summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/41147-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '41147-8.txt')
-rw-r--r--41147-8.txt13803
1 files changed, 0 insertions, 13803 deletions
diff --git a/41147-8.txt b/41147-8.txt
deleted file mode 100644
index 061ea40..0000000
--- a/41147-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,13803 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Henri IV en Gascogne (1553-1589), by
-Ch. de Batz-Trenquelléon
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Henri IV en Gascogne (1553-1589)
-
-Author: Ch. de Batz-Trenquelléon
-
-Release Date: October 23, 2012 [EBook #41147]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV EN GASCOGNE (1553-1589) ***
-
-
-
-
-Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée. Cette version intègre les corrections de
-l'errata.
-
-Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
-marqués =ainsi=.
-
-L'abréviation «monsr» signifie monsieur.
-
-
-
-
-HENRI IV EN GASCOGNE
-
-
-
-
-POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- HENRI IV
-
- EN GASCOGNE
-
- [1553-1589]
-
- ESSAI HISTORIQUE
-
- PAR
-
- CH. DE BATZ-TRENQUELLÉON
-
- _Ouvrage orné d'un_ =portrait= _à l'eau-forte et du_
- =fac-simile= _d'une des lettres les plus célèbres de Henri IV_.
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE H. OUDIN, ÉDITEUR
-
- 17, RUE BONAPARTE, 17
-
- 1885
-
- _Tous droits réservés._
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-Il est des hommes si universellement aimés, qu'on voudrait tout
-connaître d'eux, au risque d'arriver à la désillusion. Cette remarque,
-faite depuis longtemps, n'a jamais été plus justifiée que par la
-curiosité, mêlée d'enthousiasme et de vénération, qui s'est
-constamment attachée aux moindres détails comme aux actes solennels de
-la vie de Henri IV. Ses batailles et ses négociations, ses lettres et
-ses propos, ce qu'il a fait et ce qu'il a projeté, tout son personnage
-et toute sa personne, enfin, seront toujours, comme ils l'ont toujours
-été, un des nobles régals de l'esprit humain.
-
-Ce n'est pas nous qui réagirons contre ce culte passionné. Des mille
-volumes d'inégal renom que trois siècles ont consacrés à la gloire de
-Henri IV, il en est peu où nous n'ayons cherché une raison de
-multiplier par elle-même, en quelque sorte, notre admiration pour le
-roi qui reçut tous les dons en partage et les mit au service de son
-pays, pour l'homme qui eut la grandeur héroïque et l'invincible
-charme. Mais, au milieu de cette bibliothèque sans cesse accrue par la
-piété des générations, nous avons vainement cherché le livre dont
-voici l'ébauche.
-
-Henri de Bourbon, roi de France, se révèle à tous dans plusieurs
-écrits de notre temps, composés d'après ceux du XVIe et du XVIIe
-siècle, rectifiés et complétés par des correspondances heureusement
-exhumées, surtout par le recueil des Lettres royales. De 1589 à 1610,
-«Henri IV» revit tout entier dans les ouvrages auxquels nous faisons
-allusion, et il est probable qu'une nouvelle édition de l'_Histoire_
-de Poirson, qui bénéficierait des travaux parus depuis la première,
-serait, pour cette vaste période, le livre définitif.
-
-Mais, en attendant un nouveau Poirson, nous sommes condamnés à
-poursuivre le «roi de Navarre» parmi d'épais in-folio non lisibles
-pour tous, d'énormes compilations où se perdent parfois ses traces,
-des Mémoires qui souvent racontent et jugent en sens divers, des
-lettres, caractéristiques et précieuses, mais dont le commentaire est
-un travail et la seule lecture, une étude[1].
-
- [1] Appendice: I.
-
-Ce fut de ces impressions personnelles que naquirent en nous, d'abord
-le regret de ne pas connaître un livre qui les épargnât au public, et
-ensuite la pensée d'essayer de l'écrire. Mais, à travers les lignes
-encore confuses du plan, nous eûmes tout à coup la claire vision d'un
-fait considérable, peut-être soupçonné auparavant, non indiqué
-toutefois, et que certainement pas un des historiens ni des biographes
-de Henri IV n'a mis en lumière. Le voici, tel qu'il ressort, à nos
-yeux, de l'histoire des années antérieures à l'avènement de ce prince
-au trône de France.
-
-Quelque digne de l'admiration universelle que soit l'oeuvre de Henri
-IV depuis 1589 jusqu'à sa mort, il n'en est presque rien de grand,
-presque rien d'heureux pour la France, que le roi de Navarre n'eût
-déjà manifestement voulu, projeté et entrepris. Avant de succéder à
-Henri III, il avait donné la mesure de son génie et laissé lire
-jusqu'au fond de son coeur. Capitaine, il portait en lui les secrets
-de la victoire, depuis Cahors et Coutras; politique, il arrivait au
-trône avec la connaissance approfondie des hommes, des idées et des
-besoins de son temps; pasteur de peuples, il avait fait entendre, le
-premier, au milieu des guerres civiles, ces mots sacrés de paix, de
-tolérance, de pitié, oubliés dans la fièvre des compétitions et la
-barbarie des luttes. Henri de Bourbon était «Henri IV» avant que le
-flot des événements l'eût transporté de «Gascogne» en «France», comme
-on disait au XVIe siècle. Quand il y fut, l'homme et l'oeuvre
-s'accomplirent.
-
-Cette vérité, qui explique l'apparente incorrection de notre titre, ne
-sera contestée, nous l'espérons, par aucun des lecteurs de _Henri IV
-en Gascogne_.
-
-
-
-
-HENRI IV EN GASCOGNE
-
-(1553-1589)
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER
-
-(1553-1575)
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
- Le royaume de Navarre depuis les Carlovingiens jusqu'aux
- Valois.--Son démembrement par Ferdinand le Catholique.--Les
- Etats de la Maison d'Albret.--Les prétendants de Jeanne
- d'Albret.--Ses fiançailles, à Châtellerault, avec le duc de
- Clèves.--Marguerite, reine de Navarre, et la Réforme.--Antoine
- de Bourbon, duc de Vendôme, épouse Jeanne d'Albret.--Leurs deux
- premiers enfants.--Mort de la reine Marguerite.--Henri d'Albret
- et sa fille.--Naissance de Henri de Bourbon, prince de
- Navarre.--Ses huit nourrices.--Le baptême catholique de
- Henri.--Le calvinisme en 1553.
-
-
-Quand on veut faire revivre dans un récit, même épisodique, la France
-du XVIe siècle, il faut avoir présente à l'esprit l'histoire de ce
-petit royaume de Navarre qui exerça une si grande influence sur nos
-destinées nationales. De même la figure de Henri IV n'apparaîtrait pas
-en pleine lumière, si l'on n'avait d'abord entrevu, tout au moins sous
-forme d'esquisse, la figure de Jeanne d'Albret. Dans les pages qui
-vont suivre, on verra longtemps la mère auprès du fils, et de cette
-vie à deux se dégageront quelques-unes des clartés nécessaires
-auxquelles nous venons de faire allusion. Les autres, celles qui
-tiennent à l'existence et à la situation du royaume de Navarre,
-doivent être mises avant tout à la portée du lecteur.
-
-La Navarre, après d'ardentes luttes contre Pepin, Charlemagne et ses
-successeurs, s'était définitivement affranchie de la domination des
-Carlovingiens en l'an 860, où elle forma un royaume indépendant, avec
-Pampelune pour capitale. En 1224, Thibaut IV, comte de Champagne,
-neveu de Sanche IV, roi de Navarre, lui succéda par voie d'adoption,
-et ce fut en 1488, par le mariage de Catherine de Foix, soeur et
-héritière de François Phoebus, avec Jean d'Albret, que les ancêtres
-maternels de Henri IV entrèrent en possession de ce royaume, qui ne
-tarda pas à être démembré. Dix-sept ans après, en 1512, Ferdinand le
-Catholique, roi de Castille et d'Aragon, voulut faire de Jean d'Albret
-son allié dans une guerre contre Louis XII, et exigea le passage à
-main armée sur ses terres. Allié naturel du roi de France, Jean
-refusa, et Ferdinand, après avoir obtenu du pape Jules II une bulle
-d'excommunication contre le roi de Navarre, envahit les Etats de ce
-prince, incapable de lui opposer une sérieuse résistance. Ainsi fut
-perdue pour la Maison d'Albret toute la Navarre transpyrénéenne, qu'on
-appelait la Haute-Navarre. Constamment revendiquée par les successeurs
-de Jean, elle ne fut jamais restituée, et les lettres de Henri de
-Bourbon, avant son avènement au trône de France, font souvent allusion
-à cet acte de violence et d'iniquité.
-
-La Basse-Navarre, sur laquelle Henri d'Albret régnait en 1553, n'était
-donc qu'une province de l'ancien royaume. Son étendue et celle du
-Béarn, autre pays souverain, égalaient à peine la superficie d'un de
-nos grands départements actuels. Outre ces Etats, la Maison d'Albret
-possédait, à titre de fiefs, ou gouvernait pour la couronne de France,
-les comtés de Foix, de Bigorre et d'Armagnac, la vicomté d'Albret,
-dont Nérac était la capitale, la Guienne, qui englobait le Languedoc;
-et enfin ses droits s'étendaient sur plusieurs autres seigneuries de
-moindre importance.
-
-A vrai dire, le royaume de Navarre n'était plus qu'un nom, mais la
-Maison d'Albret était une puissance réelle, et lorsque, en 1548, elle
-s'unit à la Maison de Bourbon par le mariage de Jeanne avec Antoine,
-duc de Vendôme, prince du sang, les esprits pénétrants auraient pu
-noter cet agrandissement en quelque sorte dynastique. Il n'en fut pas
-ainsi: les politiques du temps semblent avoir vu dans cette alliance,
-du côté de la Maison d'Albret, plutôt un pis-aller qu'un progrès.
-C'est que Jeanne d'Albret, avant de devenir duchesse de Vendôme, avait
-paru destinée à s'asseoir sur un des premiers trônes du monde: son
-mariage avec Philippe, fils et héritier présomptif de Charles-Quint,
-fut considéré quelque temps comme probable, et malgré l'antipathie de
-François Ier pour le vainqueur de Pavie, il se fût peut-être accompli,
-si l'on avait pu s'entendre pour la restitution de la Haute-Navarre.
-
-En 1540, le roi de France, saisissant l'occasion de créer un grave
-embarras à la Maison d'Autriche, résolut de marier Jeanne, sa nièce,
-avec le duc de Clèves et de Julliers, qui avait à se plaindre de
-l'Empereur. Henri d'Albret et Marguerite, par déférence, donnèrent
-leur consentement, quoique les Etats de Béarn se fussent élevés avec
-énergie contre ce projet, que la princesse elle-même, à peine âgée de
-douze ans, avait accueilli avec une répugnance manifeste. Le mariage
-religieux fut célébré, le 15 juillet, à Châtellerault. François Ier
-voulut qu'on déployât dans cette solennité toutes les magnificences
-royales; Brantôme raconte que Jeanne était si chargée d'atours et de
-pierreries, qu'elle dut être «portée à l'église» dans les bras du
-connétable de Montmorency. Mais ce n'étaient là que des fiançailles.
-Trois ans ne s'étaient pas écoulés, que le duc de Clèves, trahissant
-les intérêts de François Ier, par une soumission honteuse à
-l'Empereur, s'attira l'inimitié du roi. Paul III accorda une bulle
-d'annulation. Le mariage définitif de Jeanne d'Albret eut lieu sous le
-règne de Henri II. Le roi et la reine de Navarre hésitaient, depuis
-longtemps, entre plusieurs projets d'union, et leur plein agrément
-n'était pas acquis à Antoine de Bourbon, que présentait le successeur
-de François Ier; mais la préférence de Jeanne s'étant manifestée, le
-duc de Vendôme épousa, le 20 octobre 1548, l'héritière du royaume de
-Navarre.
-
-De l'aveu de tous les historiens, Jeanne, surnommée la «mignonne des
-rois», était une princesse accomplie. Elle tenait de son père et aussi
-de François Ier, son oncle, un coeur chevaleresque, un caractère
-noblement altier; sa mère, la savante et poétique Marguerite, l'avait
-dotée d'un esprit cultivé, peut-être un peu trop libre, en même temps
-que d'un reflet de cette beauté et de cette grâce qui charmèrent un
-demi-siècle et dont trois siècles écoulés n'ont pu ternir l'éclat. La
-reine de Navarre avait transporté avec elle, à Pau et à Nérac,
-quelques-unes des splendeurs de la Renaissance et des élégances
-raffinées de la cour des Valois. On a prétendu qu'elle y avait fait
-éclore la Réforme, dont elle aurait même embrassé les doctrines. La
-vérité est que, d'un esprit curieux et hardi, elle voulut connaître la
-rhétorique du calvinisme, lui donna accès auprès d'elle, dans la
-personne de ses docteurs et de ses poètes, l'étudia, la discuta, la
-loua sur plus d'un point, et, sans s'en apercevoir, favorisa
-dangereusement l'oeuvre d'une secte. Mais, sectaire ou même néophyte,
-elle ne le fut point, tous les témoignages le proclament: Marguerite
-vécut et mourut en catholique. Il n'en est pas moins certain que
-l'espèce de «libertinage» intellectuel dont Jeanne eut le spectacle à
-la cour de sa mère devait avoir sur son avenir une influence décisive,
-pour peu que les circonstances vinssent réveiller de vifs souvenirs et
-seconder de vagues penchants. Mais, à l'heure où se négociait son
-mariage, rien ne faisait pressentir en elle la princesse politique et
-la zélatrice de la Réforme qui, plus tard, méritèrent tantôt les
-admirations, tantôt les sévérités de l'histoire[2].
-
- [2] Appendice: II.
-
-Antoine de Bourbon, qu'elle allait épouser, était le chef de la Maison
-de Vendôme, issue de saint Louis. La terre de Vendôme était passée
-dans la famille de Bourbon en 1364, par le mariage de Catherine de
-Vendôme avec Jean de Bourbon, comte de la Marche. Ce domaine avait été
-érigé en duché par François Ier, l'année de son avènement, et Henri II
-tenait en réserve, pour l'apanage de son cousin, de nouveaux
-accroissements, tels que le duché-pairie d'Albret, formé de l'ancienne
-vicomté de ce nom et d'une importante fraction de la Gascogne. Né en
-1518, Antoine de Bourbon avait la réputation d'un prince vaillant,
-«car de cette race de Bourbon», dit Brantôme, «il n'y en a point
-d'autres.» De grand air et de belle humeur, il eût joué un rôle
-prépondérant dans les luttes de cette époque, si la versatilité de son
-caractère et ses galanteries sans frein ne l'eussent jeté en proie aux
-intrigues de cour.
-
-Le mariage d'Antoine et de Jeanne fut célébré à Moulins. Le roi et la
-reine de France, le roi et la reine de Navarre y assistèrent, avec la
-plupart des princes et des grands seigneurs, empressement qui
-s'explique aisément quand on songe que, la loi salique n'existant pas
-en Navarre, Jeanne d'Albret apportait en dot au duc de Vendôme, déjà
-prince du sang de France, non seulement la couronne de Navarre et la
-principauté de Béarn, mais encore de riches domaines. Par cette
-union, les Maisons de Bourbon et d'Albret semblaient prendre
-possession d'un avenir que plus d'une famille princière devait envier
-ou redouter.
-
-A peine mariée, la duchesse de Vendôme dut se familiariser avec
-l'existence guerrière et nomade qui était celle d'Antoine de Bourbon.
-Ses deux premiers enfants vinrent au monde au milieu du bruit des
-combats. Le duc de Beaumont, né en 1551, mourut l'année suivante, à La
-Flèche, étouffé, pour ainsi dire, par sa gouvernante, la baillive
-d'Orléans, qui, dans son horreur maniaque du froid, mesurait
-parcimonieusement l'air aux poumons de l'enfant. Le second, nommé en
-naissant comte de Marle, donnait les plus belles espérances, et
-faisait à la fois la consolation et l'orgueil de Henri d'Albret,
-lorsqu'il périt à Mont-de-Marsan, de la façon la plus inopinée: sa
-nourrice le laissa choir par une fenêtre.
-
-Ce fut un deuil inexprimable pour la cour de Navarre, surtout pour le
-roi, toujours profondément attristé de son veuvage. Marguerite était
-morte en 1549. Depuis la perte de son frère, ce magnifique François
-Ier qu'elle avait aimé jusqu'à l'idolâtrie, la reine de Navarre ne
-faisait plus que languir. Une pleurésie précipita sa fin. Elle
-séjournait au château d'Odos, près de Tarbes. Pendant une nuit de
-décembre, l'apparition d'une comète ayant excité sa curiosité, elle
-commit l'imprudence d'observer ce phénomène. Huit jours après, elle
-expirait, bénie par l'Eglise et dans des sentiments qui, malgré ses
-hardiesses d'esprit, avaient été ceux de toute sa vie. Elle fut
-inhumée dans la cathédrale de Lescar.
-
-Heureusement pour la vieillesse de Henri d'Albret, l'heure des grandes
-consolations était proche. Au milieu de son deuil, la nouvelle lui
-parvint d'une troisième grossesse de la duchesse de Vendôme, en ce
-moment auprès d'Antoine de Bourbon, dans son gouvernement de Picardie.
-Le roi de Navarre exigea que sa fille revînt en Béarn; on raconte même
-qu'une députation fut envoyée de Pau à la duchesse, pour hâter son
-retour. Jeanne, malgré les premières rigueurs de l'hiver, se mit en
-devoir de traverser la France, entreprise presque téméraire, mais qui
-n'était pas faite pour effrayer cette princesse: «amazone hardie et
-courageuse», dit le vieux Favyn, «elle suivait son mari en guerre et
-en paix, à la cour et au camp.» Partie de Compiègne vers la fin de
-novembre, elle arriva, le 4 décembre, à Pau, après s'être reposée
-quelques heures à Mont-de-Marsan, où Henri d'Albret était venu à sa
-rencontre.
-
-Des bruits inquiétants avaient couru sur les vues d'avenir du roi de
-Navarre. On disait que, craignant de ne pas se voir revivre dans un
-petit-fils, il songeait à se remarier, et que l'Espagne, de bonne foi
-ou par feinte, lui avait offert Catherine de Castille, soeur de
-Charles-Quint, avec une promesse de restitution de la Haute-Navarre.
-D'un autre côté, il passait pour être gouverné par une dame de sa
-cour, à qui son testament assurait de grands avantages. La duchesse de
-Vendôme, instruite de ces rumeurs, n'avait pu s'empêcher d'en montrer
-quelque émotion. Le roi s'en expliqua ouvertement avec elle. Dès
-qu'elle fut installée au château, où la sollicitude paternelle
-l'entoura de soins presque tyranniques, Henri d'Albret mit sous les
-yeux de sa fille «une grosse boîte d'or fermée à clef, et par-dessus,
-pour pendre icelle, une chaîne d'or qui eût pu faire vingt-cinq ou
-trente tours à l'entour du col; ouvrit cette boîte, lui montra son
-testament seulement par-dessus, et l'ayant refermée», il lui dit que,
-testament et bijoux, tout serait à elle, si, afin de ne pas mettre au
-monde un enfant pleureur ou rechigné, elle avait le courage de chanter
-un air béarnais, au moment de la naissance[3].
-
- [3] Appendice: IV.
-
-Cette naissance eut lieu, dix jours après l'arrivée de Jeanne, le 14
-décembre 1553, vers une heure du matin. Averti aussitôt, Henri
-d'Albret entra dans l'appartement de sa fille. En l'apercevant, elle
-eut la force et la présence d'esprit de commencer un motet religieux
-et populaire:
-
- Nousté Dame deü cap deü poun,
- Adjudat-me a d'aqueste hore!
-
-Henri, unissant sa voix à celle de la duchesse, n'avait pas achevé
-la première strophe, que son petit-fils entrait dans la vie: le
-nouveau-né devait être Henri IV. Le roi de Navarre était loin de
-pressentir pour sa race les destinées qui attendaient cet enfant;
-mais il avait pourtant ses rêves d'ambition dans la vie et
-outre-tombe: son premier voeu était exaucé, il pouvait bien augurer
-de l'accomplissement des autres. Transporté de joie, l'heureux aïeul
-tire de son sein la précieuse boîte qui contenait le testament royal,
-et la déposant entre les mains de la duchesse: «--Voilà qui est à
-vous, ma fille, dit-il; mais ceci est à moi!» Puis, faisant envelopper
-son petit-fils dans les pans de sa robe, il emporta, tout triomphant,
-cette chère et fragile proie jusque dans sa chambre. Là, les premiers
-soins furent donnés à l'enfant. D'autres traits de moeurs naïfs et
-touchants signalèrent cette naissance. Les historiens du temps
-racontent que Henri d'Albret, pour donner une sorte de baptême viril à
-son petit-fils, lui frotta les lèvres d'une gousse d'ail et lui fit
-sucer, dans une coupe d'or, quelques gouttes du célèbre vin de
-Jurançon, récolté sur les collines situées de l'autre côté du Gave, en
-face du château de Pau: scène pittoresque passée à l'état de
-tradition, et dont Louis XVIII se souvint, lors de la naissance du duc
-de Bordeaux. «--Tu seras un vrai Béarnais!» dit le roi de Navarre. Et,
-se rappelant le sarcasme espagnol qui avait accueilli la venue au
-monde de Jeanne, son unique héritière: «La vache de Béarn (Marguerite)
-a enfanté une brebis!» il se plaisait à dire à tout venant: «--Voyez!
-ma brebis a enfanté un lion!» Le prince dépossédé, le chef humilié de
-la Maison d'Albret, avait, auprès de ce berceau, la vision d'une
-revanche royale. La réalité dépassa le rêve: Henri IV fit plus que
-venger ses ancêtres maternels, il les glorifia par ses actes, en même
-temps que par son oeuvre il replaçait la France, la grande patrie, à
-la tête des nations.
-
-Les débuts dans la vie du prince de Navarre furent difficiles.
-L'histoire a fait le compte de ses nourrices: il en eut huit; sept
-échouèrent dans leur tâche, pour diverses causes; la huitième enfin
-réussit. C'était une humble paysanne, Jeanne Lafourcade, femme de
-Lassansa, laboureur qui demeurait à Bilhères, village encore existant
-de nos jours et, à cette époque, limitrophe de la commune de Pau. Au
-commencement de notre siècle, la maison de Lassansa avait conservé à
-peu près sa physionomie d'autrefois: une habitation toute rustique,
-avec un jardin d'un demi-arpent, clos d'un mur à hauteur d'appui; une
-porte ouvrant sur la cour, avec cette inscription au fronton:
-«_Saoubegarde deü Rey_,--Sauvegarde du Roi». Le parc du château
-s'étendait jusqu'au seuil de la maisonnette, si bien que Jeanne
-pouvait aller voir son fils sans sortir du domaine royal.
-
-Le baptême du prince de Navarre ou du prince de Béarn, comme disaient
-de préférence les Béarnais, fut célébré le 6 mars 1554[4], dans la
-chapelle du palais, avec toute la solennité et toute la magnificence
-dont pouvait disposer la cour élégante de Henri d'Albret. Le roi
-présenta lui-même son petit-fils sur une écaille de tortue de mer, qui
-est restée une des reliques du château, et «Henri de Bourbon, comte de
-Viane, duc de Beaumont», fut baptisé dans des fonts de vermeil, par le
-cardinal d'Armagnac. Henri II de France et Henri II de Navarre étaient
-parrains, le premier représenté par le cardinal de Vendôme, frère
-d'Antoine de Bourbon. Le prince eut pour marraines la reine de France
-et Isabeau d'Albret, sa tante, veuve du comte de Rohan. Il peut
-sembler oiseux de commenter ce fait, que le baptême du fils de Jeanne
-d'Albret fut essentiellement catholique, et que tout l'était autour du
-berceau de Henri de Bourbon. Nous ne jugeons pourtant pas inutile de
-marquer d'une réflexion cette entrée dans la vie religieuse, en un
-temps où les contre-vérités historiques et les préjugés de secte sont
-parvenus à dénaturer tant d'événements, à travestir tant de figures, à
-rejeter dans l'ombre ou dans la pénombre ce que le bon sens doit juger
-clair comme la lumière du soleil. Beaucoup d'historiens passent
-légèrement sur le baptême du prince de Navarre, n'insistent pas sur la
-nouvelle foi que lui imposa plus tard Jeanne d'Albret, et parlent avec
-émotion, sinon avec amertume, de l'abjuration ou même de l'apostasie
-du roi de France! Henri était né catholique comme son père, comme sa
-mère, comme tous ses ancêtres; on abjura pour lui dans son enfance, et
-il abjura lui-même sous les poignards de la Saint-Barthélemy; chef de
-parti, dans la suite, il ne laissa jamais désespérer de son retour à
-la religion traditionnelle; homme et roi, enfin, il y tendit de toutes
-ses forces, avec une sincérité et une grandeur d'âme qui, plus que son
-épée peut-être, vainquirent et pacifièrent la France.
-
- [4] Appendice: IV.
-
-L'heure où il naquit n'était ni pour notre pays, ni pour l'Europe,
-celle de la paix et de la justice. Depuis trente ans déjà, la Réforme
-agitait le vieux monde, qu'elle avait bouleversé en partie et qu'elle
-était à la veille de faire trembler sur ses bases. Luther, couché dans
-la tombe, avait fait son oeuvre, qui fructifiait en Allemagne, dans
-les pays scandinaves, en Hollande et, par contre-coup, en Angleterre.
-Calvin vivait encore, d'un esprit plus ardent et plus niveleur que son
-devancier; le «Pape de Genève» avait prêché et surtout suscité des
-prédicateurs en France. Politique autant que religieuse, la Réforme
-s'était heurtée aux impatiences de François Ier, qui sévit contre
-elle; mais, dès le début du règne de Henri II, elle avait reçu de ce
-prince des encouragements indirects par son alliance avec les princes
-luthériens d'Allemagne, soulevés contre Charles-Quint. La politique
-devrait être, ce semble, l'art de tout prévoir, et c'est presque
-toujours l'imprévu qui déconcerte ses desseins, paralyse ses actes et
-la met en péril. En donnant la main aux princes du Saint-Empire, Henri
-II avait oublié que la Réforme croissait et multipliait, par
-tolérance, dans ses propres Etats, parmi ses grands vassaux et ses
-capitaines, et jusque sur les marches du trône. Lorsque, plus tard,
-elle leva la tête au point qu'il fallut compter avec elle sur les
-champs de bataille, on doit avouer qu'elle avait, de son côté, tout au
-moins l'apparence du droit et de la logique. Les coquetteries d'esprit
-dont Marguerite de Valois l'avait honorée, l'intronisation de ses
-idées dans plusieurs pays, la contagion de l'exemple, la séduction des
-triomphes voisins, et enfin l'alliance aventureuse, quoique
-momentanée, de Henri II avec les luthériens couronnés, c'était plus
-qu'il n'en fallait pour lui révéler sa force d'expansion et lui dicter
-de hautes entreprises. Tout l'appelait au combat, et elle en cherchait
-vaguement le chemin, au moment où Jeanne d'Albret, qui devait être une
-de ses héroïnes, marquait du sceau catholique le front de son fils.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
- La gouvernante du prince de Navarre.--Le château de
- Coarraze.--L'éducation à la «béarnaise».--Les premières
- leçons.--Mort de Henri d'Albret.--Résumé de son règne.--L'aïeul
- et le petit-fils.--Avènement de Jeanne et d'Antoine.--Les
- desseins de Henri II sur la Navarre et le Béarn.--Antoine
- protège la Réforme.--Menaces du roi de France.--Le prince de
- Navarre à la cour de Henri II.--Naissance de Catherine de
- Bourbon.--La paix de Cateau-Cambrésis.--Mort de Henri II et
- avènement de François II.--La politique de Catherine de
- Médicis.--Les Bourbons évincés par les Guises.--La revanche du
- roi et de la reine de Navarre.--La conjuration d'Amboise.--Mort
- de François II et avènement de Charles IX.--Catherine de
- Médicis régente.--Le triumvirat.--Le chancelier Michel de
- l'Hospital et l'édit de Janvier.--Les troubles.--La prise
- d'armes de Condé et de Coligny.
-
-
-A la mort du comte de Marle, son second petit-fils, Henri d'Albret
-s'était fort courroucé contre la duchesse de Vendôme, «l'appelant
-marâtre», dit Favyn, «et indigne d'avoir des enfants, puisqu'elle en
-avait si peu de soin». Tout injuste qu'était ce reproche, il toucha au
-coeur la mère, qui, prenant pour guide l'affectueuse sévérité de
-l'aïeul, se voua, avec un redoublement de sollicitude, à l'éducation
-du jeune prince. Le roi de Navarre avait fait le plan de cette
-éducation; il fut exécuté de point en point. L'allaitement dans une
-chaumière, en plein air, pour ainsi dire, fit de Henri un nourrisson
-robuste; même avant le sevrage, il ravissait son grand-père par un
-agréable mélange de force et de gentillesse. Au sortir des bras de
-Jeanne Lafourcade, il eut pour gouvernante Susanne de Bourbon-Busset,
-baronne de Miossens, à qui fut donné l'ordre de l'élever, non dans le
-palais natal, mais dans un site agreste, aux environs de Pau. Elle
-s'établit avec Henri au château de Coarraze, chef-lieu d'une des
-treize baronnies du Béarn, et là commença, pour l'héritier des Maisons
-d'Albret et de Bourbon, cette éducation à la «béarnaise» qui devait
-préparer, comme dit d'Aubigné, «un ferme coin d'acier aux noeuds
-endurcis de nos calamités».
-
-Trois siècles de vicissitudes sociales et politiques n'ont laissé de
-l'antique manoir qu'une tour et quelques pans de muraille, mais trois
-siècles de civilisation n'ont eu que peu de prise sur la nature. C'est
-toujours la même riante vallée du Gave, le même ciel radieux, le même
-air salubre; ce sont encore les collines boisées, les rocs stériles,
-les profonds ravins, tout ce cadre magnifiquement sauvage que la
-volonté de Henri d'Albret imposait à l'enfance de son petit-fils. Et
-ce ne fut pas en prince, mais en paysan, qu'il y passa ses premières
-années. Nourri de pain bis et de laitage, de boeuf et d'ail, vêtu sans
-élégance, souvent pieds nus et nu-tête, bravant le soleil et la pluie,
-courant les buissons, les bois et les rochers, ignorant toutes les
-superfluités et tous les luxes de la vie, s'ignorant lui-même, il
-fraternisait avec les fils de pâtres, parlait leur langue, se mêlait à
-leurs jeux et s'intéressait à leurs travaux. Il apprit à Coarraze
-trois choses qui résument presque toute sa vie: l'activité, la
-hardiesse et la cordialité. Il vit de près le peuple, le vrai peuple,
-celui qui travaille, et il l'aima, sûr moyen d'être aimé de lui. C'est
-le rustique châtelain de Coarraze qu'on retrouvera toujours en lui,
-lorsque, à la tête des armées, il prendra constamment la défense des
-«pauvres gens», même contre ses plus fidèles serviteurs, entraînés
-parfois à faire trop bon marché de la faiblesse et de la misère. C'est
-le coureur de bois et de montagnes, à la fois intrépide et insoucieux,
-qui, plus tard, saura railler la fortune inconstante, rire au danger,
-relever, par un mot d'héroïque gaîté, le courage chancelant de ses
-compagnons d'armes.
-
-Tel était l'homme qui s'ébauchait dans la solitude de Coarraze.
-Malheureusement, Henri d'Albret ne vit pas grandir à son gré ce «lion
-généreux, capable de faire trembler les Espagnols». Le 25 mai 1555, le
-roi de Navarre, âgé de cinquante-trois ans, mourut à Hagetmau, pendant
-une absence de Jeanne, qui était allée rejoindre Antoine de Bourbon en
-Picardie, et au moment où les complications de la politique
-ravivaient, dans le coeur de cet irréconciliable ennemi de l'Espagne,
-l'espoir si souvent déçu de recouvrer ses Etats. Henri d'Albret est un
-des plus dignes ancêtres de Henri IV: rien qu'à ce titre, l'histoire
-lui devrait un pieux souvenir.
-
-Il était né en 1503. Dans son enfance, attristée par le démembrement
-du royaume de Navarre, que ne sut pas défendre son père, Jean
-d'Albret, il se lia d'une étroite amitié avec le futur vainqueur de
-Marignan: les archives du château de Pau contiennent de nombreux
-témoignages de l'affection qui unissait les deux princes avant le
-désastre de Pavie. On sait de quelle vaillance fit preuve Henri
-d'Albret dans cette bataille, et tous les historiens ont raconté son
-évasion hardie, lorsque Charles-Quint voulut abuser de sa captivité
-pour lui imposer des conditions déshonorantes. L'héroïsme et le
-malheur communs firent des deux amis deux frères. Marguerite de
-Valois-Angoulême, veuve du duc d'Alençon, émue et charmée de la
-magnanimité du chevalier béarnais, lui donna sa main, qu'il avait
-ardemment désirée quelques années auparavant. Ce fut un grand bonheur
-pour le Béarn et les autres Etats de la couronne de Navarre, que cette
-illustre union. Henri et Marguerite se partagèrent la mission
-d'enrichir et d'embellir ces contrées. La reine, dit l'auteur du
-_Château de Pau_, appela des artistes italiens pour décorer les vastes
-appartements qu'elle fit construire au midi, le grand escalier que
-l'on admire encore, la cour intérieure et tout le dehors de l'édifice,
-remanié dans le style de la Renaissance. Le palais des rois de Navarre
-dut paraître magnifique: le vieux Louvre des rois de France, les
-Tuileries et le Luxembourg ne devaient resplendir que plus tard. Ce
-fut alors, sans doute, que les Béarnais ravis répandirent le fameux
-distique:
-
- Qui n'a vist lo casteig de Paü,
- Jamais n'a vist arey de taü.
-
-Henri d'Albret s'associa aux nobles goûts de sa femme; mais, de son
-côté, il accomplissait une oeuvre encore plus méritoire. En Béarn, de
-vastes étendues de terrain étaient incultes, les populations de ce
-pays s'adonnant surtout à la vie pastorale. Rien ne coûta au roi pour
-développer, on peut dire pour créer l'agriculture dans ses Etats: en
-quelques années, le territoire béarnais avait changé de face. En même
-temps, Henri, précurseur des progrès industriels, fondait à Nay une
-fabrique de draps et établissait à Pau une imprimerie. Partout, enfin,
-il favorisait la naissance ou le développement des entreprises qui
-avaient pour but l'amélioration de la fortune publique. Il ne s'en
-tint pas à ces actes de sollicitude éclairée. Les antiques Fors de
-Béarn morcelaient, en quelque sorte, la constitution du pays: il les
-fit reviser avec un soin minutieux, et les transforma en un For
-général qui répondait aux nécessités de l'époque. Rien n'échappait à
-son activité de gouvernant: il réorganisa la plupart des services
-publics, divisa son conseil en deux chambres, l'une civile, l'autre
-criminelle; créa des chambres des comptes, de nouvelles
-administrations, de nouveaux emplois d'une haute utilité; et
-législateur aussi ferme que fécond, il fit en sorte que ses lois
-fussent fidèlement appliquées.
-
-L'enthousiasme d'un écrivain béarnais prête à Charles-Quint ce mot
-invraisemblable: «Je n'ai trouvé qu'un homme en France: c'est le roi
-de Navarre». L'exagération castillane n'est pas nécessaire pour
-peindre Henri d'Albret et honorer sa mémoire: le grand-père maternel
-de Henri IV fut un prince vaillant, sage, ami de son peuple, qui le
-pleura comme un bienfaiteur. Toutes ses royales vertus devaient
-revivre avec éclat dans son petit-fils. Il fut inhumé, comme
-Marguerite, dans le cathédrale de Lescar, en attendant, disaient ses
-dernières volontés, qu'il pût reposer à Pampelune, à côté des anciens
-rois de Navarre, ses prédécesseurs.
-
-En vertu des lois fondamentales du royaume de Navarre, Jeanne d'Albret
-succédait à son père et partageait la couronne avec son mari. Ils
-furent bien près de ne la porter ni l'un ni l'autre. Au moment où ils
-se préparaient à partir pour le Béarn, Henri II eut la pensée de
-réunir leurs Etats à la couronne de France, en échange de quelques
-domaines du centre et du nord. Il faut citer ici une page du vieil
-historien de la Navarre.
-
-«Antoine de Bourbon se prépare, avec la reine Jeanne d'Albret, sa
-femme, pour aller prendre possession de leurs nouveaux Etats, où ils
-étaient attendus avec un grand désir de leurs sujets. Le roi Henri II,
-conseillé de quelques grands seigneurs de sa cour qui avaient son
-oreille, le persuadèrent de retenir ce prince auprès de lui, et que
-tout ainsi qu'il n'y avait qu'un soleil au monde, sans qu'aucune autre
-planète eût la lumière à part, de même la France ne pouvait souffrir
-qu'un roi; qu'il fallait récompenser le duc Antoine en France selon la
-valeur des terres et souverainetés qu'il avait en la Basse-Navarre,
-Béarn et Gascogne. Cette proposition trouvée bonne, il en avertit le
-roi de Navarre, lequel remet cette affaire si importante au
-consentement de la reine sa femme, à laquelle, disait-il, il
-appartenait d'agréer cet échange, d'autant que les dits royaumes et
-seigneuries étaient de son propre. Cette avisée princesse, résolue de
-conserver les biens que ses pères et aïeux lui avaient délaissés,
-pour apaiser le roi, lui promit de s'y résoudre, avec ses sujets, et
-lui donner en ceci et en toutes autres choses tout le contentement
-qu'il pouvait désirer. Sur ces promesses, le roi de Navarre ayant
-remis son gouvernement de Picardie entre les mains du roi, il lui fit
-le serment de celui de Guienne, arrêté pour lors être tenu à l'avenir
-par celui qui serait jugé et déclaré premier prince du sang, comme le
-fut le roi Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, reçu en cette qualité
-au parlement de Paris, au mois de juin dudit an mil cinq cent
-cinquante-cinq, et depuis confirmé aux Etats d'Orléans. Et se dispose
-avec sa femme à faire son voyage.
-
-«Le roi de Navarre et sa femme furent magnifiquement reçus par toutes
-les terres de leur obéissance, et nommément en Foix et en Béarn, où
-ayant été parlé de l'échange que le roi de France voulait faire à
-leurs princes, ce ne fut qu'assemblées pour en empêcher l'effet...
-Incontinent, la noblesse et le peuple en alarme pour la défense de
-leurs princes naturels, voilà tout aussitôt Navarrenx fortifié, et le
-même à Pau, où est établi le parlement, et la chambre des comptes du
-pays; et ensuite le même se fait par toutes les autres villes, pour
-résister au roi de France, s'il en venait à la force, ce qu'il ne fit,
-ayant entendu la réponse des Etats du pays. Ainsi cette affaire
-rompue, le roi en fut fâché, et en montra les effets, en ce que il
-retrancha le gouvernement de Guienne de la moitié, en ayant éclipsé et
-tiré le Languedoc, fit un gouvernement à part, dont la ville de
-Toulouse était le chef. Messire Anne de Montmorency en fut le premier
-gouverneur, auquel en cette charge, et à la dignité de connétable, la
-première de France, a succédé son fils Messire Henri de Montmorency.
-L'autre trait de l'indignation du roi parut, en ce que le roi de
-Navarre ayant remis entre ses mains le gouvernement de Picardie, et
-supplié Sa Majesté d'en investir Louis de Bourbon, prince de Condé,
-son frère, il le donna à l'amiral de France Gaspard de Coligny,
-seigneur de Châtillon, neveu dudit connétable. Ainsi furent assurés le
-roi de Navarre et sa femme en la jouissance de leurs souverainetés,
-sans plus parler d'échange.»
-
-Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret furent couronnés, en cette même
-année, au château de Pau. Selon les traditions du pays, ils prêtèrent
-serment entre les mains des évêques, en présence du clergé et de la
-noblesse. Ils passèrent dans leurs Etats deux années de paix, durant
-lesquelles la grande affaire de la reine fut l'éducation de son fils,
-si bien commencée du vivant de Henri d'Albret. Mais Antoine et Jeanne
-avaient été blessés au coeur par la conduite de Henri II à leur égard
-et par la disgrâce où il tenait les Maisons d'Albret et de Bourbon,
-tout en favorisant la Maison de Lorraine, depuis le refus des Etats de
-Navarre et de Béarn de passer sous la domination française. De là, des
-ressentiments qui s'aigrissaient chaque jour et dont l'expression, par
-suite des circonstances, prit des formes provoquantes et scandaleuses.
-
-Les imprudences de la reine Marguerite avaient donné pied, en Béarn, à
-la Réforme. Elle subsistait sans bruit et gagnait peu à peu du
-terrain. Antoine se mit en tête de la protéger ouvertement, ce qu'il
-fit bien plutôt pour mortifier Henri II que pour obéir à de nouvelles
-convictions religieuses. On le vit accueillir les ministres et les
-orateurs calvinistes; il donna même à David, l'un d'entre eux, le
-titre de prédicateur du roi et de la reine de Navarre, et ce moine
-apostat eut, un jour, licence de prêcher sa doctrine à Nérac, dans la
-grande salle du château. Il ne paraît pas que Jeanne ait
-personnellement donné les mains à ces premiers essais de propagande:
-loin de là, tous les historiens constatent qu'à cette époque, soit par
-politique, soit par respect des croyances traditionnelles, elle était
-et prétendait rester catholique. Brantôme dit à ce sujet: «La reine de
-Navarre, qui était jeune, belle et très honnête princesse, ne se
-plaisait point à cette nouveauté de religion, si tant qu'on eût bien
-dit... Je tiens de bon lieu qu'elle le remontra, un jour, au roi son
-mari, et lui dit, tout-à-trac, que s'il voulait se ruiner et faire
-confisquer son bien, elle ne voulait perdre le sien...» Il n'en est
-pas moins vrai que les progrès sérieux du calvinisme en Béarn et en
-Gascogne datent du patronage manifeste d'Antoine de Bourbon et de la
-tolérance de sa femme. Jeanne aurait pu, en effet, sans avoir recours
-à la persécution ni même à l'hostilité, paralyser et peut-être
-détruire des velléités d'hérésie dont l'esprit public ne s'émouvait
-que parce qu'il les voyait s'affirmer autour du roi et de la reine.
-
-Les manifestations calvinistes organisées ou encouragées par Antoine
-de Bourbon prirent de tels développements, qu'à la fin elles
-offusquèrent Henri II. Des avis, des remontrances, des reproches
-furent d'abord adressés au roi et à la reine de Navarre, et, en 1557,
-Henri II en vint d'autant plus résolûment aux menaces d'intervention
-armée, qu'en ce moment, il sévissait contre les réformés, dans ses
-propres Etats. Il fallut courber la tête sous l'orage qu'on avait
-déchaîné de gaîté de coeur: Antoine et Jeanne imposèrent silence aux
-plus fougueux apôtres de la nouvelle religion, et résolurent d'aller
-faire leur paix avec le roi de France. Dans ce but, ils confièrent la
-lieutenance-générale de leurs Etats au cardinal d'Armagnac, et,
-accompagnés du prince de Navarre, âgé de cinq ans à peine, ils se
-rendirent à Amiens, où Henri II tenait sa cour. Froidement accueillis
-dès l'arrivée, ils auraient eu peut-être à regretter ce voyage, si les
-grâces naissantes et l'heureuse figure de leur fils n'eussent touché
-le coeur du roi de France. Rare mélange de noblesse et de rusticité,
-le petit prince ne pouvait passer nulle part inaperçu. Henri II fut
-frappé de ses allures primesautières, de cet oeil d'aiglon qui
-reflétait quelque chose du ciel méridional et des âpres beautés d'un
-site pyrénéen. Il le prit dans ses bras et lui dit:--«Veux-tu être mon
-fils?--_Aquet es lou seignou pay._--Celui-ci est mon seigneur et
-père», répondit l'enfant, qui ne parlait pas encore français, en
-désignant Antoine de Bourbon. «Le roi, dit Favyn, prenant plaisir à ce
-jargon, lui demanda: «Puisque vous ne voulez être mon fils,
-voulez-vous être mon gendre?» Il répondit promptement, sans songer:
-«_Obé!_--Oui bien!» On a voulu voir, dans cette riante scène
-d'intimité, l'origine du mariage, trop fameux dans l'histoire, qui fut
-une des péripéties les plus sinistres de la Saint-Barthélémy. Lorsque
-Catherine de Médicis et Charles IX donnèrent Marguerite de Valois à
-Henri de Bourbon, ce n'étaient plus les affections de famille qui
-inspiraient leurs actes!
-
-Henri II voulait retenir le jeune prince à la cour et le faire élever
-parmi ses enfants; Jeanne et Antoine, trouvant leur fils trop jeune
-pour vivre loin d'eux, déclinèrent cette offre, et le ramenèrent en
-Béarn, au milieu de ses chères montagnes. Mais l'année suivante, ayant
-fait un nouveau voyage à la cour, à l'occasion du mariage du Dauphin
-avec Marie Stuart, ils durent céder aux sollicitations de Henri II: il
-fut décidé que le prince de Navarre resterait auprès du roi, sous la
-sauvegarde de sa gouvernante, la baronne de Miossens. Ce fut pendant
-son séjour à Paris que Jeanne d'Albret mit au monde, le 27 février
-1559, Catherine, son dernier enfant, qui fut tenue sur les fonts par
-la reine de France.
-
-Le règne de Henri II, si brillant dans la plus grande partie de son
-cours, allait finir par un désastre politique et une catastrophe
-personnelle. Le désastre fut la paix de Cateau-Cambrésis, suite des
-défaites de Saint-Quentin et de Gravelines. Les principaux
-négociateurs de cette paix, le connétable de Montmorency et le
-maréchal de Saint-André, humiliaient et dépouillaient la France au
-profit de l'Angleterre, de l'Espagne et de la Savoie. Il était
-stipulé, en outre, que Philippe II épouserait Elisabeth, fille de
-Henri II, dont la main avait été promise à don Carlos, fils du roi
-d'Espagne, et que le duc de Savoie aurait la main de Marguerite, soeur
-du roi de France. Les intérêts et les droits de la couronne de Navarre
-étaient absolument sacrifiés. Cette triste paix fut l'instrument
-diplomatique des divisions qui allaient de nouveau ensanglanter
-l'Europe.
-
-A l'occasion du mariage des deux princesses françaises, Henri II
-ordonna des fêtes splendides, et surtout un tournoi, jeu guerrier
-qu'il aimait avec passion. Après y avoir fait ses prouesses
-habituelles, il voulut jouter une dernière fois contre le comte de
-Montgomery, capitaine de ses gardes, dont la lance rompue atteignit le
-roi à la tête. Henri II mourut le 10 juillet 1559.
-
-Il laissait à son successeur une situation amoindrie au dehors et
-périlleuse à l'intérieur. Les progrès du calvinisme ne pouvaient plus
-se nier. Si Henri II eût vécu, peut-être la crise que sa fin précipita
-eût-elle avorté sous les coups de force auxquels il avait eu déjà
-recours; mais sa mort inopinée, livrant le pouvoir à un enfant débile,
-ou plutôt à Catherine de Médicis, fut, au contraire, l'origine des
-brigues et des dissensions les plus redoutables. A peine François II
-était-il sacré à Reims, que les partis se dessinèrent. Catherine se
-jette d'abord tout entière du côté des Guises; les Maisons de Bourbon,
-de Châtillon et de Montmorency sont laissées à l'écart, où elles
-n'entendent pas se morfondre, et elles vont s'efforcer de ressaisir,
-coûte que coûte, leurs avantages. Elles trouveront des armées dans la
-foule des mécontents et des sectaires. La veille, le trône était
-assiégé d'ambitions et d'intrigues; aujourd'hui, le voilà au milieu
-des factions. Catherine aura beau ruser avec elles, essayer de battre
-l'une par l'autre, s'appuyer sur les catholiques pour arrêter les
-«huguenots», dont le nom vient de surgir, flatter les protestants pour
-se dégager de l'étreinte des catholiques, favoriser ce que l'on
-appellerait, de nos jours, le «tiers-parti»: la France est sur le
-seuil de l'enfer des guerres civiles, des guerres de religion, où
-tomberont tant de générations fanatisées, criminelles ou innocentes,
-jusqu'à ce que le bras et le génie d'un roi aient rendu la patrie à
-elle-même et la paix à la patrie.
-
-Les maisons princières évincées par les Guises s'efforcèrent de
-contrebalancer la toute-puissante influence des princes lorrains, en
-prenant la tête du parti protestant. Elles luttèrent mal, surtout
-Antoine, facile à duper. Catherine l'envoya rejoindre en Béarn sa
-femme et son fils, et, pour colorer ce congé d'un semblant de raison
-avouable, elle lui confia la mission de conduire en Espagne Elisabeth
-de France, mariée par procuration à Philippe II, après la paix de
-Cateau-Cambrésis. Le roi, la reine et le prince de Navarre prirent,
-dans cette occasion, une revanche qui ne fut pas sans noblesse. C'est
-ce que rapporte l'historien de la Navarre, dans son récit à la fois
-naïf et fier. «A Bordeaux, le roi Antoine vint recevoir Madame
-Elisabeth, et peu de temps après la reine Jeanne et le prince de
-Navarre son fils. De Bordeaux ils traversèrent le reste de la Guienne
-et les terres du roi de Navarre, où elle fut reçue et traitée avec
-tout honneur et magnificence. En Guienne, le premier logis était
-marqué par le maréchal pour la reine d'Espagne; dès l'entrée de Béarn,
-celui du roi Antoine le fut le premier, et celui de la reine Elisabeth
-après; à celui d'Antoine était crayé: _pour le roi_, sans autre
-addition; à l'autre: _pour la reine d'Espagne_. Arrivés en la
-Haute-Navarre, le même fut pratiqué nonobstant toutes les rodomontades
-espagnoles, épouvantails de chenevière à l'endroit des Français. Car
-le Béarn étant principauté souveraine, les rois de France n'y avaient
-aucune supériorité en ce temps-là. En Navarre, quoiqu'injustement
-usurpée par les rois d'Espagne, Antoine en étant roi par droit
-légitime et successif, il emporta de haute lutte que les étiquettes
-des logis marqués fussent de même façon qu'en Béarn, même dans
-Roncevaux, où le premier logis fut marqué: _pour le roi_, sans
-addition, et le second: _pour la reine d'Espagne_.
-
-«Par le traité de mariage il avait nommément été stipulé que Madame
-Elisabeth serait délivrée aux Espagnols sur les frontières de France
-et d'Espagne, ce qui se pouvait faire, si elle eût pris le chemin du
-Languedoc, de Narbonne à Perpignan; mais par l'autre clef de France,
-qui est Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, où la rivière d'Andaye fait la
-séparation de la France et de la Navarre, dont Fontarabie est la
-première ville, et de même par le Béarn, qui marchise à la France,
-d'un côté, et à la Navarre, de l'autre, cela ne se pouvait accomplir.
-De sorte que cette délivrance se faisait infailliblement, non sur les
-frontières de France ni d'Espagne, mais sur celles de la Haute et de
-la Basse-Navarre. C'est pourquoi le roi Antoine demanda acte de cette
-délivrance sur ses terres, à ce qu'on ne voulût inférer à l'avenir que
-le Béarn et la Basse-Navarre fussent retenus pour confins de la
-France, et la Haute-Navarre pour finages de l'Espagne, d'autant que
-laissant parachever cet acte solennel sans protestation, c'était
-n'être plus roi de Navarre en prétention, mais volontairement avouer
-n'y avoir aucun droit; de sorte que le cardinal D. François de
-Mendoça, évêque de Burgos, et le duc de l'Infantasgo D. Lopez de
-Mendoça, députés du roi d'Espagne pour recevoir la princesse, furent
-contraints de lui délivrer cet acte, et par celui-ci le reconnaître
-roi de Navarre, nonobstant toutes leurs exceptions dilatoires.
-
-«Cet acte délivré ainsi que le roi Antoine l'avait fait dresser, le
-lieu où la reine Elisabeth devait être délivrée fut débattu durant
-cinq jours par les Espagnols. Car le roi de Navarre et la dite
-Elisabeth étaient logés à l'abbaye de Roncevaux, les Espagnols étaient
-à l'Espinal, deux heures au-dessus de Roncevaux. Ils voulaient que
-cette délivrance fût faite au Pignon, justement au milieu du chemin de
-l'Espinal à l'Abbaye, afin que chacun fît la moitié du chemin:
-néanmoins force leur fut de venir à Roncevaux.»
-
-Tandis que les princes navarrais tenaient en échec l'arrogance
-castillane, la conspiration d'Amboise s'ourdissait dans l'ombre avec
-une ampleur et une activité qui forcent presque l'admiration en faveur
-de La Renaudie, son audacieux organisateur. Nous n'avons pas à
-raconter cette sanglante aventure. Il est probable que la plupart des
-conjurés croyaient marcher seulement à l'assaut du pouvoir excessif
-des Guises, mais que les chefs visaient plus haut. Le prince de Condé,
-frère puîné d'Antoine de Bourbon, fut soupçonné d'être le «capitaine
-muet» de cette prise d'armes. A demi justifié par sa fière attitude,
-puis soupçonné une seconde fois, après les revendications de
-l'assemblée des notables tenue à Fontainebleau, il finit par être
-emprisonné à Orléans, jugé et condamné à mort. Le roi de Navarre avait
-eu la générosité ou la faiblesse, peut-être l'une et l'autre, de se
-livrer aux accusateurs de son frère. Il pouvait d'autant mieux s'en
-dispenser qu'après la découverte de la conspiration, il avait, sur
-l'ordre du roi, réprimé avec vigueur, dans son gouvernement de
-Guienne, quelques mouvements tentés par les factieux. Il n'en fut pas
-moins traité en ennemi; mais, comme on ne pouvait relever contre lui
-les charges qui pesaient sur le prince de Condé, on se contentait de
-le garder à vue, et on hésitait, pour le faire disparaître, entre une
-exécution sommaire[5] et une détention perpétuelle, lorsque la mort du
-roi de France modifia brusquement la situation. Condé recouvra la
-liberté, et Antoine fut revêtu du titre à peu près illusoire de
-lieutenant-général du royaume, tandis que les Guises, en gens avisés,
-affectaient un simulacre de retraite. Alors commença le gouvernement
-direct de Catherine de Médicis, déclarée régente, au détriment
-d'Antoine, pendant la minorité de Charles IX.
-
- [5] Appendice: III.
-
-La reine-mère arrivait au pouvoir sous les plus défavorables auspices.
-La conjuration d'Amboise, les troubles qui l'avaient précédée ou
-suivie dans diverses provinces, la rigueur de la répression, les
-ressentiments des calvinistes, le procès du prince de Condé et, plus
-encore peut-être, la déclaration qui le déchargea, le 13 mars 1561,
-des accusations portées contre lui, enfin, les tergiversations qui
-caractérisèrent, dès le début, la politique de Catherine, tout faisait
-pressentir de longs et funestes déchirements. Les actes du triumvirat
-formé par le connétable de Montmorency, François de Guise et le
-maréchal de Saint-André, la naissance du «tiers-parti» que personnifia
-le chancelier Michel de l'Hospital, les assemblées ou colloques de
-Pontoise et de Poissy, où les discours déguisèrent mal les passions,
-semblèrent pourtant devoir aboutir à une sorte de paix. Ce fut l'édit
-de tolérance du 17 janvier 1562, qui proclamait, non l'entière liberté
-du culte, mais une liberté de conscience relative. Il ne sortit de cet
-essai, dicté par l'Hospital, qu'une surexcitation générale et un
-antagonisme plus manifeste entre les croyants, surtout entre les
-partisans des deux religions. De là, de nouveaux troubles en
-Bourgogne, en Provence, en Guienne et en Bretagne; les excès de
-Montluc dans le sud-ouest, égalés tout au moins par les violences du
-baron des Adrets dans le midi; puis la sanglante querelle de Vassy,
-les émeutes de Sens, de Cahors, de Toulouse, la surprise de Rouen par
-les huguenots; et, pour dernier coup aux espérances de paix,
-l'éclatante prise d'armes de Condé et de Coligny, au moment où le roi
-de Navarre achevait de se rapprocher des catholiques, dans les rangs
-desquels nous le retrouverons bientôt. Le récit de tous ces
-désordres, de ces révolutions successives ou simultanées, n'entre pas
-dans le cadre de notre sujet. Revenons au héros de cette histoire, qui
-ne tardera pas à nous ramener lui-même au milieu des discordes civiles
-et des combats.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
- L'éducation du prince de Navarre.--Ses gouverneurs et son premier
- précepteur.--Le caractère et la méthode de La
- Gaucherie.--Maximes et sentences.--Le Coriolan français et le
- chevalier Bayard.--La première lettre connue de Henri.--Ses
- condisciples au collège de Navarre.--Le sentiment religieux du
- maître et de l'élève.--Pressentiments de La
- Gaucherie.--L'instruction militaire.--Le plus bel habit de
- Henri.--L'otage de Catherine de Médicis.--Le «petit
- Vendômet».--Choix d'une devise.--Les deux premiers amis du
- prince.--Mort de La Gaucherie.
-
-
-En 1560, le prince de Navarre était entré dans sa septième année.
-Robuste, agile, pétillant d'esprit, mais ignorant, il fallut songer à
-greffer ce sauvageon royal. Tout d'abord, il passa des mains de la
-baronne de Miossens sous la direction d'un gouverneur. Charles de
-Beaumanoir-Lavardin, désigné pour remplir ces fonctions, dut bientôt,
-pour raison de santé, céder la place à Pons de La Caze, qui, à son
-tour, fut remplacé par le baron de Beauvais, que la mort seule, et une
-mort terrible, le jour de la Saint-Barthélemy, put séparer de son
-élève. Au gouverneur on adjoignit, bientôt après, un pédagogue. Le
-premier précepteur de Henri fut La Gaucherie, homme de moeurs pures,
-de grand sens, savant pour son époque, et dont la méthode, à la fois
-simple et sagace, ne serait pas à dédaigner de nos jours. La Gaucherie
-sut, avant tout, se faire aimer du jeune prince en devenant son ami.
-Quant à l'instruction, point de livres imposés, mais des livres
-désirés; des études courtes, des récréations courtes aussi, mais
-nombreuses et viriles, telles que le jeu de paume, où Henri excella de
-bonne heure et qu'il aima toute sa vie. Il apprit l'histoire et le
-latin comme par curiosité, à mesure que son intérêt s'éveillait sur un
-nom, un fait ou une idée, et il y puisa une admiration des grands
-caractères, des belles actions, des vertus qui ont glorifié l'humanité
-à toutes les époques. Le grec même ne lui fut pas étranger. Ses
-livres favoris étaient Plutarque, César et Tite-Live. Dans la préface
-latine des OEuvres de Polybe, Casaubon écrivait, après l'avènement de
-Henri IV, en s'adressant à son royal protecteur: «N'avez-vous pas,
-dans votre enfance, traduit les _Commentaires_ de César en français?
-J'ai vu moi-même, oui, j'ai vu et feuilleté avec admiration le cahier
-contenant l'ouvrage très bien écrit de votre main...» Scaliger a
-fourni également son témoignage: «Il ne faudrait pas mal parler latin
-devant le roi: il s'en apercevrait fort bien». On a cité cent fois la
-devise favorite de Henri, composée, dit-on, par lui-même: _Invia
-virtuti nulla est via_. La Gaucherie lui avait dicté et fait commenter
-un grand nombre de maximes et de sentences parfaitement choisies.
-Duflos, dans son _Education de Henri IV_, nous en a conservé
-quelques-unes traduites ou imitées des anciens. Il semble, à lire
-celles-ci, que le grand Corneille n'en eût pas buriné d'autres pour le
-fils d'un des héros qu'il a fait revivre dans ses vers immortels:
-
- «Heureux les rois qui ont des amis! Malheur à ceux qui n'ont
- que des favoris!»
-
- «Il faut vaincre avec justice, ou mourir avec gloire.»
-
- «Les rois ont sur leurs peuples une grande autorité; mais
- celle de Dieu sur les rois est bien plus grande encore.»
-
- «Un héros croit n'avoir rien fait, quand il lui reste quelque
- chose à faire.»
-
- «Les souverains, par leur puissance, ne se font que craindre
- et respecter: c'est la bienfaisance seule qui les fait aimer.»
-
- «Le droit le plus flatteur de la royauté est de pouvoir faire
- du bien.»
-
- «Le prince qui règne sur les plus vastes Etats, mais qui se
- laisse tyranniser par ses passions, n'est qu'un esclave
- couronné.»
-
- «Par la clémence on imite la Divinité; par la vengeance on se
- met au-dessous de l'homme.»
-
- «Un roi doit préférer la patrie à ses propres enfants.»
-
- «Que devient la vertu qui n'a rien à souffrir?»
-
- «Un roi que la prospérité rend orgueilleux est toujours lâche
- et faible dans l'adversité.»
-
- «Un souverain qui aime la flatterie et craint la vérité n'a
- que des esclaves autour de son trône.»
-
- «Un roi prouve qu'il a du mérite et de la vertu quand il
- récompense ceux qui en ont.»
-
- «Il vaut mieux conserver un seul citoyen que de faire périr
- mille ennemis.»
-
- «Un roi qui n'aime point le travail dépend de ceux qui
- travaillent à sa place.»
-
-L'histoire, que Henri devait enrichir de lui-même, le passionnait; il
-était fasciné par les hommes de Plutarque et par les capitaines qui
-ont illustré nos annales. La Gaucherie applaudissait à son
-enthousiasme, mais lui en demandait la raison. Un jour que l'entretien
-roulait sur Coriolan et Camille, Henri marqua hautement sa préférence
-pour celui-ci et s'éleva contre l'allié des Volsques. Le précepteur
-l'approuva, mais, pour aller au fond de son coeur, il lui raconta les
-aventures d'un Coriolan français, la défection du connétable de
-Bourbon. Ce fut un des premiers chagrins de Henri, obligé de
-reconnaître qu'il y avait eu un mauvais Français dans sa famille.
-Honteux et indigné, il s'élance vers une carte généalogique toujours à
-sa portée, et, à la place du nom du connétable, inscrit celui de
-Bayard.
-
-On rapporte qu'il avait du goût pour les arts et de l'élégance dans
-l'écriture. La Bibliothèque royale posséda jadis le dessin à la plume
-d'un vase antique au-dessous duquel il avait écrit: _Opus principis
-otiosi_. Quant à son écriture d'enfant, elle est venue jusqu'à nous,
-et l'on peut voir, dans le recueil des _Lettres missives_, le
-_fac-simile_ du billet suivant, qu'à l'âge de huit ou neuf ans, il
-adressait au roi de Navarre, absent de la cour: «Mon père, quand j'ai
-su que Fallesche (Falaische, maître d'hôtel d'Antoine de Bourbon) vous
-allait trouver, incontinent, je me suis mis à écrire la présente, et
-vous mander la bonne santé de ma mère, de ma soeur et la mienne. Je
-prie Dieu que la vôtre soit encore meilleure.--Votre très humble et
-très obéissant fils. HENRY.»
-
-A l'époque où il écrivait ces lignes (1562), Henri était l'enfant
-vigoureux et alerte dont la statuaire a si heureusement popularisé
-l'image. On aime à se le représenter traversant les salles du Louvre
-ou les rues de Paris, la plume au vent, le jarret tendu, la main à la
-garde de sa petite épée, la tête pleine de ces rêves d'enfant royal
-que dépassèrent, quels qu'ils fussent, les réalités de son règne. Son
-esprit mûrissait vite, bien que, grâce à son âge et selon les ordres
-de Jeanne d'Albret, il fût tenu autant que possible dans l'ignorance
-des choses de la cour et de la politique. Ses relations d'écolier au
-collège de Navarre, dont il suivit les classes, tout en restant sous
-la direction de La Gaucherie et de Beauvais, contribuèrent beaucoup à
-son développement intellectuel. Il s'y rencontra avec le duc d'Anjou,
-plus tard Henri III, et avec Henri de Guise. Déjà, pour exciter son
-émulation, La Gaucherie avait associé à ses études Agrippa d'Aubigné,
-plus âgé que lui de trois ans et d'une intelligence précoce. Le prince
-de Navarre fut ce qu'il fallait être dans cette compagnie: il n'y
-oublia pas sa première existence, mais il en retira de nouveaux
-avantages par le contact, par l'exemple, par les inspirations d'un
-amour-propre sagement réglé.
-
-La Gaucherie était un calviniste convaincu, non un sectaire. Il avait
-reçu de Jeanne d'Albret la mission d'élever son fils dans les
-principes de la Réforme, qu'elle avait embrassés elle-même, quoique
-sans éclat, depuis son départ de Pau, après la mort de François II.
-Nous aurons à raconter cet incident et quelques autres non moins
-graves. La Gaucherie tournait donc l'esprit de son élève vers le
-calvinisme, mais aucun témoignage historique ne l'accuse d'avoir
-cherché à le fanatiser: le sentiment religieux, tel que le doivent
-honorer toutes les communions, fut fortement imprimé par La Gaucherie
-dans le coeur du prince. L'austère précepteur ayant surpris, un jour,
-l'écolier dans un accès d'ambition enfantine, lui dit: «Vous vous
-proposez de faire, dans l'avenir, aussi bien et mieux que beaucoup
-d'autres princes; mais comment justifiez-vous cette prétention?» Henri
-invoqua son désir, sa volonté, son courage. «--Cela n'est rien,
-repartit La Gaucherie, si Dieu n'y met sa main toute-puissante.» Cette
-main, Henri, enfant ou roi, la sentit et la révéra toujours dans les
-événements de sa vie. Il eut ses défauts et ses vices; jamais on ne
-put lui reprocher un acte d'impiété. Il avait appris de La Gaucherie,
-homme scrupuleux, à remplacer les jurements à la mode par l'innocent
-juron de «Ventre-saint-gris!» Ses discours, ses lettres, même ses
-billets galants, sont d'un homme qui croit et prie. Bien longtemps
-après que les préceptes de La Gaucherie ne lui rappelaient plus son
-devoir, il se laissa aller aux habitudes de libertinage de la cour;
-mais cette faiblesse, dont il ne sut pas se corriger, même dans l'âge
-mûr, amoindrit l'homme, non le souverain. Tempérament déréglé, âme
-saine, sa vie privée fut un mélange surprenant de fautes scandaleuses
-et de traits admirables, entre lesquels la balance reste en suspens.
-Ce qui l'incline irrésistiblement du côté de la sympathie et de la
-gloire, ce sont les royales vertus que rappellera toujours le nom de
-Henri IV.
-
-La Gaucherie semble avoir eu le pressentiment du rôle historique
-destiné à son élève: il l'instruisait moins en prince qui doit régner
-qu'en prince qui doit conquérir son royaume. L'esprit d'ordre dominait
-le système d'éducation: les heures réglées, chaque instant mis à
-profit, le temps multiplié par son emploi. La Gaucherie, voyant les
-Valois se flétrir sur leurs dernières tiges, pouvait bien prévoir, en
-effet, que Henri aurait, plus tard, besoin de savoir ce que vaut une
-heure dans la lutte des partis et les accidents de la politique.
-Instinctivement, il dota le prince de Navarre de deux de ses qualités
-maîtresses, la ponctualité et l'activité, qui lui valurent, dans la
-suite, tant de ressources et de victoires. Bien plus, Henri garda,
-dans une juste mesure, les habitudes de frugalité de Coarraze, le
-mépris du luxe et des douceurs de la vie, sans en excepter le doux
-sommeil lui-même.
-
-Vers la douzième année, La Gaucherie, content de ses progrès
-intellectuels, redoubla de sollicitude pour son développement
-physique, d'autant plus que le temps de l'instruction militaire était
-venu. Ce furent alors de rudes chevauchées, des chasses obligatoires,
-à heure fixe et par tous les temps, des nuits passées dans quelque
-chaumière, sur une paillasse et sous un manteau, le mouvement jusqu'à
-la fatigue, la fatigue vaincue. Aussi, lorsque La Coste, lieutenant
-aux gardes de Charles IX, le reçut au milieu d'un groupe de jeunes
-gentilshommes confiés à ses soins, Henri n'eut aucune répugnance à
-passer sous le niveau égalitaire. En peu de temps, il devint un petit
-soldat modèle. Il s'amouracha de l'uniforme au point que Charles IX
-lui reprochant d'avoir répudié ses habits de gala, il répondit: «Sire,
-mon plus bel habit, et qui me plaît le mieux, est celui qui me
-rappelle que je suis au service du roi». Il eut, plus d'une fois, la
-tentation de faire ses premières armes avec quelques-uns de ces
-gentilshommes précoces qui, au XVIe siècle, allaient au feu avant même
-l'adolescence.
-
-Pendant son séjour à la cour de Charles IX, Henri eut à subir
-plusieurs épreuves pénibles, dont nous parlerons en reprenant le
-récit des faits politiques. Le jeune roi, quoique violent et
-capricieux, lui montrait de la cordialité; mais on assure que la
-reine-mère finit par laisser percer, à son égard, des sentiments
-empreints de peu de sympathie. A vrai dire, les relations souvent
-hostiles de la cour de France avec la cour de Navarre devaient le
-faire considérer comme un otage par Catherine de Médicis. D'un autre
-côté, il n'est pas déraisonnable de croire qu'elle voyait d'un oeil
-jaloux et inquiet cet enfant, à qui pouvait échoir le trône des
-Valois, si leur sang appauvri venait à se tarir. Il faut ajouter que
-le caractère du fils de Jeanne d'Albret se marquait, en mainte
-circonstance, par des traits qu'il était impossible de ne pas retenir.
-Il connaissait son rang et le gardait; au besoin, il tenait tête à
-Charles IX, quand le jeune roi jouait au tyran; les princes et les
-grands seigneurs qu'il coudoyait n'auraient pas impunément traité sans
-conséquence le «petit Vendômet», comme l'appelaient les ennemis des
-Maisons de Bourbon et d'Albret. Henri pensait, et parfois un mot, un
-regard, un éclair de fierté ou d'enthousiasme, trahissait sa pensée.
-Ce fut ainsi que, dans une loterie de cour où chacun fournissait une
-devise, il choisit celle-ci, écrite en grec: «Vaincre ou mourir».
-Catherine de Médicis lui en ayant demandé la traduction, il refusa de
-satisfaire sa curiosité. Etonnée de ce caprice, la reine-mère voulut
-en avoir le coeur net, et quand on lui eut traduit la devise, elle en
-parut mécontente, disant que de telles pensées n'étaient bonnes qu'à
-faire du jeune prince «un enfant opiniâtre». Elle prévoyait peut-être,
-non l'opiniâtreté, mais la constance dans les desseins, qui fut, en
-effet, une des grandes qualités de Henri.
-
-Outre les chagrins de famille qui l'affligèrent en certaines
-circonstances, pendant qu'il vivait à la cour, il eut à souffrir de
-l'isolement où le tenait l'absence de sa mère: on lui parlait d'elle,
-il lui écrivait et recevait ses lettres, mais ne la voyait point; et
-comme elle avait prescrit à La Gaucherie une extrême prudence touchant
-les dangereuses amitiés de cour, Henri avait des compagnons d'étude,
-de chasse et d'armes, mais pas un ami. Un jour, il en souhaita deux,
-dont l'affection fut une de ses joies jusqu'au massacre de la
-Saint-Barthélemy: c'étaient Ségur et La Rochefoucauld. Il venait de
-les acquérir, quand l'ami par excellence, l'honnête précepteur, quitta
-la vie. En le présentant au prince, Jeanne d'Albret avait dit: «--Mon
-fils, je vous donne un bon maître, revêtu de toute mon autorité. Il
-faudra l'aimer comme moi-même.--Je le veux bien, avait répondu
-l'enfant, s'il veut bien m'aimer aussi.» Ils s'étaient tenu parole, et
-La Gaucherie fut sincèrement pleuré par le prince de Navarre. Un autre
-homme de sens, Florent Chrestien, fut attaché, dans la suite, à la
-personne de Henri, et, une fois encore, Jeanne d'Albret eut la main
-heureuse. Nous dirons, plus tard, quelques mots de ce complément
-d'éducation. Il faut reprendre maintenant l'historique des faits à
-travers lesquels La Gaucherie avait accompli la tâche que nous venons
-de résumer.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
- Catherine de Médicis entre les catholiques et les
- protestants.--Antoine de Bourbon retourne au catholicisme.--Ses
- querelles avec Jeanne d'Albret, résolûment calviniste.--Henri
- entre la messe et le prêche.--Réponse de la reine de Navarre à
- Catherine de Médicis.--Jeanne quitte la cour de France.--Lettre
- de Henri.--La guerre civile.--Le siège de Rouen.--Mort
- d'Antoine de Bourbon.--Jeanne d'Albret zélatrice de la
- Réforme.--Le monitoire de Pie IV contre la reine de Navarre,
- dont Charles IX prend la défense.--Jeanne ramène son fils en
- Béarn.--Le complot franco-espagnol contre Jeanne et ses
- enfants.--Catherine de Médicis ressaisit son «otage».--Voyage
- de la cour en France.--Charles IX dans le midi.--La prédiction
- de Nostradamus.--L'entrevue de Bayonne.--Le prince de Navarre
- devant l'ennemi héréditaire.--La cour à Nérac.--L'assemblée de
- Moulins.--Retour de Jeanne et de Henri en Béarn.
-
-
-Antoine de Bourbon ayant accepté la lieutenance-générale du royaume,
-en échange de la régence, à laquelle il avait droit, fit venir à la
-cour sa femme et ses enfants. Le roi de Navarre et le prince de Condé
-passaient alors pour être les chefs du parti huguenot, et il pouvait
-sembler étrange que la reine mère, naguère inféodée aux Guises, chefs
-incontestés du parti catholique, se tournât ostensiblement du côté
-opposé. Elle révélait de la sorte son système de gouvernement, qui
-consista toujours, non seulement à diviser pour régner, comme on l'a
-dit si souvent, mais encore à réagir contre l'influence de ceux sur
-qui elle s'était appuyée, aussitôt que cette influence lui donnait de
-l'ombrage. Durant le règne de dix-huit mois de François II, elle avait
-senti et subi le joug mal dissimulé des Guises, et s'il n'entrait pas
-dans ses desseins de les frapper de disgrâce, elle jugea, du moins,
-que son intérêt lui commandait de relever quelque peu la fortune de
-leurs adversaires naturels, sans toutefois se livrer à ceux-ci. C'est
-ce qui explique l'espèce de faveur dont les réformés parurent jouir
-dès les premiers mois de sa régence. Elle avait, du reste, une
-arrière-pensée, qui se manifesta par la suite: c'était, au cas où les
-réformés ne s'amenderaient pas, de les priver de leurs chefs par la
-séduction ou par quelque mesure de rigueur arbitraire. La reine-mère
-ne manqua jamais de vues ni de finesses; seulement, ses vues étaient
-courtes, ses finesses trop multipliées, et, quoique travaillant
-toujours à concilier les partis qui assiégèrent si longtemps le
-pouvoir, elle ne réussit qu'à les précipiter tour à tour et tous
-ensemble sur le trône.
-
-En appelant Jeanne d'Albret et ses enfants à la cour de France,
-Catherine comptait qu'il lui serait aisé, par quelques flatteries ou,
-au besoin, par quelques menaces, d'arrêter l'élan de la reine de
-Navarre vers la Réforme. Antoine, esprit flottant et circonvenu par
-des galanteries diplomatiques, semblait déjà prêt à combattre ses
-coreligionnaires de la veille; mais la reine de Navarre n'était pas
-une âme facile à pétrir: lentement gagnée aux doctrines de la Réforme,
-rien ne put l'en détacher. Dans son voyage de Pau à Paris, elle se
-montra ouvertement favorable aux calvinistes, partout où ils
-invoquèrent sa protection; en passant à Nérac, elle leur donna le
-couvent des Cordeliers; à Périgueux et en plusieurs autres villes, ils
-reçurent des marques de sa munificence et de sa sympathie. Quand elle
-arriva à la cour, elle était huguenote sans réserve et sans esprit de
-retour.
-
-Une lutte pénible, qui eut ses jours de scandale et de funestes
-contre-coups dans l'esprit public, commença bientôt entre la reine de
-Navarre et son mari, manié par Catherine de Médicis et par les princes
-lorrains. On fut sur le point de décider Antoine à répudier sa femme
-pour épouser Marie Stuart, veuve de François II. Ce projet abandonné,
-on lui fit proposer, par les Espagnols, la cession de la Sardaigne, en
-échange de ses prétentions sur la Haute-Navarre, proposition qu'il
-finit par décliner aussi. On cherchait moins à le gagner qu'à le
-paralyser. On lui dicta tout un système de persécutions contre sa
-femme, qu'il s'efforça de ramener au catholicisme avec ses enfants,
-déjà calvinistes, sinon de coeur, du moins d'éducation. Le prince de
-Navarre, mêlé à ces querelles de famille, dont le sens politique lui
-échappait, reçut de son père l'ordre d'aller à la messe, et de sa
-mère, celui de s'en abstenir. A mesure que de nouveaux troubles
-éclataient dans les provinces au nom de la religion, cette lutte, qui
-était, au fond, celle de deux factions, arrivait à des éclats dont
-retentissait l'Europe entière. Assiégée de toutes parts, la reine de
-Navarre eut à défendre sa nouvelle foi contre Catherine de Médicis en
-personne. Un jour que la reine-mère s'évertuait à la convertir par des
-raisons tirées de l'intérêt politique: «--Madame, répondit Jeanne, si
-j'avais mon fils et tous les royaumes du monde dans la main, je les
-jetterais au fond de la mer plutôt que d'aller à la messe[6]!» Enfin,
-fatiguée des combats de toute sorte qu'on lui livrait, ne pouvant plus
-douter du parti pris d'Antoine de devenir l'épée des catholiques,
-après avoir été le champion des protestants, blessée, d'ailleurs, dans
-sa double dignité d'épouse et de mère, par le spectacle des
-dérèglements de son mari, la reine de Navarre reprit le chemin de ses
-Etats, laissant auprès de son fils le précepteur dont nous avons
-raconté la tâche heureusement accomplie. De cette séparation, qui
-devait être éternelle pour les deux époux, il existe un touchant
-souvenir: c'est la lettre suivante, écrite par le prince de Navarre,
-quelques jours après le départ de sa mère, et adressée à Nicolas de
-Grémonville, seigneur de Larchant, qui accompagnait la reine dans son
-voyage: «Larchant, écrivez-moi pour me mettre hors de peine de la
-reine ma mère; car j'ai si grande peur qu'il lui advienne mal de ce
-voyage où vous êtes, que le plus grand plaisir que l'on me puisse
-faire, c'est m'en mander souvent des nouvelles. Dieu vous veuille bien
-conduire en toute sûreté. Priant Dieu vous conserver.--De Paris, le
-vingt-deuxième jour de septembre (1562).»
-
- [6] Appendice: II.
-
-Le départ de Jeanne ressembla fort à une fuite: la reine crut, non
-sans raison, qu'il y allait, pour elle, de la perte de sa couronne et
-de la ruine de ses enfants. «Je fermai mon coeur à la tendresse que je
-portais à mon mari, dit-elle dans une de ses lettres, pour l'ouvrir
-tout entier à mon devoir.» Sa résolution prise, elle se mit en route
-dans l'été de 1562, avec une suite nombreuse de gentilshommes
-protestants ou catholiques, à laquelle se joignit, en Guienne, une
-escorte béarnaise. On a prétendu, sans preuves, que ce déploiement de
-forces fut nécessité par les desseins hostiles d'Antoine de Bourbon:
-c'est une accusation que ne justifie pas la correspondance récemment
-publiée du roi et de la reine de Navarre. Il suffisait, d'ailleurs,
-pour motiver les précautions dont s'entoura cette princesse, des
-difficultés habituelles d'un long voyage, à cette époque de troubles
-et de violences. Arrivée en Guienne, elle trouva cette province en
-pleine guerre civile. Montluc, lieutenant d'Antoine de Bourbon, était
-aux prises avec les réformés. Jeanne séjourna quelque temps au château
-de Duras, puis au château de Caumont, où elle tomba malade. De là,
-elle se rendit en Béarn, après avoir vainement tenté de pacifier la
-Guienne et la Gascogne, à travers lesquelles Montluc promenait son
-impitoyable épée. Vers la fin du mois de novembre, Jeanne, devenue
-l'ennemie de la religion catholique, s'était déjà mise à l'oeuvre pour
-la détruire au moins dans ses pays souverains, lorsqu'elle reçut la
-nouvelle de la mort d'Antoine de Bourbon.
-
-Pendant que la reine de Navarre s'éloignait de la cour de France, les
-événements avaient suivi un cours rapide, l'ère des guerres civiles
-s'était rouverte au nord et au midi: l'armée royale dut reprendre
-Poitiers et Bourges aux protestants, vainqueurs à Saint-Gilles, dans
-le Bas-Languedoc, au moment où se concluait l'alliance de Condé et de
-Coligny avec l'Angleterre. Maîtres de Rouen depuis le 15 avril, les
-réformés s'y étaient fortifiés de deux mille mercenaires anglais.
-Assiégés par l'armée royale sous le commandement d'Antoine de Bourbon,
-de François de Guise et du connétable de Montmorency, ils ne furent
-forcés qu'après une vive résistance. Le roi de Navarre, blessé dans la
-tranchée, rendit sa blessure mortelle par toutes sortes d'imprudences,
-dont l'une, du moins, fut héroïque: il voulut entrer dans Rouen par la
-brèche, porté dans sa litière. Un mois après, il rendait le dernier
-soupir. C'était le 17 novembre 1562, deux jours avant la bataille de
-Dreux, et trois mois avant la mort de François de Guise, assassiné au
-siège d'Orléans. Brave et affable, mais d'un faible caractère, Antoine
-n'avait presque aucune des qualités nécessaires à un prince dans le
-temps où il vivait; il fut loin, toutefois, de mériter les injures
-dont le parti calviniste poursuivit sa mémoire[7].
-
- [7] Appendice: III.
-
-Après la mort de son mari, Jeanne d'Albret laissa encore quelque temps
-le prince de Navarre à la cour de France. Henri assista, le 17 août
-1563, à la déclaration de majorité de Charles IX, faite à Rouen, en
-lit de justice. La reine de Navarre avait apparemment de graves motifs
-pour ajourner le retour de son fils: l'histoire ne les a pas pénétrés.
-Peut-être fut-elle obligée de s'incliner devant quelque refus de
-Charles IX ou de Catherine de Médicis; peut-être aussi ne voulut-elle
-pas que Henri assistât à la révolution qu'elle méditait: Jeanne
-s'était mise en tête de protestantiser son petit royaume. L'auteur du
-_Château de Pau_ a résumé avec une parfaite mesure le rôle de
-réformatrice assumé par la reine de Navarre[8].
-
- [8] Appendice: II.
-
-Aussitôt après la mort de son mari, elle fit connaître son inflexible
-volonté de répandre partout les nouvelles doctrines. Son hostilité
-contre le catholicisme se manifestait jusque dans les actes de sa vie
-privée, jusque dans ses plaisirs: on la vit accueillir des oeuvres de
-théâtre qui tournaient en dérision les prêtres et les sacrements. Elle
-assistait régulièrement au prêche, où, par une étrange tolérance des
-ministres, rapporte Pierre Mathieu, elle travaillait à des ouvrages de
-tapisserie, sans perdre, pour cela, un mot du sermon. Le jour de
-Pâques de l'année 1563, elle fit son abjuration à Pau, dans une
-cérémonie publique, et communia selon le rite calviniste. Enflammée de
-zèle, comme la plupart des néophytes, elle commença par interdire la
-procession de la Fête-Dieu. Cette atteinte portée à de pieux usages
-causa une irritation profonde parmi les catholiques béarnais; malgré
-la défense royale, ils firent leur procession traditionnelle dans les
-rues de Pau, et les huguenots s'étant ameutés, il s'ensuivit une
-sanglante mêlée. De réformatrice qu'elle s'était montrée dans
-l'origine, elle devint bientôt persécutrice, soit gratuitement, soit
-par représailles. En 1566, en 1569 et en 1571, elle rendit des
-ordonnances qui dépassaient de beaucoup l'intolérance reprochée par
-les calvinistes aux édits royaux. Dans le préambule de l'ordonnance de
-1571, par exemple, Jeanne d'Albret déclare «que les rois sont tenus,
-non seulement d'établir parmi leurs sujets le fondement et la
-perfection de la doctrine du salut», mais «qu'ils doivent encore
-bannir du milieu d'eux le mensonge, l'erreur, la superstition et les
-autres abus...» Elle ajoute: «En quoi la reine désirant se prêter,
-satisfaisant, en même temps, aux voeux de son coeur et à ceux de ses
-sujets exprimés dans la supplication que viennent de lui présenter les
-Etats de son pays légitimement assemblés, voulant, en conséquence,
-procéder à l'extirpation des idolâtries et semblables abus qui ont
-régné dans son présent pays, pour y planter et rétablir la véritable
-religion chrétienne et réformée, déclare, veut, _ordonne que tous ses
-sujets, de quelque qualité qu'ils soient, fassent profession publique
-de la confession solennelle de foi qu'elle présente_». Les pénalités
-qu'édictait l'ordonnance étaient excessives: l'amende, la prison, le
-bannissement.
-
-La reine de Navarre n'en était pas encore arrivée, en 1563, à ces
-violentes manifestations de l'esprit de secte, mais elle s'y
-acheminait, quand la cour de Rome, inquiète des bouleversements
-religieux qui s'accomplissaient en Béarn, la cita, au mois de
-septembre, devant le tribunal de l'inquisition. Jeanne devait
-comparaître dans un délai de six mois, sous peine, disait le
-monitoire, d'être déclarée «convaincue du crime d'hérésie, privée de
-la dignité royale, et son royaume et ses Etats adjugés au premier qui
-s'en saisirait». La cour de France ne pouvait arguer contre
-l'accusation d'hérésie formulée par le monitoire; «mais le roi très
-chrétien, dit Mézeray, jugeant de la conséquence, comme il le devait,
-en montra un très grand ressentiment...» Les ambassadeurs français à
-Rome reçurent l'ordre de faire au Pape des remontrances dont le texte
-offre de l'interêt, sous plusieurs rapports[9]. Ce document se
-terminait par une protestation formelle et une supplication au
-Saint-Père de vouloir bien, par acte public, révoquer la sentence
-fulminée contre la reine de Navarre. Pie IV, qui, au moment de son
-élévation, avait dit: «Il me faut la paix!» usa de prudence et de
-modération: la sentence fut annulée. Ce résultat produisit quelque
-attiédissement dans l'esprit de l'ardente Navarraise. Elle se rendit à
-la cour de France pour remercier Charles IX de l'avoir défendue, elle
-et ses Etats, contre les décrets pontificaux et les arrêts de
-déchéance des parlements de Toulouse et de Bordeaux. Elle retrouva son
-fils entre les mains dévouées de La Gaucherie, et, avec l'agrément du
-roi, le ramena avec elle en Béarn.
-
- [9] Appendice: II.
-
-Lorsque Jeanne rentra dans ses Etats, le comte de Gramont, son
-lieutenant-général, était aux prises avec les mécontents catholiques,
-dont il eut raison. Elle réprima ce soulèvement, provoqué par ses
-hostilités contre la religion traditionnelle, mais sans la passion
-qu'elle devait apporter plus tard à la défense de ses droits ou de ses
-prétentions abusives. Cet orage passé, Jeanne paraît avoir gouverné
-avec sagesse. Ses actes sont inspirés par une vive sollicitude pour
-les intérêts du pays. Elle diminue les impôts, publie de bons
-règlements, établit une police bien entendue, reprend la tâche
-paternelle de Henri d'Albret. Quoique vouée, corps et âme, à la
-Réforme, qu'elle favorise publiquement, elle impose des bornes aux
-empiétements des ministres du nouveau culte: ses lettres-patentes du
-28 mai 1564 refrènent leur zèle oppressif et interdisent toute espèce
-de contrainte pour le choix d'une religion. En même temps, elle
-s'occupait sans relâche de l'éducation de Henri et de sa soeur
-Catherine, noble devoir qui domina toujours ses préoccupations. Il y
-eut là, enfin, pour les membres de la famille royale et pour les Etats
-de Jeanne, une courte période de paix et de prospérité. Et, cependant,
-une étrange conspiration s'ourdissait, au loin, contre elle, sa Maison
-et son pays.
-
-On a voulu faire remonter l'idée première de cette conspiration, niée
-par plusieurs historiens, aux jours qui suivirent la mort d'Antoine de
-Bourbon. A ce moment, a-t-on prétendu, les ennemis des Maisons de
-Bourbon et d'Albret, d'accord avec Philippe II et inspirés par
-François de Guise, auraient préparé un projet d'enlèvement de Jeanne
-d'Albret et de ses enfants, jugeant que, ce coup fait, il serait plus
-aisé de venir à bout des partisans français de la Réforme. On va même
-jusqu'à parler d'une armée rassemblée par Philippe II à Barcelone, et
-dont un corps léger, transporté secrètement à Tarragone, devait
-arriver à Pau par les montagnes. Là, aidés, au besoin, de Montluc et
-de quelques hauts affidés, les Espagnols eussent enlevé la famille
-royale pour la mettre au pouvoir de Philippe II. Un capitaine
-béarnais, nommé Dimanche, servait d'entremetteur aux conjurés. Tout
-était prêt, et il ne restait plus qu'à échanger les dernières
-instructions, lorsque François de Guise fut assassiné. Il y eut un
-temps d'arrêt. Reprise en 1563, la ténébreuse affaire échoua par un
-remarquable concours de circonstances: le capitaine Dimanche, tombé
-malade en Espagne, confia son secret à un valet de chambre de la reine
-Elisabeth, qui fit agir l'ambassadeur de France et prévenir la reine
-de Navarre[10].
-
- [10] Appendice: V.
-
-A la suite des explications que provoqua cette tentative, Catherine de
-Médicis, émue ou feignant de s'émouvoir des dangers qu'avaient courus
-Jeanne et ses enfants, insista auprès de la reine pour qu'elle lui
-confiât de nouveau le jeune prince, qui, placé directement sous la
-protection du roi de France, serait désormais à l'abri de semblables
-accidents. Le refus était difficile: Jeanne accéda au désir de la
-reine-mère, d'autant mieux qu'elle connaissait le projet de la cour de
-faire prochainement un voyage en France, et jusque dans les provinces
-méridionales. Henri retourna donc auprès du roi, et ce fut avec la
-cour qu'il partit de Fontainebleau pour ce voyage, dont l'histoire a
-noté l'influence considérable sur les événements politiques du règne
-de Charles IX. En l'ordonnant, Catherine obéissait à une double
-pensée: elle comptait assurer, dans une certaine mesure, l'exécution
-de l'édit d'Amboise, expédient inspiré par la mort du duc de Guise, en
-même temps qu'attirer les sympathies populaires sur la personne du
-jeune roi. L'édit d'Amboise, daté du 19 mars 1563, avait fait remettre
-l'épée au fourreau, mais non rétabli la paix dans les esprits. Il
-autorisait l'exercice du nouveau culte dans une ville par bailliage,
-dans quelques seigneuries et dans l'intérieur de chaque maison noble.
-A ce prix, les réformés rendaient les villes et les églises dont il
-s'étaient emparés. Exclus des charges publiques, comme précédemment,
-ils étaient amnistiés pour tous leurs actes antérieurs. Cet édit,
-oeuvre ingénieuse du chancelier de l'Hospital, était considéré par les
-deux partis comme la préface d'une nouvelle politique, et Catherine
-eût bien voulu qu'il devînt la loi fondamentale de la paix définitive
-dont elle sentait le besoin.
-
-Charles IX, en quittant Fontainebleau après un séjour de deux mois, se
-rendit à Sens, puis à Troyes, où il signa, le 11 avril 1564, avec
-l'Angleterre, un traité avantageux, par lequel furent atténuées
-quelques-unes des conséquences onéreuses de la paix de Cateau-Cambrésis.
-La cour fut retenue à Troyes par une chute du prince de Navarre.
-Catherine de Médicis écrivit à Jeanne d'Albret pour la rassurer sur
-les suites de cet accident et lui transmettre une invitation du roi.
-«Vous le trouverez (Henri) à votre contentement, disait-elle, car tous
-ceux qui le voient en sont bien contents, et le trouvent, comme il
-est, le plus joli enfant que l'on vît jamais. Je m'assure que vous ne
-le trouverez pas empiré en mes mains.» Jeanne joignit la cour à Lyon,
-et voyagea quelque temps avec elle; mais, arrivée dans le midi, la
-reine de Navarre, peu satisfaite de ce qu'elle voyait ou entendait, et
-d'ailleurs assez gravement atteinte dans sa santé, repartit pour ses
-Etats, en recommandant au jeune prince de visiter, sur son passage,
-tous les domaines de la couronne de Navarre. Suivant cet avis, il
-parcourut le comté de Foix, et séjourna à Pamiers et à Mazères,
-accompagné de ses gouverneurs et d'un nombreux cortège de
-gentilshommes.
-
-Avant le séjour à Lyon, qui fut d'un mois, la cour avait visité
-Bar-le-Duc et la Lorraine, et Catherine, profitant du voisinage, avait
-entamé avec les princes allemands des négociations destinées, dans sa
-pensée, à les tenir à l'écart des mouvements calvinistes en France.
-Chassé de Lyon par la peste, Charles IX s'établit au château de
-Roussillon, en Dauphiné, d'où furent datés plusieurs actes de
-gouvernement et d'administration, tels que la destruction d'un grand
-nombre de citadelles élevées pendant la guerre civile, la
-fortification de diverses places, et la restriction, sur quelques
-points, des immunités accordées aux calvinistes par l'édit d'Amboise.
-Il reçut dans ce château la visite des ducs de Savoie et de Ferrare.
-
-Après avoir visité le Dauphiné, surtout les contrées de cette province
-où la guerre civile avait laissé le plus de traces, le roi se rendit à
-Orange et à Avignon. Il donna audience, dans la ville pontificale, à
-un envoyé du Pape: le Saint-Siège et l'Italie sollicitaient, d'un
-commun accord, la cour de France de prendre contre l'hérésie des
-mesures sévères et décisives. Charles IX entrait et séjournait dans
-presque toutes les villes importantes. Il fut reçu à Aix, à Marseille,
-à Nîmes, à Montpellier, et il passa l'hiver à Carcassonne. Là, lui
-parvinrent les plaintes des calvinistes du Languedoc contre
-Damville-Montmorency, gouverneur de cette province, le même qui devait
-plus tard protéger et embrasser leur cause. En traversant la Provence,
-le prince de Navarre fut l'objet d'une curieuse prédiction du fameux
-Nostradamus. «Henri n'avait que dix à onze ans, rapporte P. de
-L'Estoile, et il était nommé prince de Navarre ou de Béarn, lorsqu'au
-retour du voyage de Bayonne, que le roi Charles IX fit en 1564, étant
-arrivé avec Sa Majesté à Salon du Crau, en Provence, où Nostradamus
-faisait sa demeure, celui-ci pria son gouverneur qu'il pût voir ce
-jeune prince. Le lendemain, le prince étant nu à son lever, dans le
-temps que l'on lui donnait sa chemise, Nostradamus fut introduit dans
-sa chambre; et, l'ayant contemplé assez longtemps, il dit au
-gouverneur qu'il aurait tout l'héritage. «Et si Dieu, ajouta-t-il,
-vous fait grâce de vivre jusque-là, vous aurez pour maître un roi de
-France et de Navarre.» Ce qui semblait lors incroyable est arrivé en
-nos jours: laquelle histoire prophétique le roi a depuis racontée fort
-souvent, même à la reine; y ajoutant par gausserie qu'à cause qu'on
-tardait trop à lui bailler la chemise, afin que Nostradamus pût le
-contempler à l'aise, il eut peur qu'on voulût lui donner le fouet.»
-
-Le roi tint un lit de justice à Toulouse, le 1er février 1565, et
-séjourna longtemps dans cette ville. Il fit son entrée à Bordeaux le 9
-avril, y tint un autre lit de justice et accorda aux Bordelais
-l'institution d'un tribunal consulaire semblable à celui de Paris. Les
-protestants de la Guienne profitèrent du passage de la cour pour se
-plaindre d'une ligue formée par le comte de Candale et favorisée par
-le maréchal de Bourdillon. Toute décision sur cette affaire fut
-ajournée: elle devait se lier, dans la pensée de la cour, aux
-entreprises de même nature que faisaient, en divers lieux, les
-catholiques, à l'imitation de l'association protestante. En passant à
-Mont-de-Marsan, Charles IX, dévoilant cette pensée, décida, en
-conseil, que toute prise d'armes non soumise à la volonté royale
-serait considérée comme un crime de lèse-majesté.
-
-La cour, arrivée à Bayonne le 3 juin, s'y rencontra avec la reine
-Elisabeth, soeur de Charles IX, accompagnée du duc d'Albe. Philippe II
-avait accrédité ce personnage dominant pour influer sur les décisions
-qui pourraient être prises ou préparées dans l'entrevue des deux
-cours.
-
-Les historiens se sont partagés en deux camps, au sujet de cette
-entrevue. Les calvinistes ont voulu y voir des négociations formelles
-tendant à l'extirpation violente de l'hérésie dans les Etats de France
-et d'Espagne, et qui auraient abouti à un traité secret, préliminaire
-de la Saint-Barthélemy. La plupart des écrivains catholiques des
-siècles précédents se sont élevés avec énergie contre cette
-interprétation; selon eux, les deux cours se rencontrèrent à Bayonne
-sans aucun but politique. Les mêmes divergences subsistent de nos
-jours, mais seulement chez les esprits voués aux thèses absolues.
-L'histoire digne de sa mission ne peut adopter ni l'ancienne version
-calviniste, ni la version contraire: des faits authentiques ont
-démenti celle-ci, et de celle-là les preuves manquent. Ajoutons que la
-vraisemblance témoigne contre l'une et l'autre.
-
-La vérité, comme il arrive souvent, paraît être à égale distance des
-deux opinions extrêmes. L'entrevue de Bayonne ne pouvait être
-qu'essentiellement politique: il y fut question des voeux communs que
-faisaient les cours de France et d'Espagne pour la ruine ou
-l'abaissement d'un parti religieux et politique dont l'existence
-seule menaçait, à chaque instant, la paix dans les deux royaumes. Nul
-n'a vu le «traité secret», le «pacte de sang»; nul ne saurait mettre
-au jour un seul protocole, à plus forte raison, le texte d'un «projet
-arrêté»; mais il y eut certainement des velléités d'accord et de
-ligue, un échange de vues générales, de doléances et de paroles
-courroucées contre la Réforme: on n'a pas inventé les témoignages qui
-abondent sur ces divers points; François de la Noue, Pierre Mathieu,
-le duc de Nevers et de Thou sont dignes de foi quand ils les
-reproduisent, et tombent dans l'erreur seulement lorsqu'ils concluent.
-Le propos du duc d'Albe, entendu par le prince de Navarre, «qu'une
-tête de saumon vaut mieux que mille têtes de grenouilles», n'est qu'un
-propos, mais des plus caractéristiques. Il s'en tint bien d'autres de
-ce genre, on peut l'affirmer, et si, tous ensemble, ils ne suffisent
-pas pour inscrire une conjuration de plus dans l'histoire,
-pareillement ils démontrent l'inanité de la thèse qui refuse à
-l'entrevue de Bayonne tout caractère d'hostilité contre les
-protestants.
-
-Le prince de Navarre, malgré son extrême jeunesse, ne passa pas
-inaperçu dans cette réunion des cours de France et d'Espagne. Jeanne
-était venue à Bordeaux visiter Charles IX et la reine-mère, et les
-prier de s'arrêter à Nérac, au retour de Bayonne. Elle avait pris des
-mesures pour que le prince de Navarre parût sur la frontière d'Espagne
-avec l'appareil qui convenait à son rang: il importait, selon elle,
-que l'héritier des débris du royaume de Navarre se montrât avec éclat,
-à côté du roi de France, devant les représentants de la nation
-ennemie. Une lettre de Henri, datée de Bazas, 8 mai 1565, porte les
-traces de cette maternelle et royale préoccupation: «Monsieur
-d'Espalungue, ayant délibéré de m'accompagner, au voyage de Bayonne,
-des plus notables et apparents gentilshommes que je pourrai aviser, je
-vous ai bien voulu avertir que, pour la bonne confiance que j'ai eue
-toute ma vie en vous, je vous ai choisi et élu pour me faire compagnie
-audit voyage».
-
-Pendant les fêtes de Bayonne, qui durèrent dix-sept jours, le prince
-de Navarre, dit Favyn, «tint toujours son rang de premier prince du
-sang, magnifique en son train, splendide en son service, doux et
-agréable à tous, mais avec une telle majesté, qu'il était admiré des
-Français et redouté par les Espagnols, qui, en un âge si tendre de ce
-prince, jugeaient bien que cet aigle presserait, quelque jour, de ses
-serres leur lion, pour lui faire démordre son royaume de Navarre.
-C'est pourquoi le duc de Rio-Secco, ambassadeur de Philippe II, ayant
-considéré les actions de ce prince de plus près que les autres, dit
-ces paroles, qui furent depuis bien remarquées: «Ce prince est
-empereur ou le doit être.--_Mi parece este principe o es imperador, o
-lo ha de ser._» Ce succès un peu théâtral répondit aux sollicitudes de
-Jeanne d'Albret et des gentilshommes béarnais dont elle avait formé le
-cortège de son fils; malheureusement, leur joie ne fut pas sans
-mélange: Charles IX, pour plaire à la reine sa soeur, consentit, en
-faveur de l'Espagne, au démembrement du diocèse de Bayonne, qui fut
-amoindri de tout le Guipuscoa.
-
-La cour de France revint de Bayonne par Condom et Nérac. Jeanne
-d'Albret lui avait préparé une réception royale: il y eut quatre jours
-de gala[11], pendant lesquels la reine de Navarre fut vivement
-sollicitée, mais en vain, de rentrer au giron de l'Eglise. Quelques
-historiens placent à cette époque sa hautaine réponse à Catherine de
-Médicis sur l'inflexibilité de ses nouvelles convictions religieuses.
-Elle dut, cependant, faire une importante concession. La liberté du
-culte catholique n'existait plus dans la capitale de l'Albret, et
-comme ce duché n'était pas un pays souverain, mais un fief, Jeanne, se
-rendant au voeu de Charles IX, leva son interdiction. Il fut convenu,
-en outre, que les magistrats municipaux seraient mi-partis, et
-Montluc, lieutenant-général en Guienne, reçut l'ordre de tenir la main
-à cet arrangement.
-
- [11] Appendice: VI.
-
-Après avoir quitté la Gascogne et la Guienne, Charles IX traversa
-Angoulême, Niort, Thouars, Angers, Tours, et il arriva à Blois à
-l'entrée de l'hiver. Il rapportait de ce long voyage beaucoup
-d'impressions pénibles et de souvenirs irritants. Frappé, de tous
-côtés, du spectacle des églises, des châteaux, des hameaux dévastés
-par les réformés, il en conçut contre eux, au rapport de Davila, une
-sorte d'aversion et de dégoût. Au mois de janvier 1566, la cour se
-rendit à Moulins, où le chancelier de l'Hospital avait convoqué, avec
-les personnages les plus considérables du royaume, les présidents de
-tous les parlements de France. Il s'agissait de réconcilier
-solennellement les Maisons de Guise et de Châtillon, de reviser l'édit
-d'Amboise, déjà modifié, et de discuter quelques projets de réforme
-judiciaire ou administrative préparés par le chancelier. La
-réconciliation eut lieu, et personne ne la tint pour sincère; les
-projets de réforme furent approuvés, en attendant que la guerre les
-rendît illusoires; quant à la révision de l'édit d'Amboise, elle
-occupa les esprits sans les apaiser.
-
-Vers ce temps-là, Jeanne fut rappelée à la cour par diverses affaires,
-entre autres un procès qu'elle soutenait contre son beau-frère le
-cardinal de Bourbon, au sujet de ses domaines du Vendômois. Elle
-comprit bientôt, au premier aspect des choses, que la guerre allait
-sortir de tous les instruments de paix forgés sur le pupitre du
-chancelier. Elle avait laissé elle-même, dans ses Etats, des ferments
-de discorde qui lui inspiraient peu de confiance en l'avenir. D'un
-autre côté, le prince de Navarre touchait à un âge critique, et la
-cour des Valois n'était guère le lieu où se pût achever son éducation.
-Jeanne prit le parti de le ramener en Béarn. Ce fut presque un
-enlèvement, nécessité, il faut le dire, par la persistance de
-Catherine de Médicis à conserver son otage. Epiant le moment
-favorable, Jeanne, avec l'agrément de Charles IX, partit, accompagnée
-de son fils, pour ses domaines de Picardie, d'où elle passa dans le
-Vendômois, et de là en Anjou. De La Flèche, elle écrit au roi pour
-excuser son départ précipité, alléguant les troubles qui venaient
-d'éclater dans la Navarre; elle gagne le Poitou, traverse la Guienne
-et la Gascogne, et arrive à Pau. Son allégation au roi n'était que
-trop exacte: elle trouva une partie du Béarn soulevée, et il fallut,
-peu de temps après, recourir aux armes pour avoir raison de ces
-nouveaux désordres, provoqués, comme les précédents, par les
-dissensions religieuses.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
- La popularité du prince de Navarre.--Florent
- Chrestien.--L'éducation littéraire, militaire et
- politique.--Voyage de Henri dans les Etats de sa mère.--Son
- séjour à Bordeaux.--Reprise des hostilités entre les
- protestants et la cour.--La tentative de Meaux.--Bataille de
- Saint-Denis.--Paix de Lonjumeau.--Le geôlier politique et
- militaire de Jeanne d'Albret.--Henri réclame vainement le
- gouvernement effectif de Guienne.--Autres griefs des
- réformés.--Projet d'arrestation de Condé, de Coligny et de
- plusieurs autres chefs calvinistes.--Ils se sauvent à La
- Rochelle.--Retraite du chancelier de l'Hospital.--Boutade du
- prince de Navarre contre le cardinal de Lorraine.--Jeanne
- quitte ses Etats, malgré Montluc, et se retire à La Rochelle
- avec ses enfants.--Ses lettres à la cour de France et à la
- reine d'Angleterre.--L'organisation militaire du parti
- calviniste.--La première armure de Henri.--Essai de
- pacification.--Edit de Saint-Maur contre les protestants.--Les
- forces des calvinistes et leurs succès.
