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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: L'égypte - d'hier et d'aujourd'hui - -Author: Walter Tyndale - -Release Date: October 23, 2012 [EBook #41155] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉGYPTE *** - - - - -Produced by The Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by The Internet Archive/Canadian -Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Cette version électronique reproduit, dans son intégralité, - la version originale. - - La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures. - - L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - La liste des modifications se trouve à la fin du texte. - - - - - L'ÉGYPTE - D'HIER ET D'AUJOURD'HUI - -[PLANCHE 1: AU TEMPLE DE LUXOR] - - - - - L'ÉGYPTE - - D'HIER ET D'AUJOURD'HUI - - _OUVRAGE ILLUSTRÉ DE - 44 PLANCHES EN COULEURS - D'APRÈS LES AQUARELLES DE L'AUTEUR_ - - Texte et Illustrations - - de - - WALTER TYNDALE - - - PARIS - - LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie - - 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 - - 1910 - - - - -L'ÉGYPTE - -_D'HIER ET D'AUJOURD'HUI_ - - - - -_CHAPITRE PREMIER_ - -PORT-SAÏD - -L'ARRIVÉE DANS LES EAUX ÉGYPTIENNES. || PREMIÈRES IMPRESSIONS. || UNE -ÉGYPTE RÉALISTE. || EN CHEMIN DE FER VERS LE CAIRE. || LE MIRAGE. || LES -PYRAMIDES DE GIZEH. - - -Les grands paquebots accomplissent maintenant en trois jours la -traversée Marseille-Alexandrie, et en deux jours celle de -Naples-Alexandrie: ce progrès me paraît d'autant plus appréciable que, -lors de mon dernier voyage en Égypte, il n'y a pas bien longtemps, j'ai -eu à supporter quatre affreuses journées de malaise et d'ennui, entre -Brindisi et Port-Saïd, à bord du courrier d'Asie. Ma patience était même -à toute extrémité quand j'entendis enfin un passager, qui, de sa -jumelle, scrutait l'horizon, s'écrier: «Voilà l'Égypte!». Prenant -moi-même la lorgnette d'une main fébrile, j'aperçus en effet la côte -égyptienne, basse et plate. - -Rapidement cette côte s'allongea; elle eut d'abord l'apparence de deux -îles, puis d'une seule, et, l'un après l'autre, des îlots surgirent, -puis disparurent, pour se montrer de nouveau à l'ouest. Sur la carte, je -vis que presque toute la côte du Delta n'était qu'une étroite bande de -terre qui séparait la Méditerranée des grands lacs salés. - -La traversée touchait à sa fin. Nous avions laissé loin derrière nous le -sombre hiver et la mer agitée: à présent le soleil resplendissait dans -un ciel bleu, et une brise délicieuse rafraîchissait l'air chaud et sec. - -Notre paquebot fendait les eaux verdâtres devant les Bouches du Nil; à -droite s'étendait une terre basse au sable doré, et là-bas la silhouette -d'un sémaphore et de nombreux mâts apparaissaient. Bientôt, une ligne -grise se dessina au ras des flots, qui, imprécise d'abord, se révéla peu -à peu comme une immense digue, derrière laquelle se dressèrent les -maisons d'une ville. - -Lentement le steamer glissa vers le quai; sur la passerelle -retentissaient les ordres brefs; les lascars allaient et venaient en -criant, et les passagers, impatients, se préparaient à débarquer. Enfin -les machines s'arrêtèrent, les ancres énormes coulèrent le long des -flancs du navire qui stoppa dans les eaux tranquilles de la rade de -Port-Saïd. - -Quel moment d'émotion pour le nouveau venu! Là, de l'autre côté de ces -sables, c'est l'Égypte, la terre de la Rivière Mystérieuse, le pays -magique! la patrie des mosquées et des minarets, des turbans et des -_yashmaks_, des Pharaons, des Pyramides et du Sphinx, du désert! -l'antique patrie de tant de merveilles: débris mystérieux de ces temps -lointains où un grand peuple vivait ici, sur le sable doré de ces rives -enchanteresses, près de ce fleuve puissant!... - -Les eaux tranquilles du port, d'un beau vert pâle, étaient si claires -qu'on distinguait à une grande profondeur d'énormes méduses dont les -bras s'allongeaient en tous sens. - -A l'orient, le soleil disparaissait dans une splendeur sereine. Aucun -nuage ne tachait le ciel dont l'azur, à l'ouest, se nuançait de vert, -puis de jaune, jusqu'à devenir une grande nappe d'or d'une imposante -majesté. - -«_East is East, and West is West, and never the twain shall meet_»[1]. - - [1] «L'Orient est l'Orient et l'Occident est l'Occident, et les deux ne - se rencontreront jamais.» - -Ici même, sur l'eau, avant le débarquement, tout me parut étrange et -pittoresque. A peine notre grand navire était-il arrêté qu'une quantité -de barques l'entourèrent, remplies d'indigènes qui criaient, -gesticulaient; certains d'entre eux présentaient leurs marchandises, -fruits, cigares, colliers de perles et plumes. D'autres canots étaient -remplis de jeunes garçons qui faisaient des plongeons fantastiques pour -attraper les pièces d'argent lancées du pont par les passagers: comme -des anguilles, ils disparaissaient sous l'eau pour reparaître quelques -instants après, de l'autre côté du paquebot, la pièce brillant entre -leurs dents blanches. Dans une barque, des rameurs chantaient cette -chanson du pays dont le refrain est devenu chez nous le fameux -«_ta-ra-ra-boom de aye_», autrefois si populaire dans les cafés -chantants. - -Enfin nous débarquons sur le sol égyptien. Le plaisir et l'émotion qu'on -éprouve en arrivant dans un pays étranger sont en grande partie gâtés -par la lutte que l'on a à soutenir contre les bateliers, -commissionnaires, portefaix, portiers d'hôtels et agents de toute sorte -qui, sans aucune considération pour votre nervosité, se livrent à un -véritable assaut de votre personne et de vos bagages. L'agence Thomas -Cook et Fils a fait beaucoup pour rendre le débarquement moins pénible -et, grâce à elle, on se tire d'affaire assez facilement et avec une -grande économie de temps et d'argent. Encore est-il pour l'instant -inutile d'essayer de penser à l'Égypte du passé, car l'Égypte du présent -absorbe toute votre attention. Je savais que Port-Saïd n'offrait aucun -intérêt au point de vue artistique et j'avais décidé de négliger cette -ville et d'en partir par le premier train à destination du Caire. - -Une bonne partie du voyage se fait à travers un pays d'apparence -misérable, avec, à droite, le lac de Menzaleh à moitié desséché, et, à -gauche, le désert d'Arabie qui s'étend de l'autre côté du canal de Suez. -Il semblait vraiment que nous ne verrions jamais la fin de ce canal, et -toute son importance au point de vue commercial ne pouvait m'empêcher de -remarquer sa laideur. Je parvins cependant à le faire disparaître de mon -horizon et à ne plus voir que le grand désert qui relie l'Égypte à la -Péninsule de Sinaï. C'était du reste la première fois que je voyais le -désert; depuis, j'ai passé des mois dans sa solitude, mais cette -première vision reste dans ma mémoire avec un relief particulier. Ce -paysage, pensais-je, est celui-là même que parcoururent l'Enfant Jésus, -Marie et Joseph quand ils vinrent chercher en Égypte un refuge contre la -fureur d'Hérode. En quel endroit traversèrent-ils l'immensité qui -s'étend devant moi? Marie était-elle semblable à cette femme _fellah_ -qui se dirige à dos d'âne vers la station? En tout cas, la robe qui se -portait alors n'a guère subi de modifications. - -Dix ans plus tard, je refaisais le même voyage, me rendant de nouveau au -Caire par la même route. Le tramway à vapeur qui reliait autrefois -Port-Saïd à Ismaël était remplacé par des trains composés de wagons -Pullman, avec salons et restaurants. Quelques vilaines constructions ça -et là, quelques réclames criardes étaient en outre les premiers -avertissements de la prospérité du pays... - -A l'Est, le paysage n'avait guère changé, mais, regardant à l'Ouest, je -fus fort étonné de la transformation du désert. Là où je me rappelais -n'avoir vu qu'une solitude aride, j'apercevais maintenant des lacs avec -des îles couvertes de palmiers. C'était bien l'époque de la crue du Nil, -mais j'étais certain que les eaux ne pouvaient s'étendre à une pareille -distance. Je consultai ma carte qui ne m'apprit rien. M'adressant alors -à un Égyptien assis près de moi, je lui demandai si les eaux -recouvraient toujours cet espace. Il me répondit tranquillement: «C'est -le mirage!» - -Ce n'est qu'après avoir passé Zakazik que le voyageur s'aperçoit qu'il -est dans le Delta, et qu'il se souvient du mot d'Hérodote: «L'Égypte est -un don de la rivière», car, bien que le Nil ne soit pas visible avant -Beulia, on sent déjà ici son influence fécondante. La campagne est fort -belle, boisée et sillonnée de nombreux cours d'eau. Les ruines de -Bubastis qui sont près du Zakazik furent déblayées par le professeur -Naville, il y a quelque vingt ans, mais si elles présentent un intérêt -assez grand pour l'archéologie, leur aspect est peu pittoresque et ne -retient guère l'attention du voyageur. Bulak, vu de la gare, n'est -nullement intéressant, et le voyageur, si près du Caire, ne songe guère -à s'arrêter là. Vingt minutes encore, et, jetant les yeux à droite, vous -apercevrez enfin les Pyramides de Gizeh. De cette distance, on apprécie -difficilement leur grandeur: cependant je sentis, quant à moi, mon coeur -battre avec plus de force et je crois que rien au monde n'aurait pu, à -ce moment, me distraire de ma contemplation! - -Le train roule à toute vapeur. Le Delta maintenant se rétrécit, les deux -chaînes de collines qui enserrent la vallée du Nil se précisent à la -vue, et la mosquée de Mohamet Ali, apparaissant au-dessus de la -citadelle, annonce au voyageur qu'il arrive au Caire. - - * - * * - - - - -_CHAPITRE II_ - -MASR EL KAHIRA - -«MODERN-CAIRO» ET LE VIEUX-CAIRE. || INFLUENCES EUROPÉENNES. || ART -MAURESQUE ET ART NOUVEAU. || LES BOIS SCULPTÉS DES ANCIENNES FENÊTRES. -|| LES FONTAINES PUBLIQUES. || LA MAISON-MOSQUÉE. - - -Le voyageur qui, arrivant au Caire, s'imagine qu'il va se trouver enfin -dans le décor d'une ville orientale, s'expose à une déception. La partie -de la ville qu'on traverse pour se rendre de la gare à l'un ou l'autre -des hôtels, ne ressemble pas plus au vieux Caire que Londres ne -ressemble à Pékin. Aucune des maisons qui s'y trouvent n'a quarante ans -d'existence, et, d'autre part, je suis bien convaincu que ces misérables -bâtisses s'écrouleront quelque jour prochain. Leurs constructeurs -avaient, tout près de là, pour les inspirer, de merveilleux modèles de -l'art oriental le plus pur, mais le mot fatal d'Ismaël: «L'Égypte fait -partie de l'Europe» tourna sans doute leur attention vers Paris, et -nous retrouvons ici une malheureuse imitation de _l'art nouveau_, ou -bien,--ce qui est peut-être pire,--des reproductions honteusement -dénaturées de _style mauresque_. - -Vous verrez les hôtels «remplis de tout le confort moderne», comme leurs -réclames l'annoncent si bien (sans parler de leurs prix fantastiques); -mais, hélas! vous n'y rencontrerez rien de vraiment oriental, à -l'exception du personnel domestique qui porte la robe blanche, la -ceinture rouge et le fez. - -Mais demain, dans les vieux quartiers, vous pourrez enfin admirer dans -toute sa beauté le véritable Orient, et ce que vous verrez dépassera -votre attente. Les deux ou trois kilomètres qui séparent votre hôtel du -Khân Khalîl séparent aussi de l'Occident l'Orient. - -Que de changements depuis mon dernier voyage ici! Le canal qui -traversait la vieille ville, du nord au sud, a été comblé et une ligne -de tramways électriques suit son ancien cours. Nombreuses sont les -fenêtres _meshrebiya_ qui ont été remplacées par des cadres en bois de -Suède, et plus nombreuses encore les vieilles maisons qui ont été, soit -démolies et puis reconstruites, soit «modernisées» jusqu'à complète -métamorphose; et cependant, même ici, il reste encore assez de l'Orient -pour enchanter l'imagination et pour fournir à l'artiste maint sujet de -tableau. - -En quittant l'Ezbekiyeh, qui est le centre du quartier européen, une -petite rue, derrière l'hôtel Bristol, vous conduira, à travers un -labyrinthe de passages étroits, jusqu'au Suk-ez-Zalat. Un guide vous -sera nécessaire, car déjà le plan bien ordonné des villes modernes a -disparu et les rues en zigzag aboutissent souvent à un cul-de-sac. - -Une fois au Fouyatieh, vous vous trouvez tout à fait dans le vieux -Caire. Une mosquée et une rangée de maisons aux fenêtres défendues par -des grillages de bois sculpté enchantent de suite le regard. Une porte -en retrait ouvre sur la cour d'une maison cairote habitée autrefois par -un riche marchand et louée aujourd'hui par chambres ou petits logements. -Si vous avez eu la chance de tomber sur un guide habitué à conduire des -artistes, il pourra vous montrer quantité de maisons semblables et fort -intéressantes. Je désire nommer ici le brave homme qui m'accompagna dans -mes recherches du pittoresque, dans tous les coins et recoins du Caire. -Il s'appelle Mohammed el Asmar, mais il préfère le nom de Mohammed -Brown (Brun) qui est la traduction anglaise de Asmar. «Et ne suis-je pas -vraiment brun?» demande-t-il pour justifier son surnom. Grâce à -Mohammed, je me suis servi pendant quelque temps de la cour de ces -maisons comme d'un atelier. Il m'y amenait des porteurs d'eau, des -petits marchands ambulants, et des ânes, des chameaux, tout le -pittoresque enfin des rues du Caire. Pendant qu'il discutait et -marchandait avec mes modèles, je peignais les arabesques de la porte et -de ravissants modèles de sièges _meshrebiya_. - -[PLANCHE 2: EL-FOUYATIEH, AU CAIRE] - -_Meshrebiya_ est le nom arabe du bois sculpté, tourné, si admirablement -travaillé, et dont on fait généralement des paravents, des grillages de -fenêtres et toute espèce de meubles. Placés devant les fenêtres, les -grillages laissent passer l'air, adoucissent la lumière éclatante du -jour, et permettent aux femmes de regarder ce qui se passe au dehors, -sans être vues elles-mêmes par des yeux indiscrets. Cela est bien dans -une ville mahométane où l'ombre est une nécessité et la réclusion une -loi, mais cela ne va plus, on s'en doute, sous un autre ciel. Une -quantité fabuleuse de ces meubles et de ces fenêtres de bois ont été -achetés par des marchands qui les ont revendus à des touristes -européens. Ceux-ci, une fois chez eux, firent à leur fantaisie usage de -ces bois sculptés. Je pourrais citer un cas où toutes les superbes -boiseries d'une vieille maison cairote pourrissent dans un grenier, en -Surrey, depuis quelque quarante ans, époque à laquelle celui qui les -acheta sottement les apporta en Angleterre. Frappé par leur beauté quand -il les vit dans leur cadre propre, il crut que son architecte -parviendrait à s'en servir avec avantage pour une maison qu'il -s'apprêtait à construire, mais il fut vite détrompé. - -Malheureusement les vieilles boiseries ainsi achetées au Caire, n'y sont -jamais remplacées: les anciens quartiers étant malsains, les -propriétaires les abandonnent, et, dès qu'ils le peuvent, se font -construire dans les nouveaux quartiers une maison de style bâtard. - -Continuons notre promenade le long de Suk-ez-Zalat. L'intérêt va -grandissant à mesure que nous approchons du centre de la ville. La rue, -très étroite, est encombrée de gens, de bêtes et de choses. Le soleil -l'envahit petit à petit; tous les marchands ont baissé leurs stores. - -Nous avons maintenant atteint El Nahassin où la vie et le mouvement -sont tout aussi pittoresques, où la beauté et l'intérêt augmentent -encore, car bientôt voici à notre droite les dômes et les minarets du -groupe de mosquées qui entourent le Muristan. De la Sebil[2] -Abd-er-Rahman, on peut à merveille considérer ce centre de l'activité -cairote, tumultueux et si divers. - - [2] Fontaine. - -Les différentes _Sebils_ sont une des caractéristiques du Caire. -Autrefois elles fournissaient presque toute l'eau à la ville; -aujourd'hui ce sont de simples fontaines où le passant se désaltère. -Elles sont maintenues grâce à des donations religieuses. Au-dessus -d'elles, dans les maisons, se trouvent des écoles, et le chant des -enfants qui récitent le Coran s'envole par les fenêtres ouvertes. - -Ce qu'on voit des marches de cette Sebil offre un joli sujet de croquis. -A gauche, un ancien palais, et, plus loin, des maisons qui tombent -presque en ruines. Les grillages en bois des fenêtres sont en piteux -état, et, ça et là, un vieux morceau d'étoffe tient lieu de vitre. Les -ornements sculptés de certaines fenêtres pendent misérablement et -restent suspendus en l'air jusqu'à ce qu'un coup de vent plus fort les -fasse tomber à terre. Cet état de ruine se rencontre bien quelquefois -dans nos villes européennes, mais seulement dans de pauvres quartiers -abandonnés: ici, le contraste est frappant, car la rue est envahie à -toute heure par une foule compacte, et, au rez-de-chaussée de ces -maisons, vous voyez des marchands de toute sorte affairés au milieu -d'une nombreuse clientèle. Mais tout se passe dehors, sur le seuil des -maisons et non point à l'intérieur. Des aliments variés sont vendus à -des gens qui les consomment en pleine rue, côté de l'ombre en été, côté -du soleil en hiver. Les hommes sont assis devant les boutiques des -cafetiers, fumant leur nargileh et buvant lentement leur café, et il ne -leur viendrait jamais à l'idée d'entrer dans ces boutiques, dont -l'intérieur n'est souvent qu'un petit réduit, si exigu que le marchand -lui-même y trouve à peine assez de place pour se retourner. - -C'est sur le seuil de sa porte, ou sur un banc à côté, que le barbier -rasera une tête, saignera un malade ou arrachera une dent. C'est -également en plein air que s'installe l'écrivain pour préparer des -contrats, ou écrire une lettre d'amour que lui dicte une jeune personne -voilée accroupie auprès de lui dans la poussière. - -Les plus graves questions se règlent dehors: tel homme battra sa femme -si elle se permet de traverser la rue sans voile, mais le père de cette -femme, avant de la donner en mariage, discutait, en pleine rue et -entouré de nombreux voisins, les conditions du mariage et la somme qu'on -lui paierait pour sa fille. Et la foule, amusée et intéressée, prenait -part à la discussion! - -Cet endroit se trouvant dans une des principales artères de la ville, le -trafic y est considérable, et rien ne pourrait être plus intéressant que -de contempler ce va-et-vient dans tout son pittoresque et toute sa -couleur orientale. Quel contraste avec la tristesse sombre d'une foule -anglaise dans une rue de Londres! - -Continuons notre promenade. Cette vieille maison est belle! Au moment -même où nous nous arrêtons pour l'admirer, un grillage de fenêtre -s'ouvre et un vieux Cheik crie que l'heure de la prière est arrivée. -Immédiatement, du haut de tous les minarets, des voix sonores, voix de -_muezzin_, crient: «_La ilaha ill' allah, wa Muhamed rasul allah!_» - -Le vendredi, à cette heure, beaucoup de boutiquiers ferment leurs -magasins, et, en compagnie de leurs clients, se rendent à la _Duhr_, ou -prière de midi. Mais pourquoi est-ce de cette maison que le muezzin a -donné le signal de la prière? Ma curiosité était grande pendant qu'assis -dans un petit café en face, je prenais un croquis de l'immeuble en -question. Le fidèle Mohammed Brown, qui jusqu'alors était resté assis à -côté de moi, éloignant les gamins et les mouches, se leva brusquement, -dit au cafetier de prendre sa place, traversa la rue en courant, et, -ôtant ses sandales, disparut sous le porche. Il ne revint que vingt -minutes plus tard, s'excusant de m'avoir quitté ainsi: il avait -complètement oublié que c'était vendredi; l'appel à la prière lui avait -soudain rafraîchi la mémoire et il avait à peine eu le temps de faire -ses ablutions avant de prendre part à la _Duhr_. - -[PLANCHE 3: LA MAISON-MOSQUÉE DE NAHASSIN, AU CAIRE] - -J'appris alors que le sujet de mon croquis était une mosquée à laquelle -était contiguë la maison du cheik, celle-ci cachant si bien le bâtiment -religieux qu'il était nécessaire de faire l'appel à la prière par la -fenêtre de la chambre à coucher. La manière dont l'architecte est -parvenu à unir la maison et la vieille mosquée, est simplement -merveilleuse. Bien qu'une partie des ornementations en bois aient -disparu, il en reste encore suffisamment pour faire de cette maison une -des plus pittoresques du Caire. C'est une véritable chance qu'il se soit -trouvé juste en face un petit café où j'étais en fort bonne position -pour peindre. Afin d'obtenir une autre vue des mosquées, derrière cette -maison, il me fallut traiter avec un marchand de cannes pour qu'il me -permît de monter sur son comptoir. Après une longue discussion, Mohammed -m'obtint cette permission moyennant le paiement de cinq shillings (6 fr. -25), et il fut convenu que j'aurais droit à ce comptoir pendant cinq -journées consécutives. Le marchand insista alors pour être payé d'avance -de toute la somme, ce qui me rendit quelque peu soupçonneux, mais, ayant -trouvé des témoins, je consentis enfin à risquer le paiement. Pendant -toute la matinée, mon marchand de cannes se tint assis beaucoup plus -près de moi que je ne l'eusse désiré. En arrivant, le lendemain matin, -je trouvai la boutique fermée et j'en concluais que j'avais été roulé, -lorsqu'un voisin s'approcha et me remit la clé en m'annonçant que -«Moustapha des cannes» me laissait la place pendant toute une semaine -qu'il passerait lui-même à la campagne, chez des parents. «Après tout, -remarqua le voisin, son comptoir lui rapporte davantage de cette façon, -car la vente des cannes est très mauvaise en ce moment, et puis il y a -de nombreuses années qu'il n'a vu sa famille.» - -Allons maintenant à la mosquée du Sultan Barkuk et admirons le portail -de marbre et la porte de bronze à côté du tombeau de Mohammed en Nasr et -du Muristan, hôpital construit par le sultan Mausur Kalaun, vers la fin -du XIIIe siècle. Ce célèbre sultan Mamelouk fit bâtir cet hôpital en -témoignage de reconnaissance après avoir été guéri d'une grave maladie. -Sa mosquée et son tombeau sont situés à côté de l'hôpital; nous -reviendrons plus tard sur ce superbe groupe. - -Si mon lecteur est un voyageur expérimenté, il sait visiter une ville, -mais s'il vient en Orient pour la première fois, je l'engage à donner à -tout ce qui vaut la peine d'être vu beaucoup plus de temps que les -guides ne le conseillent. - -L'ennui qui se lit sur la physionomie de presque tous les touristes -quand on les fait courir d'un endroit à un autre, et leur désespoir -lorsqu'on leur déclare, après une journée de fatigue, qu'avant de -rentrer à l'hôtel _il y a encore quelque chose à voir_, justifie, je -crois, ma conviction que fort peu de personnes connaissent _l'art de -voyager_. - -Ayez pour vos yeux et votre cerveau autant de considération que pour vos -jambes, et n'essayez pas de voir en un jour plus que vous ne pouvez -voir: ainsi vous remporterez de vos voyages une impression et des -souvenirs plus agréables. - -Étudier le mouvement et la vie des rues, les différentes industries, les -marchandises exposées devant les boutiques et les bazars, les curieux -costumes des hommes et des femmes qui vendent et qui achètent, flânant -au soleil, en hiver, assis par groupes, à l'ombre, pendant l'été: voilà -au moins de quoi remplir utilement une première matinée. - - * - * * - - - - -_CHAPITRE III_ - -DANS LES BAZARS - -LE MARCHÉ AUX CUIVRES. || LE BAZAR DES ORFÈVRES. || LE BAZAR TURC. || -L'ART DE VENDRE BIEN, OU LES PETITES HABILETÉS DES MARCHANDS CAIROTES. -|| UN SUJET DE TABLEAU QUI NE VEUT PAS SE LAISSER PEINDRE. - - -En nous rapprochant du Muristan, nous ne tardons pas à nous apercevoir -que nous sommes maintenant au coeur du _Nahâssin_, au Marché des -Cuivres. Jusqu'à présent, les devantures des magasins avaient offert à -nos regards des produits variés, mais ici le cuivre domine. Tout comme -autrefois, d'habiles ouvriers martellent des récipients aux formes -étranges, dignes d'orner la cuisine et l'office de quelque -Haroun-al-Raschid. J'aime à voir combien cet art ancien est encore -vivant; ces cafetières et bouillotes modernes ont toujours les belles et -gracieuses lignes des anciennes, et elles sont travaillées par les -artisans cairotes pour les gens du pays eux-mêmes, non pas seulement -pour tenter le touriste qui passe. De fait, je n'ai jamais vu un -_Firangi_ (étranger) acheter ces ustensiles, trop encombrants sans doute -pour prendre place dans la valise; ou peut-être est-ce simplement que le -marchand et le drogman n'ont pu se mettre d'accord sur la commission que -ce dernier toucherait en cas de vente? - -Les étalages qui se trouvaient jadis au pied des deux mosquées ont -maintenant disparu, ce qui, au point de vue du pittoresque, est -regrettable. Un peu plus loin, un coude brusque nous conduit au Bazar -des Orfèvres. Les différentes artères qui le sillonnent sont tellement -étroites que deux personnes ne peuvent y marcher de front. Les boutiques -ressemblent à des armoires et leur devanture n'a guère plus de 1 mètre à -1m,40 de largeur. Le plancher est à 60 centimètres environ au-dessus du -sol et sert de siège aux clients. Cette extraordinaire petite boîte -(c'est le mot) sert à la fois d'atelier et de magasin; le _guhargi_ ou -orfèvre passe ici toute sa journée, assis, les jambes croisées, sur un -petit tapis, et il n'a vraiment aucune raison de se lever, car toutes -ses marchandises et ses outils sont à portée de sa main, et, quand il -désire une tasse de café ou de thé vert, il lui suffit de frapper ses -mains l'une contre l'autre pour qu'un boy la lui apporte. Son apparence -ne diffère guère de celle de son voisin du Marché au Cuivre, mais ses -vêtements nous indiquent qu'il n'est pas un descendant du Prophète. Le -samedi, presque toutes ces petites boutiques sont fermées, et si vous -pouvez déchiffrer les noms écrits au-dessus des portes closes, vous n'y -trouverez ni Hassan, ni Mohammed, mais _Ibu Yusef_, _Ibrahim_ ou _Ben -Sandi_ qui témoignent silencieusement que ces israélites continuent -d'observer les lois de leurs aïeux. - -Excepté les jours du Sabbat, ces ruelles qui composent le _Sük-es-Sâïgh_ -sont presque impraticables. Pendant des heures entières, des femmes -restent assises sur le _Mashaba_, c'est-à-dire le rebord du plancher, à -regarder l'artisan qui travaille un bijou qu'elles ont commandé, ou à -marchander une autre pièce. La patience du commerçant est inlassable. -J'en ai vu qui, après avoir montré leur stock tout entier à une cliente -qui partait enfin sans rien acheter, lui disaient aimablement au revoir -et la priaient de revenir dans des termes pleins de gracieuseté. Les -robes de soie du marchand, aux couleurs variées, contrastent étrangement -avec le vêtement noir de l'acheteuse. Celle-ci abrite son visage -derrière un voile. Elle peut venir ici, en public, vendre ses bijoux et -personne n'aura la moindre idée de sa personnalité. Si un homme, au -contraire, venait vendre son argenterie et ses bijoux, tout le bazar -saurait en quelques minutes qui il est, et discuterait avec animation -les pertes l'obligeant à se séparer de ses biens,--car le Cairote est -toujours fort curieux de tout ce qui touche aux questions d'argent. - -Vraiment le _Yashmak_ (voile des femmes) avec son cercle de cuivre, -n'est pas gracieux, mais il excite la curiosité, et l'on se dit que si -le nez, la bouche et le menton de telle femme sont aussi jolis que ses -yeux, elle doit être remarquablement belle. La modestie l'oblige à -cacher les lignes de son corps sous un long châle noir, mais elle -s'entoure de ce châle d'une façon si artistique que son charme y gagne -plutôt qu'il n'y perd. A l'encontre de sa soeur européenne qui se pare -avec extravagance précisément pour paraître en public, elle garde ses -robes aux brillantes couleurs et ses beaux colliers pour les seuls yeux -de son seigneur, et de quelques amies intimes qui viendront les admirer -dans la paix et la discrétion du harem. - -A mesure qu'on avance dans ce bazar, l'air devient de plus en plus lourd -et vicié; on voudrait en sortir. Des femmes _fellah_ qui encombrent la -ruelle, se jettent pêle-mêle dans l'armoire qui sert de boutique à -l'orfèvre Mousa. Et lentement, arrêté par maint obstacle, on arrive -enfin à la rue Nahâssîn où l'on respire de nouveau l'air pur. - -[PLANCHE 4: LE KHAN-EL-KALIL, AU CAIRE] - -Presque en face de nous maintenant, se trouve l'entrée du Bazar turc -appelé _Khân Khalîl_. Construit en l'an 1300 par le Sultan mamelouk El -Ashraf Khalîl, il est depuis cette époque le centre commercial de la -vieille ville, bien que son importance ait fort diminué du jour où -plusieurs de ses gros commerçants ont installé de somptueux magasins -très modernes dans les nouveaux quartiers. Cet endroit est, de toute la -ville, certainement le plus curieux, et celui où la vie est le plus -intense. A droite, vous passez d'abord devant des marchands de tapis qui -vous invitent poliment à entrer, tandis qu'à gauche les commerçants en -soieries vous prient non moins aimablement d'examiner leurs _kuffiyehs_, -ou châles de soie que les Syriens portent généralement autour de la tête -en guise de turban. Si vous paraissez être tenté, un Cingalais vous -soufflera dans l'oreille que vous feriez bien mieux d'entrer chez lui, -ses prix étant de cinquante pour cent meilleur marché que ceux de son -voisin le Mahométan. Vous passez et vous vous trouvez à la porte d'une -boutique de pantoufles d'où vous apercevez toute une rangée d'escarpins -rouges ou jaunes, empilés sur les comptoirs et sur le plancher, -accrochés en grappes au plafond et aux stores, autour des portes, -partout! Le rouge domine, et c'est incontestablement la couleur que le -Cairote préfère, en matière d'escarpins. Les escarpins jaunes viennent -presque tous de Tunisie et du Maroc et sont achetés par les paysans. De -grands rouleaux de cuir rouge sont empilés dans les petites boutiques où -les ouvriers travaillent avec ardeur, coupant et cousant, couvrant le -plancher de monceaux de déchets. - -A peine un étranger paraît-il qu'un marchand lui met sous le nez une -paire de pantoufles en criant: «Seulement deux shillings!»--«Entre et -vois ma boutique!»--«Very cheap!» Vous avez beau lui déclarer que vos -bagages sont déjà pleins d'escarpins, que vous en avez donné à tous vos -parents, amis et connaissances, il ne se laisse pas décourager et -insiste sans tarir, jusqu'à ce que vous lui échappiez en pénétrant chez -le marchand de tapis. Celui-ci avait du reste l'oeil sur vous; un -magnifique tapis est déroulé pendant qu'un autre, habilement jeté -derrière vous, coupe votre retraite. «J'ai horreur des tapis rouges!» -criez-vous avec désespoir, et, pendant que le marchand en déroule un -vert, vous bondissez dehors; mais le Cingalais se retrouve alors devant -vous avec de nombreux _kuffiyehs_ jetés sur son épaule: tout en vous -complimentant d'avoir échappé à son voisin «Hussein», qui voulait vous -vendre des marchandises défraîchies, il déploie artistement le châle -qui, sans aucun doute, comblera vos désirs. Il a entendu vos remarques -sur les tapis rouges, et il dit en faisant miroiter de jolies couleurs: -«Ici pas de mauvaises teintures allemandes». Il voit de suite que la -combinaison de couleurs vous plaît; malgré toutes vos résolutions de ne -rien acheter, vous vous laissez aller en effet à demander le prix: -«Seulement seize shillings!» répond le Cingalais avec confiance, tout en -s'assurant, par des regards anxieux, qu'aucun autre marchand ne l'a -entendu offrir sa marchandise à si vil prix! Sans faire attention à -votre mécontentement, il vous exprime doucement les raisons qui le -poussent à faire un tel sacrifice; un service en vaut un autre et il -espère bien que vous parlerez de lui et que vous donnerez son nom et -son adresse à tous vos amis. Puis, d'une voix plus forte et en scandant -les mots, il ajoute: «Viens sans le drogman!». Ne pouvant vous -débarrasser de cet importun, vous avez enfin recours à des paroles fort -rudes qu'il reçoit du reste avec un tel sourire que c'est à croire qu'il -les aime. Enfin, et comme dernière ressource, vous lui offrez un tiers -du prix qu'il demande, pensant qu'une insulte aussi sérieuse aura -quelque effet sur lui, mais ce bon commerçant enveloppe tranquillement -le châle dans un papier et vous le tend, vous en offrant même un second -à ce prix! Et soudain il disparaît, vous laissant le paquet dans une -main et une douzaine de ses cartes dans l'autre, et vous vous demandez -comment il a pu céder si facilement, sans chercher à obtenir quelques -shillings de plus. La raison n'en est pas difficile à trouver. Un groupe -de touristes qu'il n'avait pas un moment perdu de vue, vient d'entrer -chez le marchand de tapis et en ressortira à un moment ou à un autre par -la porte située en face de son magasin. Il ne va pas perdre son temps et -discuter pour quelques shillings, alors qu'il entrevoit tout à coup la -possibilité de gagner une grosse somme. - -Il est certain que l'assaut continu de tous ces vendeurs gâte un peu le -plaisir d'une visite au Khân, visite qui sans cela serait charmante en -même temps qu'elle est des plus intéressantes. - -Le porche par lequel on pénètre dans le quartier des cuivres, avec son -ornementation serpentine, est très beau. Les couleurs originales ont -presque entièrement disparu, mais ce qu'il en reste s'harmonise d'une -façon charmante avec le brun et l'or pâle des pierres sculptées. Il -serait difficile d'imaginer un cadre plus ravissant, ou mieux approprié -aux lampes, vases, cache-pots et services en cuivre ciselé, exposés sur -des étagères de chaque côté de l'entrée. De grandes lampes pendent tout -le long de l'allée qui conduit au porche, et c'est vraiment un spectacle -merveilleux. Mais où s'asseoir pour essayer de peindre tout cela? -Certes, mon fidèle Mohammed Brown est un homme de tact, mais toute son -ingéniosité même arrivera-t-elle à me rendre la chose possible? Il -paraît peu aisé d'obtenir un croquis, à moins de s'installer au beau -milieu de la rue, mais l'importance du trafic et l'agitation sont telles -qu'il faut vite y renoncer. Nous fûmes en la circonstance obligés de -nous entendre avec un marchand qui me permit de m'installer sur son -comptoir et qui, avec une partie de ses meubles, éleva une barrière -entre moi et un attroupement qui s'était déjà formé, les gens se -demandant avec curiosité ce que j'allais faire. A cette époque, ma -connaissance de la langue arabe était nulle, j'ignorais donc de quel -talisman mon dévoué guide s'était servi pour obtenir du boutiquier qu'il -capitulât si facilement et qu'il s'intéressât tant à mon sort. Non -seulement cet homme chassa la foule, mais il me servit du thé et -m'apporta des cigarettes. Toutes ces attentions m'embarrassèrent -vraiment, car j'avais entrepris un travail de longue haleine et je -n'étais pas en position de lui acheter la moitié de ses lampes pour le -compenser de tout le mal que j'allais lui donner. Cependant, bientôt -toutes mes pensées furent absorbées par mon travail et ce brave homme -cessa d'exister pour moi. Impossible de concevoir travail plus difficile -ou plus énervant. A peine avais-je dessiné un somptueux lampadaire et -commençais-je à l'habiller de ses premières couleurs, qu'un touriste -demandait justement à examiner cet objet! Au moment même où je me -réjouissais qu'un rayon de soleil éclairât un certain coin de mon sujet, -un store s'abaissait brutalement et le plongeait dans l'obscurité. Le -bruit fait par ce store rappelait aux autres boutiquiers que le moment -était venu de baisser les leurs, et en quelques minutes la plus grande -partie de mon sujet n'était plus visible, et le peu qui en restait se -trouvait éclairé d'une façon si différente que j'étais obligé de -renoncer à la tâche. - -En rentrant à l'hôtel, je demandai à Mohammed comment il s'y était pris -avec le marchand: «Oh! répondit-il, je lui ai d'abord dit que vous étiez -un neveu de Lord Cromer; ensuite je lui ai fait comprendre quelle énorme -réclame ce serait pour lui quand tous les gens les plus puissants du -Caire verraient votre tableau.» Je déclarai à ce zélé serviteur que je -n'avais aucun désir de me faire passer pour ce que je n'étais pas, à -quoi il répondit tranquillement: «Eh bien! maître, quand vous aurez -fini, je lui dirai que c'étaient des mensonges». - -Ce qui me paraît le plus étonnant, c'est que dans un pays où le mensonge -est employé couramment, il se trouve une seule personne prête à croire -quoi que ce soit. - -Une bonne provision de cigarettes m'aida le lendemain à entrer plus -avant encore dans les bonnes grâces du marchand de lampes et de ses -nombreux amis et parents qui vinrent curieusement jeter un coup d'oeil -sur mon travail. La fumée eut aussi l'avantage de chasser les mouches. -Chaque nouvel arrivant désirait m'aider et m'être agréable, soit en -éloignant un gamin qui tâchait de se glisser jusqu'à moi, soit en -recommandant à un boutiquier voisin de ne pas déranger ses marchandises -avant que j'aie fini de les peindre. J'aurais préféré me passer de cette -assistance, car si je commençais à peindre le costume de tel passant ou -la pose de tel autre, mes amis et admirateurs criaient à ces gens de se -tenir tranquilles: «Il fait briller ta vilaine figure comme un vase de -cuivre neuf!»