements de tourterelle, une demi-pâmoison d'amante heureuse, la
-femme, avec un geste que je devinais, dans une attitude dont l'image
-s'imposait à mes yeux, grasseya en vraie Parisienne: «Tu sens bon...
-tu sens le blé mûr. Je t'aime! Tu es blond comme le blé aussi... J'ai
-envie de manger de toi!» Et la petite voix, bien de faubourg, mais
-murmurante comme une source, s'étouffait sous une cascade de baisers:
-le couple s'aimait.
-
-Quel était cet homme à qui une voix de seize ans disait ces choses
-enivrantes: «Tu sens le blé mûr... tu es blond comme le blé... J'ai
-envie de manger de toi?» Jamais à moi, on ne m'avait dit ces choses.
-
-Le couple s'aima beaucoup cette nuit-là. L'homme, lui, se taisait, et
-ce n'est qu'au petit jour que j'entendis sa voix: «Comme tu as les
-yeux clairs, Mimi!» Et mon imagination surexcitée m'imposait encore
-la vision du geste et du sourire de l'amoureux au réveil. Et la
-petite, de sa voix de source, avec une espièglerie délicieuse: «Mes
-yeux sont clairs? C'est à force de vous avoir regardé, monsieur.» Et
-leurs jeux et leurs baisers recommençaient par la chambre, des pieds
-nus s'y poursuivaient: la petite avait sauté du lit et l'homme
-cherchait à la reprendre.
-
-A des allées et venues, je devinais maintenant qu'ils s'habillaient.
-Ce n'était ni une fille ni un rôdeur, car ils ne s'attardaient pas à
-faire la grasse matinée. Un petit couple d'amoureux honnêtes: lui,
-quelque ouvrier pressé d'aller à son travail; elle, quelque apprentie
-qui avait dû mentir chez elle pour donner toute cette nuit à son amant
-et inventer un prétexte, un coup de presse à l'atelier, de l'ouvrage
-en plus, l'obligation d'une veille. Ils étaient probablement jeunes
-tous deux. J'avais la curiosité de leurs visages: je me levai et,
-derrière les persiennes, je les guettai à la sortie de l'hôtel, les
-pieds nus sur le carrelage, dévêtu à la fenêtre ouverte.
-
-Il sortit le premier: pardessus beige, chapeau melon. C'était quelque
-bureaucrate, un employé de magasin, pas plus de vingt-deux ans, car
-il était grand et mince et de mine insignifiante. Elle, par prudence,
-ne s'aventura dehors que deux minutes après, mais lui l'attendait au
-bout le la rue.
-
-Elle était charmante, blonde comme lui et tous ses cheveux dépeignés,
-en boucles folles sous un pauvre petit paillasson noir qu'elle avait
-dû orner elle-même de bleuets et de coquelicots; un petit collet de
-drap noir, une robe de mince foulard bleu à fleurettes complétaient
-son ajustement. Elle trottinait sur la pointe de bottines jaunes et,
-souple... non, assouplie par l'amour et un peu pâlie aussi, avec des
-yeux cernés, mais si heureux dans sa petite figure fraîche, elle
-sentait la joie et le printemps.
-
-Ils n'avaient pas quarante ans à eux deux. Les marchands de vins et
-les fruitiers commençaient à retirer leurs volets. Elle le rejoignit
-au coin de la rue, et là encore, ils s'embrassèrent longuement.
-
-Je les épiais de ma fenêtre.
-
-Enfin, ils se séparèrent et, au bout de dix pas, elle se retourna
-encore une fois pour le revoir, mais trop tard: il avait tourné la
-rue. Alors, elle accéléra son allure et disparut, les épaules tout à
-coup voûtées, comme alourdies d'un gros chagrin.
-
- Adieu, je crois qu'en cette vie
- Je ne te reverrai jamais,
- ......................................
- En te perdant, je sens que je t'aimais.
-
-Et je me suis recouché, et j'ai dormi d'un sommeil d'ivrogne, d'un
-sommeil trouble et traversé d'images sans suite et contradictoires:
-Thomas Welcôme, la poupée de cire d'Ethal et quelques figures
-remarquées dans les bouges défilèrent à mon chevet tour à tour, et
-puis d'autres visages encore, visages de ma première jeunesse, de mon
-enfance même et que je croyais oubliés, entre autres, celui de Jean
-Destreux, le valet de ferme qui fut écrasé chez nous en tombant du
-haut d'un chariot de blé, un soir de moisson. J'avais à peine onze ans
-alors.
-
-Pourquoi cette figure m'est-elle réapparue? Je ne l'avais jamais revue
-depuis l'accident. Thomas Welcôme lui ressemble un peu. Je ne m'étais
-jamais avisé de cette ressemblance. Est-ce l'apparition de Thomas qui
-a amené celle de Jean Destreux, ou le fantôme de mon enfance est-il
-remonté de lui-même de mon passé?... Et je me suis réveillé, du soleil
-plein mon lit, aux sons d'un orgue qui jouait sous les fenêtres.
-
-Il était plus de onze heures, et, dehors, c'était le plus beau ciel
-bleu, un de ces matins de mars que l'on croirait de mai et dont l'azur
-salue parfois le printemps de Paris. Sur les boulevards extérieurs,
-c'était, à pleines charretées, une floraison de giroflées et de roses
-thé, de tulipes jaunes et de narcisses entêtants et suaves, poussés
-dans les voitures des marchands ambulants; des ménagères les
-achetaient, debout au bord du trottoir; des petites ouvrières s'en
-fleurissaient en passant. C'était la sortie des ateliers. Paris
-travaillait déjà depuis cinq heures et, devant une marchande de pommes
-de terre frites, tout un essaim de petites brunisseuses s'égayaient,
-en sarrau noir, nu-tête et le nez au vent.
-
-Et ce Musset trouvé à l'hôtel en rentrant, ces pages tournées
-machinalement du doigt, et, dans le vide et le luxe mort de mon logis
-sans femme, ces vers de tendresse et de détresse aimante:
-
- Un jour tu sentiras peut-être
- Le prix d'un coeur qui vous comprend,
-
-Maintenant, je sais pourquoi j'ai pleuré.
-
-
-
-
-LE REFUGE
-
-
-_Paris, 28 mars._--Ce Jean Destreux m'est revenu en rêve, et toute mon
-enfance avec lui, mon enfance à Fréneuse, en Normandie, la Normandie
-pluvieuse et grasse.
-
-J'allais souvent le regarder travailler à la ferme, je m'échappais du
-château pour aller jouer avec lui. Je n'avais qu'à traverser le petit
-bois de bouleaux, après la pelouse, presque à l'entrée du parc, à
-pousser la barrière et j'étais dans le verger, le verger au sol herbu
-et mou.
-
-La ferme! Les pièces étaient si hautes et si vastes à Fréneuse, si
-claires aussi et d'une clarté si triste avec leurs larges
-portes-fenêtres et le moiré de leurs parquets luisants! Toute la
-mélancolie du ciel, des plaines et des saisons changeantes pénétrait
-par ces fenêtres. Oh! la sécheresse austère de leurs petits rideaux
-blancs! Comme je m'y sentais seul dans l'hostilité des choses!
-C'étaient, surchargés de têtes de lion, de bélier et d'attributs
-Empire, de grands meubles d'un style maussade et pesant. Je me
-heurtais toujours à leurs angles; leur contact était froid et faisait
-mal. Je n'aimais point non plus les lourdes chaises d'acajou massif
-accroupies, on eût dit, contre les tentures... Et ces tentures donc!
-Elles étaient éclatantes et glacées avec des grands aigles et des
-lauriers d'or, on eût dit, captifs dans des fonds cramoisis ou vert
-mort. Épanouis en rosaces ou s'alternant en losanges, les parquets
-cirés étaient comme une glace, satinés au toucher et glissants sous
-les pas. Les grands salons de Fréneuse! J'y grelottais même en plein
-été. Et les cimes d'arbres du parc, éternellement agitées dans la
-vitre claire des impostes, comme elles emplissaient de détresse ma
-petite âme d'enfant!
-
-Aussi, au luxe froid de ces vastes pièces vides combien je préférais
-l'égouttement sans fin des claies de la laiterie, la laiterie où se
-tassent les mattes, l'ombre poussiéreuse et parfumée des granges et la
-tiédeur étouffante de l'étable, où les vaches sentent bon!
-
-La laiterie surtout! O chaleurs de juillet, après-midi accablantes où
-l'odeur du lait caillé paraissait plus fraîche et d'une acidité si
-discrète, relents de crème un peu surie fermentant dans le courant
-d'air des croisées ouvertes, quelle étrange et puissant bien-être
-j'éprouvais à humer tout cela! Et les mains rouges de la fermière sur
-le pis gonflé des vaches, la chute lourde des bouses dans la paille et
-la recherche hâtive des oeufs dans les cachettes, les oeufs parfois
-trouvés aux coins des râteliers, notre entrée furtive, sur la pointe
-du pied, dans l'écurie déserte et nos folles parties de
-cligne-musette, mes galopades à travers la charpente des granges avec
-les enfants du fermier!
-
-Oui, comme je préférais cela aux maussades journées de Fréneuse, aux
-heures d'étude dans la bibliothèque, en tête-à-tête avec l'abbé, et
-même aux quelques minutes d'entretien avec ma mère, toujours étendue
-sur sa chaise longue quand je montais la saluer, le matin et le soir!
-
-La chambre de ma mère! Elle était toujours fleurie de lilas blancs, et
-l'on y faisait du feu en plein été, mais elle sentait l'éther, la
-créosote et une autre odeur encore qui, dès le seuil, me levait le
-coeur. Ma mère! Je revois encore ses longues mains tout alourdies de
-bagues, des mains diaphanes et soignées où le bleu des veines
-s'avivait sous le derme; elles étaient douces, caressantes et
-embaumaient; elles s'attardaient longuement dans mes cheveux,
-s'amusaient un moment à chiffonner ma cravate, puis remontaient à mes
-lèvres et s'imposaient à mon baiser.
-
-Pâles et lentes mains de jeune femme condamnée, elles étaient molles
-et délicates, imprégnées des senteurs les plus fines. Et pourtant
-j'hésitais à les toucher. Ah! comme je préférais la chair en sueur des
-enfants du fermier! Ils sentaient, eux, la santé et la force. Et c'est
-toute cette santé perdue, cette fleur de terroir, cette odeur de
-froment et de feuilles mouillées qui me hantent encore et que m'a
-rapportées le spectre de Jean Destreux.
-
-
-_29 mars 1899._--Jean Destreux!
-
-Il y avait de grands labours dans les plaines; les soirs d'automne,
-les sillons fumaient dans la brume, et les chevaux, lassés, rentraient
-à une allure plus lente. Moi, je m'esquivais du château, courais
-éperdument jusqu'à la lisière du petit bois et, le coeur battant,
-j'épiais le retour des chevaux à la ferme. J'épiais surtout son
-retour, à lui. Il était si gai, si bon enfant pour nous autres, les
-petits! Son entrain animait toute la ferme. Depuis son retour du
-régiment, l'air était comme changé dans le pays.
-
-Il avait servi en Afrique et, dans le travail, gardait encore sa
-chéchia de spahi. L'Afrique! Il avait rapporté de chez les Arabes un
-tas d'histoires, et des farces, et des simagrées qui faisaient monter
-le rire aux lèvres et de la joie dans les yeux. Il y avait comme du
-ciel dans ses prunelles, tant leur eau bleue souriait dans sa face
-roussie. Grand, mince et découplé, les cheveux d'un blond de seigle
-mûr, le soleil du désert l'avait tanné, desséché et bruni. Avec sa
-chevelure claire et sa moustache floconneuse sur son teint bis et
-cuit, il flambait comme un grand sarment dans la chaleur des journées
-d'août et, infatigable à l'ouvrage, activait de ses lazzi, de son
-exemple et de gestes endiablés l'indolence harassée des autres
-moissonneurs.
-
-Les soirs d'hiver, à la veillée, il revêtait parfois son uniforme et
-faisait passer la parade aux autres valets de ferme ahuris.
-
-Moi, je l'aimais pour la franchise de ses grands yeux clairs, son
-inaltérable gaieté, les histoires qu'il nous contait et sa douceur
-envers nous, les enfants, lui parfois si brusque vis-à-vis des
-autres. Et puis, il m'avait appris le maniement du sabre pour
-m'amuser: «Parez! Pointez!» Et puis il savait de si divertissantes
-chansons, des chansons de marche, entraînantes et gaillardes, des
-refrains de corps de garde, débraillés et frondeurs, et d'autres
-encore en mélopées si monotones et si tristes que les larmes nous
-venaient rien qu'à les entendre. Celles-là, il les avait apprises,
-là-bas, très loin, dans ce pays d'Afrique où il avait servi.
-
-Le dimanche, pendant que le fermier et ses valets étaient, qui au
-cabaret, qui aux vêpres, lui, demeurait à lire de vieux almanachs dans
-la grange, et, alors, moi, j'allais le retrouver dans le foin.
-
-Les enfants du fermier, eux, y étaient déjà. Des rires étouffés
-m'accueillaient à l'entrée. Jean Destreux nous lisait à haute voix des
-proses et des vers dans de vieilles paperasses. Il en avait des tas.
-
-La vivifiante odeur des foins et des récoltes, les charpentes des
-hangars noyées dans la pénombre, les rais lumineux tombés d'une
-lucarne, les atomes de clarté tourbillonnant dans la chaleur, le clair
-obscur des greniers, les herbes des prés engrangées là, sous les
-lourds toits de chaume, Jean Destreux et sa chemise de toile bise
-ouverte sur sa poitrine incarnaient tout cela.
-
-Mais je ne m'en rendais pas compte: je ne saisissais alors ni les
-couleurs, ni les parfums, ni les formes; je les ressentais
-puissamment, inconsciemment, avec une petite âme obscure et brûlante,
-heureux de toutes mes sensations jusqu'à en désirer parfois mourir,
-mais sans en analyser les rapports, synthétique à force d'ignorance.
-Et le bonheur n'est-il pas cette ignorance-là?
-
-Oh! les grands labours dans la plaine et les sillons fumants dans la
-brume aux premiers froids d'octobre, quand hommes et chevaux s'en
-reviennent plus las! Chaque soir m'enivrait alors comme si j'y sentais
-l'odeur de la terre pour la première fois. J'aimais alors m'asseoir au
-revers d'un talus, à l'orée des champs, parmi les feuilles mortes, et,
-j'écoutais avec délices mourir au loin des voix, voix de laboureurs,
-bruit éteint de charroi. J'aimais aussi l'odeur des feuilles rouies,
-la fraîcheur de la pluie et des branchages mouillés, et mon âme
-défaillait toute, en regardant le soleil exténué se fondre à l'horizon
-pour y dormir.
-
-O mon enfance! O Normandie pluvieuse et triste!
-
-Et pourquoi, après tout, n'irais-je pas retrouver tout cela? Qui sait
-si ce calme et cette mélancolie ne me seraient pas une cure?... Oh!
-laver toutes les hontes et toutes les souillures de ma vie dans l'eau
-lustrale des souvenirs! Un bain de verdure, un bain de rosée, de ces
-rosées de novembre qui se changent en givre et dont le fumier des
-sillons s'éveille tout argenté dans l'aube, voilà ce qu'il faudrait à
-mon âme endolorie et faussée, à mon imagination fourbue, telle une
-épée fourvoyée dans de mauvais combats.
-
-Oui, il me faut retourner à Fréneuse! J'échapperai ainsi à Paris, à
-son atmosphère délétère et néfaste, où ma sensualité s'exaspère, où
-l'hostilité des êtres et des choses développe en moi des instincts qui
-m'effraient, Paris qui me corrode, Paris qui me déprave et
-m'épouvante, Paris où je me sens des mains de meurtrier, Paris où je
-m'ulcère, Paris où je deviens lâche, libertin et cruel!
-
-La petite église de Fréneuse! J'y ai été baptisé pourtant; pis ou
-mieux, j'y ai fait ma première communion, j'y ai suivi le convoi de ma
-mère. Elle repose dans le cimetière du village, un pauvre petit
-cimetière enclos d'un mur de terre sèche et que l'église abrite de son
-ombre.
-
-Que me dira cette tombe, que je n'ai pas visitée depuis plus de six
-ans?
-
- Ils reposent. La vie ardente et triste, alarmes,
- Chagrins, ne hante plus leur paisible oreiller.
- Les aubes et les nuits les baignent de leurs larmes.
- La vie est une tombe au détour d'un sentier.
-
-Irai-je interroger l'ombre de ce sentier? et qu'offrirai-je à cette
-morte?
-
-Je le sens, c'est la crise sentimentale qui continue. Mais il faut à
-tout prix que je parte: Fréneuse peut m'être le salut. Je partirai
-sans donner mon adresse: ce sera comme un évanouissement dans la nuit.
-Je disparaîtrai sans prévenir personne; il faut que personne ne sache
-où je suis, Ethal surtout. Son influence occulte me poursuivrait
-là-bas. C'est à lui qu'il faut que j'échappe. Il est le mauvais esprit
-de ma vie, la main d'ombre étendue sur mes actes et sur mes pensées,
-la main aux horribles bagues, la main monstrueuse et velue dont les
-pustules de nacre suintent des poisons et les lueurs, la serre de
-proie et d'agonie, qui étreint mon impuissance et, si je ne m'y
-soustrais, la pousserait au crime.