-
-
-Le retour du prince de Navarre dans son pays natal fut un événement
-pour le petit royaume: les visites et les députations se succédèrent
-longtemps au château; mais ce fut surtout le pays de Coarraze qui
-afflua autour du donjon de Gaston-Phoebus. Duflos raconte qu'un beau
-jour, tous les habitants de ce coin de terre, endimanchés, les mains
-pleines de fleurs, de galettes et de fromages, se mirent en route pour
-aller voir «_lou nousté Henric_». Ils traversent Pau, soulevé de joie
-et de curiosité sur leur passage, abordent le château et font
-tumultueusement irruption dans la cour d'honneur. Henri et sa mère
-paraissent au milieu d'eux, salués de vivats tels qu'en savent faire
-retentir les robustes poumons des montagnards pyrénéens. Il y eut des
-harangues et des embrassades, des attendrissements et des
-enthousiasmes indescriptibles, le tout couronné par un banquet
-homérique. C'était la popularité du Béarnais qui commençait: elle
-devait aller grandissant jusqu'à l'heure de l'immortalité.
-
-Après les joies du retour, le prince de Navarre se remit à l'étude,
-sous l'oeil vigilant de sa mère. Il avait perdu son précepteur La
-Gaucherie, à qui venait de succéder Florent Chrestien, bien digne
-d'achever l'oeuvre de son devancier. C'était un homme docte, de bonnes
-moeurs, mais d'un esprit plus vif que La Gaucherie. Il passe pour
-avoir formé le goût littéraire de son élève, ce qui est croyable, car
-Florent Chrestien était un écrivain de talent: on lui attribue une
-part considérable de collaboration dans cette fameuse _Satire
-Ménippée_ qui aida puissamment Henri IV à conquérir la population
-parisienne. Mais, sans abandonner les livres, Henri dut porter son
-attention sur d'autres objets. Son gouverneur militaire, le baron de
-Beauvais, ne le laissait pas chômer d'exercices virils et d'études
-pratiques; Florent Chrestien le nourrissait de bonne littérature;
-Jeanne d'Albret voulut contribuer à cet apprentissage par une sorte
-de lieutenance du royaume, dont elle l'investit. Il écrivit des
-lettres d'affaires, donna des audiences, représenta la reine partout
-où elle jugeait qu'une délégation de son pouvoir n'offrait pas
-d'inconvénients. Il fit même son début sous les armes, un semblant de
-première campagne, à l'occasion des troubles d'Oloron, en 1567. Jeanne
-d'Albret l'envoya contre les rebelles, pour les ramener à la
-soumission par sa présence, ou, au besoin, pour les combattre. Il
-s'acquitta de cette mission avec un plein succès. A l'approche de ce
-généralissime de treize ans, les révoltés se retirèrent dans les
-montagnes; mais quelques-uns étant tombés au pouvoir du prince, il les
-employa comme négociateurs, les chargeant de dire à leurs compagnons
-que, s'ils voulaient recourir à la clémence de la reine, ils
-n'auraient pas sujet de s'en repentir. Ils suivirent ce conseil et
-mirent bas les armes. Quelques exemples furent faits, mais la
-modération l'emporta dans les conseils de la reine.
-
-Jeanne d'Albret, recherchant toutes les occasions de donner un but à
-l'activité déjà exubérante de son fils et de compléter son éducation
-politique, lui traça l'itinéraire d'un grand voyage à travers ses
-Etats et dans le gouvernement de Guienne, dont il était investi,
-quoique le véritable gouverneur de cette province fût le maréchal
-Blaise de Montluc.
-
-Le voyage eut lieu en 1567. Henri partit de Pau, accompagné de Florent
-Chrestien, du baron de Beauvais et d'une suite digne de son rang.
-Quelques souvenirs de ce voyage nous ont été conservés par Duflos, qui
-s'est aidé des Mémoires de Nevers, de relations manuscrites et des
-traditions locales. Le prince y fit un bon apprentissage de patience
-et de diplomatie. Il dut parler souvent, et plus souvent écouter.
-Parfois il se trouva dans une situation difficile. L'_Éducation de
-Henri IV_ rapporte que, dans une petite ville de Guienne, où il n'y
-avait guère que des calvinistes, Henri prit part à un banquet dont les
-vins généreux délièrent les langues au point de les faire toutes
-médire du roi et de la cour de France. Le prince invite les convives à
-plus de réserve; les propos continuent; il proteste formellement et
-sort, ne voulant pas paraître complice.
-
-A Lectoure, un épisode touchant. Le prince arrive sous les murs de
-cette place; un malentendu fait qu'on ne vient pas au-devant de lui;
-des pauvres gens, des mendiants même, lui font accueil à leur manière,
-le suivent et entrent avec lui dans la ville. Il marchait avec ce
-cortège, lorsque les magistrats de Lectoure le rencontrent, stupéfaits
-et honteux de leur maladresse. «--Qu'auriez-vous dépensé, Messieurs,
-pour me fêter aujourd'hui?--Six cents livres et plus, Sire.--Eh bien!
-donnez six cents livres à ces bonnes gens, et demain vous serez mes
-convives.»
-
-A Bordeaux, Henri eut une réception magnifique, tous les succès et
-toutes les admirations. On lit, sur son séjour, dans les Mémoires de
-Nevers, l'extrait suivant d'une lettre écrite par un des principaux
-magistrats de Bordeaux: «Nous avons ici le prince de Navarre. Il faut
-avouer que c'est une jolie créature. A l'âge de treize ans, il a
-toutes les qualités de dix-huit et dix-neuf; il vit avec tout le monde
-d'un air si aisé, qu'on fait toujours la presse où il est; il agit si
-noblement en toutes choses, qu'on voit bien qu'il est un grand prince;
-il entre dans les conversations comme un fort honnête homme; il parle
-toujours à propos, et quand il arrive qu'on parle de la cour, on
-remarque qu'il est fort bien instruit et qu'il ne dit jamais rien que
-ce qu'il faut dire en la place où il est. Je haïrai, toute ma vie, la
-nouvelle religion de nous avoir enlevé un si digne sujet.» Une autre
-lettre, citée dans ces Mémoires, ajoute de curieux détails sur sa
-façon de vivre et les penchants auxquels il semblait déjà destiné à se
-livrer: «Le prince de Navarre aime le jeu et la bonne chère. Quand
-l'argent lui manque, il a l'adresse d'en trouver, et d'une manière
-toute nouvelle et toute obligeante pour les autres aussi bien que pour
-lui-même: il envoie à ceux qu'il croit de ses amis une promesse écrite
-et signée de lui; il prie qu'on lui envoie le billet ou la somme qu'il
-porte: jugez s'il y a maison où il soit refusé! On tient à beaucoup
-d'honneur d'avoir un billet de ce prince.» Il n'eut pas, plus tard, à
-beaucoup près, autant de facilités pour battre monnaie, surtout
-lorsque, au milieu des camps, il manquait de chemises et portait le
-pourpoint troué. Il faut reproduire encore un trait de caractère, daté
-de cette époque, et qui prophétisait la passion dominante de ce
-prince. Les historiens citent cette note d'un contemporain anonyme:
-«Le prince de Navarre acquiert tous les jours de nouveaux serviteurs.
-Il s'insinue dans les coeurs avec une adresse incroyable. Si les
-hommes l'honorent et l'estiment beaucoup, les dames ne l'aiment pas
-moins. Il a le visage fort bien fait, le nez ni trop grand, ni trop
-petit, les yeux fort doux, le teint brun, mais fort uni; et cela est
-animé d'une vivacité si peu commune, que, s'il n'est bien avec les
-dames, il y aura bien du malheur.»
-
-Cette même année 1567 vit, en France, des essais de ligue catholique,
-dont les calvinistes s'autorisèrent pour s'exciter à la lutte et
-parler à la cour sur un ton plus hardi. Charles IX, dans cette
-occurrence, eut un colloque très vif avec Coligny. L'amiral voulait se
-mettre à la tête de la noblesse pour aller combattre le duc d'Albe,
-dont la politique d'extermination inondait de sang les Pays-Bas. «--Il
-n'y a pas longtemps», dit le roi à Coligny, «que vous vous contentiez
-d'être soufferts par les catholiques; maintenant, vous demandez à être
-égaux; bientôt vous voudrez être seuls et nous chasser du royaume.»
-Les calvinistes se crurent à la veille d'être attaqués et résolurent
-de prendre l'offensive. Leur prise d'armes débuta par la tentative de
-Meaux contre le roi et la cour. Elle échoua, grâce à la bravoure des
-gardes suisses, et les troupes de Condé et de l'amiral ayant fait
-devant Paris un simulacre de siège, il s'ensuivit la bataille de
-Saint-Denis, où l'action resta indécise, quoique La Noue accorde
-l'avantage à l'armée royale. Le vieux connétable de Montmorency y fut
-mortellement blessé. «--Votre Majesté n'a pas gagné la bataille», dit
-au roi le maréchal de Vieilleville; «encore moins le prince de
-Condé.--Qui donc?» demanda Charles IX.--«Le roi d'Espagne, Sire; car
-il y est mort, d'une part et d'autre, tant de valeureux seigneurs, si
-grand nombre de noblesse, tant de vaillants capitaines et braves
-soldats, tous de la nation française, qu'ils étaient suffisants pour
-conquêter la Flandre et tous les pays sortis autrefois de votre
-royaume!»
-
-La fin de l'année 1567 et les premiers mois de l'année suivante sont
-pleins d'émeutes et de prises d'armes partielles dans le midi, depuis
-le Dauphiné jusque dans le Poitou. Condé et l'amiral, s'affaiblissant
-autour de Paris, poussèrent leur armée vers la frontière d'Allemagne,
-pour donner la main aux reîtres levés par eux dans ce pays. La
-jonction se fit à Pont-à-Mousson, malgré la poursuite de l'armée
-royale. Fortifiés, mais ne se jugeant pas en état de tenir la campagne
-dans l'Ile-de-France, les réformés se dirigèrent sur Orléans, prirent
-Blois et mirent le siège devant Chartres. Là, les incessantes
-négociations de Catherine de Médicis les trouvèrent disposés à
-conclure une paix que leur rendait salutaire l'indiscipline des
-mercenaires allemands. Ce fut la paix de Chartres ou de Lonjumeau.
-Signé au mois de mars, ce traité, aussi mal observé, de part et
-d'autre, que les précédents, multiplia et envenima les griefs
-réciproques: au mois d'août suivant, il n'en restait plus vestige.
-
-En Guienne et en Gascogne, Montluc était le geôlier politique et
-militaire de Jeanne d'Albret. Nous avons dit que, à raison de la
-jeunesse de Henri, les fonctions de sa charge de gouverneur de Guienne
-étaient exercées par le maréchal, qui ne péchait pas, envers les
-«Navarrais», par excès de bienveillance. La reine jugea opportun de
-réclamer pour son fils un pouvoir plus effectif, et elle en écrivit à
-Charles IX, accompagnant sa requête d'une lettre de Henri, dans
-laquelle il priait le roi de France de ne pas écouter «ceux qui se
-voulaient fonder sur son bas âge» pour l'empêcher d'être employé en sa
-charge de gouverneur de Guienne. Il y a déjà, dans cette lettre, un
-accent de juste revendication et de légitime amour-propre: «Qu'il vous
-plaise», dit-il au roi en parlant de sa charge purement nominale, «de
-ne laisser pourtant de permettre et de me commander que je commence
-d'y vaquer et entendre selon que madite dame et mère le vous remontre
-et requiert. Car il me semble, Monseigneur, pour l'honneur que j'ai
-d'être le premier prince de votre sang, et sentant en moi une extrême
-affection au service de V. M., ensuivant celle de mes prédécesseurs,
-que je tarde trop à faire paraître ma bonne volonté...»
-
-Cette réclamation et bien d'autres, que provoquèrent, quelques
-semaines après, de la part de Jeanne, de Condé et de Coligny, les
-flagrantes violations de la nouvelle paix, furent impuissantes à
-prolonger celle-ci. De graves incidents en bornèrent étroitement la
-durée, tels que l'attentat commis, par les ordres du parlement de
-Toulouse, sur la personne de Rapin, gentilhomme du prince de Condé.
-Envoyé dans cette ville pour faire enregistrer l'édit, Rapin fut
-condamné à mort et sommairement exécuté. Le parlement n'enregistra
-l'édit, et encore avec des restrictions, qu'après la quatrième lettre
-de jussion. Nul ne se fiant à la paix de Lonjumeau, Condé et Coligny
-moins que tout autre, ces deux chefs, retirés dans leurs terres,
-continuèrent à entretenir d'actives correspondances avec leurs alliés
-français et étrangers, jusqu'au jour où, informés que la reine-mère
-avait donné des ordres pour les arrêter, eux et d'autres personnages
-importants de leur parti, ils prirent la fuite et se dirigèrent du
-côté de La Rochelle. Ce malheureux coup de force, indice de tant de
-faiblesse, amena le chancelier de l'Hospital, le modérateur
-systématique de cette époque, à faire à la cour de sévères
-remontrances, auxquelles on ne put rien objecter de raisonnable, mais
-qui lui attirèrent l'animadversion des conseillers du roi et de sa
-mère. Se voyant à la veille d'une disgrâce, il la prévint par sa
-retraite. C'était un contre-poids qui disparaissait de la scène:
-dorénavant, les événements vont se précipiter.
-
-La reine de Navarre n'avait pris aucune part à la guerre de 1567-1568,
-quoiqu'elle en eût ressenti les contre-coups. Nous avons vu qu'elle
-s'en était plainte au roi. Dans ses négociations à ce sujet, elle eut
-à expliquer ses griefs et à défendre ses intérêts devant La
-Mothe-Fénelon, chargé de lui transmettre les paroles royales et de
-rapporter les siennes à la cour. Fénelon, qui devait s'illustrer, en
-1587, par la belle défense de Sarlat contre Turenne, était un esprit
-généreux et modéré. Il déplorait sincèrement les nouvelles
-perspectives de guerre civile. «--Ce feu dévorateur,» dit-il à la
-reine de Navarre, «embrasera les deux royaumes.»--«Bah! Monsieur,»
-répliqua Henri avec l'impétuosité et le ton narquois qui accentuèrent
-souvent ses discours, «c'est un feu à éteindre avec un seau
-d'eau!»--«Eh! comment, Monseigneur?» reprit Fénelon stupéfait.--«En
-faisant boire ce seau au cardinal de Lorraine, jusqu'à en crever!» Ce
-prélat passait, en effet, pour être le plus impitoyable adversaire des
-huguenots et le conseiller ardent des mesures de violence.
-
-Jeanne d'Albret, à la nouvelle de la fuite de Condé et de Coligny,
-avait compris que ces mesures finiraient par l'atteindre elle-même.
-Déjà Catherine lui avait fait redemander son fils, comme si elle eût
-pressenti que le jeune prince aurait bientôt à jouer un rôle
-personnel et prépondérant. Cette sollicitude de la reine-mère était
-plutôt de nature à effrayer Jeanne qu'à la rassurer. Elle répondit à
-ses avances d'une façon évasive, et conçut un dessein qui devait avoir
-sur la présente crise une redoutable influence. Elle savait que les
-chefs calvinistes étaient en marche vers La Rochelle; que cette ville,
-où l'esprit de la Réforme était vivace, leur tendait les bras et
-aspirait à devenir le boulevard du parti. Elle résolut de s'y
-transporter avec ses enfants et son trésor. L'entreprise était
-difficile sous les yeux de Montluc; elle semblait même téméraire,
-puisque, au moment où Jeanne y songeait, de nouveaux soulèvements
-commençaient à agiter ses Etats. Mais comment apaiser des troubles que
-Montluc avait peut-être reçu la mission de provoquer par-dessous main
-ou de favoriser, ne fût-ce que par son attitude, souvent malveillante
-à l'égard de la reine? Elle n'hésita pas longtemps; mais l'exécution
-de son projet exigeait la force ou la ruse. Une armée régulière, si
-elle l'eût possédée, Montluc l'aurait défaite; or, elle n'avait que
-des serviteurs disséminés un peu partout. Elle se confia aux uns, le
-plus petit nombre, pour l'escorter et pour acheminer, plus tard, les
-autres vers des lieux désignés; puis elle tendit à Montluc un vrai
-piège de femme et d'héroïne.
-
-Jeanne et ses enfants quittent le Béarn vers la fin du mois d'août
-1568, emportant avec eux tout ce que la reine put réunir d'argent, de
-joyaux et d'objets précieux. Arrivée à Nérac, Jeanne feint de
-s'occuper des préparatifs d'une grande fête à laquelle sont invités
-Montluc et sa famille. Elle endort à moitié la vigilance du rude
-capitaine, et tout à coup, le 6 septembre, elle part de Nérac avec son
-fils et sa fille et une escorte de cinquante gentilshommes, laissant
-derrière elle toute sa cour avec des instructions précises. Prévenu un
-peu tard, Montluc court après la reine, la manque de quatre heures à
-Casteljaloux, la suit, la voit, impuissant, entrer dans Bergerac, où
-la nouvelle lui parvient de la prise de Mazères par Caumont La Force.
-Chemin faisant, l'escorte de la reine est devenue une petite armée.
-Montluc et d'Escars, gouverneur de Périgord et de Limousin, la serrent
-de près, mais n'osent l'attaquer. Bien plus, Montluc, par une étrange
-fortune, se voit dans la nécessité de rendre, en quelque sorte, les
-honneurs militaires à Jeanne et aux royaux enfants. Il s'en tire en
-Gascon, et fait supplier la reine de s'employer à contenir les
-protestants, jurant, de son côté, de maintenir les catholiques dans la
-bonne voie. Jeanne poursuit son voyage; elle passe à Mussidan,
-s'arrête quelques jours à Archiac pour attendre le prince de Condé,
-qui avait dû forcer les portes de Cognac, et enfin elle entre dans La
-Rochelle, le 26 septembre, suivie de toute sa cour. Les Rochelais lui
-firent une réception triomphale.
-
-Elle avait déjà écrit, de Bergerac, le 16 septembre, au roi, à la
-reine-mère, au duc d'Anjou, au cardinal de Bourbon, des lettres dans
-lesquelles elle expliquait les motifs de son voyage et de son
-attitude, qui était manifestement celle d'une belligérante. Le ton en
-était mesuré, quoique vif. A La Rochelle, exaltée par l'acte qu'elle
-venait d'accomplir et aussi par l'émotion de son entourage, elle
-rédigea un manifeste dont ses panégyristes eux-mêmes regrettent la
-forme violente. Elle écrivit aussi à la reine Elisabeth d'Angleterre
-pour lui donner des explications et lui demander son appui et ses
-secours. «Ce n'est point contre le ciel et contre le Roi, comme le
-disent nos ennemis, que la pointe de nos épées est tournée. Grâce à
-Dieu, nous ne sommes point criminels de lèse-majesté divine ni
-humaine; nous sommes fidèles à Dieu et au Roi.» Pendant ses longs
-démêlés avec la cour de France, et même au plus fort de ses luttes
-armées contre elle, le roi de Navarre tint constamment le même
-langage.
-
-Au milieu des épanchements qui signalèrent la réception de la reine de
-Navarre à La Rochelle, on remarqua la réponse du jeune prince à la
-pompeuse harangue du maire, Jean de Labèze. «Je ne me suis pas tant
-étudié pour parler comme vous, dit-il; je ferai mieux: je sais
-beaucoup mieux faire que dire.» Le commandement de l'armée était dû à
-Henri, et Condé s'empressa de le lui remettre; mais Jeanne et son fils
-ne l'acceptèrent que comme un honneur, et, dans une déclaration
-publique, Condé fut prié par la reine de rester à la tête des troupes,
-«étant, elle et ses enfants, prêts à lui obéir en tout et partout». On
-sut gré, de toutes parts, au fils et à la mère, de ce désistement
-prudent et politique. Un incident caractéristique donna la mesure de
-la supériorité d'esprit et de l'influence de la reine de Navarre.
-Condé la supplia d'accepter le gouvernement civil de l'armée, tandis
-qu'il en assumerait le gouvernement militaire. Elle accepta cette
-mission bien difficile pour une femme, et y déploya ses rares qualités
-d'ordre, de prévoyance et de résolution. Le jeune prince de Condé
-devint le compagnon d'armes de Henri, que Jeanne voulut elle-même
-revêtir de sa première armure, à Tonnay-Charente, au milieu d'une
-cérémonie militaire. «Toute l'Europe a les yeux fixés sur vous, lui
-dit-elle: vous cessez d'être enfant. Allez, en obéissant, apprendre,
-sous Condé, à commander un jour.» A la veille des combats et des
-périls qu'on prévoyait, aucun signe de faiblesse: «Le contentement de
-soutenir une si belle cause, dit-elle plus tard, surmontait en moi le
-sexe, en lui l'âge.»
-
-Henri eût bien voulu se jeter sans délai dans cette nouvelle
-existence. Fatigué de l'inaction qui lui était imposée pendant que se
-faisaient les préparatifs de guerre, il cherchait partout le
-mouvement. Il faillit trouver la mort dans une promenade en mer, où il
-eût péri sans la vigueur d'un marin de La Rochelle, qui le ramena au
-rivage. L'armée protestante, renforcée à chaque instant, bien armée et
-approvisionnée, grâce aux sacrifices de Jeanne d'Albret et aux secours
-de toute espèce qu'elle avait obtenus d'Elisabeth, devenait de jour en
-jour plus puissante. Ce n'était plus, à vrai dire, une armée, c'en
-était trois, sans compter les enfants perdus et les bandes de toute
-sorte. Il y avait, d'abord, la grande armée de Condé et de Coligny,
-puis un corps nombreux, commandé par Dandelot, frère de l'amiral, et
-enfin quinze ou vingt mille religionnaires, levés par Jacques de
-Crussol, comte d'Acier, en Dauphiné, en Provence et en Languedoc.
-
-La cour, inquiète de cette affluence sous les drapeaux de la Réforme,
-s'avisa d'écrire aux gouverneurs et lieutenants-généraux que le roi
-n'entendait pas faire une guerre systématique aux réformés. A rester
-chez eux, ils ne risquaient rien, ils étaient sous la protection du
-Roi. Il y eut quelques défections, mais de peu d'importance, et ce fut
-alors qu'on recourut aux mesures de rigueur. L'édit de Saint-Maur
-défend, sous peine de mort, l'exercice de la religion réformée,
-ordonne à tous les ministres de sortir du royaume dans un délai de
-quinze jours, et aux magistrats de n'épargner que ceux des dissidents
-qui abjureraient l'hérésie. Un autre édit, qui suit, prononce la
-confiscation des biens des réformés, et enfin, par lettres-patentes,
-Charles IX, sous prétexte que Jeanne et ses enfants sont prisonniers
-des rebelles, ordonne au baron de Luxe de s'emparer du Béarn. Les
-réformés, par la voix de Jeanne et de leurs chefs, publièrent des
-protestations et des apologies, sans se faire illusion sur
-l'efficacité de ces démonstrations. La parole était à l'épée.
-
-L'armée de Saintonge avait des chefs entreprenants, qui la mirent
-bientôt en campagne. La cour n'était pas prête à soutenir la grande
-guerre qu'elle prévoyait. Le duc de Montpensier, chargé d'arrêter les
-religionnaires commandés par Crussol, les avait battus, le 14 octobre
-1568, à Mensignac, près de Périgueux, mais sans pouvoir les empêcher
-de rejoindre le prince de Condé. En moins de trois semaines, le
-généralissime calviniste comptait autour de lui dix-huit mille
-arquebusiers et trois mille chevaux. Une seconde armée royale se
-formait, dont le duc d'Anjou, frère du roi, devait prendre le
-commandement. Avant qu'elle fût en marche, les huguenots avaient pris
-Niort, Meslay, Fontenay, Saint-Maixent et nombre de petites places
-dans le Poitou. Angoulême, réputée imprenable, repoussa
-victorieusement un assaut de Montgomery, mais fut forcée de se rendre
-au prince de Condé, menant avec lui son neveu, le prince de Navarre:
-ce fut le premier siège auquel assista Henri de Bourbon. Dans la
-Saintonge, les armées protestantes faisaient tout plier: reddition de
-Saint-Jean-d'Angély, reddition de Saintes, prise de Pons. Quand
-l'armée du duc d'Anjou se mit en mouvement vers la fin du mois
-d'octobre, le duc de Montpensier pouvait à peine tenir la campagne du
-côté de Châtellerault, et de toutes les grandes places du Poitou, il
-ne restait au roi que Poitiers, où commandait le maréchal de
-Vieilleville.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
- L'armée du duc d'Anjou.--Temporisation.--Escarmouche de
- Loudun.--Les renforts attendus.--Bataille de Bassac ou de
- Jarnac.--Mort du prince de Condé.--Son éloge par La
- Noue.--Jeanne d'Albret à Tonnay-Charente.--Henri proclamé
- généralissime.--Affaires de Béarn.--Arrivée des reîtres en
- Limousin.--La campagne de Montgomery en Gascogne et en
- Béarn.--Combat de La Roche-Abeille.--Siège de Poitiers,
- désapprouvé par le prince de Navarre.--Tactique du duc
- d'Anjou.--Combat de Saint-Clair.--Mesures de proscription
- contre Coligny.--L'avis avant la bataille.--Bataille de
- Moncontour.--L'inaction de Henri et la grande faute de
- l'amiral.--Héroïsme de Jeanne d'Albret.
-
-
-L'armée royale comptait plus de vingt mille hommes, tant Français que
-Suisses, Allemands et reîtres. Le duc d'Anjou, ayant sous ses ordres
-Tavannes et Sansac, recueillit les troupes de Montpensier et fut
-bientôt en présence de l'ennemi. Mais, soit qu'il y eût, de part et
-d'autre, comme un parti pris de temporisation, soit que le duc d'Anjou
-voulût attendre des renforts qui, en effet, vinrent, plus tard,
-grossir son armée, l'automne de 1568 se passa en manoeuvres et en
-escarmouches. Dans une de ces rencontres, près de Loudun, Henri eut
-l'occasion de prouver qu'il avait acquis déjà le sens militaire. Les
-réformés étaient en force: le prince de Navarre s'étonna qu'on ne
-marchât point résolûment à l'ennemi. «--Si le duc d'Anjou, dit-il, se
-croyait assez fort, il ne manquerait pas de nous attaquer. Marchons
-donc sans délai: la victoire est certaine.» Elle était, du moins,
-probable, et les deux chefs principaux, Condé et Coligny, auraient pu
-suivre un plus mauvais conseil. Les rigueurs de l'hiver interrompirent
-les opérations. Les catholiques s'établirent dans le Poitou
-septentrional et le Limousin; les calvinistes, dans le Bas-Poitou,
-l'Angoumois et la Saintonge. La reine de Navarre et son fils passèrent
-le reste de l'hiver à Niort, d'où partirent les ordres et les
-messages en vue de la rentrée en campagne. Les deux armées
-nourrissaient également l'espoir d'être renforcées en temps opportun:
-les catholiques pressaient l'arrivée de nouvelles troupes, qui ne leur
-firent pas défaut, et les protestants attendaient avec impatience des
-renforts du Quercy, qui ne vinrent pas, et les auxiliaires allemands
-en marche sous les ordres du duc de Deux-Ponts. Ceux-ci arrivèrent
-trop tard.
-
-Le duc d'Anjou, instruit du demi-désarroi de l'armée calviniste, prit
-l'offensive, dès les premiers jours du mois de mars 1569. Le 13, par
-une marche rapide, il arrive dans le voisinage de l'ennemi, qui
-occupait Cognac, Jarnac et les ponts de la Charente. Le duc jette un
-pont, pendant la nuit, près de l'abbaye de Bassac, non loin du logis
-de l'amiral. Coligny, surpris, veut se retirer; le désordre se met
-dans ses troupes, elles combattent en fuyant; l'arrière-garde est
-enveloppée; La Noue tombe au pouvoir de l'armée royale, et le prince
-de Condé, en chargeant les reîtres, la jambe cassée d'un coup de pied
-de cheval, est tué par Montesquiou, capitaine des gardes du duc
-d'Anjou, au moment où il venait de rendre son épée à deux
-gentilshommes catholiques.
-
-Sans la mort de ce chef intrépide, la défaite de Jarnac n'eût été
-qu'un simple échec pour les protestants: leur infanterie était
-intacte, et elle se mit, en grande partie, à l'abri derrière les
-hautes murailles de Cognac. Mais en perdant Condé, les calvinistes
-perdaient plus qu'une armée: outre le courage et l'esprit de décision,
-il avait mis au service de la cause un vrai talent de généralissime,
-que rehaussait encore sa qualité de prince du sang. «En hardiesse, dit
-François de La Noue dans ses Mémoires, aucun de son siècle ne l'a
-surpassé, ni en courtoisie. Il parlait fort disertement, plus de
-nature que d'art, était libéral et très affable à toutes personnes; et
-avec cela excellent chef de guerre, néanmoins amateur de paix. Il se
-portait encore mieux en adversité qu'en prospérité.» Condé laissait un
-vide où menaçaient de s'engloutir les espérances du parti, malgré les
-mérites reconnus de l'amiral. Jeanne d'Albret et son fils firent
-bientôt oublier ce moment de défaillance.
-
-A la nouvelle de la défaite de Jarnac, la reine de Navarre quitte La
-Rochelle. Comme elle avait «un grand coeur et un esprit mâle», dit de
-Thou, elle ne s'arrêta point à déplorer ce malheur. Elle court à
-Tonnay-Charente, où s'était rassemblée une partie de l'armée rompue.
-Elle parle en reine affligée, mais en héroïne indomptable; elle offre
-sa vie, celle de son fils; elle provoque le serment des résistances
-suprêmes. De longues acclamations accueillent ses paroles. Henri parle
-à son tour: «--Votre cause est la mienne; vos intérêts sont les miens.
-Je jure, sur mon âme, honneur et vie, d'être à jamais tout à vous.» Le
-fils de Condé s'associe à ce serment, que les chefs et l'armée prêtent
-à leur tour. Henri sera généralissime avec Condé pour lieutenant et
-Coligny pour lieutenant-général. Jeanne réunit les chefs. L'argent
-manque: elle donne tout ce qu'elle a; on l'imite; les pierreries, les
-bijoux seront mis en gage en Angleterre. Mais cela sauvegarde
-seulement le présent, il faut songer à l'avenir: on battra monnaie par
-la vente des biens ecclésiastiques dans les provinces conquises. C'est
-la guerre à outrance. Pauvre pays! que d'épreuves lui sont réservées!
-On aime à voir, du moins, le prince de Navarre, à peine revêtu d'un
-titre officiel à l'armée, s'occuper de venir en aide à quelques
-victimes de la guerre. Le 18 mars, il écrit au duc d'Anjou pour
-recommander à sa bienveillance les prisonniers calvinistes et lui
-offrir ses bons offices pour les prisonniers catholiques. «Nous avons
-en nos mains quelques prisonniers des vôtres, comme aussi vous en avez
-bien des nôtres; s'il vous plaît trouver bon de les mettre à rançon ou
-d'en faire échange, nous y entendrons volontiers, et vous plaira m'en
-mander votre volonté.»
-
-Pendant que les calvinistes se relevaient en Saintonge, ils étaient
-écrasés dans la Navarre, surtout en Béarn. Antoine de Lomagne-Terrides,
-à la tête des catholiques, et avec l'agrément de Charles IX, avait
-conquis rapidement le pays. Il n'eut bientôt plus devant lui d'autre
-obstacle que Navarrenx, qui résista héroïquement. Pour recouvrer le
-Béarn, Jeanne comptait sur l'armée des quatre vicomtes, Gourdon,
-Paulin, Montclar et Bruniquel, qui opérait dans le Quercy et le
-Haut-Languedoc, et sur l'appui des auxiliaires allemands, que Coligny
-attendait aussi pour prendre l'offensive. Ceux-ci arrivèrent enfin.
-Après avoir traversé la France, presque sans coup férir, grâce à la
-mésintelligence des deux armées chargées de les arrêter, l'une
-commandée par Montpensier, l'autre par le duc d'Aumale, les reîtres
-passèrent la Loire à la Charité, et Coligny marcha à leur rencontre;
-mais leur chef, le duc de Deux-Ponts, mourut, le 11 juin, à Nexon,
-petite ville à trois lieues de Limoges.
-
-Jeanne d'Albret se rendit à Chalus, au-devant des renforts allemands,
-dont le comte de Mansfeld avait pris le commandement. Elle distribua
-aux principaux chefs, en signe d'alliance, des médailles d'or,
-frappées à La Rochelle, suspendues à des chaînes de même métal. On
-voyait, d'un côté, son portrait et celui du prince de Navarre; de
-l'autre, cette inscription: _Pax certa, victoria integra, mors
-honesta_. Elle venait de recevoir d'Elisabeth les secours accordés sur
-la garantie de ses joyaux, et elle en avait fait passer sur-le-champ
-une partie à l'armée des vicomtes, avec ordre de se tenir prêts à
-entrer dans le Béarn; mais ces chefs n'étant pas suffisamment
-d'accord, elle fit appel au comte de Montgomery, le meurtrier
-involontaire de Henri II. Après avoir conféré avec la reine et ses
-conseillers habituels, il accepta la périlleuse mission qui lui était
-offerte, et se mit presque seul en route pour cette campagne à travers
-le royaume de Navarre, merveilleuse de vigueur et de rapidité, mais
-odieuse par les excès auxquels se livrèrent les troupes calvinistes.
-Navarrenx est délivré; Orthez, emporté d'assaut, est saccagé et noyé
-dans son sang. Le 23 août 1569, Montgomery fait son entrée à Pau, où
-il se déshonore et marque d'avance d'une tache de sang la mémoire de
-Jeanne d'Albret, en faisant massacrer, le lendemain, les chefs
-catholiques, que la capitulation du château d'Orthez mettait
-formellement à l'abri de tout acte de rigueur.
-
-A peine Jeanne d'Albret avait-elle sujet de se féliciter des succès de
-Montgomery, que le désastre de Moncontour vint menacer d'une ruine
-absolue et sa couronne et le parti calviniste tout entier.
-
-Quoique l'armée royale, qui avait beaucoup souffert, et que la
-reine-mère était venue encourager par sa présence, se fût grossie de
-quelques corps allemands, italiens et espagnols, les conseillers du
-duc d'Anjou le dissuadèrent longtemps de chercher la bataille: ses
-trente mille hommes de diverses nationalités ne semblaient pas de
-force à venir aisément à bout des vingt-cinq mille hommes de Coligny,
-pliés à une sévère discipline par cet habile capitaine. Les deux
-partis s'observèrent longtemps dans le Limousin. Enfin, les huguenots,
-plus portés que leurs adversaires à en venir aux mains, engagèrent, le
-23 juin, à La Roche-Abeille, près de Saint-Yrieix, une affaire
-d'avant-garde qui tourna à leur avantage: plus de quatre cents
-catholiques restèrent sur le terrain. La présence du prince de Navarre
-à cette sanglante escarmouche ne put empêcher les calvinistes, irrités
-des nouvelles du massacre de quelques chefs béarnais par les troupes
-de Terrides, de faire main basse sur la plupart des prisonniers. Ce
-fut, dit-on, à la suite de cette affaire que des catholiques firent
-tracer les vers suivants au bas d'un de ses portraits:
-
- Dessille un peu les yeux, sang illustre de France;
- Prince brave et vaillant, reconnais ton erreur.
- Qui ne fault qu'une fois excuse son offense,
- Qui persévère au mal se plaît en son malheur.
-
-Une chose plus authentique que ce quatrain, c'est la lettre adressée,
-le 12 juillet, au duc d'Anjou, par le prince de Navarre, et dont voici
-un passage caractéristique: «Je ne puis bonnement penser avec quelle
-apparence de vérité on vous peut faire croire que nous veuillions
-ruiner et renverser cet Etat!... Cela se pourrait beaucoup mieux
-adresser à ceux qui ont tant de fois, avec si justes occasions, été
-notés et remarqués d'affecter cet Etat et jusqu'à faire faire une
-recherche de leur généalogie, par le moyen de laquelle ils ont bien
-osé mettre en avant que cette couronne avait été usurpée sur leurs
-prédécesseurs par nos ancêtres... Ce sont ceux-là qui désirent et
-pourchassent la subversion et ruine de ce royaume... Ce sont ceux-là
-qu'il faut craindre qu'ils veuillent introduire une autre puissance et
-autorité en ce royaume qui y est maintenant et que Dieu y a
-légitimement établie, et qui ont des communications et intelligences
-si étroites avec les étrangers, ennemis naturels et conjurés de cet
-Etat...»
-
-Coligny, poursuivant ses succès, s'empara de Lusignan et de
-Châtellerault, et commit la grave faute d'aller mettre le siège devant
-Poitiers, dont la possession, au dire des gentilshommes du pays, lui
-était indispensable pour donner de la consistance à ses opérations.
-Henri fut, sur ce point, en désaccord avec l'amiral. Il représenta,
-dans le conseil, qu'à peine arrivée devant Poitiers, fortement
-défendu, l'armée calviniste pourrait avoir l'armée royale sur les
-bras; que le succès était douteux, et que, ne le fût-il pas, il ne
-saurait être acheté que par le sacrifice de beaucoup d'hommes et une
-perte de temps considérable. L'amiral, s'entêtant, perdit trois mille
-hommes en deux mois devant Poitiers. L'investissement de Châtellerault
-par l'armée royale, venant faire diversion, sauva les réformés du
-ridicule: ils levèrent le siège et se dirigèrent sur Châtellerault;
-mais le duc d'Anjou ne les attendit pas. Il manoeuvrait de façon à
-profiter de la faute de Poitiers, cause d'affaiblissement et même de
-découragement pour les calvinistes. Le 30 septembre, saisissant une
-occasion favorable de prendre l'offensive, il offrit inopinément la
-bataille à Coligny, dont il culbuta l'arrière-garde à Saint-Clair,
-près de Moncontour. L'amiral aurait pu temporiser: il ne voulut pas
-s'y résoudre, de peur que sa retraite, après un échec, ne fût
-interprétée, par ses troupes elles-mêmes, comme le signe d'une
-irrémédiable faiblesse. Il se prépara de son mieux à la lutte; mais il
-avait devant lui, outre une armée supérieure en nombre et pleine de
-confiance dans le succès, des chefs tels que Montpensier et Tavannes,
-dont la bravoure éclairée n'abandonnait rien au hasard.
-
-Peut-être l'amiral, en prenant la résolution de combattre, céda-t-il à
-quelque passion personnelle, au ressentiment légitime des mesures de
-proscription que la cour venait d'ordonner contre lui. «Après la levée
-du siège de Poitiers, dit Castelnau, le parlement de Paris, à la
-requête du Procureur général Bourdin, donna arrêt de mort contre
-l'amiral, le comte de Montgomery et le vidame de Chartres, comme
-rebelles, atteints et convaincus du crime de lèse-majesté, et le même
-jour furent mis en effigie (exécutés). L'arrêt aussi portait promesse
-de cinquante mille écus à celui qui livrerait l'amiral au roi et à la
-justice, soit étranger ou son domestique, avec abolition du crime par
-lui commis, s'il était adhérent ou complice de sa rébellion...» Plus
-tard, un autre arrêt, interprétatif du premier, portait que l'amiral
-pourrait être livré «mort ou vif.» «Arrêts, conclut Castelnau, que
-quelques politiques estimaient être donnés à contre-temps et qui
-servaient plutôt d'allumettes pour augmenter le feu des guerres
-civiles que pour l'éteindre, étant leur parti trop fort pour donner de
-la terreur, par de l'encre et de la peinture, à ceux qui n'en
-prenaient point devant des armées de trente mille hommes et aux plus
-furieuses charges des combats...» A ces rigueurs barbares il avait été
-question d'en ajouter d'autres de même nature contre Jeanne d'Albret,
-le prince de Navarre et le prince de Condé; mais Charles IX, tout en
-ordonnant de saisir leurs Etats et leurs domaines, ne voulut pas que
-les procédures dirigées contre la Maison de Châtillon s'étendissent à
-leurs personnes.
-
-Coligny n'affronta la dangereuse partie qui lui était offerte que
-quarante-huit heures après l'escarmouche de Saint-Clair. La veille de
-ce grand jour, un avertissement, qui aurait pu être salutaire, lui
-fut donné dans des circonstances que La Noue raconte en ces termes:
-«Il advint que deux gentilshommes du côté des catholiques étant
-écartés, vinrent à parler à aucuns de la religion, y ayant quelque
-fossé entre deux: «--Messieurs, leur dirent-ils, nous portons marque
-d'ennemis, mais nous ne vous haïssons nullement, ni votre parti.
-Avertissez monsieur l'amiral qu'il se donne bien garde de combattre,
-car notre armée est merveilleusement puissante, pour les renforts qui
-y sont survenus, et est avec cela bien délibérée; mais qu'il temporise
-un mois seulement, car toute la noblesse a juré et dit à Monseigneur
-(le duc d'Anjou) qu'elle ne demourera davantage... S'ils n'ont
-promptement victoire, ils seront contraints de venir à la paix, et la
-vous donneront avantageuse. Dites-lui que nous savons ceci de bon lieu
-et désirions grandement l'en avertir.» D'autres Mémoires, qui n'ont pu
-s'inspirer de ceux de La Noue, rapportent le même fait avec des
-variantes de peu d'importance: il n'est donc pas douteux. L'amiral ne
-voulut pas tenir compte de cet avis, ou peut-être n'en eut-il pas le
-temps, sous le coup de quelques menaces de mutinerie des reîtres.
-
-Le 3 octobre, dans l'après-midi, la bataille commença. Quarante-cinq
-ou cinquante mille hommes, parmi lesquels les Français étaient presque
-en minorité, se heurtèrent pendant une heure dans la plaine de
-Moncontour. Tous les corps furent engagés de part et d'autre et
-luttèrent avec un acharnement où se marquait un surcroît d'animosité.
-Dès le commencement de l'action, l'amiral fut grièvement blessé au
-visage par le Rhingrave, au service de la France depuis les dernières
-années du règne de Charles-Quint. Il y eut entre eux comme un combat
-singulier, dans lequel l'amiral tua son adversaire. Beaucoup de
-vaillants officiers de l'un et de l'autre parti périrent dans cette
-rencontre ou furent faits prisonniers; le duc d'Anjou eut un cheval
-tué sous lui. Parmi les prisonniers se trouva La Noue, qui dut la vie
-au frère du roi, empressé d'ailleurs, disent tous les historiens, à
-arrêter le massacre des calvinistes français. Leurs auxiliaires
-allemands furent écrasés. Quand l'armée de Coligny eut plié sous les
-dernières charges des catholiques, la cavalerie, un instant dispersée,
-parvint à se rallier et à se retirer en bon ordre; mais l'infanterie,
-rompue, traversée, cernée de tous côtés, en pleine débandade, fut à
-moitié anéantie; trois ou quatre mille reîtres restèrent sur la place.
-On n'évalue pas à moins de six mille morts la perte des calvinistes,
-tandis que les catholiques n'en laissèrent pas plus de cinq cents sur
-le champ de bataille. Le soir, on présenta cent quarante enseignes
-protestantes au duc d'Anjou.
-
-Un mauvais génie semblait dicter à l'amiral ses résolutions. Avant
-l'action, incertain du succès, il prit des mesures pour soustraire aux
-chances funestes du combat le prince de Navarre et le prince de Condé.
-Ils furent tenus à l'écart, sous la garde du comte de Nassau et d'un
-fort détachement, et virent cependant le commencement de la bataille.
-A ce moment, Coligny venait de renverser l'avant-garde du duc d'Anjou.
-Henri, frémissant d'impatience et voyant la trouée faite par l'amiral:
-«--Donnons, donnons, mes amis, s'écria-t-il: voilà le point de la
-victoire!» Ce qui était vrai, dit un contemporain; car «si le comte
-eût fait une charge avec sa cavalerie, il eût merveilleusement ébranlé
-l'armée de Monseigneur et certainement déterminé la victoire». Les
-jeunes princes, forcés d'obéir au général en chef, tournèrent le dos à
-la bataille avant d'en connaître l'issue, et devancèrent l'amiral à
-Parthenay, où se rassemblèrent péniblement les débris de l'armée des
-calvinistes. Jeanne d'Albret, incapable de s'abandonner au désespoir,
-accourt au milieu des vaincus, relève leur courage, leur promet de
-meilleurs jours et leur fait, encore une fois, le sacrifice de sa
-fortune et de son fils. «Une femme qui n'avait de la femme que le nom
-et le visage», ont dit Quinte-Curce et d'Aubigné.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
- Les lenteurs du duc d'Anjou.--Les desseins des réformés.--Siège
- de Saint-Jean-d'Angély.--Commencement de la grande retraite de
- Coligny.--Le passage de la Dordogne.--Le pont et le moulin du
- Port-Sainte-Marie.--Jonction avec l'armée de
- Montgomery.--L'armée des princes en Languedoc.--«Justice de
- Rapin.»--Négociations pour la paix.--La «pelote de
- neige».--Passage du Rhône.--Arrivée à Saint-Etienne.--Maladie
- de l'amiral.--Combat d'Arnay-le-Duc.--Première victoire de
- Henri.--Ce qu'il apprit dans la retraite de Coligny.--Les
- affaires en Saintonge et en Poitou.--Bataille de
- Sainte-Gemme.--La Noue Bras-de-fer.--Montluc à
- Rabastens.--Coligny à La Charité.--La trêve.--Paix de
- Saint-Germain.
-
-
-Si, après le désastre de Moncontour, le duc d'Anjou eût toujours
-marché droit à l'ennemi, c'en était fait peut-être de l'organisation
-militaire du calvinisme en France. Il en fut tout autrement. Le duc se
-laissa mener, par ses conseillers, de siège en siège, à Parthenay,
-abandonné, à Niort, qui ne résista pas, à Châtellerault, à Lusignan,
-dont les garnisons s'acheminaient vers la Saintonge et le Berry,
-pendant que, conformément aux résolutions prises à Parthenay par les
-calvinistes, leurs divers corps opéraient un mouvement de
-concentration à travers le Bas-Poitou et l'Angoumois, tirant vers les
-frontières de Guienne. On donnait à Coligny non seulement le temps
-d'agir, mais encore celui de réfléchir mûrement. Il fut arrêté, dans
-son conseil, que les réformés laisseraient de fortes garnisons à La
-Rochelle, à Angoulême et à Saint-Jean-d'Angély; que ce qui restait de
-«l'armée des princes», comme on appelait celle de Coligny, depuis la
-mort de Condé, battrait en retraite dans le midi, pour y prendre ses
-quartiers d'hiver, après avoir fait sa jonction avec l'armée de
-Montgomery; que Jeanne d'Albret s'enfermerait dans La Rochelle avec La
-Noue et La Rochefoucauld, chargés d'organiser la défense ou l'attaque,
-selon les cas; et, enfin, que le prince de Navarre et le prince de
-Condé marcheraient aux côtés de l'amiral, pour s'instruire à son école
-et montrer au pays que les princes du sang, quelle que fût la fortune,
-étaient toujours les chefs du parti calviniste.
-
-L'exécution de ces desseins fut singulièrement facilitée par le temps
-que perdit le duc d'Anjou à faire le siège de Saint-Jean-d'Angély.
-«Comme l'assiégement de Poitiers, dit La Noue, fut le commencement du
-malheur des huguenots, aussi fut celui de Saint-Jean-d'Angély l'arrêt
-de la bonne fortune des catholiques.» Piles, gouverneur de cette place
-et un des plus vaillants capitaines calvinistes, arrêta, pendant près
-de deux mois, l'armée royale sous ses murs, malgré la présence de
-Charles IX, qui, jaloux des succès de son frère, avait voulu jouer au
-généralissime, ce qu'il fit, du reste, avec ardeur et bravoure.
-Saint-Jean-d'Angély se rendit, au mois de décembre, au moment où
-l'amiral, toutes choses réglées au mieux, commençait avec une armée
-disloquée, sans bagages et sans argent, la retraite la plus
-extraordinaire sur le sol français dont nos annales aient gardé le
-souvenir. «En neuf mois,» selon la remarque de La Noue, «l'armée de
-messieurs les princes fit près de trois cents lieues, tournoyant quasi
-le royaume de France.»
-
-Jusque sur les bords de la Dordogne, l'armée n'eut guère à souffrir
-que du mauvais temps et des privations. Le passage de la rivière était
-une question capitale. Il s'effectua sans encombre, grâce à la
-prévoyance et à la vigueur de deux capitaines, La Loue et Chouppes. La
-Dordogne franchie, l'armée des princes remonte le cours de la Garonne
-sans être inquiétée, prend Aiguillon et diverses petites places, et
-s'ingénie à construire un pont de bateaux au Port-Sainte-Marie, pour
-favoriser sa jonction avec l'armée de Montgomery, qui, après sa
-foudroyante campagne d'Armagnac et de Béarn, hivernait à Condom. «Le
-pont, qui avait attendu le comte plus de quinze jours, dit d'Aubigné,
-fut rompu par quelque moulin qu'on laissa dériver la nuit; l'eau étant
-grande, les pièces en furent emportées jusques à Saint-Macaire; et
-ainsi il fallut que les troupes de Béarn passassent dans des bateaux,
-non sans grande longueur et incommodité. A ce terme, acheva l'année
-(1569).» Montluc se vante, dans ses Commentaires, d'avoir imaginé ce
-bélier flottant, bien digne, en effet, de son esprit inventif.
-
-L'armée séjourna tout un mois à Montauban, côtoya le Tarn, le franchit
-et s'empara d'un fort, près de Toulouse, où l'amiral s'établit, comme
-un oiseau de proie dans son aire. Toulouse était à l'abri de ses
-entreprises, mais la campagne fut ravagée; on brûla presque toutes les
-maisons de plaisance, surtout celles des «justiciers». On vengeait, de
-la sorte, le meurtre judiciaire de Rapin. «Justice de Rapin!»
-lisait-on sur toutes les ruines que l'armée semait sur son passage.
-Après avoir vécu dans ces contrées, à la façon d'Annibal, les
-réformés, laissant de côté Carcassonne, qui avait brûlé ses faubourgs
-pour donner moins de prise à l'ennemi, entrent, sans coup férir, à
-Montréal. Là, ils sont rejoints par des négociateurs chargés de
-proposer la paix. On dispute avec courtoisie sur l'objet du message,
-mais on ne peut s'entendre sur la question de la liberté du culte, et
-de belles paroles sont envoyées au roi, en échange des siennes. Puis
-la marche en avant est reprise, l'armée se dirige du côté de Narbonne,
-tirant vers Montpellier. A Montpellier, Coligny se renforce de douze
-cents hommes commandés par Baudiné. On marche toujours: de petits
-sièges, chaque semaine; des escarmouches, chaque jour; quelquefois,
-des échecs; le plus souvent des succès; mais, en somme, des
-accroissements: la «pelote de neige» est déjà «devenue grosse comme
-une maison», au jugement de La Noue. Coligny possède une véritable
-armée, à l'artillerie près. A Aubenas, on trouve deux canons: cela
-suffit pour décider que l'armée des princes passera le Rhône. Et, en
-effet, on le passe, après une épopée de petits combats, de
-stratagèmes, de chances et de mésaventures que d'Aubigné, dans son
-style de bataille, décrit en moins de mots qu'il n'y eut d'affaires.
-
-L'armée a parcouru deux cents lieues de pays, trois cents et plus, si
-l'on compte les circuits de rigueur; elle traverse les montagnes du
-Forez, comme elle avait escaladé quelques contreforts des Cévennes, et
-elle arrive à Saint-Étienne. Là, tout parut à la veille d'être perdu:
-l'amiral fut à la mort. Debout encore une fois, cet homme de fer
-retrouve toute son énergie. Beaucoup de soldats l'ont quitté: il
-ramasse quelques détachements qui viennent de parcourir une partie de
-la Bourgogne, et ordonne la marche vers la Loire. C'est alors que la
-cour, voyant les réformés près d'entrer au coeur de la France, songe,
-mais un peu tard, à leur opposer une armée. Le maréchal de Cossé la
-réunit en toute hâte: dix-sept mille hommes, parmi lesquels quatre
-mille Suisses, douze cents reîtres et six cents Italiens, forment une
-barrière vivante à Arnay-le-Duc, à cinq lieues d'Autun; il faut la
-tourner ou la renverser. L'amiral, qui se défiait d'une action
-générale, parvint à gagner le passage qu'il convoitait, après une
-escarmouche brillante, où les princes firent leurs premières armes.
-L'armée calviniste se présenta sur six lignes: Ludovic de Nassau
-commandait la première, sous le prince de Navarre; le marquis de
-Resnel, la deuxième, sous Condé; Coligny menait la troisième;
-Montgomery, Genlis, François de Briquemaut avaient charge des trois
-autres; le comte de Mansfeld commandait la cavalerie allemande. Il n'y
-eut point de mêlée générale, mais une série de combats meurtriers, où
-le prince de Navarre fit bravement son devoir, comme il aimait à le
-rappeler lui-même. «Je n'avais retraite, racontait-il, qu'à plus de
-quarante lieues de là, et je demeurais à la discrétion des paysans. En
-combattant, aussi je courais risque d'être pris ou tué, parce que je
-n'avais point de canon et les gens du roi en avaient. A dix pas de
-moi, fut tué un cavalier d'un coup de coulevrine; mais, recommandant à
-Dieu le succès de cette journée, il la rendit heureuse et favorable.»
-
-A la suite de ces combats, l'armée du maréchal, troublée plutôt que
-défaite, laissa l'amiral s'acheminer vers la Charité, où il arriva
-avec des troupes fatiguées, mais encore en état de soutenir la lutte.
-
-Si cette campagne de Coligny n'eût pas été un épisode de guerre
-civile, la France l'aurait inscrite avec orgueil au rang de ses
-glorieux exploits militaires. Elle fut une mémorable leçon pour le
-prince de Navarre. Vivre au jour le jour, sans cesse sur le qui-vive,
-souffrir et voir souffrir, manquer de tout, résister à tout, garder
-partout le sang-froid et la bonne humeur: voilà ce qu'il apprit, et de
-façon à ne l'oublier jamais. Pendant cette marche terrible, il suivit
-d'héroïques exemples et sut en donner à son tour. Mêlé à tous les
-accidents de cette existence nomade, il encourageait les faibles et
-doublait l'énergie des forts. Parfois on le vit, au milieu des
-troupes, portant en croupe un soldat blessé ou malade. Il préludait
-ainsi à sa mission de «vainqueur» et de «père».
-
-Pendant que l'armée des princes poursuivait son odyssée, la guerre
-avait continué en Saintonge et en Poitou. Avant de quitter
-Saint-Jean-d'Angély, Catherine de Médicis, inquiète de l'étrange
-campagne entreprise par Coligny, avait essayé de conclure la paix avec
-Jeanne d'Albret, à qui elle envoya Castelnau, un des habiles
-négociateurs de cette époque. La reine de Navarre ne s'humilia point:
-elle voulait la paix, sans doute, mais une paix dont son parti n'eût
-pas à souffrir, et qui lui offrît de fortes garanties. Castelnau ne
-put la gagner, et les négociations tentées à l'armée des princes,
-pendant sa course à travers les provinces du midi, étaient restées
-pendantes. Au printemps de 1570, il y eut une reprise des hostilités.
-Un coup de main des catholiques sur La Rochelle échoua. Soubise et La
-Rochefoucauld s'emparèrent de Saintes, après une vive résistance. La
-Noue prit Marans et les Sables-d'Olonne, plusieurs autres villes,
-châteaux ou bicoques; il regagna la plupart des places perdues jusqu'à
-Niort. Déjà haut placé dans l'estime des gens de guerre, il se révéla
-grand capitaine par ses nombreux succès, mais surtout par la victoire
-de Sainte-Gemme, en Poitou, remportée, le 15 juin 1570, sur
-Puygaillard, avec des forces médiocres. Cette journée coûta aux
-catholiques seize drapeaux, deux étendards, les cornettes blanches de
-France, trois mille hommes de pied et deux cent cinquante chevaux. A
-la fin du mois de juin, La Noue assiégeait Fontenay-le-Comte, qui se
-rendit, lorsqu'il eut le bras emporté d'une mousquetade. Transporté à
-La Rochelle, il avait le choix entre l'amputation et la mort, et
-préférait celle-ci; mais Jeanne d'Albret obtint de lui qu'il subît
-l'opération. Quelques jours après, La Noue remontait à cheval, avec ce
-bras de fer auquel il doit son glorieux surnom[12].
-
- [12] Appendice: VII.
-
-Vers le même temps, par un retour offensif dans les États de Jeanne
-d'Albret, Montluc essaya de contrebalancer les succès des huguenots,
-et il eût fait, sans doute, une sanglante besogne dans ces pays, si
-l'on en juge par le siège et la destruction de Rabastens; mais la
-blessure qu'il y reçut, le 23 juillet, vint paralyser les mouvements
-de son armée. On touchait, du reste, à une suspension des hostilités.
-Coligny, toujours suivi des négociateurs de Catherine de Médicis,
-avait signé, à La Charité, une trêve qui amena la paix de
-Saint-Germain, dite la «paix du roi Charles», conclue le 8 août. Ce
-traité reproduit plusieurs articles des traités précédents, mais, dans
-l'ensemble, il est comme l'ébauche du célèbre édit de Nantes.
-
-Le roi accorde aux «confédérés» une amnistie entière, la liberté de
-conscience, le libre exercice du culte dissident par toute la France,
-excepté dans Paris et à la cour; un cimetière protestant dans toutes
-les villes; l'admission, sans distinction de culte, des pauvres et des
-malades dans les écoles et dans les hôpitaux.
-
-Il ordonne à tous ses sujets de vivre en bonne intelligence; rétablit
-l'exercice de la religion catholique dans toutes les parties du
-royaume; déclare qu'il regarde la reine de Navarre, les princes de
-Navarre et de Condé, comme ses bons et fidèles parents, et comme amis
-tous ceux qui ont suivi leur parti, même les princes étrangers.
-
-Il approuve et ratifie tout ce qui a été fait, pendant la guerre, par
-les ordres des chefs confédérés, même la levée des deniers du roi,
-ordonnée par Jeanne, et défend toute recherche à ce sujet; reconnaît
-que les protestants, supportant les charges de l'Etat, en doivent
-partager les honneurs et les dignités; entend qu'on rende les biens et
-les meubles enlevés aux protestants; à certaines villes, le droit en
-vertu duquel elles étaient exemptes de garnisons; au prince d'Orange
-et à ses frères, les riches possessions acquises en France, depuis les
-traités conclus entre François Ier et la Maison de Nassau; à la reine
-de Navarre, toutes ses terres, villes et places fortes.
-
-Charles IX ordonne que la justice soit égale pour tous; que les
-jugements, même criminels, rendus pendant les troubles, soient
-révoqués, annulés; que les protestants soient tenus d'observer toutes
-les lois et coutumes de l'Etat. Toutefois, comme le parlement de
-Toulouse leur est suspect, ils pourront appeler de ses jugements
-devant les maîtres des requêtes, qui en décideront en dernier ressort.
-On leur concède même le droit de récuser jusqu'à six juges, un
-président et un certain nombre de conseillers, dans les parlements de
-Dijon, de Rouen, d'Aix, de Grenoble, de Bordeaux et de Rennes, où ils
-comptaient beaucoup d'ennemis.
-
-Comme garanties, le roi laisse aux calvinistes, pour places de sûreté,
-La Rochelle, Montauban, Cognac et La Charité, que les princes de
-Navarre et de Condé et quarante des principaux seigneurs du parti
-s'obligent de rendre deux ans après la publication de l'édit. Enfin,
-la peine de mort est prononcée contre quiconque oserait enfreindre le
-traité ou refuserait de le publier.
-
-Enregistré au parlement de Paris, le 10 août 1570, l'édit de paix fut
-publié, le 11, au camp des princes, et, le 26, à La Rochelle.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
- Le piège manifeste.--Aveuglement des calvinistes.--Coligny
- séduit.--Résistance de Jeanne d'Albret et de Henri.--Jeanne
- cède enfin.--La reine de Navarre à Blois.--Ses
- tribulations.--Sa lettre au prince de Navarre.--Signature du
- contrat de mariage de Henri avec Marguerite de Valois.--Jeanne
- d'Albret à Paris.--Sa maladie et sa mort.--Elle ne fut pas
- empoisonnée.--Son testament.--Jugement sur la vie de cette
- reine.
-
-
-En présence de ce traité, si favorable aux vaincus de Jarnac et de
-Moncontour, une réflexion vient forcément à l'esprit. Comment les
-calvinistes ne gardèrent-ils pas, jusqu'à la fin, les sentiments de
-défiance qu'ils montrèrent, sitôt la paix conclue, et longtemps après?
-Terrassés deux fois, capables encore de troubler le royaume, mais
-impuissants à le subjuguer, on accueille toutes leurs revendications;
-on les amnistie; on leur rouvre toutes les voies qu'on avait voulu
-leur barrer, et qu'on leur avait barrées en effet; ils obtiennent, non
-après une victoire, mais au cours d'une campagne dont l'issue était au
-moins incertaine, plus d'avantages et plus de garanties qu'ils n'en
-eussent osé espérer; pour tout dire, on les restaure, agrandis, dans
-l'Etat, et leurs yeux ne s'ouvrent pas, et ils ne touchent pas du
-doigt le piège, ils n'entrevoient pas l'abîme! Ils le pressentirent;
-mais Coligny fut accablé par la cour de tant de caresses, jusqu'à ce
-point que le roi voulut favoriser le second mariage du nouveau Caton
-avec une nouvelle Porcia; on accueillit avec tant de déférence sa
-personne, ses amis, ses avis, ses projets de guerre contre l'Espagne,
-qu'il finit par ressentir et prêcher la plus entière confiance.
-L'amiral séduit, la cour espéra gagner aussi Jeanne d'Albret par le
-projet de mariage de Marguerite de Valois avec son fils. Mais la reine
-de Navarre résista plus longtemps que l'amiral, et, jusqu'aux
-derniers jours, elle fut méfiante, tout en se laissant aller, elle et
-les siens et leur fortune, sur la pente fatale où glissait tout un
-parti: plus clairvoyante, mais moins logique, il faut l'avouer, que
-l'amiral, qui niait encore le péril, la veille de sa mort.
-
-Les négociations et les pourparlers préliminaires avec Jeanne furent
-très laborieux, et durèrent depuis la fin de l'année 1570 jusqu'au
-mois d'avril 1572: elle mit sur les dents toute la diplomatie de
-Catherine de Médicis, aidée en cela par les répugnances de son fils
-pour l'union projetée. Henri, en effet, ne semble pas s'être jamais
-fait illusion sur les conséquences de son mariage, bien qu'il fût
-loin, sans doute, d'en prévoir les plus extrêmes. Il partageait, du
-reste, la méfiance de sa mère, et des historiens ont prétendu que,
-livré à lui-même, il n'eût pas voulu s'allier aux Valois dans les
-circonstances où il en était sollicité. On trouve l'expression
-personnelle de ses sentiments dans une lettre au roi de France, datée
-du 13 janvier 1571. Quelques semaines auparavant, Charles IX avait
-épousé Elisabeth d'Autriche, fille de l'empereur Maximilien II. Avant
-de rentrer à Paris avec la reine, il souhaita la présence du prince de
-Navarre, qui répondit: «Le maréchal de Cossé m'a dit de bouche, de
-votre part, l'honneur que me faites de me désirer près de vous, et me
-trouver à votre entrée à Paris... Il se pourrait que cela servît à
-l'établissement de la paix, ainsi que vous le mandez à la reine de
-Navarre, ma mère, laquelle n'en a moindre affection que moi... Mais
-les pratiques et les menées de ceux qui ne peuvent vivre sans remuer
-et brouiller, et les évidentes contraventions qui se font à votre édit
-nous font craindre que l'on nous veuille encore tromper...»
-
-Jeanne d'Albret, par écrit ou verbalement, énuméra en détail ses
-griefs, sans en omettre un seul: restitutions, réparations, garanties,
-pour elle, pour son fils, pour ses coreligionnaires, elle ne fit grâce
-de rien à Catherine ou à ses envoyés. Elle stipula même qu'on
-obligerait Bordeaux, qui avait refusé ses portes à Henri et à Condé
-allant en Béarn, à reconnaître et à honorer comme son gouverneur le
-prince de Navarre. On discutait ses prétentions, mais on les
-admettait; plus elle retardait la conclusion du traité matrimonial,
-plus on lui faisait d'avances ou de concessions. Enfin, pressée de
-toutes parts, forcée de reconnaître que ses amis étrangers, comme ses
-partisans français, l'amiral en tête, comme ses propres sujets, se
-déclaraient en faveur du mariage, elle donna sa parole, promettant de
-se rendre à la cour pour arrêter les détails du contrat. Le 26
-novembre 1571, Jeanne partit de Pau, accompagnée de son fils, de
-Catherine, sa fille, de Louis de Nassau, son cousin, et d'une grande
-partie de sa cour. Elle fit un assez long séjour à Nérac et dans
-plusieurs villes de Guienne, de Saintonge et de Poitou, et, se
-séparant de son fils, qu'elle ne devait plus revoir, elle arriva, dans
-les premiers jours du printemps, à Blois, où la cour de France s'était
-rendue pour lui faire accueil. Reçue avec toutes sortes de caresses,
-elle put croire, un instant, à la sincérité de ses hôtes: cette
-illusion ne dura pas longtemps. Dès que les affaires furent mises sur
-le tapis, ses tribulations commencèrent. Laissons-la les raconter au
-prince de Navarre dans cette longue lettre où, tout en se peignant
-elle-même, sans y songer, elle trace le tableau de la cour et
-peut-être aussi, quand on y regarde de près, celui de toute une
-époque. La lettre de Blois est un des plus précieux documents du XVIe
-siècle:
-
-«Mon fils, je suis en mal d'enfant, et en telle extrémité, que si je
-n'y eusse pourvu, j'eusse été extrêmement tourmentée. La hâte en quoi
-je dépêche ce porteur me gardera de vous envoyer un aussi long
-discours que celui que je vous ai envoyé. Je lui ai seulement baillé
-des petits mémoires et chefs sur lesquels il vous répondra. Je vous
-eusse renvoyé Richardière; mais il est trop las, et aussi que lors,
-comme les choses se manient, il y pourra aller bientôt après ce
-porteur que je dépêche exprès pour une chose: c'est qu'il me faut
-négocier tout au rebours de ce que j'avais espéré et que l'on m'avait
-promis; car je n'ai nulle liberté de parler au roi ni à Madame,
-seulement à la reine-mère, qui me traite à la fourche, comme vous
-verrez par les discours de ce présent porteur. Quant à Monsieur, il me
-gouverne et fort furieusement, mais c'est moitié en badinant, moitié
-dissimulant. Quant à Madame, je ne la vois que chez la reine, lieu
-malpropre, d'où elle ne bouge, et ne va en sa chambre que aux heures
-qui me sont malaisées à parler; aussi que Madame de Curton ne s'en
-recule point; de sorte que je ne puis parler qu'elle ne l'ouïe. Je ne
-lui ai point encore montré votre lettre, mais je la lui montrerai. Je
-le lui ai dit, et elle est fort discrète, et me répond toujours en
-termes généraux d'obéissance à vous et à moi, si elle est votre femme.
-Voyant donc, mon fils, que rien ne s'avance, et que l'on veut faire
-précipiter les choses et non les conduire par ordre, j'en ai parlé
-trois fois à la reine, qui ne se fait que moquer de moi, et, au
-partir de là, dire à chacun le contraire de ce que je lui ai dit. Mes
-amis m'en blâment; je ne sais comment démentir la reine, car je lui ai
-dit: «Madame, vous avez dit et tenu tel et tel propos.» Encore que ce
-soit elle-même qui me l'ait dit, elle me le nie comme beau meurtre et
-me rit au nez, et m'use de telle façon, que vous pouvez dire que ma
-patience passe celle de Griselidis. Si je cuide avec raison lui
-montrer combien je suis loin de l'espérance qu'elle m'avait donnée de
-privauté et négocier avec elle de bonne façon, elle me nie tout cela.
-Et par ce que le présent porteur a par mémoire les propos, vous
-jugerez par là où j'en suis logée. Au partir d'elle, j'ai un escadron
-de huguenots qui me viennent entretenir, plus pour me servir d'espions
-que pour m'assister, et des principaux, et de ceux à qui je suis
-contrainte dire beaucoup de langage que je ne puis éviter sans entrer
-en querelle contre eux. J'en ai d'une autre humeur, qui ne m'empêchent
-pas moins, mais je m'en défends comme je puis, qui sont hermaphrodites
-religieux. Je ne puis pas dire que je sois sans conseil, car chacun
-m'en donne un, et pas un ne se ressemble.
-
-«Voyant donc que je ne fais que vaciller, la reine m'a dit qu'elle ne
-se pouvait accorder avec moi, et qu'il fallait que de nos gens
-s'assemblassent pour trouver des moyens. Elle m'a nommé ceux que vous
-verrez tant d'un côté que d'autre; tout est de par elle. Qui est la
-principale cause, mon fils, qui m'a fait dépêcher ce porteur en
-diligence, pour vous prier m'envoyer mon chancelier, car je n'ai homme
-ici qui puisse ni qui sache faire ce que celui-ci fera. Autrement je
-quitte tout; car j'ai été amenée jusqu'ici sous promesse que la reine
-et moi nous accorderions. Elle ne fait que se moquer de moi, et ne
-veut rien rabattre de la messe, de laquelle elle n'a jamais parlé
-comme elle fait. Le roi, de l'autre côté, veut que l'on lui écrive.
-Ils m'ont permis d'envoyer quérir des ministres, non pour disputer,
-mais pour avoir conseil. J'ai envoyé quérir MM. d'Espina, Merlin et
-autres que j'aviserai; car je vous prie noter qu'on ne tâche qu'à vous
-avoir, et pour ça, avisez-y, car si le roi l'entreprend, comme l'on
-dit, j'en suis en grande peine.
-
-«J'envoye ce porteur pour deux occasions, l'une pour vous avertir
-comme l'on a changé la façon de négocier envers moi que l'on m'avait
-promise, et pour cela qu'il est nécessaire que monsr de Francourt
-vienne comme je lui écris; vous priant, mon fils, s'il faisait quelque
-difficulté, le lui persuader et commander; car je m'assure que si
-vous saviez la peine en quoi je suis, vous auriez pitié de moi, car
-l'on me tient toutes les rigueurs du monde et des propos vains et
-moqueries, au lieu de traiter avec moi avec gravité, comme le fait le
-mérite. De sorte que je crève, parce que je me suis si bien résolue de
-ne me courroucer point, que c'est un miracle de voir ma patience. Et
-si j'en ai eu, je sais comme j'en aurai encore affaire plus que
-jamais; et m'y résoudrai aussi davantage. Je crains bien d'en tomber
-malade, car je ne me trouve guère bien.
-
-«J'ai trouvé votre lettre fort à mon gré; je la montrerai à Madame, si
-je puis. Quant à sa peinture, je l'enverrai quérir à Paris. Elle est
-belle, bien avisée et de bonne grâce, mais nourrie en la plus maudite
-et corrompue compagnie qui fut jamais; car je n'en vois point qui ne
-s'en sente. Votre cousine la marquise en est tellement changée qu'il
-n'y a apparence de religion, si non d'autant qu'elle ne va point à la
-messe, car au reste de la façon de vivre elle fait comme les papistes,
-et la princesse ma soeur encore pis. Je vous l'écris privément. Ce
-porteur vous dira comme le roi s'émancipe; c'est pitié. Je ne voudrais
-pas, pour chose du monde, que vous y fussiez pour y demeurer. Voilà
-pourquoi je désire vous marier, et que vous et votre femme vous
-retiriez de corruption; car encore que je la croyais bien grande, je
-la vois davantage. Ce ne sont pas les hommes ici qui prient les
-femmes, ce sont les femmes qui prient les hommes. Si vous y étiez,
-vous n'en échapperiez jamais sans une grande grâce de Dieu. Je vous
-envoie un bouquet pour mettre sur l'oreille, puisque vous êtes à
-vendre, et des boutons pour un bonnet. Les hommes portent à cette
-heure force pierreries, mais on en achète pour cent mille écus et on
-en achète tous les jours. L'on dit que la reine s'en va à Paris, et
-Monsieur. Si je demeure ici, je m'en irai en Vendômois.
-
-«Je vous prie, mon fils, me renvoyer ce porteur incontinent, et quand
-vous m'écrirez, me mander que vous n'osez écrire à Madame, de peur de
-la fâcher, ne sachant comment elle a trouvé bon celle que vous lui
-avez écrite. Votre soeur se porte bien. J'ai vu une lettre que monsr
-de La Case vous a écrite. Je serais d'avis que vous connussiez pour
-qui il parle. Je vous prie encore, puisqu'on m'a retranché ma
-négociation particulière et qu'il faut parler par avis et conseil,
-m'envoyer Francourt. Je demeure en ma première opinion, qu'il faut que
-vous retourniez vers Béarn. Mon fils, vous avez bien jugé, par mes
-premiers discours, que l'on ne tâche qu'à vous séparer de Dieu et de
-moi; vous en jugerez autant par ces dernières, et de la peine en quoi
-je suis pour vous. Je vous prie, priez bien Dieu, car vous en avez
-bien besoin en tout temps et même en celui-ci, qu'il vous assiste. Et
-je l'en prie, et qu'il vous donne, mon fils, ce que vous désirez.--De
-Blois, ce VIIIe de mars.
-
-«De par votre bonne mère et meilleure amie.
-
- «JEHANNE.»
-
-Jeanne patienta longtemps; mais, à la fin, jugeant qu'elle ne
-gagnerait rien à jouter avec la reine-mère sur le terrain des finesses
-diplomatiques, elle changea de ton et d'allure, et voulut que les
-questions en suspens fussent tranchées, à défaut de quoi elle menaçait
-de rompre toute négociation. Combattue de la sorte, Catherine céda sur
-tous les principaux points contestés, et le contrat fut signé le 11
-avril. En voici les stipulations essentielles:
-
-A part les villes et domaines, Marguerite reçoit pour dot trois cent
-mille écus d'or au soleil, l'écu évalué à cinquante-quatre sols. La
-reine-mère lui donne deux cent mille livres tournois; les ducs d'Anjou
-et d'Alençon, chacun vingt-cinq mille livres. Ces sommes ne furent pas
-payées comptant, mais constituées en achat de rentes, au denier douze,
-sur la ville de Paris. Jeanne d'Albret déclare son fils héritier de
-tous ses biens acquis et à venir; lui abandonne, dès à présent, les
-revenus, offices et bénéfices de l'Armagnac, son domaine, douze mille
-livres de rentes assises sur le comté de Marle, et les biens qu'elle
-tenait du cardinal de Bourbon, son beau-frère. Le prince s'oblige à
-fournir le château de Pau de meubles et ustensiles, jusqu'à
-concurrence de trente mille livres. Pour les bagues et joyaux, la
-reine de Navarre fera ce qu'elle jugera convenable.
-
-La reine de Navarre se rendit à Paris, le 14 mai, et, avec son
-activité ordinaire, s'occupa des préparatifs du mariage, en attendant
-l'arrivée de son fils, encore dans ses Etats, et dont les messages de
-Charles IX pressaient le départ. Depuis plusieurs années, la santé de
-Jeanne dépérissait; les préoccupations et les soucis qui avaient
-rempli son séjour à Blois, et qu'elle retrouva, sous une autre forme,
-à Paris, brisèrent ses forces et hâtèrent une catastrophe qu'avaient
-pu prévoir les confidents de sa vie privée. «Etant arrivée le
-quinzième de mai, dit André Favyn, le premier jour de juin ensuivant,
-elle se trouva malade d'une lassitude de membres sur le soir, pour
-avoir été par la ville tout le long du jour; nonobstant cela elle ne
-laissa de traîner jusques au cinquième jour qu'elle alita, et mourut
-le dixième dudit mois de juin sur les trois heures après minuit, en
-l'hôtel du prince de Condé (dit aujourd'hui de Montpensier), rue de
-Grenelle. Elle décéda en l'âge de quarante-trois ans; son corps
-embaumé et mis dans un cercueil de plomb, couvert d'un velours noir,
-sans croix, flambeaux, ni armoiries, selon la nouvelle religion, fut
-porté en la chapelle de Vendôme, auprès de son mari.
-
-«Quelques écrivains, pour taxer la mémoire des défunts rois de France
-Charles IX et Henri III d'heureuse mémoire, ont, par une extrême
-impudence, laissé par écrit, poussés plutôt d'un zèle inconsidéré de
-leur religion que de la vérité, que cette grande et docte princesse
-était morte ayant senti des gants empoisonnés; d'autres, qu'elle avait
-été empoisonnée d'un boucon qu'on lui donna, priée de souper chez le
-duc d'Anjou, depuis roi Henri troisième du nom. Ecrivains convaincus
-de mensonge par le témoignage des officiers domestiques de la feue
-reine, par la relation desquels l'on apprend qu'elle mourut
-pulmonique. Elle avait donné charge à ses médecins qu'après sa mort
-elle fût ouverte, et sa tête particulièrement, pour savoir le sujet
-d'une démangeaison qu'elle avait ordinairement sur icelle, à ce que si
-cette maladie était héréditaire aux prince et princesse de Navarre ses
-enfants, on y pût remédier. Son test (crâne) fut donc scié par un
-chirurgien de Paris nommé Desneux, en la présence de Caillart, médecin
-ordinaire de ladite reine Jeanne, et de sa religion: y furent trouvées
-certaines petites bulbes pleines d'eau entre le crâne et la taie du
-cerveau, sur laquelle s'épandant, elles causaient cette démangeaison.
-Au reste, cette taie du cerveau était belle et nette, ce qui n'eût été
-si on l'eût empoisonnée par des gants parfumés. Son corps fut
-pareillement ouvert, toutes les parties nobles lui furent trouvées
-saines et entières, les poumons exceptés, lesquels se trouvèrent gâtés
-du côté droit, avec une dureté et callosité extraordinaire et une
-apostème assez grosse, laquelle s'étant crevée dans le corps, fut
-cause de la mort de la reine.»
-
-La version du vieil écrivain sur les derniers moments de Jeanne
-d'Albret est celle que l'histoire sérieuse a retenue, celle qui
-prévaut aujourd'hui, à travers les controverses passionnées de trois
-siècles. L'accusation d'empoisonnement aurait pu se produire, avec
-quelque apparence de raison, après le mariage de Henri: commis à ce
-moment, le crime eût été peut-être profitable; auparavant, il était
-nuisible et absurde. Il fut soupçonné, pourtant, et longtemps encore
-après l'événement; et même de nos jours, la thèse qui en fait la
-preuve contre la vérité et la raison se perpétue dans plus d'un livre
-nouveau. Il y a une école d'historiens, recrutée dans tous les camps,
-qui semble s'être vouée à la réhabilitation des anciennes erreurs.
-
-La reine de Navarre mourut en pleine possession d'elle-même. Elle
-comprit, dès la première atteinte du mal, qu'elle allait, selon son
-expression, «entrer du tout (entièrement) dans l'autre vie», et se
-prépara avec résignation à ce terrible passage. Son testament porte
-l'empreinte d'une âme forte et religieuse[13]. La conscience humaine a
-pu hésiter, en d'autres temps, devant cette femme extraordinaire.
-Aujourd'hui que, sans l'emporter peut-être sur les générations du XVIe
-siècle, nous sommes loin des passions qui les armaient les unes contre
-les autres, nous ne saurions nous abandonner ni au dénigrement
-systématique, ni à l'admiration sans bornes. La mère de Henri IV eut
-un grand coeur et une âme royale, double héritage que recueillit et
-fit fructifier son fils. L'esprit de fanatisme lui dicta des actes
-iniques et attentatoires à la liberté humaine, qu'elle s'imaginait
-servir mieux que les catholiques; mais qui donc, à cette époque,
-surtout parmi les têtes couronnées, respecta toujours la liberté, fut
-constamment fidèle à la justice? Les deux auteurs du démembrement du
-royaume de Navarre furent un pape et un roi, Jules II et Ferdinand le
-Catholique, le souverain laïque agissant avec l'épée, le souverain
-religieux fulminant l'interdit, tous deux d'accord pour punir Jean,
-roi de Navarre, aïeul de Jeanne d'Albret, de n'avoir pas voulu trahir
-le roi de France, son allié et leur adversaire. Le souvenir de cette
-double iniquité, qui vécut toujours au coeur des petits souverains de
-Pau, ne suffirait pas, néanmoins, pour expliquer l'apostasie et le
-fanatisme de Jeanne d'Albret; mais il faut rappeler aussi les caresses
-prodiguées par Marguerite de Valois à la Réforme, et dont Jeanne fut
-témoin; il faut relire l'histoire des palinodies d'Antoine de Bourbon,
-contre qui Jeanne défendit, quelque temps, ses croyances
-traditionnelles, et qu'elle suivit enfin dans l'Eglise calviniste,
-mais lentement, à mesure que la conviction et la passion la
-maîtrisaient, et pour n'en plus sortir, pour en sortir d'autant moins
-que son mari en sortit lui-même, un peu avant sa mort, par ambition
-personnelle, au moment où ses fausses vues politiques et les
-scandaleux dérèglements de sa vie frappaient deux fois au coeur la
-reine de Navarre. L'histoire ne doit ni amnistier, ni excuser, mais
-expliquer. A la lumière de ses explications, Jeanne d'Albret nous
-apparaît comme une statue qui, vue de profil, resplendirait de beautés
-héroïques, et vue de face, attristerait le regard par ses difformités.
-
- [13] Appendice: II.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
- Henri roi de Navarre.--Ses hésitations à Chaunai.--Il entre dans
- Paris avec huit cents gentilshommes.--Son mariage.--La
- Saint-Barthélemy.--Le «Discours de Cracovie».--La
- préméditation.--Le roi de Navarre et le prince de Condé sommés
- d'abjurer.--Conséquences de l'abjuration.--Abjuration forcée,
- comédie obligatoire.--Comment Henri joua son rôle.--Révolte de
- La Rochelle.--Siège de La Rochelle.--Défense héroïque.--Le duc
- d'Anjou élu roi de Pologne.--Accommodement avec les
- Rochelais.--L'édit par ordre.--Le massacre de
- Hagetmau.--Naissance du parti des «Malcontents».--Le duc
- d'Alençon et ses complots.--La conspiration de 1574.--La
- déposition du roi de Navarre.--Les calvinistes reprennent les
- armes et sont combattus par trois armées royales.--Mort de
- Charles IX.--Ses dernières paroles au roi de Navarre.--Henri
- III fait bon accueil à son beau-frère.--Autres complots du duc
- d'Alençon.--Il s'échappe de la cour et se ligue avec les
- protestants.--Le roi de Navarre médite un projet d'évasion.
-
-
-Henri, désormais roi de Navarre, reçut à Chaunai, petite ville du
-Poitou, la nouvelle de la mort de sa mère. Terrassé par ce coup
-inattendu, le prince fut saisi de telles angoisses, qu'une fièvre
-violente s'empara de lui et l'empêcha de se remettre en route. Le 13
-juin, il n'avait pas encore quitté Chaunai, d'où il écrivait la lettre
-suivante au baron d'Arros, lieutenant-général en ses Etats souverains.
-Il avait déjà pris connaissance du testament de Jeanne d'Albret, et il
-fait allusion à ce document: «J'ai reçu en ce lieu la plus triste
-nouvelle qui m'eût dû advenir en ce monde, qui est la perte de la
-reine ma mère, que Dieu a appelée à lui ces jours passés, étant morte
-d'un mal de pleurésie qui lui a duré cinq jours et quatre heures. Je
-ne vous saurais dire, Monsieur d'Arros, en quel deuil et angoisse je
-suis réduit, qui est si extrême que m'est bien malaisé de le
-supporter. Toutefois, je loue Dieu du tout. Or, puisque, après la mort
-de ladite reine ma mère, j'ai succédé à son lieu et place, il m'est
-donc de besoin que je prenne le soin de tout ce qui était de sa charge
-et domination; qui me fait vous prier bien fort, Monsieur d'Arros, de
-continuer, comme vous avez fait en son vivant, la charge qu'elle vous
-avait baillée en son absence, en ses pays de là, de la même fidélité
-et affection que vous avez toujours montrée, et tenir principalement
-la main à ce que les édits et ordonnances faites par Sa Majesté soient
-à l'avenir, comme je désire, gardés et observés inviolablement, de
-sorte qu'il ne soit rien attenté ni innové au contraire; à quoi je
-m'assure que vous vous emploierez de tout votre pouvoir...»
-
-Le roi de Navarre débattit assez longtemps en lui-même et avec ses
-conseillers la résolution qu'il convenait de prendre. La prolongation
-de son séjour à Chaunai menaçait de ruiner tant de projets, du côté
-des huguenots comme du côté de la cour, que, des deux parts, il était
-assailli de sollicitations. Enfin, pressé par Coligny lui-même, il
-partit, accompagné du prince de Condé et de huit ou neuf cents
-gentilshommes, et entra dans Paris, le 20 juillet. Malgré la
-cordialité de l'accueil qu'il y reçut du roi, de la reine-mère et de
-leur entourage, Henri partagea difficilement la confiance et la
-satisfaction de ses coreligionnaires: des incidents de toute sorte
-surgissaient à chaque instant, qui, à trois siècles de distances, nous
-semblent avoir été de clairs avertissements. L'inaltérable
-bienveillance de Catherine, la débonnaireté subite et imperturbable de
-Charles IX à l'égard des huguenots, les indiscrétions qui se
-colportaient, mille bruits, mille indices, avant comme après le
-mariage, rien ne put dessiller les yeux, faire évanouir le rêve; à
-peine fut-il troublé, de temps à autre, chez les plus avisés.
-
-La question du mariage avait offert de grandes difficultés: Rome s'y
-opposait. Avant l'arrivée des dispenses, Charles IX, impatient, donna
-des ordres absolus. Les fiançailles eurent lieu au Louvre, le 17 août,
-et, le 18, le mariage fut célébré, grâce aux aventureuses
-complaisances du cardinal de Bourbon, «sur un haut échafaud dressé
-devant la principale entrée» de la cathédrale de Paris. Après la
-bénédiction nuptiale, les catholiques entrèrent dans le choeur pour
-entendre la messe, et les calvinistes se tinrent ostensiblement à
-l'écart. Ainsi fut conclu le pacte jugé nécessaire pour l'exécution
-des desseins qui aboutirent à la Saint-Barthélemy.
-
-Le récit de cette terrifiante journée n'exige pas sa place dans notre
-étude. Il est de ceux que le monde entier connaît, ce massacre ayant
-eu le triste don, par ses dramatiques péripéties, de fasciner la
-curiosité humaine, souvent cruelle dans ses investigations. Parmi les
-documents célèbres qui abondent sur la Saint-Barthélemy, nous n'en
-connaissons pas de plus riche en révélations poignantes, en aveux
-effrayants, en clartés terribles, que la relation du duc d'Anjou, roi
-de Pologne, que l'histoire a enregistrée sous le nom de «discours de
-Cracovie[14]». Nous la mentionnons parmi les pièces recueillies à la
-fin de cet ouvrage. Ici, la probité dicte quelques réflexions.
-
- [14] Appendice: VIII.
-
-L'oeuvre sanglante de la Saint-Barthélemy a été, dans ces derniers
-temps, le sujet d'éclatantes controverses. On a écrit des volumes,
-d'ailleurs instructifs, sur cette question: «La Saint-Barthélemy
-a-t-elle été préméditée?» Par quel étrange abus de mots, par quel goût
-malsain pour les discussions byzantines, en est-on arrivé à
-transformer en problème ce qui, pendant trois siècles, n'a réclamé
-aucune démonstration? Depuis la paix de Saint-Germain jusqu'à
-l'attentat contre l'amiral, pendant plus de deux années, il n'y a pas,
-dans la politique de Catherine de Médicis, un seul acte qui ne tende
-visiblement à endormir la méfiance des calvinistes, à encourager leurs
-espérances, à flatter, sinon à satisfaire leurs ambitions; la cour
-leur promet tout, leur offre tout, leur donne tout; les Valois
-orthodoxes jettent leur fille dans les bras du Bourbon hérétique;
-toutes les amorces partent du Louvre et y ramènent l'élite de la
-France protestante: la voilà qui accourt au son des cloches de l'hymen
-royal. Et il n'y a pas eu de préméditation dans ce qui s'est fait, et
-il n'y en aura pas dans ce qui va suivre! C'est donc pour livrer la
-monarchie et le pays aux calvinistes qu'on les a rassemblés, leurs
-chefs en tête, autour du trône; ou bien, c'est par hasard que mille
-manoeuvres inconscientes ont rempli deux années pour aboutir à
-l'immense manoeuvre des derniers jours! Certes, une Saint-Barthélemy a
-été préméditée, longuement et savamment préméditée, si jamais quelque
-chose le fut en ce monde. Qu'on ait réglé, six mois, six semaines ou
-six jours auparavant, la mise en scène de l'effroyable dénouement;
-qu'on ait fait d'avance, dans l'oeuvre de destruction, la part du feu,
-du poison et des cachots; qu'on ait condamné les uns, gracié les
-autres; que le nom de l'amiral ait figuré le premier ou le dernier sur
-la liste de proscription; qu'on ait hésité longtemps sur les mesures
-à prendre, sur les têtes à frapper, sur les agents à employer, sur
-l'économie du sinistre cérémonial, ce sont là des sujets précieux pour
-l'historiette, mais qui n'enlèvent rien à la réalité de ce grand fait
-caractérisant un grand crime: la préméditation.
-
-La veille du massacre, dans le dernier conseil secret qui précéda
-l'exécution, «la vie du roi de Navarre et du prince de Condé»,--dit
-Mézeray, qui résume ses devanciers,--«fut balancée quelque temps entre
-la grâce et la mort. Les Guises, à ce qu'on croit, ayant déjà conçu
-quelque rayon d'espérance de parvenir à la couronne, eussent bien
-souhaité qu'on les eût ôtés du monde, si bien que leurs confidents
-apportèrent quelques raisons dans le conseil pour le persuader, mais
-bien différentes de celles qui les mouvaient en effet. Quant au roi de
-Navarre, il fut considéré que le fait, qui de soi-même était fort
-étrange, paraîtrait beaucoup plus horrible aux nations étrangères, si
-un grand prince dont le père était mort au service du roi, et qui
-avait été enveloppé dans les mauvaises opinions par le malheur de sa
-naissance, était massacré dans le Louvre, à la vue de son beau-frère,
-entre les bras de sa nouvelle épouse; qu'au reste, l'on ne pourrait
-point se décharger d'un meurtre si atroce sur les Guises, parce que
-l'on savait bien qu'ils n'avaient point d'inimitié entre eux; et
-qu'après tout, ce serait une trop grande honte au roi de dire que ses
-sujets auraient eu l'audace de tuer son beau-frère à ses pieds. Ces
-puissantes raisons et d'ailleurs la facilité de son naturel, sa
-modération et sa grande bonté, qui, depuis qu'il était à la cour,
-avaient imprimé dans les coeurs de bons sentiments de lui, furent
-cause que le Conseil, presque tout d'une voix, conclut de lui sauver
-la vie. Mais pour celle du prince de Condé, comme son humeur
-inflexible et la mémoire de son père aggravaient sa cause, elle se
-trouva en grand danger. Il n'y eut que le duc de Nevers, qui avait
-épousé la soeur de sa femme, qui se montra ferme pour lui: ce qu'il
-fit de sorte qu'il l'emporta à la fin, mais avec grand'peine, en se
-rendant caution qu'il demeurerait dans l'obéissance du roi et se
-ferait catholique.»
-
-Le 25 août, vers neuf heures du matin, d'autres disent vers deux
-heures et au plus fort du massacre, Charles IX manda le roi de Navarre
-et le prince de Condé. Réveillés par les archers de la garde, qui ne
-leur permirent pas de prendre leurs épées, ils furent traînés devant
-le roi comme des criminels. Charles IX, depuis deux ou trois jours en
-proie à une sorte de frénésie, «leur déclara que tout ce qu'ils
-voyaient avait été exécuté par son commandement; qu'il avait été forcé
-de se servir d'un si violent remède pour mettre fin à toutes les
-guerres et séditions; et que c'était ainsi qu'il faisait périr ceux
-qu'il ne pouvait faire obéir; qu'au reste, il avait sujet de les haïr
-mortellement eux deux, et occasion de se venger de ce qu'ils avaient
-osé se faire chefs d'une méchante et opiniâtre faction; toutefois
-qu'il donnait ce ressentiment à l'alliance et au sang, pourvu qu'ils
-changeassent de vie, et qu'ils embrassassent la religion catholique,
-parce qu'il n'était plus résolu d'en souffrir d'autre dans ses terres;
-qu'ils avisassent donc à lui témoigner leur obéissance en ce point:
-autrement qu'ils se préparassent à recevoir le même traitement qu'ils
-avaient vu faire à leurs domestiques. Le roi de Navarre, extrêmement
-étonné de ces mots prononcés avec une voix menaçante, et de
-l'effroyable spectacle qu'il avait vu devant ses yeux, répondit qu'il
-priait Sa Majesté de laisser leur vie et leur conscience en repos, et
-que du reste ils étaient prêts de lui obéir en toutes choses. Mais le
-prince repartit plus hautement, que Sa Majesté ordonnât comme il lui
-plairait de sa tête et de ses biens, qu'ils étaient en sa disposition;
-mais que pour sa religion il n'en devait rendre compte qu'à Dieu seul,
-duquel il en avait reçu la connaissance. Cette réponse mit le roi en
-si grand courroux, qu'il l'appela par plusieurs fois enragé séditieux,
-rebelle et fils de rebelle, jurant que si dans trois jours il ne
-changeait de langage, il le ferait étrangler; et après avoir exhalé sa
-colère par ces menaces, il commanda qu'on les gardât soigneusement, et
-qu'on ne permît à personne qu'à ceux qu'il ordonnerait d'approcher
-d'eux.»
-
-Quelques historiens ont prétendu que Henri et Condé avaient obéi au
-roi, le premier sur-le-champ, et le second dans le délai fixé par
-Charles IX. La vérité paraît être que, pendant près d'un mois, «toute
-la cour travailla à la conversion de ces princes, lesquels, dit
-Mézeray, étant les chefs de cette faction, semblaient devoir amener
-les plus opiniâtres après eux».
-
-L'abjuration forcée du roi de Navarre, prisonnier et politiquement
-irresponsable, entraîna pour lui les plus humiliantes conséquences. Il
-ne pouvait être, en ce moment, ni catholique de coeur, ni indifférent
-en matière de religion, puisque ses coreligionnaires et ses meilleurs
-amis venaient d'être massacrés, sous prétexte d'hérésie, et qu'on le
-contraignait lui-même à répudier leur mémoire. Il était condamné à
-jouer devant la cour et devant le pays une comédie pénible, d'une
-durée incertaine, et qui pouvait à jamais gâter son coeur et avilir
-son caractère. Sa jeunesse, sa souplesse d'esprit et, s'il faut le
-dire, ses penchants naturels, trop flattés par les moeurs corrompues
-de la cour, l'aidèrent à traverser cette épreuve, sans que ses amis
-eussent le droit de désespérer de lui, sans que ses ennemis eussent
-l'occasion de pénétrer son arrière-pensée. Après l'abjuration, il
-reçut de Charles IX l'ordre de rendre manifeste son changement de
-religion: ses lettres de soumission et celles du prince de Condé
-furent portées à Rome par M. de Duras.
-
-Les protestants ne furent nullement ébranlés par ces apparentes
-défections. Les Rochelais, bien avant la Saint-Barthélemy, avaient
-exprimé au roi de Navarre, à l'amiral et aux autres chefs calvinistes
-leur mécontentement de les voir s'abandonner aux séductions de la
-cour. Après les massacres, «ils recueillirent humainement, dit Pierre
-Mathieu, tous ceux qui avaient échappé à cet orage, et s'ils n'eussent
-relevé les courages et les espérances, c'était fait du parti; mais ils
-retirèrent tous les gens de guerre qui étaient dispersés çà et là. Les
-gentilshommes de cette religion qui ne se sentaient assurés en leur
-maison s'y rendirent incontinent. La Rochelle donna moyen de vivre à
-cinquante-cinq ministres, et se mit en tel état qu'elle eut l'audace
-de refuser l'entrée à Biron, que le roi lui envoyait pour gouverneur.
-Pour ce, le roi lui fit écrire par le roi de Navarre et le prince de
-Condé de ne se précipiter aux malheurs que cette désobéissance lui
-apporterait».
-
-A la suite de ces exhortations, deux partis se formèrent à La
-Rochelle: l'un voulait obéir, l'autre résister; mais les massacres
-qui, au mois d'octobre, eurent lieu à Bordeaux et dans quelques autres
-villes, tournèrent décidément les esprits vers la résistance, et les
-Rochelais s'y préparèrent avec une énergique résolution. En vain, la
-cour, sentant la nécessité d'une pacification générale, essaya-t-elle
-d'éviter le conflit: ses négociations, même celle de La Noue, qui
-voulut bien servir d'intermédiaire, trouvèrent les Rochelais
-inflexibles. Au mois de novembre, Biron investit la ville rebelle, et,
-le mois suivant, le siège était formé. Les habitants se défendirent
-vaillamment; on vit les femmes elles-mêmes s'exposer à tous les
-périls. L'arrivée du duc d'Anjou, envoyé par le roi comme
-généralissime, n'intimida pas les assiégés. Ce prince amenait avec lui
-la plupart des grands personnages du royaume, parmi lesquels fut
-obligé de figurer le roi de Navarre. Le siège fut rude et funeste à
-beaucoup d'officiers catholiques; le duc d'Anjou faillit y périr. De
-leur côté, les Rochelais endurèrent des souffrances de toute sorte.
-Ils eurent, un moment, l'espoir d'être secourus par Montgomery,
-arrivant d'Angleterre avec des troupes et des munitions; mais il ne
-put parvenir jusqu'à eux. Néanmoins, la place ayant reçu des poudres,
-les assiégés reprirent courage, et, malgré des assauts répétés, malgré
-la disette et la famine même, ils se montrèrent intraitables. Il fut
-heureux, pour l'honneur des armes royales, que l'élection du duc
-d'Anjou au trône de Pologne vînt faire diversion et provoquer des
-accommodements. La Rochelle ne fut pas forcée: il était réservé à la
-main de fer de Richelieu de détruire cette forteresse, sinon d'abattre
-cette fierté. La paix avec les Rochelais fut signée le 6 juillet 1573.
-Le 19 août, la ville de Sancerre, une des fortes places du Haut-Berry,
-révoltée comme La Rochelle, et que les calvinistes avaient défendue
-pendant huit mois, ouvrit ses portes à l'armée royale.
-
-Pendant qu'il était devant La Rochelle, le roi de Navarre fut amené à
-s'occuper des affaires de ses Etats. Le 16 octobre, sur l'injonction
-de Charles IX, il avait rendu un édit pour rétablir la religion
-catholique dans ses pays souverains. Bafoué par les calvinistes,
-l'édit provoqua de nombreux soulèvements. Les bruits avant-coureurs de
-ces désordres étant venus jusqu'à la cour, Henri fut contraint
-d'écrire plusieurs lettres à ses officiers pour leur recommander la
-soumission au comte de Gramont, qu'il venait de nommer son
-lieutenant-général. On eut si peu égard à ses avis, à ses ordres et à
-ses prières, que le jeune baron d'Arros, excité par son père, massacra
-toute l'escorte du comte de Gramont, dans la cour de son château de
-Hagetmau. Gramont ne dut la vie qu'aux supplications et aux larmes de
-sa belle-fille, Diane d'Andouins. Le 8 juin, Henri écrivit à d'Arros
-pour condamner ces violences et ordonner la mise en liberté du comte
-de Gramont.
-
-Ce fut au siège de La Rochelle, s'il faut en croire quelques
-historiens, que prit naissance le parti des «Malcontents», qui allait
-bientôt exercer une influence marquée sur les affaires du royaume. Il
-est certain, du moins, qu'après l'élection du duc d'Anjou, son frère,
-le duc d'Alençon, esprit inquiet et brouillon, forma ou se laissa
-inspirer des projets ambitieux. Charles IX régnait à peine et
-gouvernait moins que jamais. Le duc d'Alençon pouvait être roi, son
-frère aîné n'ayant pas d'enfant mâle, et le duc d'Anjou étant pourvu
-d'une couronne étrangère. Il se trouva subitement, à l'âge de dix-huit
-ans, et sans capacité reconnue, le chef d'un nouveau tiers-parti, où
-entrèrent des catholiques et des huguenots.
-
-Tantôt d'accord, tantôt en querelle avec Henri, le duc d'Alençon
-ourdit intrigues sur intrigues, si bien qu'il devint aussi suspect que
-le roi de Navarre: il se laissa pousser jusqu'aux complots. Nous
-n'avons pas à énumérer toutes ces tentatives; mais il faut rappeler au
-moins la conspiration de 1574, qui devait faire concorder une reprise
-d'armes des huguenots avec l'évasion du roi de Navarre et du duc
-d'Alençon. On sait qu'elle coûta la vie à La Mole et à Coconnas,
-gentilshommes du duc. Les deux princes furent incarcérés, accusés d'un
-crime d'Etat et interrogés dans les formes. «Le duc, dit Mézeray,
-répondit en criminel, lâchement et en tremblant; l'autre, en
-accusateur plutôt qu'en accusé, avec des reproches qui firent perdre
-contenance à la reine-mère.» La déposition du roi de Navarre[15] fit
-juger, dès lors, quel homme il serait, à l'heure de la maturité.
-Marguerite de Valois prétend, dans ses Mémoires, qu'elle avait rédigé
-ce document, qui passe en revue toute la vie du royal accusé. Nous n'y
-contredisons pas, et la déposition n'en acquiert que plus de prix aux
-yeux de la postérité; mais si Marguerite a écrit, Henri a dicté, car
-on rencontre, à chaque alinéa, sa trempe d'esprit et sa finesse
-native.
-
- [15] Appendice: IX.
-
-Le complot, déjoué à la cour, n'en éclata pas moins en province.
-Montgomery, débarqué d'Angleterre, dirigea une prise d'armes dans la
-Basse-Normandie, et s'empara de quelques places; La Noue recommença la
-guerre autour de La Rochelle; les huguenots rouvrirent les hostilités
-dans le Dauphiné, la Provence et le Languedoc; le prince de Condé,
-qu'on se bornait à surveiller dans son gouvernement nominal de
-Picardie, s'était enfui en Allemagne, d'où il comptait ramener des
-troupes auxiliaires, en vue d'un soulèvement général des calvinistes
-français. Catherine de Médicis, à qui Charles IX, malade de corps et
-d'esprit, laissait tout le fardeau du gouvernement, déploya, dans
-cette crise, une remarquable activité. Trois armées furent
-simultanément mises sur pied: la première, commandée par Matignon,
-alla s'opposer à Montgomery, qu'elle força dans la ville de Domfront;
-la deuxième, sous les ordres de Montpensier, marcha contre La Noue; la
-troisième, avec le comte d'Auvergne, fils de Montpensier, qu'on
-appelait le prince Dauphin, fut envoyée dans le Dauphiné.
-
-Au milieu de ces nouvelles luttes, Charles IX achevait de mourir. Le
-30 mai 1574, il expira, laissant la régence à sa mère. Quoiqu'il eût
-criminellement abusé de son pouvoir sur la personne du roi de Navarre,
-il avait toujours eu pour ce prince des sentiments d'affection, et, au
-lit de mort, il les affirma avec quelque solennité: «Mon frère»,
-dit-il à Henri après l'avoir embrassé, «vous perdez un bon maître et
-un bon ami. Je sais que vous n'êtes point du trouble qui m'est
-survenu. Si j'eusse voulu croire ce qu'on m'en voulait dire, vous ne
-seriez plus en vie. Je me fie en vous seul de ma femme et de ma fille:
-je vous les recommande.»
-
-L'accueil que Henri III, à son retour de Pologne, fit au roi de
-Navarre et au duc d'Alençon, tenus en chartre privée par Catherine,
-eut l'apparence d'une mise en liberté. «La reine-mère, qui était venue
-de Paris à Lyon (au-devant de Henri III), dit Pierre Mathieu, poussa
-jusques au Pont-de-Beauvoisin pour le rencontrer. Elle lui présenta le
-duc d'Alençon et le roi de Navarre, lui disant: «Voici deux
-prisonniers que je vous remets; je vous ai averti de leurs fantaisies;
-c'est à vous d'en faire ce qu'il vous plaira». Le roi les embrassa,
-mais avec un peu de froideur, car un meilleur visage leur eût fait
-présumer qu'il ne croyait ce qu'elle venait de dire contre eux. Ils se
-mirent sur les excuses... Le roi leur dit: «Je vous donne la liberté,
-et ne veux pour cela autre chose de vous, sinon que vous m'aimiez et
-vous aimiez vous-mêmes, en vous préservant de ce qui vous peut nuire
-et offenser l'honneur de votre naissance.»