--«Tu seras admiré par toutes les belles dames étrangères -qui verront le tableau!» et autres remarques spirituelles qui avaient -généralement pour résultat de faire fuir mon modèle, ou, pire encore, de -l'amener auprès de moi, anxieux qu'il était de voir ce que je faisais de -lui. La renommée de ma parenté avec le célèbre Proconsul s'était -rapidement ébruitée, et tous les boutiquiers venaient mettre à ma -disposition leurs magasins et leurs marchandises, me suppliant de les -peindre. Il fut bientôt connu que je venais pour travailler et non pour -faire des achats, et, à partir de ce moment, les rabatteurs et les -vendeurs me laissèrent la paix, et le Khan-el-Khalil devint un des -endroits où je pus peindre avec le plus de plaisir. - -Revenons maintenant à notre itinéraire. Une rue nous conduit du Bazar -turc à la _Muski_, la rue de la Paix du _Masr el Kahira_, l'artère la -plus importante coupant la vieille ville de l'est à l'ouest. L'influence -européenne a malheureusement envahi cette rue au point de lui faire -perdre son côté le plus pittoresque. Remontons le _Muski_ quelques -instants et tournons à droite: nous voici à présent dans un calme -relatif fort agréable et qui sied au quartier de l'Université dont nous -approchons. Cette rue est justement celle des libraires, _El Sharia el -Halwayî_, pour lui donner son nom arabe. De nombreux exemplaires du -Coran, de vieux commentaires et livres classiques sont rangés par -rayons, et le «Kutbi», le libraire, qui est souvent un cheik instruit, -presque un savant, se comporte avec dignité et ne fait aucun effort pour -attirer le client. Nous approchons du grand centre savant de l'Islam. - - * - * * - - - - -_CHAPITRE IV_ - -LES RUES DU CAIRE - -GAMIA EL AZHAR. || L'ART DE RESTAURER LES MONUMENTS. || LES «MEDRESSEH». -|| LE BAZAR DES PARFUMS ET CELUI DES ÉPICES. || LA GRANDE MOSQUÉE «EL -MUAIYAD». || UNE PORTE HISTORIQUE. || L'HOMME-FONTAINE. || LE PORTRAIT -DE L'EUNUQUE. - - -L'entrée principale de l'Université, Gâmia el Azhar, est bientôt -visible. Sachant que la Mosquée-Université fut fondée au Xe siècle, on -est surpris de se trouver en face d'une construction d'apparence -moderne. De nombreuses restaurations et de continuels agrandissements -ont fait disparaître presque entièrement les traces de l'édifice qui fut -élevé par le Grand Vizir du premier calife Fatimid. S'il est permis de -déplorer la perte du pittoresque détruit par la main du restaurateur, -ici comme dans beaucoup d'autres mosquées, il faut cependant reconnaître -que, sans ces travaux, nombreux seraient les beaux édifices qui auraient -cessé d'exister ou qui ne seraient plus qu'une masse informe de ruines. -Les revenus des mosquées, qui ont considérablement augmenté, permettent -aujourd'hui des travaux importants à la tête desquels se trouve -heureusement un architecte de grand talent, Herz Bey, qui a consacré -toute sa vie à l'étude de l'architecture sarrasine. Il est regrettable -qu'un homme de talent égal n'ait pas dirigé les travaux de restauration -exécutés sous Saïd Pacha! Maintenant on peut comparer cet édifice à un -vieux vêtement rapiécé. Presque toutes les maisons qui l'entourent ont -un certain air d'antiquité, bien qu'aucune d'elles n'existât à l'époque -où El Azhar fut construit. - -[PLANCHE 5: APRÈS LA PRIÈRE DE MIDI] - -Pour visiter un bâtiment musulman quelconque, il est aujourd'hui -nécessaire d'acheter, moyennant cinquante centimes, un billet que votre -guide ou le concierge de votre hôtel vous procurera facilement. Six -minarets surmontent la mosquée d'El Azhar et deux dômes recouvrent la -dernière demeure du saint fondateur. Malheureusement, les bâtiments qui -entourent l'Université ne permettent pas de s'en éloigner suffisamment -pour voir plus d'un ou deux minarets à la fois. Ceux-ci ont des formes -diverses et appartiennent à différentes époques. L'un d'eux, datant -de la fin du XVe siècle, est particulièrement beau. La transition -graduelle du carré à l'octogone, de l'octogone au cercle, et l'admirable -manière dont les angles ont été cachés par des pendentifs-stalactites -formant les tasseaux qui supportent les galeries, méritent l'attention. -A chaque étage défini par ces galeries et s'élevant au-dessus de la -mosquée, la circonférence du minaret devient plus petite, et -l'ornementation étant admirablement adaptée à la hauteur progressive, -l'ensemble conduit le regard jusqu'au poinçon en forme d'oeuf qui -supporte l'emblème de la Foi musulmane. Ici, l'art du constructeur a -vraiment atteint son apogée; le minaret voisin, moins ancien, est -disgracieux et paraît trop lourd par le haut; ses couleurs aussi sont -moins belles. - -Les deux dômes, construits à un intervalle encore plus grand, font -ressortir davantage cette infériorité. Le plus ancien recouvre dignement -la tombe, tandis que l'autre serait bon tout au plus à orner un kiosque -de journaux. - -Dans un angle, en face du côté nord de El Azhar, un large escalier -conduit à un portail. C'est l'entrée d'un de ces «medresseh» ou collège, -qu'il est souvent difficile de distinguer d'une mosquée. On est surpris -d'apprendre qu'il ne date que de 1774. La décadence architecturale avait -commencé bien avant, et cependant il est impossible de s'en apercevoir -ici. Stanley Lane Poole nous apprend que le monument fut copié sur les -plans d'une vieille mosquée de Boulak. Avec les stalles qui l'entourent -en bas et le dôme qui s'élève au-dessus de la balustrade d'arabesques, -contre le bleu foncé du ciel, on a un sujet de tableau auprès duquel pas -un peintre ne passerait sans s'arrêter. Si j'écrivais un guide à l'usage -des artistes, je marquerais cet endroit de trois étoiles. - -En tournant brusquement au prochain coin, un chemin en zigzag vous -conduit bientôt dans _El Ashrafiyeh_, la rue principale qui continue _El -Nahâssîn_, et vous vous trouvez à nouveau au milieu du bruit et du -mouvement de ce quartier affairé du Caire. Ici, il y a d'autres grandes -mosquées à côté les unes des autres ou se faisant face, des dômes et des -minarets qui coupent la perspective et se détachent sur la ligne azurée -du ciel. De nouveau les cris des chameliers, des vendeurs, des -conducteurs d'ânes vous étourdissent. Un cocher vêtu d'une robe bleue -essaie de conduire à travers cette foule sa voiture pleine de touristes. -Le drogman, assis à côté de lui sur le siège, exhorte aussi les piétons -à faire place: «Oah ja gedda!»--«Oah ismaelak!»--«Oah riglak».--«Iftah -eynak ja am!» (Attention, eh! l'ouvrier!--Eh! là-bas, à -gauche!--Attention à tes pieds!--Ouvre donc l'oeil, mon oncle!) et bien -d'autres cris du même genre. Les touristes ont l'air fatigué et ahuri; -ils ont vu tant de choses dans une courte matinée! Un jeune garçon a -encore assez d'énergie pour prendre en passant quelques instantanés, -mais il semble se soucier fort peu de ce qu'il attrape ainsi au hasard. -Juste en face de vous, à côté des marches de la mosquée de Ghûrî et -presque entièrement caché par les stores du magasin voisin, se trouve un -étroit passage qui conduit au Bazar des Parfums. - -Ici on vous offre pour six ou huit francs, un minuscule flacon contenant -quatre ou cinq gouttes d'essence de rose. Ce passage couvert et bordé de -petites boutiques semblables à des armoires, vous conduit à un dédale de -ruelles dont chacune a son commerce particulier. Le Bazar des Épices est -très intéressant, et les couleurs qui s'y jouent enchantent le regard. -La cannelle, la girofle, la muscade et l'aloès, entassés autour du -marchand, s'harmonisent délicieusement avec sa robe de soie et les -sacs, paniers et nattes qui forment le mobilier de sa boutique. - -[PLANCHE 6: UNE RUELLE PRÈS DE LA PORTE DE ZUWÊLEH] - -Vous pouvez aussi flâner dans les bazars tunisiens et algériens, dans -celui des cordonniers et des marchands d'articles en laine d'Arabie, et -revenir ainsi vers la rue principale, non loin de la grande mosquée El -Muaiyad. - -Cet imposant bâtiment fut construit en 1416 par le sultan mamelouk -circassien, El Muaiyad, pour servir de _medresseh_, dont il existait à -cette époque un grand nombre. Mais lorsque les étudiants se portèrent en -foule vers El Azhar, ces collèges furent convertis en mosquées -congréganistes. Celle qui nous occupe sert aussi de mausolée à son -fondateur et à sa famille. Ce sultan El Muaiyad fut un grand -constructeur, et malgré toutes les difficultés de son règne de dix -années, il fit bâtir six mosquées, deux collèges et l'hôpital _Moristan -El Muaiyad_. L'architecture sarrasine avait atteint son apogée au siècle -précédent. Quant aux magnifiques portes de bronze, elles appartenaient -primitivement à la mosquée du sultan Hasan dont nous parlerons plus -tard. - -Cette mosquée n'est cependant pas ce qu'il y a de plus intéressant dans -cette partie du Caire; elle est éclipsée par une vieille porte -monumentale, la Bâb-ez-Zuwêleh, qui doit son nom à une tribu de Berbères -qui campa jadis non loin de là. C'est une des trois grandes portes -percées dans le mur qui séparait Kahira des sites plus anciens de Fostât -et Katâi, et qui fut construit par le vizir arménien Bedr pendant le -califat d'El Mustausir, en 1070. Depuis cette date jusqu'à la conquête -du Caire en 1517, cette porte fut associée à tous les événements -dramatiques qui se passèrent dans cette ville. Les bastions carrés et -massifs, la voûte arrondie et les passages couverts sont d'un caractère -plus byzantin que sarrasin. Les deux tours furent raccourcies pour -recevoir deux minarets jumeaux que fit élever El Muaiyad lorsqu'il -construisit sa mosquée, mais à part cela rien n'a été changé. Stanley -Poole nous raconte dans son intéressante _Histoire du Caire_ quantité de -scènes tragiques qui se jouèrent à l'ombre de cette vieille porte. Il -relate, entre autres, comment, en 1154, Nasr, l'assassin du calife -_Fauceant_, El-Zâhir, fut livré pour 750 000 francs par les Templiers de -Palestine aux femmes du Harem qui, après l'avoir affreusement torturé, -l'envoyèrent, mutilé et aveugle, à travers les rues du Caire pour être -crucifié vivant sur la Bâb-ez-Zuwêleh. Dix ans plus tard, le vizir -Dargham fut assassiné ici même. C'était un brave paladin qui avait -combattu contre les croisés à Gaza, mais il commit la malheureuse -imprudence de prendre l'argent sacré des mosquées pour payer ses -troupes. Abandonné même des siens dont il avait été l'idole jusqu'alors, -il fut poursuivi par une foule en furie, et, sous cette porte, il eut la -tête coupée et son corps, jeté dans le fossé, fut livré aux chiens. - -Lorsque l'orthodoxe et célèbre Saladin succéda au dernier calife -Camboise, il eut à combattre un soulèvement des troupes nègres qui -adhéraient encore à l'hérésie de Shîa, et une sanglante boucherie qui -dura deux jours entiers eut lieu à quelques pas de la porte. Enfin, -quand les envoyés mongols vinrent au Caire demander impertinemment que -la ville se rendît, le mamelouk Kutuz les fit décapiter et exposa leurs -têtes à la vue de la populace, sur cette porte fameuse. - -Cette porte monumentale est située non loin d'une maison qui attire -l'attention par une grande grille en fer et une colonne construite dans -une encoignure. Cette colonne qui semble n'avoir été qu'un chanfrein -ornemental, fut pendant de nombreuses années le lieu d'exécution; les -criminels étaient étranglés contre sa base. Il n'est vraiment pas -étonnant que la porte ait une mauvaise réputation et qu'on la considère -comme hantée! Elle est d'ailleurs ornée, si l'on peut dire, de vieux -lambeaux d'étoffe, ainsi que de dents suspendues à une ficelle, et de -quantité d'autres choses aussi peu agréables à la vue. Si vous vous -arrêtez quelque temps à cet endroit, vous serez surpris de voir des gens -s'avancer mystérieusement derrière la porte et soudainement y enfoncer -un clou. Ce manège m'intrigua beaucoup la première fois que je -m'installai là pour peindre. Le fidèle Mohammed m'instruisit. Il paraît -qu'un certain _Kutb-el-Mitwelli_, célèbre saint, fréquente la niche qui -se trouve derrière cette porte, mais comme il a le pouvoir de se rendre -invisible, il est assez difficile de s'assurer de sa présence. Ce saint -possède l'art de guérir miraculeusement les gens, et il a été prouvé que -lorsqu'une dent fait beaucoup souffrir, si on l'arrache et qu'on la fixe -à la porte, la souffrance cesse très rapidement!... Quantité de mamans -amènent ici des enfants aux yeux malades, et leur pressent le visage -contre la porte. Les sceptiques feront bien de ne pas suivre cet -exemple, car ils risqueraient fort, en frottant leur épiderme à cet -endroit, d'attraper quelque chose de bien pire que ce qu'ils désirent -guérir. De temps à autre, un vieillard d'apparence extraordinaire et qui -est l'objet d'une grande vénération, vient s'asseoir devant la porte. -Aucun artiste du moyen âge n'habilla un Lazare de haillons plus -étranges. Son regard farouche et la lance qui arme son poing arrêtent -toute plaisanterie à son sujet. Je n'ai jamais pu approfondir quelle -relation existe entre ce vieillard et le mystérieux saint _El-Mitwelli_; -je m'y emploierai à nouveau... - -L'aquarelle ci-contre représente les deux minarets de El Muaiyad qui -s'élèvent si gracieusement au-dessus de cette porte de tragique mémoire. -Les maisons avoisinantes cachent la porte elle-même, qui a tenté les -crayons ou les pinceaux de bien des artistes. L'espace qui l'entoure est -trop restreint, et après tout il est peut-être préférable que le lieu -sinistre d'où s'élèvent ces ravissants minarets reste caché. - -[PLANCHE 7: LES DEUX MINARETS DE EL-MUAIYAD] - -Les deux minarets ressemblent beaucoup à celui d'El Azhar que j'ai -particulièrement décrit. Les sultans circassiens du XVe siècle étaient -très amateurs de cette ornementation; mais cette architecture n'a ni la -simplicité, ni la grandeur de celle du XIVe siècle, comme nous le -verrons du reste en la comparant avec les travaux plus anciens du sultan -Hasan. Les rues sont généralement si étroites qu'il est impossible -d'avoir une vue d'ensemble des mosquées. - -Il est assez curieux que El Mahmüdi Muaiyad ait choisi les tours de la -porte Zuwêleh comme base des minarets qui appartiennent à sa mosquée -mortuaire. Il est vrai qu'il fut pendant longtemps, dans cette tour -même, le prisonnier de ses sujets révoltés. C'était un homme très pieux -appartenant à la religion, alors orthodoxe, que Saladin avant lui avait -purgée de l'hérésie de Shîa. Il passait aussi pour être un homme -instruit, un poète, un orateur et un musicien. Sa façon de vivre et de -s'habiller était des plus simples. Il s'enveloppait d'une étoffe de -laine blanche ordinaire en signe de deuil, en raison de la peste qui -ravageait le pays. Il n'avait malheureusement aucune tolérance pour ceux -qui ne partageaient pas ses croyances, et les superbes monuments qu'il -éleva furent principalement payés avec l'argent qu'il arracha aux -chrétiens et aux juifs. Il renforça la loi qui obligeait les chrétiens -et les juifs à s'habiller autrement que les Mahométans. Les premiers -portaient une robe bleue et un turban noir, et les autres une robe jaune -et un turban également noir. Pour les distinguer encore plus des vrais -croyants, une lourde croix devait être suspendue au cou du chrétien et -une grosse boule noire au cou du juif. Bien que ces lois ne soient plus -en vigueur depuis de nombreuses années, je ne me rappelle pas avoir -jamais vu soit un chrétien, soit un juif, porter le turban blanc qui est -la couleur le plus généralement adoptée par les Mahométans. - -Suivons maintenant la rue située à gauche de la porte _Derb-el-Ahmar_, -d'où nous apercevons une dernière fois les minarets de El Muaiyad qui -dominent un groupe de vieilles maisons et montent avec grâce vers le -ciel. - -J'ai vu souvent ici un vieillard plié sous le poids d'un grand récipient -à eau attaché sur son dos; un tuyau en métal passe par-dessus son -épaule, et, en se penchant légèrement, il peut faire couler l'eau dans -une tasse qu'il tient à la main. Fréquemment un passant s'arrête et vide -la tasse, payant le vieillard d'un simple remerciement, ce qui paraît le -satisfaire, puisqu'il remplit de nouveau la tasse en fredonnant la -chanson qui me le fit d'abord remarquer. Mon guide s'étant, lui aussi, -désaltéré sans rien offrir en échange au pauvre vieux, je le plaisantai -à ce sujet, et je lui demandai de me traduire la chanson. Les paroles en -sont presque identiques au premier verset d'Isaïe et peuvent être -traduites par: «O vous tous qui avez soif, venez à cette fontaine; que -celui qui n'a pas d'argent vienne et boive; venez et buvez sans argent!» -Cette coutume date probablement d'une époque antérieure à Mahomet, et -peut-être de l'époque même d'Isaïe. Maintenant que les fontaines ont été -construites dans tous les quartiers de la ville, cette charmante coutume -disparaîtra sans doute, et ce sera dommage. - -Nous passons maintenant devant la petite mosquée de Ismâs-el-Ishâki, à -la bifurcation de deux rues, et, à droite, devant une ravissante -fontaine avec de très jolies tuiles et un plafond richement colorié. Une -autre mosquée à droite et nous arrivons enfin à la belle mosquée de -El-Merdani. - -Cette mosquée était dans un déplorable état de ruine lorsque je la -visitai pour la première fois, et, bien que d'une façon générale les -artistes prisent peu les bâtiments _remis à neuf_, je fus enchanté quand -j'appris que la Commission pour la préservation des monuments arabes en -avait entrepris la restauration. Celle-ci fut dirigée par Herz Bey et -exécutée d'une façon si admirable qu'il est maintenant possible -d'apprécier le degré de perfection que l'art sarrasin avait atteint -pendant la première moitié du XIVe siècle. Une bonne partie des -sculptures sur bois se trouvent dans des musées européens. - -Une petite rue étroite qui longe la Merdani nous conduit dans une artère -plus large, dont les maisons évoquent une aristocratie déchue. L'une -d'elles, avec un portail majestueux et de grandes _bay windows_ dont les -stores de bois sculpté sont brisés et raccommodés çà et là au moyen de -morceaux de caisses d'emballage, semblerait indiquer que son -propriétaire est complètement ruiné, à moins, au contraire, que ses -affaires ne soient si prospères qu'il ait pu se construire une autre -habitation dans le nouveau quartier d'Ismalieh en laissant son ancienne -demeure à la garde des rats et d'un vieil eunuque. J'ai souvent trouvé -dans ces vieilles maisons des cours fort intéressantes, mais il est -difficile d'en obtenir une bonne vue. La porte massive est souvent -ouverte, mais le passage qui conduit à l'intérieur de la cour fait -généralement un brusque coude au bout de quelques mètres, coupant ainsi -la perspective. - -C'est dans des cas semblables que mon fidèle guide se montrait -particulièrement utile. Si la maison se trouvait dans un cul-de-sac -désert et sans personne aux abords capable de nous donner des -renseignements, il pénétrait bravement. S'il revenait aussitôt, c'est -qu'il n'y avait rien de curieux à mon point de vue, car il avait une -idée très juste de ce que je recherchais. - -[PLANCHE 8: LE GARDIEN DU HAREM] - -Quelquefois il trouvait la maison complètement abandonnée ou le gardien -profondément endormi, et il revenait à pas de loup me faire signe de le -suivre. Lorsqu'il y avait vraiment quelque chose d'intéressant, il -entrait en pourparlers afin d'obtenir la permission d'installer mon -chevalet. Généralement, l'affaire était vite conclue, le gardien -acceptant avec joie un _shilling_ ou deux; mais d'autres fois, il était -nécessaire de s'adresser au propriétaire lui-même, et c'était alors une -question d'un ou de plusieurs jours. Si la maison était importante, la -grande difficulté venait du harem, surtout, oh! surtout si l'entrée que -je désirais peindre se trouvait être celle du _Département des Dames_. -Dans un certain cas, le maître du harem me déclara avec bonne humeur -qu'aucune de ses femmes ne penserait à bouger pendant les heures chaudes -de la journée, et que par conséquent je pouvais peindre jusqu'au moment -où ces dames désireraient prendre l'air. Du reste, cela l'amusa de me -voir peindre son eunuque dormant à poings fermés devant la porte du -harem. Cet eunuque, lorsqu'il se réveilla, déclara qu'il faisait trop -chaud en cet endroit et, pour le décider à y rester, il fallut que -Mohammed Brown tînt une ombrelle au-dessus de sa tête et protégeât ainsi -_son teint_! - -Les femmes avaient évidemment suivi toute la scène, cachées derrière -leur _meshrebiya_, car, lorsque l'eunuque eut rôti assez longtemps pour -me permettre de terminer son portrait, j'entendis des chuchotements et -des rires étouffés, et je fus bientôt prié d'envoyer mon tableau à ces -dames afin qu'elles pussent le voir. Or, ce tableau, qui n'avait -nullement la prétention d'être humoristique, les frappa comme tel et de -grands éclats de rire retentirent. L'eunuque réapparut bientôt, l'air -tout à fait penaud, et il fit ressortir avec amertume toutes les -indignités qu'il venait de souffrir par ma faute; mais un autre -_baksheesh_ eut vite fait de le consoler. - -La rue El-Merdani est courte et se termine au _Sûk-el-Sellâha_, le -marché des Armuriers. La tranquillité de la rue contraste avec le -vacarme des fabricants de fusils et le bruit des soufflets. De farouches -Bédouins et des Arabes de Syrie font réparer leurs longs fusils. De -vieilles espingoles, des lances et quelques fusils de chasse modernes -sont accrochés dans les magasins dont les planchers sont couverts de -morceaux de fer et de cuivre. Il y a peu à voir ici aujourd'hui, dans -cet endroit qui fut autrefois la grande fabrique d'armes des sultans. -Des maisons dont il ne reste que le rez-de-chaussée, une mosquée en -ruines et un minaret qui menace de s'écrouler chaque fois que le -_Muezzin_ y monte pour appeler les armuriers à la prière, complètent le -tableau. - -Le haut du marché touche à l'avenue Mohamet-Ali: nous terminerons ici -notre promenade. Un tramway qui descend nous offre le moyen le plus -rapide de parcourir les deux kilomètres et demi d'une rue sans intérêt -qui nous sépare du quartier européen. - - * - * * - - - - -_CHAPITRE V_ - -LE VIEUX CAIRE - -LE PROGRÈS DESTRUCTEUR. || LE SPECTACLE DE LA RUE: LES FRUITIERS ET -LEURS ÉTALAGES AUX VIVES COULEURS. || LE COMPLET ANGLAIS DES PETITS -ÉCOLIERS. || LA MAISON DE CHEIK SADAAT. || L'ARCHITECTURE ARABE. - - -Si mes lecteurs veulent bien m'accompagner une fois encore dans une -visite aux vieux quartiers de la ville, nous prendrons de nouveau le -tramway à l'Ezbékîyeh et nous n'en descendrons qu'après avoir atteint la -moitié environ de la Sharia Mohamet Ali, c'est-à-dire près de la -_Bâb-el-Khalk_. Cette large avenue fut percée à travers la vieille ville -par le premier Khédive d'Égypte, dont elle porte le nom. Quantité de -bâtiments intéressants furent impitoyablement détruits pour permettre à -cette voie d'arriver jusqu'à la citadelle. Des cris d'indignation furent -poussés par tous les pieux Musulmans d'Égypte, lorsque des sanctuaires -sacrés, des mosquées, et autres édifices chers à leur foi, furent sans -respect jetés à terre. Mais Mohamet Ali était tout-puissant et n'était -pas homme à se laisser influencer par les scrupules religieux de son -peuple, comme il l'avait déjà fort bien démontré en saisissant les -_Wakfs_, ou revenus religieux, et en les employant pour ses besoins -personnels. Sans aucun doute il fit beaucoup pour son pays, mais il est -à regretter qu'il fût si Vandale dans toutes les questions d'art et de -bon goût. - -Le grand et nouvel édifice de style arabe qui se trouve à notre gauche, -est le Musée de l'Art arabe. Une grande partie de ce qui s'y trouve -provient des pillages faits par le sultan un peu partout dans la ville. -On y trouve également bon nombre d'objets pris dans des mosquées qui -sont encore debout: on aimerait voir ces objets restitués aux lieux d'où -ils ont été arrachés. La collection n'en est pas moins belle, et ceux -que l'art arabe intéresse pourront ici étudier cet art à coeur joie. - -S'il commence à faire trop chaud pour marcher longtemps, nous -pourrons louer des ânes et suivre Derb-el-Gamâmîz, une longue rue -dont les maisons situées du côté ouest sont bâties sur l'ancien canal -El-Khaliz, lequel a été comblé. C'est une voie importante qui, sous -des noms différents, traverse toute la ville, du nord au sud, -toujours parallèlement à la direction de l'ancien canal. Elle est plus -tranquille que les artères principales situées près de Khan-el-Khalîl, -et est plus éloignée des principaux bazars. Le matin, de bonne heure, -vous rencontrerez ici de longues files de chameaux chargés -d'approvisionnements, et des troupeaux de boeufs et de moutons qu'on -conduit aux différents marchés. En été, c'est un spectacle agréable à -l'oeil que celui des chameaux portant des melons et des gourdes dans -d'énormes paniers tressés à jour. - -Souvent le conducteur vend ses produits tout en marchant, tenant à la -main une grosse pastèque dont il coupe des tranches. Il s'arrête devant -chaque fruitier dans l'espoir de faire une affaire plus importante et -les pourparlers sont souvent si longs que l'artiste a le temps de -prendre un croquis des chameaux. Les fruitiers, soit ceux qui -établissent leurs comptoirs volants dans n'importe quel coin, soit les -magasins plus importants formant une brillante mosaïque aux délicieuses -couleurs avec leurs piles d'oranges, de pommes, de citrons, adossées à -de véritables murailles de melons et de pastèques; les fruitiers, -dis-je, semblent d'instinct trouver la teinte juste pour le papier et -les oripeaux dont ils entourent leur marchandise; et, un peu plus tard, -pendant l'été, de grandes branches de canne à sucre appuyées contre le -mur et remplissant les coins, viendront ajouter le vert gris de leurs -feuilles à toutes ces brillantes couleurs. - -Lorsque les circonstances nous obligent à passer au Caire les mois -chauds de l'été ou de l'automne, nous en sommes en quelque sorte -dédommagés par la beauté des rues, alors dans tout son éclat. La forme, -les couleurs et les ombres des tentes qui sont dressées à travers les -rues ou maintenues à l'aide de mâts au-dessus des magasins et des -comptoirs, ajoutent au pittoresque. Ces grandes toiles et ces nattes -admettent assez de jour pour donner une chaude lumière sans ombres trop -foncées. Les habitants aussi sont beaucoup plus pittoresques dans leurs -costumes d'été, car les vestons et les paletots européens ne sont portés -par-dessus les _gelabich_ que pendant l'hiver. Et puis, les touristes, -dont les costumes s'harmonisent si peu avec l'entourage oriental, ne -sont pas là non plus! Les enfants, à moitié nus, jouent sans contrainte -dans les rues et leurs aînés vont et viennent avec la dignité qui -sied si bien à un oriental. La vie en plein air est beaucoup plus active -ici que dans les pays du nord. Les marchandises sont déployées et -exposées sur les trottoirs mêmes, et les magasins à l'européenne -semblent avoir disparu. - -[PLANCHE 9: EL-GAMAMIZ, AU CAIRE] - -A un certain endroit de cette rue Derb-el-Gamâmîz, par une large porte -qui s'ouvre au-dessus de quelques marches, vous pouvez jeter un coup -d'oeil dans l'intérieur d'un monastère derviche. La grande cour pavée, -qu'embellissent des arbres et une jolie fontaine en tuiles, paraît bien -attrayante, surtout vue d'une rue chaude et poussiéreuse. Dans la rue -même, près d'ici, il y a quelques érables justifiant son nom de -_Gamâmîz_, et, juste en face, se trouve la porte de la Bibliothèque -Vice-Royale. Cette Bibliothèque a une très grande importance pour ceux -qui étudient les langues orientales, et les personnes qu'intéresse -simplement l'art du pays ne regretteront pas de la visiter, ne serait-ce -que pour admirer les exemplaires enluminés du Coran qu'on y conserve. On -accorde ici toutes les facilités possibles aux étudiants européens, ce -qui n'est pas toujours le cas dans les bibliothèques musulmanes, -lesquelles sont généralement consacrées exclusivement aux études de la -religion mahométane. - -Le Ministère de l'Instruction publique se trouve à côté. De toutes les -tâches dont l'Angleterre a pris la responsabilité en Égypte, il n'y en a -pas de plus difficile ou demandant plus de tact et de discrétion que -celle de la direction des études des jeunes musulmans. Lorsque les -Anglais vinrent occuper l'Égypte, l'instruction donnée dans les écoles -consistait, comme elle consiste encore presque entièrement du reste à -l'Université d'El-Azhar, à lire, à expliquer et à commenter des passages -du Coran. Il s'agissait d'apprendre par coeur, mécaniquement, sans que -les autres facultés fussent exercées. Raisonner était chose inconnue. A -présent, des professeurs diplômés des Universités d'Oxford et de -Cambridge enseignent aux enfants les mathématiques, l'histoire, la -géographie et les préparent d'une façon générale à se débrouiller plus -tard, au milieu des conditions déjà bien changées de leur pays. Certes, -tout cela est excellent, mais on ne s'arrête malheureusement pas là. -Bien à tort, on semble croire que _progrès_ signifie _européanisation_ -et que ces deux idées doivent avancer de front, de sorte qu'au lieu de -développer leur propre civilisation, on leur impose petit à petit une -civilisation étrangère. Pour ne citer qu'un exemple, il n'est permis à -aucun enfant de suivre les cours d'une école khédiviale dans son -gracieux costume national porté avant lui par ses pères. On l'oblige à y -aller habillé à l'européenne, veste et pantalon, et coiffé du ridicule -_tarbouche_ rouge. On se demande un peu quel effet moral ou quelle -influence au point de vue civilisation peut bien avoir un pantalon. Il -est vraiment regrettable qu'on ne permette pas à ces écoliers de porter -leur costume national. Une fois habitués à nos affreux vêtements, ils -continueront à les porter toute leur vie. Déjà, leurs vastes et belles -maisons, si bien comprises pour un climat chaud, disparaissent -rapidement et font place à des appartements trop petits. - -Nous suivrons cette rue un peu plus loin encore, jusqu'à ce que nous -rencontrions à gauche une jolie _sebîl_ (fontaine). Là, tournant encore -à gauche, nous nous trouvons en face de l'entrée d'une des écoles -khédiviales. L'aquarelle que j'ai faite de cette école fut peinte il y a -quelque dix ans, avant que la loi ridicule sur les vêtements ne fût en -vigueur. C'est un spectacle bien différent qui se présente aujourd'hui à -nos yeux quand les enfants sortent de l'école en courant. Des complets -faits à la douzaine en Europe remplacent le _gelabieh_ et la _tôb_ -flottante. Si étrange que cela puisse paraître, ce changement de costume -semble avoir affecté leurs manières aussi bien que leur apparence, car -leur tenue n'a pas plus de dignité que leur complet. D'autre part, les -robes qu'ils portaient autrefois étaient plus faciles à nettoyer que les -costumes d'aujourd'hui, et étaient par conséquent, au point de vue -sanitaire, bien préférables. La nouvelle mode est aussi beaucoup plus -coûteuse, et j'ai entendu bien des pauvres gens s'en plaindre amèrement. - -Faisons le tour de ce bâtiment et prenons le chemin qui conduit dans la -direction sud. Ici, des murs élevés entourent les jardins d'un pacha. -Nous longeons ces murs et nous passons encore devant une ou deux -mosquées plus ou moins importantes, chacune cependant ayant un caractère -bien personnel. Nous arrivons bientôt à la maison du cheik Sadaat, mais -le promeneur n'entrevoit de toutes les beautés de ce noble et vieux -palais que les fins grillages de bois qui cachent les fenêtres. J'avais -eu la bonne fortune d'être présenté au dernier descendant du cheik -Sadaat par un ami commun, et la maison me fut ouverte pour y peindre -tout ce que je désirais. Aucune autre maison du Caire ne rappelle aussi -vivement que celle-ci les tableaux de Lewis. Il y a dans la cour un -énorme saule sous lequel coule une fontaine, et dont les branches -viennent caresser les grillages artistiques des fenêtres. La mosquée -privée du Cheik se trouve à un bout de la cour, et l'entrée du grand -salon est à l'autre bout; au milieu, il y a une salle de réception où le -vieillard recevait généralement ses invités qu'il faisait asseoir sur la -partie surélevée du plancher et couverte de coussins, où lui-même était -étendu. - -[PLANCHE 10: UNE ÉCOLE KHÉDIVIALE] - -Je me rappelle que lors de ma première visite, la vue de ce vieux -Musulman habillé d'une robe de soie jaune, coiffé d'un énorme turban, -assis, les jambes croisées, sur un tapis de Perse, un coussin de soie -jaune derrière lui, et entouré des cercles de fumée qui s'échappaient de -son _chibouk_, m'émerveilla comme un superbe _tableau vivant_ d'après -une des oeuvres de Benjamin Constant. A cette époque, je ne savais pas -un mot d'arabe et c'était la première fois que j'étais présenté à un -prince oriental. Je n'ignorais pas que mon ami Choueri Tabet, qui -m'avait présenté, traduirait mes paroles de façon à les rendre le plus -possible agréables à notre hôte, mais, malgré cela, je me sentais mal à -l'aise et gêné par mes vêtements si pauvres et vulgaires comparés à la -superbe robe de soie du Cheik. Cette gêne ne fut heureusement que -momentanée. Un nègre apporta du café et des cigarettes, et mon ami -engagea une conversation animée avec notre hôte. - -Certaines plaisanteries firent tellement rire le vieillard qu'il se -tenait les côtes, mais craignant que je ne me sentisse encore plus -intimidé, il faisait un grand effort pour s'arrêter de rire et insistait -pour que mon ami me racontât l'histoire. Quand il était bien certain que -j'avais compris, il recommençait à rire jusqu'à ce que les larmes -couvrissent sa figure ridée. L'impression que me fit ce beau vieillard, -sa dignité personnelle et celle de tout ce qui l'entourait, fut si -grande que j'ai complètement oublié le sujet de ces plaisanteries. Sa -demeure était, pour travailler, un endroit unique et délicieux, et j'ose -espérer que si l'occasion se présentait, les héritiers du charmant Cheik -auraient la même amabilité et m'accorderaient le même privilège. - -L'architecture et l'arrangement de ces maisons se sont développés -suivant les besoins du climat et suivant les lois sociales et -religieuses du pays. Les architectes sarrasins se sont toujours efforcés -de construire des maisons où la vie serait supportable pendant les -chaleurs de l'été, et dans lesquelles le sexe faible aurait ses -quartiers spéciaux et privés. Le hall voûté, faisant face au nord, et -ouvrant sur une cour spacieuse, ne convient qu'à un climat chaud. Une -entrée séparée, pour le harem, avec ses pièces ouvrant sur un jardin ou -une cour privée, et la nécessité de bien masquer les fenêtres qui -ouvriraient sur la rue, sont des considérations dont un architecte n'a -pas à s'occuper dans nos pays du nord. Les grillages de bois, -_meshrebiya_, qui permettent de voir ce qui se passe dehors, tout en -étant soi-même invisible, sont employés aussi dans les appartements des -hommes pour tamiser les rayons du soleil, tout en permettant à l'air de -circuler. Si le Coran ne défend pas précisément la reproduction des -objets naturels comme base de l'art décoratif, il ne l'encourage pas. -Mais les croyants ont prouvé à quel point ils sont capables de décorer -leurs maisons d'une façon artistique, malgré ce désavantage. -L'étroitesse des rues permet de rendre visite à un voisin ou d'aller à -la mosquée, en restant à l'ombre, et les grandes cours et jardins -intérieurs assurent l'aération nécessaire des maisons. A mesure que les -gens riches abandonnent cette partie du Caire pour aller habiter les -nouveaux quartiers, les arrangements sanitaires y sont de plus en plus -négligés, ce qui, naturellement, tend à augmenter l'exode. En fait, je -crois que le seul moyen de sauver le vieux Caire d'une ruine complète -serait de le doter d'un système d'égouts modernes. - -Nous longeons maintenant le mur du jardin de Sadaat et, après un ou deux -coudes, nous arrivons