-
-C'est affreux, ce suicide lent et les affres au milieu desquelles je
-me débats! Assez d'agonie! Je veux vivre! Comme Ethal triompherait
-s'il savait quelle terreur il m'inspire!
-
-Et pourtant je vais briser ma vie, renier tout un passé et les joies
-de ce passé. Car il eut ses joies, des joies coupables, abominables,
-mais des joies! ce passé que je vais rompre, et cela sur la foi d'un
-spectre, l'inanité d'un songe!
-
-L'image ensanglantée d'un valet de charrue tué, il y a vingt ans! Je
-l'ai revu encore, cette nuit, avec ses grands beaux yeux étonnés, ses
-yeux d'eau et sa face de hâle, la chéchia penchée sur sa chevelure
-claire et, au coin des lèvres, cette traînée rouge, ce flot de sang
-tiède monté de la poitrine et, au travers du torse, sur la chemise
-débraillée et toute molle de sueur, la trace de la roue: de la boue et
-du sang encore, mais très peu de sang, plutôt une meurtrissure qu'une
-blessure, le froissement et l'écrasement aussi du chariot qui passa
-sur son corps, son corps svelte et musclé de gars de vingt-six ans.
-
-C'était en août. Le soir venait. On arrivait aux granges, dans la
-cour de la ferme, où les derniers rayons s'attardaient. Trois grands
-chariots chargés de récoltes odorantes, trois chariots pesants,
-heurtés à tous les talus, cahotés à toutes les ornières, qui, bien des
-fois déjà, nous avaient ramenés, au temps de la moisson, couchés sur
-les tas d'herbes sèches avec les autres garçons faneurs.
-
-Nous étions juste sur le chariot du milieu. Lui, debout, une gerbe de
-coquelicots attachée par un lien à sa veste, gesticulait, faraud, un
-peu gris peut-être (la journée avait été si chaude), et sonnait de
-toutes ses forces dans le grand coquillage qui, en Normandie, sert de
-trompe aux moissonneurs. Autour de lui, étalés à même les meules, des
-filles et des garçons riaient, se bousculaient, du rouge de plaisir et
-de fatigue aux joues, de la sueur aux tempes. Et moi, parmi eux, je
-respirais la joie de vivre de toute la ferme, l'animation heureuse de
-ce beau soir.
-
-Une roue de chariot sombrait dans une ornière: tout l'édifice des
-bottes oscillait et l'homme, perdant l'équilibre, tombait de haut,
-roulait à terre. Le troisième chariot suivait. Le conducteur peut-être
-ivre ne sut pas arrêter ses bêtes. Un grand cri, et l'on se
-précipita. Les chevaux ne l'avaient pas piétiné: ils s'étaient écartés
-devant l'homme. La roue avait continué de tourner, aveugle comme la
-matière.
-
-Du sang avait giclé de la bouche; un peu de boue souillait la poitrine
-meurtrie; les grands beaux yeux, un peu stupéfaits, étaient demeurés
-large ouverts.
-
-Et c'est ce mort qui m'appelle à Fréneuse! Comme Thomas Welcôme lui
-ressemble! Si je n'avais reconnu Jean Destreux, je craindrais que,
-là-bas, dans les Indes, il ne soit arrivé à l'autre quelque malheur!
-
-
-
-
-LASCIATE OGNI SPERANZA
-
-
-_5 avril 1899._--Fréneuse.
-
-J'y suis revenu dans l'espoir de la guérison et je n'y ai trouvé que
-l'ennui. J'ai visité une à une les chambres vides, les chambres
-quittées depuis vingt ans; je n'ai pas eu une émotion: Fréneuse, qui a
-contenu toute mon enfance, m'a paru une demeure étrangère. A chaque
-pièce, dont le jardinier m'ouvrait les portes, l'odeur de renfermé
-seule a affecté désagréablement mes sens. Même dans la chambre où ma
-mère a vécu les derniers mois de sa vie, je n'ai ressenti que la sèche
-et froide hostilité d'un vieux logis provincial, parcouru pour la
-première fois par un héritier de hasard.
-
-La femme du jardinier entr'ouvrait un peu les persiennes closes: un
-peu de soleil tombait par l'interstice, éveillant la poussière sur les
-marbres des commodes, tandis que dans l'enlinceulement des housses,
-la rigidité des sièges se rencognait dans l'ombre. Dans le grand salon
-je remarquais que la rosace du plancher était pourrie et que ses
-lamelles de thuya cédaient; le guéridon du milieu en était un peu
-penché, dérangeant ainsi l'harmonie glacée d'une vaste pièce
-rectangulaire et figée dans ses tentures d'un vert ciguë brochées de
-lyres d'or.
-
-Au premier étage, un relent d'éther était resté, tenace, dans les
-boiseries d'un cabinet. Machinalement, j'ouvrais une toilette. Des
-flacons de pharmacie, vides, y étaient encore rangés sur une tablette;
-j'en lus les étiquettes. C'était une des petites pièces, où le caprice
-excédé de la malade aimait à aller reposer sa souffrance, loin de la
-chambre accoutumée, une des officines aussi où elle pansait son mal.
-Dans un tiroir, que je tirais, un petit éventail à branches de nacre
-et tout micacé de paillettes reposait sur un lit de roses sèches,
-parmi des rubans d'un lilas tendre maintenant fané, et parmi ces
-rubans j'effleurais un portrait, une photographie d'enfant jaunie,
-effacée, presque brumeuse et dans laquelle je n'ai pas voulu me
-reconnaître.
-
-Et, le soir, seul dans la grande salle à manger ornée de bois de cerf
-et de panoplies de chasse, accoudé sur la nappe, devant une tasse vide
-j'ai attendu très avant dans la nuit qu'une émotion ou qu'un spectre
-surgît de toutes ces choses qui ont été ma vie! J'espérais qu'une
-larme me monterait aux yeux, qu'un frisson, fût-il de crainte,
-étreindrait et ferait battre un peu ce qui autrefois fut mon coeur.
-
-L'ombre de Jean Destreux viendrait-elle, elle, dont l'apparition
-m'avait conduit ici?
-
-J'écoutais un grignotement de souris dans la boiserie, excédé et
-penaud de me trouver là, dans cette demeure inhabitée et triste, seul
-dans le silence de la campagne endormie; mais l'Inconnu que
-j'attendais, la grâce des larmes implorée ne se manifesta pas. Quel
-homme suis-je donc devenu? Une âme s'est séchée ou figée en moi qui
-jamais ne refleurira; c'est comme une faim et une soif de jouir et de
-souffrir autour d'une chose pétrifiée et durcie. J'aurais tant voulu
-être ému, effrayé! Une larme, un effroi, et c'était toute une nouvelle
-orientation de ma vie, une porte ouverte sur l'avenir! C'est cet
-avenir qui se jouait, et je n'avais même pas la légère étreinte d'une
-petite angoisse, mais la parfaite conscience de ma tentative inutile,
-de ma démarche un peu bébête et de ma présence ridicule dans
-l'abandon de ce château désert.
-
-Et puis une heure a sonné à l'église du village et je suis sorti sur
-le perron respirer l'air froid de la nuit. Un chien a aboyé dans une
-ferme, et des grognements ont répondu du chenil. Je suis descendu aux
-écuries, j'ai détaché deux Pont-Audemer et je me suis enfoncé avec eux
-dans le parc.
-
-Les grands arbres sommeillaient immobiles, encore squelettes (le
-printemps est si tardif en Normandie!) mais le ciel semblait de lait,
-tant il était ouaté de nuages sous la coulée des rayons de lune...,
-oui, une source de lait lumineux filtrant dans le brouillard! Quel
-calme et quelle solitude! On n'entendait pas bouger une feuille, mais
-une odeur de jeune écorce et de mousse humide emplissait tout le parc
-de fraîcheur. Nous sommes revenus par le potager. Les vitres des
-châssis brillaient doucement sous la lune, et j'eus une minute l'envie
-d'y rafraîchir mon front qui brûlait.
-
-Comme leur nacre bleuie devait être froide, froide comme les vitres de
-mes croisées quand, déjà adolescent, durant mes nuits de fièvre et de
-puberté, je me levais de mon lit et courais, pieds nus, appuyer ma
-tête à leurs parois humides!
-
-Mes désirs alors, à voir l'immense ciel tranquille, s'évaporaient
-comme des brumes. Qu'étaient, auprès de l'effroyable usure actuelle de
-ma chair et de mon âme, ces fièvres éphémères de mes jours passés?
-
-Et je suis rentré à l'aube, épuisé de fatigue et trempé de rosée,
-meurtri, endolori, rempli de lassitude physique et lourd, comme d'une
-humeur, de mon indifférence, de ma morne impuissance à pleurer et à
-souffrir!
-
-Qui fera donc crever cet abcès de rancoeurs et de tendresses avortées,
-ce ganglion gonflé de passions étouffées et de douleurs mortes? Quel
-forceps, quelle éclampsie atroce et salutaire me délivrera de cet
-abominable et pesant foetus d'âme?
-
-Qui me rendra le don des larmes? Je serais sauvé si je pouvais
-pleurer. Ce commencement d'émotion de ma nuit à Montmartre, dans ce
-bouge à trois francs de la rue des Abbesses, si je pouvais le
-retrouver!...
-
-
-_Fréneuse, 6 avril 1899._--Aujourd'hui, ç'a été le lamentable et
-piteux défilé des fermiers, du curé et des autorités du pays. Tout se
-sait dans ces trous de campagne: on n'a pu cacher ma venue, et le
-village est besoigneux. Et toute l'avarice et l'astuce normandes à
-l'affût de l'aubaine sont venues quémander et se plaindre au château.
-
-J'ai donné cinq cents francs au curé et diminué les baux de trois
-fermiers; mais je n'ai reçu ni le maire, ni l'instituteur, qui
-voulaient m'emmener visiter les écoles... Les nouvelles écoles, bâties
-sur les plans d'un architecte de Paris, quelque monstrueuse
-construction moderne, si j'en juge par les grands toits prétentieux
-qui déshonorent désormais la gauche du parc.
-
-Leurs écoles! Je n'ai même pas voulu retourner à la ferme. Il m'a
-suffi d'entendre le gérant m'énumérer les améliorations faites pendant
-mon absence à la demande des tenanciers: canaux et caniveaux, toits
-d'ardoises en remplacement des toits de chaume, étables et laiteries
-modèles, piscines dallées pour baigner les chevaux: quarante mille
-francs réservés, depuis trois années, sur les baux pour moderniser et
-pour mettre au goût du jour les anciens locaux.
-
-Non, je n'ai pas voulu retourner à leur ferme. Jean Destreux n'aurait
-pas été Jean Destreux sous la charpente neuve d'un toit d'ardoises,
-entre les murailles pavées de faïence d'une écurie anglaise, entre des
-boxes de pitchpin au lieu des anciens bas-flancs des chevaux. C'est
-l'atmosphère qui crée les êtres, et, quand on la détruit, on abolit
-jusqu'à leur souvenir. Je ne suis pas venu ici pour tuer un spectre;
-je n'ai pas même eu cette peine, puisque, dès mon arrivée à Fréneuse,
-tous les spectres se sont évanouis.
-
-Comme ce pays est laid et triste en avril! Le printemps y grelotte,
-hésitant et âpre. Toutes les giboulées de mars sont encore en suspens
-dans l'air, la végétation tardive; et, par la tristesse des hauts
-plateaux, les labours ondulent à l'infini sous la maigre poussée des
-jeunes seigles et des blés verts. C'est l'enfance des récoltes, mais
-une enfance rachitique et souffreteuse sous la bise aigre et la menace
-d'un ciel éternellement couvert. Oh! l'aspect pierreux et cru des
-ciels normands à la fin de mars! C'est leur incurable détresse qui,
-apparue dans l'imposte des hautes fenêtres de Fréneuse, a attristé
-toute mon enfance et m'a rendu l'âme malade de cet étrange désir que
-j'ai toujours gardé de sensations acides et de pays d'ailleurs!
-
-C'est comme Fréneuse! Comme l'enfilade des pièces, quittées si vastes,
-m'a paru mesquine! Ce parc, dont les futaies m'attiraient jadis
-mystérieuses et bruissantes, n'a pas trois hectares; il tiendrait dans
-ma main. Au bout de chaque allée, on aperçoit les champs. C'est la
-monotonie de ces guérets qui enlise et vous effrite l'âme.
-
-On est dans ce Fréneuse comme dans une île battue par une mer de
-labours, et je comprends d'où venait cette pesanteur d'orage où je
-respirais à peine, où j'attendais je ne sais quel miracle qui déchirât
-l'atmosphère d'angoisse de ces sillons et de ce parc. Je m'y sentais
-enfermé, captif comme dans un phare, et la présence infinie des
-plaines m'y donnait le mal d'au-delà, dont on souffre au bord de la
-mer!
-
-La mer! Les prunelles d'eau de Jean Destreux! C'est parce que ces
-yeux-là avaient en eux tout ce que je désirais et que j'ai cherché
-depuis et que je poursuis encore, qu'il sont demeurés dans mon
-souvenir. Ils ont été la première révélation d'un impossible bonheur:
-le bonheur de l'âme! Ce sont les yeux de pureté de mes années
-d'ignorance, et ce n'est qu'après m'être dépravé et corrompu au
-contact des hommes, que j'ai convoité follement les yeux verts. La
-hantise de ces prunelles glauques est déjà une déchéance. Avec quelle
-fixité d'adoration effrayante j'aimais et je désirais les êtres et les
-choses quand j'étais enfant! Le secret du bonheur eût été peut-être de
-les aimer tous sans en préférer aucun!
-
-Chaque créature indique Dieu, aucune ne le révèle, ai-je lu quelque
-part. Dès que notre regard s'arrête à elle, chaque créature nous
-détourne de Dieu.
-
-
-_Même jour, neuf heures du soir._--Tantôt, en revenant du cimetière,
-j'ai fait un grand tour pour ne pas avoir à traverser le village. J'ai
-voulu éviter les commères au seuil des portes, la sortie des enfants
-de l'école et la parlotte des hommes devant le bourrelier et la forge
-du maréchal-ferrant. Il me semblait qu'ici-même mon horrible
-réputation m'avait précédé et suivi; une irritation m'a pris en
-prévision des rires niais et des chuchotements, et j'ai rasé les
-haies, en suivant derrière les maisons.
-
-Du côté de Castel-Vieux, une roulotte de saltimbanques était arrêtée
-en plein champ. Dehors, une femme faisait la cuisine sur un petit
-poêle de fonte. Tranquillement assise sur une chaise, elle surveillait
-la cuisson du repas du soir; du linge encore humide séchait aux
-fenêtres de la voiture. Et deux enfants, deux gosses à moitié nus,
-avec de superbes yeux noirs, lutinaient une chèvre qui devait être de
-la famille. Des petites mains terreuses pétrissaient avidement les
-mamelles, et des bouches cherchaient à en saisir les pis.
-
-Le ciel s'attendrissait dans le crépuscule, barré, au-dessus des
-plaines, d'un trait de cinabre; le vent s'était apaisé. Et, dans cette
-tiédeur et cet amollissement du soir, une silhouette d'homme
-s'approchait, déformée par un sac de pommes de terre qu'il portait sur
-l'épaule. Et, silencieux, l'homme baisait la femme au front et puis,
-lâchant son sac, dégageait la chèvre, s'emparait des deux petits, les
-embrassait éperdument. C'était un grand homme mince à la face hardie,
-illuminée de dents très blanches, l'air sombre et joyeux à la fois; il
-sentait la sueur et la poussière, mais comme un parfum de genêts était
-demeuré dans ses haillons. Il me toisait insolemment du regard et
-m'éclatait de rire au nez, tout en baisant goulûment ses gosses. Je
-m'étais arrêté pour le regarder.
-
-Je repris mon chemin sans rien dire, me répétant à voix basse cette
-phrase d'André Gide dans les «Nourritures terrestres»:
-
-«Je me suis fait rôdeur pour pouvoir frôler tout ce qui rôde; je me
-suis épris de tendresse pour tout ce qui ne sait où se chauffer, et
-j'ai passionnément aimé tout ce qui vagabonde.»
-
-Tout à l'heure, après mon dîner solitaire, en tête-à-tête avec
-moi-même, je suis entré dans la bibliothèque et j'ai pris au hasard un
-volume pour tromper mon ennui et attendre le moment de me coucher. Il
-s'est trouvé que c'était le Dante, un tome en italien de la «Divine
-Comédie». J'ai feuilleté au hasard et suis tombé sur ce passage:
-
- Lasciate ogni speranza...
-
-(Laissez toute espérance.)
-
-Il y a de l'écho dans Fréneuse.
-
-
-
-
-ENVOI DE FLEURS!
-
-
-_Fréneuse, avril 1899._--Mes malles sont bouclées. Dans une heure,
-j'aurai quitté Fréneuse et, dans cinq heures, je serai à Paris. Je ne
-peux plus! je ne peux plus!
-
-Cette solitude m'étouffe, ce silence me pèse. Oh! mes affres de cette
-nuit devant la tranquillité morte de ce village et de ces plaines! A
-Paris au moins, on sent l'haleine de tout un peuple endormi; tant de
-luxures y veillent, tant d'ambitions, tant d'inquiétudes et tant de
-haines! Ici toute une humanité harassée tombe dans le sommeil comme
-dans un trou. Oh! la léthargie de ces fermes, de ces hameaux muets
-sous ce vaste ciel et l'effarante angoisse de tous ces points noirs
-dans la nuit, sans une seule lueur indiquant la vie!
