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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Monsieur de Phocas - Astarté - -Author: Jean Lorrain - -Release Date: November 20, 2012 [EBook #41413] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR DE PHOCAS *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - -Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont -marqués =ainsi=. - - - - -[Illustration: JEAN LORRAIN] - - - - -Monsieur de Phocas - ---_Astarté_-- - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - =La petite Classe= 1 vol. - - =Histoires de Masques= 1 vol. - - - POUR PARAITRE TRÈS PROCHAINEMENT - - =Le Vice errant= (_Coins de Byzance_) 1 vol. - - =Poussières de Paris= 1 vol. - - - EN PRÉPARATION - - =Le Châtiment de la Lumière.= - - =Le Valet de gloire.= - - _Tous droits de reproduction et de traduction réservés - pour tous les pays, - y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark._ - - _S'adresser, pour traiter, à la Librairie_ PAUL OLLENDORFF, - _50, Chaussée-d'Antin, Paris._ - - - - - _JEAN LORRAIN_ - - Monsieur - de Phocas - - --ASTARTÉ-- - - _ROMAN_ - - HUITIÈME ÉDITION - - [Illustration] - - PARIS - SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES - _Librairie Paul Ollendorff_ - 50, CHAUSSEE D'ANTIN, 50 - - 1901 - Tous droits réservés. - - - - - _Il a été tiré à part - cinq exemplaires sur papier de Hollande - numérotés._ - - - - - _Mon cher Paul Adam,_ - -_Voulez-vous me permettre de dédier, autant à l'auteur de la_ Force -_et du_ Mystère des Foules _qu'à l'ami sûr et à l'artiste rare, -l'évocation de ces misères et de ces tristesses, en témoignage de mon -admiration et de ma sympathie grandes pour le caractère de l'homme et -la probité de l'écrivain._ - - JEAN LORRAIN. - - Cannes, 1er mai 1901. - - - - -_Monsieur de Phocas_ - - - - -LE LEGS - - -_Monsieur de Phocas._ Je tournai et retournai la carte entre mes -doigts; le nom m'était complètement inconnu. - -En l'absence du valet de chambre, alors caserné à Versailles pour une -période de vingt-huit jours, la cuisinière avait introduit le -visiteur. M. de Phocas était dans mon cabinet de travail. - -Je quittai en bougonnant le fauteuil où je somnolais (cette journée -était si chaude) et, décidé à dépêcher l'importun, pénétrai dans mon -cabinet. - -M. de Phocas! Écartant doucement la portière, je m'étais arrêté au -seuil. - -Étroitement moulé dans un complet de drap vert myrthe, cravaté très -haut d'une soie vert pâle et comme sablée d'or, M. de Phocas était un -frêle et long jeune homme de vingt-huit ans à peine, à la face -exsangue et extraordinairement vieille, sous des cheveux bruns -crespelés et courts. - -Ce profil précis et fin, la raideur voulue de ce long corps fluet, -l'arabesque (si je puis m'exprimer ainsi), l'arabesque tourmentée de -cette ligne et de cette élégance, j'avais déjà vu tout cela quelque -part. - -D'ailleurs, M. de Phocas ne semblait pas m'apercevoir, daignait-il -seulement? Debout près de ma table de travail, il hanchait légèrement -dans une pose pleine de grâce et, de l'extrémité de sa canne,--un jonc -d'au moins dix louis, dont la pomme, un ivoire vert d'un travail -bizarre, me requérait, immédiatement,--du bout de sa canne donc, M. de -Phocas feuilletait un manuscrit posé parmi des papiers et des livres -et le lisait de haut, négligemment. - -C'était odieux, intolérable et d'une parfaite impertinence. - -Ce manuscrit, ces pages de prose ou de vers, ces notes et ces lettres, -cette oeuvre et mon oeuvre en somme remuée du bout de la badine, dans -l'intimité de mon home, par ce visiteur curieux et indifférent! -J'étais à la fois indigné et ravi, indigné de l'acte, mais ravi de son -audace, car j'aime et j'admire l'audace en toutes choses et en qui que -ce soit; mais déjà toute mon attention était ailleurs, les yeux pris à -l'incendie verdâtre brusquement allumé aux plis de la cravate par une -énorme émeraude, dont la petite tête hautaine s'éclairait étrangement; -si étrange déjà par elle-même, la petite tête fine et glabre, toute en -méplats, on eût dit, modelés dans de la cire pâle, une tête semblable -à celles que l'on voit, signées Clouet ou Porbus, dans la galerie du -Louvre consacrée aux Valois. - -M. de Phocas ne semblait même pas se douter de ma présence et, -flexible et fier, il continuait de ramer dans mes papiers, à distance, -quand, la manche de sa jaquette s'étant un peu relevée, je vis qu'un -mince bracelet de platine, un fil d'aigues et d'opales était rivé à -son poignet droit. - -Ce bracelet! Maintenant, je me souvenais. - -J'avais déjà vu ce frêle et blanc poignet de _fin race_, ce cercle -étroit de platine et de gemmes. Oui, je les avais vus, mais -manoeuvrant cette fois au-dessus des pierres et des écrins de choix -d'un prestigieux artiste, d'un maître orfèvre et ciseleur, chez -Barruchini, ce dompteur de métaux qu'on croirait échappé de Florence -et dont l'officine, connue des seuls amateurs, se dérobe au fond de la -si curieuse et ancienne cour de la rue de Visconti, la plus étroite -peut-être des rues du vieux Paris, la rue Visconti où Balzac fut -imprimeur. - -Délicieusement pâle et transparente, main de princesse et de -courtisane, ce jour-là, la main dégantée du duc de Fréneuse (car je me -rappelais aussi son vrai nom maintenant), ce jour-là, la main dégantée -du duc de Fréneuse planait avec d'infinies lenteurs au-dessus d'un tas -de pierres dures, lapis-lazulis, sardoines, onyx et cornalines, -piquées çà et là de topazines, d'améthystes et de rubacelles; et la -main parfois se posait, tel un oiseau de cire, désignant du doigt la -gemme choisie... La gemme choisie... et, mes souvenirs se précisant, -voilà que j'évoquais aussi le son de la voix, le ton du duc prenant -congé de Barruchini et disant d'un timbre bref à l'orfèvre: «Il me -faudrait cet objet dans dix jours. Vous n'avez, en somme, que les -incrustations à faire. Je compte sur vous, Barruchini, comme vous -pouvez compter sur moi.» - -Un paon de métal émaillé, dont il venait de donner la commande au -maître ciseleur et dont il venait d'assortir lui-même toute la roue en -pierreries; une originalité de plus à ajouter à la liste de tant -d'autres, car les fantaisies du duc de Fréneuse ne se comptaient plus, -elles avaient même une histoire légendaire. - -Mieux, le personnage, l'homme même avait une légende qu'il avait créée -inconsciemment d'abord et qu'il s'était pris depuis à aimer et à -entretenir. Quelles fables n'avait-on pas chuchotées sur ce jeune -homme cinq fois millionnaire, qui, de grande race et des mieux -apparentés, n'allait pas dans le monde, vivait sans amis, n'affichait -pas de maîtresse et quittait régulièrement Paris fin novembre, pour -aller passer ses hivers en Orient. - -Un profond mystère, épaissi comme à plaisir, enveloppait sa vie et, en -dehors des deux ou trois grandes premières qui révolutionnent Paris, -chaque printemps, on ne rencontrait jamais nulle part ce pâle et long -jeune homme à la taille si droite et à la face si lasse. Il avait fait -courir jadis et avait eu des succès d'écurie; puis il avait cessé -brusquement de suivre les réunions: il avait liquidé ses chevaux, -vendu son haras, et après les boudoirs de filles désertés tout -d'abord, avait fait peu après défection aux salons du faubourg qui, -néanmoins, l'avaient encore quelque temps retenu, et ça avait été une -rupture avec tous, une complète disparition. - -Toute l'année, Fréneuse voyageait maintenant à l'étranger. Pourtant, -au printemps, quand quelque sensationnel acrobate, homme ou femme, -était signalé dans un établissement comme à l'Olympia, au cirque ou -aux Folies-Bergère, il arrivait parfois d'y rencontrer Fréneuse tous -les soirs d'une même semaine, et cette étrange insistance devenait -encore un nouveau prétexte à histoires, une source d'hypothèses et de -quels racontars! on le devine aisément. Puis Fréneuse replongeait -soudain dans la retraite, le silence: il était reparti à Londres ou à -Smyrne, aux Baléares ou à Naples, peut-être à Palerme ou à Corfou, on -ne savait où, jusqu'au jour où quelqu'un du club le signalait pour -l'avoir rencontré sur le quai, chez un antiquaire, ou rue de Lille, -chez quelque marchand de pierres rares, ou bien encore chez un -numismate de la rue Bonaparte, attablé, la loupe à la main et -singulièrement attentif, devant quelque intaille du XIIe siècle ou -quelque camée de collection. - -Fréneuse possédait, dans son hôtel de la rue de Varennes, tout un -musée secret de pierres dures célèbres parmi les amateurs et les -marchands. Il avait aussi, disait-on, rapporté de l'Orient, des souks -de Tunis et des bazars de Smyrne, tout un trésor de bijoux anciens, de -tapis précieux, d'armes rares et de poisons violents, mais Fréneuse -vivait sans amis, nul n'était admis à visiter l'hôtel familial. - -Ses seules relations étaient des marchands ou des collectionneurs -comme lui et, parmi eux, Barruchini, le maître ciseleur, était -peut-être le seul qui eût jamais franchi le seuil de la rue de -Varennes. Tout mondain était sévèrement consigné à la porte: on -l'aurait dérangé dans ses fumeries d'opium, disait le monde par -vengeance, et c'était la plus anodine des histoires mises en -circulation sur le compte de Fréneuse, tant rancunier était le beau -dépit d'une société d'oisifs et d'inutiles. - -Cet homme avait rapporté avec lui tous les vices de l'Orient. - -Et c'est le duc de Fréneuse que j'avais chez moi, feuilletant -négligemment mes manuscrits du fin bout de sa canne, Fréneuse et ses -légendes, son passé mystérieux, son présent équivoque et son avenir -plus sombre, Fréneuse entré chez moi sous un faux nom. - -Il levait les yeux et m'apercevait enfin. Après une courte inclinaison -de tête, le geste de rassembler les feuillets épars sur ma table et, -comme s'il avait lu dans ma pensée: «D'abord, excusez-moi, monsieur, -de me présenter chez vous sous un faux nom; ce nom est maintenant le -mien. Le duc de Fréneuse est mort, il n'y a plus que M. de Phocas. -D'ailleurs, je suis à la veille de partir pour une longue absence, de -m'exiler de France peut-être pour toujours, et cette journée est la -dernière qui me reste. Je viens de prendre une grande décision, mais -tout cela vous importe peu sans doute, et pourtant si, puisque je -viens vous voir un peu pour cela.» - -Et me demandant d'un geste de le laisser continuer, refusant de la -main le siège que je lui offrais: «Vous connaissez Barruchini, vous -avez même commis sur lui et son art de ciseleur des pages -inoubliables, pour moi du moins, puisque c'est à leur auteur que je -rends aujourd'hui visite. C'était dans la _Revue de Lutèce_. Vous avez -compris et décrit en poète l'art prismatique aux lueurs troubles et -multiples de cet orfèvre magicien. Oh! le feu sourd et changeant qui -dort dans ses bijoux, les détails de nature, animaux ou fleurs, qui y -sertissent l'eau des gemmes! L'avez-vous assez bien chantée, cette -flore orfévrie, à la fois byzantine, égyptienne et Renaissance! En -avez-vous assez saisi les aspects de madrépores et de joyaux -sous-marins, oui, sous-marins, car, fleuris de béryls, de péridots, -d'opales et de saphirs pâles, couleur d'algues et de vagues, d'un -émail céruléen presque, ils ont l'air de joyaux restés longtemps au -fond de la mer. Anneaux de Salomon ou coupes du roi de Thulé, ils sont -surtout l'écrin des villes englouties, et la fille du roi d'Ys devait -en porter de semblables quand elle livra les clés des écluses au -Démon... Oh! les colliers de Barruchini, ces ruissellements de pierres -bleues et vertes, ces bracelets trop lourds incrustés d'opales, -Gustave Moreau en a fleuri la nudité de ses princesses maudites. Ce -sont les joyaux de Cléopâtre et de Salomé; ce sont aussi des joyaux de -légende, des joyaux de clair de lune et de crépuscule: - - «Et cela se passait dans des temps très anciens. - - -«Voilà la formule (avez-vous écrit) qui monte aux lèvres devant ces -fruits d'émail et ces fleurs de gemme emmaillées dans des ors. Bijoux -de Memphis ou de Byzance, c'est à l'Égypte et au Bas-Empire qu'ils -font surtout songer, mais peut-être encore plus à la ville du roi d'Ys -et à ses cloches submergées.» - -Vous voyez que je connais mes auteurs. Or, personne plus que moi n'a -souffert du morbide attrait de ces bijoux; et, malade à en mourir -(puisque je m'en vais de leur poison translucide et glauque), c'est à -vous que j'ai voulu me confier, monsieur, vous qui avez compris leur -somptueux et dangereux sortilège, jusqu'à en communiquer aux autres le -malaise et le frisson. - -«Vous seul pouviez me comprendre, vous seul pouviez accueillir avec -indulgence les affinités qui m'attirent vers vous. Le duc de Fréneuse -n'était qu'un original, monsieur; pour tout autre que vous, M. de -Phocas serait un fou. J'ai tout à l'heure prononcé le nom de la ville -d'Ys et du Démon qui engloutit la ville, le Démon de luxure qui -séduisit la fille du roi. Si un envoûtement pouvait se prolonger à -travers les siècles, je dirais que ce Démon est en moi. Oui, un Démon -me torture et me hante, et cela depuis mon adolescence. Qui sait? -peut-être était-il déjà en moi quand je n'étais qu'un enfant, car, -dussé-je vous paraître halluciné, monsieur, voilà des années que je -souffre d'une chose bleue et verte. - -«Lueur de gemme ou regard, je suis amoureux, pis, envoûté, possédé -d'une certaine transparence glauque; c'est comme une faim en moi. -Cette lueur, je la cherche en vain dans les prunelles et dans les -pierres, mais aucun oeil humain ne la possède. Parfois, je la trouve -dans l'orbite vide d'un oeil de statue ou sous les paupières peintes -d'un portrait, mais ce n'est qu'un leurre, la clarté s'éteint à peine -apparue, je suis surtout un amoureux du passé. Vous dire à quel point -les vitrines de Barruchini ont exaspéré mon mal? Je voyais sourdre, je -voyais poindre en ces joyaux le regard que je cherche, le regard de -Dahgut, la fille du roi d'Ys, le regard de Salomé aussi, mais surtout -la clarté limpide et verte du regard d'Astarté, d'Astarté qui est le -Démon de la Luxure et aussi le Démon de la Mer...» Et, averti sans -doute par l'effarement de ma physionomie: - -«Oui, il est entendu que je suis un visionnaire, et de quelles -visions? Puisse ce supplice vous être épargné, car j'en souffre -tellement que je m'en vais. Oui, c'est à cause de ces visions et de -leurs horribles conseils, d'un tas de choses chuchotées par elles dans -l'horreur des nuits, que je quitte Paris, la France et la vieille -Europe qui ne peuvent plus les contenir. - -«Leur échapperai-je en Asie?... Ainsi, cette nuit encore... mais -j'abuse. Voilà ce que je viens vous demander, monsieur. Je pars, -peut-être ne me reverrez-vous jamais! J'ai consigné dans ces feuillets -les premières impressions de mon mal, les inconscientes tentations -d'un être aujourd'hui sombré dans l'occultisme et la névrose. -Voulez-vous me permettre de vous confier ces pages, voulez-vous me -promettre de les lire? De l'Asie pour laquelle je m'embarque et où je -vais me fixer dans l'espoir d'y trouver un remède à mes obsessions, je -vous enverrai la suite de cette première confession, car j'ai besoin -de crier à quelqu'un les affres de mon angoisse, besoin de savoir ici, -en Europe, quelqu'un qui me plaigne et se réjouisse de ma guérison, si -jamais le ciel me l'envoie. Voulez-vous être ce quelqu'un?» - -Je tendis la main à M. de Phocas. - - - - -LE MANUSCRIT - - -«--Et ses mains, la douceur fondante de ses mains toujours glacées, -leur glissement entre les doigts, telle une fuite de couleuvre! Vous -n'avez pas remarqué ses mains! Moi, sa poignée de main m'a toujours -singulièrement impressionné, si l'on peut appeler poignée de main une -étreinte insaisissable de doigts fluides et froids! - ---Pour moi, c'est surtout l'oeil qui était inquiétant, cet oeil -pâlement bleu, d'une dureté de pierre dure. Du lapis ou de l'acier, on -ne savait, tant ils avaient, ces yeux, des lueurs glacées. Et -l'insistance de son regard! J'en étais, moi, tout déconcerté, chaque -fois qu'il me parlait au club. - ---Oui, c'est un monsieur plutôt bizarre, c'est comme son âge!--Vous -savez qu'il a au moins quarante ans.--Lui, il en paraît -vingt-huit.--Allons donc, vous ne l'avez donc jamais regardé? La face -est horriblement vieille, le corps est demeuré jeune, cela, je -l'avoue; on n'est pas plus sveltement souple, mais la figure est -ravagée, le teint bis d'une lassitude abominable, et la bouche! la -crispation de ce sourire. Cette bouche contractée a une expérience de -cent ans.--L'opium use vite, rien n'abîme l'Européen comme -l'Orient.--Ah! c'est un fumeur de kief?--Sans doute. Comment expliquer -autrement les étranges abattements, les fatigues effroyables qui le -terrassaient tout à coup il y a cinq ans, et, au club, au moment de -sortir, le forçaient à s'étendre et à demeurer pendant des -heures...--Des heures?--Oui, de longues heures inerte, les membres -comme dénoués, anéanti... Voyons, de Mazel, vous qui l'avez connu, ne -lui est-il pas arrivé une fois de dormir quarante heures en deux -jours?--Quarante heures!--Parfaitement, il s'éveillait juste aux -heures des repas pour prendre sa nourriture et retombait après dans sa -torpeur. Fréneuse avait même une sorte d'effroi de ces sommeils, il -flairait là un phénomène anormal, lésion du cerveau ou dépression -nerveuse.--La fâcheuse anémie cérébrale qui suit les grandes -débauches.--Encore une légende! Je n'ai jamais cru, moi, aux débauches -de ce pauvre duc. Un être si frêle, d'une complexion si délicate; -franchement, il n'y avait pas la place chez lui pour la -débauche.--Peuh! et Lorenzacio!--Si vous citez les Médicis! -Lorenzacio, un Florentin passionné de rancune, un être d'énergie et de -vengeance lentement couvée et caressée comme on caresse la lame d'une -dague. Si vous comparez à ce foie vert de fiel, Fréneuse... un -fantasque, un oisif, un sans but dans la vie! Pour moi, il avait fumé -l'opium, en Orient, d'où ces somnolences, ces léthargies morbides: le -danger des mauvaises habitudes! Il s'en était bien défait à la longue, -mais la lourde influence du poison opiacé l'opprimait toujours. -D'ailleurs, ses yeux d'acier bleui étaient-ils assez des yeux de -fumeur d'opium? la charriait-il encore assez dans ses veines, la -pesante ivresse du chanvre? L'opium, c'est comme la syphil... (et de -Mazel lâchait le mot tout à trac), cela se garde des années et des -années dans le sang; ça s'élimine à la longue, mais il faut en -absorber, de l'iodure!» - -Alors Chameroy: «Il a bon dos, votre opium. - -«Pour moi, le cas de Fréneuse est bien autrement compliqué. Un malade, -lui, non, un personnage de conte d'Hoffmann! Vous êtes-vous jamais -donné la peine de bien le regarder? Cette pâleur pourrissante, la -crispation de ces mains effilées, plus japonaises de formes que des -chrysanthèmes, ce profil d'arabesque et cette maigreur de vampire, -tout cela ne vous a jamais donné à réfléchir? Mais Fréneuse a cent -mille ans malgré son corps souple et sa face imberbe. Cet homme-là a -déjà vécu dans des temps antérieurs, et sous Héliogabale et sous -Alexandre IV et sous les derniers Valois... Que dis-je? c'est Henri -III lui-même. J'ai dans ma bibliothèque une édition de Ronsard, une -édition rare reliée en peau de truie avec des fers du temps, qui -contient un portrait du Roy gravé sur velin. Un de ces soirs, je vous -apporterai le volume, vous jugerez. A part la fraise, le pourpoint -busqué et les pendants d'oreilles, vous jurerez voir le duc de -Fréneuse. Moi, sa présence ici m'apportait toujours un malaise, et -tant qu'il était là, c'était comme une oppression, comme un poids...» - -Telles étaient les divagations soulevées autour du départ de Fréneuse -et de la mise en vente de l'hôtel et du mobilier de la rue de -Varennes, annoncée l'avant-veille à la quatrième page du _Figaro_ et -du _Temps_. Racontars, légendes, hypothèses, il avait suffi de -prononcer le nom de Fréneuse pour faire fermenter, comme un levain, -toute la sottise des mensonges et des présomptions. D'ailleurs, ces -clubmen élégants et légers ne m'apprenaient rien. - -Tous ces chuchotements sourds de la médisance et de l'opinion publique -intriguée et mystifiée, il y avait dix ans que je les entendais bruire -et courir autour du nom de l'actuel M. de Phocas, et c'était cet homme -qui m'avait élu comme confident, c'était à moi qu'était échu, de par -sa volonté, l'honneur ou la honte de déchiffrer sa vie et d'en -connaître enfin l'énigme consignée aux pages d'un manuscrit. - -Entièrement écrites de sa main, quoique de diverses écritures (car -l'écriture de l'homme change avec ses états d'âme, et le graphologue -reconnaît, à un trait de plume, la chute d'un honnête homme devenu un -coquin), donc, entièrement écrites de sa main, je me décidai, un soir, -à lire, les pages confiées; celles que M. de Phocas relisait si -dédaigneusement, étalées sur ma table, et du bout de sa canne et du -coin de ses yeux aux sourcils teints et peints. - -Je les transcris telles quelles dans le désordre incohérent des dates, -mais en en supprimant, néanmoins, quelques-unes d'une écriture trop -hardie pour pouvoir être imprimées. - -C'était d'abord sur le premier feuillet cette citation tronquée de -Swinburne: - -«Il y a une fiévreuse faim dans mes veines.--Le péché! est-ce un péché -quand les âmes des hommes sont jetées dans le gouffre? Cependant, -j'avais bonne confiance pour sauver mon âme, avant qu'elle y glissât -sous les pieds chaussés de feu de la luxure. Oh! le triste enfer où -toutes les douces amours ont leur fin, tout, sauf la douleur qui -jamais ne finit!» - -Et puis ces quatre vers de Musset tirés d'_A quoi rêvent les jeunes -filles_: - - Ah! malheur à celui qui laisse la Débauche - Planter son clou de fer sous sa mamelle gauche! - Le coeur d'un homme vierge est un vase profond; - La mer a beau passer quand la tache est au fond. - -Et les impressions personnelles commençaient: - - -«_8 avril 1891._--L'obscénité des narines et des bouches, -l'ignominieuse cupidité des sourires des femmes rencontrées dans la -rue, la bassesse sournoise et tout le côté hyène et bêtes fauves, -prêtes à mordre, des commerçants dans leurs boutiques et des -promeneurs sur les trottoirs, comme il y a longtemps que j'en souffre! -J'en souffrais déjà, enfant, quand, descendant par hasard à l'office, -je surprenais, sans les comprendre, les propos des domestiques -déchirant les miens à belles dents. - -«Cette hostilité de toute la race, cette haine sourde d'une humanité -de loups-cerviers, je devais la retrouver plus tard au collège, et -moi-même, qui ai la répugnance et l'horreur de tous les bas instincts, -ne suis-je pas instinctivement violent et ordurier, meurtrier et -sensuel comme cette foule sensuelle et meurtrière, la foule des -émeutes qui jette les sergents de ville à la Seine et criait, il y a -cent ans: «Les aristos à la lanterne!» comme elle vocifère -aujourd'hui: «A bas l'armée!» ou: «A mort les juifs!» - - -«_30 octobre 1891._--Il n'y a de vraiment beaux que les visages des -statues. Leur immobilité est autrement vivante que les grimaces de -nos physionomies. Comme un souffle divin les anime, et puis quelle -intensité de regard dans leurs yeux vides! - -«J'ai passé toute ma journée au Louvre et le regard de marbre de -l'_Antinoüs_ me poursuit. Avec quelle mollesse et quelle chaleur à la -fois savante et profonde ses longs yeux morts se reposaient sur moi! -Un moment, j'ai cru y voir des lueurs vertes. Si ce buste -m'appartenait, je ferais incruster des émeraudes dans ses yeux. - - -«_23 février 1893._--J'ai fait aujourd'hui une démarche ignoble: j'ai -essayé de circonvenir un journaliste que je connais à peine pour -obtenir de lui d'assister à une exécution; je l'ai même invité à -dîner, et l'homme m'ennuie et le sang me répugne, oui, me répugne à un -tel point que chez le dentiste, en entendant un cri dans la pièce à -côté, je défaille presque et crois me trouver mal. - -«Une carte m'a été promise pour la cérémonie... Irai-je à cette -exécution? - - -«_12 mai 1893._--Naples.--Je viens de voir la plus belle collection de -pierres dures. Oh! ce musée! quelle pureté de profils et quelle -suavité de lignes dans les moindres camées! Les Grecs ont plus de -grâce, je ne sais quelle sérénité heureuse qui pourrait bien être le -caractère de la divinité; mais les intailles romaines ont je ne sais -quelle ardeur intense. Il y avait là dans le chaton d'une bague une -tête adolescente couronnée de laurier, quelque jeune César ou quelque -impératrice, Caligula, Othon, Messaline ou Poppée, mais d'une -expression exténuée et jouisseuse à la fois déchirante et si lasse que -je vais en rêver bien des nuits... Rêver! Certes, il vaudrait mieux -vivre et je ne fais que rêver.» - - -«_13 juillet 1894._--On rencontre, les soirs de fête, très tard, dans -les rues, de bizarres passantes et de plus étranges passants. Ces -nuits de joie populaire remueraient-elles au fond des êtres d'anciens -avatars oubliés? Mais j'ai absolument croisé, ce soir, dans le remous -de la foule excitée et suante, des masques d'affranchis Bythiniens et -de courtisanes de la décadence. - -«Il se dégageait, ce soir, de cette grouillante esplanade des -Invalides, à travers les pétarades des tirs, les relents de friture, -les hoquets d'ivrognes et l'atmosphère empestée des ménagères, de -fauves effluves d'une fête sous Néron. - -«C'était presque l'odeur d'une soirée de mai sur le _Basso-Porto_ de -Naples, et des visages erraient dans cette foule, qu'on eût pu croire -siciliens. - - -«_29 novembre, même année._--Le regard morne et si lointain de -l'_Antinoüs_, la prunelle extasiée et féroce, implorante pourtant, du -camée romain, je viens de les retrouver, et cela, dans un pastel -plutôt lâché de facture et signé d'un nom de femme, une peintresse -inconnue à laquelle pourtant je ferais bien une commande, si j'étais -sûr qu'elle reproduisît cet étrange regard. - -«Et cependant moins que rien. Ces deux ou trois crayons de pastel -écrasés autour de cette face carrée, amaigrie, aux maxillaires -énormes, et plafonnant, la bouche voluptueusement ouverte, les narines -dilatées, sous une lourde couronne de violettes, avec, au coin de -l'oreille, un pavot. La face est plutôt laide, d'une couleur -cadavéreuse et triste, mais sous les paupières à peine soulevées luit -et sommeille une eau si verte, l'eau morne et corrompue d'une âme -inassouvie, la dolente émeraude d'une effrayante luxure! - -«Je donnerais tout pour trouver ce regard. - - -«_18 décembre, même année._--«Dort-elle ou veille-t-elle? car son cou, -baisé de trop près, porte encore une tache pourprée où le sang meurtri -palpite et s'efface; douce et mordue doucement, plus belle pour une -tache.» _Laus Veneris_ (Swinburne). - -«Oh! cette tache violâtre sur ce beau cou de femme endormie et -l'abandon presque pareil à la mort, le calme de ce corps anéanti de -plaisir! Comme elle m'attirait, cette tache! J'aurais voulu y -appliquer mes lèvres et sucer lentement toute l'âme de cette femme, et -cela jusqu'au sang; et puis, ce pouls régulier m'énervait; le souffle -de sa respiration, sa gorge à temps égaux soulevée, m'obsédaient comme -le tic-tac d'une pendule de cauchemar, et j'ai vu le moment où mes -mains crispées allaient étreindre la dormeuse à la gorge, oui, à la -gorge, et la serrer jusqu'à ce qu'elle ne respirât plus. J'aurais -voulu l'étrangler et la mordre, l'empêcher de respirer surtout. Ah! ce -souffle continu!... Je me suis levé, une sueur froide aux tempes, -bouleversé par l'âme d'assassin que j'avais été pendant dix secondes: -j'avais dû nouer mes deux mains, l'une à l'autre, pour les empêcher de -se poser sur ce cou... Elle dormait et, de ses lèvres, sortait une -petite odeur de pourriture... Cette odeur fade, tous les êtres humains -l'exhalent en dormant. - -«Oh! les saints de la Thébaïde que de coupables nudités doucement -entr'ouvertes venaient tenter la nuit, dans le mirage des sables! Oh! -ces errantes figures de volupté, dont les reins et les ventres -frôleurs laissaient des sillages d'encens et d'aromates, et c'étaient -pourtant de mauvais esprits! - - -«_3 janvier 1895._--J'ai dormi de nouveau avec cette femme et la -tentation m'est revenue, oui, la tentation du meurtre; quelle -honte!... Je me souviens qu'enfant j'aimais à torturer les bêtes, -et je me rappelle aussi l'aventure de deux tourterelles, qu'on -m'avait mises une fois entre les mains, pour me distraire, et -qu'instinctivement, inconsciemment j'étouffai en les serrant. Je ne -l'ai pas oubliée, cette atroce histoire, et je n'avais que huit ans. - -«La palpitation de la vie m'a toujours rempli d'une étrange rage de -destruction, et voilà deux fois que je me surprends des idées de -meurtre dans l'amour. - -«Y aurait-il en moi un être double?» - -Là, finissait le premier manuscrit. - - - - -L'OPPRESSION - - -«_Sans date._--La beauté du vingtième siècle, le charme d'hôpital, la -grâce de cimetière de la phtisie et de la maigreur, dire que j'ai subi -tout cela! Pis, je l'ai aimé à mon heure. - -Rats d'Opéra, lys du Rat Mort, mondaines frêles aux museaux de -rongeurs, j'ai eu dans ma vie des ballerines impubères, des duchesses -émaciées, douloureuses et toujours lasses, des mélomanes et des -morphinées, des banquières juives aux yeux plus en caverne que ceux -des rôdeurs de banlieue, et des figurantes de music-hall qui, à -souper, versaient de la créosote dans leur Roederer; et j'ai même eu -des insexuées des tables d'hôte de Montmartre et jusqu'à de fâcheuses -androgynes. Comme un snob et comme un mufle, j'ai aimé les petites -filles anguleuses, effarantes et macabres, le ragoût de phénol et de -piment des chloroses fardées et des invraisemblables minceurs. - -Comme un imbécile, j'ai cru aux bouches de proie et d'agonie, et, -comme un niais, aux larges yeux de luxure d'un tas de petits êtres -maladifs, alcooliques, cyniques, pratiques et solliciteurs. La -profondeur des yeux et le mystère des bouches, la courtière en bijoux -aux unes, la manucure aux autres les fournissait avec les eaux de -toilette, les savons et les fards; et Fanny l'éthéromane, remontée -tous les matins par un savant dosage de kola et de coca, ne mettait -d'éther que sur ses mouchoirs. - -Truquage et battage, pour parler leur argot salisseur. Leurs -pourritures phosphorescentes, leurs ferveurs émaciées, leur brûlure de -Lesbos..., des vices d'enseigne affichés pour amorcer le client, de la -perversité pour jeunes et vieux messieurs en mal de goûts pervers! -tout cela ne pétillait et ne flambait qu'à l'heure où le gaz s'allume, -dans les couloirs des music-hall et le décor brutal et nickelé des -bars; et sous le carrick cerise à trois collets de la noctambule, -comme sous les grègues bouffantes de la cycliste, tout cet aguichant -étalage de pâleur passionnée, de vice savant et d'anémie exténuée et -jouisseuse, tout le charme des fleurs faisandées célébrées par les -Bourget et les Barrès, tout cela n'était qu'un rôle appris et cent -fois ressassé de la _Dame_, un chapitre trop lu du _Manchon de -Francine_, pioché et travaillé par d'ingénieuses «cabotes», -conscientes de la salauderie des mâles et de leurs moyens d'actions -sur l'organisme éreinté de l'acheteur. - -Et dire que j'ai aimé, moi aussi, ces petites bêtes malfaisantes et -malades, ces fausses _Primavera_, ces _Joconde_ au rabais, tout le -stock à cinq louis des Léonard et des Botticelli, des ateliers de -peintres et des brasseries d'esthètes, ces fleurs en fil d'archal de -Montparnasse et de Levallois-Perret. - -Et l'odieux, le fâcheux travesti, le travesti fessu aux jambes -héronnières, au torse corseté, opprimant à regarder, des laiderons -primés des boîtes du boulevard, le faux Saxe de Nina Grandière et -l'esthétique de bocal de pharmacie, l'aspect spectral et réclame à la -fois de Mlle Guilbert et de ses longs gants noirs!... - -Ai-je assez maintenant l'horreur de ce cauchemar! Comment ai-je pu le -supporter si longtemps! - -C'est qu'alors j'ignorais les formes mêmes de mon mal. Il était -latent en moi, comme un feu sous des cendres; je le caressais -depuis... depuis mon enfance peut-être, car il fut toujours en moi,.. -mais je ne le savais pas! - -Oh! cette chose bleue et verte qui me fut révélée dans l'eau morte de -certaines gemmes et l'eau plus morte encore de certains regards -peints, la dolente émeraude des joyaux de Barruchini et de certains -yeux de portraits, je ne l'avais pas définie encore, et si j'ai tant -souffert de mon impuissance d'aimer auprès de toutes ces femmes, c'est -qu'aucune d'elles n'avait vraiment de regard. - - -_Vendredi 3 avril 1895._--Oraisons mauvaises: - - Que ta bouche soit bénie, car elle est adultère, - Elle a le goût des roses nouvelles et de la vieille terre, - Elle a sucé les sucs obscurs des fleurs et des roseaux; - Quand elle parle, on entend comme un bruit très lointain de roseaux, - Et ce rubis impie de volupté, tout sanglant et tout froid - C'est la dernière blessure de Jésus sur la croix. - -Aujourd'hui, vendredi saint, un désir d'émotion d'enfance, une -habitude ressouvenue d'ancienne piété m'a fait suivre les offices à -Notre-Dame; j'ai voulu tenter de rafraîchir... (oh! si j'avais pu -l'éteindre!...) la brûlure de ma plaie dans l'ombre froide d'une -église; et pendant que les proses latines montaient et retombaient, -psalmodiées par le prêtre avec des lenteurs de glas, j'avais beau en -suivre le texte dans mon livre, c'étaient les horribles vers de Remy -de Gourmont qui, telle une caresse, effleuraient mes lèvres, telle une -caresse et tel aussi un sacrilège. - - Que tes pieds soient bénis, car ils sont déshonnêtes, - Ils ont chaussé les mules des lupanars et des temples en fêtes; - Ils ont mis leurs talons sourds sur l'épaule des pauvres; - Ils ont marché sur les plus purs, sur les plus doux, sur les - plus pauvres, - Et la boucle améthyste, qui tend la jarretière de soie, - C'est le dernier frisson de Jésus sur la croix. - -Et l'office des Ténèbres avait beau pleurer la mort du Christ; dans le -silence chuchotant de la chapelle convertie en Tombeau, je n'entendais -que la mauvaise antienne du poète... - - Que tes yeux soient bénis, car ils sont homicides, - Ils sont pleins de fantômes, et l'ironie des chrysalides - Y dort comme l'eau fanée qui dort au fond de grottes vertes, - On voit dormir des bêtes parmi des anémones bleues, vertes. - -Et voilà que, promenant sur ma chair la douceur des choses glauques -évoquées, comme des émeraudes taillées en olive, comme des bouts de -doigts frais erraient maintenant dans la paume de mes mains. - -J'avais laissé glisser mon livre à terre et, écroulé sur mon -prie-dieu, je m'y tenais accoudé d'un bras et l'autre bras pendait, -main inerte et ouverte, près de moi... et des choses fraîches et -rondes coulaient dans cette main, s'égrenaient dans mes doigts. - -La sensation était si imprévue, si finement pure et si délicieusement -effleurante, qu'un frisson me redressa le torse... Étais-je, dans une -hyperesthésie sensuelle, parvenu à matérialiser sur ma peau le contact -des yeux de ma convoitise?... Je demeurai une minute dans le doute et -dans l'espace... Pour mieux retenir la sensation et la faire bien -mienne, je baissais mes paupières, mais le contact se précisait. Sous -l'insistance de la caresse je regardais, je voulais voir. - -Une femme en deuil, une femme encore jeune sous ses voiles de veuve -était assise à mes côtés et, doucement, égrenait son chapelet dans mes -doigts. - -Elle l'égrenait, les paupières modestement baissées; mais un sourire -entr'ouvrait l'arc mince de sa bouche. Entre ses cils comme entre ses -lèvres roses, du blanc, pareil à de l'argent, luisait. - - O douloureux saphir d'amertume et d'effroi! - Saphir, dernier regard de Jésus sur la croix. - - -«_Mardi 16 juin 1895._--J'étais à l'Olympia, hier soir. La laideur de -cette salle, la laideur de l'assistance surtout,--oh! ce costume -moderne et la disgrâce du corps humain dans la disgrâce de cet -attirail de tôle, qui constitue la tenue idéale de l'homme; tous ces -tuyaux de poêle où s'emmanchent les jambes, les bras et le torse d'un -clubman étranglé par un carcan de porcelaine blanche, et le triste, le -gris de toutes ces faces vannées par la mauvaise hygiène des villes et -l'abus des alcools..., le ravage des veilles et des soucis de la lutte -imprimé en tics nerveux sur tous ces mous et gras visages..., leur -pâleur de saindoux, et, dans les loges, aux fauteuils d'orchestre, -auprès de la banalité des mâles, triomphaient l'extravagance et la -vanité des femelles. - -C'étaient les édifices de plumes, de gazes et de soies peintes -écrasant des cous frêles et des poitrines plates: d'étroites épaules -engoncées de manches énormes, la maigreur étoffée des phtisies à la -mode, ou bien, pis encore, l'éléphantiasis cuirassé de jais des -grosses dames, et cela sous les jets crus du gaz. Et pendant que tous -ces fantoches se souriaient et s'examinaient du bout de la lorgnette, -sur la scène c'était le déploiement lent et souple, le jeu savant de -tous les muscles d'un merveilleux corps humain. Moulé dans un maillot -de soie pâle, un acrobate, nudité brillantée et moirée par place de -lumière électrique et de sueur, se renversait dans un cambrement de -tout son être; puis, se redressant tout à coup dans un effilement des -hanches et des jambes pointées vers les frises, imposait à tous -l'hallucinant spectacle d'un homme devenu rythme, d'une souplesse -animée d'un mouvement d'éventail. - -J'étais dans la loge du cercle. En France, l'admiration seule des -statues est permise. Les pays du soleil n'ont pas ces préjugés et, en -Oriental que je suis devenu, comme je faisais remarquer les admirables -proportions et l'harmonie des gestes de l'acrobate en scène, le -marquis de V... (j'ai toujours détesté et sa voix de fausset et ses -petits yeux clairs) le marquis de V... me dit avec un mauvais sourire: -«Et puis ce gymnasiarque peut se casser le cou à chaque seconde, c'est -très périlleux ce qu'il fait là, mon cher; et ce qui vous plaît en -lui, c'est le petit frisson qu'il vous donne... Quelle émotion, si ses -mains suantes lâchaient la barre? Avec la vitesse acquise de son -mouvement de rotation il se romprait net la colonne vertébrale, et qui -sait si un peu de matière cervicale ne jaillirait pas jusqu'à nous! Ce -serait très sensationnel et vous auriez une émotion rare à ajouter à -celles de votre champ d'expérience, car vous les collectionnez, vous, -les émotions. Quel joli ragoût d'épouvante nous sert là cet homme en -maillot! - -«Avouez que vous désirez presque qu'il tombe. Moi aussi, d'ailleurs et -beaucoup de gens, dans cette salle, sommes dans le même état -d'angoisse et d'attente. C'est l'horrible instinct de la foule devant -les spectacles qui réveillent en elle les idées de luxure et de mort. -Ces deux aimables compagnonnes voyagent toujours ensemble, et, croyez -qu'à ce moment même... (voyez, l'homme ne tient plus à sa barre que -par une crispation d'orteil), à ce moment même, bon nombre de femmes, -dans ces loges, désirent ardemment cet homme moins pour sa beauté que -pour le danger qu'il court.» Et puis, la voix tout à coup nuancée -d'intérêt: «Vous avez les yeux singulièrement pâles, ce soir, mon cher -Fréneuse, il faut renoncer au bromure et vous mettre à la valérianate. -Vous avez une âme charmante et curieuse, mais il faut commander à ses -mouvements. Vous convoitiez trop ardemment, trop évidemment surtout, -sinon la mort, du moins la chute de cet homme, ce soir.» - -Je ne répondais pas, le marquis de V... avait raison. La folie du -meurtre m'avait ressaisi, le spectacle m'hallucinait; et raidi dans -une lancinante et délirante angoisse, je souhaitais, j'attendais la -chute de cet homme. Il y a en moi un fond de cruauté qui m'effraie. - - - - -LES YEUX - - -«_Sans date._--«Les yeux!... Ils nous apprennent tous les mystères de -l'amour, car l'amour n'est ni dans la chair, ni dans l'âme, l'amour -est dans les yeux qui frôlent, qui caressent, qui ressentent toutes -les nuances des sensations et des extases, dans les yeux où les désirs -se magnifient et s'idéalisent. Oh! vivre la vie des yeux où toutes les -formes terrestres s'effacent et s'annulent; rire, chanter, pleurer -avec les yeux, se mirer dans les yeux, s'y noyer comme Narcisse à la -fontaine. - - «CHARLES VELLAY.» - -Oui, s'y noyer comme Narcisse à la fontaine, la joie serait là. La -folie des yeux, c'est l'attirance du gouffre. Il y a des sirènes au -fond des prunelles comme au fond de la mer, cela je le sais, mais -voilà,... je ne les ai jamais rencontrées, et je cherche encore les -regards d'eau profonde et dolente où je pourrai, comme Hamlet délivré, -noyer l'Ophélie de mon désir. - -Le monde me fait l'effet d'un océan de sable. Oh! ces vagues de -cendres chaudes et figées où rien ne peut désaltérer ma soif de -prunelles humides et glauques. Vraiment, il y a des jours où je -souffre trop. C'est l'agonie d'un nomade égaré dans le désert. - -Je n'ai jamais rien lu qui fût plus près de mon âme et de ma -souffrance que les proses de ce Charles Vellay. - -«J'ai passé des années à chercher dans les yeux ce que les autres -hommes ne peuvent voir. Lentement, douloureusement, j'ai découvert, en -tous, les frissons infinis qui s'éternisent dans les prunelles. J'ai -usé mon âme à la poursuite du mystère, et maintenant mes yeux ne sont -plus les miens, ils ont ravi peu à peu tous les regards des autres -yeux, ils ne sont plus aujourd'hui qu'un miroir qui réfléchit tous ces -regards volés, qui s'anime seulement d'une vie multiple et agitée de -sensations inconnues, et c'est là mon immortalité, car je ne mourrai -pas, et mes yeux vivront, parce qu'ils ne sont pas miens, parce que -je les ai formés de tous les yeux avec toutes leurs larmes et tous -leurs rires, et je survivrai à la dépouille de mon corps, parce que -j'ai toutes les âmes dans mes yeux.» - -Toutes les âmes dans ses yeux... mais cet homme est un poète, il crée -ce qu'il voit et il a vu des âmes, quelle dérision! Où il n'y a que -des instincts, des tics nerveux et des battements de cils, il a vu des -regrets, du rêve et du désir. Il n'y a rien dans les yeux, et c'est là -leur terrifiante et douloureuse énigme, leur charme hallucinant et -abominable. - -Il n'y a rien que ce que nous y mettons nous-mêmes, et voilà pourquoi -il n'y a de vrais regards que dans les portraits. - -Yeux fanés et las de martyres, regards de suppliciées en extase, -prunelles de souffrance implorante, les unes résignées, les autres -éperdues, regards de saintes, de mendiantes et de princesses en exil, -faces couronnées d'épines et de maigres _Ecce Homo_ au pardonnant -sourire, regards de possédées, d'élues et d'hystériques et parfois de -petites filles, yeux d'Ophélie et de Canidie, yeux de pucelles et de -sorcières, comme vous vivez dans les musées, de quelle vie éternelle, -douloureuse et intense vous rayonnez, telles des pierres précieuses -enchâssées entre les paupières peintes des chefs-d'oeuvre, et comme -vous nous troublez au delà du temps et de l'espace, receleurs que vous -êtes du rêve qui vous créa. - -Vous, vous avez des âmes, celles des artistes qui vous voulurent, et -c'est pour avoir bu le liquide poison figé dans vos prunelles que je -me désespère et que je meurs. - -On devrait crever les yeux des portraits. - - -«_Novembre 1896._--Il y a aussi des yeux dans les transparences des -gemmes, les anciennes gemmes surtout, les cabochons troubles et -laiteux dont sont ornés certains ciboires et certaines châsses aussi -de saintes embaumées, comme on en voit dans les trésors des -cathédrales de Sicile et d'Allemagne. - -Et le trésor de Saint-Marc à Venise. Il y a là, je m'en souviens, un -hanap de Doge, tout bossué d'émaux translucides, à travers lesquels -les siècles vous regardent. - - -«_13 novembre 1896._--Des yeux! il en existe de si beaux, il y en a de -bleus comme des lacs, de verts comme les vagues, de laiteux comme -l'absinthe, de gris comme l'agate et de clairs comme de l'eau. J'en ai -même connu en Provence de si profondément chauds et calmes qu'on eût -dit une nuit d'août sur la mer, mais aucun de ces yeux ne regardait. - -Les plus jolis que j'aie connus étaient ceux de Willie Stéphenson, la -mime de l'Athénéum, qui fait aujourd'hui du théâtre. Des yeux de -fleur, c'était le mot, tant ils étaient frais et doux, des yeux -bougeurs, comme deux bluets flottant sur l'eau. C'était une étrange et -captivante fille, je l'ai cru du moins, très coûteuse, surtout. On se -mettait toujours à quatre ou cinq pour l'entretenir, et la fantaisie -me vint de l'avoir à moi seul. Elle était si délicatement blanche, -d'un blanc de glaïeul blanc, avec ses bras fuselés, son presque pas de -hanches, son ventre plat et ses petits seins toujours émus; l'anatomie -d'un gosse, mais démentie par le plus fin visage, l'ovale le plus pur, -un ovale angélique de pairesse, où tremblaient, comme deux fleurs -lumineuses, deux larges yeux candides, inquiets, effarouchés, des yeux -de nymphe surprise, des yeux de biche aux abois, des yeux d'effroi et -de pudeur..., et la cernure adorable de ses yeux, le bleu pastellisé -de leurs paupières soyeuses, comme ils étaient bien les yeux de ce -corps frêle et toujours las! En vérité, ce sont les seuls que j'aie -aimés, je crois. Ils suppliaient avec tant de terreur et demandaient -si bien grâce dans l'agonie des spasmes et des transports d'alcôve, et -puis, la gracilité de ce cou le destinait si bien à la hache! Anne de -Boleyn devait avoir cette nuque satinée et mince sous la fumée d'or -des petits cheveux. - -C'était une beauté d'échafaud dont la fragilité même appelait le viol -et la violence, beauté meurtrie qui éveillait en moi des instincts -meurtriers. Auprès d'elle, que de fois j'ai songé aux exsangues et -douces figures, douces et pourtant impertinentes, des victimes de la -Révolution, à ces jolies et longues aristocrates, que les Carrier et -les Fouquier-Tinville envoyaient, encore toutes pantelantes de leur -luxure, à la noyade ou à la guillotine. - -Cette frêle beauté de la fin du dix-huitième, Willie l'accentuait -encore par une science innée du costume et de l'atour; c'étaient des -gazes et des linons, des fichus de mousseline, de longs fourreaux de -pékin rayé, de miroitantes robes de moire paille ou rose thé, où -s'affinait encore sa fragilité blonde: «École anglaise ou Trianon?» -interrogeait sa moue quand j'entrais chez elle. - -Candeur jouée, aristocratie de commande: Willie était la dernière des -catins. Elle se grisait comme un lad et, marquée de toutes les -brûlures, allait raccrocher dans les cabarets de femmes, à Montmartre. -Celle bouche rose sacrait et jurait comme celle d'un cocher. Un jour -qu'elle me croyait à Londres et qu'une recrudescence de mon mal me -faisait rôder dans de vagues banlieues, je la surpris au -Point-du-Jour, oui, dans un bal de barrière, attablée en compagnie -d'une danseuse du Moulin-Rouge, la Môme-Tomate, une patentée de -l'endroit, et payant des tournées de vin chaud à une bande de -souteneurs. - -Oh! le bleu d'alcool, la flamme cynique et sourde des yeux de Willie, -ce jour-là, sa face soudain vieillie de vingt ans, et le masque -cynique et voyou de la fille apparu dans le pli tout à coup crapuleux -de la bouche et le vice des yeux quêteurs! - -L'âme lui était remontée au visage. Mais comme l'imprudente créature -avait au cou son collier de perles, deux mille louis au bas mot de -dépouilles opimes rapportées de Berlin et de Saint-Pétersbourg, que -le jour tombe vite en hiver, que nous étions en décembre et que la -berge se faisait déserte, j'eus pitié d'elle, et, conscient du danger -qu'elle courait dans ce bal, j'intervins à propos pour l'aider à -sortir. - -Qui sait? Je détournai peut-être sa destinée! Ce collier de perles à -ce cou de courtisane demandait et voulait une main d'étrangleur... -Comme je servais à Willie cinq cents louis par mois, quand je parus, -elle fila doux, avoua une fantaisie, une curiosité, et, soudain -câline, reprit ses yeux de petite fille. - -Mais j'avais vu ses yeux de gouge. Le charme était rompu, j'avais le -secret de l'énigme. L'effroi que je goûtais en eux, leur angoisse et -leur inquiétude, c'était le souvenir des bouges. - -Les escarpes et les cambrioleurs ont aussi ce regard bougeur. - - -«_Naples, 3 mars 1897._--Ces yeux introuvables sous les paupières -humaines, pourquoi les vois-je dans les statues? - -Ce matin, dans la salle du musée affectée aux fouilles d'Herculanum, -la chose bleue et verte dont je souffre, la dolente et pâle émeraude -qui m'obsède m'est clairement apparue dans les yeux de métal, les -yeux d'argent bruni des grandes statues de bronze, que la lave a -noircies et rendues pareilles à des déesses infernales. Il y a là, -entre autres, un Néron équestre dont les aveugles yeux terrifient, -mais ce n'est pas dans leurs orbites que j'ai retrouvé le regard. Il y -avait, rangées contre les murs, de grandes Vénus drapées de péplum et -pareilles à des Muses, mais des Muses funèbres, des grandes Vénus de -bronze calciné et comme lépreuses par places, dont les yeux -fulguraient, splendidement vides, dans leur masque de métal noir. - -Et c'est dans le vertige de ces prunelles vides et fixes que j'ai vu -tout à coup monter le regard. - - -«_30 avril 1897._--Les yeux des hommes écoutent; il y en a même qui -parlent, tous surtout sollicitent, tous guettent et épient, mais aucun -ne regarde. _L'homme moderne ne croit plus, et voilà pourquoi il n'a -plus de regard._ Je finis par donner raison à ce prêtre. Les yeux -modernes? Il n'y a plus d'âme en eux; ils ne regardent plus le ciel. -Même les plus purs n'ont que des préoccupations immédiates: basses -convoitises, intérêts mesquins, cupidité, vanité, préjugés, lâches -appétits et sourde envie: voilà l'abominable grouillement qu'on trouve -aujourd'hui dans les yeux; âmes de notaires et de cuisinières. Il n'y -a sous nos paupières que des reflets de sou pour franc et de minutes; -nous n'avons même plus la lueur jaune du fameux tableau du peseur -d'or. Voilà pourquoi les yeux des portraits de musées sont si -hallucinants; ils reflètent des prières et des tortures, des regrets -ou des remords. Les yeux, c'est la source des larmes; la source est -tarie, les yeux sont ternes, la Foi seule les faisait vivre, mais on -ne ranime pas des cendres. Nous marchons les yeux fixés sur nos -souliers et nos regards sont couleur de boue, et quand des yeux nous -paraissent beaux, c'est qu'ils ont la splendeur du mensonge, qu'ils se -souviennent d'un portrait, d'un regard de musée ou qu'ils regrettent -le Passé. - -Willie avait des regards appris, les yeux des femmes mentent toujours. - - -«_Mai 1897._--Jacques Tramsel sort de chez moi. «Avez-vous vu la -nouvelle danseuse des Folies? est-il venu me dire.--Non.--Eh bien! il -faut l'aller voir.--Ah! quelle fille est-ce?--Une Grecque.--Une -Grecque de Lesbos?--Non.--Oh! sans plaisanterie aucune, elle se dit -de grande famille grecque. Je la crois juive d'Orient, sûrement -quelque Levantine, mais un corps admirable, une souplesse... une -grande fleur vivante qui danserait, même un peu monstrueuse dans son -anatomie, ce qui n'est pas fait pour vous déplaire, car, à vrai dire, -cette fille est double, son torse est celui d'un acrobate, souple, -mince et musclé, et ses hanches, sa croupe, sont tout à fait -extraordinaires. C'est Vénus Callipyge elle-même, Vénus Anadyomène, si -vous préférez. Octave Uzanne (car elle préoccupe la littérature), a -même écrit ce mot: Vénus alcibiadée. Le fait est qu'elle est à la fois -Aphrodite et Ganymède, Astarté et Hylas.--Astarté!... Et les yeux, -comment sont les yeux?