-
-Les deux princes n'eurent qu'une médiocre confiance dans cette bonne
-grâce royale. Henri se contenta, pour le moment, des coudées franches
-dont on semblait lui faire l'octroi; mais le duc d'Alençon ne perdit
-pas de temps et se remit à conspirer. Le parti des Malcontents
-s'organisa sérieusement autour de lui, aidé par l'attitude du maréchal
-de Damville, gouverneur de Languedoc, qui venait d'établir, entre les
-catholiques «politiques» et les réformés, un pacte par lequel fut
-considérablement modifiée la situation générale. Au cours d'un de ces
-complots qui remplirent toute sa vie, le duc d'Alençon fut soupçonné
-par le roi d'avoir tenté de l'empoisonner, et Henri III essaya de
-s'entendre avec son beau-frère pour «se défaire de ce méchant». Henri
-eut beaucoup de peine à dissuader le roi, dont il ne voulut, à aucun
-prix, servir les rancunes.
-
-Enfin, le 16 septembre 1575, après une feinte réconciliation avec
-Henri III, le duc d'Alençon quitta brusquement la cour, au moment où
-les troubles renaissaient de toutes parts, et où les reîtres venaient
-de passer la frontière, guidés par Guillaume de Montmorency, seigneur
-de Thoré. Le 10 octobre, Thoré était battu, entre Dormans et
-Château-Thierry, par le duc de Guise, qui reçut là sa balafre
-historique; mais la fuite de Monsieur jetait dans un trouble profond
-la politique royale, et Catherine tenta les plus grands efforts pour
-arriver à une pacification. A défaut d'un traité, dont les bases
-offraient des difficultés insurmontables, la reine-mère signa, le 22
-novembre, une trêve générale de six mois. Quoiqu'elle en fît tous les
-frais, elle ne parvint à contenter personne: la trêve, mal observée,
-fut comme le signal d'une recrudescence d'hostilités, surtout de la
-part de Condé et de ses auxiliaires allemands. En quelques semaines,
-Monsieur et Condé comptèrent autour d'eux une armée de quarante mille
-hommes, Français ou étrangers, vivant, pour la plupart, aux dépens du
-Bourbonnais et du Berry.
-
-Telle était la situation au mois de janvier 1576. Le roi de Navarre,
-entièrement effacé, presque oublié, pendant l'année précédente, n'en
-avait pas suivi d'un oeil moins attentif la marche des événements, et
-l'heure lui sembla venue, sinon de s'y mêler avec éclat, du moins d'en
-profiter pour reconquérir sa liberté personnelle et son indépendance
-politique.
-
-
-
-
-LIVRE DEUXIÈME
-
-(1576-1580)
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
- L'évasion.--Henri, libre, retourne au calvinisme.--Le frère et la
- soeur.--Le traité de Beaulieu et ses conséquences.--Naissance
- et organisation de la Ligue.--Situation difficile.--Esprit
- politique de Henri.--Sa correspondance avec les
- Rochelais.--Séjour à La Rochelle.--Lettre du roi de France à
- Montluc.--Le roi de Navarre, le maréchal de Damville et les
- «politiques».--Lettre de Henri à Manaud de Batz.--Requête des
- Bordelais.
-
-
-«Le vendredi, 3e février (1576), dit le journal de P. de l'Estoile,
-messire Henri de Bourbon, roi de Navarre, qui toujours avait fait
-semblant, depuis l'évasion de Monsieur, d'être en mauvais ménage avec
-lui et n'affecter aucunement le parti des huguenots,--ayant gagné ce
-point, par sa dextérité et bonne mine, que les plus grands
-catholiques, ennemis jurés des huguenots, voire jusques aux tueurs de
-la Saint-Barthélemy, ne juraient plus que par la foi que lui
-devaient,--sortit de Paris, sous couleur d'aller à la chasse en la
-forêt de Senlis, où il courut un cerf le samedi, et renvoya un
-gentilhomme nommé Saint-Martin, que le roi lui avait donné, lui porter
-une lettre en poste. Et, partant de Senlis, sur le soir, accompagné
-des seigneurs de Lavardin, de Fervaque et du jeune La Valette,
-auparavant affectionnés partisans du roi, prit le chemin de Vendôme,
-puis alla à Alençon, où il abjura la religion catholique en plein
-prêche, et de là se retira au pays de Maine et d'Anjou, où il
-commença à prendre le parti de Monsieur et du prince de Condé, son
-cousin, reprenant la religion qu'il avait été contraint, par force,
-d'abjurer à Paris, et recommençant l'ouverte profession d'icelle, par
-un acte solennel de baptême, tenant la fille d'un médecin au prêche.
-
-«Bruit fut à Paris que ledit roi de Navarre, depuis son partement de
-Senlis jusqu'à ce qu'il eût passé la rivière de Loire, ne dit mot;
-mais aussitôt qu'il l'eut passée, jetant un grand soupir et levant les
-yeux au ciel, dit ces mots: «Loué soit Dieu, qui m'a délivré! On a
-fait mourir la reine, ma mère, à Paris, on y a tué M. l'amiral et tous
-mes meilleurs serviteurs; on n'avait pas envie de me mieux faire, si
-Dieu ne m'eût gardé. Je n'y retourne plus, si on ne m'y traîne.»
-L'Estoile ajoute ce qu'il appelle un «vrai trait de Béarnais». Deux
-jours avant son évasion, comme des soupçons planaient sur lui, parce
-qu'il avait passé une nuit hors de Paris, il se présenta, le
-lendemain, au roi et à la reine-mère, affecta de plaisanter sur sa
-fuite, et déclara qu'il n'aspirait qu'au bonheur de vivre et de mourir
-à leurs pieds. Il fallait jouer ce jeu-là avec la Florentine et sa
-cour.
-
-La chronique de l'Estoile, bonne à citer pour sa saveur, raconte, avec
-une exactitude relative, l'évasion du roi de Navarre. Elle ne fut ni
-improvisée, comme le donne à entendre un récit d'Agrippa d'Aubigné, ni
-déterminée par ses exhortations, d'ailleurs éloquentes[16]. Henri,
-depuis longtemps, songeait à reprendre sa liberté, et il épiait
-l'heure favorable; nous avons à cet égard des témoignages décisifs. Au
-mois de janvier, il écrivait à Jean d'Albret, baron de Miossens: «La
-cour est la plus étrange que vous l'ayez jamais vue. Nous sommes
-presque toujours prêts à nous couper la gorge les uns aux autres. Nous
-portons dagues, jaques de mailles et bien souvent la cuirassine sous
-la cape... Le roi est aussi bien menacé que moi; il m'aime beaucoup
-plus que jamais. M. de Guise et M. du Maine ne bougent d'avec moi...
-En cette cour d'amis, je brave tout le monde... Toute la ligue que
-savez me veut mal à mort... Je n'attends que l'heure de donner une
-petite bataille, car ils disent qu'ils me tueront, et je veux gagner
-les devants. J'ai instruit bien au long Sévérac de tout.»
-
- [16] Appendice: X.
-
-Cette lettre, où l'esprit de décision se montre à chaque ligne, même
-et surtout sous les formes ironiques du langage, n'est pas d'un
-prince qui ait eu besoin d'être poussé ou même inspiré par d'Aubigné
-ni par aucun autre conseiller. Henri utilisa souvent et avec grand
-profit les lumières de ses amis et de ses serviteurs, mais il ne fut
-jamais à court d'idées ou de résolutions. Que ceci soit dit une fois
-pour toutes.
-
-Il faut peu de mots pour compléter et rectifier le récit de l'Estoile.
-Le roi de Navarre, après sa partie de chasse, prenait quelque repos
-dans les faubourgs de Senlis, et se disposait à exécuter son dessein,
-lorsque, dans le but de gagner du temps, il envoya le capitaine
-Saint-Martin à Henri III, avec une lettre portant «que, sur les avis
-qu'on lui donnait que la reine-mère conseillait au roi de le retenir,
-il demeurait à Senlis pour être éclairci de sa volonté». Saint-Martin,
-qui était l'homme de Henri III, non celui du roi de Navarre, ne se
-douta pas du stratagème et partit à franc étrier. Un instant après,
-Henri se débarrassait d'un autre gardien, M. d'Espalungue, chargé
-d'apporter au roi un second message. Des bateaux étaient prêts pour le
-prince et sa petite escorte, composée des gentilshommes dont l'Estoile
-donne les noms et de quelques autres, parmi lesquels Rosny (plus tard
-Sully), Gramont et d'Aubigné. Pendant que ses messagers couraient les
-chemins, Henri les courait aussi, en sens inverse. «Il y eut de la
-peine, raconte d'Aubigné, à démêler les forêts, en une nuit très
-obscure et fort glaceuse; le secours de Frontenac lui fut, en cela,
-fidèle et bien à propos. Il passe donc l'eau au point du jour, à une
-lieue de Poissy, perce un grand pays de Beauce, tout semé de
-chevau-légers, repaît deux heures à Châteauneuf, là prend son maréchal
-des logis L'Espine pour guide, à l'heure que les compagnies pouvaient
-être averties, et le lendemain, il entre, d'assez bonne heure, dans
-Alençon. Au matin d'après, son médecin Caillard lui offre son enfant,
-afin qu'il fût de sa main présenté au baptême, ce qu'il accepta; et
-cette nouveauté le fit recevoir sans nulle autre façon ni cérémonie.
-On chanta, ce jour-là, au prêche, le psaume qui commence: _Seigneur,
-le roi se réjouira d'avoir eu délivrance_. Ce prince s'enquit si on
-avait pris ce psaume exprès pour sa bienvenue...» Il n'en était rien.
-
-D'Alençon Henri se rendit à La Flèche, puis à Saumur, où il déclara
-solennellement que «tout ce qu'il avait fait sur le changement de sa
-religion était pure force et contrainte, et, partant, que la liberté
-de sa personne lui rendant celle de sa volonté, il remettait aussi
-son âme en l'exercice de sa première créance». Henri III lui fit tenir
-plusieurs messages conçus en termes persuasifs, pour l'inviter à
-revenir à la cour; mais ces démarches n'arrêtèrent pas un instant le
-roi de Navarre. Il mit à profit, cependant, les dispositions amicales
-de son beau-frère, pour obtenir que la princesse de Navarre, sa soeur,
-fût autorisée à le rejoindre. Catherine et Henri se rencontrèrent à
-Parthenay. En passant à Châteaudun, la princesse avait repris
-publiquement, comme son frère, l'exercice de la religion calviniste.
-
-Aucune grande entreprise ne se dessinait, en ce moment, contre la
-cour; mais, de quelque côté que Catherine de Médicis tournât ses
-regards, elle ne voyait que des ennemis ou des mécontents à la veille
-de l'être. A la rigueur, elle pouvait combattre, et la coterie des
-Guises l'y poussait; mais Henri III ne se souvenait guère des
-penchants belliqueux de sa première jeunesse, et, d'ailleurs, la
-reine-mère comptait moins sur ses armées que sur les ressources de sa
-diplomatie. Cette diplomatie sans scrupules consistait généralement
-dans un magnifique étalage de promesses et dans la défection à beaux
-deniers de quelques adversaires de la cour.
-
-Le traité conclu, au mois de mai, au couvent de Beaulieu, près de
-Loches, et qu'on nomme aussi la «paix de Monsieur», fut conçu dans ces
-principes. Le roi de Navarre, le prince de Condé, le duc d'Alençon et
-le prince Casimir déposaient ou étaient censés déposer les armes, aux
-conditions les plus favorables, en apparence. Néanmoins, il se trouva
-que Monsieur était acheté au prix d'un beau supplément d'apanage, et
-le prince Casimir manifestement soudoyé; le faisceau des hostilités
-ainsi rompu, les protestants obtenaient des satisfactions platoniques
-et quelques avantages réels, mais dont l'énumération détaillée importe
-peu à l'histoire, puisque cette paix, qui devait être éternelle comme
-les autres, fut violée aussitôt que publiée. Dès le mois de juin, en
-effet, les huguenots surprenaient La Charité, au moment où le roi
-tenait un lit de justice pour l'établissement des Chambres
-mi-parties[17], qui était une des stipulations du traité. Quant aux
-reîtres de Casimir, ils ne repassèrent la frontière que trois mois
-plus tard, à moitié payés et nantis de gages sérieux pour le
-complément de la dette royale. Mais la conséquence la plus grave de la
-paix de Beaulieu fut l'émotion dangereuse qu'elle provoqua parmi les
-catholiques, et qui aboutit à l'organisation définitive, plus encore,
-à la première levée de boucliers de la Ligue. Les principaux faits qui
-caractérisent l'éclosion de cette nouvelle puissance doivent trouver
-place dans notre récit.
-
- [17] Appendice: XI.
-
-Aux termes du traité de Beaulieu, d'Humières, gouverneur de Péronne,
-reçut l'ordre de remettre cette place au prince de Condé. Péronne
-devenait un centre protestant qui pouvait attirer tous les fléaux de
-la guerre sur la Picardie, voisine des Pays-Bas. Le gouverneur,
-arguant de ce motif, dont fut frappé l'esprit des Picards, refusa de
-livrer Péronne, et toute la province fut invitée à former une ligue
-catholique analogue à celle qui s'était organisée, sous le règne
-précédent, en Bourgogne et en Guienne. Il y avait pourtant cette
-différence, que les ligues formées sous Charles IX par les gouverneurs
-devaient obéir au roi, et que les nouveaux ligueurs, sans s'élever
-contre l'autorité royale, s'apprêtaient, quoi qu'il arrivât, à agir
-contre les édits. L'incapacité du roi était posée en principe ou
-prévue, et la nouvelle ligue voulait être en mesure de prendre en
-mains la défense de la religion et du pays. Telles étaient les vues
-d'un grand nombre d'associés, vues hardies mais en partie légitimes;
-malheureusement, elles se modifièrent avec le temps, et les faits
-démontrèrent bientôt que la ligue était, pour les principaux meneurs,
-un instrument de domination et d'usurpation. Plusieurs associations ne
-tardèrent pas à se former à l'exemple de celle de Péronne. Celle du
-Poitou se montra des plus actives. La ligue parisienne fut organisée
-sous le patronage discret des Guises, dont elle devait servir si
-violemment la politique factieuse. Toutes ces ligues, d'abord
-distinctes, furent bientôt en correspondance les unes avec les autres,
-et arrivèrent à n'en former qu'une seule, qui embrassa la France
-entière.
-
-Le texte des célèbres statuts de la ligue de Picardie, copié sur
-l'original par le Père Louis Maimbourg, est noté à l'Appendice[18].
-Cette formule fut généralement adoptée, dans la suite, par tous les
-ligueurs de France. Ce qui en ressort avec une parfaite évidence,
-c'est la création d'un Etat dans l'Etat; aussi s'explique-t-on
-difficilement l'aberration du pouvoir royal, qui ne prévit pas les
-conséquences d'un tel acte, ou qui, les prévoyant, crut les conjurer,
-peut-être en profiter, par son adhésion. Eternelle histoire des
-gouvernements qui doivent périr: ils s'imaginent lier à leur joug,
-par le patronage, l'idée ou le parti qui sera l'instrument de leur
-perte!
-
- [18] Appendice: XII.
-
-Entre la signature du traité de Beaulieu et les résolutions prises aux
-Etats de Blois, dont nous parlerons à leur date, la situation fut
-difficile pour le roi de Navarre. Il y avait dans les faits une telle
-inconsistance, qu'il en pouvait résulter de l'incohérence dans son
-esprit. Mais, quoiqu'il eût à peine atteint sa vingt-troisième année,
-qu'il eût des ressources très bornées et peu d'amis à toute épreuve,
-il traversa, avec quelque bonheur, cette année de tâtonnements et
-d'aventures.
-
-Une fois libre, il s'empressa de ressaisir, au moins par sa
-correspondance, le gouvernement de ses Etats, pendant que les
-négociations relatives à la paix lui faisaient un devoir d'en rester
-encore éloigné. La paix conclue, bien qu'il n'eût guère confiance dans
-les promesses de Catherine, il prit à l'égard de l'édit une attitude
-que nous lui verrons conserver systématiquement envers tous ceux qui
-suivirent: il en recommanda, publiquement et en particulier, la
-stricte observation à tous ses gouverneurs et officiers. C'était le
-début d'un esprit essentiellement politique et qui devait surpasser de
-beaucoup la plupart de ceux de son temps. Cette direction donnée à ses
-amis et à tous ses partisans, il se sentit attiré à La Rochelle, qui
-lui rappelait tant de souvenirs et qu'il savait être restée la vraie
-capitale de ce qu'on aurait pu appeler l'Etat calviniste français. De
-Niort et de Surgères, il écrivit aux «maire, échevins et pairs de La
-Rochelle». Devenus méfiants, depuis son abjuration, pourtant forcée,
-ils lui avaient envoyé, sur son désir de les visiter, des députés
-chargés de pénétrer ses intentions.
-
-La glace ne fut pas rompue du premier coup, mais elle le fut enfin par
-la lettre du 26 juin, pressante, cordiale, et qui émut les Rochelais,
-très heureux, en somme, de revoir dans leurs murs le fils de cette
-grande Jeanne d'Albret qu'ils avaient tant aimée et admirée. Henri
-leur disait: «Désirant vous aller visiter, comme mes bons amis, avant
-que je m'éloigne de ces quartiers, d'autant que je suis contraint
-d'aller bientôt en Guienne, je ne veux point que, pour le présent,
-vous me fassiez aucune entrée, comme aussi je ne veux, cette fois,
-entrer comme gouverneur et lieutenant-général pour le roi: encore
-moins voudrais-je préjudicier aucunement à vos privilèges, ni au
-traité de la paix... Je n'entends aussi y établir aucun gouverneur,
-mais visiter privément comme ami, avec ma maison seulement, suivant
-la liste que je vous ai envoyée. Et n'y mènerai personne qui puisse
-être suspect et dont je ne réponde...»
-
-Les Rochelais ne s'en tinrent pas au cérémonial de réception tracé
-dans ce billet. Sully nous apprend que, hormis la présentation du
-dais, ils rendirent au roi de Navarre tous les honneurs qu'ils
-auraient pu rendre au roi de France. En revanche, ils refusèrent
-d'accueillir quelques-uns des catholiques qui étaient à sa suite,
-quand ils surent que ces gentilshommes avaient trempé dans les
-massacres de la Saint-Barthélemy.
-
-Rapproché de son gouvernement de Guienne et de ses pays souverains, le
-roi de Navarre entretint avec ses partisans de plus fréquentes et de
-plus fructueuses relations. Mais il y avait été précédé par les
-instructions de Henri III: «Je suis averti», écrivait le roi au
-maréchal de Montluc, que «le roi de Navarre a pris le chemin pour
-aller à mon pays de Guienne, où je sais qu'il n'aura faulte
-d'adhérents et serviteurs, tant à cause des grands biens qu'il y
-possède que pour plusieurs autres causes et considérations; au moyen
-de quoi, s'il ne trouve personne audit pays d'autorité et qualité, tel
-qu'il est nécessaire, pour donner opposition et empêchement à ses
-entreprises, je crains grandement qu'il en advienne de grands
-inconvénients à mon service. Partant, je vous prie vous employer pour
-me faire quelque bon et notable service, afin que mondit cousin trouve
-les choses mieux disposées pour mon service qu'il ne se promet...»
-
-Un des premiers soins de Henri fut de tâcher d'établir une entente
-parfaite entre lui et le maréchal de Damville, gouverneur de
-Languedoc, ce chef militaire des politiques qui plus tard devait
-répudier l'alliance calviniste et, plus tard encore, embrasser la
-cause de Henri pour la servir jusqu'au triomphe. Le maréchal venait de
-convoquer l'assemblée des députés des provinces méridionales, composée
-de représentants de la noblesse et du Tiers-Etat, de magistrats et de
-ministres huguenots. Par leurs délibérations, ces députés pouvaient
-apporter un appui efficace au gouverneur dans la plupart de ses actes
-de politique ou d'administration. Henri avait donc un grand intérêt à
-entretenir des relations suivies et amicales avec Damville: il tendait
-logiquement à devenir lui-même le chef supérieur des politiques, comme
-il était celui des huguenots, et l'assemblée convoquée par le maréchal
-allait agiter des questions dont plusieurs pouvaient être de premier
-ordre. Aussi le roi disait-il à Damville, le 16 juin, après avoir loué
-la «bonne et sainte convocation» qu'il venait de faire: «J'espère
-envoyer bientôt mes députés pour me joindre à un si bon oeuvre, duquel
-nous devons attendre beaucoup de fruit, y intervenant l'autorité de
-Monsieur et la présence de tant de gens de bien»; et il ajoutait: «Je
-m'achemine tant que je puis en mon gouvernement, et ce qui me fait
-plus désirer de passer de là est l'envie que j'ai de vous voir et
-communiquer avec vous de plusieurs choses concernant le bien commun de
-ce royaume et principalement de notre parti».
-
-Avant de quitter La Rochelle, où il séjourna peu de temps, en
-compagnie de Catherine de Bourbon, le roi de Navarre fit tenir un
-certain nombre de messages écrits ou verbaux à des personnages
-influents du gouvernement de Guienne, du duché d'Albret et de
-l'Armagnac, afin d'aller moins à l'aventure quand il aborderait ces
-pays, qui ne le connaissaient plus guère que de nom. La lettre
-suivante, adressée à un seigneur catholique, Manaud de Batz, qui fut
-bientôt un de ses plus valeureux partisans, donne le ton à la fois
-royal et insinuant de cette correspondance: «Monsieur de Batz, je vous
-veux bien faire savoir qu'êtes sur l'état de la défunte reine, ma
-mère, de ceux-là à elle appartenant et de tout temps bons amis et
-serviteurs des siens. Par quoi, faisant état de votre bonne volonté,
-je vous prie faire et croire ce que vous dira M. d'Arros de ma part.
-Et serai bientôt à même de connaître les véritables gens de coeur qui
-se voudront acquérir honneur pour bien faire avec moi; entre lesquels
-je fais état de vous trouver toujours...--Je vous prie m'assurer vos
-amis et me venir voir à mon passer à Auch, partant de ce pays de La
-Rochelle[19]».
-
- [19] Appendice: XIII.
-
-Etant encore à La Rochelle, le roi de Navarre reçut du maire et des
-jurats de Bordeaux une requête à laquelle il s'empressa de faire
-droit, sans se douter que, peu de temps après, cet acte de
-bienveillance serait payé d'ingratitude par la capitale de la Guienne.
-Nous citons le texte royal, comme nous le citerons toutes les fois
-qu'il pourra sans inconvénient s'intercaler dans notre récit: plût à
-Dieu que Henri IV eût écrit son histoire tout entière! «Monsieur de
-Bajaumont, ordonne le roi de Navarre au général (trésorier général)
-d'Agenais, les maire et jurats de Bordeaux m'ont fait entendre qu'il a
-été mené en la ville d'Agen quelques pièces d'artillerie, balles,
-poudres et matériaux qui leur appartiennent. Maintenant qu'il a plu à
-Dieu nous donner la paix, ils désireraient que le tout leur fût rendu
-et restitué. A cette cause, désirant la conservation de ladite ville
-de Bordeaux, comme plus importante pour le pays de Guienne, je vous
-prie ordonner de restituer lesdites pièces, balles, poudres, etc.»
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
- Henri à Brouage et à Périgueux.--Séjour à Agen.--Entrevues
- politiques.--Du Plessis-Mornay.--Conquêtes
- pacifiques.--Surprise de Saint-Jean-d'Angély par le prince de
- Condé.--La convocation des Etats-Généraux.--Les députés
- calvinistes.--Henri à Nérac.--Démarche de la
- reine-mère.--Bordeaux ferme ses portes au roi de
- Navarre.--Exhortation aux Bordelais.--Les Etats de Blois.--Le
- vote contre l'hérésie.--Protestation des députés
- calvinistes.--La triple députation.--Révocation de l'édit de
- Beaulieu.--Henri III approuve et signe la Ligue.--Reprise des
- hostilités.--Protestation de Condé et manifeste du roi de
- Navarre.--L'aventure d'Eauze.--La pitié sous les armes.--Le
- «Faucheur».--Les affaires de Mirande, de Beaumont-de-Lomagne et
- du Mas-de-Verdun.--Henri et les pauvres gens.--Jean de
- Favas.--L'attentat de Bazas.--Prise de La Réole.--Attaque de
- Saint-Macaire.
-
-
-Henri partit de La Rochelle, le 4 juillet, pour visiter son
-gouvernement. «Il voulut, dit d'Aubigné, commencer par Brouage, où
-Mirambeau le traita en toute magnificence, notamment avec quantité
-d'oiseaux inconnus à ceux de sa suite, et sur le soir, lui fit voir le
-combat d'un grand navire plein de Mores, combattu en diverses
-manières, par quatre pataches, enfin brûlé, l'équipage à la nage; cela
-fait avec les plus exquis artifices de feu. De là il passe à
-Montguyon, d'où, après pareil traitement, il s'achemine à Périgueux.
-Ceux de la ville lui donnèrent, pour toute entrée, un arc très haut,
-sans feuillure, peint de noir, et au milieu, un écriteau blanc qui
-disait: _Urbis deforme cadaver_. Un écuyer qui allait devant son
-maître lui dit que c'était la plus belle entrée où il l'eût jamais
-accompagné, à cause de ces trois mots, lesquels lui étant commandé
-d'expliquer, il s'en excusa sur ce qu'il n'y avait point de mots
-français pour les exprimer.» Cette inscription lugubre et la boutade
-de l'écuyer, qui n'était autre que d'Aubigné lui-même, sont deux
-traits caractéristiques de la misérable situation à laquelle beaucoup
-de provinces avaient été réduites par la guerre civile.
-
-Le roi de Navarre fit un long séjour à Agen. Ce fut, pendant près de
-deux années, sa capitale provisoire. En arrivant dans cette ville, il
-y trouva un grand nombre de gentilshommes catholiques, ayant à leur
-tête le vieux maréchal de Montluc. Ils étaient venus pour lui rendre
-hommage et prendre ses ordres. «Vous ne sauriez croire», dit-il dans
-une lettre à Damville du 26 août, «combien ils se sont accordés avec
-ceux de la religion qui m'y sont pareillement venus trouver. Et tous
-ensemble ont promis et juré solennellement, en présence du sieur de
-Chémeraut, qui y est venu de la part du roi, l'entière et inviolable
-observation de la pacification et de courir sus au premier qui y
-contreviendrait.» La Noue vint aussi à Agen pour conférer avec le roi,
-de la part de Monsieur, et il s'y rencontra avec le conseiller de
-Foix, en ce moment l'homme de la cour, mais pourtant ami du roi de
-Navarre. Ce fut dans une conversation avec ces deux personnages, que
-Henri, ayant entendu faire l'éloge de Du Plessis-Mornay, fut pris du
-désir de le voir et d'utiliser ses talents. On sait quel grand
-serviteur il acquit en sa personne.
-
-Bien établie dans Agen, l'autorité du roi de Navarre s'étendit aux
-alentours; Villeneuve-sur-Lot, entre autres places fortes, lui fut
-gagnée, sans la moindre violence, par l'entremise de Cieutat et le bon
-vouloir de beaucoup de catholiques, séduits par la modération et la
-spirituelle bonhomie du roi. Pendant qu'il faisait ces pacifiques
-conquêtes, son cousin, le prince de Condé, à qui le roi avait donné
-Saint-Jean-d'Angély, en échange de Péronne, devenue le berceau de la
-Ligue, était leurré de belles promesses. Angoulême avait fermé ses
-portes aux commissaires royaux chargés de faire exécuter l'édit, et
-Condé s'était plaint inutilement de ce refus d'obéissance. Il se
-plaignit aussi des difficultés qu'il rencontrait à Saint-Jean-d'Angély;
-mais déterminé, cette fois, à n'être pas dupe, il introduisit, un à
-un, cent vingt hommes dans la place, où les huguenots, d'ailleurs,
-étaient nombreux, et lorsque les catholiques s'aperçurent de la
-présence de ces intrus, ils furent obligés de se soumettre. «Tout cela
-pourtant, dit d'Aubigné, ne se put faire avec tant de modestie, que la
-cour ne s'en inquiétât: ce qui fit regarder chacun à sa mèche, hâter
-les convocations pour les Etats et dépêcher de toutes parts, pour
-éveiller les endormis, adoucir les réformés et les diviser où il se
-pourrait.»
-
-La tenue des Etats-Généraux, convoqués le 16 août, était la grande
-préoccupation du pays. La cour avait l'espoir d'y reprendre
-quelques-unes des concessions qu'elle avait faites aux calvinistes; la
-Ligue, déjà entrée dans l'action, se préparait à dicter des lois à la
-royauté; quant aux protestants, menacés des deux parts, ils
-s'irritaient d'avance, à la pensée des futures délibérations. Lorsque,
-dans leurs négociations pour la paix et dans leurs assemblées
-particulières, ils avaient presque unanimement réclamé cette
-convocation, la Ligue ne se dressait pas encore devant eux, ou, tout
-au moins, ils étaient loin d'en prévoir la puissance. Plus la date
-fixée s'avançait, plus ils comprenaient qu'une fois encore leur
-existence serait mise en question. Aussi, le roi de Navarre et le
-prince de Condé désignèrent-ils des députés pour soutenir devant
-l'assemblée les intérêts de la cause calviniste et faire, dès le
-début, des remontrances au sujet des graves défauts de forme signalés
-dans le mode de convocation. Nous dirons plus tard comment ces députés
-accomplirent leur mission, ou plutôt comment ils furent empêchés de
-l'accomplir. Nous devons auparavant noter quelques incidents
-antérieurs à la réunion des Etats, et qui accusent le parti pris de la
-Ligue et de la cour d'acculer les huguenots à ce dilemme: la
-soumission absolue ou la guerre.
-
-Le roi de Navarre avait reparu à Nérac, destiné à devenir bientôt sa
-résidence favorite. Il visita la plupart des villes du duché d'Albret
-et de l'Armagnac, et y prit des mesures de prévoyance par la
-nomination de gouverneurs à sa dévotion et l'introduction de garnisons
-bien commandées. Il travaillait, de la sorte, à s'assurer ces pays
-remuants, tout en surveillant de son mieux les manoeuvres de la cour
-et de la Ligue, et se tenant en relations suivies avec Damville et
-Condé, lorsque, au mois de septembre, la reine-mère lui fit exprimer
-le désir d'avoir avec lui, à Cognac, une entrevue où devaient être
-présents Monsieur et la reine de Navarre. Henri, allant à ce
-rendez-vous, désira visiter, en passant, Bordeaux, capitale de son
-gouvernement de Guienne. Il était arrivé à Casteljaloux: la cour de
-parlement de Bordeaux, effrayée de l'émotion que ce projet avait fait
-naître dans la population bordelaise, envoya au prince une députation
-pour le complimenter, et surtout pour le supplier de ne pas entrer
-dans la ville. On lit dans le procès-verbal du Parlement: «... Avons
-été députés respectivement pour venir vers le roi de Navarre lui
-remontrer et supplier très humblement que, s'il a délibéré de venir
-bientôt en ladite ville, il lui plaise, pour les divers bruits et
-rumeurs qui y courent, le remettre en un autre temps que les habitants
-y seront mieux composés; même pour lui pouvoir plus dignement rendre
-l'honneur, l'obéissance et service qu'ils sont tenus et que ladite
-cour de parlement, lesdits maire et jurats et autres administrateurs
-de ladite ville désirent et reconnaissent lui être dus et appartenir.»
-
-Henri comprit, par la démarche de la cour de parlement, que l'heure
-était venue pour lui de se tenir plus que jamais sur ses gardes. Qu'il
-ressentît vivement l'affront que lui faisaient les magistrats de
-Bordeaux, cela n'est point douteux; mais il avait fait ample provision
-de patience, pendant sa captivité, et sa politique ne fut nullement
-déconcertée par cet incident. Le 31 octobre 1576, il écrivit d'Agen
-aux maire et jurats de Bordeaux, au sujet de l'assemblée des Etats,
-les engageant, dans l'intérêt du royaume, à mettre de côté les haines
-et les antipathies, «comme je fais de ma part, ajoutait-il, laissant
-tout le déplaisir que j'ai eu l'occasion de recevoir du refus qui m'a
-été fait de passer par votre ville, combien qu'il ait produit de
-mauvais effets...--Je vous prie, par un contraire exemple, que chacun
-se contienne en son devoir et que dorénavant l'autorité du roi mon
-seigneur soit mieux reconnue en moi qu'elle n'a été par le passé, vous
-assurant qu'elle n'a jamais été et ne sera en mains de personne qui
-porte plus d'affection à votre bien et soulagement que je ferai».
-
-Le roi de Navarre était sincère lorsqu'il faisait de semblables appels
-à la concorde, puisque les sentiments qu'il exprimait le desservaient
-auprès d'un grand nombre de ses coreligionnaires et le mettaient
-souvent en désaccord avec le prince de Condé, beaucoup plus âpre que
-lui dans ses revendications. Heureuse la France, si elle eût entendu
-le langage de ce roi de vingt-trois ans! Elle n'en comprit la sagesse
-que bien tard, mais dès qu'il fut arrivé à son coeur, les jours
-d'honneur et de prospérité revinrent illustrer son histoire.
-
-L'oeuvre des Etats-Généraux réunis à Blois, le 16 novembre, ne fut pas
-l'aurore de ces beaux jours. Les partisans de la Ligue y formaient la
-majorité, et ce n'était un secret pour personne que Henri III avait
-résolu de s'en déclarer le chef. Peu après l'ouverture des Etats, qui
-eut lieu le 6 décembre, et où brillèrent, assure-t-on, les qualités
-oratoires du roi de France, les députés du roi de Navarre et du prince
-de Condé se disposaient à faire leurs remontrances, quand ils jugèrent
-prudent d'y renoncer, sur la réflexion qu'ils firent que, par cet
-acte, ils reconnaîtraient, au nom des deux princes, la légitimité de
-l'assemblée. Ils s'abstinrent donc de siéger et se bornèrent à faire
-imprimer leurs protestations.
-
-Le quinzième jour de la tenue, on mit en délibération, dans le
-Tiers-Etat, l'article qui proscrivait l'hérésie et contre lequel
-s'éleva énergiquement Jean Bodin, député de Vermandois. Le
-vingt-sixième jour, cet article fut voté. Il portait: «Que le roi
-serait supplié de réunir tous ses sujets à la religion catholique et
-romaine par les meilleures et plus saintes voies que faire se
-pourrait; d'ordonner que l'exercice de la religion prétendue réformée
-fût défendu tant en public qu'en particulier, et que les ministres,
-diacres, surveillants, sortissent du royaume dans le temps que le roi
-marquerait, nonobstant tous édits faits au contraire».
-
-Comme on était résolu, selon le Père Daniel, «de mettre le roi de
-Navarre, le prince de Condé et le maréchal de Damville dans leur tort,
-on convint que les trois ordres leur enverraient chacun leurs députés,
-pour les inviter à venir aux Etats, à consentir à l'article principal
-de la défense de l'exercice de toute autre religion que de la
-catholique, et pour exhorter les deux princes à donner l'exemple à
-ceux de leur parti, en rentrant eux-mêmes dans le sein de l'Eglise».
-
-Cette triple députation n'était donc qu'une formalité destinée à faire
-retomber, aux yeux du pays, la responsabilité des luttes prochaines
-sur les partis dissidents. La guerre avait déjà recommencé, ou plutôt
-elle n'avait jamais complètement cessé, dans la plupart des provinces.
-La cour avait tout fait, d'ailleurs, pour la rallumer. Aussitôt après
-le vote de l'unité de religion par les Etats, et bien avant l'envoi
-des députés aux princes et au maréchal, Henri III s'était empressé de
-révoquer l'édit de Beaulieu. En même temps, il signait la Ligue, la
-faisait signer à Monsieur, s'en déclarait le chef et prenait des
-mesures pour la faire recevoir dans les provinces qui n'y avaient pas
-encore adhéré. Or, ces actes significatifs, qui se produisirent dans
-les premiers jours de l'année 1577, étaient venus eux-mêmes après la
-trahison d'Albert de Luynes. Ce lieutenant de Damville livra le
-Pont-Saint-Esprit aux troupes royales, et en même temps,
-Thoré-Montmorency, frère du maréchal, était victime d'une arrestation
-arbitraire. Ces deux faits avaient motivé les réclamations du roi de
-Navarre, aussi mal accueillies par Henri III que les plaintes touchant
-les mauvais procédés de l'amiral de Villars, lieutenant-général en
-Guienne, et le refus outrageant des Bordelais. Tous ces dénis de
-justice, succédant aux menaces de la Ligue, déjà colportées dans le
-pays et aggravées encore par l'adhésion de la cour, comme par le vote
-dont nous avons parlé, avaient provoqué les fougueuses protestations
-du prince de Condé et un manifeste très digne et très ferme du roi de
-Navarre. Dans ce document, daté d'Agen, 21 décembre, et adressé à la
-noblesse, aux villes et communautés du gouvernement de Guienne, Henri
-se plaint des intrigues de l'amiral de Villars pour lui faire fermer
-les portes de Bordeaux; il rappelle la trahison du Pont-Saint-Esprit
-et quelques menées significatives, et il termine par ces belles
-déclarations: «La religion se plante au coeur des hommes par la force
-de la doctrine et persuasion, et se confirme par l'exemple de vie et
-non par le glaive. Nous sommes tous Français et concitoyens d'une même
-patrie; partant, il nous faut accorder par raison et douceur, et non
-par la rigueur et cruauté, qui ne servent qu'à irriter les
-hommes...--Prenons donc cette bonne et nécessaire résolution de
-pourvoir à notre conservation générale contre les pratiques et
-artifices des ennemis de notre repos... En quoi je n'épargnerai ma
-vie.»
-
-Henri III n'eut pas plus égard au manifeste qu'aux doléances plus
-discrètes qui l'avaient précédé, et avant la fin de l'année 1576, les
-derniers lambeaux du traité de Beaulieu s'en allaient rejoindre les
-autres paix «éternelles», qui avaient, on peut le dire, si souvent
-troublé plutôt que restauré la France du XVIe siècle. Lorsque les
-députés des Etats envoyés à Henri arrivèrent en Guienne, on y
-guerroyait déjà, depuis quelque temps, et le roi de Navarre quitta le
-siège de Marmande pour leur donner audience à Agen: nous les y
-retrouverons vers la fin du mois de janvier. Les derniers jours de
-l'année 1576 et les premiers de l'année 1577 furent marqués, en
-Guienne et en Gascogne, par quelques faits de guerre dont le moment
-est venu de présenter le récit.
-
-La périlleuse aventure d'Eauze, que la plupart des historiens du temps
-ont racontée, sans être d'accord sur la date, doit figurer, selon
-nous, à celle que lui assigne Berger de Xivrey dans le recueil des
-_Lettres missives_, c'est-à-dire à la fin du mois de décembre 1576.
-Nous indiquerons dans l'Appendice[20] la raison de notre choix et
-aussi les versions de Sully et de Du Plessis-Mornay. Plusieurs traits
-de ces versions sont identiques; l'une et l'autre pourtant sont
-incomplètes, comme l'ont prouvé les lettres de Henri à Manaud de Batz,
-documents précieux pour l'histoire de ce prince, et dont ni Du
-Plessis-Mornay ni Sully n'ont eu connaissance.
-
- [20] Appendice: XIV.
-
-A mesure que le roi de Navarre pénétrait dans les pays de Guienne et
-de Gascogne, il se préoccupait de la sûreté des places, et se voyait
-parfois obligé de recourir à de véritables coups de main pour vaincre
-les résistances ou déjouer les complots. Il visitait l'Albret et
-l'Armagnac, lorsque deux gentilshommes, qu'il honorait d'une estime
-particulière, Antoine de Roquelaure et Manaud de Batz, l'instruisirent
-des menées séditieuses qu'on pratiquait à Eauze, principale ville de
-l'Eauzan, pays d'Armagnac. Eauze appartenait sans conteste au roi de
-Navarre, «comte d'Armagnac», et c'était alors une des clefs de la
-Gascogne. Henri conçut le dessein de s'assurer de près des sentiments
-de cette ville. Ayant donné rendez-vous à un petit corps de troupes et
-simulé une partie de chasse, dans le voisinage d'Eauze, il fit
-exprimer aux magistrats son désir de visiter la place. Le maire et les
-jurats, remplissant leur devoir avec ou sans arrière-pensée, vinrent,
-en chaperons, devant la principale porte, lui présenter les clefs de
-la ville. Sur la foi de cet accueil, Henri, qui n'avait, à ses côtés,
-que huit ou dix gentilshommes, entre autres Roquelaure, Batz, Mornay,
-Rosny et Béthune, et deux de ses gardes, Cumont et Ferrabouc, entra
-sans hésiter dans la cité hospitalière. Mais à peine avait-il franchi
-le pont-levis, qu'une sentinelle cria, en gascon: «_Coupo toun rast,
-toun rey y es!_» Mot à mot: «Coupe ton râteau, ton roi y est». Au même
-instant, la herse-coulisse tomba, et le roi, avec quatre ou cinq
-gentilshommes, se trouva séparé du reste de son escorte. Etait-il
-victime d'une maladresse ou d'un guet-apens? Il sut bientôt à quoi
-s'en tenir.
-
-Dès ses premiers pas, le bruit du tocsin éclate, des cris menaçants y
-répondent, et une foule ameutée, soldats de la garnison, bourgeois et
-hommes du peuple, l'enferme dans un cercle de piques et d'arquebuses.
-Il avait avec lui quatre ou cinq vaillants prêts à faire bon marché de
-leur vie pour sauver la sienne, manifestement en danger. Qu'on juge
-des prouesses qu'ils accomplirent, lorsque Henri, avec un héroïque
-entrain, leur donna, par son exemple, le signal de la lutte. On court
-droit aux mutins, leur brûlant l'amorce au visage et les chargeant à
-coups d'épée. Rompus, ils se reforment, et, désignant le roi, ils
-crient: «Tire à la jupe rouge! tire au panache!» Ils tirent en effet,
-et tant de coups, que si, à tout événement, Henri et ses compagnons
-n'avaient pris des armes défensives sous leurs tuniques de chasse, ils
-eussent tous succombé aux premières décharges. Par un bonheur inouï,
-aucun d'eux ne fut dangereusement blessé. Le combat, en se
-prolongeant, aurait pourtant bientôt épuisé les forces de ces rudes
-jouteurs; mais ayant pu, à travers la mêlée, gagner la porte d'une
-tour voisine, ils s'y retranchèrent et donnèrent ainsi à l'escorte
-royale le temps de briser la herse ou d'escalader les murailles. Quand
-les hommes d'armes du roi parurent, la scène changea subitement. Cette
-population égarée se vit perdue et demanda grâce. Il fallut toute
-l'autorité du roi pour empêcher le sac de la ville. C'est la première
-occasion solennelle notée par l'histoire où il montra et fit bénir sa
-clémence; Sully parle de quatre mutins condamnés au gibet; mais
-d'autres récits ajoutent que la corde s'étant rompue, le roi s'écria:
-«Grâce à ceux que le gibet épargne!»
-
-Ce trait de spirituelle bonté, même inventé pour couronner une journée
-d'héroïsme, resterait encore dans la vraisemblance et la réalité du
-caractère historique de Henri. Dès qu'il paraît sur les champs de
-bataille, revêtu de l'autorité souveraine, à la tête de quelques
-partisans, comme à Eauze, ou au milieu d'une armée imposante, comme à
-Coutras, la guerre tend à s'humaniser, s'il est possible: les chefs
-apprennent de lui et font comprendre aux soldats que tout ne leur
-appartient pas dans la route meurtrière tracée à leur activité; que la
-vie est toujours respectable et quelquefois sacrée chez un ennemi
-abattu; que la victoire n'est que plus belle, affranchie de la
-cruauté; qu'il y a des humbles, des faibles, un «peuple» à épargner,
-même quand on est obligé de le froisser, de le «fouler», de le blesser
-au passage. Henri IV s'est formé, en Gascogne, à beaucoup de vertus
-royales: il n'y a pas fait de plus noble apprentissage que celui de la
-pitié sous les armes.
-
-En quittant Eauze, le roi de Navarre laissa cette place sous le
-commandement de Béthune; mais, peu de temps après, il en donna le
-gouvernement, avec celui de tout le pays, au baron de Batz. Ce choix
-n'était pas dicté seulement par la reconnaissance de Henri envers son
-«Faucheur», comme il surnomma ce gentilhomme, après le combat d'Eauze,
-mais encore par l'intérêt politique bien entendu. Manaud de Batz,
-descendant direct des vicomtes de Lomagne, des premiers comtes
-d'Armagnac, et par conséquent, des anciens ducs de Gascogne, était,
-par sa religion, par ses alliances et son influence personnelle dans
-la contrée, capable de rendre d'importants services à la cause du roi.
-Henri le nomma gouverneur par la lettre suivante: «Monsieur de Batz,
-pour ce que je ne puis songer à ma ville d'Euse qu'il ne me souvienne
-de vous, ni penser à vous qu'il ne me souvienne d'elle, je me suis
-délibéré vous établir mon gouverneur en icelle et pays d'Eusan. Adonc
-aussi me souviendra, quant et quant, d'y avoir un bien sûr ami et
-serviteur, sur lequel me tiendrai reposé de sa sûreté et conservation:
-pour tout ce dont je vous ai bien voulu choisir...»
-
-Le guet-apens d'Eauze faillit se renouveler à Mirande, autre ville de
-l'Armagnac vers laquelle Henri se dirigea pour secourir Saint-Cricq,
-seigneur catholique de son parti. Ce capitaine était entré dans
-Mirande, à la suite d'un coup de main plus audacieux que raisonnable;
-mais à peine croyait-il tenir la place qu'il eut à se défendre contre
-la garnison, hostile au roi de Navarre et soutenue par les habitants.
-N'ayant pas assez de monde pour se maintenir dans la ville,
-Saint-Cricq s'était retiré dans une tour. Il y fut assiégé et tué avec
-une partie de sa troupe. Sully raconte que la catastrophe était
-accomplie lorsque le roi de Navarre parut devant Mirande. Son arrivée
-inspira aux habitants l'idée d'un stratagème qui fut bien près de
-réussir. Dès qu'ils aperçurent le roi, ils firent sonner des fanfares,
-comptant que les nouveaux venus les prendraient pour des signes
-d'allégresse ordonnés par Saint-Cricq. Ce fut précisément ce qui
-arriva, et le roi de Navarre allait se jeter dans le piège, quand un
-soldat huguenot, voyant le danger qu'il courait, sortit de la ville et
-vint lui donner un avis salutaire. Le roi battit sagement en retraite,
-tout en faisant tête, de temps à autre, aux défenseurs de Mirande, qui
-le serraient de près, fort enhardis par le succès précédent. La nuit
-et le voisinage de Jegun, place fidèle dont les portes s'ouvrirent au
-roi, mirent fin à cette lutte. Le surlendemain, un fort détachement
-des troupes royales, à la tête desquelles était l'amiral de Villars en
-personne, vint manoeuvrer autour de Jegun. En rase campagne, les
-forces eussent été par trop inégales, et Villars n'avait aucun
-matériel de siège: après quelques bravades, on se tint coi de part et
-d'autre.
-
-Peu après la date des affaires de Mirande et de Jegun, Sully place le
-récit de plusieurs petits combats meurtriers, sous les murs de
-Beaumont-de-Lomagne et du Mas-de-Verdun. Nous résumons les _Economies
-royales_, mais en faisant observer qu'il y a divergence, pour l'ordre
-chronologique, entre la version de ces Mémoires et celle d'Agrippa
-d'Aubigné.
-
-Le roi de Navarre, allant de Lectoure à Montauban, était en vue de
-Beaumont: son avant-garde rencontra plusieurs détachements que les
-habitants de cette ville avaient placés en embuscade pour disputer le
-passage aux calvinistes. On les mena battant jusqu'aux portes, d'où il
-sortit une centaine d'hommes à leur secours. La plupart périrent dans
-le combat qui suivit; mais le roi de Navarre, ne jugeant pas opportun
-d'aller plus avant, continua son voyage. Au retour de Montauban, par
-la route du Mas-de-Verdun, à une lieue de cette ville, il trouva sur
-son chemin un parti d'arquebusiers, qui lâchèrent pied devant son
-escorte: poursuivis et assiégés dans une église convertie en
-forteresse, ils y furent réduits à merci et impitoyablement massacrés
-par une troupe de Montalbanais, qui leur reprochaient toutes sortes de
-crimes.
-
-Quoique la vie du roi de Navarre fût un voyage perpétuel, comme elle
-devait l'être pendant un quart de siècle, il ne lui avait pas fallu
-grand temps pour s'apercevoir que le défaut de discipline paralysait
-les forces de son parti. Partout où il se trouvait, il empêchait ou
-restreignait les abus, enseignait l'ordre, prêchait la modération et
-le respect du droit, en général, de celui des faibles, en particulier.
-Mais il ne pouvait suffire à tout, et, à chaque instant, des plaintes
-lui parvenaient sur les irrégularités, les excès de pouvoir et les
-violences de quelques-uns de ses partisans. La guerre ouvertement
-déclarée, il était obligé de fermer les yeux sur plus d'un acte peu
-avouable, sous peine de s'aliéner de fidèles mais peu scrupuleux
-serviteurs; en tout autre temps, nous le verrons toujours préoccupé de
-faire justice et d'établir, autant que possible, comme il dit, «de
-bons règlements». Dans les premiers jours du mois de janvier 1577,
-entre deux expéditions, il apprit qu'en divers lieux de son
-gouvernement de Guienne, il y avait eu de notables violences et
-«voleries». Il expédia aussitôt les plus formelles instructions à
-plusieurs de ses officiers pour réparer les dommages causés, «n'ayant
-rien en si grande détestation, déclarait-il, que l'oppression du
-peuple». De Montauban, la même année, il donne par écrit l'ordre «de
-ne molester les paysans et les laboureurs et de ne leur prendre leurs
-biens et bétail, _sur peine de vie_». Il y avait quelque mérite, de sa
-part, à donner aux pauvres gens de semblables marques de sollicitude,
-au moment où les Etats-Généraux venaient de voter la destruction de
-son parti et la proscription de sa croyance, et de le mettre, par
-conséquent, dans la nécessité de faire la guerre.
-
-Cette guerre gagnait de proche en proche; elle n'avait été,
-jusqu'alors, que défensive, du côté de Henri; la révocation de l'édit
-de Beaulieu (6 janvier 1577) lui créait l'obligation, comme au prince
-de Condé et au maréchal de Damville, de ne pas attendre les premiers
-coups. Damville n'eut qu'à se maintenir, en attendant une défection
-dont la pensée germait dans son esprit; Condé agitait la Saintonge
-et le Poitou, et visait Loudun, qu'il prit en janvier. Le roi de
-Navarre trouvait devant lui d'autant plus de besogne, que son
-lieutenant-général en Guienne, l'amiral de Villars, le traitait et
-l'avait déjà fait traiter en ennemi; les populations de cette province
-lui étaient, pour la plupart, hostiles. Heureusement, il avait, même
-dans la Guienne, des partisans déterminés, qui le servirent,
-quelques-uns violemment, il est vrai, mais presque tous avec succès,
-comme va l'établir le récit de quelques faits de guerre, accomplis
-depuis les derniers jours de l'année 1576 jusqu'au mois de mars 1577.
-
-Jean de Favas ou Fabas, seigneur de Castets-en-Dorthe, qui, «dès sa
-plus tendre jeunesse, au témoignage de l'historien de Thou, avait
-servi avec distinction dans les dernières guerres contre les Turcs»,
-fut amené à se ranger dans le parti du roi de Navarre par l'issue
-d'une entreprise où la politique semblait n'avoir eu aucune part. Il y
-avait à Bazas une riche héritière que Favas voulait marier à un de ses
-cousins, membre de la famille de Gascq, puissante dans toute la
-contrée. Mais la jeune fille était sous l'autorité du capitaine Bazas,
-second mari de sa mère, et il refusa son consentement à cette union.
-Favas poussa jusqu'au crime son dévouement au gentilhomme éconduit.
-Avec le concours des frères Casse (ou Ducasse), connus dans le pays
-pour leur violence, il tue le capitaine, arrache la jeune fille des
-mains de sa mère et la livre à son poursuivant. Puis, soit que cette
-sinistre aventure l'eût mis en goût de guerroyer, soit qu'il l'eût
-considérée comme un début sanglant, dans une nouvelle carrière
-militaire et politique, Favas introduisit des hommes à lui dans la
-ville de Bazas, s'en rendit maître, la pilla en partie, surtout la
-maison du Chapitre, en dévasta la cathédrale, et, tout à coup, se
-proclama calviniste et partisan du roi de Navarre. Cette déclaration
-lui valut des recrues, et il en profita pour étendre son action:
-Langon, Villandraut, Uzeste sentirent ses coups et portèrent les
-marques du brigandage de ses soldats. A ce moment, il n'était
-nullement avoué par le roi de Navarre; mais Favas, à tout prendre,
-était un homme de valeur; il agrandit son rôle, et peut-être par
-vocation, peut-être aussi pour faire oublier ses criminelles
-violences, il voulut compter parmi les bons capitaines de cette
-époque. A la tête d'une troupe aguerrie et exaltée par les précédentes
-expéditions, il résolut d'enlever La Réole au roi de France, pour
-l'offrir aux huguenots. Il eut, dans cette entreprise, le concours de
-quelques gentilshommes à la suite du roi de Navarre, entre autres
-Rosny, qui, dans l'affaire, commanda un détachement de cinquante
-soldats. Le 6 janvier 1577, le jour même où Henri III signait la
-révocation de l'édit de Beaulieu, La Réole fut prise par escalade,
-avec des «échelles de plus de soixante pieds, faites de plusieurs
-pièces, dit d'Aubigné, les emboîtures n'ayant jamais été pratiquées
-auparavant cette invention». Favas ayant des intelligences dans la
-place, y entra presque sans coup férir. Les vainqueurs s'amoindrirent
-en ne faisant pas preuve d'autant de modération que le commandaient
-les circonstances: ils ne respectèrent ni les édifices catholiques, ni
-les biens des habitants. Néanmoins, la prise de La Réole fonda
-sérieusement la réputation et la fortune de Favas. Nommé gouverneur de
-cette place importante, et qui fit grand service au parti, il devint
-un des lieutenants les plus actifs et les plus habiles du roi de
-Navarre: heureux s'il n'eût débuté par des actes si manifestement
-coupables! De La Réole, Favas fit, dans les contrées voisines,
-quelques expéditions dont on a gardé le souvenir. Dans la Bénauge, il
-battit les partisans catholiques, et mit en déroute, à Targon, une
-compagnie de gendarmes du baron de Vesins. Aux environs d'Auros, il
-anéantit un petit corps d'infanterie qui avait fait mine d'attaquer
-Bazas. Enfin, il détruisit la petite ville de Pondaurat, dont la
-garnison gênait les mouvements de La Réole.
-
-Langoiran, autre capitaine calviniste renommé, échoua dans une
-tentative qu'il fit sur Saint-Macaire, à la suite de la prise de La
-Réole. «C'est une ville sur Garonne, nous dit d'Aubigné, élevée sur
-une roche de cinq toises de haut, sur laquelle est un mur de dix-huit
-pieds qui clôt le fossé d'entre la ville et le château. On peut monter
-d'abord de la rivière, qui est au pied du rocher, jusqu'au pied de la
-muraille, par le côté du terrier. Tout cela fait un coude, dedans
-lequel Favas désigna une escalade en plein jour, à savoir, pour passer
-la muraille qui était sans corridor; et pourtant il fallait porter un
-autre escalot pour descendre au fossé d'entre la ville et le château,
-où il y avait encore peine pour remonter à la ville.»
-
-La troupe de Langoiran se grossit de quarante gentilshommes de la cour
-du roi de Navarre, qui s'y portèrent volontairement, et de quelques
-capitaines choisis dans les garnisons voisines. Parmi ces derniers
-figuraient d'Aubigné et Castera. On mit sur deux bateaux, à La Réole,
-les assaillants munis de deux échelles, et l'on recouvrit le tout avec
-soin de quelques voiles, pour les dérober à tous les regards. Aux
-premiers cris des sentinelles, on répond:
-
-«C'est du blé que nous portons». Et, presque au même instant, cette
-prétendue marchandise se dressant dans les deux embarcations, tous les
-réformés s'élancent au rivage. Appliquées à la muraille, les échelles
-se trouvent trop courtes; mais les assaillants n'en persistent pas
-moins dans leur résolution, et, le pistolet au poing, ils essaient, en
-s'aidant les uns les autres, de se jeter dans la place. A toutes les
-fenêtres du château donnant sur la muraille, ainsi qu'à celles de la
-maison la plus voisine, parurent alors des arquebusiers, qui
-dirigèrent sur les assaillants le feu le plus meurtrier. D'Aubigné fut
-le premier atteint et, presque au même instant, un coup de chevron,
-que lui asséna le capitaine Maure, l'envoya dans la rivière, où il
-tomba, du haut du rocher, en roulant sur lui-même et laissant son
-pistolet dans la ville. A son côté, tomba Génissac, frappé, comme
-d'Aubigné, d'une arquebusade. Castera et Sarrouette prirent leur
-place, et tel fut l'acharnement de la troupe assaillante que, malgré
-le feu du château qui les foudroyait de front, malgré celui d'un
-faubourg qui les prenait en flanc, d'Aubigné et les autres blessés
-retournèrent aux échelles. Du côté de la ville, les femmes
-rivalisèrent de courage avec les soldats dans cette défense, et
-Guerci, un des officiers de Langoiran, périt sous une barrique jetée
-sur sa tête par une de ces héroïnes. Cependant les gardes du roi de
-Navarre s'étaient groupés sur un rocher voisin en demandant quartier.
-La garnison de Saint-Macaire, ayant reçu d'eux l'assurance qu'ils
-étaient catholiques, leur accorda la vie. Les autres assaillants,
-criblés de blessures, regagnèrent péniblement leurs barques. «Il ne
-sortit de cette affaire, affirme d'Aubigné, dont on vient de lire le
-récit, que douze hommes qui ne fussent morts, blessés ou
-prisonniers...»
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
- Le siège de Marmande.--Bravoure du roi de Navarre.--Arrivée de la
- députation des Etats.--La trêve de Sainte-Bazeille.--Démêlés de
- Henri avec la ville d'Auch.--Réponse de Henri aux députés.--Sa
- lettre aux Etats.--Autre députation.--La diplomatie du roi de
- Navarre.--L'armée de Monsieur sur la Loire et en Auvergne.--Le
- duc de Mayenne en Saintonge.--Mésintelligence entre Henri et
- Condé.--Prise de Brouage.--Situation critique des réformés.--Le
- maréchal de Damville se sépare d'eux.--La cour leur offre la
- paix.--Négociations.--Déclarations de Henri au duc de
- Montpensier.--La paix de Bergerac.
-
-
-Après le succès de La Réole et l'échec de Saint-Macaire, le roi de
-Navarre se laissa persuader par Lavardin, un de ses lieutenants,
-gouverneur de Villeneuve-sur-Lot, de tenter une entreprise sur
-Marmande. Elle offrait quelque péril et ne réussit qu'à demi. Le roi,
-pourtant, la jugeait d'importance, car il fit venir de Saintonge La
-Noue pour commander le siège.
-
-«La Noue étant venu de Saintonge, dit d'Aubigné, eut charge d'investir
-Marmande sur la Garonne, ville en très heureuse assiette, franche de
-tous commandements, qui avait un terre-plain naturel revêtu de brique.
-Les habitants y avaient commencé six éperons et étaient aguerris par
-plusieurs escarmouches légères que le roi de Navarre y avait fait
-attaquer, en y passant et repassant. Le jour que La Noue vint pour les
-investir, n'ayant que six-vingt chevaux et soixante arquebusiers à
-cheval, les battants jettent hors de la ville de six à sept cents
-hommes mieux armés que vêtus pour recevoir les premiers qui
-s'avanceraient. La Noue, ayant fait mettre pied à terre à ses soixante
-arquebusiers, et à quelques autres qui arrivèrent, sur l'heure, de
-Tonneins, attira cette multitude à quelque cent cinquante pas et non
-plus de la contrescarpe, puis ayant vu qu'il n'y avait pas de haies, à
-la main gauche de cette arquebuserie, qui leur pût servir d'avantage,
-il appela à lui le lieutenant de Vachonnière (d'Aubigné), lui fit
-trier douze salades à sa compagnie; lui donc, avec le gouverneur de
-Bazas et son frère, faisant en tout quinze chevaux, défend de mettre
-le pistolet à la main, et prend la charge à cette grosse troupe; mais
-il n'avait pas reconnu deux fossés creux sans haies, qui l'arrêtèrent
-à quatre-vingts pas des ennemis, qui firent beau feu sur l'arrêt,
-comme fit aussi la courtine; de là deux blessés s'en retournèrent.
-Cependant, le lieutenant de Vachonnière ayant donné à la contrescarpe
-et reconnu que par le chemin des hauteurs qui faisaient un éperon, on
-pouvait aller mêler, en donne incontinent avis à La Noue, aussitôt
-suivi. Cette troupe donc passe dans le fossé de la ville et sort par
-celui de l'éperon, quitté d'effroi par ceux qui étaient dessus, pour
-aller mêler cette foule d'arquebusiers dont les deux tiers se jetèrent
-dans le fossé de l'autre côté de la porte; mais le reste vint
-l'arquebuse à la main gauche, et l'épée au poing; avec eux quatre ou
-cinq capitaines et sept ou huit sergents firent jouer la pertuisane et
-la hallebarde; pourtant, les cavaliers leur firent enfin prendre le
-chemin des autres, hormis trente, qui demeurèrent sur la place. La
-Noue fit emporter deux de ses morts, ramenant presque tous les siens
-blessés, plusieurs de coups d'épée, lui, avec six arquebusades
-heureuses, desquelles l'une le blessa derrière l'oreille.
-
-«Le roi de Navarre, arrivé le lendemain avec un mauvais canon, une
-coulevrine et deux faucons de Casteljaloux, et de quoi tirer cent
-vingt coups, logea ses gens de pied, le premier jour, et, le
-lendemain, par l'avis des premiers venus, et pour entreprendre selon
-son pouvoir, battit la jambe d'un portail qui soutenait une tour de
-briques fort haute, afin que la tour, par sa chute, dégarnissant
-l'éperon de devant, on pût donner à tout; celui qui donnait l'avis
-demandait trente hommes pour tenir dans un jardin, sur le ventre, et
-habilement se jeter dans la ruine, avant qu'il y fît clair; mais
-Lavardin s'opposa à cela, disant qu'il savait bien son métier et qu'il
-voulait marcher avec tout le gros; la cérémonie donc qu'il y fit fut
-cause que, la tour étant tombée, ceux de dedans eurent mis une
-barricade dans la ruine, et quatre pipes au-devant des deux petites
-pièces qui leur tiraient de Valassens, et Lavardin ayant marché vers
-la contrescarpe, vu le passage bouché, fit tourner visage à son
-bataillon. Sur cette affaire, arriva le maréchal de Biron...»
-
-D'Aubigné passe sous silence un épisode fort intéressant, que Sully a
-noté. Pendant une attaque, le roi ayant fait avancer plusieurs gros
-d'arquebusiers pour s'emparer d'un chemin creux et de quelques points
-stratégiques, Rosny, à la tête d'un de ces détachements, fut assailli
-par des forces triples. Retranchés derrière quelques maisons, mais
-cernés de toutes parts, les arquebusiers auraient infailliblement
-succombé, si le roi de Navarre, sans prendre même le temps de revêtir
-son armure, ne se fût précipité à leur secours. Après les avoir
-dégagés, il combattit en personne, jusqu'à ce qu'ils se fussent
-emparés des postes désignés.
-
-Avant d'aller donner audience aux députés des Etats, qui l'attendaient
-à Agen, Henri convint d'une trêve avec Biron. Le maréchal était à
-Sainte-Bazeille, où il discutait les termes de l'accord avec Ségur et
-Du Plessy-Mornay.
-
-On raconte que, pendant les pourparlers, Biron prêtait l'oreille aux
-détonations de la petite artillerie du roi de Navarre. Tout à coup, le
-canon a cessé de se faire entendre: c'est que les boulets manquaient
-et que, en outre, le maître artilleur des assiégeants venait d'être
-tué. Mais Du Plessis de s'écrier: «Hâtons-nous! la brèche est faite,
-et l'on monte à l'assaut». Et Biron, sans défiance, signa le traité,
-pour éviter l'effusion du sang. Quoi qu'il en soit de cette anecdote,
-un accommodement se fit entre le roi de Navarre et la ville de
-Marmande. Il y eut, de la part du prince, un simulacre de prise de
-possession, et les Marmandais reconnurent ses droits.
-
-Pendant qu'il était occupé au siège de Marmande et aux négociations
-qui suivirent, le roi de Navarre eut quelques démêlés avec la ville
-d'Auch. Il avait nommé Antoine de Roquelaure au gouvernement de cette
-capitale de l'Armagnac; mais les consuls, prévenus par les lettres de
-Henri III, n'agréèrent point Roquelaure, et celui-ci, perdant
-patience, n'épargna ni les menaces, ni les mesures de rigueur pour
-entrer en possession de sa charge, si bien que les Auscitains, se
-raidissant de plus en plus et encouragés par l'amiral de Villars,
-poussèrent les sentiments d'hostilité jusqu'à faire entrer dans leurs
-murs la compagnie de la Barthe-Giscaro. Henri, retenu par ses affaires
-dans l'Agenais, écrivit, à ce sujet, plusieurs lettres, en attendant
-l'occasion de faire valoir plus efficacement ses droits: «Vous n'avez
-rien à commander sur ce qui m'appartient, disait-il au capitaine
-Giscaro... Autrement, où vous vous oublieriez de tant que de
-l'entreprendre, vous pouvez penser que je ne suis pas pour le
-souffrir sans en avoir ma revanche en quelque temps que ce soit. De
-quoi je serais tant marri d'être occasionné que je désirerais toute ma
-vie vous faire plaisir en tous les endroits où j'en aurais le
-moyen...» Le roi de Navarre et les consuls d'Auch se réconcilièrent,
-l'année suivante, lors du séjour des deux reines dans cette ville.
-
-Les députés arrivés à Agen étaient: Pierre de Villars, archevêque de
-Vienne en Dauphiné, André de Bourbon, seigneur de Rubempré, Mesnager,
-trésorier général de France. Nous avons dit qu'une députation
-semblable avait été envoyée au prince de Condé et au maréchal de
-Damville. Condé refusa toute audience. Damville, plus politique, reçut
-les députés avec courtoisie, mais fut inflexible sur la question
-principale, deux religions pouvant coexister, à son sens, puisqu'il
-les faisait vivre en paix dans le gouvernement de Languedoc. Henri
-tint une conduite analogue. Biron l'avait suivi à Agen pour tâcher de
-concilier Catherine de Bourbon aux intérêts de la cour. Il n'était pas
-nécessaire d'assiéger Henri pour tirer de lui de bonnes paroles: elles
-lui venaient naturellement aux lèvres. Il fit le meilleur accueil aux
-députés, s'attendrit au tableau des calamités publiques tracé par
-l'archevêque de Vienne, se défendit de toute opiniâtreté en matière de
-religion, déclara qu'il restait fidèle à la sienne, parce qu'il la
-jugeait bonne, mais qu'il entendait toujours suivre sur ce point les
-inspirations de sa conscience. Au surplus, il protestait contre les
-mesures de rigueur délibérées à Blois, et déplorait d'avance les
-malheurs que de telles résolutions pouvaient attirer sur le pays.
-Aussi bien que les députés, le roi de Navarre savait que les
-ambassades et les discours seraient impuissants à établir la paix dont
-chacun se disait partisan. Néanmoins, après avoir fait entendre aux
-envoyés des Etats les déclarations les plus conciliantes, il adressa
-aux Etats eux-mêmes, en date du 1er février, une lettre destinée à
-prouver sa bonne volonté, et surtout à dégager sa responsabilité dans
-les éventualités prochaines. Il disait à «MM. les gens assemblés pour
-les Etats à Blois:--Je vous remercie très affectionnément de ce qu'il
-vous a plu envoyer devers moi, et même des personnages de toute
-qualité émérite, lesquels j'ai vus et ouïs très volontiers, comme je
-recevrai toujours, avec toute affection et respect, tout ce qui
-viendra de la part d'une si honorable compagnie; ayant un extrême
-regret de ce que je n'ai pu m'y trouver et vous montrer en personne en
-quelle estime j'ai et tiens une telle assemblée...»--Après cet exorde
-insinuant, il ajoutait: «Mais le succès et l'événement d'une si haute
-entreprise tendant à la restauration de ce royaume dépend, à mon avis,
-de ce que requériez et conseilliez le roi touchant la paix. Si vos
-requêtes et vos conseils tendent à la conserver, il vous sera aisé
-d'obtenir toute bonne provision à toutes vos plaintes, remontrances et
-doléances, et de faire exécuter et entretenir de point en point, et,
-par ce moyen, de recueillir vous-mêmes et transmettre à la postérité
-le fruit de vos bons avis et bons conseils...»
-
-Jamais prince français n'en appela au glaive aussi souvent que Henri,
-et, par un étrange contraste, ne fit autant que lui de sacrifices à la
-paix. Déconcertée d'abord par les violents refus de Condé et les
-résistances plus mesurées mais fermes du roi de Navarre et de
-Damville, la cour revint à la charge par une députation spéciale et
-qu'on supposait, avec raison, capable d'obtenir de Henri tout ce qu'il
-pouvait accorder. «Le duc de Montpensier et le sieur de Biron furent
-de nouveau envoyés au roi de Navarre et le firent consentir à modifier
-l'édit de pacification. Le duc, à son retour, ayant fait part aux
-Etats de sa négociation, le Tiers-Etat présenta une requête au roi,
-pour le supplier de faire de nouvelles réflexions là-dessus. Mais
-enfin, après bien des délibérations et des souplesses, on s'en tint à
-la première requête des Etats, qui avaient d'abord demandé qu'on ne
-souffrît l'exercice d'aucune religion en France différente de la
-catholique; et l'on n'eut nul égard à la clause que plusieurs avaient
-voulu que l'on y insérât, savoir: qu'il fallait que la chose fût
-ainsi, pourvu qu'elle se pût faire sans qu'on en vînt à la guerre. La
-Ligue fut autorisée, après qu'elle eut été signée par le roi même, par
-Monsieur, par la plupart des princes et seigneurs catholiques, qui
-s'étaient rendus aux Etats, et cela contre l'avis du duc de
-Montpensier, du maréchal de Cossé, de Biron et de quelques autres. La
-formule en fut envoyée dans les provinces aux gouverneurs et aux
-villes, dont quelques-unes, et Amiens entre autres, s'excusèrent
-d'entrer dans la Ligue. Ainsi finirent les Etats, au commencement de
-mars, ajoute le Père Daniel, sans autre effet que la signature de la
-Ligue; car on n'y conclut rien de particulier pour la réformation de
-l'Etat, et même on n'y fournit rien au roi pour l'entretien de la
-guerre qu'il allait entreprendre. Il eut recours au clergé, qui lui
-donna quelque secours. Il tira encore de l'argent de la création de
-quelques nouvelles charges, et se prépara à commencer au plus tôt la
-guerre.»
-
-Tout en laissant voir son goût pour la paix, le roi de Navarre
-travaillait à se fortifier, soit en vue de la rendre meilleure pour
-lui, quand elle viendrait en discussion, soit en prévision de luttes
-futures et probables. Il avait, depuis quelque temps, des conseillers
-et des négociateurs en quête de ressources et d'alliances: la tâche
-était ardue, mais Du Plessis-Mornay et Ségur s'y employèrent avec tant
-d'ardeur, qu'ils en arrivèrent, dans la suite, à agiter une partie de
-l'Europe en faveur de leur cause. En attendant ces grands résultats,
-la diplomatie naissante du roi de Navarre contribua, dans une notable
-mesure, à la formation d'une contre-ligue entre les calvinistes
-français, Elisabeth d'Angleterre, les rois de Suède et de Danemark,
-les Suisses et les princes protestants d'Allemagne. Cette association,
-dont les bases furent jetées au mois de février 1577, se perpétua et
-s'accentua dans les années suivantes; la correspondance du roi de
-Navarre nous en fera connaître, de temps en temps, les projets un peu
-vagues et les actes souvent indécis. L'existence de la contre-ligue
-n'eut pour effet, dès le début, que d'irriter la cour de France et de
-hâter les préparatifs de la guerre qu'elle avait résolu de faire aux
-huguenots et à leurs alliés. Au moment où le prince de Condé partait
-pour une expédition incohérente aux Sables-d'Olonne, Henri III mit sur
-pied deux armées, qui prirent sur-le-champ l'offensive: l'une occupa
-le Poitou et la Saintonge, sous le commandement du duc de Mayenne;
-l'autre, sous les ordres de Monsieur, duc d'Alençon et d'Anjou,
-remonta le cours de la Loire. Les premiers coups furent portés par
-Monsieur. Il entra, le 1er mars 1577, par composition, dans La
-Charité, et, de là, il marcha vers Issoire, en Auvergne; après un
-siège de trois semaines, un sanglant assaut mit, le 12 juin, cette
-place au pouvoir de l'armée royale, qui s'y livra à toutes les fureurs
-de la guerre. Là se bornèrent les exploits du duc d'Anjou. La campagne
-de Mayenne fut plus longue et non moins heureuse. Après avoir fait
-lever le siège de Saintes au prince de Condé, qui ne réussissait nulle
-part, il prit Tonnay-Charente et Marans, inquiéta La Rochelle et
-entreprit le siège de Brouage. Ce port, héroïquement défendu pendant
-deux mois, comptait sur un double secours; celui de mer ne put lui
-parvenir, surveillé et constamment repoussé par Lansac de
-Saint-Gelais; Condé, en mésintelligence avec le roi de Navarre, ne
-sut pas faire arriver le secours de terre. Brouage se rendit le 28
-août.
-
-Il ne tint pas au roi de Navarre que les événements ne prissent une
-meilleure tournure. Quoiqu'il eût beaucoup de peine à défendre ses
-intérêts en Guienne et en Gascogne, il tenta des efforts pour aller
-s'opposer aux succès de Mayenne; mais les entreprises du prince de
-Condé, qui tendait de plus en plus à faire bande à part, n'inspiraient
-qu'une médiocre confiance aux partisans de Henri, surtout aux
-catholiques. Ils étaient d'ailleurs fort occupés dans leurs propres
-foyers, où ils avaient à compter avec les troupes de Villars. Henri se
-multipliait: en personne ou par ses lieutenants, il était toujours en
-campagne, si bien que l'histoire a dû renoncer à l'ordre
-chronologique, pour la plupart des faits de guerre auxquels nous
-faisons allusion[21]. Le roi n'en essaya pas moins de réunir des
-forces pour défendre la cause commune. Plusieurs lettres de ce prince,
-datées des mois de juin et de juillet, révèlent son projet de se
-joindre aux troupes calvinistes, dont Mayenne devait finir par
-triompher. Ce projet avorta, et nous n'en avons guère d'autres traces
-que quelques ordres d'acheminement sur Bergerac, et six lignes de
-d'Aubigné sur un mouvement du roi de Navarre, «qui allait passer la
-Garonne avec ce qu'il pouvait ramasser, pour tendre vers Bergerac, où
-il faisait aussi acheminer les forces du Quercy et du Limousin, pour
-venir à la conjoincture du prince de Condé, du duc de Rohan, du
-vicomte de Turenne, du comte de La Rochefoucaud, tous mandés pour
-faire un rendez-vous à Bergerac.» D'Aubigné ajoute que «ce dessein
-tira en longueur, pour les violentes occupations du prince de Condé et
-la besogne qu'on lui tendait en Saintonge».
-
- [21] Appendice: XV.
-
-Les affaires des calvinistes allaient donc aussi mal que possible: ils
-ne comptaient que des échecs, depuis l'entrée en campagne des deux
-armées royales, et leur peu d'entente rendait leur situation encore
-plus précaire. Condé visait ouvertement à l'indépendance, sinon à la
-prééminence; le maréchal de Damville, voyant son alliance avec les
-huguenots de son gouvernement porter des fruits de rébellion, servir
-des desseins qui tendaient à créer de petites républiques au sein du
-royaume, s'était séparé du parti, dès le mois de mai. Enfin, le roi de
-France semblait n'avoir devant lui que des adversaires déjà vaincus
-ou à la veille de l'être; et ce fut pourtant à ce moment que les idées
-de paix reprirent faveur à la cour.
-
-«Après tout, dit le Père Daniel, quoique le roi n'eût pu déclarer avec
-plus d'éclat qu'il avait fait dans les Etats, la résolution où il
-était de pousser les huguenots et de ne plus souffrir désormais, dans
-son royaume, l'exercice de la religion calviniste, on vit bientôt son
-ardeur se ralentir à cet égard; il écouta les avis du duc de
-Montpensier et de quelques autres du Conseil qui le portaient à la
-paix et lui faisaient envisager la ruine entière de son royaume dans
-la continuation de la guerre. Ce duc négociait toujours avec le roi de
-Navarre et était secondé des sieurs de Biron et de Villeroi, qui
-trouvaient ce prince toujours fort disposé à la paix, mais ferme et
-inébranlable sur l'article de l'exercice public de la religion
-protestante dans le royaume, quoiqu'il ne refusât pas d'admettre
-quelque tempérament dans l'édit de pacification.» Les déclarations
-suivantes, adressées par Henri au duc de Montpensier, pendant la
-conférence de Bergerac, marquaient bien ses vues conciliantes: «... Je
-veux vous témoigner, et à toute cette bonne compagnie, que je désire
-tant la paix et repos de ce royaume, que je sais bien que, pour la
-conservation et la tranquillité publique, il y a des choses qui ont
-été accordées à ceux de la religion par l'édit de pacification
-dernier, qui ne peuvent pas sortir leur effet et doivent être
-diminuées et retranchées. Et, pour cette occasion, je ne fauldrai, à
-la prochaine assemblée qui se doit faire à Montauban, de le
-remontrer... Voulant bien vous assurer de rechef que je désire tant la
-paix et repos de ma patrie que je ferai mentir ceux qui m'ont voulu
-calomnier..., offrant de m'en aller et me bannir pour dix ans de la
-France..., si l'on pense que mon absence puisse servir pour apaiser
-les troubles qui ont eu cours jusques ici...» Les intentions du roi de
-Navarre ne rencontrèrent aucune opposition chez son cousin. «Le prince
-de Condé, après la prise de Brouage par le duc de Mayenne, voyait tous
-les jours ses troupes se débander. Il était mal satisfait des
-Rochelais, qui ne s'accordaient point entre eux, les uns souhaitant la
-paix, et les autres s'y opposant, et tous ou la plupart, refusant de
-lui accorder l'autorité qu'il souhaitait prendre dans leur ville et
-qu'il se croyait nécessaire pour bien conduire la guerre. Ainsi, on se
-rapprocha insensiblement, on convint d'une trêve, au commencement de
-septembre: elle fut suivie de la paix que le roi signa à Poitiers, et
-le roi de Navarre, à Bergerac, et puis, d'un nouvel édit de
-pacification différent du dernier seulement, en ce qu'il donnait un
-peu moins d'étendue à l'exercice public du calvinisme, et que les
-places de sûreté n'étaient pas tout à fait les mêmes que celles que le
-roi avait accordées aux calvinistes par le précédent édit; car on leur
-donna Montpellier au lieu de Beaucaire, et Issoire, qui avait été
-prise, ne leur fut pas rendue.
-
-«Le roi de Navarre conclut cette paix, sans consulter le duc Casimir,
-qui s'en tint fort offensé... Pour ce qui est du prince de Condé, il
-en eut tant de joie, que le courrier qui lui en vint apporter la
-nouvelle à La Rochelle (d'autres disent à Saint-Jean-d'Angély) étant
-arrivé la nuit, il la fit publier sur-le-champ aux flambeaux. Les
-calvinistes du Languedoc, toujours en défiance de la cour, eurent plus
-de peine à la recevoir; mais Jean de Montluc, évêque de Valence, y
-ayant été envoyé par le roi, quelque temps après, ramena les esprits.
-Le maréchal de Damville, que la cour avait recommencé de regagner par
-la maréchale sa femme, accepta aussi la paix et la fit accepter dans
-les endroits où il était le maître.»
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
- Paix illusoire.--Le nouveau lieutenant-général en Guienne.--Henri
- ne gagne pas au change.--Biron et l'éducation militaire du roi
- de Navarre.--Henri et Catherine de Médicis.--La cour de Navarre
- s'établit à Nérac.--L'affaire de Langon.--Le voyage de
- Catherine et de Marguerite en Gascogne.--Les deux reines à
- Bordeaux.--Henri les reçoit à La Réole.--Séjour à Auch.--La
- Réole livrée aux troupes royales.--L'«Escadron
- volant».--Surprise de Fleurance.--«Chou pour chou.»--Surprise
- de Saint-Emilion.--La conférence de Nérac.--Traité favorable
- aux calvinistes.--La cour de Nérac.--Galanteries
- dangereuses.--Les revanches de Catherine de
- Médicis.--Séductions et calomnies.--Le roi de Navarre entre les
- protestants et les catholiques.--Beaux traits de
- caractère.--Mémorable déclaration.--Départ de la
- reine-mère.--La chasse aux ours.--Mésaventures de la reine de
- Navarre à Pau.
-
-
-La paix dont la conférence de Bergerac débattit les conditions fut
-conclue dans cette ville, le 17 septembre 1577, et confirmée, le 5
-octobre suivant, par l'édit de Poitiers. Elle paraissait avoir comblé
-presque tous les voeux des partis en lutte, et ces partis en
-jouissaient à peine, qu'ils s'évertuèrent à la violer. Les provinces
-du midi ne désarmèrent pas; nous trouvons, dans la correspondance de
-Henri avec le maréchal de Damville, l'énumération des principaux
-troubles qui ensanglantèrent parfois le Languedoc. Dans ses lettres,
-le roi de Navarre affirme que partout où sa main peut s'étendre, où sa
-voix peut être entendue, il veille à la réparation des fautes commises
-par ses coreligionnaires, qui ne sont plus les alliés du maréchal. «Je
-voudrais bien, dit-il, que, de toutes parts, on fît de même...» Il
-n'en est rien: «De tous côtés, j'ai vu plusieurs plaintes de meurtre
-et entreprises faites contre ceux de la religion, sans qu'on leur
-fasse administrer la justice... Au contraire, on crie contre eux
-désespérément et les charge des plus grands crimes du monde.»
-Là-dessus il articule nettement: «On a surpris Saint-Anastase, on a
-tué le baron de Fougères, puis on couvre ce fait d'une querelle
-particulière. Sur cette nouvelle prise d'Avignonnet, on a emprisonné
-partout ceux de la religion, on en a tué une centaine... Je ne vois
-qu'on s'échauffe pour cela d'en faire justice, ni qu'on soit prompt à
-en faire donner avertissement au roi, comme on a accoutumé de faire
-pour le moindre fait de ceux de la religion.» L'énumération continue:
-«Voilà, conclut Henri, les plaintes que j'entends ordinairement de
-ceux de la religion et que j'ai bien voulu vous représenter, afin que
-vous les entendiez et que vous y apportiez les remèdes convenables».
-
-Henri n'oubliait pas, sans doute, qu'il était le chef d'un parti dont
-il devait s'efforcer d'atténuer les torts, tout en faisant ressortir
-ceux du parti opposé; mais, dans sa réponse aux doléances du maréchal,
-le roi, après avoir parlé des actes de justice émanés de lui-même,
-signale des griefs dont on ne semble pas disposé à lui rendre raison.
-Il en était réduit à protester contre des dommages personnels: les
-agents de Henri III ajournaient outrageusement le paiement de ses
-pensions et la perception même d'un impôt. «Par un des articles du
-dernier édit de pacification, dit Berger de Xivrey, le roi avait
-accordé au roi de Navarre le produit de l'impôt sur les pastelz, cette
-plante appelée aussi guède, et qui était, à cette époque, le seul
-ingrédient employé pour la teinture en bleu. Mais on paraissait n'être
-disposé à rien accorder à ce prince, que Davila représente réduit en
-un coin de la Guienne, dont il n'était gouverneur que de nom, privé de
-la plupart de ses revenus, et entièrement exclu des bienfaits du roi;
-choses par le moyen desquelles ses ancêtres avaient soutenu leur
-dignité depuis la perte du royaume de Navarre.»
-
-Le roi de Navarre n'avait pas eu à se louer des actes de l'amiral de
-Villars, son lieutenant imposé en Guienne: à la conférence de
-Bergerac, il avait exprimé le désir de voir un autre officier à la
-tête de ce gouvernement. La cour rappela Villars, d'ailleurs fort
-avancé en âge, et mit à sa place le maréchal de Biron, dont Henri
-espérait s'accommoder mieux que de son prédécesseur. Il ne gagna pas
-au change: Biron, qui le servit plus tard glorieusement, après la mort
-de Henri III, n'était pas encore d'humeur à exposer pour lui sa
-fortune et sa vie. Il lui rendit pourtant un grand service, pendant la
-durée de sa charge: toujours à l'affût de quelque déconvenue à lui
-infliger, souvent à ses trousses, tantôt l'empêchant de reprendre une
-ville révoltée, tantôt lui en prenant une, sous ses yeux, Biron, sans
-le vouloir, lui apprit ce qu'il savait de l'art de la guerre, où il
-comptait peu de rivaux. En attendant, le maréchal s'appliquait, à
-Bordeaux et dans tout le gouvernement, à contrarier les vues, à
-déconcerter les projets du roi de Navarre. Henri en eut force
-déplaisirs, qui, s'ajoutant à beaucoup d'autres, le poussèrent à
-écrire au roi de France, le 6 juillet, une lettre que Chassincourt
-était chargé de présenter à Henri III, comme l'entrée en matière et le
-thème de plaintes assez vives. «Le sieur de Chassincourt vous fera
-entendre bien au long l'état des affaires en deçà, qui ne sont pas, à
-mon grand regret, selon l'intérêt de V. M., déclaré tant par l'édit de
-la paix et traité de conférence faite avec la reine votre mère, que
-par plusieurs de vos dépêches, mais, au contraire, selon la mauvaise
-affection d'aucuns vos principaux ministres et officiers qui, ayant
-les moyens pour remédier aux maux, ne les veulent employer. De sorte
-que, faute de punition, et voyant qu'on me fait expérimenter une telle
-défaveur de me priver de la jouissance de mes maisons et châteaux de
-Nontron, Montignac, Aillas et autres, la licence de mal faire et la
-témérité des turbulents accroît tous les jours pour entreprendre sur
-vos villes et places...--Il est besoin que votre autorité soit
-fortifiée par V. M. plus qu'elle n'est en ce gouvernement. A quoi il
-vous plaira de pourvoir. Autrement, je me vois gouverneur du seul nom
-et titre, qui m'est fort mal convenable, ayant cet honneur de vous
-être ce que je suis...»
-
-On a remarqué l'allusion à Catherine de Médicis. Henri connaissait, de
-longue date, la reine-mère, toujours maîtresse du pouvoir, et ce fut à
-la dernière extrémité, après le traité de Nemours, qu'il rompit
-décidément avec elle, ou du moins se déshabitua de solliciter son
-influence. Jusque-là, nous le verrons, non seulement respectueux
-envers Catherine, comme il fut toujours, mais encore prêt à prendre
-devant elle l'attitude d'un client. La reine-mère gouvernait la
-France, autant qu'à cette époque on pouvait la gouverner. Aussi, ne
-faut-il pas s'étonner de voir le roi de Navarre écrire presque
-toujours à Catherine en même temps qu'à Henri III. Il lui arrivait
-aussi parfois de n'invoquer que l'appui de la reine-mère. C'est ainsi
-que, dans une lettre du mois de juillet 1578, il prie Catherine
-d'accorder sa protection à «un sieur de Pierrebussière, impliqué dans
-un procès de meurtre aboli» par l'édit de pacification, et en faveur
-de qui le roi de Navarre demande que l'affaire soit envoyée devant la
-chambre tri-partie[22], établie à Agen, en conséquence de l'article 22
-de l'édit de Poitiers.
-
- [22] Appendice: XI.
-
-Henri aurait eu grand besoin des bons offices de la reine-mère pour
-échapper aux persécutions de Biron. Au mois d'août, le maréchal, sans
-l'agrément du roi de Navarre, mit des garnisons à Agen et à
-Villeneuve-sur-Lot, et força la petite cour à se réfugier à Lectoure,
-puis à Nérac. Déjà le 8 avril, date douteuse, à notre avis, mais
-adoptée par plusieurs historiens, les catholiques avaient surpris,
-saccagé et pillé la ville de Langon, qui se reposait sur la foi du
-traité de paix. Biron, accouru trop tard, n'avait trouvé rien de
-mieux, pour réparer ces désordres, que de faire combler les fossés et
-démolir les fortifications, en un mot, de punir les victimes, dont les
-dépouilles furent transportées, à pleines barques, à Bordeaux. Henri
-se plaignait en vain de ces dénis de justice et de bien d'autres à
-Henri III ou au maréchal de Damville, dont il n'avait pas perdu
-l'espoir de reconquérir le dévouement. Il prenait patience, néanmoins,
-comptant ou affectant de compter sur la présence de la reine-mère,
-pour redresser tant de torts. Le voyage en Gascogne de Catherine et de
-la reine de Navarre venait, en effet, d'être décidé. Le 1er septembre,
-Henri écrivait à Damville, en protestant contre les procédés abusifs
-de Biron: «J'espère que, à cette prochaine venue de la reine, il sera
-pourvu à une générale exécution de l'édit et à l'établissement d'une
-paix assurée».
-
-Le but apparent de ce voyage était simple. Il s'agissait, pour
-Catherine, de présider à la réunion de Marguerite avec le roi de
-Navarre, Henri ayant jugé que le séjour de sa femme en Guienne et en
-Gascogne pourrait avoir quelque heureuse influence, et exprimé, par un
-message spécial, le désir de la revoir. En réalité, la reine-mère se
-mettait en route, la tête pleine de ces projets machiavéliques, tantôt
-déjoués par les événements, tantôt menés à bonne fin, dans lesquels
-avait toujours consisté sa science politique. Elle quitta Paris, au
-mois d'août, pendant que Monsieur se ridiculisait par sa première
-aventure dans les Pays-Bas, qu'il réussit à agiter, mais d'où il ne
-sortit pour la France que de nouveaux embarras diplomatiques. Les deux
-reines voyageaient avec toute une cour, au sein de laquelle on
-remarquait un groupe de jeunes femmes d'une élégance et d'une
-coquetterie extrêmes, baptisées du nom de dames d'honneur, selon le
-cérémonial, et surnommées «l'escadron volant», parce que la
-reine-mère, qui les avait, pour ainsi dire, enrégimentées, les menait
-avec elle partout où elle voulait accroître, par leurs séductions, les
-ressources de sa diplomatie.
-
-La cour de parlement de Bordeaux envoya une députation au-devant de
-Leurs Majestés, et leur fit une entrée solennelle. «Il fut arrêté par
-la cour, dit l'abbé O'Reilly, qu'elle ferait aux deux princesses une
-entrée aussi solennelle que possible, et qu'elle y assisterait en
-robes rouges, en chaperons fourrés et à cheval; que le maréchal de
-Biron, gouverneur et maire de Bordeaux, et, en l'absence du roi de
-Navarre, lieutenant du roi en Guienne, serait vêtu d'une robe de
-velours cramoisi et de toile d'argent ou de velours blanc; que les
-parements et le chaperon seraient de brocatelle; que les jurats et les
-clercs de la ville auraient des robes de satin cramoisi et blanc; que
-le poêle serait de damas blanc; qu'il serait fait à la reine-mère un
-présent d'un pentagone d'or massif du poids de deux marcs, ayant les
-bords richement émaillés, et que sur les angles et sur chaque face du
-pentagone seraient gravées les lettres qui forment le mot grec
-signifiant _salut_; que sur un des côtés serait représentée une nuée
-d'azur, à rayons d'or et surmontant deux sceptres violets, entrelacés
-d'une chaîne; que sur le revers et au centre serait gravée
-l'inscription: _A l'immortelle vertu de la divine Marguerite de
-France, reine de Navarre, fille de roi et soeur de trois rois,
-Bordeaux_».
-
-«Le 18 septembre, la reine-mère fut reçue sur le port, au
-_Portau-Barrat_, par les autorités de la ville; elle fut conduite,
-avec pompe, chez M. de Pontac, trésorier, d'autres disent chez M. de
-Villeneuve, président au parlement; on lui présenta un dauphin de huit
-pieds qu'on venait de pêcher. La reine de Navarre logea chez M.
-Guérin, conseiller, près du palais.»
-
-De Bordeaux, les deux reines allèrent à La Réole, où elles avaient
-donné rendez-vous au roi de Navarre. Il y vint accompagné de six cents
-gentilshommes catholiques ou huguenots, qui donnèrent aux princesses
-et à leur suite une assez favorable idée de la cour de «Gascogne». De
-La Réole, le roi et les reines se rendirent à Agen. Là, se succédèrent
-de nombreuses fêtes, après lesquelles Catherine jugea nécessaire de
-pousser jusqu'à Toulouse, pour résoudre quelques questions relatives
-aux affaires du Languedoc. Le 2 novembre, elle revint sur ses pas,
-toujours accompagnée de Marguerite, et se rendit à l'Isle-Jourdain,
-pour conférer avec le roi de Navarre. Les princesses y reçurent une
-magnifique hospitalité, au château de Pibrac. La reine-mère et la
-reine de Navarre firent l'une après l'autre, le 20 et le 21 novembre,
-leur entrée solennelle à Auch. Catherine entra la première. «Cinq
-consuls, dit l'abbé Monlezun, vinrent à sa rencontre, à la tête d'un
-grand nombre d'habitants. Vivès, l'un d'eux, la harangua, et après la
-harangue, un enfant de la ville prononça une oraison ou discours
-d'apparat, où il relevait les vertus de l'illustre princesse qui
-honorait la Gascogne de sa présence. La reine s'avança ensuite, portée
-dans une grande coche. Les autres consuls l'attendaient, avec le reste
-de la population, à la porte de Latreille. Ils lui offrirent les clefs
-de leur cité; mais Catherine les refusa en disant qu'on les gardât
-pour le roi son fils. Les consuls montèrent alors à cheval et
-escortèrent la princesse jusque sous le porche de l'église
-métropolitaine, où les chanoines la reçurent au son des cloches et au
-chant du _Te Deum_. Marguerite entra le lendemain, portée dans une
-magnifique litière de velours, et reçut les mêmes honneurs que sa
-mère. Le chapitre de Saint-Orens s'était joint au cortége. Des enfants
-faisaient retentir les airs de chants composés à sa louange; on arriva
-ainsi aux portes de Sainte-Marie. Le chapitre métropolitain attendait
-en habit de choeur. La princesse prétexta une indisposition, et se fit
-conduire à l'ancien cloître des chanoines, qui lui avait été préparé
-pour logement, ainsi qu'à la reine sa mère. Marguerite ne s'était
-jamais montrée à Auch. Elle usa de la faculté que lui donnait sa
-qualité de comtesse d'Armagnac, et en l'honneur de sa première entrée,
-elle fit élargir, par l'évêque de Digne, son premier aumônier, deux
-malheureux détenus dans la prison du sénéchal.»
-
-Henri arriva le jour suivant, et alla loger à l'archevêché. Il avait
-refusé les honneurs d'une réception officielle; néanmoins, il fallut
-que les consuls vinssent lui offrir les clefs de la ville et l'hommage
-de leur fidélité. La position était embarrassante pour des magistrats
-qui, deux ans auparavant, avaient fermé leurs portes au prince. Les
-consuls ne purent s'empêcher de le lui rappeler, au moins
-indirectement: «Non, non, répondit Henri, avec sa courtoisie
-ordinaire, il ne me souvient pas du passé, mais vous, soyez-moi gens
-de bien, à l'avenir.» Puis, prenant les clefs des mains de Vivès et
-les lui rendant aussitôt, il ajouta: «Tenez, à condition que vous me
-serez tel que vous devez».
-
-Entre autres réjouissances organisées pour les royales visiteuses, un
-bal leur fut offert par Madame de La Barthe, parente de ce capitaine
-Giscaro qui avait offensé le roi de Navarre. Le jour de cette fête fut
-marqué par un épisode qui tient du roman, si même il n'en dépasse pas
-les récits imaginaires.
-
-Le bal avait commencé dans l'après-midi. Il était dans tout son éclat,
-les deux cours y joutant d'entrain et de galanterie, lorsque le roi de
-Navarre fut averti par Armagnac, son valet de chambre, qu'une grave
-nouvelle venait d'arriver de La Réole.
-
-Cette place, confiée à la garde du vieux baron d'Ussac, calviniste
-zélé, avait ouvert ses portes aux catholiques. D'Ussac s'était laissé
-vaincre, au passage, par une des plus séduisantes amazones de
-l'«escadron volant». Hors d'âge et de mine rébarbative, il fut, après
-sa défaite, le sujet des railleries des jeunes gentilshommes venus
-avec le roi de Navarre au-devant des deux reines, et Henri, lui-même,
-dit-on, lui lança quelque sarcasme. D'Ussac, blessé dans sa vanité,
-laissa voir beaucoup d'humeur à sa maîtresse, cette belle et rieuse
-Anne d'Acquaviva, fille du duc d'Atrie, et que d'Aubigné qualifie de
-«bouffonne Atrie». La dame d'honneur de Catherine exploita ce dépit de
-guerrier et d'amoureux, et conseilla la vengeance. Deux mois après,
-d'Ussac laissait entrer les catholiques dans La Réole.
-
-A cette fâcheuse nouvelle, Henri contient son émotion. D'un geste, il
-appelle à lui quelques-uns de ses partisans les plus sûrs, entre
-autres Turenne, Rosny et Manaud de Batz. On tient conseil. «Le premier
-mouvement, dit Turenne dans ses Mémoires, fut si nous étions assez
-forts pour nous saisir de la ville d'Auch: il fut jugé que non.
-Soudain, je dis qu'il nous fallait sortir et qu'avec raison, nous
-pourrions nous saisir du maréchal de Biron et autres principaux
-personnages qui étaient avec la reine, pour ravoir La Réole.» La
-seconde proposition de Turenne fut rejetée comme la première; mais
-quelqu'un ayant ouvert l'avis de surprendre Fleurance, petite ville
-située à quelques lieues d'Auch, Henri adopta le projet. Ordonnant le
-secret, il se confia au baron de Batz pour l'exécution. Le gouverneur
-d'Eauze court vers Fleurance avec quelques hardis cavaliers,
-s'embusque dans le voisinage de la place, et, par affidé, essaie
-vainement d'y nouer quelque intelligence, comme le lui avait
-recommandé le roi. Jugeant qu'il faut en venir aux coups, il envoie
-un message à Henri, qui, le pied à l'étrier, lui répond sur-le-champ:
-«C'est merveille que la diligence de votre homme et la vôtre. Tant pis
-que n'ayez pu pratiquer ceux du dedans à Fleurance: la meilleure place
-m'est trop chère du sang d'un seul de mes amis. Mais puisque est,
-cette fois, votre envie de pratiquer la muraille, bien volontiers.
-Pour ce, ne vous enverrai ni le monde ni le pétard que vous me
-demandez, mais bien vous les mènerai, et y seront les bons de mes
-braves. Par ainsi, ne bougez de la tuilerie, où vous irons trouver.
-Sur ce, avisez le bon endroit pour notre coup: de quoi et du reste
-pour bien faire se repose sur vous le bien vôtre à jamais.»
-
-A trois heures du matin, Henri, Turenne, Rosny arrivaient devant
-Fleurance, avec une poignée d'hommes déterminés, et, se joignant à
-ceux du baron de Batz, qui avait trouvé le «bon endroit», enlevaient
-cette place, après avoir essuyé quelques arquebusades. Il n'en coûta
-pas même au roi «le sang d'un seul de ses amis». Cette prouesse
-accomplie, Henri tourne bride et regagne Auch. Au lever du jour, il se
-trouvait désarmé et souriant auprès de la reine-mère. On venait
-d'annoncer à Catherine la nouvelle de la prise de Fleurance par le roi
-en personne, et elle refusait d'y croire, convaincue que Henri, au
-sortir de la fête, avait passé la nuit à Auch. Quand le doute ne fut
-plus permis, elle dit au roi: «C'est la revanche de La Réole; vous
-avez fait chou pour chou; mais le nôtre est mieux pommé».
-
-Sully raconte que, peu de temps après, il arriva pareille aventure
-pendant un séjour que les deux cours firent à Coutras. Dès l'arrivée
-de la reine-mère en Guienne, une trêve avait été conclue entre les
-deux partis. Catherine aurait pu convenir avec le roi de Navarre d'une
-trêve générale; mais, obéissant à une arrière-pensée que la trahison
-de La Réole permit de pénétrer, elle décida que la trêve serait
-locale, c'est-à-dire que tout fait de guerre serait interdit dans un
-rayon de deux lieues environ, autour de la résidence royale. Dans ces
-limites, catholiques et protestants devaient fraterniser; aussitôt
-qu'elles étaient franchies, ils avaient le droit de se couper la
-gorge. La cour étant à Coutras, le roi sut que les habitants de
-Saint-Emilion avaient dépouillé un marchand calviniste, et s'en
-plaignit à la reine-mère: elle ne répudia point la prise. Henri
-résolut donc de faire encore «chou pour chou», et, cette fois, le sien
-fut le mieux pommé.
-
-De Coutras, il envoya Roquelaure, Rosny et quelques autres jeunes
-capitaines bien accompagnés passer la nuit à Sainte-Foy, pour y faire
-plus librement leurs préparatifs, parce que cette ville n'était pas
-dans les limites de la trêve. Le récit des _Economies royales_ offre
-de l'intérêt: «... Deux heures avant jour, on se trouva à un quart de
-lieue de Saint-Emilion, où ayant mis pied à terre, disent les
-secrétaires de Sully, vous marchâtes par un profond vallon et
-arrivâtes sans alarmes près des murailles. Celui qui menait le dessein
-marchait devant avec six soldats choisis qui portaient les saucisses
-(les pétards), lesquelles ils fourrèrent dans une assez grosse tour,
-par deux canonnières (embrasures) assez basses qui étaient en icelle;
-auxquelles saucisses le feu ayant été mis, le tour s'entr'ouvrit, de
-sorte que deux hommes y pouvaient entrer de front, avec un tel
-tintamarre qu'il fut entendu jusqu'à Coutras; laquelle occasion fut
-aussitôt embrassée par tous vous autres qui étiez couchés sur le
-ventre, départis en trois bandes, chacune composée de vingt hommes et
-soixante arquebusiers, et après eux, venait encore M. de Roquelaure
-avec soixante hommes armés, pour demeurer dehors et subvenir aux
-accidents qui se pourraient présenter. Vous entrâtes dans la ville
-sans aucune opposition et ne rencontrâtes que deux troupes qui, ayant
-tiré quelques arquebusades, se retirèrent. Bref, il n'y eut que quatre
-hommes de tués de ceux de la ville, et six ou sept de blessés; et de
-votre côté, deux soldats tués et trois ou quatre blessés; puis tous
-les habitants se renfermèrent dans leurs maisons, sans faire plus
-aucune défense; puis on s'employa au pillage, où les gens de guerre,
-et surtout les voisins du lieu, s'employèrent comme braves Gascons.»
-
-Quand la reine-mère fut informée de cette nouvelle revanche, elle se
-fâcha, et dit qu'elle ne pouvait regarder la prise de Saint-Emilion
-que comme un acte déloyal, cette ville étant dans les limites de la
-trêve; mais le roi de Navarre la réduisit, sans trop de peine, au
-silence, en lui rappelant l'affaire toute récente du marchand molesté
-par ceux dont elle prenait la défense.
-
-D'Auch, les deux reines allèrent s'établir à Nérac, où Catherine
-séjourna plus longtemps que dans aucune autre ville de Guienne ou de
-Gascogne. C'était là qu'elle avait résolu de livrer au roi de Navarre
-et à ses partisans une vraie bataille de diplomatie et de galanterie.
-Au mois de janvier, s'ouvrirent des conférences en vue d'un nouveau
-traité ou d'une interprétation du traité précédent. Y prirent part: la
-reine-mère, le cardinal de Bourbon, oncle du roi de Navarre, le duc de
-Montpensier et son fils, le prince dauphin d'Auvergne, Armand de
-Gontaud, maréchal de Biron, Guillaume de Joyeuse, Louis de
-Saint-Gelais, seigneur de Lansac, Bertrand de Salignac de la
-Mothe-Fénelon, Guy Dufaur de Pibrac, et Jean-Etienne Duranti, avocat
-général au parlement de Toulouse, nommé, l'année suivante, président à
-la même cour. Le traité, signé, le 28 février 1579, par ces
-personnages et par le roi de Navarre, était en vingt-neuf articles. Il
-fut ratifié à Paris, le 19 mars suivant, par le roi de France. Le jour
-même de la signature, Catherine de Médicis et Henri communiquèrent le
-texte de ce document au maréchal de Damville: «Nous avons, grâces à
-Dieu, résolu et arrêté, par l'avis des princes et sieurs du conseil
-privé du roi, après avoir aussi ouï les remontrances de ceux de la
-religion prétendue réformée, les moyens qu'il faut tenir, tant pour
-faire cesser tout acte d'hostilité que pour l'entière exécution de
-l'édit de pacification fait et arrêté, au mois de septembre 1570.» La
-lettre royale invitait le maréchal à publier cette nouvelle, avec des
-injonctions conformes, et elle était signée: «Votre bonne cousine et
-cousin, CATHERINE,--HENRI». Diverses lettres du roi de Navarre et de
-la reine-mère, sur le même sujet et dans le même sens, furent
-adressées aux officiers généraux, gouverneurs et capitaines, soit
-immédiatement, soit après la ratification. La plupart des clauses du
-traité de Nérac étaient favorables aux calvinistes. «On accorda encore
-au roi de Navarre trois places en Guienne pour l'assurance de
-l'exécution de cet édit, savoir: Figeac, Puymirol et Bazas, qu'ils
-devaient rendre, au mois d'août suivant, et onze aux calvinistes de
-Languedoc, à condition de s'en dessaisir, au mois d'octobre; les
-principales étaient Alais, Sommières et Lunel. On ne les leur accorda
-que sur la parole qu'ils donnèrent qu'on n'y ferait nulle nouvelle
-fortification, qu'on y conserverait les églises, et qu'on n'y
-maltraiterait point les catholiques. Mais, quand ils en furent une
-fois les maîtres, ils en chassèrent les prêtres et firent tomber tous
-les impôts sur les catholiques, pour en décharger ceux de leur
-religion. C'est ainsi, ajoute le Père Daniel, que les calvinistes
-profitaient de l'envie que l'on avait à la cour d'entretenir la paix,
-tandis que, sous main, ils prenaient entre eux de nouvelles liaisons,
-pour ne pas se laisser surprendre, en cas qu'il fallût en revenir à
-la guerre, ou qu'ils trouvassent l'occasion favorable de la
-recommencer eux-mêmes.»
