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-The Project Gutenberg EBook of L'égypte, by Walter Tyndale
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: L'égypte
- d'hier et d'aujourd'hui
-
-Author: Walter Tyndale
-
-Release Date: October 23, 2012 [EBook #41155]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉGYPTE ***
-
-
-
-
-Produced by The Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by The Internet Archive/Canadian
-Libraries)
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- Au lecteur
-
- Cette version électronique reproduit, dans son intégralité,
- la version originale.
-
- La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.
-
- L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
- La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
-
-
-
-
- L'ÉGYPTE
- D'HIER ET D'AUJOURD'HUI
-
-[PLANCHE 1: AU TEMPLE DE LUXOR]
-
-
-
-
- L'ÉGYPTE
-
- D'HIER ET D'AUJOURD'HUI
-
- _OUVRAGE ILLUSTRÉ DE
- 44 PLANCHES EN COULEURS
- D'APRÈS LES AQUARELLES DE L'AUTEUR_
-
- Texte et Illustrations
-
- de
-
- WALTER TYNDALE
-
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
-
- 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
-
- 1910
-
-
-
-
-L'ÉGYPTE
-
-_D'HIER ET D'AUJOURD'HUI_
-
-
-
-
-_CHAPITRE PREMIER_
-
-PORT-SAÏD
-
-L'ARRIVÉE DANS LES EAUX ÉGYPTIENNES. || PREMIÈRES IMPRESSIONS. || UNE
-ÉGYPTE RÉALISTE. || EN CHEMIN DE FER VERS LE CAIRE. || LE MIRAGE. || LES
-PYRAMIDES DE GIZEH.
-
-
-Les grands paquebots accomplissent maintenant en trois jours la
-traversée Marseille-Alexandrie, et en deux jours celle de
-Naples-Alexandrie: ce progrès me paraît d'autant plus appréciable que,
-lors de mon dernier voyage en Égypte, il n'y a pas bien longtemps, j'ai
-eu à supporter quatre affreuses journées de malaise et d'ennui, entre
-Brindisi et Port-Saïd, à bord du courrier d'Asie. Ma patience était même
-à toute extrémité quand j'entendis enfin un passager, qui, de sa
-jumelle, scrutait l'horizon, s'écrier: «Voilà l'Égypte!». Prenant
-moi-même la lorgnette d'une main fébrile, j'aperçus en effet la côte
-égyptienne, basse et plate.
-
-Rapidement cette côte s'allongea; elle eut d'abord l'apparence de deux
-îles, puis d'une seule, et, l'un après l'autre, des îlots surgirent,
-puis disparurent, pour se montrer de nouveau à l'ouest. Sur la carte, je
-vis que presque toute la côte du Delta n'était qu'une étroite bande de
-terre qui séparait la Méditerranée des grands lacs salés.
-
-La traversée touchait à sa fin. Nous avions laissé loin derrière nous le
-sombre hiver et la mer agitée: à présent le soleil resplendissait dans
-un ciel bleu, et une brise délicieuse rafraîchissait l'air chaud et sec.
-
-Notre paquebot fendait les eaux verdâtres devant les Bouches du Nil; à
-droite s'étendait une terre basse au sable doré, et là-bas la silhouette
-d'un sémaphore et de nombreux mâts apparaissaient. Bientôt, une ligne
-grise se dessina au ras des flots, qui, imprécise d'abord, se révéla peu
-à peu comme une immense digue, derrière laquelle se dressèrent les
-maisons d'une ville.
-
-Lentement le steamer glissa vers le quai; sur la passerelle
-retentissaient les ordres brefs; les lascars allaient et venaient en
-criant, et les passagers, impatients, se préparaient à débarquer. Enfin
-les machines s'arrêtèrent, les ancres énormes coulèrent le long des
-flancs du navire qui stoppa dans les eaux tranquilles de la rade de
-Port-Saïd.
-
-Quel moment d'émotion pour le nouveau venu! Là, de l'autre côté de ces
-sables, c'est l'Égypte, la terre de la Rivière Mystérieuse, le pays
-magique! la patrie des mosquées et des minarets, des turbans et des
-_yashmaks_, des Pharaons, des Pyramides et du Sphinx, du désert!
-l'antique patrie de tant de merveilles: débris mystérieux de ces temps
-lointains où un grand peuple vivait ici, sur le sable doré de ces rives
-enchanteresses, près de ce fleuve puissant!...
-
-Les eaux tranquilles du port, d'un beau vert pâle, étaient si claires
-qu'on distinguait à une grande profondeur d'énormes méduses dont les
-bras s'allongeaient en tous sens.
-
-A l'orient, le soleil disparaissait dans une splendeur sereine. Aucun
-nuage ne tachait le ciel dont l'azur, à l'ouest, se nuançait de vert,
-puis de jaune, jusqu'à devenir une grande nappe d'or d'une imposante
-majesté.
-
-«_East is East, and West is West, and never the twain shall meet_»[1].
-
- [1] «L'Orient est l'Orient et l'Occident est l'Occident, et les deux ne
- se rencontreront jamais.»
-
-Ici même, sur l'eau, avant le débarquement, tout me parut étrange et
-pittoresque. A peine notre grand navire était-il arrêté qu'une quantité
-de barques l'entourèrent, remplies d'indigènes qui criaient,
-gesticulaient; certains d'entre eux présentaient leurs marchandises,
-fruits, cigares, colliers de perles et plumes. D'autres canots étaient
-remplis de jeunes garçons qui faisaient des plongeons fantastiques pour
-attraper les pièces d'argent lancées du pont par les passagers: comme
-des anguilles, ils disparaissaient sous l'eau pour reparaître quelques
-instants après, de l'autre côté du paquebot, la pièce brillant entre
-leurs dents blanches. Dans une barque, des rameurs chantaient cette
-chanson du pays dont le refrain est devenu chez nous le fameux
-«_ta-ra-ra-boom de aye_», autrefois si populaire dans les cafés
-chantants.
-
-Enfin nous débarquons sur le sol égyptien. Le plaisir et l'émotion qu'on
-éprouve en arrivant dans un pays étranger sont en grande partie gâtés
-par la lutte que l'on a à soutenir contre les bateliers,
-commissionnaires, portefaix, portiers d'hôtels et agents de toute sorte
-qui, sans aucune considération pour votre nervosité, se livrent à un
-véritable assaut de votre personne et de vos bagages. L'agence Thomas
-Cook et Fils a fait beaucoup pour rendre le débarquement moins pénible
-et, grâce à elle, on se tire d'affaire assez facilement et avec une
-grande économie de temps et d'argent. Encore est-il pour l'instant
-inutile d'essayer de penser à l'Égypte du passé, car l'Égypte du présent
-absorbe toute votre attention. Je savais que Port-Saïd n'offrait aucun
-intérêt au point de vue artistique et j'avais décidé de négliger cette
-ville et d'en partir par le premier train à destination du Caire.
-
-Une bonne partie du voyage se fait à travers un pays d'apparence
-misérable, avec, à droite, le lac de Menzaleh à moitié desséché, et, à
-gauche, le désert d'Arabie qui s'étend de l'autre côté du canal de Suez.
-Il semblait vraiment que nous ne verrions jamais la fin de ce canal, et
-toute son importance au point de vue commercial ne pouvait m'empêcher de
-remarquer sa laideur. Je parvins cependant à le faire disparaître de mon
-horizon et à ne plus voir que le grand désert qui relie l'Égypte à la
-Péninsule de Sinaï. C'était du reste la première fois que je voyais le
-désert; depuis, j'ai passé des mois dans sa solitude, mais cette
-première vision reste dans ma mémoire avec un relief particulier. Ce
-paysage, pensais-je, est celui-là même que parcoururent l'Enfant Jésus,
-Marie et Joseph quand ils vinrent chercher en Égypte un refuge contre la
-fureur d'Hérode. En quel endroit traversèrent-ils l'immensité qui
-s'étend devant moi? Marie était-elle semblable à cette femme _fellah_
-qui se dirige à dos d'âne vers la station? En tout cas, la robe qui se
-portait alors n'a guère subi de modifications.
-
-Dix ans plus tard, je refaisais le même voyage, me rendant de nouveau au
-Caire par la même route. Le tramway à vapeur qui reliait autrefois
-Port-Saïd à Ismaël était remplacé par des trains composés de wagons
-Pullman, avec salons et restaurants. Quelques vilaines constructions ça
-et là, quelques réclames criardes étaient en outre les premiers
-avertissements de la prospérité du pays...
-
-A l'Est, le paysage n'avait guère changé, mais, regardant à l'Ouest, je
-fus fort étonné de la transformation du désert. Là où je me rappelais
-n'avoir vu qu'une solitude aride, j'apercevais maintenant des lacs avec
-des îles couvertes de palmiers. C'était bien l'époque de la crue du Nil,
-mais j'étais certain que les eaux ne pouvaient s'étendre à une pareille
-distance. Je consultai ma carte qui ne m'apprit rien. M'adressant alors
-à un Égyptien assis près de moi, je lui demandai si les eaux
-recouvraient toujours cet espace. Il me répondit tranquillement: «C'est
-le mirage!»
-
-Ce n'est qu'après avoir passé Zakazik que le voyageur s'aperçoit qu'il
-est dans le Delta, et qu'il se souvient du mot d'Hérodote: «L'Égypte est
-un don de la rivière», car, bien que le Nil ne soit pas visible avant
-Beulia, on sent déjà ici son influence fécondante. La campagne est fort
-belle, boisée et sillonnée de nombreux cours d'eau. Les ruines de
-Bubastis qui sont près du Zakazik furent déblayées par le professeur
-Naville, il y a quelque vingt ans, mais si elles présentent un intérêt
-assez grand pour l'archéologie, leur aspect est peu pittoresque et ne
-retient guère l'attention du voyageur. Bulak, vu de la gare, n'est
-nullement intéressant, et le voyageur, si près du Caire, ne songe guère
-à s'arrêter là. Vingt minutes encore, et, jetant les yeux à droite, vous
-apercevrez enfin les Pyramides de Gizeh. De cette distance, on apprécie
-difficilement leur grandeur: cependant je sentis, quant à moi, mon coeur
-battre avec plus de force et je crois que rien au monde n'aurait pu, à
-ce moment, me distraire de ma contemplation!
-
-Le train roule à toute vapeur. Le Delta maintenant se rétrécit, les deux
-chaînes de collines qui enserrent la vallée du Nil se précisent à la
-vue, et la mosquée de Mohamet Ali, apparaissant au-dessus de la
-citadelle, annonce au voyageur qu'il arrive au Caire.
-
- *
- * *
-
-
-
-
-_CHAPITRE II_
-
-MASR EL KAHIRA
-
-«MODERN-CAIRO» ET LE VIEUX-CAIRE. || INFLUENCES EUROPÉENNES. || ART
-MAURESQUE ET ART NOUVEAU. || LES BOIS SCULPTÉS DES ANCIENNES FENÊTRES.
-|| LES FONTAINES PUBLIQUES. || LA MAISON-MOSQUÉE.
-
-
-Le voyageur qui, arrivant au Caire, s'imagine qu'il va se trouver enfin
-dans le décor d'une ville orientale, s'expose à une déception. La partie
-de la ville qu'on traverse pour se rendre de la gare à l'un ou l'autre
-des hôtels, ne ressemble pas plus au vieux Caire que Londres ne
-ressemble à Pékin. Aucune des maisons qui s'y trouvent n'a quarante ans
-d'existence, et, d'autre part, je suis bien convaincu que ces misérables
-bâtisses s'écrouleront quelque jour prochain. Leurs constructeurs
-avaient, tout près de là, pour les inspirer, de merveilleux modèles de
-l'art oriental le plus pur, mais le mot fatal d'Ismaël: «L'Égypte fait
-partie de l'Europe» tourna sans doute leur attention vers Paris, et
-nous retrouvons ici une malheureuse imitation de _l'art nouveau_, ou
-bien,--ce qui est peut-être pire,--des reproductions honteusement
-dénaturées de _style mauresque_.
-
-Vous verrez les hôtels «remplis de tout le confort moderne», comme leurs
-réclames l'annoncent si bien (sans parler de leurs prix fantastiques);
-mais, hélas! vous n'y rencontrerez rien de vraiment oriental, à
-l'exception du personnel domestique qui porte la robe blanche, la
-ceinture rouge et le fez.
-
-Mais demain, dans les vieux quartiers, vous pourrez enfin admirer dans
-toute sa beauté le véritable Orient, et ce que vous verrez dépassera
-votre attente. Les deux ou trois kilomètres qui séparent votre hôtel du
-Khân Khalîl séparent aussi de l'Occident l'Orient.
-
-Que de changements depuis mon dernier voyage ici! Le canal qui
-traversait la vieille ville, du nord au sud, a été comblé et une ligne
-de tramways électriques suit son ancien cours. Nombreuses sont les
-fenêtres _meshrebiya_ qui ont été remplacées par des cadres en bois de
-Suède, et plus nombreuses encore les vieilles maisons qui ont été, soit
-démolies et puis reconstruites, soit «modernisées» jusqu'à complète
-métamorphose; et cependant, même ici, il reste encore assez de l'Orient
-pour enchanter l'imagination et pour fournir à l'artiste maint sujet de
-tableau.
-
-En quittant l'Ezbekiyeh, qui est le centre du quartier européen, une
-petite rue, derrière l'hôtel Bristol, vous conduira, à travers un
-labyrinthe de passages étroits, jusqu'au Suk-ez-Zalat. Un guide vous
-sera nécessaire, car déjà le plan bien ordonné des villes modernes a
-disparu et les rues en zigzag aboutissent souvent à un cul-de-sac.
-
-Une fois au Fouyatieh, vous vous trouvez tout à fait dans le vieux
-Caire. Une mosquée et une rangée de maisons aux fenêtres défendues par
-des grillages de bois sculpté enchantent de suite le regard. Une porte
-en retrait ouvre sur la cour d'une maison cairote habitée autrefois par
-un riche marchand et louée aujourd'hui par chambres ou petits logements.
-Si vous avez eu la chance de tomber sur un guide habitué à conduire des
-artistes, il pourra vous montrer quantité de maisons semblables et fort
-intéressantes. Je désire nommer ici le brave homme qui m'accompagna dans
-mes recherches du pittoresque, dans tous les coins et recoins du Caire.
-Il s'appelle Mohammed el Asmar, mais il préfère le nom de Mohammed
-Brown (Brun) qui est la traduction anglaise de Asmar. «Et ne suis-je pas
-vraiment brun?» demande-t-il pour justifier son surnom. Grâce à
-Mohammed, je me suis servi pendant quelque temps de la cour de ces
-maisons comme d'un atelier. Il m'y amenait des porteurs d'eau, des
-petits marchands ambulants, et des ânes, des chameaux, tout le
-pittoresque enfin des rues du Caire. Pendant qu'il discutait et
-marchandait avec mes modèles, je peignais les arabesques de la porte et
-de ravissants modèles de sièges _meshrebiya_.
-
-[PLANCHE 2: EL-FOUYATIEH, AU CAIRE]
-
-_Meshrebiya_ est le nom arabe du bois sculpté, tourné, si admirablement
-travaillé, et dont on fait généralement des paravents, des grillages de
-fenêtres et toute espèce de meubles. Placés devant les fenêtres, les
-grillages laissent passer l'air, adoucissent la lumière éclatante du
-jour, et permettent aux femmes de regarder ce qui se passe au dehors,
-sans être vues elles-mêmes par des yeux indiscrets. Cela est bien dans
-une ville mahométane où l'ombre est une nécessité et la réclusion une
-loi, mais cela ne va plus, on s'en doute, sous un autre ciel. Une
-quantité fabuleuse de ces meubles et de ces fenêtres de bois ont été
-achetés par des marchands qui les ont revendus à des touristes
-européens. Ceux-ci, une fois chez eux, firent à leur fantaisie usage de
-ces bois sculptés. Je pourrais citer un cas où toutes les superbes
-boiseries d'une vieille maison cairote pourrissent dans un grenier, en
-Surrey, depuis quelque quarante ans, époque à laquelle celui qui les
-acheta sottement les apporta en Angleterre. Frappé par leur beauté quand
-il les vit dans leur cadre propre, il crut que son architecte
-parviendrait à s'en servir avec avantage pour une maison qu'il
-s'apprêtait à construire, mais il fut vite détrompé.
-
-Malheureusement les vieilles boiseries ainsi achetées au Caire, n'y sont
-jamais remplacées: les anciens quartiers étant malsains, les
-propriétaires les abandonnent, et, dès qu'ils le peuvent, se font
-construire dans les nouveaux quartiers une maison de style bâtard.
-
-Continuons notre promenade le long de Suk-ez-Zalat. L'intérêt va
-grandissant à mesure que nous approchons du centre de la ville. La rue,
-très étroite, est encombrée de gens, de bêtes et de choses. Le soleil
-l'envahit petit à petit; tous les marchands ont baissé leurs stores.
-
-Nous avons maintenant atteint El Nahassin où la vie et le mouvement
-sont tout aussi pittoresques, où la beauté et l'intérêt augmentent
-encore, car bientôt voici à notre droite les dômes et les minarets du
-groupe de mosquées qui entourent le Muristan. De la Sebil[2]
-Abd-er-Rahman, on peut à merveille considérer ce centre de l'activité
-cairote, tumultueux et si divers.
-
- [2] Fontaine.
-
-Les différentes _Sebils_ sont une des caractéristiques du Caire.
-Autrefois elles fournissaient presque toute l'eau à la ville;
-aujourd'hui ce sont de simples fontaines où le passant se désaltère.
-Elles sont maintenues grâce à des donations religieuses. Au-dessus
-d'elles, dans les maisons, se trouvent des écoles, et le chant des
-enfants qui récitent le Coran s'envole par les fenêtres ouvertes.
-
-Ce qu'on voit des marches de cette Sebil offre un joli sujet de croquis.
-A gauche, un ancien palais, et, plus loin, des maisons qui tombent
-presque en ruines. Les grillages en bois des fenêtres sont en piteux
-état, et, ça et là, un vieux morceau d'étoffe tient lieu de vitre. Les
-ornements sculptés de certaines fenêtres pendent misérablement et
-restent suspendus en l'air jusqu'à ce qu'un coup de vent plus fort les
-fasse tomber à terre. Cet état de ruine se rencontre bien quelquefois
-dans nos villes européennes, mais seulement dans de pauvres quartiers
-abandonnés: ici, le contraste est frappant, car la rue est envahie à
-toute heure par une foule compacte, et, au rez-de-chaussée de ces
-maisons, vous voyez des marchands de toute sorte affairés au milieu
-d'une nombreuse clientèle. Mais tout se passe dehors, sur le seuil des
-maisons et non point à l'intérieur. Des aliments variés sont vendus à
-des gens qui les consomment en pleine rue, côté de l'ombre en été, côté
-du soleil en hiver. Les hommes sont assis devant les boutiques des
-cafetiers, fumant leur nargileh et buvant lentement leur café, et il ne
-leur viendrait jamais à l'idée d'entrer dans ces boutiques, dont
-l'intérieur n'est souvent qu'un petit réduit, si exigu que le marchand
-lui-même y trouve à peine assez de place pour se retourner.
-
-C'est sur le seuil de sa porte, ou sur un banc à côté, que le barbier
-rasera une tête, saignera un malade ou arrachera une dent. C'est
-également en plein air que s'installe l'écrivain pour préparer des
-contrats, ou écrire une lettre d'amour que lui dicte une jeune personne
-voilée accroupie auprès de lui dans la poussière.
-
-Les plus graves questions se règlent dehors: tel homme battra sa femme
-si elle se permet de traverser la rue sans voile, mais le père de cette
-femme, avant de la donner en mariage, discutait, en pleine rue et
-entouré de nombreux voisins, les conditions du mariage et la somme qu'on
-lui paierait pour sa fille. Et la foule, amusée et intéressée, prenait
-part à la discussion!
-
-Cet endroit se trouvant dans une des principales artères de la ville, le
-trafic y est considérable, et rien ne pourrait être plus intéressant que
-de contempler ce va-et-vient dans tout son pittoresque et toute sa
-couleur orientale. Quel contraste avec la tristesse sombre d'une foule
-anglaise dans une rue de Londres!
-
-Continuons notre promenade. Cette vieille maison est belle! Au moment
-même où nous nous arrêtons pour l'admirer, un grillage de fenêtre
-s'ouvre et un vieux Cheik crie que l'heure de la prière est arrivée.
-Immédiatement, du haut de tous les minarets, des voix sonores, voix de
-_muezzin_, crient: «_La ilaha ill' allah, wa Muhamed rasul allah!_»
-
-Le vendredi, à cette heure, beaucoup de boutiquiers ferment leurs
-magasins, et, en compagnie de leurs clients, se rendent à la _Duhr_, ou
-prière de midi. Mais pourquoi est-ce de cette maison que le muezzin a
-donné le signal de la prière? Ma curiosité était grande pendant qu'assis
-dans un petit café en face, je prenais un croquis de l'immeuble en
-question. Le fidèle Mohammed Brown, qui jusqu'alors était resté assis à
-côté de moi, éloignant les gamins et les mouches, se leva brusquement,
-dit au cafetier de prendre sa place, traversa la rue en courant, et,
-ôtant ses sandales, disparut sous le porche. Il ne revint que vingt
-minutes plus tard, s'excusant de m'avoir quitté ainsi: il avait
-complètement oublié que c'était vendredi; l'appel à la prière lui avait
-soudain rafraîchi la mémoire et il avait à peine eu le temps de faire
-ses ablutions avant de prendre part à la _Duhr_.
-
-[PLANCHE 3: LA MAISON-MOSQUÉE DE NAHASSIN, AU CAIRE]
-
-J'appris alors que le sujet de mon croquis était une mosquée à laquelle
-était contiguë la maison du cheik, celle-ci cachant si bien le bâtiment
-religieux qu'il était nécessaire de faire l'appel à la prière par la
-fenêtre de la chambre à coucher. La manière dont l'architecte est
-parvenu à unir la maison et la vieille mosquée, est simplement
-merveilleuse. Bien qu'une partie des ornementations en bois aient
-disparu, il en reste encore suffisamment pour faire de cette maison une
-des plus pittoresques du Caire. C'est une véritable chance qu'il se soit
-trouvé juste en face un petit café où j'étais en fort bonne position
-pour peindre. Afin d'obtenir une autre vue des mosquées, derrière cette
-maison, il me fallut traiter avec un marchand de cannes pour qu'il me
-permît de monter sur son comptoir. Après une longue discussion, Mohammed
-m'obtint cette permission moyennant le paiement de cinq shillings (6 fr.
-25), et il fut convenu que j'aurais droit à ce comptoir pendant cinq
-journées consécutives. Le marchand insista alors pour être payé d'avance
-de toute la somme, ce qui me rendit quelque peu soupçonneux, mais, ayant
-trouvé des témoins, je consentis enfin à risquer le paiement. Pendant
-toute la matinée, mon marchand de cannes se tint assis beaucoup plus
-près de moi que je ne l'eusse désiré. En arrivant, le lendemain matin,
-je trouvai la boutique fermée et j'en concluais que j'avais été roulé,
-lorsqu'un voisin s'approcha et me remit la clé en m'annonçant que
-«Moustapha des cannes» me laissait la place pendant toute une semaine
-qu'il passerait lui-même à la campagne, chez des parents. «Après tout,
-remarqua le voisin, son comptoir lui rapporte davantage de cette façon,
-car la vente des cannes est très mauvaise en ce moment, et puis il y a
-de nombreuses années qu'il n'a vu sa famille.»
-
-Allons maintenant à la mosquée du Sultan Barkuk et admirons le portail
-de marbre et la porte de bronze à côté du tombeau de Mohammed en Nasr et
-du Muristan, hôpital construit par le sultan Mausur Kalaun, vers la fin
-du XIIIe siècle. Ce célèbre sultan Mamelouk fit bâtir cet hôpital en
-témoignage de reconnaissance après avoir été guéri d'une grave maladie.
-Sa mosquée et son tombeau sont situés à côté de l'hôpital; nous
-reviendrons plus tard sur ce superbe groupe.
-
-Si mon lecteur est un voyageur expérimenté, il sait visiter une ville,
-mais s'il vient en Orient pour la première fois, je l'engage à donner à
-tout ce qui vaut la peine d'être vu beaucoup plus de temps que les
-guides ne le conseillent.
-
-L'ennui qui se lit sur la physionomie de presque tous les touristes
-quand on les fait courir d'un endroit à un autre, et leur désespoir
-lorsqu'on leur déclare, après une journée de fatigue, qu'avant de
-rentrer à l'hôtel _il y a encore quelque chose à voir_, justifie, je
-crois, ma conviction que fort peu de personnes connaissent _l'art de
-voyager_.
-
-Ayez pour vos yeux et votre cerveau autant de considération que pour vos
-jambes, et n'essayez pas de voir en un jour plus que vous ne pouvez
-voir: ainsi vous remporterez de vos voyages une impression et des
-souvenirs plus agréables.
-
-Étudier le mouvement et la vie des rues, les différentes industries, les
-marchandises exposées devant les boutiques et les bazars, les curieux
-costumes des hommes et des femmes qui vendent et qui achètent, flânant
-au soleil, en hiver, assis par groupes, à l'ombre, pendant l'été: voilà
-au moins de quoi remplir utilement une première matinée.
-
- *
- * *
-
-
-
-
-_CHAPITRE III_
-
-DANS LES BAZARS
-
-LE MARCHÉ AUX CUIVRES. || LE BAZAR DES ORFÈVRES. || LE BAZAR TURC. ||
-L'ART DE VENDRE BIEN, OU LES PETITES HABILETÉS DES MARCHANDS CAIROTES.
-|| UN SUJET DE TABLEAU QUI NE VEUT PAS SE LAISSER PEINDRE.
-
-
-En nous rapprochant du Muristan, nous ne tardons pas à nous apercevoir
-que nous sommes maintenant au coeur du _Nahâssin_, au Marché des
-Cuivres. Jusqu'à présent, les devantures des magasins avaient offert à
-nos regards des produits variés, mais ici le cuivre domine. Tout comme
-autrefois, d'habiles ouvriers martellent des récipients aux formes
-étranges, dignes d'orner la cuisine et l'office de quelque
-Haroun-al-Raschid. J'aime à voir combien cet art ancien est encore
-vivant; ces cafetières et bouillotes modernes ont toujours les belles et
-gracieuses lignes des anciennes, et elles sont travaillées par les
-artisans cairotes pour les gens du pays eux-mêmes, non pas seulement
-pour tenter le touriste qui passe. De fait, je n'ai jamais vu un
-_Firangi_ (étranger) acheter ces ustensiles, trop encombrants sans doute
-pour prendre place dans la valise; ou peut-être est-ce simplement que le
-marchand et le drogman n'ont pu se mettre d'accord sur la commission que
-ce dernier toucherait en cas de vente?
-
-Les étalages qui se trouvaient jadis au pied des deux mosquées ont
-maintenant disparu, ce qui, au point de vue du pittoresque, est
-regrettable. Un peu plus loin, un coude brusque nous conduit au Bazar
-des Orfèvres. Les différentes artères qui le sillonnent sont tellement
-étroites que deux personnes ne peuvent y marcher de front. Les boutiques
-ressemblent à des armoires et leur devanture n'a guère plus de 1 mètre à
-1m,40 de largeur. Le plancher est à 60 centimètres environ au-dessus du
-sol et sert de siège aux clients. Cette extraordinaire petite boîte
-(c'est le mot) sert à la fois d'atelier et de magasin; le _guhargi_ ou
-orfèvre passe ici toute sa journée, assis, les jambes croisées, sur un
-petit tapis, et il n'a vraiment aucune raison de se lever, car toutes
-ses marchandises et ses outils sont à portée de sa main, et, quand il
-désire une tasse de café ou de thé vert, il lui suffit de frapper ses
-mains l'une contre l'autre pour qu'un boy la lui apporte. Son apparence
-ne diffère guère de celle de son voisin du Marché au Cuivre, mais ses
-vêtements nous indiquent qu'il n'est pas un descendant du Prophète. Le
-samedi, presque toutes ces petites boutiques sont fermées, et si vous
-pouvez déchiffrer les noms écrits au-dessus des portes closes, vous n'y
-trouverez ni Hassan, ni Mohammed, mais _Ibu Yusef_, _Ibrahim_ ou _Ben
-Sandi_ qui témoignent silencieusement que ces israélites continuent
-d'observer les lois de leurs aïeux.
-
-Excepté les jours du Sabbat, ces ruelles qui composent le _Sük-es-Sâïgh_
-sont presque impraticables. Pendant des heures entières, des femmes
-restent assises sur le _Mashaba_, c'est-à-dire le rebord du plancher, à
-regarder l'artisan qui travaille un bijou qu'elles ont commandé, ou à
-marchander une autre pièce. La patience du commerçant est inlassable.
-J'en ai vu qui, après avoir montré leur stock tout entier à une cliente
-qui partait enfin sans rien acheter, lui disaient aimablement au revoir
-et la priaient de revenir dans des termes pleins de gracieuseté. Les
-robes de soie du marchand, aux couleurs variées, contrastent étrangement
-avec le vêtement noir de l'acheteuse. Celle-ci abrite son visage
-derrière un voile. Elle peut venir ici, en public, vendre ses bijoux et
-personne n'aura la moindre idée de sa personnalité. Si un homme, au
-contraire, venait vendre son argenterie et ses bijoux, tout le bazar
-saurait en quelques minutes qui il est, et discuterait avec animation
-les pertes l'obligeant à se séparer de ses biens,--car le Cairote est
-toujours fort curieux de tout ce qui touche aux questions d'argent.
-
-Vraiment le _Yashmak_ (voile des femmes) avec son cercle de cuivre,
-n'est pas gracieux, mais il excite la curiosité, et l'on se dit que si
-le nez, la bouche et le menton de telle femme sont aussi jolis que ses
-yeux, elle doit être remarquablement belle. La modestie l'oblige à
-cacher les lignes de son corps sous un long châle noir, mais elle
-s'entoure de ce châle d'une façon si artistique que son charme y gagne
-plutôt qu'il n'y perd. A l'encontre de sa soeur européenne qui se pare
-avec extravagance précisément pour paraître en public, elle garde ses
-robes aux brillantes couleurs et ses beaux colliers pour les seuls yeux
-de son seigneur, et de quelques amies intimes qui viendront les admirer
-dans la paix et la discrétion du harem.
-
-A mesure qu'on avance dans ce bazar, l'air devient de plus en plus lourd
-et vicié; on voudrait en sortir. Des femmes _fellah_ qui encombrent la
-ruelle, se jettent pêle-mêle dans l'armoire qui sert de boutique à
-l'orfèvre Mousa. Et lentement, arrêté par maint obstacle, on arrive
-enfin à la rue Nahâssîn où l'on respire de nouveau l'air pur.
-
-[PLANCHE 4: LE KHAN-EL-KALIL, AU CAIRE]
-
-Presque en face de nous maintenant, se trouve l'entrée du Bazar turc
-appelé _Khân Khalîl_. Construit en l'an 1300 par le Sultan mamelouk El
-Ashraf Khalîl, il est depuis cette époque le centre commercial de la
-vieille ville, bien que son importance ait fort diminué du jour où
-plusieurs de ses gros commerçants ont installé de somptueux magasins
-très modernes dans les nouveaux quartiers. Cet endroit est, de toute la
-ville, certainement le plus curieux, et celui où la vie est le plus
-intense. A droite, vous passez d'abord devant des marchands de tapis qui
-vous invitent poliment à entrer, tandis qu'à gauche les commerçants en
-soieries vous prient non moins aimablement d'examiner leurs _kuffiyehs_,
-ou châles de soie que les Syriens portent généralement autour de la tête
-en guise de turban. Si vous paraissez être tenté, un Cingalais vous
-soufflera dans l'oreille que vous feriez bien mieux d'entrer chez lui,
-ses prix étant de cinquante pour cent meilleur marché que ceux de son
-voisin le Mahométan. Vous passez et vous vous trouvez à la porte d'une
-boutique de pantoufles d'où vous apercevez toute une rangée d'escarpins
-rouges ou jaunes, empilés sur les comptoirs et sur le plancher,
-accrochés en grappes au plafond et aux stores, autour des portes,
-partout! Le rouge domine, et c'est incontestablement la couleur que le
-Cairote préfère, en matière d'escarpins. Les escarpins jaunes viennent
-presque tous de Tunisie et du Maroc et sont achetés par les paysans. De
-grands rouleaux de cuir rouge sont empilés dans les petites boutiques où
-les ouvriers travaillent avec ardeur, coupant et cousant, couvrant le
-plancher de monceaux de déchets.
-
-A peine un étranger paraît-il qu'un marchand lui met sous le nez une
-paire de pantoufles en criant: «Seulement deux shillings!»--«Entre et
-vois ma boutique!»--«Very cheap!» Vous avez beau lui déclarer que vos
-bagages sont déjà pleins d'escarpins, que vous en avez donné à tous vos
-parents, amis et connaissances, il ne se laisse pas décourager et
-insiste sans tarir, jusqu'à ce que vous lui échappiez en pénétrant chez
-le marchand de tapis. Celui-ci avait du reste l'oeil sur vous; un
-magnifique tapis est déroulé pendant qu'un autre, habilement jeté
-derrière vous, coupe votre retraite. «J'ai horreur des tapis rouges!»
-criez-vous avec désespoir, et, pendant que le marchand en déroule un
-vert, vous bondissez dehors; mais le Cingalais se retrouve alors devant
-vous avec de nombreux _kuffiyehs_ jetés sur son épaule: tout en vous
-complimentant d'avoir échappé à son voisin «Hussein», qui voulait vous
-vendre des marchandises défraîchies, il déploie artistement le châle
-qui, sans aucun doute, comblera vos désirs. Il a entendu vos remarques
-sur les tapis rouges, et il dit en faisant miroiter de jolies couleurs:
-«Ici pas de mauvaises teintures allemandes». Il voit de suite que la
-combinaison de couleurs vous plaît; malgré toutes vos résolutions de ne
-rien acheter, vous vous laissez aller en effet à demander le prix:
-«Seulement seize shillings!» répond le Cingalais avec confiance, tout en
-s'assurant, par des regards anxieux, qu'aucun autre marchand ne l'a
-entendu offrir sa marchandise à si vil prix! Sans faire attention à
-votre mécontentement, il vous exprime doucement les raisons qui le
-poussent à faire un tel sacrifice; un service en vaut un autre et il
-espère bien que vous parlerez de lui et que vous donnerez son nom et
-son adresse à tous vos amis. Puis, d'une voix plus forte et en scandant
-les mots, il ajoute: «Viens sans le drogman!». Ne pouvant vous
-débarrasser de cet importun, vous avez enfin recours à des paroles fort
-rudes qu'il reçoit du reste avec un tel sourire que c'est à croire qu'il
-les aime. Enfin, et comme dernière ressource, vous lui offrez un tiers
-du prix qu'il demande, pensant qu'une insulte aussi sérieuse aura
-quelque effet sur lui, mais ce bon commerçant enveloppe tranquillement
-le châle dans un papier et vous le tend, vous en offrant même un second
-à ce prix! Et soudain il disparaît, vous laissant le paquet dans une
-main et une douzaine de ses cartes dans l'autre, et vous vous demandez
-comment il a pu céder si facilement, sans chercher à obtenir quelques
-shillings de plus. La raison n'en est pas difficile à trouver. Un groupe
-de touristes qu'il n'avait pas un moment perdu de vue, vient d'entrer
-chez le marchand de tapis et en ressortira à un moment ou à un autre par
-la porte située en face de son magasin. Il ne va pas perdre son temps et
-discuter pour quelques shillings, alors qu'il entrevoit tout à coup la
-possibilité de gagner une grosse somme.
-
-Il est certain que l'assaut continu de tous ces vendeurs gâte un peu le
-plaisir d'une visite au Khân, visite qui sans cela serait charmante en
-même temps qu'elle est des plus intéressantes.
-
-Le porche par lequel on pénètre dans le quartier des cuivres, avec son
-ornementation serpentine, est très beau. Les couleurs originales ont
-presque entièrement disparu, mais ce qu'il en reste s'harmonise d'une
-façon charmante avec le brun et l'or pâle des pierres sculptées. Il
-serait difficile d'imaginer un cadre plus ravissant, ou mieux approprié
-aux lampes, vases, cache-pots et services en cuivre ciselé, exposés sur
-des étagères de chaque côté de l'entrée. De grandes lampes pendent tout
-le long de l'allée qui conduit au porche, et c'est vraiment un spectacle
-merveilleux. Mais où s'asseoir pour essayer de peindre tout cela?
-Certes, mon fidèle Mohammed Brown est un homme de tact, mais toute son
-ingéniosité même arrivera-t-elle à me rendre la chose possible? Il
-paraît peu aisé d'obtenir un croquis, à moins de s'installer au beau
-milieu de la rue, mais l'importance du trafic et l'agitation sont telles
-qu'il faut vite y renoncer. Nous fûmes en la circonstance obligés de
-nous entendre avec un marchand qui me permit de m'installer sur son
-comptoir et qui, avec une partie de ses meubles, éleva une barrière
-entre moi et un attroupement qui s'était déjà formé, les gens se
-demandant avec curiosité ce que j'allais faire. A cette époque, ma
-connaissance de la langue arabe était nulle, j'ignorais donc de quel
-talisman mon dévoué guide s'était servi pour obtenir du boutiquier qu'il
-capitulât si facilement et qu'il s'intéressât tant à mon sort. Non
-seulement cet homme chassa la foule, mais il me servit du thé et
-m'apporta des cigarettes. Toutes ces attentions m'embarrassèrent
-vraiment, car j'avais entrepris un travail de longue haleine et je
-n'étais pas en position de lui acheter la moitié de ses lampes pour le
-compenser de tout le mal que j'allais lui donner. Cependant, bientôt
-toutes mes pensées furent absorbées par mon travail et ce brave homme
-cessa d'exister pour moi. Impossible de concevoir travail plus difficile
-ou plus énervant. A peine avais-je dessiné un somptueux lampadaire et
-commençais-je à l'habiller de ses premières couleurs, qu'un touriste
-demandait justement à examiner cet objet! Au moment même où je me
-réjouissais qu'un rayon de soleil éclairât un certain coin de mon sujet,
-un store s'abaissait brutalement et le plongeait dans l'obscurité. Le
-bruit fait par ce store rappelait aux autres boutiquiers que le moment
-était venu de baisser les leurs, et en quelques minutes la plus grande
-partie de mon sujet n'était plus visible, et le peu qui en restait se
-trouvait éclairé d'une façon si différente que j'étais obligé de
-renoncer à la tâche.
-
-En rentrant à l'hôtel, je demandai à Mohammed comment il s'y était pris
-avec le marchand: «Oh! répondit-il, je lui ai d'abord dit que vous étiez
-un neveu de Lord Cromer; ensuite je lui ai fait comprendre quelle énorme
-réclame ce serait pour lui quand tous les gens les plus puissants du
-Caire verraient votre tableau.» Je déclarai à ce zélé serviteur que je
-n'avais aucun désir de me faire passer pour ce que je n'étais pas, à
-quoi il répondit tranquillement: «Eh bien! maître, quand vous aurez
-fini, je lui dirai que c'étaient des mensonges».
-
-Ce qui me paraît le plus étonnant, c'est que dans un pays où le mensonge
-est employé couramment, il se trouve une seule personne prête à croire
-quoi que ce soit.
-
-Une bonne provision de cigarettes m'aida le lendemain à entrer plus
-avant encore dans les bonnes grâces du marchand de lampes et de ses
-nombreux amis et parents qui vinrent curieusement jeter un coup d'oeil
-sur mon travail. La fumée eut aussi l'avantage de chasser les mouches.
-Chaque nouvel arrivant désirait m'aider et m'être agréable, soit en
-éloignant un gamin qui tâchait de se glisser jusqu'à moi, soit en
-recommandant à un boutiquier voisin de ne pas déranger ses marchandises
-avant que j'aie fini de les peindre. J'aurais préféré me passer de cette
-assistance, car si je commençais à peindre le costume de tel passant ou
-la pose de tel autre, mes amis et admirateurs criaient à ces gens de se
-tenir tranquilles: «Il fait briller ta vilaine figure comme un vase de
-cuivre neuf!»--«Tu seras admiré par toutes les belles dames étrangères
-qui verront le tableau!» et autres remarques spirituelles qui avaient
-généralement pour résultat de faire fuir mon modèle, ou, pire encore, de
-l'amener auprès de moi, anxieux qu'il était de voir ce que je faisais de
-lui. La renommée de ma parenté avec le célèbre Proconsul s'était
-rapidement ébruitée, et tous les boutiquiers venaient mettre à ma
-disposition leurs magasins et leurs marchandises, me suppliant de les
-peindre. Il fut bientôt connu que je venais pour travailler et non pour
-faire des achats, et, à partir de ce moment, les rabatteurs et les
-vendeurs me laissèrent la paix, et le Khan-el-Khalil devint un des
-endroits où je pus peindre avec le plus de plaisir.
