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diff --git a/41124-0.txt b/41124-0.txt new file mode 100644 index 0000000..77a94eb --- /dev/null +++ b/41124-0.txt @@ -0,0 +1,9025 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41124 *** + +VOYAGE À CAYENNE. + +TOME SECOND. + + + + +[Illustration: _Désert de Konanama dans la Guyane Française. Cimetière +et Inhumation des Déportés._ + +À gauche un groupe de Déportés pleurent la mort de leurs confrères qu'on +enterre à moitié. À droite Prévost et Becard en dansent de joie avec les +négresses. + +_On a vu ceux qui enterraient les morts, leur casser les jambes, leur +marcher et peser sur le Ventre, pour faire entrer bien vîte leurs +cadavres dans une fosse trop étroite et trop courte. Ils commettaient +ces horreurs pour courir à la dépouille d'autres déportés expirans. +(Déportation de J. J. Aymé, pag. 156. Voyage à Cayenne, Tome 2. 4me +Partie.)_] + + + + +VOYAGE À CAYENNE, + +DANS LES DEUX AMÉRIQUES + +ET + +CHEZ LES ANTROPOPHAGES; + + + Ouvrage orné de gravures; contenant le tableau général des + déportés, la vie et les causes de l'exil de l'auteur; des + notions particulières sur Collot-d'Herbois et + Billaud-de-Varennes, sur les îles Séchelles et les déportés + de nivôse (an 8 et 9), sur la religion, le commerce et les + moeurs des sauvages, des noirs, des créoles et des quakers. + + +SECONDE ÉDITION, + +Augmentée de notions historiques sur les Antropophages, d'un remercîment +et d'une réponse aux observations de MM. les journalistes. + +Par L. A. PITOU, déporté à Cayenne en 1797, et rendu à la liberté en +1803, par des lettres de grâce de S. M. l'Empereur et Roi. + + +TOME SECOND. + +_Prix, 7 fr. 50 c._ + + + PARIS, + CHEZ L. A. PITOU, LIBRAIRE, + rue Croix-des-Petits-Champs, nº 21, près celle du Bouloi. + +Octobre 1807. + + + + +NOTICE DES LIVRES + +DE L. A. PITOU. + + + Télémaque, 2 vol. in-8{o}. + Bossuet, 2 vol. in-8{o}. + La Fontaine, 2 vol. in-8{o}. + Jean Racine, 3 vol. in-8{o}. + Biblia sacra, 8 vol. in-8{o}. + +Édition du Dauphin, de Didot aîné. Papier vélin, collection rare et +précieuse, reliée en maroquin, dorée sur tranche. + +Voltaire, 70 vol., in-8, papier à 6 fr. avec figures, relié racine, +filets. + +Rousseau de Poinçot, 38 vol. in-8, papier vélin, avec figures, relié en +veau dentelle, filets, tranche dorée. + +Histoire de Russie, par Pierre-Charles L'Évêque, 8 vol. in-8, reliés en +veau, filet, avec un superbe atlas. + +Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, 4e édition, de l'imprimerie de +Didot jeune. 7 volumes in-8, atlas in-fol. + + +On n'a tiré que cinquante exemplaires en papier d'Hollande. Celui-ci est +le trente-sixième. + +Rollin, in-4, complet. Histoire ancienne, romaine, traité des études, +les empereurs, 22 vol. + + +_Magnifique exemplaire de collection de voyages_, in-folio. + + 1º Voyage en Grèce, par Choiseul-Gouffier, 1 vol. + 2º Voyage de Naples et de Sicile, par Saint-Nom, 5 vol. + 3º Tableau pittoresque de la Suisse, 4 vol. + Table analytique, 1 vol. + Reliure uniforme. + On ne séparera aucun de ces voyages. + + + + +UN MOT D'ANALYSE + +SUR CET OUVRAGE, + +ET SUR MON ÉPISODE DES ANTROPOPHAGES. + + +Jusqu'ici le lecteur n'a pas eu de peine à nous suivre. Nous avons +donné, jour par jour, notre itinéraire de Paris à Rochefort; notre +embarquement, notre combat, notre naufrage, notre second départ et notre +traversée se suivent de même. Notre arrivée, notre séjour à Cayenne, où +nous avons décrit le sol, le climat, les noirs, les blancs, et les +agents du directoire, ont été suivis de notre dispersion dans les +déserts: on nous a plongés graduellement dans le malheur, pour qu'il +comprimât mille fois nos coeurs avant de peser sur nos têtes. Si pendant +notre séjour à Cayenne nous gémissons dans les fers, au moins nous ne +sommes point inquiets pour vivre; mais de combien de larmes +arrosons-nous le pain qu'on nous distribue encore pour quelques jours! +Nous attendons chaque matin le signal du départ pour le désert.....; +chaque matin nous annonce une nouvelle plus sinistre que celle de la +veille. Cayenne nous offrait l'image d'une ville ou d'un bourg; nous y +voyons encore quelques visages européens; mais au moment que nous n'y +penserons pas, l'ordre du transfèrement au désert arrivera tout à coup. +C'est dans ce désert que périront misérablement et infailliblement ceux +qui n'auront pas obtenu la commisération des créoles de la capitale. +Quelle perspective, grand Dieu! voilà la mort et toutes ses +horreurs......; la cruelle s'approche et s'éloigne pour devenir encore +plus hideuse; et nous n'avons ni la puissance ni la force de l'éviter ou +de l'invoquer. Graces au ciel, nous échappons à la mesure générale; nous +voilà à Kourou; nous n'avons rien: le sol est un sable, et le ciel est +d'airain. Un vieux Philémon nous console et nous peint le désert..... +Quelle solitude, grand Dieu! nos maux finiront-ils?.... Dans ce moment +chérir la vie, et compter sur elle, ce serait embrasser une ombre. Cet +état violent me donna pour ma conservation cette indifférence, suite +naturelle des maux toujours croissants dont on n'ose calculer la fin. +Pour m'étourdir sur mon état, je formai le dessein de voir ces Caraïbes, +aussi extraordinaires par leur équité que par leur barbarie. Que +risquais-je, puisque mon retour et ma conservation étaient un prodige? +Si ce prodige, que je ne perdais pas de vue, m'arrivait un jour, je +m'étais instruit, et je gagnais beaucoup sans avoir rien hasardé. Cette +entreprise périlleuse, que je ne ferais peut-être plus aujourd'hui que +ma conservation dépend de moi, en montrant au lecteur le degré de misère +où le sort nous avait plongés, le tient sans cesse attaché à nos pas, et +donne a l'ouvrage ces nuances, ces transitions et cette unité de sujet +requises par nos censeurs comme par les écrivains méthodiques. Il est +vrai que je n'ai pas pris de compas pour mesurer les passages de la +douleur au plaisir. Je n'avais ni repos, ni fortune, ni cabinet pour +méditer à loisir, et mes transitions étaient encore plus rapides que je +ne les ai exprimées. C'est ce qui a fait dire à mes censeurs que la +certitude d'intéresser par mon récit m'a fait quelquefois négliger +l'unité du sujet; au reste, si leur analyse est aussi fidèle qu'elle est +précise, mon plan est correct, et mon ouvrage leur doit son mérite et +son débit. + +Comme il faut des transitions à tout, et que la vérité nue blesse autant +les yeux que le grand jour, j'emploierai quelques tours de langage pour +demander au rédacteur du Journal de l'Empire, qui croit que j'ai donné +un conte au lieu d'un voyage chez les Antropophages. S'il était à Paris +au commencement de 1802, il y aurait vu ce fameux sauvage du nord, +expatrié en France, accourir tous les matins dans les marchés et dans +les échaudoirs de la capitale, s'y gorger de sang, et dévorer avidement +les chairs et les entrailles encore palpitantes des animaux à moitié +assommés. Ses yeux étincelaient comme ceux d'un lion rugissant à la vue +d'un tendre agneau; ses lèvres tremblotantes à l'approche d'un enfant +indiquaient si bien son appétit, que le gouvernement, qui paraissait +n'avoir montré cet être aux Parisiens que pour leur prouver que les +Antropophages ne sont pas encore entièrement relégués hors de l'Europe, +prit la précaution de faire enfermer celui-ci pour qu'il ne dévorât +personne. S'il n'a tenu qu'au rédacteur de voir un Antropophage à Paris, +comment n'en aurai-je pas rencontré dans les déserts qu'ils habitent? +J'ai marqué assez clairement les nuances qui différencient les créoles, +les noirs, les Caraïbes des côtes et ceux de l'intérieur, pour que +chacun me suive et reconnaisse la vérité de mon récit. Si notre +éloignement prétendu des Antropophages a motivé l'incrédulité du +censeur, qu'il prenne la carte de la Guiane, il verra qu'à deux lieues +de la côte commencent les solitudes impénétrables de sept cents lieues +de profondeur sur quinze ou dix-huit cents de long; que tout ce pays est +couvert de bois, arrosé de rivières, et peuplé de toute espèce +d'animaux, dont quelques-uns ont la figure humaine, et quelque chose de +plus ou moins rapproché de nous. Dans mon avant-propos sur les Caraïbes +j'ai remonté à la source de leur férocité, pour que le lecteur ne crie +pas à l'invraisemblance. Si j'eusse été chercher ces Caraïbes +antropophages qui nous surprirent avec les Indiens des côtes, mon +excursion pourrait paraître fabuleuse; mais une rencontre imprévue n'est +pas arrivée qu'à moi seul: plusieurs missionnaires ont couru les mêmes +dangers en portant le flambeau de l'Évangile et de l'instruction de +Cayenne dans la Guiane, chez les Galibis. Les Indiens du grand désert +poursuivent ceux des côtes que les missionnaires ont un peu apprivoisés +avec les Européens, comme les animaux sauvages ou libres accablent ceux +qui s'échappent de chez nous. C'est une guerre à mort entre ces peuples: +le vaincu devient la proie du vainqueur, qui le déchire et le dévore +autant par férocité que par goût et par appétit. Cette fureur, dont j'ai +failli être victime, n'est incroyable qu'à Paris, où Cayenne et la +Guiane étaient un pays perdu avant notre exil; tant les hommes ne jugent +le monde et leurs semblables que par ce qu'ils voient dans le petit coin +de terre qu'ils habitent. J'aurais voulu que mes incrédules eussent +motivé leur scepticisme sur notre éloignement des Caraïbes, ou sur +l'impossibilité de retrouver des hommes aussi barbares que nos Indiens. +Le premier motif de leur doute eût disparu