--Les yeux très beaux, des yeux qui ont -longtemps regardé la mer.» - -Des yeux qui ont longtemps regardé la mer!... oh! les yeux clairs et -lointains des matelots, les yeux d'eau salée des Bretons, les yeux -d'eau douce des mariniers, les yeux d'eau de source des Celtes, les -yeux de rêve et de transparence infinie des riverains des fleuves et -des lacs, les yeux qu'on retrouve parfois dans les montagnes, dans le -Tyrol et dans les Pyrénées; des yeux où il y a des ciels, de grandes -étendues, des aubes et des crépuscules longuement contemplés sur des -immensités d'eaux, de roches ou de plaines; des yeux où sont entrés et -où sont restés tant et tant d'horizons! Comment n'ai-je pas songé plus -tôt à tous ces yeux déjà rencontrés? - -Je m'explique maintenant mes lentes promenades attardées le long des -quais et dans les ports. - -Des yeux qui ont longtemps regardé la mer!... J'irai voir danser cette -fille. - - - - -IZÉ KRANILE - - -«_Juin 1897._--Une grande fleur qui danserait... - -Ce Tramsel avait raison: cette fille est un long calice de chair -étrangement mouvant sur des hanches renflées comme un ciboire, car -j'ai été voir danser cette Izé Kranile... (Izé Kranile, un bien joli -nom si c'est le sien. Est-ce qu'on sait jamais avec ces créatures! -car, malgré son beau torse en offrande et l'affolante cambrure de ses -reins, cette Izé est vraiment la plus sotte et la plus impudente des -allumeuses, la plus maladroite que j'ai encore vue dans un corps de -ballet.) - -Je lui en veux, car personne n'a jusqu'ici marché plus lourdement dans -mes plates-bandes, et elle avait tout pourtant pour me plaire, -celle-là! - -Droite et cambrée, le buste comme assis sur une croupe lourde et -géminée tel un beau fruit, une coupable croupe de luxure, la jambe -effilée, le genou rond, anormale, imprévue, hallucinante de forme et -d'arabesque avec la perpétuelle avancée de ses deux seins bombés et -tendus, comme jaillis de ses hanches à la rencontre du désir, ses -torsions de hanches et les brusques renversements de tout son torse, -soudain sombré comme une grande fleur sous la pluie, elle était bien, -cette Kranile, avec l'ovale aigu de sa face plate, ses yeux d'orage et -son sourire triangulaire, la créature de perdition exécrée des -prophètes, l'éternelle bête impure, la petite fille malfaisante et -inconsciemment perverse, qui fripe la moelle des hommes et fait râler -les vieux rois de désir. - -Salomé! Salomé! la Salomé de Gustave Moreau et de Gustave Flaubert, -c'est son immémoriale image que j'évoquais immédiate, le soir où -Kranile jaillit sur scène, lancée en avant comme une balle, et comme -une balle rebondissante dans sa nudité de stryge aggravée de voiles -noirs. - -Dans un décor de désolation, au milieu de roches fantômes et de blêmes -montagnes de cendres, sous le jour funèbre des rampes éclairées au -bleu, elle personnifiait l'âme du sabbat; et, voluptueuse et morbide, -tantôt avec des grâces exténuées et d'infinies lassitudes elle -semblait traîner le poids d'une beauté coupable, d'une beauté chargée -de tous les péchés des peuples; et elle tombait et retombait sur ses -jambes, pliante, et semblait remorquer plus qu'elle ne les esquissait, -les gestes symboliques de ses deux beaux bras morts. Puis, le vertige -du gouffre la reprenait, et comme une possédée, elle pointait sur -elle-même, dressée de l'orteil à la nuque, tel un épi de ténèbres et -de chair. Ses bras tout à l'heure accablés menaçaient et, démoniaque, -hardie, tordue comme une vis, elle tourbillonnait, tel un crible, non, -tel un grand lis surpris par l'orage, clownesque et macabre, les -lèvres écartées sur une lueur de nacre... Oh! ce cruel et sardonique -sourire et les deux profondeurs de ses terribles yeux. - -Izé Kranile!... Le rideau baissé, j'étais dans sa loge. Pierre Forie, -le peintre impressionniste, qui, tous les ans, expose le portrait de -l'une d'elles et professe presque ostensiblement le métier de montreur -de ces dames, me présentait. - -Avec une impudeur rare, Izé nous recevait, toute fumante encore de -sueur et de fard. - -Elle ôtait son maillot; la trousse de satin noir à lanières de tulle -et de jais qui, cinq minutes auparavant, faisait d'elle une fleur aux -ténébreux pétales, gisait comme un haillon sur une chaise; et, la -gorge nue, toute chaude et mouillée, Kranile assise en garçon tendait -ses deux jambes écartées à son habilleuse, à genoux devant elle, en -train de faire glisser péniblement les mailles de soie collées à la -peau... Le temps pour Forie de prononcer mon nom, celui pour la -danseuse de jeter un tulle sur ses épaules et, sans se lever, sa face -étroite et moite tendue vers nous: «Je ne vous donne pas la main, -disait-elle, je suis en eau. Asseyez-vous, messieurs, si vous pouvez.» -Et avec un sourire à mon adresse: «Je connais votre nom, monsieur, -vous êtes l'homme aux pierreries, le collectionneur de gemmes rares. -J'ai toujours eu envie de les voir, une idée fixe qui me travaille -depuis que je suis à Paris. On pourra?» Et elle tournait vers moi sa -tête de gamin vicieux, sa tête de stryge redevenue cyniquement -levantine, mais où brillaient, sous de lourdes paupières, deux -prunelles d'un gris aigu, deux prunelles d'agate hardies, -prometteuses et caressantes, deux prunelles qui, certes, n'avaient -jamais regardé la mer, quoi qu'en ait dit Tramsel, mais deux prunelles -imprévues que je n'avais jamais rencontrées ailleurs!... - -Oh! l'odeur entêtante et dont je suffoquais presque, odeur de sexe, de -fard, de sueur, et de veloutine, et de bête fauve aussi, qu'exhalait -cette loge. Ce soir-là, Izé Kranile n'était pas libre... Elle -déclinait mon invitation à souper et, câline, avec un tas de promesses -dans l'oeil et le sourire, nous reconduisait jusqu'au seuil de sa -loge, tout en tamponnant ses seins avec une serviette... - -Ses yeux! On ne m'avait parlé que de ses yeux. C'est pour ses yeux que -j'étais allé vers elle, et toute la nuit je n'eus qu'une hantise: son -odeur âcre d'eau de toilette et de chair moite, et la tache de rouille -de ses aisselles, ses aisselles du même roux mordoré et dur que ses -cheveux. - -Izé Kranile! Qui sait? elle m'eût guéri, celle-là, si elle avait -voulu. Pendant tout un jour, que dis-je! pendant quarante-huit heures, -les deux pleines journées d'attente avant le soir fixé par elle pour -dîner ensemble, l'obsession des yeux, l'obsession qui me tue depuis -des années consentit à faire trêve. Ces deux jours-là, je les vécus, -vrillé dans le désir unique de revoir le petit triangle rose de la -bouche d'Izé, la fleur de chair délicate impudiquement ouverte sur ses -petites dents courtes, le dessin délicieux de ses lèvres écartées sur -un éclair d'émail... et puis l'odeur, cette stridente et complexe -odeur qui s'émanait d'elle, persistante jusqu'au malaise et dont je -défaillais presque, mais dont je délirais deux jours entiers, heureux -deux jours d'échapper à la persécution des yeux, libéré deux jours -enfin de l'oppression du rêve par l'impérieuse suggestion de -l'odeur... - -Mais elle ne voulut pas, elle se montra dès le premier soir si -lourdement manégée, si gauchement habile..., la pauvre fille! - -Depuis, j'eus souvent pitié d'elle en songeant à l'inutilité de ses -ruses et au mal qu'elle avait dû se donner pour échafauder la comédie -de ce morne soir. Que de combinaisons et que de stratagèmes, mon Dieu! -et pour arriver à ce résultat; mais je lui en voulus tout un mois. -Elle avait écrasé trop brutalement le désir dans l'oeuf! Mais aussi le -piège était par trop grossier: cet appel immédiat à la jalousie d'un -homme parce que l'on s'en croit désirée, ce sont là manoeuvres de -figurantes ou de petites marcheuses de music-hall, et pourtant Izé a -dansé à la Scala de Milan et à l'Opéra de Vienne... Quels pitoyable -amants avait-elle donc eus là-bas? - -Oh! la lamentable aventure de ce dîner, je ne puis m'empêcher -maintenant d'en sourire! Et l'amusante figure de Forie, ses yeux -piteux et sa mine effarée devant les subits accès de tendresse de la -ballerine, car elle avait trouvé cela, la pauvre, de feindre un amour -éperdu pour Forie, afin d'exciter et de monter le Monsieur, le -Monsieur que j'étais, puisque je possédais des pierres rares et des -rentes, ces rentes fameuses, cette fortune trop connue, exagérée -encore, grossie par les badauds et les sots, cette fortune-boulet qui -empoisonne ma vie partout où l'on sait qui je suis, cette fortune que -je fuis ou dont plutôt je fuis la légende en voyageant incognito à -l'étranger pendant des mois et des mois; et elle avait trouvé cela, -cette Grecque, de se jeter à la tête de ce pauvre Forie, et de le -câliner, et de se frotter à lui comme une chatte amoureuse, et de le -truffer de baisers et de caresses en ma présence, là, sous mes yeux, -pour m'allumer, pour aviver, exaspérer eu moi le désir... Quelle -misère! et comme elle me connaissait mal. - -Après tout, on lui avait peut-être dit que j'étais un homme à ça, à -cette fille, un sadique, un assoiffé de sensations, violentes et -complexes, ce qu'ils appellent un raffiné, un homme à goûts -bizarres... Je sais que j'ai cette réputation, mes amis la cultivent, -ça les pose, et, dans les maisons où ils dînent, ils racontent sur moi -des indiscrétions au dessert. Il y en a que l'on réinvite, et des -journalistes briguent l'honneur de m'être présentés, de visiter mes -collections, de décrire mon intérieur, et cette Izé connaît des -journalistes! - -Elle aura été tuyautée dans quelque bar à l'heure de l'absinthe, ou -par des renseignements du Napolitain, à la sortie d'une première. - -Elle jouait sa situation et jouait serré: c'était touchant; mais -étaient-ils tous deux assez ridicules, et Forie qui se défendait, très -gêné à cause de moi qui l'avais invité, et cette Izé qui s'acharnait, -tout à fait emballée... pour la galerie. - -Ça avait commencé par des serrements de main et des coups de genou -sous la table: ils en étaient maintenant aux baisers; baisers dans le -cou, baisers sur les joues et baisers sur la bouche, baisers sur la -bouche en mangeant; et Forie, qui s'étranglait, congestionné, les bras -de la douce enfant autour du cou, ses lèvres sur ses lèvres! Et Forie -est apoplectique. Et très énervée (car il résistait), entêtée dans son -système, elle l'embrassait à bouche _que veux-tu_, _en veux-tu_ sur -une bouchée de filet portugaise, _en veux-tu_ sur une queue de -langouste: baisers à la sauce crevette et baisers à la mayonnaise, -c'était même assez répugnant, et le peintre faisait une tête! - -Au dessert, elle s'est installée sur ses genoux et délicatement lui a -mis des fraises dans la bouche; elle lui fit même boire du champagne -dans sa coupe en y trempant sa langue avant... Pour protéger son -plastron, Forie avait étalé dessus sa serviette. Il renversait la tête -pour éviter cette marée de caresses et avait l'air d'un homme qui -s'embête chez le coiffeur. - -Campée sur ses genoux, moulée dans une robe rose-thé, Kranile était -l'idéale barbière: ce qu'elle le rasait! Mais pas autant que moi, car -j'avais remarqué que son oeil ne me quittait plus. La gueuse -m'observait et, la prunelle coulée sous la paupière, guettait chaque -tressaillement de ma face, chaque crispation de mes doigts. - ---Si vous ne le faites pas pour moi, faites-le pour le garçon, -finissais-je par leur dire. J'ai l'air d'être en voyeur. Pour vous -c'est humiliant. - ---Je ne sais pas ce qu'elle a, me disait Forie en sortant, c'est la -première fois que cela lui arrive. Elle ne pouvait pas me sentir, elle -est grise. - ---Non, elle est verte, répondais-je dans leur affreux argot, c'est un -coup à refaire. - -Je lui envoyais, le lendemain, deux perles roses et une gerbe d'iris -noirs, P.P.C. Je ne l'ai jamais revue. - -Izé Kranile a raconté partout que j'étais impuissant. - -Si elle savait! S'ils savaient! Oh! les nuits de Naples et d'Amalfi, -les promenades en barque dans le golfe de Salerne et les longs et -insatiables baisers avec les deux soeurs hongroises à l'hôtel de -Sorrente; les soirs en gondole sur la lagune morte, à Venise; les -haltes dans les canaux abandonnés de la Judecca, et les rencontres -imprévues, les aventures passionnées de Florence, aventures sans -lendemain et qui sont éternelles, et les hallucinations exténuantes de -Sidi-Ocba et de Thimgad, les baisers de vampire, dans le mirage des -sables et la brise salée du désert! - -Si elle savait! S'ils savaient! - - - - -L'ENVOÛTEMENT - - -«_Juillet 97._--Et l'obsession des yeux m'est revenue... - -Depuis la basse comédie de cette fille, depuis le dîner chez Paillard -avec cette Kranile et Forie, les liquides yeux verts que j'ai vus -luire un jour sous les paupières de plâtre de l'_Antinoüs_, la dolente -émeraude embusquée comme une lueur dans les orbites d'yeux des statues -d'Herculanum, l'attirant regard des portraits de musée, le défi des -siècles demeuré dans les prunelles peintes de certaines faces -d'infantes et de courtisanes, tout ce mensonge et ce mystère, toute -cette légende et cette féerie me persécutent, m'hallucinent, me -sollicitent et m'oppressent, m'emplissant de haine, de honte et de -rut. Un autre homme est installé en moi... et quel homme! Quels -effroyables atavismes, quels sinistres aïeux il remue en mon être, ce -regard... et les abominables choses chuchotées par mon désir dans la -solitude affreuse de mes nuits... affreuse! car elles sont hantées, -maintenant... Oh! mes nuits de petit enfant, là-bas, dans la vieille -demeure provinciale, oh! mon sommeil à jamais perdu! - - -«_Même mois, même année._--C'est bien un démon qui m'obsède... J'en ai -la conviction maintenant, car pas plus tard qu'hier, cette subite -apparition du regard au milieu de ces circonstances banales, la lueur -imprévue de l'émeraude au cours de cette promenade en bateau, dans ce -coin de banlieue à la fois si proche et si lointaine, la prunelle -d'Astarté tout à coup allumée dans les yeux de ce marinier, tout cela -tient du surnaturel et de l'au-delà. Il y a plus qu'une fatalité dans -le mal dont je souffre, il y a une influence occulte, une volonté -ennemie, un sortilège, un envoûtement. - -La barque descendait lentement, dérangeant une eau lourde écaillée de -lentilles et luisante de prêles; çà et là, posées à la surface, de -larges feuilles de nénuphars dormaient. C'était, trempée d'ombre et -baignée de lumière, la même allée d'eau qu'entre Poissy et Villennes, -et pourtant, derrière les peupliers et les saules de l'île, je savais -un campement militaire, une caserne; le viaduc d'Auteuil était à -l'horizon, à l'horizon la tour Eiffel. L'heure n'en était pas moins -exquise après la grosse chaleur du jour, parmi l'émoi des feuilles et -la fraîcheur des herbes, sous la soie nuancée, délicatement rose, de -ce ciel de banlieue plein de fumées d'usines et de jeux de -soleil... Et le bruit des rames berçait mon bien-être, quand, ayant -par hasard fixé le rameur assis en face de moi, j'eus toutes les -peines à retenir un cri. - -Dans un visage hâlé, chauffé et mûri comme une pêche, deux larges yeux -brûlaient du bleu le plus intense, du bleu le plus violent et le plus -pur, deux yeux hallucinants de transparence et de profondeur! - -Ces yeux! Ils me rappelaient, à la fois, ces yeux de vie et -d'inconscience, les yeux de Willie et ceux de Dinah Salher dans -_Lorenzacio_ et dans _Cléopâtre_, dans _Cléopâtre_ surtout, quand le -safran, dont la tragédienne colorait sa peau, faisait chanter -l'outre-mer de ses prunelles. Ces yeux de marinier, c'étaient aussi -les yeux d'enfants de certains portraits de Bastien-Lepage, des yeux -déjà rencontrés à Bâle dans les Holbein et les Albert Dürer; et, les -mains appuyées sur mon coeur, essayant d'en contenir les douloureux -battements, j'allais demander son nom à cet homme, quand tout à coup -les deux saphirs liquides pâlissaient, verdissaient. Ils s'étaient -changés en deux si transparentes émeraudes que j'avais la sensation du -gouffre et je me levais droit dans la barque, pris de vertige, ne -voulant pas sombrer. - ---Monsieur est malade, me demandait le rameur, monsieur veut-il que je -le descende? - -Les yeux de l'homme étaient redevenus bleus, du bleu vivace et frais -des yeux de Willie et de Dinah; la barque avait traversé un pan -d'ombre, et, dans la clarté verte des saules, le reflet des feuilles -avait allumé le regard. - -C'est l'explication que je me suis donnée depuis, mais cette -explication ne me satisfait pas, moi. Ce n'est pas la première fois -que je canote en Seine, et je n'avais encore jamais rencontré la -dolente émeraude endormie dans les yeux des statues de Pompéi, les -liquides prunelles de l'Antinoüs. - -Astarté est revenue, plus puissante qu'avant. Elle me possède, elle me -guette. - - -«_Décembre 97._--Ma cruauté aussi est revenue, la cruauté qui -m'effraie. Elle dort pendant des mois, des années, et puis tout à coup -elle s'éveille, éclate et, la crise passée, me laisse dans l'épouvante -de moi-même. Ce chien, tantôt dans l'avenue du Bois, je l'ai cravaché -jusqu'au sang, et pour un rien, pour n'être pas tout de suite venu à -mon appel. La pauvre bête était là, l'échine rampante, rasant presque -terre, ses grands yeux presque humains attachés sur moi, et ses -hurlements lamentables!!! Ils auraient attendri un boucher! Mais comme -une espèce d'ivresse me possédait, et plus je frappais, plus je -voulais frapper: chaque frémissement de cette chair pantelante me -communiquait je ne sais quelle ardeur. On avait fait cercle autour de -moi et je ne me suis arrêté que par respect humain. - -Après, j'ai eu honte. J'ai toujours honte, moi, maintenant. - -La palpitation de la vie m'a toujours rempli d'une étrange rage de -destruction. Par un contre-coup bizarre j'ai la sensation d'une -agonie; quelque chose m'étouffe et m'oppresse, et je suffoque jusqu'à -l'angoisse, quand je songe à deux êtres en amour. - -Que de fois me suis-je éveillé au milieu de la nuit, défaillant à tous -les râles et à tous les cris devenus tout à coup perceptibles de la -ville endormie, les cris de rut et de volupté qui sont comme la -respiration nocturne des cités! Ils montaient, me submergeaient d'une -marée de spasmes, d'un flux pesant d'étreintes, et, la poitrine -écrasée, avec des sueurs d'agonie aux tempes et le coeur lourd, si -lourd, je devais me lever, et pieds nus, haletant, courir à ma -fenêtre, l'ouvrir à deux battants, et là essayer de respirer. Quelle -atroce sensation! Deux bras de fer me brisaient les côtes et comme une -faim aussi me creusait l'estomac et me tenaillait tout l'être! Une -faim d'amour à en mourir. - -Oh! ces nuits! Que de longues heures je suis demeuré là, penché sur -les arbres immobiles d'un square ou sur les pavés d'une rue déserte, à -épier le silence de la ville, tressaillant au moindre bruit et le -coeur martelé d'angoisse, que de nuits j'ai passées à attendre que mon -tourment consentît à s'éteindre et mon désir à replier ses ailes, ses -lourdes ailes impatientes et méchantes, cognées aux parois de tout mon -être avec des battements de grand oiseau convulsif! - -Oh! mes cruelles et interminables nuits de révolté et d'impuissant sur -le rut de Paris endormi, ces nuits où j'aurais voulu étreindre tous -les corps, humer tous les souffles et boire toutes les bouches, et qui -me trouvaient, le matin, affalé sur le tapis et l'égratignant encore -de mes mains inertes, ces inutiles mains qui n'ont jamais saisi que du -vide et dont les envies de meurtre crispent encore les ongles, -vingt-quatre heures après mes crises, ces ongles que je finirai par -enfoncer quelque jour dans la chair satinée d'une nuque, et... Vous -voyez bien qu'un démon me possède..., un démon que les médecins -traitent avec du bromure et de la valérianate d'ammoniaque, comme si -les médicaments pouvaient avoir raison d'un tel mal! - - -«_Février 1898._--Pourquoi cette sotte rencontre me poursuit-elle avec -cette persistance? Elle a remué en moi je ne sais quoi d'innommable et -de malsain, quelque chose que je ne soupçonnais pas, et quoi de plus -simple pourtant en y réfléchissant, que la rencontre de ces deux -masques? - -Une femme en collégien, le képi sur l'oreille, la poitrine sanglée -dans la tunique à boutons de métal, et avec elle cet ignoble drôle en -soutane, traînant dans le ruisseau la dignité du prêtre, sûrement -quelque voyou. Il n'y avait, pas à s'y méprendre par cette nuit de -mardi-gras; et puis le dandinement de la femme, ses fortes hanches -sous le drap de la tunique, l'effronté maquillage de cette face de -fille, tout criait la noce et la crapule d'une nuit de carnaval, tout, -jusqu'à l'air béat et le sourire oblique de ce camelot en soutane et -en rabat! Mais, dans cette rue mal éclairée du quartier des Halles, à -la porte de cet hôtel meublé, la silhouette de ces deux masques -devenait périlleuse, inquiétante. L'heure était louche aussi, près de -minuit. Que venaient-ils de faire tous deux dans ce logis de -rencontre? Et elle était abominable, ignominieuse et sacrilège, l'idée -qu'imposait fatalement ce collégien androgyne accompagné de ce -pseudo-curé. - -Je suis maintenant les bals masqués, j'ai la fascination du masque. -L'énigme du visage que je ne vois pas m'attire, c'est le vertige au -bord du gouffre; et dans la cohue des bals de l'Opéra, comme dans le -promenoir bruyant et triste des music-hall, les yeux entrevus par les -trous du loup ou sous la dentelle des mantilles ont pour moi un -charme, une volupté de mystère qui me surexcite et me grise d'une -fièvre d'inconnu. Cela tient de l'aléa du jeu et de la furie de la -chasse; il me semble toujours que sous ces masques luisent et me -regardent les liquides yeux verts du pastel que j'aime, le regard -lointain de l'_Antinoüs_. - - -«_Mars 1898._--Quel étrange rêve j'ai fait, cette nuit! J'errais dans -les rues chaudes d'un port, dans le bas quartier d'un Barcelone ou -d'un Marseille, rues puantes et fraîches avec leurs tas d'ordures -amoncelées aux portes et l'ombre bleue de leurs grands toits. Toutes -dévalaient vers la mer, la mer pailletée d'or, comme frottée de -soleil, apparue avec des vergues et des mâtures lumineuses au bout de -chaque voie; au-dessus de ma tête, l'azur éclatait implacable, et -j'allais, à travers ces longs corridors frais et sombres, dans -l'abandon de tout un quartier désert, un quartier, on eût dit de ville -morte, vidé tout à coup d'étrangers et de marins et où j'errais seul, -dévisagé et fouillé jusqu'à l'âme par les yeux des prostituées, -assises à leur fenêtre ou debout sur les seuils. - -Et elles ne me parlaient pas. Appuyées aux rebords de grandes baies ou -raidies dans l'embrasure des portes, elles se taisaient, les seins et -les bras nus, bizarrement maquillées de rose, les sourcils charbonnés -sous les cheveux en tire-bouchon piqués de fleurs en papier et -d'oiseaux de métal, et toutes se ressemblaient! - -On eût dit de grandes marionnettes, de longues poupées mannequinées -oubliées là dans la panique, car je devinais qu'une peste, quelque -effroyable épidémie rapportée d'Orient par les navires avait balayé -cette ville et l'avait faite vide d'habitants; et j'étais seul avec -ces simulacres d'amour abandonnés par les hommes au seuil des maisons -de joie et déjà, depuis des heures, j'errais sans pouvoir sortir de ce -quartier morne, obsédé par les yeux vernissés et fixes de tous ces -automates, quand une soudaine idée me venait que toutes ces filles -étaient des mortes, des pestiférées ou des cholériques pourrissant là, -dans la solitude, sous des masques de plâtre et de carmin, et mes -entrailles se liquéfiaient de froid. Et malgré ce froid, m'étant -approché d'une fille immobile, je voyais en effet qu'elle avait un -masque; et l'autre fille, debout à la porte voisine, était aussi -masquée, et toutes étaient horriblement pareilles sous l'identique -coloriage brutal. - -J'étais seul avec des masques, avec des cadavres masqués, pis que des -masques, quand tout à coup je m'apercevais que sous ces faux visages -de plâtre et de carton les prunelles de ces mortes vivaient. - -Les yeux vitreux me regardaient. - -Je m'éveillai avec un cri, car toutes ces femmes, je les avais au même -instant reconnues. Elles avaient toutes les yeux de Kranile et de -Willie, Willie la mime, Kranile la danseuse, l'oeil gauche de Kranile, -l'oeil droit de Willie, si bien que, bigles, toutes ces mortes -paraissaient borgnes. - -Est-ce que je vais avoir la hantise des masques, maintenant? - - - - -L'EFFROI DU MASQUE - - -«_Avril 98._--Des masques! j'en vois partout. La chose affreuse de -l'autre nuit, la ville déserte avec tous ses cadavres masqués au seuil -des portes, ce cauchemar de morphine et d'éther s'est installé en moi. -Je vois des masques dans la rue, j'en vois sur la scène au théâtre, -j'en retrouve dans les loges. Il y en a au balcon, il y en a à -l'orchestre, partout des masques autour de moi. Les ouvreuses, qui me -rendent mon pardessus, ont des masques; des masques se pressent sur le -péristyle, à la sortie, et le cocher du fiacre qui me ramène ce soir, -a la même grimace de carton figée sur son visage! - -C'est une chose vraiment par trop effroyable que de se sentir seul à -la merci de toutes ces faces d'énigme et de mensonge, seul au milieu -de tous ces ricanements et de ces menaces immobilisés dans des -masques. J'ai beau me persuader que je rêve et que je suis le jouet -d'une vision, tous ces visages de femmes, fardés et peints, toutes ces -bouches au minium et ces paupières soulignées de kohl, tout cela a -créé autour de moi une atmosphère de transe et d'agonie... Le -maquillage! c'est là d'où vient mon mal. - -Heureux suis-je, maintenant, quand ce ne sont que des masques! -Parfois, je devine le cadavre dessous, et ce sont souvent plus que des -masques, puisque ce sont des spectres que je vois. - -L'autre soir, dans cette espèce de café-concert de la rue Fontaine où -j'étais venu m'échouer avec Tramsel et de Jocard, cette soi-disant -chanteuse mondaine pour laquelle ils m'avaient conduit là, comment -n'ont-ils pas vu que c'était une morte?... Oui, une morte sous la -somptueuse et lourde sortie de bal, qui la gaînait et la tenait toute -droite, comme au fond d'une guérite de velours rose rebrodé et -passementé d'or..., un vrai cercueil de reine d'Espagne. Mais eux, -amusés de sa voix blanche et de sa maigreur, la trouvaient falote, et, -tout au plus, drôle... Drôle! cette épithète veule, inconsistante et -molle qu'ils appliquent à tout maintenant. La femme avait, en effet, -une toute petite tête amenuisée d'une joliesse macabre dans -l'amoncellement de fourrures de son manteau de théâtre, et ils la -détaillaient, intéressés surtout au roman qu'on prête à cette femme, -une petite bourgeoise lancée dans la haute noce à la suite d'une -toquade pour je ne sais quel cabot; et aucun d'eux n'a vu, et personne -non plus, d'ailleurs, dans cette salle, la chose qu'ont saisie mes -yeux tout d'abord: posées à plat sur le satin blanc de la robe, les -deux mains de cette chanteuse, deux mains de squelette, deux jeux -d'osselets gantés de Suède blanc, les mains impressionnantes d'un -Albert Dürer, dix doigts de morte mal emmanchés au bout de deux trop -longs et trop grêles bras de mannequin;... et, pendant que cette salle -convulsionnée de rire et trépidante de joie faisait de ses lazzis et -de ses cris d'animaux une ovation douloureuse à cette femme, -l'impression s'affirmait en moi que ses mains n'étaient pas plus -celles de son corps que ce corps aux épaules trop hautes n'était celui -de sa tête; et c'était une affre et un malaise que la conviction -établie en moi, que je n'écoutais pas chanter une femme vivante, mais -un automate aux pièces disparates et montées de bric et de broc, -peut-être pis encore, une morte hâtivement reconstituée avec des -déchets d'hôpital, quelque macabre fantaisie d'interne imaginée sur -les bancs de l'amphithéâtre; et cette soirée commencée comme un conte -d'Hoffmann s'achevait en vision d'hôpital. - -Oh! cette Olympia de beuglant, comme elle a précipité la marche de mon -mal! - - -«_Mai 1898._ - - O frères, tristes lys, je languis de beauté - Pour m'être désiré dans votre nudité, - Et vers vous, nymphes, nymphes de ces fontaines, - Je viens au pur silence offrir mes larmes vaines, - Les hymnes du soleil s'en vont. C'est le soir, - J'entends les herbes d'or grandir dans l'ombre sainte - Et la lune perfide élève son miroir, - Si la fontaine claire est par la nuit éteinte. - Ainsi, dans ces roseaux harmonieux jeté, - Je languis, ô saphir, par ma triste beauté; - Saphir antique et source magicienne, - Où j'oubliais le rire de l'heure ancienne, - Que je déplore ton éclat fatal et pur! - -Autrefois, aux heures mauvaises, je n'avais qu'à ouvrir mes écrins et -à appuyer mes tempes à l'eau froide des gemmes pour les rafraîchir... -Le sombre azur des saphirs surtout me calmait; le saphir, la pierre -de la solitude et du célibat, le saphir, le regard de Narcisse... -Frantz Ebner, le joaillier de Munich, m'en a rapporté de si beaux, des -saphirs de l'Inde d'une eau profonde et claire où les nuits -transparentes de Ceylan sont comme demeurées, des saphirs nocturnes où -naguère je noyais toujours ma fièvre, quand j'y caressais et mes yeux -et mes doigts. - -Et les beaux vers de Paul Valéry! Quel calme leur mélancolie -nostalgique et sublime apportait en moi! A mon horrible mal ils -substituaient, ces vers, la brûlure de Narcisse; et cette brûlure -était encore de la fraîcheur auprès de l'âme de soufre et de phosphore -qu'ont allumée en mon être les yeux dolents de l'_Antinoüs_... Les -saphirs ne m'apaisent plus depuis que je suis hanté par les masques. - - -«_1er juin 1898._--Est-ce pour s'être trop complu dans l'eau froide -des joyaux que mes prunelles ont pris cette clairvoyance atroce? La -vérité est que je souffre et meurs de ce que ne voient pas les autres -et de ce que, moi, je vois! Mon hallucination n'est qu'un sens de -plus: c'est l'innommable de l'âme humaine remonté à fleur de peau qui -prête à tous ces visages les apparences de masques. J'ai toujours -souffert, comme d'une tare, de la laideur des gens rencontrés dans la -rue, des petites gens surtout, ouvriers se rendant à leur travail, -petits employés à leur bureau, ménagères et domestiques, laideurs d'un -comique attristant et morne encore aggravées par les vulgarités de la -vie moderne, la vie moderne et ses promiscuités dégradantes... Oh! -sous une pluie de novembre, l'intérieur d'un bureau d'omnibus! - -Les laideurs de la rue parisienne, la pauvreté de certaines nuques aux -cheveux rares, la face chafouine de certaines bonnes en courses, la -chlorose éreintée et vicieuse de leurs lèvres trop pâles et les yeux -obliques, toujours chavirés sous les paupières bourgeonnantes, de -certains suiveurs de femmes! Ah! les laideurs de la rue parisienne! -Avec les premiers froids il y en a qui deviennent terribles! Mais -celles-là, du moins, je me les expliquais. - -Ces pauvres faces déprimées de vieux artisans et de petits bourgeois -portaient le souci quotidien des basses besognes, le poids des -préoccupations mesquines, l'inquiétude des échéances et la terreur des -fins de mois; la lassitude de tous ces sans-le-sou aux prises avec la -vie, une vie rance et sans imprévu, toute la tristesse même d'exister -sans une pensée un peu haute sous le crâne leur avait fait ces -laideurs mornes et plates. - -Le moyen de trouver un regard dans tous ces yeux fixés d'hébétude ou -durcis par la haine, dans tous ces yeux de pauvres hères, vitreux ou -criminels? Naturellement, la pensée, quand il y en a une en eux, ne -peut être qu'ignoble ou sordide: on n'y voit luire que des éclairs de -lucre et de vol; la luxure, quand elle y passe, est vénale et -spoliatrice. Chacun dans son for intérieur ne songe qu'au moyen de -piller et de duper autrui. - -La vie moderne, luxueuse, impitoyable et sceptique a fait à ces hommes -comme à ces femmes des âmes de garde-chiourme ou de bandits: têtes -aplaties et venimeuses de vipères, museaux retors et aiguisés de -rongeurs, mâchoires de requins et groins de pourceaux, ce sont -l'envie, le désespoir et la haine, et c'est aussi l'égoïsme et c'est -aussi l'avarice, qui font de l'humanité un bestiaire où chaque bas -instinct s'imprime en traits d'animal.... Mais ces masques ignobles! -dire que je les ai longtemps crus l'apanage des classes pauvres, ô -préjugé des races, des classes pauvres! - -Quel blasphème! je n'avais pas regardé les miens. - - -«_10 juin 1898._--Une joie dans mon enfer, une consolation dans les -ténèbres hantées où je me débats, si toutefois c'est une consolation -de ne plus s'y débattre seul! - -Un autre homme a la même obsession que moi, un autre homme a la -hantise des masques, un autre homme les redoute et les voit, et cet -homme est un grand peintre, un artiste anglais connu de toute -l'Europe, une des gloires de Londres: Claudius Ethal, le fameux Ethal, -qu'un procès retentissant avec lord Kerneby vient d'éloigner -d'Angleterre et d'amener à se fixer à Paris. - -Lord Ethal voit aussi des masques; mieux, il dégage immédiatement le -masque de tout visage humain. La ressemblance avec un animal est le -premier caractère qui le frappe dans chaque être rencontré.... et de -cette effroyable clairvoyance il souffre avec une telle acuité, qu'il -a dû renoncer à son métier. Lui, le grand peintre de portraits, il ne -fera plus désormais que des paysages, lui, Claudius Ethal, l'auteur -de la _Jeune fille à la rose_ et de la _Dame en vert_! - -Par quel secret pressentiment ce visionnaire a-t-il été averti de mon -mal? Est-ce d'instinct ou sur des renseignements, documenté par des -indiscrétions d'amis, qu'il est venu à moi brusquement, dans ce salon, -avant-hier, et avec une familiarité que n'autorisait pas la banale -présentation d'avant le dîner, pourquoi m'a-t-il dit de cette voix -basse et lointaine, une voix toute changée qui n'était plus celle -qu'il avait à table, pourquoi m'a-t-il dit avec cet air de complicité -et de mystère: «Ne trouvez-vous pas, monsieur le duc, que la marquise -de Sarlèze ressemble étrangement à une cigogne ce soir?» - -C'était fou et c'était vrai. - -Avec son long cou granulé, sa face étroite, ses yeux ronds aux -paupières membraneuses, avec son grand nez effilé surtout, effilé -comme un bec et l'artifice évident des faux cheveux adhérant mal au -crâne, la marquise de Sarlèze était, ce soir-là, une effarante cigogne -de cauchemar. La ressemblance m'apparut tout à coup criante, et je -sentais ma raison sombrer dans de l'inconnu; car dans la buée -lumineuse des lustres, le long des hautes fenêtres long drapées de -satin vert pâle et dans l'embrasure des portes, les salons de l'hôtel -de Sarlèze venaient de se peupler de masques. - -C'est cet Anglais qui les évoquait et les imposait à ma vision. La -femme au piano, qui chantait, à moitié nue, comme entraînée en avant -par le poids de sa gorge, avait le profil d'une brebis bêlante; le -blond de ses cheveux avait jusqu'à l'aspect terne et laineux d'une -toison. De Tramsel dégageait un museau de renard, Mireau, le -romancier, une gueule de hyène; dans le groupe des femmes assises, -toutes les fleurs du faubourg en corbeille pourtant, c'étaient de -lourdes faces bovines, des prunelles aqueuses de vache ruminante à -côté de fronts fuyants de carnassier et d'yeux ronds d'oiseau de -proie. - -Et ce terrible Anglais me nommait toutes les ressemblances. Debout -près du Pleyel, la dame à la face moutonnière, la comtesse de -Barville, continuait à bêler du Chaminade; un pianiste, un -professionnel aux yeux saillants de batracien dans une pauvre petite -figure écrasée et stupide, l'accompagnait en saccade avec des gestes -hâtifs. - -Claudius Ethal, penché à mon oreille, continuait sa nomenclature de -monstres: l'enfilade des salons de l'hôtel de Sarlèze, leurs longs -parallélogrammes d'anciennes boiseries à peine rehaussées d'or, ce -diabolique Anglais les avait peuplés littéralement de spectres et, -comme dans un envoûtement, l'atmosphère toute grouillante de larves, -telle une goutte d'eau vue au microscope, laissait transparaître avec -les âmes les épouvantables faces des instincts et des pensées -ignobles. Autour de nous grimaçaient, tournoyaient des bouches -d'ombre. - -Le cauchemar prit fin lorsque l'Anglais se tut. - - - - -LE GUÉRISSEUR - - -«_Juin 98._--Quel homme est-ce que cet Ethal? Un sincère, un -prodigieux artiste ou un mystificateur?... Je sors de son atelier, -bouleversé, intrigué, et pourtant sous le charme; un instant je me -suis cru guéri... Eh bien, non, puisque je suis aussi inquiet -qu'avant, mais d'une autre inquiétude, moins anxieux sur mon cas, mais -si troublé par l'homme! - -Quel merveilleux improvisateur, quel éveilleur d'idées neuves, -étranges et qui, néanmoins, semblent vraies. - -Ce Claudius Ethal m'a ensorcelé et je n'ai rien vu dans son atelier, -pas un crayon, pas un croquis, pas un bout de toile... Et quel -singulier atelier pour un sensuel et somptueux artiste comme lui! -Quatre murailles nues éclairées par le jour froid d'un grand châssis, -une vue de toits, et quels toits! Le Panthéon et les tours de -Saint-Sulpice, car cet Anglais a trouvé le moyen d'aller se loger de -l'autre côté de l'eau, au bout du monde, derrière le Luxembourg... - -Et dans ce vaste hall au plafond si haut qu'il en paraît reculé dans -l'ombre, pas un bibelot, pas une tache claire d'ancienne étoffe ou de -dorure de cadre: le dénûment d'un atelier de peintre de décors. Un -luxe, cependant, dans cette austérité: les moires d'un parquet ciré et -frotté à s'y regarder, un parquet luisant comme une glace, et, dans un -angle, le haut miroir d'une psyché Empire entre deux montants d'acajou -surchargés de masques. - -Des masques de Debureau, faces pâles de Pierrots aux narines pincées, -aux sourires minces; masques japonais, les uns de bronze, les autres -de bois laqué; masques de la comédie italienne, ceux-là de soie et de -cire peinte, quelques-uns même de gaze noire tendue sur des fils de -laiton, des masques de Venise énigmatiques et légèrement horribles -comme ceux des personnages de Longhi; c'était toute une guirlande -grimaçante posée autour de l'eau dormante du miroir. - -J'étais venu voir le peintre et sa peinture, et je tombais sur une -collection de masques. J'eus un moment de quasi-effroi. - -«Je les ai sortis pour vous, faisait Claudius Ethal avec un geste -gracieux de maître de danse, j'en ai une collection assez complète. -Les masques de Debureau deviennent assez, rares; puis j'en ai quelques -curieux de Venise: ceux-là sont introuvables aujourd'hui. Je ne vous -parle pas des japonais. Le Yeddo est maintenant à Londres et avenue de -l'Opéra.» Et comme je demeurais sur mes gardes: - -«Ne craignez donc rien, la seule chance de guérison que vous ayez de -cette obsession des masques, c'est de vous familiariser avec eux et -d'en voir quotidiennement. Contemplez-les longuement, maniez-les même -et pénétrez-vous de leur horrifiante et géniale laideur, car il y en a -qui sont oeuvres de grands artistes. Leurs laideurs rêvées atténueront -en vous la pénible impression de la laideur humaine... La guérison par -les semblables, c'est de l'homéopathie, en somme; je connais votre -cas, c'est le mien. Je ne me suis pas exilé de Londres pour un autre -motif. L'atmosphère fuligineuse et le brouillard de la Tamise y -développent d'une façon par trop affreuse les côtés de spectre et de -poupée des êtres. Je respire tellement mieux depuis que je vis avec -ces masques! Aussi, je les ai tous sortis pour vous.» Et s'effaçant -avec une grâce falote de danseur, Ethal me découvrait un _somno_ -d'acajou du même style que sa psyché; tout un monceau de masques en -encombrait les coussins. - -Je dois l'avouer, il y en avait de charmants et de terribles. Les -masques japonais surtout ravissaient le peintre: masques de guerriers, -masques de comédiens et masques de courtisanes, les uns effroyables, -crispés et convulsés, le bronze des joues creusé de mille rides avec -du vermillon larmant au coin des yeux et de longues traînées vertes au -coin des bouches, telles des bavures de fiel. L'Anglais en caressait -les longues chevelures noires rapportées. «Ce sont des masques de -démons, disait-il; les Samouraï les portaient à la guerre pour -terroriser l'ennemi. Celui-là couvert d'écailles vertes, avec entre -les narines deux pendeloques d'opale, c'est un masque de génie marin. -Celui-ci, avec ses touffes de poils blancs en guise de sourcils et les -deux mêmes pinceaux de crin au bord des lèvres, c'est un masque de -vieillard. Ces autres-là, d'un blanc de porcelaine, d'une matière -unie et fine comme une joue de mousmé et si douce au toucher, des -masques de courtisanes. Voyez, ils se ressemblent tous avec leurs -narines délicates, leurs faces rondes et leurs lourdes paupières -bridées; ils sont tous à l'effigie de la déesse. Les perruques -sont-elles d'un assez beau noir? Ceux-là qui pouffent de rire dans -leur immobilité, des masques de comédiens.» - -Et ce diable d'homme citait les noms des démons, des dieux et des -déesses; son érudition enchantait: «Bah! j'ai si longtemps habité -là-bas!» Il maniait maintenant les légers édifices de gaze et de soie -peinte des jolis masques vénitiens. - -«Voici un Cocodrilla, un capitaine Fracasso, un Pantalon et un -Matamore. Les nez seuls diffèrent et l'ébouriffement des moustaches, -si vous y regardez de près. Ce masque de soie blanche avec d'énormes -besicles, dégage-t-il un effroi assez comique? C'est un docteur -Curucucu, un vrai fantoche de contes d'Hoffmann. Quant à celui-ci, -tout en crin noir, avec ce long nez en spatule, l'air d'un bec de -cigogne se terminant en cuiller, pouvez-vous imaginer quelque chose de -plus épouvantable? C'est un masque de duègne. Une amoureuse était -bien gardée quand elle courait la ville, flanquée d'une matrulle ornée -d'un appendice pareil. C'est tout le carnaval de Venise qui défile et -parade devant nous sous le camail et le domino, embusqué derrière ces -masques, _e poppe_! Voulez-vous une gondole? Où allons-nous? A San -Marco ou au Lido?» - -Et il riait. Sa verve m'étourdissait et je riais comme lui, charmé par -sa faconde, ébloui par le scintillement de tant de souvenirs, et je ne -voyais plus dans les trous d'yeux de tous ces masques les affreuses -lueurs de soufre, qui jadis y pâlissaient pour moi. - -«C'est assez pour aujourd'hui, déclarait-il après une heure et demie -de divagations, il faudra revenir et le plus souvent possible. Votre -cas est si intéressant! Quand vous serez plus aguerri, nous -feuilletterons ensemble les albums des grands déformateurs, les -Rowlandson, les Hogarth, les Goya surtout. Ah! le génie de _ses -caprices_, l'horreur apaisante de ses sorcières et de ses mendiants! -Mais vous n'êtes pas encore mûr pour le terrible Espagnol. Son oeuvre, -voilà le philtre de guérison. Il y a aussi Rops, mais les côtés -luxurieux de l'artiste réveilleraient en vous des fièvres qu'il faut -laisser dormir. Ensor peut-être et ses cauchemars modernes, quand -vous serez en bonne voie. C'est une vraie cure que j'entreprends. - -«Si nous étions à Madrid, je vous dirais d'aller, tous les matins, au -Prado vous suggestionner devant les fous de Vélasquez, les fous des -Hasbourg; il y a là un choix divertissant. Mais, au fait, allez donc -au Louvre. L'Antonio Moro, le fameux nain du duc d'Albe vous sera d'un -enseignement puissant. D'abord, il vous familiarisera avec ma figure: -on dit qu'il me ressemble, et là-dessus, adieu ou, plutôt, à bientôt. - -«Vous guérirez sûrement.» - - -«_Juillet 98._--Pourquoi Claudius Ethal m'a-t-il dit qu'il ressemblait -à l'Antonio Moro du Louvre? Pour me troubler ou se moquer de moi? - -Ce Claudius Ethal est, paraît-il, un terrible mystificateur. A -Londres, il a pratiqué le _fun_ avec de tels raffinements d'à-propos -et de malice qu'il a dû s'expatrier en France; sa situation, là-bas, -n'était plus tenable. Son procès avec lord Kerneby, au sujet du -portrait de la duchesse, n'a été qu'un heureux prétexte; la vérité est -qu'il a fui de justes colères et l'explosion de vieilles rancunes, -rancunes et colères attisées avec un art d'ironiste qui met chez lui -le mystificateur bien au-dessus du peintre de portraits. Le scandale -de sa condamnation, la perte de son procès n'ont été que des -représailles; les tribunaux ont frappé en lui bien plus le _fumiste_ -incorrigible et triomphant, que l'artiste atrabilaire, grincheux et -sans parole. - -Pendant dix ans, fort de son talent et de son grand nom, peintre -attitré de l'aristocratie et presque assuré d'une impunité garantie -par le crédit de sa clientèle, il a bafoué et ridiculisé cette -aristocratie dans ce qui lui tient le plus douloureusement au coeur, -dans sa morgue et son hypocrisie. On cite de lui des histoires -effroyables: d'abord celle de la marquise de Clayvenore, princesse et -dame d'honneur de la reine, invitée par lui à luncher dans son atelier -de Windsor, dans la banlieue londonienne, et, là, brusquement mise en -face du terrifiant portrait de deux clowns excentriques, des deux -frères Dario, qui, il y a trois ans, révolutionnèrent les music-hall -de New-York et de Londres, Reginald Dario, le géant, et Edwards Dario, -le nain. Lady Clayvenore, l'avant-veille, avait vu les deux -excentriques à l'Aquarium et gardait encore toute neuve la vision de -leurs grimaces et de leurs contorsions. Lady Clayvenore croyait -trouver dans l'atelier d'Ethal des portraits de femmes et d'enfants; -elle tombe au crépuscule sur ce cauchemar peint, les faces torturées -des deux phénomènes; puis voilà que l'atelier se fait obscur. C'était -fin décembre, et le jour baisse vite en hiver, et lady Clayvenore -s'aperçoit qu'elle est seule dans l'atelier désert. Claudius Ethal a -disparu, et pendant que, tremblante, elle cherche une porte, une issue -sous des portières qui ne s'écartent plus, l'hallucinant portrait -s'anime. Le nain d'abord, comme un crapaud, saute hors du cadre, puis -le géant s'en envole, maigre et long, avec des battements d'aile de -vautour, et, autour de la pauvre femme atterrée, un étrange sabbat -commence. Avec d'atroces dislocations du torse et des bras c'est le -numéro qu'elle a vu à l'Aquarium l'avant-veille, mais fantomatique, -spectral dans la solitude de cet atelier désert; la danse de deux -larves s'y aggrave d'ombre et de silence. - -Les deux excentriques, loués et stylés d'avance par Claudius Ethal, -exécutèrent leurs exercices en conscience; mais, à la suite de cette -_private_ séance, lady Clayvenore garda le lit pendant huit jours, -et, si elle n'eût été en instance de divorce avec lord Clayvenore, ce -mauvais plaisant d'Ethal eût reçu des témoins. - -«Cette divine marquise, aurait dit le peintre en manière d'excuse, -elle déclarait toujours qu'en fait de sensations elle n'appréciait que -les imprévues, les violentes et les profondes. J'ai cru bien faire en -la servant à souhait. Et puis, aurait-il ajouté avec un claquement de -langue de fin connaisseur, cette pauvre milady! Jamais je n'ai vu à un -visage humain une si intense, une si superbe expression de terreur. Je -la regardais en extase: c'était de la volupté, de la détresse, de -l'horreur et du charme... J'en ferais de souvenir une merveilleuse -lady Macbeth, une lady Macbeth somnambule.» - -Et ce n'est là qu'un des moindres tours prêtés à ce diable d'homme. - -Dans l'équipée qu'il fit à White Chapel avec lady Feredith, une -milliardaire américaine, une Yankee épousée, fantasque, mal élevée et -éthéromane, et qui avait eu la curiosité malsaine de ce quartier de -prostituées et de voleurs, les choses auraient été poussées beaucoup -plus loin encore. Deux malandrins apostés par le peintre auraient -traité la grande dame en quête de sensations sinistres comme une des -misérables filles qui rôdent là le soir, et l'attaque nocturne simulée -se serait terminée en violences et en voies de fait dont l'Américaine -ne se serait pas plainte: dépouillée de ses bijoux, atteinte dans sa -pudeur, cette assoiffée d'inconnu n'aurait regretté rien; mieux, elle -aurait même inspiré à l'artiste une de ses plus belles études, exposée -sous ce titre: _Messalina_. On voit que ce Claudius Ethal en avait de -joyeuses. - -Enfin, pour clore la série de ses fantaisies avouables, c'était -l'histoire du portrait de la baronne Desrodes, petite juive convertie, -dont le mariage annulé en cour de Rome et les robes esthétiques et les -ameublements en laque vert asperge ont défrayé une année les -chroniques. En crise aiguë de snobisme, Ealsie, (comme l'appellent ses -intimes) s'était mise en tête d'avoir un portrait d'Ethal; Helleu et -la Gandara, ses peintres ordinaires, ne lui suffisaient plus. Pour -l'obtenir, ce portrait, elle avait franchi le détroit, s'était -installée à Londres, avait mis en branle toutes ses relations. -Whistler et Hercomer, qui avaient déjà commis des portraits d'elle, -avaient été sollicités, requis pour une présentation à Claudius, et ça -avait été la série de dîners et de réceptions dans le petit hôtel de -Charing Cross, où Ealsie avait transporté toute son installation de -Paris en vue d'éblouir tous ces bons Anglais: meubles de laque verte -incrustés de diamants, vitrines d'uniques Saxes et d'introuvables -Sèvres blancs, et toute la collection des grenouilles, de Massier, de -Carriès, de Lachenal, de Bigot et du Japon, car fétichiste comme -toutes celles de sa race, snobisme ou superstition, la baronne -Desrodes est la femme des grenouilles, comme le comte de Montesquiou -est l'homme des chauves-souris, et tous deux croient révolutionner le -monde... O pauvretés! ô mesquineries! ô vanités! - -Bref, la baronne obtient les séances désirées du peintre. Ethal -consent sans trop se faire prier; il se décide même à portraiturer la -baronne à Charing-Cross, dans son cadre, au milieu de ses meubles en -laque verte, de ses grenouilles et de ses bibelots familiers. La -baronne exulte: elle a apprivoisé le sauvage et l'indompté qu'est le -grand Ethal; elle en fait part aux petites amies: Ethal consent à la -peindre chez elle, ce qu'il n'a jamais fait pour personne. A une -condition pourtant: c'est qu'elle ne verra le portrait qu'achevé. Il -emporte sa toile après chaque séance et la rapporte avec lui pour la -suivante. Conditions dures qui sont acceptées cependant. Le peintre se -met à l'oeuvre, et quand, le portrait terminé, le ban et l'arrière-ban -des amis et connaissances sont convoqués dans l'atelier du peintre -pour admirer le portrait d'Ealsie, horreur et stupeur!... Assise au -milieu de ses batraciens de faïence et de bronze, Ealsie elle-même a -une tête verte, des yeux d'eau saumâtre, énormes, cerclés d'or dans -une face écrasée, une gorge pareille à un goître; et ses bras nus, -d'une chair filandreuse et flasque, croisent sur ce goître deux -petites mains palmées: la baronne Desrodes est une grenouille, une -humaine et féerique grenouille, trônant au milieu de son peuple... La -baronne refusa le portrait et assigna le peintre à la chambre des -sollicitors. «Que voulez-vous? trouva Ethal, c'est son physique qui en -est cause. Elle tente la caricature et défie le portrait.» Et on cite -de Claudius Ethal des fantaisies moins avouables. Et c'est cet homme -qui prétend me guérir; je suis entre les mains de cet homme. Que -veut-il de moi? J'avoue qu'une angoisse est en moi, cet Anglais me -fait peur. - - - - -L'EMPRISE - - -«_Juin 1898._--Cet homme a dit vrai: il ressemble au nain du duc -d'Albe. Je suis retourné trois fois au Louvre m'absorber devant -l'Antonio Moro et, à chaque visite, s'est affirmée la ressemblance -odieuse: Ethal est l'effarant sosie du gnome encapuchonné du maître -flamand. - -Il en a la tête énorme, l'encolure épaisse, le torse trop long, comme -dévié sur les jambes trop courtes, le je ne sais quoi d'oblique et de -tortu. Les mains noueuses et poilues du nain, ses doigts crochus -cerclés de bagues lourdes sont les mains et les doigts d'Ethal. Ethal -a ce front bas, ces sourcils en broussaille et ce nez bulbeux et -renifleur; cette bouche sarcastique est la sienne; siennes ces -paupières grasses et pesantes à l'abri desquelles une malice embusquée -clignote et luit. - -Cette physionomie malfaisante et sensuelle de Kobold déguisé en -bouffon ducal, est, à crier, la physionomie de mon peintre. On sent en -lui une âme attentive et sournoise, toute de luxure et d'ironie, une -âme faunesque, que la morgue et le _kant_ anglais costument mal et, -certes, les éclatants oripeaux et la sonnaillante marotte d'un fou lui -siéraient mieux que le frac, tant son être est d'une ambiguïté -grimaçante... Un détail surtout impressionne en lui: cette poitrine -velue, cyniquement offerte dans l'échancrure démesurée de ses cols, -une poitrine de charretier, où semble tapie quelque affreuse araignée -hérissée de poils noirs... - -Toutes ces choses hideuses et même répugnantes, je ne les avais pas -remarquées, lors de nos premières rencontres; l'esprit de ce diable -d'homme exerce sur moi un tel empire. Je ne m'en suis aperçu qu'à la -longue, et encore Ethal a pris soin d'appeler mon attention sur cette -ressemblance. Je n'ai découvert toutes ces choses qu'une fois averti, -et c'est lui qui m'a envoyé au Louvre, lui qui m'a fait remarquer -l'effrayante analogie qui existe entre cet horrible nain et Lui! - -Pourquoi?... Et l'étrange, c'est que cette laideur, au lieu de -m'éloigner, m'attire. Ce mystérieux Anglais me tient sous un charme, -je ne peux plus me passer de lui. - -Depuis que je le connais, la présence des autres m'est devenue plus -intolérable encore, leur conversation surtout! Oh! comme elle -m'angoisse et comme elle m'exaspère, et leur attitude, et leur façon -d'être, et tout, et tout!... Les gens de mon monde, mes tristes -pareils, comme tout ce qui vient d'eux m'irrite et m'attriste et -m'oppresse, leur vide et bruyant bavardage, leur perpétuelle et -monstrueuse vanité, leur effarant et plus monstrueux égoïsme, leurs -propos de club! - -Oh! le ressassage des opinions toutes faites et des jugements appris, -le vomissement automatique des articles lus, le matin, dans les -feuilles et qu'on reconnaît au passage, leur désespérant désert -d'idées, et là-dessus l'éternel plat du jour des clichés trop connus -sur les écuries de courses et les alcôves des filles... et les loges -des petites femmes! Les petites femmes,... autre loque de langage, la -sale usure de ce terme avachi!... - -O mes contemporains, mes chers contemporains,... leur idiot -contentement d'eux-mêmes, leur suffisance épanouie et grasse, le -stupide étalage de leurs bonnes fortunes, les vingt-cinq et cinquante -louis sonnant de leurs prouesses tarifées toujours aux mêmes chiffres, -leurs gloussements de poules et leurs grognements de porcs, quand ils -prononcent le nom de certaines femmes, l'obésité de leurs