-
-Revenons maintenant à notre itinéraire. Une rue nous conduit du Bazar
-turc à la _Muski_, la rue de la Paix du _Masr el Kahira_, l'artère la
-plus importante coupant la vieille ville de l'est à l'ouest. L'influence
-européenne a malheureusement envahi cette rue au point de lui faire
-perdre son côté le plus pittoresque. Remontons le _Muski_ quelques
-instants et tournons à droite: nous voici à présent dans un calme
-relatif fort agréable et qui sied au quartier de l'Université dont nous
-approchons. Cette rue est justement celle des libraires, _El Sharia el
-Halwayî_, pour lui donner son nom arabe. De nombreux exemplaires du
-Coran, de vieux commentaires et livres classiques sont rangés par
-rayons, et le «Kutbi», le libraire, qui est souvent un cheik instruit,
-presque un savant, se comporte avec dignité et ne fait aucun effort pour
-attirer le client. Nous approchons du grand centre savant de l'Islam.
-
- *
- * *
-
-
-
-
-_CHAPITRE IV_
-
-LES RUES DU CAIRE
-
-GAMIA EL AZHAR. || L'ART DE RESTAURER LES MONUMENTS. || LES «MEDRESSEH».
-|| LE BAZAR DES PARFUMS ET CELUI DES ÉPICES. || LA GRANDE MOSQUÉE «EL
-MUAIYAD». || UNE PORTE HISTORIQUE. || L'HOMME-FONTAINE. || LE PORTRAIT
-DE L'EUNUQUE.
-
-
-L'entrée principale de l'Université, Gâmia el Azhar, est bientôt
-visible. Sachant que la Mosquée-Université fut fondée au Xe siècle, on
-est surpris de se trouver en face d'une construction d'apparence
-moderne. De nombreuses restaurations et de continuels agrandissements
-ont fait disparaître presque entièrement les traces de l'édifice qui fut
-élevé par le Grand Vizir du premier calife Fatimid. S'il est permis de
-déplorer la perte du pittoresque détruit par la main du restaurateur,
-ici comme dans beaucoup d'autres mosquées, il faut cependant reconnaître
-que, sans ces travaux, nombreux seraient les beaux édifices qui auraient
-cessé d'exister ou qui ne seraient plus qu'une masse informe de ruines.
-Les revenus des mosquées, qui ont considérablement augmenté, permettent
-aujourd'hui des travaux importants à la tête desquels se trouve
-heureusement un architecte de grand talent, Herz Bey, qui a consacré
-toute sa vie à l'étude de l'architecture sarrasine. Il est regrettable
-qu'un homme de talent égal n'ait pas dirigé les travaux de restauration
-exécutés sous Saïd Pacha! Maintenant on peut comparer cet édifice à un
-vieux vêtement rapiécé. Presque toutes les maisons qui l'entourent ont
-un certain air d'antiquité, bien qu'aucune d'elles n'existât à l'époque
-où El Azhar fut construit.
-
-[PLANCHE 5: APRÈS LA PRIÈRE DE MIDI]
-
-Pour visiter un bâtiment musulman quelconque, il est aujourd'hui
-nécessaire d'acheter, moyennant cinquante centimes, un billet que votre
-guide ou le concierge de votre hôtel vous procurera facilement. Six
-minarets surmontent la mosquée d'El Azhar et deux dômes recouvrent la
-dernière demeure du saint fondateur. Malheureusement, les bâtiments qui
-entourent l'Université ne permettent pas de s'en éloigner suffisamment
-pour voir plus d'un ou deux minarets à la fois. Ceux-ci ont des formes
-diverses et appartiennent à différentes époques. L'un d'eux, datant
-de la fin du XVe siècle, est particulièrement beau. La transition
-graduelle du carré à l'octogone, de l'octogone au cercle, et l'admirable
-manière dont les angles ont été cachés par des pendentifs-stalactites
-formant les tasseaux qui supportent les galeries, méritent l'attention.
-A chaque étage défini par ces galeries et s'élevant au-dessus de la
-mosquée, la circonférence du minaret devient plus petite, et
-l'ornementation étant admirablement adaptée à la hauteur progressive,
-l'ensemble conduit le regard jusqu'au poinçon en forme d'oeuf qui
-supporte l'emblème de la Foi musulmane. Ici, l'art du constructeur a
-vraiment atteint son apogée; le minaret voisin, moins ancien, est
-disgracieux et paraît trop lourd par le haut; ses couleurs aussi sont
-moins belles.
-
-Les deux dômes, construits à un intervalle encore plus grand, font
-ressortir davantage cette infériorité. Le plus ancien recouvre dignement
-la tombe, tandis que l'autre serait bon tout au plus à orner un kiosque
-de journaux.
-
-Dans un angle, en face du côté nord de El Azhar, un large escalier
-conduit à un portail. C'est l'entrée d'un de ces «medresseh» ou collège,
-qu'il est souvent difficile de distinguer d'une mosquée. On est surpris
-d'apprendre qu'il ne date que de 1774. La décadence architecturale avait
-commencé bien avant, et cependant il est impossible de s'en apercevoir
-ici. Stanley Lane Poole nous apprend que le monument fut copié sur les
-plans d'une vieille mosquée de Boulak. Avec les stalles qui l'entourent
-en bas et le dôme qui s'élève au-dessus de la balustrade d'arabesques,
-contre le bleu foncé du ciel, on a un sujet de tableau auprès duquel pas
-un peintre ne passerait sans s'arrêter. Si j'écrivais un guide à l'usage
-des artistes, je marquerais cet endroit de trois étoiles.
-
-En tournant brusquement au prochain coin, un chemin en zigzag vous
-conduit bientôt dans _El Ashrafiyeh_, la rue principale qui continue _El
-Nahâssîn_, et vous vous trouvez à nouveau au milieu du bruit et du
-mouvement de ce quartier affairé du Caire. Ici, il y a d'autres grandes
-mosquées à côté les unes des autres ou se faisant face, des dômes et des
-minarets qui coupent la perspective et se détachent sur la ligne azurée
-du ciel. De nouveau les cris des chameliers, des vendeurs, des
-conducteurs d'ânes vous étourdissent. Un cocher vêtu d'une robe bleue
-essaie de conduire à travers cette foule sa voiture pleine de touristes.
-Le drogman, assis à côté de lui sur le siège, exhorte aussi les piétons
-à faire place: «Oah ja gedda!»--«Oah ismaelak!»--«Oah riglak».--«Iftah
-eynak ja am!» (Attention, eh! l'ouvrier!--Eh! là-bas, à
-gauche!--Attention à tes pieds!--Ouvre donc l'oeil, mon oncle!) et bien
-d'autres cris du même genre. Les touristes ont l'air fatigué et ahuri;
-ils ont vu tant de choses dans une courte matinée! Un jeune garçon a
-encore assez d'énergie pour prendre en passant quelques instantanés,
-mais il semble se soucier fort peu de ce qu'il attrape ainsi au hasard.
-Juste en face de vous, à côté des marches de la mosquée de Ghûrî et
-presque entièrement caché par les stores du magasin voisin, se trouve un
-étroit passage qui conduit au Bazar des Parfums.
-
-Ici on vous offre pour six ou huit francs, un minuscule flacon contenant
-quatre ou cinq gouttes d'essence de rose. Ce passage couvert et bordé de
-petites boutiques semblables à des armoires, vous conduit à un dédale de
-ruelles dont chacune a son commerce particulier. Le Bazar des Épices est
-très intéressant, et les couleurs qui s'y jouent enchantent le regard.
-La cannelle, la girofle, la muscade et l'aloès, entassés autour du
-marchand, s'harmonisent délicieusement avec sa robe de soie et les
-sacs, paniers et nattes qui forment le mobilier de sa boutique.
-
-[PLANCHE 6: UNE RUELLE PRÈS DE LA PORTE DE ZUWÊLEH]
-
-Vous pouvez aussi flâner dans les bazars tunisiens et algériens, dans
-celui des cordonniers et des marchands d'articles en laine d'Arabie, et
-revenir ainsi vers la rue principale, non loin de la grande mosquée El
-Muaiyad.
-
-Cet imposant bâtiment fut construit en 1416 par le sultan mamelouk
-circassien, El Muaiyad, pour servir de _medresseh_, dont il existait à
-cette époque un grand nombre. Mais lorsque les étudiants se portèrent en
-foule vers El Azhar, ces collèges furent convertis en mosquées
-congréganistes. Celle qui nous occupe sert aussi de mausolée à son
-fondateur et à sa famille. Ce sultan El Muaiyad fut un grand
-constructeur, et malgré toutes les difficultés de son règne de dix
-années, il fit bâtir six mosquées, deux collèges et l'hôpital _Moristan
-El Muaiyad_. L'architecture sarrasine avait atteint son apogée au siècle
-précédent. Quant aux magnifiques portes de bronze, elles appartenaient
-primitivement à la mosquée du sultan Hasan dont nous parlerons plus
-tard.
-
-Cette mosquée n'est cependant pas ce qu'il y a de plus intéressant dans
-cette partie du Caire; elle est éclipsée par une vieille porte
-monumentale, la Bâb-ez-Zuwêleh, qui doit son nom à une tribu de Berbères
-qui campa jadis non loin de là. C'est une des trois grandes portes
-percées dans le mur qui séparait Kahira des sites plus anciens de Fostât
-et Katâi, et qui fut construit par le vizir arménien Bedr pendant le
-califat d'El Mustausir, en 1070. Depuis cette date jusqu'à la conquête
-du Caire en 1517, cette porte fut associée à tous les événements
-dramatiques qui se passèrent dans cette ville. Les bastions carrés et
-massifs, la voûte arrondie et les passages couverts sont d'un caractère
-plus byzantin que sarrasin. Les deux tours furent raccourcies pour
-recevoir deux minarets jumeaux que fit élever El Muaiyad lorsqu'il
-construisit sa mosquée, mais à part cela rien n'a été changé. Stanley
-Poole nous raconte dans son intéressante _Histoire du Caire_ quantité de
-scènes tragiques qui se jouèrent à l'ombre de cette vieille porte. Il
-relate, entre autres, comment, en 1154, Nasr, l'assassin du calife
-_Fauceant_, El-Zâhir, fut livré pour 750 000 francs par les Templiers de
-Palestine aux femmes du Harem qui, après l'avoir affreusement torturé,
-l'envoyèrent, mutilé et aveugle, à travers les rues du Caire pour être
-crucifié vivant sur la Bâb-ez-Zuwêleh. Dix ans plus tard, le vizir
-Dargham fut assassiné ici même. C'était un brave paladin qui avait
-combattu contre les croisés à Gaza, mais il commit la malheureuse
-imprudence de prendre l'argent sacré des mosquées pour payer ses
-troupes. Abandonné même des siens dont il avait été l'idole jusqu'alors,
-il fut poursuivi par une foule en furie, et, sous cette porte, il eut la
-tête coupée et son corps, jeté dans le fossé, fut livré aux chiens.
-
-Lorsque l'orthodoxe et célèbre Saladin succéda au dernier calife
-Camboise, il eut à combattre un soulèvement des troupes nègres qui
-adhéraient encore à l'hérésie de Shîa, et une sanglante boucherie qui
-dura deux jours entiers eut lieu à quelques pas de la porte. Enfin,
-quand les envoyés mongols vinrent au Caire demander impertinemment que
-la ville se rendît, le mamelouk Kutuz les fit décapiter et exposa leurs
-têtes à la vue de la populace, sur cette porte fameuse.
-
-Cette porte monumentale est située non loin d'une maison qui attire
-l'attention par une grande grille en fer et une colonne construite dans
-une encoignure. Cette colonne qui semble n'avoir été qu'un chanfrein
-ornemental, fut pendant de nombreuses années le lieu d'exécution; les
-criminels étaient étranglés contre sa base. Il n'est vraiment pas
-étonnant que la porte ait une mauvaise réputation et qu'on la considère
-comme hantée! Elle est d'ailleurs ornée, si l'on peut dire, de vieux
-lambeaux d'étoffe, ainsi que de dents suspendues à une ficelle, et de
-quantité d'autres choses aussi peu agréables à la vue. Si vous vous
-arrêtez quelque temps à cet endroit, vous serez surpris de voir des gens
-s'avancer mystérieusement derrière la porte et soudainement y enfoncer
-un clou. Ce manège m'intrigua beaucoup la première fois que je
-m'installai là pour peindre. Le fidèle Mohammed m'instruisit. Il paraît
-qu'un certain _Kutb-el-Mitwelli_, célèbre saint, fréquente la niche qui
-se trouve derrière cette porte, mais comme il a le pouvoir de se rendre
-invisible, il est assez difficile de s'assurer de sa présence. Ce saint
-possède l'art de guérir miraculeusement les gens, et il a été prouvé que
-lorsqu'une dent fait beaucoup souffrir, si on l'arrache et qu'on la fixe
-à la porte, la souffrance cesse très rapidement!... Quantité de mamans
-amènent ici des enfants aux yeux malades, et leur pressent le visage
-contre la porte. Les sceptiques feront bien de ne pas suivre cet
-exemple, car ils risqueraient fort, en frottant leur épiderme à cet
-endroit, d'attraper quelque chose de bien pire que ce qu'ils désirent
-guérir. De temps à autre, un vieillard d'apparence extraordinaire et qui
-est l'objet d'une grande vénération, vient s'asseoir devant la porte.
-Aucun artiste du moyen âge n'habilla un Lazare de haillons plus
-étranges. Son regard farouche et la lance qui arme son poing arrêtent
-toute plaisanterie à son sujet. Je n'ai jamais pu approfondir quelle
-relation existe entre ce vieillard et le mystérieux saint _El-Mitwelli_;
-je m'y emploierai à nouveau...
-
-L'aquarelle ci-contre représente les deux minarets de El Muaiyad qui
-s'élèvent si gracieusement au-dessus de cette porte de tragique mémoire.
-Les maisons avoisinantes cachent la porte elle-même, qui a tenté les
-crayons ou les pinceaux de bien des artistes. L'espace qui l'entoure est
-trop restreint, et après tout il est peut-être préférable que le lieu
-sinistre d'où s'élèvent ces ravissants minarets reste caché.
-
-[PLANCHE 7: LES DEUX MINARETS DE EL-MUAIYAD]
-
-Les deux minarets ressemblent beaucoup à celui d'El Azhar que j'ai
-particulièrement décrit. Les sultans circassiens du XVe siècle étaient
-très amateurs de cette ornementation; mais cette architecture n'a ni la
-simplicité, ni la grandeur de celle du XIVe siècle, comme nous le
-verrons du reste en la comparant avec les travaux plus anciens du sultan
-Hasan. Les rues sont généralement si étroites qu'il est impossible
-d'avoir une vue d'ensemble des mosquées.
-
-Il est assez curieux que El Mahmüdi Muaiyad ait choisi les tours de la
-porte Zuwêleh comme base des minarets qui appartiennent à sa mosquée
-mortuaire. Il est vrai qu'il fut pendant longtemps, dans cette tour
-même, le prisonnier de ses sujets révoltés. C'était un homme très pieux
-appartenant à la religion, alors orthodoxe, que Saladin avant lui avait
-purgée de l'hérésie de Shîa. Il passait aussi pour être un homme
-instruit, un poète, un orateur et un musicien. Sa façon de vivre et de
-s'habiller était des plus simples. Il s'enveloppait d'une étoffe de
-laine blanche ordinaire en signe de deuil, en raison de la peste qui
-ravageait le pays. Il n'avait malheureusement aucune tolérance pour ceux
-qui ne partageaient pas ses croyances, et les superbes monuments qu'il
-éleva furent principalement payés avec l'argent qu'il arracha aux
-chrétiens et aux juifs. Il renforça la loi qui obligeait les chrétiens
-et les juifs à s'habiller autrement que les Mahométans. Les premiers
-portaient une robe bleue et un turban noir, et les autres une robe jaune
-et un turban également noir. Pour les distinguer encore plus des vrais
-croyants, une lourde croix devait être suspendue au cou du chrétien et
-une grosse boule noire au cou du juif. Bien que ces lois ne soient plus
-en vigueur depuis de nombreuses années, je ne me rappelle pas avoir
-jamais vu soit un chrétien, soit un juif, porter le turban blanc qui est
-la couleur le plus généralement adoptée par les Mahométans.
-
-Suivons maintenant la rue située à gauche de la porte _Derb-el-Ahmar_,
-d'où nous apercevons une dernière fois les minarets de El Muaiyad qui
-dominent un groupe de vieilles maisons et montent avec grâce vers le
-ciel.
-
-J'ai vu souvent ici un vieillard plié sous le poids d'un grand récipient
-à eau attaché sur son dos; un tuyau en métal passe par-dessus son
-épaule, et, en se penchant légèrement, il peut faire couler l'eau dans
-une tasse qu'il tient à la main. Fréquemment un passant s'arrête et vide
-la tasse, payant le vieillard d'un simple remerciement, ce qui paraît le
-satisfaire, puisqu'il remplit de nouveau la tasse en fredonnant la
-chanson qui me le fit d'abord remarquer. Mon guide s'étant, lui aussi,
-désaltéré sans rien offrir en échange au pauvre vieux, je le plaisantai
-à ce sujet, et je lui demandai de me traduire la chanson. Les paroles en
-sont presque identiques au premier verset d'Isaïe et peuvent être
-traduites par: «O vous tous qui avez soif, venez à cette fontaine; que
-celui qui n'a pas d'argent vienne et boive; venez et buvez sans argent!»
-Cette coutume date probablement d'une époque antérieure à Mahomet, et
-peut-être de l'époque même d'Isaïe. Maintenant que les fontaines ont été
-construites dans tous les quartiers de la ville, cette charmante coutume
-disparaîtra sans doute, et ce sera dommage.
-
-Nous passons maintenant devant la petite mosquée de Ismâs-el-Ishâki, à
-la bifurcation de deux rues, et, à droite, devant une ravissante
-fontaine avec de très jolies tuiles et un plafond richement colorié. Une
-autre mosquée à droite et nous arrivons enfin à la belle mosquée de
-El-Merdani.
-
-Cette mosquée était dans un déplorable état de ruine lorsque je la
-visitai pour la première fois, et, bien que d'une façon générale les
-artistes prisent peu les bâtiments _remis à neuf_, je fus enchanté quand
-j'appris que la Commission pour la préservation des monuments arabes en
-avait entrepris la restauration. Celle-ci fut dirigée par Herz Bey et
-exécutée d'une façon si admirable qu'il est maintenant possible
-d'apprécier le degré de perfection que l'art sarrasin avait atteint
-pendant la première moitié du XIVe siècle. Une bonne partie des
-sculptures sur bois se trouvent dans des musées européens.
-
-Une petite rue étroite qui longe la Merdani nous conduit dans une artère
-plus large, dont les maisons évoquent une aristocratie déchue. L'une
-d'elles, avec un portail majestueux et de grandes _bay windows_ dont les
-stores de bois sculpté sont brisés et raccommodés çà et là au moyen de
-morceaux de caisses d'emballage, semblerait indiquer que son
-propriétaire est complètement ruiné, à moins, au contraire, que ses
-affaires ne soient si prospères qu'il ait pu se construire une autre
-habitation dans le nouveau quartier d'Ismalieh en laissant son ancienne
-demeure à la garde des rats et d'un vieil eunuque. J'ai souvent trouvé
-dans ces vieilles maisons des cours fort intéressantes, mais il est
-difficile d'en obtenir une bonne vue. La porte massive est souvent
-ouverte, mais le passage qui conduit à l'intérieur de la cour fait
-généralement un brusque coude au bout de quelques mètres, coupant ainsi
-la perspective.
-
-C'est dans des cas semblables que mon fidèle guide se montrait
-particulièrement utile. Si la maison se trouvait dans un cul-de-sac
-désert et sans personne aux abords capable de nous donner des
-renseignements, il pénétrait bravement. S'il revenait aussitôt, c'est
-qu'il n'y avait rien de curieux à mon point de vue, car il avait une
-idée très juste de ce que je recherchais.
-
-[PLANCHE 8: LE GARDIEN DU HAREM]
-
-Quelquefois il trouvait la maison complètement abandonnée ou le gardien
-profondément endormi, et il revenait à pas de loup me faire signe de le
-suivre. Lorsqu'il y avait vraiment quelque chose d'intéressant, il
-entrait en pourparlers afin d'obtenir la permission d'installer mon
-chevalet. Généralement, l'affaire était vite conclue, le gardien
-acceptant avec joie un _shilling_ ou deux; mais d'autres fois, il était
-nécessaire de s'adresser au propriétaire lui-même, et c'était alors une
-question d'un ou de plusieurs jours. Si la maison était importante, la
-grande difficulté venait du harem, surtout, oh! surtout si l'entrée que
-je désirais peindre se trouvait être celle du _Département des Dames_.
-Dans un certain cas, le maître du harem me déclara avec bonne humeur
-qu'aucune de ses femmes ne penserait à bouger pendant les heures chaudes
-de la journée, et que par conséquent je pouvais peindre jusqu'au moment
-où ces dames désireraient prendre l'air. Du reste, cela l'amusa de me
-voir peindre son eunuque dormant à poings fermés devant la porte du
-harem. Cet eunuque, lorsqu'il se réveilla, déclara qu'il faisait trop
-chaud en cet endroit et, pour le décider à y rester, il fallut que
-Mohammed Brown tînt une ombrelle au-dessus de sa tête et protégeât ainsi
-_son teint_!
-
-Les femmes avaient évidemment suivi toute la scène, cachées derrière
-leur _meshrebiya_, car, lorsque l'eunuque eut rôti assez longtemps pour
-me permettre de terminer son portrait, j'entendis des chuchotements et
-des rires étouffés, et je fus bientôt prié d'envoyer mon tableau à ces
-dames afin qu'elles pussent le voir. Or, ce tableau, qui n'avait
-nullement la prétention d'être humoristique, les frappa comme tel et de
-grands éclats de rire retentirent. L'eunuque réapparut bientôt, l'air
-tout à fait penaud, et il fit ressortir avec amertume toutes les
-indignités qu'il venait de souffrir par ma faute; mais un autre
-_baksheesh_ eut vite fait de le consoler.
-
-La rue El-Merdani est courte et se termine au _Sûk-el-Sellâha_, le
-marché des Armuriers. La tranquillité de la rue contraste avec le
-vacarme des fabricants de fusils et le bruit des soufflets. De farouches
-Bédouins et des Arabes de Syrie font réparer leurs longs fusils. De
-vieilles espingoles, des lances et quelques fusils de chasse modernes
-sont accrochés dans les magasins dont les planchers sont couverts de
-morceaux de fer et de cuivre. Il y a peu à voir ici aujourd'hui, dans
-cet endroit qui fut autrefois la grande fabrique d'armes des sultans.
-Des maisons dont il ne reste que le rez-de-chaussée, une mosquée en
-ruines et un minaret qui menace de s'écrouler chaque fois que le
-_Muezzin_ y monte pour appeler les armuriers à la prière, complètent le
-tableau.
-
-Le haut du marché touche à l'avenue Mohamet-Ali: nous terminerons ici
-notre promenade. Un tramway qui descend nous offre le moyen le plus
-rapide de parcourir les deux kilomètres et demi d'une rue sans intérêt
-qui nous sépare du quartier européen.
-
- *
- * *
-
-
-
-
-_CHAPITRE V_
-
-LE VIEUX CAIRE
-
-LE PROGRÈS DESTRUCTEUR. || LE SPECTACLE DE LA RUE: LES FRUITIERS ET
-LEURS ÉTALAGES AUX VIVES COULEURS. || LE COMPLET ANGLAIS DES PETITS
-ÉCOLIERS. || LA MAISON DE CHEIK SADAAT. || L'ARCHITECTURE ARABE.
-
-
-Si mes lecteurs veulent bien m'accompagner une fois encore dans une
-visite aux vieux quartiers de la ville, nous prendrons de nouveau le
-tramway à l'Ezbékîyeh et nous n'en descendrons qu'après avoir atteint la
-moitié environ de la Sharia Mohamet Ali, c'est-à-dire près de la
-_Bâb-el-Khalk_. Cette large avenue fut percée à travers la vieille ville
-par le premier Khédive d'Égypte, dont elle porte le nom. Quantité de
-bâtiments intéressants furent impitoyablement détruits pour permettre à
-cette voie d'arriver jusqu'à la citadelle. Des cris d'indignation furent
-poussés par tous les pieux Musulmans d'Égypte, lorsque des sanctuaires
-sacrés, des mosquées, et autres édifices chers à leur foi, furent sans
-respect jetés à terre. Mais Mohamet Ali était tout-puissant et n'était
-pas homme à se laisser influencer par les scrupules religieux de son
-peuple, comme il l'avait déjà fort bien démontré en saisissant les
-_Wakfs_, ou revenus religieux, et en les employant pour ses besoins
-personnels. Sans aucun doute il fit beaucoup pour son pays, mais il est
-à regretter qu'il fût si Vandale dans toutes les questions d'art et de
-bon goût.
-
-Le grand et nouvel édifice de style arabe qui se trouve à notre gauche,
-est le Musée de l'Art arabe. Une grande partie de ce qui s'y trouve
-provient des pillages faits par le sultan un peu partout dans la ville.
-On y trouve également bon nombre d'objets pris dans des mosquées qui
-sont encore debout: on aimerait voir ces objets restitués aux lieux d'où
-ils ont été arrachés. La collection n'en est pas moins belle, et ceux
-que l'art arabe intéresse pourront ici étudier cet art à coeur joie.
-
-S'il commence à faire trop chaud pour marcher longtemps, nous
-pourrons louer des ânes et suivre Derb-el-Gamâmîz, une longue rue
-dont les maisons situées du côté ouest sont bâties sur l'ancien canal
-El-Khaliz, lequel a été comblé. C'est une voie importante qui, sous
-des noms différents, traverse toute la ville, du nord au sud,
-toujours parallèlement à la direction de l'ancien canal. Elle est plus
-tranquille que les artères principales situées près de Khan-el-Khalîl,
-et est plus éloignée des principaux bazars. Le matin, de bonne heure,
-vous rencontrerez ici de longues files de chameaux chargés
-d'approvisionnements, et des troupeaux de boeufs et de moutons qu'on
-conduit aux différents marchés. En été, c'est un spectacle agréable à
-l'oeil que celui des chameaux portant des melons et des gourdes dans
-d'énormes paniers tressés à jour.
-
-Souvent le conducteur vend ses produits tout en marchant, tenant à la
-main une grosse pastèque dont il coupe des tranches. Il s'arrête devant
-chaque fruitier dans l'espoir de faire une affaire plus importante et
-les pourparlers sont souvent si longs que l'artiste a le temps de
-prendre un croquis des chameaux. Les fruitiers, soit ceux qui
-établissent leurs comptoirs volants dans n'importe quel coin, soit les
-magasins plus importants formant une brillante mosaïque aux délicieuses
-couleurs avec leurs piles d'oranges, de pommes, de citrons, adossées à
-de véritables murailles de melons et de pastèques; les fruitiers,
-dis-je, semblent d'instinct trouver la teinte juste pour le papier et
-les oripeaux dont ils entourent leur marchandise; et, un peu plus tard,
-pendant l'été, de grandes branches de canne à sucre appuyées contre le
-mur et remplissant les coins, viendront ajouter le vert gris de leurs
-feuilles à toutes ces brillantes couleurs.
-
-Lorsque les circonstances nous obligent à passer au Caire les mois
-chauds de l'été ou de l'automne, nous en sommes en quelque sorte
-dédommagés par la beauté des rues, alors dans tout son éclat. La forme,
-les couleurs et les ombres des tentes qui sont dressées à travers les
-rues ou maintenues à l'aide de mâts au-dessus des magasins et des
-comptoirs, ajoutent au pittoresque. Ces grandes toiles et ces nattes
-admettent assez de jour pour donner une chaude lumière sans ombres trop
-foncées. Les habitants aussi sont beaucoup plus pittoresques dans leurs
-costumes d'été, car les vestons et les paletots européens ne sont portés
-par-dessus les _gelabich_ que pendant l'hiver. Et puis, les touristes,
-dont les costumes s'harmonisent si peu avec l'entourage oriental, ne
-sont pas là non plus! Les enfants, à moitié nus, jouent sans contrainte
-dans les rues et leurs aînés vont et viennent avec la dignité qui
-sied si bien à un oriental. La vie en plein air est beaucoup plus active
-ici que dans les pays du nord. Les marchandises sont déployées et
-exposées sur les trottoirs mêmes, et les magasins à l'européenne
-semblent avoir disparu.
-
-[PLANCHE 9: EL-GAMAMIZ, AU CAIRE]
-
-A un certain endroit de cette rue Derb-el-Gamâmîz, par une large porte
-qui s'ouvre au-dessus de quelques marches, vous pouvez jeter un coup
-d'oeil dans l'intérieur d'un monastère derviche. La grande cour pavée,
-qu'embellissent des arbres et une jolie fontaine en tuiles, paraît bien
-attrayante, surtout vue d'une rue chaude et poussiéreuse. Dans la rue
-même, près d'ici, il y a quelques érables justifiant son nom de
-_Gamâmîz_, et, juste en face, se trouve la porte de la Bibliothèque
-Vice-Royale. Cette Bibliothèque a une très grande importance pour ceux
-qui étudient les langues orientales, et les personnes qu'intéresse
-simplement l'art du pays ne regretteront pas de la visiter, ne serait-ce
-que pour admirer les exemplaires enluminés du Coran qu'on y conserve. On
-accorde ici toutes les facilités possibles aux étudiants européens, ce
-qui n'est pas toujours le cas dans les bibliothèques musulmanes,
-lesquelles sont généralement consacrées exclusivement aux études de la
-religion mahométane.
-
-Le Ministère de l'Instruction publique se trouve à côté. De toutes les
-tâches dont l'Angleterre a pris la responsabilité en Égypte, il n'y en a
-pas de plus difficile ou demandant plus de tact et de discrétion que
-celle de la direction des études des jeunes musulmans. Lorsque les
-Anglais vinrent occuper l'Égypte, l'instruction donnée dans les écoles
-consistait, comme elle consiste encore presque entièrement du reste à
-l'Université d'El-Azhar, à lire, à expliquer et à commenter des passages
-du Coran. Il s'agissait d'apprendre par coeur, mécaniquement, sans que
-les autres facultés fussent exercées. Raisonner était chose inconnue. A
-présent, des professeurs diplômés des Universités d'Oxford et de
-Cambridge enseignent aux enfants les mathématiques, l'histoire, la
-géographie et les préparent d'une façon générale à se débrouiller plus
-tard, au milieu des conditions déjà bien changées de leur pays. Certes,
-tout cela est excellent, mais on ne s'arrête malheureusement pas là.
-Bien à tort, on semble croire que _progrès_ signifie _européanisation_
-et que ces deux idées doivent avancer de front, de sorte qu'au lieu de
-développer leur propre civilisation, on leur impose petit à petit une
-civilisation étrangère. Pour ne citer qu'un exemple, il n'est permis à
-aucun enfant de suivre les cours d'une école khédiviale dans son
-gracieux costume national porté avant lui par ses pères. On l'oblige à y
-aller habillé à l'européenne, veste et pantalon, et coiffé du ridicule
-_tarbouche_ rouge. On se demande un peu quel effet moral ou quelle
-influence au point de vue civilisation peut bien avoir un pantalon. Il
-est vraiment regrettable qu'on ne permette pas à ces écoliers de porter
-leur costume national. Une fois habitués à nos affreux vêtements, ils
-continueront à les porter toute leur vie. Déjà, leurs vastes et belles
-maisons, si bien comprises pour un climat chaud, disparaissent
-rapidement et font place à des appartements trop petits.
-
-Nous suivrons cette rue un peu plus loin encore, jusqu'à ce que nous
-rencontrions à gauche une jolie _sebîl_ (fontaine). Là, tournant encore
-à gauche, nous nous trouvons en face de l'entrée d'une des écoles
-khédiviales. L'aquarelle que j'ai faite de cette école fut peinte il y a
-quelque dix ans, avant que la loi ridicule sur les vêtements ne fût en
-vigueur. C'est un spectacle bien différent qui se présente aujourd'hui à
-nos yeux quand les enfants sortent de l'école en courant. Des complets
-faits à la douzaine en Europe remplacent le _gelabieh_ et la _tôb_
-flottante. Si étrange que cela puisse paraître, ce changement de costume
-semble avoir affecté leurs manières aussi bien que leur apparence, car
-leur tenue n'a pas plus de dignité que leur complet. D'autre part, les
-robes qu'ils portaient autrefois étaient plus faciles à nettoyer que les
-costumes d'aujourd'hui, et étaient par conséquent, au point de vue
-sanitaire, bien préférables. La nouvelle mode est aussi beaucoup plus
-coûteuse, et j'ai entendu bien des pauvres gens s'en plaindre amèrement.
-
-Faisons le tour de ce bâtiment et prenons le chemin qui conduit dans la
-direction sud. Ici, des murs élevés entourent les jardins d'un pacha.
-Nous longeons ces murs et nous passons encore devant une ou deux
-mosquées plus ou moins importantes, chacune cependant ayant un caractère
-bien personnel. Nous arrivons bientôt à la maison du cheik Sadaat, mais
-le promeneur n'entrevoit de toutes les beautés de ce noble et vieux
-palais que les fins grillages de bois qui cachent les fenêtres. J'avais
-eu la bonne fortune d'être présenté au dernier descendant du cheik
-Sadaat par un ami commun, et la maison me fut ouverte pour y peindre
-tout ce que je désirais. Aucune autre maison du Caire ne rappelle aussi
-vivement que celle-ci les tableaux de Lewis. Il y a dans la cour un
-énorme saule sous lequel coule une fontaine, et dont les branches
-viennent caresser les grillages artistiques des fenêtres. La mosquée
-privée du Cheik se trouve à un bout de la cour, et l'entrée du grand
-salon est à l'autre bout; au milieu, il y a une salle de réception où le
-vieillard recevait généralement ses invités qu'il faisait asseoir sur la
-partie surélevée du plancher et couverte de coussins, où lui-même était
-étendu.
-
-[PLANCHE 10: UNE ÉCOLE KHÉDIVIALE]
-
-Je me rappelle que lors de ma première visite, la vue de ce vieux
-Musulman habillé d'une robe de soie jaune, coiffé d'un énorme turban,
-assis, les jambes croisées, sur un tapis de Perse, un coussin de soie
-jaune derrière lui, et entouré des cercles de fumée qui s'échappaient de
-son _chibouk_, m'émerveilla comme un superbe _tableau vivant_ d'après
-une des oeuvres de Benjamin Constant. A cette époque, je ne savais pas
-un mot d'arabe et c'était la première fois que j'étais présenté à un
-prince oriental. Je n'ignorais pas que mon ami Choueri Tabet, qui
-m'avait présenté, traduirait mes paroles de façon à les rendre le plus
-possible agréables à notre hôte, mais, malgré cela, je me sentais mal à
-l'aise et gêné par mes vêtements si pauvres et vulgaires comparés à la
-superbe robe de soie du Cheik. Cette gêne ne fut heureusement que
-momentanée. Un nègre apporta du café et des cigarettes, et mon ami
-engagea une conversation animée avec notre hôte.
-
-Certaines plaisanteries firent tellement rire le vieillard qu'il se
-tenait les côtes, mais craignant que je ne me sentisse encore plus
-intimidé, il faisait un grand effort pour s'arrêter de rire et insistait
-pour que mon ami me racontât l'histoire. Quand il était bien certain que
-j'avais compris, il recommençait à rire jusqu'à ce que les larmes
-couvrissent sa figure ridée. L'impression que me fit ce beau vieillard,
-sa dignité personnelle et celle de tout ce qui l'entourait, fut si
-grande que j'ai complètement oublié le sujet de ces plaisanteries. Sa
-demeure était, pour travailler, un endroit unique et délicieux, et j'ose
-espérer que si l'occasion se présentait, les héritiers du charmant Cheik
-auraient la même amabilité et m'accorderaient le même privilège.
-
-L'architecture et l'arrangement de ces maisons se sont développés
-suivant les besoins du climat et suivant les lois sociales et
-religieuses du pays. Les architectes sarrasins se sont toujours efforcés
-de construire des maisons où la vie serait supportable pendant les
-chaleurs de l'été, et dans lesquelles le sexe faible aurait ses
-quartiers spéciaux et privés. Le hall voûté, faisant face au nord, et
-ouvrant sur une cour spacieuse, ne convient qu'à un climat chaud. Une
-entrée séparée, pour le harem, avec ses pièces ouvrant sur un jardin ou
-une cour privée, et la nécessité de bien masquer les fenêtres qui
-ouvriraient sur la rue, sont des considérations dont un architecte n'a
-pas à s'occuper dans nos pays du nord. Les grillages de bois,
-_meshrebiya_, qui permettent de voir ce qui se passe dehors, tout en
-étant soi-même invisible, sont employés aussi dans les appartements des
-hommes pour tamiser les rayons du soleil, tout en permettant à l'air de
-circuler. Si le Coran ne défend pas précisément la reproduction des
-objets naturels comme base de l'art décoratif, il ne l'encourage pas.
-Mais les croyants ont prouvé à quel point ils sont capables de décorer
-leurs maisons d'une façon artistique, malgré ce désavantage.
-L'étroitesse des rues permet de rendre visite à un voisin ou d'aller à
-la mosquée, en restant à l'ombre, et les grandes cours et jardins
-intérieurs assurent l'aération nécessaire des maisons. A mesure que les
-gens riches abandonnent cette partie du Caire pour aller habiter les
-nouveaux quartiers, les arrangements sanitaires y sont de plus en plus
-négligés, ce qui, naturellement, tend à augmenter l'exode. En fait, je
-crois que le seul moyen de sauver le vieux Caire d'une ruine complète
-serait de le doter d'un système d'égouts modernes.
-
-Nous longeons maintenant le mur du jardin de Sadaat et, après un ou deux
-coudes, nous arrivons à la mosquée Hasan Pacha. Bien que construite
-trois siècles après que l'architecture arabe eut atteint sa perfection,
-cet édifice n'en est pas moins très artistique. Son style n'est pas
-comparable aux chefs-d'oeuvre des XIVe et XVe siècles, mais,
-heureusement, le déclin de l'architecture arabe fut aussi lent que ses
-progrès eux-mêmes l'avaient été. Je citerai ici une phrase heureuse de
-Lane Poole, qui remarque dans son _Histoire de l'Égypte_: «Toute chose,
-en Orient, change par degrés presque imperceptibles, et les roues du
-Seigneur dans le Moulin Égyptien moulent avec la même lenteur que les
-_sakiya_[3] criards des paysans».
-
- [3] Machines très primitives pour monter l'eau du Nil au niveau des
- champs et des fermes.
-
-[PLANCHE 11: COUR INTÉRIEURE DANS UNE MAISON DU CAIRE]
-
-L'entourage de cette mosquée ajoute considérablement à son pittoresque.
-Chose rare au Caire, l'espace qui s'ouvre devant elle permet de s'en
-éloigner suffisamment pour en voir l'ensemble extérieur, ainsi que la
-petite école située au-dessus de la _Sebîl_ et un arbre qui paraît avoir
-poussé là dans le seul but d'améliorer encore la composition. Le tout
-est d'un ton riche et chaud. Les rangées alternées de pierres rouges et
-de pierres jaunes, qui sans doute avaient l'air assez cru à l'époque où
-Hasan Pacha fut enterré ici, se sont fondues ensemble, quant à la
-couleur, d'une façon merveilleuse. Les siècles ont adouci les détails
-trop appuyés, qui sont encore bien visibles en haut, quand le soleil de
-midi fait ressortir leur dessin, mais à la base, près de l'entrée, ces
-détails ont complètement disparu, usés par les fidèles sans nombre qui
-ont passé sous la porte. La mosquée paraît en excellent état, et il faut
-espérer qu'aucune restauration ne sera nécessaire d'ici à longtemps,
-car, si bien que ces travaux soient exécutés, ils enlèvent toujours au
-charme un peu de son authenticité.