à la mosquée Hasan Pacha. Bien que construite -trois siècles après que l'architecture arabe eut atteint sa perfection, -cet édifice n'en est pas moins très artistique. Son style n'est pas -comparable aux chefs-d'oeuvre des XIVe et XVe siècles, mais, -heureusement, le déclin de l'architecture arabe fut aussi lent que ses -progrès eux-mêmes l'avaient été. Je citerai ici une phrase heureuse de -Lane Poole, qui remarque dans son _Histoire de l'Égypte_: «Toute chose, -en Orient, change par degrés presque imperceptibles, et les roues du -Seigneur dans le Moulin Égyptien moulent avec la même lenteur que les -_sakiya_[3] criards des paysans». - - [3] Machines très primitives pour monter l'eau du Nil au niveau des - champs et des fermes. - -[PLANCHE 11: COUR INTÉRIEURE DANS UNE MAISON DU CAIRE] - -L'entourage de cette mosquée ajoute considérablement à son pittoresque. -Chose rare au Caire, l'espace qui s'ouvre devant elle permet de s'en -éloigner suffisamment pour en voir l'ensemble extérieur, ainsi que la -petite école située au-dessus de la _Sebîl_ et un arbre qui paraît avoir -poussé là dans le seul but d'améliorer encore la composition. Le tout -est d'un ton riche et chaud. Les rangées alternées de pierres rouges et -de pierres jaunes, qui sans doute avaient l'air assez cru à l'époque où -Hasan Pacha fut enterré ici, se sont fondues ensemble, quant à la -couleur, d'une façon merveilleuse. Les siècles ont adouci les détails -trop appuyés, qui sont encore bien visibles en haut, quand le soleil de -midi fait ressortir leur dessin, mais à la base, près de l'entrée, ces -détails ont complètement disparu, usés par les fidèles sans nombre qui -ont passé sous la porte. La mosquée paraît en excellent état, et il faut -espérer qu'aucune restauration ne sera nécessaire d'ici à longtemps, -car, si bien que ces travaux soient exécutés, ils enlèvent toujours au -charme un peu de son authenticité. - -Au Caire, il n'est nullement nécessaire de se reporter à des siècles -éloignés pour trouver une belle architecture, car la plupart des -grandes maisons particulières furent bâties d'après les vieux plans -jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, et le très bel exemple de cette -architecture, la maison de Sadaat que j'ai décrite, ne date que de deux -cents ans. Il est difficile en Égypte de définir les époques, car il n'y -a jamais de brusques changements de style, comme, par exemple, la -Renaissance en Europe. Les édifices se ressemblèrent toujours à peu près -et suivirent les mêmes principes jusqu'à l'accession de Mahomet Ali, en -1805. A partir de cette époque, l'architecture arabe ne changea pas, -mais elle cessa subitement et complètement d'exister. Il serait -impossible, je crois, de trouver aujourd'hui un architecte natif du -Caire, ayant la moindre idée de l'art de construire comme l'entendaient -ses aïeux. Les quelques maisons bâties dans ce qu'on appelle le «style -arabe moderne» ont été construites par des architectes européens et ce -sont des chrétiens qui dirigent les travaux de restauration des vieux -monuments. Espérons qu'un jour l'Égyptien découvrira que l'architecture -de ses ancêtres était bien plus belle et bien mieux appropriée à son -climat et à ses besoins que les bâtiments sans nom et sans style qu'on -élève aujourd'hui dans les nouveaux quartiers, et qu'un nouveau Caire, -bâti sur les plans et dans le style de l'ancien, renaîtra, pour le plus -grand bonheur des fidèles de la Beauté. - - * - * * - - - - -_CHAPITRE VI_ - -LA MOSQUÉE IBN-TULÛN - -UN LIEU HISTORIQUE ET LÉGENDAIRE. || UNE MERVEILLE ARCHITECTURALE. || UN -CORTÈGE PITTORESQUE. || MARIAGE A LA TURQUE. || LA MOSQUÉE ABANDONNÉE. -|| LE PUITS DE JOSEPH. - - -Continuant notre promenade dans la direction du sud, en suivant ce que -l'on pourrait appeler «le faubourg Saint-Germain» du vieux Caire, nous -passons devant la mosquée Ezbek-el-Yusefi. Puis, des rues désertes nous -conduisent enfin à la Sharia Tulûn. Les maisons ont de plus en plus -l'air abandonné, et cependant, çà et là, les admirables _mesrebiya_ des -«bay windows» et un portail magnifique nous rappellent que ce quartier -fut autrefois le plus riche et le plus aristocratique de la ville. Mais -voici l'entrée de la mosquée Ibn-Tulûn. On ne peut voir qu'une faible -partie de l'extérieur, car une quantité de maisons en ruines -l'entourent. Après avoir gravi quelques marches, nous passons sous une -arche assez élevée et nous nous trouvons dans la cour intérieure. Ce qui -frappe le plus, au premier abord, c'est l'étendue et la désolation de -cette mosquée; le silence est également saisissant. Pas le moindre son -de la vie extérieure ne parvient ici, et il semble que la poussière des -siècles passés amortisse le bruit des pas. - -Les histoires qu'on raconte au sujet de cette mosquée nous paraissent -moins légendaires, maintenant que nous nous sentons saisis par la magie -du lieu. Le plateau sur lequel nous nous trouvons fait partie de la -chaîne de montagnes _Yeshkur_ qui, depuis les temps les plus reculés, -jouit d'une grande réputation de sainteté. Ce serait ici, en effet, que -Moïse s'entretint avec Jéhovah, et, dit-on, les prières faites en cet -endroit auraient beaucoup plus de chance d'être exaucées que celles -faites ailleurs. Enfin, nous sommes tout près de Kalat-el-Kebsh (le -château du Bélier), où Abraham aurait sacrifié l'holocauste, à la grande -joie de son petit-fils Isaac. - -La façon dont fut obtenu l'argent nécessaire à la construction de cet -édifice touche également au miraculeux. Errant sur les collines -Mokattam, Ahmed Ibn-Tulûn découvrit d'immenses trésors cachés dans une -caverne qu'on appelait le _Four de Pharaon_. Il fit immédiatement le -voeu de dédier cette trouvaille à Allah et de construire une mosquée -assez vaste pour contenir toute la population de sa capitale. Quant à -l'emplacement, il semblait tout indiqué, ici même, en ce lieu sacré, à -l'extrémité du nouveau faubourg El-Kataî, qu'il dominait, loin de la -mosquée Asur et à proximité de son propre palais et des maisons des -Nobles. - -Il chargea les plus grands architectes de faire les plans, mais -immédiatement des difficultés s'élevèrent. Les architectes demandèrent -six cents colonnes qu'ils voulaient se procurer en démolissant des -temples ou des églises chrétiennes. Le grand Émir qui était un homme de -culture, un savant, bon et tolérant, s'y opposa. Cette difficulté fut -surmontée grâce à un plan soumis par un architecte copte qui était alors -prisonnier à El-Kataî. Il proposait qu'on substituât aux colonnes des -piliers de briques durcies au feu avec deux piliers de marbre de couleur -élevés de chaque côté du _Kibla_. Ibn Tulûn fut frappé par la grandeur -et l'originalité de ces nouveaux plans et le prisonnier chrétien fut -chargé de la construction. Cette superbe mosquée, vraiment digne du lieu -sacré sur lequel elle est élevée, fut commencée en 876 et terminée deux -ans plus tard. Elle a contribué plus qu'aucun des autres grands travaux -exécutés sous Ibn-Tulûn, à conserver le nom de celui-ci vivant dans la -mémoire de ses compatriotes. - -Le _Liwan_, ou cloître, qui se trouve du côté sud-est, où est également -la Niche (Kibla) qui regarde dans la direction de la Mecque, est formé -de cinq rangées d'arches (dont une a aujourd'hui disparu), tandis qu'une -double rangée s'aligne le long des trois autres côtés du carré. Le plan -général est celui de presque toutes les mosquées construites du IXe au -XVe siècle, mais un de ses traits caractéristiques est la présence, à -une époque aussi lointaine, de l'arête en pointe. Il y a une légère -courbe intérieure à l'endroit où elle s'élance du pilier, mais qui n'est -pas suffisamment accentuée pour rappeler l'arête mauresque en forme de -fer à cheval. Au coin des piliers, une demi-colonne est placée et sert -de chanfrein. Une arête plus petite remplit l'espace entre les plus -grandes, ce qui allège beaucoup l'effet général et a aussi l'avantage de -réduire le poids que les piliers ont à supporter. Un fort joli motif -court le long des arches et en haut des piliers, adoucissant la sévérité -de l'ensemble. - -[PLANCHE 12: UNE RUELLE DANS LE QUARTIER DE TULUN, AU CAIRE] - -Ces ornementations faites avec l'outil dans le plâtre alors qu'il était -encore humide, ont quelque chose d'étonnamment vivant qu'aucun moulage -selon les procédés ordinaires ne leur aurait donné. La magnifique chaire -de bois sculpté n'est plus, hélas! que le squelette de ce qu'elle fut. -L'endroit fut pendant si longtemps abandonné, sans gardien, que tout ce -qui était transportable fut volé, soit pour être vendu aux -collectionneurs, soit simplement pour faire du feu. Le _kibla_, entouré -d'une arche double supportée par deux paires de colonnes en marbre, est -richement embelli de mosaïques et de pierres précieuses. Ses proportions -sont très belles et c'est un véritable chef-d'oeuvre de couleurs. Les -vieux caractères kufics, copiés du texte sacré, sont très décoratifs. - -On jouit de délicieux points de vue et de charmantes perspectives en se -promenant à l'ombre de ce cloître, le long de la grande cour -ensoleillée. Une très curieuse tour en forme de tire-bouchon, et qu'on -ne peut guère appeler un minaret, s'élève au-dessus des murs dans le -coin nord-est. Il faut en faire l'ascension, car on a, de là-haut, une -vue merveilleuse sur le Caire: presque toute la vieille ville s'étend au -nord; de la masse des maisons s'élèvent partout d'innombrables dômes et -minarets; les uns sont isolés tandis que les autres semblent groupés. -S'il était donné à Ibn-Tulûn de contempler ce spectacle, il aurait -quelque étonnement: de son vivant rien de tout cela n'existait. A part -quelques tentes arabes, il n'y avait pas là une seule habitation et -l'oeil n'apercevait à gauche qu'une vaste solitude marécageuse, -submergée à l'époque du Haut Nil, et à droite le désert de sable. Loin, -loin à l'ouest, l'Émir verrait les Pyramides aussi peu changées que les -monts Mokattam à l'est, mais ce seraient là les deux seules choses qui -lui rappelleraient le pays sur lequel il régna il y a mille ans. -El-Kaluro n'existait pas alors. Tournant ses regards vers le sud, il -chercherait vainement El-Kataî, le faubourg Royal, parmi les tristes -masures actuellement debout. _El-Askar_ a disparu et, seules, les -collines de Babylone indiquent l'endroit où Anir éleva la puissante -«Ville des Tentes» ou Fostât. - -Pour nous, la vue la plus impressionnante est certainement celle de -cette grande mosquée abandonnée qui est là à nos pieds. La vénération -qu'inspirait ce lieu dut y attirer des milliers de fidèles; les -différentes tribus qui formaient l'armée de l'Émir et qui campaient -alentour, devaient remplir l'immense cour, lorsque quelque cheik -renommé venait y prêcher et enflammer leur enthousiasme guerrier. Ici, -Saladin, après avoir vaincu les Croisés, sera venu offrir des actions de -grâce à Allah et lui demander d'assurer définitivement le triomphe du -Croissant et l'humiliation de la Croix. Et cependant, la croyance que -les prières faites en ce lieu sacré seraient plus efficaces que celles -faites ailleurs, n'a pas assuré à cette mosquée une congrégation de -fidèles. L'Oriental, à l'imagination si vive, se figure facilement -qu'elle est hantée par des _Affrits_, et il croit sans doute plus -prudent d'aller prier dans un endroit un peu moins dilapidé et surtout -moins fréquenté par ces êtres désagréables. - -Suivant maintenant la _Sharia Tulûn_ sur un kilomètre environ, nous -apercevons la mosquée Mohamet Ali qui couronne la citadelle. On assiste -toujours à quelque chose d'intéressant quand on flâne dans ces rues: -tous les événements importants de la vie d'un Cairote se manifestent -autant dehors que dans les maisons. Ces petits drapeaux rouges que nous -voyons flotter au travers d'une étroite allée, annoncent un mariage ou -une naissance. Le bruit des hautbois et des tambours nous apprend que -c'est de ce dernier événement qu'il s'agit. Bientôt, une procession, -précédée des musiciens, apparaît dans la rue principale et s'avance -vers cette allée. Le fait qu'un jeune garçon porte l'enseigne d'un -barbier indique qu'on opérera en même temps une circoncision, car chez -les petites gens on célèbre plusieurs cérémonies à la fois afin de -restreindre les dépenses. Deux ou trois chameaux caparaçonnés de draps -d'or et rouges, avec quantité d'ornements suspendus à leur cou, portent -deux tambours, de véritables grosses caisses sur lesquelles le -conducteur perché, les jambes croisées, sur la bosse de sa monture, tape -vigoureusement. Plusieurs voitures suivent, bondées de petits garçons -habillés des couleurs les plus voyantes. Ce sont les amis de l'enfant -qui va faire connaissance avec le barbier, lequel ici, comme autrefois -en Europe, combine son métier de Figaro avec celui de chirurgien. - -S'il s'agit également d'un mariage, une dernière voiture ferme la marche -du cortège; elle contient la fiancée, que des rideaux ou des paravents -cachent jalousement. Quelquefois, on transporte la demoiselle à sa -nouvelle demeure sur une balançoire suspendue entre deux chameaux. -Lorsque les finances de la famille le permettent, une autre bande de -musiciens suit le cortège, mais le plus souvent l'arrière-garde est -composée de toutes les femmes, parentes et amies de la mariée qui, en -signe de joie, émettent un son aigu appelé _el gaharit_. C'est une -longue et dure journée pour la mariée, car, avant la cérémonie, une -procession semblable l'a déjà accompagnée au bain _Zeffet-el-Hammam_. On -exhibe enfin dans les rues tous les meubles de sa nouvelle demeure, sur -de curieux chars à deux roues, très longs et attelés d'un âne. - -Dans les classes plus élevées de la société, on adopte généralement pour -les mariages le cérémonial turc, et les fêtes et réjouissances se -passent beaucoup plus dans les maisons qu'au dehors, mais, quelle que -soit la position sociale du marié, il ne voit jamais les traits de celle -qu'il épouse avant que la cérémonie religieuse ait eu lieu. - -Ma femme et un de mes fils furent invités à un mariage dans le palais -d'un pacha où tout fut réglé «à la turque». Les principaux intéressés et -les membres des deux familles avaient passé la journée entière à -accomplir les importantes formalités, et la plupart des invités -n'arrivèrent qu'entre huit et neuf heures du soir. Ma femme et mon fils, -lequel était alors trop jeune pour que son sexe l'empêchât d'être -admis, furent conduits dans le harem, tandis que je dus rejoindre les -membres mâles de la famille et leurs nombreux amis dans la cour. Une -quantité de lanternes chinoises et de gais oripeaux égayaient la scène; -du café et des cigarettes étaient passés à la ronde, ainsi que des -sorbets et des boissons non alcoolisées, pendant que des musiciens -installés sur une grande plate-forme accompagnaient une Patti du pays. -L'enthousiasme de l'auditoire, qui augmentait avec chaque couplet, fut -vraiment pour moi la seule évidence que nous entendions une grande -chanteuse, et j'avoue que je ne fus pas fâché lorsqu'un domestique vint -m'annoncer que ma femme m'attendait pour rentrer à l'hôtel. Une -meilleure connaissance de la musique arabe me permet aujourd'hui de -mieux l'apprécier, mais pour s'extasier comme le faisaient mes -co-invités égyptiens, il fallait vraiment être du pays! - -J'étais curieux de savoir ce qui s'était passé dans le harem. «La -réunion des dames, me dit ma femme, y était très semblable à ce qu'elle -serait en Europe dans un cas semblable. En effet, le châle de soie noir -qui enveloppe leurs robes, et le _yashmak_ qui cache leurs traits quand -elles sont dehors, avaient été abandonnés.» Malheureusement, ma femme -ne connaissant personne et, ne comprenant pas l'arabe, se sentit plutôt -dépaysée. Mais nous fûmes dédommagés, elle et moi, de notre premier -désappointement par le grand événement de la soirée. Le marié, -accompagné de ses frères et de quelques amis, s'avança vers l'entrée du -harem, et tous cognèrent vigoureusement contre la porte. Lorsque -celle-ci s'ouvrit, le jeune homme, que le bonheur attendait enfin, dit -adieu à ses compagnons et pénétra seul. La mariée voilée l'attendait, et -là, en présence de ses parents à elle, il découvrit son visage et, pour -la première fois, put contempler les traits de celle qui était sa femme. -Les personnes présentes jugèrent alors discret de se retirer et les -voitures furent appelées. - -Arrivant au bout de la rue où nous avons eu la bonne fortune de -rencontrer la procession, nous traversons la Place Rumeleh et commençons -la montée de la rampe qui conduit à la citadelle. Quel merveilleux site -Mohamet Ali choisit là pour sa mosquée et sa tombe! Si l'on tient compte -de l'époque de la construction, le milieu du siècle dernier, il est -vraiment remarquable que l'extérieur soit en aussi bon état. Tout en -regrettant que l'architecte, au lieu de s'inspirer des grandioses -monuments que cette mosquée domine, ait copié une mosquée de -Constantinople, nous devons nous estimer heureux qu'il n'ait pas été -chercher son modèle à Paris ou à Londres! La Madeleine, si admirable à -Paris, eût été ici aussi déplacée que l'est cette «imitation d'un -boulevard parisien», la Sharia Mohamet Ali, qui conduit à la mosquée. -Les touristes sont toujours amenés ici, même s'ils n'ont qu'une seule -journée à passer au Caire, et la plupart semblent vraiment s'intéresser -au prix que coûta le marbre employé à l'intérieur, ou les lustres dignes -d'une salle de bal, qui sont suspendus au dôme. Contentons-nous -aujourd'hui de jeter un coup d'oeil sur l'extérieur et d'admirer la vue -alentour: de ce nouvel observatoire, nous pouvons contempler un nouveau -groupement des dômes et des minarets qui se détachent brillamment -au-dessus de la masse jaunâtre des maisons. Nous pouvons suivre des yeux -le Nil, depuis l'horizon lointain, au sud, jusqu'au point où il se perd -dans le Delta formé depuis des siècles sans nombre par un limon fertile. -La bande verte qui, de chaque côté, court parallèlement à la rive, -s'élargit ou se resserre, marquant le terrain couvert pendant -l'inondation par les eaux qui lui donnent la vie. Nous voyons de -nouveau les Pyramides qui se détachent au-dessus des monticules du -désert de Libie, et nous nous promettons de revenir ici, un soir, quand -le soleil sera moins haut, pour voir cet astre splendide disparaître à -l'ouest. - -[PLANCHE 13: UNE RUE PRÈS DE LA CITADELLE, AU CAIRE] - -La mosquée abandonnée, Gamia Ibn Kâlâun, est cachée par sa voisine plus -moderne et plus prospère. Dernièrement encore, elle servait de dépôt -militaire et avant cela de prison. Le dôme s'est écroulé et les beaux -marbres de couleur qui ornaient l'intérieur ont disparu. Cependant, ce -qui reste montre qu'elle fut digne du grand Sultan Mamelouk qui la fit -élever. Le palais d'El-Nasir qui s'élevait autrefois à côté, avec son -fameux «Hall des Colonnes», fut détruit pour faire place à la mosquée de -Mohamet Ali. - -A peu de distance dans la direction sud-est, nous trouvons le puits de -Joseph, «Bir Yûsuf». La tradition veut que Joseph ait été jeté dans -cette fosse par ses frères, et bien que la tradition se trompe de -quelque 500 kilomètres, l'histoire n'en est pas moins fermement acceptée -par beaucoup de gens, et les guides la répètent avec solennité aux -touristes. Si ce puits n'a en réalité rien de commun avec le Joseph de -l'Histoire Sainte, il est, d'autre part, intéressant d'apprendre qu'il -doit son nom à «Salâhedden-Yûsuf», le Saladin des croisades, lequel, au -XIIe siècle, construisit la citadelle. - - * - * * - - - - -_CHAPITRE VII_ - -LA MOSQUÉE DU SULTAN HASAN - -LE PLUS BEAU MONUMENT DU CAIRE. || L'EXODE DES LAMPADAIRES. || LE -SUPPLICE D'UN ARCHITECTE TROP GÉNIAL. || ENTERREMENTS ET PLEUREUSES DE -PROFESSION. || LA MOSQUÉE BLEUE. - - -Dirigeons-nous à présent vers la mosquée au dôme gris qui s'élève de -l'autre côté de la place. C'est là non seulement le plus beau monument -du Caire, mais le spécimen le plus parfait qui existe de l'art sarrasin. -Elle fut construite sous le Sultan Hasan, en 1356, pour servir de -_Medreseh_ ou _Collège de Théologie_, mais elle est devenue depuis une -mosquée de congrégation. Nous avons déjà vu une belle mosquée, celle de -Ibn-Tulûn, construite dans le but de recevoir une nombreuse congrégation -dans sa vaste cour intérieure. Les _medresehs_ étant construites à -l'intention des étudiants, il n'était pas nécessaire de sacrifier tant -de place aux fidèles, mais il fallait avant tout considérer les besoins -des professeurs et conférenciers et songer au logement des élèves. Le -dôme, bien plus important ici que dans les autres mosquées du Caire, -n'appartient pas à la mosquée elle-même: il recouvre une tombe. Il y a -au Caire beaucoup de monuments religieux servant de dernière demeure à -leur fondateur, et l'on a pris à tort l'habitude de considérer ces -mausolées recouverts d'un dôme comme faisant partie d'une mosquée. - -Le plan en forme de croix de la mosquée du Sultan Hasan n'est pas -visible de l'extérieur, les angles étant occupés par des constructions -qui renferment les divers appartements d'un collège. Le grand mur qui -longe la rue n'est percé çà et là que pour éclairer ces appartements. La -simplicité de cette façade fait ressortir la beauté de la corniche qui -court tout le long du bâtiment. L'ornementation en forme de stalactites -coupe les lignes horizontales à la projection de chaque assise de -pierres, et la nudité du mur sous la corniche est embellie par les -ombres que celle-ci projette. A midi, ces ombres s'étendent sur presque -toute la surface du mur jusqu'à l'angle où celui-ci est exposé plus -directement au soleil. Ici, les ombres s'arrêtent brusquement comme si -elles craignaient de violer le contour du magnifique portail sous -lequel nous allons pénétrer. - -Après avoir monté quelques marches, nous nous trouvons sur le palier -d'où cette immense niche s'élève à 22 mètres au-dessus de notre tête. -L'arche en forme de voûte semi-sphérique se dresse en 12 rangées de -pendentifs; de délicates petites colonnes arrondissent les angles près -de la base, ainsi que les niches cintrées qui se font face de chaque -côté de la porte. Un cadre de ravissantes arabesques, des panneaux et -des médaillons décorés de dessins géométriques finement taillés, ornent -cette porte majestueuse. - -Ayant franchi un vestibule voûté, puis deux passages, nous arrivons à -une porte où le gardien nous remet des pantoufles, afin que nos bottines -ne souillent pas les planchers, et nous pénétrons dans le _Salin_, ou -cour intérieure. Incontestablement, ce qui impressionne le plus, ce sont -les quatre arches colossales qui séparent cette cour du transept; elles -donnent une impression de grandeur bien supérieure à ce que l'ensemble -est réellement. Selon l'habitude, la fontaine pour les ablutions se -trouve au centre de la cour, et il y a ici une autre fontaine plus -petite, pour l'eau potable. Le _liwan_ ou sanctuaire est un peu -surélevé et couvert de nattes et de tapis à prières. La _dikka_ ou -chaire, d'où le Coran est lu, est en pierre et repose sur de gracieuses -colonnes. La _Mihrab_ ou _Kibla_, niche sacrée, est à l'extrémité du -bâtiment, tournée vers la Mecque, et à côté du pupitre de pierre. - -J'eus la bonne fortune de pouvoir peindre le sanctuaire (tel qu'il est -reproduit ici) avant que les travaux de restauration ne fussent -commencés. Je ne doute pas que ces travaux ne soient accomplis -d'excellente façon, mais il faudra quelques années pour que le neuf -s'harmonise avec l'ancien. - -Dix ans plus tard, je fus empêché de peindre de nouveau dans cette -mosquée par les échafaudages et le bruit que faisaient les ouvriers. De -grands morceaux de la fresque, légère comme une toile d'araignée, avec -ses inscriptions kufiques, jonchaient le sol en compagnie des pierres -moulées et coloriées qui devaient être nettoyées et retaillées avant -d'être cimentées à leur place, travail nécessaire sans aucun doute, et -d'ailleurs dirigé d'une façon fort habile. Puisqu'on en est là, il -serait à souhaiter qu'on fît un peu plus encore et qu'on remît en place -les magnifiques lampadaires de bronze qui, à différentes époques, ont -été enlevés de là. Quelques-uns, et des plus beaux, sont actuellement -au Musée arabe, mais ils seraient beaucoup plus à leur place ici. -L'argument si souvent employé que les objets de valeur courent le risque -d'être volés dans les mosquées, ne saurait s'appliquer à des objets -d'art pesant plus de 1 000 kilogrammes! Quelques-uns de ces lampadaires -qui sont catalogués dans les musées, ont été remplacés dans les mosquées -par des lampes qui feraient honte à un cirque de saltimbanques! - -[PLANCHE 14: LE SANCTUAIRE DE LA MOSQUÉE DU SULTAN HASAN] - -Une porte qui ouvre à gauche de la _Kibla_ conduit au mausolée du Sultan -Hasan, au milieu duquel se trouve son sarcophage. Le dôme qui, du -dehors, est le trait saillant de l'ensemble, forme la voûte sépulcrale. - -Ce fut un monarque vraiment indigne que ce Sultan qui dort dans ce -majestueux tombeau. Nous lui pardonnons beaucoup en considération de ce -merveilleux monument, mais nous ne pouvons oublier l'effroyable manière -dont il récompensa le génie qui en fit les plans. Craignant que -quelqu'un d'autre n'employât son architecte et ne lui fît construire un -monument qui éclipserait celui-ci, il n'hésita pas à lui faire couper la -main! - -Malgré l'époque orageuse à laquelle il vécut, ce cruel Sultan réussit à -consacrer beaucoup de temps et d'argent à la construction de mosquées, -de collèges et de couvents. Au Caire seulement, on en compte dix-neuf -qu'il fit élever pendant les dix années de son règne--record -extraordinaire pour un tyran cruel et débauché. Il est probable que -beaucoup de ses sujets se réjouirent lorsqu'il mourut de mort violente, -lui qui s'était servi de la violence pour faucher tant d'existences! -Quelques jours avant qu'il fût assassiné, un des minarets s'écroula, -écrasant 300 enfants qui jouaient dessous. Il ne reste plus qu'un seul -minaret, des trois construits à cette époque. En 1660, le grand dôme -s'effondra et fut remplacé par celui qui existe aujourd'hui. - -Pendant les règnes difficiles des derniers successeurs d'Hasan, des -canons furent fréquemment montés sur le toit en terrasse de la mosquée. -En temps de paix, au contraire, on raconte qu'une corde était tendue de -l'un des minarets au bastion de la citadelle, et que le Blondin de -l'époque y donnait des représentations pour la plus grande joie de la -population. - -En face de la mosquée du Sultan Hasan, s'élève la mosquée inachevée, -Refâiyeh, du nom d'une secte de derviches. Elle renferme le caveau de la -famille d'Ismael Pacha. - -[PLANCHE 15: LA TOMBE-MOSQUÉE DE ARBOUGHAN, AU CAIRE] - -Retournons vers l'entrée de la citadelle et descendons la -Sharia-el-Magar. Une petite mosquée abandonnée, au dôme cannelé, nichée -entre ses minarets, offre au regard un tableau charmant. Un peu plus -bas, une vieille maison s'est suffisamment écroulée pour laisser -entrevoir une _mosquée-tombeau_, de peu d'importance, mais tout à fait -gracieuse, avec un minaret dont deux étages n'existent plus. C'est une -composition attrayante, et l'ombre d'un portail à bonne distance invite -l'artiste à s'asseoir et à prendre ses pinceaux. - -C'est un coin riant, plein de clarté et de gaieté, bien que, vu la -proximité d'un grand cimetière, pas une matinée ne s'écoule sans que de -nombreuses processions funéraires ne remontent la rue. Ces processions -sont généralement précédées par un certain nombre de mendiants, souvent -des aveugles, qui, tristement, chantent leur profession de foi: «_La -ilâha ill allâh wu Muhammed rasul allâh_»; ces pauvres gens sont suivis -par les parents mâles du mort, des derviches portant des bannières, des -jeunes garçons chantant de leur voix grêle des versets du Coran, et -enfin du Coran lui-même porté sur un plateau couvert d'un morceau -d'étoffe de couleur. Le cercueil ouvert vient ensuite, porté par les -amis du défunt. A la tête du cercueil qui est toujours à l'avant, il y -a, si c'est un homme qu'on enterre, un turban posé sur un support de -bois. Les femmes ferment la marche, les parents du défunt ayant -généralement une bande de mousseline bleue autour de la tête. Souvent -aussi elles agitent un morceau d'étoffe bleue, et le bruit des sanglots -des unes est étouffé par les lamentations des autres. Souvent aussi des -_pleureuses de profession_ sont employées et les gémissements étranges -qu'elles poussent sont très émouvants, quand on ne sait pas que c'est _à -tant par heure_. Cette habitude est du reste contraire à la Loi du -Prophète, mais elle date d'une époque tellement reculée que les -interdictions n'ont sur elle aucun effet. Les hommes ne portent aucun -signe de deuil, arguant qu'il serait injuste et égoïste de plaindre un -être qui est mort dans la Foi et qui est bien plus heureux au ciel que -sur la terre. Cette raison est logique, mais elle ne touche évidemment -pas les femmes qui rivalisent entre elles à qui exprimera le plus -bruyamment son chagrin. Il est également difficile de concilier avec cet -argument la présence des _pleureuses de profession_, payées par les -hommes. - -Je demandai là-dessus une explication au fidèle Mohammed. Il me répondit -que c'était très mal de la part des femmes et que certainement le feu -de l'enfer les punirait. Après quoi, il haussa les épaules d'une façon -qui indiquait l'inutilité de lutter contre de vieilles traditions -_maalesh_. Quant aux _pleureuses_, elles font là un piètre métier: -passer sa vie à hurler en ce monde pour quelques centimes, avec la -perspective d'être horriblement punie dans l'autre, doit manquer de -charme! En tout cas, l'ancienneté de cette coutume est prouvée par -certaines peintures sur les murs des tombeaux à Thèbes. - -Pendant le temps que je passai à peindre sous cette porte, j'eus -l'occasion de voir les funérailles de plusieurs Saints réputés, et le -silence religieux n'était alors interrompu de temps en temps que par des -voix qui murmuraient doucement les versets du Coran. - -A gauche de mon aquarelle, s'élève le minaret de la mosquée Aksunkur, -laquelle vaut vraiment la peine d'être visitée. Elle fut construite par -un des fils de El-Nasir, vers le milieu du XIVe siècle, et fut restaurée -trois cents ans plus tard par Ibrâhîm Agha. C'est du reste le nom de -celui-ci qu'elle porte aujourd'hui. On l'appelle quelquefois aussi la -_Mosquée Bleue_, en raison de la couleur des tuiles dont Ibrâhîm se -servit pour la décoration intérieure, et qui, par leur beauté, attirent -bien des artistes. On ne se lasse pas, en effet, d'admirer cette -merveilleuse teinte bleue, qui, sous le jeu du soleil, tire tantôt sur -le vert et tantôt sur le violet. - -Le sanctuaire de toute mosquée est placé au sud-est, c'est-à-dire face à -la Mecque, et est éclairé dans le sens opposé par une galerie à -colonnade. Par conséquent, les rayons du soleil n'y pénètrent que tard, -alors qu'ils ont perdu de leur force, à l'exception quelquefois d'une -petite raie lumineuse qui, se glissant à travers les vitraux d'une -fenêtre, vient caresser une colonne et lui donner les couleurs des -petits morceaux de verre qu'elle traverse. Il fait donc ici beaucoup -plus frais que dans la cour brûlée par le soleil. On peut se dispenser -de recouvrir ses bottines des pantoufles que le gardien vous offre, en -entrant pieds nus, ce qui est fort agréable; et, à cette distance de la -rue, on peut également et avec joie quitter sa veste et son gilet. - -Il est préférable de ne pas travailler dans le sanctuaire au moment de -la prière, mais on trouve alors un charmant sujet dans les palmiers qui -jettent leur ombre sur le dôme de la fontaine, et la pièce aux tuiles -bleues, où se trouve le sarcophage d'Absunkur, est un des endroits -les plus pittoresques du Caire. - -[PLANCHE 16: L'INTÉRIEUR DE LA MOSQUÉE BLEUE, AU CAIRE] - -Après le _Sala_, nous pouvons retourner au sanctuaire pendant que les -fidèles remettent leurs pantoufles. Excepté le vendredi, il ne semble -pas y avoir de services réguliers. Les hommes sont en ligne devant la -_Kibla_ et se prosternent, tout en récitant certains versets du Coran. -Les femmes ne viennent jamais à ces prières, ce qui explique sans doute -l'idée fausse entretenue en Europe que les Mahométans ne reconnaissent -pas d'âme aux femmes. Un Musulman, après avoir assisté à nos services -religieux, dont souvent tout le public est féminin, pourrait alors tout -aussi justement prétendre que chez nous les femmes seules ont une âme. -Les relations sociales entre hommes et femmes obligent ces dernières à -dire leurs prières à part, mais elles sont tenues d'observer également -le jeûne du Ramadan, et il serait bien injuste qu'elles ne dussent pas, -elles aussi, être un jour récompensées!... Si sévère est ce jeûne -qu'elles ne peuvent s'y soustraire que lorsqu'elles nourrissent un -enfant, et encore faut-il, dans ce cas, qu'elles fassent un jeûne -équivalent dès que l'enfant est sevré. De temps à autre, une femme se -glissera dans une mosquée après le départ des hommes, pour visiter le -sanctuaire d'un Saint préféré, et tel Saint à qui l'on prête une -puissance merveilleuse pour rendre les femmes fécondes est très honoré. - -La rue où se trouve cette mosquée est particulièrement intéressante, non -qu'il y ait là des monuments remarquables, mais parce qu'elle n'a pas -tant souffert que d'autres de l'influence européenne. Lorsque nous -arrivons à la mosquée El Merdani, nous nous retrouvons dans un quartier -qui nous est familier et nous apercevons de nouveau les beaux minarets -de Muaiyad. Laissant à droite la porte _Bab Zuwêlêh_, après nous être -assurés d'un rapide coup d'oeil que le vieux Saint en haillons et sa -lance y sont toujours, nous voyons à notre gauche une petite mosquée -sans prétention dont l'entrée est au faîte d'un escalier. Je dis -_mosquée_, parce que c'est l'habitude de donner ce nom à tout édifice -qui se rattache au culte musulman, mais je n'ai jamais pu découvrir à -quoi servait le monument en question ici. A l'intérieur, nous traversons -un petit cloître et quelques marches nous conduisent à une cour -ravissante. Deux des côtés sont couverts de tuiles et au centre s'élève -une jolie _Kibla_, niche à prière, le seul signe qui nous indique que -nous sommes dans une enceinte religieuse. Des arbres et le derrière des -maisons du Bazar des Tentes s'élèvent au fond, et des femmes voilées -entrent, sortent, disparaissent derrière la niche. - -Pendant que je travaillais, le fidèle Mohammed Brown m'informa qu'un -Saint était enterré dans cet endroit et que les femmes allaient dire -leurs prières auprès de son sanctuaire, mais je ne pus rien apprendre de -plus. J'aurais peut-être trouvé un charmant sujet derrière ces tuiles, -mais je craignis qu'il fût indiscret de pousser mes recherches -jusque-là. Aucun guide, aucun ouvrage sur l'architecture arabe ne parle -de ce délicieux endroit. - -D'ici, il nous est aisé de rejoindre l'avenue Mohamet Ali, près du musée -arabe, et de retourner au coeur du quartier européen. - - * - * * - - - - -_CHAPITRE VIII_ - -AU HASARD DES RUES - -LE QUARTIER JUIF. || LE MURISTAN DE KALAUN. || LE DÉPEÇAGE D'UN CHAMEAU -VIVANT. || DEUX PORTES MONUMENTALES DU XIe SIÈCLE. || GUIGNOL ÉGYPTIEN. -|| AUTOUR D'UN CIMETIÈRE. - - -Partant du Rond-Point, sur le _Muski_, vers l'endroit où cette rue est -traversée par le Khalîg, un chemin, à gauche, nous mène au -Derb-el-Jehûdûpeh, qui est la rue principale du quartier juif. Quoique -non confinée dans le Ghetto, la même race habite pourtant encore cette -partie du Caire. L'apparence des maisons et de leurs habitants ne -diffère que peu de celle des quartiers arabes. On rencontre quelques -hommes en vêtements européens, mais ils ne sont là sans doute que pour -affaires et demeurent dans les quartiers plus modernes. Les femmes -juives ont cessé de voiler leur visage, maintenant que le Musulman est -accoutumé à voir les dames _Firangi_, et que cette infraction choque -par conséquent moins ses sentiments; mais il y a peu d'années encore, -toutes les femmes coptes et juives portaient le _yashmeh_, non point -tant pour satisfaire à une obligation religieuse, que comme un moyen de -protection contre l'indiscrétion des hommes. On trouve plus de traces du -sang sémite dans le Cairote que dans le _fellah_; mais ce n'est que par -d'infimes détails de l'habillement qu'on peut distinguer le juif du -Musulman. - -L'arabe--langue commune à tous deux--étant assez rapproché de l'hébreu, -est parlé avec le même