en ouvrant la topographie de +la Guiane. Le second se fut éclairci en France, où l'on a adopté la +méthode anglaise de se gorger de viandes encore saignantes. Nos +gourmets, qui savourent sans effroi un rostbif sanguinolant, se +souviendraient peut-être de cette apostrophe de Plutarque: + +«Homme policé, tu doutes qu'un autre homme ose te manger! ne lui en +as-tu pas inspiré la pensée? N'as-tu pas eu sous ses yeux le courage +d'approcher de ta bouche une chair meurtrie et sanglante? N'as-tu pas +brisé sous ta dent les os d'une bête expirante? N'a-t-on pas servi +devant toi des corps morts, des cadavres? Ton estomac n'a-t-il pas +englouti des membres qui, le moment d'auparavant, bêlaient, mugissaient, +marchaient et voyaient? Tu n'as faim que de bêtes innocentes et douces +qui ne font de mal à personne, qui s'attachent à toi, et que tu égorges +tranquillement, parce qu'elles ne peuvent se défendre, tandis que tu +épargnes les animaux carnassiers, parce qu'ils te font peur ou que tu +les imites. Ton ménagement pour ton espèce est donc une vertu d'égoïsme +ou de faiblesse, que le plus fort et le moins civilisé méconnaît en te +confondant comme lui dans la classe commune de tous les autres animaux, +dont chacun n'écoute que son instinct et son appétit. Homme policé, tu +pourrais nier cette vérité trop palpable pour toi, si tes lèvres et tes +mains n'avaient jamais touché un être vivant immolé à tes goûts, à tes +besoins ou à ton appétit.» + +Des incrédules d'une autre espèce s'y sont pris différemment pour me +démentir. Ils ont déplacé toutes les vertus du sein de la société +policée pour en gratifier nos Indiens; ils ont prêché d'exemple, comme +ce législateur qui se laissa mourir en secret loin de son pays pour +obtenir l'observance du code qu'il venait de donner à ses concitoyens. + +En 1799 nous vîmes arriver à Cayenne des hommes marquants, imbus des +principes de Rousseau sur la prétendue perfection des sauvages dans +l'état de nature. Ces hommes, en mettant pied à terre, évitent les +créoles et les blancs, comme des hommes pervers ou pestiférés, +s'enfoncent de suite dans le désert pour respirer au sein des Caraïbes +le charme de la nature, de l'innocence et de la vertu. Ces solitaires +boudeurs contre la société qui ne s'était pas mise à leurs genoux pour +implorer leurs lumières, en venant les donner à des êtres qu'ils +élevaient pour s'exhausser, s'étaient réellement persuadés, à force de +chimères, que la perfectibilité n'était que chez nos Indiens. Ces +visionnaires, réduits volontairement à la plus affreuse détresse, +poussèrent la misantropie jusqu'à refuser avec une humilité orgueilleuse +les offres du gouverneur de Cayenne, dont la visite fut accueillie par +eux comme celle d'Alexandre par Diogène. Le chef de cette singulière +académie avait inspiré à ses disciples une égale aversion pour les +habitants des côtes; quelques uns de ses néophites ayant communiqué avec +nous, furent presque soumis à un second noviciat. Ils ne devaient +trouver rien de beau et de naturel que la nudité, l'isolement et la +rusticité des Caraïbes, ces hommes si parfaits dans les romans des +voyageurs systématiques. L'ivrognerie dégoûtante et l'abrutissement de +ces barbares devaient être honorés du saint nom de liberté et +d'indépendance. + +Nos philosophes se mirent donc à singer les Indiens; leur pantomime +était si outrée, que ces sauvages s'en moquèrent, et s'éloignèrent d'eux +sans daigner leur accorder un signe de pitié. Alors nos réformateurs, +dupes de leur système, et jouets des Indiens, pour ne rien perdre du +stoïcisme de ce philosophe qui s'écriait dans un accès de goutte qui lui +retournait les membres, qu'il doutait de son mal, se laissèrent mourir +de misère et de consomption plutôt que de revenir à la côte au milieu +des créoles qui leur tendaient les bras. Voilà des vérités incroyables, +pour la confirmation desquelles j'en appelle en Amérique au témoignage +de tous les Cayennais, et en Europe à celui d'un célèbre professeur de +physique de l'École polytechnique, néophite de ces illuminés; il +s'applaudit de les avoir seulement encouragés du geste et de la voix en +restant sur le rivage de France, pour attendre à leur retour les effets +de la propagande. + +Puisque l'incrédulité a eu ses héros et ses martyrs jusque dans la +Guiane, les critiques de Paris ont eu plus raisonnablement le droit de +douter de ce qu'ils n'ont pas vu. Mais ces émigrations prouvent au moins +que notre voyage et les prodiges du pays où nous fûmes exilés ont piqué +la curiosité des hommes les plus marquants. Sans notre déportation, +Cayenne n'aurait peut-être jamais eu l'honneur d'être visitée par Jérôme +Napoléon, qui vogua sur cette plage l'année dernière, conduit par +l'étoile de bonheur qui précède le chef de cette auguste famille: et +j'entends répéter aujourd'hui à mes amis et à mes censeurs, que pour un +tiers de sa fortune chacun d'eux voudrait avoir fait mon voyage et mon +retour. Mais on ne désire pas voir un pays fabuleux; il fallait donc +examiner ma narration avant de la nier. Ma peinture des usages, des +moeurs et du caractère des Caraïbes n'est point un tableau de fantaisie +fait en Europe; la copie indique l'original. J'aurais mieux observé les +transitions en écrivant une nouvelle historique. Mon Voyage est un +journal où les évènements se classent dans l'ordre qu'ils se présentent. +Je l'ai rédigé dans les déserts, au milieu des privations, de la misère, +et d'une nuée d'insectes dont les aiguillons me faisaient souvent +jaillir le sang des yeux et des mains. Si je l'eusse trop retouché à mon +retour, mes censeurs m'auraient reproché de civiliser les Indiens. +Continuons donc de peindre le sol, les animaux et les habitants de la +Guiane. + + + + +VOYAGE À CAYENNE. + + _Forsan et hæc olim meninisse juvabit._ + Virg. Æneid., lib. I. + + L'innocent dans les fers, sème un doux avenir. + + +_Suite de la troisième partie._ + + +Nous fûmes agréablement distraits de la peinture de la Guyane par les +_holà_ d'une négritte qui venoit de prendre un _caméléon_ à qui elle +avoit crevé les yeux. + +Le caméléon, nommé ici _agaman_ ou _trompe-couleur_, est un lézard d'un +pouce de diamètre, long d'un pied et demi, qui a la gueule fournie de +deux rangs de dents incisives. Il marche lentement sur quatre pattes +armées de cinq griffes musculeuses. Ce phénomène n'a réellement aucune +couleur, il prend et dépose successivement celles des corps sur lesquels +il s'attache. Le hasard nous donna l'idée de faire sur celui-ci une +expérience singulière. Il avoit les deux yeux crevés: si sa peau n'est +qu'un miroir, quand nous l'aurons arraché de dessus un corps rouge ou +vert, que nous couvrirons de blanc, il doit être blanc à l'instant où +nous le mettrons sur cette dernière couleur; mais s'il s'écoule un tems +entre la première et la seconde métamorphose, alors il ne réfléchit pas +la couleur, mais il la dépose, puis il la pompe: en effet, nous le +mettons sur une calebasse verte, il s'y cramponne, ses pattes allongées +s'y fixent; il entr'ouvre sa gueule, et sa gorge nuancée d'une écharpe +brillante; il aspire l'air, laisse évaporer la couleur grise de la terre +où nous l'avions mis d'abord: à mesure que ses poumons s'enflent, il +élargit ses pattes, le gris de la terre est chassé par le vert de la +calebasse, et passe peu-à-peu, comme un nuage qu'un autre pousse: il +s'imprègne des esprits vitaux qui l'entourent, il n'en saisit que l'âme +ou la couleur. Nous répétons l'expérience sur différens objets, toujours +même résultat; la vérité me reste, la cause m'échappe: que les +naturalistes en rendent compte, il est tems de dîner. + +Le portrait que le maire nous avoit fait des fléaux de la colonie, me +revenoit sans cesse à l'idée, et me paroissoit exagéré relativement aux +vers et à la putréfaction; je ne pus m'en taire. Alors chaque habitant +confirma le récit par des faits plus ou moins frappans. + +Un nommé _Lahaye_, qui vit encore, venu ici avec la colonie de 1763, +s'étoit relégué sur les roches voisines,[1] où il couchoit en plein air +dans un canot, ne voulant pas, disoit-il, dépendre de personne. Il avoit +un cancer au nez, qui resta un jour découvert pendant son sommeil. Des +mouches y firent leur ponte, des vers suivirent, la putréfaction étoit +si grande, que personne ne pouvoit approcher du malade. On le fit porter +à Cayenne, dans la croyance qu'il mourroit en route. Le médecin Noyer +fit mourir les vers. La plaie se cicatrisa, et cet accident fit guérir +le cancer que les vers avoient rongé. (Je puis attester ce fait, tant +sur le témoignage du particulier que j'ai vu et qui a repassé en France +en 1800, que sur celui du chirurgien.) + +[Note 1: Les roches de Kourou sont remarquables par la blancheur et +la grosseur des veines qu'on y apperçoit; j'en ai mesuré plusieurs qui +ont plus d'un pied de diamètre. Ces veines, d'un marbre blanc, noir et +rouge, indiquent les momens de la pétrification. J'en ai tiré des +ossemens de grand poisson semi-pétrifiés, et la plus considérable de ces +masses se nomme techniquement, _roche de la baleine_. Le pied est arrosé +d'eaux minérales, et le fer se trouve là et dans toute la Guyane, en si +grande abondance, que les minéralogistes répondent d'en tirer 16 onces +sur 20. On y soupçonne des mines de diamant. Le caillou de Sinnamary est +un brillant connu et estimé des lapidaires. Il est aussi dur à tailler +que la rose, mais ses veines et ses paillettes diminuent beaucoup de sa +valeur.] + +Ce même homme, dans son canot, comme Diogène, dit M. Colin, trouva un +jour à ses côtés un serpent qui venoit se réchauffer sur son cou. Lahaye +se réveille à moitié, sent quelque chose de froid, le jette hors du +canot, se rendort, l'animal revient, Lahaye le retrouve le matin enlacé +autour de ses jambes, sans en avoir été piqué. + +«Nous ne nous effrayons pas, ajouta M. Colin, d'en trouver quelquefois +dans nos lits. Cet animal, froid comme glace, cherche la chaleur et ne +fait de mal que quand il a peur, il est aussi prudent que craintif; mais +quand il vit éloigné des cases, l'aspect de l'homme l'effarouche, il +fuit ou il entre en fureur, et se jette sur lui.»