-
-Au Caire, il n'est nullement nécessaire de se reporter à des siècles
-éloignés pour trouver une belle architecture, car la plupart des
-grandes maisons particulières furent bâties d'après les vieux plans
-jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, et le très bel exemple de cette
-architecture, la maison de Sadaat que j'ai décrite, ne date que de deux
-cents ans. Il est difficile en Égypte de définir les époques, car il n'y
-a jamais de brusques changements de style, comme, par exemple, la
-Renaissance en Europe. Les édifices se ressemblèrent toujours à peu près
-et suivirent les mêmes principes jusqu'à l'accession de Mahomet Ali, en
-1805. A partir de cette époque, l'architecture arabe ne changea pas,
-mais elle cessa subitement et complètement d'exister. Il serait
-impossible, je crois, de trouver aujourd'hui un architecte natif du
-Caire, ayant la moindre idée de l'art de construire comme l'entendaient
-ses aïeux. Les quelques maisons bâties dans ce qu'on appelle le «style
-arabe moderne» ont été construites par des architectes européens et ce
-sont des chrétiens qui dirigent les travaux de restauration des vieux
-monuments. Espérons qu'un jour l'Égyptien découvrira que l'architecture
-de ses ancêtres était bien plus belle et bien mieux appropriée à son
-climat et à ses besoins que les bâtiments sans nom et sans style qu'on
-élève aujourd'hui dans les nouveaux quartiers, et qu'un nouveau Caire,
-bâti sur les plans et dans le style de l'ancien, renaîtra, pour le plus
-grand bonheur des fidèles de la Beauté.
-
- *
- * *
-
-
-
-
-_CHAPITRE VI_
-
-LA MOSQUÉE IBN-TULÛN
-
-UN LIEU HISTORIQUE ET LÉGENDAIRE. || UNE MERVEILLE ARCHITECTURALE. || UN
-CORTÈGE PITTORESQUE. || MARIAGE A LA TURQUE. || LA MOSQUÉE ABANDONNÉE.
-|| LE PUITS DE JOSEPH.
-
-
-Continuant notre promenade dans la direction du sud, en suivant ce que
-l'on pourrait appeler «le faubourg Saint-Germain» du vieux Caire, nous
-passons devant la mosquée Ezbek-el-Yusefi. Puis, des rues désertes nous
-conduisent enfin à la Sharia Tulûn. Les maisons ont de plus en plus
-l'air abandonné, et cependant, çà et là, les admirables _mesrebiya_ des
-«bay windows» et un portail magnifique nous rappellent que ce quartier
-fut autrefois le plus riche et le plus aristocratique de la ville. Mais
-voici l'entrée de la mosquée Ibn-Tulûn. On ne peut voir qu'une faible
-partie de l'extérieur, car une quantité de maisons en ruines
-l'entourent. Après avoir gravi quelques marches, nous passons sous une
-arche assez élevée et nous nous trouvons dans la cour intérieure. Ce qui
-frappe le plus, au premier abord, c'est l'étendue et la désolation de
-cette mosquée; le silence est également saisissant. Pas le moindre son
-de la vie extérieure ne parvient ici, et il semble que la poussière des
-siècles passés amortisse le bruit des pas.
-
-Les histoires qu'on raconte au sujet de cette mosquée nous paraissent
-moins légendaires, maintenant que nous nous sentons saisis par la magie
-du lieu. Le plateau sur lequel nous nous trouvons fait partie de la
-chaîne de montagnes _Yeshkur_ qui, depuis les temps les plus reculés,
-jouit d'une grande réputation de sainteté. Ce serait ici, en effet, que
-Moïse s'entretint avec Jéhovah, et, dit-on, les prières faites en cet
-endroit auraient beaucoup plus de chance d'être exaucées que celles
-faites ailleurs. Enfin, nous sommes tout près de Kalat-el-Kebsh (le
-château du Bélier), où Abraham aurait sacrifié l'holocauste, à la grande
-joie de son petit-fils Isaac.
-
-La façon dont fut obtenu l'argent nécessaire à la construction de cet
-édifice touche également au miraculeux. Errant sur les collines
-Mokattam, Ahmed Ibn-Tulûn découvrit d'immenses trésors cachés dans une
-caverne qu'on appelait le _Four de Pharaon_. Il fit immédiatement le
-voeu de dédier cette trouvaille à Allah et de construire une mosquée
-assez vaste pour contenir toute la population de sa capitale. Quant à
-l'emplacement, il semblait tout indiqué, ici même, en ce lieu sacré, à
-l'extrémité du nouveau faubourg El-Kataî, qu'il dominait, loin de la
-mosquée Asur et à proximité de son propre palais et des maisons des
-Nobles.
-
-Il chargea les plus grands architectes de faire les plans, mais
-immédiatement des difficultés s'élevèrent. Les architectes demandèrent
-six cents colonnes qu'ils voulaient se procurer en démolissant des
-temples ou des églises chrétiennes. Le grand Émir qui était un homme de
-culture, un savant, bon et tolérant, s'y opposa. Cette difficulté fut
-surmontée grâce à un plan soumis par un architecte copte qui était alors
-prisonnier à El-Kataî. Il proposait qu'on substituât aux colonnes des
-piliers de briques durcies au feu avec deux piliers de marbre de couleur
-élevés de chaque côté du _Kibla_. Ibn Tulûn fut frappé par la grandeur
-et l'originalité de ces nouveaux plans et le prisonnier chrétien fut
-chargé de la construction. Cette superbe mosquée, vraiment digne du lieu
-sacré sur lequel elle est élevée, fut commencée en 876 et terminée deux
-ans plus tard. Elle a contribué plus qu'aucun des autres grands travaux
-exécutés sous Ibn-Tulûn, à conserver le nom de celui-ci vivant dans la
-mémoire de ses compatriotes.
-
-Le _Liwan_, ou cloître, qui se trouve du côté sud-est, où est également
-la Niche (Kibla) qui regarde dans la direction de la Mecque, est formé
-de cinq rangées d'arches (dont une a aujourd'hui disparu), tandis qu'une
-double rangée s'aligne le long des trois autres côtés du carré. Le plan
-général est celui de presque toutes les mosquées construites du IXe au
-XVe siècle, mais un de ses traits caractéristiques est la présence, à
-une époque aussi lointaine, de l'arête en pointe. Il y a une légère
-courbe intérieure à l'endroit où elle s'élance du pilier, mais qui n'est
-pas suffisamment accentuée pour rappeler l'arête mauresque en forme de
-fer à cheval. Au coin des piliers, une demi-colonne est placée et sert
-de chanfrein. Une arête plus petite remplit l'espace entre les plus
-grandes, ce qui allège beaucoup l'effet général et a aussi l'avantage de
-réduire le poids que les piliers ont à supporter. Un fort joli motif
-court le long des arches et en haut des piliers, adoucissant la sévérité
-de l'ensemble.
-
-[PLANCHE 12: UNE RUELLE DANS LE QUARTIER DE TULUN, AU CAIRE]
-
-Ces ornementations faites avec l'outil dans le plâtre alors qu'il était
-encore humide, ont quelque chose d'étonnamment vivant qu'aucun moulage
-selon les procédés ordinaires ne leur aurait donné. La magnifique chaire
-de bois sculpté n'est plus, hélas! que le squelette de ce qu'elle fut.
-L'endroit fut pendant si longtemps abandonné, sans gardien, que tout ce
-qui était transportable fut volé, soit pour être vendu aux
-collectionneurs, soit simplement pour faire du feu. Le _kibla_, entouré
-d'une arche double supportée par deux paires de colonnes en marbre, est
-richement embelli de mosaïques et de pierres précieuses. Ses proportions
-sont très belles et c'est un véritable chef-d'oeuvre de couleurs. Les
-vieux caractères kufics, copiés du texte sacré, sont très décoratifs.
-
-On jouit de délicieux points de vue et de charmantes perspectives en se
-promenant à l'ombre de ce cloître, le long de la grande cour
-ensoleillée. Une très curieuse tour en forme de tire-bouchon, et qu'on
-ne peut guère appeler un minaret, s'élève au-dessus des murs dans le
-coin nord-est. Il faut en faire l'ascension, car on a, de là-haut, une
-vue merveilleuse sur le Caire: presque toute la vieille ville s'étend au
-nord; de la masse des maisons s'élèvent partout d'innombrables dômes et
-minarets; les uns sont isolés tandis que les autres semblent groupés.
-S'il était donné à Ibn-Tulûn de contempler ce spectacle, il aurait
-quelque étonnement: de son vivant rien de tout cela n'existait. A part
-quelques tentes arabes, il n'y avait pas là une seule habitation et
-l'oeil n'apercevait à gauche qu'une vaste solitude marécageuse,
-submergée à l'époque du Haut Nil, et à droite le désert de sable. Loin,
-loin à l'ouest, l'Émir verrait les Pyramides aussi peu changées que les
-monts Mokattam à l'est, mais ce seraient là les deux seules choses qui
-lui rappelleraient le pays sur lequel il régna il y a mille ans.
-El-Kaluro n'existait pas alors. Tournant ses regards vers le sud, il
-chercherait vainement El-Kataî, le faubourg Royal, parmi les tristes
-masures actuellement debout. _El-Askar_ a disparu et, seules, les
-collines de Babylone indiquent l'endroit où Anir éleva la puissante
-«Ville des Tentes» ou Fostât.
-
-Pour nous, la vue la plus impressionnante est certainement celle de
-cette grande mosquée abandonnée qui est là à nos pieds. La vénération
-qu'inspirait ce lieu dut y attirer des milliers de fidèles; les
-différentes tribus qui formaient l'armée de l'Émir et qui campaient
-alentour, devaient remplir l'immense cour, lorsque quelque cheik
-renommé venait y prêcher et enflammer leur enthousiasme guerrier. Ici,
-Saladin, après avoir vaincu les Croisés, sera venu offrir des actions de
-grâce à Allah et lui demander d'assurer définitivement le triomphe du
-Croissant et l'humiliation de la Croix. Et cependant, la croyance que
-les prières faites en ce lieu sacré seraient plus efficaces que celles
-faites ailleurs, n'a pas assuré à cette mosquée une congrégation de
-fidèles. L'Oriental, à l'imagination si vive, se figure facilement
-qu'elle est hantée par des _Affrits_, et il croit sans doute plus
-prudent d'aller prier dans un endroit un peu moins dilapidé et surtout
-moins fréquenté par ces êtres désagréables.
-
-Suivant maintenant la _Sharia Tulûn_ sur un kilomètre environ, nous
-apercevons la mosquée Mohamet Ali qui couronne la citadelle. On assiste
-toujours à quelque chose d'intéressant quand on flâne dans ces rues:
-tous les événements importants de la vie d'un Cairote se manifestent
-autant dehors que dans les maisons. Ces petits drapeaux rouges que nous
-voyons flotter au travers d'une étroite allée, annoncent un mariage ou
-une naissance. Le bruit des hautbois et des tambours nous apprend que
-c'est de ce dernier événement qu'il s'agit. Bientôt, une procession,
-précédée des musiciens, apparaît dans la rue principale et s'avance
-vers cette allée. Le fait qu'un jeune garçon porte l'enseigne d'un
-barbier indique qu'on opérera en même temps une circoncision, car chez
-les petites gens on célèbre plusieurs cérémonies à la fois afin de
-restreindre les dépenses. Deux ou trois chameaux caparaçonnés de draps
-d'or et rouges, avec quantité d'ornements suspendus à leur cou, portent
-deux tambours, de véritables grosses caisses sur lesquelles le
-conducteur perché, les jambes croisées, sur la bosse de sa monture, tape
-vigoureusement. Plusieurs voitures suivent, bondées de petits garçons
-habillés des couleurs les plus voyantes. Ce sont les amis de l'enfant
-qui va faire connaissance avec le barbier, lequel ici, comme autrefois
-en Europe, combine son métier de Figaro avec celui de chirurgien.
-
-S'il s'agit également d'un mariage, une dernière voiture ferme la marche
-du cortège; elle contient la fiancée, que des rideaux ou des paravents
-cachent jalousement. Quelquefois, on transporte la demoiselle à sa
-nouvelle demeure sur une balançoire suspendue entre deux chameaux.
-Lorsque les finances de la famille le permettent, une autre bande de
-musiciens suit le cortège, mais le plus souvent l'arrière-garde est
-composée de toutes les femmes, parentes et amies de la mariée qui, en
-signe de joie, émettent un son aigu appelé _el gaharit_. C'est une
-longue et dure journée pour la mariée, car, avant la cérémonie, une
-procession semblable l'a déjà accompagnée au bain _Zeffet-el-Hammam_. On
-exhibe enfin dans les rues tous les meubles de sa nouvelle demeure, sur
-de curieux chars à deux roues, très longs et attelés d'un âne.
-
-Dans les classes plus élevées de la société, on adopte généralement pour
-les mariages le cérémonial turc, et les fêtes et réjouissances se
-passent beaucoup plus dans les maisons qu'au dehors, mais, quelle que
-soit la position sociale du marié, il ne voit jamais les traits de celle
-qu'il épouse avant que la cérémonie religieuse ait eu lieu.
-
-Ma femme et un de mes fils furent invités à un mariage dans le palais
-d'un pacha où tout fut réglé «à la turque». Les principaux intéressés et
-les membres des deux familles avaient passé la journée entière à
-accomplir les importantes formalités, et la plupart des invités
-n'arrivèrent qu'entre huit et neuf heures du soir. Ma femme et mon fils,
-lequel était alors trop jeune pour que son sexe l'empêchât d'être
-admis, furent conduits dans le harem, tandis que je dus rejoindre les
-membres mâles de la famille et leurs nombreux amis dans la cour. Une
-quantité de lanternes chinoises et de gais oripeaux égayaient la scène;
-du café et des cigarettes étaient passés à la ronde, ainsi que des
-sorbets et des boissons non alcoolisées, pendant que des musiciens
-installés sur une grande plate-forme accompagnaient une Patti du pays.
-L'enthousiasme de l'auditoire, qui augmentait avec chaque couplet, fut
-vraiment pour moi la seule évidence que nous entendions une grande
-chanteuse, et j'avoue que je ne fus pas fâché lorsqu'un domestique vint
-m'annoncer que ma femme m'attendait pour rentrer à l'hôtel. Une
-meilleure connaissance de la musique arabe me permet aujourd'hui de
-mieux l'apprécier, mais pour s'extasier comme le faisaient mes
-co-invités égyptiens, il fallait vraiment être du pays!
-
-J'étais curieux de savoir ce qui s'était passé dans le harem. «La
-réunion des dames, me dit ma femme, y était très semblable à ce qu'elle
-serait en Europe dans un cas semblable. En effet, le châle de soie noir
-qui enveloppe leurs robes, et le _yashmak_ qui cache leurs traits quand
-elles sont dehors, avaient été abandonnés.» Malheureusement, ma femme
-ne connaissant personne et, ne comprenant pas l'arabe, se sentit plutôt
-dépaysée. Mais nous fûmes dédommagés, elle et moi, de notre premier
-désappointement par le grand événement de la soirée. Le marié,
-accompagné de ses frères et de quelques amis, s'avança vers l'entrée du
-harem, et tous cognèrent vigoureusement contre la porte. Lorsque
-celle-ci s'ouvrit, le jeune homme, que le bonheur attendait enfin, dit
-adieu à ses compagnons et pénétra seul. La mariée voilée l'attendait, et
-là, en présence de ses parents à elle, il découvrit son visage et, pour
-la première fois, put contempler les traits de celle qui était sa femme.
-Les personnes présentes jugèrent alors discret de se retirer et les
-voitures furent appelées.
-
-Arrivant au bout de la rue où nous avons eu la bonne fortune de
-rencontrer la procession, nous traversons la Place Rumeleh et commençons
-la montée de la rampe qui conduit à la citadelle. Quel merveilleux site
-Mohamet Ali choisit là pour sa mosquée et sa tombe! Si l'on tient compte
-de l'époque de la construction, le milieu du siècle dernier, il est
-vraiment remarquable que l'extérieur soit en aussi bon état. Tout en
-regrettant que l'architecte, au lieu de s'inspirer des grandioses
-monuments que cette mosquée domine, ait copié une mosquée de
-Constantinople, nous devons nous estimer heureux qu'il n'ait pas été
-chercher son modèle à Paris ou à Londres! La Madeleine, si admirable à
-Paris, eût été ici aussi déplacée que l'est cette «imitation d'un
-boulevard parisien», la Sharia Mohamet Ali, qui conduit à la mosquée.
-Les touristes sont toujours amenés ici, même s'ils n'ont qu'une seule
-journée à passer au Caire, et la plupart semblent vraiment s'intéresser
-au prix que coûta le marbre employé à l'intérieur, ou les lustres dignes
-d'une salle de bal, qui sont suspendus au dôme. Contentons-nous
-aujourd'hui de jeter un coup d'oeil sur l'extérieur et d'admirer la vue
-alentour: de ce nouvel observatoire, nous pouvons contempler un nouveau
-groupement des dômes et des minarets qui se détachent brillamment
-au-dessus de la masse jaunâtre des maisons. Nous pouvons suivre des yeux
-le Nil, depuis l'horizon lointain, au sud, jusqu'au point où il se perd
-dans le Delta formé depuis des siècles sans nombre par un limon fertile.
-La bande verte qui, de chaque côté, court parallèlement à la rive,
-s'élargit ou se resserre, marquant le terrain couvert pendant
-l'inondation par les eaux qui lui donnent la vie. Nous voyons de
-nouveau les Pyramides qui se détachent au-dessus des monticules du
-désert de Libie, et nous nous promettons de revenir ici, un soir, quand
-le soleil sera moins haut, pour voir cet astre splendide disparaître à
-l'ouest.
-
-[PLANCHE 13: UNE RUE PRÈS DE LA CITADELLE, AU CAIRE]
-
-La mosquée abandonnée, Gamia Ibn Kâlâun, est cachée par sa voisine plus
-moderne et plus prospère. Dernièrement encore, elle servait de dépôt
-militaire et avant cela de prison. Le dôme s'est écroulé et les beaux
-marbres de couleur qui ornaient l'intérieur ont disparu. Cependant, ce
-qui reste montre qu'elle fut digne du grand Sultan Mamelouk qui la fit
-élever. Le palais d'El-Nasir qui s'élevait autrefois à côté, avec son
-fameux «Hall des Colonnes», fut détruit pour faire place à la mosquée de
-Mohamet Ali.
-
-A peu de distance dans la direction sud-est, nous trouvons le puits de
-Joseph, «Bir Yûsuf». La tradition veut que Joseph ait été jeté dans
-cette fosse par ses frères, et bien que la tradition se trompe de
-quelque 500 kilomètres, l'histoire n'en est pas moins fermement acceptée
-par beaucoup de gens, et les guides la répètent avec solennité aux
-touristes. Si ce puits n'a en réalité rien de commun avec le Joseph de
-l'Histoire Sainte, il est, d'autre part, intéressant d'apprendre qu'il
-doit son nom à «Salâhedden-Yûsuf», le Saladin des croisades, lequel, au
-XIIe siècle, construisit la citadelle.
-
- *
- * *
-
-
-
-
-_CHAPITRE VII_
-
-LA MOSQUÉE DU SULTAN HASAN
-
-LE PLUS BEAU MONUMENT DU CAIRE. || L'EXODE DES LAMPADAIRES. || LE
-SUPPLICE D'UN ARCHITECTE TROP GÉNIAL. || ENTERREMENTS ET PLEUREUSES DE
-PROFESSION. || LA MOSQUÉE BLEUE.
-
-
-Dirigeons-nous à présent vers la mosquée au dôme gris qui s'élève de
-l'autre côté de la place. C'est là non seulement le plus beau monument
-du Caire, mais le spécimen le plus parfait qui existe de l'art sarrasin.
-Elle fut construite sous le Sultan Hasan, en 1356, pour servir de
-_Medreseh_ ou _Collège de Théologie_, mais elle est devenue depuis une
-mosquée de congrégation. Nous avons déjà vu une belle mosquée, celle de
-Ibn-Tulûn, construite dans le but de recevoir une nombreuse congrégation
-dans sa vaste cour intérieure. Les _medresehs_ étant construites à
-l'intention des étudiants, il n'était pas nécessaire de sacrifier tant
-de place aux fidèles, mais il fallait avant tout considérer les besoins
-des professeurs et conférenciers et songer au logement des élèves. Le
-dôme, bien plus important ici que dans les autres mosquées du Caire,
-n'appartient pas à la mosquée elle-même: il recouvre une tombe. Il y a
-au Caire beaucoup de monuments religieux servant de dernière demeure à
-leur fondateur, et l'on a pris à tort l'habitude de considérer ces
-mausolées recouverts d'un dôme comme faisant partie d'une mosquée.
-
-Le plan en forme de croix de la mosquée du Sultan Hasan n'est pas
-visible de l'extérieur, les angles étant occupés par des constructions
-qui renferment les divers appartements d'un collège. Le grand mur qui
-longe la rue n'est percé çà et là que pour éclairer ces appartements. La
-simplicité de cette façade fait ressortir la beauté de la corniche qui
-court tout le long du bâtiment. L'ornementation en forme de stalactites
-coupe les lignes horizontales à la projection de chaque assise de
-pierres, et la nudité du mur sous la corniche est embellie par les
-ombres que celle-ci projette. A midi, ces ombres s'étendent sur presque
-toute la surface du mur jusqu'à l'angle où celui-ci est exposé plus
-directement au soleil. Ici, les ombres s'arrêtent brusquement comme si
-elles craignaient de violer le contour du magnifique portail sous
-lequel nous allons pénétrer.
-
-Après avoir monté quelques marches, nous nous trouvons sur le palier
-d'où cette immense niche s'élève à 22 mètres au-dessus de notre tête.
-L'arche en forme de voûte semi-sphérique se dresse en 12 rangées de
-pendentifs; de délicates petites colonnes arrondissent les angles près
-de la base, ainsi que les niches cintrées qui se font face de chaque
-côté de la porte. Un cadre de ravissantes arabesques, des panneaux et
-des médaillons décorés de dessins géométriques finement taillés, ornent
-cette porte majestueuse.
-
-Ayant franchi un vestibule voûté, puis deux passages, nous arrivons à
-une porte où le gardien nous remet des pantoufles, afin que nos bottines
-ne souillent pas les planchers, et nous pénétrons dans le _Salin_, ou
-cour intérieure. Incontestablement, ce qui impressionne le plus, ce sont
-les quatre arches colossales qui séparent cette cour du transept; elles
-donnent une impression de grandeur bien supérieure à ce que l'ensemble
-est réellement. Selon l'habitude, la fontaine pour les ablutions se
-trouve au centre de la cour, et il y a ici une autre fontaine plus
-petite, pour l'eau potable. Le _liwan_ ou sanctuaire est un peu
-surélevé et couvert de nattes et de tapis à prières. La _dikka_ ou
-chaire, d'où le Coran est lu, est en pierre et repose sur de gracieuses
-colonnes. La _Mihrab_ ou _Kibla_, niche sacrée, est à l'extrémité du
-bâtiment, tournée vers la Mecque, et à côté du pupitre de pierre.
-
-J'eus la bonne fortune de pouvoir peindre le sanctuaire (tel qu'il est
-reproduit ici) avant que les travaux de restauration ne fussent
-commencés. Je ne doute pas que ces travaux ne soient accomplis
-d'excellente façon, mais il faudra quelques années pour que le neuf
-s'harmonise avec l'ancien.
-
-Dix ans plus tard, je fus empêché de peindre de nouveau dans cette
-mosquée par les échafaudages et le bruit que faisaient les ouvriers. De
-grands morceaux de la fresque, légère comme une toile d'araignée, avec
-ses inscriptions kufiques, jonchaient le sol en compagnie des pierres
-moulées et coloriées qui devaient être nettoyées et retaillées avant
-d'être cimentées à leur place, travail nécessaire sans aucun doute, et
-d'ailleurs dirigé d'une façon fort habile. Puisqu'on en est là, il
-serait à souhaiter qu'on fît un peu plus encore et qu'on remît en place
-les magnifiques lampadaires de bronze qui, à différentes époques, ont
-été enlevés de là. Quelques-uns, et des plus beaux, sont actuellement
-au Musée arabe, mais ils seraient beaucoup plus à leur place ici.
-L'argument si souvent employé que les objets de valeur courent le risque
-d'être volés dans les mosquées, ne saurait s'appliquer à des objets
-d'art pesant plus de 1 000 kilogrammes! Quelques-uns de ces lampadaires
-qui sont catalogués dans les musées, ont été remplacés dans les mosquées
-par des lampes qui feraient honte à un cirque de saltimbanques!
-
-[PLANCHE 14: LE SANCTUAIRE DE LA MOSQUÉE DU SULTAN HASAN]
-
-Une porte qui ouvre à gauche de la _Kibla_ conduit au mausolée du Sultan
-Hasan, au milieu duquel se trouve son sarcophage. Le dôme qui, du
-dehors, est le trait saillant de l'ensemble, forme la voûte sépulcrale.
-
-Ce fut un monarque vraiment indigne que ce Sultan qui dort dans ce
-majestueux tombeau. Nous lui pardonnons beaucoup en considération de ce
-merveilleux monument, mais nous ne pouvons oublier l'effroyable manière
-dont il récompensa le génie qui en fit les plans. Craignant que
-quelqu'un d'autre n'employât son architecte et ne lui fît construire un
-monument qui éclipserait celui-ci, il n'hésita pas à lui faire couper la
-main!
-
-Malgré l'époque orageuse à laquelle il vécut, ce cruel Sultan réussit à
-consacrer beaucoup de temps et d'argent à la construction de mosquées,
-de collèges et de couvents. Au Caire seulement, on en compte dix-neuf
-qu'il fit élever pendant les dix années de son règne--record
-extraordinaire pour un tyran cruel et débauché. Il est probable que
-beaucoup de ses sujets se réjouirent lorsqu'il mourut de mort violente,
-lui qui s'était servi de la violence pour faucher tant d'existences!
-Quelques jours avant qu'il fût assassiné, un des minarets s'écroula,
-écrasant 300 enfants qui jouaient dessous. Il ne reste plus qu'un seul
-minaret, des trois construits à cette époque. En 1660, le grand dôme
-s'effondra et fut remplacé par celui qui existe aujourd'hui.
-
-Pendant les règnes difficiles des derniers successeurs d'Hasan, des
-canons furent fréquemment montés sur le toit en terrasse de la mosquée.
-En temps de paix, au contraire, on raconte qu'une corde était tendue de
-l'un des minarets au bastion de la citadelle, et que le Blondin de
-l'époque y donnait des représentations pour la plus grande joie de la
-population.
-
-En face de la mosquée du Sultan Hasan, s'élève la mosquée inachevée,
-Refâiyeh, du nom d'une secte de derviches. Elle renferme le caveau de la
-famille d'Ismael Pacha.
-
-[PLANCHE 15: LA TOMBE-MOSQUÉE DE ARBOUGHAN, AU CAIRE]
-
-Retournons vers l'entrée de la citadelle et descendons la
-Sharia-el-Magar. Une petite mosquée abandonnée, au dôme cannelé, nichée
-entre ses minarets, offre au regard un tableau charmant. Un peu plus
-bas, une vieille maison s'est suffisamment écroulée pour laisser
-entrevoir une _mosquée-tombeau_, de peu d'importance, mais tout à fait
-gracieuse, avec un minaret dont deux étages n'existent plus. C'est une
-composition attrayante, et l'ombre d'un portail à bonne distance invite
-l'artiste à s'asseoir et à prendre ses pinceaux.
-
-C'est un coin riant, plein de clarté et de gaieté, bien que, vu la
-proximité d'un grand cimetière, pas une matinée ne s'écoule sans que de
-nombreuses processions funéraires ne remontent la rue. Ces processions
-sont généralement précédées par un certain nombre de mendiants, souvent
-des aveugles, qui, tristement, chantent leur profession de foi: «_La
-ilâha ill allâh wu Muhammed rasul allâh_»; ces pauvres gens sont suivis
-par les parents mâles du mort, des derviches portant des bannières, des
-jeunes garçons chantant de leur voix grêle des versets du Coran, et
-enfin du Coran lui-même porté sur un plateau couvert d'un morceau
-d'étoffe de couleur. Le cercueil ouvert vient ensuite, porté par les
-amis du défunt. A la tête du cercueil qui est toujours à l'avant, il y
-a, si c'est un homme qu'on enterre, un turban posé sur un support de
-bois. Les femmes ferment la marche, les parents du défunt ayant
-généralement une bande de mousseline bleue autour de la tête. Souvent
-aussi elles agitent un morceau d'étoffe bleue, et le bruit des sanglots
-des unes est étouffé par les lamentations des autres. Souvent aussi des
-_pleureuses de profession_ sont employées et les gémissements étranges
-qu'elles poussent sont très émouvants, quand on ne sait pas que c'est _à
-tant par heure_. Cette habitude est du reste contraire à la Loi du
-Prophète, mais elle date d'une époque tellement reculée que les
-interdictions n'ont sur elle aucun effet. Les hommes ne portent aucun
-signe de deuil, arguant qu'il serait injuste et égoïste de plaindre un
-être qui est mort dans la Foi et qui est bien plus heureux au ciel que
-sur la terre. Cette raison est logique, mais elle ne touche évidemment
-pas les femmes qui rivalisent entre elles à qui exprimera le plus
-bruyamment son chagrin. Il est également difficile de concilier avec cet
-argument la présence des _pleureuses de profession_, payées par les
-hommes.
-
-Je demandai là-dessus une explication au fidèle Mohammed. Il me répondit
-que c'était très mal de la part des femmes et que certainement le feu
-de l'enfer les punirait. Après quoi, il haussa les épaules d'une façon
-qui indiquait l'inutilité de lutter contre de vieilles traditions
-_maalesh_. Quant aux _pleureuses_, elles font là un piètre métier:
-passer sa vie à hurler en ce monde pour quelques centimes, avec la
-perspective d'être horriblement punie dans l'autre, doit manquer de
-charme! En tout cas, l'ancienneté de cette coutume est prouvée par
-certaines peintures sur les murs des tombeaux à Thèbes.
-
-Pendant le temps que je passai à peindre sous cette porte, j'eus
-l'occasion de voir les funérailles de plusieurs Saints réputés, et le
-silence religieux n'était alors interrompu de temps en temps que par des
-voix qui murmuraient doucement les versets du Coran.
-
-A gauche de mon aquarelle, s'élève le minaret de la mosquée Aksunkur,
-laquelle vaut vraiment la peine d'être visitée. Elle fut construite par
-un des fils de El-Nasir, vers le milieu du XIVe siècle, et fut restaurée
-trois cents ans plus tard par Ibrâhîm Agha. C'est du reste le nom de
-celui-ci qu'elle porte aujourd'hui. On l'appelle quelquefois aussi la
-_Mosquée Bleue_, en raison de la couleur des tuiles dont Ibrâhîm se
-servit pour la décoration intérieure, et qui, par leur beauté, attirent
-bien des artistes. On ne se lasse pas, en effet, d'admirer cette
-merveilleuse teinte bleue, qui, sous le jeu du soleil, tire tantôt sur
-le vert et tantôt sur le violet.
-
-Le sanctuaire de toute mosquée est placé au sud-est, c'est-à-dire face à
-la Mecque, et est éclairé dans le sens opposé par une galerie à
-colonnade. Par conséquent, les rayons du soleil n'y pénètrent que tard,
-alors qu'ils ont perdu de leur force, à l'exception quelquefois d'une
-petite raie lumineuse qui, se glissant à travers les vitraux d'une
-fenêtre, vient caresser une colonne et lui donner les couleurs des
-petits morceaux de verre qu'elle traverse. Il fait donc ici beaucoup
-plus frais que dans la cour brûlée par le soleil. On peut se dispenser
-de recouvrir ses bottines des pantoufles que le gardien vous offre, en
-entrant pieds nus, ce qui est fort agréable; et, à cette distance de la
-rue, on peut également et avec joie quitter sa veste et son gilet.
-
-Il est préférable de ne pas travailler dans le sanctuaire au moment de
-la prière, mais on trouve alors un charmant sujet dans les palmiers qui
-jettent leur ombre sur le dôme de la fontaine, et la pièce aux tuiles
-bleues, où se trouve le sarcophage d'Absunkur, est un des endroits
-les plus pittoresques du Caire.
-
-[PLANCHE 16: L'INTÉRIEUR DE LA MOSQUÉE BLEUE, AU CAIRE]
-
-Après le _Sala_, nous pouvons retourner au sanctuaire pendant que les
-fidèles remettent leurs pantoufles. Excepté le vendredi, il ne semble
-pas y avoir de services réguliers. Les hommes sont en ligne devant la
-_Kibla_ et se prosternent, tout en récitant certains versets du Coran.
-Les femmes ne viennent jamais à ces prières, ce qui explique sans doute
-l'idée fausse entretenue en Europe que les Mahométans ne reconnaissent
-pas d'âme aux femmes. Un Musulman, après avoir assisté à nos services
-religieux, dont souvent tout le public est féminin, pourrait alors tout
-aussi justement prétendre que chez nous les femmes seules ont une âme.
-Les relations sociales entre hommes et femmes obligent ces dernières à
-dire leurs prières à part, mais elles sont tenues d'observer également
-le jeûne du Ramadan, et il serait bien injuste qu'elles ne dussent pas,
-elles aussi, être un jour récompensées!... Si sévère est ce jeûne
-qu'elles ne peuvent s'y soustraire que lorsqu'elles nourrissent un
-enfant, et encore faut-il, dans ce cas, qu'elles fassent un jeûne
-équivalent dès que l'enfant est sevré. De temps à autre, une femme se
-glissera dans une mosquée après le départ des hommes, pour visiter le
-sanctuaire d'un Saint préféré, et tel Saint à qui l'on prête une
-puissance merveilleuse pour rendre les femmes fécondes est très honoré.
-
-La rue où se trouve cette mosquée est particulièrement intéressante, non
-qu'il y ait là des monuments remarquables, mais parce qu'elle n'a pas
-tant souffert que d'autres de l'influence européenne. Lorsque nous
-arrivons à la mosquée El Merdani, nous nous retrouvons dans un quartier
-qui nous est familier et nous apercevons de nouveau les beaux minarets
-de Muaiyad. Laissant à droite la porte _Bab Zuwêlêh_, après nous être
-assurés d'un rapide coup d'oeil que le vieux Saint en haillons et sa
-lance y sont toujours, nous voyons à notre gauche une petite mosquée
-sans prétention dont l'entrée est au faîte d'un escalier. Je dis
-_mosquée_, parce que c'est l'habitude de donner ce nom à tout édifice
-qui se rattache au culte musulman, mais je n'ai jamais pu découvrir à
-quoi servait le monument en question ici. A l'intérieur, nous traversons
-un petit cloître et quelques marches nous conduisent à une cour
-ravissante. Deux des côtés sont couverts de tuiles et au centre s'élève
-une jolie _Kibla_, niche à prière, le seul signe qui nous indique que
-nous sommes dans une enceinte religieuse. Des arbres et le derrière des
-maisons du Bazar des Tentes s'élèvent au fond, et des femmes voilées
-entrent, sortent, disparaissent derrière la niche.
-
-Pendant que je travaillais, le fidèle Mohammed Brown m'informa qu'un
-Saint était enterré dans cet endroit et que les femmes allaient dire
-leurs prières auprès de son sanctuaire, mais je ne pus rien apprendre de
-plus. J'aurais peut-être trouvé un charmant sujet derrière ces tuiles,
-mais je craignis qu'il fût indiscret de pousser mes recherches
-jusque-là. Aucun guide, aucun ouvrage sur l'architecture arabe ne parle
-de ce délicieux endroit.
-
-D'ici, il nous est aisé de rejoindre l'avenue Mohamet Ali, près du musée
-arabe, et de retourner au coeur du quartier européen.
-
- *
- * *
-
-
-
-
-_CHAPITRE VIII_
-
-AU HASARD DES RUES
-
-LE QUARTIER JUIF. || LE MURISTAN DE KALAUN. || LE DÉPEÇAGE D'UN CHAMEAU
-VIVANT. || DEUX PORTES MONUMENTALES DU XIe SIÈCLE. || GUIGNOL ÉGYPTIEN.
-|| AUTOUR D'UN CIMETIÈRE.
-
-
-Partant du Rond-Point, sur le _Muski_, vers l'endroit où cette rue est
-traversée par le Khalîg, un chemin, à gauche, nous mène au
-Derb-el-Jehûdûpeh, qui est la rue principale du quartier juif. Quoique
-non confinée dans le Ghetto, la même race habite pourtant encore cette
-partie du Caire. L'apparence des maisons et de leurs habitants ne
-diffère que peu de celle des quartiers arabes. On rencontre quelques
-hommes en vêtements européens, mais ils ne sont là sans doute que pour
-affaires et demeurent dans les quartiers plus modernes. Les femmes
-juives ont cessé de voiler leur visage, maintenant que le Musulman est
-accoutumé à voir les dames _Firangi_, et que cette infraction choque
-par conséquent moins ses sentiments; mais il y a peu d'années encore,
-toutes les femmes coptes et juives portaient le _yashmeh_, non point
-tant pour satisfaire à une obligation religieuse, que comme un moyen de
-protection contre l'indiscrétion des hommes. On trouve plus de traces du
-sang sémite dans le Cairote que dans le _fellah_; mais ce n'est que par
-d'infimes détails de l'habillement qu'on peut distinguer le juif du
-Musulman.
-
-L'arabe--langue commune à tous deux--étant assez rapproché de l'hébreu,
-est parlé avec le même accent; pourtant, quelque légère que soit la
-différence, l'Arabe sait toujours reconnaître le _Ychûdî_, même lorsque
-ce dernier a embrassé la religion musulmane.
-
-Le quartier juif s'étend derrière le bazar du Nahâssîn, où nous
-pénétrâmes en une autre occasion. Nous le laissons à notre droite et
-nous entrons dans une cour en ruines du Mûristan de Kalâûn. Par une
-circonstance bizarre, un dispensaire moderne y a été installé, et les
-malades, en attendant que le docteur indigène puisse leur prodiguer ses
-soins, se souviennent peut-être du temps où ce Mûristan était le grand
-hôpital du Caire. Saladin devança la grande oeuvre du sultan Kalâûn de
-plus d'un siècle. L'Hispano-Arabe, Ibn Yubeyr, qui visita le Caire au
-XIIe siècle, a fait de son voyage un récit détaillé, et dans
-l'excellente traduction de M. Guy Le Strange, nous lisons que Saladin
-«fut poussé à l'oeuvre méritoire, uniquement par l'espoir de la grâce de
-Dieu et d'une récompense dans le monde à venir.»
-
-[PLANCHE 17: LA TOMBE DE IBRAHIM-AGA]
-
-«Ce grand palais, spacieux et magnifique», pour citer une fois de plus
-l'Espagnol, ne survécut pas de beaucoup au bon Sultan, car tout ce que
-nous voyons du bâtiment présent, fut érigé par Kalâûn durant le siècle
-suivant. Certaines parties en sont en ruines, mais on retrouve encore
-les traces des salles distinctes, affectées aux maladies alors connues.
-Un large corridor conduit au portail imposant qui fait face au Bazar des
-Cuivres. A gauche de ce corridor, vous entrez dans le vestibule du
-tombeau du fondateur. Ce vestibule et la chambre du tombeau sont en ce
-moment entre les mains des ouvriers occupés à les restaurer. La
-simplicité du vestibule, avec sa haute arcade de bois vert, est aussi
-tentante à peindre que la sombre richesse du grand mausolée. Des groupes
-d'étudiants s'attardent dans le vestibule, accroupis sur les nattes,
-écoutant quelque _ulama_ qui explique des textes du Coran. Près du
-tombeau, quelques vêtements de Kalâûn sont suspendus. On leur attribue
-un miraculeux pouvoir de guérison, et bien des malades essaient la cure
-avant d'avoir recours au _hakim_ à demi _firangi_, qui est chargé du
-moderne dispensaire de la grande cour. La niche de prières est peut-être
-la plus belle du Caire; elle était en presque parfait état de
-conservation lorsque j'essayai de la peindre il y a quelques années.
-Espérons que les ouvriers cesseront bientôt de troubler la solennité de
-ce lieu.
-
-Le Mûristan de Kalâûn est le monument le plus important de la seconde
-moitié du XIIIe siècle; on tient naturellement à le conserver en parfait
-état, et l'intelligence dont Herz Bey a fait preuve dans tous les
-travaux à lui confiés nous fait espérer qu'on accomplira ici une oeuvre
-de préservation, plutôt qu'un travail de restauration.
-
-Passant sous le portail de marbre blanc et noir, nous suivons le
-Nahâssîn, jusqu'à ce que nous arrivions au Sebîl d'Abder-Rahmân, après
-avoir laissé à notre gauche les belles tombes-mosquées de Bâb-el-Nasr et
-Barkûh. Ici, nous avons de nouveau toute la perspective de cette rue
-enchanteresse, avant de descendre par les prés étroits qui conduisent au
-Gamâlîyeh. Un chameau chargé de _tumbâh_ (tabac fort qu'on fume dans
-les nargîlehs) peut si bien obstruer le chemin, que, si vous n'êtes pas
-capable de passer sous les paniers, vous n'avez plus qu'à vous blottir
-sous quelque porte et attendre que l'animal ait disparu. Deux ou trois
-grands _khâns_ de ces rues étroites m'ont l'air de réaliser de mauvaises
-affaires, car la cigarette remplace le nargîleh, et le _tumbâkiyeh_
-semble tombé en désuétude, le métier étant poussé vers d'autres voies.