-
-Mézeray prétend expliquer les avantages que les protestants trouvèrent
-dans la paix de Nérac: la reine Marguerite, recherchant tous les
-moyens de se venger de Henri III, aurait «pris soin de s'acquérir
-secrètement le coeur de Pibrac, qui était le conseiller de sa mère, en
-sorte que, n'agissant que par son mouvement et contre les intentions
-de la reine-mère, il éclaircit plusieurs articles en faveur des
-religionnaires et leur fit accorder beaucoup de choses, même plusieurs
-places de sûreté». En somme, Catherine de Médicis avait été battue sur
-le terrain diplomatique[23]. Ses artifices et les manoeuvres de son
-«escadron volant» lui valurent une revanche dont se ressentirent
-longtemps les affaires du roi de Navarre.
-
- [23] Appendice: XVI.
-
-La présence des deux reines à Nérac transforma en capitale cette
-ville, déchue, par plus de vingt années de guerre et de troubles, du
-rang qu'elle avait occupé sous le règne de Henri d'Albret et de la
-première Marguerite. La seconde, dans ses Mémoires, nous a laissé un
-tableau riant de la cour de Nérac: «Notre cour était si belle et
-plaisante, que nous n'enviions point celle de France, y ayant la
-princesse de Navarre et moi, avec nombre de dames et filles, et le roi
-mon mari étant suivi d'une belle troupe de seigneurs et gentilshommes
-aussi honnêtes que les plus galants que j'aie vus à la cour; et n'y
-avait rien à regretter en eux, sinon qu'ils étaient huguenots. Mais de
-cette diversité de religion il ne s'en oyait point parler, le roi mon
-mari et la princesse sa soeur allant d'un côté au prêche, et moi et
-mon train à la messe, à une chapelle, d'où, quand je sortais, nous
-nous rassemblions pour nous aller promener ensemble en un très beau
-jardin ou bien au parc, dont les allées, de trois mille pas de long,
-côtoyaient la rivière; et le reste de la journée se passait en toutes
-sortes d'honnêtes plaisirs, le bal se tenant d'ordinaire l'après-dînée
-et le soir.» Sully et d'Aubigné apportent leur témoignage à
-Marguerite: Nérac jouissait de toutes les élégances et de tous les
-plaisirs d'une cour; mais il en offrait aussi les vices et les
-dangers, comme l'éprouvèrent le roi de Navarre et un grand nombre de
-ses partisans. Henri avait pris, à la cour de France, des habitudes
-de libertinage dont rien, pas même l'âge, ne put jamais le guérir. Il
-tomba, plus d'une fois, dans les pièges tendus à sa faiblesse trop
-connue par les suivantes de Catherine et de Marguerite: à l'histoire
-de ses liaisons avec Madame de Sauves et Mademoiselle de Tignonville,
-s'ajouta la chronique scandaleuse de ses caprices pour Mademoiselle
-Dayelle, Mademoiselle de Fosseuse-Montmorency et Mademoiselle Le
-Rebours. Tout ce qu'il est permis de dire, pour atténuer, s'il se
-peut, ces torts et bien d'autres qui gâtèrent sa vie privée, c'est que
-la cour des Valois n'allait point sans ces débordements, et que, fort
-heureusement pour lui et pour la France, ils ne lui firent jamais
-oublier ni les devoirs de la politique, ni le noble souci de la
-gloire.
-
-Les amis et les serviteurs du roi payèrent aussi leur tribut aux
-roueries italiennes de la reine-mère: on vit Turenne, Roquelaure,
-Béthune domptés à leur tour, et Rosny, qui devait être plus tard le
-grave ministre d'un grand roi, succomba comme les autres. Il faut même
-ajouter que, après le départ de Catherine et de son dangereux
-«escadron», la galanterie ne laissa pas de régner à la cour de Nérac,
-du moins tant qu'elle fut tenue par la belle reine de Navarre. Ces
-passions ou amourettes à la mode entraînèrent de fâcheuses
-conséquences politiques. Catherine semait l'esprit de division et de
-défection. Quand elle quitta la Gascogne, vingt trahisons étaient à la
-veille de se déclarer, et elles amoindrirent le parti: Lavardin,
-Gramont et Duras, entre autres, devinrent les adversaires de Henri.
-Nous ne mentionnerons que pour mémoire les rivalités, les querelles et
-les duels: Condé et Turenne eux-mêmes, brouillés par le contre-coup
-des intrigues de la reine-mère, en arrivèrent à croiser le fer, et le
-vicomte faillit périr quelque temps après, dans une rencontre, à Agen,
-avec Durfort de Rauzan.
-
-Lorsque Catherine de Médicis ne pouvait ni subjuguer par son manège
-personnel, ni désarmer par la galanterie les partisans du roi de
-Navarre, elle les faisait habilement calomnier auprès de lui, comme il
-arriva pour le gouverneur d'Eauze. La reine-mère, se souvenant que
-l'expédition de Fleurance avait été organisée par ce gentilhomme,
-donna mission à un de ses affidés, personnage important, de faire
-naître, dans l'esprit du roi, des soupçons sur la fidélité de son
-«Faucheur». Averti, Manaud de Batz sollicita une explication de
-Henri, qui la lui donna dans une lettre où se marquent, en termes
-éloquents, la délicatesse et la magnanimité de son coeur[24].
-
- [24] Appendice: XIII.
-
-C'est avec une sorte de prédilection, remarquée par les historiens de
-notre temps, que le roi de Navarre a prodigué les traits de son beau
-et séduisant caractère dans ses lettres au baron de Batz. Sully et
-d'Aubigné constatent qu'il y eut souvent rivalité entre les
-protestants et les catholiques au service de Henri, et qu'il fallait à
-ce prince beaucoup de tact pour les mettre d'accord. Quand les
-principaux calvinistes, tels que Turenne, d'Aubigné et Du
-Plessis-Mornay, lui conseillaient de se défier de ses officiers
-catholiques, il leur fermait la bouche par cette juste réflexion, que
-les «papistes» méritaient toute sa confiance, puisqu'ils le servaient
-par un pur attachement à sa cause ou à sa personne. Du reste, il
-excella de bonne heure à lire au fond des coeurs. «Beaucoup m'ont
-trahi, mais peu m'ont trompé», écrivait-il à propos d'une défection
-prévue; et il ajoutait: «Celui-ci me trompera, s'il ne me trahit
-bientôt». L'habileté n'eût pas toujours suffi pour maintenir le
-faisceau de tant de fidélités diverses; mais, dans les cas
-extraordinaires, Henri puisait en lui-même une éloquence irrésistible.
-
-Pendant la campagne de 1580, un jour que l'on discutait, en présence
-du roi de Navarre, le plan d'une petite expédition, les avis se
-partagèrent. Du Plessis-Mornay opinait absolument pour l'action
-immédiate, et Manaud de Batz, qui connaissait le pays et les
-difficultés de l'entreprise, n'épargnait pas les objections. «Je ne
-puis comprendre», dit à la fin Mornay, «comment un homme si déterminé
-aux armes est si timide en conseil!» Le roi de Navarre se chargea de
-la réponse: «Un vrai gentilhomme, répliqua-t-il, est le dernier à
-conseiller la guerre, et le premier à la faire!» Mais on connaît de
-Henri de Bourbon une parole encore plus haute, la plus royale
-peut-être qui ait été prononcée dans les temps modernes.
-
-En 1578, pendant que le roi de Navarre était en Agenais, quelques-uns
-de ses partisans béarnais, pourchassés à travers l'Armagnac par les
-troupes du roi de France, furent recueillis par Antoine de Roquelaure
-et Manaud de Batz, qui les prirent sous leur sauvegarde. Henri
-écrivit, à ce sujet, au gouverneur d'Eauze:
-
- «Monsieur de Batz, j'ai entendu avec plaisir les services que
- vous et M. de Roquelaure avez faits à ceux de la Religion, et
- la sauveté que vous particulièrement avez donnée, dans votre
- château de Suberbies, à ceux de mon pays de Béarn, et aussi
- l'offre, que j'accepte pour ce temps, de votre dit château. De
- quoi je vous veux bien remercier et prier de croire que,
- _combien que soyez de ceux-là du Pape, je n'avais, comme vous
- le cuydiez, méfiance de vous dessus ces choses. Ceux qui
- suivent tout droit leur conscience sont de ma religion, et
- moi, je suis de celle de tous ceux-là qui sont braves et
- bons_[25].»
-
- [25] Voir le fac-simile.
-
-C'était au nom de cette «religion» faite d'honneur, de probité et de
-vaillance, que le roi de Navarre savait conquérir de fidèles amis, et
-ce fut elle qui monta avec lui sur le trône de France.
-
-La paix de Nérac signée, Catherine se dirigea vers le Languedoc, où
-elle avait plusieurs affaires à traiter avec le maréchal de Damville.
-Après une excursion à Agen, elle passa dans le comté de Foix,
-accompagnée du roi et de la reine de Navarre. Ce pays de montagnes
-offrit aux deux cours une fête qui fut tragique. C'était une chasse
-aux ours. Les chasseurs, surexcités par la présence des reines, des
-dames et de tant de grands personnages, firent des prodiges d'audace,
-et plusieurs d'entre eux périrent dans une lutte corps à corps avec
-les redoutables fauves. A Castelnaudary, où l'attendaient les Etats de
-Languedoc, la reine-mère prit congé de sa fille et de son gendre, qui
-allèrent séjourner dans le Béarn. Bascle de Lagrèze a esquissé le
-tableau pittoresque de l'entrée et du séjour de Marguerite à Pau.
-
- «Elle arrive dans sa _litière faite à piliers doublés de velours
- incarnadin d'Espagne, en broderie d'or et de soie nuée à
- devise_, pour me servir des expressions de ses Mémoires. Cette
- litière est toute vitrée et les vitres sont faites à devise, _y
- ayant_, ou à la doublure, _ou aux vitres, quarante devises
- toutes différentes, avec des mots en espagnol et en italien sur
- le soleil et ses effets_. Après la litière de la reine
- s'avancent celles de ses dames d'honneur. Dix filles à cheval
- l'entourent; puis viennent à la suite six carrosses ou chariots
- contenant les autres dames ou femmes de la cour. C'est dans le
- château de Pau que la reine étale ses plus brillantes
- toilettes. Elle est décidée à user ses robes; car, lorsqu'elle
- retournera à Paris, elle n'y portera que des ciseaux et des
- étoffes pour se faire habiller à la mode du jour.»
-
-L'abbé Poeydavant rapporte que la nouvelle de l'arrivée de cette
-princesse ne fut pas agréable aux consistoires du pays: ils en
-conçurent des alarmes dont on aperçut bientôt les signes. «Le
-fondement en était pris du zèle de cette princesse pour la religion
-catholique. On craignait, avec quelque apparence de raison, qu'il ne
-portât atteinte à la dernière constitution qui la bannissait du pays
-souverain. Sur cette appréhension, le synode, qui, vers la fin de
-cette année (1578), se tint dans Oloron, fit publier un jeûne pour
-obtenir du ciel la grâce de détourner le grand malheur dont on se
-croyait menacé. Tandis que ces réformateurs appréhendaient si vivement
-le retour de la liberté religieuse et civile pour leurs concitoyens,
-ils abusaient eux-mêmes, d'une manière étrange, des édits que
-l'intolérance avait dictés contre les catholiques.» Les Mémoires de
-Marguerite nous apprennent, en effet, qu'elle fut elle-même victime de
-l'intolérance calviniste.
-
-La reine, jouissant du libre exercice de sa religion, faisait dire la
-messe au château de Pau par des aumôniers de sa suite. Les
-catholiques, dont le nombre était considérable dans la ville,
-désiraient ardemment l'entendre. Il y avait, au château, un pont-levis
-d'où l'on s'introduisait dans la cour qui conduisait à la chapelle.
-Chaque fois qu'on disait la messe, on prenait la précaution de lever
-le pont, afin d'interdire aux catholiques l'accès du lieu saint. La
-fête de la Pentecôte étant survenue, raconte Marguerite, plusieurs
-d'entre eux trouvèrent le moyen de s'introduire dans la cour et de
-gagner la chapelle avant que le pont fût levé. Des huguenots, les
-ayant aperçus, coururent les dénoncer à Du Pin, secrétaire du roi, et
-intraitable adversaire des catholiques. Du Pin dépêche aussitôt des
-gardes, qui, sans nul respect pour le lieu, ni pour l'assemblée, ni
-pour la personne de la reine, expulsent violemment les catholiques et
-les traînent en prison. Ils y furent détenus pendant plusieurs jours,
-et n'en sortirent qu'au moyen d'une grosse amende, après avoir risqué
-de n'en être pas quittes à si bon marché.
-
-La reine de Navarre ressentit vivement cette «indignité», et en porta
-ses plaintes au roi son mari, le suppliant de faire relâcher ces
-pauvres catholiques, qui ne méritaient point, disait-elle, un pareil
-traitement, pour avoir voulu, dans un jour solennel, profiter de son
-arrivée pour assister au saint sacrifice de la messe, dont ils avaient
-été privés depuis si longtemps. Du Pin, sans être interpellé, se mit à
-la traverse entre la reine et son mari, osant dire à la reine qu'il
-n'en serait ni plus ni moins, pour ce dont elle se plaignait touchant
-les catholiques, se fondant, quant à sa conduite, sur la teneur des
-ordonnances qui défendaient la messe en Béarn, «sur peine de la vie».
-La reine, outrée des propos insolents de Du Pin, renouvela ses
-plaintes au roi, en présence de plusieurs personnes qu'elle mit dans
-ses intérêts. Henri lui promit de s'employer auprès des conseillers du
-parlement de Pau, en faveur des catholiques prisonniers, pour obtenir
-un jugement plus modéré et qui hâtât leur délivrance. Afin de
-complaire à Marguerite, le roi congédia, pour quelque temps, son
-secrétaire. Mais cet incident et les menées fanatiques dont elle avait
-le spectacle inspirèrent à la reine un dégoût qu'elle ne put
-surmonter.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
- Départ de Pau.--Henri malade à Eauze.--Les Etats de
- Béarn.--Fragilité de la paix.--La surprise de Figeac.--La paix
- prêchée, la guerre préparée.--Le rôle de Condé et celui de
- Damville.--Assemblée de Mazères.--L'embuscade sur la route de
- Castres.--Entente du roi de Navarre avec Châtillon et
- Lesdiguières.--Desseins belliqueux.--Lettre à Henri
- III.--Lettre-manifeste à la reine de Navarre.--Manifeste de
- l'Isle à la noblesse.--Correspondance avant l'entrée en
- campagne.
-
-
-Avant d'aller de nouveau établir sa résidence à Nérac, selon le désir
-de la reine, qui avait pris le séjour de Pau en aversion, Henri fit
-avec elle un voyage à Montauban, si renommé par son dévouement
-passionné à la Réforme. Au retour de ce voyage, et en se rendant à
-Nérac, il fit un long circuit pour visiter les principales villes de
-l'Armagnac. Arrivé à Eauze, le 19 juin, il y tomba malade, disent les
-Mémoires de Marguerite, «d'une grande fièvre continue, avec une
-extrême douleur de tête, et qui lui dura dix-sept jours, durant
-lesquels, il n'avait repos, ni jour ni nuit, et le fallait
-perpétuellement changer de lit à autre». La reine l'entoura de soins
-affectueux. Pendant cette maladie, il reçut une lettre de Henri III
-contenant des avis et des réclamations au sujet des anciennes
-ordonnances de Jeanne d'Albret contre les catholiques béarnais. En
-quittant Eauze, le 10 juillet, il répondit au roi de France que les
-faits visés dans sa lettre provenaient du gouvernement de la feue
-reine, non du sien, mais qu'il en serait parlé aux Etats de Béarn. Le
-roi de Navarre entretenait avec ces Etats des relations qui furent
-constamment à l'honneur du prince et des sujets, et dont les pages
-suivantes font ressortir le caractère[26]:
-
-«... Les rapports entre Henri de Navarre et l'assemblée des
-représentants étaient toujours empreints d'une bienveillance
-réciproque. Le roi est-il empêché de présider ou de convoquer lui-même
-les Etats, il s'en excuse; il fait connaître ses motifs, comme on le
-peut voir aux archives des Etats de Béarn, à l'année 1576. Veut-il
-communiquer à son nouveau lieutenant général, le sire de Saint-Geniès,
-qui préside l'assemblée des Etats, en 1579, un ordre de nature à
-engager la responsabilité des Etats, par exemple, la défense
-d'assembler des troupes de guerre, à l'insu du roi, c'est à
-l'assemblée elle-même que cette lettre sera adressée, et c'est dans
-l'assemblée même qu'il en sera donné lecture. Remarquable déférence
-d'un souverain aux institutions libérales de son pays, en un temps où,
-partout en Europe, la monarchie absolue était seule en vigueur et
-paraissait l'unique forme d'un bon gouvernement! C'est au moment où la
-reine Elisabeth assure et consolide en Angleterre le despotisme fondé
-par les premiers Tudors, lorsqu'elle asservit le parlement et
-substitue à l'action des tribunaux et des cours de justice du pays la
-juridiction exceptionnelle de la Chambre Etoilée; c'est lorsque
-Philippe II en Espagne, reprenant la politique de Ferdinand, impose
-silence aux Cortès, ruine les libertés de l'Aragon, ou menace d'un
-sort semblable les antiques fueros de la Navarre et des pays Basques,
-que tous les rois précédents avaient respectés;--c'est à ce moment que
-Henri débat avec les représentants du Béarn les intérêts du pays et
-donne l'exemple de l'accord qui doit régner entre les grands pouvoirs
-constitutifs d'une nation sagement gouvernée. Loin de redouter le
-contrôle d'une autorité autre que la sienne, il en provoque
-l'exercice; il réunit annuellement les députés, dont le dévouement a
-d'autant plus de prix à ses yeux et dont l'action communique d'autant
-plus de force à son gouvernement, que l'âme de ces députés ne connaît
-pas de lâche complaisance et qu'ils savent faire entendre une voix
-libre et fière.
-
- [26] Appendice: XVII.
-
-«L'accord intime et la parfaite harmonie de sentiments entre le prince
-et la nation se firent surtout remarquer au renouvellement des
-hostilités qui éclatèrent en 1580. Henri, qui s'y était préparé de
-bonne heure, trouva un concours énergique dans les Etats réunis en
-1579. La princesse, sa soeur, qu'il avait instituée régente dans le
-Béarn, deux ans auparavant, n'eut aucune peine à obtenir de cette
-assemblée les sommes nécessaires pour l'entretien d'une troupe de
-1,200 hommes et pour faire conduire de la ville de Navarrenx jusqu'aux
-limites du pays de Béarn, des pièces d'artillerie dont le roi de
-Navarre avait besoin pour entrer en campagne. Les Etats fournirent les
-munitions de guerre pour l'approvisionnement de Navarrenx. Mais, qu'on
-veuille bien le remarquer, ils stipulèrent que ces subsides étaient
-octroyés, «sans tirer à conséquence» (réservant ainsi l'avenir), et
-sous la condition expresse que le prince aurait soin de réparer les
-griefs de la nation. En même temps, sur la demande du roi, et d'après
-une lettre qu'il avait écrite aux syndics du pays, les Etats nommèrent
-des commissaires chargés de veiller aux plus pressants besoins.»
-
-La reprise des hostilités, à laquelle font allusion les lignes
-précédentes, allait être déterminée par le cours naturel des choses
-inconciliables dont se composait une «paix» en ces temps orageux, et
-le roi de Navarre, instruit par l'expérience, n'était pas homme à se
-laisser surprendre par les événements. Il était, du reste, fortement
-incité à prendre les devants, s'il faut s'en rapporter à quelques
-historiens, par des avis détournés de Monsieur et même de la
-reine-mère, tous deux arguant des menaces de la Ligue. Ces démarches,
-quel qu'en fût le mobile, le mettaient encore plus dans l'obligation
-d'être prêt à toutes les éventualités. Aussi, quand il vit, au mois
-d'août 1579, les négociateurs de Henri III venir lui redemander les
-places de sûreté, au moment où les infractions à l'édit se
-multipliaient de toutes parts, il n'eut pas besoin des conseils de
-Marguerite, ni du dépit qu'elle ressentait des commérages de Henri III
-sur ses amours vraies ou supposées avec Turenne, pour comprendre
-qu'une lutte prochaine était inévitable. L'affaire de Figeac, ville
-forte du Quercy, ralluma, sinon la guerre ouverte, du moins les
-hostilités d'où elle devait sortir.
-
-Le 16 septembre, Henri, étant à Nérac, écrit à Geoffroi de Vivans: «Je
-vous prie, celle-ci reçue, de vous acheminer pour aller secourir
-Figeac, amenant avec vous le plus grand nombre de gens que vous
-pourrez, et vous diligenter le plus qu'il vous sera possible, de sorte
-que, par votre aide et secours, s'en puisse ensuivre le succès qui est
-à désirer, que j'espère de vous...» D'Aubigné raconte ainsi ce qui se
-passa dans cette ville: «La Meausse, gouverneur de Figeac, avait
-emporté une ordonnance pour prendre les deniers du roi, à la
-concurrence de son état, car les trésoriers ne payaient aucunement la
-garnison pour la rendre faible et facile à l'entreprise que l'on
-dressait dessus. Comme donc ceux du pays virent que le gouverneur
-reprenait des soldats, les habitants catholiques de la ville ayant
-fait entrer quelque noblesse et autres forces du pays, se prirent
-eux-mêmes, à la mi-septembre (1579), et quant et quant, toute la
-noblesse du pays y accourut. Tout cela assiège la citadelle, et de
-près.» Mais la citadelle ayant tenu bon, ces démonstrations de la
-noblesse protestante firent abandonner Figeac aux catholiques.
-
-A partir de cet incident, tout ce qui se fait ostensiblement, de
-divers côtés, en vue de la paix, n'est destiné qu'à voiler les
-préparatifs de guerre. Henri, pour sa part, joue deux rôles bien
-distincts; rien de plus curieux à lire que sa correspondance à cette
-époque. Tantôt il se dépense, même auprès de ses amis, en toute sorte
-de sollicitudes, pour le maintien de cette «bonne paix» que le XVIe
-siècle connut si peu; tantôt il emploie toute son activité à fortifier
-ses garnisons, à tenir ses petites troupes en haleine, à mettre ses
-capitaines sur le qui-vive. Il n'avait plus, pour le moment, à compter
-sur le prince de Condé, qui s'était affranchi de la discipline du
-parti et nourrissait un peu naïvement l'espoir de ressaisir, à
-l'amiable, son gouvernement de Picardie, qu'il fut obligé de
-revendiquer, les armes à la main, en surprenant La Fère, le 29
-novembre. Henri ne pouvait pas davantage proposer une alliance
-défensive et offensive à Damville, devenu duc de Montmorency, par la
-mort de son frère: le maréchal passait pour s'être rallié entièrement
-à la cour, depuis le voyage de la reine-mère; tout au plus, le roi se
-flattait-il de le maintenir, à son égard, dans une attitude pacifique.
-En attendant, néanmoins, il projetait de se rencontrer avec lui dans
-une assemblée convoquée à Mazères pour le mois de décembre, et de
-juger par là des chances d'action combinée qu'il pouvait avoir de ce
-côté. Le 24 septembre, il écrit, de Nérac, à Montmorency qu'il fait
-démarches sur démarches pour assurer l'exécution de l'édit. Le 7
-octobre, il fait part au gouverneur de Languedoc du déplaisir qu'il a
-ressenti, à la nouvelle des excès commis par les catholiques, lors de
-la reprise de Montaignac, le 22 septembre: «Grand meurtre des
-habitants, ignominieuse mort des ministres, pillage et saccagement de
-ladite ville»; et il ajoute qu'il vient de dénoncer le fait à MM. de
-la chambre de justice établie à l'Isle[27]. Le 4 novembre, enfin, il
-exprime à Montmorency le désir de conférer avec lui, à l'assemblée de
-Mazères, dont il affecta d'abord de se promettre de «bons effets» pour
-la paix, quoique l'insuccès des précédentes conférences de Montauban
-ne pût lui laisser, à ce sujet, beaucoup d'illusions.
-
- [27] Appendice: XI.
-
-L'assemblée de Mazères, dans le comté de Foix, eut lieu, du 10 au 19
-décembre, avec l'agrément du roi de France. Malgré la présence du roi
-de Navarre et du duc de Montmorency, elle n'eut d'autre résultat que
-d'aigrir les esprits au fond et de les tourner vers les résolutions
-extrêmes, tout en paraissant les avoir rapprochés. Après ce premier
-essai de conciliation, le roi de Navarre se sentit irrévocablement
-condamné à faire la guerre. Son gouvernement de Guienne était purement
-nominal, depuis la Saint-Barthélemy; la dot de sa femme, l'Agenais et
-le Quercy, lui était disputée de toutes les façons, au besoin par les
-armes; on ne tolérait sa religion qu'avec l'arrière-pensée, ou plutôt
-le dessein avoué de la détruire, même par la violence; enfin, sa
-qualité de premier prince du sang et son mariage avec une fille de
-France, au lieu de faire de lui un souverain incontesté, ne lui
-laissaient que le choix de la servitude. Fortement tenté auparavant de
-prendre un parti décisif, il s'y résolut froidement, au sortir des
-inutiles conversations de Mazères. Cependant, il ne négligea rien pour
-accroître les chances d'un accommodement. Le 26 décembre 1579, il
-essaie de complaire à Henri III en lui annonçant le prochain
-remplacement, à Périgueux, de Vivans, gouverneur des comté de Périgord
-et vicomté de Limousin, par le baron de Salignac. Huit jours après, il
-proteste contre les coups de force d'un de ses coreligionnaires, le
-capitaine Merle de Salavas, qui venait de s'emparer de Mende. Au mois
-de février, au mois de mars, jusque dans les premiers jours d'avril,
-il reste fidèle à ce langage pacifique. Il lui importe, au suprême
-degré, qu'on ne puisse lui imputer la rupture éclatante qu'il prévoit,
-qu'il considère même, dans son for intérieur, comme un fait accompli.
-Et pourtant, on ne l'épargnait guère. Vers la fin du mois de janvier,
-on lui tendit, sur la route de Castres, une embuscade dont il avait
-heureusement reçu avis, en temps opportun, de la reine de Navarre. «On
-m'avait dressé», écrit-il au roi de France, après s'être plaint des
-tracasseries de Biron, «une partie de quelque deux cents chevaux
-lestes et bien armés»; et Henri III lui ayant demandé par qui il avait
-été prévenu, il refusa de le dire, mais le laissa deviner par cette
-phrase: «Avec le temps, je vous le dirai, et m'assure que vous serez
-bien étonné, pour être personnes de qui vous ne l'eussiez jamais
-soupçonné».
-
-Du reste, s'il gardait le respect et parlait avec modération, il
-voyait très distinctement les dangers qui le menaçaient, et
-s'occupait, sans relâche, d'être en mesure de les affronter. Il avait
-envoyé des instructions précises à Lesdiguières, en Dauphiné, et à
-Châtillon, en Languedoc, expédié des agents sûrs dans diverses
-provinces, pour concerter, autant que possible, les prises d'armes, si
-elles devenaient nécessaires. Autour de lui, rien n'échappait à son
-attention. Les gouverneurs et les capitaines recevaient, à chaque
-instant, ses ordres et l'invitation de le tenir au courant de tous les
-faits de quelque importance. Il écrivit vingt lettres comme celle-ci,
-adressée à Vivans, en Périgord: «Puisqu'il n'a pas tenu à moi, ni à
-ceux qui m'ont assisté à l'entrevue de mon cousin le maréchal de
-Montmorency à Mazères, que nous n'ayons fait quelque chose de bon pour
-l'établissement de la paix..., j'en ai ma conscience déchargée. Mais
-je ne laisse pas pourtant de considérer les maux qui semblent se
-préparer sur les uns et sur les autres... Vous priant tenir la main,
-de votre côté, qu'on se tienne prudent en vos quartiers..., prenant
-garde surtout qu'on ne vous puisse imputer d'être des premiers
-remuants».
-
-Sa correspondance est parsemée de fières déclarations, qui sonnent le
-boute-selle: «Monsieur de Saint-Geniès, toutes vos lettres me sont
-parvenues, non les poudres. Je ne veux rompre la trêve, mais en veux
-profiter pour préparer la guerre... Si l'événement me bat, je ne m'en
-prendrai qu'à moi et à ma fortune. Qui aime le repos sous la cuirasse,
-il ne lui appartient point de se mêler à l'école de la guerre». Enfin
-l'heure vint où, même dans ses lettres au roi de France, on devinait
-que l'explosion était proche. Le 23 mars, il écrit à Henri III, pour
-énumérer de nouveaux griefs, et termine par ces mots presque
-menaçants: «Je laisse cela à considérer et à y pourvoir par votre
-prudence, attendant toujours la réponse aux remontrances que, dès le
-mois de février, nous vous avons envoyées».
-
-Ce fut la fin du jeu entre les deux rois. Le 10 avril, Henri faisait
-remettre la lettre suivante à la reine:
-
-«M'amie, encore que nous soyons, vous et moi, tellement unis que nos
-coeurs et nos volontés ne soient qu'une même chose, et que je n'aie
-rien si cher que l'amitié que me portez, pour vous en rendre les
-devoirs dont je me sens obligé, si vous prierai-je ne trouver étrange
-une résolution que j'ai prise, contraint par la nécessité, sans vous
-en avoir rien dit. Mais puisque c'est force que vous le sachiez, je
-vous puis protester, m'amie, que ce m'est un regret extrême qu'au lieu
-du contentement que je désirais vous donner, et vous faire recevoir
-quelque plaisir en ce pays, il faille tout le contraire, et qu'ayez ce
-déplaisir de voir ma condition réduite à un tel malheur. Mais Dieu
-sait qui en est la cause. Depuis que vous êtes ici, vous n'avez ouï
-que plaintes; vous savez les injustices qu'on a faites à ceux de la
-Religion, les dissimulations dont on a usé à l'exécution de l'édit;
-vous êtes témoin de la peine que j'ai prise, pour y apporter la
-douceur, ayant, tant que j'ai pu, rejeté les moyens extraordinaires
-pour espérer, de la main du roi et de la reine votre mère, les remèdes
-convenables. Tant de voyages à la cour, tant de cahiers de remontrance
-et de supplication en peuvent faire foi.
-
-«Tout cela n'a guéri de rien; le mal, augmentant toujours, s'est rendu
-presque incurable. Le roi dit qu'il veut la paix; je suis content de
-le croire; mais les moyens dont son conseil veut user tendent à notre
-ruine. Les déportements de ses principaux officiers et de ses cours de
-parlement nous le font assez paraître. Depuis ces jours passés, nous
-avons vu comme on nous a cuydé surprendre au dépourvu; nos ennemis
-sont à cheval, les villes ont levé les armes. Vous savez quel temps il
-y a que nous avons eu avis des préparatifs qui se font, des états
-qu'on a dressés pour la guerre. Ce que considéré et que tant plus nous
-attendons, plus on se fortifie de moyens, ayant aussi, par les
-dépêches dernières qui sont venues de la cour, assez connu qu'il ne se
-faut plus endormir, les desseins de nos adversaires, et, d'autre part,
-la condition de nos églises réformées qui me requèrent incessamment de
-pourvoir à leur défense, je n'ai pu plus retarder, et suis parti avec
-autant de regret que j'en saurai jamais avoir, ayant différé de vous
-en dire l'occasion, que j'ai mieux aimé vous écrire, parce que les
-mouvements nouveaux ne se savent que trop tôt. Nous aurons beaucoup de
-maux, beaucoup de difficultés, besoin de beaucoup de choses; mais nous
-espérons en Dieu, et tâcherons de surmonter tous les défauts par
-patience, à laquelle nous sommes usités de tout temps.
-
-«Je vous prie, m'amie, commander, pour votre garde, aux habitants de
-Nérac. Vous avez là Monsieur de Lusignan pour en avoir le soin, s'il
-vous est agréable, et qu'il fera bien. Cependant aimez-moi toujours
-comme celui qui vous aime et estime plus que chose de ce monde. Ne
-vous attristez point; c'est assez qu'il y en ait un de nous deux
-malheureux, qui néanmoins, en son malheur, s'estime d'autant plus
-heureux que sa cause devant Dieu sera juste et équitable. Je vous
-baise un million de fois les mains.»[28]
-
- [28] Appendice: XVIII.
-
-Le 13 avril, le roi de Navarre, qui a l'oeil et l'esprit partout,
-écrit de Lectoure au comte de Sussex, grand chambellan d'Angleterre,
-pour lui faire connaître l'état des affaires et demander l'appui
-d'Elisabeth en faveur des églises réformées. Deux jours après, le 15
-avril, à l'Isle, dans le diocèse d'Albi, Henri signe un manifeste «à
-la noblesse», dont voici tous les passages essentiels:
-
-«Messieurs, je ne doute point qu'une bonne partie d'entre vous et du
-peuple même, qui, sous la faveur des édits du roi mon seigneur, avait
-déjà goûté quelque fruit de la dernière paix, ne trouve maintenant
-étrange de voir les troubles dont ce royaume est si longuement agité,
-et que l'on estimait assoupis, se renouveler encore et les armes
-reprises par ceux de la Religion. J'estime aussi qu'après plusieurs
-discussions des raisons et occasions qui les ont mûs de ce faire,
-chacun jugeant selon sa passion ou selon qu'il aura pu entendre, ils
-en voudront rejeter toute la haine sur moi... Les déportements,
-artifices, entreprises, surprises, voleries, massacres, injustices,
-toute espèce de contraventions dont les ennemis de cet Etat et du
-repos et tranquillité publique ont usé depuis l'édit de la paix et
-conférence de Nérac, me peuvent servir de défense...
-
-«Nous avons, par la dernière paix, quitté, comme chacun sait, six ou
-sept-vingt bonnes places, lesquelles, nonobstant la violence de ceux
-qui s'y fussent aheurtés, on aurait pu si bien garder et pour si
-longtemps, qu'enfin ils eussent été contraints nous laisser en repos;
-et nous sommes contentés de quinze ou vingt des moindres d'icelles,
-pour servir de sûreté à ceux qui ne pourraient rentrer ou vivre dans
-leurs maisons. Cela seul peut témoigner que nous désirons la paix; car
-autrement c'eût été une grande simplicité de quitter un tel avantage.
-Et, de fait, n'avons-nous pas, au même instant qu'elle a été publiée,
-fait cesser tous actes d'hostilité? Néanmoins, les ennemis de cet
-Etat, impatientés de n'avoir aise et repos, se sont incontinent saisis
-de ce que nous avions délaissé, armé les places que nous avions
-désarmées, fermé celles que nous avions ouvertes, surpris les autres
-qui n'étaient plus gardés, chassé dehors ceux qui les ont reçues, tué
-ou meurtris ceux qui n'étaient plus en défense...»
-
-Ici, le manifeste entre dans le détail de quelques-uns de ces actes
-d'arbitraire et de violence: prise, révolte ou pillage de Villemur, de
-Lauzerte, de Langon, de La Réole, de Montaignac, de Pamiers, de
-Sorèze, etc.
-
-«J'en laisse, pour brièveté, poursuit le roi, plusieurs autres, qui
-peuvent assez donner d'arguments de complainte. Cependant, on n'en a
-vu aucun exploit de justice. Les auteurs et coupables ont été reçus
-aux bonnes villes, honorés, déchargés, rémunérés et récompensés; leur
-butin reçu et vendu publiquement... De sorte que la plupart ont pensé
-que la paix et les édits n'étaient qu'une chose feinte, et que la
-rompre ou différer l'exécution d'icelle était tacitement permis. Qu'on
-remarque un seul exploit contre aucun qui ait attenté contre ceux de
-la Religion; lesquels, au contraire, voyant que parmi eux il y en
-avait de mal vivants, ont pris, à leur propre poursuite et dépens,
-plus de cent-vingt prisonniers qu'ils ont livrés eux-mêmes et qui ont
-été condamnés et exécutés à mort... Les maisons des particuliers sont
-encore retenues; plusieurs châteaux qui m'appartiennent ne m'ont point
-été rendus, quelque commandement qu'il ait plu au roi d'en
-faire...--Quant à la religion, on est à pourvoir encore de lieux pour
-l'exercice d'icelle en la plupart des bailliages et sénéchaussées...
-L'institution des enfants n'est permise dans les colléges, s'ils ne
-font profession de la religion romaine... Cependant, mes ennemis se
-préparaient à la guerre; ils en dressaient les états, avaient le pied
-à l'étrier; par ruses et artifices, ils nous y provoquent; et j'avais
-chaque jour avis qu'on dressait des entreprises pour attenter sur ma
-personne.
-
-«Toutes ces considérations mises en avant, les justes complaintes de
-nos églises, qui imploraient mon assistance, m'ont contraint de venir
-en cette nécessité et presse de maux si extrêmes, protestant devant
-Dieu et ses anges que c'est à mon très grand regret et que mon
-intention n'est point d'attenter contre la personne du roi que nous
-reconnaissons comme notre souverain seigneur, contre son Etat ni sa
-couronne, de laquelle je désire la conservation et grandeur, ayant cet
-honneur d'y appartenir. Ce n'est pour m'enrichir ni augmenter mes
-moyens; chacun sait assez combien je suis éloigné de ce but; ce n'est
-que pour notre défense, pour nous garantir et délivrer de l'oppression
-de ceux qui, sous l'autorité du roi et le manteau de la justice,
-tâchent de nous exterminer. Lesquels nous tenons et déclarons pour
-ennemis de l'Etat, fracteurs des édits et lois conservatrices
-d'icelui. Contre ceux-là nous portons les armes, non contre les
-catholiques paisibles, que chacun voit que nous embrassons également,
-sans aucune passion ni distinction quelconque, auxquels nous
-n'entendons empêcher l'exercice de leur religion ni la perception des
-biens ecclésiastiques, si ce n'est de ceux qui suivent parti
-contraire: conjurant tous princes, seigneurs et magistrats, villes et
-communautés, et principalement vous, Messieurs de la noblesse, tous
-gens de bien, de quelque ordre ou état qu'ils soient, amateurs de leur
-patrie, désirant le repos d'icelle, nous secourir et assister, se
-joindre à nous, à notre si juste cause, pour laquelle nous sommes
-résolus d'employer vie et moyens...»
-
-Le 16 avril, «au partir de l'Isle», le roi de Navarre écrit à la cour
-de parlement de Toulouse pour attester que la guerre qui commence
-n'est pas de sa faute. Le 20 avril, de Nérac, lettre au roi de France:
-apologie de ses actes et de ses intentions, protestations contre les
-iniquités qui lui mettent les armes à la main, mais assurance de ses
-sentiments de fidélité à l'autorité royale. En même temps, lettre
-analogue mais superficielle à Catherine de Médicis. Le 12 mai, une
-dernière lettre d'avis et de confidence, datée aussi de Nérac, et
-adressée au vieux duc de Montpensier, que le roi de Navarre
-chérissait. Puis il y a, dans la correspondance royale, comme une
-lacune, comme un silence mystérieux. Dans trois semaines, il sera
-rompu par le coup de tonnerre de Cahors.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
- La «guerre des Amoureux».--La dot de Marguerite.--Révolte de
- Cahors.--Le baron de Vesins.--Préparatifs de l'expédition
- contre Cahors.--Cahors au XVIe siècle.--Le plan de
- l'attaque.--Les pétards.--Succès et revers.--Conseils de
- retraite et réponse du roi.--Bataille de rue.--Le roi
- soldat.--Arrivée de Chouppes.--Le terrain gagné.--Arrivée et
- défaite d'un secours.--Prise du collège.--Les quatorze
- barricades.--Exploit du roi de Navarre.--Cri magnanime.--Le
- post-scriptum royal.--La lettre à Madame de Batz.--Effets de la
- prise de Cahors.--La petite guerre.--Prise de Monségur par le
- capitaine Meslon.--Négociations pour la levée d'une armée
- auxiliaire.
-
-
-L'esprit satirique du XVIe siècle a presque flétri du surnom de
-«guerre des Amoureux», la nouvelle lutte qui commençait. C'était là le
-style des «pasquils», si complaisamment cités par P. de l'Estoile.
-Assurément, il put y avoir, à l'origine, une apparence de raison dans
-cette définition épigrammatique; mais si les petits moyens employés
-pour déterminer la prise d'armes, moyens fort à la mode, à cette
-époque, comme en d'autres temps qui les ont moins affichés, furent du
-domaine de la galanterie, il serait absolument déraisonnable de
-méconnaître la force des mobiles sérieux de cette guerre et la gravité
-des revendications qui la caractérisent. Les documents qui précèdent
-sont de nature, croyons-nous, à faire apparaître, sous son vrai jour,
-la prétendue «guerre des Amoureux», et par ce qui va suivre, on peut
-se convaincre qu'elle fut, du côté du roi de Navarre, comme une guerre
-de révélation. Il s'y montra, nous le voulons bien, fervent amoureux,
-mais amoureux de la gloire.
-
-La plupart des historiens affirment qu'avant de se mettre en campagne,
-Henri, de concert avec les chefs calvinistes, avait projeté plus de
-«soixante entreprises». Nul n'en donne la liste complète, mais le
-succès de Cahors compensa beaucoup d'échecs. Ce fut contre Cahors, en
-effet, que le roi de Navarre dirigea ses premiers efforts. «Le roi
-(Charles IX), dit Mézeray, avait assigné la dot de la reine Marguerite
-en terres, l'ayant apanagée des comtés de Quercy et d'Agenais, même
-avec les droits de la couronne et pouvoir de nommer aux charges et aux
-grands bénéfices... Mais les habitants de Cahors, les uns affectionnés
-à la religion catholique, les autres craignant la revanche des
-massacres (de 1562), ne voulaient point recevoir le roi de Navarre.
-C'est pourquoi ce prince avait résolu de commencer la guerre par cette
-ville... Vesins était dedans avec quinze cents hommes de pied qu'il
-avait aguerris, une compagnie d'ordonnance et un grand nombre de
-noblesse. Sa vigilance, son courage et sa réputation étaient connus,
-tellement que l'entreprise était fort hasardeuse; et il n'y avait
-point de vieux capitaine qui ne dissuadât le roi d'entamer la guerre
-par une témérité dont le mauvais succès ferait échouer tous ses autres
-desseins.»
-
-L'expédition contre Cahors, projetée d'assez longue date, fut résolue
-et préparée à Montauban. De cette ville, le roi de Navarre envoya ses
-ordres pour l'acheminement des troupes. Il crut pouvoir compter, à
-jour fixe, sur celles de la vicomté de Turenne, environ cinq cents
-hommes, que devait lui amener le mestre-de-camp Chouppes, et leur
-retard fut bien près de faire échouer l'entreprise. »Le roi de
-Navarre, disent les _Economies royales_, ayant passé par Montauban,
-Négreplisse, Saint-Antonin, Cajarc et Cénevières, pour rassembler
-toujours des gens, à cause que M. de Chouppes, qu'il avait mandé,
-n'était point encore joint; finalement, ayant fait une bonne traite,
-il arriva, environ minuit, à un grand quart de lieue de Cahors.»
-C'était le 27 mai. Les historiens contemporains donnent cette
-description sommaire de Cahors: «C'est une grande ville bâtie sur la
-rivière du Lot, qui l'environne de toutes parts, hormis d'un côté
-qu'on nomme La Barre. Il y a trois ponts, un desquels porte le nom de
-Chelandre, et un autre, du côté de Montauban, s'appelle le Pont-Neuf,
-ce dernier se fermant par chaque bout d'un portail assez bien
-accommodé, mais sans pont-levis, à cause de quoi on avait bâti au
-milieu deux petits éperons.»
-
-Le roi de Navarre et les quinze ou seize cents hommes qu'il
-conduisait, firent halte «dans un vallon, sous plusieurs touffes de
-noyers, où il se trouve une source qui fut de grand secours, car il
-faisait grand chaud, le temps éclatant, de toutes parts, de plusieurs
-grondements de tonnerre, qui ne furent pas néanmoins suivis de grandes
-pluies». Ce fut là que le roi de Navarre arrêta le plan de l'attaque.
-Elle fut résolue, malgré l'absence de Chouppes, l'orage devant
-favoriser les assaillants plutôt que leur nuire. Le vicomte de Gourdon
-avait eu l'idée d'employer des pétards pour briser les portes. Aux
-hommes chargés de mettre en oeuvre ces terribles engins, le roi donna
-une escorte de dix gardes. Les pétardiers devaient attaquer les deux
-portes du Pont-Neuf. Ils prirent les devants, suivis de vingt hommes
-d'armes et de trente arquebusiers, sous les ordres du capitaine
-Saint-Martin et du baron de Salignac; puis venaient quarante
-gentilshommes de Gascogne et soixante gardes du roi commandés par
-Roquelaure; Henri marchait à la tête du gros de ses troupes, composées
-de deux cents hommes d'armes et de mille ou douze cents arquebusiers.
-Des deux portes du Pont-Neuf abordées simultanément, l'une, à peine
-trouée par l'explosion du pétard, obligea les assaillants à
-s'introduire en rampant dans la ville; l'autre, au contraire, fut
-renversée du coup. L'orage était si violent, que la garnison ne prit
-pas tout de suite l'alarme. A la seconde explosion seulement, les
-assiégés parurent. Salignac, entré le premier dans la place, avec son
-détachement, rencontre Vesins, quarante gentilshommes et trois cents
-arquebusiers, armés à la hâte. Roquelaure et Saint-Martin s'étant
-joints à Salignac, il s'engage, à la lueur des éclairs, un combat où
-l'arquebuse fut bientôt inutile. Dès les premiers chocs, Vesins est
-mortellement blessé, et la chute de ce chef renommé trouble, un
-instant, les assiégés, qui reculent. Mais ils reprennent vite courage,
-à l'arrivée d'un renfort, venu du centre de la ville, et les
-assaillants voient tomber leurs trois capitaines, Salignac, Roquelaure
-et Saint-Martin, celui-ci pour ne plus se relever. Ils vont lâcher
-pied, lorsque Gourdon et Terrides arrivent à leur secours: on
-s'acharne de part et d'autre. Mais le jour a paru, toutes les forces
-de Cahors convergent vers le champ de bataille, et les calvinistes,
-combattus à la fois par la garnison, par la bourgeoisie armée, par les
-habitants, qui, du haut des maisons, font pleuvoir sur leur tête une
-grêle de projectiles, cèdent peu à peu devant tous ces obstacles;
-nombre d'entre eux sortent de la ville, et le roi, qui attendait le
-résultat de cette affaire d'avant-garde, se voyait déjà conseiller la
-retraite: «Il est dit là-haut, répond-il, ce qui doit être fait de moi
-en toute occasion. Souvenez-vous que ma retraite hors de cette ville,
-sans l'avoir conquise et assurée au parti, sera la retraite de ma vie
-hors de ce corps. Que l'on ne me parle plus que de combattre, de
-vaincre ou de mourir.» Et le roi de Navarre entre, à son tour, dans la
-ville, avec ses deux cents gentilshommes et ce qui lui restait
-d'arquebusiers. Quand il y fut, ses amis comprirent qu'il fallait
-vaincre à tout prix.
-
-Les combats qui suivirent ne peuvent guère se raconter. Ce fut une
-bataille de rue: le terrain gagné pied à pied ou conservé avec peine;
-la barricade renversée laissant voir derrière elle une autre
-barricade; les maisons conquises l'une après l'autre; partout un
-danger, un piège, une alarme; jamais un moment de repos. Rien que pour
-se maintenir, il fallait faire des efforts incessants, et il
-s'agissait d'avancer! Cependant, on avançait peu, et l'espoir de la
-conquête s'évanouissait dans l'âme des plus braves; presque seul, le
-roi gardait son assurance et même sa bonne humeur; il disait, en
-réponse aux conseils de retraite qui recommençaient à se faire
-entendre: «Se peut-il que de si braves gens ignorent leurs forces!»
-Elles eussent fléchi certainement, s'il ne les eût décuplées par son
-exemple.
-
-On luttait depuis deux jours et deux nuits, la ville attendant un
-secours, et le roi de Navarre, le corps de Chouppes. Sully raconte
-qu'il vit, pendant ces heures terribles, «les choses les plus belles
-et les plus effroyables tout ensemble». On ne mangeait et buvait
-«qu'un coup et un morceau, par-ci par-là, en combattant»; il fallait
-dormir «debout, les cuirasses appuyées sur quelques étaux de
-boutiques»; tout le monde, Henri le premier, avait «les pieds si
-écorchés et pleins de sang, que nul ne se pouvait quasi plus
-soutenir»; un grand nombre d'assaillants, entre autres Rosny, étaient
-blessés; les armes du roi étaient faussées de «coups d'arquebuse» et
-de «coups de main». Il ne restait peut-être plus aux calvinistes que
-la force de vouloir bien mourir avec leur chef, lorsque l'arrivée de
-Chouppes, à la tête de cinquante gentilshommes et de quatre ou cinq
-cents arquebusiers, vint justifier l'opiniâtreté du roi de Navarre.
-
-A peine entré dans la ville, Chouppes donne, de furie, contre une
-barricade, l'enlève, en poursuit les défenseurs jusqu'à l'hôtel de
-ville, s'en empare et y trouve trois canons et une coulevrine. Il y
-met une garde et marche vers le collège, qui était une vraie
-forteresse. Il y est rejoint par le roi de Navarre. Là, on commence à
-entrevoir la fin ou ce qu'on croyait être la fin de ces rudes combats:
-on se trompait. Il fallut faire le siège en règle du collège et courir
-bien des risques pour s'en approcher en perçant les maisons. Cette
-tâche n'était pas terminée au soleil levant, qui montra un nouveau et
-plus redoutable danger: le secours attendu par les assiégés était en
-vue. Chouppes, commandé pour s'y opposer, use d'un heureux stratagème.
-Il va au-devant des quatre cents hommes qui s'approchaient, séparés en
-deux troupes, trompe la première par une réponse au qui-vive, la
-foudroie à bout portant, puis il lutte corps à corps avec la seconde
-et la met en déroute. Le lendemain, le collège est emporté: c'est la
-victoire enfin? Pas encore! Du collège, on aperçoit, dans la grande
-rue, quatorze barricades. C'est une nouvelle bataille, c'est un
-nouveau siège. Le roi de Navarre donne ses ordres, et Chouppes, encore
-une fois, marche à l'avant-garde; mais une pierre l'atteint à la tête
-et le renverse au moment où la besogne était en bonne voie. Le roi,
-qui le suivait, prend sa place. A la tête de ses gardes, et «en
-pourpoint comme eux», dit d'Aubigné, «il emporte la meilleure des
-barricades», du sommet de laquelle il fait entendre ce cri magnanime:
-«Grâce à tous ceux qui mettront bas les armes!» Cahors était pris.
-
-La ville fut livrée au pillage. Quelle ville prise d'assaut n'était
-pillée, au XVIe siècle? Mais nous avons vainement cherché dans
-l'histoire la trace des innombrables «massacres» qui, selon des
-relations suspectes, auraient déshonoré la victoire des calvinistes.
-Les rigueurs dont souffrit Cahors, rigueurs déplorables assurément,
-furent celles que subissait, à cette époque, toute ville forcée[29].
-
- [29] Appendice: XIX.
-
-La correspondance du roi de Navarre fournit au récit de la prise de
-Cahors un post-scriptum du plus haut intérêt. C'est d'abord la lettre
-suivante, adressée à la baronne de Batz, dès la première heure qui
-suivit la reddition, c'est-à-dire le 31 mai ou le 1er juin:
-
-«Madame de Batz, je ne me dépouillerai pas, combien que je sois tout
-sang et poudre, sans vous bailler bonnes nouvelles, et de votre mari,
-lequel est tout sain et sauf. Le capitaine Navailles, que je dépêche
-par delà, vous déduira, comme nous avons eu bonne raison de ces
-paillards de Cahors. Votre mari ne m'y a quitté de la longueur de sa
-hallebarde. Et nous conduisait bien Dieu par la main sur le bel et bon
-étroit chemin de sauveté, car force des nôtres, que fort je regrette,
-sont tombés à côté de nous. A ce coup, ceux-là que savez et qu'avez
-dans vos mains seront des nôtres. A ce sujet, je vous prie bailler à
-mondit Navailles lettres et instructions qui lui seront nécessaires,
-dont je vous prie bien fort lui aider à me gagner ceux-là et leurs
-amis, les assurant du bon parti que leur ferai. Et de telle manière
-que désirerez, je vous reconnaîtrai ce service, d'aussi bon coeur que
-je prie Dieu, ma cousine, qu'il vous ait en sa sainte garde».
-
-Le 1er juin, Henri écrivait à M. de Scorbiac, son conseiller à
-Montauban: «Je crois que vous aurez été bien ébahi de la prise de
-cette ville; elle est aussi miraculeuse, car, après avoir été maître
-d'une partie, il a fallu acquérir le reste pied à pied, de barricade
-en barricade. Depuis que Dieu m'a fait la grâce de l'avoir, je désire
-la conserver et y établir quelque beau règlement. Pour travailler
-auquel, je vous prie m'y venir trouver avec La Marsillière et les
-autres auxquels j'écris...» Il ajoutait, le 6 juin: J'eusse fort
-désiré que vous fussiez venu par deçà, lorsque je vous ai demandé,
-parce que votre présence eût été bien requise ici, pour aider à régler
-toutes choses en cette ville, et y établir un bon ordre qui n'a pu
-sitôt y être mis... Nous y avons donné quelque acheminement; j'espère
-que tout s'y portera bien, au contentement des gens de bien...»
-
-On voit, par la lettre à Madame de Batz, que le roi ne perdit pas un
-instant pour faire fructifier sa victoire jusqu'au fond de l'Armagnac:
-chez lui, le politique donnait toujours la main au capitaine. Les
-lettres à M. de Scorbiac, écrites dans un ordre d'idées analogue,
-attestent les préoccupations d'un esprit organisateur, toujours prêt à
-compléter par de «bons règlements» les succès militaires.
-
-Par la prise de Cahors, le roi de Navarre étonna ses amis non moins
-que ses ennemis: hommes de guerre et hommes d'Etat comprirent qu'à
-dater de ce jour, le parti calviniste aurait à sa tête un chef doué de
-toutes les aptitudes qui domptent les événements et font, en quelque
-sorte, violence à la destinée. Si, à cette heure, Henri avait possédé
-une armée puissante et d'importantes ressources financières, il
-aurait pu tracer avec son épée la carte d'une France protestante,
-religieusement et politiquement constituée en face de la vieille
-monarchie catholique. La Providence en décida autrement. En sortant de
-Cahors, le roi de Navarre se retrouva, comme auparavant, avec sa
-poignée de partisans, et, longtemps encore, il dut se résigner à faire
-la petite guerre. Il la fit toujours avec entrain et parfois avec
-bonheur.
-
-Après avoir laissé Cabrière gouverneur à Cahors, il visita sa bonne
-ville de Montauban et revint, sans plus tarder, à Nérac, où, ayant
-pris connaissance des mouvements de l'armée de Biron, il se prépara,
-de son mieux, à lutter contre ce capitaine expérimenté. En traversant
-la Lomagne et l'Armagnac, il avait déjà battu deux détachements
-catholiques, l'un à Beaumont, l'autre à Vic-Fezensac. Un de ses plus
-vaillants capitaines, Meslon, gouverneur de Castelmoron et de Gensac,
-venait de prendre Monségur par ce pétard, nommé alors «saucisse», que
-nous avons vu jouer son rôle à Saint-Emilion et à Cahors.
-
-Au mois de juin, les lettres de Henri font allusion à une armée
-étrangère qui «s'apprête infailliblement et commence à marcher», mais
-qui ne se hâtait guère: c'était le corps de mercenaires dont les
-huguenots avaient obtenu la promesse du prince palatin Casimir. Cette
-armée resta en formation; il est certain, toutefois, qu'à la seule
-pensée de revoir les reîtres passer sur le ventre aux populations de
-cinq ou six provinces, les négociateurs royaux du traité de Fleix se
-sentirent, quelques mois plus tard, mieux disposés à la conciliation
-qu'ils ne l'eussent été en d'autres circonstances.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
- La campagne du maréchal de Biron.--Combats devant Marmande.--Les
- menées du prince de Condé.--Le stratagème de Biron.--Les
- boulets mal-appris.--Mayenne en Dauphiné.--Lesdiguières.--Siège
- et prise de La Fère par le maréchal de Matignon.--Surprise de
- Mont-de-Marsan par Baylens de Poyanne.--Désarroi des
- calvinistes.--Les vues de Monsieur, duc d'Anjou et
- d'Alençon.--Son entremise pour amener la paix.--Traité de
- Fleix.--Séjour de Monsieur en Guienne et en Gascogne.--La
- chambre de justice de Guienne.--La demi-promesse de
- Henri.--Monsieur recrute des officiers à la cour de Navarre.
-
-
-Biron avait quitté Bordeaux, le 20 juin 1580, pour se mettre à la tête
-de son armée déjà en mouvement. Cette campagne, composée d'une longue
-série de petites actions, fut en définitive défavorable aux
-calvinistes. Biron prit, de force ou sans coup férir, une quarantaine
-de places ou de bicoques, entre autres Tonneins, Le Mas-d'Agenais,
-Damazan, Gontaud, dont il portait le nom, Valence-d'Agen, Auvillars,
-Lamontjoie, Francescas, Montaignac, Villeréal, Mézin, Sos,
-Vic-Fezensac, Astaffort et Fleurance. Mais il n'osa assiéger ni
-Sainte-Bazeille, sommée en vain de se rendre, ni Clairac, ni plusieurs
-autres places, dont la force de résistance lui était connue. Il en
-rencontra une très vive à Gontaud, qu'il bouleversa de fond en comble,
-à Auvillars, qui obtint «vie et bagues sauves», à Valence-d'Agen, qui,
-prise une première fois et révoltée, ne se rendit qu'après avoir été
-foudroyée de mille ou douze cents coups de canon. Il arriva au
-maréchal, pendant cette campagne, deux graves accidents. Devant
-Sainte-Bazeille, une maladie se mit dans son armée, il en fut atteint
-lui-même et dut cantonner ses troupes. Il touchait à la fin de ses
-expéditions, lorsque, au mois d'octobre, dit le journal du chanoine
-Syreuilh, «comme il faisait la revue de son armée et voltigeait sur
-son cheval, sondit cheval glissant, tomba sur sa jambe gauche et lui
-rompit l'os de ladite jambe, un doigt plus haut que la cheville». Il
-se fit remplacer à la tête des troupes, du consentement de tous les
-capitaines, par son fils, Charles de Gontaud, baron de Biron, alors
-âgé de dix-huit ans, le même qui, après avoir vécu avec tant de
-gloire, devait périr si misérablement de la main du bourreau.
-
-Il y eut deux faits remarquables dans cette lutte de Henri et de
-Biron: le maréchal n'alla presque jamais droit au roi, et le roi ne
-fut qu'une fois ou deux en mesure d'affronter le maréchal en rase
-campagne. Quand on étudie leurs mouvements, on dirait qu'ils s'étaient
-entendus pour éviter une lutte personnelle. Devant Marmande,
-toutefois, Henri, au début de la campagne, eût bien voulu se mesurer
-avec les troupes du maréchal. L'armée du roi occupait Tonneins et
-Sainte-Bazeille, une partie de l'armée de Biron était dans Marmande.
-«Les soldats du maréchal, dit l'abréviateur des _Economies royales_,
-faisant tous les jours des courses sur le pays ennemi, Henri fit un
-jour avancer Lusignan, à la tête de vingt-cinq gentilshommes des mieux
-montés, jusqu'aux portes de Marmande, comme pour faire un défi. Il
-nous fit suivre par cent arquebusiers, qui mirent ventre à terre sur
-le bord d'un ruisseau, à quelque distance de nous, et il se tint
-lui-même caché dans un petit bois un peu éloigné, avec trois cents
-chevaux. Notre ordre était de faire simplement le coup de pistolet, de
-chercher à prendre quelques soldats que nous trouverions hors des
-murs, et de nous retirer vers le gros d'arquebusiers, d'abord qu'on
-commencerait à nous poursuivre, ce que nous exécutâmes aussitôt que
-nous eûmes vu cent chevaux sortir de la place pour venir à nous,
-quoique ces cavaliers nous criassent d'une manière assez insultante de
-les attendre. Un officier de notre troupe, nommé Quasy, qui s'entendit
-défier nommément, ne put s'empêcher de tourner bride vers celui qui
-lui faisait ce défi, le renversa mort, y perdit lui-même son cheval,
-et regagnait le gros de la brigade à pied, lorsqu'il fut attaqué par
-le parti ennemi entier, irrité de la mort de leur camarade. Nous
-marchâmes à son secours, et il y eut bientôt une mêlée des plus
-chaudes, pendant laquelle un de nos valets, saisi de frayeur, s'enfuit
-et porta l'alarme au roi de Navarre, en lui disant que nous et les
-arquebusiers avions été tous passés au fil de l'épée: ce qui était
-sans aucun fondement. Au contraire, après quelques moments de combat,
-les ennemis ayant aperçu les arquebusiers, qui sortaient de leur
-embuscade pour venir nous seconder, craignirent quelque surprise, et
-croyant que toute l'armée leur allait tomber sur le corps, ils se
-retirèrent dans la ville. On eut bien de la peine à arrêter le courage
-de Henri, qui voulait fondre sur l'armée ennemie pour nous venger et
-périr glorieusement. Mais on lui fit de si fortes instances de se
-retirer, qu'il prit enfin ce parti à regret. Son étonnement fut grand
-lorsqu'il nous vit revenir, et sa douleur le fut encore davantage
-d'avoir ajouté foi à des conseillers trop timides, surtout lorsqu'il
-vit Lusignan se plaindre, avec beaucoup d'aigreur, d'avoir été
-abandonné en cette occasion.»
-
-Henri manquait de forces, le peu qu'il en avait étant absorbé, en
-grande partie, par les garnisons. Il lui était donc impossible
-d'offrir une bataille à Biron; il lui fut même bientôt difficile de
-courir les champs. Le prince de Condé, non content de lui avoir
-débauché une partie de ses troupes, travaillait, dans le Languedoc et
-dans le Dauphiné, à se composer une souveraineté, aux dépens du roi de
-Navarre. Il fallut ramasser, dans tous les coins de Guienne et de
-Gascogne, un petit corps d'armée pour aller s'opposer aux empiètements
-du prince, et Turenne fut chargé de cette mission. Il restait au roi
-de Navarre à peine de quoi se garder. Heureusement, le comte de La
-Rochefoucauld ne tarda pas à lui amener deux ou trois cents chevaux,
-qui lui furent d'un grand secours. Henri et ses partisans n'en durent
-pas moins renoncer à tenir, en tout temps, la campagne, et se
-contenter de quelques rares occasions favorables. Le roi de Navarre,
-croyant en saisir une qui le tenta, fit courir à sa capitale et courut
-lui-même un sérieux danger.
-
-Au commencement de la guerre, la reine Marguerite, résidant
-habituellement à Nérac, avait obtenu la neutralité de cette ville,
-tant que le roi n'y séjournerait pas. Le roi y étant venu passer trois
-jours, et le maréchal ayant été informé de sa présence, il usa d'un
-curieux stratagème pour avoir le droit d'alarmer et peut-être de
-surprendre Nérac. Il feint de venir sur la Garonne pour y recevoir des
-troupes que lui amenait M. de Cornusson, sénéchal de Toulouse, et fait
-tenir le faux avis de ce mouvement au roi. Henri part dans la nuit,
-pour aller lui tendre une embuscade, et le matin, à neuf heures, le
-maréchal, venu par un autre chemin, se présente devant Nérac avec son
-armée en bataille, à la portée du canon; si bien, qu'au moment où le
-roi, revenant de son expédition manquée, rentrait dans Nérac par une
-porte, il apprenait que Biron paradait devant l'autre. Malgré
-l'inégalité des forces, il y aurait eu mêlée générale ou, tout au
-moins, escarmouche, sans une pluie torrentielle qui vint «mouiller la
-poudre» et refroidir les cerveaux. Biron, en se retirant du côté de
-Mézin, qu'il allait occuper, lança quelques volées de canon, à coups
-perdus, sur la ville, et deux boulets se logèrent dans les murailles
-du château. Marguerite ne pardonna jamais cet affront au maréchal,
-quoiqu'il lui eût envoyé, en partant, de galantes excuses: aussi, à la
-paix, insista-t-elle, tout autant que le roi, pour que la lieutenance
-de Guienne fût remise en d'autres mains.
-
-L'armée de Biron n'était pas la seule qui opérât contre les
-calvinistes: le maréchal de Matignon en avait mené une autre à La
-Fère, d'où était parvenu à s'évader le prince de Condé; Mayenne en
-avait conduit une troisième en Dauphiné, contre Lesdiguières, en voie
-de devenir un des premiers capitaines de son temps. Mayenne prit La
-Mure et trois ou quatre autres places. Quant au siège de La Fère, il
-dura trois mois et fut appelé le «siège de velours», parce que les
-assiégeants y faisaient assaut d'élégance et que le temps ne les y
-incommoda point. Du reste, il fut des plus meurtriers; Matignon y
-perdit deux mille hommes, beaucoup d'officiers de mérite, entre autres
-Philibert de Gramont, que les intrigues de Catherine avaient détaché
-du parti du roi de Navarre. La perte des assiégés fut de trente
-gentilshommes et de huit cents soldats. La reddition eut lieu le 31
-août.
-
-La chute de La Fère était prévue; elle ne fut pas aussi sensible au
-roi de Navarre que la perte de Mont-de-Marsan, surpris, au mois de
-septembre, par Baylens de Poyanne, un des plus vaillants capitaines
-catholiques[30]. Henri essaya souvent, mais en vain, de le ressaisir;
-le temps, les hommes, l'argent, tout lui faisait défaut, et Poyanne
-gardait bien sa conquête. Henri finit pourtant par prendre sa
-revanche.
-
- [30] Appendice: XX.
-
-Tout bien considéré, les affaires du parti calviniste et, en
-particulier, celles du roi de Navarre, étaient dans un état précaire:
-on pouvait encore durer, mais tout succès devenait douteux. Dans ces
-circonstances, les vues de Monsieur, tournées sans cesse vers la
-principauté des Pays-Bas, se trouvèrent d'accord avec les intérêts
-d'une cause presque vaincue. Il venait de traiter, par les soins du
-prince d'Orange, avec les Etats des Pays-Bas, déterminés à secouer le
-joug de l'Espagne et à reconnaître la souveraineté du duc d'Anjou. Les
-Etats se laissaient séduire par la double perspective d'une alliance
-virtuelle avec la France et du mariage, considéré comme probable, de
-Monsieur avec la reine d'Angleterre. Le duc, croyant toucher à cet
-avenir, voulut se l'assurer en rétablissant la paix à l'intérieur; car
-les forces militaires de la France devenant inactives, il avait
-l'espoir qu'elles l'appuieraient, en partie, dans l'expédition qu'il
-projetait.
-
-Monsieur, sollicité d'ailleurs, on est fondé à le croire, par la reine
-Marguerite, s'offrit donc à Henri III pour médiateur entre lui et le
-roi de Navarre, et partit pour la Guienne, accompagné de Bellièvre et
-de Villeroi. Il avait donné rendez-vous, à Libourne, au roi et à la
-reine de Navarre, à Madame, soeur de Henri, et au prince de Condé. Les
-premiers pourparlers décisifs eurent lieu à Coutras, et les derniers à
-Fleix, en Périgord, dans le château du marquis de Trans. Les députés
-protestants y assistèrent, et après de longs débats, le nouveau
-traité, d'abord repoussé par le prince de Condé et ses adhérents, fut
-signé le 26 novembre. Il confirmait, en les amplifiant sur quelques
-points, les traités précédents: par exemple, on donnait par surcroît,
-au roi de Navarre, Figeac, en Quercy, et, dans le Bazadais, Monségur,
-si vaillamment conquis et gardé par le capitaine Meslon. Mézeray
-ajoute: «On croit qu'il y fut aussi accordé, en secret, pour
-satisfaire la passion de la reine Marguerite et même celle du roi son
-mari, que Biron serait révoqué de la lieutenance de Guienne, et que le
-roi en mettrait un autre à sa place, qui leur serait plus agréable».
-Ce fut le maréchal de Matignon[31].
-
- [31] Appendice: XXI.
-
-L'édit de Fleix, ratifié au mois de décembre, fut vérifié au parlement
-de Paris le 26 janvier 1581. Cette tâche accomplie, Monsieur passa
-quelque temps en Guienne et en Gascogne[32]. Il visita plusieurs
-villes, tantôt avec le roi et la reine de Navarre, tantôt avec
-Marguerite seule, comme à Bordeaux, où il fut reçu avec une pompe
-extraordinaire. Un des articles du nouveau traité supprimait la
-chambre mi-partie de cette ville et instituait une chambre de
-justice[33], composée de membres du conseil privé et de conseillers au
-parlement de Paris, qu'on supposait étrangers aux influences locales.
-Mais la première séance de cette chambre en mission n'eut lieu que le
-26 juin 1582. Ces perpétuelles modifications des formes de la justice
-n'offraient en ce temps-là, et elles n'ont offert en aucun temps, que
-bien peu de garanties aux citoyens.
-
- [32] Appendice: XXII.
-
- [33] Appendice: XV.
-
-Pendant son séjour à la cour de Navarre, le duc d'Anjou obtint de
-Henri une demi-promesse de se joindre à lui dans la prochaine campagne
-des Pays-Bas, où l'attendaient tant de déboires et de désastres.
-Heureusement pour le roi de Navarre, ce projet d'alliance resta lettre
-morte. Mais, en même temps que Monsieur essayait de le tenter de ce
-côté, il l'amoindrissait, d'un autre, en recrutant des officiers parmi
-les gentilshommes de Guienne et de Gascogne: beaucoup de catholiques
-et plusieurs protestants, parmi lesquels Rosny, acceptèrent les offres
-du prince. Henri les vit partir à regret, car il n'avait aucune
-confiance dans les entreprises de son beau-frère, et d'ailleurs il
-pouvait prévoir, même en pleine paix, qu'il aurait, un jour, grand
-besoin des services dont allait profiter le duc d'Anjou.
-
-
-
-
-LIVRE TROISIÈME
-
-(1581-1585)
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
- Le triomphe de la patience.--Le roi de Navarre et Théodore de
- Bèze.--Surprise de Périgueux par les
- catholiques.--Correspondance de Henri avec Brantôme.--Assemblée
- de Béziers.--Velléités pacifiques.--Préparatifs de voyage de
- Marguerite à la cour de France.--Les toilettes de la reine de
- Navarre.--Henri à Saint-Jean-d'Angély.--Son entrevue avec
- Catherine de Médicis, à Saint-Maixent.--La cure aux
- Eaux-Chaudes.--Assemblée de Saint-Jean-d'Angély.--Les projets
- de mariage de Catherine de Bourbon.--Négociation avec le duc de
- Savoie.--L'affaire des frères Casse.--Invitation de Henri III
- et réponse du roi de Navarre.
-
-
-A la fin de l'année 1580, et dans les premiers jours de l'année
-suivante, le roi de Navarre eut à se défendre contre les imputations
-de quelques-uns de ses coreligionnaires influents, qui lui
-reprochaient d'avoir sacrifié, par le traité de Fleix, les intérêts de
-la cause calviniste. C'était le contre-coup des mécontentements du
-prince de Condé. Henri lisait trop bien dans l'avenir pour croire à
-l'efficacité et à la longue durée d'une paix qu'il subissait plus
-qu'il n'en triomphait; mais il était déjà l'homme qui devait écrire un
-jour: «Par patience, je vaincs les enfants de ce siècle». S'il n'avait
-pas possédé cette vertu essentiellement politique, jamais peut-être la
-France ne fût sortie, à son honneur, des redoutables épreuves que lui
-imposait, depuis vingt ans, l'antagonisme des deux religions, et dont
-les revendications de la Ligue allaient démesurément accroître le
-péril. La correspondance de Henri IV nous a livré le secret de sa
-force et de sa suprême victoire: c'est qu'il sut, presque toujours,
-selon les cas, résister à ses partisans, comme à ses adversaires.
-
-La paix de Fleix lui ayant attiré les remontrances de Théodore de
-Bèze, cet éloquent mais âpre docteur de l'Eglise calviniste, il lui
-répondit, de Coutras, par une apologie discrète de ses actes et de ses
-intentions; et, comme Théodore de Bèze ne lui avait épargné, sur
-d'autres points, ni les conseils ni les critiques, il le remerciait de
-tant d'avis salutaires, lui en demandait de nouveaux, et semblait
-faire allusion, dans les lignes suivantes, à quelques reproches
-indirects touchant les moeurs de la cour de Navarre: «Je reconnais la
-charge que Dieu m'a commise, et ne souhaite rien plus, sinon qu'il me
-fasse la grâce de m'en pouvoir acquitter dignement. A quoi j'ai
-délibéré de m'employer à bon escient et _de régler ma maison_,
-confessant, à la vérité, que _toutes choses se sentent de la
-perversité des temps_.» La même lettre vise, à mots couverts,
-quelques-unes des intrigues dont il était environné, spécialement
-l'esprit remuant et les vues dominatrices du prince de Condé:
-«Lesquels (conseils), dit-il à Théodore de Bèze, je vous prie me
-départir encore sur les pratiques et menées qui se font par _ceux qui
-veulent bâtir leur grandeur sur la ruine des autres_, mêmement sur les
-derniers degrés desquels ils semblent tâcher de me déjeter et gagner
-les devants, pour plus facilement me repousser et renverser en bas.
-Cette trame se connaît si manifestement, que peu de gens en doutent.»
-Théodore de Bèze dut sentir ces traits, d'autant mieux qu'il était,
-par tempérament, plus porté à s'entendre avec le prince de Condé
-qu'avec le roi de Navarre.
-
-Henri écrivit plus de cinquante lettres pour démontrer à ses villes et
-à ses capitaines les avantages de la paix et la nécessité de
-l'observer fidèlement. Il est vrai qu'il en écrivait en même temps
-pour se plaindre des nombreuses infractions relatives à ses «maisons,
-châteaux et villes», et d'abusives inhibitions concernant le libre
-exercice du culte; mais toute paix était querelleuse, en ce temps-là.
-Celle-ci fut bruyamment troublée par les catholiques. Le 26 juillet
-1581, sous le commandement des capitaines d'Effieux et de Montardy,
-ils surprirent la ville de Périgueux. «La noblesse du Périgord et des
-environs, dit le président de Thou, fatiguée par les courses
-continuelles des garnisons protestantes, engagea les commandants des
-troupes du roi à se saisir de Périgueux. Ils surprirent cette ville,
-la nuit, et ils la traitèrent avec tant de barbarie, qu'ils semblaient
-vouloir venger celle que le baron de Langoiran y avait exercée, six
-ans auparavant, lorsqu'il se rendit maître de la ville. Le roi de
-Navarre ayant porté ses plaintes au roi, il n'en reçut que des
-excuses.»
-
-On n'en usa pas aussi cavalièrement avec le roi de Navarre: il n'était
-pas homme à se contenter de si peu. Notons, en outre, que de Thou
-s'est trompé en accusant de «barbarie» les auteurs de la surprise de
-Périgueux. Sans doute, les catholiques, agissant sans l'agrément de
-Henri III, commirent de trop nombreux excès dans cette place; mais ils
-n'usèrent pas, dans le sens complet du mot, des représailles qu'il
-était en leur pouvoir d'exercer: en quoi ils montrèrent une modération
-relative; car les calvinistes, en 1575, avaient été sans pitié pour
-les vaincus. La vérité, sur l'affaire de Périgueux, n'est ni dans le
-jugement sommaire de de Thou, ni dans cette note comique de P. de
-L'Estoile: «En ce mois de juillet, les catholiques de la ville de
-Périgueux se remirent en la libre possession de leur ville, et en
-chassèrent les soldats huguenots qui despieça y étaient en garnison.
-Ceux de la religion n'en firent pas grand'clameur, et eut-on opinion
-que ce qui en avoit été fait étoit _par intelligence du roi de Navarre
-et des habitants, qu'on disoit avoir donné cent mille francs_ pour
-être déchargés de cette garnison, qui leur faisoit mille maux. Quoi
-que c'en soit, il n'y en eut point de coups rués, et se passa
-doucement cette entreprise.»
-
-Les témoignages incontestables ressortent de la correspondance du roi
-de Navarre. Le 10 août, il écrit à Brantôme, seigneur de Bourdeille,
-sénéchal de Périgord: «Mon cousin, j'ai été fort aise d'entendre la
-bonne affection et diligence que vous avez montrées depuis la prise de
-Périgueux, pour empêcher ou modérer les mauvais effets des preneurs
-contre ceux qui étaient dedans, dont je vous remercie; mais je suis
-fort marri d'avoir su que votre bonne intention n'a pu être effective
-selon votre dessein, d'autant que la plupart des maisons de ceux de la
-religion ont été pillées et saccagées, et plusieurs faits prisonniers,
-et il y en a encore auxquels on veut faire payer rançon, comme on a
-déjà fait faire aux autres, entre lesquels est le sieur Saulière,
-qu'on ne veut élargir sans cela, quelque grande perte qu'il ait faite
-de ses meubles et titres; qui serait son entière ruine et celle de ses
-enfants.
-
-«Je ne puis croire que le roi mon seigneur ne réprouve grandement la
-prise de ladite ville, comme étant advenue par trop grand attentat,
-fait au préjudice de son service et de la paix et tranquillité
-publique.
-
-«Je ne puis aussi, pour mon devoir et pour mon honneur, que je n'en
-poursuive la raison et réparation envers Sa Majesté.
-
-«Je vous prie donc, mon cousin, considérer que ne puis autre chose
-là-dessus que d'attendre la volonté et intention de Sa Majesté, pour
-me ranger et conformer selon icelle. Cependant, puisqu'il y a encore
-dedans la ville des prisonniers, et plusieurs meubles pillés
-appartenant à ceux de ladite religion, je vous prie derechef faire le
-tout rendre, et mettre en liberté tous lesdits prisonniers,
-principalement ledit Saulière, de sorte qu'il n'en puisse être fait
-aucune plus grande plainte.»
-
-Brantôme s'efforça de contenter Henri; mais l'affaire n'en resta pas
-là. Henri III chargea Matignon, le nouveau lieutenant de Guienne, et
-Bellièvre, un de ses négociateurs favoris, de régler ce grave
-différend. A vrai dire, le roi de Navarre ne reçut jamais que des
-demi-satisfactions. La cour lui avait fait offrir d'abord, à titre
-d'indemnité, une forte somme. En principe, il acceptait; mais il
-exigeait, de plus, une autre place. On finit par lui accorder
-Puymirol, après des contestations qui dépassèrent le terme de l'année
-1581.
-
-Le 20 décembre 1581, à Béziers, s'ouvrit une assemblée des Eglises
-réformées de Languedoc, où Henri III avait envoyé Bellièvre, et le roi
-de Navarre, Clervaux, afin de hâter la pacification de la province. La
-mission fut longue et difficile, mais elle réussit dans une assez
-large mesure. Le roi de France, lui aussi, voulait la paix, et il est
-probable qu'elle se fût bientôt et solidement établie entre lui et le
-roi de Navarre sans l'existence de la Ligue, qui, déjà, soufflait
-discrètement le feu qu'elle mit, plus tard, aux quatre coins de la
-France. Mézeray résume dans une page pittoresque les vues et les
-velléités pacifiques de Henri III: «Les conseillers du parlement de
-Paris que le roi envoya en Guienne (à la suite du traité de Fleix),
-pour mettre d'accord ceux de la chambre mi-partie de cette province, y
-furent reçus avec l'applaudissement général des peuples, et les
-maintinrent en paix trois ans durant. La froideur de Matignon
-s'accommodait fort bien avec le feu des Gascons, et savait bien
-conserver l'autorité du roi, sans blesser le respect qui se doit aux
-princes du sang; les courtoisies du duc de Mayenne avaient adouci les
-courages les plus farouches dans le Dauphiné; et le maréchal de
-Montmorency, ennuyé de la guerre, contenait le Languedoc dans un doux
-repos. Le roi aussi était fermement persuadé, par trop d'expériences,
-que la force des armes n'était point propre à ramener les dévoyés au
-sein de l'Eglise, et que la saignée ni les remèdes violents ne
-valaient rien à cette maladie. Partant il se résolut de la traiter
-avec un certain régime de vivre qui corrigeât peu à peu la malignité
-des humeurs, et rétablit le tempérament des viscères qu'on avait trop
-échauffés. Sa Majesté fit connaître aux religionnaires qu'ils ne
-devaient point craindre aucun mal de sa part, mais aussi qu'ils n'en
-devaient espérer aucun bien... Avec cela il tâchait de les fléchir
-tout doucement par les instructions et par les exemples, exerçant
-souvent en public des oeuvres de piété, ayant près de lui des
-religieux qui pratiquaient des dévotions très austères, faisant
-imprimer toutes sortes de livres bien catholiques, et défendant la
-lecture et l'impression de ceux qui ne l'étaient pas.
-
-«Ces moyens convertirent plus de huguenots en trois ou quatre ans, que
-les bourreaux ni les armées n'en avaient converti en quarante; et
-s'ils eussent continué, cette opinion de conscience se fût sans doute
-dissipée dans peu de temps par une opinion d'honneur, et toutes les
-factions se fussent amorties durant ce calme, comme elles s'irritaient
-par l'émotion. Mais ce roi, au lieu de se fortifier pendant ce
-temps-là, s'affaiblissait davantage; et, comme un homme à qui on
-aurait coupé les veines dans un bain chaud, il perdait avec plaisir ce
-qui lui restait de vigueur et d'autorité; puis cette défaillance le
-mettait dans le mépris; et l'orgueil et l'avarice des favoris,
-choquant les grands et vexant les peuples, excitaient contre lui la
-haine des uns et irritaient la patience des autres...»
-
-Les relations cordiales qui tendaient à rapprocher les deux rois
-n'auraient pas plus résisté aux boute-feux de la Ligue qu'aux
-intrigues de cour des mignons et de leur coterie; mais il n'en fallut
-pas tant pour provoquer une nouvelle rupture. Un séjour de la reine de
-Navarre à la cour de Henri III ressuscita les hostilités. Marguerite
-annonça l'intention d'aller à Paris, vers la fin de l'hiver 1582.
-L'histoire n'a pu trouver un but politique précis à ce voyage, qui
-peut-être n'en avait pas, quoique l'empressement du roi de Navarre à
-favoriser l'exécution du projet de sa femme permette de supposer
-qu'elle emportait avec elle quelque plan concerté entre eux. On
-s'égaie vraiment à voir le vainqueur de Cahors s'occuper, pendant deux
-mois, des préparatifs assez compliqués du voyage de la reine. Il écrit
-lettres sur lettres, tantôt pour convoquer des gentilshommes de haut
-rang, chargés d'accompagner la reine jusqu'en Saintonge, tantôt pour
-régler l'itinéraire et annoncer le passage, de ville en ville, du
-cortège royal, tantôt enfin pour faciliter, par tous les moyens, les
-chevauchées de la royale voyageuse. Il pousse la sollicitude jusqu'à
-des détails amusants: dans une lettre à M. de Scorbiac, il demande
-«huit mulets de bât», pour renforcer l'équipage de transport du
-«bagage» de la reine. Et les indiscrétions de l'histoire nous donnent,
-à peu près, la composition de ce bagage. Marguerite, la plus élégante
-princesse de son temps, voyageait toujours avec une garde-robe au
-grand complet, comme nous l'apprend Brantôme. Catherine de Médicis, en
-laissant Marguerite en Gascogne, lui avait dit: «Ma fille, c'est vous
-qui inventez et produisez les belles façons de s'habiller, et, en
-quelque part que vous alliez, la cour les prendra de vous, et non
-vous, de la cour». Brantôme ajoute: «Comme de vrai, par après qu'elle
-y retourna, on ne trouva rien qui ne fût encore plus que de la cour».
-
-Mais, tout en vaquant à ces soins conjugaux, Henri n'oubliait pas les
-affaires sérieuses. Il accompagne la reine jusqu'à Saint-Jean-d'Angély;
-mais c'est là aussi qu'il doit «communiquer avec M. le Prince», et
-recevoir de Catherine un message avant-coureur d'une nouvelle
-entrevue, dont le bruit avait déjà transpiré. «J'espère, écrit-il à
-Théodore de Bèze, qu'il tient à mettre, autant que possible, de son
-côté, que nous verrons, dans dix jours, la reine (Catherine), ce que
-j'ai pensé être nécessaire pour le bien de la paix et le repos de nos
-Eglises. Je vous prie assurer tout le monde que je ne ferai rien qui
-nous porte préjudice.» Néanmoins, toujours prudent quand il s'agissait
-pour lui de se rapprocher, en personne, des auteurs de la
-Saint-Barthélemy, il ne voulut pas aller au-devant de la reine, aussi
-loin qu'elle l'avait souhaité. Il s'arrêta à Saint-Maixent et lui
-envoya Lusignan, pour s'excuser de «ne pas aller plus avant, ayant une
-si grande et si belle troupe de noblesse près de lui, avec son oncle
-de Rohan et son cousin le comte de La Rochefoucauld». L'entrevue
-pourtant eut lieu dans la ville où s'était arrêté le roi de Navarre,
-et, soit politique, soit contentement réel du résultat de la
-conférence, il s'en montra satisfait dans les lettres qu'il écrivit
-ensuite.
-
-Au mois d'avril, Henri passa en Béarn, pour faire une «cure aux
-Eaux-Chaudes». Étant à Pau, le 11 mai, il convoqua l'assemblée des
-députés des Eglises réformées, à Saint-Jean-d'Angély, pour la fin du
-mois. Cette convocation avait été décidée dans les pourparlers du roi
-de Navarre avec le prince de Condé, après l'entrevue de Saint-Maixent.
-Nous avons, dans une lettre à Henri III, datée de Saint-Jean-d'Angély,
-29 juin, un aperçu des délibérations et résolutions de cette
-assemblée: «Ayant, sous votre autorité, convoqué et assemblé, en la
-ville de Saint-Jean-d'Angély, les députés des Eglises réformées des
-provinces de votre royaume, pour aviser aux moyens qu'il y aurait de
-faire effectuer votre édit de pacification et établir la paix,
-partant, selon votre bonne volonté, je les ai tous trouvés fort
-disposés à cela. Mais pour ce que la faute de l'exécution procède
-principalement de l'impunité des excès et désordres..., ils ont, pour
-cette occasion, dressé un cahier des contraventions faites à votre
-édit en vosdites provinces et m'ont requis de l'envoyer à V. M., comme
-je fais, vous suppliant très humblement, Monseigneur, qu'il vous
-plaise déclarer votre bonne volonté sur chacun des articles...»
-
-On verra bientôt que le «cahier» n'eut aucune heureuse influence sur
-les sentiments de la cour.
-
-A son passage à Pau, Henri avait retrouvé, avec sa soeur Catherine,
-régente de Béarn et des autres pays souverains, quelques-unes de ses
-obligations de roi et de frère. On avait déjà, plusieurs fois, parlé
-du mariage de Catherine. Des historiens prétendent qu'il fut question,
-dès le berceau, de donner sa main au duc d'Alençon, et que Henri III
-lui-même, en 1575, songea, un instant, à la faire asseoir sur le trône
-de France. Ce qu'il y a de certain, c'est que presque toute la vie de
-Catherine se passa dans l'attente de diverses unions, dont une seule
-était selon son coeur[34]. De retour à Pau, vers la fin de l'année
-1582, Henri eut à s'occuper sérieusement d'un projet de mariage, qui
-donna lieu à des négociations délicates. Emmanuel de Savoie, avec des
-vues d'avenir encore secrètes, mais que révéla, en 1589, sa prise de
-possession du marquisat de Saluces, avait chargé Bellegarde, passé à
-son service, de demander au roi de Navarre la main de sa soeur. La
-correspondance de Henri et du duc traite cette question, mais à mots
-couverts. A la date du 3 septembre, le roi de Navarre, non content
-d'avoir échangé plusieurs messages avec Emmanuel, écrivait au
-chancelier de Savoie: «Le désir que j'ai que l'amitié qui est entre M.
-le duc de Savoie et moi soit si ferme et établie qu'elle ne puisse
-être ébranlée pour quelque occasion que ce soit, me fait vous prier,
-comme l'un de ses plus confidents serviteurs, faire en sorte qu'elle
-soit inviolable, et employer votre vertu et prudence à la maintenir et
-conserver par un lien indissoluble. Et m'ayant été la négociation de
-M. de Bellegarde très agréable, je désire que, par votre dextérité et
-conduite, cette affaire réussisse au contentement de nous deux, en
-telle sorte qu'elle ne préjudicie à ma conscience, devoir et
-réputation. Pour mon regard, j'y apporterai tout ce qui pourra servir
-à la faciliter, pour l'aise que j'aurai de voir le tout conduit à une
-heureuse fin.»
-
- [34] Appendice: XXIII.
-
-L'accord s'était établi sur tous les points principaux entre le roi et
-le duc, et le consentement de Catherine était probablement acquis
-d'avance. Mais Emmanuel formula une exigence qui rompit la
-négociation. Il entendait que Catherine abjurât la religion
-calviniste, et Henri lui déclara franchement que cette condition lui
-paraissait «trop dure».
-
-D'autres préoccupations, et d'une tout autre nature, attendaient le
-roi de Navarre dans son gouvernement de Guienne. On se souvient de
-l'entreprise criminelle de Favas et des frères Casse, en 1577, sur la
-ville de Bazas. Il s'en était suivi, l'année d'après, une sentence
-capitale contre plusieurs des auteurs de cette agression. Ils furent
-amnistiés par le traité de Fleix. Mais ces frères Casse, qui
-semblaient avoir pour ancêtres les routiers ou les soudards des
-Grandes Compagnies, restèrent fidèles à leur existence de violence et
-de déprédations. La plupart des incidents et des scandales que
-provoqua leur conduite manquent de dates précises, quoique les lettres
-du roi de Navarre, dans les derniers mois de l'année 1582, y fassent
-quelquefois allusion. Samazeuilh nous paraît avoir groupé, avec toute
-la clarté possible, les faits relatifs à cet épisode, dont les
-premiers semblent remonter à 1581, après la paix de Fleix, et les
-derniers ne dépassent guère le commencement de l'année 1583. «On
-reprochait notamment aux frères Casse d'avoir dévalisé et ruiné
-complètement un marchand de Loudun, qui les fit condamner à mort par
-le parlement de Bordeaux. Quand il fallut les saisir au corps, ils se
-renfermèrent dans le château du capitaine Lafitte, et firent trembler
-toute la contrée, qui les savait amplement munis d'armes et de
-munitions de guerre, comme échelles, pétards _et autres engins_. Le
-roi de Navarre prêta main-forte aux officiers du parlement. Mais il
-fallut assiéger le château de Pelleport, et Casse, Lafitte et leurs
-complices périrent tous plutôt que de se rendre. On eut à regretter la
-mort du jeune Lafitte, qui fut tué de sang-froid par les assaillants.
-Ce fut peut-être cet événement qui porta l'un des deux frères Casse
-restant à fortifier sa maison dans la ville de Bazas, malgré les
-représentations du roi de Navarre, dont il avait suivi le parti.
-Bientôt le maréchal de Matignon reçut l'ordre de Henri III de lever
-quelques troupes et de marcher contre ce capitaine avec du canon.
-Henri avait trop de sagacité pour ne pas pressentir tous les dangers
-qui pouvaient résulter de cette mesure. Le roi de Navarre donna
-l'ordre de courir sus à ces aventuriers et de les disperser. Le 2
-février, il se porta, de sa personne, à Casteljaloux, pour presser
-l'exécution de cet ordre, et de Casteljaloux il poussa jusqu'à Bazas,
-afin de renouveler ses représentations auprès de Casse et de l'engager
-à détruire ses fortifications. Mais ce capitaine ayant rejeté toutes
-propositions d'arrangement, Henri fit raser sa maison dans les
-journées des 19 et 20 juillet 1583.»
-
-Cette misérable affaire tourmenta, pendant plus d'un an, le roi de
-Navarre, contre qui le maréchal de Matignon et surtout la cour s'en
-firent toutes sortes d'arguments pour repousser ou ajourner ses
-légitimes revendications. Vers la fin de l'année, pourtant, Henri III,
-soit de son propre mouvement, soit à l'instigation de Catherine de
-Médicis ou de la reine de Navarre, qui était à la cour, invita
-formellement son beau-frère à venir, pour quelque temps, auprès de
-lui, afin d'arriver à une meilleure entente sur les points en litige
-et sur l'ensemble des affaires. Etait-ce de la part de Henri III une
-démarche machiavélique, ou l'effet de la sympathie qu'il eut toujours,
-dit-on, pour le roi de Navarre? Si l'histoire doute, à plus forte
-raison Henri fut-il porté à se méfier de cette invitation. Il y
-répondit, le 21 décembre, par une lettre dont Du Plessis-Mornay, dans
-ses Mémoires, s'attribue la rédaction. Après une dissertation pleine
-de gravité sur les dangers de la situation, et les irrégularités
-judiciaires qui jetaient le trouble dans son gouvernement de Guienne,
-le roi de Navarre oppose au roi de France cette piquante fin de
-non-recevoir: «Le plus grand plaisir et honneur que je puisse avoir,
-c'est d'être près de V. M., pour pouvoir déployer mon coeur devant
-Elle par quelques bons services. Mais une chose me retarde d'avoir cet
-heur si tôt, qui est que je désirerais, premier que partir d'ici,
-emporter ce contentement avec moi d'avoir éteint en cette province
-toute semence de troubles et altérations, pour n'avoir ce malheur et
-regret, quand je serais près de V. M., qu'il y eût encore quelque
-folie. Et, pour parler franchement, je ne vois cela si bien et si
-sincèrement accompli qu'il serait à souhaiter.» La plume et les
-conseils de Du Plessis-Mornay étaient à son service; mais cela n'eût
-point suffi, s'il n'y eût mis lui-même cet esprit de pénétration et de
-dextérité qui, dès la jeunesse, inspirèrent la plupart de ses actes et
-de ses déclarations. Il allait avoir grand besoin de ces qualités
-maîtresses.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
- Déclarations de Henri au coadjuteur de Rouen.--Désordres en
- Rouergue, en Quercy et à Mont-de-Marsan.--Tentatives de
- corruption de l'Espagne, révélées par Henri au roi de
- France.--Correspondance latine avec les princes protestants de
- l'Europe.--Querelles de Henri III avec la reine de
- Navarre.--Marguerite chassée de la cour.--Arrestation de ses
- dames d'honneur.--Duplicité de Henri III.--Reprise de
- Mont-de-Marsan par le roi de Navarre.--Michel de
- Montaigne.--Actes arbitraires du maréchal de
- Matignon.--Réclamations de Henri.--Attitude des habitants de
- Casteljaloux.--Négociations au sujet du retour de Marguerite à
- Nérac.--La Ligue protestante: vues chimériques et but pratique.
-
-
-Les deux premiers mois de l'année 1583 ne nous offrent aucun événement
-remarquable. Le 6 mars, Henri répondit de Nérac à une lettre pressante
-que lui adressait son cousin germain, Charles de Bourbon, coadjuteur
-de l'archevêque de Rouen. Le prélat, se plaçant sur le terrain
-purement politique, le conjurait de changer de religion. Il avait
-écrit, selon toute apparence, avec l'agrément de Henri III. Ce prince,
-voyant monter, peu à peu, le flot de la Ligue, saisissait toutes les
-occasions de donner ou de faire donner au roi de Navarre le conseil de
-rentrer dans l'Eglise, et par conséquent de détruire la raison ou le
-prétexte invoqué par les ligueurs. La réponse est d'une éloquence
-presque sacerdotale: il s'y trouve des mots qu'on admira plus tard
-dans les oeuvres oratoires de Bossuet. «Vous m'alléguez qu'il peut
-mésavenir (arriver mal) au roi et à Monsieur. Je ne permets jamais à
-mon esprit de pourvoir de si loin à choses qu'il ne m'est bienséant ni
-de prévenir ni de prévoir... Mais quand Dieu en aurait ainsi ordonné
-(ce que n'advienne), celui qui aurait ouvert cette porte, par la même
-providence et puissance nous saurait bien aplanir la voie; car c'est
-lui par qui les rois règnent et qui a en sa main le coeur des
-peuples. Croyez-moi, mon cousin, que le cours de votre vie vous
-apprendra qu'il n'est que de se remettre en Dieu, qui conduit toutes
-choses, et qui ne punit jamais rien plus sévèrement que l'abus du nom
-de religion.»
-
-Au mois d'avril et au mois de mai, il y eut en Guienne des «levées,
-armements et constructions militaires», que Henri signale à Matignon
-et désapprouve, les jugeant inutiles et de nature à répandre l'alarme.
-Quoique les relations fussent amicales entre le roi et le maréchal, il
-ne fut guère tenu compte de ces observations, qu'il dut renouveler et
-accentuer, au sujet de quelques mouvements en Rouergue et en Quercy et
-à Mont-de-Marsan. «Je vous prie, dit-il à Matignon, que vous nous
-veniez voir, le plus tôt que vous pourrez... Nous résoudrons s'il
-faudra aller à Mont-de-Marsan, ou en Quercy ou Rouergue, où les choses
-sont en mauvais état, et à quoi il est besoin de remédier, si on ne
-veut y voir un grand mal...» Il est presque démontré que Henri III,
-peu de temps après, laissa entrevoir au roi de Navarre qu'il le
-verrait, sans trop de déplaisir, rentrer dans la ville de
-Mont-de-Marsan; mais Matignon, selon ses habituelles façons d'agir, ou
-suivant des instructions secrètes de la cour, temporisa outre mesure.
-Henri, de son côté, fut obligé, par de graves préoccupations, de
-prendre plus longuement patience qu'il ne l'eût voulu et d'ajourner
-une revendication décisive. Il reçut, au mois de mai, de la cour
-d'Espagne, des propositions qu'un ambitieux vulgaire eût jugées
-séduisantes. «Le vicomte d'Echaus ou d'Etchau, sujet du roi de
-Navarre, dit Berger de Xivrey, avait un beau-frère nommé Udiano, sujet
-de Philippe II. Ce prince profita des relations entre ces deux
-gentilshommes, pour faire proposer au roi de Navarre une somme de
-trois cent mille écus à toucher immédiatement, suivie de cent mille
-écus par mois, s'il voulait faire la guerre à Henri III. Saint-Geniès
-et Mornay, chargés de refuser cette offre, eurent, en même temps,
-mission de faire prier le roi d'Espagne de prêter à leur maître, sans
-conditions politiques, une somme de cinq cent mille écus, pour
-laquelle il aurait engagé tous ses biens. Le roi d'Espagne ne prêta
-rien, et chercha inutilement à renouer l'affaire vers l'automne.»
-
-Ce fut en ce moment, semble-t-il, que le roi prit le parti d'avertir
-Henri III des offres de l'Espagne. Seulement, soit par hasard, soit
-plutôt par un habile calcul politique, l'avis que Du Plessis-Mornay
-était chargé de transmettre ne parvint au roi de France qu'après la
-prise de Mont-de-Marsan par le roi de Navarre. La lettre qui
-accréditait Mornay fut écrite à la fin du mois de décembre: «La
-dévotion que j'ai et aurai, toute ma vie, à tout ce qui touche V. M.
-et le bien de son service, m'a fait dépêcher promptement le sieur Du
-Plessis, pour la grande confiance que j'ai en lui, et de sa fidélité,
-aussitôt que l'occasion s'est présentée d'affaires très importantes,
-et dont il est nécessaire que V. M. soit au plus tôt avertie et bien
-particulièrement informée. Il plaira à V. M. l'ouïr et le croire de ce
-qu'il vous dira de ma part, comme moi-même...»
-
-Une note de Berger de Xivrey complète cet historique sommaire. Mornay
-avait été à la cour, au sujet de l'affaire de Marguerite. A ce moment
-(fin du mois de décembre 1583), il y retourna chargé de dévoiler au
-roi les tentatives de corruption du roi d'Espagne et l'entreprise
-formée pour livrer aux Espagnols la ville d'Arles. On mit beaucoup de
-mystère dans cette négociation. La _Vie de Mornay_ place à la fin de
-1583 le départ de l'envoyé, mais il n'arriva à la cour que dans le
-mois de janvier ou février. Quant à ce que dit d'Aubigné, copié par
-d'autres historiens, que Henri n'aurait-pas repoussé spontanément les
-propositions de Philippe II, et qu'il les eût acceptées
-définitivement, sans la mort de Monsieur, qui arriva le 10 juin 1584,
-il suffit de rapprocher cette assertion des dates et des faits
-authentiques, pour la réduire à néant: une semblable erreur, calomnie
-inconsciente, peut s'expliquer d'ailleurs par l'ignorance, où fut
-certainement laissé d'Aubigné, des négociations entre Philippe II et
-le roi de Navarre et des démarches de Henri auprès de la cour de
-France.
-
-Avant cette affaire, le roi de Navarre en avait eu sur les bras
-plusieurs autres, dont il convient de parler avec quelques détails. Ce
-fut, d'abord, celle de Mont-de-Marsan, à travers les préoccupations de
-laquelle vint se jeter une volumineuse correspondance latine avec tous
-les princes protestants de l'Europe[35], oeuvre de Du Plessis-Mornay,
-qui, sous prétexte de travailler à l'établissement de la concorde et
-de l'unité de doctrine parmi les réformés, déjà divisés, s'efforçait
-de créer une Ligue protestante, pour l'opposer à la Ligue catholique,
-dont il redoutait la prochaine entrée en campagne. De la mi-juin aux
-premiers jours d'août, l'esprit de Henri est obsédé par les désordres
-en Rouergue, en Quercy et à Mont-de-Marsan, qu'il a déjà signalés à
-Matignon. On sent, dans ces lettres, que la patience lui échappe et
-qu'il finira par songer à quelque coup de vigueur. Il en méditait un,
-assurément, lorsque survint le scandale retentissant qui termina le
-séjour de la reine de Navarre à la cour de France.
-
- [35] Appendice: XXIV.
-
-Marguerite y était arrivée le 15 mars 1582. La légèreté de ses moeurs
-l'autorisait peu à faire la satire des moeurs du roi et de ses
-favoris. Elle s'attira par là leur animadversion; et sa liaison avec
-Monsieur, que Henri III avait toujours détesté, ajouta un grief
-politique à ceux qu'on fit valoir contre elle auprès de son frère. Le
-duc de Joyeuse, alors au comble de la faveur, était en mission à Rome.
-Henri III lui envoya une lettre qu'on supposa pleine d'épigrammes
-contre Marguerite. La reine de Navarre, devinant cet acte de
-vengeance, fit assassiner, dit-on, le courrier du roi et s'empara de
-la lettre. La vérité n'a jamais été entièrement divulguée au sujet de
-cet incident. Quoi qu'il en soit, les soupçons du roi tombèrent sur sa
-soeur, et il se répandit contre elle en injures et en menaces. Il lui
-reprocha, devant la cour, les désordres de sa vie, lui jeta au visage
-la liste de ses amants, et l'accusa même d'avoir eu un bâtard depuis
-son mariage. Il lui ordonna enfin de quitter sans délai Paris, afin de
-délivrer la cour de sa «présence contagieuse. Le lundi, huitième jour
-du présent mois d'août 1583, dit le journal de L'Estoile, la reine de
-Navarre, après avoir demeuré en la cour du roi son frère l'espace de
-dix-huit mois, partit de Paris, pour s'acheminer en Gascogne,
-retrouver le roi de Navarre son mari, par commandement du roi réitéré
-plusieurs fois...» Mais, à la réflexion, Henri III se ravisa, et
-jugeant politique d'ajouter un scandale à celui de la veille, pour
-avoir un prétexte de l'atténuer, il donna l'ordre de courir après sa
-soeur et de la séparer de deux de ses suivantes, Mme de Duras et Mlle
-de Béthune. Un capitaine des gardes, accompagné d'archers et
-d'arquebusiers, arrête la litière de la reine près de Palaiseau, force
-Marguerite à se démasquer, ce qui était la suprême injure pour une
-femme de qualité, à cette époque, maltraite Mme de Duras et Mlle de
-Béthune, et, laissant la reine presque seule continuer son voyage, les
-conduit prisonnières à l'abbaye de Ferrière, où elles subirent devant
-le roi lui-même, assure-t-on, un interrogatoire dont Henri III voulut
-avoir le procès-verbal. Le roi écrivit alors à son beau-frère qu'il
-s'était cru obligé de chasser d'auprès de la reine Mme de Duras et
-Mlle de Béthune «comme une vermine très pernicieuse, et non
-supportable auprès d'une princesse d'un tel rang»; mais il ne disait
-rien de l'affront subi en pleine cour par la reine elle-même. La
-lettre de Henri III trompa si bien le roi de Navarre, qu'il se crut
-obligé d'y répondre par des remercîments. «Je m'assure, disait-il, que
-quand ma femme aura su ce qui en est, elle ne pourra qu'elle ne
-reconnaisse l'honneur que Vos Majestés lui font d'avoir tant de soin
-de la dignité et réputation de sa personne et de sa maison... Au
-reste, il n'est pas besoin que je vous die que je la _désire
-extrêmement ici_, et qu'elle n'y sera jamais assez tôt venue.» Mais,
-dès que la vérité lui fut connue, «l'extrême désir» du roi se changea
-en répugnance. Il envoya d'abord Du Plessis-Mornay demander à Henri
-III des explications; d'Aubigné assure qu'il reçut une semblable
-mission, dont il rend compte dans ses _Mémoires_; et, vers la fin du
-mois de décembre 1583, Yolet fut chargé, à son tour, d'aller négocier,
-à ce sujet, auprès de la cour de France; car cette affaire avait
-dégénéré peu à peu en contestation politique, comme nous le verrons
-plus loin. Les négociations durèrent plus d'un an. Marguerite ne
-rentra que le 13 février 1585 à Nérac, où le roi la vit deux ou trois
-fois en passant, par politesse, mais sans pouvoir dissimuler le mépris
-qu'elle lui inspirait.