cerveaux, -l'obscénité de leurs yeux et la veulerie de leur rire! Beaux pantins -d'amour en vérité, avec l'affaissement esquinté de leurs gestes et le -démantibulé de leur chic (le chic, un mot hideux qui sied comme un -gant neuf à leur allure, affalée, de croque-morts, épanouie, de -Falstaff)... O mes contemporains, les _ceusses_ de mon cercle, pour -parler leur argot ignoble, depuis le banquier juif qui les a eues -toutes et racole cyniquement pour l'Affaire, jusqu'au gras journaliste -qui a son couvert, lui aussi, chez toutes, mais à de moindres taux, et -parle tout haut ses articles, comme je les hais, comme je les exècre, -comme j'aimerais leur manger et le foie et le fiel et comme je -comprends les bombes de l'Anarchie! - -Pourquoi Ethal a-t-il éveillé en moi ce déchaînement de haine!... -Certes, cette horreur des hommes, cette abomination des mondains -surtout, je les ai toujours eues en moi, mais comme assoupies et -couvées sous la cendre, latentes,... Mais depuis que je le vois, c'est -comme un ferment qui s'aigrit et bouillonne, une fureur me soulève -tout, comme un vin nouveau, un vin d'exécration et de haine; tout mon -sang bout, toute ma chair me fait mal, mes nerfs s'exacerbent et mes -doigts se crispent, des envies de meurtre traversent mon cerveau... -Tuer, tuer quelqu'un, oh! comme cela m'apaiserait, éteindrait ma -fièvre... et je me sens des mains d'assassin. - -Si c'est là la guérison promise! et pourtant la présence et la -conversation de Claudius me sont un bien-être, sa présence me rassure -et sa voix me calme... Depuis que je le vois, les figures d'ombre qui -grimaçaient autour de moi sont moins distinctes, je n'ai plus -l'obsession lancinante des masques,... et le vertige des yeux verts, -des glauques prunelles de l'Antinoüs s'est évanoui!... - -Les yeux, les yeux, je n'ai plus la folie des yeux, cet homme a -enchanté mon mal; sa conversation est d'un tel charme, c'est un tel -éveilleur d'idées, ses moindres phrases trouvent en moi de tels échos. -Ce sont mes pensées, même les plus lointaines, les pas encore nées, -celles que je ne soupçonnais pas, que sa parole évoque et fait naître. -Ce mystérieux causeur me raconte à moi-même, donne un corps à mes -rêves, _il me parle tout haut, je m'éveille_ en lui comme dans un -autre moi plus précis et plus subtil; ses entretiens m'accouchent de -moi-même, ses gestes fixent mes visions, et je lui dois la lumière et -la vie. - -Il a dissipé, écarté mes ténèbres; des spectres ne m'y menacent plus. - -Et pourtant cette haine atroce et cette fureur de meurtre qui -grandissent! - -C'est une des phases de ma guérison, peut-être, car je guérirai, -Claudius me l'a promis. - - -«_Juillet 1898._--Claudius a, comme moi, la curiosité des music-hall -et des bals publics. Le corps humain, dont la laideur aussi l'attriste -et l'irrite, quand par hasard il se meut en beauté, devient pour lui -une source de joies indicibles; la pureté des formes, leur souplesse -et leur vigueur, lui aussi, l'apaisent et le rassérènent. Cette -beauté, Claudius a, pour la découvrir, un oeil d'une acuité -singulière, et cela sous les plus piteuses loques, sous le -déguisement des plus mornes haillons. Cette beauté, c'est surtout chez -les filles des rues, les miséreux et les voyous, que son flair -d'artiste la piste et la déterre, et avec quelle inquiétante -divination! et c'est pourtant le peintre attitré des grandes dames! - -Le goût de Claudius va à la chair gueuse, comme le pourceau va à la -truffe. Il a pour la plaie et la guenille un amour perspicace et sûr -de mauvais Christ, dit-il lui-même en goguenardant. - -L'autre soir, dans ce bal de la rue de la Gaîté où nous étions entrés -en revenant de Versailles, dans cette salle surchauffée et saturée -d'exhalaisons rousses, au milieu de ce public d'ouvriers endimanchés, -d'apprentis de métiers vagues et de toutes les prostitutions, comme -son oeil clair et sournois de jouisseur est allé de suite à ce couple: -la femme, toute jeune encore, d'une maigreur ondulante sous les longs -bandeaux plats empruntés à Mérode, toute jeune et déjà fanée, mais -d'une fanerie morbide, capiteuse et vicieuse de faubourg parisien, -quelque brunisseuse sans doute. O le rose fiévreux de son mauvais -sourire et la cernure meurtrie de ses grands yeux voraces, et le -regard noir dont elle suivait les gargouillades et les ébats de son -danseur! - -Ce danseur, sans doute son amant, l'avait lâchée et, un peu parti, -l'air débraillé et casseur dans un complet de velours élimé, le torse -en avant, le jarret tendu, il fringuait, tel un poulain échappé, dans -ce bal, happant victorieusement les femmes au passage et les faisant -pirouetter comme autant de toupies, à tour de rôle, l'une après -l'autre, elles ravies et soulevées, lui bien campé sur ses talons! - -Et la délaissée, la femme aux bandeaux noirs, la face étroite et les -yeux durs, le surveillait, l'épiait, le guettait dans une angoisse -sourde et une colère montante; les autres femmes avaient fait cercle, -et lui, surexcité, fignolait maintenant un cavalier seul, risquait des -ronds de jambes, des appels de pieds et des ruades. Il retroussait les -pans de son veston, il se déhanchait, saluait jusqu'à terre la fille -blême et muette et, croupe en l'air, comme un qui joue à saute-mouton, -passait entre ses jambes la gouaillerie de sa face rieuse, osait -encore des tortillements. - -Et dans la salle électrisée, des rires éclataient, et des -applaudissements. La fille était devenue verte; d'un geste, elle -fouillait sous son tablier, sa poche, mais lui, l'empoignant à la -taille, l'emportait dans une étreinte goulue, écrasait un baiser sur -sa bouche et, les yeux dans les yeux et de l'humide aux lèvres, -appuyés l'un à l'autre, les jambes enchevêtrées et partout se touchant -étroitement, elle, pâmée et pardonnante avec un rire de femme -chatouillée, lui, faraud, cabré et fier, valsaient et pirouettaient -dans l'orgueil affiché de la paix enfin faite et se désiraient -publiquement. - -«Le drôle est beau, chuchotait Claudius à mon oreille, la petite ne -s'embêtera pas cette nuit.» - -J'avais un sursaut, sa voix m'avait réveillé d'un songe. L'oeil clair -et luisant de Claudius pesait sur moi comme une lame, j'en sentais -entrer en moi le froid et le coupant; il inspectait toute mon âme, -connaissait mon désir et jusqu'au trouble inavoué éveillé en ma chair -et par cette scène et ce garçon... Et j'ai senti que j'étais plein de -haine, de haine pour Claudius et la maîtresse de ce voyou! - -Si c'est là la guérison annoncée. J'ai peur de cet Anglais, sa voix -fait naître en moi des suggestions abominables, sa présence me -déprave, son geste crée d'innomables visions. - - -«_20 juillet._--Ethal est absent, il est parti lundi, appelé à -Bruxelles par une lettre; une vente de tableaux et d'estampes l'a fait -quitter Paris brusquement. Il devait revenir le surlendemain ou jeudi -au plus tard, et voilà huit jours qu'il s'éternise là-bas, m'annonçant -toujours son retour par de courts télégrammes, et les dépêches -s'entassent sur ma table et mon Claudius ne revient pas. - -Quelle place il a prise dans ma vie, comme il me manque! Sa présence -m'est devenue tellement nécessaire que, depuis son absence, comme une -faim me creuse et me tenaille l'être. C'est une sensation de faim -absolument, et en même temps j'étouffe et je suffoque. Et pourtant, je -le sens, je crains et je hais cet Anglais de malheur. - - -«_25 juillet._--Les _Trois fiancées_, de Torop. C'est un envoi de -Claudius, une gravure très rare qu'il a achetée à cette vente -d'Audenardes et qu'il m'adresse avec une lettre annonçant son retour -pour lundi. Dans trois jours! Il sera resté quinze jours absent. - -Torop, Jean Torop, je connais ce nom; il est fameux en Hollande. Les -_Trois fiancées_. - -C'est une sorte de diablerie quasi-monastique: dans un paysage peuplé -de larves, des larves fluentes, ondulantes et vomies, tel un flot de -sangsues, par de battantes cloches, se dressent, fantomales, trois -figures de femmes enlinceulées de gaze à la façon des madones -d'Espagne: les _Trois fiancées_, la fiancée du Ciel, la fiancée de la -Terre et celle de l'Enfer... Et la fiancée de l'Enfer, avec ses deux -serpents se tordant sur ses tempes et retenant son voile, a le masque -le plus attirant, les yeux les plus profonds, le sourire le plus -vertigineux qu'on puisse voir. - -Si elle existait, comme j'aimerais cette femme! Comme je sens que ce -sourire et ces yeux dans ma vie, ce serait la guérison! - -Je ne puis me lasser de contempler et d'étudier l'hallucinant visage. -Les _Trois fiancées_, c'est étrange de détails et de composition: -c'est du fantastique et du rêve rendus avec une préciosité étonnante; -cela tient à la fois de la manière d'Holbein et des songeries d'un -fumeur d'opium. - -«C'est du catholicisme d'Asiatique, me dit Claudius dans sa lettre, du -catholicisme effarant, terrifiant et qui s'explique, car ce Hollandais -de Torop est Javanais de naissance. Je sais que vous aimerez ce Torop. - -«Il n'y a que trois peintres au monde qui peignent les yeux que vous -cherchez: lui, Burne Jones et le grand Knopf. - -«Je sais à laquelle de ces _Trois fiancées_ ira votre désir:--N'est-ce -pas que l'Infernale a les prunelles qui vous hantent?» - - - - -SÉRIE D'EAUX-FORTES - - -«C'est du catholicisme d'Asiatique, du catholicisme de perversité et -d'extase, catholicisme effarant, terrifiant et qui s'explique, car ce -Hollandais de Torop est Javanais de naissance. - -«Je sais que vous aimerez ce Torop. - -«Il n'y a que trois peintres au monde qui peignent les yeux que vous -cherchez: lui, Burne Jones et le grand Knopf. - -«Je sais à laquelle de ces trois fiancées ira votre désir.--N'est-ce -pas que l'Infernale a les prunelles qui vous hantent?» - -Et voilà que je suis hanté maintenant, l'obsession des prunelles -d'aigue m'est revenue... En effleurant la cicatrice, Ethal a rouvert -la plaie... la cicatrice? La blessure était à peine fermée.. Pourquoi -Claudius m'a-t-il envoyé cette eau-forte qui me trouble et cette -lettre qui m'angoisse davantage encore! Oh! la hantise des prunelles -émeraudées! - -Si c'est là la guérison promise!... Il y a du mystificateur en lui. Se -ferait-il un jeu cruel d'exaspérer, en l'envenimant, mon mal? - - -«_3 août 98._--Il devait revenir, il avait annoncé son retour pour -hier. - -Un télégramme m'arrive. «Anvers. Départ remis, vais à Ostende voir -Ensor. Très curieux artiste. Vous enverrai de ses masques si je puis -faire affaire: le sais gêné, en abuse, très juif. Ai déniché hier ici, -chez brocanteur, une suite d'épreuves Goya avant la lettre, la série -des _Caprices_, un trésor, en détache une et vous l'envoie pour vous -faire prendre patience. Étudiez-la. Lettre suit. Amitiés.--Août 98.» - -L'eau-forte annoncée vient de m'être remise. Les noirs sont -merveilleux. C'est une tête grimaçante au nez camard et aux yeux -visionnaires, des yeux de fièvre, d'une ardeur effrayante, allumés -comme des fanaux dans des orbites caverneux; une tête socratique dont -toute la vie semble dardée dans les prunelles; tête d'alchimiste ou de -cénobite ossifiée, desséchée, une tête de chauve-souris aux lèvres -minces, comme usées de prières, des lèvres de vieille femme dont la -bouche rentre et, creusée, fait trou. Là-dessous, la fuite brusque -d'un menton bref, donnant au profil l'aspect d'un museau, et sur cette -chose décrépite, ratatinée et séculaire, surplombe et se développe un -front démesuré, énorme à faire éclater les tempes; c'est la -disproportion effarante d'un gigantesque cerveau. - -L'absolue calvitie du front fait de cette tête un glabre et -fantatisque crâne, un crâne sous lequel le triste museau s'écrase; et -l'ivoire poli de ce crâne prodigieux fume, ondule et moutonne. Ce -crâne bout et fume, comme le couvercle d'une chaudière, et ces -errantes et pâles fumées deviennent, dans le noir de l'eau-forte, des -mufles et des becs, autant de bêtes grimaçantes, autant de larves et -de vénéneuses nudités. L'anormal cerveau peuple la nuit de rictus et -de menaces. - -Et, en marge, soulignant le cauchemar abominable, cette pensée de Goya -en français et en espagnol: - - Le génie dénué de la raison enfante des monstres. - -Pourquoi Claudius m'a-t-il envoyé cela? Que veut-il dire? Quel est -son but? Quel est le sens de cette eau-forte hideuse et de son envoi -de lui à moi, car elle me fait mal à regarder, cette introuvable -épreuve, elle m'attire, me repousse et m'attache? Il y a comme un -poison dans ces prunelles dardées et fixes! - -Et l'horreur de ces sangsues à face humaine, de ces virgules -ondulantes et fluentes, qu'enfante le crâne en fusion, le cerveau m'en -fait mal. - -Après le Torop, le Goya! J'ai beau chercher, je ne m'explique pas! Et -ce retour diffère de jour en jour... - -Quel jeu sinistre cet Anglais de mystère joue-t-il donc avec moi? - - -«_5 août._--Toute la nuit, d'étranges reptiles à bec de cigogne, des -crapauds ailés comme des chauves-souris, puis d'énormes scarabées au -ventre entr'ouvert tout grouillant d'helminthes et de vers, des -enfants nouveau-nés s'effilant en sangsues, et d'atroces imaginations -d'insectes et d'infusoires ont pullulé dans les rideaux de mon lit. - -J'ai sué d'angoisse et me suis débattu dans les affres d'un térébrant -cauchemar. L'eau-forte de Goya a enfanté ces monstres, je doublerai -ma dose de bromure ce soir. - - -«_8 août 98._--Une lettre de Claudius. Elle est timbrée d'Ostende; une -lettre et un rouleau de parchemin! Quelque nouvel envoi? - -Voyons la lettre d'abord: - - «Mon cher duc, excusez-moi une fois de plus. Je vous fais faux - bond pour la troisième fois, et vous avez renoncé, cet été, à - votre saison d'eau et au Tyrol pour demeurer à Paris avec - moi... Je serais le dernier des misérables si je n'avais le - motif le plus sérieux de vous faire attendre. Le plus - merveilleux bibelot, un objet du seizième siècle tout à fait - rare et d'un modèle dont je raffole, une pièce de musée comme - on n'en rencontre plus sur le marché, m'est signalée par Ensor - et tout près d'ici, en Hollande, à Leyde même. - - «L'objet est chez un vieux collectionneur dont les vitrines - vont être mises aux enchères par licitation. Le pauvre homme - est devenu fou et sa famille liquide; les ventes d'été sont - seules abordables. Désastreuses pour le vendu, l'acheteur y - peut trouver son compte. - - «Je pars dans une heure pour Leyde, je reviendrai avec l'objet - ou je ne reviendrai pas, car, s'il est tel que me l'a dépeint - Ensor, c'est une pièce unique et qui sera ma gloire. Pour la - fixer je reprendrai mes pinceaux et retrouverai mon talent: je - peindrai cette chose ou je ne toucherai plus jamais une toile. - - «Vous la verrez, vous la verrez et l'aimerez comme moi, plus - que moi peut-être, et alors nous serons rivaux. - - «Si je n'allais pas trouver cette chose telle que me l'a - racontée Ensor! Cet Ensor voit avec son imagination, mais sa - vision est d'une probité parfaite, d'une précision géométrique - presque; il est même un des seuls qui voient. Il a l'obsession - des masques comme nous, c'est un voyant comme vous et moi; les - bourgeois le traitent de fou. - - «Je lui ai narré votre cas, et il s'y est intéressé - naturellement; il s'est même pris d'une belle passion pour - vous, sans vous connaître; entre malades on se comprend - toujours et, pour vous marquer sa sympathie, il a choisi dans - ses cartons une de ses plus belles eaux-fortes et m'a prié de - vous l'offrir; je vous l'adresse signée de lui. C'est sinon la - plus belle, du moins la plus intense, de sa série de - _Masques_. - - «Vous verrez quel homme est cet Ensor et quelle merveilleuse - divination il a de l'invisible et de l'atmosphère que créent - nos vices... Nos vices, qui de nos visages font des masques. - - «Attendez maintenant un télégramme de Leyde qui vous annoncera - et mon succès et, cette fois, mon retour. - - «ETHAL. - - «Je n'ai pu, pour mon compte, faire affaire avec Ensor.» - -Et voilà encore sa rentrée différée, son absence prolongée, et jusques -à quand maintenant? On dirait que c'est chez lui un parti-pris -d'énerver et d'exaspérer ma patience. - -Et ce bibelot unique, cette pièce de collection qu'il est parti -acquérir en Hollande et dont il veut peindre un chef-d'oeuvre, -qu'est-ce que cela peut bien être? Quelque mystification encore. - -Une curiosité m'étreint et en même temps un doute, un soupçon et une -grandissante terreur. - -Je devine une amorce dans tous ces envois de gravures hideuses et -hallucinantes; elles me détraquent et dépravent le cerveau, peuplent -mon imagination de stupeur et de transes, et la trépidation nerveuse -de cette perpétuelle attente... - -Je suis entré dans du mystère et du mystère est entré en moi, et comme -un vaste filet m'enveloppe et m'enserre; je sens d'heure en heure des -mailles de ténèbres se rétrécir autour de moi. - -Et cette eau-forte d'Ensor, ce nouvel envoi? Quelle horrible chose -est-ce encore? Je ne décachèterai pas ce rouleau, non, je ne veux pas -l'ouvrir; non, cette fois je ne toucherai pas ce parchemin; cette -gravure, je ne la verrai pas. - - -«_9 août 98._--La Luxure: ma curiosité a été la plus forte, j'ai rompu -le cachet du rouleau. La _Luxure_, tel est l'intitulé de l'eau-forte -d'Ensor. - -Une scène, on dirait, à première vue, d'hôtel garni: les quatre murs -d'une triste chambre de joie; là, le fauteuil de velours capitonné; -ici, la commode d'acajou: un décor de vice banal et bourgeois. Dans le -fauteuil, les mains étalées sur le ventre, un affreux bonhomme à -lunettes se prélasse, une face prognathe, glabre et béate de vieux -notaire ou de pharmacien adjoint et marguillier, un bedonnant Homais, -dont le cou tendu, le groin et les gros yeux myopes boivent avidement -le spectacle du lit: une alcôve de campagne à la couche trop haute -sous les rideaux relevés en bonnes grâces, et, sur ce lit, éclairant -la pénombre, s'écartent deux grosses jambes nues, s'étale la -bouffissure blême d'une prostituée grasse, d'une gouge à tête de -bonne, au ventre énorme, hideusement ballonné et tendu, on dirait -gonflé par la semence de toute une caserne. - -Auprès de la fille repue, tout contre cette chair saturée et lasse, -une maigreur se tasse et se blottit, un triste et long ensoutané qui, -rageur, étreint la femme et goulûment lui suce et mordille la nuque! O -la face dure et crispée de désir de l'homme et ses yeux blancs -chavirés de luxure! - -La _Luxure_! Coiffé d'un bonnet grec, du fond de son fauteuil, le gros -homme à lunettes contemple, exulte et flambe; assez ignoble et bas -spectacle si la fantasmagorie des murs ne le haussait soudain à une -grandeur farouche; car la chambre de joie est hantée. Sous le burin de -l'artiste le dessin même du papier de la chambre est devenu une -sinistre et pullulante tapisserie. Cette chambre, des tétards et des -gnômes au corps virgulé et fluent l'habitent; des grimaces et des -rictus, d'aveugles yeux morts et des bouches baveuses flottent sur les -murs et dans les rideaux du lit. - -La luxure des trois masques représentés là, la luxure impuissante et -stérile a peuplé cette chambre d'êtres amorphes et de foetus: un -grouillement de monstres mort-nés a jailli des prunelles en joie du -marguillier, comme du baiser glouton du séminariste. - -Et sur l'épreuve de luxe, d'un faire savant, mais intransigeant et -brutal, Ensor a paraphé de sa signature les vers de Baudelaire. - -Au duc Jean de Fréneuse - - Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère! - -La _Luxure_: et, pantelant de dégoût, j'ai senti frémir l'ancien feu -de mes moelles. - - Si la vieille folie était encore en route! - -Or, cette eau-forte vengeresse, en en examinant de plus près les -figures, il m'a semblé que le séminariste me ressemblait; il a ma -maigreur et mes yeux fixes et tristes. C'est odieux, cette -ressemblance: est-ce voulu, est-ce un hasard?... Et j'ai -attentivement examiné l'épreuve, et il m'a semblé qu'on avait retouché -à la plume, après coup, la figure de l'homme, de celui qui dévore la -nuque de la gouge endormie. - -Oui, il y a une retouche. Qui l'a retouchée? Ethal ou Ensor? Ethal -sûrement. Ensor ne me connaît pas. - -Pourquoi m'ont-ils envoyé cela? Oh! c'est mal de me troubler ainsi. Je -me sens sombrer dans l'inconnu, ma cervelle fond, toutes mes moelles -flambent et mon coeur, comme décroché, chavire et flotte. - -Et cet Ethal m'avait promis la guérison. - - - - -L'HOMME AUX POUPÉES - - -«_13 août 1898._--Pierre de Tairamond sort de chez moi. - -Tairamond est un de mes vagues cousins, un de ces alliés indéfinis et -lointains, qui se multiplient innombrables dans toute famille du -Faubourg. Encore un de ces apanages de la noblesse, que cette séquelle -de consanguins, que chacun y traîne après soi et dont on retrouve -toujours un rejeton dans n'importe quelle ville du province, si -reculée qu'elle soit; oui, un privilège et une plaie que cette armée -de collatéraux et descendants de même sang et de même blason! Mais -Tairamond est un des rares parents que j'aie jamais pu supporter: il -est même le seul avec qui j'aie conservé quelques rapports. Tairamond -est joueur comme les cartes: au collège, il me volait mes billes; à la -ville, il a continué des emprunts pour les besoins de ses parties au -cercle, et, comme il est pauvre et sans préjugés, j'ai consenti à ce -rôle de banquier et continué à lui servir des sommes, qu'il a toujours -négligé de me rendre. J'aime son cynisme insouciant; je lui crois pour -moi une sorte d'affection, car je le sais incapable de reconnaissance. -Les tares, qu'on me prête, lui sont comme une excuse des siennes et, -plus de dix fois affiché au club, son égoïsme apprécie en moi -l'équivoque de ma réputation. - -Mais, fin comme l'ambre, Pierre a toujours observé vis-à-vis de moi -une réserve parfaite. Avec un dandysme intéressé, il a toujours -pratiqué cette courtoisie de paraître ignorer les abominations qu'on -colporte sur mon compte, et ne m'a jamais interrogé sur l'emploi de -mes journées et le mystère de mes nuits; c'est un garçon taré, mais -plein de tact. L'espèce s'en fait rare, et je lui sais autant de gré -de ces qualités que de ses défauts; aussi, étant donné l'homme qu'il -est, la démarche qu'il vient de faire auprès de moi, et tout ce qu'il -m'a dit à propos d'Ethal, ne laissent pas de m'inquiéter, car c'est au -sujet de Claudius que Tairamond est venu me voir. - -C'est de Claudius qu'il m'a entretenu, et cela pendant deux heures; -et, à travers les réticences et la veulerie d'une conversation à -bâtons rompus, j'ai bien compris qu'il était alarmé de ma liaison avec -cet Anglais, qu'il n'était pas le seul à s'en inquiéter dans mon -monde, qu'il était presque dépêché par la famille et d'anciens amis de -cercle. - -On se préoccupe dans Paris de mon intimité avec cet Anglais, et, si -détesté que je sois, je commence à intéresser mieux, j'intéresse comme -quelqu'un qui court un danger. - -Et pourtant Tairamond n'a rien formulé de précis contre Ethal, et ses -mille et un racontars sur sa vie à Londres et aux Indes ne m'ont rien -appris de nouveau, rien. Je connaissais la série de ses mystifications -à lady Clayvenore et autres pairesses. Pierre a ajouté quelques -fâcheuses histoires, aggravées d'intervention de la police, qui -auraient précipité le départ de Claudius, bien plus efficacement que -son procès perdu. Si graves qu'elles soient, ces histoires ne m'ont -point surpris. Ethal ne serait pas l'artiste qu'il est, s'il n'était -érotomane! Mais ce qui m'a, oh! tout à fait estomaqué et fait -réfléchir, ce sont les questions de Tairamond au sujet des cigarettes -d'opium et de la collection des poisons d'Ethal. - -Il en aurait rapporté tout un arsenal de son voyage aux Indes: poisons -mystérieux aux noms même inconnus en Europe, stupéfiants, narcotiques -et aphrodisiaques, aphrodisiaques surtout et des plus terribles, -obtenus à prix d'or ou de fabuleux échanges des maharajah et des -fakirs; tout un dangereux trésor de poudres et de liqueurs sinistres, -dont il posséderait à merveille le dosage et la cuisine et emploierait -l'énervante alchimie aux pires entreprises. On parle de volontés -domptées, de résistances atrophiées et d'énergies devenues -impuissantes chez des hommes comme chez des femmes, après l'usage de -certaines cigarettes offertes ou de certains parfums envoyés par -Ethal. Un de ses amis, ancien camarade d'école et peintre, comme lui, -choyé par la mode, serait devenu idiot en moins de deux ans de -fréquentation dans l'atelier de Claudius. - -Certaines cigarettes préparées par lui provoquent aux pires débauches, -et la jeune duchesse de Searley serait morte en six mois, pour avoir -respiré chez lui d'étranges et capiteuses fleurs, dont la propriété -est de nacrer la peau et de cerner délicieusement les yeux de qui les -respire. - -Dangereux élixir de beauté offert par Claudius à qui pose chez lui et -dont la marquise de Beacoscome serait morte, elle aussi, si par ordre -du médecin elle n'avait suspendu ses séances. Les merveilleuses fleurs -éveilleuses de pâleurs et de cernes contiennent, paraît-il, le germe -de la pthisie dans leurs parfums. Par amour de la beauté, par ferveur -des carnations délicates et des regards noyés de langueur, ce Claudius -Ethal empoisonnerait ses modèles! - -Tairamond m'a demandé aussi si je connaissais à Ethal une certaine -émeraude moulée en bague et dont la transparence verte contient un si -puissant toxique, qu'une seule goutte sur les lèvres d'un homme suffit -pour le foudroyer. Cette effroyable mort glauque, Ethal l'aurait deux -ou trois fois essayée devant témoins sur des chiens. - -Cigarettes cantharidées, pipes d'opium, fleurs vénéneuses, poisons -d'Extrême-Asie et bagues meurtrières, j'ignorais tout cela. Jamais -Ethal ne m'en avait soufflé mot. J'entrais avec les récits de -Tairamond dans une légende redoutable et funèbre. Le pervertisseur, le -corrupteur d'idées que je le savais être, se doublait d'un René le -Florentin; l'empoisonneur était définitif, ce gnome avait tous les -venins. - -J'accueillais ces propos avec indifférence. Avec sa légèreté de -clubman, Tairamond, sans ajouter plus de foi que cela n'en méritait, -avait tenu à m'avertir; il venait de Trouville et partait le lendemain -pour Ostende. En passant par Paris, il était monté chez moi m'en -toucher deux mots et m'engageait seulement à me tenir sur mes gardes; -et, là-dessus, il prenait congé sans m'emprunter les cent à deux cents -louis dont il taxait ordinairement ses visites; et cela ne manqua pas -de m'inquiéter bien plus que toutes ses révélations; sa démarche -n'était pas un prétexte à un emprunt: la chose était vraiment grave, -ce joueur s'était dérangé pour rien. - - -«_20 août 1898._--Je sors de chez Claudius. - -Ce matin, à la première heure, un petit bleu m'annonçait son retour: -«La merveille de Leyde est à moi et chez moi, venez l'y voir. Nous -sommes tous les deux arrivés cette nuit.» La merveille de Leyde! Ethal -avait réalisé son désir: l'incomparable bibelot, la pièce de musée qui -l'avait retenu quinze jours en Hollande était enfin en sa possession -et j'étais convié à venir admirer l'objet. J'ai vu la merveille, et la -merveille m'a laissé froid, et pourtant avec quelles précautions et -quelle ingénieuse mise en scène Claudius ne m'en a-t-il pas fait les -honneurs! - -C'est une à une qu'Ethal a rejeté les draperies de serge verte dont la -vitrine était voilée. On eût dit qu'il prenait plaisir à faire durer -mon impatience, et enfin, entre quatre hauts panneaux de glace reliés -entre eux par des baguettes de cuivre historié, la Poupée, me fut -révélée; car c'est une Poupée ou plutôt un mannequin, un mannequin de -cire représentant une petite fille d'environ treize ans, de grandeur -naturelle, et, sous ses lourds vêtements bossués de broderies, -d'arabesques de soie et de fleurons de perles, assez semblable à la -Poupée des Valois, exposée, il y a trois mois, rue de Sèze, à la -galerie Georges Petit. - -Debout dans sa guérite de verre, la Poupée des Valois avait l'air -d'une petite princesse de la cour d'Amboise, captive dans un bloc de -glace. C'est une Infante qu'Ethal a rapportée de Leyde, une Infante -aux cheveux de soie pâle, presque argentés, toute raide dans un corps -baleiné de velours cramoisi reluisant de ferrets, une Infante, on -dirait descendue d'un cadre de Vélasquez, avec cet aspect de morte -embaumée qu'ont toutes les figures de cire. - -L'oeil d'Ethal, singulièrement allumé, couve et caresse les -transparences livides et les roses ternis de cette chair factice. Moi, -cette pâleur jaunie, ces lèvres décomposées et comme durcies, la -cernure violacée de ces prunelles vitrifiées m'angoissent et -m'épouvantent; la sécheresse fluide des petites mains, comme fondues, -me frappe de stupeur; cette Poupée sent la mort et l'humidité des -cryptes. La somptuosité seule des vêtements m'intéresse; ils sont -devenus couleur de cuir et d'amadou, à la fois décolorés et dorés par -les siècles; les broderies des soies vivent encore dans le fauve des -velours, broderies de soies et de perles, où mon regard s'attarde -moins pour la richesse qui persiste en elles, que pour éviter les -affreuses prunelles immobiles du mannequin. - -Ethal et moi, nous gardons le silence; je sens qu'il m'épie et que mon -indifférence lui est une déception. Il s'attendait à de l'extase, à un -flot de paroles admiratives et enthousiastes, et ma froideur le -déroute, l'inquiète. - -«Vous n'êtes point mûr pour cet art-là, conclut-il en rajustant -autour de la vitrine les morceaux de serge verte, j'aurais cru que -vous auriez aimé la délicatesse de ce modelé et les nuances infinies -de décomposition de cette chair. Songez que cette Poupée est un -portrait, mieux, une statue, une statue peinte, une délicieuse et -précise effigie qui, plus profondément qu'une toile et qu'un marbre, a -retenu sous le doigt des modeleurs l'âme exquise et tragique des -siècles... Moi, j'ai le culte et la folie de ces cires, je les trouve -bien supérieures aux portraits: peut-être aimerez-vous mieux -celles-ci?» - -Et, brusquement, il ouvrait une petite porte et me poussait dans un -réduit obscur contigu à son atelier. Très haut et très étroit, l'air -d'un intérieur de puits, c'était plus une grande armoire qu'une pièce: -des rayons de bibliothèque y régnaient, mais plus espacés que pour y -recevoir des livres; et, dans l'ombre de leurs intervalles, c'étaient -les yeux vitreux et les lèvres fanées de plus de vingt bustes de -mortes, vingt cires aux coiffures historiées et historiques sous les -paillons piqués dans la soie terne de leurs cheveux; et, parmi ces -têtes, toutes de femmes ou de jeunes hommes adolescents, j'en -reconnaissais d'illustres et de classées dans les musées: celle du -musée de Lille, entre autres, et sa douceur résignée, et la _femme -inconnue_ et le mystère de son mince sourire; et des profils -historiques, comme ceux de Marguerite de Valois, d'Agnès Sorel, de -Marie Stuart et d'Elisabeth de Vaudemont: un boudoir de mortes, en -vérité, que ce lugubre étal de ressemblances disparues. - -Claudius atteignait un de ces bustes et me l'offrait, un peu renversé -dans la lumière, pour me le faire admirer. - -C'était une tête d'adolescent au nez brusque, le menton creusé d'un -coup de pouce, avec une saisissante expression d'énergie dans le -bombement du front et la proéminence des arcades sourcilières -au-dessus des yeux enfoncés: une face douloureuse et souffrante -d'enfant tragique, une tête de mutisme et de défi, belle par le -silence de lèvres minces et renflées; et la pâleur verdâtre de la face -amaigrie et demeurée pourtant carrée accentuait encore l'amertume de -la bouche. Au-dessous, dans un blason larmaient trois perles: les -trois pilules des Médicis. - - - - -L'OEIL D'ÉBOLI - - -«Presque un Laurent de Médicis, n'est-ce pas? Mais autrement intense, -avouez-le, avec le recul de ces yeux fixes et le refus obstiné de -cette bouche! Quelle énergie et quelle rancune dans l'avancement des -maxillaires aboutissant à ce menton étroit, et comme on sent que cet -enfant-là, au milieu des émeutes et des intrigues florentines, a dû -assister à des choses tragiques! En vérité, il a le regard de haine et -de stupeur d'un qui aurait vu violer sa mère, insistait Ethal en -maniant complaisamment le buste, et pourtant cette cire est mon -oeuvre... Parfaitement. Je ne l'ai trouvée ni dans une petite ville de -l'Ombrie, ni dans un village toscan. J'ai connu ce regard violent et -ce front de pensée têtue et maladive. C'est un petit Italien qui m'a -posé cet enfant, un misérable petit modèle atteint de phtisie, que -j'ai rencontré, un jour, traînant sur le boulevard de Clichy, quand -j'avais mon atelier place Pigalle. - -«Il y a bien quinze ans de cela, un petit Napolitain de la place -Maubert venu mourir, loin du soleil, dans le froid et le noir du ciel -parisien. Il toussait à fendre l'âme, le pauvre! et, tout grelottant -sous les haillons de panne de son déguisement de Transtévérin, il -restait là à rôder autour des ateliers de peintres, n'osant rentrer -chez lui par peur d'être battu; et il y avait déjà deux jours qu'il -errait là, dans le brouillard de novembre, timide et terrifié entre la -honte d'aller s'offrir dans un atelier et l'effroi des siens. On ne -voulait plus de lui nulle part, on le trouvait trop maigre. A peine -avait-il enlevé sa chemise qu'on lui montrait la porte avec des -plaisanteries de rapin, et quand je le ramassai, il y avait deux jours -qu'il n'avait mangé. Il y en a beaucoup comme cela, dans Paris, qui -crèvent la faim. - -«Sa maigreur m'intéressa de suite, et puis le _facies sympathica_ de -la phtisie, cette expression de langueur ardente dont s'idéalise tout -visage de poitrinaire et qui fournit tant à l'artiste. Bref, -j'abordai Angelotto, je le confessai à demi et l'emmenai chez moi... - -«Pauvre gosse! j'aurais dû le ménager et ne point lui faire payer mon -hospitalité si vite; mais je le sentais atteint et prêt à me filer -entre les doigts: dès le lendemain, je le faisais poser... Que -voulez-vous, on n'a pas tous les jours l'occasion d'un chef-d'oeuvre; -je fus odieux, je le sais, mais j'aimais trop la farouche expression -de ses grands yeux souffrants. Angelotto posa de longues heures, -résigné, avec toujours dans ses prunelles cette stupeur haineuse où -parfois je croyais lire un reproche, et cette bouche donc, cette -bouche scellée comme un défi! Je m'acharnais sur cette cire avec une -joie sauvage, une plénitude de volupté que je n'ai jamais retrouvée, -car je sentais que j'y pétrissais une âme, tout un passé de misère et -de souffrance dont je fixais la synthèse à chaque coup d'ébauchoir, -toute une âme indignée et rétive, dont les sursauts de révolte -enfiévraient magnétiquement mes doigts. Lui toussait de plus en plus, -malgré les tisanes, les fumigations de goudron et le lit bien chaud -installé près du poêle; j'avais fait venir un médecin, je le savais -perdu. Je le soignais de mon mieux entre chaque séance; il ne me -remercia jamais, se prêtait sans mot dire à toutes mes volontés et -mourut entre mes mains, vingt jours après son entrée chez moi. Il s'en -alla un matin de décembre, le matin de Noël, je m'en souviens, avec, -sur son lit, des santons de Naples, que j'avais trouvés par hasard -chez un brocanteur de la rue des Abbesses et que j'avais achetés pour -lui, _povero Angelotto_! Il m'avait encore posé, la veille, de midi à -quatre heures; je n'aurais jamais cru qu'il filerait si vite. - -«J'eus des ennuis après, à cause de l'état civil et des parents qu'il -me fallut rechercher et prévenir; il fallait bien déclarer le décès; -mais, avec ces Italiens... Cela me coûta trois billets de mille, sans -parler de la concession au cimetière Montmartre. Quand je suis à -Paris, je vais lui porter des fleurs à la Toussaint; mais, avouez que -j'ai là un chef-d'oeuvre.» - -Ethal parlait en monologue, singulièrement animé, comme grisé de ses -paroles. Mais, déjà, depuis quelques minutes, je l'entendais et je ne -l'écoutais plus. Je regardais, tout saisi, l'énorme main aux phalanges -velues qu'il crispait, comme une serre, sur la chevelure alourdie du -buste; une serre, en vérité, une serre d'oiseau de proie, dont trois -bagues étranges accentuaient encore le caractère féroce et animal, -l'une au pouce, l'autre au médius, et la dernière à l'annulaire, trois -grosses perles irrégulières et difformes, l'air de pustules de nacre -qui, sur l'a main granuleuse et sèche du peintre, exagéraient encore -le côté griffu de ses doigts. - -Cette serre de vautour, par une bizarre hallucination rétrospective, -je la voyais étreignant l'agonie du petit modèle italien. C'étaient -ses doigts de volonté et de volupté cruelle, qui, certainement, -avaient hâté la mort de cet enfant. - -Cet Ethal! Il souriait comme en extase, et je me sentais exaspéré de -haine pour tout le mal qu'il avait déjà fait et que ferait encore -cette horrible main. Les racontars de Tairamond me revenaient aussi. -Quelle sinistre mixture pouvaient bien contenir ces perles hideuses et -blêmes, comme autant de boursouflures malsaines surgies sur ses -doigts? - -Une insolence me vint aux lèvres; je désignai ses bagues. «Sont-elles -empoisonnées, celles-là?» Ethal avait reposé la cire sur sa tablette -et, tout en maniant les étranges joyaux: «Ah! on vous a dit! -ponctuait-il d'un léger sourire, non, celles-là ne le sont pas. Mais -si cela vous intéresse... ou vous préoccupe, je puis vous montrer un -bien curieux anneau. Venez-vous? Assez de cire pour aujourd'hui, -n'est-ce pas?» - -Le temps de m'installer sur le somno de son vaste atelier, de -disparaître et de reparaître dans l'épaisseur du mur par une petite -porte que je ne soupçonnais pas, et Ethal, debout prés de moi, me -tendait délicatement, entre le pouce et l'index, une bague, assez -bizarre. - -«La voici, regardez-la.» - -C'était une émeraude carrée, une émeraude-cabochon d'un vert assez -pâle, du vert laiteux de la chrysoprase où semble luire et trembler un -jus d'herbes. Deux griffes d'acier niellé d'or l'étreignaient, d'un -travail assez barbare: deux serres d'épervier crispées sur l'eau -glauque de la gemme et se rejoignant ensuite en ondulation de flot. - -Je sentais le regard d'Ethal appuyé sur le mien. - -«Vous ne la reconnaissez pas? voyons, vous êtes pourtant allé en -Espagne... A l'Escurial, les appartements privés de Philippe II, dans -le trésor faussement appelé l'écrin de Charles-Quint, vous n'avez pas -vu cette bague verte? cette larme, on dirait de poison, recueillie -dans les serres d'un invisible oiseau de proie? Elle a pourtant une -assez belle légende: _e si non e vera, bene trovata_; l'_OEil -d'Éboli_, la tragique aventure de cette chère princesse. Ah! ce bon -Philippe II était un seigneur peu commode, et ce fervent brûleur -d'hérétiques avait des jalousies de tigre et des façons de faire un -peu fauves aussi. Cette pauvre Sarah Perez n'eut pas toujours à se -louer de son royal amant; mais aussi quelle idée, pour un bon -catholique, de s'éprendre d'une juive! C'était déjà la revanche -d'Israël. Une juive dans le lit d'un roi d'Espagne, une juive favorite -d'un Habsbourg! Ignorez-vous vraiment cette histoire? Elle doit être -apocryphe, mais cadre si bien avec la splendeur morne de l'Escurial et -résume si parfaitement l'âme noire du père de don Carlos! - -«Telle qu'elle est, on la chuchote là-bas, et la voici pour votre -éducation et notre joie. Cette Sarah Perez avait les plus beaux yeux -du monde, les yeux d'eau verte pailletée d'or que vous aimez, les yeux -d'Antinoüs. A Rome, ces yeux-là l'auraient faite concubine d'Adrien. A -Madrid, ils la firent devenir princesse d'Éboli en la couchant toute -nue dans le lit du roi; mais Philippe II jalousait fort ces grandes -prunelles d'émeraude et leurs transparences; et la princesse, qui -s'ennuyait dans le palais funèbre et la société plus funèbre encore de -son roi, eut un beau jour, en sortant de l'office, le malheur et la -fantaisie d'arrêter ses admirables yeux sur le marquis de Posa. -C'était au seuil de la chapelle, et la princesse se croyait seule avec -sa camerera mayor; mais la vigilance des cagoules la trahit auprès de -Philippe, et, le soir, dans l'intimité de l'alcôve, au cours d'une -explication violente ou d'un orageux corps-à-corps, le Habsbourg, -enfiévré de mâle rage, terrassait la favorite, et, d'un coup de dent, -lui arrachait et dévorait l'oeil. - -«Ce fut la princesse ensanglantée, un beau titre pour un conte cruel. -Villiers de l'Isle-Adam l'a omis dans les siens. La d'Éboli demeura -borgne, la mie royale eut désormais un trou béant au milieu du visage. -Philippe II, qui avait sa juive dans le sang, n'en garda pas moins -près de lui sa princesse _N'a qu'un oeil_. Il la dédommagea par -quelques titres et gouvernements de provinces; mais, au regret de la -belle prunelle verte qu'il avait gâtée, il fit incruster dans -l'orbite vide et saigneux une superbe émeraude enchâssée d'argent, -dont les chirurgiens d'alors firent un semblant de regard. Les -oculistes ont fait des progrès depuis; la d'Éboli, déjà impressionnée -par la perte de sa prunelle, mourut à quelque temps de là des suites -de l'opération. Elle rejoignit son oeil dans la tombe. - -«Tout était barbare, sous ce Philippe II, les façons d'aimer et les -chirurgiens. - -«Philippe II, amant inconsolable, donna ordre d'ôter l'émeraude de la -face de la morte et la fit monter en bague; il la portait toujours au -doigt et ne s'en séparait même pas pour dormir, et, quand il mourut à -son tour, il avait, dit-on, cette larme verte à l'annulaire de la main -droite. - -«C'est la bague identique que vous tenez, mon cher. Je l'ai fait -ciseler sur le modèle de l'anneau du roi, un travail damasquiné bien -espagnol, car la véritable est toujours à l'Escurial. Il m'eût été -doux de la dérober, car j'ai facilement des instincts de voleur dans -les musées; et les objets qui ont un passé historique, un passé -tragique surtout, m'ont toujours singulièrement requis. Je ne suis pas -Anglais pour rien; mais ce qu'on réussit assez aisément en France, -n'est point praticable en Espagne: leurs musées ont de vrais gardiens. - -«J'ai donc dû me résigner à en commander une semblable à un joaillier -de Madrid; ils possèdent bien ce travail. Ces griffes sont -curieusement ciselées; mais la merveille en est la pierre, non pas -qu'elle soit très limpide et pèse beaucoup de carats, mais remarquez -comme elle est creuse! Et vous voyez cette goutte d'huile verte qui se -déplace et larmoie entre ses parois, c'est une goutte de poison, un -toxique de l'Inde, d'une rapidité foudroyante et tellement corrosif, -qu'il suffit d'en effleurer la muqueuse d'un homme pour l'assommer et -l'étendre raide. - -«C'est la mort instantanée, le suicide sûr et sans agonie que je -possède dans cette émeraude. Un coup de dent,--et Ethal faisait le -geste de porter la bague à ses lèvres,--et l'on quitte ce bas monde de -bas instincts et de basses oeuvres pour entrer d'un bond dans -l'éternité. - -«Le voilà l'ami vrai, le _Deus ex machina_ qui défie l'opinion et -nargue la police... Eh! eh! nous vivons dans des temps difficiles et -les magistrats d'aujourd'hui sont bien curieux. Saluez comme moi, -cher ami, le poison qui sauve et qui délivre. - -«A votre service, si vous aviez un jour des ennuis!» - - - - -LISEUR D'AMES - - Le voilà l'ami vrai, le _Deus ex machina_ qui défie l'opinion - et nargue la police... Eh! eh! nous vivons dans des temps - difficiles, et les magistrats d'aujourd'hui sont bien curieux. - Saluez comme moi, cher ami, le poison qui sauve et qui - délivre. - - -«_Septembre 1898._--«A votre service si vous aviez un jour des -ennuis.» Avec quel ton Ethal m'a dit cela!... Vraiment, on aurait dit -que... Un moment j'ai vu rouge, j'ai cru que j'allais lui sauter à la -gorge. - -Pour qui me prend-il? Est-ce que par hasard il me rangerait au nombre -des sadiques et des violeurs d'enfants, que sont presque tous ses -compatriotes, ces puritains anglais aux faces congestionnées de porto -et de gin, ces repus de viandes rouges et ces surexcités de pickles -qui, le soir, trouvent l'apaisement de leurs sens surchauffés dans -les bureaux de placement de servantes irlandaises,... les pauvres -petites impubères aux larges yeux de fleurs, que la misère de Dublin -envoie tous les mois au Minotaure de Londres! - -Oh! la froide et cruelle sensualité anglaise, la brutalité de la race -et son goût du sang, son instinct d'oppression et sa lâcheté devant la -faiblesse, comme tout cela flambait dans les yeux d'Ethal pendant -qu'il s'attardait, avec une joie de félin, à me raconter l'agonie -voulue de son petit modèle! - -Angelotto, le petit Italien phtisique de la place Maubert! - -Je sentais monter en moi une sourde haine. Avec quel cynisme il -étalait devant moi la sanie de sa plaie morale, et pourtant il -s'émanait de lui comme un horrible charme. Plus j'examinais cette tête -douloureuse, plus j'en admirais la stupeur tragique et l'air de défi, -plus je regrettais de n'avoir pas connu ce misérable enfant; je -l'aurais soustrait, moi, à la meurtrière emprise du peintre, et mon -aversion pour Ethal s'ulcérait en même temps d'une étrange rancune. -J'en voulais moins à ce monstre de l'avoir tué que de l'avoir connu. - -C'était comme de la jalousie!... De la jalousie! quel fond de boue cet -Anglais remue-t-il donc en moi? - - -«_15 septembre._--Je ne veux plus voir cet homme. Si je partais pour -Venise, Venise et le calme apaisant de ses lagunes, le charme de mort -et de passé grandiose de ses allées de palais et d'eau... Oh! la fuite -glissée des gondoles sur l'huile lourde et plombée des canaux, le _e -poppe_ jeté dans le silence, au coin désert des rues et, le matin, aux -premières rougeurs de l'aube, mes longues heures de rêve et de -contemplation ravie, avant le réveil de la cité, aux fenêtres du -palais Dario, seul devant la solitude du grand canal et les dômes de -la Salute apparus de satin dans une Venise de perle! - -Oui, Venise me guérirait, j'y échapperais à la tyrannique obsession -d'Ethal; je m'y referais une âme, une âme de jadis, une âme somptueuse -et de beauté devant les Tiepolo du palais Labia et les Tintoret de -l'Académie; j'y cultiverais, non, j'y ranimerais peut-être une candeur -perdue devant les divines figures de Carpaccio. Folie pour folie, ne -vaudrait-il pas mieux m'éprendre du saint Georges des Schiavoni ou de -la sainte Ursule de l'Académie, que de rêver vilainement devant une -cire morbide de cet affreux Ethal? - -Oui, il faut partir. D'ailleurs, Orbin n'ordonne-t-il pas Venise aux -neurasthéniques? Le climat y est d'une douceur amollissante, et il y a -comme un baume endormeur dans le silence de cette cité de l'eau: -Venise me sauvera d'Ethal, et puis j'y revivrai un peu de ma vie. -Venise, quels souvenirs. - - -«_20 septembre._--Venise! J'ai cru y rencontrer une fois l'implorant -regard qui m'obsède, cet oeil trouble et vert qui a fait de moi un -misérable déséquilibré, un déclassé et un fou. - -Je me souviens. C'était à l'_Ospedale_, à la section des vénériennes, -dans l'atmosphère fade et tiède d'une grande salle aux murs peints à -la chaux, aux vitres incendiées de soleil par la plus belle -après-midi. Elle était étendue parmi la blancheur douteuse de ses -draps d'hôpital, et sa chevelure d'un rouge acajou, étalée sur ses -oreillers, faisait paraître plus terreuse encore sa face jaune de -syphilitique. Elle se taisait, immobile, au milieu des chuchotements, -à peine baissés de ton à notre entrée, de vingt autres femmes, vingt -convalescentes ou moins malades se bousculant, en camisoles, autour -d'une table encombrée de verroteries, de numéros et de cartons; toute -la salle valide, avec l'animation de geste et de voix propre à la -race, jouait à la _loteria_. La malade à la pâleur de cire, elle -seule, ne parlait pas, ne bougeait pas. Mais, entre ses cils mi-clos, -une eau verte et pailletée d'or luisait, une eau dormante et triste et -pourtant incendiée de lumière, comme le lit d'une source obscure à -l'heure de midi; et un si douloureux sourire contractait en même temps -les pauvres lèvres fanées et le coin des paupières meurtries, qu'un -instant j'y crus voir resplendir l'expression d'infinie lassitude et -d'extase enivrée des yeux d'Antinoüs et de l'ancien pastel! - -Je me penchais curieusement sur le lit: la face s'était détendue, les -yeux s'étaient fermés. «Un spasme comme elle en a souvent, disait le -médecin qui nous accompagnait, c'est une tumeur des ovaires: celle-là -est condamnée.» - -La dolente émeraude n'avait lui que l'espace d'un éclair et, pendant -une seconde, l'oeil d'Astarté était remonté au bord de ces paupières -et mon âme au bord de mes lèvres. La moribonde de l'_Ospedale_ avait, -je me le rappelle, dans toute sa face exsangue la transparence verte -du buste d'Angelotto, de l'obsédante cire. - -Coïncidence étrange, deux regards d'agonie, puisqu'elle et lui étaient -déjà frappés, destinés à mourir! - -Ces yeux glauques et désirants, j'ai cru les rencontrer encore un -soir. - -C'était à Constantine, dans la rue des Échelles, la rue des filles et -de la prostitution, qui dévale si raide au-dessus du Rummel! - -De cafés maures en cafés maures et de posadas espagnoles en buvettes -maltaises, comment nous étions-nous échoués dans ce bouge équivoque de -fumeurs de kief? Une mélopée aiguë et monotone y glapissait de fifres -et de derboukas et, au milieu d'un cercle d'Arabes accroupis, deux -êtres exsangues aux yeux tirés et morts, aux souplesses de couleuvre, -s'y déhanchaient, abominables, avec d'étranges creusements de reins. - -Oh! les appels désespérés, presque convulsifs, de ces bras grêles -au-dessus de ces faces figées! Les yeux peints, les joues peintes, ils -se tordaient, invraisemblablement sveltes dans des flottements de gaze -et de tulle lamé d'or comme en portent les femmes, secoués de temps -en temps de la nuque aux talons par de courts frissonnements de tout -l'être, comme sous une décharge de pile électrique. Tout à coup, un -des danseurs s'immobilisait, tout raide, avec un cri perçant de hyène, -et dans ses prunelles révulsées je vis resplendir l'introuvable regard -vert. Je m'élançais vers lui et le prenais aux poignets: il venait de -s'affaisser, une écume aux lèvres. C'était un épileptique et, qui pis -est, un pauvre être aveugle, un misérable danseur kabyle épuisé de -vice et de phtisie, destiné sous peu à mourir. - -La Vénitienne de l'Ospedale était condamnée, elle aussi. Serais-je un -amoureux d'agonies? Effroyable et déroutant, cet invincible attrait -vers tout ce qui souffre et ce qui se meurt! Jamais je n'avais vu si -clair en moi-même. Cette irréparable tare de mon âme malade, Ethal -l'avait-il assez devinée, le soir où il m'a mis devant cette poupée -d'abord et cette cire ensuite, cette cire dans laquelle j'ai trouvé, -modelée avec amour, l'effigie même de la douleur et de l'espèce de -douleur qui me plaît? - -Le petit danseur kabyle, l'agonisante de Venise, le petit modèle -phtisique de Montmartre, c'est la même série, et cet Anglais lit à -livre ouvert dans mes déplorables instincts.. Comme je le hais! - - -«_28 septembre._--Je ne pars plus, j'ai revu Ethal, cet homme m'a -repris. Je venais de boucler mes malles et, debout devant une table, -j'achevais de rouler les cannes et les parapluies dans ma couverture -de voyage, quand une main s'est posée sur mon épaule et une bouche -ricaneuse a gouaillé dans mon ombre: - - Je veux oublier qui j'aime! - Emportez-moi loin d'ici, - En Flandre, en Norvège, en Bohême, - Si loin qu'en chemin reste mon souci! - Que restera-t-il de moi-même, - Quand, à l'oublier, j'aurai réussi? - -C'était lui, il avait deviné que je partais: comment? C'est à croire -que cet homme a la double vue: «Vous ne le trouverez pas, faisait-il -en esquissant un geste vers ses petits yeux luisants, le regard est en -vous et non pas chez les autres. Allez en Sicile, à Venise et même à -Smyrne, ah! malade que vous êtes, vous emporterez votre mal avec vous. -C'est un regard de Musée que vous cherchez, mon ami; la civilisation -pourrie d'une grande ville comme Paris ou Londres pourra seule vous -l'offrir. Pourquoi vous dérobez-vous au milieu de la cure? Avez-vous à -vous plaindre de moi? Vous n'avez déjà plus la hantise des masques, et -si l'envie du meurtre s'exaspère en vous, vous ne suffoquez plus la -nuit en râlant vers des êtres irréels. Je vous ai sauvé du rêve en -vous ramenant vers l'instinct, car c'est un bel et solide instinct -naturel que celui du meurtre, et aussi sacré que celui de l'amour. - -«La misère et la prostitution pourront seules vous donner, chez un -être naïf et victime des lois, l'expression du regard qui vous tente. - -«Ce sont des yeux de torturé que vous cherchez, la divine extase -effarée, suppliante, la volupté épouvantée des yeux des sainte Agnès, -des sainte Catherine de Sienne et des saint Sébastien. Nous les -trouverons, ces yeux, je m'y engage, mais ne vous défiez pas de moi! - -«Ne partez pas, c'est inutile; je vous ai promis la guérison. Par la -tombe de mon petit Angelotto, je tiendrai parole!» - - - - -QUELQUES MONSTRES - - -«_8 octobre 98._--Gardez-moi donc votre soirée de demain et venez -goûter au nouveau thé vert qu'on vient de m'envoyer directement de -Chine. J'ai tout un lot d'excentriques à vous montrer, quelques -cosmopolites, dont deux compatriotes, que le plus grand des hasards -m'a fait accueillir, hier, au thé de l'avenue Marbeuf. Je vous ai -promis à leur curiosité, puissent-ils ne pas décevoir la vôtre. - -«Maud White (connaissez-vous cette tragédienne?) a une façon étrange -de lire le Baudelaire, pas la moindre prononciation! mais vous -préférerez peut-être son frère. Ils seront tous deux chez moi demain, -et d'autres encore. - -«Venez après minuit, nous verrons à organiser une petite fumerie -d'opium. Ceci ne fait pas partie de la cure, je fais en ce moment -avec vous de la médecine d'observation. Je vous guérirai: cela, -soyez-en certain. - -«A demain donc; soyez là vers dix heures. - - «Votre complice, - - «CLAUDIUS ETHAL.» - -Ethal reçoit donc maintenant! Qu'est-ce que cet arrivage de nationaux, -auxquels il m'a promis en exhibition, et qui veut-il mystifier demain, -ces Anglais ou moi, moi ou ces Anglais? Je n'aime point cette -invitation, et puis je me méfie du thé et des drogues asiatiques -d'Ethal. Suis-je une bête curieuse pour que l'on convie ainsi les -Lubin et les Cook à une petite fête d'opium, où opérera le duc de -Fréneuse?... - -J'ai vu, de cette Maud White, des photographies assez captivantes; le -_Studio_ a plusieurs fois reproduit de ses costumes dans des rôles de -Shakespeare et je me souviens d'elle dans une assez mystérieuse -Cordelia; mais elle a un talent de second ordre. Je ne l'ai jamais vue -à Londres. - -Je ne répondrai même pas à Ethal, et ces Anglais ne me verront pas. - - -«_10 octobre._--L'équivoque et singulière soirée, et l'anormale -impression de demi-rêve, d'hallucination à l'état de veille, et de -cauchemar inachevé qu'ont laissée en moi ces êtres aux gestes -d'automate et aux yeux trop brillants, tous, l'air bien plus de -fantoches que de personnes réelles, à travers leurs divagations de -somnambules et les raffinements de leur élégance voulue! - -Si je n'avais touché leurs mains et frôlé leurs vêtements, je croirais -encore avoir rêvé... et pourtant je ne regrette pas d'avoir assisté à -ce thé. - -D'abord, dans l'étrange décor de l'atelier d'Ethal, ce soir-là tout -transformé par le luxe inusité d'immenses tapisseries suspendues aux -murs, des tapisseries flottantes à peine fixées par des anneaux passés -dans des tringles de cuivre, c'était la veillée solennelle de tous les -bustes de son musée de cire. Sorties pour la circonstance de la petite -pièce, où il les détient, et posées sur des piédouches, toutes ces -faces de souffrance ou de volupté figée se mêlaient bizarrement aux -personnages tissés des hautes tapisseries, varlets de meute aux -pourpoints tailladés, hauts barons raidis dans des corselets de fer et -châtelaines aux jupes lourdes. - -Toute une foule de jadis semblait processionner le long des murailles -avec, çà et là, un visage de spectre émergeant de l'ombre dans les -méplats strictement modelés d'une des têtes de cire, une face hagarde -aux prunelles vides et au sourire peint. Plantés dans d'énormes -chandeliers d'église, douze longs cierges brûlaient, trois par trois, -dans chaque coin; clarté fuligineuse dont l'atelier d'Ethal semblait -comme agrandi, les angles reculés dans de l'inconnu. - -Décor équivoque en vérité, mais plus équivoque compagnie que cette -Maud White et son frère: elle, souple, grasse et blanche, jaillie dans -sa nudité laiteuse hors d'une gaine de velours noir, les bras et les -seins outrageusement offerts; lui, comme corseté dans un habit à -revers de moire et un gilet de broché noir, tous deux d'un blond pâle, -presque argenté, du blond des Infants d'Espagne dans les portraits de -Vélasquez et d'une ressemblance aussi gênante pour l'homme que pour la -femme, tant cette ressemblance de l'un et de l'autre les désexuait. - -Puis, c'était la duchesse d'Althorneyshare et ses épaules luisantes de -fard, ses bras gras de céruse, ses pommettes allumées de rouge dans -l'incendie du demi-million de diamants ruisselant des oreilles à la -gorge; la duchesse d'Althorneyshare, mauve de la racine de ses cheveux -teints à l'orteil de ses pieds gantés de soie lilas clair, mauve par -sa robe mauve et mauve par la fanerie de ses chairs recrépies, -repeintes et marinées dans trente ans de baumes, d'onguents et de -benjoin; la duchesse d'Althorneyshare et le fabuleux carcan de perles -qui semble soutenir dans un cornet de nacre sa face effroyable de -reine Elisabeth; la duchesse d'Althorneyshare, l'ancienne danseuse -épousée par le duc et qui, veuve et toujours riche de son passé, -promène aujourd'hui à travers le monde, de Florence à la Riviera et de -Corfou aux Açores, les millions de lord Burdett et ses vices -d'ancienne étoile de music-hall, car elle n'était même pas à l'Opéra. -Puis c'était Mein Herr Schappman, grand et mince Allemand à tête -chevaline, à la démarche sautillante, et dont les gestes -précautionneux s'empêtraient dans un cliquetis d'opales, celles d'un -long chapelet qu'il portait au poignet droit. - -Mein Herr Frédéric Schappman, cravaté d'un énorme noeud de soie -blanche et long-redingoté de noir, avait l'air d'une sarigue -endiamantée, tant il reluisait de bijoux. Venaient ensuite quelques -habits de Londres, boutonnières fleuries d'orchidées, faces -soigneusement rasées aux gras cheveux fluides et aux raies -impeccables, puis une face sombre enturbannée de blanc, un grand -Hindou très correct en smoking, avec des saphirs de Ceylan et des -perles à tous les doigts, un Hindou splendide, amené là par la -duchesse, à moins qu'il ne le fût par l'Allemand. - -«Vous n'avez pas eu peur de la police? Hein! quel beau coup de filet, -ce soir, si elle s'avisait de faire une descente chez moi. J'ai eu un -moment l'envie de la prévenir!» Voilà les mots avec lesquels -m'accueillait Ethal; les présentations suivirent. - -Maud White, enroulée dans son velours comme une statue dans sa -draperie, daigna m'envelopper d'un regard presque tendre de ses larges -yeux verts, car cette Anglaise a les plus beaux yeux du monde, des -yeux d'un vert de tige gâtés malheureusement par l'ovale un peu lâché -du bas du visage; le frère, sir Reginald White, daigna incliner la -cambrure de son torse et me marquer sa joie de connaître le -collectionneur. - -«La tête est lourde, me chuchotait tout bas Ethal, mais elle a une -peau divine et... un corps!... mais rien à faire. Maud est chaste et -répugne au contact de l'homme: une vocation ou un vice?... Mais la -vérité est qu'elle joue _Zohar_... Oui, parfaitement, le frère et la -soeur ensemble. Cela se dit, mais il ne me déplaît point de le croire. -Dans l'intérêt de leur gloire il serait même imprudent de le démentir. -Elle s'est fait une réputation dans l'Inceste et dans le Swinburne, -ici, et dans le Baudelaire, à Londres. Elle révèle les poètes -étrangers; elle nous dira, ce soir, du Baudelaire.» - -Et m'emmenant au fond de l'atelier: - -«Je ne vous présente pas à la duchesse; d'abord, vous n'êtes pas son -type, et puis elle n'a d'yeux ce soir que pour l'Hindou de M. -Schappman; elle va certainement le lui lever.