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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Henri IV en Gascogne (1553-1589) - -Author: Ch. de Batz-Trenquelléon - -Release Date: October 23, 2012 [EBook #41147] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV EN GASCOGNE (1553-1589) *** - - - - -Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. Cette version intègre les corrections de -l'errata. - -Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont -marqués =ainsi=. - -L'abréviation «monsr» signifie monsieur. - - - - -HENRI IV EN GASCOGNE - - - - -POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN. - - - - -[Illustration] - - - - - HENRI IV - - EN GASCOGNE - - [1553-1589] - - ESSAI HISTORIQUE - - PAR - - CH. DE BATZ-TRENQUELLÉON - - _Ouvrage orné d'un_ =portrait= _à l'eau-forte et du_ - =fac-simile= _d'une des lettres les plus célèbres de Henri IV_. - - PARIS - - LIBRAIRIE H. OUDIN, ÉDITEUR - - 17, RUE BONAPARTE, 17 - - 1885 - - _Tous droits réservés._ - - - - -INTRODUCTION - - -Il est des hommes si universellement aimés, qu'on voudrait tout -connaître d'eux, au risque d'arriver à la désillusion. Cette remarque, -faite depuis longtemps, n'a jamais été plus justifiée que par la -curiosité, mêlée d'enthousiasme et de vénération, qui s'est -constamment attachée aux moindres détails comme aux actes solennels de -la vie de Henri IV. Ses batailles et ses négociations, ses lettres et -ses propos, ce qu'il a fait et ce qu'il a projeté, tout son personnage -et toute sa personne, enfin, seront toujours, comme ils l'ont toujours -été, un des nobles régals de l'esprit humain. - -Ce n'est pas nous qui réagirons contre ce culte passionné. Des mille -volumes d'inégal renom que trois siècles ont consacrés à la gloire de -Henri IV, il en est peu où nous n'ayons cherché une raison de -multiplier par elle-même, en quelque sorte, notre admiration pour le -roi qui reçut tous les dons en partage et les mit au service de son -pays, pour l'homme qui eut la grandeur héroïque et l'invincible -charme. Mais, au milieu de cette bibliothèque sans cesse accrue par la -piété des générations, nous avons vainement cherché le livre dont -voici l'ébauche. - -Henri de Bourbon, roi de France, se révèle à tous dans plusieurs -écrits de notre temps, composés d'après ceux du XVIe et du XVIIe -siècle, rectifiés et complétés par des correspondances heureusement -exhumées, surtout par le recueil des Lettres royales. De 1589 à 1610, -«Henri IV» revit tout entier dans les ouvrages auxquels nous faisons -allusion, et il est probable qu'une nouvelle édition de l'_Histoire_ -de Poirson, qui bénéficierait des travaux parus depuis la première, -serait, pour cette vaste période, le livre définitif. - -Mais, en attendant un nouveau Poirson, nous sommes condamnés à -poursuivre le «roi de Navarre» parmi d'épais in-folio non lisibles -pour tous, d'énormes compilations où se perdent parfois ses traces, -des Mémoires qui souvent racontent et jugent en sens divers, des -lettres, caractéristiques et précieuses, mais dont le commentaire est -un travail et la seule lecture, une étude[1]. - - [1] Appendice: I. - -Ce fut de ces impressions personnelles que naquirent en nous, d'abord -le regret de ne pas connaître un livre qui les épargnât au public, et -ensuite la pensée d'essayer de l'écrire. Mais, à travers les lignes -encore confuses du plan, nous eûmes tout à coup la claire vision d'un -fait considérable, peut-être soupçonné auparavant, non indiqué -toutefois, et que certainement pas un des historiens ni des biographes -de Henri IV n'a mis en lumière. Le voici, tel qu'il ressort, à nos -yeux, de l'histoire des années antérieures à l'avènement de ce prince -au trône de France. - -Quelque digne de l'admiration universelle que soit l'oeuvre de Henri -IV depuis 1589 jusqu'à sa mort, il n'en est presque rien de grand, -presque rien d'heureux pour la France, que le roi de Navarre n'eût -déjà manifestement voulu, projeté et entrepris. Avant de succéder à -Henri III, il avait donné la mesure de son génie et laissé lire -jusqu'au fond de son coeur. Capitaine, il portait en lui les secrets -de la victoire, depuis Cahors et Coutras; politique, il arrivait au -trône avec la connaissance approfondie des hommes, des idées et des -besoins de son temps; pasteur de peuples, il avait fait entendre, le -premier, au milieu des guerres civiles, ces mots sacrés de paix, de -tolérance, de pitié, oubliés dans la fièvre des compétitions et la -barbarie des luttes. Henri de Bourbon était «Henri IV» avant que le -flot des événements l'eût transporté de «Gascogne» en «France», comme -on disait au XVIe siècle. Quand il y fut, l'homme et l'oeuvre -s'accomplirent. - -Cette vérité, qui explique l'apparente incorrection de notre titre, ne -sera contestée, nous l'espérons, par aucun des lecteurs de _Henri IV -en Gascogne_. - - - - -HENRI IV EN GASCOGNE - -(1553-1589) - - - - -LIVRE PREMIER - -(1553-1575) - - - - -CHAPITRE PREMIER - - Le royaume de Navarre depuis les Carlovingiens jusqu'aux - Valois.--Son démembrement par Ferdinand le Catholique.--Les - Etats de la Maison d'Albret.--Les prétendants de Jeanne - d'Albret.--Ses fiançailles, à Châtellerault, avec le duc de - Clèves.--Marguerite, reine de Navarre, et la Réforme.--Antoine - de Bourbon, duc de Vendôme, épouse Jeanne d'Albret.--Leurs deux - premiers enfants.--Mort de la reine Marguerite.--Henri d'Albret - et sa fille.--Naissance de Henri de Bourbon, prince de - Navarre.--Ses huit nourrices.--Le baptême catholique de - Henri.--Le calvinisme en 1553. - - -Quand on veut faire revivre dans un récit, même épisodique, la France -du XVIe siècle, il faut avoir présente à l'esprit l'histoire de ce -petit royaume de Navarre qui exerça une si grande influence sur nos -destinées nationales. De même la figure de Henri IV n'apparaîtrait pas -en pleine lumière, si l'on n'avait d'abord entrevu, tout au moins sous -forme d'esquisse, la figure de Jeanne d'Albret. Dans les pages qui -vont suivre, on verra longtemps la mère auprès du fils, et de cette -vie à deux se dégageront quelques-unes des clartés nécessaires -auxquelles nous venons de faire allusion. Les autres, celles qui -tiennent à l'existence et à la situation du royaume de Navarre, -doivent être mises avant tout à la portée du lecteur. - -La Navarre, après d'ardentes luttes contre Pepin, Charlemagne et ses -successeurs, s'était définitivement affranchie de la domination des -Carlovingiens en l'an 860, où elle forma un royaume indépendant, avec -Pampelune pour capitale. En 1224, Thibaut IV, comte de Champagne, -neveu de Sanche IV, roi de Navarre, lui succéda par voie d'adoption, -et ce fut en 1488, par le mariage de Catherine de Foix, soeur et -héritière de François Phoebus, avec Jean d'Albret, que les ancêtres -maternels de Henri IV entrèrent en possession de ce royaume, qui ne -tarda pas à être démembré. Dix-sept ans après, en 1512, Ferdinand le -Catholique, roi de Castille et d'Aragon, voulut faire de Jean d'Albret -son allié dans une guerre contre Louis XII, et exigea le passage à -main armée sur ses terres. Allié naturel du roi de France, Jean -refusa, et Ferdinand, après avoir obtenu du pape Jules II une bulle -d'excommunication contre le roi de Navarre, envahit les Etats de ce -prince, incapable de lui opposer une sérieuse résistance. Ainsi fut -perdue pour la Maison d'Albret toute la Navarre transpyrénéenne, qu'on -appelait la Haute-Navarre. Constamment revendiquée par les successeurs -de Jean, elle ne fut jamais restituée, et les lettres de Henri de -Bourbon, avant son avènement au trône de France, font souvent allusion -à cet acte de violence et d'iniquité. - -La Basse-Navarre, sur laquelle Henri d'Albret régnait en 1553, n'était -donc qu'une province de l'ancien royaume. Son étendue et celle du -Béarn, autre pays souverain, égalaient à peine la superficie d'un de -nos grands départements actuels. Outre ces Etats, la Maison d'Albret -possédait, à titre de fiefs, ou gouvernait pour la couronne de France, -les comtés de Foix, de Bigorre et d'Armagnac, la vicomté d'Albret, -dont Nérac était la capitale, la Guienne, qui englobait le Languedoc; -et enfin ses droits s'étendaient sur plusieurs autres seigneuries de -moindre importance. - -A vrai dire, le royaume de Navarre n'était plus qu'un nom, mais la -Maison d'Albret était une puissance réelle, et lorsque, en 1548, elle -s'unit à la Maison de Bourbon par le mariage de Jeanne avec Antoine, -duc de Vendôme, prince du sang, les esprits pénétrants auraient pu -noter cet agrandissement en quelque sorte dynastique. Il n'en fut pas -ainsi: les politiques du temps semblent avoir vu dans cette alliance, -du côté de la Maison d'Albret, plutôt un pis-aller qu'un progrès. -C'est que Jeanne d'Albret, avant de devenir duchesse de Vendôme, avait -paru destinée à s'asseoir sur un des premiers trônes du monde: son -mariage avec Philippe, fils et héritier présomptif de Charles-Quint, -fut considéré quelque temps comme probable, et malgré l'antipathie de -François Ier pour le vainqueur de Pavie, il se fût peut-être accompli, -si l'on avait pu s'entendre pour la restitution de la Haute-Navarre. - -En 1540, le roi de France, saisissant l'occasion de créer un grave -embarras à la Maison d'Autriche, résolut de marier Jeanne, sa nièce, -avec le duc de Clèves et de Julliers, qui avait à se plaindre de -l'Empereur. Henri d'Albret et Marguerite, par déférence, donnèrent -leur consentement, quoique les Etats de Béarn se fussent élevés avec -énergie contre ce projet, que la princesse elle-même, à peine âgée de -douze ans, avait accueilli avec une répugnance manifeste. Le mariage -religieux fut célébré, le 15 juillet, à Châtellerault. François Ier -voulut qu'on déployât dans cette solennité toutes les magnificences -royales; Brantôme raconte que Jeanne était si chargée d'atours et de -pierreries, qu'elle dut être «portée à l'église» dans les bras du -connétable de Montmorency. Mais ce n'étaient là que des fiançailles. -Trois ans ne s'étaient pas écoulés, que le duc de Clèves, trahissant -les intérêts de François Ier, par une soumission honteuse à -l'Empereur, s'attira l'inimitié du roi. Paul III accorda une bulle -d'annulation. Le mariage définitif de Jeanne d'Albret eut lieu sous le -règne de Henri II. Le roi et la reine de Navarre hésitaient, depuis -longtemps, entre plusieurs projets d'union, et leur plein agrément -n'était pas acquis à Antoine de Bourbon, que présentait le successeur -de François Ier; mais la préférence de Jeanne s'étant manifestée, le -duc de Vendôme épousa, le 20 octobre 1548, l'héritière du royaume de -Navarre. - -De l'aveu de tous les historiens, Jeanne, surnommée la «mignonne des -rois», était une princesse accomplie. Elle tenait de son père et aussi -de François Ier, son oncle, un coeur chevaleresque, un caractère -noblement altier; sa mère, la savante et poétique Marguerite, l'avait -dotée d'un esprit cultivé, peut-être un peu trop libre, en même temps -que d'un reflet de cette beauté et de cette grâce qui charmèrent un -demi-siècle et dont trois siècles écoulés n'ont pu ternir l'éclat. La -reine de Navarre avait transporté avec elle, à Pau et à Nérac, -quelques-unes des splendeurs de la Renaissance et des élégances -raffinées de la cour des Valois. On a prétendu qu'elle y avait fait -éclore la Réforme, dont elle aurait même embrassé les doctrines. La -vérité est que, d'un esprit curieux et hardi, elle voulut connaître la -rhétorique du calvinisme, lui donna accès auprès d'elle, dans la -personne de ses docteurs et de ses poètes, l'étudia, la discuta, la -loua sur plus d'un point, et, sans s'en apercevoir, favorisa -dangereusement l'oeuvre d'une secte. Mais, sectaire ou même néophyte, -elle ne le fut point, tous les témoignages le proclament: Marguerite -vécut et mourut en catholique. Il n'en est pas moins certain que -l'espèce de «libertinage» intellectuel dont Jeanne eut le spectacle à -la cour de sa mère devait avoir sur son avenir une influence décisive, -pour peu que les circonstances vinssent réveiller de vifs souvenirs et -seconder de vagues penchants. Mais, à l'heure où se négociait son -mariage, rien ne faisait pressentir en elle la princesse politique et -la zélatrice de la Réforme qui, plus tard, méritèrent tantôt les -admirations, tantôt les sévérités de l'histoire[2]. - - [2] Appendice: II. - -Antoine de Bourbon, qu'elle allait épouser, était le chef de la Maison -de Vendôme, issue de saint Louis. La terre de Vendôme était passée -dans la famille de Bourbon en 1364, par le mariage de Catherine de -Vendôme avec Jean de Bourbon, comte de la Marche. Ce domaine avait été -érigé en duché par François Ier, l'année de son avènement, et Henri II -tenait en réserve, pour l'apanage de son cousin, de nouveaux -accroissements, tels que le duché-pairie d'Albret, formé de l'ancienne -vicomté de ce nom et d'une importante fraction de la Gascogne. Né en -1518, Antoine de Bourbon avait la réputation d'un prince vaillant, -«car de cette race de Bourbon», dit Brantôme, «il n'y en a point -d'autres.» De grand air et de belle humeur, il eût joué un rôle -prépondérant dans les luttes de cette époque, si la versatilité de son -caractère et ses galanteries sans frein ne l'eussent jeté en proie aux -intrigues de cour. - -Le mariage d'Antoine et de Jeanne fut célébré à Moulins. Le roi et la -reine de France, le roi et la reine de Navarre y assistèrent, avec la -plupart des princes et des grands seigneurs, empressement qui -s'explique aisément quand on songe que, la loi salique n'existant pas -en Navarre, Jeanne d'Albret apportait en dot au duc de Vendôme, déjà -prince du sang de France, non seulement la couronne de Navarre et la -principauté de Béarn, mais encore de riches domaines. Par cette -union, les Maisons de Bourbon et d'Albret semblaient prendre -possession d'un avenir que plus d'une famille princière devait envier -ou redouter. - -A peine mariée, la duchesse de Vendôme dut se familiariser avec -l'existence guerrière et nomade qui était celle d'Antoine de Bourbon. -Ses deux premiers enfants vinrent au monde au milieu du bruit des -combats. Le duc de Beaumont, né en 1551, mourut l'année suivante, à La -Flèche, étouffé, pour ainsi dire, par sa gouvernante, la baillive -d'Orléans, qui, dans son horreur maniaque du froid, mesurait -parcimonieusement l'air aux poumons de l'enfant. Le second, nommé en -naissant comte de Marle, donnait les plus belles espérances, et -faisait à la fois la consolation et l'orgueil de Henri d'Albret, -lorsqu'il périt à Mont-de-Marsan, de la façon la plus inopinée: sa -nourrice le laissa choir par une fenêtre. - -Ce fut un deuil inexprimable pour la cour de Navarre, surtout pour le -roi, toujours profondément attristé de son veuvage. Marguerite était -morte en 1549. Depuis la perte de son frère, ce magnifique François -Ier qu'elle avait aimé jusqu'à l'idolâtrie, la reine de Navarre ne -faisait plus que languir. Une pleurésie précipita sa fin. Elle -séjournait au château d'Odos, près de Tarbes. Pendant une nuit de -décembre, l'apparition d'une comète ayant excité sa curiosité, elle -commit l'imprudence d'observer ce phénomène. Huit jours après, elle -expirait, bénie par l'Eglise et dans des sentiments qui, malgré ses -hardiesses d'esprit, avaient été ceux de toute sa vie. Elle fut -inhumée dans la cathédrale de Lescar. - -Heureusement pour la vieillesse de Henri d'Albret, l'heure des grandes -consolations était proche. Au milieu de son deuil, la nouvelle lui -parvint d'une troisième grossesse de la duchesse de Vendôme, en ce -moment auprès d'Antoine de Bourbon, dans son gouvernement de Picardie. -Le roi de Navarre exigea que sa fille revînt en Béarn; on raconte même -qu'une députation fut envoyée de Pau à la duchesse, pour hâter son -retour. Jeanne, malgré les premières rigueurs de l'hiver, se mit en -devoir de traverser la France, entreprise presque téméraire, mais qui -n'était pas faite pour effrayer cette princesse: «amazone hardie et -courageuse», dit le vieux Favyn, «elle suivait son mari en guerre et -en paix, à la cour et au camp.» Partie de Compiègne vers la fin de -novembre, elle arriva, le 4 décembre, à Pau, après s'être reposée -quelques heures à Mont-de-Marsan, où Henri d'Albret était venu à sa -rencontre. - -Des bruits inquiétants avaient couru sur les vues d'avenir du roi de -Navarre. On disait que, craignant de ne pas se voir revivre dans un -petit-fils, il songeait à se remarier, et que l'Espagne, de bonne foi -ou par feinte, lui avait offert Catherine de Castille, soeur de -Charles-Quint, avec une promesse de restitution de la Haute-Navarre. -D'un autre côté, il passait pour être gouverné par une dame de sa -cour, à qui son testament assurait de grands avantages. La duchesse de -Vendôme, instruite de ces rumeurs, n'avait pu s'empêcher d'en montrer -quelque émotion. Le roi s'en expliqua ouvertement avec elle. Dès -qu'elle fut installée au château, où la sollicitude paternelle -l'entoura de soins presque tyranniques, Henri d'Albret mit sous les -yeux de sa fille «une grosse boîte d'or fermée à clef, et par-dessus, -pour pendre icelle, une chaîne d'or qui eût pu faire vingt-cinq ou -trente tours à l'entour du col; ouvrit cette boîte, lui montra son -testament seulement par-dessus, et l'ayant refermée», il lui dit que, -testament et bijoux, tout serait à elle, si, afin de ne pas mettre au -monde un enfant pleureur ou rechigné, elle avait le courage de chanter -un air béarnais, au moment de la naissance[3]. - - [3] Appendice: IV. - -Cette naissance eut lieu, dix jours après l'arrivée de Jeanne, le 14 -décembre 1553, vers une heure du matin. Averti aussitôt, Henri -d'Albret entra dans l'appartement de sa fille. En l'apercevant, elle -eut la force et la présence d'esprit de commencer un motet religieux -et populaire: - - Nousté Dame deü cap deü poun, - Adjudat-me a d'aqueste hore! - -Henri, unissant sa voix à celle de la duchesse, n'avait pas achevé -la première strophe, que son petit-fils entrait dans la vie: le -nouveau-né devait être Henri IV. Le roi de Navarre était loin de -pressentir pour sa race les destinées qui attendaient cet enfant; -mais il avait pourtant ses rêves d'ambition dans la vie et -outre-tombe: son premier voeu était exaucé, il pouvait bien augurer -de l'accomplissement des autres. Transporté de joie, l'heureux aïeul -tire de son sein la précieuse boîte qui contenait le testament royal, -et la déposant entre les mains de la duchesse: «--Voilà qui est à -vous, ma fille, dit-il; mais ceci est à moi!» Puis, faisant envelopper -son petit-fils dans les pans de sa robe, il emporta, tout triomphant, -cette chère et fragile proie jusque dans sa chambre. Là, les premiers -soins furent donnés à l'enfant. D'autres traits de moeurs naïfs et -touchants signalèrent cette naissance. Les historiens du temps -racontent que Henri d'Albret, pour donner une sorte de baptême viril à -son petit-fils, lui frotta les lèvres d'une gousse d'ail et lui fit -sucer, dans une coupe d'or, quelques gouttes du célèbre vin de -Jurançon, récolté sur les collines situées de l'autre côté du Gave, en -face du château de Pau: scène pittoresque passée à l'état de -tradition, et dont Louis XVIII se souvint, lors de la naissance du duc -de Bordeaux. «--Tu seras un vrai Béarnais!» dit le roi de Navarre. Et, -se rappelant le sarcasme espagnol qui avait accueilli la venue au -monde de Jeanne, son unique héritière: «La vache de Béarn (Marguerite) -a enfanté une brebis!» il se plaisait à dire à tout venant: «--Voyez! -ma brebis a enfanté un lion!» Le prince dépossédé, le chef humilié de -la Maison d'Albret, avait, auprès de ce berceau, la vision d'une -revanche royale. La réalité dépassa le rêve: Henri IV fit plus que -venger ses ancêtres maternels, il les glorifia par ses actes, en même -temps que par son oeuvre il replaçait la France, la grande patrie, à -la tête des nations. - -Les débuts dans la vie du prince de Navarre furent difficiles. -L'histoire a fait le compte de ses nourrices: il en eut huit; sept -échouèrent dans leur tâche, pour diverses causes; la huitième enfin -réussit. C'était une humble paysanne, Jeanne Lafourcade, femme de -Lassansa, laboureur qui demeurait à Bilhères, village encore existant -de nos jours et, à cette époque, limitrophe de la commune de Pau. Au -commencement de notre siècle, la maison de Lassansa avait conservé à -peu près sa physionomie d'autrefois: une habitation toute rustique, -avec un jardin d'un demi-arpent, clos d'un mur à hauteur d'appui; une -porte ouvrant sur la cour, avec cette inscription au fronton: -«_Saoubegarde deü Rey_,--Sauvegarde du Roi». Le parc du château -s'étendait jusqu'au seuil de la maisonnette, si bien que Jeanne -pouvait aller voir son fils sans sortir du domaine royal. - -Le baptême du prince de Navarre ou du prince de Béarn, comme disaient -de préférence les Béarnais, fut célébré le 6 mars 1554[4], dans la -chapelle du palais, avec toute la solennité et toute la magnificence -dont pouvait disposer la cour élégante de Henri d'Albret. Le roi -présenta lui-même son petit-fils sur une écaille de tortue de mer, qui -est restée une des reliques du château, et «Henri de Bourbon, comte de -Viane, duc de Beaumont», fut baptisé dans des fonts de vermeil, par le -cardinal d'Armagnac. Henri II de France et Henri II de Navarre étaient -parrains, le premier représenté par le cardinal de Vendôme, frère -d'Antoine de Bourbon. Le prince eut pour marraines la reine de France -et Isabeau d'Albret, sa tante, veuve du comte de Rohan. Il peut -sembler oiseux de commenter ce fait, que le baptême du fils de Jeanne -d'Albret fut essentiellement catholique, et que tout l'était autour du -berceau de Henri de Bourbon. Nous ne jugeons pourtant pas inutile de -marquer d'une réflexion cette entrée dans la vie religieuse, en un -temps où les contre-vérités historiques et les préjugés de secte sont -parvenus à dénaturer tant d'événements, à travestir tant de figures, à -rejeter dans l'ombre ou dans la pénombre ce que le bon sens doit juger -clair comme la lumière du soleil. Beaucoup d'historiens passent -légèrement sur le baptême du prince de Navarre, n'insistent pas sur la -nouvelle foi que lui imposa plus tard Jeanne d'Albret, et parlent avec -émotion, sinon avec amertume, de l'abjuration ou même de l'apostasie -du roi de France! Henri était né catholique comme son père, comme sa -mère, comme tous ses ancêtres; on abjura pour lui dans son enfance, et -il abjura lui-même sous les poignards de la Saint-Barthélemy; chef de -parti, dans la suite, il ne laissa jamais désespérer de son retour à -la religion traditionnelle; homme et roi, enfin, il y tendit de toutes -ses forces, avec une sincérité et une grandeur d'âme qui, plus que son -épée peut-être, vainquirent et pacifièrent la France. - - [4] Appendice: IV. - -L'heure où il naquit n'était ni pour notre pays, ni pour l'Europe, -celle de la paix et de la justice. Depuis trente ans déjà, la Réforme -agitait le vieux monde, qu'elle avait bouleversé en partie et qu'elle -était à la veille de faire trembler sur ses bases. Luther, couché dans -la tombe, avait fait son oeuvre, qui fructifiait en Allemagne, dans -les pays scandinaves, en Hollande et, par contre-coup, en Angleterre. -Calvin vivait encore, d'un esprit plus ardent et plus niveleur que son -devancier; le «Pape de Genève» avait prêché et surtout suscité des -prédicateurs en France. Politique autant que religieuse, la Réforme -s'était heurtée aux impatiences de François Ier, qui sévit contre -elle; mais, dès le début du règne de Henri II, elle avait reçu de ce -prince des encouragements indirects par son alliance avec les princes -luthériens d'Allemagne, soulevés contre Charles-Quint. La politique -devrait être, ce semble, l'art de tout prévoir, et c'est presque -toujours l'imprévu qui déconcerte ses desseins, paralyse ses actes et -la met en péril. En donnant la main aux princes du Saint-Empire, Henri -II avait oublié que la Réforme croissait et multipliait, par -tolérance, dans ses propres Etats, parmi ses grands vassaux et ses -capitaines, et jusque sur les marches du trône. Lorsque, plus tard, -elle leva la tête au point qu'il fallut compter avec elle sur les -champs de bataille, on doit avouer qu'elle avait, de son côté, tout au -moins l'apparence du droit et de la logique. Les coquetteries d'esprit -dont Marguerite de Valois l'avait honorée, l'intronisation de ses -idées dans plusieurs pays, la contagion de l'exemple, la séduction des -triomphes voisins, et enfin l'alliance aventureuse, quoique -momentanée, de Henri II avec les luthériens couronnés, c'était plus -qu'il n'en fallait pour lui révéler sa force d'expansion et lui dicter -de hautes entreprises. Tout l'appelait au combat, et elle en cherchait -vaguement le chemin, au moment où Jeanne d'Albret, qui devait être une -de ses héroïnes, marquait du sceau catholique le front de son fils. - - - - -CHAPITRE II - - La gouvernante du prince de Navarre.--Le château de - Coarraze.--L'éducation à la «béarnaise».--Les premières - leçons.--Mort de Henri d'Albret.--Résumé de son règne.--L'aïeul - et le petit-fils.--Avènement de Jeanne et d'Antoine.--Les - desseins de Henri II sur la Navarre et le Béarn.--Antoine - protège la Réforme.--Menaces du roi de France.--Le prince de - Navarre à la cour de Henri II.--Naissance de Catherine de - Bourbon.--La paix de Cateau-Cambrésis.--Mort de Henri II et - avènement de François II.--La politique de Catherine de - Médicis.--Les Bourbons évincés par les Guises.--La revanche du - roi et de la reine de Navarre.--La conjuration d'Amboise.--Mort - de François II et avènement de Charles IX.--Catherine de - Médicis régente.--Le triumvirat.--Le chancelier Michel de - l'Hospital et l'édit de Janvier.--Les troubles.--La prise - d'armes de Condé et de Coligny. - - -A la mort du comte de Marle, son second petit-fils, Henri d'Albret -s'était fort courroucé contre la duchesse de Vendôme, «l'appelant -marâtre», dit Favyn, «et indigne d'avoir des enfants, puisqu'elle en -avait si peu de soin». Tout injuste qu'était ce reproche, il toucha au -coeur la mère, qui, prenant pour guide l'affectueuse sévérité de -l'aïeul, se voua, avec un redoublement de sollicitude, à l'éducation -du jeune prince. Le roi de Navarre avait fait le plan de cette -éducation; il fut exécuté de point en point. L'allaitement dans une -chaumière, en plein air, pour ainsi dire, fit de Henri un nourrisson -robuste; même avant le sevrage, il ravissait son grand-père par un -agréable mélange de force et de gentillesse. Au sortir des bras de -Jeanne Lafourcade, il eut pour gouvernante Susanne de Bourbon-Busset, -baronne de Miossens, à qui fut donné l'ordre de l'élever, non dans le -palais natal, mais dans un site agreste, aux environs de Pau. Elle -s'établit avec Henri au château de Coarraze, chef-lieu d'une des -treize baronnies du Béarn, et là commença, pour l'héritier des Maisons -d'Albret et de Bourbon, cette éducation à la «béarnaise» qui devait -préparer, comme dit d'Aubigné, «un ferme coin d'acier aux noeuds -endurcis de nos calamités». - -Trois siècles de vicissitudes sociales et politiques n'ont laissé de -l'antique manoir qu'une tour et quelques pans de muraille, mais trois -siècles de civilisation n'ont eu que peu de prise sur la nature. C'est -toujours la même riante vallée du Gave, le même ciel radieux, le même -air salubre; ce sont encore les collines boisées, les rocs stériles, -les profonds ravins, tout ce cadre magnifiquement sauvage que la -volonté de Henri d'Albret imposait à l'enfance de son petit-fils. Et -ce ne fut pas en prince, mais en paysan, qu'il y passa ses premières -années. Nourri de pain bis et de laitage, de boeuf et d'ail, vêtu sans -élégance, souvent pieds nus et nu-tête, bravant le soleil et la pluie, -courant les buissons, les bois et les rochers, ignorant toutes les -superfluités et tous les luxes de la vie, s'ignorant lui-même, il -fraternisait avec les fils de pâtres, parlait leur langue, se mêlait à -leurs jeux et s'intéressait à leurs travaux. Il apprit à Coarraze -trois choses qui résument presque toute sa vie: l'activité, la -hardiesse et la cordialité. Il vit de près le peuple, le vrai peuple, -celui qui travaille, et il l'aima, sûr moyen d'être aimé de lui. C'est -le rustique châtelain de Coarraze qu'on retrouvera toujours en lui, -lorsque, à la tête des armées, il prendra constamment la défense des -«pauvres gens», même contre ses plus fidèles serviteurs, entraînés -parfois à faire trop bon marché de la faiblesse et de la misère. C'est -le coureur de bois et de montagnes, à la fois intrépide et insoucieux, -qui, plus tard, saura railler la fortune inconstante, rire au danger, -relever, par un mot d'héroïque gaîté, le courage chancelant de ses -compagnons d'armes. - -Tel était l'homme qui s'ébauchait dans la solitude de Coarraze. -Malheureusement, Henri d'Albret ne vit pas grandir à son gré ce «lion -généreux, capable de faire trembler les Espagnols». Le 25 mai 1555, le -roi de Navarre, âgé de cinquante-trois ans, mourut à Hagetmau, pendant -une absence de Jeanne, qui était allée rejoindre Antoine de Bourbon en -Picardie, et au moment où les complications de la politique -ravivaient, dans le coeur de cet irréconciliable ennemi de l'Espagne, -l'espoir si souvent déçu de recouvrer ses Etats. Henri d'Albret est un -des plus dignes ancêtres de Henri IV: rien qu'à ce titre, l'histoire -lui devrait un pieux souvenir. - -Il était né en 1503. Dans son enfance, attristée par le démembrement -du royaume de Navarre, que ne sut pas défendre son père, Jean -d'Albret, il se lia d'une étroite amitié avec le futur vainqueur de -Marignan: les archives du château de Pau contiennent de nombreux -témoignages de l'affection qui unissait les deux princes avant le -désastre de Pavie. On sait de quelle vaillance fit preuve Henri -d'Albret dans cette bataille, et tous les historiens ont raconté son -évasion hardie, lorsque Charles-Quint voulut abuser de sa captivité -pour lui imposer des conditions déshonorantes. L'héroïsme et le -malheur communs firent des deux amis deux frères. Marguerite de -Valois-Angoulême, veuve du duc d'Alençon, émue et charmée de la -magnanimité du chevalier béarnais, lui donna sa main, qu'il avait -ardemment désirée quelques années auparavant. Ce fut un grand bonheur -pour le Béarn et les autres Etats de la couronne de Navarre, que cette -illustre union. Henri et Marguerite se partagèrent la mission -d'enrichir et d'embellir ces contrées. La reine, dit l'auteur du -_Château de Pau_, appela des artistes italiens pour décorer les vastes -appartements qu'elle fit construire au midi, le grand escalier que -l'on admire encore, la cour intérieure et tout le dehors de l'édifice, -remanié dans le style de la Renaissance. Le palais des rois de Navarre -dut paraître magnifique: le vieux Louvre des rois de France, les -Tuileries et le Luxembourg ne devaient resplendir que plus tard. Ce -fut alors, sans doute, que les Béarnais ravis répandirent le fameux -distique: - - Qui n'a vist lo casteig de Paü, - Jamais n'a vist arey de taü. - -Henri d'Albret s'associa aux nobles goûts de sa femme; mais, de son -côté, il accomplissait une oeuvre encore plus méritoire. En Béarn, de -vastes étendues de terrain étaient incultes, les populations de ce -pays s'adonnant surtout à la vie pastorale. Rien ne coûta au roi pour -développer, on peut dire pour créer l'agriculture dans ses Etats: en -quelques années, le territoire béarnais avait changé de face. En même -temps, Henri, précurseur des progrès industriels, fondait à Nay une -fabrique de draps et établissait à Pau une imprimerie. Partout, enfin, -il favorisait la naissance ou le développement des entreprises qui -avaient pour but l'amélioration de la fortune publique. Il ne s'en -tint pas à ces actes de sollicitude éclairée. Les antiques Fors de -Béarn morcelaient, en quelque sorte, la constitution du pays: il les -fit reviser avec un soin minutieux, et les transforma en un For -général qui répondait aux nécessités de l'époque. Rien n'échappait à -son activité de gouvernant: il réorganisa la plupart des services -publics, divisa son conseil en deux chambres, l'une civile, l'autre -criminelle; créa des chambres des comptes, de nouvelles -administrations, de nouveaux emplois d'une haute utilité; et -législateur aussi ferme que fécond, il fit en sorte que ses lois -fussent fidèlement appliquées. - -L'enthousiasme d'un écrivain béarnais prête à Charles-Quint ce mot -invraisemblable: «Je n'ai trouvé qu'un homme en France: c'est le roi -de Navarre». L'exagération castillane n'est pas nécessaire pour -peindre Henri d'Albret et honorer sa mémoire: le grand-père maternel -de Henri IV fut un prince vaillant, sage, ami de son peuple, qui le -pleura comme un bienfaiteur. Toutes ses royales vertus devaient -revivre avec éclat dans son petit-fils. Il fut inhumé, comme -Marguerite, dans le cathédrale de Lescar, en attendant, disaient ses -dernières volontés, qu'il pût reposer à Pampelune, à côté des anciens -rois de Navarre, ses prédécesseurs. - -En vertu des lois fondamentales du royaume de Navarre, Jeanne d'Albret -succédait à son père et partageait la couronne avec son mari. Ils -furent bien près de ne la porter ni l'un ni l'autre. Au moment où ils -se préparaient à partir pour le Béarn, Henri II eut la pensée de -réunir leurs Etats à la couronne de France, en échange de quelques -domaines du centre et du nord. Il faut citer ici une page du vieil -historien de la Navarre. - -«Antoine de Bourbon se prépare, avec la reine Jeanne d'Albret, sa -femme, pour aller prendre possession de leurs nouveaux Etats, où ils -étaient attendus avec un grand désir de leurs sujets. Le roi Henri II, -conseillé de quelques grands seigneurs de sa cour qui avaient son -oreille, le persuadèrent de retenir ce prince auprès de lui, et que -tout ainsi qu'il n'y avait qu'un soleil au monde, sans qu'aucune autre -planète eût la lumière à part, de même la France ne pouvait souffrir -qu'un roi; qu'il fallait récompenser le duc Antoine en France selon la -valeur des terres et souverainetés qu'il avait en la Basse-Navarre, -Béarn et Gascogne. Cette proposition trouvée bonne, il en avertit le -roi de Navarre, lequel remet cette affaire si importante au -consentement de la reine sa femme, à laquelle, disait-il, il -appartenait d'agréer cet échange, d'autant que les dits royaumes et -seigneuries étaient de son propre. Cette avisée princesse, résolue de -conserver les biens que ses pères et aïeux lui avaient délaissés, -pour apaiser le roi, lui promit de s'y résoudre, avec ses sujets, et -lui donner en ceci et en toutes autres choses tout le contentement -qu'il pouvait désirer. Sur ces promesses, le roi de Navarre ayant -remis son gouvernement de Picardie entre les mains du roi, il lui fit -le serment de celui de Guienne, arrêté pour lors être tenu à l'avenir -par celui qui serait jugé et déclaré premier prince du sang, comme le -fut le roi Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, reçu en cette qualité -au parlement de Paris, au mois de juin dudit an mil cinq cent -cinquante-cinq, et depuis confirmé aux Etats d'Orléans. Et se dispose -avec sa femme à faire son voyage. - -«Le roi de Navarre et sa femme furent magnifiquement reçus par toutes -les terres de leur obéissance, et nommément en Foix et en Béarn, où -ayant été parlé de l'échange que le roi de France voulait faire à -leurs princes, ce ne fut qu'assemblées pour en empêcher l'effet... -Incontinent, la noblesse et le peuple en alarme pour la défense de -leurs princes naturels, voilà tout aussitôt Navarrenx fortifié, et le -même à Pau, où est établi le parlement, et la chambre des comptes du -pays; et ensuite le même se fait par toutes les autres villes, pour -résister au roi de France, s'il en venait à la force, ce qu'il ne fit, -ayant entendu la réponse des Etats du pays. Ainsi cette affaire -rompue, le roi en fut fâché, et en montra les effets, en ce que il -retrancha le gouvernement de Guienne de la moitié, en ayant éclipsé et -tiré le Languedoc, fit un gouvernement à part, dont la ville de -Toulouse était le chef. Messire Anne de Montmorency en fut le premier -gouverneur, auquel en cette charge, et à la dignité de connétable, la -première de France, a succédé son fils Messire Henri de Montmorency. -L'autre trait de l'indignation du roi parut, en ce que le roi de -Navarre ayant remis entre ses mains le gouvernement de Picardie, et -supplié Sa Majesté d'en investir Louis de Bourbon, prince de Condé, -son frère, il le donna à l'amiral de France Gaspard de Coligny, -seigneur de Châtillon, neveu dudit connétable. Ainsi furent assurés le -roi de Navarre et sa femme en la jouissance de leurs souverainetés, -sans plus parler d'échange.» - -Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret furent couronnés, en cette même -année, au château de Pau. Selon les traditions du pays, ils prêtèrent -serment entre les mains des évêques, en présence du clergé et de la -noblesse. Ils passèrent dans leurs Etats deux années de paix, durant -lesquelles la grande affaire de la reine fut l'éducation de son fils, -si bien commencée du vivant de Henri d'Albret. Mais Antoine et Jeanne -avaient été blessés au coeur par la conduite de Henri II à leur égard -et par la disgrâce où il tenait les Maisons d'Albret et de Bourbon, -tout en favorisant la Maison de Lorraine, depuis le refus des Etats de -Navarre et de Béarn de passer sous la domination française. De là, des -ressentiments qui s'aigrissaient chaque jour et dont l'expression, par -suite des circonstances, prit des formes provoquantes et scandaleuses. - -Les imprudences de la reine Marguerite avaient donné pied, en Béarn, à -la Réforme. Elle subsistait sans bruit et gagnait peu à peu du -terrain. Antoine se mit en tête de la protéger ouvertement, ce qu'il -fit bien plutôt pour mortifier Henri II que pour obéir à de nouvelles -convictions religieuses. On le vit accueillir les ministres et les -orateurs calvinistes; il donna même à David, l'un d'entre eux, le -titre de prédicateur du roi et de la reine de Navarre, et ce moine -apostat eut, un jour, licence de prêcher sa doctrine à Nérac, dans la -grande salle du château. Il ne paraît pas que Jeanne ait -personnellement donné les mains à ces premiers essais de propagande: -loin de là, tous les historiens constatent qu'à cette époque, soit par -politique, soit par respect des croyances traditionnelles, elle était -et prétendait rester catholique. Brantôme dit à ce sujet: «La reine de -Navarre, qui était jeune, belle et très honnête princesse, ne se -plaisait point à cette nouveauté de religion, si tant qu'on eût bien -dit... Je tiens de bon lieu qu'elle le remontra, un jour, au roi son -mari, et lui dit, tout-à-trac, que s'il voulait se ruiner et faire -confisquer son bien, elle ne voulait perdre le sien...» Il n'en est -pas moins vrai que les progrès sérieux du calvinisme en Béarn et en -Gascogne datent du patronage manifeste d'Antoine de Bourbon et de la -tolérance de sa femme. Jeanne aurait pu, en effet, sans avoir recours -à la persécution ni même à l'hostilité, paralyser et peut-être -détruire des velléités d'hérésie dont l'esprit public ne s'émouvait -que parce qu'il les voyait s'affirmer autour du roi et de la reine. - -Les manifestations calvinistes organisées ou encouragées par Antoine -de Bourbon prirent de tels développements, qu'à la fin elles -offusquèrent Henri II. Des avis, des remontrances, des reproches -furent d'abord adressés au roi et à la reine de Navarre, et, en 1557, -Henri II en vint d'autant plus résolûment aux menaces d'intervention -armée, qu'en ce moment, il sévissait contre les réformés, dans ses -propres Etats. Il fallut courber la tête sous l'orage qu'on avait -déchaîné de gaîté de coeur: Antoine et Jeanne imposèrent silence aux -plus fougueux apôtres de la nouvelle religion, et résolurent d'aller -faire leur paix avec le roi de France. Dans ce but, ils confièrent la -lieutenance-générale de leurs Etats au cardinal d'Armagnac, et, -accompagnés du prince de Navarre, âgé de cinq ans à peine, ils se -rendirent à Amiens, où Henri II tenait sa cour. Froidement accueillis -dès l'arrivée, ils auraient eu peut-être à regretter ce voyage, si les -grâces naissantes et l'heureuse figure de leur fils n'eussent touché -le coeur du roi de France. Rare mélange de noblesse et de rusticité, -le petit prince ne pouvait passer nulle part inaperçu. Henri II fut -frappé de ses allures primesautières, de cet oeil d'aiglon qui -reflétait quelque chose du ciel méridional et des âpres beautés d'un -site pyrénéen. Il le prit dans ses bras et lui dit:--«Veux-tu être mon -fils?--_Aquet es lou seignou pay._--Celui-ci est mon seigneur et -père», répondit l'enfant, qui ne parlait pas encore français, en -désignant Antoine de Bourbon. «Le roi, dit Favyn, prenant plaisir à ce -jargon, lui demanda: «Puisque vous ne voulez être mon fils, -voulez-vous être mon gendre?» Il répondit promptement, sans songer: -«_Obé!_--Oui bien!» On a voulu voir, dans cette riante scène -d'intimité, l'origine du mariage, trop fameux dans l'histoire, qui fut -une des péripéties les plus sinistres de la Saint-Barthélémy. Lorsque -Catherine de Médicis et Charles IX donnèrent Marguerite de Valois à -Henri de Bourbon, ce n'étaient plus les affections de famille qui -inspiraient leurs actes! - -Henri II voulait retenir le jeune prince à la cour et le faire élever -parmi ses enfants; Jeanne et Antoine, trouvant leur fils trop jeune -pour vivre loin d'eux, déclinèrent cette offre, et le ramenèrent en -Béarn, au milieu de ses chères montagnes. Mais l'année suivante, ayant -fait un nouveau voyage à la cour, à l'occasion du mariage du Dauphin -avec Marie Stuart, ils durent céder aux sollicitations de Henri II: il -fut décidé que le prince de Navarre resterait auprès du roi, sous la -sauvegarde de sa gouvernante, la baronne de Miossens. Ce fut pendant -son séjour à Paris que Jeanne d'Albret mit au monde, le 27 février -1559, Catherine, son dernier enfant, qui fut tenue sur les fonts par -la reine de France. - -Le règne de Henri II, si brillant dans la plus grande partie de son -cours, allait finir par un désastre politique et une catastrophe -personnelle. Le désastre fut la paix de Cateau-Cambrésis, suite des -défaites de Saint-Quentin et de Gravelines. Les principaux -négociateurs de cette paix, le connétable de Montmorency et le -maréchal de Saint-André, humiliaient et dépouillaient la France au -profit de l'Angleterre, de l'Espagne et de la Savoie. Il était -stipulé, en outre, que Philippe II épouserait Elisabeth, fille de -Henri II, dont la main avait été promise à don Carlos, fils du roi -d'Espagne, et que le duc de Savoie aurait la main de Marguerite, soeur -du roi de France. Les intérêts et les droits de la couronne de Navarre -étaient absolument sacrifiés. Cette triste paix fut l'instrument -diplomatique des divisions qui allaient de nouveau ensanglanter -l'Europe. - -A l'occasion du mariage des deux princesses françaises, Henri II -ordonna des fêtes splendides, et surtout un tournoi, jeu guerrier -qu'il aimait avec passion. Après y avoir fait ses prouesses -habituelles, il voulut jouter une dernière fois contre le comte de -Montgomery, capitaine de ses gardes, dont la lance rompue atteignit le -roi à la tête. Henri II mourut le 10 juillet 1559. - -Il laissait à son successeur une situation amoindrie au dehors et -périlleuse à l'intérieur. Les progrès du calvinisme ne pouvaient plus -se nier. Si Henri II eût vécu, peut-être la crise que sa fin précipita -eût-elle avorté sous les coups de force auxquels il avait eu déjà -recours; mais sa mort inopinée, livrant le pouvoir à un enfant débile, -ou plutôt à Catherine de Médicis, fut, au contraire, l'origine des -brigues et des dissensions les plus redoutables. A peine François II -était-il sacré à Reims, que les partis se dessinèrent. Catherine se -jette d'abord tout entière du côté des Guises; les Maisons de Bourbon, -de Châtillon et de Montmorency sont laissées à l'écart, où elles -n'entendent pas se morfondre, et elles vont s'efforcer de ressaisir, -coûte que coûte, leurs avantages. Elles trouveront des armées dans la -foule des mécontents et des sectaires. La veille, le trône était -assiégé d'ambitions et d'intrigues; aujourd'hui, le voilà au milieu -des factions. Catherine aura beau ruser avec elles, essayer de battre -l'une par l'autre, s'appuyer sur les catholiques pour arrêter les -«huguenots», dont le nom vient de surgir, flatter les protestants pour -se dégager de l'étreinte des catholiques, favoriser ce que l'on -appellerait, de nos jours, le «tiers-parti»: la France est sur le -seuil de l'enfer des guerres civiles, des guerres de religion, où -tomberont tant de générations fanatisées, criminelles ou innocentes, -jusqu'à ce que le bras et le génie d'un roi aient rendu la patrie à -elle-même et la paix à la patrie. - -Les maisons princières évincées par les Guises s'efforcèrent de -contrebalancer la toute-puissante influence des princes lorrains, en -prenant la tête du parti protestant. Elles luttèrent mal, surtout -Antoine, facile à duper. Catherine l'envoya rejoindre en Béarn sa -femme et son fils, et, pour colorer ce congé d'un semblant de raison -avouable, elle lui confia la mission de conduire en Espagne Elisabeth -de France, mariée par procuration à Philippe II, après la paix de -Cateau-Cambrésis. Le roi, la reine et le prince de Navarre prirent, -dans cette occasion, une revanche qui ne fut pas sans noblesse. C'est -ce que rapporte l'historien de la Navarre, dans son récit à la fois -naïf et fier. «A Bordeaux, le roi Antoine vint recevoir Madame -Elisabeth, et peu de temps après la reine Jeanne et le prince de -Navarre son fils. De Bordeaux ils traversèrent le reste de la Guienne -et les terres du roi de Navarre, où elle fut reçue et traitée avec -tout honneur et magnificence. En Guienne, le premier logis était -marqué par le maréchal pour la reine d'Espagne; dès l'entrée de Béarn, -celui du roi Antoine le fut le premier, et celui de la reine Elisabeth -après; à celui d'Antoine était crayé: _pour le roi_, sans autre -addition; à l'autre: _pour la reine d'Espagne_. Arrivés en la -Haute-Navarre, le même fut pratiqué nonobstant toutes les rodomontades -espagnoles, épouvantails de chenevière à l'endroit des Français. Car -le Béarn étant principauté souveraine, les rois de France n'y avaient -aucune supériorité en ce temps-là. En Navarre, quoiqu'injustement -usurpée par les rois d'Espagne, Antoine en étant roi par droit -légitime et successif, il emporta de haute lutte que les étiquettes -des logis marqués fussent de même façon qu'en Béarn, même dans -Roncevaux, où le premier logis fut marqué: _pour le roi_, sans -addition, et le second: _pour la reine d'Espagne_. - -«Par le traité de mariage il avait nommément été stipulé que Madame -Elisabeth serait délivrée aux Espagnols sur les frontières de France -et d'Espagne, ce qui se pouvait faire, si elle eût pris le chemin du -Languedoc, de Narbonne à Perpignan; mais par l'autre clef de France, -qui est Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, où la rivière d'Andaye fait la -séparation de la France et de la Navarre, dont Fontarabie est la -première ville, et de même par le Béarn, qui marchise à la France, -d'un côté, et à la Navarre, de l'autre, cela ne se pouvait accomplir. -De sorte que cette délivrance se faisait infailliblement, non sur les -frontières de France ni d'Espagne, mais sur celles de la Haute et de -la Basse-Navarre. C'est pourquoi le roi Antoine demanda acte de cette -délivrance sur ses terres, à ce qu'on ne voulût inférer à l'avenir que -le Béarn et la Basse-Navarre fussent retenus pour confins de la -France, et la Haute-Navarre pour finages de l'Espagne, d'autant que -laissant parachever cet acte solennel sans protestation, c'était -n'être plus roi de Navarre en prétention, mais volontairement avouer -n'y avoir aucun droit; de sorte que le cardinal D. François de -Mendoça, évêque de Burgos, et le duc de l'Infantasgo D. Lopez de -Mendoça, députés du roi d'Espagne pour recevoir la princesse, furent -contraints de lui délivrer cet acte, et par celui-ci le reconnaître -roi de Navarre, nonobstant toutes leurs exceptions dilatoires. - -«Cet acte délivré ainsi que le roi Antoine l'avait fait dresser, le -lieu où la reine Elisabeth devait être délivrée fut débattu durant -cinq jours par les Espagnols. Car le roi de Navarre et la dite -Elisabeth étaient logés à l'abbaye de Roncevaux, les Espagnols étaient -à l'Espinal, deux heures au-dessus de Roncevaux. Ils voulaient que -cette délivrance fût faite au Pignon, justement au milieu du chemin de -l'Espinal à l'Abbaye, afin que chacun fît la moitié du chemin: -néanmoins force leur fut de venir à Roncevaux.» - -Tandis que les princes navarrais tenaient en échec l'arrogance -castillane, la conspiration d'Amboise s'ourdissait dans l'ombre avec -une ampleur et une activité qui forcent presque l'admiration en faveur -de La Renaudie, son audacieux organisateur. Nous n'avons pas à -raconter cette sanglante aventure. Il est probable que la plupart des -conjurés croyaient marcher seulement à l'assaut du pouvoir excessif -des Guises, mais que les chefs visaient plus haut. Le prince de Condé, -frère puîné d'Antoine de Bourbon, fut soupçonné d'être le «capitaine -muet» de cette prise d'armes. A demi justifié par sa fière attitude, -puis soupçonné une seconde fois, après les revendications de -l'assemblée des notables tenue à Fontainebleau, il finit par être -emprisonné à Orléans, jugé et condamné à mort. Le roi de Navarre avait -eu la générosité ou la faiblesse, peut-être l'une et l'autre, de se -livrer aux accusateurs de son frère. Il pouvait d'autant mieux s'en -dispenser qu'après la découverte de la conspiration, il avait, sur -l'ordre du roi, réprimé avec vigueur, dans son gouvernement de -Guienne, quelques mouvements tentés par les factieux. Il n'en fut pas -moins traité en ennemi; mais, comme on ne pouvait relever contre lui -les charges qui pesaient sur le prince de Condé, on se contentait de -le garder à vue, et on hésitait, pour le faire disparaître, entre une -exécution sommaire[5] et une détention perpétuelle, lorsque la mort du -roi de France modifia brusquement la situation. Condé recouvra la -liberté, et Antoine fut revêtu du titre à peu près illusoire de -lieutenant-général du royaume, tandis que les Guises, en gens avisés, -affectaient un simulacre de retraite. Alors commença le gouvernement -direct de Catherine de Médicis, déclarée régente, au détriment -d'Antoine, pendant la minorité de Charles IX. - - [5] Appendice: III. - -La reine-mère arrivait au pouvoir sous les plus défavorables auspices. -La conjuration d'Amboise, les troubles qui l'avaient précédée ou -suivie dans diverses provinces, la rigueur de la répression, les -ressentiments des calvinistes, le procès du prince de Condé et, plus -encore peut-être, la déclaration qui le déchargea, le 13 mars 1561, -des accusations portées contre lui, enfin, les tergiversations qui -caractérisèrent, dès le début, la politique de Catherine, tout faisait -pressentir de longs et funestes déchirements. Les actes du triumvirat -formé par le connétable de Montmorency, François de Guise et le -maréchal de Saint-André, la naissance du «tiers-parti» que personnifia -le chancelier Michel de l'Hospital, les assemblées ou colloques de -Pontoise et de Poissy, où les discours déguisèrent mal les passions, -semblèrent pourtant devoir aboutir à une sorte de paix. Ce fut l'édit -de tolérance du 17 janvier 1562, qui proclamait, non l'entière liberté -du culte, mais une liberté de conscience relative. Il ne sortit de cet -essai, dicté par l'Hospital, qu'une surexcitation générale et un -antagonisme plus manifeste entre les croyants, surtout entre les -partisans des deux religions. De là, de nouveaux troubles en -Bourgogne, en Provence, en Guienne et en Bretagne; les excès de -Montluc dans le sud-ouest, égalés tout au moins par les violences du -baron des Adrets dans le midi; puis la sanglante querelle de Vassy, -les émeutes de Sens, de Cahors, de Toulouse, la surprise de Rouen par -les huguenots; et, pour dernier coup aux espérances de paix, -l'éclatante prise d'armes de Condé et de Coligny, au moment où le roi -de Navarre achevait de se rapprocher des catholiques, dans les rangs -desquels nous le retrouverons bientôt. Le récit de tous ces -désordres, de ces révolutions successives ou simultanées, n'entre pas -dans le cadre de notre sujet. Revenons au héros de cette histoire, qui -ne tardera pas à nous ramener lui-même au milieu des discordes civiles -et des combats. - - - - -CHAPITRE III - - L'éducation du prince de Navarre.--Ses gouverneurs et son premier - précepteur.--Le caractère et la méthode de La - Gaucherie.--Maximes et sentences.--Le Coriolan français et le - chevalier Bayard.--La première lettre connue de Henri.--Ses - condisciples au collège de Navarre.--Le sentiment religieux du - maître et de l'élève.--Pressentiments de La - Gaucherie.--L'instruction militaire.--Le plus bel habit de - Henri.--L'otage de Catherine de Médicis.--Le «petit - Vendômet».--Choix d'une devise.--Les deux premiers amis du - prince.--Mort de La Gaucherie. - - -En 1560, le prince de Navarre était entré dans sa septième année. -Robuste, agile, pétillant d'esprit, mais ignorant, il fallut songer à -greffer ce sauvageon royal. Tout d'abord, il passa des mains de la -baronne de Miossens sous la direction d'un gouverneur. Charles de -Beaumanoir-Lavardin, désigné pour remplir ces fonctions, dut bientôt, -pour raison de santé, céder la place à Pons de La Caze, qui, à son -tour, fut remplacé par le baron de Beauvais, que la mort seule, et une -mort terrible, le jour de la Saint-Barthélemy, put séparer de son -élève. Au gouverneur on adjoignit, bientôt après, un pédagogue. Le -premier précepteur de Henri fut La Gaucherie, homme de moeurs pures, -de grand sens, savant pour son époque, et dont la méthode, à la fois -simple et sagace, ne serait pas à dédaigner de nos jours. La Gaucherie -sut, avant tout, se faire aimer du jeune prince en devenant son ami. -Quant à l'instruction, point de livres imposés, mais des livres -désirés; des études courtes, des récréations courtes aussi, mais -nombreuses et viriles, telles que le jeu de paume, où Henri excella de -bonne heure et qu'il aima toute sa vie. Il apprit l'histoire et le -latin comme par curiosité, à mesure que son intérêt s'éveillait sur un -nom, un fait ou une idée, et il y puisa une admiration des grands -caractères, des belles actions, des vertus qui ont glorifié l'humanité -à toutes les époques. Le grec même ne lui fut pas étranger. Ses -livres favoris étaient Plutarque, César et Tite-Live. Dans la préface -latine des OEuvres de Polybe, Casaubon écrivait, après l'avènement de -Henri IV, en s'adressant à son royal protecteur: «N'avez-vous pas, -dans votre enfance, traduit les _Commentaires_ de César en français? -J'ai vu moi-même, oui, j'ai vu et feuilleté avec admiration le cahier -contenant l'ouvrage très bien écrit de votre main...» Scaliger a -fourni également son témoignage: «Il ne faudrait pas mal parler latin -devant le roi: il s'en apercevrait fort bien». On a cité cent fois la -devise favorite de Henri, composée, dit-on, par lui-même: _Invia -virtuti nulla est via_. La Gaucherie lui avait dicté et fait commenter -un grand nombre de maximes et de sentences parfaitement choisies. -Duflos, dans son _Education de Henri IV_, nous en a conservé -quelques-unes traduites ou imitées des anciens. Il semble, à lire -celles-ci, que le grand Corneille n'en eût pas buriné d'autres pour le -fils d'un des héros qu'il a fait revivre dans ses vers immortels: - - «Heureux les rois qui ont des amis! Malheur à ceux qui n'ont - que des favoris!» - - «Il faut vaincre avec justice, ou mourir avec gloire.» - - «Les rois ont sur leurs peuples une grande autorité; mais - celle de Dieu sur les rois est bien plus grande encore.» - - «Un héros croit n'avoir rien fait, quand il lui reste quelque - chose à faire.» - - «Les souverains, par leur puissance, ne se font que craindre - et respecter: c'est la bienfaisance seule qui les fait aimer.» - - «Le droit le plus flatteur de la royauté est de pouvoir faire - du bien.» - - «Le prince qui règne sur les plus vastes Etats, mais qui se - laisse tyranniser par ses passions, n'est qu'un esclave - couronné.» - - «Par la clémence on imite la Divinité; par la vengeance on se - met au-dessous de l'homme.» - - «Un roi doit préférer la patrie à ses propres enfants.» - - «Que devient la vertu qui n'a rien à souffrir?» - - «Un roi que la prospérité rend orgueilleux est toujours lâche - et faible dans l'adversité.» - - «Un souverain qui aime la flatterie et craint la vérité n'a - que des esclaves autour de son trône.» - - «Un roi prouve qu'il a du mérite et de la vertu quand il - récompense ceux qui en ont.» - - «Il vaut mieux conserver un seul citoyen que de faire périr - mille ennemis.» - - «Un roi qui n'aime point le travail dépend de ceux qui - travaillent à sa place.» - -L'histoire, que Henri devait enrichir de lui-même, le passionnait; il -était fasciné par les hommes de Plutarque et par les capitaines qui -ont illustré nos annales. La Gaucherie applaudissait à son -enthousiasme, mais lui en demandait la raison. Un jour que l'entretien -roulait sur Coriolan et Camille, Henri marqua hautement sa préférence -pour celui-ci et s'éleva contre l'allié des Volsques. Le précepteur -l'approuva, mais, pour aller au fond de son coeur, il lui raconta les -aventures d'un Coriolan français, la défection du connétable de -Bourbon. Ce fut un des premiers chagrins de Henri, obligé de -reconnaître qu'il y avait eu un mauvais Français dans sa famille. -Honteux et indigné, il s'élance vers une carte généalogique toujours à -sa portée, et, à la place du nom du connétable, inscrit celui de -Bayard. - -On rapporte qu'il avait du goût pour les arts et de l'élégance dans -l'écriture. La Bibliothèque royale posséda jadis le dessin à la plume -d'un vase antique au-dessous duquel il avait écrit: _Opus principis -otiosi_. Quant à son écriture d'enfant, elle est venue jusqu'à nous, -et l'on peut voir, dans le recueil des _Lettres missives_, le -_fac-simile_ du billet suivant, qu'à l'âge de huit ou neuf ans, il -adressait au roi de Navarre, absent de la cour: «Mon père, quand j'ai -su que Fallesche (Falaische, maître d'hôtel d'Antoine de Bourbon) vous -allait trouver, incontinent, je me suis mis à écrire la présente, et -vous mander la bonne santé de ma mère, de ma soeur et la mienne. Je -prie Dieu que la vôtre soit encore meilleure.--Votre très humble et -très obéissant fils. HENRY.» - -A l'époque où il écrivait ces lignes (1562), Henri était l'enfant -vigoureux et alerte dont la statuaire a si heureusement popularisé -l'image. On aime à se le représenter traversant les salles du Louvre -ou les rues de Paris, la plume au vent, le jarret tendu, la main à la -garde de sa petite épée, la tête pleine de ces rêves d'enfant royal -que dépassèrent, quels qu'ils fussent, les réalités de son règne. Son -esprit mûrissait vite, bien que, grâce à son âge et selon les ordres -de Jeanne d'Albret, il fût tenu autant que possible dans l'ignorance -des choses de la cour et de la politique. Ses relations d'écolier au -collège de Navarre, dont il suivit les classes, tout en restant sous -la direction de La Gaucherie et de Beauvais, contribuèrent beaucoup à -son développement intellectuel. Il s'y rencontra avec le duc d'Anjou, -plus tard Henri III, et avec Henri de Guise. Déjà, pour exciter son -émulation, La Gaucherie avait associé à ses études Agrippa d'Aubigné, -plus âgé que lui de trois ans et d'une intelligence précoce. Le prince -de Navarre fut ce qu'il fallait être dans cette compagnie: il n'y -oublia pas sa première existence, mais il en retira de nouveaux -avantages par le contact, par l'exemple, par les inspirations d'un -amour-propre sagement réglé. - -La Gaucherie était un calviniste convaincu, non un sectaire. Il avait -reçu de Jeanne d'Albret la mission d'élever son fils dans les -principes de la Réforme, qu'elle avait embrassés elle-même, quoique -sans éclat, depuis son départ de Pau, après la mort de François II. -Nous aurons à raconter cet incident et quelques autres non moins -graves. La Gaucherie tournait donc l'esprit de son élève vers le -calvinisme, mais aucun témoignage historique ne l'accuse d'avoir -cherché à le fanatiser: le sentiment religieux, tel que le doivent -honorer toutes les communions, fut fortement imprimé par La Gaucherie -dans le coeur du prince. L'austère précepteur ayant surpris, un jour, -l'écolier dans un accès d'ambition enfantine, lui dit: «Vous vous -proposez de faire, dans l'avenir, aussi bien et mieux que beaucoup -d'autres princes; mais comment justifiez-vous cette prétention?» Henri -invoqua son désir, sa volonté, son courage. «--Cela n'est rien, -repartit La Gaucherie, si Dieu n'y met sa main toute-puissante.» Cette -main, Henri, enfant ou roi, la sentit et la révéra toujours dans les -événements de sa vie. Il eut ses défauts et ses vices; jamais on ne -put lui reprocher un acte d'impiété. Il avait appris de La Gaucherie, -homme scrupuleux, à remplacer les jurements à la mode par l'innocent -juron de «Ventre-saint-gris!» Ses discours, ses lettres, même ses -billets galants, sont d'un homme qui croit et prie. Bien longtemps -après que les préceptes de La Gaucherie ne lui rappelaient plus son -devoir, il se laissa aller aux habitudes de libertinage de la cour; -mais cette faiblesse, dont il ne sut pas se corriger, même dans l'âge -mûr, amoindrit l'homme, non le souverain. Tempérament déréglé, âme -saine, sa vie privée fut un mélange surprenant de fautes scandaleuses -et de traits admirables, entre lesquels la balance reste en suspens. -Ce qui l'incline irrésistiblement du côté de la sympathie et de la -gloire, ce sont les royales vertus que rappellera toujours le nom de -Henri IV. - -La Gaucherie semble avoir eu le pressentiment du rôle historique -destiné à son élève: il l'instruisait moins en prince qui doit régner -qu'en prince qui doit conquérir son royaume. L'esprit d'ordre dominait -le système d'éducation: les heures réglées, chaque instant mis à -profit, le temps multiplié par son emploi. La Gaucherie, voyant les -Valois se flétrir sur leurs dernières tiges, pouvait bien prévoir, en -effet, que Henri aurait, plus tard, besoin de savoir ce que vaut une -heure dans la lutte des partis et les accidents de la politique. -Instinctivement, il dota le prince de Navarre de deux de ses qualités -maîtresses, la ponctualité et l'activité, qui lui valurent, dans la -suite, tant de ressources et de victoires. Bien plus, Henri garda, -dans une juste mesure, les habitudes de frugalité de Coarraze, le -mépris du luxe et des douceurs de la vie, sans en excepter le doux -sommeil lui-même. - -Vers la douzième année, La Gaucherie, content de ses progrès -intellectuels, redoubla de sollicitude pour son développement -physique, d'autant plus que le temps de l'instruction militaire était -venu. Ce furent alors de rudes chevauchées, des chasses obligatoires, -à heure fixe et par tous les temps, des nuits passées dans quelque -chaumière, sur une paillasse et sous un manteau, le mouvement jusqu'à -la fatigue, la fatigue vaincue. Aussi, lorsque La Coste, lieutenant -aux gardes de Charles IX, le reçut au milieu d'un groupe de jeunes -gentilshommes confiés à ses soins, Henri n'eut aucune répugnance à -passer sous le niveau égalitaire. En peu de temps, il devint un petit -soldat modèle. Il s'amouracha de l'uniforme au point que Charles IX -lui reprochant d'avoir répudié ses habits de gala, il répondit: «Sire, -mon plus bel habit, et qui me plaît le mieux, est celui qui me -rappelle que je suis au service du roi». Il eut, plus d'une fois, la -tentation de faire ses premières armes avec quelques-uns de ces -gentilshommes précoces qui, au XVIe siècle, allaient au feu avant même -l'adolescence. - -Pendant son séjour à la cour de Charles IX, Henri eut à subir -plusieurs épreuves pénibles, dont nous parlerons en reprenant le -récit des faits politiques. Le jeune roi, quoique violent et -capricieux, lui montrait de la cordialité; mais on assure que la -reine-mère finit par laisser percer, à son égard, des sentiments -empreints de peu de sympathie. A vrai dire, les relations souvent -hostiles de la cour de France avec la cour de Navarre devaient le -faire considérer comme un otage par Catherine de Médicis. D'un autre -côté, il n'est pas déraisonnable de croire qu'elle voyait d'un oeil -jaloux et inquiet cet enfant, à qui pouvait échoir le trône des -Valois, si leur sang appauvri venait à se tarir. Il faut ajouter que -le caractère du fils de Jeanne d'Albret se marquait, en mainte -circonstance, par des traits qu'il était impossible de ne pas retenir. -Il connaissait son rang et le gardait; au besoin, il tenait tête à -Charles IX, quand le jeune roi jouait au tyran; les princes et les -grands seigneurs qu'il coudoyait n'auraient pas impunément traité sans -conséquence le «petit Vendômet», comme l'appelaient les ennemis des -Maisons de Bourbon et d'Albret. Henri pensait, et parfois un mot, un -regard, un éclair de fierté ou d'enthousiasme, trahissait sa pensée. -Ce fut ainsi que, dans une loterie de cour où chacun fournissait une -devise, il choisit celle-ci, écrite en grec: «Vaincre ou mourir». -Catherine de Médicis lui en ayant demandé la traduction, il refusa de -satisfaire sa curiosité. Etonnée de ce caprice, la reine-mère voulut -en avoir le coeur net, et quand on lui eut traduit la devise, elle en -parut mécontente, disant que de telles pensées n'étaient bonnes qu'à -faire du jeune prince «un enfant opiniâtre». Elle prévoyait peut-être, -non l'opiniâtreté, mais la constance dans les desseins, qui fut, en -effet, une des grandes qualités de Henri. - -Outre les chagrins de famille qui l'affligèrent en certaines -circonstances, pendant qu'il vivait à la cour, il eut à souffrir de -l'isolement où le tenait l'absence de sa mère: on lui parlait d'elle, -il lui écrivait et recevait ses lettres, mais ne la voyait point; et -comme elle avait prescrit à La Gaucherie une extrême prudence touchant -les dangereuses amitiés de cour, Henri avait des compagnons d'étude, -de chasse et d'armes, mais pas un ami. Un jour, il en souhaita deux, -dont l'affection fut une de ses joies jusqu'au massacre de la -Saint-Barthélemy: c'étaient Ségur et La Rochefoucauld. Il venait de -les acquérir, quand l'ami par excellence, l'honnête précepteur, quitta -la vie. En le présentant au prince, Jeanne d'Albret avait dit: «--Mon -fils, je vous donne un bon maître, revêtu de toute mon autorité. Il -faudra l'aimer comme moi-même.--Je le veux bien, avait répondu -l'enfant, s'il veut bien m'aimer aussi.» Ils s'étaient tenu parole, et -La Gaucherie fut sincèrement pleuré par le prince de Navarre. Un autre -homme de sens, Florent Chrestien, fut attaché, dans la suite, à la -personne de Henri, et, une fois encore, Jeanne d'Albret eut la main -heureuse. Nous dirons, plus tard, quelques mots de ce complément -d'éducation. Il faut reprendre maintenant l'historique des faits à -travers lesquels La Gaucherie avait accompli la tâche que nous venons -de résumer. - - - - -CHAPITRE IV - - Catherine de Médicis entre les catholiques et les - protestants.--Antoine de Bourbon retourne au catholicisme.--Ses - querelles avec Jeanne d'Albret, résolûment calviniste.--Henri - entre la messe et le prêche.--Réponse de la reine de Navarre à - Catherine de Médicis.--Jeanne quitte la cour de France.--Lettre - de Henri.--La guerre civile.--Le siège de Rouen.--Mort - d'Antoine de Bourbon.--Jeanne d'Albret zélatrice de la - Réforme.--Le monitoire de Pie IV contre la reine de Navarre, - dont Charles IX prend la défense.--Jeanne ramène son fils en - Béarn.--Le complot franco-espagnol contre Jeanne et ses - enfants.--Catherine de Médicis ressaisit son «otage».--Voyage - de la cour en France.--Charles IX dans le midi.--La prédiction - de Nostradamus.--L'entrevue de Bayonne.--Le prince de Navarre - devant l'ennemi héréditaire.--La cour à Nérac.--L'assemblée de - Moulins.--Retour de Jeanne et de Henri en Béarn. - - -Antoine de Bourbon ayant accepté la lieutenance-générale du royaume, -en échange de la régence, à laquelle il avait droit, fit venir à la -cour sa femme et ses enfants. Le roi de Navarre et le prince de Condé -passaient alors pour être les chefs du parti huguenot, et il pouvait -sembler étrange que la reine mère, naguère inféodée aux Guises, chefs -incontestés du parti catholique, se tournât ostensiblement du côté -opposé. Elle révélait de la sorte son système de gouvernement, qui -consista toujours, non seulement à diviser pour régner, comme on l'a -dit si souvent, mais encore à réagir contre l'influence de ceux sur -qui elle s'était appuyée, aussitôt que cette influence lui donnait de -l'ombrage. Durant le règne de dix-huit mois de François II, elle avait -senti et subi le joug mal dissimulé des Guises, et s'il n'entrait pas -dans ses desseins de les frapper de disgrâce, elle jugea, du moins, -que son intérêt lui commandait de relever quelque peu la fortune de -leurs adversaires naturels, sans toutefois se livrer à ceux-ci. C'est -ce qui explique l'espèce de faveur dont les réformés parurent jouir -dès les premiers mois de sa régence. Elle avait, du reste, une -arrière-pensée, qui se manifesta par la suite: c'était, au cas où les -réformés ne s'amenderaient pas, de les priver de leurs chefs par la -séduction ou par quelque mesure de rigueur arbitraire. La reine-mère -ne manqua jamais de vues ni de finesses; seulement, ses vues étaient -courtes, ses finesses trop multipliées, et, quoique travaillant -toujours à concilier les partis qui assiégèrent si longtemps le -pouvoir, elle ne réussit qu'à les précipiter tour à tour et tous -ensemble sur le trône. - -En appelant Jeanne d'Albret et ses enfants à la cour de France, -Catherine comptait qu'il lui serait aisé, par quelques flatteries ou, -au besoin, par quelques menaces, d'arrêter l'élan de la reine de -Navarre vers la Réforme. Antoine, esprit flottant et circonvenu par -des galanteries diplomatiques, semblait déjà prêt à combattre ses -coreligionnaires de la veille; mais la reine de Navarre n'était pas -une âme facile à pétrir: lentement gagnée aux doctrines de la Réforme, -rien ne put l'en détacher. Dans son voyage de Pau à Paris, elle se -montra ouvertement favorable aux calvinistes, partout où ils -invoquèrent sa protection; en passant à Nérac, elle leur donna le -couvent des Cordeliers; à Périgueux et en plusieurs autres villes, ils -reçurent des marques de sa munificence et de sa sympathie. Quand elle -arriva à la cour, elle était huguenote sans réserve et sans esprit de -retour. - -Une lutte pénible, qui eut ses jours de scandale et de funestes -contre-coups dans l'esprit public, commença bientôt entre la reine de -Navarre et son mari, manié par Catherine de Médicis et par les princes -lorrains. On fut sur le point de décider Antoine à répudier sa femme -pour épouser Marie Stuart, veuve de François II. Ce projet abandonné, -on lui fit proposer, par les Espagnols, la cession de la Sardaigne, en -échange de ses prétentions sur la Haute-Navarre, proposition qu'il -finit par décliner aussi. On cherchait moins à le gagner qu'à le -paralyser. On lui dicta tout un système de persécutions contre sa -femme, qu'il s'efforça de ramener au catholicisme avec ses enfants, -déjà calvinistes, sinon de coeur, du moins d'éducation. Le prince de -Navarre, mêlé à ces querelles de famille, dont le sens politique lui -échappait, reçut de son père l'ordre d'aller à la messe, et de sa -mère, celui de s'en abstenir. A mesure que de nouveaux troubles -éclataient dans les provinces au nom de la religion, cette lutte, qui -était, au fond, celle de deux factions, arrivait à des éclats dont -retentissait l'Europe entière. Assiégée de toutes parts, la reine de -Navarre eut à défendre sa nouvelle foi contre Catherine de Médicis en -personne. Un jour que la reine-mère s'évertuait à la convertir par des -raisons tirées de l'intérêt politique: «--Madame, répondit Jeanne, si -j'avais mon fils et tous les royaumes du monde dans la main, je les -jetterais au fond de la mer plutôt que d'aller à la messe[6]!» Enfin, -fatiguée des combats de toute sorte qu'on lui livrait, ne pouvant plus -douter du parti pris d'Antoine de devenir l'épée des catholiques, -après avoir été le champion des protestants, blessée, d'ailleurs, dans -sa double dignité d'épouse et de mère, par le spectacle des -dérèglements de son mari, la reine de Navarre reprit le chemin de ses -Etats, laissant auprès de son fils le précepteur dont nous avons -raconté la tâche heureusement accomplie. De cette séparation, qui -devait être éternelle pour les deux époux, il existe un touchant -souvenir: c'est la lettre suivante, écrite par le prince de Navarre, -quelques jours après le départ de sa mère, et adressée à Nicolas de -Grémonville, seigneur de Larchant, qui accompagnait la reine dans son -voyage: «Larchant, écrivez-moi pour me mettre hors de peine de la -reine ma mère; car j'ai si grande peur qu'il lui advienne mal de ce -voyage où vous êtes, que le plus grand plaisir que l'on me puisse -faire, c'est m'en mander souvent des nouvelles. Dieu vous veuille bien -conduire en toute sûreté. Priant Dieu vous conserver.--De Paris, le -vingt-deuxième jour de septembre (1562).» - - [6] Appendice: II. - -Le départ de Jeanne ressembla fort à une fuite: la reine crut, non -sans raison, qu'il y allait, pour elle, de la perte de sa couronne et -de la ruine de ses enfants. «Je fermai mon coeur à la tendresse que je -portais à mon mari, dit-elle dans une de ses lettres, pour l'ouvrir -tout entier à mon devoir.» Sa résolution prise, elle se mit en route -dans l'été de 1562, avec une suite nombreuse de gentilshommes -protestants ou catholiques, à laquelle se joignit, en Guienne, une -escorte béarnaise. On a prétendu, sans preuves, que ce déploiement de -forces fut nécessité par les desseins hostiles d'Antoine de Bourbon: -c'est une accusation que ne justifie pas la correspondance récemment -publiée du roi et de la reine de Navarre. Il suffisait, d'ailleurs, -pour motiver les précautions dont s'entoura cette princesse, des -difficultés habituelles d'un long voyage, à cette époque de troubles -et de violences. Arrivée en Guienne, elle trouva cette province en -pleine guerre civile. Montluc, lieutenant d'Antoine de Bourbon, était -aux prises avec les réformés. Jeanne séjourna quelque temps au château -de Duras, puis au château de Caumont, où elle tomba malade. De là, -elle se rendit en Béarn, après avoir vainement tenté de pacifier la -Guienne et la Gascogne, à travers lesquelles Montluc promenait son -impitoyable épée. Vers la fin du mois de novembre, Jeanne, devenue -l'ennemie de la religion catholique, s'était déjà mise à l'oeuvre pour -la détruire au moins dans ses pays souverains, lorsqu'elle reçut la -nouvelle de la mort d'Antoine de Bourbon. - -Pendant que la reine de Navarre s'éloignait de la cour de France, les -événements avaient suivi un cours rapide, l'ère des guerres civiles -s'était rouverte au nord et au midi: l'armée royale dut reprendre -Poitiers et Bourges aux protestants, vainqueurs à Saint-Gilles, dans -le Bas-Languedoc, au moment où se concluait l'alliance de Condé et de -Coligny avec l'Angleterre. Maîtres de Rouen depuis le 15 avril, les -réformés s'y étaient fortifiés de deux mille mercenaires anglais. -Assiégés par l'armée royale sous le commandement d'Antoine de Bourbon, -de François de Guise et du connétable de Montmorency, ils ne furent -forcés qu'après une vive résistance. Le roi de Navarre, blessé dans la -tranchée, rendit sa blessure mortelle par toutes sortes d'imprudences, -dont l'une, du moins, fut héroïque: il voulut entrer dans Rouen par la -brèche, porté dans sa litière. Un mois après, il rendait le dernier -soupir. C'était le 17 novembre 1562, deux jours avant la bataille de -Dreux, et trois mois avant la mort de François de Guise, assassiné au -siège d'Orléans. Brave et affable, mais d'un faible caractère, Antoine -n'avait presque aucune des qualités nécessaires à un prince dans le -temps où il vivait; il fut loin, toutefois, de mériter les injures -dont le parti calviniste poursuivit sa mémoire[7]. - - [7] Appendice: III. - -Après la mort de son mari, Jeanne d'Albret laissa encore quelque temps -le prince de Navarre à la cour de France. Henri assista, le 17 août -1563, à la déclaration de majorité de Charles IX, faite à Rouen, en -lit de justice. La reine de Navarre avait apparemment de graves motifs -pour ajourner le retour de son fils: l'histoire ne les a pas pénétrés. -Peut-être fut-elle obligée de s'incliner devant quelque refus de -Charles IX ou de Catherine de Médicis; peut-être aussi ne voulut-elle -pas que Henri assistât à la révolution qu'elle méditait: Jeanne -s'était mise en tête de protestantiser son petit royaume. L'auteur du -_Château de Pau_ a résumé avec une parfaite mesure le rôle de -réformatrice assumé par la reine de Navarre[8]. - - [8] Appendice: II. - -Aussitôt après la mort de son mari, elle fit connaître son inflexible -volonté de répandre partout les nouvelles doctrines. Son hostilité -contre le catholicisme se manifestait jusque dans les actes de sa vie -privée, jusque dans ses plaisirs: on la vit accueillir des oeuvres de -théâtre qui tournaient en dérision les prêtres et les sacrements. Elle -assistait régulièrement au prêche, où, par une étrange tolérance des -ministres, rapporte Pierre Mathieu, elle travaillait à des ouvrages de -tapisserie, sans perdre, pour cela, un mot du sermon. Le jour de -Pâques de l'année 1563, elle fit son abjuration à Pau, dans une -cérémonie publique, et communia selon le rite calviniste. Enflammée de -zèle, comme la plupart des néophytes, elle commença par interdire la -procession de la Fête-Dieu. Cette atteinte portée à de pieux usages -causa une irritation profonde parmi les catholiques béarnais; malgré -la défense royale, ils firent leur procession traditionnelle dans les -rues de Pau, et les huguenots s'étant ameutés, il s'ensuivit une -sanglante mêlée. De réformatrice qu'elle s'était montrée dans -l'origine, elle devint bientôt persécutrice, soit gratuitement, soit -par représailles. En 1566, en 1569 et en 1571, elle rendit des -ordonnances qui dépassaient de beaucoup l'intolérance reprochée par -les calvinistes aux édits royaux. Dans le préambule de l'ordonnance de -1571, par exemple, Jeanne d'Albret déclare «que les rois sont tenus, -non seulement d'établir parmi leurs sujets le fondement et la -perfection de la doctrine du salut», mais «qu'ils doivent encore -bannir du milieu d'eux le mensonge, l'erreur, la superstition et les -autres abus...» Elle ajoute: «En quoi la reine désirant se prêter, -satisfaisant, en même temps, aux voeux de son coeur et à ceux de ses -sujets exprimés dans la supplication que viennent de lui présenter les -Etats de son pays légitimement assemblés, voulant, en conséquence, -procéder à l'extirpation des idolâtries et semblables abus qui ont -régné dans son présent pays, pour y planter et rétablir la véritable -religion chrétienne et réformée, déclare, veut, _ordonne que tous ses -sujets, de quelque qualité qu'ils soient, fassent profession publique -de la confession solennelle de foi qu'elle présente_». Les pénalités -qu'édictait l'ordonnance étaient excessives: l'amende, la prison, le -bannissement. - -La reine de Navarre n'en était pas encore arrivée, en 1563, à ces -violentes manifestations de l'esprit de secte, mais elle s'y -acheminait, quand la cour de Rome, inquiète des bouleversements -religieux qui s'accomplissaient en Béarn, la cita, au mois de -septembre, devant le tribunal de l'inquisition. Jeanne devait -comparaître dans un délai de six mois, sous peine, disait le -monitoire, d'être déclarée «convaincue du crime d'hérésie, privée de -la dignité royale, et son royaume et ses Etats adjugés au premier qui -s'en saisirait». La cour de France ne pouvait arguer contre -l'accusation d'hérésie formulée par le monitoire; «mais le roi très -chrétien, dit Mézeray, jugeant de la conséquence, comme il le devait, -en montra un très grand ressentiment...» Les ambassadeurs français à -Rome reçurent l'ordre de faire au Pape des remontrances dont le texte -offre de l'interêt, sous plusieurs rapports[9]. Ce document se -terminait par une protestation formelle et une supplication au -Saint-Père de vouloir bien, par acte public, révoquer la sentence -fulminée contre la reine de Navarre. Pie IV, qui, au moment de son -élévation, avait dit: «Il me faut la paix!» usa de prudence et de -modération: la sentence fut annulée. Ce résultat produisit quelque -attiédissement dans l'esprit de l'ardente Navarraise. Elle se rendit à -la cour de France pour remercier Charles IX de l'avoir défendue, elle -et ses Etats, contre les décrets pontificaux et les arrêts de -déchéance des parlements de Toulouse et de Bordeaux. Elle retrouva son -fils entre les mains dévouées de La Gaucherie, et, avec l'agrément du -roi, le ramena avec elle en Béarn. - - [9] Appendice: II. - -Lorsque Jeanne rentra dans ses Etats, le comte de Gramont, son -lieutenant-général, était aux prises avec les mécontents catholiques, -dont il eut raison. Elle réprima ce soulèvement, provoqué par ses -hostilités contre la religion traditionnelle, mais sans la passion -qu'elle devait apporter plus tard à la défense de ses droits ou de ses -prétentions abusives. Cet orage passé, Jeanne paraît avoir gouverné -avec sagesse. Ses actes sont inspirés par une vive sollicitude pour -les intérêts du pays. Elle diminue les impôts, publie de bons -règlements, établit une police bien entendue, reprend la tâche -paternelle de Henri d'Albret. Quoique vouée, corps et âme, à la -Réforme, qu'elle favorise publiquement, elle impose des bornes aux -empiétements des ministres du nouveau culte: ses lettres-patentes du -28 mai 1564 refrènent leur zèle oppressif et interdisent toute espèce -de contrainte pour le choix d'une religion. En même temps, elle -s'occupait sans relâche de l'éducation de Henri et de sa soeur -Catherine, noble devoir qui domina toujours ses préoccupations. Il y -eut là, enfin, pour les membres de la famille royale et pour les Etats -de Jeanne, une courte période de paix et de prospérité. Et, cependant, -une étrange conspiration s'ourdissait, au loin, contre elle, sa Maison -et son pays. - -On a voulu faire remonter l'idée première de cette conspiration, niée -par plusieurs historiens, aux jours qui suivirent la mort d'Antoine de -Bourbon. A ce moment, a-t-on prétendu, les ennemis des Maisons de -Bourbon et d'Albret, d'accord avec Philippe II et inspirés par -François de Guise, auraient préparé un projet d'enlèvement de Jeanne -d'Albret et de ses enfants, jugeant que, ce coup fait, il serait plus -aisé de venir à bout des partisans français de la Réforme. On va même -jusqu'à parler d'une armée rassemblée par Philippe II à Barcelone, et -dont un corps léger, transporté secrètement à Tarragone, devait -arriver à Pau par les montagnes. Là, aidés, au besoin, de Montluc et -de quelques hauts affidés, les Espagnols eussent enlevé la famille -royale pour la mettre au pouvoir de Philippe II. Un capitaine -béarnais, nommé Dimanche, servait d'entremetteur aux conjurés. Tout -était prêt, et il ne restait plus qu'à échanger les dernières -instructions, lorsque François de Guise fut assassiné. Il y eut un -temps d'arrêt. Reprise en 1563, la ténébreuse affaire échoua par un -remarquable concours de circonstances: le capitaine Dimanche, tombé -malade en Espagne, confia son secret à un valet de chambre de la reine -Elisabeth, qui fit agir l'ambassadeur de France et prévenir la reine -de Navarre[10]. - - [10] Appendice: V. - -A la suite des explications que provoqua cette tentative, Catherine de -Médicis, émue ou feignant de s'émouvoir des dangers qu'avaient courus -Jeanne et ses enfants, insista auprès de la reine pour qu'elle lui -confiât de nouveau le jeune prince, qui, placé directement sous la -protection du roi de France, serait désormais à l'abri de semblables -accidents. Le refus était difficile: Jeanne accéda au désir de la -reine-mère, d'autant mieux qu'elle connaissait le projet de la cour de -faire prochainement un voyage en France, et jusque dans les provinces -méridionales. Henri retourna donc auprès du roi, et ce fut avec la -cour qu'il partit de Fontainebleau pour ce voyage, dont l'histoire a -noté l'influence considérable sur les événements politiques du règne -de Charles IX. En l'ordonnant, Catherine obéissait à une double -pensée: elle comptait assurer, dans une certaine mesure, l'exécution -de l'édit d'Amboise, expédient inspiré par la mort du duc de Guise, en -même temps qu'attirer les sympathies populaires sur la personne du -jeune roi. L'édit d'Amboise, daté du 19 mars 1563, avait fait remettre -l'épée au fourreau, mais non rétabli la paix dans les esprits. Il -autorisait l'exercice du nouveau culte dans une ville par bailliage, -dans quelques seigneuries et dans l'intérieur de chaque maison noble. -A ce prix, les réformés rendaient les villes et les églises dont il -s'étaient emparés. Exclus des charges publiques, comme précédemment, -ils étaient amnistiés pour tous leurs actes antérieurs. Cet édit, -oeuvre ingénieuse du chancelier de l'Hospital, était considéré par les -deux partis comme la préface d'une nouvelle politique, et Catherine -eût bien voulu qu'il devînt la loi fondamentale de la paix définitive -dont elle sentait le besoin. - -Charles IX, en quittant Fontainebleau après un séjour de deux mois, se -rendit à Sens, puis à Troyes, où il signa, le 11 avril 1564, avec -l'Angleterre, un traité avantageux, par lequel furent atténuées -quelques-unes des conséquences onéreuses de la paix de Cateau-Cambrésis. -La cour fut retenue à Troyes par une chute du prince de Navarre. -Catherine de Médicis écrivit à Jeanne d'Albret pour la rassurer sur -les suites de cet accident et lui transmettre une invitation du roi. -«Vous le trouverez (Henri) à votre contentement, disait-elle, car tous -ceux qui le voient en sont bien contents, et le trouvent, comme il -est, le plus joli enfant que l'on vît jamais. Je m'assure que vous ne -le trouverez pas empiré en mes mains.» Jeanne joignit la cour à Lyon, -et voyagea quelque temps avec elle; mais, arrivée dans le midi, la -reine de Navarre, peu satisfaite de ce qu'elle voyait ou entendait, et -d'ailleurs assez gravement atteinte dans sa santé, repartit pour ses -Etats, en recommandant au jeune prince de visiter, sur son passage, -tous les domaines de la couronne de Navarre. Suivant cet avis, il -parcourut le comté de Foix, et séjourna à Pamiers et à Mazères, -accompagné de ses gouverneurs et d'un nombreux cortège de -gentilshommes. - -Avant le séjour à Lyon, qui fut d'un mois, la cour avait visité -Bar-le-Duc et la Lorraine, et Catherine, profitant du voisinage, avait -entamé avec les princes allemands des négociations destinées, dans sa -pensée, à les tenir à l'écart des mouvements calvinistes en France. -Chassé de Lyon par la peste, Charles IX s'établit au château de -Roussillon, en Dauphiné, d'où furent datés plusieurs actes de -gouvernement et d'administration, tels que la destruction d'un grand -nombre de citadelles élevées pendant la guerre civile, la -fortification de diverses places, et la restriction, sur quelques -points, des immunités accordées aux calvinistes par l'édit d'Amboise. -Il reçut dans ce château la visite des ducs de Savoie et de Ferrare. - -Après avoir visité le Dauphiné, surtout les contrées de cette province -où la guerre civile avait laissé le plus de traces, le roi se rendit à -Orange et à Avignon. Il donna audience, dans la ville pontificale, à -un envoyé du Pape: le Saint-Siège et l'Italie sollicitaient, d'un -commun accord, la cour de France de prendre contre l'hérésie des -mesures sévères et décisives. Charles IX entrait et séjournait dans -presque toutes les villes importantes. Il fut reçu à Aix, à Marseille, -à Nîmes, à Montpellier, et il passa l'hiver à Carcassonne. Là, lui -parvinrent les plaintes des calvinistes du Languedoc contre -Damville-Montmorency, gouverneur de cette province, le même qui devait -plus tard protéger et embrasser leur cause. En traversant la Provence, -le prince de Navarre fut l'objet d'une curieuse prédiction du fameux -Nostradamus. «Henri n'avait que dix à onze ans, rapporte P. de -L'Estoile, et il était nommé prince de Navarre ou de Béarn, lorsqu'au -retour du voyage de Bayonne, que le roi Charles IX fit en 1564, étant -arrivé avec Sa Majesté à Salon du Crau, en Provence, où Nostradamus -faisait sa demeure, celui-ci pria son gouverneur qu'il pût voir ce -jeune prince. Le lendemain, le prince étant nu à son lever, dans le -temps que l'on lui donnait sa chemise, Nostradamus fut introduit dans -sa chambre; et, l'ayant contemplé assez longtemps, il dit au -gouverneur qu'il aurait tout l'héritage. «Et si Dieu, ajouta-t-il, -vous fait grâce de vivre jusque-là, vous aurez pour maître un roi de -France et de Navarre.» Ce qui semblait lors incroyable est arrivé en -nos jours: laquelle histoire prophétique le roi a depuis racontée fort -souvent, même à la reine; y ajoutant par gausserie qu'à cause qu'on -tardait trop à lui bailler la chemise, afin que Nostradamus pût le -contempler à l'aise, il eut peur qu'on voulût lui donner le fouet.» - -Le roi tint un lit de justice à Toulouse, le 1er février 1565, et -séjourna longtemps dans cette ville. Il fit son entrée à Bordeaux le 9 -avril, y tint un autre lit de justice et accorda aux Bordelais -l'institution d'un tribunal consulaire semblable à celui de Paris. Les -protestants de la Guienne profitèrent du passage de la cour pour se -plaindre d'une ligue formée par le comte de Candale et favorisée par -le maréchal de Bourdillon. Toute décision sur cette affaire fut -ajournée: elle devait se lier, dans la pensée de la cour, aux -entreprises de même nature que faisaient, en divers lieux, les -catholiques, à l'imitation de l'association protestante. En passant à -Mont-de-Marsan, Charles IX, dévoilant cette pensée, décida, en -conseil, que toute prise d'armes non soumise à la volonté royale -serait considérée comme un crime de lèse-majesté. - -La cour, arrivée à Bayonne le 3 juin, s'y rencontra avec la reine -Elisabeth, soeur de Charles IX, accompagnée du duc d'Albe. Philippe II -avait accrédité ce personnage dominant pour influer sur les décisions -qui pourraient être prises ou préparées dans l'entrevue des deux -cours. - -Les historiens se sont partagés en deux camps, au sujet de cette -entrevue. Les calvinistes ont voulu y voir des négociations formelles -tendant à l'extirpation violente de l'hérésie dans les Etats de France -et d'Espagne, et qui auraient abouti à un traité secret, préliminaire -de la Saint-Barthélemy. La plupart des écrivains catholiques des -siècles précédents se sont élevés avec énergie contre cette -interprétation; selon eux, les deux cours se rencontrèrent à Bayonne -sans aucun but politique. Les mêmes divergences subsistent de nos -jours, mais seulement chez les esprits voués aux thèses absolues. -L'histoire digne de sa mission ne peut adopter ni l'ancienne version -calviniste, ni la version contraire: des faits authentiques ont -démenti celle-ci, et de celle-là les preuves manquent. Ajoutons que la -vraisemblance témoigne contre l'une et l'autre. - -La vérité, comme il arrive souvent, paraît être à égale distance des -deux opinions extrêmes. L'entrevue de Bayonne ne pouvait être -qu'essentiellement politique: il y fut question des voeux communs que -faisaient les cours de France et d'Espagne pour la ruine ou -l'abaissement d'un parti religieux et politique dont l'existence -seule menaçait, à chaque instant, la paix dans les deux royaumes. Nul -n'a vu le «traité secret», le «pacte de sang»; nul ne saurait mettre -au jour un seul protocole, à plus forte raison, le texte d'un «projet -arrêté»; mais il y eut certainement des velléités d'accord et de -ligue, un échange de vues générales, de doléances et de paroles -courroucées contre la Réforme: on n'a pas inventé les témoignages qui -abondent sur ces divers points; François de la Noue, Pierre Mathieu, -le duc de Nevers et de Thou sont dignes de foi quand ils les -reproduisent, et tombent dans l'erreur seulement lorsqu'ils concluent. -Le propos du duc d'Albe, entendu par le prince de Navarre, «qu'une -tête de saumon vaut mieux que mille têtes de grenouilles», n'est qu'un -propos, mais des plus caractéristiques. Il s'en tint bien d'autres de -ce genre, on peut l'affirmer, et si, tous ensemble, ils ne suffisent -pas pour inscrire une conjuration de plus dans l'histoire, -pareillement ils démontrent l'inanité de la thèse qui refuse à -l'entrevue de Bayonne tout caractère d'hostilité contre les -protestants. - -Le prince de Navarre, malgré son extrême jeunesse, ne passa pas -inaperçu dans cette réunion des cours de France et d'Espagne. Jeanne -était venue à Bordeaux visiter Charles IX et la reine-mère, et les -prier de s'arrêter à Nérac, au retour de Bayonne. Elle avait pris des -mesures pour que le prince de Navarre parût sur la frontière d'Espagne -avec l'appareil qui convenait à son rang: il importait, selon elle, -que l'héritier des débris du royaume de Navarre se montrât avec éclat, -à côté du roi de France, devant les représentants de la nation -ennemie. Une lettre de Henri, datée de Bazas, 8 mai 1565, porte les -traces de cette maternelle et royale préoccupation: «Monsieur -d'Espalungue, ayant délibéré de m'accompagner, au voyage de Bayonne, -des plus notables et apparents gentilshommes que je pourrai aviser, je -vous ai bien voulu avertir que, pour la bonne confiance que j'ai eue -toute ma vie en vous, je vous ai choisi et élu pour me faire compagnie -audit voyage». - -Pendant les fêtes de Bayonne, qui durèrent dix-sept jours, le prince -de Navarre, dit Favyn, «tint toujours son rang de premier prince du -sang, magnifique en son train, splendide en son service, doux et -agréable à tous, mais avec une telle majesté, qu'il était admiré des -Français et redouté par les Espagnols, qui, en un âge si tendre de ce -prince, jugeaient bien que cet aigle presserait, quelque jour, de ses -serres leur lion, pour lui faire démordre son royaume de Navarre. -C'est pourquoi le duc de Rio-Secco, ambassadeur de Philippe II, ayant -considéré les actions de ce prince de plus près que les autres, dit -ces paroles, qui furent depuis bien remarquées: «Ce prince est -empereur ou le doit être.--_Mi parece este principe o es imperador, o -lo ha de ser._» Ce succès un peu théâtral répondit aux sollicitudes de -Jeanne d'Albret et des gentilshommes béarnais dont elle avait formé le -cortège de son fils; malheureusement, leur joie ne fut pas sans -mélange: Charles IX, pour plaire à la reine sa soeur, consentit, en -faveur de l'Espagne, au démembrement du diocèse de Bayonne, qui fut -amoindri de tout le Guipuscoa. - -La cour de France revint de Bayonne par Condom et Nérac. Jeanne -d'Albret lui avait préparé une réception royale: il y eut quatre jours -de gala[11], pendant lesquels la reine de Navarre fut vivement -sollicitée, mais en vain, de rentrer au giron de l'Eglise. Quelques -historiens placent à cette époque sa hautaine réponse à Catherine de -Médicis sur l'inflexibilité de ses nouvelles convictions religieuses. -Elle dut, cependant, faire une importante concession. La liberté du -culte catholique n'existait plus dans la capitale de l'Albret, et -comme ce duché n'était pas un pays souverain, mais un fief, Jeanne, se -rendant au voeu de Charles IX, leva son interdiction. Il fut convenu, -en outre, que les magistrats municipaux seraient mi-partis, et -Montluc, lieutenant-général en Guienne, reçut l'ordre de tenir la main -à cet arrangement. - - [11] Appendice: VI. - -Après avoir quitté la Gascogne et la Guienne, Charles IX traversa -Angoulême, Niort, Thouars, Angers, Tours, et il arriva à Blois à -l'entrée de l'hiver. Il rapportait de ce long voyage beaucoup -d'impressions pénibles et de souvenirs irritants. Frappé, de tous -côtés, du spectacle des églises, des châteaux, des hameaux dévastés -par les réformés, il en conçut contre eux, au rapport de Davila, une -sorte d'aversion et de dégoût. Au mois de janvier 1566, la cour se -rendit à Moulins, où le chancelier de l'Hospital avait convoqué, avec -les personnages les plus considérables du royaume, les présidents de -tous les parlements de France. Il s'agissait de réconcilier -solennellement les Maisons de Guise et de Châtillon, de reviser l'édit -d'Amboise, déjà modifié, et de discuter quelques projets de réforme -judiciaire ou administrative préparés par le chancelier. La -réconciliation eut lieu, et personne ne la tint pour sincère; les -projets de réforme furent approuvés, en attendant que la guerre les -rendît illusoires; quant à la révision de l'édit d'Amboise, elle -occupa les esprits sans les apaiser. - -Vers ce temps-là, Jeanne fut rappelée à la cour par diverses affaires, -entre autres un procès qu'elle soutenait contre son beau-frère le -cardinal de Bourbon, au sujet de ses domaines du Vendômois. Elle -comprit bientôt, au premier aspect des choses, que la guerre allait -sortir de tous les instruments de paix forgés sur le pupitre du -chancelier. Elle avait laissé elle-même, dans ses Etats, des ferments -de discorde qui lui inspiraient peu de confiance en l'avenir. D'un -autre côté, le prince de Navarre touchait à un âge critique, et la -cour des Valois n'était guère le lieu où se pût achever son éducation. -Jeanne prit le parti de le ramener en Béarn. Ce fut presque un -enlèvement, nécessité, il faut le dire, par la persistance de -Catherine de Médicis à conserver son otage. Epiant le moment -favorable, Jeanne, avec l'agrément de Charles IX, partit, accompagnée -de son fils, pour ses domaines de Picardie, d'où elle passa dans le -Vendômois, et de là en Anjou. De La Flèche, elle écrit au roi pour -excuser son départ précipité, alléguant les troubles qui venaient -d'éclater dans la Navarre; elle gagne le Poitou, traverse la Guienne -et la Gascogne, et arrive à Pau. Son allégation au roi n'était que -trop exacte: elle trouva une partie du Béarn soulevée, et il fallut, -peu de temps après, recourir aux armes pour avoir raison de ces -nouveaux désordres, provoqués, comme les précédents, par les -dissensions religieuses. - - - - -CHAPITRE V - - La popularité du prince de Navarre.