-
-La rue principale dans laquelle nous nous trouvons à présent est aussi
-animée et vivante que le Nahâssîn, mais de plus pauvre aspect. Ses
-magasins semblent moins prospères, les robes soyeuses des marchands
-riches y font place aux _gabahrehs_ de coton bleu, et la distinction
-bourgeoise de la rue que nous venons de quitter devient ici un désordre
-presque sauvage, mais artistique. A un angle de la route, l'entrée d'un
-spacieux _khân_ offre la place rêvée pour faire une esquisse, tandis que
-deux bancs de pierre, de chaque côté de l'entrée, semblent avoir été
-disposés là tout exprès pour supporter le bagage d'un artiste, et cela
-explique peut-être les nombreux croquis de ce Gamâlieh pris de ce même
-endroit. On est un peu au-dessus de la foule, et l'angle de la muraille
-vous protège contre le flot de curieux toujours montant. Enfin pendant
-que l'on peint cette rue avec, au centre, la mosquée de Bîbars, on peut,
-de ce coin, faire d'intéressantes silhouettes de passants.
-
-Je fus témoin d'un curieux fait lors de ma dernière visite à cet
-endroit. Un homme conduisant un chameau, appelait chaque boutiquier sur
-son passage. L'animal n'étant point chargé, je ne pouvais comprendre le
-manège de l'homme. De temps à autre, quelque marchand semblait
-s'intéresser à la bête, tâtait sa bosse ou son cou; alors seulement je
-compris que le chameau était à vendre, mais quand il passa auprès de
-moi, je découvris de plus que la bête était vendue au morceau et que
-chaque morceau était marqué à la craie. Quelle était la différence de
-prix entre une livre de cuisse et une livre de bosse?... Je ne le sus
-point, mais écoeuré par cette sorte de dépeçage d'un être encore vivant,
-je résolus de devenir végétarien,..... résolution que j'observe
-strictement en dehors de mes repas.
-
-Comme nous suivons le Gamâlîyeh, les signes de décadence deviennent de
-plus en plus visibles. De belles vieilles maisons sont habitées par des
-mendiants, les _meshrebiya_ tombent en lambeaux et sont même souvent
-remplacées par des rideaux en toile de sac, là où un boutiquier a des
-marchandises valant encore la peine d'être protégées contre le soleil.
-Les maisons des petites rues sont de simples ruines, et l'on a peine à
-comprendre la prospérité croissante de l'Égypte, lorsqu'on assiste à
-cette décadence des bâtiments et des êtres dans une si grande partie du
-Caire.
-
-[PLANCHE 18: EL-GAMALYEH, AU CAIRE]
-
-Le Gamâlîyeh se termine à Bâb-el-Nasr, ou Porte de la Victoire, qui,
-ainsi que Bâb-el-Futûh, ou Porte de la Capture, fut érigée durant la
-seconde moitié du XIe siècle, par le fameux vizir Bedr-el-Yamali. La
-mosquée de Hâhim, d'un siècle plus récente, remplit presque l'espace
-compris entre ces deux portes. Napoléon, se rendant compte de l'avantage
-de cette position, y fit camper une partie de ses troupes, en 1799.
-
-Ces deux portes, ainsi que le Bab-Zuwêleh, ont intrigué nombre
-d'archéologues. Leur style n'est point sarrasin: M. Van Berchem, qui
-étudia tout spécialement la vieille enceinte de la ville, attribue ces
-édifices aux Templiers; mais la première croisade n'ayant eu lieu que
-dix ans après l'érection de ces portes, l'influence des Croisés semble
-douteuse. Van Berchem découvrit des marques conventionnelles d'artistes
-grecs, qui expliquent quelque peu l'apparence byzantine des portes, et
-le vizir Bedr étant Arménien, il est fort probable qu'il chercha des
-architectes parmi ses compatriotes. Ces portes nous intéressent
-davantage au point de vue pictural, mais il est difficile de rendre
-d'une façon satisfaisante leur beauté majestueuse.
-
-La mosquée en ruine d'El Hâhim, qui occupe tout l'angle du rempart,
-entre les deux portes, est moins remarquable que celle d'Ibn Tulûn, à
-laquelle elle ressemble d'ailleurs; mais elle offre un sujet de tableau
-plus pittoresque grâce à une grande cour qui, avec ses tentes de
-Bédouins et ses chameaux, complète la note orientale. Le nom d'El Hâhim
-augmente l'intérêt du lieu. Je suis tenté de reproduire ici ce que
-Stanley Lane Poole dit au sujet de l'extraordinaire Calife dans son
-_Histoire du Caire_, mais ce charmant livre étant à la portée de tous,
-le mieux est de le recommander chaudement à mes lecteurs.
-
-Dans un espace vide, voisin du Bâb-el-Nasr et d'un grand cimetière
-mahométan, on peut souvent contempler les ébats de _Karakush_, lequel
-correspond à notre Guignol. Sa troupe se compose généralement d'un
-homme, d'un petit garçon, d'un chien et d'un singe. L'usage généreux
-d'un gourdin maintient la foule à la limite jugée nécessaire aux
-évolutions des artistes. Les plaisanteries, qui datent probablement du
-temps où l'Islamisme envahit l'Égypte, ne perdent rien de leur saveur à
-être constamment répétées, et il est réjouissant d'entendre les francs
-éclats de rire qui les accueillent. Ces farces sont certainement plus
-grossières que ne le supporterait un public anglais, mais il faut les
-juger d'un autre point de vue. Les sous-entendus, les demi-mots sont
-considérés ici comme un jeu innocent, et quelque court-vêtues que soient
-les plaisanteries de _Karakush_, elles le sont moins encore que ce qu'il
-est possible de voir et d'entendre dans les quartiers modernes du Caire.
-_Karakush_, dont le nom seul fait sourire les Cairotes, ne fut pourtant
-pas un personnage comique en son temps. On le cite comme un des fidèles
-émirs de Saladin, et son seul acte, peu humoristique du reste, fut de
-repousser les Croisés, dont la visite lui sembla une impertinence.
-
-Notre Guignol ne manquerait certes point ici de modèles pour ses
-_Esquisses préhistoriques_. Les jours de fêtes religieuses, de larges
-tentes sont installées contre les murailles, et tous ceux qui viennent
-applaudir _Karakush_, peuvent également être témoins d'un _Ziter_. Une
-douzaine de derviches, rangés en ligne, attendent le signal d'un chef.
-Ce signal donné, ils commencent à se balancer en avant et en arrière, en
-répétant le nom d'Allah. Peu à peu le mouvement s'accélère, se
-précipite, devient furieux; ils semblent perdre conscience de tout,
-jusqu'à ce que, la limite de l'endurance humaine étant atteinte, ils
-tombent, rompus, brisés, comme en extase.
-
-Le grand cimetière qui, d'un côté, limite cette place, et empiète même
-dessus par-ci par-là, ne trouble en rien la gaîté de l'assemblée.
-Éparpillées, libres de toute muraille, les tombes servent de sièges, à
-moins que des gamins ne s'exercent sur elles au saute-mouton. Parmi ces
-tombes, nous retrouvons celle de Burkhardt, le grand voyageur
-orientaliste, qui mourut en 1817. Les Arabes le connaissent sous le nom
-de Cheik Ibrahim.
-
-En suivant le mur de la cité sur 200 ou 300 mètres, vers l'est, où il
-tourne brusquement vers le sud, nous laissons le cimetière derrière
-nous, et, contournant des monceaux de détritus, nous dépassons à notre
-gauche le dôme du tombeau du Cheik Galal et découvrons les tombes des
-Califes. Cette cité des morts offre un tableau impressionnant, que ce
-soit en plein midi, dans la gloire dorée du soleil, ou vers le soir,
-quand les lueurs rosées du couchant se jouent sur les dômes et les
-minarets, et que les maisons en ruines, à leur pied, se fondent dans
-l'ombre violacée que projettent les hautes collines. Du sommet d'une de
-ces collines, on a une merveilleuse vue des tombes. Autrefois chaque
-tombe-mosquée entretenait plusieurs gardiens qui demeuraient dans le
-voisinage.
-
-On retrouve également dans cette cité morte des ruines de Khâns, qui
-rappellent maints métiers. Ses fontaines et ses bains prouvent également
-qu'on avait à y subvenir aux besoins d'une population considérable. Ces
-tombes furent bâties pendant le XIIIe siècle et les deux suivants, ainsi
-que les mausolées des Mamelouks bohrites et circassiens qui régnaient
-alors sur l'Égypte. Les premiers Califes furent ensevelis dans ce qui
-est aujourd'hui le centre du Caire, et qui, de leurs jours, se trouvait
-en dehors de la capitale, celle-ci étant alors plus au sud. Le Khan
-Khalîl se trouve aujourd'hui dans l'ancien lieu de repos, et l'on assure
-que, lorsqu'il fut érigé, les ossements des Califes furent emportés et
-ajoutés aux monceaux de détritus!
-
-L'une des premières tombes dont nous approchons--_El Seb'a Benat_,--les
-sept soeurs--est une preuve que d'autres que les Mamelouks reposent là.
-Mais je ne pus jamais établir l'identité de ces sept dames. Continuons
-par une des tombes situées à l'est du groupe, celle du sultan Kâit Bey.
-La tombe du sultan Barbûk, à notre gauche, a deux jolis dômes et une
-paire de beaux minarets. Les ornements qui couvrent les dômes méritent
-un examen tout particulier. Le plan général des tombes diffère peu et,
-en les examinant de plus près, on est surpris de la richesse et de la
-variété des détails. Le mausolée de Kâit Bey est certainement le plus
-beau, avec son minaret élancé et son dôme dont la richesse surpasse
-celle de tous les autres. Il a tout l'aspect d'une mosquée
-congréganiste; au-dessus de la fontaine, à gauche de la grande entrée,
-qui est ornée de portes décorées de magnifiques bronzes, se trouve la
-salle d'enseignement que supportent de gracieuses arcades, la cour
-centrale, ouverte, le _Hirâu_, ou sanctuaire, avec ses tapis de prière
-et sa chaire tournée vers la Mecque, enfin le dôme contenant le sépulcre
-du Sultan.
-
-Mais nous voici au Sharia-esh-Sharawâni, qui fait suite au Muski et
-conduit au quartier européen. Un tramway partant d'El Atâba-Khadrâ, près
-du Bureau Central des Postes et Télégraphes, se dirige vers le quartier
-connu comme le Vieux Caire ou Masr-el-Atika; il suit le boulevard
-Abd-ul-Aziz et tourne vers le Nil; et, de l'endroit où le pont
-Kasr-en-Nil coupe la rivière, nous suivons les rails jusqu'au point
-terminus, 200 ou 300 mètres plus haut. Une végétation luxuriante dérobe
-tant bien que mal à la vue les laides villas modernes dont est parsemé
-le vieux Caire, mais, à tout prendre, cette partie de la ville, vue du
-tramway, est bien moins intéressante que d'autres quartiers auxquels
-conviendrait mieux le nom de Vieux Caire.
-
-Nous longeons le bazar à gauche de la grand'route, traversons les voies
-du chemin de fer et, en haut d'un pré étroit, une porte que nous
-franchissons nous conduit à la muraille d'enceinte de la forteresse de
-Babylone. Les ruines de divers bâtiments cachent trop ce qui reste de
-l'antique château, pour nous permettre de juger de son importance. Les
-habitants de ce quartier semblent fuir les étrangers; peut-être est-ce
-la peur atavique d'une invasion ennemie? Après s'être pourtant assurés
-de loin que nous ne sommes rien de plus redoutables que de simples
-_Sawarhine_, et alléchés par la perspective d'un _bakschish_, quelques
-êtres se montrent et nous suivent jusqu'à l'église de Saint-Georges ou
-Mâri Girgis.
-
-Il y a tant de similitude entre la vie que mènent ces gens et celle de
-la _mellah_ maure (le Ghetto arabe), que je n'aurais point été surpris
-de remarquer quelques types juifs parmi nos suiveurs, au lieu de
-l'absence complète de traits sémites à observer chez les Arabes.
-
-Ces Coptes, dans le quartier desquels nous pénétrons, sont les plus purs
-Égyptiens. Leur nom seul, dérivé du grec _Aiguptios_ et devenu en arabe
-_Kupt_, suffit à le prouver. De tous les habitants de la vallée du Nil,
-ceux-là attirent le plus notre sympathie, et il est agréable de songer
-qu'après des siècles d'oppression ils peuvent enfin jouir d'une pleine
-liberté sous le protectorat britannique.
-
- *
- * *
-
-
-
-
-_CHAPITRE IX_
-
-DANS LE QUARTIER COPTE
-
-UN PEU D'HISTOIRE. || L'ÉGLISE CHRÉTIENNE SAINT-GEORGES. || UN COUVENT
-COPTE. || LA LÉGENDE DE LA TOURTERELLE. || LA PREMIÈRE MOSQUÉE D'ÉGYPTE.
-|| LA COLONNE MERVEILLEUSE.
-
-
-Avant de pénétrer dans l'église copte de Saint-Georges, il serait
-intéressant de se reporter au temps où les Coptes, reniant le culte
-d'Osiris, furent reçus au sein de l'Église chrétienne. En l'an 62,
-Armianus fut nommé évêque d'Alexandrie, et pendant le patriarcat de
-Démétrius, un siècle plus tard, de nombreuses congrégations, associées
-aux noms de Clément, Origen, Pantænus, se formèrent dans diverses
-parties du Delta. Le IIIe siècle donna naissance au système monastique,
-et les ruines des premiers monastères, disséminées depuis le Delta
-jusqu'aux confins de la Nubie, démontrent quels rapides progrès fit la
-religion nouvelle. En plus de ces couvents, chaque temple est un
-monument du zèle religieux des nouveaux chrétiens. Éloignés de Rome,
-ceux-ci eurent sans nul doute moins de persécutions à souffrir que leurs
-frères soumis au joug de l'Empire; mais à cette époque, des luttes
-intérieures firent plus pour arrêter les progrès de la religion, que les
-persécutions d'aucun autocrate romain. Les enseignements d'Arius,
-d'Alexandrie, influencèrent la majorité, malgré les exhortations de
-l'évêque Alexandre et l'éloquence de son diacre Athanasius. Au concile
-de Nice, en 325, auquel ce dernier assista, Arius fut condamné et les
-chrétiens d'Égypte divisés en deux camps hostiles. Nous ignorons à quel
-point cette controverse intéressa Constantin, mais son fils Constantius,
-qui lui succéda, se déclara pour les Ariens. Athanasius fut exilé, et
-ses disciples persécutés par les Ariens, jusqu'en l'an 379; l'Édit de
-Théodosius ayant alors déclaré la religion orthodoxe, religion d'État,
-ce fut au tour des Ariens de souffrir la persécution. Une Église
-nationale s'érigea à côté de l'Église d'État, et en 451, après le
-concile de Chalcedon, elles se séparèrent définitivement l'une de
-l'autre. Les nationalistes, dont le parti était le plus fort, étaient
-connus sous le nom de Jacobites ou Coptes, les orthodoxes s'appelaient
-en Égypte les Mélékites. Au moment de l'invasion de l'Égypte par Anir,
-le grand général du Calife Omar, les Coptes étaient prêts à suivre celui
-qui les libérerait de la tyrannie de leurs gouverneurs byzantins. Nous
-aurons plus à dire par la suite au sujet d'Anir.
-
-[PLANCHE 19: UNE ÉGLISE COPTE PRÈS D'ABYDOS]
-
-L'extérieur de l'église Saint-Georges ne fait en rien prévoir l'extrême
-richesse de sa décoration intérieure, et cette remarque s'applique
-également aux six autres églises cachées dans la forteresse. Le but de
-cette simplicité extérieure était probablement d'échapper à la cupidité
-que le luxe eût sans nul doute éveillée chez les ennemis; mais les
-mosquées de cette époque étant également d'apparence fort simple, ce
-détail n'offre que peu d'intérêt. Sauf la crypte qui date d'avant la
-conquête musulmane, toute l'église fut bâtie presque à la même époque
-que la grande mosquée d'Ibn-Tulûn, et rien ne peut être imaginé de plus
-modeste que l'extérieur de cette dernière. Nous pénétrons dans un petit
-vestibule et de là dans une belle petite basilique à deux rangs
-d'arcades séparant les ailes de la nef; celle-ci nous paraît courte,
-parce qu'une belle barrière de bois ouvragé divise l'église en deux, à
-quelque distance du sanctuaire. La lumière tamisée qui tombe des
-étroites fenêtres en triptyques, illumine les saints rangés au sommet de
-la barrière, se joue sur les icônes en leur faisant un halo doré, et
-caresse les boiseries sculptées. Pendant le service, les femmes occupent
-un côté de la boiserie, l'autre étant réservé aux hommes.
-
-Sortant de la nef et traversant ce qui correspond au choeur, nous nous
-trouvons devant trois autels, chacun d'eux renfermé dans un espace
-circulaire et surmonté d'un dôme. Des boiseries encore, cachent ces
-autels; celui du milieu, surélevé, est dissimulé derrière un paravent
-ouvragé, d'une richesse extrême, formé de minuscules croix d'ivoire et
-d'ébène entremêlées et exquisement fouillées. Durant la messe, ces
-boiseries s'ouvrent, les rideaux sont relevés, et l'on voit une grande
-image du Christ au-dessus de l'autel. Les guirlandes d'oeufs d'autruches
-teints de couleurs voyantes, qui pendent de la voûte, forment une
-décoration bizarre. On rencontre ce genre d'ornementation dans quelques
-mosquées, dans la chapelle de Sainte-Hélène et dans le Saint-Sépulcre, à
-Jérusalem.
-
-Quelques marches descendent du choeur à la crypte, où l'on nous montre
-un banc sur lequel la Sainte Famille prit quelques instants de repos,
-lors de son voyage en Égypte. Il est difficile d'obtenir l'autorisation
-de peindre dans les églises coptes, et ce n'est que pendant mon séjour à
-Abydos que je pus tenter quelques esquisses.
-
-Une petite colonie chrétienne habite un vieux fort dynastique, à l'est
-du temple de Seti; on nomme cet endroit le Couvent copte. En comparaison
-de l'église où nous nous trouvons en ce moment, ce couvent me semble une
-vieille chapelle de campagne. Je le trouve pourtant digne d'une visite
-prolongée, même par cette chaleur étouffante. L'intérieur de la vieille
-forteresse me rappelle quelque peu l'intérieur de la forteresse de
-Babylone. Quelques oiseaux domestiques picorant des graines, quelques
-hangars destinés à abriter le bétail, lui donnent un air champêtre; le
-même calme, les mêmes maisons presque entièrement dépourvues de
-fenêtres, se retrouvent ici et là. Le bon vieux prêtre qui me fit
-visiter l'édifice, semblait si bien en faire partie, que j'avais peine à
-me rendre compte que je parlais à un contemporain. Ses vêtements et son
-entourage sentaient tellement le moyen âge, qu'il me semblait m'être
-endormi, puis réveillé six cents ans plus tôt. Le fort, dont cette
-église et le groupe de maisons occupent le centre, date des premiers
-temps de l'Empire. Il fut donc érigé environ trois mille ans avant le
-monastère. Le vieux prêtre m'intéressa tout autant que son habitacle; le
-petit monde où il vit semble lui suffire. De temps en temps, une visite
-à Balliana, situé à 10 kilomètres, sur une rive du Nil, ne lui fait
-qu'apprécier davantage la paix de sa retraite.
-
-Il est intéressant de visiter les églises de Babylone. Le nom donné par
-les Grecs à la forteresse romaine est une énigme pour les archéologues;
-il se pourrait que ce fût un souvenir du nom de la partie est de la
-Memphis d'autrefois; mais ceci me paraît incertain. Ses tours massives
-et les bastions que l'on voit, semblent être les seuls vestiges de
-l'ancienne cité de Misr. Le vieux Caire, ou Masr-el-Abko, date de plus
-près que le XIIIe siècle, car jusqu'alors son emplacement et celui du
-Caire moderne demeurèrent sous l'eau. La plus grande partie de l'Égypte
-fut facilement conquise par Anir, qui, nous dit-on, l'envahit avec une
-armée de 4 000 hommes seulement. Les Coptes, ne se doutant pas de
-l'intention des Musulmans de s'établir définitivement, furent trop
-heureux d'avoir leur concours pour se libérer de la tyrannie
-byzantine. La prise de cette forteresse fut pourtant une autre affaire,
-car ici l'Empire était tout-puissant. Anir dut attendre des renforts et
-ce ne fut qu'après sept mois de siège qu'il s'en rendit maître. Cet
-événement eut lieu en avril 641, et depuis lors l'Égypte fait partie du
-monde mahométan.
-
-[PLANCHE 20: UNE TOMBE DE CHEIK, AU CAIRE]
-
-Mais les Coptes comprirent bientôt qu'ils n'avaient fait que changer de
-maîtres: le joug des Musulmans était dur, et, séparés de l'Église mère,
-les Coptes ne surent plus où chercher un appui lorsque des souverains
-moins tolérants succédèrent à Anir. Bien des croyants plus faibles
-sauvegardèrent leur vie et leurs biens en embrassant la religion des
-conquérants, tandis que d'autres périrent en défendant la foi de leurs
-pères. Ce qui reste de ce peuple compose à peu près un dixième de la
-population de l'Égypte, mais quand nous songeons à ce que les Sarrasins
-eurent à souffrir de la part des Croisés, nous ne pouvons qu'être
-étonnés de trouver encore des survivants à la vengeance de l'Islam.
-Beaucoup d'entre eux, grâce à leurs indiscutables aptitudes, occupent de
-hautes positions dans le Gouvernement.
-
-En quittant le _Kasr-el-Shêma_, ainsi que les Arabes nomment cette
-forteresse, nous contournons une partie de l'enceinte et traversons des
-monceaux de ruines qui nous séparent de la mosquée d'Anir. Ces ruines
-sont tout ce qui reste de Fostât, la première ville que bâtirent les
-envahisseurs musulmans sur la terre d'Égypte. On retrouve encore moins
-de traces de l'antique Misr qui entourait Babylone et était située au
-bord du Nil, avant que les eaux de ce fleuve ne se fussent retirées dans
-leur lit actuel.
-
-Je ne prétends ni raconter l'Égypte du moyen âge, ni rivaliser avec
-l'oeuvre de Stanley Lane Poole; mais ce voyage éveillant une curiosité
-plus archéologique encore qu'esthétique, quelques mots sur le
-développement progressif du Caire ne me semblent pas déplacés.
-
-Lorsqu'Anir assiégeait la forteresse que nous venons de quitter, il
-planta sa tente à l'endroit même où s'élève aujourd'hui sa mosquée. Une
-gracieuse légende raconte comment ce lieu lui devint cher. Après la
-prise de Babylone, Anir se préparait à partir pour Alexandrie, dont le
-peuple, fidèle à l'empereur Héraclius, se défendait encore. Des soldats
-furent envoyés pour plier et emporter la tente. Une tourterelle y avait
-fait son nid et couvait. Les soldats rapportant cet incident à leur
-général, Anir ordonna d'abandonner la tente afin de ne point troubler
-l'oiseau, et, après la prise d'Alexandrie, la tente, surmontée du nid de
-tourterelle, fut retrouvée intacte. Depuis, cet endroit demeura sacré,
-et la première mosquée d'Égypte fut érigée en mémoire de ce simple
-incident. _El Fostât_ ou _la ville de la Tente_, fut le noyau de la cité
-qui grandit au nord de cette mosquée. Les terrains vagues, parsemés de
-ruines, qui séparent El Fostât du Caire, furent jadis un faubourg de la
-ville d'El-Askâr ou _les cantonnements_, qui s'éleva en 750, au moment
-où les Califes Abbasides succédèrent aux Califes Omayad. Le Gouverneur y
-bâtit son palais, et ce faubourg devint bientôt pour El Fostât ce que le
-West-End de Londres est pour la métropole. Plus au nord s'étendaient les
-bâtiments affectés aux diverses nationalités qui formaient la suite de
-l'Émir. Ce fut lorsqu'Ibn-Tulûn vint comme premier représentant du
-Calife de Turquie, gouverneur d'Égypte en 868, que l'emplacement de ces
-bâtiments fut choisi pour son palais. El-Askâr s'étendait jusqu'à la
-colline de Yeshkur, derrière laquelle s'élèvent les murailles de la
-capitale actuelle, comprenant la mosquée de Tulûn dont nous avons parlé
-plus haut. Fostât et El-Askâr perdirent de leur importance, à mesure
-que s'élevait le nouveau faubourg royal, et rien n'en reste aujourd'hui,
-si ce n'est cette mosquée en ruines. El Katai, ou _les baraquements_,
-eut un meilleur sort; elle devint une cité prospère dont les historiens
-arabes ne se lassent point de vanter la splendeur; son emplacement est
-couvert de maisons plus récentes et seule la mosquée déserte qui porte
-son nom survit au glorieux faubourg que bâtit Ibn-Tulûn et que son fils
-Khumârenyeh embellit. Les descriptions de ce palais, la _Maison Dorée_,
-le _Pavillon d'Été_, ou _le Dôme de l'air_, et les jardins et les
-fontaines inspirèrent sans doute les auteurs des _Mille et une nuits_
-plus que les richesses d'Haroun-al-Raschid, moins luxueuses que celles
-de ses successeurs.
-
-La mosquée que fit élever Anir, et qui fut la première construite en
-Égypte, n'est pas arrivée intacte jusqu'à nous. _La Couronne des
-Mosquées_, ainsi que les guerriers arabes appelèrent leur première
-mosquée élevée en terre conquise, était de structure plutôt modeste,
-différente de ce qu'elle devint plus tard sous l'influence artistique
-des Coptes et des gouverneurs turcs. Elle fut rebâtie dans de plus
-grandes proportions deux siècles plus tard, et restaurée en 1798 par
-Murad Bey. La plus grande partie de ce que nous voyons, date par
-conséquent du IXe siècle; elle peut donc toujours s'enorgueillir d'être
-la première mosquée du Caire. Les colonnes de marbre soutenant l'immense
-arcade provenaient d'églises chrétiennes pillées, et le fait qu'elles ne
-correspondaient point les unes aux autres sembla inquiéter fort peu les
-architectes: on raccourcit l'une, on allongea l'autre, de manière à les
-rendre égales. On aurait pu tout de même, à mon humble avis, s'arranger
-de façon à ne pas mettre les chapiteaux à l'envers!
-
-Les guides vous montreront la colonne faisant face à la chaire, avec le
-_Kurbûg_ du Prophète dessiné par les veines mêmes du marbre, et vous
-diront comment cette colonne vola à travers l'espace, de la Kaaba à la
-Mecque, jusqu'à Anir, afin de l'aider à orner sa mosquée. Leur
-chronologie laisse quelque peu à désirer, mais leurs contes sont
-amusants. Une prophétie dit que l'Islam tombera en ruines en même temps
-que cette mosquée, mais à en juger par le peu d'entretien dont elle est
-l'objet, il me semble que les fidèles ne doivent guère ajouter foi à la
-prédiction. Une promenade à pied ou à dos d'âne, d'ici aux tombes des
-Mamelouks, est charmante. Les lueurs du couchant allument les dômes de
-la citadelle-mosquée, qui de loin a un aspect imposant, puis ce sont les
-collines de Mokattam, avec, plus loin, la petite mosquée de Giyûshi. Une
-grande ombre pâle couvre l'arrière-plan et cache de ses effets de
-clair-obscur les détails inférieurs du tableau. Les derniers rayons du
-soleil dorent ces collines, puis les vêtent d'une teinte orangée qui se
-fond bientôt dans l'ombre rosée du couchant.
-
-Les tombes des Mamelouks sont moins intéressantes que celles des
-soi-disant Califes, mais la promenade, au coucher du soleil, laisse une
-impression durable. Nous rentrons en ville par la Bâb-el-Karâfeh, et le
-tramway nous conduit jusqu'à Esbekîyeh.
-
- *
- * *
-
-
-
-
-_CHAPITRE X_
-
-LES PYRAMIDES
-
-LA «DÉCOUVERTE» DES GÉANTS DE PIERRE. || QUELQUES CURIEUSES ÉVALUATIONS
-MATÉRIELLES. || LE SPHINX. || LES «GATE-PLAISIR.» || DES PYRAMIDES DE
-GISEH AU SAKKARA. || LA TOMBE DE TYI. || RETOUR DANS LE SOIR COLORÉ.
-
-
-Le grand événement d'un séjour au Caire est la première excursion aux
-Pyramides. Personne n'ignore leur aspect, leurs dimensions et leur
-histoire, car aucune oeuvre de l'activité humaine ne fut plus souvent
-décrite; mais personne, avant de s'être trouvé sur le plateau où s'élève
-l'imposante tombe de Chéops, ne comprend l'espèce de terreur qu'elles
-inspirent. Ce sentiment augmente graduellement à mesure qu'on parcourt
-les 5 kilomètres de la route de Gîzeh, d'où on les découvre devant soi.
-D'abord, elles semblent petites, comparées aux objets du premier plan,
-puis, après 2 ou 3 kilomètres, on éprouve encore une sorte de
-désappointement en les regardant. Leurs dimensions augmentent à mesure
-qu'on approche, mais pas au point qu'on pourrait supposer. On ne
-commence à bien les juger qu'en arrivant à la limite des terrains
-cultivés, et alors c'est l'impression complète, dans toute sa force,
-surtout lorsque, parvenant au bord du désert, on se trouve aux pieds de
-la Grande Pyramide. Ayant gravi le plateau qui lui sert de piédestal, on
-est positivement écrasé par cette masse gigantesque, assise sur le roc
-et environnée d'une immense plaine de sable. Que ne donnerait-on pour
-pouvoir jouir en paix de ce merveilleux spectacle? Mais les Arabes qui
-demeurent là depuis si longtemps qu'ils en ont perdu leurs instincts
-nomades, prétendent vous faire les honneurs intéressés de ce qu'ils
-considèrent comme leur propriété. On en a lu et appris bien plus qu'ils
-ne peuvent vous en dire en leur anglais fantaisiste, et leurs
-explications qui viennent troubler vos pensées sont absolument
-exaspérantes. Inutile de chercher à les repousser, la grande habitude
-qu'ils ont d'être traités ainsi les a rendus insensibles: partout où
-vous irez, ils vous suivront. Des mesures sont prises, sans grand
-succès, contre ces importuns.
-
-Pour jouir vraiment de la contemplation des Pyramides, il ne faut pas
-les visiter en pleine saison. Les caravanes de touristes se disputant
-avec leurs conducteurs, se préparant bruyamment à déjeuner ou à se faire
-photographier, sont fort réjouissantes vues d'une terrasse d'hôtel, mais
-ici, elles gâtent tout à fait le caractère du lieu. Avant ou après la
-saison, on échappe aux touristes, mais jamais aux Bédouins quêteurs de
-_bakschish_. S'il faut en croire les on-dit, la police aurait une part
-de leurs aubaines, ce qui explique la mollesse avec laquelle elle défend
-l'étranger contre les attaques de ces mendiants. Le seul moyen efficace
-qu'on ait proposé serait d'acheter le village et de transporter la
-population ailleurs. Mais le service des Antiquités, à qui incomberait
-cette tâche, subvient déjà péniblement à ses frais courants: il ne
-saurait donc être question de réaliser cette réforme.
-
-Une promenade autour de la tombe de Chéops vous donne l'idée de sa
-dimension. Une distance de 260 mètres sépare entre eux les angles et si
-vous faites le tour de la Pyramide, vous aurez fait plus des trois
-quarts d'un kilomètre. Cette base couvre 520 ares, c'est-à-dire une
-superficie plus grande que celle du square de Lincoln's Inn Fields.
-
-Les grands blocs superposés en gradins qui, de la route, nous
-paraissaient de simples briques, mesurent quarante pieds cubes, et,
-selon le calcul du Professeur Flinders Petrie, deux millions trois cent
-mille de ces blocs furent employés à la construction de la Pyramide.
-L'imagination ne saurait vous reporter à soixante siècles en arrière. La
-pierre changeant fort peu dans le désert, sa couleur ne vous aide point.
-Il est vrai que ce que nous voyons n'a été exposé aux intempéries que
-durant cinq siècles, toute la couche de granit extérieure ayant été
-utilisée au Caire, lors de la construction de la mosquée d'Hasan. On
-s'étonne qu'on n'ait pas tiré parti plus tôt d'une carrière si commode,
-pourvue de pierres toutes taillées.
-
-La dépense d'activité humaine que nécessitèrent ces constructions est
-inouïe. Le Professeur Flinders Petrie nous explique que les ouvriers n'y
-travaillaient que durant la crue du Nil, alors que la terre ne réclamait
-point leurs soins; mais, le moment de la crue étant justement le plus
-pénible pour l'agriculteur en Égypte, ceci me paraît inexact. De plus,
-il ne faut pas s'imaginer que l'indigène ne souffre pas de la chaleur.
-Le _fellah_ a peu changé depuis soixante siècles, et quoique très brave
-travailleur, il mollit sensiblement pendant les périodes de chaleur.
-Hérodote raconte que la construction de cette Pyramide nécessita le
-travail de cent mille hommes pendant vingt années consécutives, et
-Flinders Petrie estime que cette évaluation est exacte. Nourrir et
-discipliner cette armée de travailleurs dut exiger un merveilleux talent
-d'organisation. L'extraction de ces pierres à 10 kilomètres plus loin,
-aux collines de Mokattam, et la façon dont elles furent taillées et
-ajustées, font preuve d'une civilisation raffinée.
-
-Je me suis laissé dire qu'un entrepreneur séjournant à Mena House, s'est
-amusé à faire un devis de ce que coûterait aujourd'hui la Grande
-Pyramide, élevée avec l'aide de nos machines, et il arriva au chiffre de
-six millions. Il serait curieux de savoir combien cette construction a
-coûté en son temps.
-
-Nous n'avons parlé jusqu'ici que d'une seule pyramide; celle de Képhren
-est aussi importante, et il en existe encore une grande et six plus
-petites. Ce groupe de pyramides constitue la plus ancienne et la plus
-belle des _sept merveilles du monde_, la seule du reste qu'il nous soit
-encore permis d'admirer.
-
-A quelque distance de là nous nous trouvons face à face avec le Sphinx,
-dont la tête gigantesque se détache rudement sur le bleu magnifique du
-ciel.
-
-Le nez et la lèvre supérieure manquent, ainsi que la barbe. Le contour
-général des épaules est visible, mais on a peine à discerner d'autres
-détails dans le bloc de rocher où ce buste colossal fut taillé.
-Pourtant, en reculant sur l'étroite plate-forme qui contourne cette
-masse, on distingue vaguement le dessin d'un avant-bras et de quelques
-doigts. Le dessin des yeux et des lèvres est encore assez net pour qu'on
-puisse y voir cet air d'impassibilité que les grands artistes égyptiens
-ont donné à leurs dieux et à leurs Pharaons. Quel est le Pharaon que
-représente ou qui fit construire le Sphinx? C'est un point sur lequel
-les égyptologues ne sont pas d'accord. Il est certain en tout cas que le
-sculpteur qui tailla ce buste chercha moins à lui donner une
-ressemblance qu'à en faire en quelque sorte le symbole de la royauté
-absolue.
-
-[PLANCHE 21: LE SPHINX ET LES PYRAMIDES DE GIZEH]
-
-Une excursion des Pyramides de Gîseh au Sakkâra est délicieuse. Longeant
-le désert pendant une heure ou deux, nous dépassons les Pyramides de
-Zâniyer, et, continuant notre course pendant le même espace de temps,
-nous rencontrons encore tout un groupe de pyramides: mais, tout pleins
-de celles de Chéops et de Képhren, nous jetons un coup d'oeil à peine
-indulgent sur ces monuments trop ruinés. Le paysage, à droite, est en
-contraste frappant avec celui de gauche: d'un côté, la réverbération
-crue du grand désert; de l'autre, une végétation fraîche et reposante.
-La large bande de couleur est coupée çà et là par des villages et par le
-ruban gris des routes. Les collines du désert arabe, beaucoup plus
-imposantes que celles qui nous cachent le grand Sahara, constituent un
-fond très pittoresque. L'Égypte est en vérité «le Don de la Rivière».
-
-Une race à part peuple cette contrée. Le Bedari est très différent du
-_fellah_. Les Bédouins établis autour des Pyramides depuis des siècles
-sont méprisés par leurs frères nomades; ils ont d'ailleurs perdu les
-qualités et les traits génériques qui rendent ces derniers si
-intéressants.
-
-Nous arrivons bientôt en vue du village de Mit Rahîneh, qui s'élève sur
-le site de Memphis.
-
-Des ornières dans le sable nous obligent à choisir avec précaution notre
-chemin, et les sombres ouvertures des tombes creusées dans les falaises
-basses, nous montrent que nous sommes dans un vaste cimetière. Des
-débris de tombes violées jonchent le sol, mais la brillante lumière et
-le scintillement du terrain sablonneux et sec font diversion au
-sentiment d'horreur que nous ne manquerions pas d'éprouver à la vue d'un
-cimetière européen ainsi profané. La _Pyramide à marches_, entourée
-d'autres pyramides plus petites, domine la scène.
-
-Après le déjeuner, on nous conduit au Sérapenen. Je n'ai point
-l'intention de m'étendre sur l'intérêt archéologique que présentent les
-monuments célèbres groupés sous ce nom. La façon dont Mariette découvrit
-les tombes d'Apis, en lisant un passage de Strabon, est racontée par
-Amélia H. Edwards dans son livre _Mille lieues sur le Nil_. Les
-impressions de cet auteur sur sa visite au Sakkâra me dispensent de rien
-ajouter sur ce sujet. Je n'ai d'ailleurs pas de souvenir notoire de ma
-promenade sous les voûtes basses, pauvrement éclairées, qui contiennent
-les sarcophages des taureaux sacrés.
-
-La tombe de Tyi, qui fait époque dans l'histoire de l'art, m'a intéressé
-davantage. Les bas-reliefs qui ornent les murailles de ce sépulcre de la
-cinquième dynastie, peuvent se comparer aux travaux d'art plus solides
-de la dix-huitième dynastie. Le développement de l'Égypte ne fut point
-continu. Parvenu à son apogée au cinquième siècle, il déclina, puis
-cessa presque d'être pendant les siècles suivants; il reprit à nouveau
-au onzième siècle, pour s'arrêter complètement pendant les âges sombres
-de Hyksos. Mais l'Art, en cette race privilégiée, semble être immortel,
-car à peine les Thothiens eurent-ils débarrassé leur pays des tyrans
-étrangers, qu'il reconquit rapidement sa gloire passée et la surpassa,
-avant que Ramsès II ne le pliât au joug de sa glorification personnelle.
-
-Ici, de même que dans les oeuvres vues à Debr-el-Bahri, la qualité de la
-pierre a permis le travail le plus délicat, et les silhouettes, dans les
-deux cas, sont fermement et purement dessinées, bien que le relief en
-soit très léger. Comme elles sont très colorées, un relief plus accentué
-était inutile. Malgré le grand laps de temps qui sépare les deux
-oeuvres, beaucoup de caractéristiques semblables se retrouvent dans le
-temple de Hatshepsu, à Dîr-el-Bahri, et il est évident que l'art de ce
-temple n'est que le développement de celui de ces peintures murales.
-
-Nous reviendrons plus longuement sur l'oeuvre de la dix-huitième
-dynastie qui, quoique plus subtile et plus fine, nous étonne moins que
-ces admirables reliefs de Tyi, qui sont les premières manifestations
-d'un art vivant, survenant après une période de décadence. L'étude des
-tombes de Sakkâra nous apprend à apprécier la collection unique du musée
-du Caire que la nécropole a enrichi de plus d'une oeuvre rare.
-
-En allant à Bedrashîu, où nous prenons le train pour le Caire, nous
-remarquons des monceaux de ruines qui marquent l'emplacement de Memphis,
-et les deux colossales statues de Ramsès II. Les villages que nous
-rencontrons, avec leurs _combumbarius_ en forme de gigantesques pylônes
-et leur épais rideau de palmiers, sont un peu élevés au-dessus du niveau
-de la plaine, et, de loin, paraissent autant d'îles sur une mer
-d'émeraude. Pendant la crue du Nil, ils deviennent vraiment des îles au
-sol merveilleusement fertile. Des troupeaux qu'on ramène du pâturage, et
-bien d'autres pittoresques scènes champêtres, rappellent les peintures
-murales du temple de Tyi, auxquelles elles servirent de modèles,
-peut-être, il y a quelque mille ans. Ces étendues de champs verts se
-prêtent pourtant encore mieux à être peints lorsque le soleil a doré les
-épis, et que la moisson est en train. Les instruments aratoires
-perfectionnés sont peu connus ici, et le travail du _fellah_ se fait à
-peu près de la même manière qu'il se faisait au temps des Pharaons.