accent; pourtant, quelque légère que soit la -différence, l'Arabe sait toujours reconnaître le _Ychûdî_, même lorsque -ce dernier a embrassé la religion musulmane. - -Le quartier juif s'étend derrière le bazar du Nahâssîn, où nous -pénétrâmes en une autre occasion. Nous le laissons à notre droite et -nous entrons dans une cour en ruines du Mûristan de Kalâûn. Par une -circonstance bizarre, un dispensaire moderne y a été installé, et les -malades, en attendant que le docteur indigène puisse leur prodiguer ses -soins, se souviennent peut-être du temps où ce Mûristan était le grand -hôpital du Caire. Saladin devança la grande oeuvre du sultan Kalâûn de -plus d'un siècle. L'Hispano-Arabe, Ibn Yubeyr, qui visita le Caire au -XIIe siècle, a fait de son voyage un récit détaillé, et dans -l'excellente traduction de M. Guy Le Strange, nous lisons que Saladin -«fut poussé à l'oeuvre méritoire, uniquement par l'espoir de la grâce de -Dieu et d'une récompense dans le monde à venir.» - -[PLANCHE 17: LA TOMBE DE IBRAHIM-AGA] - -«Ce grand palais, spacieux et magnifique», pour citer une fois de plus -l'Espagnol, ne survécut pas de beaucoup au bon Sultan, car tout ce que -nous voyons du bâtiment présent, fut érigé par Kalâûn durant le siècle -suivant. Certaines parties en sont en ruines, mais on retrouve encore -les traces des salles distinctes, affectées aux maladies alors connues. -Un large corridor conduit au portail imposant qui fait face au Bazar des -Cuivres. A gauche de ce corridor, vous entrez dans le vestibule du -tombeau du fondateur. Ce vestibule et la chambre du tombeau sont en ce -moment entre les mains des ouvriers occupés à les restaurer. La -simplicité du vestibule, avec sa haute arcade de bois vert, est aussi -tentante à peindre que la sombre richesse du grand mausolée. Des groupes -d'étudiants s'attardent dans le vestibule, accroupis sur les nattes, -écoutant quelque _ulama_ qui explique des textes du Coran. Près du -tombeau, quelques vêtements de Kalâûn sont suspendus. On leur attribue -un miraculeux pouvoir de guérison, et bien des malades essaient la cure -avant d'avoir recours au _hakim_ à demi _firangi_, qui est chargé du -moderne dispensaire de la grande cour. La niche de prières est peut-être -la plus belle du Caire; elle était en presque parfait état de -conservation lorsque j'essayai de la peindre il y a quelques années. -Espérons que les ouvriers cesseront bientôt de troubler la solennité de -ce lieu. - -Le Mûristan de Kalâûn est le monument le plus important de la seconde -moitié du XIIIe siècle; on tient naturellement à le conserver en parfait -état, et l'intelligence dont Herz Bey a fait preuve dans tous les -travaux à lui confiés nous fait espérer qu'on accomplira ici une oeuvre -de préservation, plutôt qu'un travail de restauration. - -Passant sous le portail de marbre blanc et noir, nous suivons le -Nahâssîn, jusqu'à ce que nous arrivions au Sebîl d'Abder-Rahmân, après -avoir laissé à notre gauche les belles tombes-mosquées de Bâb-el-Nasr et -Barkûh. Ici, nous avons de nouveau toute la perspective de cette rue -enchanteresse, avant de descendre par les prés étroits qui conduisent au -Gamâlîyeh. Un chameau chargé de _tumbâh_ (tabac fort qu'on fume dans -les nargîlehs) peut si bien obstruer le chemin, que, si vous n'êtes pas -capable de passer sous les paniers, vous n'avez plus qu'à vous blottir -sous quelque porte et attendre que l'animal ait disparu. Deux ou trois -grands _khâns_ de ces rues étroites m'ont l'air de réaliser de mauvaises -affaires, car la cigarette remplace le nargîleh, et le _tumbâkiyeh_ -semble tombé en désuétude, le métier étant poussé vers d'autres voies. - -La rue principale dans laquelle nous nous trouvons à présent est aussi -animée et vivante que le Nahâssîn, mais de plus pauvre aspect. Ses -magasins semblent moins prospères, les robes soyeuses des marchands -riches y font place aux _gabahrehs_ de coton bleu, et la distinction -bourgeoise de la rue que nous venons de quitter devient ici un désordre -presque sauvage, mais artistique. A un angle de la route, l'entrée d'un -spacieux _khân_ offre la place rêvée pour faire une esquisse, tandis que -deux bancs de pierre, de chaque côté de l'entrée, semblent avoir été -disposés là tout exprès pour supporter le bagage d'un artiste, et cela -explique peut-être les nombreux croquis de ce Gamâlieh pris de ce même -endroit. On est un peu au-dessus de la foule, et l'angle de la muraille -vous protège contre le flot de curieux toujours montant. Enfin pendant -que l'on peint cette rue avec, au centre, la mosquée de Bîbars, on peut, -de ce coin, faire d'intéressantes silhouettes de passants. - -Je fus témoin d'un curieux fait lors de ma dernière visite à cet -endroit. Un homme conduisant un chameau, appelait chaque boutiquier sur -son passage. L'animal n'étant point chargé, je ne pouvais comprendre le -manège de l'homme. De temps à autre, quelque marchand semblait -s'intéresser à la bête, tâtait sa bosse ou son cou; alors seulement je -compris que le chameau était à vendre, mais quand il passa auprès de -moi, je découvris de plus que la bête était vendue au morceau et que -chaque morceau était marqué à la craie. Quelle était la différence de -prix entre une livre de cuisse et une livre de bosse?... Je ne le sus -point, mais écoeuré par cette sorte de dépeçage d'un être encore vivant, -je résolus de devenir végétarien,..... résolution que j'observe -strictement en dehors de mes repas. - -Comme nous suivons le Gamâlîyeh, les signes de décadence deviennent de -plus en plus visibles. De belles vieilles maisons sont habitées par des -mendiants, les _meshrebiya_ tombent en lambeaux et sont même souvent -remplacées par des rideaux en toile de sac, là où un boutiquier a des -marchandises valant encore la peine d'être protégées contre le soleil. -Les maisons des petites rues sont de simples ruines, et l'on a peine à -comprendre la prospérité croissante de l'Égypte, lorsqu'on assiste à -cette décadence des bâtiments et des êtres dans une si grande partie du -Caire. - -[PLANCHE 18: EL-GAMALYEH, AU CAIRE] - -Le Gamâlîyeh se termine à Bâb-el-Nasr, ou Porte de la Victoire, qui, -ainsi que Bâb-el-Futûh, ou Porte de la Capture, fut érigée durant la -seconde moitié du XIe siècle, par le fameux vizir Bedr-el-Yamali. La -mosquée de Hâhim, d'un siècle plus récente, remplit presque l'espace -compris entre ces deux portes. Napoléon, se rendant compte de l'avantage -de cette position, y fit camper une partie de ses troupes, en 1799. - -Ces deux portes, ainsi que le Bab-Zuwêleh, ont intrigué nombre -d'archéologues. Leur style n'est point sarrasin: M. Van Berchem, qui -étudia tout spécialement la vieille enceinte de la ville, attribue ces -édifices aux Templiers; mais la première croisade n'ayant eu lieu que -dix ans après l'érection de ces portes, l'influence des Croisés semble -douteuse. Van Berchem découvrit des marques conventionnelles d'artistes -grecs, qui expliquent quelque peu l'apparence byzantine des portes, et -le vizir Bedr étant Arménien, il est fort probable qu'il chercha des -architectes parmi ses compatriotes. Ces portes nous intéressent -davantage au point de vue pictural, mais il est difficile de rendre -d'une façon satisfaisante leur beauté majestueuse. - -La mosquée en ruine d'El Hâhim, qui occupe tout l'angle du rempart, -entre les deux portes, est moins remarquable que celle d'Ibn Tulûn, à -laquelle elle ressemble d'ailleurs; mais elle offre un sujet de tableau -plus pittoresque grâce à une grande cour qui, avec ses tentes de -Bédouins et ses chameaux, complète la note orientale. Le nom d'El Hâhim -augmente l'intérêt du lieu. Je suis tenté de reproduire ici ce que -Stanley Lane Poole dit au sujet de l'extraordinaire Calife dans son -_Histoire du Caire_, mais ce charmant livre étant à la portée de tous, -le mieux est de le recommander chaudement à mes lecteurs. - -Dans un espace vide, voisin du Bâb-el-Nasr et d'un grand cimetière -mahométan, on peut souvent contempler les ébats de _Karakush_, lequel -correspond à notre Guignol. Sa troupe se compose généralement d'un -homme, d'un petit garçon, d'un chien et d'un singe. L'usage généreux -d'un gourdin maintient la foule à la limite jugée nécessaire aux -évolutions des artistes. Les plaisanteries, qui datent probablement du -temps où l'Islamisme envahit l'Égypte, ne perdent rien de leur saveur à -être constamment répétées, et il est réjouissant d'entendre les francs -éclats de rire qui les accueillent. Ces farces sont certainement plus -grossières que ne le supporterait un public anglais, mais il faut les -juger d'un autre point de vue. Les sous-entendus, les demi-mots sont -considérés ici comme un jeu innocent, et quelque court-vêtues que soient -les plaisanteries de _Karakush_, elles le sont moins encore que ce qu'il -est possible de voir et d'entendre dans les quartiers modernes du Caire. -_Karakush_, dont le nom seul fait sourire les Cairotes, ne fut pourtant -pas un personnage comique en son temps. On le cite comme un des fidèles -émirs de Saladin, et son seul acte, peu humoristique du reste, fut de -repousser les Croisés, dont la visite lui sembla une impertinence. - -Notre Guignol ne manquerait certes point ici de modèles pour ses -_Esquisses préhistoriques_. Les jours de fêtes religieuses, de larges -tentes sont installées contre les murailles, et tous ceux qui viennent -applaudir _Karakush_, peuvent également être témoins d'un _Ziter_. Une -douzaine de derviches, rangés en ligne, attendent le signal d'un chef. -Ce signal donné, ils commencent à se balancer en avant et en arrière, en -répétant le nom d'Allah. Peu à peu le mouvement s'accélère, se -précipite, devient furieux; ils semblent perdre conscience de tout, -jusqu'à ce que, la limite de l'endurance humaine étant atteinte, ils -tombent, rompus, brisés, comme en extase. - -Le grand cimetière qui, d'un côté, limite cette place, et empiète même -dessus par-ci par-là, ne trouble en rien la gaîté de l'assemblée. -Éparpillées, libres de toute muraille, les tombes servent de sièges, à -moins que des gamins ne s'exercent sur elles au saute-mouton. Parmi ces -tombes, nous retrouvons celle de Burkhardt, le grand voyageur -orientaliste, qui mourut en 1817. Les Arabes le connaissent sous le nom -de Cheik Ibrahim. - -En suivant le mur de la cité sur 200 ou 300 mètres, vers l'est, où il -tourne brusquement vers le sud, nous laissons le cimetière derrière -nous, et, contournant des monceaux de détritus, nous dépassons à notre -gauche le dôme du tombeau du Cheik Galal et découvrons les tombes des -Califes. Cette cité des morts offre un tableau impressionnant, que ce -soit en plein midi, dans la gloire dorée du soleil, ou vers le soir, -quand les lueurs rosées du couchant se jouent sur les dômes et les -minarets, et que les maisons en ruines, à leur pied, se fondent dans -l'ombre violacée que projettent les hautes collines. Du sommet d'une de -ces collines, on a une merveilleuse vue des tombes. Autrefois chaque -tombe-mosquée entretenait plusieurs gardiens qui demeuraient dans le -voisinage. - -On retrouve également dans cette cité morte des ruines de Khâns, qui -rappellent maints métiers. Ses fontaines et ses bains prouvent également -qu'on avait à y subvenir aux besoins d'une population considérable. Ces -tombes furent bâties pendant le XIIIe siècle et les deux suivants, ainsi -que les mausolées des Mamelouks bohrites et circassiens qui régnaient -alors sur l'Égypte. Les premiers Califes furent ensevelis dans ce qui -est aujourd'hui le centre du Caire, et qui, de leurs jours, se trouvait -en dehors de la capitale, celle-ci étant alors plus au sud. Le Khan -Khalîl se trouve aujourd'hui dans l'ancien lieu de repos, et l'on assure -que, lorsqu'il fut érigé, les ossements des Califes furent emportés et -ajoutés aux monceaux de détritus! - -L'une des premières tombes dont nous approchons--_El Seb'a Benat_,--les -sept soeurs--est une preuve que d'autres que les Mamelouks reposent là. -Mais je ne pus jamais établir l'identité de ces sept dames. Continuons -par une des tombes situées à l'est du groupe, celle du sultan Kâit Bey. -La tombe du sultan Barbûk, à notre gauche, a deux jolis dômes et une -paire de beaux minarets. Les ornements qui couvrent les dômes méritent -un examen tout particulier. Le plan général des tombes diffère peu et, -en les examinant de plus près, on est surpris de la richesse et de la -variété des détails. Le mausolée de Kâit Bey est certainement le plus -beau, avec son minaret élancé et son dôme dont la richesse surpasse -celle de tous les autres. Il a tout l'aspect d'une mosquée -congréganiste; au-dessus de la fontaine, à gauche de la grande entrée, -qui est ornée de portes décorées de magnifiques bronzes, se trouve la -salle d'enseignement que supportent de gracieuses arcades, la cour -centrale, ouverte, le _Hirâu_, ou sanctuaire, avec ses tapis de prière -et sa chaire tournée vers la Mecque, enfin le dôme contenant le sépulcre -du Sultan. - -Mais nous voici au Sharia-esh-Sharawâni, qui fait suite au Muski et -conduit au quartier européen. Un tramway partant d'El Atâba-Khadrâ, près -du Bureau Central des Postes et Télégraphes, se dirige vers le quartier -connu comme le Vieux Caire ou Masr-el-Atika; il suit le boulevard -Abd-ul-Aziz et tourne vers le Nil; et, de l'endroit où le pont -Kasr-en-Nil coupe la rivière, nous suivons les rails jusqu'au point -terminus, 200 ou 300 mètres plus haut. Une végétation luxuriante dérobe -tant bien que mal à la vue les laides villas modernes dont est parsemé -le vieux Caire, mais, à tout prendre, cette partie de la ville, vue du -tramway, est bien moins intéressante que d'autres quartiers auxquels -conviendrait mieux le nom de Vieux Caire. - -Nous longeons le bazar à gauche de la grand'route, traversons les voies -du chemin de fer et, en haut d'un pré étroit, une porte que nous -franchissons nous conduit à la muraille d'enceinte de la forteresse de -Babylone. Les ruines de divers bâtiments cachent trop ce qui reste de -l'antique château, pour nous permettre de juger de son importance. Les -habitants de ce quartier semblent fuir les étrangers; peut-être est-ce -la peur atavique d'une invasion ennemie? Après s'être pourtant assurés -de loin que nous ne sommes rien de plus redoutables que de simples -_Sawarhine_, et alléchés par la perspective d'un _bakschish_, quelques -êtres se montrent et nous suivent jusqu'à l'église de Saint-Georges ou -Mâri Girgis. - -Il y a tant de similitude entre la vie que mènent ces gens et celle de -la _mellah_ maure (le Ghetto arabe), que je n'aurais point été surpris -de remarquer quelques types juifs parmi nos suiveurs, au lieu de -l'absence complète de traits sémites à observer chez les Arabes. - -Ces Coptes, dans le quartier desquels nous pénétrons, sont les plus purs -Égyptiens. Leur nom seul, dérivé du grec _Aiguptios_ et devenu en arabe -_Kupt_, suffit à le prouver. De tous les habitants de la vallée du Nil, -ceux-là attirent le plus notre sympathie, et il est agréable de songer -qu'après des siècles d'oppression ils peuvent enfin jouir d'une pleine -liberté sous le protectorat britannique. - - * - * * - - - - -_CHAPITRE IX_ - -DANS LE QUARTIER COPTE - -UN PEU D'HISTOIRE. || L'ÉGLISE CHRÉTIENNE SAINT-GEORGES. || UN COUVENT -COPTE. || LA LÉGENDE DE LA TOURTERELLE. || LA PREMIÈRE MOSQUÉE D'ÉGYPTE. -|| LA COLONNE MERVEILLEUSE. - - -Avant de pénétrer dans l'église copte de Saint-Georges, il serait -intéressant de se reporter au temps où les Coptes, reniant le culte -d'Osiris, furent reçus au sein de l'Église chrétienne. En l'an 62, -Armianus fut nommé évêque d'Alexandrie, et pendant le patriarcat de -Démétrius, un siècle plus tard, de nombreuses congrégations, associées -aux noms de Clément, Origen, Pantænus, se formèrent dans diverses -parties du Delta. Le IIIe siècle donna naissance au système monastique, -et les ruines des premiers monastères, disséminées depuis le Delta -jusqu'aux confins de la Nubie, démontrent quels rapides progrès fit la -religion nouvelle. En plus de ces couvents, chaque temple est un -monument du zèle religieux des nouveaux chrétiens. Éloignés de Rome, -ceux-ci eurent sans nul doute moins de persécutions à souffrir que leurs -frères soumis au joug de l'Empire; mais à cette époque, des luttes -intérieures firent plus pour arrêter les progrès de la religion, que les -persécutions d'aucun autocrate romain. Les enseignements d'Arius, -d'Alexandrie, influencèrent la majorité, malgré les exhortations de -l'évêque Alexandre et l'éloquence de son diacre Athanasius. Au concile -de Nice, en 325, auquel ce dernier assista, Arius fut condamné et les -chrétiens d'Égypte divisés en deux camps hostiles. Nous ignorons à quel -point cette controverse intéressa Constantin, mais son fils Constantius, -qui lui succéda, se déclara pour les Ariens. Athanasius fut exilé, et -ses disciples persécutés par les Ariens, jusqu'en l'an 379; l'Édit de -Théodosius ayant alors déclaré la religion orthodoxe, religion d'État, -ce fut au tour des Ariens de souffrir la persécution. Une Église -nationale s'érigea à côté de l'Église d'État, et en 451, après le -concile de Chalcedon, elles se séparèrent définitivement l'une de -l'autre. Les nationalistes, dont le parti était le plus fort, étaient -connus sous le nom de Jacobites ou Coptes, les orthodoxes s'appelaient -en Égypte les Mélékites. Au moment de l'invasion de l'Égypte par Anir, -le grand général du Calife Omar, les Coptes étaient prêts à suivre celui -qui les libérerait de la tyrannie de leurs gouverneurs byzantins. Nous -aurons plus à dire par la suite au sujet d'Anir. - -[PLANCHE 19: UNE ÉGLISE COPTE PRÈS D'ABYDOS] - -L'extérieur de l'église Saint-Georges ne fait en rien prévoir l'extrême -richesse de sa décoration intérieure, et cette remarque s'applique -également aux six autres églises cachées dans la forteresse. Le but de -cette simplicité extérieure était probablement d'échapper à la cupidité -que le luxe eût sans nul doute éveillée chez les ennemis; mais les -mosquées de cette époque étant également d'apparence fort simple, ce -détail n'offre que peu d'intérêt. Sauf la crypte qui date d'avant la -conquête musulmane, toute l'église fut bâtie presque à la même époque -que la grande mosquée d'Ibn-Tulûn, et rien ne peut être imaginé de plus -modeste que l'extérieur de cette dernière. Nous pénétrons dans un petit -vestibule et de là dans une belle petite basilique à deux rangs -d'arcades séparant les ailes de la nef; celle-ci nous paraît courte, -parce qu'une belle barrière de bois ouvragé divise l'église en deux, à -quelque distance du sanctuaire. La lumière tamisée qui tombe des -étroites fenêtres en triptyques, illumine les saints rangés au sommet de -la barrière, se joue sur les icônes en leur faisant un halo doré, et -caresse les boiseries sculptées. Pendant le service, les femmes occupent -un côté de la boiserie, l'autre étant réservé aux hommes. - -Sortant de la nef et traversant ce qui correspond au choeur, nous nous -trouvons devant trois autels, chacun d'eux renfermé dans un espace -circulaire et surmonté d'un dôme. Des boiseries encore, cachent ces -autels; celui du milieu, surélevé, est dissimulé derrière un paravent -ouvragé, d'une richesse extrême, formé de minuscules croix d'ivoire et -d'ébène entremêlées et exquisement fouillées. Durant la messe, ces -boiseries s'ouvrent, les rideaux sont relevés, et l'on voit une grande -image du Christ au-dessus de l'autel. Les guirlandes d'oeufs d'autruches -teints de couleurs voyantes, qui pendent de la voûte, forment une -décoration bizarre. On rencontre ce genre d'ornementation dans quelques -mosquées, dans la chapelle de Sainte-Hélène et dans le Saint-Sépulcre, à -Jérusalem. - -Quelques marches descendent du choeur à la crypte, où l'on nous montre -un banc sur lequel la Sainte Famille prit quelques instants de repos, -lors de son voyage en Égypte. Il est difficile d'obtenir l'autorisation -de peindre dans les églises coptes, et ce n'est que pendant mon séjour à -Abydos que je pus tenter quelques esquisses. - -Une petite colonie chrétienne habite un vieux fort dynastique, à l'est -du temple de Seti; on nomme cet endroit le Couvent copte. En comparaison -de l'église où nous nous trouvons en ce moment, ce couvent me semble une -vieille chapelle de campagne. Je le trouve pourtant digne d'une visite -prolongée, même par cette chaleur étouffante. L'intérieur de la vieille -forteresse me rappelle quelque peu l'intérieur de la forteresse de -Babylone. Quelques oiseaux domestiques picorant des graines, quelques -hangars destinés à abriter le bétail, lui donnent un air champêtre; le -même calme, les mêmes maisons presque entièrement dépourvues de -fenêtres, se retrouvent ici et là. Le bon vieux prêtre qui me fit -visiter l'édifice, semblait si bien en faire partie, que j'avais peine à -me rendre compte que je parlais à un contemporain. Ses vêtements et son -entourage sentaient tellement le moyen âge, qu'il me semblait m'être -endormi, puis réveillé six cents ans plus tôt. Le fort, dont cette -église et le groupe de maisons occupent le centre, date des premiers -temps de l'Empire. Il fut donc érigé environ trois mille ans avant le -monastère. Le vieux prêtre m'intéressa tout autant que son habitacle; le -petit monde où il vit semble lui suffire. De temps en temps, une visite -à Balliana, situé à 10 kilomètres, sur une rive du Nil, ne lui fait -qu'apprécier davantage la paix de sa retraite. - -Il est intéressant de visiter les églises de Babylone. Le nom donné par -les Grecs à la forteresse romaine est une énigme pour les archéologues; -il se pourrait que ce fût un souvenir du nom de la partie est de la -Memphis d'autrefois; mais ceci me paraît incertain. Ses tours massives -et les bastions que l'on voit, semblent être les seuls vestiges de -l'ancienne cité de Misr. Le vieux Caire, ou Masr-el-Abko, date de plus -près que le XIIIe siècle, car jusqu'alors son emplacement et celui du -Caire moderne demeurèrent sous l'eau. La plus grande partie de l'Égypte -fut facilement conquise par Anir, qui, nous dit-on, l'envahit avec une -armée de 4 000 hommes seulement. Les Coptes, ne se doutant pas de -l'intention des Musulmans de s'établir définitivement, furent trop -heureux d'avoir leur concours pour se libérer de la tyrannie -byzantine. La prise de cette forteresse fut pourtant une autre affaire, -car ici l'Empire était tout-puissant. Anir dut attendre des renforts et -ce ne fut qu'après sept mois de siège qu'il s'en rendit maître. Cet -événement eut lieu en avril 641, et depuis lors l'Égypte fait partie du -monde mahométan. - -[PLANCHE 20: UNE TOMBE DE CHEIK, AU CAIRE] - -Mais les Coptes comprirent bientôt qu'ils n'avaient fait que changer de -maîtres: le joug des Musulmans était dur, et, séparés de l'Église mère, -les Coptes ne surent plus où chercher un appui lorsque des souverains -moins tolérants succédèrent à Anir. Bien des croyants plus faibles -sauvegardèrent leur vie et leurs biens en embrassant la religion des -conquérants, tandis que d'autres périrent en défendant la foi de leurs -pères. Ce qui reste de ce peuple compose à peu près un dixième de la -population de l'Égypte, mais quand nous songeons à ce que les Sarrasins -eurent à souffrir de la part des Croisés, nous ne pouvons qu'être -étonnés de trouver encore des survivants à la vengeance de l'Islam. -Beaucoup d'entre eux, grâce à leurs indiscutables aptitudes, occupent de -hautes positions dans le Gouvernement. - -En quittant le _Kasr-el-Shêma_, ainsi que les Arabes nomment cette -forteresse, nous contournons une partie de l'enceinte et traversons des -monceaux de ruines qui nous séparent de la mosquée d'Anir. Ces ruines -sont tout ce qui reste de Fostât, la première ville que bâtirent les -envahisseurs musulmans sur la terre d'Égypte. On retrouve encore moins -de traces de l'antique Misr qui entourait Babylone et était située au -bord du Nil, avant que les eaux de ce fleuve ne se fussent retirées dans -leur lit actuel. - -Je ne prétends ni raconter l'Égypte du moyen âge, ni rivaliser avec -l'oeuvre de Stanley Lane Poole; mais ce voyage éveillant une curiosité -plus archéologique encore qu'esthétique, quelques mots sur le -développement progressif du Caire ne me semblent pas déplacés. - -Lorsqu'Anir assiégeait la forteresse que nous venons de quitter, il -planta sa tente à l'endroit même où s'élève aujourd'hui sa mosquée. Une -gracieuse légende raconte comment ce lieu lui devint cher. Après la -prise de Babylone, Anir se préparait à partir pour Alexandrie, dont le -peuple, fidèle à l'empereur Héraclius, se défendait encore. Des soldats -furent envoyés pour plier et emporter la tente. Une tourterelle y avait -fait son nid et couvait. Les soldats rapportant cet incident à leur -général, Anir ordonna d'abandonner la tente afin de ne point troubler -l'oiseau, et, après la prise d'Alexandrie, la tente, surmontée du nid de -tourterelle, fut retrouvée intacte. Depuis, cet endroit demeura sacré, -et la première mosquée d'Égypte fut érigée en mémoire de ce simple -incident. _El Fostât_ ou _la ville de la Tente_, fut le noyau de la cité -qui grandit au nord de cette mosquée. Les terrains vagues, parsemés de -ruines, qui séparent El Fostât du Caire, furent jadis un faubourg de la -ville d'El-Askâr ou _les cantonnements_, qui s'éleva en 750, au moment -où les Califes Abbasides succédèrent aux Califes Omayad. Le Gouverneur y -bâtit son palais, et ce faubourg devint bientôt pour El Fostât ce que le -West-End de Londres est pour la métropole. Plus au nord s'étendaient les -bâtiments affectés aux diverses nationalités qui formaient la suite de -l'Émir. Ce fut lorsqu'Ibn-Tulûn vint comme premier représentant du -Calife de Turquie, gouverneur d'Égypte en 868, que l'emplacement de ces -bâtiments fut choisi pour son palais. El-Askâr s'étendait jusqu'à la -colline de Yeshkur, derrière laquelle s'élèvent les murailles de la -capitale actuelle, comprenant la mosquée de Tulûn dont nous avons parlé -plus haut. Fostât et El-Askâr perdirent de leur importance, à mesure -que s'élevait le nouveau faubourg royal, et rien n'en reste aujourd'hui, -si ce n'est cette mosquée en ruines. El Katai, ou _les baraquements_, -eut un meilleur sort; elle devint une cité prospère dont les historiens -arabes ne se lassent point de vanter la splendeur; son emplacement est -couvert de maisons plus récentes et seule la mosquée déserte qui porte -son nom survit au glorieux faubourg que bâtit Ibn-Tulûn et que son fils -Khumârenyeh embellit. Les descriptions de ce palais, la _Maison Dorée_, -le _Pavillon d'Été_, ou _le Dôme de l'air_, et les jardins et les -fontaines inspirèrent sans doute les auteurs des _Mille et une nuits_ -plus que les richesses d'Haroun-al-Raschid, moins luxueuses que celles -de ses successeurs. - -La mosquée que fit élever Anir, et qui fut la première construite en -Égypte, n'est pas arrivée intacte jusqu'à nous. _La Couronne des -Mosquées_, ainsi que les guerriers arabes appelèrent leur première -mosquée élevée en terre conquise, était de structure plutôt modeste, -différente de ce qu'elle devint plus tard sous l'influence artistique -des Coptes et des gouverneurs turcs. Elle fut rebâtie dans de plus -grandes proportions deux siècles plus tard, et restaurée en 1798 par -Murad Bey. La plus grande partie de ce que nous voyons, date par -conséquent du IXe siècle; elle peut donc toujours s'enorgueillir d'être -la première mosquée du Caire. Les colonnes de marbre soutenant l'immense -arcade provenaient d'églises chrétiennes pillées, et le fait qu'elles ne -correspondaient point les unes aux autres sembla inquiéter fort peu les -architectes: on raccourcit l'une, on allongea l'autre, de manière à les -rendre égales. On aurait pu tout de même, à mon humble avis, s'arranger -de façon à ne pas mettre les chapiteaux à l'envers! - -Les guides vous montreront la colonne faisant face à la chaire, avec le -_Kurbûg_ du Prophète dessiné par les veines mêmes du marbre, et vous -diront comment cette colonne vola à travers l'espace, de la Kaaba à la -Mecque, jusqu'à Anir, afin de l'aider à orner sa mosquée. Leur -chronologie laisse quelque peu à désirer, mais leurs contes sont -amusants. Une prophétie dit que l'Islam tombera en ruines en même temps -que cette mosquée, mais à en juger par le peu d'entretien dont elle est -l'objet, il me semble que les fidèles ne doivent guère ajouter foi à la -prédiction. Une promenade à pied ou à dos d'âne, d'ici aux tombes des -Mamelouks, est charmante. Les lueurs du couchant allument les dômes de -la citadelle-mosquée, qui de loin a un aspect imposant, puis ce sont les -collines de Mokattam, avec, plus loin, la petite mosquée de Giyûshi. Une -grande ombre pâle couvre l'arrière-plan et cache de ses effets de -clair-obscur les détails inférieurs du tableau. Les derniers rayons du -soleil dorent ces collines, puis les vêtent d'une teinte orangée qui se -fond bientôt dans l'ombre rosée du couchant. - -Les tombes des Mamelouks sont moins intéressantes que celles des -soi-disant Califes, mais la promenade, au coucher du soleil, laisse une -impression durable. Nous rentrons en ville par la Bâb-el-Karâfeh, et le -tramway nous conduit jusqu'à Esbekîyeh. - - * - * * - - - - -_CHAPITRE X_ - -LES PYRAMIDES - -LA «DÉCOUVERTE» DES GÉANTS DE PIERRE. || QUELQUES CURIEUSES ÉVALUATIONS -MATÉRIELLES. || LE SPHINX. || LES «GATE-PLAISIR.» || DES PYRAMIDES DE -GISEH AU SAKKARA. || LA TOMBE DE TYI. || RETOUR DANS LE SOIR COLORÉ. - - -Le grand événement d'un séjour au Caire est la première excursion aux -Pyramides. Personne n'ignore leur aspect, leurs dimensions et leur -histoire, car aucune oeuvre de l'activité humaine ne fut plus souvent -décrite; mais personne, avant de s'être trouvé sur le plateau où s'élève -l'imposante tombe de Chéops, ne comprend l'espèce de terreur qu'elles -inspirent. Ce sentiment augmente graduellement à mesure qu'on parcourt -les 5 kilomètres de la route de Gîzeh, d'où on les découvre devant soi. -D'abord, elles semblent petites, comparées aux objets du premier plan, -puis, après 2 ou 3 kilomètres, on éprouve encore une sorte de -désappointement en les regardant. Leurs dimensions augmentent à mesure -qu'on approche, mais pas au point qu'on pourrait supposer. On ne -commence à bien les juger qu'en arrivant à la limite des terrains -cultivés, et alors c'est l'impression complète, dans toute sa force, -surtout lorsque, parvenant au bord du désert, on se trouve aux pieds de -la Grande Pyramide. Ayant gravi le plateau qui lui sert de piédestal, on -est positivement écrasé par cette masse gigantesque, assise sur le roc -et environnée d'une immense plaine de sable. Que ne donnerait-on pour -pouvoir jouir en paix de ce merveilleux spectacle? Mais les Arabes qui -demeurent là depuis si longtemps qu'ils en ont perdu leurs instincts -nomades, prétendent vous faire les honneurs intéressés de ce qu'ils -considèrent comme leur propriété. On en a lu et appris bien plus qu'ils -ne peuvent vous en dire en leur anglais fantaisiste, et leurs -explications qui viennent troubler vos pensées sont absolument -exaspérantes. Inutile de chercher à les repousser, la grande habitude -qu'ils ont d'être traités ainsi les a rendus insensibles: partout où -vous irez, ils vous suivront. Des mesures sont prises, sans grand -succès, contre ces importuns. - -Pour jouir vraiment de la contemplation des Pyramides, il ne faut pas -les visiter en pleine saison. Les caravanes de touristes se disputant -avec leurs conducteurs, se préparant bruyamment à déjeuner ou à se faire -photographier, sont fort réjouissantes vues d'une terrasse d'hôtel, mais -ici, elles gâtent tout à fait le caractère du lieu. Avant ou après la -saison, on échappe aux touristes, mais jamais aux Bédouins quêteurs de -_bakschish_. S'il faut en croire les on-dit, la police aurait une part -de leurs aubaines, ce qui explique la mollesse avec laquelle elle défend -l'étranger contre les attaques de ces mendiants. Le seul moyen efficace -qu'on ait proposé serait d'acheter le village et de transporter la -population ailleurs. Mais le service des Antiquités, à qui incomberait -cette tâche, subvient déjà péniblement à ses frais courants: il ne -saurait donc être question de réaliser cette réforme. - -Une promenade autour de la tombe de Chéops vous donne l'idée de sa -dimension. Une distance de 260 mètres sépare entre eux les angles et si -vous faites le tour de la Pyramide, vous aurez fait plus des trois -quarts d'un kilomètre. Cette base couvre 520 ares, c'est-à-dire une -superficie plus grande que celle du square de Lincoln's Inn Fields. - -Les grands blocs superposés en gradins qui, de la route, nous -paraissaient de simples briques, mesurent quarante pieds cubes, et, -selon le calcul du Professeur Flinders Petrie, deux millions trois cent -mille de ces blocs furent employés à la construction de la Pyramide. -L'imagination ne saurait vous reporter à soixante siècles en arrière. La -pierre changeant fort peu dans le désert, sa couleur ne vous aide point. -Il est vrai que ce que nous voyons n'a été exposé aux intempéries que -durant cinq siècles, toute la couche de granit extérieure ayant été -utilisée au Caire, lors de la construction de la mosquée d'Hasan. On -s'étonne qu'on n'ait pas tiré parti plus tôt d'une carrière si commode, -pourvue de pierres toutes taillées. - -La dépense d'activité humaine que nécessitèrent ces constructions est -inouïe. Le Professeur Flinders Petrie nous explique que les ouvriers n'y -travaillaient que durant la crue du Nil, alors que la terre ne réclamait -point leurs soins; mais, le moment de la crue étant justement le plus -pénible pour l'agriculteur en Égypte, ceci me paraît inexact. De plus, -il ne faut pas s'imaginer que l'indigène ne souffre pas de la chaleur. -Le _fellah_ a peu changé depuis soixante siècles, et quoique très brave -travailleur, il mollit sensiblement pendant les périodes de chaleur. -Hérodote raconte que la construction de cette Pyramide nécessita le -travail de cent mille hommes pendant vingt années consécutives, et -Flinders Petrie estime que cette évaluation est exacte. Nourrir et -discipliner cette armée de travailleurs dut exiger un merveilleux talent -d'organisation. L'extraction de ces pierres à 10 kilomètres plus loin, -aux collines de Mokattam, et la façon dont elles furent taillées et -ajustées, font preuve d'une civilisation raffinée. - -Je me suis laissé dire qu'un entrepreneur séjournant à Mena House, s'est -amusé à faire un devis de ce que coûterait aujourd'hui la Grande -Pyramide, élevée avec l'aide de nos machines, et il arriva au chiffre de -six millions. Il serait curieux de savoir combien cette construction a -coûté en son temps. - -Nous n'avons parlé jusqu'ici que d'une seule pyramide; celle de Képhren -est aussi importante, et il en existe encore une grande et six plus -petites. Ce groupe de pyramides constitue la plus ancienne et la plus -belle des _sept merveilles du monde_, la seule du reste qu'il nous soit -encore permis d'admirer. - -A quelque distance de là nous nous trouvons face à face avec le Sphinx, -dont la tête gigantesque se détache rudement sur le bleu magnifique du -ciel. - -Le nez et la lèvre supérieure manquent, ainsi que la barbe. Le contour -général des épaules est visible, mais on a peine à discerner d'autres -détails dans le bloc de rocher où ce buste colossal fut taillé. -Pourtant, en reculant sur l'étroite plate-forme qui contourne cette -masse, on distingue vaguement le dessin d'un avant-bras et de quelques -doigts. Le dessin des yeux et des lèvres est encore assez net pour qu'on -puisse y voir cet air d'impassibilité que les grands artistes égyptiens -ont donné à leurs dieux et à leurs Pharaons. Quel est le Pharaon que -représente ou qui fit construire le Sphinx? C'est un point sur lequel -les égyptologues ne sont pas d'accord. Il est certain en tout cas que le -sculpteur qui tailla ce buste chercha moins à lui donner une -ressemblance qu'à en faire en quelque sorte le symbole de la royauté -absolue. - -[PLANCHE 21: LE SPHINX ET LES PYRAMIDES DE GIZEH] - -Une excursion des Pyramides de Gîseh au Sakkâra est délicieuse. Longeant -le désert pendant une heure ou deux, nous dépassons les Pyramides de -Zâniyer, et, continuant notre course pendant le même espace de temps, -nous rencontrons encore tout un groupe de pyramides: mais, tout pleins -de celles de Chéops et de Képhren, nous jetons un coup d'oeil à peine -indulgent sur ces monuments trop ruinés. Le paysage, à droite, est en -contraste frappant avec celui de gauche: d'un côté, la réverbération -crue du grand désert; de l'autre, une végétation fraîche