--Florent - Chrestien.--L'éducation littéraire, militaire et - politique.--Voyage de Henri dans les Etats de sa mère.--Son - séjour à Bordeaux.--Reprise des hostilités entre les - protestants et la cour.--La tentative de Meaux.--Bataille de - Saint-Denis.--Paix de Lonjumeau.--Le geôlier politique et - militaire de Jeanne d'Albret.--Henri réclame vainement le - gouvernement effectif de Guienne.--Autres griefs des - réformés.--Projet d'arrestation de Condé, de Coligny et de - plusieurs autres chefs calvinistes.--Ils se sauvent à La - Rochelle.--Retraite du chancelier de l'Hospital.--Boutade du - prince de Navarre contre le cardinal de Lorraine.--Jeanne - quitte ses Etats, malgré Montluc, et se retire à La Rochelle - avec ses enfants.--Ses lettres à la cour de France et à la - reine d'Angleterre.--L'organisation militaire du parti - calviniste.--La première armure de Henri.--Essai de - pacification.--Edit de Saint-Maur contre les protestants.--Les - forces des calvinistes et leurs succès. - - -Le retour du prince de Navarre dans son pays natal fut un événement -pour le petit royaume: les visites et les députations se succédèrent -longtemps au château; mais ce fut surtout le pays de Coarraze qui -afflua autour du donjon de Gaston-Phoebus. Duflos raconte qu'un beau -jour, tous les habitants de ce coin de terre, endimanchés, les mains -pleines de fleurs, de galettes et de fromages, se mirent en route pour -aller voir «_lou nousté Henric_». Ils traversent Pau, soulevé de joie -et de curiosité sur leur passage, abordent le château et font -tumultueusement irruption dans la cour d'honneur. Henri et sa mère -paraissent au milieu d'eux, salués de vivats tels qu'en savent faire -retentir les robustes poumons des montagnards pyrénéens. Il y eut des -harangues et des embrassades, des attendrissements et des -enthousiasmes indescriptibles, le tout couronné par un banquet -homérique. C'était la popularité du Béarnais qui commençait: elle -devait aller grandissant jusqu'à l'heure de l'immortalité. - -Après les joies du retour, le prince de Navarre se remit à l'étude, -sous l'oeil vigilant de sa mère. Il avait perdu son précepteur La -Gaucherie, à qui venait de succéder Florent Chrestien, bien digne -d'achever l'oeuvre de son devancier. C'était un homme docte, de bonnes -moeurs, mais d'un esprit plus vif que La Gaucherie. Il passe pour -avoir formé le goût littéraire de son élève, ce qui est croyable, car -Florent Chrestien était un écrivain de talent: on lui attribue une -part considérable de collaboration dans cette fameuse _Satire -Ménippée_ qui aida puissamment Henri IV à conquérir la population -parisienne. Mais, sans abandonner les livres, Henri dut porter son -attention sur d'autres objets. Son gouverneur militaire, le baron de -Beauvais, ne le laissait pas chômer d'exercices virils et d'études -pratiques; Florent Chrestien le nourrissait de bonne littérature; -Jeanne d'Albret voulut contribuer à cet apprentissage par une sorte -de lieutenance du royaume, dont elle l'investit. Il écrivit des -lettres d'affaires, donna des audiences, représenta la reine partout -où elle jugeait qu'une délégation de son pouvoir n'offrait pas -d'inconvénients. Il fit même son début sous les armes, un semblant de -première campagne, à l'occasion des troubles d'Oloron, en 1567. Jeanne -d'Albret l'envoya contre les rebelles, pour les ramener à la -soumission par sa présence, ou, au besoin, pour les combattre. Il -s'acquitta de cette mission avec un plein succès. A l'approche de ce -généralissime de treize ans, les révoltés se retirèrent dans les -montagnes; mais quelques-uns étant tombés au pouvoir du prince, il les -employa comme négociateurs, les chargeant de dire à leurs compagnons -que, s'ils voulaient recourir à la clémence de la reine, ils -n'auraient pas sujet de s'en repentir. Ils suivirent ce conseil et -mirent bas les armes. Quelques exemples furent faits, mais la -modération l'emporta dans les conseils de la reine. - -Jeanne d'Albret, recherchant toutes les occasions de donner un but à -l'activité déjà exubérante de son fils et de compléter son éducation -politique, lui traça l'itinéraire d'un grand voyage à travers ses -Etats et dans le gouvernement de Guienne, dont il était investi, -quoique le véritable gouverneur de cette province fût le maréchal -Blaise de Montluc. - -Le voyage eut lieu en 1567. Henri partit de Pau, accompagné de Florent -Chrestien, du baron de Beauvais et d'une suite digne de son rang. -Quelques souvenirs de ce voyage nous ont été conservés par Duflos, qui -s'est aidé des Mémoires de Nevers, de relations manuscrites et des -traditions locales. Le prince y fit un bon apprentissage de patience -et de diplomatie. Il dut parler souvent, et plus souvent écouter. -Parfois il se trouva dans une situation difficile. L'_Éducation de -Henri IV_ rapporte que, dans une petite ville de Guienne, où il n'y -avait guère que des calvinistes, Henri prit part à un banquet dont les -vins généreux délièrent les langues au point de les faire toutes -médire du roi et de la cour de France. Le prince invite les convives à -plus de réserve; les propos continuent; il proteste formellement et -sort, ne voulant pas paraître complice. - -A Lectoure, un épisode touchant. Le prince arrive sous les murs de -cette place; un malentendu fait qu'on ne vient pas au-devant de lui; -des pauvres gens, des mendiants même, lui font accueil à leur manière, -le suivent et entrent avec lui dans la ville. Il marchait avec ce -cortège, lorsque les magistrats de Lectoure le rencontrent, stupéfaits -et honteux de leur maladresse. «--Qu'auriez-vous dépensé, Messieurs, -pour me fêter aujourd'hui?--Six cents livres et plus, Sire.--Eh bien! -donnez six cents livres à ces bonnes gens, et demain vous serez mes -convives.» - -A Bordeaux, Henri eut une réception magnifique, tous les succès et -toutes les admirations. On lit, sur son séjour, dans les Mémoires de -Nevers, l'extrait suivant d'une lettre écrite par un des principaux -magistrats de Bordeaux: «Nous avons ici le prince de Navarre. Il faut -avouer que c'est une jolie créature. A l'âge de treize ans, il a -toutes les qualités de dix-huit et dix-neuf; il vit avec tout le monde -d'un air si aisé, qu'on fait toujours la presse où il est; il agit si -noblement en toutes choses, qu'on voit bien qu'il est un grand prince; -il entre dans les conversations comme un fort honnête homme; il parle -toujours à propos, et quand il arrive qu'on parle de la cour, on -remarque qu'il est fort bien instruit et qu'il ne dit jamais rien que -ce qu'il faut dire en la place où il est. Je haïrai, toute ma vie, la -nouvelle religion de nous avoir enlevé un si digne sujet.» Une autre -lettre, citée dans ces Mémoires, ajoute de curieux détails sur sa -façon de vivre et les penchants auxquels il semblait déjà destiné à se -livrer: «Le prince de Navarre aime le jeu et la bonne chère. Quand -l'argent lui manque, il a l'adresse d'en trouver, et d'une manière -toute nouvelle et toute obligeante pour les autres aussi bien que pour -lui-même: il envoie à ceux qu'il croit de ses amis une promesse écrite -et signée de lui; il prie qu'on lui envoie le billet ou la somme qu'il -porte: jugez s'il y a maison où il soit refusé! On tient à beaucoup -d'honneur d'avoir un billet de ce prince.» Il n'eut pas, plus tard, à -beaucoup près, autant de facilités pour battre monnaie, surtout -lorsque, au milieu des camps, il manquait de chemises et portait le -pourpoint troué. Il faut reproduire encore un trait de caractère, daté -de cette époque, et qui prophétisait la passion dominante de ce -prince. Les historiens citent cette note d'un contemporain anonyme: -«Le prince de Navarre acquiert tous les jours de nouveaux serviteurs. -Il s'insinue dans les coeurs avec une adresse incroyable. Si les -hommes l'honorent et l'estiment beaucoup, les dames ne l'aiment pas -moins. Il a le visage fort bien fait, le nez ni trop grand, ni trop -petit, les yeux fort doux, le teint brun, mais fort uni; et cela est -animé d'une vivacité si peu commune, que, s'il n'est bien avec les -dames, il y aura bien du malheur.» - -Cette même année 1567 vit, en France, des essais de ligue catholique, -dont les calvinistes s'autorisèrent pour s'exciter à la lutte et -parler à la cour sur un ton plus hardi. Charles IX, dans cette -occurrence, eut un colloque très vif avec Coligny. L'amiral voulait se -mettre à la tête de la noblesse pour aller combattre le duc d'Albe, -dont la politique d'extermination inondait de sang les Pays-Bas. «--Il -n'y a pas longtemps», dit le roi à Coligny, «que vous vous contentiez -d'être soufferts par les catholiques; maintenant, vous demandez à être -égaux; bientôt vous voudrez être seuls et nous chasser du royaume.» -Les calvinistes se crurent à la veille d'être attaqués et résolurent -de prendre l'offensive. Leur prise d'armes débuta par la tentative de -Meaux contre le roi et la cour. Elle échoua, grâce à la bravoure des -gardes suisses, et les troupes de Condé et de l'amiral ayant fait -devant Paris un simulacre de siège, il s'ensuivit la bataille de -Saint-Denis, où l'action resta indécise, quoique La Noue accorde -l'avantage à l'armée royale. Le vieux connétable de Montmorency y fut -mortellement blessé. «--Votre Majesté n'a pas gagné la bataille», dit -au roi le maréchal de Vieilleville; «encore moins le prince de -Condé.--Qui donc?» demanda Charles IX.--«Le roi d'Espagne, Sire; car -il y est mort, d'une part et d'autre, tant de valeureux seigneurs, si -grand nombre de noblesse, tant de vaillants capitaines et braves -soldats, tous de la nation française, qu'ils étaient suffisants pour -conquêter la Flandre et tous les pays sortis autrefois de votre -royaume!» - -La fin de l'année 1567 et les premiers mois de l'année suivante sont -pleins d'émeutes et de prises d'armes partielles dans le midi, depuis -le Dauphiné jusque dans le Poitou. Condé et l'amiral, s'affaiblissant -autour de Paris, poussèrent leur armée vers la frontière d'Allemagne, -pour donner la main aux reîtres levés par eux dans ce pays. La -jonction se fit à Pont-à-Mousson, malgré la poursuite de l'armée -royale. Fortifiés, mais ne se jugeant pas en état de tenir la campagne -dans l'Ile-de-France, les réformés se dirigèrent sur Orléans, prirent -Blois et mirent le siège devant Chartres. Là, les incessantes -négociations de Catherine de Médicis les trouvèrent disposés à -conclure une paix que leur rendait salutaire l'indiscipline des -mercenaires allemands. Ce fut la paix de Chartres ou de Lonjumeau. -Signé au mois de mars, ce traité, aussi mal observé, de part et -d'autre, que les précédents, multiplia et envenima les griefs -réciproques: au mois d'août suivant, il n'en restait plus vestige. - -En Guienne et en Gascogne, Montluc était le geôlier politique et -militaire de Jeanne d'Albret. Nous avons dit que, à raison de la -jeunesse de Henri, les fonctions de sa charge de gouverneur de Guienne -étaient exercées par le maréchal, qui ne péchait pas, envers les -«Navarrais», par excès de bienveillance. La reine jugea opportun de -réclamer pour son fils un pouvoir plus effectif, et elle en écrivit à -Charles IX, accompagnant sa requête d'une lettre de Henri, dans -laquelle il priait le roi de France de ne pas écouter «ceux qui se -voulaient fonder sur son bas âge» pour l'empêcher d'être employé en sa -charge de gouverneur de Guienne. Il y a déjà, dans cette lettre, un -accent de juste revendication et de légitime amour-propre: «Qu'il vous -plaise», dit-il au roi en parlant de sa charge purement nominale, «de -ne laisser pourtant de permettre et de me commander que je commence -d'y vaquer et entendre selon que madite dame et mère le vous remontre -et requiert. Car il me semble, Monseigneur, pour l'honneur que j'ai -d'être le premier prince de votre sang, et sentant en moi une extrême -affection au service de V. M., ensuivant celle de mes prédécesseurs, -que je tarde trop à faire paraître ma bonne volonté...» - -Cette réclamation et bien d'autres, que provoquèrent, quelques -semaines après, de la part de Jeanne, de Condé et de Coligny, les -flagrantes violations de la nouvelle paix, furent impuissantes à -prolonger celle-ci. De graves incidents en bornèrent étroitement la -durée, tels que l'attentat commis, par les ordres du parlement de -Toulouse, sur la personne de Rapin, gentilhomme du prince de Condé. -Envoyé dans cette ville pour faire enregistrer l'édit, Rapin fut -condamné à mort et sommairement exécuté. Le parlement n'enregistra -l'édit, et encore avec des restrictions, qu'après la quatrième lettre -de jussion. Nul ne se fiant à la paix de Lonjumeau, Condé et Coligny -moins que tout autre, ces deux chefs, retirés dans leurs terres, -continuèrent à entretenir d'actives correspondances avec leurs alliés -français et étrangers, jusqu'au jour où, informés que la reine-mère -avait donné des ordres pour les arrêter, eux et d'autres personnages -importants de leur parti, ils prirent la fuite et se dirigèrent du -côté de La Rochelle. Ce malheureux coup de force, indice de tant de -faiblesse, amena le chancelier de l'Hospital, le modérateur -systématique de cette époque, à faire à la cour de sévères -remontrances, auxquelles on ne put rien objecter de raisonnable, mais -qui lui attirèrent l'animadversion des conseillers du roi et de sa -mère. Se voyant à la veille d'une disgrâce, il la prévint par sa -retraite. C'était un contre-poids qui disparaissait de la scène: -dorénavant, les événements vont se précipiter. - -La reine de Navarre n'avait pris aucune part à la guerre de 1567-1568, -quoiqu'elle en eût ressenti les contre-coups. Nous avons vu qu'elle -s'en était plainte au roi. Dans ses négociations à ce sujet, elle eut -à expliquer ses griefs et à défendre ses intérêts devant La -Mothe-Fénelon, chargé de lui transmettre les paroles royales et de -rapporter les siennes à la cour. Fénelon, qui devait s'illustrer, en -1587, par la belle défense de Sarlat contre Turenne, était un esprit -généreux et modéré. Il déplorait sincèrement les nouvelles -perspectives de guerre civile. «--Ce feu dévorateur,» dit-il à la -reine de Navarre, «embrasera les deux royaumes.»--«Bah! Monsieur,» -répliqua Henri avec l'impétuosité et le ton narquois qui accentuèrent -souvent ses discours, «c'est un feu à éteindre avec un seau -d'eau!»--«Eh! comment, Monseigneur?» reprit Fénelon stupéfait.--«En -faisant boire ce seau au cardinal de Lorraine, jusqu'à en crever!» Ce -prélat passait, en effet, pour être le plus impitoyable adversaire des -huguenots et le conseiller ardent des mesures de violence. - -Jeanne d'Albret, à la nouvelle de la fuite de Condé et de Coligny, -avait compris que ces mesures finiraient par l'atteindre elle-même. -Déjà Catherine lui avait fait redemander son fils, comme si elle eût -pressenti que le jeune prince aurait bientôt à jouer un rôle -personnel et prépondérant. Cette sollicitude de la reine-mère était -plutôt de nature à effrayer Jeanne qu'à la rassurer. Elle répondit à -ses avances d'une façon évasive, et conçut un dessein qui devait avoir -sur la présente crise une redoutable influence. Elle savait que les -chefs calvinistes étaient en marche vers La Rochelle; que cette ville, -où l'esprit de la Réforme était vivace, leur tendait les bras et -aspirait à devenir le boulevard du parti. Elle résolut de s'y -transporter avec ses enfants et son trésor. L'entreprise était -difficile sous les yeux de Montluc; elle semblait même téméraire, -puisque, au moment où Jeanne y songeait, de nouveaux soulèvements -commençaient à agiter ses Etats. Mais comment apaiser des troubles que -Montluc avait peut-être reçu la mission de provoquer par-dessous main -ou de favoriser, ne fût-ce que par son attitude, souvent malveillante -à l'égard de la reine? Elle n'hésita pas longtemps; mais l'exécution -de son projet exigeait la force ou la ruse. Une armée régulière, si -elle l'eût possédée, Montluc l'aurait défaite; or, elle n'avait que -des serviteurs disséminés un peu partout. Elle se confia aux uns, le -plus petit nombre, pour l'escorter et pour acheminer, plus tard, les -autres vers des lieux désignés; puis elle tendit à Montluc un vrai -piège de femme et d'héroïne. - -Jeanne et ses enfants quittent le Béarn vers la fin du mois d'août -1568, emportant avec eux tout ce que la reine put réunir d'argent, de -joyaux et d'objets précieux. Arrivée à Nérac, Jeanne feint de -s'occuper des préparatifs d'une grande fête à laquelle sont invités -Montluc et sa famille. Elle endort à moitié la vigilance du rude -capitaine, et tout à coup, le 6 septembre, elle part de Nérac avec son -fils et sa fille et une escorte de cinquante gentilshommes, laissant -derrière elle toute sa cour avec des instructions précises. Prévenu un -peu tard, Montluc court après la reine, la manque de quatre heures à -Casteljaloux, la suit, la voit, impuissant, entrer dans Bergerac, où -la nouvelle lui parvient de la prise de Mazères par Caumont La Force. -Chemin faisant, l'escorte de la reine est devenue une petite armée. -Montluc et d'Escars, gouverneur de Périgord et de Limousin, la serrent -de près, mais n'osent l'attaquer. Bien plus, Montluc, par une étrange -fortune, se voit dans la nécessité de rendre, en quelque sorte, les -honneurs militaires à Jeanne et aux royaux enfants. Il s'en tire en -Gascon, et fait supplier la reine de s'employer à contenir les -protestants, jurant, de son côté, de maintenir les catholiques dans la -bonne voie. Jeanne poursuit son voyage; elle passe à Mussidan, -s'arrête quelques jours à Archiac pour attendre le prince de Condé, -qui avait dû forcer les portes de Cognac, et enfin elle entre dans La -Rochelle, le 26 septembre, suivie de toute sa cour. Les Rochelais lui -firent une réception triomphale. - -Elle avait déjà écrit, de Bergerac, le 16 septembre, au roi, à la -reine-mère, au duc d'Anjou, au cardinal de Bourbon, des lettres dans -lesquelles elle expliquait les motifs de son voyage et de son -attitude, qui était manifestement celle d'une belligérante. Le ton en -était mesuré, quoique vif. A La Rochelle, exaltée par l'acte qu'elle -venait d'accomplir et aussi par l'émotion de son entourage, elle -rédigea un manifeste dont ses panégyristes eux-mêmes regrettent la -forme violente. Elle écrivit aussi à la reine Elisabeth d'Angleterre -pour lui donner des explications et lui demander son appui et ses -secours. «Ce n'est point contre le ciel et contre le Roi, comme le -disent nos ennemis, que la pointe de nos épées est tournée. Grâce à -Dieu, nous ne sommes point criminels de lèse-majesté divine ni -humaine; nous sommes fidèles à Dieu et au Roi.» Pendant ses longs -démêlés avec la cour de France, et même au plus fort de ses luttes -armées contre elle, le roi de Navarre tint constamment le même -langage. - -Au milieu des épanchements qui signalèrent la réception de la reine de -Navarre à La Rochelle, on remarqua la réponse du jeune prince à la -pompeuse harangue du maire, Jean de Labèze. «Je ne me suis pas tant -étudié pour parler comme vous, dit-il; je ferai mieux: je sais -beaucoup mieux faire que dire.» Le commandement de l'armée était dû à -Henri, et Condé s'empressa de le lui remettre; mais Jeanne et son fils -ne l'acceptèrent que comme un honneur, et, dans une déclaration -publique, Condé fut prié par la reine de rester à la tête des troupes, -«étant, elle et ses enfants, prêts à lui obéir en tout et partout». On -sut gré, de toutes parts, au fils et à la mère, de ce désistement -prudent et politique. Un incident caractéristique donna la mesure de -la supériorité d'esprit et de l'influence de la reine de Navarre. -Condé la supplia d'accepter le gouvernement civil de l'armée, tandis -qu'il en assumerait le gouvernement militaire. Elle accepta cette -mission bien difficile pour une femme, et y déploya ses rares qualités -d'ordre, de prévoyance et de résolution. Le jeune prince de Condé -devint le compagnon d'armes de Henri, que Jeanne voulut elle-même -revêtir de sa première armure, à Tonnay-Charente, au milieu d'une -cérémonie militaire. «Toute l'Europe a les yeux fixés sur vous, lui -dit-elle: vous cessez d'être enfant. Allez, en obéissant, apprendre, -sous Condé, à commander un jour.» A la veille des combats et des -périls qu'on prévoyait, aucun signe de faiblesse: «Le contentement de -soutenir une si belle cause, dit-elle plus tard, surmontait en moi le -sexe, en lui l'âge.» - -Henri eût bien voulu se jeter sans délai dans cette nouvelle -existence. Fatigué de l'inaction qui lui était imposée pendant que se -faisaient les préparatifs de guerre, il cherchait partout le -mouvement. Il faillit trouver la mort dans une promenade en mer, où il -eût péri sans la vigueur d'un marin de La Rochelle, qui le ramena au -rivage. L'armée protestante, renforcée à chaque instant, bien armée et -approvisionnée, grâce aux sacrifices de Jeanne d'Albret et aux secours -de toute espèce qu'elle avait obtenus d'Elisabeth, devenait de jour en -jour plus puissante. Ce n'était plus, à vrai dire, une armée, c'en -était trois, sans compter les enfants perdus et les bandes de toute -sorte. Il y avait, d'abord, la grande armée de Condé et de Coligny, -puis un corps nombreux, commandé par Dandelot, frère de l'amiral, et -enfin quinze ou vingt mille religionnaires, levés par Jacques de -Crussol, comte d'Acier, en Dauphiné, en Provence et en Languedoc. - -La cour, inquiète de cette affluence sous les drapeaux de la Réforme, -s'avisa d'écrire aux gouverneurs et lieutenants-généraux que le roi -n'entendait pas faire une guerre systématique aux réformés. A rester -chez eux, ils ne risquaient rien, ils étaient sous la protection du -Roi. Il y eut quelques défections, mais de peu d'importance, et ce fut -alors qu'on recourut aux mesures de rigueur. L'édit de Saint-Maur -défend, sous peine de mort, l'exercice de la religion réformée, -ordonne à tous les ministres de sortir du royaume dans un délai de -quinze jours, et aux magistrats de n'épargner que ceux des dissidents -qui abjureraient l'hérésie. Un autre édit, qui suit, prononce la -confiscation des biens des réformés, et enfin, par lettres-patentes, -Charles IX, sous prétexte que Jeanne et ses enfants sont prisonniers -des rebelles, ordonne au baron de Luxe de s'emparer du Béarn. Les -réformés, par la voix de Jeanne et de leurs chefs, publièrent des -protestations et des apologies, sans se faire illusion sur -l'efficacité de ces démonstrations. La parole était à l'épée. - -L'armée de Saintonge avait des chefs entreprenants, qui la mirent -bientôt en campagne. La cour n'était pas prête à soutenir la grande -guerre qu'elle prévoyait. Le duc de Montpensier, chargé d'arrêter les -religionnaires commandés par Crussol, les avait battus, le 14 octobre -1568, à Mensignac, près de Périgueux, mais sans pouvoir les empêcher -de rejoindre le prince de Condé. En moins de trois semaines, le -généralissime calviniste comptait autour de lui dix-huit mille -arquebusiers et trois mille chevaux. Une seconde armée royale se -formait, dont le duc d'Anjou, frère du roi, devait prendre le -commandement. Avant qu'elle fût en marche, les huguenots avaient pris -Niort, Meslay, Fontenay, Saint-Maixent et nombre de petites places -dans le Poitou. Angoulême, réputée imprenable, repoussa -victorieusement un assaut de Montgomery, mais fut forcée de se rendre -au prince de Condé, menant avec lui son neveu, le prince de Navarre: -ce fut le premier siège auquel assista Henri de Bourbon. Dans la -Saintonge, les armées protestantes faisaient tout plier: reddition de -Saint-Jean-d'Angély, reddition de Saintes, prise de Pons. Quand -l'armée du duc d'Anjou se mit en mouvement vers la fin du mois -d'octobre, le duc de Montpensier pouvait à peine tenir la campagne du -côté de Châtellerault, et de toutes les grandes places du Poitou, il -ne restait au roi que Poitiers, où commandait le maréchal de -Vieilleville. - - - - -CHAPITRE VI - - L'armée du duc d'Anjou.--Temporisation.--Escarmouche de - Loudun.--Les renforts attendus.--Bataille de Bassac ou de - Jarnac.--Mort du prince de Condé.--Son éloge par La - Noue.--Jeanne d'Albret à Tonnay-Charente.--Henri proclamé - généralissime.--Affaires de Béarn.--Arrivée des reîtres en - Limousin.--La campagne de Montgomery en Gascogne et en - Béarn.--Combat de La Roche-Abeille.--Siège de Poitiers, - désapprouvé par le prince de Navarre.--Tactique du duc - d'Anjou.--Combat de Saint-Clair.--Mesures de proscription - contre Coligny.--L'avis avant la bataille.--Bataille de - Moncontour.--L'inaction de Henri et la grande faute de - l'amiral.--Héroïsme de Jeanne d'Albret. - - -L'armée royale comptait plus de vingt mille hommes, tant Français que -Suisses, Allemands et reîtres. Le duc d'Anjou, ayant sous ses ordres -Tavannes et Sansac, recueillit les troupes de Montpensier et fut -bientôt en présence de l'ennemi. Mais, soit qu'il y eût, de part et -d'autre, comme un parti pris de temporisation, soit que le duc d'Anjou -voulût attendre des renforts qui, en effet, vinrent, plus tard, -grossir son armée, l'automne de 1568 se passa en manoeuvres et en -escarmouches. Dans une de ces rencontres, près de Loudun, Henri eut -l'occasion de prouver qu'il avait acquis déjà le sens militaire. Les -réformés étaient en force: le prince de Navarre s'étonna qu'on ne -marchât point résolûment à l'ennemi. «--Si le duc d'Anjou, dit-il, se -croyait assez fort, il ne manquerait pas de nous attaquer. Marchons -donc sans délai: la victoire est certaine.» Elle était, du moins, -probable, et les deux chefs principaux, Condé et Coligny, auraient pu -suivre un plus mauvais conseil. Les rigueurs de l'hiver interrompirent -les opérations. Les catholiques s'établirent dans le Poitou -septentrional et le Limousin; les calvinistes, dans le Bas-Poitou, -l'Angoumois et la Saintonge. La reine de Navarre et son fils passèrent -le reste de l'hiver à Niort, d'où partirent les ordres et les -messages en vue de la rentrée en campagne. Les deux armées -nourrissaient également l'espoir d'être renforcées en temps opportun: -les catholiques pressaient l'arrivée de nouvelles troupes, qui ne leur -firent pas défaut, et les protestants attendaient avec impatience des -renforts du Quercy, qui ne vinrent pas, et les auxiliaires allemands -en marche sous les ordres du duc de Deux-Ponts. Ceux-ci arrivèrent -trop tard. - -Le duc d'Anjou, instruit du demi-désarroi de l'armée calviniste, prit -l'offensive, dès les premiers jours du mois de mars 1569. Le 13, par -une marche rapide, il arrive dans le voisinage de l'ennemi, qui -occupait Cognac, Jarnac et les ponts de la Charente. Le duc jette un -pont, pendant la nuit, près de l'abbaye de Bassac, non loin du logis -de l'amiral. Coligny, surpris, veut se retirer; le désordre se met -dans ses troupes, elles combattent en fuyant; l'arrière-garde est -enveloppée; La Noue tombe au pouvoir de l'armée royale, et le prince -de Condé, en chargeant les reîtres, la jambe cassée d'un coup de pied -de cheval, est tué par Montesquiou, capitaine des gardes du duc -d'Anjou, au moment où il venait de rendre son épée à deux -gentilshommes catholiques. - -Sans la mort de ce chef intrépide, la défaite de Jarnac n'eût été -qu'un simple échec pour les protestants: leur infanterie était -intacte, et elle se mit, en grande partie, à l'abri derrière les -hautes murailles de Cognac. Mais en perdant Condé, les calvinistes -perdaient plus qu'une armée: outre le courage et l'esprit de décision, -il avait mis au service de la cause un vrai talent de généralissime, -que rehaussait encore sa qualité de prince du sang. «En hardiesse, dit -François de La Noue dans ses Mémoires, aucun de son siècle ne l'a -surpassé, ni en courtoisie. Il parlait fort disertement, plus de -nature que d'art, était libéral et très affable à toutes personnes; et -avec cela excellent chef de guerre, néanmoins amateur de paix. Il se -portait encore mieux en adversité qu'en prospérité.» Condé laissait un -vide où menaçaient de s'engloutir les espérances du parti, malgré les -mérites reconnus de l'amiral. Jeanne d'Albret et son fils firent -bientôt oublier ce moment de défaillance. - -A la nouvelle de la défaite de Jarnac, la reine de Navarre quitte La -Rochelle. Comme elle avait «un grand coeur et un esprit mâle», dit de -Thou, elle ne s'arrêta point à déplorer ce malheur. Elle court à -Tonnay-Charente, où s'était rassemblée une partie de l'armée rompue. -Elle parle en reine affligée, mais en héroïne indomptable; elle offre -sa vie, celle de son fils; elle provoque le serment des résistances -suprêmes. De longues acclamations accueillent ses paroles. Henri parle -à son tour: «--Votre cause est la mienne; vos intérêts sont les miens. -Je jure, sur mon âme, honneur et vie, d'être à jamais tout à vous.» Le -fils de Condé s'associe à ce serment, que les chefs et l'armée prêtent -à leur tour. Henri sera généralissime avec Condé pour lieutenant et -Coligny pour lieutenant-général. Jeanne réunit les chefs. L'argent -manque: elle donne tout ce qu'elle a; on l'imite; les pierreries, les -bijoux seront mis en gage en Angleterre. Mais cela sauvegarde -seulement le présent, il faut songer à l'avenir: on battra monnaie par -la vente des biens ecclésiastiques dans les provinces conquises. C'est -la guerre à outrance. Pauvre pays! que d'épreuves lui sont réservées! -On aime à voir, du moins, le prince de Navarre, à peine revêtu d'un -titre officiel à l'armée, s'occuper de venir en aide à quelques -victimes de la guerre. Le 18 mars, il écrit au duc d'Anjou pour -recommander à sa bienveillance les prisonniers calvinistes et lui -offrir ses bons offices pour les prisonniers catholiques. «Nous avons -en nos mains quelques prisonniers des vôtres, comme aussi vous en avez -bien des nôtres; s'il vous plaît trouver bon de les mettre à rançon ou -d'en faire échange, nous y entendrons volontiers, et vous plaira m'en -mander votre volonté.» - -Pendant que les calvinistes se relevaient en Saintonge, ils étaient -écrasés dans la Navarre, surtout en Béarn. Antoine de Lomagne-Terrides, -à la tête des catholiques, et avec l'agrément de Charles IX, avait -conquis rapidement le pays. Il n'eut bientôt plus devant lui d'autre -obstacle que Navarrenx, qui résista héroïquement. Pour recouvrer le -Béarn, Jeanne comptait sur l'armée des quatre vicomtes, Gourdon, -Paulin, Montclar et Bruniquel, qui opérait dans le Quercy et le -Haut-Languedoc, et sur l'appui des auxiliaires allemands, que Coligny -attendait aussi pour prendre l'offensive. Ceux-ci arrivèrent enfin. -Après avoir traversé la France, presque sans coup férir, grâce à la -mésintelligence des deux armées chargées de les arrêter, l'une -commandée par Montpensier, l'autre par le duc d'Aumale, les reîtres -passèrent la Loire à la Charité, et Coligny marcha à leur rencontre; -mais leur chef, le duc de Deux-Ponts, mourut, le 11 juin, à Nexon, -petite ville à trois lieues de Limoges. - -Jeanne d'Albret se rendit à Chalus, au-devant des renforts allemands, -dont le comte de Mansfeld avait pris le commandement. Elle distribua -aux principaux chefs, en signe d'alliance, des médailles d'or, -frappées à La Rochelle, suspendues à des chaînes de même métal. On -voyait, d'un côté, son portrait et celui du prince de Navarre; de -l'autre, cette inscription: _Pax certa, victoria integra, mors -honesta_. Elle venait de recevoir d'Elisabeth les secours accordés sur -la garantie de ses joyaux, et elle en avait fait passer sur-le-champ -une partie à l'armée des vicomtes, avec ordre de se tenir prêts à -entrer dans le Béarn; mais ces chefs n'étant pas suffisamment -d'accord, elle fit appel au comte de Montgomery, le meurtrier -involontaire de Henri II. Après avoir conféré avec la reine et ses -conseillers habituels, il accepta la périlleuse mission qui lui était -offerte, et se mit presque seul en route pour cette campagne à travers -le royaume de Navarre, merveilleuse de vigueur et de rapidité, mais -odieuse par les excès auxquels se livrèrent les troupes calvinistes. -Navarrenx est délivré; Orthez, emporté d'assaut, est saccagé et noyé -dans son sang. Le 23 août 1569, Montgomery fait son entrée à Pau, où -il se déshonore et marque d'avance d'une tache de sang la mémoire de -Jeanne d'Albret, en faisant massacrer, le lendemain, les chefs -catholiques, que la capitulation du château d'Orthez mettait -formellement à l'abri de tout acte de rigueur. - -A peine Jeanne d'Albret avait-elle sujet de se féliciter des succès de -Montgomery, que le désastre de Moncontour vint menacer d'une ruine -absolue et sa couronne et le parti calviniste tout entier. - -Quoique l'armée royale, qui avait beaucoup souffert, et que la -reine-mère était venue encourager par sa présence, se fût grossie de -quelques corps allemands, italiens et espagnols, les conseillers du -duc d'Anjou le dissuadèrent longtemps de chercher la bataille: ses -trente mille hommes de diverses nationalités ne semblaient pas de -force à venir aisément à bout des vingt-cinq mille hommes de Coligny, -pliés à une sévère discipline par cet habile capitaine. Les deux -partis s'observèrent longtemps dans le Limousin. Enfin, les huguenots, -plus portés que leurs adversaires à en venir aux mains, engagèrent, le -23 juin, à La Roche-Abeille, près de Saint-Yrieix, une affaire -d'avant-garde qui tourna à leur avantage: plus de quatre cents -catholiques restèrent sur le terrain. La présence du prince de Navarre -à cette sanglante escarmouche ne put empêcher les calvinistes, irrités -des nouvelles du massacre de quelques chefs béarnais par les troupes -de Terrides, de faire main basse sur la plupart des prisonniers. Ce -fut, dit-on, à la suite de cette affaire que des catholiques firent -tracer les vers suivants au bas d'un de ses portraits: - - Dessille un peu les yeux, sang illustre de France; - Prince brave et vaillant, reconnais ton erreur. - Qui ne fault qu'une fois excuse son offense, - Qui persévère au mal se plaît en son malheur. - -Une chose plus authentique que ce quatrain, c'est la lettre adressée, -le 12 juillet, au duc d'Anjou, par le prince de Navarre, et dont voici -un passage caractéristique: «Je ne puis bonnement penser avec quelle -apparence de vérité on vous peut faire croire que nous veuillions -ruiner et renverser cet Etat!... Cela se pourrait beaucoup mieux -adresser à ceux qui ont tant de fois, avec si justes occasions, été -notés et remarqués d'affecter cet Etat et jusqu'à faire faire une -recherche de leur généalogie, par le moyen de laquelle ils ont bien -osé mettre en avant que cette couronne avait été usurpée sur leurs -prédécesseurs par nos ancêtres... Ce sont ceux-là qui désirent et -pourchassent la subversion et ruine de ce royaume... Ce sont ceux-là -qu'il faut craindre qu'ils veuillent introduire une autre puissance et -autorité en ce royaume qui y est maintenant et que Dieu y a -légitimement établie, et qui ont des communications et intelligences -si étroites avec les étrangers, ennemis naturels et conjurés de cet -Etat...» - -Coligny, poursuivant ses succès, s'empara de Lusignan et de -Châtellerault, et commit la grave faute d'aller mettre le siège devant -Poitiers, dont la possession, au dire des gentilshommes du pays, lui -était indispensable pour donner de la consistance à ses opérations. -Henri fut, sur ce point, en désaccord avec l'amiral. Il représenta, -dans le conseil, qu'à peine arrivée devant Poitiers, fortement -défendu, l'armée calviniste pourrait avoir l'armée royale sur les -bras; que le succès était douteux, et que, ne le fût-il pas, il ne -saurait être acheté que par le sacrifice de beaucoup d'hommes et une -perte de temps considérable. L'amiral, s'entêtant, perdit trois mille -hommes en deux mois devant Poitiers. L'investissement de Châtellerault -par l'armée royale, venant faire diversion, sauva les réformés du -ridicule: ils levèrent le siège et se dirigèrent sur Châtellerault; -mais le duc d'Anjou ne les attendit pas. Il manoeuvrait de façon à -profiter de la faute de Poitiers, cause d'affaiblissement et même de -découragement pour les calvinistes. Le 30 septembre, saisissant une -occasion favorable de prendre l'offensive, il offrit inopinément la -bataille à Coligny, dont il culbuta l'arrière-garde à Saint-Clair, -près de Moncontour. L'amiral aurait pu temporiser: il ne voulut pas -s'y résoudre, de peur que sa retraite, après un échec, ne fût -interprétée, par ses troupes elles-mêmes, comme le signe d'une -irrémédiable faiblesse. Il se prépara de son mieux à la lutte; mais il -avait devant lui, outre une armée supérieure en nombre et pleine de -confiance dans le succès, des chefs tels que Montpensier et Tavannes, -dont la bravoure éclairée n'abandonnait rien au hasard. - -Peut-être l'amiral, en prenant la résolution de combattre, céda-t-il à -quelque passion personnelle, au ressentiment légitime des mesures de -proscription que la cour venait d'ordonner contre lui. «Après la levée -du siège de Poitiers, dit Castelnau, le parlement de Paris, à la -requête du Procureur général Bourdin, donna arrêt de mort contre -l'amiral, le comte de Montgomery et le vidame de Chartres, comme -rebelles, atteints et convaincus du crime de lèse-majesté, et le même -jour furent mis en effigie (exécutés). L'arrêt aussi portait promesse -de cinquante mille écus à celui qui livrerait l'amiral au roi et à la -justice, soit étranger ou son domestique, avec abolition du crime par -lui commis, s'il était adhérent ou complice de sa rébellion...» Plus -tard, un autre arrêt, interprétatif du premier, portait que l'amiral -pourrait être livré «mort ou vif.» «Arrêts, conclut Castelnau, que -quelques politiques estimaient être donnés à contre-temps et qui -servaient plutôt d'allumettes pour augmenter le feu des guerres -civiles que pour l'éteindre, étant leur parti trop fort pour donner de -la terreur, par de l'encre et de la peinture, à ceux qui n'en -prenaient point devant des armées de trente mille hommes et aux plus -furieuses charges des combats...» A ces rigueurs barbares il avait été -question d'en ajouter d'autres de même nature contre Jeanne d'Albret, -le prince de Navarre et le prince de Condé; mais Charles IX, tout en -ordonnant de saisir leurs Etats et leurs domaines, ne voulut pas que -les procédures dirigées contre la Maison de Châtillon s'étendissent à -leurs personnes. - -Coligny n'affronta la dangereuse partie qui lui était offerte que -quarante-huit heures après l'escarmouche de Saint-Clair. La veille de -ce grand jour, un avertissement, qui aurait pu être salutaire, lui -fut donné dans des circonstances que La Noue raconte en ces termes: -«Il advint que deux gentilshommes du côté des catholiques étant -écartés, vinrent à parler à aucuns de la religion, y ayant quelque -fossé entre deux: «--Messieurs, leur dirent-ils, nous portons marque -d'ennemis, mais nous ne vous haïssons nullement, ni votre parti. -Avertissez monsieur l'amiral qu'il se donne bien garde de combattre, -car notre armée est merveilleusement puissante, pour les renforts qui -y sont survenus, et est avec cela bien délibérée; mais qu'il temporise -un mois seulement, car toute la noblesse a juré et dit à Monseigneur -(le duc d'Anjou) qu'elle ne demourera davantage... S'ils n'ont -promptement victoire, ils seront contraints de venir à la paix, et la -vous donneront avantageuse. Dites-lui que nous savons ceci de bon lieu -et désirions grandement l'en avertir.» D'autres Mémoires, qui n'ont pu -s'inspirer de ceux de La Noue, rapportent le même fait avec des -variantes de peu d'importance: il n'est donc pas douteux. L'amiral ne -voulut pas tenir compte de cet avis, ou peut-être n'en eut-il pas le -temps, sous le coup de quelques menaces de mutinerie des reîtres. - -Le 3 octobre, dans l'après-midi, la bataille commença. Quarante-cinq -ou cinquante mille hommes, parmi lesquels les Français étaient presque -en minorité, se heurtèrent pendant une heure dans la plaine de -Moncontour. Tous les corps furent engagés de part et d'autre et -luttèrent avec un acharnement où se marquait un surcroît d'animosité. -Dès le commencement de l'action, l'amiral fut grièvement blessé au -visage par le Rhingrave, au service de la France depuis les dernières -années du règne de Charles-Quint. Il y eut entre eux comme un combat -singulier, dans lequel l'amiral tua son adversaire. Beaucoup de -vaillants officiers de l'un et de l'autre parti périrent dans cette -rencontre ou furent faits prisonniers; le duc d'Anjou eut un cheval -tué sous lui. Parmi les prisonniers se trouva La Noue, qui dut la vie -au frère du roi, empressé d'ailleurs, disent tous les historiens, à -arrêter le massacre des calvinistes français. Leurs auxiliaires -allemands furent écrasés. Quand l'armée de Coligny eut plié sous les -dernières charges des catholiques, la cavalerie, un instant dispersée, -parvint à se rallier et à se retirer en bon ordre; mais l'infanterie, -rompue, traversée, cernée de tous côtés, en pleine débandade, fut à -moitié anéantie; trois ou quatre mille reîtres restèrent sur la place. -On n'évalue pas à moins de six mille morts la perte des calvinistes, -tandis que les catholiques n'en laissèrent pas plus de cinq cents sur -le champ de bataille. Le soir, on présenta cent quarante enseignes -protestantes au duc d'Anjou. - -Un mauvais génie semblait dicter à l'amiral ses résolutions. Avant -l'action, incertain du succès, il prit des mesures pour soustraire aux -chances funestes du combat le prince de Navarre et le prince de Condé. -Ils furent tenus à l'écart, sous la garde du comte de Nassau et d'un -fort détachement, et virent cependant le commencement de la bataille. -A ce moment, Coligny venait de renverser l'avant-garde du duc d'Anjou. -Henri, frémissant d'impatience et voyant la trouée faite par l'amiral: -«--Donnons, donnons, mes amis, s'écria-t-il: voilà le point de la -victoire!» Ce qui était vrai, dit un contemporain; car «si le comte -eût fait une charge avec sa cavalerie, il eût merveilleusement ébranlé -l'armée de Monseigneur et certainement déterminé la victoire». Les -jeunes princes, forcés d'obéir au général en chef, tournèrent le dos à -la bataille avant d'en connaître l'issue, et devancèrent l'amiral à -Parthenay, où se rassemblèrent péniblement les débris de l'armée des -calvinistes. Jeanne d'Albret, incapable de s'abandonner au désespoir, -accourt au milieu des vaincus, relève leur courage, leur promet de -meilleurs jours et leur fait, encore une fois, le sacrifice de sa -fortune et de son fils. «Une femme qui n'avait de la femme que le nom -et le visage», ont dit Quinte-Curce et d'Aubigné. - - - - -CHAPITRE VII - - Les lenteurs du duc d'Anjou.--Les desseins des réformés.--Siège - de Saint-Jean-d'Angély.--Commencement de la grande retraite de - Coligny.--Le passage de la Dordogne.--Le pont et le moulin du - Port-Sainte-Marie.--Jonction avec l'armée de - Montgomery.--L'armée des princes en Languedoc.--«Justice de - Rapin.»--Négociations pour la paix.--La «pelote de - neige».--Passage du Rhône.--Arrivée à Saint-Etienne.--Maladie - de l'amiral.--Combat d'Arnay-le-Duc.--Première victoire de - Henri.--Ce qu'il apprit dans la retraite de Coligny.--Les - affaires en Saintonge et en Poitou.--Bataille de - Sainte-Gemme.--La Noue Bras-de-fer.--Montluc à - Rabastens.--Coligny à La Charité.--La trêve.--Paix de - Saint-Germain. - - -Si, après le désastre de Moncontour, le duc d'Anjou eût toujours -marché droit à l'ennemi, c'en était fait peut-être de l'organisation -militaire du calvinisme en France. Il en fut tout autrement. Le duc se -laissa mener, par ses conseillers, de siège en siège, à Parthenay, -abandonné, à Niort, qui ne résista pas, à Châtellerault, à Lusignan, -dont les garnisons s'acheminaient vers la Saintonge et le Berry, -pendant que, conformément aux résolutions prises à Parthenay par les -calvinistes, leurs divers corps opéraient un mouvement de -concentration à travers le Bas-Poitou et l'Angoumois, tirant vers les -frontières de Guienne. On donnait à Coligny non seulement le temps -d'agir, mais encore celui de réfléchir mûrement. Il fut arrêté, dans -son conseil, que les réformés laisseraient de fortes garnisons à La -Rochelle, à Angoulême et à Saint-Jean-d'Angély; que ce qui restait de -«l'armée des princes», comme on appelait celle de Coligny, depuis la -mort de Condé, battrait en retraite dans le midi, pour y prendre ses -quartiers d'hiver, après avoir fait sa jonction avec l'armée de -Montgomery; que Jeanne d'Albret s'enfermerait dans La Rochelle avec La -Noue et La Rochefoucauld, chargés d'organiser la défense ou l'attaque, -selon les cas; et, enfin, que le prince de Navarre et le prince de -Condé marcheraient aux côtés de l'amiral, pour s'instruire à son école -et montrer au pays que les princes du sang, quelle que fût la fortune, -étaient toujours les chefs du parti calviniste. - -L'exécution de ces desseins fut singulièrement facilitée par le temps -que perdit le duc d'Anjou à faire le siège de Saint-Jean-d'Angély. -«Comme l'assiégement de Poitiers, dit La Noue, fut le commencement du -malheur des huguenots, aussi fut celui de Saint-Jean-d'Angély l'arrêt -de la bonne fortune des catholiques.» Piles, gouverneur de cette place -et un des plus vaillants capitaines calvinistes, arrêta, pendant près -de deux mois, l'armée royale sous ses murs, malgré la présence de -Charles IX, qui, jaloux des succès de son frère, avait voulu jouer au -généralissime, ce qu'il fit, du reste, avec ardeur et bravoure. -Saint-Jean-d'Angély se rendit, au mois de décembre, au moment où -l'amiral, toutes choses réglées au mieux, commençait avec une armée -disloquée, sans bagages et sans argent, la retraite la plus -extraordinaire sur le sol français dont nos annales aient gardé le -souvenir. «En neuf mois,» selon la remarque de La Noue, «l'armée de -messieurs les princes fit près de trois cents lieues, tournoyant quasi -le royaume de France.» - -Jusque sur les bords de la Dordogne, l'armée n'eut guère à souffrir -que du mauvais temps et des privations. Le passage de la rivière était -une question capitale. Il s'effectua sans encombre, grâce à la -prévoyance et à la vigueur de deux capitaines, La Loue et Chouppes. La -Dordogne franchie, l'armée des princes remonte le cours de la Garonne -sans être inquiétée, prend Aiguillon et diverses petites places, et -s'ingénie à construire un pont de bateaux au Port-Sainte-Marie, pour -favoriser sa jonction avec l'armée de Montgomery, qui, après sa -foudroyante campagne d'Armagnac et de Béarn, hivernait à Condom. «Le -pont, qui avait attendu le comte plus de quinze jours, dit d'Aubigné, -fut rompu par quelque moulin qu'on laissa dériver la nuit; l'eau étant -grande, les pièces en furent emportées jusques à Saint-Macaire; et -ainsi il fallut que les troupes de Béarn passassent dans des bateaux, -non sans grande longueur et incommodité. A ce terme, acheva l'année -(1569).» Montluc se vante, dans ses Commentaires, d'avoir imaginé ce -bélier flottant, bien digne, en effet, de son esprit inventif. - -L'armée séjourna tout un mois à Montauban, côtoya le Tarn, le franchit -et s'empara d'un fort, près de Toulouse, où l'amiral s'établit, comme -un oiseau de proie dans son aire. Toulouse était à l'abri de ses -entreprises, mais la campagne fut ravagée; on brûla presque toutes les -maisons de plaisance, surtout celles des «justiciers». On vengeait, de -la sorte, le meurtre judiciaire de Rapin. «Justice de Rapin!» -lisait-on sur toutes les ruines que l'armée semait sur son passage. -Après avoir vécu dans ces contrées, à la façon d'Annibal, les -réformés, laissant de côté Carcassonne, qui avait brûlé ses faubourgs -pour donner moins de prise à l'ennemi, entrent, sans coup férir, à -Montréal. Là, ils sont rejoints par des négociateurs chargés de -proposer la paix. On dispute avec courtoisie sur l'objet du message, -mais on ne peut s'entendre sur la question de la liberté du culte, et -de belles paroles sont envoyées au roi, en échange des siennes. Puis -la marche en avant est reprise, l'armée se dirige du côté de Narbonne, -tirant vers Montpellier. A Montpellier, Coligny se renforce de douze -cents hommes commandés par Baudiné. On marche toujours: de petits -sièges, chaque semaine; des escarmouches, chaque jour; quelquefois, -des échecs; le plus souvent des succès; mais, en somme, des -accroissements: la «pelote de neige» est déjà «devenue grosse comme -une maison», au jugement de La Noue. Coligny possède une véritable -armée, à l'artillerie près. A Aubenas, on trouve deux canons: cela -suffit pour décider que l'armée des princes passera le Rhône. Et, en -effet, on le passe, après une épopée de petits combats, de -stratagèmes, de chances et de mésaventures que d'Aubigné, dans son -style de bataille, décrit en moins de mots qu'il n'y eut d'affaires. - -L'armée a parcouru deux cents lieues de pays, trois cents et plus, si -l'on compte les circuits de rigueur; elle traverse les montagnes du -Forez, comme elle avait escaladé quelques contreforts des Cévennes, et -elle arrive à Saint-Étienne. Là, tout parut à la veille d'être perdu: -l'amiral fut à la mort. Debout encore une fois, cet homme de fer -retrouve toute son énergie. Beaucoup de soldats l'ont quitté: il -ramasse quelques détachements qui viennent de parcourir une partie de -la Bourgogne, et ordonne la marche vers la Loire. C'est alors que la -cour, voyant les réformés près d'entrer au coeur de la France, songe, -mais un peu tard, à leur opposer une armée. Le maréchal de Cossé la -réunit en toute hâte: dix-sept mille hommes, parmi lesquels quatre -mille Suisses, douze cents reîtres et six cents Italiens, forment une -barrière vivante à Arnay-le-Duc, à cinq lieues d'Autun; il faut la -tourner ou la renverser. L'amiral, qui se défiait d'une action -générale, parvint à gagner le passage qu'il convoitait, après une -escarmouche brillante, où les princes firent leurs premières armes. -L'armée calviniste se présenta sur six lignes: Ludovic de Nassau -commandait la première, sous le prince de Navarre; le marquis de -Resnel, la deuxième, sous Condé; Coligny menait la troisième; -Montgomery, Genlis, François de Briquemaut avaient charge des trois -autres; le comte de Mansfeld commandait la cavalerie allemande. Il n'y -eut point de mêlée générale, mais une série de combats meurtriers, où -le prince de Navarre fit bravement son devoir, comme il aimait à le -rappeler lui-même. «Je n'avais retraite, racontait-il, qu'à plus de -quarante lieues de là, et je demeurais à la discrétion des paysans. En -combattant, aussi je courais risque d'être pris ou tué, parce que je -n'avais point de canon et les gens du roi en avaient. A dix pas de -moi, fut tué un cavalier d'un coup de coulevrine; mais, recommandant à -Dieu le succès de cette journée, il la rendit heureuse et favorable.» - -A la suite de ces combats, l'armée du maréchal, troublée plutôt que -défaite, laissa l'amiral s'acheminer vers la Charité, où il arriva -avec des troupes fatiguées, mais encore en état de soutenir la lutte. - -Si cette campagne de Coligny n'eût pas été un épisode de guerre -civile, la France l'aurait inscrite avec orgueil au rang de ses -glorieux exploits militaires. Elle fut une mémorable leçon pour le -prince de Navarre. Vivre au jour le jour, sans cesse sur le qui-vive, -souffrir et voir souffrir, manquer de tout, résister à tout, garder -partout le sang-froid et la bonne humeur: voilà ce qu'il apprit, et de -façon à ne l'oublier jamais. Pendant cette marche terrible, il suivit -d'héroïques exemples et sut en donner à son tour. Mêlé à tous les -accidents de cette existence nomade, il encourageait les faibles et -doublait l'énergie des forts. Parfois on le vit, au milieu des -troupes, portant en croupe un soldat blessé ou malade. Il préludait -ainsi à sa mission de «vainqueur» et de «père». - -Pendant que l'armée des princes poursuivait son odyssée, la guerre -avait continué en Saintonge et en Poitou. Avant de quitter -Saint-Jean-d'Angély, Catherine de Médicis, inquiète de l'étrange -campagne entreprise par Coligny, avait essayé de conclure la paix avec -Jeanne d'Albret, à qui elle envoya Castelnau, un des habiles -négociateurs de cette époque. La reine de Navarre ne s'humilia point: -elle voulait la paix, sans doute, mais une paix dont son parti n'eût -pas à souffrir, et qui lui offrît de fortes garanties. Castelnau ne -put la gagner, et les négociations tentées à l'armée des princes, -pendant sa course à travers les provinces du midi, étaient restées -pendantes. Au printemps de 1570, il y eut une reprise des hostilités. -Un coup de main des catholiques sur La Rochelle échoua. Soubise et La -Rochefoucauld s'emparèrent de Saintes, après une vive résistance. La -Noue prit Marans et les Sables-d'Olonne, plusieurs autres villes, -châteaux ou bicoques; il regagna la plupart des places perdues jusqu'à -Niort. Déjà haut placé dans l'estime des gens de guerre, il se révéla -grand capitaine par ses nombreux succès, mais surtout par la victoire -de Sainte-Gemme, en Poitou, remportée, le 15 juin 1570, sur -Puygaillard, avec des forces médiocres. Cette journée coûta aux -catholiques seize drapeaux, deux étendards, les cornettes blanches de -France, trois mille hommes de pied et deux cent cinquante chevaux. A -la fin du mois de juin, La Noue assiégeait Fontenay-le-Comte, qui se -rendit, lorsqu'il eut le bras emporté d'une mousquetade. Transporté à -La Rochelle, il avait le choix entre l'amputation et la mort, et -préférait celle-ci; mais Jeanne d'Albret obtint de lui qu'il subît -l'opération. Quelques jours après, La Noue remontait à cheval, avec ce -bras de fer auquel il doit son glorieux surnom[12]. - - [12] Appendice: VII. - -Vers le même temps, par un retour offensif dans les États de Jeanne -d'Albret, Montluc essaya de contrebalancer les succès des huguenots, -et il eût fait, sans doute, une sanglante besogne dans ces pays, si -l'on en juge par le siège et la destruction de Rabastens; mais la -blessure qu'il y reçut, le 23 juillet, vint paralyser les mouvements -de son armée. On touchait, du reste, à une suspension des hostilités. -Coligny, toujours suivi des négociateurs de Catherine de Médicis, -avait signé, à La Charité, une trêve qui amena la paix de -Saint-Germain, dite la «paix du roi Charles», conclue le 8 août. Ce -traité reproduit plusieurs articles des traités précédents, mais, dans -l'ensemble, il est comme l'ébauche du célèbre édit de Nantes. - -Le roi accorde aux «confédérés» une amnistie entière, la liberté de -conscience, le libre exercice du culte dissident par toute la France, -excepté dans Paris et à la cour; un cimetière protestant dans toutes -les villes; l'admission, sans distinction de culte, des pauvres et des -malades dans les écoles et dans les hôpitaux. - -Il ordonne à tous ses sujets de vivre en bonne intelligence; rétablit -l'exercice de la religion catholique dans toutes les parties du -royaume; déclare qu'il regarde la reine de Navarre, les princes de -Navarre et de Condé, comme ses bons et fidèles parents, et comme amis -tous ceux qui ont suivi leur parti, même les princes étrangers. - -Il approuve et ratifie tout ce qui a été fait, pendant la guerre, par -les ordres des chefs confédérés, même la levée des deniers du roi, -ordonnée par Jeanne, et défend toute recherche à ce sujet; reconnaît -que les protestants, supportant les charges de l'Etat, en doivent -partager les honneurs et les dignités; entend qu'on rende les biens et -les meubles enlevés aux protestants; à certaines villes, le droit en -vertu duquel elles étaient exemptes de garnisons; au prince d'Orange -et à ses frères, les riches possessions acquises en France, depuis les -traités conclus entre François Ier et la Maison de Nassau; à la reine -de Navarre, toutes ses terres, villes et places fortes. - -Charles IX ordonne que la justice soit égale pour tous; que les -jugements, même criminels, rendus pendant les troubles, soient -révoqués, annulés; que les protestants soient tenus d'observer toutes -les lois et coutumes de l'Etat. Toutefois, comme le parlement de -Toulouse leur est suspect, ils pourront appeler de ses jugements -devant les maîtres des requêtes, qui en décideront en dernier ressort. -On leur concède même le droit de récuser jusqu'à six juges, un -président et un certain nombre de conseillers, dans les parlements de -Dijon, de Rouen, d'Aix, de Grenoble, de Bordeaux et de Rennes, où ils -comptaient beaucoup d'ennemis. - -Comme garanties, le roi laisse aux calvinistes, pour places de sûreté, -La Rochelle, Montauban, Cognac et La Charité, que les princes de -Navarre et de Condé et quarante des principaux seigneurs du parti -s'obligent de rendre deux ans après la publication de l'édit. Enfin, -la peine de mort est prononcée contre quiconque oserait enfreindre le -traité ou refuserait de le publier. - -Enregistré au parlement de Paris, le 10 août 1570, l'édit de paix fut -publié, le 11, au camp des princes, et, le 26, à La Rochelle. - - - - -CHAPITRE VIII - - Le piège manifeste.--Aveuglement des calvinistes.--Coligny - séduit.--Résistance de Jeanne d'Albret et de Henri.--Jeanne - cède enfin.--La reine de Navarre à Blois.--Ses - tribulations.--Sa lettre au prince de Navarre.--Signature du - contrat de mariage de Henri avec Marguerite de Valois.--Jeanne - d'Albret à Paris.--Sa maladie et sa mort.--Elle ne fut pas - empoisonnée.--Son testament.--Jugement sur la vie de cette - reine. - - -En présence de ce traité, si favorable aux vaincus de Jarnac et de -Moncontour, une réflexion vient forcément à l'esprit. Comment les -calvinistes ne gardèrent-ils pas, jusqu'à la fin, les sentiments de -défiance qu'ils montrèrent, sitôt la paix conclue, et longtemps après? -Terrassés deux fois, capables encore de troubler le royaume, mais -impuissants à le subjuguer, on accueille toutes leurs revendications; -on les amnistie; on leur rouvre toutes les voies qu'on avait voulu -leur barrer, et qu'on leur avait barrées en effet; ils obtiennent, non -après une victoire, mais au cours d'une campagne dont l'issue était au -moins incertaine, plus d'avantages et plus de garanties qu'ils n'en -eussent osé espérer; pour tout dire, on les restaure, agrandis, dans -l'Etat, et leurs yeux ne s'ouvrent pas, et ils ne touchent pas du -doigt le piège, ils n'entrevoient pas l'abîme! Ils le pressentirent; -mais Coligny fut accablé par la cour de tant de caresses, jusqu'à ce -point que le roi voulut favoriser le second mariage du nouveau Caton -avec une nouvelle Porcia; on accueillit avec tant de déférence sa -personne, ses amis, ses avis, ses projets de guerre contre l'Espagne, -qu'il finit par ressentir et prêcher la plus entière confiance. -L'amiral séduit, la cour espéra gagner aussi Jeanne d'Albret par le -projet de mariage de Marguerite de Valois avec son fils. Mais la reine -de Navarre résista plus longtemps que l'amiral, et, jusqu'aux -derniers jours, elle fut méfiante, tout en se laissant aller, elle et -les siens et leur fortune, sur la pente fatale où glissait tout un -parti: plus clairvoyante, mais moins logique, il faut l'avouer, que -l'amiral, qui niait encore le péril, la veille de sa mort. - -Les négociations et les pourparlers préliminaires avec Jeanne furent -très laborieux, et durèrent depuis la fin de l'année 1570 jusqu'au -mois d'avril 1572: elle mit sur les dents toute la diplomatie de -Catherine de Médicis, aidée en cela par les répugnances de son fils -pour l'union projetée. Henri, en effet, ne semble pas s'être jamais -fait illusion sur les conséquences de son mariage, bien qu'il fût -loin, sans doute, d'en prévoir les plus extrêmes. Il partageait, du -reste, la méfiance de sa mère, et des historiens ont prétendu que, -livré à lui-même, il n'eût pas voulu s'allier aux Valois dans les -circonstances où il en était sollicité. On trouve l'expression -personnelle de ses sentiments dans une lettre au roi de France, datée -du 13 janvier 1571. Quelques semaines auparavant, Charles IX avait -épousé Elisabeth d'Autriche, fille de l'empereur Maximilien II. Avant -de rentrer à Paris avec la reine, il souhaita la présence du prince de -Navarre, qui répondit: «Le maréchal de Cossé m'a dit de bouche, de -votre part, l'honneur que me faites de me désirer près de vous, et me -trouver à votre entrée à Paris... Il se pourrait que cela servît à -l'établissement de la paix, ainsi que vous le mandez à la reine de -Navarre, ma mère, laquelle n'en a moindre affection que moi... Mais -les pratiques et les menées de ceux qui ne peuvent vivre sans remuer -et brouiller, et les évidentes contraventions qui se font à votre édit -nous font craindre que l'on nous veuille encore tromper...» - -Jeanne d'Albret, par écrit ou verbalement, énuméra en détail ses -griefs, sans en omettre un seul: restitutions, réparations, garanties, -pour elle, pour son fils, pour ses coreligionnaires, elle ne fit grâce -de rien à Catherine ou à ses envoyés. Elle stipula même qu'on -obligerait Bordeaux, qui avait refusé ses portes à Henri et à Condé -allant en Béarn, à reconnaître et à honorer comme son gouverneur le -prince de Navarre. On discutait ses prétentions, mais on les -admettait; plus elle retardait la conclusion du traité matrimonial, -plus on lui faisait d'avances ou de concessions. Enfin, pressée de -toutes parts, forcée de reconnaître que ses amis étrangers, comme ses -partisans français, l'amiral en tête, comme ses propres sujets, se -déclaraient en faveur du mariage, elle donna sa parole, promettant de -se rendre à la cour pour arrêter les détails du contrat. Le 26 -novembre 1571, Jeanne partit de Pau, accompagnée de son fils, de -Catherine, sa fille, de Louis de Nassau, son cousin, et d'une grande -partie de sa cour. Elle fit un assez long séjour à Nérac et dans -plusieurs villes de Guienne, de Saintonge et de Poitou, et, se -séparant de son fils, qu'elle ne devait plus revoir, elle arriva, dans -les premiers jours du printemps, à Blois, où la cour de France s'était -rendue pour lui faire accueil. Reçue avec toutes sortes de caresses, -elle put croire, un instant, à la sincérité de ses hôtes: cette -illusion ne dura pas longtemps. Dès que les affaires furent mises sur -le tapis, ses tribulations commencèrent. Laissons-la les raconter au -prince de Navarre dans cette longue lettre où, tout en se peignant -elle-même, sans y songer, elle trace le tableau de la cour et -peut-être aussi, quand on y regarde de près, celui de toute une -époque. La lettre de Blois est un des plus précieux documents du XVIe -siècle: - -«Mon fils, je suis en mal d'enfant, et en telle extrémité, que si je -n'y eusse pourvu, j'eusse été extrêmement tourmentée. La hâte en quoi -je dépêche ce porteur me gardera de vous envoyer un aussi long -discours que celui que je vous ai envoyé. Je lui ai seulement baillé -des petits mémoires et chefs sur lesquels il vous répondra. Je vous -eusse renvoyé Richardière; mais il est trop las, et aussi que lors, -comme les choses se manient, il y pourra aller bientôt après ce -porteur que je dépêche exprès pour une chose: c'est qu'il me faut -négocier tout au rebours de ce que j'avais espéré et que l'on m'avait -promis; car je n'ai nulle liberté de parler au roi ni à Madame, -seulement à la reine-mère, qui me traite à la fourche, comme vous -verrez par les discours de ce présent porteur. Quant à Monsieur, il me -gouverne et fort furieusement, mais c'est moitié en badinant, moitié -dissimulant. Quant à Madame, je ne la vois que chez la reine, lieu -malpropre, d'où elle ne bouge, et ne va en sa chambre que aux heures -qui me sont malaisées à parler; aussi que Madame de Curton ne s'en -recule point; de sorte que je ne puis parler qu'elle ne l'ouïe. Je ne -lui ai point encore montré votre lettre, mais je la lui montrerai. Je -le lui ai dit, et elle est fort discrète, et me répond toujours en -termes généraux d'obéissance à vous et à moi, si elle est votre femme. -Voyant donc, mon fils, que rien ne s'avance, et que l'on veut faire -précipiter les choses et non les conduire par ordre, j'en ai parlé -trois fois à la reine, qui ne se fait que moquer de moi, et, au -partir de là, dire à chacun le contraire de ce que je lui ai dit. Mes -amis m'en blâment; je ne sais comment démentir la reine, car je lui ai -dit: «Madame, vous avez dit et tenu tel et tel propos.» Encore que ce -soit elle-même qui me l'ait dit, elle me le nie comme beau meurtre et -me rit au nez, et m'use de telle façon, que vous pouvez dire que ma -patience passe celle de Griselidis. Si je cuide avec raison lui -montrer combien je suis loin de l'espérance qu'elle m'avait donnée de -privauté et négocier avec elle de bonne façon, elle me nie tout cela. -Et par ce que le présent porteur a par mémoire les propos, vous -jugerez par là où j'en suis logée. Au partir d'elle, j'ai un escadron -de huguenots qui me viennent entretenir, plus pour me servir d'espions -que pour m'assister, et des principaux, et de ceux à qui je suis -contrainte dire beaucoup de langage que je ne puis éviter sans entrer -en querelle contre eux. J'en ai d'une autre humeur, qui ne m'empêchent -pas moins, mais je m'en défends comme je puis, qui sont hermaphrodites -religieux. Je ne puis pas dire que je sois sans conseil, car chacun -m'en donne un, et pas un ne se ressemble. - -«Voyant donc que je ne fais que vaciller, la reine m'a dit qu'elle ne -se pouvait accorder avec moi, et qu'il fallait que de nos gens -s'assemblassent pour trouver des moyens. Elle m'a nommé ceux que vous -verrez tant d'un côté que d'autre; tout est de par elle. Qui est la -principale cause, mon fils, qui m'a fait dépêcher ce porteur en -diligence, pour vous prier m'envoyer mon chancelier, car je n'ai homme -ici qui puisse ni qui sache faire ce que celui-ci fera. Autrement je -quitte tout; car j'ai été amenée jusqu'ici sous promesse que la reine -et moi nous accorderions. Elle ne fait que se moquer de moi, et ne -veut rien rabattre de la messe, de laquelle elle n'a jamais parlé -comme elle fait. Le roi, de l'autre côté, veut que l'on lui écrive. -Ils m'ont permis d'envoyer quérir des ministres, non pour disputer, -mais pour avoir conseil. J'ai envoyé quérir MM. d'Espina, Merlin et -autres que j'aviserai; car je vous prie noter qu'on ne tâche qu'à vous -avoir, et pour ça, avisez-y, car si le roi l'entreprend, comme l'on -dit, j'en suis en grande peine. - -«J'envoye ce porteur pour deux occasions, l'une pour vous avertir -comme l'on a changé la façon de négocier envers moi que l'on m'avait -promise, et pour cela qu'il est nécessaire que monsr de Francourt -vienne comme je lui écris; vous priant, mon fils, s'il faisait quelque -difficulté, le lui persuader et commander; car je m'assure que si -vous saviez la peine en quoi je suis, vous auriez pitié de moi, car -l'on me tient toutes les rigueurs du monde et des propos vains et -moqueries, au lieu de traiter avec moi avec gravité, comme le fait le -mérite. De sorte que je crève, parce que je me suis si bien résolue de -ne me courroucer point, que c'est un miracle de voir ma patience. Et -si j'en ai eu, je sais comme j'en aurai encore affaire plus que -jamais; et m'y résoudrai aussi davantage. Je crains bien d'en tomber -malade, car je ne me trouve guère bien. - -«J'ai trouvé votre lettre fort à mon gré; je la montrerai à Madame, si -je puis. Quant à sa peinture, je l'enverrai quérir à Paris. Elle est -belle, bien avisée et de bonne grâce, mais nourrie en la plus maudite -et corrompue compagnie qui fut jamais; car je n'en vois point qui ne -s'en sente. Votre cousine la marquise en est tellement changée qu'il -n'y a apparence de religion, si non d'autant qu'elle ne va point à la -messe, car au reste de la façon de vivre elle fait comme les papistes, -et la princesse ma soeur encore pis. Je vous l'écris privément. Ce -porteur vous dira comme le roi s'émancipe; c'est pitié. Je ne voudrais -pas, pour chose du monde, que vous y fussiez pour y demeurer. Voilà -pourquoi je désire vous marier, et que vous et votre femme vous -retiriez de corruption; car encore que je la croyais bien grande, je -la vois davantage. Ce ne sont pas les hommes ici qui prient les -femmes, ce sont les femmes qui prient les hommes. Si vous y étiez, -vous n'en échapperiez jamais sans une grande grâce de Dieu. Je vous -envoie un bouquet pour mettre sur l'oreille, puisque vous êtes à -vendre, et des boutons pour un bonnet. Les hommes portent à cette -heure force pierreries, mais on en achète pour cent mille écus et on -en achète tous les jours. L'on dit que la reine s'en va à Paris, et -Monsieur. Si je demeure ici, je m'en irai en Vendômois. - -«Je vous prie, mon fils, me renvoyer ce porteur incontinent, et quand -vous m'écrirez, me mander que vous n'osez écrire à Madame, de peur de -la fâcher, ne sachant comment elle a trouvé bon celle que vous lui -avez écrite. Votre soeur se porte bien. J'ai vu une lettre que monsr -de La Case vous a écrite. Je serais d'avis que vous connussiez pour -qui il parle. Je vous prie encore, puisqu'on m'a retranché ma -négociation particulière et qu'il faut parler par avis et conseil, -m'envoyer Francourt. Je demeure en ma première opinion, qu'il faut que -vous retourniez vers Béarn. Mon fils, vous avez bien jugé, par mes -premiers discours, que l'on ne tâche qu'à vous séparer de Dieu et de -moi; vous en jugerez autant par ces dernières, et de la peine en quoi -je suis pour vous. Je vous prie, priez bien Dieu, car vous en avez -bien besoin en tout temps et même en celui-ci, qu'il vous assiste. Et -je l'en prie, et qu'il vous donne, mon fils, ce que vous désirez.--De -Blois, ce VIIIe de mars. - -«De par votre bonne mère et meilleure amie. - - «JEHANNE.» - -Jeanne patienta longtemps; mais, à la fin, jugeant qu'elle ne -gagnerait rien à jouter avec la reine-mère sur le terrain des finesses -diplomatiques, elle changea de ton et d'allure, et voulut que les -questions en suspens fussent tranchées, à défaut de quoi elle menaçait -de rompre toute négociation. Combattue de la sorte, Catherine céda sur -tous les principaux points contestés, et le contrat fut signé le 11 -avril. En voici les stipulations essentielles: - -A part les villes et domaines, Marguerite reçoit pour dot trois cent -mille écus d'or au soleil, l'écu évalué à cinquante-quatre sols. La -reine-mère lui donne deux cent mille livres tournois; les ducs d'Anjou -et d'Alençon, chacun vingt-cinq mille livres. Ces sommes ne furent pas -payées comptant, mais constituées en achat de rentes, au denier douze, -sur la ville de Paris. Jeanne d'Albret déclare son fils héritier de -tous ses biens acquis et à venir; lui abandonne, dès à présent, les -revenus, offices et bénéfices de l'Armagnac, son domaine, douze mille -livres de rentes assises sur le comté de Marle, et les biens qu'elle -tenait du cardinal de Bourbon, son beau-frère. Le prince s'oblige à -fournir le château de Pau de meubles et ustensiles, jusqu'à -concurrence de trente mille livres. Pour les bagues et joyaux, la -reine de Navarre fera ce qu'elle jugera convenable. - -La reine de Navarre se rendit à Paris, le 14 mai, et, avec son -activité ordinaire, s'occupa des préparatifs du mariage, en attendant -l'arrivée de son fils, encore dans ses Etats, et dont les messages de -Charles IX pressaient le départ. Depuis plusieurs années, la santé de -Jeanne dépérissait; les préoccupations et les soucis qui avaient -rempli son séjour à Blois, et qu'elle retrouva, sous une autre forme, -à Paris, brisèrent ses forces et hâtèrent une catastrophe qu'avaient -pu prévoir les confidents de sa vie privée. «Etant arrivée le -quinzième de mai, dit André Favyn, le premier jour de juin ensuivant, -elle se trouva malade d'une lassitude de membres sur le soir, pour -avoir été par la ville tout le long du jour; nonobstant cela elle ne -laissa de traîner jusques au cinquième jour qu'elle alita, et mourut -le dixième dudit mois de juin sur les trois heures après minuit, en -l'hôtel du prince de Condé (dit aujourd'hui de Montpensier), rue de -Grenelle. Elle décéda en l'âge de quarante-trois ans; son corps -embaumé et mis dans un cercueil de plomb, couvert d'un velours noir, -sans croix, flambeaux, ni armoiries, selon la nouvelle religion, fut -porté en la chapelle de Vendôme, auprès de son mari. - -«Quelques écrivains, pour taxer la mémoire des défunts rois de France -Charles IX et Henri III d'heureuse mémoire, ont, par une extrême -impudence, laissé par écrit, poussés plutôt d'un zèle inconsidéré de -leur religion que de la vérité, que cette grande et docte princesse -était morte ayant senti des gants empoisonnés; d'autres, qu'elle avait -été empoisonnée d'un boucon qu'on lui donna, priée de souper chez le -duc d'Anjou, depuis roi Henri troisième du nom. Ecrivains convaincus -de mensonge par le témoignage des officiers domestiques de la feue -reine, par la relation desquels l'on apprend qu'elle mourut -pulmonique. Elle avait donné charge à ses médecins qu'après sa mort -elle fût ouverte, et sa tête particulièrement, pour savoir le sujet -d'une démangeaison qu'elle avait ordinairement sur icelle, à ce que si -cette maladie était héréditaire aux prince et princesse de Navarre ses -enfants, on y pût remédier. Son test (crâne) fut donc scié par un -chirurgien de Paris nommé Desneux, en la présence de Caillart, médecin -ordinaire de ladite reine Jeanne, et de sa religion: y furent trouvées -certaines petites bulbes pleines d'eau entre le crâne et la taie du -cerveau, sur laquelle s'épandant, elles causaient cette démangeaison. -Au reste, cette taie du cerveau était belle et nette, ce qui n'eût été -si on l'eût empoisonnée par des gants parfumés. Son corps fut -pareillement ouvert, toutes les parties nobles lui furent trouvées -saines et entières, les poumons exceptés, lesquels se trouvèrent gâtés -du côté droit, avec une dureté et callosité extraordinaire et une -apostème assez grosse, laquelle s'étant crevée dans le corps, fut -cause de la mort de la reine.» - -La version du vieil écrivain sur les derniers moments de Jeanne -d'Albret est celle que l'histoire sérieuse a retenue, celle qui -prévaut aujourd'hui, à travers les controverses passionnées de trois -siècles. L'accusation d'empoisonnement aurait pu se produire, avec -quelque apparence de raison, après le mariage de Henri: commis à ce -moment, le crime eût été peut-être profitable; auparavant, il était -nuisible et absurde. Il fut soupçonné, pourtant, et longtemps encore -après l'événement; et même de nos jours, la thèse qui en fait la -preuve contre la vérité et la raison se perpétue dans plus d'un livre -nouveau. Il y a une école d'historiens, recrutée dans tous les camps, -qui semble s'être vouée à la réhabilitation des anciennes erreurs. - -La reine de Navarre mourut en pleine possession d'elle-même. Elle -comprit, dès la première atteinte du mal, qu'elle allait, selon son -expression, «entrer du tout (entièrement) dans l'autre vie», et se -prépara avec résignation à ce terrible passage. Son testament porte -l'empreinte d'une âme forte et religieuse[13]. La conscience humaine a -pu hésiter, en d'autres temps, devant cette femme extraordinaire. -Aujourd'hui que, sans l'emporter peut-être sur les générations du XVIe -siècle, nous sommes loin des passions qui les armaient les unes contre -les autres, nous ne saurions nous abandonner ni au dénigrement -systématique, ni à l'admiration sans bornes. La mère de Henri IV eut -un grand coeur et une âme royale, double héritage que recueillit et -fit fructifier son fils. L'esprit de fanatisme lui dicta des actes -iniques et attentatoires à la liberté humaine, qu'elle s'imaginait -servir mieux que les catholiques; mais qui donc, à cette époque, -surtout parmi les têtes couronnées, respecta toujours la liberté, fut -constamment fidèle à la justice? Les deux auteurs du démembrement du -royaume de Navarre furent un pape et un roi, Jules II et Ferdinand le -Catholique, le souverain laïque agissant avec l'épée, le souverain -religieux fulminant l'interdit, tous deux d'accord pour punir Jean, -roi de Navarre, aïeul de Jeanne d'Albret, de n'avoir pas voulu trahir -le roi de France, son allié et leur adversaire. Le souvenir de cette -double iniquité, qui vécut toujours au coeur des petits souverains de -Pau, ne suffirait pas, néanmoins, pour expliquer l'apostasie et le -fanatisme de Jeanne d'Albret; mais il faut rappeler aussi les caresses -prodiguées par Marguerite de Valois à la Réforme, et dont Jeanne fut -témoin; il faut relire l'histoire des palinodies d'Antoine de Bourbon, -contre qui Jeanne défendit, quelque temps, ses croyances -traditionnelles, et qu'elle suivit enfin dans l'Eglise calviniste, -mais lentement, à mesure que la conviction et la passion la -maîtrisaient, et pour n'en plus sortir, pour en sortir d'autant moins -que son mari en sortit lui-même, un peu avant sa mort, par ambition -personnelle, au moment où ses fausses vues politiques et les -scandaleux dérèglements de sa vie frappaient deux fois au coeur la -reine de Navarre. L'histoire ne doit ni amnistier, ni excuser, mais -expliquer. A la lumière de ses explications, Jeanne d'Albret nous -apparaît comme une statue qui, vue de profil, resplendirait de beautés -héroïques, et vue de face, attristerait le regard par ses difformités. - - [13] Appendice: II. - - - - -CHAPITRE IX - - Henri roi de Navarre.--Ses hésitations à Chaunai.--Il entre dans - Paris avec huit cents gentilshommes.--Son mariage.--La - Saint-Barthélemy.--Le «Discours de Cracovie».--La - préméditation.--Le roi de Navarre et le prince de Condé sommés - d'abjurer.--Conséquences de l'abjuration.--Abjuration forcée, - comédie obligatoire.--Comment Henri joua son rôle.--Révolte de - La Rochelle.--Siège de La Rochelle.--Défense héroïque.--Le duc - d'Anjou élu roi de Pologne.--Accommodement avec les - Rochelais.--L'édit par ordre.--Le massacre de - Hagetmau.--Naissance du parti des «Malcontents».--Le duc - d'Alençon et ses complots.--La conspiration de 1574.--La - déposition du roi de Navarre.--Les calvinistes reprennent les - armes et sont combattus par trois armées royales.--Mort de - Charles IX.--Ses dernières paroles au roi de Navarre.--Henri - III fait bon accueil à son beau-frère.--Autres complots du duc - d'Alençon.--Il s'échappe de la cour et se ligue avec les - protestants.--Le roi de Navarre médite un projet d'évasion. - - -Henri, désormais roi de Navarre, reçut à Chaunai, petite ville du -Poitou, la nouvelle de la mort de sa mère. Terrassé par ce coup -inattendu, le prince fut saisi de telles angoisses, qu'une fièvre -violente s'empara de lui et l'empêcha de se remettre en route. Le 13 -juin, il n'avait pas encore quitté Chaunai, d'où il écrivait la lettre -suivante au baron d'Arros, lieutenant-général en ses Etats souverains. -Il avait déjà pris connaissance du testament de Jeanne d'Albret, et il -fait allusion à ce document: «J'ai reçu en ce lieu la plus triste -nouvelle qui m'eût dû advenir en ce monde, qui est la perte de la -reine ma mère, que Dieu a appelée à lui ces jours passés, étant morte -d'un mal de pleurésie qui lui a duré cinq jours et quatre heures. Je -ne vous saurais dire, Monsieur d'Arros, en quel deuil et angoisse je -suis réduit, qui est si extrême que m'est bien malaisé de le -supporter. Toutefois, je loue Dieu du tout. Or, puisque, après la mort -de ladite reine ma mère, j'ai succédé à son lieu et place, il m'est -donc de besoin que je prenne le soin de tout ce qui était de sa charge -et domination; qui me fait vous prier bien fort, Monsieur d'Arros, de -continuer, comme vous avez fait en son vivant, la charge qu'elle vous -avait baillée en son absence, en ses pays de là, de la même fidélité -et affection que vous avez toujours montrée, et tenir principalement -la main à ce que les édits et ordonnances faites par Sa Majesté soient -à l'avenir, comme je désire, gardés et observés inviolablement, de -sorte qu'il ne soit rien attenté ni innové au contraire; à quoi je -m'assure que vous vous emploierez de tout votre pouvoir...» - -Le roi de Navarre débattit assez longtemps en lui-même et avec ses -conseillers la résolution qu'il convenait de prendre. La prolongation -de son séjour à Chaunai menaçait de ruiner tant de projets, du côté -des huguenots comme du côté de la cour, que, des deux parts, il était -assailli de sollicitations. Enfin, pressé par Coligny lui-même, il -partit, accompagné du prince de Condé et de huit ou neuf cents -gentilshommes, et entra dans Paris, le 20 juillet. Malgré la -cordialité de l'accueil qu'il y reçut du roi, de la reine-mère et de -leur entourage, Henri partagea difficilement la confiance et la -satisfaction de ses coreligionnaires: des incidents de toute sorte -surgissaient à chaque instant, qui, à trois siècles de distances, nous -semblent avoir été de clairs avertissements. L'inaltérable -bienveillance de Catherine, la débonnaireté subite et imperturbable de -Charles IX à l'égard des huguenots, les indiscrétions qui se -colportaient, mille bruits, mille indices, avant comme après le -mariage, rien ne put dessiller les yeux, faire évanouir le rêve; à -peine fut-il troublé, de temps à autre, chez les plus avisés. - -La question du mariage avait offert de grandes difficultés: Rome s'y -opposait. Avant l'arrivée des dispenses, Charles IX, impatient, donna -des ordres absolus. Les fiançailles eurent lieu au Louvre, le 17 août, -et, le 18, le mariage fut célébré, grâce aux aventureuses -complaisances du cardinal de Bourbon, «sur un haut échafaud dressé -devant la principale entrée» de la cathédrale de Paris. Après la -bénédiction nuptiale, les catholiques entrèrent dans le choeur pour -entendre la messe, et les calvinistes se tinrent ostensiblement à -l'écart. Ainsi fut conclu le pacte jugé nécessaire pour l'exécution -des desseins qui aboutirent à la Saint-Barthélemy. - -Le récit de cette terrifiante journée n'exige pas sa place dans notre -étude. Il est de ceux que le monde entier connaît, ce massacre ayant -eu le triste don, par ses dramatiques péripéties, de fasciner la -curiosité humaine, souvent cruelle dans ses investigations. Parmi les -documents célèbres qui abondent sur la Saint-Barthélemy, nous n'en -connaissons pas de plus riche en révélations poignantes, en aveux -effrayants, en clartés terribles, que la relation du duc d'Anjou, roi -de Pologne, que l'histoire a enregistrée sous le nom de «discours de -Cracovie[14]». Nous la mentionnons parmi les pièces recueillies à la -fin de cet ouvrage. Ici, la probité dicte quelques réflexions. - - [14] Appendice: VIII. - -L'oeuvre sanglante de la Saint-Barthélemy a été, dans ces derniers -temps, le sujet d'éclatantes controverses. On a écrit des volumes, -d'ailleurs instructifs, sur cette question: «La Saint-Barthélemy -a-t-elle été préméditée?» Par quel étrange abus de mots, par quel goût -malsain pour les discussions byzantines, en est-on arrivé à -transformer en problème ce qui, pendant trois siècles, n'a réclamé -aucune démonstration? Depuis la paix de Saint-Germain jusqu'à -l'attentat contre l'amiral, pendant plus de deux années, il n'y a pas, -dans la politique de Catherine de Médicis, un seul acte qui ne tende -visiblement à endormir la méfiance des calvinistes, à encourager leurs -espérances, à flatter, sinon à satisfaire leurs ambitions; la cour -leur promet tout, leur offre tout, leur donne tout; les Valois -orthodoxes jettent leur fille dans les bras du Bourbon hérétique; -toutes les amorces partent du Louvre et y ramènent l'élite de la -France protestante: la voilà qui accourt au son des cloches de l'hymen -royal. Et il n'y a pas eu de préméditation dans ce qui s'est fait, et -il n'y en aura pas dans ce qui va suivre! C'est donc pour livrer la -monarchie et le pays aux calvinistes qu'on les a rassemblés, leurs -chefs en tête, autour du trône; ou bien, c'est par hasard que mille -manoeuvres inconscientes ont rempli deux années pour aboutir à -l'immense manoeuvre des derniers jours! Certes, une Saint-Barthélemy a -été préméditée, longuement et savamment préméditée, si jamais quelque -chose le fut en ce monde. Qu'on ait réglé, six mois, six semaines ou -six jours auparavant, la mise en scène de l'effroyable dénouement; -qu'on ait fait d'avance, dans l'oeuvre de destruction, la part du feu, -du poison et des cachots; qu'on ait condamné les uns, gracié les -autres; que le nom de l'amiral ait figuré le premier ou le dernier sur -la liste de proscription; qu'on ait hésité longtemps sur les mesures -à prendre, sur les têtes à frapper, sur les agents à employer, sur -l'économie du sinistre cérémonial, ce sont là des sujets précieux pour -l'historiette, mais qui n'enlèvent rien à la réalité de ce grand fait -caractérisant un grand crime: la préméditation. - -La veille du massacre, dans le dernier conseil secret qui précéda -l'exécution, «la vie du roi de Navarre et du prince de Condé»,--dit -Mézeray, qui résume ses devanciers,--«fut balancée quelque temps entre -la grâce et la mort. Les Guises, à ce qu'on croit, ayant déjà conçu -quelque rayon d'espérance de parvenir à la couronne, eussent bien -souhaité qu'on les eût ôtés du monde, si bien que leurs confidents -apportèrent quelques raisons dans le conseil pour le persuader, mais -bien différentes de celles qui les mouvaient en effet. Quant au roi de -Navarre, il fut considéré que le fait, qui de soi-même était fort -étrange, paraîtrait beaucoup plus horrible aux nations étrangères, si -un grand prince dont le père était mort au service du roi, et qui -avait été enveloppé dans les mauvaises opinions par le malheur de sa -naissance, était massacré dans le Louvre, à la vue de son beau-frère, -entre les bras de sa nouvelle épouse; qu'au reste, l'on ne pourrait -point se décharger d'un meurtre si atroce sur les Guises, parce que -l'on savait bien qu'ils n'avaient point d'inimitié entre eux; et -qu'après tout, ce serait une trop grande honte au roi de dire que ses -sujets auraient eu l'audace de tuer son beau-frère à ses pieds. Ces -puissantes raisons et d'ailleurs la facilité de son naturel, sa -modération et sa grande bonté, qui, depuis qu'il était à la cour, -avaient imprimé dans les coeurs de bons sentiments de lui, furent -cause que le Conseil, presque tout d'une voix, conclut de lui sauver -la vie. Mais pour celle du prince de Condé, comme son humeur -inflexible et la mémoire de son père aggravaient sa cause, elle se -trouva en grand danger. Il n'y eut que le duc de Nevers, qui avait -épousé la soeur de sa femme, qui se montra ferme pour lui: ce qu'il -fit de sorte qu'il l'emporta à la fin, mais avec grand'peine, en se -rendant caution qu'il demeurerait dans l'obéissance du roi et se -ferait catholique.» - -Le 25 août, vers neuf heures du matin, d'autres disent vers deux -heures et au plus fort du massacre, Charles IX manda le roi de Navarre -et le prince de Condé. Réveillés par les archers de la garde, qui ne -leur permirent pas de prendre leurs épées, ils furent traînés devant -le roi comme des criminels. Charles IX, depuis deux ou trois jours en -proie à une sorte de frénésie, «leur déclara que tout ce qu'ils -voyaient avait été exécuté par son commandement; qu'il avait été forcé -de se servir d'un si violent remède pour mettre fin à toutes les -guerres et séditions; et que c'était ainsi qu'il faisait périr ceux -qu'il ne pouvait faire obéir; qu'au reste, il avait sujet de les haïr -mortellement eux deux, et occasion de se venger de ce qu'ils avaient -osé se faire chefs d'une méchante et opiniâtre faction; toutefois -qu'il donnait ce ressentiment à l'alliance et au sang, pourvu qu'ils -changeassent de vie, et qu'ils embrassassent la religion catholique, -parce qu'il n'était plus résolu d'en souffrir d'autre dans ses terres; -qu'ils avisassent donc à lui témoigner leur obéissance en ce point: -autrement qu'ils se préparassent à recevoir le même traitement qu'ils -avaient vu faire à leurs domestiques. Le roi de Navarre, extrêmement -étonné de ces mots prononcés avec une voix menaçante, et de -l'effroyable spectacle qu'il avait vu devant ses yeux, répondit qu'il -priait Sa Majesté de laisser leur vie et leur conscience en repos, et -que du reste ils étaient prêts de lui obéir en toutes choses. Mais le -prince repartit plus hautement, que Sa Majesté ordonnât comme il lui -plairait de sa tête et de ses biens, qu'ils étaient en sa disposition; -mais que pour sa religion il n'en devait rendre compte qu'à Dieu seul, -duquel il en avait reçu la connaissance. Cette réponse mit le roi en -si grand courroux, qu'il l'appela par plusieurs fois enragé séditieux, -rebelle et fils de rebelle, jurant que si dans trois jours il ne -changeait de langage, il le ferait étrangler; et après avoir exhalé sa -colère par ces menaces, il commanda qu'on les gardât soigneusement, et -qu'on ne permît à personne qu'à ceux qu'il ordonnerait d'approcher -d'eux.» - -Quelques historiens ont prétendu que Henri et Condé avaient obéi au -roi, le premier sur-le-champ, et le second dans le délai fixé par -Charles IX. La vérité paraît être que, pendant près d'un mois, «toute -la cour travailla à la conversion de ces princes, lesquels, dit -Mézeray, étant les chefs de cette faction, semblaient devoir amener -les plus opiniâtres après eux». - -L'abjuration forcée du roi de Navarre, prisonnier et politiquement -irresponsable, entraîna pour lui les plus humiliantes conséquences. Il -ne pouvait être, en ce moment, ni catholique de coeur, ni indifférent -en matière de religion, puisque ses coreligionnaires et ses meilleurs -amis venaient d'être massacrés, sous prétexte d'hérésie, et qu'on le -contraignait lui-même à répudier leur mémoire. Il était condamné à -jouer devant la cour et devant le pays une comédie pénible, d'une -durée incertaine, et qui pouvait à jamais gâter son coeur et avilir -son caractère. Sa jeunesse, sa souplesse d'esprit et, s'il faut le -dire, ses penchants naturels, trop flattés par les moeurs corrompues -de la cour, l'aidèrent à traverser cette épreuve, sans que ses amis -eussent le droit de désespérer de lui, sans que ses ennemis eussent -l'occasion de pénétrer son arrière-pensée. Après l'abjuration, il -reçut de Charles IX l'ordre de rendre manifeste son changement de -religion: ses lettres de soumission et celles du prince de Condé -furent portées à Rome par M. de Duras. - -Les protestants ne furent nullement ébranlés par ces apparentes -défections. Les Rochelais, bien avant la Saint-Barthélemy, avaient -exprimé au roi de Navarre, à l'amiral et aux autres chefs calvinistes -leur mécontentement de les voir s'abandonner aux séductions de la -cour. Après les massacres, «ils recueillirent humainement, dit Pierre -Mathieu, tous ceux qui avaient échappé à cet orage, et s'ils n'eussent -relevé les courages et les espérances, c'était fait du parti; mais ils -retirèrent tous les gens de guerre qui étaient dispersés çà et là. Les -gentilshommes de cette religion qui ne se sentaient assurés en leur -maison s'y rendirent incontinent. La Rochelle donna moyen de vivre à -cinquante-cinq ministres, et se mit en tel état qu'elle eut l'audace -de refuser l'entrée à Biron, que le roi lui envoyait pour gouverneur. -Pour ce, le roi lui fit écrire par le roi de Navarre et le prince de -Condé de ne se précipiter aux malheurs que cette désobéissance lui -apporterait». - -A la suite de ces exhortations, deux partis se formèrent à La -Rochelle: l'un voulait obéir, l'autre résister; mais les massacres -qui, au mois d'octobre, eurent lieu à Bordeaux et dans quelques autres -villes, tournèrent décidément les esprits vers la résistance, et les -Rochelais s'y préparèrent avec une énergique résolution. En vain, la -cour, sentant la nécessité d'une pacification générale, essaya-t-elle -d'éviter le conflit: ses négociations, même celle de La Noue, qui -voulut bien servir d'intermédiaire, trouvèrent les Rochelais -inflexibles. Au mois de novembre, Biron investit la ville rebelle, et, -le mois suivant, le siège était formé. Les habitants se défendirent -vaillamment; on vit les femmes elles-mêmes s'exposer à tous les -périls. L'arrivée du duc d'Anjou, envoyé par le roi comme -généralissime, n'intimida pas les assiégés. Ce prince amenait avec lui -la plupart des grands personnages du royaume, parmi lesquels fut -obligé de figurer le roi de Navarre. Le siège fut rude et funeste à -beaucoup d'officiers catholiques; le duc d'Anjou faillit y périr. De -leur côté, les Rochelais endurèrent des souffrances de toute sorte. -Ils eurent, un moment, l'espoir d'être secourus par Montgomery, -arrivant d'Angleterre avec des troupes et des munitions; mais il ne -put parvenir jusqu'à eux. Néanmoins, la place ayant reçu des poudres, -les assiégés reprirent courage, et, malgré des assauts répétés, malgré -la disette et la famine même, ils se montrèrent intraitables. Il fut -heureux, pour l'honneur des armes royales, que l'élection du duc -d'Anjou au trône de Pologne vînt faire diversion et provoquer des -accommodements. La Rochelle ne fut pas forcée: il était réservé à la -main de fer de Richelieu de détruire cette forteresse, sinon d'abattre -cette fierté. La paix avec les Rochelais fut signée le 6 juillet 1573. -Le 19 août, la ville de Sancerre, une des fortes places du Haut-Berry, -révoltée comme La Rochelle, et que les calvinistes avaient défendue -pendant huit mois, ouvrit ses portes à l'armée royale. - -Pendant qu'il était devant La Rochelle, le roi de Navarre fut amené à -s'occuper des affaires de ses Etats. Le 16 octobre, sur l'injonction -de Charles IX, il avait rendu un édit pour rétablir la religion -catholique dans ses pays souverains. Bafoué par les calvinistes, -l'édit provoqua de nombreux soulèvements. Les bruits avant-coureurs de -ces désordres étant venus jusqu'à la cour, Henri fut contraint -d'écrire plusieurs lettres à ses officiers pour leur recommander la -soumission au comte de Gramont, qu'il venait de nommer son -lieutenant-général. On eut si peu égard à ses avis, à ses ordres et à -ses prières, que le jeune baron d'Arros, excité par son père, massacra -toute l'escorte du comte de Gramont, dans la cour de son château de -Hagetmau. Gramont ne dut la vie qu'aux supplications et aux larmes de -sa belle-fille, Diane d'Andouins. Le 8 juin, Henri écrivit à d'Arros -pour condamner ces violences et ordonner la mise en liberté du comte -de Gramont. - -Ce fut au siège de La Rochelle, s'il faut en croire quelques -historiens, que prit naissance le parti des «Malcontents», qui allait -bientôt exercer une influence marquée sur les affaires du royaume. Il -est certain, du moins, qu'après l'élection du duc d'Anjou, son frère, -le duc d'Alençon, esprit inquiet et brouillon, forma ou se laissa -inspirer des projets ambitieux. Charles IX régnait à peine et -gouvernait moins que jamais. Le duc d'Alençon pouvait être roi, son -frère aîné n'ayant pas d'enfant mâle, et le duc d'Anjou étant pourvu -d'une couronne étrangère. Il se trouva subitement, à l'âge de dix-huit -ans, et sans capacité reconnue, le chef d'un nouveau tiers-parti, où -entrèrent des catholiques et des huguenots. - -Tantôt d'accord, tantôt en querelle avec Henri, le duc d'Alençon -ourdit intrigues sur intrigues, si bien qu'il devint aussi suspect que -le roi de Navarre: il se laissa pousser jusqu'aux complots. Nous -n'avons pas à énumérer toutes ces tentatives; mais il faut rappeler au -moins la conspiration de 1574, qui devait faire concorder une reprise -d'armes des huguenots avec l'évasion du roi de Navarre et du duc -d'Alençon. On sait qu'elle coûta la vie à La Mole et à Coconnas, -gentilshommes du duc. Les deux princes furent incarcérés, accusés d'un -crime d'Etat et interrogés dans les formes. «Le duc, dit Mézeray, -répondit en criminel, lâchement et en tremblant; l'autre, en -accusateur plutôt qu'en accusé, avec des reproches qui firent perdre -contenance à la reine-mère.» La déposition du roi de Navarre[15] fit -juger, dès lors, quel homme il serait, à l'heure de la maturité. -Marguerite de Valois prétend, dans ses Mémoires, qu'elle avait rédigé -ce document, qui passe en revue toute la vie du royal accusé. Nous n'y -contredisons pas, et la déposition n'en acquiert que plus de prix aux -yeux de la postérité; mais si Marguerite a écrit, Henri a dicté, car -on rencontre, à chaque alinéa, sa trempe d'esprit et sa finesse -native. - - [15] Appendice: IX. - -Le complot, déjoué à la cour, n'en éclata pas moins en province. -Montgomery, débarqué d'Angleterre, dirigea une prise d'armes dans la -Basse-Normandie, et s'empara de quelques places; La Noue recommença la -guerre autour de La Rochelle; les huguenots rouvrirent les hostilités -dans le Dauphiné, la Provence et le Languedoc; le prince de Condé, -qu'on se bornait à surveiller dans son gouvernement nominal de -Picardie, s'était enfui en Allemagne, d'où il comptait ramener des -troupes auxiliaires, en vue d'un soulèvement général des calvinistes -français. Catherine de Médicis, à qui Charles IX, malade de corps et -d'esprit, laissait tout le fardeau du gouvernement, déploya, dans -cette crise, une remarquable activité. Trois armées furent -simultanément mises sur pied: la première, commandée par Matignon, -alla s'opposer à Montgomery, qu'elle força dans la ville de Domfront; -la deuxième, sous les ordres de Montpensier, marcha contre La Noue; la -troisième, avec le comte d'Auvergne, fils de Montpensier, qu'on -appelait le prince Dauphin, fut envoyée dans le Dauphiné. - -Au milieu de ces nouvelles luttes, Charles IX achevait de mourir. Le -30 mai 1574, il expira, laissant la régence à sa mère. Quoiqu'il eût -criminellement abusé de son pouvoir sur la personne du roi de Navarre, -il avait toujours eu pour ce prince des sentiments d'affection, et, au -lit de mort, il les affirma avec quelque solennité: «Mon frère», -dit-il à Henri après l'avoir embrassé, «vous perdez un bon maître et -un bon ami. Je sais que vous n'êtes point du trouble qui m'est -survenu. Si j'eusse voulu croire ce qu'on m'en voulait dire, vous ne -seriez plus en vie. Je me fie en vous seul de ma femme et de ma fille: -je vous les recommande.» - -L'accueil que Henri III, à son retour de Pologne, fit au roi de -Navarre et au duc d'Alençon, tenus en chartre privée par Catherine, -eut l'apparence d'une mise en liberté. «La reine-mère, qui était venue -de Paris à Lyon (au-devant de Henri III), dit Pierre Mathieu, poussa -jusques au Pont-de-Beauvoisin pour le rencontrer. Elle lui présenta le -duc d'Alençon et le roi de Navarre, lui disant: «Voici deux -prisonniers que je vous remets; je vous ai averti de leurs fantaisies; -c'est à vous d'en faire ce qu'il vous plaira». Le roi les embrassa, -mais avec un peu de froideur, car un meilleur visage leur eût fait -présumer qu'il ne croyait ce qu'elle venait de dire contre eux. Ils se -mirent sur les excuses... Le roi leur dit: «Je vous donne la liberté, -et ne veux pour cela autre chose de vous, sinon que vous m'aimiez et -vous aimiez vous-mêmes, en vous préservant de ce qui vous peut nuire -et offenser l'honneur de votre naissance.» - -Les deux princes n'eurent qu'une médiocre confiance dans cette bonne -grâce royale. Henri se contenta, pour le moment, des coudées franches -dont on semblait lui faire l'octroi; mais le duc d'Alençon ne perdit -pas de temps et se remit à conspirer. Le parti des Malcontents -s'organisa sérieusement autour de lui, aidé par l'attitude du maréchal -de Damville, gouverneur de Languedoc, qui venait d'établir, entre les -catholiques «politiques» et les réformés, un pacte par lequel fut -considérablement modifiée la situation générale. Au cours d'un de ces -complots qui remplirent toute sa vie, le duc d'Alençon fut soupçonné -par le roi d'avoir tenté de l'empoisonner, et Henri III essaya de -s'entendre avec son beau-frère pour «se défaire de ce méchant». Henri -eut beaucoup de peine à dissuader le roi, dont il ne voulut, à aucun -prix, servir les rancunes. - -Enfin, le 16 septembre 1575, après une feinte réconciliation avec -Henri III, le duc d'Alençon quitta brusquement la cour, au moment où -les troubles renaissaient de toutes parts, et où les reîtres venaient -de passer la frontière, guidés par Guillaume de Montmorency, seigneur -de Thoré. Le 10 octobre, Thoré était battu, entre Dormans et -Château-Thierry, par le duc de Guise, qui reçut là sa balafre -historique; mais la fuite de Monsieur jetait dans un trouble profond -la politique royale, et Catherine tenta les plus grands efforts pour -arriver à une pacification. A défaut d'un traité, dont les bases -offraient des difficultés insurmontables, la reine-mère signa, le 22 -novembre, une trêve générale de six mois. Quoiqu'elle en fît tous les -frais, elle ne parvint à contenter personne: la trêve, mal observée, -fut comme le signal d'une recrudescence d'hostilités, surtout de la -part de Condé et de ses auxiliaires allemands. En quelques semaines, -Monsieur et Condé comptèrent autour d'eux une armée de quarante mille -hommes, Français ou étrangers, vivant, pour la plupart, aux dépens du -Bourbonnais et du Berry. - -Telle était la situation au mois de janvier 1576. Le roi de Navarre, -entièrement effacé, presque oublié, pendant l'année précédente, n'en -avait pas suivi d'un oeil moins attentif la marche des événements, et -l'heure lui sembla venue, sinon de s'y mêler avec éclat, du moins d'en -profiter pour reconquérir sa liberté personnelle et son indépendance -politique. - - - - -LIVRE DEUXIÈME - -(1576-1580) - - - - -CHAPITRE PREMIER - - L'évasion.