-
-Accoudé à la fenêtre ouverte, j'avais la sensation d'être dans un
-cimetière, seul, à l'abandon, oublié dans une panique au milieu d'une
-province vidée par une peste. Il me semblait que tous ces villages ne
-se réveilleraient plus. Et c'étaient un besoin violent, impérieux de
-m'affirmer de la vie, des envies de morsure et de baiser qui me
-faisaient la bouche sèche, avec, dans tous les membres, des rages
-d'étreindre et de palper qui me crispaient douloureusement les doigts.
-
-Si j'avais encore possédé les communs comme jadis, je serais descendu
-trouver une fille de ferme. Dans une ville on sait où aller quand la
-frénésie vous prend. J'ai déjà connu ces crises d'hystérie atroce. Il
-y a déjà deux ans que je n'avais eu pareil accès, et il a fallu que je
-vienne à Fréneuse pour réveiller l'horrible mal. Et j'étais venu
-chercher ici le calme! j'avais cru que ce pays me serait un refuge!
-
-La solitude! Le silence! Quelle formidable excitation, au contraire,
-pour les mauvais instincts! Toutes les floraisons vénéneuses de l'âme
-y poussent une sève exaspérée par l'ennui, et c'est dans la cellule
-des moines que le Mauvais livre aux consciences ses plus rudes
-combats.
-
-Le temps d'écrire ces quelques lignes, hâtivement, sur mon carnet, d'y
-constater irrémédiablement ma déchéance, et le temps marche; les
-postiers du grand break piaffent devant le perron, j'entends descendre
-les bagages. Dans dix minutes, nous serons partis.
-
-
-_Avril, Paris._
-
- Thyrses de crêpe éclos en calices funèbres,
- Je suis, fiers iris noirs, épris de vos ténèbres.
- Fleurs d'angoisse et de songe, un monstrueux désir
- Gonfle vos tiges d'ombre et les fait à plaisir
- Vibrantes d'un étrange et lourd ferment de vie.
- Vous vivez dans la fièvre, étant inassouvie,
- Et bien plus fortement, le Mal étant en vous,
- Que les autres iris, les chastes et les doux.
- Une lente agonie étreint vos coeurs hostiles.
- Vous êtes à la fois cruelles et subtiles,
- O douloureuses fleurs de lune et de velours:
- Les projets avortés, les rancunes farouches,
- Les mornes trahisons des regards et des bouches
- Sommeillent dans la nuit de vos pétales lourds.
- Turgides floraisons d'un jardin de supplices,
- Mon âme trouve en vous des soeurs et des complices
- De son rêve obsédé d'effarantes amours!
-
-Ces vers, je les ai commis au temps de ma jeunesse, à la gloire des
-iris noirs (car, moi aussi, j'ai été un peu poète aux environs de ma
-vingtième année: l'apparente complication du jeu des rimes et des
-rythmes devait séduire mon âme puérile et complexe, amuser de ses
-difficultés vaincues l'enfant barbare qui fut toujours en moi). Les
-iris noirs! Et il faut que ce soit leur souvenir qui m'accueille au
-retour.
-
-Une main inconnue a fleuri de leurs monstrueux calices tout le rez-de
-chaussée de la rue de Varenne. De l'antichambre au petit salon qui
-sert ici de parloir c'est, à travers l'enfilade des pièces, une
-inquiétante floraison de ténèbres, un jaillissement muet de larges et
-longs pétales de crêpe grisâtre, l'air de chauves-souris figées dans
-l'éclosion d'une fleur. Il y en a dans les grands vases cloisonnés du
-hall, il y en a dans les urnes de sèvres blanc du grand salon et dans
-les Satzuma de mon cabinet de travail. Des narcisses entêtants se
-mêlent à leurs calices par touffes, et c'est comme une pluie d'étoiles
-lumineuses et candides dans tout ce deuil extravagant et noir.
-
-Le suisse m'explique qu'elles sont arrivées l'avant-veille de Nice: un
-envoi de cinq bourriches de fleurs, et qu'il a pris sur lui de les
-déballer et de les ranger dans des vases. L'expéditeur est M. Ethal...
-Ethal est donc à Nice? Depuis quand? D'ailleurs, il y a un autre envoi
-d'Ethal, m'apprend le portier: une petite caisse a précédé de huit
-jours cette avalanche de fleurs, mais la caisse vient de Londres, et,
-comme elle portait «personnelle et fragile», en anglais et en
-français, sur toutes ses faces, à l'office ils n'ont pas osé l'ouvrir
-et ont attendu mon retour. Il y a aussi pour moi un monceau de
-lettres. «Il y en a une de Londres, une de Nice, où monsieur le duc
-trouvera sans doute l'explication de ces envois.»
-
-Il est onze heures du soir, et je tombe de sommeil; mais ces fleurs et
-l'envoi de cette boîte mystérieuse ont éveillé ma curiosité, et, les
-nerfs fouettés, tout à l'envie de savoir, je ne songe plus à dormir.
-«Qu'on monte cette caisse ici.» Et, d'une main fébrile, je cherche
-dans le plateau encombré de lettres celles de Claudius... Quel
-courrier! Je suis demeuré à peine six jours à Fréneuse et je retrouve
-plus de trente lettres au retour. Je ne sais que trop d'où elles
-viennent: entremetteuses, tenanciers d'hôtel louche, matrones et
-rabatteurs, toute la vorace et vénale armée du vice acharnée sur mes
-pas, telle une meute, et, depuis des années, embusquée dans mon ombre
-pour essayer d'animer mon ennui, d'attiser mon désir.
-
-Ces enveloppes, que je froisse du doigt et que je n'ouvrirai pas, je
-sais trop ce qu'elles contiennent et quelles offres l'on m'y fait. Il
-y a des jours où la colère me monte avec des velléités d'envoyer ces
-lettres au procureur de la République et de purger un peu la société
-de leurs signataires. Il y a Poissy et Fresnes et Saint-Lazare...
-Mais, après tout, il faut bien que tout le monde vive, et je sais trop
-et par quelles expériences, quelles amours faisandées et falsifiées,
-hélas! vendent, sous le nom de primeurs, tous ces trafiquants d'âmes
-et de chairs. Mais c'est égal, après le calme et le silence angoissant
-de Fréneuse, cette rentrée à Paris, parmi les iris noirs d'Ethal et le
-cours de la Bourse de toute la prostitution de la ville, est
-significative et justicière. C'est le _Mane, Thecel, Pharès_
-inscrit en lettres de flamme sur le mur du palais de Balthazar. Le
-_Lasciate ogni speranza_ du Dante ne vit pas seulement qu'à Fréneuse.
-
-Cette veillée hostile de fleurs sinistres à mon seuil, ces fleurs que
-j'ai aimées jadis, aux heures d'égarement et de fièvre, ces monstres
-que j'ai chantés et cette correspondance honteuse de tous les
-courtiers et de toutes les courtières d'amour!
-
-Je traîne avec moi ma vie. Quel châtiment!
-
-Un soulagement pourtant dans ce dégoût: la nouvelle qu'Ethal n'est pas
-ici. Son absence me rassure; ses deux lettres, dont je déchire
-l'enveloppe presque simultanément, confirment ma délivrance. Je les
-lis au hasard.
-
-
- Nice, 2 mars.
-
- «Mon cher ami,
-
- «J'ai quitté Londres. Le divorce de lady Kerneby m'a donné
- gain de cause. J'ai su prendre son solicitor, et l'hypocrisie
- anglaise, dont j'ai eu tant à souffrir, m'a servi, cette fois,
- contre cet imbécile de lord Edwards: j'ai bénéficié de sa
- condamnation en adultère. Le tribunal l'a débouté de ses
- prétentions sur mon portrait. Vous savez que c'est, de toute
- mon oeuvre, la toile à laquelle j'attache le plus de prix: la
- marquise Eddy Kerneby est peut-être la plus jolie créature, au
- sens de mon esthétique, qui ait jamais vécu dans le royaume.
- Je l'ai encore idéalisée, exagérant sa grâce maladive et un
- peu funèbre. C'est ce portrait, auquel j'ai travaillé pendant
- près de six mois, que lord Edwards ne voulait pas me rendre,
- et il n'était qu'à moitié payé. L'issue de son procès arrange
- tout: il est aujourd'hui la propriété de la marquise. Lady
- Kerneby est ici, à Nice, mourante, phtisique! La pauvre
- créature l'a toujours été, mais les péripéties de ces derniers
- six mois l'ont singulièrement avancée. Si vous saviez comme
- elle est belle, affinée par cette lente agonie de deux ans
- qui, maintenant, ne sera que trop brève. Je la vois tous les
- jours et passe la plupart de mes soirées auprès d'elle; je
- l'ai rejointe ici et compte bien la décider à me céder ce
- portrait. Vous ignorez peut-être que lady Kerneby est la soeur
- de sir Thomas Welcôme (Welcôme est enfant naturel), mais elle
- a toujours eu pour son frère l'attachement le plus tendre, et,
- si j'obtiens d'elle la cession du portrait que je convoite,
- c'est à l'expresse condition de le donner à sir Thomas à son
- retour de Bénarès, où il doit être en ce moment. Quelle
- complication que ces familles anglaises! Si ce tableau me
- revient, je reprendrai mes pinceaux, et vous verrez enfin de
- la peinture de votre
-
- «CLAUDIUS.»
-
- «P.S.--La marquise, à qui j'ai parlé de vous, m'a permis de
- saccager en votre honneur son jardin et ses serres. Je vous
- adresse, de sa part et de la mienne aussi, toute une moisson
- de narcisses et d'iris noirs. Je sais que vous les aimez,
- quoique vous ne me l'ayez jamais dit. Ceux-là sont
- particulièrement beaux, comme gonflés d'un sang effroyablement
- noir: de vraies fleurs de champ de bataille. Je les adresse
- moins à vous qu'à la petite idole que je vous ai envoyée, il y
- a huit jours; j'attends encore de ses nouvelles et suis même
- assez inquiet sur son sort. Il serait dommage qu'elle se fût
- égarée en route, car, outre qu'elle est unique et d'une
- matière tout à fait rare, elle a toute une légende que vous
- savez, et ses yeux d'émeraude ont vu se dénouer un effroyable
- drame. Elle seule en connaît le fin mot, fin mot qu'elle vous
- dira peut-être, si vous lui rendez le culte qu'elle exige et
- vous montrez fervent adorateur.
-
- «Je gage qu'elle aimera fort la forme et le parfum de ces
- iris... Je suis ici jusqu'à nouvel ordre, un peu dans la
- posture d'un vautour qui guette un cadavre.»
-
-
-Des fleurs pour une idole? un procès gagné? J'ai ouvert la seconde
-lettre avant la première. J'aurais dû commencer par celle datée de
-Londres.
-
-
- «Mon cher ami,
-
- «J'ai quitté Paris brusquement, sans prendre congé de vous,
- appelé ici par un intérêt majeur: le gros scandale du divorce
- Kerneby m'offre un joint pour reprendre et gagner mon procès
- contre lord Edwards. Vous savez que ce mauvais mari détenait
- illégalement en sa possession le portrait que j'ai fait de sa
- femme. La marquise Eddy... vient d'obtenir le divorce contre
- le marquis: elle reprend de droit sa fortune et tout son
- apport mobilier. Mon tableau se trouve être compris dans les
- objets lui revenant. C'est ce que son solicitor, qui est aussi
- le mien, s'est efforcé de persuader aux juges: d'où l'urgence,
- mieux, la nécessité de ma présence ici. Mille et une démarches
- personnelles s'imposent, mais, si ce portrait revient entre
- mes mains, je sens que le peintre que j'ai jadis été se
- réveillera et que mon labeur repris fera de moi un autre homme
- en me redonnant le goût de la lumière et de la couleur. Priez
- les bons et les mauvais esprits pour que je réussisse. J'ai
- retrouvé ici, parmi un tas de bibelots et d'objets oubliés,
- une petite statuette qui vous intéressera: la petite Astarté
- d'onyx aux pieds de laquelle M. de Burdhes fut trouvé étranglé
- dans sa petite maison de Woolwich, l'idole aux yeux d'émeraude
- dont il voulait instaurer la religion et dont le culte, un peu
- sanguinaire, a valu à notre ami Welcôme les millions qui lui
- permettent aujourd'hui de voyager.
-
- «Lors de la vente de Burdhes, je l'ai disputée chèrement aux
- marchands de curiosités de la Cité. Je me rappelle combien sa
- description parut vous préoccuper, le soir où je vous racontai
- la fin tragique de ce pauvre de Burdhes. Cette petite idole de
- l'Extrême-Asie possède un assez joli nimbe de mystère. Welcôme
- l'a connue, peut-être adorée, qui sait si elle ne lui a pas
- suggéré l'idée du meurtre? Car l'Astarté de Carthage et de Tyr
- se nomme aussi dans les forêts de l'Inde la déesse Kâlî.
- Incarnation des étreintes d'amour, elle symbolise aussi les
- étreintes meurtrières et elle étrangle dans la secte des
- Thugs, ses fanatiques, les Thugs, les fameux brahmanes
- étrangleurs du Delhi. Voici près de dix ans qu'elle est
- mienne, et c'est presque une amie. Permettez-moi donc de vous
- l'offrir en souvenir de Welcôme et de moi: ce sera un chaînon
- de plus dans l'invisible et forte chaîne qui nous unit tous
- les trois.
-
- «Je ne sais quand je pourrai rentrer à Paris: j'ai bien peur
- d'être forcé d'aller à Nice rejoindre lady Kerneby, qui est là
- en traitement depuis le commencement de l'hiver.
-
- «Avez-vous été voir les Gustave Moreau rue La Rochefoucauld?
- Je vous l'avais pourtant bien recommandé. Vous verrez là
- d'étranges regards limpides et fixes, des yeux hallucinés
- d'une expression divine; vous les comparerez aux émeraudes
- enchâssées dans le front d'onyx de l'idole. La nuit surtout, à
- la lumière des cires, vous verrez comme elles deviennent
- intenses.»
-
-
-Le portier a monté la petite caisse dans le hall. En trois coups de
-marteau, elle a été ouverte, et, le foin ôté, de délicats papiers de
-soie doucement développés, l'aveugle statuette androgyne a surgi.
-C'est bien la petite idole du récit de Claudius. Voici son torse plat,
-ses bras luisants et frêles, sa hanche fuyante. Hiératique et
-démoniaque, en pur onyx noir, elle attire et reflète en elle la flamme
-des bougies; ses seins hardis et ronds pointent dans une lueur
-au-dessus du ventre sombre, un ventre étroit et plat qui se renfle à
-la place du sexe au-dessus d'une petite tête de mort.
-
-La tête de mort ricane, symbolique, menaçante, triomphante des
-maternités et des races!
-
-Sous son front bas, c'est l'aveugle regard des deux prunelles vertes,
-deux yeux d'eau morte qui ne voient pas... Dans le clair-obscur de
-l'antichambre, les iris noirs et les narcisses se dressent,
-silhouettes plus noires dans l'ombre alternées de blancheurs; leur
-veillée solennelle se prolonge dans l'enfilade des pièces. Tout
-l'hôtel a l'air d'être gardé par des fantômes de fleurs. Dehors, des
-fiacres roulent vers le boulevard Saint-Germain. L'haleine de tous ces
-calices plus forte dans la nuit fait l'atmosphère lourde,
-irrespirable; la petite idole ricane, silencieuse, et une angoisse
-m'oppresse, et une stupeur!
-
-
-
-
-LA VILLE D'OR
-
-
-_18 avril 1898._--Hier soir, à mon retour à Paris, c'était l'étrange
-accueil de toutes ces fleurs noires et de la petite Astarté d'onyx,
-l'énigmatique idole du sanctuaire de Woolwich, introduites chez moi
-par la volonté d'Ethal. C'était le souvenir de Thomas Welcôme soudain
-imposé par toutes ces présences, Welcôme dont la soeur naturelle
-agonise en ce moment à Nice, veillée, sinon guettée par ce même Ethal,
-et, parmi toutes ces choses funèbres, voici que, ce matin même, une
-lettre m'arrive de Bénarès; et son enveloppe, timbrée des Indes
-anglaises, contient huit longues pages d'une écriture jusqu'alors
-inconnue, et cette écriture est celle de Welcôme.
-
-Est-ce un hasard? Ces deux êtres, que lie je ne sais quel passé
-obscur, se sont-ils, au contraire, concertés d'avance? et l'arrivée
-simultanée de ces fleurs, de cette statue et de cette lettre
-n'a-t-elle pas été combinée pour me frapper d'un grand coup?
-
-Et pourtant combien réconfortante et différente des déprimants
-conseils de Claudius, la longue et lumineuse épître de Thomas! Quel
-appel vers la santé et la délivrance! Non, cet homme-là ne me veut
-point de mal.
-
-
- Bénarès, 10 mars 1899.
-
- «Que ne m'avez-vous écouté, cher monsieur et ami? A travers
- les émerveillements d'une terre de visions prestigieuses et de
- légendes consolantes, au fond de l'Inde mystérieuse des Védas,
- que ne m'avez-vous suivi--comme je vous le demandais, comme je
- vous en ai supplié presque--dans la ville de l'extase et de la
- lumière qu'est la très sainte Bénarès? Et dire que vous êtes
- demeuré en Europe, sous l'azur étroit de nos villes, avec ce
- besoin torturant d'expansion qui est en vous, cette soif de la
- vie qui est votre mal, prisonnier des inhumaines lois de nos
- civilisations!