et reposante. -La large bande de couleur est coupée çà et là par des villages et par le -ruban gris des routes. Les collines du désert arabe, beaucoup plus -imposantes que celles qui nous cachent le grand Sahara, constituent un -fond très pittoresque. L'Égypte est en vérité «le Don de la Rivière». - -Une race à part peuple cette contrée. Le Bedari est très différent du -_fellah_. Les Bédouins établis autour des Pyramides depuis des siècles -sont méprisés par leurs frères nomades; ils ont d'ailleurs perdu les -qualités et les traits génériques qui rendent ces derniers si -intéressants. - -Nous arrivons bientôt en vue du village de Mit Rahîneh, qui s'élève sur -le site de Memphis. - -Des ornières dans le sable nous obligent à choisir avec précaution notre -chemin, et les sombres ouvertures des tombes creusées dans les falaises -basses, nous montrent que nous sommes dans un vaste cimetière. Des -débris de tombes violées jonchent le sol, mais la brillante lumière et -le scintillement du terrain sablonneux et sec font diversion au -sentiment d'horreur que nous ne manquerions pas d'éprouver à la vue d'un -cimetière européen ainsi profané. La _Pyramide à marches_, entourée -d'autres pyramides plus petites, domine la scène. - -Après le déjeuner, on nous conduit au Sérapenen. Je n'ai point -l'intention de m'étendre sur l'intérêt archéologique que présentent les -monuments célèbres groupés sous ce nom. La façon dont Mariette découvrit -les tombes d'Apis, en lisant un passage de Strabon, est racontée par -Amélia H. Edwards dans son livre _Mille lieues sur le Nil_. Les -impressions de cet auteur sur sa visite au Sakkâra me dispensent de rien -ajouter sur ce sujet. Je n'ai d'ailleurs pas de souvenir notoire de ma -promenade sous les voûtes basses, pauvrement éclairées, qui contiennent -les sarcophages des taureaux sacrés. - -La tombe de Tyi, qui fait époque dans l'histoire de l'art, m'a intéressé -davantage. Les bas-reliefs qui ornent les murailles de ce sépulcre de la -cinquième dynastie, peuvent se comparer aux travaux d'art plus solides -de la dix-huitième dynastie. Le développement de l'Égypte ne fut point -continu. Parvenu à son apogée au cinquième siècle, il déclina, puis -cessa presque d'être pendant les siècles suivants; il reprit à nouveau -au onzième siècle, pour s'arrêter complètement pendant les âges sombres -de Hyksos. Mais l'Art, en cette race privilégiée, semble être immortel, -car à peine les Thothiens eurent-ils débarrassé leur pays des tyrans -étrangers, qu'il reconquit rapidement sa gloire passée et la surpassa, -avant que Ramsès II ne le pliât au joug de sa glorification personnelle. - -Ici, de même que dans les oeuvres vues à Debr-el-Bahri, la qualité de la -pierre a permis le travail le plus délicat, et les silhouettes, dans les -deux cas, sont fermement et purement dessinées, bien que le relief en -soit très léger. Comme elles sont très colorées, un relief plus accentué -était inutile. Malgré le grand laps de temps qui sépare les deux -oeuvres, beaucoup de caractéristiques semblables se retrouvent dans le -temple de Hatshepsu, à Dîr-el-Bahri, et il est évident que l'art de ce -temple n'est que le développement de celui de ces peintures murales. - -Nous reviendrons plus longuement sur l'oeuvre de la dix-huitième -dynastie qui, quoique plus subtile et plus fine, nous étonne moins que -ces admirables reliefs de Tyi, qui sont les premières manifestations -d'un art vivant, survenant après une période de décadence. L'étude des -tombes de Sakkâra nous apprend à apprécier la collection unique du musée -du Caire que la nécropole a enrichi de plus d'une oeuvre rare. - -En allant à Bedrashîu, où nous prenons le train pour le Caire, nous -remarquons des monceaux de ruines qui marquent l'emplacement de Memphis, -et les deux colossales statues de Ramsès II. Les villages que nous -rencontrons, avec leurs _combumbarius_ en forme de gigantesques pylônes -et leur épais rideau de palmiers, sont un peu élevés au-dessus du niveau -de la plaine, et, de loin, paraissent autant d'îles sur une mer -d'émeraude. Pendant la crue du Nil, ils deviennent vraiment des îles au -sol merveilleusement fertile. Des troupeaux qu'on ramène du pâturage, et -bien d'autres pittoresques scènes champêtres, rappellent les peintures -murales du temple de Tyi, auxquelles elles servirent de modèles, -peut-être, il y a quelque mille ans. Ces étendues de champs verts se -prêtent pourtant encore mieux à être peints lorsque le soleil a doré les -épis, et que la moisson est en train. Les instruments aratoires -perfectionnés sont peu connus ici, et le travail du _fellah_ se fait à -peu près de la même manière qu'il se faisait au temps des Pharaons. - -[PLANCHE 22: AAHMES, MÈRE DE HASTHEPSU, TEMPLE DE DER-EL-BAHRI] - -Les femmes, revenant de la rivière, des cruches pleines sur la tête, -sont vêtues comme leurs soeurs des villes, mais non voilées. Le -_yashmak_ rendrait leur dur labeur intolérable. Mais elles détournent -les yeux en rencontrant des _Firangi_, ou ramènent sur leur visage le -voile qui coiffe leur tête, preuve que l'antique loi vit toujours en -elles. - -Le paysage, pendant les 15 kilomètres de voyage en chemin de fer, est -magnifique; les lueurs du couchant donnent un vif relief au Gebel Turra, -et au delà de Helouan, sur la rive du Nil, de délicates ombres violettes -estompent les masses rocheuses sur le fond de ciel noyé d'or. Les -villages se silhouettent finement contre la pénombre du désert Lybien, -et les groupes de palmiers se dressent dans l'air calme. Avant d'arriver -au Caire, les rails suivent la rive; la lumière, rosée à présent, -idéalise les voiles des _gyassas_ et se répète, en ton plus doux, sur -les lointaines collines du Mokattam. Près de Zîreh, le clair-obscur -prête son mystère à quelques personnages sur le bord du Nil, et la -petite ville elle-même, peu intéressante à la lumière crue du jour, -s'enveloppe à cette heure d'un charme délicat. Peu après, nous arrivons -au Caire, fatigués, mais heureux de cette belle soirée qui couronne une -passionnante journée. - - * - * * - - - - -_CHAPITRE XI_ - -D'ALEXANDRIE AU CAIRE - -LA ROUTE DU CAIRE, _viâ_ ALEXANDRIE. || LES ANTIQUES PAYSAGES DU DELTA. -|| LE SÉPULCRE DU SAINT SEYID-EL-BEDAWI. || UNE MISSION DÉLICATE. || -VOYAGE EN «DAHABIYEH». - - -Je quittai l'Égypte peu après ma visite à Sakkâra, et les hivers -suivants me trouvèrent travaillant en Europe. Je songeais souvent avec -une sorte de nostalgie au climat ensoleillé de la vallée du Nil; -frissonnant dans quelque ville italienne, ou cherchant à m'abriter de la -pluie en France ou en Angleterre, je pensais avec regret à cette -délicieuse excursion à Sakkâra. Une commande d'aquarelles égyptiennes me -permit enfin de reprendre la route du Caire, _viâ_ Alexandrie cette -fois. - -La route du Caire, _viâ_ Alexandrie, donne une autre idée de la contrée -que le voyage de Port-Saïd. - -J'ai essayé de décrire la route de Port-Saïd; il peut être intéressant -de me suivre dans mon voyage à travers le Delta jusqu'à l'Égypte -supérieure. - -Pendant la première heure de ce voyage on passe à travers de prospères -faubourgs, bâtis à grands frais avec un minimum de goût artistique. Le -manque d'ombre et peut-être le désir de cacher les fautes d'architecture -ont poussé les propriétaires de ces bâtisses à soigner tout -particulièrement les jardins, ce qui fait que ces constructions sont -pour la plupart entourées d'un fouillis d'arbres et d'arbustes qui les -dérobent aux regards. - -Le train longe la côte sur une longueur de quelques kilomètres, mais dès -que la partie nord du Lac Maryût est contournée, nous nous trouvons dans -les riches terres du Delta et le paysage change complètement. Plus de -villas; l'oriental _tarboush_ fait place au turban du _fellah_; -l'automobile est remplacée par l'âne ou le chameau. Les villages n'ont -pas dû se transformer beaucoup depuis le temps des Enfants d'Israël, -employés au service peu profitable des Pharaons. Les maisons, comme -alors, sont bâties en briques faites de boue desséchée; on y voit les -mêmes toits de chaume ou de troncs de palmiers; les dômes aussi devaient -exister dans ce temps-là, car nous retrouvons cette forme de toiture -dans les documents dynastiques. Chaque envahisseur respecta les choses -établies, comme convenant le mieux à la contrée, et bien que le culte -d'Isis fût remplacé par celui du Christ, puis tous deux par le puissant -Islam, il n'y eut là, en somme, qu'une évolution morale, qui n'altéra -point le paysage, et l'aspect de cette partie de l'Égypte changea moins -en quatre mille ans que celui d'un comté anglais en quatre siècles. - -Le minaret, qui indique le changement de foi, est fort rare ici, tous -les matériaux de construction étant très chers. Un enclos carré de -briques en boue desséchée au soleil, orné de motifs arabes autour de -l'entrée, sert de mosquée au village. Sur les toits des maisons sèchent -des graines, des légumes ou des plantes, et l'on y remarque souvent des -cruches brisées où les tourterelles font leurs nids. Les hommes et les -bêtes vivent ensemble. Un excellent système d'irrigation a étendu la -partie de terres cultivées, mais le spectacle qui frappe notre vue -aujourd'hui diffère probablement peu de celui que rencontraient les yeux -de Joseph lorsqu'il exploitait les terres du Pharaon. - -Le magnifique paysage s'étend vers l'est, parsemé de villages, coupé de -temps à autre de bosquets de palmiers. Le grincement d'un _sakiyah_ -nous arrive à travers le bruit du train et un archaïque moulin à eau, -actionné par un buffle, passe devant nos yeux. - -Nous ne voyons point encore le Nil, bien que de tous côtés nous -admirions sa généreuse influence. Nous apercevons pourtant le Mahmûdieh -Canal, la grande oeuvre de Mohammed Ali, qui fertilisa ainsi Alexandrie -en la reliant aux grandes eaux d'Égypte. De temps à autre aussi, le ciel -et le paysage se mirent dans les nombreux canaux de moindre importance -qui sillonnent le Delta. A la halte de Kafr-el-Zaiyât, le bras du Nil, -Rosetta est devant nous, et nous remarquons de nombreux bâtiments -chargés des produits de cette riche contrée, apportant des poteries et -de la canne à sucre de la Haute Égypte. Quelques hangars surmontés de -cheminées en fer rouillé nous reportent aux laideurs européennes, mais -l'aspect pittoresque des bords du Nil et l'admirable lumière fluide qui -baigne le tableau nous font vite abandonner ce souvenir. - -Nous atteignons bientôt Tanta, une ville florissante, à mi-chemin entre -les deux bras de la rivière qui se séparent au Barrage, près du Caire. -Le saint Seyid-el-Bedawi est enterré en cet endroit; son sépulcre ne -présente aucune beauté architecturale, mais il doit être intéressant de -voir les multitudes de pèlerins mahométans y affluer le jour de _Molid_, -jour anniversaire de sa naissance. Malheureusement, ce jour tombe en -août, au gros des chaleurs. - -Après Tanta, le train traverse la partie la plus riche de cette fertile -contrée, mais le paysage est abîmé par de nombreux moulins à nettoyer le -coton. Puis nous traversons le bras est du Nil en arrivant à Bulâh; -enfin, jusqu'au Caire, nous parcourons une contrée décrite au -commencement de ce livre. - -Mon amour de l'Égypte et des choses égyptiennes me fait détester le -quartier européen du Caire où je suis forcé de demeurer. Quittant -l'Europe pluvieuse et froide, on devrait être trop heureux de se trouver -sous ce beau ciel pur et dans ce soleil étincelant; malheureusement, le -vieux Caire qu'on désire peindre n'offre rien de commun avec le Nouveau -où l'on est contraint de demeurer. Les habitants ont la même mine -rébarbative que leurs demeures. Leur seule raison d'être est d'ailleurs -d'écorcher l'étranger vite et bien, et de se retirer après fortune -faite... Ah! ce morceau d'Europe moderne n'est guère en harmonie avec sa -voisine, la pittoresque cité moyen-âge! Autrefois, un artiste pouvait -vivre au milieu des choses qu'il désirait peindre; à présent, s'il -descend dans une auberge où peu de membres de la colonie anglaise -daigneraient s'arrêter, il est obligé de payer des prix dignes de la -Riviera. Heureusement, ces deux dernières années, je pus travailler dans -un milieu qui fut mieux à ma convenance: la tente, la _dahabiyeh_, les -carrières, sont plus de mon goût. - -La vie sur une _dahabiyeh_ est pittoresque et charmante. On peut -circuler à peu près partout, en Égypte, sur ces bateaux; on s'y installe -confortablement et l'on y réunit des amis: c'est l'idéal! - -Une partie des terrains qui entourent les monuments historiques ont été -acquis par le Service des Antiquités et il est défendu d'y camper. Ceci -est une mesure en apparence inutile. Cependant, elle est de grande -importance. Il serait difficile de résister au désir d'emporter quelque -précieux débris d'antiquités si l'on campait autour des excavations où -s'opèrent les fouilles. Un Arabe vous offre un scarabée ou un _ushabti_ -bleuté et vous vous demandez tout d'abord si l'objet est véritable, s'il -n'a pas été volé? Si l'Arabe est sûr que son acheteur n'a rien de commun -avec le Service des fouilles, il avouera même le vol, comme preuve de -l'authenticité de l'objet. Le Professeur Maspero, qui est à la tête du -Service, me disait qu'on ne saurait trop observer cette règle sévère. -Mais, sans trop enfreindre le règlement, il aide comme il peut les -étudiants et les peintres qui désirent séjourner autour des monuments. -Les Inspecteurs des Antiquités sont également fort obligeants et -aimables. - -Le _Metropolitan Museum_ de New-York avait demandé l'autorisation de -relever l'impression d'une partie des bas-reliefs du temple de -Hatshepsu, à Thèbes. Les maquettes devaient, autant que possible, être -coloriées comme l'original afin de donner aux New-Yorkais une idée de la -plus délicieuse ornementation murale de la dix-huitième dynastie. M. -Laffan, qui faisait les frais de l'entreprise, confia à M. Currelly, qui -dirigeait à cette époque les travaux d'excavation, le soin de surveiller -l'entreprise et de trouver un artiste capable de donner aux bas-reliefs -le coloris exigé. Ce travail me fut offert, et, ayant obtenu de -consacrer la moitié de mes journées à mes aquarelles, j'acceptai. Mon -séjour au Caire fut court, car Erskine Nicol m'ayant invité à demeurer -sur sa _dahabiyeh_, alors à Boulâk, la _Mavis_ fut la base de mes -opérations jusqu'à ce que le camp d'hiver de Thèbes se fût formé. Le -bateau subissait quelques réparations, mais mon hôte, un frère artiste, -partageant mon dégoût pour la vie d'hôtel et la soi-disant «haute -société», pensa avec raison que je leur préférerais même l'odeur des -vernis et le désordre qui régnait à bord. - -Certaines parties de Boulâk sont telles que par le passé, et le marché -aux fruits et aux poteries, entre autres, est charmant. Je ne me -souviens pas d'avoir jamais travaillé parmi des gens aussi curieux que -les habitants de ce coin de Boulâk. Mon fidèle Mohammed ne pouvait -m'accompagner, malheureusement; un mot de lui à un agent de police, la -parenté imaginée du _Hawaga_ ou d'un _Moufetish_ quelconque m'auraient -assuré la paix. Le retour à la _dahabiyeh_ est vraiment une joie, après -une journée de travail, chaude et encombrée de mouches et autres -parasites. Le soir, les bruits provenant des travaux cessaient, les -clameurs alentour s'apaisaient, seul le clapotis des rames troublait le -calme de la nuit pendant que nous fumions nos cigarettes sur le pont. - -Le voyage en _dahabiyeh_, jusqu'à Thèbes, est un rêve. J'avais descendu -la rivière à bord de la _Mavis_, le printemps passé, et je fus désolé de -refuser l'invitation de mon ami. Je convins de le rejoindre à Karnâk, -lorsque la saison des travaux de Dêr-el-Bahri serait terminée. Un voyage -d'une nuit par le train du Luxor est certainement plus prosaïque qu'une -excursion en _dahabiyeh_, mais ce dernier mode de locomotion m'aurait -fait perdre trois semaines. - - * - * * - - - - -_CHAPITRE XII_ - -THÈBES - -EN ROUTE POUR LE CAMPEMENT, DANS LA CITÉ DES RUINES. || LE VILLAGE DE -KURNAH. || LES TOMBES VIVANTES. || LA HUTTE DE PIERRE, PRÈS DU TEMPLE DE -HATSHEPSU. || MON INSTALLATION. || UNE PREMIÈRE NUIT A LA BELLE ÉTOILE. - - -J'arrivai à Luxor le 1er décembre. Le train avait quelques heures de -retard, mais cela n'était pas pour me surprendre. Quelques personnes -m'attendaient. On mit à dos de chameau mon bagage; mes ustensiles de -peintre voisinèrent dans un panier avec une énorme provision de boîtes -de sardines. Dans un autre panier on plaça un sac de _plâtre de Paris_ -qui pesait plus que ma valise, ainsi que des bougies et encore des -boîtes de sardines. Que de sardines!... - -Montés sur des ânes, Mohammed Effendi, qui représentait la Société -d'Exploration Égyptienne, et moi, nous nous mîmes en route, suivis du -_commissarel camuel_. Un demi-kilomètre de boue sèche et de sable -sépare la rivière des terrains cultivés: nous le franchîmes au galop, -laissant le chameau et son guide loin derrière nous. Après avoir dépassé -des jardins enclos de murs, et traversé le pont d'un canal, nous -descendîmes dans la large plaine verdoyante qui s'étend de la nécropole -de Thèbes à la rivière. Les colosses d'Amenhotep III s'élèvent à la -limite des terres cultivées, et, à leur gauche, au bord même du désert, -on aperçoit les pylônes du grand temple de Medinet Habu. Les ruines du -Ramesseum sont en partie cachées par des arbres, et l'amphithéâtre que -forment les rochers derrière le temple de Dêr-el-Bahri est à peine -visible au loin. Après une marche de deux kilomètres, nous laissons les -colosses à notre gauche, mais nous voyons encore leurs bases assombries -par les inondations annuelles du Nil. Nous passons auprès du pylône -brisé du Ramesseum qui s'élève juste au-dessus de la plaine fertile que -nous allons quitter. Ici, nous devons choisir notre chemin entre des -monceaux de débris, des tombes et des ornières, et cela continue ainsi -jusqu'au village de Kurnah, qui se trouve sur un plateau légèrement -surélevé. - -[PLANCHE 23: LE RAMESSEUM, A THÈBES] - -Nous montons entre les huttes du village. Des gamins à demi nus qui -poursuivent des volatiles sont pour nous, dans ce vaste cimetière, un -signe de vie réjouissant. Une femme apparaît à l'entrée d'une large -excavation et crie aux enfants de laisser les poules tranquilles. En -regardant d'en haut, nous voyons que cette ouverture n'est qu'une tombe -de plus, et que ces gens en ont fait leur demeure. Une ou deux bâtisses -de briques, basses et carrées, forment l'habitation des riches; tous les -autres habitants de ce grand village occupent les tombes. Une muraille -enclôt une cour, dans laquelle nous remarquons de bizarres objets, comme -de gigantesques champignons aux bords retournés et qui seraient en boue -desséchée. Plusieurs d'entre eux contiennent en ce moment de la paille -ou des céréales; ce sont les demeures d'été des pauvres gens que les -scorpions ont chassés des tombes. Dans le creux où le dormeur se blottit -pour la nuit, nous remarquons deux espèces de coquetiers, assez grands -pour contenir une _kulla_ ou cruche à eau, taillée dans une pierre -poreuse. Quelques habitants fortunés du village possèdent plusieurs -tombes rangées en cercle autour de la cour centrale. Alors, l'une sert -de dortoir, l'autre de cuisine, une troisième d'étable. Les habitations -diffèrent selon la nature des tombes. Parfois, une hutte en constitue la -première partie, et la tombe, à laquelle mènent quelques marches, -représente le fond. Nous remarquons plus bas quelques sépulcres fermés -de lourdes portes de fer, et munis de numéros officiels. Ils sont moins -pittoresques que ceux que nous avons vus tout d'abord, mais ils sont -apparemment de plus d'importance. De fait, ce sont les tombes du Cheik -Abd-el-Kurnah, dont nous parlerons plus tard. Quelques ruines évoquent -en moi l'image d'un antique monastère copte; j'apprends que ce sont les -décombres d'une maison datant du siècle dernier, où demeura Wilkinson. -Il y recueillit des notes pour son livre _Moeurs et coutumes des Anciens -Égyptiens_, livre considéré comme surranné par beaucoup de gens, mais -fort intéressant cependant, et savamment illustré par l'auteur. -Wilkinson mourut d'un accident d'arme à feu dans cette maison où il -avait travaillé si longtemps. Sur le point de mourir, il eut peur que -ses gens ne fussent soupçonnés, et, faisant mander l'_omdeh_ (chef du -village), il l'assura que sa mort n'était causée que par sa propre -maladresse. - -Le grand amphithéâtre que forment les falaises encerclant à demi le côté -ouest de la vallée de Dêr-el-Bahri, s'ouvre devant nous. Le temple de -Hatshepsu, avec ses terrasses et ses colonnades, en occupe la base, -et fait face au temple de Luxor, à 4 kilomètres de là, sur la rive -opposée du Nil. Une hutte de pierre, tout à côté du temple, m'intéresse -vivement: pendant cinq mois, cette hutte me servira de demeure. Un nuage -de poussière qui s'élevait à gauche du temple et les voix des ouvriers -nous apprirent que les travaux d'excavation étaient en train. - -[PLANCHE 24: DER-EL-BAHRI] - -Mon ami Currelly était occupé; je fus reçu par un Américain charmant qui -me présenta trois jeunes Arabes: le cuisinier, le maître d'hôtel et le -valet; ils me baisèrent respectueusement la main, puis me dévisagèrent -avec curiosité. M. Dennis, s'instituant mon hôte, envoya Albrikman, le -chef, préparer le thé, et Bulbul, le maître d'hôtel, couvrit d'une nappe -la caisse qui servait de table. Comme nous avions laissé le _commissarel -camuel_ sensiblement en arrière, je fus informé que mes bagages -n'arriveraient pas avant une heure; je me rendis donc dans la tente -contiguë à la hutte, pour réparer tant bien que mal le désordre de ma -toilette. Un long sifflement et l'exclamation de ce qui me parut être -une armée de travailleurs, m'avertirent que le labeur du jour avait pris -fin. Un chien ayant aboyé, le son fut répercuté encore et encore, et -l'on eût dit que tous les roquets de la contrée donnaient de la voix. -Passant ma tête par l'ouverture de la tente pour demander une serviette, -le mot _serviette, serviette, serviette_ me revint en échos successifs. -Tout s'accordait pour rendre ma nouvelle demeure bien étrange. - -Le soleil s'était couché au fond de la vallée; le creux qui, en plein -jour, était enlaidi de monceaux de débris, était à présent noyé d'une -ombre douce et bienfaisante. Le thé, la beauté croissante du paysage, me -mirent en excellente humeur. Nous fûmes rejoints par un second membre de -la famille, un major Griffith, et bientôt Currelly vint en personne -partager notre repas. J'appris que, des difficultés étant survenues dans -l'organisation des fouilles, je ne pouvais commencer mon travail. Nous -discutâmes la question jusqu'à l'obscurité complète, éclairés simplement -par quelques bougies posées sur notre table improvisée. - -[PLANCHE 25: STATUE DE RHAMSÈS II, AU TEMPLE DE LUXOR] - -Le chameau étant enfin arrivé, je commençai mes préparatifs pour la -nuit. La hutte possédait deux pièces vides ouvrant sur la salle commune, -et un large cabinet de débarras réservé aux _trouvailles_, et qui -sentait vaguement la momie et la souris. Les deux pièces étant -destinées à deux dames qui devaient nous arriver du Caire le lendemain, -je commençais à me demander où je coucherais moi-même, et à regretter -les hôtels modernes, hier méprisés, lorsque Bulbul apparut, portant un -lit indigène qu'il plaça entre deux monceaux de _trouvailles_. Achmet -suivit avec un matelas, et ma chambre fut bientôt prête. Mon ami -semblait étonné de mon peu d'habileté à me diriger dans l'obscurité, -parmi les débris de temple disséminés un peu partout. Je l'assurai que -beaucoup de mes compatriotes souffraient de la même infirmité, et il me -conduisit obligeamment à la hutte. Une tente à côté de nos deux lits (je -ne vis celui de mon ami que lorsque je l'eus heurté dans l'ombre) devait -nous servir de cabinet de travail. Mon ami est Canadien et, ayant campé -presque toute sa vie, soit dans son pays, soit en Égypte, il est un -maître organisateur sous ce rapport. Notre salle à manger nous parut, -par contraste, brillamment éclairée. Mes yeux coururent à la table: je -m'attendais à un plat monstre de sardines relevé de _pickles_. Mais non, -Achmet apparut avec de délicieux hors-d'oeuvre d'anchois à l'huile, puis -Bulbul le suivit, porteur d'une soupe acceptable. Les bouchons sautèrent -bientôt joyeusement, et le dîner fut assaisonné de la meilleure des -sauces: la gaieté et le bon appétit. - -Les histoires variées des quatre convives rendaient la conversation -intéressante. Le Major avait servi quatre ans en Afrique pendant la -guerre des Boërs; Currelly avait passé une saison avec Flinders Petrie, -à explorer la Péninsule Sinaïtique; Dennis, qui est Américain du Sud, -avait une collection divertissante d'anecdotes, et moi-même, je pus -placer à propos quelque curieux ou réjouissant épisode. On menait une -vie sérieuse et réglée au campement; la lune ayant éclairé notre chambre -à coucher, je gagnai mon lit sans encombre. - -[PLANCHE 26: LES COLOSSES DE THÈBES] - -On s'habitue difficilement à dormir à la belle étoile. Des chiens qui -aboyaient à intervalles réguliers, me firent prévoir une nuit blanche. -Tout d'abord, intéressé par la nouveauté de mon entourage, je -considérai cette perspective sans ennui. L'air était délicieusement -frais et la lune faisait paraître les rochers environnants plus -majestueux encore. A un certain moment, les chiens se taisant, j'eus la -sensation de tomber dans une agréable inconscience. Mais le hurlement -d'un chacal réveilla les chiens: ombres de Thèbes, quel vacarme! Enfin, -je parvins à m'endormir. - -Je rêvai que le vacarme avait éveillé les morts et que de chaque tombe -les momies sortaient. Bientôt, je crus être moi-même une momie. La -pierre tombale qui me recouvrait essayait de se soulever. A chacun de -ses efforts, un frisson mortel me secouait. Une étrange sensation de -liberté reconquise, comme si la pierre se fût tout à coup envolée, -m'arracha à mon sommeil, et j'observai qu'une lourde couverture -tunisienne venait de tomber de mon lit, enlevée par un coup de vent -violent. Dans mes efforts pour la rattraper, je me cognai contre un des -gardiens de nuit qui était accouru à mon secours et qui m'aida à la -reprendre. Nous en couvrîmes le lit, en l'assujettissant au moyen de -lourds morceaux d'une statue d'Osiris. J'avais les yeux et les oreilles -pleins de gravier et de poussière et le cou égratigné. Des appels -désespérés retentirent l'instant d'après: le Major, empêtré dans les -toiles qui protégeaient sa couchette, cherchait à se dégager et appelait -à l'aide. Puis, ce fut Dennis qui, ne voulant pas risquer d'être -enseveli sous sa tente, allait chercher un refuge dans la hutte. On -éveilla Currelly à grand'peine!... Griffith et Dennis s'arrangèrent pour -passer le reste de la nuit dans la hutte; quant à Currelly et à moi, la -tête enveloppée dans de vastes mouchoirs, nous réintégrâmes nos lits -et, bercés par la tourmente, nous nous abandonnâmes de nouveau au -sommeil. - -Le soleil, se levant sur les collines au delà de Luxor, m'éveilla. Le -vent était complètement tombé. - -Des groupes d'ouvriers apparurent bientôt, silhouettes sombres dans la -brume lumineuse du levant. A sept heures, trois cents hommes et jeunes -garçons étaient rangés près du camp et répondaient à l'appel de Mohammed -Effendi. Je pus enfin procéder à une toilette en règle. Cette nuit au -grand air m'avait affamé et j'aurais embrassé Bulbul lorsque, devinant -mes désirs, il m'apporta une tasse de thé. Ce nom de _Bulbul_ ne m'étant -point connu, j'interrogeai le jeune garçon. Il m'avoua que ce nom était -celui d'un oiseau qui chante très bien (le rossignol, ainsi que je le -compris plus tard), et qu'on l'avait surnommé de la sorte en raison de -son talent de chanteur. - - * - * * - - - - -_CHAPITRE XIII_ - -LE TEMPLE D'AMMON - -COMMENT ON OBTIENT UNE EMPREINTE D'UN BAS-RELIEF. || UNE PYRAMIDE SUR UN -TEMPLE. || LA MYSTÉRIEUSE VACHE DE HATHOR. || QUELQUES DÉTAILS -HISTORIQUES AUTOUR DU TEMPLE DE LA REINE HATSHEPSU. || «L'EXPÉDITION EN -PONT». - - -Après le déjeuner, j'allai avec Currelly au temple de Hatshepsu, pour me -rendre compte de la manière dont on pourrait relever le contour des -bas-reliefs sans endommager les murailles. Nous nous fîmes accompagner -de quelques ouvriers que mon ami savait être experts dans la fabrication -des fausses antiquités, et nous nous munîmes de cire à modeler et de -feuilles de papier d'étain. Choisissant pour notre expérience un -bas-relief des plus simples, nous le couvrîmes d'une feuille de papier -d'étain, et, avec une légère pression, nous obtînmes le dessin des -contours. Les contours les plus accentués furent obtenus à l'aide d'une -brosse de crin avec laquelle nous fîmes pénétrer partout la feuille de -métal souple. La cire, après avoir été chauffée au soleil, fut placée -sur la feuille d'étain, puis nous attendîmes que le froid de la pierre -l'eût à nouveau durcie. - -Il fallut ensuite retirer le moule avec son revêtement de cire et le -poser sur une surface unie. Ceci fait, nous obtînmes un bas-relief -argenté qui nous parut très satisfaisant et le _Quies keteer_ des -fabricants d'antiquités nous fit grand plaisir. Le moule fut emporté à -la hutte, et, après l'avoir enduit de graisse, j'en pris une empreinte -au plâtre. Nous laissâmes le plâtre se durcir à son tour et nous allâmes -voir ce qui se passait dans le nuage de poussière qui flottait au-dessus -des fouilles, à gauche du temple de Hatshepsu. - -La Société d'Exploration Égyptienne a obtenu la concession des fouilles -du temple de Hatshepsu en 1903, après que les travaux commencés dans le -temple voisin, moins ancien, eussent été remis au Service des -Antiquités. Le Professeur Naville offrit ses services pour cette -entreprise, et, avec le concours de M. Henry Hall, du Bristish Museum, -et plus récemment, de C. F. Currelly, il termina les travaux en trois -ans. Tout en gravissant les trois terrasses, nous remarquons la -similitude de ce plan avec celui du sanctuaire de Hatshepsu, érigé -quelque sept siècles plus tard. Il y a cependant un détail qui distingue -le temple de Mentuhotep II; c'est la ruine d'une pyramide sur la -troisième terrasse. C'est le seul exemple que l'on rencontre d'une -pyramide faisant partie d'un temple, et la singularité de cette -construction a été l'occasion d'études intéressantes. Un papyrus -conservé au Musée de Turin relate que le Pharaon (un des derniers -Ramsès) avait nommé une commission pour visiter les tombes de ses -prédécesseurs et dresser un rapport sur l'état de ces tombes. Le rapport -mentionne que la tombe de Mentuhotep II était intacte, mais il n'indique -pas son emplacement; toutefois, le dessin d'une pyramide faisait suite -au passage qui avait trait à cette construction. Ceci décida le -Professeur Naville à rechercher la tombe sous cette pyramide. Il ne la -trouva pas, mais il fut récompensé de ses travaux par la découverte de -six statues de Usertesen III, dont trois sont actuellement au British -Museum, et les trois autres au Caire. Comme ce monarque appartient à une -dynastie plus récente, la douzième, il y a là un problème de plus ajouté -à tous ceux que nous offre ce temple. - -Une tombe de femme a été mise à jour à quelques mètres de la pyramide; -quelques fresques, bien conservées, datant de la onzième dynastie, qui -couvraient l'extérieur de ce sépulcre, sont très intéressantes, quoique -grossières. Quant à l'emplacement de la dernière demeure de Mentuhotep, -il reste toujours un mystère. - -Les fouilles ont été continuées dans la base des rochers qui se trouvent -derrière le temple; des débris de pierre calcaire ont été enlevés, et -une couche inférieure avait à peine été entamée, que, à la grande -surprise de M. Dalison qui dirigeait les travaux à cette époque, une -masse de roc glissa, laissant à découvert une cavité, et la tête et les -épaules d'une vache de Hathor. L'hiver de 1906 à Thèbes fut fertile en -surprises; mais celle-ci fut une des plus intéressantes, en raison de la -beauté de la sculpture et de son parfait état de conservation. Currelly -qui accourut avant même que la trouvaille ne fût débarrassée de sa -poussière, me donna tous les détails. - -Les travaux durent être très prudemment menés. Les ouvriers indigènes -s'intéressent vivement à la découverte d'objets de valeur et perdent -facilement leur sang-froid. Si l'on n'observe pas les plus grandes -précautions, les fouilles dans ces rochers peuvent amener des -éboulements funestes. La cavité où apparaissait cette étonnante tête de -vache, demandait une étude spéciale. On s'aperçut d'abord qu'elle avait -un toit en forme de voûte; les peintures murales, fort bien conservées, -ne laissaient aucun doute sur l'époque de la construction. Il est -regrettable que cette construction n'ait point été laissée intacte. Les -autorités du Musée du Caire, naturellement désireuses d'ajouter à leurs -collections un si beau spécimen de la sculpture de la dix-huitième -dynastie, firent valoir les risques que courrait la sculpture si on la -laissait en cet endroit. De son côté, l'Inspecteur local des Antiquités, -M. Weigall, demandait qu'on laissât la caverne intacte, en se déclarant -prêt à assumer toute responsabilité. Les grilles de fer qui auraient été -nécessaires pour protéger la vache de Hathor contre les actes de -vandalisme ou contre les chercheurs de reliques, auraient certainement -nui à l'aspect du monument, mais, située dans cette niche, près du -sanctuaire de Hatshepsu, combien mieux dans son cadre elle aurait été -qu'au Musée du Caire! - -La gravure ci-contre représente la terrasse supérieure du temple de -Mentuhotep, avec la base en ruines de la pyramide, à droite. La partie -sud du temple, plus récente, est au milieu, et les collines qui -entourent la vallée forment le fond. La seconde cavité, à gauche, est -celle où la vache de Hathor fut trouvée, mais, bien qu'elle soit à -proximité du temple de Mentuhotep, elle n'a rien de commun avec ce -sanctuaire. Le sanctuaire de Hathor fut élevé sur les ordres de la reine -Hatshepsu après que l'autre, dont nous retrouvons les traces, fût tombé -en ruines. Tous deux furent restaurés plus tard, sous Ramsès II. - -[PLANCHE 27: RUINES DU TEMPLE DE MENTUHOTEP, A THÈBES] - -L'excavation, à l'extrême gauche de la gravure, concentra tout l'intérêt -des fouilles de cet hiver. On avait trouvé l'entrée d'une tombe très -intéressante, et, pensant qu'il s'agissait de la tombe recherchée par le -Professeur Naville, on attendit l'arrivée de ce dernier pour l'ouvrir. - -De retour à la hutte, nous procédâmes à l'ouverture du moule de cire. -Une impression se trouvait bien reproduite, mais le papier de plomb qui -servait à empêcher la cire de détériorer le coloris de la muraille, -avait arrondi les bords des incisions qui donnent tant de vie au travail -original. La cire n'avait pas pénétré assez profondément, et il nous -fallut corriger minutieusement les angles trop arrondis. Une autre -difficulté se présentait: la cire qui s'était bien durcie sur la -surface froide de la muraille, s'était ramollie avant d'avoir été -recouverte de plâtre, et certains reliefs s'étaient empâtés. - -Avant de commencer le moulage de la seconde pierre, nous étendîmes notre -cire sur une table de fer, chauffée par une lampe à alcool. A l'aide de -baguettes de bois, nous pressâmes le papier d'étain dans les creux de la -sculpture, et, la cire étant plus malléable, elle fut plus facile à -appliquer dans ces mêmes creux. En employant du plâtre de Paris, nous -n'aurions eu à craindre aucun affaissement, mais nous avions promis au -Professeur Maspero de ne pas nous en servir dans le temple, de crainte -qu'un ouvrier maladroit n'en éclaboussât les murs. Une seconde couche de -cire plus épaisse donna quelque résultat, mais comme les pierres du mur -n'étaient pas toutes égales de surface, nous ne pouvions éviter certains -creux. Cet inconvénient n'aurait pas été si grave s'il ne s'était agi -que d'une seule pierre, mais cette partie de la muraille était formée de -deux cents pierres environ, et il fallait des raccords exacts. - -Il ne m'était pas facile, avec ma connaissance très imparfaite de la -langue arabe, d'instruire dans un art que je devais apprendre moi-même -les paysans qui m'aidaient. Currelly me seconda de son mieux, mais -après l'arrivée du Professeur Naville, l'ouverture de la tombe dans le -temple de Mentuhotep absorba tout son temps et tous ses efforts. Je -trouvai heureusement les six Arabes