--C'est sûrement pour +apprivoiser ces rossignols-là, que le directoire m'a fait quitter Paris, +dit Margarita;» Mais comment nos premiers devanciers Collot et +Billaud-Varennes s'y sont-ils pris?[2] MM. Molly, Laugois et Langlet, +qui ont été à portée de les voir de près, satisfont à sa question. + +[Note 2: Rien ne nous intéresse plus que la vie privée des hommes +fameux, rentrés dans le néant, ou de force ou de plein gré. _Dioclétien, +Denis le jeune, Sylla et Charles XII_, dépouillés de leurs ornemens +royaux, éveillent la curiosité philosophique du spectateur impartial. Il +seroit bon que l'histoire recueillît jusqu'aux plus petites +particularités des hommes qu'elle ne pouvoit envisager au milieu du +tourbillon de gloire ou de fumée qui les environnoit. Quand la foudre a +brûlé l'auréole, et qu'ils survivent à leur chute, on se contente de +dire, ils végètent... Non non, ils naissent pour nous, et ils vivent +réellement pour tout le monde pensant.] + +Ces deux déportés, membres du formidable comité de salut public de 1793, +arrivèrent ici en juillet 1795. Après avoir essuyé à leur bord le même +traitement que vous sur la Décade, ils comptoient si bien sur un prompt +rappel, qu'ils demandoient en route au capitaine, si un bâtiment parti +après eux pour venir les chercher, pourroit les devancer à Cayenne. + +Cointet avoit succédé provisoirement à Jeannet. La colonie étoit en +combustion; ils s'attendrirent d'abord sur le sort des nègres que le +gouverneur protégeoit d'un côté et punissoit de l'autre. Chaque jour +voyoit éclore des nouvelles conspirations; Cointet ouvrit les yeux, +sonda les deux déportés l'un après l'autre; comme ils s'étoient divisés +sur le bâtiment, il les avoit séparés à Cayenne; Collot fut mis d'abord +au collège, et Billaud au fort. Celui-ci refusa de faire la cour au +gouverneur; l'autre plus insinuant, lui communiqua quelques projets de +correction fraternelle pour les noirs. Les voies de douceur n'ayant fait +qu'empirer le mal, Collot proposa l'établissement des maisons de +correction où les nègres rebelles ou conspirateurs reçoivent des +centaines de coups de nerf de boeuf. + +Il tomba malade et son collègue aussi, et ils furent mis à l'hospice. +Les soeurs frissonnoient à leur aspect, comme un voyageur sans armes à +la vue d'un lion ou d'un gros serpent qui passent fièrement à sa +rencontre en levant leur tête écaillée ou leur crinière à demi-hérissée; +les curieux les visitoient comme des bêtes fauves dans une cage de fer; +les observateurs les approchoient pour les approfondir et les juger. Un +soir Billaud vint se joindre à des colons qui faisoient l'office de +garde-malades auprès d'un habitant qui avoit été tourmenté pendant la +journée de crises très-violentes; un léger sommeil l'ayant surpris avec +la nuit, ses gardiens s'étoient retirés à l'embrasure d'une croisée +voisine; la conversation étoit peu animée, et Billaud, à chaque minute, +alloit sur la pointe du pied entr'ouvrir doucement les rideaux du +malade.... revenoit sans bruit, la main sur ses lèvres, en disant: +_Taisons-nous, il dort._ Un des colons le prend par la main, fait signe +aux autres.... Tous se réunissent au bout de la salle..... + +«Citoyen Billaud, comment montrez-vous tant de sensibilité pour un +vieillard qui vous est inconnu, après avoir fait égorger, de sang-froid, +tant de milliers de victimes, parmi lesquelles vous deviez avoir +quelques amis?»--Il le falloit d'après le système établi; si vous en +connoissiez les ressorts, vous ne verriez aucune contradiction dans ma +conduite.--Ne nous parlez pas d'un système qui ne peut être cimenté que +par le sang; un gouvernement de cette sorte, le crime à part, ne pose +que sur des bases ruineuses, ou, pour mieux dire, sur des échasses, et +vous ne pourrez disconvenir que les architectes d'un pareil édifice ne +soient responsables même de son succès momentané; à plus forte raison de +sa chute, et enfin de son entreprise.--Faites le procès à la république, +si vous voulez faire le mien.--Quelle identité, s'il vous plaît?--Quand +la moitié de l'état dispute ses droits à l'autre moitié, quand la guerre +intestine communique ses flammèches à celle de l'extérieur, quand +l'airain de toutes les nations vomit la mort sur nos têtes, quand le +bronze retentit jusque dans l'enceinte des loix, quel parti faut-il +prendre?--Il n'est plus tems de choisir en ce moment, mais il falloit +prévoir ces crises.--Nous ne l'avons pas fait, et la rage dans le coeur, +nous nous sommes battus comme des lions; des mesures énergiques ont +étouffé les séditieux de l'intérieur, tandis que nous portions nos +regards au-dehors.--Bien raisonné: mais qui vous a confié cette autorité +suprême?--Le peuple.--Mais le peuple qui vous l'a refusée a été +emprisonné, égorgé, en proie à la guerre civile; la majorité de vos +collègues a été chassée et suppliciée par vous; vous vous trompez donc +en mettant le peuple de votre côté?--S'il n'y étoit pas, pourquoi +avons-nous été les plus forts pour décréter la république, fixer le sort +de Capet et de sa famille, pour organiser le gouvernement +révolutionnaire; enfin pour pousser nos opérations, sinon à leur fin, du +moins à un terme qui empêche tout le monde de rétrograder?--Ce +_pourquoi_ fut votre droit tant que personne ne put vous faire rendre +compte. Le _pourquoi_ du vainqueur est la loi du plus foible. La mort de +Lucrèce servit de prétexte à Brutus pour s'élever contre Tarquin. La +mort d'Isménie assura le triomphe de Léonide. L'autorité des trente +tyrans fut légitime à Athènes, tant qu'ils purent la maintenir. +L'origine des différentes formes de gouvernement est presque toujours +l'effet de la témérité, du hasard et quelquefois de la nécessité. À +Rome, une femme violée renverse le trône; à Carthage, la guerre civile +et la mauvaise foi changent le siège des suffètes en dais royal. En +Égypte, un oracle mal interprété ou mal entendu, donne à Psammenit seul +les douze palais de ses collègues, au moment où ceux-ci alloient +l'égorger. À Syracuse, l'inconstance et l'esprit remuant de la populace +forcent Gelon de forger un sceptre et de porter le diadème. De nos +jours, les cantons helvétiques, à la voix d'un personnage obscur, se +révoltent, se coalisent, et se délivrent de l'autorité impériale; +partout le succès légitime l'entreprise. Le vainqueur ayant essuyé un +revers, dit ensuite comme vous: Vous me punissez: _Pourquoi ai-je été +maître?_ C'est que le peuple étoit de mon côté, s'il n'y est plus +aujourd'hui, dois-je en être victime?» + +»Non; mais quand j'ai reconquis mes droits, dit le souverain, j'examine +quel usage vous avez fait de votre victoire. Le _pourquoi_ devient un +chef d'accusation quand vous avez abusé du droit de vie et de mort que +vous aviez usurpé. L'arbitraire de votre conduite illégitime vos succès. +De l'acte je remonte à la cause, quand l'un et l'autre sont également +injustes, vous avez volé le pouvoir au parti même qui succombe avec +vous, et l'abus qui a suivi votre triomphe est une accusation générale +contre vous (ici suivit le tableau du régime de la terreur avec des +apostrophes vives et injurieuses à cet exilé.) Vous avez donc +visiblement abusé d'un pouvoir que vous pouviez mériter par un bon +usage. Nous ne concevons rien à votre flegme! Si vous avez puisé dans la +philosophie moderne le secret d'anéantir les remords, cette philosophie +est le plus grand fléau de l'univers. Mais comment concilier votre +logique et votre innocence avec le trouble de votre collègue; peut-il +être coupable d'avoir exécuté vos ordres?--À ces mots Billaud tournant +fièrement la tête sur Collot qui dormoit sur un lit voisin, s'écria: +C'est un lâche, il a fait son devoir comme moi, j'ai voulu être +républicain et si j'étois à recommencer je ne dis pas ce que je ferois, +je n'aurois plus la folie de prodiguer la liberté à des hommes qui n'en +connoissent pas le prix. Pour nos intérêts et pour le bonheur des deux +mondes, je voudrois modifier à l'infini le _décret du 16 pluviose an +II_. Ce fatal décret qui met la bride sur le col aux nègres, est +l'ouvrage de Pitt et de Robespierre.» La conversation reprit avec plus +de chaleur sans que Billaud refusât son estime à ceux qui lui parloient +si durement. + +Jeannet, retourné en France auprès du directoire installé à la fin de +1795, fut renvoyé à Cayenne avec le titre d'agent. Son retour fut un +coup de foudre pour ces deux exilés.