-
- «C'est ici que vous auriez trouvé la sûre guérison, dans cette
- atmosphère de ferveur immense, cette permanente exaltation
- d'une foule en prière adjurant jour et nuit une divinité
- presque visible dans la sublimité du décor et des ciels.
-
- «Bénarès! La mosquée d'Aureng-Zeb et le grouillement infini du
- Gange sous les barques des pélerins et le pilotis des temples
- au «ghat des Cinq Rivières», ces lieues de palais, de mosquées
- et de dômes baignant dans le fleuve, et leurs innombrables
- escaliers descendant, de degrés en degrés, escortés de
- statues, dans l'or mouvant de l'eau! Car tout est d'or dans la
- ville sainte. D'or, le ciel d'apothéose où montent les dômes
- vêtus d'or et les cônes roses des minarets; d'or, les parvis,
- les colonnes, les auvents des sanctuaires et les images des
- apsaras musiciennes jaillissant, toutes en attitude d'essor
- éperdu, des corniches et des entablements des temples; d'or,
- la nudité des mendiants s'écrasant en foule sur la rive du
- fleuve; d'or, l'immobilité des fakirs dans l'extase; d'or, les
- grands vases du culte entre les mains des prêtres
- processionnant sur les hautes terrasses; d'or, la masse même
- des fidèles prostrés de degrés en degrés et de colonne en
- colonne dans la muette adoration de Ganga, «Ganga Djaï», la
- mère Ganga, la rivière sacrée, le fleuve saint entre les
- saints qu'ils implorent tous de leurs voeux.
-
- «Toute l'Inde bouddhique vient aboutir ici, dans l'exaltation
- de la lumière et la soif infinie d'un bonheur certain,
- hallucinée, adorante et heureuse, heureuse dans la ferveur et
- dans la foi. La ferveur! Tout le secret du bonheur humain est
- là: aimer avec ferveur, s'intéresser passionnément aux choses,
- rencontrer Dieu partout et l'aimer éperdument dans chaque
- rencontre, désirer amoureusement toute la nature, les êtres et
- les choses sans s'arrêter même à la possession, s'user dans le
- désir effréné du monde extérieur sans même s'inquiéter si le
- désir est bon ou mauvais. Car toute sensation est une
- présence, et la splendeur des choses ne vient que de l'ardeur
- que nous avons pour elles. L'importance est dans le regard et
- non dans la chose regardée. Qu'importe d'où vienne l'extase,
- si l'extase nous vient? Toutes les émotions sont comme autant
- de portes ouvertes vers un prestigieux avenir: le devenir,
- voilà la religion. Les choses du passé sont déjà mortes;
- pourquoi s'attarder sur un cadavre? Chaque chose possédée est
- déjà une pourriture, et quand nous regrettons une chose, c'est
- déjà un germe de mort que nous portons en nous.
-
- «S'enrichir de désirs, toute la ferveur est là, et la ferveur
- est une délicieuse usure d'amour.
-
- «Et Bénarès, depuis des siècles et des siècles, agonise et se
- meurt dans une ferveur intense, et c'est cette ferveur même,
- cet extatisme halluciné de toute l'Inde qui la fait vivre et
- la soutient.
-
- «Oh! le temple d'or et le saint des saints de la ville sainte,
- les étalages d'idoles, de lingams et de charmes amoureux de
- ses petites rues étroites, leur dévalement vers le fleuve, et
- là, parmi l'infinie succession des palais et des temples, la
- promiscuité effarante, puérile et charmante de ces races de
- l'Inde où les brahmanes, les mendiants, les idoles et les
- bêtes sont subis, accueillis et respectés avec la même douceur
- apaisée et aimante par l'âme religieuse des foules!
-
- «Des prêtres évoluent lentement autour d'un grand taureau de
- pierre rouge, qui est l'emblême même de Sivâ; une femme arrose
- dévotement d'eau lustrale un lingam de grès et le couronne de
- soucis. Des vaches descendent, nonchalantes, vers le fleuve en
- mâchant des fleurs. On glisse dans la bouse et sur des
- feuilles fraîches. Un mendiant implore une image informe qui
- est la planète Saturne. Par intervalle, de loggias en loggias,
- des gongs et d'énormes tambours font rage; un grondement
- tonne, et c'est, dans l'air lourd, une vibration douloureuse,
- ardente. Des miasmes pesants montent du puits de science où
- réside le dieu: le relent de pourriture des innombrables
- offrandes végétales entassées là.
-
- «Dans le ciel fauve, au-dessus des dômes vêtus d'or, des
- perruches d'émeraude entrecroisent de luisantes ellipses et
- s'accouplent en jacassant aux frontispices des temples. Et
- partout rôde une odeur de cadavre et de fermentation: l'âme
- inquiétante du puits de science qui contient la vie et la
- mort.
-
- «Et ce sont les bateliers maîtres du fleuve, et le refrain de
- «Ganga Djaï» sur leurs lèvres noires, tandis que glissent à
- l'infini leurs larges barques paresseuses qu'une terrasse
- surmonte et où des familles entières vivent et meurent,
- bercées par le courant divin. «Ganga! Ganga Djaï!» Et dans ce
- refrain guttural apparaît tout le mystère des humanités
- différentes. «Ganga! Ganga Djaï!», c'est l'écho même de la
- ville sainte, et c'est aussi l'écho des siècles, la voix
- d'ombre des idoles ténébreuses et des temples de mystère,
- l'âme même de cette impénétrable terre de l'Inde.
-
- «Et toujours les palais se succèdent, bâtis tous par des
- princes indous. On vous dit les noms. C'est celui du rajah
- d'Indore aux balcons peints de ramages bleutés, on dirait
- Louis XV; puis voici celui du maharana d'Oodeypore, aux murs
- crénelés, à la porte flanquée de deux tours comme une
- citadelle. Des chiens, des grosses tortues dans l'eau, des
- flammes autour d'un bûcher, trois silhouettes rigides dans des
- linges, des groupes de gens silencieux: ici on brûle les
- morts. Les cendres vont au fleuve, et, comme le damra de caste
- infâme, qui seul a le droit de fournir le feu, le fait payer
- fort cher, les pauvres s'en vont mal brûlés au cours de la
- rivière, et des milliers d'hommes se baignent journellement
- dans le Gange et en boivent l'eau sans scrupule; ainsi circule
- dans la nature la substance unique de la vie dans la mort. Et
- ce sont encore des terrasses et des terrasses, des
- grouillements de foule sur de longs escaliers. Là un
- observatoire ouvre sur la rivière d'élégants miradores où
- dorment des instruments gigantesques; ici, une ruelle sombre
- dévale brusquement dans le fleuve; y rêve un ascète immobile
- entre des singes gris et des pigeons bleuâtres, se disputant
- un peu de grain tombé à ses pieds.
-
- «Plus loin, un ghat aux marches disjointes a laissé tomber un
- temple dans l'eau. Des colonnes, des sculptures émergent. Des
- fakirs stylites y dressent leur maigreur, et le remous berce
- des fleurs de souci dans leur ombre. Et, par-dessus le
- fouillis des bachots, des estrades, des bambous, des nudités
- ceintes d'un lambeau d'étoffe, des patères libatoires allumées
- d'une lueur, des chiens vagabonds et des fidèles prostrés,
- c'est une folle floraison de parasols de paille, plantés à
- tous les angles, fichés dans tous les murs, de toutes les
- nuances de jaune, les uns tels une poussée de champignons d'or
- au-dessus des échoppes, les autres à plat, au flanc d'une
- porte comme autant de boucliers. Mille visions changeantes
- toujours renouvelées; le soleil couchant les incendie. Et
- c'est l'atmosphère, déjà signalée, de triomphe et d'apothéose
- avec toutes les effluves inquiétantes venues du fleuve:
- relents de chair grillée, fragrances d'aromates, odeurs de
- cannelle, de benjoin, de souci flétri et d'érable, et toujours
- l'obsédant «Ganga! Ganga Djaï!» spasmodique comme un râle,
- tout cela dominé par des jaillissements de clochetons et de
- dômes, des floraisons de pierre invraisemblables, les unes
- pareilles à des flammes, les autres à d'énormes lotus, une
- architecture d'élan et de prière vers le ciel, mouvante dans
- la chaleur par la diversité de ses formes et toute crépitante
- d'étincelles dans la magnificence des soirs.
-
- «Un de ces soirs comme en ont évoqué seuls votre Villiers de
- l'Isle-Adam dans le métal en fusion de son verbe, et votre
- Gustave Moreau dans l'embrasement gemmé de sa palette.
-
- «Le _Triomphe d'Alexandre_... Connaissez-vous le petit musée
- de la rue La Rochefoucauld?... Là seulement, parmi les trésors
- d'une oeuvre unique, vous pourrez, en vous hypnotisant,
- connaître la splendeur enflammée et l'atmosphère d'apothéose
- d'un soir de mars à Bénarès. Bénarès! J'y suis déjà depuis
- quinze jours et, dans l'émotion religieuse de toute une ville
- extasiée, tous les jours, à chaque crépuscule, j'y regarde le
- soir comme si le jour devait mourir.
-
- «Quand un spectacle atteint ce grandiose dans la beauté, il
- semble qu'il devrait à jamais disparaître. Sous nos climats
- d'Europe, de pareilles émotions ne peuvent se vivre deux fois,
- et c'est pourquoi je vous voulais ici, pourquoi je lance vers
- vous ce dernier appel. Avec un coeur aimant et liquide, prêt à
- se répandre de toutes parts comme le vôtre, vous vous
- épanouirez ici dans la plénitude de tous vos désirs, ne
- serait-ce que dans l'exaltation de la lumière, où chaque être
- et chaque objet ont la vibration d'un métal et la nuance d'une
- fleur. Vous renaîtrez dans un ciel neuf avec un être neuf au
- milieu de choses complètement renouvelées, vous apprendrez à
- porter votre bonheur avec vous et à ne pas le demander au
- passé. Le passé est une charogne; c'est lui qui empoisonne
- tout votre moi. Vous vivrez à Bénarès dans une stupéfaction
- passionnée, au milieu d'une magnificence d'architectures, de
- races et de climat où chaque minute aura pour vous la saveur
- d'une rencontre imprévue et parfaite.
-
- «C'est à ces rencontres que je vous convie. C'est parce que je
- les ai faites que je vous dis: «Venez.» La vie est ici ce
- qu'elle devrait être: un étourdissement enivré. L'aigle se
- grise de son vol; le rossignol s'enivre des nuits d'été; la
- plaine tremble de chaleur, et l'aurore rougit de joie comme la
- lune pâlit de volupté. C'est la civilisation qui a déformé la
- vie. Chez les peuples jeunes, toute émotion est une ivresse
- et toute joie devient religieuse.
-
- «Le bouddhisme, qui prosterne ses foules au bord du Gange, est
- la reconnaissance attendrie et ravie de toute une race envers
- ses dieux, et, comme ce peuple est jeune, quoique millénaire,
- il s'use voluptueusement dans la ferveur et ne fixe que
- l'avenir, insouciant de goûter aux eaux croupies du passé.
-
- «Halluciné d'espérance, il s'isole dans sa vision, absorbé
- dans la contemplation de la nature et indifférent aux
- contingences immédiates; et l'agitation des autres autour de
- lui n'augmente que le sentiment de sa vie personnelle.
-
- «Le coudoiement n'existe pas pour le fakir. Oh! que nous
- sommes loin ici de la vieille Europe!
-
- «Venez, accourez vite ici, mon cher duc. L'Inde vous sera une
- délicieuse convalescence. Vous y respirerez l'odeur du lotus
- éternel, comme dans ce sonnet d'Ary Renan, dont les rimes me
- sont revenues ces derniers jours à Bénarès, et qui contient
- toute la morale hindoue:
-
- Les Brahmanes m'ont dit: «Médite les Soutras!
- L'accès du Grand Repos s'ouvre à la Rêverie.»
- Ceux dont la robe est longue et la mitre fleurie
- M'ont offert le plaisir et m'ont ouvert leurs bras.
-
- Puis les nobles m'ont dit: «Suis-nous. Tu choisiras
- La caste qui te plaît avec la draperie
- Qui te sied.
- J'écoutais dans la léproserie
- Le chandala chanter: «Aime et tu souffriras.»
-
- Et j'ai choisi d'aimer et de souffrir dans l'ombre.
- J'ignore mes péchés. On dit qu'ils sont sans nombre,
- Mais la Sagesse et l'Or n'ont point séché mon coeur.
-
- Marchant sous l'anathème et drapé d'hérésie,
- Du lotus éternel j'ai respiré l'odeur
- Et, dans ma tasse en bois, j'ai goûté l'Ambroisie.
-
-
-
-
-LE PIÈGE
-
-
- _Avril._--«Avez-vous été voir les Gustave Moreau, rue de La
- Rochefoucauld? Je vous l'avais pourtant recommandé. Vous verrez
- là d'étranges regards liquides et fixes, des yeux hallucinés
- d'une expression divine; vous les comparerez aux émeraudes
- enchâssées dans le front d'onyx de l'idole. La nuit surtout, à
- la lumière des cires, vous verrez comme elles deviennent
- intenses.
-
- «ETHAL.»
-
- «Le _Triomphe d'Alexandre_... Connaissez-vous le petit musée de
- la rue La Rochefoucauld?.... Là seulement, parmi les trésors
- d'une oeuvre unique, vous pourrez, en vous hypnotisant,
- connaître la splendeur enflammée et l'atmosphère d'apothéose
- d'un soir de mars à Bénarès!
-
- «WELCOME.»
-
-Gustave Moreau! C'est à l'oeuvre de ce peintre que m'adressent Ethal
-et Welcôme comme à un médecin guérisseur. Sans s'être concertés, ces
-deux hommes, entre lesquels je sens je ne sais quoi d'irréparable et
-qui se détestent--cela, j'en suis sûr--m'envoient, l'un de Bénarès, et
-l'autre de Nice, au musée de la rue La Rochefoucauld comme à un
-merveilleux dispensaire. Et pourtant Welcôme veut me sauver, et
-Claudius, lui, n'aspire qu'à exaspérer mon mal.
-
-Gustave Moreau, l'homme des sveltes Salomés ruisselantes de
-pierreries, des Muses porteuses de têtes coupées et des Hélènes aux
-robes maillées d'or vif, s'érigeant, un lys à la main, pareilles
-elles-mêmes à de grands lys fleuris, sur un fumier saignant de
-cadavres! Gustave Moreau, l'homme des symboles et des perversités des
-vieilles théogonies, le poète des charniers, des champs de bataille et
-des sphinx, le peintre de la Douleur, de l'Extase et du Mystère,
-l'artiste entre tous les modernes qui s'est approché le plus de la
-Divinité et l'a toujours évoquée meurtrière! Gustave Moreau, l'âme de
-peintre et de penseur qui m'a toujours le plus troublé!
-
-Salomé, Hélène, l'Ennoïa fatale aux races, les Sirènes funestes à
-l'humanité! A-t-il été assez hanté, lui aussi, de la cruauté
-symbolique des religions défuntes et des stupres divins adorés
-autrefois chez les peuples!
-
-Visionnaire comme pas un, il a régné en maître dans la sphère des
-rêves, mais, malade jusqu'à en faire passer dans ses oeuvres le
-frisson d'angoisse et de désespérance, il a, le maître sorcier,
-envoûté son époque, ensorcelé ses contemporains, contaminé d'un idéal
-maladif et mystique toute cette fin de siècle d'agioteurs et de
-banquiers; et, sous le rayonnement de sa peinture, toute une
-génération de jeunes hommes s'est formée, douloureuse et alanguie, les
-yeux obstinément tournés vers la splendeur et la magie des jadis,
-toute une génération de littérateurs et de poètes surtout
-nostalgiquement épris, eux aussi, des longues nudités et des yeux
-d'épouvante et de volupté morte de ses sorcières de rêve.
-
-Car il y a de la sorcellerie dans les pâles et silencieuses héroïnes
-de ses aquarelles.
-
-C'est extasiantes et extasiées qu'il fait toujours surgir ses
-princesses dans leur nudité cuirassée d'orfèvrerie; léthargiques et
-comme offertes dans un demi-ensommeillement, presque spectrales tant
-elles sont lointaines, elles ne réveillent que plus énergiquement les
-sens, n'en domptent que plus sûrement la volonté avec leurs charmes de
-grandes fleurs passives et vénériennes, poussées dans des siècles
-sacrilèges et jusqu'à nous épanouies par l'occulte pouvoir des
-damnables souvenirs!
-
-Ah! celui-là peut se vanter d'avoir forcé le seuil du mystère,
-celui-là peut revendiquer la gloire d'avoir troublé tout son siècle.
-Celui-là, avec son art subtil de lapidaire et d'émailleur, a fortement
-aidé au faisandage de tout mon être.? Comme à toute une génération
-d'artistes malades aujourd'hui d'au-delà, il m'a donné le dangereux
-amour des mortes et de leurs longs regards figés et vides, les
-hallucinantes mortes de jadis ressuscitées par lui dans le miroir du
-temps.
-
- Sous les frissons nacrés d'un ciel ardent et triste
- Fleurit, hymne adorable en sa mélancolie,
- La chanson des sirènes.