--Henri, libre, retourne au calvinisme.--Le frère et la - soeur.--Le traité de Beaulieu et ses conséquences.--Naissance - et organisation de la Ligue.--Situation difficile.--Esprit - politique de Henri.--Sa correspondance avec les - Rochelais.--Séjour à La Rochelle.--Lettre du roi de France à - Montluc.--Le roi de Navarre, le maréchal de Damville et les - «politiques».--Lettre de Henri à Manaud de Batz.--Requête des - Bordelais. - - -«Le vendredi, 3e février (1576), dit le journal de P. de l'Estoile, -messire Henri de Bourbon, roi de Navarre, qui toujours avait fait -semblant, depuis l'évasion de Monsieur, d'être en mauvais ménage avec -lui et n'affecter aucunement le parti des huguenots,--ayant gagné ce -point, par sa dextérité et bonne mine, que les plus grands -catholiques, ennemis jurés des huguenots, voire jusques aux tueurs de -la Saint-Barthélemy, ne juraient plus que par la foi que lui -devaient,--sortit de Paris, sous couleur d'aller à la chasse en la -forêt de Senlis, où il courut un cerf le samedi, et renvoya un -gentilhomme nommé Saint-Martin, que le roi lui avait donné, lui porter -une lettre en poste. Et, partant de Senlis, sur le soir, accompagné -des seigneurs de Lavardin, de Fervaque et du jeune La Valette, -auparavant affectionnés partisans du roi, prit le chemin de Vendôme, -puis alla à Alençon, où il abjura la religion catholique en plein -prêche, et de là se retira au pays de Maine et d'Anjou, où il -commença à prendre le parti de Monsieur et du prince de Condé, son -cousin, reprenant la religion qu'il avait été contraint, par force, -d'abjurer à Paris, et recommençant l'ouverte profession d'icelle, par -un acte solennel de baptême, tenant la fille d'un médecin au prêche. - -«Bruit fut à Paris que ledit roi de Navarre, depuis son partement de -Senlis jusqu'à ce qu'il eût passé la rivière de Loire, ne dit mot; -mais aussitôt qu'il l'eut passée, jetant un grand soupir et levant les -yeux au ciel, dit ces mots: «Loué soit Dieu, qui m'a délivré! On a -fait mourir la reine, ma mère, à Paris, on y a tué M. l'amiral et tous -mes meilleurs serviteurs; on n'avait pas envie de me mieux faire, si -Dieu ne m'eût gardé. Je n'y retourne plus, si on ne m'y traîne.» -L'Estoile ajoute ce qu'il appelle un «vrai trait de Béarnais». Deux -jours avant son évasion, comme des soupçons planaient sur lui, parce -qu'il avait passé une nuit hors de Paris, il se présenta, le -lendemain, au roi et à la reine-mère, affecta de plaisanter sur sa -fuite, et déclara qu'il n'aspirait qu'au bonheur de vivre et de mourir -à leurs pieds. Il fallait jouer ce jeu-là avec la Florentine et sa -cour. - -La chronique de l'Estoile, bonne à citer pour sa saveur, raconte, avec -une exactitude relative, l'évasion du roi de Navarre. Elle ne fut ni -improvisée, comme le donne à entendre un récit d'Agrippa d'Aubigné, ni -déterminée par ses exhortations, d'ailleurs éloquentes[16]. Henri, -depuis longtemps, songeait à reprendre sa liberté, et il épiait -l'heure favorable; nous avons à cet égard des témoignages décisifs. Au -mois de janvier, il écrivait à Jean d'Albret, baron de Miossens: «La -cour est la plus étrange que vous l'ayez jamais vue. Nous sommes -presque toujours prêts à nous couper la gorge les uns aux autres. Nous -portons dagues, jaques de mailles et bien souvent la cuirassine sous -la cape... Le roi est aussi bien menacé que moi; il m'aime beaucoup -plus que jamais. M. de Guise et M. du Maine ne bougent d'avec moi... -En cette cour d'amis, je brave tout le monde... Toute la ligue que -savez me veut mal à mort... Je n'attends que l'heure de donner une -petite bataille, car ils disent qu'ils me tueront, et je veux gagner -les devants. J'ai instruit bien au long Sévérac de tout.» - - [16] Appendice: X. - -Cette lettre, où l'esprit de décision se montre à chaque ligne, même -et surtout sous les formes ironiques du langage, n'est pas d'un -prince qui ait eu besoin d'être poussé ou même inspiré par d'Aubigné -ni par aucun autre conseiller. Henri utilisa souvent et avec grand -profit les lumières de ses amis et de ses serviteurs, mais il ne fut -jamais à court d'idées ou de résolutions. Que ceci soit dit une fois -pour toutes. - -Il faut peu de mots pour compléter et rectifier le récit de l'Estoile. -Le roi de Navarre, après sa partie de chasse, prenait quelque repos -dans les faubourgs de Senlis, et se disposait à exécuter son dessein, -lorsque, dans le but de gagner du temps, il envoya le capitaine -Saint-Martin à Henri III, avec une lettre portant «que, sur les avis -qu'on lui donnait que la reine-mère conseillait au roi de le retenir, -il demeurait à Senlis pour être éclairci de sa volonté». Saint-Martin, -qui était l'homme de Henri III, non celui du roi de Navarre, ne se -douta pas du stratagème et partit à franc étrier. Un instant après, -Henri se débarrassait d'un autre gardien, M. d'Espalungue, chargé -d'apporter au roi un second message. Des bateaux étaient prêts pour le -prince et sa petite escorte, composée des gentilshommes dont l'Estoile -donne les noms et de quelques autres, parmi lesquels Rosny (plus tard -Sully), Gramont et d'Aubigné. Pendant que ses messagers couraient les -chemins, Henri les courait aussi, en sens inverse. «Il y eut de la -peine, raconte d'Aubigné, à démêler les forêts, en une nuit très -obscure et fort glaceuse; le secours de Frontenac lui fut, en cela, -fidèle et bien à propos. Il passe donc l'eau au point du jour, à une -lieue de Poissy, perce un grand pays de Beauce, tout semé de -chevau-légers, repaît deux heures à Châteauneuf, là prend son maréchal -des logis L'Espine pour guide, à l'heure que les compagnies pouvaient -être averties, et le lendemain, il entre, d'assez bonne heure, dans -Alençon. Au matin d'après, son médecin Caillard lui offre son enfant, -afin qu'il fût de sa main présenté au baptême, ce qu'il accepta; et -cette nouveauté le fit recevoir sans nulle autre façon ni cérémonie. -On chanta, ce jour-là, au prêche, le psaume qui commence: _Seigneur, -le roi se réjouira d'avoir eu délivrance_. Ce prince s'enquit si on -avait pris ce psaume exprès pour sa bienvenue...» Il n'en était rien. - -D'Alençon Henri se rendit à La Flèche, puis à Saumur, où il déclara -solennellement que «tout ce qu'il avait fait sur le changement de sa -religion était pure force et contrainte, et, partant, que la liberté -de sa personne lui rendant celle de sa volonté, il remettait aussi -son âme en l'exercice de sa première créance». Henri III lui fit tenir -plusieurs messages conçus en termes persuasifs, pour l'inviter à -revenir à la cour; mais ces démarches n'arrêtèrent pas un instant le -roi de Navarre. Il mit à profit, cependant, les dispositions amicales -de son beau-frère, pour obtenir que la princesse de Navarre, sa soeur, -fût autorisée à le rejoindre. Catherine et Henri se rencontrèrent à -Parthenay. En passant à Châteaudun, la princesse avait repris -publiquement, comme son frère, l'exercice de la religion calviniste. - -Aucune grande entreprise ne se dessinait, en ce moment, contre la -cour; mais, de quelque côté que Catherine de Médicis tournât ses -regards, elle ne voyait que des ennemis ou des mécontents à la veille -de l'être. A la rigueur, elle pouvait combattre, et la coterie des -Guises l'y poussait; mais Henri III ne se souvenait guère des -penchants belliqueux de sa première jeunesse, et, d'ailleurs, la -reine-mère comptait moins sur ses armées que sur les ressources de sa -diplomatie. Cette diplomatie sans scrupules consistait généralement -dans un magnifique étalage de promesses et dans la défection à beaux -deniers de quelques adversaires de la cour. - -Le traité conclu, au mois de mai, au couvent de Beaulieu, près de -Loches, et qu'on nomme aussi la «paix de Monsieur», fut conçu dans ces -principes. Le roi de Navarre, le prince de Condé, le duc d'Alençon et -le prince Casimir déposaient ou étaient censés déposer les armes, aux -conditions les plus favorables, en apparence. Néanmoins, il se trouva -que Monsieur était acheté au prix d'un beau supplément d'apanage, et -le prince Casimir manifestement soudoyé; le faisceau des hostilités -ainsi rompu, les protestants obtenaient des satisfactions platoniques -et quelques avantages réels, mais dont l'énumération détaillée importe -peu à l'histoire, puisque cette paix, qui devait être éternelle comme -les autres, fut violée aussitôt que publiée. Dès le mois de juin, en -effet, les huguenots surprenaient La Charité, au moment où le roi -tenait un lit de justice pour l'établissement des Chambres -mi-parties[17], qui était une des stipulations du traité. Quant aux -reîtres de Casimir, ils ne repassèrent la frontière que trois mois -plus tard, à moitié payés et nantis de gages sérieux pour le -complément de la dette royale. Mais la conséquence la plus grave de la -paix de Beaulieu fut l'émotion dangereuse qu'elle provoqua parmi les -catholiques, et qui aboutit à l'organisation définitive, plus encore, -à la première levée de boucliers de la Ligue. Les principaux faits qui -caractérisent l'éclosion de cette nouvelle puissance doivent trouver -place dans notre récit. - - [17] Appendice: XI. - -Aux termes du traité de Beaulieu, d'Humières, gouverneur de Péronne, -reçut l'ordre de remettre cette place au prince de Condé. Péronne -devenait un centre protestant qui pouvait attirer tous les fléaux de -la guerre sur la Picardie, voisine des Pays-Bas. Le gouverneur, -arguant de ce motif, dont fut frappé l'esprit des Picards, refusa de -livrer Péronne, et toute la province fut invitée à former une ligue -catholique analogue à celle qui s'était organisée, sous le règne -précédent, en Bourgogne et en Guienne. Il y avait pourtant cette -différence, que les ligues formées sous Charles IX par les gouverneurs -devaient obéir au roi, et que les nouveaux ligueurs, sans s'élever -contre l'autorité royale, s'apprêtaient, quoi qu'il arrivât, à agir -contre les édits. L'incapacité du roi était posée en principe ou -prévue, et la nouvelle ligue voulait être en mesure de prendre en -mains la défense de la religion et du pays. Telles étaient les vues -d'un grand nombre d'associés, vues hardies mais en partie légitimes; -malheureusement, elles se modifièrent avec le temps, et les faits -démontrèrent bientôt que la ligue était, pour les principaux meneurs, -un instrument de domination et d'usurpation. Plusieurs associations ne -tardèrent pas à se former à l'exemple de celle de Péronne. Celle du -Poitou se montra des plus actives. La ligue parisienne fut organisée -sous le patronage discret des Guises, dont elle devait servir si -violemment la politique factieuse. Toutes ces ligues, d'abord -distinctes, furent bientôt en correspondance les unes avec les autres, -et arrivèrent à n'en former qu'une seule, qui embrassa la France -entière. - -Le texte des célèbres statuts de la ligue de Picardie, copié sur -l'original par le Père Louis Maimbourg, est noté à l'Appendice[18]. -Cette formule fut généralement adoptée, dans la suite, par tous les -ligueurs de France. Ce qui en ressort avec une parfaite évidence, -c'est la création d'un Etat dans l'Etat; aussi s'explique-t-on -difficilement l'aberration du pouvoir royal, qui ne prévit pas les -conséquences d'un tel acte, ou qui, les prévoyant, crut les conjurer, -peut-être en profiter, par son adhésion. Eternelle histoire des -gouvernements qui doivent périr: ils s'imaginent lier à leur joug, -par le patronage, l'idée ou le parti qui sera l'instrument de leur -perte! - - [18] Appendice: XII. - -Entre la signature du traité de Beaulieu et les résolutions prises aux -Etats de Blois, dont nous parlerons à leur date, la situation fut -difficile pour le roi de Navarre. Il y avait dans les faits une telle -inconsistance, qu'il en pouvait résulter de l'incohérence dans son -esprit. Mais, quoiqu'il eût à peine atteint sa vingt-troisième année, -qu'il eût des ressources très bornées et peu d'amis à toute épreuve, -il traversa, avec quelque bonheur, cette année de tâtonnements et -d'aventures. - -Une fois libre, il s'empressa de ressaisir, au moins par sa -correspondance, le gouvernement de ses Etats, pendant que les -négociations relatives à la paix lui faisaient un devoir d'en rester -encore éloigné. La paix conclue, bien qu'il n'eût guère confiance dans -les promesses de Catherine, il prit à l'égard de l'édit une attitude -que nous lui verrons conserver systématiquement envers tous ceux qui -suivirent: il en recommanda, publiquement et en particulier, la -stricte observation à tous ses gouverneurs et officiers. C'était le -début d'un esprit essentiellement politique et qui devait surpasser de -beaucoup la plupart de ceux de son temps. Cette direction donnée à ses -amis et à tous ses partisans, il se sentit attiré à La Rochelle, qui -lui rappelait tant de souvenirs et qu'il savait être restée la vraie -capitale de ce qu'on aurait pu appeler l'Etat calviniste français. De -Niort et de Surgères, il écrivit aux «maire, échevins et pairs de La -Rochelle». Devenus méfiants, depuis son abjuration, pourtant forcée, -ils lui avaient envoyé, sur son désir de les visiter, des députés -chargés de pénétrer ses intentions. - -La glace ne fut pas rompue du premier coup, mais elle le fut enfin par -la lettre du 26 juin, pressante, cordiale, et qui émut les Rochelais, -très heureux, en somme, de revoir dans leurs murs le fils de cette -grande Jeanne d'Albret qu'ils avaient tant aimée et admirée. Henri -leur disait: «Désirant vous aller visiter, comme mes bons amis, avant -que je m'éloigne de ces quartiers, d'autant que je suis contraint -d'aller bientôt en Guienne, je ne veux point que, pour le présent, -vous me fassiez aucune entrée, comme aussi je ne veux, cette fois, -entrer comme gouverneur et lieutenant-général pour le roi: encore -moins voudrais-je préjudicier aucunement à vos privilèges, ni au -traité de la paix... Je n'entends aussi y établir aucun gouverneur, -mais visiter privément comme ami, avec ma maison seulement, suivant -la liste que je vous ai envoyée. Et n'y mènerai personne qui puisse -être suspect et dont je ne réponde...» - -Les Rochelais ne s'en tinrent pas au cérémonial de réception tracé -dans ce billet. Sully nous apprend que, hormis la présentation du -dais, ils rendirent au roi de Navarre tous les honneurs qu'ils -auraient pu rendre au roi de France. En revanche, ils refusèrent -d'accueillir quelques-uns des catholiques qui étaient à sa suite, -quand ils surent que ces gentilshommes avaient trempé dans les -massacres de la Saint-Barthélemy. - -Rapproché de son gouvernement de Guienne et de ses pays souverains, le -roi de Navarre entretint avec ses partisans de plus fréquentes et de -plus fructueuses relations. Mais il y avait été précédé par les -instructions de Henri III: «Je suis averti», écrivait le roi au -maréchal de Montluc, que «le roi de Navarre a pris le chemin pour -aller à mon pays de Guienne, où je sais qu'il n'aura faulte -d'adhérents et serviteurs, tant à cause des grands biens qu'il y -possède que pour plusieurs autres causes et considérations; au moyen -de quoi, s'il ne trouve personne audit pays d'autorité et qualité, tel -qu'il est nécessaire, pour donner opposition et empêchement à ses -entreprises, je crains grandement qu'il en advienne de grands -inconvénients à mon service. Partant, je vous prie vous employer pour -me faire quelque bon et notable service, afin que mondit cousin trouve -les choses mieux disposées pour mon service qu'il ne se promet...» - -Un des premiers soins de Henri fut de tâcher d'établir une entente -parfaite entre lui et le maréchal de Damville, gouverneur de -Languedoc, ce chef militaire des politiques qui plus tard devait -répudier l'alliance calviniste et, plus tard encore, embrasser la -cause de Henri pour la servir jusqu'au triomphe. Le maréchal venait de -convoquer l'assemblée des députés des provinces méridionales, composée -de représentants de la noblesse et du Tiers-Etat, de magistrats et de -ministres huguenots. Par leurs délibérations, ces députés pouvaient -apporter un appui efficace au gouverneur dans la plupart de ses actes -de politique ou d'administration. Henri avait donc un grand intérêt à -entretenir des relations suivies et amicales avec Damville: il tendait -logiquement à devenir lui-même le chef supérieur des politiques, comme -il était celui des huguenots, et l'assemblée convoquée par le maréchal -allait agiter des questions dont plusieurs pouvaient être de premier -ordre. Aussi le roi disait-il à Damville, le 16 juin, après avoir loué -la «bonne et sainte convocation» qu'il venait de faire: «J'espère -envoyer bientôt mes députés pour me joindre à un si bon oeuvre, duquel -nous devons attendre beaucoup de fruit, y intervenant l'autorité de -Monsieur et la présence de tant de gens de bien»; et il ajoutait: «Je -m'achemine tant que je puis en mon gouvernement, et ce qui me fait -plus désirer de passer de là est l'envie que j'ai de vous voir et -communiquer avec vous de plusieurs choses concernant le bien commun de -ce royaume et principalement de notre parti». - -Avant de quitter La Rochelle, où il séjourna peu de temps, en -compagnie de Catherine de Bourbon, le roi de Navarre fit tenir un -certain nombre de messages écrits ou verbaux à des personnages -influents du gouvernement de Guienne, du duché d'Albret et de -l'Armagnac, afin d'aller moins à l'aventure quand il aborderait ces -pays, qui ne le connaissaient plus guère que de nom. La lettre -suivante, adressée à un seigneur catholique, Manaud de Batz, qui fut -bientôt un de ses plus valeureux partisans, donne le ton à la fois -royal et insinuant de cette correspondance: «Monsieur de Batz, je vous -veux bien faire savoir qu'êtes sur l'état de la défunte reine, ma -mère, de ceux-là à elle appartenant et de tout temps bons amis et -serviteurs des siens. Par quoi, faisant état de votre bonne volonté, -je vous prie faire et croire ce que vous dira M. d'Arros de ma part. -Et serai bientôt à même de connaître les véritables gens de coeur qui -se voudront acquérir honneur pour bien faire avec moi; entre lesquels -je fais état de vous trouver toujours...--Je vous prie m'assurer vos -amis et me venir voir à mon passer à Auch, partant de ce pays de La -Rochelle[19]». - - [19] Appendice: XIII. - -Etant encore à La Rochelle, le roi de Navarre reçut du maire et des -jurats de Bordeaux une requête à laquelle il s'empressa de faire -droit, sans se douter que, peu de temps après, cet acte de -bienveillance serait payé d'ingratitude par la capitale de la Guienne. -Nous citons le texte royal, comme nous le citerons toutes les fois -qu'il pourra sans inconvénient s'intercaler dans notre récit: plût à -Dieu que Henri IV eût écrit son histoire tout entière! «Monsieur de -Bajaumont, ordonne le roi de Navarre au général (trésorier général) -d'Agenais, les maire et jurats de Bordeaux m'ont fait entendre qu'il a -été mené en la ville d'Agen quelques pièces d'artillerie, balles, -poudres et matériaux qui leur appartiennent. Maintenant qu'il a plu à -Dieu nous donner la paix, ils désireraient que le tout leur fût rendu -et restitué. A cette cause, désirant la conservation de ladite ville -de Bordeaux, comme plus importante pour le pays de Guienne, je vous -prie ordonner de restituer lesdites pièces, balles, poudres, etc.» - - - - -CHAPITRE II - - Henri à Brouage et à Périgueux.--Séjour à Agen.--Entrevues - politiques.--Du Plessis-Mornay.--Conquêtes - pacifiques.--Surprise de Saint-Jean-d'Angély par le prince de - Condé.--La convocation des Etats-Généraux.--Les députés - calvinistes.--Henri à Nérac.--Démarche de la - reine-mère.--Bordeaux ferme ses portes au roi de - Navarre.--Exhortation aux Bordelais.--Les Etats de Blois.--Le - vote contre l'hérésie.--Protestation des députés - calvinistes.--La triple députation.--Révocation de l'édit de - Beaulieu.--Henri III approuve et signe la Ligue.--Reprise des - hostilités.--Protestation de Condé et manifeste du roi de - Navarre.--L'aventure d'Eauze.--La pitié sous les armes.--Le - «Faucheur».--Les affaires de Mirande, de Beaumont-de-Lomagne et - du Mas-de-Verdun.--Henri et les pauvres gens.--Jean de - Favas.--L'attentat de Bazas.--Prise de La Réole.--Attaque de - Saint-Macaire. - - -Henri partit de La Rochelle, le 4 juillet, pour visiter son -gouvernement. «Il voulut, dit d'Aubigné, commencer par Brouage, où -Mirambeau le traita en toute magnificence, notamment avec quantité -d'oiseaux inconnus à ceux de sa suite, et sur le soir, lui fit voir le -combat d'un grand navire plein de Mores, combattu en diverses -manières, par quatre pataches, enfin brûlé, l'équipage à la nage; cela -fait avec les plus exquis artifices de feu. De là il passe à -Montguyon, d'où, après pareil traitement, il s'achemine à Périgueux. -Ceux de la ville lui donnèrent, pour toute entrée, un arc très haut, -sans feuillure, peint de noir, et au milieu, un écriteau blanc qui -disait: _Urbis deforme cadaver_. Un écuyer qui allait devant son -maître lui dit que c'était la plus belle entrée où il l'eût jamais -accompagné, à cause de ces trois mots, lesquels lui étant commandé -d'expliquer, il s'en excusa sur ce qu'il n'y avait point de mots -français pour les exprimer.» Cette inscription lugubre et la boutade -de l'écuyer, qui n'était autre que d'Aubigné lui-même, sont deux -traits caractéristiques de la misérable situation à laquelle beaucoup -de provinces avaient été réduites par la guerre civile. - -Le roi de Navarre fit un long séjour à Agen. Ce fut, pendant près de -deux années, sa capitale provisoire. En arrivant dans cette ville, il -y trouva un grand nombre de gentilshommes catholiques, ayant à leur -tête le vieux maréchal de Montluc. Ils étaient venus pour lui rendre -hommage et prendre ses ordres. «Vous ne sauriez croire», dit-il dans -une lettre à Damville du 26 août, «combien ils se sont accordés avec -ceux de la religion qui m'y sont pareillement venus trouver. Et tous -ensemble ont promis et juré solennellement, en présence du sieur de -Chémeraut, qui y est venu de la part du roi, l'entière et inviolable -observation de la pacification et de courir sus au premier qui y -contreviendrait.» La Noue vint aussi à Agen pour conférer avec le roi, -de la part de Monsieur, et il s'y rencontra avec le conseiller de -Foix, en ce moment l'homme de la cour, mais pourtant ami du roi de -Navarre. Ce fut dans une conversation avec ces deux personnages, que -Henri, ayant entendu faire l'éloge de Du Plessis-Mornay, fut pris du -désir de le voir et d'utiliser ses talents. On sait quel grand -serviteur il acquit en sa personne. - -Bien établie dans Agen, l'autorité du roi de Navarre s'étendit aux -alentours; Villeneuve-sur-Lot, entre autres places fortes, lui fut -gagnée, sans la moindre violence, par l'entremise de Cieutat et le bon -vouloir de beaucoup de catholiques, séduits par la modération et la -spirituelle bonhomie du roi. Pendant qu'il faisait ces pacifiques -conquêtes, son cousin, le prince de Condé, à qui le roi avait donné -Saint-Jean-d'Angély, en échange de Péronne, devenue le berceau de la -Ligue, était leurré de belles promesses. Angoulême avait fermé ses -portes aux commissaires royaux chargés de faire exécuter l'édit, et -Condé s'était plaint inutilement de ce refus d'obéissance. Il se -plaignit aussi des difficultés qu'il rencontrait à Saint-Jean-d'Angély; -mais déterminé, cette fois, à n'être pas dupe, il introduisit, un à -un, cent vingt hommes dans la place, où les huguenots, d'ailleurs, -étaient nombreux, et lorsque les catholiques s'aperçurent de la -présence de ces intrus, ils furent obligés de se soumettre. «Tout cela -pourtant, dit d'Aubigné, ne se put faire avec tant de modestie, que la -cour ne s'en inquiétât: ce qui fit regarder chacun à sa mèche, hâter -les convocations pour les Etats et dépêcher de toutes parts, pour -éveiller les endormis, adoucir les réformés et les diviser où il se -pourrait.» - -La tenue des Etats-Généraux, convoqués le 16 août, était la grande -préoccupation du pays. La cour avait l'espoir d'y reprendre -quelques-unes des concessions qu'elle avait faites aux calvinistes; la -Ligue, déjà entrée dans l'action, se préparait à dicter des lois à la -royauté; quant aux protestants, menacés des deux parts, ils -s'irritaient d'avance, à la pensée des futures délibérations. Lorsque, -dans leurs négociations pour la paix et dans leurs assemblées -particulières, ils avaient presque unanimement réclamé cette -convocation, la Ligue ne se dressait pas encore devant eux, ou, tout -au moins, ils étaient loin d'en prévoir la puissance. Plus la date -fixée s'avançait, plus ils comprenaient qu'une fois encore leur -existence serait mise en question. Aussi, le roi de Navarre et le -prince de Condé désignèrent-ils des députés pour soutenir devant -l'assemblée les intérêts de la cause calviniste et faire, dès le -début, des remontrances au sujet des graves défauts de forme signalés -dans le mode de convocation. Nous dirons plus tard comment ces députés -accomplirent leur mission, ou plutôt comment ils furent empêchés de -l'accomplir. Nous devons auparavant noter quelques incidents -antérieurs à la réunion des Etats, et qui accusent le parti pris de la -Ligue et de la cour d'acculer les huguenots à ce dilemme: la -soumission absolue ou la guerre. - -Le roi de Navarre avait reparu à Nérac, destiné à devenir bientôt sa -résidence favorite. Il visita la plupart des villes du duché d'Albret -et de l'Armagnac, et y prit des mesures de prévoyance par la -nomination de gouverneurs à sa dévotion et l'introduction de garnisons -bien commandées. Il travaillait, de la sorte, à s'assurer ces pays -remuants, tout en surveillant de son mieux les manoeuvres de la cour -et de la Ligue, et se tenant en relations suivies avec Damville et -Condé, lorsque, au mois de septembre, la reine-mère lui fit exprimer -le désir d'avoir avec lui, à Cognac, une entrevue où devaient être -présents Monsieur et la reine de Navarre. Henri, allant à ce -rendez-vous, désira visiter, en passant, Bordeaux, capitale de son -gouvernement de Guienne. Il était arrivé à Casteljaloux: la cour de -parlement de Bordeaux, effrayée de l'émotion que ce projet avait fait -naître dans la population bordelaise, envoya au prince une députation -pour le complimenter, et surtout pour le supplier de ne pas entrer -dans la ville. On lit dans le procès-verbal du Parlement: «... Avons -été députés respectivement pour venir vers le roi de Navarre lui -remontrer et supplier très humblement que, s'il a délibéré de venir -bientôt en ladite ville, il lui plaise, pour les divers bruits et -rumeurs qui y courent, le remettre en un autre temps que les habitants -y seront mieux composés; même pour lui pouvoir plus dignement rendre -l'honneur, l'obéissance et service qu'ils sont tenus et que ladite -cour de parlement, lesdits maire et jurats et autres administrateurs -de ladite ville désirent et reconnaissent lui être dus et appartenir.» - -Henri comprit, par la démarche de la cour de parlement, que l'heure -était venue pour lui de se tenir plus que jamais sur ses gardes. Qu'il -ressentît vivement l'affront que lui faisaient les magistrats de -Bordeaux, cela n'est point douteux; mais il avait fait ample provision -de patience, pendant sa captivité, et sa politique ne fut nullement -déconcertée par cet incident. Le 31 octobre 1576, il écrivit d'Agen -aux maire et jurats de Bordeaux, au sujet de l'assemblée des Etats, -les engageant, dans l'intérêt du royaume, à mettre de côté les haines -et les antipathies, «comme je fais de ma part, ajoutait-il, laissant -tout le déplaisir que j'ai eu l'occasion de recevoir du refus qui m'a -été fait de passer par votre ville, combien qu'il ait produit de -mauvais effets...--Je vous prie, par un contraire exemple, que chacun -se contienne en son devoir et que dorénavant l'autorité du roi mon -seigneur soit mieux reconnue en moi qu'elle n'a été par le passé, vous -assurant qu'elle n'a jamais été et ne sera en mains de personne qui -porte plus d'affection à votre bien et soulagement que je ferai». - -Le roi de Navarre était sincère lorsqu'il faisait de semblables appels -à la concorde, puisque les sentiments qu'il exprimait le desservaient -auprès d'un grand nombre de ses coreligionnaires et le mettaient -souvent en désaccord avec le prince de Condé, beaucoup plus âpre que -lui dans ses revendications. Heureuse la France, si elle eût entendu -le langage de ce roi de vingt-trois ans! Elle n'en comprit la sagesse -que bien tard, mais dès qu'il fut arrivé à son coeur, les jours -d'honneur et de prospérité revinrent illustrer son histoire. - -L'oeuvre des Etats-Généraux réunis à Blois, le 16 novembre, ne fut pas -l'aurore de ces beaux jours. Les partisans de la Ligue y formaient la -majorité, et ce n'était un secret pour personne que Henri III avait -résolu de s'en déclarer le chef. Peu après l'ouverture des Etats, qui -eut lieu le 6 décembre, et où brillèrent, assure-t-on, les qualités -oratoires du roi de France, les députés du roi de Navarre et du prince -de Condé se disposaient à faire leurs remontrances, quand ils jugèrent -prudent d'y renoncer, sur la réflexion qu'ils firent que, par cet -acte, ils reconnaîtraient, au nom des deux princes, la légitimité de -l'assemblée. Ils s'abstinrent donc de siéger et se bornèrent à faire -imprimer leurs protestations. - -Le quinzième jour de la tenue, on mit en délibération, dans le -Tiers-Etat, l'article qui proscrivait l'hérésie et contre lequel -s'éleva énergiquement Jean Bodin, député de Vermandois. Le -vingt-sixième jour, cet article fut voté. Il portait: «Que le roi -serait supplié de réunir tous ses sujets à la religion catholique et -romaine par les meilleures et plus saintes voies que faire se -pourrait; d'ordonner que l'exercice de la religion prétendue réformée -fût défendu tant en public qu'en particulier, et que les ministres, -diacres, surveillants, sortissent du royaume dans le temps que le roi -marquerait, nonobstant tous édits faits au contraire». - -Comme on était résolu, selon le Père Daniel, «de mettre le roi de -Navarre, le prince de Condé et le maréchal de Damville dans leur tort, -on convint que les trois ordres leur enverraient chacun leurs députés, -pour les inviter à venir aux Etats, à consentir à l'article principal -de la défense de l'exercice de toute autre religion que de la -catholique, et pour exhorter les deux princes à donner l'exemple à -ceux de leur parti, en rentrant eux-mêmes dans le sein de l'Eglise». - -Cette triple députation n'était donc qu'une formalité destinée à faire -retomber, aux yeux du pays, la responsabilité des luttes prochaines -sur les partis dissidents. La guerre avait déjà recommencé, ou plutôt -elle n'avait jamais complètement cessé, dans la plupart des provinces. -La cour avait tout fait, d'ailleurs, pour la rallumer. Aussitôt après -le vote de l'unité de religion par les Etats, et bien avant l'envoi -des députés aux princes et au maréchal, Henri III s'était empressé de -révoquer l'édit de Beaulieu. En même temps, il signait la Ligue, la -faisait signer à Monsieur, s'en déclarait le chef et prenait des -mesures pour la faire recevoir dans les provinces qui n'y avaient pas -encore adhéré. Or, ces actes significatifs, qui se produisirent dans -les premiers jours de l'année 1577, étaient venus eux-mêmes après la -trahison d'Albert de Luynes. Ce lieutenant de Damville livra le -Pont-Saint-Esprit aux troupes royales, et en même temps, -Thoré-Montmorency, frère du maréchal, était victime d'une arrestation -arbitraire. Ces deux faits avaient motivé les réclamations du roi de -Navarre, aussi mal accueillies par Henri III que les plaintes touchant -les mauvais procédés de l'amiral de Villars, lieutenant-général en -Guienne, et le refus outrageant des Bordelais. Tous ces dénis de -justice, succédant aux menaces de la Ligue, déjà colportées dans le -pays et aggravées encore par l'adhésion de la cour, comme par le vote -dont nous avons parlé, avaient provoqué les fougueuses protestations -du prince de Condé et un manifeste très digne et très ferme du roi de -Navarre. Dans ce document, daté d'Agen, 21 décembre, et adressé à la -noblesse, aux villes et communautés du gouvernement de Guienne, Henri -se plaint des intrigues de l'amiral de Villars pour lui faire fermer -les portes de Bordeaux; il rappelle la trahison du Pont-Saint-Esprit -et quelques menées significatives, et il termine par ces belles -déclarations: «La religion se plante au coeur des hommes par la force -de la doctrine et persuasion, et se confirme par l'exemple de vie et -non par le glaive. Nous sommes tous Français et concitoyens d'une même -patrie; partant, il nous faut accorder par raison et douceur, et non -par la rigueur et cruauté, qui ne servent qu'à irriter les -hommes...--Prenons donc cette bonne et nécessaire résolution de -pourvoir à notre conservation générale contre les pratiques et -artifices des ennemis de notre repos... En quoi je n'épargnerai ma -vie.» - -Henri III n'eut pas plus égard au manifeste qu'aux doléances plus -discrètes qui l'avaient précédé, et avant la fin de l'année 1576, les -derniers lambeaux du traité de Beaulieu s'en allaient rejoindre les -autres paix «éternelles», qui avaient, on peut le dire, si souvent -troublé plutôt que restauré la France du XVIe siècle. Lorsque les -députés des Etats envoyés à Henri arrivèrent en Guienne, on y -guerroyait déjà, depuis quelque temps, et le roi de Navarre quitta le -siège de Marmande pour leur donner audience à Agen: nous les y -retrouverons vers la fin du mois de janvier. Les derniers jours de -l'année 1576 et les premiers de l'année 1577 furent marqués, en -Guienne et en Gascogne, par quelques faits de guerre dont le moment -est venu de présenter le récit. - -La périlleuse aventure d'Eauze, que la plupart des historiens du temps -ont racontée, sans être d'accord sur la date, doit figurer, selon -nous, à celle que lui assigne Berger de Xivrey dans le recueil des -_Lettres missives_, c'est-à-dire à la fin du mois de décembre 1576. -Nous indiquerons dans l'Appendice[20] la raison de notre choix et -aussi les versions de Sully et de Du Plessis-Mornay. Plusieurs traits -de ces versions sont identiques; l'une et l'autre pourtant sont -incomplètes, comme l'ont prouvé les lettres de Henri à Manaud de Batz, -documents précieux pour l'histoire de ce prince, et dont ni Du -Plessis-Mornay ni Sully n'ont eu connaissance. - - [20] Appendice: XIV. - -A mesure que le roi de Navarre pénétrait dans les pays de Guienne et -de Gascogne, il se préoccupait de la sûreté des places, et se voyait -parfois obligé de recourir à de véritables coups de main pour vaincre -les résistances ou déjouer les complots. Il visitait l'Albret et -l'Armagnac, lorsque deux gentilshommes, qu'il honorait d'une estime -particulière, Antoine de Roquelaure et Manaud de Batz, l'instruisirent -des menées séditieuses qu'on pratiquait à Eauze, principale ville de -l'Eauzan, pays d'Armagnac. Eauze appartenait sans conteste au roi de -Navarre, «comte d'Armagnac», et c'était alors une des clefs de la -Gascogne. Henri conçut le dessein de s'assurer de près des sentiments -de cette ville. Ayant donné rendez-vous à un petit corps de troupes et -simulé une partie de chasse, dans le voisinage d'Eauze, il fit -exprimer aux magistrats son désir de visiter la place. Le maire et les -jurats, remplissant leur devoir avec ou sans arrière-pensée, vinrent, -en chaperons, devant la principale porte, lui présenter les clefs de -la ville. Sur la foi de cet accueil, Henri, qui n'avait, à ses côtés, -que huit ou dix gentilshommes, entre autres Roquelaure, Batz, Mornay, -Rosny et Béthune, et deux de ses gardes, Cumont et Ferrabouc, entra -sans hésiter dans la cité hospitalière. Mais à peine avait-il franchi -le pont-levis, qu'une sentinelle cria, en gascon: «_Coupo toun rast, -toun rey y es!_» Mot à mot: «Coupe ton râteau, ton roi y est». Au même -instant, la herse-coulisse tomba, et le roi, avec quatre ou cinq -gentilshommes, se trouva séparé du reste de son escorte. Etait-il -victime d'une maladresse ou d'un guet-apens? Il sut bientôt à quoi -s'en tenir. - -Dès ses premiers pas, le bruit du tocsin éclate, des cris menaçants y -répondent, et une foule ameutée, soldats de la garnison, bourgeois et -hommes du peuple, l'enferme dans un cercle de piques et d'arquebuses. -Il avait avec lui quatre ou cinq vaillants prêts à faire bon marché de -leur vie pour sauver la sienne, manifestement en danger. Qu'on juge -des prouesses qu'ils accomplirent, lorsque Henri, avec un héroïque -entrain, leur donna, par son exemple, le signal de la lutte. On court -droit aux mutins, leur brûlant l'amorce au visage et les chargeant à -coups d'épée. Rompus, ils se reforment, et, désignant le roi, ils -crient: «Tire à la jupe rouge! tire au panache!» Ils tirent en effet, -et tant de coups, que si, à tout événement, Henri et ses compagnons -n'avaient pris des armes défensives sous leurs tuniques de chasse, ils -eussent tous succombé aux premières décharges. Par un bonheur inouï, -aucun d'eux ne fut dangereusement blessé. Le combat, en se -prolongeant, aurait pourtant bientôt épuisé les forces de ces rudes -jouteurs; mais ayant pu, à travers la mêlée, gagner la porte d'une -tour voisine, ils s'y retranchèrent et donnèrent ainsi à l'escorte -royale le temps de briser la herse ou d'escalader les murailles. Quand -les hommes d'armes du roi parurent, la scène changea subitement. Cette -population égarée se vit perdue et demanda grâce. Il fallut toute -l'autorité du roi pour empêcher le sac de la ville. C'est la première -occasion solennelle notée par l'histoire où il montra et fit bénir sa -clémence; Sully parle de quatre mutins condamnés au gibet; mais -d'autres récits ajoutent que la corde s'étant rompue, le roi s'écria: -«Grâce à ceux que le gibet épargne!» - -Ce trait de spirituelle bonté, même inventé pour couronner une journée -d'héroïsme, resterait encore dans la vraisemblance et la réalité du -caractère historique de Henri. Dès qu'il paraît sur les champs de -bataille, revêtu de l'autorité souveraine, à la tête de quelques -partisans, comme à Eauze, ou au milieu d'une armée imposante, comme à -Coutras, la guerre tend à s'humaniser, s'il est possible: les chefs -apprennent de lui et font comprendre aux soldats que tout ne leur -appartient pas dans la route meurtrière tracée à leur activité; que la -vie est toujours respectable et quelquefois sacrée chez un ennemi -abattu; que la victoire n'est que plus belle, affranchie de la -cruauté; qu'il y a des humbles, des faibles, un «peuple» à épargner, -même quand on est obligé de le froisser, de le «fouler», de le blesser -au passage. Henri IV s'est formé, en Gascogne, à beaucoup de vertus -royales: il n'y a pas fait de plus noble apprentissage que celui de la -pitié sous les armes. - -En quittant Eauze, le roi de Navarre laissa cette place sous le -commandement de Béthune; mais, peu de temps après, il en donna le -gouvernement, avec celui de tout le pays, au baron de Batz. Ce choix -n'était pas dicté seulement par la reconnaissance de Henri envers son -«Faucheur», comme il surnomma ce gentilhomme, après le combat d'Eauze, -mais encore par l'intérêt politique bien entendu. Manaud de Batz, -descendant direct des vicomtes de Lomagne, des premiers comtes -d'Armagnac, et par conséquent, des anciens ducs de Gascogne, était, -par sa religion, par ses alliances et son influence personnelle dans -la contrée, capable de rendre d'importants services à la cause du roi. -Henri le nomma gouverneur par la lettre suivante: «Monsieur de Batz, -pour ce que je ne puis songer à ma ville d'Euse qu'il ne me souvienne -de vous, ni penser à vous qu'il ne me souvienne d'elle, je me suis -délibéré vous établir mon gouverneur en icelle et pays d'Eusan. Adonc -aussi me souviendra, quant et quant, d'y avoir un bien sûr ami et -serviteur, sur lequel me tiendrai reposé de sa sûreté et conservation: -pour tout ce dont je vous ai bien voulu choisir...» - -Le guet-apens d'Eauze faillit se renouveler à Mirande, autre ville de -l'Armagnac vers laquelle Henri se dirigea pour secourir Saint-Cricq, -seigneur catholique de son parti. Ce capitaine était entré dans -Mirande, à la suite d'un coup de main plus audacieux que raisonnable; -mais à peine croyait-il tenir la place qu'il eut à se défendre contre -la garnison, hostile au roi de Navarre et soutenue par les habitants. -N'ayant pas assez de monde pour se maintenir dans la ville, -Saint-Cricq s'était retiré dans une tour. Il y fut assiégé et tué avec -une partie de sa troupe. Sully raconte que la catastrophe était -accomplie lorsque le roi de Navarre parut devant Mirande. Son arrivée -inspira aux habitants l'idée d'un stratagème qui fut bien près de -réussir. Dès qu'ils aperçurent le roi, ils firent sonner des fanfares, -comptant que les nouveaux venus les prendraient pour des signes -d'allégresse ordonnés par Saint-Cricq. Ce fut précisément ce qui -arriva, et le roi de Navarre allait se jeter dans le piège, quand un -soldat huguenot, voyant le danger qu'il courait, sortit de la ville et -vint lui donner un avis salutaire. Le roi battit sagement en retraite, -tout en faisant tête, de temps à autre, aux défenseurs de Mirande, qui -le serraient de près, fort enhardis par le succès précédent. La nuit -et le voisinage de Jegun, place fidèle dont les portes s'ouvrirent au -roi, mirent fin à cette lutte. Le surlendemain, un fort détachement -des troupes royales, à la tête desquelles était l'amiral de Villars en -personne, vint manoeuvrer autour de Jegun. En rase campagne, les -forces eussent été par trop inégales, et Villars n'avait aucun -matériel de siège: après quelques bravades, on se tint coi de part et -d'autre. - -Peu après la date des affaires de Mirande et de Jegun, Sully place le -récit de plusieurs petits combats meurtriers, sous les murs de -Beaumont-de-Lomagne et du Mas-de-Verdun. Nous résumons les _Economies -royales_, mais en faisant observer qu'il y a divergence, pour l'ordre -chronologique, entre la version de ces Mémoires et celle d'Agrippa -d'Aubigné. - -Le roi de Navarre, allant de Lectoure à Montauban, était en vue de -Beaumont: son avant-garde rencontra plusieurs détachements que les -habitants de cette ville avaient placés en embuscade pour disputer le -passage aux calvinistes. On les mena battant jusqu'aux portes, d'où il -sortit une centaine d'hommes à leur secours. La plupart périrent dans -le combat qui suivit; mais le roi de Navarre, ne jugeant pas opportun -d'aller plus avant, continua son voyage. Au retour de Montauban, par -la route du Mas-de-Verdun, à une lieue de cette ville, il trouva sur -son chemin un parti d'arquebusiers, qui lâchèrent pied devant son -escorte: poursuivis et assiégés dans une église convertie en -forteresse, ils y furent réduits à merci et impitoyablement massacrés -par une troupe de Montalbanais, qui leur reprochaient toutes sortes de -crimes. - -Quoique la vie du roi de Navarre fût un voyage perpétuel, comme elle -devait l'être pendant un quart de siècle, il ne lui avait pas fallu -grand temps pour s'apercevoir que le défaut de discipline paralysait -les forces de son parti. Partout où il se trouvait, il empêchait ou -restreignait les abus, enseignait l'ordre, prêchait la modération et -le respect du droit, en général, de celui des faibles, en particulier. -Mais il ne pouvait suffire à tout, et, à chaque instant, des plaintes -lui parvenaient sur les irrégularités, les excès de pouvoir et les -violences de quelques-uns de ses partisans. La guerre ouvertement -déclarée, il était obligé de fermer les yeux sur plus d'un acte peu -avouable, sous peine de s'aliéner de fidèles mais peu scrupuleux -serviteurs; en tout autre temps, nous le verrons toujours préoccupé de -faire justice et d'établir, autant que possible, comme il dit, «de -bons règlements». Dans les premiers jours du mois de janvier 1577, -entre deux expéditions, il apprit qu'en divers lieux de son -gouvernement de Guienne, il y avait eu de notables violences et -«voleries». Il expédia aussitôt les plus formelles instructions à -plusieurs de ses officiers pour réparer les dommages causés, «n'ayant -rien en si grande détestation, déclarait-il, que l'oppression du -peuple». De Montauban, la même année, il donne par écrit l'ordre «de -ne molester les paysans et les laboureurs et de ne leur prendre leurs -biens et bétail, _sur peine de vie_». Il y avait quelque mérite, de sa -part, à donner aux pauvres gens de semblables marques de sollicitude, -au moment où les Etats-Généraux venaient de voter la destruction de -son parti et la proscription de sa croyance, et de le mettre, par -conséquent, dans la nécessité de faire la guerre. - -Cette guerre gagnait de proche en proche; elle n'avait été, -jusqu'alors, que défensive, du côté de Henri; la révocation de l'édit -de Beaulieu (6 janvier 1577) lui créait l'obligation, comme au prince -de Condé et au maréchal de Damville, de ne pas attendre les premiers -coups. Damville n'eut qu'à se maintenir, en attendant une défection -dont la pensée germait dans son esprit; Condé agitait la Saintonge -et le Poitou, et visait Loudun, qu'il prit en janvier. Le roi de -Navarre trouvait devant lui d'autant plus de besogne, que son -lieutenant-général en Guienne, l'amiral de Villars, le traitait et -l'avait déjà fait traiter en ennemi; les populations de cette province -lui étaient, pour la plupart, hostiles. Heureusement, il avait, même -dans la Guienne, des partisans déterminés, qui le servirent, -quelques-uns violemment, il est vrai, mais presque tous avec succès, -comme va l'établir le récit de quelques faits de guerre, accomplis -depuis les derniers jours de l'année 1576 jusqu'au mois de mars 1577. - -Jean de Favas ou Fabas, seigneur de Castets-en-Dorthe, qui, «dès sa -plus tendre jeunesse, au témoignage de l'historien de Thou, avait -servi avec distinction dans les dernières guerres contre les Turcs», -fut amené à se ranger dans le parti du roi de Navarre par l'issue -d'une entreprise où la politique semblait n'avoir eu aucune part. Il y -avait à Bazas une riche héritière que Favas voulait marier à un de ses -cousins, membre de la famille de Gascq, puissante dans toute la -contrée. Mais la jeune fille était sous l'autorité du capitaine Bazas, -second mari de sa mère, et il refusa son consentement à cette union. -Favas poussa jusqu'au crime son dévouement au gentilhomme éconduit. -Avec le concours des frères Casse (ou Ducasse), connus dans le pays -pour leur violence, il tue le capitaine, arrache la jeune fille des -mains de sa mère et la livre à son poursuivant. Puis, soit que cette -sinistre aventure l'eût mis en goût de guerroyer, soit qu'il l'eût -considérée comme un début sanglant, dans une nouvelle carrière -militaire et politique, Favas introduisit des hommes à lui dans la -ville de Bazas, s'en rendit maître, la pilla en partie, surtout la -maison du Chapitre, en dévasta la cathédrale, et, tout à coup, se -proclama calviniste et partisan du roi de Navarre. Cette déclaration -lui valut des recrues, et il en profita pour étendre son action: -Langon, Villandraut, Uzeste sentirent ses coups et portèrent les -marques du brigandage de ses soldats. A ce moment, il n'était -nullement avoué par le roi de Navarre; mais Favas, à tout prendre, -était un homme de valeur; il agrandit son rôle, et peut-être par -vocation, peut-être aussi pour faire oublier ses criminelles -violences, il voulut compter parmi les bons capitaines de cette -époque. A la tête d'une troupe aguerrie et exaltée par les précédentes -expéditions, il résolut d'enlever La Réole au roi de France, pour -l'offrir aux huguenots. Il eut, dans cette entreprise, le concours de -quelques gentilshommes à la suite du roi de Navarre, entre autres -Rosny, qui, dans l'affaire, commanda un détachement de cinquante -soldats. Le 6 janvier 1577, le jour même où Henri III signait la -révocation de l'édit de Beaulieu, La Réole fut prise par escalade, -avec des «échelles de plus de soixante pieds, faites de plusieurs -pièces, dit d'Aubigné, les emboîtures n'ayant jamais été pratiquées -auparavant cette invention». Favas ayant des intelligences dans la -place, y entra presque sans coup férir. Les vainqueurs s'amoindrirent -en ne faisant pas preuve d'autant de modération que le commandaient -les circonstances: ils ne respectèrent ni les édifices catholiques, ni -les biens des habitants. Néanmoins, la prise de La Réole fonda -sérieusement la réputation et la fortune de Favas. Nommé gouverneur de -cette place importante, et qui fit grand service au parti, il devint -un des lieutenants les plus actifs et les plus habiles du roi de -Navarre: heureux s'il n'eût débuté par des actes si manifestement -coupables! De La Réole, Favas fit, dans les contrées voisines, -quelques expéditions dont on a gardé le souvenir. Dans la Bénauge, il -battit les partisans catholiques, et mit en déroute, à Targon, une -compagnie de gendarmes du baron de Vesins. Aux environs d'Auros, il -anéantit un petit corps d'infanterie qui avait fait mine d'attaquer -Bazas. Enfin, il détruisit la petite ville de Pondaurat, dont la -garnison gênait les mouvements de La Réole. - -Langoiran, autre capitaine calviniste renommé, échoua dans une -tentative qu'il fit sur Saint-Macaire, à la suite de la prise de La -Réole. «C'est une ville sur Garonne, nous dit d'Aubigné, élevée sur -une roche de cinq toises de haut, sur laquelle est un mur de dix-huit -pieds qui clôt le fossé d'entre la ville et le château. On peut monter -d'abord de la rivière, qui est au pied du rocher, jusqu'au pied de la -muraille, par le côté du terrier. Tout cela fait un coude, dedans -lequel Favas désigna une escalade en plein jour, à savoir, pour passer -la muraille qui était sans corridor; et pourtant il fallait porter un -autre escalot pour descendre au fossé d'entre la ville et le château, -où il y avait encore peine pour remonter à la ville.» - -La troupe de Langoiran se grossit de quarante gentilshommes de la cour -du roi de Navarre, qui s'y portèrent volontairement, et de quelques -capitaines choisis dans les garnisons voisines. Parmi ces derniers -figuraient d'Aubigné et Castera. On mit sur deux bateaux, à La Réole, -les assaillants munis de deux échelles, et l'on recouvrit le tout avec -soin de quelques voiles, pour les dérober à tous les regards. Aux -premiers cris des sentinelles, on répond: - -«C'est du blé que nous portons». Et, presque au même instant, cette -prétendue marchandise se dressant dans les deux embarcations, tous les -réformés s'élancent au rivage. Appliquées à la muraille, les échelles -se trouvent trop courtes; mais les assaillants n'en persistent pas -moins dans leur résolution, et, le pistolet au poing, ils essaient, en -s'aidant les uns les autres, de se jeter dans la place. A toutes les -fenêtres du château donnant sur la muraille, ainsi qu'à celles de la -maison la plus voisine, parurent alors des arquebusiers, qui -dirigèrent sur les assaillants le feu le plus meurtrier. D'Aubigné fut -le premier atteint et, presque au même instant, un coup de chevron, -que lui asséna le capitaine Maure, l'envoya dans la rivière, où il -tomba, du haut du rocher, en roulant sur lui-même et laissant son -pistolet dans la ville. A son côté, tomba Génissac, frappé, comme -d'Aubigné, d'une arquebusade. Castera et Sarrouette prirent leur -place, et tel fut l'acharnement de la troupe assaillante que, malgré -le feu du château qui les foudroyait de front, malgré celui d'un -faubourg qui les prenait en flanc, d'Aubigné et les autres blessés -retournèrent aux échelles. Du côté de la ville, les femmes -rivalisèrent de courage avec les soldats dans cette défense, et -Guerci, un des officiers de Langoiran, périt sous une barrique jetée -sur sa tête par une de ces héroïnes. Cependant les gardes du roi de -Navarre s'étaient groupés sur un rocher voisin en demandant quartier. -La garnison de Saint-Macaire, ayant reçu d'eux l'assurance qu'ils -étaient catholiques, leur accorda la vie. Les autres assaillants, -criblés de blessures, regagnèrent péniblement leurs barques. «Il ne -sortit de cette affaire, affirme d'Aubigné, dont on vient de lire le -récit, que douze hommes qui ne fussent morts, blessés ou -prisonniers...» - - - - -CHAPITRE III - - Le siège de Marmande.--Bravoure du roi de Navarre.--Arrivée de la - députation des Etats.--La trêve de Sainte-Bazeille.--Démêlés de - Henri avec la ville d'Auch.--Réponse de Henri aux députés.--Sa - lettre aux Etats.--Autre députation.--La diplomatie du roi de - Navarre.--L'armée de Monsieur sur la Loire et en Auvergne.--Le - duc de Mayenne en Saintonge.--Mésintelligence entre Henri et - Condé.--Prise de Brouage.--Situation critique des réformés.--Le - maréchal de Damville se sépare d'eux.--La cour leur offre la - paix.--Négociations.--Déclarations de Henri au duc de - Montpensier.--La paix de Bergerac. - - -Après le succès de La Réole et l'échec de Saint-Macaire, le roi de -Navarre se laissa persuader par Lavardin, un de ses lieutenants, -gouverneur de Villeneuve-sur-Lot, de tenter une entreprise sur -Marmande. Elle offrait quelque péril et ne réussit qu'à demi. Le roi, -pourtant, la jugeait d'importance, car il fit venir de Saintonge La -Noue pour commander le siège. - -«La Noue étant venu de Saintonge, dit d'Aubigné, eut charge d'investir -Marmande sur la Garonne, ville en très heureuse assiette, franche de -tous commandements, qui avait un terre-plain naturel revêtu de brique. -Les habitants y avaient commencé six éperons et étaient aguerris par -plusieurs escarmouches légères que le roi de Navarre y avait fait -attaquer, en y passant et repassant. Le jour que La Noue vint pour les -investir, n'ayant que six-vingt chevaux et soixante arquebusiers à -cheval, les battants jettent hors de la ville de six à sept cents -hommes mieux armés que vêtus pour recevoir les premiers qui -s'avanceraient. La Noue, ayant fait mettre pied à terre à ses soixante -arquebusiers, et à quelques autres qui arrivèrent, sur l'heure, de -Tonneins, attira cette multitude à quelque cent cinquante pas et non -plus de la contrescarpe, puis ayant vu qu'il n'y avait pas de haies, à -la main gauche de cette arquebuserie, qui leur pût servir d'avantage, -il appela à lui le lieutenant de Vachonnière (d'Aubigné), lui fit -trier douze salades à sa compagnie; lui donc, avec le gouverneur de -Bazas et son frère, faisant en tout quinze chevaux, défend de mettre -le pistolet à la main, et prend la charge à cette grosse troupe; mais -il n'avait pas reconnu deux fossés creux sans haies, qui l'arrêtèrent -à quatre-vingts pas des ennemis, qui firent beau feu sur l'arrêt, -comme fit aussi la courtine; de là deux blessés s'en retournèrent. -Cependant, le lieutenant de Vachonnière ayant donné à la contrescarpe -et reconnu que par le chemin des hauteurs qui faisaient un éperon, on -pouvait aller mêler, en donne incontinent avis à La Noue, aussitôt -suivi. Cette troupe donc passe dans le fossé de la ville et sort par -celui de l'éperon, quitté d'effroi par ceux qui étaient dessus, pour -aller mêler cette foule d'arquebusiers dont les deux tiers se jetèrent -dans le fossé de l'autre côté de la porte; mais le reste vint -l'arquebuse à la main gauche, et l'épée au poing; avec eux quatre ou -cinq capitaines et sept ou huit sergents firent jouer la pertuisane et -la hallebarde; pourtant, les cavaliers leur firent enfin prendre le -chemin des autres, hormis trente, qui demeurèrent sur la place. La -Noue fit emporter deux de ses morts, ramenant presque tous les siens -blessés, plusieurs de coups d'épée, lui, avec six arquebusades -heureuses, desquelles l'une le blessa derrière l'oreille. - -«Le roi de Navarre, arrivé le lendemain avec un mauvais canon, une -coulevrine et deux faucons de Casteljaloux, et de quoi tirer cent -vingt coups, logea ses gens de pied, le premier jour, et, le -lendemain, par l'avis des premiers venus, et pour entreprendre selon -son pouvoir, battit la jambe d'un portail qui soutenait une tour de -briques fort haute, afin que la tour, par sa chute, dégarnissant -l'éperon de devant, on pût donner à tout; celui qui donnait l'avis -demandait trente hommes pour tenir dans un jardin, sur le ventre, et -habilement se jeter dans la ruine, avant qu'il y fît clair; mais -Lavardin s'opposa à cela, disant qu'il savait bien son métier et qu'il -voulait marcher avec tout le gros; la cérémonie donc qu'il y fit fut -cause que, la tour étant tombée, ceux de dedans eurent mis une -barricade dans la ruine, et quatre pipes au-devant des deux petites -pièces qui leur tiraient de Valassens, et Lavardin ayant marché vers -la contrescarpe, vu le passage bouché, fit tourner visage à son -bataillon. Sur cette affaire, arriva le maréchal de Biron...» - -D'Aubigné passe sous silence un épisode fort intéressant, que Sully a -noté. Pendant une attaque, le roi ayant fait avancer plusieurs gros -d'arquebusiers pour s'emparer d'un chemin creux et de quelques points -stratégiques, Rosny, à la tête d'un de ces détachements, fut assailli -par des forces triples. Retranchés derrière quelques maisons, mais -cernés de toutes parts, les arquebusiers auraient infailliblement -succombé, si le roi de Navarre, sans prendre même le temps de revêtir -son armure, ne se fût précipité à leur secours. Après les avoir -dégagés, il combattit en personne, jusqu'à ce qu'ils se fussent -emparés des postes désignés. - -Avant d'aller donner audience aux députés des Etats, qui l'attendaient -à Agen, Henri convint d'une trêve avec Biron. Le maréchal était à -Sainte-Bazeille, où il discutait les termes de l'accord avec Ségur et -Du Plessy-Mornay. - -On raconte que, pendant les pourparlers, Biron prêtait l'oreille aux -détonations de la petite artillerie du roi de Navarre. Tout à coup, le -canon a cessé de se faire entendre: c'est que les boulets manquaient -et que, en outre, le maître artilleur des assiégeants venait d'être -tué. Mais Du Plessis de s'écrier: «Hâtons-nous! la brèche est faite, -et l'on monte à l'assaut». Et Biron, sans défiance, signa le traité, -pour éviter l'effusion du sang. Quoi qu'il en soit de cette anecdote, -un accommodement se fit entre le roi de Navarre et la ville de -Marmande. Il y eut, de la part du prince, un simulacre de prise de -possession, et les Marmandais reconnurent ses droits. - -Pendant qu'il était occupé au siège de Marmande et aux négociations -qui suivirent, le roi de Navarre eut quelques démêlés avec la ville -d'Auch. Il avait nommé Antoine de Roquelaure au gouvernement de cette -capitale de l'Armagnac; mais les consuls, prévenus par les lettres de -Henri III, n'agréèrent point Roquelaure, et celui-ci, perdant -patience, n'épargna ni les menaces, ni les mesures de rigueur pour -entrer en possession de sa charge, si bien que les Auscitains, se -raidissant de plus en plus et encouragés par l'amiral de Villars, -poussèrent les sentiments d'hostilité jusqu'à faire entrer dans leurs -murs la compagnie de la Barthe-Giscaro. Henri, retenu par ses affaires -dans l'Agenais, écrivit, à ce sujet, plusieurs lettres, en attendant -l'occasion de faire valoir plus efficacement ses droits: «Vous n'avez -rien à commander sur ce qui m'appartient, disait-il au capitaine -Giscaro... Autrement, où vous vous oublieriez de tant que de -l'entreprendre, vous pouvez penser que je ne suis pas pour le -souffrir sans en avoir ma revanche en quelque temps que ce soit. De -quoi je serais tant marri d'être occasionné que je désirerais toute ma -vie vous faire plaisir en tous les endroits où j'en aurais le -moyen...» Le roi de Navarre et les consuls d'Auch se réconcilièrent, -l'année suivante, lors du séjour des deux reines dans cette ville. - -Les députés arrivés à Agen étaient: Pierre de Villars, archevêque de -Vienne en Dauphiné, André de Bourbon, seigneur de Rubempré, Mesnager, -trésorier général de France. Nous avons dit qu'une députation -semblable avait été envoyée au prince de Condé et au maréchal de -Damville. Condé refusa toute audience. Damville, plus politique, reçut -les députés avec courtoisie, mais fut inflexible sur la question -principale, deux religions pouvant coexister, à son sens, puisqu'il -les faisait vivre en paix dans le gouvernement de Languedoc. Henri -tint une conduite analogue. Biron l'avait suivi à Agen pour tâcher de -concilier Catherine de Bourbon aux intérêts de la cour. Il n'était pas -nécessaire d'assiéger Henri pour tirer de lui de bonnes paroles: elles -lui venaient naturellement aux lèvres. Il fit le meilleur accueil aux -députés, s'attendrit au tableau des calamités publiques tracé par -l'archevêque de Vienne, se défendit de toute opiniâtreté en matière de -religion, déclara qu'il restait fidèle à la sienne, parce qu'il la -jugeait bonne, mais qu'il entendait toujours suivre sur ce point les -inspirations de sa conscience. Au surplus, il protestait contre les -mesures de rigueur délibérées à Blois, et déplorait d'avance les -malheurs que de telles résolutions pouvaient attirer sur le pays. -Aussi bien que les députés, le roi de Navarre savait que les -ambassades et les discours seraient impuissants à établir la paix dont -chacun se disait partisan. Néanmoins, après avoir fait entendre aux -envoyés des Etats les déclarations les plus conciliantes, il adressa -aux Etats eux-mêmes, en date du 1er février, une lettre destinée à -prouver sa bonne volonté, et surtout à dégager sa responsabilité dans -les éventualités prochaines. Il disait à «MM. les gens assemblés pour -les Etats à Blois:--Je vous remercie très affectionnément de ce qu'il -vous a plu envoyer devers moi, et même des personnages de toute -qualité émérite, lesquels j'ai vus et ouïs très volontiers, comme je -recevrai toujours, avec toute affection et respect, tout ce qui -viendra de la part d'une si honorable compagnie; ayant un extrême -regret de ce que je n'ai pu m'y trouver et vous montrer en personne en -quelle estime j'ai et tiens une telle assemblée...»--Après cet exorde -insinuant, il ajoutait: «Mais le succès et l'événement d'une si haute -entreprise tendant à la restauration de ce royaume dépend, à mon avis, -de ce que requériez et conseilliez le roi touchant la paix. Si vos -requêtes et vos conseils tendent à la conserver, il vous sera aisé -d'obtenir toute bonne provision à toutes vos plaintes, remontrances et -doléances, et de faire exécuter et entretenir de point en point, et, -par ce moyen, de recueillir vous-mêmes et transmettre à la postérité -le fruit de vos bons avis et bons conseils...» - -Jamais prince français n'en appela au glaive aussi souvent que Henri, -et, par un étrange contraste, ne fit autant que lui de sacrifices à la -paix. Déconcertée d'abord par les violents refus de Condé et les -résistances plus mesurées mais fermes du roi de Navarre et de -Damville, la cour revint à la charge par une députation spéciale et -qu'on supposait, avec raison, capable d'obtenir de Henri tout ce qu'il -pouvait accorder. «Le duc de Montpensier et le sieur de Biron furent -de nouveau envoyés au roi de Navarre et le firent consentir à modifier -l'édit de pacification. Le duc, à son retour, ayant fait part aux -Etats de sa négociation, le Tiers-Etat présenta une requête au roi, -pour le supplier de faire de nouvelles réflexions là-dessus. Mais -enfin, après bien des délibérations et des souplesses, on s'en tint à -la première requête des Etats, qui avaient d'abord demandé qu'on ne -souffrît l'exercice d'aucune religion en France différente de la -catholique; et l'on n'eut nul égard à la clause que plusieurs avaient -voulu que l'on y insérât, savoir: qu'il fallait que la chose fût -ainsi, pourvu qu'elle se pût faire sans qu'on en vînt à la guerre. La -Ligue fut autorisée, après qu'elle eut été signée par le roi même, par -Monsieur, par la plupart des princes et seigneurs catholiques, qui -s'étaient rendus aux Etats, et cela contre l'avis du duc de -Montpensier, du maréchal de Cossé, de Biron et de quelques autres. La -formule en fut envoyée dans les provinces aux gouverneurs et aux -villes, dont quelques-unes, et Amiens entre autres, s'excusèrent -d'entrer dans la Ligue. Ainsi finirent les Etats, au commencement de -mars, ajoute le Père Daniel, sans autre effet que la signature de la -Ligue; car on n'y conclut rien de particulier pour la réformation de -l'Etat, et même on n'y fournit rien au roi pour l'entretien de la -guerre qu'il allait entreprendre. Il eut recours au clergé, qui lui -donna quelque secours. Il tira encore de l'argent de la création de -quelques nouvelles charges, et se prépara à commencer au plus tôt la -guerre.» - -Tout en laissant voir son goût pour la paix, le roi de Navarre -travaillait à se fortifier, soit en vue de la rendre meilleure pour -lui, quand elle viendrait en discussion, soit en prévision de luttes -futures et probables. Il avait, depuis quelque temps, des conseillers -et des négociateurs en quête de ressources et d'alliances: la tâche -était ardue, mais Du Plessis-Mornay et Ségur s'y employèrent avec tant -d'ardeur, qu'ils en arrivèrent, dans la suite, à agiter une partie de -l'Europe en faveur de leur cause. En attendant ces grands résultats, -la diplomatie naissante du roi de Navarre contribua, dans une notable -mesure, à la formation d'une contre-ligue entre les calvinistes -français, Elisabeth d'Angleterre, les rois de Suède et de Danemark, -les Suisses et les princes protestants d'Allemagne. Cette association, -dont les bases furent jetées au mois de février 1577, se perpétua et -s'accentua dans les années suivantes; la correspondance du roi de -Navarre nous en fera connaître, de temps en temps, les projets un peu -vagues et les actes souvent indécis. L'existence de la contre-ligue -n'eut pour effet, dès le début, que d'irriter la cour de France et de -hâter les préparatifs de la guerre qu'elle avait résolu de faire aux -huguenots et à leurs alliés. Au moment où le prince de Condé partait -pour une expédition incohérente aux Sables-d'Olonne, Henri III mit sur -pied deux armées, qui prirent sur-le-champ l'offensive: l'une occupa -le Poitou et la Saintonge, sous le commandement du duc de Mayenne; -l'autre, sous les ordres de Monsieur, duc d'Alençon et d'Anjou, -remonta le cours de la Loire. Les premiers coups furent portés par -Monsieur. Il entra, le 1er mars 1577, par composition, dans La -Charité, et, de là, il marcha vers Issoire, en Auvergne; après un -siège de trois semaines, un sanglant assaut mit, le 12 juin, cette -place au pouvoir de l'armée royale, qui s'y livra à toutes les fureurs -de la guerre. Là se bornèrent les exploits du duc d'Anjou. La campagne -de Mayenne fut plus longue et non moins heureuse. Après avoir fait -lever le siège de Saintes au prince de Condé, qui ne réussissait nulle -part, il prit Tonnay-Charente et Marans, inquiéta La Rochelle et -entreprit le siège de Brouage. Ce port, héroïquement défendu pendant -deux mois, comptait sur un double secours; celui de mer ne put lui -parvenir, surveillé et constamment repoussé par Lansac de -Saint-Gelais; Condé, en mésintelligence avec le roi de Navarre, ne -sut pas faire arriver le secours de terre. Brouage se rendit le 28 -août. - -Il ne tint pas au roi de Navarre que les événements ne prissent une -meilleure tournure. Quoiqu'il eût beaucoup de peine à défendre ses -intérêts en Guienne et en Gascogne, il tenta des efforts pour aller -s'opposer aux succès de Mayenne; mais les entreprises du prince de -Condé, qui tendait de plus en plus à faire bande à part, n'inspiraient -qu'une médiocre confiance aux partisans de Henri, surtout aux -catholiques. Ils étaient d'ailleurs fort occupés dans leurs propres -foyers, où ils avaient à compter avec les troupes de Villars. Henri se -multipliait: en personne ou par ses lieutenants, il était toujours en -campagne, si bien que l'histoire a dû renoncer à l'ordre -chronologique, pour la plupart des faits de guerre auxquels nous -faisons allusion[21]. Le roi n'en essaya pas moins de réunir des -forces pour défendre la cause commune. Plusieurs lettres de ce prince, -datées des mois de juin et de juillet, révèlent son projet de se -joindre aux troupes calvinistes, dont Mayenne devait finir par -triompher. Ce projet avorta, et nous n'en avons guère d'autres traces -que quelques ordres d'acheminement sur Bergerac, et six lignes de -d'Aubigné sur un mouvement du roi de Navarre, «qui allait passer la -Garonne avec ce qu'il pouvait ramasser, pour tendre vers Bergerac, où -il faisait aussi acheminer les forces du Quercy et du Limousin, pour -venir à la conjoincture du prince de Condé, du duc de Rohan, du -vicomte de Turenne, du comte de La Rochefoucaud, tous mandés pour -faire un rendez-vous à Bergerac.» D'Aubigné ajoute que «ce dessein -tira en longueur, pour les violentes occupations du prince de Condé et -la besogne qu'on lui tendait en Saintonge». - - [21] Appendice: XV. - -Les affaires des calvinistes allaient donc aussi mal que possible: ils -ne comptaient que des échecs, depuis l'entrée en campagne des deux -armées royales, et leur peu d'entente rendait leur situation encore -plus précaire. Condé visait ouvertement à l'indépendance, sinon à la -prééminence; le maréchal de Damville, voyant son alliance avec les -huguenots de son gouvernement porter des fruits de rébellion, servir -des desseins qui tendaient à créer de petites républiques au sein du -royaume, s'était séparé du parti, dès le mois de mai. Enfin, le roi de -France semblait n'avoir devant lui que des adversaires déjà vaincus -ou à la veille de l'être; et ce fut pourtant à ce moment que les idées -de paix reprirent faveur à la cour. - -«Après tout, dit le Père Daniel, quoique le roi n'eût pu déclarer avec -plus d'éclat qu'il avait fait dans les Etats, la résolution où il -était de pousser les huguenots et de ne plus souffrir désormais, dans -son royaume, l'exercice de la religion calviniste, on vit bientôt son -ardeur se ralentir à cet égard; il écouta les avis du duc de -Montpensier et de quelques autres du Conseil qui le portaient à la -paix et lui faisaient envisager la ruine entière de son royaume dans -la continuation de la guerre. Ce duc négociait toujours avec le roi de -Navarre et était secondé des sieurs de Biron et de Villeroi, qui -trouvaient ce prince toujours fort disposé à la paix, mais ferme et -inébranlable sur l'article de l'exercice public de la religion -protestante dans le royaume, quoiqu'il ne refusât pas d'admettre -quelque tempérament dans l'édit de pacification.» Les déclarations -suivantes, adressées par Henri au duc de Montpensier, pendant la -conférence de Bergerac, marquaient bien ses vues conciliantes: «... Je -veux vous témoigner, et à toute cette bonne compagnie, que je désire -tant la paix et repos de ce royaume, que je sais bien que, pour la -conservation et la tranquillité publique, il y a des choses qui ont -été accordées à ceux de la religion par l'édit de pacification -dernier, qui ne peuvent pas sortir leur effet et doivent être -diminuées et retranchées. Et, pour cette occasion, je ne fauldrai, à -la prochaine assemblée qui se doit faire à Montauban, de le -remontrer... Voulant bien vous assurer de rechef que je désire tant la -paix et repos de ma patrie que je ferai mentir ceux qui m'ont voulu -calomnier..., offrant de m'en aller et me bannir pour dix ans de la -France..., si l'on pense que mon absence puisse servir pour apaiser -les troubles qui ont eu cours jusques ici...» Les intentions du roi de -Navarre ne rencontrèrent aucune opposition chez son cousin. «Le prince -de Condé, après la prise de Brouage par le duc de Mayenne, voyait tous -les jours ses troupes se débander. Il était mal satisfait des -Rochelais, qui ne s'accordaient point entre eux, les uns souhaitant la -paix, et les autres s'y opposant, et tous ou la plupart, refusant de -lui accorder l'autorité qu'il souhaitait prendre dans leur ville et -qu'il se croyait nécessaire pour bien conduire la guerre. Ainsi, on se -rapprocha insensiblement, on convint d'une trêve, au commencement de -septembre: elle fut suivie de la paix que le roi signa à Poitiers, et -le roi de Navarre, à Bergerac, et puis, d'un nouvel édit de -pacification différent du dernier seulement, en ce qu'il donnait un -peu moins d'étendue à l'exercice public du calvinisme, et que les -places de sûreté n'étaient pas tout à fait les mêmes que celles que le -roi avait accordées aux calvinistes par le précédent édit; car on leur -donna Montpellier au lieu de Beaucaire, et Issoire, qui avait été -prise, ne leur fut pas rendue. - -«Le roi de Navarre conclut cette paix, sans consulter le duc Casimir, -qui s'en tint fort offensé... Pour ce qui est du prince de Condé, il -en eut tant de joie, que le courrier qui lui en vint apporter la -nouvelle à La Rochelle (d'autres disent à Saint-Jean-d'Angély) étant -arrivé la nuit, il la fit publier sur-le-champ aux flambeaux. Les -calvinistes du Languedoc, toujours en défiance de la cour, eurent plus -de peine à la recevoir; mais Jean de Montluc, évêque de Valence, y -ayant été envoyé par le roi, quelque temps après, ramena les esprits. -Le maréchal de Damville, que la cour avait recommencé de regagner par -la maréchale sa femme, accepta aussi la paix et la fit accepter dans -les endroits où il était le maître.» - - - - -CHAPITRE IV - - Paix illusoire.--Le nouveau lieutenant-général en Guienne.--Henri - ne gagne pas au change.--Biron et l'éducation militaire du roi - de Navarre.--Henri et Catherine de Médicis.--La cour de Navarre - s'établit à Nérac.--L'affaire de Langon.--Le voyage de - Catherine et de Marguerite en Gascogne.--Les deux reines à - Bordeaux.--Henri les reçoit à La Réole.--Séjour à Auch.--La - Réole livrée aux troupes royales.--L'«Escadron - volant».--Surprise de Fleurance.--«Chou pour chou.»--Surprise - de Saint-Emilion.--La conférence de Nérac.--Traité favorable - aux calvinistes.--La cour de Nérac.--Galanteries - dangereuses.--Les revanches de Catherine de - Médicis.--Séductions et calomnies.--Le roi de Navarre entre les - protestants et les catholiques.--Beaux traits de - caractère.--Mémorable déclaration.--Départ de la - reine-mère.--La chasse aux ours.--Mésaventures de la reine de - Navarre à Pau. - - -La paix dont la conférence de Bergerac débattit les conditions fut -conclue dans cette ville, le 17 septembre 1577, et confirmée, le 5 -octobre suivant, par l'édit de Poitiers. Elle paraissait avoir comblé -presque tous les voeux des partis en lutte, et ces partis en -jouissaient à peine, qu'ils s'évertuèrent à la violer. Les provinces -du midi ne désarmèrent pas; nous trouvons, dans la correspondance de -Henri avec le maréchal de Damville, l'énumération des principaux -troubles qui ensanglantèrent parfois le Languedoc. Dans ses lettres, -le roi de Navarre affirme que partout où sa main peut s'étendre, où sa -voix peut être entendue, il veille à la réparation des fautes commises -par ses coreligionnaires, qui ne sont plus les alliés du maréchal. «Je -voudrais bien, dit-il, que, de toutes parts, on fît de même...» Il -n'en est rien: «De tous côtés, j'ai vu plusieurs plaintes de meurtre -et entreprises faites contre ceux de la religion, sans qu'on leur -fasse administrer la justice... Au contraire, on crie contre eux -désespérément et les charge des plus grands crimes du monde.» -Là-dessus il articule nettement: «On a surpris Saint-Anastase, on a -tué le baron de Fougères, puis on couvre ce fait d'une querelle -particulière. Sur cette nouvelle prise d'Avignonnet, on a emprisonné -partout ceux de la religion, on en a tué une centaine... Je ne vois -qu'on s'échauffe pour cela d'en faire justice, ni qu'on soit prompt à -en faire donner avertissement au roi, comme on a accoutumé de faire -pour le moindre fait de ceux de la religion.» L'énumération continue: -«Voilà, conclut Henri, les plaintes que j'entends ordinairement de -ceux de la religion et que j'ai bien voulu vous représenter, afin que -vous les entendiez et que vous y apportiez les remèdes convenables». - -Henri n'oubliait pas, sans doute, qu'il était le chef d'un parti dont -il devait s'efforcer d'atténuer les torts, tout en faisant ressortir -ceux du parti opposé; mais, dans sa réponse aux doléances du maréchal, -le roi, après avoir parlé des actes de justice émanés de lui-même, -signale des griefs dont on ne semble pas disposé à lui rendre raison. -Il en était réduit à protester contre des dommages personnels: les -agents de Henri III ajournaient outrageusement le paiement de ses -pensions et la perception même d'un impôt. «Par un des articles du -dernier édit de pacification, dit Berger de Xivrey, le roi avait -accordé au roi de Navarre le produit de l'impôt sur les pastelz, cette -plante appelée aussi guède, et qui était, à cette époque, le seul -ingrédient employé pour la teinture en bleu. Mais on paraissait n'être -disposé à rien accorder à ce prince, que Davila représente réduit en -un coin de la Guienne, dont il n'était gouverneur que de nom, privé de -la plupart de ses revenus, et entièrement exclu des bienfaits du roi; -choses par le moyen desquelles ses ancêtres avaient soutenu leur -dignité depuis la perte du royaume de Navarre.» - -Le roi de Navarre n'avait pas eu à se louer des actes de l'amiral de -Villars, son lieutenant imposé en Guienne: à la conférence de -Bergerac, il avait exprimé le désir de voir un autre officier à la -tête de ce gouvernement. La cour rappela Villars, d'ailleurs fort -avancé en âge, et mit à sa place le maréchal de Biron, dont Henri -espérait s'accommoder mieux que de son prédécesseur. Il ne gagna pas -au change: Biron, qui le servit plus tard glorieusement, après la mort -de Henri III, n'était pas encore d'humeur à exposer pour lui sa -fortune et sa vie. Il lui rendit pourtant un grand service, pendant la -durée de sa charge: toujours à l'affût de quelque déconvenue à lui -infliger, souvent à ses trousses, tantôt l'empêchant de reprendre une -ville révoltée, tantôt lui en prenant une, sous ses yeux, Biron, sans -le vouloir, lui apprit ce qu'il savait de l'art de la guerre, où il -comptait peu de rivaux. En attendant, le maréchal s'appliquait, à -Bordeaux et dans tout le gouvernement, à contrarier les vues, à -déconcerter les projets du roi de Navarre. Henri en eut force -déplaisirs, qui, s'ajoutant à beaucoup d'autres, le poussèrent à -écrire au roi de France, le 6 juillet, une lettre que Chassincourt -était chargé de présenter à Henri III, comme l'entrée en matière et le -thème de plaintes assez vives. «Le sieur de Chassincourt vous fera -entendre bien au long l'état des affaires en deçà, qui ne sont pas, à -mon grand regret, selon l'intérêt de V. M., déclaré tant par l'édit de -la paix et traité de conférence faite avec la reine votre mère, que -par plusieurs de vos dépêches, mais, au contraire, selon la mauvaise -affection d'aucuns vos principaux ministres et officiers qui, ayant -les moyens pour remédier aux maux, ne les veulent employer. De sorte -que, faute de punition, et voyant qu'on me fait expérimenter une telle -défaveur de me priver de la jouissance de mes maisons et châteaux de -Nontron, Montignac, Aillas et autres, la licence de mal faire et la -témérité des turbulents accroît tous les jours pour entreprendre sur -vos villes et places...--Il est besoin que votre autorité soit -fortifiée par V. M. plus qu'elle n'est en ce gouvernement. A quoi il -vous plaira de pourvoir. Autrement, je me vois gouverneur du seul nom -et titre, qui m'est fort mal convenable, ayant cet honneur de vous -être ce que je suis...» - -On a remarqué l'allusion à Catherine de Médicis. Henri connaissait, de -longue date, la reine-mère, toujours maîtresse du pouvoir, et ce fut à -la dernière extrémité, après le traité de Nemours, qu'il rompit -décidément avec elle, ou du moins se déshabitua de solliciter son -influence. Jusque-là, nous le verrons, non seulement respectueux -envers Catherine, comme il fut toujours, mais encore prêt à prendre -devant elle l'attitude d'un client. La reine-mère gouvernait la -France, autant qu'à cette époque on pouvait la gouverner. Aussi, ne -faut-il pas s'étonner de voir le roi de Navarre écrire presque -toujours à Catherine en même temps qu'à Henri III. Il lui arrivait -aussi parfois de n'invoquer que l'appui de la reine-mère. C'est ainsi -que, dans une lettre du mois de juillet 1578, il prie Catherine -d'accorder sa protection à «un sieur de Pierrebussière, impliqué dans -un procès de meurtre aboli» par l'édit de pacification, et en faveur -de qui le roi de Navarre demande que l'affaire soit envoyée devant la -chambre tri-partie[22], établie à Agen, en conséquence de l'article 22 -de l'édit de Poitiers. - - [22] Appendice: XI. - -Henri aurait eu grand besoin des bons offices de la reine-mère pour -échapper aux persécutions de Biron. Au mois d'août, le maréchal, sans -l'agrément du roi de Navarre, mit des garnisons à Agen et à -Villeneuve-sur-Lot, et força la petite cour à se réfugier à Lectoure, -puis à Nérac. Déjà le 8 avril, date douteuse, à notre avis, mais -adoptée par plusieurs historiens, les catholiques avaient surpris, -saccagé et pillé la ville de Langon, qui se reposait sur la foi du -traité de paix. Biron, accouru trop tard, n'avait trouvé rien de -mieux, pour réparer ces désordres, que de faire combler les fossés et -démolir les fortifications, en un mot, de punir les victimes, dont les -dépouilles furent transportées, à pleines barques, à Bordeaux. Henri -se plaignait en vain de ces dénis de justice et de bien d'autres à -Henri III ou au maréchal de Damville, dont il n'avait pas perdu -l'espoir de reconquérir le dévouement. Il prenait patience, néanmoins, -comptant ou affectant de compter sur la présence de la reine-mère, -pour redresser tant de torts. Le voyage en Gascogne de Catherine et de -la reine de Navarre venait, en effet, d'être décidé. Le 1er septembre, -Henri écrivait à Damville, en protestant contre les procédés abusifs -de Biron: «J'espère que, à cette prochaine venue de la reine, il sera -pourvu à une générale exécution de l'édit et à l'établissement d'une -paix assurée». - -Le but apparent de ce voyage était simple. Il s'agissait, pour -Catherine, de présider à la réunion de Marguerite avec le roi de -Navarre, Henri ayant jugé que le séjour de sa femme en Guienne et en -Gascogne pourrait avoir quelque heureuse influence, et exprimé, par un -message spécial, le désir de la revoir. En réalité, la reine-mère se -mettait en route, la tête pleine de ces projets machiavéliques, tantôt -déjoués par les événements, tantôt menés à bonne fin, dans lesquels -avait toujours consisté sa science politique. Elle quitta Paris, au -mois d'août, pendant que Monsieur se ridiculisait par sa première -aventure dans les Pays-Bas, qu'il réussit à agiter, mais d'où il ne -sortit pour la France que de nouveaux embarras diplomatiques. Les deux -reines voyageaient avec toute une cour, au sein de laquelle on -remarquait un groupe de jeunes femmes d'une élégance et d'une -coquetterie extrêmes, baptisées du nom de dames d'honneur, selon le -cérémonial, et surnommées «l'escadron volant», parce que la -reine-mère, qui les avait, pour ainsi dire, enrégimentées, les menait -avec elle partout où elle voulait accroître, par leurs séductions, les -ressources de sa diplomatie. - -La cour de parlement de Bordeaux envoya une députation au-devant de -Leurs Majestés, et leur fit une entrée solennelle. «Il fut arrêté par -la cour, dit l'abbé O'Reilly, qu'elle ferait aux deux princesses une -entrée aussi solennelle que possible, et qu'elle y assisterait en -robes rouges, en chaperons fourrés et à cheval; que le maréchal de -Biron, gouverneur et maire de Bordeaux, et, en l'absence du roi de -Navarre, lieutenant du roi en Guienne, serait vêtu d'une robe de -velours cramoisi et de toile d'argent ou de velours blanc; que les -parements et le chaperon seraient de brocatelle; que les jurats et les -clercs de la ville auraient des robes de satin cramoisi et blanc; que -le poêle serait de damas blanc; qu'il serait fait à la reine-mère un -présent d'un pentagone d'or massif du poids de deux marcs, ayant les -bords richement émaillés, et que sur les angles et sur chaque face du -pentagone seraient gravées les lettres qui forment le mot grec -signifiant _salut_; que sur un des côtés serait représentée une nuée -d'azur, à rayons d'or et surmontant deux sceptres violets, entrelacés -d'une chaîne; que sur le revers et au centre serait gravée -l'inscription: _A l'immortelle vertu de la divine Marguerite de -France, reine de Navarre, fille de roi et soeur de trois rois, -Bordeaux_». - -«Le 18 septembre, la reine-mère fut reçue sur le port, au -_Portau-Barrat_, par les autorités de la ville; elle fut conduite, -avec pompe, chez M. de Pontac, trésorier, d'autres disent chez M. de -Villeneuve, président au parlement; on lui présenta un dauphin de huit -pieds qu'on venait de pêcher. La reine de Navarre logea chez M. -Guérin, conseiller, près du palais.» - -De Bordeaux, les deux reines allèrent à La Réole, où elles avaient -donné rendez-vous au roi de Navarre. Il y vint accompagné de six cents -gentilshommes catholiques ou huguenots, qui donnèrent aux princesses -et à leur suite une assez favorable idée de la cour de «Gascogne». De -La Réole, le roi et les reines se rendirent à Agen. Là, se succédèrent -de nombreuses fêtes, après lesquelles Catherine jugea nécessaire de -pousser jusqu'à Toulouse, pour résoudre quelques questions relatives -aux affaires du Languedoc. Le 2 novembre, elle revint sur ses pas, -toujours accompagnée de Marguerite, et se rendit à l'Isle-Jourdain, -pour conférer avec le roi de Navarre. Les princesses y reçurent une -magnifique hospitalité, au château de Pibrac. La reine-mère et la -reine de Navarre firent l'une après l'autre, le 20 et le 21 novembre, -leur entrée solennelle à Auch. Catherine entra la première. «Cinq -consuls, dit l'abbé Monlezun, vinrent à sa rencontre, à la tête d'un -grand nombre d'habitants. Vivès, l'un d'eux, la harangua, et après la -harangue, un enfant de la ville prononça une oraison ou discours -d'apparat, où il relevait les vertus de l'illustre princesse qui -honorait la Gascogne de sa présence. La reine s'avança ensuite, portée -dans une grande coche. Les autres consuls l'attendaient, avec le reste -de la population, à la porte de Latreille. Ils lui offrirent les clefs -de leur cité; mais Catherine les refusa en disant qu'on les gardât -pour le roi son fils. Les consuls montèrent alors à cheval et -escortèrent la princesse jusque sous le porche de l'église -métropolitaine, où les chanoines la reçurent au son des cloches et au -chant du _Te Deum_. Marguerite entra le lendemain, portée dans une -magnifique litière de velours, et reçut les mêmes honneurs que sa -mère. Le chapitre de Saint-Orens s'était joint au cortége. Des enfants -faisaient retentir les airs de chants composés à sa louange; on arriva -ainsi aux portes de Sainte-Marie. Le chapitre métropolitain attendait -en habit de choeur. La princesse prétexta une indisposition, et se fit -conduire à l'ancien cloître des chanoines, qui lui avait été préparé -pour logement, ainsi qu'à la reine sa mère. Marguerite ne s'était -jamais montrée à Auch. Elle usa de la faculté que lui donnait sa -qualité de comtesse d'Armagnac, et en l'honneur de sa première entrée, -elle fit élargir, par l'évêque de Digne, son premier aumônier, deux -malheureux détenus dans la prison du sénéchal.» - -Henri arriva le jour suivant, et alla loger à l'archevêché. Il avait -refusé les honneurs d'une réception officielle; néanmoins, il fallut -que les consuls vinssent lui offrir les clefs de la ville et l'hommage -de leur fidélité. La position était embarrassante pour des magistrats -qui, deux ans auparavant, avaient fermé leurs portes au prince. Les -consuls ne purent s'empêcher de le lui rappeler, au moins -indirectement: «Non, non, répondit Henri, avec sa courtoisie -ordinaire, il ne me souvient pas du passé, mais vous, soyez-moi gens -de bien, à l'avenir.» Puis, prenant les clefs des mains de Vivès et -les lui rendant aussitôt, il ajouta: «Tenez, à condition que vous me -serez tel que vous devez». - -Entre autres réjouissances organisées pour les royales visiteuses, un -bal leur fut offert par Madame de La Barthe, parente de ce capitaine -Giscaro qui avait offensé le roi de Navarre. Le jour de cette fête fut -marqué par un épisode qui tient du roman, si même il n'en dépasse pas -les récits imaginaires. - -Le bal avait commencé dans l'après-midi. Il était dans tout son éclat, -les deux cours y joutant d'entrain et de galanterie, lorsque le roi de -Navarre fut averti par Armagnac, son valet de chambre, qu'une grave -nouvelle venait d'arriver de La Réole. - -Cette place, confiée à la garde du vieux baron d'Ussac, calviniste -zélé, avait ouvert ses portes aux catholiques. D'Ussac s'était laissé -vaincre, au passage, par une des plus séduisantes amazones de -l'«escadron volant». Hors d'âge et de mine rébarbative, il fut, après -sa défaite, le sujet des railleries des jeunes gentilshommes venus -avec le roi de Navarre au-devant des deux reines, et Henri, lui-même, -dit-on, lui lança quelque sarcasme. D'Ussac, blessé dans sa vanité, -laissa voir beaucoup d'humeur à sa maîtresse, cette belle et rieuse -Anne d'Acquaviva, fille du duc d'Atrie, et que d'Aubigné qualifie de -«bouffonne Atrie». La dame d'honneur de Catherine exploita ce dépit de -guerrier et d'amoureux, et conseilla la vengeance. Deux mois après, -d'Ussac laissait entrer les catholiques dans La Réole. - -A cette fâcheuse nouvelle, Henri contient son émotion. D'un geste, il -appelle à lui quelques-uns de ses partisans les plus sûrs, entre -autres Turenne, Rosny et Manaud de Batz. On tient conseil. «Le premier -mouvement, dit Turenne dans ses Mémoires, fut si nous étions assez -forts pour nous saisir de la ville d'Auch: il fut jugé que non. -Soudain, je dis qu'il nous fallait sortir et qu'avec raison, nous -pourrions nous saisir du maréchal de Biron et autres principaux -personnages qui étaient avec la reine, pour ravoir La Réole.» La -seconde proposition de Turenne fut rejetée comme la première; mais -quelqu'un ayant ouvert l'avis de surprendre Fleurance, petite ville -située à quelques lieues d'Auch, Henri adopta le projet. Ordonnant le -secret, il se confia au baron de Batz pour l'exécution. Le gouverneur -d'Eauze court vers Fleurance avec quelques hardis cavaliers, -s'embusque dans le voisinage de la place, et, par affidé, essaie -vainement d'y nouer quelque intelligence, comme le lui avait -recommandé le roi. Jugeant qu'il faut en venir aux coups, il envoie -un message à Henri, qui, le pied à l'étrier, lui répond sur-le-champ: -«C'est merveille que la diligence de votre homme et la vôtre. Tant pis -que n'ayez pu pratiquer ceux du dedans à Fleurance: la meilleure place -m'est trop chère du sang d'un seul de mes amis. Mais puisque est, -cette fois, votre envie de pratiquer la muraille, bien volontiers. -Pour ce, ne vous enverrai ni le monde ni le pétard que vous me -demandez, mais bien vous les mènerai, et y seront les bons de mes -braves. Par ainsi, ne bougez de la tuilerie, où vous irons trouver. -Sur ce, avisez le bon endroit pour notre coup: de quoi et du reste -pour bien faire se repose sur vous le bien vôtre à jamais.» - -A trois heures du matin, Henri, Turenne, Rosny arrivaient devant -Fleurance, avec une poignée d'hommes déterminés, et, se joignant à -ceux du baron de Batz, qui avait trouvé le «bon endroit», enlevaient -cette place, après avoir essuyé quelques arquebusades. Il n'en coûta -pas même au roi «le sang d'un seul de ses amis». Cette prouesse -accomplie, Henri tourne bride et regagne Auch. Au lever du jour, il se -trouvait désarmé et souriant auprès de la reine-mère. On venait -d'annoncer à Catherine la nouvelle de la prise de Fleurance par le roi -en personne, et elle refusait d'y croire, convaincue que Henri, au -sortir de la fête, avait passé la nuit à Auch. Quand le doute ne fut -plus permis, elle dit au roi: «C'est la revanche de La Réole; vous -avez fait chou pour chou; mais le nôtre est mieux pommé». - -Sully raconte que, peu de temps après, il arriva pareille aventure -pendant un séjour que les deux cours firent à Coutras. Dès l'arrivée -de la reine-mère en Guienne, une trêve avait été conclue entre les -deux partis. Catherine aurait pu convenir avec le roi de Navarre d'une -trêve générale; mais, obéissant à une arrière-pensée que la trahison -de La Réole permit de pénétrer, elle décida que la trêve serait -locale, c'est-à-dire que tout fait de guerre serait interdit dans un -rayon de deux lieues environ, autour de la résidence royale. Dans ces -limites, catholiques et protestants devaient fraterniser; aussitôt -qu'elles étaient franchies, ils avaient le droit de se couper la -gorge. La cour étant à Coutras, le roi sut que les habitants de -Saint-Emilion avaient dépouillé un marchand calviniste, et s'en -plaignit à la reine-mère: elle ne répudia point la prise. Henri -résolut donc de faire encore «chou pour chou», et, cette fois, le sien -fut le mieux pommé. - -De Coutras, il envoya Roquelaure, Rosny et quelques autres jeunes -capitaines bien accompagnés passer la nuit à Sainte-Foy, pour y faire -plus librement leurs préparatifs, parce que cette ville n'était pas -dans les limites de la trêve. Le récit des _Economies royales_ offre -de l'intérêt: «... Deux heures avant jour, on se trouva à un quart de -lieue de Saint-Emilion, où ayant mis pied à terre, disent les -secrétaires de Sully, vous marchâtes par un profond vallon et -arrivâtes sans alarmes près des murailles. Celui qui menait le dessein -marchait devant avec six soldats choisis qui portaient les saucisses -(les pétards), lesquelles ils fourrèrent dans une assez grosse tour, -par deux canonnières (embrasures) assez basses qui étaient en icelle; -auxquelles saucisses le feu ayant été mis, le tour s'entr'ouvrit, de -sorte que deux hommes y pouvaient entrer de front, avec un tel -tintamarre qu'il fut entendu jusqu'à Coutras; laquelle occasion fut -aussitôt embrassée par tous vous autres qui étiez couchés sur le -ventre, départis en trois bandes, chacune composée de vingt hommes et -soixante arquebusiers, et après eux, venait encore M. de Roquelaure -avec soixante hommes armés, pour demeurer dehors et subvenir aux -accidents qui se pourraient présenter. Vous entrâtes dans la ville -sans aucune opposition et ne rencontrâtes que deux troupes qui, ayant -tiré quelques arquebusades, se retirèrent. Bref, il n'y eut que quatre -hommes de tués de ceux de la ville, et six ou sept de blessés; et de -votre côté, deux soldats tués et trois ou quatre blessés; puis tous -les habitants se renfermèrent dans leurs maisons, sans faire plus -aucune défense; puis on s'employa au pillage, où les gens de guerre, -et surtout les voisins du lieu, s'employèrent comme braves Gascons.» - -Quand la reine-mère fut informée de cette nouvelle revanche, elle se -fâcha, et dit qu'elle ne pouvait regarder la prise de Saint-Emilion -que comme un acte déloyal, cette ville étant dans les limites de la -trêve; mais le roi de Navarre la réduisit, sans trop de peine, au -silence, en lui rappelant l'affaire toute récente du marchand molesté -par ceux dont elle prenait la