--Hélas! s'écria Collot, nous sommes +perdus, Jeannet croit que nous avons trempé dans la mort de Danton; pour +moi, j'en suis innocent. Cointet part; Jeannet les consigne chez eux; au +bout de cinq jours ils doivent quitter l'île..... Ils ne sortoient +jamais sans escorte. C'étoit une garde d'honneur sous Cointet, qui se +changea en janissaires, sous son successeur; leurs guides leur +chantoient _le Réveil du peuple_, et les jeunes gens qui les entouroient +faisoient _chorus_. + +Victor Hugues, agent de la Guadeloupe, qui devoit sa promotion à ces +exilés apprit en frémissant la manière dont Jeannet se conduisoit à leur +égard. Une goëlette de Cayenne arrive à la Guadeloupe. «Il ne tient à +rien que je ne vous traite en ennemi, dit Hugues au capitaine. Votre +Jeannet est un royaliste que j'aurois du plaisir à faire fusiller, il se +venge sur les plus purs patriotes.» Il remit des malles, des fonds et +des lettres pour ces deux exilés, avec une grande semonce à Jeannet qui +ne fit qu'en rire et leur intima l'ordre de sortir de Cayenne +sur-le-champ. + +Leur système avoit donné une si odieuse célébrité à leurs personnes, +qu'au moment de leur départ, toute la ville accourut au rivage en +élevant les mains au ciel avec des transports de joie. Collot couvroit +sa figure de sa longue redingote liserée de rouge. + +Billaud tranquille marchoit à pas comptés, la tête haute, un perroquet +sur son doigt qu'il agaçoit d'une main nonchalante, se tournant par +degrés vers les flots de la multitude à qui il donnoit un rire +sardonique, ne répondant aux malédictions dont on le couvroit que par +ces mots à qui l'accent donne beaucoup d'expression dans la bouche d'un +homme de son caractère: _Pauvre peuple!... Jacquot!.... Jacquot!... +Viens-nous en, Jacquot!...._ Quelques partisans les suivoient de loin la +larme à l'oeil, plaignant l'un et admirant l'autre. Dans ce moment +Billaud avoit tant d'expression dans ses traits, que d'un même regard il +disoit au peuple: Vous brisez mon idole, parce qu'on vous l'ordonne, et +à ses affidés: Ne vous découragez pas, notre parti triomphera et ces +malédictions se changeront en hommages. Il marchoit à quelque distance +de Collot, le fixant toujours d'un air de pitié et d'indignation. + +Jeannet les relégua d'abord sur la sucrerie de Dallemand, séquestrée +alors au profit de qui de droit, parce que la propriétaire étoit restée +en France où elle avoit fait un long séminaire en prison durant le +régime de la terreur. Billaud voyoit son collègue avec indifférence; ils +étoient souvent en rixe au milieu de l'abondance, car le gouvernement +leur donnoit douze cents livres de pension, le logement et les vivres. + +Malgré ces prérogatives ils ont toujours été exécrés des blancs et des +noirs, qui ont constamment refusé tout ce qu'ils leur offroient. Ils +écrivoient souvent, ils savoient toutes les nouvelles malgré la +surveillance de Jeannet. Collot[3] avoit commencé l'histoire de la +révolution; il la suspendoit souvent pour envisager son sort....--_Je +suis puni_, s'écrioit-il, _cet abandon est un enfer_. Il attendoit son +épouse ou son retour, son impatience lui occasionna une fièvre +inflammatoire. M. Gauron, chirurgien du poste de Kourou, fut mandé; il +ordonna des calmans et d'heure en heure, une potion de vin mouillé de +trois quarts d'eau; le nègre qui le gardoit pendant la nuit, s'éloigna +ou s'endormit. Collot dans le délire, dévoré de soif et de mal se leva +brusquement et but d'un seul trait une bouteille de vin liqueureux, son +corps devint un brasier, le chirurgien donna ordre de le porter à +Cayenne, qui est éloigné de six lieues. Les nègres chargés de cette +commission, le jettèrent au milieu de la route, la face tournée sur un +soleil brûlant. Le poste qui étoit sur l'habitation, fut obligé d'y +mettre ordre; les nègres disoient:--_Yé pas vlé poté monde-là qui tué +bon Dieu que hom_. (Nous ne voulons pas porter ce bourreau de la +religion et des hommes).--Qu'avez-vous? lui dit en arrivant le +chirurgien Guisouf.--_J'ai la fièvre et une sueur brûlante._--_Je le +crois bien, vous suez le crime._ Collot se retourna et fondit en larmes; +il appeloit Dieu et la Vierge à son secours. Un soldat à qui il avoit +prêché en arrivant le système des athées, s'approche et lui demande +pourquoi il invoque ce Dieu et cette Vierge dont il se moquoit quelques +mois auparavant? + +[Note 3: Collot disoit à ceux qui frémissoient de voir en lui le +président des désastres de Lyon; si je n'avois pas adouci les ordres du +comité de salut public, j'aurois brûlé Lyon, élevé une colonne au +milieu, et gravé dessus: _ci gît Lyon_.] + +»_Ah mon ami, ma bouche en imposoit à mon coeur._ Puis il reprenoit: +_Mon Dieu, mon Dieu, puis-je encore espérer un pardon? Envoyez-moi un +consolateur, envoyez-moi quelqu'un qui détourne mes yeux du brasier qui +me consume.... Mon Dieu, donnez-moi la paix._» L'approche de ce dernier +moment étoit si affreux qu'on fut obligé de le mettre à l'écart: pendant +qu'on cherchoit un prêtre, il expira le 7 Juin 1796, les yeux +entrouverts, les membres retournés en vomissant des flots de sang et +d'écume. _Discite justitiam moniti et non temnere divos._ + +Jeannet faisoit une partie de billard, quand on vint lui annoncer cette +mort...--«Qu'on l'enterre, il aura plus d'honneur qu'un chien» dit-il +sans déranger son coup de queue. Son enterrement se fit un jour de fête. +Les nègres fossoyeurs, pressés d'aller danser, l'inhumèrent à moitié, +son cadavre devint la pâture des cochons et des corbeaux. + +Il avoit quarante-trois ans, étoit d'une taille avantageuse, d'une +figure commune, mais spirituelle; il avoit d'excellentes qualités du +côté du coeur, beaucoup de clinquant du côté de l'esprit; un caractère +foible et irascible à l'excès, généreux sans bornes, peu attaché à la +fortune, bon ami, et ennemi implacable. La révolution a fait sa perte; +il se proposoit d'expier ses torts dans l'histoire de sa vie qu'il avoit +commencée; il travailloit aussi à la rédaction des annales de la +révolution; ses notes ont disparu à sa mort; Billaud s'en est emparé +suivant quelques-uns, d'autres disent qu'il les a brûlées. + +Pendant la maladie de Collot, Billaud fut envoyé à Synnamari, à 24 +lieues au N. E. de Cayenne, tous les Synnamaritains se donnèrent le mot +pour le traiter comme une bête fauve. Bosquet seul, pour lui donner +asile, brava l'animadversion publique; sa maison fut redoutée comme +celle d'un lépreux; peu après, Billaud loua une case avec les deniers de +l'état, travailla sans relâche à l'histoire de la révolution et se +consola de sa solitude par une correspondance active avec Hugues. + +En 1796 et 1798, au moment où nous arrivions, ses amis publièrent +secrètement, pour relever son crédit, qu'il étoit rappelé au corps +législatif. Quelques jeunes gens indignés d'un pareil choix, +l'attendirent un jour à l'écart, au milieu du bois qui conduit au bord +de la mer, au moment où il passoit d'un air triomphant. Il fut interdit +par ces mots... _Arrête, scélérat!_ Il se jetta à genoux, demanda +très-humblement la vie à quatre chasseurs qui le mettoient en joue avec +une carabine qui n'avoit pas de chien. Il regagna le village à pas de +géant. De ce moment, il ne sortit plus de sa case que pour prendre son +dîner, et se barricada avec soin. + +À la fin de 1797, les seize déportés de _la Vaillante_ le rejoignirent, +il étoit sur la galerie de la case de Bosquet, quand ils traversèrent la +rue; il en salua quelques-uns, qui lui rendirent sans le reconnoître. +Pichegru le fit rentrer par une apostrophe énergique. Les seize se +logèrent comme ils purent. + +Au bout d'un mois, l'un d'eux (l'abbé Brottier) se trouva chez Bosquet +au moment du dîner de Billaud. Il s'ouvrit, Brottier en fit autant, et +Billaud retrouva un antagoniste, plutôt qu'un compagnon, les autres +n'ont eu avec lui aucune relation ni directe, ni indirecte. + +À la mort de Brottier, le 12 septembre 1798, il rentra dans sa case. À +la fin de novembre de la même année, lorsque les déportés de Konanama +furent transférés à Synnamari, il obtint la permission d'aller à +Cayenne. L'agent Burnel, qui ne faisoit alors que d'arriver, le garda +trois jours caché chez lui, pour prendre secrètement ses conseils, et ne +pas s'aliéner l'esprit des habitans. Il lui loua l'habitation de Lambert +au mont Sinery où toute la suite de l'agent se rendoit souvent en grande +pompe. + +_N. B._ L'arrivée de Hugues en 1800 a mis Billaud sur le pinacle. Ce +dernier agent a commencé par lui faire visite, lui donner tous les +moyens de venir à Cayenne, lui allouer dans l'île l'habitation +d'Orvilliers, afin de le voir à son aise. + +Quoique nous soyons déportés pour des causes différentes, et que nous +fassions deux corps, je dois dire que Billaud n'a jamais profité de son +crédit auprès de Burnel et de Hugues pour influencer en rien notre +existence; qu'il soit innocent, qu'il soit coupable, il a droit à la +vérité. + + * * * * * + +Ces dîners et ces fêtes ne dureront pas long-tems. La maladie nous a +déjà entamés. Nos vivres sont à moitié consommés; nous ne vendons plus +rien; nous n'avons point de plantage, point de canot pour aller à la +pêche, point de nègres chasseurs, point de cultivateurs. Givri et +Noiron, qui sont très-malades, ont trouvé à se placer chez le maire du +canton, celui de Makouria se charge de Pavy, qui ne se porte pas mieux. +Cardine, moribond, est porté chez M. Colin. Nous ne restons plus que +trois à la case, et déjà nous pesons nos vivres.... 