- Un incurable ennui nage dans l'améthyste
- De leurs longs yeux: l'ennui du dieu qui les oublie
- Sur ces grèves sereines.
-
-Les Sirènes diadémées de perles et de madrépores de la fameuse
-aquarelle, les _Sirènes_ pareilles, dans leur groupe implacable et
-triste, à quelque monstrueux corail blanc dont les branches seraient
-mortes et vivraient!... Et c'est à cette oeuvre morbide, à cet art
-périlleux et trouble qu'Ethal et Welcôme me pressent de retourner;
-c'est cette oeuvre, qui m'a pénétré déjà jusqu'à la souffrance, qu'ils
-m'assurent être la guérison.
-
-Et cette petite idole aux prunelles émeraudées qui ricane... Car elle
-a beau être muette comme la matière, j'entends plus que je ne vois son
-rire dans la nuit.
-
-
-_Paris, 30 avril._--J'y suis allé, et le même soir... Quelle honte! Si
-c'était là ce qu'ils voulaient, ils ont lieu d'être satisfaits, et
-pleinement, car l'épreuve a réussi, et au delà de toute espérance.
-
-J'y suis donc allé et, tout droit, sans m'arrêter à la salle du
-premier, je me suis fait indiquer le _Triomphe d'Alexandre_, au second
-étage, et je me suis longtemps absorbé devant. Je le trouvais
-d'ailleurs incomparable, un des plus beaux morceaux du maître. C'est,
-dans une splendeur et un grandiose d'architecture évoquant toute la
-magie de l'Inde ancienne, un mouvement de foule, une somptuosité de
-figures et de cortèges, de théories de chars, de palanquins et
-d'éléphants; toute une frise de défenses et de trompes encensant,
-adorant je ne sais quelle figure d'homme assis sur un trône
-inaccessible, une espèce d'autel monumental échafaudé sur des motifs
-de décoration chimérique, des dragons, des sphinx et d'énormes lotus;
-des monstres et des fleurs.
-
-Des fleurs encore jonchent un sol de mosaïque; dans le fond, des eaux
-froides et bleues stagnent dans des viviers de marbre; des pagodes et
-des temples s'y doublent, taillés à même le porphyre, l'onyx et les
-pierres précieuses d'une haute falaise, une abrupte falaise dont
-l'arabesque épique terrifie et ravit. Et là-dessus règne une
-atmosphère inexprimable, une poussière on dirait d'or fluide et de
-pétales d'iris; tous les jaunes et tous les bleus baignent ce décor de
-féerie. Et de ces nuances, de cet ensemble et de tous ces détails
-s'émanent un charme et une telle douceur, une telle joie enivrée de
-vivre, si l'on pouvait, dans cette ambiance en même temps qu'un si
-poignant regret de n'avoir jamais connu ces époques et ces foules, que
-le dégoût vous prend de ce temps et de notre civilisation et qu'il
-paraît tout simple d'en mourir.
-
-Le _Triomphe d'Alexandre_! Et Welcôme m'écrit que c'est là
-l'atmosphère de Bénarès!
-
-Dans la haute salle, autour de moi, véritable musée des oeuvres du
-maître, c'étaient, du plafond à la cimaise, les dangereux fantômes
-déjà connus: les Salomés dansant devant Hérode, leurs chevilles
-cerclées de sardoines, et le geste hiératique de leur bras droit
-tendu; c'étaient aussi les Saint-Marc de songe aux coupoles d'ambre
-clair, qui servent de décor à l'immémoriale scène de luxure et de
-meurtre; et puis, ailleurs, répétés jusqu'à dix fois, au pied de
-roches on dirait écumantes, le groupe tragique et gemmé des Sirènes,
-et encore Hélène errant, les yeux mi-clos, sur les murs de Troie. Et,
-partout, dans les Hélènes comme dans les Salomés, dans les Messalines
-à Suburre comme dans les Hercules chez les filles de Thestius ou dans
-les marais de Lerne, l'obsession des mythes antiques apparaissait, se
-dénonçait partout dans ce qu'ils ont de plus sinistre et de plus
-cruel: charniers purulents des cadavres du Sphinx, ossements blanchis
-des victimes de l'Hydre, monceaux de blessés, d'agonies et de râles
-que domine, placide et silencieuse, la figure d'Ennoïa; têtes
-saignantes de saint Jean-Baptiste et d'Orphée; dernières convulsions
-de Sémélé se tordant, consumée, sur les genoux d'un impassible
-Zeus..., j'errais et chancelais dans une atmosphère de massacre et de
-meurtre; comme une odeur de sang flottait dans cette salle. Je me
-rappelais les paroles d'Ethal me vantant, un soir, dans son atelier de
-la rue Servandoni, l'atmosphère de beauté et d'épouvante dont
-s'enveloppe toujours l'homme qui a tué.
-
-Je descendais.
-
-La salle du premier ne comptait pas moins de cadavres.
-
-D'un monceau de corps en putréfaction une énorme tige de lys
-jaillissait; viride et lisse, elle montait, droite, et, dans les
-pétales géants de sa fleur, portait, assise, une mystique princesse,
-une jeune et svelte figure de sainte auréolée, tenant d'une main le
-globe et de l'autre une croix; et c'est de la sanie et du sang
-corrompu du charnier que montait la floraison miraculeuse: tous ces
-meurtres aboutissaient à une angélique figure de femme.
-
-Elle aussi avait le regard vide et fixe des Hélènes et des Salomés. Je
-quittais le coin de la salle où le dangereux symbole glorifiait
-l'inutilité du martyre, et je prenais déjà l'escalier pour gagner la
-rue, le grand air et la réalité du dehors, quand, tout au bout de la
-vaste pièce, une grande composition m'attirait.
-
-Entre les colonnades d'un temple ou d'un palais grec, des nudités de
-jeunes dieux se groupaient ou s'isolaient dans des attitudes
-passionnées et tragiques, les uns couronnés de fleurs, les autres
-chargés de joyaux comme des femmes, et plus nus que la nudité dans des
-ajustements raffinés et barbares, où leurs torses convulsés se
-moulaient. Et c'était une scène de banquet, de banquet interrompu, car
-des amphores et des plats de métal jonchaient les premiers plans,
-mêlés à des cadavres. Étendus sur les dalles, les corps se
-développaient, superbes, merveilleusement étirés dans leur chute,
-plastiquement raidis par la mort, car c'était aussi une scène de
-meurtre: le meurtre des prétendants dans le palais de Pénélope au
-retour d'Ulysse. Le héros s'apercevait au fond, debout dans
-l'embrasure d'une haute porte de bronze, et Minerve, la Pallas
-hirondelle de l'_Odyssée_, voltigeante et vertigineuse dans un nimbe
-de flammes, dirigeait les flèches de son arc.
-
-Beaucoup déjà avaient porté, car le palais était rempli de morts.
-
-Pour attendrir, le peintre les avait faits tous adolescents et cette
-hécatombe de jeunesse, de prétendants encore enfants donnait à toutes
-ces agonies une sensualité voluptueuse et cruelle qui fut connue de
-Tibère et de Néron.
-
-Au milieu, tout un groupe épeuré se bousculait autour des lits de
-trois héros plus intrépides, qui continuaient de boire en attendant la
-mort. Ils n'avaient même pas quitté leurs coussins et, nonchalants et
-couchés, la coupe à la main, ils semblaient mépriser l'agonie hurlante
-et désespérée de leurs compagnons. Et une grande admiration me prenait
-de ce calme et de ce dédain parmi cette foule ruée d'épouvante.
-
-Mais, entre toutes ces nudités divines, toutes de soies et de joyaux,
-deux m'attiraient, et non pas par la pureté de leurs lignes, mais par
-le charme impérieux de leurs faces, des faces de résolution et
-d'angoisse, dont les yeux hallucinés enivraient.
-
-L'un, debout, dans un grand élan de tout son être, avait déchiré,
-ouvert ses vêtements pour mieux recevoir les coups, et, le ventre nu,
-toute sa jeune chair offerte dans un envol de draperies bleuâtres,
-semblait adjurer les dieux et invoquer la mort.
-
-C'était l'adolescence même se ruant au gouffre, la soif du martyre,
-l'offrande d'une jeune âme héroïque au trépas!
-
-L'autre, assis dans un coin de la salle, contre une colonne aux
-chapiteaux de bronze vert, élevait lentement jusqu'à ses lèvres une
-coupe et, tranquille, avec deux profondeurs superbes dans les yeux,
-buvait la mort; car la coupe était empoisonnée: un pavot surnageait à
-demi-effeuillé, sur le breuvage; et, à défaut de la gravité sereine du
-geste, la tragique illumination des prunelles l'eût dénoncée, la
-suprême détermination de cet amant ne voulant donner qu'un cadavre aux
-flèches vengeresses de l'époux.
-
-Mais ce que je ne pouvais méconnaître et ce qui me remuait tout
-entier, c'étaient les yeux, les inexprimables yeux de ces deux
-agonies! De quel violet le peintre les avait-il noyés? dans quel vert
-livide avait-il trouvé leur cernure? mais ils vivaient, ces yeux,
-comme deux phosphorescences et comme deux calices de fleur.
-
-Ethal ne m'avait pas trompé. C'étaient bien les yeux de mon rêve, les
-yeux de mon obsession, les yeux d'angoisse et d'épouvante dont il
-m'avait prédit la rencontre, regards plus beaux que tous les regards
-d'amour, parce que, devenus décisifs, surnaturels et, enfin, eux-mêmes
-dans l'affre de la dernière minute à vivre. Et sa théorie
-m'apparaissait enfin justifiée par le talent et le génie du peintre.
-Je comprenais enfin la beauté du meurtre, le fard suprême de
-l'épouvante, l'ineffable empire des yeux qui vont mourir.
-
-
-
-
-TU N'IRAS PAS PLUS LOIN
-
-
-_Avril 1899._--Et pour l'obsession de ces yeux, j'ai failli tuer cette
-fille. Oui, j'en suis là, je vais m'enivrer, m'hypnotiser de beauté
-devant l'oeuvre d'un Gustave Moreau et je rapporte une âme d'assassin,
-quelle ignominie! Toute une journée je m'exalte et je m'hallucine
-devant les terribles phosphorences d'une peinture de poète et
-d'émailleur, et, le même soir, je me retrouve dans un bouge, entre
-l'effroi d'une rôdeuse impubère et la goguenardise menaçante d'un
-souteneur.
-
-C'est la présence de cet homme qui m'a sauvé.
-
-Sans lui, sans sa brusque intervention, j'aurais refermé sur ce cou
-frêle de hideuses mains d'étrangleur, car elles sont devenues
-hideuses, mes mains! Maintenant que, rentré enfin au logis, je les
-regarde de sang-froid, sous la lueur de la lampe, elles m'apparaissent
-déformées dans leur souplesse enveloppante, mes mains étroites aux
-doigts effilés et longs. Je ne leur soupçonnais pas tant de force...
-Elles me font l'effet de serres, maintenant que j'ai senti dans leur
-étau une agonie s'effarer et demander grâce. Comme le pouce est long!
-Je ne l'avais jamais tant remarqué.
-
-Quand je réfléchis pourtant, je ne puis croire que la hantise des
-inexprimables yeux des _Prétendants_ ait pu me conduire où je suis
-descendu, et pourtant, quand dans cette chambre d'hôtel j'ai pris à la
-nuque cette fillette épeurée, c'est bien l'affre de la dernière minute
-à vivre que je cherchais dans ses prunelles; mais aussi pourquoi
-avait-elle cette forme et cette qualité d'yeux?
-
-Je revivrai toujours cette seconde: je me suis senti sombrer dans un
-tel vertige de sensations et de vide que j'ai cru que je devenais un
-dieu, qu'une seconde nature se faisait jour en moi et que je tenais
-enfin l'insaisissable. Quelle piteuse et banale aventure!
-
-Cette promenade à vau-l'eau parmi cette fête de faubourg, le relent de
-graillon, de sueur et de loques sales d'une sortie d'atelier sous les
-arbres déjà poussiéreux de cette avenue, et, parmi la flânerie
-éreintée d'ouvriers musant aux baraques, les allées et venues de cette
-gamine.
-
-Dix-sept ans à peine, un peu de chair tendre et blonde entrevue, très
-blanche, par l'entrebâillement d'un caraco, la nuque dorée et les
-joues d'une maturité rose, déjà hâlées, d'un autre ton que la gorge et
-le cou; l'air encore paysan et frais malgré la livrée de la
-prostitution.
-
-La mine fermée, comme attelée à une tâche, elle déambulait dans la
-fête, à la fois obstinée et très lasse, pas jolie, mais pire avec son
-air de petite vierge maussade et sa façon gauche de relever sa robe
-sur le drap rouge de son jupon. Une débutante, cela sautait aux yeux;
-quelque pauvre petite bonne débauchée de la veille et que devait
-surveiller, à quelques pas plus loin, la flânerie aux aguets de
-quelque affreux voyou.
-
-Elle passait deux fois auprès de moi, balbutiant d'une voix
-indistincte quelques obscénités apprises, jetait un rapide clin d'yeux
-du côté des agents et repartait en chasse, évidemment étranglée de
-terreur et tristement novice dans son métier de rôdeuse. Sa
-maladresse m'intéressa et, plus par pitié que par vice, je me mis à la
-suivre, je lui emboîtai le pas. La petite s'apercevait de mon manège
-et, au coin de la rue, se retournait brusquement, me faisait face et,
-ses grands yeux enfin levés sur moi: «Vous payez un verre? Il en fait
-une soif,» jargonnait-elle dans l'affreux argot des rencontres de
-faubourg.
-
-Ses yeux! Les prunelles en étaient à la fois bleues et violettes,
-irisées et changeantes et d'une expression si triste, si craintive
-surtout. Une gosse! J'eus d'abord la pitié bien plus que le désir.
-Moi, le duc de Fréneuse, j'emmenai dîner près d'une gare cette petite
-prostituée de Vaugirard. Elle était effarée, ahurie, ne croyait pas à
-l'aubaine de ce dîner dans un restaurant avec un client bien mis; les
-gens avec qui elle avait affaire étaient plus expéditifs. Je lui
-parlais doucement, consultais son goût pour le menu.
-
-Jusqu'alors je n'avais regardé que ses yeux, tout au charme de leur
-nuance indéfinissable et profonde, peut-être déjà pris au ragoût
-délicieux de la terreur, car c'est de la terreur que je lui inspirais;
-mon amabilité, mes petits soins, ma douceur redoublaient ses
-inquiétudes. L'homme qui en vivait devait nous avoir suivis et nous
-surveiller du dehors. Elle n'avait pour moi que cabrements et reculs;
-les prunelles fixes, agrandies, elle avait l'air d'une petite âme en
-danger qui se convulse et se contient pour ne pas crier au secours; et
-ses effarements décageaient sourdement en moi une bête fauve, dont je
-sentais monter impérieusement le rut.
-
-Oh! Néron buvant avec délices les larmes des martyrs, la volupté
-sinistre des Augustans jetant aux prétoriens la pudeur et l'effroi des
-vierges chrétiennes, les éclampsies de joie forcenée et féroce, dont
-s'emplissaient les lieux infâmes avant les jeux sanglants du cirque,
-et les jeunes filles, les enfants et les femmes livrés deux fois aux
-bêtes, au tigre et à l'homme!
-
-La joie entre toutes iconoclaste et cruelle d'écraser une faiblesse et
-de briser une tige, la triomphante ignominie de la force se plaisant à
-broyer toutes les fragilités! C'est toute cette boue et toute cette
-fièvre qui me crispèrent les mains et me bourdonnèrent aux tempes
-quand, une fois dans la chambre, l'enfant aux grands yeux tristes
-refusa de se dévêtir. Elle n'avait pas le temps, je devais faire
-vite; elle demeurait chez ses parents, ils avaient dû dîner sans elle;
-son père était brutal, elle aurait des ennuis à cause de moi, et
-toutes les défaites ordinaires de ces fausses apprenties, en pareil
-cas.
-
-La vérité est qu'elle avait peur, peur de moi et de mes regards qui
-devaient flamber, étranges; elle s'était assise sur le lit et,
-d'instinct, avec un geste de victime, avait croisé ses mains sur sa
-camisole que j'essayais de déboutonner, une affreuse fièvre au bout
-des doigts; et comme j'insistais, devenu brutal, elle se redressait,
-et, dans un mouvement d'épouvante et peut-être de révolte:--L'argent
-d'abord! ânonnait une voix rauque; et, souple comme une anguille, elle
-glissait hors de mon étreinte et se réfugiait dans un angle. Elle
-avait la manifeste horreur de moi.
-
-Alors je vis rouge. La pensée que cette petite rouleuse se refusait à
-moi, moi, le duc de Fréneuse, l'ex-amant des Willie et des Izé
-Kranile, dont les caprices sont cotés et implorés chez tous les
-trafiquants de chair de Londres et de Paris, cette pensée m'exaspéra.
-Les prunelles violettes, devenues immenses, me fascinèrent et
-m'entraînèrent à la fois. Une chaleur de four m'affolait, suffocante;
-j'étranglais de rage et de désir. Ce fut un besoin de saisir ce corps
-frissonnant et craintif, de forcer son recul, de le broyer et de le
-pétrir... Et mes deux mains, saisissant la gamine à la gorge,
-l'étendirent tout de son long sur le lit; de toutes mes forces je
-pesais sur elle, lèvre à lèvre et les yeux attachés sur ses
-yeux.--«Sotte, petite sotte!» étouffais-je entre mes dents. Et,
-pendant que mes doigts s'enfonçaient lentement dans sa chair, je
-regardais ravi s'irradier le bleu foncé de ses prunelles, je sentais
-ses seins palpiter sous moi.