défense. - -D'Auch, les deux reines allèrent s'établir à Nérac, où Catherine -séjourna plus longtemps que dans aucune autre ville de Guienne ou de -Gascogne. C'était là qu'elle avait résolu de livrer au roi de Navarre -et à ses partisans une vraie bataille de diplomatie et de galanterie. -Au mois de janvier, s'ouvrirent des conférences en vue d'un nouveau -traité ou d'une interprétation du traité précédent. Y prirent part: la -reine-mère, le cardinal de Bourbon, oncle du roi de Navarre, le duc de -Montpensier et son fils, le prince dauphin d'Auvergne, Armand de -Gontaud, maréchal de Biron, Guillaume de Joyeuse, Louis de -Saint-Gelais, seigneur de Lansac, Bertrand de Salignac de la -Mothe-Fénelon, Guy Dufaur de Pibrac, et Jean-Etienne Duranti, avocat -général au parlement de Toulouse, nommé, l'année suivante, président à -la même cour. Le traité, signé, le 28 février 1579, par ces -personnages et par le roi de Navarre, était en vingt-neuf articles. Il -fut ratifié à Paris, le 19 mars suivant, par le roi de France. Le jour -même de la signature, Catherine de Médicis et Henri communiquèrent le -texte de ce document au maréchal de Damville: «Nous avons, grâces à -Dieu, résolu et arrêté, par l'avis des princes et sieurs du conseil -privé du roi, après avoir aussi ouï les remontrances de ceux de la -religion prétendue réformée, les moyens qu'il faut tenir, tant pour -faire cesser tout acte d'hostilité que pour l'entière exécution de -l'édit de pacification fait et arrêté, au mois de septembre 1570.» La -lettre royale invitait le maréchal à publier cette nouvelle, avec des -injonctions conformes, et elle était signée: «Votre bonne cousine et -cousin, CATHERINE,--HENRI». Diverses lettres du roi de Navarre et de -la reine-mère, sur le même sujet et dans le même sens, furent -adressées aux officiers généraux, gouverneurs et capitaines, soit -immédiatement, soit après la ratification. La plupart des clauses du -traité de Nérac étaient favorables aux calvinistes. «On accorda encore -au roi de Navarre trois places en Guienne pour l'assurance de -l'exécution de cet édit, savoir: Figeac, Puymirol et Bazas, qu'ils -devaient rendre, au mois d'août suivant, et onze aux calvinistes de -Languedoc, à condition de s'en dessaisir, au mois d'octobre; les -principales étaient Alais, Sommières et Lunel. On ne les leur accorda -que sur la parole qu'ils donnèrent qu'on n'y ferait nulle nouvelle -fortification, qu'on y conserverait les églises, et qu'on n'y -maltraiterait point les catholiques. Mais, quand ils en furent une -fois les maîtres, ils en chassèrent les prêtres et firent tomber tous -les impôts sur les catholiques, pour en décharger ceux de leur -religion. C'est ainsi, ajoute le Père Daniel, que les calvinistes -profitaient de l'envie que l'on avait à la cour d'entretenir la paix, -tandis que, sous main, ils prenaient entre eux de nouvelles liaisons, -pour ne pas se laisser surprendre, en cas qu'il fallût en revenir à -la guerre, ou qu'ils trouvassent l'occasion favorable de la -recommencer eux-mêmes.» - -Mézeray prétend expliquer les avantages que les protestants trouvèrent -dans la paix de Nérac: la reine Marguerite, recherchant tous les -moyens de se venger de Henri III, aurait «pris soin de s'acquérir -secrètement le coeur de Pibrac, qui était le conseiller de sa mère, en -sorte que, n'agissant que par son mouvement et contre les intentions -de la reine-mère, il éclaircit plusieurs articles en faveur des -religionnaires et leur fit accorder beaucoup de choses, même plusieurs -places de sûreté». En somme, Catherine de Médicis avait été battue sur -le terrain diplomatique[23]. Ses artifices et les manoeuvres de son -«escadron volant» lui valurent une revanche dont se ressentirent -longtemps les affaires du roi de Navarre. - - [23] Appendice: XVI. - -La présence des deux reines à Nérac transforma en capitale cette -ville, déchue, par plus de vingt années de guerre et de troubles, du -rang qu'elle avait occupé sous le règne de Henri d'Albret et de la -première Marguerite. La seconde, dans ses Mémoires, nous a laissé un -tableau riant de la cour de Nérac: «Notre cour était si belle et -plaisante, que nous n'enviions point celle de France, y ayant la -princesse de Navarre et moi, avec nombre de dames et filles, et le roi -mon mari étant suivi d'une belle troupe de seigneurs et gentilshommes -aussi honnêtes que les plus galants que j'aie vus à la cour; et n'y -avait rien à regretter en eux, sinon qu'ils étaient huguenots. Mais de -cette diversité de religion il ne s'en oyait point parler, le roi mon -mari et la princesse sa soeur allant d'un côté au prêche, et moi et -mon train à la messe, à une chapelle, d'où, quand je sortais, nous -nous rassemblions pour nous aller promener ensemble en un très beau -jardin ou bien au parc, dont les allées, de trois mille pas de long, -côtoyaient la rivière; et le reste de la journée se passait en toutes -sortes d'honnêtes plaisirs, le bal se tenant d'ordinaire l'après-dînée -et le soir.» Sully et d'Aubigné apportent leur témoignage à -Marguerite: Nérac jouissait de toutes les élégances et de tous les -plaisirs d'une cour; mais il en offrait aussi les vices et les -dangers, comme l'éprouvèrent le roi de Navarre et un grand nombre de -ses partisans. Henri avait pris, à la cour de France, des habitudes -de libertinage dont rien, pas même l'âge, ne put jamais le guérir. Il -tomba, plus d'une fois, dans les pièges tendus à sa faiblesse trop -connue par les suivantes de Catherine et de Marguerite: à l'histoire -de ses liaisons avec Madame de Sauves et Mademoiselle de Tignonville, -s'ajouta la chronique scandaleuse de ses caprices pour Mademoiselle -Dayelle, Mademoiselle de Fosseuse-Montmorency et Mademoiselle Le -Rebours. Tout ce qu'il est permis de dire, pour atténuer, s'il se -peut, ces torts et bien d'autres qui gâtèrent sa vie privée, c'est que -la cour des Valois n'allait point sans ces débordements, et que, fort -heureusement pour lui et pour la France, ils ne lui firent jamais -oublier ni les devoirs de la politique, ni le noble souci de la -gloire. - -Les amis et les serviteurs du roi payèrent aussi leur tribut aux -roueries italiennes de la reine-mère: on vit Turenne, Roquelaure, -Béthune domptés à leur tour, et Rosny, qui devait être plus tard le -grave ministre d'un grand roi, succomba comme les autres. Il faut même -ajouter que, après le départ de Catherine et de son dangereux -«escadron», la galanterie ne laissa pas de régner à la cour de Nérac, -du moins tant qu'elle fut tenue par la belle reine de Navarre. Ces -passions ou amourettes à la mode entraînèrent de fâcheuses -conséquences politiques. Catherine semait l'esprit de division et de -défection. Quand elle quitta la Gascogne, vingt trahisons étaient à la -veille de se déclarer, et elles amoindrirent le parti: Lavardin, -Gramont et Duras, entre autres, devinrent les adversaires de Henri. -Nous ne mentionnerons que pour mémoire les rivalités, les querelles et -les duels: Condé et Turenne eux-mêmes, brouillés par le contre-coup -des intrigues de la reine-mère, en arrivèrent à croiser le fer, et le -vicomte faillit périr quelque temps après, dans une rencontre, à Agen, -avec Durfort de Rauzan. - -Lorsque Catherine de Médicis ne pouvait ni subjuguer par son manège -personnel, ni désarmer par la galanterie les partisans du roi de -Navarre, elle les faisait habilement calomnier auprès de lui, comme il -arriva pour le gouverneur d'Eauze. La reine-mère, se souvenant que -l'expédition de Fleurance avait été organisée par ce gentilhomme, -donna mission à un de ses affidés, personnage important, de faire -naître, dans l'esprit du roi, des soupçons sur la fidélité de son -«Faucheur». Averti, Manaud de Batz sollicita une explication de -Henri, qui la lui donna dans une lettre où se marquent, en termes -éloquents, la délicatesse et la magnanimité de son coeur[24]. - - [24] Appendice: XIII. - -C'est avec une sorte de prédilection, remarquée par les historiens de -notre temps, que le roi de Navarre a prodigué les traits de son beau -et séduisant caractère dans ses lettres au baron de Batz. Sully et -d'Aubigné constatent qu'il y eut souvent rivalité entre les -protestants et les catholiques au service de Henri, et qu'il fallait à -ce prince beaucoup de tact pour les mettre d'accord. Quand les -principaux calvinistes, tels que Turenne, d'Aubigné et Du -Plessis-Mornay, lui conseillaient de se défier de ses officiers -catholiques, il leur fermait la bouche par cette juste réflexion, que -les «papistes» méritaient toute sa confiance, puisqu'ils le servaient -par un pur attachement à sa cause ou à sa personne. Du reste, il -excella de bonne heure à lire au fond des coeurs. «Beaucoup m'ont -trahi, mais peu m'ont trompé», écrivait-il à propos d'une défection -prévue; et il ajoutait: «Celui-ci me trompera, s'il ne me trahit -bientôt». L'habileté n'eût pas toujours suffi pour maintenir le -faisceau de tant de fidélités diverses; mais, dans les cas -extraordinaires, Henri puisait en lui-même une éloquence irrésistible. - -Pendant la campagne de 1580, un jour que l'on discutait, en présence -du roi de Navarre, le plan d'une petite expédition, les avis se -partagèrent. Du Plessis-Mornay opinait absolument pour l'action -immédiate, et Manaud de Batz, qui connaissait le pays et les -difficultés de l'entreprise, n'épargnait pas les objections. «Je ne -puis comprendre», dit à la fin Mornay, «comment un homme si déterminé -aux armes est si timide en conseil!» Le roi de Navarre se chargea de -la réponse: «Un vrai gentilhomme, répliqua-t-il, est le dernier à -conseiller la guerre, et le premier à la faire!» Mais on connaît de -Henri de Bourbon une parole encore plus haute, la plus royale -peut-être qui ait été prononcée dans les temps modernes. - -En 1578, pendant que le roi de Navarre était en Agenais, quelques-uns -de ses partisans béarnais, pourchassés à travers l'Armagnac par les -troupes du roi de France, furent recueillis par Antoine de Roquelaure -et Manaud de Batz, qui les prirent sous leur sauvegarde. Henri -écrivit, à ce sujet, au gouverneur d'Eauze: - - «Monsieur de Batz, j'ai entendu avec plaisir les services que - vous et M. de Roquelaure avez faits à ceux de la Religion, et - la sauveté que vous particulièrement avez donnée, dans votre - château de Suberbies, à ceux de mon pays de Béarn, et aussi - l'offre, que j'accepte pour ce temps, de votre dit château. De - quoi je vous veux bien remercier et prier de croire que, - _combien que soyez de ceux-là du Pape, je n'avais, comme vous - le cuydiez, méfiance de vous dessus ces choses. Ceux qui - suivent tout droit leur conscience sont de ma religion, et - moi, je suis de celle de tous ceux-là qui sont braves et - bons_[25].» - - [25] Voir le fac-simile. - -C'était au nom de cette «religion» faite d'honneur, de probité et de -vaillance, que le roi de Navarre savait conquérir de fidèles amis, et -ce fut elle qui monta avec lui sur le trône de France. - -La paix de Nérac signée, Catherine se dirigea vers le Languedoc, où -elle avait plusieurs affaires à traiter avec le maréchal de Damville. -Après une excursion à Agen, elle passa dans le comté de Foix, -accompagnée du roi et de la reine de Navarre. Ce pays de montagnes -offrit aux deux cours une fête qui fut tragique. C'était une chasse -aux ours. Les chasseurs, surexcités par la présence des reines, des -dames et de tant de grands personnages, firent des prodiges d'audace, -et plusieurs d'entre eux périrent dans une lutte corps à corps avec -les redoutables fauves. A Castelnaudary, où l'attendaient les Etats de -Languedoc, la reine-mère prit congé de sa fille et de son gendre, qui -allèrent séjourner dans le Béarn. Bascle de Lagrèze a esquissé le -tableau pittoresque de l'entrée et du séjour de Marguerite à Pau. - - «Elle arrive dans sa _litière faite à piliers doublés de velours - incarnadin d'Espagne, en broderie d'or et de soie nuée à - devise_, pour me servir des expressions de ses Mémoires. Cette - litière est toute vitrée et les vitres sont faites à devise, _y - ayant_, ou à la doublure, _ou aux vitres, quarante devises - toutes différentes, avec des mots en espagnol et en italien sur - le soleil et ses effets_. Après la litière de la reine - s'avancent celles de ses dames d'honneur. Dix filles à cheval - l'entourent; puis viennent à la suite six carrosses ou chariots - contenant les autres dames ou femmes de la cour. C'est dans le - château de Pau que la reine étale ses plus brillantes - toilettes. Elle est décidée à user ses robes; car, lorsqu'elle - retournera à Paris, elle n'y portera que des ciseaux et des - étoffes pour se faire habiller à la mode du jour.» - -L'abbé Poeydavant rapporte que la nouvelle de l'arrivée de cette -princesse ne fut pas agréable aux consistoires du pays: ils en -conçurent des alarmes dont on aperçut bientôt les signes. «Le -fondement en était pris du zèle de cette princesse pour la religion -catholique. On craignait, avec quelque apparence de raison, qu'il ne -portât atteinte à la dernière constitution qui la bannissait du pays -souverain. Sur cette appréhension, le synode, qui, vers la fin de -cette année (1578), se tint dans Oloron, fit publier un jeûne pour -obtenir du ciel la grâce de détourner le grand malheur dont on se -croyait menacé. Tandis que ces réformateurs appréhendaient si vivement -le retour de la liberté religieuse et civile pour leurs concitoyens, -ils abusaient eux-mêmes, d'une manière étrange, des édits que -l'intolérance avait dictés contre les catholiques.» Les Mémoires de -Marguerite nous apprennent, en effet, qu'elle fut elle-même victime de -l'intolérance calviniste. - -La reine, jouissant du libre exercice de sa religion, faisait dire la -messe au château de Pau par des aumôniers de sa suite. Les -catholiques, dont le nombre était considérable dans la ville, -désiraient ardemment l'entendre. Il y avait, au château, un pont-levis -d'où l'on s'introduisait dans la cour qui conduisait à la chapelle. -Chaque fois qu'on disait la messe, on prenait la précaution de lever -le pont, afin d'interdire aux catholiques l'accès du lieu saint. La -fête de la Pentecôte étant survenue, raconte Marguerite, plusieurs -d'entre eux trouvèrent le moyen de s'introduire dans la cour et de -gagner la chapelle avant que le pont fût levé. Des huguenots, les -ayant aperçus, coururent les dénoncer à Du Pin, secrétaire du roi, et -intraitable adversaire des catholiques. Du Pin dépêche aussitôt des -gardes, qui, sans nul respect pour le lieu, ni pour l'assemblée, ni -pour la personne de la reine, expulsent violemment les catholiques et -les traînent en prison. Ils y furent détenus pendant plusieurs jours, -et n'en sortirent qu'au moyen d'une grosse amende, après avoir risqué -de n'en être pas quittes à si bon marché. - -La reine de Navarre ressentit vivement cette «indignité», et en porta -ses plaintes au roi son mari, le suppliant de faire relâcher ces -pauvres catholiques, qui ne méritaient point, disait-elle, un pareil -traitement, pour avoir voulu, dans un jour solennel, profiter de son -arrivée pour assister au saint sacrifice de la messe, dont ils avaient -été privés depuis si longtemps. Du Pin, sans être interpellé, se mit à -la traverse entre la reine et son mari, osant dire à la reine qu'il -n'en serait ni plus ni moins, pour ce dont elle se plaignait touchant -les catholiques, se fondant, quant à sa conduite, sur la teneur des -ordonnances qui défendaient la messe en Béarn, «sur peine de la vie». -La reine, outrée des propos insolents de Du Pin, renouvela ses -plaintes au roi, en présence de plusieurs personnes qu'elle mit dans -ses intérêts. Henri lui promit de s'employer auprès des conseillers du -parlement de Pau, en faveur des catholiques prisonniers, pour obtenir -un jugement plus modéré et qui hâtât leur délivrance. Afin de -complaire à Marguerite, le roi congédia, pour quelque temps, son -secrétaire. Mais cet incident et les menées fanatiques dont elle avait -le spectacle inspirèrent à la reine un dégoût qu'elle ne put -surmonter. - - - - -CHAPITRE V - - Départ de Pau.--Henri malade à Eauze.--Les Etats de - Béarn.--Fragilité de la paix.--La surprise de Figeac.--La paix - prêchée, la guerre préparée.--Le rôle de Condé et celui de - Damville.--Assemblée de Mazères.--L'embuscade sur la route de - Castres.--Entente du roi de Navarre avec Châtillon et - Lesdiguières.--Desseins belliqueux.--Lettre à Henri - III.--Lettre-manifeste à la reine de Navarre.--Manifeste de - l'Isle à la noblesse.--Correspondance avant l'entrée en - campagne. - - -Avant d'aller de nouveau établir sa résidence à Nérac, selon le désir -de la reine, qui avait pris le séjour de Pau en aversion, Henri fit -avec elle un voyage à Montauban, si renommé par son dévouement -passionné à la Réforme. Au retour de ce voyage, et en se rendant à -Nérac, il fit un long circuit pour visiter les principales villes de -l'Armagnac. Arrivé à Eauze, le 19 juin, il y tomba malade, disent les -Mémoires de Marguerite, «d'une grande fièvre continue, avec une -extrême douleur de tête, et qui lui dura dix-sept jours, durant -lesquels, il n'avait repos, ni jour ni nuit, et le fallait -perpétuellement changer de lit à autre». La reine l'entoura de soins -affectueux. Pendant cette maladie, il reçut une lettre de Henri III -contenant des avis et des réclamations au sujet des anciennes -ordonnances de Jeanne d'Albret contre les catholiques béarnais. En -quittant Eauze, le 10 juillet, il répondit au roi de France que les -faits visés dans sa lettre provenaient du gouvernement de la feue -reine, non du sien, mais qu'il en serait parlé aux Etats de Béarn. Le -roi de Navarre entretenait avec ces Etats des relations qui furent -constamment à l'honneur du prince et des sujets, et dont les pages -suivantes font ressortir le caractère[26]: - -«... Les rapports entre Henri de Navarre et l'assemblée des -représentants étaient toujours empreints d'une bienveillance -réciproque. Le roi est-il empêché de présider ou de convoquer lui-même -les Etats, il s'en excuse; il fait connaître ses motifs, comme on le -peut voir aux archives des Etats de Béarn, à l'année 1576. Veut-il -communiquer à son nouveau lieutenant général, le sire de Saint-Geniès, -qui préside l'assemblée des Etats, en 1579, un ordre de nature à -engager la responsabilité des Etats, par exemple, la défense -d'assembler des troupes de guerre, à l'insu du roi, c'est à -l'assemblée elle-même que cette lettre sera adressée, et c'est dans -l'assemblée même qu'il en sera donné lecture. Remarquable déférence -d'un souverain aux institutions libérales de son pays, en un temps où, -partout en Europe, la monarchie absolue était seule en vigueur et -paraissait l'unique forme d'un bon gouvernement! C'est au moment où la -reine Elisabeth assure et consolide en Angleterre le despotisme fondé -par les premiers Tudors, lorsqu'elle asservit le parlement et -substitue à l'action des tribunaux et des cours de justice du pays la -juridiction exceptionnelle de la Chambre Etoilée; c'est lorsque -Philippe II en Espagne, reprenant la politique de Ferdinand, impose -silence aux Cortès, ruine les libertés de l'Aragon, ou menace d'un -sort semblable les antiques fueros de la Navarre et des pays Basques, -que tous les rois précédents avaient respectés;--c'est à ce moment que -Henri débat avec les représentants du Béarn les intérêts du pays et -donne l'exemple de l'accord qui doit régner entre les grands pouvoirs -constitutifs d'une nation sagement gouvernée. Loin de redouter le -contrôle d'une autorité autre que la sienne, il en provoque -l'exercice; il réunit annuellement les députés, dont le dévouement a -d'autant plus de prix à ses yeux et dont l'action communique d'autant -plus de force à son gouvernement, que l'âme de ces députés ne connaît -pas de lâche complaisance et qu'ils savent faire entendre une voix -libre et fière. - - [26] Appendice: XVII. - -«L'accord intime et la parfaite harmonie de sentiments entre le prince -et la nation se firent surtout remarquer au renouvellement des -hostilités qui éclatèrent en 1580. Henri, qui s'y était préparé de -bonne heure, trouva un concours énergique dans les Etats réunis en -1579. La princesse, sa soeur, qu'il avait instituée régente dans le -Béarn, deux ans auparavant, n'eut aucune peine à obtenir de cette -assemblée les sommes nécessaires pour l'entretien d'une troupe de -1,200 hommes et pour faire conduire de la ville de Navarrenx jusqu'aux -limites du pays de Béarn, des pièces d'artillerie dont le roi de -Navarre avait besoin pour entrer en campagne. Les Etats fournirent les -munitions de guerre pour l'approvisionnement de Navarrenx. Mais, qu'on -veuille bien le remarquer, ils stipulèrent que ces subsides étaient -octroyés, «sans tirer à conséquence» (réservant ainsi l'avenir), et -sous la condition expresse que le prince aurait soin de réparer les -griefs de la nation. En même temps, sur la demande du roi, et d'après -une lettre qu'il avait écrite aux syndics du pays, les Etats nommèrent -des commissaires chargés de veiller aux plus pressants besoins.» - -La reprise des hostilités, à laquelle font allusion les lignes -précédentes, allait être déterminée par le cours naturel des choses -inconciliables dont se composait une «paix» en ces temps orageux, et -le roi de Navarre, instruit par l'expérience, n'était pas homme à se -laisser surprendre par les événements. Il était, du reste, fortement -incité à prendre les devants, s'il faut s'en rapporter à quelques -historiens, par des avis détournés de Monsieur et même de la -reine-mère, tous deux arguant des menaces de la Ligue. Ces démarches, -quel qu'en fût le mobile, le mettaient encore plus dans l'obligation -d'être prêt à toutes les éventualités. Aussi, quand il vit, au mois -d'août 1579, les négociateurs de Henri III venir lui redemander les -places de sûreté, au moment où les infractions à l'édit se -multipliaient de toutes parts, il n'eut pas besoin des conseils de -Marguerite, ni du dépit qu'elle ressentait des commérages de Henri III -sur ses amours vraies ou supposées avec Turenne, pour comprendre -qu'une lutte prochaine était inévitable. L'affaire de Figeac, ville -forte du Quercy, ralluma, sinon la guerre ouverte, du moins les -hostilités d'où elle devait sortir. - -Le 16 septembre, Henri, étant à Nérac, écrit à Geoffroi de Vivans: «Je -vous prie, celle-ci reçue, de vous acheminer pour aller secourir -Figeac, amenant avec vous le plus grand nombre de gens que vous -pourrez, et vous diligenter le plus qu'il vous sera possible, de sorte -que, par votre aide et secours, s'en puisse ensuivre le succès qui est -à désirer, que j'espère de vous...» D'Aubigné raconte ainsi ce qui se -passa dans cette ville: «La Meausse, gouverneur de Figeac, avait -emporté une ordonnance pour prendre les deniers du roi, à la -concurrence de son état, car les trésoriers ne payaient aucunement la -garnison pour la rendre faible et facile à l'entreprise que l'on -dressait dessus. Comme donc ceux du pays virent que le gouverneur -reprenait des soldats, les habitants catholiques de la ville ayant -fait entrer quelque noblesse et autres forces du pays, se prirent -eux-mêmes, à la mi-septembre (1579), et quant et quant, toute la -noblesse du pays y accourut. Tout cela assiège la citadelle, et de -près.» Mais la citadelle ayant tenu bon, ces démonstrations de la -noblesse protestante firent abandonner Figeac aux catholiques. - -A partir de cet incident, tout ce qui se fait ostensiblement, de -divers côtés, en vue de la paix, n'est destiné qu'à voiler les -préparatifs de guerre. Henri, pour sa part, joue deux rôles bien -distincts; rien de plus curieux à lire que sa correspondance à cette -époque. Tantôt il se dépense, même auprès de ses amis, en toute sorte -de sollicitudes, pour le maintien de cette «bonne paix» que le XVIe -siècle connut si peu; tantôt il emploie toute son activité à fortifier -ses garnisons, à tenir ses petites troupes en haleine, à mettre ses -capitaines sur le qui-vive. Il n'avait plus, pour le moment, à compter -sur le prince de Condé, qui s'était affranchi de la discipline du -parti et nourrissait un peu naïvement l'espoir de ressaisir, à -l'amiable, son gouvernement de Picardie, qu'il fut obligé de -revendiquer, les armes à la main, en surprenant La Fère, le 29 -novembre. Henri ne pouvait pas davantage proposer une alliance -défensive et offensive à Damville, devenu duc de Montmorency, par la -mort de son frère: le maréchal passait pour s'être rallié entièrement -à la cour, depuis le voyage de la reine-mère; tout au plus, le roi se -flattait-il de le maintenir, à son égard, dans une attitude pacifique. -En attendant, néanmoins, il projetait de se rencontrer avec lui dans -une assemblée convoquée à Mazères pour le mois de décembre, et de -juger par là des chances d'action combinée qu'il pouvait avoir de ce -côté. Le 24 septembre, il écrit, de Nérac, à Montmorency qu'il fait -démarches sur démarches pour assurer l'exécution de l'édit. Le 7 -octobre, il fait part au gouverneur de Languedoc du déplaisir qu'il a -ressenti, à la nouvelle des excès commis par les catholiques, lors de -la reprise de Montaignac, le 22 septembre: «Grand meurtre des -habitants, ignominieuse mort des ministres, pillage et saccagement de -ladite ville»; et il ajoute qu'il vient de dénoncer le fait à MM. de -la chambre de justice établie à l'Isle[27]. Le 4 novembre, enfin, il -exprime à Montmorency le désir de conférer avec lui, à l'assemblée de -Mazères, dont il affecta d'abord de se promettre de «bons effets» pour -la paix, quoique l'insuccès des précédentes conférences de Montauban -ne pût lui laisser, à ce sujet, beaucoup d'illusions. - - [27] Appendice: XI. - -L'assemblée de Mazères, dans le comté de Foix, eut lieu, du 10 au 19 -décembre, avec l'agrément du roi de France. Malgré la présence du roi -de Navarre et du duc de Montmorency, elle n'eut d'autre résultat que -d'aigrir les esprits au fond et de les tourner vers les résolutions -extrêmes, tout en paraissant les avoir rapprochés. Après ce premier -essai de conciliation, le roi de Navarre se sentit irrévocablement -condamné à faire la guerre. Son gouvernement de Guienne était purement -nominal, depuis la Saint-Barthélemy; la dot de sa femme, l'Agenais et -le Quercy, lui était disputée de toutes les façons, au besoin par les -armes; on ne tolérait sa religion qu'avec l'arrière-pensée, ou plutôt -le dessein avoué de la détruire, même par la violence; enfin, sa -qualité de premier prince du sang et son mariage avec une fille de -France, au lieu de faire de lui un souverain incontesté, ne lui -laissaient que le choix de la servitude. Fortement tenté auparavant de -prendre un parti décisif, il s'y résolut froidement, au sortir des -inutiles conversations de Mazères. Cependant, il ne négligea rien pour -accroître les chances d'un accommodement. Le 26 décembre 1579, il -essaie de complaire à Henri III en lui annonçant le prochain -remplacement, à Périgueux, de Vivans, gouverneur des comté de Périgord -et vicomté de Limousin, par le baron de Salignac. Huit jours après, il -proteste contre les coups de force d'un de ses coreligionnaires, le -capitaine Merle de Salavas, qui venait de s'emparer de Mende. Au mois -de février, au mois de mars, jusque dans les premiers jours d'avril, -il reste fidèle à ce langage pacifique. Il lui importe, au suprême -degré, qu'on ne puisse lui imputer la rupture éclatante qu'il prévoit, -qu'il considère même, dans son for intérieur, comme un fait accompli. -Et pourtant, on ne l'épargnait guère. Vers la fin du mois de janvier, -on lui tendit, sur la route de Castres, une embuscade dont il avait -heureusement reçu avis, en temps opportun, de la reine de Navarre. «On -m'avait dressé», écrit-il au roi de France, après s'être plaint des -tracasseries de Biron, «une partie de quelque deux cents chevaux -lestes et bien armés»; et Henri III lui ayant demandé par qui il avait -été prévenu, il refusa de le dire, mais le laissa deviner par cette -phrase: «Avec le temps, je vous le dirai, et m'assure que vous serez -bien étonné, pour être personnes de qui vous ne l'eussiez jamais -soupçonné». - -Du reste, s'il gardait le respect et parlait avec modération, il -voyait très distinctement les dangers qui le menaçaient, et -s'occupait, sans relâche, d'être en mesure de les affronter. Il avait -envoyé des instructions précises à Lesdiguières, en Dauphiné, et à -Châtillon, en Languedoc, expédié des agents sûrs dans diverses -provinces, pour concerter, autant que possible, les prises d'armes, si -elles devenaient nécessaires. Autour de lui, rien n'échappait à son -attention. Les gouverneurs et les capitaines recevaient, à chaque -instant, ses ordres et l'invitation de le tenir au courant de tous les -faits de quelque importance. Il écrivit vingt lettres comme celle-ci, -adressée à Vivans, en Périgord: «Puisqu'il n'a pas tenu à moi, ni à -ceux qui m'ont assisté à l'entrevue de mon cousin le maréchal de -Montmorency à Mazères, que nous n'ayons fait quelque chose de bon pour -l'établissement de la paix..., j'en ai ma conscience déchargée. Mais -je ne laisse pas pourtant de considérer les maux qui semblent se -préparer sur les uns et sur les autres... Vous priant tenir la main, -de votre côté, qu'on se tienne prudent en vos quartiers..., prenant -garde surtout qu'on ne vous puisse imputer d'être des premiers -remuants». - -Sa correspondance est parsemée de fières déclarations, qui sonnent le -boute-selle: «Monsieur de Saint-Geniès, toutes vos lettres me sont -parvenues, non les poudres. Je ne veux rompre la trêve, mais en veux -profiter pour préparer la guerre... Si l'événement me bat, je ne m'en -prendrai qu'à moi et à ma fortune. Qui aime le repos sous la cuirasse, -il ne lui appartient point de se mêler à l'école de la guerre». Enfin -l'heure vint où, même dans ses lettres au roi de France, on devinait -que l'explosion était proche. Le 23 mars, il écrit à Henri III, pour -énumérer de nouveaux griefs, et termine par ces mots presque -menaçants: «Je laisse cela à considérer et à y pourvoir par votre -prudence, attendant toujours la réponse aux remontrances que, dès le -mois de février, nous vous avons envoyées». - -Ce fut la fin du jeu entre les deux rois. Le 10 avril, Henri faisait -remettre la lettre suivante à la reine: - -«M'amie, encore que nous soyons, vous et moi, tellement unis que nos -coeurs et nos volontés ne soient qu'une même chose, et que je n'aie -rien si cher que l'amitié que me portez, pour vous en rendre les -devoirs dont je me sens obligé, si vous prierai-je ne trouver étrange -une résolution que j'ai prise, contraint par la nécessité, sans vous -en avoir rien dit. Mais puisque c'est force que vous le sachiez, je -vous puis protester, m'amie, que ce m'est un regret extrême qu'au lieu -du contentement que je désirais vous donner, et vous faire recevoir -quelque plaisir en ce pays, il faille tout le contraire, et qu'ayez ce -déplaisir de voir ma condition réduite à un tel malheur. Mais Dieu -sait qui en est la cause. Depuis que vous êtes ici, vous n'avez ouï -que plaintes; vous savez les injustices qu'on a faites à ceux de la -Religion, les dissimulations dont on a usé à l'exécution de l'édit; -vous êtes témoin de la peine que j'ai prise, pour y apporter la -douceur, ayant, tant que j'ai pu, rejeté les moyens extraordinaires -pour espérer, de la main du roi et de la reine votre mère, les remèdes -convenables. Tant de voyages à la cour, tant de cahiers de remontrance -et de supplication en peuvent faire foi. - -«Tout cela n'a guéri de rien; le mal, augmentant toujours, s'est rendu -presque incurable. Le roi dit qu'il veut la paix; je suis content de -le croire; mais les moyens dont son conseil veut user tendent à notre -ruine. Les déportements de ses principaux officiers et de ses cours de -parlement nous le font assez paraître. Depuis ces jours passés, nous -avons vu comme on nous a cuydé surprendre au dépourvu; nos ennemis -sont à cheval, les villes ont levé les armes. Vous savez quel temps il -y a que nous avons eu avis des préparatifs qui se font, des états -qu'on a dressés pour la guerre. Ce que considéré et que tant plus nous -attendons, plus on se fortifie de moyens, ayant aussi, par les -dépêches dernières qui sont venues de la cour, assez connu qu'il ne se -faut plus endormir, les desseins de nos adversaires, et, d'autre part, -la condition de nos églises réformées qui me requèrent incessamment de -pourvoir à leur défense, je n'ai pu plus retarder, et suis parti avec -autant de regret que j'en saurai jamais avoir, ayant différé de vous -en dire l'occasion, que j'ai mieux aimé vous écrire, parce que les -mouvements nouveaux ne se savent que trop tôt. Nous aurons beaucoup de -maux, beaucoup de difficultés, besoin de beaucoup de choses; mais nous -espérons en Dieu, et tâcherons de surmonter tous les défauts par -patience, à laquelle nous sommes usités de tout temps. - -«Je vous prie, m'amie, commander, pour votre garde, aux habitants de -Nérac. Vous avez là Monsieur de Lusignan pour en avoir le soin, s'il -vous est agréable, et qu'il fera bien. Cependant aimez-moi toujours -comme celui qui vous aime et estime plus que chose de ce monde. Ne -vous attristez point; c'est assez qu'il y en ait un de nous deux -malheureux, qui néanmoins, en son malheur, s'estime d'autant plus -heureux que sa cause devant Dieu sera juste et équitable. Je vous -baise un million de fois les mains.»[28] - - [28] Appendice: XVIII. - -Le 13 avril, le roi de Navarre, qui a l'oeil et l'esprit partout, -écrit de Lectoure au comte de Sussex, grand chambellan d'Angleterre, -pour lui faire connaître l'état des affaires et demander l'appui -d'Elisabeth en faveur des églises réformées. Deux jours après, le 15 -avril, à l'Isle, dans le diocèse d'Albi, Henri signe un manifeste «à -la noblesse», dont voici tous les passages essentiels: - -«Messieurs, je ne doute point qu'une bonne partie d'entre vous et du -peuple même, qui, sous la faveur des édits du roi mon seigneur, avait -déjà goûté quelque fruit de la dernière paix, ne trouve maintenant -étrange de voir les troubles dont ce royaume est si longuement agité, -et que l'on estimait assoupis, se renouveler encore et les armes -reprises par ceux de la Religion. J'estime aussi qu'après plusieurs -discussions des raisons et occasions qui les ont mûs de ce faire, -chacun jugeant selon sa passion ou selon qu'il aura pu entendre, ils -en voudront rejeter toute la haine sur moi... Les déportements, -artifices, entreprises, surprises, voleries, massacres, injustices, -toute espèce de contraventions dont les ennemis de cet Etat et du -repos et tranquillité publique ont usé depuis l'édit de la paix et -conférence de Nérac, me peuvent servir de défense... - -«Nous avons, par la dernière paix, quitté, comme chacun sait, six ou -sept-vingt bonnes places, lesquelles, nonobstant la violence de ceux -qui s'y fussent aheurtés, on aurait pu si bien garder et pour si -longtemps, qu'enfin ils eussent été contraints nous laisser en repos; -et nous sommes contentés de quinze ou vingt des moindres d'icelles, -pour servir de sûreté à ceux qui ne pourraient rentrer ou vivre dans -leurs maisons. Cela seul peut témoigner que nous désirons la paix; car -autrement c'eût été une grande simplicité de quitter un tel avantage. -Et, de fait, n'avons-nous pas, au même instant qu'elle a été publiée, -fait cesser tous actes d'hostilité? Néanmoins, les ennemis de cet -Etat, impatientés de n'avoir aise et repos, se sont incontinent saisis -de ce que nous avions délaissé, armé les places que nous avions -désarmées, fermé celles que nous avions ouvertes, surpris les autres -qui n'étaient plus gardés, chassé dehors ceux qui les ont reçues, tué -ou meurtris ceux qui n'étaient plus en défense...» - -Ici, le manifeste entre dans le détail de quelques-uns de ces actes -d'arbitraire et de violence: prise, révolte ou pillage de Villemur, de -Lauzerte, de Langon, de La Réole, de Montaignac, de Pamiers, de -Sorèze, etc. - -«J'en laisse, pour brièveté, poursuit le roi, plusieurs autres, qui -peuvent assez donner d'arguments de complainte. Cependant, on n'en a -vu aucun exploit de justice. Les auteurs et coupables ont été reçus -aux bonnes villes, honorés, déchargés, rémunérés et récompensés; leur -butin reçu et vendu publiquement... De sorte que la plupart ont pensé -que la paix et les édits n'étaient qu'une chose feinte, et que la -rompre ou différer l'exécution d'icelle était tacitement permis. Qu'on -remarque un seul exploit contre aucun qui ait attenté contre ceux de -la Religion; lesquels, au contraire, voyant que parmi eux il y en -avait de mal vivants, ont pris, à leur propre poursuite et dépens, -plus de cent-vingt prisonniers qu'ils ont livrés eux-mêmes et qui ont -été condamnés et exécutés à mort... Les maisons des particuliers sont -encore retenues; plusieurs châteaux qui m'appartiennent ne m'ont point -été rendus, quelque commandement qu'il ait plu au roi d'en -faire...--Quant à la religion, on est à pourvoir encore de lieux pour -l'exercice d'icelle en la plupart des bailliages et sénéchaussées... -L'institution des enfants n'est permise dans les colléges, s'ils ne -font profession de la religion romaine... Cependant, mes ennemis se -préparaient à la guerre; ils en dressaient les états, avaient le pied -à l'étrier; par ruses et artifices, ils nous y provoquent; et j'avais -chaque jour avis qu'on dressait des entreprises pour attenter sur ma -personne. - -«Toutes ces considérations mises en avant, les justes complaintes de -nos églises, qui imploraient mon assistance, m'ont contraint de venir -en cette nécessité et presse de maux si extrêmes, protestant devant -Dieu et ses anges que c'est à mon très grand regret et que mon -intention n'est point d'attenter contre la personne du roi que nous -reconnaissons comme notre souverain seigneur, contre son Etat ni sa -couronne, de laquelle je désire la conservation et grandeur, ayant cet -honneur d'y appartenir. Ce n'est pour m'enrichir ni augmenter mes -moyens; chacun sait assez combien je suis éloigné de ce but; ce n'est -que pour notre défense, pour nous garantir et délivrer de l'oppression -de ceux qui, sous l'autorité du roi et le manteau de la justice, -tâchent de nous exterminer. Lesquels nous tenons et déclarons pour -ennemis de l'Etat, fracteurs des édits et lois conservatrices -d'icelui. Contre ceux-là nous portons les armes, non contre les -catholiques paisibles, que chacun voit que nous embrassons également, -sans aucune passion ni distinction quelconque, auxquels nous -n'entendons empêcher l'exercice de leur religion ni la perception des -biens ecclésiastiques, si ce n'est de ceux qui suivent parti -contraire: conjurant tous princes, seigneurs et magistrats, villes et -communautés, et principalement vous, Messieurs de la noblesse, tous -gens de bien, de quelque ordre ou état qu'ils soient, amateurs de leur -patrie, désirant le repos d'icelle, nous secourir et assister, se -joindre à nous, à notre si juste cause, pour laquelle nous sommes -résolus d'employer vie et moyens...» - -Le 16 avril, «au partir de l'Isle», le roi de Navarre écrit à la cour -de parlement de Toulouse pour attester que la guerre qui commence -n'est pas de sa faute. Le 20 avril, de Nérac, lettre au roi de France: -apologie de ses actes et de ses intentions, protestations contre les -iniquités qui lui mettent les armes à la main, mais assurance de ses -sentiments de fidélité à l'autorité royale. En même temps, lettre -analogue mais superficielle à Catherine de Médicis. Le 12 mai, une -dernière lettre d'avis et de confidence, datée aussi de Nérac, et -adressée au vieux duc de Montpensier, que le roi de Navarre -chérissait. Puis il y a, dans la correspondance royale, comme une -lacune, comme un silence mystérieux. Dans trois semaines, il sera -rompu par le coup de tonnerre de Cahors. - - - - -CHAPITRE VI - - La «guerre des Amoureux».--La dot de Marguerite.--Révolte de - Cahors.--Le baron de Vesins.--Préparatifs de l'expédition - contre Cahors.--Cahors au XVIe siècle.--Le plan de - l'attaque.--Les pétards.--Succès et revers.--Conseils de - retraite et réponse du roi.--Bataille de rue.--Le roi - soldat.--Arrivée de Chouppes.--Le terrain gagné.--Arrivée et - défaite d'un secours.--Prise du collège.--Les quatorze - barricades.--Exploit du roi de Navarre.--Cri magnanime.--Le - post-scriptum royal.--La lettre à Madame de Batz.--Effets de la - prise de Cahors.--La petite guerre.--Prise de Monségur par le - capitaine Meslon.--Négociations pour la levée d'une armée - auxiliaire. - - -L'esprit satirique du XVIe siècle a presque flétri du surnom de -«guerre des Amoureux», la nouvelle lutte qui commençait. C'était là le -style des «pasquils», si complaisamment cités par P. de l'Estoile. -Assurément, il put y avoir, à l'origine, une apparence de raison dans -cette définition épigrammatique; mais si les petits moyens employés -pour déterminer la prise d'armes, moyens fort à la mode, à cette -époque, comme en d'autres temps qui les ont moins affichés, furent du -domaine de la galanterie, il serait absolument déraisonnable de -méconnaître la force des mobiles sérieux de cette guerre et la gravité -des revendications qui la caractérisent. Les documents qui précèdent -sont de nature, croyons-nous, à faire apparaître, sous son vrai jour, -la prétendue «guerre des Amoureux», et par ce qui va suivre, on peut -se convaincre qu'elle fut, du côté du roi de Navarre, comme une guerre -de révélation. Il s'y montra, nous le voulons bien, fervent amoureux, -mais amoureux de la gloire. - -La plupart des historiens affirment qu'avant de se mettre en campagne, -Henri, de concert avec les chefs calvinistes, avait projeté plus de -«soixante entreprises». Nul n'en donne la liste complète, mais le -succès de Cahors compensa beaucoup d'échecs. Ce fut contre Cahors, en -effet, que le roi de Navarre dirigea ses premiers efforts. «Le roi -(Charles IX), dit Mézeray, avait assigné la dot de la reine Marguerite -en terres, l'ayant apanagée des comtés de Quercy et d'Agenais, même -avec les droits de la couronne et pouvoir de nommer aux charges et aux -grands bénéfices... Mais les habitants de Cahors, les uns affectionnés -à la religion catholique, les autres craignant la revanche des -massacres (de 1562), ne voulaient point recevoir le roi de Navarre. -C'est pourquoi ce prince avait résolu de commencer la guerre par cette -ville... Vesins était dedans avec quinze cents hommes de pied qu'il -avait aguerris, une compagnie d'ordonnance et un grand nombre de -noblesse. Sa vigilance, son courage et sa réputation étaient connus, -tellement que l'entreprise était fort hasardeuse; et il n'y avait -point de vieux capitaine qui ne dissuadât le roi d'entamer la guerre -par une témérité dont le mauvais succès ferait échouer tous ses autres -desseins.» - -L'expédition contre Cahors, projetée d'assez longue date, fut résolue -et préparée à Montauban. De cette ville, le roi de Navarre envoya ses -ordres pour l'acheminement des troupes. Il crut pouvoir compter, à -jour fixe, sur celles de la vicomté de Turenne, environ cinq cents -hommes, que devait lui amener le mestre-de-camp Chouppes, et leur -retard fut bien près de faire échouer l'entreprise. »Le roi de -Navarre, disent les _Economies royales_, ayant passé par Montauban, -Négreplisse, Saint-Antonin, Cajarc et Cénevières, pour rassembler -toujours des gens, à cause que M. de Chouppes, qu'il avait mandé, -n'était point encore joint; finalement, ayant fait une bonne traite, -il arriva, environ minuit, à un grand quart de lieue de Cahors.» -C'était le 27 mai. Les historiens contemporains donnent cette -description sommaire de Cahors: «C'est une grande ville bâtie sur la -rivière du Lot, qui l'environne de toutes parts, hormis d'un côté -qu'on nomme La Barre. Il y a trois ponts, un desquels porte le nom de -Chelandre, et un autre, du côté de Montauban, s'appelle le Pont-Neuf, -ce dernier se fermant par chaque bout d'un portail assez bien -accommodé, mais sans pont-levis, à cause de quoi on avait bâti au -milieu deux petits éperons.» - -Le roi de Navarre et les quinze ou seize cents hommes qu'il -conduisait, firent halte «dans un vallon, sous plusieurs touffes de -noyers, où il se trouve une source qui fut de grand secours, car il -faisait grand chaud, le temps éclatant, de toutes parts, de plusieurs -grondements de tonnerre, qui ne furent pas néanmoins suivis de grandes -pluies». Ce fut là que le roi de Navarre arrêta le plan de l'attaque. -Elle fut résolue, malgré l'absence de Chouppes, l'orage devant -favoriser les assaillants plutôt que leur nuire. Le vicomte de Gourdon -avait eu l'idée d'employer des pétards pour briser les portes. Aux -hommes chargés de mettre en oeuvre ces terribles engins, le roi donna -une escorte de dix gardes. Les pétardiers devaient attaquer les deux -portes du Pont-Neuf. Ils prirent les devants, suivis de vingt hommes -d'armes et de trente arquebusiers, sous les ordres du capitaine -Saint-Martin et du baron de Salignac; puis venaient quarante -gentilshommes de Gascogne et soixante gardes du roi commandés par -Roquelaure; Henri marchait à la tête du gros de ses troupes, composées -de deux cents hommes d'armes et de mille ou douze cents arquebusiers. -Des deux portes du Pont-Neuf abordées simultanément, l'une, à peine -trouée par l'explosion du pétard, obligea les assaillants à -s'introduire en rampant dans la ville; l'autre, au contraire, fut -renversée du coup. L'orage était si violent, que la garnison ne prit -pas tout de suite l'alarme. A la seconde explosion seulement, les -assiégés parurent. Salignac, entré le premier dans la place, avec son -détachement, rencontre Vesins, quarante gentilshommes et trois cents -arquebusiers, armés à la hâte. Roquelaure et Saint-Martin s'étant -joints à Salignac, il s'engage, à la lueur des éclairs, un combat où -l'arquebuse fut bientôt inutile. Dès les premiers chocs, Vesins est -mortellement blessé, et la chute de ce chef renommé trouble, un -instant, les assiégés, qui reculent. Mais ils reprennent vite courage, -à l'arrivée d'un renfort, venu du centre de la ville, et les -assaillants voient tomber leurs trois capitaines, Salignac, Roquelaure -et Saint-Martin, celui-ci pour ne plus se relever. Ils vont lâcher -pied, lorsque Gourdon et Terrides arrivent à leur secours: on -s'acharne de part et d'autre. Mais le jour a paru, toutes les forces -de Cahors convergent vers le champ de bataille, et les calvinistes, -combattus à la fois par la garnison, par la bourgeoisie armée, par les -habitants, qui, du haut des maisons, font pleuvoir sur leur tête une -grêle de projectiles, cèdent peu à peu devant tous ces obstacles; -nombre d'entre eux sortent de la ville, et le roi, qui attendait le -résultat de cette affaire d'avant-garde, se voyait déjà conseiller la -retraite: «Il est dit là-haut, répond-il, ce qui doit être fait de moi -en toute occasion. Souvenez-vous que ma retraite hors de cette ville, -sans l'avoir conquise et assurée au parti, sera la retraite de ma vie -hors de ce corps. Que l'on ne me parle plus que de combattre, de -vaincre ou de mourir.» Et le roi de Navarre entre, à son tour, dans la -ville, avec ses deux cents gentilshommes et ce qui lui restait -d'arquebusiers. Quand il y fut, ses amis comprirent qu'il fallait -vaincre à tout prix. - -Les combats qui suivirent ne peuvent guère se raconter. Ce fut une -bataille de rue: le terrain gagné pied à pied ou conservé avec peine; -la barricade renversée laissant voir derrière elle une autre -barricade; les maisons conquises l'une après l'autre; partout un -danger, un piège, une alarme; jamais un moment de repos. Rien que pour -se maintenir, il fallait faire des efforts incessants, et il -s'agissait d'avancer! Cependant, on avançait peu, et l'espoir de la -conquête s'évanouissait dans l'âme des plus braves; presque seul, le -roi gardait son assurance et même sa bonne humeur; il disait, en -réponse aux conseils de retraite qui recommençaient à se faire -entendre: «Se peut-il que de si braves gens ignorent leurs forces!» -Elles eussent fléchi certainement, s'il ne les eût décuplées par son -exemple. - -On luttait depuis deux jours et deux nuits, la ville attendant un -secours, et le roi de Navarre, le corps de Chouppes. Sully raconte -qu'il vit, pendant ces heures terribles, «les choses les plus belles -et les plus effroyables tout ensemble». On ne mangeait et buvait -«qu'un coup et un morceau, par-ci par-là, en combattant»; il fallait -dormir «debout, les cuirasses appuyées sur quelques étaux de -boutiques»; tout le monde, Henri le premier, avait «les pieds si -écorchés et pleins de sang, que nul ne se pouvait quasi plus -soutenir»; un grand nombre d'assaillants, entre autres Rosny, étaient -blessés; les armes du roi étaient faussées de «coups d'arquebuse» et -de «coups de main». Il ne restait peut-être plus aux calvinistes que -la force de vouloir bien mourir avec leur chef, lorsque l'arrivée de -Chouppes, à la tête de cinquante gentilshommes et de quatre ou cinq -cents arquebusiers, vint justifier l'opiniâtreté du roi de Navarre. - -A peine entré dans la ville, Chouppes donne, de furie, contre une -barricade, l'enlève, en poursuit les défenseurs jusqu'à l'hôtel de -ville, s'en empare et y trouve trois canons et une coulevrine. Il y -met une garde et marche vers le collège, qui était une vraie -forteresse. Il y est rejoint par le roi de Navarre. Là, on commence à -entrevoir la fin ou ce qu'on croyait être la fin de ces rudes combats: -on se trompait. Il fallut faire le siège en règle du collège et courir -bien des risques pour s'en approcher en perçant les maisons. Cette -tâche n'était pas terminée au soleil levant, qui montra un nouveau et -plus redoutable danger: le secours attendu par les assiégés était en -vue. Chouppes, commandé pour s'y opposer, use d'un heureux stratagème. -Il va au-devant des quatre cents hommes qui s'approchaient, séparés en -deux troupes, trompe la première par une réponse au qui-vive, la -foudroie à bout portant, puis il lutte corps à corps avec la seconde -et la met en déroute. Le lendemain, le collège est emporté: c'est la -victoire enfin? Pas encore! Du collège, on aperçoit, dans la grande -rue, quatorze barricades. C'est une nouvelle bataille, c'est un -nouveau siège. Le roi de Navarre donne ses ordres, et Chouppes, encore -une fois, marche à l'avant-garde; mais une pierre l'atteint à la tête -et le renverse au moment où la besogne était en bonne voie. Le roi, -qui le suivait, prend sa place. A la tête de ses gardes, et «en -pourpoint comme eux», dit d'Aubigné, «il emporte la meilleure des -barricades», du sommet de laquelle il fait entendre ce cri magnanime: -«Grâce à tous ceux qui mettront bas les armes!» Cahors était pris. - -La ville fut livrée au pillage. Quelle ville prise d'assaut n'était -pillée, au XVIe siècle? Mais nous avons vainement cherché dans -l'histoire la trace des innombrables «massacres» qui, selon des -relations suspectes, auraient déshonoré la victoire des calvinistes. -Les rigueurs dont souffrit Cahors, rigueurs déplorables assurément, -furent celles que subissait, à cette époque, toute ville forcée[29]. - - [29] Appendice: XIX. - -La correspondance du roi de Navarre fournit au récit de la prise de -Cahors un post-scriptum du plus haut intérêt. C'est d'abord la lettre -suivante, adressée à la baronne de Batz, dès la première heure qui -suivit la reddition, c'est-à-dire le 31 mai ou le 1er juin: - -«Madame de Batz, je ne me dépouillerai pas, combien que je sois tout -sang et poudre, sans vous bailler bonnes nouvelles, et de votre mari, -lequel est tout sain et sauf. Le capitaine Navailles, que je dépêche -par delà, vous déduira, comme nous avons eu bonne raison de ces -paillards de Cahors. Votre mari ne m'y a quitté de la longueur de sa -hallebarde. Et nous conduisait bien Dieu par la main sur le bel et bon -étroit chemin de sauveté, car force des nôtres, que fort je regrette, -sont tombés à côté de nous. A ce coup, ceux-là que savez et qu'avez -dans vos mains seront des nôtres. A ce sujet, je vous prie bailler à -mondit Navailles lettres et instructions qui lui seront nécessaires, -dont je vous prie bien fort lui aider à me gagner ceux-là et leurs -amis, les assurant du bon parti que leur ferai. Et de telle manière -que désirerez, je vous reconnaîtrai ce service, d'aussi bon coeur que -je prie Dieu, ma cousine, qu'il vous ait en sa sainte garde». - -Le 1er juin, Henri écrivait à M. de Scorbiac, son conseiller à -Montauban: «Je crois que vous aurez été bien ébahi de la prise de -cette ville; elle est aussi miraculeuse, car, après avoir été maître -d'une partie, il a fallu acquérir le reste pied à pied, de barricade -en barricade. Depuis que Dieu m'a fait la grâce de l'avoir, je désire -la conserver et y établir quelque beau règlement. Pour travailler -auquel, je vous prie m'y venir trouver avec La Marsillière et les -autres auxquels j'écris...» Il ajoutait, le 6 juin: J'eusse fort -désiré que vous fussiez venu par deçà, lorsque je vous ai demandé, -parce que votre présence eût été bien requise ici, pour aider à régler -toutes choses en cette ville, et y établir un bon ordre qui n'a pu -sitôt y être mis... Nous y avons donné quelque acheminement; j'espère -que tout s'y portera bien, au contentement des gens de bien...» - -On voit, par la lettre à Madame de Batz, que le roi ne perdit pas un -instant pour faire fructifier sa victoire jusqu'au fond de l'Armagnac: -chez lui, le politique donnait toujours la main au capitaine. Les -lettres à M. de Scorbiac, écrites dans un ordre d'idées analogue, -attestent les préoccupations d'un esprit organisateur, toujours prêt à -compléter par de «bons règlements» les succès militaires. - -Par la prise de Cahors, le roi de Navarre étonna ses amis non moins -que ses ennemis: hommes de guerre et hommes d'Etat comprirent qu'à -dater de ce jour, le parti calviniste aurait à sa tête un chef doué de -toutes les aptitudes qui domptent les événements et font, en quelque -sorte, violence à la destinée. Si, à cette heure, Henri avait possédé -une armée puissante et d'importantes ressources financières, il -aurait pu tracer avec son épée la carte d'une France protestante, -religieusement et politiquement constituée en face de la vieille -monarchie catholique. La Providence en décida autrement. En sortant de -Cahors, le roi de Navarre se retrouva, comme auparavant, avec sa -poignée de partisans, et, longtemps encore, il dut se résigner à faire -la petite guerre. Il la fit toujours avec entrain et parfois avec -bonheur. - -Après avoir laissé Cabrière gouverneur à Cahors, il visita sa bonne -ville de Montauban et revint, sans plus tarder, à Nérac, où, ayant -pris connaissance des mouvements de l'armée de Biron, il se prépara, -de son mieux, à lutter contre ce capitaine expérimenté. En traversant -la Lomagne et l'Armagnac, il avait déjà battu deux détachements -catholiques, l'un à Beaumont, l'autre à Vic-Fezensac. Un de ses plus -vaillants capitaines, Meslon, gouverneur de Castelmoron et de Gensac, -venait de prendre Monségur par ce pétard, nommé alors «saucisse», que -nous avons vu jouer son rôle à Saint-Emilion et à Cahors. - -Au mois de juin, les lettres de Henri font allusion à une armée -étrangère qui «s'apprête infailliblement et commence à marcher», mais -qui ne se hâtait guère: c'était le corps de mercenaires dont les -huguenots avaient obtenu la promesse du prince palatin Casimir. Cette -armée resta en formation; il est certain, toutefois, qu'à la seule -pensée de revoir les reîtres passer sur le ventre aux populations de -cinq ou six provinces, les négociateurs royaux du traité de Fleix se -sentirent, quelques mois plus tard, mieux disposés à la conciliation -qu'ils ne l'eussent été en d'autres circonstances. - - - - -CHAPITRE VII - - La campagne du maréchal de Biron.--Combats devant Marmande.--Les - menées du prince de Condé.--Le stratagème de Biron.--Les - boulets mal-appris.--Mayenne en Dauphiné.--Lesdiguières.--Siège - et prise de La Fère par le maréchal de Matignon.--Surprise de - Mont-de-Marsan par Baylens de Poyanne.--Désarroi des - calvinistes.--Les vues de Monsieur, duc d'Anjou et - d'Alençon.--Son entremise pour amener la paix.--Traité de - Fleix.--Séjour de Monsieur en Guienne et en Gascogne.--La - chambre de justice de Guienne.--La demi-promesse de - Henri.--Monsieur recrute des officiers à la cour de Navarre. - - -Biron avait quitté Bordeaux, le 20 juin 1580, pour se mettre à la tête -de son armée déjà en mouvement. Cette campagne, composée d'une longue -série de petites actions, fut en définitive défavorable aux -calvinistes. Biron prit, de force ou sans coup férir, une quarantaine -de places ou de bicoques, entre autres Tonneins, Le Mas-d'Agenais, -Damazan, Gontaud, dont il portait le nom, Valence-d'Agen, Auvillars, -Lamontjoie, Francescas, Montaignac, Villeréal, Mézin, Sos, -Vic-Fezensac, Astaffort et Fleurance. Mais il n'osa assiéger ni -Sainte-Bazeille, sommée en vain de se rendre, ni Clairac, ni plusieurs -autres places, dont la force de résistance lui était connue. Il en -rencontra une très vive à Gontaud, qu'il bouleversa de fond en comble, -à Auvillars, qui obtint «vie et bagues sauves», à Valence-d'Agen, qui, -prise une première fois et révoltée, ne se rendit qu'après avoir été -foudroyée de mille ou douze cents coups de canon. Il arriva au -maréchal, pendant cette campagne, deux graves accidents. Devant -Sainte-Bazeille, une maladie se mit dans son armée, il en fut atteint -lui-même et dut cantonner ses troupes. Il touchait à la fin de ses -expéditions, lorsque, au mois d'octobre, dit le journal du chanoine -Syreuilh, «comme il faisait la revue de son armée et voltigeait sur -son cheval, sondit cheval glissant, tomba sur sa jambe gauche et lui -rompit l'os de ladite jambe, un doigt plus haut que la cheville». Il -se fit remplacer à la tête des troupes, du consentement de tous les -capitaines, par son fils, Charles de Gontaud, baron de Biron, alors -âgé de dix-huit ans, le même qui, après avoir vécu avec tant de -gloire, devait périr si misérablement de la main du bourreau. - -Il y eut deux faits remarquables dans cette lutte de Henri et de -Biron: le maréchal n'alla presque jamais droit au roi, et le roi ne -fut qu'une fois ou deux en mesure d'affronter le maréchal en rase -campagne. Quand on étudie leurs mouvements, on dirait qu'ils s'étaient -entendus pour éviter une lutte personnelle. Devant Marmande, -toutefois, Henri, au début de la campagne, eût bien voulu se mesurer -avec les troupes du maréchal. L'armée du roi occupait Tonneins et -Sainte-Bazeille, une partie de l'armée de Biron était dans Marmande. -«Les soldats du maréchal, dit l'abréviateur des _Economies royales_, -faisant tous les jours des courses sur le pays ennemi, Henri fit un -jour avancer Lusignan, à la tête de vingt-cinq gentilshommes des mieux -montés, jusqu'aux portes de Marmande, comme pour faire un défi. Il -nous fit suivre par cent arquebusiers, qui mirent ventre à terre sur -le bord d'un ruisseau, à quelque distance de nous, et il se tint -lui-même caché dans un petit bois un peu éloigné, avec trois cents -chevaux. Notre ordre était de faire simplement le coup de pistolet, de -chercher à prendre quelques soldats que nous trouverions hors des -murs, et de nous retirer vers le gros d'arquebusiers, d'abord qu'on -commencerait à nous poursuivre, ce que nous exécutâmes aussitôt que -nous eûmes vu cent chevaux sortir de la place pour venir à nous, -quoique ces cavaliers nous criassent d'une manière assez insultante de -les attendre. Un officier de notre troupe, nommé Quasy, qui s'entendit -défier nommément, ne put s'empêcher de tourner bride vers celui qui -lui faisait ce défi, le renversa mort, y perdit lui-même son cheval, -et regagnait le gros de la brigade à pied, lorsqu'il fut attaqué par -le parti ennemi entier, irrité de la mort de leur camarade. Nous -marchâmes à son secours, et il y eut bientôt une mêlée des plus -chaudes, pendant laquelle un de nos valets, saisi de frayeur, s'enfuit -et porta l'alarme au roi de Navarre, en lui disant que nous et les -arquebusiers avions été tous passés au fil de l'épée: ce qui était -sans aucun fondement. Au contraire, après quelques moments de combat, -les ennemis ayant aperçu les arquebusiers, qui sortaient de leur -embuscade pour venir nous seconder, craignirent quelque surprise, et -croyant que toute l'armée leur allait tomber sur le corps, ils se -retirèrent dans la ville. On eut bien de la peine à arrêter le courage -de Henri, qui voulait fondre sur l'armée ennemie pour nous venger et -périr glorieusement. Mais on lui fit de si fortes instances de se -retirer, qu'il prit enfin ce parti à regret. Son étonnement fut grand -lorsqu'il nous vit revenir, et sa douleur le fut encore davantage -d'avoir ajouté foi à des conseillers trop timides, surtout lorsqu'il -vit Lusignan se plaindre, avec beaucoup d'aigreur, d'avoir été -abandonné en cette occasion.» - -Henri manquait de forces, le peu qu'il en avait étant absorbé, en -grande partie, par les garnisons. Il lui était donc impossible -d'offrir une bataille à Biron; il lui fut même bientôt difficile de -courir les champs. Le prince de Condé, non content de lui avoir -débauché une partie de ses troupes, travaillait, dans le Languedoc et -dans le Dauphiné, à se composer une souveraineté, aux dépens du roi de -Navarre. Il fallut ramasser, dans tous les coins de Guienne et de -Gascogne, un petit corps d'armée pour aller s'opposer aux empiètements -du prince, et Turenne fut chargé de cette mission. Il restait au roi -de Navarre à peine de quoi se garder. Heureusement, le comte de La -Rochefoucauld ne tarda pas à lui amener deux ou trois cents chevaux, -qui lui furent d'un grand secours. Henri et ses partisans n'en durent -pas moins renoncer à tenir, en tout temps, la campagne, et se -contenter de quelques rares occasions favorables. Le roi de Navarre, -croyant en saisir une qui le tenta, fit courir à sa capitale et courut -lui-même un sérieux danger. - -Au commencement de la guerre, la reine Marguerite, résidant -habituellement à Nérac, avait obtenu la neutralité de cette ville, -tant que le roi n'y séjournerait pas. Le roi y étant venu passer trois -jours, et le maréchal ayant été informé de sa présence, il usa d'un -curieux stratagème pour avoir le droit d'alarmer et peut-être de -surprendre Nérac. Il feint de venir sur la Garonne pour y recevoir des -troupes que lui amenait M. de Cornusson, sénéchal de Toulouse, et fait -tenir le faux avis de ce mouvement au roi. Henri part dans la nuit, -pour aller lui tendre une embuscade, et le matin, à neuf heures, le -maréchal, venu par un autre chemin, se présente devant Nérac avec son -armée en bataille, à la portée du canon; si bien, qu'au moment où le -roi, revenant de son expédition manquée, rentrait dans Nérac par une -porte, il apprenait que Biron paradait devant l'autre. Malgré -l'inégalité des forces, il y aurait eu mêlée générale ou, tout au -moins, escarmouche, sans une pluie torrentielle qui vint «mouiller la -poudre» et refroidir les cerveaux. Biron, en se retirant du côté de -Mézin, qu'il allait occuper, lança quelques volées de canon, à coups -perdus, sur la ville, et deux boulets se logèrent dans les murailles -du château. Marguerite ne pardonna jamais cet affront au maréchal, -quoiqu'il lui eût envoyé, en partant, de galantes excuses: aussi, à la -paix, insista-t-elle, tout autant que le roi, pour que la lieutenance -de Guienne fût remise en d'autres mains. - -L'armée de Biron n'était pas la seule qui opérât contre les -calvinistes: le maréchal de Matignon en avait mené une autre à La -Fère, d'où était parvenu à s'évader le prince de Condé; Mayenne en -avait conduit une troisième en Dauphiné, contre Lesdiguières, en voie -de devenir un des premiers capitaines de son temps. Mayenne prit La -Mure et trois ou quatre autres places. Quant au siège de La Fère, il -dura trois mois et fut appelé le «siège de velours», parce que les -assiégeants y faisaient assaut d'élégance et que le temps ne les y -incommoda point. Du reste, il fut des plus meurtriers; Matignon y -perdit deux mille hommes, beaucoup d'officiers de mérite, entre autres -Philibert de Gramont, que les intrigues de Catherine avaient détaché -du parti du roi de Navarre. La perte des assiégés fut de trente -gentilshommes et de huit cents soldats. La reddition eut lieu le 31 -août. - -La chute de La Fère était prévue; elle ne fut pas aussi sensible au -roi de Navarre que la perte de Mont-de-Marsan, surpris, au mois de -septembre, par Baylens de Poyanne, un des plus vaillants capitaines -catholiques[30]. Henri essaya souvent, mais en vain, de le ressaisir; -le temps, les hommes, l'argent, tout lui faisait défaut, et Poyanne -gardait bien sa conquête. Henri finit pourtant par prendre sa -revanche. - - [30] Appendice: XX. - -Tout bien considéré, les affaires du parti calviniste et, en -particulier, celles du roi de Navarre, étaient dans un état précaire: -on pouvait encore durer, mais tout succès devenait douteux. Dans ces -circonstances, les vues de Monsieur, tournées sans cesse vers la -principauté des Pays-Bas, se trouvèrent d'accord avec les intérêts -d'une cause presque vaincue. Il venait de traiter, par les soins du -prince d'Orange, avec les Etats des Pays-Bas, déterminés à secouer le -joug de l'Espagne et à reconnaître la souveraineté du duc d'Anjou. Les -Etats se laissaient séduire par la double perspective d'une alliance -virtuelle avec la France et du mariage, considéré comme probable, de -Monsieur avec la reine d'Angleterre. Le duc, croyant toucher à cet -avenir, voulut se l'assurer en rétablissant la paix à l'intérieur; car -les forces militaires de la France devenant inactives, il avait -l'espoir qu'elles l'appuieraient, en partie, dans l'expédition qu'il -projetait. - -Monsieur, sollicité d'ailleurs, on est fondé à le croire, par la reine -Marguerite, s'offrit donc à Henri III pour médiateur entre lui et le -roi de Navarre, et partit pour la Guienne, accompagné de Bellièvre et -de Villeroi. Il avait donné rendez-vous, à Libourne, au roi et à la -reine de Navarre, à Madame, soeur de Henri, et au prince de Condé. Les -premiers pourparlers décisifs eurent lieu à Coutras, et les derniers à -Fleix, en Périgord, dans le château du marquis de Trans. Les députés -protestants y assistèrent, et après de longs débats, le nouveau -traité, d'abord repoussé par le prince de Condé et ses adhérents, fut -signé le 26 novembre. Il confirmait, en les amplifiant sur quelques -points, les traités précédents: par exemple, on donnait par surcroît, -au roi de Navarre, Figeac, en Quercy, et, dans le Bazadais, Monségur, -si vaillamment conquis et gardé par le capitaine Meslon. Mézeray -ajoute: «On croit qu'il y fut aussi accordé, en secret, pour -satisfaire la passion de la reine Marguerite et même celle du roi son -mari, que Biron serait révoqué de la lieutenance de Guienne, et que le -roi en mettrait un autre à sa place, qui leur serait plus agréable». -Ce fut le maréchal de Matignon[31]. - - [31] Appendice: XXI. - -L'édit de Fleix, ratifié au mois de décembre, fut vérifié au parlement -de Paris le 26 janvier 1581. Cette tâche accomplie, Monsieur passa -quelque temps en Guienne et en Gascogne[32]. Il visita plusieurs -villes, tantôt avec le roi et la reine de Navarre, tantôt avec -Marguerite seule, comme à Bordeaux, où il fut reçu avec une pompe -extraordinaire. Un des articles du nouveau traité supprimait la -chambre mi-partie de cette ville et instituait une chambre de -justice[33], composée de membres du conseil privé et de conseillers au -parlement de Paris, qu'on supposait étrangers aux influences locales. -Mais la première séance de cette chambre en mission n'eut lieu que le -26 juin 1582. Ces perpétuelles modifications des formes de la justice -n'offraient en ce temps-là, et elles n'ont offert en aucun temps, que -bien peu de garanties aux citoyens. - - [32] Appendice: XXII. - - [33] Appendice: XV. - -Pendant son séjour à la cour de Navarre, le duc d'Anjou obtint de -Henri une demi-promesse de se joindre à lui dans la prochaine campagne -des Pays-Bas, où l'attendaient tant de déboires et de désastres. -Heureusement pour le roi de Navarre, ce projet d'alliance resta lettre -morte. Mais, en même temps que Monsieur essayait de le tenter de ce -côté, il l'amoindrissait, d'un autre, en recrutant des officiers parmi -les gentilshommes de Guienne et de Gascogne: beaucoup de catholiques -et plusieurs protestants, parmi lesquels Rosny, acceptèrent les offres -du prince. Henri les vit partir à regret, car il n'avait aucune -confiance dans les entreprises de son beau-frère, et d'ailleurs il -pouvait prévoir, même en pleine paix, qu'il aurait, un jour, grand -besoin des services dont allait profiter le duc d'Anjou. - - - - -LIVRE TROISIÈME - -(1581-1585) - - - - -CHAPITRE PREMIER. - - Le triomphe de la patience.--Le roi de Navarre et Théodore de - Bèze.--Surprise de Périgueux par les - catholiques.--Correspondance de Henri avec Brantôme.--Assemblée - de Béziers.--Velléités pacifiques.--Préparatifs de voyage de - Marguerite à la cour de France.--Les toilettes de la reine de - Navarre.--Henri à Saint-Jean-d'Angély.--Son entrevue avec - Catherine de Médicis, à Saint-Maixent.--La cure aux - Eaux-Chaudes.--Assemblée de Saint-Jean-d'Angély.--Les projets - de mariage de Catherine de Bourbon.--Négociation avec le duc de - Savoie.--L'affaire des frères Casse.--Invitation de Henri III - et réponse du roi de Navarre. - - -A la fin de l'année 1580, et dans les premiers jours de l'année -suivante, le roi de Navarre eut à se défendre contre les imputations -de quelques-uns de ses coreligionnaires influents, qui lui -reprochaient d'avoir sacrifié, par le traité de Fleix, les intérêts de -la cause calviniste. C'était le contre-coup des mécontentements du -prince de Condé. Henri lisait trop bien dans l'avenir pour croire à -l'efficacité et à la longue durée d'une paix qu'il subissait plus -qu'il n'en triomphait; mais il était déjà l'homme qui devait écrire un -jour: «Par patience, je vaincs les enfants de ce siècle». S'il n'avait -pas possédé cette vertu essentiellement politique, jamais peut-être la -France ne fût sortie, à son honneur, des redoutables épreuves que lui -imposait, depuis vingt ans, l'antagonisme des deux religions, et dont -les revendications de la Ligue allaient démesurément accroître le -péril. La correspondance de Henri IV nous a livré le secret de sa -force et de sa suprême victoire: c'est qu'il sut, presque toujours, -selon les cas, résister à ses partisans, comme à ses adversaires. - -La paix de Fleix lui ayant attiré les remontrances de Théodore de -Bèze, cet éloquent mais âpre docteur de l'Eglise calviniste, il lui -répondit, de Coutras, par une apologie discrète de ses actes et de ses -intentions; et, comme Théodore de Bèze ne lui avait épargné, sur -d'autres points, ni les conseils ni les critiques, il le remerciait de -tant d'avis salutaires, lui en demandait de nouveaux, et semblait -faire allusion, dans les lignes suivantes, à quelques reproches -indirects touchant les moeurs de la cour de Navarre: «Je reconnais la -charge que Dieu m'a commise, et ne souhaite rien plus, sinon qu'il me -fasse la grâce de m'en pouvoir acquitter dignement. A quoi j'ai -délibéré de m'employer à bon escient et _de régler ma maison_, -confessant, à la vérité, que _toutes choses se sentent de la -perversité des temps_.» La même lettre vise, à mots couverts, -quelques-unes des intrigues dont il était environné, spécialement -l'esprit remuant et les vues dominatrices du prince de Condé: -«Lesquels (conseils), dit-il à Théodore de Bèze, je vous prie me -départir encore sur les pratiques et menées qui se font par _ceux qui -veulent bâtir leur grandeur sur la ruine des autres_, mêmement sur les -derniers degrés desquels ils semblent tâcher de me déjeter et gagner -les devants, pour plus facilement me repousser et renverser en bas. -Cette trame se connaît si manifestement, que peu de gens en doutent.» -Théodore de Bèze dut sentir ces traits, d'autant mieux qu'il était, -par tempérament, plus porté à s'entendre avec le prince de Condé -qu'avec le roi de Navarre. - -Henri écrivit plus de cinquante lettres pour démontrer à ses villes et -à ses capitaines les avantages de la paix et la nécessité de -l'observer fidèlement. Il est vrai qu'il en écrivait en même temps -pour se plaindre des nombreuses infractions relatives à ses «maisons, -châteaux et villes», et d'abusives inhibitions concernant le libre -exercice du culte; mais toute paix était querelleuse, en ce temps-là. -Celle-ci fut bruyamment troublée par les catholiques. Le 26 juillet -1581, sous le commandement des capitaines d'Effieux et de Montardy, -ils surprirent la ville de Périgueux. «La noblesse du Périgord et des -environs, dit le président de Thou, fatiguée par les courses -continuelles des garnisons protestantes, engagea les commandants des -troupes du roi à se saisir de Périgueux. Ils surprirent cette ville, -la nuit, et ils la traitèrent avec tant de barbarie, qu'ils semblaient -vouloir venger celle que le baron de Langoiran y avait exercée, six -ans auparavant, lorsqu'il se rendit maître de la ville. Le roi de -Navarre ayant porté ses plaintes au roi, il n'en reçut que des -excuses.» - -On n'en usa pas aussi cavalièrement avec le roi de Navarre: il n'était -pas homme à se contenter de si peu. Notons, en outre, que de Thou -s'est trompé en accusant de «barbarie» les auteurs de la surprise de -Périgueux. Sans doute, les catholiques, agissant sans l'agrément de -Henri III, commirent de trop nombreux excès dans cette place; mais ils -n'usèrent pas, dans le sens complet du mot, des représailles qu'il -était en leur pouvoir d'exercer: en quoi ils montrèrent une modération -relative; car les calvinistes, en 1575, avaient été sans pitié pour -les vaincus. La vérité, sur l'affaire de Périgueux, n'est ni dans le -jugement sommaire de de Thou, ni dans cette note comique de P. de -L'Estoile: «En ce mois de juillet, les catholiques de la ville de -Périgueux se remirent en la libre possession de leur ville, et en -chassèrent les soldats huguenots qui despieça y étaient en garnison. -Ceux de la religion n'en firent pas grand'clameur, et eut-on opinion -que ce qui en avoit été fait étoit _par intelligence du roi de Navarre -et des habitants, qu'on disoit avoir donné cent mille francs_ pour -être déchargés de cette garnison, qui leur faisoit mille maux. Quoi -que c'en soit, il n'y en eut point de coups rués, et se passa -doucement cette entreprise.» - -Les témoignages incontestables ressortent de la correspondance du roi -de Navarre. Le 10 août, il écrit à Brantôme, seigneur de Bourdeille, -sénéchal de Périgord: «Mon cousin, j'ai été fort aise d'entendre la -bonne affection et diligence que vous avez montrées depuis la prise de -Périgueux, pour empêcher ou modérer les mauvais effets des preneurs -contre ceux qui étaient dedans, dont je vous remercie; mais je suis -fort marri d'avoir su que votre bonne intention n'a pu être effective -selon votre dessein, d'autant que la plupart des maisons de ceux de la -religion ont été pillées et saccagées, et plusieurs faits prisonniers, -et il y en a encore auxquels on veut faire payer rançon, comme on a -déjà fait faire aux autres, entre lesquels est le sieur Saulière, -qu'on ne veut élargir sans cela, quelque grande perte qu'il ait faite -de ses meubles et titres; qui serait son entière ruine et celle de ses -enfants. - -«Je ne puis croire que le roi mon seigneur ne réprouve grandement la -prise de ladite ville, comme étant advenue par trop grand attentat, -fait au préjudice de son service et de la paix et tranquillité -publique. - -«Je ne puis aussi, pour mon devoir et pour mon honneur, que je n'en -poursuive la raison et réparation envers Sa Majesté. - -«Je vous prie donc, mon cousin, considérer que ne puis autre chose -là-dessus que d'attendre la volonté et intention de Sa Majesté, pour -me ranger et conformer selon icelle. Cependant, puisqu'il y a encore -dedans la ville des prisonniers, et plusieurs meubles pillés -appartenant à ceux de ladite religion, je vous prie derechef faire le -tout rendre, et mettre en liberté tous lesdits prisonniers, -principalement ledit Saulière, de sorte qu'il n'en puisse être fait -aucune plus grande plainte.» - -Brantôme s'efforça de contenter Henri; mais l'affaire n'en resta pas -là. Henri III chargea Matignon, le nouveau lieutenant de Guienne, et -Bellièvre, un de ses négociateurs favoris, de régler ce grave -différend. A vrai dire, le roi de Navarre ne reçut jamais que des -demi-satisfactions. La cour lui avait fait offrir d'abord, à titre -d'indemnité, une forte somme. En principe, il acceptait; mais il -exigeait, de plus, une autre place. On finit par lui accorder -Puymirol, après des contestations qui dépassèrent le terme de l'année -1581. - -Le 20 décembre 1581, à Béziers, s'ouvrit une assemblée des Eglises -réformées de Languedoc, où Henri III avait envoyé Bellièvre, et le roi -de Navarre, Clervaux, afin de hâter la pacification de la province. La -mission fut longue et difficile, mais elle réussit dans une assez -large mesure. Le roi de France, lui aussi, voulait la paix, et il est -probable qu'elle se fût bientôt et solidement établie entre lui et le -roi de Navarre sans l'existence de la Ligue, qui, déjà, soufflait -discrètement le feu qu'elle mit, plus tard, aux quatre coins de la -France. Mézeray résume dans une page pittoresque les vues et les -velléités pacifiques de Henri III: «Les conseillers du parlement de -Paris que le roi envoya en Guienne (à la suite du traité de Fleix), -pour mettre d'accord ceux de la chambre mi-partie de cette province, y -furent reçus avec l'applaudissement général des peuples, et les -maintinrent en paix trois ans durant. La froideur de Matignon -s'accommodait fort bien avec le feu des Gascons, et savait bien -conserver l'autorité du roi, sans blesser le respect qui se doit aux -princes du sang; les courtoisies du duc de Mayenne avaient adouci les -courages les plus farouches dans le Dauphiné; et le maréchal de -Montmorency, ennuyé de la guerre, contenait le Languedoc dans un doux -repos. Le roi aussi était fermement persuadé, par trop d'expériences, -que la force des armes n'était point propre à ramener les dévoyés au -sein de l'Eglise, et que la saignée ni les remèdes violents ne -valaient rien à cette maladie. Partant il se résolut de la traiter -avec un certain régime de vivre qui corrigeât peu à peu la malignité -des humeurs, et rétablit le tempérament des viscères qu'on avait trop -échauffés. Sa Majesté fit connaître aux religionnaires qu'ils ne -devaient point craindre aucun mal de sa part, mais aussi qu'ils n'en -devaient espérer aucun bien... Avec cela il tâchait de les fléchir -tout doucement par les instructions et par les exemples, exerçant -souvent en public des oeuvres de piété, ayant près de lui des -religieux qui pratiquaient des dévotions très austères, faisant -imprimer toutes sortes de livres bien catholiques, et défendant la -lecture et l'impression de ceux qui ne l'étaient pas. - -«Ces moyens convertirent plus de huguenots en trois ou quatre ans, que -les bourreaux ni les armées n'en avaient converti en quarante; et -s'ils eussent continué, cette opinion de conscience se fût sans doute -dissipée dans peu de temps par une opinion d'honneur, et toutes les -factions se fussent amorties durant ce calme, comme elles s'irritaient -par l'émotion. Mais ce roi, au lieu de se fortifier pendant ce -temps-là, s'affaiblissait davantage; et, comme un homme à qui on -aurait coupé les veines dans un bain chaud, il perdait avec plaisir ce -qui lui restait de vigueur et d'autorité; puis cette défaillance le -mettait dans le mépris; et l'orgueil et l'avarice des favoris, -choquant les grands et vexant les peuples, excitaient contre lui la -haine des uns et irritaient la patience des autres...» - -Les relations cordiales qui tendaient à rapprocher les deux rois -n'auraient pas plus résisté aux boute-feux de la Ligue qu'aux -intrigues de cour des mignons et de leur coterie; mais il n'en fallut -pas tant pour provoquer une nouvelle rupture. Un séjour de la reine de -Navarre à la cour de Henri III ressuscita les hostilités. Marguerite -annonça l'intention d'aller à Paris, vers la fin de l'hiver 1582. -L'histoire n'a pu trouver un but politique précis à ce voyage, qui -peut-être n'en avait pas, quoique l'empressement du roi de Navarre à -favoriser l'exécution du projet de sa femme permette de supposer -qu'elle emportait avec elle quelque plan concerté entre eux. On -s'égaie vraiment à voir le vainqueur de Cahors s'occuper, pendant deux -mois, des préparatifs assez compliqués du voyage de la reine. Il écrit -lettres sur lettres, tantôt pour convoquer des gentilshommes de haut -rang, chargés d'accompagner la reine jusqu'en Saintonge, tantôt pour -régler l'itinéraire et annoncer le passage, de ville en ville, du -cortège royal, tantôt enfin pour faciliter, par tous les moyens, les -chevauchées de la royale voyageuse. Il pousse la sollicitude jusqu'à -des détails amusants: dans une lettre à M. de Scorbiac, il demande -«huit mulets de bât», pour renforcer l'équipage de transport du -«bagage» de la reine. Et les indiscrétions de l'histoire nous donnent, -à peu près, la composition de ce bagage. Marguerite, la plus élégante -princesse de son temps, voyageait toujours avec une garde-robe au -grand complet, comme nous l'apprend Brantôme. Catherine de Médicis, en -laissant Marguerite en Gascogne, lui avait dit: «Ma fille, c'est vous -qui inventez et produisez les belles façons de s'habiller, et, en -quelque part que vous alliez, la cour les prendra de vous, et non -vous, de la cour». Brantôme ajoute: «Comme de vrai, par après qu'elle -y retourna, on ne trouva rien qui ne fût encore plus que de la cour». - -Mais, tout en vaquant à ces soins conjugaux, Henri n'oubliait pas les -affaires sérieuses. Il accompagne la reine jusqu'à Saint-Jean-d'Angély; -mais c'est là aussi qu'il doit «communiquer avec M. le Prince», et -recevoir de Catherine un message avant-coureur d'une nouvelle -entrevue, dont le bruit avait déjà transpiré. «J'espère, écrit-il à -Théodore de Bèze, qu'il tient à mettre, autant que possible, de son -côté, que nous verrons, dans dix jours, la reine (Catherine), ce que -j'ai pensé être nécessaire pour le bien de la paix et le repos de nos -Eglises. Je vous prie assurer tout le monde que je ne ferai rien qui -nous porte préjudice.» Néanmoins, toujours prudent quand il s'agissait -pour lui de se rapprocher, en personne, des auteurs de la -Saint-Barthélemy, il ne voulut pas aller au-devant de la reine, aussi -loin qu'elle l'avait souhaité. Il s'arrêta à Saint-Maixent et lui -envoya Lusignan, pour s'excuser de «ne pas aller plus avant, ayant une -si grande et si belle troupe de noblesse près de lui, avec son oncle -de Rohan et son cousin le comte de La Rochefoucauld». L'entrevue -pourtant eut lieu dans la ville où s'était arrêté le roi de Navarre, -et, soit politique, soit contentement réel du résultat de la -conférence, il s'en montra satisfait dans les lettres qu'il écrivit -ensuite. - -Au mois d'avril, Henri passa en Béarn, pour faire une «cure aux -Eaux-Chaudes». Étant à Pau, le 11 mai, il convoqua l'assemblée des -députés des Eglises réformées, à Saint-Jean-d'Angély, pour la fin du -mois. Cette convocation avait été décidée dans les pourparlers du roi -de Navarre avec le prince de Condé, après l'entrevue de Saint-Maixent. -Nous avons, dans une lettre à Henri III, datée de Saint-Jean-d'Angély, -29 juin, un aperçu des délibérations et résolutions de cette -assemblée: «Ayant, sous votre autorité, convoqué et assemblé, en la -ville de Saint-Jean-d'Angély, les députés des Eglises réformées des -provinces de votre royaume, pour aviser aux moyens qu'il y aurait de -faire effectuer votre édit de pacification et établir la paix, -partant, selon votre bonne volonté, je les ai tous trouvés fort -disposés à cela. Mais pour ce que la faute de l'exécution procède -principalement de l'impunité des excès et désordres..., ils ont, pour -cette occasion, dressé un cahier des contraventions faites à votre -édit en vosdites provinces et m'ont requis de l'envoyer à V. M., comme -je fais, vous suppliant très humblement, Monseigneur, qu'il vous -plaise déclarer votre bonne volonté sur chacun des articles...» - -On verra bientôt que le «cahier» n'eut aucune heureuse influence sur -les sentiments de la cour. - -A son passage à Pau, Henri avait retrouvé, avec sa soeur Catherine, -régente de Béarn et des autres pays souverains, quelques-unes de ses -obligations de roi et de frère. On avait déjà, plusieurs fois, parlé -du mariage de Catherine. Des historiens prétendent qu'il fut question, -dès le berceau, de donner sa main au duc d'Alençon, et que Henri III -lui-même, en 1575, songea, un instant, à la faire asseoir sur le trône -de France. Ce qu'il y a de certain, c'est que presque toute la vie de -Catherine se passa dans l'attente de diverses unions, dont une seule -était selon son coeur[34]. De retour à Pau, vers la fin de l'année -1582, Henri eut à s'occuper sérieusement d'un projet de mariage, qui -donna lieu à des négociations délicates. Emmanuel de Savoie, avec des -vues d'avenir encore secrètes, mais que révéla, en 1589, sa prise de -possession du marquisat de Saluces, avait chargé Bellegarde, passé à -son service, de demander au roi de Navarre la main de sa soeur. La -correspondance de Henri et du duc traite cette question, mais à mots -couverts. A la date du 3 septembre, le roi de Navarre, non content -d'avoir échangé plusieurs messages avec Emmanuel, écrivait au -chancelier de Savoie: «Le désir que j'ai que l'amitié qui est entre M. -le duc de Savoie et moi soit si ferme et établie qu'elle ne puisse -être ébranlée pour quelque occasion que ce soit, me fait vous prier, -comme l'un de ses plus confidents serviteurs, faire en sorte qu'elle -soit inviolable, et employer votre vertu et prudence à la maintenir et -conserver par un lien indissoluble. Et m'ayant été la négociation de -M. de Bellegarde très agréable, je désire que, par votre dextérité et -conduite, cette affaire réussisse au contentement de nous deux, en -telle sorte qu'elle ne préjudicie à ma conscience, devoir et -réputation. Pour mon regard, j'y apporterai tout ce qui pourra servir -à la faciliter, pour l'aise que j'aurai de voir le tout conduit à une -heureuse fin.» - - [34] Appendice: XXIII. - -L'accord s'était établi sur tous les points principaux entre le roi et -le duc, et le consentement de Catherine était probablement acquis -d'avance. Mais Emmanuel formula une exigence qui rompit la -négociation. Il entendait que Catherine abjurât la religion -calviniste, et Henri lui déclara franchement que cette condition lui -paraissait «trop dure». - -D'autres préoccupations, et d'une tout autre nature, attendaient le -roi de Navarre dans son gouvernement de Guienne. On se souvient de -l'entreprise criminelle de Favas et des frères Casse, en 1577, sur la -ville de Bazas. Il s'en était suivi, l'année d'après, une sentence -capitale contre plusieurs des auteurs de cette agression. Ils furent -amnistiés par le traité de Fleix. Mais ces frères Casse, qui -semblaient avoir pour ancêtres les routiers ou les soudards des -Grandes Compagnies, restèrent fidèles à leur existence de violence et -de déprédations. La plupart des incidents et des scandales que -provoqua leur conduite manquent de dates précises, quoique les lettres -du roi de Navarre, dans les derniers mois de l'année 1582, y fassent -quelquefois allusion. Samazeuilh nous paraît avoir groupé, avec toute -la clarté possible, les faits relatifs à cet épisode, dont les -premiers semblent remonter à 1581, après la paix de Fleix, et les -derniers ne dépassent guère le commencement de l'année 1583. «On -reprochait notamment aux frères Casse d'avoir dévalisé et ruiné -complètement un marchand de Loudun, qui les fit condamner à mort par -le parlement de Bordeaux. Quand il fallut les saisir au corps, ils se -renfermèrent dans le château du capitaine Lafitte, et firent trembler -toute la contrée, qui les savait amplement munis d'armes et de -munitions de guerre, comme échelles, pétards _et autres engins_. Le -roi de Navarre prêta main-forte aux officiers du parlement. Mais il -fallut assiéger le château de Pelleport, et Casse, Lafitte et leurs -complices périrent tous plutôt que de se rendre. On eut à regretter la -mort du jeune Lafitte, qui fut tué de sang-froid par les assaillants. -Ce fut peut-être cet événement qui porta l'un des deux frères Casse -restant à fortifier sa maison dans la ville de Bazas, malgré les -représentations du roi de Navarre, dont il avait suivi le parti. -Bientôt le maréchal de Matignon reçut l'ordre de Henri III de lever -quelques troupes et de marcher contre ce capitaine avec du canon. -Henri avait trop de sagacité pour ne pas pressentir tous les dangers -qui pouvaient résulter de cette mesure. Le roi de Navarre donna -l'ordre de courir sus à ces aventuriers et de les disperser. Le 2 -février, il se porta, de sa personne, à Casteljaloux, pour presser -l'exécution de cet ordre, et de Casteljaloux il poussa jusqu'à Bazas, -afin de renouveler ses représentations auprès de Casse et de l'engager -à détruire ses fortifications. Mais ce capitaine ayant rejeté toutes -propositions d'arrangement, Henri fit raser sa maison dans les -journées des 19 et 20 juillet 1583.» - -Cette misérable affaire tourmenta, pendant plus d'un an, le roi de -Navarre, contre qui le maréchal de Matignon et surtout la cour s'en -firent toutes sortes d'arguments pour repousser ou ajourner ses -légitimes revendications. Vers la fin de l'année, pourtant, Henri III, -soit de son propre mouvement, soit à l'instigation de Catherine de -Médicis ou de la reine de Navarre, qui était à la cour, invita -formellement son beau-frère à venir, pour quelque temps, auprès de -lui, afin d'arriver à une meilleure entente sur les points en litige -et sur l'ensemble des affaires. Etait-ce de la part de Henri III une -démarche machiavélique, ou l'effet de la sympathie qu'il eut toujours, -dit-on, pour le roi de Navarre? Si l'histoire doute, à plus forte -raison Henri fut-il porté à se méfier de cette invitation. Il y -répondit, le 21 décembre, par une lettre dont Du Plessis-Mornay, dans -ses Mémoires, s'attribue la rédaction. Après une dissertation pleine -de gravité sur les dangers de la situation, et les irrégularités -judiciaires qui jetaient le trouble dans son gouvernement de Guienne, -le roi de Navarre oppose au roi de France cette piquante fin de -non-recevoir: «Le plus grand plaisir et honneur que je puisse avoir, -c'est d'être près de V. M., pour pouvoir déployer mon coeur devant -Elle par quelques bons services. Mais une chose me retarde d'avoir cet -heur si tôt, qui est que je désirerais, premier que partir d'ici, -emporter ce contentement avec moi d'avoir éteint en cette province -toute semence de troubles et altérations, pour n'avoir ce malheur et -regret, quand je serais près de V. M., qu'il y eût encore quelque -folie. Et, pour parler franchement, je ne vois cela si bien et si -sincèrement accompli qu'il serait à souhaiter.» La plume et les -conseils de Du Plessis-Mornay étaient à son service; mais cela n'eût -point suffi, s'il n'y eût mis lui-même cet esprit de pénétration et de -dextérité qui, dès la jeunesse, inspirèrent la plupart de ses actes et -de ses déclarations. Il allait avoir grand besoin de ces qualités -maîtresses. - - - - -CHAPITRE II - - Déclarations de Henri au coadjuteur de Rouen.--Désordres en - Rouergue, en Quercy et à Mont-de-Marsan.--Tentatives de - corruption de l'Espagne, révélées par Henri au roi de - France.--Correspondance latine avec les princes protestants de - l'Europe.--Querelles de Henri III avec la reine de - Navarre.--Marguerite chassée de la cour.--Arrestation de ses - dames d'honneur.--Duplicité de Henri III.--Reprise de - Mont-de-Marsan par le roi de Navarre.--Michel de - Montaigne.--Actes arbitraires du maréchal de - Matignon.--Réclamations de Henri.--Attitude des habitants de - Casteljaloux.--Négociations au sujet du retour de Marguerite à - Nérac.