70 livres de riz +pour tout le tems que nous resterons dans la Guyane française.... Quelle +perspective!.. Nous ne pouvons rien demander au gouvernement: nous +sommes sous la surveillance du maire et du poste. Nous obtenons des +permis comme les nègres, pour aller d'un canton dans l'autre; mais nous +ne pouvons même plus faire le sacrifice de ce dernier reste de liberté +pour aller aux déserts de Konanama et de Synnamari partager les vivres +avec nos compagnons d'infortune; il faut que nous devenions la pâture +des bêtes féroces, ou que les habitans se chargent gratuitement de notre +nourriture et de notre entretien. _Pourquoi, dira-t-on, avez-vous formé +un établissement, sans avoir les facultés suffisantes? Il falloit suivre +vos camarades dans le désert, ou vous enfoncer dans les terres, y bâtir +des cases et faire des abatis._ + +Quand nous étions encore à Cayenne, le respectable Chapel, officier +ingénieur, envoyé pour visiter le désert, avoit dit à Jeannet: _Konanama +sera le tombeau du plus grand nombre de ces malheureux; il seroit moins +inhumain de les tuer sur-le-champ à coup de fusils; on leur épargneroit +ainsi les souffrances d'une longue agonie_... Tous les habitans et +Jeannet lui-même nous engageoient à ne pas aller au désert... +_Sauvez-vous du désert à quelque prix que ce soit_, nous crioit-on de +toutes parts en versant des larmes. Jeannet, en nous donnant ce conseil, +auroit pu ajouter: Sauvez-vous du désert, pour me dispenser du soin de +m'occuper de vous davantage; achetez de moi ce que je ne devrois pas +vous vendre, achetez un peu plus de liberté pour vos vivres, vous +mourrez peut-être aussi bien chez les colons qu'à Konanama; mais une +fois le marché passé, je ne m'occuperai que de faire recueillir vos +successions, quand vous aurez vécu à vos frais ou à ceux des habitans. +Avec des bras et des vivres, nous aurions peut-être formé des +établissemens dans les terres incultes qui étoient notre seul +patrimoine, car les colons ont choisi les concessions les plus +favorables et les plus près des bords de la mer; nous n'avons point de +noirs, les habitans n'en peuvent pas avoir assez; quand le gouvernement +nous en céderoit, qu'en pourrions-nous faire depuis qu'ils sont libres +et que Jeannet nous peint à leurs yeux comme des tyrans? Il faudroit +donc travailler nous-mêmes, et nous sommes moribonds; nous n'avons point +de vivres pour atteindre la récolte; viendra-t-elle dans vingt-quatre +heures? Enfin, nous ne sommes que trois; donnez-nous donc à manger. +«_Travaillez_, dites-vous;» la chose est impossible, vous en convenez +vous-même dans votre lettre au ministre des colonies, en date du 3 +messidor an 6. + +_La culture ne peut être faite dans ces climats par les Européens; le +blanc qui travaille le moins et qui se soigne le plus, dégénère +sensiblement sous la zone torride. Celui qui y brave le soleil, qui ose +y travailler comme en Europe, paie de sa vie son ignorance et son +courage._ + +Nous n'avons plus d'espoir que dans nos voisins... Par quelles étamines +faudra-t-il passer pour nous acclimater au sol et aux hommes? Ceux qui +nous donnent à dîner aujourd'hui ne sont pas changeans, mais ils ont +des déportés chez eux. Continuons le journal de nos peines. + +_10 Septembre._ Avant de partir de Cayenne, nous sommes convenus avec M. +Trabaud, qui nous loue sa case, d'en payer le loyer par l'éducation de +son jeune garçon, âgé de douze ans. Il arrive ce matin, il sera nourri +chez Bourg et ne fera que prendre des leçons à notre case. Ce jeune +enfant est doué des plus heureuses dispositions; la nature donne aux +créoles de l'aptitude à tout, une intelligence précoce, une suavité +physique, qui contribuent à émousser les épines de l'apprentissage. Par +une fatalité attachée au climat, dont l'air est imprégné d'une rosée de +paresse, ils sont tous au-dessous des plus mal-adroits ouvriers de +France, qui forcent par la nature l'industrie de se rompre au travail. +Ce n'est pas sans raison que les Européens les appellent des enfans +gâtés. Leur plus mortel ennemi est le maître qui exige d'eux un travail +raisonnable. Les pères et mères, idolâtres de leur progéniture, +prétendent que l'application les tue; ils regardent la désobéissance de +leurs bambins comme une charmante espièglerie. Quand les enfans +comptent quatre ou cinq lustres, ils se cachent à l'approche des +Européens, comme des sauvages qui rougissent de leur ignorance. C'est un +de ces terrains qu'on nous donne à défricher; comment nous y +prendrons-nous? La méthode de France n'est pas de mise ici. Je passerois +les anecdotes suivantes, si chacune d'elles n'étoit pas une pierre du +tombeau de désespoir où nous allons être ensevelis. + +Aujourd'hui le vieux Raymond de Guatimala nous amène son petit-fils, et +nous prie de le corriger.--«Il est allé consulter le diable, nous +dit-il, vous savez ce que c'est, _mon père_ (les nègres ne désignent les +prêtres que sous ce nom); un certain Jérôme enseigne l'art de faire +mourir le monde qui touche à ses oranges ou qui lui déplaît. À l'aide +d'herbes entrelacées de certaine manière, et cachées aux yeux de son +ennemi, ou de paroles qu'il prononce, vous tombez en langueur, ou vous +êtes couvert de lèpre... ce misérable montre son secret au _petit +monde_, et j'ai surpris ce matin mon enfant à qui il donnoit de ses +poisons, pour en faire l'essai sur ses camarades, et peut-être sur +nous.» Le passager Bourg nous amenoit en même temps le petit Trabaud. +Étant près de la galerie, ils reculent et font un grand +cri.--Qu'est-ce?--_Au pyaye, au pyaye!_ (Un sort, un sort!) Ce mot est +emprunté des Indiens. Messieurs, vous êtes perdus, dirent nos quatre +quidams, à la vue d'une liane qui barroit tout le vestibule. Notre case +étoit cernée d'un cordon de racines, d'où pendoient çà et là de petits +paquets de cheveux, et des cailloux marqués de signes que nous ne +connoissions pas. Bourg et notre élève, toujours à l'écart, nous dirent +de prendre une torche, pour brûler le sortilège. Le père Raymond jetta +son juste-au-corps dans un seau d'eau, et se joignit à Bourg pour courir +au puits, afin de laver tous les lieux que l'ombre de la corde avoit +touchés. Ils passèrent ensuite une traînée de feu sur la terre, d'où on +voyoit sortir quelques branches de simples. Le vieux Raymond insista +dans son opinion, et Bourg nous prédit qu'il nous arriveroit quelque +chose de fâcheux. Les oisifs ignorans des habitations croient fermement +aux sorciers; quiconque les contredit sur ce point, perd leur confiance. +Quelques-uns mêlent le sortilège à la religion.--«Les vieux nègres, nous +dit Bourg, sont extrêmement dangereux; ils font des pactes avec le +diable, et leur crédit s'étend jusqu'au fond de la mer: l'autre jour +j'ai vu une croix de paille sur mon canot, c'étoit un _pyaye_. Je ne +voulus pas m'en rapporter au nègre qui me l'avoit dit avant que d'aller +à la pêche; il en revint trois jours de suite, sans avoir rien pris; le +poisson dansoit à son approche. Enfin nous lavâmes le canot, et le soir +du quatrième jour, nous le remplîmes de poisson. Le _pyaye_ que nous +venons de brûler est mortel; si vous l'avez touché, quelques-uns de +votre société périront sous peu.» Trabaud, enchanté de cette occasion +pour avoir congé, nous dit qu'il avoit la fièvre. La leçon fut remise au +lendemain. Nous fîmes sentinelle une partie de la nuit, mais les semeurs +de sortilège ne vinrent pas. + +_25 septembre_ (4 vendémiaire). Sur le minuit, nous entendons du monde +rôder autour de la case. Ils se disent tout bas: _Ils dorment_... Ils se +moquent des sortilèges, voyons s'ils échapperont à celui-ci. Ils vont au +cimetière exhumer le malheureux _Leroux_, déporté qui venoit de mourir +de chagrin, depuis quelques jours. Son cadavre, noir comme du charbon, +exhaloit une odeur pestilentielle qui ne les dégoûtoit pas; nous +descendons à pas de grue pour les surprendre. J'ai déjà dit que notre +haie de citronniers servoit de bornes au cimetière. La lune qui, dans +son plein, versoit l'ombre des branches sur nous, les éclairoit à +loisir. Ils lui arrachent la peau du crâne, les dents, les ongles, les +cheveux, la plante des pieds et toutes les extrémités, les coupent en +petits morceaux, et en font différens paquets. Nous étions hors de nous; +l'un d'eux va en avant pour marquer les postes; nous nous relevons pour +les envelopper. Ils nous entendent et s'enfoncent dans les palétuviers. +Nous courons dénoncer cette profanation à nos voisins; on fait la +visite, tous se trouvent dans leur case. L'uniformité de leur couleur, +et la crainte de faire tomber la plainte sur des innocens, nous +continrent dans les bornes d'une juste discrétion. Ils nous avoient voué +une haine éternelle, depuis que j'avois dit que leur inertie faisoit +dégénérer la liberté en licence. Heureusement que nous étions peu +affectés de cette _nécromancie_. Quoi qu'il en soit, ils pouvoient nous +empoisonner s'ils ne parvenoient pas à nous ensorceler, car le mystère +des magiciens d'Europe et d'Afrique, ressemble à celui des Indiens. + +L'intention de nos faiseurs de pyaye étoit criminelle si nous eussions +été aussi crédules qu'eux; la crainte lui auroit peut-être donné +quelqu'effet: ainsi nos pas sont semés de pièges dans les deux mondes, +et nos persécuteurs disent: + + _Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo._ + +Si Dieu les protège, nous armerons l'enfer contr'eux! + +Nous sommes assaillis au-dehors par les Africains, dans l'intérieur par +les serpens, les insectes, la famine, la maladie et le chagrin: +Tronçon-du-Coudray avoit bien nommé la déportation _guillotine sèche_; +la mort seroit préférable à une pareille existence! L'espoir nous reste +encore; il en est de plus malheureux que nous! Mais nous n'avons cueilli +que des roses, dans peu de jours il ne nous restera que des épines. + + +_Décours de Septembre, Octobre, mi-Novembre 1798._ + +Nous tombons malades tous trois, sans pain, sans garde, sans voisin, ou +plutôt sans autres amis que notre bon