-
-«Mathias! Mathias!» soufflait la petite dans un râle. Un coup d'épaule
-enfonçait la porte, une main m'empoignait la nuque, me soulevait par
-le collet de ma jaquette et me jetait debout dans la chambre.
-
-«Eh! qu'est-ce qu'y a! Monsieur veut une purge, on fait du mal à la
-gosse?» Et l'homme, un ignoble zingueur, pas jeune, les joues sales
-d'une barbe de trois jours, avec autour du cou le foulard lâche des
-professionnels, me toisait du haut de ses petits yeux bougeurs, des
-yeux mobiles, inquiétants et inquiets de bête fauve; et puis, l'examen
-passé, un doigt roulé dans sa moustache, l'autre main enfoncée dans
-la poche de sa cotte de velours: «Eh bien, Toinette, qu'est-ce qu'il
-a, monsieur?»
-
-Et, me fouettant d'un clignement d'yeux complice: «Allons, au refile.»
-
-C'était un guet-apens, j'aimais mieux cela. J'avais pris dans la
-basque de ma jaquette le revolver qui ne me quitte jamais; je l'armai
-et, de ma main gauche restée libre, cueillant quelques louis dans mon
-gilet: «De la musique? goguenardai-je à mon tour en employant leur
-affreux argot, ça ne prend pas avec moi, je connais la chanson; la
-petite est mineure, n'est-ce pas? Mais je l'ai cueillie racolant. Vous
-êtes bons tous les deux pour la Tour, mais ça ne vaut pas même une
-plainte. Vous ne savez pas travailler; il faudrait que je vous dresse.
-Allons, la porte, rangez-vous ou Bibi va parler.» Et j'élevai mon
-revolver.
-
-L'homme m'écoutait complaisamment. Mon argot l'intéressait, mes louis
-aussi et les bagues de mes doigts bien davantage, car il ne quittait
-pas mes mains du regard. Il esquissait un salut de danseur, et, la
-mine tout à fait obséquieuse: «Monsieur est de la haute, mais nous
-savons vivre. Oui, la petite est ma marmite, mais nous sommes
-honnêtes dans le métier. Toinette aurait marché pour cent sous,
-peut-être la double thune avec vous à cause des nippes, mais que
-vouliez-vous lui faire, à cette enfant? Vous lui avez fait mal qu'elle
-a crié. Quelque sale histoire de rupin! Allons, Toinette, jaspine un
-peu; quéque monsieur t'a fait? Laissez-la, cette enfant, qu'elle
-s'explique.»
-
-Maintenant la petite, effarée, blottie contre son protecteur,
-balbutiait la rencontre et la scène avec de grands gestes; et l'homme,
-la prunelle allumée, écoutait; sa face sinistre s'était éclairée, il
-me considérait maintenant avec bienveillance.
-
-«Allons, faisait-il, en raflant les trois louis que j'avais posés sur
-la table, je vois ce que c'est, il suffit de s'entendre. Allons,
-morveuse, oust, dehors, vide le plancher, gâte-métier! Faut l'excuser,
-c'est jeune, ça ne connaît pas la vie; il y a des gens parfois si
-drôles, elle a pris peur. Va m'attendre chez le marchand de vins, en
-bas, et fais demander Nénest, le petit imprimeur, l'apprenti qu'est
-avec la grosse Marie depuis dix jours, le gosse qu'elle a recueilli et
-qui loge chez elle; la grosse Marie, t'es donc bouchée?» et il levait
-la main sur la fillette, «la grosse Marie, qui fait le coin du
-troquet de la rue Lecourbe; dis-lui qu'elle vienne avec Nénest,
-amène-les chez mon marchand de vins tous deux, je descends avec
-Monsieur. Tiens, pour boire!», et il jetait cent sous à la petite, et
-quand la malheureuse fut sortie: «Suffit de s'entendre..., si Monsieur
-s'était expliqué... Moi, je suis dessalé, je suis pas dur, je vois les
-choses tout de suite, moi. Il fallait le dire, on aurait trouvé ce
-qu'il faut à monsieur. J'ai votre affaire.» Et, s'effaçant devant moi,
-la porte grande ouverte: «Prenez donc la peine, monsieur...»
-
-En être venu là, porter imprimé sur mes traits un tel masque qu'on
-arrive à me chuchoter, en plein Grenelle et Vaugirard, les
-propositions murmurées dans les rues du Caire et sur les quais de
-Naples!
-
-Et c'est devant la peinture de Gustave Moreau que j'ai été cueillir
-l'âme de ce masque. Où en suis-je, mon Dieu! et je n'ai même pas tué
-l'être qui m'a osé parler ainsi. Ethal a donc tout supprimé en moi!
-
-
-
-
-DATE LILIA
-
-
- _Paris, 15 mai._--«Nice. Mon procès est gagné. Le portrait de
- la marquise Eddy et quelques autres ont quitté Londres, il y a
- cinq jours; un télégramme de Rothner m'annonce qu'ils sont
- arrivés depuis hier en gare. Je pars en prendre livraison
- moi-même; le tout sera déballé et visible dans mon atelier
- demain soir. Venez donc faire connaissance avec cette exquise
- lady Kerneby, dont le divorce vient de me rendre à mes
- pinceaux. Elle continue toujours à mourir lentement dans le
- printemps bleu et or de la Riviera; son agonie lui donne des
- tons... J'ai hâte de rentrer à Paris ajouter quelques retouches
- à ma toile. Cette petite marquise phtisique m'aura posé, sans
- le savoir, un chef-d'oeuvre. Je l'ai commencée déjà malade, je
- l'aurai achevée moribonde: ce sera, je crois, un peu mieux
- qu'une variation sur visage de femme... Elle et mon buste de
- cire, d'après le petit modèle napolitain, auront été les deux
- grandes émotions de ma vie... émotions d'art, entendons-nous;
- mais ce sont les plus poignantes et les plus riches en
- sensations complexes. Vous n'êtes qu'un dilettante, vous, mon
- cher duc, mais vous comprendrez ma joie et mon orgueil devant
- le portrait de demain.
-
- «Vous verrez aussi combien la marquise Eddy ressemble à son
- frère. Vous trouverez, rue Servandoni, quelques autres oeuvres
- aussi de votre Ethal: mon croquis de la duchesse de Searley, la
- pauvre petite pairesse qui mourut si malheureusement quelques
- jours après l'achèvement de son portrait, et mon pastel de la
- marquise de Beacoscome, la plus neurasthénique des Américaines
- épousées à Londres et que les séances avaient tellement
- exténuée que je n'ai jamais pu l'achever... Parfaitement: mon
- atelier fut mis en interdit par ordonnance des médecins.
- Rassurez-vous: la marquise de Beacoscome n'est pas morte; elle
- doit être, à l'heure qu'il est, en Chine; le marquis a été
- nommé ambassadeur à Pékin. Je ne vous convie donc pas tout à
- fait à un bal de victimes. A demain, n'est-ce pas? C'est tout
- mon atelier de Londres qui a émigré chez moi. Venez vers sept
- heures: en mai, le jour de sept heures est admirable.
-
- «Votre
- «Claudius ETHAL.»
-
-Et la lettre est datée du 14. C'est donc ce soir, à sept heures, que
-Claudius m'invite à contempler les coupables beautés de langueur et
-d'agonie de ces fameux portraits meurtriers.
-
-La duchesse de Searley, la marquise de Beacoscome... Et toute la
-conversation de Pierre de Téramond me revient, et le souvenir de sa
-visite en août dernier, il n'y a pas un an.
-
-«Il a chez lui certaines cigarettes préparées qui provoquent aux pires
-débauches, et la jeune duchesse de Searley serait morte en six mois
-pour avoir respiré pendant ses séances d'étranges et capiteuses
-fleurs.
-
-«Quant à la marquise de Beacoscome, elle a cessé, par ordre des
-médecins, de donner la pose à Ethal; sa neurasthénie s'exaspérait dans
-l'atmosphère de ce hall éternellement fleuri de tubéreuses et de
-liliums; elle s'y sentait mourir.
-
-«Ces fleurs, dont la propriété était de nacrer la peau et de cerner
-délicieusement les yeux de qui les respirait, ces fleurs éveilleuses
-de cernes touchants et de pâleurs merveilleuses, dégageaient un miasme
-de mort. Par amour de la beauté, par ferveur des longs regards noyés
-et des carnations délicates, Claudius Ethal empoisonnait ses modèles;
-ce semeur d'agonies cultivait la langueur.»
-
-Oui, c'étaient bien là les propos de Téramond, la légende redoutable
-établie autour du peintre, le bruit des cercles, l'écho de Londres.
-
-Et Barbe-Bleue me convie à venir visiter ses mortes pour ce soir.
-
-
-_Paris, 16 mai, quatre heures du matin._--J'ai tué Ethal!
-
-Je ne pouvais plus! La vie était devenue odieuse, l'air irrespirable.
-J'ai tué. Je me suis délivré et j'ai délivré, car, en supprimant cet
-homme, j'ai la conscience d'en avoir sauvé d'autres! C'est un élément
-de corruption, c'est un germe de mort embusqué, une larve guetteuse
-aux mains d'ombre tendues vers tout ce qui était jeune, vers toutes
-les faiblesses et toutes les ignorances, que j'ai anéanti. J'ai
-libéré Welcôme (cela, j'en suis sûr); j'ai sauvé peut-être cette
-douce marquise Eddy, dont il volait l'âme et tyrannisait l'agonie;
-j'ai peut-être rompu le charme affreux qu'il avait jeté sur la
-marquise de Beacoscome. Car cet homme était plus qu'un empoisonneur:
-c'était aussi un sorcier, et, en l'empoisonnant avec sa propre main,
-j'ai été un instrument inconscient et justicier du sort; j'ai été le
-bras levé par une volonté plus forte que ma propre volonté; j'ai
-achevé le geste dont il menaçait le monde, et j'ai accompli son
-destin.
-
- Et l'enchanteur est mort de son enchantement...
-
-Et je me suis sauvé moi-même... J'ai agi aussi par peur, par instinct
-de légitime défense: je l'ai tué pour n'être pas tué, car c'est au
-suicide et à pis peut-être que me conduisait cet Ethal, et c'est pour
-m'excuser que j'invoque maintenant le salut des autres. Quand j'ai
-brisé sur ses dents l'affreuse émeraude ce n'est pas aux autres que je
-pensais, mais à moi seul. Et voilà pourquoi je ne suis qu'un vulgaire
-meurtrier, pas même un assassin passionnel qui tue pour le plaisir de
-tuer, l'assassin de volupté que j'aurais pu être, mais le bourgeois
-ahuri qui tire en tremblant sur le cambrioleur qu'une chute de meubles
-a dénoncé.
-
-J'ai tué Ethal! Comment cela s'est-il fait? Certes, je le haïssais,
-mais je le craignais encore plus. Et je suis encore là, essayant de
-rassembler mes idées à la lueur de ces deux candélabres dans le
-silence de la demeure endormie, et je ne peux pas! je ne peux pas! Les
-mots et les images se heurtent dans ma pauvre tête vide, où ballotte
-une chose douloureuse qui est mon cerveau liquéfié et meurtri; mes
-tempes bourdonnent; j'ai la peau sèche, la bouche amère, et, derrière
-les persiennes closes, il fait déjà grand jour.
-
-Dans l'hôtel, personne ne m'a vu rentrer; je n'ai pas demandé la porte
-au concierge; j'ai ouvert moi-même avec ma clef et me suis glissé dans
-l'ombre comme un voleur... non: comme un assassin.
-
-Welcôme aussi a tué, prétendait Ethal. Nous sommes deux maintenant.
-Oui, nous pouvons nous donner la main. Il m'avait dit que je tuerais
-un jour, que j'en arriverais là, je me souviens. Il le savait donc? Si
-je pouvais croire qu'il me soupçonne, je le supprimerais, lui aussi;
-je ne veux pas être un assassin, moi, le duc de Fréneuse.
-
-Si je pouvais dormir! Je voudrais, avant tout, ressusciter cette
-scène, écrire, minute par minute, comment je l'ai vécue et comment je
-fus amené... Oh! j'ai mal... Allons, une piqûre de morphine, et que je
-tombe dans le sommeil comme dans un trou. Je me ressaisirai demain.
-
-
-_Même jour, dix heures du matin._--Ce fut très simple. Il m'avait dit:
-«à sept heures»; à sept heures, j'étais chez lui. Ce fut sa volontaire
-et vigoureuse poignée de main, son étreinte d'étau. Il avait toutes
-ses bagues, les perles monstrueuses et livides pareilles à des
-pustules de nacre, et, au médius, la gemme glauque égratignée d'une
-griffe d'argent, la bague de Philippe II lui-même, le modèle de
-l'Escurial. Et c'est à cette lueur verte qu'allait immédiatement mon
-regard, en pénétrant ce soir-là chez lui.
-
-«Le bal des victimes! clamait-il, en renouvelant l'odieuse
-plaisanterie de sa lettre. Cela va bien. Ménagez-vous, mon cher duc:
-je vous trouve un peu jaune. Allons, venez voir comme elles sont
-jolies.»
-
-Le cabotin! Son atelier était, de haut en bas, fleuri de tubéreuses et
-de grands lys. Toute la floraison blanche et capiteuse dont il avait
-empoisonné les séances des modèles, Ethal l'avait voulue autour des
-portraits pour faire mieux siennes les ressemblances dérobées à ces
-femmes ou, qui sait? pour m'impressionner davantage et m'inféoder plus
-étroitement à lui, car, il le savait bien, je ne pouvais ignorer la
-légende.
-
-Cet Ethal! Il lisait en moi à livre ouvert. «Comme pour une veillée de
-mortes», goguenardait-il en me faisant remarquer les fleurs. «Ne
-sont-elles pas elles-mêmes trois beaux lys, mais trois lys
-délicieusement endoloris, trois grands lys blancs qui se fanent?»
-
- Une grâce étrange et navrante
- Est dans le blanc trépas des lys.
-
-«La duchesse de Searley: à tout seigneur tout honneur. Pour celle-là,
-il n'y a pas métaphore: la duchesse est vraiment morte. Croyez que je
-n'y suis pour rien. Je cultive seulement une légende, à Londres et à
-Paris aussi: c'est la seule condition à laquelle on vous reconnaisse
-du génie.»
-
- Elle aimait trop les fleurs, c'est ce qui l'a tuée.
-
-Et les lèvres retroussées dans un rictus de carnassier, toutes ses
-fortes dents apparentes: «Voyez quelle petite vierge cela était! On ne
-lui prêtait pas moins de trois amants. Regardez-moi cette candeur, et
-les yeux surtout, les grands yeux bleus, d'une eau si pure dans
-l'ombre portée des cils, et la délicatesse du nez. On les sent vibrer,
-n'est-ce pas? ses narines. C'était une petite femme de nacre, et ce
-n'est qu'une esquisse pourtant.»
-
-Dans un haut cadre de chêne ciré, c'était une grande toile bise dont
-le milieu seul semblait vivre. D'un flot de mousseline et de linon
-jetés comme dans un portrait de Reynolds, une frêle figure de jeune
-femme, ou plutôt de jeune fille, émergeait, tendrement nimbée de
-lumière blonde. Où Ethal avait-il pu prendre cette science du
-clair-obscur et de l'enveloppement?
-
-Du fond monotone et bis de la toile, à peine préparée, le visage et la
-gorge de la jeune duchesse émanaient à la manière d'un parfum.
-Peinture psychique, pour ainsi dire: sous l'envol des linons, la
-fragilité de cette taille, l'ovale aminci de ce visage étaient d'une
-âme encore plus que d'une fleur.
-
-La duchesse de Searley! C'était à la fois la minceur d'une tige et la
-transparence d'un calice d'iris blanc baigné dans une lueur; créature
-irréelle de grâce et d'aristocratie, déjà lointaine comme une
-apparition et que l'on sentait vouée à l'irréparable et à la mort. Oh!
-la profondeur étonnée de ses grands yeux couleur de source! Je ne
-pouvais me lasser de la regarder. Autant qu'une pairesse anglaise peut
-ressembler à une courtisane, l'esquisse de Claudius me rappelait
-douloureusement Willie Stephenson. C'était bien le même cou frêle et
-blanc qui appelait l'étranglement ou la hache, une nuque d'ambre et de
-neige faite pour l'échafaud, une de ces beautés de luxe et de race
-dont la délicatesse offusque et exaspère, un défi de l'atavisme, un
-spécimen d'humanité précieuse et rare qui attire l'émeute et la foudre
-et la mort.
-
-«Charmante, n'est-ce pas? grasseyait à la parisienne la voix moqueuse
-d'Ethal. Un Caligula l'eût fait violer au cirque, aux applaudissements
-de toute la tourbe romaine. Je vous l'ai dit, un vrai lys.
-
- La souffrance les divinise.
- Leur élégance et leur pâleur
- Dans le grand cornet de Venise
- Semblent un martyre de fleur.