qui m'aidaient fort intelligents et -prenant beaucoup d'intérêt à leur travail. Au fur et à mesure que les -résultats se perfectionnaient, nous augmentions leurs gages, et lorsque -je fus certain que les moulages ne pouvaient être meilleurs, leur -salaire était le triple de celui qu'ils recevaient aux fouilles. Il faut -dire en passant que _el Kompania_, comme ils nomment la Société -Égyptienne d'Exploration, rétribue fort mal ses ouvriers, et je suis sûr -que seule la perspective de pouvoir subtiliser quelques scarabées ou -morceaux d'antiquités, les décide à travailler à vil prix. - -A propos de ces reproductions, quelques détails sur leurs originaux et -sur le temple où ils se trouvent ne seront point déplacés ici. - -[PLANCHE 28: SENSENEB, DANS LE TEMPLE DE HATSHEPSU, A DER-EL-BAHRI] - -Makere-Hatshepsu est la première souveraine d'une grande contrée dont -nous parle l'Histoire. Fille de Thothmès I, elle avait également droit -au trône par sa mère, Ahmès, qui descendait d'une longue lignée de -princes thébains. Ses deux demi-frères, Thothmès II et Thothmès III, -contestaient ces droits. Bien que leurs prétentions ne fussent point -aussi justifiées que celles de leur demi-soeur, leur sexe les désignait -au choix de leurs sujets. Des deux frères, Thothmès II avait plus de -droits par sa naissance, sa mère étant princesse, alors que la mère de -Thothmès III n'avait été qu'une obscure concubine. Mais Thothmès III -apporta une heureuse solution au problème en épousant sa demi-soeur. -Pendant un certain temps, les deux époux régnèrent conjointement, et -pendant que Thothmès agrandissait le temple de Karnâk, Hatshepsu élevait -ce sanctuaire qu'elle consacra à Ammon. Mais le pays eut à souffrir de -la discorde qui régnait entre les deux époux, et Thothmès II ne manqua -pas d'exploiter à son profit le mécontentement de la population. Tout -d'abord, la reine fut dépossédée par son mari et l'on donna ordre -d'effacer son image des murailles encore inachevées du temple. Le parti -de Thothmès II plaça celui-ci sur le trône. Mais son règne fut de courte -durée, et, à sa mort, les partisans de Hatshepsu furent assez puissants -pour la rétablir sur le trône. Elle régna jusqu'à la fin de sa vie, et -l'embellissement du temple d'Ammon fut son oeuvre principale. - -Les prêtres d'Ammon, qui étaient ses partisans fervents, firent tout au -monde pour affermir son prestige aux yeux du peuple. Dans la colonnade -nord, l'histoire de sa naissance divine est dépeinte: son père -terrestre, Thothmès I, est entièrement ignoré, et une belle série de -bas-reliefs représentent Ahmès devant Ammon Ra; les hiéroglyphes -rapportent les paroles du dieu: «Hatshepsu sera le nom de ma fille... -Elle régnera sur toute cette contrée». Plus loin, l'enfant nouveau-né -est représenté comme un garçon, et, plus loin encore, la reine couronnée -par les dieux porte une barbe et est vêtue de la courte jupe d'un roi. -Thothmès n'apparaît que dans la scène finale où, devant la cour -assemblée, il reconnaît la reine comme souveraine du pays. Le parti de -la reine avait eu soin de faire graver certaines inscriptions pour -renforcer son autorité. Son prédécesseur est représenté, disant: «Vous -proclamerez sa parole; vous serez unis sous son commandement. Celui qui -lui rendra hommage vivra; celui qui parlera de sa majesté en blasphémant -mourra». - -Bien que tardivement racontée, cette légende trouva créance dans le -peuple qui de tout temps avait regardé les Pharaons comme les -descendants terrestres du dieu-soleil, et, malgré son sexe, Hatshepsu -continua de régner jusqu'à la fin de sa vie. - -La contrée de Pont est regardée comme le berceau des dieux; les -égyptologues la placent à l'extrême-est de l'Afrique, connu à présent -sous le nom de Somaliland; de temps immémorial on y récoltait la myrrhe -dont on offrait l'encens sur les autels. Planter de myrrhe les terrasses -de son temple, devint l'ambition de la reine. Cinq navires furent -équipés et envoyés sur le Nil, à un endroit où un canal relie le fleuve -à la mer Rouge. Ils sont représentés dans la colonnade portant la -désignation de _l'Expédition en Pont_ et une large raie bleue qui se -déroule au-dessous figure l'eau où se jouent de nombreux poissons du -Nil. Lorsque ces mêmes vaisseaux sont représentés sur les côtes de Pont, -les poissons particuliers à la mer Rouge figurent à leur tour. Des -hommes chargés d'arbres à myrrhe gravissent les échelles des navires; un -lourd chargement se trouve déjà embarqué, et quelques singes se -promènent çà et là. La structure et la mâture de ces vaisseaux sont -rendues avec une étonnante fidélité. - -Des hiéroglyphes relatant cette expédition couvrent les espaces vides de -l'arrière-plan. - -Le sujet de la muraille sud nous transporte dans la contrée de Pont. Les -envoyés de la Reine sont reçus par le souverain de la contrée; la pierre -où est représentée l'énorme épouse du souverain, ne se trouve -malheureusement plus ici; elle est au Musée du Caire. Des bestiaux à -cornes courtes sont offerts au roi; un village de Pont bâti sur pilotis, -sert de fond. Ailleurs, des indigènes transportent les arbres sur les -navires; leur type, très différent de celui des Égyptiens, a sans doute -été minutieusement observé d'après les quelques habitants de Pont qui -accompagnèrent l'expédition à son retour à Thèbes. Beaucoup de pierres -manquent, elles se trouvent dans les différents musées européens. - -La couleur a disparu des portions de la muraille qui furent exposées aux -intempéries. Les ocres rouges et jaunes ont résisté à la lumière, mais -sont parfois éraflés par les tourbillons de sable. Les parties noires -qui ont été exposées au soleil sont entièrement effacées, ainsi que les -bleus et les verts que l'on ne retrouve que dans les creux profonds. - -Là où les peintures ont été protégées du soleil, de la pluie et du vent, -elles ont gardé toute la fraîcheur de coloris qu'elles avaient il y a -trois mille cinq cents ans, lorsqu'elles furent exécutées par les -artistes à la solde d'Hatshepsu. - -Il semble n'y avoir eu que peu de mélange de couleurs. Les artistes -employaient une nuance conventionnelle pour chaque objet représenté par -le relief, sans faire aucun effort pour employer la teinte exacte; mais -il y a dans l'ensemble beaucoup de richesse et de pittoresque. Çà et là, -la pluie et la lumière, en atténuant les tons, ont mis sur ces -bas-reliefs une patine admirable. - -M. Somers Clarke, architecte honoraire de la Société d'Exploration -Égyptienne, a reconstitué les fragments absents de la colonnade sur -laquelle se trouvent ces bas-reliefs uniques, et M. Howard Carter a -passé deux années à surveiller les travaux. Il reste davantage à faire -pour protéger des intempéries les bas-reliefs de la troisième terrasse, -mais on me dit que ce travail sera bientôt entrepris. - - * - * * - - - - -_CHAPITRE XIV_ - -PARMI LES TEMPLES - -LES TEMPLES ONT SUCCESSIVEMENT SERVI A DES CULTES DIVERS. || -L'INSCRIPTION D'UN PRÊTRE CHRÉTIEN. || LE PETIT TEMPLE DE -DER-EL-MEDINEH. || DÉTAILS ARCHÉOLOGIQUES. || «CE MONDE N'EST PAS UNE -VILLE DURABLE.» - - -Dans l'espace couvert par les deux temples dont nous venons de parler, à -Dêr-el-Bahri, on peut étudier l'art et la vie de ce peuple intéressant -tels qu'ils se développèrent pendant une période de trois mille ans. - -Senmut, l'architecte du temple de Hatshepsu, ne put terminer son oeuvre -avant la mort de la Reine, et comme il était un de ses partisans, il dut -probablement prendre la fuite lorsque Thothmès III saisit à nouveau les -rênes du Gouvernement. Des restaurations furent faites par la dynastie -suivante, sous Ramsès II, mais elles font preuve d'un déclin marqué dans -le sens artistique. Un sanctuaire fut ajouté sur la troisième terrasse -sous les Ptolémées, et nous pouvons comparer cet ouvrage avec ceux de la -dix-huitième dynastie. La nature de la pierre sablonneuse qui servit à -la construction de ce sanctuaire explique probablement le manque de -finesse de certains bas-reliefs. Les personnages sont traités à la -manière grecque, plutôt qu'égyptienne, en tout cas la décadence de l'art -est évidente. L'influence grecque est visible dans tous les monuments de -l'époque des Ptolémées. - -Ce même sanctuaire devint plus tard la chapelle d'une communauté -chrétienne, et les murailles sont encore noircies par la fumée des -torches et des cierges qui l'éclairaient durant la célébration de la -messe. Cette chapelle est creusée dans le rocher, et les pierres -sablonneuses formant le mur et le toit ont été évidemment employées pour -résister à la pesée des pierres calcaires de la partie supérieure. On -retrouve les traces d'un autel dans la table d'offrandes de Hatshepsu, -et, partout où les dieux païens n'ont pas été cachés par quelque objet -du culte chrétien, leur visage a été détruit. - -[PLANCHE 29: COUR INTÉRIEURE DE TEMPLE, A MÉDINET-HABU] - -Les décorations anciennes ne furent point respectées. Une pierre -représentant la tête de Thothmès admirablement sculptée était mise -sens dessus dessous dans le mur, si l'on trouvait qu'elle s'adaptait -mieux ainsi. Sur les espaces qui ne sont pas couverts d'hiéroglyphes ou -de sculptures, on trouve des inscriptions en écriture cursive, -hiératique ou démotique. Une prière à Esculape, en caractères grecs, fut -probablement gravée par un ouvrier grec, sous le règne des Ptolémées. -Plus loin, un moine copte, quelques siècles plus tard, a mis au-dessus -de cette prière une croix, avec ces mots: «Dieu seul guérit». - -De la terrasse supérieure, la vue est splendide. Vous avez devant vous -la sauvage contrée qui forme une partie de la nécropole thébaine. La -plaine fertile traversée par le Nil, se détache sur un fond de collines. -A droite, se trouve le Ramesseum, avec le temple de Seti à gauche, et, -de l'autre côté du fleuve, sur ses bords, apparaissent les grandes -colonnades de Luxor et l'immense pylône de Karnak. - -En 1894-1895, le temple entier fut mis à jour après de longs travaux -dirigés par le professeur Naville et entrepris aux frais de la Société -d'Exploration Égyptienne. - -De mes aides, quelques-uns retournèrent bientôt à _la poussière_, ainsi -qu'ils nommaient les fouilles. L'un de ceux qui restèrent avec moi, -montra une telle habileté dans le moulage des bas-reliefs, que je le -reconnus sans peine pour être, de son métier, un fabricant d'antiquités. -Cet homme savait quelques mots d'anglais et je le laissais souvent -parler. J'ai oublié son nom, mais je me souviens qu'on l'appelait -_Tyndale Koom_, d'après les termes dans lesquels il s'adressait à moi, -lorsqu'il voulait me faire voir son travail. - -Mon second aide était un ânier qui avait abandonné son métier après la -mort de sa bête. Puis venait, par ordre de distinction, un ex-forçat, -individu taciturne et rude travailleur. On m'avait dit que dans un accès -de colère il avait tué quelqu'un, mais qu'au fond il n'était pas -méchant. - -[PLANCHE 30: TEMPLE DE DÊR-EL-MEDINET, A THÈBES] - -Un collaborateur important restait dans la hutte et faisait le moulage -des impressions relevées par nous. Ce travail était extrêmement -difficile, aucun de nous ne sachant bien se servir du plâtre de Paris. -La peinture des maquettes étant moins longue que leur préparation, je -pus consacrer de nombreux loisirs à mes aquarelles. Le petit temple de -Ptolémée à Dêr-el-Medîneh, caché dans les replis des collines désertes à -un kilomètre et demi au sud de notre vallée, fut un de mes sujets -favoris. Le mot arabe _Dêr_, signifie couvent, et ce temple porte les -traces du passage des moines coptes. Il fut élevé en l'honneur de -Hathor, la déesse de la mort, et aussi de la déesse Maat. Bien que les -inscriptions soient inférieures à celles de Dêr-el-Bahri, l'intérieur me -parut plus propre à inspirer de pittoresques esquisses que celui de son -trop célèbre voisin. Les colonnes couronnées de calyx et les initiales -entrelacées de Hathor, ainsi que la porte du sanctuaire, se prêtent sous -un certain éclairage à de délicieuses compositions. Des traces de -couleur se retrouvent sur ces initiales, ainsi que sur le cadran solaire -qui surmonte la porte. - -Les temples de Ptolémée ont un grand avantage sur ceux de dates plus -anciennes, c'est qu'ils sont dans un bien meilleur état de conservation; -en fait, on ne peut guère leur donner le nom de ruines. A part les -objets qui se trouvaient dans ces temples et qui sont maintenant dans -les musées, les temples de Dendera, Esneh et Edfu n'ont guère changé -depuis qu'ils ont été construits. - -Il y a beaucoup à peindre à Medînet Habu, qui se trouve à quinze cent -mètres au sud. Les décorations de la vingtième dynastie dans le grand -temple de Ramsès III, me paraissaient extrêmement grossières après les -bas-reliefs délicats de Dêr-el-Bahri. J'eus beaucoup de difficultés à -reproduire les premiers bas-reliefs si peu accentués. Dans les séries de -Pont, où le fond est enlevé, le relief des personnages ne dépasse guère -un millimètre. Les figures de moindre importance ont à peine un -demi-millimètre, quelquefois moins. Les grandes figures sur les colonnes -ne se détachent pas du fond, et sont souvent à peine indiquées. A -l'époque de Ramsès III, les inscriptions ont atteint une profondeur de -dix à douze centimètres. Les restaurations de Ramsès II à Dêr-el-Bahri -sont en relief, mais elles offrent plutôt une imitation de celles de son -prédécesseur qu'un signe caractéristique de leur propre époque. La -surface plus rugueuse de la pierre et les dimensions plus grandes de -l'édifice expliquent probablement l'accentuation plus sensible des -inscriptions, mais la crainte d'un effacement peut en être aussi la -cause. Les reliefs accentués furent employés au XVIIIe siècle, mais -seulement dans le cas où un effet de perspective était recherché. Le -bas-relief paraît avoir disparu après le règne de Séti I. Je le -retrouvai à Karnak dans un petit temple modeste de la vingt-cinquième -dynastie. Quoique taillé dans de la pierre sablonneuse, le relief en -était fort beau et accusait une renaissance de l'art, qui pourtant -déclina rapidement pendant la domination des Perses. Quelque grossières -que soient les décorations, leur dessin est souvent grandiose; j'ai vu -des scènes de bataille d'un mouvement étonnant. L'art semble avoir lutté -énergiquement avant de décliner pendant le règne suivant. L'espace me -manque pour donner de plus amples détails, mais, dans son _Histoire de -l'Égypte_, le Professeur Breasted relate les événements du règne -mouvementé de Ramsès III, événements que le souverain fit du reste -graver sur son temple monumental. - -En sortant par le pylône massif, nous trouvons à notre gauche une série -de petits temples qui nous représentent quatorze siècles, du règne de -Hatshepsu aux derniers Ptolémées. Les murailles du temple de Hatshepsu -portent des traces des luttes de cette reine avec son père, son mari et -son frère, et sur ses portraits effacés, nous voyons les figures en -cartouches des trois Thothmès. Ceci servit probablement d'enseignement à -Ramsès III, qui fit graver très profondément les inscriptions sur son -temple. Nous passons par un pylône érigé par Taharqua, de la -vingt-cinquième dynastie--le Tirharkah de la Bible--et nous pénétrons -dans le délicieux petit temple de Nektanebos, le dernier Pharaon de la -dernière dynastie (trentième). Huit colonnes représentant des papyrus -entrelacés, à chapiteaux fleuris, supportaient autrefois la toiture; -deux seulement sont encore entières. Ces colonnes, reliées par un écran -en pierre fouillée et se détachant sur le pylône de Taharqua, forment un -charmant ensemble. Le grand pylône du dixième des Ptolémées nous conduit -dans un vestibule à colonnes puis dans une large cour qui termine cette -série de temples. - -Cette oeuvre de Nektanebos et du Ptolémée ne fut exécutée qu'après que -le grand monument de Ramsès fut presque tombé en ruines; cela ressort de -ce fait que les constructions de Nektanebos et Ptolémée furent faites à -l'intérieur et à l'extérieur des murailles formant l'enceinte du grand -temple; elles empiètent aussi sur une partie de l'emplacement du -pavillon de Ramsès. Ce pavillon, dont nous ne voyons plus que la partie -centrale, forme l'entrée principale du temple. - -[PLANCHE 31: VUE INTÉRIEURE DU TEMPLE DE RHAMSÈS III, MEDINET-HABU] - -A mesure que de nouveaux temples s'élevaient, les anciens tombaient en -ruines et l'on employait les pierres ainsi toutes prêtes comme matériaux -de construction. On retrouve des inscriptions des anciens temples sur -les murs des temples plus récents. Il est étonnant que les ruines du -village chrétien situé à l'est du grand temple, n'offrent que des murs -en boue desséchée. L'église du village qui occupait le centre de la -seconde cour était également construite à l'aide de cette pauvre -matière, alors que des pierres toutes préparées et toutes taillées se -trouvaient à proximité. - -Le magnifique Amenhotep III bâtit son palais somptueux auprès des -temples de Medînet Habu, mais on en retrouve peu de vestiges. Ce palais -était probablement déjà tombé en ruines lorsque Ramsès III fit -construire son grand temple. «Ce monde n'est pas une ville durable», -disait-on au temps des Pharaons. Les grands palais qui ont existé à -Thèbes et qui servaient de demeures aux rois et aux nobles, étaient tous -construits en briques de boue; ils durèrent peu, mais ils nous ont -laissé quelques fragments qui nous permettent de juger de leur -splendeur. Nous retrouvons heureusement des dessins de ces palais sur -les murailles des temples et des sépulcres, ainsi que des spécimens de -mobiliers qui ornent à présent la dernière demeure des morts, et qui -nous donnent une idée des anciens intérieurs égyptiens. - -Le pavillon de Ramsès III, dont nous ne voyons qu'une partie, nous fait -songer à une forteresse plutôt qu'à un palais; il fut sans doute -construit en pierres taillées, pour des raisons stratégiques, par ce roi -guerrier. - - * - * * - - - - -_CHAPITRE XV_ - -LA TOMBE DE LA REINE TYI - -COMMENT LES INDIGÈNES JUGENT LES ARCHÉOLOGUES. || DU RÔLE DE LA REINE -TYI DANS L'HISTOIRE DES PHARAONS. || LE DIEU NOUVEAU. || VISITE A LA -TOMBE MYSTÉRIEUSE. || «SIC TRANSIT GLORIA MUNDI.» || UNE CRUELLE -DÉSILLUSION. - - -Noël était passé, et les travaux d'excavation n'avaient donné aucun -résultat intéressant. L'intérêt qu'ils inspiraient tout d'abord était -tombé. Cette vallée renfermant les tombes des rois, que j'étais -impatient de revoir aussitôt que mes travaux personnels m'en -laisseraient le loisir, devait pourtant, à mon avis, recéler bien des -mystères, que des fouilles habilement dirigées ne tarderaient point à -dévoiler. Un jour, la nouvelle se répandit qu'Ayrton avait découvert de -l'or et des pierres précieuses, et les habitants du pays le voyaient -déjà ramassant à la main des trésors incalculables. Mon travail n'avança -guère ce jour-là, car _Tyndale Koom_, Ahmet et même l'ex-forçat -taciturne ne tarissaient pas en bavardages. Inutile de dire que la -valeur archéologique de la découverte ne les intéressait pas. Les -indigènes sont pleins de cette idée que tous les Européens qui -s'occupent des fouilles ne le font que par rapacité et amour du pillage. -La pensée qu'avec ce qu'ils retireraient du butin, _Mistr Davis_ et -_Mistr Eirton_ pourraient vivre tranquillement jusqu'à la fin de leurs -jours, occupait leur esprit et, probablement, excitait leur rancune; ils -trouvaient mauvais que ces chiens de chrétiens pussent s'emparer ainsi -de ce qu'Allah avait mis en réserve pour les vrais croyants! - -[PLANCHE 32: LES PYLONES DES PTOLÉMÉES, MEDINET-HABU] - -Une chose était certaine: on avait trouvé et ouvert la tombe de la Reine -Tyi. On aurait dit que les roches calcaires qui protégeaient l'entrée -des fouilles avaient la transparence d'un rideau de mousseline, tant les -curieux étaient bien renseignés. M. Théodore Davis avait quitté sa -_dahabiyeh_ pour venir sur les lieux; le Bash Moufetish était arrivé, -accompagné de son _wakeel_ et de ses gardes particuliers; on avait -télégraphié à M. Maspero; un artiste spécial était sur le terrain et un -photographe avait été mandé du Caire. L'arrivée de notre ami Ayrton mit -fin à notre impatience d'en savoir davantage. Il pouvait être -satisfait, car sa découverte était une des plus belles qui se fussent -produites depuis nombre d'années. Il nous dit que la tombe de la Reine -Tyi avait certainement été ouverte depuis que la Reine y avait été -ensevelie, mais que le vol apparemment n'avait pas été le but du -sacrilège; les objets de valeur s'y trouvaient encore, mais les -hiéroglyphes se rapportant à l'hérésie qu'elle avait favorisée et au -fils qu'elle avait essayé d'établir, avaient été effacés. Il paraissait -clair que le sacrilège n'avait été commis que quelques années après la -mort de la Reine, et que les prêtres d'Ammon, ayant satisfait leur zèle -religieux et réparé la brèche faite dans la muraille, Tyi avait reposé -tranquillement pendant plus de trois mille ans. Un éboulement de rochers -avait protégé sa tombe du pillage des Romains, du fanatisme des premiers -chrétiens et de la rapacité des Arabes, mais non des investigations des -égyptologues. - -Ce soir-là notre conversation roula sur la Reine Tyi, son fils Akhnaton -et sur l'évolution religieuse de leur époque. Nous fûmes désappointés en -apprenant que l'entrée de la tombe nous serait fermée pendant quelques -jours encore; le photographe du Caire était absent, et rien ne pouvait -être déplacé avant son arrivée. On craignait d'autre part que les -objets ne se détériorassent à la température extérieure, car il arrive -souvent que des choses demeurées intactes dans un sépulcre pendant des -siècles, tombent en poussière dès qu'elles sont exposées à la -température du dehors. Cette crainte n'était que trop justifiée, comme -on le verra plus loin. - -Une semaine s'écoula avant que personne, à l'exception de ceux qui y -travaillaient, ne pût visiter la précieuse tombe. Notre curiosité était -continuellement excitée par J. Lindon Smith, un artiste américain, -chargé de peindre l'intérieur de la tombe et son contenu, et qui en s'en -retournant à Luxor s'arrêtait à notre campement pour nous raconter sa -journée. Les longues heures passées dans la chambre mortuaire -n'attristaient point l'artiste, et ce fut l'un des plus gais compagnons -que j'eus la bonne fortune de rencontrer. - -Quatre grandes jarres, dont les couvercles portaient l'image de la -Reine, avaient été trouvées, ainsi qu'une cassette renfermant des objets -de toilette en bel émail bleu. Avant de rendre visite à la dépouille -mortelle de cette reine romanesque, il sera intéressant, pour ceux qui -ne connaissent qu'imparfaitement l'histoire de l'Égypte, d'apprendre le -rôle important qu'elle joua pendant la dix-huitième dynastie, alors que -l'Empire avait atteint l'apogée de sa puissance. A l'encontre de -Hatshepsu, elle était de naissance obscure, et l'on dit même qu'elle -n'était point Égyptienne, mais les preuves manquent à l'appui de cette -assertion. Elle épousa le jeune Pharaon, Amenhotep III, à peu près au -moment de son avènement; ce prince magnifique laissa de nombreux -documents où il la nommait _Reine Consort_, et la déclaration royale se -termine par ces mots: «Elle est la femme d'un Roi Puissant, dont -l'empire s'étend au sud jusqu'à Karoy et au nord jusqu'à Naharin». Ainsi -que Breasted le remarque dans son _Histoire de l'Égypte_, «le roi -voulait par là rappeler la haute position qu'elle occupait à tous ceux -qui auraient pu songer à l'humble origine de la Reine». Thothmès III et -ses deux successeurs guerriers avaient consolidé l'empire sur lequel -Amenhotep était appelé à régner; d'une haute culture artistique et ayant -à sa disposition d'inépuisables trésors, ce dernier fit de Thèbes la -plus splendide capitale du monde. Seuls, quelques fragments disséminés -dans les musées nous restent de son grand palais; quelques pierres -marquent l'emplacement de son mausolée, et les colosses ont été -cruellement détériorés par le temps. - -Le grand temple de Luxor, encore debout, nous donne la meilleure idée de -ce qui fut fait durant ce règne. L'architecte Amenhotep, fils d'Api, fut -connu des Grecs douze siècles plus tard, et la sagesse de ses maximes -est citée dans _Les Proverbes des Sept Sages_. On peut voir de lui un -curieux portrait au Musée du Caire. - -Contrairement aux usages de la contrée, la Reine prit une part -prééminente à toutes les cérémonies religieuses ainsi qu'aux affaires de -l'État, et il est curieux de penser que cette petite femme délicate et -fine, tandis qu'elle suivait ces rites religieux, encourageait en secret -une hérésie qui, pendant le règne de son fils, devait amener la ruine de -l'empire. Les causes de cette réforme religieuse demeurent un mystère; -les prêtres d'Ammon, qui étaient alors tout-puissants, cachèrent leur -mécontentement. La Reine eut sans doute beaucoup d'influence sur son -mari, mais elle en eut bien davantage sur son fils, et ce fut ce jeune -homme qui, après la mort de son père, déclara hardiment la guerre aux -prêtres et proclama l'existence d'un Être Suprême, dont la -manifestation visible était le disque solaire. Son nom, Amenhotep -IV,--«Ammon repose»--lui devint impossible à porter; comment pouvait-on -l'appeler ainsi, alors qu'il effaçait le nom d'Ammon des murs des -temples et offrait un autel au nouveau dieu Aton? Il échangea ce nom -contre celui d'_Akh-en-Aton_, signifiant «Esprit d'Aton». Pendant six -ans il lutta pour effacer toute trace du culte d'Ammon, mais les -souvenirs du passé étaient trop vivaces à Thèbes pour qu'ils pussent -être détruits. Aidé de sa mère et du prêtre Eye, qui avait toujours -encouragé son zèle réformateur, il résolut de construire une nouvelle -capitale qu'il dédierait à Aton. Il choisit un site pittoresque à -quelque cinq cents kilomètres au-dessous de Thèbes, appelé maintenant -Tell-el-Amarna, mais qu'il nomma _Akhetaton_, «Horizon d'Aton». Il -paraît y avoir vécu le reste de sa vie, comme le Pape dans le Vatican, -refusant de visiter les régions qui n'étaient pas dédiées à son dieu. -Les provinces asiatiques refusèrent bientôt de payer leur tribut, et à -la fin de son règne l'immense empire ne comprenait plus que les -provinces arrosées par le Nil. Il mourut sans successeur mâle direct, et -son gendre, Sakere, dont on ne connaît pas l'histoire, lui succéda. Un -autre de ses gendres, Twet-ankh-Amon, succéda à ce dernier, et après -entente avec les prêtres d'Ammon, il retourna à Thèbes qui, depuis vingt -ans, n'avait pas vu de Pharaon. Ce fut probablement durant son règne que -le culte d'Ammon fut rétabli, la tombe de la Reine Tyi ouverte et tous -les souvenirs du maudit Aton détruits. - -[PLANCHE 33: KHNUM, KEPR, RA, DANS LA TOMBE DE SÉTI Ier, A THÈBES] - -Il nous fut enfin permis de visiter cette Reine avant que son cercueil -gemmé ne fût envoyé au Musée du Caire et ses ossements ensevelis au pied -de la colline protectrice de son tombeau. Mes amis, M. Henry Holiday et -Miss Mothersole, firent partie de l'expédition. Nous ne fûmes pas long à -gravir la montagne et à descendre dans la vallée des Tombes des Rois. -Deux policiers en faction nous indiquèrent l'endroit que nous -cherchions, et lorsque les sentinelles furent bien convaincues que nous -étions des amis de _Hawaha_, nous fûmes conduits à la tombe nouvellement -ouverte. Je fus assez surpris de ce qui se présenta d'abord à nos yeux: -un jeune Anglais de stature athlétique, revêtu d'un costume de flanelle, -était là, entouré de boîtes de fer-blanc, et, éclairé d'une lanterne -électrique, il classait des pierres précieuses; la lumière qui faisait -étinceler les joyaux tombait aussi sur les murs blancs du sépulcre, et -l'ombre sinistre de notre compatriote aurait pu être prise pour celle -d'un sorcier ou d'un prêtre d'Ammon. L'or et le blanc étaient les -couleurs dominantes de tout ce qui était éclairé par les rayons -électriques, et, au premier coup d'oeil, on se serait plutôt cru dans un -boudoir dévasté que dans une mystérieuse demeure funéraire. - -Ces réflexions furent de courte durée, car notre ami ayant prestement -rentré ses pierres: des lapis-lazuli en forme de demi-lune dans une -boîte de _Beautés égyptiennes_, des cornalines et des turquoises dans -des boîtes de _Démétrius_ et de _Nestor Genakalis_, s'empressa de nous -souhaiter la bienvenue et de nous faire descendre dans la tombe, située -à quelques pieds au-dessous de l'entrée qui y conduisait. Nous devions -marcher avec précaution et avoir soin de ne rien toucher, car la plupart -des objets étaient très fragiles et le moindre heurt aurait été funeste. -Le dais effondré nous cachait la vue du cercueil; enfin nous vîmes -devant nous l'effigie de Tyi. C'était le spectacle le plus émotionnant -que j'eusse jamais vu: vêtue et parée comme elle l'était sans doute le -jour où Amenhotep le Magnifique la conduisit au festin nuptial, elle -reposait, les bras croisés. Émerveillé par la splendeur de ce tableau, -je ne vis point tout d'abord qu'un côté du cercueil était tombé et que -le corps réel de la Reine reposait à côté de cette glorieuse effigie. -Son visage desséché, ses joues creuses, ses lèvres minces et -parcheminées, découvrant quelques dents, offraient un contraste frappant -avec le diadème d'or qui encerclait son front et le collier qui cachait -une partie de sa gorge momifiée. Son corps était enveloppé de minces -feuilles d'or qui, déchirées en plusieurs endroits, rendaient le -spectacle encore plus lamentable. - -Je compris bientôt pourquoi le corps gisait à côté du cercueil. La -bière, très lourde, avait été posée sur de beaux tréteaux surmontés d'un -dais doré, mais l'un des pieds sculptés des tréteaux ayant cédé, le -cercueil était tombé à terre et l'un des côtés s'étant brisé, la momie -s'en était échappée. _Sic transit gloria mundi!_ - -Avant que ce livre ne soit publié, tous les objets renfermés dans la -tombe de Tyi auront été étiquetés, catalogués et classés dans le Musée -du Caire. La Reine, elle, n'y sera pas. Tout objet ayant une valeur -artistique ou archéologique sera transporté dans la _dahabiyeh_ de M. -Davis, et le corps sera remis dans sa sépulture, et la tombe murée. - -Ces pages furent écrites au moment où, tout à l'enthousiasme de la -découverte, nous ne songions pas à mettre en doute son authenticité, et -je les publie ainsi afin de ne pas leur enlever leur sincérité de -premières impressions. Mais une triste désillusion nous était réservée. -Depuis mon départ d'Égypte, cette intéressante momie a été examinée par -de savants chirurgiens qui ont déclaré que le squelette était celui d'un -jeune homme âgé de vingt-cinq à vingt-six ans.... - -Il n'y a pas de doute que tout ce qui se trouvait dans le sépulcre -appartenait à la tombe de la Reine Tyi, mais l'endroit où repose -réellement son corps, et l'identité du jeune homme qui usurpait ici sa -place demeurent autant de mystères. Il ne semble guère possible que ce -corps soit celui d'Ikhnaton qui aurait été transporté ici de -Tel-el-Amarna pour reposer près de ses ancêtres. Son règne, sous lequel -se sont accomplis tant d'événements, n'aurait guère pu se terminer si -tôt. Obtiendra-t-on quelque nouvel éclaircissement sur ce que firent les -prêtres d'Ammon, lorsqu'ils ouvrirent le sépulcre pour y effacer le nom -maudit d'Aton? Peut-être le cérémonial somptueux des obsèques royales ne -fut-il qu'un simulacre et le corps de la Reine a-t-il été transporté -dans la ville d'Akhetaton, construite par son fils, pour échapper aux -mains sacrilèges des prêtres? - -Nous laisserons ces questions sans réponse et nous retournerons aux -excavations du temple de Mentuhotep. - - * - * * - - - - -_CHAPITRE XVI_ - -LE TEMPLE DE MENTUHOTEP - -ENCORE DES TOMBES, DES SARCOPHAGES, DES MOMIES. || ANTIQUITÉS -MODERNES... || L'HONNÊTE VOLEUR. || DANS LE CLAIR-OBSCUR DES CAVEAUX. -|| LES PEINTURES DE LA TOMBE DE NAKHT: SCÈNES DE LA VIE D'UN GENTILHOMME -CAMPAGNARD. || VERS LE TEMPLE DE SETI. - - -Vers la fin du mois de janvier 1907, le fond du puits fut atteint, et, à -six cents pieds de son orifice, la chambre mortuaire ouverte. Dans une -niche creusée dans la muraille gauche, se trouvait la momie. Cette niche -était assez haute pour qu'on pût s'y tenir debout et assez profonde pour -contenir un sarcophage. De larges plaques d'albâtre couvraient les -murailles, et bien qu'il n'y eût nulle inscription pour nous renseigner, -nous nous trouvions évidemment en présence du sépulcre d'un grand -personnage. Le désordre qui y régnait prouvait que la tombe avait déjà -été ouverte et pillée; le sol était jonché de débris de cercueil, d'arcs -et de flèches, de statues de bois et de poteries. Dans un coin, un amas -de poussière brunâtre et de morceaux de bandelettes était tout ce qui -restait du corps pour lequel cette tombe avait été construite. La -chaleur y était telle que nos bougies fondaient entre nos doigts; l'air -était irrespirable. - -Mais la trouvaille était importante, et au fur et à mesure que les -objets renfermés dans la chambre mortuaire étaient apportés à la hutte, -il devenait évident qu'ils avaient dû appartenir à une tombe royale. Le -classement et remballage de tous ces objets prit quelque temps, et nous -dûmes abandonner nos essais de reconstitution des meubles et des -ornements. - -Une autre tombe fut découverte à gauche du grand puits; l'immense -sarcophage de granit qu'elle renfermait et sa situation près du -sanctuaire du temple laissaient supposer qu'elle avait dû contenir une -momie royale. - -[PLANCHE 34: LE TEMPLE DE MEKTENEBO, MEDINET-HABU] - -Mrs. Naville passa six semaines à rassembler, à classer les fragments de -sept petits autels qui avaient occupé la terrasse supérieure, et dont -son gendre fit la reconstitution sur papier. Le dessin en était fort -beau, et les ornements sculptés de quelques fragments pouvaient se -comparer aux ouvrages de la dix-huitième dynastie. Les dessins qui -ornent les murailles des terrasses sont inférieurs; on y trouve la -manière conventionnelle d'ouvriers habiles plutôt que la marque d'un -génie personnel, comme on en rencontre dans le temple de Hatshepsu. Il -est regrettable qu'on n'ait pu reconstruire complètement et laisser sur -place un de ces petits autels; on aurait eu ainsi un curieux spécimen de -l'art de la onzième dynastie. Comme fragments, ils rempliront les -vitrines de quelques musées, mais leur valeur au point de vue -architectural sera nulle. Toutefois, après avoir reconstruit un de ces -autels, il aurait fallu l'entourer d'une grille de fer afin de le -protéger des indigènes, et certainement cette cage de fer au milieu des -ruines aurait été peu à sa place. Il est difficile de sauvegarder les -oeuvres d'art dans une contrée où les gens ne se rendent pas compte de -leur valeur idéale. Si l'on arrête un voleur en possession d'antiquités, -il est presque impossible d'obtenir pour lui, d'un magistrat indigène, -une condamnation. Le fait de «voler une antiquité» bénéficie de quelque -indulgence, même auprès des Européens: une dame vint un jour à notre -campement pour prier Currelly de l'aider à déchiffrer le cartouche d'un -scarabée et à en estimer la valeur. Currelly, après examen, déclara que -le scarabée était faux, au grand désappointement de la dame, qui, -refusant de se rendre à l'évidence, nous expliqua que le verdict de -Currelly ne pouvait être exact, «car, nous dit-elle, Achmet (le jeune -ânier) m'a assuré qu'il a volé ce scarabée pendant les fouilles, et il a -une figure si honnête que je ne saurais croire qu'il a menti!» Nous ne -pûmes nous empêcher de rire devant tant de simplicité, et la bonne dame -comprit peut-être que le doux Achmet, honnête voleur, était bien capable -d'être aussi un menteur. - -Au début de ses travaux à Thèbes, Currelly était moins habile à -reconnaître un scarabée _Kurnah-made_; voulant un jour faire quelques -achats à Luxor, il eut l'idée de s'adjoindre quelqu'un de compétent. Le -chef d'équipe, ou _reis_, comme on les appelle, était originaire de -Kurnah et, sans nul doute, très habile à fabriquer lui-même des -antiquités; ce fut lui que Currelly choisit. Le contre-maître accepta, -et comme Currelly traitait ses hommes avec bonté et qu'il avait quelque -expérience du caractère des indigènes, il savait qu'il pouvait compter -sur son allié. Dans le magasin, un lot tentant de curiosités fut étalé -devant lui, et notre ami commença à choisir: «Pouvez-vous me garantir -l'authenticité de ceci?» demanda-t-il en montrant un bel _ushabti_ bleu -et poli. Le marchand jura «par la barbe du prophète» qu'il