-
-Les tribulations conjugales du roi de Navarre ne lui firent pas
-oublier ses vues sur Mont-de-Marsan: cette place était de son
-patrimoine; elle avait une importance de premier ordre, «assise, dit
-la _Vie de Mornay_, sur le confluent de deux rivières, et commandant
-un grand pays». Le traité de Fleix stipulait qu'elle serait rendue
-sans délai au roi de Navarre. A plusieurs reprises, il avait été mandé
-aux consuls de Mont-de-Marsan de recevoir ce prince et ses officiers,
-et au maréchal de Matignon, d'exiger des consuls l'obéissance.
-«Diverses jussions en avaient été expédiées, mais le maréchal, qui
-connaissait les intentions de la cour, tergiversait, depuis trois ans,
-et payait d'excuses le roi de Navarre.» Après avoir temporisé
-lui-même, à son corps défendant, Henri, au milieu des soucis et des
-tracas dont nous venons de parler, résolut d'en appeler à la force.
-
-Le 19 novembre 1583, il écrivait à Saint-Geniès, son
-lieutenant-général en Béarn: «Ayant eu réponse du maréchal de
-Matignon, par laquelle je perds toute espérance de rentrer au
-Mont-de-Marsan par son moyen, je me résolus hier de faire exécuter une
-entreprise avec mes gardes et celles de M. le Prince, la nuit d'entre
-le dimanche et le lundi. Dont je n'ai voulu faillir de vous avertir
-par ce porteur exprès, vous priant faire tenir prêts six cents
-arquebusiers pour les faire acheminer audit Mont-de-Marsan, si vous
-avez un avertissement... De ma part, je m'y acheminerai aussi dès que
-je saurai la nouvelle.»
-
-L'entreprise, mûrement projetée et conduite avec vigueur, réussit à
-souhait. «Le roi de Navarre, raconte la _Vie de Mornay_, portant
-impatiemment d'avoir été abusé tant de fois, ayant fait reconnaître
-Mont-de-Marsan par les sieurs de Castelnau, de Chalosse et de Mesmes,
-se résout de l'exécuter. M. le prince de Condé l'était venu voir à
-Nérac; sans autre amas, ils prennent leurs gardes et donnent à
-quelques-uns de leurs voisins rendez-vous au milieu des Landes. La
-nuit ensuivante, ils traversent la rivière qui sert de fossé à la
-ville, avec des petits bateaux d'une pièce, pour porter l'escalade à
-la muraille. L'escarpe était haute et pleine de buissons épais,
-tellement qu'il fallut chercher des serpes et s'y faire un chemin.
-Dieu voulut néanmoins qu'on leur en donnât le loisir, et, parvenus au
-pied de la muraille, ils y posèrent une échelle assez proche de la
-sentinelle, et par là entrèrent dans la ville. A l'alarme qui fut
-donnée par un coup de pistolet qui leur échappa, accourut le peuple,
-mais qui fut tôt dissipé sans meurtre que d'un seul; puis la porte fut
-ouverte au roi de Navarre, et le tout composé si promptement, qu'à
-huit heures du matin, les boutiques étaient ouvertes, chacun à sa
-besogne, sans aucune apparence d'hostilité.»
-
-Aussitôt après la prise de Mont-de-Marsan, le roi de Navarre en donna
-avis à Michel de Montaigne, maire de Bordeaux, par une lettre que
-malheureusement Berger de Xivrey n'a pu ajouter à son précieux
-recueil. Du Plessis-Mornay écrivit encore, sur le même sujet, une
-lettre apologétique à Montaigne.
-
-L'auteur des _Essais_ jouissait dans la province de Guienne, et
-surtout à Bordeaux, d'une influence qu'il mit presque toujours au
-service des idées de conciliation. La cour de France prêtait
-volontiers l'oreille à ses conseils ou à ses réclamations. Ce fut à sa
-demande qu'en 1582, le roi accorda la suppression de la traite
-foraine, c'est-à-dire des droits qui grevaient les marchandises, à
-l'entrée ou à la sortie du port de Bordeaux, traite qui violait les
-droits antérieurs des Bordelais. De 1533 à 1585, les fréquentes
-absences du maréchal de Matignon, obligé de parcourir la province pour
-rétablir l'ordre, favorisèrent les velléités factieuses de la grande
-ville dont Montaigne avait l'administration. Usant d'un heureux
-mélange de modération et de fermeté, et au risque de perdre une
-popularité sans égale, il sut épargner à Bordeaux, sinon les émotions,
-du moins les troubles sanglants dont la cité avait été si souvent le
-théâtre, et qui devaient, dans la suite, ajouter plus d'une page de
-deuil à ses annales. Montaigne, esprit tolérant et pénétrant, était un
-des grands hommes du XVIe siècle les plus capables de comprendre le
-caractère et le génie du prince qu'il voyait s'élever entre les Valois
-dégénérés et la Ligue menaçante. Sa personne, ses actes et ses vues
-trouvèrent d'ailleurs toujours un accueil gracieux auprès du roi de
-Navarre. Vers la fin de cette année 1583, où nous le voyons recevoir
-les confidences de Henri, il avait présenté au prince gouverneur de
-Guienne une adresse dans laquelle le roi était supplié de maintenir,
-entre Bordeaux et Toulouse, les communications libres pour tous les
-bateaux de commerce qui naviguaient sur la Garonne. Ces communications
-étaient parfois interrompues par la garnison du Mas-de-Verdun, mal
-payée et cherchant à s'indemniser d'une mauvaise paie par des actes de
-piraterie. L'adresse sollicitait, en même temps, des dégrèvements
-considérables en faveur du «pauvre peuple», et suppliait le roi
-d'intercéder, dans ce sens, à la cour de France. Michel de Montaigne,
-maire, et de Lurbe, procureur-syndic, obtinrent aisément du roi de
-Navarre qu'il en écrivît au maréchal de Matignon et aux gouverneurs
-des places riveraines.
-
-Au coup hardi mais légitime de Mont-de-Marsan, la cour et Matignon
-répondirent par des actes arbitraires, sur plusieurs points, mais
-surtout à Bazas, où le maréchal mit garnison royale, ce qui provoqua
-une énergique protestation du roi de Navarre: «Vous dites que le roi
-trouve mauvais que j'aie repris possession de ma ville et maison de
-Mont-de-Marsan, demeure ordinaire de mes prédécesseurs, et que S. M.
-trouve bon de continuer la garnison que vous avez mise en la ville de
-Bazas... Il ne le pourrait avoir commandé sans qu'on lui ait déguisé
-et mal interprété mes actions..., et lui avoir celé la façon et
-modération dont j'ai usé en me remettant en ma maison. Tout cela ne
-peut tendre qu'à me rendre odieux et m'éloigner de sa bonne grâce, de
-quoi je ne puis être que très mal content, et que de cette façon on
-veuille, à mes dépens, se faire valoir...--Je ne sais ce que vous
-entendez faire, ni quelle autorité vous voulez prendre en mon
-gouvernement; de quoi je voudrais bien être promptement éclairci...»
-
-Et, à la même heure, il écrit à Henri III pour justifier ses actes à
-Mont-de-Marsan, renouveler des remontrances peu écoutées, et se
-plaindre du constant retard apporté au paiement de sa pension, «qui
-est autrement considérable, dit-il, que les autres, comme V. M. le
-sait, parce qu'elle est fondée sur la perte d'un royaume faite pour le
-service de la couronne».
-
-Ces apologies, ces plaintes, ces attaques, ces ripostes
-s'entre-croisent avec les messages relatifs au retour de Marguerite à
-Nérac. Instruit, à ce moment, de la conduite de Henri III envers la
-reine de Navarre, ayant d'ailleurs fait son deuil de toutes les
-espérances, de l'ordre privé ou de l'ordre politique, que son union
-avec Marguerite avait pu faire naître en lui, il ne traitait plus
-cette question qu'au point de vue strict des affaires. Le roi de
-France veut tenir garnison à Condom, à Agen, à Bazas et à
-Casteljaloux: c'est, selon Henri, vouloir l'enfermer à Nérac, où rien
-de lui ne sera libre, pas même sa personne. Il proteste, il veut avoir
-ses coudées franches, et, quand il les aura, il pourra offrir à la
-fille des Valois, dans sa bonne ville de Nérac, une hospitalité
-royale. Il avait réclamé contre les garnisons de Bazas, d'Agen et de
-Condom; il n'eut pas besoin de lutter sérieusement pour affranchir
-Casteljaloux des garnisaires de France. Ceux qui occupaient Bazas
-ayant été soupçonnés de projeter quelque entreprise contre certaines
-places du voisinage, l'ancienne ville des sires d'Albret reçut le
-message suivant du roi de Navarre: «Chers et bien-amés, ayant entendu
-de bon lieu que ceux de Bazas sont après à exécuter certaine
-entreprise sur quelque ville de ceux de la Religion..., nous ne
-pouvons penser que ce ne soit sur notre ville de Casteljaloux, dont
-nous vous avons voulu avertir, par ce porteur exprès, afin que vous
-fassiez encore meilleure garde qu'à l'accoutumé et préveniez, par ce
-moyen, leur dessein...» Ces conseils furent suivis, et les habitants
-de Casteljaloux méritèrent, par leur vigilance, les remercîments que
-Henri leur adressait, quelques jours après: «... Nous sommes bien aise
-d'entendre le soin que vous apportez à la garde et conservation de
-notre ville de Casteljaloux. Et afin que vous ne soyez nullement
-empêchés d'y vaquer, avec l'ordre qu'il faut, nous mandons à notre
-cousin, le vidame de Chartres (gouverneur d'Albret) de permettre que
-vous mettiez dans notre château tel nombre d'hommes que vous aviserez,
-lorsque le temps et l'occasion le requerra, etc.»
-
-Les négociations engagées à propos de la rentrée de Marguerite dans
-les Etats du roi de Navarre furent, nous l'avons dit, très
-laborieuses. Henri III s'y mêla en personne, avec une remarquable
-vivacité, et une des lettres qu'il écrivit, à ce sujet, vers la fin du
-mois de janvier 1584, nous révèle son esprit flottant, son caractère
-irrésolu, si peu faits, l'un et l'autre, pour venir à bout d'un homme
-à la fois aussi souple et aussi tenace que l'était ce Navarrais, ce
-«Béarnais», ce «roitelet de Gascogne», dont les mignons et les
-mignonnes du Louvre faisaient encore des gorges chaudes. Le roi de
-France disait, dans une dépêche à Bellièvre: «... Enfin, il (le roi de
-Navarre) demande que j'ôte les garnisons qui sont à dix lieues de ma
-ville de Nérac (Agen, Condom et Bazas), et qu'il recevra madite soeur
-et se remettra avec elle, selon mon intention; fondant telle demande
-sur ce qu'étant ledit Nérac sa principale demeure, il ne voit aucune
-sûreté pour sa personne, demeurant lesdites garnisons. A quoi vous me
-mandez qu'il a depuis ajouté que, considérant le mécontentement que
-j'avais de la négociation de Ségur, il estime que je le tiens pour
-criminel de lèse-majesté, et partant qu'il avait d'autant plus à se
-garder et penser à la conservation de sa vie.» Là-dessus, Henri III
-rétorque, à sa façon, les arguments du roi de Navarre, et il arrive à
-cette conclusion: «Toutes ces considérations, jointes aux justes
-occasions que j'ai de me défier de lui et des pratiques et menées qui
-se font pour troubler mon royaume, m'admonestent de persévérer en mon
-premier propos, et vouloir, devant toute autre chose, que mondit frère
-revoie madite soeur et la reçoive auprès de lui, comme la raison veut
-qu'il fasse. Cela fait, je suis content traiter et convenir avec lui
-de la sortie desdites garnisons...»--Et quatre lignes plus loin, il
-ajoute: «Toutefois, s'il s'obstine à ne le vouloir, je désire tant me
-mettre à la raison et obvier à toute altercation, que je suis content
-lui accorder...»--Il accordait précisément ce que demandait le roi de
-Navarre! Henri III est là tout entier.
-
-La conclusion de l'affaire fut à peu près selon les voeux du roi de
-Navarre. Ni Condom, ni Agen ne gardèrent leurs garnisons, et l'on
-réduisit à cinquante hommes celle de Bazas. Cet accord ne fut
-définitivement établi que dans les premiers jours de l'année 1584.
-Vers la fin de l'année précédente, le roi de Navarre, à qui Henri III
-reprochait, comme on vient de le voir, ses négociations avec les
-princes protestants, stimule, à chaque instant, le zèle de ses agents
-et de ses coreligionnaires étrangers, par de nombreuses dépêches
-adressées aux souverains ou à leurs principaux ministres, et à Ségur,
-son ambassadeur en Angleterre; jusqu'au mois de juin 1584, où un grand
-événement va modifier la situation des partis et rapprocher l'heure
-des crises, ces négociations difficiles restent au premier rang de ses
-préoccupations. L'oeuvre diplomatique de Henri consistait, dans
-l'ensemble, comme il le dit lui-même, à rechercher les moyens
-d'établir l'union entre toutes les Eglises et d'arriver, par là, à
-l'organisation d'une puissante ligue protestante; mais il est
-difficile d'admettre qu'un esprit aussi net et aussi pratique se soit
-abusé sur le côté chimérique de cette entreprise. A travers toutes ces
-négociations, auxquelles se mêla même, un instant, la pensée d'un
-mariage de Catherine de Bourbon avec le roi d'Ecosse, Henri cherchait
-surtout, et peut-être exclusivement, l'appui efficace de la reine
-d'Angleterre et des princes allemands; et cet appui n'était ni dans
-les discussions théologiques des synodes, ni dans la révision des
-symboles, mais dans les secours immédiats en hommes et en argent. Ces
-secours n'arrivèrent qu'à la dernière extrémité, et trop tard, malgré
-les promesses dont on leurrait, à la journée, les négociateurs de
-Henri. Ils jouèrent pourtant un rôle considérable dans la politique de
-cette période, soit tant qu'ils étaient à l'état de projet, soit
-lorsqu'on sentit leur poids dans la balance des événements.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
- Mort de Monsieur, duc d'Anjou et d'Alençon.--La «folie d'Anvers»
- et l'incurie politique des Valois.--Conséquences de la mort de
- Monsieur.--Le roi de Navarre sur la première marche du
- trône.--Visées de la Maison de Lorraine.--Henri revendique son
- titre de «seconde personne du royaume».--Mission du duc
- d'Epernon auprès du roi de Navarre.--La conférence de
- Pamiers.--Le pour et le contre.--Détermination de
- Henri.--Indiscrétion de Du Plessis-Mornay.--Rapprochement entre
- les deux rois.--Assemblée de Montauban.--Traité de Joinville
- entre la Ligue et le roi d'Espagne.--Négociations en
- Suisse.--Ambassade des Pays-Bas à Henri III.--Déclaration de la
- Ligue.--La Ligue en armes.
-
-
-Le 10 juin 1584, mourut, à Château-Thierry, Monsieur, duc d'Anjou et
-d'Alençon, duc souverain de Brabant et marquis du Saint-Empire. Esprit
-malsain dans un corps gâté, il avait, toute sa vie, conspiré ou couru
-des aventures qui tournaient toujours à la conspiration. Il était
-revenu mourir en France, sous le coup de son dernier désastre, que
-l'histoire a justement surnommé la «folie d'Anvers». Il avait pourtant
-dépendu de la cour de France que la conquête des Pays-Bas devînt une
-réalité; mais il eût fallu pour cela secouer le joug des intrigues
-espagnoles qui enveloppaient de toutes parts la politique de Henri III
-et de la reine-mère. La France donna au duc d'Anjou un grand nombre de
-ses enfants, dont quelques-uns des plus illustres, comme La Noue; mais
-la cour n'entra pas ouvertement dans la lutte, quoiqu'elle eût pu
-avoir la partie belle, si elle s'y fût jetée franchement, et surtout
-si elle eût accueilli les propositions que lui firent, en temps
-opportun, le roi de Navarre et le prince de Condé. Mais rien de viril
-ne pouvait plus venir des Valois. Relisons cette page attristante de
-Mézeray:
-
-«François, duc de Montpensier, qu'on nommait le prince-dauphin avant
-la mort de son père, et le maréchal de Biron y avaient mené un renfort
-de quatre mille hommes de pied français, trois mille Suisses et douze
-cents chevaux; de plus, avec un peu d'argent de la reine-mère,
-Monsieur avait levé quelques cornettes de reîtres. Mais, à parler
-ainsi, c'était là sa dernière main, il ne devait plus rien attendre de
-France, son crédit était à bout et le roi n'avait nulle inclination de
-l'assister.
-
-«Monsieur avait bien quelques traités avec le prince Casimir et les
-autres protestants d'Allemagne; mais les armes de ce pays-là ne se
-remuant point sans argent, il n'en devait rien espérer...--Il pensait
-tirer quelque secours du roi de Navarre, lequel poussé à cela, non
-moins pour l'honneur de la France que par le désir de recouvrer la
-Haute-Navarre, offrait au roi de France, tandis que l'on ferait effort
-dans les Pays-Bas, de porter la guerre jusque dans le coeur de
-l'Espagne, d'employer pour cela cinq cent mille écus de son bien, pour
-laquelle somme il engagerait ses comtés patrimoniaux de Rouergue et de
-L'Isle, qui valaient plus d'un million d'or...--Pour comble de sûreté,
-avant que de mettre en campagne, il promettait de donner Madame, sa
-soeur unique, en otage, comme eût fait le prince de Condé, sa fille;
-même quand l'entreprise eût été commencée, il se fût dessaisi des
-places de sûreté avant le temps échu. Mais les ennemis particuliers de
-ce roi et la cabale espagnole firent qu'on rejeta bien loin ces
-offres, qui semblaient bien avantageuses à la France...»
-
-La vie de Monsieur avait souvent bouleversé la cour de France et agité
-la politique européenne; sa mort prématurée posa ou compliqua
-subitement, dans notre pays, des questions où se trouvaient engagés et
-mis aux prises tous les intérêts légitimes et toutes les ambitions.
-Monsieur mourant sans avoir été marié, Henri III n'ayant pas d'enfant
-et paraissant destiné à ne laisser aucune postérité, la race des
-Valois ne tenait plus qu'à la vie d'un homme, et la couronne de France
-devait fatalement échoir, soit au Bourbon hérétique, qui avait pour
-lui le droit national, soit à un prétendant capable de s'imposer par
-l'intrigue ou par la force. Telle était la perspective qui s'ouvrit
-devant Henri III.
-
-De son côté, Henri de Bourbon, roi de Navarre, se trouvait brusquement
-porté sur la première marche du trône, et, de cette hauteur, il voyait
-une France catholique à conquérir, non seulement sur des croyances et
-des traditions séculaires encore toutes-puissantes, mais sur une
-famille princière, féconde en hommes de guerre et en hommes d'Etat,
-appuyée sur des alliances de premier ordre, et manifestement placée à
-la tête de la Ligue. Quant aux Guises, la mort venait de supprimer un
-obstacle redoutable sur la voie où leur politique de domination et
-d'usurpation s'était déjà essayée; il ne leur restait plus qu'à
-détruire, par la Ligue, et le pouvoir du dernier Valois et les chances
-de succession de son héritier. C'est l'oeuvre qu'ils vont tenter avec
-une vigueur et une audace que ne déconcerteront pas les plus
-sanglantes catastrophes, jusqu'à ce que l'abjuration vienne achever et
-assurer la conquête du pays par leur royal adversaire.
-
-Dès que la nouvelle de la mort de Monsieur fut connue, chaque parti
-prit sa direction. Les Guises firent publier discrètement, en
-attendant l'éclat prochain, le ban de leur croisade politique et
-religieuse; le roi de France, qui les devinait, conçut, une fois de
-plus, pour leur échapper, le dessein de convertir son beau-frère; et
-le roi de Navarre, après les lettres de condoléance sur ce deuil de
-famille, revendiqua sans délai, en qualité d'héritier présomptif, la
-jouissance du privilège spécial de la _seconde personne du royaume_.
-«Monseigneur, disait-il à Henri III, c'est chose accoutumée
-d'ancienneté et que vos prédécesseurs rois ont observée dès longtemps,
-qu'advenant qu'aucun prince du sang se trouvât le plus proche pour
-tenir lieu de la seconde personne, ils lui font cette faveur de lui
-donner permission de créer métiers ès villes du royaume ès quelles il
-y a métiers jurés, pour rendre témoignage au peuple, par cette
-gratification, du rang qu'il doit tenir en cas qu'il n'y ait enfant,
-le déclarant et le faisant naître comme Fils de France, ainsi que l'a
-très bien remarqué le feu greffier du Tillet (greffier en chef du
-parlement de Paris) en ses Mémoires extraits du registre de votre
-cour...--Je vous supplie très humblement, Monseigneur, me faire tant
-de grâce que de m'octroyer vos lettres de provision... Ce sera chose,
-combien qu'elle ne soit bien grande en soi, qui toutefois, pour la
-conséquence, et selon la capacité du peuple, pourra servir à
-l'encontre de mes ennemis, qui, par factions, ligues et menées, ne
-tâchent qu'à se prévaloir contre moi, au préjudice et détriment de
-votre autorité et de votre couronne.»
-
-Henri III n'avait pas attendu cette lettre, ni même la mort de son
-frère, pour tenter la démarche à laquelle nous venons de faire
-allusion: il avait, dès le 15 mai, envoyé vers le roi de Navarre un de
-ses grands favoris, le duc d'Epernon, surnommé l'archimignon par
-L'Estoile, et qui fait dans l'histoire une figure à la fois si
-hautaine et si louche[36]. Le duc avait pour mission de porter au
-prince hérétique les plus cordiales paroles et les plus vives
-instances de Henri III: le roi de Navarre n'en pouvait suspecter la
-sincérité, car Du Plessis-Mornay, en mission à la cour, lui écrivait,
-au mois d'avril: «S. M. ne feint point de dire que vous êtes
-aujourd'hui la seconde personne de France. Ces jours passés, S. M.,
-après son dîner, étant devant le feu, M. du Maine présent et grand
-nombre de gentilshommes, dit ces mots: «Aujourd'hui je reconnais le
-roi de Navarre pour mon seul et unique héritier. C'est un prince bien
-né et de bon naturel. Mon naturel a toujours été de l'aimer, et je
-sais qu'il m'aime. Il est un peu colère et piquant, mais le fond en
-est bon.»
-
- [36] Appendice: XXV.
-
-Epernon, reçu par Henri avec des égards particuliers, eut avec le roi,
-à Pamiers, une longue conférence, à laquelle assistèrent Roquelaure,
-Antoine Ferrier, chancelier de Navarre, et le ministre Marmet. Les
-exhortations du duc étaient fondées sur des motifs de conscience,
-d'intérêt et de politique. Roquelaure, catholique, était pour la
-conversion, ne jugeant pas que le roi pût hésiter entre les psaumes de
-Clément Marot et la couronne de France. Rien n'empêchait, au dire du
-ministre, que le roi se présentât au pays, «la couronne d'une main et
-les psaumes de l'autre». Antoine Ferrier se prononçait contre la
-conversion, mais était d'avis que Henri marquât, par un voyage à la
-cour, ses sentiments de fidélité et d'affection pour le roi de France.
-
-Il est certain que le roi de Navarre fut vivement tenté, dès le
-premier abord, de se rendre aux désirs de Henri III, pour ce qui
-concernait le voyage à la cour de France, et qu'il sentit la force des
-raisons qu'on faisait valoir pour le ramener à la religion de ses
-ancêtres; mais, examinée à la lumière des circonstances politiques, la
-double proposition lui parut inacceptable. Se convertir brusquement,
-c'était sacrifier tout un parti, s'en attirer la haine, et le jeter
-sous les ordres d'un autre chef, le prince de Condé, par exemple, qui
-l'eût préparé à de nouvelles luttes, sans les tempéraments dont
-n'avait jamais voulu se départir le roi de Navarre.
-
-Il pouvait, sans doute, devenir effectivement «la seconde personne du
-royaume», le lieutenant-général, presque l'égal de Henri III. Qu'y
-gagnait-il et qu'y gagnait le pays? Les Guises n'abdiqueraient pas, ni
-la Ligue, ni Condé. Il changeait de camp et modifiait, par là, sa
-situation personnelle, mais sans assurer sa fortune dynastique et sans
-accroître les chances d'une pacification générale: tout restait
-problème pour le pays comme pour lui; seulement les données de ce
-problème étaient bouleversées, ce qui en rendait la solution plus
-périlleuse et plus douteuse. En somme, le roi de Navarre ne pouvait
-donner à Henri III qu'une des satisfactions demandées; mais le fait
-seul de sa présence à la cour l'eût infailliblement rendu suspect aux
-yeux des calvinistes, sans désarmer les Guises ni la Ligue, sans
-servir efficacement la cause du roi de France et celle de son
-héritier. Il reçut avec respect et gratitude le message de Henri III,
-se défendit de toute opiniâtreté aveugle en matière de religion, et,
-protestant de son vif désir d'être toujours le premier et le plus
-fidèle serviteur du roi de France, il prit le parti d'attendre une
-paix honorable, si elle était possible, ou une guerre dont il ne fût
-pas le provocateur.
-
-La plus inviolable discrétion était commandée, ce semble, au sujet de
-la conférence de Pamiers; mais Du Plessis-Mornay craignant, à la
-réflexion, que des récits erronés et de nature à compromettre le roi
-de Navarre n'en fussent publiés par les catholiques, par la cour de
-France elle-même, dont il n'était pas déraisonnable de se méfier,
-résolut de prendre les devants. Il en composa un «mémoire, avec tous
-les raisonnements de part et d'autre», dit Mézeray, qui ajoute: «Mais
-en pensant fortifier ceux de la religion, il fournit un ample sujet à
-leurs ennemis de calomnier les deux rois et de donner de mauvaises
-interprétations au voyage du duc d'Epernon. Ils disaient qu'il n'était
-pas allé là pour convertir le roi de Navarre, mais pour le confirmer
-dans son hérésie: car on voyait bien par le résultat de cette
-conférence qu'il faisait gloire de demeurer obstiné dans son erreur;
-qu'ainsi, lorsqu'il serait venu à la couronne, à laquelle le roi
-lui-même lui frayait le chemin par l'oppression des princes
-catholiques, les huguenots ayant la force en main renverseraient
-l'ancienne religion. Leurs émissaires allaient semant ces calomnies
-parmi les peuples, les prédicateurs les trompetaient séditieusement
-dans les chaires, les confesseurs les suggéraient à l'oreille... Puis,
-après avoir noirci l'honneur du roi par toutes les inventions dont ils
-pouvaient s'aviser, ils n'oubliaient pas de recommander hautement la
-piété, la valeur et la bonté des princes Lorrains, qu'ils nommaient
-le vrai sang de Charlemagne, les boucliers de la religion, et les
-pères du peuple, insinuant par là assez clairement qu'ils étaient plus
-dignes de tenir le sceptre que celui qui le portait. Au souffle de ces
-calomnies, les zélés, les simples et les factieux commencèrent à
-frémir, à se soulever, à faire des assemblées aux champs et aux
-villes, à enrôler des soldats, à désigner des chefs muets, au billet
-desquels les enrôlés devaient se trouver à certain rendez-vous.»
-
-La publication de ce mémoire fut une faute toute personnelle à Du
-Plessis-Mornay et qu'il n'eût certes pas commise, s'il avait demandé
-l'avis du roi de Navarre. Henri, blessé de cette indiscrétion, dont il
-vit, tout de suite, la portée, s'en plaignit à son secrétaire, dans la
-lettre suivante, datée de la fin du mois de septembre 1584: «J'ai
-reçu, ce soir, la lettre et le mémoire que m'avez envoyés. J'eusse
-désiré que me l'eussiez apporté vous-même... Venez-vous-en, je vous
-prie, aussi vide de passion que vous êtes plein de vertu. Je sais que
-vous m'aimez et qu'ayant parlé à moi, vous reconnaîtrez les erreurs
-que vous avez faites, qui ne sont bienséantes ni aux uns ni aux
-autres.»
-
-La mort de Monsieur et la mission du duc d'Epernon opérèrent un
-rapprochement sensible entre les deux rois. Henri III savait gré à son
-beau-frère de l'avoir prévenu, l'année précédente, non seulement des
-menées de Philippe II, mais encore des accointances de la Maison de
-Lorraine avec la cour d'Espagne, et le roi de Navarre lui fit tenir,
-dans la suite, beaucoup d'autres avis sur les «remuements» des Guises,
-qu'il ne perdait jamais de vue. Si Henri III avait trouvé, dans son
-conseil, les clartés et les résolutions qu'auraient dû y faire naître
-les actes préliminaires qu'on lui dénonçait de toutes parts, il lui
-eût été facile d'étouffer le monstre dans son berceau, comme dit
-Mézeray; mais, dépourvu de toute énergie, il semblait toujours
-rechercher, au lieu des raisons d'agir, celles de temporiser, fermant
-le plus possible les yeux, pour avoir le droit de ne pas voir le mal.
-On avait beau lui dire que la Ligue encombrait les chemins de
-courriers, d'émissaires, de troupes même, que son esprit soufflait
-ouvertement parmi les populations d'un grand nombre de villes: il se
-laissait persuader par la reine-mère, toujours portée aux
-demi-mesures, que c'étaient là des émotions passagères provoquées par
-les bruits qui couraient sur l'organisation de la Ligue protestante;
-si bien, qu'il se contenta de défendre, par un édit, les ligues
-secrètes, les assemblées et enrôlements de gens de guerre. Ramener à
-lui le roi de Navarre paraissait être la plus persistante de ses
-idées. Il avait eu la pensée de donner à son favori Joyeuse le
-gouvernement du Languedoc; mais Montmorency n'entendait pas le céder,
-et, après beaucoup d'actes d'hostilité, le Languedoc allait devenir le
-théâtre d'une guerre acharnée, lorsque le roi de Navarre, ayant obtenu
-de Henri III l'autorisation de s'entremettre, parvint à concilier
-Montmorency et Joyeuse. En échange de ce service, il sollicita
-l'agrément de Henri III pour la tenue d'une assemblée déjà convoquée à
-Montauban. «Le roi en fit quelque difficulté, dit Mézeray, tant parce
-qu'il ne le pouvait faire sans donner sujet de murmure aux
-catholiques, que parce que son conseil était offensé de ce qu'elle
-avait été assignée auparavant que de la demander; néanmoins, désirant
-le gratifier, il lui accorda cette requête, avec un don de cent mille
-écus, et voulut que, de là en avant, il l'appelât «son maître» dans
-ses lettres, comme il faisait autrefois, lorsqu'il était en cour
-auprès de lui. Dans cette assemblée, se trouvèrent le prince de Condé,
-le comte de Laval, le vicomte de Turenne, depuis quelques mois sorti
-de la prison des Pays-Bas, Châtillon, et la plupart des seigneurs qui
-professaient cette religion. Bellièvre y alla de la part du roi, pour
-demander, entre autres choses, la restitution des places, mais il
-trouva les courages bien résolus à ne les point rendre; et l'assemblée
-envoya au roi, par Laval et Du Plessis-Mornay, un cahier de plaintes
-contenant les inexécutions de l'Edit, qui tendaient à obtenir la
-prolongation du terme, et semblaient dire que si on leur refusait une
-si juste demande, ils seraient contraints de se mettre sur leurs
-gardes. Le président Séguier, Villeroy et Bellièvre n'étaient point
-d'avis qu'on leur accordât cette prolongation, parce que c'était
-fortifier une religion qu'il fallait détruire, c'était diminuer
-l'autorité royale, et fournir aux ligueurs un prétexte de troubler
-l'Etat; et le roi était de lui-même porté à croire ce conseil, n'ayant
-aucune inclination pour les religionnaires. Mais les persuasions du
-duc d'Epernon, qui favorisait le roi de Navarre, et la crainte que lui
-donnèrent les députés de la résolution opiniâtre de leur parti, le
-firent condescendre, après de grandes répugnances, à leur laisser les
-places encore deux ans; dont il leur fit expédier ses lettres à la fin
-du mois de novembre.»
-
-Comme le dit Mézeray, ce ne fut pas sans de nombreuses difficultés
-que l'assemblée de Montauban trouva grâce, par ses cahiers, auprès de
-Henri III, et, tout en profitant du succès obtenu, le roi de Navarre
-n'en devint pas plus confiant dans l'avenir. Aussi, dans la lettre
-qu'il adressa au roi, vers la fin de l'année 1584, pour le remercier
-du bon accueil fait aux voeux et remontrances de l'assemblée, il
-disait avec sa fine ironie: «Reste maintenant, Monseigneur, comme il a
-plu à V. M. faire connaître cette sienne bonne volonté à ses très
-humbles sujets, qu'aussi il lui plaise, par une même bonté, commander,
-au plus tôt que ses affaires pourront le permettre, les expéditions
-nécessaires pour leur en faire sortir les effets...» Fidèle à son
-rôle, il affectait toujours de compter sur Henri III, mais il sentait
-bien que toute cette bonne volonté était, comme d'habitude, eau bénite
-de cour. Et, en effet, quelques jours après, il eut, plusieurs fois,
-l'occasion de se plaindre à Matignon de diverses irrégularités, en
-Languedoc, en Rouergue, en Quercy et en Périgord.
-
-Les Guises, depuis quelque temps éloignés de la cour, n'attendaient
-qu'un prétexte pour stimuler le zèle de la Ligue, déjà toute à leur
-dévotion. Lorsqu'ils surent que Henri III venait d'accorder aux
-calvinistes un délai de deux ans pour la remise des places de sûreté,
-ils n'hésitèrent plus à développer leurs plans et à en presser
-l'exécution. Le dernier jour de l'année 1584, par le traité de
-Joinville, ils associent le roi d'Espagne à la Ligue, qu'il prend, en
-quelque sorte, sous son patronage et à sa solde. Ce pacte éclaire
-l'histoire des quinze années qui vont suivre; en voici le résumé:
-
-«Les contractants, pour la conservation de la foi catholique, tant en
-France qu'aux Pays-Bas, conclurent une confédération et ligue
-offensive et défensive, perpétuelle et à toujours, pour eux et pour
-leurs descendants, avec ces conditions: qu'arrivant la mort du roi
-Henri III, le cardinal de Bourbon serait installé en sa place, comme
-prince vraiment catholique et le plus proche héritier de la couronne,
-en excluant entièrement et pour toujours tous les princes de France,
-étant à présent hérétiques et relaps, et des autres ceux qui seraient
-notoirement hérétiques, sans que nul pût jamais régner qui aurait été
-infecté de ce venin ou le tolérerait dans le royaume; que le cardinal
-venant à être roi renouvellerait le traité fait à Cambrai l'an 1558,
-entre les rois de France et d'Espagne; qu'il ferait bannir par édit
-public tous les hérétiques; que les princes français contractants
-feraient observer en France les saints décrets du concile de Trente;
-que le cardinal de Bourbon renoncerait pour lui et ses successeurs à
-l'alliance du Turc; qu'ils donneraient ordre que toutes pirateries
-cesseraient vers les Indes et îles adjacentes, empêcheraient que les
-villes des Pays-Bas ne seraient plus mises aux mains des Français,
-défendraient le commerce avec les rebelles des Pays-Bas, et
-aideraient, par la force des armes, le roi catholique à réduire les
-villes rebelles, et celle de Cambrai; que S. M. catholique, tandis que
-la guerre durerait, fournirait aux princes français cinquante mille
-pistoles par mois, dont il en avancerait quatre cent mille de fixe
-mois en fixe mois; que le cardinal lui tiendrait compte de ces frais,
-s'il parvenait à la couronne; que les contractants ne pourraient
-jamais traiter avec S. M. très chrétienne, ni aucun autre prince, au
-préjudice de cette Ligue; qu'il ferait garder place, pour signer, aux
-ducs de Mercoeur et de Nevers; qu'il se ferait deux originaux de ce
-traité, dont l'un demeurerait à S. M. catholique, l'autre au cardinal,
-qui se les enverraient mutuellement, dans le mois de mars, ratifiés,
-signés et scellés de leurs sceaux, mais qu'il serait tenu secret
-jusqu'à ce que les deux parties en consentissent la publication.»
-
-Aussitôt, l'argent espagnol afflue dans les mains des Guises, et ils
-s'en servent pour enrôler des troupes et acheter les consciences
-hésitantes de quelques capitaines ou gouverneurs de places: la Ligue
-est prête à s'affirmer partout. Les Guises, non contents d'avoir à
-leurs ordres une armée française soudoyée par l'Espagne, négocient
-avec la Suisse, dans les cantons catholiques, une forte levée; ils s'y
-heurteront, quelques mois plus tard, à la diplomatie de la reine-mère
-et à celle du roi de Navarre, Catherine conjurant les Suisses de
-refuser leur secours aux princes lorrains, parce qu'elle se disposait
-à faire la paix avec eux, et Henri s'efforçant de démontrer aux
-cantons que l'intérêt religieux n'est pour rien dans la politique de
-la Maison de Lorraine, et que, en la secourant, ils viennent en aide
-aux alliés de la Maison d'Autriche, leur ennemie[37].
-
- [37] Appendice: XXIV.
-
-Les Guises passaient, pour ainsi dire, la revue de leurs forces; mais
-l'ambassade des insurgés des Pays-Bas, venant offrir à Henri III la
-souveraineté de ces provinces, que la reine Elisabeth l'engageait
-vivement à accepter, avança de beaucoup l'heure de la bataille. On
-était alors au mois de février. Dans le courant de mars, le vieux
-cardinal de Bourbon, oncle du roi de Navarre, prenant au sérieux le
-rôle d'héritier présomptif et légitime de Henri III, que les Guises
-lui avaient assigné dans leur comédie, prêta son nom aux premières
-déclarations de la Ligue, où s'étalait un mélange indescriptible de
-vues factieuses et de religieuses déclamations[38].
-
- [38] Appendice: XXVI.
-
-Au bruit de ces appels à une nouvelle guerre civile, les ligueurs
-prennent les armes, s'assurent d'un grand nombre de places, échouent
-sur quelques points importants, notamment à Marseille et à Bordeaux,
-mais s'emparent successivement de Châlon-sur-Saône, de Lyon, de Verdun
-et de Toul. Les voilà en marche: ils ne feront plus halte qu'au mois
-de juillet, à la signature du traité de Nemours, qui leur livre tout
-ce que la cour pouvait leur livrer de la France.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
- Entrevue, à Castres, du roi de Navarre et du maréchal de
- Montmorency.--L'avis de Henri III.--Offres du roi de Navarre au
- roi de France.--L'assemblée de Guîtres et ses
- résolutions.--Négociations de Ségur en Angleterre et en
- Allemagne.--Déclaration de Henri.--Les hostilités de la reine
- de Navarre.--Surprise de Bourg par la Ligue.--Prise du
- Bec-d'Ambès par Matignon.--Gabarret.
-
-
-Le roi de Navarre ne restait pas témoin muet et inactif des mouvements
-que nous venons d'indiquer. Il avait des agents à la cour de France,
-et surveillait par eux les actes et les projets du roi et ceux de la
-Ligue. Aussi, tout en travaillant à pacifier le Languedoc et, par
-conséquent, à se lier de plus en plus avec Montmorency, et échangeant
-avec Matignon des réclamations de toute sorte sur les infractions aux
-édits ou les actes arbitraires, il s'efforçait de se ménager des
-ressources autour de lui et à l'étranger. En attendant le retour de
-Ségur, qui lui disait, d'Angleterre, avoir reçu des promesses
-formelles de secours, il se rendit à Montauban et à Castres, pour
-donner ordre à quelques affaires, mais surtout pour jeter les bases
-d'un pacte avec le gouverneur de Languedoc. «Il arriva à Montauban, le
-14 mars 1585, accompagné, dit le Journal de Faurin, du prince de Condé
-et du vicomte de Turenne, ayant couché, la nuit précédente, à
-Puylaurens. Les consuls lui présentèrent les clefs de la ville et le
-dais, sous lequel il se mit.» Ce fut à Castres que le roi et le duc se
-rencontrèrent. Ils allèrent au prêche ensemble, le duc y laissant le
-roi. C'était une bravade dont Montmorency marqua le caractère en ces
-termes: «Le Premier Président de Toulouse (soupçonné d'appartenir à la
-Ligue) ne sera pas longtemps sans savoir que j'ai été au prêche.» Il
-revint, à la fin du prêche, pour accompagner le roi chez lui. Après
-cette entrevue, qui dura huit jours, Henri retourna à Montauban, le 27
-mars.
-
-Le roi de Navarre était à Castres, le 23 mars, lorsqu'il reçut de
-Henri III la lettre suivante: «Mon frère, je vous avise que _je n'ai
-pu empêcher_, quelque résistance que j'aie faite, _les mauvais
-desseins du duc de Guise_. Il est armé, tenez-vous sur vos gardes, et
-n'attendez rien. J'ai entendu que vous étiez à Castres, avec mon
-cousin, le duc de Montmorency; ce dont je suis bien aise, afin que
-vous pourvoyiez à vos affaires; je vous envoyerai un gentilhomme à
-Montauban, qui vous avertira de ma volonté.» Que n'y avait-il pas à
-répondre à ces aveux presque cyniques de faiblesse, et disons le vrai
-mot, de lâcheté? Le roi de Navarre ne perdit pas le temps à en
-triompher. Dans sa réponse, qui fait directement allusion à l'ambition
-forcenée des Guises et au caractère factieux de la Ligue, il se plaint
-de n'être pas ouvertement employé, par le roi de France, pour la
-défense des droits de la couronne et des intérêts du pays, et il
-supplie Henri III de lui donner l'occasion de marcher à la tête de ses
-serviteurs. Cette lettre fut écrite de Bergerac, d'où il en adressa
-quelques autres roulant sur le même sujet, une surtout, dans laquelle
-il déplorait le massacre d'Alais, où une centaine de protestants,
-rappelés de l'exil par les soins de Montmorency, avaient été égorgés,
-à l'instigation, disait-on, des partisans du duc de Joyeuse.
-
-Henri s'était rendu à Bergerac, pour y préparer la convocation d'une
-assemblée. Il fut décidé qu'elle serait tenue à Guîtres, le 30 mai,
-dans une des salles de l'abbaye. On se réunissait sous le coup de
-l'étrange lettre de Henri III, reçue à Castres, et du message de ce
-gentilhomme dont elle avait annoncé l'arrivée. L'envoyé de Henri III
-avait demandé au roi de Navarre de laisser combattre, sans leur chef,
-ses soldats, sous les drapeaux du roi de France. Fallait-il accéder à
-cette proposition inouïe? et, si on la repoussait, fallait-il faire à
-la paix tous les sacrifices, ou se résoudre à la guerre? Henri posa
-ces questions dans une courte harangue, devant soixante personnes
-environ, parmi lesquelles plusieurs officiers de haut rang. «Si
-j'eusse cru, mes amis, dit-il, que les affaires qui se présentent n'en
-eussent voulu qu'à ma tête, que la ruine de mon bien, la diminution de
-mes intérêts et de tout ce qui m'est le plus cher, hors l'honneur,
-vous eût apporté tranquillité et sûreté, vous n'eussiez point eu de
-mes nouvelles, et avec l'avis et assistance de mes serviteurs
-particuliers, j'eusse, aux dépens de ma vie, arrêté les ennemis; mais
-étant question de la conservation ou ruine de toutes les Eglises
-réformées et, par là, de la gloire de Dieu, j'ai pensé devoir
-délibérer avec vous de ce qui vous touche. Ce qui se présente le
-premier à traiter est si nous devons avoir les mains croisées durant
-le débat de nos ennemis, envoyer tous nos gens de guerre dedans les
-armées du roi, sans nom et sans autorité, qui est une opinion en la
-bouche et au coeur de plusieurs; ou bien si nous devons, avec armes
-séparées, secourir le roi et prendre les occasions qui se présenteront
-pour notre affermissement. Voilà sur quoi je prie un chacun de cette
-compagnie vouloir donner son avis sans particulière passion.»
-
-L'unanimité ne se fit qu'après une vive discussion. Turenne parla le
-premier, et se déclara contre la prise d'armes, appuyé par une
-vingtaine de voix. Mais la plupart des assistants partageaient
-l'opinion présumée de Henri, et d'Aubigné, qui la connaissait, la fit
-triompher. On prit la résolution de s'opposer aux ligueurs, dans la
-mesure indiquée par le roi. Les régiments de Lorges, d'Aubigné,
-Saint-Seurin et Charbonnières reçurent aussitôt l'ordre de se diriger
-vers la Saintonge et le Poitou, et de marcher sous le commandement du
-prince de Condé; le roi de Navarre laissa Bergerac, Sainte-Foy,
-Castillon et quelques autres places plus éloignées sous la garde du
-vicomte de Turenne, et retourna à Montauban.
-
-Ségur, le principal négociateur du roi de Navarre à l'étranger, était
-revenu d'Angleterre, au commencement du printemps, avec les promesses
-de secours dont il avait donné avis dans sa correspondance; mais la
-situation s'étant aggravée au point que l'on sait, il importait que
-ces promesses fussent tenues, dans le plus bref délai. Aussi, à peine
-arrivé, Ségur dut-il reprendre le chemin de la cour d'Elisabeth, pour
-presser la conclusion de cette grave affaire[39]. En arrivant à
-Londres, Ségur écrivit à la reine, pour lui rappeler la promesse,
-qu'elle avait faite au roi de Navarre, de mettre à sa disposition une
-forte somme; mais Elisabeth lui fit savoir qu'elle préférait enrôler
-elle-même des troupes en Allemagne, et ce désaccord suspendit les
-négociations. Plus tard, au mois d'octobre, Ségur, n'ayant encore que
-des promesses, reçut l'ordre de passer d'Angleterre en Allemagne, pour
-voir quelles ressources on pouvait s'y procurer avec l'argent anglais,
-et, en même temps, Clervaux, autre négociateur de Henri, s'ingéniait,
-en Suisse, à préparer une levée. Au bout de neuf à dix mois, en mai
-1586, Ségur n'avait encore obtenu rien de décisif: les princes
-allemands délibéraient au sujet d'une ambassade qu'ils voulaient
-envoyer à Henri III, pour essayer, par là, de pacifier les esprits en
-France, avant d'y entrer en armes. Les «secours» n'arrivèrent qu'en
-1587, ne purent se joindre à l'armée du roi de Navarre, et furent
-presque anéantis, sans avoir rien fait d'utile pour la cause. Pour le
-moment, Henri les attendait, et hâtait, de tous ses voeux, leur
-arrivée; mais bien lui prit de ne pas compter sur eux pour se mettre
-en défense.
-
- [39] Appendice: XXIV.
-
-Il y déploya beaucoup d'activité, sans aucune précipitation. C'était
-toujours sa politique, lorsqu'il devait lutter contre le roi de
-France, que de rester, ou de sembler rester sur la défensive, et
-d'affecter, jusqu'à la dernière heure, quelque espoir d'accommodement.
-C'est ainsi que, de Bergerac, le 10 juin 1585, nous le voyons adresser
-à Henri III copie d'une déclaration dans laquelle il fait l'apologie
-de sa conduite, et qu'il lui demande l'autorisation d'envoyer à toutes
-les cours de parlement de France. Dans ce manifeste, «après s'être
-purgé des noms injurieux de perturbateur du repos public, d'hérétique,
-de persécuteur de l'Eglise, de relaps, et d'incapable de la couronne,
-Henri déclarait au roi de France, à tous Ordres et Etats du royaume, à
-tous princes de la chrétienté temporels ou ecclésiastiques, que, pour
-sa religion, il était et serait toujours prêt à se soumettre à la
-décision d'un légitime concile général ou national, comme il était
-porté par les édits de pacification; que pour l'administration de
-l'Etat, il acquiesçait à ce qui en serait ordonné en une légitime
-assemblée des Etats-Généraux de ce royaume.» Puis venait un éclatant
-défi, qui fut comme le dernier cri de la chevalerie française:
-«D'autant que les chefs de la Ligue l'avaient pris pour sujet et
-prétexte de leurs armes, et tâchaient de faire croire qu'ils n'en
-voulaient qu'à lui, semant dans leurs protestations diverses calomnies
-contre son honneur, il suppliait le roi de ne point trouver mauvais
-qu'il dît et prononçât qu'ils avaient menti; de plus, que, pour
-épargner le sang de la noblesse et éviter la désolation du pauvre
-peuple, la confusion et le désordre de tous les Etats, il offrait au
-duc de Guise, chef de la Ligue, de vider cette querelle de sa personne
-à la sienne, un à un, deux à deux, dix à dix, vingt à vingt, en tel
-nombre que le sieur de Guise voudrait, avec armes usitées entre
-chevaliers d'honneur, soit dans le royaume, au lieu qu'il plairait à
-S. M. de nommer, soit dehors, en tel endroit que Guise voudrait
-choisir, pourvu qu'il ne fût point suspect aux uns ni aux autres.» Ce
-défi produisit un grand effet, mais fut décliné par celui auquel il
-s'adressait: le duc de Guise s'excusa respectueusement, avec
-remercîment de l'honneur qui lui était fait, mais qu'il ne pouvait
-accepter, dit-il, parce qu'il soutenait la cause de la religion, et
-non une querelle particulière.
-
-C'était l'heure où Henri III, s'abandonnant aux conseils de Catherine
-de Médicis, faisait avec la Ligue une alliance dont les engagements,
-publiés seulement au mois de juillet, furent promptement divulgués par
-les soins de ceux des contractants qui avaient le beau rôle.
-
-A la première nouvelle de cette victoire diplomatique de la Ligue et
-des Guises, il y eut comme un ébranlement général dans les esprits,
-surtout en Guienne. Quelque temps auparavant, le maréchal de Matignon
-avait mis la main sur le Château-Trompette, qu'il suspectait de
-connivence avec les ligueurs. Il eut bientôt à se préoccuper des
-entreprises de la reine de Navarre, décidément brouillée avec son
-mari. Marguerite venait de quitter Nérac et de se fortifier dans Agen,
-soutenue par Duras. Voyant arriver la confusion, elle y voulut aider,
-en faisant, elle aussi, sa petite guerre de Ligue, à la fois contre le
-roi de France et contre le roi de Navarre, et devenant ainsi le
-précurseur des princesses de la Fronde. Nous aurons à mentionner
-bientôt sa misérable chute. Matignon faisait observer les mouvements
-de cette turbulente héroïne, lorsque la Ligue fit soudain une
-conquête, presque aux portes de Bordeaux. Saint-Gelais de Lansac
-couvait de l'oeil, depuis plusieurs mois, la ville de Bourg, et le roi
-de Navarre, informé de ses menées, les avait dénoncées à Matignon, qui
-n'en tint pas compte. Au mois de juin, Bourg fut enlevé par un coup de
-main, et Matignon ayant annoncé cette nouvelle au roi de Navarre:
-«J'ai entendu, répondit Henri, ce que vous m'avez mandé de la prise de
-Bourg par les rebelles; c'est chose que j'ai prévue et dont j'ai donné
-quelquefois des avis, à quoi on aurait pu prévoir autrement qu'on n'a
-fait jusqu'ici». Ce qu'il y eut de fâcheux pour Matignon, c'est qu'il
-ne put jamais reprendre Bourg, parce que le duc d'Epernon, selon le
-récit de Brantôme, ayant, dans la suite, chassé les ligueurs de cette
-place, refusa de la remettre aux mains qui l'avaient si mal protégée,
-et la garda jusqu'en 1590, où il se décida, sur l'ordre de Henri IV, à
-y laisser entrer la garnison de Matignon[40].
-
- [40] Appendice: XXVII.
-
-Le maréchal, ne pouvant reprendre Bourg, voulut, du moins, s'opposer à
-une autre entreprise de Lansac. Ce capitaine avait fait construire, au
-Bec-d'Ambès, un fort destiné à donner plus d'importance à la conquête
-de Bourg et à lui servir de poste avancé dans le Bordelais. Une lettre
-de Matignon à Henri III, datée du 30 juin, contient le récit de la
-prise et de la destruction de ce fort, dont la garnison, quoique
-aguerrie, ne fit aucune résistance sérieuse. Les assiégés y perdirent
-une trentaine d'hommes, et laissèrent, entre les mains du maréchal,
-quarante prisonniers, au nombre desquels se trouvait le fameux
-Gabarret. C'était un aventurier de la pire espèce, qui avait mérité
-cent fois la corde, par toutes sortes de crimes, notamment par un
-projet d'attentat contre la vie du roi de Navarre. Matignon aurait dû,
-sans délai, livrer Gabarret à la justice, mais on ne voit pas dans
-l'histoire que cet insigne malfaiteur ait eu la fin qu'il
-méritait[41].
-
- [41] Appendice: XXVIII.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
- Le traité de Nemours.--Les «funérailles en robe
- d'écarlate».--Alliance définitive du roi de Navarre et du
- maréchal de Montmorency.--Préparatifs de Henri.--Lettre à Henri
- III.--La guerre de la reine Marguerite.--Elle est chassée
- d'Agen.--Sa chute.--Les Seize.--Les Guises somment Henri III de
- faire la guerre au roi de Navarre.--Nouvelle démarche de Henri
- III auprès de son beau-frère.--Insuccès de cette démarche.--Le
- manifeste de Saint-Paul-Cap-de-Joux.
-
-
-Le traité de Nemours, dont la France entière connaissait déjà les
-principales clauses, n'était pas encore signé, mais on a vu que Henri
-n'avait pas attendu d'en avoir le texte authentique sous les yeux,
-pour se préparer, de toutes façons, à la lutte. Plus elle était
-imminente, plus il redoublait d'activité et même d'assurance. Le 8
-juillet, au moment, pour ainsi dire, où s'échangeaient les
-signatures,--elles furent données le 7--il écrivait à Ségur: «La hâte
-de nos ennemis est aussi grande à nous nuire que leur perfidie et
-méchanceté. Vous loueriez beaucoup notre résolution, si la voyiez.
-Nous avons _prou pour nous défendre_; amenez-nous de quoi les battre.»
-Rien ne vint à temps, et il les battit tout de même. Dans cette crise,
-où il se dépensait et se multipliait, avec une ardeur prodigieuse, il
-ne perdit, un seul instant, ni son sang-froid, ni sa gaîté. Sa lettre
-à Ségur contient un _post-scriptum_ d'une bonne humeur et d'une
-familiarité bouffonnes: «Excusez-moi, si je ne vous écris de ma main;
-j'ai tant d'affaires, que je n'ai pas le loisir de me moucher.»
-
-Et pourtant, cet homme, qui sortait à peine de la jeunesse, et que
-tant d'épreuves, de malheurs et de dangers avaient rendu souple et
-fort comme l'acier le mieux trempé, ce prince déjà prêt à supporter
-tous les coups du sort, parce que, ayant triomphé de la plupart
-d'entre eux, il pensait n'en avoir plus aucun à redouter, ce
-vaillant, en un mot, eut un instant de terrible angoisse, quand le
-traité définitif de Nemours lui fut mis sous les yeux. Ce traité, il
-l'avait jugé odieux et intolérable, d'après ce qui en avait transpiré;
-mais il n'en connaissait qu'à moitié la formidable économie.
-
-En vertu de ce pacte[42], on rétablissait partout la religion
-catholique, on retirait aux religionnaires les libertés et les droits
-assurés par les divers édits de pacification, on bannissait leurs
-ministres, on supprimait les chambres mi-parties, on donnait aux
-princes ligués des gardes pour leurs personnes, les places qu'ils
-demandaient: Châlons, Toul, Verdun, Saint-Dizier, Reims, Soissons,
-Dijon, Beaune, Rue en Picardie, Dinan et Le Conquet, en Bretagne, et
-l'argent qu'ils demandaient, plus de quatre cent mille écus. Le
-traité, signé de Catherine de Médicis, du cardinal de Bourbon, du
-cardinal et du duc de Guise et du duc de Mayenne, fut approuvé par
-lettres-patentes, et, sur l'opposition du parlement, enregistré, le 18
-juillet, en lit de justice. «J'ai grand'peur, dit Henri III, à la vue
-de ce document inouï, que, en voulant perdre le prêche, nous ne
-hasardions fort la messe.» Et, au retour du lit de justice, il ajouta:
-«Mon autorité vient d'expirer en ce lit, et le parlement en a célébré
-les funérailles en robes d'écarlate». Le traité de Nemours, c'était
-d'abord la monarchie «à pied», comme dit L'Estoile, traitant avec la
-Ligue «à cheval», c'est-à-dire ployant le genou devant les Guises et
-leur livrant la France; puis, c'était la proscription des calvinistes,
-et enfin, la guerre civile.
-
- [42] Appendice: XXIX.
-
-L'historiographe Pierre Mathieu dit tenir du roi de Navarre que sa
-moustache blanchit soudain, après une douloureuse méditation sur le
-traité de Nemours. Néanmoins, son coeur ne faiblit pas. Dès le 15
-juillet, ses lettres partent dans toutes les directions, pour annoncer
-la grande nouvelle, réconforter les esprits, recommander la vigilance.
-Un de ces messages doit être particulièrement noté: il s'adressait aux
-consuls de la ville de Castres, à qui le roi de Navarre conseille de
-prendre, pour leur sûreté, les bons avis de Montmorency. A dater de ce
-moment, il s'établit entre le roi et le duc la plus intime et la plus
-salutaire union. En s'appuyant l'un sur l'autre, ils constituèrent
-aussitôt, en attendant mieux, une force de résistance pour leur cause.
-
-Si Henri lançait ses courriers sur tous les chemins, à l'adresse des
-princes étrangers, de ses négociateurs et de ses gouverneurs ou autres
-officiers, il ne menait pas lui-même une existence de cabinet. De
-Saintonge en Armagnac, des frontières du Languedoc à celles du Poitou,
-de Guienne en Béarn, il était toujours en mouvement, à la fois
-général, sergent d'armes et administrateur; s'assurant du bon état des
-places, pourvoyant, autant que possible, aux besoins de leur armement,
-traçant aux troupes leur itinéraire, fixant leurs rendez-vous, réglant
-enfin tous les détails de l'entrée en campagne; et, sans illusion sur
-les desseins de la cour et les projets des Guises, il s'efforçait de
-ne rien laisser au hasard. Sa dernière lettre à Henri III, dans
-laquelle il mêle encore la discussion à la protestation, est datée de
-Bergerac, 21 juillet. Il rappelle au roi de France de précédentes
-déclarations, toutes en sa faveur, à lui, Henri de Bourbon, et qui
-portent la condamnation de la Ligue et des Guises. Il retrace la
-situation que lui crée le traité de Nemours, et ajoute: «Je laisse à
-penser à V. M. en quel labyrinthe je me trouve et quelle espérance me
-peut plus rester qu'au désespoir. J'ai fait ouvertement à V. M. les
-plus équitables offres qui se peuvent faire pour la paix publique et
-générale, pour votre repos et le soulagement de vos sujets.» Il
-rappelle ces offres, surtout celle de «quitter son gouvernement et
-toutes ses places, à condition que les Guises et la Ligue fassent le
-semblable, pour ne retarder la paix de l'Etat». Il revient sur son
-défi au duc, et termine en disant que, si le sort en est jeté, il le
-déplore pour la couronne et pour le pays, mais qu'il espère «en la
-justice de sa cause et en Dieu, qui lui doublera le coeur et les
-moyens contre tous ses ennemis, qui sont ceux du roi et de la France».
-
-Vers la mi-août, l'Agenais, où s'était déjà manifestée une assez
-vive agitation, causée par les entreprises de la reine Marguerite,
-devint le théâtre de la petite guerre à laquelle nous avons fait
-allusion plus haut. Les dispositions hostiles de la reine de Navarre
-s'affirmèrent, et ses troupes entrèrent en campagne. Une tentative
-qu'elles firent sur Tonneins fut châtiée par Henri en personne; il
-leur tua un capitaine, un enseigne et une centaine de soldats,
-battant ainsi, du même coup, et sa femme et la Ligue. Marguerite
-essaya de prendre sa revanche sur Villeneuve, mais elle y échoua
-honteusement[43]. Rien ne lui réussit, et sa bonne ville d'Agen, où
-elle s'était établie plutôt de force que de gré, finit par la prendre
-en haine, elle et les Duras, ses tenants, si bien, que le maréchal de
-Matignon ayant marché sur Agen, pour avoir raison, au nom du roi de
-France, des hostilités de la reine de Navarre, cette ville saisit
-l'occasion et se souleva. Marguerite dut s'enfuir précipitamment, en
-piètre équipage, avec ses courtisans et ses dames. A dater de cette
-fuite, la belle Marguerite de Valois sort de l'histoire pour entrer,
-pour s'abîmer dans la chronique scandaleuse d'un temps si fertile en
-scandales.
-
- [43] Appendice: XXX.
-
-Le traité de Nemours mettait la monarchie française aux ordres des
-Guises. Il n'avait cependant pas stipulé que Henri III ferait la
-guerre au roi de Navarre et au parti calviniste; mais les Guises se
-sentirent bientôt assez forts pour l'exiger. Il s'était formé dans
-Paris, d'abord à leur insu, cette association connue dans l'histoire
-sous le nom de «Ligue des Seize», composée de laïques et
-d'ecclésiastiques, et qui se proposait un triple but: propager les
-idées de la Ligue au sein de la population parisienne et dans les
-provinces, donner une direction à toutes les associations et à tous
-les actes isolés, et, par la concentration des pouvoirs, accroître,
-dans d'immenses proportions, les forces de cette puissance factieuse.
-La Ligue était un Etat dans l'Etat, si même elle ne s'y substituait
-complètement. Les Seize tendaient à absorber la Ligue, ce qu'ils
-firent plus tard. Les Guises approuvèrent l'oeuvre des Seize, dès que
-son organisation fut complète, et que les premiers résultats en
-démontrèrent l'efficacité. Maîtres de Paris, et se croyant en mesure
-d'avoir bientôt presque toute la France dans leur camp, les Guises
-agirent alors auprès de Henri III, pour le décider à faire lui-même la
-guerre au «Béarnais» et à ses alliés.
-
-Le roi de France, avant d'obéir aux sommations de la Ligue, voulut
-tenter un dernier effort auprès du roi de Navarre. Il lui envoya une
-députation composée de l'abbé Philippe de Lenoncourt, plus tard
-cardinal, de M. de Poigny, et du président Brulart de Sillery. «Au
-départ de cette députation, dit P. de L'Estoile, on faisait déjà à
-Paris l'épitaphe du roi de Navarre, parce qu'on disait qu'il serait
-incontinent bloqué et pris; et toutefois beaucoup trouvaient
-l'instruction étrange qu'on lui voulait donner pour sa conversion, qui
-était avec l'épée sur la gorge. Aussi madame d'Uzès, voyant qu'à la
-queue de ceux qu'on y envoyait pour cet effet, il y avait une armée,
-ne put se tenir de dire au roi, en gossant à sa manière accoutumée,
-en présence de plusieurs ligueurs qui étaient là, «qu'elle voyait bien
-que l'instruction du Béarnais était toute faite et qu'il pouvait bien
-disposer de sa conscience, puisque à la queue des confesseurs qu'on
-lui envoyait, il y avait un bourreau».
-
-La députation arriva, le 25 août 1585, à Nérac, où se trouvait Henri,
-accablé de travaux et de préoccupations, mais ferme et confiant. Les
-députés avaient pour mission de conjurer, une dernière fois, le roi de
-Navarre de rendre les places de sûreté, de révoquer les ordres qu'il
-avait donnés pour une levée en Allemagne, et de se faire catholique,
-dans l'intérêt de la succession au trône, le cas échéant, ou, tout au
-moins, de suspendre, durant dix mois, l'exercice de la religion
-réformée. De Thou nous a conservé l'analyse détaillée de la réponse du
-roi de Navarre au discours de l'abbé de Lenoncourt. «Le roi répondit
-aux ambassadeurs qu'il était infiniment redevable à S. M. des
-favorables dispositions où elle était à son égard et des témoignages
-honorables qu'elle voulait bien lui en donner; qu'au reste, il était
-sensiblement mortifié de ce que ce prince n'avait pas mieux aimé
-accepter ses services, comme il l'aurait fait, s'il eût été mieux
-conseillé, que se livrer au caprice de gens qu'il regardait avec
-raison comme ennemis de sa personne et de son Etat, et de leur prêter
-même des armes par sa trop grande bonté, pour l'obliger à entreprendre
-malgré lui la guerre la plus injuste. Qu'il remerciait S. M. du soin
-qu'elle paraissait prendre de son salut, mais qu'il la priait de faire
-réflexion s'il y aurait de la justice ou de l'honneur pour lui
-d'abandonner, pour des motifs de crainte et d'espérance, une religion
-dans laquelle il avait été élevé...; que cependant il ne refuserait
-pas de se faire instruire et de changer, s'il était dans le mauvais
-chemin, non plus que de se soumettre à la décision d'un concile
-libre... Que pour ce qui était des villes de sûreté accordées aux
-protestants, il était inutile de leur en demander la restitution dans
-un temps où on ne pourrait les accuser d'injustice quand ils en
-demanderaient de nouvelles, afin de pouvoir se mettre à couvert des
-fureurs de la guerre pour laquelle les ennemis du repos public
-faisaient de si grands préparatifs. Qu'enfin il importait peu, pour la
-tranquillité de l'Etat, qu'il suspendît pour un temps l'exercice de la
-religion protestante, et qu'elle avait jeté en France des racines trop
-profondes, à l'abri des précédents édits, pour pouvoir espérer que
-celui que les factieux venaient d'extorquer de S. M. fût capable de
-l'exterminer ainsi en un instant.»
-
-Le lendemain, Henri congédiait la députation, en lui remettant pour
-son beau-frère cette déclaration courtoise, dont la correction
-irréprochable dut être plus sensible à Henri III que ne l'eût été une
-violente protestation: «Je penserais offenser la suffisance (capacité)
-de MM. de Lenoncourt, de Poigny et président Brulart, si je voulais,
-par cette lettre, discourir et faire entendre à V. M. ce qui s'est
-passé entre eux et moi. Je suis bien marri que je ne suis accommodé en
-toutes les choses qu'ils m'ont proposées de la part de V. M., pour
-laquelle et son contentement je voudrois accommoder et employer ma vie
-propre; mais je me promets tant de sa bonté et prudence, qu'elle en
-trouvera les occasions raisonnables.»
-
-Henri, comme on le voit, restait toujours fidèle à sa politique envers
-la couronne. Jamais il n'avait consenti, et il ne consentit jamais,
-dans la suite, à répondre en ennemi ou même en adversaire aux actes
-d'hostilité de Henri III. Il ne gardait pas seulement cette attitude
-dans ses lettres au roi de France ou dans ses déclarations aux envoyés
-de ce prince, mais encore dans tous les documents par lesquels il
-exprimait publiquement sa pensée.
-
-Au commencement du mois d'août, par exemple, il avait eu, à
-Saint-Paul-Cap-de-Joux, dans le Lauraguais, une entrevue avec le
-prince de Condé et le duc de Montmorency, d'où il sortit un manifeste
-signé des deux princes. Dans ce manifeste, il dénonce les visées de la
-Maison de Lorraine, il fait l'apologie de sa propre conduite, et
-déclare ne tenir pour ennemis que les chefs de la Ligue, qui sont
-«ennemis de la Maison de France et de l'Etat, tels que, peu
-auparavant, le roi les avait déclarés[44]».
-
- [44] Appendice: XXXI.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
- Sixte-Quint et la Ligue.--La bulle du 9 septembre 1585 contre le
- roi de Navarre et le prince de Condé.--Réponse de Henri à la
- bulle.--Début de la «guerre des Trois Henri».--Condé reprend
- les armes en Poitou et en Saintonge.--Il assiège Brouage.--Sa
- désastreuse expédition dans l'Anjou.--Henri III se décide à
- faire la guerre aux calvinistes.--Formation de trois armées
- royales.--Energie du roi de Navarre.--La comtesse de
- Gramont.--Son caractère; son dévouement au roi de Navarre; son
- rôle.--Voyage de Henri à Montauban.
-
-
-Après le départ des envoyés de la cour, Henri venait d'expédier à tous
-les princes protestants et à divers personnages la copie de la
-protestation collective dont nous venons de parler, lorsque les
-foudres du Vatican grondèrent sur sa tête. Le pape Grégoire XIII était
-mort, au mois d'avril. Le Père Daniel rapporte que, «peu de jours
-avant sa mort, s'entretenant avec le cardinal d'Este, il lui dit que
-les Ligués de France n'auraient jamais ni bulle, ni bref de lui,
-d'autant qu'il ne voyait pas assez clair dans cette intrigue.
-Toutefois la conduite qu'il tint à cet égard autorisa extrêmement la
-faction, et la condescendance qu'il eut de laisser mettre son nom par
-le cardinal de Bourbon à la tête de la liste des souverains qui y
-entraient, fit un étrange effet sur les catholiques». Le successeur de
-Grégoire, Sixte-Quint, n'hésita pas à désapprouver hautement la Ligue,
-dont il condamnait l'esprit et les vues factieuses; il donna même une
-bulle que le duc de Nevers, de passage à Rome, fut chargé de remettre
-à Henri III, par laquelle «il excommuniait en même temps ceux qui
-donneraient des secours aux huguenots, _et ceux qui entreprendraient
-quelque chose contre le roi et contre son royaume_». C'était viser la
-Ligue en pleine poitrine; mais les intéressés ne virent là que ce
-qu'ils voulaient voir. Cette première bulle n'eut aucun
-retentissement. Il n'en fut pas de même de celle que donna le Pape,
-cinq jours après, le 9 septembre 1585. Elle excommuniait le roi de
-Navarre et le prince de Condé, les privait, eux et leurs successeurs,
-de tous leurs Etats, spécialement du droit de succéder à la couronne
-de France, et déliait leurs vassaux et sujets de leur serment de
-fidélité. Par cette bulle, le Saint-Père n'entendait pas venir en aide
-à la Ligue, qu'il ne mentionnait pas; mais la coïncidence était
-précieuse pour les factieux: le Pape lançait les foudres spirituelles
-contre les princes qu'ils voulaient terrasser par leurs armes, afin
-qu'il n'y eût plus personne entre le trône de France et eux. La Ligue,
-antérieurement désavouée par Sixte-Quint, allait probablement lui
-devoir son triomphe.
-
-Le Père Daniel assure que le roi de Navarre répondit à la bulle par
-quatre manifestes: c'est une erreur. Henri fit à l'anathème du
-Saint-Siège deux réponses: l'une indirecte et adressée «à MM. de la
-Faculté de théologie du Collège de Sorbonne[45]»; l'autre directe, et
-qui, au mois d'octobre ou de novembre, fut affichée aux portes mêmes
-du Vatican. Le Père Daniel dit, au sujet de cet écrit: «Il y appelait
-comme d'abus de cette bulle au parlement et au concile général, et il
-implorait le secours des souverains, qui devaient tous s'intéresser
-dans sa cause, par l'injure que le Pape faisait à l'autorité royale,
-en s'attribuant la puissance de disposer des couronnes et le droit de
-décider sur de tels différends. On dit que Sixte-Quint, quoiqu'il
-n'eût pas sujet d'être satisfait de cette insulte, ne la blâma pas, et
-qu'à cette occasion il dit au marquis de Pisany (ambassadeur de
-France) qu'il serait à souhaiter que le roi son maître eût autant de
-résolution contre ses ennemis que le roi de Navarre en faisait
-paraître contre ceux qui haïssaient son hérésie: ce qui est assez
-conforme à ce qu'on a écrit dans la vie de ce Pape, que, de tous les
-souverains de la chrétienté, il n'estimait guère que ce prince et
-Elisabeth, reine d'Angleterre.»
-
- [45] Appendice: XXXII.
-
-Quant à la lettre à MM. de la Sorbonne, datée de Mont-de-Marsan, 11
-octobre 1585, c'est une dissertation à la fois politique et
-théologique, et qui exprimait sans doute les sentiments du roi de
-Navarre, mais dont la rédaction était de Du Plessis-Mornay, en voie de
-mériter son surnom de «pape huguenot». Il faut noter, d'ailleurs, que
-la bulle de Sixte-Quint ne fut accueillie avec satisfaction que par la
-Ligue. Le parlement de Paris n'était pas loin d'y voir un attentat
-contre la couronne, et Henri III lui-même se montra plus mécontent que
-satisfait du décret pontifical.
-
-Le prince de Condé, toujours pressé d'en venir aux mains, commença,
-dès le mois de septembre, les hostilités dans le Poitou. Il y trouva
-devant lui le duc de Mercoeur, gouverneur de Bretagne, et le rejeta
-dans son gouvernement; puis, descendant vers la Saintonge, il mit le
-siège devant Brouage, vaillamment défendu par Saint-Luc, mais dont il
-se fût rendu maître, selon toute apparence, si la nouvelle d'un coup
-de main tenté par les protestants sur Angers n'était venue modifier
-ses plans. La citadelle d'Angers avait été surprise par une poignée de
-religionnaires, qui réclamaient de prompts secours. Le prince prit
-deux mille chevaux, laissa le commandement du siège à un de ses
-lieutenants, et courut à Angers. Il y arriva trop tard: ses amis
-avaient capitulé. Condé fit une tentative désespérée sur les faubourgs
-de la ville, et fut obligé de battre en retraite. Ce fut une
-débandade, dans laquelle il eut beaucoup de peine à se sauver; il
-passa de Normandie en Angleterre, d'où la reine le fit reconduire à La
-Rochelle. Pendant cette retraite désastreuse, le reste de son armée
-était contraint de lever le siège de Brouage, à l'approche de l'armée
-de Matignon manoeuvrant pour faire sa jonction avec celle de Mayenne,
-qui, à son tour, en s'avançant dans le midi, interrompit les succès de
-Turenne en Limousin, où il s'était emparé de la ville de Tulle. A ce
-moment, Lesdiguières parcourait victorieusement le Dauphiné et les
-contrées voisines; il prenait Chorgues, Montélimar, Embrun, et se
-mettait en mesure de tenir tête à l'armée que menait contre lui le duc
-d'Epernon. Tels furent les débuts de la «guerre des Trois Henri».
-
-Dès que l'on fut aux prises sur tous les points, c'est-à-dire dans les
-premiers jours du mois d'octobre, les chefs de la Ligue, dit le Père
-Daniel, «enflés de leurs succès, pressèrent le roi de mettre à
-exécution l'article du traité de Nemours par lequel tous les huguenots
-devaient être chassés du royaume, quoique les six mois qu'ils avaient
-pour en sortir ne fussent point encore expirés. Ils obtinrent, par
-leurs importunités, l'avancement de ce terme; et le roi eut la
-faiblesse de donner un édit dans son conseil au mois d'octobre, qui
-ordonnait, sous peine de confiscations des biens et de crime de
-lèse-majesté, à tous les calvinistes, de faire abjuration de leurs
-erreurs dans quinze jours; et après ce court espace, on commença à
-exécuter l'édit. Le roi de Navarre attendit quelque temps, pour voir
-si l'on continuerait à le faire; et, ayant su qu'on y procédait avec
-beaucoup de rigueur, il fit, de son côté, une déclaration par laquelle
-il fut ordonné, dans tous les pays dont il était le maître, de traiter
-les catholiques comme le roi traitait les huguenots. On saisit et on
-vendit leurs biens, et on les chassa des villes et de leurs terres.
-Une infinité de gens de tous côtés, tant catholiques que calvinistes,
-furent réduits à la dernière misère, et on ne vit jamais dans le
-royaume une pareille désolation.»
-
-Ni les échecs du prince de Condé, ni la mise en campagne de trois
-armées royales, ni les nouvelles mesures de rigueur prises contre les
-huguenots, n'eurent raison de l'énergie du roi de Navarre. Des
-derniers jours du mois de septembre au commencement du mois de
-décembre, il entretint une correspondance exclusivement militaire avec
-un grand nombre de gouverneurs et de capitaines, Saint-Geniès,
-Geoffroy de Vivans, Favas, André de Meslon, sénéchal d'Albret,
-Chouppes, un des héros de Cahors, Manaud de Batz, gouverneur de
-l'Eauzan, etc. Le 1er décembre, il envoie des lettres de respectueuse
-mais ferme protestation à Henri III et à la reine-mère; puis il tire
-résolûment l'épée.
-
-C'est à ce moment que, pour la première fois, suivant la chronologie
-adoptée par le recueil de Berger de Xivrey, nous rencontrons, mêlée à
-la vie publique de Henri, une femme d'un grand coeur et d'un haut
-caractère, cette illustre Diane d'Andouins, veuve de Philibert comte
-de Guiche et de Gramont, et que les chroniqueurs du XVIe siècle ont
-surnommée la «belle Corysandre[46]». Si jamais les atténuations furent
-de mise dans les jugements du moraliste sur une liaison irrégulière,
-l'histoire les apporte toutes ici en témoignage. La femme du roi de
-Navarre, frappée de toutes les déchéances, était devenue son ennemie;
-humainement parlant, il était libre et, plus encore, seul; l'amitié,
-l'appui, l'alliance politique de la comtesse de Gramont, pourtant
-catholique, s'offrirent naturellement à lui, qui manquait si souvent
-d'amis, de partisans, de toutes les ressources si nécessaires à sa vie
-de combats. Ainsi commença le pacte qui se consomma dans l'amour. Il
-ne faut pas confondre cette passion avec celles qui ont si souvent
-gâté la jeunesse et même la maturité de Henri de Bourbon. Cette
-maîtresse fut une amie fidèle, ingénieuse et puissante. Plus d'un de
-ces vaillants capitaines qui se pressaient autour de lui dans les
-batailles, et qui le conduisirent jusqu'au trône, n'a pas fait autant
-pour son service, et par conséquent pour le salut et l'honneur de la
-France, que cette noble femme, restée irréprochable après la
-séparation comme elle l'avait été avant de se donner à lui et à sa
-royauté proscrite. Henri fut son héros quand il était aux prises avec
-la mauvaise fortune, et il n'y a pas dans l'histoire trace d'une seule
-faveur royale pour elle. Cent fois elle lui vint en aide, comme aurait
-pu le faire un prince, tantôt par ses biens qu'elle engageait, tantôt
-par les hommes d'Etat et de guerre dont elle lui conquérait le talent
-et la bravoure, tantôt enfin par des actes d'un dévouement héroïque,
-tels qu'une ingérence hardie dans les affaires militaires et le danger
-personnel intrépidement affronté. Plus d'une fois, le roi de Navarre
-n'eut sous ses ordres que des troupes levées et soldées par la
-comtesse de Gramont, et c'est bien à elle qu'il écrivait, le 9
-décembre 1585: «Je vous porterai toutes nouvelles et le _pouvoir de
-faire vider les forts_.»
-
- [46] Appendice: XXXIII.
-
-A cette date, il était en campagne depuis quelques jours déjà, et
-parcourait, à travers les détachements ennemis, quelques contrées de
-l'Albret et de l'Armagnac, afin de pourvoir à leur sûreté. Dans la
-lettre dont on vient de lire une phrase si caractéristique, il raconte
-un fait de guerre: «Dimanche, se fit près Monheurt une jolie charge,
-qui est certes digne d'être sue. Le gouverneur, avec trois cuirasses
-et dix arquebusiers à cheval, rencontra le lieutenant de La Bruyère
-(ou Brunetière), gouverneur du Mas-d'Agenais, qui en avait douze, et
-autant d'arquebusiers tous à cheval. Le nôtre se voyant faible et
-comme perdu, dit à ses compagnons: «Il les faut tuer ou vaincre.» Il
-les charge de façon qu'il tue le chef et deux gendarmes et en prend
-deux prisonniers, les met à vau-de-route, gagne cinq grands chevaux et
-tous ceux des arquebusiers, et n'eut qu'un blessé des siens.»
-
-«Je fais force dépêches», ajoutait-il dans la même lettre. Il ne
-faisait pas moins de chevauchées, non pour chercher personnellement la
-bataille, ce n'en était pas encore l'heure, mais pour armer ses
-places, ramasser des troupes, faire acheter et transporter des
-poudres, et se préparer enfin, de toutes façons, à la guerre
-défensive dont il avait conçu le plan. Le temps ne lui manqua pas pour
-cette grosse besogne; il en eut assez pour traverser l'Armagnac et
-l'Agenais, et se rendre, dans les derniers jours du mois de décembre
-1585, à Montauban, d'où il méditait d'adresser au pays plusieurs
-manifestes et de le prendre à témoin de la justice de sa cause.
-
-
-
-
-LIVRE QUATRIÈME
-
-(1586-1589)
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
- Les quatre manifestes du roi de Navarre.--Jonction de l'armée de
- Mayenne et de l'armée de Matignon.--Conduite du
- maréchal.--Prise de Montignac en Périgord par
- Mayenne.--Dénombrement des deux armées royales.--Résolution et
- bonne humeur.--Premier siège de Castets.--Henri fait lever ce
- siège à Matignon.--Le plan du roi de Navarre.--Voyage de Henri
- à Pau.--Les Etats de Béarn et les subsides.--Retour
- précipité.--Le roi cerné.--Les deux messages de Henri à son
- «Faucheur».--La comédie militaire de Nérac.--Illusions de
- Mayenne et de Poyanne.--Odyssée du roi de Navarre, de Nérac à
- Sainte-Foy.--Le duc de Mayenne et le vicomte d'Aubeterre.
-
-
-L'année 1586 s'ouvre par quatre manifestes datés de Montauban le 1er
-janvier, et adressés au clergé, à la noblesse, au Tiers-Etat, à la
-ville de Paris. Voici la conclusion de la lettre au clergé: «Nous
-croyons un Dieu, nous reconnaissons un Jésus-Christ, nous recevons un
-même Evangile. Si, sur les interprétations de même texte, nous sommes
-tombés en différend, je crois que les courtes voies que j'avais
-proposées (le concile libre) nous pourraient mettre d'accord... La
-guerre que vous poursuivez si vivement est indigne de chrétiens,
-indigne entre les chrétiens, de ceux principalement qui se prétendent
-docteurs de l'Evangile. Si la guerre vous plaît tant, si une bataille
-vous plaît plus qu'une dispute, une conspiration sanglante qu'un
-concile, j'en lave mes mains: le sang qui s'y répandra soit sur vos
-têtes. Je sais que les malédictions de ceux qui en pâtiront ne peuvent
-tomber sur moi, car ma patience, mon obéissance et mes raisons sont
-prou connues. J'attendrai la bénédiction de Dieu sur ma juste défense,
-lequel je supplie, Messieurs, vous donner l'esprit de paix et d'union
-pour la paix de cet Etat et l'union de son Eglise.»
-
-Dans le manifeste à la noblesse de France, après l'exposé
-apologétique, il touche la fibre nationale: «Ils (les ligueurs) se
-sont formalisés aussi du gouvernement de cet Etat, ont voulu pourvoir
-à la succession, l'ont fait décider à Rome par le pape. Vous donc qui
-tenez le premier lieu en ce royaume, si le besoin d'icelui l'avait
-requis, auriez-vous été si nonchalants de vous laisser prévenir par
-étrangers en cet office? N'auriez-vous point eu de soin de la
-postérité?... Car qu'a-t-on vu que Lorrains en tous ces remuements?
-Mais certes, pour réformer ou transformer l'Etat, comme ils désirent,
-il n'était besoin de votre main, il n'appartenait qu'à étrangers de
-l'entreprendre... Le procès ne se pouvait juger en France..., il
-fallait qu'il fût jugé en Italie.»--Rappelant son défi au duc de Guise
-«pour sauver le peuple de ruine, pour épargner le sang de la
-noblesse», il jette le gant et compte sur l'avenir: «Ne pensez,
-Messieurs, que je les craigne... On sera plutôt lassé de m'assaillir
-que je ne serai de me défendre; je les ai portés, plusieurs années,
-plus forts qu'ils ne sont, plus faible beaucoup que je ne suis. Vous
-avez expérience et jugement: le passé vous résoudra de l'avenir.»--Il
-y a, dans la conclusion, très pathétique, des mots poignants, des
-élans sublimes: on n'avait jamais peut-être, depuis Jeanne d'Arc,
-parlé un langage aussi national: «Je plains certes votre sang répandu
-et dépendu (dépensé) en vain, qui devait être épargné pour conserver
-la France; je le plains, employé contre moi, à qui le deviez garder,
-étant ce que Dieu m'a fait en ce royaume, pour _joindre une France_ à
-la France, au lieu qu'il sert aujourd'hui à la chasser de France»...
-
-Voici la conclusion de la lettre au Tiers-Etat: «Je compâtis à vos
-maux; j'ai tenté tous les moyens de vous exempter des misères civiles;
-je n'épargnerai jamais ma vie pour les vous abréger... Je sais que,
-pour la plupart, vous êtes assujettis sous cette violence; je ne vous
-demande à tous qui, selon votre vocation, êtes plus sujets à endurer
-le mal que non pas à le faire, que vos voeux et vos souhaits et vos
-prières».
-
-Quant au manifeste à la ville de Paris, il était bien ce qu'il devait
-être. Dans cette page, Henri ne démontre pas: il affirme, et compte
-sur la pénétration de l'esprit parisien. L'exorde seul dit tout: «Je
-vous écris volontiers, car je vous estime comme le miroir et l'abrégé
-de ce royaume; et non toutefois pour vous informer de la justice de ma
-cause, que je sais vous être assez connue; au contraire, pour vous en
-prendre à témoins, vous qui, par la multitude des bons yeux que vous
-avez, pouvez voir et pénétrer profondément tout ce qui se passe en cet
-Etat».
-
-Dès les premiers jours de janvier, «tout est en armes en France»,
-comme l'écrit le roi de Navarre au baron de Saint-Geniès. Le duc de
-Mayenne et Matignon s'étaient rencontrés à Châteauneuf, sur la
-Charente, vers la fin du mois de décembre. Ils parurent se mettre
-d'accord pour le plan de campagne; mais, outre qu'ils se méfiaient
-l'un de l'autre, il a été reconnu que Matignon avait reçu de Henri III
-l'ordre secret, non, comme l'ont dit quelques-uns, de ménager le roi
-de Navarre, mais, tout en le combattant, d'agir le moins possible de
-concert avec le duc, afin de ne pas multiplier les succès de la Maison
-de Guise. A la vérité, aucun témoignage authentique n'est venu
-confirmer précisément cette interprétation de la conduite du maréchal;
-mais on n'en peut nier la vraisemblance, quand on étudie les actes de
-Matignon pendant le cours de la campagne. Si aucune arrière-pensée ne
-dirigea quelques-uns de ses actes, il faut avouer alors qu'ils furent
-sous l'influence d'une sorte de fatalité, dont profita, dans une large
-mesure, la cause du roi de Navarre.
-
-Après leur entrevue, le duc et le maréchal semblèrent avoir hâte de se
-séparer: Matignon revint en Guienne, et Mayenne, qui n'osa pas
-assiéger Saint-Jean-d'Angély, où régnait la peste, prit quelques
-bicoques, en Saintonge et en Périgord. Pierre de L'Estoile note un de
-ces exploits: «Le 6e jour de février (1586), la ville de Montignac en
-Périgord, ou plutôt bicoque, que tenaient ceux de la Religion, fut
-rendue, par composition, au duc de Mayenne. Le roi de Navarre n'avait
-auparavant qu'un concierge dans cette place, sans vouloir souffrir
-qu'on y fît la guerre. Aussi, deux jours après cette belle prise, les
-habitants, qui tous étaient de la Religion, se rachetèrent pour mille
-écus, qu'ils baillèrent à Hautefort, et fut, par ce moyen, remise en
-leur puissance. Voilà comme on commença à exterminer l'hérésie, par
-vider la bourse des hérétiques; et toutefois la Ligue, à Paris, en fit
-un trophée au duc de Mayenne.»
-
-Le chiffre des troupes que mettaient en mouvement le duc de Mayenne et
-le maréchal de Matignon n'est donné qu'approximativement par les
-historiens: il n'était pas inférieur à vingt mille hommes de toutes
-armes, sans compter les gentilshommes qui servaient en volontaires et
-se joignaient habituellement au gros de l'armée, quand elle passait ou
-séjournait dans leur voisinage. Il y avait, dans cette accumulation de
-forces, de quoi inquiéter, sinon effrayer le roi de Navarre et ses
-partisans. Ils attendirent l'orage de pied ferme, et même avec autant
-de bonne humeur que de courage. Du Plessis-Mornay écrivait à la
-duchesse d'Uzès, qui vivait à la cour de Henri III: «Nous sommes
-attendant M. de Mayenne. Son armée s'évapore en menaces, et les effets
-en seront tant moindres. Croyez, Madame, qu'il nous tarde de le
-chasser et que ce saint est taillé à ne pas faire grands miracles en
-Guienne.» Et Henri écrivait, de son côté, avec une pointe de
-forfanterie qui ne déplaît pas: «Depuis quatre mois, ils n'ont pas
-assiégé une seule bicoque des nôtres, ils n'ont pas défait une seule
-de nos compagnies, et les leurs, de maladie ou d'autre incommodité, se
-sont défaites de la moitié; espérant bien, avec le moindre secours que
-je puis avoir, les combattre ou tout au moins les chasser de mon
-gouvernement, auquel j'ai eu jusqu'ici mes allées et venues franches,
-les tenant encore par delà les rivières.» Le roi de Navarre était
-alors à Montauban, ayant sous la main un corps d'élite de deux mille
-hommes environ, prêt à se porter sur les points faibles, ou à profiter
-de l'occasion pour tenter quelque coup heureux. Le 25 janvier, il
-était à Nérac ou dans le voisinage de cette ville, quand il eut
-connaissance de «lettres écrites par le maréchal de Matignon au
-premier président de Toulouse», lettres qui annonçaient que le dessein
-des deux armées était de «nettoyer la rivière (la Garonne) et réduire
-toutes les villes qui sont auprès, suivant le commandement du roi fait
-au duc, à la requête de ceux de Toulouse et de Bordeaux, afin de
-rendre le commerce desdites villes libre». Cette lettre interceptée
-lui donnait de précieuses indications; il les utilisa sans délai en
-envoyant chercher des poudres en Béarn pour les distribuer, en
-supplément, à quatre places qu'il jugeait pouvoir être assaillies:
-Clairac, Nérac, Casteljaloux et Castets. Huit jours après, l'armée de
-Matignon paraissait devant Castets.
-
-Castets appartenait à Favas. Ce n'était qu'un château, mais fortifié
-de main de maître, bien armé et approvisionné. Favas l'avait donné en
-garde au capitaine de Labarrière, qui s'y était enfermé avec une
-troupe aguerrie. Vingt fois les Bordelais avaient demandé à Matignon
-d'enlever aux calvinistes cette place, non seulement parce qu'elle
-était la propriété d'un de leurs plus redoutables adversaires, mais
-encore et surtout parce qu'elle pouvait interrompre, selon le bon
-plaisir de la garnison, toutes les communications par eau entre
-Bordeaux et le haut pays. Le maréchal, venu devant Castets avec une
-grande partie de son armée, ordonna de vigoureuses attaques, qui
-furent repoussées. Labarrière, digne lieutenant de Favas, exécuta même
-deux sorties où la garnison eut l'avantage. Le siège durait depuis
-quelques jours, lorsque le roi de Navarre, avec une petite armée de
-deux ou trois cents maîtres et de dix-huit cents arquebusiers, parut
-tout à coup aux environs de la place. Matignon décampa, sans même
-risquer une escarmouche, et alla s'embusquer dans Langon. Nous disons
-s'embusquer, car, ayant près de cinq mille hommes et huit canons, il
-pouvait aisément tenir tête au roi de Navarre. Sa retraite à Langon
-fut évidemment la manoeuvre d'un général qui recule devant l'ennemi
-pour l'attirer dans un piège où sa défaite est inévitable. Henri
-aurait accepté le combat, puisqu'il venait l'offrir, mais il se
-détourna sagement du piège. Il entra dans Castets, y dîna pour
-témoigner de son succès, et repartit sans bravade inutile, mais après
-avoir complètement réussi dans son entreprise. Il a fait lui-même le
-récit de ce coup heureux dans une lettre à Saint-Geniès datée de
-Montpouillan, le 21 février: «J'ai été, avec mes troupes, jusque près
-de Langon, à une lieue, et fus hier dîner à Castets. Et après dîner,
-j'en partis en bataille, après avoir fait ce que j'avais desseigné
-(projeté), sans que jamais nous ayons eu une seule alarme. Au
-contraire, nos ennemis en ont été tellement alarmés que M. de Matignon
-resserra toute sa cavalerie dedans Langon. Ils ont fait barricades,
-mis des pièces aux avenues et fait tout ce qu'on a accoutumé quand on
-doit être assailli. Dieu a béni mon voyage, qui a été utile, encore
-que je l'aie entrepris contre l'opinion de tout le monde: à lui seul
-en soit la gloire.»
-
-A ce moment, le roi de Navarre était en marche, mais sans armée, vers
-le Béarn, où l'appelait le soin d'affaires importantes dont la plupart
-des historiens ne semblent pas avoir soupçonné l'existence. Ce voyage
-faisait partie d'un plan conçu avec hardiesse et qui fut exécuté avec
-audace.
-
-Lorsque Henri fut convaincu que deux armées, se donnant la main ou
-manoeuvrant dans le voisinage l'une de l'autre, allaient parcourir le
-gouvernement de Guienne et l'assaillir dans ses propres Etats, il lui
-fallut d'abord songer à mettre, autant que possible, en sûreté toutes
-les places capables de résistance, ce qu'il fit, comme nous l'avons
-vu. Puis, il envisagea les chances et les suites probables d'une lutte
-personnelle en Guienne et en Gascogne. Il l'eût soutenue, et
-victorieusement sans doute, avec une armée toujours disponible. Mais
-il n'en avait aucune: pour faire lever à Matignon le siège de Castets,
-il avait rassemblé deux mille hommes pris dans ses garnisons. Les
-armées de Mayenne et de Matignon tenant la campagne et investissant ou
-guettant les places du roi de Navarre, il pouvait, à la rigueur,
-inquiéter de temps à autre l'ennemi, lui infliger quelques échecs, lui
-tendre çà et là des embuscades, lui faire, en un mot, une guerre de
-partisans assez meurtrière, mais, par contre, imposer longuement à
-tout le pays le poids de cette guerre d'une issue douteuse. Sans autre
-champ de bataille néanmoins, il eût certainement voulu vaincre ou
-périr sur celui où tendaient à le cerner Mayenne et Matignon. Mais le
-terrain de la lutte était fort étendu, et il se trouvait même que, par
-la présence des deux armées en Guienne et en Gascogne, où elles
-rencontraient des obstacles à chaque pas, la place lui était laissée
-libre en Saintonge pour y être à portée, soit de rassembler de
-nouvelles forces, en vue de les pousser vers le duc et le maréchal,
-soit de les employer avantageusement dans un large rayon autour de La
-Rochelle, soit enfin de s'en servir pour aller, à travers le Poitou
-soulevé, au-devant de l'armée étrangère, dont l'entrée en France
-n'était qu'une question de temps.
-
-De toute façon, le roi de Navarre était déterminé, non à abandonner
-ses Etats, d'ailleurs bien défendus, mais à transporter son action
-personnelle au delà des limites où allait s'exercer l'action des deux
-armées royales. Il avait donc formé le projet de tourner ou de
-traverser ces deux armées, aussitôt que l'état de ses affaires lui
-permettrait d'exécuter cette entreprise. Après son expédition à
-Castets, il fut informé des mouvements de Mayenne, qui suivait une
-route encore indécise, mais tracée de telle sorte qu'elle devait le
-mettre en mesure d'occuper rapidement tous les passages de la Garonne,
-depuis les lignes de Matignon jusque dans le voisinage d'Agen. Henri
-n'avait pas de temps à perdre; et quoiqu'il eût dit en riant:
-«Monsieur de Mayenne n'est pas si mauvais garçon qu'il ne me permette
-de me promener quelque temps en Gascogne», il revit en courant
-plusieurs places où il restait quelques ordres à donner, et séjourna
-huit jours à Nérac. Là, il entretint avec sa soeur Catherine, régente
-de Béarn, une correspondance active, mais qui n'aboutit pas au gré de
-ses désirs. Le 6 mars, il quittait Nérac, allait coucher à Eauze, et,
-le 7, il couchait à Pau, où il passa deux jours entiers. Ce voyage, au
-moment où Mayenne inondait l'Agenais de ses troupes, a été reproché à
-Henri comme une aventure galante. «Il s'oubliait auprès de la belle
-Corysandre», disent vingt historiens, le grave Mézeray en tête. S'il
-se fût oublié à Pau, ce n'eût pas été auprès de la comtesse de
-Gramont, qui était à Hagetmau, mais auprès de la régente. La vérité
-est que ce voyage fut nécessité par une question de subsides que la
-correspondance mentionnée plus haut n'avait pu résoudre selon les vues
-de Henri.
-
-Nous avons fait connaître les bonnes relations qui existaient entre le
-roi de Navarre et les Etats de Béarn. En 1585, les Etats, comprenant
-la gravité du péril qui menaçait leur souverain et même leur
-existence, car ils pouvaient redouter plus que jamais un retour
-offensif de l'Espagne, alliée de la Ligue, s'étaient assemblés quatre
-fois, pour aviser aux meilleurs moyens de mettre le pays en état de
-défense.
-
-Le 25 février 1586, Henri leur adressa de Nérac une longue lettre où
-il dépeignait les dangers de la situation que lui avait créée
-l'alliance du roi de France avec la Ligue, et sollicitait de nouveaux
-subsides. Si l'on songe que le roi de Navarre manquait d'argent, comme
-il en manqua presque toujours, et en avait besoin plus que jamais, on
-comprendra de quelle importance était pour lui le succès de sa requête
-aux Etats de Béarn. Il ressentit sans doute quelque mauvaise
-impression du premier accueil fait à cette requête, et peut-être
-essaya-t-il d'avoir gain de cause à ce sujet, sans quitter Nérac, où
-il séjourna huit jours, comme dans l'attente de quelques nouvelles;
-mais tout porte à croire qu'il jugea nécessaire de se transporter à
-Pau pour assurer l'issue favorable de cette négociation. Il ne
-rapporta de son voyage que le vote d'un subside de trente mille écus
-environ, qui ne firent pas long usage, mais dont il ne pouvait se
-passer au début de la campagne. Plus tard, les Etats votèrent tous les
-emprunts demandés pour subvenir aux frais de la guerre, et ils se
-départirent franchement de leur économie ombrageuse et intempestive,
-quand ils eurent connaissance du projet qu'avait conçu la Ligue de
-livrer la Basse-Navarre à son allié Philippe II.
-
-Il y a apparence que les nouvelles des mouvements de Mayenne
-abrégèrent le séjour de Henri dans la capitale de ses Etats
-souverains. Il en partit dans l'équipage le plus restreint, le 10
-mars; il passa en courant à Nogaro, à Eauze et à Hagetmau, et il
-était, le 12 ou le 13, dans cette dernière ville, résidence de la
-comtesse de Gramont, quand il apprit, de source certaine, que le
-cercle des troupes royales se resserrait de plus en plus autour de
-lui: les passages de la Garonne étaient gardés; de forts détachements
-battaient l'estrade depuis Bayonne jusque dans le Condomois, et
-Baylens de Poyanne, gouverneur de Dax, marchait vers Nérac, à travers
-la Chalosse, l'Armagnac et l'Albret.
-
-Si rapides qu'eussent été les mouvements du roi de Navarre, il se
-voyait cerné et serré de fort près. Il ne fallait plus songer à gagner
-de vitesse l'ennemi, mais à l'affronter, à le dépister à force
-d'audace, et, au besoin, à franchir ses lignes, l'épée à la main. Le
-12 ou le 13 mars, il écrit de Hagetmau à Manaud de Batz, gouverneur
-d'Eauze: «Ils m'ont entouré comme la bête et croient qu'on me prend
-aux filets. Moi, je leur veux passer à travers ou dessus le ventre.
-J'ai élu mes bons, et mon Faucheur en est. Que mon Faucheur ne me
-faille en si bonne partie, et ne s'aille amuser à la paille, quand je
-l'attends sur le pré.--Ecrit à Hagetmau, ce matin, à dix heures.» Le
-porteur avait ordre, sans doute, d'indiquer au baron de Batz un
-rendez-vous fixé par le roi; mais, avant que le message fût accompli,
-de nouveaux avis parvinrent à Henri, qui l'obligèrent à modifier son
-itinéraire et celui des officiers qui devaient le rejoindre, soit à
-Hagetmau, soit sur le parcours de Hagetmau à Nérac; il fallait se
-hâter, et les chemins ordinaires n'étaient pas sûrs: ce fut la raison
-d'un second message. Armand de Montespan partit pour Eauze avec ce
-billet, dont le sentiment et le style seront admirés tant que vivront
-la langue française et le souvenir de Henri IV: «Mon Faucheur, mets
-des ailes à ta meilleure bête. J'ai dit à Montespan de crever la
-sienne. Pourquoi? Tu le sauras de moi, demain, à Nérac; mais par tout
-autre chemin, hâte, cours, viens, vole: c'est l'ordre de ton maître et
-la prière de ton ami.--Ecrit à Hagetmau, à midi.»
-
-Le 14, au soir, Henri était à Nérac, où il trouva les gentilshommes
-qu'il avait «élus». On signalait, de toutes parts, l'approche de
-l'ennemi; d'un moment à l'autre, il pouvait bivouaquer à portée de
-canon. Quoique le roi eût passé toute la journée à cheval, il déploya
-une activité sans égale dans les préparatifs de son expédition. Pour
-tromper les espions de Mayenne, qu'il supposait aux aguets dans le
-voisinage, il fit descendre ostensiblement des chevaux au pied des
-murs, du côté le plus escarpé du château, en face des collines sur
-lesquelles, selon toute apparence, devaient prendre position les
-détachements de l'armée de Mayenne. Au milieu de la garnison et de la
-bourgeoisie armée, il affecta de se montrer lui-même sur les remparts,
-à la lueur des torches, comme s'il eût pris ses dernières dispositions
-pour repousser un assaut. La nuit se passa en démonstrations de ce
-genre, qui eurent pour résultat, comme le roi l'avait prévu, de mettre
-l'armée ennemie en éveil, depuis les faubourgs de Nérac jusqu'aux
-divers passages de la Garonne. En même temps, Henri faisait courir le
-bruit qu'il allait traverser le Condomois pour s'enfermer dans
-Lectoure, ou que, s'enfonçant dans les landes, il irait se mettre à
-l'abri dans Casteljaloux. Les officiers attachés à sa poursuite
-couvaient déjà des yeux cette noble proie; à l'exemple de Mayenne,
-qui, peu de jours auparavant, avait mandé à la cour que «le Béarnais»
-ne pouvait lui échapper, Poyanne envoya un message à Henri pour le
-supplier, vu l'inutilité de la défense, de déposer les armes et de
-daigner se rendre à lui. Le roi, ayant pris quelque repos et choisi
-son escorte, donna l'ordre, sur la fin de la nuit, de tirer vivement
-le canon, afin qu'à ce bruit, l'ennemi courût vers la ville et n'eût
-d'yeux et d'oreilles que pour ce qui s'y passait; puis, sortant tout à
-coup de Nérac avec ses amis, suivi de deux cents chevaux, il s'élance
-à découvert sur la route de Condom, la suit quelques instants, fait un
-détour à travers bois, revient passer à l'ouest de Nérac, mais hors de
-vue, prend à Barbaste la direction de Casteljaloux, la quitte près de
-Xaintrailles, et descend vers Damazan, où il fait halte une heure. De
-là, il repart pour Casteljaloux, passe dans le voisinage, laisse la
-ville à gauche, traverse tout ce petit pays montueux qu'on appelle le
-Queyran, gagne les forêts de Calonges et du Mas-d'Agenais, s'engage
-dans les ravins qui débouchent près de Caumont, et entre dans ce
-château, à la nuit tombante, ayant gardé avec lui seulement une
-vingtaine de cavaliers et indiqué Sainte-Foy pour rendez-vous au reste
-de son escorte.