--Et pourquoi alors -inviter ce monstre?--La duchesse! elle meuble horriblement un salon et -met en valeur la beauté des autres femmes. Quelle splendide idole elle -fait sous ses diamants opimes et comme elle noircit sinistrement sous -son fard! Je ne puis la regarder sans songer à la juive Esther, Esther -que Mardochée fit macérer six mois dans la myrrhe et le cinname, -avant de la présenter à Assuérus. Les chairs déteintes d'aromates, -elle devait avoir ce ton-là; mais Esther était jeune, tandis que -quarante ans de prostitution ont faisandé l'autre. Quelle belle -putréfaction on sent sous l'émail de ce fard et dans les ravins de ces -rides! J'aime son air de pestiférée et de vierge noire attifée de -satin, comme on en voit dans les chapelles d'Espagne. Comme elle -ferait bien, en Madone de l'Epouvante, dans un cortège de pénitents, -de Goya. C'est Notre-Dame des Sept-Luxures, comme l'a appelée Forain -un soir, au Savoy, et avouez que le nom lui va. - -«Je ne vous présente ni Schappman, ni l'Hindou de Schappman: ce cher -Fred n'est intéressant que lorsqu'il donne le pourquoi de ses voyages -au Japon, l'excursion qu'il entreprend au pays du Nippon, tous les -printemps, en quittant Alexandrie. Il va là, dit-il, pour voir les -pruniers en fleurs. Au fond, c'est une âme de modiste. Il aurait dû -s'appeler Charlotte et beurrer des tartines aux petits-neveux de -Wilhem Meister. - -«Je parierais qu'il raconte à ces messieurs son enthousiasme des -pruniers ou l'aventure de son dernier achat, le chapelet d'opales -qu'il tient entortillé autour de son bras. Il les collectionne. -Souvenirs d'Orient, ce sont des chapelets de la Mecque. Cela se trouve -partout en Alger. - -«Quant à messieurs mes compatriotes, des John Bull sans importance, -mais qui ne goûtent pas plus le séjour de Londres que votre serviteur. -Tous collectionnent quelque chose: celui-ci, les fourreaux de sabre; -celui-là, les boucles de ceinture de la reine Anne; cet autre, les -souliers du roi de Rome ou les sabretaches du beau prince Murat; il -faut bien faire quelque chose et, sinon s'occuper, occuper le monde de -sa petite personne. D'ailleurs, ils ne comprennent pas un mot de -français et ne parlent que l'argot, comme il sied à des étrangers de -vice distingué. - -«Je vous présenterai tout à l'heure à quelqu'un qui, lui, quoique -Anglais, en vaut la peine et vous intéressera. Nous attendons aussi -quelques Russes... mais, pardonnez-moi, je vais demander à miss White -de nous dire quelque chose.» - -Maud White, alors en train de flirter avec son frère, les yeux dans -les yeux et presque lèvres à lèvres, avec une royale impudeur, se -levait indolemment à l'approche d'Ethal, et, les seins presque -saillis du corsage, avec des mouvements félins de l'échine et des -hanches, accueillait sa requête, les prunelles coulées sous les -paupières plissées, dans une telle offrande de tout son être qu'elle -en allumait les regards endormis de l'Hindou et, par contre-coup, -l'oeil éraillé de la vieille Althorneyshare. - -«Non, pas du Baudelaire, j'en suis _flapy_, minaudait miss White qui, -elle aussi, maniait l'argot, n'est-ce pas, Reginald?» Et Reginald -intervenait, défendait sa soeur et optait, comme elle, pour de -l'Albert Samain: _Au Jardin de l'Infante_, ce livre si chargé d'orage -et de luxure, d'un charme si opprimant et malsain. - - Des soirs fiévreux et forts comme une venaison, - Mon âme traîne en soi l'ennui d'un vieil Hérode; - ---Est-ce assez cela, n'est-ce pas? moi aussi, je trouve à toute pensée -un goût de trahison. Est-ce assez notre cas à tous?» - -Et elle traînait coquettement sur les mots. - -«Je vais vous dire la _Luxure_, vous savez, les grandes litanies: - - Luxure, fruit de mort à l'arbre de la vie! - Luxure, avènement des sens à la splendeur! - Je te salue, ô très occulte et très profonde - Luxure, idole noire et terrible du monde.» - - -Et avec un avancement fripon de sa langue entre la nacre de ses dents: - -«Et ce sera très de circonstance et bien dans son cadre chez vous, -cette ode à la Luxure, n'est-il pas vrai, Ethal?» - - - - -LES LARVES - - - Le Bouc noir passe au fond des ténèbres malsaines. - C'est un soir rouge et nu! Tes dernières pudeurs - Râlent dans une mare énervante d'odeurs; - Et minuit sonne au coeur des sorcières obscènes. - - Le simoun du désert a balayé la plaine!... - Plongée en tes cheveux pleins d'une âcre vapeur, - Ma chair couve ta chair et rumine en torpeur - L'amour qui doit demain engendrer de la haine. - - Face à face nos Sens, encore inapaisés, - Se dévorent avec des yeux stigmatisés; - Et nos coeurs desséchés sont pareils à des pierres. - - La Bête Ardente a fait litière de nos corps; - Et, comme il est prescrit quand on veille des morts, - Nos âmes à genoux--là-haut--sont en prières. - -D'une voix monocorde, à peine sombrée à la fin de chaque strophe dans -un sanglot, Maud White venait de dire un troisième sonnet. C'était la -mélopée d'une prose liturgique; et devenue d'église elle-même, raidie -contre la tapisserie toute de personnages vagues et de flottants -reflets, la tragédienne semblait incarner un rite, un rite de religion -oubliée, qu'elle aurait ressuscitée dans un geste et dans la cambrure -figée de ses reins. - - Le Bouc noir passe au fond des ténèbres malsaines. - -«L'appel aux goules, l'appel aux larves», ricanait derrière moi la -voix d'Ethal et, en effet, pendant que la White officiait, ses deux -longues mains retombant au bout de ses bras pâles, comme effeuillant -d'invisibles fleurs, ses aisselles offertes, ponctuées d'une rouille -d'or, l'atelier du peintre s'était peuplé de nouveaux visiteurs, des -visiteurs silencieux, entrés à pas feutrés et venus se ranger contre -les dames en hennin et les chevaliers casqués des murailles. On eût -dit que la voix lente de Maud les évoquait. - -Et, dans l'atmosphère de songe installée là par l'Irlandaise, -maintenant que la White se taisait, sa figure de morte à peine -éclairée par le petit trait de nacre d'un sourire et d'un regard -oblique, je reconnaissais les nouveaux venus... Et c'étaient, dans des -lueurs de satins et de perles, les épaules grasses et la mâchoire -lourde de la marquise Naydorff, la marquise Naydorff, née Lætitia -Sabatini, et belle encore, malgré la quarantaine, de son profil de -médaille sicilienne casqué de luisants cheveux noirs. Les paupières -capotées dans une face de bistre, la princesse Olga Myrianinska se -tenait auprès d'elle; comme elle épaissie par l'âge et plus bestiale -encore par la fatigue de son visage, autrefois de bacchante et -maintenant de ruminant; et, quoique de races différentes, toutes les -deux arrivaient à se ressembler. C'était la même fanerie du teint et, -dans les yeux et le sourire, la même hébétude exténuée, toutes les -deux bouffies, alourdies de morphine et portant dans leurs traits le -stigmate. - -La Slave et la Sicilienne étaient entrées presque ensemble. La -princesse de Seiryman-Frileuse les avait suivies de quelques secondes, -mais elle, un homme du moins l'accompagnait: le comte de Muzarett. - -Et ces deux-là aussi se ressemblaient, sveltes et précis comme deux -découpures, de silhouette aiguë tous les deux, on eût dit un couple -d'élégants et longs lévriers; mais, à les contempler, la maigreur de -la femme avait plus de muscles, les arêtes du profil avaient chez -elle une autre volonté. Oh! l'entêtement de ce menton trop long et de -ce front qui bombe sous l'or léger et pâle des cheveux, le gris -maussade et dur des prunelles d'acier et la raideur de toute cette -attitude dans l'étroit fourreau de satin perle qui la gaînait! - -L'homme, petite tête d'oiseau de proie aux cheveux drus et crêpelés, -avait dans toute l'élégance de son corps un maniérisme voulu, une -savante souplesse. La peau très fine et très fripée, les mille petites -rides des tempes et la ciselure des lèvres minces étaient d'un -portrait de Porbus; la transparence des oreilles sèches et écartées -réclamait les pendants d'oreille, comme le cou grêle et raide, la -fraise godronnée des Valois; une race étonnante, ce comte de Muzarett! -Au milieu de ces trois femmes il avait l'air d'un portrait de musée, -illustrant le texte de trois mauvais livres et, si affectée que fût sa -hauteur, quatre cents ans de noblesse sans mésalliance et défaillance -éclaboussaient en lui leur cosmopolitisme princier. - -Leur groupe entourait maintenant la tragédienne. On complimentait -l'évocatrice; les femmes avec une lueur dure dans leurs prunelles -fixes, les mâchoires contractées malgré leur évident effort au -sourire, toutes les trois devenues singulièrement pâles, tandis que -Muzarett, dans une souple inclinaison de tout son être élégant et -délié, affectait un empressement, un enthousiasme, une passion de -dilettante évidemment libéré de tout désir. - -«Regardez-moi les ogresses, ricanait la voix d'Ethal! Comme elles se -frottent à la jeunesse de la White et comme leurs yeux la -déshabillent! Suivez les regards aigus de l'Américaine. Ils plongent -comme des dagues dans le décolletage de l'Irlandaise; il y a longtemps -que la belle fille serait nue, si ces yeux-là avaient le coupant de -leur acier, et comme ils poignardent les deux rivales! Oh! la chair -fraîche les attire; elles ne sont venues que pour elle. - -«Quant au cher comte, c'est la sublime indifférence; il ne fait sa -cour qu'à la diseuse, tout ce bel étalage d'idolâtrie ne vise qu'à -placer à Maud quelques pièces de vers; il lui enverra demain ses dix -volumes, avec dédicaces, et les _Rats ailés_ du comte Aimery de -Muzarett compteront une muse de plus: il faut bien soigner sa gloire. -Voyez quel masque de diplomatie se dégage de tout ce fin profil; il -est manégé comme un cardinal. Il a flairé dans la White un bon agent -de notoriété et n'est venu que pour l'atteler à sa gloire. C'est -lui-même qu'il courtise à travers les salamalecs qu'il lui fait; il ne -flirte qu'avec lui-même. C'est le Narcisse de l'encrier... Bon, voilà -qui va brouiller les cartes.» - -C'était l'entrée, à pas glissés, du plus joli petit homme. Mince, -éthéré, des yeux de bleuet cillés de blond dans un visage d'une -blancheur diaphane, des pommettes à peine touchées de rose et si -doucement qu'on les eût crues fardées, et des cheveux légers comme de -la folle avoine. Frais et délicat, un Saxe! Il se faufilait vers le -groupe des mondaines en extase autour de Maud: la marquise Naydorff le -présentait. Le comte de Muzarett, qu'un imperceptible frémissement -avait secoué à l'entrée du nouveau venu, se dérangeait à peine pour -lui faire place; il continuait même d'accaparer la tragédienne avec -une impertinence affichée pour le nouvel admirateur. - -«Amusante, la rencontre! s'esclaffait Ethal, c'est Muzarett qui -l'inventait, il y a deux ans, et maintenant ils ne peuvent plus se -voir. Il s'est trouvé que le musicien avait plus de talent que le -poète, et les mélodies de Delabarre ont été plus goûtées que les vers -qu'elles accompagnaient. Il avait trouvé cela, le cher comte, de -lancer le compositeur pour faire un sort à ses rimes, mais ne -prévoyait pas que le monde ferait meilleur accueil aux pizzicati -qu'aux hémistiches. Il l'a congédié pour ingratitude: l'ingratitude -pour les Narcisse, c'est le succès d'autrui, mais le petit a de la -tête, de l'entregent et même de l'intrigue. C'est un élève qui fait -honneur à son maître, il passera sur le dos du comte; il a pour lui le -physique et la jeunesse: impossible d'être plus joli! - -«Voyez, les ogresses mêmes le regardent, il est capiteux comme un -travesti et Maud elle-même a daigné arrêter sur lui le regard lointain -de ses yeux verts. Elle n'écoute même plus le cher comte: c'est le -petit qui tient le record. Il vient là pour placer sa musique, comme -le comte ses poèmes; tous deux comptent sur Maud pour les imposer à -Londres et même à Paris. Cet hiver, la White dira-t-elle des vers de -l'un ou déclamera-t-elle sur la musique de l'autre?... Conflit. -L'amusant serait que l'intérêt les rapprochât et qu'il y eût reprise -après rupture, qui sait! Ils partiront peut-être ensemble, réconciliés -par Maud White. Si Muzarett y voit son intérêt, il étouffera sa -rancune; c'est un homme très fort». Et avec un rire étranglé, presque -un gloussement de poule: «Ce petit Delabarre les affole tous et -toutes. Voilà la duchesse d'Althorneyshare qui vient complimenter Maud -et se rapprocher de lui, et voici Mein Herr Schappman et tout le clan -anglais. - -«Ils viennent humer de près ce jeune bouton de rose; les voilà bien, -les larves! La fraîcheur du sang les affriande et les rassemble. On ne -procédait pas autrement dans l'antiquité pour évoquer les ombres. -Souvenez-vous des colombes égorgées par Ulysse en offrande aux -divinités du Styx; et voici même que l'Hindou s'en mêle, l'Hindou et -son turban brodé d'or; mais du coup les princesses ont cédé la place. -Se commettre avec la duchesse, une ancienne danseuse, une femme qui a -couché pour de l'argent, fi donc!... Messalines, mais non pas Thaïs! -Et encore, Messalines est un bien gros mot: mettons Prêtresses de la -Bonne Déesse, n'est-ce pas? puisqu'aucun homme n'était admis aux -mystères d'Isis.» - -Maud White et son frère accueillaient maintenant les adulations et les -prosternements des fracs fleuris de gardénias et de l'Allemand au -chapelet d'opales. La vieille duchesse spectrale, avec sa face vernie -de poupée, avait attiré le pianiste sur un divan; vautrée dans un -écroulement de chairs flasques submergées de moire mauve, elle le -tenait presque appuyée sur elle, tous les diamants de sa poitrine -coulés en stalactites brillantes sur le joli homme souriant; lui se -cabrait à peine dans un mouvement de recul; les prunelles noires de -l'Hindou, derrière eux, flambaient; dans l'ombre vaguement animée par -la lueur des cierges, processionnait la théorie fantôme des chevaliers -bardés et des dames brodées de la tapisserie. - -«Et Thomas Welcôme qui n'arrive pas, grognait Claudius en consultant -sa montre, c'était surtout lui que je voulais vous faire connaître, et -c'est lui qu'il importait de voir... Les autres!--et un geste -insouciant achevait sa phrase--la princesse Seiryman-Frileuse, passe -encore: elle est intéressante. Très crâne, ce qu'elle a fait là, ce -mariage honoraire et les quatre-vingt mille francs qu'elle sert au -vieux prince pour porter son nom et promener à travers le monde son -vice et son indépendance. C'est une passionnée et une vraie, celle-là! -Il y a tant de snobisme et de morphine dans la perversion des autres! - -«La marquise a été mal mariée, amenée où elle est par la lâcheté du -monde et l'indignité d'un mari. La Myrianinska est presque -besoigneuse; les filles l'entretiennent; c'est une mode de l'avoir à -cinq heures dans les boudoirs. Aveulies, intoxiquées, exténuées -d'elles-mêmes et de tous, elles n'ont même plus le souci de la -sensation rare qui est la seule excuse des aberrés; leur niveau -d'intelligence ne dépasse pas de beaucoup l'abrutissement des -habituées d'une Place Blanche et d'un Rat-Mort. La Seiryman est -autrement belle. Voyez quelle volonté âpre a son fier profil, et ses -yeux gris couleur de glace qui fond, ses yeux durs et mornes, voyez ce -qu'ils recèlent d'énergie pensée et opiniâtre! - -«Regardez-la! Voyez avec quelle attention elle étudie la duchesse -d'Althorneyshare, et pourtant, tout, dans cette femme, doit lui faire -horreur et sa vieillesse et son passé, mais Aliette Montaud a été -délicieusement belle, une des remueuses de coeurs et de millions d'il -y a trente ans, et la princesse de Seiryman, qui le sait, cherche et -regrette dans cette ruine l'adorable instrument qui n'est plus, mais -qui y fut, de volupté et de désirs. - -«Napoléon devait regarder ainsi le champ de bataille où un autre que -lui avait remporté la victoire. D'ailleurs, vous connaissez le surnom -de la princesse?... Et il me chuchotait une drôlerie.--A Lesbos?--A -Lesbos, parfaitement. - - Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses. - -«Et Welcôme qui ne vient pas. Au fait, si je demandais à Maud de nous -dire des vers, tous ces déplacements ont jeté un froid. Baudelaire me -semble tout indiqué. Venez donc avec moi, Fréneuse, nous allons la -prier de nous dire: _Les femmes damnées_. Nous en avons quelques-unes -ce soir. - - Comme un bétail pensif, sur le sable couchées... - -«Bon! L'autre duchesse, maintenant; oh! celle-là tout à fait -innocente, une curieuse qui s'égare, impossible de risquer le -Baudelaire devant elle. C'est une Altesse Royale, je vous quitte.» - -En effet, escortée de deux hommes, une femme entrait. - - - - -VERS LE SABBAT - - -Celle-là, qui ne l'eût pas reconnue! - -C'était, divulgués par les photographies en montre aux étalages du -boulevard et cent fois rencontrés à toutes les réceptions des -ministères, les épaules classiques, le corsage en offrande et la jolie -tête autrichienne de la duchesse de Meinichelgein. - -Dario de La Psara, le peintre attitré des élégances cosmopolites, -accompagnait, ce soir comme tous les autres soirs, l'Altesse royale; -sa figure olivâtre, ses larges prunelles veloutées et noires, la coupe -même de son frac aux larges revers de velours fleuris du Christ de -Portugal escortaient à merveille la fragilité blonde et la splendeur -nacrée de la duchesse. L'autre homme était Chasteley Dosan, le -tragédien de la Comédie-Française. On prétendait que Son Altesse -Sophie avait une passion psychique pour le jeu de l'acteur; elle -suivait assidûment toutes les représentations de Dosan à la Comédie, -passait même, disait-on, une partie de ses soirées dans la loge du -tragédien: pur snobisme allemand, qui attachait l'étrangère aux -gloires déjà un peu fanées du monde parisien; mais la mode de Berlin -retarde sur celle de Londres, et, en dehors de La Psara, dont le réel -talent et le profil exotique avaient séduit l'Altesse, la duchesse -Sophie en était encore aux poncives admirations des Benjamin Constant, -des Carolus Duran, des Falguières et autres Carrier-Belleuse. - -D'ailleurs, d'une honnêteté légendaire, droite et loyale comme une -épée, universellement respectée malgré l'imprévu de ses caprices, la -brusquerie de ses départs et son existence errante à travers l'Europe, -ses six mois par an passés hors de ses états et loin du palais -conjugal. - -Claudius s'était précipité au-devant d'elle, un fauteuil à large -dossier était avancé; et, maintenant assise presque au milieu du hall, -isolée des autres femmes, la duchesse Sophie accueillait d'un sourire -des yeux et des lèvres le défilé des hommes que son hôte lui amenait; -et c'était Muzarett, et c'était Delabarre et c'était Jacques White et -même Mein Herr Schappman et le clan poncé et fleuri des Anglais; -aucune femme n'était présentée. - -Si neuve que fût la duchesse Sophie dans la vie parisienne, elle était -assez manégée pour savoir dans quel milieu elle était. Retirées à -l'écart, la marquise Naydorff et la princesse Olga affectaient un -colloque animé; la princesse de Seiryman-Frileuse, elle, s'absorbait -dans la contemplation d'un buste, le dos tourné à l'Autrichienne; la -vieille duchesse d'Altorneyshare continuait d'occuper Maud. Debout, -derrière les épaules laiteuses de l'Altesse, La Psara et Chasteley -Dosan, gardes d'honneur, assistaient aux présentations, souriants et -discrets: - -«Je vais lui faire dire du Henri Heine ou un lied de Goëthe, ricanait -Claudius en se dirigeant vers la White, nous sommes maintenant en -terre allemande.» - -Et tout en me pressant fortement le bras: - -«Hein! comme elles se détestent, et le beau foyer de haine qu'une -réunion de déclassées, quand elles sont nées comme celles de ce soir. -Ce sont tous les degrés du mépris avec l'Allemande au haut de -l'échelle et cette pauvre Aliette Montaud dans le bas. Celle-ci, -d'ailleurs, méprise férocement cet innocent Mein Herr Schappman, qui -est le seul ici à ne mépriser personne, ayant une âme de -Gretchen.--Mais qui peut amener ici la duchesse?--Ici, dans mon -atelier? Mais le désir d'être portraiturée par moi. La Psara lance, -mais Ethal consacre: La Psara, talent parisien mais pas européen: il -compte à New-York, mais n'existe pas à Vienne. N'est pas de Musée qui -veut, tandis que Champ-de-Mars...; mais la voici tout entière à -Delabarre, ils doivent causer Wagner ou chevalier Glück, ce qui est -bien plus musicien. Je vais attendre pour faire déclamer Maud.--Ah? le -thé.--C'est le fameux thé vert?--Oui, mais nous en boirons un autre, -tout à l'heure, après le départ des gêneurs.» - -Presque nues sous des gazes flottantes et des pectoraux de -coquillages, deux Javanaises ou deux Javanais (le sexe est si ambigu -dans cette race) promenaient, maintenant, parmi les hôtes d'Ethal, -deux grands plateaux de cuivre encombrés de petites tasses. Sèches et -brunes, d'une impeccable harmonie de formes, elles semblaient porter, -brodés en camaïeux sur la peau, les blancs d'ivoire et les roses -carnés de leur armature de coquilles; des anneaux de jade étreignaient -leurs chevilles fines, et, le long de leurs joues, d'étranges colliers -coulaient, des colliers luisants, mordorés et verdâtres, on aurait dit -de cantharides, formés en somme de minerais. - - Silences d'or cinglés de vols de cantharides! - -Dans les tasses de porcelaine tendre un breuvage odorant fumait; des -mains, au passage, s'emparaient de ces tasses avec des rires, des -chuchotements câlins et des curiosités à l'adresse des petites idoles; -les Javanaises de Claudius faisaient prime. Après les femmes, qui les -avaient accaparées d'abord, voilà que les exotiques étaient maintenant -captives de tout un cercle d'habits noirs. - -«C'est le commencement de l'orgie, la marquise Naydorff et la -princesse Olga se retirent, hasardai-je à Claudius.--Vous croyez! le -dépit les chasse, ce n'est plus de jeu du moment que les hommes s'en -mêlent; et puis, la présence de la duchesse Sophie réveille leur -pudeur. Elles vont me dire quelque rosserie, je gage.» - -En effet, la Sicilienne et la Slave se dirigeaient vers Ethal: - -«Très réussie, votre soirée! Vous attendiez l'Infante? interrogeait la -marquise.--Elle peut encore venir; vous êtes présentée? ripostait -Claudius.--Si vous donnez un compte rendu au _Figaro_, ne nous citez -pas, intercédait la princesse.--A vos ordres.» - -Et comme la marquise, exagérant ses adieux, insistait encore: «Vous -connaissez donc toute la terre? Il y avait tout le Gotha chez -vous.--Et le Gothon aussi», concluait le peintre. Les deux femmes -sortirent. - -Une détente suivait leur départ. L'_Intermezzo_, détaillé par la belle -Maud, venait de rapprocher l'Altesse et la tragédienne; la duchesse -Sophie complimentait le frère et la soeur: «Quel jour venez-vous -déjeuner avec moi? Il faut venir déjeuner tous les deux à Bristol, -demain, voulez-vous, à une heure?» Les groupes fusionnaient. - -La vieille d'Altorneyshare tenait maintenant le beau Dario; après le -musicien, le peintre. «Quel merveilleux talent vous possédez, -monsieur, minaudait l'ancestrale poupée, j'ai vu au _Prado_ de Madrid -des Velasquez qui ne vous valent pas; il y a de vous des -portraits...--Oh! de simples variations sur des visages de femme», -protestait La Psara, qui ne croyait pas si bien dire. Le petit -Delabarre, d'entre les doigts décharnés de l'ex-danseuse, était tombé -entre les mains empêtrées de chapelets de Mein Herr Schappman. «De -Charybde en Scylla», me soufflait au passage Ethal, mais comme le joli -compositeur méditait une série de concerts à Berlin et peut-être même, -pour le prochain hiver, une saison au Caire, il supportait les gestes -menus et toucheurs de la sarigue allemande, ainsi que son babil -enfantin; le musicien d'exportation se renseignait. - -Muzarett, lui, interviewait le sombre Chasteley Dosan, le poète grand -seigneur courtisait le sociétaire de la Comédie-Française.--Comment le -comité a-t-il pu recevoir cette pièce? scandait la voix brève du -comte, je ne puis croire à l'influence des dîners de l'auteur.--A quoi -l'acteur, pris à parti: «C'est du théâtre.» Et comme le comte se -récriait sur l'infériorité de la poésie: «Les vers, déclarait Dosan -d'une voix d'oracle, les lèvres retroussées sur les gencives et -montrant l'émail de fortes dents, les vers sont très suffisants.» -Déclaration de sociétaire qui rassurait l'auteur des _Rats ailés_, si -elle indignait le poète. - -«La foire aux vanités, ricanait Ethal enfin revenu près de moi, Ethal -vraiment diabolique au milieu de ce sabbat de convoitises, -d'ambitions, d'hypocrisies, de rivalités, de rancunes et de bas -instincts, dont il déchaînait et réfrénait le manège. «Suis-je un -assez beau directeur de consciences! Vous m'aimez dans ce rôle? -gloussait-il, étouffé dans un rire content, hein! comme leurs belles -petites âmes leur remontent à fleur de peau en petites grimaces! Il -n'y a vraiment de bien que la vieille Altorneyshare et la princesse de -Seiryman, elles ne feront pas de concessions, celles-là. Regardez la -princesse.» - -L'Américaine, un peu isolée, causait debout aux deux petites -Javanaises, qui répondaient dans un anglais étrange et gazouillant; -tout en leur parlant, la princesse leur touchait les épaules, tâtait -le grain de leur peau, soupesait leurs colliers, tel un collectionneur -en train de détailler quelque bibelot rare; puis elle leur tournait -brusquement le dos et venait droit à nous. «Elles sont très amusantes, -Ethal, vos idoles d'Extrême-Orient. Voulez-vous me les prêter une -journée ou deux, le temps de trois séances? J'aimerais faire un -croquis de ces petites têtes-là.» Et comme Ethal s'inclinait en -silence: «Quel jour voulez-vous me les envoyer à l'atelier? reprenait -la Yankee, j'y suis à partir de deux heures.--Mais, princesse, quand -il vous plaira.--Eh bien! demain, j'y puis compter, n'est-ce pas? Où -est monsieur de Muzarett?» - -Muzarett accourait; la princesse demandait son manteau, ce fut le -signal du départ; Son Altesse Sophie suivait avec la Psara et -Chasteley Dosan, qui l'avaient amenée, Mein Herr Shappman avait enlevé -son Hindou, le petit Delabarre s'était esquivé seul. - -Le clan des Anglais fleuris s'obstinait à demeurer, à la fois grisé de -raki et de cigarettes, de minces et courtes cigarettes que les -Javanaises faisaient, maintenant, circuler avec des flacons de -liqueurs grecques, raki, mastic et eau de jasmin, toute une parfumerie -alcoolisée, douceâtre et pourtant sauvage, dangereuse aux cerveaux -d'Europe. La duchesse d'Altorneyshare, immobile et raidie sous ses -diamants et sous son fard, semblait de plus en plus la madone du Vice, -stigmatisée sous le surnom de Notre-Dame-des-Sept-Luxures. Qu'est-ce -que cette aïeule pouvait bien attendre en s'éternisant là? - -Ethal s'efforçait de retenir et retenait, en effet, Maud White et son -frère qui parlaient de partir; les cierges déjà éclairaient mal, à -demi-consumés dans les chandeliers de cuivre tout bossués de larmes -de cire. Quelque chose de funèbre et pourtant de chaud et d'attiédi, -comme une odeur de pourriture de fleurs, mais de fleurs de cercueil, -traînait dans l'atmosphère; quelque chose aussi se préparait et qui ne -commençait pas. Ethal, visiblement énervé, lançait de fréquents -regards dans la direction de la porte, et, suggestionnés, tous les -regards suivaient les siens. Quelqu'un d'attendu n'arrivait point. - -Enfin, la portière se soulevait et, cambré dans un mince habit noir, -un grand jeune homme entrait, un peu trop grand peut-être et trop -flexible de taille. «Thomas!» enfin... s'exclamait Ethal en se -précipitant au-devant du nouveau venu. Il s'emparait fiévreusement de -ses mains, l'amenait à nous.--Sir Thomas Welcôme, Irlandais, mon ami.» - -Je n'avais jamais vu Claudius si ému. - -Sir Thomas Welcôme s'inclinait, très froid. C'était un très beau -cavalier avec une figure douce et triste, éclairée par deux grands -yeux clairs d'une couleur indéfinissable, à la fois verts et violacés -comme l'eau d'un étang mort, car c'est à ces yeux que ma curiosité -était d'abord allée; une longue moustache blonde barrait son charmant -visage et pourtant ses cheveux frisés étaient noirs. Sir Thomas -Welcôme avait la peau très blanche et des mains énormes, d'énormes -mains de bourreau, soignées, poncées et, comme les mains d'Ethal, -fleuries de bagues à tous les doigts; il y avait dans ce corps robuste -comme une infinie lassitude, on ne sait quelle pesante contrainte. Le -regard était mélancolique. - -Sir Thomas Welcôme répondait à peine aux effusions d'Ethal et semblait -être venu à regret. - ---On va commencer, déclarait Claudius, et il donnait des ordres aux -Javanaises, puis, prenant le nouveau venu à part:--Pourquoi -arrivez-vous si tard, Thomas? J'étais inquiet, j'ai craint que vous ne -vinssiez pas. - -A quoi l'Irlandais, d'une voix calme: - ---Vous saviez que je viendrais, j'avais promis. - - - - -L'OPIUM - - -Les Javanaises avaient remis à chacun de nous une pipette bourrée -d'une pâte verdâtre; surgi d'entre les tapisseries, un noir, tout de -blanc vêtu, nous avait successivement allumés aux braises ardentes -d'un réchaud d'argent; et, couchés en demi-cercle sur des coussins et -des tapis d'Asie, la main accotée à des carrés de velours persan ou de -soie brodée, nous fumions maintenant en silence, tous singulièrement -attentifs aux progrès de l'opium. - -L'atelier, tout à l'heure si bruyant, était tombé dans le -recueillement. Sur un signe d'Ethal, les mains agiles des Javanaises -avaient déboutonné nos gilets et entr'ouvert nos cols de chemise pour -faciliter la marche du poison. J'étais couché tout près de sir -Welcôme. Maud White, dont la taille libre oscillait sans contrainte -sous son péplum de velours noir, fumait, allongée auprès de son frère. -Les Anglais formaient un groupe à part, déjà moins bruyant sous -l'oppression montante du narcotique. - -Restée assise sur son fauteuil, droite et gainée dans son armature de -pierreries, la vieille duchesse d'Altorneyshare, seule, assistait, -mais ne fumait pas. - -Sa pipette à la main, Ethal s'attardait encore dans des allées et -venues, donnant des ordres; on avait éteint tous les cierges. Deux -seuls avaient été remplacés et rallumés, qui flambaient haut au milieu -de la pièce; ils brûlaient aux deux coins opposés d'un tapis étalé là; -le nègre y effeuillait toute une pluie de fleurs, puis se retirait. - -Ces cierges et ces pétales! on aurait dit une veillée funèbre. La -fumée de nos pipettes montait en spirales bleuâtres, un silence -affreux pesait dans l'atelier. Ethal venait alors s'étendre entre -Welcôme et moi, et les danses du poison commençaient. - -C'était, dans l'atmosphère muette et lourde du vaste hall empli de -vapeurs, les oscillations sur place, les piétinements rythmés et les -longs contournements de mains comme désossées et mortes, des deux -idoles javanaises. - -Debout parmi les fleurs effeuillées, à la lueur spectrale de deux -cierges, elles froissaient fiévreusement la laine du lapis sous le -martellement de leurs talons; leurs genoux luisaient ainsi que leurs -cuisses minces dans l'envol de gazes transparentes. D'étranges -diadèmes maintenant les coiffaient, espèces de tiares en cône qui -faisaient leurs faces triangulaires et redoutables, et, tandis -qu'elles s'agitaient en silence dans une lente et cadencée ondulation -de tout leur corps, les pectoraux de coquillages glissaient doucement -de leurs torses, et les anneaux de jade le long de leurs bras nus: les -deux idoles se dévêtaient. Leurs oripeaux bruissants venaient -s'abattre à leurs pieds dans un léger crissement de coquilles tombant -sur le sable, les tuniques de soie blanche suivant la chute lente des -bijoux; et maintenant, toutes minces dans leur nudité irritée terminée -en pointe et comme dardée par le cône de leurs diadèmes, on eût dit, -dans les vapeurs bleuâtres, la danse délicieuse et lugubre de deux -longs serpents noirs. - -Dans la salle obscure c'étaient, en amas confus, les groupes affalés -des fumeurs; des visages crispés émergeaient çà et là comme des -masques, blêmes visages d'intoxiqués déjà travaillés par l'ivresse; -d'autres avaient sombré dans la nuit, et, sur tous ces corps, on eût -dit massacrés, la raide silhouette de la vieille Altorneyshare -s'immobilisait, incendiée par instant de la flamme des cierges -reflétée dans l'eau de ses colliers, telle une statue somptueuse et -sinistre. - -Déjà, des ronflements s'échappaient des poitrines; parmi les pétales -effeuillés, les idoles nues dansaient toujours. - -Tout à coup, elles se prenaient à la taille, tournoyaient étroitement -enlacées, ne faisaient plus qu'un seul corps à deux têtes et puis -soudain s'évaporaient... Oui, s'évaporaient comme une fumée, et en -même temps une grande lueur entrait dans le hall. - -Tout un pan de la tapisserie s'était écarté, et, dressée en forme de -scène, la table à modèle de Claudius apparaissait blanche de lune, -froide et cirée comme un parquet, éclairée du dehors par la nacre et -le givre d'un pâle ciel nocturne! - -Un ciel ouaté de molles nuées où se profilaient, aiguës et noires, des -silhouettes de cheminées et de toits, tout un horizon de tuyaux, de -pans coupés et de mansardes figé dans du sel et de la limaille de fer; -au loin, le dôme du Val de Grâce: un fantastique et silencieux Paris -vu à vol d'oiseau, le panorama même des fenêtres de Claudius, encadré, -comme en décor, dans le châssis vitré de son hall... Et sur cette -scène improvisée un être de rêve, une blancheur jaillissait, un -floconnement de tulle ou de neige, quelque chose d'impalpable et -d'argenté; et cette chose tourbillonnante et frêle, qui bondissait et -voltigeait délicatement sous la lune, dans l'ennui de ce coin -d'atelier désert, était une gracile nudité de danseuse. - -Comme un flocon d'hiver, elle tournoyait dans l'air muet, et le -taqueté de ses jetés-battus animait seul l'affreux silence. Sans le -bruissement soyeux de ses tulles, elle eût été surnaturelle, -surnaturelle de transparence et de maigreur: ses jambes d'une minceur -de tiges, la saillie d'os de sa poitrine, sa pâleur bleuie par la -lune, sa taille effroyablement fragile faisaient d'elle une fleur -fantômale, fantômale et perverse d'une joliesse funèbre; le décor de -cheminées et de toits parisiens achevait la vision. C'était une -petite âme de Montparnasse ou de Belleville qui dansait là, dans le -froid de la nuit. Sa face camuse et pourtant délicate avait le charme -affreux d'une tête de mort; de longs bandeaux noirs la coiffaient, et, -dans ses yeux cernés, une flamme d'alcool brûlait intense, dont -l'ardeur bleue faisait frémir... Où avais-je déjà vu cette fille? Elle -avait la gracilité de Willie et le sourire d'Izé Kranile, ce triangle -de chair ironique et rouge découvrant des duretés d'émail... Oh! les -ombres portées de ces omoplates! Comme le squelette transparaissait -sous la platitude de ses seins!... - -Autour de moi, des râles sortaient des poitrines: ils ne ronflaient -plus maintenant; et j'avais la tête pesante et glacée, et la sueur me -mouillait partout et le flocon dansait toujours. - -Il flambait soudain dans une lueur violette, comme sous une projection -de gaz oxydrique... et, tout à coup remontés dans le ciel, les toits -et les cheminées envahissaient l'atelier. Ils étaient maintenant dans -les frises, le vitrage de la baie du même coup éclaté, les maisons -invisibles des toits et des cheminées soudain surgies de terre, et -j'étais couché parmi mes coussins d'Asie, sur un trottoir de rue, en -plein Paris désert. - -Paris, non, mais un carrefour dans une banlieue lugubre, une place -bordée de nouvelles bâtisses encore inhabitées, les portes barrées par -des planches avec des terrains vagues s'entrevoyant au loin... une -nuit froide et gelée, le ciel très clair, le pavé dur: une affreuse -impression de solitude. - -Par une des rues, toute en constructions blanches, deux horribles -voyous débouchaient: cottes de velours, vestes de toiles, des foulards -rouges autour du cou et d'ignobles profils de poisson sous la -casquette haute. Ils se ruaient comme une trombe en traînant avec eux -une femme qui se débattait, une femme en robe de bal. Une somptueuse -pelisse glissait de ses épaules; une femme blonde et délicate dont on -ne voyait pas le visage et que je craignais de reconnaître. Et cette -scène de violence ne faisait pas un bruit. - -De la femme brutalisée et muette je ne voyais que le dos nacré et la -tendre nuque blonde; les rôdeurs la tiraient par les bras, tombée sur -les genoux, inerte de terreur. Je voulais appeler, courir à son -secours, et je ne pouvais pas: deux mains de force, deux serres me -tenaient aussi à la gorge. Tout à coup, un des voyous précipitait la -femme, la face contre le sol, et, s'agenouillant sur elle, lui sciait -le cou avec un coutelas... le sang giclait, éclaboussant de rouge la -pelisse de velours vert, la robe de soie blanche et la frêle nuque -d'or. Je m'éveillais râlant, étouffé par mes cris. - -Autour de moi, c'était le sommeil lourd à faces convulsées des autres -fumeurs. La tapisserie était retombée sur le châssis vitré du hall: -c'était l'obscurité, la nuit. Les deux cierges brûlaient toujours, -mais dans une lueur verdâtre qui décomposait les visages. Comme il y -en avait, de ces corps étendus! l'atelier d'Ethal en était jonché; -nous n'étions pas tant que cela d'abord: d'où venaient tous ces -cadavres? Car tous ces gens ne dormaient plus. C'étaient des morts, -autant de morts, une vraie marée humaine de chairs verdies et froides, -qui montait tel un flot, déferlait telle une vague, mais une vague -immobile, jusqu'aux pieds de la duchesse d'Altorneyshare demeurée, -droite et les veux grands ouverts, assise dans son fauteuil comme une -idole macabre! - -Et elle aussi verdissait sous son fard: toute la purulence des corps, -entassés là, suintait en lueur humide le long de sa peau flasque; sa -pourriture phosphorait. Hiératique et bouffie sous ses diamants -devenus livides, elle semblait brodée d'émeraudes: une déesse verte, -et dans sa face couleur de ciguë les yeux seuls demeurés blancs -luisaient. - -Et je voyais cette chose abominable: la vieille idole se pencher ou -plutôt se casser, tant elle était raide, vers un corps de jeune femme -affalé à ses pieds, un souple et blanc cadavre étendu contre terre et -dont on ne voyait que la nuque, une nuque blonde et grasse, comme -celle de Maud White; et l'Altorneyshare, avec un ricanement sinistre, -approchait de cette nuque une bouche vorace ou plutôt un semblant de -morsure, une ignoble ventouse, car, dans l'effort, les gencives -pourries laissaient tomber leurs dents. - -«Maud!» m'écriai-je redressé d'angoisse. Mais ce n'était pas Maud que -convoitait l'horrible faim de l'idole, car dans la même seconde je -voyais resplendir dans un halo violet le sourire et le regard oblique -de la tragédienne; son masque mystérieux flambait en auréole au-dessus -de l'horrible Altorneyshare, et tout retombait dans les ténèbres, -tandis qu'une voix connue scandait à mon oreille: - - La chasteté du Mal est dans mes yeux limpides. - -La voix de Maud, sa voix! - - - - -SMARA - - -Ici, un heurt dans mes souvenirs. - -Je sombrais dans un chaos d'hallucinations brèves, incohérentes, -bizarres; le grotesque y côtoyait l'horrible, et prostré, comme -garrotté par d'invisibles liens, j'assistais dans l'angoisse et -l'épouvante à la chevauchée opprimante des plus effrénés cauchemars, -toute une série de monstres et d'avatars grouillant dans l'ombre comme -une fresque et s'animant en traits de soufre et de phosphore sur le -mur mouvant du sommeil. - -Et c'était une course éperdue à travers les espaces. Je flottais, -empoigné aux cheveux par une main de volonté, une serre énergique et -glacée, où je sentais des duretés de pierreries et que je devinais -être la main d'Ethal; et c'étaient des vertiges et des vertiges, une -sorte de course à l'abîme sous des ciels de camphre et de sel, des -ciels d'une limpidité terrible dans leur éclat nocturne, et je -tournoyais ahuri au-dessus de déserts et de fleuves. Des étendues de -sables fuyaient, moirées par places d'ombres monumentales, et parfois -nous passions par-dessus des villes, des villes endormies avec des -obélisques et des coupoles toutes laiteuses de lune entre des palmiers -de métal. Plus loin c'était, parmi des bambous et des palétuviers en -fleurs, la descente vers l'eau des degrés lumineux de millénaires -pagodes. - -Des troupeaux d'éléphants les gardaient et cueillaient pour les dieux, -du bout de leurs trompes molles, les lotus bleus des lacs; et c'était -l'Inde légendaire et védique après l'Égypte mystérieuse; et partout où -nous passions, les bords des fleuves et des étangs étaient gardés par -d'étranges idoles, les unes anguleuses et comme taillées à coups de -hache dans le granit, qui se tenaient assises, les mains sur leurs -genoux, et miraient dans l'eau d'affreuses têtes de dogues; des -quadruples rangs de mamelles gainaient le torse d'autres. - -Il y en avait de brillantes et de radieuses, comme toutes jeunes; -d'autres étaient couvertes de lèpre et si vieilles qu'elles n'en -avaient plus de visage; une avait un nid de serpents grouillant -entrelacés sous l'aisselle; une autre, si belle qu'elle semblait -musicale, avait le front gemmé d'étoiles, et, parmi ces idoles, -priaient au clair de lune des fidèles agenouillés, et parmi ces -dévots, il y avait aussi des bêtes. - -Trois matrones aux croupes lourdes, aux seins mûrs lavaient des linges -au pied d'un Sphinx; leurs mains tordaient, battaient une équivoque -lessive, et l'eau ruisselante était du sang. - -Une de ces lavandières ressemblait à la princesse Olga et l'autre à la -marquise Naydorff; je ne reconnus pas la troisième. Une sarigue en -prière, à l'ombre d'un Bouddha, m'apparut être l'âme de Mein Herr -Schappman; comme l'ami berlinois d'Ethal, ses pattes précautionneuses -égrenaient un chapelet d'opales... - -Et près d'un cimetière turc, toute une file de cigognes, perchées sur -un grand mur, profila dans la nuit des silhouettes connues et ricana -du bec à mon passage. - -Nous volions maintenant au-dessus des marécages. Tout à coup, la main -qui m'emportait me lâcha. Des murs gluants, un terrain gras, une -ombre étouffante et fade: j'étais dans une crypte dont les voûtes -suintaient, couché dans une boue étrangement mouvante, car elle -s'enfonçait par place et par place se soulevait, et c'était comme une -marée chaude, affreusement épaisse et fluide, où mon corps bercé -s'enlisait: des bruissements soyeux, de légers crissements... je ne -sais quoi d'innomable me frôlait, un obscur grouillement me montait -aux jambes et au ventre, des souffles chauds m'horrifiaient, et puis, -sous mes mains tâtonnantes, ce fut l'effroi de petits corps velus et -gras, et tout cela remuait, virait sous moi, sur moi. Par moments, un -vol d'ailes flasques me souffletait, et puis d'affreux baisers, des -petites bouches pointues, où l'on sentait des dents, se posèrent sur -mon cou, sur mes mains, sur mon visage. J'étais captif d'aspirantes -caresses, fouaillé par tout mon corps de petites morsures savantes -jusqu'à en défaillir; j'étais la proie, des orteils aux cheveux, -d'innombrables ventouses; les bêtes fétides se partageaient mon corps, -violaient sournoisement toute ma nudité. - -Et, soudain, dans l'ombre devenue verdâtre, je voyais ricaner les -faces singulièrement gonflées des deux Javanaises. Elles flottaient -sans corps comme deux vessies transparentes et vernies; diadémées de -longs vers blancs, leurs yeux mi-clos laissaient filtrer, comme par -deux fentes, un regard huileux et mort. Les deux vessies riaient, -tandis qu'approchées de mon visage, leurs quatre mains sans bras, -quatre mains molles et exsangues menaçaient mes yeux de leurs ongles -aigus irradiés en griffes dans de longs étuis d'or. - -Et, à la lueur des deux faces de larves, je voyais quel effroyable -ennemi conquérait ma chair. Toute une armée d'énormes chauves-souris, -de lourdes et grasses chauves-souris des Tropiques, de l'espèce dite -vampire, suçaient mon sang, baisaient mon corps, et la caresse -insistait parfois si précise, qu'elle me faisait vibrer d'une -jouissance atroce; et comme énervé, près du spasme, je me raidissais -pour secouer ce pullulement de baisers, quelque chose de velu, de -flasque et de froid m'entrait dans la bouche qu'instinctivement je -mordais et qui m'emplissait la gorge d'un giclement de sang: un goût -de bête morte m'empouacrait la langue, une bouillie tiède me collait -aux dents. - -Ce fut le réveil!... enfin! Une brûlure d'alcali me piquait les -narines, une main me tamponnait les tempes, me les rafraîchissait avec -un linge mouillé; on s'empressait autour de moi, et dans le -demi-sommeil dont je sortais lentement, je percevais un bruit d'allées -et venues, des voix... et j'ouvrais les yeux. - -Ethal était à mes genoux, et dans le désordre de l'atelier envahi par -le petit jour, un peu d'air froid venait de la baie grande ouverte et -me ranimait. J'avais une main dans celles de sir Thomas qui me -frappait dans la paume; par-dessus l'épaule de son frère, les yeux -anxieux de Maud White me considéraient. - ---Il ne faudrait jamais fumer, concluait sir Thomas. - -Dans la maussaderie de l'atelier poussiéreux et triste, c'était aux -lueurs de l'aube le navrement final d'un lendemain d'orgie, la fanerie -pisseuse des tapisseries, l'aspect cadavéreux des bustes, la salissure -des fleurs sur les tapis, et le long des chandeliers la cire grumelée -en stalactites vertes. - -On se préparait au départ. Les Anglais, mis debout par le nègre, se -retiraient raides avec des faces fermées et menaçantes, presque -insinués de force dans leur pardessus. Maud rassurée s'enveloppait -dans une longue pelisse de soie paille. Redressé sur mes coussins, je -buvais à petites gorgées une eau teintée d'arnica, que me tendait sir -Thomas. Oh! la pitié de ses grands yeux clairs en me regardant! - ---Allons, nous pouvons partir, concluait l'Irlandaise en me tendant la -main; Jacques White faisait de même. Dans cet adieu, je vis que Maud -portait au doigt deux grosses perles noires surmontées d'un rubis, un -énorme trèfle de gemmes que j'avais vu au doigt de l'Altorneyshare -avant notre fumerie!... et les yeux de cette Maud étaient frais comme -de l'eau, sa pâleur jeune et reposée. - -La duchesse, à la minute, sortait de la chambre d'Ethal. Des flots -traînants de moire cerise, tout ruisselants de dentelles d'or, -l'engonçaient jusqu'aux oreilles, et, recrépie à neuf, poudrée et -replâtrée de frais, son vieux visage de satyre souriait dans une nuée -de dentelles blanches.