-
-«Mieux que charmante: touchante. Or, ce petit ange-là avait par
-lui-même trois cent mille francs de rente, et Tomy Sternett... le gros
-commanditaire de la maison Humphrey et Cie, soldait tous ses paris de
-courses de l'année, y compris ses folies d'Epsom, le jour du Derby
-(cette enfant était joueuse); une bagatelle de quatre-vingt mille
-livres sterling au bas mot, qui donnait à Sternett accès à la table et
-au lit. Oui, cette idéalité-là... Et il n'y avait pas que lui, mon
-cher Fréneuse: il y en avait deux autres. Si je m'en souvenais, je
-vous citerais les noms.»
-
-L'homme aux mains baguées continuait de baver sur les lys.
-
-
-
-
-LE MEURTRE
-
-
-C'était le tour des autres maintenant.
-
-La marquise de Beacoscome était traitée au pastel; mais une énergie
-singulière, une espèce de frénésie en avaient comme écrasé et violenté
-les couleurs. C'est par traits brefs et saccadés que son buste plein
-jaillissait dans des zébrures de gris et de blanc mises là pour des
-cassures d'étoffe, les gros plis miroités d'une robe de satin. Ethal
-avait dû la peindre dans la hâte et dans la fièvre; des lueurs de
-perles, indiquées--on eût dit à la craie--couraient dans les étoffes;
-c'était le faire sûr et hautain, presque bâclé dans le dédain des
-détails, d'un Antonio Moro ou d'un Goya.
-
-Antonio Moro! Et à la dérobée je ne pouvais m'empêcher de regarder
-Claudius. Il était bien l'effarant sosie du gnome encapuchonné du
-maître flamand. Sous le frac de soirée (puisque nous devions dîner
-ensemble), il imposait à crier le souvenir du portrait du Louvre.
-C'était bien là la tête énorme, l'encolure épaisse, le torse trop long
-sur les jambes trop courtes, le je ne sais quoi de tortu et d'oblique
-qu'Antonio Moro a mis dans son nain. Ces sourcils en broussailles et
-ce nez renifleur étaient ceux du bouffon du duc d'Albe, du bouffon
-surtout la malice embusquée sous les paupières pesantes; et c'est
-cette malice, attentive à mon examen, qui lui faisait, j'en suis sûr,
-donner la pose même du portrait et qui le guindait prétentieux et
-campé, le poing sur la hanche, pendant qu'il me détaillait les beautés
-de la Beacoscome et me les désignait de son horrible main.
-
-«La plus belle des trois! déclarait le peintre en me promenant presque
-à la hauteur des lèvres les pâleurs nacrées de ses énormes bagues,
-regardez-moi la splendeur de cette chair. C'est le triomphe de la
-carnation blonde, des chairs de parvenue, car l'appauvrissement d'une
-fin de race n'y a pas encore mis les tons blets, violacés ou verdâtres
-chers à Van Dyck comme à Velazquez. C'est du sang de trappeur et de
-jeune matelot qui fleurit sous cette peau de millionnaire, mais il y
-avait en elle un tel désir et une telle volonté de précipiter les
-choses et de rattraper par elle-même le temps perdu chez ses auteurs!
-Elle avait la vocation du snobisme. Elle courait à l'éther, à la
-morphine, aux veilles et à l'insomnie, comme d'autres chez les
-couturiers; je lui avais persuadé que cela nacrait, affinait et fanait
-exquisement les joues et les yeux, et elle aspirait de toute son âme à
-perdre sa fraîcheur. Quelle dinde! Froide à donner l'onglée à un
-Parisien d'août, elle aurait pris comme amant le dernier Irlandais des
-quais aussi tranquillement que le plus beau des horse-guards si
-j'avais voulu lui persuader qu'il était du dernier «swell» de le
-faire; elle me prenait pour l'arbitre des élégances et tout son hôtel
-de Piccadilly empestait la tubéreuse et le lilium, parce qu'elle en
-avait vu chez moi. Elle était cubiquement bête. Oh! les heures
-pesantes de ces séances quand elle venait donner la pose! J'espérais
-toujours qu'elle finirait par prendre mal et défaillir dans cet
-atelier bondé de fleurs, mais elle avait un tempérament de cheval, ses
-yeux seuls pâlissaient, et elle demeurait rose, de ce ton ferme et
-inaltérable de pétale de camélia. Ah! elle m'a bien assommé. Ce sont
-ses médecins qui lui ont interdit mon atelier. D'ailleurs, vous
-voyez, aucun mystère, aucun charme dans ses prunelles pourtant d'un
-assez beau violet; c'est la grosse perle sans orient qui ne se nacre
-que lorsqu'elle va mourir, un superbe lys de pleine terre, et nous
-n'aimons que ceux de serre chaude.
-
-«Ce qu'elle doit ennuyer maintenant les Chinois!
-
-Ah! ce n'était pas l'attirance de ce petit buste.»
-
-Et négligemment il posait sa main sèche et griffue sur la face de cire
-d'Angelotto, le buste italien qu'il avait sorti de son retrait et que
-je n'avais pas encore remarqué.
-
-Angelotto, c'était son orgueil et son triomphe. Il y avait toute une
-agonie dans cette oeuvre. Il l'avait modelée avec une joie savamment
-prolongée de lentes souffrances et d'affreuses terreurs, et sous ses
-doigts larmés de perles énormes, la face de douleur du petit modèle
-phtisique semblait se crisper et pâlir.
-
-«Celle-là, c'est tout autre chose, faisait Ethal en se décidant à
-retirer sa main. Que dites-vous de cette physionomie?»
-
-C'était une toile toute en longueur, encadrée d'argent, comme
-certains tableaux de Potsdam et des musées royaux d'Allemagne, une
-toile on eût dit envahie d'ombre et qu'un soupirail invisible
-éclairait: intérieur de crypte ou boudoir funèbre. Assise sur un somno
-tendu de satin bleu glacé, gainée elle-même dans un fourreau de satin
-lunaire, une énigmatique figure de femme s'y découvrait. L'air d'une
-impératrice Joséphine dans sa robe du premier Empire, le chignon haut,
-étoilé de turquoises, très immobile et très nue, la chair des bras et
-des épaules avait l'éclat morbide et froid du nénuphar; une ceinture
-d'émail soutenait la gorge haute et, dans la face extasiée et raidie,
-s'irradiaient deux larges yeux, deux immenses prunelles d'un bleu
-liquide et sombre. C'était l'ovale exquis d'un visage de nymphe, mais
-c'était la pâleur inspirée d'une sybille, le regard agrandi d'une
-prêtresse qui voit le dieu; une chevelure brune coiffait la femme de
-nuit.
-
-Oh! l'eurythmie de cette pose avec l'écartement des deux bras appuyant
-leurs mains sur le somno, l'angoisse hallucinée de toute cette figure
-attentive, le dessin effilé de ses doigts, et la courbe lente, comme
-d'un cou de cygne, de ses bras frêles, l'étrange caractère d'hypnose
-de cette petite Diane du Consulat! «N'est-ce pas qu'elle est bien
-lunaire et nocturne parmi toutes ces luminosités bleues?--soulignait
-une voix tout à côté de moi,--et c'est bien le cadre qu'il fallait, à
-la fois pompeux et glacé, pas sinistre, mais funèbre, à cette petite
-nymphe de l'Érèbe. L'arc de la bouche, l'avez-vous remarqué? Eh bien,
-cette Hécate aux trois visages, cette petite prêtresse d'Artémis en
-Tauride, cette Iphigénie de Glück, c'est la soeur de Welcôme, la
-marquise Eddy en personne. Vous ne trouvez pas qu'elle lui ressemble?
-Regardez donc ses yeux.»
-
-Cet homme, il parlait haut dans mon âme, c'était ma pensée même qu'il
-articulait. Maintenant qu'il m'avait fait les honneurs du portrait,
-quelle infamie allait-il me débiter sur la femme? Et je me rappelais
-l'hallucinante fumerie de l'opium donnée dans ce même atelier et les
-affreuses histoires complaisamment bavées sur toutes les invitées de
-ce soir mémorable. Pas une n'avait trouvé grâce, et, depuis l'inceste
-de Maud White jusqu'au passé vénal de la duchesse d'Altorneyshare,
-toutes les boues, toutes les ignominies et toutes les luxures avaient
-été lentement remuées par cet Anglais abominable, éclaboussant tour à
-tour la marquise Naydorff et les princesses de Seiryman-Frileuse et
-Olga Myrianinska.
-
-De toutes les femmes rencontrées chez lui, ce soir-là, il avait dégagé
-autant d'effarantes silhouettes, déformations presque géniales
-d'observateur et de visionnaire, et à un moment donné, au milieu d'une
-assistance de goules et de larves créées par son imagination, il avait
-pu sans trop d'invraisemblance me souffler à l'oreille: «Nous sommes
-au sabbat», sûr d'une atmosphère de cauchemar. D'ailleurs, ce soir-là,
-chez Ethal, les mâles valaient les femelles; les femelles, les mâles;
-le troupeau de Fredy Schappman et des Anglais poncés et fleuris de
-gardénias, tous plus ou moins en fuite de Londres, n'avait rien à
-envier au trio des grandes dames étrangères, et, comme réputation,
-comte de Muzarett et princesse de Frileuse pouvaient se donner la
-main; mais, du moins, ce soir-là, les odieux propos chuchotés
-étaient-ils justifiés par l'allure des gens et la notoriété des tares.
-Sans les noms, la haute situation nobiliaire et la fortune des uns et
-des autres, une descente de police eût été tout indiquée chez Ethal.
-Ses invités! Je n'avais eu qu'à les regarder pour comprendre à quel
-point Claudius avait dit vrai en me conviant à venir voir quelques
-monstres. D'ailleurs, il avait dû leur chuchoter la même formule en
-parlant de moi: je faisais partie de sa collection et nous étions tous
-de vieilles connaissances, ou pis, destinés à nous connaître dans le
-vertige, hélas! si limité de notre cycle infâme; mais toute la
-ménagerie réunie, cette nuit, chez Claudius, avait bec et ongles et
-pouvait se défendre. Je sais bien que tous les fauves, dans la
-civilisation, sont domptés par la peur ou par les intérêts, et que
-l'hypocrisie met des masques humains aux gueules comme aux mufles; et
-cette nuit-là, la vanité les tenait tous en laisse, toutefois tout
-prêts à mordre en brisant entraves et muselières, si le dompteur était
-allé trop loin, et j'avais supporté Ethal dans ce rôle de montreur de
-bêtes, car ces monstres vivaient.
-
-C'est à contempler des images et des fantômes que Claudius me conviait
-maintenant, dans l'or fluide de cette fin de belle journée de mai,
-trois portraits de femmes, presque trois portraits de mortes,
-puisqu'une déjà défunte et l'autre agonisante; le décor était le même,
-et, dans cet atelier illuminé de floraisons blanches, Ethal
-recommençait et continuait son oeuvre de destruction. Il souillait et
-salissait à plaisir la mémoire et la réputation de ces femmes! Avec
-une joie iconoclaste, il remuait de la boue sur leur avenir, en
-entassait sur leur passé, et c'était comme des immondices jetées à
-pelletées sur des lys, des coups de pioche à même des précieuses
-choses fragiles, impeccables et blanches, que chaque parole brisait,
-polluait, effritait.
-
-Oh! ce massacreur d'âmes et de fleurs, cet éveilleur de tares, ce
-féroce et joyeux faucheur d'illusions, ce tueur de rêves, ce semeur de
-doutes, ce fauteur de désespoirs, qu'allait-il me dire sur lady
-Kerneby? De quel stigmate allait-il marquer ce fatal et doux visage,
-dont les larges prunelles me rappelaient si douloureusement celles de
-Thomas? Et ma peur d'entendre d'irréparables choses me faisait
-supplier en moi-même: «Pas celle-là, non, de grâce, ne touchez pas à
-celle-là!»
-
-Il l'avait gardée pour la dernière comme une proie de choix, et, sûr
-de ses effets, en artiste qui ménage et prépare son public, il
-s'asseyait sur un divan, me faisait signe d'y prendre place et, après
-une pause: «Celle-là, scandait-il d'un air entendu, et ses mots, comme
-découpés à l'emporte-pièce, sonnaient étrangement dans le silence,
-celle-là, c'est la digne soeur de notre cher Welcôme.» Et sous les
-paupières lourdes, ses petits yeux brillaient, riaient d'une joie
-féroce. Il sentait qu'il me faisait mal et toute sa face de gnome s'en
-était illuminée. Il savourait mon angoisse et de nouveau se taisait.
-«Thomas est son frère naturel, je vous l'ai déjà dit, n'est-ce pas? et
-frère de mère, ce qui est toute une histoire. La grossesse de Georgina
-Melldon a été un des grands scandales de la société anglaise, il y a
-trente ans; un jeune fermier irlandais en fut l'auteur. Il fait très
-chaud, en août, en Irlande, et la famille de Georgina passait l'été
-dans ses terres. On n'épouse pas un fermier, la jeune fille alla faire
-ses couches au printemps suivant en Écosse. Thomas Welcôme, irlandais
-de père, est écossais de naissance; la marquise Eddy n'en est pas
-moins la fille très légitime du comte Reginald Sussex; cette Georgina
-était si belle, il faut bien que je vous explique les atavismes.»
-
-Je ne l'écoutais plus. Tout en parlant, les reins accotés aux coussins
-du divan, Ethal avait étendu le bras et, machinalement, sa main
-s'était reposée sur la chevelure de cire peinte du buste italien; il
-trônait là sur un piédouche à quelques pas de lui; et je ne voyais
-plus que cette main.
-
-Bossués de métal et de nacre, les doigts crispés, autant de griffes,
-pétrissaient le front bombé d'Angelotto. C'était une serre de vautour
-abattue sur l'effigie du pauvre enfant; au milieu de toutes ces
-perles, l'émeraude empoisonnée, tel un oeil, luisait, et sous
-l'étreinte de la main cruelle, il me semblait voir la face douloureuse
-se convulser lentement et souffrir.
-
-Ethal débitait toujours ses infamies. Que disait-il? Je ne sais plus,
-mais, sombré dans une espèce d'hallucination, je voyais successivement
-entre ses doigts de volonté et de fièvre d'autres faces connues se
-faner et pâlir, et c'était l'ovale aminci et les grands yeux de bleuet
-de la petite duchesse, et c'était la splendeur de fleur rose de la
-Beacoscome, et c'était enfin le visage de pâleur et les yeux d'extase
-de la marquise Eddy. Oh! cette main d'empoisonneur refermée sur toutes
-ces tempes douloureuses et meurtries! Des lividités semblaient couler
-le long des bagues humides, telles d'innomables sueurs, et quand, dans
-cette armature de joyaux blêmes, je vis, après tant d'agonies, surgir
-la face défaite et les yeux d'épouvante de Thomas lui-même, je me
-levai, dressé dans un sursaut d'horreur, haine ou horreur, horreur et
-haine, et, sans savoir pourquoi, poussé par une volonté étrangère à la
-mienne, je me jetai sur Ethal, et, d'une main, lui maintenant le front
-renversé, lui pétrissant à mon tour et cruellement les cheveux et le
-crâne, de l'autre, je me saisis de son horrible main aux plus
-horribles bagues, et la lui entrai violemment dans la bouche, sa
-bouche salissante pleine des noms de Thomas et d'Eddy et, ravi à mon
-tour de voir ses petits yeux s'agrandir d'épouvante, je heurtai
-brutalement le chaton de ses bagues à l'émail de ses dents, et j'y
-brisai en trois coups l'émeraude vénéneuse.
-
-Ethal, arc-bouté sur ses reins, essayait de se lever et cherchait à
-mordre: il ne mordait que ses doigts, le misérable! Sa main restée
-libre m'avait saisi au cou et s'efforçait de m'étrangler, mais je lui
-tenais toujours la tête à la renverse et la contraignais à boire; la
-gemme brisée était vide, sa main ne me serrait plus que faiblement,
-une sueur lourde perlait sur sa face, sa poitrine se soulevait et
-s'abaissait comme un soufflet de forge, deux prunelles vitreuses
-avaient roulé, telles deux billes, vers les tempes tout à coup
-creusées; puis elles chavirèrent sous les paupières qui ne continrent
-plus que du blanc, et tout ce corps crispé se détendit.
-
-«_Actum est._» Autour de moi, c'était la veillée blanche et funèbre
-des fleurs.
-
-La tête gisait sur l'épaule, la bouche hideusement ouverte: la main
-aux bagues avait glissé sur la poitrine, je la posai à côté de lui sur
-un coussin; la duchesse de Searley souriait dans son cadre, la
-Beacoscome se cambrait, hautaine, hors des zébrures des étoffes, le
-regard de Welcôme me suivait à travers les yeux de la marquise Eddy, à
-la fois atterrés et complices, et je ne regrettais rien.
-
-Je défripai mon devant de chemise, renouai tranquillement ma cravate,
-ouvris la porte de l'antichambre et descendis l'escalier.
-
-
-
-
-LA DÉESSE
-
-
-_29 mai 1899._--Six heures du soir. Je sors de l'atelier d'Ethal, j'y
-ai été confronté avec le cadavre. Je dis confronté: confrontation est
-un bien gros mot, puisque l'ombre d'un soupçon ne m'a même pas
-effleuré et que j'ai été appelé là comme ami du mort, prié par le
-commissaire d'éclairer, de renseigner la justice sur les causes
-hypothétiques de ce mystérieux suicide; car, pour tout le monde, il y
-a eu suicide. Le chaton brisé de la bague en a témoigné, les médecins
-ont déclaré une intoxication de curare, et la décoration même de
-l'atelier, cette apothéose de tubéreuses et de liliums entassés autour
-du corps, comme pour une veillée funèbre, ont été, pour le
-commissaire, l'indice d'une préméditation.