--La Ligue protestante: vues chimériques et but pratique. - - -Les deux premiers mois de l'année 1583 ne nous offrent aucun événement -remarquable. Le 6 mars, Henri répondit de Nérac à une lettre pressante -que lui adressait son cousin germain, Charles de Bourbon, coadjuteur -de l'archevêque de Rouen. Le prélat, se plaçant sur le terrain -purement politique, le conjurait de changer de religion. Il avait -écrit, selon toute apparence, avec l'agrément de Henri III. Ce prince, -voyant monter, peu à peu, le flot de la Ligue, saisissait toutes les -occasions de donner ou de faire donner au roi de Navarre le conseil de -rentrer dans l'Eglise, et par conséquent de détruire la raison ou le -prétexte invoqué par les ligueurs. La réponse est d'une éloquence -presque sacerdotale: il s'y trouve des mots qu'on admira plus tard -dans les oeuvres oratoires de Bossuet. «Vous m'alléguez qu'il peut -mésavenir (arriver mal) au roi et à Monsieur. Je ne permets jamais à -mon esprit de pourvoir de si loin à choses qu'il ne m'est bienséant ni -de prévenir ni de prévoir... Mais quand Dieu en aurait ainsi ordonné -(ce que n'advienne), celui qui aurait ouvert cette porte, par la même -providence et puissance nous saurait bien aplanir la voie; car c'est -lui par qui les rois règnent et qui a en sa main le coeur des -peuples. Croyez-moi, mon cousin, que le cours de votre vie vous -apprendra qu'il n'est que de se remettre en Dieu, qui conduit toutes -choses, et qui ne punit jamais rien plus sévèrement que l'abus du nom -de religion.» - -Au mois d'avril et au mois de mai, il y eut en Guienne des «levées, -armements et constructions militaires», que Henri signale à Matignon -et désapprouve, les jugeant inutiles et de nature à répandre l'alarme. -Quoique les relations fussent amicales entre le roi et le maréchal, il -ne fut guère tenu compte de ces observations, qu'il dut renouveler et -accentuer, au sujet de quelques mouvements en Rouergue et en Quercy et -à Mont-de-Marsan. «Je vous prie, dit-il à Matignon, que vous nous -veniez voir, le plus tôt que vous pourrez... Nous résoudrons s'il -faudra aller à Mont-de-Marsan, ou en Quercy ou Rouergue, où les choses -sont en mauvais état, et à quoi il est besoin de remédier, si on ne -veut y voir un grand mal...» Il est presque démontré que Henri III, -peu de temps après, laissa entrevoir au roi de Navarre qu'il le -verrait, sans trop de déplaisir, rentrer dans la ville de -Mont-de-Marsan; mais Matignon, selon ses habituelles façons d'agir, ou -suivant des instructions secrètes de la cour, temporisa outre mesure. -Henri, de son côté, fut obligé, par de graves préoccupations, de -prendre plus longuement patience qu'il ne l'eût voulu et d'ajourner -une revendication décisive. Il reçut, au mois de mai, de la cour -d'Espagne, des propositions qu'un ambitieux vulgaire eût jugées -séduisantes. «Le vicomte d'Echaus ou d'Etchau, sujet du roi de -Navarre, dit Berger de Xivrey, avait un beau-frère nommé Udiano, sujet -de Philippe II. Ce prince profita des relations entre ces deux -gentilshommes, pour faire proposer au roi de Navarre une somme de -trois cent mille écus à toucher immédiatement, suivie de cent mille -écus par mois, s'il voulait faire la guerre à Henri III. Saint-Geniès -et Mornay, chargés de refuser cette offre, eurent, en même temps, -mission de faire prier le roi d'Espagne de prêter à leur maître, sans -conditions politiques, une somme de cinq cent mille écus, pour -laquelle il aurait engagé tous ses biens. Le roi d'Espagne ne prêta -rien, et chercha inutilement à renouer l'affaire vers l'automne.» - -Ce fut en ce moment, semble-t-il, que le roi prit le parti d'avertir -Henri III des offres de l'Espagne. Seulement, soit par hasard, soit -plutôt par un habile calcul politique, l'avis que Du Plessis-Mornay -était chargé de transmettre ne parvint au roi de France qu'après la -prise de Mont-de-Marsan par le roi de Navarre. La lettre qui -accréditait Mornay fut écrite à la fin du mois de décembre: «La -dévotion que j'ai et aurai, toute ma vie, à tout ce qui touche V. M. -et le bien de son service, m'a fait dépêcher promptement le sieur Du -Plessis, pour la grande confiance que j'ai en lui, et de sa fidélité, -aussitôt que l'occasion s'est présentée d'affaires très importantes, -et dont il est nécessaire que V. M. soit au plus tôt avertie et bien -particulièrement informée. Il plaira à V. M. l'ouïr et le croire de ce -qu'il vous dira de ma part, comme moi-même...» - -Une note de Berger de Xivrey complète cet historique sommaire. Mornay -avait été à la cour, au sujet de l'affaire de Marguerite. A ce moment -(fin du mois de décembre 1583), il y retourna chargé de dévoiler au -roi les tentatives de corruption du roi d'Espagne et l'entreprise -formée pour livrer aux Espagnols la ville d'Arles. On mit beaucoup de -mystère dans cette négociation. La _Vie de Mornay_ place à la fin de -1583 le départ de l'envoyé, mais il n'arriva à la cour que dans le -mois de janvier ou février. Quant à ce que dit d'Aubigné, copié par -d'autres historiens, que Henri n'aurait-pas repoussé spontanément les -propositions de Philippe II, et qu'il les eût acceptées -définitivement, sans la mort de Monsieur, qui arriva le 10 juin 1584, -il suffit de rapprocher cette assertion des dates et des faits -authentiques, pour la réduire à néant: une semblable erreur, calomnie -inconsciente, peut s'expliquer d'ailleurs par l'ignorance, où fut -certainement laissé d'Aubigné, des négociations entre Philippe II et -le roi de Navarre et des démarches de Henri auprès de la cour de -France. - -Avant cette affaire, le roi de Navarre en avait eu sur les bras -plusieurs autres, dont il convient de parler avec quelques détails. Ce -fut, d'abord, celle de Mont-de-Marsan, à travers les préoccupations de -laquelle vint se jeter une volumineuse correspondance latine avec tous -les princes protestants de l'Europe[35], oeuvre de Du Plessis-Mornay, -qui, sous prétexte de travailler à l'établissement de la concorde et -de l'unité de doctrine parmi les réformés, déjà divisés, s'efforçait -de créer une Ligue protestante, pour l'opposer à la Ligue catholique, -dont il redoutait la prochaine entrée en campagne. De la mi-juin aux -premiers jours d'août, l'esprit de Henri est obsédé par les désordres -en Rouergue, en Quercy et à Mont-de-Marsan, qu'il a déjà signalés à -Matignon. On sent, dans ces lettres, que la patience lui échappe et -qu'il finira par songer à quelque coup de vigueur. Il en méditait un, -assurément, lorsque survint le scandale retentissant qui termina le -séjour de la reine de Navarre à la cour de France. - - [35] Appendice: XXIV. - -Marguerite y était arrivée le 15 mars 1582. La légèreté de ses moeurs -l'autorisait peu à faire la satire des moeurs du roi et de ses -favoris. Elle s'attira par là leur animadversion; et sa liaison avec -Monsieur, que Henri III avait toujours détesté, ajouta un grief -politique à ceux qu'on fit valoir contre elle auprès de son frère. Le -duc de Joyeuse, alors au comble de la faveur, était en mission à Rome. -Henri III lui envoya une lettre qu'on supposa pleine d'épigrammes -contre Marguerite. La reine de Navarre, devinant cet acte de -vengeance, fit assassiner, dit-on, le courrier du roi et s'empara de -la lettre. La vérité n'a jamais été entièrement divulguée au sujet de -cet incident. Quoi qu'il en soit, les soupçons du roi tombèrent sur sa -soeur, et il se répandit contre elle en injures et en menaces. Il lui -reprocha, devant la cour, les désordres de sa vie, lui jeta au visage -la liste de ses amants, et l'accusa même d'avoir eu un bâtard depuis -son mariage. Il lui ordonna enfin de quitter sans délai Paris, afin de -délivrer la cour de sa «présence contagieuse. Le lundi, huitième jour -du présent mois d'août 1583, dit le journal de L'Estoile, la reine de -Navarre, après avoir demeuré en la cour du roi son frère l'espace de -dix-huit mois, partit de Paris, pour s'acheminer en Gascogne, -retrouver le roi de Navarre son mari, par commandement du roi réitéré -plusieurs fois...» Mais, à la réflexion, Henri III se ravisa, et -jugeant politique d'ajouter un scandale à celui de la veille, pour -avoir un prétexte de l'atténuer, il donna l'ordre de courir après sa -soeur et de la séparer de deux de ses suivantes, Mme de Duras et Mlle -de Béthune. Un capitaine des gardes, accompagné d'archers et -d'arquebusiers, arrête la litière de la reine près de Palaiseau, force -Marguerite à se démasquer, ce qui était la suprême injure pour une -femme de qualité, à cette époque, maltraite Mme de Duras et Mlle de -Béthune, et, laissant la reine presque seule continuer son voyage, les -conduit prisonnières à l'abbaye de Ferrière, où elles subirent devant -le roi lui-même, assure-t-on, un interrogatoire dont Henri III voulut -avoir le procès-verbal. Le roi écrivit alors à son beau-frère qu'il -s'était cru obligé de chasser d'auprès de la reine Mme de Duras et -Mlle de Béthune «comme une vermine très pernicieuse, et non -supportable auprès d'une princesse d'un tel rang»; mais il ne disait -rien de l'affront subi en pleine cour par la reine elle-même. La -lettre de Henri III trompa si bien le roi de Navarre, qu'il se crut -obligé d'y répondre par des remercîments. «Je m'assure, disait-il, que -quand ma femme aura su ce qui en est, elle ne pourra qu'elle ne -reconnaisse l'honneur que Vos Majestés lui font d'avoir tant de soin -de la dignité et réputation de sa personne et de sa maison... Au -reste, il n'est pas besoin que je vous die que je la _désire -extrêmement ici_, et qu'elle n'y sera jamais assez tôt venue.» Mais, -dès que la vérité lui fut connue, «l'extrême désir» du roi se changea -en répugnance. Il envoya d'abord Du Plessis-Mornay demander à Henri -III des explications; d'Aubigné assure qu'il reçut une semblable -mission, dont il rend compte dans ses _Mémoires_; et, vers la fin du -mois de décembre 1583, Yolet fut chargé, à son tour, d'aller négocier, -à ce sujet, auprès de la cour de France; car cette affaire avait -dégénéré peu à peu en contestation politique, comme nous le verrons -plus loin. Les négociations durèrent plus d'un an. Marguerite ne -rentra que le 13 février 1585 à Nérac, où le roi la vit deux ou trois -fois en passant, par politesse, mais sans pouvoir dissimuler le mépris -qu'elle lui inspirait. - -Les tribulations conjugales du roi de Navarre ne lui firent pas -oublier ses vues sur Mont-de-Marsan: cette place était de son -patrimoine; elle avait une importance de premier ordre, «assise, dit -la _Vie de Mornay_, sur le confluent de deux rivières, et commandant -un grand pays». Le traité de Fleix stipulait qu'elle serait rendue -sans délai au roi de Navarre. A plusieurs reprises, il avait été mandé -aux consuls de Mont-de-Marsan de recevoir ce prince et ses officiers, -et au maréchal de Matignon, d'exiger des consuls l'obéissance. -«Diverses jussions en avaient été expédiées, mais le maréchal, qui -connaissait les intentions de la cour, tergiversait, depuis trois ans, -et payait d'excuses le roi de Navarre.» Après avoir temporisé -lui-même, à son corps défendant, Henri, au milieu des soucis et des -tracas dont nous venons de parler, résolut d'en appeler à la force. - -Le 19 novembre 1583, il écrivait à Saint-Geniès, son -lieutenant-général en Béarn: «Ayant eu réponse du maréchal de -Matignon, par laquelle je perds toute espérance de rentrer au -Mont-de-Marsan par son moyen, je me résolus hier de faire exécuter une -entreprise avec mes gardes et celles de M. le Prince, la nuit d'entre -le dimanche et le lundi. Dont je n'ai voulu faillir de vous avertir -par ce porteur exprès, vous priant faire tenir prêts six cents -arquebusiers pour les faire acheminer audit Mont-de-Marsan, si vous -avez un avertissement... De ma part, je m'y acheminerai aussi dès que -je saurai la nouvelle.» - -L'entreprise, mûrement projetée et conduite avec vigueur, réussit à -souhait. «Le roi de Navarre, raconte la _Vie de Mornay_, portant -impatiemment d'avoir été abusé tant de fois, ayant fait reconnaître -Mont-de-Marsan par les sieurs de Castelnau, de Chalosse et de Mesmes, -se résout de l'exécuter. M. le prince de Condé l'était venu voir à -Nérac; sans autre amas, ils prennent leurs gardes et donnent à -quelques-uns de leurs voisins rendez-vous au milieu des Landes. La -nuit ensuivante, ils traversent la rivière qui sert de fossé à la -ville, avec des petits bateaux d'une pièce, pour porter l'escalade à -la muraille. L'escarpe était haute et pleine de buissons épais, -tellement qu'il fallut chercher des serpes et s'y faire un chemin. -Dieu voulut néanmoins qu'on leur en donnât le loisir, et, parvenus au -pied de la muraille, ils y posèrent une échelle assez proche de la -sentinelle, et par là entrèrent dans la ville. A l'alarme qui fut -donnée par un coup de pistolet qui leur échappa, accourut le peuple, -mais qui fut tôt dissipé sans meurtre que d'un seul; puis la porte fut -ouverte au roi de Navarre, et le tout composé si promptement, qu'à -huit heures du matin, les boutiques étaient ouvertes, chacun à sa -besogne, sans aucune apparence d'hostilité.» - -Aussitôt après la prise de Mont-de-Marsan, le roi de Navarre en donna -avis à Michel de Montaigne, maire de Bordeaux, par une lettre que -malheureusement Berger de Xivrey n'a pu ajouter à son précieux -recueil. Du Plessis-Mornay écrivit encore, sur le même sujet, une -lettre apologétique à Montaigne. - -L'auteur des _Essais_ jouissait dans la province de Guienne, et -surtout à Bordeaux, d'une influence qu'il mit presque toujours au -service des idées de conciliation. La cour de France prêtait -volontiers l'oreille à ses conseils ou à ses réclamations. Ce fut à sa -demande qu'en 1582, le roi accorda la suppression de la traite -foraine, c'est-à-dire des droits qui grevaient les marchandises, à -l'entrée ou à la sortie du port de Bordeaux, traite qui violait les -droits antérieurs des Bordelais. De 1533 à 1585, les fréquentes -absences du maréchal de Matignon, obligé de parcourir la province pour -rétablir l'ordre, favorisèrent les velléités factieuses de la grande -ville dont Montaigne avait l'administration. Usant d'un heureux -mélange de modération et de fermeté, et au risque de perdre une -popularité sans égale, il sut épargner à Bordeaux, sinon les émotions, -du moins les troubles sanglants dont la cité avait été si souvent le -théâtre, et qui devaient, dans la suite, ajouter plus d'une page de -deuil à ses annales. Montaigne, esprit tolérant et pénétrant, était un -des grands hommes du XVIe siècle les plus capables de comprendre le -caractère et le génie du prince qu'il voyait s'élever entre les Valois -dégénérés et la Ligue menaçante. Sa personne, ses actes et ses vues -trouvèrent d'ailleurs toujours un accueil gracieux auprès du roi de -Navarre. Vers la fin de cette année 1583, où nous le voyons recevoir -les confidences de Henri, il avait présenté au prince gouverneur de -Guienne une adresse dans laquelle le roi était supplié de maintenir, -entre Bordeaux et Toulouse, les communications libres pour tous les -bateaux de commerce qui naviguaient sur la Garonne. Ces communications -étaient parfois interrompues par la garnison du Mas-de-Verdun, mal -payée et cherchant à s'indemniser d'une mauvaise paie par des actes de -piraterie. L'adresse sollicitait, en même temps, des dégrèvements -considérables en faveur du «pauvre peuple», et suppliait le roi -d'intercéder, dans ce sens, à la cour de France. Michel de Montaigne, -maire, et de Lurbe, procureur-syndic, obtinrent aisément du roi de -Navarre qu'il en écrivît au maréchal de Matignon et aux gouverneurs -des places riveraines. - -Au coup hardi mais légitime de Mont-de-Marsan, la cour et Matignon -répondirent par des actes arbitraires, sur plusieurs points, mais -surtout à Bazas, où le maréchal mit garnison royale, ce qui provoqua -une énergique protestation du roi de Navarre: «Vous dites que le roi -trouve mauvais que j'aie repris possession de ma ville et maison de -Mont-de-Marsan, demeure ordinaire de mes prédécesseurs, et que S. M. -trouve bon de continuer la garnison que vous avez mise en la ville de -Bazas... Il ne le pourrait avoir commandé sans qu'on lui ait déguisé -et mal interprété mes actions..., et lui avoir celé la façon et -modération dont j'ai usé en me remettant en ma maison. Tout cela ne -peut tendre qu'à me rendre odieux et m'éloigner de sa bonne grâce, de -quoi je ne puis être que très mal content, et que de cette façon on -veuille, à mes dépens, se faire valoir...--Je ne sais ce que vous -entendez faire, ni quelle autorité vous voulez prendre en mon -gouvernement; de quoi je voudrais bien être promptement éclairci...» - -Et, à la même heure, il écrit à Henri III pour justifier ses actes à -Mont-de-Marsan, renouveler des remontrances peu écoutées, et se -plaindre du constant retard apporté au paiement de sa pension, «qui -est autrement considérable, dit-il, que les autres, comme V. M. le -sait, parce qu'elle est fondée sur la perte d'un royaume faite pour le -service de la couronne». - -Ces apologies, ces plaintes, ces attaques, ces ripostes -s'entre-croisent avec les messages relatifs au retour de Marguerite à -Nérac. Instruit, à ce moment, de la conduite de Henri III envers la -reine de Navarre, ayant d'ailleurs fait son deuil de toutes les -espérances, de l'ordre privé ou de l'ordre politique, que son union -avec Marguerite avait pu faire naître en lui, il ne traitait plus -cette question qu'au point de vue strict des affaires. Le roi de -France veut tenir garnison à Condom, à Agen, à Bazas et à -Casteljaloux: c'est, selon Henri, vouloir l'enfermer à Nérac, où rien -de lui ne sera libre, pas même sa personne. Il proteste, il veut avoir -ses coudées franches, et, quand il les aura, il pourra offrir à la -fille des Valois, dans sa bonne ville de Nérac, une hospitalité -royale. Il avait réclamé contre les garnisons de Bazas, d'Agen et de -Condom; il n'eut pas besoin de lutter sérieusement pour affranchir -Casteljaloux des garnisaires de France. Ceux qui occupaient Bazas -ayant été soupçonnés de projeter quelque entreprise contre certaines -places du voisinage, l'ancienne ville des sires d'Albret reçut le -message suivant du roi de Navarre: «Chers et bien-amés, ayant entendu -de bon lieu que ceux de Bazas sont après à exécuter certaine -entreprise sur quelque ville de ceux de la Religion..., nous ne -pouvons penser que ce ne soit sur notre ville de Casteljaloux, dont -nous vous avons voulu avertir, par ce porteur exprès, afin que vous -fassiez encore meilleure garde qu'à l'accoutumé et préveniez, par ce -moyen, leur dessein...» Ces conseils furent suivis, et les habitants -de Casteljaloux méritèrent, par leur vigilance, les remercîments que -Henri leur adressait, quelques jours après: «... Nous sommes bien aise -d'entendre le soin que vous apportez à la garde et conservation de -notre ville de Casteljaloux. Et afin que vous ne soyez nullement -empêchés d'y vaquer, avec l'ordre qu'il faut, nous mandons à notre -cousin, le vidame de Chartres (gouverneur d'Albret) de permettre que -vous mettiez dans notre château tel nombre d'hommes que vous aviserez, -lorsque le temps et l'occasion le requerra, etc.» - -Les négociations engagées à propos de la rentrée de Marguerite dans -les Etats du roi de Navarre furent, nous l'avons dit, très -laborieuses. Henri III s'y mêla en personne, avec une remarquable -vivacité, et une des lettres qu'il écrivit, à ce sujet, vers la fin du -mois de janvier 1584, nous révèle son esprit flottant, son caractère -irrésolu, si peu faits, l'un et l'autre, pour venir à bout d'un homme -à la fois aussi souple et aussi tenace que l'était ce Navarrais, ce -«Béarnais», ce «roitelet de Gascogne», dont les mignons et les -mignonnes du Louvre faisaient encore des gorges chaudes. Le roi de -France disait, dans une dépêche à Bellièvre: «... Enfin, il (le roi de -Navarre) demande que j'ôte les garnisons qui sont à dix lieues de ma -ville de Nérac (Agen, Condom et Bazas), et qu'il recevra madite soeur -et se remettra avec elle, selon mon intention; fondant telle demande -sur ce qu'étant ledit Nérac sa principale demeure, il ne voit aucune -sûreté pour sa personne, demeurant lesdites garnisons. A quoi vous me -mandez qu'il a depuis ajouté que, considérant le mécontentement que -j'avais de la négociation de Ségur, il estime que je le tiens pour -criminel de lèse-majesté, et partant qu'il avait d'autant plus à se -garder et penser à la conservation de sa vie.» Là-dessus, Henri III -rétorque, à sa façon, les arguments du roi de Navarre, et il arrive à -cette conclusion: «Toutes ces considérations, jointes aux justes -occasions que j'ai de me défier de lui et des pratiques et menées qui -se font pour troubler mon royaume, m'admonestent de persévérer en mon -premier propos, et vouloir, devant toute autre chose, que mondit frère -revoie madite soeur et la reçoive auprès de lui, comme la raison veut -qu'il fasse. Cela fait, je suis content traiter et convenir avec lui -de la sortie desdites garnisons...»--Et quatre lignes plus loin, il -ajoute: «Toutefois, s'il s'obstine à ne le vouloir, je désire tant me -mettre à la raison et obvier à toute altercation, que je suis content -lui accorder...»--Il accordait précisément ce que demandait le roi de -Navarre! Henri III est là tout entier. - -La conclusion de l'affaire fut à peu près selon les voeux du roi de -Navarre. Ni Condom, ni Agen ne gardèrent leurs garnisons, et l'on -réduisit à cinquante hommes celle de Bazas. Cet accord ne fut -définitivement établi que dans les premiers jours de l'année 1584. -Vers la fin de l'année précédente, le roi de Navarre, à qui Henri III -reprochait, comme on vient de le voir, ses négociations avec les -princes protestants, stimule, à chaque instant, le zèle de ses agents -et de ses coreligionnaires étrangers, par de nombreuses dépêches -adressées aux souverains ou à leurs principaux ministres, et à Ségur, -son ambassadeur en Angleterre; jusqu'au mois de juin 1584, où un grand -événement va modifier la situation des partis et rapprocher l'heure -des crises, ces négociations difficiles restent au premier rang de ses -préoccupations. L'oeuvre diplomatique de Henri consistait, dans -l'ensemble, comme il le dit lui-même, à rechercher les moyens -d'établir l'union entre toutes les Eglises et d'arriver, par là, à -l'organisation d'une puissante ligue protestante; mais il est -difficile d'admettre qu'un esprit aussi net et aussi pratique se soit -abusé sur le côté chimérique de cette entreprise. A travers toutes ces -négociations, auxquelles se mêla même, un instant, la pensée d'un -mariage de Catherine de Bourbon avec le roi d'Ecosse, Henri cherchait -surtout, et peut-être exclusivement, l'appui efficace de la reine -d'Angleterre et des princes allemands; et cet appui n'était ni dans -les discussions théologiques des synodes, ni dans la révision des -symboles, mais dans les secours immédiats en hommes et en argent. Ces -secours n'arrivèrent qu'à la dernière extrémité, et trop tard, malgré -les promesses dont on leurrait, à la journée, les négociateurs de -Henri. Ils jouèrent pourtant un rôle considérable dans la politique de -cette période, soit tant qu'ils étaient à l'état de projet, soit -lorsqu'on sentit leur poids dans la balance des événements. - - - - -CHAPITRE III - - Mort de Monsieur, duc d'Anjou et d'Alençon.--La «folie d'Anvers» - et l'incurie politique des Valois.--Conséquences de la mort de - Monsieur.--Le roi de Navarre sur la première marche du - trône.--Visées de la Maison de Lorraine.--Henri revendique son - titre de «seconde personne du royaume».--Mission du duc - d'Epernon auprès du roi de Navarre.--La conférence de - Pamiers.--Le pour et le contre.--Détermination de - Henri.--Indiscrétion de Du Plessis-Mornay.--Rapprochement entre - les deux rois.--Assemblée de Montauban.--Traité de Joinville - entre la Ligue et le roi d'Espagne.--Négociations en - Suisse.--Ambassade des Pays-Bas à Henri III.--Déclaration de la - Ligue.--La Ligue en armes. - - -Le 10 juin 1584, mourut, à Château-Thierry, Monsieur, duc d'Anjou et -d'Alençon, duc souverain de Brabant et marquis du Saint-Empire. Esprit -malsain dans un corps gâté, il avait, toute sa vie, conspiré ou couru -des aventures qui tournaient toujours à la conspiration. Il était -revenu mourir en France, sous le coup de son dernier désastre, que -l'histoire a justement surnommé la «folie d'Anvers». Il avait pourtant -dépendu de la cour de France que la conquête des Pays-Bas devînt une -réalité; mais il eût fallu pour cela secouer le joug des intrigues -espagnoles qui enveloppaient de toutes parts la politique de Henri III -et de la reine-mère. La France donna au duc d'Anjou un grand nombre de -ses enfants, dont quelques-uns des plus illustres, comme La Noue; mais -la cour n'entra pas ouvertement dans la lutte, quoiqu'elle eût pu -avoir la partie belle, si elle s'y fût jetée franchement, et surtout -si elle eût accueilli les propositions que lui firent, en temps -opportun, le roi de Navarre et le prince de Condé. Mais rien de viril -ne pouvait plus venir des Valois. Relisons cette page attristante de -Mézeray: - -«François, duc de Montpensier, qu'on nommait le prince-dauphin avant -la mort de son père, et le maréchal de Biron y avaient mené un renfort -de quatre mille hommes de pied français, trois mille Suisses et douze -cents chevaux; de plus, avec un peu d'argent de la reine-mère, -Monsieur avait levé quelques cornettes de reîtres. Mais, à parler -ainsi, c'était là sa dernière main, il ne devait plus rien attendre de -France, son crédit était à bout et le roi n'avait nulle inclination de -l'assister. - -«Monsieur avait bien quelques traités avec le prince Casimir et les -autres protestants d'Allemagne; mais les armes de ce pays-là ne se -remuant point sans argent, il n'en devait rien espérer...--Il pensait -tirer quelque secours du roi de Navarre, lequel poussé à cela, non -moins pour l'honneur de la France que par le désir de recouvrer la -Haute-Navarre, offrait au roi de France, tandis que l'on ferait effort -dans les Pays-Bas, de porter la guerre jusque dans le coeur de -l'Espagne, d'employer pour cela cinq cent mille écus de son bien, pour -laquelle somme il engagerait ses comtés patrimoniaux de Rouergue et de -L'Isle, qui valaient plus d'un million d'or...--Pour comble de sûreté, -avant que de mettre en campagne, il promettait de donner Madame, sa -soeur unique, en otage, comme eût fait le prince de Condé, sa fille; -même quand l'entreprise eût été commencée, il se fût dessaisi des -places de sûreté avant le temps échu. Mais les ennemis particuliers de -ce roi et la cabale espagnole firent qu'on rejeta bien loin ces -offres, qui semblaient bien avantageuses à la France...» - -La vie de Monsieur avait souvent bouleversé la cour de France et agité -la politique européenne; sa mort prématurée posa ou compliqua -subitement, dans notre pays, des questions où se trouvaient engagés et -mis aux prises tous les intérêts légitimes et toutes les ambitions. -Monsieur mourant sans avoir été marié, Henri III n'ayant pas d'enfant -et paraissant destiné à ne laisser aucune postérité, la race des -Valois ne tenait plus qu'à la vie d'un homme, et la couronne de France -devait fatalement échoir, soit au Bourbon hérétique, qui avait pour -lui le droit national, soit à un prétendant capable de s'imposer par -l'intrigue ou par la force. Telle était la perspective qui s'ouvrit -devant Henri III. - -De son côté, Henri de Bourbon, roi de Navarre, se trouvait brusquement -porté sur la première marche du trône, et, de cette hauteur, il voyait -une France catholique à conquérir, non seulement sur des croyances et -des traditions séculaires encore toutes-puissantes, mais sur une -famille princière, féconde en hommes de guerre et en hommes d'Etat, -appuyée sur des alliances de premier ordre, et manifestement placée à -la tête de la Ligue. Quant aux Guises, la mort venait de supprimer un -obstacle redoutable sur la voie où leur politique de domination et -d'usurpation s'était déjà essayée; il ne leur restait plus qu'à -détruire, par la Ligue, et le pouvoir du dernier Valois et les chances -de succession de son héritier. C'est l'oeuvre qu'ils vont tenter avec -une vigueur et une audace que ne déconcerteront pas les plus -sanglantes catastrophes, jusqu'à ce que l'abjuration vienne achever et -assurer la conquête du pays par leur royal adversaire. - -Dès que la nouvelle de la mort de Monsieur fut connue, chaque parti -prit sa direction. Les Guises firent publier discrètement, en -attendant l'éclat prochain, le ban de leur croisade politique et -religieuse; le roi de France, qui les devinait, conçut, une fois de -plus, pour leur échapper, le dessein de convertir son beau-frère; et -le roi de Navarre, après les lettres de condoléance sur ce deuil de -famille, revendiqua sans délai, en qualité d'héritier présomptif, la -jouissance du privilège spécial de la _seconde personne du royaume_. -«Monseigneur, disait-il à Henri III, c'est chose accoutumée -d'ancienneté et que vos prédécesseurs rois ont observée dès longtemps, -qu'advenant qu'aucun prince du sang se trouvât le plus proche pour -tenir lieu de la seconde personne, ils lui font cette faveur de lui -donner permission de créer métiers ès villes du royaume ès quelles il -y a métiers jurés, pour rendre témoignage au peuple, par cette -gratification, du rang qu'il doit tenir en cas qu'il n'y ait enfant, -le déclarant et le faisant naître comme Fils de France, ainsi que l'a -très bien remarqué le feu greffier du Tillet (greffier en chef du -parlement de Paris) en ses Mémoires extraits du registre de votre -cour...--Je vous supplie très humblement, Monseigneur, me faire tant -de grâce que de m'octroyer vos lettres de provision... Ce sera chose, -combien qu'elle ne soit bien grande en soi, qui toutefois, pour la -conséquence, et selon la capacité du peuple, pourra servir à -l'encontre de mes ennemis, qui, par factions, ligues et menées, ne -tâchent qu'à se prévaloir contre moi, au préjudice et détriment de -votre autorité et de votre couronne.» - -Henri III n'avait pas attendu cette lettre, ni même la mort de son -frère, pour tenter la démarche à laquelle nous venons de faire -allusion: il avait, dès le 15 mai, envoyé vers le roi de Navarre un de -ses grands favoris, le duc d'Epernon, surnommé l'archimignon par -L'Estoile, et qui fait dans l'histoire une figure à la fois si -hautaine et si louche[36]. Le duc avait pour mission de porter au -prince hérétique les plus cordiales paroles et les plus vives -instances de Henri III: le roi de Navarre n'en pouvait suspecter la -sincérité, car Du Plessis-Mornay, en mission à la cour, lui écrivait, -au mois d'avril: «S. M. ne feint point de dire que vous êtes -aujourd'hui la seconde personne de France. Ces jours passés, S. M., -après son dîner, étant devant le feu, M. du Maine présent et grand -nombre de gentilshommes, dit ces mots: «Aujourd'hui je reconnais le -roi de Navarre pour mon seul et unique héritier. C'est un prince bien -né et de bon naturel. Mon naturel a toujours été de l'aimer, et je -sais qu'il m'aime. Il est un peu colère et piquant, mais le fond en -est bon.» - - [36] Appendice: XXV. - -Epernon, reçu par Henri avec des égards particuliers, eut avec le roi, -à Pamiers, une longue conférence, à laquelle assistèrent Roquelaure, -Antoine Ferrier, chancelier de Navarre, et le ministre Marmet. Les -exhortations du duc étaient fondées sur des motifs de conscience, -d'intérêt et de politique. Roquelaure, catholique, était pour la -conversion, ne jugeant pas que le roi pût hésiter entre les psaumes de -Clément Marot et la couronne de France. Rien n'empêchait, au dire du -ministre, que le roi se présentât au pays, «la couronne d'une main et -les psaumes de l'autre». Antoine Ferrier se prononçait contre la -conversion, mais était d'avis que Henri marquât, par un voyage à la -cour, ses sentiments de fidélité et d'affection pour le roi de France. - -Il est certain que le roi de Navarre fut vivement tenté, dès le -premier abord, de se rendre aux désirs de Henri III, pour ce qui -concernait le voyage à la cour de France, et qu'il sentit la force des -raisons qu'on faisait valoir pour le ramener à la religion de ses -ancêtres; mais, examinée à la lumière des circonstances politiques, la -double proposition lui parut inacceptable. Se convertir brusquement, -c'était sacrifier tout un parti, s'en attirer la haine, et le jeter -sous les ordres d'un autre chef, le prince de Condé, par exemple, qui -l'eût préparé à de nouvelles luttes, sans les tempéraments dont -n'avait jamais voulu se départir le roi de Navarre. - -Il pouvait, sans doute, devenir effectivement «la seconde personne du -royaume», le lieutenant-général, presque l'égal de Henri III. Qu'y -gagnait-il et qu'y gagnait le pays? Les Guises n'abdiqueraient pas, ni -la Ligue, ni Condé. Il changeait de camp et modifiait, par là, sa -situation personnelle, mais sans assurer sa fortune dynastique et sans -accroître les chances d'une pacification générale: tout restait -problème pour le pays comme pour lui; seulement les données de ce -problème étaient bouleversées, ce qui en rendait la solution plus -périlleuse et plus douteuse. En somme, le roi de Navarre ne pouvait -donner à Henri III qu'une des satisfactions demandées; mais le fait -seul de sa présence à la cour l'eût infailliblement rendu suspect aux -yeux des calvinistes, sans désarmer les Guises ni la Ligue, sans -servir efficacement la cause du roi de France et celle de son -héritier. Il reçut avec respect et gratitude le message de Henri III, -se défendit de toute opiniâtreté aveugle en matière de religion, et, -protestant de son vif désir d'être toujours le premier et le plus -fidèle serviteur du roi de France, il prit le parti d'attendre une -paix honorable, si elle était possible, ou une guerre dont il ne fût -pas le provocateur. - -La plus inviolable discrétion était commandée, ce semble, au sujet de -la conférence de Pamiers; mais Du Plessis-Mornay craignant, à la -réflexion, que des récits erronés et de nature à compromettre le roi -de Navarre n'en fussent publiés par les catholiques, par la cour de -France elle-même, dont il n'était pas déraisonnable de se méfier, -résolut de prendre les devants. Il en composa un «mémoire, avec tous -les raisonnements de part et d'autre», dit Mézeray, qui ajoute: «Mais -en pensant fortifier ceux de la religion, il fournit un ample sujet à -leurs ennemis de calomnier les deux rois et de donner de mauvaises -interprétations au voyage du duc d'Epernon. Ils disaient qu'il n'était -pas allé là pour convertir le roi de Navarre, mais pour le confirmer -dans son hérésie: car on voyait bien par le résultat de cette -conférence qu'il faisait gloire de demeurer obstiné dans son erreur; -qu'ainsi, lorsqu'il serait venu à la couronne, à laquelle le roi -lui-même lui frayait le chemin par l'oppression des princes -catholiques, les huguenots ayant la force en main renverseraient -l'ancienne religion. Leurs émissaires allaient semant ces calomnies -parmi les peuples, les prédicateurs les trompetaient séditieusement -dans les chaires, les confesseurs les suggéraient à l'oreille... Puis, -après avoir noirci l'honneur du roi par toutes les inventions dont ils -pouvaient s'aviser, ils n'oubliaient pas de recommander hautement la -piété, la valeur et la bonté des princes Lorrains, qu'ils nommaient -le vrai sang de Charlemagne, les boucliers de la religion, et les -pères du peuple, insinuant par là assez clairement qu'ils étaient plus -dignes de tenir le sceptre que celui qui le portait. Au souffle de ces -calomnies, les zélés, les simples et les factieux commencèrent à -frémir, à se soulever, à faire des assemblées aux champs et aux -villes, à enrôler des soldats, à désigner des chefs muets, au billet -desquels les enrôlés devaient se trouver à certain rendez-vous.» - -La publication de ce mémoire fut une faute toute personnelle à Du -Plessis-Mornay et qu'il n'eût certes pas commise, s'il avait demandé -l'avis du roi de Navarre. Henri, blessé de cette indiscrétion, dont il -vit, tout de suite, la portée, s'en plaignit à son secrétaire, dans la -lettre suivante, datée de la fin du mois de septembre 1584: «J'ai -reçu, ce soir, la lettre et le mémoire que m'avez envoyés. J'eusse -désiré que me l'eussiez apporté vous-même... Venez-vous-en, je vous -prie, aussi vide de passion que vous êtes plein de vertu. Je sais que -vous m'aimez et qu'ayant parlé à moi, vous reconnaîtrez les erreurs -que vous avez faites, qui ne sont bienséantes ni aux uns ni aux -autres.» - -La mort de Monsieur et la mission du duc d'Epernon opérèrent un -rapprochement sensible entre les deux rois. Henri III savait gré à son -beau-frère de l'avoir prévenu, l'année précédente, non seulement des -menées de Philippe II, mais encore des accointances de la Maison de -Lorraine avec la cour d'Espagne, et le roi de Navarre lui fit tenir, -dans la suite, beaucoup d'autres avis sur les «remuements» des Guises, -qu'il ne perdait jamais de vue. Si Henri III avait trouvé, dans son -conseil, les clartés et les résolutions qu'auraient dû y faire naître -les actes préliminaires qu'on lui dénonçait de toutes parts, il lui -eût été facile d'étouffer le monstre dans son berceau, comme dit -Mézeray; mais, dépourvu de toute énergie, il semblait toujours -rechercher, au lieu des raisons d'agir, celles de temporiser, fermant -le plus possible les yeux, pour avoir le droit de ne pas voir le mal. -On avait beau lui dire que la Ligue encombrait les chemins de -courriers, d'émissaires, de troupes même, que son esprit soufflait -ouvertement parmi les populations d'un grand nombre de villes: il se -laissait persuader par la reine-mère, toujours portée aux -demi-mesures, que c'étaient là des émotions passagères provoquées par -les bruits qui couraient sur l'organisation de la Ligue protestante; -si bien, qu'il se contenta de défendre, par un édit, les ligues -secrètes, les assemblées et enrôlements de gens de guerre. Ramener à -lui le roi de Navarre paraissait être la plus persistante de ses -idées. Il avait eu la pensée de donner à son favori Joyeuse le -gouvernement du Languedoc; mais Montmorency n'entendait pas le céder, -et, après beaucoup d'actes d'hostilité, le Languedoc allait devenir le -théâtre d'une guerre acharnée, lorsque le roi de Navarre, ayant obtenu -de Henri III l'autorisation de s'entremettre, parvint à concilier -Montmorency et Joyeuse. En échange de ce service, il sollicita -l'agrément de Henri III pour la tenue d'une assemblée déjà convoquée à -Montauban. «Le roi en fit quelque difficulté, dit Mézeray, tant parce -qu'il ne le pouvait faire sans donner sujet de murmure aux -catholiques, que parce que son conseil était offensé de ce qu'elle -avait été assignée auparavant que de la demander; néanmoins, désirant -le gratifier, il lui accorda cette requête, avec un don de cent mille -écus, et voulut que, de là en avant, il l'appelât «son maître» dans -ses lettres, comme il faisait autrefois, lorsqu'il était en cour -auprès de lui. Dans cette assemblée, se trouvèrent le prince de Condé, -le comte de Laval, le vicomte de Turenne, depuis quelques mois sorti -de la prison des Pays-Bas, Châtillon, et la plupart des seigneurs qui -professaient cette religion. Bellièvre y alla de la part du roi, pour -demander, entre autres choses, la restitution des places, mais il -trouva les courages bien résolus à ne les point rendre; et l'assemblée -envoya au roi, par Laval et Du Plessis-Mornay, un cahier de plaintes -contenant les inexécutions de l'Edit, qui tendaient à obtenir la -prolongation du terme, et semblaient dire que si on leur refusait une -si juste demande, ils seraient contraints de se mettre sur leurs -gardes. Le président Séguier, Villeroy et Bellièvre n'étaient point -d'avis qu'on leur accordât cette prolongation, parce que c'était -fortifier une religion qu'il fallait détruire, c'était diminuer -l'autorité royale, et fournir aux ligueurs un prétexte de troubler -l'Etat; et le roi était de lui-même porté à croire ce conseil, n'ayant -aucune inclination pour les religionnaires. Mais les persuasions du -duc d'Epernon, qui favorisait le roi de Navarre, et la crainte que lui -donnèrent les députés de la résolution opiniâtre de leur parti, le -firent condescendre, après de grandes répugnances, à leur laisser les -places encore deux ans; dont il leur fit expédier ses lettres à la fin -du mois de novembre.» - -Comme le dit Mézeray, ce ne fut pas sans de nombreuses difficultés -que l'assemblée de Montauban trouva grâce, par ses cahiers, auprès de -Henri III, et, tout en profitant du succès obtenu, le roi de Navarre -n'en devint pas plus confiant dans l'avenir. Aussi, dans la lettre -qu'il adressa au roi, vers la fin de l'année 1584, pour le remercier -du bon accueil fait aux voeux et remontrances de l'assemblée, il -disait avec sa fine ironie: «Reste maintenant, Monseigneur, comme il a -plu à V. M. faire connaître cette sienne bonne volonté à ses très -humbles sujets, qu'aussi il lui plaise, par une même bonté, commander, -au plus tôt que ses affaires pourront le permettre, les expéditions -nécessaires pour leur en faire sortir les effets...» Fidèle à son -rôle, il affectait toujours de compter sur Henri III, mais il sentait -bien que toute cette bonne volonté était, comme d'habitude, eau bénite -de cour. Et, en effet, quelques jours après, il eut, plusieurs fois, -l'occasion de se plaindre à Matignon de diverses irrégularités, en -Languedoc, en Rouergue, en Quercy et en Périgord. - -Les Guises, depuis quelque temps éloignés de la cour, n'attendaient -qu'un prétexte pour stimuler le zèle de la Ligue, déjà toute à leur -dévotion. Lorsqu'ils surent que Henri III venait d'accorder aux -calvinistes un délai de deux ans pour la remise des places de sûreté, -ils n'hésitèrent plus à développer leurs plans et à en presser -l'exécution. Le dernier jour de l'année 1584, par le traité de -Joinville, ils associent le roi d'Espagne à la Ligue, qu'il prend, en -quelque sorte, sous son patronage et à sa solde. Ce pacte éclaire -l'histoire des quinze années qui vont suivre; en voici le résumé: - -«Les contractants, pour la conservation de la foi catholique, tant en -France qu'aux Pays-Bas, conclurent une confédération et ligue -offensive et défensive, perpétuelle et à toujours, pour eux et pour -leurs descendants, avec ces conditions: qu'arrivant la mort du roi -Henri III, le cardinal de Bourbon serait installé en sa place, comme -prince vraiment catholique et le plus proche héritier de la couronne, -en excluant entièrement et pour toujours tous les princes de France, -étant à présent hérétiques et relaps, et des autres ceux qui seraient -notoirement hérétiques, sans que nul pût jamais régner qui aurait été -infecté de ce venin ou le tolérerait dans le royaume; que le cardinal -venant à être roi renouvellerait le traité fait à Cambrai l'an 1558, -entre les rois de France et d'Espagne; qu'il ferait bannir par édit -public tous les hérétiques; que les princes français contractants -feraient observer en France les saints décrets du concile de Trente; -que le cardinal de Bourbon renoncerait pour lui et ses successeurs à -l'alliance du Turc; qu'ils donneraient ordre que toutes pirateries -cesseraient vers les Indes et îles adjacentes, empêcheraient que les -villes des Pays-Bas ne seraient plus mises aux mains des Français, -défendraient le commerce avec les rebelles des Pays-Bas, et -aideraient, par la force des armes, le roi catholique à réduire les -villes rebelles, et celle de Cambrai; que S. M. catholique, tandis que -la guerre durerait, fournirait aux princes français cinquante mille -pistoles par mois, dont il en avancerait quatre cent mille de fixe -mois en fixe mois; que le cardinal lui tiendrait compte de ces frais, -s'il parvenait à la couronne; que les contractants ne pourraient -jamais traiter avec S. M. très chrétienne, ni aucun autre prince, au -préjudice de cette Ligue; qu'il ferait garder place, pour signer, aux -ducs de Mercoeur et de Nevers; qu'il se ferait deux originaux de ce -traité, dont l'un demeurerait à S. M. catholique, l'autre au cardinal, -qui se les enverraient mutuellement, dans le mois de mars, ratifiés, -signés et scellés de leurs sceaux, mais qu'il serait tenu secret -jusqu'à ce que les deux parties en consentissent la publication.» - -Aussitôt, l'argent espagnol afflue dans les mains des Guises, et ils -s'en servent pour enrôler des troupes et acheter les consciences -hésitantes de quelques capitaines ou gouverneurs de places: la Ligue -est prête à s'affirmer partout. Les Guises, non contents d'avoir à -leurs ordres une armée française soudoyée par l'Espagne, négocient -avec la Suisse, dans les cantons catholiques, une forte levée; ils s'y -heurteront, quelques mois plus tard, à la diplomatie de la reine-mère -et à celle du roi de Navarre, Catherine conjurant les Suisses de -refuser leur secours aux princes lorrains, parce qu'elle se disposait -à faire la paix avec eux, et Henri s'efforçant de démontrer aux -cantons que l'intérêt religieux n'est pour rien dans la politique de -la Maison de Lorraine, et que, en la secourant, ils viennent en aide -aux alliés de la Maison d'Autriche, leur ennemie[37]. - - [37] Appendice: XXIV. - -Les Guises passaient, pour ainsi dire, la revue de leurs forces; mais -l'ambassade des insurgés des Pays-Bas, venant offrir à Henri III la -souveraineté de ces provinces, que la reine Elisabeth l'engageait -vivement à accepter, avança de beaucoup l'heure de la bataille. On -était alors au mois de février. Dans le courant de mars, le vieux -cardinal de Bourbon, oncle du roi de Navarre, prenant au sérieux le -rôle d'héritier présomptif et légitime de Henri III, que les Guises -lui avaient assigné dans leur comédie, prêta son nom aux premières -déclarations de la Ligue, où s'étalait un mélange indescriptible de -vues factieuses et de religieuses déclamations[38]. - - [38] Appendice: XXVI. - -Au bruit de ces appels à une nouvelle guerre civile, les ligueurs -prennent les armes, s'assurent d'un grand nombre de places, échouent -sur quelques points importants, notamment à Marseille et à Bordeaux, -mais s'emparent successivement de Châlon-sur-Saône, de Lyon, de Verdun -et de Toul. Les voilà en marche: ils ne feront plus halte qu'au mois -de juillet, à la signature du traité de Nemours, qui leur livre tout -ce que la cour pouvait leur livrer de la France. - - - - -CHAPITRE IV - - Entrevue, à Castres, du roi de Navarre et du maréchal de - Montmorency.--L'avis de Henri III.--Offres du roi de Navarre au - roi de France.--L'assemblée de Guîtres et ses - résolutions.--Négociations de Ségur en Angleterre et en - Allemagne.--Déclaration de Henri.--Les hostilités de la reine - de Navarre.--Surprise de Bourg par la Ligue.--Prise du - Bec-d'Ambès par Matignon.--Gabarret. - - -Le roi de Navarre ne restait pas témoin muet et inactif des mouvements -que nous venons d'indiquer. Il avait des agents à la cour de France, -et surveillait par eux les actes et les projets du roi et ceux de la -Ligue. Aussi, tout en travaillant à pacifier le Languedoc et, par -conséquent, à se lier de plus en plus avec Montmorency, et échangeant -avec Matignon des réclamations de toute sorte sur les infractions aux -édits ou les actes arbitraires, il s'efforçait de se ménager des -ressources autour de lui et à l'étranger. En attendant le retour de -Ségur, qui lui disait, d'Angleterre, avoir reçu des promesses -formelles de secours, il se rendit à Montauban et à Castres, pour -donner ordre à quelques affaires, mais surtout pour jeter les bases -d'un pacte avec le gouverneur de Languedoc. «Il arriva à Montauban, le -14 mars 1585, accompagné, dit le Journal de Faurin, du prince de Condé -et du vicomte de Turenne, ayant couché, la nuit précédente, à -Puylaurens. Les consuls lui présentèrent les clefs de la ville et le -dais, sous lequel il se mit.» Ce fut à Castres que le roi et le duc se -rencontrèrent. Ils allèrent au prêche ensemble, le duc y laissant le -roi. C'était une bravade dont Montmorency marqua le caractère en ces -termes: «Le Premier Président de Toulouse (soupçonné d'appartenir à la -Ligue) ne sera pas longtemps sans savoir que j'ai été au prêche.» Il -revint, à la fin du prêche, pour accompagner le roi chez lui. Après -cette entrevue, qui dura huit jours, Henri retourna à Montauban, le 27 -mars. - -Le roi de Navarre était à Castres, le 23 mars, lorsqu'il reçut de -Henri III la lettre suivante: «Mon frère, je vous avise que _je n'ai -pu empêcher_, quelque résistance que j'aie faite, _les mauvais -desseins du duc de Guise_. Il est armé, tenez-vous sur vos gardes, et -n'attendez rien. J'ai entendu que vous étiez à Castres, avec mon -cousin, le duc de Montmorency; ce dont je suis bien aise, afin que -vous pourvoyiez à vos affaires; je vous envoyerai un gentilhomme à -Montauban, qui vous avertira de ma volonté.» Que n'y avait-il pas à -répondre à ces aveux presque cyniques de faiblesse, et disons le vrai -mot, de lâcheté? Le roi de Navarre ne perdit pas le temps à en -triompher. Dans sa réponse, qui fait directement allusion à l'ambition -forcenée des Guises et au caractère factieux de la Ligue, il se plaint -de n'être pas ouvertement employé, par le roi de France, pour la -défense des droits de la couronne et des intérêts du pays, et il -supplie Henri III de lui donner l'occasion de marcher à la tête de ses -serviteurs. Cette lettre fut écrite de Bergerac, d'où il en adressa -quelques autres roulant sur le même sujet, une surtout, dans laquelle -il déplorait le massacre d'Alais, où une centaine de protestants, -rappelés de l'exil par les soins de Montmorency, avaient été égorgés, -à l'instigation, disait-on, des partisans du duc de Joyeuse. - -Henri s'était rendu à Bergerac, pour y préparer la convocation d'une -assemblée. Il fut décidé qu'elle serait tenue à Guîtres, le 30 mai, -dans une des salles de l'abbaye. On se réunissait sous le coup de -l'étrange lettre de Henri III, reçue à Castres, et du message de ce -gentilhomme dont elle avait annoncé l'arrivée. L'envoyé de Henri III -avait demandé au roi de Navarre de laisser combattre, sans leur chef, -ses soldats, sous les drapeaux du roi de France. Fallait-il accéder à -cette proposition inouïe? et, si on la repoussait, fallait-il faire à -la paix tous les sacrifices, ou se résoudre à la guerre? Henri posa -ces questions dans une courte harangue, devant soixante personnes -environ, parmi lesquelles plusieurs officiers de haut rang. «Si -j'eusse cru, mes amis, dit-il, que les affaires qui se présentent n'en -eussent voulu qu'à ma tête, que la ruine de mon bien, la diminution de -mes intérêts et de tout ce qui m'est le plus cher, hors l'honneur, -vous eût apporté tranquillité et sûreté, vous n'eussiez point eu de -mes nouvelles, et avec l'avis et assistance de mes serviteurs -particuliers, j'eusse, aux dépens de ma vie, arrêté les ennemis; mais -étant question de la conservation ou ruine de toutes les Eglises -réformées et, par là, de la gloire de Dieu, j'ai pensé devoir -délibérer avec vous de ce qui vous touche. Ce qui se présente le -premier à traiter est si nous devons avoir les mains croisées durant -le débat de nos ennemis, envoyer tous nos gens de guerre dedans les -armées du roi, sans nom et sans autorité, qui est une opinion en la -bouche et au coeur de plusieurs; ou bien si nous devons, avec armes -séparées, secourir le roi et prendre les occasions qui se présenteront -pour notre affermissement. Voilà sur quoi je prie un chacun de cette -compagnie vouloir donner son avis sans particulière passion.» - -L'unanimité ne se fit qu'après une vive discussion. Turenne parla le -premier, et se déclara contre la prise d'armes, appuyé par une -vingtaine de voix. Mais la plupart des assistants partageaient -l'opinion présumée de Henri, et d'Aubigné, qui la connaissait, la fit -triompher. On prit la résolution de s'opposer aux ligueurs, dans la -mesure indiquée par le roi. Les régiments de Lorges, d'Aubigné, -Saint-Seurin et Charbonnières reçurent aussitôt l'ordre de se diriger -vers la Saintonge et le Poitou, et de marcher sous le commandement du -prince de Condé; le roi de Navarre laissa Bergerac, Sainte-Foy, -Castillon et quelques autres places plus éloignées sous la garde du -vicomte de Turenne, et retourna à Montauban. - -Ségur, le principal négociateur du roi de Navarre à l'étranger, était -revenu d'Angleterre, au commencement du printemps, avec les promesses -de secours dont il avait donné avis dans sa correspondance; mais la -situation s'étant aggravée au point que l'on sait, il importait que -ces promesses fussent tenues, dans le plus bref délai. Aussi, à peine -arrivé, Ségur dut-il reprendre le chemin de la cour d'Elisabeth, pour -presser la conclusion de cette grave affaire[39]. En arrivant à -Londres, Ségur écrivit à la reine, pour lui rappeler la promesse, -qu'elle avait faite au roi de Navarre, de mettre à sa disposition une -forte somme; mais Elisabeth lui fit savoir qu'elle préférait enrôler -elle-même des troupes en Allemagne, et ce désaccord suspendit les -négociations. Plus tard, au mois d'octobre, Ségur, n'ayant encore que -des promesses, reçut l'ordre de passer d'Angleterre en Allemagne, pour -voir quelles ressources on pouvait s'y procurer avec l'argent anglais, -et, en même temps, Clervaux, autre négociateur de Henri, s'ingéniait, -en Suisse, à préparer une levée. Au bout de neuf à dix mois, en mai -1586, Ségur n'avait encore obtenu rien de décisif: les princes -allemands délibéraient au sujet d'une ambassade qu'ils voulaient -envoyer à Henri III, pour essayer, par là, de pacifier les esprits en -France, avant d'y entrer en armes. Les «secours» n'arrivèrent qu'en -1587, ne purent se joindre à l'armée du roi de Navarre, et furent -presque anéantis, sans avoir rien fait d'utile pour la cause. Pour le -moment, Henri les attendait, et hâtait, de tous ses voeux, leur -arrivée; mais bien lui prit de ne pas compter sur eux pour se mettre -en défense. - - [39] Appendice: XXIV. - -Il y déploya beaucoup d'activité, sans aucune précipitation. C'était -toujours sa politique, lorsqu'il devait lutter contre le roi de -France, que de rester, ou de sembler rester sur la défensive, et -d'affecter, jusqu'à la dernière heure, quelque espoir d'accommodement. -C'est ainsi que, de Bergerac, le 10 juin 1585, nous le voyons adresser -à Henri III copie d'une déclaration dans laquelle il fait l'apologie -de sa conduite, et qu'il lui demande l'autorisation d'envoyer à toutes -les cours de parlement de France. Dans ce manifeste, «après s'être -purgé des noms injurieux de perturbateur du repos public, d'hérétique, -de persécuteur de l'Eglise, de relaps, et d'incapable de la couronne, -Henri déclarait au roi de France, à tous Ordres et Etats du royaume, à -tous princes de la chrétienté temporels ou ecclésiastiques, que, pour -sa religion, il était et serait toujours prêt à se soumettre à la -décision d'un légitime concile général ou national, comme il était -porté par les édits de pacification; que pour l'administration de -l'Etat, il acquiesçait à ce qui en serait ordonné en une légitime -assemblée des Etats-Généraux de ce royaume.» Puis venait un éclatant -défi, qui fut comme le dernier cri de la chevalerie française: -«D'autant que les chefs de la Ligue l'avaient pris pour sujet et -prétexte de leurs armes, et tâchaient de faire croire qu'ils n'en -voulaient qu'à lui, semant dans leurs protestations diverses calomnies -contre son honneur, il suppliait le roi de ne point trouver mauvais -qu'il dît et prononçât qu'ils avaient menti; de plus, que, pour -épargner le sang de la noblesse et éviter la désolation du pauvre -peuple, la confusion et le désordre de tous les Etats, il offrait au -duc de Guise, chef de la Ligue, de vider cette querelle de sa personne -à la sienne, un à un, deux à deux, dix à dix, vingt à vingt, en tel -nombre que le sieur de Guise voudrait, avec armes usitées entre -chevaliers d'honneur, soit dans le royaume, au lieu qu'il plairait à -S. M. de nommer, soit dehors, en tel endroit que Guise voudrait -choisir, pourvu qu'il ne fût point suspect aux uns ni aux autres.» Ce -défi produisit un grand effet, mais fut décliné par celui auquel il -s'adressait: le duc de Guise s'excusa respectueusement, avec -remercîment de l'honneur qui lui était fait, mais qu'il ne pouvait -accepter, dit-il, parce qu'il soutenait la cause de la religion, et -non une querelle particulière. - -C'était l'heure où Henri III, s'abandonnant aux conseils de Catherine -de Médicis, faisait avec la Ligue une alliance dont les engagements, -publiés seulement au mois de juillet, furent promptement divulgués par -les soins de ceux des contractants qui avaient le beau rôle. - -A la première nouvelle de cette victoire diplomatique de la Ligue et -des Guises, il y eut comme un ébranlement général dans les esprits, -surtout en Guienne. Quelque temps auparavant, le maréchal de Matignon -avait mis la main sur le Château-Trompette, qu'il suspectait de -connivence avec les ligueurs. Il eut bientôt à se préoccuper des -entreprises de la reine de Navarre, décidément brouillée avec son -mari. Marguerite venait de quitter Nérac et de se fortifier dans Agen, -soutenue par Duras. Voyant arriver la confusion, elle y voulut aider, -en faisant, elle aussi, sa petite guerre de Ligue, à la fois contre le -roi de France et contre le roi de Navarre, et devenant ainsi le -précurseur des princesses de la Fronde. Nous aurons à mentionner -bientôt sa misérable chute. Matignon faisait observer les mouvements -de cette turbulente héroïne, lorsque la Ligue fit soudain une -conquête, presque aux portes de Bordeaux. Saint-Gelais de Lansac -couvait de l'oeil, depuis plusieurs mois, la ville de Bourg, et le roi -de Navarre, informé de ses menées, les avait dénoncées à Matignon, qui -n'en tint pas compte. Au mois de juin, Bourg fut enlevé par un coup de -main, et Matignon ayant annoncé cette nouvelle au roi de Navarre: -«J'ai entendu, répondit Henri, ce que vous m'avez mandé de la prise de -Bourg par les rebelles; c'est chose que j'ai prévue et dont j'ai donné -quelquefois des avis, à quoi on aurait pu prévoir autrement qu'on n'a -fait jusqu'ici». Ce qu'il y eut de fâcheux pour Matignon, c'est qu'il -ne put jamais reprendre Bourg, parce que le duc d'Epernon, selon le -récit de Brantôme, ayant, dans la suite, chassé les ligueurs de cette -place, refusa de la remettre aux mains qui l'avaient si mal protégée, -et la garda jusqu'en 1590, où il se décida, sur l'ordre de Henri IV, à -y laisser entrer la garnison de Matignon[40]. - - [40] Appendice: XXVII. - -Le maréchal, ne pouvant reprendre Bourg, voulut, du moins, s'opposer à -une autre entreprise de Lansac. Ce capitaine avait fait construire, au -Bec-d'Ambès, un fort destiné à donner plus d'importance à la conquête -de Bourg et à lui servir de poste avancé dans le Bordelais. Une lettre -de Matignon à Henri III, datée du 30 juin, contient le récit de la -prise et de la destruction de ce fort, dont la garnison, quoique -aguerrie, ne fit aucune résistance sérieuse. Les assiégés y perdirent -une trentaine d'hommes, et laissèrent, entre les mains du maréchal, -quarante prisonniers, au nombre desquels se trouvait le fameux -Gabarret. C'était un aventurier de la pire espèce, qui avait mérité -cent fois la corde, par toutes sortes de crimes, notamment par un -projet d'attentat contre la vie du roi de Navarre. Matignon aurait dû, -sans délai, livrer Gabarret à la justice, mais on ne voit pas dans -l'histoire que cet insigne malfaiteur ait eu la fin qu'il -méritait[41]. - - [41] Appendice: XXVIII. - - - - -CHAPITRE V - - Le traité de Nemours.--Les «funérailles en robe - d'écarlate».--Alliance définitive du roi de Navarre et du - maréchal de Montmorency.--Préparatifs de Henri.--Lettre à Henri - III.--La guerre de la reine Marguerite.--Elle est chassée - d'Agen.--Sa chute.--Les Seize.--Les Guises somment Henri III de - faire la guerre au roi de Navarre.--Nouvelle démarche de Henri - III auprès de son beau-frère.--Insuccès de cette démarche.--Le - manifeste de Saint-Paul-Cap-de-Joux. - - -Le traité de Nemours, dont la France entière connaissait déjà les -principales clauses, n'était pas encore signé, mais on a vu que Henri -n'avait pas attendu d'en avoir le texte authentique sous les yeux, -pour se préparer, de toutes façons, à la lutte. Plus elle était -imminente, plus il redoublait d'activité et même d'assurance. Le 8 -juillet, au moment, pour ainsi dire, où s'échangeaient les -signatures,--elles furent données le 7--il écrivait à Ségur: «La hâte -de nos ennemis est aussi grande à nous nuire que leur perfidie et -méchanceté. Vous loueriez beaucoup notre résolution, si la voyiez. -Nous avons _prou pour nous défendre_; amenez-nous de quoi les battre.» -Rien ne vint à temps, et il les battit tout de même. Dans cette crise, -où il se dépensait et se multipliait, avec une ardeur prodigieuse, il -ne perdit, un seul instant, ni son sang-froid, ni sa gaîté. Sa lettre -à Ségur contient un _post-scriptum_ d'une bonne humeur et d'une -familiarité bouffonnes: «Excusez-moi, si je ne vous écris de ma main; -j'ai tant d'affaires, que je n'ai pas le loisir de me moucher.» - -Et pourtant, cet homme, qui sortait à peine de la jeunesse, et que -tant d'épreuves, de malheurs et de dangers avaient rendu souple et -fort comme l'acier le mieux trempé, ce prince déjà prêt à supporter -tous les coups du sort, parce que, ayant triomphé de la plupart -d'entre eux, il pensait n'en avoir plus aucun à redouter, ce -vaillant, en un mot, eut un instant de terrible angoisse, quand le -traité définitif de Nemours lui fut mis sous les yeux. Ce traité, il -l'avait jugé odieux et intolérable, d'après ce qui en avait transpiré; -mais il n'en connaissait qu'à moitié la formidable économie. - -En vertu de ce pacte[42], on rétablissait partout la religion -catholique, on retirait aux religionnaires les libertés et les droits -assurés par les divers édits de pacification, on bannissait leurs -ministres, on supprimait les chambres mi-parties, on donnait aux -princes ligués des gardes pour leurs personnes, les places qu'ils -demandaient: Châlons, Toul, Verdun, Saint-Dizier, Reims, Soissons, -Dijon, Beaune, Rue en Picardie, Dinan et Le Conquet, en Bretagne, et -l'argent qu'ils demandaient, plus de quatre cent mille écus. Le -traité, signé de Catherine de Médicis, du cardinal de Bourbon, du -cardinal et du duc de Guise et du duc de Mayenne, fut approuvé par -lettres-patentes, et, sur l'opposition du parlement, enregistré, le 18 -juillet, en lit de justice. «J'ai grand'peur, dit Henri III, à la vue -de ce document inouï, que, en voulant perdre le prêche, nous ne -hasardions fort la messe.» Et, au retour du lit de justice, il ajouta: -«Mon autorité vient d'expirer en ce lit, et le parlement en a célébré -les funérailles en robes d'écarlate». Le traité de Nemours, c'était -d'abord la monarchie «à pied», comme dit L'Estoile, traitant avec la -Ligue «à cheval», c'est-à-dire ployant le genou devant les Guises et -leur livrant la France; puis, c'était la proscription des calvinistes, -et enfin, la guerre civile. - - [42] Appendice: XXIX. - -L'historiographe Pierre Mathieu dit tenir du roi de Navarre que sa -moustache blanchit soudain, après une douloureuse méditation sur le -traité de Nemours. Néanmoins, son coeur ne faiblit pas. Dès le 15 -juillet, ses lettres partent dans toutes les directions, pour annoncer -la grande nouvelle, réconforter les esprits, recommander la vigilance. -Un de ces messages doit être particulièrement noté: il s'adressait aux -consuls de la ville de Castres, à qui le roi de Navarre conseille de -prendre, pour leur sûreté, les bons avis de Montmorency. A dater de ce -moment, il s'établit entre le roi et le duc la plus intime et la plus -salutaire union. En s'appuyant l'un sur l'autre, ils constituèrent -aussitôt, en attendant mieux, une force de résistance pour leur cause. - -Si Henri lançait ses courriers sur tous les chemins, à l'adresse des -princes étrangers, de ses négociateurs et de ses gouverneurs ou autres -officiers, il ne menait pas lui-même une existence de cabinet. De -Saintonge en Armagnac, des frontières du Languedoc à celles du Poitou, -de Guienne en Béarn, il était toujours en mouvement, à la fois -général, sergent d'armes et administrateur; s'assurant du bon état des -places, pourvoyant, autant que possible, aux besoins de leur armement, -traçant aux troupes leur itinéraire, fixant leurs rendez-vous, réglant -enfin tous les détails de l'entrée en campagne; et, sans illusion sur -les desseins de la cour et les projets des Guises, il s'efforçait de -ne rien laisser au hasard. Sa dernière lettre à Henri III, dans -laquelle il mêle encore la discussion à la protestation, est datée de -Bergerac, 21 juillet. Il rappelle au roi de France de précédentes -déclarations, toutes en sa faveur, à lui, Henri de Bourbon, et qui -portent la condamnation de la Ligue et des Guises. Il retrace la -situation que lui crée le traité de Nemours, et ajoute: «Je laisse à -penser à V. M. en quel labyrinthe je me trouve et quelle espérance me -peut plus rester qu'au désespoir. J'ai fait ouvertement à V. M. les -plus équitables offres qui se peuvent faire pour la paix publique et -générale, pour votre repos et le soulagement de vos sujets.» Il -rappelle ces offres, surtout celle de «quitter son gouvernement et -toutes ses places, à condition que les Guises et la Ligue fassent le -semblable, pour ne retarder la paix de l'Etat». Il revient sur son -défi au duc, et termine en disant que, si le sort en est jeté, il le -déplore pour la couronne et pour le pays, mais qu'il espère «en la -justice de sa cause et en Dieu, qui lui doublera le coeur et les -moyens contre tous ses ennemis, qui sont ceux du roi et de la France». - -Vers la mi-août, l'Agenais, où s'était déjà manifestée une assez -vive agitation, causée par les entreprises de la reine Marguerite, -devint le théâtre de la petite guerre à laquelle nous avons fait -allusion plus haut. Les dispositions hostiles de la reine de Navarre -s'affirmèrent, et ses troupes entrèrent en campagne. Une tentative -qu'elles firent sur Tonneins fut châtiée par Henri en personne; il -leur tua un capitaine, un enseigne et une centaine de soldats, -battant ainsi, du même coup, et sa femme et la Ligue. Marguerite -essaya de prendre sa revanche sur Villeneuve, mais elle y échoua -honteusement[43]. Rien ne lui réussit, et sa bonne ville d'Agen, où -elle s'était établie plutôt de force que de gré, finit par la prendre -en haine, elle et les Duras, ses tenants, si bien, que le maréchal de -Matignon ayant marché sur Agen, pour avoir raison, au nom du roi de -France, des hostilités de la reine de Navarre, cette ville saisit -l'occasion et se souleva. Marguerite dut s'enfuir précipitamment, en -piètre équipage, avec ses courtisans et ses dames. A dater de cette -fuite, la belle Marguerite de Valois sort de l'histoire pour entrer, -pour s'abîmer dans la chronique scandaleuse d'un temps si fertile en -scandales. - - [43] Appendice: XXX. - -Le traité de Nemours mettait la monarchie française aux ordres des -Guises. Il n'avait cependant pas stipulé que Henri III ferait la -guerre au roi de Navarre et au parti calviniste; mais les Guises se -sentirent bientôt assez forts pour l'exiger. Il s'était formé dans -Paris, d'abord à leur insu, cette association connue dans l'histoire -sous le nom de «Ligue des Seize», composée de laïques et -d'ecclésiastiques, et qui se proposait un triple but: propager les -idées de la Ligue au sein de la population parisienne et dans les -provinces, donner une direction à toutes les associations et à tous -les actes isolés, et, par la concentration des pouvoirs, accroître, -dans d'immenses proportions, les forces de cette puissance factieuse. -La Ligue était un Etat dans l'Etat, si même elle ne s'y substituait -complètement. Les Seize tendaient à absorber la Ligue, ce qu'ils -firent plus tard. Les Guises approuvèrent l'oeuvre des Seize, dès que -son organisation fut complète, et que les premiers résultats en -démontrèrent l'efficacité. Maîtres de Paris, et se croyant en mesure -d'avoir bientôt presque toute la France dans leur camp, les Guises -agirent alors auprès de Henri III, pour le décider à faire lui-même la -guerre au «Béarnais» et à ses alliés. - -Le roi de France, avant d'obéir aux sommations de la Ligue, voulut -tenter un dernier effort auprès du roi de Navarre. Il lui envoya une -députation composée de l'abbé Philippe de Lenoncourt, plus tard -cardinal, de M. de Poigny, et du président Brulart de Sillery. «Au -départ de cette députation, dit P. de L'Estoile, on faisait déjà à -Paris l'épitaphe du roi de Navarre, parce qu'on disait qu'il serait -incontinent bloqué et pris; et toutefois beaucoup trouvaient -l'instruction étrange qu'on lui voulait donner pour sa conversion, qui -était avec l'épée sur la gorge. Aussi madame d'Uzès, voyant qu'à la -queue de ceux qu'on y envoyait pour cet effet, il y avait une armée, -ne put se tenir de dire au roi, en gossant à sa manière accoutumée, -en présence de plusieurs ligueurs qui étaient là, «qu'elle voyait bien -que l'instruction du Béarnais était toute faite et qu'il pouvait bien -disposer de sa conscience, puisque à la queue des confesseurs qu'on -lui envoyait, il y avait un bourreau». - -La députation arriva, le 25 août 1585, à Nérac, où se trouvait Henri, -accablé de travaux et de préoccupations, mais ferme et confiant. Les -députés avaient pour mission de conjurer, une dernière fois, le roi de -Navarre de rendre les places de sûreté, de révoquer les ordres qu'il -avait donnés pour une levée en Allemagne, et de se faire catholique, -dans l'intérêt de la succession au trône, le cas échéant, ou, tout au -moins, de suspendre, durant dix mois, l'exercice de la religion -réformée. De Thou nous a conservé l'analyse détaillée de la réponse du -roi de Navarre au discours de l'abbé de Lenoncourt. «Le roi répondit -aux ambassadeurs qu'il était infiniment redevable à S. M. des -favorables dispositions où elle était à son égard et des témoignages -honorables qu'elle voulait bien lui en donner; qu'au reste, il était -sensiblement mortifié de ce que ce prince n'avait pas mieux aimé -accepter ses services, comme il l'aurait fait, s'il eût été mieux -conseillé, que se livrer au caprice de gens qu'il regardait avec -raison comme ennemis de sa personne et de son Etat, et de leur prêter -même des armes par sa trop grande bonté, pour l'obliger à entreprendre -malgré lui la guerre la plus injuste. Qu'il remerciait S. M. du soin -qu'elle paraissait prendre de son salut, mais qu'il la priait de faire -réflexion s'il y aurait de la justice ou de l'honneur pour lui -d'abandonner, pour des motifs de crainte et d'espérance, une religion -dans laquelle il avait été élevé...; que cependant il ne refuserait -pas de se faire instruire et de changer, s'il était dans le mauvais -chemin, non plus que de se soumettre à la décision d'un concile -libre... Que pour ce qui était des villes de sûreté accordées aux -protestants, il était inutile de leur en demander la restitution dans -un temps où on ne pourrait les accuser d'injustice quand ils en -demanderaient de nouvelles, afin de pouvoir se mettre à couvert des -fureurs de la guerre pour laquelle les ennemis du repos public -faisaient de si grands préparatifs. Qu'enfin il importait peu, pour la -tranquillité de l'Etat, qu'il suspendît pour un temps l'exercice de la -religion protestante, et qu'elle avait jeté en France des racines trop -profondes, à l'abri des précédents édits, pour pouvoir espérer que -celui que les factieux venaient d'extorquer de S. M. fût capable de -l'exterminer ainsi en un instant.» - -Le lendemain, Henri congédiait la députation, en lui remettant pour -son beau-frère cette déclaration courtoise, dont la correction -irréprochable dut être plus sensible à Henri III que ne l'eût été une -violente protestation: «Je penserais offenser la suffisance (capacité) -de MM. de Lenoncourt, de Poigny et président Brulart, si je voulais, -par cette lettre, discourir et faire entendre à V. M. ce qui s'est -passé entre eux et moi. Je suis bien marri que je ne suis accommodé en -toutes les choses qu'ils m'ont proposées de la part de V. M., pour -laquelle et son contentement je voudrois accommoder et employer ma vie -propre; mais je me promets tant de sa bonté et prudence, qu'elle en -trouvera les occasions raisonnables.» - -Henri, comme on le voit, restait toujours fidèle à sa politique envers -la couronne. Jamais il n'avait consenti, et il ne consentit jamais, -dans la suite, à répondre en ennemi ou même en adversaire aux actes -d'hostilité de Henri III. Il ne gardait pas seulement cette attitude -dans ses lettres au roi de France ou dans ses déclarations aux envoyés -de ce prince, mais encore dans tous les documents par lesquels il -exprimait publiquement sa pensée. - -Au commencement du mois d'août, par exemple, il avait eu, à -Saint-Paul-Cap-de-Joux, dans le Lauraguais, une entrevue avec le -prince de Condé et le duc de Montmorency, d'où il sortit un manifeste -signé des deux princes. Dans ce manifeste, il dénonce les visées de la -Maison de Lorraine, il fait l'apologie de sa propre conduite, et -déclare ne tenir pour ennemis que les chefs de la Ligue, qui sont -«ennemis de la Maison de France et de l'Etat, tels que, peu -auparavant, le roi les avait déclarés[44]». - - [44] Appendice: XXXI. - - - - -CHAPITRE VI - - Sixte-Quint et la Ligue.--La bulle du 9 septembre 1585 contre le - roi de Navarre et le prince de Condé.--Réponse de Henri à la - bulle.--Début de la «guerre des Trois Henri».--Condé reprend - les armes en Poitou et en Saintonge.--Il assiège Brouage.--Sa - désastreuse expédition dans l'Anjou.--Henri III se décide à - faire la guerre aux calvinistes.--Formation de trois armées - royales.--Energie du roi de Navarre.--La comtesse de - Gramont.--Son caractère; son dévouement au roi de Navarre; son - rôle.--Voyage de Henri à Montauban. - - -Après le départ des envoyés de la cour, Henri venait d'expédier à tous -les princes protestants et à divers personnages la copie de la -protestation collective dont nous venons de parler, lorsque les -foudres du Vatican grondèrent sur sa tête. Le pape Grégoire XIII était -mort, au mois d'avril. Le Père Daniel rapporte que, «peu de jours -avant sa mort, s'entretenant avec le cardinal d'Este, il lui dit que -les Ligués de France n'auraient jamais ni bulle, ni bref de lui, -d'autant qu'il ne voyait pas assez clair dans cette intrigue. -Toutefois la conduite qu'il tint à cet égard autorisa extrêmement la -faction, et la condescendance qu'il eut de laisser mettre son nom par -le cardinal de Bourbon à la tête de la liste des souverains qui y -entraient, fit un étrange effet sur les catholiques». Le successeur de -Grégoire, Sixte-Quint, n'hésita pas à désapprouver hautement la Ligue, -dont il condamnait l'esprit et les vues factieuses; il donna même une -bulle que le duc de Nevers, de passage à Rome, fut chargé de remettre -à Henri III, par laquelle «il excommuniait en même temps ceux qui -donneraient des secours aux huguenots, _et ceux qui entreprendraient -quelque chose contre le roi et contre son royaume_». C'était viser la -Ligue en pleine poitrine; mais les intéressés ne virent là que ce -qu'ils voulaient voir. Cette première bulle n'eut aucun -retentissement. Il n'en fut pas de même de celle que donna le Pape, -cinq jours après, le 9 septembre 1585. Elle excommuniait le roi de -Navarre et le prince de Condé, les privait, eux et leurs successeurs, -de tous leurs Etats, spécialement du droit de succéder à la couronne -de France, et déliait leurs vassaux et sujets de leur serment de -fidélité. Par cette bulle, le Saint-Père n'entendait pas venir en aide -à la Ligue, qu'il ne mentionnait pas; mais la coïncidence était -précieuse pour les factieux: le Pape lançait les foudres spirituelles -contre les princes qu'ils voulaient terrasser par leurs armes, afin -qu'il n'y eût plus personne entre le trône de France et eux. La Ligue, -antérieurement désavouée par Sixte-Quint, allait probablement lui -devoir son triomphe. - -Le Père Daniel assure que le roi de Navarre répondit à la bulle par -quatre manifestes: c'est une erreur. Henri fit à l'anathème du -Saint-Siège deux réponses: l'une indirecte et adressée «à MM. de la -Faculté de théologie du Collège de Sorbonne[45]»; l'autre directe, et -qui, au mois d'octobre ou de novembre, fut affichée aux portes mêmes -du Vatican. Le Père Daniel dit, au sujet de cet écrit: «Il y appelait -comme d'abus de cette bulle au parlement et au concile général, et il -implorait le secours des souverains, qui devaient tous s'intéresser -dans sa cause, par l'injure que le Pape faisait à l'autorité royale, -en s'attribuant la puissance de disposer des couronnes et le droit de -décider sur de tels différends. On dit que Sixte-Quint, quoiqu'il -n'eût pas sujet d'être satisfait de cette insulte, ne la blâma pas, et -qu'à cette occasion il dit au marquis de Pisany (ambassadeur de -France) qu'il serait à souhaiter que le roi son maître eût autant de -résolution contre ses ennemis que le roi de Navarre en faisait -paraître contre ceux qui haïssaient son hérésie: ce qui est assez -conforme à ce qu'on a écrit dans la vie de ce Pape, que, de tous les -souverains de la chrétienté, il n'estimait guère que ce prince et -Elisabeth, reine d'Angleterre.» - - [45] Appendice: XXXII. - -Quant à la lettre à MM. de la Sorbonne, datée de Mont-de-Marsan, 11 -octobre 1585, c'est une dissertation à la fois politique et -théologique, et qui exprimait sans doute les sentiments du roi de -Navarre, mais dont la rédaction était de Du Plessis-Mornay, en voie de -mériter son surnom de «pape huguenot». Il faut noter, d'ailleurs, que -la bulle de Sixte-Quint ne fut accueillie avec satisfaction que par la -Ligue. Le parlement de Paris n'était pas loin d'y voir un attentat -contre la couronne, et Henri III lui-même se montra plus mécontent que -satisfait du décret pontifical. - -Le prince de Condé, toujours pressé d'en venir aux mains, commença, -dès le mois de septembre, les hostilités dans le Poitou. Il y trouva -devant lui le duc de Mercoeur, gouverneur de Bretagne, et le rejeta -dans son gouvernement; puis, descendant vers la Saintonge, il mit le -siège devant Brouage, vaillamment défendu par Saint-Luc, mais dont il -se fût rendu maître, selon toute apparence, si la nouvelle d'un coup -de main tenté par les protestants sur Angers n'était venue modifier -ses plans. La citadelle d'Angers avait été surprise par une poignée de -religionnaires, qui réclamaient de prompts secours. Le prince prit -deux mille chevaux, laissa le commandement du siège à un de ses -lieutenants, et courut à Angers. Il y arriva trop tard: ses amis -avaient capitulé. Condé fit une tentative désespérée sur les faubourgs -de la ville, et fut obligé de battre en retraite. Ce fut une -débandade, dans laquelle il eut beaucoup de peine à se sauver; il -passa de Normandie en Angleterre, d'où la reine le fit reconduire à La -Rochelle. Pendant cette retraite désastreuse, le reste de son armée -était contraint de lever le siège de Brouage, à l'approche de l'armée -de Matignon manoeuvrant pour faire sa jonction avec celle de Mayenne, -qui, à son tour, en s'avançant dans le midi, interrompit les succès de -Turenne en Limousin, où il s'était emparé de la ville de Tulle. A ce -moment, Lesdiguières parcourait victorieusement le Dauphiné et les -contrées voisines; il prenait Chorgues, Montélimar, Embrun, et se -mettait en mesure de tenir tête à l'armée que menait contre lui le duc -d'Epernon. Tels furent les débuts de la «guerre des Trois Henri». - -Dès que l'on fut aux prises sur tous les points, c'est-à-dire dans les -premiers jours du mois d'octobre, les chefs de la Ligue, dit le Père -Daniel, «enflés de leurs succès, pressèrent le roi de mettre à -exécution l'article du traité de Nemours par lequel tous les huguenots -devaient être chassés du royaume, quoique les six mois qu'ils avaient -pour en sortir ne fussent point encore expirés. Ils obtinrent, par -leurs importunités, l'avancement de ce terme; et le roi eut la -faiblesse de donner un édit dans son conseil au mois d'octobre, qui -ordonnait, sous peine de confiscations des biens et de crime de -lèse-majesté, à tous les calvinistes, de faire abjuration de leurs -erreurs dans quinze jours; et après ce court espace, on commença à -exécuter l'édit. Le roi de Navarre attendit quelque temps, pour voir -si l'on continuerait à le faire; et, ayant su qu'on y procédait avec -beaucoup de rigueur, il fit, de son côté, une déclaration par laquelle -il fut ordonné, dans tous les pays dont il était le maître, de traiter -les catholiques comme le roi traitait les huguenots. On saisit et on -vendit leurs biens, et on les chassa des villes et de leurs terres. -Une infinité de gens de tous côtés, tant catholiques que calvinistes, -furent réduits à la dernière misère, et on ne vit jamais dans le -royaume une pareille désolation.» - -Ni les échecs du prince de Condé, ni la mise en campagne de trois -armées royales, ni les nouvelles mesures de rigueur prises contre les -huguenots, n'eurent raison de l'énergie du roi de Navarre. Des -derniers jours du mois de septembre au commencement du mois de -décembre, il entretint une correspondance exclusivement militaire avec -un grand nombre de gouverneurs et de capitaines, Saint-Geniès, -Geoffroy de Vivans, Favas, André de Meslon, sénéchal d'Albret, -Chouppes, un des héros de Cahors, Manaud de Batz, gouverneur de -l'Eauzan, etc. Le 1er décembre, il envoie des lettres de respectueuse -mais ferme protestation à Henri III et à la reine-mère; puis il tire -résolûment l'épée. - -C'est à ce moment que, pour la première fois, suivant la chronologie -adoptée par le recueil de Berger de Xivrey, nous rencontrons, mêlée à -la vie publique de Henri, une femme d'un grand coeur et d'un haut -caractère, cette illustre Diane d'Andouins, veuve de Philibert comte -de Guiche et de Gramont, et que les chroniqueurs du XVIe siècle ont -surnommée la «belle Corysandre[46]». Si jamais les atténuations furent -de mise dans les jugements du moraliste sur une liaison irrégulière, -l'histoire les apporte toutes ici en témoignage. La femme du roi de -Navarre, frappée de toutes les déchéances, était devenue son ennemie; -humainement parlant, il était libre et, plus encore, seul; l'amitié, -l'appui, l'alliance politique de la comtesse de Gramont, pourtant -catholique, s'offrirent naturellement à lui, qui manquait si souvent -d'amis, de partisans, de toutes les ressources si nécessaires à sa vie -de combats. Ainsi commença le pacte qui se consomma dans l'amour. Il -ne faut pas confondre cette passion avec celles qui ont si souvent -gâté la jeunesse et même la maturité de Henri de Bourbon. Cette -maîtresse fut une amie fidèle, ingénieuse et puissante. Plus d'un de -ces vaillants capitaines qui se pressaient autour de lui dans les -batailles, et qui le conduisirent jusqu'au trône, n'a pas fait autant -pour son service, et par conséquent pour le salut et l'honneur de la -France, que cette noble femme, restée irréprochable après la -séparation comme elle l'avait été avant de se donner à lui et à sa -royauté proscrite. Henri fut son héros quand il était aux prises avec -la mauvaise fortune, et il n'y a pas dans l'histoire trace d'une seule -faveur royale pour elle. Cent fois elle lui vint en aide, comme aurait -pu le faire un prince, tantôt par ses biens qu'elle engageait, tantôt -par les hommes d'Etat et de guerre dont elle lui conquérait le talent -et la bravoure, tantôt enfin par des actes d'un dévouement héroïque, -tels qu'une ingérence hardie dans les affaires militaires et le danger -personnel intrépidement affronté. Plus d'une fois, le roi de Navarre -n'eut sous ses ordres que des troupes levées et soldées par la -comtesse de Gramont, et c'est bien à elle qu'il écrivait, le 9 -décembre 1585: «Je vous porterai toutes nouvelles et le _pouvoir de -faire vider les forts_.» - - [46] Appendice: XXXIII. - -A cette date, il était en campagne depuis quelques jours déjà, et -parcourait, à travers les détachements ennemis, quelques contrées de -l'Albret et de l'Armagnac, afin de pourvoir à leur sûreté. Dans la -lettre dont on vient de lire une phrase si caractéristique, il raconte -un fait de guerre: «Dimanche, se fit près Monheurt une jolie charge, -qui est certes digne d'être sue. Le gouverneur, avec trois cuirasses -et dix arquebusiers à cheval, rencontra le lieutenant de La Bruyère -(ou Brunetière), gouverneur du Mas-d'Agenais, qui en avait douze, et -autant d'arquebusiers tous à cheval. Le nôtre se voyant faible et -comme perdu, dit à ses compagnons: «Il les faut tuer ou vaincre.» Il -les charge de façon qu'il tue le chef et deux gendarmes et en prend -deux prisonniers, les met à vau-de-route, gagne cinq grands chevaux et -tous ceux des arquebusiers, et n'eut qu'un blessé des siens.» - -«Je fais force dépêches», ajoutait-il dans la même lettre. Il ne -faisait pas moins de chevauchées, non pour chercher personnellement la -bataille, ce n'en était pas encore l'heure, mais pour armer ses -places, ramasser des troupes, faire acheter et transporter des -poudres, et se préparer enfin, de toutes façons, à la guerre -défensive dont il avait conçu le plan. Le temps ne lui manqua pas pour -cette grosse besogne; il en eut assez pour traverser l'Armagnac et -l'Agenais, et se rendre, dans les derniers jours du mois de décembre -1585, à Montauban, d'où il méditait d'adresser au pays plusieurs -manifestes et de le prendre à témoin de la justice de sa cause. - - - - -LIVRE QUATRIÈME - -(1586-1589) - - - - -CHAPITRE PREMIER - - Les quatre manifestes du roi de Navarre.--Jonction de l'armée de - Mayenne et de l'armée de Matignon.--Conduite du - maréchal.--Prise de Montignac en Périgord par - Mayenne.--Dénombrement des deux armées royales.--Résolution et - bonne humeur.--Premier siège de Castets.--Henri fait lever ce - siège à Matignon.--Le plan du roi de Navarre.--Voyage de Henri - à Pau.--Les Etats de Béarn et les subsides.--Retour - précipité.--Le roi cerné.--Les deux messages de Henri à son - «Faucheur».--La comédie militaire de Nérac.--Illusions de - Mayenne et de Poyanne.--Odyssée du roi de Navarre, de Nérac à - Sainte-Foy.--Le duc de Mayenne et le vicomte d'Aubeterre. - - -L'année 1586 s'ouvre par quatre manifestes datés de Montauban le 1er -janvier, et adressés au clergé, à la noblesse, au Tiers-Etat, à la -ville de Paris. Voici la conclusion de la lettre au clergé: «Nous -croyons un Dieu, nous reconnaissons un Jésus-Christ, nous recevons un -même Evangile. Si, sur les interprétations de même texte, nous sommes -tombés en différend, je crois que les courtes voies que j'avais -proposées (le concile libre) nous pourraient mettre d'accord... La -guerre que vous poursuivez si vivement est indigne de chrétiens, -indigne entre les chrétiens, de ceux principalement qui se prétendent -docteurs de l'Evangile. Si la guerre vous plaît tant, si une bataille -vous plaît plus qu'une dispute, une conspiration sanglante qu'un -concile, j'en lave mes mains: le sang qui s'y répandra soit sur vos -têtes. Je sais que les malédictions de ceux qui en pâtiront ne peuvent -tomber sur moi, car ma patience, mon obéissance et mes raisons sont -prou connues. J'attendrai la bénédiction de Dieu sur ma juste défense, -lequel je supplie, Messieurs, vous donner l'esprit de paix et d'union -pour la paix de cet Etat et l'union de son Eglise.» - -Dans le manifeste à la noblesse de France, après l'exposé -apologétique, il touche la fibre nationale: «Ils (les ligueurs) se -sont formalisés aussi du gouvernement de cet Etat, ont voulu pourvoir -à la succession, l'ont fait décider à Rome par le pape. Vous donc qui -tenez le premier lieu en ce royaume, si le besoin d'icelui l'avait -requis, auriez-vous été si nonchalants de vous laisser prévenir par -étrangers en cet office? N'auriez-vous point eu de soin de la -postérité?... Car qu'a-t-on vu que Lorrains en tous ces remuements? -Mais certes, pour réformer ou transformer l'Etat, comme ils désirent, -il n'était besoin de votre main, il n'appartenait qu'à étrangers de -l'entreprendre... Le procès ne se pouvait juger en France..., il -fallait qu'il fût jugé en Italie.»--Rappelant son défi au duc de Guise -«pour sauver le peuple de ruine, pour épargner le sang de la -noblesse», il jette le gant et compte sur l'avenir: «Ne pensez, -Messieurs, que je les craigne... On sera plutôt lassé de m'assaillir -que je ne serai de me défendre; je les ai portés, plusieurs années, -plus forts qu'ils ne sont, plus faible beaucoup que je ne suis. Vous -avez expérience et jugement: le passé vous résoudra de l'avenir.»--Il -y a, dans la conclusion, très pathétique, des mots poignants, des -élans sublimes: on n'avait jamais peut-être, depuis Jeanne d'Arc, -parlé un langage aussi national: «Je plains certes votre sang répandu -et dépendu (dépensé) en vain, qui devait être épargné pour conserver -la France; je le plains, employé contre moi, à qui le deviez garder, -étant ce que Dieu m'a fait en ce royaume, pour _joindre une France_ à -la France, au lieu qu'il sert aujourd'hui à la chasser de France»... - -Voici la conclusion de la lettre au Tiers-Etat: «Je compâtis à vos -maux; j'ai tenté tous les moyens de vous exempter des misères civiles; -je n'épargnerai jamais ma vie pour les vous abréger... Je sais que, -pour la plupart, vous êtes assujettis sous cette violence; je ne vous -demande à tous qui, selon votre vocation, êtes plus sujets à endurer -le mal que non pas à le faire, que vos voeux et vos souhaits et vos -prières». - -Quant au manifeste à la ville de Paris, il était bien ce qu'il devait -être. Dans cette page, Henri ne démontre pas: il affirme, et compte -sur la pénétration de l'esprit parisien. L'exorde seul dit tout: «Je -vous écris volontiers, car je vous estime comme le miroir et l'abrégé -de ce royaume; et non toutefois pour vous informer de la justice de ma -cause, que je sais vous être assez connue; au contraire, pour vous en -prendre à témoins, vous qui, par la multitude des bons yeux que vous -avez, pouvez voir et pénétrer profondément tout ce qui se passe en cet -Etat». - -Dès les premiers jours de janvier, «tout est en armes en France», -comme l'écrit le roi de Navarre au baron de Saint-Geniès. Le duc de -Mayenne et Matignon s'étaient rencontrés à Châteauneuf, sur la -Charente, vers la fin du mois de décembre. Ils parurent se mettre -d'accord pour le plan de campagne; mais, outre qu'ils se méfiaient -l'un de l'autre, il a été reconnu que Matignon avait reçu de Henri III -l'ordre secret, non, comme l'ont dit quelques-uns, de ménager le roi -de Navarre, mais, tout en le combattant, d'agir le moins possible de -concert avec le duc, afin de ne pas multiplier les succès de la Maison -de Guise. A la vérité, aucun témoignage authentique n'est venu -confirmer précisément cette interprétation de la conduite du maréchal; -mais on n'en peut nier la vraisemblance, quand on étudie les actes de -Matignon pendant le cours de la campagne. Si aucune arrière-pensée ne -dirigea quelques-uns de ses actes, il faut avouer alors qu'ils furent -sous l'influence d'une sorte de fatalité, dont profita, dans une large -mesure, la cause du roi de Navarre. - -Après leur entrevue, le duc et le maréchal semblèrent avoir hâte de se -séparer: Matignon revint en Guienne, et Mayenne, qui n'osa pas -assiéger Saint-Jean-d'Angély, où régnait la peste, prit quelques -bicoques, en Saintonge et en Périgord. Pierre de L'Estoile note un de -ces exploits: «Le 6e jour de février (1586), la ville de Montignac en -Périgord, ou plutôt bicoque, que tenaient ceux de la Religion, fut -rendue, par composition, au duc de Mayenne. Le roi de Navarre n'avait -auparavant qu'un concierge dans cette place, sans vouloir souffrir -qu'on y fît la guerre. Aussi, deux jours après cette belle prise, les -habitants, qui tous étaient de la Religion, se rachetèrent pour mille -écus, qu'ils baillèrent à Hautefort, et fut, par ce moyen, remise en -leur puissance. Voilà comme on commença à exterminer l'hérésie, par -vider la bourse des hérétiques; et toutefois la Ligue, à Paris, en fit -un trophée au duc de Mayenne.» - -Le chiffre des troupes que mettaient en mouvement le duc de Mayenne et -le maréchal de Matignon n'est donné qu'approximativement par les -historiens: il n'était pas inférieur à vingt mille hommes de toutes -armes, sans compter les gentilshommes qui servaient en volontaires et -se joignaient habituellement au gros de l'armée, quand elle passait ou -séjournait dans leur voisinage. Il y avait, dans cette accumulation de -forces, de quoi inquiéter, sinon effrayer le roi de Navarre et ses -partisans. Ils attendirent l'orage de pied ferme, et même avec autant -de bonne humeur que de courage. Du Plessis-Mornay écrivait à la -duchesse d'Uzès, qui vivait à la cour de Henri III: «Nous sommes -attendant M. de Mayenne. Son armée s'évapore en menaces, et les effets -en seront tant moindres. Croyez, Madame, qu'il nous tarde de le -chasser et que ce saint est taillé à ne pas faire grands miracles en -Guienne.» Et Henri écrivait, de son côté, avec une pointe de -forfanterie qui ne déplaît pas: «Depuis quatre mois, ils n'ont pas -assiégé une seule bicoque des nôtres, ils n'ont pas défait une seule -de nos compagnies, et les leurs, de maladie ou d'autre incommodité, se -sont défaites de la moitié; espérant bien, avec le moindre secours que -je puis avoir, les combattre ou tout au moins les chasser de mon -gouvernement, auquel j'ai eu jusqu'ici mes allées et venues franches, -les tenant encore par delà les rivières.» Le roi de Navarre était -alors à Montauban, ayant sous la main un corps d'élite de deux mille -hommes environ, prêt à se porter sur les points faibles, ou à profiter -de l'occasion pour tenter quelque coup heureux. Le 25 janvier, il -était à Nérac ou dans le voisinage de cette ville, quand il eut -connaissance de «lettres écrites par le maréchal de Matignon au -premier président de Toulouse», lettres qui annonçaient que le dessein -des deux armées était de «nettoyer la rivière (la Garonne) et réduire -toutes les villes qui sont auprès, suivant le commandement du roi fait -au duc, à la requête de ceux de Toulouse et de Bordeaux, afin de -rendre le commerce desdites villes libre». Cette lettre interceptée -lui donnait de précieuses indications; il les utilisa sans délai en -envoyant chercher des poudres en Béarn pour les distribuer, en -supplément, à quatre places qu'il jugeait pouvoir être assaillies: -Clairac, Nérac, Casteljaloux et Castets. Huit jours après, l'armée de -Matignon paraissait devant Castets. - -Castets appartenait à Favas. Ce n'était qu'un château, mais fortifié -de main de maître, bien armé et approvisionné. Favas l'avait donné en -garde au capitaine de Labarrière, qui s'y était enfermé avec une -troupe aguerrie. Vingt fois les Bordelais avaient demandé à Matignon -d'enlever aux calvinistes cette place, non seulement parce qu'elle -était la propriété d'un de leurs plus redoutables adversaires, mais -encore et surtout parce qu'elle pouvait interrompre, selon le bon -plaisir de la garnison, toutes les communications par eau entre -Bordeaux et le haut pays. Le maréchal, venu devant Castets avec une -grande partie de son armée, ordonna de vigoureuses attaques, qui -furent repoussées. Labarrière, digne lieutenant de Favas, exécuta même -deux sorties où la garnison eut l'avantage. Le siège durait depuis -quelques jours, lorsque le roi de Navarre, avec une petite armée de -deux ou trois cents maîtres et de dix-huit cents arquebusiers, parut -tout à coup aux environs de la place. Matignon décampa, sans même -risquer une escarmouche, et alla s'embusquer dans Langon. Nous disons -s'embusquer, car, ayant près de cinq mille hommes et huit canons, il -pouvait aisément tenir tête au roi de Navarre. Sa retraite à Langon -fut évidemment la manoeuvre d'un général qui recule devant l'ennemi -pour l'attirer dans un piège où sa défaite est inévitable. Henri -aurait accepté le combat, puisqu'il venait l'offrir, mais il se -détourna sagement du piège. Il entra dans Castets, y dîna pour -témoigner de son succès, et repartit sans bravade inutile, mais après -avoir complètement réussi dans son entreprise. Il a fait lui-même le -récit de ce coup heureux dans une lettre à Saint-Geniès datée de -Montpouillan, le 21 février: «J'ai été, avec mes troupes, jusque près -de Langon, à une lieue, et fus hier dîner à Castets. Et après dîner, -j'en partis en bataille, après avoir fait ce que j'avais desseigné -(projeté), sans que jamais nous ayons eu une seule alarme. Au -contraire, nos ennemis en ont été tellement alarmés que M. de Matignon -resserra toute sa cavalerie dedans Langon. Ils ont fait barricades, -mis des pièces aux avenues et fait tout ce qu'on a accoutumé quand on -doit être assailli. Dieu a béni mon voyage, qui a été utile, encore -que je l'aie entrepris contre l'opinion de tout le monde: à lui seul -en soit la gloire.» - -A ce moment, le roi de Navarre était en marche, mais sans armée, vers -le Béarn, où l'appelait le soin d'affaires importantes dont la plupart -des historiens ne semblent pas avoir soupçonné l'existence. Ce voyage -faisait partie d'un plan conçu avec hardiesse et qui fut exécuté avec -audace. - -Lorsque Henri fut convaincu que deux armées, se donnant la main ou -manoeuvrant dans le voisinage l'une de l'autre, allaient parcourir le -gouvernement de Guienne et l'assaillir dans ses propres Etats, il lui -fallut d'abord songer à mettre, autant que possible, en sûreté toutes -les places capables de résistance, ce qu'il fit, comme nous l'avons -vu. Puis, il envisagea les chances et les suites probables d'une lutte -personnelle en Guienne et en Gascogne. Il l'eût soutenue, et -victorieusement sans doute, avec une armée toujours disponible. Mais -il n'en avait aucune: pour faire lever à Matignon le siège de Castets, -il avait rassemblé deux mille hommes pris dans ses garnisons. Les -armées de Mayenne et de Matignon tenant la campagne et investissant ou -guettant les places du roi de Navarre, il pouvait, à la rigueur, -inquiéter de temps à autre l'ennemi, lui infliger quelques échecs, lui -tendre çà et là des embuscades, lui faire, en un mot, une guerre de -partisans assez meurtrière, mais, par contre, imposer longuement à -tout le pays le poids de cette guerre d'une issue douteuse. Sans autre -champ de bataille néanmoins, il eût certainement voulu vaincre ou -périr sur celui où tendaient à le cerner Mayenne et Matignon. Mais le -terrain de la lutte était fort étendu, et il se trouvait même que, par -la présence des deux armées en Guienne et en Gascogne, où elles -rencontraient des obstacles à chaque pas, la place lui était laissée -libre en Saintonge pour y être à portée, soit de rassembler de -nouvelles forces, en vue de les pousser vers le duc et le maréchal, -soit de les employer avantageusement dans un large rayon autour de La -Rochelle, soit enfin de s'en servir pour aller, à travers le Poitou -soulevé, au-devant de l'armée étrangère, dont l'entrée en France -n'était qu'une question de temps. - -De toute façon, le roi de Navarre était déterminé, non à abandonner -ses Etats, d'ailleurs bien défendus, mais à transporter son action -personnelle au delà des limites où allait s'exercer l'action des deux -armées royales. Il avait donc formé le projet de tourner ou de -traverser ces deux armées, aussitôt que l'état de ses affaires lui -permettrait d'exécuter cette entreprise. Après son expédition à -Castets, il fut informé des mouvements de Mayenne, qui suivait une -route encore indécise, mais tracée de telle sorte qu'elle devait le -mettre en mesure d'occuper rapidement tous les passages de la Garonne, -depuis les lignes de Matignon jusque dans le voisinage d'Agen. Henri -n'avait pas de temps à perdre; et quoiqu'il eût dit en riant: -«Monsieur de Mayenne n'est pas si mauvais garçon qu'il ne me permette -de me promener quelque temps en Gascogne», il revit en courant -plusieurs places où il restait quelques ordres à donner, et séjourna -huit jours à Nérac. Là, il entretint avec sa soeur Catherine, régente -de Béarn, une correspondance active, mais qui n'aboutit pas au gré de -ses désirs. Le 6 mars, il quittait Nérac, allait coucher à Eauze, et, -le 7, il couchait à Pau, où il passa deux jours entiers. Ce voyage, au -moment où Mayenne inondait l'Agenais de ses troupes, a été reproché à -Henri comme une aventure galante. «Il s'oubliait auprès de la belle -Corysandre», disent vingt historiens, le grave Mézeray en tête. S'il -se fût oublié à Pau, ce n'eût pas été auprès de la comtesse de -Gramont, qui était à Hagetmau, mais auprès de la régente. La vérité -est que ce voyage fut nécessité par une question de subsides que la -correspondance mentionnée plus haut n'avait pu résoudre selon les vues -de Henri. - -Nous avons fait connaître les bonnes relations qui existaient entre le -roi de Navarre et les Etats de Béarn. En 1585, les Etats, comprenant -la gravité du péril qui menaçait leur souverain et même leur -existence, car ils pouvaient redouter plus que jamais un retour -offensif de l'Espagne, alliée de la Ligue, s'étaient assemblés quatre -fois, pour aviser aux meilleurs moyens de mettre le pays en état de -défense. - -Le 25 février 1586, Henri leur adressa de Nérac une longue lettre où -il dépeignait les dangers de la situation que lui avait créée -l'alliance du roi de France avec la Ligue, et sollicitait de nouveaux -subsides. Si l'on songe que le roi de Navarre manquait d'argent, comme -il en manqua presque toujours, et en avait besoin plus que jamais, on -comprendra de quelle importance était pour lui le succès de sa requête -aux Etats de Béarn. Il ressentit sans doute quelque mauvaise -impression du premier accueil fait à cette requête, et peut-être -essaya-t-il d'avoir gain de cause à ce sujet, sans quitter Nérac, où -il séjourna huit jours, comme dans l'attente de quelques nouvelles; -mais tout porte à croire qu'il jugea nécessaire de se transporter à -Pau pour assurer l'issue favorable de cette négociation. Il ne -rapporta de son voyage que le vote d'un subside de trente mille écus -environ, qui ne firent pas long usage, mais dont il ne pouvait se -passer au début de la campagne. Plus tard, les Etats votèrent tous les -emprunts demandés pour subvenir aux frais de la guerre, et ils se -départirent franchement de leur économie ombrageuse et intempestive, -quand ils eurent connaissance du projet qu'avait conçu la Ligue de -livrer la Basse-Navarre à son allié Philippe II. - -Il y a apparence que les nouvelles des mouvements de Mayenne -abrégèrent le séjour de Henri dans la capitale de ses Etats -souverains. Il en partit dans l'équipage le plus restreint, le 10 -mars; il passa en courant à Nogaro, à Eauze et à Hagetmau, et il -était, le 12 ou le 13, dans cette dernière ville, résidence de la -comtesse de Gramont, quand il apprit, de source certaine, que le -cercle des troupes royales se resserrait de plus en plus autour de -lui: les passages de la Garonne étaient gardés; de forts détachements -battaient l'estrade depuis Bayonne jusque dans le Condomois, et -Baylens de Poyanne, gouverneur de Dax, marchait vers Nérac, à travers -la Chalosse, l'Armagnac et l'Albret. - -Si rapides qu'eussent été les mouvements du roi de Navarre, il se -voyait cerné et serré de fort près. Il ne fallait plus songer à gagner -de vitesse l'ennemi, mais à l'affronter, à le dépister à force -d'audace, et, au besoin, à franchir ses lignes, l'épée à la main. Le -12 ou le 13 mars, il écrit de Hagetmau à Manaud de Batz, gouverneur -d'Eauze: «Ils m'ont entouré comme la bête et croient qu'on me prend -aux filets. Moi, je leur veux passer à travers ou dessus le ventre. -J'ai élu mes bons, et mon Faucheur en est. Que mon Faucheur ne me -faille en si bonne partie, et ne s'aille amuser à la paille, quand je -l'attends sur le pré.