--Nous partons, disait-elle à Jacques, et la -duchesse sortait emmenant le frère et la soeur.--Il faudrait faire -comme eux, insistait Thomas Welcôme, l'air du matin vous fera du bien; -voulez-vous que je vous ramène?--Le duc de Fréneuse a son coupé, -interrompait brusquement Ethal.--Un fiacre découvert vaudrait mieux. -Oh! je ne vous conduirai pas au Bois: nous prendrons les quais, nous -suivrons la Seine. Et comme Claudius risquait un geste: - ---Monsieur de Fréneuse habite rue de Varenne et je suis à l'hôtel du -Palais. - - - - -LE SPHINX - - -_9 novembre 1898._--Thomas Welcôme sort de chez moi, et je suis encore -sous le charme et, en même temps, je me sens plein d'effroi. - -Thomas Welcôme vient de risquer auprès de moi la démarche la plus -imprévue, la plus déconcertante et la plus amicale. Mais quel mobile a -pu l'amener, lui qui me connaît à peine et que j'ai vu pour la -première fois, il y a trois jours, à cette horrible fumerie d'opium -organisée par Ethal, quel mobile a pu l'amener aux confidences et à -l'espèce de tentative de sauvetage, qu'il est venu faire auprès de -l'étranger et de l'indifférent que je dois être et que je suis pour -lui? - -Je cherche et ne m'explique pas. - -Une irraisonnée, une spontanée sympathie? Je n'y crois pas. Mon aspect -est répulsif; à première vue, j'effare et j'inquiète. Et puis il y a -mes légendes... Mieux: j'éloigne de moi; «Sympathique», il n'a pas -prononcé le mot et, s'il l'eût prononcé, je l'eusse mis dehors. Être -sympathique... _il simpatico forestiere_, dont vous abordent, autour -de la Loggia, les interprètes des hôtels de Florence et, à Naples, les -ruffians de la galerie Umberto. Cela eût été indigne de sir Thomas -Welcôme et de moi. - -Un ressentiment contre Ethal, une haine soudaine du peintre? car sa -démarche desservait plutôt Claudius. Mais Ethal m'a dit que ce Welcôme -était son meilleur ami, et puis je sens bien qu'il existe comme une -complicité, quelque chose d'irréparable et d'obscur entre ces deux -hommes! - -De la pitié, alors? Une pitié pour moi! Je n'aimerais pas cela? - -Et si c'était une dernière manoeuvre d'Ethal pour me troubler, -m'affoler davantage, précipiter l'espèce de folie au milieu de -laquelle je me sens enserrer, étouffer comme dans un filet tissé -maille à maille par l'affreuse main, la main de proie et de volonté, -bossuée d'horribles bagues, de cet Anglais sinistre?... si ces deux -êtres étaient d'accord pour me berner et me pousser plus avant dans -le gouffre, où Claudius me veut, et cela par le soupçon et la -terreur?... - -Je ne sais plus où je vais... Je ne me ressaisis plus, je tournoie, et -me heurte, et me sens trébucher dans de l'embûche et de l'épouvante... - -Depuis cette dernière soirée dans l'atelier d'Ethal, les figures de -cauchemar et les hallucinations de cette honteuse nuit... je n'ai pas -retrouvé mon âme! - - -_15 du même mois._--J'ai réfléchi à la visite de Thomas Welcôme. Non, -cet homme ne me veut aucun mal; l'espèce d'élan qui l'amenait vers moi -était sincère. On ne ment pas avec ces yeux-là, ils nagent dans une -telle tristesse. La pitié attendrie et l'immense bonté du regard, dont -je me sentais enveloppé pendant qu'il me parlait, le ton d'angoisse, -dont il a nuancé sa question: «Il y a longtemps que vous connaissez -Ethal?» et l'espèce de soulagement que tout son visage a reflété à ma -réponse: «Depuis cinq mois!» c'était l'expression de joie dont -s'illumine un visage de médecin en apprenant que le mal de son client -est de date récente, encore curable. Comme un espoir a refleuri dans -ses yeux quand je lui ai dit: «Depuis cinq mois!» - -Et, sans trop insister sur les mots, sans trop appuyer sur la plaie, -comme il m'a fait comprendre en quelques phrases qu'il connaissait et -plaignait mon mal, que lui-même en avait souffert, quel danger avait -été jadis, pour lui Ethal, quel péril il était maintenant pour moi. -«Un grand, un très grand artiste, un esprit curieux et un ami très -sûr, mais dont la bizarrerie, et pis que la bizarrerie, l'amour des -bizarreries, de l'anormal et de l'étrangeté peuvent devenir funestes à -un sensitif, comme à un être d'imagination; un homme qu'il faut -écarter de sa vie pour peu qu'il soit susceptible d'y prendre une -influence. Non que j'ajoute foi aux légendes en circulation sur -Claudius, ici et à Londres, et bien moins acréditées à Londres qu'à -Paris, Paris, où, vous autres Français, avez la manie des racontars et -des histoires colportées sur les uns et les autres; mais il n'en -demeure pas moins vrai que mon ami Claudius a d'étranges curiosités. -L'horrible l'attire, la maladie aussi; l'entorse morale et la misère -physique, la détresse des âmes et des sens sont pour lui un champ -d'expériences affolantes, grisantes, une source de joies complexes et -coupables, auxquelles il se complaît comme pas un. Il a pour le vice -et les aberrations plus qu'une curiosité de dilettante: une -prédilection innée, l'espèce de vocation fervente et passionnée -qu'ont, pour certains cas peu connus et les maladies rares, des -tempéraments de savants et de grands médecins. - -Il les épie, les recherche et les choie; c'est un collectionneur de -fleurs du mal. Vous avez vu quelle divine collection d'orchidées il -avait su réunir chez lui l'autre soir. Soyez certain que cette -exhibition de vices cosmopolites, parqués toute une nuit dans son -atelier, a été une de ces soirées de sa vie. D'ailleurs, il a pour les -découvrir, un flair de chasseur indien; il va au vice comme le -pourceau à la truffe, et le renifle avec bonheur: le fumet des -déchéances l'enivre; il les comprend toutes et les aime compliquées et -profondes. C'est un voyeur... d'âmes malpropres, comme vous dites en -France... «Voyeur» est bien le mot! - -Dire que ces fleurs de criminalité, Ethal les cultive et les -développe, comme on l'a accusé à Londres de cultiver chez ses modèles -la pâleur, l'anémie, la phtisie et la langueur, et cela par amour -artiste de certains tons nacrés et de certaines cernures, certaines -expressions de regard et de sourires, souffrances devenues des -beautés par des crispations de bouches et des faneries délicates de -paupières et de teints! non, ce serait, je crois, pousser trop loin -une légende, hélas! établie, et prêter aux fantaisies d'Ethal une -grandeur tragique qu'elles n'ont pas. - -Il n'empêche que notre ami Claudius ait une assez belle âme -d'empoisonneur, et d'empoisonneur pour le plaisir. C'est un Exili -psychologique, les seuls Exilis que permette aujourd'hui le rouage des -lois; mais il a cela en sa faveur, qu'il opère surtout sur les gens -déjà malades et n'achève, en somme, que des condamnés à mort. Locuste -expédiait ainsi les esclaves devant l'Augustule désireux d'en admirer -les effets; mais Ethal est à la lois l'empoisonneur et le César. C'est -à lui-même qu'il offre de merveilleux spectacles; il dépravera très -bien quelqu'un pour voir jusqu'où ce quelqu'un mènera la flambée du -vice. Il y en a qui vont jusqu'au meurtre, et il ne faut pas que le -duc de Fréneuse soit ce quelqu'un-là. - -... J'aurais pu l'être.--Sir Thomas avait prévenu mon -mouvement.--Comme vous, le rêve m'a possédé, le rêve m'a tenu -halluciné, inconscient, sans autre volonté que celle de ce rêve -prolongé. Annihilé, engourdi comme vous pendant de longues années, -j'ai été un misérable dormeur éveillé. Je passai alors tous mes hivers -soit à Alger, soit au Caire ou à Tunis, comme vous, captif d'un -regard, d'un introuvable regard, du regard même de la Déesse qui -trouble et hante le sommeil de vos nuits... Pendant dix ans, j'ai -parcouru l'Orient à la recherche de l'obsédante et délirante vision -d'un soir d'insomnie et d'extase. - -Et la Déesse, celle-là même qui vous apparaîtra, un soir ou un jour, -si vous ne combattez pas votre rêve, la Déesse m'a toujours menti! - -Un amoureux de fantômes, oui, voilà ce que j'ai été dix années de ma -vie, et voilà ce que vous êtes et deviendrez plus incurablement -encore, si vous n'y mettez bon ordre, monsieur, car le regard est -introuvable, et Astarté est une stryge, dont l'essence même est le -mensonge; et mentira toujours qui a déjà menti! - -Ce regard! Pourtant, un hiver, j'ai bien cru... Il y a quatre ans, une -nuit sans lune sur le Nil, les rameurs de la dahabieh enfin endormis, -nous descendions lentement... oh! si lentement, le cours du fleuve aux -eaux stagnantes... Je vois encore l'immense paysage d'Égypte, fuyant à -perte de vue, infiniment plat, infiniment roux, à peine nuancé de -cendre sur le bleu profond de la nuit... Cette nuit-là, j'ai cru -qu'Astarté allait m'apparaître. La Déesse, enfin, allait se révéler! - -Nous descendions le Nil... - -Et déjà, depuis une heure, je regardais curieusement surgir et -grandir, à un coude encore lointain du fleuve, un étrange point noir, -quelque entablement d'ancien temple ou, peut-être, tout simplement une -roche baignant ses assises dans l'eau. - -La dahabieh glissait lourdement, lentement, sans oscillation, comme -dans un rêve, et, lentement, dans le silence de la nuit sans étoiles, -l'ombre qui m'intriguait s'approchait, prenait forme et devenait (car -elle se précisait maintenant) la croupe d'un énorme sphinx de granit -rose au profil effrité par des siècles. Tout dormait à bord d'un -sommeil vraiment déconcertant, tout l'équipage tombé dans une torpeur -de plomb; et le mouvement de l'embarcation, s'approchant de la bête -immobile, m'emplissait d'une terreur grandissante, car le sphinx, -maintenant, m'apparaissait lumineux. Comme une clarté vaporeuse -émanait de sa croupe, et, dans le creux de son épaule, un être se -distinguait, de bout, la tête renversée et dormant. - -C'était une forme jeune et svelte, vêtue, comme les âniers fellahs, -d'une mince gandoura bleue, avec des anneaux d'or aux chevilles, la -forme adolescente ou d'un prince ou d'une esclave, car l'attitude de -ce sommeil offert était à la fois royale et servile: royale de -confiance, servile de complaisance et de savant abandon. - -La gandoura s'ouvrait sur une poitrine plate, d'une blancheur -d'ivoire; mais au cou saignait, comme une large entaille, une -cicatrice ou une plaie! Quant à la face, je la devinais délicieuse, -rien qu'à l'ovale aminci du menton; mais, appuyée en arrière, elle -baignait toute dans l'ombre. - -Épouvanté, j'appelai à grands cris sans pouvoir réveiller personne; -équipage indigène et gens de service anglais, tous étaient terrassés -par un sommeil magique. Ils ne s'éveillèrent qu'à l'aube, le sphinx -disparu, déjà loin. - -Quand, le lendemain, je racontai mon aventure, il me fut répondu par -le drogman que ce devait être quelque ânier fellah égorgé par les -bandits arabes qui abondent dans ces parages. L'enfant tué, ils -avaient posé là le cadavre pour avertir les voyageurs; ironique et -salutaire enseignement! - -Mais ce sphinx lumineux, l'intense clarté, douce et comme musicale, -dont s'animait le granit rose, et la beauté surhumaine de la figure -endormie dans son ombre, comment l'expliquer? J'avais, je l'avais -senti, traversé une minute enchantée, vécu quelques instants d'une vie -miraculeuse et divine, et si décevante pourtant! - -Ethal m'affirma que j'avais rêvé, car, naturellement, Ethal était à -bord, exaspérant ma sensitivité, suggestionnant ma songerie -maladive.--Vous voyez que vous n'avez rien à m'envier, monsieur, et -que j'ai été autrefois un misérable tout aussi torturé que vous l'êtes -maintenant.» - - - - -SIR THOMAS WELCOME - - -«Partir vers le soleil et vers la mer, aller se guérir, non, se -retrouver dans des pays neufs et très vieux, de foi encore vivace et -non entamée par notre civilisation morne, se baigner dans de la -tradition, de la force et de la santé, la force et la santé des -peuples restés jeunes, vivre dans l'Inde et dans l'Extrême-Orient, -dans la clarté du ciel et de la mer, se disperser dans la nature, qui -seule ne nous trompe pas, se libérer de toutes les conventions et de -toutes les vaines attaches, relations, préjugés qui sont autant de -poids et d'affreux murs de geôle entre nous et la réalité de -l'univers, vivre enfin la vie de son âme et de ses instincts loin des -existences artificielles, surchauffées et nerveuses des Paris et des -Londres, loin de l'Europe surtout!... Et pourtant l'Italie, l'Espagne, -certaines îles de la Méditerranée, la Sicile, la Corse, les matins -légers d'Ajaccio avec le bleu du large apparu entre les cyprès et les -pins, les amandiers en fleurs des pentes de Taormine et l'ombre géante -de l'Etna sur le rêve antique du théâtre grec, les anciennes îles de -l'archipel, certains petits ports de l'Adriatique, les Venises -inconnues des côtes de l'Istrie plus oubliées et plus ruineuses encore -dans leur silence ensoleillé que la ville des Doges et des palais... -et le charme endormeur et profond des villes turques, le narcotique de -l'ombre des palmiers! Oui, il est encore, loin des Baedecker et des -Cook, des coins où vivre des heures d'intimes et complètes voluptés... -Que dis-je? Un esprit qui sait s'isoler peut assumer du bonheur à -Tunis et même à Malte, Malte aujourd'hui infestée d'Anglais... Oh! la -griserie complexe et salutaire de l'éloignement! mettre la mer, des -lieues de mer remueuse et changeante entre soi et ses anciens maux, -entre sa vie et celle des importuns. - -Mais pour cela, il ne faut plus connaître personne. N'aimerait-on -qu'un chien, si on le laisse derrière soi, un départ est une petite -mort. Bien assez de liens invisibles nous retiennent; le monde -aventureux, nombreux et splendide guérira seul les plaies, les atroces -petites plaies de notre âme moderne exténuée de lecture, de bien-être -et de civilisation... Oh! la cure des longues traversées sous des -constellations non déjà vues, la joie cruelle et nostalgique des -brèves rencontres, celles sans lendemain, parce que le paquebot, qui -vous amena tous deux à Corfou, va l'emmener, elle, à Alexandrie, les -minutes vécues doubles, le pouls précipité par la notion de -l'irréparable et la prescience du départ, les âmes bues dans un -baiser, les coeurs donnés dans une brusque étreinte, toute une -existence laissée dans un serrement de main, toute la science de la -vie, telle qu'elle doit être, passionnée, offerte, prise, donnée, puis -entraînée dans de l'inconnu et de l'au-delà sans souci des conventions -et des préjugés de caste et de race, cette merveilleuse science de la -vie telle qu'elle doit être, de rêve et d'action, lue dans les grands -yeux tristes des passagères et les claires prunelles des matelots, et -cela dans quel décor de vieux ports de l'Islam, devant quelles -arabesques de montagnes, la poitrine dilatée par la brise alizée des -mers d'Orient, le coeur serré par l'oppression délicieuse de vivre! - -Voyager? voyager: il faut aimer les ciels, les pays, s'éprendre d'une -ville ou d'une race, mais se détacher des individus. - -La guérison, le secret du bonheur est là: aimer l'univers dans ses -aspects changeants et leur merveilleuse antithèse et leur analogie -plus merveilleuse encore. Le monde extérieur nous devient ainsi une -source de joies inaltérables et d'autant plus parfaites que notre être -en est le seul miroir: les chocs et les blessures ne nous viennent que -des individus. Évitez les gens, évitez Ethal, étudiez les races; l'une -d'elles vous donnera le regard que vous cherchez et vous trouverez -dans celle-là votre âme, votre âme désemparée, désorbitée et -fiévreuse: les races! nous avons tous en nous un atavisme qui nous -rattache à quelqu'une d'elles et nous pouvons retrouver notre vraie -patrie à des centaines de lieues de notre bourg natal. - -Comme vous, j'ai eu l'obsession de la mort et de l'horrible; les -masques qui vous hallucinent se précisaient en moi dans une tête -coupée, cela m'était devenu une maladie, une déséquilibrante -obsession; oh! j'ai souffert. J'en voyais partout; partout des rictus -de décapités me raillaient, me sollicitaient: l'hallucination me -hantait surtout dans la banlieue, dans l'abandon de ces routes -sinistres qui longent vos fortifications, et comme j'aimais mon mal en -véritable malade, je savais où et comment faire naître la torturante -et mauvaise vision. - -Oh! les nuits de lune, les courses folles dans un fiacre de barrière -du boulevard Bineau aux berges de Billancourt, les lentes promenades -évocatoires le long des tristes routes bordées de palissades et de -quelques rares villas aux volets clos. Comme elle s'émanait et montait -aisément de ces paysages lépreux et pauvres, la suggestion du crime, -la floraison du mal, qu'aimait en moi Claudius! Comme cette province -du rôdeur et de la pierreuse était bien celle du cauchemar moderne, et -avec quelle complaisance la décevante Astarté, celle qui se refuse si -obstinément dans les villes enchantées de l'Islam, se livrait alors -dans ses atours de goule aux bords des terrains vagues et des -guinguettes à l'abandon! Et toujours avec Ethal, qui s'était fait mon -guide, je connus comme vous les connaîtrez, la route de la Révolte, -les carrières de Montrouge et les fours à plâtre de la plaine de -Malakoff, toute la sinistre banlieue parisienne où ricane l'Astarté -des bouges, des bords empuantis de la Bièvre aux solitudes de -Gennevilliers. - -O misère! Gennevilliers, Malakoff, Montrouge, quand il y a le forum -triangulaire de Pompei et les collines fuyantes de Sorrente et de -Castellamare, tout l'enchantement de l'ancienne Campanie, la baie de -Naples et la Concha d'Oro, l'arabesque épique du mont Pellegrino, à -Palerme, les temples d'Agrigente et les carrières de Syracuse, la -splendeur de ses latomies funèbres et pourtant si blanches, où les pas -remuent la poussière des siècles et des tombeaux... Syracuse! -Taormine, Agrigente, Catane, tous les bleus souvenirs de la Grande -Grèce encore endormis sous les oliviers et les chênes verts de la -Sicile! - -Là, seulement vous guérirez: laisser entrer l'univers en soi et -prendre ainsi lentement et voluptueusement possession du monde, voilà -le bréviaire du voyageur. Être une cire savante et consciente aux -impressions de la nature et de l'art, trouver dans la nuance d'un -ciel, la ligne d'une montagne, les yeux attirants d'un portrait, le -profil d'un buste de musée ou la silhouette d'un temple, le coït -intellectuel et sensuel pourtant d'où naît l'idée rafraîchissante et -féconde... La vie et la physionomie d'une ville, avez-vous jamais -songé à cela? Épouser une ville comme on épouse une femme, s'en -emparer longuement en jouissant de son propre trouble à soi, être -l'éveilleur averti de ses propres voluptés, et de chaque analyse faire -un pas vers la sublime synthèse, qui est la joie de la vie quand on -sait la vivre. - -Les villes, les villes populeuses surtout, les villes anciennes, -riches d'un passé d'aventures et d'histoires, savoureuses comme un -fruit mûr et belles du mystère de tant d'existences autrefois vécues, -belles de tant d'efforts pour le gain et l'amour, qui luttent encore -en elles, les villes maritimes surtout, les Marseille, les Gênes, les -Barcelone, les villes heureuses de la Méditerranée avec le mouvement -de leurs ports, la rêverie ensoleillée de leurs vieux quais et cette -espèce de fanfare pour «l'ailleurs,» les pays inconnus et les grèves -lointaines, clamées par les agrès, les voiles, les drisses et les -mâtures de tant de navires en partance. - -C'est là qu'il faut aller mûrir votre spleen au soleil et respirer -dans le vent du large le goût de la conquête et de l'action. - -Les ports! les matelots, race enfantine et cynique, y répandent la -gaieté de leurs instincts de mâle en bordée et le rêve de leurs yeux -naïfs, ces yeux d'eau et de ciel qu'on est tout surpris de trouver -dans des faces rudes et tannées de forban. - -Les ports! une population industrieuse, équivoque et cosmopolite y -déploie dans le décor sordide des rues de pittoresques loques de -galériens et de corsaires; la basse prostitution, toute de boue et de -crasse, de faim et de misère dans nos froids pays du nord y emprunte -au soleil je ne sais quelle beauté; les filles brutalement offertes -ont quelque chose dans leur accoutrement de lumineux, de criard et -d'oriental; leurs pommettes frottées de fard, leurs yeux charbonnés en -font, sur leur tignasse étoilée de clinquant, autant d'éternelles -poupées toutes pareilles, comme un moule unique destiné au trop-plein -de la luxure et de la santé des hommes: et l'amour y a quelque -chose d'animal qui repose et excite à la fois le cerveau des -intellectuels... Oh! le continuel aléa d'aventure qui rôde et luit -dans l'oeil des passants, les visions d'attaques à main armée, de -viols et de coups de couteaux qu'y imposent les angles de certaines -rues louches, les rues de Tunis par exemple, et celles du vieux Gênes -et de Toulon, et celles de Villefranche, près de Nice, celles du vieux -Nice même; et dans l'empuantissement des marchés, au milieu des -détritus de légumes et de fruits, là seulement, Astarté vous -apparaîtra dans quelque belle fleur humaine, robuste et suant la -santé, trop rose et trop rousse avec des yeux mystérieux de bête, -telle la bouchère au profil d'Hérodiade qu'entrevirent les de Goncourt -dans le marché des Récollets, à Bordeaux, et vous conviendrez avec moi -que les originaux des portraits des musées, ceux-là même qui vous -troublent, fleurissent seuls dans le peuple. A Venise, les dogaresses -de l'Académie et les «Santa Orsola» du Carpaccio se rencontrent -couramment dans la Merceria et les petits canaux de Murano. La -Cavalieri a vendu des oranges à Naples et Carolina Otero à Cadix, et -ce sont peut-être les deux plus belles filles que votre Paris possède. - -O vous! que tourmente la maladie de la beauté et qu'opprime l'unanime -laideur de nos villes modernes, où les palais sont des banques et les -églises des usines, fuyez l'anémie, la chlorose et le vice, pitoyable -invention des âmes en détresse en connivence avec la faim! Fuyez -toutes les boues raffinées des Londres d'alcool et des Paris de -misère; partez, allez vivre votre vie ailleurs. Je repars demain pour -les Indes, voulez-vous partir avec moi? Je vous emmène! Je n'ai plus -ni obsessions ni cauchemars depuis que je vis ma vie, moi. Vivre sa -vie, voilà le but final; mais quelle connaissance de soi-même il faut -acquérir avant d'en arriver là. Personne ne nous éclaire, les amis -nous trompent sur nos propres instincts, et l'expérience seule nous -les fait découvrir. Nous avons contre nous notre éducation et notre -milieu, que dis-je? notre famille, et j'oublie à dessein les préjugés -du monde et la législation des hommes; puis, nous rencontrons parfois -un Ethal, et alors, il est trop tard pour vivre l'existence, la seule -pour laquelle nous étions nés, et cela à l'heure même où nous apparaît -notre voie. - -Trop tard, trop tard, c'est le croassement ordinaire du destin en -réponse au triste «never more» de l'expérience, _jamais plus, jamais -plus_. - -Je vous ai vu, avant-hier, vous débattre en proie à d'horribles -visions, pendant cette fumerie d'opium qui n'était pas de l'opium, -mais du haschisch, l'opium ne se fume pas ainsi, et à cette -tromperie, j'ai bien reconnu Ethal. Je vous regardais pâlir, suer à -grosses gouttes, râler et étouffer avec des gestes et des mots -incohérents, toute une mimique d'agonie où je retrouvais d'affreux -souvenirs; et une grande pitié m'a pris, la pitié d'un malade guéri -pour un autre malade atteint de son cas, une sympathie égoïste m'a -poussé vers vous; et ayant cru deviner en nous deux quelque parité de -goûts, d'affinités et de souffrances, je suis venu spontanément à -vous, et comme je suis le plus vieux, sinon dans la vie, du moins dans -son expérience, je suis venu vous prêter mon flambeau et vous crier -«Gare!» au bord du précipice, Vous pouvez encore éviter la chute. - -Et j'écoutais cet homme, comme on boit un philtre. - - - - -AUTRE PISTE - - ---_16 novembre 1898._--Et je ne suis pas parti! La pluie ruisselle, -les arbres des avenues se dressent, lamentables, sur un ciel en colle -de pâte; dans des flaques d'eau noire, c'est l'horreur des stations de -fiacres et la bousculade des parapluies, c'est le Paris de boue et de -spleen de novembre, et sir Thomas Welcôme cingle vers du soleil. Un -paquebot des Messageries maritimes l'emporte vers les Indes odorantes -et lointaines, les Indes des forêts de bambous, des étangs sacrés et -des temples... Un mot d'Ethal, une heure d'entretien avec cet Anglais, -une soirée passée au cabaret avec lui ont suffi pour me retenir. - -Comme il a vu clair dans mon âme! On ne peut rien cacher à cet homme. -Je nous revois encore dans la salle commune de ce restaurant, entre -les hautes glaces incendiées de lumière électrique, dans -l'éblouissement des cristaux des lustres, avec, autour de nous, tout -ce public de filles et d'hommes en habit noir. On dînait par petites -tables, les filles se ressemblant toutes dans leur nudité diamantée -jaillie des corsages, et leur maquillage de pastel; toutes sveltes, -amenuisées, avec des yeux trop grands et trop mobiles dans des visages -ovales, et, sous l'ondulation de leur coiffure en conque, s'efforçant -toujours d'évoquer l'image de Willie, ce type à la fois vaporeux et -aigu de la fin du dix-huitième, que la folie du bibelot et l'agiotage -des brocanteurs ont mis à la mode, fini par imposer dans le monde de -la haute banque et des grands cercles. Dans la travée des tables, -c'était le va-et-vient continuel des arrivées et des sorties, les -effets des somptueux manteaux de soir, le miroitement des soies et des -gazes, les bonjour et les bonsoir criés d'une table à l'autre avec des -voix de tête, les petits coups d'oeil de satisfaction des hommes l'air -volontairement froid, leur ennui affiché, tous les gestes pour la -galerie, toute la comédie coutumière de cette ménagerie de luxe, -qu'est un restaurant de nuit. - -Pourquoi Claudius m'avait-il conduit dans ce cabaret, lui qui connaît -ma haine de la galanterie et du monde? Et, comme, exaspéré par toutes -ces mines, ces oeillades fardées et ces sourires de lupanar, je -revivais, par contraste, les larges échappées vers la vie libre et -saine de l'entretien de l'avant-veille, l'ivresse des instincts et des -civilisations jeunes dans le bleu du ciel et le bleu de la mer, toute -la santé et la force des existences au soleil; comme je lui vantais, -en un mot, tout le philtre d'énergie que m'avait versé hier -l'enthousiasme de Welcôme:--«Oui, je connais le couplet, avait tout à -coup ricané Claudius, Bilbao, Marseille et Barcelone, les prunelles -claires des matelots, la science de la vie, l'amour de l'action appris -dans les grands yeux des passagères... et dans l'argot des rouleurs de -quais, sans doute! Je reconnais bien là ce cher Thomas. - -«Mais il ne vous a pas tout dit. - -«A côté des êtres d'instinct et de passion qu'enfantent une grande -ville maritime, ses chantiers et son port, il y a aussi les créatures -de luxe et d'exception, aussi prévues que les goules enjoaillées dont -la présence ici vous excède, effrayant produit, comme elles, de la -luxure cosmopolite et de l'ennui des civilisations. - -«Ceux-là, sir Thomas ne vous en a pas parlé; mieux, il a négligé de -vous en esquisser le portrait, car il fait partie de la bande, la -bande des blasés et des chercheurs d'impossible qu'on retrouve -partout, à Bahia comme à Marseille, à Tanger comme à Cadix, à Toulon -comme à Brest, au Havre comme au Caire, roulant la lie de leur âme -fangeuse et fine dans les fumeries d'opium comme dans les «music -halls» et les «American Stars». - -«Voulez-vous leur signalement?... Femmes à silhouette androgyne vêtues -de drap bleu de matelot, Anglais millionnaires au teint cuit de porto, -nuques hâlées et violentes, regards aigus et pâles, tous propriétaires -ou passagers de grands yachts; l'armée des juifs errants de -l'ivrognerie et de la perversité, que vous connaissez aussi bien que -moi, puisque vous avez été à Alger et au Caire; tous ceux qui, -désoeuvrés, désemparés ou déclassés, vont promener par la mer remueuse -la fièvre de leurs sens excédés ou le renom gênant de leurs tares. - -«Ah! sir Thomas Welcôme se prétend guéri; il vous l'a dit, n'est-ce -pas? Eh bien, il a menti; il vous a trompé, comme un misérable possédé -qu'il est, car, dans les rues montantes de la kasbah, pas plus -qu'autour des mosquées du Caire, dans le clair-obscur des souks de -Tunis, pas plus que dans les huttes de boue et de roseaux des villages -du Nil, il n'a jamais rencontré les liquides yeux verts dont la -lointaine et captivante promesse lui a fait tout abandonner, les êtres -chers comme les habitudes invétérées, plus fortes souvent que les -affections; je le sais de lui-même. Avec moi, il ne ment pas; il ne -peut me mentir, et partout, dans les ruelles assourdissantes de -Constantine comme dans les cafés maures de Biskra, la déesse syrienne, -l'enivrant fantôme d'Orient, Astarté l'a partout déçu, partout trompé, -partout menti, comme il ment lui-même, épris du mensonge qu'il -poursuit. - -«J'ai voyagé des années avec lui. - -«Les avons-nous pourtant assez souvent suivies, les femmes empaquetées -de soieries et de voiles des pays du soleil, femmes arabes ou -mauresques, se rendant soit à la mosquée, soit au bain, quand elles -descendaient, trébuchantes, les degrés des ruelles baignées d'ombre! -avons-nous assez longtemps interrogé, sous le haïck, leurs longs yeux -d'extase et de langueur, ces yeux uniformément mouillés de kohl, -implorants comme ceux des gazelles, mais, quand on les regarde bien, -brillants et durs comme la prunelle miroitée des oiseaux, vides et -froids yeux de jais, car tous les yeux sont noirs sous ces ciels de -lapis, et aucun des êtres rencontrés là-bas, autour de la pyramide de -Chéops comme dans le désert de pierre de Pétra, ne tiendra la promesse -d'Astarté. - -Ni l'Oued-Naïl, ni même l'ânier fellah, nul d'entre tous ces animaux -d'Orient n'a su nous offrir le terrible et doux regard d'aigue-marine -que Thomas cherchait et qu'il poursuit encore, tout guéri qu'il se -prétende. - -Au fond, bien plus malade que vous, mon pauvre ami! oui, que vous! - -«Sir Welcôme est le pire des possédés, et si j'ai tenu à vous le faire -connaître, c'est justement pour vous faire toucher du doigt votre mal -et vous prouver que la guérison n'est pas là-bas, mais ici, où la -dernière de ces femmes--ou la première à votre gré,--peut vous donner -le regard introuvable, sous l'impression d'un sentiment que vous -devinez... Oh! ce n'est ni le désir, ni l'amour, vous êtes trop riche -pour les inspirer. - -«--Et c'est?... - -«--Je vous le dirai si vous me promettez de ne pas partir, si vous me -donnez votre parole de ne pas essayer de rejoindre sir Thomas Welcôme, -dont vous allez, je gage, recevoir demain un télégramme, daté de Nice -ou de Marseille... Mais ce salmis de bécasse se refroidit; vous savez, -cher ami, que la bécasse n'attend pas.» - - -_19 novembre 1898._--«Le _Lahore_ part lundi; vous avez le temps de -faire vos malles. Bouclez-les et venez me rejoindre à l'hôtel de -Noailles. Le _Lahore_ est le premier marcheur de la Compagnie. Nous -serons le 5 janvier à Singapoor. - - «WELCOME.» - -Claudius avait deviné juste. J'ai trouvé ce télégramme en rentrant -chez moi. Le montrerai-je à Ethal? - - -_20 novembre 1898._--«Je le savais.» Et Claudius pose négligemment la -dépêche entre nos deux couverts. Nous déjeunons ce matin ensemble, et, -après les huîtres, je n'ai pu résister à l'envie de lui communiquer le -télégramme. Il n'a pas eu le sourire sardonique que je prévoyais; son -triomphe a été le plus naturel; il a redemandé du cumin au maître -d'hôtel, car il assaisonne tout ce qu'il mange d'un tas de condiments -exotiques et bizarres, a exigé du céleri et du safran pour se -confectionner dans un ravier je ne sais quel hors-d'oeuvre à saveur -violente, y a trempé une langue délicate, et puis, revenu tout à coup -à la conversation: «Alors, vous ne partez pas?... Eh bien, tant mieux! -Sir Thomas Welcôme a eu jadis, à Londres, une assez fâcheuse histoire, -et j'eusse été en peine de vous savoir voyageant avec lui.--Comment? -Et vous me laissiez?...--Pardon. J'aurais influencé votre -détermination, si je vous avais prévenu avant décision prise. Nous -autres Anglais, nous avons le respect absolu de la liberté d'autrui; -vous étiez libre de partir, et j'avais le devoir de vous laisser cette -liberté entière. - -«J'ai pu vous avertir de l'inutilité de votre voyage et vous -convaincre, par l'exemple même de Thomas, de la vanité de vos efforts. -Thomas vous avait menti en vous vantant sa guérison; j'avais le droit -de détruire son mensonge, puisqu'il en avait fait un argument; mais je -n'avais pas celui de vous révéler sur Welcôme un détail de sa vie ou -de son passé qui eût pu sinon vous détourner de partir, du moins vous -donner à réfléchir.--Il y a donc sur lui?... Et Claudius, sans même -relever mon objection: «Maintenant que votre décision est prise, je -puis vous apprendre ce qu'on appelle, à Londres, la malheureuse -aventure de sir Welcôme et le danger que vous avez couru.--Un danger! -Et vous ne me préveniez pas! Vous me laissiez, de gaieté de coeur, -courir au-devant!...--Parfaitement! On n'évite pas sa destinée. Et -puis, n'auriez-vous pas tout mérité par votre manque de confiance -envers moi?--Mais c'eût été une traîtrise!--Pas pire que la vôtre, -puisque je vous ai promis la guérison et que vous changiez de -médecin.--Et l'histoire de Thomas, la malheureuse aventure de sir -Welcôme, comme vous dites à Londres?--Ah! quelle impatience. -Modérez-vous. Je ne serai pas assez naïf pour vous la conter. Vous -pourriez me soupçonner de l'avoir inventée pour les besoins de la -cause, _testis unus, testis nullus_. Je vous la ferai détailler tout -au long par un de mes compatriotes, sir Harry Moore... Moore, le gros -entraîneur de Maisons-Laffitte. Nous le trouverons certainement ce -soir, à cinq heures, au Tattersall, ou vers minuit au bar de la rue -Auber... Inutile d'insister, je ne vous dirai rien. Vous seriez en -droit de suspecter mon dire. Laissez-moi seulement vous féliciter -d'avoir su résister à la mélancolie éloquente des grands yeux de -Thomas: ils ont la réputation d'être très persuasifs.--Que -voulez-vous dire?--Rien. Harry Moore vous expliquera. Voulez-vous, -en attendant cinq heures, aller chez Jane de Morrelles?...--Jane de -Morrelles?--Oui, le 62 de la rue Washington. J'ai reçu ce matin une -circulaire: tout un arrivage de province, de vraies primeurs, dont une -petite de Bayonne. - -Ces Basquaises sont d'une pureté de formes et d'une élégance rare sur -le marché parisien: et puis, il y a parfois de beaux yeux celtes parmi -ces populations des Pyrénées, des yeux qui ont reflété l'eau des -gaves, l'eau froide et verte des torrents. Dans un visage ambré ces -sortes d'yeux sont singulièrement éclairants; et puis, ces petites de -province, qui ne sont pas rompues au métier, ont parfois aussi de -jolis gestes effarouchés, des semblants de pudeur, des reculs de biche -traquée. Ce sont de vrais claviers de sensations; et quand on sait -doser avec elles la surprise et l'épouvante, on peut obtenir de jolis -regards... C'est un si puissant piment de volupté, un tel agent -nerveux que la terreur!» - - - - -LE SPECTRE D'IZÉ - - -_25 novembre._--La fastidieuse et l'horrible journée que nous avons -traînée chez cette Jane de Morelles, la plus horrible et écoeurante -soirée ensuite au Moulin-Rouge, et puis l'affreux une-heure-à-deux -dans ce bar anglais, avec ce géant apoplectique d'Harry Moore, et ses -ignobles révélations sur sir Thomas Welcôme... sir Thomas Welcôme! un -des seuls êtres qui m'aient marqué un peu de sympathie, la seule âme, -en vérité, vers laquelle je me sois senti attiré. - -On dirait que cet Ethal prend plaisir à déprimer en moi toute énergie, -à détruire toute illusion... Il m'en reste donc, après tant de misères -physiques et morales! - -Avec cet Anglais, j'ai la sensation de m'enfoncer dans de la boue et -de la nuit, la boue tiède, fluente et suffocante de mon cauchemar -d'opium; l'air se raréfie à l'entendre, et ses atroces confidences ne -remuent en moi que bas instincts et sales convoitises. Ce Claudius! - -Il porte avec lui comme une atmosphère de bouge; il y a quelque chose -d'innomable dans ses insinuations et dans ses chuchotements. Et cet -homme devait me guérir! Il a trouvé le moyen d'augmenter ma détresse -morale. La détresse morale du duc de Fréneuse, quelle pitié! Je ne -m'en sens pas moins englué dans je ne sais quels remous de vase -parfumée et chaude, sous la serre molle et pourtant tenace de cet -homme au regard de vautour! - -Oh! les lueurs troubles de ses yeux vairons sous leurs paupières -membraneuses! On dirait que ses prunelles ricanent. Et l'étreinte -odieusement caressante et pourtant si prenante de ses doigts cerclés -d'énormes joyaux! Et la hideur de sa poitrine velue, cette large -poitrine de portefaix qu'il avait mise à l'air chez Jane de Morelles, -dans le débraillé de sa chemise! car il s'était mis à l'aise pour -recevoir les petites. Je me demande encore comment je ne l'ai pas -étranglé, tant son sans-gêne et ses façons ignobles m'ont soulevé le -coeur. Il a drainé, ce jour-là, à travers mes derniers préjugés et mes -derniers souvenirs, une pestilence de marécage, et tout s'est fané, -flétri sous une haleine de malaria. Comme je le hais d'avoir ainsi -tout détruit en moi! Comme je l'exècre de m'avoir ainsi sali sir -Thomas Welcôme! Cela je le sens, je ne le lui pardonnerai pas. Oh! -cette journée truquée, machinée par lui pour saccager en moi les -dernières floraisons d'âme, cette journée, je ne l'oublierai plus -maintenant, car elle a tué le peu d'enfance qui survivait en moi! - -Je suis entré, maintenant, dans la grande épouvante et la grande -nausée, et, de ce jour, j'ai commencé à descendre, à glisser dans le -noir, le mouvant, l'inconnu, le fétide, dans le suprême dégoût et de -tous et de moi. - - -_2 décembre 1898._--Oui, plus j'y réfléchis, cette atroce journée du -20 novembre était truquée, machinée, voulue par lui, et la rencontre -d'Izé Kranile dans les salons de l'entremetteuse y avait été préparée. -Il sait que j'ai désiré cette fille, un désir de trois jours qu'elle a -pris soin de faucher dans sa fleur avec une maladresse de pouliche -entretenue, mais son image n'en était pas moins demeurée captivante -dans mon souvenir. - -Il m'a fallu la retrouver dans cette maison de rendez-vous, elle, Izé, -tombée dans les passades à dix louis et moins, elle, devenue le plat -du jour de Jane de Morelles, la fourniture des boursiers mariés qui -n'ont qu'une heure à eux, après la Bourse, et la primeur pour grands -seigneurs étrangers de la rue Washington! Oh! le pincement au coeur -(j'en ai donc un encore!) et l'étrange sensation de froid qui m'a -couru sur l'échine quand, dans ce boudoir aux volets clos, où des -petites impubères grimaçantes et fardées mimaient d'insipides -caresses, le rire un peu gras d'Izé éclata en fusée, venu d'une pièce -à côté! Avec quelle brutalité je repoussai la gamine, dont les -quatorze ans (mettons-en dix-huit) chevauchaient paresseusement mes -genoux avec de pressants appels à mon portefeuille! Oh! la maladresse -de ces fausses innocences, et les cheveux entêtants de musc et frisés -au petit fer des petits agneaux de Mme de Morelles! Izé Kranile était -là! - -Je pressai le bouton électrique; la Morelles vint elle-même, toute -souriante sous l'échafaudage compliqué de sa coiffure. «--La dame d'à -côté!» Et ma voix était si rauque que son timbre m'impressionna. «--La -dame d'à côté! Elle est libre. Le monsieur vient de partir; on n'a -pas pu s'arranger: cette Izé est si fantasque!... (Et la Morelles -s'interrompait comme si elle en avait trop dit.) Vous la -connaissez?--Oui, une vieille connaissance... Je veux la voir, lui -parler.--Pas de scène de jalousie, au moins.» Je haussai les épaules. -Alors, la Morelles: «--Faut que je la consulte.» «--Voyons, laisse-le -faire», intervenait Ethal, en secouant deux petites, pendues après lui -comme deux chèvres après les pampres d'un dieu Terme. «--Mais c'est -vingt-cinq louis, objectait peureusement Madame, Izé Kranile...» -Vingt-cinq louis! Je les donnai à la matrone. Claudius réglait le -champagne des petites, et nous suivions la traîne de moire gris-perle -de Jane. - -Izé Kranile était assise, les jambes croisées, sur un divan; les reins -accotés à des coussins, elle fumait du tabac d'Orient, et les -épaulettes de sa chemise, glissées le long des bras, découvraient la -nacre de ses épaules. Elles luisaient, ses épaules, moites et grasses, -dans la pénombre des rideaux de fenêtre hermétiquement clos. Il -faisait odieusement lourd et tiède dans cette chambre; je m'y cabrai -dès le seuil, pris à la gorge par les stridences fauves déjà respirées -une fois dans la loge d'Izé. Kranile était en jupon de dessous et en -corset. - ---«Tiens, c'est vous! faisait-elle sans se déranger à l'annonce de la -Morelles égouttant de ses lèvres peintes:--«Izé, deux messieurs de ta -connaissance.» - -«--Ah! c'est vous. Comme on se retrouve! en v'là une rencontre! -Asseyez-vous. Vous faites donc la fête? A cette heure-ci, sans y être -forcés! Faut-il que vous en ayez, du vice! Alors ça ne bichait pas, à -côté? Morelles a voulu vous placer ses petites, ses petites du Midi, -des marcheuses de la Gaîté-Rochechouart. On n'en a pas voulu aux -Folies-Bergère. Vous ne montez jamais dans ces quartiers-là, vous -autres, et on vous colle ça comme des primeurs. Vous êtes corrects: ça -n'a donc pas marché? C'est comme moi. En v'là un pante! I' voulait que -je mette mon costume du deux dans la _Princesse Angora_, et tous mes -diamants, peut-être, encore... «Et ça, est-ce du toc?» lui ai-je dit -en lui montrant mes gigots. - -Et Izé se donnait sur les cuisses des claques retentissantes, et -l'ordure continuait à couler de ses lèvres. Comme elle était devenue -crapuleuse! De quel bas-fond avait-elle rapporté cette voix enrouée -et cette mimique de faubourg? - -Où j'avais laissé une étoile de music-hall, je retrouvais une fille de -barrière. J'étais atterré; ma radieuse vision d'un soir, la Salomé -fumante de fard et de sueur des Folies-Plastiques était tombée au -ruisseau. «--Tu as toujours tes belles bagues? faisait-elle en me -prenant la main.--Et toi, ricanait Ethal, fais voir si tu es toujours -jolie.» Et il lui prenait le menton, lui penchait la tête en arrière -pour lui regarder les dents. Jane de Morelles s'était levée et -allumait les bougies. - -Izé Kranile était toujours jolie. Elle avait toujours dans son visage, -large des tempes, étroit du bas comme un masque de faunesse, ses -splendides yeux aux prunelles d'agate, ses larges yeux d'un blanc -d'émail où s'irradiaient des lueurs grises et vertes, les fameux yeux -qui ont regardé la mer; mais une expression d'infinie lassitude -vannait et tirait son visage; le petit sourire triangulaire de sa -bouche menue flottait maintenant, détendu malgré l'effort à retrousser -les lèvres. Kranile était fanochée, éreintée par la noce et l'horrible -vie où elle était descendue. L'enrouement de sa voix semblait répandu -sur toute sa personne. Qu'elle était devenue commune! Et comme je la -détaillais dans une angoisse. «--Qu'est-ce que cela?» m'écriai-je tout -à coup, en désignant sur sa poitrine des rougeurs et des taches -violâtres qui, partout, la marbraient. On eût dit des meurtrissures, -des coups d'ongles et même des bleus où le sang extravasé serait venu -mourir. «--Qu'est-ce que cela? faisais-je avec effroi. On t'a -battue?--Non, on m'a aimée. Je suis avec un Grec.--Et un marlou! -s'esclaffait Ethal. On t'a rouée de coups. Tu dois le payer cher, pour -qu'il t'arrange comme ça!» Alors, elle, avec un rire canaille: «--Et -ça, sont-ce des jeux de manants? faisait-elle en montrant -orgueilleusement trois petites taches rouges sur son sein gauche.--Ça? -ripostait Claudius, penché curieusement sur la peau d'Izé, mais ça en -est, ma fille: il faut te soigner.» Et ce monstrueux Ethal lâchait le -mot tout à trac. «Salaud! se récriait la danseuse, ça, c'est une -fantaisie de vingt-cinq louis la tache; avec celle que j'ai dans le -dos, une bagatelle de deux mille au nabab qui s'est offert ça: c'est -une brûlure de cigarette.--Comment! il y a des hommes qui s'amusent à -brûler les femmes pour leur plaisir? Abîmer une créature comme toi! -Mais à quels cochons as-tu donc affaire?--Il faut vivre, résumait -cyniquement Izé. Et puis chacun a ses petites passions, n'est-ce pas, -chéri?» Et elle clignait effrontément de l'oeil en me regardant, sa -main sournoisement glissée sur ma nuque y promenait des doigts -caressants et fureteurs. - -Je me dégageai écoeuré: «Vingt-cinq louis, la brûlure! Est-ce que ça -fait mal?--On s'y fait.