Bélisaire, M. Colin..... + +Je ne me souviens de rien depuis le premier octobre jusqu'au dix +novembre; une fièvre putride m'a absorbé, et j'ai perdu connoissance +presque jusqu'à cette époque. + +Le six octobre, nos croisées ont été fermées pour nous cacher le convoi +de mon ami Pradal, déporté, qui demeuroit à Koroni, à deux lieues, où il +est mort de la même maladie qui nous dévore dans ce moment; il a été +inhumé au bord de notre jardin. + +Le 10 octobre 1798, Jean-Baptiste Cardine, membre de notre société, +meurt chez monsieur Colin, où il avoit resté un mois malade; on met le +scellé chez ce brave militaire, à qui il n'a laissé que des haillons. On +en fait autant à la case Saint-Jean; on reprend même jusqu'aux fonds que +Cardine avoit mis dans la société à l'époque de notre établissement. Le +mort étoit grevé de deux cents livres de dettes; on ne les paie point, +et on défend de réclamer; on s'empare d'un dépôt d'effets que nous +avions laissés en nantissement à Cayenne à notre départ. + +Le moment de notre maladie fut celui de notre plus cruel abandon. Le +jeune Trabaud, que nous avions mené trop sévèrement pour un créole, dit +au passager que nous avions tué des vaches et des poules, et que nous ne +vivions que de vols: la misère où nous étions plongés rendoit ce compte +vraisemblable. Bourg, homme simple, s'en rapporta au témoignage de +l'enfant, le fit partir pour Cayenne comme il le demandoit, nous +abandonna, et répandit cette calomnie dans le canton. Tout le monde nous +fuit; M. Gourgue étoit alors à Cayenne; il ne nous restoit plus que M. +Colin, qui ne fit que nous plaindre sans ajouter foi à cette fable. Les +vaches et les poules revinrent, et nous ne fûmes informés de ces détails +dégoûtans qu'au moment où nous commençâmes à nous traîner. + +À qui faire entendre nos cris? À qui compter nos peines? À notre orient, +une mer immense nous sépare de deux mille lieues de nos parens: même +obstacle à notre nord, à notre midi: un désert de sept cents lieues +commence à un mille de la côte!... Si cette malheureuse plage est +couverte de quelques huttes, elles sont éloignées de neuf ou dix milles +les unes des autres; elles enserrent des indigens qui partagent leur +nécessaire avec d'autres infortunés jetés sur le même bord, pour les +mêmes causes que nous.... + +Il ne nous reste plus de ressource que celle d'aller avec un bâton, de +case en case, dire aux propriétaires qui n'ont plus rien: _De grâce, +nourrissez-nous gratuitement ou tuez-nous._ Comme nous nous éloignions +du poste, sans avoir la force d'y revenir quelquefois coucher, le +sergent nous donna connoissance de l'ordre suivant: + +«Vous surveillerez les déportés de très-près, vous épierez leurs +démarches et leur conduite; s'ils bronchent, mandez-le moi; et +faites-les partir sur-le-champ bien escortés, ils seront très-sévèrement +punis, ils sont sous votre surveillance et responsabilité.» + + Cayenne, 9 Thermidor an 6. + _Signé_ DESVIEUX, _commandant + de place, chargé de la police générale_. + +Depuis quinze jours, nous errons comme des spectres: nous n'avons qu'un +ami sur la terre; il est pauvre, aveugle, sexagénaire, cul-de-jatte; il +a sacrifié une partie de sa fortune pour Cardine; il a desservi sa table +pour nous nourrir pendant notre maladie; il a tiré des bras de la mort +un autre déporté qui demeure chez lui. Il a une demoiselle de 17 ans; +Givry lui plaît, obtient sa main; nous en sommes instruits douze heures +avant la noce; notre confrère Noiron, curé de Crécy, leur donne, en +présence de témoins, la bénédiction nuptiale dans la maison paternelle. + +Le surlendemain, Noiron est conduit en prison à Cayenne pour avoir fait +ce mariage. Dans la suite on l'a relégué à Approuague (où il est mort). +Comme il avoit des fonds dans la société, il remit ses intérêts au +maire, et le peu qui nous restoit fut vendu. Nouvelles douleurs, +nouvelles recherches. + +St.-Aubert trouva le premier à se placer chez une veuve, à quatre lieues +au N. O. dans le fond du désert. + +_Le 23 décembre_, il revient à notre case pour chercher ses effets, la +joie le suffoque au point qu'il est près d'étouffer. Avant son départ, +il avoit les jambes enflées; à son retour, elles étoient sèches comme +des lattes. Nous étions en hiver; les pluies avoient formé de vastes +prispris ou étangs, où il faut s'enfoncer jusqu'à la ceinture; quand on +quitte les bords de la mer, et ces bords sont percés çà et là de criques +ou petits torrens. Les fruits, les sucs des herbes vénéneuses et la +fraîcheur de ces eaux croupies et empoisonnées, lui avoient fait +remonter l'humeur dans l'estomac. Il dînoit avec nous chez M. Colin. Il +s'endort subitement; au bout de quelques heures de léthargie, il se +réveille en sursaut, s'agite comme s'il eût avalé du plomb fondu; il +écume et vomit des flots de sang caillé, mêlé de pus. Il retombe ensuite +dans son premier sommeil, sans voix, sans connoissance, les yeux +hagards, enfin dans un état mixte entre la mort et la vie. Plus il est +robuste, plus la nature faisoit d'efforts pour l'acclimater. Nous crûmes +que le lendemain il n'existeroit plus; mais il vivoit, ou pour mieux +dire, il végétoit; il ne se plaignoit point, il avoit les yeux ouverts +et il ne voyoit rien, n'entendoit rien, ne demandoit rien, ne pouvoit +rien, ne sentoit rien. Son corps exhaloit une odeur cadavéreuse; sa +langue et ses lèvres étoient noires et gonflées. Au moment où sa crise +l'avoit pris, deux nègres de chez sa future hôtesse étoient venus pour +prendre ses effets, et s'en étoient retournés à vide, donner la nouvelle +de sa mort. + +Le surlendemain, il desserre les dents, prend quelque nourriture, et +retombe dans sa léthargie. Le 24, il se met sur son séant, comme un +homme dans le transport; il boit, il mange comme s'il n'étoit point +malade; il parle, il se promène comme un somnambule. M. Colin nous avoit +donné une garde qui ne le quittoit pas. Le jour de Noël, nous montâmes +dîner à Pariacabo; le soir, à notre retour, il avoit recouvré ses +organes et son bon sens. Il s'étonnoit d'être au lit, il nous demandoit +quelle heure il étoit, depuis quand il dormoit, si la marée étoit bonne +pour qu'il partît. Il vouloit se lever, et s'étonnoit de se trouver si +foible. Nous lui fîmes cent questions, pour voir s'il n'étoit pas encore +dans le délire. Après nous en être convaincus, nous restâmes aussi +stupéfaits que lui, quand il nous assura qu'il ne se souvenoit de rien, +qu'il n'avoit rien souffert, et qu'il ne se croyoit de retour que depuis +douze heures. Ses jambes enflèrent de nouveau; au bout de cinq jours, il +fut rétabli. + +Le premier de l'an 1799, il se mit en route, pour aller chez sa +propriétaire la veuve Simmer; il avoit pour trois heures de chemin. Il +se charge à notre insu d'une partie de son linge, s'égare, s'étourdit, +s'endort dans un sentier de traverse; ne se réveille qu'au coucher du +soleil, chemine à la hâte, s'enfonce dans un bois effrayant, et se +trouve à la nuit au milieu d'un de ces étangs formés tout-à-coup par les +eaux que les nuées d'orage ont déchargées dans le haut des déserts. +Durant l'été un chasseur vient par hasard une fois par mois dans ces +lieux bien desséchés; mais pendant l'hiver, des reptiles de toute +espèce, gros comme des troncs d'arbres, y font sentinelle au fond de +l'eau, et s'y suspendent au bout des branches, pour saisir et dévorer +l'homme ou l'animal sans défense. + +Le malheureux crie en vain; la nuit est close, il monte en tremblant sur +les branches tortueuses d'un acajou frugifer; c'est-là qu'il attend le +retour de la lumière, au milieu des animaux dont les hurlemens affreux +redoublent ses malheurs et son effroi... Quelle solitude... Quelle +nuit... L'enfer est-il plus redoutable?... Le jour vient, il respire +encore, il se traîne au milieu des eaux, du côté de l'Est.... Le soir, +il arrive à la côte, il apperçoit une case d'Indien; il lui conte ses +malheurs, lui montre ses jambes ensanglantées. Le sauvage l'accueille, +lui prête son lit, lui donne à manger..... Il n'avoit rien pris depuis +trente-six heures. Au bout de deux jours, il se rend chez son hôtesse. +Elle le croyoit mort; au récit de ses traverses, elle s'attendrit par +caprices, car cette vieille fait tout par caprices. Le 20 janvier, elle +le renvoie et il revient à Kourou, à nos charges. + +Ses habits étoient déchirés, ses jambes sanglantes, son visage maigre et +allongé, ses yeux creux. Givry nous l'amena: nous l'avions fait chercher +pendant huit jours; nous le croyions noyé ou dévoré par le tigre. Nous +nous assîmes tous trois pour pleurer jusqu'à satiété au milieu de notre +malheureuse cabane. + +Il avoit perdu, dans le désert, ce qu'il avoit pu emporter avec lui. +Nous nous décidâmes enfin à demander pour nous trois les vivres à +l'agent Burnel, qui en arrivant paroissoit vouloir adoucir le sort des +déportés. Après un exposé succinct de nos pertes et des causes de notre +établissement et de notre misère, nous terminons ainsi notre pétition: + +«Nous avons marchandé avec la misère pour conserver nos jours; nous ne +pouvions rien vendre au milieu d'un désert où nous n'avions rien. Quatre +cents livres de marchandises en denrées et en toile étoient tout notre +avoir entre sept compagnons de malheur, dont un est mort de chagrin et +de détresse. Trois, à moitié vivans, ont été arrachés au trépas par des +colons généreux; les trois qui implorent votre justice ne savent plus à +qui s'adresser pour vivre. Leurs malheurs ne seront qu'un songe, si vous +faites luire pour eux un rayon de justice....» Le maire de Makouria lui +présenta cette pièce, Burnel mit au bas: _Néant à la requête._ Avec +quelle ferveur nous prions Dieu dans cette crise terrible!... Lui seul +pouvoit la faire cesser. «Providence éternelle! je te remercie de +m'avoir rendu malheureux, tu m'as rendu plus attentif et plus sensible à +tes bienfaits, tu as ouvert ta main, et dans un clin-d'oeil nous sommes +sortis de l'abîme.» Une négresse libre nommée Dauphine a recueilli +St.