--Ecrit à Hagetmau, ce matin, à dix heures.» Le -porteur avait ordre, sans doute, d'indiquer au baron de Batz un -rendez-vous fixé par le roi; mais, avant que le message fût accompli, -de nouveaux avis parvinrent à Henri, qui l'obligèrent à modifier son -itinéraire et celui des officiers qui devaient le rejoindre, soit à -Hagetmau, soit sur le parcours de Hagetmau à Nérac; il fallait se -hâter, et les chemins ordinaires n'étaient pas sûrs: ce fut la raison -d'un second message. Armand de Montespan partit pour Eauze avec ce -billet, dont le sentiment et le style seront admirés tant que vivront -la langue française et le souvenir de Henri IV: «Mon Faucheur, mets -des ailes à ta meilleure bête. J'ai dit à Montespan de crever la -sienne. Pourquoi? Tu le sauras de moi, demain, à Nérac; mais par tout -autre chemin, hâte, cours, viens, vole: c'est l'ordre de ton maître et -la prière de ton ami.--Ecrit à Hagetmau, à midi.» - -Le 14, au soir, Henri était à Nérac, où il trouva les gentilshommes -qu'il avait «élus». On signalait, de toutes parts, l'approche de -l'ennemi; d'un moment à l'autre, il pouvait bivouaquer à portée de -canon. Quoique le roi eût passé toute la journée à cheval, il déploya -une activité sans égale dans les préparatifs de son expédition. Pour -tromper les espions de Mayenne, qu'il supposait aux aguets dans le -voisinage, il fit descendre ostensiblement des chevaux au pied des -murs, du côté le plus escarpé du château, en face des collines sur -lesquelles, selon toute apparence, devaient prendre position les -détachements de l'armée de Mayenne. Au milieu de la garnison et de la -bourgeoisie armée, il affecta de se montrer lui-même sur les remparts, -à la lueur des torches, comme s'il eût pris ses dernières dispositions -pour repousser un assaut. La nuit se passa en démonstrations de ce -genre, qui eurent pour résultat, comme le roi l'avait prévu, de mettre -l'armée ennemie en éveil, depuis les faubourgs de Nérac jusqu'aux -divers passages de la Garonne. En même temps, Henri faisait courir le -bruit qu'il allait traverser le Condomois pour s'enfermer dans -Lectoure, ou que, s'enfonçant dans les landes, il irait se mettre à -l'abri dans Casteljaloux. Les officiers attachés à sa poursuite -couvaient déjà des yeux cette noble proie; à l'exemple de Mayenne, -qui, peu de jours auparavant, avait mandé à la cour que «le Béarnais» -ne pouvait lui échapper, Poyanne envoya un message à Henri pour le -supplier, vu l'inutilité de la défense, de déposer les armes et de -daigner se rendre à lui. Le roi, ayant pris quelque repos et choisi -son escorte, donna l'ordre, sur la fin de la nuit, de tirer vivement -le canon, afin qu'à ce bruit, l'ennemi courût vers la ville et n'eût -d'yeux et d'oreilles que pour ce qui s'y passait; puis, sortant tout à -coup de Nérac avec ses amis, suivi de deux cents chevaux, il s'élance -à découvert sur la route de Condom, la suit quelques instants, fait un -détour à travers bois, revient passer à l'ouest de Nérac, mais hors de -vue, prend à Barbaste la direction de Casteljaloux, la quitte près de -Xaintrailles, et descend vers Damazan, où il fait halte une heure. De -là, il repart pour Casteljaloux, passe dans le voisinage, laisse la -ville à gauche, traverse tout ce petit pays montueux qu'on appelle le -Queyran, gagne les forêts de Calonges et du Mas-d'Agenais, s'engage -dans les ravins qui débouchent près de Caumont, et entre dans ce -château, à la nuit tombante, ayant gardé avec lui seulement une -vingtaine de cavaliers et indiqué Sainte-Foy pour rendez-vous au reste -de son escorte. - -Pendant cette course rapide et stratégique, qui ne fut qu'un jeu pour -le roi, habitué à parcourir en chasseur les campagnes et les bois du -pays, il fut sur le point, plus d'une fois, d'en venir aux mains avec -les détachements qui couraient vers Nérac. Mais de courtes haltes ou -des détours faits à propos lui permirent d'éviter toute rencontre. A -Caumont, Henri et son escorte tombaient de fatigue. La Garonne était -là, à leurs pieds, et, à travers la brume, ils pouvaient apercevoir ou -deviner les feux de quelques bivouacs ennemis, sur l'une ou l'autre -rive; mais il fallait à la fois reprendre des forces et attendre -l'instant favorable. On n'eut pas grand loisir: trois heures après, en -pleine nuit, l'alarme fut donnée au château par l'approche d'un gros -détachement, commandé, disait-on, par Poyanne. Le roi et sa troupe -remontent à cheval, s'aventurent sur les bords de la rivière, s'y -procurent une barque, passent l'eau les uns après les autres, et, de -nouveau réunis, entament la seconde étape de cette course -vertigineuse. On est obligé de voyager tout juste au milieu des -ennemis. C'est d'abord Marmande, dont on effleure la contrescarpe, de -continuels qui-vive auxquels on ne répond rien ou que l'on accueille -par des chansons; puis, le jour venu, c'est la garnison de La Sauvetat -et quelques autres voulant voir de trop près les héros de cette -odyssée, et stimulant par d'hostiles démonstrations la rapidité de -leur marche. Elle eut son terme enfin, le 16 mars, dans Sainte-Foy, -«auquel lieu, dit Sully, semblablement se rendirent, sur le soir même, -tous ceux qui étaient demeurés derrière avec les bagages, sans qu'il -eût été fait perte d'un seul valet ni d'un seul cheval». - -Il est aisé de s'imaginer la confusion et la colère du duc de Mayenne -en apprenant l'insuccès de cette campagne toute personnelle contre -le roi de Navarre. Il cria et fit crier bien haut à la trahison; le -vicomte d'Aubeterre, qui commandait à La Sauvetat, fut particulièrement -soupçonné d'avoir livré passage à Henri. Rien n'est moins prouvé qu'un -pareil acte de complaisance; mais le voyage du roi de Navarre fut jugé -si audacieux, qu'on s'efforça d'en expliquer le succès par la -complicité supposée de quelques officiers de l'armée de Mayenne. Quoi -qu'il en soit, le vicomte d'Aubeterre, ayant eu avis des accusations -portées contre lui, fit savoir à tout venant qu'il «ferait mentir le -premier qui lui tiendrait de pareils propos», et personne, pas même -Mayenne, n'osa relever ce défi. - - - - -CHAPITRE II - - Caumont et Sainte-Bazeille.--Préparatifs de résistance.--Le - chroniqueur royal.--Siège et reddition de - Sainte-Bazeille.--Sévérité du roi de Navarre.--Castets acheté à - Favas par le duc de Mayenne.--Mésintelligence entre Mayenne et - Matignon.--Siège et reddition de Monségur.--André de - Meslon.--Séjour et intrigues de Mayenne à Bordeaux.--Affaires - de Poitou et de Saintonge.--Retour d'Angleterre de - Condé.--Prise du château de Royan.--Exploits de Condé.--Siège - de Brouage.--Arrivée du roi de Navarre devant cette - place.--Obstruction du second havre de France.--Le maréchal de - Biron en Saintonge.--Siège de Marans.--Trêve entre le roi de - Navarre et le maréchal.--Le vrai motif de cette - trêve.--Tentatives de négociation.--Un chef-d'oeuvre - épistolaire.--Lettre prophétique d'Elisabeth d'Angleterre à - Henri III.--Siège et prise de Castillon par Mayenne et - Matignon.--Le dernier exploit du duc de Mayenne en - Guienne.--Brocard huguenot.--Apologie du duc et réponse des - calvinistes. - - -En passant à Caumont, dont Geoffroy de Vivans était gouverneur en même -temps que de Sainte-Bazeille, Henri avait pu juger des périls auxquels -étaient exposées ces deux places. Quoiqu'il eût confié le commandement -supérieur, en Guienne et en Gascogne, au vicomte de Turenne, il ne -laissa pas de suivre d'un oeil vigilant tout ce qui se faisait ou se -préparait dans ces provinces. Le 18 mars, de Sainte-Foy, il écrivit à -Vivans: «J'envoie demain deux compagnies à Sainte-Bazeille. Je vous -prie vous y trouver pour les y recevoir, et si l'ennemi y tourne, -assurez-vous que j'y mettrai plus de six cents hommes, et pour ce, -résolvez-vous de vous y jeter, comme vous m'avez promis. Si vous -pensez le faire, je vous enverrai douze ou quinze gentilshommes des -miens, qui ont envie d'être à un siège avec vous.» Les lettres de -Henri, à cette époque, sont les seuls documents que l'histoire puisse -invoquer pour fixer les souvenirs relatifs au siège de Sainte-Bazeille -et à quelques autres faits de guerre de moindre importance. Laissons -donc parler le royal chroniqueur. - -Le 20 mars, il écrit à Geoffroy de Vivans: «Parce que vous m'avez -mandé que vous ne pouviez vous mettre dedans Saint-Bazeille, parce que -vous étiez obligé de garder Caumont, qui est, à la vérité, de grande -importance, j'ai pensé d'y donner ordre et la pourvoir de gens et de -munitions...; il a fallu m'aider du régiment de Coroneau qui était à -Montpaon (Rouergue); mais d'autant qu'il y a telle division entre -Bajorans et lui, qu'il a demandé à servir partout ailleurs, sinon là, -j'ai résolu de vider ce différend en y envoyant le sieur d'Espeuilles, -pour y commander généralement... Si M. de Turenne ne vous accommode de -ce qu'il vous faut, je vous prie me le mander, afin que je vous envoie -tout ce que je pourrai...» - -Le 25 mars, au même: «Vous ne sauriez croire combien on tue tous les -jours de gens de l'armée de M. du Maine (Mayenne). Deux régiments ont -voulu prendre le fort de Monbalen (ou Monbahus); ils ne l'ont fait, et -y est demeuré des assiégeants soixante soldats et trois -capitaines.--Boisdomain, étant de retour de Montflanquin, s'est logé -dedans La Sauvetat; il y a pris quelques gens d'armes de M. de Lauzun, -tué sept ou huit soldats et pris autant. A Clairac, ils (les -religionnaires) ont mis en pièces douze ou quinze corps de garde.--Ils -meurent encore dans leur armée. J'ai pris un messager que M. du Maine -envoyait à Madame du Maine. J'ai su, par les lettres qu'il portait, -qu'une matinée on avait enterré dix-huit des officiers de la maison de -M. du Maine.» - -Le 2 avril, au même: «J'ai ici des nouvelles de la cour, et ne vient -aucun rafraîchissement à ses armées, qui se défont et se diminuent -tous les jours. Quant à Caumont, je m'assure qu'ils n'oseraient -l'avoir regardé pour l'attaquer. J'ai si bien pourvu à Sainte-Bazeille -qu'ils s'y morfondront pour le moins. S'ils en viennent à bout, ils ne -seront plus en état d'aller à Caumont. Quand vous aurez besoin de -gens, je donnerai ordre de vous les faire tenir... Assurez-vous, -monsieur de Vivans, que je ne vous laisserai en peine... Je tiens -vingt gentilshommes prêts et deux cents arquebusiers...» - -Le 8 avril, au même: «J'ai mandé à M. de Turenne de vous envoyer -Fouguères et sa compagnie. Je vous ai envoyé Boësse (Boisse) et -Panissaud, qui sont en chemin avec la poudre. Je mande à M. de Turenne -de vous en bailler encore autant... Je tiendrai d'autres hommes prêts -pour vous les envoyer quand il sera besoin, et n'épargnerai chose -quelconque qui soit en mon pouvoir pour votre conservation et votre -place...» - -On voit, par ces extraits, où se peignent d'une façon intime la -sollicitude, la prévoyance et l'on peut dire presque la camaraderie -royales, quel prix Henri attachait à la défense victorieuse de -Sainte-Bazeille. Ce n'était pourtant, au dire de Rosny, qui alla y -prêter la main au gouverneur, qu'une ville bâtie en terre, avec des -remparts sans consistance; mais, à la bien défendre et à y fatiguer -les assaillants, les partisans du roi de Navarre devaient gagner, -comme il le dit, de rendre beaucoup moins vives et moins dangereuses -les tentatives sur Caumont, place dont il avait grandement à coeur la -conservation. Or, d'incident en incident, il arriva précisément que -Sainte-Bazeille, malgré sa forte garnison, fut mal défendue et rendue -presque sans coup férir. Le capitaine d'Espeuilles et ses huit cents -hommes firent d'abord bonne contenance; mais, dès les premiers effets -des batteries, qui furent foudroyants, le gouverneur perdit courage et -négocia aussitôt une capitulation. Mayenne la lui accorda d'autant -plus volontiers, qu'il appréhendait l'arrivée de nouveaux secours -envoyés par Vivans ou par le roi de Navarre. La place, investie le 9 -avril, fut livrée, avant le 20 du même mois. Cette date approximative -est fixée par une lettre du roi de Navarre à Vivans: «Je ne vous dirai -autre chose, sinon que j'ai trouvé fort étrange qu'on soit entré en -négociation et qu'on ait traité avec les ennemis, sans m'en avertir et -sans nécessité. Cela fait connaître à nos ennemis, qui ne sont pas si -bien comme aucuns pensent, que nous n'avons pas le coeur qu'ils -craignaient. Je voudrais, Monsieur de Vivans, que vous sachiez et avec -quel mépris de nous et de quelle façon nos ennemis parlent de ce -traité.» - -L'Estoile et Sully nous ont laissé des détails sur la reddition de -Sainte-Bazeille. Le journal de Faurin atteste que le siège commença le -9 avril. L'Estoile dit qu'elle fut rendue dans le même mois, mais sans -faire mention du jour. «En ce mois, dit-il, la ville de -Sainte-Bazeille, en Gascogne, que le duc de Mayenne avait assiégée et -battue de dix-huit canons, lui fut rendue par les huguenots, avec -composition fort avantageuse pour eux, et peu pour les soldats de la -Ligue, qui ne trouvaient nul profit à la prise de telles places, où -ils ne faisaient butin que de quelques rats affamés ou de quelques -chauves-souris enfumées». Toutefois, si la prise de Sainte-Bazeille -n'était pas un exploit militaire pour le prince lorrain, remarque -Berger de Xivrey, c'était un véritable échec pour le roi de Navarre. -Les Mémoires de Vivans parlent des efforts de ce gentilhomme, qui -envoya vainement au secours de cette ville une partie de la garnison -de Caumont. Le ton de la lettre royale s'accorde aussi parfaitement -avec ce que raconte Sully du mécontentement de Henri. Vingt -gentilshommes de marque, du nombre desquels était Rosny, avaient -instamment demandé la permission de se jeter dans Sainte-Bazeille pour -acquérir de l'honneur avec M. d'Espeuilles, capitaine brave et -expérimenté. «La capitulation, dit Sully, fut d'autant plus blâmée, -qu'elle se trouva plus avantageuse et plus exactement observée, les -rois et les chefs d'armée approuvant davantage que l'on sorte des -places, le bâton blanc en la main, après avoir tenté tout hasard et -péril, et s'être défendu jusqu'à l'extrémité, que de s'en revenir avec -armes et bagages, tambour battant, enseignes déployées, mèches -allumées des deux bouts, balles en bouche et pièces roulantes, et ne -s'être point battus. Aussi trouvâmes-nous, lorsque nous arrivâmes à -Bergerac, le roi de Navarre en merveilleuse colère contre tous nous -autres, de sa maison principalement, jusques à n'en vouloir pas voir -un seul, croyant que tout se fût passé de leur avis. Mais, quand il -eut été informé de la vérité, il demeura plus content de nous autres, -et tourna tout son courroux contre M. d'Espeuilles, lequel ayant -envoyé quérir, après qu'il eut fait la révérence, il lui dit: «Eh -bien! Monsieur d'Espeuilles, qu'avez-vous fait de la place que je vous -avais donnée en garde pour le service de Dieu et la conservation des -Eglises? Car je sais bien que ces gentilshommes que je vous avais -baillés pour acquérir de l'honneur et apprendre le métier avec vous -n'ont pas été de votre opinion.» A quoi l'autre (tout en furie et -mutiné de ce qu'il avait ouï dire que le roi l'accusait de lâcheté) -lui répondit: «Sire, j'en ai fait ce que V. M. en eût pu faire, si, -étant à ma place, elle eût rencontré tous les habitants et la plus -grande partie des soldats entièrement bandés contre toute autre -résolution que celle que j'ai prise.»--«Par Dieu! repartit le roi, -plus irrité qu'auparavant, vous n'aviez que faire de m'alléguer ainsi -mal à propos, et par ma comparaison penser couvrir votre faute; je -n'eusse jamais fait cette bêtise que de laisser entrer mes ennemis en -ma place, avec une entière liberté de parler à un chacun, et encore -moins me fussé-je mis entre leurs mains pour capituler. Et afin que, -par votre exemple, les autres soient enseignés à user de plus de -générosité et de prudence, suivez cet exempt des gardes, qui vous -mènera où vous méritez. Et en cette sorte, sans lui donner loisir de -répliquer, il fut mené en prison.» - -La perte de Sainte-Bazeille fut d'autant plus sensible au roi de -Navarre qu'elle suivit de près celle de Castets, assiégé de nouveau et -réduit à l'extrémité par Matignon. Mayenne, sans même prendre l'avis -du maréchal, l'acheta pour douze mille écus d'or à Favas, marché qui, -soit dit en passant, donnait au vendeur comme à l'acheteur une figure -plus mercantile qu'héroïque. L'acquisition de Castets par le duc de -Mayenne servit, du moins, les intérêts du roi de Navarre, en ce que la -mésintelligence qui existait entre les deux généraux s'en accrut et -devint irrémédiable. Ils ne purent s'entendre sur un projet d'attaque -contre Caumont, dont les Bordelais souhaitaient la chute non moins que -celle de Sainte-Bazeille et de Castets. Retenu à Meilhan par une -maladie réelle ou feinte, Matignon insista pour que le duc tournât ses -forces contre Monségur, qui rompait, disait-il, les grands chemins et -le commerce du Limousin, du Périgord et du Quercy. «Le nom de cette -ville qui veut dire mont d'assurance, dit Mézeray, montre assez que sa -situation est sur un haut, où, sans être commandée d'aucun endroit, -elle commande toute la plaine d'en dessous; plus étroite et plus -avancée du côté qu'elle regarde Duras, plus large et plus habitée de -celui qu'elle regarde La Réole, et voyant couler à ses pieds la petite -et fertile rivière du Drot, au milieu d'une belle et longue prairie. -Le duc ayant fait ses approches sur la fin d'avril, devint malade à -son tour d'une fièvre double tierce: ce qui obligea depuis Matignon -d'y venir, et après qu'ils se furent abouchés à Rochebrune, il lui -laissa tout le commandement. Il s'était jeté dedans cinquante -gentilshommes, outre deux compagnies de gens de guerre, qui avec les -habitants faisaient environ huit cents hommes, nombre bien petit pour -tenir contre une si puissante armée, mais encouragé par le vicomte de -Turenne qui était aux environs avec un camp volant de cinq cents -chevaux et deux mille hommes de pied, qu'il mettait à couvert quand il -voulait dans les villes de Sainte-Foy, Bergerac, Gensac et Castillon. -Après que les assiégeants leur eurent ôté l'espérance de ce secours, -la batterie commença par trois endroits, si furieuse que l'on y compta -deux mille quatre cents coups de canon en un jour. Ceux de dedans ne -s'étonnèrent point de ces grandes esplanades, ni de l'assaut qui leur -fut donné, mais ils le soutinrent courageusement, et se retranchèrent -derrière les ruines. L'émulation d'entre les royaux et les ligués et -le défaut des poudres, dont il en fut trop consumé à tirer à coup -perdu, retardèrent la prise de la place, jusques à temps que l'on eût -fait venir de nouvelles munitions de Bordeaux, et qu'on eût agrandi -les brèches. Le quinzième de mai, les assiégés capitulèrent aux -conditions qu'ils seraient conduits en lieu de sûreté, avec armes et -bagages, mèches éteintes et tambours couverts; mais la composition -leur fut mal gardée; quelques compagnies se jetèrent sur eux, en -tuèrent deux cents et dépouillèrent les autres, la licence du soldat -mal discipliné s'étant portée à cette cruauté, sans être réprimée par -ses capitaines qui pensaient par là gagner l'estime des Parisiens et -les bonnes grâces des prédicateurs séditieux de la Ligue, au dire -desquels c'était impiété de faire miséricorde aux hérétiques, et pis -qu'infidélité de leur garder la foi.» - -Léo Drouyn, dans ses _Variétés girondines_, rappelle que «Meslon fut -accusé de n'avoir pas résisté autant qu'il aurait pu le faire, ou -d'avoir manqué de courage dans cette occasion. Quelques officiers de -la garnison, soupçonnés d'avoir fait courir des bruits malveillants -contre lui, déclarèrent par écrit qu'on les avait calomniés... Après -la prise de Monségur, Meslon dut, malgré ses services passés et la -résistance désespérée de la ville, tomber en disgrâce. On lui reprocha -non seulement cet échec, mais la non-réussite de quelques autres -entreprises. Le roi de Navarre paraissait l'oublier...» Mais, en 1588, -Henri lui écrivit de La Rochelle: «Monsieur de Meslon, il me semble -que c'est assez demeurer chez soi, sans témoigner à son maître et au -parti l'affection qu'on doit avoir à l'un et à l'autre. Disposez-vous -donc à me venir trouver»; et en 1590, il le nomma mestre-de-camp de -dix compagnies. Ces témoignages vengèrent noblement l'ancien -gouverneur de Monségur des ingratitudes passagères et des calomnies -dont il avait eu à souffrir[47]. - - [47] Appendice: XXXIV. - -Heureux de voir que Caumont échappait à l'étreinte des deux armées, le -roi de Navarre se consola aisément des échecs que lui avaient infligés -Mayenne et Matignon. En écrivant, le 29 avril, de Bergerac, à Ségur -pour lui recommander de hâter de tout son pouvoir l'arrivée des -secours allemands, il lui donne ce plaisant bulletin de la campagne: -«Le grand effort de cette armée, depuis cinq ou six mois, est tombé -sur deux maisons assez mauvaises que vous connaissez, Montignac et -Sainte-Bazeille, et sur la maison privée d'un gentilhomme nommée -Castets, laquelle est au sieur de Favas. Ils eussent pu les acheter, -de gré à gré, pour vingt ou trente fois moins qu'ils n'y ont fait de -dépense, sans la perte de cinq ou six mille hommes, morts de maladie -ou de main. Nous avons été trop longtemps sur la défensive.» Et le 15 -mai: «J'ai trois armées en mon gouvernement: celles de MM. de Mayenne, -de Matignon et de Biron (en Poitou et en Saintonge). Ils n'ont pas -beaucoup gagné sur nous; jusques-ici leurs trophées sont sur -Montignac, Castets, Sainte-Bazeille et Monségur.» - -Comme il était déjà question du siège de Castillon par Mayenne, Henri -ajoutait: «Le duc du Maine assiège Castillon. Il y aura de l'exercice -pour quelque temps».--L'allusion à la «défensive» entr'ouvre l'horizon -des luttes prochaines, qui, grâce au secours allemand attendu ou, tout -au moins, à la diversion qu'il devait apporter, aboutirent, du côté du -roi de Navarre, à la journée de Coutras. Henri ne luttait pas au jour -le jour: il voyait de haut et prévoyait de loin. - -Avant d'aller accomplir à Castillon son dernier exploit en Guienne, le -duc de Mayenne, malade ou fatigué, avait séjourné quelque temps à -Bordeaux, pendant que Matignon prenait Monségur. Il ne négligea rien -pour gagner la ville et le pays à la Ligue. «En ce temps, dit le -Journal de L'Estoile, le duc de Mayenne, après la prise de Monségur, -se retire en la ville de Bordeaux, pour là se rafraîchir et faire -panser d'une maladie qu'il avait; où il fit assez long séjour avec sa -femme, qui l'était venue trouver pour le secourir en sa maladie. Et -eut-on opinion qu'y étant logé à l'archevêché, il fit tout ce qu'il -put pour ranger la ville à la dévotion de ceux de la Ligue et à la -sienne.» Matignon conçut de telles défiances des intrigues de Mayenne -à Bordeaux, «qu'il suscita le parlement, dit Mézeray, à députer vers -le duc pour se plaindre de sa conduite». Malgré les remontrances et -les bouderies du parlement de Bordeaux, la maladie ou les intrigues -de Mayenne se prolongèrent jusqu'au milieu de l'été. Nous le -retrouverons devant Castillon, où il ne parut qu'au mois de juillet, -les deux armées royales ayant accordé au pays qu'elles occupaient une -sorte de trêve pendant la durée des moissons. Nous avons maintenant à -nous rendre compte de ce qui s'était passé en Saintonge, depuis que le -roi de Navarre s'en était rapproché en quittant la Gascogne. - -D'abord déconcertés, vers la fin de l'année 1585, par la débandade des -troupes de Condé et les échecs qui s'ensuivirent, en Poitou et en -Saintonge, les réformés reprirent peu à peu courage. «Là-dessus, -revint (d'Angleterre) le prince de Condé en fort glorieux équipage, -accompagné de dix vaisseaux de la reine Elisabeth et chargé de -cinquante mille écus d'argent qu'elle lui avait prêtés, avec promesse -d'assister son parti et sa personne, tout autant que le salut de son -Etat le pourrait permettre.» Rassurés par ce retour triomphant, les -calvinistes de Saintonge reprirent la lutte avec autant de succès que -de vigueur. Ils se saisirent, au mois de février, du château de Royan, -à la possession duquel étaient attachés deux cent mille écus de -contributions annuelles. Toutes les petites places qui gênaient les -mouvements de La Rochelle tombèrent en leur pouvoir. Entre deux -expéditions, le prince de Condé épousa, le 16 mars, Charlotte de La -Trémouille, et, le jour même de ses noces, provoqué par une compagnie -de cavalerie passant dans le voisinage de Taillebourg, il eut les -honneurs d'une brillante escarmouche. - -Au mois de mai, les calvinistes dirigèrent contre Brouage une -entreprise considérable. Renonçant à prendre cette place, que gardait -toujours Saint-Luc, ils résolurent d'en obstruer le port: «Les -Rochelais, qui en avaient toujours été jaloux, à cause qu'ayant assez -d'eau pour recevoir les grands navires en tout temps, il ôtait la -chalandise au leur, où l'on ne pouvait entrer que de haute marée, -contribuèrent volontiers à ce dessein; pour lequel ayant été armés -vingt-cinq vaisseaux ronds, quatre galères et quelques barques, -Saint-Gelais qui en était amiral allait enfoncer de vieux corps de -navires pleins de lest en forme de palissade, au lieu le plus étroit -de ce port. La renommée ayant porté jusques aux oreilles du roi de -Navarre la gloire que le prince de Condé acquérait en ces combats, il -partit de Sainte-Foy pour y avoir part; et son émulation la lui -faisant prendre à tous les périls, il hâta tellement l'exécution de -l'entreprise, qu'il vit achever la palissade en peu de jours. Les -courants amenèrent au travers de cette palissade un grand sillon de -vases qui, se liant avec ces vaisseaux, les tenait tellement embourbés -qu'on n'en pût arracher que les plus légers. Ainsi ce havre, qui était -le second de France pour sa bonté, devint enfin un havre de nulle -considération.» - -La Rochelle triomphait; mais à ce triomphe la France perdait un de ses -meilleurs ports. Tels sont les fruits désastreux de la guerre, et -surtout de la guerre civile: on ne peut se vaincre mutuellement qu'en -amoindrissant la patrie. - -Les calvinistes de Guienne et de Gascogne ne semblaient plus avoir à -redouter les entreprises de Mayenne et de Matignon, et l'on vient de -voir que leurs affaires s'étaient fort améliorées entre La Rochelle et -Saint-Jean-d'Angély; mais le maréchal de Biron, à la tête d'une -troisième armée, venait de traverser le Poitou et d'arriver en -Saintonge. Le roi de Navarre, qui connaissait par expérience la -vigueur et le talent de cet adversaire, envoya La Trémouille -rassembler des forces dans le Bas-Poitou, pour les joindre à celles -dont il disposait et être prêt à tenir la campagne contre le nouvel -arrivant. Il le fut, dès la fin du mois de mai. En juin, Biron, ayant -avec lui cinq ou six mille hommes, débuta par le siège de Marans. Il -l'investit puissamment, à grand renfort de travaux extraordinaires, et -paya si bien de sa personne qu'il eut une main mutilée par une -arquebusade. Néanmoins, Marans, qui ne semblait pas pouvoir lui -échapper, ne fut pas pris: Henri et Biron conclurent inopinément une -trêve, aux termes de laquelle le maréchal, laissant Marans au roi, -avec la faculté d'y mettre un gouverneur, qui fut La Force, le propre -gendre de Biron, fit reculer son armée au delà de la Charente et -poussa la condescendance jusqu'à renoncer à toute entreprise sur -Tonnay-Charente. Cette trêve fit accuser Biron de connivence avec le -roi de Navarre, et il faut convenir que cette accusation ne manquait -pas de vraisemblance. On pouvait supposer, en effet, que Biron, par -les avantages qu'il accordait à Henri, voulait s'assurer, dans -l'avenir, la bienveillance de la «seconde personne du royaume»; mais -la véritable cause de l'entente subite qui s'établit entre le roi de -Navarre et le maréchal fut le désir exprimé par Henri III, inquiet des -progrès de la Ligue, de négocier une fois de plus avec son beau-frère, -comme il en était question depuis plusieurs mois. Une entrevue de ce -prince avec Catherine de Médicis avait été projetée, dès l'année -précédente: elle n'eut lieu qu'au mois de décembre 1586. Le roi de -Navarre lui-même ne laissait échapper aucune occasion de faire tenir à -Henri III des exhortations dans le sens de la paix. «Sur la fin de ce -mois (juin 1586)», note P. de L'Estoile, «La Marsilière, secrétaire du -roi de Navarre, vint trouver le roi à Paris, par commandement de son -maître, qui tâchait à divertir le roi de la guerre, lui proposant -beaucoup d'inconvénients qui pouvaient lui en arriver et lui donnant -des expédients très beaux et très sûrs pour se défaire et se dépêtrer -de la Ligue et des ligueux. Mais le roi, qu'on avait peine à faire -sortir d'une cellule de capucin, tant plus il y pense et plus il -trouve de faiblesse de son côté et d'avancement aux affaires de la -Ligue: tellement que, comme si le duc de Guise l'eût déjà tenu par le -collet, la générosité lui manque et le coeur lui fault. Et s'en -retourna ledit La Marsilière avec réponse aussi froide comme était -douteuse et tremblante la résolution de ce prince.» - -Libre dans Marans, après comme avant le siège, le roi de Navarre s'y -transporta vers la mi-juin, et, au retour, le 17, il en envoyait à la -comtesse de Gramont cette description, qui a pris place parmi les -chefs-d'oeuvre épistolaires du XVIe siècle: «C'est une île renfermée -de marais bocageux, où, de cent en cent pas, il y a des canaux pour -aller chercher le bois par bateau. L'eau claire, peu courante; les -canaux de toutes largeurs; les bateaux de toutes grandeurs. Parmi ces -déserts, mille jardins où l'on ne va que par bateau. L'île a deux -lieues de tour, ainsi environnée; passe une rivière par le pied du -château, au milieu du bourg, qui est aussi logeable que Pau. Peu de -maisons qui n'entrent de sa porte dans son petit bateau. Cette rivière -s'étend en deux bras qui portent non seulement grands bateaux, mais -les navires de cinquante tonneaux y viennent. Il n'y a que deux lieues -jusques à la mer. Certes, c'est un canal, non une rivière. Contre mont -vont les grands bateaux jusques à Niort, où il y a douze lieues; -infinis moulins et métairies insulées; tant de sortes d'oiseaux qui -chantent; de toute sorte de ceux de mer. Je vous en envoie des plumes. -De poisson, c'est une monstruosité que la quantité, la grandeur et le -prix; une grande carpe, trois sols, et cinq un brochet. C'est un lieu -de grand trafic, et tout par bateaux. La terre très pleine de blés et -très beaux. L'on y peut être plaisamment en paix, et sûrement en -guerre. L'on s'y peut réjouir avec ce que l'on aime et plaindre une -absence. Ha! qu'il y fait bon chanter!»--Le roi de Navarre perdit -Marans en 1587, à la reprise des hostilités. - -Le 25 juin, Henri ayant reçu d'Angleterre une copie des lettres -adressées par la reine Elisabeth au roi de France et à la reine-mère, -au sujet du traité de Nemours, communiquait ces curieux documents à la -comtesse de Gramont. Voici quelques extraits de la lettre de la reine -d'Angleterre à Henri III; ils viennent à leur place dans ce livre, car -les prophétiques pensées qu'ils expriment étaient, vers le milieu de -l'année 1586, déjà justifiées en partie par des faits éclatants. - -«Je m'étonne, disait Elisabeth, de vous voir trahi en votre conseil -même, voire de la plus proche qu'ayez au monde (Catherine de Médicis), -et qu'êtes si aveugle de n'en sentir goutte...»--Contre les Guises et -la Ligue: «Je prie Dieu qu'ils veulent _finir là_; je ne le crois, car -_rarement on voit les princes vivre, qui sont si subjugués... Dieu -vous garde d'en faire la preuve_...»--Elle lui offre ses bons offices: -«S'il vous plaît user de mon aide, vous verrez que nous leur ferons -ressentir avec la plus grande honte que jamais rebelles eurent...» -Salutation finale: «... Priant le Créateur vous assister de sa sainte -grâce et _vous relever les esprits_.--Très bonne soeur et cousine, -très assurée et fidèle, ELISABETH.» - -Pendant que la trêve conclue avec Biron permettait au roi de Navarre -de fortifier ses places et de remettre ses troupes sur un bon pied, -l'armée de Mayenne, appuyée d'une partie des troupes de Matignon, -s'acheminait vers Castillon, où elle mit le siège, du 10 au 12 -juillet. Cette entreprise fut une affaire de famille. Au double point -de vue militaire et politique, la prise de Castillon ne pouvait être -que d'une médiocre importance; Mayenne aurait dû attaquer plutôt -Sainte-Foy et surtout Bergerac. Mais Castillon appartenait à Henriette -de Savoie, sa femme, dont il trouva bon de recouvrer le bien avant de -guerroyer dans le seul intérêt de l'Etat. La place était défendue par -le baron de Savignac et Alain, un des meilleurs officiers de siège de -l'époque. La garnison se composait de neuf cents hommes d'une valeur -éprouvée. Il fallut, pendant un mois et demi, l'effort de toute -l'armée de Mayenne pour briser la résistance des assiégés, que -soutenaient, à l'extérieur, les escarmouches de nombreux détachements -dirigés par Turenne contre les assiégeants. Les munitions ayant -manqué à ceux-ci, et la peste s'étant mise dans leurs rangs, Mayenne -était sur le point de lever le siège, lorsque Matignon parvint à -décourager les défenseurs de la place, réduits à un très petit nombre -par la maladie et les combats, en empêchant l'entrée d'un secours -envoyé par Turenne et en se procurant des poudres que lui vendirent -des marchands de La Rochelle, «plus adonnés, dit Mézeray, à leur -profit particulier qu'à l'intérêt de la cause commune». Castillon -capitula le 31 août 1586[48]. Mayenne lui fit de dures conditions, et -le parlement de Bordeaux, appliquant les édits dans toute leur -rigueur, condamna à mort ceux des habitants de Castillon qui furent -livrés à sa justice. Ce nouvel exploit de Mayenne lui attira plus de -sarcasmes que de louanges, si l'on en juge par une note de L'Estoile: -«Au commencement de septembre (1586), arrivèrent à Paris les nouvelles -de Castillon rendu, lorsque les assiégés désespérant plutôt d'y -pouvoir vivre que de le défendre, toute composition étant honorable à -ceux qui ne pouvaient plus combattre et que la peste avait tellement -abattus que les médicaments leur étant faillis et les chirurgiens -morts, il n'y avait plus que deux femmes pour secourir les malades, -qui leur servaient de garde, de chirurgien et de médecin. La ville fut -donnée au pillage, mais on n'y trouva que quelques vieux haillons -pestiférés: en quoi on remarqua la bonne affection du duc de Mayenne à -l'endroit de l'armée du roi, à laquelle il bailla libéralement la -peste en pillage. Et ici finirent les trophées de ce grand duc, lequel -(comme dit Chicot à son maître, lorsqu'on lui en apporta les -nouvelles): «S'il ne prend, ce dit-il, que tous les ans trois villes -sur les huguenots, on en a encore pour longtemps.» - - [48] Appendice: XXXV. - -Le premier chagrin passé de la prise de Castillon, le roi de Navarre -eut de quoi se consoler en voyant que le siège de cette place avait -achevé la ruine de l'armée de Mayenne. Décimée par les combats et par -la peste, mal payée, condamnée à courir de grands risques pour de -minces profits, cette armée se désagrégea rapidement, malgré les -efforts de Mayenne et de la Ligue pour obtenir du roi qu'elle fût -fortifiée d'hommes et d'argent. A l'entrée de l'automne, il n'en -restait pas quatre compagnies intactes, et le duc, jetant feu et -flammes contre la cour et contre Matignon, quitta la partie et le pays -en emmenant de vive force, comme son plus précieux trophée, Anne de -Caumont, jeune et riche héritière qu'il destinait à son fils. Mais -cette entreprise elle-même ne réussit pas dans la suite. Sur la -plainte de M. de La Vauguyon, tuteur de la jeune femme, Henri III -refusa d'autoriser le mariage rêvé par Mayenne, et Anne de Caumont -épousa plus tard le comte de Saint-Pol. Le jugement de L'Estoile sur -la campagne qui s'acheva par cet enlèvement est devenu celui de -l'histoire: «Le duc de Mayenne n'avait rien fait qu'accroître la -réputation du roi de Navarre et diminuer la sienne». Il fut poursuivi -jusque dans Paris par un brocard huguenot qui n'avait rien d'excessif: -«N'ayant pu prendre la Guienne, il a pris une fille». Mais un -semblable avortement n'était pas du goût de la Ligue et de la Maison -de Lorraine. Aussi, de retour à Paris, le duc de Mayenne fit-il -publier une pompeuse relation de ses faits et gestes; par malheur pour -lui, les calvinistes avaient des plumes expertes, et la relation fut -bafouée par Du Plessis-Mornay en personne[49]. - - [49] Appendice: XXXVI. - - - - -CHAPITRE III - - Les ambassadeurs des princes protestants à Paris.--Leur requête - et la réponse de Henri III.--Entrevue de Saint-Brice.--Méfiance - des calvinistes.--Discussions pendant l'entrevue.--Ajournement - et reprise des négociations.--Catherine de Médicis et - Turenne.--Perfidie de la reine-mère.--Rentrée en - campagne.--Reprise de Castillon par Turenne.--Succès du roi de - Navarre en Saintonge et en Poitou.--L'armée du duc de Joyeuse - et ses succès.--Joyeuse retourne à la cour.--Expédition de - Henri jusque sur la Loire.--Le comte de Soissons et le prince - de Conti entrent à son service.--Henri rétrograde jusqu'en - Poitou.--Les trois nouvelles armées royales.--Henri III à - Gien.--Le nouveau manifeste du roi de Navarre. - - -La trêve conclue en Saintonge entre le roi de Navarre et Biron, ou -plutôt accordée gracieusement par Biron au roi de Navarre, avait été -suggérée par Henri III, effrayé des entreprises de la Ligue et de la -perspective d'une invasion allemande. Des pourparlers avaient lieu -constamment pour amener une nouvelle entrevue de la reine-mère et du -roi de Navarre; Henri III se flattait de gagner son beau-frère en le -ramenant à la religion catholique, et Catherine se proposait, au -pis-aller, de faire tomber ce prince dans quelqu'un des pièges -familiers à sa diplomatie. La reine-mère était déjà venue en Poitou, -au mois de juillet; mais elle n'avait pu décider le roi de Navarre à -se prêter à une négociation personnelle. L'arrivée à Paris des -ambassadeurs des princes protestants et les allures de plus en plus -hautaines des chefs de la Ligue déterminèrent Catherine à faire de -nouvelles instances auprès de Henri. La démarche des princes -protestants avait un caractère comminatoire qu'il faut expliquer. - -Ces princes, sollicités depuis deux ans par le roi de Navarre, avaient -pris enfin la résolution d'intervenir en France. «Très difficiles à -échauffer, dit Mézeray, et ne s'émouvant que par des raisons de grand -poids, ils différaient toujours à se mêler des affaires de leurs -voisins, jusqu'à ce qu'il leur eût manifestement paru qu'il s'agissait -purement de la religion, et non pas de l'obéissance des sujets envers -leur prince. Lorsqu'ils en furent pleinement informés par les édits -mêmes et les mandements du roi, et que le roi de Navarre leur eût -fourni des marchands qui assuraient les premiers paiements des -capitaines et gens de guerre, tant sur les joyaux qu'il avait fait -porter en ce pays-là par Ségur-Pardaillan, que sur les promesses de la -reine Elisabeth, et sur la caution du duc de Bouillon et de quelques -autres seigneurs, ils conclurent entre eux d'assister les -religionnaires tout de bon; mais auparavant ils jugèrent à propos de -députer une grande et solennelle ambassade vers le roi, par laquelle -ils l'exhorteraient de vouloir entretenir les édits de pacification; -croyant que si les prières de tant de princes et d'Etats ses anciens -alliés ne trouvaient point de lieu auprès de lui, au moins elles -témoigneraient que leur envie n'était pas de faire la guerre à un roi -de France de gaîté de coeur, mais de secourir les opprimés et de -maintenir la religion qu'ils professaient.» - -Henri III s'efforça d'abord d'éconduire les ambassadeurs en affectant -de quitter Paris, de séjourner à Lyon, de voyager en divers lieux, -pendant qu'ils l'attendaient à deux pas du Louvre. Il lassa la -patience des uns, qui repartirent sans audience, mais ne put éviter -les autres ni leurs remontrances, qui tendaient d'une manière générale -au rétablissement des édits de pacification et contenaient des -reproches sur le peu de foi qu'il avait gardé aux huguenots. Le roi -n'accueillit qu'avec une extrême hauteur reproches, conseils et -souhaits, et congédia définitivement les ambassadeurs après une seule -audience. Il y eut quelque chose de légitime dans la fierté dont fit -preuve Henri III en cette occasion; mais les historiens s'accordent à -reconnaître qu'il lui eût été facile de faire sentir son autorité et -de maintenir sa dignité, sans jeter le gant à des princes dont il -pouvait déconcerter ou ajourner l'entreprise par une attitude moins -provoquante. - -Après le départ des ambassadeurs protestants, Henri III se tourna avec -une vivacité nouvelle du côté du roi de Navarre. Catherine de Médicis, -malgré la goutte qui l'incommodait, se rendit à Poitiers et obtint -enfin, non sans une série de contre-temps et de laborieuses -négociations, qu'une conférence aurait lieu entre elle et le roi de -Navarre. Le rendez-vous fut pris au château de Saint-Brice, près de -Cognac, pour la mi-décembre. Henri et Condé, assistés de plusieurs -conseillers, s'y entourèrent de toutes les précautions imaginables. Le -château appartenait à un de leurs amis; mais cette sûreté ne leur -suffit pas, ni plusieurs autres que leur accordait Catherine. Ils -exigèrent la présence dans le voisinage de quatre de leurs régiments, -dont un gardait le château, pendant chaque séance. Par-dessous leurs -habits de gala, Henri, Condé, Turenne et d'autres chefs calvinistes -affectèrent de porter des armes défensives, et la reine-mère s'en -étonnant, Condé répondit: «C'est encore trop peu, Madame, d'un -plastron et d'une cuirasse pour se couvrir contre ceux qui ont faussé -les édits du roi. Nos biens ayant été mis à l'encan, il ne nous reste -plus que des armes, et nous les avons prises pour défendre nos têtes -proscrites.» Henri lui-même se départit de ses allures confiantes, -dont tout le monde connaissait l'habituelle bonhomie. Quand la -reine-mère voulait entretenir à part Henri, Condé ou Turenne, les deux -autres gardaient la porte eux-mêmes, comme le régiment gardait le -château. Catherine de Médicis était accompagnée des ducs de -Montpensier et de Nevers, du maréchal de Biron et de quelques -officiers ou gentilshommes dévoués à Henri III, mais non inféodés à la -Ligue. Son escorte n'aurait pu la tirer des mains des protestants, -s'ils eussent voulu porter la main sur elle, comme la pensée leur en -vint, ainsi que le raconte Mézeray: «Mais Henri, qui avait dans le -fond de l'âme, non pas à l'intérieur seulement, les véritables -sentiments d'honneur, abhorrait tellement toutes les lâchetés, qu'il -ne put consentir à celle-là, et crut indigne de sa générosité de se -servir des moyens qu'il avait si souvent reprochés à ses ennemis.» - -L'histoire a recueilli sur la conférence de Saint-Brice un grand -nombre de détails qui peignent en traits pittoresques la situation et -les caractères. Voici, d'après l'historiographe Pierre Mathieu, la -plus grande partie du dialogue de la reine-mère et du roi de Navarre -dans la première entrevue: - -«La reine-mère, après les révérences, embrassements et caresses dont -elle était fort libérale, parla en cette sorte: «Eh bien, mon fils, -ferons-nous quelque chose de bon? - ---«Il ne tiendra pas à moi; c'est ce que je désire, repartit le roi de -Navarre. - ---«Il faut donc que vous me disiez ce que vous désirez pour cela. - ---«Mes désirs, Madame, ne sont que ceux de Votre Majesté. - ---«Laissons ces cérémonies, et me dites ce que vous demandez. - ---«Madame, je ne demande rien, et ne suis venu que pour recevoir vos -commandements. - ---«Là, là, faites quelque ouverture. - ---«Madame, il n'y a point ici d'ouverture pour moi. - ---«Mais quoi, ajoute la reine, voulez-vous être la cause de la ruine -de ce royaume, et ne considérez-vous point qu'autre que vous après le -roi n'y a plus d'intérêt? - ---«Madame, ni vous, ni lui ne l'ont pas cru, ayant dressé huit armées -pour cuider me ruiner. - ---«Quelles armées, mon fils? Vous vous abusez. Pensez-vous que si le -roi vous eût voulu ruiner, il ne l'eût pas fait! La puissance ne lui a -pas manqué, mais il n'en a jamais eu la volonté. - ---«Excusez-moi, Madame, ma ruine ne dépend point des hommes: elle -n'est ni au pouvoir du roi ni au vôtre. - ---«Ignorez-vous la puissance du roi et ce qu'il peut? - ---«Madame, je sais bien ce qu'il peut, et encore mieux ce qu'il ne -pourrait faire. - ---«Eh quoi donc! ne voulez-vous pas obéir à votre roi? - ---«J'en ai toujours eu la volonté, j'ai désiré de lui en témoigner les -effets, et l'ai souvent supplié de m'honorer de ses commandements, -pour m'opposer, sous son autorité, à ceux de la Ligue, qui s'étaient -élevés en son royaume, au préjudice de ses édits, pour troubler son -repos et la tranquillité publique.» - -«Là-dessus la reine toute en colère: «Ne vous abusez point, mon fils, -ils ne sont point ligués contre le royaume; ils sont Français, et tous -les meilleurs catholiques de France, qui appréhendent la domination -des huguenots, et pour le vous dire tout en un mot, le roi connaît -leur intention, et trouve bon tout ce qu'ils ont fait. Mais laissons -cela; ne parlez que pour vous, et demandez tout ce vous voulez: le roi -vous l'accordera. - ---«Madame, je ne vous demande rien; mais si vous me demandez quelque -chose, je le proposerai à mes amis et à ceux à qui j'ai promis de ne -rien faire ni traiter sans eux. - ---«Or bien, mon fils, puisque vous le voulez comme cela, je ne vous -dirai autre chose, sinon que le roi vous aime et vous honore, et -désire vous voir auprès de lui, et vous embrasser comme son bon frère. - ---«Madame, je le remercie très humblement, et vous assure que jamais -je ne manquerai au devoir que je lui dois. - ---«Mais quoi, ne voulez-vous dire autre chose? - --«Et n'est-ce pas beaucoup que cela? - ---«Vous voulez donc continuer d'être cause de la misère, et à la fin -de la perte de ce royaume? - ---«Moi, Madame, je sais qu'il ne sera jamais tellement ruiné qu'il n'y -en ait toujours quelque petit coin pour moi. - ---«Mais ne voulez-vous pas obéir au roi? Ne craignez-vous point qu'il -ne s'enflamme et s'irrite contre vous? - ---«Madame, il faut que je vous dise la vérité: il y a tantôt dix-huit -mois que je n'obéis plus au roi. - ---«Ne dites pas cela, mon fils. - ---«Madame, je le puis dire; car le roi, qui m'est comme père, au lieu -de me nourrir comme son enfant et ne me perdre, m'a fait la guerre en -loup; et quant à vous, Madame, vous me l'avez faite en lionne. - ---«Eh quoi! ne vous ai-je pas toujours été bonne mère? - ---«Oui, Madame; mais ce n'a été qu'en ma jeunesse: car depuis six ans -je reconnais votre naturel fort changé. - ---«Croyez, mon fils, que le roi et moi ne demandons que votre bien. - ---«Madame, excusez-moi, je reconnais tout le contraire. - ---«Mais, mon fils, laissons cela; voulez-vous que la peine que j'ai -prise depuis six mois ou environ demeure infructueuse, après m'avoir -tenue si longtemps à baguenauder? - ---«Madame, ce n'est pas moi qui en suis cause; au contraire, c'est -vous. Je ne vous empêche que vous reposiez en votre lit; mais vous, -depuis dix-huit mois, m'empêchez de coucher dans le mien. - ---«Et quoi! serai-je toujours en cette peine, moi qui ne demande que -le repos? - ---«Madame, cette peine vous plaît et vous nourrit; si vous étiez en -repos, vous ne sauriez vivre longuement. - ---«Comment, je vous ai vu autrefois si doux et si traitable, et à -présent je vois sortir votre courroux par les yeux, et l'entends par -vos paroles. - ---«Madame, il est vrai que les longues traverses et les fâcheux -traitements dont vous avez usé à mon endroit m'ont fait changer et -perdre ce qui était de mon naturel. - ---«Or bien, puisque ne pouvez faire de vous-même, regardons à faire -une trêve pour quelque temps, pendant lequel vous pourrez conférer et -communiquer avec vos ministres et vos associés, afin de faciliter une -bonne paix, sous bons passeports, qui à cette fin vous seront -expédiés. - ---«Eh bien! Madame, je le ferai. - ---«Eh quoi, mon fils, vous vous abusez! Vous pensez avoir des reîtres, -et vous n'en avez point. - ---«Madame, je ne suis pas ici pour en avoir nouvelles de vous.» - -Par cette première entrevue, qui se passa toute en semblables propos, -la reine-mère se convainquit de la difficulté de sa mission. Il était -évident que le roi de Navarre venait à elle plutôt avec le parti pris -de ne pas s'accommoder qu'avec des idées de conciliation. Elles -étaient, en effet, loin de son esprit, parce que derrière la -reine-mère ou derrière le roi de France, non irréconciliables, comme -la suite le prouva, Henri et ses amis voyaient la Ligue, leur ennemie -mortelle, dont la destruction seule pouvait assurer leur existence. -Catherine pourtant ne s'avoua pas vaincue; elle eut encore deux -entrevues avec le roi de Navarre. Dans la seconde, elle lui demanda de -contremander la levée allemande, et insista sur le changement de -religion, première condition d'un accord et d'une paix durables. -«Madame, répondit Henri, le respect du roi et ses commandements m'ont -fait demeurer faible et donner aux ennemis, avec la force, l'audace -qui est la fièvre de l'Etat. Votre accusation est comme celle du loup -à l'agneau; car mes ennemis boivent à la source des grandeurs. Vous ne -me pouvez accuser que de trop de fidélité; mais moi je me puis -plaindre de votre mémoire, qui a fait tort à votre foi.» Il se -défendit de toute concession au sujet de la levée allemande, faisant -sentir à la reine qu'il pénétrait l'arrière-pensée cachée sous cette -demande, et qu'il n'était pas homme à se désarmer, quand on -s'efforçait de l'accabler de toutes parts. Et quant au changement de -religion: «Comment, ajouta-t-il, ayant tant d'entendement, êtes-vous -venue de si loin pour me proposer une chose tant détestée et de -laquelle je ne puis délibérer avec conscience et honneur que par un -légitime concile auquel nous nous soumettrons, moi et les miens?» - -Les conseillers de Catherine, prenant à leur tour la parole, -s'efforcèrent de séduire Henri par la perspective des bonnes grâces -royales, dont il tirerait de si grands avantages. Le roi de Navarre -avait réponse à tout; et Nevers, ayant eu la hardiesse de lui dire: -«Sire, vous seriez mieux à faire la cour au roi de France qu'au maire -de La Rochelle, où vous n'avez pas le crédit d'imposer un sou en vos -nécessités», ce duc, d'origine italienne, s'attira cette piquante -réponse, qui visait Catherine de Médicis et tous ses compatriotes si -bien en cour: «Nous n'entendons rien aux impositions, car il n'y a pas -un Italien parmi nous. Je fais à La Rochelle ce que je veux, n'y -voulant que ce que je dois.» - -Catherine tenta un nouvel effort dans une troisième entrevue. Elle -proposa de suspendre pour une année l'exercice de la religion -réformée, et de conclure en même temps une trêve, afin de pouvoir -assembler les Etats-Généraux auxquels on soumettrait les conditions -d'un accommodement. Mais Henri et Condé «connurent bien que cet -expédient ne tendait qu'à détourner le grand secours d'Allemagne, -qu'ils ne pourraient jamais rassembler, s'il était une fois dissipé; -ils consentirent seulement, au cas qu'on leur promît un concile et que -le roi leur en donnât lettres, de faire des trêves pendant lesquelles -ils manderaient les députés des provinces, sans lesquels ils ne -pouvaient rien conclure». A son tour, Catherine refusa, si bien qu'il -ne put y avoir accord que sur une trêve de douze jours, pour donner le -temps de rendre compte de la conférence au roi et de prendre ses -nouveaux ordres. Là-dessus la reine-mère se retira à Niort, puis à -Fontenay, et le roi de Navarre à La Rochelle. La trêve expirait le 6 -janvier. Catherine s'efforça de renouer les négociations, mais Henri -ne voulut plus traiter en personne. Il envoya à Fontenay le vicomte de -Turenne, qui «traitait adroitement de plusieurs choses avec la -reine-mère, dit Davila, mais n'en concluait aucune». - -Le dernier mot de Catherine fut que le roi voulait une seule religion -dans son royaume, et Turenne, en arrivant aux sarcasmes, répondit: -«Les calvinistes le veulent bien aussi, Madame, pourvu que cette -religion soit la leur; autrement il faut se battre». Ainsi finit la -conférence. Catherine chercha les moyens de la recommencer, jusqu'au -mois de février, où quelques troubles suscités par les Seize la -rappelèrent à Paris. - -Mais la diplomatie de la reine-mère, après avoir échoué dans les -négociations directes, faillit réussir par les bruits perfides qui -coururent touchant la conférence de Saint-Brice. Pendant qu'elle -avait lieu, Catherine manoeuvra de telle sorte que l'on commençait à -douter des résolutions du roi de Navarre. Il fut obligé d'en écrire à -ses amis pour rétablir la vérité: il la fit connaître tout au long, en -France et à l'étranger, dès que les pourparlers eurent pris fin. «Il -s'est passé, écrivait-il de La Rochelle, beaucoup de temps aux traités -d'avec la reine, sans beaucoup de certitude du fruit qu'on en devait -attendre, qui m'a fait toujours résoudre de ne m'attacher point si -fort à la suite de cette négociation que le soin de pourvoir à nos -affaires en fût amoindri. Les mouvements qui sont depuis survenus à -Paris l'ont rappelée, et j'ai évité, à son départ, qu'elle eût -occasion ni prétexte de se plaindre de nous, lui ayant fait offrir par -M. de Turenne d'employer ma personne et tous mes biens pour rétablir -l'autorité du roi anéantie par ceux de la Ligue et acquérir un -perdurable repos à ses sujets.» Il ajoutait à ses explications l'avis -de sa prochaine rentrée en campagne. Et, en effet, il s'était déjà -empressé d'envoyer Turenne mettre tout en ordre, en Guienne, en -Gascogne et dans le Haut-Languedoc. Turenne vit à Castres le maréchal -de Montmorency, remplit sa mission dans diverses provinces et revint -pour reprendre Castillon, ce qu'il fit en un tour de main. Alain, le -vaillant défenseur de la place contre Mayenne, fit dresser au bon -endroit une échelle, qui introduisit les assiégeants dans la place, -Turenne en tête. La prise de Castillon avait coûté plus de deux cent -mille écus à Mayenne; Turenne la reprit avec une échelle qui valait -bien quatre écus: beau sujet d'épigrammes pour les adversaires de la -Ligue et les ennemis particuliers de la Maison de Lorraine. - -Le roi de Navarre, de son côté, s'était remis à l'oeuvre. Du mois -d'avril au mois de juin, il prit, en Saintonge et en Poitou, une -vingtaine de villes et de châteaux, entre autres Talmont, Chizé, -Sauzé, Saint-Maixent, Fontenay. Une lettre datée de Saint-Maixent et -adressée au duc de Montpensier peut donner une idée de l'activité -qu'il déploya dans cette campagne: «Je n'ai point couché dans mon lit -depuis quinze jours, disait-il, par les soins, la fatigue ou les -tracas que la conduite de l'artillerie apporte.» - -En juin, il eut devant lui une armée commandée par le duc de Joyeuse -et qui ne permit pas à ses petites troupes de tenir régulièrement la -campagne. Il fortifia les garnisons de ses meilleures places, rasa -les plus faibles et s'en tint aux escarmouches. Joyeuse prit -Tonnay-Charente et Maillezais, reprit Saint-Maixent, écrasa un parti -huguenot, à la Mothe-Saint-Eloi, et se montra partout impitoyable. Il -arrivait déjà près de La Rochelle, lorsque, prétextant quelques -maladies qui fatiguaient ses troupes, il les laissa sous les ordres de -Lavardin, son maréchal de camp, et repartit pour la cour, où il -redoutait fort les entreprises et les succès de son rival, le duc -d'Epernon. Le jour de son arrivée à Paris, un courrier lui apportait -la nouvelle d'une défaite que le roi de Navarre venait d'infliger à -son armée. «Comme le roi de Navarre, dit Mézeray, fut averti par un -nommé Despondes son domestique, qui était prisonnier de Joyeuse, que -Lavardin remmenait son armée, il se résolut de la suivre et de la -charger sur sa retraite, lorsqu'elle croirait être bien loin de tout -danger. Il en attrapa et défit plusieurs compagnies, entre autres -celle des gens d'armes du duc logée à Vismes, deux lieues en deçà de -Chinon, où il prit la cornette blanche. Lavardin, étonné de savoir que -sa cavalerie avait ainsi été surprise et taillée en pièces dans ses -logements, se rangea le plus promptement qu'il put dans la petite -ville de La Haye sur la Creuse. Le roi de Navarre l'y investit -aussitôt, s'assurant bien de le forcer dans l'épouvante où il le -voyait; mais, faute de canon, dont quelques-uns rejetaient la faute -sur la jalousie du prince de Condé qui avait dû en amener, il ne put -parachever un si beau dessein.» - -Il est probable qu'en poussant de la sorte les troupes de Lavardin, -Henri avait recherché, outre les succès obtenus, l'occasion d'aller -au-devant de son cousin, le comte de Soissons. Ce prince venait de -prendre, avec le prince de Conti, la résolution de combattre sous les -drapeaux du roi de Navarre. De Montsoreau, où il s'arrêta, Henri -envoya Turenne vers le comte de Soissons, qui arriva bientôt à la tête -de trois cents gentilshommes et de mille arquebusiers. Le prince de -Conti devait rallier prochainement l'armée avec d'autres troupes, -qu'il s'occupait de réunir au delà de la Loire. Avec les forces que -Turenne venait de lui amener, le roi de Navarre était en mesure de -tenir la campagne, mais il avait à choisir entre deux directions: ou -marcher un peu à l'aventure, et peut-être prématurément, vers l'armée -des reîtres, qui venait à peine de franchir la frontière, ou -rebrousser en Poitou, s'y fortifier et partir de là, à bon escient, -pour aller donner la main aux auxiliaires. Le second parti prévalut, -et l'armée rétrograda. Or, sur ces entrefaites, Henri III, pressé par -la Ligue, venait de mettre sur pied trois nouvelles armées: la -première, commandée par le duc de Guise, reçut l'ordre de s'opposer à -la marche des Allemands; la deuxième, formée des troupes restées sous -le commandement de Lavardin, mais fortifiée de cavalerie et d'une -magnifique troupe de noblesse, allait être menée contre le roi de -Navarre par le duc de Joyeuse; la troisième enfin, conduite par Henri -III en personne, devait opérer sur la Loire. Au mois d'août, la France -entière était couverte de soldats. «C'était pitié, dit Mézeray, de -voir alors ce misérable royaume gémissant sous le faix insupportable -de tant d'armées qui le ravageaient sans miséricorde. Car le duc de -Joyeuse en conduisait une en Guienne, le roi de Navarre y en avait une -autre, Matignon une troisième; Montmorency et Lesdiguières en levaient -une en Languedoc et Dauphiné; le prince de Conti ralliait tout ce -qu'il pouvait d'hommes dans l'Anjou et pays du Maine; cette armée -étrangère, semblable à un essaim de sauterelles, dévorait toutes les -contrées par où elle passait; et celle du roi, qui s'était ramassée de -toutes les provinces, avec le désordre et les pillages qui sont -ordinaires dans un temps de licence, ravageait ces riches pays qui -sont depuis Orléans jusqu'à Nevers.» - -Henri III partit de Paris, le 12 septembre, pour aller rejoindre son -armée à Gien; le duc de Guise et le duc de Joyeuse étaient déjà en -campagne; Lesdiguières en Dauphiné, Montmorency en Languedoc étaient -aux prises tantôt avec les troupes royales, tantôt avec les partisans -de la Ligue. Avant que cette grande levée de boucliers fût complète, -vers la mi-juillet, le roi de Navarre, d'accord avec le prince de -Condé et le duc de Montmorency, avait lancé un nouveau manifeste -destiné à justifier sa prise d'armes et à en expliquer les mobiles. Ce -document faisait le procès à la Ligue et aux Guises, déclarait que les -religionnaires prenaient les armes uniquement pour «garantir et -défendre le roi, la Maison de Bourbon et tous les bons Français de -l'oppression des ennemis conjurés de la couronne et de l'Etat», et -concluait en ces termes: «Nous, Henri, roi de Navarre, premier prince -et pair de France, Henri de Bourbon, prince de Condé, et Henri de -Montmorency, premier officier de la couronne et maréchal de France..., -supplions S. M. d'avoir pour agréable la prise de nos armes et de -croire que nous ne les prenons que pour elle, pour sa liberté et pour -son service; que nous sommes prêts d'aller la trouver dans tel -endroit qu'il lui plaira nous commander. Prions aussi tous rois, -princes, seigneurs..., tant voisins qu'alliés de cette couronne, nous -vouloir assister et secourir... Déclarons tous ceux qui s'y opposeront -ennemis conjurés de cet Etat et de la tranquillité de ce royaume, -protestant les prendre en notre protection et sauvegarde..., sans rien -altérer ni innover en aucune façon, ainsi que nous agissons en -Guienne, Languedoc et Dauphiné.» - - - - -CHAPITRE IV - - Le duc de Joyeuse cherche la bataille, et le roi de Navarre - temporise.--Les motifs de la poursuite et ceux de la - temporisation.--Joyeuse dédaigne l'appui de - Matignon.--Occupation de Coutras.--Henri veut éviter la - bataille en passant l'Isle.--Joyeuse ne lui laisse pas achever - cette manoeuvre.--Jactance de Joyeuse.--Journée de Coutras.--Le - champ de bataille.--Les deux armées.--Echec des - calvinistes.--Revanche.--Les grandes charges et la - mêlée.--Défaite de l'armée catholique.--Exploits du roi de - Navarre.--Mort de Joyeuse.--Les pertes des deux armées.--Après - la victoire.--Grandeur d'âme de Henri.--Controverses sur la - journée de Coutras.--Lettre au roi de France.--Lettre à - Matignon. - - -Le roi de Navarre, en se repliant vers le midi, même avant l'arrivée -de Joyeuse, comptait s'ouvrir un chemin par la Guienne et le -Languedoc, pour aller faire sa jonction avec les auxiliaires -allemands; mais Joyeuse avait reçu l'ordre de le suivre, de le -harceler, en se concertant avec Matignon, de telle sorte que, -enveloppé par les deux armées royales, il fût impossible à Henri -d'éviter une bataille, qu'on pensait lui devoir être fatale, et dont -la perte le mettrait, lui et la cause protestante, à la merci de Henri -III. Si Joyeuse eût été un homme de guerre expérimenté, capable de -suspendre ses coups pour en assurer l'effet, ce plan devait réussir, -puisque, malgré l'incapacité de ce général, il s'en fallut de peu que -le roi de Navarre n'eût à combattre à la fois les deux armées, dont -c'eût été miracle qu'il triomphât. Mais le duc de Joyeuse, poussant la -bravoure jusqu'à la témérité, entouré de gentilshommes ardents et -ambitieux comme lui, s'imagina que joindre le roi et le battre, -c'était tout un, et qu'une armée de dix mille hommes n'avait pas -besoin de s'appuyer sur celle de Matignon pour défaire en bataille -rangée sept ou huit mille huguenots qui semblaient fuir devant lui. -Il courait donc sans relâche sur les traces du roi de Navarre, tandis -que ce prince, qui sentait qu'une seule bataille perdue pourrait -ruiner sa cause, cherchait à gagner les pays de la Dordogne, où les -places qu'il possédait lui faciliteraient la résistance, d'abord, et -ensuite la marche en avant du côté de l'armée étrangère. Il arriva, le -19 octobre, au passage de Chalais et d'Aubeterre, au moment où le duc -établissait son quartier général à La Roche-Chalais. L'occupation de -Coutras devait protéger ou contrarier les mouvements du roi; Henri et -Joyeuse eurent la même pensée, qui les amena presque simultanément à -se disputer ce poste. Mais Joyeuse, pourtant invité par un émissaire -de Matignon à faire diligence pour s'emparer de Coutras, n'y envoya -Lavardin que tard, et avec des forces insuffisantes pour s'y -maintenir. Lavardin y était à peine, que La Trémouille, chargé d'une -mission semblable par le roi de Navarre, s'y jeta à corps perdu avec -deux cent cinquante salades, et força l'ennemi à rebrousser jusqu'à La -Roche-Chalais. A deux heures du matin, le 20 octobre, l'armée -calviniste passa la Drône et se logea dans Coutras et dans les -villages voisins, excepté l'artillerie, la cavalerie légère, commandée -par La Trémouille, et une troupe de quatre-vingts salades sous les -ordres de La Boulaye, qui allèrent se poster entre Coutras et la -Roche-Chalais. Suivant son plan de retraite, le roi de Navarre se mit -en devoir d'effectuer le passage de l'Isle. La moitié de l'artillerie -et des bagages, confiés aux soins de Clermont d'Amboise et de Rosny, -était déjà passée, lorsque les batteurs d'estrade calvinistes vinrent -annoncer les mouvements de l'armée royale, qui faisaient présumer -qu'elle serait en vue au point du jour. A cette nouvelle, le roi de -Navarre ordonna de faire repasser promptement du côté de Coutras tout -ce qu'on avait transporté sur l'autre bord, et désigna un monticule -pour y placer les trois pièces qui composaient son artillerie. Malgré -tous les efforts de Clermont d'Amboise et de ses officiers, les deux -armées étaient déjà aux prises, avant que cette artillerie eût pu -servir; mais elle n'en contribua pas moins au gain de la bataille. - -Quelques historiens, sans y prendre garde, ont parlé d'un conseil de -guerre tenu par le roi de Navarre, dans lequel on aurait longuement -discuté les avantages et les dangers d'une rencontre. L'heure où cette -discussion aurait eu lieu n'est point celle où nous sommes arrivés -dans notre récit. Avant que le roi ordonnât le passage de l'Isle, -l'action n'avait pas été résolue, puisque la retraite continuait, et -dès que l'on sut que Joyeuse arrivait sur Coutras, il ne fut pas -besoin de conseil de guerre pour décider qu'on se battrait: le roi et -ses lieutenants n'eurent qu'à concerter entre eux le plan de la -bataille. Ils envisagèrent avec courage la nécessité où ils se -trouvaient, et s'y comportèrent avec un héroïsme que la victoire -couronna. Henri ne choisit ni le lieu ni l'heure; il fut forcé -d'accepter l'un et l'autre, et le triomphe qui l'attendait, il ne -l'ambitionna, on peut l'affirmer, que lorsqu'il lui fallut vaincre ou -périr. Du côté de Joyeuse, il en fut autrement. On n'a jamais bien su -si le duc se flattait, comme l'ont dit quelques-uns, de l'espoir de -devenir le chef de la Ligue, à laquelle appartenait plus qu'au roi de -France l'armée sous ses ordres; mais il avait, d'ailleurs, toutes les -ambitions, toutes les témérités et toutes les vanités. Le 19 octobre, -au soir, quand il sut que le roi de Navarre était à portée de ses -coups, il ne put se contenir. Assemblant ses officiers, moins pour -délibérer que pour faire échange de jactance, il leur dit tenir de -Henri III l'ordre de combattre en toute occasion le Béarnais; que, -même sans cet ordre, il n'hésiterait pas à l'attaquer avec la forte -armée et la brillante noblesse qui marchaient sous ses enseignes; qu'à -la vérité, il pouvait compter sur la prochaine arrivée de Matignon, -mais qu'il n'était pas besoin de toutes ces forces pour anéantir des -hordes de rebelles et d'aventuriers. Ce discours, qui se tenait au -souper du duc, fut suivi d'acclamations, et l'on raconte que les -convives s'engagèrent par serment à ne faire aucun quartier aux -huguenots. Ces bravades irritèrent tellement l'impatience de Joyeuse, -qu'il fit partir sa cavalerie légère à dix heures du soir et battre -aux champs à onze, pour la faire suivre par le reste de l'armée. Dans -la nuit, les coureurs des deux partis se livrèrent à quelques -escarmouches de peu d'importance. - -«Au soleil levant, la cavalerie légère du duc, qui faisait son -avant-garde, ayant aperçu celle du roi de Navarre à une lieue et demie -de Coutras, vint, sans délibérer, fondre sur elle. Le duc de La -Trémouille soutint bravement le choc; mais, comme il ne voulait point -s'engager, et que, suivant les ordres du roi de Navarre, il ne pensait -qu'à faire sa retraite vers Coutras, il fit mettre pied à terre à -soixante de ses arquebusiers et leur fit occuper un défilé. La -Roche-Galet se mit à leur tête et s'acquitta parfaitement d'une si -dangereuse commission par le feu qu'il fit sur la cavalerie ennemie; -mais il courait risque d'y périr avec tous ses soldats, sans une -vigoureuse charge que fit le capitaine Harambure. Sur ces entrefaites, -arriva La Boulaye avec ses quatre-vingts salades; le nouveau feu qu'il -fit sur les ennemis les fit reculer de cinq cents pas et donna moyen -au duc de La Trémouille de faire sa retraite en bon ordre. - -«Lorsqu'il arriva, le roi de Navarre rangeait son infanterie et ses -hommes d'armes en bataille dans une garenne proche de Coutras, et il -fit prendre poste, à côté, au duc de La Trémouille, à la tête de la -cavalerie légère. Mais, ayant fait réflexion qu'il n'avait pas de quoi -garnir un grand chemin plein de buissons, entre cette cavalerie et le -reste des troupes, et que cet endroit était trop fourré, il résolut de -changer de terrain. Le capitaine Favas lui représenta qu'il était un -peu tard de prendre ce parti, vu qu'il ne pouvait le faire sans prêter -le flanc aux ennemis; mais, ayant délibéré avec ce capitaine et le -vicomte de Turenne, il jugea que l'armée du duc de Joyeuse n'étant pas -encore là tout entière ni tout à fait rangée, elle n'entreprendrait -pas de l'attaquer durant ce mouvement; et ainsi il fit avancer un peu -son armée sur la droite, au delà du grand chemin. - -«La plaine où il la rangea était de six à sept cents pas d'étendue en -largeur. L'armée avait à dos le bourg de Coutras et à sa gauche le -ruisseau de Palar; elle s'étendait à droite de la garenne de Coutras -et dans un petit bois taillis, au delà duquel le roi de Navarre posta -deux mille fantassins. La cavalerie faisait la première ligne. La -Trémouille eut la droite, ayant devant lui Vignolles avec cent vingt -arquebusiers. A la gauche de La Trémouille, était le vicomte de -Turenne avec la cavalerie de Gascogne. Plus loin, en tirant toujours -vers la gauche, était le prince de Condé, et puis le roi de Navarre -jusqu'au bord du grand chemin. Les deux escadrons des deux princes -étaient chacun de trois cents chevaux; celui du comte de Soissons, de -deux cents chevaux seulement, fermait cette gauche. - -«Le roi de Navarre suivit, en cette rencontre, une manière de l'amiral -de Coligny, dont il avait remarqué l'utilité: ce fut de mettre des -arquebusiers à pied à côté de chaque escadron. Leur emploi était -d'attendre de pied ferme les escadrons ennemis, et de ne tirer sur eux -que de vingt pas pour ne pas le faire inutilement. Ces petits -bataillons étaient seulement de cinq de front et autant de file; les -premiers étaient ventre à terre, les seconds sur un genou, les -troisièmes penchés, et ceux de derrière debout, pour faire tous leurs -décharges en même temps. - -«Comme le bois de la droite était un poste très important, on avait -mis de ce côté-là la plus grande partie de l'infanterie, et il n'en -restait que très peu pour la gauche. D'Aubigné représenta fortement au -roi le danger de ce défaut, mais il était difficile d'y remédier, car -de faire marcher de l'infanterie, de la droite, par derrière l'armée, -c'était lui faire prendre un chemin bien long, et il était fort -hasardeux de la faire passer à la tête de l'armée, en présence de -celle de l'ennemi qui se rangeait. Le parti que prit le roi de Navarre -fut de tirer soixante arquebusiers de chacun des régiments de -Valiraux, de Montgomery, des Bories, de Belzunce et de Salignac, et de -les faire courir à la débandade entre les deux armées, ce qu'ils -exécutèrent heureusement. - -«La disposition de l'armée du duc de Joyeuse se fit de cette sorte. Il -opposa au bois de la droite du roi de Navarre un gros d'infanterie, -composé des régiments de Picardie et de Tiercelin, où il y avait -environ dix-huit cents mousquetaires, et le fit soutenir de mille -corcelets. Ceux-ci avaient à leur droite un escadron de quatre cents -lances; suivait à côté un autre de cinq cents, opposé à celui du -vicomte de Turenne; au delà, en tirant toujours vers la droite, était -la cornette blanche du duc de Joyeuse, et dix des plus belles -compagnies de gens d'armes qu'on eût vues depuis longtemps. Le gros -était de treize à quatorze cents lances. La droite était fermée par un -bataillon de Cluseaux et par sept cornettes d'arquebusiers à cheval; -tout cela faisant en cet endroit environ deux mille cinq cents hommes. -L'artillerie, qui n'était que de deux canons, fut placée entre la -cornette du duc et l'escadron de cinq cents lances. Celle du roi de -Navarre, qui n'avait non plus que deux canons et une coulevrine, -arriva au moment qu'on était prêt de donner, et fut placée sur un -petit tertre de sable, à la droite de l'escadron du comte de Soissons. - -«Ces deux armées étaient à peu près égales en nombre d'infanterie, -celle du duc étant de cinq mille fantassins, et celle du roi de -Navarre de quatre mille cinq cents. Pour ce qui est de la cavalerie, -ce prince n'avait que douze à treize cents chevaux, et le duc deux -fois autant, beaucoup mieux équipés, et dans ce nombre beaucoup de -gendarmerie. - -«A en juger par ce qui paraissait à la vue, l'armée du duc de Joyeuse -était une des plus lestes qui se fussent mises de longtemps en -campagne. Grand nombre de seigneurs s'étaient à l'envi mis en dépense, -pour briller dans cette expédition presque comme dans une fête, et -avaient fourni libéralement aux frais des équipages d'une infinité de -gentilshommes leurs amis ou leurs serviteurs, qui étaient à leur -suite. On ne voyait de tous côtés que gens tout chamarrés d'or et -d'argent, de magnifiques écharpes, des bouquets de plumes en forme -d'aigrettes flottantes sur les casques, des armes luisantes et dorées, -des chevaux richement harnachés; au lieu que, dans l'armée du roi de -Navarre, les soldats, pour la plupart, étaient mal habillés, les -chevaux sans housses, les princes et le roi de Navarre même fort -simplement vêtus.» - -Il était neuf heures. Les deux armées étaient complètement rangées, et -l'artillerie commençait à jouer, lorsque le roi de Navarre, qui, à -diverses reprises, avait adressé la parole aux officiers et aux -soldats, se tourna vers les princes de Condé et de Soissons, et leur -dit simplement: «Souvenez-vous que vous êtes du sang de Bourbon, et -vive Dieu! je vous ferai voir que je suis votre aîné!--Et nous, -répondit le prince de Condé, nous vous montrerons que vous avez de -bons cadets!» Alors, sur un signal attendu, deux ministres, La -Roche-Chandieu, qui était aussi un homme de guerre, et Louis d'Amours, -firent la prière, à laquelle s'unirent de coeur le roi, les princes et -toute l'armée protestante. A ce spectacle, des railleries éclatèrent -parmi les jeunes gentilshommes de l'armée catholique.--«Ils se -confessent, ils sont à nous! disaient-ils.--Ne vous y fiez pas, -répliqua de Vaux (ou Lavardin), qui connaissait ces rudes adversaires: -quand les huguenots font cette mine, ils ont envie de se bien battre.» - -«Le premier succès des deux artilleries ne fut pas égal. Celle des -catholiques, fort mal placée et mal tirée, ne tua qu'un cheval, et -après quelques volées, on fut obligé de la changer de place, au lieu -que celle du roi de Navarre, admirablement bien servie par l'habileté -de Clermont d'Amboise, faisait un grand effet. Le premier coup donna -dans la cornette blanche du duc de Joyeuse: ce qui parut à -quelques-uns d'un mauvais présage. Elle fit un grand ravage dans la -cavalerie et dans le régiment de Picardie, dont des files de dix-huit -et vingt hommes furent emportées. - -«Lavardin, voyant ce ravage, piqua vers le duc, et lui dit en colère: -«Monsieur, nous perdons pour attendre, il faut jouer.» La permission -lui ayant été donnée de charger, il se met à la tête de son escadron, -fait sonner la charge, et partant en même temps avec le capitaine -Mercure, commandant d'une troupe d'Albanais, ils donnent l'un et -l'autre de furie, Lavardin sur l'escadron de La Trémouille, et Mercure -sur celui de Harambure. Ils les rompirent, et les vainqueurs -poursuivirent les fuyards jusque dans Coutras; ceux-ci, pour la -plupart, ayant traversé la Drône, se sauvèrent à toutes jambes, et -entre autres plus de vingt gentilshommes qui s'étaient signalés en -plusieurs rencontres. Quelques-uns fuirent jusqu'à Pons, et y allèrent -répandre la nouvelle de la déroute entière du roi de Navarre. La -Trémouille, se voyant abandonné de ses gens, se retira à l'escadron du -vicomte de Turenne, qui, dans le moment, fut enfoncé par Montigny, et -aussi malmené: de sorte qu'il fut contraint de gagner, lui troisième, -avec La Trémouille et le capitaine Chouppes, l'escadron du prince de -Condé. - -«Comme les fuyards de l'escadron de Turenne passaient auprès de celui -du prince, Montausier et Vaudoré, qui étaient auprès de lui, crièrent -de toutes leurs forces: «Au moins, Messieurs, ceux qui s'enfuient ne -sont ni Saintongeois ni Poitevins». Ils parlaient de la sorte par la -jalousie qu'ils avaient contre les Gascons, dont le roi de Navarre -exaltait sans cesse la bravoure. Cette raillerie eut un très bon -effet; car, se sentant piqués jusques au vif d'un tel reproche, au -lieu de fuir vers Coutras, comme les autres avaient fait, quelques -officiers gascons prirent à droite avec une partie de bons soldats, et -ils firent, dans la suite de la bataille, très bien leur devoir. - -«Tandis que la cavalerie légère du roi de Navarre était si maltraitée, -le peu d'infanterie qu'il avait jetée à sa gauche fut attaquée par -deux cents enfants perdus, détachés du régiment de Cluseaux qu'elle -avait en tête. Les capitaines Saint-Jean-de-Ligoure et Caravez -allèrent au-devant avec six-vingt de leurs gens, et les reçurent si -bien, qu'ils les recognèrent jusqu'à leurs piquiers. - -«Ce fut dans ce même temps que de cet endroit on vit fuir les -escadrons de Turenne et de La Trémouille, et que l'on commença à crier -victoire dans l'armée catholique. Il y a des moments dans lesquels -tout dépend de la disposition d'esprit où se trouve le soldat. Ce -premier malheur, qui devait naturellement décourager cette infanterie -huguenote, lui inspira de la fureur. Les capitaines Montgomery et -Belzunce leur crièrent: «Enfants, il faut périr; mais il faut que ce -soit au milieu des ennemis; allons, l'épée à la main, il n'est plus -question d'arquebuses». Et se mettant avec les autres officiers à la -tête du bataillon, qui n'était pas de plus de trois cents hommes, ils -marchent, tête baissée, à l'infanterie catholique plus nombreuse des -deux tiers que la leur, se jettent au travers des piques, les écartant -ou les arrachant aux piquiers, l'enfoncent et la mettent en une -entière déroute. - -«L'infanterie du roi de Navarre ne se comporta pas avec moins de -bravoure à la droite de l'armée, où le capitaine Charbonnières chargea -les régiments de Tiercelin et de Picardie, qui avaient gagné le fossé -du bouquet de bois où ce prince avait mis le gros de ses fantassins. -Ces deux régiments furent défaits à plate couture, et il se fit, à cet -endroit, un grand massacre. - -«Toutes ces trois charges se firent dans le même temps. Le duc de -Joyeuse, ayant vu la déroute d'une partie de la cavalerie huguenote, -ne tarda pas à s'ébranler, pour aller enfoncer les deux gros escadrons -du roi de Navarre et du prince de Condé et celui du comte de Soissons, -qui n'avaient point encore combattu. Ce fut là que l'on vit combien la -valeur en de telles occasions est inutile sans l'expérience et la -discipline militaire. La gendarmerie du duc de Joyeuse était aux -premiers rangs, la lance en arrêt sur la cuisse, pour enfoncer et -culbuter la tête des escadrons opposés. Dans ces sortes d'assaut de -gendarmerie, deux choses étaient essentielles: la première, que les -gendarmes marchassent serrés et sur la même ligne, afin que l'effort -se fît en même temps de tout le front; la seconde, qu'ils ne prissent -pas trop longue carrière, ainsi qu'on parlait alors, c'est-à-dire, -qu'ils ne commençassent pas de trop loin à courir à bride abattue, -pour ne se pas mettre hors d'haleine, ni eux ni leurs chevaux, et ne -pas perdre une partie de leurs forces, étant extrêmement chargés du -poids de leurs armes. La fougue qui emportait cette jeune noblesse -l'empêcha d'observer ces deux règles. Plusieurs, en approchant des -escadrons ennemis, étaient hors de rang de la longueur de leurs -chevaux, et, ayant pris carrière de trop loin, cela fut cause que -presque pas un d'eux ne désarçonna celui qu'il attaquait; mais ce qui -les déconcerta le plus, fut la décharge qui se fit très à propos et de -fort près par les arquebusiers que le roi de Navarre avait placés à -côté de chaque escadron; une infinité en fut jetée par terre, et les -escadrons de ce prince qui n'avaient pas branlé, jusqu'à ce que les -ennemis fussent à dix pas d'eux, ayant piqué et enfoncé par les -brèches avec des lances plus courtes et par conséquent plus fortes, -les percèrent et les serrèrent de si près que la plupart ne purent se -servir de leurs longues lances, et furent obligés de les lever en -l'air, signe d'une prochaine déroute dans ces sortes de combats. Elle -ne tarda pas, en effet: tout ce gros de cavalerie fut percé d'un bout -à l'autre, pris par les deux flancs et bientôt dissipé; et comme -l'infanterie des deux ailes était déjà en déroute, la bataille, qui ne -dura pas une heure, fut entièrement gagnée par le roi de Navarre. - -«Le roi de Navarre fit paraître en cette journée toute la conduite -d'un très grand capitaine, et s'exposa dans le plus chaud de la mêlée, -comme un simple soldat.» Au moment de la charge, des gentilshommes se -jetaient à l'envi au-devant de lui, pour le couvrir de leurs corps: «A -quartier! à quartier! s'écria-t-il; ne m'offusquez pas: je veux -paraître!» Il avait dans son escadron des compagnons et des serviteurs -de la première heure, tels que Jean de Pons, Plassac, Charles de La -Boulaye, Jacques de Caumont-La-Force, Frédéric de Foix-Candale, etc. -Plusieurs furent grièvement blessés à ses côtés, entre autres le baron -d'Entraigues et Manaud de Batz, son indomptable Faucheur. - -«Dès le commencement du combat, il fut attaqué par le baron de Fumel -et par Châteaurenard, cornette de Sansac, qui s'attachèrent à lui. Il -fut secouru par Frontenac, qui abattit Fumel d'un coup de sabre sur la -tête. Le roi de Navarre saisit au corps Châteaurenard, lui criant: -«Rends-toi, Philistin». Et, dans ce moment, il courut un grand risque -de la part d'un gendarme de Sansac, qui, tandis que ce prince tenait -Châteaurenard embrassé, lui donna plusieurs coups sur le casque, du -tronçon de sa lance; mais le capitaine Constant l'en délivra en tuant -le gendarme. Le prince de Condé et le comte de Soissons se signalèrent -beaucoup durant toute l'action. Le premier eut son cheval tué sous -lui, et le second fit plusieurs prisonniers de sa propre main. -L'action par laquelle Saint-Luc se conserva la vie dans cette déroute -est remarquable et fut beaucoup louée. Ayant rencontré le prince de -Condé poursuivant les fuyards, il pique à lui et le renverse de son -cheval du coup de lance qu'il lui porte, et en même temps, sautant de -dessus le sien, lui présente la main pour le relever et le gantelet, -en lui disant: «Monseigneur, je me fais votre prisonnier!» A quoi le -prince répondit en l'embrassant, et le fit mettre en sûreté. - -«Le duc de Joyeuse ne fut pas aussi heureux, car, voyant tout perdu -sans aucune ressource, et se retirant seul vers son artillerie, il fut -rencontré par Saint-Christophe et La Vignole, auxquels il jeta son -épée, leur promettant une rançon de cent mille écus. Mais les -capitaines Bourdeaux, Des Centiers et La Mothe-Saint-Héray survenant, -dans ce moment, ce dernier le tua d'un coup de pistolet dans la tête.» - -Telle fut l'issue de la bataille de Coutras. La victoire du roi de -Navarre était complète. Les catholiques perdaient trois mille hommes -de pied, une grande partie de leur cavalerie et plus de quatre cents -gentilshommes, la plupart ayant préféré la mort à la fuite. On -comptait parmi eux, outre le duc de Joyeuse et Saint-Sauveur, son -frère, Piennes, Brézé, Aubigeous, La Suze, Gouvello, Pluviaut, Neuvy, -Fumel, La Croisette, de Vaux, Tiercelin. Au nombre des prisonniers se -trouvèrent Bellegarde, qui mourut de ses blessures, Saint-Luc, -Cypierre, Montigny, Piennes l'aîné, Montsoreau, Châteauvieux, -Chastellux, Villegombelin, Châteaurenard, Guy du Lude et Sansac. La -perte des vainqueurs fut peu considérable: un petit nombre de soldats -et cinq gentilshommes seulement furent tués. Cette disproportion avec -la perte des vaincus s'explique par le caractère foudroyant de la -bataille. En moins d'une heure, l'armée de Joyeuse fut rompue de tous -côtés et en fuite. La plupart des victimes de cette journée tombèrent -dans la déroute. - -«Le roi de Navarre eut, en cette occasion, la gloire d'avoir, le -premier, gagné une grande bataille à la tête d'un parti qui, -jusque-là, avait presque toujours été battu dans les actions générales -et sous les plus habiles capitaines, tels qu'avaient été le feu prince -de Condé et l'amiral de Coligny. Il ne s'acquit guère moins d'honneur -par la manière généreuse et peu usitée alors dont il accueillit les -vaincus tombés entre ses mains. Il donna ordre qu'on eût grand soin -des blessés; il fit rendre les honneurs funèbres à Joyeuse et à son -frère; il relâcha presque tous les prisonniers sans rançon, fit des -présents à quelques-uns des principaux et rendit leurs drapeaux à -quelques autres, comme au sieur de Montigny.» La prise de Cahors avait -rendu redoutable le roi de Navarre; la victoire de Coutras le -marquait, pour l'avenir, de tous les signes de la conquête et du -triomphe. Ce jour-là, il mérita la couronne de France. - -La journée de Coutras provoqua, dans son temps, de vives discussions, -que les historiens, aux deux siècles suivants, et même de nos jours, -ont reprises en sous-oeuvre, s'accordant presque tous sur ce point, -que le roi de Navarre ne sut pas profiter de sa victoire, que même il -en perdit tous les fruits par la légèreté de sa conduite. C'est un -lieu commun qu'il est difficile de ne pas rencontrer sous la plume des -écrivains qui ont raconté, autrefois ou récemment, la vie de Henri IV. -Cette quasi-unanimité n'a pu nous convaincre: sans poser en principe -l'infaillibilité du roi de Navarre, nous avons vu distinctement dans -les faits historiques la preuve qu'il fit, après la bataille de -Coutras, ce qu'il pouvait et ce qu'il devait faire. - -Tous les reproches adressés au roi de Navarre pour n'avoir pas profité -de la journée de Coutras se réduisent à deux points: il ne marcha pas -vers la haute Loire, afin de s'y joindre à l'armée auxiliaire; cette -première faute commise, il abandonna son armée pour aller présenter -les trophées de sa victoire à la comtesse de Gramont. La plupart des -historiens, se copiant les uns les autres, n'ont même pas pris la -peine d'examiner les arguments dont se compose leur thèse. Il n'est -pas nécessaire de les scruter profondément, pour s'apercevoir qu'ils -se contredisent. Le roi de Navarre devait-il marcher vers l'armée -auxiliaire? Il le devait, assurent ces historiens. Qu'on les lise -donc, eux et leurs devanciers, et l'on reconnaîtra que le roi de -Navarre ne put pas faire ce qu'on lui reproche de n'avoir point fait: -d'abord, parce que son conseil s'y opposa, Turenne et le comte de -Soissons en tête; et, en second lieu, parce qu'il ne pouvait disposer, -pour une aussi longue campagne, de l'armée qui venait de détruire -celle de Joyeuse: elle était composée, en grande partie, de troupes -enrôlées pour quelques semaines, qui n'entendaient pas demeurer -indéfiniment sous les drapeaux du roi de Navarre, et dont -quelques-unes commencèrent à plier bagages pour le retour, le soir -même de la bataille. Aller au-devant des auxiliaires, à travers deux -armées, avec deux ou trois mille hommes, c'eût été un acte de folie. -Voilà des faits certains. Mais, ne pouvant joindre les Allemands, le -roi de Navarre devait, tout au moins, occuper la Saintonge, -l'Angoumois et le Poitou. Sans doute, il eût fait preuve d'une extrême -incurie, en laissant ces provinces dépourvues de toute défense: aussi -ne furent-elles point abandonnées. Condé garda la Saintonge; les -garnisons du Poitou reçurent des renforts; Turenne, avec une petite -armée, parcourut le Périgord et surveilla le Limousin, de même qu'une -partie de la Guienne et de la Gascogne. Le roi de Navarre s'en tint -d'une façon générale à la guerre défensive, en attendant une meilleure -fortune. L'étude des faits prouve qu'il ne put pas faire autrement. -Ajoutons, sans hésiter, que, même avec toute latitude, sa conduite -aurait dû être ce qu'elle fut. - -Le roi de France, à la tête d'une armée, était sur la Loire, vers -laquelle marchaient les auxiliaires allemands et suisses des -calvinistes. Les recevoir et attendre avec eux le choc d'une armée -commandée par un Joyeuse ou un prince lorrain, c'était une résolution -à laquelle aurait pu s'arrêter le roi de Navarre; mais les mener, avec -ses troupes françaises, contre Henri III en personne, contre le -symbole vivant de la royauté, voilà ce que l'héritier présomptif du -trône n'aurait pu faire sans devenir le premier des rebelles, sans -démentir toutes ses déclarations, toute sa politique depuis l'année -1576. Henri n'eût pas laissé échapper l'occasion d'écraser l'armée de -Guise ou toute autre armée de la Ligue; contre l'armée du roi, il ne -devait que se défendre. C'est ce qu'il eût fait, si Henri III eût -marché sur lui, et, en réalité, c'est ce qu'il fit toujours. - -Quant aux historiens qui, d'après d'Aubigné, accusent naïvement Henri -d'avoir «donné à l'amour» les fruits de la victoire de Coutras, en -allant faire visite à la comtesse de Gramont, pendant son voyage en -Gascogne et en Béarn, le bon sens suffit pour les réfuter: nous ne -dirons rien de plus de leur fantaisie de dénigrement. - -Le lendemain de la bataille, le roi de Navarre écrivit au roi de -France une lettre dont le texte, avant de venir jusqu'à nous, a subi -certainement quelques altérations, ne fût-ce que dans les formules -usuelles, mais qui n'en est pas moins un document authentique. Voici -cette lettre, que La Burthe, maître des requêtes du roi de Navarre, -fut chargé de présenter à Henri III: - -«Sire, mon seigneur et frère, remerciez Dieu: j'ai battu vos ennemis -et votre armée. Vous entendrez de La Burthe si, malgré que je sois -l'arme au poing au milieu de votre royaume, c'est moi qui suis votre -ennemi, comme ils le vous disent. Ouvrez donc vos yeux, Sire, et -connaissez qui sont-ils. Est-ce moi, votre frère, qui peux être -l'ennemi de votre personne? Moi, prince de votre sang, de votre -couronne? Moi, Français de votre peuple? Non, Sire; vos ennemis, ce -sont ceux-là qui, par la ruine de notre sang et de la noblesse, -veulent la vôtre, et au par-dessus votre couronne. Certes, si n'y eût -Dieu mis la main, c'était fait de vous, en ce lieu de Coutras, et ils -vous eussent en nous tué, Sire, comme en votre coeur ils nous ont -tués. Car par après, tout seul resté de tant de rois et princes, de -quel sommeil eussiez dormi entre ces épées rouges de votre sang, ou -même entre pires choses que ces épées? Avisez promptement à cette -besogne, si encore en est temps; car le tout est caché dans les abîmes -de la volonté de Dieu. Mais devant lui je proteste de la justice de -mes armes et de tout ce sang dont un jour vous faudra lui rendre -compte. Bandez, Sire, cette plaie de votre peuple; baillez-lui la -paix; baillez-la à Dieu, à vos Etats, à votre frère, à votre -conscience. Vainqueur, c'est moi qui vous la demande; ou s'il faut -guerre, laissez-la-moi rendre à ceux-là qui seuls vous la font et à -nous, et me les baillez à mener, à cette heure qu'ils savent quel je -suis. La Burthe, un des plus hommes de bien qui soient en la -chrétienté, et que par devers vous je dépêche avec simple lettre de -créance, pour ce qu'en sa fidélité du reste m'en assure, et aussi pour -ce qu'autrement ne puis faire, vous fera entendre que je ne veux que -le repos de tous et la conservation du mien. Et de quoi votre pape se -mêle de me vouloir ôter ce que de Dieu je tiens? Par quoi lui a Dieu -été et lui sera toujours contraire en si méchante oeuvre. Lequel Dieu -vivant je prie bien fort, Sire, qu'il vous rouvre le clair entendement -qu'il vous a baillé, et qu'il a permis être troublé pour les grands -péchés de ce royaume, et aussi celui de la grande part de votre brave -noblesse, à tel point aveuglée par ces Lorrains; alors verriez à -plein, Sire, qu'en toute cette pauvre France, n'est pas un seul coeur -français ennemi de son roi; la grande source de ce poison serait -découverte à tous; et vous, Sire, verriez qu'ici sommes, plus que ne -pensez, vos véritables serviteurs et sauveurs de votre couronne.» - -Cette page à la fois héroïque et politique porte l'esprit à des -hauteurs où l'élèvent bien rarement les bulletins de victoire. - -Le 23 octobre, Henri adressait au maréchal de Matignon une autre -lettre beaucoup plus intime assurément, mais qui atteste, par -quelques détails pleins de délicatesse, comme par les déclarations -qui la terminent, la générosité attendrissante du vainqueur de -Coutras: «Avant que de partir de Coutras, j'avais donné ordre pour -faire conduire les corps de M. de Joyeuse et de son frère à -Libourne... Auparavant je commandai que leurs entrailles fussent -enterrées avec leurs cérémonies (catholiques), à quoi les seigneurs et -gentilshommes (catholiques) qui sont ici (prisonniers) et aucuns des -miens assistèrent aussi. Je suis bien marri qu'en cette journée, je ne -puis faire différence des bons et naturels Français d'avec les -partisans et adhérents de la Ligue; mais, pour le moins, ceux qui sont -restés en mes mains témoigneront la courtoisie qu'ils ont trouvée en -moi et en mes serviteurs qui les ont pris. Croyez, mon cousin, qu'il -me fâche fort du sang qui se répand, et qu'il ne tiendra point à moi -qu'il ne s'étanche[50]». - - [50] Appendice: XXXVII. - - - - -CHAPITRE V - - Voyage de Henri en Gascogne et en Béarn.--Le comte de Soissons et - ses vues d'avenir.--Défaite des auxiliaires allemands et - suisses.--Saül et David.--Conseil de la Ligue à Nancy.--Siège - de Sarlat par Turenne.--Défense victorieuse.--Expédition de - Favas en Gascogne.--Petits faits de guerre racontés par - Henri.--Le mal domestique.--Mort du prince de Condé à - Saint-Jean-d'Angély.--Arrestation de la princesse de - Condé.--Les récits du roi de Navarre.--Nouveaux projets - d'attentat contre sa personne.--Perte de Marans.--Monbéqui et - Dieupentale.--Les menées factieuses des Seize.--Menaces de - Henri III.--Les Seize appellent le duc de Guise à leur - aide.--La journée des Barricades.--Henri III en - fuite.--Négociations des factieux avec le roi.--Il leur accorde - l'édit d'union du 21 juillet.--Toute-puissance des Guises et de - la Ligue.--Henri III reconnaît pour héritier présomptif le - cardinal de Bourbon.