-
-[PLANCHE 22: AAHMES, MÈRE DE HASTHEPSU, TEMPLE DE DER-EL-BAHRI]
-
-Les femmes, revenant de la rivière, des cruches pleines sur la tête,
-sont vêtues comme leurs soeurs des villes, mais non voilées. Le
-_yashmak_ rendrait leur dur labeur intolérable. Mais elles détournent
-les yeux en rencontrant des _Firangi_, ou ramènent sur leur visage le
-voile qui coiffe leur tête, preuve que l'antique loi vit toujours en
-elles.
-
-Le paysage, pendant les 15 kilomètres de voyage en chemin de fer, est
-magnifique; les lueurs du couchant donnent un vif relief au Gebel Turra,
-et au delà de Helouan, sur la rive du Nil, de délicates ombres violettes
-estompent les masses rocheuses sur le fond de ciel noyé d'or. Les
-villages se silhouettent finement contre la pénombre du désert Lybien,
-et les groupes de palmiers se dressent dans l'air calme. Avant d'arriver
-au Caire, les rails suivent la rive; la lumière, rosée à présent,
-idéalise les voiles des _gyassas_ et se répète, en ton plus doux, sur
-les lointaines collines du Mokattam. Près de Zîreh, le clair-obscur
-prête son mystère à quelques personnages sur le bord du Nil, et la
-petite ville elle-même, peu intéressante à la lumière crue du jour,
-s'enveloppe à cette heure d'un charme délicat. Peu après, nous arrivons
-au Caire, fatigués, mais heureux de cette belle soirée qui couronne une
-passionnante journée.
-
- *
- * *
-
-
-
-
-_CHAPITRE XI_
-
-D'ALEXANDRIE AU CAIRE
-
-LA ROUTE DU CAIRE, _viâ_ ALEXANDRIE. || LES ANTIQUES PAYSAGES DU DELTA.
-|| LE SÉPULCRE DU SAINT SEYID-EL-BEDAWI. || UNE MISSION DÉLICATE. ||
-VOYAGE EN «DAHABIYEH».
-
-
-Je quittai l'Égypte peu après ma visite à Sakkâra, et les hivers
-suivants me trouvèrent travaillant en Europe. Je songeais souvent avec
-une sorte de nostalgie au climat ensoleillé de la vallée du Nil;
-frissonnant dans quelque ville italienne, ou cherchant à m'abriter de la
-pluie en France ou en Angleterre, je pensais avec regret à cette
-délicieuse excursion à Sakkâra. Une commande d'aquarelles égyptiennes me
-permit enfin de reprendre la route du Caire, _viâ_ Alexandrie cette
-fois.
-
-La route du Caire, _viâ_ Alexandrie, donne une autre idée de la contrée
-que le voyage de Port-Saïd.
-
-J'ai essayé de décrire la route de Port-Saïd; il peut être intéressant
-de me suivre dans mon voyage à travers le Delta jusqu'à l'Égypte
-supérieure.
-
-Pendant la première heure de ce voyage on passe à travers de prospères
-faubourgs, bâtis à grands frais avec un minimum de goût artistique. Le
-manque d'ombre et peut-être le désir de cacher les fautes d'architecture
-ont poussé les propriétaires de ces bâtisses à soigner tout
-particulièrement les jardins, ce qui fait que ces constructions sont
-pour la plupart entourées d'un fouillis d'arbres et d'arbustes qui les
-dérobent aux regards.
-
-Le train longe la côte sur une longueur de quelques kilomètres, mais dès
-que la partie nord du Lac Maryût est contournée, nous nous trouvons dans
-les riches terres du Delta et le paysage change complètement. Plus de
-villas; l'oriental _tarboush_ fait place au turban du _fellah_;
-l'automobile est remplacée par l'âne ou le chameau. Les villages n'ont
-pas dû se transformer beaucoup depuis le temps des Enfants d'Israël,
-employés au service peu profitable des Pharaons. Les maisons, comme
-alors, sont bâties en briques faites de boue desséchée; on y voit les
-mêmes toits de chaume ou de troncs de palmiers; les dômes aussi devaient
-exister dans ce temps-là, car nous retrouvons cette forme de toiture
-dans les documents dynastiques. Chaque envahisseur respecta les choses
-établies, comme convenant le mieux à la contrée, et bien que le culte
-d'Isis fût remplacé par celui du Christ, puis tous deux par le puissant
-Islam, il n'y eut là, en somme, qu'une évolution morale, qui n'altéra
-point le paysage, et l'aspect de cette partie de l'Égypte changea moins
-en quatre mille ans que celui d'un comté anglais en quatre siècles.
-
-Le minaret, qui indique le changement de foi, est fort rare ici, tous
-les matériaux de construction étant très chers. Un enclos carré de
-briques en boue desséchée au soleil, orné de motifs arabes autour de
-l'entrée, sert de mosquée au village. Sur les toits des maisons sèchent
-des graines, des légumes ou des plantes, et l'on y remarque souvent des
-cruches brisées où les tourterelles font leurs nids. Les hommes et les
-bêtes vivent ensemble. Un excellent système d'irrigation a étendu la
-partie de terres cultivées, mais le spectacle qui frappe notre vue
-aujourd'hui diffère probablement peu de celui que rencontraient les yeux
-de Joseph lorsqu'il exploitait les terres du Pharaon.
-
-Le magnifique paysage s'étend vers l'est, parsemé de villages, coupé de
-temps à autre de bosquets de palmiers. Le grincement d'un _sakiyah_
-nous arrive à travers le bruit du train et un archaïque moulin à eau,
-actionné par un buffle, passe devant nos yeux.
-
-Nous ne voyons point encore le Nil, bien que de tous côtés nous
-admirions sa généreuse influence. Nous apercevons pourtant le Mahmûdieh
-Canal, la grande oeuvre de Mohammed Ali, qui fertilisa ainsi Alexandrie
-en la reliant aux grandes eaux d'Égypte. De temps à autre aussi, le ciel
-et le paysage se mirent dans les nombreux canaux de moindre importance
-qui sillonnent le Delta. A la halte de Kafr-el-Zaiyât, le bras du Nil,
-Rosetta est devant nous, et nous remarquons de nombreux bâtiments
-chargés des produits de cette riche contrée, apportant des poteries et
-de la canne à sucre de la Haute Égypte. Quelques hangars surmontés de
-cheminées en fer rouillé nous reportent aux laideurs européennes, mais
-l'aspect pittoresque des bords du Nil et l'admirable lumière fluide qui
-baigne le tableau nous font vite abandonner ce souvenir.
-
-Nous atteignons bientôt Tanta, une ville florissante, à mi-chemin entre
-les deux bras de la rivière qui se séparent au Barrage, près du Caire.
-Le saint Seyid-el-Bedawi est enterré en cet endroit; son sépulcre ne
-présente aucune beauté architecturale, mais il doit être intéressant de
-voir les multitudes de pèlerins mahométans y affluer le jour de _Molid_,
-jour anniversaire de sa naissance. Malheureusement, ce jour tombe en
-août, au gros des chaleurs.
-
-Après Tanta, le train traverse la partie la plus riche de cette fertile
-contrée, mais le paysage est abîmé par de nombreux moulins à nettoyer le
-coton. Puis nous traversons le bras est du Nil en arrivant à Bulâh;
-enfin, jusqu'au Caire, nous parcourons une contrée décrite au
-commencement de ce livre.
-
-Mon amour de l'Égypte et des choses égyptiennes me fait détester le
-quartier européen du Caire où je suis forcé de demeurer. Quittant
-l'Europe pluvieuse et froide, on devrait être trop heureux de se trouver
-sous ce beau ciel pur et dans ce soleil étincelant; malheureusement, le
-vieux Caire qu'on désire peindre n'offre rien de commun avec le Nouveau
-où l'on est contraint de demeurer. Les habitants ont la même mine
-rébarbative que leurs demeures. Leur seule raison d'être est d'ailleurs
-d'écorcher l'étranger vite et bien, et de se retirer après fortune
-faite... Ah! ce morceau d'Europe moderne n'est guère en harmonie avec sa
-voisine, la pittoresque cité moyen-âge! Autrefois, un artiste pouvait
-vivre au milieu des choses qu'il désirait peindre; à présent, s'il
-descend dans une auberge où peu de membres de la colonie anglaise
-daigneraient s'arrêter, il est obligé de payer des prix dignes de la
-Riviera. Heureusement, ces deux dernières années, je pus travailler dans
-un milieu qui fut mieux à ma convenance: la tente, la _dahabiyeh_, les
-carrières, sont plus de mon goût.
-
-La vie sur une _dahabiyeh_ est pittoresque et charmante. On peut
-circuler à peu près partout, en Égypte, sur ces bateaux; on s'y installe
-confortablement et l'on y réunit des amis: c'est l'idéal!
-
-Une partie des terrains qui entourent les monuments historiques ont été
-acquis par le Service des Antiquités et il est défendu d'y camper. Ceci
-est une mesure en apparence inutile. Cependant, elle est de grande
-importance. Il serait difficile de résister au désir d'emporter quelque
-précieux débris d'antiquités si l'on campait autour des excavations où
-s'opèrent les fouilles. Un Arabe vous offre un scarabée ou un _ushabti_
-bleuté et vous vous demandez tout d'abord si l'objet est véritable, s'il
-n'a pas été volé? Si l'Arabe est sûr que son acheteur n'a rien de commun
-avec le Service des fouilles, il avouera même le vol, comme preuve de
-l'authenticité de l'objet. Le Professeur Maspero, qui est à la tête du
-Service, me disait qu'on ne saurait trop observer cette règle sévère.
-Mais, sans trop enfreindre le règlement, il aide comme il peut les
-étudiants et les peintres qui désirent séjourner autour des monuments.
-Les Inspecteurs des Antiquités sont également fort obligeants et
-aimables.
-
-Le _Metropolitan Museum_ de New-York avait demandé l'autorisation de
-relever l'impression d'une partie des bas-reliefs du temple de
-Hatshepsu, à Thèbes. Les maquettes devaient, autant que possible, être
-coloriées comme l'original afin de donner aux New-Yorkais une idée de la
-plus délicieuse ornementation murale de la dix-huitième dynastie. M.
-Laffan, qui faisait les frais de l'entreprise, confia à M. Currelly, qui
-dirigeait à cette époque les travaux d'excavation, le soin de surveiller
-l'entreprise et de trouver un artiste capable de donner aux bas-reliefs
-le coloris exigé. Ce travail me fut offert, et, ayant obtenu de
-consacrer la moitié de mes journées à mes aquarelles, j'acceptai. Mon
-séjour au Caire fut court, car Erskine Nicol m'ayant invité à demeurer
-sur sa _dahabiyeh_, alors à Boulâk, la _Mavis_ fut la base de mes
-opérations jusqu'à ce que le camp d'hiver de Thèbes se fût formé. Le
-bateau subissait quelques réparations, mais mon hôte, un frère artiste,
-partageant mon dégoût pour la vie d'hôtel et la soi-disant «haute
-société», pensa avec raison que je leur préférerais même l'odeur des
-vernis et le désordre qui régnait à bord.
-
-Certaines parties de Boulâk sont telles que par le passé, et le marché
-aux fruits et aux poteries, entre autres, est charmant. Je ne me
-souviens pas d'avoir jamais travaillé parmi des gens aussi curieux que
-les habitants de ce coin de Boulâk. Mon fidèle Mohammed ne pouvait
-m'accompagner, malheureusement; un mot de lui à un agent de police, la
-parenté imaginée du _Hawaga_ ou d'un _Moufetish_ quelconque m'auraient
-assuré la paix. Le retour à la _dahabiyeh_ est vraiment une joie, après
-une journée de travail, chaude et encombrée de mouches et autres
-parasites. Le soir, les bruits provenant des travaux cessaient, les
-clameurs alentour s'apaisaient, seul le clapotis des rames troublait le
-calme de la nuit pendant que nous fumions nos cigarettes sur le pont.
-
-Le voyage en _dahabiyeh_, jusqu'à Thèbes, est un rêve. J'avais descendu
-la rivière à bord de la _Mavis_, le printemps passé, et je fus désolé de
-refuser l'invitation de mon ami. Je convins de le rejoindre à Karnâk,
-lorsque la saison des travaux de Dêr-el-Bahri serait terminée. Un voyage
-d'une nuit par le train du Luxor est certainement plus prosaïque qu'une
-excursion en _dahabiyeh_, mais ce dernier mode de locomotion m'aurait
-fait perdre trois semaines.
-
- *
- * *
-
-
-
-
-_CHAPITRE XII_
-
-THÈBES
-
-EN ROUTE POUR LE CAMPEMENT, DANS LA CITÉ DES RUINES. || LE VILLAGE DE
-KURNAH. || LES TOMBES VIVANTES. || LA HUTTE DE PIERRE, PRÈS DU TEMPLE DE
-HATSHEPSU. || MON INSTALLATION. || UNE PREMIÈRE NUIT A LA BELLE ÉTOILE.
-
-
-J'arrivai à Luxor le 1er décembre. Le train avait quelques heures de
-retard, mais cela n'était pas pour me surprendre. Quelques personnes
-m'attendaient. On mit à dos de chameau mon bagage; mes ustensiles de
-peintre voisinèrent dans un panier avec une énorme provision de boîtes
-de sardines. Dans un autre panier on plaça un sac de _plâtre de Paris_
-qui pesait plus que ma valise, ainsi que des bougies et encore des
-boîtes de sardines. Que de sardines!...
-
-Montés sur des ânes, Mohammed Effendi, qui représentait la Société
-d'Exploration Égyptienne, et moi, nous nous mîmes en route, suivis du
-_commissarel camuel_. Un demi-kilomètre de boue sèche et de sable
-sépare la rivière des terrains cultivés: nous le franchîmes au galop,
-laissant le chameau et son guide loin derrière nous. Après avoir dépassé
-des jardins enclos de murs, et traversé le pont d'un canal, nous
-descendîmes dans la large plaine verdoyante qui s'étend de la nécropole
-de Thèbes à la rivière. Les colosses d'Amenhotep III s'élèvent à la
-limite des terres cultivées, et, à leur gauche, au bord même du désert,
-on aperçoit les pylônes du grand temple de Medinet Habu. Les ruines du
-Ramesseum sont en partie cachées par des arbres, et l'amphithéâtre que
-forment les rochers derrière le temple de Dêr-el-Bahri est à peine
-visible au loin. Après une marche de deux kilomètres, nous laissons les
-colosses à notre gauche, mais nous voyons encore leurs bases assombries
-par les inondations annuelles du Nil. Nous passons auprès du pylône
-brisé du Ramesseum qui s'élève juste au-dessus de la plaine fertile que
-nous allons quitter. Ici, nous devons choisir notre chemin entre des
-monceaux de débris, des tombes et des ornières, et cela continue ainsi
-jusqu'au village de Kurnah, qui se trouve sur un plateau légèrement
-surélevé.
-
-[PLANCHE 23: LE RAMESSEUM, A THÈBES]
-
-Nous montons entre les huttes du village. Des gamins à demi nus qui
-poursuivent des volatiles sont pour nous, dans ce vaste cimetière, un
-signe de vie réjouissant. Une femme apparaît à l'entrée d'une large
-excavation et crie aux enfants de laisser les poules tranquilles. En
-regardant d'en haut, nous voyons que cette ouverture n'est qu'une tombe
-de plus, et que ces gens en ont fait leur demeure. Une ou deux bâtisses
-de briques, basses et carrées, forment l'habitation des riches; tous les
-autres habitants de ce grand village occupent les tombes. Une muraille
-enclôt une cour, dans laquelle nous remarquons de bizarres objets, comme
-de gigantesques champignons aux bords retournés et qui seraient en boue
-desséchée. Plusieurs d'entre eux contiennent en ce moment de la paille
-ou des céréales; ce sont les demeures d'été des pauvres gens que les
-scorpions ont chassés des tombes. Dans le creux où le dormeur se blottit
-pour la nuit, nous remarquons deux espèces de coquetiers, assez grands
-pour contenir une _kulla_ ou cruche à eau, taillée dans une pierre
-poreuse. Quelques habitants fortunés du village possèdent plusieurs
-tombes rangées en cercle autour de la cour centrale. Alors, l'une sert
-de dortoir, l'autre de cuisine, une troisième d'étable. Les habitations
-diffèrent selon la nature des tombes. Parfois, une hutte en constitue la
-première partie, et la tombe, à laquelle mènent quelques marches,
-représente le fond. Nous remarquons plus bas quelques sépulcres fermés
-de lourdes portes de fer, et munis de numéros officiels. Ils sont moins
-pittoresques que ceux que nous avons vus tout d'abord, mais ils sont
-apparemment de plus d'importance. De fait, ce sont les tombes du Cheik
-Abd-el-Kurnah, dont nous parlerons plus tard. Quelques ruines évoquent
-en moi l'image d'un antique monastère copte; j'apprends que ce sont les
-décombres d'une maison datant du siècle dernier, où demeura Wilkinson.
-Il y recueillit des notes pour son livre _Moeurs et coutumes des Anciens
-Égyptiens_, livre considéré comme surranné par beaucoup de gens, mais
-fort intéressant cependant, et savamment illustré par l'auteur.
-Wilkinson mourut d'un accident d'arme à feu dans cette maison où il
-avait travaillé si longtemps. Sur le point de mourir, il eut peur que
-ses gens ne fussent soupçonnés, et, faisant mander l'_omdeh_ (chef du
-village), il l'assura que sa mort n'était causée que par sa propre
-maladresse.
-
-Le grand amphithéâtre que forment les falaises encerclant à demi le côté
-ouest de la vallée de Dêr-el-Bahri, s'ouvre devant nous. Le temple de
-Hatshepsu, avec ses terrasses et ses colonnades, en occupe la base,
-et fait face au temple de Luxor, à 4 kilomètres de là, sur la rive
-opposée du Nil. Une hutte de pierre, tout à côté du temple, m'intéresse
-vivement: pendant cinq mois, cette hutte me servira de demeure. Un nuage
-de poussière qui s'élevait à gauche du temple et les voix des ouvriers
-nous apprirent que les travaux d'excavation étaient en train.
-
-[PLANCHE 24: DER-EL-BAHRI]
-
-Mon ami Currelly était occupé; je fus reçu par un Américain charmant qui
-me présenta trois jeunes Arabes: le cuisinier, le maître d'hôtel et le
-valet; ils me baisèrent respectueusement la main, puis me dévisagèrent
-avec curiosité. M. Dennis, s'instituant mon hôte, envoya Albrikman, le
-chef, préparer le thé, et Bulbul, le maître d'hôtel, couvrit d'une nappe
-la caisse qui servait de table. Comme nous avions laissé le _commissarel
-camuel_ sensiblement en arrière, je fus informé que mes bagages
-n'arriveraient pas avant une heure; je me rendis donc dans la tente
-contiguë à la hutte, pour réparer tant bien que mal le désordre de ma
-toilette. Un long sifflement et l'exclamation de ce qui me parut être
-une armée de travailleurs, m'avertirent que le labeur du jour avait pris
-fin. Un chien ayant aboyé, le son fut répercuté encore et encore, et
-l'on eût dit que tous les roquets de la contrée donnaient de la voix.
-Passant ma tête par l'ouverture de la tente pour demander une serviette,
-le mot _serviette, serviette, serviette_ me revint en échos successifs.
-Tout s'accordait pour rendre ma nouvelle demeure bien étrange.
-
-Le soleil s'était couché au fond de la vallée; le creux qui, en plein
-jour, était enlaidi de monceaux de débris, était à présent noyé d'une
-ombre douce et bienfaisante. Le thé, la beauté croissante du paysage, me
-mirent en excellente humeur. Nous fûmes rejoints par un second membre de
-la famille, un major Griffith, et bientôt Currelly vint en personne
-partager notre repas. J'appris que, des difficultés étant survenues dans
-l'organisation des fouilles, je ne pouvais commencer mon travail. Nous
-discutâmes la question jusqu'à l'obscurité complète, éclairés simplement
-par quelques bougies posées sur notre table improvisée.
-
-[PLANCHE 25: STATUE DE RHAMSÈS II, AU TEMPLE DE LUXOR]
-
-Le chameau étant enfin arrivé, je commençai mes préparatifs pour la
-nuit. La hutte possédait deux pièces vides ouvrant sur la salle commune,
-et un large cabinet de débarras réservé aux _trouvailles_, et qui
-sentait vaguement la momie et la souris. Les deux pièces étant
-destinées à deux dames qui devaient nous arriver du Caire le lendemain,
-je commençais à me demander où je coucherais moi-même, et à regretter
-les hôtels modernes, hier méprisés, lorsque Bulbul apparut, portant un
-lit indigène qu'il plaça entre deux monceaux de _trouvailles_. Achmet
-suivit avec un matelas, et ma chambre fut bientôt prête. Mon ami
-semblait étonné de mon peu d'habileté à me diriger dans l'obscurité,
-parmi les débris de temple disséminés un peu partout. Je l'assurai que
-beaucoup de mes compatriotes souffraient de la même infirmité, et il me
-conduisit obligeamment à la hutte. Une tente à côté de nos deux lits (je
-ne vis celui de mon ami que lorsque je l'eus heurté dans l'ombre) devait
-nous servir de cabinet de travail. Mon ami est Canadien et, ayant campé
-presque toute sa vie, soit dans son pays, soit en Égypte, il est un
-maître organisateur sous ce rapport. Notre salle à manger nous parut,
-par contraste, brillamment éclairée. Mes yeux coururent à la table: je
-m'attendais à un plat monstre de sardines relevé de _pickles_. Mais non,
-Achmet apparut avec de délicieux hors-d'oeuvre d'anchois à l'huile, puis
-Bulbul le suivit, porteur d'une soupe acceptable. Les bouchons sautèrent
-bientôt joyeusement, et le dîner fut assaisonné de la meilleure des
-sauces: la gaieté et le bon appétit.
-
-Les histoires variées des quatre convives rendaient la conversation
-intéressante. Le Major avait servi quatre ans en Afrique pendant la
-guerre des Boërs; Currelly avait passé une saison avec Flinders Petrie,
-à explorer la Péninsule Sinaïtique; Dennis, qui est Américain du Sud,
-avait une collection divertissante d'anecdotes, et moi-même, je pus
-placer à propos quelque curieux ou réjouissant épisode. On menait une
-vie sérieuse et réglée au campement; la lune ayant éclairé notre chambre
-à coucher, je gagnai mon lit sans encombre.
-
-[PLANCHE 26: LES COLOSSES DE THÈBES]
-
-On s'habitue difficilement à dormir à la belle étoile. Des chiens qui
-aboyaient à intervalles réguliers, me firent prévoir une nuit blanche.
-Tout d'abord, intéressé par la nouveauté de mon entourage, je
-considérai cette perspective sans ennui. L'air était délicieusement
-frais et la lune faisait paraître les rochers environnants plus
-majestueux encore. A un certain moment, les chiens se taisant, j'eus la
-sensation de tomber dans une agréable inconscience. Mais le hurlement
-d'un chacal réveilla les chiens: ombres de Thèbes, quel vacarme! Enfin,
-je parvins à m'endormir.
-
-Je rêvai que le vacarme avait éveillé les morts et que de chaque tombe
-les momies sortaient. Bientôt, je crus être moi-même une momie. La
-pierre tombale qui me recouvrait essayait de se soulever. A chacun de
-ses efforts, un frisson mortel me secouait. Une étrange sensation de
-liberté reconquise, comme si la pierre se fût tout à coup envolée,
-m'arracha à mon sommeil, et j'observai qu'une lourde couverture
-tunisienne venait de tomber de mon lit, enlevée par un coup de vent
-violent. Dans mes efforts pour la rattraper, je me cognai contre un des
-gardiens de nuit qui était accouru à mon secours et qui m'aida à la
-reprendre. Nous en couvrîmes le lit, en l'assujettissant au moyen de
-lourds morceaux d'une statue d'Osiris. J'avais les yeux et les oreilles
-pleins de gravier et de poussière et le cou égratigné. Des appels
-désespérés retentirent l'instant d'après: le Major, empêtré dans les
-toiles qui protégeaient sa couchette, cherchait à se dégager et appelait
-à l'aide. Puis, ce fut Dennis qui, ne voulant pas risquer d'être
-enseveli sous sa tente, allait chercher un refuge dans la hutte. On
-éveilla Currelly à grand'peine!... Griffith et Dennis s'arrangèrent pour
-passer le reste de la nuit dans la hutte; quant à Currelly et à moi, la
-tête enveloppée dans de vastes mouchoirs, nous réintégrâmes nos lits
-et, bercés par la tourmente, nous nous abandonnâmes de nouveau au
-sommeil.
-
-Le soleil, se levant sur les collines au delà de Luxor, m'éveilla. Le
-vent était complètement tombé.
-
-Des groupes d'ouvriers apparurent bientôt, silhouettes sombres dans la
-brume lumineuse du levant. A sept heures, trois cents hommes et jeunes
-garçons étaient rangés près du camp et répondaient à l'appel de Mohammed
-Effendi. Je pus enfin procéder à une toilette en règle. Cette nuit au
-grand air m'avait affamé et j'aurais embrassé Bulbul lorsque, devinant
-mes désirs, il m'apporta une tasse de thé. Ce nom de _Bulbul_ ne m'étant
-point connu, j'interrogeai le jeune garçon. Il m'avoua que ce nom était
-celui d'un oiseau qui chante très bien (le rossignol, ainsi que je le
-compris plus tard), et qu'on l'avait surnommé de la sorte en raison de
-son talent de chanteur.
-
- *
- * *
-
-
-
-
-_CHAPITRE XIII_
-
-LE TEMPLE D'AMMON
-
-COMMENT ON OBTIENT UNE EMPREINTE D'UN BAS-RELIEF. || UNE PYRAMIDE SUR UN
-TEMPLE. || LA MYSTÉRIEUSE VACHE DE HATHOR. || QUELQUES DÉTAILS
-HISTORIQUES AUTOUR DU TEMPLE DE LA REINE HATSHEPSU. || «L'EXPÉDITION EN
-PONT».
-
-
-Après le déjeuner, j'allai avec Currelly au temple de Hatshepsu, pour me
-rendre compte de la manière dont on pourrait relever le contour des
-bas-reliefs sans endommager les murailles. Nous nous fîmes accompagner
-de quelques ouvriers que mon ami savait être experts dans la fabrication
-des fausses antiquités, et nous nous munîmes de cire à modeler et de
-feuilles de papier d'étain. Choisissant pour notre expérience un
-bas-relief des plus simples, nous le couvrîmes d'une feuille de papier
-d'étain, et, avec une légère pression, nous obtînmes le dessin des
-contours. Les contours les plus accentués furent obtenus à l'aide d'une
-brosse de crin avec laquelle nous fîmes pénétrer partout la feuille de
-métal souple. La cire, après avoir été chauffée au soleil, fut placée
-sur la feuille d'étain, puis nous attendîmes que le froid de la pierre
-l'eût à nouveau durcie.
-
-Il fallut ensuite retirer le moule avec son revêtement de cire et le
-poser sur une surface unie. Ceci fait, nous obtînmes un bas-relief
-argenté qui nous parut très satisfaisant et le _Quies keteer_ des
-fabricants d'antiquités nous fit grand plaisir. Le moule fut emporté à
-la hutte, et, après l'avoir enduit de graisse, j'en pris une empreinte
-au plâtre. Nous laissâmes le plâtre se durcir à son tour et nous allâmes
-voir ce qui se passait dans le nuage de poussière qui flottait au-dessus
-des fouilles, à gauche du temple de Hatshepsu.
-
-La Société d'Exploration Égyptienne a obtenu la concession des fouilles
-du temple de Hatshepsu en 1903, après que les travaux commencés dans le
-temple voisin, moins ancien, eussent été remis au Service des
-Antiquités. Le Professeur Naville offrit ses services pour cette
-entreprise, et, avec le concours de M. Henry Hall, du Bristish Museum,
-et plus récemment, de C. F. Currelly, il termina les travaux en trois
-ans. Tout en gravissant les trois terrasses, nous remarquons la
-similitude de ce plan avec celui du sanctuaire de Hatshepsu, érigé
-quelque sept siècles plus tard. Il y a cependant un détail qui distingue
-le temple de Mentuhotep II; c'est la ruine d'une pyramide sur la
-troisième terrasse. C'est le seul exemple que l'on rencontre d'une
-pyramide faisant partie d'un temple, et la singularité de cette
-construction a été l'occasion d'études intéressantes. Un papyrus
-conservé au Musée de Turin relate que le Pharaon (un des derniers
-Ramsès) avait nommé une commission pour visiter les tombes de ses
-prédécesseurs et dresser un rapport sur l'état de ces tombes. Le rapport
-mentionne que la tombe de Mentuhotep II était intacte, mais il n'indique
-pas son emplacement; toutefois, le dessin d'une pyramide faisait suite
-au passage qui avait trait à cette construction. Ceci décida le
-Professeur Naville à rechercher la tombe sous cette pyramide. Il ne la
-trouva pas, mais il fut récompensé de ses travaux par la découverte de
-six statues de Usertesen III, dont trois sont actuellement au British
-Museum, et les trois autres au Caire. Comme ce monarque appartient à une
-dynastie plus récente, la douzième, il y a là un problème de plus ajouté
-à tous ceux que nous offre ce temple.
-
-Une tombe de femme a été mise à jour à quelques mètres de la pyramide;
-quelques fresques, bien conservées, datant de la onzième dynastie, qui
-couvraient l'extérieur de ce sépulcre, sont très intéressantes, quoique
-grossières. Quant à l'emplacement de la dernière demeure de Mentuhotep,
-il reste toujours un mystère.
-
-Les fouilles ont été continuées dans la base des rochers qui se trouvent
-derrière le temple; des débris de pierre calcaire ont été enlevés, et
-une couche inférieure avait à peine été entamée, que, à la grande
-surprise de M. Dalison qui dirigeait les travaux à cette époque, une
-masse de roc glissa, laissant à découvert une cavité, et la tête et les
-épaules d'une vache de Hathor. L'hiver de 1906 à Thèbes fut fertile en
-surprises; mais celle-ci fut une des plus intéressantes, en raison de la
-beauté de la sculpture et de son parfait état de conservation. Currelly
-qui accourut avant même que la trouvaille ne fût débarrassée de sa
-poussière, me donna tous les détails.
-
-Les travaux durent être très prudemment menés. Les ouvriers indigènes
-s'intéressent vivement à la découverte d'objets de valeur et perdent
-facilement leur sang-froid. Si l'on n'observe pas les plus grandes
-précautions, les fouilles dans ces rochers peuvent amener des
-éboulements funestes. La cavité où apparaissait cette étonnante tête de
-vache, demandait une étude spéciale. On s'aperçut d'abord qu'elle avait
-un toit en forme de voûte; les peintures murales, fort bien conservées,
-ne laissaient aucun doute sur l'époque de la construction. Il est
-regrettable que cette construction n'ait point été laissée intacte. Les
-autorités du Musée du Caire, naturellement désireuses d'ajouter à leurs
-collections un si beau spécimen de la sculpture de la dix-huitième
-dynastie, firent valoir les risques que courrait la sculpture si on la
-laissait en cet endroit. De son côté, l'Inspecteur local des Antiquités,
-M. Weigall, demandait qu'on laissât la caverne intacte, en se déclarant
-prêt à assumer toute responsabilité. Les grilles de fer qui auraient été
-nécessaires pour protéger la vache de Hathor contre les actes de
-vandalisme ou contre les chercheurs de reliques, auraient certainement
-nui à l'aspect du monument, mais, située dans cette niche, près du
-sanctuaire de Hatshepsu, combien mieux dans son cadre elle aurait été
-qu'au Musée du Caire!
-
-La gravure ci-contre représente la terrasse supérieure du temple de
-Mentuhotep, avec la base en ruines de la pyramide, à droite. La partie
-sud du temple, plus récente, est au milieu, et les collines qui
-entourent la vallée forment le fond. La seconde cavité, à gauche, est
-celle où la vache de Hathor fut trouvée, mais, bien qu'elle soit à
-proximité du temple de Mentuhotep, elle n'a rien de commun avec ce
-sanctuaire. Le sanctuaire de Hathor fut élevé sur les ordres de la reine
-Hatshepsu après que l'autre, dont nous retrouvons les traces, fût tombé
-en ruines. Tous deux furent restaurés plus tard, sous Ramsès II.
-
-[PLANCHE 27: RUINES DU TEMPLE DE MENTUHOTEP, A THÈBES]
-
-L'excavation, à l'extrême gauche de la gravure, concentra tout l'intérêt
-des fouilles de cet hiver. On avait trouvé l'entrée d'une tombe très
-intéressante, et, pensant qu'il s'agissait de la tombe recherchée par le
-Professeur Naville, on attendit l'arrivée de ce dernier pour l'ouvrir.
-
-De retour à la hutte, nous procédâmes à l'ouverture du moule de cire.
-Une impression se trouvait bien reproduite, mais le papier de plomb qui
-servait à empêcher la cire de détériorer le coloris de la muraille,
-avait arrondi les bords des incisions qui donnent tant de vie au travail
-original. La cire n'avait pas pénétré assez profondément, et il nous
-fallut corriger minutieusement les angles trop arrondis. Une autre
-difficulté se présentait: la cire qui s'était bien durcie sur la
-surface froide de la muraille, s'était ramollie avant d'avoir été
-recouverte de plâtre, et certains reliefs s'étaient empâtés.
-
-Avant de commencer le moulage de la seconde pierre, nous étendîmes notre
-cire sur une table de fer, chauffée par une lampe à alcool. A l'aide de
-baguettes de bois, nous pressâmes le papier d'étain dans les creux de la
-sculpture, et, la cire étant plus malléable, elle fut plus facile à
-appliquer dans ces mêmes creux. En employant du plâtre de Paris, nous
-n'aurions eu à craindre aucun affaissement, mais nous avions promis au
-Professeur Maspero de ne pas nous en servir dans le temple, de crainte
-qu'un ouvrier maladroit n'en éclaboussât les murs. Une seconde couche de
-cire plus épaisse donna quelque résultat, mais comme les pierres du mur
-n'étaient pas toutes égales de surface, nous ne pouvions éviter certains
-creux. Cet inconvénient n'aurait pas été si grave s'il ne s'était agi
-que d'une seule pierre, mais cette partie de la muraille était formée de
-deux cents pierres environ, et il fallait des raccords exacts.
-
-Il ne m'était pas facile, avec ma connaissance très imparfaite de la
-langue arabe, d'instruire dans un art que je devais apprendre moi-même
-les paysans qui m'aidaient. Currelly me seconda de son mieux, mais
-après l'arrivée du Professeur Naville, l'ouverture de la tombe dans le
-temple de Mentuhotep absorba tout son temps et tous ses efforts. Je
-trouvai heureusement les six Arabes qui m'aidaient fort intelligents et
-prenant beaucoup d'intérêt à leur travail. Au fur et à mesure que les
-résultats se perfectionnaient, nous augmentions leurs gages, et lorsque
-je fus certain que les moulages ne pouvaient être meilleurs, leur
-salaire était le triple de celui qu'ils recevaient aux fouilles. Il faut
-dire en passant que _el Kompania_, comme ils nomment la Société
-Égyptienne d'Exploration, rétribue fort mal ses ouvriers, et je suis sûr
-que seule la perspective de pouvoir subtiliser quelques scarabées ou
-morceaux d'antiquités, les décide à travailler à vil prix.
-
-A propos de ces reproductions, quelques détails sur leurs originaux et
-sur le temple où ils se trouvent ne seront point déplacés ici.
-
-[PLANCHE 28: SENSENEB, DANS LE TEMPLE DE HATSHEPSU, A DER-EL-BAHRI]
-
-Makere-Hatshepsu est la première souveraine d'une grande contrée dont
-nous parle l'Histoire. Fille de Thothmès I, elle avait également droit
-au trône par sa mère, Ahmès, qui descendait d'une longue lignée de
-princes thébains. Ses deux demi-frères, Thothmès II et Thothmès III,
-contestaient ces droits. Bien que leurs prétentions ne fussent point
-aussi justifiées que celles de leur demi-soeur, leur sexe les désignait
-au choix de leurs sujets. Des deux frères, Thothmès II avait plus de
-droits par sa naissance, sa mère étant princesse, alors que la mère de
-Thothmès III n'avait été qu'une obscure concubine. Mais Thothmès III
-apporta une heureuse solution au problème en épousant sa demi-soeur.
-Pendant un certain temps, les deux époux régnèrent conjointement, et
-pendant que Thothmès agrandissait le temple de Karnâk, Hatshepsu élevait
-ce sanctuaire qu'elle consacra à Ammon. Mais le pays eut à souffrir de
-la discorde qui régnait entre les deux époux, et Thothmès II ne manqua
-pas d'exploiter à son profit le mécontentement de la population. Tout
-d'abord, la reine fut dépossédée par son mari et l'on donna ordre
-d'effacer son image des murailles encore inachevées du temple. Le parti
-de Thothmès II plaça celui-ci sur le trône. Mais son règne fut de courte
-durée, et, à sa mort, les partisans de Hatshepsu furent assez puissants
-pour la rétablir sur le trône. Elle régna jusqu'à la fin de sa vie, et
-l'embellissement du temple d'Ammon fut son oeuvre principale.
-
-Les prêtres d'Ammon, qui étaient ses partisans fervents, firent tout au
-monde pour affermir son prestige aux yeux du peuple. Dans la colonnade
-nord, l'histoire de sa naissance divine est dépeinte: son père
-terrestre, Thothmès I, est entièrement ignoré, et une belle série de
-bas-reliefs représentent Ahmès devant Ammon Ra; les hiéroglyphes
-rapportent les paroles du dieu: «Hatshepsu sera le nom de ma fille...
-Elle régnera sur toute cette contrée». Plus loin, l'enfant nouveau-né
-est représenté comme un garçon, et, plus loin encore, la reine couronnée
-par les dieux porte une barbe et est vêtue de la courte jupe d'un roi.
-Thothmès n'apparaît que dans la scène finale où, devant la cour
-assemblée, il reconnaît la reine comme souveraine du pays. Le parti de
-la reine avait eu soin de faire graver certaines inscriptions pour
-renforcer son autorité. Son prédécesseur est représenté, disant: «Vous
-proclamerez sa parole; vous serez unis sous son commandement. Celui qui
-lui rendra hommage vivra; celui qui parlera de sa majesté en blasphémant
-mourra».
-
-Bien que tardivement racontée, cette légende trouva créance dans le
-peuple qui de tout temps avait regardé les Pharaons comme les
-descendants terrestres du dieu-soleil, et, malgré son sexe, Hatshepsu
-continua de régner jusqu'à la fin de sa vie.
-
-La contrée de Pont est regardée comme le berceau des dieux; les
-égyptologues la placent à l'extrême-est de l'Afrique, connu à présent
-sous le nom de Somaliland; de temps immémorial on y récoltait la myrrhe
-dont on offrait l'encens sur les autels. Planter de myrrhe les terrasses
-de son temple, devint l'ambition de la reine. Cinq navires furent
-équipés et envoyés sur le Nil, à un endroit où un canal relie le fleuve
-à la mer Rouge. Ils sont représentés dans la colonnade portant la
-désignation de _l'Expédition en Pont_ et une large raie bleue qui se
-déroule au-dessous figure l'eau où se jouent de nombreux poissons du
-Nil. Lorsque ces mêmes vaisseaux sont représentés sur les côtes de Pont,
-les poissons particuliers à la mer Rouge figurent à leur tour. Des
-hommes chargés d'arbres à myrrhe gravissent les échelles des navires; un
-lourd chargement se trouve déjà embarqué, et quelques singes se
-promènent çà et là. La structure et la mâture de ces vaisseaux sont
-rendues avec une étonnante fidélité.
-
-Des hiéroglyphes relatant cette expédition couvrent les espaces vides de
-l'arrière-plan.
-
-Le sujet de la muraille sud nous transporte dans la contrée de Pont. Les
-envoyés de la Reine sont reçus par le souverain de la contrée; la pierre
-où est représentée l'énorme épouse du souverain, ne se trouve
-malheureusement plus ici; elle est au Musée du Caire. Des bestiaux à
-cornes courtes sont offerts au roi; un village de Pont bâti sur pilotis,
-sert de fond. Ailleurs, des indigènes transportent les arbres sur les
-navires; leur type, très différent de celui des Égyptiens, a sans doute
-été minutieusement observé d'après les quelques habitants de Pont qui
-accompagnèrent l'expédition à son retour à Thèbes. Beaucoup de pierres
-manquent, elles se trouvent dans les différents musées européens.
-
-La couleur a disparu des portions de la muraille qui furent exposées aux
-intempéries. Les ocres rouges et jaunes ont résisté à la lumière, mais
-sont parfois éraflés par les tourbillons de sable. Les parties noires
-qui ont été exposées au soleil sont entièrement effacées, ainsi que les
-bleus et les verts que l'on ne retrouve que dans les creux profonds.