-
-Pendant cette course rapide et stratégique, qui ne fut qu'un jeu pour
-le roi, habitué à parcourir en chasseur les campagnes et les bois du
-pays, il fut sur le point, plus d'une fois, d'en venir aux mains avec
-les détachements qui couraient vers Nérac. Mais de courtes haltes ou
-des détours faits à propos lui permirent d'éviter toute rencontre. A
-Caumont, Henri et son escorte tombaient de fatigue. La Garonne était
-là, à leurs pieds, et, à travers la brume, ils pouvaient apercevoir ou
-deviner les feux de quelques bivouacs ennemis, sur l'une ou l'autre
-rive; mais il fallait à la fois reprendre des forces et attendre
-l'instant favorable. On n'eut pas grand loisir: trois heures après, en
-pleine nuit, l'alarme fut donnée au château par l'approche d'un gros
-détachement, commandé, disait-on, par Poyanne. Le roi et sa troupe
-remontent à cheval, s'aventurent sur les bords de la rivière, s'y
-procurent une barque, passent l'eau les uns après les autres, et, de
-nouveau réunis, entament la seconde étape de cette course
-vertigineuse. On est obligé de voyager tout juste au milieu des
-ennemis. C'est d'abord Marmande, dont on effleure la contrescarpe, de
-continuels qui-vive auxquels on ne répond rien ou que l'on accueille
-par des chansons; puis, le jour venu, c'est la garnison de La Sauvetat
-et quelques autres voulant voir de trop près les héros de cette
-odyssée, et stimulant par d'hostiles démonstrations la rapidité de
-leur marche. Elle eut son terme enfin, le 16 mars, dans Sainte-Foy,
-«auquel lieu, dit Sully, semblablement se rendirent, sur le soir même,
-tous ceux qui étaient demeurés derrière avec les bagages, sans qu'il
-eût été fait perte d'un seul valet ni d'un seul cheval».
-
-Il est aisé de s'imaginer la confusion et la colère du duc de Mayenne
-en apprenant l'insuccès de cette campagne toute personnelle contre
-le roi de Navarre. Il cria et fit crier bien haut à la trahison; le
-vicomte d'Aubeterre, qui commandait à La Sauvetat, fut particulièrement
-soupçonné d'avoir livré passage à Henri. Rien n'est moins prouvé qu'un
-pareil acte de complaisance; mais le voyage du roi de Navarre fut jugé
-si audacieux, qu'on s'efforça d'en expliquer le succès par la
-complicité supposée de quelques officiers de l'armée de Mayenne. Quoi
-qu'il en soit, le vicomte d'Aubeterre, ayant eu avis des accusations
-portées contre lui, fit savoir à tout venant qu'il «ferait mentir le
-premier qui lui tiendrait de pareils propos», et personne, pas même
-Mayenne, n'osa relever ce défi.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
- Caumont et Sainte-Bazeille.--Préparatifs de résistance.--Le
- chroniqueur royal.--Siège et reddition de
- Sainte-Bazeille.--Sévérité du roi de Navarre.--Castets acheté à
- Favas par le duc de Mayenne.--Mésintelligence entre Mayenne et
- Matignon.--Siège et reddition de Monségur.--André de
- Meslon.--Séjour et intrigues de Mayenne à Bordeaux.--Affaires
- de Poitou et de Saintonge.--Retour d'Angleterre de
- Condé.--Prise du château de Royan.--Exploits de Condé.--Siège
- de Brouage.--Arrivée du roi de Navarre devant cette
- place.--Obstruction du second havre de France.--Le maréchal de
- Biron en Saintonge.--Siège de Marans.--Trêve entre le roi de
- Navarre et le maréchal.--Le vrai motif de cette
- trêve.--Tentatives de négociation.--Un chef-d'oeuvre
- épistolaire.--Lettre prophétique d'Elisabeth d'Angleterre à
- Henri III.--Siège et prise de Castillon par Mayenne et
- Matignon.--Le dernier exploit du duc de Mayenne en
- Guienne.--Brocard huguenot.--Apologie du duc et réponse des
- calvinistes.
-
-
-En passant à Caumont, dont Geoffroy de Vivans était gouverneur en même
-temps que de Sainte-Bazeille, Henri avait pu juger des périls auxquels
-étaient exposées ces deux places. Quoiqu'il eût confié le commandement
-supérieur, en Guienne et en Gascogne, au vicomte de Turenne, il ne
-laissa pas de suivre d'un oeil vigilant tout ce qui se faisait ou se
-préparait dans ces provinces. Le 18 mars, de Sainte-Foy, il écrivit à
-Vivans: «J'envoie demain deux compagnies à Sainte-Bazeille. Je vous
-prie vous y trouver pour les y recevoir, et si l'ennemi y tourne,
-assurez-vous que j'y mettrai plus de six cents hommes, et pour ce,
-résolvez-vous de vous y jeter, comme vous m'avez promis. Si vous
-pensez le faire, je vous enverrai douze ou quinze gentilshommes des
-miens, qui ont envie d'être à un siège avec vous.» Les lettres de
-Henri, à cette époque, sont les seuls documents que l'histoire puisse
-invoquer pour fixer les souvenirs relatifs au siège de Sainte-Bazeille
-et à quelques autres faits de guerre de moindre importance. Laissons
-donc parler le royal chroniqueur.
-
-Le 20 mars, il écrit à Geoffroy de Vivans: «Parce que vous m'avez
-mandé que vous ne pouviez vous mettre dedans Saint-Bazeille, parce que
-vous étiez obligé de garder Caumont, qui est, à la vérité, de grande
-importance, j'ai pensé d'y donner ordre et la pourvoir de gens et de
-munitions...; il a fallu m'aider du régiment de Coroneau qui était à
-Montpaon (Rouergue); mais d'autant qu'il y a telle division entre
-Bajorans et lui, qu'il a demandé à servir partout ailleurs, sinon là,
-j'ai résolu de vider ce différend en y envoyant le sieur d'Espeuilles,
-pour y commander généralement... Si M. de Turenne ne vous accommode de
-ce qu'il vous faut, je vous prie me le mander, afin que je vous envoie
-tout ce que je pourrai...»
-
-Le 25 mars, au même: «Vous ne sauriez croire combien on tue tous les
-jours de gens de l'armée de M. du Maine (Mayenne). Deux régiments ont
-voulu prendre le fort de Monbalen (ou Monbahus); ils ne l'ont fait, et
-y est demeuré des assiégeants soixante soldats et trois
-capitaines.--Boisdomain, étant de retour de Montflanquin, s'est logé
-dedans La Sauvetat; il y a pris quelques gens d'armes de M. de Lauzun,
-tué sept ou huit soldats et pris autant. A Clairac, ils (les
-religionnaires) ont mis en pièces douze ou quinze corps de garde.--Ils
-meurent encore dans leur armée. J'ai pris un messager que M. du Maine
-envoyait à Madame du Maine. J'ai su, par les lettres qu'il portait,
-qu'une matinée on avait enterré dix-huit des officiers de la maison de
-M. du Maine.»
-
-Le 2 avril, au même: «J'ai ici des nouvelles de la cour, et ne vient
-aucun rafraîchissement à ses armées, qui se défont et se diminuent
-tous les jours. Quant à Caumont, je m'assure qu'ils n'oseraient
-l'avoir regardé pour l'attaquer. J'ai si bien pourvu à Sainte-Bazeille
-qu'ils s'y morfondront pour le moins. S'ils en viennent à bout, ils ne
-seront plus en état d'aller à Caumont. Quand vous aurez besoin de
-gens, je donnerai ordre de vous les faire tenir... Assurez-vous,
-monsieur de Vivans, que je ne vous laisserai en peine... Je tiens
-vingt gentilshommes prêts et deux cents arquebusiers...»
-
-Le 8 avril, au même: «J'ai mandé à M. de Turenne de vous envoyer
-Fouguères et sa compagnie. Je vous ai envoyé Boësse (Boisse) et
-Panissaud, qui sont en chemin avec la poudre. Je mande à M. de Turenne
-de vous en bailler encore autant... Je tiendrai d'autres hommes prêts
-pour vous les envoyer quand il sera besoin, et n'épargnerai chose
-quelconque qui soit en mon pouvoir pour votre conservation et votre
-place...»
-
-On voit, par ces extraits, où se peignent d'une façon intime la
-sollicitude, la prévoyance et l'on peut dire presque la camaraderie
-royales, quel prix Henri attachait à la défense victorieuse de
-Sainte-Bazeille. Ce n'était pourtant, au dire de Rosny, qui alla y
-prêter la main au gouverneur, qu'une ville bâtie en terre, avec des
-remparts sans consistance; mais, à la bien défendre et à y fatiguer
-les assaillants, les partisans du roi de Navarre devaient gagner,
-comme il le dit, de rendre beaucoup moins vives et moins dangereuses
-les tentatives sur Caumont, place dont il avait grandement à coeur la
-conservation. Or, d'incident en incident, il arriva précisément que
-Sainte-Bazeille, malgré sa forte garnison, fut mal défendue et rendue
-presque sans coup férir. Le capitaine d'Espeuilles et ses huit cents
-hommes firent d'abord bonne contenance; mais, dès les premiers effets
-des batteries, qui furent foudroyants, le gouverneur perdit courage et
-négocia aussitôt une capitulation. Mayenne la lui accorda d'autant
-plus volontiers, qu'il appréhendait l'arrivée de nouveaux secours
-envoyés par Vivans ou par le roi de Navarre. La place, investie le 9
-avril, fut livrée, avant le 20 du même mois. Cette date approximative
-est fixée par une lettre du roi de Navarre à Vivans: «Je ne vous dirai
-autre chose, sinon que j'ai trouvé fort étrange qu'on soit entré en
-négociation et qu'on ait traité avec les ennemis, sans m'en avertir et
-sans nécessité. Cela fait connaître à nos ennemis, qui ne sont pas si
-bien comme aucuns pensent, que nous n'avons pas le coeur qu'ils
-craignaient. Je voudrais, Monsieur de Vivans, que vous sachiez et avec
-quel mépris de nous et de quelle façon nos ennemis parlent de ce
-traité.»
-
-L'Estoile et Sully nous ont laissé des détails sur la reddition de
-Sainte-Bazeille. Le journal de Faurin atteste que le siège commença le
-9 avril. L'Estoile dit qu'elle fut rendue dans le même mois, mais sans
-faire mention du jour. «En ce mois, dit-il, la ville de
-Sainte-Bazeille, en Gascogne, que le duc de Mayenne avait assiégée et
-battue de dix-huit canons, lui fut rendue par les huguenots, avec
-composition fort avantageuse pour eux, et peu pour les soldats de la
-Ligue, qui ne trouvaient nul profit à la prise de telles places, où
-ils ne faisaient butin que de quelques rats affamés ou de quelques
-chauves-souris enfumées». Toutefois, si la prise de Sainte-Bazeille
-n'était pas un exploit militaire pour le prince lorrain, remarque
-Berger de Xivrey, c'était un véritable échec pour le roi de Navarre.
-Les Mémoires de Vivans parlent des efforts de ce gentilhomme, qui
-envoya vainement au secours de cette ville une partie de la garnison
-de Caumont. Le ton de la lettre royale s'accorde aussi parfaitement
-avec ce que raconte Sully du mécontentement de Henri. Vingt
-gentilshommes de marque, du nombre desquels était Rosny, avaient
-instamment demandé la permission de se jeter dans Sainte-Bazeille pour
-acquérir de l'honneur avec M. d'Espeuilles, capitaine brave et
-expérimenté. «La capitulation, dit Sully, fut d'autant plus blâmée,
-qu'elle se trouva plus avantageuse et plus exactement observée, les
-rois et les chefs d'armée approuvant davantage que l'on sorte des
-places, le bâton blanc en la main, après avoir tenté tout hasard et
-péril, et s'être défendu jusqu'à l'extrémité, que de s'en revenir avec
-armes et bagages, tambour battant, enseignes déployées, mèches
-allumées des deux bouts, balles en bouche et pièces roulantes, et ne
-s'être point battus. Aussi trouvâmes-nous, lorsque nous arrivâmes à
-Bergerac, le roi de Navarre en merveilleuse colère contre tous nous
-autres, de sa maison principalement, jusques à n'en vouloir pas voir
-un seul, croyant que tout se fût passé de leur avis. Mais, quand il
-eut été informé de la vérité, il demeura plus content de nous autres,
-et tourna tout son courroux contre M. d'Espeuilles, lequel ayant
-envoyé quérir, après qu'il eut fait la révérence, il lui dit: «Eh
-bien! Monsieur d'Espeuilles, qu'avez-vous fait de la place que je vous
-avais donnée en garde pour le service de Dieu et la conservation des
-Eglises? Car je sais bien que ces gentilshommes que je vous avais
-baillés pour acquérir de l'honneur et apprendre le métier avec vous
-n'ont pas été de votre opinion.» A quoi l'autre (tout en furie et
-mutiné de ce qu'il avait ouï dire que le roi l'accusait de lâcheté)
-lui répondit: «Sire, j'en ai fait ce que V. M. en eût pu faire, si,
-étant à ma place, elle eût rencontré tous les habitants et la plus
-grande partie des soldats entièrement bandés contre toute autre
-résolution que celle que j'ai prise.»--«Par Dieu! repartit le roi,
-plus irrité qu'auparavant, vous n'aviez que faire de m'alléguer ainsi
-mal à propos, et par ma comparaison penser couvrir votre faute; je
-n'eusse jamais fait cette bêtise que de laisser entrer mes ennemis en
-ma place, avec une entière liberté de parler à un chacun, et encore
-moins me fussé-je mis entre leurs mains pour capituler. Et afin que,
-par votre exemple, les autres soient enseignés à user de plus de
-générosité et de prudence, suivez cet exempt des gardes, qui vous
-mènera où vous méritez. Et en cette sorte, sans lui donner loisir de
-répliquer, il fut mené en prison.»
-
-La perte de Sainte-Bazeille fut d'autant plus sensible au roi de
-Navarre qu'elle suivit de près celle de Castets, assiégé de nouveau et
-réduit à l'extrémité par Matignon. Mayenne, sans même prendre l'avis
-du maréchal, l'acheta pour douze mille écus d'or à Favas, marché qui,
-soit dit en passant, donnait au vendeur comme à l'acheteur une figure
-plus mercantile qu'héroïque. L'acquisition de Castets par le duc de
-Mayenne servit, du moins, les intérêts du roi de Navarre, en ce que la
-mésintelligence qui existait entre les deux généraux s'en accrut et
-devint irrémédiable. Ils ne purent s'entendre sur un projet d'attaque
-contre Caumont, dont les Bordelais souhaitaient la chute non moins que
-celle de Sainte-Bazeille et de Castets. Retenu à Meilhan par une
-maladie réelle ou feinte, Matignon insista pour que le duc tournât ses
-forces contre Monségur, qui rompait, disait-il, les grands chemins et
-le commerce du Limousin, du Périgord et du Quercy. «Le nom de cette
-ville qui veut dire mont d'assurance, dit Mézeray, montre assez que sa
-situation est sur un haut, où, sans être commandée d'aucun endroit,
-elle commande toute la plaine d'en dessous; plus étroite et plus
-avancée du côté qu'elle regarde Duras, plus large et plus habitée de
-celui qu'elle regarde La Réole, et voyant couler à ses pieds la petite
-et fertile rivière du Drot, au milieu d'une belle et longue prairie.
-Le duc ayant fait ses approches sur la fin d'avril, devint malade à
-son tour d'une fièvre double tierce: ce qui obligea depuis Matignon
-d'y venir, et après qu'ils se furent abouchés à Rochebrune, il lui
-laissa tout le commandement. Il s'était jeté dedans cinquante
-gentilshommes, outre deux compagnies de gens de guerre, qui avec les
-habitants faisaient environ huit cents hommes, nombre bien petit pour
-tenir contre une si puissante armée, mais encouragé par le vicomte de
-Turenne qui était aux environs avec un camp volant de cinq cents
-chevaux et deux mille hommes de pied, qu'il mettait à couvert quand il
-voulait dans les villes de Sainte-Foy, Bergerac, Gensac et Castillon.
-Après que les assiégeants leur eurent ôté l'espérance de ce secours,
-la batterie commença par trois endroits, si furieuse que l'on y compta
-deux mille quatre cents coups de canon en un jour. Ceux de dedans ne
-s'étonnèrent point de ces grandes esplanades, ni de l'assaut qui leur
-fut donné, mais ils le soutinrent courageusement, et se retranchèrent
-derrière les ruines. L'émulation d'entre les royaux et les ligués et
-le défaut des poudres, dont il en fut trop consumé à tirer à coup
-perdu, retardèrent la prise de la place, jusques à temps que l'on eût
-fait venir de nouvelles munitions de Bordeaux, et qu'on eût agrandi
-les brèches. Le quinzième de mai, les assiégés capitulèrent aux
-conditions qu'ils seraient conduits en lieu de sûreté, avec armes et
-bagages, mèches éteintes et tambours couverts; mais la composition
-leur fut mal gardée; quelques compagnies se jetèrent sur eux, en
-tuèrent deux cents et dépouillèrent les autres, la licence du soldat
-mal discipliné s'étant portée à cette cruauté, sans être réprimée par
-ses capitaines qui pensaient par là gagner l'estime des Parisiens et
-les bonnes grâces des prédicateurs séditieux de la Ligue, au dire
-desquels c'était impiété de faire miséricorde aux hérétiques, et pis
-qu'infidélité de leur garder la foi.»
-
-Léo Drouyn, dans ses _Variétés girondines_, rappelle que «Meslon fut
-accusé de n'avoir pas résisté autant qu'il aurait pu le faire, ou
-d'avoir manqué de courage dans cette occasion. Quelques officiers de
-la garnison, soupçonnés d'avoir fait courir des bruits malveillants
-contre lui, déclarèrent par écrit qu'on les avait calomniés... Après
-la prise de Monségur, Meslon dut, malgré ses services passés et la
-résistance désespérée de la ville, tomber en disgrâce. On lui reprocha
-non seulement cet échec, mais la non-réussite de quelques autres
-entreprises. Le roi de Navarre paraissait l'oublier...» Mais, en 1588,
-Henri lui écrivit de La Rochelle: «Monsieur de Meslon, il me semble
-que c'est assez demeurer chez soi, sans témoigner à son maître et au
-parti l'affection qu'on doit avoir à l'un et à l'autre. Disposez-vous
-donc à me venir trouver»; et en 1590, il le nomma mestre-de-camp de
-dix compagnies. Ces témoignages vengèrent noblement l'ancien
-gouverneur de Monségur des ingratitudes passagères et des calomnies
-dont il avait eu à souffrir[47].
-
- [47] Appendice: XXXIV.
-
-Heureux de voir que Caumont échappait à l'étreinte des deux armées, le
-roi de Navarre se consola aisément des échecs que lui avaient infligés
-Mayenne et Matignon. En écrivant, le 29 avril, de Bergerac, à Ségur
-pour lui recommander de hâter de tout son pouvoir l'arrivée des
-secours allemands, il lui donne ce plaisant bulletin de la campagne:
-«Le grand effort de cette armée, depuis cinq ou six mois, est tombé
-sur deux maisons assez mauvaises que vous connaissez, Montignac et
-Sainte-Bazeille, et sur la maison privée d'un gentilhomme nommée
-Castets, laquelle est au sieur de Favas. Ils eussent pu les acheter,
-de gré à gré, pour vingt ou trente fois moins qu'ils n'y ont fait de
-dépense, sans la perte de cinq ou six mille hommes, morts de maladie
-ou de main. Nous avons été trop longtemps sur la défensive.» Et le 15
-mai: «J'ai trois armées en mon gouvernement: celles de MM. de Mayenne,
-de Matignon et de Biron (en Poitou et en Saintonge). Ils n'ont pas
-beaucoup gagné sur nous; jusques-ici leurs trophées sont sur
-Montignac, Castets, Sainte-Bazeille et Monségur.»
-
-Comme il était déjà question du siège de Castillon par Mayenne, Henri
-ajoutait: «Le duc du Maine assiège Castillon. Il y aura de l'exercice
-pour quelque temps».--L'allusion à la «défensive» entr'ouvre l'horizon
-des luttes prochaines, qui, grâce au secours allemand attendu ou, tout
-au moins, à la diversion qu'il devait apporter, aboutirent, du côté du
-roi de Navarre, à la journée de Coutras. Henri ne luttait pas au jour
-le jour: il voyait de haut et prévoyait de loin.
-
-Avant d'aller accomplir à Castillon son dernier exploit en Guienne, le
-duc de Mayenne, malade ou fatigué, avait séjourné quelque temps à
-Bordeaux, pendant que Matignon prenait Monségur. Il ne négligea rien
-pour gagner la ville et le pays à la Ligue. «En ce temps, dit le
-Journal de L'Estoile, le duc de Mayenne, après la prise de Monségur,
-se retire en la ville de Bordeaux, pour là se rafraîchir et faire
-panser d'une maladie qu'il avait; où il fit assez long séjour avec sa
-femme, qui l'était venue trouver pour le secourir en sa maladie. Et
-eut-on opinion qu'y étant logé à l'archevêché, il fit tout ce qu'il
-put pour ranger la ville à la dévotion de ceux de la Ligue et à la
-sienne.» Matignon conçut de telles défiances des intrigues de Mayenne
-à Bordeaux, «qu'il suscita le parlement, dit Mézeray, à députer vers
-le duc pour se plaindre de sa conduite». Malgré les remontrances et
-les bouderies du parlement de Bordeaux, la maladie ou les intrigues
-de Mayenne se prolongèrent jusqu'au milieu de l'été. Nous le
-retrouverons devant Castillon, où il ne parut qu'au mois de juillet,
-les deux armées royales ayant accordé au pays qu'elles occupaient une
-sorte de trêve pendant la durée des moissons. Nous avons maintenant à
-nous rendre compte de ce qui s'était passé en Saintonge, depuis que le
-roi de Navarre s'en était rapproché en quittant la Gascogne.
-
-D'abord déconcertés, vers la fin de l'année 1585, par la débandade des
-troupes de Condé et les échecs qui s'ensuivirent, en Poitou et en
-Saintonge, les réformés reprirent peu à peu courage. «Là-dessus,
-revint (d'Angleterre) le prince de Condé en fort glorieux équipage,
-accompagné de dix vaisseaux de la reine Elisabeth et chargé de
-cinquante mille écus d'argent qu'elle lui avait prêtés, avec promesse
-d'assister son parti et sa personne, tout autant que le salut de son
-Etat le pourrait permettre.» Rassurés par ce retour triomphant, les
-calvinistes de Saintonge reprirent la lutte avec autant de succès que
-de vigueur. Ils se saisirent, au mois de février, du château de Royan,
-à la possession duquel étaient attachés deux cent mille écus de
-contributions annuelles. Toutes les petites places qui gênaient les
-mouvements de La Rochelle tombèrent en leur pouvoir. Entre deux
-expéditions, le prince de Condé épousa, le 16 mars, Charlotte de La
-Trémouille, et, le jour même de ses noces, provoqué par une compagnie
-de cavalerie passant dans le voisinage de Taillebourg, il eut les
-honneurs d'une brillante escarmouche.
-
-Au mois de mai, les calvinistes dirigèrent contre Brouage une
-entreprise considérable. Renonçant à prendre cette place, que gardait
-toujours Saint-Luc, ils résolurent d'en obstruer le port: «Les
-Rochelais, qui en avaient toujours été jaloux, à cause qu'ayant assez
-d'eau pour recevoir les grands navires en tout temps, il ôtait la
-chalandise au leur, où l'on ne pouvait entrer que de haute marée,
-contribuèrent volontiers à ce dessein; pour lequel ayant été armés
-vingt-cinq vaisseaux ronds, quatre galères et quelques barques,
-Saint-Gelais qui en était amiral allait enfoncer de vieux corps de
-navires pleins de lest en forme de palissade, au lieu le plus étroit
-de ce port. La renommée ayant porté jusques aux oreilles du roi de
-Navarre la gloire que le prince de Condé acquérait en ces combats, il
-partit de Sainte-Foy pour y avoir part; et son émulation la lui
-faisant prendre à tous les périls, il hâta tellement l'exécution de
-l'entreprise, qu'il vit achever la palissade en peu de jours. Les
-courants amenèrent au travers de cette palissade un grand sillon de
-vases qui, se liant avec ces vaisseaux, les tenait tellement embourbés
-qu'on n'en pût arracher que les plus légers. Ainsi ce havre, qui était
-le second de France pour sa bonté, devint enfin un havre de nulle
-considération.»
-
-La Rochelle triomphait; mais à ce triomphe la France perdait un de ses
-meilleurs ports. Tels sont les fruits désastreux de la guerre, et
-surtout de la guerre civile: on ne peut se vaincre mutuellement qu'en
-amoindrissant la patrie.
-
-Les calvinistes de Guienne et de Gascogne ne semblaient plus avoir à
-redouter les entreprises de Mayenne et de Matignon, et l'on vient de
-voir que leurs affaires s'étaient fort améliorées entre La Rochelle et
-Saint-Jean-d'Angély; mais le maréchal de Biron, à la tête d'une
-troisième armée, venait de traverser le Poitou et d'arriver en
-Saintonge. Le roi de Navarre, qui connaissait par expérience la
-vigueur et le talent de cet adversaire, envoya La Trémouille
-rassembler des forces dans le Bas-Poitou, pour les joindre à celles
-dont il disposait et être prêt à tenir la campagne contre le nouvel
-arrivant. Il le fut, dès la fin du mois de mai. En juin, Biron, ayant
-avec lui cinq ou six mille hommes, débuta par le siège de Marans. Il
-l'investit puissamment, à grand renfort de travaux extraordinaires, et
-paya si bien de sa personne qu'il eut une main mutilée par une
-arquebusade. Néanmoins, Marans, qui ne semblait pas pouvoir lui
-échapper, ne fut pas pris: Henri et Biron conclurent inopinément une
-trêve, aux termes de laquelle le maréchal, laissant Marans au roi,
-avec la faculté d'y mettre un gouverneur, qui fut La Force, le propre
-gendre de Biron, fit reculer son armée au delà de la Charente et
-poussa la condescendance jusqu'à renoncer à toute entreprise sur
-Tonnay-Charente. Cette trêve fit accuser Biron de connivence avec le
-roi de Navarre, et il faut convenir que cette accusation ne manquait
-pas de vraisemblance. On pouvait supposer, en effet, que Biron, par
-les avantages qu'il accordait à Henri, voulait s'assurer, dans
-l'avenir, la bienveillance de la «seconde personne du royaume»; mais
-la véritable cause de l'entente subite qui s'établit entre le roi de
-Navarre et le maréchal fut le désir exprimé par Henri III, inquiet des
-progrès de la Ligue, de négocier une fois de plus avec son beau-frère,
-comme il en était question depuis plusieurs mois. Une entrevue de ce
-prince avec Catherine de Médicis avait été projetée, dès l'année
-précédente: elle n'eut lieu qu'au mois de décembre 1586. Le roi de
-Navarre lui-même ne laissait échapper aucune occasion de faire tenir à
-Henri III des exhortations dans le sens de la paix. «Sur la fin de ce
-mois (juin 1586)», note P. de L'Estoile, «La Marsilière, secrétaire du
-roi de Navarre, vint trouver le roi à Paris, par commandement de son
-maître, qui tâchait à divertir le roi de la guerre, lui proposant
-beaucoup d'inconvénients qui pouvaient lui en arriver et lui donnant
-des expédients très beaux et très sûrs pour se défaire et se dépêtrer
-de la Ligue et des ligueux. Mais le roi, qu'on avait peine à faire
-sortir d'une cellule de capucin, tant plus il y pense et plus il
-trouve de faiblesse de son côté et d'avancement aux affaires de la
-Ligue: tellement que, comme si le duc de Guise l'eût déjà tenu par le
-collet, la générosité lui manque et le coeur lui fault. Et s'en
-retourna ledit La Marsilière avec réponse aussi froide comme était
-douteuse et tremblante la résolution de ce prince.»
-
-Libre dans Marans, après comme avant le siège, le roi de Navarre s'y
-transporta vers la mi-juin, et, au retour, le 17, il en envoyait à la
-comtesse de Gramont cette description, qui a pris place parmi les
-chefs-d'oeuvre épistolaires du XVIe siècle: «C'est une île renfermée
-de marais bocageux, où, de cent en cent pas, il y a des canaux pour
-aller chercher le bois par bateau. L'eau claire, peu courante; les
-canaux de toutes largeurs; les bateaux de toutes grandeurs. Parmi ces
-déserts, mille jardins où l'on ne va que par bateau. L'île a deux
-lieues de tour, ainsi environnée; passe une rivière par le pied du
-château, au milieu du bourg, qui est aussi logeable que Pau. Peu de
-maisons qui n'entrent de sa porte dans son petit bateau. Cette rivière
-s'étend en deux bras qui portent non seulement grands bateaux, mais
-les navires de cinquante tonneaux y viennent. Il n'y a que deux lieues
-jusques à la mer. Certes, c'est un canal, non une rivière. Contre mont
-vont les grands bateaux jusques à Niort, où il y a douze lieues;
-infinis moulins et métairies insulées; tant de sortes d'oiseaux qui
-chantent; de toute sorte de ceux de mer. Je vous en envoie des plumes.
-De poisson, c'est une monstruosité que la quantité, la grandeur et le
-prix; une grande carpe, trois sols, et cinq un brochet. C'est un lieu
-de grand trafic, et tout par bateaux. La terre très pleine de blés et
-très beaux. L'on y peut être plaisamment en paix, et sûrement en
-guerre. L'on s'y peut réjouir avec ce que l'on aime et plaindre une
-absence. Ha! qu'il y fait bon chanter!»--Le roi de Navarre perdit
-Marans en 1587, à la reprise des hostilités.
-
-Le 25 juin, Henri ayant reçu d'Angleterre une copie des lettres
-adressées par la reine Elisabeth au roi de France et à la reine-mère,
-au sujet du traité de Nemours, communiquait ces curieux documents à la
-comtesse de Gramont. Voici quelques extraits de la lettre de la reine
-d'Angleterre à Henri III; ils viennent à leur place dans ce livre, car
-les prophétiques pensées qu'ils expriment étaient, vers le milieu de
-l'année 1586, déjà justifiées en partie par des faits éclatants.
-
-«Je m'étonne, disait Elisabeth, de vous voir trahi en votre conseil
-même, voire de la plus proche qu'ayez au monde (Catherine de Médicis),
-et qu'êtes si aveugle de n'en sentir goutte...»--Contre les Guises et
-la Ligue: «Je prie Dieu qu'ils veulent _finir là_; je ne le crois, car
-_rarement on voit les princes vivre, qui sont si subjugués... Dieu
-vous garde d'en faire la preuve_...»--Elle lui offre ses bons offices:
-«S'il vous plaît user de mon aide, vous verrez que nous leur ferons
-ressentir avec la plus grande honte que jamais rebelles eurent...»
-Salutation finale: «... Priant le Créateur vous assister de sa sainte
-grâce et _vous relever les esprits_.--Très bonne soeur et cousine,
-très assurée et fidèle, ELISABETH.»
-
-Pendant que la trêve conclue avec Biron permettait au roi de Navarre
-de fortifier ses places et de remettre ses troupes sur un bon pied,
-l'armée de Mayenne, appuyée d'une partie des troupes de Matignon,
-s'acheminait vers Castillon, où elle mit le siège, du 10 au 12
-juillet. Cette entreprise fut une affaire de famille. Au double point
-de vue militaire et politique, la prise de Castillon ne pouvait être
-que d'une médiocre importance; Mayenne aurait dû attaquer plutôt
-Sainte-Foy et surtout Bergerac. Mais Castillon appartenait à Henriette
-de Savoie, sa femme, dont il trouva bon de recouvrer le bien avant de
-guerroyer dans le seul intérêt de l'Etat. La place était défendue par
-le baron de Savignac et Alain, un des meilleurs officiers de siège de
-l'époque. La garnison se composait de neuf cents hommes d'une valeur
-éprouvée. Il fallut, pendant un mois et demi, l'effort de toute
-l'armée de Mayenne pour briser la résistance des assiégés, que
-soutenaient, à l'extérieur, les escarmouches de nombreux détachements
-dirigés par Turenne contre les assiégeants. Les munitions ayant
-manqué à ceux-ci, et la peste s'étant mise dans leurs rangs, Mayenne
-était sur le point de lever le siège, lorsque Matignon parvint à
-décourager les défenseurs de la place, réduits à un très petit nombre
-par la maladie et les combats, en empêchant l'entrée d'un secours
-envoyé par Turenne et en se procurant des poudres que lui vendirent
-des marchands de La Rochelle, «plus adonnés, dit Mézeray, à leur
-profit particulier qu'à l'intérêt de la cause commune». Castillon
-capitula le 31 août 1586[48]. Mayenne lui fit de dures conditions, et
-le parlement de Bordeaux, appliquant les édits dans toute leur
-rigueur, condamna à mort ceux des habitants de Castillon qui furent
-livrés à sa justice. Ce nouvel exploit de Mayenne lui attira plus de
-sarcasmes que de louanges, si l'on en juge par une note de L'Estoile:
-«Au commencement de septembre (1586), arrivèrent à Paris les nouvelles
-de Castillon rendu, lorsque les assiégés désespérant plutôt d'y
-pouvoir vivre que de le défendre, toute composition étant honorable à
-ceux qui ne pouvaient plus combattre et que la peste avait tellement
-abattus que les médicaments leur étant faillis et les chirurgiens
-morts, il n'y avait plus que deux femmes pour secourir les malades,
-qui leur servaient de garde, de chirurgien et de médecin. La ville fut
-donnée au pillage, mais on n'y trouva que quelques vieux haillons
-pestiférés: en quoi on remarqua la bonne affection du duc de Mayenne à
-l'endroit de l'armée du roi, à laquelle il bailla libéralement la
-peste en pillage. Et ici finirent les trophées de ce grand duc, lequel
-(comme dit Chicot à son maître, lorsqu'on lui en apporta les
-nouvelles): «S'il ne prend, ce dit-il, que tous les ans trois villes
-sur les huguenots, on en a encore pour longtemps.»
-
- [48] Appendice: XXXV.
-
-Le premier chagrin passé de la prise de Castillon, le roi de Navarre
-eut de quoi se consoler en voyant que le siège de cette place avait
-achevé la ruine de l'armée de Mayenne. Décimée par les combats et par
-la peste, mal payée, condamnée à courir de grands risques pour de
-minces profits, cette armée se désagrégea rapidement, malgré les
-efforts de Mayenne et de la Ligue pour obtenir du roi qu'elle fût
-fortifiée d'hommes et d'argent. A l'entrée de l'automne, il n'en
-restait pas quatre compagnies intactes, et le duc, jetant feu et
-flammes contre la cour et contre Matignon, quitta la partie et le pays
-en emmenant de vive force, comme son plus précieux trophée, Anne de
-Caumont, jeune et riche héritière qu'il destinait à son fils. Mais
-cette entreprise elle-même ne réussit pas dans la suite. Sur la
-plainte de M. de La Vauguyon, tuteur de la jeune femme, Henri III
-refusa d'autoriser le mariage rêvé par Mayenne, et Anne de Caumont
-épousa plus tard le comte de Saint-Pol. Le jugement de L'Estoile sur
-la campagne qui s'acheva par cet enlèvement est devenu celui de
-l'histoire: «Le duc de Mayenne n'avait rien fait qu'accroître la
-réputation du roi de Navarre et diminuer la sienne». Il fut poursuivi
-jusque dans Paris par un brocard huguenot qui n'avait rien d'excessif:
-«N'ayant pu prendre la Guienne, il a pris une fille». Mais un
-semblable avortement n'était pas du goût de la Ligue et de la Maison
-de Lorraine. Aussi, de retour à Paris, le duc de Mayenne fit-il
-publier une pompeuse relation de ses faits et gestes; par malheur pour
-lui, les calvinistes avaient des plumes expertes, et la relation fut
-bafouée par Du Plessis-Mornay en personne[49].
-
- [49] Appendice: XXXVI.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
- Les ambassadeurs des princes protestants à Paris.--Leur requête
- et la réponse de Henri III.--Entrevue de Saint-Brice.--Méfiance
- des calvinistes.--Discussions pendant l'entrevue.--Ajournement
- et reprise des négociations.--Catherine de Médicis et
- Turenne.--Perfidie de la reine-mère.--Rentrée en
- campagne.--Reprise de Castillon par Turenne.--Succès du roi de
- Navarre en Saintonge et en Poitou.--L'armée du duc de Joyeuse
- et ses succès.--Joyeuse retourne à la cour.--Expédition de
- Henri jusque sur la Loire.--Le comte de Soissons et le prince
- de Conti entrent à son service.--Henri rétrograde jusqu'en
- Poitou.--Les trois nouvelles armées royales.--Henri III à
- Gien.--Le nouveau manifeste du roi de Navarre.
-
-
-La trêve conclue en Saintonge entre le roi de Navarre et Biron, ou
-plutôt accordée gracieusement par Biron au roi de Navarre, avait été
-suggérée par Henri III, effrayé des entreprises de la Ligue et de la
-perspective d'une invasion allemande. Des pourparlers avaient lieu
-constamment pour amener une nouvelle entrevue de la reine-mère et du
-roi de Navarre; Henri III se flattait de gagner son beau-frère en le
-ramenant à la religion catholique, et Catherine se proposait, au
-pis-aller, de faire tomber ce prince dans quelqu'un des pièges
-familiers à sa diplomatie. La reine-mère était déjà venue en Poitou,
-au mois de juillet; mais elle n'avait pu décider le roi de Navarre à
-se prêter à une négociation personnelle. L'arrivée à Paris des
-ambassadeurs des princes protestants et les allures de plus en plus
-hautaines des chefs de la Ligue déterminèrent Catherine à faire de
-nouvelles instances auprès de Henri. La démarche des princes
-protestants avait un caractère comminatoire qu'il faut expliquer.
-
-Ces princes, sollicités depuis deux ans par le roi de Navarre, avaient
-pris enfin la résolution d'intervenir en France. «Très difficiles à
-échauffer, dit Mézeray, et ne s'émouvant que par des raisons de grand
-poids, ils différaient toujours à se mêler des affaires de leurs
-voisins, jusqu'à ce qu'il leur eût manifestement paru qu'il s'agissait
-purement de la religion, et non pas de l'obéissance des sujets envers
-leur prince. Lorsqu'ils en furent pleinement informés par les édits
-mêmes et les mandements du roi, et que le roi de Navarre leur eût
-fourni des marchands qui assuraient les premiers paiements des
-capitaines et gens de guerre, tant sur les joyaux qu'il avait fait
-porter en ce pays-là par Ségur-Pardaillan, que sur les promesses de la
-reine Elisabeth, et sur la caution du duc de Bouillon et de quelques
-autres seigneurs, ils conclurent entre eux d'assister les
-religionnaires tout de bon; mais auparavant ils jugèrent à propos de
-députer une grande et solennelle ambassade vers le roi, par laquelle
-ils l'exhorteraient de vouloir entretenir les édits de pacification;
-croyant que si les prières de tant de princes et d'Etats ses anciens
-alliés ne trouvaient point de lieu auprès de lui, au moins elles
-témoigneraient que leur envie n'était pas de faire la guerre à un roi
-de France de gaîté de coeur, mais de secourir les opprimés et de
-maintenir la religion qu'ils professaient.»
-
-Henri III s'efforça d'abord d'éconduire les ambassadeurs en affectant
-de quitter Paris, de séjourner à Lyon, de voyager en divers lieux,
-pendant qu'ils l'attendaient à deux pas du Louvre. Il lassa la
-patience des uns, qui repartirent sans audience, mais ne put éviter
-les autres ni leurs remontrances, qui tendaient d'une manière générale
-au rétablissement des édits de pacification et contenaient des
-reproches sur le peu de foi qu'il avait gardé aux huguenots. Le roi
-n'accueillit qu'avec une extrême hauteur reproches, conseils et
-souhaits, et congédia définitivement les ambassadeurs après une seule
-audience. Il y eut quelque chose de légitime dans la fierté dont fit
-preuve Henri III en cette occasion; mais les historiens s'accordent à
-reconnaître qu'il lui eût été facile de faire sentir son autorité et
-de maintenir sa dignité, sans jeter le gant à des princes dont il
-pouvait déconcerter ou ajourner l'entreprise par une attitude moins
-provoquante.
-
-Après le départ des ambassadeurs protestants, Henri III se tourna avec
-une vivacité nouvelle du côté du roi de Navarre. Catherine de Médicis,
-malgré la goutte qui l'incommodait, se rendit à Poitiers et obtint
-enfin, non sans une série de contre-temps et de laborieuses
-négociations, qu'une conférence aurait lieu entre elle et le roi de
-Navarre. Le rendez-vous fut pris au château de Saint-Brice, près de
-Cognac, pour la mi-décembre. Henri et Condé, assistés de plusieurs
-conseillers, s'y entourèrent de toutes les précautions imaginables. Le
-château appartenait à un de leurs amis; mais cette sûreté ne leur
-suffit pas, ni plusieurs autres que leur accordait Catherine. Ils
-exigèrent la présence dans le voisinage de quatre de leurs régiments,
-dont un gardait le château, pendant chaque séance. Par-dessous leurs
-habits de gala, Henri, Condé, Turenne et d'autres chefs calvinistes
-affectèrent de porter des armes défensives, et la reine-mère s'en
-étonnant, Condé répondit: «C'est encore trop peu, Madame, d'un
-plastron et d'une cuirasse pour se couvrir contre ceux qui ont faussé
-les édits du roi. Nos biens ayant été mis à l'encan, il ne nous reste
-plus que des armes, et nous les avons prises pour défendre nos têtes
-proscrites.» Henri lui-même se départit de ses allures confiantes,
-dont tout le monde connaissait l'habituelle bonhomie. Quand la
-reine-mère voulait entretenir à part Henri, Condé ou Turenne, les deux
-autres gardaient la porte eux-mêmes, comme le régiment gardait le
-château. Catherine de Médicis était accompagnée des ducs de
-Montpensier et de Nevers, du maréchal de Biron et de quelques
-officiers ou gentilshommes dévoués à Henri III, mais non inféodés à la
-Ligue. Son escorte n'aurait pu la tirer des mains des protestants,
-s'ils eussent voulu porter la main sur elle, comme la pensée leur en
-vint, ainsi que le raconte Mézeray: «Mais Henri, qui avait dans le
-fond de l'âme, non pas à l'intérieur seulement, les véritables
-sentiments d'honneur, abhorrait tellement toutes les lâchetés, qu'il
-ne put consentir à celle-là, et crut indigne de sa générosité de se
-servir des moyens qu'il avait si souvent reprochés à ses ennemis.»
-
-L'histoire a recueilli sur la conférence de Saint-Brice un grand
-nombre de détails qui peignent en traits pittoresques la situation et
-les caractères. Voici, d'après l'historiographe Pierre Mathieu, la
-plus grande partie du dialogue de la reine-mère et du roi de Navarre
-dans la première entrevue:
-
-«La reine-mère, après les révérences, embrassements et caresses dont
-elle était fort libérale, parla en cette sorte: «Eh bien, mon fils,
-ferons-nous quelque chose de bon?
-
---«Il ne tiendra pas à moi; c'est ce que je désire, repartit le roi de
-Navarre.
-
---«Il faut donc que vous me disiez ce que vous désirez pour cela.
-
---«Mes désirs, Madame, ne sont que ceux de Votre Majesté.
-
---«Laissons ces cérémonies, et me dites ce que vous demandez.
-
---«Madame, je ne demande rien, et ne suis venu que pour recevoir vos
-commandements.
-
---«Là, là, faites quelque ouverture.
-
---«Madame, il n'y a point ici d'ouverture pour moi.
-
---«Mais quoi, ajoute la reine, voulez-vous être la cause de la ruine
-de ce royaume, et ne considérez-vous point qu'autre que vous après le
-roi n'y a plus d'intérêt?
-
---«Madame, ni vous, ni lui ne l'ont pas cru, ayant dressé huit armées
-pour cuider me ruiner.
-
---«Quelles armées, mon fils? Vous vous abusez. Pensez-vous que si le
-roi vous eût voulu ruiner, il ne l'eût pas fait! La puissance ne lui a
-pas manqué, mais il n'en a jamais eu la volonté.
-
---«Excusez-moi, Madame, ma ruine ne dépend point des hommes: elle
-n'est ni au pouvoir du roi ni au vôtre.
-
---«Ignorez-vous la puissance du roi et ce qu'il peut?
-
---«Madame, je sais bien ce qu'il peut, et encore mieux ce qu'il ne
-pourrait faire.
-
---«Eh quoi donc! ne voulez-vous pas obéir à votre roi?
-
---«J'en ai toujours eu la volonté, j'ai désiré de lui en témoigner les
-effets, et l'ai souvent supplié de m'honorer de ses commandements,
-pour m'opposer, sous son autorité, à ceux de la Ligue, qui s'étaient
-élevés en son royaume, au préjudice de ses édits, pour troubler son
-repos et la tranquillité publique.»
-
-«Là-dessus la reine toute en colère: «Ne vous abusez point, mon fils,
-ils ne sont point ligués contre le royaume; ils sont Français, et tous
-les meilleurs catholiques de France, qui appréhendent la domination
-des huguenots, et pour le vous dire tout en un mot, le roi connaît
-leur intention, et trouve bon tout ce qu'ils ont fait. Mais laissons
-cela; ne parlez que pour vous, et demandez tout ce vous voulez: le roi
-vous l'accordera.
-
---«Madame, je ne vous demande rien; mais si vous me demandez quelque
-chose, je le proposerai à mes amis et à ceux à qui j'ai promis de ne
-rien faire ni traiter sans eux.
-
---«Or bien, mon fils, puisque vous le voulez comme cela, je ne vous
-dirai autre chose, sinon que le roi vous aime et vous honore, et
-désire vous voir auprès de lui, et vous embrasser comme son bon frère.
-
---«Madame, je le remercie très humblement, et vous assure que jamais
-je ne manquerai au devoir que je lui dois.
-
---«Mais quoi, ne voulez-vous dire autre chose?
-
--«Et n'est-ce pas beaucoup que cela?
-
---«Vous voulez donc continuer d'être cause de la misère, et à la fin
-de la perte de ce royaume?
-
---«Moi, Madame, je sais qu'il ne sera jamais tellement ruiné qu'il n'y
-en ait toujours quelque petit coin pour moi.
-
---«Mais ne voulez-vous pas obéir au roi? Ne craignez-vous point qu'il
-ne s'enflamme et s'irrite contre vous?
-
---«Madame, il faut que je vous dise la vérité: il y a tantôt dix-huit
-mois que je n'obéis plus au roi.
-
---«Ne dites pas cela, mon fils.
-
---«Madame, je le puis dire; car le roi, qui m'est comme père, au lieu
-de me nourrir comme son enfant et ne me perdre, m'a fait la guerre en
-loup; et quant à vous, Madame, vous me l'avez faite en lionne.
-
---«Eh quoi! ne vous ai-je pas toujours été bonne mère?
-
---«Oui, Madame; mais ce n'a été qu'en ma jeunesse: car depuis six ans
-je reconnais votre naturel fort changé.
-
---«Croyez, mon fils, que le roi et moi ne demandons que votre bien.
-
---«Madame, excusez-moi, je reconnais tout le contraire.
-
---«Mais, mon fils, laissons cela; voulez-vous que la peine que j'ai
-prise depuis six mois ou environ demeure infructueuse, après m'avoir
-tenue si longtemps à baguenauder?
-
---«Madame, ce n'est pas moi qui en suis cause; au contraire, c'est
-vous. Je ne vous empêche que vous reposiez en votre lit; mais vous,
-depuis dix-huit mois, m'empêchez de coucher dans le mien.
-
---«Et quoi! serai-je toujours en cette peine, moi qui ne demande que
-le repos?
-
---«Madame, cette peine vous plaît et vous nourrit; si vous étiez en
-repos, vous ne sauriez vivre longuement.
-
---«Comment, je vous ai vu autrefois si doux et si traitable, et à
-présent je vois sortir votre courroux par les yeux, et l'entends par
-vos paroles.
-
---«Madame, il est vrai que les longues traverses et les fâcheux
-traitements dont vous avez usé à mon endroit m'ont fait changer et
-perdre ce qui était de mon naturel.
-
---«Or bien, puisque ne pouvez faire de vous-même, regardons à faire
-une trêve pour quelque temps, pendant lequel vous pourrez conférer et
-communiquer avec vos ministres et vos associés, afin de faciliter une
-bonne paix, sous bons passeports, qui à cette fin vous seront
-expédiés.
-
---«Eh bien! Madame, je le ferai.
-
---«Eh quoi, mon fils, vous vous abusez! Vous pensez avoir des reîtres,
-et vous n'en avez point.
-
---«Madame, je ne suis pas ici pour en avoir nouvelles de vous.»
-
-Par cette première entrevue, qui se passa toute en semblables propos,
-la reine-mère se convainquit de la difficulté de sa mission. Il était
-évident que le roi de Navarre venait à elle plutôt avec le parti pris
-de ne pas s'accommoder qu'avec des idées de conciliation. Elles
-étaient, en effet, loin de son esprit, parce que derrière la
-reine-mère ou derrière le roi de France, non irréconciliables, comme
-la suite le prouva, Henri et ses amis voyaient la Ligue, leur ennemie
-mortelle, dont la destruction seule pouvait assurer leur existence.
-Catherine pourtant ne s'avoua pas vaincue; elle eut encore deux
-entrevues avec le roi de Navarre. Dans la seconde, elle lui demanda de
-contremander la levée allemande, et insista sur le changement de
-religion, première condition d'un accord et d'une paix durables.
-«Madame, répondit Henri, le respect du roi et ses commandements m'ont
-fait demeurer faible et donner aux ennemis, avec la force, l'audace
-qui est la fièvre de l'Etat. Votre accusation est comme celle du loup
-à l'agneau; car mes ennemis boivent à la source des grandeurs. Vous ne
-me pouvez accuser que de trop de fidélité; mais moi je me puis
-plaindre de votre mémoire, qui a fait tort à votre foi.» Il se
-défendit de toute concession au sujet de la levée allemande, faisant
-sentir à la reine qu'il pénétrait l'arrière-pensée cachée sous cette
-demande, et qu'il n'était pas homme à se désarmer, quand on
-s'efforçait de l'accabler de toutes parts. Et quant au changement de
-religion: «Comment, ajouta-t-il, ayant tant d'entendement, êtes-vous
-venue de si loin pour me proposer une chose tant détestée et de
-laquelle je ne puis délibérer avec conscience et honneur que par un
-légitime concile auquel nous nous soumettrons, moi et les miens?»
-
-Les conseillers de Catherine, prenant à leur tour la parole,
-s'efforcèrent de séduire Henri par la perspective des bonnes grâces
-royales, dont il tirerait de si grands avantages. Le roi de Navarre
-avait réponse à tout; et Nevers, ayant eu la hardiesse de lui dire:
-«Sire, vous seriez mieux à faire la cour au roi de France qu'au maire
-de La Rochelle, où vous n'avez pas le crédit d'imposer un sou en vos
-nécessités», ce duc, d'origine italienne, s'attira cette piquante
-réponse, qui visait Catherine de Médicis et tous ses compatriotes si
-bien en cour: «Nous n'entendons rien aux impositions, car il n'y a pas
-un Italien parmi nous. Je fais à La Rochelle ce que je veux, n'y
-voulant que ce que je dois.»
-
-Catherine tenta un nouvel effort dans une troisième entrevue. Elle
-proposa de suspendre pour une année l'exercice de la religion
-réformée, et de conclure en même temps une trêve, afin de pouvoir
-assembler les Etats-Généraux auxquels on soumettrait les conditions
-d'un accommodement. Mais Henri et Condé «connurent bien que cet
-expédient ne tendait qu'à détourner le grand secours d'Allemagne,
-qu'ils ne pourraient jamais rassembler, s'il était une fois dissipé;
-ils consentirent seulement, au cas qu'on leur promît un concile et que
-le roi leur en donnât lettres, de faire des trêves pendant lesquelles
-ils manderaient les députés des provinces, sans lesquels ils ne
-pouvaient rien conclure». A son tour, Catherine refusa, si bien qu'il
-ne put y avoir accord que sur une trêve de douze jours, pour donner le
-temps de rendre compte de la conférence au roi et de prendre ses
-nouveaux ordres. Là-dessus la reine-mère se retira à Niort, puis à
-Fontenay, et le roi de Navarre à La Rochelle. La trêve expirait le 6
-janvier. Catherine s'efforça de renouer les négociations, mais Henri
-ne voulut plus traiter en personne. Il envoya à Fontenay le vicomte de
-Turenne, qui «traitait adroitement de plusieurs choses avec la
-reine-mère, dit Davila, mais n'en concluait aucune».
-
-Le dernier mot de Catherine fut que le roi voulait une seule religion
-dans son royaume, et Turenne, en arrivant aux sarcasmes, répondit:
-«Les calvinistes le veulent bien aussi, Madame, pourvu que cette
-religion soit la leur; autrement il faut se battre». Ainsi finit la
-conférence. Catherine chercha les moyens de la recommencer, jusqu'au
-mois de février, où quelques troubles suscités par les Seize la
-rappelèrent à Paris.
-
-Mais la diplomatie de la reine-mère, après avoir échoué dans les
-négociations directes, faillit réussir par les bruits perfides qui
-coururent touchant la conférence de Saint-Brice. Pendant qu'elle
-avait lieu, Catherine manoeuvra de telle sorte que l'on commençait à
-douter des résolutions du roi de Navarre. Il fut obligé d'en écrire à
-ses amis pour rétablir la vérité: il la fit connaître tout au long, en
-France et à l'étranger, dès que les pourparlers eurent pris fin. «Il
-s'est passé, écrivait-il de La Rochelle, beaucoup de temps aux traités
-d'avec la reine, sans beaucoup de certitude du fruit qu'on en devait
-attendre, qui m'a fait toujours résoudre de ne m'attacher point si
-fort à la suite de cette négociation que le soin de pourvoir à nos
-affaires en fût amoindri. Les mouvements qui sont depuis survenus à
-Paris l'ont rappelée, et j'ai évité, à son départ, qu'elle eût
-occasion ni prétexte de se plaindre de nous, lui ayant fait offrir par
-M. de Turenne d'employer ma personne et tous mes biens pour rétablir
-l'autorité du roi anéantie par ceux de la Ligue et acquérir un
-perdurable repos à ses sujets.» Il ajoutait à ses explications l'avis
-de sa prochaine rentrée en campagne. Et, en effet, il s'était déjà
-empressé d'envoyer Turenne mettre tout en ordre, en Guienne, en
-Gascogne et dans le Haut-Languedoc. Turenne vit à Castres le maréchal
-de Montmorency, remplit sa mission dans diverses provinces et revint
-pour reprendre Castillon, ce qu'il fit en un tour de main. Alain, le
-vaillant défenseur de la place contre Mayenne, fit dresser au bon
-endroit une échelle, qui introduisit les assiégeants dans la place,
-Turenne en tête. La prise de Castillon avait coûté plus de deux cent
-mille écus à Mayenne; Turenne la reprit avec une échelle qui valait
-bien quatre écus: beau sujet d'épigrammes pour les adversaires de la
-Ligue et les ennemis particuliers de la Maison de Lorraine.
-
-Le roi de Navarre, de son côté, s'était remis à l'oeuvre. Du mois
-d'avril au mois de juin, il prit, en Saintonge et en Poitou, une
-vingtaine de villes et de châteaux, entre autres Talmont, Chizé,
-Sauzé, Saint-Maixent, Fontenay. Une lettre datée de Saint-Maixent et
-adressée au duc de Montpensier peut donner une idée de l'activité
-qu'il déploya dans cette campagne: «Je n'ai point couché dans mon lit
-depuis quinze jours, disait-il, par les soins, la fatigue ou les
-tracas que la conduite de l'artillerie apporte.»
-
-En juin, il eut devant lui une armée commandée par le duc de Joyeuse
-et qui ne permit pas à ses petites troupes de tenir régulièrement la
-campagne. Il fortifia les garnisons de ses meilleures places, rasa
-les plus faibles et s'en tint aux escarmouches. Joyeuse prit
-Tonnay-Charente et Maillezais, reprit Saint-Maixent, écrasa un parti
-huguenot, à la Mothe-Saint-Eloi, et se montra partout impitoyable. Il
-arrivait déjà près de La Rochelle, lorsque, prétextant quelques
-maladies qui fatiguaient ses troupes, il les laissa sous les ordres de
-Lavardin, son maréchal de camp, et repartit pour la cour, où il
-redoutait fort les entreprises et les succès de son rival, le duc
-d'Epernon. Le jour de son arrivée à Paris, un courrier lui apportait
-la nouvelle d'une défaite que le roi de Navarre venait d'infliger à
-son armée. «Comme le roi de Navarre, dit Mézeray, fut averti par un
-nommé Despondes son domestique, qui était prisonnier de Joyeuse, que
-Lavardin remmenait son armée, il se résolut de la suivre et de la
-charger sur sa retraite, lorsqu'elle croirait être bien loin de tout
-danger. Il en attrapa et défit plusieurs compagnies, entre autres
-celle des gens d'armes du duc logée à Vismes, deux lieues en deçà de
-Chinon, où il prit la cornette blanche. Lavardin, étonné de savoir que
-sa cavalerie avait ainsi été surprise et taillée en pièces dans ses
-logements, se rangea le plus promptement qu'il put dans la petite
-ville de La Haye sur la Creuse. Le roi de Navarre l'y investit
-aussitôt, s'assurant bien de le forcer dans l'épouvante où il le
-voyait; mais, faute de canon, dont quelques-uns rejetaient la faute
-sur la jalousie du prince de Condé qui avait dû en amener, il ne put
-parachever un si beau dessein.»
-
-Il est probable qu'en poussant de la sorte les troupes de Lavardin,
-Henri avait recherché, outre les succès obtenus, l'occasion d'aller
-au-devant de son cousin, le comte de Soissons. Ce prince venait de
-prendre, avec le prince de Conti, la résolution de combattre sous les
-drapeaux du roi de Navarre. De Montsoreau, où il s'arrêta, Henri
-envoya Turenne vers le comte de Soissons, qui arriva bientôt à la tête
-de trois cents gentilshommes et de mille arquebusiers. Le prince de
-Conti devait rallier prochainement l'armée avec d'autres troupes,
-qu'il s'occupait de réunir au delà de la Loire. Avec les forces que
-Turenne venait de lui amener, le roi de Navarre était en mesure de
-tenir la campagne, mais il avait à choisir entre deux directions: ou
-marcher un peu à l'aventure, et peut-être prématurément, vers l'armée
-des reîtres, qui venait à peine de franchir la frontière, ou
-rebrousser en Poitou, s'y fortifier et partir de là, à bon escient,
-pour aller donner la main aux auxiliaires. Le second parti prévalut,
-et l'armée rétrograda. Or, sur ces entrefaites, Henri III, pressé par
-la Ligue, venait de mettre sur pied trois nouvelles armées: la
-première, commandée par le duc de Guise, reçut l'ordre de s'opposer à
-la marche des Allemands; la deuxième, formée des troupes restées sous
-le commandement de Lavardin, mais fortifiée de cavalerie et d'une
-magnifique troupe de noblesse, allait être menée contre le roi de
-Navarre par le duc de Joyeuse; la troisième enfin, conduite par Henri
-III en personne, devait opérer sur la Loire. Au mois d'août, la France
-entière était couverte de soldats. «C'était pitié, dit Mézeray, de
-voir alors ce misérable royaume gémissant sous le faix insupportable
-de tant d'armées qui le ravageaient sans miséricorde. Car le duc de
-Joyeuse en conduisait une en Guienne, le roi de Navarre y en avait une
-autre, Matignon une troisième; Montmorency et Lesdiguières en levaient
-une en Languedoc et Dauphiné; le prince de Conti ralliait tout ce
-qu'il pouvait d'hommes dans l'Anjou et pays du Maine; cette armée
-étrangère, semblable à un essaim de sauterelles, dévorait toutes les
-contrées par où elle passait; et celle du roi, qui s'était ramassée de
-toutes les provinces, avec le désordre et les pillages qui sont
-ordinaires dans un temps de licence, ravageait ces riches pays qui
-sont depuis Orléans jusqu'à Nevers.»
-
-Henri III partit de Paris, le 12 septembre, pour aller rejoindre son
-armée à Gien; le duc de Guise et le duc de Joyeuse étaient déjà en
-campagne; Lesdiguières en Dauphiné, Montmorency en Languedoc étaient
-aux prises tantôt avec les troupes royales, tantôt avec les partisans
-de la Ligue. Avant que cette grande levée de boucliers fût complète,
-vers la mi-juillet, le roi de Navarre, d'accord avec le prince de
-Condé et le duc de Montmorency, avait lancé un nouveau manifeste
-destiné à justifier sa prise d'armes et à en expliquer les mobiles. Ce
-document faisait le procès à la Ligue et aux Guises, déclarait que les
-religionnaires prenaient les armes uniquement pour «garantir et
-défendre le roi, la Maison de Bourbon et tous les bons Français de
-l'oppression des ennemis conjurés de la couronne et de l'Etat», et
-concluait en ces termes: «Nous, Henri, roi de Navarre, premier prince
-et pair de France, Henri de Bourbon, prince de Condé, et Henri de
-Montmorency, premier officier de la couronne et maréchal de France...,
-supplions S. M. d'avoir pour agréable la prise de nos armes et de
-croire que nous ne les prenons que pour elle, pour sa liberté et pour
-son service; que nous sommes prêts d'aller la trouver dans tel
-endroit qu'il lui plaira nous commander. Prions aussi tous rois,
-princes, seigneurs..., tant voisins qu'alliés de cette couronne, nous
-vouloir assister et secourir... Déclarons tous ceux qui s'y opposeront
-ennemis conjurés de cet Etat et de la tranquillité de ce royaume,
-protestant les prendre en notre protection et sauvegarde..., sans rien
-altérer ni innover en aucune façon, ainsi que nous agissons en
-Guienne, Languedoc et Dauphiné.»
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
- Le duc de Joyeuse cherche la bataille, et le roi de Navarre
- temporise.--Les motifs de la poursuite et ceux de la
- temporisation.--Joyeuse dédaigne l'appui de
- Matignon.--Occupation de Coutras.--Henri veut éviter la
- bataille en passant l'Isle.--Joyeuse ne lui laisse pas achever
- cette manoeuvre.--Jactance de Joyeuse.--Journée de Coutras.--Le
- champ de bataille.--Les deux armées.--Echec des
- calvinistes.--Revanche.--Les grandes charges et la
- mêlée.--Défaite de l'armée catholique.--Exploits du roi de
- Navarre.--Mort de Joyeuse.--Les pertes des deux armées.--Après
- la victoire.--Grandeur d'âme de Henri.--Controverses sur la
- journée de Coutras.--Lettre au roi de France.--Lettre à
- Matignon.
-
-
-Le roi de Navarre, en se repliant vers le midi, même avant l'arrivée
-de Joyeuse, comptait s'ouvrir un chemin par la Guienne et le
-Languedoc, pour aller faire sa jonction avec les auxiliaires
-allemands; mais Joyeuse avait reçu l'ordre de le suivre, de le
-harceler, en se concertant avec Matignon, de telle sorte que,
-enveloppé par les deux armées royales, il fût impossible à Henri
-d'éviter une bataille, qu'on pensait lui devoir être fatale, et dont
-la perte le mettrait, lui et la cause protestante, à la merci de Henri
-III. Si Joyeuse eût été un homme de guerre expérimenté, capable de
-suspendre ses coups pour en assurer l'effet, ce plan devait réussir,
-puisque, malgré l'incapacité de ce général, il s'en fallut de peu que
-le roi de Navarre n'eût à combattre à la fois les deux armées, dont
-c'eût été miracle qu'il triomphât. Mais le duc de Joyeuse, poussant la
-bravoure jusqu'à la témérité, entouré de gentilshommes ardents et
-ambitieux comme lui, s'imagina que joindre le roi et le battre,
-c'était tout un, et qu'une armée de dix mille hommes n'avait pas
-besoin de s'appuyer sur celle de Matignon pour défaire en bataille
-rangée sept ou huit mille huguenots qui semblaient fuir devant lui.
-Il courait donc sans relâche sur les traces du roi de Navarre, tandis
-que ce prince, qui sentait qu'une seule bataille perdue pourrait
-ruiner sa cause, cherchait à gagner les pays de la Dordogne, où les
-places qu'il possédait lui faciliteraient la résistance, d'abord, et
-ensuite la marche en avant du côté de l'armée étrangère. Il arriva, le
-19 octobre, au passage de Chalais et d'Aubeterre, au moment où le duc
-établissait son quartier général à La Roche-Chalais. L'occupation de
-Coutras devait protéger ou contrarier les mouvements du roi; Henri et
-Joyeuse eurent la même pensée, qui les amena presque simultanément à
-se disputer ce poste. Mais Joyeuse, pourtant invité par un émissaire
-de Matignon à faire diligence pour s'emparer de Coutras, n'y envoya
-Lavardin que tard, et avec des forces insuffisantes pour s'y
-maintenir. Lavardin y était à peine, que La Trémouille, chargé d'une
-mission semblable par le roi de Navarre, s'y jeta à corps perdu avec
-deux cent cinquante salades, et força l'ennemi à rebrousser jusqu'à La
-Roche-Chalais. A deux heures du matin, le 20 octobre, l'armée
-calviniste passa la Drône et se logea dans Coutras et dans les
-villages voisins, excepté l'artillerie, la cavalerie légère, commandée
-par La Trémouille, et une troupe de quatre-vingts salades sous les
-ordres de La Boulaye, qui allèrent se poster entre Coutras et la
-Roche-Chalais. Suivant son plan de retraite, le roi de Navarre se mit
-en devoir d'effectuer le passage de l'Isle. La moitié de l'artillerie
-et des bagages, confiés aux soins de Clermont d'Amboise et de Rosny,
-était déjà passée, lorsque les batteurs d'estrade calvinistes vinrent
-annoncer les mouvements de l'armée royale, qui faisaient présumer
-qu'elle serait en vue au point du jour. A cette nouvelle, le roi de
-Navarre ordonna de faire repasser promptement du côté de Coutras tout
-ce qu'on avait transporté sur l'autre bord, et désigna un monticule
-pour y placer les trois pièces qui composaient son artillerie. Malgré
-tous les efforts de Clermont d'Amboise et de ses officiers, les deux
-armées étaient déjà aux prises, avant que cette artillerie eût pu
-servir; mais elle n'en contribua pas moins au gain de la bataille.
-
-Quelques historiens, sans y prendre garde, ont parlé d'un conseil de
-guerre tenu par le roi de Navarre, dans lequel on aurait longuement
-discuté les avantages et les dangers d'une rencontre. L'heure où cette
-discussion aurait eu lieu n'est point celle où nous sommes arrivés
-dans notre récit. Avant que le roi ordonnât le passage de l'Isle,
-l'action n'avait pas été résolue, puisque la retraite continuait, et
-dès que l'on sut que Joyeuse arrivait sur Coutras, il ne fut pas
-besoin de conseil de guerre pour décider qu'on se battrait: le roi et
-ses lieutenants n'eurent qu'à concerter entre eux le plan de la
-bataille. Ils envisagèrent avec courage la nécessité où ils se
-trouvaient, et s'y comportèrent avec un héroïsme que la victoire
-couronna. Henri ne choisit ni le lieu ni l'heure; il fut forcé
-d'accepter l'un et l'autre, et le triomphe qui l'attendait, il ne
-l'ambitionna, on peut l'affirmer, que lorsqu'il lui fallut vaincre ou
-périr. Du côté de Joyeuse, il en fut autrement. On n'a jamais bien su
-si le duc se flattait, comme l'ont dit quelques-uns, de l'espoir de
-devenir le chef de la Ligue, à laquelle appartenait plus qu'au roi de
-France l'armée sous ses ordres; mais il avait, d'ailleurs, toutes les
-ambitions, toutes les témérités et toutes les vanités. Le 19 octobre,
-au soir, quand il sut que le roi de Navarre était à portée de ses
-coups, il ne put se contenir. Assemblant ses officiers, moins pour
-délibérer que pour faire échange de jactance, il leur dit tenir de
-Henri III l'ordre de combattre en toute occasion le Béarnais; que,
-même sans cet ordre, il n'hésiterait pas à l'attaquer avec la forte
-armée et la brillante noblesse qui marchaient sous ses enseignes; qu'à
-la vérité, il pouvait compter sur la prochaine arrivée de Matignon,
-mais qu'il n'était pas besoin de toutes ces forces pour anéantir des
-hordes de rebelles et d'aventuriers. Ce discours, qui se tenait au
-souper du duc, fut suivi d'acclamations, et l'on raconte que les
-convives s'engagèrent par serment à ne faire aucun quartier aux
-huguenots. Ces bravades irritèrent tellement l'impatience de Joyeuse,
-qu'il fit partir sa cavalerie légère à dix heures du soir et battre
-aux champs à onze, pour la faire suivre par le reste de l'armée. Dans
-la nuit, les coureurs des deux partis se livrèrent à quelques
-escarmouches de peu d'importance.
-
-«Au soleil levant, la cavalerie légère du duc, qui faisait son
-avant-garde, ayant aperçu celle du roi de Navarre à une lieue et demie
-de Coutras, vint, sans délibérer, fondre sur elle. Le duc de La
-Trémouille soutint bravement le choc; mais, comme il ne voulait point
-s'engager, et que, suivant les ordres du roi de Navarre, il ne pensait
-qu'à faire sa retraite vers Coutras, il fit mettre pied à terre à
-soixante de ses arquebusiers et leur fit occuper un défilé. La
-Roche-Galet se mit à leur tête et s'acquitta parfaitement d'une si
-dangereuse commission par le feu qu'il fit sur la cavalerie ennemie;
-mais il courait risque d'y périr avec tous ses soldats, sans une
-vigoureuse charge que fit le capitaine Harambure. Sur ces entrefaites,
-arriva La Boulaye avec ses quatre-vingts salades; le nouveau feu qu'il
-fit sur les ennemis les fit reculer de cinq cents pas et donna moyen
-au duc de La Trémouille de faire sa retraite en bon ordre.
-
-«Lorsqu'il arriva, le roi de Navarre rangeait son infanterie et ses
-hommes d'armes en bataille dans une garenne proche de Coutras, et il
-fit prendre poste, à côté, au duc de La Trémouille, à la tête de la
-cavalerie légère. Mais, ayant fait réflexion qu'il n'avait pas de quoi
-garnir un grand chemin plein de buissons, entre cette cavalerie et le
-reste des troupes, et que cet endroit était trop fourré, il résolut de
-changer de terrain. Le capitaine Favas lui représenta qu'il était un
-peu tard de prendre ce parti, vu qu'il ne pouvait le faire sans prêter
-le flanc aux ennemis; mais, ayant délibéré avec ce capitaine et le
-vicomte de Turenne, il jugea que l'armée du duc de Joyeuse n'étant pas
-encore là tout entière ni tout à fait rangée, elle n'entreprendrait
-pas de l'attaquer durant ce mouvement; et ainsi il fit avancer un peu
-son armée sur la droite, au delà du grand chemin.
-
-«La plaine où il la rangea était de six à sept cents pas d'étendue en
-largeur. L'armée avait à dos le bourg de Coutras et à sa gauche le
-ruisseau de Palar; elle s'étendait à droite de la garenne de Coutras
-et dans un petit bois taillis, au delà duquel le roi de Navarre posta
-deux mille fantassins. La cavalerie faisait la première ligne. La
-Trémouille eut la droite, ayant devant lui Vignolles avec cent vingt
-arquebusiers. A la gauche de La Trémouille, était le vicomte de
-Turenne avec la cavalerie de Gascogne. Plus loin, en tirant toujours
-vers la gauche, était le prince de Condé, et puis le roi de Navarre
-jusqu'au bord du grand chemin. Les deux escadrons des deux princes
-étaient chacun de trois cents chevaux; celui du comte de Soissons, de
-deux cents chevaux seulement, fermait cette gauche.
-
-«Le roi de Navarre suivit, en cette rencontre, une manière de l'amiral
-de Coligny, dont il avait remarqué l'utilité: ce fut de mettre des
-arquebusiers à pied à côté de chaque escadron. Leur emploi était
-d'attendre de pied ferme les escadrons ennemis, et de ne tirer sur eux
-que de vingt pas pour ne pas le faire inutilement. Ces petits
-bataillons étaient seulement de cinq de front et autant de file; les
-premiers étaient ventre à terre, les seconds sur un genou, les
-troisièmes penchés, et ceux de derrière debout, pour faire tous leurs
-décharges en même temps.
-
-«Comme le bois de la droite était un poste très important, on avait
-mis de ce côté-là la plus grande partie de l'infanterie, et il n'en
-restait que très peu pour la gauche. D'Aubigné représenta fortement au
-roi le danger de ce défaut, mais il était difficile d'y remédier, car
-de faire marcher de l'infanterie, de la droite, par derrière l'armée,
-c'était lui faire prendre un chemin bien long, et il était fort
-hasardeux de la faire passer à la tête de l'armée, en présence de
-celle de l'ennemi qui se rangeait. Le parti que prit le roi de Navarre
-fut de tirer soixante arquebusiers de chacun des régiments de
-Valiraux, de Montgomery, des Bories, de Belzunce et de Salignac, et de
-les faire courir à la débandade entre les deux armées, ce qu'ils
-exécutèrent heureusement.
-
-«La disposition de l'armée du duc de Joyeuse se fit de cette sorte. Il
-opposa au bois de la droite du roi de Navarre un gros d'infanterie,
-composé des régiments de Picardie et de Tiercelin, où il y avait
-environ dix-huit cents mousquetaires, et le fit soutenir de mille
-corcelets. Ceux-ci avaient à leur droite un escadron de quatre cents
-lances; suivait à côté un autre de cinq cents, opposé à celui du
-vicomte de Turenne; au delà, en tirant toujours vers la droite, était
-la cornette blanche du duc de Joyeuse, et dix des plus belles
-compagnies de gens d'armes qu'on eût vues depuis longtemps. Le gros
-était de treize à quatorze cents lances. La droite était fermée par un
-bataillon de Cluseaux et par sept cornettes d'arquebusiers à cheval;
-tout cela faisant en cet endroit environ deux mille cinq cents hommes.
-L'artillerie, qui n'était que de deux canons, fut placée entre la
-cornette du duc et l'escadron de cinq cents lances. Celle du roi de
-Navarre, qui n'avait non plus que deux canons et une coulevrine,
-arriva au moment qu'on était prêt de donner, et fut placée sur un
-petit tertre de sable, à la droite de l'escadron du comte de Soissons.
-
-«Ces deux armées étaient à peu près égales en nombre d'infanterie,
-celle du duc étant de cinq mille fantassins, et celle du roi de
-Navarre de quatre mille cinq cents. Pour ce qui est de la cavalerie,
-ce prince n'avait que douze à treize cents chevaux, et le duc deux
-fois autant, beaucoup mieux équipés, et dans ce nombre beaucoup de
-gendarmerie.
-
-«A en juger par ce qui paraissait à la vue, l'armée du duc de Joyeuse
-était une des plus lestes qui se fussent mises de longtemps en
-campagne. Grand nombre de seigneurs s'étaient à l'envi mis en dépense,
-pour briller dans cette expédition presque comme dans une fête, et
-avaient fourni libéralement aux frais des équipages d'une infinité de
-gentilshommes leurs amis ou leurs serviteurs, qui étaient à leur
-suite. On ne voyait de tous côtés que gens tout chamarrés d'or et
-d'argent, de magnifiques écharpes, des bouquets de plumes en forme
-d'aigrettes flottantes sur les casques, des armes luisantes et dorées,
-des chevaux richement harnachés; au lieu que, dans l'armée du roi de
-Navarre, les soldats, pour la plupart, étaient mal habillés, les
-chevaux sans housses, les princes et le roi de Navarre même fort
-simplement vêtus.»
-
-Il était neuf heures. Les deux armées étaient complètement rangées, et
-l'artillerie commençait à jouer, lorsque le roi de Navarre, qui, à
-diverses reprises, avait adressé la parole aux officiers et aux
-soldats, se tourna vers les princes de Condé et de Soissons, et leur
-dit simplement: «Souvenez-vous que vous êtes du sang de Bourbon, et
-vive Dieu! je vous ferai voir que je suis votre aîné!--Et nous,
-répondit le prince de Condé, nous vous montrerons que vous avez de
-bons cadets!» Alors, sur un signal attendu, deux ministres, La
-Roche-Chandieu, qui était aussi un homme de guerre, et Louis d'Amours,
-firent la prière, à laquelle s'unirent de coeur le roi, les princes et
-toute l'armée protestante. A ce spectacle, des railleries éclatèrent
-parmi les jeunes gentilshommes de l'armée catholique.--«Ils se
-confessent, ils sont à nous! disaient-ils.--Ne vous y fiez pas,
-répliqua de Vaux (ou Lavardin), qui connaissait ces rudes adversaires:
-quand les huguenots font cette mine, ils ont envie de se bien battre.»
-
-«Le premier succès des deux artilleries ne fut pas égal. Celle des
-catholiques, fort mal placée et mal tirée, ne tua qu'un cheval, et
-après quelques volées, on fut obligé de la changer de place, au lieu
-que celle du roi de Navarre, admirablement bien servie par l'habileté
-de Clermont d'Amboise, faisait un grand effet. Le premier coup donna
-dans la cornette blanche du duc de Joyeuse: ce qui parut à
-quelques-uns d'un mauvais présage. Elle fit un grand ravage dans la
-cavalerie et dans le régiment de Picardie, dont des files de dix-huit
-et vingt hommes furent emportées.
-
-«Lavardin, voyant ce ravage, piqua vers le duc, et lui dit en colère:
-«Monsieur, nous perdons pour attendre, il faut jouer.» La permission
-lui ayant été donnée de charger, il se met à la tête de son escadron,
-fait sonner la charge, et partant en même temps avec le capitaine
-Mercure, commandant d'une troupe d'Albanais, ils donnent l'un et
-l'autre de furie, Lavardin sur l'escadron de La Trémouille, et Mercure
-sur celui de Harambure. Ils les rompirent, et les vainqueurs
-poursuivirent les fuyards jusque dans Coutras; ceux-ci, pour la
-plupart, ayant traversé la Drône, se sauvèrent à toutes jambes, et
-entre autres plus de vingt gentilshommes qui s'étaient signalés en
-plusieurs rencontres. Quelques-uns fuirent jusqu'à Pons, et y allèrent
-répandre la nouvelle de la déroute entière du roi de Navarre. La
-Trémouille, se voyant abandonné de ses gens, se retira à l'escadron du
-vicomte de Turenne, qui, dans le moment, fut enfoncé par Montigny, et
-aussi malmené: de sorte qu'il fut contraint de gagner, lui troisième,
-avec La Trémouille et le capitaine Chouppes, l'escadron du prince de
-Condé.
-
-«Comme les fuyards de l'escadron de Turenne passaient auprès de celui
-du prince, Montausier et Vaudoré, qui étaient auprès de lui, crièrent
-de toutes leurs forces: «Au moins, Messieurs, ceux qui s'enfuient ne
-sont ni Saintongeois ni Poitevins». Ils parlaient de la sorte par la
-jalousie qu'ils avaient contre les Gascons, dont le roi de Navarre
-exaltait sans cesse la bravoure. Cette raillerie eut un très bon
-effet; car, se sentant piqués jusques au vif d'un tel reproche, au
-lieu de fuir vers Coutras, comme les autres avaient fait, quelques
-officiers gascons prirent à droite avec une partie de bons soldats, et
-ils firent, dans la suite de la bataille, très bien leur devoir.
-
-«Tandis que la cavalerie légère du roi de Navarre était si maltraitée,
-le peu d'infanterie qu'il avait jetée à sa gauche fut attaquée par
-deux cents enfants perdus, détachés du régiment de Cluseaux qu'elle
-avait en tête. Les capitaines Saint-Jean-de-Ligoure et Caravez
-allèrent au-devant avec six-vingt de leurs gens, et les reçurent si
-bien, qu'ils les recognèrent jusqu'à leurs piquiers.
-
-«Ce fut dans ce même temps que de cet endroit on vit fuir les
-escadrons de Turenne et de La Trémouille, et que l'on commença à crier
-victoire dans l'armée catholique. Il y a des moments dans lesquels
-tout dépend de la disposition d'esprit où se trouve le soldat. Ce
-premier malheur, qui devait naturellement décourager cette infanterie
-huguenote, lui inspira de la fureur. Les capitaines Montgomery et
-Belzunce leur crièrent: «Enfants, il faut périr; mais il faut que ce
-soit au milieu des ennemis; allons, l'épée à la main, il n'est plus
-question d'arquebuses». Et se mettant avec les autres officiers à la
-tête du bataillon, qui n'était pas de plus de trois cents hommes, ils
-marchent, tête baissée, à l'infanterie catholique plus nombreuse des
-deux tiers que la leur, se jettent au travers des piques, les écartant
-ou les arrachant aux piquiers, l'enfoncent et la mettent en une
-entière déroute.
-
-«L'infanterie du roi de Navarre ne se comporta pas avec moins de
-bravoure à la droite de l'armée, où le capitaine Charbonnières chargea
-les régiments de Tiercelin et de Picardie, qui avaient gagné le fossé
-du bouquet de bois où ce prince avait mis le gros de ses fantassins.
-Ces deux régiments furent défaits à plate couture, et il se fit, à cet
-endroit, un grand massacre.
-
-«Toutes ces trois charges se firent dans le même temps. Le duc de
-Joyeuse, ayant vu la déroute d'une partie de la cavalerie huguenote,
-ne tarda pas à s'ébranler, pour aller enfoncer les deux gros escadrons
-du roi de Navarre et du prince de Condé et celui du comte de Soissons,
-qui n'avaient point encore combattu. Ce fut là que l'on vit combien la
-valeur en de telles occasions est inutile sans l'expérience et la
-discipline militaire. La gendarmerie du duc de Joyeuse était aux
-premiers rangs, la lance en arrêt sur la cuisse, pour enfoncer et
-culbuter la tête des escadrons opposés. Dans ces sortes d'assaut de
-gendarmerie, deux choses étaient essentielles: la première, que les
-gendarmes marchassent serrés et sur la même ligne, afin que l'effort
-se fît en même temps de tout le front; la seconde, qu'ils ne prissent
-pas trop longue carrière, ainsi qu'on parlait alors, c'est-à-dire,
-qu'ils ne commençassent pas de trop loin à courir à bride abattue,
-pour ne se pas mettre hors d'haleine, ni eux ni leurs chevaux, et ne
-pas perdre une partie de leurs forces, étant extrêmement chargés du
-poids de leurs armes. La fougue qui emportait cette jeune noblesse
-l'empêcha d'observer ces deux règles. Plusieurs, en approchant des
-escadrons ennemis, étaient hors de rang de la longueur de leurs
-chevaux, et, ayant pris carrière de trop loin, cela fut cause que
-presque pas un d'eux ne désarçonna celui qu'il attaquait; mais ce qui
-les déconcerta le plus, fut la décharge qui se fit très à propos et de
-fort près par les arquebusiers que le roi de Navarre avait placés à
-côté de chaque escadron; une infinité en fut jetée par terre, et les
-escadrons de ce prince qui n'avaient pas branlé, jusqu'à ce que les
-ennemis fussent à dix pas d'eux, ayant piqué et enfoncé par les
-brèches avec des lances plus courtes et par conséquent plus fortes,
-les percèrent et les serrèrent de si près que la plupart ne purent se
-servir de leurs longues lances, et furent obligés de les lever en
-l'air, signe d'une prochaine déroute dans ces sortes de combats. Elle
-ne tarda pas, en effet: tout ce gros de cavalerie fut percé d'un bout
-à l'autre, pris par les deux flancs et bientôt dissipé; et comme
-l'infanterie des deux ailes était déjà en déroute, la bataille, qui ne
-dura pas une heure, fut entièrement gagnée par le roi de Navarre.
-
-«Le roi de Navarre fit paraître en cette journée toute la conduite
-d'un très grand capitaine, et s'exposa dans le plus chaud de la mêlée,
-comme un simple soldat.» Au moment de la charge, des gentilshommes se
-jetaient à l'envi au-devant de lui, pour le couvrir de leurs corps: «A
-quartier! à quartier! s'écria-t-il; ne m'offusquez pas: je veux
-paraître!» Il avait dans son escadron des compagnons et des serviteurs
-de la première heure, tels que Jean de Pons, Plassac, Charles de La
-Boulaye, Jacques de Caumont-La-Force, Frédéric de Foix-Candale, etc.
-Plusieurs furent grièvement blessés à ses côtés, entre autres le baron
-d'Entraigues et Manaud de Batz, son indomptable Faucheur.
-
-«Dès le commencement du combat, il fut attaqué par le baron de Fumel
-et par Châteaurenard, cornette de Sansac, qui s'attachèrent à lui. Il
-fut secouru par Frontenac, qui abattit Fumel d'un coup de sabre sur la
-tête. Le roi de Navarre saisit au corps Châteaurenard, lui criant:
-«Rends-toi, Philistin». Et, dans ce moment, il courut un grand risque
-de la part d'un gendarme de Sansac, qui, tandis que ce prince tenait
-Châteaurenard embrassé, lui donna plusieurs coups sur le casque, du
-tronçon de sa lance; mais le capitaine Constant l'en délivra en tuant
-le gendarme. Le prince de Condé et le comte de Soissons se signalèrent
-beaucoup durant toute l'action. Le premier eut son cheval tué sous
-lui, et le second fit plusieurs prisonniers de sa propre main.
-L'action par laquelle Saint-Luc se conserva la vie dans cette déroute
-est remarquable et fut beaucoup louée. Ayant rencontré le prince de
-Condé poursuivant les fuyards, il pique à lui et le renverse de son
-cheval du coup de lance qu'il lui porte, et en même temps, sautant de
-dessus le sien, lui présente la main pour le relever et le gantelet,
-en lui disant: «Monseigneur, je me fais votre prisonnier!» A quoi le
-prince répondit en l'embrassant, et le fit mettre en sûreté.
-
-«Le duc de Joyeuse ne fut pas aussi heureux, car, voyant tout perdu
-sans aucune ressource, et se retirant seul vers son artillerie, il fut
-rencontré par Saint-Christophe et La Vignole, auxquels il jeta son
-épée, leur promettant une rançon de cent mille écus. Mais les
-capitaines Bourdeaux, Des Centiers et La Mothe-Saint-Héray survenant,
-dans ce moment, ce dernier le tua d'un coup de pistolet dans la tête.»
-
-Telle fut l'issue de la bataille de Coutras. La victoire du roi de
-Navarre était complète. Les catholiques perdaient trois mille hommes
-de pied, une grande partie de leur cavalerie et plus de quatre cents
-gentilshommes, la plupart ayant préféré la mort à la fuite. On
-comptait parmi eux, outre le duc de Joyeuse et Saint-Sauveur, son
-frère, Piennes, Brézé, Aubigeous, La Suze, Gouvello, Pluviaut, Neuvy,
-Fumel, La Croisette, de Vaux, Tiercelin. Au nombre des prisonniers se
-trouvèrent Bellegarde, qui mourut de ses blessures, Saint-Luc,
-Cypierre, Montigny, Piennes l'aîné, Montsoreau, Châteauvieux,
-Chastellux, Villegombelin, Châteaurenard, Guy du Lude et Sansac. La
-perte des vainqueurs fut peu considérable: un petit nombre de soldats
-et cinq gentilshommes seulement furent tués. Cette disproportion avec
-la perte des vaincus s'explique par le caractère foudroyant de la
-bataille. En moins d'une heure, l'armée de Joyeuse fut rompue de tous
-côtés et en fuite. La plupart des victimes de cette journée tombèrent
-dans la déroute.
-
-«Le roi de Navarre eut, en cette occasion, la gloire d'avoir, le
-premier, gagné une grande bataille à la tête d'un parti qui,
-jusque-là, avait presque toujours été battu dans les actions générales
-et sous les plus habiles capitaines, tels qu'avaient été le feu prince
-de Condé et l'amiral de Coligny. Il ne s'acquit guère moins d'honneur
-par la manière généreuse et peu usitée alors dont il accueillit les
-vaincus tombés entre ses mains. Il donna ordre qu'on eût grand soin
-des blessés; il fit rendre les honneurs funèbres à Joyeuse et à son
-frère; il relâcha presque tous les prisonniers sans rançon, fit des
-présents à quelques-uns des principaux et rendit leurs drapeaux à
-quelques autres, comme au sieur de Montigny.» La prise de Cahors avait
-rendu redoutable le roi de Navarre; la victoire de Coutras le
-marquait, pour l'avenir, de tous les signes de la conquête et du
-triomphe. Ce jour-là, il mérita la couronne de France.
-
-La journée de Coutras provoqua, dans son temps, de vives discussions,
-que les historiens, aux deux siècles suivants, et même de nos jours,
-ont reprises en sous-oeuvre, s'accordant presque tous sur ce point,
-que le roi de Navarre ne sut pas profiter de sa victoire, que même il
-en perdit tous les fruits par la légèreté de sa conduite. C'est un
-lieu commun qu'il est difficile de ne pas rencontrer sous la plume des
-écrivains qui ont raconté, autrefois ou récemment, la vie de Henri IV.
-Cette quasi-unanimité n'a pu nous convaincre: sans poser en principe
-l'infaillibilité du roi de Navarre, nous avons vu distinctement dans
-les faits historiques la preuve qu'il fit, après la bataille de
-Coutras, ce qu'il pouvait et ce qu'il devait faire.
-
-Tous les reproches adressés au roi de Navarre pour n'avoir pas profité
-de la journée de Coutras se réduisent à deux points: il ne marcha pas
-vers la haute Loire, afin de s'y joindre à l'armée auxiliaire; cette
-première faute commise, il abandonna son armée pour aller présenter
-les trophées de sa victoire à la comtesse de Gramont. La plupart des
-historiens, se copiant les uns les autres, n'ont même pas pris la
-peine d'examiner les arguments dont se compose leur thèse. Il n'est
-pas nécessaire de les scruter profondément, pour s'apercevoir qu'ils
-se contredisent. Le roi de Navarre devait-il marcher vers l'armée
-auxiliaire? Il le devait, assurent ces historiens. Qu'on les lise
-donc, eux et leurs devanciers, et l'on reconnaîtra que le roi de
-Navarre ne put pas faire ce qu'on lui reproche de n'avoir point fait:
-d'abord, parce que son conseil s'y opposa, Turenne et le comte de
-Soissons en tête; et, en second lieu, parce qu'il ne pouvait disposer,
-pour une aussi longue campagne, de l'armée qui venait de détruire
-celle de Joyeuse: elle était composée, en grande partie, de troupes
-enrôlées pour quelques semaines, qui n'entendaient pas demeurer
-indéfiniment sous les drapeaux du roi de Navarre, et dont
-quelques-unes commencèrent à plier bagages pour le retour, le soir
-même de la bataille. Aller au-devant des auxiliaires, à travers deux
-armées, avec deux ou trois mille hommes, c'eût été un acte de folie.
-Voilà des faits certains. Mais, ne pouvant joindre les Allemands, le
-roi de Navarre devait, tout au moins, occuper la Saintonge,
-l'Angoumois et le Poitou. Sans doute, il eût fait preuve d'une extrême
-incurie, en laissant ces provinces dépourvues de toute défense: aussi
-ne furent-elles point abandonnées. Condé garda la Saintonge; les
-garnisons du Poitou reçurent des renforts; Turenne, avec une petite
-armée, parcourut le Périgord et surveilla le Limousin, de même qu'une
-partie de la Guienne et de la Gascogne. Le roi de Navarre s'en tint
-d'une façon générale à la guerre défensive, en attendant une meilleure
-fortune. L'étude des faits prouve qu'il ne put pas faire autrement.
-Ajoutons, sans hésiter, que, même avec toute latitude, sa conduite
-aurait dû être ce qu'elle fut.
-
-Le roi de France, à la tête d'une armée, était sur la Loire, vers
-laquelle marchaient les auxiliaires allemands et suisses des
-calvinistes. Les recevoir et attendre avec eux le choc d'une armée
-commandée par un Joyeuse ou un prince lorrain, c'était une résolution
-à laquelle aurait pu s'arrêter le roi de Navarre; mais les mener, avec
-ses troupes françaises, contre Henri III en personne, contre le
-symbole vivant de la royauté, voilà ce que l'héritier présomptif du
-trône n'aurait pu faire sans devenir le premier des rebelles, sans
-démentir toutes ses déclarations, toute sa politique depuis l'année
-1576. Henri n'eût pas laissé échapper l'occasion d'écraser l'armée de
-Guise ou toute autre armée de la Ligue; contre l'armée du roi, il ne
-devait que se défendre. C'est ce qu'il eût fait, si Henri III eût
-marché sur lui, et, en réalité, c'est ce qu'il fit toujours.
-
-Quant aux historiens qui, d'après d'Aubigné, accusent naïvement Henri
-d'avoir «donné à l'amour» les fruits de la victoire de Coutras, en
-allant faire visite à la comtesse de Gramont, pendant son voyage en
-Gascogne et en Béarn, le bon sens suffit pour les réfuter: nous ne
-dirons rien de plus de leur fantaisie de dénigrement.
-
-Le lendemain de la bataille, le roi de Navarre écrivit au roi de
-France une lettre dont le texte, avant de venir jusqu'à nous, a subi
-certainement quelques altérations, ne fût-ce que dans les formules
-usuelles, mais qui n'en est pas moins un document authentique. Voici
-cette lettre, que La Burthe, maître des requêtes du roi de Navarre,
-fut chargé de présenter à Henri III:
-
-«Sire, mon seigneur et frère, remerciez Dieu: j'ai battu vos ennemis
-et votre armée. Vous entendrez de La Burthe si, malgré que je sois
-l'arme au poing au milieu de votre royaume, c'est moi qui suis votre
-ennemi, comme ils le vous disent. Ouvrez donc vos yeux, Sire, et
-connaissez qui sont-ils. Est-ce moi, votre frère, qui peux être
-l'ennemi de votre personne? Moi, prince de votre sang, de votre
-couronne? Moi, Français de votre peuple? Non, Sire; vos ennemis, ce
-sont ceux-là qui, par la ruine de notre sang et de la noblesse,
-veulent la vôtre, et au par-dessus votre couronne. Certes, si n'y eût
-Dieu mis la main, c'était fait de vous, en ce lieu de Coutras, et ils
-vous eussent en nous tué, Sire, comme en votre coeur ils nous ont
-tués. Car par après, tout seul resté de tant de rois et princes, de
-quel sommeil eussiez dormi entre ces épées rouges de votre sang, ou
-même entre pires choses que ces épées? Avisez promptement à cette
-besogne, si encore en est temps; car le tout est caché dans les abîmes
-de la volonté de Dieu. Mais devant lui je proteste de la justice de
-mes armes et de tout ce sang dont un jour vous faudra lui rendre
-compte. Bandez, Sire, cette plaie de votre peuple; baillez-lui la
-paix; baillez-la à Dieu, à vos Etats, à votre frère, à votre
-conscience. Vainqueur, c'est moi qui vous la demande; ou s'il faut
-guerre, laissez-la-moi rendre à ceux-là qui seuls vous la font et à
-nous, et me les baillez à mener, à cette heure qu'ils savent quel je
-suis. La Burthe, un des plus hommes de bien qui soient en la
-chrétienté, et que par devers vous je dépêche avec simple lettre de
-créance, pour ce qu'en sa fidélité du reste m'en assure, et aussi pour
-ce qu'autrement ne puis faire, vous fera entendre que je ne veux que
-le repos de tous et la conservation du mien. Et de quoi votre pape se
-mêle de me vouloir ôter ce que de Dieu je tiens? Par quoi lui a Dieu
-été et lui sera toujours contraire en si méchante oeuvre. Lequel Dieu
-vivant je prie bien fort, Sire, qu'il vous rouvre le clair entendement
-qu'il vous a baillé, et qu'il a permis être troublé pour les grands
-péchés de ce royaume, et aussi celui de la grande part de votre brave
-noblesse, à tel point aveuglée par ces Lorrains; alors verriez à
-plein, Sire, qu'en toute cette pauvre France, n'est pas un seul coeur
-français ennemi de son roi; la grande source de ce poison serait
-découverte à tous; et vous, Sire, verriez qu'ici sommes, plus que ne
-pensez, vos véritables serviteurs et sauveurs de votre couronne.»
-
-Cette page à la fois héroïque et politique porte l'esprit à des
-hauteurs où l'élèvent bien rarement les bulletins de victoire.
-
-Le 23 octobre, Henri adressait au maréchal de Matignon une autre
-lettre beaucoup plus intime assurément, mais qui atteste, par
-quelques détails pleins de délicatesse, comme par les déclarations
-qui la terminent, la générosité attendrissante du vainqueur de
-Coutras: «Avant que de partir de Coutras, j'avais donné ordre pour
-faire conduire les corps de M. de Joyeuse et de son frère à
-Libourne... Auparavant je commandai que leurs entrailles fussent
-enterrées avec leurs cérémonies (catholiques), à quoi les seigneurs et
-gentilshommes (catholiques) qui sont ici (prisonniers) et aucuns des
-miens assistèrent aussi. Je suis bien marri qu'en cette journée, je ne
-puis faire différence des bons et naturels Français d'avec les
-partisans et adhérents de la Ligue; mais, pour le moins, ceux qui sont
-restés en mes mains témoigneront la courtoisie qu'ils ont trouvée en
-moi et en mes serviteurs qui les ont pris. Croyez, mon cousin, qu'il
-me fâche fort du sang qui se répand, et qu'il ne tiendra point à moi
-qu'il ne s'étanche[50]».
-
- [50] Appendice: XXXVII.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
- Voyage de Henri en Gascogne et en Béarn.--Le comte de Soissons et
- ses vues d'avenir.--Défaite des auxiliaires allemands et
- suisses.--Saül et David.--Conseil de la Ligue à Nancy.--Siège
- de Sarlat par Turenne.--Défense victorieuse.--Expédition de
- Favas en Gascogne.--Petits faits de guerre racontés par
- Henri.--Le mal domestique.--Mort du prince de Condé à
- Saint-Jean-d'Angély.--Arrestation de la princesse de
- Condé.--Les récits du roi de Navarre.--Nouveaux projets
- d'attentat contre sa personne.--Perte de Marans.--Monbéqui et
- Dieupentale.--Les menées factieuses des Seize.--Menaces de
- Henri III.--Les Seize appellent le duc de Guise à leur
- aide.--La journée des Barricades.--Henri III en
- fuite.--Négociations des factieux avec le roi.--Il leur accorde
- l'édit d'union du 21 juillet.--Toute-puissance des Guises et de
- la Ligue.--Henri III reconnaît pour héritier présomptif le
- cardinal de Bourbon.--L'arrière-pensée royale.
-
-
-Le roi de Navarre, accompagné du comte de Soissons, passa quelques
-semaines en Gascogne et en Béarn. Des historiens lui ont presque fait
-un crime d'avoir présenté à Madame de Gramont les drapeaux et
-enseignes conquis à la bataille de Coutras, comme si un pareil acte
-d'héroïque galanterie n'était pas la digne récompense d'un dévouement
-qui avait été pour quelque chose dans la récente victoire!
-
-Le comte de Soissons, selon l'abréviateur des _Economies royales_
-d'accord avec les Mémoires contemporains, avait su gagner le coeur de
-Madame, soeur du roi, et il entretenait constamment Henri de son
-dessein d'épouser cette princesse; mais il avait, en agissant ainsi,
-des vues ambitieuses qui se découvrirent dans la suite. «Il prétendait
-se faire subroger par ce mariage dans tous les droits du roi de
-Navarre, et comme il ne voyait aucune apparence que ce prince, ayant
-pour ennemis déclarés le pape, l'Espagne et les catholiques de France,
-pût jamais venir à bout de ses entreprises, il comptait s'enrichir de
-ses dépouilles, et y gagner du moins les grands biens qui composaient
-l'apanage de la Maison d'Albret, en deçà de la Loire... Ce voyage
-servit au roi de Navarre à connaître plus particulièrement celui qu'il
-était sur le point de se donner pour beau-frère. Le comte de Soissons
-ne put si bien dissimuler que le roi ne devinât une partie de ses
-sentiments, et une lettre qu'il reçut de Paris acheva de les lui
-dévoiler. On lui apprenait que le comte avait juré qu'aussitôt qu'il
-aurait épousé Madame, il l'emmènerait à Paris et abandonnerait le
-parti de son bienfaiteur, et qu'on prendrait alors des mesures pour
-achever le reste. Cette lettre, que le roi de Navarre reçut au retour
-de la chasse, et prêt à tomber dans le piège qu'on lui tendait, lui
-donna pour le comte une aversion que rien ne put jamais effacer.»
-
-Le comte de Soissons ne se sépara définitivement du roi de Navarre
-qu'après la journée des Barricades. «Livré à de perpétuelles chimères,
-il regarda cet événement comme un coup de la fortune, qui, en le
-délivrant de tous ses rivaux, allait le rendre tout-puissant dans le
-conseil et à la cour de Henri III. Changeant donc incontinent de
-batterie, il résolut d'aller s'offrir à ce prince, et pour donner plus
-de relief à son action, il voulut paraître devant le roi, suivi d'un
-grand nombre de créatures, qu'il chercha dans la cour du roi de
-Navarre et parmi ses plus affectionnés serviteurs, dont il ne se fit
-point de scrupule de tenter la fidélité. Le roi de Navarre sentit
-comme il le devait l'indignité de ce procédé...»
-
-Pendant son séjour à Nérac ou dans les environs de cette ville, vers
-la mi-novembre, le roi de Navarre reçut la nouvelle des multiples
-échecs que les deux armées royales, celle du duc de Guise et celle de
-Henri III, avaient infligés aux auxiliaires allemands, à Vimory, à
-Auneau et sur quelques autres points. Leurs corps nombreux et
-redoutables, mais indisciplinés et démoralisés par l'absence du roi de
-Navarre, furent tour à tour écrasés. Ils avaient fait péniblement leur
-jonction avec les Suisses protestants, qui, s'imaginant être venus en
-France pour défendre Henri III contre la Ligue et trouvant le roi en
-personne devant eux, refusèrent de se battre et négocièrent une
-retraite. Les débris de l'armée allemande, commandée par le baron de
-Donha, reprirent le chemin de la frontière, laissant, à chaque pas,
-des blessés et des malades, qui périssaient sous les coups des
-paysans. Le 2 décembre, les Suisses protestants obtinrent du roi un
-traité et une gratification de quatre cent mille écus. Leur retraite
-ne fut pas moins désastreuse que celle des Allemands... Rentré à
-Paris, Henri III fit chanter un _Te Deum_ solennel et recueillit
-quelques vivats populaires; mais les ligueurs réagirent contre ce
-triomphe de commande, en exaltant les exploits du duc de Guise: leurs
-prédicateurs affectèrent d'appliquer au souverain et au sujet le
-verset de la Bible: «Saül en a tué mille, et David, dix mille».
-L'Estoile a noté en quelques traits vifs cet épisode: «Ainsi la
-victoire d'Auneau fut le cantique de la Ligue, la réjouissance du
-clergé, qui aimait mieux la marmite que le clocher, la braverie de la
-noblesse guisarde, et la jalousie du roi, qui reconnut bien qu'on ne
-donnait ce laurier à la Ligue que pour flétrir le sien: en ce
-véritablement misérable, qu'il fallait qu'un grand roi comme lui fût
-jaloux de son vassal.»
-
-Le roi, blessé dans son orgueil, se vengea en surchargeant son
-«archimignon», le duc d'Epernon, de nouvelles faveurs. La Maison de
-Lorraine, doublement irritée de voir Epernon arriver au faîte, pendant
-qu'elle était elle-même battue en brèche à la cour, tint à Nancy, le 8
-janvier 1588, en présence du cardinal de Bourbon, un conseil où se
-formulèrent de nouvelles prétentions. D'abord repoussées par le roi,
-elles devinrent plus tard la base du fameux édit d'union,
-développement et consécration du traité de Nemours. En même temps, les
-vues et les pratiques factieuses de la Ligue s'affirmèrent de plus en
-plus dans Paris et dans les principaux centres de son action: on
-pouvait déjà prévoir le jour où Henri III dans sa capitale serait
-moins roi que le duc de Guise.
-
-Le roi de Navarre, n'ayant plus rien à attendre des mouvements de
-cette armée étrangère dont la levée l'avait occupé si longtemps, et
-sur laquelle il avait fondé tant d'espérances, reprit en Gascogne son
-existence de petits combats et de coups de main. Ses capitaines ne
-restèrent pas inactifs. Après la séparation de l'armée calviniste, le
-lendemain de la bataille de Coutras, Turenne s'empara de toutes les
-places entre l'Isle et la Dordogne, et résolut d'assiéger Sarlat. La
-ville ayant fièrement répondu à la sommation, les opérations du siège
-commencèrent le 25 novembre. Sarlat, qui avait soutenu un siège, en
-1562, contre Duras, et connu, en 1574, le poids des armes de Geoffroy
-de Vivans, était à peu près démantelé: petit à petit, les habitants
-avaient détruit les ouvrages rudimentaires laissés par ce capitaine.
-Les Sarladais ne s'en mirent pas moins courageusement à l'oeuvre,
-exhortés par La Mothe-Fénelon, leur évêque, et par son cousin. Le
-siège, très meurtrier, surtout pour les assiégeants, que, pour comble
-de malheur, la maladie décima, fut levé le vingt-unième jour, mardi 15
-décembre. Plusieurs épisodes firent grand honneur à la bravoure des
-habitants. En vain Turenne livra-t-il à la ville un furieux assaut, le
-5 décembre; en vain fit-il venir des renforts du Limousin et de
-l'Agenais: les assiégés ne faillirent pas un seul instant, quoique
-Matignon, à qui le roi de Navarre donnait des préoccupations et des
-inquiétudes par le siège d'Aire, qui fut prise vers le 7 décembre,
-n'eût pu envoyer à Sarlat le moindre secours. Cette ville ne fut aidée
-dans sa vigoureuse résistance que par quelques gentilshommes du
-voisinage, qui s'y jetèrent, au péril de leur vie.