connaissait -la tombe où l'objet avait été trouvé, et en appela à son coreligionnaire -pour corroborer ses dires. Le _reis_ voulant servir son maître sans -encourir la colère du marchand, joignit ses protestations à celles de ce -dernier, mais pressa du pied la bottine de Currelly, et notre ami -comprenant que le contre-maître mentait par complaisance, l'achat de -l'_ushabti_ ne fut pas fait. - -L'objet suivant était authentique; un léger coup de coude en avertit -Currelly qui parvint ainsi à faire quelques achats vraiment -intéressants. Une fois les objets choisis, vint la discussion au sujet -du prix, et le mot inévitable du marchand: «Vous ne voudriez pas que je -vous fisse un prix inférieur à ce que j'ai payé moi-même? Mais parce que -c'est vous, vous seulement, vous entendez, je suis prêt à perdre tant et -tant». Cette preuve de bienveillance termina la transaction. - -Vers la fin de mars, les rayons du soleil brûlant les rochers de la -vallée de Dêr-el-Bahri, y rendaient le séjour insupportable. Lorsque le -vent du Sud s'en mêlait, la chaleur était telle que nous ne pouvions -travailler que de l'aube à dix heures du matin, la cire demeurant molle -tout le long du jour. Je dus souvent attendre le soir pour prendre mes -impressions, et travailler fort avant dans la nuit. Je désirais vivement -terminer le moulage de «Pont» durant cette saison; le coloris serait -forcément remis à la saison suivante. Aussi, dès que le vent eut changé, -je fus au travail des journées entières. - -Mes hommes étaient heureux de pouvoir se reposer à l'ombre pendant le -_Khamsîn_. Les seuls endroits frais étant les tombes, je m'y retirais -pour faire mes aquarelles. Tout d'abord, après la violente lumière du -dehors, je distinguais mal les objets que je voulais peindre, mais mes -yeux s'habituaient bien vite au clair-obscur environnant. - -[PLANCHE 35: PEINTURES MURALES DANS LA TOMBE DE NACHT, A THÈBES] - -La gravure ci-contre représente une peinture murale de la tombe de -Nakht, un des sépulcres que l'on rencontre en allant du Ramesseum à -Dêr-el-Bahri; en consultant son guide, le visiteur verra que cette tombe -porte le nº 125 sur le plan des tombes du Cheik Abd-el-Kurnah; il -trouvera également une description des scènes représentées sur les -murailles de ces tombes qui forment un groupe intéressant de la -nécropole thébaine. En dehors de ce que ces peintures murales nous -enseignent, nous ne savons pas grand'chose de Nakht. On le dit scribe, -il était probablement prêtre d'Ammon, ou faisait partie de cette -corporation puissante qui joua un rôle si important dans les destinées -du Nouvel Empire. Il vécut à l'époque d'Hatshepsu, et il est évident -qu'il s'intéressa vivement à ce qui devait être sa dernière demeure. Il -connaissait suffisamment les dieux et déesses à têtes d'oiseaux et les -jugeait sans doute à leur valeur, car il préféra entourer son esprit des -scènes auxquelles son corps avait pris part. On y rencontre maintes -allusions à Ammon, car la croyance en une manifestation corporelle de -l'Être Suprême ne cessa d'exister, malgré le rire des augures. - -Les occupations de Nakht semblent avoir été celles d'un riche -gentilhomme campagnard. On le voit surveillant des travaux agricoles, -depuis le labourage et les semailles jusqu'à la moisson. On le voit -aussi présidant en personne aux vendanges et au pressoir. Si l'on en -juge par la finesse de ces tableaux, le sport fut son plaisir favori; un -panneau très décoratif le représente à la pêche, retirant ses filets, -chargés d'oiseaux pris parmi les plantes aquatiques. On le voit -également à table avec son épouse; dans un coin, le chat de la maison -se régale d'un poisson; des musiciens et des danseuses égaient le repas. - -J'ai choisi trois de ces dernières représentations parce qu'elles -étaient admirablement conservées, et parce que la lumière tombant du -dehors sur ce pan de muraille facilitait mon travail. - -Les rochers dans lesquels ces tombes ont été taillées sont d'un grain -plus rugueux que ceux de Dêr-el-Bahri; leur surface a été égalisée et -cimentée avant d'être peinte. L'artiste ici n'a pas eu recours aux -délicates incisions des bas-reliefs du temple de Hatshepsu, mais il a -essayé de donner du relief aux figures en les ombrant légèrement. Le -résultat n'est pas aussi heureux, et les éraflures et les craquelures du -ciment donnent à ces fresques un air de pauvreté qu'on ne voit jamais -dans les ornements taillés à même la pierre, tout endommagés qu'ils -soient par le temps ou par des mains sacrilèges. On juge pourtant mieux -ici de l'art du dessinateur. Ces personnages, de 40 centimètres de haut -environ, sont dessinés d'une main très ferme: souvent le geste d'un bras -est indiqué de deux coups de pinceau seulement. Les cordes d'une harpe -semblent faciles à faire, et c'est seulement lorsque j'essayai de les -tracer d'un seul coup de pinceau, comme sur l'original, que j'appréciai -la dextérité de l'artiste de Nakht. Peut-être ce dernier est-il lui-même -l'auteur de ces peintures, car le terme scribe signifiait probablement -aussi sculpteur et peintre. Cette idée me préoccupait pendant que je -travaillais dans la tombe. Les artistes qui exécutèrent les belles -figures des dix-huitième et dix-neuvième dynasties devaient, à -contre-coeur, substituer une tête de chacal à celle d'un homme, ou -surmonter d'une tête de vache l'exquise silhouette de Hathor. Décorant -sa propre tombe, Nakht put faire comme bon lui semblait, et aucune tête -monstrueuse ne défigure sa dernière demeure. Les passages habituels du -_Livre de ce qui est en dessous du Monde_ ou du _Livre des Portraits_ ne -se trouvent pas ici: il en eut probablement _ad nauseam_ au temps où il -servait dans le temple. Puisse son âme errer à travers champs et vignes -et se délecter aux souvenirs des joyeux festins qu'il fit sur cette -terre! - -Il y a quelques tombes plus importantes que celle de Nakht: je ne -saurais les décrire toutes dans ce livre. Mais on ne doit pas manquer de -visiter celle de Rekhmere, qui est ornée de vivantes peintures. - -[PLANCHE 36: SÉTI Ier OFFRANT A OSIRIS UNE IMAGE DE LA VÉRITÉ, -BAS-RELIEF DU TEMPLE D'ABYDOS] - -Les moulages de «Pont» tiraient à leur fin, et le vent chaud rendant la -température insoutenable, je me décidai à quitter la vallée de -Dêr-el-Bahri. Je ne connaissais pas Abydos, et l'occasion de passer -quelque temps à proximité du temple de Seti se présentant, j'acceptai -avec empressement l'invitation de M. Garstang qui y dirigeait les -fouilles. Le temple est situé à une douzaine de kilomètres de la -rivière, juste à la limite des terrains cultivés, et la plus proche -station est celle de Beliâneh. Bien que le camp ne fût qu'à 120 -kilomètres environ de celui de Dêr-el-Bahri, il me fallut aller à Luxor -et y passer la nuit pour pouvoir prendre un train tout au matin. -Heureusement, le vent avait fraîchi, et je pus supporter la chaleur du -train. Celui-ci longe la rive est du Nil pendant la plus grande partie -du chemin et traverse le fleuve à Nag Hamâdeh. De fréquents arrêts aux -gares où aucun voyageur ne monte ni ne descend, prolongent ce voyage -pendant cinq ou six heures. Arrivé à Beliâneh, je me procurai deux ânes -pour me transporter avec mon bagage à travers les terrains cultivés. Le -soleil dardait ses rayons brûlants au-dessus de ma tête; il n'y avait -guère qu'une semaine que les blés avaient perdu leur première couleur et -déjà ils paraissaient mûrs pour la moisson. Le paysage était plus -riche, plus pittoresque, et l'étendue des plaines d'or foncé donnait, -par contraste, un reflet argenté aux collines désertes. - -Après avoir quitté la plaine, on arrive bientôt au temple de Seti. -L'intérieur de ce temple laisse une désillusion et ne se prête guère au -croquis. A 400 mètres plus loin dans le désert, on rencontre le temple -en ruines de Ramsès II. A l'exception de ces deux temples et du -cimetière plus éloigné, rien ne subsiste de l'antique cité d'Abydos. -Elle était déjà probablement en ruines lorsque Strabon visita l'Égypte, -car il en parle comme de «jadis une grande ville, presque l'égale de -Thèbes, mais sans importance maintenant». - -Après avoir franchi quelques basses collines parsemées de débris de -poterie, nous descendîmes dans une plaine sablonneuse, fermée à l'ouest -par les monts du Liban. Un _Union Jack_ flotte mollement au sommet d'une -maison à un étage, construite en briques de boue: c'est le lieu de ma -destination. - -Les fouilles que dirige Garstang pour le compte de l'Université de -Liverpool devant durer quelques années, on a jugé utile de construire -des habitations confortables pour les membres de l'expédition et un -dépôt pour les trouvailles. Mon hôte ayant été obligé d'aller au Caire -pour quelques jours, je fus reçu par M. Harold Jones et M. Blackman qui -dirigeaient les travaux en son absence. Je trouvai là également Howard -Carter, venu, comme moi, pour étudier les bas-reliefs du temple de Seti. -La maison, ingénieusement construite, comprenait une salle de réunion -claire et fraîche et assez de chambres pour loger confortablement six -personnes. Le déjeuner me prouva que Harold Jones était non seulement -habile architecte, mais un parfait maître de maison. N'ayant rien pris -depuis cinq heures du matin, je fis largement honneur au repas. - - * - * * - - - - -_CHAPITRE XVII_ - -KARNAK - -UNE VISITE AU TEMPLE DE SETI. || LES PLUS BEAUX DOCUMENTS DE L'ART -DÉCORATIF ÉGYPTIEN. || LE «KHAMSIN» OU LE DÉSERT INCENDIÉ. || JE REGAGNE -LUXOR POUR ALLER ENSUITE A KARNAK. || UNE CITÉ DE RUINES, TOUTES EN -COLONNADES GRANDIOSES. || LE MONOLITHE DE GRANIT ROSE. - - -Lors de ma première visite au temple de Seti, j'eus le plaisir d'être -accompagné par Howard Carter, très documenté en matière d'art égyptien. - -Bien que l'art fût arrivé à son apogée pendant la dix-huitième dynastie, -on ne trouve aucune trace de décadence dans les bas-reliefs de ce -temple, et j'incline à les regarder comme la plus grande manifestation -d'art décoratif que l'Égypte nous ait donnée. Ils sont l'oeuvre d'un -grand artiste qui, quoique encore imbu des traditions de la dynastie -précédente, y apporta le sceau de son génie personnel. - -D'une manière générale, l'art était dans une période de décadence, mais -non pas l'art de celui qui dessina les ornements de ces murs; quant à la -partie du temple qui est couverte d'inscriptions datant de Ramsès II, la -décadence y est très marquée. Les règnes de Seti et de son fils ayant -été fort longs, une période de quarante à cinquante années sépara -probablement l'apogée de l'art de son déclin. - -[PLANCHE 37: ISIS ALLAITANT SÉTI Ier, ABYDOS] - -Les reliefs de Seti sont légèrement plus accentués que ceux du temple de -Hatshepsu à Thèbes, mais ceci est peut-être une conséquence des plus -grandes dimensions des figures. Ils ne sont pas tous colorés, mais nous -ne pouvons que nous en féliciter, puisque le temps a presque partout -effacé le coloris des autres. J'ai choisi un sujet dans les deux séries. -Dans le premier sujet où la patine du temps a donné une belle teinte -chaude à la pierre, on voit Seti apportant une offrande à Osiris dont -une partie de la silhouette est demeurée intacte. Dans la série de -reliefs colorés, j'ai choisi celui qui représente Seti allaité par Isis. -Le modelé est plus beau dans le premier; dans le second les éraflures de -la couleur nuisent aux effets de lumière et d'ombre. J'ai restauré les -visages de la déesse et du jeune roi, afin de rendre le sujet -intelligible. Les bleus et les verts sont presque effacés, tandis que -les rouges et les jaunes ont gardé toute leur vivacité; nous ne -pouvons donc donner d'opinion sur cette oeuvre quant à la combinaison -des teintes. En tout cas, son dessin la place au rang des grandes -oeuvres artistiques du monde. Maintenant que ces murailles sont exposées -au soleil et aux rares pluies de la Haute-Égypte, elles se dégraderont -probablement plus en un an que pendant tout le temps qu'elles ont été -enfouies sous le sable. - -Les rochers servaient autrefois de toit à ces murailles et il est -regrettable qu'on n'ait pas trouvé un moyen de protéger les quelques -fragments colorés qui nous restent. Jadis, la couleur était protégée par -un vernis dont on retrouve des traces là où ni le soleil ni la pluie -n'ont pu pénétrer. - -Le temple qui est érigé non loin du tombeau supposé du dieu Osiris, lui -fut dédié ainsi qu'à la déesse Isis et à leur fils Horus. Les honneurs -rendus à la divine triade forment le sujet traité par l'artiste, qui ne -manqua pas de faire ressortir la faveur spéciale dont jouissait Seti, -qui alla jusqu'à usurper la place de l'enfant Horus. Nous voyons le roi -dans différentes scènes sur la muraille nord du hall hypostyle de -Karnak. Il y est représenté sous les traits d'un guerrier subjuguant un -chef lybien, et les vigoureuses scènes guerrières qui précèdent et -suivent cet épisode ont sans doute servi de modèles à celles que nous -trouverons plus tard sur les temples de Ramesid. - -Nous trouvons encore des traces d'un beau travail sur les murs en ruines -du temple mortuaire de Seti à Karnak, et le plan de celui de Abu Simbel, -connu comme oeuvre de Ramsès II, fut établi pendant le règne du père -illustre de ce Pharaon. Tous les genres de décoration murale ont été -employés durant le règne de Seti. Les bas-reliefs d'Abydos sont les plus -beaux, mais le relief en creux était également très employé et avec -beaucoup d'effet; ici, le fond n'est pas enlevé, mais le contour est -coupé et le relief est formé par la profondeur de cette incision. On -trouve un beau spécimen de ce travail dans la tombe de Seti à Thèbes, où -le jeune roi est représenté faisant une offrande à l'image de la Vérité. -Cette même tombe est aussi richement décorée de peintures murales -plates. - -Peu après mon arrivée à Abydos, le _Khamsîn_ rendit l'endroit aussi -inhabitable que Dêr-el-Bahri. Le nom donné à ce vent provient du mot -arabe signifiant _cinquante_, parce qu'il souffle pendant cinquante -jours, à partir du commencement d'avril. On l'appelle aussi _Simoon_. -Il est précédé par une élévation de la température, un changement de la -teinte du ciel qui passe du bleu au gris, et une tranquillité spéciale -de l'atmosphère. Bientôt la teinte grise du ciel passe au jaune vers le -sud et une ou deux rafales d'air brûlant annoncent l'arrivée imminente -du fléau. Il semble que les portes de l'enfer s'ouvrent. Un tourbillon -de sable se meut à travers le désert, et l'horizon est noyé dans un -brouillard jaune. J'ai essayé de peindre cet effet, mais je n'avais pas -le temps d'appliquer mes couleurs tant elles séchaient vite. La surface -de ma palette et de mon croquis ressemblait à du papier d'émeri avant -que j'aie pu reprendre de la couleur, si ma toile faisait face au vent, -et d'un autre côté, si je faisais face au vent moi-même, j'étais aveuglé -par le sable. Il n'y a qu'un parti à prendre au moment du _Khamsîn_, -c'est de rester chez soi. On se demande ce que ce sera en juin si la -chaleur est déjà si fatigante en avril. Je m'étais empressé d'emballer -tous mes vêtements chauds pour les expédier chez moi par petite vitesse, -mais deux jours plus tard je m'estimais heureux de ce que l'expédition -n'ait pu être faite, car un changement de vent m'avertissait qu'ils -pourraient m'être encore utiles. La seule consolation de ces brusques -changements est que cette plaie d'Égypte, les mouches, en souffre -également. Le mois d'avril, en Égypte, n'est jamais attristé par la -pluie, et il dépend de la direction du vent que le séjour y soit -charmant ou détestable. - -Je m'en retournai à Luxor par un train de nuit, car je ne me souciais -pas de refaire le trajet par la chaleur du jour. Il faisait un peu plus -frais à Dêr-el-Bahri lorsque j'y arrivai le matin suivant. Les fouilles -étaient terminées et tout le monde était parti, sauf Currelly qui -surveillait l'emballage de fragments provenant du temple de Mentuhotep. -La trouvaille de l'année précédente, la vache de Hathor, ayant été -acquise par le Musée du Caire, toutes les autres découvertes devaient -revenir à la Société d'Exploration Égyptienne. Mes bagages furent vite -prêts et expédiés à dos de chameau sur la rive opposée à Karnak, où -attendait la _dahabiyeh_ de mon ami Nicol. J'eus le regret d'abandonner -Currelly dans cette fournaise, avec une si grande quantité de fragments -à emballer, mais mon temps était limité et j'avais hâte de visiter -Karnak. - -Lorsque nous atteignîmes Karnak, mon ami Erskine Nicol fit jeter l'ancre -à cinq minutes du grand temple. Howard Carter m'avait donné une lettre -d'introduction auprès de M. Legrain qui était à la tête des travaux de -Karnak et qui est un des hommes les mieux renseignés de notre temps sur -cette partie de la contrée; ma première matinée se passa en compagnie de -cet aimable Français et de Nicol, à visiter les temples de la région. M. -Legrain nous conta l'histoire de Karnak et nous fit remarquer le -développement de cette citée dédiée à Ammon. Nous trouvâmes des traces -de son histoire depuis la douzième dynastie jusqu'à l'ère chrétienne, -soit pendant une période de deux mille ans. On peut y voir aussi des -vestiges des temps archaïques, mais comme je ne veux parler ici que des -monuments intéressants au point de vue artistique, je laisserai de côté -ces ruines des premiers âges. M. Legrain est un artiste élève de l'École -des Beaux-Arts et sa connaissance des lieux jointe à ses qualités -artistiques en font un guide unique. - -Pour avoir une idée vraiment grandiose de cette vaste étendue de ruines, -il faut se diriger vers le Nil par l'avenue des Sphinx. On passe sous un -gigantesque portail, érigé par l'un des Ptolémées; c'est le pylône -principal. Les dimensions de ce portail sont imposantes, mais nous ne -nous y arrêtons pas longtemps, car la grande cour qui suit attire notre -attention. Nous remarquons une haute colonne à chapiteau en forme de -calice, qui supportait sans doute autrefois une statue; des neuf autres -colonnes qui formaient une double rangée dans la cour, il ne reste que -les bases et des tronçons brisés. Contre le bleu clair du ciel, le beau -chapiteau du pylône de Ramsès I se détache hardiment. L'Éthiopien -Taharqua éleva, dit-on, ces hautes colonnes durant la vingt-cinquième -dynastie, période qui marqua le début de la dernière renaissance de -l'art égyptien. - -Nous dépassons le grand pylône pour pénétrer dans le hall hypostyle -élevé par Seti I et terminé par Ramsès II. En entrant pour la première -fois dans ce hall orné de 134 colonnes, on ressent quelque chose de -l'effroi et de la surprise qu'inspire une première vue des Pyramides, -mais ici un art plus raffiné a aidé la force brutale dans la -construction de cette oeuvre monumentale. Ce que nous voyons suffit pour -nous permettre d'imaginer l'impression que l'édifice entier devait -produire; telles qu'elles sont, ce sont les ruines les plus grandioses -de l'univers. - -[PLANCHE 38: GALERIE HYPOSTYLE, A KARNAK] - -La gravure ci-contre représente imparfaitement les deux rangs de -colonnes qui supportaient la voûte de la nef. Les deux ailes étaient -supportées par 122 colonnes, mais ces dernières étaient moins élevées -que celles de la nef, de sorte qu'elles permettaient à la lumière de -pénétrer dans l'intérieur à travers une double rangée de fenêtres. Ce -que nous appelons la nef, comprend trois grandes ailes. Les deux moins -élevées, à droite et à gauche, sont supportées chacune par sept rangs de -colonnes qui, avec les murs extérieurs, forment sept ailes moins -importantes. - -L'effet de ces 134 colonnes est fort imposant; la circonférence de -chacune est si énorme que leurs bases couvrent presque entièrement la -surface du sol. Je ne sais si au point de vue architectural cette -disposition est heureuse, mais je sais que l'effet est imposant. Je -donnerai une idée de la circonférence de ces colonnes en disant que six -personnes se tenant par les mains, peuvent à peine entourer une seule -colonne. Leur hauteur est de 69 pieds, ce qui, avec les blocs de granit -qui les surmontent et supportent le toit, donne à l'extérieur 78 pieds -de hauteur. Les architraves au-dessus de ces colonnes s'élèvent à peu -près à la hauteur des fûts de celles qui sont au centre. Quelques-unes -de celles-ci étaient tombées il y a sept ou huit ans, et M. Legrain nous -raconta comment il s'y prit pour les relever et les replacer. Le -procédé qu'il employa est sans doute le même que celui des architectes -de Seti. M. Legrain fit amonceler de la terre jusqu'à la hauteur de -l'emplacement de la pierre tombée, en réservant une sorte de chemin sur -cette colline artificielle. Au moyen de poulies et de cordes, on hissait -le bloc écroulé jusqu'à sa place primitive. La terre ainsi employée, -provenant des fouilles du temple voisin, ne coûtait rien. Comme la -main-d'oeuvre est très bon marché pendant certains mois de l'année, le -travail était moins coûteux que si l'on avait employé des grues -actionnées par des moteurs. Beaucoup de fouilles restent encore à faire. -Un grand nombre des colonnes des ailes sont encore enfouies jusqu'à la -naissance de leurs chapiteaux. Les pierres formant la toiture -proviennent sans doute de l'époque des Ptolémées, alors que ceux-ci -désiraient ajouter leur tribut en l'honneur d'Ammon ou de quelque autre -dieu thébain. Toutes les colonnes centrales et la plupart des petites -sont gravées et ornées d'inscriptions et de cartouches datant de Ramsès -II. La plus belle oeuvre de Seti se trouve sur la façade intérieure des -pylônes qui entourent le hall, à l'est et à l'ouest, et des deux côtés -du mur nord. Les quelques colonnes qui nous restent de l'oeuvre de ce -Pharaon nous font regretter qu'il ne l'ait pas terminée. On y retrouve -de délicats bas-reliefs, rappelant ceux d'Abydos, et qui forment un -contraste frappant avec l'oeuvre de son fils. - -En quittant cette galerie par la porte de la muraille nord, nous pouvons -étudier une série de bas-reliefs représentant les victoires de Seti -pendant sa campagne de Syrie; ils sont aussi intéressants au point de -vue artistique qu'au point de vue historique. Nous voyons toutes les -scènes guerrières depuis les origines de l'Empire jusqu'à la conquête de -l'Égypte par Alexandre. Ce sont sans doute ces ouvrages artistiques qui -ont inspiré la scène, reproduite à l'infini, d'un Ramsès quelconque -terrassant un barbare. - -[PLANCHE 39: LE SANCTUAIRE, A KARNAK] - -Retournant dans la galerie, nous traversons cette forêt de colonnes et -nous sortons par la porte de l'est, sous le pylône d'Amenhotep III. -Cette partie plus ancienne du temple d'Ammon est dans un tel état de -ruines que, sans l'aide de M. Legrain, nous n'aurions pu nous y -retrouver. Deux obélisques de Thothmès I, dont un seul est debout, et le -piédestal d'une statue colossale qui a disparu, forment la partie -frontale de ce temple de la dix-huitième dynastie. A l'origine, aucun -édifice ne lui cachait la vue de la rivière. Le pylône des Thothmès -n'est plus qu'un amas de ruines. Le second pylône dont il y a encore -moins de vestiges, forme la façade est d'une étroite cour à colonnes, -dont rien ne subsiste, si ce n'est le grand obélisque de la fille de -Thothmès, Hatshepsu. Son époux, Thothmès III, en avait entouré la base -de murailles qui, maintenant en ruines, nous laissent admirer dans son -entier l'exquis monolithe de granit rose. C'est le plus beau des -obélisques d'Égypte; il a près de cent pieds de haut, et son poids est -estimé à trois mille six cents soixante-treize tonnes par le professeur -Steindorf. Sur la surface polie de la pierre, on remarque des -inscriptions se rapportant aux guerres de l'époque des Thothmès, à la -révolution religieuse d'Ikhnaton, où la figure d'Ammon a été effacée -pour être restaurée ensuite durant le règne de Seti, alors que le culte -de ce dieu était fermement rétabli. Au delà, une seconde cour à -colonnades de l'époque de Thothmès I, flanquée de figures d'Osiris, se -prolonge vers la rivière. Passant sous un autre pylône, nous pénétrons -dans l'avant-cour du sanctuaire. On remarque sur la grande porte en -granit du dernier et du plus petit pylône, de belles inscriptions avec -des figures caractéristiques de Nubiens et de Syriens faits -prisonniers par Thothmès III. Le même Pharaon fit élever deux piliers de -granit dans cette cour; le lys de la Haute Égypte se détache en un -relief accentué sur l'un, face au soleil, tandis que sur la partie nord -du second, nous voyons le papyrus de la Basse Égypte. J'ai pris les -croquis ci-joints de l'un des appartements en ruines de la Reine -Hatshepsu. La statue mutilée de Thothmès III a été placée dans le -boudoir dilapidé de sa demi-soeur. Au-dessus s'élève le sanctuaire que -Philippe Arrhidaeus éleva longtemps après la mort de ce couple. Le -temple de la dix-huitième dynastie était déjà partiellement en ruines. -Cette oeuvre est un des joyaux de Karnak. Presque toute la couleur -primitive a gardé son éclat et le granit dont il est fait est d'un ton -merveilleux. Les inscriptions, gravées dans une pierre très dure, -demeurent aussi nettes que si elles venaient d'être faites. Les murs -intérieurs sont peut-être encore plus beaux. Les scènes sont -généralement représentées en une teinte vert-malachite sur le fond rose -de la pierre. La gravure ci-contre étant une réduction d'une aquarelle, -il est très difficile de suivre les inscriptions du mur sud qui y sont -représentées. Ici, elles sont généralement indiquées en rouge, mais la -teinte conventionnelle des hiéroglyphes et des personnages a été -profondément modifiée pour suivre une combinaison choisie de couleurs, -licence que l'artiste ne se serait pas permise au moment où les -souverains d'Égypte montraient plus de respect pour leurs dieux. A -gauche de la gravure, nous voyons le lys de la Haute Égypte sur le -pilier tronqué de Thothmès, et plus haut se dresse le grand obélisque de -Hatshepsu. Ce qui reste des fenêtres du hall hypostyle est visible dans -le lointain, et les tours en ruines du dernier pylône brisent la ligne -de l'horizon. Quelques marches taillées dans un bloc de pierre -intriguent encore les archéologues. Elles ressemblent beaucoup à celles -de l'escalier qui conduit à l'autel du sacrifice, dans le temple de -Hatshepsu, à Dêr-el-Bahri. - -A l'est du sanctuaire, il ne reste guère que les fondations du temple de -la douzième dynastie. Le temps écoulé depuis la construction de ces -édifices jusqu'au moment où fut élevé le temple de Seti, embrasserait -les siècles qui se sont écoulés depuis la conquête de l'Angleterre par -les Normands jusqu'à nos jours. - - * - * * - - - - -_CHAPITRE XVIII_ - -ENCORE KARNAK - -LA PROMENADE MERVEILLEUSE PARMI LES RUINES DE KARNAK CONTINUE. || LE -PETIT SANCTUAIRE DU ROI ÉTHIOPIEN, SHABAKO. || LE JEUNE PHARAON COURONNÉ -DE LOTUS. || LA DÉESSE A TÊTE DE LIONNE. || LE LAC SACRÉ ET L'AVENUE DES -SPHINX. - - -Au delà de ce temple se trouve la galerie à colonnades de Thothmès III, -précédant son sanctuaire. En cherchant notre chemin à travers les -ruines, nous voyons que cette galerie n'est qu'une partie d'un vaste -temple. Le faîte est supporté par trente-quatre piliers carrés et une -double rangée de colonnes. Ces dernières sont plutôt bizarres que -belles, avec leurs chapiteaux à calice renversé et leurs fûts -s'amincissant à la base. La plupart des inscriptions sont intéressantes, -mais en bien mauvais état. Dans une pièce au nord du sanctuaire, les -murs sont couverts de reliefs reproduisant des plantes et des animaux -que Thothmès rapporta, dit-on, de Syrie. Ils sont dessinés avec ce -sentiment de la forme qui caractérise l'oeuvre de Dêr-el-Bahri. Les -quatre colonnes qui supportaient le toit de cette pièce sont bien -conservées; elles sont du type qui emprunte son modèle au papyrus, dont -les boutons entourent le chapiteau. - -[PLANCHE 40: BAS-RELIEFS DANS LA CHAPELLE DE SHABAKA, A KARNAK] - -Après que nous eûmes franchi la muraille de ce temple, M. Legrain nous -conduisit vers un modeste petit autel qu'il venait de découvrir à -l'extrême est de la grande enceinte. Il est heureux que M. Legrain soit -un artiste en même temps qu'un égyptologue, car, quiconque n'aurait pas -eu le sentiment de la beauté de ces reliefs endommagés, aurait pu nous -perdre un très curieux spécimen du travail de la vingt-cinquième -dynastie. Notre excellent guide nous dit comment ce petit sanctuaire fut -érigé par Shabako, le premier des rois éthiopiens; les reliefs étaient -dans un triste état et avaient presque disparu aux endroits où la pierre -sablonneuse s'était désagrégée, mais, dans une chambre intérieure, M. -Legrain nous montra un relief qui représentait un Pharaon portant une -offrande à un dieu. La couleur originale est presque complètement -disparue, mais ce qui en reste s'harmonise admirablement avec la surface -de la pierre. A mesure que nous nous habituons à la lumière -incertaine, nous discernons plus clairement la beauté du dessin, et nous -nous arrêtons moins aux joints inexacts des pierres. Ce Pharaon est -probablement un successeur de Shabako Taharqua; en tout cas je préfère -croire que cette belle créature n'est pas le barbare qui brûla vif son -ennemi vaincu, Bokchoris. Il est surprenant qu'un art aussi parfait ait -pu renaître durant le règne de ces farouches Éthiopiens. - -Le peu de temps dont je pouvais disposer m'empêcha de traiter mon sujet -aussi à fond que je l'aurais désiré. La ligne onduleuse des bras amène -notre regard à la droite de la gravure; au delà se trouve l'objet -d'adoration. On distingue à peine les oiseaux qui sont offerts au dieu, -mais combien ils remplissent joliment l'espace! Ici, la ligne de la -composition s'arrête net et les têtes des oiseaux conduisent le regard -vers le dieu que le roi cherche à fléchir. Quelle couronne pourrait être -plus belle que celle, faite de fleurs de lotus, qui ceint le front du -jeune Pharaon? - -Le petit temple qui renferme ce trésor est heureusement fermé, et -protégé ainsi contre les profanes. - -Pour apprécier Karnak, il faut y vivre. Durant les trois semaines que -j'y passai avec Nicol, la _Mavis_ étant ancrée près du grand temple, je -passai trop de temps à peindre pour pouvoir étudier l'endroit d'une -façon complète. - -Blotti contre la muraille d'enceinte nord, se trouve un petit temple -élevé par Thothmès III et dédié au dieu Ptah. Il fut plus tard agrandi -par les Ptolémées. Le soir, l'ombre du grand temple recouvre l'espace -qui sépare les deux monuments, et les colonnes de ce petit sanctuaire se -profilent au premier plan. Lorsque la lumière crue de midi tombe sur -cette vaste masse de ruines grises, il est difficile d'en rendre la -couleur, et l'on ne peut les traiter qu'en noir et en blanc. - -[PLANCHE 41: SEKHET] - -M. Legrain nous conduisit au temple de Ptah; la chaleur intense du jour -nous faisait vivement désirer d'y trouver de l'ombre fraîche. Après -avoir traversé deux cours, nous pénétrons dans une petite pièce, et y -heurtons presque la statue à tête de lionne de la déesse Sekhmet. C'est -une splendide créature et nous sommes reconnaissants au sort qui, au -lieu de l'adjuger à quelque musée, lui permit de demeurer dans le cadre -où la plaça Thothmès. M. Legrain nous raconta qu'il l'avait trouvée -quelques années auparavant dans le même endroit, mais brisée en soixante -morceaux. Heureusement, aucun ne manquant, il put la reconstituer et -on lui permit de la laisser dans le cadre qui lui convient si bien. -Cette déesse de la Guerre, à tête de lionne, inspire la frayeur et le -respect au prime abord, quand on la voit dans l'ombre de la pièce, toute -voilée de mystère. - -Laissant Sekhmet à la garde du sanctuaire, nous revenons sur nos pas -pour nous diriger vers la cour centrale du temple d'Ammon, et, après -l'avoir traversée, nous allons examiner les ruines du côté sud. Il est -difficile ici de reconstituer un plan quelconque et de comprendre quel a -été le but de l'architecte en faisant élever quatre pylônes qui se -succèdent sur un espace de trois à quatre cents mètres jusqu'au mur -d'enceinte. Thothmès III et Hatshepsu firent élever les deux premiers, -tandis que les deux derniers, qui ne semblent pas à leur place dans le -grand temple, furent élevés par Haremheb, le fondateur de la -dix-neuvième dynastie. La base de la muraille gauche, qui relie le -pylône en ruines de Thothmès au temple, est ornée d'inscriptions dues à -Merneptah. L'éternel massacre des Syriens, auquel Ramsès II, père de -Merneptah, dédiait l'art de son époque, a été fait ici par le fils, mais -ce qui nous intéresse le plus, c'est la ressemblance que présente cette -oeuvre avec celle du grand-père de Merneptah, Seti I, et des premiers -artistes de la dix-huitième dynastie. - -Le peuple étant d'une nature pacifique, il semblait que l'art de la -contrée dût s'inspirer de sujets en harmonie avec le caractère du -peuple; en effet, les guerres de Thothmès ne sont point rappelées par -des scènes de bataille; nous voyons simplement une offrande des trophées -à Ammon, mais lorsque Seti repoussa les tribus sémites qui, en -envahissant ses provinces asiatiques, devenaient un sérieux danger pour -l'Égypte elle-même, l'art s'émut de l'importance de ces victoires et -nous en laissa les inscriptions commémoratives que nous voyons sur le -mur nord du hall hypostyle. Durant les longues guerres de Ramsès II, il -semble que les temples n'aient été bâtis que pour y représenter sur -leurs murailles les faits et gestes des Pharaons. On voit à l'infini le -souverain tenant un adversaire par les cheveux et se préparant à lui -trancher la tête. Ce même sujet traité si fréquemment semble avoir -paralysé l'effort de l'artiste et l'on remarque un déclin sensible qui -continue durant le règne de Merneptah. Il restait cependant de grands -artistes à la fin du règne de Seti; lorsqu'ils ont pu travailler -librement, ils ont produit de belles choses. On trouve beaucoup de -chefs-d'oeuvre dans le Ramesseum à Thèbes et le temple taillé dans le -roc, d'Abu-Simbel, est peut-être le plus beau monument, dans son genre, -que l'univers ait produit; le petit temple de Bet-el-Walli, en Nubie, me -semble aussi difficile à égaler. Je pourrais encore citer bien des -oeuvres de valeur, mais, comparées à celles de Seti et des dynasties -précédentes, elles ne laissent point d'accuser une sensible décadence. -Merneptah serait, d'après certains historiens, le Pharaon de -l'oppression, plutôt que Ramsès II, mais on ne sait comment concilier le -fait de la découverte de son corps dans la Vallée des Tombes des Rois, à -Thèbes, avec les documents historiques qui prétendent qu'il trouva la -mort dans les flots de la mer Rouge. - -Au delà du pylône en ruines de Thothmès III, nous voyons quelques belles -statues de ce souverain qui précèdent un autre pylône. L'étang qui se -trouve plus loin cacha longtemps des merveilles que M. Legrain découvrit -il y a quelques années. C'est au Musée du Caire que nous devrons nous -rendre pour apprécier la valeur de cette découverte. Quant aux statues -que nous voyons ici, ce sont celles qui n'ont pas été jugées assez -intéressantes pour être envoyées au Caire. On se demande comment ces -statues se trouvaient au fond de cet étang; c'est là un de ces problèmes -insolubles qui se présentent à chaque instant dans cette contrée -merveilleuse. - -La partie sud de Karnak est la plus pittoresque. Le Lac Sacré et la -partie la plus ancienne du grand temple inspirent maint tableau. La vue, -au-dessus du Lac, avec, au loin, le pylône de Nestanebo, baigné dans -l'or du couchant, donna à Erskine Nicol le sujet d'une de ses meilleures -oeuvres. - -Sous l'arcade du pylône de Hatshepsu, les statues mutilées des Pharaons -forment un groupe pittoresque qui attire mes regards. Malheureusement, -mon temps limité ne me permet point de les peindre. Le paysage avec ses -beaux arbres, le modeste temple de Amenhotep II dans l'espace compris -entre les deux pylônes de Haremheb, sont également très attrayants. Nous -nous sommes souvent promenés aux lumières dans la partie sud de Karnak. -Là, les groupes de palmiers, l'herbe drue et vigoureuse, les buissons, -coupent la monotonie de la pierre grise et inspirent tout -particulièrement le paysagiste. - -Une avenue de sphinx de près de quatre cents mètres relie l'enceinte du -temple d'Amenhotep III de Mut à celle du grand temple d'Ammon. Un lac -en forme de fer à cheval entoure ce qui reste de l'autel élevé par ce -Pharaon magnifique. Cette zone est en dehors de celle appartenant au -Service des Antiquités, et les _fellahîn_ sont libres d'y faire paître -leurs