-Aubert, l'a soigné comme son enfant, il ne pouvoit se remuer; elle a +pansé pendant trois ans ses larges plaies qui ne se sont jamais fermées. +(Aujourd'hui il est en France.) Ici le lecteur tressaille comme nous de +reconnoissance. Margarita a été placé en même tems chez M. Molli, alors +régisseur de Pariacabo. Que j'ai de plaisir à placer ici le nom de +Molli! Il m'inspire des sentimens de peine et d'effusion; je lui dois la +vie, cela suffit au lecteur. + +J'eus le meilleur lot, celui de rester chez M. Colin, où je fus placé +par Givry son gendre. Je n'ai jamais été plus heureux de ma vie; quoique +ce vieillard fût dans la détresse, il répétoit sans cesse à ceux qui +venoient le voir: _Si ma table est frugale, je m'honore de la voir +entourée de trois déportés._ Tant qu'il a vécu, j'ai partagé mon tems à +la rédaction de cet ouvrage et à la lecture; il m'a donné de grandes +lumières, il avoit trente-cinq ans de colonie. + +MM. Gauron, chirurgien, ami de M. de Préfontaine, et Gourgue, notre +voisin, dont je vous ai déjà parlé, sont propriétaires de manuscrits +précieux sur les indiens. Leur bibliothèque bien fournie a toujours été +à ma disposition; j'en ai fait bon usage par goût, et pour désennuyer M. +Colin qui étoit aveugle. Son gendre Beccard, garde-magasin à Konanama, +étant mort le 2 février 1799, j'ai fait un voyage à Synnamari, pour +viser la reddition des comptes de la veuve. Cet heureux hasard m'a +fourni les pièces authentiques que je rapporterai plus bas. Désirant +m'instruire sur les lieux, j'ai été moi-même à Konanama au milieu de +l'hiver et des torrens. J'ai pris le plan du désert et celui du village +à moitié embrasé; enfin j'ai visité la partie de l'ouest de la colonie, +accompagné du maire de Synnamari, qui m'a donné un permis pour aller +jusqu'aux Karbets indiens; ainsi, j'ai vu par mes yeux une grande partie +de ce que je dirai des naturels du pays. Les manuscrits de Préfontaine, +ceux des jésuites et des missionnaires du Saint-Esprit ont fait les +trois quarts de cet article. + +Dans cette nouvelle passe, où je n'avois tout juste que le stricte +nécessaire, je me trouvois plus heureux qu'un millionnaire à qui la +crainte d'un revers de fortune ôte ou diminue la jouissance du présent, +sans espoir pour l'avenir; l'amour du travail, le désir, la faculté et +la nécessité de m'instruire pour me distraire, m'ont fait bénir de bon +coeur ce prince qui sur son trône, dans le sein du luxe et des plaisirs, +écrivoit au livre de la sagesse, _qu'une honnête médiocrité vaut mieux +que l'opulence_; le plus grand bonheur de ma vie est d'en avoir fait, +avec réflexion, la délicieuse épreuve. Que de fois, me promenant seul le +soir sur les rochers, ou m'égarant par plaisir dans le désert, occupé +ou de ma lecture, ou de mon ouvrage, après avoir arrangé mon retour en +France, j'ai fait redire aux échos des bois: _Mon coeur est libre, je ne +me reproche rien!_ Quand la mer venoit lécher mes pieds nus et hâlés par +le soleil, je me sauvois en riant, et perché sur un cèdre brisé par les +torrens et jeté sur le rivage, je contemplois sans effroi le silence de +la nature et la fureur des vagues, que je défiois d'approcher jusqu'à +moi. Mon coeur suppléoit à la monotonie du spectacle, par la présence de +mes amis de France qui, dans un clin-d'oeil, venoient de deux mille +lieues se ranger à côté de moi, pour voir le désert. Comme je profitois +de leur surprise! Une heure après, j'allois les rejoindre à Paris, je +les surprenois; mon exil étoit mon triomphe; je ne pouvois suffire à +leurs questions. Quand le sommeil ou le repas me distrayoient de ces +heureux songes qui étoient toujours nouveaux pour moi, je me disois avec +ivresse: _Je n'ai donc plus d'inquiétude pour vivre; que je suis +heureux!_ + +Un autre jour, je fouillois le terrier d'un cabaçou, ou d'un tatou, +cochons de terre, dont le dos est couvert d'écailles qui ne redoutent +point la balle: cet animal plus habile que nos mineurs, creuse en un +clin-d'oeil, à plusieurs pieds sous terre, et, au bout de deux heures, +sort à sept et huit toises d'un second soupirail qu'il ouvre avec son +grouin; son manteau, qui ressemble à celui de nos cloportes, lui sert à +envelopper sa tête et ses pattes très-courtes et armées de griffes; les +cabaçous sont gros comme nos tonkins: c'est une excellente nourriture; +les chiens ne peuvent les atteindre dans le terrier, parce qu'ils en +referment l'ouverture à mesure qu'ils s'y enfoncent quand ils se sentent +poursuivis; on les prend pourtant quelquefois à l'improviste, mais alors +les chasseurs frottent les chiens avec du hallier, et cette recette qui +paroît risible, est un enchantement pour le gibier, que le chien +n'effraie plus; j'ai remarqué que certaines herbes ont tant de force sur +ces animaux, que le chien ne manque pas sa proie. On prétend que ces +frictions rendent les chiennes stériles, et font mourir leurs petits. Un +autre jour je rencontrois un _mangeur de fourmis_, un _mouton +paresseux_, ou un _tapir_. En voici la description: + +_Mangeur de fourmis._ Petit ours qui a le poil gris, long, les pattes +de devant courtes, très-grosses et très-fortes; la queue longue et +fournie comme celle d'un renard; les yeux horisontalement placés comme +l'ours; le museau pointu de même, et la bouche si petite que l'on ne +peut y enfoncer que le bout du petit doigt; il n'a point de dents; sa +langue pointue et très-longue est un peu grainée et gluante; il la +plonge dans une fourmilière pour servir d'amorce aux fourmis; quand elle +en est couverte il la retire. Sa défense est un croc gros comme le +doigt, qu'il a au bout de chaque patte; il s'en sert pour éventrer les +chiens; s'il est pris à l'improviste, il se couche sur le dos et saisit +le chasseur ou l'animal qui le cherche. Le _mouton paresseux_ et le +_tapir_ ont les mêmes défenses et en font le même usage, mais celui-ci +est beaucoup plus utile que les autres. Les fourmis créées, dit l'Esprit +Saint, pour donner l'exemple aux paresseux, sont en si grande quantité +dans certains plantages, que souvent elles trompent entièrement +l'espérance du colon. La Providence les multiplie d'un côté, pour faire +gagner le pain à l'homme, à la sueur de son front; de l'autre, elle crée +un destructeur de ces insectes pour qu'il ne perde pas le fruit de ses +travaux.... _O Providentia! o altitudo sapientiæ!_... + +_Mouton paresseux_, quadrupède gros comme un bon chat, a le front d'un +singe, le museau rond et un peu cave, les yeux petits d'un gris mort, +les dents petites et peu aiguës; le poil rude, brun et blanc sous le +ventre, aux pattes et à l'oréole de l'orbite de l'oeil. Les pattes +longues et musculeuses armées de cinq crocs d'une corne dure et +extrêmement aiguë. On l'appelle mouton, parce qu'il ne fait de mal à +personne. L'existence est un supplice pour lui: quand on le touche, il +pousse un cri aigu, entr'ouvre à peine sa gueule et ses yeux comme un +être attaqué d'une violente crispation de nerfs. Il a si peu de cénovie +dans les jointures et de mobilité dans les vertèbres, qu'il ne remue de +place que pour manger; il se nourrit de feuilles de mont-bin, arbre +très-commun, dont le fruit ressemble, pour la forme, à nos prunelles de +mirabelle. + +On l'appelle mouton paresseux, parce qu'il reste sur l'arbre jusqu'à ce +qu'il l'ait dépouillé de toutes ses feuilles. Si l'ambitieux alloit à +son école, il borneroit ses désirs, et ne mouilleroit pas la terre et +de sang et de larmes. + +_Tapir ou mahy-pouri_, quadrupède, a le poil noir et rude, et les yeux +d'un cochon; le museau pointu et mobile en trompe comme un éléphant; le +pied trifourchu et extrêmement musculeux, est gros comme une vache +trapue; il a le dos en arc..... Sa chair est aussi bonne que celle du +boeuf. Il se nourrit d'herbes au défaut de poisson; sa fiente semblable +à celle du cheval, est un enivrant pour le poisson, dont il est +très-friand. Il habite la terre et les eaux. Quand il trouve des étangs +bien peuplés, il y dépose ses excrémens, s'y plonge, les bat avec ses +pieds; le poisson, alléché, vient à l'odeur, mange, s'enivre, flotte sur +l'eau, et devient la pâture du tapir. Les créoles au fait de sa ruse, +l'attendent au bord des étangs, et emportent les restes de sa table. Il +court avec tant d'agilité et de force, qu'il rompt les trappes que les +grosses couleuvres tendent au milieu des _pripris_. On mange tous les +animaux dont je viens de parler. La superstition est si grande ici que +la plupart a horreur du tigre martelé, et mange le tigre rouge avec +délices. La chair de l'un et de l'autre est plus succulente que celle +de toutes nos grosses pièces de France. + +À la fin de l'hivernage, nous allions à la pêche aux flambeaux, où nous +faisions le quart pour surprendre la tortue de mer, et la retourner +pendant sa ponte; car cet animal, comme l'autruche, dépose ses oeufs +dans le sable, où elle vient pendant les ténèbres, à marée montante. Les +habitans en faisoient autrefois un grand commerce; le titre de propriété +est l'adresse de la retourner sur le dos. Les anses