-
-D'un autre côté, Favas, de retour en Gascogne, où il avait le
-commandement de Casteljaloux, délogea les catholiques de quelques
-petits forts situés dans le voisinage de cette ville. Il alla ensuite
-mettre le siège devant Vic-Fezensac, comptant y surprendre Lau et une
-partie de la noblesse d'Armagnac qu'il avait associée à la défense de
-la place. Vic-Fezensac, Nogaro et plusieurs autres villes de moindre
-importance tombèrent au pouvoir de Favas; mais, ayant été grièvement
-blessé devant Jegun, sa campagne finit là, et ses troupes allèrent
-rallier l'armée de Turenne. Au mois de janvier, le roi de Navarre se
-remit aux champs; ses lettres à la comtesse de Gramont nous donnent
-quelques détails sur les faits de guerre auxquels il prit part:
-
-Le 20 février (de Casteljaloux): «Dieu a béni mon labeur; j'ai pris
-Damazan sans perdre qu'un homme. Je monte à cheval pour aller
-reconnaître le Mas-d'Agenais. Je ne sais si je l'attaquerai.»
-
-Le 23 février: «...J'avais bloqué le Mas-d'Agenais, mais je n'y avais
-mené l'artillerie, craignant que l'armée du maréchal (Matignon) ne me
-la fît lever de devant en diligence, le grand-prieur de Toulouse étant
-joint à lui avec l'armée de Languedoc. Je vais monter à cheval avec
-trois cents chevaux et donnerai jusqu'à la tête de leur armée.»
-
-Le 1er mars (de Nérac): «Hier, le maréchal et le grand-prieur vinrent
-nous présenter la bataille, sachant bien que j'avais congédié toutes
-nos troupes. Ce fut au haut des vignes, du côté d'Agen. Ils étaient
-cinq cents chevaux et près de trois mille hommes de pied. Après avoir
-été cinq heures à mettre leur ordre, qui fut assez confus, ils
-partirent, résolus de nous jeter dans les fossés de la ville, ce
-qu'ils devaient véritablement faire, car toute leur infanterie vint au
-combat. Nous les reçûmes à la muraille de ma vigne qui est la plus
-loin, et nous nous retirâmes au pas, toujours escarmouchant, jusqu'à
-cinq cents pas de la ville, où était notre gros, qui pouvait être de
-trois cents arquebusiers. L'on les ramena de là jusques où ils nous
-avaient assaillis. C'est la plus furieuse escarmouche que j'aie jamais
-vue, et de moindre effet; car il n'y a eu que trois soldats blessés,
-tous de ma garde, dont les deux n'est rien. Il y demeura deux des
-leurs, dont nous eûmes la dépouille, et d'autres qu'ils retirèrent à
-notre vue, et force blessés que nous voyions amener.»
-
-Ce fut vraisemblablement à cette date que les perfidies du comte de
-Soissons révélées au roi de Navarre, qui dut laisser paraître quelque
-chose de son mécontentement, donnèrent naissance aux querelles
-intestines auxquelles fait allusion la lettre suivante, adressée de
-Nérac, le 8 mars, à la comtesse de Gramont: «Le diable est déchaîné.
-Je suis à plaindre et est merveille que je ne succombe sous le faix.
-Si je n'étais huguenot, je me ferais Turc. Ha! les violentes épreuves
-par où l'on sonde ma cervelle! Je ne puis faillir d'être bientôt ou
-fol ou habile homme. Cette année sera ma pierre de touche. C'est un
-mal bien douloureux que le domestique! Toutes les géhennes que peut
-recevoir un esprit sont sans cesse exercées sur le mien. Je dis toutes
-ensemble. Plaignez-moi...»
-
-Ce «mal domestique» dont Henri se plaignait à bon droit, allait se
-jeter au travers de sa vie agitée, en y apportant, par surcroît, une
-nouvelle complication politique. Le 5 mars 1588, Henri Ier de Bourbon,
-prince de Condé, mourut subitement à Saint-Jean-d'Angély. On voulut
-attribuer cette catastrophe aux suites du coup de lance dont il fut
-renversé à Coutras, non blessé; mais «les marques du poison», comme le
-dit le roi de Navarre, furent visibles, et, selon l'opinion la plus
-générale, le crime fut commis à l'instigation ou du consentement de la
-princesse elle-même, Charlotte de La Trémouille. Arrêtée par ordre du
-roi de Navarre, la veuve de Condé ne fut jamais jugée. On procéda
-contre elle, mais il y eut sursis jusqu'après ses couches, et le
-procès interrompu n'aboutit, six ans plus tard, en 1595, qu'à un arrêt
-du parlement de Paris déclarant la princesse innocente. Belcastel,
-page de sa maison, s'était enfui après la mort du prince, mais Ancelin
-Brillaud ou Brillant, intendant au service du prince de Condé, fut
-accusé de complicité, condamné et écartelé. Il n'est rien resté, que
-nous sachions, de la procédure dirigée, dès les premiers jours, contre
-la princesse, de sorte que les lettres du roi de Navarre à madame de
-Gramont sont doublement précieuses pour l'histoire de ce tragique
-épisode.
-
-Le 10 mars: «Pour achever de me peindre, il m'est arrivé l'un des plus
-extrêmes malheurs que je pouvais craindre, qui est la mort subite de
-Monsieur le Prince. Je le plains comme ce qu'il me devait être, non
-comme ce qu'il m'était...--Ce pauvre prince (non de coeur), jeudi,
-ayant couru la bague, soupa, se portant bien. A minuit, il lui prit un
-vomissement très violent, qui lui dura jusques au matin. Tout le
-vendredi, il demeura au lit. Le soir, il soupa, et ayant bien dormi,
-il se leva le samedi matin, dîna debout et puis joua aux échecs. Il se
-lève de sa chaise, se met à promener par sa chambre, devisant avec
-l'un et l'autre. Tout à coup, il dit: «Baillez-moi ma chaise, je sens
-une grande faiblesse». Il n'y fut assis qu'il perdit la parole, et
-soudain après, il rendit l'âme, assis. Les marques de poison sortirent
-soudain. Il n'est pas croyable l'étonnement que cela a porté en ce
-pays-là. Je pars, dès l'aube du jour, pour y aller pourvoir en
-diligence. Je me vois en chemin d'avoir bien de la peine. Priez Dieu
-hardiment pour moi. Si j'en échappe, il faudra bien que ce soit lui
-qui m'ait gardé.»
-
-Le 13 mars (d'Eymet): «Il m'arriva, l'un à midi, l'autre au soir, deux
-courriers de Saint-Jean. Le premier rapportait comme Belcastel, page
-de Madame la Princesse, et son valet de chambre, s'en étaient fuis,
-soudain après avoir vu mort leur maître; avaient trouvé deux chevaux,
-valant deux cents écus, à une hôtellerie du faubourg, que l'on y
-tenait il y avait quinze jours, et avaient chacun une mallette pleine
-d'argent. Enquis, l'hôte dit que c'était un nommé Brillant qui lui
-avait baillé les chevaux, et lui allait dire tous les jours qu'ils
-fussent bien traités. Ce Brillant est un homme que Madame la Princesse
-a mis en la maison, et lui faisait tout gouverner. Il fut tout soudain
-pris. Confesse avoir baillé mille écus au page, et lui avoir acheté
-ces chevaux, par le commandement de sa maîtresse, pour aller en
-Italie. Le second (courrier) confirme, et dit de plus que l'on avait
-fait écrire une lettre à ce Brillant, au valet de chambre qu'on savait
-être à Poitiers, par où il lui mandait être à deux cents pas de la
-porte, qu'il voulait parler à lui. L'autre sortit. Soudain,
-l'embuscade qui était là le prit, et fut mené à Saint-Jean. Il n'avait
-encore été ouï, mais bien disait-il à ceux qui le menaient: «Ah! que
-Madame est méchante! que l'on prenne son tailleur, je dirai tout sans
-gêne (torture)». Ce qui fut fait. Voilà ce que l'on en sait jusques à
-cette heure. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit d'autres fois; je
-ne me trompe guère en mes jugements: c'est une dangereuse bête qu'une
-mauvaise femme... J'ai découvert un tueur pour moi...»
-
-Le 15 mars: «Je serai jeudi à Saint-Jean, d'où je vous manderai toutes
-nouvelles. L'on a trouvé sur le valet de chambre des perles et des
-diamants qui ont été reconnus.»
-
-Le 17 mars: «... Les soupçons croissent du côté où les avez pu juger.
-Je verrai tout demain. J'appréhende fort la vue des fidèles serviteurs
-de la maison, car c'est, à la vérité, le plus extrême deuil qui se
-soit jamais vu. Les prêcheurs romains prêchent tout haut, par les
-villes d'ici autour, qu'il n'y en a plus qu'un à avoir, canonisent ce
-bel acte et celui qui l'a fait, admonestent tous bons catholiques de
-prendre exemple à une si chrétienne entreprise...»
-
-Le 21 mars: «Pour le fait de la procédure de la mort de Monsieur le
-Prince, de plus en plus, l'on découvre la méchanceté, et tout du côté
-que vous pûtes juger par ma dernière...»
-
-Cette procédure occupa longtemps le roi de Navarre. Il croyait
-évidemment à la culpabilité de la princesse de Condé; mais quoiqu'il
-eût sollicité les bons offices de la reine-mère pour faciliter
-l'arrestation de Belcastel, le page échappa à toutes les recherches.
-
-La correspondance dont on vient de lire des extraits fait allusion aux
-nouveaux attentats dirigés contre le roi de Navarre. Dans une lettre
-adressée, le 20 mars, de Saint-Jean-d'Angély au maréchal de Matignon,
-il revient sur le fait indiqué en ces termes: «J'ai découvert un tueur
-pour moi». Il raconte que, pendant son dernier séjour à Nérac, un
-homme dépêché pour le tuer fut soupçonné et pris, et il ajoute:
-«Lequel, depuis mon partement, a confessé le fait et déposé
-pareillement comme et par qui il avait été employé pour ce faire. J'ai
-bien voulu vous faire la présente pour vous prier affectueusement me
-faire ce plaisir d'envoyer deux ou trois personnes qualifiées pour
-voir le personnage, sa déposition et comme tout s'est passé, afin que
-vous soyez mieux éclairé de la vérité du fait. J'envoie un passe-port
-pour ceux qui iront de votre part et une lettre adressante aux consuls
-de Nérac.» Le même jour, annonçant à La Roche-Chandieu, ministre
-calviniste, qu'il s'occupe du procès des assassins du prince de Condé,
-il l'entretient également du projet d'attentat de Nérac, et donne
-d'autres détails: «En même temps, il y avait vingt quatre hommes
-dépêchés pour me tuer; il y en a un qui est Lorrain et se disait
-Frison, à qui le coeur faiblit en me présentant une requête à Nérac.»
-L'histoire ne donne pas le dernier mot de cette affaire.
-
-Tout en surveillant l'action de la justice, le roi de Navarre
-guerroyait çà et là. Vers la fin de mars, Lavardin ayant occupé
-Marans, Henri reprit sur-le-champ un des forts de cette place et se
-donna beaucoup de peine pour la ressaisir; mais elle ne retomba en son
-pouvoir qu'au mois de juillet. Dans une de ses expéditions antérieures
-en Languedoc, il avait pris deux bourgs fortifiés, Monbéqui et
-Dieupentale. Pendant qu'il investissait Marans, il apprit que les
-garnisons laissées dans ces deux places les avaient abandonnées après
-les avoir pillées. «J'entends, écrivait-il à M. de Scorbiac,
-gouverneur de Castres, que punition exemplaire soit faite de ceux qui
-ont quitté et pillé Monbéqui et Dieupentale, que j'avais conquis au
-danger de ma vie.»
-
-Mais on touchait au moment où les violences de la Ligue allaient
-bouleverser la scène politique, et rejeter à l'arrière-plan tous les
-petits faits de guerre semblables à ceux dont nous venons de parler.
-Les Seize, enhardis par l'impunité que leur assuraient l'ascendant des
-Guises et la faiblesse de Henri III, formaient, chaque jour, quelque
-nouveau complot contre l'autorité royale, et dépassaient même dans
-leur zèle les vues des chefs supérieurs de la Ligue. Ils avaient
-provoqué, vers la fin de l'année 1587, une déclaration des docteurs de
-Sorbonne portant qu'on peut ôter le gouvernement aux princes qu'on ne
-trouve pas tels qu'il faut, comme l'administration au tuteur qu'on
-tient pour suspect. Le roi s'était borné à leur adresser des
-réprimandes et des menaces. Deux fois, un projet d'enlèvement de Henri
-III fut déjoué, grâce aux avis secrets que lui fit tenir Nicolas
-Poulain, lieutenant de la prévôté. Au mois d'avril 1588, cependant, le
-roi perdit patience. Il fit venir en sa présence quelques-uns des
-Seize, entre autres le président de Neuilly, leur parla sur un ton
-très irrité, leur dit qu'il connaissait leurs menées factieuses, et
-leur déclara qu'il en ferait, au besoin, prompte et sévère justice.
-Aussitôt les Seize mandèrent au duc de Guise de venir à leur aide.
-Prévenu de cette démarche, le roi interdit au duc l'accès de Paris;
-mais Guise, n'ayant pas reçu ou feignant de n'avoir pas reçu à temps
-les ordres du roi, passa outre, et le 9 mai, il entrait dans Paris, où
-il descendait au palais de la reine-mère. Henri III fut obligé de
-recevoir ce sujet révolté et triomphant, et n'osa pas châtier son
-insolence; mais comme il ne voulut pas lui accorder tout ce qu'il
-demandait, la Ligue organisa une insurrection, et, le 12 avril, à la
-suite de la célèbre journée des Barricades, Henri III quitta Paris en
-fugitif, pendant que, pour comble d'humiliation, la reine-mère
-affectait de négocier avec le duc de Guise pour lui dissimuler le
-projet de fuite du roi. Le duc et la Ligue furent bientôt effrayés de
-leur victoire: elle arrivait trop tôt, et faisait d'eux manifestement
-des rebelles. Henri III, retiré à Chartres, sembla d'abord résolu à
-traiter Guise et les ligueurs en criminels de lèse-majesté; mais peu à
-peu, effrayé, à son tour, de la puissance de ces ennemis, il consentit
-à traiter avec eux, et signa à Rouen l'édit d'union, qui fut
-enregistré à Paris, le 21 juillet. Les prétentions formulées, l'année
-précédente, par l'assemblée de Nancy, formèrent les articles du nouvel
-édit. Le roi promettait de combattre les huguenots jusqu'à leur
-entière destruction, et de ne laisser le trône qu'à un prince
-catholique. Il était stipulé que nul ne pourrait être nommé à un
-office public, sans prêter un serment «de catholicité». Des articles
-secrets amnistiaient tous les actes de la Ligue, maintenaient ses
-troupes, lui accordaient de nouvelles places de sûreté. Quinze jours
-après, le duc de Guise était nommé généralissime des armées royales,
-et les autres chefs ligueurs recevaient des commandements. Mayenne
-était mis à la tête d'une armée qui devait aller combattre
-Lesdiguières dans le Dauphiné, et le duc de Nevers en devait mener une
-autre contre les huguenots du Poitou. Enfin Henri III reconnut pour
-héritier présomptif de la couronne ce cardinal de Bourbon dont il
-avait raillé, quelques années auparavant, les ridicules prétentions. A
-la nouvelle de ces victoires inespérées, la Ligue poussa des cris de
-joie dans la France entière, et, à Paris, elle fit chanter un _Te
-Deum_ pour célébrer la forclusion du roi de Navarre.
-
-Quand on étudie ce traité d'union, où l'abdication s'étale en
-articles, il est bien difficile de conserver le moindre doute sur
-l'existence d'une arrière-pensée dans l'esprit de Henri III. Un roi
-qui met tant d'armes dans les mains de son ennemi rêve le suicide ou
-la vengeance, et Henri III montra bientôt, par de tragiques
-résolutions, qu'il n'avait pas entendu se précipiter lui-même du
-trône. Ce qu'il cédait au duc de Guise fait revenir à la mémoire ce
-qu'autrefois Charles IX avait cédé à Coligny. Il faut nécessairement
-résoudre ce dilemme: ou Henri III n'avait ni intelligence, ni
-amour-propre, et alors on conçoit qu'il ait tout livré à la Maison de
-Lorraine; ou, profondément irrité, mais dissimulant pour mieux
-préparer sa revanche, il était capable de dresser le piège solennel
-des Etats de Blois, pour y détruire politiquement, par la sentence de
-ces assises, ou y supprimer par la force un homme qui en était arrivé
-à chasser le roi de sa capitale. Si les Etats de Blois n'eussent pas
-été, en majorité, sous le joug de la Ligue, Henri III eût obtenu d'eux
-la condamnation de la Ligue et des Guises, et les poignards des
-Quarante-Cinq fussent restés au fourreau. Mais les Etats et le duc,
-mis face à face, ne firent qu'un, et ce fut alors que Henri III,
-malgré ses pauvres finesses, qui consistaient à débaptiser la Ligue et
-à faire la part de ses excès et celle de ses actes légitimes, fut
-amené à choisir entre l'abdication réelle et le pouvoir conservé par
-un crime.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
- La politique du roi de Navarre en face de Henri III et de la
- Ligue.--Lettre à l'abbesse de Fontevrault.--Lettre au vicomte
- d'Aubeterre.--La ruine de l'_Armada_.--Les affaires des
- calvinistes en Dauphiné, en Languedoc et en Guienne.--Sage
- activité de Henri.--Grandes et petites négociations.--Les
- Etats-Généraux à Blois.--Discours de Henri III.--La Ligue
- amnistiée dans le passé et incriminée dans l'avenir.--Revanche
- des Guises.--Condamnation du roi de Navarre par les
- Etats.--Résistance de Henri III.--Le roi de Navarre à
- l'assemblée de La Rochelle.--Réclamation des députés, à Blois
- et à La Rochelle, contre les abus de pouvoir.--Henri reprend le
- harnais.--Prise de Niort.--Le coup d'Etat de Blois.--Les deux
- conseils donnés au roi de France.--Assassinat du duc de
- Guise.--Henri III ne sait pas profiter de son
- crime.--Négociations puériles.--Soulèvement universel contre le
- roi de France.--Menaces du Saint-Siège.--Débandade de l'armée
- royale.--Mort de Catherine de Médicis.--Son dernier conseil à
- Henri III.--Il se décide à négocier avec son
- beau-frère.--Expéditions et maladie du roi de Navarre.
-
-
-Entre la convocation des Etats-Généraux, annoncée à Rouen, au mois de
-juillet, et leur séance d'ouverture, qui eut lieu seulement le 16
-octobre 1588, le roi de Navarre, habitué de longue date à se voir
-anathématiser par la cour de France comme par la Ligue, eut le loisir
-d'étudier le nouveau terrain où les partis allaient se livrer
-bataille. L'édit d'union ne le surprit ni ne l'effraya; il en fut
-moins ému que de cette néfaste journée des Barricades qui avait vu le
-roi de France chassé de son palais par une démonstration populaire. Il
-n'avait jamais voulu, même au plus fort des perfidies de Catherine et
-de Henri III, se poser en adversaire de l'autorité royale, et depuis
-la victoire de Coutras, il comprenait, encore mieux qu'auparavant, que
-le salut de la couronne et du pays, et par conséquent le succès de sa
-juste cause dépendaient d'une sincère alliance entre Henri III et son
-héritier présomptif. Cette alliance, Henri III l'avait souvent
-désirée, mais en y mettant des conditions qui auraient rendu le roi de
-Navarre odieux au parti calviniste, lui eussent fait perdre
-brusquement son appui, et, le laissant suspect et isolé à côté du roi
-de France, auraient privé celui-ci du bénéfice de la réconciliation.
-Mettre librement son épée au service de Henri III, donner pour base à
-l'entente un édit de large tolérance, de sage liberté, préluder à
-l'action commune contre la Ligue par la pacification entre les
-royalistes et les calvinistes, d'où naîtrait logiquement, au profit
-des deux rois et pour le bien du pays, un nouveau et puissant parti de
-la couronne, telles avaient toujours été les vues hautement avouées du
-roi de Navarre. Après la journée des Barricades, il s'attacha plus que
-jamais à les faire prévaloir.
-
-Vers la fin du mois de mai, répondant à une lettre pressante
-d'Eléonore de Bourbon-Vendôme, soeur du feu roi Antoine et abbesse de
-Fontevrault, qui le priait de se soumettre à la fois à l'Eglise et au
-roi de France, il découvrait sa pensée discrètement, tout en dénonçant
-l'hypocrisie des meneurs de la Ligue. Cette confidence d'un roi
-politique et guerrier à une femme vénérable est d'une beauté
-d'expression que nul commentaire ne saurait rendre: «Ma tante, disait
-Henri, il ne saurait rien venir de votre part que je ne reçoive comme
-de ma propre mère. Je sais que les avertissements que me donnez
-procèdent d'une entière et parfaite amitié que me portez; mais vous
-savez quelle est ma résolution, de laquelle il me semble que je ne
-dois me départir, et que vous-même ne me le devez conseiller;
-connaissant (comme je vous ai toujours dit) que ce n'est à la religion
-qu'on en veut, mais à l'Etat, ainsi que vous peut assez témoigner ce
-qui est naguère advenu à Paris, et l'entreprise que la Ligue a voulu,
-ces jours passés, faire sur le roi, qui est plus catholique que pas un
-d'icelle. Toutefois vous voyez si on a laissé de le traiter en
-huguenot. Croyez, ma tante, que ceux qui ont les armes à la main ne
-manquent jamais de prétexte; et quant à moi aussi, je ne m'arrête
-point là, mais je me remets en la bonté de Dieu, qui connaît la
-justice de ma cause et qui la saura discerner des pernicieux desseins
-des méchants. Celui qui donne et conserve les couronnes, conservera,
-s'il lui plaît, à notre roi celle qu'il lui a donnée. Il faut se
-résoudre à sa volonté et obéir à ses jugements...» Et dans une lettre
-d'un tout autre caractère, mais sur le même sujet, adressée, le mois
-suivant, au vicomte d'Aubeterre, officier au service de Henri III, le
-roi de Navarre indiquait avec une incomparable droiture de sens le
-but où devaient tendre, selon lui, et sa politique et celle de Henri
-III: «...Encore il y a remède (à la situation), pourvu que le roi soit
-fidèlement servi de ses bons sujets et qu'ils fassent leur devoir.
-C'est maintenant la saison où on connaîtra les bons Français. De ma
-part, je n'ai autre désir que d'employer tout ce qui est en mon
-pouvoir et ma personne...»
-
-Ce n'étaient ni la crainte ni le désarroi de ses affaires qui
-dictaient des déclarations semblables au roi de Navarre; car les
-démêlés survenus entre les royalistes et la Ligue avaient donné une
-nouvelle vigueur aux revendications de son parti et démontré à
-beaucoup de «bons Français» le danger qu'il y avait à seconder les
-entreprises des princes de la Maison de Lorraine. A la vérité, Henri
-III n'avait pas encore signé l'édit d'union ni confié le commandement
-général de son armée au duc de Guise; et la sentence de proscription
-contre le roi de Navarre ne fut rendue par les Etats de Blois que
-quatre mois plus tard; mais que Henri prévît ou non ces
-conséquences,--et il pouvait sans beaucoup de peine les prévoir,
-connaissant ses adversaires,--il devait compter sur la logique des
-choses, sur la lumière qui se dégagerait des faits, sur le sentiment
-de la conservation, qui, tôt ou tard, jetterait le roi de France dans
-ses bras, pourvu qu'ils fussent bien armés et capables de dompter la
-Ligue. Il lui fallait à la fois prouver sa force et attester, avec une
-inébranlable constance, son dessein de faire cause commune avec Henri
-III.
-
-Sa ligne de conduite ainsi tracée conformément au devoir et à
-l'intérêt bien entendu, aucun événement ne put l'en faire dévier, et
-plus d'un vint lui démontrer la sagesse de ses résolutions. Telle fut,
-par exemple, au mois d'août, la destruction de «l'invincible Armada»,
-cette flotte immense sous l'effort de laquelle Philippe II avait rêvé
-d'anéantir la puissance de l'Angleterre, et que la Ligue accompagnait
-de ses voeux, attendant les plus heureux contre-coups de sa victoire.
-Ce désastre, en paralysant pour quelque temps l'Espagne, privait les
-ligueurs du seul point d'appui important qu'ils eussent à l'étranger.
-L'aspect général des affaires du parti calviniste inspirait, du reste,
-à ses chefs plus de confiance qu'elle ne leur causait d'inquiétude. Au
-moment où l'édit d'union les menaçait d'une nouvelle et implacable
-guerre, presque à l'heure où périssait l'Armada, Lesdiguières, chef
-des calvinistes en Dauphiné, signait avec La Valette, frère aîné du
-duc d'Epernon et lieutenant du roi, un traité d'alliance défensive et
-offensive contre tous ceux qui entreraient en armes dans cette
-province, convention qui réduisait à l'impuissance l'armée dont
-Mayenne avait reçu le commandement. Le duc d'Epernon, qui ne fut pas
-étranger à ce traité, était entré lui-même en lutte contre la Ligue, à
-propos de son gouvernement d'Angoulême, dont le roi, sollicité par les
-Guises, l'avait dépouillé, mais dont il n'entendait pas se dessaisir,
-et cet incident pouvait déconcerter plus d'une entreprise des ligueurs
-dans l'Angoumois et les provinces voisines. La Guienne, la Gascogne et
-le Béarn n'étaient pas des pays où la Ligue, mal vue de Matignon, pût
-aisément s'étendre. Dans le Languedoc, Henri pouvait compter sur
-Montmorency. Enfin il tenait lui-même la Saintonge et ne manquait pas
-de ressources en Poitou. Accroître ces ressources, grossir ses troupes
-de façon à contenir l'armée du duc de Nevers qu'il allait avoir sur
-les bras, se donner ainsi le loisir d'attendre que Henri III lui
-revînt, éclairé par les événements et pressé par la nécessité, c'était
-l'oeuvre à laquelle il devait s'employer avant tout. Il l'entreprit
-avec son activité habituelle.
-
-Il entretenait une correspondance suivie avec ses négociateurs auprès
-de la reine d'Angleterre et des princes protestants d'Allemagne, dont
-il espérait obtenir de nouveaux secours en hommes et en argent. En
-même temps, il convoquait, de toutes parts, ses partisans disséminés,
-et les priait, avec une héroïque gaîté, comme dans la lettre suivante
-adressée au baron d'Entraigues, de venir se mettre, eux et leur
-fortune, au service de sa cause: «Dieu aidant, j'espère que vous êtes,
-à l'heure qu'il est, rétabli de la blessure que vous reçûtes à
-Coutras... Sans doute, vous n'aurez manqué, ainsi que vous l'avez
-annoncé à Mornay, de vendre vos bois, et ils auront produit quelques
-mille pistoles. Si ce est, ne faites faute de m'en apporter tout ce
-que vous pourrez. Je ne sais quand, ni d'où, si jamais je pourrai vous
-les rendre, mais je vous promets force honneur et gloire, et argent
-n'est pas pâture pour des gentilshommes comme vous et moi.»
-
-A travers ces grandes ou petites négociations, il se tenait
-constamment en haleine, lui et ses troupes, courant de place en place,
-reprenant, au mois de juillet, ce délicieux Marans si éloquemment
-vanté à la comtesse de Gramont et qu'il n'avait pu ressaisir pendant
-l'hiver, et gagnant, d'une chevauchée à l'autre, nombre de forts et
-de villettes, surtout Beauvoir-sur-Mer, château puissamment fortifié
-par le duc de Mercoeur.
-
-Les délibérations des Etats-Généraux réunis à Blois, le 16 octobre, ne
-tardèrent pas à prouver au roi de Navarre, comme à tous les esprits
-attentifs, que l'accord était précaire entre le roi de France et le
-duc de Guise. Nous n'avons à retenir de ces assises que deux faits
-principaux. Dans la séance royale, Henri III prononça un discours qui
-tout à la fois amnistiait la Ligue dans le passé et la condamnait dans
-l'avenir. Il se déclarait prêt à jurer l'édit d'union et entendait que
-les Etats le jurassent avec lui, mais il proclamait que dorénavant les
-associations, pratiques, menées, levées d'hommes et d'argent seraient
-considérées par lui comme autant de crimes de lèse-majesté: c'était
-incriminer et interdire l'existence même de la Ligue. Les Guises
-sentirent le coup, et s'efforcèrent de prendre leur revanche dans les
-délibérations suivantes. Ils l'obtinrent des Etats, au mois de
-novembre, par la proclamation de la déchéance du roi de Navarre, en
-tant qu'héritier présomptif de la couronne de France. Cette
-résolution, à laquelle les Etats eussent logiquement abouti en suivant
-la pente des choses, sous l'influence des Guises qui les dominaient,
-fut provoquée par une requête des députés calvinistes réunis à La
-Rochelle, sous la présidence du roi de Navarre, et par laquelle ils
-demandaient qu'on leur accordât la liberté de conscience, selon l'édit
-de janvier 1562, la restitution de leurs biens saisis et la réunion
-d'un concile général libre, promettant de se soumettre à ses
-décisions. Les calvinistes déclaraient que si leur requête était
-repoussée, ils ne reconnaîtraient pas la légitimité de l'assemblée des
-Etats. «La demande du concile, dit Mézeray, était mise en avant, à
-l'instance du roi de Navarre, qui désirait, par cet expédient, faire
-connaître aux catholiques qu'il n'était point ennemi mortel de leur
-religion, ni si opiniâtre dans la sienne qu'on leur avait persuadé: ce
-qu'il tâcha d'insinuer dans les esprits, par un livre, en forme
-d'avertissement aux Etats, dont les termes étaient fort recherchés et
-tout le discours conduit avec beaucoup de circonspection. Mais, en des
-matières si chatouilleuses, le milieu étant bien souvent plus
-dangereux que les extrémités, d'autant qu'en tâchant de complaire à
-l'un et l'autre des deux partis, on les offense tous les deux, ce
-moyen redoubla plus fort les soupçons des consistoriaux et donna sujet
-à la Ligue de procéder avec plus d'animosité contre lui.» Le Père
-Daniel, parlant du même écrit, donne la raison de son insuccès parmi
-les députés des Etats: «Le roi de Navarre avait affaire à des gens
-qui, pour la plupart, appréhendaient plus sa conversion qu'ils ne la
-souhaitaient». Henri avait donc contre lui dans cette circonstance
-tous les ligueurs de parti pris et tous les protestants fanatiques. Ce
-fut à vaincre et à conquérir ces deux sortes d'adversaires qu'il
-employa ses efforts et son génie, et mérita une gloire immortelle.
-
-«La condamnation du roi de Navarre, dit Palma Cayet, se traita par
-toutes les trois chambres (clergé, noblesse, tiers-état). Douze de
-chacune chambre furent députés vers S. M. pour lui faire entendre leur
-résolution et lui dire qu'ils avaient avisé que le roi de Navarre
-serait déclaré hérétique, chef d'iceux, relaps, excommunié, indigne de
-toute succession, couronne, royauté et gouvernement.» Il faut rendre
-cette justice à Henri III, qu'il opposa une vive résistance à
-l'exorbitante prétention de la Ligue. Il voulut, en présence des
-députés, faire discuter leur requête par son procureur général Jacques
-de La Guesle, «lequel, ajoute Favyn, par une grave et judicieuse
-remontrance, montra l'impertinence de cette proposition». En
-définitive, le roi sacrifia ou parut sacrifier son beau-frère.
-
-Pendant que les Etats de Blois disposaient de l'autorité royale, pour
-le présent et pour l'avenir, le roi de Navarre était obligé, de son
-côté, de livrer bataille à ses partisans, dans cette assemblée de La
-Rochelle dont nous venons de parler. Au milieu de leurs revendications
-factieuses, les Etats de Blois eurent de légitimes velléités de
-réforme politique et administrative, et, par une remarquable
-coïncidence, les députés calvinistes réunis à La Rochelle firent
-entendre des réclamations et des critiques analogues à celles dont les
-Etats eurent à s'occuper. Il y avait dans les esprits, à ce moment,
-comme une vague tendance à contrôler et limiter les actes du pouvoir
-royal, et à regagner le terrain perdu, pour les libertés anciennes,
-pendant quarante ans d'arbitraire, de favoritisme et de guerre civile.
-Mézeray, dans sa grande _Histoire_, nous a laissé sur cette crise une
-page d'autant meilleure à reproduire ici, qu'elle donne la physionomie
-de l'assemblée de La Rochelle.
-
-«Ce n'était pas seulement la Ligue qui remuait toutes choses pour
-embarrasser l'esprit du roi, mais avec elle était joint encore le
-désir unanime de tous les peuples, qui, voyant les affaires sur le
-point d'une entière révolution, étaient poussés ou par je ne sais
-quel instinct, ou par les raisonnements des plus avisés politiques qui
-s'étaient répandus parmi eux, à faire leur profit de ce changement. Et
-ils le désiraient avec d'autant plus d'ardeur, qu'ils avaient sous les
-règnes derniers ressenti de plus grandes oppressions.
-
- «Cette passion régnait dans les esprits des religionnaires
- aussi bien que parmi les catholiques, et au même temps qu'elle
- faisait tant de peine au roi dans les Etats de Blois, elle
- n'en donnait guère moins au roi de Navarre dans ceux de La
- Rochelle. Ce prince avait convoqué les Etats de son parti en
- cette ville; les députés de leurs dix-huit provinces
- auxquelles ils avaient réglé leurs Eglises s'y étant rendus,
- et y ayant été reçus selon l'ordre qu'ils ont accoutumé
- d'observer en leurs synodes, il en avait fait l'ouverture le
- quatorzième de novembre. Or, il avait procuré cette assemblée,
- tant pour réunir à soi la créance et l'affection de tous les
- religionnaires, dont plusieurs n'avaient pas bonne opinion de
- lui, que pour se servir de leurs forces à défendre son droit à
- la succession de la couronne; mais il pensa bien y trouver
- tout le contraire de ce qu'il en avait espéré. Elle le
- contraignit d'en défendre l'entrée à quelques-uns des siens
- qui lui étaient suspects; il fallut qu'il y souffrît de
- sévères reproches, et même des calomnies contre sa conduite;
- les ministres ne lui celèrent aucune de ses fautes; ils firent
- une rude censure de toute sa vie, n'épargnèrent pas ses
- amours, et le blâmèrent de tiédeur au fait de la religion.
- Quand on en fut sur le premier point des contributions, les
- députés du Languedoc, animés par leur instigation, se
- bandèrent directement contre ses officiers pour les impôts des
- passages, se plaignant que ces derniers se convertissaient au
- profit de quelques personnes particulières... Ils proposèrent
- de choisir des protecteurs de leur religion, parce qu'ils
- s'imaginaient que cette considération retiendrait le roi qu'il
- ne se fît catholique, comme ils appréhendaient, ou du moins
- que s'il les abandonnait, il ne pût pas les ruiner.
-
-«A tous leurs reproches, ce prince ne répondit qu'avec une
-merveilleuse patience et une discrétion qui faisait violence à son
-courage. Pour leurs autres entreprises, il tâcha de les dissiper en
-gagnant doucement les uns, divisant les autres, et recherchant
-soigneusement tous ceux qu'il savait les plus animés. L'adresse et les
-soins de Du Plessis-Mornay, dont il employait heureusement la plume
-et le crédit dans ses plus épineuses affaires, le servirent utilement
-en cette occasion.
-
-«Enfin, après diverses propositions fort rudes qu'ils faisaient pour
-se prémunir contre la tyrannie, c'étaient leurs termes, lesquelles il
-sut adroitement détourner ou arrêter, il en fut quitte pour leur
-accorder l'établissement de quelques chambres particulières, à
-Saint-Jean-d'Angély, Bergerac, Montauban, Nérac, Foix et Gap en
-Dauphiné, qui, recevant les plaintes de chacun et leur rendant
-justice, contiendraient ses officiers en leur devoir, selon les
-règlements qui se feraient en cette assemblée. Après que les Etats
-selon leur opinion eurent ainsi pourvu à leur liberté contre les
-entreprises du dedans, ils travaillèrent avec une parfaite union à
-chercher les moyens de soutenir le grand effort que la Ligue leur
-allait jeter sur les bras, et pendant un mois que cette assemblée
-dura, ils firent de si beaux règlements pour la levée et distribution
-des deniers, pour les ordres qu'il fallait tenir, tant pour attaquer
-que pour se défendre, pour la discipline militaire et pour l'étroite
-observance des lois, que l'on jugea par là qu'ils n'étaient pas si
-faciles à vaincre, comme la Ligue le publiait.»
-
-Au sortir de l'assemblée de La Rochelle, Henri écrivait à la comtesse
-de Gramont: «Vous me pensiez soulagé pour être retiré en nos
-garnisons. Vraiment, s'il se refaisait encore une assemblée, je
-deviendrais fol! Tout est achevé, et bien, Dieu merci! Je m'en vais à
-Saint-Jean-d'Angély assembler mes troupes pour visiter M. de Nevers,
-et peut-être lui faire un signalé déplaisir, non en sa personne, mais
-en sa charge.» En somme, il se remettait à l'oeuvre, fortifié et plus
-déterminé que jamais. Dans la campagne précédente, il avait refoulé en
-Bretagne et attaqué jusque dans ses foyers le duc de Mercoeur,
-gouverneur de cette province. Il avait pris dix ou douze places, entre
-autres Beauvoir-sur-Mer. Présentement, il courait à Niort, qu'il
-comptait enlever d'un coup de main et qu'il prit, en effet, par
-escalade, à la fin du mois. Mais pendant qu'il s'y acheminait, et que,
-de toutes parts, ses amis convoqués se dirigeaient vers la Saintonge
-et le Poitou, pour lui faire une armée capable non seulement de tenir
-tête à celle du duc de Nevers, mais de dominer sur la Loire, dans le
-voisinage même de Henri III, le château de Blois était le théâtre d'un
-événement tragique, qui allait changer la face des choses. Les Etats,
-dans la main du duc de Guise, faisaient, depuis deux mois, le siège de
-l'autorité royale; de quelque côté que se tournât Henri III, il
-rencontrait une humiliation ou un danger. On lui imposait la
-publication des décisions du concile de Trente, dans lesquelles il
-pouvait lire, la Ligue aidant, une menace de déchéance à bref délai;
-le duc de Savoie venait de mettre la main sur le marquisat de Saluces;
-le roi d'Espagne, l'allié, le patron étranger de la Ligue, avait, au
-moins indirectement, coopéré à cette victoire frauduleuse, et les
-Etats, excepté la noblesse, refusaient au roi de France les moyens de
-venger un tel affront: il lui fallait subir le démembrement. Au même
-instant, les avis, les révélations lui arrivaient de tous côtés sur
-d'anciennes menées du duc de Guise dont il n'avait eu jusqu'alors que
-le soupçon, et sur de nouveaux projets qui tendaient directement à
-mettre le roi dans l'absolue dépendance du sujet. Henri III hésita
-quelques jours entre l'abdication, que lui conseillait le dégoût, et
-un coup de force, que lui suggéraient son amour-propre blessé et ce
-qu'il croyait être l'intérêt de la couronne elle-même. Il se décida
-enfin pour la répression violente, et prit conseil. Il avait à choisir
-entre deux modes d'exécution: la justice et l'arbitraire. Les uns lui
-conseillaient les voies légales; les autres, objectant la popularité
-de Guise et son ascendant sur les Etats, le portaient à se défier d'un
-procès et à se faire justice lui-même. L'arrêt prononcé, le duc
-dédaigna tous les avertissements qu'un assez long délai lui permit de
-recevoir, et, avec une force d'âme incroyable, pendant que les
-terreurs anticipées de la catastrophe assombrissaient tous les
-visages, il s'en tint au mot superbe: «On n'oserait». Il se précipita,
-pour ainsi dire, au devant de la mort, qui le frappa dans la matinée
-du 23 décembre 1588.
-
-On attribue à Catherine de Médicis mourante[51] ce mot sur l'exécution
-de Blois: «C'est bien coupé, mon fils, mais il faut recoudre». Henri
-III ne sut pas profiter de l'assassinat du duc de Guise: il se jeta
-dans les finesses pour gagner les Etats, presque en entier dévoués à
-la Ligue; il entama des négociations avec les factieux, sans en
-excepter les Seize; il voulut attirer Mayenne lui-même, le frère de la
-principale victime; il se priva du bénéfice de sa criminelle énergie
-en perdant un temps précieux et en laissant au parti décapité le
-loisir de se reconnaître et de se réorganiser pour de nouvelles
-luttes. Le sang du Balafré, qui devait, dans la pensée de Henri III,
-éteindre la guerre civile, en aviva le foyer dans la France entière.
-La chute de ce vassal formidable, sur laquelle le roi prisonnier avait
-compté pour redevenir un roi libre, laissa la couronne dans un
-isolement qui parut comme l'agonie du pouvoir. Henri III n'eut gain de
-cause nulle part: les Etats s'inclinèrent devant lui, et s'en allèrent
-souffler la vengeance et la rébellion dans toute les provinces. Rome
-fut inflexible, et sa réponse au meurtre du cardinal de Guise et à
-l'emprisonnement du cardinal de Bourbon fit prévoir une prochaine
-excommunication. Les Seize, déjà maîtres de Paris, l'accablaient d'une
-honteuse dictature, en attendant la lieutenance-générale de Mayenne,
-qui fut proclamée le 17 février 1589; en quelques semaines, plus de
-cent villes de premier ordre se déclarèrent pour la Ligue, et
-plusieurs d'entre elles traînèrent dans la boue l'effigie royale;
-enfin, le roi vit la plupart de ses régiments se débander sous les
-ordres de leurs officiers et passer du côté des factieux. Blois
-n'était plus sûr; Henri III vint à Tours, dans les premiers jours de
-mars, avec les débris de son armée. Ce fut à ce moment qu'il songea,
-trop tard pour son honneur, à l'unique appui qui lui restait, à cet
-héritier présomptif qu'il avait sacrifié à la Ligue, à ce Bourbon
-hérétique, seul capable, s'il était honnête homme, de relever la
-fortune du dernier Valois.
-
- [51] Appendice: XXXVIII.
-
-A la nouvelle de l'assassinat du duc de Guise, le roi de Navarre dit:
-«Tout autre que moi rirait du malheur de la Maison de Lorraine, et
-serait bien aise de voir l'indignation, les déclarations et les armes
-du roi tournées contre eux; moi, certes, je ne le puis faire ni ne le
-fais, sinon en tant que, de deux maux, je suis contraint de prendre le
-moindre.»
-
-C'était là un sentiment humain et politique; mais il fut aisé à Henri
-de prévoir les conséquences que devait entraîner pour ses propres
-affaires le coup d'Etat de Blois. Il jugea qu'après cet événement
-l'entente n'était plus possible entre le roi de France et la Ligue, et
-se tint prêt à répondre à l'appel de Henri III. A vrai dire, les
-négociations entre les deux princes avaient été plutôt suspendues que
-rompues, et Rosny, s'il faut en croire son récit, les avait
-secrètement renouées, peu de temps après la catastrophe. Tout
-conspirait pour les faire aboutir à un salutaire accord; on y
-exhortait, de toutes parts, Henri III et le roi de Navarre; au dire de
-quelques historiens, Catherine de Médicis elle-même, à son lit de
-mort, avait fait entendre des paroles de paix sincère et durable, des
-conseils qui démentaient toute sa vie politique; mais la nécessité
-parlait encore plus haut que tous les conseillers. Néanmoins, tout en
-négociant avec son beau-frère, le roi de Navarre tenait la campagne
-avec autant de succès que d'activité. A la fin du mois de décembre, il
-avait pris Niort; le 1er janvier, Saint-Maixent et Maillezais
-recevaient ses garnisons; le 9 janvier, il allait au secours de La
-Garnache, qu'assiégeaient les troupes du duc de Nevers, lorsqu'il
-tomba malade d'une forte pleurésie qui le mit en un tel danger qu'on
-fit courir le bruit de sa mort. «Certes, écrivait-il à la comtesse de
-Gramont, j'ai vu les cieux ouverts, mais je n'ai été assez homme de
-bien pour y entrer. Dieu veut se servir de moi encore. En deux fois
-vingt-quatre heures, je fus réduit à être tourné avec le linceul. Je
-vous eusse fait pitié. Si ma crise eût demeuré deux heures à venir,
-les vers auraient fait grand'chère de moi.» Le 18, il était en pleine
-convalescence, et au mois de février, il reprenait le harnais pour
-préparer le coup qu'il méditait sur Châtellerault, l'Ile-Bouchard et
-d'autres places. Il y entra avant le mois de mars. Pendant qu'il
-faisait toute cette besogne, il ne négligeait pas ses projets à longue
-vue. Il déférait à La Noue le commandement des mercenaires qu'on
-levait, pour son compte, en Allemagne; il trouvait même le temps de
-continuer sa correspondance religieuse avec les princes protestants,
-et surtout il suivait avec une extrême vigilance les phases de sa
-négociation avec Henri III, négociation capitale et dont l'historique
-demande quelques détails.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
- Négociation entre les deux rois.--Le rôle de Rosny et celui de Du
- Plessis-Mornay.--Opposition et intrigues de Morosini, légat du
- pape.--Prise de Châtellerault et de
- l'Ile-Bouchard.--Tergiversations de Henri III.--Ferme attitude
- du roi de Navarre.--Le «moyen de servir».--L'accord
- s'établit.--Le manifeste de Châtellerault.
-
-
-Le roi de France, connaissant la bonne volonté du roi de Navarre, et
-conseillé par quelques personnages influents, tels que le duc
-d'Epernon et la duchesse d'Angoulême, qui lui offrirent leur
-entremise, fit tenir des paroles conciliantes à son beau-frère, et
-Henri lui envoya d'abord secrètement Rosny, comme l'attestent les
-_Economies royales_. Les bases d'un accord furent verbalement
-établies, mais Henri III, toujours craintif et se défiant de son
-entourage, ne voulut pas que les conventions fussent formulées par
-écrit: Rosny dut se contenter de la parole royale, avec laquelle il
-revint auprès du roi de Navarre. Ce prince, raconte Bury, après avoir
-écouté avec attention le récit que lui faisait le baron de Rosny,
-ayant de la peine à résister à la défiance que le passé lui avait
-inspirée, lui demanda plusieurs fois, d'un ton inquiet, si le roi,
-pour cette fois, agissait sincèrement. «Il m'a parlé, dit Rosny, avec
-tant de fermeté, il m'a donné sa parole avec tant d'assurance, que je
-n'en doute plus, et j'y joins le témoignage de Rambouillet, qui me l'a
-confirmé.--Puisqu'il traite avec moi de bonne foi, dit Henri, je ne
-veux donc plus prendre de villes.»--Il venait de prendre, ce jour-là
-même, Châtellerault.--«Retournez, continua le roi, lui porter mes
-lettres; car je ne crains ni Morosini, ni Nevers.» Rosny reprit la
-poste, et se rendit à Montrichard, où le roi s'était avancé avec toute
-sa suite, pour recevoir plus promptement la réponse du roi de Navarre.
-L'impatience qu'il en avait était si grande, qu'aussitôt que Rosny fut
-arrivé, il approuva toutes les demandes du roi de Navarre, même le
-passage sur la Loire, et voulut que Rosny repartît sur-le-champ pour
-lui en porter la nouvelle. D'après les _Economies royales_, Rosny
-n'eut pas la satisfaction de conclure définitivement le traité, parce
-que, étant tombé malade dès son retour, la suite des négociations fut
-confiée à Du Plessis-Mornay, qui s'en acquitta avec l'habileté dont il
-faisait preuve dans toutes les missions dont il était chargé. Au cours
-de celle-ci, Morosini, légat du pape, en surprit le secret et
-s'efforça de la faire échouer, non seulement par ses instances auprès
-du roi, mais encore par des intrigues avec les ligueurs, où il
-franchit les bornes des convenances diplomatiques. Avant d'arriver à
-sa conclusion, le traité parut souvent à la veille de rester à l'état
-de projet. Le 8 mars, Henri écrivait à Madame de Gramont: «Dieu me
-continue ses bénédictions. Depuis la prise de Châtellerault, j'ai pris
-l'Isle-Bouchard, passage sur la Vienne et la Creuse, bonne ville et
-aisée à fortifier. Nous sommes à Montbazon, six lieues près de Tours,
-où est le roi. Son armée est logée jusques à deux lieues de la nôtre,
-sans que nous nous demandions rien; nos gens de guerre se rencontrent
-et s'embrassent, au lieu de se frapper, sans qu'il y ait trêve ni
-commandement exprès de ce faire. Force de ceux du roi se viennent
-rendre à nous, et des miens nul ne veut changer de maître. Je crois
-que S. M. se servira de moi; autrement il est mal, et sa perte nous
-est un préjugé dommageable.»
-
-Henri était d'autant mieux fondé, en ce moment, à prévoir l'heureuse
-issue des négociations, qu'il avait adressé de Châtellerault, le 4
-mars, aux trois Etats du royaume ce célèbre manifeste qui n'a
-peut-être pas d'égal dans les fastes de l'éloquence politique, et que
-nous allons reproduire. Mais Henri III, déterminé quant au fond du
-traité, ne pouvait se départir de ses habitudes de tergiversation. Dix
-fois, tout fut prêt, jusqu'à la signature; dix fois, elle fut tenue en
-suspens. La correspondance du roi de Navarre avec Du Plessis-Mornay
-donne une idée de ces misérables ajournements. Le 23 mars, Henri
-déplore tant de retards. Il avait offert une trêve de cinq mois; Henri
-III, après l'avoir acceptée, veut qu'elle dure toute une année. Il
-demandait une ville de passage, pour franchir sûrement la Loire; Henri
-III offrait les Ponts-de-Cé, mauvaise place à laquelle le roi de
-Navarre préfère Saumur. «Pour Dieu! dit enfin le roi de Navarre, _que
-l'on ne m'ôte point le moyen de servir!_»
-
-A ce cri, qui fait vibrer le coeur français, même à trois siècles de
-distance, Henri III pourtant se rendit: le roi de Navarre eut à peu
-près licence de travailler, comme il l'entendait, au salut de son
-maître, de la royauté et de son pays; il devenait, à la charge d'être
-«toléré», lui et les siens, pendant une année, l'auxiliaire de Henri
-III contre la Ligue ou tout autre ennemi qui méconnaîtrait les droits
-de la couronne. Il avait bien mérité ce succès par sa constance, son
-énergie et son génie déjà mûr pour les suprêmes victoires; il en eût
-été digne rien que par les déclarations de Châtellerault, dans
-lesquelles, tout en donnant le bilan de sa conscience, comme l'a dit
-un historien, il faisait resplendir, pour son temps et pour la
-postérité, les grandioses images du roi et de la patrie. Voici
-quelques-unes des pensées de ce document immortel:
-
-«S'il eût plu à Dieu tellement toucher le coeur du roi mon seigneur et
-les vôtres, qu'en l'assemblée que quelques-uns de vos députés ont
-faite à Blois, près S. M., j'eusse été appelé, comme certes il me
-semble qu'il se devait, et qu'il m'eût été permis librement de
-proposer ce que j'eusse pensé être de l'utilité de cet Etat, j'eusse
-fait voir comme quoi j'en avais non seulement le désir au coeur, la
-parole à la bouche, mais encore les effets aux mains. Puisque cela ne
-s'est point fait, je veux au moins vous faire entendre, à ce dernier
-coup, ce que j'estime nécessaire au service de Dieu, du roi mon
-seigneur, et au bien de ce royaume...
-
-«On m'a souvent proposé de changer de religion; mais comment? La
-dague à la gorge! Quand je n'eusse point eu de respect à ma
-conscience, celui de mon honneur m'en eût empêché, par manière de
-dire...--Instruisez-moi, je ne suis point opiniâtre. Si vous me
-montrez une autre vérité que celle que je crois, je m'y rendrai et
-ferai plus, car je pense que je n'y laisserai nul de mon parti qui ne
-s'y rende avec moi...
-
-«Je vous conjure tous, par cet écrit, autant catholiques serviteurs du
-roi mon seigneur, comme ceux qui ne le sont pas; je vous appelle comme
-Français; je vous somme que vous ayez pitié de cet Etat, de
-vous-mêmes; que, le sapant par le pied, ne vous sauverez jamais, que
-la ruine ne vous en accable... Je vous conjure de dépouiller, à ce
-coup, les misérables humeurs de guerre et de violence qui dissipent et
-démembrent ce bel Etat, qui nous ensanglantent du sang les uns des
-autres, et qui nous ont déjà tant de fois fait la risée des
-étrangers...
-
-«Il faut que le roi fasse la paix, et la paix générale, avec tous ses
-sujets; et, à ce propos, qu'un chacun juge de mon intention. Voilà
-comme j'entends l'animer contre ses sujets qui ont été de cette belle
-Ligue! Et vous savez tous, néanmoins, que quand je le voudrais faire
-(comme je le ferai, s'il me le commande), je traverserai beaucoup
-leurs desseins et leur taillerai bien de la besogne...
-
-«J'appelle notre noblesse, notre clergé, nos villes, notre peuple:
-qu'ils considèrent où nous allons entrer, ce que deviendra la France,
-quelle sera la face de cet Etat, si ce mal continue. Que fera la
-noblesse si notre gouvernement se change, comme il le fera
-indubitablement, et vous le voyez déjà. Que deviendront les villes,
-quand, sous une apparence vaine de liberté, elles auront renversé
-l'ancien ordre de ce bel Etat?... Et toi, peuple, quand ta noblesse et
-tes villes seront divisées, quel repos auras-tu? Peuple, le grenier du
-royaume, le champ fertile de cet Etat, de qui le travail nourrit les
-princes, la sueur les abreuve, les métiers les entretiennent,
-l'industrie leur donne les délices à rechange, à qui auras-tu recours,
-quand la noblesse te foulera, quand les villes te feront contribuer?
-Au roi, qui ne commandera ni aux uns, ni aux autres? Aux officiers de
-la justice? où seront-ils? A ses lieutenants? quelle sera leur
-puissance? Au maire d'une ville? quel droit aura-t-il sur la noblesse?
-Au chef de la noblesse? quel ordre parmi eux? Pitié, confusion,
-désordre, misères partout! Et voilà le fait de la guerre...
-
-«On m'a mis les armes en main par force. Contre qui les emploierai-je
-à cette heure? Contre mon roi? Dieu lui a touché le coeur: il a pris
-la querelle pour moi. Contre ceux de la Ligue? Pourquoi les
-mettrais-je au désespoir? Pourquoi, moi, qui prêche la paix en France,
-aigrirais-je le roi contre eux et ôterais-je, par l'appréhension de
-mes forces, à lui l'envie, à eux l'espérance de réconciliation? Et
-voyez ma peine: car si je demeure oisif, ou ils feront encore leur
-accord, et à mes dépens, comme j'ai vu deux ou trois fois advenir; ou
-ils affaibliront tellement le roi et se rendront si forts, que moi,
-après sa ruine, n'aurai guère de force ni de volonté pour empêcher la
-mienne...
-
-«Nous sommes dans une maison qui va fondre, dans un bateau qui se
-perd, et n'y a nul remède que la paix...--Pour conclusion donc, moi,
-meilleur (je le puis dire) et plus intéressé en ceci que vous tous, je
-la demande, au nom de tous, au roi mon seigneur. Je la demande pour
-moi, pour ceux de la Ligue, pour tous les Français, pour la France.
-Qui la fera autrement, elle n'est pas bien faite. Je proteste de me
-rendre mille fois plus traitable que je ne le fus jamais, si jamais
-j'ai été difficile. Je veux servir d'exemple aux autres par
-l'obéissance que je montre à mon roi...
-
-«Et cependant, jusqu'à ce qu'il ait plu à Dieu de donner au roi mon
-seigneur le loisir de pourvoir aux affaires de son Etat, y remettant
-la paix, qui y est si nécessaire, je ferai, aux lieux où j'aurai plus
-de pouvoir, reconnaître son autorité. Et, pour cet effet, je prends en
-ma protection et sauvegarde tous ceux, de quelques condition et
-qualité qu'ils soient, tant de la noblesse, de l'Eglise, que des
-villes, que le peuple, qui se voudront unir avec moi en cette bonne
-résolution, sans permettre qu'à leurs personnes et biens il soit
-touché en manière quelconque... Je proteste devant Dieu que, tout
-ainsi que je n'ai pu souffrir que l'on m'ait contraint en ma
-conscience, aussi ne souffrirai-je ni ne permettrai jamais que les
-catholiques soient contraints en la leur ni en leur libre exercice de
-la religion...»
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
- La trêve de Tours.--Passage de la Loire.--Nouvelle
- déclaration.--Henri III veut recevoir le roi de
- Navarre.--Méfiance et murmures des vieux huguenots.--Henri va
- au rendez-vous.--Entrevue de Plessis-lès-Tours.--Paroles du roi
- de Navarre.--Heureux effets de la réconciliation.--Henri se
- remet en campagne.--Attaque de Tours par l'armée de
- Mayenne.--Conseils salutaires du roi de Navarre à Henri
- III.--Succès des royalistes.--La grande armée
- royale.--Monitoire de Sixte-Quint contre Henri III.--Siège de
- Pontoise.--Les deux rois devant Paris.--Assassinat de Henri III
- à Saint-Cloud.--Sa mort.--Henri IV en Gascogne et Henri IV en
- France.
-
-
-La trêve de Tours fut signée le 3 avril. Elle n'accordait au roi de
-Navarre, pour assurer le passage de son armée sur la Loire, que les
-Ponts-de-Cé; mais des difficultés pour la prise de possession de cette
-place y firent substituer la ville de Saumur, dont Du Plessis-Mornay
-fut nommé gouverneur. Saumur devint la base d'opérations du roi de
-Navarre. Il passa la Loire, le 21 avril, et distribua aussitôt son
-armée dans de nouveaux quartiers. L'avant-veille, il avait fait
-paraître une déclaration sur les motifs de cette démarche décisive,
-qui annonçait publiquement sa prochaine réunion avec le roi de France.
-Ce nouveau manifeste, rédigé par Du Plessis-Mornay, contient un
-tableau saisissant des désordres provoqués par la Ligue et un jugement
-plein de force sur la situation politique de la Maison de
-Lorraine[52]. C'est, dans l'ensemble, un résumé du manifeste de
-Châtellerault; en voici la conclusion: «Nous protestons que l'ambition
-ne nous met point aux armes; assez avons-nous montré que nous la
-méprisons; assez avons-nous aussi d'honneur d'être ce que nous sommes,
-et l'honneur de cet Etat ne peut périr que n'en périssions. Aussi peu,
-et Dieu nous est témoin, nous mène la vengeance. Nul n'a plus reçu de
-torts et d'injures que nous, nul jusques ici n'en a moins poursuivi,
-et nul ne sera plus libéral de les donner (remettre) aux ennemis,
-s'ils veulent s'amender, en tout cas, à la tranquillité, à la paix de
-la France.»
-
- [52] Appendice: XXXIX.
-
-Il ne restait plus aux deux rois qu'à sceller leur réconciliation sur
-le coeur l'un de l'autre, en présence de leurs amis et à la face du
-pays tout entier, afin que leurs deux armées apprissent d'eux à n'en
-faire qu'une pour la défense de la même cause. Le 28 avril, le roi de
-Navarre prit son gîte à Maillé, à deux lieues de Tours. Henri III, qui
-était à Plessis-lès-Tours, lui fit savoir qu'il aurait, le 30 avril,
-sa visite pour agréable. Il y eut là, pour les vieux capitaines
-huguenots, quelques heures de terrible anxiété et de défiance trop
-légitime. Les souvenirs de la Saint-Barthélemy et la récente exécution
-de Blois obsédaient leur esprit et leur dictaient des remontrances qui
-allèrent jusqu'au blâme et jusqu'à l'exaspération, lorsque, sur le
-désir exprimé par Henri III, le roi de Navarre, au lieu de s'arrêter
-au pont de Lamotte, comme il l'avait d'abord projeté, résolut de
-traverser la Loire pour aller saluer son beau-frère à Plessis-lès-Tours.
-Aux discours et aux murmures qui tendaient à le dissuader de se fier à
-Henri III, le roi de Navarre répondit: «Dieu me dit que je passe et
-que je voie, il n'est en la puissance de l'homme de m'en garder, car
-Dieu me guide et passe avec moi, je suis assuré de cela, et me fera
-voir mon roi avec contentement, et trouverai grâce devant lui.» Il
-passa donc, avec une escorte de gentilshommes et de gardes, auxquels
-il recommanda de se tenir à l'écart.
-
-«De toute sa troupe, dit Cayet, nul n'avait de manteau et de panache
-que lui; tous avaient l'écharpe blanche; et lui, vêtu en soldat, le
-pourpoint tout usé, sur les épaules et aux côtés, de porter la
-cuirasse, le haut-de-chausses de velours de feuille morte, le manteau
-d'écarlate, le chapeau gris avec un grand panache blanc, où il y avait
-une très belle médaille, étant accompagné du duc de Montbazon et du
-maréchal d'Aumont, qui l'étaient venus trouver de la part du roi,
-arriva au château du Plessis. Le roi y était venu une heure auparavant
-avec tous les princes et toute sa noblesse, et, en attendant l'arrivée
-dudit roi de Navarre, il alla aux Bons-Hommes. Toute la noblesse était
-dans le parc avec une multitude de peuple curieux de voir cette
-entrevue. Incontinent que le roi de Navarre fut entré dans le château,
-on alla avertir le roi, lequel s'achemina le long du jeu de
-Paillemail, cependant que le roi de Navarre et les siens descendaient
-l'escalier par lequel on sortait du château pour entrer dans le parc.
-Au pied des degrés, M. le comte d'Auvergne, assisté de Messieurs de
-Sourdis, de Liancourt et autres chevaliers des ordres du roi, le
-reçurent et l'accompagnèrent pour aller vers Sa Majesté. Au bruit que
-les archers firent, criant: _Place! place! voici le roi!_ la presse se
-fendit, et sitôt que le roi de Navarre vit Sa Majesté, il s'inclina,
-et le roi vint l'embrasser.»
-
-«Monseigneur, dit le roi de Navarre, embrassez votre cousin;
-servez-vous, pour votre défense, de celui que vous avez offensé par la
-guerre... Ma foi vous clame roi, et votre résolution me fait ami du
-roi. Les peuples à venir ne passeront ceci sous silence. Les étrangers
-sont assis au trône royal et vous fuyez vos sujets jusqu'aux
-frontières de votre royaume. Vous ne perdriez pas votre couronne tout
-seul: votre royauté et ma vie prendraient fin au même jour; ou, si je
-vous survis, Votre Majesté vivra en moi, et jamais personne ne régnera
-par-dessus les rois[53].» Henri III le serra plusieurs fois dans ses
-bras, l'appelant son frère et manifestant la joie la plus vive. «Le
-roi pensait avec le roi de Navarre faire un tour de promenade dans le
-parc; il lui fut impossible, pour la multitude du peuple, dont les
-arbres mêmes étaient tout chargés. L'on n'entendait partout que ces
-cris d'allégresse de _Vive le roi!_ Quelques-uns criaient aussi:
-_Vivent les rois!_ Ainsi Leurs Majestés, ne pouvant aller de part ni
-d'autre, rentrèrent dans le château, où se tint le conseil, et y
-demeurèrent l'espace de deux heures. Au sortir du conseil, ils
-montèrent à cheval, et le roi de Navarre reconduisit le roi jusques au
-pont Sainte-Anne, à mi-chemin du faubourg de la Riche; et prenant
-congé de S. M., il s'en retourna passer la rivière de Loire et alla
-loger au faubourg Saint-Symphorien, en une maison vis-à-vis du pont de
-Tours.»
-
- [53] Appendice: XL.
-
-Le soir même, Henri adressait à Du Plessis-Mornay le bulletin de cette
-heureuse journée: «La glace a été rompue, non sans nombre
-d'avertissements que si j'y allais, j'étais mort. J'ai passé l'eau en
-me recommandant à Dieu, lequel par sa bonté ne m'a pas seulement
-préservé, mais fait paraître au visage du roi une joie extrême, au
-peuple, un applaudissement non pareil, même criant: _Vivent les rois!_
-de quoi j'étais bien marri. Il y a eu mille particularités que l'on
-peut dire remarquables. Envoyez-moi mon bagage et faites avancer
-toutes nos troupes.»
-
-Le lendemain, dès la première heure, le roi de Navarre, à pied et
-suivi d'un seul page, entra dans la ville pour donner le bonjour à
-Henri III. «Toute cette matinée, ajoute Palma Cayet, fut employée en
-conseil et délibération d'affaires, jusque sur les dix heures que le
-roi alla à la messe, et fut accompagné jusqu'à la porte de l'église
-Saint-Gatien par le roi de Navarre, qui de là s'en alla visiter les
-princesses de Condé et de Conti. L'après-dînée se passa à courir la
-bague, le long des murs du parc du Plessis, où le roi de Navarre et
-tous les princes et grands seigneurs s'exercèrent cependant que le roi
-était à vêpres aux Bons-Hommes. Deux jours se passèrent en cette
-entrevue, durant lesquels le roi résolut de faire une armée forte et
-puissante pour aller assiéger Paris.»
-
-Les éléments de cette puissante armée qu'il importait de former sans
-délai, pour arrêter les progrès de la Ligue, étaient fort disséminés.
-L'entrevue de Plessis-lès-Tours équivalait à la publication du ban et
-de l'arrière-ban pour tous les royalistes de France sans distinction
-de culte; mais il fallait se hâter. Les deux rois expédièrent des
-ordres et des convocations de tous côtés, sans oublier les levées
-d'auxiliaires en Allemagne et en Suisse. Mais l'activité de Henri III
-avait grand besoin du concours de son nouvel allié. Il y eut encore,
-de la part du roi de France et de ses lieutenants, des hésitations,
-des ajournements que le roi de Navarre était incapable de subir dans
-l'inaction. Aussi avait-il repris la campagne, superbe de vigueur et
-d'entrain. Pendant qu'il était éloigné de Tours, Mayenne, par une
-marche forcée, vint surprendre les faubourgs de cette ville, faillit
-enlever Henri III, et eût emporté la ville, où il avait des
-intelligences, si quelques troupes du roi de Navarre, qui le
-précédaient de peu, n'eussent arrêté l'élan du chef de la Ligue. Le
-danger auquel Henri III venait d'échapper fut un argument dont le roi
-de Navarre se servit pour presser, de part et d'autre, la réunion des
-forces et la jonction des deux armées. A cheval jour et nuit, ou
-occupé à dicter des messages pour ses capitaines, ses gouverneurs et
-ses villes les plus éloignées, il trouva le loisir d'adresser à Henri
-III les plus salutaires et les plus pressants avis. «Le bruit courait,
-lui écrit-il, qu'alliez en Bretagne: j'en étais enragé, car pour
-regagner votre royaume, il faut passer sur les ponts de Paris. Qui
-vous conseillera de passer par ailleurs n'est pas bon guide.» Et, dans
-une autre lettre, il trace le plan de l'action avec une précision et
-une autorité où s'affirment le grand capitaine et le grand politique.
-«Mon avis est que, tant que vous ferez de diverses armées, il ne faut
-douter que ne soyez sujet à tels accidents. Je dirai donc que Votre
-Majesté doit avoir un chef aux provinces où il n'y en a point, avec ce
-qu'il lui faut seulement pour conserver ce que vos serviteurs
-tiennent, et faire que ce qu'il y aura de plus vienne tout à vous.
-Car, rabattant l'autorité du chef, les membres ne sont rien. Ceux que
-vous envoyez aux provinces veulent tous vous acquérir quelque chose,
-et par là se rendre recommandables. C'est un juste désir, mais non
-propre pour votre service à cette heure. Trois mois de défensive par
-vos serviteurs, et vous employer ce temps à assaillir, vous mettent
-non du tout hors de peine, mais vos affaires en splendeur et celles de
-vos ennemis en mépris, grand chemin de leur ruine. Je puis vous donner
-ce conseil plus hardiment que personne; nul n'a tant d'intérêt à votre
-grandeur et conservation que moi, nul ne vous peut aimer tant que moi,
-nul n'a plus expérimenté ceci que moi, à mon grand regret. Lorsque
-nous oyions dire: «Le roi fait diverses armées», nous louions Dieu et
-disions: Nous voilà hors de danger d'avoir du mal. Quand nous
-entendions: «Le roi assemble ses forces et vient en personne, et ne
-fait qu'une armée», nous nous estimions, selon le monde, ruinés. Mon
-maître, gardez cette lettre pour, si vous me croyez et qu'il vous en
-arrive mal, me le reprocher; aussi qu'elle me serve d'acte de ma
-fidélité, si vous ne me croyez et que vous vous en trouviez mal.
-Montrez cet avis à qui il vous plaira. Je voudrais avoir donné
-beaucoup et être près de Votre Majesté, pour alléguer mille raisons,
-qui seraient trop longues à écrire. Voici un coup de partie: résolvez
-mûrement et exécutez diligemment.»
-
-Ces conseils étaient donnés dans les premiers jours du mois de juin. A
-ce moment, l'union des deux rois avait déjà produit d'heureux fruits.
-Leurs armées infligeaient partout des échecs à la Ligue; les
-gentilshommes arrivaient avec des renforts, de tous les pays de
-France; un corps de dix mille Suisses, à la solde de Henri III, était
-sur le point de franchir la frontière. Enfin le mouvement de
-concentration et la marche sur Paris commencèrent. Il n'y eut bientôt
-qu'une seule armée royale, dont le roi de Navarre commanda
-l'avant-garde. Tout plia sous l'effort de cette armée, excepté
-Orléans, qui parut en état de l'arrêter assez longtemps pour
-compromettre le succès du plan général: on passa outre. Le roi de
-Navarre se jetait dans le péril avec la fougue des premières armes;
-catholiques et protestants rivalisaient de bravoure; Henri III
-lui-même semblait avoir ressaisi l'épée de Jarnac et de Moncontour:
-c'était bien la monarchie française reconstituée sur le champ de
-bataille. A Etampes, Henri III reçut le monitoire par lequel
-Sixte-Quint le frappait d'excommunication, si, dans dix jours, le
-cardinal de Bourbon et l'archevêque de Lyon, prisonniers depuis le
-coup d'Etat de Blois, n'étaient pas remis en liberté. «Le roi, dit le
-Père Daniel, en fut consterné, et quelques remontrances qu'on lui fît
-pour le convaincre des nullités de cet acte, il ne pouvait revenir des
-inquiétudes de conscience qu'il lui causait, jusqu'à ce que le roi de
-Navarre, l'ayant entretenu là-dessus pour lever ses scrupules, lui dit
-qu'il y avait un remède à ce mal, qui était d'assiéger Paris au plus
-tôt. «Vainquons, ajouta-t-il, et nous aurons l'absolution; mais si
-nous sommes battus, nous serons excommuniés, aggravés et réaggravés.»
-Henri reproduisait, dans cette boutade, l'avis récemment envoyé au roi
-par le cardinal de Joyeuse, instruit des sentiments de la cour de
-Rome.
-
-Pontoise résista quelques jours. Le roi de Navarre, «qui voulait être
-présent à tout, y courut grand risque de la vie, car il était appuyé
-sur les épaules du mestre-de-camp Charbonnières, quand une arquebusade
-lui brisa les deux bras; pareille chose était déjà arrivée à ce
-prince, au siège de Jargeau, où Philippe de Montcassin-Houeillets,
-autre mestre-de-camp, fut tué à ses pieds». Le 24 juillet, Pontoise
-était aux mains de l'armée royale; le 25, les auxiliaires suisses
-arrivaient; deux jours après, le siège de Paris était résolu; le 30
-juillet, les deux rois, après avoir chassé les ligueurs de
-Saint-Cloud, établissaient leur quartier-général, Henri III, dans le
-bourg même, et le roi de Navarre, à Meudon. La Ligue, depuis trois
-mois partagée entre le découragement et la fureur, vit s'étendre,
-autour des murailles où l'ambition et le fanatisme avaient établi son
-règne, une armée de quarante mille hommes, ayant à sa tête, sous le
-roi de France et son héritier présomptif, plus de cent capitaines,
-princes, grands seigneurs, officiers de fortune, habitués à vaincre
-depuis longtemps, et sûrs de vaincre une fois de plus. Aucune force
-humaine, sortant de Paris, n'aurait pu, par le glaive, détourner ou
-suspendre les coups de cette armée. Paris vomit sur le camp de Henri
-III un assassin fanatique, et le meurtrier du duc de Guise,
-l'instigateur de la Saint-Barthélemy, tomba, le 1er août, sous le
-couteau de Jacques Clément.
-
-Pendant quelques heures, sur l'avis du premier chirurgien Du Portal,
-tout le monde crut que la blessure n'était pas mortelle. Le roi de
-Navarre, mandé en toute hâte, reçut le plus affectueux accueil de
-Henri III, qui, s'exprimant comme si la succession à la couronne était
-ouverte, fit entendre de magnanimes et prophétiques paroles, plus roi
-sur son lit de mort qu'il ne l'avait jamais été pendant sa vie.
-L'espérance de le sauver ne dura pas longtemps. Vers minuit, il
-entrait dans une agonie qui se prolongea jusqu'aux premières heures du
-jour. Avec lui s'éteignit une race qui avait eu sa part de gloire,
-mais dont les vertus et le génie, dégénérant de règne en règne, en
-étaient arrivés, sous le sien, à un complet épuisement. Presque épuisé
-aussi, le pays avait besoin de se refaire autour d'un chef capable de
-guérir ses plaies, de rallier ses forces et de lui ouvrir de nouvelles
-et larges voies dans le conflit des nations, des dogmes et des idées.
-En sortant de la chambre mortuaire de Henri III, Henri IV était ce
-chef, et s'il avait rencontré une fidélité unanime chez les anciens
-serviteurs du dernier des Valois, il aurait pu, d'un seul élan,
-relever à la fois le trône et la patrie. Mais il trouva devant lui,
-avec la Ligue et l'étranger faisant cause commune, ces déserteurs et
-ces trafiquants du droit qui ont, dans tous les temps, perdu tant de
-grandes causes. Cette vaste conspiration ne troubla jamais ni son
-courage ni sa foi dans l'avenir: par le génie autant que par les
-armes, par le coeur non moins que par le génie, il sut vaincre et
-sauver les Français. Nous le laissons au seuil de cette mémorable
-lutte. Il y a deux cycles dans sa glorieuse vie. Pendant la durée du
-premier, fermé sur le cercueil de Henri III, nous l'avons vu naître et
-s'élever jusqu'à la hauteur de son incomparable destinée: c'est Henri
-IV en Gascogne. Dès que s'ouvre le second cycle, Henri de Bourbon
-entre de plain-pied dans l'histoire de France, où la gloire le
-couronnera, parce qu'il a su apprendre, sur une terre fertile en
-héros, à devenir Henri le Grand.
-
-
-
-
-CONCLUSION.
-
-
-Reprenons le dernier mot de notre récit pour achever de justifier,
-s'il en est besoin, la thèse historique énoncée dans l'introduction et
-prouvée dans le livre.
-
-Le roi de France tout entier s'était affirmé dans le roi de Navarre, à
-la sanction près des actes, pour laquelle lui firent si longtemps
-défaut la force et le pouvoir. Il suffit, pour s'en convaincre, de se
-représenter les traits principaux du souverain durant les deux
-périodes, parallèlement résumées.
-
-L'homme de guerre qui avait fait ses premières armes sous Condé et
-Coligny, qui avait tenu tête à Biron et à Matignon, qui s'était joué
-de Mayenne, qui avait étonné la France par la prise de Cahors et
-l'Europe par la victoire de Coutras, qui, sans argent, sans allié
-notable, et avec des poignées de soldats, avait, en douze ans,
-combattu, fatigué, défait ou détruit huit ou dix armées, ce capitaine,
-déjà l'égal des plus vaillants et des plus habiles, n'avait plus rien
-à apprendre lorsqu'il planta sa tente en vue de Paris: le héros
-d'Arques et d'Ivry s'était formé en Gascogne. Vérité absolue et que ne
-saurait effleurer même le moindre doute.
-
-L'étude de l'oeuvre politique, plus vaste et plus complexe que
-l'oeuvre militaire, aboutit à une conclusion analogue.
-
-Le roi de France pacifia son pays. La paix avait été le but constant
-du roi de Navarre, prêt à tous les sacrifices pour l'établir ou la
-maintenir, même quand il n'était entouré que d'ennemis, qu'il avait
-sujet de redouter les perfidies de Catherine de Médicis et la
-politique versatile de Henri III, même quand, à se prêter aux
-accommodements, il risquait, parmi les calvinistes, sa popularité si
-chèrement acquise.
-
-L'édit de Nantes, qui élargissait l'Etat en y introduisant la liberté
-de conscience et faisant de la tolérance une de ses lois fondamentales,
-ce dogme philosophique et politique des temps modernes, si péniblement
-enfanté, ne fut promulgué qu'en 1599; mais on le rencontre partout
-dans la vie du roi de Navarre, tantôt comme un sentiment qu'il exprime
-d'instinct, tantôt comme une pensée dominante, formulée avec ampleur,
-tantôt enfin, à l'état de revendication précise, dans les
-négociations, dans les manifestes, dans les traités. La paix de
-Saint-Germain elle-même, qui précéda la Saint-Barthélemy et en fut la
-première amorce, c'est l'édit de Nantes avec l'arrière-pensée du
-piège. Mais il n'y avait aucune arrière-pensée dans l'esprit du roi de
-Navarre, quand il écrivait à un catholique, cinq ans après la
-Saint-Barthélemy: «Combien que soyez de ceux-là du Pape, je n'avais
-aucune méfiance de vous...--Ceux qui suivent tout droit leur
-conscience sont de _ma religion_, et moi je suis de celle de tous
-ceux-là qui sont braves et bons.» La religion dont il parlait en ces
-termes, à l'âge de vingt-trois ans, qui fut toujours la sienne et
-finit par lui gagner la France entière, était celle du droit, de
-l'honneur, de la paix due à tous les hommes de bonne volonté, à tous
-les fidèles serviteurs de la royauté et du pays. Et ce n'est là qu'une
-pensée; mais elle reparaît, à chaque instant, confirmée et développée
-dans les lettres, les déclarations et les protocoles que nous avons
-cités ou résumés. Henri de Bourbon portait l'édit de Nantes sous sa
-cuirasse, au milieu des camps et des batailles, un quart de siècle
-avant qu'il fît de tous les bons Français une seule famille.
-
-Forcé de tirer l'épée contre les armées que Henri III prêtait aux
-Guises et à la Ligue plutôt qu'il ne les envoyait, de son propre
-mouvement, contre lui, le roi de Navarre, en un temps où les ambitions
-étaient sans scrupules et où ses coreligionnaires mêmes projetèrent
-souvent de démembrer la France, en haine de la monarchie qui les
-opprimait, donna l'exemple de la fidélité à la patrie et même au roi,
-en repoussant les propositions de l'Espagne, en combattant les idées
-anarchiques de Condé et des vieux huguenots, en ne permettant jamais
-qu'on le regardât comme l'adversaire de Henri III. Il était donc,
-longtemps avant 1589, le roi «patriote», le roi de la réconciliation,
-de l'union, de l'unité française.
-
-Les meilleurs mêmes d'entre les souverains sont condamnés, par leur
-principe, par la loi qui les institue, à tenir pour ennemis, au dedans
-certains hommes, au dehors certaines nations, et à leur rendre guerre
-pour guerre. Si ce sentiment d'inimitié est de la haine, il y eut une
-haine au coeur de Henri IV. Roi de France, il détesta, combattit et
-voulut abattre cette puissance hispano-allemande qui s'incarnait dans
-la Maison d'Autriche et, depuis Charles-Quint, menaçait constamment
-l'Europe de son joug. C'est que, tout enfant, au milieu des débris
-d'un royaume conquis par l'Espagnol, il avait connu, par tradition, le
-poids de ce joug, et que, plus tard, roi de Navarre, vivant dans le
-dangereux voisinage de Philippe II, il avait vu souvent, non seulement
-ses petits Etats, mais le royaume de France voués au démembrement par
-les Espagnols et les «espagnolisés». Toute sa politique extérieure,
-toutes ses vues sur un équilibre européen favorable à son pays,
-vinrent de la haute et salutaire aversion que lui légua Jeanne
-d'Albret pour l'ennemi héréditaire, et qui s'entretint au spectacle
-des marchés de la Ligue avec Philippe II.
-
-Il ne suffit pas à un roi d'aimer son pays, d'être grand par lui-même,
-d'être le premier de son temps: s'il ne connaît pas les hommes, s'il
-ne sait pas les susciter ou les choisir pour les associer à sa
-mission, il ne la remplira point. Cette science des hommes, Henri IV
-la posséda au plus éminent degré: il eut les ministres, les
-capitaines, les négociateurs, les magistrats, tous les coopérateurs
-que réclamait sa royale tâche. Mais il n'avait pas attendu l'héritage
-de Henri III pour lire dans le coeur et dans l'esprit de ses
-serviteurs. Il les connut dès la première heure, il les devina, les
-appela, les mit en leur place, fut leur compagnon autant que leur
-chef, et il aurait pu dire de la plupart d'entre eux ce qu'il dit un
-jour de Biron, avant sa chute: «Je le montre volontiers à mes amis et
-à mes ennemis».
-
-La vertu souveraine, le charme tout-puissant de Henri de Bourbon
-furent sa clémence et sa tendre sollicitude pour le «pauvre peuple».
-La vie du roi de Navarre est pleine de pardons généreux, de charités
-touchantes, d'exquises cordialités. C'est avec de tels trésors qu'il
-remporta ses plus belles victoires; et quand ils montèrent avec lui
-sur le trône enfin conquis, ils attirèrent toute la France à ses
-pieds.
-
-Ici peut s'arrêter ce parallèle, maintenu à dessein dans les
-principales lignes de l'histoire, par où se jugent les hommes et les
-époques. L'oeuvre de Henri IV est le patrimoine de la France et de la
-civilisation elle-même. A Dieu ne plaise que, pour flatter l'orgueil
-des pays nourriciers désignés sous le nom collectif de Gascogne, nous
-les invitions à revendiquer un injuste privilège de gloire! Mais
-qu'elle sache bien, cette première patrie du fils de Jeanne d'Albret,
-depuis les frontières espagnoles du Béarn jusqu'aux plaines de la
-Dordogne, depuis les plages de La Rochelle jusqu'aux portes de
-Toulouse, qu'elle sache bien que ce n'est pas seulement l'enfant-roi
-qui est sorti de son sein, mais le roi tout entier.
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-
-I.
-
-Voici la liste des principaux ouvrages qu'il a fallu consulter pour
-écrire la présente étude:
-
-_Lettres missives de Henri IV_, recueil de Berger de Xivrey et de J.
-Guadet.
-
-_Histoire de Navarre_, par André Favyn.
-
-_Histoire des derniers troubles de France_, par Pierre Mathieu.
-
-_Chronologie Novenaire_, de Palma Cayet.
-
-_Histoire_ et _Mémoires_, d'Agrippa d'Aubigné.
-
-_Economies royales_, de Sully.
-
-_Vie de Mornay._
-
-_Journal_ de P. de L'Estoile.
-
-_Histoire_ de Jacques-Auguste de Thou.
-
-_Mémoires divers_ (Castelnau, La Noue, duc de Bouillon, Marguerite de
-Valois, Brantôme).
-
-_Vie militaire et privée de Henri IV_, par Musset-Pathay.
-
-_Histoire de France_, par Mézeray.
-
-_Histoire de France_, par le Père Daniel.
-
-_Histoire de Henri le Grand_, par Hardouin de Péréfixe.
-
-_Education de Henri IV_, par Duflos.
-
-_Histoire des troubles en Béarn_, par l'abbé Poeydavant.
-
-_Histoire de Jeanne d'Albret_, par Mademoiselle Vauvilliers.
-
-_Histoire de la Gascogne_, par l'abbé Monlezun.
-
-_Histoire de l'Agenais, du Condomois et du Bazadais_, par J.-F.
-Samazeuilh.
-
-_De l'amour de Henri IV pour les lettres_, par l'abbé Brizard.
-
-_Le Château de Pau_, par Bascle de Lagrèze.
-
-_Les Béarnais au temps de Henri IV_, par Alphonse Pinède.
-
-_Variétés Girondines_, par Léo Drouyn.
-
-_Archives historiques de la Gironde_, précieux recueil, créé et dirigé
-par M. Jules Delpit, et enrichi, d'année en année, par des
-travaux,--entre autres ceux de MM. Delpit, Tamizey de Larroque et Léo
-Drouyn,--dont nous voudrions pouvoir louer dignement le mérite. (_Page
-2._)
-
-
-II.
-
-Jeanne d'Albret «était, dit Favyn, d'une humeur si joviale, que l'on
-ne pouvait s'ennuyer auprès d'elle. Eloquente entre les personnes de
-son siècle, selon les erres de la reine Marguerite, elle pouvait, par
-le moyen de ses discours, charmer les ennuis et passions de l'âme».
-
-Tel est le portrait, sans doute ressemblant, de la jeune fille et de
-la jeune femme. Plus tard, Jeanne connut, à son tour, les «ennuis et
-passions de l'âme».
-
-«C'était, dit Bascle de Lagrèze, la femme la plus instruite de son
-temps: elle savait le grec, le latin, la plupart des langues vivantes;
-elle surveillait les études de ses enfants. Instruite par Marot dans
-l'art de faire des vers, elle enseignait à ses élèves la poésie, qui
-ennoblit le langage et donne à la prose plus de charme et d'harmonie.»
-
-Les anciens auteurs vantent sa «santé florissante», qui ne tarda
-pourtant pas à dépérir.
-
-«On aime à interroger le château de Pau sur la manière dont Jeanne
-d'Albret y vivait. Elle consacrait toute la matinée au travail; elle
-répondait, de sa propre main, aux gouverneurs et aux magistrats,
-lorsqu'ils s'adressaient directement à elle. Après son dîner, elle
-donnait audience, soit dans son palais, soit dans son parc, à tout le
-monde, pendant deux heures; ensuite les seigneurs et les dames étaient
-admis à lui faire leur cour jusqu'à son souper. Ses plus doux moments
-étaient ceux qu'elle passait à s'entretenir avec des savants et des
-hommes de lettres attirés et retenus auprès d'elle par son esprit
-supérieur autant que par ses libéralités. Si les vertus privées de la
-reine eussent suffi pour rendre son peuple heureux, le Béarn aurait
-joui de la continuation des temps de prospérité de Henri II et de
-Marguerite.» (_Page 8._)
-
- * * * * *
-
-C'est à l'époque du passage de Charles IX à Nérac, en 1565, que
-Mézeray place la réponse de Jeanne d'Albret à Catherine de Médicis, et
-il rapporte cette réponse dans les termes suivants: «Si j'avais mon
-fils et tous les royaumes de la terre dans ma main, je les jetterais
-tous au fond de la mer, plutôt que de perdre mon salut.» (_Page 34._)
-
- * * * * *
-
-On lit dans le _Château de Pau_ qu'aussitôt que Jeanne eut pris
-possession de la souveraineté tout entière, elle ne cacha plus ses
-sentiments et sa ferme volonté de répandre partout ce qu'elle appelait
-la «liberté évangélique». Ce haut esprit tomba dans la manie. «Elle
-travaillait, comme sa mère, à décorer ses appartements de tapisseries
-brodées de ses mains habiles. Elle avait composé, au château, une
-tente de plusieurs pièces qu'elle nommait les prisons «rompues».
-C'était l'emblème des liens et du joug du pape, qu'elle prétendait
-avoir brisés. Elle y avait retracé diverses scènes de l'histoire
-sacrée, comme la délivrance de Suzanne, celle du peuple d'Israël
-opprimé par Pharaon, l'élargissement de Joseph, etc. Elle se plaisait
-à figurer des chaînes rompues, des menottes, des estrapades, des
-gibets mis en pièces, et au-dessus, elle inscrivait, en grosses
-lettres, ces paroles de saint Paul: «_Ubi spiritus, ibi libertas_».
-Son animosité contre la religion catholique se montrait partout. Elle
-avait une très belle tapisserie, faite de la main de Marguerite, et
-représentant le sacrifice de la messe; elle enleva la partie où le
-prêtre montrait au peuple la sainte hostie, et y substitua un renard
-qui, se tournant vers l'assemblée, semblait dire, en faisant
-d'horribles grimaces: «_Dominus vobiscum_».
-
-Bascle de Lagrèze, après avoir rappelé les excès commis en Béarn par
-les réformés, ajoute: «Faut-il donc s'étonner que le souvenir de ces
-scènes de désolation et de carnage ait laissé une impression profonde
-dans la mémoire populaire, et jeté sur le nom de Jeanne d'Albret un
-reflet de sang? Je n'ai pas oublié les récits des anciens du pays que
-j'aimais à écouter, dans mon enfance, comme un écho des traditions du
-temps passé. Ils faisaient d'étranges histoires sur la cruauté de la
-reine Jeanne, à laquelle ils attribuaient toutes les horreurs commises
-dans son temps, et, de plus, singulièrement augmentées et grossies par
-leur imagination effrayée et crédule.» (_Page 37._)
-
- * * * * *
-
-On lit dans l'_Histoire de France_ de Mézeray, au sujet du monitoire
-contre Jeanne d'Albret: «... Le roi très-chrétien (Charles IX)
-commanda à Loysel et à L'Isle, ses ambassadeurs à Rome, de remontrer
-au pape: Qu'en cette entreprise sur la personne d'une reine menaçant
-tous les rois qui sont frères, ils étaient tous obligés d'empêcher ce
-coup qui portait directement sur leurs têtes, lui principalement, à
-qui cette princesse touchait si près d'alliance et de parenté, qui
-savait que son aïeul avait été dépouillé de ses Etats pour l'affection
-qu'il avait témoignée envers la France, qui avait vu mourir son mari
-pour son service dans la guerre contre les huguenots, et qui
-nourrissait son fils aîné dans sa cour. Par ainsi qu'il ne pouvait
-abandonner la protection d'un orphelin et d'une veuve... Mais qu'outre
-ces considérations de piété et de générosité, celles de son Etat y
-étaient jointes de trop près pour le dissimuler...» (_Page 38._)
-
- * * * * *
-
-Voici le résumé du testament de Jeanne d'Albret:
-
-Après avoir recommandé son âme à Dieu et l'avoir supplié de lui
-pardonner ses péchés, elle ordonne que son corps soit inhumé, sans
-pompe ni cérémonie, au lieu où le roi son père avait été enseveli.
-Ensuite, elle enjoint au prince son fils de cultiver la piété, en la
-réglant selon le culte dans lequel il a été nourri, de ne pas s'en
-laisser détourner par les intérêts, les passions et les plaisirs du
-monde; de veiller à l'exécution de ses ordonnances; de fuir les
-mauvais conseillers, les libertins, et d'appeler dans son conseil les
-hommes vertueux; d'avoir un soin particulier de sa soeur Catherine, de
-la traiter en bon frère, de faire achever son éducation en Béarn, et
-de la marier avec un prince de sa religion; d'aimer comme ses frères
-le prince de Condé et le prince de Conti, ses cousins. Enfin, elle
-institue le prince de Navarre son héritier et met ses deux enfants,
-leur personne, leur fortune et leur croyance, sous la protection du
-roi, de la reine et des ducs d'Anjou et d'Alençon. (_Page 77._)
-
-
-III.
-
-«Antoine de Bourbon descendait en ligne directe et masculine de
-Robert, comte de Clermont, cinquième fils du roi saint Louis.
-
-«Ce Robert épousa Béatrix, fille et héritière de Jeanne de Bourgogne,
-baron de Bourbon de par sa femme Agnès, à cause de quoi Robert prit le
-nom de Bourbon, non pas toutefois les armes, mais il retint celles de
-France.
-
-«Cette sage précaution a beaucoup servi à ses descendants pour se
-maintenir dans le rang de princes du sang, qui peut-être se fût perdu,
-s'ils n'en eussent pas usé de la sorte.
-
-«Entre les branches puînées qui sont issues de cette branche de
-Bourbon, la plus considérable et la plus illustre a été celle de
-Vendôme. Elle portait ce nom, parce qu'elle possédait cette grande
-terre, qui lui était venue, en 1364, par le mariage de Catherine de
-Vendôme, soeur et héritière de Bouchard, dernier comte de Vendôme,
-avec Jean de Bourbon, comte de la Marche. Pour lors, elle n'était que
-comté; mais elle fut depuis érigée en duché par le roi François Ier,
-l'an 1515, en faveur de Charles, qui était deux fois arrière-fils de
-Jean et père d'Antoine. Ce Charles eut sept enfants mâles: Louis,
-Antoine, François, un autre Louis, Charles, Jean, et un troisième
-Louis. Le premier Louis et le second moururent en enfance, Antoine
-demeura l'aîné; François, qui fut comte d'Enghien, et gagna la
-bataille de Cérisoles, mourut sans être marié; Charles fut cardinal du
-titre de Saint-Chrysogone et archevêque de Rouen: c'est lui qu'on
-nomme le vieux cardinal de Bourbon; Jean perdit la vie à la bataille
-de Saint-Quentin; le troisième Louis s'appela le prince de Condé et
-eut des enfants mâles des deux lits: du premier sortirent Henri,
-prince de Condé, François, prince de Conti, et Charles, qui fut
-cardinal-archevêque de Rouen, après la mort du vieux cardinal de
-Bourbon; du second vint Charles, comte de Soissons.
-
-«Or, conclut Hardouin de Péréfixe, il y avait huit générations de mâle
-en mâle depuis saint Louis jusqu'à Antoine, qui était duc de Vendôme,
-roi de Navarre et père de notre Henri.»
-
-Brantôme a tracé un portrait d'Antoine de Bourbon:
-
-«Il était très bien né, brave et vaillant, car de cette race de
-Bourbon il n'y en a point d'autres; belle apparence, belle taille, et
-plus haute de beaucoup que celle de tous messieurs ses frères; la
-majesté toute pareille, la parole et éloquence très bonne. Il acquit
-et laissa après lui une très belle réputation en Picardie et en
-Flandre, quand il fut lieutenant du roi et quand il s'en alla, roi de
-Navarre, commander en Guienne; car il conserva très bien à ses rois
-ces pays, et si en conquêta: de sorte qu'on ne parlait, en cela, que
-de M. de Vendôme.
-
-«Mal récompensé pourtant de ses rois, et même du roi Henri, quand il
-l'oublia en son traité de paix entre lui et le roi d'Espagne, qu'il ne
-se fit aucune mention du recouvrement de son royaume de Navarre d'un
-seul petit trait de plume; et certes, il y eut du tort, car ce prince
-avait fidèlement servi la couronne de France, pour laquelle soutenir,
-au moins les siens, la reine Jeanne était déshéritée, et était aussi
-cousine germaine du roi...»
-
- * * * * *
-
-De Thou rapporte que les conseillers de François II, à l'époque de la
-conjuration d'Amboise, voulurent faire assassiner Antoine de Bourbon
-dans le cabinet même du roi. Le roi de Navarre, informé du complot, ne
-laissa pas d'entrer dans le cabinet. «S'ils me tuent, dit-il à un de
-ses gentilshommes, prenez ma chemise toute sanglante, portez-la à mon
-fils et à ma femme: ils liront dans mon sang ce qu'ils doivent faire
-pour me venger.»
-
-Sa droiture et sa respectueuse contenance devant François II firent
-échouer le complot.
-
- * * * * *
-
-Ce prince avait, outre les défauts déjà signalés, une honteuse et bien
-étrange monomanie,--que quelques écrivains, par une confusion qui
-s'explique, ont gratuitement prêtée à son fils Henri IV. Il prenait,
-il volait tout ce qui lui convenait! Chaque soir, ses valets de
-chambre, en le déshabillant, inspectaient ses poches, et, le
-lendemain, ils allaient à la recherche des personnes victimes du vol
-royal. (_Pages 24-36._)
-
-
-IV.
-
-Il est à remarquer, dit Bascle de Lagrèze, comme une particularité
-historique très curieuse, que tous les historiens se sont trompés sur
-la date de la naissance de Henri IV, qu'ils fixent au 13 décembre.
-Voici ce que nous lisons dans le Journal des naissances et morts des
-princes de Béarn, tenu par l'évêque d'Oloron: «Ce 14 de décembre 1553,
-ma dicte Jehanne, princesse de Navarre, accoucha de son troisième fils
-à Pau en Béarn, entre une et deux heures après minuict. Lequel fut
-baptisé le mardi VIe jour de mars dudict an, audit lieu de Pau; et
-furent ses parrains, le roi de Navarre, son grand-père, qui le nomma
-Henry, et Monseigneur le cardinal de Vendôme, son oncle paternel, et
-fut sa marraine, la soeur du roi de Navarre, veufve de feu Monseigneur
-de Rohan.» (_Page 11._)
-
- * * * * *
-
-On connaît la première strophe du motet religieux et populaire que,
-selon la tradition, Jeanne d'Albret aurait chanté à la naissance de
-Henri IV.
-
-En voici la traduction:
-
- Notre-Dame du bout du pont,
- Venez à mon aide en cette heure!
- Priez le Dieu du ciel
- Qu'il me délivre vite,
- Qu'il me donne un garçon;
- Tout, jusqu'au haut des monts, l'implore.
- Notre-Dame du bout du pont,
- Venez à mon aide en cette heure!
-
-Au sujet de ce cantique publié pour la première fois dans le _Château
-de Pau_, l'auteur donne ce détail archéologique: «Voyez-vous en face
-de l'aile méridionale du château, au milieu du Gave, les piliers à
-demi ruinés d'un vieux pont qui n'existe plus? Au bout de ce poit,
-s'élevait jadis une chapelle dédiée à la Vierge, et célèbre par la
-renommée de ses miracles. C'est à Notre-Dame du bout du pont que les
-Béarnaises adressaient leurs prières, dans toutes leurs peines, dans
-toutes leurs souffrances, et surtout dans les douleurs de
-l'enfantement...» (_Page 10._)
-
-
-V.
-
-Mademoiselle Vauvilliers, dans son _Histoire de Jeanne d'Albret_, a
-recueilli tous les détails fournis par l'histoire sur le complot
-franco-espagnol dirigé contre Jeanne d'Albret et ses enfants. Nous
-résumons quelques parties de son récit, auxquelles nous n'avons pu
-nous arrêter.
-
-Quelque temps après la mort du duc François de Guise, le capitaine
-Dimanche reçut, on ne dit pas de qui, des instructions nouvelles, qui
-lui enjoignaient d'aller se mettre en rapport avec les conjurés
-espagnols. Il partit de Bordeaux pour se rendre auprès du duc d'Albe,
-qui le dépêcha aussitôt à Philippe II, sous la conduite de François
-d'Alaya, plus tard ambassadeur à la cour de France. Philippe II était
-alors à Monçon, sur les frontières de la Navarre. Dimanche tomba
-malade à Madrid et, pendant sa maladie, fut mis en relations avec
-Vespier, natif de Nérac, valet de chambre de la reine Elisabeth.
-Vespier ayant surpris la moitié du secret du capitaine, obtint de lui
-une entière révélation. Il en fit instruire aussitôt la reine
-d'Espagne, par l'entremise de l'abbé Saint-Etienne, son aumônier et
-son confident; et Elisabeth ayant agi auprès de l'ambassadeur de
-France, Evrard de Saint-Sulpice, qui avait suivi le roi à Monçon,
-l'ambassadeur, après avoir fait épier toutes les démarches de
-l'aventurier, acquit la conviction qu'il y avait un secret entre
-Philippe II et lui. Il envoya aussitôt son secrétaire Rouleau en
-France, avec des lettres de créance pour le roi et la reine-mère, et
-d'autre part, fit tenir les avis nécessaires à Jeanne d'Albret, qui,
-sur son conseil, quitta la résidence de Pau pour celle de Nérac.
-Rouleau, arrivé à la cour, fit le récit du complot, donna les preuves,
-et sur la demande du connétable de Montmorency, l'arrestation de
-Dimanche fut décidée; mais on présume que le capitaine fut prévenu de
-ce dessein, par suite de l'indiscrétion ou de la connivence de quelque
-haut personnage, car il ne put être rencontré sur les chemins qu'il
-devait prendre pour rentrer en France.
-
-De Thou dit expressément qu'il fut instruit de tous les détails de la
-conspiration par Rouleau et par les enfants du valet de chambre
-Vespier, et que, avant d'aller en Espagne, Dimanche avait conféré avec
-Montluc, d'Escars et d'Aspremont, vicomte d'Orthe, qui avaient des
-intelligences avec la Maison de Guise.
-
-Tous les témoignages pour ou contre entendus, il demeure acquis, tout
-au moins, qu'il y eut un projet d'attentat; mais on ne saurait
-affirmer que l'accord se soit jamais établi pour l'exécution. (_Page
-39._)
-
-
-VI.
-
-On lit dans le livre de J. Guadet, _Henri IV, sa vie, son oeuvre, ses
-écrits_, au sujet du voyage de Charles IX (1564-1566): «Jeanne
-d'Albret reçut à Nérac les royaux voyageurs, et l'histoire a conservé
-le souvenir de la brillante réception qui leur fut faite. Elle a
-raconté aussi qu'un jour, le roi s'amusant à tirer de l'arc avec le
-duc de Guise et le prince de Navarre, le duc, toutes les fois qu'il
-était vainqueur, cédait à Charles IX le droit de tirer le premier,
-mais que le prince de Navarre, qui était le plus jeune et le moins
-fort des trois, ayant été vainqueur à son tour, fut moins courtois et
-voulut jouir pleinement de ses prérogatives; que le roi le trouvant
-mauvais, banda son arc et se disposait à tirer, lorsque, prompt comme
-l'éclair, le jeune Béarnais le devança. D'autres vont plus loin et
-veulent qu'il ait tourné sa flèche contre la poitrine du roi.» (_Page
-44._)
-
-
-VII.
-
-François de La Noue, dit _Bras de fer_, ne fut pas seulement un des
-grands hommes de guerre du XVIe siècle; ses écrits le recommandent
-encore au souvenir de la postérité. On peut extraire d'admirables
-pages des _Discours politiques et militaires_ qu'il composa pendant
-sa dure captivité à Limbourg. Il s'y rencontre surtout des jugements
-sur les guerres civiles que les meilleurs moralistes pourraient
-avouer. (_Page 68._)
-
-
-VIII.
-
-Henri de Valois, roi de Pologne, trouva, sur la terre étrangère, de
-fréquentes et douloureuses allusions à la Saint-Barthélemy.
-
-«Le déplaisir qu'il en eut, dit Pierre Mathieu, se rencontrait si
-souvent en son âme qu'il en perdit le dormir et, deux jours après son
-arrivée à Cracovie, ayant l'esprit fort travaillé de ces inquiétudes,
-il envoya quérir par un valet de chambre, sur les trois heures après
-minuit, Miron, son premier médecin, qui logeait dans le château,
-auprès de sa chambre, et qui l'entretenait souvent la nuit, par la
-lecture ou le discours, comme les princes d'Europe ont de coutume...
-
-«Le roi, voyant entrer Miron en sa chambre, lui parla en la sorte que
-je rapporte ici ses paroles, car il voulut qu'elles fussent écrites
-fidèlement par lui, et les ai trouvées si judicieuses et importantes,
-que encore que je n'aie pas accoutumé d'enfler les volumes de cette
-Histoire des labeurs d'autrui, j'ai cru qu'il les fallait représenter
-en leur propre et naturelle forme.»
-
-Mathieu donne ensuite le récit du roi de Pologne à Miron. (_Page 81._)
-
-
-IX.
-
-La «déposition du roi de Navarre dans le procès criminel contre le
-sieur de La Mole, le comte de Coconas et autres» a été reproduite et
-annotée par Berger de Xivrey dans son recueil des _Lettres missives de
-Henri IV_. (_Page 86._)
-
-
-X.
-
-Si d'Aubigné était réellement l'homme qu'il a voulu peindre dans ses
-_Mémoires_, ce serait un personnage des plus antipathiques et un
-honnête homme douteux.
-
-A chaque page, pour ainsi dire, il médit de ceux qu'il a connus, et
-des plus grands, et des meilleurs, lorsqu'il ne les calomnie pas. Il
-affecte surtout de dire le plus grand mal de Henri IV, dont il fait un
-avare, un envieux, un ingrat, etc.
-
-Et pourtant, de loin en loin, il ne peut s'empêcher de dire, en termes
-explicites, que ce prince était bon et grand. Il écrit, à la suite
-d'une disgrâce: «Tout cela joint ensemble le fit résoudre, à la fin,
-de me rappeler auprès de lui, et il m'écrivit, pour cela, quatre
-lettres consécutives, _que je jetai au feu en les recevant_. Mais mon
-mécontentement cessa lorsque j'eus appris qu'étant averti de mon
-entreprise sur Limoges, et ensuite que j'y avais été fait prisonnier,
-_il avait mis à part quelques bagues de la reine sa femme_ pour payer
-ma rançon et me tirer de prison; joint que la nouvelle étant venue que
-j'avais eu la tête tranchée, il en avait témoigné un grand deuil et
-perdu le repos; tout cela me toucha à mon tour et me détermina à
-retourner à son service...»
-
-Il le dénigre de toutes façons:
-
-«L'empressement que je témoignais à rechercher toutes les occasions
-périlleuses pour me distinguer du commun, et à me trouver partout où
-il y aurait de la gloire à acquérir, _m'attira la haine et l'envie du
-roi de Navarre_, à cause des louanges qui m'en revenaient et qu'il
-voulait toutes pour lui seul: sur quoi je dirai une chose: _qu'il
-souffrait impatiemment qu'on louât ceux de ses serviteurs qui avaient
-fait les plus belles actions à la guerre et qui lui avaient rendu les
-plus grands services_...»
-
-Et l'on va voir, par d'Aubigné lui-même, ce qu'était, en réalité, ce
-maître ingrat, ce détestable prince:
-
-«Je pris ce temps-là (en 1582) pour aller faire l'amour à la susdite
-Suzanne de Lezay (qu'il épousa), et, dans mon absence, le roi de
-Navarre écrivit en ma faveur plusieurs lettres à ma maîtresse,
-lesquelles étant réputées contrefaites par mes rivaux et quelques
-parents de la demoiselle, _il vint lui-même au lieu où elle demeurait
-pour les avouer siennes et pour honorer la recherche de son
-domestique_...»