-
-Pour la justice aujourd'hui, et pour tout Paris demain, Claudius
-Ethal, Anglais spleenétique et artiste bizarre, s'est donné
-volontairement la mort en absorbant le contenu d'une bague
-empoisonnée; l'amoncellement voulu de fleurs rares, la présence dans
-l'atelier des trois portraits auxquels le peintre attachait le plus de
-prix, vont corroborer chez tous l'opinion du suicide... Et moi, le
-meurtrier, le seul auteur du crime, je ne serai même pas inquiété, et
-je n'ai rien fait pourtant pour établir mon alibi. Au moindre soupçon,
-à la moindre équivoque, j'aurais avoué, j'aurais crié hautement mon
-acte: mon acte qui est justice, puisqu'il n'est pas puni. Je suis un
-justicier.
-
-Ethal devait mourir, il avait comblé la coupe; la preuve en est dans
-le sang-froid quasi-somnambulique avec lequel j'ai accompli l'acte,
-presque sans m'en douter.
-
-
-_Même jour, onze heures du soir._--Je viens de relire mon manuscrit.
-Comme je me disculpe à mes propres yeux, que de peine je prends pour
-excuser mon acte, mon acte qui est un crime, puisque depuis ce matin
-je compose mon attitude et mes gestes comme un comédien, égarant à
-plaisir l'opinion de la justice dans le sens favorable à ma liberté!
-Et cette version du suicide, c'est moi-même qui l'ai imposée en
-laissant entendre qu'Ethal était désespéré de ne pouvoir reprendre ses
-pinceaux; et, pour accréditer cette légende du peintre ne voulant pas
-survivre à son talent, n'ai-je pas communiqué au commissaire la lettre
-par laquelle Claudius m'invitait à venir chez lui admirer ses
-portraits?
-
-C'est cette lettre de fou (entendons-nous bien: fou pour un
-commissaire de police et non pour un artiste) qui a fait conclure au
-suicide, autre folie!
-
-Cette lettre, j'ai tout de suite senti de quelle utilité elle pouvait
-être. Aussi, quand, à deux heures, cet homme de la police s'est
-présenté chez moi en me priant de le suivre rue Servandoni, je me suis
-bien gardé de la porter sur moi. J'aurais eu l'air de m'être muni
-d'une preuve; tranquillement, j'ai été la remettre dans la poche de
-mon habit, et puis, froidement, j'ai suivi l'homme sans plus lui
-demander le pourquoi de sa visite que l'utilité de ma présence rue
-Servandoni.
-
-Ce n'est qu'en arrivant devant la maison de Claudius que j'ai cru
-devoir m'émouvoir: «Serait-il arrivé quelque chose à M. Ethal?» Et,
-l'homme gardant le silence, je me suis précipité dans l'escalier. La
-porte était ouverte! J'ai bousculé un agent dans l'antichambre et je
-me suis rué dans l'atelier.
-
-Rien n'avait bougé. On avait même respecté la position du cadavre. La
-bouche, demeurée grande ouverte, avait légèrement noirci, les
-muqueuses étaient devenues bleues, et, sous les lourdes paupières
-tuméfiées, comme de l'argent bruni luisait. La main raidie pesait sur
-le coussin, à la place où je l'avais posée. Le commissaire, un groupe
-d'agents et deux médecins se levaient à mon entrée, le dos tourné au
-portrait de la duchesse de Searley.
-
-Alors, calculant tous mes effets, je m'arrêtais, étranglais un cri,
-saluais rapidement les gens assemblés, balbutiais des «messieurs,
-messieurs,» et, courant à Claudius, le prenais dans mes bras et,
-brusquement, cherchais des yeux sa main, la saisissais dans la mienne
-et découvrais la bague! Alors, avec un grand geste découragé, je
-laissais retomber cette main.
-
---Vous deviez passer la soirée ensemble, je crois, monsieur? me
-demandait le commissaire. N'êtes-vous pas venu hier, vers les six
-heures, dans cet atelier?--Mais parfaitement, monsieur. Ethal était
-arrivé le matin même de Nice et m'avait prévenu par une lettre. Je
-crois même l'avoir sur moi. (J'esquissais le geste de la chercher).
-Ethal était désireux de me faire voir ces portraits; il venait de
-gagner un procès qui lui en rendait la propriété; déjà, depuis un an,
-Ethal ne peignait plus, de grands ennuis qu'il avait eus à Londres
-l'avaient découragé; bref, c'était une joie pour lui que d'être rentré
-en possession de ses oeuvres; il y attachait une importance énorme.
-Que n'ai-je sa lettre! D'où ce décor enfantin de fleurs; hier, c'était
-fête dans cet atelier.» Et c'était de ma part toute une trame ourdie
-de mensonges, toute une combinaison de convaincantes vraisemblances
-débitées avec un sang-froid dont je m'émerveillais. J'étais comme
-dédoublé, et il me semblait assister en spectateur à un drame
-judiciaire dont je dirigeais moi-même l'intrigue, les jeux de scène et
-jusqu'aux gestes des acteurs. Le commissaire et les médecins
-semblaient s'être donné le mot pour me donner la réplique, et quand, à
-l'interrogation réitérée: «Ne deviez-vous pas dîner ensemble?» j'eus
-répondu: «Sans doute; il a encore son habit; nous devions passer la
-soirée tous les deux; mais, au moment de sortir, Ethal se déclara
-fatigué; il avait passé la nuit en chemin de fer, l'odeur de ces
-fleurs peut-être, la grande émotion de ses tableaux enfin reconquis...
-Bref, il me priait de l'excuser et de le laisser seul. Nous devions
-nous retrouver ce soir.--Alors, rien ne pouvait vous faire prévoir,
-monsieur, la détermination prise par votre ami?--Rien, absolument
-rien. J'en suis atterré, abasourdi.--Ne parliez-vous pas d'une
-lettre?--En effet, la lettre par laquelle Ethal m'invitait à venir
-voir ses tableaux; je l'ai laissée chez moi, je la tiens à votre
-disposition.--Nous vous serons obligés de nous en donner connaissance,
-monsieur. Veuillez nous pardonner le dérangement, vous seul pouviez
-nous donner des renseignements précieux sur le mort. Vous pouvez vous
-retirer.»
-
-Et ce fut tout.
-
-
-Dans le vestibule, William, le valet de chambre d'Ethal, arrivé la
-nuit même de Nice, se précipitait au-devant de moi: «Ah! monsieur, qui
-aurait pu prévoir?... Dire que je l'ai trouvé en descendant de la
-gare. Si j'avais pris le même train que lui, rien de tout cela ne
-serait arrivé.--Il faudra mettre une religieuse auprès de lui,
-William.--Non, je veillerai monsieur tout seul; Madame va arriver,
-sans doute?--Madame?...--Mais oui, la mère de M. Ethal. Nous ne
-faisons que télégraphier depuis ce matin.»
-
-Madame! Ethal avait une mère. Il ne m'en avait jamais parlé, et j'ai
-privé cette mère de son fils. Ç'a été la seule minute d'émotion de la
-journée. J'ai dit quelques bonnes paroles à William et je suis parti.
-
-Je ne me reconnais plus. Ma sensibilité est tout à fait annihilée.
-Jamais je n'ai été aussi calme. Est-ce le meurtre qui a développé en
-moi cette puissance de sang-froid et cette singulière énergie? Et
-jusqu'ici pas un remords, la conscience au contraire s'affirmant
-d'heure en heure d'un acte de justice accompli.
-
-
-_30 mai, neuf heures du matin._--Où étais-je? D'où sortaient ces
-tronçons de portiques et ces longs fûts de colonnes dressés à
-l'infini? Que de décombres, mon Dieu! Et ces vieilles statues mutilées
-et ces socles dans le sable, comme il y en avait, comme il y en avait!
-Où donc avais-je déjà vu cette ville de ruines? Et pas une herbe, pas
-un lierre.. Du sable et du sable toujours. C'était une étrange
-solitude. Pas un oiseau dans l'air. Et quel silence! Et comme l'air
-était doux; et j'aimais cette ville morte transparente de lune et
-l'immatérielle pureté de cette nuit. Le porphyre des colonnes y avait
-des reflets si limpides, et rien ne bougeait dans les ténèbres.
-C'était un calme délicieux, immobilisant à l'infini des stèles, des
-pilastres, des pylones et des portiques... Et peu à peu, des
-froissements de plumes frémirent autour de moi et m'étonnèrent sans
-m'effrayer; mais d'où pouvaient-ils venir, puisque la ville était
-morte et qu'il n'y avait pas d'oiseaux? Et, dans la même minute, comme
-de glauques pierreries pâlirent dans les ténèbres, et je crus à
-quelques flaques d'eau reflétant des étoiles. Mais il n'y avait pas
-plus d'eau dans ce désert que d'étoiles dans ce ciel... Et des
-souffles, des mots à peine murmurés bruirent à mes oreilles, des
-phrases caresseuses épelées dans un idiome inconnu. Et j'aimais ce
-chuchotis aux consonnes atténuées, aux voyelles si douces que je ne
-comprenais pas.. Et les portiques, les stèles tout à coup se
-peuplèrent. Étaient-ce des cariatides qui s'étaient animées? Jamais je
-n'avais vu de si doux visages de femmes. Elles s'approchèrent en
-cercle autour de moi et, tout à coup, se tinrent immobiles; elles
-étaient couleur de cendre et mitrées, coiffées de tiares en cône comme
-les prêtresses d'Indra. Je n'avais pas peur et pourtant je
-frissonnais, mais d'un frisson voluptueux, aigu, qui n'était pas de
-l'épouvante. J'avais déjà vu ces figures quelque part: oui, j'avais
-déjà vu ces lourdes paupières ourlées et ces sourires triangulaires.
-Mais où cela? Somnolentes et ironiques, elles se balançaient
-maintenant autour de moi; et ce que j'avais pris pour des bruissements
-d'ailes était le crissement de longues pendeloques d'émeraudes et de
-métal cliquetant le long de tuniques de soie; leurs nudités étaient
-cuirassées de joyaux; des anneaux d'émail, des pectoraux de gemmes
-étreignaient leurs chevilles et leurs seins. Tout à coup,
-d'inattendues phosphorescences s'allumèrent dans leurs yeux, des
-profondeurs sublimes transfigurèrent tous ces visages dont les tiares
-furent illuminées, et puis tout s'évanouit! Mais je savais maintenant
-à qui elles ressemblaient. C'étaient autant de «Salomé dansantes,» la
-«Salomé» de la fameuse aquarelle de Gustave Moreau. Quant aux regards
-lumineux, aux prunelles phosphorescentes, c'étaient les yeux
-d'émeraude de l'idole d'onyx, de la petite Astarté de la maison de
-Woolwich et de mon parloir.
-
-Jamais je n'ai eu un si doux rêve.
-
-
-_Paris, 5 juin 1899._--Depuis trois jours, c'est l'ignominie des
-articles et des «premiers Paris» sur Ethal: toutes les boues remuées,
-toutes les misères de sa vie fouillées, mises au jour comme autant
-d'épaves, avec le stock des anecdotes vraies ou fausses et des
-légendes colportées depuis quinze ans sur l'homme et sur le peintre.
-Son talent même est contesté, et là je reconnais l'influence des
-confrères. Des femmes sont mêlées à ces histoires, dont l'incognito
-est à peine respecté; à celles-là, on ne pardonne pas la vogue de
-leurs portraits; les initiales les dénoncent. Dans quelques-uns de ces
-articles mon nom est prononcé; on me cite comme l'ami du mort, et
-toutes les hontes ressuscitées autour du cadavre rejaillissent aussi
-sur moi.
-
-Quelle humanité de hyènes! Et comme il avait raison de les mépriser et
-de les fouailler de ses sarcasmes et de les braver de toutes ses
-folies d'excentrique, ces faméliques rôdeurs de cimetières qui, le
-cercueil à peine fermé, viennent flairer et mordre le corps encore
-frais.
-
-Cela a été un suicide «bien parisien», comme l'a écrit un imbécile.
-
-Imbéciles tous et lâches et curieux de scandales et, les misérables,
-en vivant. Quel article nécrologique me réservent-ils? Mais ils
-n'auront pas le plaisir de me l'écrire. J'ai assez de ce Paris de
-snobs et de cette vieille Europe routinière et pourrie. Le meurtre
-d'Ethal m'a libéré, éclairé. Je me suis reconquis et je suis bien moi.
-Welcôme avait raison: voyager, vivre avec ferveur une vie de passion
-et d'aventures, s'anéantir dans de l'inconnu, dans de l'infini, dans
-l'énergie des peuples jeunes, dans la beauté des races immuables, dans
-la sublimité des instincts.
-
-Je vais réunir mes hommes d'affaires, tout liquider, tout quitter,
-partir!
-
-
-_Paris, 9 juin._--Il n'y a pas à dire, j'ai eu cette nuit plus qu'une
-vision: un être inconnu, de l'invisible et de l'intangible, s'est
-manifesté. J'étais couché et ne dormais point; je m'étais même couché
-de bonne heure, ayant dans la journée, suivant l'ordonnance de Corbin,
-fourni une longue marche, tenté de briser mes nerfs par une fatigue
-saine: «Elle» m'est apparue.
-
-Ma lampe était allumée, ma table de chevet sur mon lit, un livre
-devant moi, donc, je ne dormais pas.
-
-C'était une figure nue, de taille moyenne, plutôt petite et d'une
-pureté de lignes incomparable. Elle se tenait debout au pied de mon
-lit, légèrement renversée en arrière et comme flottante dans la
-chambre; ses orteils ne touchaient pas le sol; elle paraissait dormir.
-
-Les paupières baissées, les lèvres entr'ouvertes, sa nudité s'offrait,
-abandonnée et chaste; ses bras nus croisés sur sa nuque soutenaient sa
-tête en extase, et la cambrure de son torse s'en effilait, ponctué aux
-aisselles de rouille.
-
-C'était une vision délirante; sa chair avait des transparences de
-jade; mais de son front diadémé d'émeraudes voltigeait et coulait un
-voile de gaze noire, une vapeur de crêpe qui dérobait le sexe et
-s'enroulait aux hanches pour se nouer comme un lien autour des deux
-chevilles, aggravant de mystère la pâle apparition.
-
-Et j'aurais voulu connaître le regard caché sous ses paupières closes.
-Un secret pressentiment me disait que cette nudité léthargique
-possédait l'énigme de ma guérison, cette figure en extase de morte
-amoureuse était la vivante incarnation de mon secret.
-
-Et ces mots frémirent à mon oreille: «Astarté, Acté, Alexandrie.» Et
-la figure s'évanouit.
-
-Astarté, le nom de la Vénus syrienne; Acté, celui d'une affranchie;
-Alexandrie, la ville des Ptolémées, des courtisanes et des
-philosophes; Astarté! le nom d'un démon aussi.
-
-
-_Paris, 28 juillet._--Je pars demain pour l'Égypte.»
-
-Ainsi finissait le manuscrit de M. de Phocas.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Le legs 1
-
- Le manuscrit 13
-
- L'oppression 27
-
- Les yeux 37
-
- Izé Kranile 49
-
- L'envoûtement 61
-
- L'effroi du masque 73
-
- Le guérisseur 85
-
- L'emprise 99
-
- Série d'eaux-fortes 111
-
- L'homme aux poupées 123
-
- L'oeil d'Éboli 133
-
- Liseur d'âmes 143
-
- Quelques monstres 155
-
- Les larves 167
-
- Vers le sabbat 179
-
- L'opium 191
-
- Smarra 201
-
- Le sphinx 209
-
- Sir Thomas Welcôme 219
-
- Autre piste 231
-
- Le spectre d'Izé 241
-
- Cloaca maxima 253
-
- Les millions de sir Thomas 265
-
- Le gouffre 275
-
- Une lueur 285
-
- Le refuge 297
-
- Lasciate ogni speranza 309
-
- Envoi de fleurs! 321
-
- La ville d'or 335
-
- Le piège 347
-
- Tu n'iras pas plus loin 359
-
- Date Lilia 369
-
- Le meurtre 381
-
- La déesse 395
-
-
-SAINT-DENIS.--IMP. M. MOUILLANT, 20, RUE DE PARIS.--13224
-
-
-
-
-Les Livres du Jour
-
-
-[Illustration]
-
- Histoires
- de Masques
- par JEAN LORRAIN
-
- Claudine à Paris
- par WILLY
-
- La petite Bohème
- par
- ARMAND CHARPENTIER
-
- Le Brasseur
- d'Affaires
- par
- GEORGES OHNET
-
- Jeux Passionnés
- par
- GABRIEL MOUREY
-
- Basile et Sophia
- par
- PAUL ADAM
- (illustrations de C. H. Dufau)
-
- _sont les plus récents Succès_
-
- DE LA
-
- Librairie Ollendorff
-
- [Illustration: logo]
-
-
- 57.--Imp. Hemmerlé et Cie.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur de Phocas, by Jean Lorrain
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR DE PHOCAS ***
-
-***** This file should be named 41413-8.txt or 41413-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/1/4/1/41413/
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License available with this file or online at
- www.gutenberg.org/license.
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.