--Vingt-cinq louis! J'ai envie d'essayer. Tu -permets?» Et cet affreux Ethal faisait mine d'allumer une cigarette. -«Ça, Claudius, je vous le défends. Partons; j'en ai assez.» Et je -l'empoignai et je l'entraînai de force, en laissant cinquante louis à -Izé. «Toujours maboul! concluait la fille en raflant les billets de -banque. Hé! madame Morelles, un soda et un peu d'éther.» - -Dehors c'était la pluie, les flaques de boue et la détresse des becs -de gaz clignotant dans la brume, les trottoirs luisants et la fuite -hargneuse des passants guettés par les filles à l'angle des trottoirs! - -C'était l'heure où Paris s'allume. Toute la boue de la ville coulait -vers la débauche, et j'avais toute cette boue dans le coeur. - -Nous dînâmes au cabaret; le soir, ce fut une écoeurante tournée dans -les boîtes à musique de Montmartre, la pilule amère des idioties cent -fois ressassées et des funèbres gaietés de la Butte, toute la veulerie -d'une vadrouille dans les endroits où l'on s'amuse, et nous finîmes au -Moulin-Rouge. - -De pauvres filles rongées d'anémie, du vice besoigneux et triste, de -la misère en haillons de soie et des badauds excités de sales -convoitises autour de dessous douteux remués par des professionnelles; -toutes les hontes d'un prolétariat de luxure secouées, à heures fixes, -pour émoustiller l'ennui de calicots et de petits bourgeois. Et c'est -là qu'Ethal prétend me faire rencontrer le regard. Partout le spectre -d'Izé m'obsédait; à travers toutes les filles rencontrées, c'était la -même lassitude éreintée et morne, les mêmes ordures débitées au -passage pour allumer la salauderie des hommes, la même crapulerie dans -la voix et le geste. - -«Des veaux, des veaux», comme dit le peintre Forie, qu'il nous fallut -remorquer toute la soirée pour l'avoir trouvé, à dix heures, dans je -ne sais quel cabaret du Ciel ou des Assassins! - -Et dehors toujours la pluie, la ruisselante pluie pleurant sur la -ville et pleurant dans mon coeur, l'affreuse odeur de chien mouillé -retrouvée dans tous les endroits, et sur les boulevards extérieurs le -guet des misérables prostituées en jupons crottés, et, derrière les -vitres des marchands de vins, la manille oisive de leurs souteneurs. - -Le Paris de luxe et de plaisir que chantent les poètes de Montmartre! - -Et, enfin, à minuit et demi, pour couronner ce calvaire, la rencontre -annoncée et prévue d'Harry Moore, l'entraîneur de Maisons-Laffitte, -dans le bar de la rue Auber, la flânerie autour du comptoir, le poison -âcre et pimenté des cocktails et, entre deux hoquets de gin, les -salissantes histoires de ce bookmaker bavant à plaisir sur sir Thomas -Welcôme, et, avec de gros rires, tuant, assassinant en moi la -mélancolique et belle figure de Thomas, comme dans la journée cet -odieux Ethal avait détruit en moi la vision d'Izé. - -Izé devenue un gibier de maison de rendez-vous comme Thomas Welcôme un -condamné de hard labour... Une journée de spectres, en vérité! - - - - -CLOACA MAXIMA - - -Ici des lacunes déroutantes, des erreurs de date involontaires ou -voulues, des altérations d'écriture, une déconcertante incohérence -dans tout le manuscrit, son auteur évidemment frappé, malade. - - -_Janvier 1899._--Cette salle de première! C'était bien la grande -infamie avec l'étalage, aux bords des loges, de tous les diamants -opimes des fortunes mal acquises et de la prostitution. Toutes les -chevronnées du vice étaient là, déshabillées dans des robes de parade -et, sous le maquillage savant, figées d'orgueil et le sourire aux -lèvres, pareilles à des idoles triomphales sous la flamme des colliers -et l'or faux des cheveux teints, toutes flanquées d'une notoriété des -lettres ou de la politique, apprentis ministres ou académiciens de -demain, toutes, radieuses d'afficher, comme amant ou mari, elles, les -ex-filles à la mode, l'homme aujourd'hui en vogue, car on les épouse -maintenant. - -Dans les baignoires, aux fauteuils d'orchestre, c'était, attiffée -d'étoffes légères, la grâce frêle et tourmentée des acteuses de petits -théâtres et des filles cotées du jour, des Kranile et des Willie, les -petites femmes à tête diminuée et fiévreuse, alourdie par des cheveux -épais, la plupart l'air de pages insolents et précieux avec leur -profil d'une délicatesse mièvre, et toutes dégageant un charme -obsédant et pervers... Et, là-dessus, la veulerie des hommes, leur -teint de poisson bouilli aggravé par le blanc de porcelaine des -plastrons, le rictus de leur bouche molle, la lassitude éreintée de -leur démarche et la laideur de leurs yeux cuits: toute la noce, et -puis les faces fielleuses de la critique, les oeillades obliques des -augures jugeant tacitement la pièce, et toute l'ignominie des «chers -confrères» et des poignées de mains complices, le complot organisé des -couloirs. - -Ce spectacle, je l'avais pourtant cent fois vu, et jamais je n'avais -encore perçu avec tant d'acuité la laideur des masques! Jamais, à -travers le mensonge des parfums et des fards, mes narines n'avaient -si cruellement démêlé l'atroce odeur de putréfaction d'une salle de -théâtre. Toutes ces femmes et tous ces hommes dans ces loges, j'en -connaissais les vices et les tares, les misères et les scandales, -comme ils connaissaient, eux, la détresse de ma vie et les affreuses -légendes chuchotées sur mon nom. - -D'abord, n'étions-nous pas là pour confronter et afficher cyniquement, -chacun, notre personnalité viveuse et parisienne, notre belle gloire -boulevardière, faite de hontes d'hier et de désastres de demain? Et, -au mouvement d'une lorgnette braquée sur moi, au dessin d'un sourire -d'une femme aux écoutes, je devinais et mon nom prononcé et les propos -tenus... - -Et c'était, dans une avant-scène, le gros Naiderberg enrichi par dix -faillites, Naiderberg, dont les exécutions à la Bourse se soldent par -des achats de villas à Cannes et de grands hôtels en Suisse, -Naiderberg, bouffi, boursouflé de graisse malsaine, avec sa face de -lèpre blanche et son allure de suffète; puis, en suivant le rang dans -les loges, les trois frères Helmann, l'air de squelettes d'oiseau avec -leurs épaules hautes, leurs maigres torses en proue de navire et leurs -museaux de peseurs d'or, lèvres minces, nez plus minces et yeux plus -minces encore, mais d'une luisance jaune de métal sous leurs -clignotantes paupières, tous les trois banquiers et entretenant en -commandite la belle Conchita Merren, épanouie comme un camélia blanc -devant leurs trois habits noirs; et puis Maicherode, encore un -banquier, celui-là, mais viennois, Viennois expulsé de Vienne, qui -affiche bruyamment cette pauvre Nelly Ferneil, son paravent, et dont -la devise, cueillie à la Préfecture et chuchotée dans les maisons -closes, est: «Laissez venir à moi les tout petits enfants», tous, -Juifs naturellement, naturalisés français, mais cosmopolites et -maîtres de Paris. - -Suivaient les hommes politiques dans les loges des muses -gouvernementales et sémites, ceux dont on cite les prix tarifés -d'abstention et d'amendement, les grands journalistes à tant -l'article, ceux qui, pour cinquante louis, loueront la pièce ou n'en -parleront pas, et les rancuniers, ceux qui dénigreront quand même, -parce que la direction a rendu le manuscrit ou l'étoile de la troupe -l'invitation à souper, quand ce n'est pas le carnet de chèques. - -Et dans le troupeau je reconnaissais, svelte et cambré dans son frac -à revers de moire, du Bois-Evrard, le beau du Bois qui exploite les -filles et se bat pour elles au besoin; de Marsonnet, le peintre qui a -épousé sa maîtresse sans réfléchir que la fortune de Nina Marbeuf -était viagère et passait à sa mort aux trois enfants, qu'elle a du -baron Harneim; Destelier, l'éditeur qui n'édite que des dreyfusards, -et Dorimo, son confrère, qui n'édite que des nationalistes, mais qui -tous deux lancent en dessous main, l'un les livres de Gyp, parce que -Gyp rapporte, et l'autre, les pamphlets d'Ajalbert, parce que le -pamphlet, à l'étranger, ça est du pain; toutes les hypocrisies et -toutes les audaces, toutes les honorabilités en façades, dont -l'intérieur est en lézardes, depuis les épouseurs de dots adultérines, -de par les millions de pères naturels juchés dans une austérité -scrupuleuse et tardive, jusqu'à de Saint-Fenasse, qui tire aux courses -les chevaux que lui fait monter son frère, et Marforade, le poète -anarchiste aux gages de Fraynach, qui reproche à Moreuse d'aimer -l'armée à l'École militaire et vit dans l'intimité d'un masseur; et, -alors, venu pour la divette du théâtre, cette délicieuse et fragile -Éva Linière, ses grands yeux d'ange de Gozzoli, effarants, effarés, -sauvages et prometteurs et si drôles à trouver dans sa face de -gavroche, tout le Lesbos des premières, toutes les femmes damnées -qu'attire à nos spectacles le charme alliciant des professionnelles du -travesti; et c'était, blanche de sa beauté grasse et blonde -d'Irlandaise, Maud White, dans la loge de l'Altorneyshare la vieille -duchesse de la soirée d'Ethal, plus recrépie d'onguents et plus -spectrale que jamais sous les pustules nacrées d'une armature de -perles, qui faisaient ses vieilles chairs verdissantes, la vieille -Altorneyshare avec le frère et la soeur. - -Dans une baignoire, la gorge lourde de la marquise Naydorff voisinait -avec la taille épaisse d'Olga Myrianinska: la Slave et la Sicilienne, -acoquinées par les mêmes goûts, étaient là aussi pour les épaules -gamines et le visage amaigri d'Éva Linière, cinglante d'éphébisme dans -un Polyte de l'«Orestie.» - -Cette Éva! c'est pour elle aussi que Muzarett, le svelte et fin poète -grand seigneur, cambrait là, dans un fauteuil, son torse, on eût dit, -corseté et sa petite tête ridée et inquiète. Le Delabarre, le musicien -qui les affole toutes, l'accompagnait; les deux ennemis avaient fait -la paix, réconciliés dans le culte équivoque et capiteux de -l'actrice. - -Je reconnaissais là aussi tous les Anglais gourmés et lustrés de la -soirée de Claudius. Disséminés dans la salle, mais reconnaissables à -leurs faces poncées et lourdes, on eût dit tirées par des mâchoires -pesantes, ils communiaient tous, eux aussi, dans la religion nouvelle -et c'était comme la célébration d'un rite dans toute cette salle, où -les jambes menues de l'actrice tenaient en haleine tous les hommes et -toutes les femmes dans l'attente et l'espoir d'un accident de maillot. - -Et devant tous ces spectateurs à groin de porc et ces spectatrices à -face convulsée de goule, le souvenir d'une eau-forte de Rops -s'imposait, une effroyable et justicière eau-forte, où la Luxure, la -Luxure impératrice du monde, est stigmatisée sous les traits d'un -squelette couronné de fleurs, mais un squelette on peut dire sirène, -car au-dessous des vertèbres du torse s'épanouit une croupe charnue, -et deux jambes fusent, deux jambes rondes de statue ou de danseuse, -qui épousent les reins en forme de beau fruit. - -Et, comme la vision se précisait obsédante, l'actrice en scène -devenue pour moi décharnée avec la tête de mort apparente sous la -face, et les jambes et les reins demeurés seuls eurythmiques et -charnels, et que je me sentais sombrer dans la terreur devant ce -spectre concentrant sur lui les yeux vides et fous de toute une salle -de masques; une femme entrait dans l'avant-scène de gauche et, tous -les regards, toutes les jumelles s'étant tournés vers elle, je -subissais malgré moi l'effluve magnétique et dirigeais mes yeux vers -la nouvelle venue. C'était une longue et svelte jeune femme toute pâle -dans une exquise toilette bleu pâle, qui la faisait plus pâle encore! - -Pâleur inquiétante d'hostie, visage d'un ovale aminci à l'expression -spirituelle et souffrante, les yeux comme agrandis, d'un outre-mer -tournant au noir, dans des cernes bleuis, meurtris, tachés de nacre, -elle personnifiait, l'étrange et fragile créature, la psychique beauté -du vingtième siècle. Où avais-je déjà vu ce nez délicat aux narines -mobiles et vibrantes et le halètement de cette poitrine plate, de -cette taille trop mince sous les plumes légères de l'éventail, où ce -sourire d'émail incisif et charmant, ce rire du bout des dents entre -le rouge des lèvres? - -Et tous les yeux dévoraient cette pâleur, toute la luxure de cette -salle buvait le philtre de cette beauté de fièvre et d'agonie. -C'était, dans les prunelles et les sourires allumés, la même -excitation qui, tout à l'heure, avait salué l'entrée de l'actrice en -scène et, une minute avant, soulignait les déhanchements et les gestes -osés du travesti. - -Un homme et une femme accompagnaient la créature à la robe bleu pâle, -et dans l'homme je reconnaissais le mari, un mondain de lettres, sans -moins de talent que les gens du métier, mais sans plus non plus. La -femme était la princesse de Seiryman-Frileuse, l'archimillionnaire -yankee que sa dot a imposée au faubourg, la petite tête de passion et -d'énergie déjà remarquée dans l'atelier d'Ethal. - -«La jolie Mme Stalis avec la princesse de Seiryman... Alors, elle -aussi?» - -Toutes les androgynes de la salle tenaient leurs jumelles braquées sur -l'avant-scène et détaillaient l'Américaine et sa nouvelle amie, les -unes admirantes, les autres dénigrantes, toutes mordues dans leur -chair par la même hystérie et par le même désir; les hommes, eux, -lorgnaient et souriaient, ayant compris. - -Sur la scène, Éva Linière continuait de cambrer une anatomie de jeune -page dans le maillot mauve étoilé d'argent mat d'un Oreste d'opérette, -hellène de Montmartre et très grec d'Asie. - -«Tous marchent, toutes et tous, ricanait à mon oreille Ethal dont -j'avais totalement oublié la présence, anesthésié dans la stupeur du -spectacle ambiant et des visions suggérées, tous et toutes, comme -l'affiche.» - -«Paris qui marche» était le titre de la pièce, une idiote revue à -grand spectacle, toute en décors et en nudités féminines. - ---«En effet, remarquez, Éva Linière ou la petite Mme Stalis, c'est le -même genre de beauté gracile et poitrinaire, le même charme de -chlorose et le même piment maladif, Vénus de Père-Lachaise, chairs en -verre de Venise, l'attrait de la fragilité où s'allume la brutalité -pressée et jouisseuse des brasseurs d'affaires, des agioteurs et des -parvenus..... - -«A ces arrivés d'hier il faut des mièvres élégances de fin de race; la -sensation se décuple à la pensée qu'ils brisent et meurtrissent des -délicatesses de duchesses ou de vierges: broyeurs d'or et broyeurs de -chairs, remueurs de monde et cueilleurs de lys... - -«Nous qui sommes des raffinés, nous y sentons surtout l'odeur du -cadavre. Il ne faudrait pourtant pas s'emballer; je connais la -délicieuse apparition de l'avant-scène. Mme Stalis possède la solide -santé, Éva Linière aussi. Cette pâleur, cette langueur d'attitude, cet -état fébrile des yeux et des lèvres sont des masques voulus. C'est par -la douche, un régime de maison de santé, la marche le matin et les -longues heures de repos, le jour, sur la chaise-longue, que cette -Séraphita des premières et que cet éphèbe de beuglant parviennent à -cet aspect chimérique et charmeur. - -«La beauté précieuse de Mme Stalis est la raison d'être du talent de -son mari, qui promène à travers les salons ce spécimen de fleur rare; -la phtisie cultivée de la petite Éva excite le client et achalande la -maison. Le public en a pour son argent, et chacun fait ses affaires. -Regardez-moi cette salle affolée sur ces deux maigreurs! Où les -anarchistes ont-ils la tête, quand ils vont poser leurs bombes dans -les cafés, à l'entrée des gares! - -«Voyez-vous le bouquet, dans une salle comme celle-ci! Les âmes et -les choses y sont-elles assez mûres pour la bouillie finale! Et vous -avez encore des pudeurs, des hontes de vous-même, et des timidités! -Franchement, vous retardez, mon cher! - -«Regardez. Nous sommes à Rome!» - - - - -LES MILLIONS DE SIR THOMAS - - -Avant-hier soir, dans l'intimité du tête-à-tête et le silence de -l'atelier d'Ethal, je me suis fait raconter en détail la fin -mystérieuse de M. de Burdhes, dans laquelle fut si bizarrement -compromis sir Thomas Welcôme, Welcôme qui vit, du jour au lendemain, -se fermer devant lui tous les clubs de Londres et promène maintenant à -travers l'Asie les millions de M. de Burdhes et la tare d'une -réputation à jamais sombrée. - -Dans ce bar où Claudius m'avait traîné, cette nuit de l'autre mois, -pour entendre Harry Moore raconter l'aventure, nous n'avions pu tirer -du gros entraîneur que de balbutiants propos d'homme ivre, idioties -obscènes coupées de lourds hoquets et de jurons saxons. Cet -apoplectique ivrogne avait vomi sur Thomas sans l'atteindre, et les -salauderies éructées à propos de Welcôme avaient souillé mon -imagination et attristé mon souvenir, sans pourtant détruire la -mélancolique et noble image que l'Irlandais avait laissée en moi. Les -insanités de ce bookmaker soûl m'avaient seulement mis en défiance et -juste assez inquiété pour atténuer mon regret de n'avoir pas suivi -Thomas dans son exode dans l'Inde; car, en somme, cet ignoble Harry -Moore n'avait rien articulé de précis. - -M. de Burdhes avait été trouvé assassiné dans une petite maison des -environs de Londres où Welcôme avait l'habitude de se rendre et où -tous deux et d'autres encore se retrouvaient, soi-disant pour célébrer -les rites d'un culte inconnu rapporté de l'Extrême-Orient par M. de -Burdhes. - -Cet excentrique avait la prétention d'imposer au monde une religion -nouvelle, et le jeune Welcôme, alors dans la fleur de ses vingt-trois -ans, était non seulement un des affiliés de la secte, l'adepte favori, -le disciple préféré de l'original instigateur du culte, mais il en -était aussi héritier; si bien que, le matin où M. de Burdhes fut -trouvé étranglé dans le sanctuaire de Woolwich, sir Thomas Welcôme -héritait de dix millions... Il est vrai que le jeune Irlandais avait -passé cette nuit-là au cercle et qu'un éclatant alibi déroutait tout -soupçon, mais la mort tragique de M. de Burdhes ne le mettait pas -moins, à vingt-quatre ans, à la tête d'une des grosses fortunes des -Trois-Royaumes; et, invoquant la fameuse théorie criminelle du _cui -prodest_, toute la société s'arma de rigueur vis-à-vis du jeune -millionnaire. Ce fut l'exclusion d'emblée des clubs et des salons. - -D'ailleurs, le meurtrier de M. de Burdhes ne fut jamais retrouvé. -J'écris «monsieur» parce que Anglais ou plutôt Hollandais d'origine, -mais habitant Londres depuis des années, de Burdhes avait eu cette -originalité suprême de se faire naturaliser Français, option de -nationalité qui lui attirait l'universel mépris de Londres. Mais les -fêtes qu'il donnait, trois fois par an, dans Charing-Cross, et son -excentricité même de fondateur de religion l'imposaient malgré tout à -un monde de morgue et d'élégance, épris de faste et d'individualités -violentes. L'Anglais a le plus grand respect de la liberté d'autrui: -toute manifestation d'énergie et de personnalité est faite pour lui -plaire, car elle satisfait en lui un goût d'indépendance inhérent à la -race, et c'est déjà être Anglais que de mépriser les idées et les -moeurs adoptées par les autres pays; mais c'est l'être tout à fait que -de se distinguer et se particulariser par des manies affichées et -l'insolence d'habitudes bien à soi. - -M. de Burdhes réalisait toutes les conditions requises pour intéresser -et même garder la faveur de Londres, quoique naturalisé Français; mais -se permettre de mourir assassiné et, du même coup, faire millionnaire -un Irlandais sans fortune et d'une compromettante beauté de pâtre -grec... La société de Londres fit payer à Welcôme et le scandale de la -fortune imprévue et celui de la fin mystérieuse; le cant anglais, qui -avait supporté le disciple de M. de Burdhes, n'en accepta pas -l'héritier... Thomas Welcôme dut voyager. Les voyages, c'est l'exil -volontaire. Il voyagera toujours maintenant.» - -Et, sans trop préciser ses insinuations, mais avec un art félin dans -le sous-entendu et le dangereux emploi des hypothèses, toute une -science trouble du jeu des probabilités, Ethal, devenu semeur de -doutes, Ethal, de son débit monotone et lent, comme détaché, achevait -de m'emplir d'épouvante et d'émonder mes dernières illusions. - -C'étaient maintenant des particularités sur ce M. de Burdhes et la -petite maison du crime; le peintre semblait étrangement s'y complaire. - -Une espèce de dormeur éveillé que ce grand seigneur hollandais, -toujours abruti d'opium et qui semblait avoir, dans ses yeux vitreux -et son teint exsangue, gardé toute l'opprimante léthargie des poisons -d'Orient... - -Dans les derniers temps de sa vie, ce de Burdhes combattait ses -terribles besoins de sommeil par des courses folles, de véritables -marches forcées prolongées très avant dans la nuit, au bord de la -Tamise, le long des quais, par les rues désertes du West-End et de -White Chapel même, les quartiers les plus dangereusement solitaires. -Claudius l'avait beaucoup connu, et quand on évoquait devant le -maniaque le péril de ces promenades nocturnes: «J'en ai vu bien -d'autres en Orient, répondait-il avec un haussement d'épaules; il ne -peut m'arriver rien, à moi. Et puis j'aime les aspects de coupe-gorge, -le sinistre moderne du fleuve après minuit et l'abandon de ces quais, -de ces avenues.» Et c'était, avec un pétillement dans les yeux, une -description presque amoureuse d'une lueur falote de réverbère, d'un -angle de rue suspecte ou d'un cab immobile arrêté sur la berge et se -reflétant dans l'eau; puis il s'arrêtait tout à coup, comme en ayant -trop dit, et rien n'était plus tristement éloquent que ses silences. - -Ce de Burdhes aimait passionnément le silence et la nuit! - -Est-ce dans une ces périlleuses sorties que de Burdhes fut victime de -quelque agression nocturne? La complicité d'un des initiés de la foi -nouvelle ouvrit-elle au contraire le pavillon de Woolwich à des -assassins anonymes? Mais le mystère qui enveloppait sa vie se fit -encore plus dense autour de sa mort. - -Ce fut une fin tragique, obscure, fleurant à la fois le crime et -l'au-delà. Le meurtre, en tout cas, fut commis par un être au courant -des pratiques et des habitudes de la victime, car M. de Burdhes fut -frappé au milieu de ses dévotions, une nuit qu'il s'était rendu à la -petite maison du culte et y veillait pour l'accomplissement de quel -rite?... avec qui? ou seul? - -Prévenu en toute hâte par Thomas Welcôme, je fus introduit par lui -dans le temple. La police, déjà sur les lieux, avait respecté la -position du cadavre... Je n'avais jamais pénétré dans le fameux -pavillon. Nul désordre dans le vestibule et les deux pièces que nous -traversâmes d'abord: une simple décoration d'énormes paons de faïence -posés à même des murs peints en jaune d'or. La troisième pièce -méritait seule attention: Thomas, atterré, était demeuré au seuil! - -Cette chambre! Je la vois encore comme si c'était hier. Une tapisserie -Louis XIV en faisait le tour: c'étaient, dans un jardin de terrasses -et de colonnades, des guerriers costumés à la romaine avec des déesses -aux tuniques astragalées d'alors; mais une étrange décoloration avait -noirci les visages et les chairs, singulièrement éclairci les étoffes, -si bien que sur le ciel devenu roux, au milieu du gris bleu des jets -d'eau, c'étaient non plus des nymphes et des dieux, mais des démons à -visage de nègre qui vous fixaient de leurs yeux blancs. - -Un lit très bas (on couchait donc dans ce temple?) un lit très bas et -très large étalait presque à ras de terre des courtines de soie mauve -ramagée de fleurs d'or; un monstrueux Bouddha veillait au pied; une -psyché Empire le reflétait. Le lit n'était pas défait et, dans l'air -épaissi d'encens et de benjoin, une veilleuse turque brûlait. - -Deux policemen étaient dans cette chambre: l'un d'eux souleva une -portière. - -Là, dans un réduit de soieries d'un rose mat, sur un écroulement de -coussins, de Burdhes gisait. Il était en tenue de soirée; un énorme -iris blanc marquait sa boutonnière; il était tombé en arrière, les -genoux plus hauts que le buste, et sa tête exsangue, aux narines déjà -pincées, avait roulé de côté, mettant en saillie l'arête des -maxillaires et la pomme d'Adam. La chute avait dû être violente et -pourtant les vêtements n'avaient pas été fripés; à peine le plastron -de la chemise avait-il été entr'ouvert. Une de ses mains crispées -étreignait la chaînette d'argent d'un merveilleux encensoir. Pas une -goutte de sang: seulement, au cou, à la place où la chair est plus -douce et plus blanche, une ecchymose violacée tournant au brun -jaunâtre, comme une morsure ou la succion d'un baiser long et lent. - -Le parfum de la pièce voisine régnait près du cadavre, encore plus -tenace et plus fort; il s'y compliquait d'odeurs de poivre et de -santal; un peu de fumée bleuâtre montait encore de l'encensoir. - -Au milieu de quelles pratiques, de quels rites de religion ignorée, -la mort avait-elle surpris de Burdhes? Une énorme gerbe d'iris noirs -et d'anthuriums rouges se dressait, hostile, hors d'un vase d'argent; -et, sur un petit autel hindou, encombré de tulipes de verre et de -ciboires d'or et de bronze, une étrange statuette se dressait: une -espèce de déesse androgyne aux bras frêles, au torse plein, à la -hanche fuyante, démoniaque et charmante, en pur onyx noir. Elle était -absolument nue. - -Deux émeraudes incrustées luisaient sous ses paupières; mais, entre -ses cuisses fuselées, au bas renflé du ventre, à la place du sexe, -ricanante, menaçante, une petite tête de mort. - - - - -LE GOUFFRE - - -Dans l'atelier, où sa voix lente et monotone évoquait la petite -Astarté d'onyx, impassible complice du crime de Woolwich, l'ombre -s'était faite plus dense, plus équivoque aussi, comme ourdie de -mystère par le verbe d'Ethal. Ainsi donc, Thomas Welcôme avait commis -un meurtre. - -L'énigme de son charme était peut-être même dans son crime. Une -atmosphère d'épouvante et de beauté enveloppe toujours l'homme qui a -tué, et les yeux des grands meurtriers dardent à travers l'histoire -d'hallucinantes lueurs, dont s'auréolent leurs figures, et ce sont -encore les cadavres qui piédestalisent le mieux les héros. - - La Mort et la Beauté sont deux choses profondes. - Si pleines de mystère et d'azur qu'on dirait - Deux soeurs également terribles et fécondes - Ayant la même énigme et le même secret. - - VICTOR HUGO. - -Toutes ces sanglantes pensées et les rimes même de ce quatrain, Ethal -ne les articulait pas, mais il me les suggérait. Maintenant qu'il -gardait le silence, je devinais que mon irraisonnée sympathie pour -Thomas avait été surtout à l'assassin; la mélancolie de ce beau -visage, tout de douceur et d'énergie, était faite à la fois du regret -d'avoir tué et, qui sait? du désir de tuer encore. Le goût du sang est -la plus noble des ivresses, puisque tout être instinctif est -meurtrier. La lutte pour l'amour, la lutte pour la vie exigent la -suppression des créatures, et Iaveh n'a-t-il pas dit: «Par les morts -couchés, sur ma route, vous connaîtrez que je suis le Seigneur»? - -Tous ces conseils de mort, une bouche d'ombre les insinuait à mon -oreille, une bouche d'ombre qui était peut-être celle du crâne -symbolique de la petite idole phénicienne. - -Oui, Thomas Welcôme était un être d'instincts, et c'était là toute la -puissance de son charme. Les instincts! Ne m'en avait-il pas vanté la -salubre énergie, au cours de cet entretien enthousiaste où, sûr de son -éloquence, il m'avait développé sa théorie sur la joie de vivre, -trouvée dans la seule aventure, et l'ivresse des sensations décuplées -dans la recherche de l'inconnu? - -Cette vie d'action, le meurtre d'un homme la lui avait donnée en lui -permettant de remuer des millions, et c'est grâce à un cadavre qu'il -avait pu vivre sa vie. Mais s'était-il libéré du remords? - -Qu'était-ce que cette obsession d'yeux glauques qui, lui aussi, le -tourmentait? et ces têtes coupées dont il avait la hantise? le -cauchemar du fellah assassiné sur les bords du Nil? et cette furie de -promenades solitaires dans la banlieue nocturne des villes? En -avait-il hérité aussi de M. de Burdhes? ou n'était-ce pas plutôt une -manie de criminel inconsciemment ramené vers des décors de crime? - -Ethal se taisait, mais je sentais son regard appuyé sur le mien, et -c'était, dans mon cerveau congestionné, comme le froid aigu d'une -vrille. C'était son horrible pensée qui peuplait mon imagination -d'idées de sang: les larves rouges du meurtre après les larves vertes -de l'opium! Cet homme était bien l'empoisonneur que m'avait dénoncé -Thomas! Cet homme, qui devait me guérir, exaspérait mon mal, et -l'envie de l'étrangler que j'avais déjà eue, me faisait les mains -fébriles, et mes doigts, involontairement, se crispaient. - -Ethal rompait de lui-même le silence: - ---Vous devriez aller voir les Gustave Moreau, vous savez, le musée -particulier qu'il a laissé à l'État; vous y trouveriez un précieux -enseignement dans certains yeux de ses héros et l'audace de ses -symboles.» - -Et il se levait pour me reconduire. - -Il avait pris un flambeau. Près de la porte, il l'élevait et me -faisait remarquer, enlinceulée de serge verte, la châsse de verre où -dormait sa poupée de cire, «la merveille de Leyde», comme il -l'appelait, le morbide et fastueux bibelot attifé de vieux brocarts et -modelé dans de la cire peinte, dont il me reprochait de ne pas -apprécier l'indéfinissable et pourrissant attrait. Il écartait -doucement un pan d'étoffe et, me montrant la poupée droite sous ses -oripeaux couleur d'amadou, ses cheveux de soie floche en coulée jaune -de dessous son béguin de perles: «Ma déesse à moi, ricanait-il, -demi-caressant et sournois. La mienne est vêtue de la défroque des -siècles, mais aucune tête de mort ne grimace sous sa robe: c'est la -Mort elle-même, la Mort avec son fard et la transparence de ses -décompositions. Notre-Dame des Sept Charognes! Vous connaissez celle -des Sept Luxures. On ne peut pas toujours adorer celle des Sept -Douleurs.» - - -_Février 1899._--«Tous et toutes marchent!» L'ignoble refrain, dont -Ethal rythmait, l'autre soir, ses racontars et ses lazzi sur le -ramassis d'humanité de cette salle de première, ce leitmotiv d'infamie -introduit dans la biographie de chacun, déprave et déforme tout autour -de moi. La calomnie a fait son chemin, et, du fumier de tous ces vices -complaisamment étalés par Claudius, du cadavre même de M. de Burdhes, -toute une hideuse floraison a jailli d'images lubriques et de pensées -honteuses. Cet Ethal! Il a tout flétri, tout souillé en moi; comme un -virus empoisonne mon sang, et c'est de la boue qui coule maintenant -dans mes veines. «Tous et toutes marchent!» - -L'obscénité me hante: les objets, l'art même, tout, à mes yeux, -devient obscène, prend un sens équivoque, ignoble, m'impose une idée -basse et dégrade en moi les sens et l'intellect. - -La forêt de Tiffauges décrite par Huysmans, le cauchemar sexuel des -vieux arbres fourchus et des crevasses béantes des écorces a pris -odieusement forme parmi la vie moderne, et c'est un possédé que j'y -promène, un envoûté, un misérable et fol ensorcelé des magies noires -d'autrefois. - -Ainsi ce Debucourt que j'achetai, il y a six ans, sur les quais, et -qui représente, dans les tonalités attendries et délicatement nuancées -du peintre, deux jeunes femmes serrées l'une contre l'autre et jouant -avec une colombe, pourquoi ne m'inspire-t-il, ce Debucourt, que des -idées malsaines? L'estampe en est pourtant assez connue. L'«Oiseau -ranimé», s'intitule-t-elle. Poudrées, enveloppées des gazes et des -linons flottants de l'époque, d'un coloris de chair adorable et d'une -beauté aristocratique toutes deux, pourquoi ces créatures de fraîcheur -et de grâce s'associent-elles dans ma pensée au souvenir de la -princesse de Lamballe et de la reine? - -«Tous et toutes marchent!» Et c'est la plus ignominieuse calomnie du -temps, les plus odieux pamphlets du père Duchêne, la salissure même -des clubs jacobins que ressuscite à mes yeux cette estampe, et cela -pour un geste d'une des femmes écartant son fichu de linon et retirant -d'entre ses seins une colombe qui s'y était blottie. - -Et ce sont toutes les ordures débitées sur la liaison de -Marie-Antoinette et de l'infortunée princesse qui assiègent alors ma -mémoire. C'est comme une fièvre. Une frénésie de rut, de cruauté aussi -m'investit, et, parmi les rumeurs grondantes d'un soulèvement de -populaire, je me trouve tout à coup transporté dans le recul d'un -siècle, par une chaude journée d'orage aux abords d'une prison. Une -foule suante d'hommes en bonnet rouge, de portefaix à faces de brutes, -la chemise débraillée sur des poitrines velues, me bouscule et -m'étouffe; on vocifère; partout des yeux de haine. Un air lourd, -empesté d'alcool, d'odeurs de crasse et de haillons. Des bras nus -agitent des piques, et, avec un grand cri, je vois monter dans le ciel -de plomb une tête coupée, une tête exsangue aux yeux éteints et fixes, -le masque de décapitée qui hantait les nuits de Welcôme: le remords -même du bel Irlandais, devenu mon obsession. C'est une tête de femme. -Des hommes ivres se la passent de main en main, la baisent aux lèvres -et la soufflettent. Leurs fronts bas et fuyants sont des fronts de -forçats. - -L'un d'eux porte, enroulé autour de son bras nu, comme un paquet de -lanières sanglantes, tout un noeud de viscères; il goguenarde, les -lèvres ornées d'une équivoque moustache blonde, on dirait des poils de -sexe. Et ce sont, autour de la moustache postiche, des propos -ignobles, de gros rires outrageants. Et la tête oscille au-dessus de -la foule, acclamée, huée, insultée et bafouée, brandie au bout d'une -pique: la tête de la princesse de Lamballe, que les septembriseurs -viennent de faire coiffer, friser, poudrer et raviver de fard avant de -la porter à l'hôtel de Penthièvre et de là au Temple, sous les -fenêtres de la reine. - -Et je me ressaisis, brisé, révolté et charmé d'horreur. Il y a quelque -chose de pourri dans mon être. Les rêves où je me plais m'épouvantent. - - -_Mars 1899._--Les bouges! - -Ethal m'a donné aussi le goût des bouges; il a éveillé en moi la -dangereuse curiosité des filles et des voyous. Les yeux bougeurs des -escarpes, les prunelles quémandeuses des gaupes de faubourg, tout ce -vice aiguisé et brutal d'êtres ramenés par la misère à des gestes -instinctifs, me requiert et m'attache. - -J'en arrive à arpenter, le soir, les boulevards extérieurs, à -m'intéresser au guet rôdeur des filles;... la basse prostitution -m'excite et m'affriande avec ses relents de musc, d'alcool et de blanc -gras. - -Pis: après l'ivresse crapuleuse des bals musettes, j'ai connu le -besoin hystérique d'en suivre les couples dans les escaliers gluants -des garnis..., j'en ai poussé la petite porte à claire-voie et, avec -une compagne de hasard, j'ai connu les transes des querelles et des -marchandages entendus à travers la cloison, la fièvre délirante de -ruts et d'amours de fauves aussi! Oh! le bruit des assauts surpris! -Parfois des baisers finissaient par des coups, et c'était sur le -plancher le raclement de sourdes luttes, d'atroces corps-à-corps; des -voix de femmes qu'on étrangle criaient au secours; et les craquements -des sommiers gémissants de secousses m'emplissaient moins de joie que -certains affreux silences, après des râles et des sanglots. Et puis, -la lancinante angoisse d'un crime peut-être commis, et les étreintes -au coeur dans l'attente d'une descente de police. - -La rafle, la terrible rafle et la conduite à la Préfecture, qui jette -au bas des lits les souteneurs et les filles et remplit d'apeurées -galopades les couloirs des gîtes à la nuit; dire que moi, le duc de -Fréneuse, j'ai passé des heures et des heures à attendre et à redouter -cela! - -Oh! le poignant émoi des guets-apens et des rixes, les veillées -d'effarement et de sueurs dans les meublés coupe-gorge du boulevard -Ornano et des Quatre-Chemins, et le coup de couteau final au bout de -tout cela, peut-être! Oui, je suis bien au bord du gouffre, Ethal ne -peut me mener plus loin. - - - - -UNE LUEUR - - - Un soir que je dormais près d'une affreuse juive... - BAUDELAIRE. - - Adieu: je sens qu'en cette vie - Je ne te reverrai jamais! - Dieu passe, il t'emmène et m'oublie. - En te perdant, je sens que je t'aimais. - - Pas de pleurs, pas de plainte vaine! - Je sais respecter l'avenir. - Vienne la voile qui t'emmène, - En souriant je la verrai partir. - - Tu t'en vas pleine d'espérance, - Avec orgueil tu reviendras; - Mais ceux qui vont souffrir de ton absence, - Tu ne les reconnaîtras pas. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Un jour tu sentiras peut-être - Le prix d'un coeur qui vous comprend, - Le bien qu'on trouve à le connaître - Et ce qu'on souffre en le perdant. - - -_24 mars 1899._--Ces vers de Musset, lus au hasard des pages tournées -machinalement, pourquoi m'emplissent-ils aujourd'hui les yeux de -larmes? Et, moi qui n'ai peut-être pas pleuré une fois depuis vingt -ans, moi qui, dans mon enfance même, n'avais pas l'émotion facile des -autres enfants, pourquoi suis-je aujourd'hui douloureusement et -délicieusement remué en lisant cet adieu?... Ce livre, pourquoi -l'ai-je ouvert seulement? Comme ceux de ma génération, j'ai le plus -profond mépris pour Musset, et voilà que les quatrains du poète de -_Rolla_ m'ont chaviré le coeur dans une mer de larmes. - - Adieu: je sens qu'en cette vie - Je ne te reverrai jamais. - -C'est que cette détresse poignante et cet orgueil d'amant résigné au -départ de la maîtresse qui l'abandonne, je ne les ai jamais ressentis. - -Je n'ai jamais aimé. Les joies dévolues au dernier des artisans, au -plus humble bureaucrate, cette minute de vie surhumaine que tous et -toutes ont eue une fois au moins, grâce à l'amour, tout cela a -toujours été lettre close pour moi. Je suis un anormal et un fou, je -n'ai jamais été la proie que d'ignobles instincts; et toutes les -ordures des basses parties de mon être, magnifiées par l'imagination, -ont fait de mon existence une suite de cauchemars. Je n'ai jamais eu -de sensibilité, j'ai toujours ignoré le don des larmes; c'est dans de -l'atroce et du monstrueux que j'ai toujours cherché à combler -l'irréparable vide, qui est en moi. Je suis un damné de luxure. Elle a -déformé ma vision, dépravé mes rêves, décuplant horriblement toutes -les laideurs et altérant toutes les beautés de la nature, si bien que -le seul côté répugnant des êtres et des choses m'apparaît et subsiste -en châtiment de mon vice stérile. - -C'est la survie du Mal dans le néant. - -La petite fleur bleue sentimentale que les petites ouvrières, les -apprenties modistes, et même les gâcheurs de plâtre ont à seize ans -dans le coeur, je n'en ai jamais respiré le parfum; mieux: par -rancune, je l'ai toujours bafoué, raillé, ce parfum de seize ans chez -les autres. Je n'ai jamais eu d'ami, je n'ai jamais eu de maîtresse; -passades d'une nuit ou caprices d'un mois, les filles que j'ai -toujours grassement payées, au matin, ont toujours eu l'horreur de -mon souffle et de mes lèvres: elles sentaient que je ne les désirais -pas. - -Elles n'ont jamais été pour moi que des chairs à expérience, pas même -à plaisir. Avide de sensations et d'analyses, je me documentais sur -elles comme sur des pièces anatomiques, et aucune ne m'a donné la -vibration attendue, parce que, justement, cette vibration, je -l'épiais, embusqué dans ma nervosité comme dans un maquis, et qu'il -n'y a pas de volupté savante, mais de la joie inconsciente et saine, -et que j'ai gâché à plaisir ma vie en l'instrumentant au lieu de la -vivre, et que les raffinements et les recherches du rare conduisent -fatalement à la décomposition et au Néant. - -La minute d'abandon que la dernière des rôdeuses, une fois sa journée -faite, donne à son souteneur, moi je ne l'ai jamais obtenue, et Dieu -sait si j'ai gaspillé des sommes! Tous et toutes sentent en moi un -être hors nature, un automate galvanisé de convoitises, mais un -automate, c'est-à-dire un mort, et je leur fais peur avec mes yeux de -cadavre. - -Mes yeux de cadavre ils ont pourtant pleuré aujourd'hui. - - Un jour tu sentiras peut-être - Le prix d'un coeur qui vous comprend, - Le bien qu'on trouve à le connaître - Et ce qu'on souffre en le perdant. - - -_Paris, 25 mars 1899._--Je relis mon journal d'hier. Que de sottises! -Jolie, la crise sentimentale du duc de Fréneuse! Je me suis attendri -sur du Musset: voici, maintenant, que j'ai une âme de modiste. - -Pourquoi ai-je pleuré? Aujourd'hui je le sais. - -Oui, c'est cette conversation surprise à travers la cloison, dans -cette chambre d'hôtel où je m'étais échoué l'autre nuit, ce sont les -deux ou trois phrases échangées entre mes voisins de garni qui m'ont -bouleversé tout entier; et de la boue de mon être remuée, un vieux -regret est remonté à la surface du marécage et, dans une larme, a -fleuri. - -Cet hôtel de la rue des Abbesses avec son enseigne allumée toute la -nuit, et ses «chambres à un franc», en transparent lumineux sur les -verres dépolis de sa lanterne, ce demi-bouge, dont je sais maintenant -le chemin et qui m'a vu déjà tant de fois, - - Par un soir sans lune, deux à deux, - Endormir ma douleur sur un lit hasardeux. - -(car je cite maintenant du Baudelaire pour excuser mes pires -faiblesses)... c'est dans ce garni de sixième ordre que j'ai failli -trouver mon chemin de Damas, que j'ai cru entendre les paroles de -rédemption. - -Est-ce assez ridicule? - -J'y avais suivi une fille, une fille ni laide ni jolie, ramassée dans -je ne sais quelle guinguette, bien moins par désir de sa mine vicieuse -que par ce besoin des émotions fortes, dont je garde le goût âpre et -mordant depuis que j'en ai bu le mauvais vin; et c'est bien plus le -décor et l'atmosphère même de l'aventure que la partenaire qui -m'intéresse dans ces sortes d'équipées, car j'ai cette folie du -danger, cette hantise des lieux louches et bas. - -Oh! la belle et sinistre promiscuité et l'équivoque compagnonnage, -l'atroce aléa et les rencontres inespérées de ces banales auberges du -vice et de la misère, du crime et de la prostitution! - -D'ailleurs, la fille, à peine dans la chambre avec moi, m'avait déplu; -je l'avais congédiée--elle apportait une telle veulerie, même dans ses -marchandages--et, rompu de fatigue, je m'étais mis au lit, attendant; -les minces cloisons de ces chambres d'hôtel sont toujours pleines -d'enseignements imprévus. Et, en effet, dix minutes ne s'étaient point -écoulées que des chuchotements s'éveillaient dans la pièce voisine. Un -couple qui s'était tu à notre entrée reprenait son colloque, et, à -travers des froissements de linge, des craquements de sommier, une -voix jeune et dont la fraîcheur m'étonna éclatait rieuse, et, avec des -roucoulements de tourterelle, une demi-pâmoison d'amante heureuse, la -femme, avec un geste que je devinais, dans une attitude dont l'image -s'imposait à mes yeux, grasseya en vraie Parisienne: «Tu sens bon... -tu sens le blé mûr. Je t'aime! Tu es blond comme le blé aussi... J'ai -envie de manger de toi!» Et la petite voix, bien de faubourg, mais -murmurante comme une source, s'étouffait sous une cascade de baisers: -le couple s'aimait. - -Quel était cet homme à qui une voix de seize ans disait ces choses -enivrantes: «Tu sens le blé mûr... tu es blond comme le blé... J'ai -envie de manger de toi?» Jamais à moi, on ne m'avait dit ces choses. - -Le couple s'aima beaucoup cette nuit-là. L'homme, lui, se taisait, et -ce n'est qu'au petit jour que j'entendis sa voix: «Comme tu as les -yeux clairs, Mimi!» Et mon imagination surexcitée m'imposait encore -la vision du geste et du sourire de l'amoureux au réveil. Et la -petite, de sa voix de source, avec une espièglerie délicieuse: «Mes -yeux sont clairs? C'est à force de vous avoir regardé, monsieur.» Et -leurs jeux et leurs baisers recommençaient par la chambre, des pieds -nus s'y poursuivaient: la petite avait sauté du lit et l'homme -cherchait à la reprendre. - -A des allées et venues, je devinais maintenant qu'ils s'habillaient. -Ce n'était ni une fille ni un rôdeur, car ils ne s'attardaient pas à -faire la grasse matinée. Un petit couple d'amoureux honnêtes: lui, -quelque ouvrier pressé d'aller à son travail; elle, quelque apprentie -qui avait dû mentir chez elle pour donner toute cette nuit à son amant -et inventer un prétexte, un coup de presse à l'atelier, de l'ouvrage -en plus, l'obligation d'une veille. Ils étaient probablement jeunes -tous deux. J'avais la curiosité de leurs visages: je me levai et, -derrière les persiennes, je les guettai à la sortie de l'hôtel, les -pieds nus sur le carrelage, dévêtu à la fenêtre ouverte. - -Il sortit le premier: pardessus beige, chapeau melon. C'était quelque -bureaucrate, un employé de magasin, pas plus de vingt-deux ans, car -il était grand et mince et de mine insignifiante. Elle, par prudence, -ne s'aventura dehors que deux minutes après, mais lui l'attendait au -bout le la rue. - -Elle était charmante, blonde comme lui et tous ses cheveux dépeignés, -en boucles folles sous un pauvre petit paillasson noir qu'elle avait -dû orner elle-même de bleuets et de coquelicots; un petit collet de -drap noir, une robe de mince foulard bleu à fleurettes complétaient -son ajustement. Elle trottinait sur la pointe de bottines jaunes et, -souple... non, assouplie par l'amour et un peu pâlie aussi, avec des -yeux cernés, mais si heureux dans sa petite figure fraîche, elle -sentait la joie et le printemps. - -Ils n'avaient pas quarante ans à eux deux. Les marchands de vins et -les fruitiers commençaient à retirer leurs volets. Elle le rejoignit -au coin de la rue, et là encore, ils s'embrassèrent longuement. - -Je les épiais de ma fenêtre. - -Enfin, ils se séparèrent et, au bout de dix pas, elle se retourna -encore une fois pour le revoir, mais trop tard: il avait tourné la -rue. Alors, elle accéléra son allure et disparut, les épaules tout à -coup voûtées, comme alourdies d'un gros chagrin. - - Adieu, je crois qu'en cette vie - Je ne te reverrai jamais, - ...................................... - En te perdant, je sens que je t'aimais. - -Et je me suis recouché, et j'ai dormi d'un sommeil d'ivrogne, d'un -sommeil trouble et traversé d'images sans suite et contradictoires: -Thomas Welcôme, la poupée de cire d'Ethal et quelques figures -remarquées dans les bouges défilèrent à mon chevet tour à tour, et -puis d'autres visages encore, visages de ma première jeunesse, de mon -enfance même et que je croyais oubliés, entre autres, celui de Jean -Destreux, le valet de ferme qui fut écrasé chez nous en tombant du -haut d'un chariot de blé, un soir de moisson. J'avais à peine onze ans -alors. - -Pourquoi cette figure m'est-elle réapparue? Je ne l'avais jamais revue -depuis l'accident. Thomas Welcôme lui ressemble un peu. Je ne m'étais -jamais avisé de cette ressemblance. Est-ce l'apparition de Thomas qui -a amené celle de Jean Destreux, ou le fantôme de mon enfance est-il -remonté de lui-même de mon passé?... Et je me suis réveillé, du soleil -plein mon lit, aux sons d'un orgue qui jouait sous les fenêtres. - -Il était plus de onze heures, et, dehors, c'était le plus beau ciel -bleu, un de ces matins de mars que l'on croirait de mai et dont l'azur -salue parfois le printemps de Paris. Sur les boulevards extérieurs, -c'était, à pleines charretées, une floraison de giroflées et de roses -thé, de tulipes jaunes et de narcisses entêtants et suaves, poussés -dans les voitures des marchands ambulants; des ménagères les -achetaient, debout au bord du trottoir; des petites ouvrières s'en -fleurissaient en passant. C'était la sortie des ateliers. Paris -travaillait déjà depuis cinq heures et, devant une marchande de pommes -de terre frites, tout un essaim de petites brunisseuses s'égayaient, -en sarrau noir, nu-tête et le nez au vent. - -Et ce Musset trouvé à l'hôtel en rentrant, ces pages tournées -machinalement du doigt, et, dans le vide et le luxe mort de mon logis -sans femme, ces vers de tendresse et de détresse aimante: - - Un jour tu sentiras peut-être - Le prix d'un coeur qui vous comprend, - -Maintenant, je sais pourquoi j'ai pleuré. - - - - -LE REFUGE - - -_Paris, 28 mars._--Ce Jean Destreux m'est revenu en rêve, et toute mon -enfance avec lui, mon enfance à Fréneuse, en Normandie, la Normandie -pluvieuse et grasse. - -J'allais souvent le regarder travailler à la ferme, je m'échappais du -château pour aller jouer avec lui. Je n'avais qu'à traverser le petit -bois de bouleaux, après la pelouse, presque à l'entrée du parc, à -pousser la barrière et j'étais dans le verger, le verger au sol herbu -et mou. - -La ferme! Les pièces étaient si hautes et si vastes à Fréneuse, si -claires aussi et d'une clarté si triste avec leurs larges -portes-fenêtres et le moiré de leurs parquets luisants! Toute la -mélancolie du ciel, des plaines et des saisons changeantes pénétrait -par ces fenêtres. Oh! la sécheresse austère de leurs petits rideaux -blancs! Comme je m'y sentais seul dans l'hostilité des choses! -C'étaient, surchargés de têtes de lion, de bélier et d'attributs -Empire, de grands meubles d'un style maussade et pesant. Je me -heurtais toujours à leurs angles; leur contact était froid et faisait -mal. Je n'aimais point non plus les lourdes chaises d'acajou massif -accroupies, on eût dit, contre les tentures... Et ces tentures donc! -Elles étaient éclatantes et glacées avec des grands aigles et des -lauriers d'or, on eût dit, captifs dans des fonds cramoisis ou vert -mort. Épanouis en rosaces ou s'alternant en losanges, les parquets -cirés étaient comme une glace, satinés au toucher et glissants sous -les pas. Les grands salons de Fréneuse! J'y grelottais même en plein -été. Et les cimes d'arbres du parc, éternellement agitées dans la -vitre claire des impostes, comme elles emplissaient de détresse ma -petite âme d'enfant! - -Aussi, au luxe froid de ces vastes pièces vides combien je préférais -l'égouttement sans fin des claies de la laiterie, la laiterie où se -tassent les mattes, l'ombre poussiéreuse et parfumée des granges et la -tiédeur étouffante de l'étable, où les vaches sentent bon! - -La laiterie surtout! O chaleurs de juillet, après-midi accablantes où -l'odeur du lait caillé paraissait plus fraîche et d'une acidité si -discrète, relents de crème un peu surie fermentant dans le courant -d'air des croisées ouvertes, quelle étrange et puissant bien-être -j'éprouvais à humer tout cela! Et les mains rouges de la fermière sur -le pis gonflé des vaches, la chute lourde des bouses dans la paille et -la recherche hâtive des oeufs dans les cachettes, les oeufs parfois -trouvés aux coins des râteliers, notre entrée furtive, sur la pointe -du pied, dans l'écurie déserte et nos folles parties de -cligne-musette, mes galopades à travers la charpente des granges avec -les enfants du fermier! - -Oui, comme je préférais cela aux maussades journées de Fréneuse, aux -heures d'étude dans la bibliothèque, en tête-à-tête avec l'abbé, et -même aux quelques minutes d'entretien avec ma mère, toujours étendue -sur sa chaise longue quand je montais la saluer, le matin et le soir! - -La chambre de ma mère! Elle était toujours fleurie de lilas blancs, et -l'on y faisait du feu en plein été, mais elle sentait l'éther, la -créosote et une autre odeur encore qui, dès le seuil, me levait le -coeur. Ma mère! Je revois encore ses longues mains tout alourdies de -bagues, des mains diaphanes et soignées où le bleu des veines -s'avivait sous le derme; elles étaient douces, caressantes et -embaumaient; elles s'attardaient longuement dans mes cheveux, -s'amusaient un moment à chiffonner ma cravate, puis remontaient à mes -lèvres et s'imposaient à mon baiser. - -Pâles et lentes mains de jeune femme condamnée, elles étaient molles -et délicates, imprégnées des senteurs les plus fines. Et pourtant -j'hésitais à les toucher. Ah! comme je préférais la chair en sueur des -enfants du fermier! Ils sentaient, eux, la santé et la force. Et c'est -toute cette santé perdue, cette fleur de terroir, cette odeur de -froment et de feuilles mouillées qui me hantent encore et que m'a -rapportées le spectre de Jean Destreux. - - -_29 mars 1899._--Jean Destreux! - -Il y avait de grands labours dans les plaines; les soirs d'automne, -les sillons fumaient dans la brume, et les chevaux, lassés, rentraient -à une allure plus lente. Moi, je m'esquivais du château, courais -éperdument jusqu'à la lisière du petit bois et, le coeur battant, -j'épiais le retour des chevaux à la ferme. J'épiais surtout son -retour, à lui. Il était si gai, si bon enfant pour nous autres, les -petits! Son entrain animait toute la ferme. Depuis son retour du -régiment, l'air était comme changé dans le pays. - -Il avait servi en Afrique et, dans le travail, gardait encore sa -chéchia de spahi. L'Afrique! Il avait rapporté de chez les Arabes un -tas d'histoires, et des farces, et des simagrées qui faisaient monter -le rire aux lèvres et de la joie dans les yeux. Il y avait comme du -ciel dans ses prunelles, tant leur eau bleue souriait dans sa face -roussie. Grand, mince et découplé, les cheveux d'un blond de seigle -mûr, le soleil du désert l'avait tanné, desséché et bruni. Avec sa -chevelure claire et sa moustache floconneuse sur son teint bis et -cuit, il flambait comme un grand sarment dans la chaleur des journées -d'août et, infatigable à l'ouvrage, activait de ses lazzi, de son -exemple et de gestes endiablés l'indolence harassée des autres -moissonneurs. - -Les soirs d'hiver, à la veillée, il revêtait parfois son uniforme et -faisait passer la parade aux autres valets de ferme ahuris. - -Moi, je l'aimais pour la franchise de ses grands yeux clairs, son -inaltérable gaieté, les histoires qu'il nous contait et sa douceur -envers nous, les enfants, lui parfois si brusque vis-à-vis des -autres. Et puis, il m'avait appris le maniement du sabre pour -m'amuser: «Parez! Pointez!» Et puis il savait de si divertissantes -chansons, des chansons de marche, entraînantes et gaillardes, des -refrains de corps de garde, débraillés et frondeurs, et d'autres -encore en mélopées si monotones et si tristes que les larmes nous -venaient rien qu'à les entendre. Celles-là, il les avait apprises, -là-bas, très loin, dans ce pays d'Afrique où il avait servi. - -Le dimanche, pendant que le fermier et ses valets étaient, qui au -cabaret, qui aux vêpres, lui, demeurait à lire de vieux almanachs dans -la grange, et, alors, moi, j'allais le retrouver dans le foin. - -Les enfants du fermier, eux, y étaient déjà. Des rires étouffés -m'accueillaient à l'entrée. Jean Destreux nous lisait à haute voix des -proses et des vers dans de vieilles paperasses. Il en avait des tas. - -La vivifiante odeur des foins et des récoltes, les charpentes des -hangars noyées dans la pénombre, les rais lumineux tombés d'une -lucarne, les atomes de clarté tourbillonnant dans la chaleur, le clair -obscur des greniers, les herbes des prés engrangées là, sous les -lourds toits de chaume, Jean Destreux et sa chemise de toile bise -ouverte sur sa poitrine incarnaient tout cela. - -Mais je ne m'en rendais pas compte: je ne saisissais alors ni les -couleurs, ni les parfums, ni les formes; je les ressentais -puissamment, inconsciemment, avec une petite âme obscure et brûlante, -heureux de toutes mes sensations jusqu'à en désirer parfois mourir, -mais sans en analyser les rapports, synthétique à force d'ignorance. -Et le bonheur n'est-il pas cette ignorance-là? - -Oh! les grands labours dans la plaine et les sillons fumants dans la -brume aux premiers froids d'octobre, quand hommes et chevaux s'en -reviennent plus las! Chaque soir m'enivrait alors comme si j'y sentais -l'odeur de la terre pour la première fois. J'aimais alors m'asseoir au -revers d'un talus, à l'orée des champs, parmi les feuilles mortes, et, -j'écoutais avec délices mourir au loin des voix, voix de laboureurs, -bruit éteint de charroi. J'aimais aussi l'odeur des feuilles rouies, -la fraîcheur de la pluie et des branchages mouillés, et mon âme -défaillait toute, en regardant le soleil exténué se fondre à l'horizon -pour y dormir. - -O mon enfance! O Normandie pluvieuse et triste! - -Et pourquoi, après tout, n'irais-je pas retrouver tout cela? Qui sait -si ce calme et cette mélancolie ne me seraient pas une cure?... Oh! -laver toutes les hontes et toutes les souillures de ma vie dans l'eau -lustrale des souvenirs! Un bain de verdure, un bain de rosée, de ces -rosées de novembre qui se changent en givre et dont le fumier des -sillons s'éveille tout argenté dans l'aube, voilà ce qu'il faudrait à -mon âme endolorie et faussée, à mon imagination fourbue, telle une -épée fourvoyée dans de mauvais combats. - -Oui, il me faut retourner à Fréneuse! J'échapperai ainsi à Paris, à -son atmosphère délétère et néfaste, où ma sensualité s'exaspère, où -l'hostilité des êtres et des choses développe en moi des instincts qui -m'effraient, Paris qui me corrode, Paris qui me déprave et -m'épouvante, Paris où je me sens des mains de meurtrier, Paris où je -m'ulcère, Paris où je deviens lâche, libertin et cruel! - -La petite église de Fréneuse! J'y ai été baptisé pourtant; pis ou -mieux, j'y ai fait ma première communion, j'y ai suivi le convoi de ma -mère. Elle repose dans le cimetière du village, un pauvre petit -cimetière enclos d'un mur de terre sèche et que l'église abrite de son -ombre. - -Que me dira cette tombe, que je n'ai pas visitée depuis plus de six -ans? - - Ils reposent. La vie ardente et triste, alarmes, - Chagrins, ne hante plus leur paisible oreiller. - Les aubes et les nuits les baignent de leurs larmes. - La vie est une tombe au détour d'un sentier. - -Irai-je interroger l'ombre de ce sentier? et qu'offrirai-je à cette -morte? - -Je le sens, c'est la crise sentimentale qui continue. Mais il faut à -tout prix que je parte: Fréneuse peut m'être le salut. Je partirai -sans donner mon adresse: ce sera comme un évanouissement dans la nuit. -Je disparaîtrai sans prévenir personne; il faut que personne ne sache -où je suis, Ethal surtout. Son influence occulte me poursuivrait -là-bas. C'est à lui qu'il faut que j'échappe. Il est le mauvais esprit -de ma vie, la main d'ombre étendue sur mes actes et sur mes pensées, -la main aux horribles bagues, la main monstrueuse et velue dont les -pustules de nacre suintent des poisons et les lueurs, la serre de -proie et d'agonie, qui étreint mon impuissance et, si je ne m'y -soustrais, la pousserait au crime. - -C'est affreux, ce suicide lent et les affres au milieu desquelles je -me débats! Assez d'agonie! Je veux vivre! Comme Ethal triompherait -s'il savait quelle terreur il m'inspire! - -Et pourtant je vais briser ma vie, renier tout un passé et les joies -de ce passé. Car il eut ses joies, des joies coupables, abominables, -mais des joies! ce passé que je vais rompre, et cela sur la foi d'un -spectre, l'inanité d'un songe! - -L'image ensanglantée d'un valet de charrue tué, il y a vingt ans! Je -l'ai revu encore, cette nuit, avec ses grands beaux yeux étonnés, ses -yeux d'eau et sa face de hâle, la chéchia penchée sur sa chevelure -claire et, au coin des lèvres, cette traînée rouge, ce flot de sang -tiède monté de la poitrine et, au travers du torse, sur la chemise -débraillée et toute molle de sueur, la trace de la roue: de la boue et -du sang encore, mais très peu de sang, plutôt une meurtrissure qu'une -blessure, le froissement et l'écrasement aussi du chariot qui passa -sur son corps, son corps svelte et musclé de gars de vingt-six ans. - -C'était en août. Le soir venait. On arrivait aux granges, dans la -cour de la ferme, où les derniers rayons s'attardaient. Trois grands -chariots chargés de récoltes odorantes, trois chariots pesants, -heurtés à tous les talus, cahotés à toutes les ornières, qui, bien des -fois déjà, nous avaient ramenés, au temps de la moisson, couchés sur -les tas d'herbes sèches avec les autres garçons faneurs. - -Nous étions juste sur le chariot du milieu. Lui, debout, une gerbe de -coquelicots attachée par un lien à sa veste, gesticulait, faraud, un -peu gris peut-être (la journée avait été si chaude), et sonnait de -toutes ses forces dans le grand coquillage qui, en Normandie, sert de -trompe aux moissonneurs. Autour de lui, étalés à même les meules, des -filles et des garçons riaient, se bousculaient, du rouge de plaisir et -de fatigue aux joues, de la sueur aux tempes. Et moi, parmi eux, je -respirais la joie de vivre de toute la ferme, l'animation heureuse de -ce beau soir. - -Une roue de chariot sombrait dans une ornière: tout l'édifice des -bottes oscillait et l'homme, perdant l'équilibre, tombait de haut, -roulait à terre. Le troisième chariot suivait. Le conducteur peut-être -ivre ne sut pas arrêter ses bêtes. Un grand cri, et l'on se -précipita. Les chevaux ne l'avaient pas piétiné: ils s'étaient écartés -devant l'homme. La roue avait continué de tourner, aveugle comme la -matière. - -Du sang avait giclé de la bouche; un peu de boue souillait la poitrine -meurtrie; les grands beaux yeux, un peu stupéfaits, étaient demeurés -large ouverts. - -Et c'est ce mort qui m'appelle à Fréneuse! Comme