-
-Après la mort du roi:
-
-«Il faut que je dise ici que la France, en le perdant, perdit un des
-plus grands rois qu'elle eût encore eus. Il n'était pas sans défauts;
-mais, en récompense, _il avait de sublimes vertus_.»
-
- * * * * *
-
-Il y a beaucoup d'erreurs et, qui pis est, de faussetés dans
-l'_Histoire_ et les _Mémoires_ de d'Aubigné, si précieux, malgré tout,
-pour l'histoire du XVIe siècle. Tous les historiens sérieux les ont
-reconnues et signalées. On trouve, dans les _Mémoires_, notamment,
-quantité de gasconnades tragiques ou comiques.
-
-En somme, d'Aubigné est très souvent vantard, et il n'avait pas besoin
-de l'être, puisqu'il avait certainement tous les courages, excepté un
-pourtant, celui qui consiste à juger sans passion et à ne pas noircir
-un beau caractère parce qu'on en a été froissé ou méconnu.
-
-Dans la «langue verte» d'aujourd'hui, il faudrait dire que d'Aubigné
-est un illustre toqué, avec des allures de héros ou de capitan, selon
-les cas, avec le grand coeur d'un loyal guerrier, les petitesses
-intellectuelles et morales d'une sorte de Gil-Blas, ou les
-effervescences moitié baroques, moitié terribles, d'un sectaire tout
-près d'être visionnaire.
-
-C'était, en définitive, une âme dure et un assez mauvais homme.
-Mécontent, à juste titre, de son fils Constant, il l'anathématise en
-ces termes, à la fin de ses _Mémoires_: «Une telle perfidie me fut si
-sensible, que je rompis pour jamais avec lui, oubliant absolument tous
-les liens du sang et de l'amitié qui m'attachaient à ce fripon et
-misérable fils; _et je vous conjure, mes autres enfants_, de ne
-conserver la mémoire de votre indigne frère que _pour l'avoir en
-exécration_.» Paroles d'autant plus graves et odieuses qu'elles sont
-lancées d'outre-tombe. On n'y retrouve, assurément, ni le chrétien, ni
-le père, ni même l'homme dans la générosité naturelle de son
-caractère. (_Page 90._)
-
-
-XI.
-
-L'édit de pacification rendu au mois de mai 1576 créa (article 18), au
-parlement de Paris, une chambre composée de deux présidents et de
-seize conseillers, dont la moitié devait appartenir à la religion
-réformée. Cette chambre devait être envoyée, trois mois par an, pour y
-rendre la justice, aux pays de Poitou, Angoumois, Aunis et La
-Rochelle. Une chambre composée de la même manière était établie à
-Montpellier, dans le ressort du parlement de Toulouse. Il s'en était
-créé aussi une formée de deux présidents et de dix conseillers dans
-chacun des parlements de Grenoble, de Bordeaux, d'Aix, de Dijon, de
-Rouen et de Bretagne.
-
-On appelait chambre tri-partie le tribunal qu'au mois de juillet 1578,
-en conséquence du traité de Bergerac, on établit à Agen. Il se
-composait de douze conseillers, 4 réformés et 8 catholiques; deux
-présidents, l'un catholique, l'autre protestant. Pour un arrêt, il
-fallait que le tiers des juges appartînt à la religion huguenote.
-
-Après le traité de Fleix, cette chambre fut remplacée par une chambre
-de justice envoyée en mission. L'article 2 porte: «Le roi enverra au
-pays et duché de Guienne une chambre de justice composée de deux
-présidents, quatorze conseillers, un procureur et un avocat de S. M.:
-gens de bien, amateurs de paix, intégrité et suffisance requises.
-Lesquels seront par S. M. choisis et tirés des parlements de ce
-royaume et du grand conseil... Lesquels présidents et conseillers
-ainsi ordonnés connaîtront et jugeront toutes causes, procès et
-différends, et contraventions à l'édit de pacification. Serviront,
-deux ans entiers, audit pays et changeront de lieux et de séances, de
-six mois en six mois, afin de purger les provinces et rendre justice à
-chacun sur les lieux....»
-
-Vers la même époque, il fut établi, à l'Isle-d'Albi, une chambre de
-justice spéciale, qui joua un rôle important, et dont il est souvent
-parlé dans les lettres et manifestes du roi de Navarre. (_Pages
-92-124-140._)
-
- * * * * *
-
-Les membres de la chambre de justice de Guienne arrivèrent à Bordeaux,
-au mois de mars 1581; mais plusieurs circonstances, dit l'abbé
-O'Reilly, retardèrent leur réunion jusqu'au mois de janvier 1582. Leur
-première séance eut lieu le 26 de ce mois. Michel de Montaigne, maire
-de Bordeaux, assistait à cette séance.
-
-Parmi les conseillers se trouvait Jacques-Auguste de Thou, le futur
-président à mortier du parlement de Paris, le futur auteur d'une de
-nos plus belles _Histoires_. (_Page 159._)
-
-[Illustration: fac-simile]
-
-
-XII.
-
-La formule de la Ligue de Péronne a été souvent reproduite, mais avec
-d'innombrables variantes. Le Père Louis Maimbourg et, après lui, le
-Père Daniel en ont donné comme authentique une version qui diffère en
-plus d'un point du texte inséré par d'Aubigné dans son _Histoire
-universelle_.
-
-Il en fut de ce programme d'opposition politique et religieuse comme
-de la plupart des programmes: adopté en principe par les ligueurs, il
-subit diverses interprétations, selon les mobiles et les fluctuations
-de la lutte.
-
-Nous n'avons pas à juger ici l'oeuvre de la Ligue après l'avènement de
-Henri IV; mais nous dirons volontiers, avec M. Charles Mercier de
-Lacombe, dans sa belle étude sur _Henri IV et sa politique_: «Entre
-les mains des Guises, la Ligue commence avant le moment où elle eût
-été légitime, et ne finit qu'après le moment où elle devenait inique.»
-(_Page 93._)
-
-
-XIII.
-
-Manaud baron de Batz, seigneur de Sainte-Christie, etc., était du
-petit nombre des gentilshommes catholiques d'Armagnac qui surent
-rester fidèles à la fois à leur religion et à leur souverain. (_Page
-96._)
-
- * * * * *
-
-La lettre d'explication du roi de Navarre, datée de 1578, et que
-mentionne notre récit, était conçue en ces termes:
-
-«Monsieur de Batz, c'est vrai qu'un gros vilain homme m'a voulu mettre
-en suspicion votre fidélité et affection; or, à tel que me faut
-entendre est bien mon oreille ouverte, mais lui sont bouchés mon coeur
-et ma croyance, comme en telle occasion. Et n'en faites plus de compte
-que moi. En quel autre que vous pourrais-je tenir ma confiance pour la
-conservation de ma ville d'Eauze, là où je ne puis donner d'autre
-modèle que le brave exemple de vous-même? Et tant qu'il vous
-souviendra du miracle de ma conservation, que daigna Dieu y opérer
-principalement par votre valeur et bonne résolution, ne pourrez
-oublier votre devoir. Par quoi vous prié-je de vous en souvenir chaque
-jour, pour l'amour de moi, qui m'en souviendrai toujours pour le
-reconnaître envers vous et les vôtres. Sur ce, n'ai autre exprès
-commandement à vous bailler que de faire très certain état de l'amitié
-
- «Du bien vôtre HENRY.»
-
-
-Voici la dernière des lettres connues du roi de Navarre au baron de
-Batz. Elle est datée, non de 1587, comme l'a cru Berger de Xivrey,
-mais du mois de mars 1588, au moment où le roi, allant en Saintonge,
-quittait la Gascogne, où il ne revint jamais:
-
-«Monsieur de Batz, je suis bien marri que ne soyez encore rétabli de
-votre blessure de Coutras, laquelle me fait véritablement plaie au
-coeur, et aussi de ne vous avoir pas trouvé à Nérac, d'où je pars
-demain, bien fâché que ce ne soit avec vous. Et bien me manquera mon
-Faucheur par le chemin où je vas; mais avant de quitter le pays, je
-vous le veux bien recommander. Je me défie de ceux de Saint-Justin.
-Vous m'avez bien purgé ceux d'Eauze, mais ceux de Cazères et de
-Barcelone sont de vilains remuants, et je n'ai nulle assurance au
-capitaine La Barthe, qui a par là une bonne troupe et qui m'a
-cependant juré son âme: beaucoup m'ont trahi vilainement, mais peu
-m'ont trompé. Celui-ci me trompera s'il ne me trahit bientôt. De plus,
-ces misérables que j'ai déchassés d'Aire tiennent les champs. De tout
-ce serai-je tout inquiet jusqu'à tant que je vous sache sur pied avec
-votre troupe, éclairant le pays. Mon ami, je vous laisse en mains ces
-affaires; et, quoique soit en vous ma plus sûre confiance pour ce
-pays, toutefois, vous aimerait bien mieux là où il va et près de lui,
-
- «Votre affectionné ami, HENRY.»
-
-(_Pages 133-134._)
-
-
-XIV.
-
-On lit, sur l'aventure d'Eauze, dans le livre premier de la _Vie de
-Mornay_: «Même se trouva (M. de Mornay) avec le roi de Navarre, au
-fait d'Eauze, non assez expliqué par ceux qui ont écrit l'histoire.
-Cette ville est du patrimoine de Navarre en Armagnac, en laquelle il
-pensait entrer avec toute sûreté; et, de fait, les magistrats lui
-étaient venus au-devant présenter les clefs avec les chaperons rouges.
-Entré néanmoins qu'il est, lui cinquième, un certain qui était en la
-tour de la porte laisse tomber la herse, criant en son langage: «Coupe
-le râteau, il y en a prou, le Roy y est (_Coupo lo rastel, che prou
-n'y a, lo Re y es_).» Tellement qu'il se trouva enfermé entre ce
-peuple, les mutins lui portant l'arquebuse à la poitrine. Et sans
-doute y eût été accablé, n'eût été que trois de ses gardes, qui
-étaient entrés à pied, se jetèrent dans une tour qui était sur la
-muraille, à la faveur de laquelle une autre porte fut ouverte à ceux
-qui étaient demeurés dehors. A peine ce prince fut-il en plus évident
-péril.»
-
-Berger de Xivrey, dans ses notes, dit, à propos de la lettre royale
-qui nomme Manaud de Batz gouverneur de la ville d'Eauze et du pays
-d'Eauzan:
-
-«Cette lettre à M. de Batz montre qu'il était un des quatre seigneurs
-qui accompagnaient le roi, et on doit conclure du passage des
-_Economies royales_, qui diffère peu de celui de Mornay, mais est plus
-circonstancié, que les deux autres étaient Rosny et Béthune.»
-
-Berger de Xivrey ajoute les observations suivantes:
-
-«Des quatre seigneurs qui s'étaient trouvés avec le roi de Navarre à
-une si chaude affaire, Mornay lui était nécessaire pour le conseil,
-Rosny était encore trop jeune pour avoir le commandement d'une place.
-Restaient donc de Batz et Béthune. Ce dernier fut d'abord nommé
-gouverneur d'Eauze. Mais je le trouve accompagnant le roi dans les
-premières expéditions de 1577. Or, la prise d'Eauze était de 1576,
-comme le remarque l'abbé Brizard, qui avait des renseignements de la
-famille de Batz, et j'ai cru devoir placer cette lettre-ci vers la fin
-de cette année (1576).»
-
-Le lecteur fera encore une autre observation: c'est que le silence
-absolu gardé par Du Plessis-Mornay et Sully sur la part prise par
-Manaud de Batz au combat d'Eauze montre combien peu ils se souciaient
-de rendre justice aux catholiques, même à ceux que le roi distinguait
-parmi les plus fidèles et les plus vaillants.
-
- * * * * *
-
-Roquelaure était certainement à Eauze, aux côtés du roi de Navarre.
-Rappelons brièvement sa glorieuse carrière.
-
-Antoine de Roquelaure, seigneur de Roquelaure en Armagnac, de Gaudoux,
-etc., baron de Lavardens et de Biran, fils de Géraud, seigneur de
-Roquelaure, et de Catherine de Bezolles, était né en 1543 et jouissait
-déjà de beaucoup de crédit auprès de Jeanne d'Albret. Elle lui donna
-sa part dans la terre de Roquelaure, dont il était co-seigneur avec
-elle, et l'engagea au service de son fils. Roquelaure fut lieutenant
-de la compagnie des gendarmes de ce prince et maître de la garde-robe.
-Il continua cette dernière fonction auprès de Henri IV, qui le nomma,
-en 1595, chevalier de ses ordres. Il joignit à ces titres, en 1610,
-quelque temps avant la mort de Henri IV, ceux de lieutenant de roi
-dans la haute Auvergne, capitaine du château de Fontainebleau,
-gouverneur du comté de Foix, et lieutenant-général du gouvernement de
-Guienne. En 1615, il devint maire perpétuel de Bordeaux et maréchal de
-France. Il mourut à Lectoure, le 9 juin 1625.
-
- * * * * *
-
-Eauze et l'Eauzan formaient un territoire de sept lieues de long sur
-quatre de large. Il était borné au nord par le Gabardan, au sud et à
-l'est par l'Armagnac, à l'ouest par le Marsan. (_Page 104._)
-
-
-XV.
-
-Ce qui suit est extrait de l'_Histoire de l'Agenais, du Condomois et
-du Bazadais_, par J.-F. Samazeuilh:
-
-«La Vachonnière, gouverneur de cette ville, se laissant entraîner par
-ses jeunes officiers dans une excursion du côté de Marmande, «pour
-aller chercher, disaient-ils, à la mode de leur pays, de quoi faire
-fumer le pistolet», ils montèrent à cheval, au nombre de 38
-arquebusiers.
-
-«Parmi eux se trouvaient deux Bacoue et les Brocas.
-
-«Or il arriva que le baron de Mauvezin, chef catholique, venait de
-concerter avec les Metges de La Réole et les capitaines Massiot et
-Métaut, l'un d'Aiguillon, l'autre de Saint-Macaire, une entreprise
-contre la garnison de Casteljaloux avec 20 salades d'élite, outre la
-compagnie des gens d'armes de ce baron et 750 arquebusiers tirés de
-Marmande et des lieux circonvoisins. Leur plan était de cacher ces
-arquebusiers au moulin de Labastide, situé sur leur route, à une lieue
-de Casteljaloux, et d'aller provoquer ensuite les réformés de cette
-ville pour les entraîner, par une fuite simulée, dans une embuscade.
-
-«Mais La Vachonnière étant parti le premier, ce dessein ne put
-recevoir son exécution. Seulement, lorsque l'avant-garde de
-Casteljaloux, composée de 15 salades et commandée par d'Aubigné, que
-secondait le capitaine Dominge avec 15 arquebusiers à cheval, parvint
-sur le bord de la Garonne, ils virent tout le bord opposé en aval de
-Marmande «noirci de gens de guerre», et une première batelée d'ennemis
-qui allaient atteindre la rive gauche à Valassins. Aussitôt d'Aubigné
-commande à Dominge de mettre pied à terre et de donner sur ceux qui
-abordaient. Dominge tue ou noie toute cette avant-garde, au nombre de
-60 hommes; la plupart n'eurent pas même le temps d'ajuster leurs
-mèches. Mais comme le reste s'empressait de s'embarquer pour venir les
-venger, La Vachonnière, qui avait suivi de près son lieutenant,
-prévoyant que la partie ne serait pas égale, se mit alors en retraite,
-au simple pas de ses chevaux...»
-
-Les catholiques, suivant, en toute hâte, leurs ennemis, offrirent le
-combat près de Malvirade. «Ce fut l'un des engagements les plus
-acharnés et les plus glorieux pour les réformés, car ces derniers
-étaient à peine un contre dix, et d'Aubigné fait observer avec raison
-qu'il ne faut pas dédaigner cette affaire, «pour ce que les hommes n'y
-sont pas comptés par milliers.»
-
-«L'aîné des Brocas et un cavalier d'Aiguillon se coupèrent la gorge
-avec leurs poignards. Bacoue, en tuant l'ennemi qu'il avait en tête,
-reçut aussi une blessure mortelle; puis vinrent quelques hallebardiers
-qui l'achevèrent dans le fossé où il venait de combattre. La
-Vachonnière tomba, «les reins coupés d'une balle ramée, et de plus,
-brûlant de quatre arquebusades»; d'Aubigné voulut le sauver et le
-remettre en selle; mais il tomba presqu'aussitôt, à son tour, couvert
-de blessures, et lorsque le capitaine Dominge vint à son secours, il
-le vit qui, sous trois cadavres, s'escrimait encore de son épée, dont
-il blessa mortellement Métaut, Bastanes et Metges le jeune. A l'aide
-de quelques-uns de ses compagnons, Dominge dégagea le lieutenant de La
-Vachonnière et le remonta sur son cheval. Quant à La Vachonnière
-lui-même, il était déjà mort.
-
-«Les pertes éprouvées au combat de Malvirade n'avaient pas découragé
-la garnison de Casteljaloux, car, peu de temps après, et sous les
-ordres de d'Aubigné qui, durant le repos occasionné par ses blessures,
-venait de dicter au juge de cette juridiction «les premières stances
-de ses _Tragiques_», elle s'empara «par escalade (d'après ses
-_Mémoires_) et par intelligence (d'après son _Histoire universelle_)
-de Castelnau-de-Mesmes, sur la rivière de Ciron, où fut tué le juge du
-lieu, avec trois autres habitants.
-
-«Sur ces entrefaites, l'armée de Villars, grossie de toute la noblesse
-de l'Armagnac et des troupes des capitaines Gondrin, Fontenille,
-Labatut, Poyanne, Lartigue et autres, avait entrepris le siège de
-Manciet. Le capitaine Mathieu défendit cette ville avec tant de
-résolution que l'on s'empressa de lui accorder une capitulation
-honorable, sur le faux avis que le roi de Navarre assiégeait, de son
-côté, Beaumont-de-Lomagne. Mais il n'était question ici que d'une
-attaque dirigée par les habitants de cette ville, vers la fin de juin
-ou au commencement de juillet 1577, contre notre prince en marche sur
-Montauban, et qu'il repoussa de manière à leur ôter le goût de
-semblables insultes.
-
-«Il résulterait, d'un passage des Mémoires de Sully, que, dans le
-cours de cette campagne, Villars «fit quelques tentatives sur
-Casteljaloux et sur Nérac, mais qu'il trouva partout le roi de Navarre
-qui déconcerta ses desseins. «Ce prince s'exposait comme le moindre
-soldat, et fit devant Nérac un coup d'une extrême hardiesse, lorsqu'un
-gros de cavalerie s'étant détaché pour venir le surprendre, il le
-repoussa presque seul. Nos prières ne furent point capables de
-l'engager à prendre plus de soin de sa vie.»
-
-«Rassuré sur ses villes de l'Albret, Henri s'en alla du côté de la
-Dordogne. Le 2 septembre 1577, il était à Sainte-Foy-la-Grande, d'où
-il envoya aux consuls de Bergerac et à M. de Meslon, sénéchal
-d'Albret, des instructions pour assurer la défense de cette contrée.
-«Ces mesures sont d'autant plus nécessaires, ajoutait-il, que,
-traitant en ce moment de la paix, il faut empêcher, pour obtenir de
-meilleures conditions, que l'ennemi ne nous enlève nos places pendant
-les négociations.» Ces craintes se réalisèrent au sujet de Langon, que
-les réformés venaient d'enlever au capitaine La Salle du Ciron, et que
-Largimarie leur reprit et démantela. Seulement ce fait peut se
-confondre avec la prise de Langon, du 8 avril 1578.
-
-«Jusqu'à la paix dont il est question dans cette lettre, nous ne
-trouvons plus à dire, pour nos contrées, qu'une petite campagne des
-réformés de Casteljaloux dans les Landes.» Elle se termina par un
-engagement des plus meurtriers.
-
-«Les catholiques, forcés au combat, jetèrent leurs arquebusiers dans
-un bois voisin, et, protégés ainsi sur leur flanc, ils attendirent la
-charge. Le capitaine de Casteljaloux imita cette manoeuvre: il envoya
-également ses arquebusiers dans le bois, pour ne pas être inquiétés de
-ce côté, et se formant ensuite en bataille à cent cinquante pas des
-ennemis, les 45 salades des réformés entamèrent leur charge, dont le
-succès fut complet, car ils passèrent sur le ventre aux catholiques,
-et lorsqu'ils tournèrent bride pour achever leur tâche, ils virent
-ceux qui avaient survécu à genoux et demandant quartier.» Les soldats
-de Bayonne eurent seuls la vie sauve, et ils furent renvoyés au
-vicomte d'Orthe avec leurs armes et leurs chevaux.
-
-«Peu de jours après, il vint à Casteljaloux un trompette de Bayonne,
-chargé de présents en écharpes et en mouchoirs ouvrés, pour toute la
-garnison; et, plus tard, le roi de Navarre se trouvant, le septième, à
-une fête que lui donnait La Hilière, successeur du vicomte d'Orthe,
-dans son gouvernement, les habitants de Bayonne apprirent que le
-capitaine de Casteljaloux était dans la compagnie de ce prince, et,
-pour payer sa «courtoisie», ils l'accablèrent de soins et de
-prévenances.» (_Page 118._)
-
-
-XVI.
-
-Berger de Xivrey a noté, d'après d'Aubigné, ce curieux incident de la
-conférence de Nérac:
-
-«La Meausse, gouverneur de Figeac, était un vieux gentilhomme d'un
-esprit juste et ferme. Lors des conférences de Nérac, il avait d'un
-seul mot détruit tout l'effet d'une comédie jouée par Catherine de
-Médicis, et peinte de main de maître par d'Aubigné. «La reine ayant
-ouï quelques gentilshommes ployer en leurs réponses particulières, les
-voulut voir et essayer ensemble en sa chambre, et là découpler une
-harangue curieusement élaborée par Pibrac, auquel on avait recommandé
-l'éloquence miraculeuse de Pologne, comme à un coup de besoin.
-Cependant elle, de son côté, avait appris par coeur plusieurs
-locutions qu'elle appelait consistoriales.
-
-«Pibrac, bien préparé, harangua devant ces fronts d'airain,
-merveilleux en délicatesse de langage, exprès en ses termes, subtil en
-raisons, lesquelles il fortifiait et illustrait d'exemples agréables,
-presque tous nouveaux et curieusement recherchés...
-
-«Il fut si pathétique qu'il rendit comme en extase les plus délicats
-de ses auditeurs. Adonc la reine, ayant les yeux comme larmoyants, se
-lève de sa chaire et haussant les mains sur sa tête, s'écria plusieurs
-fois: «Eh bien! mes amis, donnons gloire au Dieu vivant, faisons choir
-de ses mains la verge de fer!» Et comme elle eut demandé au nez de
-quelques-uns: «Que pouvez-vous répliquer?» tout fut muet, jusques au
-gouverneur de Figeac, nommé La Meausse, qui, comme l'interrogation
-s'adressait à lui, répondit: «Je dis, Madame, que Monsieur que voilà a
-bien étudié; mais de payer ses études de nos gorges, nous n'en pouvons
-comprendre la raison.» (_Page 131._)
-
-
-XVII.
-
-Ces pages sur les rapports du roi de Navarre avec les Etats de Béarn
-sont extraites d'une excellente étude, publiée en 1865 par M. Alphonse
-Pinède, avocat, sous ce titre: _Les Béarnais au temps de Henri IV_.
-(_Page 137._)
-
-
-XVIII.
-
-Il est certain que la lettre adressée, le 10 avril 1580, à la reine
-Marguerite par le roi de Navarre partant pour Cahors, était purement
-diplomatique. La reine de Navarre connaissait à merveille le projet
-formé par son mari d'aller se saisir d'une ville sur laquelle il
-avait, par son mariage, d'incontestables droits; mais il importait, à
-tous égards, que Marguerite parût avoir ignoré les desseins de son
-mari, afin surtout de ne pas sembler prendre part à la guerre qui
-éclatait entre le roi de France et le roi de Navarre. (_Page 144.--Le
-renvoi n'est pas indiqué._)
-
-
-XIX.
-
-Berger de Xivrey a longuement commenté la lettre du roi de Navarre à
-Madame de Batz sur la prise de Cahors. Après avoir relevé cette
-qualification: «A ma cosine», employée, dit-il, pour cousine, il
-poursuit en ces termes:
-
-«Ce titre, que le roi de Navarre donne à Madame de Batz, s'explique
-aisément par l'extraction illustre de cette dame et par celle de son
-mari. Bertrande de Montesquiou, femme du baron de Batz, descendait des
-anciens ducs de Gascogne; Manaud de Batz, troisième fils de Pierre de
-Batz et de Marguerite de Léaumont, tirait son origine des anciens
-vicomtes du même pays, dignité dont furent revêtus, pendant le dixième
-siècle et une partie du onzième, les vicomtes de Lomagne, ancêtres
-directs des barons de Batz. Les preuves de cette descendance furent
-vérifiées en 1784 par une commission composée de dom Clément et de dom
-Poirier, religieux bénédictins; de MM. de Bréquigny et Désormeaux, de
-l'Académie des inscriptions et belles-lettres; Chérin, généalogiste
-des ordres du Roi; Ardillier, administrateur général des domaines de
-la couronne, et Pavillet, premier commis de l'ordre du Saint-Esprit.»
-
-A propos du début de la lettre royale: «Je ne me dépouillerai pas,
-combien que je sois tout sang et poudre...» Berger de Xivrey fait les
-remarques suivantes:
-
-«Ces mots, où il n'y a rien d'exagéré, indiquent d'une manière précise
-la date de cette lettre au moment où finissait le terrible combat de
-quatre jours, qui venait de réduire Cahors au pouvoir du roi de
-Navarre. D'Aubigné et Sully ont raconté cet événement avec des détails
-fort circonstanciés, et néanmoins cette lettre et la suivante ajoutent
-encore plusieurs notions précieuses à l'_Histoire universelle_ et aux
-_Economies royales_. Le journal de Faurin nous apprend que cette lutte
-acharnée du roi de Navarre et des défenseurs de Cahors dura du samedi
-28 mai au mardi 31. C'est donc le 31 au soir que dut être écrite cette
-lettre à Madame de Batz. La prise de Cahors est un événement capital
-dans l'histoire du roi de Navarre et de son parti. «En toutes ses
-autres actions, dit Davila, ayant rendu des preuves de sa vivacité
-merveilleuse, il donna en celle-ci autant d'étonnement à ses gens que
-de terreur à ses ennemis, leur faisant connaître à quel point il était
-vaillant et hardi dans les combats.»
-
- * * * * *
-
-Quand on connaît la véritable histoire de la prise de Cahors, on lit,
-avec un intérêt assaisonné d'une pointe de gaîté, les récits que nous
-allons reproduire.
-
-Le 4 juin 1580, Daffis, premier président du parlement de Toulouse,
-adressait à Henri III la lettre suivante, publiée dans les _Archives
-historiques de la Gironde_ par Tamizey de Larroque:
-
- «Sire,
-
-«Pour la continuation de nos plus grandes misères est survenue la
-prise de la ville de Cahours _par la prodition et intelligence
-d'aucuns des principaux habitants d'icelle et autres qui s'y étaient
-introduits en grand nombre_. Ce n'a été, néanmoins, sans que vos
-sujets aient fait tous devoir de la conserver. Mais l'entreprise était
-dressée de si longue main et les forces des adversaires étaient si
-prêtes, que les pauvres habitants n'y ont pu résister et enfuir; la
-plupart ont été misérablement massacrés et meurtris. C'était une ville
-des plus grandes et plus catholiques dans ce ressort, qui s'était
-toujours bien maintenue. Etant d'ailleurs jugée forte de telle
-conséquence qu'_on n'en pense point après Toulouse de plus
-importante_.»
-
-Le récit de P. de L'Estoile est franchement comique:
-
-«Le dimanche 20e _jour_ de mai (1580), partie par surprise, partie
-_par intelligence_, les huguenots de Gascogne, partisans du roi de
-Navarre, gagnèrent l'une des portes de la ville de Cahors, et y eut
-âpre combat, auquel le seigneur de Vesins, sénéchal et gouverneur de
-Mercy, fut blessé avec plusieurs des siens, et enfin, après avoir
-vertueusement combattu et soutenu l'assaut, _deux jours_ et _deux
-nuits_, n'étant le plus fort, se retira à Gourdon. Le roi de Navarre y
-vint en personne, _dix heures après la première entrée des siens_,
-usant d'un trait et diligence de Béarnais, s'étant levé de son lit
-d'auprès de sa femme, avec laquelle il voulut coucher exprès, _afin
-qu'elle ne se défiât de rien_. Sur quoi ainsi elle osa bien assurer
-Leurs Majestés _que son mari n'y était pas_, encore qu'il y combattit
-en personne, y ayant perdu tout plein de bons soldats de sa garde et
-leur capitaine Saint-Martin, et étant demeuré à la fin maître de la
-ville.--La friandise du grand nombre de reliques et autres meubles et
-joyaux précieux étant dedans Cahors fut la _principale occasion_ de
-l'entreprise.» (_Page 151._)
-
-
-XX.
-
-La surprise de Mont-de-Marsan, en 1580, est racontée par Poeydavant:
-
-«Bertrand Baylens, sieur de Poyanne, un des plus braves gentilshommes
-de la Gascogne et gouverneur de Dax, fit une entreprise hardie sur la
-ville de Mont-de-Marsan, qui appartenait au roi de Navarre, et qui
-était la meilleure place du pays. Il trouva le secret de gagner le
-meunier d'un moulin, dont il se saisit et où il entra par escalade
-avec son lieutenant Lartigue, suivi du reste de sa troupe. A la faveur
-de cet avantage, il aboutit facilement au pied des murs, près de la
-porte principale de la haute ville, dans laquelle était le château.
-
-«Il y avait un corps de garde à cette porte qu'on ouvrait chaque
-nuit pour faire passer la ronde dans le faubourg, qui était clos
-de murailles. Poyanne se tint si tranquille avec ceux qui
-l'accompagnaient, que la ronde ayant repassé du faubourg dans la
-ville, il y entra pêle-mêle, tailla en pièces le corps de garde et se
-rendit maître de la ville.
-
-«Dupleix ajoute que, pendant le combat qui se fit au corps de garde,
-un des habitants de la ville alla fermer la porte. Poyanne, qui s'en
-aperçut, courut l'ouvrir au même instant et, par ce moyen, introduisit
-le reste de ses soldats.»
-
-Il fit ouvrir une autre porte pour livrer passage à Borda, maire de
-Dax, qui avait rendez-vous avec lui, à la tête d'un détachement. Les
-assaillants ne perdirent que vingt-cinq hommes. Poyanne fut blessé. La
-garnison fut plus éprouvée.
-
-«On doit cet éloge à Poyanne que, quoique ayant sujet d'être irrité
-contre les ennemis, il ne s'en vengea nullement. Il se contenta
-seulement de réclamer le secours de Biron pour s'emparer du château,
-qui résistait encore; mais la retraite de Poudenx, par laquelle la
-garnison fut affaiblie, le força bientôt à se rendre. Poyanne, ayant
-été laissé gouverneur de la ville, voulait faire démolir les
-fortifications; mais le roi de Navarre obtint de son beau-frère (Henri
-III) la défense de continuer la démolition...» (_Page 157._)
-
-
-XXI.
-
-Brantôme a porté sur le maréchal de Matignon, qu'il n'aimait pas, le
-jugement suivant: «Après que mondit maréchal de Biron fut parti de la
-Guienne, fut en sa place subrogé le maréchal de Matignon, un très fin
-et trinquat (rusé) Normand, et qui battait froid d'autant que l'autre
-battait chaud; c'est ce qu'on disait à la cour, qu'il fallait un tel
-homme au roi de Navarre et au pays de Guienne, car cervelles chaudes
-les unes avec les autres ne font jamais bonne soupe.»
-
-Les _Archives historiques de la Gironde_ ont publié une très
-intéressante et très précieuse lettre de Matignon adressée à Henri IV,
-quinze jours après la mort de Henri III. On voit, dans ce document,
-que le maréchal mettait au service du nouveau roi de France un zèle et
-un dévouement sans bornes. La lettre est datée du 18 août 1589. (_Page
-158._)
-
-
-XXII.
-
-Après les négociations relatives au traité de Fleix, Monsieur, duc
-d'Anjou et d'Alençon, «fut reçu à Bordeaux, dit l'abbé O'Reilly dans
-son _Histoire_, avec une pompe extraordinaire». Le lendemain de son
-arrivée, il se rendit au parlement avec le maréchal de Biron et y fut
-longuement harangué et complimenté. Trois jours après, il y eut une
-grande procession d'actions de grâce, à laquelle assistaient «toutes
-les autorités de la ville, tous les fonctionnaires publics, les
-paroisses avec leur croix, la musique de Saint-André et de
-Saint-Seurin, l'archevêque portant le Saint-Sacrement, suivi des
-évêques de Bazas et de Dax; le duc d'Anjou, la reine Marguerite
-donnant le bras au grand sénéchal; tous les seigneurs et dames de la
-suite...»
-
- * * * * *
-
-On a remarqué avec raison, dit l'auteur du _Château de Pau_, que tout
-ce qu'il y a de grand et d'élevé dans le caractère de Henri s'associe
-naturellement, et par un mélange piquant, à des traits d'une
-familiarité d'autant plus précieuse à recueillir, qu'elle est le
-vivant témoignage d'un coeur paternel et d'une sincérité pleine de
-candeur. Cette familiarité s'explique aussi par les moeurs béarnaises
-et par les habitudes que le roi avait contractées sous le toit de son
-aïeul. Il aimait à «se faire petit avec les petits».
-
-On a fait des volumes rien qu'avec les récits des aventures auxquelles
-nous faisons allusion. Voici une anecdote caractéristique entre
-toutes, empruntée à la _Notice sur Nérac_ de M. de Villeneuve-Bargemont:
-
-«Le duc d'Anjou, pendant le séjour qu'il fit à Nérac après la paix de
-Fleix, étant sorti pour aller parcourir les promenades qui ornent la
-ville, rentre fort mécontent de n'avoir été salué par personne et se
-plaint amèrement à son beau-frère de cette incivilité, qui était si
-contraire à tout le bien qu'il lui avait dit de ses sujets. «Je ne
-conçois rien à cela, dit Henri; mais, ventre saint-gris! venez avec
-moi, nous éclaircirons la chose.» En effet, dès qu'ils paraissent, la
-foule se presse autour d'eux. La joie, l'affection, le respect se
-peignent sur tous les visages. Henri frappe sur l'épaule de l'un,
-demande à l'autre des nouvelles de sa femme et de ses enfants, serre
-la main à celui-ci, fait un salut à celui-là, adresse quelques paroles
-honnêtes à tous, et rentre au château avec un cortège nombreux. «Eh
-bien! dit-il au duc d'Anjou, vous avais-je rien dit de trop sur
-l'honnêteté de mes braves bourgeois de Nérac?--Parbleu! je le crois
-bien: c'est vous qui leur faites presque toujours les avances...--Oh!
-par ma foi! mon frère, entre Gascons nous ne tirons jamais à la courte
-paille. Personne ne calcule avec moi, et je ne calcule avec personne;
-nous vivons à la bonne franquette, et l'amitié se mêle à toutes nos
-actions.»
-
-«Qui n'a relu avec bonheur, ajoute Bascle de Lagrèze, les touchantes
-histoires du bon roi entrant incognito dans une chaumière, dans une
-hôtellerie, pour surprendre dans la bouche du peuple la vérité qu'on
-pouvait avoir intérêt à ne pas laisser pénétrer jusqu'à lui?» (_Page
-158._)
-
-
-XXIII.
-
-Bascle de Lagrèze a consacré à Catherine de Bourbon un des plus
-intéressants chapitres du _Château de Pau_. Nous en détachons les
-lignes suivantes:
-
-«En l'absence de Henri, qui poursuivait au loin ses aventureuses et
-nobles destinées, _sa très chère et très aimée soeur, Madame la
-princesse de Navarre, régente et lieutenante-générale_, résidait au
-château de Pau et s'occupait de la douce mission de faire le bonheur
-des Béarnais.
-
-«Elle avait partagé avec son frère les tendresses d'une mère dévouée,
-et reçu comme lui une éducation sérieuse. Dans une sombre allée du
-parc royal, la reine Jeanne avait fait bâtir un petit castel qu'elle
-nommait «Castel-Béziat», charmante expression du pays qui devrait se
-traduire par _château chéri comme un enfant gâté_. Catherine y fut
-élevée. Le silence et la solitude ne conviennent-ils pas mieux pour
-l'éducation d'une jeune fille que les bruits de fêtes et d'intrigues
-dont retentissent les palais des rois?
-
-«Jeanne d'Albret, s'adressant à son fils dans son testament, «lui
-recommande expressément la tutelle et défense de Madame Catherine sa
-soeur». Henri aimait trop sa soeur pour ne pas se conformer au voeu de
-sa mère. Il se hâta d'obtenir pour elle la liberté de rentrer en
-Béarn, où la ramena Madame de Tignonville, sa gouvernante. C'est dans
-le palais de Pau que cette noble princesse, d'un esprit supérieur,
-d'un savoir prodigieux, s'occupa des affaires du pays, consacrant ses
-loisirs à la culture des arts, à la poésie et à la musique. Elle
-jouait très bien du luth et chantait encore mieux.
-
-«Elle était aussi bonne que spirituelle. Son frère et elle s'aimaient
-comme s'étaient aimés Marguerite de Valois et François Ier. Plusieurs
-lettres de Henri IV prouvent bien tout l'attachement qu'il lui
-portait. Il lui écrivait un jour: «La racine de mon amitié sera
-toujours verte pour vous, ma chère soeur». Dans une de ses lettres au
-roi de France, notre Henri s'excuse d'avoir tout quitté pour accourir
-à Pau, parce qu'il avait appris que sa soeur était malade.
-
-«Catherine semblait être née pour régner; si elle ne régna pas de
-droit, elle gouverna de fait nos contrées. Elle remplaçait son frère
-absent. Elle administrait ses Etats sous le titre de régente, et
-jamais administration plus douce ne fut plus prospère. Le feu des
-guerres de religion et les horreurs des discordes civiles qui
-désolaient la France, n'atteignirent pas le Béarn, et si quelques
-difficultés surgirent, elle sut les conjurer, en faisant appel à
-l'affection que lui portait le peuple.
-
-«Catherine restait à Pau sans se marier. Cependant jamais princesse ne
-se vit recherchée par un plus grand nombre de prétendants. Palma Cayet
-en a fait la récapitulation détaillée et complète; parmi eux figurent
-Monsieur, depuis duc d'Alençon, le duc de Lorraine (qui fut plus tard
-beau-père de Catherine), Philippe roi d'Espagne, le duc de Savoie, le
-roi d'Ecosse, le duc d'Anhalt, le duc de Montpensier, le comte de
-Soissons.
-
-«C'est ce dernier prince qui avait inspiré une passion profonde à la
-soeur de Henri IV, dont le coeur était aussi aimant que celui de son
-frère. Le comte de Soissons, après avoir plu d'abord au roi de
-Navarre, encourut sa disgrâce pour toujours. Henri, dont le caractère
-était ouvert et loyal, ne pouvait souffrir le comte, toujours sérieux
-et dissimulé. Il l'accusait aussi d'avoir aspiré à se faire subroger à
-sa place, avec l'aide du pape, de l'Espagne et de la Ligue.
-
-«Rien ne put changer les sentiments de Catherine. Durant vingt-cinq
-ans elle conserva son premier amour. Elle repoussait tous les
-prétendants, et attendait. Dans sa douce mélancolie, elle ne laissa
-jamais échapper une plainte, et semblait se complaire dans sa
-lointaine espérance.
-
-«Lorsque notre Henri, ce parvenu légitime, fut enfin tranquillement
-assis sur le trône de France, il appela Catherine auprès de lui,
-désireux de lui faire oublier, par un mariage convenable, celui dont
-il avait empêché la réalisation.
-
-«Catherine fut obligée de quitter Pau pour aller rejoindre son frère.
-La nouvelle de son départ jeta l'alarme dans le coeur des Béarnais.
-Ils comprenaient la perte immense qu'ils allaient faire. C'était leur
-dernière princesse qui allait leur être ravie. C'était leur
-protectrice, leur orgueil et leur amour, qui allait abandonner le
-château, à jamais déshérité de ses maîtres et de ses rois.
-
-«Henri IV entoura sa soeur unique de soins et d'affection, autant que
-d'égards et d'honneurs. Elle avait partagé toutes ses idées, il voulut
-lui faire partager ses nouvelles croyances. Catherine était douée
-d'une trop grande fermeté de caractère pour abandonner facilement sa
-nouvelle religion: cependant elle consentit à se faire instruire pour
-plaire au roi. Elle se décida enfin à un mariage tardif. Les archives
-du château ont conservé _les pactes de mariage d'entre haut et
-puissant prince Henry duc de Lorraine, et Madame Catherine, princesse
-de France et de Navarre, soeur unique du roi_, 1598. C'est le 31
-janvier 1599 que le mariage fut célébré. En 1604, Catherine, qui
-n'avait pas revu sa ville de Pau, mourut à l'âge de 46 ans, précédant
-de six années son frère dans la tombe.» (_Page 167.--Le renvoi porte
-XVIII par erreur._)
-
-
-XXIV.
-
-Nous avons plusieurs fois mentionné, dans notre récit, les diverses
-négociations du roi de Navarre avec les souverains étrangers. Des
-détails complémentaires au sujet de ces négociations peuvent offrir
-quelque intérêt.
-
-Lors du voyage de Ségur à Londres, au mois de juillet 1583, il
-s'agissait pour Henri, non seulement de travailler, avec les princes
-protestants, à la création d'une ligue défensive et offensive[54],
-mais encore d'élaborer un projet de mariage entre Catherine de
-Bourbon, sa soeur, et Jacques, fils de Marie Stuart, déjà reconnu
-comme roi d'Ecosse, et à qui devait revenir la couronne d'Angleterre
-après la mort d'Elisabeth. Ce projet parut avoir, pendant longtemps,
-des chances d'aboutir, comme on en peut juger par la correspondance de
-Henri.
-
- [54] Ce fut en ces circonstances que commença, entre le roi de
- Navarre--ou plutôt Du Plessis-Mornay--et les princes protestants,
- une très longue correspondance latine. On la trouve dans un livre
- publié à Utrecht en 1679 sous un titre dont voici les premiers
- mots: «_Henrici, Navarrorum regis epistolæ_».
-
-Catherine refusa Jacques. «Pour celui-là, disait-elle plus tard à
-Sully, j'avoue que je fus si sotte, à cause de quelques fantaisies que
-j'avais lors en tête, que je n'y voulus point entendre.»
-
- * * * * *
-
-En 1585, les Guises, Catherine de Médicis et le roi de Navarre
-engagèrent une triple négociation auprès des cantons catholiques
-suisses. M. L. Combes, professeur d'histoire à la Faculté des Lettres
-de Bordeaux, a publié en 1879, dans les _Annales_ de cette Faculté,
-les lettres écrites, à ce sujet, par la Maison de Lorraine, par la
-reine-mère et par Henri. «Les Suisses, dit-il, valaient à eux seuls
-une armée, avec leur solidité, leur bravoure, leur fidélité.»
-
-Voici l'expression caractéristique de la lettre du roi de Navarre aux
-cantons, en date du 10 juin 1585, lettre tirée, comme les autres, des
-archives de Lucerne:
-
-«Messieurs, chacun peut juger par l'intérêt que j'avais au service de
-Sa Majesté, que je ne suis jamais entré dans les armes que pour ma
-juste défense et pour la protection d'une bonne et grande partie des
-sujets du roi, que je voyais livrés à une certaine ruine par
-l'établissement de ceux qui regardent plus la terre que les cieux, et
-qui n'avaient pas de moindres desseins que ceux dont nous voyons
-aujourd'hui les effets...--N'ai-je pas des catholiques avec moi,
-prêtres et religieux d'Agen? Ne sont-ils pas traités parfaitement
-bien, etc., etc.? Je vous témoigne ces choses devant les yeux, pour
-vous donner à entendre que cette crainte, qu'ils prétendent avoir, que
-je ne ruine la religion catholique si j'en avais les moyens, est trop
-éloignée de la raison de mes déportements passés, de l'âge florissant
-et du zèle du roi en sa religion, pour être vraie cause des émotions
-qu'ils font...--Les princes lorrains ont des liaisons avec
-l'Autriche... Ainsi cela vous regarde; votre secours ne servira que de
-planche à faire passer ambitions et convoitises de ceux qui ont
-toujours assailli votre liberté et qui ont toujours été tenus en bride
-par le contre-poids et la grandeur de la France.»
-
- * * * * *
-
-C'est surtout à partir de l'année 1585 que se multiplient les
-négociations du roi de Navarre avec les souverains étrangers.
-
-Le 8 mai 1585, Henri écrit à Walsingham, premier secrétaire
-d'Angleterre, pour lui recommander M. de Ségur, chargé de solliciter
-des secours de la reine.
-
-Le 9 juin, M. de Ségur écrivait à Walsingham: «Il est temps que la
-reine nous témoigne sa bonne volonté. Si par autre moyen nous pouvions
-retenir la rage des ligueurs, on ne l'eût importunée. Nous avons cru
-et croyons qu'elle a soin de la conservation de ce prince et de la
-nôtre, et pour ce, librement nous nous adressons à S. M., à laquelle,
-s'il vous plaît, vous ferez voir un mémoire que j'envoie. Il contient,
-par le menu, le nombre d'Allemands et Suisses desquels nous avons
-besoin, et l'argent qui nous est nécessaire pour les lever et amener
-en France... C'est peu que deux cent mille écus à S. M.: le roi de
-Navarre a moyen de lui rendre et de lui faire mille fois plus de
-services. Je vous supplie qu'on se résolve bientôt à nous aider et
-qu'on me donne moyen de passer bientôt en Allemagne publier la bonté
-de la reine et chercher moyen de nuire à nos ennemis. Je vous envoie
-le nombre des forces du roi et des Guises.» Le mémoire de la reine,
-dont parle Ségur, se terminait ainsi: «Les affaires de la chrétienté
-sont aujourd'hui en tel point qu'elles vont par heures et par minutes,
-au lieu qu'elles coulaient ci-devant par ans et par mois».
-
-Le 13 octobre de cette même année, Walsingham écrivait à Ségur, alors
-en Allemagne, que, sans vouloir abandonner la cause du roi de Navarre
-et de ses amis, la reine Elisabeth, voyant les hésitations des princes
-allemands, avait résolu d'ajourner son intervention. Les princes
-agissant, elle agira. Elle promet, le cas échéant, «la somme de cent
-mille écus, qui est beaucoup pour elle, attendu les grands frais
-qu'elle fait et sera contrainte de faire ailleurs...»
-
-M. de Ségur écrit d'Allemagne, le 4 novembre 1585, au roi de Navarre,
-qu'il a déjà vu le duc Casimir, très dévoué à la cause et prêt à agir;
-que le duc de Luxembourg s'offre avec 6,000 chevaux et 4 régiments de
-lansquenets; que beaucoup d'autres princes font des propositions
-analogues; mais l'argent anglais manquant, il faut temporiser. De son
-côté, M. de Clervaux s'ingénie auprès des Suisses. En somme, Ségur a
-bon espoir et ne doute pas du succès définitif. Mais toute cette grave
-affaire allait bien lentement. Elle n'était pas encore conclue,
-lorsque s'ouvrit la grande crise de 1587.
-
- * * * * *
-
-La correspondance politique et religieuse entre le roi de Navarre et
-les princes protestants se poursuivait même à travers les événements
-si tragiques et si compliqués des années 1587, 1588 et 1589.
-
-Dès l'année 1585, les princes d'Allemagne lui avaient fait remettre,
-par M. de Ségur-Pardaillan, un livre portant le titre de _Concorde_
-(_Concordiæ liber_)... Il n'y répondit qu'au mois de février 1589, et
-donna à entendre, ce qui était vrai, que les calvinistes français ne
-pouvaient s'accommoder, sans de nombreuses restrictions, de ce symbole
-de foi, auquel la plupart des docteurs de la Réforme en France
-refusèrent finalement leur adhésion. (_Pages 173-189-193._)
-
-
-XXV.
-
-Le duc d'Epernon s'attacha d'abord au duc d'Anjou (plus tard Henri
-III), puis, pendant quelque temps, au roi de Navarre, et s'introduisit
-à la cour, où il devint un des mignons de Henri III, qui le combla
-d'honneurs et de richesses. Outre des sommes énormes, il reçut de lui
-les gouvernements des Trois-Evêchés, du Bourbonnais, de l'Angoumois,
-de la Saintonge, de l'Aunis, de la Touraine, de l'Anjou et de la
-Normandie, la charge de colonel-général de l'infanterie en 1581 et
-celle d'amiral, qu'il céda à son frère Bernard. Disgracié en 1588 et
-exilé à Loches, il rentra en faveur l'année suivante. Après la mort de
-Henri III, il refusa de servir Henri IV, et, se retirant avec une
-partie de l'armée, il mit le roi dans l'obligation de lever le siège
-de Paris. Plus tard, ayant fait sa soumission, il se montra le plus
-hautain et le plus turbulent des grands officiers de la couronne.
-Henri IV eut la faiblesse de recevoir plusieurs fois en grâce cet
-orgueilleux vassal. On sait que, comme gouverneur de Guienne en 1622,
-il s'y rendit odieux et eut de violents démêlés avec le parlement de
-Bordeaux et l'archevêque de Sourdis, qu'il osa bâtonner, mais à qui il
-fut obligé, l'année suivante, de demander pardon. Quand on étudie la
-vie et le caractère du duc d'Epernon, il est presque impossible d'y
-trouver un acte ou un trait qui ne mérite la réprobation générale.
-(_Page 184._)
-
-
-XXVI.
-
-La déclaration qui fut publiée par le cardinal de Bourbon était datée
-de Péronne et du dernier jour de mars 1585. «C'était lui, dit le Père
-Daniel, qui parlait dans cet écrit. Il s'y intitulait premier prince
-du sang, comme il avait déjà fait au traité de Joinville, quoique
-cette qualité appartînt au roi de Navarre. Il insinuait que la
-succession à la couronne le regardait. Il y donnait aux ducs de
-Lorraine et de Guise le titre de lieutenants-généraux de la Ligue. Il
-y nommait, parmi les associés, outre les autres princes de la Maison
-de Lorraine, de Guise et de Vaudemont, le cardinal de Vendôme et les
-ducs de Nemours et de Nevers; et ce qui paraît le plus surprenant,
-mais ce qui marque, en même temps, combien les intrigues des ligueurs
-étaient étendues, c'est qu'à la tête de la déclaration on mit une
-liste de ceux qui entraient dans l'association, où l'on voyait le
-pape, l'empereur, les princes de la Maison d'Autriche, le roi
-d'Espagne, etc. Cette liste avait de quoi imposer au peuple et
-effrayer le roi; car il n'était pas vraisemblable que la Ligue eût osé
-s'autoriser de tant et de si grands noms, si toutes les puissances
-dont elle se faisait fort n'y avaient elles-mêmes consenti.
-
-«Le premier et le principal motif exprimé dans la déclaration était
-que, le roi n'ayant pas d'enfant, on était menacé du danger d'avoir en
-France pour roi un prince hérétique et relaps, quoique le serment de
-nos rois à leur couronnement les obligeât à maintenir sur toute chose
-la religion catholique dans le royaume. On y ajoutait le refus des
-huguenots de rendre les villes de sûreté, leurs pratiques auprès des
-princes protestants d'Allemagne, les charges ou les fonctions ôtées
-aux seigneurs catholiques bien intentionnés pour la religion; les
-moyens dont on se servait afin d'obliger les gouverneurs des places
-ennemies des huguenots à se défaire de leurs gouvernements pour de
-l'argent; l'insatiable avarice des favoris; la multitude des nouveaux
-impôts; l'accablement et l'oppression de tous les ordres de l'Etat, et
-enfin l'inutilité du dessein formé aux Etats de Blois, de ne souffrir
-aucune autre religion dans le royaume que la catholique, dessein qui
-s'était évanoui par la damnable politique de ceux qui gouvernaient le
-roi et le royaume.» (_Page 190._)
-
-
-XXVII.
-
-Le seul récit que nous connaissions de la surprise et de la reprise de
-Bourg en 1585 se trouve dans la _Vie des grands capitaines français_,
-de Brantôme:
-
-«Ce bourg avait été surpris par les menées de M. de Lansac, bien
-qu'il fût lors en Espagne, et mena si accortement cette entreprise,
-laquelle s'exécuta fort heureusement, s'aidant d'un gentil soldat
-nommé Lantifaux, fors qu'une petite tour qui tint bon par un capitaine
-janissaire, gentil et déterminé soldat. Cependant, M. d'Epernon étant
-à Saintes, sur le point de partir pour la France, s'y achemina en
-telle diligence, que les entrepreneurs, s'étant mis plus à piller qu'à
-parachever la victoire, prirent l'épouvante dudit M. d'Epernon, et se
-sauvèrent par la mer, avec si peu de butin qu'ils purent emporter.
-
-«M. de Lansac m'a dit depuis que, s'ils eussent tenu seulement quatre
-jours, qu'il venait au secours, menant une fort belle armée espagnole
-de mer, avec laquelle il eût bien fait du mal à Bordeaux et au pays.
-
-«M. d'Epernon s'accommoda dudit bourg fort bien, et le mit en sa main,
-y établit bonne et forte garnison sous Campagnol, qui le garda très
-bien jusqu'à la restitution commandée par le roi (Henri IV). M. le
-maréchal demanda sa place, qui était de son gouvernement, à M.
-d'Epernon, lequel, autant ambitieux que courageux, ne la voulut point
-rendre, disant qu'il l'avait secourue, gagnée et conquise à la sueur
-de son corps, et que de droit elle était sienne.» (_Page 196._)
-
-
-XXVIII.
-
-On ne connaît rien de bien précis sur les tentatives d'assassinat
-dirigées contre le roi de Navarre.
-
-«Un jour, dit Samazeuilh, un capitaine espagnol, du nom de Loro, vint
-à Nérac offrir au roi de Navarre de lui livrer Fontarabie. Cet homme
-était effroyable à voir. «Il avait, dit d'Aubigné avec lequel il
-s'aboucha d'abord, l'oeil louche, le nez troussé, les naseaux ouverts
-et le front enflé en rond.» Ses paroles plus affreuses encore, tout en
-soulevant le coeur de notre historien, finirent par lui inspirer de
-graves soupçons. Il s'agissait du massacre de toute la garnison de
-Fontarabie, à commencer par le frère de Loro qui la commandait, «car,
-disait-il, si mon frère gagnait, avec quelques soldats, un coin de
-tour, il serait secouru et nous perdus». D'Aubigné, d'accord avec
-Frontenac, prit d'extrêmes précautions, lors de l'entrevue de ce
-capitaine espagnol avec leur maître, qui s'impatientait de la
-curatelle où le tenaient ses gens.
-
-«Cependant les soupçons contre le capitaine Loro s'étant confirmés, il
-fut mis en prison; puis pour éviter le bruit, car d'Aubigné donne à
-entendre que des _princes français_ se trouvaient compromis dans cette
-sombre affaire, on le dirigea sur Casteljaloux. Parvenu sur le pont de
-Barbaste, Loro se précipita dans la Gélise, où il fit tout ce qu'il
-put pour se noyer; mais ses gardes l'en retirèrent, et n'ayant pu
-enfouir son secret au fond de cette rivière, il avoua tout à
-Casteljaloux, où on venait de le conduire. Les motifs déjà signalés
-firent qu'on l'exécuta dans sa prison. D'Aubigné termine ce récit par
-ces réflexions à l'adresse sans doute du duc d'Epernon: «Ah! que ce
-prince n'a-t-il toujours été en si fidèles mains!»
-
-«Une autre fois, ce fut un nommé Gavarret, gentilhomme de Bordeaux et
-réformé converti à la religion romaine, qui, pour donner une garantie
-de sa foi, résolut de tuer le roi de Navarre. Monté sur un cheval de
-prix, il se présente au prince, en route avec trois écuyers seulement,
-pour se rendre à Gontaud. Henri, qui le soupçonnait, débute par louer
-l'allure de son cheval. Puis il lui demande de le lui laisser monter.
-Gavarret n'ayant osé lui refuser cette courtoisie, Henri se voit à
-peine en selle, sur le cheval de l'assassin, qu'il s'empare des
-pistolets trouvés à l'arçon, et les tire en l'air, à la grande
-surprise de Gavarret; après quoi ce prince poussa, d'un temps de
-galop, jusqu'à Gontaud, où il rendit le cheval et «donna l'ordre à
-Meslon de _se défaire du compagnon, comme il fit le plus honnêtement
-qu'il put_», ajoute d'Aubigné. D'autres attribuent cette tentative de
-régicide au capitaine Michaud, et transportent le lieu de la scène
-dans le bois d'Aillas. Mais si les noms diffèrent, l'identité des
-détails prouve qu'il s'agit du même crime.»
-
- * * * * *
-
-Léo Drouyn, dans ses _Variétés girondines_, donne un autre récit des
-faits et gestes de ce Gavarret ou Gabarret, récit tiré de l'_Histoire_
-de d'Aubigné et du Journal du chanoine Syreuilh: «Gabarret se retira
-dans le château de Semens où il demeurait; ayant résolu de changer de
-religion et d'inaugurer sa conversion par un coup d'éclat, il fit
-prévenir, le 22 août 1580, huit capitaines huguenots et en particulier
-Meslon, qu'il avait des intelligences dans une importante place forte
-appartenant aux catholiques; il les engageait à venir le voir à
-Semens, dîner avec lui, afin de combiner, pendant le repas, les moyens
-de parvenir à s'emparer de la forteresse qu'il ne nommait pas encore.
-Les huit capitaines s'y rendirent en effet, accompagnés de quatre
-marchands du pays et de soldats tous bien montés et armés, faisant, en
-tout, une troupe de 26 hommes.
-
-«A peine était-on à table, que l'un des invités s'aperçut qu'il n'y
-avait pas de couteaux et en demanda; à ces mots, le capitaine Lestaire
-sortit, puis revint aussitôt avec 58 hommes armés, qui massacrèrent
-les soldats et les capitaines qui ne pouvaient payer rançon et
-emprisonnèrent les autres; puis Gabarret écrivit à du Puy, commençant
-sa lettre par ces mots: «Mon père», contraignit Meslon à lui écrire
-également de venir avec le capitaine d'Auché, trois autres et un jeune
-homme nommé Baptiste de Bat, parent aussi et pupille de du Puy qu'il
-ne quittait guère, et qui avait «une des plus belles voix et des mieux
-conduites qu'on eût pu ouïr». De Bat avait été élevé avec Gabarret. A
-leur arrivée, ils furent massacrés, sauf de Bat et du Puy.» Gabarret
-mit ensuite à mort ces deux derniers convives, avec des raffinements
-de cruauté qui semblent avoir été inventés à plaisir. Meslon et deux
-autres prisonniers sauvèrent leur vie en payant une forte rançon.
-
-L'histoire de Gabarret est restée mystérieuse en partie: l'origine en
-est obscure, et la fin inconnue. Un point semble pourtant acquis:
-c'est le motif de la grande haine de cet aventurier pour le roi de
-Navarre. Le 8 août 1580, Henri écrivait à André de Meslon: «Quant au
-sieur de Gabarret, je vous prie lui faire entendre que je désire
-grandement le contenter, mais qu'il ne m'est possible de lui accorder
-l'état de mestre-de-camp dans Monségur qu'il prétend. D'autant que
-c'est une chose que je n'ai encore faite en nulle autre place, en
-faveur de personne, ni résolu faire ci-après; mais s'il me veut venir
-trouver, je lui ferai si bon traitement et si favorable qu'il en sera
-satisfait.»
-
-Cette lettre, dit justement Léo Drouyn, nous initie aux motifs
-probables de la haine que Gabarret voua au roi et qui l'amena plus
-tard à tenter de l'assassiner. (_Page 196._)
-
-
-XXIX.
-
-Voici l'analyse du traité de Nemours (7 juillet 1585):
-
-«Il y fut convenu qu'il n'y aurait désormais en France qu'une seule
-religion; que les ministres huguenots sortiraient du royaume dans un
-mois, et dans six mois tous les autres qui ne voudraient pas rentrer
-dans la religion catholique; que tout hérétique, pour la seule raison
-d'hérésie, serait incapable de posséder aucune charge, dignité ou
-bénéfice; que les chambres mi-parties appelées chambres de l'édit
-seraient supprimées; que le roi autoriserait ce traité par un édit
-irrévocable; et que lui, son conseil et tous les corps du royaume le
-confirmeraient par leur serment; qu'il serait enregistré au parlement
-et exécuté sans délai; qu'on retirerait des mains des huguenots les
-villes qu'on leur avait cédées; que le cardinal de Bourbon aurait
-Soissons pour ville de sûreté; le duc de Mercoeur, Dinan et Le
-Conquet, en Bretagne; le duc de Guise, Verdun, Toul, Saint-Dizier et
-Châlons; le duc de Mayenne, le château de Dijon, la ville et château
-de Beaune; le duc d'Aumale, Saint-Esprit de Rue, en Picardie; que le
-gouvernement de Bourbonnais, vacant par la mort du sieur de Ruffec,
-serait donné au duc d'Elbeuf; que le cardinal de Bourbon aurait, pour
-sûreté de sa personne, soixante-dix gardes à cheval et trente
-arquebusiers; et les ducs de Mercoeur, de Guise et Mayenne, trente
-gardes à cheval; et que tout ce qui avait été fait et entrepris par la
-Ligue catholique serait avoué et approuvé du roi, comme fait pour son
-service et pour celui de l'Etat. A tout cela il fut ajouté que la
-citadelle de Lyon serait rasée, que le roi fournirait aux Ligués la
-somme de deux cent mille écus, dont les deux tiers seraient employés à
-payer les troupes étrangères qu'ils avaient levées, et qu'il donnerait
-cent autres mille écus pour bâtir une citadelle à Verdun, outre
-l'entretien des gardes qu'il accordait aux princes ligués.
-
-«Tel fut le fameux édit de Nemours, que l'on put appeler le triomphe
-des rebelles et l'anéantissement de l'autorité royale.» (_Page 198._)
-
-
-XXX.
-
-J.-F. Samazeuilh a recueilli les détails relatifs à l'expédition de
-Marguerite contre Villeneuve-sur-Lot:
-
-«C'est la reine de Navarre qui conduisit elle-même ses troupes au
-siège de Villeneuve. Quelques pratiques dans la partie de cette place
-située sur la rive gauche du Lot lui firent livrer les portes. Mais
-Nicolas de Cieutat, seigneur de Pujols, premier consul, défendit
-l'autre partie, sur la rive droite, avec autant de succès que de
-courage. Marguerite s'empare de ce magistrat, qui se présentait devant
-elle pour lui offrir de respectueuses observations, et le faisant
-conduire à la vue des remparts de Villeneuve, elle mande au fils de
-Cieutat que son père va périr, s'il ne rend la place à l'instant.
-
-«Que l'on juge de la douleur de ce jeune commandant. Cependant il se
-recueille, il se ranime à la pensée qu'il est possible de sauver à la
-fois et Villeneuve et le premier consul. Aux signes qu'il fait comme
-pour parlementer, les gens de Marguerite s'approchent avec leur
-prisonnier. Aussitôt la porte s'ouvre et vomit sur eux vingt braves.
-L'ennemi, surpris, déconcerté, cède à cette généreuse attaque, et le
-père, délivré, rentre dans la ville avec ses libérateurs. Bientôt on
-entend un bruit de fanfares sur la route de Périgord. De toutes parts
-on annonce l'arrivée du roi de Navarre; des prisonniers, adroitement
-relâchés, portent cette nouvelle au camp de Marguerite, et cette
-princesse s'enfuit vers Agen.» (_Page 199._)
-
-
-XXXI.
-
-Le roi de Navarre fit publier le manifeste de
-Saint-Paul-de-Cap-de-Joux après avoir conféré dans cette ville avec le
-prince de Condé et le maréchal de Montmorency. Cet écrit, intitulé:
-_Avertissement sur l'intention et but de Messieurs de Guise dans la
-prise des armes_, et composé par Du Plessis-Mornay, contenait, entre
-autres choses, les preuves du dessein que les cadets de la Maison de
-Lorraine avaient formé de se frayer un chemin au trône par la
-destruction de la Maison royale. Il était signé de Henri et de Condé.
-Le maréchal de Montmorency publia, de son côté, une déclaration
-semblable. (_Page 202._)
-
-
-XXXII.
-
-Les sentiments et les arguments de la lettre «à MM. de la Faculté de
-théologie du collége de Sorbonne», oeuvre de Du Plessis-Mornay, sont
-résumés avec force dans la dernière page:
-
-«Jugez donc ici, Messieurs, qui des deux parties a plus de droit, qui
-des deux doit avoir plus de respect en son droit, qui des deux aussi
-propose un expédient plus salutaire à ces Etats, plus favorable à
-l'Eglise. L'étranger requiert que l'enfant de la maison soit chassé
-par force, sous prétexte d'hérésie, l'étranger qui de longtemps trame
-d'entrer en sa place; moi certes, je n'ai désiré et ne désire que
-d'être ouï en ma cause, d'être instruit en un concile, de mieux faire,
-si mieux je suis enseigné...
-
-«Si, nonobstant ma requête, on poursuit, contre tout ordre de
-l'Eglise, par proscriptions, meurtres et autres rigueurs et barbaries,
-à ces énormes précipitations et violences je me délibère d'opposer une
-juste défense, et la malédiction en soit sur ceux qui ont troublé cet
-Etat sous le faux prétexte de l'Eglise...» (_Page 204._)
-
-
-XXXIII.
-
-Diane d'Andouins, vicomtesse de Louvigny, surnommée la «belle
-Corysandre», était fille unique de Paul d'Andouins, vicomte de
-Louvigny, seigneur de Lescun. Elle épousa, en 1567, Philibert de
-Gramont, comte de Guiche, qui eut un bras emporté au siège de La Fère,
-en 1580, et mourut de ses blessures. Sa liaison avec le roi de Navarre
-paraît remonter aux premières années de son veuvage.
-
-La comtesse de Gramont fut la constante amie de Henri, qui songea,
-quelque temps, avant son avènement au trône de France, à répudier
-Marguerite de Valois pour épouser cette femme, dont l'affection et la
-générosité efficace l'avaient si puissamment soutenu au milieu de tant
-de luttes. Après leur rupture, graduellement amenée par les
-infidélités du roi, Corysandre, qui était, depuis longtemps, la
-confidente de Catherine de Bourbon, encouragea et servit son projet de
-mariage avec le comte de Soissons. Il s'ensuivit, entre elle et le
-roi, une irrémédiable froideur. La comtesse survécut à Henri IV. On
-date sa mort de l'année 1624. Son souvenir est inséparable, dans
-l'histoire, de celui du prince dont elle aima avec une passion
-désintéressée la personne et la cause.
-
-La comtesse de Gramont était une femme lettrée. Elle composait de
-beaux vers, qui malheureusement ne sont pas venus jusqu'à nous, et on
-vantait son habileté à chanter en s'accompagnant sur le luth. Michel
-de Montaigne lui a décerné un glorieux témoignage en lui dédiant les
-sonnets d'Etienne de La Boétie, «pour l'honneur, disait-il, que ce
-leur sera d'avoir pour guide cette grande Diane d'Andouins, d'autant
-qu'il y a peu de femmes en France qui jugent mieux et se servent plus
-à propos que vous de la poésie.» (_Page 206._)
-
-
-XXXIV.
-
-Léo Drouyn, dans les _Variétés girondines_, reproduit les
-protestations des officiers de la garnison de Monségur en faveur
-d'André de Meslon. Nous donnons un de ces certificats:
-
- «Je soussigné déclare que je n'ai jamais tenu langage à
- personne du monde au préjudice de l'honneur du sieur de
- Meslon, ni n'ai jamais dit qu'il eût failli aux devoirs de sa
- charge de gouverneur de Monségur, et qu'il n'eût fait ce
- qu'homme d'honneur doit faire, durant le siège; et s'il y a
- quelqu'un qui ait dit ou veuille dire que j'ai parlé au
- contraire, je dis qu'il a menti.
-
- «La Croix.»
-
-Ce La Croix était capitaine au régiment des gardes du roi de Navarre.
-(_Page 224._)
-
-
-XXXV.
-
-Par le récit du siège de Castillon (1586) qui, rédigé d'après
-d'Aubigné et de Thou, se trouve dans _l'Histoire de Libourne_, par M.
-Raymond Guinodie, on peut se convaincre que ce siège fut un des plus
-remarquables de l'époque. Les assiégés y firent preuve d'héroïsme, et
-les assiégeants, d'une énergie passionnée. Il ne restait plus à la
-place qu'une centaine de défenseurs valides, lorsqu'elle capitula.
-Turenne, Vivans et Favas prolongèrent sa résistance par les attaques
-continuelles dont ils harcelaient les troupes de Mayenne. Il paraît
-certain que si la peste n'avait pas régné dans les murs de Castillon,
-d'où finirent par s'écarter les secours envoyés par les réformés, le
-duc, à bout de forces lui-même, aurait compté un échec de plus dans sa
-campagne. (_Page 230._)
-
-
-XXXVI.
-
-Loin de reconnaître l'insuccès de la campagne de Mayenne (1586) en
-Guienne et en Gascogne, les partisans de la Maison de Guise exaltèrent
-outre mesure les prétendus exploits d'un de leurs princes. Mais les
-réformés ne laissèrent point passer ces éloges sans critique. La
-réplique suivante de Du Plessis-Mornay donnera une idée de cette
-polémique:
-
-«La vérité est que 15 ou 16 arquebusiers furent taillés en pièces.
-Pour telle victoire on n'accorda jamais triomphe à Rome. Mais il
-aurait dû dire que le sieur de Béthune, gouverneur de Monflanquin, lui
-défit, en ce temps, une compagnie de gendarmes entière; que celles de
-Clairac, en moins d'une semaine, lui taillèrent en pièces 18 corps de
-garde... De même nature sont les conquêtes qu'il fit du Mas-d'Agenais,
-Damazan, Tonneins, Meilhan, etc., et faut dire qu'il est malicieux ou
-mauvais capitaine; car on sait qu'il y a deux sortes de places: les
-unes qui peuvent soutenir les efforts d'une armée, les autres, non.
-Celles-là, on les débat jusqu'à l'extrémité, ce que M. de Mayenne a
-très bien expérimenté; celles-ci, et de cette espèce sont celles qu'il
-nomme, on les garde pour faire vivre les troupes et pour être au
-large, si longtemps qu'on peut, résolu de les quitter, à la venue
-d'une grande force. Et de fait, Le Mas et Damazan sont deux villettes
-qui ne valent pas Toury en Beauce; et la reine de Navarre ayant fait
-prendre Tonneins par ses gardes, le roi de Navarre les y força, le
-même jour, à coups de main. Et Meilhan qu'il dit ici, a été, depuis,
-repris sans peine par le sieur de Vivans, qui le tient aujourd'hui.
-Mais pensons certainement qu'ils ont bien peu de villes, puisqu'ils
-font mine de ces villages.» (_Page 231._)
-
-
-XXXVII.
-
-La harangue historique et immortelle du roi de Navarre avant la
-bataille de Coutras est celle que nous avons rapportée: «Souvenez-vous
-que vous êtes Bourbons!» Elle fut prononcée, le pied à l'étrier. La
-tradition en a fait parvenir jusqu'à nous deux autres, dont voici le
-texte:
-
- _«Au prince de Condé et au comte de Soissons._
-
- «Vous voyez, mes cousins, que c'est à notre Maison que l'on
- s'adresse. Il ne serait pas raisonnable que ce beau danseur et
- ces mignons de cour en emportassent les trois principales
- têtes, que Dieu a réservées pour conserver les autres avec
- l'Etat. Cette querelle nous est commune; l'issue de cette
- journée nous laissera plus d'envieux que de malfaisants, nous
- en partagerons l'honneur en commun.»
-
- _«Aux capitaines et soldats._
-
- «Mes amis, voici une curée qui se présente bien autre que vos
- butins passés; c'est un nouveau marié qui a encore l'argent de
- son mariage en ses coffres; toute l'élite des courtisans est
- avec lui. Courage! il n'y aura si petit entre vous qui ne soit
- désormais monté sur de grands chevaux et servi en vaisselle
- d'argent. Qui n'espérerait la victoire, vous voyant si bien
- encouragés? Ils sont à nous; je le juge par l'envie que vous
- avez de combattre; mais pourtant nous devons tous croire que
- l'événement en est en la main de Dieu, lequel sachant et
- favorisant la justice de nos armes, vous fera voir à nos pieds
- ceux qui devraient plutôt nous honorer que combattre.
- Prions-le donc qu'il nous assiste. Cet acte sera le plus grand
- que nous ayons fait; la gloire en demeurera à Dieu, le service
- au roi, notre souverain seigneur, l'honneur à nous, et le
- salut à l'Etat.»
-
- * * * * *
-
-Pendant la déroute de l'armée de Joyeuse, un mouvement confus s'étant
-produit à l'horizon du champ de bataille, quelque alarme se répandit
-autour du roi, et il entendit les officiers se demander entre eux s'il
-n'y avait pas à redouter l'arrivée de l'armée du maréchal de Matignon:
-«--Eh bien! s'écria gaîment Henri, ce sera ce qu'on n'a jamais vu:
-deux batailles en un jour!»
-
- * * * * *
-
-La plupart des détails relatifs à la journée de Coutras sont
-littéralement empruntés à l'_Histoire_ du Père Daniel, qui, résumant
-les relations contemporaines, a donné de cette bataille le récit le
-plus clair et le plus complet. (_Page 256._)
-
-
-XXXVIII.
-
-On lit dans une lettre d'Etienne Pasquier adressée à son fils Nicolas
-Pasquier:
-
-«La reine-mère est décédée, à Blois, la veille des Rois dernière, au
-grand étonnement de nous tous; je ne doute point que les nouvelles
-n'en soient arrivées jusqu'à vous: toutefois peut-être n'en avez-vous
-entendu toutes les particularités. Elle avait été grandement malade et
-gardait encore la chambre, quand soudain, après la mort de M. de
-Guise, le roi la lui vint assez brusquement annoncer: dont elle reçut
-tel trouble en son âme, que dès lors elle commença d'empirer à vue
-d'oeil. Toutefois, ne voulant déplaire à son fils, elle couvrit son
-maltalent (chagrin) au moins mal qu'il lui fut possible, et quatre ou
-cinq jours après voulut aller à l'église, et au retour vint visiter M.
-le cardinal de Bourbon, prisonnier, qui commença, avec abondance de
-larmes, de lui imputer que, sans la foi qu'elle leur avait baillée, ni
-lui ni ses neveux de Guise ne fussent venus en ce lieu. Lors ils
-commencèrent tous deux de faire fontaine de leurs yeux, et soudain
-après, cette pauvre dame, toute trempée de larmes, retourne en sa
-chambre, sans souper. Le lendemain, lundi, elle s'alite, et le
-mercredi, veille des Rois, elle meurt.» (_Page 275._)
-
- * * * * *
-
-
-XXXIX.
-
-Par le traité de Tours, il est convenu que «le roi de Navarre, avec
-toute fidélité et affection, servira le roi de toutes ses forces et
-moyens dépendant tant de son particulier que de tout son parti, contre
-ceux qui violent l'autorité de S. M. et troublent son Etat, et ne les
-emploiera ailleurs, soit dedans ou dehors, sans le commandement ou
-consentement de S. M.».
-
-Pour faciliter l'accomplissement de cette tâche, «est faite et
-accordée trêve générale et suspension d'armes et de toute hostilité
-par tout le royaume de France entre S. M. et ledit sieur roi de
-Navarre...».
-
-Pour «plus grande commodité, la place des Ponts-de-Cé sera remise
-entre les mains du roi de Navarre, qui, en ce lieu, passera la Loire.
-Le passage effectué, le roi de Navarre marchera droit à l'ennemi».
-
-D'autres stipulations sont faites au sujet des impositions, des
-questions financières et de l'exercice du culte. (_Page 283._)
-
-
-XL.
-
-C'est d'après le recueil de Musset-Pathay que nous avons donné en
-partie les paroles adressées par le roi de Navarre à Henri III, en
-l'abordant à Plessis-lès-Tours. Elles sont peu connues, mais on ne
-peut guère douter de leur authenticité, tant elles sont conformes, par
-la pensée et par l'expression, au langage habituel de Henri. (_Page
-285._)
-
- * * * * *
-
-Voici le texte complet de la lettre reproduite en fac-simile:
-
-«Monsieur de Batz, j'ai entendu avec plaisir les services que vous et
-M. de Roquelaure avez faits à ceux de la Religion, et la sauveté que
-vous particulièrement avez donnée, en votre château de Suberbies, à
-ceux de mon pays de Béarn, et aussi l'offre, que j'accepte pour ce
-temps, de votre dit château. De quoi je vous veux bien remercier, et
-prier de croire que, combien que soyez de ceux-là du Pape, je n'avais,
-comme vous le cuydiez, méfiance de vous dessus ces choses. Ceux qui
-suivent tout droit leur conscience sont de ma religion, et moi je suis
-de celle de tous ceux-là qui sont braves et bons. Sur ce, je ne ferai
-la présente plus longue, sinon pour vous recommander la place qu'avez
-en mains, et d'être sur vos gardes, pour ce que ne peut faillir que
-n'ayez bientôt du bruit aux oreilles. Mais de cela je m'en repose sur
-vous, comme le devez faire sur
-
- «Votre plus assuré et meilleur ami.
-
- «HENRY.»
-
- * * * * *
-
-Le portrait placé au frontispice a été _révélé_ dans les _Châteaux
-historiques de la France_. Il fait partie de la galerie des tableaux
-du château de Sully-sur-Loire.
-
-Le roi de Navarre «approche de la trentaine; l'oeil est vif, le teint
-clair, la bouche narquoise, la barbe terminée en pointe, ce qui était
-encore la mode à ce moment». La date approximative de 1580 peut être
-placée au bas de ce portrait.
-
-
-
-
-ERRATA
-
- Page 17 ligne 5.--_Chambres de comptes_; lisez: _des comptes_.
- -- 39 ligne 36.--_Couru_; lisez: _courus_.
- -- 63 en tête.--_Chapitre IV_; lisez: _VI_.
- -- 97 en tête.--_Livre I_; lisez: _II_.
- -- 129 ligne 12.--_Le tout s'entr'ouvrit_; lisez: _la tour_.
- -- 144 ligne 9.--Après _mains_, il faut le renvoi (1).
- -- 153 en tête.--_Chapitre VI_; lisez:_VII_.
- -- 157 en tête.--_Henri IV en Gascogne_; lisez: _Livre II.
- Chapitre VII_.
- -- 161 en tête.--(1581-1586); lisez: (1581-1585).
- -- 167 au renvoi.--_XVIII_; lisez: _XXIII_.
- -- 194 ligne 12.--_Fut_; à annuler.
- -- 205 ligne 39.--_Confications_; lisez: _confiscation_.
- -- 210 ligne 23.--_Plus faibles_; lisez: _faible_.
- -- 265 ligne 20.--_Huguemots_; lisez: _huguenots_.
-
-
- * * * * *
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-LIVRE PREMIER. (1553-1575)
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
- Le royaume de Navarre depuis les Carlovingiens jusqu'aux
- Valois.--Son démembrement par Ferdinand le Catholique.--Les
- Etats de la Maison d'Albret.--Les prétendants de Jeanne
- d'Albret.--Ses fiançailles, à Châtellerault, avec le duc de
- Clèves.--Marguerite, reine de Navarre, et la Réforme.--Antoine
- de Bourbon, duc de Vendôme, épouse Jeanne d'Albret.--Leurs deux
- premiers enfants.--Mort de la reine Marguerite.--Henri d'Albret
- et sa fille.--Naissance de Henri de Bourbon, prince de
- Navarre.--Ses huit nourrices.--Le baptême catholique de
- Henri.--Le calvinisme en 1553. 5
-
-
-CHAPITRE II
-
- La gouvernante du prince de Navarre.--Le château de
- Coarraze.--L'éducation à la «béarnaise».--Les premières
- leçons.--Mort de Henri d'Albret.--Résumé de son règne.--L'aïeul
- et le petit-fils.--Avènement de Jeanne et d'Antoine.--Les
- desseins de Henri II sur la Navarre et le Béarn.--Antoine
- protège la Réforme.--Menaces du roi de France.--Le prince de
- Navarre à la cour de Henri II.--Naissance de Catherine de
- Bourbon.--La paix de Cateau-Cambrésis.--Mort de Henri II et
- avènement de François II.--La politique de Catherine de
- Médicis.--Les Bourbons évincés par les Guises.--La revanche du
- roi et de la reine de Navarre.--La conjuration d'Amboise.--Mort
- de François II et avènement de Charles IX.--Catherine de
- Médicis régente.--Le triumvirat.--Le chancelier Michel de
- l'Hospital et l'édit de Janvier.--Les troubles.--La prise
- d'armes de Condé et de Coligny. 14
-
-
-CHAPITRE III
-
- L'éducation du prince de Navarre.--Ses gouverneurs et son premier
- précepteur.--Le caractère et la méthode de La
- Gaucherie.--Maximes et sentences.--Le Coriolan français et le
- chevalier Bayard.--La première lettre connue de Henri.--Ses
- condisciples au collège de Navarre.--Le sentiment religieux du
- maître et de l'élève.--Pressentiments de La
- Gaucherie.--L'instruction militaire.--Le plus bel habit de
- Henri.--L'otage de Catherine de Médicis.--Le «petit
- Vendômet».--Choix d'une devise.--Les deux premiers amis du
- prince.--Mort de La Gaucherie. 26
-
-
-CHAPITRE IV.
-
- Catherine de Médicis entre les catholiques et les
- protestants.--Antoine de Bourbon retourne au catholicisme.--Ses
- querelles avec Jeanne d'Albret, résolument calviniste.--Henri
- entre la messe et le prêche.--Réponse de la reine de Navarre à
- Catherine de Médicis.--Jeanne quitte la cour de France.--Lettre
- de Henri.--La guerre civile.--Le siège de Rouen.--Mort
- d'Antoine de Bourbon.--Jeanne d'Albret zélatrice de la
- Réforme.--Le monitoire de Pie IV contre la reine de Navarre,
- dont Charles IX prend la défense.--Jeanne ramène son fils en
- Béarn.--Le complot franco-espagnol contre Jeanne et ses
- enfants.--Catherine de Médicis ressaisit son «otage».--Voyage
- de la cour en France.--Charles IX dans le Midi.--La prédiction
- de Nostradamus.--L'entrevue de Bayonne.--Le prince de Navarre
- devant l'ennemi héréditaire.--La cour à Nérac.--L'assemblée de
- Moulins.--Retour de Jeanne et de Henri en Béarn. 33
-
-
-CHAPITRE V
-
- La popularité du prince de Navarre.--Florent
- Chrestien.--L'éducation littéraire, militaire et
- politique.--Voyage de Henri dans les Etats de sa mère.--Son
- séjour à Bordeaux.--Reprise des hostilités entre les
- protestants et la cour.--La tentative de Meaux.--Bataille de
- Saint-Denis.--Paix de Lonjumeau.--Le geôlier politique et
- militaire de Jeanne d'Albret.--Henri réclame vainement le
- gouvernement effectif de Guienne.--Autres griefs des
- réformés.--Projet d'arrestation de Condé, de Coligny et de
- plusieurs autres chefs calvinistes.--Ils se sauvent à La
- Rochelle.--Retraite du chancelier de l'Hospital.--Boutade du
- prince de Navarre contre le cardinal de Lorraine.--Jeanne
- quitte ses Etats, malgré Montluc, et se retire à La Rochelle
- avec ses enfants.--Ses lettres à la cour de France et à la
- reine d'Angleterre.--L'organisation militaire du parti
- calviniste.--La première armure de Henri.--Essai de
- pacification.--Edit de Saint-Maur contre les protestants.--Les
- forces des calvinistes et leurs succès. 46
-
-
-CHAPITRE VI
-
- L'armée du duc d'Anjou.--Temporisation.--Escarmouche de
- Loudun.--Les renforts attendus.--Bataille de Bassac ou de
- Jarnac.--Mort du prince de Condé.--Son éloge par La
- Noue.--Jeanne d'Albret à Tonnay-Charente.--Henri proclamé
- généralissime.--Affaires de Béarn.--Arrivée des reîtres en
- Limousin.--La campagne de Montgomery en Gascogne et en
- Béarn.--Combat de la Roche-Abeille.--Siège de Poitiers,
- désapprouvé par le prince de Navarre.--Tactique du duc
- d'Anjou.--Combat de Saint-Clair.--Mesures de proscription
- contre Coligny.--L'avis avant la bataille.--Bataille de
- Moncontour.--L'inaction de Henri et la grande faute de
- l'amiral.--Héroïsme de Jeanne d'Albret. 56
-
-
-CHAPITRE VII
-
- Les lenteurs du duc d'Anjou.--Les desseins des réformés.--Siège
- de Saint-Jean-d'Angély.--Commencement de la grande retraite de
- Coligny.--Le passage de la Dordogne.--Le pont et le moulin du
- Port-Sainte-Marie.--Jonction avec l'armée de
- Montgomery.--L'armée des princes en Languedoc.--«Justice de
- Rapin.»--Négociations pour la paix.--La «pelote de
- neige».--Passage du Rhône.--Arrivée à Saint-Etienne.--Maladie
- de l'amiral.--Combat d'Arnay-le-Duc.--Première victoire de
- Henri.--Ce qu'il apprit dans la retraite de Coligny.--Les
- affaires en Saintonge et en Poitou.--Bataille de
- Sainte-Gemme.--La Noue Bras-de-fer.--Montluc à
- Rabastens.--Coligny à La Charité.--La trêve.--Paix de
- Saint-Germain. 64
-
-
-CHAPITRE VIII
-
- Le piège manifeste.--Aveuglement des calvinistes.--Coligny
- séduit.--Résistance de Jeanne d'Albret et de Henri.--Jeanne
- cède enfin.--La reine de Navarre à Blois.--Ses
- tribulations.--Sa lettre au prince de Navarre.--Signature du
- contrat de mariage de Henri avec Marguerite de Valois.--Jeanne
- d'Albret à Paris.--Sa maladie et sa mort.--Elle ne fut pas
- empoisonnée.--Son testament.--Jugement sur la vie de cette
- reine. 70
-
-
-CHAPITRE IX
-
- Henri roi de Navarre.--Ses hésitations à Chaunai.--Il entre dans
- Paris avec huit cents gentilshommes.--Son mariage.--La
- Saint-Barthélemy.--Le «Discours de Cracovie».--La
- préméditation.--Le roi de Navarre et le prince de Condé sommés
- d'abjurer.--Conséquences de l'abjuration.--Abjuration forcée,
- comédie obligatoire.--Comment Henri joua son rôle.--Révolte de
- La Rochelle.--Siège de La Rochelle.--Défense héroïque.--Le duc
- d'Anjou élu roi de Pologne.--Accommodement avec les
- Rochelais.--L'édit par ordre.--Le massacre de
- Hagetmau.--Naissance du parti des «Malcontents». Le duc
- d'Alençon et ses complots.--La conspiration de 1574.--La
- déposition du roi de Navarre.--Les calvinistes reprennent les
- armes et sont combattus par trois armées royales.--Mort de
- Charles IX.--Ses dernières paroles au roi de Navarre.--Henri
- III fait bon accueil à son beau-frère.--Autres complots du duc
- d'Alençon.--Il s'échappe de la cour et se ligue avec les
- protestants.--Le roi de Navarre médite un projet d'évasion. 79
-
-
-
-
-LIVRE DEUXIÈME
-
-(1576-1580)
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
- L'évasion.--Henri, libre, retourne au calvinisme.--Le frère et la
- soeur.--Le traité de Beaulieu et ses conséquences.--Naissance
- et organisation de la Ligue.--Situation difficile.--Esprit
- politique de Henri.--Sa correspondance avec les
- Rochelais.--Séjour à La Rochelle.--Lettre du roi de France à
- Montluc.--Le roi de Navarre, le maréchal de Damville et les
- «politiques».--Lettre de Henri à Manaud de Batz.--Requête des
- Bordelais. 89
-
-
-CHAPITRE II
-
- Henri à Brouage et à Périgueux.--Séjour à Agen.--Entrevues
- politiques.--Du Plessis-Mornay.--Conquêtes
- pacifiques.--Surprise de Saint-Jean-d'Angély par le prince de
- Condé.--La convocation des Etats-Généraux.--Les députés
- calvinistes.--Henri à Nérac.--Démarche de la
- reine-mère.--Bordeaux ferme ses portes au roi de
- Navarre.--Exhortation aux Bordelais.--Les Etats de Blois.--Le
- vote contre l'hérésie.--Protestation des députés
- calvinistes.--La triple députation.--Révocation de l'édit de
- Beaulieu.--Henri III approuve et signe la Ligue.--Reprise des
- hostilités.--Protestation de Condé et manifeste du roi de
- Navarre.--L'aventure d'Eauze.--La pitié sous les armes.--Le
- «Faucheur».--Les affaires de Mirande, de Beaumont, de Lomagne
- et du Mas-de-Verdun.--Henri et les pauvres gens.--Jean de
- Favas.--L'attentat de Bazas.--Prise de La Réole.--Attaque de
- Saint-Macaire. 98
-
-
-CHAPITRE III
-
- Le siège de Marmande.--Bravoure du roi de Navarre.--Arrivée de la
- députation des Etats.--La trêve de Sainte-Bazeille.--Démêlés de
- Henri avec la ville d'Auch.--Réponse de Henri aux députés.--Sa
- lettre aux Etats.--Autre députation.--La diplomatie du roi de
- Navarre.--L'armée de Monsieur sur la Loire et en Auvergne.--Le
- duc de Mayenne en Saintonge.--Mésintelligence entre Henri et
- Condé.--Prise de Brouage.--Situation critique des réformés.--Le
- maréchal de Damville se sépare d'eux.--La cour leur offre la
- paix.--Négociations.--Déclaration de Henri au duc de
- Montpensier.--La paix de Bergerac. 112
-
-
-CHAPITRE IV
-
- Paix illusoire.--Le nouveau lieutenant-général en Guienne.--Henri
- ne gagne pas au change.--Biron et l'éducation militaire du roi
- de Navarre.--Henri et Catherine de Médicis.--La cour de Navarre
- s'établit à Nérac.--L'affaire de Langon.--Le voyage de
- Catherine et de Marguerite en Gascogne.--Les deux reines à
- Bordeaux.--Henri les reçoit à La Réole.--Séjour à Auch.--La
- Réole livrée aux troupes royales.--L'«Escadron
- volant».--Surprise de Fleurance.--«Chou pour chou.»--Surprise
- de Saint-Emilion.--La conférence de Nérac.--Traité favorable
- aux calvinistes.--La cour de Nérac.--Galanteries
- dangereuses.--Les revanches de Catherine de
- Médicis.--Séductions et calomnies.--Le roi de Navarre entre les
- protestants et les catholiques.--Beaux traits de
- caractère.--Mémorable déclaration.--Départ de la
- reine-mère.--La chasse aux ours.--Mésaventures de la reine de
- Navarre à Pau. 121
-
-
-CHAPITRE V
-
- Départ de Pau.--Henri malade à Eauze.--Les Etats de
- Béarn.--Fragilité de la paix.--La surprise de Figeac.--La paix
- prêchée, la guerre préparée.--Le rôle de Condé et celui de
- Damville.--Assemblée de Mazères.--L'embuscade sur la route de
- Castres.--Entente du roi de Navarre avec Châtillon et
- Lesdiguières.--Desseins belliqueux.--Lettre à Henri
- III.--Lettre-manifeste à la reine de Navarre.--Manifeste de
- l'Isle à la noblesse.--Correspondance avant l'entrée en
- campagne. 137
-
-
-CHAPITRE VI
-
- La «guerre des Amoureux».--La dot de Marguerite.--Révolte de
- Cahors.--Le baron de Vesins.--Préparatifs de l'expédition
- contre Cahors.--Cahors au XVIe siècle.--Le plan de
- l'attaque.--Les pétards.--Succès et revers.--Conseils de
- retraite et réponse du roi.--Bataille de rue.--Le roi
- soldat.--Arrivée de Chouppes.--Le terrain gagné.--Arrivée et
- défaite d'un secours.--Prise du collège.--Les quatorze
- barricades.--Exploit du roi de Navarre.--Cri magnanime.--Le
- post-scriptum royal.--La lettre à Madame de Batz.--Effets de la
- prise de Cahors.--La petite guerre.--Prise de Monségur par le
- capitaine Meslon.--Négociations pour la levée d'une armée
- auxiliaire. 147
-
-
-CHAPITRE VII
-
- La campagne du maréchal de Biron.--Combats devant Marmande.--Les
- menées du prince de Condé.--Le stratagème de Biron.--Les
- boulets mal-appris.--Mayenne en Dauphiné.--Lesdiguières.--Siège
- et prise de La Fère par le maréchal de Matignon.--Surprise de
- Mont-de-Marsan par Baylens de Poyanne.--Désarroi des
- calvinistes.--Les vues de Monsieur, duc d'Anjou et
- d'Alençon.--Son entremise pour amener la paix.--Traité de
- Fleix.--Séjour de Monsieur en Guienne et en Gascogne.--La
- chambre de justice de Guienne.--La demi-promesse de
- Henri.--Monsieur recrute des officiers à la cour de
- Navarre. 154
-
-
-
-
-LIVRE TROISIÈME
-
-(1581-1585)
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
- Le triomphe de la patience.--Le roi de Navarre et Théodore de
- Bèze.--Surprise de Périgueux par les
- catholiques.--Correspondance de Henri avec Brantôme.--Assemblée
- de Béziers.--Velléités pacifiques.--Préparatifs de voyage de
- Marguerite à la cour de France.--Les toilettes de la reine de
- Navarre.--Henri à Saint-Jean-d'Angély.--Son entrevue avec
- Catherine de Médicis, à Saint-Maixent.--La cure aux
- Eaux-Chaudes.--Assemblée de Saint-Jean-d'Angély.--Les projets
- de mariage de Catherine de Bourbon.--Négociation avec le duc de
- Savoie.--L'affaire des frères Casse.--Invitation de Henri III
- et réponse du roi de Navarre. 161
-
-
-CHAPITRE II
-
- Déclarations de Henri au coadjuteur de Rouen.--Désordres en
- Rouergue, en Quercy et à Mont-de-Marsan.--Tentatives de
- corruption de l'Espagne, révélées par Henri au roi de
- France.--Correspondance latine avec les princes protestants de
- l'Europe.--Querelles de Henri III avec la reine de
- Navarre.--Marguerite chassée de la cour.--Arrestation de ses
- dames d'honneur.--Duplicité de Henri III.--Reprise de
- Mont-de-Marsan par le roi de Navarre.--Michel de
- Montaigne.--Actes arbitraires du maréchal de
- Matignon.--Réclamation de Henri.--Attitude des habitants de
- Casteljaloux.--Négociations au sujet du retour de Marguerite
- à Nérac.--La Ligue protestante: vues chimériques et but
- pratique. 171
-
-
-CHAPITRE III
-
- Mort de Monsieur, duc d'Anjou et d'Alençon.--La «folie d'Anvers»
- et l'incurie politique des Valois.--Conséquences de la mort de
- Monsieur.--Le roi de Navarre sur la première marche du
- trône.--Visées de la Maison de Lorraine.--Henri revendique son
- titre de «seconde personne du royaume».--Mission du duc
- d'Epernon auprès du roi de Navarre.--La conférence de
- Pamiers.--Le pour et le contre.--Détermination de
- Henri.--Indiscrétion de Du Plessis-Mornay.--Rapprochement entre
- les deux rois.--Assemblée de Montauban.--Traité de Joinville
- entre la Ligue et le roi d'Espagne.--Négociations en
- Suisse.--Ambassade des Pays-Bas à Henri III.--Déclaration de la
- Ligue.--La Ligue en armes. 181
-
-
-CHAPITRE IV
-
- Entrevue, à Castres, du roi de Navarre et du maréchal de
- Montmorency.--L'avis de Henri III.--Offres du roi de Navarre au
- roi de France.--L'assemblée de Guîtres et ses
- résolutions.--Négociations de Ségur en Angleterre et en
- Allemagne.--Déclaration de Henri.--Les hostilités de la reine
- de Navarre.--Surprise de Bourg par la Ligue.--Prise du
- Bec-d'Ambès par Matignon.--Gabarret. 191
-
-
-CHAPITRE V
-
- Le traité de Nemours.--Les «funérailles en robe
- d'écarlate».--Alliance définitive du roi de Navarre et du
- maréchal de Montmorency.--Préparatifs de Henri.--Lettre à Henri
- III.--La guerre de la reine Marguerite.--Elle est chassée
- d'Agen.--Sa chute.--Les Seize.--Les Guises somment Henri III de
- faire la guerre au roi de Navarre.--Nouvelle démarche de Henri
- III auprès de son beau-frère.--Insuccès de cette démarche.--Le
- manifeste de Saint-Paul-Cap-de-Joux. 197
-
-
-CHAPITRE VI
-
- Sixte-Quint et la Ligue.--La bulle du 9 septembre 1585 contre le
- roi de Navarre et le prince de Condé.--Réponse de Henri à la
- bulle.--Début de la «guerre des Trois Henri».--Condé reprend
- les armes en Poitou et en Saintonge.--Il assiège Brouage.--Sa
- désastreuse expédition dans l'Anjou.--Henri III se décide à
- faire la guerre aux calvinistes.--Formation de trois armées
- royales.--Energie du roi de Navarre.--La comtesse de
- Gramont.--Son caractère; son dévouement au roi de Navarre; son
- rôle.--Voyage de Henri à Montauban. 203
-
-
-
-
- LIVRE QUATRIÈME
-
- (1586-1589)
-
-
- CHAPITRE PREMIER
-
- Les quatre manifestes du roi de Navarre.--Jonction de l'armée de
- Mayenne et de l'armée de Matignon.--Conduite du
- maréchal.--Prise de Montignac en Périgord par
- Mayenne.--Dénombrement des deux armées royales.--Résolution et
- bonne humeur.--Premier siège de Castets.--Henri fait lever ce
- siège à Matignon.--Le plan du roi de Navarre.--Voyage de Henri
- à Pau.--Les Etats de Béarn et les subsides.--Retour
- précipité.--Le roi cerné.--Les deux messages de Henri à son
- «Faucheur».--La comédie militaire de Nérac.--Illusions de
- Mayenne et de Poyanne.--Odyssée du roi de Navarre, de Nérac à
- Sainte-Foy.--Le duc de Mayenne et le vicomte d'Aubeterre. 209
-
-
-CHAPITRE II
-
- Caumont et Sainte-Bazeille.--Préparatifs de résistance.--Le
- chroniqueur royal.--Siège et reddition de
- Sainte-Bazeille.--Sévérité du roi de Navarre.--Castets acheté à
- Favas par le duc de Mayenne.--Mésintelligence entre Mayenne et
- Matignon.--Siège et reddition de Monségur.--André de
- Meslon.--Séjour et intrigues de Mayenne à Bordeaux.--Affaires
- de Poitou et de Saintonge.--Retour d'Angleterre de
- Condé.--Prise du château de Royan.--Exploits de Condé.--Siège
- de Brouage.--Arrivée du roi de Navarre devant cette
- place.--Obstruction du second havre de France.--Le maréchal de
- Biron en Saintonge.--Siège de Marans.--Trêve entre le roi de
- Navarre et le maréchal.--Le vrai motif de cette
- trêve.--Tentatives de négociation.--Un chef-d'oeuvre
- épistolaire.--Lettre prophétique d'Elisabeth d'Angleterre à
- Henri III.--Siège et prise de Castillon par Mayenne et
- Matignon.--Le dernier exploit du duc de Mayenne en
- Guienne.--Brocard huguenot.--Apologie du duc et réponse des
- calvinistes. 219
-
-
-CHAPITRE III.
-
- Les ambassadeurs des princes protestants à Paris.--Leur requête
- et la réponse de Henri III.--Entrevue de Saint-Brice.--Méfiance
- des calvinistes.--Discussions pendant l'entrevue.--Ajournement
- et reprise des négociations.--Catherine de Médicis et
- Turenne.--Perfidie de la reine-mère.--Rentrée en
- campagne.--Reprise de Castillon par Turenne.--Succès du roi de
- Navarre en Saintonge et en Poitou.--L'armée du duc de Joyeuse
- et ses succès.--Joyeuse retourne à la cour.--Expédition de
- Henri jusque sur la Loire.--Le comte de Soissons et le prince
- de Conti entrent à son service.--Henri rétrograde jusqu'en
- Poitou.--Les trois nouvelles armées royales.--Henri III à
- Gien.--Le nouveau manifeste du roi de Navarre. 232
-
-
-CHAPITRE IV
-
- Le duc de Joyeuse cherche la bataille, et le roi de Navarre
- temporise.--Les motifs de la poursuite et ceux de la
- temporisation.--Joyeuse dédaigne l'appui de
- Matignon.--Occupation de Coutras.--Henri veut éviter la
- bataille en passant l'Isle.--Joyeuse ne lui laisse pas achever
- cette manoeuvre.--Jactance de Joyeuse.--Journée de Coutras.--Le
- champ de bataille.--Les deux armées.--Echec des
- calvinistes.--Revanche.--Les grandes charges et la
- mêlée.--Défaite de l'armée catholique.--Exploits du roi de
- Navarre.--Mort de Joyeuse.--Les pertes des deux armées.--Après
- la victoire.--Grandeur d'âme de Henri.--Controverses sur la
- journée de Coutras.--Lettre au roi de France.--Lettre à
- Matignon. 243
-
-
-CHAPITRE V
-
- Voyage de Henri en Gascogne et en Béarn.--Le comte de Soissons et
- ses vues d'avenir.--Défaite des auxiliaires allemands et
- suisses.--Saül et David.--Conseil de la Ligue à Nancy.--Siège
- de Sarlat par Turenne.--Défense victorieuse.--Expédition de
- Favas en Gascogne.--Petits faits de guerre racontés par
- Henri.--Le mal domestique.--Mort du prince de Condé à
- Saint-Jean-d'Angély.--Arrestation de la princesse de
- Condé.--Les récits du roi de Navarre.--Nouveaux projets
- d'attentat contre sa personne.--Perte de Marans.--Monbéqui et
- Dieupentale.--Les menées factieuses des Seize.--Menaces de
- Henri III.--Les Seize appellent le duc de Guise à leur
- aide.--La journée des Barricades.--Henri III en
- fuite.--Négociations des factieux avec le roi.--Il leur accorde
- l'édit d'union du 21 juillet.--Toute-puissance des Guises et de
- la Ligue.--Henri III reconnaît pour héritier présomptif le
- cardinal de Bourbon.--L'arrière-pensée royale. 257
-
-
-CHAPITRE VI
-
- La politique du roi de Navarre en face de Henri III et de la
- Ligue.--Lettre à l'abbesse de Fontevrault.--Lettre au vicomte
- d'Aubeterre.--La ruine de l'_Armada_.--Les affaires des
- calvinistes en Dauphiné, en Languedoc et en Guienne.--Sage
- activité de Henri.--Grandes et petites négociations.--Les
- Etats-Généraux à Blois.--Discours de Henri III.--La Ligue
- amnistiée dans le passé et incriminée dans l'avenir.--Revanche
- des Guises.--Condamnation du roi de Navarre par les
- Etats.--Résistance de Henri III.--Le roi de Navarre à
- l'assemblée de La Rochelle.--Réclamation des députés, à Blois
- et à La Rochelle, contre les abus de pouvoir.--Henri reprend le
- harnais.--Prise de Niort.--Le coup d'Etat de Blois.--Les deux
- conseils donnés au roi de France.--Assassinat du duc de
- Guise.--Henri III ne sait pas profiter de son
- crime.--Négociations puériles.--Soulèvement universel contre le
- roi de France.--Menaces du Saint-Siège.--Débandade de l'armée
- royale.--Mort de Catherine de Médicis.--Son dernier conseil à
- Henri III.--Il se décide à négocier avec son
- beau-frère.--Expéditions et maladie du roi de Navarre. 267
-
-
-CHAPITRE VII
-
- Négociation entre les deux rois.--Le rôle de Rosny et celui de Du
- Plessis-Mornay.--Opposition et intrigues de Morosini, légat du
- pape.--Prise de Châtellerault et de
- l'Ile-Bouchard.--Tergiversations de Henri III.--Ferme attitude
- du roi de Navarre.--Le «moyen de servir».--L'accord
- s'établit.--Le manifeste de Châtellerault. 278
-
-
-CHAPITRE VIII
-
- La trêve de Tours.--Passage de la Loire.--Nouvelle
- déclaration.--Henri III veut recevoir le roi de
- Navarre.--Méfiance et murmures des vieux huguenots.--Henri va
- au rendez-vous.--Entrevue de Plessis-lès-Tours.--Paroles du roi
- de Navarre.--Heureux effets de la réconciliation.--Henri se
- remet en campagne.--Attaque de Tours par l'armée de
- Mayenne.--Conseils salutaires du roi de Navarre à Henri
- III.--Succès des royalistes.--La grande armée
- royale.--Monitoire de Sixte-Quint contre Henri III.--Siège de
- Pontoise.--Les deux rois devant Paris.--Assassinat de Henri III
- à Saint-Cloud.--Sa mort.--Henri IV en Gascogne et Henri IV en
- France. 283
-
-CONCLUSION 291
-
-APPENDICE 295
-
-ERRATA 330
-
-
-POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Henri IV en Gascogne (1553-1589), by
-Ch. de Batz-Trenquelléon
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV EN GASCOGNE (1553-1589) ***
-
-***** This file should be named 41147-8.txt or 41147-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/1/1/4/41147/
-
-Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License available with this file or online at
- www.gutenberg.org/license.
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.