-
-Là où les peintures ont été protégées du soleil, de la pluie et du vent,
-elles ont gardé toute la fraîcheur de coloris qu'elles avaient il y a
-trois mille cinq cents ans, lorsqu'elles furent exécutées par les
-artistes à la solde d'Hatshepsu.
-
-Il semble n'y avoir eu que peu de mélange de couleurs. Les artistes
-employaient une nuance conventionnelle pour chaque objet représenté par
-le relief, sans faire aucun effort pour employer la teinte exacte; mais
-il y a dans l'ensemble beaucoup de richesse et de pittoresque. Çà et là,
-la pluie et la lumière, en atténuant les tons, ont mis sur ces
-bas-reliefs une patine admirable.
-
-M. Somers Clarke, architecte honoraire de la Société d'Exploration
-Égyptienne, a reconstitué les fragments absents de la colonnade sur
-laquelle se trouvent ces bas-reliefs uniques, et M. Howard Carter a
-passé deux années à surveiller les travaux. Il reste davantage à faire
-pour protéger des intempéries les bas-reliefs de la troisième terrasse,
-mais on me dit que ce travail sera bientôt entrepris.
-
- *
- * *
-
-
-
-
-_CHAPITRE XIV_
-
-PARMI LES TEMPLES
-
-LES TEMPLES ONT SUCCESSIVEMENT SERVI A DES CULTES DIVERS. ||
-L'INSCRIPTION D'UN PRÊTRE CHRÉTIEN. || LE PETIT TEMPLE DE
-DER-EL-MEDINEH. || DÉTAILS ARCHÉOLOGIQUES. || «CE MONDE N'EST PAS UNE
-VILLE DURABLE.»
-
-
-Dans l'espace couvert par les deux temples dont nous venons de parler, à
-Dêr-el-Bahri, on peut étudier l'art et la vie de ce peuple intéressant
-tels qu'ils se développèrent pendant une période de trois mille ans.
-
-Senmut, l'architecte du temple de Hatshepsu, ne put terminer son oeuvre
-avant la mort de la Reine, et comme il était un de ses partisans, il dut
-probablement prendre la fuite lorsque Thothmès III saisit à nouveau les
-rênes du Gouvernement. Des restaurations furent faites par la dynastie
-suivante, sous Ramsès II, mais elles font preuve d'un déclin marqué dans
-le sens artistique. Un sanctuaire fut ajouté sur la troisième terrasse
-sous les Ptolémées, et nous pouvons comparer cet ouvrage avec ceux de la
-dix-huitième dynastie. La nature de la pierre sablonneuse qui servit à
-la construction de ce sanctuaire explique probablement le manque de
-finesse de certains bas-reliefs. Les personnages sont traités à la
-manière grecque, plutôt qu'égyptienne, en tout cas la décadence de l'art
-est évidente. L'influence grecque est visible dans tous les monuments de
-l'époque des Ptolémées.
-
-Ce même sanctuaire devint plus tard la chapelle d'une communauté
-chrétienne, et les murailles sont encore noircies par la fumée des
-torches et des cierges qui l'éclairaient durant la célébration de la
-messe. Cette chapelle est creusée dans le rocher, et les pierres
-sablonneuses formant le mur et le toit ont été évidemment employées pour
-résister à la pesée des pierres calcaires de la partie supérieure. On
-retrouve les traces d'un autel dans la table d'offrandes de Hatshepsu,
-et, partout où les dieux païens n'ont pas été cachés par quelque objet
-du culte chrétien, leur visage a été détruit.
-
-[PLANCHE 29: COUR INTÉRIEURE DE TEMPLE, A MÉDINET-HABU]
-
-Les décorations anciennes ne furent point respectées. Une pierre
-représentant la tête de Thothmès admirablement sculptée était mise
-sens dessus dessous dans le mur, si l'on trouvait qu'elle s'adaptait
-mieux ainsi. Sur les espaces qui ne sont pas couverts d'hiéroglyphes ou
-de sculptures, on trouve des inscriptions en écriture cursive,
-hiératique ou démotique. Une prière à Esculape, en caractères grecs, fut
-probablement gravée par un ouvrier grec, sous le règne des Ptolémées.
-Plus loin, un moine copte, quelques siècles plus tard, a mis au-dessus
-de cette prière une croix, avec ces mots: «Dieu seul guérit».
-
-De la terrasse supérieure, la vue est splendide. Vous avez devant vous
-la sauvage contrée qui forme une partie de la nécropole thébaine. La
-plaine fertile traversée par le Nil, se détache sur un fond de collines.
-A droite, se trouve le Ramesseum, avec le temple de Seti à gauche, et,
-de l'autre côté du fleuve, sur ses bords, apparaissent les grandes
-colonnades de Luxor et l'immense pylône de Karnak.
-
-En 1894-1895, le temple entier fut mis à jour après de longs travaux
-dirigés par le professeur Naville et entrepris aux frais de la Société
-d'Exploration Égyptienne.
-
-De mes aides, quelques-uns retournèrent bientôt à _la poussière_, ainsi
-qu'ils nommaient les fouilles. L'un de ceux qui restèrent avec moi,
-montra une telle habileté dans le moulage des bas-reliefs, que je le
-reconnus sans peine pour être, de son métier, un fabricant d'antiquités.
-Cet homme savait quelques mots d'anglais et je le laissais souvent
-parler. J'ai oublié son nom, mais je me souviens qu'on l'appelait
-_Tyndale Koom_, d'après les termes dans lesquels il s'adressait à moi,
-lorsqu'il voulait me faire voir son travail.
-
-Mon second aide était un ânier qui avait abandonné son métier après la
-mort de sa bête. Puis venait, par ordre de distinction, un ex-forçat,
-individu taciturne et rude travailleur. On m'avait dit que dans un accès
-de colère il avait tué quelqu'un, mais qu'au fond il n'était pas
-méchant.
-
-[PLANCHE 30: TEMPLE DE DÊR-EL-MEDINET, A THÈBES]
-
-Un collaborateur important restait dans la hutte et faisait le moulage
-des impressions relevées par nous. Ce travail était extrêmement
-difficile, aucun de nous ne sachant bien se servir du plâtre de Paris.
-La peinture des maquettes étant moins longue que leur préparation, je
-pus consacrer de nombreux loisirs à mes aquarelles. Le petit temple de
-Ptolémée à Dêr-el-Medîneh, caché dans les replis des collines désertes à
-un kilomètre et demi au sud de notre vallée, fut un de mes sujets
-favoris. Le mot arabe _Dêr_, signifie couvent, et ce temple porte les
-traces du passage des moines coptes. Il fut élevé en l'honneur de
-Hathor, la déesse de la mort, et aussi de la déesse Maat. Bien que les
-inscriptions soient inférieures à celles de Dêr-el-Bahri, l'intérieur me
-parut plus propre à inspirer de pittoresques esquisses que celui de son
-trop célèbre voisin. Les colonnes couronnées de calyx et les initiales
-entrelacées de Hathor, ainsi que la porte du sanctuaire, se prêtent sous
-un certain éclairage à de délicieuses compositions. Des traces de
-couleur se retrouvent sur ces initiales, ainsi que sur le cadran solaire
-qui surmonte la porte.
-
-Les temples de Ptolémée ont un grand avantage sur ceux de dates plus
-anciennes, c'est qu'ils sont dans un bien meilleur état de conservation;
-en fait, on ne peut guère leur donner le nom de ruines. A part les
-objets qui se trouvaient dans ces temples et qui sont maintenant dans
-les musées, les temples de Dendera, Esneh et Edfu n'ont guère changé
-depuis qu'ils ont été construits.
-
-Il y a beaucoup à peindre à Medînet Habu, qui se trouve à quinze cent
-mètres au sud. Les décorations de la vingtième dynastie dans le grand
-temple de Ramsès III, me paraissaient extrêmement grossières après les
-bas-reliefs délicats de Dêr-el-Bahri. J'eus beaucoup de difficultés à
-reproduire les premiers bas-reliefs si peu accentués. Dans les séries de
-Pont, où le fond est enlevé, le relief des personnages ne dépasse guère
-un millimètre. Les figures de moindre importance ont à peine un
-demi-millimètre, quelquefois moins. Les grandes figures sur les colonnes
-ne se détachent pas du fond, et sont souvent à peine indiquées. A
-l'époque de Ramsès III, les inscriptions ont atteint une profondeur de
-dix à douze centimètres. Les restaurations de Ramsès II à Dêr-el-Bahri
-sont en relief, mais elles offrent plutôt une imitation de celles de son
-prédécesseur qu'un signe caractéristique de leur propre époque. La
-surface plus rugueuse de la pierre et les dimensions plus grandes de
-l'édifice expliquent probablement l'accentuation plus sensible des
-inscriptions, mais la crainte d'un effacement peut en être aussi la
-cause. Les reliefs accentués furent employés au XVIIIe siècle, mais
-seulement dans le cas où un effet de perspective était recherché. Le
-bas-relief paraît avoir disparu après le règne de Séti I. Je le
-retrouvai à Karnak dans un petit temple modeste de la vingt-cinquième
-dynastie. Quoique taillé dans de la pierre sablonneuse, le relief en
-était fort beau et accusait une renaissance de l'art, qui pourtant
-déclina rapidement pendant la domination des Perses. Quelque grossières
-que soient les décorations, leur dessin est souvent grandiose; j'ai vu
-des scènes de bataille d'un mouvement étonnant. L'art semble avoir lutté
-énergiquement avant de décliner pendant le règne suivant. L'espace me
-manque pour donner de plus amples détails, mais, dans son _Histoire de
-l'Égypte_, le Professeur Breasted relate les événements du règne
-mouvementé de Ramsès III, événements que le souverain fit du reste
-graver sur son temple monumental.
-
-En sortant par le pylône massif, nous trouvons à notre gauche une série
-de petits temples qui nous représentent quatorze siècles, du règne de
-Hatshepsu aux derniers Ptolémées. Les murailles du temple de Hatshepsu
-portent des traces des luttes de cette reine avec son père, son mari et
-son frère, et sur ses portraits effacés, nous voyons les figures en
-cartouches des trois Thothmès. Ceci servit probablement d'enseignement à
-Ramsès III, qui fit graver très profondément les inscriptions sur son
-temple. Nous passons par un pylône érigé par Taharqua, de la
-vingt-cinquième dynastie--le Tirharkah de la Bible--et nous pénétrons
-dans le délicieux petit temple de Nektanebos, le dernier Pharaon de la
-dernière dynastie (trentième). Huit colonnes représentant des papyrus
-entrelacés, à chapiteaux fleuris, supportaient autrefois la toiture;
-deux seulement sont encore entières. Ces colonnes, reliées par un écran
-en pierre fouillée et se détachant sur le pylône de Taharqua, forment un
-charmant ensemble. Le grand pylône du dixième des Ptolémées nous conduit
-dans un vestibule à colonnes puis dans une large cour qui termine cette
-série de temples.
-
-Cette oeuvre de Nektanebos et du Ptolémée ne fut exécutée qu'après que
-le grand monument de Ramsès fut presque tombé en ruines; cela ressort de
-ce fait que les constructions de Nektanebos et Ptolémée furent faites à
-l'intérieur et à l'extérieur des murailles formant l'enceinte du grand
-temple; elles empiètent aussi sur une partie de l'emplacement du
-pavillon de Ramsès. Ce pavillon, dont nous ne voyons plus que la partie
-centrale, forme l'entrée principale du temple.
-
-[PLANCHE 31: VUE INTÉRIEURE DU TEMPLE DE RHAMSÈS III, MEDINET-HABU]
-
-A mesure que de nouveaux temples s'élevaient, les anciens tombaient en
-ruines et l'on employait les pierres ainsi toutes prêtes comme matériaux
-de construction. On retrouve des inscriptions des anciens temples sur
-les murs des temples plus récents. Il est étonnant que les ruines du
-village chrétien situé à l'est du grand temple, n'offrent que des murs
-en boue desséchée. L'église du village qui occupait le centre de la
-seconde cour était également construite à l'aide de cette pauvre
-matière, alors que des pierres toutes préparées et toutes taillées se
-trouvaient à proximité.
-
-Le magnifique Amenhotep III bâtit son palais somptueux auprès des
-temples de Medînet Habu, mais on en retrouve peu de vestiges. Ce palais
-était probablement déjà tombé en ruines lorsque Ramsès III fit
-construire son grand temple. «Ce monde n'est pas une ville durable»,
-disait-on au temps des Pharaons. Les grands palais qui ont existé à
-Thèbes et qui servaient de demeures aux rois et aux nobles, étaient tous
-construits en briques de boue; ils durèrent peu, mais ils nous ont
-laissé quelques fragments qui nous permettent de juger de leur
-splendeur. Nous retrouvons heureusement des dessins de ces palais sur
-les murailles des temples et des sépulcres, ainsi que des spécimens de
-mobiliers qui ornent à présent la dernière demeure des morts, et qui
-nous donnent une idée des anciens intérieurs égyptiens.
-
-Le pavillon de Ramsès III, dont nous ne voyons qu'une partie, nous fait
-songer à une forteresse plutôt qu'à un palais; il fut sans doute
-construit en pierres taillées, pour des raisons stratégiques, par ce roi
-guerrier.
-
- *
- * *
-
-
-
-
-_CHAPITRE XV_
-
-LA TOMBE DE LA REINE TYI
-
-COMMENT LES INDIGÈNES JUGENT LES ARCHÉOLOGUES. || DU RÔLE DE LA REINE
-TYI DANS L'HISTOIRE DES PHARAONS. || LE DIEU NOUVEAU. || VISITE A LA
-TOMBE MYSTÉRIEUSE. || «SIC TRANSIT GLORIA MUNDI.» || UNE CRUELLE
-DÉSILLUSION.
-
-
-Noël était passé, et les travaux d'excavation n'avaient donné aucun
-résultat intéressant. L'intérêt qu'ils inspiraient tout d'abord était
-tombé. Cette vallée renfermant les tombes des rois, que j'étais
-impatient de revoir aussitôt que mes travaux personnels m'en
-laisseraient le loisir, devait pourtant, à mon avis, recéler bien des
-mystères, que des fouilles habilement dirigées ne tarderaient point à
-dévoiler. Un jour, la nouvelle se répandit qu'Ayrton avait découvert de
-l'or et des pierres précieuses, et les habitants du pays le voyaient
-déjà ramassant à la main des trésors incalculables. Mon travail n'avança
-guère ce jour-là, car _Tyndale Koom_, Ahmet et même l'ex-forçat
-taciturne ne tarissaient pas en bavardages. Inutile de dire que la
-valeur archéologique de la découverte ne les intéressait pas. Les
-indigènes sont pleins de cette idée que tous les Européens qui
-s'occupent des fouilles ne le font que par rapacité et amour du pillage.
-La pensée qu'avec ce qu'ils retireraient du butin, _Mistr Davis_ et
-_Mistr Eirton_ pourraient vivre tranquillement jusqu'à la fin de leurs
-jours, occupait leur esprit et, probablement, excitait leur rancune; ils
-trouvaient mauvais que ces chiens de chrétiens pussent s'emparer ainsi
-de ce qu'Allah avait mis en réserve pour les vrais croyants!
-
-[PLANCHE 32: LES PYLONES DES PTOLÉMÉES, MEDINET-HABU]
-
-Une chose était certaine: on avait trouvé et ouvert la tombe de la Reine
-Tyi. On aurait dit que les roches calcaires qui protégeaient l'entrée
-des fouilles avaient la transparence d'un rideau de mousseline, tant les
-curieux étaient bien renseignés. M. Théodore Davis avait quitté sa
-_dahabiyeh_ pour venir sur les lieux; le Bash Moufetish était arrivé,
-accompagné de son _wakeel_ et de ses gardes particuliers; on avait
-télégraphié à M. Maspero; un artiste spécial était sur le terrain et un
-photographe avait été mandé du Caire. L'arrivée de notre ami Ayrton mit
-fin à notre impatience d'en savoir davantage. Il pouvait être
-satisfait, car sa découverte était une des plus belles qui se fussent
-produites depuis nombre d'années. Il nous dit que la tombe de la Reine
-Tyi avait certainement été ouverte depuis que la Reine y avait été
-ensevelie, mais que le vol apparemment n'avait pas été le but du
-sacrilège; les objets de valeur s'y trouvaient encore, mais les
-hiéroglyphes se rapportant à l'hérésie qu'elle avait favorisée et au
-fils qu'elle avait essayé d'établir, avaient été effacés. Il paraissait
-clair que le sacrilège n'avait été commis que quelques années après la
-mort de la Reine, et que les prêtres d'Ammon, ayant satisfait leur zèle
-religieux et réparé la brèche faite dans la muraille, Tyi avait reposé
-tranquillement pendant plus de trois mille ans. Un éboulement de rochers
-avait protégé sa tombe du pillage des Romains, du fanatisme des premiers
-chrétiens et de la rapacité des Arabes, mais non des investigations des
-égyptologues.
-
-Ce soir-là notre conversation roula sur la Reine Tyi, son fils Akhnaton
-et sur l'évolution religieuse de leur époque. Nous fûmes désappointés en
-apprenant que l'entrée de la tombe nous serait fermée pendant quelques
-jours encore; le photographe du Caire était absent, et rien ne pouvait
-être déplacé avant son arrivée. On craignait d'autre part que les
-objets ne se détériorassent à la température extérieure, car il arrive
-souvent que des choses demeurées intactes dans un sépulcre pendant des
-siècles, tombent en poussière dès qu'elles sont exposées à la
-température du dehors. Cette crainte n'était que trop justifiée, comme
-on le verra plus loin.
-
-Une semaine s'écoula avant que personne, à l'exception de ceux qui y
-travaillaient, ne pût visiter la précieuse tombe. Notre curiosité était
-continuellement excitée par J. Lindon Smith, un artiste américain,
-chargé de peindre l'intérieur de la tombe et son contenu, et qui en s'en
-retournant à Luxor s'arrêtait à notre campement pour nous raconter sa
-journée. Les longues heures passées dans la chambre mortuaire
-n'attristaient point l'artiste, et ce fut l'un des plus gais compagnons
-que j'eus la bonne fortune de rencontrer.
-
-Quatre grandes jarres, dont les couvercles portaient l'image de la
-Reine, avaient été trouvées, ainsi qu'une cassette renfermant des objets
-de toilette en bel émail bleu. Avant de rendre visite à la dépouille
-mortelle de cette reine romanesque, il sera intéressant, pour ceux qui
-ne connaissent qu'imparfaitement l'histoire de l'Égypte, d'apprendre le
-rôle important qu'elle joua pendant la dix-huitième dynastie, alors que
-l'Empire avait atteint l'apogée de sa puissance. A l'encontre de
-Hatshepsu, elle était de naissance obscure, et l'on dit même qu'elle
-n'était point Égyptienne, mais les preuves manquent à l'appui de cette
-assertion. Elle épousa le jeune Pharaon, Amenhotep III, à peu près au
-moment de son avènement; ce prince magnifique laissa de nombreux
-documents où il la nommait _Reine Consort_, et la déclaration royale se
-termine par ces mots: «Elle est la femme d'un Roi Puissant, dont
-l'empire s'étend au sud jusqu'à Karoy et au nord jusqu'à Naharin». Ainsi
-que Breasted le remarque dans son _Histoire de l'Égypte_, «le roi
-voulait par là rappeler la haute position qu'elle occupait à tous ceux
-qui auraient pu songer à l'humble origine de la Reine». Thothmès III et
-ses deux successeurs guerriers avaient consolidé l'empire sur lequel
-Amenhotep était appelé à régner; d'une haute culture artistique et ayant
-à sa disposition d'inépuisables trésors, ce dernier fit de Thèbes la
-plus splendide capitale du monde. Seuls, quelques fragments disséminés
-dans les musées nous restent de son grand palais; quelques pierres
-marquent l'emplacement de son mausolée, et les colosses ont été
-cruellement détériorés par le temps.
-
-Le grand temple de Luxor, encore debout, nous donne la meilleure idée de
-ce qui fut fait durant ce règne. L'architecte Amenhotep, fils d'Api, fut
-connu des Grecs douze siècles plus tard, et la sagesse de ses maximes
-est citée dans _Les Proverbes des Sept Sages_. On peut voir de lui un
-curieux portrait au Musée du Caire.
-
-Contrairement aux usages de la contrée, la Reine prit une part
-prééminente à toutes les cérémonies religieuses ainsi qu'aux affaires de
-l'État, et il est curieux de penser que cette petite femme délicate et
-fine, tandis qu'elle suivait ces rites religieux, encourageait en secret
-une hérésie qui, pendant le règne de son fils, devait amener la ruine de
-l'empire. Les causes de cette réforme religieuse demeurent un mystère;
-les prêtres d'Ammon, qui étaient alors tout-puissants, cachèrent leur
-mécontentement. La Reine eut sans doute beaucoup d'influence sur son
-mari, mais elle en eut bien davantage sur son fils, et ce fut ce jeune
-homme qui, après la mort de son père, déclara hardiment la guerre aux
-prêtres et proclama l'existence d'un Être Suprême, dont la
-manifestation visible était le disque solaire. Son nom, Amenhotep
-IV,--«Ammon repose»--lui devint impossible à porter; comment pouvait-on
-l'appeler ainsi, alors qu'il effaçait le nom d'Ammon des murs des
-temples et offrait un autel au nouveau dieu Aton? Il échangea ce nom
-contre celui d'_Akh-en-Aton_, signifiant «Esprit d'Aton». Pendant six
-ans il lutta pour effacer toute trace du culte d'Ammon, mais les
-souvenirs du passé étaient trop vivaces à Thèbes pour qu'ils pussent
-être détruits. Aidé de sa mère et du prêtre Eye, qui avait toujours
-encouragé son zèle réformateur, il résolut de construire une nouvelle
-capitale qu'il dédierait à Aton. Il choisit un site pittoresque à
-quelque cinq cents kilomètres au-dessous de Thèbes, appelé maintenant
-Tell-el-Amarna, mais qu'il nomma _Akhetaton_, «Horizon d'Aton». Il
-paraît y avoir vécu le reste de sa vie, comme le Pape dans le Vatican,
-refusant de visiter les régions qui n'étaient pas dédiées à son dieu.
-Les provinces asiatiques refusèrent bientôt de payer leur tribut, et à
-la fin de son règne l'immense empire ne comprenait plus que les
-provinces arrosées par le Nil. Il mourut sans successeur mâle direct, et
-son gendre, Sakere, dont on ne connaît pas l'histoire, lui succéda. Un
-autre de ses gendres, Twet-ankh-Amon, succéda à ce dernier, et après
-entente avec les prêtres d'Ammon, il retourna à Thèbes qui, depuis vingt
-ans, n'avait pas vu de Pharaon. Ce fut probablement durant son règne que
-le culte d'Ammon fut rétabli, la tombe de la Reine Tyi ouverte et tous
-les souvenirs du maudit Aton détruits.
-
-[PLANCHE 33: KHNUM, KEPR, RA, DANS LA TOMBE DE SÉTI Ier, A THÈBES]
-
-Il nous fut enfin permis de visiter cette Reine avant que son cercueil
-gemmé ne fût envoyé au Musée du Caire et ses ossements ensevelis au pied
-de la colline protectrice de son tombeau. Mes amis, M. Henry Holiday et
-Miss Mothersole, firent partie de l'expédition. Nous ne fûmes pas long à
-gravir la montagne et à descendre dans la vallée des Tombes des Rois.
-Deux policiers en faction nous indiquèrent l'endroit que nous
-cherchions, et lorsque les sentinelles furent bien convaincues que nous
-étions des amis de _Hawaha_, nous fûmes conduits à la tombe nouvellement
-ouverte. Je fus assez surpris de ce qui se présenta d'abord à nos yeux:
-un jeune Anglais de stature athlétique, revêtu d'un costume de flanelle,
-était là, entouré de boîtes de fer-blanc, et, éclairé d'une lanterne
-électrique, il classait des pierres précieuses; la lumière qui faisait
-étinceler les joyaux tombait aussi sur les murs blancs du sépulcre, et
-l'ombre sinistre de notre compatriote aurait pu être prise pour celle
-d'un sorcier ou d'un prêtre d'Ammon. L'or et le blanc étaient les
-couleurs dominantes de tout ce qui était éclairé par les rayons
-électriques, et, au premier coup d'oeil, on se serait plutôt cru dans un
-boudoir dévasté que dans une mystérieuse demeure funéraire.
-
-Ces réflexions furent de courte durée, car notre ami ayant prestement
-rentré ses pierres: des lapis-lazuli en forme de demi-lune dans une
-boîte de _Beautés égyptiennes_, des cornalines et des turquoises dans
-des boîtes de _Démétrius_ et de _Nestor Genakalis_, s'empressa de nous
-souhaiter la bienvenue et de nous faire descendre dans la tombe, située
-à quelques pieds au-dessous de l'entrée qui y conduisait. Nous devions
-marcher avec précaution et avoir soin de ne rien toucher, car la plupart
-des objets étaient très fragiles et le moindre heurt aurait été funeste.
-Le dais effondré nous cachait la vue du cercueil; enfin nous vîmes
-devant nous l'effigie de Tyi. C'était le spectacle le plus émotionnant
-que j'eusse jamais vu: vêtue et parée comme elle l'était sans doute le
-jour où Amenhotep le Magnifique la conduisit au festin nuptial, elle
-reposait, les bras croisés. Émerveillé par la splendeur de ce tableau,
-je ne vis point tout d'abord qu'un côté du cercueil était tombé et que
-le corps réel de la Reine reposait à côté de cette glorieuse effigie.
-Son visage desséché, ses joues creuses, ses lèvres minces et
-parcheminées, découvrant quelques dents, offraient un contraste frappant
-avec le diadème d'or qui encerclait son front et le collier qui cachait
-une partie de sa gorge momifiée. Son corps était enveloppé de minces
-feuilles d'or qui, déchirées en plusieurs endroits, rendaient le
-spectacle encore plus lamentable.
-
-Je compris bientôt pourquoi le corps gisait à côté du cercueil. La
-bière, très lourde, avait été posée sur de beaux tréteaux surmontés d'un
-dais doré, mais l'un des pieds sculptés des tréteaux ayant cédé, le
-cercueil était tombé à terre et l'un des côtés s'étant brisé, la momie
-s'en était échappée. _Sic transit gloria mundi!_
-
-Avant que ce livre ne soit publié, tous les objets renfermés dans la
-tombe de Tyi auront été étiquetés, catalogués et classés dans le Musée
-du Caire. La Reine, elle, n'y sera pas. Tout objet ayant une valeur
-artistique ou archéologique sera transporté dans la _dahabiyeh_ de M.
-Davis, et le corps sera remis dans sa sépulture, et la tombe murée.
-
-Ces pages furent écrites au moment où, tout à l'enthousiasme de la
-découverte, nous ne songions pas à mettre en doute son authenticité, et
-je les publie ainsi afin de ne pas leur enlever leur sincérité de
-premières impressions. Mais une triste désillusion nous était réservée.
-Depuis mon départ d'Égypte, cette intéressante momie a été examinée par
-de savants chirurgiens qui ont déclaré que le squelette était celui d'un
-jeune homme âgé de vingt-cinq à vingt-six ans....
-
-Il n'y a pas de doute que tout ce qui se trouvait dans le sépulcre
-appartenait à la tombe de la Reine Tyi, mais l'endroit où repose
-réellement son corps, et l'identité du jeune homme qui usurpait ici sa
-place demeurent autant de mystères. Il ne semble guère possible que ce
-corps soit celui d'Ikhnaton qui aurait été transporté ici de
-Tel-el-Amarna pour reposer près de ses ancêtres. Son règne, sous lequel
-se sont accomplis tant d'événements, n'aurait guère pu se terminer si
-tôt. Obtiendra-t-on quelque nouvel éclaircissement sur ce que firent les
-prêtres d'Ammon, lorsqu'ils ouvrirent le sépulcre pour y effacer le nom
-maudit d'Aton? Peut-être le cérémonial somptueux des obsèques royales ne
-fut-il qu'un simulacre et le corps de la Reine a-t-il été transporté
-dans la ville d'Akhetaton, construite par son fils, pour échapper aux
-mains sacrilèges des prêtres?
-
-Nous laisserons ces questions sans réponse et nous retournerons aux
-excavations du temple de Mentuhotep.
-
- *
- * *
-
-
-
-
-_CHAPITRE XVI_
-
-LE TEMPLE DE MENTUHOTEP
-
-ENCORE DES TOMBES, DES SARCOPHAGES, DES MOMIES. || ANTIQUITÉS
-MODERNES... || L'HONNÊTE VOLEUR. || DANS LE CLAIR-OBSCUR DES CAVEAUX.
-|| LES PEINTURES DE LA TOMBE DE NAKHT: SCÈNES DE LA VIE D'UN GENTILHOMME
-CAMPAGNARD. || VERS LE TEMPLE DE SETI.
-
-
-Vers la fin du mois de janvier 1907, le fond du puits fut atteint, et, à
-six cents pieds de son orifice, la chambre mortuaire ouverte. Dans une
-niche creusée dans la muraille gauche, se trouvait la momie. Cette niche
-était assez haute pour qu'on pût s'y tenir debout et assez profonde pour
-contenir un sarcophage. De larges plaques d'albâtre couvraient les
-murailles, et bien qu'il n'y eût nulle inscription pour nous renseigner,
-nous nous trouvions évidemment en présence du sépulcre d'un grand
-personnage. Le désordre qui y régnait prouvait que la tombe avait déjà
-été ouverte et pillée; le sol était jonché de débris de cercueil, d'arcs
-et de flèches, de statues de bois et de poteries. Dans un coin, un amas
-de poussière brunâtre et de morceaux de bandelettes était tout ce qui
-restait du corps pour lequel cette tombe avait été construite. La
-chaleur y était telle que nos bougies fondaient entre nos doigts; l'air
-était irrespirable.
-
-Mais la trouvaille était importante, et au fur et à mesure que les
-objets renfermés dans la chambre mortuaire étaient apportés à la hutte,
-il devenait évident qu'ils avaient dû appartenir à une tombe royale. Le
-classement et remballage de tous ces objets prit quelque temps, et nous
-dûmes abandonner nos essais de reconstitution des meubles et des
-ornements.
-
-Une autre tombe fut découverte à gauche du grand puits; l'immense
-sarcophage de granit qu'elle renfermait et sa situation près du
-sanctuaire du temple laissaient supposer qu'elle avait dû contenir une
-momie royale.
-
-[PLANCHE 34: LE TEMPLE DE MEKTENEBO, MEDINET-HABU]
-
-Mrs. Naville passa six semaines à rassembler, à classer les fragments de
-sept petits autels qui avaient occupé la terrasse supérieure, et dont
-son gendre fit la reconstitution sur papier. Le dessin en était fort
-beau, et les ornements sculptés de quelques fragments pouvaient se
-comparer aux ouvrages de la dix-huitième dynastie. Les dessins qui
-ornent les murailles des terrasses sont inférieurs; on y trouve la
-manière conventionnelle d'ouvriers habiles plutôt que la marque d'un
-génie personnel, comme on en rencontre dans le temple de Hatshepsu. Il
-est regrettable qu'on n'ait pu reconstruire complètement et laisser sur
-place un de ces petits autels; on aurait eu ainsi un curieux spécimen de
-l'art de la onzième dynastie. Comme fragments, ils rempliront les
-vitrines de quelques musées, mais leur valeur au point de vue
-architectural sera nulle. Toutefois, après avoir reconstruit un de ces
-autels, il aurait fallu l'entourer d'une grille de fer afin de le
-protéger des indigènes, et certainement cette cage de fer au milieu des
-ruines aurait été peu à sa place. Il est difficile de sauvegarder les
-oeuvres d'art dans une contrée où les gens ne se rendent pas compte de
-leur valeur idéale. Si l'on arrête un voleur en possession d'antiquités,
-il est presque impossible d'obtenir pour lui, d'un magistrat indigène,
-une condamnation. Le fait de «voler une antiquité» bénéficie de quelque
-indulgence, même auprès des Européens: une dame vint un jour à notre
-campement pour prier Currelly de l'aider à déchiffrer le cartouche d'un
-scarabée et à en estimer la valeur. Currelly, après examen, déclara que
-le scarabée était faux, au grand désappointement de la dame, qui,
-refusant de se rendre à l'évidence, nous expliqua que le verdict de
-Currelly ne pouvait être exact, «car, nous dit-elle, Achmet (le jeune
-ânier) m'a assuré qu'il a volé ce scarabée pendant les fouilles, et il a
-une figure si honnête que je ne saurais croire qu'il a menti!» Nous ne
-pûmes nous empêcher de rire devant tant de simplicité, et la bonne dame
-comprit peut-être que le doux Achmet, honnête voleur, était bien capable
-d'être aussi un menteur.
-
-Au début de ses travaux à Thèbes, Currelly était moins habile à
-reconnaître un scarabée _Kurnah-made_; voulant un jour faire quelques
-achats à Luxor, il eut l'idée de s'adjoindre quelqu'un de compétent. Le
-chef d'équipe, ou _reis_, comme on les appelle, était originaire de
-Kurnah et, sans nul doute, très habile à fabriquer lui-même des
-antiquités; ce fut lui que Currelly choisit. Le contre-maître accepta,
-et comme Currelly traitait ses hommes avec bonté et qu'il avait quelque
-expérience du caractère des indigènes, il savait qu'il pouvait compter
-sur son allié. Dans le magasin, un lot tentant de curiosités fut étalé
-devant lui, et notre ami commença à choisir: «Pouvez-vous me garantir
-l'authenticité de ceci?» demanda-t-il en montrant un bel _ushabti_ bleu
-et poli. Le marchand jura «par la barbe du prophète» qu'il connaissait
-la tombe où l'objet avait été trouvé, et en appela à son coreligionnaire
-pour corroborer ses dires. Le _reis_ voulant servir son maître sans
-encourir la colère du marchand, joignit ses protestations à celles de ce
-dernier, mais pressa du pied la bottine de Currelly, et notre ami
-comprenant que le contre-maître mentait par complaisance, l'achat de
-l'_ushabti_ ne fut pas fait.
-
-L'objet suivant était authentique; un léger coup de coude en avertit
-Currelly qui parvint ainsi à faire quelques achats vraiment
-intéressants. Une fois les objets choisis, vint la discussion au sujet
-du prix, et le mot inévitable du marchand: «Vous ne voudriez pas que je
-vous fisse un prix inférieur à ce que j'ai payé moi-même? Mais parce que
-c'est vous, vous seulement, vous entendez, je suis prêt à perdre tant et
-tant». Cette preuve de bienveillance termina la transaction.
-
-Vers la fin de mars, les rayons du soleil brûlant les rochers de la
-vallée de Dêr-el-Bahri, y rendaient le séjour insupportable. Lorsque le
-vent du Sud s'en mêlait, la chaleur était telle que nous ne pouvions
-travailler que de l'aube à dix heures du matin, la cire demeurant molle
-tout le long du jour. Je dus souvent attendre le soir pour prendre mes
-impressions, et travailler fort avant dans la nuit. Je désirais vivement
-terminer le moulage de «Pont» durant cette saison; le coloris serait
-forcément remis à la saison suivante. Aussi, dès que le vent eut changé,
-je fus au travail des journées entières.
-
-Mes hommes étaient heureux de pouvoir se reposer à l'ombre pendant le
-_Khamsîn_. Les seuls endroits frais étant les tombes, je m'y retirais
-pour faire mes aquarelles. Tout d'abord, après la violente lumière du
-dehors, je distinguais mal les objets que je voulais peindre, mais mes
-yeux s'habituaient bien vite au clair-obscur environnant.
-
-[PLANCHE 35: PEINTURES MURALES DANS LA TOMBE DE NACHT, A THÈBES]
-
-La gravure ci-contre représente une peinture murale de la tombe de
-Nakht, un des sépulcres que l'on rencontre en allant du Ramesseum à
-Dêr-el-Bahri; en consultant son guide, le visiteur verra que cette tombe
-porte le nº 125 sur le plan des tombes du Cheik Abd-el-Kurnah; il
-trouvera également une description des scènes représentées sur les
-murailles de ces tombes qui forment un groupe intéressant de la
-nécropole thébaine. En dehors de ce que ces peintures murales nous
-enseignent, nous ne savons pas grand'chose de Nakht. On le dit scribe,
-il était probablement prêtre d'Ammon, ou faisait partie de cette
-corporation puissante qui joua un rôle si important dans les destinées
-du Nouvel Empire. Il vécut à l'époque d'Hatshepsu, et il est évident
-qu'il s'intéressa vivement à ce qui devait être sa dernière demeure. Il
-connaissait suffisamment les dieux et déesses à têtes d'oiseaux et les
-jugeait sans doute à leur valeur, car il préféra entourer son esprit des
-scènes auxquelles son corps avait pris part. On y rencontre maintes
-allusions à Ammon, car la croyance en une manifestation corporelle de
-l'Être Suprême ne cessa d'exister, malgré le rire des augures.
-
-Les occupations de Nakht semblent avoir été celles d'un riche
-gentilhomme campagnard. On le voit surveillant des travaux agricoles,
-depuis le labourage et les semailles jusqu'à la moisson. On le voit
-aussi présidant en personne aux vendanges et au pressoir. Si l'on en
-juge par la finesse de ces tableaux, le sport fut son plaisir favori; un
-panneau très décoratif le représente à la pêche, retirant ses filets,
-chargés d'oiseaux pris parmi les plantes aquatiques. On le voit
-également à table avec son épouse; dans un coin, le chat de la maison
-se régale d'un poisson; des musiciens et des danseuses égaient le repas.
-
-J'ai choisi trois de ces dernières représentations parce qu'elles
-étaient admirablement conservées, et parce que la lumière tombant du
-dehors sur ce pan de muraille facilitait mon travail.
-
-Les rochers dans lesquels ces tombes ont été taillées sont d'un grain
-plus rugueux que ceux de Dêr-el-Bahri; leur surface a été égalisée et
-cimentée avant d'être peinte. L'artiste ici n'a pas eu recours aux
-délicates incisions des bas-reliefs du temple de Hatshepsu, mais il a
-essayé de donner du relief aux figures en les ombrant légèrement. Le
-résultat n'est pas aussi heureux, et les éraflures et les craquelures du
-ciment donnent à ces fresques un air de pauvreté qu'on ne voit jamais
-dans les ornements taillés à même la pierre, tout endommagés qu'ils
-soient par le temps ou par des mains sacrilèges. On juge pourtant mieux
-ici de l'art du dessinateur. Ces personnages, de 40 centimètres de haut
-environ, sont dessinés d'une main très ferme: souvent le geste d'un bras
-est indiqué de deux coups de pinceau seulement. Les cordes d'une harpe
-semblent faciles à faire, et c'est seulement lorsque j'essayai de les
-tracer d'un seul coup de pinceau, comme sur l'original, que j'appréciai
-la dextérité de l'artiste de Nakht. Peut-être ce dernier est-il lui-même
-l'auteur de ces peintures, car le terme scribe signifiait probablement
-aussi sculpteur et peintre. Cette idée me préoccupait pendant que je
-travaillais dans la tombe. Les artistes qui exécutèrent les belles
-figures des dix-huitième et dix-neuvième dynasties devaient, à
-contre-coeur, substituer une tête de chacal à celle d'un homme, ou
-surmonter d'une tête de vache l'exquise silhouette de Hathor. Décorant
-sa propre tombe, Nakht put faire comme bon lui semblait, et aucune tête
-monstrueuse ne défigure sa dernière demeure. Les passages habituels du
-_Livre de ce qui est en dessous du Monde_ ou du _Livre des Portraits_ ne
-se trouvent pas ici: il en eut probablement _ad nauseam_ au temps où il
-servait dans le temple. Puisse son âme errer à travers champs et vignes
-et se délecter aux souvenirs des joyeux festins qu'il fit sur cette
-terre!
-
-Il y a quelques tombes plus importantes que celle de Nakht: je ne
-saurais les décrire toutes dans ce livre. Mais on ne doit pas manquer de
-visiter celle de Rekhmere, qui est ornée de vivantes peintures.
-
-[PLANCHE 36: SÉTI Ier OFFRANT A OSIRIS UNE IMAGE DE LA VÉRITÉ,
-BAS-RELIEF DU TEMPLE D'ABYDOS]
-
-Les moulages de «Pont» tiraient à leur fin, et le vent chaud rendant la
-température insoutenable, je me décidai à quitter la vallée de
-Dêr-el-Bahri. Je ne connaissais pas Abydos, et l'occasion de passer
-quelque temps à proximité du temple de Seti se présentant, j'acceptai
-avec empressement l'invitation de M. Garstang qui y dirigeait les
-fouilles. Le temple est situé à une douzaine de kilomètres de la
-rivière, juste à la limite des terrains cultivés, et la plus proche
-station est celle de Beliâneh. Bien que le camp ne fût qu'à 120
-kilomètres environ de celui de Dêr-el-Bahri, il me fallut aller à Luxor
-et y passer la nuit pour pouvoir prendre un train tout au matin.