Thomas Welcôme lui -ressemble! Si je n'avais reconnu Jean Destreux, je craindrais que, -là-bas, dans les Indes, il ne soit arrivé à l'autre quelque malheur! - - - - -LASCIATE OGNI SPERANZA - - -_5 avril 1899._--Fréneuse. - -J'y suis revenu dans l'espoir de la guérison et je n'y ai trouvé que -l'ennui. J'ai visité une à une les chambres vides, les chambres -quittées depuis vingt ans; je n'ai pas eu une émotion: Fréneuse, qui a -contenu toute mon enfance, m'a paru une demeure étrangère. A chaque -pièce, dont le jardinier m'ouvrait les portes, l'odeur de renfermé -seule a affecté désagréablement mes sens. Même dans la chambre où ma -mère a vécu les derniers mois de sa vie, je n'ai ressenti que la sèche -et froide hostilité d'un vieux logis provincial, parcouru pour la -première fois par un héritier de hasard. - -La femme du jardinier entr'ouvrait un peu les persiennes closes: un -peu de soleil tombait par l'interstice, éveillant la poussière sur les -marbres des commodes, tandis que dans l'enlinceulement des housses, -la rigidité des sièges se rencognait dans l'ombre. Dans le grand salon -je remarquais que la rosace du plancher était pourrie et que ses -lamelles de thuya cédaient; le guéridon du milieu en était un peu -penché, dérangeant ainsi l'harmonie glacée d'une vaste pièce -rectangulaire et figée dans ses tentures d'un vert ciguë brochées de -lyres d'or. - -Au premier étage, un relent d'éther était resté, tenace, dans les -boiseries d'un cabinet. Machinalement, j'ouvrais une toilette. Des -flacons de pharmacie, vides, y étaient encore rangés sur une tablette; -j'en lus les étiquettes. C'était une des petites pièces, où le caprice -excédé de la malade aimait à aller reposer sa souffrance, loin de la -chambre accoutumée, une des officines aussi où elle pansait son mal. -Dans un tiroir, que je tirais, un petit éventail à branches de nacre -et tout micacé de paillettes reposait sur un lit de roses sèches, -parmi des rubans d'un lilas tendre maintenant fané, et parmi ces -rubans j'effleurais un portrait, une photographie d'enfant jaunie, -effacée, presque brumeuse et dans laquelle je n'ai pas voulu me -reconnaître. - -Et, le soir, seul dans la grande salle à manger ornée de bois de cerf -et de panoplies de chasse, accoudé sur la nappe, devant une tasse vide -j'ai attendu très avant dans la nuit qu'une émotion ou qu'un spectre -surgît de toutes ces choses qui ont été ma vie! J'espérais qu'une -larme me monterait aux yeux, qu'un frisson, fût-il de crainte, -étreindrait et ferait battre un peu ce qui autrefois fut mon coeur. - -L'ombre de Jean Destreux viendrait-elle, elle, dont l'apparition -m'avait conduit ici? - -J'écoutais un grignotement de souris dans la boiserie, excédé et -penaud de me trouver là, dans cette demeure inhabitée et triste, seul -dans le silence de la campagne endormie; mais l'Inconnu que -j'attendais, la grâce des larmes implorée ne se manifesta pas. Quel -homme suis-je donc devenu? Une âme s'est séchée ou figée en moi qui -jamais ne refleurira; c'est comme une faim et une soif de jouir et de -souffrir autour d'une chose pétrifiée et durcie. J'aurais tant voulu -être ému, effrayé! Une larme, un effroi, et c'était toute une nouvelle -orientation de ma vie, une porte ouverte sur l'avenir! C'est cet -avenir qui se jouait, et je n'avais même pas la légère étreinte d'une -petite angoisse, mais la parfaite conscience de ma tentative inutile, -de ma démarche un peu bébête et de ma présence ridicule dans -l'abandon de ce château désert. - -Et puis une heure a sonné à l'église du village et je suis sorti sur -le perron respirer l'air froid de la nuit. Un chien a aboyé dans une -ferme, et des grognements ont répondu du chenil. Je suis descendu aux -écuries, j'ai détaché deux Pont-Audemer et je me suis enfoncé avec eux -dans le parc. - -Les grands arbres sommeillaient immobiles, encore squelettes (le -printemps est si tardif en Normandie!) mais le ciel semblait de lait, -tant il était ouaté de nuages sous la coulée des rayons de lune..., -oui, une source de lait lumineux filtrant dans le brouillard! Quel -calme et quelle solitude! On n'entendait pas bouger une feuille, mais -une odeur de jeune écorce et de mousse humide emplissait tout le parc -de fraîcheur. Nous sommes revenus par le potager. Les vitres des -châssis brillaient doucement sous la lune, et j'eus une minute l'envie -d'y rafraîchir mon front qui brûlait. - -Comme leur nacre bleuie devait être froide, froide comme les vitres de -mes croisées quand, déjà adolescent, durant mes nuits de fièvre et de -puberté, je me levais de mon lit et courais, pieds nus, appuyer ma -tête à leurs parois humides! - -Mes désirs alors, à voir l'immense ciel tranquille, s'évaporaient -comme des brumes. Qu'étaient, auprès de l'effroyable usure actuelle de -ma chair et de mon âme, ces fièvres éphémères de mes jours passés? - -Et je suis rentré à l'aube, épuisé de fatigue et trempé de rosée, -meurtri, endolori, rempli de lassitude physique et lourd, comme d'une -humeur, de mon indifférence, de ma morne impuissance à pleurer et à -souffrir! - -Qui fera donc crever cet abcès de rancoeurs et de tendresses avortées, -ce ganglion gonflé de passions étouffées et de douleurs mortes? Quel -forceps, quelle éclampsie atroce et salutaire me délivrera de cet -abominable et pesant foetus d'âme? - -Qui me rendra le don des larmes? Je serais sauvé si je pouvais -pleurer. Ce commencement d'émotion de ma nuit à Montmartre, dans ce -bouge à trois francs de la rue des Abbesses, si je pouvais le -retrouver!... - - -_Fréneuse, 6 avril 1899._--Aujourd'hui, ç'a été le lamentable et -piteux défilé des fermiers, du curé et des autorités du pays. Tout se -sait dans ces trous de campagne: on n'a pu cacher ma venue, et le -village est besoigneux. Et toute l'avarice et l'astuce normandes à -l'affût de l'aubaine sont venues quémander et se plaindre au château. - -J'ai donné cinq cents francs au curé et diminué les baux de trois -fermiers; mais je n'ai reçu ni le maire, ni l'instituteur, qui -voulaient m'emmener visiter les écoles... Les nouvelles écoles, bâties -sur les plans d'un architecte de Paris, quelque monstrueuse -construction moderne, si j'en juge par les grands toits prétentieux -qui déshonorent désormais la gauche du parc. - -Leurs écoles! Je n'ai même pas voulu retourner à la ferme. Il m'a -suffi d'entendre le gérant m'énumérer les améliorations faites pendant -mon absence à la demande des tenanciers: canaux et caniveaux, toits -d'ardoises en remplacement des toits de chaume, étables et laiteries -modèles, piscines dallées pour baigner les chevaux: quarante mille -francs réservés, depuis trois années, sur les baux pour moderniser et -pour mettre au goût du jour les anciens locaux. - -Non, je n'ai pas voulu retourner à leur ferme. Jean Destreux n'aurait -pas été Jean Destreux sous la charpente neuve d'un toit d'ardoises, -entre les murailles pavées de faïence d'une écurie anglaise, entre des -boxes de pitchpin au lieu des anciens bas-flancs des chevaux. C'est -l'atmosphère qui crée les êtres, et, quand on la détruit, on abolit -jusqu'à leur souvenir. Je ne suis pas venu ici pour tuer un spectre; -je n'ai pas même eu cette peine, puisque, dès mon arrivée à Fréneuse, -tous les spectres se sont évanouis. - -Comme ce pays est laid et triste en avril! Le printemps y grelotte, -hésitant et âpre. Toutes les giboulées de mars sont encore en suspens -dans l'air, la végétation tardive; et, par la tristesse des hauts -plateaux, les labours ondulent à l'infini sous la maigre poussée des -jeunes seigles et des blés verts. C'est l'enfance des récoltes, mais -une enfance rachitique et souffreteuse sous la bise aigre et la menace -d'un ciel éternellement couvert. Oh! l'aspect pierreux et cru des -ciels normands à la fin de mars! C'est leur incurable détresse qui, -apparue dans l'imposte des hautes fenêtres de Fréneuse, a attristé -toute mon enfance et m'a rendu l'âme malade de cet étrange désir que -j'ai toujours gardé de sensations acides et de pays d'ailleurs! - -C'est comme Fréneuse! Comme l'enfilade des pièces, quittées si vastes, -m'a paru mesquine! Ce parc, dont les futaies m'attiraient jadis -mystérieuses et bruissantes, n'a pas trois hectares; il tiendrait dans -ma main. Au bout de chaque allée, on aperçoit les champs. C'est la -monotonie de ces guérets qui enlise et vous effrite l'âme. - -On est dans ce Fréneuse comme dans une île battue par une mer de -labours, et je comprends d'où venait cette pesanteur d'orage où je -respirais à peine, où j'attendais je ne sais quel miracle qui déchirât -l'atmosphère d'angoisse de ces sillons et de ce parc. Je m'y sentais -enfermé, captif comme dans un phare, et la présence infinie des -plaines m'y donnait le mal d'au-delà, dont on souffre au bord de la -mer! - -La mer! Les prunelles d'eau de Jean Destreux! C'est parce que ces -yeux-là avaient en eux tout ce que je désirais et que j'ai cherché -depuis et que je poursuis encore, qu'il sont demeurés dans mon -souvenir. Ils ont été la première révélation d'un impossible bonheur: -le bonheur de l'âme! Ce sont les yeux de pureté de mes années -d'ignorance, et ce n'est qu'après m'être dépravé et corrompu au -contact des hommes, que j'ai convoité follement les yeux verts. La -hantise de ces prunelles glauques est déjà une déchéance. Avec quelle -fixité d'adoration effrayante j'aimais et je désirais les êtres et les -choses quand j'étais enfant! Le secret du bonheur eût été peut-être de -les aimer tous sans en préférer aucun! - -Chaque créature indique Dieu, aucune ne le révèle, ai-je lu quelque -part. Dès que notre regard s'arrête à elle, chaque créature nous -détourne de Dieu. - - -_Même jour, neuf heures du soir._--Tantôt, en revenant du cimetière, -j'ai fait un grand tour pour ne pas avoir à traverser le village. J'ai -voulu éviter les commères au seuil des portes, la sortie des enfants -de l'école et la parlotte des hommes devant le bourrelier et la forge -du maréchal-ferrant. Il me semblait qu'ici-même mon horrible -réputation m'avait précédé et suivi; une irritation m'a pris en -prévision des rires niais et des chuchotements, et j'ai rasé les -haies, en suivant derrière les maisons. - -Du côté de Castel-Vieux, une roulotte de saltimbanques était arrêtée -en plein champ. Dehors, une femme faisait la cuisine sur un petit -poêle de fonte. Tranquillement assise sur une chaise, elle surveillait -la cuisson du repas du soir; du linge encore humide séchait aux -fenêtres de la voiture. Et deux enfants, deux gosses à moitié nus, -avec de superbes yeux noirs, lutinaient une chèvre qui devait être de -la famille. Des petites mains terreuses pétrissaient avidement les -mamelles, et des bouches cherchaient à en saisir les pis. - -Le ciel s'attendrissait dans le crépuscule, barré, au-dessus des -plaines, d'un trait de cinabre; le vent s'était apaisé. Et, dans cette -tiédeur et cet amollissement du soir, une silhouette d'homme -s'approchait, déformée par un sac de pommes de terre qu'il portait sur -l'épaule. Et, silencieux, l'homme baisait la femme au front et puis, -lâchant son sac, dégageait la chèvre, s'emparait des deux petits, les -embrassait éperdument. C'était un grand homme mince à la face hardie, -illuminée de dents très blanches, l'air sombre et joyeux à la fois; il -sentait la sueur et la poussière, mais comme un parfum de genêts était -demeuré dans ses haillons. Il me toisait insolemment du regard et -m'éclatait de rire au nez, tout en baisant goulûment ses gosses. Je -m'étais arrêté pour le regarder. - -Je repris mon chemin sans rien dire, me répétant à voix basse cette -phrase d'André Gide dans les «Nourritures terrestres»: - -«Je me suis fait rôdeur pour pouvoir frôler tout ce qui rôde; je me -suis épris de tendresse pour tout ce qui ne sait où se chauffer, et -j'ai passionnément aimé tout ce qui vagabonde.» - -Tout à l'heure, après mon dîner solitaire, en tête-à-tête avec -moi-même, je suis entré dans la bibliothèque et j'ai pris au hasard un -volume pour tromper mon ennui et attendre le moment de me coucher. Il -s'est trouvé que c'était le Dante, un tome en italien de la «Divine -Comédie». J'ai feuilleté au hasard et suis tombé sur ce passage: - - Lasciate ogni speranza... - -(Laissez toute espérance.) - -Il y a de l'écho dans Fréneuse. - - - - -ENVOI DE FLEURS! - - -_Fréneuse, avril 1899._--Mes malles sont bouclées. Dans une heure, -j'aurai quitté Fréneuse et, dans cinq heures, je serai à Paris. Je ne -peux plus! je ne peux plus! - -Cette solitude m'étouffe, ce silence me pèse. Oh! mes affres de cette -nuit devant la tranquillité morte de ce village et de ces plaines! A -Paris au moins, on sent l'haleine de tout un peuple endormi; tant de -luxures y veillent, tant d'ambitions, tant d'inquiétudes et tant de -haines! Ici toute une humanité harassée tombe dans le sommeil comme -dans un trou. Oh! la léthargie de ces fermes, de ces hameaux muets -sous ce vaste ciel et l'effarante angoisse de tous ces points noirs -dans la nuit, sans une seule lueur indiquant la vie! - -Accoudé à la fenêtre ouverte, j'avais la sensation d'être dans un -cimetière, seul, à l'abandon, oublié dans une panique au milieu d'une -province vidée par une peste. Il me semblait que tous ces villages ne -se réveilleraient plus. Et c'étaient un besoin violent, impérieux de -m'affirmer de la vie, des envies de morsure et de baiser qui me -faisaient la bouche sèche, avec, dans tous les membres, des rages -d'étreindre et de palper qui me crispaient douloureusement les doigts. - -Si j'avais encore possédé les communs comme jadis, je serais descendu -trouver une fille de ferme. Dans une ville on sait où aller quand la -frénésie vous prend. J'ai déjà connu ces crises d'hystérie atroce. Il -y a déjà deux ans que je n'avais eu pareil accès, et il a fallu que je -vienne à Fréneuse pour réveiller l'horrible mal. Et j'étais venu -chercher ici le calme! j'avais cru que ce pays me serait un refuge! - -La solitude! Le silence! Quelle formidable excitation, au contraire, -pour les mauvais instincts! Toutes les floraisons vénéneuses de l'âme -y poussent une sève exaspérée par l'ennui, et c'est dans la cellule -des moines que le Mauvais livre aux consciences ses plus rudes -combats. - -Le temps d'écrire ces quelques lignes, hâtivement, sur mon carnet, d'y -constater irrémédiablement ma déchéance, et le temps marche; les -postiers du grand break piaffent devant le perron, j'entends descendre -les bagages. Dans dix minutes, nous serons partis. - - -_Avril, Paris._ - - Thyrses de crêpe éclos en calices funèbres, - Je suis, fiers iris noirs, épris de vos ténèbres. - Fleurs d'angoisse et de songe, un monstrueux désir - Gonfle vos tiges d'ombre et les fait à plaisir - Vibrantes d'un étrange et lourd ferment de vie. - Vous vivez dans la fièvre, étant inassouvie, - Et bien plus fortement, le Mal étant en vous, - Que les autres iris, les chastes et les doux. - Une lente agonie étreint vos coeurs hostiles. - Vous êtes à la fois cruelles et subtiles, - O douloureuses fleurs de lune et de velours: - Les projets avortés, les rancunes farouches, - Les mornes trahisons des regards et des bouches - Sommeillent dans la nuit de vos pétales lourds. - Turgides floraisons d'un jardin de supplices, - Mon âme trouve en vous des soeurs et des complices - De son rêve obsédé d'effarantes amours! - -Ces vers, je les ai commis au temps de ma jeunesse, à la gloire des -iris noirs (car, moi aussi, j'ai été un peu poète aux environs de ma -vingtième année: l'apparente complication du jeu des rimes et des -rythmes devait séduire mon âme puérile et complexe, amuser de ses -difficultés vaincues l'enfant barbare qui fut toujours en moi). Les -iris noirs! Et il faut que ce soit leur souvenir qui m'accueille au -retour. - -Une main inconnue a fleuri de leurs monstrueux calices tout le rez-de -chaussée de la rue de Varenne. De l'antichambre au petit salon qui -sert ici de parloir c'est, à travers l'enfilade des pièces, une -inquiétante floraison de ténèbres, un jaillissement muet de larges et -longs pétales de crêpe grisâtre, l'air de chauves-souris figées dans -l'éclosion d'une fleur. Il y en a dans les grands vases cloisonnés du -hall, il y en a dans les urnes de sèvres blanc du grand salon et dans -les Satzuma de mon cabinet de travail. Des narcisses entêtants se -mêlent à leurs calices par touffes, et c'est comme une pluie d'étoiles -lumineuses et candides dans tout ce deuil extravagant et noir. - -Le suisse m'explique qu'elles sont arrivées l'avant-veille de Nice: un -envoi de cinq bourriches de fleurs, et qu'il a pris sur lui de les -déballer et de les ranger dans des vases. L'expéditeur est M. Ethal... -Ethal est donc à Nice? Depuis quand? D'ailleurs, il y a un autre envoi -d'Ethal, m'apprend le portier: une petite caisse a précédé de huit -jours cette avalanche de fleurs, mais la caisse vient de Londres, et, -comme elle portait «personnelle et fragile», en anglais et en -français, sur toutes ses faces, à l'office ils n'ont pas osé l'ouvrir -et ont attendu mon retour. Il y a aussi pour moi un monceau de -lettres. «Il y en a une de Londres, une de Nice, où monsieur le duc -trouvera sans doute l'explication de ces envois.» - -Il est onze heures du soir, et je tombe de sommeil; mais ces fleurs et -l'envoi de cette boîte mystérieuse ont éveillé ma curiosité, et, les -nerfs fouettés, tout à l'envie de savoir, je ne songe plus à dormir. -«Qu'on monte cette caisse ici.» Et, d'une main fébrile, je cherche -dans le plateau encombré de lettres celles de Claudius... Quel -courrier! Je suis demeuré à peine six jours à Fréneuse et je retrouve -plus de trente lettres au retour. Je ne sais que trop d'où elles -viennent: entremetteuses, tenanciers d'hôtel louche, matrones et -rabatteurs, toute la vorace et vénale armée du vice acharnée sur mes -pas, telle une meute, et, depuis des années, embusquée dans mon ombre -pour essayer d'animer mon ennui, d'attiser mon désir. - -Ces enveloppes, que je froisse du doigt et que je n'ouvrirai pas, je -sais trop ce qu'elles contiennent et quelles offres l'on m'y fait. Il -y a des jours où la colère me monte avec des velléités d'envoyer ces -lettres au procureur de la République et de purger un peu la société -de leurs signataires. Il y a Poissy et Fresnes et Saint-Lazare... -Mais, après tout, il faut bien que tout le monde vive, et je sais trop -et par quelles expériences, quelles amours faisandées et falsifiées, -hélas! vendent, sous le nom de primeurs, tous ces trafiquants d'âmes -et de chairs. Mais c'est égal, après le calme et le silence angoissant -de Fréneuse, cette rentrée à Paris, parmi les iris noirs d'Ethal et le -cours de la Bourse de toute la prostitution de la ville, est -significative et justicière. C'est le _Mane, Thecel, Pharès_ -inscrit en lettres de flamme sur le mur du palais de Balthazar. Le -_Lasciate ogni speranza_ du Dante ne vit pas seulement qu'à Fréneuse. - -Cette veillée hostile de fleurs sinistres à mon seuil, ces fleurs que -j'ai aimées jadis, aux heures d'égarement et de fièvre, ces monstres -que j'ai chantés et cette correspondance honteuse de tous les -courtiers et de toutes les courtières d'amour! - -Je traîne avec moi ma vie. Quel châtiment! - -Un soulagement pourtant dans ce dégoût: la nouvelle qu'Ethal n'est pas -ici. Son absence me rassure; ses deux lettres, dont je déchire -l'enveloppe presque simultanément, confirment ma délivrance. Je les -lis au hasard. - - - Nice, 2 mars. - - «Mon cher ami, - - «J'ai quitté Londres. Le divorce de lady Kerneby m'a donné - gain de cause. J'ai su prendre son solicitor, et l'hypocrisie - anglaise, dont j'ai eu tant à souffrir, m'a servi, cette fois, - contre cet imbécile de lord Edwards: j'ai bénéficié de sa - condamnation en adultère. Le tribunal l'a débouté de ses - prétentions sur mon portrait. Vous savez que c'est, de toute - mon oeuvre, la toile à laquelle j'attache le plus de prix: la - marquise Eddy Kerneby est peut-être la plus jolie créature, au - sens de mon esthétique, qui ait jamais vécu dans le royaume. - Je l'ai encore idéalisée, exagérant sa grâce maladive et un - peu funèbre. C'est ce portrait, auquel j'ai travaillé pendant - près de six mois, que lord Edwards ne voulait pas me rendre, - et il n'était qu'à moitié payé. L'issue de son procès arrange - tout: il est aujourd'hui la propriété de la marquise. Lady - Kerneby est ici, à Nice, mourante, phtisique! La pauvre - créature l'a toujours été, mais les péripéties de ces derniers - six mois l'ont singulièrement avancée. Si vous saviez comme - elle est belle, affinée par cette lente agonie de deux ans - qui, maintenant, ne sera que trop brève. Je la vois tous les - jours et passe la plupart de mes soirées auprès d'elle; je - l'ai rejointe ici et compte bien la décider à me céder ce - portrait. Vous ignorez peut-être que lady Kerneby est la soeur - de sir Thomas Welcôme (Welcôme est enfant naturel), mais elle - a toujours eu pour son frère l'attachement le plus tendre, et, - si j'obtiens d'elle la cession du portrait que je convoite, - c'est à l'expresse condition de le donner à sir Thomas à son - retour de Bénarès, où il doit être en ce moment. Quelle - complication que ces familles anglaises! Si ce tableau me - revient, je reprendrai mes pinceaux, et vous verrez enfin de - la peinture de votre - - «CLAUDIUS.» - - «P.S.--La marquise, à qui j'ai parlé de vous, m'a permis de - saccager en votre honneur son jardin et ses serres. Je vous - adresse, de sa part et de la mienne aussi, toute une moisson - de narcisses et d'iris noirs. Je sais que vous les aimez, - quoique vous ne me l'ayez jamais dit. Ceux-là sont - particulièrement beaux, comme gonflés d'un sang effroyablement - noir: de vraies fleurs de champ de bataille. Je les adresse - moins à vous qu'à la petite idole que je vous ai envoyée, il y - a huit jours; j'attends encore de ses nouvelles et suis même - assez inquiet sur son sort. Il serait dommage qu'elle se fût - égarée en route, car, outre qu'elle est unique et d'une - matière tout à fait rare, elle a toute une légende que vous - savez, et ses yeux d'émeraude ont vu se dénouer un effroyable - drame. Elle seule en connaît le fin mot, fin mot qu'elle vous - dira peut-être, si vous lui rendez le culte qu'elle exige et - vous montrez fervent adorateur. - - «Je gage qu'elle aimera fort la forme et le parfum de ces - iris... Je suis ici jusqu'à nouvel ordre, un peu dans la - posture d'un vautour qui guette un cadavre.» - - -Des fleurs pour une idole? un procès gagné? J'ai ouvert la seconde -lettre avant la première. J'aurais dû commencer par celle datée de -Londres. - - - «Mon cher ami, - - «J'ai quitté Paris brusquement, sans prendre congé de vous, - appelé ici par un intérêt majeur: le gros scandale du divorce - Kerneby m'offre un joint pour reprendre et gagner mon procès - contre lord Edwards. Vous savez que ce mauvais mari détenait - illégalement en sa possession le portrait que j'ai fait de sa - femme. La marquise Eddy... vient d'obtenir le divorce contre - le marquis: elle reprend de droit sa fortune et tout son - apport mobilier. Mon tableau se trouve être compris dans les - objets lui revenant. C'est ce que son solicitor, qui est aussi - le mien, s'est efforcé de persuader aux juges: d'où l'urgence, - mieux, la nécessité de ma présence ici. Mille et une démarches - personnelles s'imposent, mais, si ce portrait revient entre - mes mains, je sens que le peintre que j'ai jadis été se - réveillera et que mon labeur repris fera de moi un autre homme - en me redonnant le goût de la lumière et de la couleur. Priez - les bons et les mauvais esprits pour que je réussisse. J'ai - retrouvé ici, parmi un tas de bibelots et d'objets oubliés, - une petite statuette qui vous intéressera: la petite Astarté - d'onyx aux pieds de laquelle M. de Burdhes fut trouvé étranglé - dans sa petite maison de Woolwich, l'idole aux yeux d'émeraude - dont il voulait instaurer la religion et dont le culte, un peu - sanguinaire, a valu à notre ami Welcôme les millions qui lui - permettent aujourd'hui de voyager. - - «Lors de la vente de Burdhes, je l'ai disputée chèrement aux - marchands de curiosités de la Cité. Je me rappelle combien sa - description parut vous préoccuper, le soir où je vous racontai - la fin tragique de ce pauvre de Burdhes. Cette petite idole de - l'Extrême-Asie possède un assez joli nimbe de mystère. Welcôme - l'a connue, peut-être adorée, qui sait si elle ne lui a pas - suggéré l'idée du meurtre? Car l'Astarté de Carthage et de Tyr - se nomme aussi dans les forêts de l'Inde la déesse Kâlî. - Incarnation des étreintes d'amour, elle symbolise aussi les - étreintes meurtrières et elle étrangle dans la secte des - Thugs, ses fanatiques, les Thugs, les fameux brahmanes - étrangleurs du Delhi. Voici près de dix ans qu'elle est - mienne, et c'est presque une amie. Permettez-moi donc de vous - l'offrir en souvenir de Welcôme et de moi: ce sera un chaînon - de plus dans l'invisible et forte chaîne qui nous unit tous - les trois. - - «Je ne sais quand je pourrai rentrer à Paris: j'ai bien peur - d'être forcé d'aller à Nice rejoindre lady Kerneby, qui est là - en traitement depuis le commencement de l'hiver. - - «Avez-vous été voir les Gustave Moreau rue La Rochefoucauld? - Je vous l'avais pourtant bien recommandé. Vous verrez là - d'étranges regards limpides et fixes, des yeux hallucinés - d'une expression divine; vous les comparerez aux émeraudes - enchâssées dans le front d'onyx de l'idole. La nuit surtout, à - la lumière des cires, vous verrez comme elles deviennent - intenses.» - - -Le portier a monté la petite caisse dans le hall. En trois coups de -marteau, elle a été ouverte, et, le foin ôté, de délicats papiers de -soie doucement développés, l'aveugle statuette androgyne a surgi. -C'est bien la petite idole du récit de Claudius. Voici son torse plat, -ses bras luisants et frêles, sa hanche fuyante. Hiératique et -démoniaque, en pur onyx noir, elle attire et reflète en elle la flamme -des bougies; ses seins hardis et ronds pointent dans une lueur -au-dessus du ventre sombre, un ventre étroit et plat qui se renfle à -la place du sexe au-dessus d'une petite tête de mort. - -La tête de mort ricane, symbolique, menaçante, triomphante des -maternités et des races! - -Sous son front bas, c'est l'aveugle regard des deux prunelles vertes, -deux yeux d'eau morte qui ne voient pas... Dans le clair-obscur de -l'antichambre, les iris noirs et les narcisses se dressent, -silhouettes plus noires dans l'ombre alternées de blancheurs; leur -veillée solennelle se prolonge dans l'enfilade des pièces. Tout -l'hôtel a l'air d'être gardé par des fantômes de fleurs. Dehors, des -fiacres roulent vers le boulevard Saint-Germain. L'haleine de tous ces -calices plus forte dans la nuit fait l'atmosphère lourde, -irrespirable; la petite idole ricane, silencieuse, et une angoisse -m'oppresse, et une stupeur! - - - - -LA VILLE D'OR - - -_18 avril 1898._--Hier soir, à mon retour à Paris, c'était l'étrange -accueil de toutes ces fleurs noires et de la petite Astarté d'onyx, -l'énigmatique idole du sanctuaire de Woolwich, introduites chez moi -par la volonté d'Ethal. C'était le souvenir de Thomas Welcôme soudain -imposé par toutes ces présences, Welcôme dont la soeur naturelle -agonise en ce moment à Nice, veillée, sinon guettée par ce même Ethal, -et, parmi toutes ces choses funèbres, voici que, ce matin même, une -lettre m'arrive de Bénarès; et son enveloppe, timbrée des Indes -anglaises, contient huit longues pages d'une écriture jusqu'alors -inconnue, et cette écriture est celle de Welcôme. - -Est-ce un hasard? Ces deux êtres, que lie je ne sais quel passé -obscur, se sont-ils, au contraire, concertés d'avance? et l'arrivée -simultanée de ces fleurs, de cette statue et de cette lettre -n'a-t-elle pas été combinée pour me frapper d'un grand coup? - -Et pourtant combien réconfortante et différente des déprimants -conseils de Claudius, la longue et lumineuse épître de Thomas! Quel -appel vers la santé et la délivrance! Non, cet homme-là ne me veut -point de mal. - - - Bénarès, 10 mars 1899. - - «Que ne m'avez-vous écouté, cher monsieur et ami? A travers - les émerveillements d'une terre de visions prestigieuses et de - légendes consolantes, au fond de l'Inde mystérieuse des Védas, - que ne m'avez-vous suivi--comme je vous le demandais, comme je - vous en ai supplié presque--dans la ville de l'extase et de la - lumière qu'est la très sainte Bénarès? Et dire que vous êtes - demeuré en Europe, sous l'azur étroit de nos villes, avec ce - besoin torturant d'expansion qui est en vous, cette soif de la - vie qui est votre mal, prisonnier des inhumaines lois de nos - civilisations! - - «C'est ici que vous auriez trouvé la sûre guérison, dans cette - atmosphère de ferveur immense, cette permanente exaltation - d'une foule en prière adjurant jour et nuit une divinité - presque visible dans la sublimité du décor et des ciels. - - «Bénarès! La mosquée d'Aureng-Zeb et le grouillement infini du - Gange sous les barques des pélerins et le pilotis des temples - au «ghat des Cinq Rivières», ces lieues de palais, de mosquées - et de dômes baignant dans le fleuve, et leurs innombrables - escaliers descendant, de degrés en degrés, escortés de - statues, dans l'or mouvant de l'eau! Car tout est d'or dans la - ville sainte. D'or, le ciel d'apothéose où montent les dômes - vêtus d'or et les cônes roses des minarets; d'or, les parvis, - les colonnes, les auvents des sanctuaires et les images des - apsaras musiciennes jaillissant, toutes en attitude d'essor - éperdu, des corniches et des entablements des temples; d'or, - la nudité des mendiants s'écrasant en foule sur la rive du - fleuve; d'or, l'immobilité des fakirs dans l'extase; d'or, les - grands vases du culte entre les mains des prêtres - processionnant sur les hautes terrasses; d'or, la masse même - des fidèles prostrés de degrés en degrés et de colonne en - colonne dans la muette adoration de Ganga, «Ganga Djaï», la - mère Ganga, la rivière sacrée, le fleuve saint entre les - saints qu'ils implorent tous de leurs voeux. - - «Toute l'Inde bouddhique vient aboutir ici, dans l'exaltation - de la lumière et la soif infinie d'un bonheur certain, - hallucinée, adorante et heureuse, heureuse dans la ferveur et - dans la foi. La ferveur! Tout le secret du bonheur humain est - là: aimer avec ferveur, s'intéresser passionnément aux choses, - rencontrer Dieu partout et l'aimer éperdument dans chaque - rencontre, désirer amoureusement toute la nature, les êtres et - les choses sans s'arrêter même à la possession, s'user dans le - désir effréné du monde extérieur sans même s'inquiéter si le - désir est bon ou mauvais. Car toute sensation est une - présence, et la splendeur des choses ne vient que de l'ardeur - que nous avons pour elles. L'importance est dans le regard et - non dans la chose regardée. Qu'importe d'où vienne l'extase, - si l'extase nous vient? Toutes les émotions sont comme autant - de portes ouvertes vers un prestigieux avenir: le devenir, - voilà la religion. Les choses du passé sont déjà mortes; - pourquoi s'attarder sur un cadavre? Chaque chose possédée est - déjà une pourriture, et quand nous regrettons une chose, c'est - déjà un germe de mort que nous portons en nous. - - «S'enrichir de désirs, toute la ferveur est là, et la ferveur - est une délicieuse usure d'amour. - - «Et Bénarès, depuis des siècles et des siècles, agonise et se - meurt dans une ferveur intense, et c'est cette ferveur même, - cet extatisme halluciné de toute l'Inde qui la fait vivre et - la soutient. - - «Oh! le temple d'or et le saint des saints de la ville sainte, - les étalages d'idoles, de lingams et de charmes amoureux de - ses petites rues étroites, leur dévalement vers le fleuve, et - là, parmi l'infinie succession des palais et des temples, la - promiscuité effarante, puérile et charmante de ces races de - l'Inde où les brahmanes, les mendiants, les idoles et les - bêtes sont subis, accueillis et respectés avec la même douceur - apaisée et aimante par l'âme religieuse des foules! - - «Des prêtres évoluent lentement autour d'un grand taureau de - pierre rouge, qui est l'emblême même de Sivâ; une femme arrose - dévotement d'eau lustrale un lingam de grès et le couronne de - soucis. Des vaches descendent, nonchalantes, vers le fleuve en - mâchant des fleurs. On glisse dans la bouse et sur des - feuilles fraîches. Un mendiant implore une image informe qui - est la planète Saturne. Par intervalle, de loggias en loggias, - des gongs et d'énormes tambours font rage; un grondement - tonne, et c'est, dans l'air lourd, une vibration douloureuse, - ardente. Des miasmes pesants montent du puits de science où - réside le dieu: le relent de pourriture des innombrables - offrandes végétales entassées là. - - «Dans le ciel fauve, au-dessus des dômes vêtus d'or, des - perruches d'émeraude entrecroisent de luisantes ellipses et - s'accouplent en jacassant aux frontispices des temples. Et - partout rôde une odeur de cadavre et de fermentation: l'âme - inquiétante du puits de science qui contient la vie et la - mort. - - «Et ce sont les bateliers maîtres du fleuve, et le refrain de - «Ganga Djaï» sur leurs lèvres noires, tandis que glissent à - l'infini leurs larges barques paresseuses qu'une terrasse - surmonte et où des familles entières vivent et meurent, - bercées par le courant divin. «Ganga! Ganga Djaï!» Et dans ce - refrain guttural apparaît tout le mystère des humanités - différentes. «Ganga! Ganga Djaï!», c'est l'écho même de la - ville sainte, et c'est aussi l'écho des siècles, la voix - d'ombre des idoles ténébreuses et des temples de mystère, - l'âme même de cette impénétrable terre de l'Inde. - - «Et toujours les palais se succèdent, bâtis tous par des - princes indous. On vous dit les noms. C'est celui du rajah - d'Indore aux balcons peints de ramages bleutés, on dirait - Louis XV; puis voici celui du maharana d'Oodeypore, aux murs - crénelés, à la porte flanquée de deux tours comme une - citadelle. Des chiens, des grosses tortues dans l'eau, des - flammes autour d'un bûcher, trois silhouettes rigides dans des - linges, des groupes de gens silencieux: ici on brûle les - morts. Les cendres vont au fleuve, et, comme le damra de caste - infâme, qui seul a le droit de fournir le feu, le fait payer - fort cher, les pauvres s'en vont mal brûlés au cours de la - rivière, et des milliers d'hommes se baignent journellement - dans le Gange et en boivent l'eau sans scrupule; ainsi circule - dans la nature la substance unique de la vie dans la mort. Et - ce sont encore des terrasses et des terrasses, des - grouillements de foule sur de longs escaliers. Là un - observatoire ouvre sur la rivière d'élégants miradores où - dorment des instruments gigantesques; ici, une ruelle sombre - dévale brusquement dans le fleuve; y rêve un ascète immobile - entre des singes gris et des pigeons bleuâtres, se disputant - un peu de grain tombé à ses pieds. - - «Plus loin, un ghat aux marches disjointes a laissé tomber un - temple dans l'eau. Des colonnes, des sculptures émergent. Des - fakirs stylites y dressent leur maigreur, et le remous berce - des fleurs de souci dans leur ombre. Et, par-dessus le - fouillis des bachots, des estrades, des bambous, des nudités - ceintes d'un lambeau d'étoffe, des patères libatoires allumées - d'une lueur, des chiens vagabonds et des fidèles prostrés, - c'est une folle floraison de parasols de paille, plantés à - tous les angles, fichés dans tous les murs, de toutes les - nuances de jaune, les uns tels une poussée de champignons d'or - au-dessus des échoppes, les autres à plat, au flanc d'une - porte comme autant de boucliers. Mille visions changeantes - toujours renouvelées; le soleil couchant les incendie. Et - c'est l'atmosphère, déjà signalée, de triomphe et d'apothéose - avec toutes les effluves inquiétantes venues du fleuve: - relents de chair grillée, fragrances d'aromates, odeurs de - cannelle, de benjoin, de souci flétri et d'érable, et toujours - l'obsédant «Ganga! Ganga Djaï!» spasmodique comme un râle, - tout cela dominé par des jaillissements de clochetons et de - dômes, des floraisons de pierre invraisemblables, les unes - pareilles à des flammes, les autres à d'énormes lotus, une - architecture d'élan et de prière vers le ciel, mouvante dans - la chaleur par la diversité de ses formes et toute crépitante - d'étincelles dans la magnificence des soirs. - - «Un de ces soirs comme en ont évoqué seuls votre Villiers de - l'Isle-Adam dans le métal en fusion de son verbe, et votre - Gustave Moreau dans l'embrasement gemmé de sa palette. - - «Le _Triomphe d'Alexandre_... Connaissez-vous le petit musée - de la rue La Rochefoucauld?... Là seulement, parmi les trésors - d'une oeuvre unique, vous pourrez, en vous hypnotisant, - connaître la splendeur enflammée et l'atmosphère d'apothéose - d'un soir de mars à Bénarès. Bénarès! J'y suis déjà depuis - quinze jours et, dans l'émotion religieuse de toute une ville - extasiée, tous les jours, à chaque crépuscule, j'y regarde le - soir comme si le jour devait mourir. - - «Quand un spectacle atteint ce grandiose dans la beauté, il - semble qu'il devrait à jamais disparaître. Sous nos climats - d'Europe, de pareilles émotions ne peuvent se vivre deux fois, - et c'est pourquoi je vous voulais ici, pourquoi je lance vers - vous ce dernier appel. Avec un coeur aimant et liquide, prêt à - se répandre de toutes parts comme le vôtre, vous vous - épanouirez ici dans la plénitude de tous vos désirs, ne - serait-ce que dans l'exaltation de la lumière, où chaque être - et chaque objet ont la vibration d'un métal et la nuance d'une - fleur. Vous renaîtrez dans un ciel neuf avec un être neuf au - milieu de choses complètement renouvelées, vous apprendrez à - porter votre bonheur avec vous et à ne pas le demander au - passé. Le passé est une charogne; c'est lui qui empoisonne - tout votre moi. Vous vivrez à Bénarès dans une stupéfaction - passionnée, au milieu d'une magnificence d'architectures, de - races et de climat où chaque minute aura pour vous la saveur - d'une rencontre imprévue et parfaite. - - «C'est à ces rencontres que je vous convie. C'est parce que je - les ai faites que je vous dis: «Venez.» La vie est ici ce - qu'elle devrait être: un étourdissement enivré. L'aigle se - grise de son vol; le rossignol s'enivre des nuits d'été; la - plaine tremble de chaleur, et l'aurore rougit de joie comme la - lune pâlit de volupté. C'est la civilisation qui a déformé la - vie. Chez les peuples jeunes, toute émotion est une ivresse - et toute joie devient religieuse. - - «Le bouddhisme, qui prosterne ses foules au bord du Gange, est - la reconnaissance attendrie et ravie de toute une race envers - ses dieux, et, comme ce peuple est jeune, quoique millénaire, - il s'use voluptueusement dans la ferveur et ne fixe que - l'avenir, insouciant de goûter aux eaux croupies du passé. - - «Halluciné d'espérance, il s'isole dans sa vision, absorbé - dans la contemplation de la nature et indifférent aux - contingences immédiates; et l'agitation des autres autour de - lui n'augmente que le sentiment de sa vie personnelle. - - «Le coudoiement n'existe pas pour le fakir. Oh! que nous - sommes loin ici de la vieille Europe! - - «Venez, accourez vite ici, mon cher duc. L'Inde vous sera une - délicieuse convalescence. Vous y respirerez l'odeur du lotus - éternel, comme dans ce sonnet d'Ary Renan, dont les rimes me - sont revenues ces derniers jours à Bénarès, et qui contient - toute la morale hindoue: - - Les Brahmanes m'ont dit: «Médite les Soutras! - L'accès du Grand Repos s'ouvre à la Rêverie.» - Ceux dont la robe est longue et la mitre fleurie - M'ont offert le plaisir et m'ont ouvert leurs bras. - - Puis les nobles m'ont dit: «Suis-nous. Tu choisiras - La caste qui te plaît avec la draperie - Qui te sied. - J'écoutais dans la léproserie - Le chandala chanter: «Aime et tu souffriras.» - - Et j'ai choisi d'aimer et de souffrir dans l'ombre. - J'ignore mes péchés. On dit qu'ils sont sans nombre, - Mais la Sagesse et l'Or n'ont point séché mon coeur. - - Marchant sous l'anathème et drapé d'hérésie, - Du lotus éternel j'ai respiré l'odeur - Et, dans ma tasse en bois, j'ai goûté l'Ambroisie. - - - - -LE PIÈGE - - - _Avril._--«Avez-vous été voir les Gustave Moreau, rue de La - Rochefoucauld? Je vous l'avais pourtant recommandé. Vous verrez - là d'étranges regards liquides et fixes, des yeux hallucinés - d'une expression divine; vous les comparerez aux émeraudes - enchâssées dans le front d'onyx de l'idole. La nuit surtout, à - la lumière des cires, vous verrez comme elles deviennent - intenses. - - «ETHAL.» - - «Le _Triomphe d'Alexandre_... Connaissez-vous le petit musée de - la rue La Rochefoucauld?.... Là seulement, parmi les trésors - d'une oeuvre unique, vous pourrez, en vous hypnotisant, - connaître la splendeur enflammée et l'atmosphère d'apothéose - d'un soir de mars à Bénarès! - - «WELCOME.» - -Gustave Moreau! C'est à l'oeuvre de ce peintre que m'adressent Ethal -et Welcôme comme à un médecin guérisseur. Sans s'être concertés, ces -deux hommes, entre lesquels je sens je ne sais quoi d'irréparable et -qui se détestent--cela, j'en suis sûr--m'envoient, l'un de Bénarès, et -l'autre de Nice, au musée de la rue La Rochefoucauld comme à un -merveilleux dispensaire. Et pourtant Welcôme veut me sauver, et -Claudius, lui, n'aspire qu'à exaspérer mon mal. - -Gustave Moreau, l'homme des sveltes Salomés ruisselantes de -pierreries, des Muses porteuses de têtes coupées et des Hélènes aux -robes maillées d'or vif, s'érigeant, un lys à la main, pareilles -elles-mêmes à de grands lys fleuris, sur un fumier saignant de -cadavres! Gustave Moreau, l'homme des symboles et des perversités des -vieilles théogonies, le poète des charniers, des champs de bataille et -des sphinx, le peintre de la Douleur, de l'Extase et du Mystère, -l'artiste entre tous les modernes qui s'est approché le plus de la -Divinité et l'a toujours évoquée meurtrière! Gustave Moreau, l'âme de -peintre et de penseur qui m'a toujours le plus troublé! - -Salomé, Hélène, l'Ennoïa fatale aux races, les Sirènes funestes à -l'humanité! A-t-il été assez hanté, lui aussi, de la cruauté -symbolique des religions défuntes et des stupres divins adorés -autrefois chez les peuples! - -Visionnaire comme pas un, il a régné en maître dans la sphère des -rêves, mais, malade jusqu'à en faire passer dans ses oeuvres le -frisson d'angoisse et de désespérance, il a, le maître sorcier, -envoûté son époque, ensorcelé ses contemporains, contaminé d'un idéal -maladif et mystique toute cette fin de siècle d'agioteurs et de -banquiers; et, sous le rayonnement de sa peinture, toute une -génération de jeunes hommes s'est formée, douloureuse et alanguie, les -yeux obstinément tournés vers la splendeur et la magie des jadis, -toute une génération de littérateurs et de poètes surtout -nostalgiquement épris, eux aussi, des longues nudités et des yeux -d'épouvante et de volupté morte de ses sorcières de rêve. - -Car il y a de la sorcellerie dans les pâles et silencieuses héroïnes -de ses aquarelles. - -C'est extasiantes et extasiées qu'il fait toujours surgir ses -princesses dans leur nudité cuirassée d'orfèvrerie; léthargiques et -comme offertes dans un demi-ensommeillement, presque spectrales tant -elles sont lointaines, elles ne réveillent que plus énergiquement les -sens, n'en domptent que plus sûrement la volonté avec leurs charmes de -grandes fleurs passives et vénériennes, poussées dans des siècles -sacrilèges et jusqu'à nous épanouies par l'occulte pouvoir des -damnables souvenirs! - -Ah! celui-là peut se vanter d'avoir forcé le seuil du mystère, -celui-là peut revendiquer la gloire d'avoir troublé tout son siècle. -Celui-là, avec son art subtil de lapidaire et d'émailleur, a fortement -aidé au faisandage de tout mon être.? Comme à toute une génération -d'artistes malades aujourd'hui d'au-delà, il m'a donné le dangereux -amour des mortes et de leurs longs regards figés et vides, les -hallucinantes mortes de jadis ressuscitées par lui dans le miroir du -temps. - - Sous les frissons nacrés d'un ciel ardent et triste - Fleurit, hymne adorable en sa mélancolie, - La chanson des sirènes. - Un incurable ennui nage dans l'améthyste - De leurs longs yeux: l'ennui du dieu qui les oublie - Sur ces grèves sereines. - -Les Sirènes diadémées de perles et de madrépores de la fameuse -aquarelle, les _Sirènes_ pareilles, dans leur groupe implacable et -triste, à quelque monstrueux corail blanc dont les branches seraient -mortes et vivraient!... Et c'est à cette oeuvre morbide, à cet art -périlleux et trouble qu'Ethal et Welcôme me pressent de retourner; -c'est cette oeuvre, qui m'a pénétré déjà jusqu'à la souffrance, qu'ils -m'assurent être la guérison. - -Et cette petite idole aux prunelles émeraudées qui ricane... Car elle -a beau être muette comme la matière, j'entends plus que je ne vois son -rire dans la nuit. - - -_Paris, 30 avril._--J'y suis allé, et le même soir... Quelle honte! Si -c'était là ce qu'ils voulaient, ils ont lieu d'être satisfaits, et -pleinement, car l'épreuve a réussi, et au delà de toute espérance. - -J'y suis donc allé et, tout droit, sans m'arrêter à la salle du -premier, je me suis fait indiquer le _Triomphe d'Alexandre_, au second -étage, et je me suis longtemps absorbé devant. Je le trouvais -d'ailleurs incomparable, un des plus beaux morceaux du maître. C'est, -dans une splendeur et un grandiose d'architecture évoquant toute la -magie de l'Inde ancienne, un mouvement de foule, une somptuosité de -figures et de cortèges, de théories de chars, de palanquins et -d'éléphants; toute une frise de défenses et de trompes encensant, -adorant je ne sais quelle figure d'homme assis sur un trône -inaccessible, une espèce d'autel monumental échafaudé sur des motifs -de décoration chimérique, des dragons, des sphinx et d'énormes lotus; -des monstres et des fleurs. - -Des fleurs encore jonchent un sol de mosaïque; dans le fond, des eaux -froides et bleues stagnent dans des viviers de marbre; des pagodes et -des temples s'y doublent, taillés à même le porphyre, l'onyx et les -pierres précieuses d'une haute falaise, une abrupte falaise dont -l'arabesque épique terrifie et ravit. Et là-dessus règne une -atmosphère inexprimable, une poussière on dirait d'or fluide et de -pétales d'iris; tous les jaunes et tous les bleus baignent ce décor de -féerie. Et de ces nuances, de cet ensemble et de tous ces détails -s'émanent un charme et une telle douceur, une telle joie enivrée de -vivre, si l'on pouvait, dans cette ambiance en même temps qu'un si -poignant regret de n'avoir jamais connu ces époques et ces foules, que -le dégoût vous prend de ce temps et de notre civilisation et qu'il -paraît tout simple d'en mourir. - -Le _Triomphe d'Alexandre_! Et Welcôme m'écrit que c'est là -l'atmosphère de Bénarès! - -Dans la haute salle, autour de moi, véritable musée des oeuvres du -maître, c'étaient, du plafond à la cimaise, les dangereux fantômes -déjà connus: les Salomés dansant devant Hérode, leurs chevilles -cerclées de sardoines, et le geste hiératique de leur bras droit -tendu; c'étaient aussi les Saint-Marc de songe aux coupoles d'ambre -clair, qui servent de décor à l'immémoriale scène de luxure et de -meurtre; et puis, ailleurs, répétés jusqu'à dix fois, au pied de -roches on dirait écumantes, le groupe tragique et gemmé des Sirènes, -et encore Hélène errant, les yeux mi-clos, sur les murs de Troie. Et, -partout, dans les Hélènes comme dans les Salomés, dans les Messalines -à Suburre comme dans les Hercules chez les filles de Thestius ou dans -les marais de Lerne, l'obsession des mythes antiques apparaissait, se -dénonçait partout dans ce qu'ils ont de plus sinistre et de plus -cruel: charniers purulents des cadavres du Sphinx, ossements blanchis -des victimes de l'Hydre, monceaux de blessés, d'agonies et de râles -que domine, placide et silencieuse, la figure d'Ennoïa; têtes -saignantes de saint Jean-Baptiste et d'Orphée; dernières convulsions -de Sémélé se tordant, consumée, sur les genoux d'un impassible -Zeus..., j'errais et chancelais dans une atmosphère de massacre et de -meurtre; comme une odeur de sang flottait dans cette salle. Je me -rappelais les paroles d'Ethal me vantant, un soir, dans son atelier de -la rue Servandoni, l'atmosphère de beauté et d'épouvante dont -s'enveloppe toujours l'homme qui a tué. - -Je descendais. - -La salle du premier ne comptait pas moins de cadavres. - -D'un monceau de corps en putréfaction une énorme tige de lys -jaillissait; viride et lisse, elle montait, droite, et, dans les -pétales géants de sa fleur, portait, assise, une mystique princesse, -une jeune et svelte figure de sainte auréolée, tenant d'une main le -globe et de l'autre une croix; et c'est de la sanie et du sang -corrompu du charnier que montait la floraison miraculeuse: tous ces -meurtres aboutissaient à une angélique figure de femme. - -Elle aussi avait le regard vide et fixe des Hélènes et des Salomés. Je -quittais le coin de la salle où le dangereux symbole glorifiait -l'inutilité du martyre, et je prenais déjà l'escalier pour gagner la -rue, le grand air et la réalité du dehors, quand, tout au bout de la -vaste pièce, une grande composition m'attirait. - -Entre les colonnades d'un temple ou d'un palais grec, des nudités de -jeunes dieux se groupaient ou s'isolaient dans des attitudes -passionnées et tragiques, les uns couronnés de fleurs, les autres -chargés de joyaux comme des femmes, et plus nus que la nudité dans des -ajustements raffinés et barbares, où leurs torses convulsés se -moulaient. Et c'était une scène de banquet, de banquet interrompu, car -des amphores et des plats de métal jonchaient les premiers plans, -mêlés à des cadavres. Étendus sur les dalles, les corps se -développaient, superbes, merveilleusement étirés dans leur chute, -plastiquement raidis par la mort, car c'était aussi une scène de -meurtre: le meurtre des prétendants dans le palais de Pénélope au -retour d'Ulysse. Le héros s'apercevait au fond, debout dans -l'embrasure d'une haute porte de bronze, et Minerve, la Pallas -hirondelle de l'_Odyssée_, voltigeante et vertigineuse dans un nimbe -de flammes, dirigeait les flèches de son arc. - -Beaucoup déjà avaient porté, car le palais était rempli de morts. - -Pour attendrir, le peintre les avait faits tous adolescents et cette -hécatombe de jeunesse, de prétendants encore enfants donnait à toutes -ces agonies une sensualité voluptueuse et cruelle qui fut connue de -Tibère et de Néron. - -Au milieu, tout un groupe épeuré se bousculait autour des lits de -trois héros plus intrépides, qui continuaient de boire en attendant la -mort. Ils n'avaient même pas quitté leurs coussins et, nonchalants et -couchés, la coupe à la main, ils semblaient mépriser l'agonie hurlante -et désespérée de leurs compagnons. Et une grande admiration me prenait -de ce calme et de ce dédain parmi cette foule ruée d'épouvante. - -Mais, entre toutes ces nudités divines, toutes de soies et de joyaux, -deux m'attiraient, et non pas par la pureté de leurs lignes, mais par -le charme impérieux de leurs faces, des faces de résolution et -d'angoisse, dont les yeux hallucinés enivraient. - -L'un, debout, dans un grand élan de tout son être, avait déchiré, -ouvert ses vêtements pour mieux recevoir les coups, et, le ventre nu, -toute sa jeune chair offerte dans un envol de draperies bleuâtres, -semblait adjurer les dieux et invoquer la mort. - -C'était l'adolescence même se ruant au gouffre, la soif du martyre, -l'offrande d'une jeune âme héroïque au trépas! - -L'autre, assis dans un coin de la salle, contre une colonne aux -chapiteaux de bronze vert, élevait lentement jusqu'à ses lèvres une -coupe et, tranquille, avec deux profondeurs superbes dans les yeux, -buvait la mort; car la coupe était empoisonnée: un pavot surnageait à -demi-effeuillé, sur le breuvage; et, à défaut de la gravité sereine du -geste, la tragique illumination des prunelles l'eût dénoncée, la -suprême détermination de cet amant ne voulant donner qu'un cadavre aux -flèches vengeresses de l'époux. - -Mais ce que je ne pouvais méconnaître et ce qui me remuait tout -entier, c'étaient les yeux, les inexprimables yeux de ces deux -agonies! De quel violet le peintre les avait-il noyés? dans quel vert -livide avait-il trouvé leur cernure? mais ils vivaient, ces yeux, -comme deux phosphorescences et comme deux calices de fleur. - -Ethal ne m'avait pas trompé. C'étaient bien les yeux de mon rêve, les -yeux de mon obsession, les yeux d'angoisse et d'épouvante dont il -m'avait prédit la rencontre, regards plus beaux que tous les regards -d'amour, parce que, devenus décisifs, surnaturels et, enfin, eux-mêmes -dans l'affre de la dernière minute à vivre. Et sa théorie -m'apparaissait enfin justifiée par le talent et le génie du peintre. -Je comprenais enfin la beauté du meurtre, le fard suprême de -l'épouvante, l'ineffable empire des yeux qui vont mourir. - - - - -TU N'IRAS PAS PLUS LOIN - - -_Avril 1899._--Et pour l'obsession de ces yeux, j'ai failli tuer cette -fille. Oui, j'en suis là, je vais m'enivrer, m'hypnotiser de beauté -devant l'oeuvre d'un Gustave Moreau et je rapporte une âme d'assassin, -quelle ignominie! Toute une journée je m'exalte et je m'hallucine -devant les terribles phosphorences d'une peinture de poète et -d'émailleur, et, le même soir, je me retrouve dans un bouge, entre -l'effroi d'une rôdeuse impubère et la goguenardise menaçante d'un -souteneur. - -C'est la présence de cet homme qui m'a sauvé. - -Sans lui, sans sa brusque intervention, j'aurais refermé sur ce cou -frêle de hideuses mains d'étrangleur, car elles sont devenues -hideuses, mes mains! Maintenant que, rentré enfin au logis, je les -regarde de sang-froid, sous la lueur de la lampe, elles m'apparaissent -déformées dans leur souplesse enveloppante, mes mains étroites aux -doigts effilés et longs. Je ne leur soupçonnais pas tant de force... -Elles me font l'effet de serres, maintenant que j'ai senti dans leur -étau une agonie s'effarer et demander grâce. Comme le pouce est long! -Je ne l'avais jamais tant remarqué. - -Quand je réfléchis pourtant, je ne puis croire que la hantise des -inexprimables yeux des _Prétendants_ ait pu me conduire où je suis -descendu, et pourtant, quand dans cette chambre d'hôtel j'ai pris à la -nuque cette fillette épeurée, c'est bien l'affre de la dernière minute -à vivre que je cherchais dans ses prunelles; mais aussi pourquoi -avait-elle cette forme et cette qualité d'yeux? - -Je revivrai toujours cette seconde: je me suis senti sombrer dans un -tel vertige de sensations et de vide que j'ai cru que je devenais un -dieu, qu'une seconde nature se faisait jour en moi et que je tenais -enfin l'insaisissable. Quelle piteuse et banale aventure! - -Cette promenade à vau-l'eau parmi cette fête de faubourg, le relent de -graillon, de sueur et de loques sales d'une sortie d'atelier sous les -arbres déjà poussiéreux de cette avenue, et, parmi la flânerie -éreintée d'ouvriers musant aux baraques, les allées et venues de cette -gamine. - -Dix-sept ans à peine, un peu de chair tendre et blonde entrevue, très -blanche, par l'entrebâillement d'un caraco, la nuque dorée et les -joues d'une maturité rose, déjà hâlées, d'un autre ton que la gorge et -le cou; l'air encore paysan et frais malgré la livrée de la -prostitution. - -La mine fermée, comme attelée à une tâche, elle déambulait dans la -fête, à la fois obstinée et très lasse, pas jolie, mais pire avec son -air de petite vierge maussade et sa façon gauche de relever sa robe -sur le drap rouge de son jupon. Une débutante, cela sautait aux yeux; -quelque pauvre petite bonne débauchée de la veille et que devait -surveiller, à quelques pas plus loin, la flânerie aux aguets de -quelque affreux voyou. - -Elle passait deux fois auprès de moi, balbutiant d'une voix -indistincte quelques obscénités apprises, jetait un rapide clin d'yeux -du côté des agents et repartait en chasse, évidemment étranglée de -terreur et tristement novice dans son métier de rôdeuse. Sa -maladresse m'intéressa et, plus par pitié que par vice, je me mis à la -suivre, je lui emboîtai le pas. La petite s'apercevait de mon manège -et, au coin de la rue, se retournait brusquement, me faisait face et, -ses grands yeux enfin levés sur moi: «Vous payez un verre? Il en fait -une soif,» jargonnait-elle dans l'affreux argot des rencontres de -faubourg. - -Ses yeux! Les prunelles en étaient à la fois bleues et violettes, -irisées et changeantes et d'une expression si triste, si craintive -surtout. Une gosse! J'eus d'abord la pitié bien plus que le désir. -Moi, le duc de Fréneuse, j'emmenai dîner près d'une gare cette petite -prostituée de Vaugirard. Elle était effarée, ahurie, ne croyait pas à -l'aubaine de ce dîner dans un restaurant avec un client bien mis; les -gens avec qui elle avait affaire étaient plus expéditifs. Je lui -parlais doucement, consultais son goût pour le menu. - -Jusqu'alors je n'avais regardé que ses yeux, tout au charme de leur -nuance indéfinissable et profonde, peut-être déjà pris au ragoût -délicieux de la terreur, car c'est de la terreur que je lui inspirais; -mon amabilité, mes petits soins, ma douceur redoublaient ses -inquiétudes. L'homme qui en vivait devait nous avoir suivis et nous -surveiller du dehors. Elle n'avait pour moi que cabrements et reculs; -les prunelles fixes, agrandies, elle avait l'air d'une petite âme en -danger qui se convulse et se contient pour ne pas crier au secours; et -ses effarements décageaient sourdement en moi une bête fauve, dont je -sentais monter impérieusement le rut. - -Oh! Néron buvant avec délices les larmes des martyrs, la volupté -sinistre des Augustans jetant aux prétoriens la pudeur et l'effroi des -vierges chrétiennes, les éclampsies de joie forcenée et féroce, dont -s'emplissaient les lieux infâmes avant les jeux sanglants du cirque, -et les jeunes filles, les enfants et les femmes livrés deux fois aux -bêtes, au tigre et à l'homme! - -La joie entre toutes iconoclaste et cruelle d'écraser une faiblesse et -de briser une tige, la triomphante ignominie de la force se plaisant à -broyer toutes les fragilités! C'est toute cette boue et toute cette -fièvre qui me crispèrent les mains et me bourdonnèrent aux tempes -quand, une fois dans la chambre, l'enfant aux grands yeux tristes -refusa de se dévêtir. Elle n'avait pas le temps, je devais faire -vite; elle demeurait chez ses parents, ils avaient dû dîner sans elle; -son père était brutal, elle aurait des ennuis à cause de moi, et -toutes les défaites ordinaires de ces fausses apprenties, en pareil -cas. - -La vérité est qu'elle avait peur, peur de moi et de mes regards qui -devaient flamber, étranges; elle s'était assise sur le lit et, -d'instinct, avec un geste de victime, avait croisé ses mains sur sa -camisole que j'essayais de déboutonner, une affreuse fièvre au bout -des doigts; et comme j'insistais, devenu brutal, elle se redressait, -et, dans un mouvement d'épouvante et peut-être de révolte:--L'argent -d'abord! ânonnait une voix rauque; et, souple comme une anguille, elle -glissait hors de mon étreinte et se réfugiait dans un angle. Elle -avait la manifeste horreur de moi. - -Alors je vis rouge. La pensée que cette petite rouleuse se refusait à -moi, moi, le duc de Fréneuse, l'ex-amant des Willie et des Izé -Kranile, dont les caprices sont cotés et implorés chez tous les -trafiquants de chair de Londres et de Paris, cette pensée m'exaspéra. -Les prunelles violettes, devenues immenses, me fascinèrent et -m'entraînèrent à la fois. Une chaleur de four m'affolait, suffocante; -j'étranglais de rage et de désir. Ce fut un besoin de saisir ce corps -frissonnant et craintif, de forcer son recul, de le broyer et de le -pétrir... Et mes deux mains, saisissant la gamine à la gorge, -l'étendirent tout de son long sur le lit; de toutes mes forces je -pesais sur elle, lèvre à lèvre et les yeux attachés sur ses -yeux.