--L'arrière-pensée royale. - - -Le roi de Navarre, accompagné du comte de Soissons, passa quelques -semaines en Gascogne et en Béarn. Des historiens lui ont presque fait -un crime d'avoir présenté à Madame de Gramont les drapeaux et -enseignes conquis à la bataille de Coutras, comme si un pareil acte -d'héroïque galanterie n'était pas la digne récompense d'un dévouement -qui avait été pour quelque chose dans la récente victoire! - -Le comte de Soissons, selon l'abréviateur des _Economies royales_ -d'accord avec les Mémoires contemporains, avait su gagner le coeur de -Madame, soeur du roi, et il entretenait constamment Henri de son -dessein d'épouser cette princesse; mais il avait, en agissant ainsi, -des vues ambitieuses qui se découvrirent dans la suite. «Il prétendait -se faire subroger par ce mariage dans tous les droits du roi de -Navarre, et comme il ne voyait aucune apparence que ce prince, ayant -pour ennemis déclarés le pape, l'Espagne et les catholiques de France, -pût jamais venir à bout de ses entreprises, il comptait s'enrichir de -ses dépouilles, et y gagner du moins les grands biens qui composaient -l'apanage de la Maison d'Albret, en deçà de la Loire... Ce voyage -servit au roi de Navarre à connaître plus particulièrement celui qu'il -était sur le point de se donner pour beau-frère. Le comte de Soissons -ne put si bien dissimuler que le roi ne devinât une partie de ses -sentiments, et une lettre qu'il reçut de Paris acheva de les lui -dévoiler. On lui apprenait que le comte avait juré qu'aussitôt qu'il -aurait épousé Madame, il l'emmènerait à Paris et abandonnerait le -parti de son bienfaiteur, et qu'on prendrait alors des mesures pour -achever le reste. Cette lettre, que le roi de Navarre reçut au retour -de la chasse, et prêt à tomber dans le piège qu'on lui tendait, lui -donna pour le comte une aversion que rien ne put jamais effacer.» - -Le comte de Soissons ne se sépara définitivement du roi de Navarre -qu'après la journée des Barricades. «Livré à de perpétuelles chimères, -il regarda cet événement comme un coup de la fortune, qui, en le -délivrant de tous ses rivaux, allait le rendre tout-puissant dans le -conseil et à la cour de Henri III. Changeant donc incontinent de -batterie, il résolut d'aller s'offrir à ce prince, et pour donner plus -de relief à son action, il voulut paraître devant le roi, suivi d'un -grand nombre de créatures, qu'il chercha dans la cour du roi de -Navarre et parmi ses plus affectionnés serviteurs, dont il ne se fit -point de scrupule de tenter la fidélité. Le roi de Navarre sentit -comme il le devait l'indignité de ce procédé...» - -Pendant son séjour à Nérac ou dans les environs de cette ville, vers -la mi-novembre, le roi de Navarre reçut la nouvelle des multiples -échecs que les deux armées royales, celle du duc de Guise et celle de -Henri III, avaient infligés aux auxiliaires allemands, à Vimory, à -Auneau et sur quelques autres points. Leurs corps nombreux et -redoutables, mais indisciplinés et démoralisés par l'absence du roi de -Navarre, furent tour à tour écrasés. Ils avaient fait péniblement leur -jonction avec les Suisses protestants, qui, s'imaginant être venus en -France pour défendre Henri III contre la Ligue et trouvant le roi en -personne devant eux, refusèrent de se battre et négocièrent une -retraite. Les débris de l'armée allemande, commandée par le baron de -Donha, reprirent le chemin de la frontière, laissant, à chaque pas, -des blessés et des malades, qui périssaient sous les coups des -paysans. Le 2 décembre, les Suisses protestants obtinrent du roi un -traité et une gratification de quatre cent mille écus. Leur retraite -ne fut pas moins désastreuse que celle des Allemands... Rentré à -Paris, Henri III fit chanter un _Te Deum_ solennel et recueillit -quelques vivats populaires; mais les ligueurs réagirent contre ce -triomphe de commande, en exaltant les exploits du duc de Guise: leurs -prédicateurs affectèrent d'appliquer au souverain et au sujet le -verset de la Bible: «Saül en a tué mille, et David, dix mille». -L'Estoile a noté en quelques traits vifs cet épisode: «Ainsi la -victoire d'Auneau fut le cantique de la Ligue, la réjouissance du -clergé, qui aimait mieux la marmite que le clocher, la braverie de la -noblesse guisarde, et la jalousie du roi, qui reconnut bien qu'on ne -donnait ce laurier à la Ligue que pour flétrir le sien: en ce -véritablement misérable, qu'il fallait qu'un grand roi comme lui fût -jaloux de son vassal.» - -Le roi, blessé dans son orgueil, se vengea en surchargeant son -«archimignon», le duc d'Epernon, de nouvelles faveurs. La Maison de -Lorraine, doublement irritée de voir Epernon arriver au faîte, pendant -qu'elle était elle-même battue en brèche à la cour, tint à Nancy, le 8 -janvier 1588, en présence du cardinal de Bourbon, un conseil où se -formulèrent de nouvelles prétentions. D'abord repoussées par le roi, -elles devinrent plus tard la base du fameux édit d'union, -développement et consécration du traité de Nemours. En même temps, les -vues et les pratiques factieuses de la Ligue s'affirmèrent de plus en -plus dans Paris et dans les principaux centres de son action: on -pouvait déjà prévoir le jour où Henri III dans sa capitale serait -moins roi que le duc de Guise. - -Le roi de Navarre, n'ayant plus rien à attendre des mouvements de -cette armée étrangère dont la levée l'avait occupé si longtemps, et -sur laquelle il avait fondé tant d'espérances, reprit en Gascogne son -existence de petits combats et de coups de main. Ses capitaines ne -restèrent pas inactifs. Après la séparation de l'armée calviniste, le -lendemain de la bataille de Coutras, Turenne s'empara de toutes les -places entre l'Isle et la Dordogne, et résolut d'assiéger Sarlat. La -ville ayant fièrement répondu à la sommation, les opérations du siège -commencèrent le 25 novembre. Sarlat, qui avait soutenu un siège, en -1562, contre Duras, et connu, en 1574, le poids des armes de Geoffroy -de Vivans, était à peu près démantelé: petit à petit, les habitants -avaient détruit les ouvrages rudimentaires laissés par ce capitaine. -Les Sarladais ne s'en mirent pas moins courageusement à l'oeuvre, -exhortés par La Mothe-Fénelon, leur évêque, et par son cousin. Le -siège, très meurtrier, surtout pour les assiégeants, que, pour comble -de malheur, la maladie décima, fut levé le vingt-unième jour, mardi 15 -décembre. Plusieurs épisodes firent grand honneur à la bravoure des -habitants. En vain Turenne livra-t-il à la ville un furieux assaut, le -5 décembre; en vain fit-il venir des renforts du Limousin et de -l'Agenais: les assiégés ne faillirent pas un seul instant, quoique -Matignon, à qui le roi de Navarre donnait des préoccupations et des -inquiétudes par le siège d'Aire, qui fut prise vers le 7 décembre, -n'eût pu envoyer à Sarlat le moindre secours. Cette ville ne fut aidée -dans sa vigoureuse résistance que par quelques gentilshommes du -voisinage, qui s'y jetèrent, au péril de leur vie. - -D'un autre côté, Favas, de retour en Gascogne, où il avait le -commandement de Casteljaloux, délogea les catholiques de quelques -petits forts situés dans le voisinage de cette ville. Il alla ensuite -mettre le siège devant Vic-Fezensac, comptant y surprendre Lau et une -partie de la noblesse d'Armagnac qu'il avait associée à la défense de -la place. Vic-Fezensac, Nogaro et plusieurs autres villes de moindre -importance tombèrent au pouvoir de Favas; mais, ayant été grièvement -blessé devant Jegun, sa campagne finit là, et ses troupes allèrent -rallier l'armée de Turenne. Au mois de janvier, le roi de Navarre se -remit aux champs; ses lettres à la comtesse de Gramont nous donnent -quelques détails sur les faits de guerre auxquels il prit part: - -Le 20 février (de Casteljaloux): «Dieu a béni mon labeur; j'ai pris -Damazan sans perdre qu'un homme. Je monte à cheval pour aller -reconnaître le Mas-d'Agenais. Je ne sais si je l'attaquerai.» - -Le 23 février: «...J'avais bloqué le Mas-d'Agenais, mais je n'y avais -mené l'artillerie, craignant que l'armée du maréchal (Matignon) ne me -la fît lever de devant en diligence, le grand-prieur de Toulouse étant -joint à lui avec l'armée de Languedoc. Je vais monter à cheval avec -trois cents chevaux et donnerai jusqu'à la tête de leur armée.» - -Le 1er mars (de Nérac): «Hier, le maréchal et le grand-prieur vinrent -nous présenter la bataille, sachant bien que j'avais congédié toutes -nos troupes. Ce fut au haut des vignes, du côté d'Agen. Ils étaient -cinq cents chevaux et près de trois mille hommes de pied. Après avoir -été cinq heures à mettre leur ordre, qui fut assez confus, ils -partirent, résolus de nous jeter dans les fossés de la ville, ce -qu'ils devaient véritablement faire, car toute leur infanterie vint au -combat. Nous les reçûmes à la muraille de ma vigne qui est la plus -loin, et nous nous retirâmes au pas, toujours escarmouchant, jusqu'à -cinq cents pas de la ville, où était notre gros, qui pouvait être de -trois cents arquebusiers. L'on les ramena de là jusques où ils nous -avaient assaillis. C'est la plus furieuse escarmouche que j'aie jamais -vue, et de moindre effet; car il n'y a eu que trois soldats blessés, -tous de ma garde, dont les deux n'est rien. Il y demeura deux des -leurs, dont nous eûmes la dépouille, et d'autres qu'ils retirèrent à -notre vue, et force blessés que nous voyions amener.» - -Ce fut vraisemblablement à cette date que les perfidies du comte de -Soissons révélées au roi de Navarre, qui dut laisser paraître quelque -chose de son mécontentement, donnèrent naissance aux querelles -intestines auxquelles fait allusion la lettre suivante, adressée de -Nérac, le 8 mars, à la comtesse de Gramont: «Le diable est déchaîné. -Je suis à plaindre et est merveille que je ne succombe sous le faix. -Si je n'étais huguenot, je me ferais Turc. Ha! les violentes épreuves -par où l'on sonde ma cervelle! Je ne puis faillir d'être bientôt ou -fol ou habile homme. Cette année sera ma pierre de touche. C'est un -mal bien douloureux que le domestique! Toutes les géhennes que peut -recevoir un esprit sont sans cesse exercées sur le mien. Je dis toutes -ensemble. Plaignez-moi...» - -Ce «mal domestique» dont Henri se plaignait à bon droit, allait se -jeter au travers de sa vie agitée, en y apportant, par surcroît, une -nouvelle complication politique. Le 5 mars 1588, Henri Ier de Bourbon, -prince de Condé, mourut subitement à Saint-Jean-d'Angély. On voulut -attribuer cette catastrophe aux suites du coup de lance dont il fut -renversé à Coutras, non blessé; mais «les marques du poison», comme le -dit le roi de Navarre, furent visibles, et, selon l'opinion la plus -générale, le crime fut commis à l'instigation ou du consentement de la -princesse elle-même, Charlotte de La Trémouille. Arrêtée par ordre du -roi de Navarre, la veuve de Condé ne fut jamais jugée. On procéda -contre elle, mais il y eut sursis jusqu'après ses couches, et le -procès interrompu n'aboutit, six ans plus tard, en 1595, qu'à un arrêt -du parlement de Paris déclarant la princesse innocente. Belcastel, -page de sa maison, s'était enfui après la mort du prince, mais Ancelin -Brillaud ou Brillant, intendant au service du prince de Condé, fut -accusé de complicité, condamné et écartelé. Il n'est rien resté, que -nous sachions, de la procédure dirigée, dès les premiers jours, contre -la princesse, de sorte que les lettres du roi de Navarre à madame de -Gramont sont doublement précieuses pour l'histoire de ce tragique -épisode. - -Le 10 mars: «Pour achever de me peindre, il m'est arrivé l'un des plus -extrêmes malheurs que je pouvais craindre, qui est la mort subite de -Monsieur le Prince. Je le plains comme ce qu'il me devait être, non -comme ce qu'il m'était...--Ce pauvre prince (non de coeur), jeudi, -ayant couru la bague, soupa, se portant bien. A minuit, il lui prit un -vomissement très violent, qui lui dura jusques au matin. Tout le -vendredi, il demeura au lit. Le soir, il soupa, et ayant bien dormi, -il se leva le samedi matin, dîna debout et puis joua aux échecs. Il se -lève de sa chaise, se met à promener par sa chambre, devisant avec -l'un et l'autre. Tout à coup, il dit: «Baillez-moi ma chaise, je sens -une grande faiblesse». Il n'y fut assis qu'il perdit la parole, et -soudain après, il rendit l'âme, assis. Les marques de poison sortirent -soudain. Il n'est pas croyable l'étonnement que cela a porté en ce -pays-là. Je pars, dès l'aube du jour, pour y aller pourvoir en -diligence. Je me vois en chemin d'avoir bien de la peine. Priez Dieu -hardiment pour moi. Si j'en échappe, il faudra bien que ce soit lui -qui m'ait gardé.» - -Le 13 mars (d'Eymet): «Il m'arriva, l'un à midi, l'autre au soir, deux -courriers de Saint-Jean. Le premier rapportait comme Belcastel, page -de Madame la Princesse, et son valet de chambre, s'en étaient fuis, -soudain après avoir vu mort leur maître; avaient trouvé deux chevaux, -valant deux cents écus, à une hôtellerie du faubourg, que l'on y -tenait il y avait quinze jours, et avaient chacun une mallette pleine -d'argent. Enquis, l'hôte dit que c'était un nommé Brillant qui lui -avait baillé les chevaux, et lui allait dire tous les jours qu'ils -fussent bien traités. Ce Brillant est un homme que Madame la Princesse -a mis en la maison, et lui faisait tout gouverner. Il fut tout soudain -pris. Confesse avoir baillé mille écus au page, et lui avoir acheté -ces chevaux, par le commandement de sa maîtresse, pour aller en -Italie. Le second (courrier) confirme, et dit de plus que l'on avait -fait écrire une lettre à ce Brillant, au valet de chambre qu'on savait -être à Poitiers, par où il lui mandait être à deux cents pas de la -porte, qu'il voulait parler à lui. L'autre sortit. Soudain, -l'embuscade qui était là le prit, et fut mené à Saint-Jean. Il n'avait -encore été ouï, mais bien disait-il à ceux qui le menaient: «Ah! que -Madame est méchante! que l'on prenne son tailleur, je dirai tout sans -gêne (torture)». Ce qui fut fait. Voilà ce que l'on en sait jusques à -cette heure. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit d'autres fois; je -ne me trompe guère en mes jugements: c'est une dangereuse bête qu'une -mauvaise femme... J'ai découvert un tueur pour moi...» - -Le 15 mars: «Je serai jeudi à Saint-Jean, d'où je vous manderai toutes -nouvelles. L'on a trouvé sur le valet de chambre des perles et des -diamants qui ont été reconnus.» - -Le 17 mars: «... Les soupçons croissent du côté où les avez pu juger. -Je verrai tout demain. J'appréhende fort la vue des fidèles serviteurs -de la maison, car c'est, à la vérité, le plus extrême deuil qui se -soit jamais vu. Les prêcheurs romains prêchent tout haut, par les -villes d'ici autour, qu'il n'y en a plus qu'un à avoir, canonisent ce -bel acte et celui qui l'a fait, admonestent tous bons catholiques de -prendre exemple à une si chrétienne entreprise...» - -Le 21 mars: «Pour le fait de la procédure de la mort de Monsieur le -Prince, de plus en plus, l'on découvre la méchanceté, et tout du côté -que vous pûtes juger par ma dernière...» - -Cette procédure occupa longtemps le roi de Navarre. Il croyait -évidemment à la culpabilité de la princesse de Condé; mais quoiqu'il -eût sollicité les bons offices de la reine-mère pour faciliter -l'arrestation de Belcastel, le page échappa à toutes les recherches. - -La correspondance dont on vient de lire des extraits fait allusion aux -nouveaux attentats dirigés contre le roi de Navarre. Dans une lettre -adressée, le 20 mars, de Saint-Jean-d'Angély au maréchal de Matignon, -il revient sur le fait indiqué en ces termes: «J'ai découvert un tueur -pour moi». Il raconte que, pendant son dernier séjour à Nérac, un -homme dépêché pour le tuer fut soupçonné et pris, et il ajoute: -«Lequel, depuis mon partement, a confessé le fait et déposé -pareillement comme et par qui il avait été employé pour ce faire. J'ai -bien voulu vous faire la présente pour vous prier affectueusement me -faire ce plaisir d'envoyer deux ou trois personnes qualifiées pour -voir le personnage, sa déposition et comme tout s'est passé, afin que -vous soyez mieux éclairé de la vérité du fait. J'envoie un passe-port -pour ceux qui iront de votre part et une lettre adressante aux consuls -de Nérac.» Le même jour, annonçant à La Roche-Chandieu, ministre -calviniste, qu'il s'occupe du procès des assassins du prince de Condé, -il l'entretient également du projet d'attentat de Nérac, et donne -d'autres détails: «En même temps, il y avait vingt quatre hommes -dépêchés pour me tuer; il y en a un qui est Lorrain et se disait -Frison, à qui le coeur faiblit en me présentant une requête à Nérac.» -L'histoire ne donne pas le dernier mot de cette affaire. - -Tout en surveillant l'action de la justice, le roi de Navarre -guerroyait çà et là. Vers la fin de mars, Lavardin ayant occupé -Marans, Henri reprit sur-le-champ un des forts de cette place et se -donna beaucoup de peine pour la ressaisir; mais elle ne retomba en son -pouvoir qu'au mois de juillet. Dans une de ses expéditions antérieures -en Languedoc, il avait pris deux bourgs fortifiés, Monbéqui et -Dieupentale. Pendant qu'il investissait Marans, il apprit que les -garnisons laissées dans ces deux places les avaient abandonnées après -les avoir pillées. «J'entends, écrivait-il à M. de Scorbiac, -gouverneur de Castres, que punition exemplaire soit faite de ceux qui -ont quitté et pillé Monbéqui et Dieupentale, que j'avais conquis au -danger de ma vie.» - -Mais on touchait au moment où les violences de la Ligue allaient -bouleverser la scène politique, et rejeter à l'arrière-plan tous les -petits faits de guerre semblables à ceux dont nous venons de parler. -Les Seize, enhardis par l'impunité que leur assuraient l'ascendant des -Guises et la faiblesse de Henri III, formaient, chaque jour, quelque -nouveau complot contre l'autorité royale, et dépassaient même dans -leur zèle les vues des chefs supérieurs de la Ligue. Ils avaient -provoqué, vers la fin de l'année 1587, une déclaration des docteurs de -Sorbonne portant qu'on peut ôter le gouvernement aux princes qu'on ne -trouve pas tels qu'il faut, comme l'administration au tuteur qu'on -tient pour suspect. Le roi s'était borné à leur adresser des -réprimandes et des menaces. Deux fois, un projet d'enlèvement de Henri -III fut déjoué, grâce aux avis secrets que lui fit tenir Nicolas -Poulain, lieutenant de la prévôté. Au mois d'avril 1588, cependant, le -roi perdit patience. Il fit venir en sa présence quelques-uns des -Seize, entre autres le président de Neuilly, leur parla sur un ton -très irrité, leur dit qu'il connaissait leurs menées factieuses, et -leur déclara qu'il en ferait, au besoin, prompte et sévère justice. -Aussitôt les Seize mandèrent au duc de Guise de venir à leur aide. -Prévenu de cette démarche, le roi interdit au duc l'accès de Paris; -mais Guise, n'ayant pas reçu ou feignant de n'avoir pas reçu à temps -les ordres du roi, passa outre, et le 9 mai, il entrait dans Paris, où -il descendait au palais de la reine-mère. Henri III fut obligé de -recevoir ce sujet révolté et triomphant, et n'osa pas châtier son -insolence; mais comme il ne voulut pas lui accorder tout ce qu'il -demandait, la Ligue organisa une insurrection, et, le 12 avril, à la -suite de la célèbre journée des Barricades, Henri III quitta Paris en -fugitif, pendant que, pour comble d'humiliation, la reine-mère -affectait de négocier avec le duc de Guise pour lui dissimuler le -projet de fuite du roi. Le duc et la Ligue furent bientôt effrayés de -leur victoire: elle arrivait trop tôt, et faisait d'eux manifestement -des rebelles. Henri III, retiré à Chartres, sembla d'abord résolu à -traiter Guise et les ligueurs en criminels de lèse-majesté; mais peu à -peu, effrayé, à son tour, de la puissance de ces ennemis, il consentit -à traiter avec eux, et signa à Rouen l'édit d'union, qui fut -enregistré à Paris, le 21 juillet. Les prétentions formulées, l'année -précédente, par l'assemblée de Nancy, formèrent les articles du nouvel -édit. Le roi promettait de combattre les huguenots jusqu'à leur -entière destruction, et de ne laisser le trône qu'à un prince -catholique. Il était stipulé que nul ne pourrait être nommé à un -office public, sans prêter un serment «de catholicité». Des articles -secrets amnistiaient tous les actes de la Ligue, maintenaient ses -troupes, lui accordaient de nouvelles places de sûreté. Quinze jours -après, le duc de Guise était nommé généralissime des armées royales, -et les autres chefs ligueurs recevaient des commandements. Mayenne -était mis à la tête d'une armée qui devait aller combattre -Lesdiguières dans le Dauphiné, et le duc de Nevers en devait mener une -autre contre les huguenots du Poitou. Enfin Henri III reconnut pour -héritier présomptif de la couronne ce cardinal de Bourbon dont il -avait raillé, quelques années auparavant, les ridicules prétentions. A -la nouvelle de ces victoires inespérées, la Ligue poussa des cris de -joie dans la France entière, et, à Paris, elle fit chanter un _Te -Deum_ pour célébrer la forclusion du roi de Navarre. - -Quand on étudie ce traité d'union, où l'abdication s'étale en -articles, il est bien difficile de conserver le moindre doute sur -l'existence d'une arrière-pensée dans l'esprit de Henri III. Un roi -qui met tant d'armes dans les mains de son ennemi rêve le suicide ou -la vengeance, et Henri III montra bientôt, par de tragiques -résolutions, qu'il n'avait pas entendu se précipiter lui-même du -trône. Ce qu'il cédait au duc de Guise fait revenir à la mémoire ce -qu'autrefois Charles IX avait cédé à Coligny. Il faut nécessairement -résoudre ce dilemme: ou Henri III n'avait ni intelligence, ni -amour-propre, et alors on conçoit qu'il ait tout livré à la Maison de -Lorraine; ou, profondément irrité, mais dissimulant pour mieux -préparer sa revanche, il était capable de dresser le piège solennel -des Etats de Blois, pour y détruire politiquement, par la sentence de -ces assises, ou y supprimer par la force un homme qui en était arrivé -à chasser le roi de sa capitale. Si les Etats de Blois n'eussent pas -été, en majorité, sous le joug de la Ligue, Henri III eût obtenu d'eux -la condamnation de la Ligue et des Guises, et les poignards des -Quarante-Cinq fussent restés au fourreau. Mais les Etats et le duc, -mis face à face, ne firent qu'un, et ce fut alors que Henri III, -malgré ses pauvres finesses, qui consistaient à débaptiser la Ligue et -à faire la part de ses excès et celle de ses actes légitimes, fut -amené à choisir entre l'abdication réelle et le pouvoir conservé par -un crime. - - - - -CHAPITRE VI - - La politique du roi de Navarre en face de Henri III et de la - Ligue.--Lettre à l'abbesse de Fontevrault.--Lettre au vicomte - d'Aubeterre.--La ruine de l'_Armada_.--Les affaires des - calvinistes en Dauphiné, en Languedoc et en Guienne.--Sage - activité de Henri.--Grandes et petites négociations.--Les - Etats-Généraux à Blois.--Discours de Henri III.--La Ligue - amnistiée dans le passé et incriminée dans l'avenir.--Revanche - des Guises.--Condamnation du roi de Navarre par les - Etats.--Résistance de Henri III.--Le roi de Navarre à - l'assemblée de La Rochelle.--Réclamation des députés, à Blois - et à La Rochelle, contre les abus de pouvoir.--Henri reprend le - harnais.--Prise de Niort.--Le coup d'Etat de Blois.--Les deux - conseils donnés au roi de France.--Assassinat du duc de - Guise.--Henri III ne sait pas profiter de son - crime.--Négociations puériles.--Soulèvement universel contre le - roi de France.--Menaces du Saint-Siège.--Débandade de l'armée - royale.--Mort de Catherine de Médicis.--Son dernier conseil à - Henri III.--Il se décide à négocier avec son - beau-frère.--Expéditions et maladie du roi de Navarre. - - -Entre la convocation des Etats-Généraux, annoncée à Rouen, au mois de -juillet, et leur séance d'ouverture, qui eut lieu seulement le 16 -octobre 1588, le roi de Navarre, habitué de longue date à se voir -anathématiser par la cour de France comme par la Ligue, eut le loisir -d'étudier le nouveau terrain où les partis allaient se livrer -bataille. L'édit d'union ne le surprit ni ne l'effraya; il en fut -moins ému que de cette néfaste journée des Barricades qui avait vu le -roi de France chassé de son palais par une démonstration populaire. Il -n'avait jamais voulu, même au plus fort des perfidies de Catherine et -de Henri III, se poser en adversaire de l'autorité royale, et depuis -la victoire de Coutras, il comprenait, encore mieux qu'auparavant, que -le salut de la couronne et du pays, et par conséquent le succès de sa -juste cause dépendaient d'une sincère alliance entre Henri III et son -héritier présomptif. Cette alliance, Henri III l'avait souvent -désirée, mais en y mettant des conditions qui auraient rendu le roi de -Navarre odieux au parti calviniste, lui eussent fait perdre -brusquement son appui, et, le laissant suspect et isolé à côté du roi -de France, auraient privé celui-ci du bénéfice de la réconciliation. -Mettre librement son épée au service de Henri III, donner pour base à -l'entente un édit de large tolérance, de sage liberté, préluder à -l'action commune contre la Ligue par la pacification entre les -royalistes et les calvinistes, d'où naîtrait logiquement, au profit -des deux rois et pour le bien du pays, un nouveau et puissant parti de -la couronne, telles avaient toujours été les vues hautement avouées du -roi de Navarre. Après la journée des Barricades, il s'attacha plus que -jamais à les faire prévaloir. - -Vers la fin du mois de mai, répondant à une lettre pressante -d'Eléonore de Bourbon-Vendôme, soeur du feu roi Antoine et abbesse de -Fontevrault, qui le priait de se soumettre à la fois à l'Eglise et au -roi de France, il découvrait sa pensée discrètement, tout en dénonçant -l'hypocrisie des meneurs de la Ligue. Cette confidence d'un roi -politique et guerrier à une femme vénérable est d'une beauté -d'expression que nul commentaire ne saurait rendre: «Ma tante, disait -Henri, il ne saurait rien venir de votre part que je ne reçoive comme -de ma propre mère. Je sais que les avertissements que me donnez -procèdent d'une entière et parfaite amitié que me portez; mais vous -savez quelle est ma résolution, de laquelle il me semble que je ne -dois me départir, et que vous-même ne me le devez conseiller; -connaissant (comme je vous ai toujours dit) que ce n'est à la religion -qu'on en veut, mais à l'Etat, ainsi que vous peut assez témoigner ce -qui est naguère advenu à Paris, et l'entreprise que la Ligue a voulu, -ces jours passés, faire sur le roi, qui est plus catholique que pas un -d'icelle. Toutefois vous voyez si on a laissé de le traiter en -huguenot. Croyez, ma tante, que ceux qui ont les armes à la main ne -manquent jamais de prétexte; et quant à moi aussi, je ne m'arrête -point là, mais je me remets en la bonté de Dieu, qui connaît la -justice de ma cause et qui la saura discerner des pernicieux desseins -des méchants. Celui qui donne et conserve les couronnes, conservera, -s'il lui plaît, à notre roi celle qu'il lui a donnée. Il faut se -résoudre à sa volonté et obéir à ses jugements...» Et dans une lettre -d'un tout autre caractère, mais sur le même sujet, adressée, le mois -suivant, au vicomte d'Aubeterre, officier au service de Henri III, le -roi de Navarre indiquait avec une incomparable droiture de sens le -but où devaient tendre, selon lui, et sa politique et celle de Henri -III: «...Encore il y a remède (à la situation), pourvu que le roi soit -fidèlement servi de ses bons sujets et qu'ils fassent leur devoir. -C'est maintenant la saison où on connaîtra les bons Français. De ma -part, je n'ai autre désir que d'employer tout ce qui est en mon -pouvoir et ma personne...» - -Ce n'étaient ni la crainte ni le désarroi de ses affaires qui -dictaient des déclarations semblables au roi de Navarre; car les -démêlés survenus entre les royalistes et la Ligue avaient donné une -nouvelle vigueur aux revendications de son parti et démontré à -beaucoup de «bons Français» le danger qu'il y avait à seconder les -entreprises des princes de la Maison de Lorraine. A la vérité, Henri -III n'avait pas encore signé l'édit d'union ni confié le commandement -général de son armée au duc de Guise; et la sentence de proscription -contre le roi de Navarre ne fut rendue par les Etats de Blois que -quatre mois plus tard; mais que Henri prévît ou non ces -conséquences,--et il pouvait sans beaucoup de peine les prévoir, -connaissant ses adversaires,--il devait compter sur la logique des -choses, sur la lumière qui se dégagerait des faits, sur le sentiment -de la conservation, qui, tôt ou tard, jetterait le roi de France dans -ses bras, pourvu qu'ils fussent bien armés et capables de dompter la -Ligue. Il lui fallait à la fois prouver sa force et attester, avec une -inébranlable constance, son dessein de faire cause commune avec Henri -III. - -Sa ligne de conduite ainsi tracée conformément au devoir et à -l'intérêt bien entendu, aucun événement ne put l'en faire dévier, et -plus d'un vint lui démontrer la sagesse de ses résolutions. Telle fut, -par exemple, au mois d'août, la destruction de «l'invincible Armada», -cette flotte immense sous l'effort de laquelle Philippe II avait rêvé -d'anéantir la puissance de l'Angleterre, et que la Ligue accompagnait -de ses voeux, attendant les plus heureux contre-coups de sa victoire. -Ce désastre, en paralysant pour quelque temps l'Espagne, privait les -ligueurs du seul point d'appui important qu'ils eussent à l'étranger. -L'aspect général des affaires du parti calviniste inspirait, du reste, -à ses chefs plus de confiance qu'elle ne leur causait d'inquiétude. Au -moment où l'édit d'union les menaçait d'une nouvelle et implacable -guerre, presque à l'heure où périssait l'Armada, Lesdiguières, chef -des calvinistes en Dauphiné, signait avec La Valette, frère aîné du -duc d'Epernon et lieutenant du roi, un traité d'alliance défensive et -offensive contre tous ceux qui entreraient en armes dans cette -province, convention qui réduisait à l'impuissance l'armée dont -Mayenne avait reçu le commandement. Le duc d'Epernon, qui ne fut pas -étranger à ce traité, était entré lui-même en lutte contre la Ligue, à -propos de son gouvernement d'Angoulême, dont le roi, sollicité par les -Guises, l'avait dépouillé, mais dont il n'entendait pas se dessaisir, -et cet incident pouvait déconcerter plus d'une entreprise des ligueurs -dans l'Angoumois et les provinces voisines. La Guienne, la Gascogne et -le Béarn n'étaient pas des pays où la Ligue, mal vue de Matignon, pût -aisément s'étendre. Dans le Languedoc, Henri pouvait compter sur -Montmorency. Enfin il tenait lui-même la Saintonge et ne manquait pas -de ressources en Poitou. Accroître ces ressources, grossir ses troupes -de façon à contenir l'armée du duc de Nevers qu'il allait avoir sur -les bras, se donner ainsi le loisir d'attendre que Henri III lui -revînt, éclairé par les événements et pressé par la nécessité, c'était -l'oeuvre à laquelle il devait s'employer avant tout. Il l'entreprit -avec son activité habituelle. - -Il entretenait une correspondance suivie avec ses négociateurs auprès -de la reine d'Angleterre et des princes protestants d'Allemagne, dont -il espérait obtenir de nouveaux secours en hommes et en argent. En -même temps, il convoquait, de toutes parts, ses partisans disséminés, -et les priait, avec une héroïque gaîté, comme dans la lettre suivante -adressée au baron d'Entraigues, de venir se mettre, eux et leur -fortune, au service de sa cause: «Dieu aidant, j'espère que vous êtes, -à l'heure qu'il est, rétabli de la blessure que vous reçûtes à -Coutras... Sans doute, vous n'aurez manqué, ainsi que vous l'avez -annoncé à Mornay, de vendre vos bois, et ils auront produit quelques -mille pistoles. Si ce est, ne faites faute de m'en apporter tout ce -que vous pourrez. Je ne sais quand, ni d'où, si jamais je pourrai vous -les rendre, mais je vous promets force honneur et gloire, et argent -n'est pas pâture pour des gentilshommes comme vous et moi.» - -A travers ces grandes ou petites négociations, il se tenait -constamment en haleine, lui et ses troupes, courant de place en place, -reprenant, au mois de juillet, ce délicieux Marans si éloquemment -vanté à la comtesse de Gramont et qu'il n'avait pu ressaisir pendant -l'hiver, et gagnant, d'une chevauchée à l'autre, nombre de forts et -de villettes, surtout Beauvoir-sur-Mer, château puissamment fortifié -par le duc de Mercoeur. - -Les délibérations des Etats-Généraux réunis à Blois, le 16 octobre, ne -tardèrent pas à prouver au roi de Navarre, comme à tous les esprits -attentifs, que l'accord était précaire entre le roi de France et le -duc de Guise. Nous n'avons à retenir de ces assises que deux faits -principaux. Dans la séance royale, Henri III prononça un discours qui -tout à la fois amnistiait la Ligue dans le passé et la condamnait dans -l'avenir. Il se déclarait prêt à jurer l'édit d'union et entendait que -les Etats le jurassent avec lui, mais il proclamait que dorénavant les -associations, pratiques, menées, levées d'hommes et d'argent seraient -considérées par lui comme autant de crimes de lèse-majesté: c'était -incriminer et interdire l'existence même de la Ligue. Les Guises -sentirent le coup, et s'efforcèrent de prendre leur revanche dans les -délibérations suivantes. Ils l'obtinrent des Etats, au mois de -novembre, par la proclamation de la déchéance du roi de Navarre, en -tant qu'héritier présomptif de la couronne de France. Cette -résolution, à laquelle les Etats eussent logiquement abouti en suivant -la pente des choses, sous l'influence des Guises qui les dominaient, -fut provoquée par une requête des députés calvinistes réunis à La -Rochelle, sous la présidence du roi de Navarre, et par laquelle ils -demandaient qu'on leur accordât la liberté de conscience, selon l'édit -de janvier 1562, la restitution de leurs biens saisis et la réunion -d'un concile général libre, promettant de se soumettre à ses -décisions. Les calvinistes déclaraient que si leur requête était -repoussée, ils ne reconnaîtraient pas la légitimité de l'assemblée des -Etats. «La demande du concile, dit Mézeray, était mise en avant, à -l'instance du roi de Navarre, qui désirait, par cet expédient, faire -connaître aux catholiques qu'il n'était point ennemi mortel de leur -religion, ni si opiniâtre dans la sienne qu'on leur avait persuadé: ce -qu'il tâcha d'insinuer dans les esprits, par un livre, en forme -d'avertissement aux Etats, dont les termes étaient fort recherchés et -tout le discours conduit avec beaucoup de circonspection. Mais, en des -matières si chatouilleuses, le milieu étant bien souvent plus -dangereux que les extrémités, d'autant qu'en tâchant de complaire à -l'un et l'autre des deux partis, on les offense tous les deux, ce -moyen redoubla plus fort les soupçons des consistoriaux et donna sujet -à la Ligue de procéder avec plus d'animosité contre lui.» Le Père -Daniel, parlant du même écrit, donne la raison de son insuccès parmi -les députés des Etats: «Le roi de Navarre avait affaire à des gens -qui, pour la plupart, appréhendaient plus sa conversion qu'ils ne la -souhaitaient». Henri avait donc contre lui dans cette circonstance -tous les ligueurs de parti pris et tous les protestants fanatiques. Ce -fut à vaincre et à conquérir ces deux sortes d'adversaires qu'il -employa ses efforts et son génie, et mérita une gloire immortelle. - -«La condamnation du roi de Navarre, dit Palma Cayet, se traita par -toutes les trois chambres (clergé, noblesse, tiers-état). Douze de -chacune chambre furent députés vers S. M. pour lui faire entendre leur -résolution et lui dire qu'ils avaient avisé que le roi de Navarre -serait déclaré hérétique, chef d'iceux, relaps, excommunié, indigne de -toute succession, couronne, royauté et gouvernement.» Il faut rendre -cette justice à Henri III, qu'il opposa une vive résistance à -l'exorbitante prétention de la Ligue. Il voulut, en présence des -députés, faire discuter leur requête par son procureur général Jacques -de La Guesle, «lequel, ajoute Favyn, par une grave et judicieuse -remontrance, montra l'impertinence de cette proposition». En -définitive, le roi sacrifia ou parut sacrifier son beau-frère. - -Pendant que les Etats de Blois disposaient de l'autorité royale, pour -le présent et pour l'avenir, le roi de Navarre était obligé, de son -côté, de livrer bataille à ses partisans, dans cette assemblée de La -Rochelle dont nous venons de parler. Au milieu de leurs revendications -factieuses, les Etats de Blois eurent de légitimes velléités de -réforme politique et administrative, et, par une remarquable -coïncidence, les députés calvinistes réunis à La Rochelle firent -entendre des réclamations et des critiques analogues à celles dont les -Etats eurent à s'occuper. Il y avait dans les esprits, à ce moment, -comme une vague tendance à contrôler et limiter les actes du pouvoir -royal, et à regagner le terrain perdu, pour les libertés anciennes, -pendant quarante ans d'arbitraire, de favoritisme et de guerre civile. -Mézeray, dans sa grande _Histoire_, nous a laissé sur cette crise une -page d'autant meilleure à reproduire ici, qu'elle donne la physionomie -de l'assemblée de La Rochelle. - -«Ce n'était pas seulement la Ligue qui remuait toutes choses pour -embarrasser l'esprit du roi, mais avec elle était joint encore le -désir unanime de tous les peuples, qui, voyant les affaires sur le -point d'une entière révolution, étaient poussés ou par je ne sais -quel instinct, ou par les raisonnements des plus avisés politiques qui -s'étaient répandus parmi eux, à faire leur profit de ce changement. Et -ils le désiraient avec d'autant plus d'ardeur, qu'ils avaient sous les -règnes derniers ressenti de plus grandes oppressions. - - «Cette passion régnait dans les esprits des religionnaires - aussi bien que parmi les catholiques, et au même temps qu'elle - faisait tant de peine au roi dans les Etats de Blois, elle - n'en donnait guère moins au roi de Navarre dans ceux de La - Rochelle. Ce prince avait convoqué les Etats de son parti en - cette ville; les députés de leurs dix-huit provinces - auxquelles ils avaient réglé leurs Eglises s'y étant rendus, - et y ayant été reçus selon l'ordre qu'ils ont accoutumé - d'observer en leurs synodes, il en avait fait l'ouverture le - quatorzième de novembre. Or, il avait procuré cette assemblée, - tant pour réunir à soi la créance et l'affection de tous les - religionnaires, dont plusieurs n'avaient pas bonne opinion de - lui, que pour se servir de leurs forces à défendre son droit à - la succession de la couronne; mais il pensa bien y trouver - tout le contraire de ce qu'il en avait espéré. Elle le - contraignit d'en défendre l'entrée à quelques-uns des siens - qui lui étaient suspects; il fallut qu'il y souffrît de - sévères reproches, et même des calomnies contre sa conduite; - les ministres ne lui celèrent aucune de ses fautes; ils firent - une rude censure de toute sa vie, n'épargnèrent pas ses - amours, et le blâmèrent de tiédeur au fait de la religion. - Quand on en fut sur le premier point des contributions, les - députés du Languedoc, animés par leur instigation, se - bandèrent directement contre ses officiers pour les impôts des - passages, se plaignant que ces derniers se convertissaient au - profit de quelques personnes particulières... Ils proposèrent - de choisir des protecteurs de leur religion, parce qu'ils - s'imaginaient que cette considération retiendrait le roi qu'il - ne se fît catholique, comme ils appréhendaient, ou du moins - que s'il les abandonnait, il ne pût pas les ruiner. - -«A tous leurs reproches, ce prince ne répondit qu'avec une -merveilleuse patience et une discrétion qui faisait violence à son -courage. Pour leurs autres entreprises, il tâcha de les dissiper en -gagnant doucement les uns, divisant les autres, et recherchant -soigneusement tous ceux qu'il savait les plus animés. L'adresse et les -soins de Du Plessis-Mornay, dont il employait heureusement la plume -et le crédit dans ses plus épineuses affaires, le servirent utilement -en cette occasion. - -«Enfin, après diverses propositions fort rudes qu'ils faisaient pour -se prémunir contre la tyrannie, c'étaient leurs termes, lesquelles il -sut adroitement détourner ou arrêter, il en fut quitte pour leur -accorder l'établissement de quelques chambres particulières, à -Saint-Jean-d'Angély, Bergerac, Montauban, Nérac, Foix et Gap en -Dauphiné, qui, recevant les plaintes de chacun et leur rendant -justice, contiendraient ses officiers en leur devoir, selon les -règlements qui se feraient en cette assemblée. Après que les Etats -selon leur opinion eurent ainsi pourvu à leur liberté contre les -entreprises du dedans, ils travaillèrent avec une parfaite union à -chercher les moyens de soutenir le grand effort que la Ligue leur -allait jeter sur les bras, et pendant un mois que cette assemblée -dura, ils firent de si beaux règlements pour la levée et distribution -des deniers, pour les ordres qu'il fallait tenir, tant pour attaquer -que pour se défendre, pour la discipline militaire et pour l'étroite -observance des lois, que l'on jugea par là qu'ils n'étaient pas si -faciles à vaincre, comme la Ligue le publiait.» - -Au sortir de l'assemblée de La Rochelle, Henri écrivait à la comtesse -de Gramont: «Vous me pensiez soulagé pour être retiré en nos -garnisons. Vraiment, s'il se refaisait encore une assemblée, je -deviendrais fol! Tout est achevé, et bien, Dieu merci! Je m'en vais à -Saint-Jean-d'Angély assembler mes troupes pour visiter M. de Nevers, -et peut-être lui faire un signalé déplaisir, non en sa personne, mais -en sa charge.» En somme, il se remettait à l'oeuvre, fortifié et plus -déterminé que jamais. Dans la campagne précédente, il avait refoulé en -Bretagne et attaqué jusque dans ses foyers le duc de Mercoeur, -gouverneur de cette province. Il avait pris dix ou douze places, entre -autres Beauvoir-sur-Mer. Présentement, il courait à Niort, qu'il -comptait enlever d'un coup de main et qu'il prit, en effet, par -escalade, à la fin du mois. Mais pendant qu'il s'y acheminait, et que, -de toutes parts, ses amis convoqués se dirigeaient vers la Saintonge -et le Poitou, pour lui faire une armée capable non seulement de tenir -tête à celle du duc de Nevers, mais de dominer sur la Loire, dans le -voisinage même de Henri III, le château de Blois était le théâtre d'un -événement tragique, qui allait changer la face des choses. Les Etats, -dans la main du duc de Guise, faisaient, depuis deux mois, le siège de -l'autorité royale; de quelque côté que se tournât Henri III, il -rencontrait une humiliation ou un danger. On lui imposait la -publication des décisions du concile de Trente, dans lesquelles il -pouvait lire, la Ligue aidant, une menace de déchéance à bref délai; -le duc de Savoie venait de mettre la main sur le marquisat de Saluces; -le roi d'Espagne, l'allié, le patron étranger de la Ligue, avait, au -moins indirectement, coopéré à cette victoire frauduleuse, et les -Etats, excepté la noblesse, refusaient au roi de France les moyens de -venger un tel affront: il lui fallait subir le démembrement. Au même -instant, les avis, les révélations lui arrivaient de tous côtés sur -d'anciennes menées du duc de Guise dont il n'avait eu jusqu'alors que -le soupçon, et sur de nouveaux projets qui tendaient directement à -mettre le roi dans l'absolue dépendance du sujet. Henri III hésita -quelques jours entre l'abdication, que lui conseillait le dégoût, et -un coup de force, que lui suggéraient son amour-propre blessé et ce -qu'il croyait être l'intérêt de la couronne elle-même. Il se décida -enfin pour la répression violente, et prit conseil. Il avait à choisir -entre deux modes d'exécution: la justice et l'arbitraire. Les uns lui -conseillaient les voies légales; les autres, objectant la popularité -de Guise et son ascendant sur les Etats, le portaient à se défier d'un -procès et à se faire justice lui-même. L'arrêt prononcé, le duc -dédaigna tous les avertissements qu'un assez long délai lui permit de -recevoir, et, avec une force d'âme incroyable, pendant que les -terreurs anticipées de la catastrophe assombrissaient tous les -visages, il s'en tint au mot superbe: «On n'oserait». Il se précipita, -pour ainsi dire, au devant de la mort, qui le frappa dans la matinée -du 23 décembre 1588. - -On attribue à Catherine de Médicis mourante[51] ce mot sur l'exécution -de Blois: «C'est bien coupé, mon fils, mais il faut recoudre». Henri -III ne sut pas profiter de l'assassinat du duc de Guise: il se jeta -dans les finesses pour gagner les Etats, presque en entier dévoués à -la Ligue; il entama des négociations avec les factieux, sans en -excepter les Seize; il voulut attirer Mayenne lui-même, le frère de la -principale victime; il se priva du bénéfice de sa criminelle énergie -en perdant un temps précieux et en laissant au parti décapité le -loisir de se reconnaître et de se réorganiser pour de nouvelles -luttes. Le sang du Balafré, qui devait, dans la pensée de Henri III, -éteindre la guerre civile, en aviva le foyer dans la France entière. -La chute de ce vassal formidable, sur laquelle le roi prisonnier avait -compté pour redevenir un roi libre, laissa la couronne dans un -isolement qui parut comme l'agonie du pouvoir. Henri III n'eut gain de -cause nulle part: les Etats s'inclinèrent devant lui, et s'en allèrent -souffler la vengeance et la rébellion dans toute les provinces. Rome -fut inflexible, et sa réponse au meurtre du cardinal de Guise et à -l'emprisonnement du cardinal de Bourbon fit prévoir une prochaine -excommunication. Les Seize, déjà maîtres de Paris, l'accablaient d'une -honteuse dictature, en attendant la lieutenance-générale de Mayenne, -qui fut proclamée le 17 février 1589; en quelques semaines, plus de -cent villes de premier ordre se déclarèrent pour la Ligue, et -plusieurs d'entre elles traînèrent dans la boue l'effigie royale; -enfin, le roi vit la plupart de ses régiments se débander sous les -ordres de leurs officiers et passer du côté des factieux. Blois -n'était plus sûr; Henri III vint à Tours, dans les premiers jours de -mars, avec les débris de son armée. Ce fut à ce moment qu'il songea, -trop tard pour son honneur, à l'unique appui qui lui restait, à cet -héritier présomptif qu'il avait sacrifié à la Ligue, à ce Bourbon -hérétique, seul capable, s'il était honnête homme, de relever la -fortune du dernier Valois. - - [51] Appendice: XXXVIII. - -A la nouvelle de l'assassinat du duc de Guise, le roi de Navarre dit: -«Tout autre que moi rirait du malheur de la Maison de Lorraine, et -serait bien aise de voir l'indignation, les déclarations et les armes -du roi tournées contre eux; moi, certes, je ne le puis faire ni ne le -fais, sinon en tant que, de deux maux, je suis contraint de prendre le -moindre.» - -C'était là un sentiment humain et politique; mais il fut aisé à Henri -de prévoir les conséquences que devait entraîner pour ses propres -affaires le coup d'Etat de Blois. Il jugea qu'après cet événement -l'entente n'était plus possible entre le roi de France et la Ligue, et -se tint prêt à répondre à l'appel de Henri III. A vrai dire, les -négociations entre les deux princes avaient été plutôt suspendues que -rompues, et Rosny, s'il faut en croire son récit, les avait -secrètement renouées, peu de temps après la catastrophe. Tout -conspirait pour les faire aboutir à un salutaire accord; on y -exhortait, de toutes parts, Henri III et le roi de Navarre; au dire de -quelques historiens, Catherine de Médicis elle-même, à son lit de -mort, avait fait entendre des paroles de paix sincère et durable, des -conseils qui démentaient toute sa vie politique; mais la nécessité -parlait encore plus haut que tous les conseillers. Néanmoins, tout en -négociant avec son beau-frère, le roi de Navarre tenait la campagne -avec autant de succès que d'activité. A la fin du mois de décembre, il -avait pris Niort; le 1er janvier, Saint-Maixent et Maillezais -recevaient ses garnisons; le 9 janvier, il allait au secours de La -Garnache, qu'assiégeaient les troupes du duc de Nevers, lorsqu'il -tomba malade d'une forte pleurésie qui le mit en un tel danger qu'on -fit courir le bruit de sa mort. «Certes, écrivait-il à la comtesse de -Gramont, j'ai vu les cieux ouverts, mais je n'ai été assez homme de -bien pour y entrer. Dieu veut se servir de moi encore. En deux fois -vingt-quatre heures, je fus réduit à être tourné avec le linceul. Je -vous eusse fait pitié. Si ma crise eût demeuré deux heures à venir, -les vers auraient fait grand'chère de moi.» Le 18, il était en pleine -convalescence, et au mois de février, il reprenait le harnais pour -préparer le coup qu'il méditait sur Châtellerault, l'Ile-Bouchard et -d'autres places. Il y entra avant le mois de mars. Pendant qu'il -faisait toute cette besogne, il ne négligeait pas ses projets à longue -vue. Il déférait à La Noue le commandement des mercenaires qu'on -levait, pour son compte, en Allemagne; il trouvait même le temps de -continuer sa correspondance religieuse avec les princes protestants, -et surtout il suivait avec une extrême vigilance les phases de sa -négociation avec Henri III, négociation capitale et dont l'historique -demande quelques détails. - - - - -CHAPITRE VII - - Négociation entre les deux rois.--Le rôle de Rosny et celui de Du - Plessis-Mornay.--Opposition et intrigues de Morosini, légat du - pape.--Prise de Châtellerault et de - l'Ile-Bouchard.--Tergiversations de Henri III.--Ferme attitude - du roi de Navarre.--Le «moyen de servir».--L'accord - s'établit.--Le manifeste de Châtellerault. - - -Le roi de France, connaissant la bonne volonté du roi de Navarre, et -conseillé par quelques personnages influents, tels que le duc -d'Epernon et la duchesse d'Angoulême, qui lui offrirent leur -entremise, fit tenir des paroles conciliantes à son beau-frère, et -Henri lui envoya d'abord secrètement Rosny, comme l'attestent les -_Economies royales_. Les bases d'un accord furent verbalement -établies, mais Henri III, toujours craintif et se défiant de son -entourage, ne voulut pas que les conventions fussent formulées par -écrit: Rosny dut se contenter de la parole royale, avec laquelle il -revint auprès du roi de Navarre. Ce prince, raconte Bury, après avoir -écouté avec attention le récit que lui faisait le baron de Rosny, -ayant de la peine à résister à la défiance que le passé lui avait -inspirée, lui demanda plusieurs fois, d'un ton inquiet, si le roi, -pour cette fois, agissait sincèrement. «Il m'a parlé, dit Rosny, avec -tant de fermeté, il m'a donné sa parole avec tant d'assurance, que je -n'en doute plus, et j'y joins le témoignage de Rambouillet, qui me l'a -confirmé.--Puisqu'il traite avec moi de bonne foi, dit Henri, je ne -veux donc plus prendre de villes.»--Il venait de prendre, ce jour-là -même, Châtellerault.--«Retournez, continua le roi, lui porter mes -lettres; car je ne crains ni Morosini, ni Nevers.» Rosny reprit la -poste, et se rendit à Montrichard, où le roi s'était avancé avec toute -sa suite, pour recevoir plus promptement la réponse du roi de Navarre. -L'impatience qu'il en avait était si grande, qu'aussitôt que Rosny fut -arrivé, il approuva toutes les demandes du roi de Navarre, même le -passage sur la Loire, et voulut que Rosny repartît sur-le-champ pour -lui en porter la nouvelle. D'après les _Economies royales_, Rosny -n'eut pas la satisfaction de conclure définitivement le traité, parce -que, étant tombé malade dès son retour, la suite des négociations fut -confiée à Du Plessis-Mornay, qui s'en acquitta avec l'habileté dont il -faisait preuve dans toutes les missions dont il était chargé. Au cours -de celle-ci, Morosini, légat du pape, en surprit le secret et -s'efforça de la faire échouer, non seulement par ses instances auprès -du roi, mais encore par des intrigues avec les ligueurs, où il -franchit les bornes des convenances diplomatiques. Avant d'arriver à -sa conclusion, le traité parut souvent à la veille de rester à l'état -de projet. Le 8 mars, Henri écrivait à Madame de Gramont: «Dieu me -continue ses bénédictions. Depuis la prise de Châtellerault, j'ai pris -l'Isle-Bouchard, passage sur la Vienne et la Creuse, bonne ville et -aisée à fortifier. Nous sommes à Montbazon, six lieues près de Tours, -où est le roi. Son armée est logée jusques à deux lieues de la nôtre, -sans que nous nous demandions rien; nos gens de guerre se rencontrent -et s'embrassent, au lieu de se frapper, sans qu'il y ait trêve ni -commandement exprès de ce faire. Force de ceux du roi se viennent -rendre à nous, et des miens nul ne veut changer de maître. Je crois -que S. M. se servira de moi; autrement il est mal, et sa perte nous -est un préjugé dommageable.» - -Henri était d'autant mieux fondé, en ce moment, à prévoir l'heureuse -issue des négociations, qu'il avait adressé de Châtellerault, le 4 -mars, aux trois Etats du royaume ce célèbre manifeste qui n'a -peut-être pas d'égal dans les fastes de l'éloquence politique, et que -nous allons reproduire. Mais Henri III, déterminé quant au fond du -traité, ne pouvait se départir de ses habitudes de tergiversation. Dix -fois, tout fut prêt, jusqu'à la signature; dix fois, elle fut tenue en -suspens. La correspondance du roi de Navarre avec Du Plessis-Mornay -donne une idée de ces misérables ajournements. Le 23 mars, Henri -déplore tant de retards. Il avait offert une trêve de cinq mois; Henri -III, après l'avoir acceptée, veut qu'elle dure toute une année. Il -demandait une ville de passage, pour franchir sûrement la Loire; Henri -III offrait les Ponts-de-Cé, mauvaise place à laquelle le roi de -Navarre préfère Saumur. «Pour Dieu! dit enfin le roi de Navarre, _que -l'on ne m'ôte point le moyen de servir!_» - -A ce cri, qui fait vibrer le coeur français, même à trois siècles de -distance, Henri III pourtant se rendit: le roi de Navarre eut à peu -près licence de travailler, comme il l'entendait, au salut de son -maître, de la royauté et de son pays; il devenait, à la charge d'être -«toléré», lui et les siens, pendant une année, l'auxiliaire de Henri -III contre la Ligue ou tout autre ennemi qui méconnaîtrait les droits -de la couronne. Il avait bien mérité ce succès par sa constance, son -énergie et son génie déjà mûr pour les suprêmes victoires; il en eût -été digne rien que par les déclarations de Châtellerault, dans -lesquelles, tout en donnant le bilan de sa conscience, comme l'a dit -un historien, il faisait resplendir, pour son temps et pour la -postérité, les grandioses images du roi et de la patrie. Voici -quelques-unes des pensées de ce document immortel: - -«S'il eût plu à Dieu tellement toucher le coeur du roi mon seigneur et -les vôtres, qu'en l'assemblée que quelques-uns de vos députés ont -faite à Blois, près S. M., j'eusse été appelé, comme certes il me -semble qu'il se devait, et qu'il m'eût été permis librement de -proposer ce que j'eusse pensé être de l'utilité de cet Etat, j'eusse -fait voir comme quoi j'en avais non seulement le désir au coeur, la -parole à la bouche, mais encore les effets aux mains. Puisque cela ne -s'est point fait, je veux au moins vous faire entendre, à ce dernier -coup, ce que j'estime nécessaire au service de Dieu, du roi mon -seigneur, et au bien de ce royaume... - -«On m'a souvent proposé de changer de religion; mais comment? La -dague à la gorge! Quand je n'eusse point eu de respect à ma -conscience, celui de mon honneur m'en eût empêché, par manière de -dire...--Instruisez-moi, je ne suis point opiniâtre. Si vous me -montrez une autre vérité que celle que je crois, je m'y rendrai et -ferai plus, car je pense que je n'y laisserai nul de mon parti qui ne -s'y rende avec moi... - -«Je vous conjure tous, par cet écrit, autant catholiques serviteurs du -roi mon seigneur, comme ceux qui ne le sont pas; je vous appelle comme -Français; je vous somme que vous ayez pitié de cet Etat, de -vous-mêmes; que, le sapant par le pied, ne vous sauverez jamais, que -la ruine ne vous en accable... Je vous conjure de dépouiller, à ce -coup, les misérables humeurs de guerre et de violence qui dissipent et -démembrent ce bel Etat, qui nous ensanglantent du sang les uns des -autres, et qui nous ont déjà tant de fois fait la risée des -étrangers... - -«Il faut que le roi fasse la paix, et la paix générale, avec tous ses -sujets; et, à ce propos, qu'un chacun juge de mon intention. Voilà -comme j'entends l'animer contre ses sujets qui ont été de cette belle -Ligue! Et vous savez tous, néanmoins, que quand je le voudrais faire -(comme je le ferai, s'il me le commande), je traverserai beaucoup -leurs desseins et leur taillerai bien de la besogne... - -«J'appelle notre noblesse, notre clergé, nos villes, notre peuple: -qu'ils considèrent où nous allons entrer, ce que deviendra la France, -quelle sera la face de cet Etat, si ce mal continue. Que fera la -noblesse si notre gouvernement se change, comme il le fera -indubitablement, et vous le voyez déjà. Que deviendront les villes, -quand, sous une apparence vaine de liberté, elles auront renversé -l'ancien ordre de ce bel Etat?... Et toi, peuple, quand ta noblesse et -tes villes seront divisées, quel repos auras-tu? Peuple, le grenier du -royaume, le champ fertile de cet Etat, de qui le travail nourrit les -princes, la sueur les abreuve, les métiers les entretiennent, -l'industrie leur donne les délices à rechange, à qui auras-tu recours, -quand la noblesse te foulera, quand les villes te feront contribuer? -Au roi, qui ne commandera ni aux uns, ni aux autres? Aux officiers de -la justice? où seront-ils? A ses lieutenants? quelle sera leur -puissance? Au maire d'une ville? quel droit aura-t-il sur la noblesse? -Au chef de la noblesse? quel ordre parmi eux? Pitié, confusion, -désordre, misères partout! Et voilà le fait de la guerre... - -«On m'a mis les armes en main par force. Contre qui les emploierai-je -à cette heure? Contre mon roi? Dieu lui a touché le coeur: il a pris -la querelle pour moi. Contre ceux de la Ligue? Pourquoi les -mettrais-je au désespoir? Pourquoi, moi, qui prêche la paix en France, -aigrirais-je le roi contre eux et ôterais-je, par l'appréhension de -mes forces, à lui l'envie, à eux l'espérance de réconciliation? Et -voyez ma peine: car si je demeure oisif, ou ils feront encore leur -accord, et à mes dépens, comme j'ai vu deux ou trois fois advenir; ou -ils affaibliront tellement le roi et se rendront si forts, que moi, -après sa ruine, n'aurai guère de force ni de volonté pour empêcher la -mienne... - -«Nous sommes dans une maison qui va fondre, dans un bateau qui se -perd, et n'y a nul remède que la paix...--Pour conclusion donc, moi, -meilleur (je le puis dire) et plus intéressé en ceci que vous tous, je -la demande, au nom de tous, au roi mon seigneur. Je la demande pour -moi, pour ceux de la Ligue, pour tous les Français, pour la France. -Qui la fera autrement, elle n'est pas bien faite. Je proteste de me -rendre mille fois plus traitable que je ne le fus jamais, si jamais -j'ai été difficile. Je veux servir d'exemple aux autres par -l'obéissance que je montre à mon roi... - -«Et cependant, jusqu'à ce qu'il ait plu à Dieu de donner au roi mon -seigneur le loisir de pourvoir aux affaires de son Etat, y remettant -la paix, qui y est si nécessaire, je ferai, aux lieux où j'aurai plus -de pouvoir, reconnaître son autorité. Et, pour cet effet, je prends en -ma protection et sauvegarde tous ceux, de quelques condition et -qualité qu'ils soient, tant de la noblesse, de l'Eglise, que des -villes, que le peuple, qui se voudront unir avec moi en cette bonne -résolution, sans permettre qu'à leurs personnes et biens il soit -touché en manière quelconque... Je proteste devant Dieu que, tout -ainsi que je n'ai pu souffrir que l'on m'ait contraint en ma -conscience, aussi ne souffrirai-je ni ne permettrai jamais que les -catholiques soient contraints en la leur ni en leur libre exercice de -la religion...» - - - - -CHAPITRE VIII - - La trêve de Tours.--Passage de la Loire.--Nouvelle - déclaration.--Henri III veut recevoir le roi de - Navarre.--Méfiance et murmures des vieux huguenots.--Henri va - au rendez-vous.--Entrevue de Plessis-lès-Tours.--Paroles du roi - de Navarre.--Heureux effets de la réconciliation.--Henri se - remet en campagne.--Attaque de Tours par l'armée de - Mayenne.--Conseils salutaires du roi de Navarre à Henri - III.--Succès des royalistes.--La grande armée - royale.--Monitoire de Sixte-Quint contre Henri III.--Siège de - Pontoise.--Les deux rois devant Paris.--Assassinat de Henri III - à Saint-Cloud.--Sa mort.--Henri IV en Gascogne et Henri IV en - France. - - -La trêve de Tours fut signée le 3 avril. Elle n'accordait au roi de -Navarre, pour assurer le passage de son armée sur la Loire, que les -Ponts-de-Cé; mais des difficultés pour la prise de possession de cette -place y firent substituer la ville de Saumur, dont Du Plessis-Mornay -fut nommé gouverneur. Saumur devint la base d'opérations du roi de -Navarre. Il passa la Loire, le 21 avril, et distribua aussitôt son -armée dans de nouveaux quartiers. L'avant-veille, il avait fait -paraître une déclaration sur les motifs de cette démarche décisive, -qui annonçait publiquement sa prochaine réunion avec le roi de France. -Ce nouveau manifeste, rédigé par Du Plessis-Mornay, contient un -tableau saisissant des désordres provoqués par la Ligue et un jugement -plein de force sur la situation politique de la Maison de -Lorraine[52]. C'est, dans l'ensemble, un résumé du manifeste de -Châtellerault; en voici la conclusion: «Nous protestons que l'ambition -ne nous met point aux armes; assez avons-nous montré que nous la -méprisons; assez avons-nous aussi d'honneur d'être ce que nous sommes, -et l'honneur de cet Etat ne peut périr que n'en périssions. Aussi peu, -et Dieu nous est témoin, nous mène la vengeance. Nul n'a plus reçu de -torts et d'injures que nous, nul jusques ici n'en a moins poursuivi, -et nul ne sera plus libéral de les donner (remettre) aux ennemis, -s'ils veulent s'amender, en tout cas, à la tranquillité, à la paix de -la France.» - - [52] Appendice: XXXIX. - -Il ne restait plus aux deux rois qu'à sceller leur réconciliation sur -le coeur l'un de l'autre, en présence de leurs amis et à la face du -pays tout entier, afin que leurs deux armées apprissent d'eux à n'en -faire qu'une pour la défense de la même cause. Le 28 avril, le roi de -Navarre prit son gîte à Maillé, à deux lieues de Tours. Henri III, qui -était à Plessis-lès-Tours, lui fit savoir qu'il aurait, le 30 avril, -sa visite pour agréable. Il y eut là, pour les vieux capitaines -huguenots, quelques heures de terrible anxiété et de défiance trop -légitime. Les souvenirs de la Saint-Barthélemy et la récente exécution -de Blois obsédaient leur esprit et leur dictaient des remontrances qui -allèrent jusqu'au blâme et jusqu'à l'exaspération, lorsque, sur le -désir exprimé par Henri III, le roi de Navarre, au lieu de s'arrêter -au pont de Lamotte, comme il l'avait d'abord projeté, résolut de -traverser la Loire pour aller saluer son beau-frère à Plessis-lès-Tours. -Aux discours et aux murmures qui tendaient à le dissuader de se fier à -Henri III, le roi de Navarre répondit: «Dieu me dit que je passe et -que je voie, il n'est en la puissance de l'homme de m'en garder, car -Dieu me guide et passe avec moi, je suis assuré de cela, et me fera -voir mon roi avec contentement, et trouverai grâce devant lui.» Il -passa donc, avec une escorte de gentilshommes et de gardes, auxquels -il recommanda de se tenir à l'écart. - -«De toute sa troupe, dit Cayet, nul n'avait de manteau et de panache -que lui; tous avaient l'écharpe blanche; et lui, vêtu en soldat, le -pourpoint tout usé, sur les épaules et aux côtés, de porter la -cuirasse, le haut-de-chausses de velours de feuille morte, le manteau -d'écarlate, le chapeau gris avec un grand panache blanc, où il y avait -une très belle médaille, étant accompagné du duc de Montbazon et du -maréchal d'Aumont, qui l'étaient venus trouver de la part du roi, -arriva au château du Plessis. Le roi y était venu une heure auparavant -avec tous les princes et toute sa noblesse, et, en attendant l'arrivée -dudit roi de Navarre, il alla aux Bons-Hommes. Toute la noblesse était -dans le parc avec une multitude de peuple curieux de voir cette -entrevue. Incontinent que le roi de Navarre fut entré dans le château, -on alla avertir le roi, lequel s'achemina le long du jeu de -Paillemail, cependant que le roi de Navarre et les siens descendaient -l'escalier par lequel on sortait du château pour entrer dans le parc. -Au pied des degrés, M. le comte d'Auvergne, assisté de Messieurs de -Sourdis, de Liancourt et autres chevaliers des ordres du roi, le -reçurent et l'accompagnèrent pour aller vers Sa Majesté. Au bruit que -les archers firent, criant: _Place! place! voici le roi!_ la presse se -fendit, et sitôt que le roi de Navarre vit Sa Majesté, il s'inclina, -et le roi vint l'embrasser.» - -«Monseigneur, dit le roi de Navarre, embrassez votre cousin; -servez-vous, pour votre défense, de celui que vous avez offensé par la -guerre... Ma foi vous clame roi, et votre résolution me fait ami du -roi. Les peuples à venir ne passeront ceci sous silence. Les étrangers -sont assis au trône royal et vous fuyez vos sujets jusqu'aux -frontières de votre royaume. Vous ne perdriez pas votre couronne tout -seul: votre royauté et ma vie prendraient fin au même jour; ou, si je -vous survis, Votre Majesté vivra en moi, et jamais personne ne régnera -par-dessus les rois[53].» Henri III le serra plusieurs fois dans ses -bras, l'appelant son frère et manifestant la joie la plus vive. «Le -roi pensait avec le roi de Navarre faire un tour de promenade dans le -parc; il lui fut impossible, pour la multitude du peuple, dont les -arbres mêmes étaient tout chargés. L'on n'entendait partout que ces -cris d'allégresse de _Vive le roi!_ Quelques-uns criaient aussi: -_Vivent les rois!_ Ainsi Leurs Majestés, ne pouvant aller de part ni -d'autre, rentrèrent dans le château, où se tint le conseil, et y -demeurèrent l'espace de deux heures. Au sortir du conseil, ils -montèrent à cheval, et le roi de Navarre reconduisit le roi jusques au -pont Sainte-Anne, à mi-chemin du faubourg de la Riche; et prenant -congé de S. M., il s'en retourna passer la rivière de Loire et alla -loger au faubourg Saint-Symphorien, en une maison vis-à-vis du pont de -Tours.» - - [53] Appendice: XL. - -Le soir même, Henri adressait à Du Plessis-Mornay le bulletin de cette -heureuse journée: «La glace a été rompue, non sans nombre -d'avertissements que si j'y allais, j'étais mort. J'ai passé l'eau en -me recommandant à Dieu, lequel par sa bonté ne m'a pas seulement -préservé, mais fait paraître au visage du roi une joie extrême, au -peuple, un applaudissement non pareil, même criant: _Vivent les rois!_ -de quoi j'étais bien marri. Il y a eu mille particularités que l'on -peut dire remarquables. Envoyez-moi mon bagage et faites avancer -toutes nos troupes.» - -Le lendemain, dès la première heure, le roi de Navarre, à pied et -suivi d'un seul page, entra dans la ville pour donner le bonjour à -Henri III. «Toute cette matinée, ajoute Palma Cayet, fut employée en -conseil et délibération d'affaires, jusque sur les dix heures que le -roi alla à la messe, et fut accompagné jusqu'à la porte de l'église -Saint-Gatien par le roi de Navarre, qui de là s'en alla visiter les -princesses de Condé et de Conti. L'après-dînée se passa à courir la -bague, le long des murs du parc du Plessis, où le roi de Navarre et -tous les princes et grands seigneurs s'exercèrent cependant que le roi -était à vêpres aux Bons-Hommes. Deux jours se passèrent en cette -entrevue, durant lesquels le roi résolut de faire une armée forte et -puissante pour aller assiéger Paris.» - -Les éléments de cette puissante armée qu'il importait de former sans -délai, pour arrêter les progrès de la Ligue, étaient fort disséminés. -L'entrevue de Plessis-lès-Tours équivalait à la publication du ban et -de l'arrière-ban pour tous les royalistes de France sans distinction -de culte; mais il fallait se hâter. Les deux rois expédièrent des -ordres et des convocations de tous côtés, sans oublier les levées -d'auxiliaires en Allemagne et en Suisse. Mais l'activité de Henri III -avait grand besoin du concours de son nouvel allié. Il y eut encore, -de la part du roi de France et de ses lieutenants, des hésitations, -des ajournements que le roi de Navarre était incapable de subir dans -l'inaction. Aussi avait-il repris la campagne, superbe de vigueur et -d'entrain. Pendant qu'il était éloigné de Tours, Mayenne, par une -marche forcée, vint surprendre les faubourgs de cette ville, faillit -enlever Henri III, et eût emporté la ville, où il avait des -intelligences, si quelques troupes du roi de Navarre, qui le -précédaient de peu, n'eussent arrêté l'élan du chef de la Ligue. Le -danger auquel Henri III venait d'échapper fut un argument dont le roi -de Navarre se servit pour presser, de part et d'autre, la réunion des -forces et la jonction des deux armées. A cheval jour et nuit, ou -occupé à dicter des messages pour ses capitaines, ses gouverneurs et -ses villes les plus éloignées, il trouva le loisir d'adresser à Henri -III les plus salutaires et les plus pressants avis. «Le bruit courait, -lui écrit-il, qu'alliez en Bretagne: j'en étais enragé, car pour -regagner votre royaume, il faut passer sur les ponts de Paris. Qui -vous conseillera de passer par ailleurs n'est pas bon guide.» Et, dans -une autre lettre, il trace le plan de l'action avec une précision et -une autorité où s'affirment le grand capitaine et le grand politique. -«Mon avis est que, tant que vous ferez de diverses armées, il ne faut -douter que ne soyez sujet à tels accidents. Je dirai donc que Votre -Majesté doit avoir un chef aux provinces où il n'y en a point, avec ce -qu'il lui faut seulement pour conserver ce que vos serviteurs -tiennent, et faire que ce qu'il y aura de plus vienne tout à vous. -Car, rabattant l'autorité du chef, les membres ne sont rien. Ceux que -vous envoyez aux provinces veulent tous vous acquérir quelque chose, -et par là se rendre recommandables. C'est un juste désir, mais non -propre pour votre service à cette heure. Trois mois de défensive par -vos serviteurs, et vous employer ce temps à assaillir, vous mettent -non du tout hors de peine, mais vos affaires en splendeur et celles de -vos ennemis en mépris, grand chemin de leur ruine. Je puis vous donner -ce conseil plus hardiment que personne; nul n'a tant d'intérêt à votre -grandeur et conservation que moi, nul ne vous peut aimer tant que moi, -nul n'a plus expérimenté ceci que moi, à mon grand regret. Lorsque -nous oyions dire: «Le roi fait diverses armées», nous louions Dieu et -disions: Nous voilà hors de danger d'avoir du mal. Quand nous -entendions: «Le roi assemble ses forces et vient en personne, et ne -fait qu'une armée», nous nous estimions, selon le monde, ruinés. Mon -maître, gardez cette lettre pour, si vous me croyez et qu'il vous en -arrive mal, me le reprocher; aussi qu'elle me serve d'acte de ma -fidélité, si vous ne me croyez et que vous vous en trouviez mal. -Montrez cet avis à qui il vous plaira. Je voudrais avoir donné -beaucoup et être près de Votre Majesté, pour alléguer mille raisons, -qui seraient trop longues à écrire. Voici un coup de partie: résolvez -mûrement et exécutez diligemment.» - -Ces conseils étaient donnés dans les premiers jours du mois de juin. A -ce moment, l'union des deux rois avait déjà produit d'heureux fruits. -Leurs armées infligeaient partout des échecs à la Ligue; les -gentilshommes arrivaient avec des renforts, de tous les pays de -France; un corps de dix mille Suisses, à la solde de Henri III, était -sur le point de franchir la frontière. Enfin le mouvement de -concentration et la marche sur Paris commencèrent. Il n'y eut bientôt -qu'une seule armée royale, dont le roi de Navarre commanda -l'avant-garde. Tout plia sous l'effort de cette armée, excepté -Orléans, qui parut en état de l'arrêter assez longtemps pour -compromettre le succès du plan général: on passa outre. Le roi de -Navarre se jetait dans le péril avec la fougue des premières armes; -catholiques et protestants rivalisaient de bravoure; Henri III -lui-même semblait avoir ressaisi l'épée de Jarnac et de Moncontour: -c'était bien la monarchie française reconstituée sur le champ de -bataille. A Etampes, Henri III reçut le monitoire par lequel -Sixte-Quint le frappait d'excommunication, si, dans dix jours, le -cardinal de Bourbon et l'archevêque de Lyon, prisonniers depuis le -coup d'Etat de Blois, n'étaient pas remis en liberté. «Le roi, dit le -Père Daniel, en fut consterné, et quelques remontrances qu'on lui fît -pour le convaincre des nullités de cet acte, il ne pouvait revenir des -inquiétudes de conscience qu'il lui causait, jusqu'à ce que le roi de -Navarre, l'ayant entretenu là-dessus pour lever ses scrupules, lui dit -qu'il y avait un remède à ce mal, qui était d'assiéger Paris au plus -tôt. «Vainquons, ajouta-t-il, et nous aurons l'absolution; mais si -nous sommes battus, nous serons excommuniés, aggravés et réaggravés.» -Henri reproduisait, dans cette boutade, l'avis récemment envoyé au roi -par le cardinal de Joyeuse, instruit des sentiments de la cour de -Rome. - -Pontoise résista quelques jours. Le roi de Navarre, «qui voulait être -présent à tout, y courut grand risque de la vie, car il était appuyé -sur les épaules du mestre-de-camp Charbonnières, quand une arquebusade -lui brisa les deux bras; pareille chose était déjà arrivée à ce -prince, au siège de Jargeau, où Philippe de Montcassin-Houeillets, -autre mestre-de-camp, fut tué à ses pieds». Le 24 juillet, Pontoise -était aux mains de l'armée royale; le 25, les auxiliaires suisses -arrivaient; deux jours après, le siège de Paris était résolu; le 30 -juillet, les deux rois, après avoir chassé les ligueurs de -Saint-Cloud, établissaient leur quartier-général, Henri III, dans le -bourg même, et le roi de Navarre, à Meudon. La Ligue, depuis trois -mois partagée entre le découragement et la fureur, vit s'étendre, -autour des murailles où l'ambition et le fanatisme avaient établi son -règne, une armée de quarante mille hommes, ayant à sa tête, sous le -roi de France et son héritier présomptif, plus de cent capitaines, -princes, grands seigneurs, officiers de fortune, habitués à vaincre -depuis longtemps, et sûrs de vaincre une fois de plus. Aucune force -humaine, sortant de Paris, n'aurait pu, par le glaive, détourner ou -suspendre les coups de cette armée. Paris vomit sur le camp de Henri -III un assassin fanatique, et le meurtrier du duc de Guise, -l'instigateur de la Saint-Barthélemy, tomba, le 1er août, sous le -couteau de Jacques Clément. - -Pendant quelques heures, sur l'avis du premier chirurgien Du Portal, -tout le monde crut que la blessure n'était pas mortelle. Le roi de -Navarre, mandé en toute hâte, reçut le plus affectueux accueil de -Henri III, qui, s'exprimant comme si la succession à la couronne était -ouverte, fit entendre de magnanimes et prophétiques paroles, plus roi -sur son lit de mort qu'il ne l'avait jamais été pendant sa vie. -L'espérance de le sauver ne dura pas longtemps. Vers minuit, il -entrait dans une agonie qui se prolongea jusqu'aux premières heures du -jour. Avec lui s'éteignit une race qui avait eu sa part de gloire, -mais dont les vertus et le génie, dégénérant de règne en règne, en -étaient arrivés, sous le sien, à un complet épuisement. Presque épuisé -aussi, le pays avait besoin de se refaire autour d'un chef capable de -guérir ses plaies, de rallier ses forces et de lui ouvrir de nouvelles -et larges voies dans le conflit des nations, des dogmes et des idées. -En sortant de la chambre mortuaire de Henri III, Henri IV était ce -chef, et s'il avait rencontré une fidélité unanime chez les anciens -serviteurs du dernier des Valois, il aurait pu, d'un seul élan, -relever à la fois le trône et la patrie. Mais il trouva devant lui, -avec la Ligue et l'étranger faisant cause commune, ces déserteurs et -ces trafiquants du droit qui ont, dans tous les temps, perdu tant de -grandes causes. Cette vaste conspiration ne troubla jamais ni son -courage ni sa foi dans l'avenir: par le génie autant que par les -armes, par le coeur non moins que par le génie, il sut vaincre et -sauver les Français. Nous le laissons au seuil de cette mémorable -lutte. Il y a deux cycles dans sa glorieuse vie. Pendant la durée du -premier, fermé sur le cercueil de Henri III, nous l'avons vu naître et -s'élever jusqu'à la hauteur de son incomparable destinée: c'est Henri -IV en Gascogne. Dès que s'ouvre le second cycle, Henri de Bourbon -entre de plain-pied dans l'histoire de France, où la gloire le -couronnera, parce qu'il a su apprendre, sur une terre fertile en -héros, à devenir Henri le Grand. - - - - -CONCLUSION. - - -Reprenons le dernier mot de notre récit pour achever de justifier, -s'il en est besoin, la thèse historique énoncée dans l'introduction et -prouvée dans le livre. - -Le roi de France tout entier s'était affirmé dans le roi de Navarre, à -la sanction près des actes, pour laquelle lui firent si longtemps -défaut la force et le pouvoir. Il suffit, pour s'en convaincre, de se -représenter les traits principaux du souverain durant les deux -périodes, parallèlement résumées. - -L'homme de guerre qui avait fait ses premières armes sous Condé et -Coligny, qui avait tenu tête à Biron et à Matignon, qui s'était joué -de Mayenne, qui avait étonné la France par la prise de Cahors et -l'Europe par la victoire de Coutras, qui, sans argent, sans allié -notable, et avec des poignées de soldats, avait, en douze ans, -combattu, fatigué, défait ou détruit huit ou dix armées, ce capitaine, -déjà l'égal des plus vaillants et des plus habiles, n'avait plus rien -à apprendre lorsqu'il planta sa tente en vue de Paris: le héros -d'Arques et d'Ivry s'était formé en Gascogne. Vérité absolue et que ne -saurait effleurer même le moindre doute. - -L'étude de l'oeuvre politique, plus vaste et plus complexe que -l'oeuvre militaire, aboutit à une conclusion analogue. - -Le roi de France pacifia son pays. La paix avait été le but constant -du roi de Navarre, prêt à tous les sacrifices pour l'établir ou la -maintenir, même quand il n'était entouré que d'ennemis, qu'il avait -sujet de redouter les perfidies de Catherine de Médicis et la -politique versatile de Henri III, même quand, à se prêter aux -accommodements, il risquait, parmi les calvinistes, sa popularité si -chèrement acquise. - -L'édit de Nantes, qui élargissait l'Etat en y introduisant la liberté -de conscience et faisant de la tolérance une de ses lois fondamentales, -ce dogme philosophique et politique des temps modernes, si péniblement -enfanté, ne fut promulgué qu'en 1599; mais on le rencontre partout -dans la vie du roi de Navarre, tantôt comme un sentiment qu'il exprime -d'instinct, tantôt comme une pensée dominante, formulée avec ampleur, -tantôt enfin, à l'état de revendication précise, dans les -négociations, dans les manifestes, dans les traités. La paix de -Saint-Germain elle-même, qui précéda la Saint-Barthélemy et en fut la -première amorce, c'est l'édit de Nantes avec l'arrière-pensée du -piège. Mais il n'y avait aucune arrière-pensée dans l'esprit du roi de -Navarre, quand il écrivait à un catholique, cinq ans après la -Saint-Barthélemy: «Combien que soyez de ceux-là du Pape, je n'avais -aucune méfiance de vous...--Ceux qui suivent tout droit leur -conscience sont de _ma religion_, et moi je suis de celle de tous -ceux-là qui sont braves et bons.» La religion dont il parlait en ces -termes, à l'âge de vingt-trois ans, qui fut toujours la sienne et -finit par lui gagner la France entière, était celle du droit, de -l'honneur, de la paix due à tous les hommes de bonne volonté, à tous -les fidèles serviteurs de la royauté et du pays. Et ce n'est là qu'une -pensée; mais elle reparaît, à chaque instant, confirmée et développée -dans les lettres, les déclarations et les protocoles que nous avons -cités ou résumés. Henri de Bourbon portait l'édit de Nantes sous sa -cuirasse, au milieu des camps et des batailles, un quart de siècle -avant qu'il fît de tous les bons Français une seule famille. - -Forcé de tirer l'épée contre les armées que Henri III prêtait aux -Guises et à la Ligue plutôt qu'il ne les envoyait, de son propre -mouvement, contre lui, le roi de Navarre, en un temps où les ambitions -étaient sans scrupules et où ses coreligionnaires mêmes projetèrent -souvent de démembrer la France, en haine de la monarchie qui les -opprimait, donna l'exemple de la fidélité à la patrie et même au roi, -en repoussant les propositions de l'Espagne, en combattant les idées -anarchiques de Condé et des vieux huguenots, en ne permettant jamais -qu'on le regardât comme l'adversaire de Henri III. Il était donc, -longtemps avant 1589, le roi «patriote», le roi de la réconciliation, -de l'union, de l'unité française. - -Les meilleurs mêmes d'entre les souverains sont condamnés, par leur -principe, par la loi qui les institue, à tenir pour ennemis, au dedans -certains hommes, au dehors certaines nations, et à leur rendre guerre -pour guerre. Si ce sentiment d'inimitié est de la haine, il y eut une -haine au coeur de Henri IV. Roi de France, il détesta, combattit et -voulut abattre cette puissance hispano-allemande qui s'incarnait dans -la Maison d'Autriche et, depuis Charles-Quint, menaçait constamment -l'Europe de son joug. C'est que, tout enfant, au milieu des débris -d'un royaume conquis par l'Espagnol, il avait connu, par tradition, le -poids de ce joug, et que, plus tard, roi de Navarre, vivant dans le -dangereux voisinage de Philippe II, il avait vu souvent, non seulement -ses petits Etats, mais le royaume de France voués au démembrement par -les Espagnols et les «espagnolisés». Toute sa politique extérieure, -toutes ses vues sur un équilibre européen favorable à son pays, -vinrent de la haute et salutaire aversion que lui légua Jeanne -d'Albret pour l'ennemi héréditaire, et qui s'entretint au spectacle -des marchés de la Ligue avec Philippe II. - -Il ne suffit pas à un roi d'aimer son pays, d'être grand par lui-même, -d'être le premier de son temps: s'il ne connaît pas les hommes, s'il -ne sait pas les susciter ou les choisir pour les associer à sa -mission, il ne la remplira point. Cette science des hommes, Henri IV -la posséda au plus éminent degré: il eut les ministres, les -capitaines, les négociateurs, les magistrats, tous les coopérateurs -que réclamait sa royale tâche. Mais il n'avait pas attendu l'héritage -de Henri III pour lire dans le coeur et dans l'esprit de ses -serviteurs. Il les connut dès la première heure, il les devina, les -appela, les mit en leur place, fut leur compagnon autant que leur -chef, et il aurait pu dire de la plupart d'entre eux ce qu'il dit un -jour de Biron, avant sa chute: «Je le montre volontiers à mes amis et -à mes ennemis». - -La vertu souveraine, le charme tout-puissant de Henri de Bourbon -furent sa clémence et sa tendre sollicitude pour le «pauvre peuple». -La vie du roi de Navarre est pleine de pardons généreux, de charités -touchantes, d'exquises cordialités. C'est avec de tels trésors qu'il -remporta ses plus belles victoires; et quand ils montèrent avec lui -sur le trône enfin conquis, ils attirèrent toute la France à ses -pieds. - -Ici peut s'arrêter ce parallèle, maintenu à dessein dans les -principales lignes de l'histoire, par où se jugent les hommes et les -époques. L'oeuvre de Henri IV est le patrimoine de la France et de la -civilisation elle-même. A Dieu ne plaise que, pour flatter l'orgueil -des pays nourriciers désignés sous le nom collectif de Gascogne, nous -les invitions à revendiquer un injuste privilège de gloire! Mais -qu'elle sache bien, cette première patrie du fils de Jeanne d'Albret, -depuis les frontières espagnoles du Béarn jusqu'aux plaines de la -Dordogne, depuis les plages de La Rochelle jusqu'aux portes de -Toulouse, qu'elle sache bien que ce n'est pas seulement l'enfant-roi -qui est sorti de son sein, mais le roi tout entier. - - - - -APPENDICE - - -I. - -Voici la liste des principaux ouvrages qu'il a fallu consulter pour -écrire la présente étude: - -_Lettres missives de Henri IV_, recueil de Berger de Xivrey et de J. -Guadet. - -_Histoire de Navarre_, par André Favyn. - -_Histoire des derniers troubles de France_, par Pierre Mathieu. - -_Chronologie Novenaire_, de Palma Cayet. - -_Histoire_ et _Mémoires_, d'Agrippa d'Aubigné. - -_Economies royales_, de Sully. - -_Vie de Mornay._ - -_Journal_ de P. de L'Estoile. - -_Histoire_ de Jacques-Auguste de Thou. - -_Mémoires divers_ (Castelnau, La Noue, duc de Bouillon, Marguerite de -Valois, Brantôme). - -_Vie militaire et privée de Henri IV_, par Musset-Pathay. - -_Histoire de France_, par Mézeray. - -_Histoire de France_, par le Père Daniel. - -_Histoire de Henri le Grand_, par Hardouin de Péréfixe. - -_Education de Henri IV_, par Duflos. - -_Histoire des troubles en Béarn_, par l'abbé Poeydavant. - -_Histoire de Jeanne d'Albret_, par Mademoiselle Vauvilliers. - -_Histoire de la Gascogne_, par l'abbé Monlezun. - -_Histoire de l'Agenais, du Condomois et du Bazadais_, par J.-F. -Samazeuilh. - -_De l'amour de Henri IV pour les lettres_, par l'abbé Brizard. - -_Le Château de Pau_, par Bascle de Lagrèze. - -_Les Béarnais au temps de Henri IV_, par Alphonse Pinède. - -_Variétés Girondines_, par Léo Drouyn. - -_Archives historiques de la Gironde_, précieux recueil, créé et dirigé -par M. Jules Delpit, et enrichi, d'année en année, par des -travaux,--entre autres ceux de MM. Delpit, Tamizey de Larroque et Léo -Drouyn,--dont nous voudrions pouvoir louer dignement le mérite. (_Page -2._) - - -II. - -Jeanne d'Albret «était, dit Favyn, d'une humeur si joviale, que l'on -ne pouvait s'ennuyer auprès d'elle. Eloquente entre les personnes de -son siècle, selon les erres de la reine Marguerite, elle pouvait, par -le moyen de ses discours, charmer les ennuis et passions de l'âme». - -Tel est le portrait, sans doute ressemblant, de la jeune fille et de -la jeune femme. Plus tard, Jeanne connut, à son tour, les «ennuis et -passions de l'âme». - -«C'était, dit Bascle de Lagrèze, la femme la plus instruite de son -temps: elle savait le grec, le latin, la plupart des langues vivantes; -elle surveillait les études de ses enfants. Instruite par Marot dans -l'art de faire des vers, elle enseignait à ses élèves la poésie, qui -ennoblit le langage et donne à la prose plus de charme et d'harmonie.» - -Les anciens auteurs vantent sa «santé florissante», qui ne tarda -pourtant pas à dépérir. - -«On aime à interroger le château de Pau sur la manière dont Jeanne -d'Albret y vivait. Elle consacrait toute la matinée au travail; elle -répondait, de sa propre main, aux gouverneurs et aux magistrats, -lorsqu'ils s'adressaient directement à elle. Après son dîner, elle -donnait audience, soit dans son palais, soit dans son parc, à tout le -monde, pendant deux heures; ensuite les seigneurs et les dames étaient -admis à lui faire leur cour jusqu'à son souper. Ses plus doux moments -étaient ceux qu'elle passait à s'entretenir avec des savants et des -hommes de lettres attirés et retenus auprès d'elle par son esprit -supérieur autant que par ses libéralités. Si les vertus privées de la -reine eussent suffi pour rendre son peuple heureux, le Béarn aurait -joui de la continuation des temps de prospérité de Henri II et de -Marguerite.» (_Page 8._) - - * * * * * - -C'est à l'époque du passage de Charles IX à Nérac, en 1565, que -Mézeray place la réponse de Jeanne d'Albret à Catherine de Médicis, et -il rapporte cette réponse dans les termes suivants: «Si j'avais mon -fils et tous les royaumes de la terre dans ma main, je les jetterais -tous au fond de la mer, plutôt que de perdre mon salut.» (_Page 34._) - - * * * * * - -On lit dans le _Château de Pau_ qu'aussitôt que Jeanne eut pris -possession de la souveraineté tout entière, elle ne cacha plus ses -sentiments et sa ferme volonté de répandre partout ce qu'elle appelait -la «liberté évangélique». Ce haut esprit tomba dans la manie. «Elle -travaillait, comme sa mère, à décorer ses appartements de tapisseries -brodées de ses mains habiles. Elle avait composé, au château, une -tente de plusieurs pièces qu'elle nommait les prisons «rompues». -C'était l'emblème des liens et du joug du pape, qu'elle prétendait -avoir brisés. Elle y avait retracé diverses scènes de l'histoire -sacrée, comme la délivrance de Suzanne, celle du peuple d'Israël -opprimé par Pharaon, l'élargissement de Joseph, etc. Elle se plaisait -à figurer des chaînes rompues, des menottes, des estrapades, des -gibets mis en pièces, et au-dessus, elle inscrivait, en grosses -lettres, ces paroles de saint Paul: «_Ubi spiritus, ibi libertas_». -Son animosité contre la religion catholique se montrait partout. Elle -avait une très belle tapisserie, faite de la main de Marguerite, et -représentant le sacrifice de la messe; elle enleva la partie où le -prêtre montrait au peuple la sainte hostie, et y substitua un renard -qui, se tournant vers l'assemblée, semblait dire, en faisant -d'horribles grimaces: «_Dominus vobiscum_». - -Bascle de Lagrèze, après avoir rappelé les excès commis en Béarn par -les réformés, ajoute: «Faut-il donc s'étonner que le souvenir de ces -scènes de désolation et de carnage ait laissé une impression profonde -dans la mémoire populaire, et jeté sur le nom de Jeanne d'Albret un -reflet de sang? Je n'ai pas oublié les récits des anciens du pays que -j'aimais à écouter, dans mon enfance, comme un écho des traditions du -temps passé. Ils faisaient d'étranges histoires sur la cruauté de la -reine Jeanne, à laquelle ils attribuaient toutes les horreurs commises -dans son temps, et, de plus, singulièrement augmentées et grossies par -leur imagination effrayée et crédule.» (_Page 37._) - - * * * * * - -On lit dans l'_Histoire de France_ de Mézeray, au sujet du monitoire -contre Jeanne d'Albret: «... Le roi très-chrétien (Charles IX) -commanda à Loysel et à L'Isle, ses ambassadeurs à Rome, de remontrer -au pape: Qu'en cette entreprise sur la personne d'une reine menaçant -tous les rois qui sont frères, ils étaient tous obligés d'empêcher ce -coup qui portait directement sur leurs têtes, lui principalement, à -qui cette princesse touchait si près d'alliance et de parenté, qui -savait que son aïeul avait été dépouillé de ses Etats pour l'affection -qu'il avait témoignée envers la France, qui avait vu mourir son mari -pour son service dans la guerre contre les huguenots, et qui -nourrissait son fils aîné dans sa cour. Par ainsi qu'il ne pouvait -abandonner la protection d'un orphelin et d'une veuve... Mais qu'outre -ces considérations de piété et de générosité, celles de son Etat y -étaient jointes de trop près pour le dissimuler...» (_Page 38._) - - * * * * * - -Voici le résumé du testament de Jeanne d'Albret: - -Après avoir recommandé son âme à Dieu et l'avoir supplié de lui -pardonner ses péchés, elle ordonne que son corps soit inhumé, sans -pompe ni cérémonie, au lieu où le roi son père avait été enseveli. -Ensuite, elle enjoint au prince son fils de cultiver la piété, en la -réglant selon le culte dans lequel il a été nourri, de ne pas s'en -laisser détourner par les intérêts, les passions et les plaisirs du -monde; de veiller à l'exécution de ses ordonnances; de fuir les -mauvais conseillers, les libertins, et d'appeler dans son conseil les -hommes vertueux; d'avoir un soin particulier de sa soeur Catherine, de -la traiter en bon frère, de faire achever son éducation en Béarn, et -de la marier avec un prince de sa religion; d'aimer comme ses frères -le prince de Condé et le prince de Conti, ses cousins. Enfin, elle -institue le prince de Navarre son héritier et met ses deux enfants, -leur personne, leur fortune et leur croyance, sous la protection du -roi, de la reine et des ducs d'Anjou et d'Alençon. (_Page 77._) - - -III. - -«Antoine de Bourbon descendait en ligne directe et masculine de -Robert, comte de Clermont, cinquième fils du roi saint Louis. - -«Ce Robert épousa Béatrix, fille et héritière de Jeanne de Bourgogne, -baron de Bourbon de par sa femme Agnès, à cause de quoi Robert prit le -nom de Bourbon, non pas toutefois les armes, mais il retint celles de -France. - -«Cette sage précaution a beaucoup servi à ses descendants pour se -maintenir dans le rang de princes du sang, qui peut-être se fût perdu, -s'ils n'en eussent pas usé de la sorte. - -«Entre les branches puînées qui sont issues de cette branche de -Bourbon, la plus considérable et la plus illustre a été celle de -Vendôme. Elle portait ce nom, parce qu'elle possédait cette grande -terre, qui lui était venue, en 1364, par le mariage de Catherine de -Vendôme, soeur et héritière de Bouchard, dernier comte de Vendôme, -avec Jean de Bourbon, comte de la Marche. Pour lors, elle n'était que -comté; mais elle fut depuis érigée en duché par le roi François Ier, -l'an 1515, en faveur de Charles, qui était deux fois arrière-fils de -Jean et père d'Antoine. Ce Charles eut sept enfants mâles: Louis, -Antoine, François, un autre Louis, Charles, Jean, et un troisième -Louis. Le premier Louis et le second moururent en enfance, Antoine -demeura l'aîné; François, qui fut comte d'Enghien, et gagna la -bataille de Cérisoles, mourut sans être marié; Charles fut cardinal du -titre de Saint-Chrysogone et archevêque de Rouen: c'est lui qu'on -nomme le vieux cardinal de Bourbon; Jean perdit la vie à la bataille -de Saint-Quentin; le troisième Louis s'appela le prince de Condé et -eut des enfants mâles des deux lits: du premier sortirent Henri, -prince de Condé, François, prince de Conti, et Charles, qui fut -cardinal-archevêque de Rouen, après la mort du vieux cardinal de -Bourbon; du second vint Charles, comte de Soissons. - -«Or, conclut Hardouin de Péréfixe, il y avait huit générations de mâle -en mâle depuis saint Louis jusqu'à Antoine, qui était duc de Vendôme, -roi de Navarre et père de notre Henri.» - -Brantôme a tracé un portrait d'Antoine de Bourbon: - -«Il était très bien né, brave et vaillant, car de cette race de -Bourbon il n'y en a point d'autres; belle apparence, belle taille, et -plus haute de beaucoup que celle de tous messieurs ses frères; la -majesté toute pareille, la parole et éloquence très bonne. Il acquit -et laissa après lui une très belle réputation en Picardie et en -Flandre, quand il fut lieutenant du roi et quand il s'en alla, roi de -Navarre, commander en Guienne; car il conserva très bien à ses rois -ces pays, et si en conquêta: de sorte qu'on ne parlait, en cela, que -de M. de Vendôme. - -«Mal récompensé pourtant de ses rois, et même du roi Henri, quand il -l'oublia en son traité de paix entre lui et le roi d'Espagne, qu'il ne -se fit aucune mention du recouvrement de son royaume de Navarre d'un -seul petit trait de plume; et certes, il y eut du tort, car ce prince -avait fidèlement servi la couronne de France, pour laquelle soutenir, -au moins les siens, la reine Jeanne était déshéritée, et était aussi -cousine germaine du roi...» - - * * * * * - -De Thou rapporte que les conseillers de François II, à l'époque de la -conjuration d'Amboise, voulurent faire assassiner Antoine de Bourbon -dans le cabinet même du roi. Le roi de Navarre, informé du complot, ne -laissa pas d'entrer dans le cabinet. «S'ils me tuent, dit-il à un de -ses gentilshommes, prenez ma chemise toute sanglante, portez-la à mon -fils et à ma femme: ils liront dans mon sang ce qu'ils doivent faire -pour me venger.» - -Sa droiture et sa respectueuse contenance devant François II firent -échouer le complot. - - * * * * * - -Ce prince avait, outre les défauts déjà signalés, une honteuse et bien -étrange monomanie,--que quelques écrivains, par une confusion qui -s'explique, ont gratuitement prêtée à son fils Henri IV. Il prenait, -il volait tout ce qui lui convenait! Chaque soir, ses valets de -chambre, en le déshabillant, inspectaient ses poches, et, le -lendemain, ils allaient à la recherche des personnes victimes du vol -royal. (_Pages 24-36._) - - -IV. - -Il est à remarquer, dit Bascle de Lagrèze, comme une particularité -historique très curieuse, que tous les historiens se sont trompés sur -la date de la naissance de Henri IV, qu'ils fixent au 13 décembre. -Voici ce que nous lisons dans le Journal des naissances et morts des -princes de Béarn, tenu par l'évêque d'Oloron: «Ce 14 de décembre 1553, -ma dicte Jehanne, princesse de Navarre, accoucha de son troisième fils -à Pau en Béarn, entre une et deux heures après minuict. Lequel fut -baptisé le mardi VIe jour de mars dudict an, audit lieu de Pau; et -furent ses parrains, le roi de Navarre, son grand-père, qui le nomma -Henry, et Monseigneur le cardinal de Vendôme, son oncle paternel, et -fut sa marraine, la soeur du roi de Navarre, veufve de feu Monseigneur -de Rohan.» (_Page 11._) - - * * * * * - -On connaît la première strophe du motet religieux et populaire que, -selon la tradition, Jeanne d'Albret aurait chanté à la naissance de -Henri IV. - -En voici la traduction: - - Notre-Dame du bout du pont, - Venez à mon aide en cette heure! - Priez le Dieu du ciel - Qu'il me délivre vite, - Qu'il me donne un garçon; - Tout, jusqu'au haut des monts, l'implore. - Notre-Dame du bout du pont, - Venez à mon aide en cette heure! - -Au sujet de ce cantique publié pour la première fois dans le _Château -de Pau_, l'auteur donne ce détail archéologique: «Voyez-vous en face -de l'aile méridionale du château, au milieu du Gave, les piliers à -demi ruinés d'un vieux pont qui n'existe plus? Au bout de ce poit, -s'élevait jadis une chapelle dédiée à la Vierge, et célèbre par la -renommée de ses miracles. C'est à Notre-Dame du bout du pont que les -Béarnaises adressaient leurs prières, dans toutes leurs peines, dans -toutes leurs souffrances, et surtout dans les douleurs de -l'enfantement...» (_Page 10._) - - -V. - -Mademoiselle Vauvilliers, dans son _Histoire de Jeanne d'Albret_, a -recueilli tous les détails fournis par l'histoire sur le complot -franco-espagnol dirigé contre Jeanne d'Albret et ses enfants. Nous -résumons quelques parties de son récit, auxquelles nous n'avons pu -nous arrêter. - -Quelque temps après la mort du duc François de Guise, le capitaine -Dimanche reçut, on ne dit pas de qui, des instructions nouvelles, qui -lui enjoignaient d'aller se mettre en rapport avec les conjurés -espagnols. Il partit de Bordeaux pour se rendre auprès du duc d'Albe, -qui le dépêcha aussitôt à Philippe II, sous la conduite de François -d'Alaya, plus tard ambassadeur à la cour de France. Philippe II était -alors à Monçon, sur les frontières de la Navarre. Dimanche tomba -malade à Madrid et, pendant sa maladie, fut mis en relations avec -Vespier, natif de Nérac, valet de chambre de la reine Elisabeth. -Vespier ayant surpris la moitié du secret du capitaine, obtint de lui -une entière révélation. Il en fit instruire aussitôt la reine -d'Espagne, par l'entremise de l'abbé Saint-Etienne, son aumônier et -son confident; et Elisabeth ayant agi auprès de l'ambassadeur de -France, Evrard de Saint-Sulpice, qui avait suivi le roi à Monçon, -l'ambassadeur, après avoir fait épier toutes les démarches de -l'aventurier, acquit la conviction qu'il y avait un secret entre -Philippe II et lui. Il envoya aussitôt son secrétaire Rouleau en -France, avec des lettres de créance pour le roi et la reine-mère, et -d'autre part, fit tenir les avis nécessaires à Jeanne d'Albret, qui, -sur son conseil, quitta la résidence de Pau pour celle de Nérac. -Rouleau, arrivé à la cour, fit le récit du complot, donna les preuves, -et sur la demande du connétable de Montmorency, l'arrestation de -Dimanche fut décidée; mais on présume que le capitaine fut prévenu de -ce dessein, par suite de l'indiscrétion ou de la connivence de quelque -haut personnage, car il ne put être rencontré sur les chemins qu'il -devait prendre pour rentrer en France. - -De Thou dit expressément qu'il fut instruit de tous les détails de la -conspiration par Rouleau et par les enfants du valet de chambre -Vespier, et que, avant d'aller en Espagne, Dimanche avait conféré avec -Montluc, d'Escars et d'Aspremont, vicomte d'Orthe, qui avaient des -intelligences avec la Maison de Guise. - -Tous les témoignages pour ou contre entendus, il demeure acquis, tout -au moins, qu'il y eut un projet d'attentat; mais on ne saurait -affirmer que l'accord se soit jamais établi pour l'exécution. (_Page -39._) - - -VI. - -On lit dans le livre de J. Guadet, _Henri IV, sa vie, son oeuvre, ses -écrits_, au sujet du voyage de Charles IX (1564-1566): «Jeanne -d'Albret reçut à Nérac les royaux voyageurs, et l'histoire a conservé -le souvenir de la brillante réception qui leur fut faite. Elle a -raconté aussi qu'un jour, le roi s'amusant à tirer de l'arc avec le -duc de Guise et le prince de Navarre, le duc, toutes les fois qu'il -était vainqueur, cédait à Charles IX le droit de tirer le premier, -mais que le prince de Navarre, qui était le plus jeune et le moins -fort des trois, ayant été vainqueur à son tour, fut moins courtois et -voulut jouir pleinement de ses prérogatives; que le roi le trouvant -mauvais, banda son arc et se disposait à tirer, lorsque, prompt comme -l'éclair, le jeune Béarnais le devança. D'autres vont plus loin et -veulent qu'il ait tourné sa flèche contre la poitrine du roi.» (_Page -44._) - - -VII. - -François de La Noue, dit _Bras de fer_, ne fut pas seulement un des -grands hommes de guerre du XVIe siècle; ses écrits le recommandent -encore au souvenir de la postérité. On peut extraire d'admirables -pages des _Discours politiques et militaires_ qu'il