troupeaux. Les enfants se baignent dans ce lac sacré et l'on y -abreuve les bestiaux. Quelques sphinx à tête de bélier émergent du sol -çà et là, et des déesses à tête de lionne projettent leur ombre sur les -eaux du lac. On ressent ici un charme infini de paix mystérieuse. - -Le temple de Khons, situé près de la rivière et au nord de celui de Mut, -est le mieux préservé des trois sanctuaires que Ramsès III fit -construire à Karnak. Bien qu'il n'ait pas été construit pendant la -meilleure période de l'architecture égyptienne, le temple de Khons offre -un intérêt tout particulier en ceci qu'il subsiste presque en entier. En -le contemplant, nous pouvons imaginer ceux dont il ne reste que des -ruines. Comme le toit est demeuré presque intact, nous remarquons à -l'intérieur une lumière mystérieusement tamisée qui manque dans les -autres temples. Le grand portail d'Euergetes I se trouve un peu en avant -du sanctuaire de Khons, et l'on y arrive par une avenue de sphinx qui -datent du dernier Ramsès. Au delà du portail s'étend le village et -entre les dattiers s'élèvent quelques sphinx à tête de bouc. - -Enfin, la chaleur de l'été nous obligea à nous diriger vers le nord, et -nous descendîmes la rivière. - - * - * * - - - - -_CHAPITRE XIX_ - -LE TEMPLE DE DENDERA - -EN DESCENDANT LE NIL. || LA FERTILITÉ ET LE PITTORESQUE DE LA CAMPAGNE -ÉGYPTIENNE. || LE «FELLAH» N'A PAS LA HAINE DE L'ÉTRANGER. || LE TEMPLE -DE DENDERA ET L'INFLUENCE GRECQUE DANS L'ARCHITECTURE DU Ier SIÈCLE. - - -Malgré la chaleur, notre voyage sur le Nil fut délicieux. Avançant à -raison de trois ou quatre milles à l'heure, au plus, nous passions -souvent nos soirées et nos nuits à l'ancre, pour repartir au lever du -jour. Un sujet de tableau particulièrement intéressant nous retenait -parfois plusieurs jours au même endroit, mais dès que le vent tournait -au sud, nous nous empressions d'en profiter. Nous avions notre atelier à -bord, avec une grande quantité d'esquisses et de sujets à mettre en -ordre, ce que nous faisions pendant que nous descendions lentement le -fleuve. Parfois, jetant l'ancre avant le soir, nous partions à la -chasse, le fusil sur l'épaule, ce qui, n'enrichissant pas toujours -notre garde-manger, nous procurait du moins quelques heures d'un -exercice fort sain. Les écriteaux «_chasse gardée_» que nous rencontrons -à chaque pas dans la mère patrie, n'existent pas ici. Chacun est libre -d'errer dans les champs, à condition toutefois de respecter les -récoltes. Comme nous étions discrets et que nous savions distinguer les -pigeons domestiques des pigeons sauvages qui nichent dans les -columbariums, les paysans nous aidaient complaisamment dans nos chasses. -La foule indigène est ici bien différente de celle des centres de -tourisme. L'impertinence de l'habitant de Luxor qui ne considère -l'Européen que comme une source de revenus, ne se rencontre pas ici. Il -est bien rare qu'on entende l'éternel cri de _baksheesh_, si obsédant au -Caire et à Assouan, et, pour ma part, j'ai toujours trouvé le _fellah_ -poli et complaisant. Il est vrai que Nicol, qui a vécu de longues années -parmi ce peuple et qui parle couramment l'arabe, contribua à rendre nos -relations agréables. Il est difficile à un Occidental de comprendre -l'âme orientale; pourtant, m'aidant de l'expérience de mon ami, je fus à -même de me former une meilleure opinion de l'Égyptien moderne, et aussi -de me faire une idée de l'impression que lui produit l'Européen. Des -rumeurs, recueillies à Luxor, nous avaient appris que la contrée était -dans un état d'effervescence. L'incident de Denshaur avait excité les -esprits au Caire et dans les villes du Delta, mais les bateliers du Nil -et les habitants de la campagne semblaient n'en rien savoir. Tant que -ceux-ci jouissent tranquillement de leurs possessions agricoles et -qu'ils trouvent un débouché pour leurs produits, ils ne se soucient -guère de la politique de leur Gouvernement. Les bateliers ne semblent -pas avoir participé à la prospérité que l'occupation britannique apporta -à leur pays, mais ce sont des gens paisibles qui ne se rendent guère -compte du rôle prépondérant que notre gouvernement joue en Égypte. Au -fur et à mesure que les produits agricoles trouvaient de nouveaux -débouchés, le prix des articles de première nécessité augmentait, mais, -particulièrement en raison de la concurrence des chemins de fer, les -salaires des bateliers du Nil sont demeurés stationnaires, ce qui fait -que leur condition est pire qu'elle ne l'était il y a dix ou quinze ans. - -Au bord du fleuve, se trouve Kûs, importante cité du moyen âge, réduite -maintenant à l'état de simple village. Au delà de Kuft,--l'ancien -Koptos--on rencontre de charmants paysages, et nous préférâmes errer à -la recherche de quelque gibier qui varierait notre ordinaire, plutôt que -de visiter les ruines du temple de Min. Sur la rive est du Nil, quelques -_gayassa_ chargées de poteries de Ballâs attendaient un vent favorable -pour descendre le fleuve. Les dépôts de terre glaise se trouvent dans -l'intérieur des terres, mais sur le bord du fleuve s'élevaient de hautes -meules de Ballâssa d'où le village tire son nom. Notre station suivante -fut près d'un modeste petit village sur la rive ouest, en face de Kaneh; -là, nous nous arrêtâmes pour visiter le temple de Dendera. Nicol -cherchait un endroit de la rive qu'il pût donner comme fond à son -tableau: _Les troupeaux à l'abreuvoir_, et tout nous indiquait qu'en cet -endroit les _fellah_ avaient coutume de désaltérer leurs bestiaux. Le -temple se trouvait à 5 ou 6 kilomètres dans l'intérieur des terres, mais -nous avions le temps d'aller le visiter et de revenir avant la nuit. - -Le paysage en Égypte a un charme qui lui est absolument particulier; -parfois, en Palestine, vous découvrez quelque coin qui vous fait songer -au pays natal; le Liban présente les particularités propres aux -districts montagneux. Mais les grandes plaines fertilisées par le Nil -n'éveillent point de comparaisons et appartiennent bien à la seule -Égypte. Point de haies, seule la différence de couleurs indique qu'une -certaine culture est plus avancée que l'autre, et les collines désertes -de l'est et de l'ouest vous rappellent constamment que «l'Égypte est un -don de la rivière». Bien que nous ne fûmes qu'au commencement de mai, -les moissons étaient presque terminées. De temps à autre nous -rencontrions un couple de boeufs foulant le blé, pendant que quelques -paysans, profitant de la brise, séparaient le grain de la paille. Des -troupeaux de chèvres et de brebis se dirigeaient lentement vers -l'endroit d'où nous venions, pour se désaltérer dans le Nil. - -Nous approchions du temple; la poussière grise qui tourbillonne toujours -sur les amas de ruines, voilait la vue, et nous distinguions vaguement -la façade. Le sol que recouvrent en partie les habitations en ruines -près des temples, est vendu par le Service des Antiquités aux -_fellahîn_, qui le jugent précieux. C'est en labourant et en piochant -autour de ces ruines que les paysans trouvent parfois quelque scarabée -ou autre _antika_ de valeur, et la possibilité de ces trouvailles entre -sans doute dans leurs calculs. Pendant l'été, les ânes qui, l'hiver, -portent le touriste, servent à transporter la poussière, du temple aux -champs, comme engrais. Cette poussière m'empêcha souvent de poursuivre -mon travail. Heureusement que la façade du temple se trouvait déblayée -et nettoyée, et nous pûmes admirer à l'aise sa symétrie et ses belles -proportions. - -[PLANCHE 42: COUR INTÉRIEURE D'UN TEMPLE, A DENDERA] - -L'influence grecque est très marquée dans l'architecture de ce temple. -Il fut construit au début du premier siècle, au moment de la conquête de -l'Égypte par les Romains, et bien qu'élevé par l'empereur Auguste, on le -regarde plutôt comme un monument des Ptolémées que comme un monument -romain. L'effet de la façade est fort beau; comme dans la plupart des -monuments de cette période, les détails rappellent plutôt l'oeuvre d'un -habile ouvrier que celle d'un artiste. Il est difficile de comparer -l'extérieur de ce temple avec celui de n'importe quel temple de la -dix-huitième dynastie, car nous avons ici l'avantage de voir un monument -dans son entier, tandis que les autres n'existent qu'en fragments. Six -colonnes à tête de Hathor supportent l'architrave et la corniche -concave, au dessin très hardi; un disque solaire ailé surmonte la porte -d'entrée. Les trois colonnes, de chaque côté de l'entrée, sont réunies -par une balustrade qui monte jusqu'à moitié des fûts. Le pronaos, ou -vestibule, est plus beau que ceux des temples de construction plus -ancienne; les dix-huit colonnes qui s'élancent du sol supportent le -toit, et les chapiteaux sont perdus dans l'ombre. - -Ce temple ne peut être classé parmi les monuments en ruines; les effets -d'ombre et de lumière, cherchés par l'architecte, existent encore. Les -monuments de la dix-huitième dynastie peuvent être plus beaux, mais leur -état lamentable ne nous permet pas de juger exactement de leur valeur -architecturale. En examinant les inscriptions des murailles, on remarque -la décadence de l'art de la sculpture, mais perdues et fondues dans les -effets d'ombre et de lumière, ces inscriptions paraissent remplir le but -artistique cherché par le sculpteur. Du centre du pronaos, le regard -embrasse le hall hypostyle, avec les hautes colonnes supportant le toit, -les deux antichambres au delà, et l'ombre croissante qui se perd enfin -dans l'obscurité du sanctuaire. Nous n'allumons pas de torches; nos yeux -s'habituent au clair-obscur et les ouvertures carrées du toit admettent -assez de lumière pour que nous puissions distinguer les têtes de Hathor -des chapiteaux. Traversant les deux antichambres, nous arrivons à la -porte du sanctuaire où l'obscurité est complète. Un vestibule sur lequel -s'ouvrent onze chambres fait le tour du sanctuaire; l'une de ces -chambres, qui se trouve derrière le sanctuaire, est connue sous le nom -de «chambre de Hathor». Elle renfermait autrefois un autel et une image -de la déesse; maintenant elle sert d'abri à une quantité innombrable de -chauves-souris, et l'odeur y est insupportable. Du sanctuaire, nous -voyons toute la perspective du temple, qui se prolonge sur quatre-vingts -mètres environ. - -Le paysage, au coucher du soleil, est fort imposant; il valait bien la -peine de notre longue course, avec le retour à la _Mavis_, à tâtons, -dans l'ombre du soir. - - * - * * - - - - -_CHAPITRE XX_ - -ROSETTA - -EL-RASCHID, LA CITÉ PITTORESQUE MAIS INCONFORTABLE. || L'HOTEL KARALAMBO -ET LE «BAKKAL». || DU MOINS, LES SUJETS DE TABLEAUX NE MANQUENT POINT -DANS CETTE VIEILLE VILLE RESPECTÉE DES EUROPÉENS. || LE DERNIER MINARET. - - -En dépit de l'ordre chronologique de mes voyages, je prie le lecteur de -m'accompagner à Rosetta, où je fis un court séjour il y a une dizaine -d'années. - -Afin d'éviter la chaleur de juillet au Caire, je transportai mon bagage -de peintre dans le Liban, où je demeurai assez longtemps pour permettre -à Damas de devenir habitable. Pendant que j'étais dans cette dernière -ville, mon vieil ami, Henry Simpson, me fit savoir que Rosetta, où il -séjournait alors, était une cité délicieusement pittoresque et offrant -d'innombrables sujets à un artiste. Je décidai donc de me rendre à -Rosetta dès que j'aurais terminé mon travail à Damas. Je pris à Berût -un bateau qui fait la côte jusqu'à Alexandrie, d'où un train fort lent -me conduisit en cinq heures à _El-Raschid_, nom par lequel on m'apprit à -désigner Rosetta. Préoccupé uniquement de la valeur artistique de la -ville, je n'avais pas songé à m'y faire préparer un gîte. Si j'avais -consulté mon guide, j'aurais vu la mention _Pas d'Hôtel_. Cependant mon -ami m'attendait à la gare, et lorsque je lui demandai si nous étions -loin de l'hôtel, je crus voir qu'il souriait en me répondant que l'hôtel -était à dix minutes de marche. J'eus bientôt l'explication de son -amusement en voyant un bâtiment démantelé au milieu de la vieille ville -pittoresque. Le rez-de-chaussée servait de magasin pour certaines -marchandises capables de supporter la chute possible de l'étage -supérieur. Je n'y vis guère qu'un peu de charbon et de paille où -couraient des rats. Simpson m'avertit que l'escalier, oublié par -l'architecte, et ajouté ensuite au flanc de ce bizarre bâtiment, ne -supporterait qu'un de nous à la fois. En effet, une large fissure me -donna à penser que l'_hôtel_ et l'_escalier_ ne resteraient pas -longtemps unis, et je compris les appréhensions de mon ami. Ce fut pour -moi une occasion de me réjouir de mon peu de poids! Ce peu de poids, je -pus bientôt juger, d'après le menu du dîner, que je ne courrais aucun -risque de l'augmenter tant que je séjournerais à l'hôtel Karalambo! -M'étant rendu compte, à l'aide d'une bougie, des endroits dangereux de -ma chambre, je plaçai mes malles de manière qu'elles ne fussent pas trop -à la portée des rats et des souris, et je priai Simpson de me montrer le -chemin de la salle à manger, car je n'avais mangé que des dattes vertes -depuis mon déjeuner. Il me répondit, à mon grand désappointement, que -nous prendrions nos repas au _bakkal_, du côté opposé au square, et, -l'un après l'autre, nous descendîmes l'escalier dangereux. Un _bakkal_ -est une combinaison d'épicerie, de café et de restaurant, et comme il -n'y avait pas là de chambres à coucher, Karalambo, le propriétaire, -avait loué le bâtiment que nous venions de quitter, afin de recevoir les -voyageurs assez braves pour ne pas reculer devant l'escalier. - -[PLANCHE 43: UNE ÉCOLE ARABE] - -Je fus présenté à Karalambo qui essuya poliment ses doigts graisseux -avant de me tendre la main. Puis ce fut le tour de Mme Karalambo, et -avant qu'une ratatouille fumante fût apportée sur notre table, j'avais -fait la connaissance des notabilités de Rosetta. Ce _bakkal_ était le -lieu de réunion de l'élite de la ville et était rempli d'Arabes fumant -leur _nargilehs_ et jouant au tric-trac. Je fus heureux de me mettre à -table et n'essayai pas de deviner de quoi se composaient les mets qu'on -nous servait. - -Le docteur indigène vint se joindre à nous au moment du café; c'était un -joyeux garçon, très affable, qui parlait très bien l'anglais. Bien qu'il -n'eût jamais quitté l'Égypte, il était aussi instruit que si ses études -avaient été faites à Paris ou à Londres. Il nous raconta ses luttes -acharnées contre les préjugés de ses coreligionnaires et combien il lui -était difficile, pour ne pas dire impossible, de donner des soins aux -femmes. Il était pourtant arrivé à obtenir l'autorisation de quelques -maris, de tâter le pouls ou de regarder la langue de leurs femmes, au -moyen d'une ouverture pratiquée dans un rideau. Généralement, la maladie -était bien avancée lorsqu'on se décidait à l'appeler. Il nous invita à -dîner avec lui le jour suivant et nous abandonna au bas de notre -dangereux escalier. - -Rosetta, en tant que source d'inspirations artistiques, justifia tous -mes espoirs. Les bazars étaient dans tout leur éclat; les étalages -s'ouvraient, remplis de fruits de Syrie et des pays environnants. Rien -ici ne rappelle l'Europe, et peu d'indigènes ont abandonné le costume -national. On remarque çà et là des colonnes d'anciens temples ou des -premières églises chrétiennes, employées pour soutenir un étage ou -_finir_ le coin d'un bâtiment. Les maisons sont construites en briques -longues et étroites, laissant un vide entre elles; elles sont d'une -riche couleur brun rouge. On trouve beaucoup d'ouvrages en bois sculpté, -mais la _meshrebiya_ est plus grossière qu'au Caire. La mosquée de Sidi -Sakhlûn est fort imposante avec sa voûte supportée par d'antiques -colonnes de marbre. D'autres mosquées, plus petites et bien délabrées, -offrent néanmoins de jolis sujets de tableaux. Les fontaines, les bains, -les écoles sont plus modestes qu'au Caire, mais nulle part ici l'on ne -trouve les illogismes que l'on rencontre si souvent dans la grande cité. - -Simpson fit quelques délicieux tableaux dans plusieurs des petits cafés, -et j'espère que Londres connaîtra bientôt ces exquises aquarelles. La -période de Rosetta est, à mon avis, la meilleure de son art. - -Malgré le manque de confortable de mon installation, je décidai de -séjourner à Rosetta aussi longtemps que possible, car cet endroit est -vraiment un joyau. Je fus assez heureux pour pouvoir engager un gardien -de nuit qui, pendant que je travaillais, me protégea de la foule -curieuse et des chiens. Les étalages des fruitiers m'attirèrent tout -d'abord. Les oranges et les citrons, en énormes monceaux, attendaient la -vente à la criée. De longues grappes de dattes, des corbeilles débordant -de grenades, des piles de cannes à sucre et des tas d'artichauts -formaient un tableau pittoresque de tons vifs. Les tons de lumière de -ces bazars sont très beaux. Les rayons de soleil tamisés par les nattes -et les treillis qui protègent l'étalage, ne baignent de clarté que -l'extérieur, tandis que les fruits sont éclairés d'une douce lumière -d'un brun chaud. Naturellement, ces sujets doivent être peints -rapidement, car le tas de citrons d'aujourd'hui peut être remplacé -demain par une pile de grenades. En outre, la vue est continuellement -interrompue par les allées et venues du vendeur et des clients. Mon -labeur, au moment où la crue du Nil rendait l'air chaud et humide, était -extrêmement fatigant. - -Après deux jours de travail avec un étal de fruitier comme modèle, je -commençai l'intérieur d'une mosquée. Un ordre du Mahmoor (le gouverneur -de la ville) au Cheik, aplanit toutes difficultés, et il nous fut permis -de placer nos chevalets devant l'autel de Sidi Sakhlûn. La vie de ce -saint personnage m'a été racontée, mais elle se confond tellement dans -mon esprit avec celle des autres célébrités musulmanes, que je ne me -hasarderai pas à la redire. - -Un autre saint de la localité repose sous le dôme d'une mosquée située -au bord du désert qui sépare Rosetta de la baie d'Aboukir. Les vents de -la mer ont amoncelé le sable à un tel point que cet édifice est à moitié -enseveli, et l'on est constamment obligé de déblayer le portail pour -permettre aux fidèles d'y pénétrer. Le cimetière actuel se trouve à plus -de dix pieds au-dessus du niveau du sol de la mosquée. J'ai fait le -dessin reproduit dans la gravure ci-contre durant le mois de _Shanwâl_ -qui succède au jeûne du Ramadân. Il est d'usage pour les femmes, à ce -moment-là, d'aller visiter les tombes de leurs défunts et de les orner -de feuilles de palmiers. Elles demeurent au cimetière toute la journée, -les unes pleurant une mort récente, tandis que d'autres, accroupies en -rond, passent leur temps à discuter les affaires de leurs voisines. - -Une attaque de fièvre intermittente me retint pendant près d'une semaine -dans mon taudis de l'hôtel Karalambo. Notre ami le médecin s'institua -encore infirmier, et surveilla la cuisine de Mme Karalambo. Ses visites -duraient le temps d'un gros cigare. Lorsque le cigare arrivait à sa fin, -le joyeux petit _hakim_ se souvenait brusquement d'un autre malade qui -l'attendait et filait prestement, en me promettant de revenir dans le -courant de la journée. Lorsque je pus enfin me lever, je ne me sentais -guère la force de travailler, et la maigre chère de notre hôtel n'était -pas faite pour me réconforter. La saison des pluies ayant commencé, je -m'aperçus que le plafond de ma chambre était aussi crevassé que le -parquet. Une douche glacée ou le bruit d'un morceau de plâtre qui se -détachait du plafond, m'éveillait en pleine nuit. De fortes pluies sont -très fréquentes à la fin de l'automne sur la côte égyptienne, et je -craignis que notre escalier, emporté par l'eau, ne tombât tout à fait. -Je me décidai enfin à quitter Rosetta et à retourner au Caire. Simpson, -resté à Rosetta pour terminer une série d'aquarelles, me rejoignit -bientôt. J'espère avoir l'occasion de peindre encore dans cette ville -pittoresque, mais je me promets de camper ou de demeurer en _dahabiyeh_, -car j'ai dix ans de plus maintenant, et je ne pourrais plus me résoudre -à vivre dans un _bakkal_ grec. - -[PLANCHE 44: LA MOSQUÉE D'ABOUKIR] - -Quelques années après mon séjour à Rosetta, un concours d'heureuses -circonstances me ramena à proximité de cette ville. Mon ami Simpson -passait la fin de l'été sur la _dahabiyeh_ de M. G. R. Alderson, un -membre influent de la colonie anglaise d'Alexandrie. _Noé_, ainsi que le -nomment ses familiers, m'invita à passer quelque temps dans son _arche_, -avant mon départ pour la Haute Égypte. Cette arche, jadis un petit -navire de guerre, avait été transformée en une confortable et spacieuse -habitation flottante. Elle était ancrée dans la baie d'Aboukir, en face -de la villa entourée de palmiers où habitait la fille de notre hôte, -Mrs. Richmond. Nous venions prendre nos repas à la villa, mais nous -passions nos nuits à bord. Je passai une délicieuse semaine dans ce -paradis terrestre. Le temps était exquis, juste assez chaud pour nous -permettre d'apprécier la brise de la mer et l'ombre des palmiers. Les -arbres étaient couverts d'immenses grappes de dattes, variant de -couleurs, de l'or le plus pâle à un brun riche, suivant leur exposition -au soleil. J'étais heureux de pouvoir en faire quelques études, mais -notre hôte m'assura que j'étais arrivé une semaine trop tard pour les -voir dans toute leur splendeur, car beaucoup de fruits déjà avaient été -cueillis. - -Le minaret que l'on aperçoit entre les palmiers sur la gravure -ci-jointe, est de construction récente et n'a point connu les jours -historiques d'Aboukir. Il a pourtant son intérêt, car il est -probablement le seul édifice construit par un chrétien en hommage à un -peuple d'une foi différente. Cette mosquée ajoute au pittoresque de -l'endroit et nous prouve que ce n'est pas seulement le temps qui donne -leur beauté aux oeuvres antiques. Si les proportions sont bonnes et -l'architecture en harmonie avec l'entourage, l'édifice sera beau par -lui-même, mais si ces qualités font défaut, le temps ne l'embellira -jamais, tout au plus aidera-t-il à déguiser les imperfections. - -Cependant, comme mes travaux m'appelaient ailleurs, je dus prendre congé -de mes charmants hôtes et m'engager dans le pays. Comme je traversais le -village pour la dernière fois, l'appel à la prière attira encore mon -attention sur le minaret, et dans mon dernier souvenir de ce délicieux -endroit sonne la voix vibrante du muezzin clamant: «Allah akbar, Allah -akbar!» - - * - * * - - - - -INDEX ALPHABÉTIQUE - - - ABD-EL-KURNAH (LE CHEIK), 148, 196. - - ABU-SIMBEL, 223. - - ABYDOS, 115, 201, 213. - - AHMED IBN TULUN, 70, 71, 72, 74. - - AKHNATON, 181. - - AKSUNKUR (LA MOSQUÉE), 91. - - ALEXANDRE (L'ÉVÊQUE), 112. - - ALEXANDRIE, 111, 119, 135, 138. - - AMENHOTEP III, 146, 177, 213. - - AMENHOTEP IV, 185. - - ANIR, 74, 113, 116, 117, 118, 120, 121. - - APIS, 130. - - ARIUS, 112. - - ARMIANUS, 111. - - ASHRAFIYEH (EL), 38. - - ASKAR (EL), 74, 119. - - ATABA-KHADRA, 108. - - ATHANASIUS, 112. - - - BAB-EL-FUTUH, 103. - - BAB-EL-KARAFEH, 122. - - BAB-EL-KHALK, 53. - - BAB-EL-NASR, 100, 103. - - BAB-EZ-ZUWÊLEH, 41, 45, 94, 103. - - BABYLONE, 109, 115, 116. - - BALLIANA, 116. - - BARKUK (LA MOSQUÉE DU SULTAN), 19, 100. - - BARNAK, 143. - - BEDR (LE VIZIR), 41. - - BEDRASHIU, 132. - - BEDR-EL-YAMALI, 103. - - BELIANEH, 200. - - BET-EL-WALLI, 223. - - BEULIA, 7. - - BIBARS, 102. - - BOKCHORIS, 219. - - BOULAK, 38, 139, 141, 142. - - BUBASTIS, 7. - - BURKHARDT, 106. - - - CAIRE (LE), 5, 6, 7, 8, 9, 11, 12, 13, 14, 18, 31, 41, 42, 65, 67, - 69, 93, 97, 100, 103, 105, 109, 116, 118, 132, 133, 134, 135, 139, - 157. - - CLÉMENT, 111. - - CHALCEDON, 112. - - CONSTANTIN, 112. - - CONSTANTIUS, 112. - - - DAMAS, 235. - - DARGHAM (LE VIZIR), 42. - - DÉMÉTRIUS, 111. - - DENDERA, 173, 227. - - DERB-EL-AHMAR, 46. - - DERB-EL-BAHRI, 131, 143, 146, 169, 195, 199, 200, 216. - - DERB-EL-GAMAMIZ, 54, 57. - - DERB-EL-JEHUDUPEH, 97. - - DÊR-EL-MEDINEH, 172. - - - EDFU, 173. - - ESNEH, 173. - - EUERGETES I, 225. - - EZBEK-EL-YUSIFI (LA MOSQUÉE), 69. - - EZBEKIYEH, 11, 53. - - - FATIMID (LE CALIFE), 35. - - FLINDERS PETRIE, 126, 127, 152. - - FOSTAT, 74, 118, 119. - - FOUYATIEH, 11. - - - GALAL (LE CHEIK), 106. - - GAMALIYEH, 100, 101, 102, 103. - - GAMIA-EL-AZHAR, 35, 36, 37, 44, 58. - - GAMIA IBN KALAUN, 81. - - GAZA, 42. - - GEBEL TURRA, 133. - - GHURI (MOSQUÉE DE), 39. - - GIYUSHI, 122. - - - HAHIM, 103, 104. - - HAREMHEB, 224. - - HASAN (LE SULTAN), 40, 44, 83, 84, 85. - - HASAN (LA MOSQUÉE DE), 64, 65, 88, 126. - - HATHOR, 158, 160, 173, 208. - - HATSHEPSU, 131, 141, 149, 155, 157, 160, 163, 164, 167, 193, 214, - 215, 216. - - HELOUAN, 133. - - HÉRODOTE, 127. - - HERZ BEY, 36, 47, 100. - - - IBN-TULUN (LA MOSQUÉE), 69, 83, 104. - - IBN YUBEYR, 99. - - IBRAHIM AGHA, 91. - - ISMAEL PACHA, 88. - - ISMAS-EL-ISHAKI, 47. - - - KAFR-EL-ZAIYAT, 138. - - KAHIRA, 41. - - KAIT BEY (LE SULTAN), 108. - - KALAT-EL-KEBSH, 70. - - KALAUN (LE SULTAN), 98, 99, 100. - - KALURO (EL), 74. - - KANEH, 230. - - KARAKUSH, 104. - - KARNAK, 171, 203, 205, 206, 208, 209, 215, 219. - - KASR-EN-NIL, 109. - - KATAI (EL), 71, 74, 120. - - KHALIG, 97. - - KHALIZ (EL), 54. - - KHAN KHALEL (LE), 10, 25, 32, 55, 107. - - KHONS, 225. - - KURNAH, 146. - - KUS, 229. - - KUTB-EL-MITWELLI, 43, 44. - - KUTUZ (LE MAMELOUK), 42. - - - LE STRANGE (M. GUY), 99. - - LIBYE (DÉSERT DE), 81. - - LUXOR, 143, 145, 171, 182, 184, 200, 208. - - - MAAT, 173. - - MAHMUDIEH CANAL, 138. - - MARIETTE, 130. - - MARI GIRGIS, 110. - - MARYUT (LE LAC), 136. - - MASPERO (LE PROFESSEUR), 141, 161. - - MASR EL KAHIRA, 9, 33. - - MAUSUR KALAUN (SULTAN), 19. - - MECQUE (LA), 72, 92, 107. - - MEDINET HABU, 146, 173, 177. - - MENTUHOTEP II, 157. - - MENTUHOTEP (LE TEMPLE DE), 191. - - MENZALEH (LE LAC DE), 5. - - MERDANI (EL), 47, 48, 50, 94. - - MERNEPTAH, 221. - - MISR, 118. - - MIT RAHINEH, 129. - - MOHAMED-EN-NASR, 19. - - MOHAMET ALI, 54, 66, 79. - - MOHAMET ALI (LA MOSQUÉE), 75. - - MOÏSE, 70. - - MOKATTAM (LES COLLINES), 70, 74, 122, 127, 133. - - MORISTAN EL MUAIYAD, 40. - - MUAIYAD (EL), 40, 41, 43, 45, 46, 94. - - MURAD BEY, 121. - - MURISTAN, 14, 19, 21. - - MURISTAN DE KALAUN, 98, 100. - - MUSKI, 33, 97, 108. - - MUSTAUSIR (EL), 41. - - - NAHASSIN (EL), 13, 21, 25, 38, 100, 101. - - NAKHT, 196, 197, 199. - - NAPOLÉON, 103. - - NASIR (EL), 81, 91. - - NASR, 41. - - NAVILLE (LE PROFESSEUR), 7. - - NEKTANEBOS, 176. - - NIL (LE), 2, 80. - - - OMAR (LE CALIFE), 113. - - ORIGEN, 111. - - OSIRIS, 205, 214. - - - PANTÆNUS, 111. - - PONT, 165, 166, 196, 199. - - PORT-SAÏD, 1, 3, 5, 6, 135. - - PYRAMIDES (LES), 3, 7, 74, 81, 123. - - - RAMESID, 206. - - RAMESSEUM, 146, 171. - - RAMSÈS II, 131, 132, 160, 169, 174, 201, 204, 222, 223. - - RAMSÈS III, 174, 175, 178. - - RASCHID (EL), 236. - - REFAIYEH (LA MOSQUÉE), 88. - - REKHMERE, 199. - - ROSETTA, 138, 235 à 244. - - RUMELEH, 79. - - - SHABAKO, 218. - - SADAAT (LE CHEIK), 60, 64, 66. - - SAKKARA, 132, 135. - - SALADIN, 42, 45, 75, 82, 98, 99, 105. - - SEBIL ABD-ER-KAHMAN, 14, 100. - - SÉRAPENEN, 130. - - SETI, 201, 203, 204, 206, 210, 212. - - SEYID-EL-BEDAWI, 138. - - SHARIA-EL-HALWAYI, 33. - - SHARIA-EL-MAGAR, 89. - - SHARIA-ESH-SHARAWANI, 108. - - SHARIA MOHAMET ALI, 53, 80. - - SHARIA TULUN, 69, 75. - - SIDI SAKHLUN, 240. - - SPHINX, 3, 127, 128. - - STANLEY LANE POOLE, 38, 41, 64, 104. - - STRABON, 130, 201. - - SUEZ (CANAL DE), 5. - - SUK-EL-SELLAHA, 50. - - SUK-ES-SAÏGH, 23. - - SUK-EZ-SALAT, 11, 13. - - - TAHARQUA, 175, 210. - - TANTA, 138, 139. - - TELL-EL-AMARNA, 185. - - THÈBES, 91, 141, 142, 145. - - THEODOSIUS, 112. - - THOTHMÈS, 162, 163, 169, 170, 175, 213, 217. - - TYI, 130, 131, 179, 180, 181, 187, 188, 189. - - - USERTESEN III, 157. - - - VAN BERCHEM (M.), 103. - - - WILKINSON, 148. - - - YESHKUR, 70. - - - ZAKAZIK, 7. - - ZAKIR (LE SULTAN EL-), 41. - - ZIREH, 133. - - * - * * - - - - -TABLE DES PLANCHES - - - Pages - - _PLANCHE 1._ - AU TEMPLE DE LUXOR FRONTISPICE - - _PLANCHE 2._ - EL-FOUYATIEH, AU CAIRE 12 - - _PLANCHE 3._ - LA MAISON-MOSQUÉE DE NAHASSIN, AU CAIRE 16 - - _PLANCHE 4._ - LE KHAN-EL-KALIL, AU CAIRE 24 - - _PLANCHE 5._ - APRÈS LA PRIÈRE DE MIDI 36 - - _PLANCHE 6._ - UNE RUELLE PRÈS DE LA PORTE DE ZUWÊLEH 40 - - _PLANCHE 7._ - LES DEUX MINARETS DE EL-MUAIYAD 44 - - _PLANCHE 8._ - LE GARDIEN DU HAREM 48 - - _PLANCHE 9._ - EL-GAMAMIZ, AU CAIRE 56 - - _PLANCHE 10._ - UNE ÉCOLE KHÉDIVIALE 60 - - _PLANCHE 11._ - COUR INTÉRIEURE DANS UNE MAISON DU CAIRE 64 - - _PLANCHE 12._ - UNE RUELLE DANS LE QUARTIER DE TULUN, AU CAIRE 72 - - _PLANCHE 13._ - UNE RUE PRÈS DE LA CITADELLE, AU CAIRE 80 - - _PLANCHE 14._ - LE SANCTUAIRE DE LA MOSQUÉE DU SULTAN HASAN 86 - - _PLANCHE 15._ - LA TOMBE-MOSQUÉE DE ARBOUGHAN, AU CAIRE 88 - - _PLANCHE 16._ - L'INTÉRIEUR DE LA MOSQUÉE BLEUE, AU CAIRE 92 - - _PLANCHE 17._ - LA TOMBE DE IBRAHIM-AGA 98 - - _PLANCHE 18._ - EL-GAMALYEH, AU CAIRE 102 - - _PLANCHE 19._ - UNE ÉGLISE COPTE PRÈS D'ABYDOS 112 - - _PLANCHE 20._ - UNE TOMBE DE CHEIK, AU CAIRE 116 - - _PLANCHE 21._ - LE SPHINX ET LES PYRAMIDES DE GIZEH 128 - - _PLANCHE 22._ - AAHMES, MÈRE DE HASTHEPSU, TEMPLE DE DER-EL-BAHRI 132 - - _PLANCHE 23._ - LE RAMESSEUM, A THÈBES 146 - - _PLANCHE 24._ - DER-EL-BAHRI 148 - - _PLANCHE 25._ - STATUE DE RHAMSÈS II, AU TEMPLE DE LUXOR 150 - - _PLANCHE 26._ - LES COLOSSES DE THÈBES 152 - - _PLANCHE 27._ - RUINES DU TEMPLE DE MENTUHOTEP, A THÈBES 158 - - _PLANCHE 28._ - SENSENEB, DANS LE TEMPLE DE HATSHEPSU, A DER-EL-BAHRI 162 - - _PLANCHE 29._ - COUR INTÉRIEURE DE TEMPLE, A MÉDINET-HABU 170 - - _PLANCHE 30._ - TEMPLE DE DÊR-EL-MEDINET, A THÈBES 172 - - _PLANCHE 31._ - VUE INTÉRIEURE DU TEMPLE DE RHAMSÈS III, MEDINET-HABU 176 - - _PLANCHE 32._ - LES PYLONES DES PTOLÉMÉES, MEDINET-HABU 180 - - _PLANCHE 33._ - KHNUM, KEPR, RA, DANS LA TOMBE DE SÉTI Ier, A THÈBES 186 - - _PLANCHE 34._ - LE TEMPLE DE MEKTENEBO, MEDINET-HABU 192 - - _PLANCHE 35._ - PEINTURES MURALES DANS LA TOMBE DE NACHT, A THÈBES 196 - - _PLANCHE 36._ - SÉTI Ier OFFRANT A OSIRIS UNE IMAGE DE LA VÉRITÉ, - BAS-RELIEF DU TEMPLE D'ABYDOS 200 - - _PLANCHE 37._ - ISIS ALLAITANT SÉTI Ier, ABYDOS 204 - - _PLANCHE 38._ - GALERIE HYPOSTYLE, A KARNAK 210 - - _PLANCHE 39._ - LE SANCTUAIRE, A KARNAK 214 - - _PLANCHE 40._ - BAS-RELIEFS DANS LA CHAPELLE DE SHABAKA, A KARNAK 218 - - _PLANCHE 41._ - SEKHET 220 - - _PLANCHE 42._ - COUR INTÉRIEURE D'UN TEMPLE, A DENDERA 232 - - _PLANCHE 43._ - UNE ÉCOLE ARABE 236 - - _PLANCHE 44._ - LA MOSQUÉE D'ABOUKIR 242 - - * - * * - - - - -TABLE DES MATIERES - - - CHAPITRE I.--PORT-SAÏD 1 - - _L'ARRIVÉE DANS LES EAUX ÉGYPTIENNES.--PREMIÈRES - IMPRESSIONS.--UNE ÉGYPTE RÉALISTE.--EN CHEMIN DE FER - VERS LE CAIRE.--LE MIRAGE.--LES PYRAMIDES DE GIZEH._ - - CHAPITRE II.--MASR EL KAHIRA 9 - - _«MODERN-CAIRO» ET LE VIEUX CAIRE.--INFLUENCES - EUROPÉENNES.--ART MAURESQUE ET ART NOUVEAU.--LES BOIS - SCULPTÉS DES ANCIENNES FENÊTRES.--LES FONTAINES - PUBLIQUES.--LA MAISON MOSQUÉE._ - - CHAPITRE III.--DANS LES BAZARS 21 - - _LE MARCHÉ AUX CUIVRES.--LE BAZAR DES ORFÈVRES.--LE - BAZAR TURC.--L'ART DE VENDRE BIEN, OU LES PETITES - HABILETÉS DES MARCHANDS CAIROTES.--UN SUJET DE TABLEAU - QUI NE VEUT PAS SE LAISSER PEINDRE._ - - CHAPITRE IV.--LES RUES DU CAIRE 35 - - _GAMIA EL AZHAR.--L'ART DE RESTAURER LES MONUMENTS.--LES - «MEDRESSEH».--LE BAZAR DES PARFUMS ET CELUI DES ÉPICES. - --LA GRANDE MOSQUÉE«EL-MUAIYAD».--UNE PORTE HISTORIQUE. - --L'HOMME-FONTAINE.--LE PORTRAIT DE L'EUNUQUE._ - - CHAPITRE V.--LE VIEUX CAIRE 53 - - _LE PROGRÈS DESTRUCTEUR.--LE SPECTACLE DE LA RUE: LES - FRUITIERS ET LEURS ÉTALAGES AUX VIVES COULEURS.--LE - COMPLET ANGLAIS DES PETITS ÉCOLIERS.--LA MAISON DU - CHEIK SADAAT.--L'ARCHITECTURE ARABE._ - - CHAPITRE VI.--LA MOSQUÉE IBN-TULUN 69 - - _UN LIEU HISTORIQUE ET LÉGENDAIRE.--UNE MERVEILLE - ARCHITECTURALE.--UN CORTÈGE PITTORESQUE.--MARIAGE A LA - TURQUE.--LA MOSQUÉE ABANDONNÉE.--LE PUITS DE JOSEPH._ - - CHAPITRE VII.--LA MOSQUÉE DU SULTAN HASAN 83 - - _LE PLUS BEAU MONUMENT DU CAIRE.--L'EXODE DES - LAMPADAIRES.--LE SUPPLICE D'UN ARCHITECTE TROP GÉNIAL. - --ENTERREMENTS ET PLEUREUSES DE PROFESSION.--LA MOSQUÉE - BLEUE._ - - CHAPITRE VIII.--AU HASARD DES RUES 97 - - _LE QUARTIER JUIF.--LE MURISTAN DE KALAUN.--LE DÉPEÇAGE - D'UN CHAMEAU VIVANT.--DEUX PORTES MONUMENTALES DU XIe - SIÈCLE.--GUIGNOL ÉGYPTIEN.--AUTOUR D'UN CIMETIÈRE._ - - CHAPITRE IX.--DANS LE QUARTIER COPTE 111 - - _UN PEU D'HISTOIRE.--L'ÉGLISE CHRÉTIENNE SAINT-GEORGES. - --UN COUVENT COPTE.--LA LÉGENDE DE LA TOURTERELLE.--LA - PREMIÈRE MOSQUÉE D'ÉGYPTE.--LA COLONNE MERVEILLEUSE._ - - CHAPITRE X.--LES PYRAMIDES 123 - - _LA «DÉCOUVERTE» DES GÉANTS DE PIERRE.--QUELQUES - CURIEUSES ÉVALUATIONS MATÉRIELLES.--LE SPHINX.--LES - «GATE-PLAISIR».--DES PYRAMIDES DE GISEH AU SAKKARA. - --LA TOMBE DE TYI.--RETOUR DANS LE SOIR COLORÉ._ - - CHAPITRE XI.--D'ALEXANDRIE AU CAIRE 135 - - _LA ROUTE DU CAIRE, VIA ALEXANDRIE.--LES ANTIQUES - PAYSAGES DU DELTA.--LE SÉPULCRE DU SAINT SEYID-EL-BEDAWI. - --UNE MISSION DÉLICATE.--VOYAGE EN «DAHABIYEH»._ - - CHAPITRE XII.--THÈBES 145 - - _EN ROUTE POUR LE CAMPEMENT, DANS LA CITÉ DES RUINES. - --LE VILLAGE DE KURNAH.--LES TOMBES VIVANTES.--LA HUTTE - DE PIERRE, PRÈS DU TEMPLE DE HATSHEPSU.--MON INSTALLATION. - --UNE PREMIÈRE NUIT A LA BELLE ÉTOILE._ - - CHAPITRE XIII.--LE TEMPLE D'AMMON 155 - - _COMMENT ON OBTIENT UNE EMPREINTE D'UN BAS-RELIEF.--UNE - PYRAMIDE SUR UN TEMPLE.--LA MYSTÉRIEUSE VACHE DE - HATHOR.--QUELQUES DÉTAILS HISTORIQUES AUTOUR DU TEMPLE - DE LA REINE HATSHEPSU.--«L'EXPÉDITION EN PONT.»_ - - CHAPITRE XIV.--PARMI LES TEMPLES 169 - - _LES TEMPLES ONT SUCCESSIVEMENT SERVI A DES CULTES - DIVERS.--L'INSCRIPTION D'UN PRÊTRE CHRÉTIEN.--LE PETIT - TEMPLE DE DER-EL-MEDINEH.--DÉTAILS ARCHÉOLOGIQUES. - --«CE MONDE N'EST PAS UNE VILLE DURABLE»._ - - CHAPITRE XV.--LA TOMBE DE LA REINE TYI 179 - - _COMMENT LES INDIGÈNES JUGENT LES ARCHÉOLOGUES.--DU ROLE - DE LA REINE TYI DANS L'HISTOIRE DES PHARAONS.--LE DIEU - NOUVEAU.--VISITE A LA TOMBE MYSTÉRIEUSE.--«SIC TRANSIT - GLORIA MUNDI.»--UNE CRUELLE DÉSILLUSION._ - - CHAPITRE XVI.--LE TEMPLE DE MENTUHOTEP 191 - - _ENCORE DES TOMBES, DES SARCOPHAGES, DES MOMIES. - --ANTIQUITÉS MODERNES...--L'HONNÊTE VOLEUR.--DANS LE - CLAIR-OBSCUR DES CAVEAUX.--LES PEINTURES DE LA TOMBE DE - NAKHT: SCÈNES DE LA VIE D'UN GENTILHOMME CAMPAGNARD. - --VERS LE TEMPLE DE SETI._ - - CHAPITRE XVII.--KARNAK 203 - - _UNE VISITE AU TEMPLE DE SETI.--LES PLUS BEAUX DOCUMENTS - DE L'ART DÉCORATIF ÉGYPTIEN.--LE «KHAMSIN» OU LE DÉSERT - INCENDIÉ.--JE REGAGNE LUXOR POUR ALLER ENSUITE A KARNAK. - --UNE CITÉ DE RUINES, TOUTES EN COLONNADES GRANDIOSES. - --LE MONOLITHE DE GRANIT ROSE._ - - CHAPITRE XVIII.--ENCORE KARNAK 217 - - _LA PROMENADE MERVEILLEUSE PARMI LES RUINES DE KARNAK - CONTINUE.--LE PETIT SANCTUAIRE DU ROI ÉTHIOPIEN, SHABAKO. - --LE JEUNE PHARAON COURONNÉ DE LOTUS.--LA DÉESSE A TÊTE - DE LIONNE.--LE LAC SACRÉ ET L'AVENUE DES SPHINX._ - - CHAPITRE XIX.--LE TEMPLE DE DENDERA 227 - - _EN DESCENDANT LE NIL.--LA FERTILITÉ ET LE PITTORESQUE - DE LA CAMPAGNE ÉGYPTIENNE.--LE «FELLAH» N'A PAS LA HAINE - DE L'ÉTRANGER.--LE TEMPLE DE DENDERA ET L'INFLUENCE - GRECQUE DANS L'ARCHITECTURE DU Ie SIÈCLE._ - - CHAPITRE XX.--ROSETTA 235 - - _EL-RASCHID, LA CITÉ PITTORESQUE MAIS INCONFORTABLE. - --L'HOTEL KARALAMBO ET LE «BAKKAL».--DU MOINS, LES - SUJETS DE TABLEAUX NE MANQUENT POINT DANS CETTE VIEILLE - VILLE RESPECTÉE DES EUROPÉENS.--LE DERNIER MINARET._ - - INDEX ALPHABÉTIQUE 245 - - TABLE DES PLANCHES 249 - - * - * * - - - CORBEIL.--IMPRIMERIE CRÉTÉ. - - - * * * * * - - - Liste des modifications: - - Page 40: «contruit» par «construit» (Cet imposant bâtiment fut - construit) - Page 86: «Mvhrab» par «Mihrab» (La _Mihrab_ ou _Kibla_, niche - sacrée) - Page 114: «scupltées» par «sculptées» (et caresse les boiseries - sculptées) - Page 116: «cemblent» par «semblent» (les bastions que l'on voit, - semblent être) - Page 125: «Lincol's» par «Lincoln's» (du square de Lincoln's Inn - Fields) - Page 138: «enropéennes» par «européennes» (aux laideurs européennes) - Page 152: «consisidérai» par «considérai» (je considérai cette - perspective) - Page 173: «temlpe» par «temple» (dans le grand temple de Ramsès III) - Page 189: «ving» par «vingt» (jeune homme âgé de vingt-cinq à - vingt-six ans....) - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'égypte, by Walter Tyndale - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉGYPTE *** - -***** This file should be named 41155-8.txt or 41155-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/1/1/5/41155/ - 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