--«Sotte, petite sotte!» étouffais-je entre mes dents. Et, -pendant que mes doigts s'enfonçaient lentement dans sa chair, je -regardais ravi s'irradier le bleu foncé de ses prunelles, je sentais -ses seins palpiter sous moi. - -«Mathias! Mathias!» soufflait la petite dans un râle. Un coup d'épaule -enfonçait la porte, une main m'empoignait la nuque, me soulevait par -le collet de ma jaquette et me jetait debout dans la chambre. - -«Eh! qu'est-ce qu'y a! Monsieur veut une purge, on fait du mal à la -gosse?» Et l'homme, un ignoble zingueur, pas jeune, les joues sales -d'une barbe de trois jours, avec autour du cou le foulard lâche des -professionnels, me toisait du haut de ses petits yeux bougeurs, des -yeux mobiles, inquiétants et inquiets de bête fauve; et puis, l'examen -passé, un doigt roulé dans sa moustache, l'autre main enfoncée dans -la poche de sa cotte de velours: «Eh bien, Toinette, qu'est-ce qu'il -a, monsieur?» - -Et, me fouettant d'un clignement d'yeux complice: «Allons, au refile.» - -C'était un guet-apens, j'aimais mieux cela. J'avais pris dans la -basque de ma jaquette le revolver qui ne me quitte jamais; je l'armai -et, de ma main gauche restée libre, cueillant quelques louis dans mon -gilet: «De la musique? goguenardai-je à mon tour en employant leur -affreux argot, ça ne prend pas avec moi, je connais la chanson; la -petite est mineure, n'est-ce pas? Mais je l'ai cueillie racolant. Vous -êtes bons tous les deux pour la Tour, mais ça ne vaut pas même une -plainte. Vous ne savez pas travailler; il faudrait que je vous dresse. -Allons, la porte, rangez-vous ou Bibi va parler.» Et j'élevai mon -revolver. - -L'homme m'écoutait complaisamment. Mon argot l'intéressait, mes louis -aussi et les bagues de mes doigts bien davantage, car il ne quittait -pas mes mains du regard. Il esquissait un salut de danseur, et, la -mine tout à fait obséquieuse: «Monsieur est de la haute, mais nous -savons vivre. Oui, la petite est ma marmite, mais nous sommes -honnêtes dans le métier. Toinette aurait marché pour cent sous, -peut-être la double thune avec vous à cause des nippes, mais que -vouliez-vous lui faire, à cette enfant? Vous lui avez fait mal qu'elle -a crié. Quelque sale histoire de rupin! Allons, Toinette, jaspine un -peu; quéque monsieur t'a fait? Laissez-la, cette enfant, qu'elle -s'explique.» - -Maintenant la petite, effarée, blottie contre son protecteur, -balbutiait la rencontre et la scène avec de grands gestes; et l'homme, -la prunelle allumée, écoutait; sa face sinistre s'était éclairée, il -me considérait maintenant avec bienveillance. - -«Allons, faisait-il, en raflant les trois louis que j'avais posés sur -la table, je vois ce que c'est, il suffit de s'entendre. Allons, -morveuse, oust, dehors, vide le plancher, gâte-métier! Faut l'excuser, -c'est jeune, ça ne connaît pas la vie; il y a des gens parfois si -drôles, elle a pris peur. Va m'attendre chez le marchand de vins, en -bas, et fais demander Nénest, le petit imprimeur, l'apprenti qu'est -avec la grosse Marie depuis dix jours, le gosse qu'elle a recueilli et -qui loge chez elle; la grosse Marie, t'es donc bouchée?» et il levait -la main sur la fillette, «la grosse Marie, qui fait le coin du -troquet de la rue Lecourbe; dis-lui qu'elle vienne avec Nénest, -amène-les chez mon marchand de vins tous deux, je descends avec -Monsieur. Tiens, pour boire!», et il jetait cent sous à la petite, et -quand la malheureuse fut sortie: «Suffit de s'entendre..., si Monsieur -s'était expliqué... Moi, je suis dessalé, je suis pas dur, je vois les -choses tout de suite, moi. Il fallait le dire, on aurait trouvé ce -qu'il faut à monsieur. J'ai votre affaire.» Et, s'effaçant devant moi, -la porte grande ouverte: «Prenez donc la peine, monsieur...» - -En être venu là, porter imprimé sur mes traits un tel masque qu'on -arrive à me chuchoter, en plein Grenelle et Vaugirard, les -propositions murmurées dans les rues du Caire et sur les quais de -Naples! - -Et c'est devant la peinture de Gustave Moreau que j'ai été cueillir -l'âme de ce masque. Où en suis-je, mon Dieu! et je n'ai même pas tué -l'être qui m'a osé parler ainsi. Ethal a donc tout supprimé en moi! - - - - -DATE LILIA - - - _Paris, 15 mai._--«Nice. Mon procès est gagné. Le portrait de - la marquise Eddy et quelques autres ont quitté Londres, il y a - cinq jours; un télégramme de Rothner m'annonce qu'ils sont - arrivés depuis hier en gare. Je pars en prendre livraison - moi-même; le tout sera déballé et visible dans mon atelier - demain soir. Venez donc faire connaissance avec cette exquise - lady Kerneby, dont le divorce vient de me rendre à mes - pinceaux. Elle continue toujours à mourir lentement dans le - printemps bleu et or de la Riviera; son agonie lui donne des - tons... J'ai hâte de rentrer à Paris ajouter quelques retouches - à ma toile. Cette petite marquise phtisique m'aura posé, sans - le savoir, un chef-d'oeuvre. Je l'ai commencée déjà malade, je - l'aurai achevée moribonde: ce sera, je crois, un peu mieux - qu'une variation sur visage de femme... Elle et mon buste de - cire, d'après le petit modèle napolitain, auront été les deux - grandes émotions de ma vie... émotions d'art, entendons-nous; - mais ce sont les plus poignantes et les plus riches en - sensations complexes. Vous n'êtes qu'un dilettante, vous, mon - cher duc, mais vous comprendrez ma joie et mon orgueil devant - le portrait de demain. - - «Vous verrez aussi combien la marquise Eddy ressemble à son - frère. Vous trouverez, rue Servandoni, quelques autres oeuvres - aussi de votre Ethal: mon croquis de la duchesse de Searley, la - pauvre petite pairesse qui mourut si malheureusement quelques - jours après l'achèvement de son portrait, et mon pastel de la - marquise de Beacoscome, la plus neurasthénique des Américaines - épousées à Londres et que les séances avaient tellement - exténuée que je n'ai jamais pu l'achever... Parfaitement: mon - atelier fut mis en interdit par ordonnance des médecins. - Rassurez-vous: la marquise de Beacoscome n'est pas morte; elle - doit être, à l'heure qu'il est, en Chine; le marquis a été - nommé ambassadeur à Pékin. Je ne vous convie donc pas tout à - fait à un bal de victimes. A demain, n'est-ce pas? C'est tout - mon atelier de Londres qui a émigré chez moi. Venez vers sept - heures: en mai, le jour de sept heures est admirable. - - «Votre - «Claudius ETHAL.» - -Et la lettre est datée du 14. C'est donc ce soir, à sept heures, que -Claudius m'invite à contempler les coupables beautés de langueur et -d'agonie de ces fameux portraits meurtriers. - -La duchesse de Searley, la marquise de Beacoscome... Et toute la -conversation de Pierre de Téramond me revient, et le souvenir de sa -visite en août dernier, il n'y a pas un an. - -«Il a chez lui certaines cigarettes préparées qui provoquent aux pires -débauches, et la jeune duchesse de Searley serait morte en six mois -pour avoir respiré pendant ses séances d'étranges et capiteuses -fleurs. - -«Quant à la marquise de Beacoscome, elle a cessé, par ordre des -médecins, de donner la pose à Ethal; sa neurasthénie s'exaspérait dans -l'atmosphère de ce hall éternellement fleuri de tubéreuses et de -liliums; elle s'y sentait mourir. - -«Ces fleurs, dont la propriété était de nacrer la peau et de cerner -délicieusement les yeux de qui les respirait, ces fleurs éveilleuses -de cernes touchants et de pâleurs merveilleuses, dégageaient un miasme -de mort. Par amour de la beauté, par ferveur des longs regards noyés -et des carnations délicates, Claudius Ethal empoisonnait ses modèles; -ce semeur d'agonies cultivait la langueur.» - -Oui, c'étaient bien là les propos de Téramond, la légende redoutable -établie autour du peintre, le bruit des cercles, l'écho de Londres. - -Et Barbe-Bleue me convie à venir visiter ses mortes pour ce soir. - - -_Paris, 16 mai, quatre heures du matin._--J'ai tué Ethal! - -Je ne pouvais plus! La vie était devenue odieuse, l'air irrespirable. -J'ai tué. Je me suis délivré et j'ai délivré, car, en supprimant cet -homme, j'ai la conscience d'en avoir sauvé d'autres! C'est un élément -de corruption, c'est un germe de mort embusqué, une larve guetteuse -aux mains d'ombre tendues vers tout ce qui était jeune, vers toutes -les faiblesses et toutes les ignorances, que j'ai anéanti. J'ai -libéré Welcôme (cela, j'en suis sûr); j'ai sauvé peut-être cette -douce marquise Eddy, dont il volait l'âme et tyrannisait l'agonie; -j'ai peut-être rompu le charme affreux qu'il avait jeté sur la -marquise de Beacoscome. Car cet homme était plus qu'un empoisonneur: -c'était aussi un sorcier, et, en l'empoisonnant avec sa propre main, -j'ai été un instrument inconscient et justicier du sort; j'ai été le -bras levé par une volonté plus forte que ma propre volonté; j'ai -achevé le geste dont il menaçait le monde, et j'ai accompli son -destin. - - Et l'enchanteur est mort de son enchantement... - -Et je me suis sauvé moi-même... J'ai agi aussi par peur, par instinct -de légitime défense: je l'ai tué pour n'être pas tué, car c'est au -suicide et à pis peut-être que me conduisait cet Ethal, et c'est pour -m'excuser que j'invoque maintenant le salut des autres. Quand j'ai -brisé sur ses dents l'affreuse émeraude ce n'est pas aux autres que je -pensais, mais à moi seul. Et voilà pourquoi je ne suis qu'un vulgaire -meurtrier, pas même un assassin passionnel qui tue pour le plaisir de -tuer, l'assassin de volupté que j'aurais pu être, mais le bourgeois -ahuri qui tire en tremblant sur le cambrioleur qu'une chute de meubles -a dénoncé. - -J'ai tué Ethal! Comment cela s'est-il fait? Certes, je le haïssais, -mais je le craignais encore plus. Et je suis encore là, essayant de -rassembler mes idées à la lueur de ces deux candélabres dans le -silence de la demeure endormie, et je ne peux pas! je ne peux pas! Les -mots et les images se heurtent dans ma pauvre tête vide, où ballotte -une chose douloureuse qui est mon cerveau liquéfié et meurtri; mes -tempes bourdonnent; j'ai la peau sèche, la bouche amère, et, derrière -les persiennes closes, il fait déjà grand jour. - -Dans l'hôtel, personne ne m'a vu rentrer; je n'ai pas demandé la porte -au concierge; j'ai ouvert moi-même avec ma clef et me suis glissé dans -l'ombre comme un voleur... non: comme un assassin. - -Welcôme aussi a tué, prétendait Ethal. Nous sommes deux maintenant. -Oui, nous pouvons nous donner la main. Il m'avait dit que je tuerais -un jour, que j'en arriverais là, je me souviens. Il le savait donc? Si -je pouvais croire qu'il me soupçonne, je le supprimerais, lui aussi; -je ne veux pas être un assassin, moi, le duc de Fréneuse. - -Si je pouvais dormir! Je voudrais, avant tout, ressusciter cette -scène, écrire, minute par minute, comment je l'ai vécue et comment je -fus amené... Oh! j'ai mal... Allons, une piqûre de morphine, et que je -tombe dans le sommeil comme dans un trou. Je me ressaisirai demain. - - -_Même jour, dix heures du matin._--Ce fut très simple. Il m'avait dit: -«à sept heures»; à sept heures, j'étais chez lui. Ce fut sa volontaire -et vigoureuse poignée de main, son étreinte d'étau. Il avait toutes -ses bagues, les perles monstrueuses et livides pareilles à des -pustules de nacre, et, au médius, la gemme glauque égratignée d'une -griffe d'argent, la bague de Philippe II lui-même, le modèle de -l'Escurial. Et c'est à cette lueur verte qu'allait immédiatement mon -regard, en pénétrant ce soir-là chez lui. - -«Le bal des victimes! clamait-il, en renouvelant l'odieuse -plaisanterie de sa lettre. Cela va bien. Ménagez-vous, mon cher duc: -je vous trouve un peu jaune. Allons, venez voir comme elles sont -jolies.» - -Le cabotin! Son atelier était, de haut en bas, fleuri de tubéreuses et -de grands lys. Toute la floraison blanche et capiteuse dont il avait -empoisonné les séances des modèles, Ethal l'avait voulue autour des -portraits pour faire mieux siennes les ressemblances dérobées à ces -femmes ou, qui sait? pour m'impressionner davantage et m'inféoder plus -étroitement à lui, car, il le savait bien, je ne pouvais ignorer la -légende. - -Cet Ethal! Il lisait en moi à livre ouvert. «Comme pour une veillée de -mortes», goguenardait-il en me faisant remarquer les fleurs. «Ne -sont-elles pas elles-mêmes trois beaux lys, mais trois lys -délicieusement endoloris, trois grands lys blancs qui se fanent?» - - Une grâce étrange et navrante - Est dans le blanc trépas des lys. - -«La duchesse de Searley: à tout seigneur tout honneur. Pour celle-là, -il n'y a pas métaphore: la duchesse est vraiment morte. Croyez que je -n'y suis pour rien. Je cultive seulement une légende, à Londres et à -Paris aussi: c'est la seule condition à laquelle on vous reconnaisse -du génie.» - - Elle aimait trop les fleurs, c'est ce qui l'a tuée. - -Et les lèvres retroussées dans un rictus de carnassier, toutes ses -fortes dents apparentes: «Voyez quelle petite vierge cela était! On ne -lui prêtait pas moins de trois amants. Regardez-moi cette candeur, et -les yeux surtout, les grands yeux bleus, d'une eau si pure dans -l'ombre portée des cils, et la délicatesse du nez. On les sent vibrer, -n'est-ce pas? ses narines. C'était une petite femme de nacre, et ce -n'est qu'une esquisse pourtant.» - -Dans un haut cadre de chêne ciré, c'était une grande toile bise dont -le milieu seul semblait vivre. D'un flot de mousseline et de linon -jetés comme dans un portrait de Reynolds, une frêle figure de jeune -femme, ou plutôt de jeune fille, émergeait, tendrement nimbée de -lumière blonde. Où Ethal avait-il pu prendre cette science du -clair-obscur et de l'enveloppement? - -Du fond monotone et bis de la toile, à peine préparée, le visage et la -gorge de la jeune duchesse émanaient à la manière d'un parfum. -Peinture psychique, pour ainsi dire: sous l'envol des linons, la -fragilité de cette taille, l'ovale aminci de ce visage étaient d'une -âme encore plus que d'une fleur. - -La duchesse de Searley! C'était à la fois la minceur d'une tige et la -transparence d'un calice d'iris blanc baigné dans une lueur; créature -irréelle de grâce et d'aristocratie, déjà lointaine comme une -apparition et que l'on sentait vouée à l'irréparable et à la mort. Oh! -la profondeur étonnée de ses grands yeux couleur de source! Je ne -pouvais me lasser de la regarder. Autant qu'une pairesse anglaise peut -ressembler à une courtisane, l'esquisse de Claudius me rappelait -douloureusement Willie Stephenson. C'était bien le même cou frêle et -blanc qui appelait l'étranglement ou la hache, une nuque d'ambre et de -neige faite pour l'échafaud, une de ces beautés de luxe et de race -dont la délicatesse offusque et exaspère, un défi de l'atavisme, un -spécimen d'humanité précieuse et rare qui attire l'émeute et la foudre -et la mort. - -«Charmante, n'est-ce pas? grasseyait à la parisienne la voix moqueuse -d'Ethal. Un Caligula l'eût fait violer au cirque, aux applaudissements -de toute la tourbe romaine. Je vous l'ai dit, un vrai lys. - - La souffrance les divinise. - Leur élégance et leur pâleur - Dans le grand cornet de Venise - Semblent un martyre de fleur. - -«Mieux que charmante: touchante. Or, ce petit ange-là avait par -lui-même trois cent mille francs de rente, et Tomy Sternett... le gros -commanditaire de la maison Humphrey et Cie, soldait tous ses paris de -courses de l'année, y compris ses folies d'Epsom, le jour du Derby -(cette enfant était joueuse); une bagatelle de quatre-vingt mille -livres sterling au bas mot, qui donnait à Sternett accès à la table et -au lit. Oui, cette idéalité-là... Et il n'y avait pas que lui, mon -cher Fréneuse: il y en avait deux autres. Si je m'en souvenais, je -vous citerais les noms.» - -L'homme aux mains baguées continuait de baver sur les lys. - - - - -LE MEURTRE - - -C'était le tour des autres maintenant. - -La marquise de Beacoscome était traitée au pastel; mais une énergie -singulière, une espèce de frénésie en avaient comme écrasé et violenté -les couleurs. C'est par traits brefs et saccadés que son buste plein -jaillissait dans des zébrures de gris et de blanc mises là pour des -cassures d'étoffe, les gros plis miroités d'une robe de satin. Ethal -avait dû la peindre dans la hâte et dans la fièvre; des lueurs de -perles, indiquées--on eût dit à la craie--couraient dans les étoffes; -c'était le faire sûr et hautain, presque bâclé dans le dédain des -détails, d'un Antonio Moro ou d'un Goya. - -Antonio Moro! Et à la dérobée je ne pouvais m'empêcher de regarder -Claudius. Il était bien l'effarant sosie du gnome encapuchonné du -maître flamand. Sous le frac de soirée (puisque nous devions dîner -ensemble), il imposait à crier le souvenir du portrait du Louvre. -C'était bien là la tête énorme, l'encolure épaisse, le torse trop long -sur les jambes trop courtes, le je ne sais quoi de tortu et d'oblique -qu'Antonio Moro a mis dans son nain. Ces sourcils en broussailles et -ce nez renifleur étaient ceux du bouffon du duc d'Albe, du bouffon -surtout la malice embusquée sous les paupières pesantes; et c'est -cette malice, attentive à mon examen, qui lui faisait, j'en suis sûr, -donner la pose même du portrait et qui le guindait prétentieux et -campé, le poing sur la hanche, pendant qu'il me détaillait les beautés -de la Beacoscome et me les désignait de son horrible main. - -«La plus belle des trois! déclarait le peintre en me promenant presque -à la hauteur des lèvres les pâleurs nacrées de ses énormes bagues, -regardez-moi la splendeur de cette chair. C'est le triomphe de la -carnation blonde, des chairs de parvenue, car l'appauvrissement d'une -fin de race n'y a pas encore mis les tons blets, violacés ou verdâtres -chers à Van Dyck comme à Velazquez. C'est du sang de trappeur et de -jeune matelot qui fleurit sous cette peau de millionnaire, mais il y -avait en elle un tel désir et une telle volonté de précipiter les -choses et de rattraper par elle-même le temps perdu chez ses auteurs! -Elle avait la vocation du snobisme. Elle courait à l'éther, à la -morphine, aux veilles et à l'insomnie, comme d'autres chez les -couturiers; je lui avais persuadé que cela nacrait, affinait et fanait -exquisement les joues et les yeux, et elle aspirait de toute son âme à -perdre sa fraîcheur. Quelle dinde! Froide à donner l'onglée à un -Parisien d'août, elle aurait pris comme amant le dernier Irlandais des -quais aussi tranquillement que le plus beau des horse-guards si -j'avais voulu lui persuader qu'il était du dernier «swell» de le -faire; elle me prenait pour l'arbitre des élégances et tout son hôtel -de Piccadilly empestait la tubéreuse et le lilium, parce qu'elle en -avait vu chez moi. Elle était cubiquement bête. Oh! les heures -pesantes de ces séances quand elle venait donner la pose! J'espérais -toujours qu'elle finirait par prendre mal et défaillir dans cet -atelier bondé de fleurs, mais elle avait un tempérament de cheval, ses -yeux seuls pâlissaient, et elle demeurait rose, de ce ton ferme et -inaltérable de pétale de camélia. Ah! elle m'a bien assommé. Ce sont -ses médecins qui lui ont interdit mon atelier. D'ailleurs, vous -voyez, aucun mystère, aucun charme dans ses prunelles pourtant d'un -assez beau violet; c'est la grosse perle sans orient qui ne se nacre -que lorsqu'elle va mourir, un superbe lys de pleine terre, et nous -n'aimons que ceux de serre chaude. - -«Ce qu'elle doit ennuyer maintenant les Chinois! - -Ah! ce n'était pas l'attirance de ce petit buste.» - -Et négligemment il posait sa main sèche et griffue sur la face de cire -d'Angelotto, le buste italien qu'il avait sorti de son retrait et que -je n'avais pas encore remarqué. - -Angelotto, c'était son orgueil et son triomphe. Il y avait toute une -agonie dans cette oeuvre. Il l'avait modelée avec une joie savamment -prolongée de lentes souffrances et d'affreuses terreurs, et sous ses -doigts larmés de perles énormes, la face de douleur du petit modèle -phtisique semblait se crisper et pâlir. - -«Celle-là, c'est tout autre chose, faisait Ethal en se décidant à -retirer sa main. Que dites-vous de cette physionomie?» - -C'était une toile toute en longueur, encadrée d'argent, comme -certains tableaux de Potsdam et des musées royaux d'Allemagne, une -toile on eût dit envahie d'ombre et qu'un soupirail invisible -éclairait: intérieur de crypte ou boudoir funèbre. Assise sur un somno -tendu de satin bleu glacé, gainée elle-même dans un fourreau de satin -lunaire, une énigmatique figure de femme s'y découvrait. L'air d'une -impératrice Joséphine dans sa robe du premier Empire, le chignon haut, -étoilé de turquoises, très immobile et très nue, la chair des bras et -des épaules avait l'éclat morbide et froid du nénuphar; une ceinture -d'émail soutenait la gorge haute et, dans la face extasiée et raidie, -s'irradiaient deux larges yeux, deux immenses prunelles d'un bleu -liquide et sombre. C'était l'ovale exquis d'un visage de nymphe, mais -c'était la pâleur inspirée d'une sybille, le regard agrandi d'une -prêtresse qui voit le dieu; une chevelure brune coiffait la femme de -nuit. - -Oh! l'eurythmie de cette pose avec l'écartement des deux bras appuyant -leurs mains sur le somno, l'angoisse hallucinée de toute cette figure -attentive, le dessin effilé de ses doigts, et la courbe lente, comme -d'un cou de cygne, de ses bras frêles, l'étrange caractère d'hypnose -de cette petite Diane du Consulat! «N'est-ce pas qu'elle est bien -lunaire et nocturne parmi toutes ces luminosités bleues?--soulignait -une voix tout à côté de moi,--et c'est bien le cadre qu'il fallait, à -la fois pompeux et glacé, pas sinistre, mais funèbre, à cette petite -nymphe de l'Érèbe. L'arc de la bouche, l'avez-vous remarqué? Eh bien, -cette Hécate aux trois visages, cette petite prêtresse d'Artémis en -Tauride, cette Iphigénie de Glück, c'est la soeur de Welcôme, la -marquise Eddy en personne. Vous ne trouvez pas qu'elle lui ressemble? -Regardez donc ses yeux.» - -Cet homme, il parlait haut dans mon âme, c'était ma pensée même qu'il -articulait. Maintenant qu'il m'avait fait les honneurs du portrait, -quelle infamie allait-il me débiter sur la femme? Et je me rappelais -l'hallucinante fumerie de l'opium donnée dans ce même atelier et les -affreuses histoires complaisamment bavées sur toutes les invitées de -ce soir mémorable. Pas une n'avait trouvé grâce, et, depuis l'inceste -de Maud White jusqu'au passé vénal de la duchesse d'Altorneyshare, -toutes les boues, toutes les ignominies et toutes les luxures avaient -été lentement remuées par cet Anglais abominable, éclaboussant tour à -tour la marquise Naydorff et les princesses de Seiryman-Frileuse et -Olga Myrianinska. - -De toutes les femmes rencontrées chez lui, ce soir-là, il avait dégagé -autant d'effarantes silhouettes, déformations presque géniales -d'observateur et de visionnaire, et à un moment donné, au milieu d'une -assistance de goules et de larves créées par son imagination, il avait -pu sans trop d'invraisemblance me souffler à l'oreille: «Nous sommes -au sabbat», sûr d'une atmosphère de cauchemar. D'ailleurs, ce soir-là, -chez Ethal, les mâles valaient les femelles; les femelles, les mâles; -le troupeau de Fredy Schappman et des Anglais poncés et fleuris de -gardénias, tous plus ou moins en fuite de Londres, n'avait rien à -envier au trio des grandes dames étrangères, et, comme réputation, -comte de Muzarett et princesse de Frileuse pouvaient se donner la -main; mais, du moins, ce soir-là, les odieux propos chuchotés -étaient-ils justifiés par l'allure des gens et la notoriété des tares. -Sans les noms, la haute situation nobiliaire et la fortune des uns et -des autres, une descente de police eût été tout indiquée chez Ethal. -Ses invités! Je n'avais eu qu'à les regarder pour comprendre à quel -point Claudius avait dit vrai en me conviant à venir voir quelques -monstres. D'ailleurs, il avait dû leur chuchoter la même formule en -parlant de moi: je faisais partie de sa collection et nous étions tous -de vieilles connaissances, ou pis, destinés à nous connaître dans le -vertige, hélas! si limité de notre cycle infâme; mais toute la -ménagerie réunie, cette nuit, chez Claudius, avait bec et ongles et -pouvait se défendre. Je sais bien que tous les fauves, dans la -civilisation, sont domptés par la peur ou par les intérêts, et que -l'hypocrisie met des masques humains aux gueules comme aux mufles; et -cette nuit-là, la vanité les tenait tous en laisse, toutefois tout -prêts à mordre en brisant entraves et muselières, si le dompteur était -allé trop loin, et j'avais supporté Ethal dans ce rôle de montreur de -bêtes, car ces monstres vivaient. - -C'est à contempler des images et des fantômes que Claudius me conviait -maintenant, dans l'or fluide de cette fin de belle journée de mai, -trois portraits de femmes, presque trois portraits de mortes, -puisqu'une déjà défunte et l'autre agonisante; le décor était le même, -et, dans cet atelier illuminé de floraisons blanches, Ethal -recommençait et continuait son oeuvre de destruction. Il souillait et -salissait à plaisir la mémoire et la réputation de ces femmes! Avec -une joie iconoclaste, il remuait de la boue sur leur avenir, en -entassait sur leur passé, et c'était comme des immondices jetées à -pelletées sur des lys, des coups de pioche à même des précieuses -choses fragiles, impeccables et blanches, que chaque parole brisait, -polluait, effritait. - -Oh! ce massacreur d'âmes et de fleurs, cet éveilleur de tares, ce -féroce et joyeux faucheur d'illusions, ce tueur de rêves, ce semeur de -doutes, ce fauteur de désespoirs, qu'allait-il me dire sur lady -Kerneby? De quel stigmate allait-il marquer ce fatal et doux visage, -dont les larges prunelles me rappelaient si douloureusement celles de -Thomas? Et ma peur d'entendre d'irréparables choses me faisait -supplier en moi-même: «Pas celle-là, non, de grâce, ne touchez pas à -celle-là!» - -Il l'avait gardée pour la dernière comme une proie de choix, et, sûr -de ses effets, en artiste qui ménage et prépare son public, il -s'asseyait sur un divan, me faisait signe d'y prendre place et, après -une pause: «Celle-là, scandait-il d'un air entendu, et ses mots, comme -découpés à l'emporte-pièce, sonnaient étrangement dans le silence, -celle-là, c'est la digne soeur de notre cher Welcôme.» Et sous les -paupières lourdes, ses petits yeux brillaient, riaient d'une joie -féroce. Il sentait qu'il me faisait mal et toute sa face de gnome s'en -était illuminée. Il savourait mon angoisse et de nouveau se taisait. -«Thomas est son frère naturel, je vous l'ai déjà dit, n'est-ce pas? et -frère de mère, ce qui est toute une histoire. La grossesse de Georgina -Melldon a été un des grands scandales de la société anglaise, il y a -trente ans; un jeune fermier irlandais en fut l'auteur. Il fait très -chaud, en août, en Irlande, et la famille de Georgina passait l'été -dans ses terres. On n'épouse pas un fermier, la jeune fille alla faire -ses couches au printemps suivant en Écosse. Thomas Welcôme, irlandais -de père, est écossais de naissance; la marquise Eddy n'en est pas -moins la fille très légitime du comte Reginald Sussex; cette Georgina -était si belle, il faut bien que je vous explique les atavismes.» - -Je ne l'écoutais plus. Tout en parlant, les reins accotés aux coussins -du divan, Ethal avait étendu le bras et, machinalement, sa main -s'était reposée sur la chevelure de cire peinte du buste italien; il -trônait là sur un piédouche à quelques pas de lui; et je ne voyais -plus que cette main. - -Bossués de métal et de nacre, les doigts crispés, autant de griffes, -pétrissaient le front bombé d'Angelotto. C'était une serre de vautour -abattue sur l'effigie du pauvre enfant; au milieu de toutes ces -perles, l'émeraude empoisonnée, tel un oeil, luisait, et sous -l'étreinte de la main cruelle, il me semblait voir la face douloureuse -se convulser lentement et souffrir. - -Ethal débitait toujours ses infamies. Que disait-il? Je ne sais plus, -mais, sombré dans une espèce d'hallucination, je voyais successivement -entre ses doigts de volonté et de fièvre d'autres faces connues se -faner et pâlir, et c'était l'ovale aminci et les grands yeux de bleuet -de la petite duchesse, et c'était la splendeur de fleur rose de la -Beacoscome, et c'était enfin le visage de pâleur et les yeux d'extase -de la marquise Eddy. Oh! cette main d'empoisonneur refermée sur toutes -ces tempes douloureuses et meurtries! Des lividités semblaient couler -le long des bagues humides, telles d'innomables sueurs, et quand, dans -cette armature de joyaux blêmes, je vis, après tant d'agonies, surgir -la face défaite et les yeux d'épouvante de Thomas lui-même, je me -levai, dressé dans un sursaut d'horreur, haine ou horreur, horreur et -haine, et, sans savoir pourquoi, poussé par une volonté étrangère à la -mienne, je me jetai sur Ethal, et, d'une main, lui maintenant le front -renversé, lui pétrissant à mon tour et cruellement les cheveux et le -crâne, de l'autre, je me saisis de son horrible main aux plus -horribles bagues, et la lui entrai violemment dans la bouche, sa -bouche salissante pleine des noms de Thomas et d'Eddy et, ravi à mon -tour de voir ses petits yeux s'agrandir d'épouvante, je heurtai -brutalement le chaton de ses bagues à l'émail de ses dents, et j'y -brisai en trois coups l'émeraude vénéneuse. - -Ethal, arc-bouté sur ses reins, essayait de se lever et cherchait à -mordre: il ne mordait que ses doigts, le misérable! Sa main restée -libre m'avait saisi au cou et s'efforçait de m'étrangler, mais je lui -tenais toujours la tête à la renverse et la contraignais à boire; la -gemme brisée était vide, sa main ne me serrait plus que faiblement, -une sueur lourde perlait sur sa face, sa poitrine se soulevait et -s'abaissait comme un soufflet de forge, deux prunelles vitreuses -avaient roulé, telles deux billes, vers les tempes tout à coup -creusées; puis elles chavirèrent sous les paupières qui ne continrent -plus que du blanc, et tout ce corps crispé se détendit. - -«_Actum est._» Autour de moi, c'était la veillée blanche et funèbre -des fleurs. - -La tête gisait sur l'épaule, la bouche hideusement ouverte: la main -aux bagues avait glissé sur la poitrine, je la posai à côté de lui sur -un coussin; la duchesse de Searley souriait dans son cadre, la -Beacoscome se cambrait, hautaine, hors des zébrures des étoffes, le -regard de Welcôme me suivait à travers les yeux de la marquise Eddy, à -la fois atterrés et complices, et je ne regrettais rien. - -Je défripai mon devant de chemise, renouai tranquillement ma cravate, -ouvris la porte de l'antichambre et descendis l'escalier. - - - - -LA DÉESSE - - -_29 mai 1899._--Six heures du soir. Je sors de l'atelier d'Ethal, j'y -ai été confronté avec le cadavre. Je dis confronté: confrontation est -un bien gros mot, puisque l'ombre d'un soupçon ne m'a même pas -effleuré et que j'ai été appelé là comme ami du mort, prié par le -commissaire d'éclairer, de renseigner la justice sur les causes -hypothétiques de ce mystérieux suicide; car, pour tout le monde, il y -a eu suicide. Le chaton brisé de la bague en a témoigné, les médecins -ont déclaré une intoxication de curare, et la décoration même de -l'atelier, cette apothéose de tubéreuses et de liliums entassés autour -du corps, comme pour une veillée funèbre, ont été, pour le -commissaire, l'indice d'une préméditation. - -Pour la justice aujourd'hui, et pour tout Paris demain, Claudius -Ethal, Anglais spleenétique et artiste bizarre, s'est donné -volontairement la mort en absorbant le contenu d'une bague -empoisonnée; l'amoncellement voulu de fleurs rares, la présence dans -l'atelier des trois portraits auxquels le peintre attachait le plus de -prix, vont corroborer chez tous l'opinion du suicide... Et moi, le -meurtrier, le seul auteur du crime, je ne serai même pas inquiété, et -je n'ai rien fait pourtant pour établir mon alibi. Au moindre soupçon, -à la moindre équivoque, j'aurais avoué, j'aurais crié hautement mon -acte: mon acte qui est justice, puisqu'il n'est pas puni. Je suis un -justicier. - -Ethal devait mourir, il avait comblé la coupe; la preuve en est dans -le sang-froid quasi-somnambulique avec lequel j'ai accompli l'acte, -presque sans m'en douter. - - -_Même jour, onze heures du soir._--Je viens de relire mon manuscrit. -Comme je me disculpe à mes propres yeux, que de peine je prends pour -excuser mon acte, mon acte qui est un crime, puisque depuis ce matin -je compose mon attitude et mes gestes comme un comédien, égarant à -plaisir l'opinion de la justice dans le sens favorable à ma liberté! -Et cette version du suicide, c'est moi-même qui l'ai imposée en -laissant entendre qu'Ethal était désespéré de ne pouvoir reprendre ses -pinceaux; et, pour accréditer cette légende du peintre ne voulant pas -survivre à son talent, n'ai-je pas communiqué au commissaire la lettre -par laquelle Claudius m'invitait à venir chez lui admirer ses -portraits? - -C'est cette lettre de fou (entendons-nous bien: fou pour un -commissaire de police et non pour un artiste) qui a fait conclure au -suicide, autre folie! - -Cette lettre, j'ai tout de suite senti de quelle utilité elle pouvait -être. Aussi, quand, à deux heures, cet homme de la police s'est -présenté chez moi en me priant de le suivre rue Servandoni, je me suis -bien gardé de la porter sur moi. J'aurais eu l'air de m'être muni -d'une preuve; tranquillement, j'ai été la remettre dans la poche de -mon habit, et puis, froidement, j'ai suivi l'homme sans plus lui -demander le pourquoi de sa visite que l'utilité de ma présence rue -Servandoni. - -Ce n'est qu'en arrivant devant la maison de Claudius que j'ai cru -devoir m'émouvoir: «Serait-il arrivé quelque chose à M. Ethal?» Et, -l'homme gardant le silence, je me suis précipité dans l'escalier. La -porte était ouverte! J'ai bousculé un agent dans l'antichambre et je -me suis rué dans l'atelier. - -Rien n'avait bougé. On avait même respecté la position du cadavre. La -bouche, demeurée grande ouverte, avait légèrement noirci, les -muqueuses étaient devenues bleues, et, sous les lourdes paupières -tuméfiées, comme de l'argent bruni luisait. La main raidie pesait sur -le coussin, à la place où je l'avais posée. Le commissaire, un groupe -d'agents et deux médecins se levaient à mon entrée, le dos tourné au -portrait de la duchesse de Searley. - -Alors, calculant tous mes effets, je m'arrêtais, étranglais un cri, -saluais rapidement les gens assemblés, balbutiais des «messieurs, -messieurs,» et, courant à Claudius, le prenais dans mes bras et, -brusquement, cherchais des yeux sa main, la saisissais dans la mienne -et découvrais la bague! Alors, avec un grand geste découragé, je -laissais retomber cette main. - ---Vous deviez passer la soirée ensemble, je crois, monsieur? me -demandait le commissaire. N'êtes-vous pas venu hier, vers les six -heures, dans cet atelier?--Mais parfaitement, monsieur. Ethal était -arrivé le matin même de Nice et m'avait prévenu par une lettre. Je -crois même l'avoir sur moi. (J'esquissais le geste de la chercher). -Ethal était désireux de me faire voir ces portraits; il venait de -gagner un procès qui lui en rendait la propriété; déjà, depuis un an, -Ethal ne peignait plus, de grands ennuis qu'il avait eus à Londres -l'avaient découragé; bref, c'était une joie pour lui que d'être rentré -en possession de ses oeuvres; il y attachait une importance énorme. -Que n'ai-je sa lettre! D'où ce décor enfantin de fleurs; hier, c'était -fête dans cet atelier.» Et c'était de ma part toute une trame ourdie -de mensonges, toute une combinaison de convaincantes vraisemblances -débitées avec un sang-froid dont je m'émerveillais. J'étais comme -dédoublé, et il me semblait assister en spectateur à un drame -judiciaire dont je dirigeais moi-même l'intrigue, les jeux de scène et -jusqu'aux gestes des acteurs. Le commissaire et les médecins -semblaient s'être donné le mot pour me donner la réplique, et quand, à -l'interrogation réitérée: «Ne deviez-vous pas dîner ensemble?» j'eus -répondu: «Sans doute; il a encore son habit; nous devions passer la -soirée tous les deux; mais, au moment de sortir, Ethal se déclara -fatigué; il avait passé la nuit en chemin de fer, l'odeur de ces -fleurs peut-être, la grande émotion de ses tableaux enfin reconquis... -Bref, il me priait de l'excuser et de le laisser seul. Nous devions -nous retrouver ce soir.--Alors, rien ne pouvait vous faire prévoir, -monsieur, la détermination prise par votre ami?--Rien, absolument -rien. J'en suis atterré, abasourdi.--Ne parliez-vous pas d'une -lettre?--En effet, la lettre par laquelle Ethal m'invitait à venir -voir ses tableaux; je l'ai laissée chez moi, je la tiens à votre -disposition.--Nous vous serons obligés de nous en donner connaissance, -monsieur. Veuillez nous pardonner le dérangement, vous seul pouviez -nous donner des renseignements précieux sur le mort. Vous pouvez vous -retirer.» - -Et ce fut tout. - - -Dans le vestibule, William, le valet de chambre d'Ethal, arrivé la -nuit même de Nice, se précipitait au-devant de moi: «Ah! monsieur, qui -aurait pu prévoir?... Dire que je l'ai trouvé en descendant de la -gare. Si j'avais pris le même train que lui, rien de tout cela ne -serait arrivé.--Il faudra mettre une religieuse auprès de lui, -William.--Non, je veillerai monsieur tout seul; Madame va arriver, -sans doute?--Madame?...--Mais oui, la mère de M. Ethal. Nous ne -faisons que télégraphier depuis ce matin.» - -Madame! Ethal avait une mère. Il ne m'en avait jamais parlé, et j'ai -privé cette mère de son fils. Ç'a été la seule minute d'émotion de la -journée. J'ai dit quelques bonnes paroles à William et je suis parti. - -Je ne me reconnais plus. Ma sensibilité est tout à fait annihilée. -Jamais je n'ai été aussi calme. Est-ce le meurtre qui a développé en -moi cette puissance de sang-froid et cette singulière énergie? Et -jusqu'ici pas un remords, la conscience au contraire s'affirmant -d'heure en heure d'un acte de justice accompli. - - -_30 mai, neuf heures du matin._--Où étais-je? D'où sortaient ces -tronçons de portiques et ces longs fûts de colonnes dressés à -l'infini? Que de décombres, mon Dieu! Et ces vieilles statues mutilées -et ces socles dans le sable, comme il y en avait, comme il y en avait! -Où donc avais-je déjà vu cette ville de ruines? Et pas une herbe, pas -un lierre.. Du sable et du sable toujours. C'était une étrange -solitude. Pas un oiseau dans l'air. Et quel silence! Et comme l'air -était doux; et j'aimais cette ville morte transparente de lune et -l'immatérielle pureté de cette nuit. Le porphyre des colonnes y avait -des reflets si limpides, et rien ne bougeait dans les ténèbres. -C'était un calme délicieux, immobilisant à l'infini des stèles, des -pilastres, des pylones et des portiques... Et peu à peu, des -froissements de plumes frémirent autour de moi et m'étonnèrent sans -m'effrayer; mais d'où pouvaient-ils venir, puisque la ville était -morte et qu'il n'y avait pas d'oiseaux? Et, dans la même minute, comme -de glauques pierreries pâlirent dans les ténèbres, et je crus à -quelques flaques d'eau reflétant des étoiles. Mais il n'y avait pas -plus d'eau dans ce désert que d'étoiles dans ce ciel... Et des -souffles, des mots à peine murmurés bruirent à mes oreilles, des -phrases caresseuses épelées dans un idiome inconnu. Et j'aimais ce -chuchotis aux consonnes atténuées, aux voyelles si douces que je ne -comprenais pas.. Et les portiques, les stèles tout à coup se -peuplèrent. Étaient-ce des cariatides qui s'étaient animées? Jamais je -n'avais vu de si doux visages de femmes. Elles s'approchèrent en -cercle autour de moi et, tout à coup, se tinrent immobiles; elles -étaient couleur de cendre et mitrées, coiffées de tiares en cône comme -les prêtresses d'Indra. Je n'avais pas peur et pourtant je -frissonnais, mais d'un frisson voluptueux, aigu, qui n'était pas de -l'épouvante. J'avais déjà vu ces figures quelque part: oui, j'avais -déjà vu ces lourdes paupières ourlées et ces sourires triangulaires. -Mais où cela? Somnolentes et ironiques, elles se balançaient -maintenant autour de moi; et ce que j'avais pris pour des bruissements -d'ailes était le crissement de longues pendeloques d'émeraudes et de -métal cliquetant le long de tuniques de soie; leurs nudités étaient -cuirassées de joyaux; des anneaux d'émail, des pectoraux de gemmes -étreignaient leurs chevilles et leurs seins. Tout à coup, -d'inattendues phosphorescences s'allumèrent dans leurs yeux, des -profondeurs sublimes transfigurèrent tous ces visages dont les tiares -furent illuminées, et puis tout s'évanouit! Mais je savais maintenant -à qui elles ressemblaient. C'étaient autant de «Salomé dansantes,» la -«Salomé» de la fameuse aquarelle de Gustave Moreau. Quant aux regards -lumineux, aux prunelles phosphorescentes, c'étaient les yeux -d'émeraude de l'idole d'onyx, de la petite Astarté de la maison de -Woolwich et de mon parloir. - -Jamais je n'ai eu un si doux rêve. - - -_Paris, 5 juin 1899._--Depuis trois jours, c'est l'ignominie des -articles et des «premiers Paris» sur Ethal: toutes les boues remuées, -toutes les misères de sa vie fouillées, mises au jour comme autant -d'épaves, avec le stock des anecdotes vraies ou fausses et des -légendes colportées depuis quinze ans sur l'homme et sur le peintre. -Son talent même est contesté, et là je reconnais l'influence des -confrères. Des femmes sont mêlées à ces histoires, dont l'incognito -est à peine respecté; à celles-là, on ne pardonne pas la vogue de -leurs portraits; les initiales les dénoncent. Dans quelques-uns de ces -articles mon nom est prononcé; on me cite comme l'ami du mort, et -toutes les hontes ressuscitées autour du cadavre rejaillissent aussi -sur moi. - -Quelle humanité de hyènes! Et comme il avait raison de les mépriser et -de les fouailler de ses sarcasmes et de les braver de toutes ses -folies d'excentrique, ces faméliques rôdeurs de cimetières qui, le -cercueil à peine fermé, viennent flairer et mordre le corps encore -frais. - -Cela a été un suicide «bien parisien», comme l'a écrit un imbécile. - -Imbéciles tous et lâches et curieux de scandales et, les misérables, -en vivant. Quel article nécrologique me réservent-ils? Mais ils -n'auront pas le plaisir de me l'écrire. J'ai assez de ce Paris de -snobs et de cette vieille Europe routinière et pourrie. Le meurtre -d'Ethal m'a libéré, éclairé. Je me suis reconquis et je suis bien moi. -Welcôme avait raison: voyager, vivre avec ferveur une vie de passion -et d'aventures, s'anéantir dans de l'inconnu, dans de l'infini, dans -l'énergie des peuples jeunes, dans la beauté des races immuables, dans -la sublimité des instincts. - -Je vais réunir mes hommes d'affaires, tout liquider, tout quitter, -partir! - - -_Paris, 9 juin._--Il n'y a pas à dire, j'ai eu cette nuit plus qu'une -vision: un être inconnu, de l'invisible et de l'intangible, s'est -manifesté. J'étais couché et ne dormais point; je m'étais même couché -de bonne heure, ayant dans la journée, suivant l'ordonnance de Corbin, -fourni une longue marche, tenté de briser mes nerfs par une fatigue -saine: «Elle» m'est apparue. - -Ma lampe était allumée, ma table de chevet sur mon lit, un livre -devant moi, donc, je ne dormais pas. - -C'était une figure nue, de taille moyenne, plutôt petite et d'une -pureté de lignes incomparable. Elle se tenait debout au pied de mon -lit, légèrement renversée en arrière et comme flottante dans la -chambre; ses orteils ne touchaient pas le sol; elle paraissait dormir. - -Les paupières baissées, les lèvres entr'ouvertes, sa nudité s'offrait, -abandonnée et chaste; ses bras nus croisés sur sa nuque soutenaient sa -tête en extase, et la cambrure de son torse s'en effilait, ponctué aux -aisselles de rouille. - -C'était une vision délirante; sa chair avait des transparences de -jade; mais de son front diadémé d'émeraudes voltigeait et coulait un -voile de gaze noire, une vapeur de crêpe qui dérobait le sexe et -s'enroulait aux hanches pour se nouer comme un lien autour des deux -chevilles, aggravant de mystère la pâle apparition. - -Et j'aurais voulu connaître le regard caché sous ses paupières closes. -Un secret pressentiment me disait que cette nudité léthargique -possédait l'énigme de ma guérison, cette figure en extase de morte -amoureuse était la vivante incarnation de mon secret. - -Et ces mots frémirent à mon oreille: «Astarté, Acté, Alexandrie.» Et -la figure s'évanouit. - -Astarté, le nom de la Vénus syrienne; Acté, celui d'une affranchie; -Alexandrie, la ville des Ptolémées, des courtisanes et des -philosophes; Astarté! le nom d'un démon aussi. - - -_Paris, 28 juillet._--Je pars demain pour l'Égypte.» - -Ainsi finissait le manuscrit de M. de Phocas. - - -FIN - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Le legs 1 - - Le manuscrit 13 - - L'oppression 27 - - Les yeux 37 - - Izé Kranile 49 - - L'envoûtement 61 - - L'effroi du masque 73 - - Le guérisseur 85 - - L'emprise 99 - - Série d'eaux-fortes 111 - - L'homme aux poupées 123 - - L'oeil d'Éboli 133 - - Liseur d'âmes 143 - - Quelques monstres 155 - - Les larves 167 - - Vers le sabbat 179 - - L'opium 191 - - Smarra 201 - - Le sphinx 209 - - Sir Thomas Welcôme 219 - - Autre piste 231 - - Le spectre d'Izé 241 - - Cloaca maxima 253 - - Les millions de sir Thomas 265 - - Le gouffre 275 - - Une lueur 285 - - Le refuge 297 - - Lasciate ogni speranza 309 - - Envoi de fleurs! 321 - - La ville d'or 335 - - Le piège 347 - - Tu n'iras pas plus loin 359 - - Date Lilia 369 - - Le meurtre 381 - - La déesse 395 - - -SAINT-DENIS.--IMP. M. MOUILLANT, 20, RUE DE PARIS.--13224 - - - - -Les Livres du Jour - - -[Illustration] - - Histoires - de Masques - par JEAN LORRAIN - - Claudine à Paris - par WILLY - - La petite Bohème - par - ARMAND CHARPENTIER - - Le Brasseur - d'Affaires - par - GEORGES OHNET - - Jeux Passionnés - par - GABRIEL MOUREY - - Basile et Sophia - par - PAUL ADAM - (illustrations de C. H. Dufau) - - _sont les plus récents Succès_ - - DE LA - - Librairie Ollendorff - - [Illustration: logo] - - - 57.--Imp. Hemmerlé et Cie. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur de Phocas, by Jean Lorrain - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR DE PHOCAS *** - -***** This file should be named 41413-8.txt or 41413-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/1/4/1/41413/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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