-Heureusement, le vent avait fraîchi, et je pus supporter la chaleur du
-train. Celui-ci longe la rive est du Nil pendant la plus grande partie
-du chemin et traverse le fleuve à Nag Hamâdeh. De fréquents arrêts aux
-gares où aucun voyageur ne monte ni ne descend, prolongent ce voyage
-pendant cinq ou six heures. Arrivé à Beliâneh, je me procurai deux ânes
-pour me transporter avec mon bagage à travers les terrains cultivés. Le
-soleil dardait ses rayons brûlants au-dessus de ma tête; il n'y avait
-guère qu'une semaine que les blés avaient perdu leur première couleur et
-déjà ils paraissaient mûrs pour la moisson. Le paysage était plus
-riche, plus pittoresque, et l'étendue des plaines d'or foncé donnait,
-par contraste, un reflet argenté aux collines désertes.
-
-Après avoir quitté la plaine, on arrive bientôt au temple de Seti.
-L'intérieur de ce temple laisse une désillusion et ne se prête guère au
-croquis. A 400 mètres plus loin dans le désert, on rencontre le temple
-en ruines de Ramsès II. A l'exception de ces deux temples et du
-cimetière plus éloigné, rien ne subsiste de l'antique cité d'Abydos.
-Elle était déjà probablement en ruines lorsque Strabon visita l'Égypte,
-car il en parle comme de «jadis une grande ville, presque l'égale de
-Thèbes, mais sans importance maintenant».
-
-Après avoir franchi quelques basses collines parsemées de débris de
-poterie, nous descendîmes dans une plaine sablonneuse, fermée à l'ouest
-par les monts du Liban. Un _Union Jack_ flotte mollement au sommet d'une
-maison à un étage, construite en briques de boue: c'est le lieu de ma
-destination.
-
-Les fouilles que dirige Garstang pour le compte de l'Université de
-Liverpool devant durer quelques années, on a jugé utile de construire
-des habitations confortables pour les membres de l'expédition et un
-dépôt pour les trouvailles. Mon hôte ayant été obligé d'aller au Caire
-pour quelques jours, je fus reçu par M. Harold Jones et M. Blackman qui
-dirigeaient les travaux en son absence. Je trouvai là également Howard
-Carter, venu, comme moi, pour étudier les bas-reliefs du temple de Seti.
-La maison, ingénieusement construite, comprenait une salle de réunion
-claire et fraîche et assez de chambres pour loger confortablement six
-personnes. Le déjeuner me prouva que Harold Jones était non seulement
-habile architecte, mais un parfait maître de maison. N'ayant rien pris
-depuis cinq heures du matin, je fis largement honneur au repas.
-
- *
- * *
-
-
-
-
-_CHAPITRE XVII_
-
-KARNAK
-
-UNE VISITE AU TEMPLE DE SETI. || LES PLUS BEAUX DOCUMENTS DE L'ART
-DÉCORATIF ÉGYPTIEN. || LE «KHAMSIN» OU LE DÉSERT INCENDIÉ. || JE REGAGNE
-LUXOR POUR ALLER ENSUITE A KARNAK. || UNE CITÉ DE RUINES, TOUTES EN
-COLONNADES GRANDIOSES. || LE MONOLITHE DE GRANIT ROSE.
-
-
-Lors de ma première visite au temple de Seti, j'eus le plaisir d'être
-accompagné par Howard Carter, très documenté en matière d'art égyptien.
-
-Bien que l'art fût arrivé à son apogée pendant la dix-huitième dynastie,
-on ne trouve aucune trace de décadence dans les bas-reliefs de ce
-temple, et j'incline à les regarder comme la plus grande manifestation
-d'art décoratif que l'Égypte nous ait donnée. Ils sont l'oeuvre d'un
-grand artiste qui, quoique encore imbu des traditions de la dynastie
-précédente, y apporta le sceau de son génie personnel.
-
-D'une manière générale, l'art était dans une période de décadence, mais
-non pas l'art de celui qui dessina les ornements de ces murs; quant à la
-partie du temple qui est couverte d'inscriptions datant de Ramsès II, la
-décadence y est très marquée. Les règnes de Seti et de son fils ayant
-été fort longs, une période de quarante à cinquante années sépara
-probablement l'apogée de l'art de son déclin.
-
-[PLANCHE 37: ISIS ALLAITANT SÉTI Ier, ABYDOS]
-
-Les reliefs de Seti sont légèrement plus accentués que ceux du temple de
-Hatshepsu à Thèbes, mais ceci est peut-être une conséquence des plus
-grandes dimensions des figures. Ils ne sont pas tous colorés, mais nous
-ne pouvons que nous en féliciter, puisque le temps a presque partout
-effacé le coloris des autres. J'ai choisi un sujet dans les deux séries.
-Dans le premier sujet où la patine du temps a donné une belle teinte
-chaude à la pierre, on voit Seti apportant une offrande à Osiris dont
-une partie de la silhouette est demeurée intacte. Dans la série de
-reliefs colorés, j'ai choisi celui qui représente Seti allaité par Isis.
-Le modelé est plus beau dans le premier; dans le second les éraflures de
-la couleur nuisent aux effets de lumière et d'ombre. J'ai restauré les
-visages de la déesse et du jeune roi, afin de rendre le sujet
-intelligible. Les bleus et les verts sont presque effacés, tandis que
-les rouges et les jaunes ont gardé toute leur vivacité; nous ne
-pouvons donc donner d'opinion sur cette oeuvre quant à la combinaison
-des teintes. En tout cas, son dessin la place au rang des grandes
-oeuvres artistiques du monde. Maintenant que ces murailles sont exposées
-au soleil et aux rares pluies de la Haute-Égypte, elles se dégraderont
-probablement plus en un an que pendant tout le temps qu'elles ont été
-enfouies sous le sable.
-
-Les rochers servaient autrefois de toit à ces murailles et il est
-regrettable qu'on n'ait pas trouvé un moyen de protéger les quelques
-fragments colorés qui nous restent. Jadis, la couleur était protégée par
-un vernis dont on retrouve des traces là où ni le soleil ni la pluie
-n'ont pu pénétrer.
-
-Le temple qui est érigé non loin du tombeau supposé du dieu Osiris, lui
-fut dédié ainsi qu'à la déesse Isis et à leur fils Horus. Les honneurs
-rendus à la divine triade forment le sujet traité par l'artiste, qui ne
-manqua pas de faire ressortir la faveur spéciale dont jouissait Seti,
-qui alla jusqu'à usurper la place de l'enfant Horus. Nous voyons le roi
-dans différentes scènes sur la muraille nord du hall hypostyle de
-Karnak. Il y est représenté sous les traits d'un guerrier subjuguant un
-chef lybien, et les vigoureuses scènes guerrières qui précèdent et
-suivent cet épisode ont sans doute servi de modèles à celles que nous
-trouverons plus tard sur les temples de Ramesid.
-
-Nous trouvons encore des traces d'un beau travail sur les murs en ruines
-du temple mortuaire de Seti à Karnak, et le plan de celui de Abu Simbel,
-connu comme oeuvre de Ramsès II, fut établi pendant le règne du père
-illustre de ce Pharaon. Tous les genres de décoration murale ont été
-employés durant le règne de Seti. Les bas-reliefs d'Abydos sont les plus
-beaux, mais le relief en creux était également très employé et avec
-beaucoup d'effet; ici, le fond n'est pas enlevé, mais le contour est
-coupé et le relief est formé par la profondeur de cette incision. On
-trouve un beau spécimen de ce travail dans la tombe de Seti à Thèbes, où
-le jeune roi est représenté faisant une offrande à l'image de la Vérité.
-Cette même tombe est aussi richement décorée de peintures murales
-plates.
-
-Peu après mon arrivée à Abydos, le _Khamsîn_ rendit l'endroit aussi
-inhabitable que Dêr-el-Bahri. Le nom donné à ce vent provient du mot
-arabe signifiant _cinquante_, parce qu'il souffle pendant cinquante
-jours, à partir du commencement d'avril. On l'appelle aussi _Simoon_.
-Il est précédé par une élévation de la température, un changement de la
-teinte du ciel qui passe du bleu au gris, et une tranquillité spéciale
-de l'atmosphère. Bientôt la teinte grise du ciel passe au jaune vers le
-sud et une ou deux rafales d'air brûlant annoncent l'arrivée imminente
-du fléau. Il semble que les portes de l'enfer s'ouvrent. Un tourbillon
-de sable se meut à travers le désert, et l'horizon est noyé dans un
-brouillard jaune. J'ai essayé de peindre cet effet, mais je n'avais pas
-le temps d'appliquer mes couleurs tant elles séchaient vite. La surface
-de ma palette et de mon croquis ressemblait à du papier d'émeri avant
-que j'aie pu reprendre de la couleur, si ma toile faisait face au vent,
-et d'un autre côté, si je faisais face au vent moi-même, j'étais aveuglé
-par le sable. Il n'y a qu'un parti à prendre au moment du _Khamsîn_,
-c'est de rester chez soi. On se demande ce que ce sera en juin si la
-chaleur est déjà si fatigante en avril. Je m'étais empressé d'emballer
-tous mes vêtements chauds pour les expédier chez moi par petite vitesse,
-mais deux jours plus tard je m'estimais heureux de ce que l'expédition
-n'ait pu être faite, car un changement de vent m'avertissait qu'ils
-pourraient m'être encore utiles. La seule consolation de ces brusques
-changements est que cette plaie d'Égypte, les mouches, en souffre
-également. Le mois d'avril, en Égypte, n'est jamais attristé par la
-pluie, et il dépend de la direction du vent que le séjour y soit
-charmant ou détestable.
-
-Je m'en retournai à Luxor par un train de nuit, car je ne me souciais
-pas de refaire le trajet par la chaleur du jour. Il faisait un peu plus
-frais à Dêr-el-Bahri lorsque j'y arrivai le matin suivant. Les fouilles
-étaient terminées et tout le monde était parti, sauf Currelly qui
-surveillait l'emballage de fragments provenant du temple de Mentuhotep.
-La trouvaille de l'année précédente, la vache de Hathor, ayant été
-acquise par le Musée du Caire, toutes les autres découvertes devaient
-revenir à la Société d'Exploration Égyptienne. Mes bagages furent vite
-prêts et expédiés à dos de chameau sur la rive opposée à Karnak, où
-attendait la _dahabiyeh_ de mon ami Nicol. J'eus le regret d'abandonner
-Currelly dans cette fournaise, avec une si grande quantité de fragments
-à emballer, mais mon temps était limité et j'avais hâte de visiter
-Karnak.
-
-Lorsque nous atteignîmes Karnak, mon ami Erskine Nicol fit jeter l'ancre
-à cinq minutes du grand temple. Howard Carter m'avait donné une lettre
-d'introduction auprès de M. Legrain qui était à la tête des travaux de
-Karnak et qui est un des hommes les mieux renseignés de notre temps sur
-cette partie de la contrée; ma première matinée se passa en compagnie de
-cet aimable Français et de Nicol, à visiter les temples de la région. M.
-Legrain nous conta l'histoire de Karnak et nous fit remarquer le
-développement de cette citée dédiée à Ammon. Nous trouvâmes des traces
-de son histoire depuis la douzième dynastie jusqu'à l'ère chrétienne,
-soit pendant une période de deux mille ans. On peut y voir aussi des
-vestiges des temps archaïques, mais comme je ne veux parler ici que des
-monuments intéressants au point de vue artistique, je laisserai de côté
-ces ruines des premiers âges. M. Legrain est un artiste élève de l'École
-des Beaux-Arts et sa connaissance des lieux jointe à ses qualités
-artistiques en font un guide unique.
-
-Pour avoir une idée vraiment grandiose de cette vaste étendue de ruines,
-il faut se diriger vers le Nil par l'avenue des Sphinx. On passe sous un
-gigantesque portail, érigé par l'un des Ptolémées; c'est le pylône
-principal. Les dimensions de ce portail sont imposantes, mais nous ne
-nous y arrêtons pas longtemps, car la grande cour qui suit attire notre
-attention. Nous remarquons une haute colonne à chapiteau en forme de
-calice, qui supportait sans doute autrefois une statue; des neuf autres
-colonnes qui formaient une double rangée dans la cour, il ne reste que
-les bases et des tronçons brisés. Contre le bleu clair du ciel, le beau
-chapiteau du pylône de Ramsès I se détache hardiment. L'Éthiopien
-Taharqua éleva, dit-on, ces hautes colonnes durant la vingt-cinquième
-dynastie, période qui marqua le début de la dernière renaissance de
-l'art égyptien.
-
-Nous dépassons le grand pylône pour pénétrer dans le hall hypostyle
-élevé par Seti I et terminé par Ramsès II. En entrant pour la première
-fois dans ce hall orné de 134 colonnes, on ressent quelque chose de
-l'effroi et de la surprise qu'inspire une première vue des Pyramides,
-mais ici un art plus raffiné a aidé la force brutale dans la
-construction de cette oeuvre monumentale. Ce que nous voyons suffit pour
-nous permettre d'imaginer l'impression que l'édifice entier devait
-produire; telles qu'elles sont, ce sont les ruines les plus grandioses
-de l'univers.
-
-[PLANCHE 38: GALERIE HYPOSTYLE, A KARNAK]
-
-La gravure ci-contre représente imparfaitement les deux rangs de
-colonnes qui supportaient la voûte de la nef. Les deux ailes étaient
-supportées par 122 colonnes, mais ces dernières étaient moins élevées
-que celles de la nef, de sorte qu'elles permettaient à la lumière de
-pénétrer dans l'intérieur à travers une double rangée de fenêtres. Ce
-que nous appelons la nef, comprend trois grandes ailes. Les deux moins
-élevées, à droite et à gauche, sont supportées chacune par sept rangs de
-colonnes qui, avec les murs extérieurs, forment sept ailes moins
-importantes.
-
-L'effet de ces 134 colonnes est fort imposant; la circonférence de
-chacune est si énorme que leurs bases couvrent presque entièrement la
-surface du sol. Je ne sais si au point de vue architectural cette
-disposition est heureuse, mais je sais que l'effet est imposant. Je
-donnerai une idée de la circonférence de ces colonnes en disant que six
-personnes se tenant par les mains, peuvent à peine entourer une seule
-colonne. Leur hauteur est de 69 pieds, ce qui, avec les blocs de granit
-qui les surmontent et supportent le toit, donne à l'extérieur 78 pieds
-de hauteur. Les architraves au-dessus de ces colonnes s'élèvent à peu
-près à la hauteur des fûts de celles qui sont au centre. Quelques-unes
-de celles-ci étaient tombées il y a sept ou huit ans, et M. Legrain nous
-raconta comment il s'y prit pour les relever et les replacer. Le
-procédé qu'il employa est sans doute le même que celui des architectes
-de Seti. M. Legrain fit amonceler de la terre jusqu'à la hauteur de
-l'emplacement de la pierre tombée, en réservant une sorte de chemin sur
-cette colline artificielle. Au moyen de poulies et de cordes, on hissait
-le bloc écroulé jusqu'à sa place primitive. La terre ainsi employée,
-provenant des fouilles du temple voisin, ne coûtait rien. Comme la
-main-d'oeuvre est très bon marché pendant certains mois de l'année, le
-travail était moins coûteux que si l'on avait employé des grues
-actionnées par des moteurs. Beaucoup de fouilles restent encore à faire.
-Un grand nombre des colonnes des ailes sont encore enfouies jusqu'à la
-naissance de leurs chapiteaux. Les pierres formant la toiture
-proviennent sans doute de l'époque des Ptolémées, alors que ceux-ci
-désiraient ajouter leur tribut en l'honneur d'Ammon ou de quelque autre
-dieu thébain. Toutes les colonnes centrales et la plupart des petites
-sont gravées et ornées d'inscriptions et de cartouches datant de Ramsès
-II. La plus belle oeuvre de Seti se trouve sur la façade intérieure des
-pylônes qui entourent le hall, à l'est et à l'ouest, et des deux côtés
-du mur nord. Les quelques colonnes qui nous restent de l'oeuvre de ce
-Pharaon nous font regretter qu'il ne l'ait pas terminée. On y retrouve
-de délicats bas-reliefs, rappelant ceux d'Abydos, et qui forment un
-contraste frappant avec l'oeuvre de son fils.
-
-En quittant cette galerie par la porte de la muraille nord, nous pouvons
-étudier une série de bas-reliefs représentant les victoires de Seti
-pendant sa campagne de Syrie; ils sont aussi intéressants au point de
-vue artistique qu'au point de vue historique. Nous voyons toutes les
-scènes guerrières depuis les origines de l'Empire jusqu'à la conquête de
-l'Égypte par Alexandre. Ce sont sans doute ces ouvrages artistiques qui
-ont inspiré la scène, reproduite à l'infini, d'un Ramsès quelconque
-terrassant un barbare.
-
-[PLANCHE 39: LE SANCTUAIRE, A KARNAK]
-
-Retournant dans la galerie, nous traversons cette forêt de colonnes et
-nous sortons par la porte de l'est, sous le pylône d'Amenhotep III.
-Cette partie plus ancienne du temple d'Ammon est dans un tel état de
-ruines que, sans l'aide de M. Legrain, nous n'aurions pu nous y
-retrouver. Deux obélisques de Thothmès I, dont un seul est debout, et le
-piédestal d'une statue colossale qui a disparu, forment la partie
-frontale de ce temple de la dix-huitième dynastie. A l'origine, aucun
-édifice ne lui cachait la vue de la rivière. Le pylône des Thothmès
-n'est plus qu'un amas de ruines. Le second pylône dont il y a encore
-moins de vestiges, forme la façade est d'une étroite cour à colonnes,
-dont rien ne subsiste, si ce n'est le grand obélisque de la fille de
-Thothmès, Hatshepsu. Son époux, Thothmès III, en avait entouré la base
-de murailles qui, maintenant en ruines, nous laissent admirer dans son
-entier l'exquis monolithe de granit rose. C'est le plus beau des
-obélisques d'Égypte; il a près de cent pieds de haut, et son poids est
-estimé à trois mille six cents soixante-treize tonnes par le professeur
-Steindorf. Sur la surface polie de la pierre, on remarque des
-inscriptions se rapportant aux guerres de l'époque des Thothmès, à la
-révolution religieuse d'Ikhnaton, où la figure d'Ammon a été effacée
-pour être restaurée ensuite durant le règne de Seti, alors que le culte
-de ce dieu était fermement rétabli. Au delà, une seconde cour à
-colonnades de l'époque de Thothmès I, flanquée de figures d'Osiris, se
-prolonge vers la rivière. Passant sous un autre pylône, nous pénétrons
-dans l'avant-cour du sanctuaire. On remarque sur la grande porte en
-granit du dernier et du plus petit pylône, de belles inscriptions avec
-des figures caractéristiques de Nubiens et de Syriens faits
-prisonniers par Thothmès III. Le même Pharaon fit élever deux piliers de
-granit dans cette cour; le lys de la Haute Égypte se détache en un
-relief accentué sur l'un, face au soleil, tandis que sur la partie nord
-du second, nous voyons le papyrus de la Basse Égypte. J'ai pris les
-croquis ci-joints de l'un des appartements en ruines de la Reine
-Hatshepsu. La statue mutilée de Thothmès III a été placée dans le
-boudoir dilapidé de sa demi-soeur. Au-dessus s'élève le sanctuaire que
-Philippe Arrhidaeus éleva longtemps après la mort de ce couple. Le
-temple de la dix-huitième dynastie était déjà partiellement en ruines.
-Cette oeuvre est un des joyaux de Karnak. Presque toute la couleur
-primitive a gardé son éclat et le granit dont il est fait est d'un ton
-merveilleux. Les inscriptions, gravées dans une pierre très dure,
-demeurent aussi nettes que si elles venaient d'être faites. Les murs
-intérieurs sont peut-être encore plus beaux. Les scènes sont
-généralement représentées en une teinte vert-malachite sur le fond rose
-de la pierre. La gravure ci-contre étant une réduction d'une aquarelle,
-il est très difficile de suivre les inscriptions du mur sud qui y sont
-représentées. Ici, elles sont généralement indiquées en rouge, mais la
-teinte conventionnelle des hiéroglyphes et des personnages a été
-profondément modifiée pour suivre une combinaison choisie de couleurs,
-licence que l'artiste ne se serait pas permise au moment où les
-souverains d'Égypte montraient plus de respect pour leurs dieux. A
-gauche de la gravure, nous voyons le lys de la Haute Égypte sur le
-pilier tronqué de Thothmès, et plus haut se dresse le grand obélisque de
-Hatshepsu. Ce qui reste des fenêtres du hall hypostyle est visible dans
-le lointain, et les tours en ruines du dernier pylône brisent la ligne
-de l'horizon. Quelques marches taillées dans un bloc de pierre
-intriguent encore les archéologues. Elles ressemblent beaucoup à celles
-de l'escalier qui conduit à l'autel du sacrifice, dans le temple de
-Hatshepsu, à Dêr-el-Bahri.
-
-A l'est du sanctuaire, il ne reste guère que les fondations du temple de
-la douzième dynastie. Le temps écoulé depuis la construction de ces
-édifices jusqu'au moment où fut élevé le temple de Seti, embrasserait
-les siècles qui se sont écoulés depuis la conquête de l'Angleterre par
-les Normands jusqu'à nos jours.
-
- *
- * *
-
-
-
-
-_CHAPITRE XVIII_
-
-ENCORE KARNAK
-
-LA PROMENADE MERVEILLEUSE PARMI LES RUINES DE KARNAK CONTINUE. || LE
-PETIT SANCTUAIRE DU ROI ÉTHIOPIEN, SHABAKO. || LE JEUNE PHARAON COURONNÉ
-DE LOTUS. || LA DÉESSE A TÊTE DE LIONNE. || LE LAC SACRÉ ET L'AVENUE DES
-SPHINX.
-
-
-Au delà de ce temple se trouve la galerie à colonnades de Thothmès III,
-précédant son sanctuaire. En cherchant notre chemin à travers les
-ruines, nous voyons que cette galerie n'est qu'une partie d'un vaste
-temple. Le faîte est supporté par trente-quatre piliers carrés et une
-double rangée de colonnes. Ces dernières sont plutôt bizarres que
-belles, avec leurs chapiteaux à calice renversé et leurs fûts
-s'amincissant à la base. La plupart des inscriptions sont intéressantes,
-mais en bien mauvais état. Dans une pièce au nord du sanctuaire, les
-murs sont couverts de reliefs reproduisant des plantes et des animaux
-que Thothmès rapporta, dit-on, de Syrie. Ils sont dessinés avec ce
-sentiment de la forme qui caractérise l'oeuvre de Dêr-el-Bahri. Les
-quatre colonnes qui supportaient le toit de cette pièce sont bien
-conservées; elles sont du type qui emprunte son modèle au papyrus, dont
-les boutons entourent le chapiteau.
-
-[PLANCHE 40: BAS-RELIEFS DANS LA CHAPELLE DE SHABAKA, A KARNAK]
-
-Après que nous eûmes franchi la muraille de ce temple, M. Legrain nous
-conduisit vers un modeste petit autel qu'il venait de découvrir à
-l'extrême est de la grande enceinte. Il est heureux que M. Legrain soit
-un artiste en même temps qu'un égyptologue, car, quiconque n'aurait pas
-eu le sentiment de la beauté de ces reliefs endommagés, aurait pu nous
-perdre un très curieux spécimen du travail de la vingt-cinquième
-dynastie. Notre excellent guide nous dit comment ce petit sanctuaire fut
-érigé par Shabako, le premier des rois éthiopiens; les reliefs étaient
-dans un triste état et avaient presque disparu aux endroits où la pierre
-sablonneuse s'était désagrégée, mais, dans une chambre intérieure, M.
-Legrain nous montra un relief qui représentait un Pharaon portant une
-offrande à un dieu. La couleur originale est presque complètement
-disparue, mais ce qui en reste s'harmonise admirablement avec la surface
-de la pierre. A mesure que nous nous habituons à la lumière
-incertaine, nous discernons plus clairement la beauté du dessin, et nous
-nous arrêtons moins aux joints inexacts des pierres. Ce Pharaon est
-probablement un successeur de Shabako Taharqua; en tout cas je préfère
-croire que cette belle créature n'est pas le barbare qui brûla vif son
-ennemi vaincu, Bokchoris. Il est surprenant qu'un art aussi parfait ait
-pu renaître durant le règne de ces farouches Éthiopiens.
-
-Le peu de temps dont je pouvais disposer m'empêcha de traiter mon sujet
-aussi à fond que je l'aurais désiré. La ligne onduleuse des bras amène
-notre regard à la droite de la gravure; au delà se trouve l'objet
-d'adoration. On distingue à peine les oiseaux qui sont offerts au dieu,
-mais combien ils remplissent joliment l'espace! Ici, la ligne de la
-composition s'arrête net et les têtes des oiseaux conduisent le regard
-vers le dieu que le roi cherche à fléchir. Quelle couronne pourrait être
-plus belle que celle, faite de fleurs de lotus, qui ceint le front du
-jeune Pharaon?
-
-Le petit temple qui renferme ce trésor est heureusement fermé, et
-protégé ainsi contre les profanes.
-
-Pour apprécier Karnak, il faut y vivre. Durant les trois semaines que
-j'y passai avec Nicol, la _Mavis_ étant ancrée près du grand temple, je
-passai trop de temps à peindre pour pouvoir étudier l'endroit d'une
-façon complète.
-
-Blotti contre la muraille d'enceinte nord, se trouve un petit temple
-élevé par Thothmès III et dédié au dieu Ptah. Il fut plus tard agrandi
-par les Ptolémées. Le soir, l'ombre du grand temple recouvre l'espace
-qui sépare les deux monuments, et les colonnes de ce petit sanctuaire se
-profilent au premier plan. Lorsque la lumière crue de midi tombe sur
-cette vaste masse de ruines grises, il est difficile d'en rendre la
-couleur, et l'on ne peut les traiter qu'en noir et en blanc.
-
-[PLANCHE 41: SEKHET]
-
-M. Legrain nous conduisit au temple de Ptah; la chaleur intense du jour
-nous faisait vivement désirer d'y trouver de l'ombre fraîche. Après
-avoir traversé deux cours, nous pénétrons dans une petite pièce, et y
-heurtons presque la statue à tête de lionne de la déesse Sekhmet. C'est
-une splendide créature et nous sommes reconnaissants au sort qui, au
-lieu de l'adjuger à quelque musée, lui permit de demeurer dans le cadre
-où la plaça Thothmès. M. Legrain nous raconta qu'il l'avait trouvée
-quelques années auparavant dans le même endroit, mais brisée en soixante
-morceaux. Heureusement, aucun ne manquant, il put la reconstituer et
-on lui permit de la laisser dans le cadre qui lui convient si bien.
-Cette déesse de la Guerre, à tête de lionne, inspire la frayeur et le
-respect au prime abord, quand on la voit dans l'ombre de la pièce, toute
-voilée de mystère.
-
-Laissant Sekhmet à la garde du sanctuaire, nous revenons sur nos pas
-pour nous diriger vers la cour centrale du temple d'Ammon, et, après
-l'avoir traversée, nous allons examiner les ruines du côté sud. Il est
-difficile ici de reconstituer un plan quelconque et de comprendre quel a
-été le but de l'architecte en faisant élever quatre pylônes qui se
-succèdent sur un espace de trois à quatre cents mètres jusqu'au mur
-d'enceinte. Thothmès III et Hatshepsu firent élever les deux premiers,
-tandis que les deux derniers, qui ne semblent pas à leur place dans le
-grand temple, furent élevés par Haremheb, le fondateur de la
-dix-neuvième dynastie. La base de la muraille gauche, qui relie le
-pylône en ruines de Thothmès au temple, est ornée d'inscriptions dues à
-Merneptah. L'éternel massacre des Syriens, auquel Ramsès II, père de
-Merneptah, dédiait l'art de son époque, a été fait ici par le fils, mais
-ce qui nous intéresse le plus, c'est la ressemblance que présente cette
-oeuvre avec celle du grand-père de Merneptah, Seti I, et des premiers
-artistes de la dix-huitième dynastie.
-
-Le peuple étant d'une nature pacifique, il semblait que l'art de la
-contrée dût s'inspirer de sujets en harmonie avec le caractère du
-peuple; en effet, les guerres de Thothmès ne sont point rappelées par
-des scènes de bataille; nous voyons simplement une offrande des trophées
-à Ammon, mais lorsque Seti repoussa les tribus sémites qui, en
-envahissant ses provinces asiatiques, devenaient un sérieux danger pour
-l'Égypte elle-même, l'art s'émut de l'importance de ces victoires et
-nous en laissa les inscriptions commémoratives que nous voyons sur le
-mur nord du hall hypostyle. Durant les longues guerres de Ramsès II, il
-semble que les temples n'aient été bâtis que pour y représenter sur
-leurs murailles les faits et gestes des Pharaons. On voit à l'infini le
-souverain tenant un adversaire par les cheveux et se préparant à lui
-trancher la tête. Ce même sujet traité si fréquemment semble avoir
-paralysé l'effort de l'artiste et l'on remarque un déclin sensible qui
-continue durant le règne de Merneptah. Il restait cependant de grands
-artistes à la fin du règne de Seti; lorsqu'ils ont pu travailler
-librement, ils ont produit de belles choses. On trouve beaucoup de
-chefs-d'oeuvre dans le Ramesseum à Thèbes et le temple taillé dans le
-roc, d'Abu-Simbel, est peut-être le plus beau monument, dans son genre,
-que l'univers ait produit; le petit temple de Bet-el-Walli, en Nubie, me
-semble aussi difficile à égaler. Je pourrais encore citer bien des
-oeuvres de valeur, mais, comparées à celles de Seti et des dynasties
-précédentes, elles ne laissent point d'accuser une sensible décadence.
-Merneptah serait, d'après certains historiens, le Pharaon de
-l'oppression, plutôt que Ramsès II, mais on ne sait comment concilier le
-fait de la découverte de son corps dans la Vallée des Tombes des Rois, à
-Thèbes, avec les documents historiques qui prétendent qu'il trouva la
-mort dans les flots de la mer Rouge.
-
-Au delà du pylône en ruines de Thothmès III, nous voyons quelques belles
-statues de ce souverain qui précèdent un autre pylône. L'étang qui se
-trouve plus loin cacha longtemps des merveilles que M. Legrain découvrit
-il y a quelques années. C'est au Musée du Caire que nous devrons nous
-rendre pour apprécier la valeur de cette découverte. Quant aux statues
-que nous voyons ici, ce sont celles qui n'ont pas été jugées assez
-intéressantes pour être envoyées au Caire. On se demande comment ces
-statues se trouvaient au fond de cet étang; c'est là un de ces problèmes
-insolubles qui se présentent à chaque instant dans cette contrée
-merveilleuse.
-
-La partie sud de Karnak est la plus pittoresque. Le Lac Sacré et la
-partie la plus ancienne du grand temple inspirent maint tableau. La vue,
-au-dessus du Lac, avec, au loin, le pylône de Nestanebo, baigné dans
-l'or du couchant, donna à Erskine Nicol le sujet d'une de ses meilleures
-oeuvres.
-
-Sous l'arcade du pylône de Hatshepsu, les statues mutilées des Pharaons
-forment un groupe pittoresque qui attire mes regards. Malheureusement,
-mon temps limité ne me permet point de les peindre. Le paysage avec ses
-beaux arbres, le modeste temple de Amenhotep II dans l'espace compris
-entre les deux pylônes de Haremheb, sont également très attrayants. Nous
-nous sommes souvent promenés aux lumières dans la partie sud de Karnak.
-Là, les groupes de palmiers, l'herbe drue et vigoureuse, les buissons,
-coupent la monotonie de la pierre grise et inspirent tout
-particulièrement le paysagiste.
-
-Une avenue de sphinx de près de quatre cents mètres relie l'enceinte du
-temple d'Amenhotep III de Mut à celle du grand temple d'Ammon. Un lac
-en forme de fer à cheval entoure ce qui reste de l'autel élevé par ce
-Pharaon magnifique. Cette zone est en dehors de celle appartenant au
-Service des Antiquités, et les _fellahîn_ sont libres d'y faire paître
-leurs troupeaux. Les enfants se baignent dans ce lac sacré et l'on y
-abreuve les bestiaux. Quelques sphinx à tête de bélier émergent du sol
-çà et là, et des déesses à tête de lionne projettent leur ombre sur les
-eaux du lac. On ressent ici un charme infini de paix mystérieuse.
-
-Le temple de Khons, situé près de la rivière et au nord de celui de Mut,
-est le mieux préservé des trois sanctuaires que Ramsès III fit
-construire à Karnak. Bien qu'il n'ait pas été construit pendant la
-meilleure période de l'architecture égyptienne, le temple de Khons offre
-un intérêt tout particulier en ceci qu'il subsiste presque en entier. En
-le contemplant, nous pouvons imaginer ceux dont il ne reste que des
-ruines. Comme le toit est demeuré presque intact, nous remarquons à
-l'intérieur une lumière mystérieusement tamisée qui manque dans les
-autres temples. Le grand portail d'Euergetes I se trouve un peu en avant
-du sanctuaire de Khons, et l'on y arrive par une avenue de sphinx qui
-datent du dernier Ramsès. Au delà du portail s'étend le village et
-entre les dattiers s'élèvent quelques sphinx à tête de bouc.
-
-Enfin, la chaleur de l'été nous obligea à nous diriger vers le nord, et
-nous descendîmes la rivière.
-
- *
- * *
-
-
-
-
-_CHAPITRE XIX_
-
-LE TEMPLE DE DENDERA
-
-EN DESCENDANT LE NIL. || LA FERTILITÉ ET LE PITTORESQUE DE LA CAMPAGNE
-ÉGYPTIENNE. || LE «FELLAH» N'A PAS LA HAINE DE L'ÉTRANGER. || LE TEMPLE
-DE DENDERA ET L'INFLUENCE GRECQUE DANS L'ARCHITECTURE DU Ier SIÈCLE.
-
-
-Malgré la chaleur, notre voyage sur le Nil fut délicieux. Avançant à
-raison de trois ou quatre milles à l'heure, au plus, nous passions
-souvent nos soirées et nos nuits à l'ancre, pour repartir au lever du
-jour. Un sujet de tableau particulièrement intéressant nous retenait
-parfois plusieurs jours au même endroit, mais dès que le vent tournait
-au sud, nous nous empressions d'en profiter. Nous avions notre atelier à
-bord, avec une grande quantité d'esquisses et de sujets à mettre en
-ordre, ce que nous faisions pendant que nous descendions lentement le
-fleuve. Parfois, jetant l'ancre avant le soir, nous partions à la
-chasse, le fusil sur l'épaule, ce qui, n'enrichissant pas toujours
-notre garde-manger, nous procurait du moins quelques heures d'un
-exercice fort sain. Les écriteaux «_chasse gardée_» que nous rencontrons
-à chaque pas dans la mère patrie, n'existent pas ici. Chacun est libre
-d'errer dans les champs, à condition toutefois de respecter les
-récoltes. Comme nous étions discrets et que nous savions distinguer les
-pigeons domestiques des pigeons sauvages qui nichent dans les
-columbariums, les paysans nous aidaient complaisamment dans nos chasses.
-La foule indigène est ici bien différente de celle des centres de
-tourisme. L'impertinence de l'habitant de Luxor qui ne considère
-l'Européen que comme une source de revenus, ne se rencontre pas ici. Il
-est bien rare qu'on entende l'éternel cri de _baksheesh_, si obsédant au
-Caire et à Assouan, et, pour ma part, j'ai toujours trouvé le _fellah_
-poli et complaisant. Il est vrai que Nicol, qui a vécu de longues années
-parmi ce peuple et qui parle couramment l'arabe, contribua à rendre nos
-relations agréables. Il est difficile à un Occidental de comprendre
-l'âme orientale; pourtant, m'aidant de l'expérience de mon ami, je fus à
-même de me former une meilleure opinion de l'Égyptien moderne, et aussi
-de me faire une idée de l'impression que lui produit l'Européen. Des
-rumeurs, recueillies à Luxor, nous avaient appris que la contrée était
-dans un état d'effervescence. L'incident de Denshaur avait excité les
-esprits au Caire et dans les villes du Delta, mais les bateliers du Nil
-et les habitants de la campagne semblaient n'en rien savoir. Tant que
-ceux-ci jouissent tranquillement de leurs possessions agricoles et
-qu'ils trouvent un débouché pour leurs produits, ils ne se soucient
-guère de la politique de leur Gouvernement. Les bateliers ne semblent
-pas avoir participé à la prospérité que l'occupation britannique apporta
-à leur pays, mais ce sont des gens paisibles qui ne se rendent guère
-compte du rôle prépondérant que notre gouvernement joue en Égypte. Au
-fur et à mesure que les produits agricoles trouvaient de nouveaux
-débouchés, le prix des articles de première nécessité augmentait, mais,
-particulièrement en raison de la concurrence des chemins de fer, les
-salaires des bateliers du Nil sont demeurés stationnaires, ce qui fait
-que leur condition est pire qu'elle ne l'était il y a dix ou quinze ans.
-
-Au bord du fleuve, se trouve Kûs, importante cité du moyen âge, réduite
-maintenant à l'état de simple village. Au delà de Kuft,--l'ancien
-Koptos--on rencontre de charmants paysages, et nous préférâmes errer à
-la recherche de quelque gibier qui varierait notre ordinaire, plutôt que
-de visiter les ruines du temple de Min. Sur la rive est du Nil, quelques
-_gayassa_ chargées de poteries de Ballâs attendaient un vent favorable
-pour descendre le fleuve. Les dépôts de terre glaise se trouvent dans
-l'intérieur des terres, mais sur le bord du fleuve s'élevaient de hautes
-meules de Ballâssa d'où le village tire son nom. Notre station suivante
-fut près d'un modeste petit village sur la rive ouest, en face de Kaneh;
-là, nous nous arrêtâmes pour visiter le temple de Dendera. Nicol
-cherchait un endroit de la rive qu'il pût donner comme fond à son
-tableau: _Les troupeaux à l'abreuvoir_, et tout nous indiquait qu'en cet
-endroit les _fellah_ avaient coutume de désaltérer leurs bestiaux. Le
-temple se trouvait à 5 ou 6 kilomètres dans l'intérieur des terres, mais
-nous avions le temps d'aller le visiter et de revenir avant la nuit.
-
-Le paysage en Égypte a un charme qui lui est absolument particulier;
-parfois, en Palestine, vous découvrez quelque coin qui vous fait songer
-au pays natal; le Liban présente les particularités propres aux
-districts montagneux. Mais les grandes plaines fertilisées par le Nil
-n'éveillent point de comparaisons et appartiennent bien à la seule
-Égypte. Point de haies, seule la différence de couleurs indique qu'une
-certaine culture est plus avancée que l'autre, et les collines désertes
-de l'est et de l'ouest vous rappellent constamment que «l'Égypte est un
-don de la rivière». Bien que nous ne fûmes qu'au commencement de mai,
-les moissons étaient presque terminées. De temps à autre nous
-rencontrions un couple de boeufs foulant le blé, pendant que quelques
-paysans, profitant de la brise, séparaient le grain de la paille. Des
-troupeaux de chèvres et de brebis se dirigeaient lentement vers
-l'endroit d'où nous venions, pour se désaltérer dans le Nil.
-
-Nous approchions du temple; la poussière grise qui tourbillonne toujours
-sur les amas de ruines, voilait la vue, et nous distinguions vaguement
-la façade. Le sol que recouvrent en partie les habitations en ruines
-près des temples, est vendu par le Service des Antiquités aux
-_fellahîn_, qui le jugent précieux. C'est en labourant et en piochant
-autour de ces ruines que les paysans trouvent parfois quelque scarabée
-ou autre _antika_ de valeur, et la possibilité de ces trouvailles entre
-sans doute dans leurs calculs. Pendant l'été, les ânes qui, l'hiver,
-portent le touriste, servent à transporter la poussière, du temple aux
-champs, comme engrais. Cette poussière m'empêcha souvent de poursuivre
-mon travail. Heureusement que la façade du temple se trouvait déblayée
-et nettoyée, et nous pûmes admirer à l'aise sa symétrie et ses belles
-proportions.
-
-[PLANCHE 42: COUR INTÉRIEURE D'UN TEMPLE, A DENDERA]
-
-L'influence grecque est très marquée dans l'architecture de ce temple.