composa pendant -sa dure captivité à Limbourg. Il s'y rencontre surtout des jugements -sur les guerres civiles que les meilleurs moralistes pourraient -avouer. (_Page 68._) - - -VIII. - -Henri de Valois, roi de Pologne, trouva, sur la terre étrangère, de -fréquentes et douloureuses allusions à la Saint-Barthélemy. - -«Le déplaisir qu'il en eut, dit Pierre Mathieu, se rencontrait si -souvent en son âme qu'il en perdit le dormir et, deux jours après son -arrivée à Cracovie, ayant l'esprit fort travaillé de ces inquiétudes, -il envoya quérir par un valet de chambre, sur les trois heures après -minuit, Miron, son premier médecin, qui logeait dans le château, -auprès de sa chambre, et qui l'entretenait souvent la nuit, par la -lecture ou le discours, comme les princes d'Europe ont de coutume... - -«Le roi, voyant entrer Miron en sa chambre, lui parla en la sorte que -je rapporte ici ses paroles, car il voulut qu'elles fussent écrites -fidèlement par lui, et les ai trouvées si judicieuses et importantes, -que encore que je n'aie pas accoutumé d'enfler les volumes de cette -Histoire des labeurs d'autrui, j'ai cru qu'il les fallait représenter -en leur propre et naturelle forme.» - -Mathieu donne ensuite le récit du roi de Pologne à Miron. (_Page 81._) - - -IX. - -La «déposition du roi de Navarre dans le procès criminel contre le -sieur de La Mole, le comte de Coconas et autres» a été reproduite et -annotée par Berger de Xivrey dans son recueil des _Lettres missives de -Henri IV_. (_Page 86._) - - -X. - -Si d'Aubigné était réellement l'homme qu'il a voulu peindre dans ses -_Mémoires_, ce serait un personnage des plus antipathiques et un -honnête homme douteux. - -A chaque page, pour ainsi dire, il médit de ceux qu'il a connus, et -des plus grands, et des meilleurs, lorsqu'il ne les calomnie pas. Il -affecte surtout de dire le plus grand mal de Henri IV, dont il fait un -avare, un envieux, un ingrat, etc. - -Et pourtant, de loin en loin, il ne peut s'empêcher de dire, en termes -explicites, que ce prince était bon et grand. Il écrit, à la suite -d'une disgrâce: «Tout cela joint ensemble le fit résoudre, à la fin, -de me rappeler auprès de lui, et il m'écrivit, pour cela, quatre -lettres consécutives, _que je jetai au feu en les recevant_. Mais mon -mécontentement cessa lorsque j'eus appris qu'étant averti de mon -entreprise sur Limoges, et ensuite que j'y avais été fait prisonnier, -_il avait mis à part quelques bagues de la reine sa femme_ pour payer -ma rançon et me tirer de prison; joint que la nouvelle étant venue que -j'avais eu la tête tranchée, il en avait témoigné un grand deuil et -perdu le repos; tout cela me toucha à mon tour et me détermina à -retourner à son service...» - -Il le dénigre de toutes façons: - -«L'empressement que je témoignais à rechercher toutes les occasions -périlleuses pour me distinguer du commun, et à me trouver partout où -il y aurait de la gloire à acquérir, _m'attira la haine et l'envie du -roi de Navarre_, à cause des louanges qui m'en revenaient et qu'il -voulait toutes pour lui seul: sur quoi je dirai une chose: _qu'il -souffrait impatiemment qu'on louât ceux de ses serviteurs qui avaient -fait les plus belles actions à la guerre et qui lui avaient rendu les -plus grands services_...» - -Et l'on va voir, par d'Aubigné lui-même, ce qu'était, en réalité, ce -maître ingrat, ce détestable prince: - -«Je pris ce temps-là (en 1582) pour aller faire l'amour à la susdite -Suzanne de Lezay (qu'il épousa), et, dans mon absence, le roi de -Navarre écrivit en ma faveur plusieurs lettres à ma maîtresse, -lesquelles étant réputées contrefaites par mes rivaux et quelques -parents de la demoiselle, _il vint lui-même au lieu où elle demeurait -pour les avouer siennes et pour honorer la recherche de son -domestique_...» - -Après la mort du roi: - -«Il faut que je dise ici que la France, en le perdant, perdit un des -plus grands rois qu'elle eût encore eus. Il n'était pas sans défauts; -mais, en récompense, _il avait de sublimes vertus_.» - - * * * * * - -Il y a beaucoup d'erreurs et, qui pis est, de faussetés dans -l'_Histoire_ et les _Mémoires_ de d'Aubigné, si précieux, malgré tout, -pour l'histoire du XVIe siècle. Tous les historiens sérieux les ont -reconnues et signalées. On trouve, dans les _Mémoires_, notamment, -quantité de gasconnades tragiques ou comiques. - -En somme, d'Aubigné est très souvent vantard, et il n'avait pas besoin -de l'être, puisqu'il avait certainement tous les courages, excepté un -pourtant, celui qui consiste à juger sans passion et à ne pas noircir -un beau caractère parce qu'on en a été froissé ou méconnu. - -Dans la «langue verte» d'aujourd'hui, il faudrait dire que d'Aubigné -est un illustre toqué, avec des allures de héros ou de capitan, selon -les cas, avec le grand coeur d'un loyal guerrier, les petitesses -intellectuelles et morales d'une sorte de Gil-Blas, ou les -effervescences moitié baroques, moitié terribles, d'un sectaire tout -près d'être visionnaire. - -C'était, en définitive, une âme dure et un assez mauvais homme. -Mécontent, à juste titre, de son fils Constant, il l'anathématise en -ces termes, à la fin de ses _Mémoires_: «Une telle perfidie me fut si -sensible, que je rompis pour jamais avec lui, oubliant absolument tous -les liens du sang et de l'amitié qui m'attachaient à ce fripon et -misérable fils; _et je vous conjure, mes autres enfants_, de ne -conserver la mémoire de votre indigne frère que _pour l'avoir en -exécration_.» Paroles d'autant plus graves et odieuses qu'elles sont -lancées d'outre-tombe. On n'y retrouve, assurément, ni le chrétien, ni -le père, ni même l'homme dans la générosité naturelle de son -caractère. (_Page 90._) - - -XI. - -L'édit de pacification rendu au mois de mai 1576 créa (article 18), au -parlement de Paris, une chambre composée de deux présidents et de -seize conseillers, dont la moitié devait appartenir à la religion -réformée. Cette chambre devait être envoyée, trois mois par an, pour y -rendre la justice, aux pays de Poitou, Angoumois, Aunis et La -Rochelle. Une chambre composée de la même manière était établie à -Montpellier, dans le ressort du parlement de Toulouse. Il s'en était -créé aussi une formée de deux présidents et de dix conseillers dans -chacun des parlements de Grenoble, de Bordeaux, d'Aix, de Dijon, de -Rouen et de Bretagne. - -On appelait chambre tri-partie le tribunal qu'au mois de juillet 1578, -en conséquence du traité de Bergerac, on établit à Agen. Il se -composait de douze conseillers, 4 réformés et 8 catholiques; deux -présidents, l'un catholique, l'autre protestant. Pour un arrêt, il -fallait que le tiers des juges appartînt à la religion huguenote. - -Après le traité de Fleix, cette chambre fut remplacée par une chambre -de justice envoyée en mission. L'article 2 porte: «Le roi enverra au -pays et duché de Guienne une chambre de justice composée de deux -présidents, quatorze conseillers, un procureur et un avocat de S. M.: -gens de bien, amateurs de paix, intégrité et suffisance requises. -Lesquels seront par S. M. choisis et tirés des parlements de ce -royaume et du grand conseil... Lesquels présidents et conseillers -ainsi ordonnés connaîtront et jugeront toutes causes, procès et -différends, et contraventions à l'édit de pacification. Serviront, -deux ans entiers, audit pays et changeront de lieux et de séances, de -six mois en six mois, afin de purger les provinces et rendre justice à -chacun sur les lieux....» - -Vers la même époque, il fut établi, à l'Isle-d'Albi, une chambre de -justice spéciale, qui joua un rôle important, et dont il est souvent -parlé dans les lettres et manifestes du roi de Navarre. (_Pages -92-124-140._) - - * * * * * - -Les membres de la chambre de justice de Guienne arrivèrent à Bordeaux, -au mois de mars 1581; mais plusieurs circonstances, dit l'abbé -O'Reilly, retardèrent leur réunion jusqu'au mois de janvier 1582. Leur -première séance eut lieu le 26 de ce mois. Michel de Montaigne, maire -de Bordeaux, assistait à cette séance. - -Parmi les conseillers se trouvait Jacques-Auguste de Thou, le futur -président à mortier du parlement de Paris, le futur auteur d'une de -nos plus belles _Histoires_. (_Page 159._) - -[Illustration: fac-simile] - - -XII. - -La formule de la Ligue de Péronne a été souvent reproduite, mais avec -d'innombrables variantes. Le Père Louis Maimbourg et, après lui, le -Père Daniel en ont donné comme authentique une version qui diffère en -plus d'un point du texte inséré par d'Aubigné dans son _Histoire -universelle_. - -Il en fut de ce programme d'opposition politique et religieuse comme -de la plupart des programmes: adopté en principe par les ligueurs, il -subit diverses interprétations, selon les mobiles et les fluctuations -de la lutte. - -Nous n'avons pas à juger ici l'oeuvre de la Ligue après l'avènement de -Henri IV; mais nous dirons volontiers, avec M. Charles Mercier de -Lacombe, dans sa belle étude sur _Henri IV et sa politique_: «Entre -les mains des Guises, la Ligue commence avant le moment où elle eût -été légitime, et ne finit qu'après le moment où elle devenait inique.» -(_Page 93._) - - -XIII. - -Manaud baron de Batz, seigneur de Sainte-Christie, etc., était du -petit nombre des gentilshommes catholiques d'Armagnac qui surent -rester fidèles à la fois à leur religion et à leur souverain. (_Page -96._) - - * * * * * - -La lettre d'explication du roi de Navarre, datée de 1578, et que -mentionne notre récit, était conçue en ces termes: - -«Monsieur de Batz, c'est vrai qu'un gros vilain homme m'a voulu mettre -en suspicion votre fidélité et affection; or, à tel que me faut -entendre est bien mon oreille ouverte, mais lui sont bouchés mon coeur -et ma croyance, comme en telle occasion. Et n'en faites plus de compte -que moi. En quel autre que vous pourrais-je tenir ma confiance pour la -conservation de ma ville d'Eauze, là où je ne puis donner d'autre -modèle que le brave exemple de vous-même? Et tant qu'il vous -souviendra du miracle de ma conservation, que daigna Dieu y opérer -principalement par votre valeur et bonne résolution, ne pourrez -oublier votre devoir. Par quoi vous prié-je de vous en souvenir chaque -jour, pour l'amour de moi, qui m'en souviendrai toujours pour le -reconnaître envers vous et les vôtres. Sur ce, n'ai autre exprès -commandement à vous bailler que de faire très certain état de l'amitié - - «Du bien vôtre HENRY.» - - -Voici la dernière des lettres connues du roi de Navarre au baron de -Batz. Elle est datée, non de 1587, comme l'a cru Berger de Xivrey, -mais du mois de mars 1588, au moment où le roi, allant en Saintonge, -quittait la Gascogne, où il ne revint jamais: - -«Monsieur de Batz, je suis bien marri que ne soyez encore rétabli de -votre blessure de Coutras, laquelle me fait véritablement plaie au -coeur, et aussi de ne vous avoir pas trouvé à Nérac, d'où je pars -demain, bien fâché que ce ne soit avec vous. Et bien me manquera mon -Faucheur par le chemin où je vas; mais avant de quitter le pays, je -vous le veux bien recommander. Je me défie de ceux de Saint-Justin. -Vous m'avez bien purgé ceux d'Eauze, mais ceux de Cazères et de -Barcelone sont de vilains remuants, et je n'ai nulle assurance au -capitaine La Barthe, qui a par là une bonne troupe et qui m'a -cependant juré son âme: beaucoup m'ont trahi vilainement, mais peu -m'ont trompé. Celui-ci me trompera s'il ne me trahit bientôt. De plus, -ces misérables que j'ai déchassés d'Aire tiennent les champs. De tout -ce serai-je tout inquiet jusqu'à tant que je vous sache sur pied avec -votre troupe, éclairant le pays. Mon ami, je vous laisse en mains ces -affaires; et, quoique soit en vous ma plus sûre confiance pour ce -pays, toutefois, vous aimerait bien mieux là où il va et près de lui, - - «Votre affectionné ami, HENRY.» - -(_Pages 133-134._) - - -XIV. - -On lit, sur l'aventure d'Eauze, dans le livre premier de la _Vie de -Mornay_: «Même se trouva (M. de Mornay) avec le roi de Navarre, au -fait d'Eauze, non assez expliqué par ceux qui ont écrit l'histoire. -Cette ville est du patrimoine de Navarre en Armagnac, en laquelle il -pensait entrer avec toute sûreté; et, de fait, les magistrats lui -étaient venus au-devant présenter les clefs avec les chaperons rouges. -Entré néanmoins qu'il est, lui cinquième, un certain qui était en la -tour de la porte laisse tomber la herse, criant en son langage: «Coupe -le râteau, il y en a prou, le Roy y est (_Coupo lo rastel, che prou -n'y a, lo Re y es_).» Tellement qu'il se trouva enfermé entre ce -peuple, les mutins lui portant l'arquebuse à la poitrine. Et sans -doute y eût été accablé, n'eût été que trois de ses gardes, qui -étaient entrés à pied, se jetèrent dans une tour qui était sur la -muraille, à la faveur de laquelle une autre porte fut ouverte à ceux -qui étaient demeurés dehors. A peine ce prince fut-il en plus évident -péril.» - -Berger de Xivrey, dans ses notes, dit, à propos de la lettre royale -qui nomme Manaud de Batz gouverneur de la ville d'Eauze et du pays -d'Eauzan: - -«Cette lettre à M. de Batz montre qu'il était un des quatre seigneurs -qui accompagnaient le roi, et on doit conclure du passage des -_Economies royales_, qui diffère peu de celui de Mornay, mais est plus -circonstancié, que les deux autres étaient Rosny et Béthune.» - -Berger de Xivrey ajoute les observations suivantes: - -«Des quatre seigneurs qui s'étaient trouvés avec le roi de Navarre à -une si chaude affaire, Mornay lui était nécessaire pour le conseil, -Rosny était encore trop jeune pour avoir le commandement d'une place. -Restaient donc de Batz et Béthune. Ce dernier fut d'abord nommé -gouverneur d'Eauze. Mais je le trouve accompagnant le roi dans les -premières expéditions de 1577. Or, la prise d'Eauze était de 1576, -comme le remarque l'abbé Brizard, qui avait des renseignements de la -famille de Batz, et j'ai cru devoir placer cette lettre-ci vers la fin -de cette année (1576).» - -Le lecteur fera encore une autre observation: c'est que le silence -absolu gardé par Du Plessis-Mornay et Sully sur la part prise par -Manaud de Batz au combat d'Eauze montre combien peu ils se souciaient -de rendre justice aux catholiques, même à ceux que le roi distinguait -parmi les plus fidèles et les plus vaillants. - - * * * * * - -Roquelaure était certainement à Eauze, aux côtés du roi de Navarre. -Rappelons brièvement sa glorieuse carrière. - -Antoine de Roquelaure, seigneur de Roquelaure en Armagnac, de Gaudoux, -etc., baron de Lavardens et de Biran, fils de Géraud, seigneur de -Roquelaure, et de Catherine de Bezolles, était né en 1543 et jouissait -déjà de beaucoup de crédit auprès de Jeanne d'Albret. Elle lui donna -sa part dans la terre de Roquelaure, dont il était co-seigneur avec -elle, et l'engagea au service de son fils. Roquelaure fut lieutenant -de la compagnie des gendarmes de ce prince et maître de la garde-robe. -Il continua cette dernière fonction auprès de Henri IV, qui le nomma, -en 1595, chevalier de ses ordres. Il joignit à ces titres, en 1610, -quelque temps avant la mort de Henri IV, ceux de lieutenant de roi -dans la haute Auvergne, capitaine du château de Fontainebleau, -gouverneur du comté de Foix, et lieutenant-général du gouvernement de -Guienne. En 1615, il devint maire perpétuel de Bordeaux et maréchal de -France. Il mourut à Lectoure, le 9 juin 1625. - - * * * * * - -Eauze et l'Eauzan formaient un territoire de sept lieues de long sur -quatre de large. Il était borné au nord par le Gabardan, au sud et à -l'est par l'Armagnac, à l'ouest par le Marsan. (_Page 104._) - - -XV. - -Ce qui suit est extrait de l'_Histoire de l'Agenais, du Condomois et -du Bazadais_, par J.-F. Samazeuilh: - -«La Vachonnière, gouverneur de cette ville, se laissant entraîner par -ses jeunes officiers dans une excursion du côté de Marmande, «pour -aller chercher, disaient-ils, à la mode de leur pays, de quoi faire -fumer le pistolet», ils montèrent à cheval, au nombre de 38 -arquebusiers. - -«Parmi eux se trouvaient deux Bacoue et les Brocas. - -«Or il arriva que le baron de Mauvezin, chef catholique, venait de -concerter avec les Metges de La Réole et les capitaines Massiot et -Métaut, l'un d'Aiguillon, l'autre de Saint-Macaire, une entreprise -contre la garnison de Casteljaloux avec 20 salades d'élite, outre la -compagnie des gens d'armes de ce baron et 750 arquebusiers tirés de -Marmande et des lieux circonvoisins. Leur plan était de cacher ces -arquebusiers au moulin de Labastide, situé sur leur route, à une lieue -de Casteljaloux, et d'aller provoquer ensuite les réformés de cette -ville pour les entraîner, par une fuite simulée, dans une embuscade. - -«Mais La Vachonnière étant parti le premier, ce dessein ne put -recevoir son exécution. Seulement, lorsque l'avant-garde de -Casteljaloux, composée de 15 salades et commandée par d'Aubigné, que -secondait le capitaine Dominge avec 15 arquebusiers à cheval, parvint -sur le bord de la Garonne, ils virent tout le bord opposé en aval de -Marmande «noirci de gens de guerre», et une première batelée d'ennemis -qui allaient atteindre la rive gauche à Valassins. Aussitôt d'Aubigné -commande à Dominge de mettre pied à terre et de donner sur ceux qui -abordaient. Dominge tue ou noie toute cette avant-garde, au nombre de -60 hommes; la plupart n'eurent pas même le temps d'ajuster leurs -mèches. Mais comme le reste s'empressait de s'embarquer pour venir les -venger, La Vachonnière, qui avait suivi de près son lieutenant, -prévoyant que la partie ne serait pas égale, se mit alors en retraite, -au simple pas de ses chevaux...» - -Les catholiques, suivant, en toute hâte, leurs ennemis, offrirent le -combat près de Malvirade. «Ce fut l'un des engagements les plus -acharnés et les plus glorieux pour les réformés, car ces derniers -étaient à peine un contre dix, et d'Aubigné fait observer avec raison -qu'il ne faut pas dédaigner cette affaire, «pour ce que les hommes n'y -sont pas comptés par milliers.» - -«L'aîné des Brocas et un cavalier d'Aiguillon se coupèrent la gorge -avec leurs poignards. Bacoue, en tuant l'ennemi qu'il avait en tête, -reçut aussi une blessure mortelle; puis vinrent quelques hallebardiers -qui l'achevèrent dans le fossé où il venait de combattre. La -Vachonnière tomba, «les reins coupés d'une balle ramée, et de plus, -brûlant de quatre arquebusades»; d'Aubigné voulut le sauver et le -remettre en selle; mais il tomba presqu'aussitôt, à son tour, couvert -de blessures, et lorsque le capitaine Dominge vint à son secours, il -le vit qui, sous trois cadavres, s'escrimait encore de son épée, dont -il blessa mortellement Métaut, Bastanes et Metges le jeune. A l'aide -de quelques-uns de ses compagnons, Dominge dégagea le lieutenant de La -Vachonnière et le remonta sur son cheval. Quant à La Vachonnière -lui-même, il était déjà mort. - -«Les pertes éprouvées au combat de Malvirade n'avaient pas découragé -la garnison de Casteljaloux, car, peu de temps après, et sous les -ordres de d'Aubigné qui, durant le repos occasionné par ses blessures, -venait de dicter au juge de cette juridiction «les premières stances -de ses _Tragiques_», elle s'empara «par escalade (d'après ses -_Mémoires_) et par intelligence (d'après son _Histoire universelle_) -de Castelnau-de-Mesmes, sur la rivière de Ciron, où fut tué le juge du -lieu, avec trois autres habitants. - -«Sur ces entrefaites, l'armée de Villars, grossie de toute la noblesse -de l'Armagnac et des troupes des capitaines Gondrin, Fontenille, -Labatut, Poyanne, Lartigue et autres, avait entrepris le siège de -Manciet. Le capitaine Mathieu défendit cette ville avec tant de -résolution que l'on s'empressa de lui accorder une capitulation -honorable, sur le faux avis que le roi de Navarre assiégeait, de son -côté, Beaumont-de-Lomagne. Mais il n'était question ici que d'une -attaque dirigée par les habitants de cette ville, vers la fin de juin -ou au commencement de juillet 1577, contre notre prince en marche sur -Montauban, et qu'il repoussa de manière à leur ôter le goût de -semblables insultes. - -«Il résulterait, d'un passage des Mémoires de Sully, que, dans le -cours de cette campagne, Villars «fit quelques tentatives sur -Casteljaloux et sur Nérac, mais qu'il trouva partout le roi de Navarre -qui déconcerta ses desseins. «Ce prince s'exposait comme le moindre -soldat, et fit devant Nérac un coup d'une extrême hardiesse, lorsqu'un -gros de cavalerie s'étant détaché pour venir le surprendre, il le -repoussa presque seul. Nos prières ne furent point capables de -l'engager à prendre plus de soin de sa vie.» - -«Rassuré sur ses villes de l'Albret, Henri s'en alla du côté de la -Dordogne. Le 2 septembre 1577, il était à Sainte-Foy-la-Grande, d'où -il envoya aux consuls de Bergerac et à M. de Meslon, sénéchal -d'Albret, des instructions pour assurer la défense de cette contrée. -«Ces mesures sont d'autant plus nécessaires, ajoutait-il, que, -traitant en ce moment de la paix, il faut empêcher, pour obtenir de -meilleures conditions, que l'ennemi ne nous enlève nos places pendant -les négociations.» Ces craintes se réalisèrent au sujet de Langon, que -les réformés venaient d'enlever au capitaine La Salle du Ciron, et que -Largimarie leur reprit et démantela. Seulement ce fait peut se -confondre avec la prise de Langon, du 8 avril 1578. - -«Jusqu'à la paix dont il est question dans cette lettre, nous ne -trouvons plus à dire, pour nos contrées, qu'une petite campagne des -réformés de Casteljaloux dans les Landes.» Elle se termina par un -engagement des plus meurtriers. - -«Les catholiques, forcés au combat, jetèrent leurs arquebusiers dans -un bois voisin, et, protégés ainsi sur leur flanc, ils attendirent la -charge. Le capitaine de Casteljaloux imita cette manoeuvre: il envoya -également ses arquebusiers dans le bois, pour ne pas être inquiétés de -ce côté, et se formant ensuite en bataille à cent cinquante pas des -ennemis, les 45 salades des réformés entamèrent leur charge, dont le -succès fut complet, car ils passèrent sur le ventre aux catholiques, -et lorsqu'ils tournèrent bride pour achever leur tâche, ils virent -ceux qui avaient survécu à genoux et demandant quartier.» Les soldats -de Bayonne eurent seuls la vie sauve, et ils furent renvoyés au -vicomte d'Orthe avec leurs armes et leurs chevaux. - -«Peu de jours après, il vint à Casteljaloux un trompette de Bayonne, -chargé de présents en écharpes et en mouchoirs ouvrés, pour toute la -garnison; et, plus tard, le roi de Navarre se trouvant, le septième, à -une fête que lui donnait La Hilière, successeur du vicomte d'Orthe, -dans son gouvernement, les habitants de Bayonne apprirent que le -capitaine de Casteljaloux était dans la compagnie de ce prince, et, -pour payer sa «courtoisie», ils l'accablèrent de soins et de -prévenances.» (_Page 118._) - - -XVI. - -Berger de Xivrey a noté, d'après d'Aubigné, ce curieux incident de la -conférence de Nérac: - -«La Meausse, gouverneur de Figeac, était un vieux gentilhomme d'un -esprit juste et ferme. Lors des conférences de Nérac, il avait d'un -seul mot détruit tout l'effet d'une comédie jouée par Catherine de -Médicis, et peinte de main de maître par d'Aubigné. «La reine ayant -ouï quelques gentilshommes ployer en leurs réponses particulières, les -voulut voir et essayer ensemble en sa chambre, et là découpler une -harangue curieusement élaborée par Pibrac, auquel on avait recommandé -l'éloquence miraculeuse de Pologne, comme à un coup de besoin. -Cependant elle, de son côté, avait appris par coeur plusieurs -locutions qu'elle appelait consistoriales. - -«Pibrac, bien préparé, harangua devant ces fronts d'airain, -merveilleux en délicatesse de langage, exprès en ses termes, subtil en -raisons, lesquelles il fortifiait et illustrait d'exemples agréables, -presque tous nouveaux et curieusement recherchés... - -«Il fut si pathétique qu'il rendit comme en extase les plus délicats -de ses auditeurs. Adonc la reine, ayant les yeux comme larmoyants, se -lève de sa chaire et haussant les mains sur sa tête, s'écria plusieurs -fois: «Eh bien! mes amis, donnons gloire au Dieu vivant, faisons choir -de ses mains la verge de fer!» Et comme elle eut demandé au nez de -quelques-uns: «Que pouvez-vous répliquer?» tout fut muet, jusques au -gouverneur de Figeac, nommé La Meausse, qui, comme l'interrogation -s'adressait à lui, répondit: «Je dis, Madame, que Monsieur que voilà a -bien étudié; mais de payer ses études de nos gorges, nous n'en pouvons -comprendre la raison.» (_Page 131._) - - -XVII. - -Ces pages sur les rapports du roi de Navarre avec les Etats de Béarn -sont extraites d'une excellente étude, publiée en 1865 par M. Alphonse -Pinède, avocat, sous ce titre: _Les Béarnais au temps de Henri IV_. -(_Page 137._) - - -XVIII. - -Il est certain que la lettre adressée, le 10 avril 1580, à la reine -Marguerite par le roi de Navarre partant pour Cahors, était purement -diplomatique. La reine de Navarre connaissait à merveille le projet -formé par son mari d'aller se saisir d'une ville sur laquelle il -avait, par son mariage, d'incontestables droits; mais il importait, à -tous égards, que Marguerite parût avoir ignoré les desseins de son -mari, afin surtout de ne pas sembler prendre part à la guerre qui -éclatait entre le roi de France et le roi de Navarre. (_Page 144.--Le -renvoi n'est pas indiqué._) - - -XIX. - -Berger de Xivrey a longuement commenté la lettre du roi de Navarre à -Madame de Batz sur la prise de Cahors. Après avoir relevé cette -qualification: «A ma cosine», employée, dit-il, pour cousine, il -poursuit en ces termes: - -«Ce titre, que le roi de Navarre donne à Madame de Batz, s'explique -aisément par l'extraction illustre de cette dame et par celle de son -mari. Bertrande de Montesquiou, femme du baron de Batz, descendait des -anciens ducs de Gascogne; Manaud de Batz, troisième fils de Pierre de -Batz et de Marguerite de Léaumont, tirait son origine des anciens -vicomtes du même pays, dignité dont furent revêtus, pendant le dixième -siècle et une partie du onzième, les vicomtes de Lomagne, ancêtres -directs des barons de Batz. Les preuves de cette descendance furent -vérifiées en 1784 par une commission composée de dom Clément et de dom -Poirier, religieux bénédictins; de MM. de Bréquigny et Désormeaux, de -l'Académie des inscriptions et belles-lettres; Chérin, généalogiste -des ordres du Roi; Ardillier, administrateur général des domaines de -la couronne, et Pavillet, premier commis de l'ordre du Saint-Esprit.» - -A propos du début de la lettre royale: «Je ne me dépouillerai pas, -combien que je sois tout sang et poudre...» Berger de Xivrey fait les -remarques suivantes: - -«Ces mots, où il n'y a rien d'exagéré, indiquent d'une manière précise -la date de cette lettre au moment où finissait le terrible combat de -quatre jours, qui venait de réduire Cahors au pouvoir du roi de -Navarre. D'Aubigné et Sully ont raconté cet événement avec des détails -fort circonstanciés, et néanmoins cette lettre et la suivante ajoutent -encore plusieurs notions précieuses à l'_Histoire universelle_ et aux -_Economies royales_. Le journal de Faurin nous apprend que cette lutte -acharnée du roi de Navarre et des défenseurs de Cahors dura du samedi -28 mai au mardi 31. C'est donc le 31 au soir que dut être écrite cette -lettre à Madame de Batz. La prise de Cahors est un événement capital -dans l'histoire du roi de Navarre et de son parti. «En toutes ses -autres actions, dit Davila, ayant rendu des preuves de sa vivacité -merveilleuse, il donna en celle-ci autant d'étonnement à ses gens que -de terreur à ses ennemis, leur faisant connaître à quel point il était -vaillant et hardi dans les combats.» - - * * * * * - -Quand on connaît la véritable histoire de la prise de Cahors, on lit, -avec un intérêt assaisonné d'une pointe de gaîté, les récits que nous -allons reproduire. - -Le 4 juin 1580, Daffis, premier président du parlement de Toulouse, -adressait à Henri III la lettre suivante, publiée dans les _Archives -historiques de la Gironde_ par Tamizey de Larroque: - - «Sire, - -«Pour la continuation de nos plus grandes misères est survenue la -prise de la ville de Cahours _par la prodition et intelligence -d'aucuns des principaux habitants d'icelle et autres qui s'y étaient -introduits en grand nombre_. Ce n'a été, néanmoins, sans que vos -sujets aient fait tous devoir de la conserver. Mais l'entreprise était -dressée de si longue main et les forces des adversaires étaient si -prêtes, que les pauvres habitants n'y ont pu résister et enfuir; la -plupart ont été misérablement massacrés et meurtris. C'était une ville -des plus grandes et plus catholiques dans ce ressort, qui s'était -toujours bien maintenue. Etant d'ailleurs jugée forte de telle -conséquence qu'_on n'en pense point après Toulouse de plus -importante_.» - -Le récit de P. de L'Estoile est franchement comique: - -«Le dimanche 20e _jour_ de mai (1580), partie par surprise, partie -_par intelligence_, les huguenots de Gascogne, partisans du roi de -Navarre, gagnèrent l'une des portes de la ville de Cahors, et y eut -âpre combat, auquel le seigneur de Vesins, sénéchal et gouverneur de -Mercy, fut blessé avec plusieurs des siens, et enfin, après avoir -vertueusement combattu et soutenu l'assaut, _deux jours_ et _deux -nuits_, n'étant le plus fort, se retira à Gourdon. Le roi de Navarre y -vint en personne, _dix heures après la première entrée des siens_, -usant d'un trait et diligence de Béarnais, s'étant levé de son lit -d'auprès de sa femme, avec laquelle il voulut coucher exprès, _afin -qu'elle ne se défiât de rien_. Sur quoi ainsi elle osa bien assurer -Leurs Majestés _que son mari n'y était pas_, encore qu'il y combattit -en personne, y ayant perdu tout plein de bons soldats de sa garde et -leur capitaine Saint-Martin, et étant demeuré à la fin maître de la -ville.--La friandise du grand nombre de reliques et autres meubles et -joyaux précieux étant dedans Cahors fut la _principale occasion_ de -l'entreprise.» (_Page 151._) - - -XX. - -La surprise de Mont-de-Marsan, en 1580, est racontée par Poeydavant: - -«Bertrand Baylens, sieur de Poyanne, un des plus braves gentilshommes -de la Gascogne et gouverneur de Dax, fit une entreprise hardie sur la -ville de Mont-de-Marsan, qui appartenait au roi de Navarre, et qui -était la meilleure place du pays. Il trouva le secret de gagner le -meunier d'un moulin, dont il se saisit et où il entra par escalade -avec son lieutenant Lartigue, suivi du reste de sa troupe. A la faveur -de cet avantage, il aboutit facilement au pied des murs, près de la -porte principale de la haute ville, dans laquelle était le château. - -«Il y avait un corps de garde à cette porte qu'on ouvrait chaque -nuit pour faire passer la ronde dans le faubourg, qui était clos -de murailles. Poyanne se tint si tranquille avec ceux qui -l'accompagnaient, que la ronde ayant repassé du faubourg dans la -ville, il y entra pêle-mêle, tailla en pièces le corps de garde et se -rendit maître de la ville. - -«Dupleix ajoute que, pendant le combat qui se fit au corps de garde, -un des habitants de la ville alla fermer la porte. Poyanne, qui s'en -aperçut, courut l'ouvrir au même instant et, par ce moyen, introduisit -le reste de ses soldats.» - -Il fit ouvrir une autre porte pour livrer passage à Borda, maire de -Dax, qui avait rendez-vous avec lui, à la tête d'un détachement. Les -assaillants ne perdirent que vingt-cinq hommes. Poyanne fut blessé. La -garnison fut plus éprouvée. - -«On doit cet éloge à Poyanne que, quoique ayant sujet d'être irrité -contre les ennemis, il ne s'en vengea nullement. Il se contenta -seulement de réclamer le secours de Biron pour s'emparer du château, -qui résistait encore; mais la retraite de Poudenx, par laquelle la -garnison fut affaiblie, le força bientôt à se rendre. Poyanne, ayant -été laissé gouverneur de la ville, voulait faire démolir les -fortifications; mais le roi de Navarre obtint de son beau-frère (Henri -III) la défense de continuer la démolition...» (_Page 157._) - - -XXI. - -Brantôme a porté sur le maréchal de Matignon, qu'il n'aimait pas, le -jugement suivant: «Après que mondit maréchal de Biron fut parti de la -Guienne, fut en sa place subrogé le maréchal de Matignon, un très fin -et trinquat (rusé) Normand, et qui battait froid d'autant que l'autre -battait chaud; c'est ce qu'on disait à la cour, qu'il fallait un tel -homme au roi de Navarre et au pays de Guienne, car cervelles chaudes -les unes avec les autres ne font jamais bonne soupe.» - -Les _Archives historiques de la Gironde_ ont publié une très -intéressante et très précieuse lettre de Matignon adressée à Henri IV, -quinze jours après la mort de Henri III. On voit, dans ce document, -que le maréchal mettait au service du nouveau roi de France un zèle et -un dévouement sans bornes. La lettre est datée du 18 août 1589. (_Page -158._) - - -XXII. - -Après les négociations relatives au traité de Fleix, Monsieur, duc -d'Anjou et d'Alençon, «fut reçu à Bordeaux, dit l'abbé O'Reilly dans -son _Histoire_, avec une pompe extraordinaire». Le lendemain de son -arrivée, il se rendit au parlement avec le maréchal de Biron et y fut -longuement harangué et complimenté. Trois jours après, il y eut une -grande procession d'actions de grâce, à laquelle assistaient «toutes -les autorités de la ville, tous les fonctionnaires publics, les -paroisses avec leur croix, la musique de Saint-André et de -Saint-Seurin, l'archevêque portant le Saint-Sacrement, suivi des -évêques de Bazas et de Dax; le duc d'Anjou, la reine Marguerite -donnant le bras au grand sénéchal; tous les seigneurs et dames de la -suite...» - - * * * * * - -On a remarqué avec raison, dit l'auteur du _Château de Pau_, que tout -ce qu'il y a de grand et d'élevé dans le caractère de Henri s'associe -naturellement, et par un mélange piquant, à des traits d'une -familiarité d'autant plus précieuse à recueillir, qu'elle est le -vivant témoignage d'un coeur paternel et d'une sincérité pleine de -candeur. Cette familiarité s'explique aussi par les moeurs béarnaises -et par les habitudes que le roi avait contractées sous le toit de son -aïeul. Il aimait à «se faire petit avec les petits». - -On a fait des volumes rien qu'avec les récits des aventures auxquelles -nous faisons allusion. Voici une anecdote caractéristique entre -toutes, empruntée à la _Notice sur Nérac_ de M. de Villeneuve-Bargemont: - -«Le duc d'Anjou, pendant le séjour qu'il fit à Nérac après la paix de -Fleix, étant sorti pour aller parcourir les promenades qui ornent la -ville, rentre fort mécontent de n'avoir été salué par personne et se -plaint amèrement à son beau-frère de cette incivilité, qui était si -contraire à tout le bien qu'il lui avait dit de ses sujets. «Je ne -conçois rien à cela, dit Henri; mais, ventre saint-gris! venez avec -moi, nous éclaircirons la chose.» En effet, dès qu'ils paraissent, la -foule se presse autour d'eux. La joie, l'affection, le respect se -peignent sur tous les visages. Henri frappe sur l'épaule de l'un, -demande à l'autre des nouvelles de sa femme et de ses enfants, serre -la main à celui-ci, fait un salut à celui-là, adresse quelques paroles -honnêtes à tous, et rentre au château avec un cortège nombreux. «Eh -bien! dit-il au duc d'Anjou, vous avais-je rien dit de trop sur -l'honnêteté de mes braves bourgeois de Nérac?--Parbleu! je le crois -bien: c'est vous qui leur faites presque toujours les avances...--Oh! -par ma foi! mon frère, entre Gascons nous ne tirons jamais à la courte -paille. Personne ne calcule avec moi, et je ne calcule avec personne; -nous vivons à la bonne franquette, et l'amitié se mêle à toutes nos -actions.» - -«Qui n'a relu avec bonheur, ajoute Bascle de Lagrèze, les touchantes -histoires du bon roi entrant incognito dans une chaumière, dans une -hôtellerie, pour surprendre dans la bouche du peuple la vérité qu'on -pouvait avoir intérêt à ne pas laisser pénétrer jusqu'à lui?» (_Page -158._) - - -XXIII. - -Bascle de Lagrèze a consacré à Catherine de Bourbon un des plus -intéressants chapitres du _Château de Pau_. Nous en détachons les -lignes suivantes: - -«En l'absence de Henri, qui poursuivait au loin ses aventureuses et -nobles destinées, _sa très chère et très aimée soeur, Madame la -princesse de Navarre, régente et lieutenante-générale_, résidait au -château de Pau et s'occupait de la douce mission de faire le bonheur -des Béarnais. - -«Elle avait partagé avec son frère les tendresses d'une mère dévouée, -et reçu comme lui une éducation sérieuse. Dans une sombre allée du -parc royal, la reine Jeanne avait fait bâtir un petit castel qu'elle -nommait «Castel-Béziat», charmante expression du pays qui devrait se -traduire par _château chéri comme un enfant gâté_. Catherine y fut -élevée. Le silence et la solitude ne conviennent-ils pas mieux pour -l'éducation d'une jeune fille que les bruits de fêtes et d'intrigues -dont retentissent les palais des rois? - -«Jeanne d'Albret, s'adressant à son fils dans son testament, «lui -recommande expressément la tutelle et défense de Madame Catherine sa -soeur». Henri aimait trop sa soeur pour ne pas se conformer au voeu de -sa mère. Il se hâta d'obtenir pour elle la liberté de rentrer en -Béarn, où la ramena Madame de Tignonville, sa gouvernante. C'est dans -le palais de Pau que cette noble princesse, d'un esprit supérieur, -d'un savoir prodigieux, s'occupa des affaires du pays, consacrant ses -loisirs à la culture des arts, à la poésie et à la musique. Elle -jouait très bien du luth et chantait encore mieux. - -«Elle était aussi bonne que spirituelle. Son frère et elle s'aimaient -comme s'étaient aimés Marguerite de Valois et François Ier. Plusieurs -lettres de Henri IV prouvent bien tout l'attachement qu'il lui -portait. Il lui écrivait un jour: «La racine de mon amitié sera -toujours verte pour vous, ma chère soeur». Dans une de ses lettres au -roi de France, notre Henri s'excuse d'avoir tout quitté pour accourir -à Pau, parce qu'il avait appris que sa soeur était malade. - -«Catherine semblait être née pour régner; si elle ne régna pas de -droit, elle gouverna de fait nos contrées. Elle remplaçait son frère -absent. Elle administrait ses Etats sous le titre de régente, et -jamais administration plus douce ne fut plus prospère. Le feu des -guerres de religion et les horreurs des discordes civiles qui -désolaient la France, n'atteignirent pas le Béarn, et si quelques -difficultés surgirent, elle sut les conjurer, en faisant appel à -l'affection que lui portait le peuple. - -«Catherine restait à Pau sans se marier. Cependant jamais princesse ne -se vit recherchée par un plus grand nombre de prétendants. Palma Cayet -en a fait la récapitulation détaillée et complète; parmi eux figurent -Monsieur, depuis duc d'Alençon, le duc de Lorraine (qui fut plus tard -beau-père de Catherine), Philippe roi d'Espagne, le duc de Savoie, le -roi d'Ecosse, le duc d'Anhalt, le duc de Montpensier, le comte de -Soissons. - -«C'est ce dernier prince qui avait inspiré une passion profonde à la -soeur de Henri IV, dont le coeur était aussi aimant que celui de son -frère. Le comte de Soissons, après avoir plu d'abord au roi de -Navarre, encourut sa disgrâce pour toujours. Henri, dont le caractère -était ouvert et loyal, ne pouvait souffrir le comte, toujours sérieux -et dissimulé. Il l'accusait aussi d'avoir aspiré à se faire subroger à -sa place, avec l'aide du pape, de l'Espagne et de la Ligue. - -«Rien ne put changer les sentiments de Catherine. Durant vingt-cinq -ans elle conserva son premier amour. Elle repoussait tous les -prétendants, et attendait. Dans sa douce mélancolie, elle ne laissa -jamais échapper une plainte, et semblait se complaire dans sa -lointaine espérance. - -«Lorsque notre Henri, ce parvenu légitime, fut enfin tranquillement -assis sur le trône de France, il appela Catherine auprès de lui, -désireux de lui faire oublier, par un mariage convenable, celui dont -il avait empêché la réalisation. - -«Catherine fut obligée de quitter Pau pour aller rejoindre son frère. -La nouvelle de son départ jeta l'alarme dans le coeur des Béarnais. -Ils comprenaient la perte immense qu'ils allaient faire. C'était leur -dernière princesse qui allait leur être ravie. C'était leur -protectrice, leur orgueil et leur amour, qui allait abandonner le -château, à jamais déshérité de ses maîtres et de ses rois. - -«Henri IV entoura sa soeur unique de soins et d'affection, autant que -d'égards et d'honneurs. Elle avait partagé toutes ses idées, il voulut -lui faire partager ses nouvelles croyances. Catherine était douée -d'une trop grande fermeté de caractère pour abandonner facilement sa -nouvelle religion: cependant elle consentit à se faire instruire pour -plaire au roi. Elle se décida enfin à un mariage tardif. Les archives -du château ont conservé _les pactes de mariage d'entre haut et -puissant prince Henry duc de Lorraine, et Madame Catherine, princesse -de France et de Navarre, soeur unique du roi_, 1598. C'est le 31 -janvier 1599 que le mariage fut célébré. En 1604, Catherine, qui -n'avait pas revu sa ville de Pau, mourut à l'âge de 46 ans, précédant -de six années son frère dans la tombe.» (_Page 167.--Le renvoi porte -XVIII par erreur._) - - -XXIV. - -Nous avons plusieurs fois mentionné, dans notre récit, les diverses -négociations du roi de Navarre avec les souverains étrangers. Des -détails complémentaires au sujet de ces négociations peuvent offrir -quelque intérêt. - -Lors du voyage de Ségur à Londres, au mois de juillet 1583, il -s'agissait pour Henri, non seulement de travailler, avec les princes -protestants, à la création d'une ligue défensive et offensive[54], -mais encore d'élaborer un projet de mariage entre Catherine de -Bourbon, sa soeur, et Jacques, fils de Marie Stuart, déjà reconnu -comme roi d'Ecosse, et à qui devait revenir la couronne d'Angleterre -après la mort d'Elisabeth. Ce projet parut avoir, pendant longtemps, -des chances d'aboutir, comme on en peut juger par la correspondance de -Henri. - - [54] Ce fut en ces circonstances que commença, entre le roi de - Navarre--ou plutôt Du Plessis-Mornay--et les princes protestants, - une très longue correspondance latine. On la trouve dans un livre - publié à Utrecht en 1679 sous un titre dont voici les premiers - mots: «_Henrici, Navarrorum regis epistolæ_». - -Catherine refusa Jacques. «Pour celui-là, disait-elle plus tard à -Sully, j'avoue que je fus si sotte, à cause de quelques fantaisies que -j'avais lors en tête, que je n'y voulus point entendre.» - - * * * * * - -En 1585, les Guises, Catherine de Médicis et le roi de Navarre -engagèrent une triple négociation auprès des cantons catholiques -suisses. M. L. Combes, professeur d'histoire à la Faculté des Lettres -de Bordeaux, a publié en 1879, dans les _Annales_ de cette Faculté, -les lettres écrites, à ce sujet, par la Maison de Lorraine, par la -reine-mère et par Henri. «Les Suisses, dit-il, valaient à eux seuls -une armée, avec leur solidité, leur bravoure, leur fidélité.» - -Voici l'expression caractéristique de la lettre du roi de Navarre aux -cantons, en date du 10 juin 1585, lettre tirée, comme les autres, des -archives de Lucerne: - -«Messieurs, chacun peut juger par l'intérêt que j'avais au service de -Sa Majesté, que je ne suis jamais entré dans les armes que pour ma -juste défense et pour la protection d'une bonne et grande partie des -sujets du roi, que je voyais livrés à une certaine ruine par -l'établissement de ceux qui regardent plus la terre que les cieux, et -qui n'avaient pas de moindres desseins que ceux dont nous voyons -aujourd'hui les effets...--N'ai-je pas des catholiques avec moi, -prêtres et religieux d'Agen? Ne sont-ils pas traités parfaitement -bien, etc., etc.? Je vous témoigne ces choses devant les yeux, pour -vous donner à entendre que cette crainte, qu'ils prétendent avoir, que -je ne ruine la religion catholique si j'en avais les moyens, est trop -éloignée de la raison de mes déportements passés, de l'âge florissant -et du zèle du roi en sa religion, pour être vraie cause des émotions -qu'ils font...--Les princes lorrains ont des liaisons avec -l'Autriche... Ainsi cela vous regarde; votre secours ne servira que de -planche à faire passer ambitions et convoitises de ceux qui ont -toujours assailli votre liberté et qui ont toujours été tenus en bride -par le contre-poids et la grandeur de la France.» - - * * * * * - -C'est surtout à partir de l'année 1585 que se multiplient les -négociations du roi de Navarre avec les souverains étrangers. - -Le 8 mai 1585, Henri écrit à Walsingham, premier secrétaire -d'Angleterre, pour lui recommander M. de Ségur, chargé de solliciter -des secours de la reine. - -Le 9 juin, M. de Ségur écrivait à Walsingham: «Il est temps que la -reine nous témoigne sa bonne volonté. Si par autre moyen nous pouvions -retenir la rage des ligueurs, on ne l'eût importunée. Nous avons cru -et croyons qu'elle a soin de la conservation de ce prince et de la -nôtre, et pour ce, librement nous nous adressons à S. M., à laquelle, -s'il vous plaît, vous ferez voir un mémoire que j'envoie. Il contient, -par le menu, le nombre d'Allemands et Suisses desquels nous avons -besoin, et l'argent qui nous est nécessaire pour les lever et amener -en France... C'est peu que deux cent mille écus à S. M.: le roi de -Navarre a moyen de lui rendre et de lui faire mille fois plus de -services. Je vous supplie qu'on se résolve bientôt à nous aider et -qu'on me donne moyen de passer bientôt en Allemagne publier la bonté -de la reine et chercher moyen de nuire à nos ennemis. Je vous envoie -le nombre des forces du roi et des Guises.» Le mémoire de la reine, -dont parle Ségur, se terminait ainsi: «Les affaires de la chrétienté -sont aujourd'hui en tel point qu'elles vont par heures et par minutes, -au lieu qu'elles coulaient ci-devant par ans et par mois». - -Le 13 octobre de cette même année, Walsingham écrivait à Ségur, alors -en Allemagne, que, sans vouloir abandonner la cause du roi de Navarre -et de ses amis, la reine Elisabeth, voyant les hésitations des princes -allemands, avait résolu d'ajourner son intervention. Les princes -agissant, elle agira. Elle promet, le cas échéant, «la somme de cent -mille écus, qui est beaucoup pour elle, attendu les grands frais -qu'elle fait et sera contrainte de faire ailleurs...» - -M. de Ségur écrit d'Allemagne, le 4 novembre 1585, au roi de Navarre, -qu'il a déjà vu le duc Casimir, très dévoué à la cause et prêt à agir; -que le duc de Luxembourg s'offre avec 6,000 chevaux et 4 régiments de -lansquenets; que beaucoup d'autres princes font des propositions -analogues; mais l'argent anglais manquant, il faut temporiser. De son -côté, M. de Clervaux s'ingénie auprès des Suisses. En somme, Ségur a -bon espoir et ne doute pas du succès définitif. Mais toute cette grave -affaire allait bien lentement. Elle n'était pas encore conclue, -lorsque s'ouvrit la grande crise de 1587. - - * * * * * - -La correspondance politique et religieuse entre le roi de Navarre et -les princes protestants se poursuivait même à travers les événements -si tragiques et si compliqués des années 1587, 1588 et 1589. - -Dès l'année 1585, les princes d'Allemagne lui avaient fait remettre, -par M. de Ségur-Pardaillan, un livre portant le titre de _Concorde_ -(_Concordiæ liber_)... Il n'y répondit qu'au mois de février 1589, et -donna à entendre, ce qui était vrai, que les calvinistes français ne -pouvaient s'accommoder, sans de nombreuses restrictions, de ce symbole -de foi, auquel la plupart des docteurs de la Réforme en France -refusèrent finalement leur adhésion. (_Pages 173-189-193._) - - -XXV. - -Le duc d'Epernon s'attacha d'abord au duc d'Anjou (plus tard Henri -III), puis, pendant quelque temps, au roi de Navarre, et s'introduisit -à la cour, où il devint un des mignons de Henri III, qui le combla -d'honneurs et de richesses. Outre des sommes énormes, il reçut de lui -les gouvernements des Trois-Evêchés, du Bourbonnais, de l'Angoumois, -de la Saintonge, de l'Aunis, de la Touraine, de l'Anjou et de la -Normandie, la charge de colonel-général de l'infanterie en 1581 et -celle d'amiral, qu'il céda à son frère Bernard. Disgracié en 1588 et -exilé à Loches, il rentra en faveur l'année suivante. Après la mort de -Henri III, il refusa de servir Henri IV, et, se retirant avec une -partie de l'armée, il mit le roi dans l'obligation de lever le siège -de Paris. Plus tard, ayant fait sa soumission, il se montra le plus -hautain et le plus turbulent des grands officiers de la couronne. -Henri IV eut la faiblesse de recevoir plusieurs fois en grâce cet -orgueilleux vassal. On sait que, comme gouverneur de Guienne en 1622, -il s'y rendit odieux et eut de violents démêlés avec le parlement de -Bordeaux et l'archevêque de Sourdis, qu'il osa bâtonner, mais à qui il -fut obligé, l'année suivante, de demander pardon. Quand on étudie la -vie et le caractère du duc d'Epernon, il est presque impossible d'y -trouver un acte ou un trait qui ne mérite la réprobation générale. -(_Page 184._) - - -XXVI. - -La déclaration qui fut publiée par le cardinal de Bourbon était datée -de Péronne et du dernier jour de mars 1585. «C'était lui, dit le Père -Daniel, qui parlait dans cet écrit. Il s'y intitulait premier prince -du sang, comme il avait déjà fait au traité de Joinville, quoique -cette qualité appartînt au roi de Navarre. Il insinuait que la -succession à la couronne le regardait. Il y donnait aux ducs de -Lorraine et de Guise le titre de lieutenants-généraux de la Ligue. Il -y nommait, parmi les associés, outre les autres princes de la Maison -de Lorraine, de Guise et de Vaudemont, le cardinal de Vendôme et les -ducs de Nemours et de Nevers; et ce qui paraît le plus surprenant, -mais ce qui marque, en même temps, combien les intrigues des ligueurs -étaient étendues, c'est qu'à la tête de la déclaration on mit une -liste de ceux qui entraient dans l'association, où l'on voyait le -pape, l'empereur, les princes de la Maison d'Autriche, le roi -d'Espagne, etc. Cette liste avait de quoi imposer au peuple et -effrayer le roi; car il n'était pas vraisemblable que la Ligue eût osé -s'autoriser de tant et de si grands noms, si toutes les puissances -dont elle se faisait fort n'y avaient elles-mêmes consenti. - -«Le premier et le principal motif exprimé dans la déclaration était -que, le roi n'ayant pas d'enfant, on était menacé du danger d'avoir en -France pour roi un prince hérétique et relaps, quoique le serment de -nos rois à leur couronnement les obligeât à maintenir sur toute chose -la religion catholique dans le royaume. On y ajoutait le refus des -huguenots de rendre les villes de sûreté, leurs pratiques auprès des -princes protestants d'Allemagne, les charges ou les fonctions ôtées -aux seigneurs catholiques bien intentionnés pour la religion; les -moyens dont on se servait afin d'obliger les gouverneurs des places -ennemies des huguenots à se défaire de leurs gouvernements pour de -l'argent; l'insatiable avarice des favoris; la multitude des nouveaux -impôts; l'accablement et l'oppression de tous les ordres de l'Etat, et -enfin l'inutilité du dessein formé aux Etats de Blois, de ne souffrir -aucune autre religion dans le royaume que la catholique, dessein qui -s'était évanoui par la damnable politique de ceux qui gouvernaient le -roi et le royaume.» (_Page 190._) - - -XXVII. - -Le seul récit que nous connaissions de la surprise et de la reprise de -Bourg en 1585 se trouve dans la _Vie des grands capitaines français_, -de Brantôme: - -«Ce bourg avait été surpris par les menées de M. de Lansac, bien -qu'il fût lors en Espagne, et mena si accortement cette entreprise, -laquelle s'exécuta fort heureusement, s'aidant d'un gentil soldat -nommé Lantifaux, fors qu'une petite tour qui tint bon par un capitaine -janissaire, gentil et déterminé soldat. Cependant, M. d'Epernon étant -à Saintes, sur le point de partir pour la France, s'y achemina en -telle diligence, que les entrepreneurs, s'étant mis plus à piller qu'à -parachever la victoire, prirent l'épouvante dudit M. d'Epernon, et se -sauvèrent par la mer, avec si peu de butin qu'ils purent emporter. - -«M. de Lansac m'a dit depuis que, s'ils eussent tenu seulement quatre -jours, qu'il venait au secours, menant une fort belle armée espagnole -de mer, avec laquelle il eût bien fait du mal à Bordeaux et au pays. - -«M. d'Epernon s'accommoda dudit bourg fort bien, et le mit en sa main, -y établit bonne et forte garnison sous Campagnol, qui le garda très -bien jusqu'à la restitution commandée par le roi (Henri IV). M. le -maréchal demanda sa place, qui était de son gouvernement, à M. -d'Epernon, lequel, autant ambitieux que courageux, ne la voulut point -rendre, disant qu'il l'avait secourue, gagnée et conquise à la sueur -de son corps, et que de droit elle était sienne.» (_Page 196._) - - -XXVIII. - -On ne connaît rien de bien précis sur les tentatives d'assassinat -dirigées contre le roi de Navarre. - -«Un jour, dit Samazeuilh, un capitaine espagnol, du nom de Loro, vint -à Nérac offrir au roi de Navarre de lui livrer Fontarabie. Cet homme -était effroyable à voir. «Il avait, dit d'Aubigné avec lequel il -s'aboucha d'abord, l'oeil louche, le nez troussé, les naseaux ouverts -et le front enflé en rond.» Ses paroles plus affreuses encore, tout en -soulevant le coeur de notre historien, finirent par lui inspirer de -graves soupçons. Il s'agissait du massacre de toute la garnison de -Fontarabie, à commencer par le frère de Loro qui la commandait, «car, -disait-il, si mon frère gagnait, avec quelques soldats, un coin de -tour, il serait secouru et nous perdus». D'Aubigné, d'accord avec -Frontenac, prit d'extrêmes précautions, lors de l'entrevue de ce -capitaine espagnol avec leur maître, qui s'impatientait de la -curatelle où le tenaient ses gens. - -«Cependant les soupçons contre le capitaine Loro s'étant confirmés, il -fut mis en prison; puis pour éviter le bruit, car d'Aubigné donne à -entendre que des _princes français_ se trouvaient compromis dans cette -sombre affaire, on le dirigea sur Casteljaloux. Parvenu sur le pont de -Barbaste, Loro se précipita dans la Gélise, où il fit tout ce qu'il -put pour se noyer; mais ses gardes l'en retirèrent, et n'ayant pu -enfouir son secret au fond de cette rivière, il avoua tout à -Casteljaloux, où on venait de le conduire. Les motifs déjà signalés -firent qu'on l'exécuta dans sa prison. D'Aubigné termine ce récit par -ces réflexions à l'adresse sans doute du duc d'Epernon: «Ah! que ce -prince n'a-t-il toujours été en si fidèles mains!» - -«Une autre fois, ce fut un nommé Gavarret, gentilhomme de Bordeaux et -réformé converti à la religion romaine, qui, pour donner une garantie -de sa foi, résolut de tuer le roi de Navarre. Monté sur un cheval de -prix, il se présente au prince, en route avec trois écuyers seulement, -pour se rendre à Gontaud. Henri, qui le soupçonnait, débute par louer -l'allure de son cheval. Puis il lui demande de le lui laisser monter. -Gavarret n'ayant osé lui refuser cette courtoisie, Henri se voit à -peine en selle, sur le cheval de l'assassin, qu'il s'empare des -pistolets trouvés à l'arçon, et les tire en l'air, à la grande -surprise de Gavarret; après quoi ce prince poussa, d'un temps de -galop, jusqu'à Gontaud, où il rendit le cheval et «donna l'ordre à -Meslon de _se défaire du compagnon, comme il fit le plus honnêtement -qu'il put_», ajoute d'Aubigné. D'autres attribuent cette tentative de -régicide au capitaine Michaud, et transportent le lieu de la scène -dans le bois d'Aillas. Mais si les noms diffèrent, l'identité des -détails prouve qu'il s'agit du même crime.» - - * * * * * - -Léo Drouyn, dans ses _Variétés girondines_, donne un autre récit des -faits et gestes de ce Gavarret ou Gabarret, récit tiré de l'_Histoire_ -de d'Aubigné et du Journal du chanoine Syreuilh: «Gabarret se retira -dans le château de Semens où il demeurait; ayant résolu de changer de -religion et d'inaugurer sa conversion par un coup d'éclat, il fit -prévenir, le 22 août 1580, huit capitaines huguenots et en particulier -Meslon, qu'il avait des intelligences dans une importante place forte -appartenant aux catholiques; il les engageait à venir le voir à -Semens, dîner avec lui, afin de combiner, pendant le repas, les moyens -de parvenir à s'emparer de la forteresse qu'il ne nommait pas encore. -Les huit capitaines s'y rendirent en effet, accompagnés de quatre -marchands du pays et de soldats tous bien montés et armés, faisant, en -tout, une troupe de 26 hommes. - -«A peine était-on à table, que l'un des invités s'aperçut qu'il n'y -avait pas de couteaux et en demanda; à ces mots, le capitaine Lestaire -sortit, puis revint aussitôt avec 58 hommes armés, qui massacrèrent -les soldats et les capitaines qui ne pouvaient payer rançon et -emprisonnèrent les autres; puis Gabarret écrivit à du Puy, commençant -sa lettre par ces mots: «Mon père», contraignit Meslon à lui écrire -également de venir avec le capitaine d'Auché, trois autres et un jeune -homme nommé Baptiste de Bat, parent aussi et pupille de du Puy qu'il -ne quittait guère, et qui avait «une des plus belles voix et des mieux -conduites qu'on eût pu ouïr». De Bat avait été élevé avec Gabarret. A -leur arrivée, ils furent massacrés, sauf de Bat et du Puy.» Gabarret -mit ensuite à mort ces deux derniers convives, avec des raffinements -de cruauté qui semblent avoir été inventés à plaisir. Meslon et deux -autres prisonniers sauvèrent leur vie en payant une forte rançon. - -L'histoire de Gabarret est restée mystérieuse en partie: l'origine en -est obscure, et la fin inconnue. Un point semble pourtant acquis: -c'est le motif de la grande haine de cet aventurier pour le roi de -Navarre. Le 8 août 1580, Henri écrivait à André de Meslon: «Quant au -sieur de Gabarret, je vous prie lui faire entendre que je désire -grandement le contenter, mais qu'il ne m'est possible de lui accorder -l'état de mestre-de-camp dans Monségur qu'il prétend. D'autant que -c'est une chose que je n'ai encore faite en nulle autre place, en -faveur de personne, ni résolu faire ci-après; mais s'il me veut venir -trouver, je lui ferai si bon traitement et si favorable qu'il en sera -satisfait.» - -Cette lettre, dit justement Léo Drouyn, nous initie aux motifs -probables de la haine que Gabarret voua au roi et qui l'amena plus -tard à tenter de l'assassiner. (_Page 196._) - - -XXIX. - -Voici l'analyse du traité de Nemours (7 juillet 1585): - -«Il y fut convenu qu'il n'y aurait désormais en France qu'une seule -religion; que les ministres huguenots sortiraient du royaume dans un -mois, et dans six mois tous les autres qui ne voudraient pas rentrer -dans la religion catholique; que tout hérétique, pour la seule raison -d'hérésie, serait incapable de posséder aucune charge, dignité ou -bénéfice; que les chambres mi-parties appelées chambres de l'édit -seraient supprimées; que le roi autoriserait ce traité par un édit -irrévocable; et que lui, son conseil et tous les corps du royaume le -confirmeraient par leur serment; qu'il serait enregistré au parlement -et exécuté sans délai; qu'on retirerait des mains des huguenots les -villes qu'on leur avait cédées; que le cardinal de Bourbon aurait -Soissons pour ville de sûreté; le duc de Mercoeur, Dinan et Le -Conquet, en Bretagne; le duc de Guise, Verdun, Toul, Saint-Dizier et -Châlons; le duc de Mayenne, le château de Dijon, la ville et château -de Beaune; le duc d'Aumale, Saint-Esprit de Rue, en Picardie; que le -gouvernement de Bourbonnais, vacant par la mort du sieur de Ruffec, -serait donné au duc d'Elbeuf; que le cardinal de Bourbon aurait, pour -sûreté de sa personne, soixante-dix gardes à cheval et trente -arquebusiers; et les ducs de Mercoeur, de Guise et Mayenne, trente -gardes à cheval; et que tout ce qui avait été fait et entrepris par la -Ligue catholique serait avoué et approuvé du roi, comme fait pour son -service et pour celui de l'Etat. A tout cela il fut ajouté que la -citadelle de Lyon serait rasée, que le roi fournirait aux Ligués la -somme de deux cent mille écus, dont les deux tiers seraient employés à -payer les troupes étrangères qu'ils avaient levées, et qu'il donnerait -cent autres mille écus pour bâtir une citadelle à Verdun, outre -l'entretien des gardes qu'il accordait aux princes ligués. - -«Tel fut le fameux édit de Nemours, que l'on put appeler le triomphe -des rebelles et l'anéantissement de l'autorité royale.» (_Page 198._) - - -XXX. - -J.-F. Samazeuilh a recueilli les détails relatifs à l'expédition de -Marguerite contre Villeneuve-sur-Lot: - -«C'est la reine de Navarre qui conduisit elle-même ses troupes au -siège de Villeneuve. Quelques pratiques dans la partie de cette place -située sur la rive gauche du Lot lui firent livrer les portes. Mais -Nicolas de Cieutat, seigneur de Pujols, premier consul, défendit -l'autre partie, sur la rive droite, avec autant de succès que de -courage. Marguerite s'empare de ce magistrat, qui se présentait devant -elle pour lui offrir de respectueuses observations, et le faisant -conduire à la vue des remparts de Villeneuve, elle mande au fils de -Cieutat que son père va périr, s'il ne rend la place à l'instant. - -«Que l'on juge de la douleur de ce jeune commandant. Cependant il se -recueille, il se ranime à la pensée qu'il est possible de sauver à la -fois et Villeneuve et le premier consul. Aux signes qu'il fait comme -pour parlementer, les gens de Marguerite s'approchent avec leur -prisonnier. Aussitôt la porte s'ouvre et vomit sur eux vingt braves. -L'ennemi, surpris, déconcerté, cède à cette généreuse attaque, et le -père, délivré, rentre dans la ville avec ses libérateurs. Bientôt on -entend un bruit de fanfares sur la route de Périgord. De toutes parts -on annonce l'arrivée du roi de Navarre; des prisonniers, adroitement -relâchés, portent cette nouvelle au camp de Marguerite, et cette -princesse s'enfuit vers Agen.» (_Page 199._) - - -XXXI. - -Le roi de Navarre fit publier le manifeste de -Saint-Paul-de-Cap-de-Joux après avoir conféré dans cette ville avec le -prince de Condé et le maréchal de Montmorency. Cet écrit, intitulé: -_Avertissement sur l'intention et but de Messieurs de Guise dans la -prise des armes_, et composé par Du Plessis-Mornay, contenait, entre -autres choses, les preuves du dessein que les cadets de la Maison de -Lorraine avaient formé de se frayer un chemin au trône par la -destruction de la Maison royale. Il était signé de Henri et de Condé. -Le maréchal de Montmorency publia, de son côté, une déclaration -semblable. (_Page 202._) - - -XXXII. - -Les sentiments et les arguments de la lettre «à MM. de la Faculté de -théologie du collége de Sorbonne», oeuvre de Du Plessis-Mornay, sont -résumés avec force dans la dernière page: - -«Jugez donc ici, Messieurs, qui des deux parties a plus de droit, qui -des deux doit avoir plus de respect en son droit, qui des deux aussi -propose un expédient plus salutaire à ces Etats, plus favorable à -l'Eglise. L'étranger requiert que l'enfant de la maison soit chassé -par force, sous prétexte d'hérésie, l'étranger qui de longtemps trame -d'entrer en sa place; moi certes, je n'ai désiré et ne désire que -d'être ouï en ma cause, d'être instruit en un concile, de mieux faire, -si mieux je suis enseigné... - -«Si, nonobstant ma requête, on poursuit, contre tout ordre de -l'Eglise, par proscriptions, meurtres et autres rigueurs et barbaries, -à ces énormes précipitations et violences je me délibère d'opposer une -juste défense, et la malédiction en soit sur ceux qui ont troublé cet -Etat sous le faux prétexte de l'Eglise...» (_Page 204._) - - -XXXIII. - -Diane d'Andouins, vicomtesse de Louvigny, surnommée la «belle -Corysandre», était fille unique de Paul d'Andouins, vicomte de -Louvigny, seigneur de Lescun. Elle épousa, en 1567, Philibert de -Gramont, comte de Guiche, qui eut un bras emporté au siège de La Fère, -en 1580, et mourut de ses blessures. Sa liaison avec le roi de Navarre -paraît remonter aux premières années de son veuvage. - -La comtesse de Gramont fut la constante amie de Henri, qui songea, -quelque temps, avant son avènement au trône de France, à répudier -Marguerite de Valois pour épouser cette femme, dont l'affection et la -générosité efficace l'avaient si puissamment soutenu au milieu de tant -de luttes. Après leur rupture, graduellement amenée par les -infidélités du roi, Corysandre, qui était, depuis longtemps, la -confidente de Catherine de Bourbon, encouragea et servit son projet de -mariage avec le comte de Soissons. Il s'ensuivit, entre elle et le -roi, une irrémédiable froideur. La comtesse survécut à Henri IV. On -date sa mort de l'année 1624. Son souvenir est inséparable, dans -l'histoire, de celui du prince dont elle aima avec une passion -désintéressée la personne et la cause. - -La comtesse de Gramont était une femme lettrée. Elle composait de -beaux vers, qui malheureusement ne sont pas venus jusqu'à nous, et on -vantait son habileté à chanter en s'accompagnant sur le luth. Michel -de Montaigne lui a décerné un glorieux témoignage en lui dédiant les -sonnets d'Etienne de La Boétie, «pour l'honneur, disait-il, que ce -leur sera d'avoir pour guide cette grande Diane d'Andouins, d'autant -qu'il y a peu de femmes en France qui jugent mieux et se servent plus -à propos que vous de la poésie.» (_Page 206._) - - -XXXIV. - -Léo Drouyn, dans les _Variétés girondines_, reproduit les -protestations des officiers de la garnison de Monségur en faveur -d'André de Meslon. Nous donnons un de ces certificats: - - «Je soussigné déclare que je n'ai jamais tenu langage à - personne du monde au préjudice de l'honneur du sieur de - Meslon, ni n'ai jamais dit qu'il eût failli aux devoirs de sa - charge de gouverneur de Monségur, et qu'il n'eût fait ce - qu'homme d'honneur doit faire, durant le siège; et s'il y a - quelqu'un qui ait dit ou veuille dire que j'ai parlé au - contraire, je dis qu'il a menti. - - «La Croix.» - -Ce La Croix était capitaine au régiment des gardes du roi de Navarre. -(_Page 224._) - - -XXXV. - -Par le récit du siège de Castillon (1586) qui, rédigé d'après -d'Aubigné et de Thou, se trouve dans _l'Histoire de Libourne_, par M. -Raymond Guinodie, on peut se convaincre que ce siège fut un des plus -remarquables de l'époque. Les assiégés y firent preuve d'héroïsme, et -les assiégeants, d'une énergie passionnée. Il ne restait plus à la -place qu'une centaine de défenseurs valides, lorsqu'elle capitula. -Turenne, Vivans et Favas prolongèrent sa résistance par les attaques -continuelles dont ils harcelaient les troupes de Mayenne. Il paraît -certain que si la peste n'avait pas régné dans les murs de Castillon, -d'où finirent par s'écarter les secours envoyés par les réformés, le -duc, à bout de forces lui-même, aurait compté un échec de plus dans sa -campagne. (_Page 230._) - - -XXXVI. - -Loin de reconnaître l'insuccès de la campagne de Mayenne (1586) en -Guienne et en Gascogne, les partisans de la Maison de Guise exaltèrent -outre mesure les prétendus exploits d'un de leurs princes. Mais les -réformés ne laissèrent point passer ces éloges sans critique. La -réplique suivante de Du Plessis-Mornay donnera une idée de cette -polémique: - -«La vérité est que 15 ou 16 arquebusiers furent taillés en pièces. -Pour telle victoire on n'accorda jamais triomphe à Rome. Mais il -aurait dû dire que le sieur de Béthune, gouverneur de Monflanquin, lui -défit, en ce temps, une compagnie de gendarmes entière; que celles de -Clairac, en moins d'une semaine, lui taillèrent en pièces 18 corps de -garde... De même nature sont les conquêtes qu'il fit du Mas-d'Agenais, -Damazan, Tonneins, Meilhan, etc., et faut dire qu'il est malicieux ou -mauvais capitaine; car on sait qu'il y a deux sortes de places: les -unes qui peuvent soutenir les efforts d'une armée, les autres, non. -Celles-là, on les débat jusqu'à l'extrémité, ce que M. de Mayenne a -très bien expérimenté; celles-ci, et de cette espèce sont celles qu'il -nomme, on les garde pour faire vivre les troupes et pour être au -large, si longtemps qu'on peut, résolu de les quitter, à la venue -d'une grande force. Et de fait, Le Mas et Damazan sont deux villettes -qui ne valent pas Toury en Beauce; et la reine de Navarre ayant fait -prendre Tonneins par ses gardes, le roi de Navarre les y força, le -même jour, à coups de main. Et Meilhan qu'il dit ici, a été, depuis, -repris sans peine par le sieur de Vivans, qui le tient aujourd'hui. -Mais pensons certainement qu'ils ont bien peu de villes, puisqu'ils -font mine de ces villages.» (_Page 231._) - - -XXXVII. - -La harangue historique et immortelle du roi de Navarre avant la -bataille de Coutras est celle que nous avons rapportée: «Souvenez-vous -que vous êtes Bourbons!» Elle fut prononcée, le pied à l'étrier. La -tradition en a fait parvenir jusqu'à nous deux autres, dont voici le -texte: - - _«Au prince de Condé et au comte de Soissons._ - - «Vous voyez, mes cousins, que c'est à notre Maison que l'on - s'adresse. Il ne serait pas raisonnable que ce beau danseur et - ces mignons de cour en emportassent les trois principales - têtes, que Dieu a réservées pour conserver les autres avec - l'Etat. Cette querelle nous est commune; l'issue de cette - journée nous laissera plus d'envieux que de malfaisants, nous - en partagerons l'honneur en commun.» - - _«Aux capitaines et soldats._ - - «Mes amis, voici une curée qui se présente bien autre que vos - butins passés; c'est un nouveau marié qui a encore l'argent de - son mariage en ses coffres; toute l'élite des courtisans est - avec lui. Courage! il n'y aura si petit entre vous qui ne soit - désormais monté sur de grands chevaux et servi en vaisselle - d'argent. Qui n'espérerait la victoire, vous voyant si bien - encouragés? Ils sont à nous; je le juge par l'envie que vous - avez de combattre; mais pourtant nous devons tous croire que - l'événement en est en la main de Dieu, lequel sachant et - favorisant la justice de nos armes, vous fera voir à nos pieds - ceux qui devraient plutôt nous honorer que combattre. - Prions-le donc qu'il nous assiste. Cet acte sera le plus grand - que nous ayons fait; la gloire en demeurera à Dieu, le service - au roi, notre souverain seigneur, l'honneur à nous, et le - salut à l'Etat.» - - * * * * * - -Pendant la déroute de l'armée de Joyeuse, un mouvement confus s'étant -produit à l'horizon du champ de bataille, quelque alarme se répandit -autour du roi, et il entendit les officiers se demander entre eux s'il -n'y avait pas à redouter l'arrivée de l'armée du maréchal de Matignon: -«--Eh bien! s'écria gaîment Henri, ce sera ce qu'on n'a jamais vu: -deux batailles en un jour!» - - * * * * * - -La plupart des détails relatifs à la journée de Coutras sont -littéralement empruntés à l'_Histoire_ du Père Daniel, qui, résumant -les relations contemporaines, a donné de cette bataille le récit le -plus clair et le plus complet. (_Page 256._) - - -XXXVIII. - -On lit dans une lettre d'Etienne Pasquier adressée à son fils Nicolas -Pasquier: - -«La reine-mère est décédée, à Blois, la veille des Rois dernière, au -grand étonnement de nous tous; je ne doute point que les nouvelles -n'en soient arrivées jusqu'à vous: toutefois peut-être n'en avez-vous -entendu toutes les particularités. Elle avait été grandement malade et -gardait encore la chambre, quand soudain, après la mort de M. de -Guise, le roi la lui vint assez brusquement annoncer: dont elle reçut -tel trouble en son âme, que dès lors elle commença d'empirer à vue -d'oeil. Toutefois, ne voulant déplaire à son fils, elle couvrit son -maltalent (chagrin) au moins mal qu'il lui fut possible, et quatre ou -cinq jours après voulut aller à l'église, et au retour vint visiter M. -le cardinal de Bourbon, prisonnier, qui commença, avec abondance de -larmes, de lui imputer que, sans la foi qu'elle leur avait baillée, ni -lui ni ses neveux de Guise ne fussent venus en ce lieu. Lors ils -commencèrent tous deux de faire fontaine de leurs yeux, et soudain -après, cette pauvre dame, toute trempée de larmes, retourne en sa -chambre, sans souper. Le lendemain, lundi, elle s'alite, et le -mercredi, veille des Rois, elle meurt.» (_Page 275._) - - * * * * * - - -XXXIX. - -Par le traité de Tours, il est convenu que «le roi de Navarre, avec -toute fidélité et affection, servira le roi de toutes ses forces et -moyens dépendant tant de son particulier que de tout son parti, contre -ceux qui violent l'autorité de S. M. et troublent son Etat, et ne les -emploiera ailleurs, soit dedans ou dehors, sans le commandement ou -consentement de S. M.». - -Pour faciliter l'accomplissement de cette tâche, «est faite et -accordée trêve générale et suspension d'armes et de toute hostilité -par tout le royaume de France entre S. M. et ledit sieur roi de -Navarre...». - -Pour «plus grande commodité, la place des Ponts-de-Cé sera remise -entre les mains du roi de Navarre, qui, en ce lieu, passera la Loire. -Le passage effectué, le roi de Navarre marchera droit à l'ennemi». - -D'autres stipulations sont faites au sujet des impositions, des -questions financières et de l'exercice du culte. (_Page 283._) - - -XL. - -C'est d'après le recueil de Musset-Pathay que nous avons donné en -partie les paroles adressées par le roi de Navarre à Henri III, en -l'abordant à Plessis-lès-Tours. Elles sont peu connues, mais on ne -peut guère douter de leur authenticité, tant elles sont conformes, par -la pensée et par l'expression, au langage habituel de Henri. (_Page -285._) - - * * * * * - -Voici le texte complet de la lettre reproduite en fac-simile: - -«Monsieur de Batz, j'ai entendu avec plaisir les services que vous et -M. de Roquelaure avez faits à ceux de la Religion, et la sauveté que -vous particulièrement avez donnée, en votre château de Suberbies, à -ceux de mon pays de Béarn, et aussi l'offre, que j'accepte pour ce -temps, de votre dit château. De quoi je vous veux bien remercier, et -prier de croire que, combien que soyez de ceux-là du Pape, je n'avais, -comme vous le cuydiez, méfiance de vous dessus ces choses. Ceux qui -suivent tout droit leur conscience sont de ma religion, et moi je suis -de celle de tous ceux-là qui sont braves et bons. Sur ce, je ne ferai -la présente plus longue, sinon pour vous recommander la place qu'avez -en mains, et d'être sur vos gardes, pour ce que ne peut faillir que -n'ayez bientôt du bruit aux oreilles. Mais de cela je m'en repose sur -vous, comme le devez faire sur - - «Votre plus assuré et meilleur ami. - - «HENRY.» - - * * * * * - -Le portrait placé au frontispice a été _révélé_ dans les _Châteaux -historiques de la France_. Il fait partie de la galerie des tableaux -du château de Sully-sur-Loire. - -Le roi de Navarre «approche de la trentaine; l'oeil est vif, le teint -clair, la bouche narquoise, la barbe terminée en pointe, ce qui était -encore la mode à ce moment». La date approximative de 1580 peut être -placée au bas de ce portrait. - - - - -ERRATA - - Page 17 ligne 5.--_Chambres de comptes_; lisez: _des comptes_. - -- 39 ligne 36.--_Couru_; lisez: _courus_. - -- 63 en tête.--_Chapitre IV_; lisez: _VI_. - -- 97 en tête.--_Livre I_; lisez: _II_. - -- 129 ligne 12.--_Le tout s'entr'ouvrit_; lisez: _la tour_. - -- 144 ligne 9.--Après _mains_, il faut le renvoi (1). - -- 153 en tête.--_Chapitre VI_; lisez:_VII_. - -- 157 en tête.--_Henri IV en Gascogne_; lisez: _Livre II. - Chapitre VII_. - -- 161 en tête.--(1581-1586); lisez: (1581-1585). - -- 167 au renvoi.--_XVIII_; lisez: _XXIII_. - -- 194 ligne 12.--_Fut_; à annuler. - -- 205 ligne 39.--_Confications_; lisez: _confiscation_. - -- 210 ligne 23.--_Plus faibles_; lisez: _faible_. - -- 265 ligne 20.--_Huguemots_; lisez: _huguenots_. - - - * * * * * - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -LIVRE PREMIER. (1553-1575) - - -CHAPITRE PREMIER - - Le royaume de Navarre depuis les Carlovingiens jusqu'aux - Valois.--Son démembrement par Ferdinand le Catholique.--Les - Etats de la Maison d'Albret.--Les prétendants de Jeanne - d'Albret.--Ses fiançailles, à Châtellerault, avec le duc de - Clèves.--Marguerite, reine de Navarre, et la Réforme.--Antoine - de Bourbon, duc de Vendôme, épouse Jeanne d'Albret.--Leurs deux - premiers enfants.--Mort de la reine Marguerite.--Henri d'Albret - et sa fille.--Naissance de Henri de Bourbon, prince de - Navarre.--Ses huit nourrices.--Le baptême catholique de - Henri.--Le calvinisme en 1553. 5 - - -CHAPITRE II - - La gouvernante du prince de Navarre.--Le château de - Coarraze.--L'éducation à la «béarnaise».--Les premières - leçons.--Mort de Henri d'Albret.--Résumé de son règne.--L'aïeul - et le petit-fils.--Avènement de Jeanne et d'Antoine.--Les - desseins de Henri II sur la Navarre et le Béarn.--Antoine - protège la Réforme.--Menaces du roi de France.--Le prince de - Navarre à la cour de Henri II.--Naissance de Catherine de - Bourbon.--La paix de Cateau-Cambrésis.--Mort de Henri II et - avènement de François II.--La politique de Catherine de - Médicis.--Les Bourbons évincés par les Guises.--La revanche du - roi et de la reine de Navarre.--La conjuration d'Amboise.--Mort - de François II et avènement de Charles IX.--Catherine de - Médicis régente.--Le triumvirat.--Le chancelier Michel de - l'Hospital et l'édit de Janvier.--Les troubles.--La prise - d'armes de Condé et de Coligny. 14 - - -CHAPITRE III - - L'éducation du prince de Navarre.--Ses gouverneurs et son premier - précepteur.--Le caractère et la méthode de La - Gaucherie.--Maximes et sentences.--Le Coriolan français et le - chevalier Bayard.--La première lettre connue de Henri.--Ses - condisciples au collège de Navarre.--Le sentiment religieux du - maître et de l'élève.--Pressentiments de La - Gaucherie.--L'instruction militaire.--Le plus bel habit de - Henri.--L'otage de Catherine de Médicis.--Le «petit - Vendômet».--Choix d'une devise.--Les deux premiers amis du - prince.--Mort de La Gaucherie. 26 - - -CHAPITRE IV. - - Catherine de Médicis entre les catholiques et les - protestants.--Antoine de Bourbon retourne au catholicisme.--Ses - querelles avec Jeanne d'Albret, résolument calviniste.--Henri - entre la messe et le prêche.--Réponse de la reine de Navarre à - Catherine de Médicis.--Jeanne quitte la cour de France.--Lettre - de Henri.--La guerre civile.--Le siège de Rouen.--Mort - d'Antoine de Bourbon.--Jeanne d'Albret zélatrice de la - Réforme.--Le monitoire de Pie IV contre la reine de Navarre, - dont Charles IX prend la défense.--Jeanne ramène son fils en - Béarn.--Le complot franco-espagnol contre Jeanne et ses - enfants.--Catherine de Médicis ressaisit son «otage».--Voyage - de la cour en France.--Charles IX dans le Midi.--La prédiction - de Nostradamus.--L'entrevue de Bayonne.--Le prince de Navarre - devant l'ennemi héréditaire.--La cour à Nérac.--L'assemblée de - Moulins.--Retour de Jeanne et de Henri en Béarn. 33 - - -CHAPITRE V - - La popularité du prince de Navarre.--Florent - Chrestien.--L'éducation littéraire, militaire et - politique.--Voyage de Henri dans les Etats de sa mère.--Son - séjour à Bordeaux.--Reprise des hostilités entre les - protestants et la cour.--La tentative de Meaux.--Bataille de - Saint-Denis.--Paix de Lonjumeau.--Le geôlier politique et - militaire de Jeanne d'Albret.--Henri réclame vainement le - gouvernement effectif de Guienne.--Autres griefs des - réformés.--Projet d'arrestation de Condé, de Coligny et de - plusieurs autres chefs calvinistes.--Ils se sauvent à La - Rochelle.--Retraite du chancelier de l'Hospital.--Boutade du - prince de Navarre contre le cardinal de Lorraine.--Jeanne - quitte ses Etats, malgré Montluc, et se retire à La Rochelle - avec ses enfants.--Ses lettres à la cour de France et à la - reine d'Angleterre.--L'organisation militaire du parti - calviniste.--La première armure de Henri.--Essai de - pacification.--Edit de Saint-Maur contre les protestants.--Les - forces des calvinistes et leurs succès. 46 - - -CHAPITRE VI - - L'armée du duc d'Anjou.--Temporisation.--Escarmouche de - Loudun.--Les renforts attendus.--Bataille de Bassac ou de - Jarnac.--Mort du prince de Condé.--Son éloge par La - Noue.--Jeanne d'Albret à Tonnay-Charente.--Henri proclamé - généralissime.--Affaires de Béarn.--Arrivée des reîtres en - Limousin.--La campagne de Montgomery en Gascogne et en - Béarn.--Combat de la Roche-Abeille.--Siège de Poitiers, - désapprouvé par le prince de Navarre.--Tactique du duc - d'Anjou.--Combat de Saint-Clair.--Mesures de proscription - contre Coligny.--L'avis avant la bataille.--Bataille de - Moncontour.--L'inaction de Henri et la grande faute de - l'amiral.--Héroïsme de Jeanne d'Albret. 56 - - -CHAPITRE VII - - Les lenteurs du duc d'Anjou.--Les desseins des réformés.--Siège - de Saint-Jean-d'Angély.--Commencement de la grande retraite de - Coligny.--Le passage de la Dordogne.--Le pont et le moulin du - Port-Sainte-Marie.--Jonction avec l'armée de - Montgomery.--L'armée des princes en Languedoc.--«Justice de - Rapin.»--Négociations pour la paix.--La «pelote de - neige».--Passage du Rhône.--Arrivée à Saint-Etienne.--Maladie - de l'amiral.--Combat d'Arnay-le-Duc.--Première victoire de - Henri.--Ce qu'il apprit dans la retraite de Coligny.--Les - affaires en Saintonge et en Poitou.--Bataille de - Sainte-Gemme.--La Noue Bras-de-fer.--Montluc à - Rabastens.--Coligny à La Charité.--La trêve.--Paix de - Saint-Germain. 64 - - -CHAPITRE VIII - - Le piège manifeste.--Aveuglement des calvinistes.--Coligny - séduit.--Résistance de Jeanne d'Albret et de Henri.--Jeanne - cède enfin.--La reine de Navarre à Blois.--Ses - tribulations.--Sa lettre au prince de Navarre.--Signature du - contrat de mariage de Henri avec Marguerite de Valois.--Jeanne - d'Albret à Paris.--Sa maladie et sa mort.--Elle ne fut pas - empoisonnée.--Son testament.--Jugement sur la vie de cette - reine. 70 - - -CHAPITRE IX - - Henri roi de Navarre.--Ses hésitations à Chaunai.--Il entre dans - Paris avec huit cents gentilshommes.--Son mariage.--La - Saint-Barthélemy.--Le «Discours de Cracovie».--La - préméditation.--Le roi de Navarre et le prince de Condé sommés - d'abjurer.--Conséquences de l'abjuration.--Abjuration forcée, - comédie obligatoire.--Comment Henri joua son rôle.--Révolte de - La Rochelle.--Siège de La Rochelle.--Défense héroïque.--Le duc - d'Anjou élu roi de Pologne.--Accommodement avec les - Rochelais.--L'édit par ordre.--Le massacre de - Hagetmau.--Naissance du parti des «Malcontents». Le duc - d'Alençon et ses complots.--La conspiration de 1574.--La - déposition du roi de Navarre.--Les calvinistes reprennent les - armes et sont combattus par trois armées royales.--Mort de - Charles IX.--Ses dernières paroles au roi de Navarre.--Henri - III fait bon accueil à son beau-frère.--Autres complots du duc - d'Alençon.--Il s'échappe de la cour et se ligue avec les - protestants.--Le roi de Navarre médite un projet d'évasion. 79 - - - - -LIVRE DEUXIÈME - -(1576-1580) - - -CHAPITRE PREMIER - - L'évasion.--Henri, libre, retourne au calvinisme.--Le frère et la - soeur.--Le traité de Beaulieu et ses conséquences.--Naissance - et organisation de la Ligue.--Situation difficile.--Esprit - politique de Henri.--Sa correspondance avec les - Rochelais.--Séjour à La Rochelle.--Lettre du roi de France à - Montluc.--Le roi de Navarre, le maréchal de Damville et les - «politiques».--Lettre de Henri à Manaud de Batz.--Requête des - Bordelais. 89 - - -CHAPITRE II - - Henri à Brouage et à Périgueux.--Séjour à Agen.--Entrevues - politiques.--Du Plessis-Mornay.--Conquêtes - pacifiques.--Surprise de Saint-Jean-d'Angély par le prince de - Condé.--La convocation des Etats-Généraux.--Les députés - calvinistes.--Henri à Nérac.--Démarche de la - reine-mère.--Bordeaux ferme ses portes au roi de - Navarre.--Exhortation aux Bordelais.--Les Etats de Blois.--Le - vote contre l'hérésie.--Protestation des députés - calvinistes.--La triple députation.--Révocation de l'édit de - Beaulieu.--Henri III approuve et signe la Ligue.--Reprise des - hostilités.--Protestation de Condé et manifeste du roi de - Navarre.--L'aventure d'Eauze.--La pitié sous les armes.--Le - «Faucheur».--Les affaires de Mirande, de Beaumont, de Lomagne - et du Mas-de-Verdun.--Henri et les pauvres gens.--Jean de - Favas.--L'attentat de Bazas.--Prise de La Réole.--Attaque de - Saint-Macaire. 98 - - -CHAPITRE III - - Le siège de Marmande.--Bravoure du roi de Navarre.--Arrivée de la - députation des Etats.--La trêve de Sainte-Bazeille.--Démêlés de - Henri avec la ville d'Auch.--Réponse de Henri aux députés.--Sa - lettre aux Etats.--Autre députation.--La diplomatie du roi de - Navarre.--L'armée de Monsieur sur la Loire et en Auvergne.--Le - duc de Mayenne en Saintonge.--Mésintelligence entre Henri et - Condé.--Prise de Brouage.--Situation critique des réformés.--Le - maréchal de Damville se sépare d'eux.--La cour leur offre la - paix.--Négociations.--Déclaration de Henri au duc de - Montpensier.--La paix de Bergerac. 112 - - -CHAPITRE IV - - Paix illusoire.--Le nouveau lieutenant-général en Guienne.--Henri - ne gagne pas au change.--Biron et l'éducation militaire du roi - de Navarre.--Henri et Catherine de Médicis.--La cour de Navarre - s'établit à Nérac.--L'affaire de Langon.--Le voyage de - Catherine et de Marguerite en Gascogne.--Les deux reines à - Bordeaux.--Henri les reçoit à La Réole.--Séjour à Auch.--La - Réole livrée aux troupes royales.--L'«Escadron - volant».--Surprise de Fleurance.--«Chou pour chou.»--Surprise - de Saint-Emilion.--La conférence de Nérac.--Traité favorable - aux calvinistes.--La cour de Nérac.--Galanteries - dangereuses.--Les revanches de Catherine de - Médicis.--Séductions et calomnies.--Le roi de Navarre entre les - protestants et les catholiques.--Beaux traits de - caractère.--Mémorable déclaration.--Départ de la - reine-mère.--La chasse aux ours.--Mésaventures de la reine de - Navarre à Pau. 121 - - -CHAPITRE V - - Départ de Pau.--Henri malade à Eauze.--Les Etats de - Béarn.--Fragilité de la paix.--La surprise de Figeac.--La paix - prêchée, la guerre préparée.--Le rôle de Condé et celui de - Damville.--Assemblée de Mazères.--L'embuscade sur la route de - Castres.--Entente du roi de Navarre avec Châtillon et - Lesdiguières.--Desseins belliqueux.--Lettre à Henri - III.--Lettre-manifeste à la reine de Navarre.--Manifeste de - l'Isle à la noblesse.--Correspondance avant l'entrée en - campagne. 137 - - -CHAPITRE VI - - La «guerre des Amoureux».--La dot de Marguerite.--Révolte de - Cahors.--Le baron de Vesins.--Préparatifs de l'expédition - contre Cahors.--Cahors au XVIe siècle.--Le plan de - l'attaque.--Les pétards.--Succès et revers.--Conseils de - retraite et réponse du roi.--Bataille de rue.--Le roi - soldat.--Arrivée de Chouppes.--Le terrain gagné.--Arrivée et - défaite d'un secours.--Prise du collège.--Les quatorze - barricades.--Exploit du roi de Navarre.--Cri magnanime.--Le - post-scriptum royal.--La lettre à Madame de Batz.--Effets de la - prise de Cahors.--La petite guerre.--Prise de Monségur par le - capitaine Meslon.--Négociations pour la levée d'une armée - auxiliaire. 147 - - -CHAPITRE VII - - La campagne du maréchal de Biron.--Combats devant Marmande.--Les - menées du prince de Condé.--Le stratagème de Biron.--Les - boulets mal-appris.--Mayenne en Dauphiné.--Lesdiguières.--Siège - et prise de La Fère par le maréchal de Matignon.--Surprise de - Mont-de-Marsan par Baylens de Poyanne.--Désarroi des - calvinistes.--Les vues de Monsieur, duc d'Anjou et - d'Alençon.--Son entremise pour amener la paix.--Traité de - Fleix.--Séjour de Monsieur en Guienne et en Gascogne.--La - chambre de justice de Guienne.--La demi-promesse de - Henri.--Monsieur recrute des officiers à la cour de - Navarre. 154 - - - - -LIVRE TROISIÈME - -(1581-1585) - - -CHAPITRE PREMIER - - Le triomphe de la patience.--Le roi de Navarre et Théodore de - Bèze.--Surprise de Périgueux par les - catholiques.--Correspondance de Henri avec Brantôme.--Assemblée - de Béziers.--Velléités pacifiques.--Préparatifs de voyage de - Marguerite à la cour de France.--Les toilettes de la reine de - Navarre.--Henri à Saint-Jean-d'Angély.--Son entrevue avec - Catherine de Médicis, à Saint-Maixent.--La cure aux - Eaux-Chaudes.--Assemblée de Saint-Jean-d'Angély.--Les projets - de mariage de Catherine de Bourbon.--Négociation avec le duc de - Savoie.--L'affaire des frères Casse.--Invitation de Henri III - et réponse du roi de Navarre. 161 - - -CHAPITRE II - - Déclarations de Henri au coadjuteur de Rouen.--Désordres en - Rouergue, en Quercy et à Mont-de-Marsan.--Tentatives de - corruption de l'Espagne, révélées par Henri au roi de - France.--Correspondance latine avec les princes protestants de - l'Europe.--Querelles de Henri III avec la reine de - Navarre.--Marguerite chassée de la cour.--Arrestation de ses - dames d'honneur.--Duplicité de Henri III.--Reprise de - Mont-de-Marsan par le roi de Navarre.--Michel de - Montaigne.--Actes arbitraires du maréchal de - Matignon.--Réclamation de Henri.--Attitude des habitants de - Casteljaloux.--Négociations au sujet du retour de Marguerite - à Nérac.--La Ligue protestante: vues chimériques et but - pratique. 171 - - -CHAPITRE III - - Mort de Monsieur, duc d'Anjou et d'Alençon.--La «folie d'Anvers» - et l'incurie politique des Valois.--Conséquences de la mort de - Monsieur.--Le roi de Navarre sur la première marche du - trône.--Visées de la Maison de Lorraine.--Henri revendique son - titre de «seconde personne du royaume».--Mission du duc - d'Epernon auprès du roi de Navarre.--La conférence de - Pamiers.--Le pour et le contre.--Détermination de - Henri.--Indiscrétion de Du Plessis-Mornay.--Rapprochement entre - les deux rois.--Assemblée de Montauban.--Traité de Joinville - entre la Ligue et le roi d'Espagne.--Négociations en - Suisse.--Ambassade des Pays-Bas à Henri III.--Déclaration de la - Ligue.--La Ligue en armes. 181 - - -CHAPITRE IV - - Entrevue, à Castres, du roi de Navarre et du maréchal de - Montmorency.--L'avis de Henri III.--Offres du roi de Navarre au - roi de France.--L'assemblée de Guîtres et ses - résolutions.--Négociations de Ségur en Angleterre et en - Allemagne.--Déclaration de Henri.--Les hostilités de la reine - de Navarre.--Surprise de Bourg par la Ligue.--Prise du - Bec-d'Ambès par Matignon.--Gabarret. 191 - - -CHAPITRE V - - Le traité de Nemours.--Les «funérailles en robe - d'écarlate».--Alliance définitive du roi de Navarre et du - maréchal de Montmorency.--Préparatifs de Henri.--Lettre à Henri - III.--La guerre de la reine Marguerite.--Elle est chassée - d'Agen.--Sa chute.--Les Seize.--Les Guises somment Henri III de - faire la guerre au roi de Navarre.--Nouvelle démarche de Henri - III auprès de son beau-frère.--Insuccès de cette démarche.--Le - manifeste de Saint-Paul-Cap-de-Joux. 197 - - -CHAPITRE VI - - Sixte-Quint et la Ligue.--La bulle du 9 septembre 1585 contre le - roi de Navarre et le prince de Condé.--Réponse de Henri à la - bulle.--Début de la «guerre des Trois Henri».--Condé reprend - les armes en Poitou et en Saintonge.--Il assiège Brouage.--Sa - désastreuse expédition dans l'Anjou.--Henri III se décide à - faire la guerre aux calvinistes.--Formation de trois armées - royales.--Energie du roi de Navarre.--La comtesse de - Gramont.--Son caractère; son dévouement au roi de Navarre; son - rôle.--Voyage de Henri à Montauban. 203 - - - - - LIVRE QUATRIÈME - - (1586-1589) - - - CHAPITRE PREMIER - - Les quatre manifestes du roi de Navarre.--Jonction de l'armée de - Mayenne et de l'armée de Matignon.--Conduite du - maréchal.--Prise de Montignac en Périgord par - Mayenne.--Dénombrement des deux armées royales.--Résolution et - bonne humeur.--Premier siège de Castets.--Henri fait lever ce - siège à Matignon.--Le plan du roi de Navarre.--Voyage de Henri - à Pau.--Les Etats de Béarn et les subsides.--Retour - précipité.--Le roi cerné.--Les deux messages de Henri à son - «Faucheur».--La comédie militaire de Nérac.--Illusions de - Mayenne et de Poyanne.--Odyssée du roi de Navarre, de Nérac à - Sainte-Foy.--Le duc de Mayenne et le vicomte d'Aubeterre. 209 - - -CHAPITRE II - - Caumont et Sainte-Bazeille.--Préparatifs de résistance.--Le - chroniqueur royal.--Siège et reddition de - Sainte-Bazeille.--Sévérité du roi de Navarre.--Castets acheté à - Favas par le duc de Mayenne.--Mésintelligence entre Mayenne et - Matignon.--Siège et reddition de Monségur.--André de - Meslon.--Séjour et intrigues de Mayenne à Bordeaux.--Affaires - de Poitou et de Saintonge.--Retour d'Angleterre de - Condé.--Prise du château de Royan.--Exploits de Condé.--Siège - de Brouage.--Arrivée du roi de Navarre devant cette - place.--Obstruction du second havre de France.--Le maréchal de - Biron en Saintonge.--Siège de Marans.--Trêve entre le roi de - Navarre et le maréchal.--Le vrai motif de cette - trêve.--Tentatives de négociation.--Un chef-d'oeuvre - épistolaire.--Lettre prophétique d'Elisabeth d'Angleterre à - Henri III.--Siège et prise de Castillon par Mayenne et - Matignon.--Le dernier exploit du duc de Mayenne en - Guienne.--Brocard huguenot.--Apologie du duc et réponse des - calvinistes. 219 - - -CHAPITRE III. - - Les ambassadeurs des princes protestants à Paris.--Leur requête - et la réponse de Henri III.--Entrevue de Saint-Brice.--Méfiance - des calvinistes.--Discussions pendant l'entrevue.--Ajournement - et reprise des négociations.--Catherine de Médicis et - Turenne.--Perfidie de la reine-mère.--Rentrée en - campagne.--Reprise de Castillon par Turenne.--Succès du roi de - Navarre en Saintonge et en Poitou.--L'armée du duc de Joyeuse - et ses succès.--Joyeuse retourne à la cour.--Expédition de - Henri jusque sur la Loire.--Le comte de Soissons et le prince - de Conti entrent à son service.--Henri rétrograde jusqu'en - Poitou.--Les trois nouvelles armées royales.--Henri III à - Gien.--Le nouveau manifeste du roi de Navarre. 232 - - -CHAPITRE IV - - Le duc de Joyeuse cherche la bataille, et le roi de Navarre - temporise.--Les motifs de la poursuite et ceux de la - temporisation.--Joyeuse dédaigne l'appui de - Matignon.--Occupation de Coutras.--Henri veut éviter la - bataille en passant l'Isle.--Joyeuse ne lui laisse pas achever - cette manoeuvre.--Jactance de Joyeuse.--Journée de Coutras.--Le - champ de bataille.--Les deux armées.--Echec des - calvinistes.--Revanche.--Les grandes charges et la - mêlée.--Défaite de l'armée catholique.--Exploits du roi de - Navarre.--Mort de Joyeuse.--Les pertes des deux armées.--Après - la victoire.--Grandeur d'âme de Henri.--Controverses sur la - journée de Coutras.--Lettre au roi de France.--Lettre à - Matignon. 243 - - -CHAPITRE V - - Voyage de Henri en Gascogne et en Béarn.--Le comte de Soissons et - ses vues d'avenir.--Défaite des auxiliaires allemands et - suisses.--Saül et David.--Conseil de la Ligue à Nancy.--Siège - de Sarlat par Turenne.--Défense victorieuse.--Expédition de - Favas en Gascogne.--Petits faits de guerre racontés par - Henri.--Le mal domestique.--Mort du prince de Condé à - Saint-Jean-d'Angély.--Arrestation de la princesse de - Condé.--Les récits du roi de Navarre.--Nouveaux projets - d'attentat contre sa personne.--Perte de Marans.--Monbéqui et - Dieupentale.--Les menées factieuses des Seize.--Menaces de - Henri III.--Les Seize appellent le duc de Guise à leur - aide.--La journée des Barricades.--Henri III en - fuite.--Négociations des factieux avec le roi.--Il leur accorde - l'édit d'union du 21 juillet.--Toute-puissance des Guises et de - la Ligue.--Henri III reconnaît pour héritier présomptif le - cardinal de Bourbon.--L'arrière-pensée royale. 257 - - -CHAPITRE VI - - La politique du roi de Navarre en face de Henri III et de la - Ligue.--Lettre à l'abbesse de Fontevrault.--Lettre au vicomte - d'Aubeterre.--La ruine de l'_Armada_.--Les affaires des - calvinistes en Dauphiné, en Languedoc et en Guienne.--Sage - activité de Henri.--Grandes et petites négociations.--Les - Etats-Généraux à Blois.--Discours de Henri III.--La Ligue - amnistiée dans le passé et incriminée dans l'avenir.--Revanche - des Guises.--Condamnation du roi de Navarre par les - Etats.--Résistance de Henri III.--Le roi de Navarre à - l'assemblée de La Rochelle.--Réclamation des députés, à Blois - et à La Rochelle, contre les abus de pouvoir.--Henri reprend le - harnais.--Prise de Niort.--Le coup d'Etat de Blois.--Les deux - conseils donnés au roi de France.--Assassinat du duc de - Guise.--Henri III ne sait pas profiter de son - crime.--Négociations puériles.--Soulèvement universel contre le - roi de France.--Menaces du Saint-Siège.--Débandade de l'armée - royale.--Mort de Catherine de Médicis.--Son dernier conseil à - Henri III.--Il se décide à négocier avec son - beau-frère.--Expéditions et maladie du roi de Navarre. 267 - - -CHAPITRE VII - - Négociation entre les deux rois.--Le rôle de Rosny et celui de Du - Plessis-Mornay.--Opposition et intrigues de Morosini, légat du - pape.--Prise de Châtellerault et de - l'Ile-Bouchard.--Tergiversations de Henri III.--Ferme attitude - du roi de Navarre.--Le «moyen de servir».--L'accord - s'établit.--Le manifeste de Châtellerault. 278 - - -CHAPITRE VIII - - La trêve de Tours.--Passage de la Loire.--Nouvelle - déclaration.--Henri III veut recevoir le roi de - Navarre.--Méfiance et murmures des vieux huguenots.--Henri va - au rendez-vous.--Entrevue de Plessis-lès-Tours.--Paroles du roi - de Navarre.--Heureux effets de la réconciliation.--Henri se - remet en campagne.--Attaque de Tours par l'armée de - Mayenne.--Conseils salutaires du roi de Navarre à Henri - III.--Succès des royalistes.--La grande armée - royale.--Monitoire de Sixte-Quint contre Henri III.--Siège de - Pontoise.--Les deux rois devant Paris.--Assassinat de Henri III - à Saint-Cloud.--Sa mort.--Henri IV en Gascogne et Henri IV en - France. 283 - -CONCLUSION 291 - -APPENDICE 295 - -ERRATA 330 - - -POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Henri IV en Gascogne (1553-1589), by -Ch. de Batz-Trenquelléon - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV EN GASCOGNE (1553-1589) *** - -***** This file should be named 41147-8.txt or 41147-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/1/1/4/41147/ - -Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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