-Il fut construit au début du premier siècle, au moment de la conquête de
-l'Égypte par les Romains, et bien qu'élevé par l'empereur Auguste, on le
-regarde plutôt comme un monument des Ptolémées que comme un monument
-romain. L'effet de la façade est fort beau; comme dans la plupart des
-monuments de cette période, les détails rappellent plutôt l'oeuvre d'un
-habile ouvrier que celle d'un artiste. Il est difficile de comparer
-l'extérieur de ce temple avec celui de n'importe quel temple de la
-dix-huitième dynastie, car nous avons ici l'avantage de voir un monument
-dans son entier, tandis que les autres n'existent qu'en fragments. Six
-colonnes à tête de Hathor supportent l'architrave et la corniche
-concave, au dessin très hardi; un disque solaire ailé surmonte la porte
-d'entrée. Les trois colonnes, de chaque côté de l'entrée, sont réunies
-par une balustrade qui monte jusqu'à moitié des fûts. Le pronaos, ou
-vestibule, est plus beau que ceux des temples de construction plus
-ancienne; les dix-huit colonnes qui s'élancent du sol supportent le
-toit, et les chapiteaux sont perdus dans l'ombre.
-
-Ce temple ne peut être classé parmi les monuments en ruines; les effets
-d'ombre et de lumière, cherchés par l'architecte, existent encore. Les
-monuments de la dix-huitième dynastie peuvent être plus beaux, mais leur
-état lamentable ne nous permet pas de juger exactement de leur valeur
-architecturale. En examinant les inscriptions des murailles, on remarque
-la décadence de l'art de la sculpture, mais perdues et fondues dans les
-effets d'ombre et de lumière, ces inscriptions paraissent remplir le but
-artistique cherché par le sculpteur. Du centre du pronaos, le regard
-embrasse le hall hypostyle, avec les hautes colonnes supportant le toit,
-les deux antichambres au delà, et l'ombre croissante qui se perd enfin
-dans l'obscurité du sanctuaire. Nous n'allumons pas de torches; nos yeux
-s'habituent au clair-obscur et les ouvertures carrées du toit admettent
-assez de lumière pour que nous puissions distinguer les têtes de Hathor
-des chapiteaux. Traversant les deux antichambres, nous arrivons à la
-porte du sanctuaire où l'obscurité est complète. Un vestibule sur lequel
-s'ouvrent onze chambres fait le tour du sanctuaire; l'une de ces
-chambres, qui se trouve derrière le sanctuaire, est connue sous le nom
-de «chambre de Hathor». Elle renfermait autrefois un autel et une image
-de la déesse; maintenant elle sert d'abri à une quantité innombrable de
-chauves-souris, et l'odeur y est insupportable. Du sanctuaire, nous
-voyons toute la perspective du temple, qui se prolonge sur quatre-vingts
-mètres environ.
-
-Le paysage, au coucher du soleil, est fort imposant; il valait bien la
-peine de notre longue course, avec le retour à la _Mavis_, à tâtons,
-dans l'ombre du soir.
-
- *
- * *
-
-
-
-
-_CHAPITRE XX_
-
-ROSETTA
-
-EL-RASCHID, LA CITÉ PITTORESQUE MAIS INCONFORTABLE. || L'HOTEL KARALAMBO
-ET LE «BAKKAL». || DU MOINS, LES SUJETS DE TABLEAUX NE MANQUENT POINT
-DANS CETTE VIEILLE VILLE RESPECTÉE DES EUROPÉENS. || LE DERNIER MINARET.
-
-
-En dépit de l'ordre chronologique de mes voyages, je prie le lecteur de
-m'accompagner à Rosetta, où je fis un court séjour il y a une dizaine
-d'années.
-
-Afin d'éviter la chaleur de juillet au Caire, je transportai mon bagage
-de peintre dans le Liban, où je demeurai assez longtemps pour permettre
-à Damas de devenir habitable. Pendant que j'étais dans cette dernière
-ville, mon vieil ami, Henry Simpson, me fit savoir que Rosetta, où il
-séjournait alors, était une cité délicieusement pittoresque et offrant
-d'innombrables sujets à un artiste. Je décidai donc de me rendre à
-Rosetta dès que j'aurais terminé mon travail à Damas. Je pris à Berût
-un bateau qui fait la côte jusqu'à Alexandrie, d'où un train fort lent
-me conduisit en cinq heures à _El-Raschid_, nom par lequel on m'apprit à
-désigner Rosetta. Préoccupé uniquement de la valeur artistique de la
-ville, je n'avais pas songé à m'y faire préparer un gîte. Si j'avais
-consulté mon guide, j'aurais vu la mention _Pas d'Hôtel_. Cependant mon
-ami m'attendait à la gare, et lorsque je lui demandai si nous étions
-loin de l'hôtel, je crus voir qu'il souriait en me répondant que l'hôtel
-était à dix minutes de marche. J'eus bientôt l'explication de son
-amusement en voyant un bâtiment démantelé au milieu de la vieille ville
-pittoresque. Le rez-de-chaussée servait de magasin pour certaines
-marchandises capables de supporter la chute possible de l'étage
-supérieur. Je n'y vis guère qu'un peu de charbon et de paille où
-couraient des rats. Simpson m'avertit que l'escalier, oublié par
-l'architecte, et ajouté ensuite au flanc de ce bizarre bâtiment, ne
-supporterait qu'un de nous à la fois. En effet, une large fissure me
-donna à penser que l'_hôtel_ et l'_escalier_ ne resteraient pas
-longtemps unis, et je compris les appréhensions de mon ami. Ce fut pour
-moi une occasion de me réjouir de mon peu de poids! Ce peu de poids, je
-pus bientôt juger, d'après le menu du dîner, que je ne courrais aucun
-risque de l'augmenter tant que je séjournerais à l'hôtel Karalambo!
-M'étant rendu compte, à l'aide d'une bougie, des endroits dangereux de
-ma chambre, je plaçai mes malles de manière qu'elles ne fussent pas trop
-à la portée des rats et des souris, et je priai Simpson de me montrer le
-chemin de la salle à manger, car je n'avais mangé que des dattes vertes
-depuis mon déjeuner. Il me répondit, à mon grand désappointement, que
-nous prendrions nos repas au _bakkal_, du côté opposé au square, et,
-l'un après l'autre, nous descendîmes l'escalier dangereux. Un _bakkal_
-est une combinaison d'épicerie, de café et de restaurant, et comme il
-n'y avait pas là de chambres à coucher, Karalambo, le propriétaire,
-avait loué le bâtiment que nous venions de quitter, afin de recevoir les
-voyageurs assez braves pour ne pas reculer devant l'escalier.
-
-[PLANCHE 43: UNE ÉCOLE ARABE]
-
-Je fus présenté à Karalambo qui essuya poliment ses doigts graisseux
-avant de me tendre la main. Puis ce fut le tour de Mme Karalambo, et
-avant qu'une ratatouille fumante fût apportée sur notre table, j'avais
-fait la connaissance des notabilités de Rosetta. Ce _bakkal_ était le
-lieu de réunion de l'élite de la ville et était rempli d'Arabes fumant
-leur _nargilehs_ et jouant au tric-trac. Je fus heureux de me mettre à
-table et n'essayai pas de deviner de quoi se composaient les mets qu'on
-nous servait.
-
-Le docteur indigène vint se joindre à nous au moment du café; c'était un
-joyeux garçon, très affable, qui parlait très bien l'anglais. Bien qu'il
-n'eût jamais quitté l'Égypte, il était aussi instruit que si ses études
-avaient été faites à Paris ou à Londres. Il nous raconta ses luttes
-acharnées contre les préjugés de ses coreligionnaires et combien il lui
-était difficile, pour ne pas dire impossible, de donner des soins aux
-femmes. Il était pourtant arrivé à obtenir l'autorisation de quelques
-maris, de tâter le pouls ou de regarder la langue de leurs femmes, au
-moyen d'une ouverture pratiquée dans un rideau. Généralement, la maladie
-était bien avancée lorsqu'on se décidait à l'appeler. Il nous invita à
-dîner avec lui le jour suivant et nous abandonna au bas de notre
-dangereux escalier.
-
-Rosetta, en tant que source d'inspirations artistiques, justifia tous
-mes espoirs. Les bazars étaient dans tout leur éclat; les étalages
-s'ouvraient, remplis de fruits de Syrie et des pays environnants. Rien
-ici ne rappelle l'Europe, et peu d'indigènes ont abandonné le costume
-national. On remarque çà et là des colonnes d'anciens temples ou des
-premières églises chrétiennes, employées pour soutenir un étage ou
-_finir_ le coin d'un bâtiment. Les maisons sont construites en briques
-longues et étroites, laissant un vide entre elles; elles sont d'une
-riche couleur brun rouge. On trouve beaucoup d'ouvrages en bois sculpté,
-mais la _meshrebiya_ est plus grossière qu'au Caire. La mosquée de Sidi
-Sakhlûn est fort imposante avec sa voûte supportée par d'antiques
-colonnes de marbre. D'autres mosquées, plus petites et bien délabrées,
-offrent néanmoins de jolis sujets de tableaux. Les fontaines, les bains,
-les écoles sont plus modestes qu'au Caire, mais nulle part ici l'on ne
-trouve les illogismes que l'on rencontre si souvent dans la grande cité.
-
-Simpson fit quelques délicieux tableaux dans plusieurs des petits cafés,
-et j'espère que Londres connaîtra bientôt ces exquises aquarelles. La
-période de Rosetta est, à mon avis, la meilleure de son art.
-
-Malgré le manque de confortable de mon installation, je décidai de
-séjourner à Rosetta aussi longtemps que possible, car cet endroit est
-vraiment un joyau. Je fus assez heureux pour pouvoir engager un gardien
-de nuit qui, pendant que je travaillais, me protégea de la foule
-curieuse et des chiens. Les étalages des fruitiers m'attirèrent tout
-d'abord. Les oranges et les citrons, en énormes monceaux, attendaient la
-vente à la criée. De longues grappes de dattes, des corbeilles débordant
-de grenades, des piles de cannes à sucre et des tas d'artichauts
-formaient un tableau pittoresque de tons vifs. Les tons de lumière de
-ces bazars sont très beaux. Les rayons de soleil tamisés par les nattes
-et les treillis qui protègent l'étalage, ne baignent de clarté que
-l'extérieur, tandis que les fruits sont éclairés d'une douce lumière
-d'un brun chaud. Naturellement, ces sujets doivent être peints
-rapidement, car le tas de citrons d'aujourd'hui peut être remplacé
-demain par une pile de grenades. En outre, la vue est continuellement
-interrompue par les allées et venues du vendeur et des clients. Mon
-labeur, au moment où la crue du Nil rendait l'air chaud et humide, était
-extrêmement fatigant.
-
-Après deux jours de travail avec un étal de fruitier comme modèle, je
-commençai l'intérieur d'une mosquée. Un ordre du Mahmoor (le gouverneur
-de la ville) au Cheik, aplanit toutes difficultés, et il nous fut permis
-de placer nos chevalets devant l'autel de Sidi Sakhlûn. La vie de ce
-saint personnage m'a été racontée, mais elle se confond tellement dans
-mon esprit avec celle des autres célébrités musulmanes, que je ne me
-hasarderai pas à la redire.
-
-Un autre saint de la localité repose sous le dôme d'une mosquée située
-au bord du désert qui sépare Rosetta de la baie d'Aboukir. Les vents de
-la mer ont amoncelé le sable à un tel point que cet édifice est à moitié
-enseveli, et l'on est constamment obligé de déblayer le portail pour
-permettre aux fidèles d'y pénétrer. Le cimetière actuel se trouve à plus
-de dix pieds au-dessus du niveau du sol de la mosquée. J'ai fait le
-dessin reproduit dans la gravure ci-contre durant le mois de _Shanwâl_
-qui succède au jeûne du Ramadân. Il est d'usage pour les femmes, à ce
-moment-là, d'aller visiter les tombes de leurs défunts et de les orner
-de feuilles de palmiers. Elles demeurent au cimetière toute la journée,
-les unes pleurant une mort récente, tandis que d'autres, accroupies en
-rond, passent leur temps à discuter les affaires de leurs voisines.
-
-Une attaque de fièvre intermittente me retint pendant près d'une semaine
-dans mon taudis de l'hôtel Karalambo. Notre ami le médecin s'institua
-encore infirmier, et surveilla la cuisine de Mme Karalambo. Ses visites
-duraient le temps d'un gros cigare. Lorsque le cigare arrivait à sa fin,
-le joyeux petit _hakim_ se souvenait brusquement d'un autre malade qui
-l'attendait et filait prestement, en me promettant de revenir dans le
-courant de la journée. Lorsque je pus enfin me lever, je ne me sentais
-guère la force de travailler, et la maigre chère de notre hôtel n'était
-pas faite pour me réconforter. La saison des pluies ayant commencé, je
-m'aperçus que le plafond de ma chambre était aussi crevassé que le
-parquet. Une douche glacée ou le bruit d'un morceau de plâtre qui se
-détachait du plafond, m'éveillait en pleine nuit. De fortes pluies sont
-très fréquentes à la fin de l'automne sur la côte égyptienne, et je
-craignis que notre escalier, emporté par l'eau, ne tombât tout à fait.
-Je me décidai enfin à quitter Rosetta et à retourner au Caire. Simpson,
-resté à Rosetta pour terminer une série d'aquarelles, me rejoignit
-bientôt. J'espère avoir l'occasion de peindre encore dans cette ville
-pittoresque, mais je me promets de camper ou de demeurer en _dahabiyeh_,
-car j'ai dix ans de plus maintenant, et je ne pourrais plus me résoudre
-à vivre dans un _bakkal_ grec.
-
-[PLANCHE 44: LA MOSQUÉE D'ABOUKIR]
-
-Quelques années après mon séjour à Rosetta, un concours d'heureuses
-circonstances me ramena à proximité de cette ville. Mon ami Simpson
-passait la fin de l'été sur la _dahabiyeh_ de M. G. R. Alderson, un
-membre influent de la colonie anglaise d'Alexandrie. _Noé_, ainsi que le
-nomment ses familiers, m'invita à passer quelque temps dans son _arche_,
-avant mon départ pour la Haute Égypte. Cette arche, jadis un petit
-navire de guerre, avait été transformée en une confortable et spacieuse
-habitation flottante. Elle était ancrée dans la baie d'Aboukir, en face
-de la villa entourée de palmiers où habitait la fille de notre hôte,
-Mrs. Richmond. Nous venions prendre nos repas à la villa, mais nous
-passions nos nuits à bord. Je passai une délicieuse semaine dans ce
-paradis terrestre. Le temps était exquis, juste assez chaud pour nous
-permettre d'apprécier la brise de la mer et l'ombre des palmiers. Les
-arbres étaient couverts d'immenses grappes de dattes, variant de
-couleurs, de l'or le plus pâle à un brun riche, suivant leur exposition
-au soleil. J'étais heureux de pouvoir en faire quelques études, mais
-notre hôte m'assura que j'étais arrivé une semaine trop tard pour les
-voir dans toute leur splendeur, car beaucoup de fruits déjà avaient été
-cueillis.
-
-Le minaret que l'on aperçoit entre les palmiers sur la gravure
-ci-jointe, est de construction récente et n'a point connu les jours
-historiques d'Aboukir. Il a pourtant son intérêt, car il est
-probablement le seul édifice construit par un chrétien en hommage à un
-peuple d'une foi différente. Cette mosquée ajoute au pittoresque de
-l'endroit et nous prouve que ce n'est pas seulement le temps qui donne
-leur beauté aux oeuvres antiques. Si les proportions sont bonnes et
-l'architecture en harmonie avec l'entourage, l'édifice sera beau par
-lui-même, mais si ces qualités font défaut, le temps ne l'embellira
-jamais, tout au plus aidera-t-il à déguiser les imperfections.
-
-Cependant, comme mes travaux m'appelaient ailleurs, je dus prendre congé
-de mes charmants hôtes et m'engager dans le pays. Comme je traversais le
-village pour la dernière fois, l'appel à la prière attira encore mon
-attention sur le minaret, et dans mon dernier souvenir de ce délicieux
-endroit sonne la voix vibrante du muezzin clamant: «Allah akbar, Allah
-akbar!»
-
- *
- * *
-
-
-
-
-INDEX ALPHABÉTIQUE
-
-
- ABD-EL-KURNAH (LE CHEIK), 148, 196.
-
- ABU-SIMBEL, 223.
-
- ABYDOS, 115, 201, 213.
-
- AHMED IBN TULUN, 70, 71, 72, 74.
-
- AKHNATON, 181.
-
- AKSUNKUR (LA MOSQUÉE), 91.
-
- ALEXANDRE (L'ÉVÊQUE), 112.
-
- ALEXANDRIE, 111, 119, 135, 138.
-
- AMENHOTEP III, 146, 177, 213.
-
- AMENHOTEP IV, 185.
-
- ANIR, 74, 113, 116, 117, 118, 120, 121.
-
- APIS, 130.
-
- ARIUS, 112.
-
- ARMIANUS, 111.
-
- ASHRAFIYEH (EL), 38.
-
- ASKAR (EL), 74, 119.
-
- ATABA-KHADRA, 108.
-
- ATHANASIUS, 112.
-
-
- BAB-EL-FUTUH, 103.
-
- BAB-EL-KARAFEH, 122.
-
- BAB-EL-KHALK, 53.
-
- BAB-EL-NASR, 100, 103.
-
- BAB-EZ-ZUWÊLEH, 41, 45, 94, 103.
-
- BABYLONE, 109, 115, 116.
-
- BALLIANA, 116.
-
- BARKUK (LA MOSQUÉE DU SULTAN), 19, 100.
-
- BARNAK, 143.
-
- BEDR (LE VIZIR), 41.
-
- BEDRASHIU, 132.
-
- BEDR-EL-YAMALI, 103.
-
- BELIANEH, 200.
-
- BET-EL-WALLI, 223.
-
- BEULIA, 7.
-
- BIBARS, 102.
-
- BOKCHORIS, 219.
-
- BOULAK, 38, 139, 141, 142.
-
- BUBASTIS, 7.
-
- BURKHARDT, 106.
-
-
- CAIRE (LE), 5, 6, 7, 8, 9, 11, 12, 13, 14, 18, 31, 41, 42, 65, 67,
- 69, 93, 97, 100, 103, 105, 109, 116, 118, 132, 133, 134, 135, 139,
- 157.
-
- CLÉMENT, 111.
-
- CHALCEDON, 112.
-
- CONSTANTIN, 112.
-
- CONSTANTIUS, 112.
-
-
- DAMAS, 235.
-
- DARGHAM (LE VIZIR), 42.
-
- DÉMÉTRIUS, 111.
-
- DENDERA, 173, 227.
-
- DERB-EL-AHMAR, 46.
-
- DERB-EL-BAHRI, 131, 143, 146, 169, 195, 199, 200, 216.
-
- DERB-EL-GAMAMIZ, 54, 57.
-
- DERB-EL-JEHUDUPEH, 97.
-
- DÊR-EL-MEDINEH, 172.
-
-
- EDFU, 173.
-
- ESNEH, 173.
-
- EUERGETES I, 225.
-
- EZBEK-EL-YUSIFI (LA MOSQUÉE), 69.
-
- EZBEKIYEH, 11, 53.
-
-
- FATIMID (LE CALIFE), 35.
-
- FLINDERS PETRIE, 126, 127, 152.
-
- FOSTAT, 74, 118, 119.
-
- FOUYATIEH, 11.
-
-
- GALAL (LE CHEIK), 106.
-
- GAMALIYEH, 100, 101, 102, 103.
-
- GAMIA-EL-AZHAR, 35, 36, 37, 44, 58.
-
- GAMIA IBN KALAUN, 81.
-
- GAZA, 42.
-
- GEBEL TURRA, 133.
-
- GHURI (MOSQUÉE DE), 39.
-
- GIYUSHI, 122.
-
-
- HAHIM, 103, 104.
-
- HAREMHEB, 224.
-
- HASAN (LE SULTAN), 40, 44, 83, 84, 85.
-
- HASAN (LA MOSQUÉE DE), 64, 65, 88, 126.
-
- HATHOR, 158, 160, 173, 208.
-
- HATSHEPSU, 131, 141, 149, 155, 157, 160, 163, 164, 167, 193, 214,
- 215, 216.
-
- HELOUAN, 133.
-
- HÉRODOTE, 127.
-
- HERZ BEY, 36, 47, 100.
-
-
- IBN-TULUN (LA MOSQUÉE), 69, 83, 104.
-
- IBN YUBEYR, 99.
-
- IBRAHIM AGHA, 91.
-
- ISMAEL PACHA, 88.
-
- ISMAS-EL-ISHAKI, 47.
-
-
- KAFR-EL-ZAIYAT, 138.
-
- KAHIRA, 41.
-
- KAIT BEY (LE SULTAN), 108.
-
- KALAT-EL-KEBSH, 70.
-
- KALAUN (LE SULTAN), 98, 99, 100.
-
- KALURO (EL), 74.
-
- KANEH, 230.
-
- KARAKUSH, 104.
-
- KARNAK, 171, 203, 205, 206, 208, 209, 215, 219.
-
- KASR-EN-NIL, 109.
-
- KATAI (EL), 71, 74, 120.
-
- KHALIG, 97.
-
- KHALIZ (EL), 54.
-
- KHAN KHALEL (LE), 10, 25, 32, 55, 107.
-
- KHONS, 225.
-
- KURNAH, 146.
-
- KUS, 229.
-
- KUTB-EL-MITWELLI, 43, 44.
-
- KUTUZ (LE MAMELOUK), 42.
-
-
- LE STRANGE (M. GUY), 99.
-
- LIBYE (DÉSERT DE), 81.
-
- LUXOR, 143, 145, 171, 182, 184, 200, 208.
-
-
- MAAT, 173.
-
- MAHMUDIEH CANAL, 138.
-
- MARIETTE, 130.
-
- MARI GIRGIS, 110.
-
- MARYUT (LE LAC), 136.
-
- MASPERO (LE PROFESSEUR), 141, 161.
-
- MASR EL KAHIRA, 9, 33.
-
- MAUSUR KALAUN (SULTAN), 19.
-
- MECQUE (LA), 72, 92, 107.
-
- MEDINET HABU, 146, 173, 177.
-
- MENTUHOTEP II, 157.
-
- MENTUHOTEP (LE TEMPLE DE), 191.
-
- MENZALEH (LE LAC DE), 5.
-
- MERDANI (EL), 47, 48, 50, 94.
-
- MERNEPTAH, 221.
-
- MISR, 118.
-
- MIT RAHINEH, 129.
-
- MOHAMED-EN-NASR, 19.
-
- MOHAMET ALI, 54, 66, 79.
-
- MOHAMET ALI (LA MOSQUÉE), 75.
-
- MOÏSE, 70.
-
- MOKATTAM (LES COLLINES), 70, 74, 122, 127, 133.
-
- MORISTAN EL MUAIYAD, 40.
-
- MUAIYAD (EL), 40, 41, 43, 45, 46, 94.
-
- MURAD BEY, 121.
-
- MURISTAN, 14, 19, 21.
-
- MURISTAN DE KALAUN, 98, 100.
-
- MUSKI, 33, 97, 108.
-
- MUSTAUSIR (EL), 41.
-
-
- NAHASSIN (EL), 13, 21, 25, 38, 100, 101.
-
- NAKHT, 196, 197, 199.
-
- NAPOLÉON, 103.
-
- NASIR (EL), 81, 91.
-
- NASR, 41.
-
- NAVILLE (LE PROFESSEUR), 7.
-
- NEKTANEBOS, 176.
-
- NIL (LE), 2, 80.
-
-
- OMAR (LE CALIFE), 113.
-
- ORIGEN, 111.
-
- OSIRIS, 205, 214.
-
-
- PANTÆNUS, 111.
-
- PONT, 165, 166, 196, 199.
-
- PORT-SAÏD, 1, 3, 5, 6, 135.
-
- PYRAMIDES (LES), 3, 7, 74, 81, 123.
-
-
- RAMESID, 206.
-
- RAMESSEUM, 146, 171.
-
- RAMSÈS II, 131, 132, 160, 169, 174, 201, 204, 222, 223.
-
- RAMSÈS III, 174, 175, 178.
-
- RASCHID (EL), 236.
-
- REFAIYEH (LA MOSQUÉE), 88.
-
- REKHMERE, 199.
-
- ROSETTA, 138, 235 à 244.
-
- RUMELEH, 79.
-
-
- SHABAKO, 218.
-
- SADAAT (LE CHEIK), 60, 64, 66.
-
- SAKKARA, 132, 135.
-
- SALADIN, 42, 45, 75, 82, 98, 99, 105.
-
- SEBIL ABD-ER-KAHMAN, 14, 100.
-
- SÉRAPENEN, 130.
-
- SETI, 201, 203, 204, 206, 210, 212.
-
- SEYID-EL-BEDAWI, 138.
-
- SHARIA-EL-HALWAYI, 33.
-
- SHARIA-EL-MAGAR, 89.
-
- SHARIA-ESH-SHARAWANI, 108.
-
- SHARIA MOHAMET ALI, 53, 80.
-
- SHARIA TULUN, 69, 75.
-
- SIDI SAKHLUN, 240.
-
- SPHINX, 3, 127, 128.
-
- STANLEY LANE POOLE, 38, 41, 64, 104.
-
- STRABON, 130, 201.
-
- SUEZ (CANAL DE), 5.
-
- SUK-EL-SELLAHA, 50.
-
- SUK-ES-SAÏGH, 23.
-
- SUK-EZ-SALAT, 11, 13.
-
-
- TAHARQUA, 175, 210.
-
- TANTA, 138, 139.
-
- TELL-EL-AMARNA, 185.
-
- THÈBES, 91, 141, 142, 145.
-
- THEODOSIUS, 112.
-
- THOTHMÈS, 162, 163, 169, 170, 175, 213, 217.
-
- TYI, 130, 131, 179, 180, 181, 187, 188, 189.
-
-
- USERTESEN III, 157.
-
-
- VAN BERCHEM (M.), 103.
-
-
- WILKINSON, 148.
-
-
- YESHKUR, 70.
-
-
- ZAKAZIK, 7.
-
- ZAKIR (LE SULTAN EL-), 41.
-
- ZIREH, 133.
-
- *
- * *
-
-
-
-
-TABLE DES PLANCHES
-
-
- Pages
-
- _PLANCHE 1._
- AU TEMPLE DE LUXOR FRONTISPICE
-
- _PLANCHE 2._
- EL-FOUYATIEH, AU CAIRE 12
-
- _PLANCHE 3._
- LA MAISON-MOSQUÉE DE NAHASSIN, AU CAIRE 16
-
- _PLANCHE 4._
- LE KHAN-EL-KALIL, AU CAIRE 24
-
- _PLANCHE 5._
- APRÈS LA PRIÈRE DE MIDI 36
-
- _PLANCHE 6._
- UNE RUELLE PRÈS DE LA PORTE DE ZUWÊLEH 40
-
- _PLANCHE 7._
- LES DEUX MINARETS DE EL-MUAIYAD 44
-
- _PLANCHE 8._
- LE GARDIEN DU HAREM 48
-
- _PLANCHE 9._
- EL-GAMAMIZ, AU CAIRE 56
-
- _PLANCHE 10._
- UNE ÉCOLE KHÉDIVIALE 60
-
- _PLANCHE 11._
- COUR INTÉRIEURE DANS UNE MAISON DU CAIRE 64
-
- _PLANCHE 12._
- UNE RUELLE DANS LE QUARTIER DE TULUN, AU CAIRE 72
-
- _PLANCHE 13._
- UNE RUE PRÈS DE LA CITADELLE, AU CAIRE 80
-
- _PLANCHE 14._
- LE SANCTUAIRE DE LA MOSQUÉE DU SULTAN HASAN 86
-
- _PLANCHE 15._
- LA TOMBE-MOSQUÉE DE ARBOUGHAN, AU CAIRE 88
-
- _PLANCHE 16._
- L'INTÉRIEUR DE LA MOSQUÉE BLEUE, AU CAIRE 92
-
- _PLANCHE 17._
- LA TOMBE DE IBRAHIM-AGA 98
-
- _PLANCHE 18._
- EL-GAMALYEH, AU CAIRE 102
-
- _PLANCHE 19._
- UNE ÉGLISE COPTE PRÈS D'ABYDOS 112
-
- _PLANCHE 20._
- UNE TOMBE DE CHEIK, AU CAIRE 116
-
- _PLANCHE 21._
- LE SPHINX ET LES PYRAMIDES DE GIZEH 128
-
- _PLANCHE 22._
- AAHMES, MÈRE DE HASTHEPSU, TEMPLE DE DER-EL-BAHRI 132
-
- _PLANCHE 23._
- LE RAMESSEUM, A THÈBES 146
-
- _PLANCHE 24._
- DER-EL-BAHRI 148
-
- _PLANCHE 25._
- STATUE DE RHAMSÈS II, AU TEMPLE DE LUXOR 150
-
- _PLANCHE 26._
- LES COLOSSES DE THÈBES 152
-
- _PLANCHE 27._
- RUINES DU TEMPLE DE MENTUHOTEP, A THÈBES 158
-
- _PLANCHE 28._
- SENSENEB, DANS LE TEMPLE DE HATSHEPSU, A DER-EL-BAHRI 162
-
- _PLANCHE 29._
- COUR INTÉRIEURE DE TEMPLE, A MÉDINET-HABU 170
-
- _PLANCHE 30._
- TEMPLE DE DÊR-EL-MEDINET, A THÈBES 172
-
- _PLANCHE 31._
- VUE INTÉRIEURE DU TEMPLE DE RHAMSÈS III, MEDINET-HABU 176
-
- _PLANCHE 32._
- LES PYLONES DES PTOLÉMÉES, MEDINET-HABU 180
-
- _PLANCHE 33._
- KHNUM, KEPR, RA, DANS LA TOMBE DE SÉTI Ier, A THÈBES 186
-
- _PLANCHE 34._
- LE TEMPLE DE MEKTENEBO, MEDINET-HABU 192
-
- _PLANCHE 35._
- PEINTURES MURALES DANS LA TOMBE DE NACHT, A THÈBES 196
-
- _PLANCHE 36._
- SÉTI Ier OFFRANT A OSIRIS UNE IMAGE DE LA VÉRITÉ,
- BAS-RELIEF DU TEMPLE D'ABYDOS 200
-
- _PLANCHE 37._
- ISIS ALLAITANT SÉTI Ier, ABYDOS 204
-
- _PLANCHE 38._
- GALERIE HYPOSTYLE, A KARNAK 210
-
- _PLANCHE 39._
- LE SANCTUAIRE, A KARNAK 214
-
- _PLANCHE 40._
- BAS-RELIEFS DANS LA CHAPELLE DE SHABAKA, A KARNAK 218
-
- _PLANCHE 41._
- SEKHET 220
-
- _PLANCHE 42._
- COUR INTÉRIEURE D'UN TEMPLE, A DENDERA 232
-
- _PLANCHE 43._
- UNE ÉCOLE ARABE 236
-
- _PLANCHE 44._
- LA MOSQUÉE D'ABOUKIR 242
-
- *
- * *
-
-
-
-
-TABLE DES MATIERES
-
-
- CHAPITRE I.--PORT-SAÏD 1
-
- _L'ARRIVÉE DANS LES EAUX ÉGYPTIENNES.--PREMIÈRES
- IMPRESSIONS.--UNE ÉGYPTE RÉALISTE.--EN CHEMIN DE FER
- VERS LE CAIRE.--LE MIRAGE.--LES PYRAMIDES DE GIZEH._
-
- CHAPITRE II.--MASR EL KAHIRA 9
-
- _«MODERN-CAIRO» ET LE VIEUX CAIRE.--INFLUENCES
- EUROPÉENNES.--ART MAURESQUE ET ART NOUVEAU.--LES BOIS
- SCULPTÉS DES ANCIENNES FENÊTRES.--LES FONTAINES
- PUBLIQUES.--LA MAISON MOSQUÉE._
-
- CHAPITRE III.--DANS LES BAZARS 21
-
- _LE MARCHÉ AUX CUIVRES.--LE BAZAR DES ORFÈVRES.--LE
- BAZAR TURC.--L'ART DE VENDRE BIEN, OU LES PETITES
- HABILETÉS DES MARCHANDS CAIROTES.--UN SUJET DE TABLEAU
- QUI NE VEUT PAS SE LAISSER PEINDRE._
-
- CHAPITRE IV.--LES RUES DU CAIRE 35
-
- _GAMIA EL AZHAR.--L'ART DE RESTAURER LES MONUMENTS.--LES
- «MEDRESSEH».--LE BAZAR DES PARFUMS ET CELUI DES ÉPICES.
- --LA GRANDE MOSQUÉE«EL-MUAIYAD».--UNE PORTE HISTORIQUE.
- --L'HOMME-FONTAINE.--LE PORTRAIT DE L'EUNUQUE._
-
- CHAPITRE V.--LE VIEUX CAIRE 53
-
- _LE PROGRÈS DESTRUCTEUR.--LE SPECTACLE DE LA RUE: LES
- FRUITIERS ET LEURS ÉTALAGES AUX VIVES COULEURS.--LE
- COMPLET ANGLAIS DES PETITS ÉCOLIERS.--LA MAISON DU
- CHEIK SADAAT.--L'ARCHITECTURE ARABE._
-
- CHAPITRE VI.--LA MOSQUÉE IBN-TULUN 69
-
- _UN LIEU HISTORIQUE ET LÉGENDAIRE.--UNE MERVEILLE
- ARCHITECTURALE.--UN CORTÈGE PITTORESQUE.--MARIAGE A LA
- TURQUE.--LA MOSQUÉE ABANDONNÉE.--LE PUITS DE JOSEPH._
-
- CHAPITRE VII.--LA MOSQUÉE DU SULTAN HASAN 83
-
- _LE PLUS BEAU MONUMENT DU CAIRE.--L'EXODE DES
- LAMPADAIRES.--LE SUPPLICE D'UN ARCHITECTE TROP GÉNIAL.
- --ENTERREMENTS ET PLEUREUSES DE PROFESSION.--LA MOSQUÉE
- BLEUE._
-
- CHAPITRE VIII.--AU HASARD DES RUES 97
-
- _LE QUARTIER JUIF.--LE MURISTAN DE KALAUN.--LE DÉPEÇAGE
- D'UN CHAMEAU VIVANT.--DEUX PORTES MONUMENTALES DU XIe
- SIÈCLE.--GUIGNOL ÉGYPTIEN.--AUTOUR D'UN CIMETIÈRE._
-
- CHAPITRE IX.--DANS LE QUARTIER COPTE 111
-
- _UN PEU D'HISTOIRE.--L'ÉGLISE CHRÉTIENNE SAINT-GEORGES.
- --UN COUVENT COPTE.--LA LÉGENDE DE LA TOURTERELLE.--LA
- PREMIÈRE MOSQUÉE D'ÉGYPTE.--LA COLONNE MERVEILLEUSE._
-
- CHAPITRE X.--LES PYRAMIDES 123
-
- _LA «DÉCOUVERTE» DES GÉANTS DE PIERRE.--QUELQUES
- CURIEUSES ÉVALUATIONS MATÉRIELLES.--LE SPHINX.--LES
- «GATE-PLAISIR».--DES PYRAMIDES DE GISEH AU SAKKARA.
- --LA TOMBE DE TYI.--RETOUR DANS LE SOIR COLORÉ._
-
- CHAPITRE XI.--D'ALEXANDRIE AU CAIRE 135
-
- _LA ROUTE DU CAIRE, VIA ALEXANDRIE.--LES ANTIQUES
- PAYSAGES DU DELTA.--LE SÉPULCRE DU SAINT SEYID-EL-BEDAWI.
- --UNE MISSION DÉLICATE.--VOYAGE EN «DAHABIYEH»._
-
- CHAPITRE XII.--THÈBES 145
-
- _EN ROUTE POUR LE CAMPEMENT, DANS LA CITÉ DES RUINES.
- --LE VILLAGE DE KURNAH.--LES TOMBES VIVANTES.--LA HUTTE
- DE PIERRE, PRÈS DU TEMPLE DE HATSHEPSU.--MON INSTALLATION.
- --UNE PREMIÈRE NUIT A LA BELLE ÉTOILE._
-
- CHAPITRE XIII.--LE TEMPLE D'AMMON 155
-
- _COMMENT ON OBTIENT UNE EMPREINTE D'UN BAS-RELIEF.--UNE
- PYRAMIDE SUR UN TEMPLE.--LA MYSTÉRIEUSE VACHE DE
- HATHOR.--QUELQUES DÉTAILS HISTORIQUES AUTOUR DU TEMPLE
- DE LA REINE HATSHEPSU.--«L'EXPÉDITION EN PONT.»_
-
- CHAPITRE XIV.--PARMI LES TEMPLES 169
-
- _LES TEMPLES ONT SUCCESSIVEMENT SERVI A DES CULTES
- DIVERS.--L'INSCRIPTION D'UN PRÊTRE CHRÉTIEN.--LE PETIT
- TEMPLE DE DER-EL-MEDINEH.--DÉTAILS ARCHÉOLOGIQUES.
- --«CE MONDE N'EST PAS UNE VILLE DURABLE»._
-
- CHAPITRE XV.--LA TOMBE DE LA REINE TYI 179
-
- _COMMENT LES INDIGÈNES JUGENT LES ARCHÉOLOGUES.--DU ROLE
- DE LA REINE TYI DANS L'HISTOIRE DES PHARAONS.--LE DIEU
- NOUVEAU.--VISITE A LA TOMBE MYSTÉRIEUSE.--«SIC TRANSIT
- GLORIA MUNDI.»--UNE CRUELLE DÉSILLUSION._
-
- CHAPITRE XVI.--LE TEMPLE DE MENTUHOTEP 191
-
- _ENCORE DES TOMBES, DES SARCOPHAGES, DES MOMIES.
- --ANTIQUITÉS MODERNES...--L'HONNÊTE VOLEUR.--DANS LE
- CLAIR-OBSCUR DES CAVEAUX.--LES PEINTURES DE LA TOMBE DE
- NAKHT: SCÈNES DE LA VIE D'UN GENTILHOMME CAMPAGNARD.
- --VERS LE TEMPLE DE SETI._
-
- CHAPITRE XVII.--KARNAK 203
-
- _UNE VISITE AU TEMPLE DE SETI.--LES PLUS BEAUX DOCUMENTS
- DE L'ART DÉCORATIF ÉGYPTIEN.--LE «KHAMSIN» OU LE DÉSERT
- INCENDIÉ.--JE REGAGNE LUXOR POUR ALLER ENSUITE A KARNAK.
- --UNE CITÉ DE RUINES, TOUTES EN COLONNADES GRANDIOSES.
- --LE MONOLITHE DE GRANIT ROSE._
-
- CHAPITRE XVIII.--ENCORE KARNAK 217
-
- _LA PROMENADE MERVEILLEUSE PARMI LES RUINES DE KARNAK
- CONTINUE.--LE PETIT SANCTUAIRE DU ROI ÉTHIOPIEN, SHABAKO.
- --LE JEUNE PHARAON COURONNÉ DE LOTUS.--LA DÉESSE A TÊTE
- DE LIONNE.--LE LAC SACRÉ ET L'AVENUE DES SPHINX._
-
- CHAPITRE XIX.--LE TEMPLE DE DENDERA 227
-
- _EN DESCENDANT LE NIL.--LA FERTILITÉ ET LE PITTORESQUE
- DE LA CAMPAGNE ÉGYPTIENNE.--LE «FELLAH» N'A PAS LA HAINE
- DE L'ÉTRANGER.--LE TEMPLE DE DENDERA ET L'INFLUENCE
- GRECQUE DANS L'ARCHITECTURE DU Ie SIÈCLE._
-
- CHAPITRE XX.--ROSETTA 235
-
- _EL-RASCHID, LA CITÉ PITTORESQUE MAIS INCONFORTABLE.
- --L'HOTEL KARALAMBO ET LE «BAKKAL».--DU MOINS, LES
- SUJETS DE TABLEAUX NE MANQUENT POINT DANS CETTE VIEILLE
- VILLE RESPECTÉE DES EUROPÉENS.--LE DERNIER MINARET._
-
- INDEX ALPHABÉTIQUE 245
-
- TABLE DES PLANCHES 249
-
- *
- * *
-
-
- CORBEIL.--IMPRIMERIE CRÉTÉ.
-
-
- * * * * *
-
-
- Liste des modifications:
-
- Page 40: «contruit» par «construit» (Cet imposant bâtiment fut
- construit)
- Page 86: «Mvhrab» par «Mihrab» (La _Mihrab_ ou _Kibla_, niche
- sacrée)
- Page 114: «scupltées» par «sculptées» (et caresse les boiseries
- sculptées)
- Page 116: «cemblent» par «semblent» (les bastions que l'on voit,
- semblent être)
- Page 125: «Lincol's» par «Lincoln's» (du square de Lincoln's Inn
- Fields)
- Page 138: «enropéennes» par «européennes» (aux laideurs européennes)
- Page 152: «consisidérai» par «considérai» (je considérai cette
- perspective)
- Page 173: «temlpe» par «temple» (dans le grand temple de Ramsès III)
- Page 189: «ving» par «vingt» (jeune homme âgé de vingt-cinq à
- vingt-six ans....)
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'égypte, by Walter Tyndale
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉGYPTE ***
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