où les tortues +montent sont couvertes de sable et ordinairement peu poissonneuses. Les +habitans de Kourou m'ont assuré que la pêche qui étoit très-peu de chose +quand j'y étois, étoit si abondante avant que la mer eût emporté, dans +l'espace de cinq ans, plus de dix lieues de vase qui couvroit le rivage +jusqu'à Synnamari, que le soir les voyageurs prenoient des flambeaux +pour ne pas se heurter aux os et aux arêtes des poissons jetés et +pourris sur le rivage. + +On prend encore quelques grands poissons, tels que la vache marine. + +_Vache marine._ Poisson ainsi appelé, parce qu'il a sur le front deux +petites excroissances musculeuses et blanches, en forme de cornes, +longues de trois ou quatre pouces. Il imite aussi le meuglement de la +vache. Il est vivipare comme le lamentin, vorace comme le requin; sa +peau est la même. Chez tous ces grands poissons les mâles ont deux +lames, et les femelles deux fourreaux également propres à la génération; +de-là vient que quelques-uns multiplient sans cesse. Les lézards sont +pourvus de même: de-là cette quantité d'oeufs qu'ils cachent dans la +terre. Ces deux voies de la génération ne seroient-elles pas faites pour +classer les deux sexes?..... C'est ce que j'ignore. + +_Espadon_, grand poisson de mer, ennemi juré de la baleine, ainsi nommé +parce qu'il porte à l'extrémité de son nez une épée ou peigne à deux +rangs de dents, l'un à droite, l'autre à gauche. Au milieu de cette arme +est un muscle qui répond à son sensorium. Les pêcheurs qui le savent le +frappent à cet endroit, pour se soustraire à sa fureur, au moment où il +est pris, et c'est presque toujours à la ligne, car il est vorace, mais +il ne s'attache qu'aux poissons. La double scie, dont je viens de +parler, lui sert de défense contre les autres poissons, et sur-tout +contre le requin qu'il éventre souvent. + +Peu de jours après notre arrivée, une baleine et un espadon se +battirent près des îlets du Salut. La baleine fut la plus foible et +mourut: elle infectoit le rivage au loin. + +Au commencement de septembre 1798, le pêcheur de l'habitation attira sur +le rivage un gros espadon vivant qu'il avoit attaché à une forte ligne. +Il fut forcé d'attendre le pendant pour l'assommer: c'étoit une femelle; +nous l'ouvrîmes, et trouvâmes dans son estomac plusieurs poissons +entiers et à moitié délayés par le suc gastrique. (Les poissons en sont +plus pourvus que nous pour digérer, car ils avalent leurs alimens sans +les mâcher.) Nous trouvâmes au dépôt du chyle un gros cordon auquel +aboutissoient plusieurs fils qui se rendoient à une grosse enveloppe, +que nous brisâmes: elle contenoit deux autres sacs où étoient d'un côté +des oeufs, ou plutôt des embryons, et de l'autre des petits armés de +leurs peignes, et pourvus au nombril d'une grosse vessie adhérente, dont +un lacet communiquoit à l'estomac du petit, et l'autre beaucoup plus +fin, au cou de l'enveloppe, et de-là au dépôt du chyle, qui se divisoit +en rameaux comme un arbre. Plus le petit étoit foible, plus le cordon +communiquant au chyle étoit fort: il diminuoit à mesure que le petit +étoit près de naître. Ainsi, la vessie où repose la nourriture se +détache sans peine, et le lacet qui la suspend au nombril du petit, lui +fait prendre nourriture à chaque fois que la mère s'agite. Comme elle ne +peut l'allaiter, il sort de sa prison, sevré, armé et en état de +chercher sa vie. La couleur du chyle qu'il a pris est d'un blanc de lait +un peu tourné, et plus ou moins liquide suivant son terme. + +Pendant le jour, quand nous étions à la chasse au milieu des forêts ou +dans les déserts arides, nous trouvions, à chaque moment, des pauses à +faire pour remercier la Providence. Dans la plaine, le soleil à pic sur +nos têtes, nous faisoit suer jusqu'au sang, et nos poumons embrasés +soupiroient après une goutte d'eau; nous gagnions un taillis, deux +lianes nous entrelaçoient, l'une lisse et couverte d'une double +pellicule de gris cendré, l'autre canelée ou plutôt ridée; nous coupions +la première, nous tendions la main, elle nous versoit une eau plus +délicieuse, plus fraîche et plus limpide que la liqueur la mieux +distillée; elle nous la versoit en assez grande abondance pour que nous +fussions pleinement désaltérés sans être incommodés; l'autre nous +donnoit un jus laiteux, nous en imbibions de la farine de racine que +nous jettions aux poissons, qui s'en trouvoient enivrés, et que nous +prenions sans peine. + +À notre retour, nous nous félicitions d'avoir évité un gros scorpion, ou +d'avoir tué un serpent _grelot_, _amida_ ou _à deux têtes_; quelquefois +nous anatomisions ces mauvais voisins quand ils venoient dans nos cases. + +Un jour, Givri en tua un de sept pieds, c'étoit un petit amida. Il étoit +à Koroni, dans la case d'une négresse, si occupé à avaler les oeufs +d'une poule qui commençoit à couver, que la négresse le toucha sans +qu'il se dérangeât. Il avoit charmé la poule, qui ne remuoit pas de son +nid. Il l'auroit avalée si la couvée ne lui eût pas suffi. Comme nous +l'avions frappé sur le milieu de l'épine du dos, nous eûmes tout le +loisir de faire l'opération. Je fis sortir de son corps les oeufs qu'il +venoit d'avaler; ils étoient intacts; nous en fîmes une omelette qui +étoit très-bonne. Nous le dépouillâmes; il nous infecta de musc. Les +parties de la génération de cet animal sont si odoriférantes, que +certaines personnes le devinent au flair. En général, le musc des +animaux des pays chauds est une graisse jaune qui se trouve aux +jointures, et sur-tout aux parties de la génération; on l'extirpe, et on +lave ces parties avec du jus de citron. Le serpent en est plus pourvu +que les autres animaux; sa chair est d'un blanc de poulet. + +L'amida a l'écaille du dos ronde, d'un gris brun; celle de dessous jaune +et brillante comme la nacre de perle; sa mâchoire est armée de deux +rangs de dents très-incisives, longues et fortes comme des camions. +L'orifice de sa trachée-artère est couronné de deux petites poches d'où +sortent deux dards noirs, longs et pointus comme des épées. Au moment où +il serre un corps dans sa gueule, ses deux poches pressées et par son +souffle et par le solide qui remplit ses mâchoires, font sortir ses deux +lances qui sont les alambics éjaculateurs de son venin. + +Voilà le précis d'une partie de la destinée particulière qui nous +attendoit à Rochefort sur les deux frégates, à Cayenne, et dans la +Guyane, depuis le 18 fructidor (6 septembre 1797), jusqu'à la fin de +mars 1799. + +_Le 30 août_ (13 fructidor an 6.) Les soldats et les matelots se sont +révoltés contre Jeannet, Desvieux et Lerch, colonel du bataillon noir. +Depuis huit mois, ils ne recevoient point de prêt; on disoit que cet +argent servoit à agioter. Desvieux et Jeannet ont rejeté la faute sur le +colonel; l'agent a montré beaucoup de fermeté; Desvieux s'est enfui sur +son habitation retrouver son épouse avec qui il avoit divorcé. La +révolte a duré trois jours; tout Cayenne étoit en rumeur; enfin, le +colonel a été dégradé; _Jeannet_ l'a arraché des mains des soldats qui +vouloient l'égorger. Il a été envoyé aux îlets du Malingre, et la troupe +s'est apaisée par argent; les riches marchands ont fait des sacrifices; +au bout de cinq jours, tout est rentré dans l'ordre. Le bruit du rappel +de _Jeannet_ avoit augmenté le mécontentement de la troupe. Il ne +restoit que quelques déportés à l'hôpital; les autres étoient placés ou +partis pour Konanama; une goëlette en avoit emporté 87 qui étoient +restés trois jours en route sans eau, confondus avec leurs effets, et +plus entassés que sur _la Décade_. + +_Le 6 octobre_ (15 vendémiaire an 7), à cinq heures du soir, la corvette +_la Bayonnaise_ apporte 120 déportés, dont 9 sont morts en route. + +_Le 9 octobre_ (18 vendémiaire), une chaloupe va à bord de _la +Bayonnaise_. Vingt-quatre déportés sont conduits à l'hospice, dont la +moitié est expirante, et l'autre a acheté du chirurgien du bord la +permission de mettre pied à terre. Le reste est expédié à Konanama. +_Jeannet_ est pourtant bien informé que la moitié de ceux qui y sont, +est déjà moissonnée par la peste; il a même nommé une commission pour +visiter Konanama. Il sait, en outre, que ceux qu'il vient d'y envoyer +n'avoient point de médicamens à leur bord; que le scorbut en rongeoit +les trois quarts; il les y a donc envoyés pour mourir: voilà _Jeannet_, +il fait le bien et le mal avec la même indifférence. + +Nous avions apporté le directoire avec nous; _la Bayonnaise_ a amené ses +commissaires; et c'est l'agent lui-même qui leur donne en riant cette +qualification. Le commandant de _la Bayonnaise_, Richer, annonce un +nouvel agent qui est en route pour remplacer Jeannet. Beaucoup plus de +terreur en France que quand nous en sommes partis, scission dans le +directoire; la loi de conscription, et 100 liv. pour chaque +dénonciateur qui prendra un émigré ou un déporté qui s'étant sauvé du +lieu de son exil, sera traité comme ceux qui ont porté les armes contre +la république. + +_Le 13 octobre_ (22 vendémiaire), les États-Unis déclarent la guerre à +la colonie; Jeannet en prévient les habitans, annonce la famine, et +ordonne de planter des bananes et le double de maniok. Cette déclaration +de guerre est la suite de la rapacité de l'agent et des armateurs en +course. Notre capitaine Villeneau en a allumé la première torche. Le +lendemain que nous eûmes mouillé, un brick anglo-américain, chargé de +farine et de boeuf, fut arrêté par Villeneau, et confisqué par Jeannet, +qui l'avoit renvoyé, à vide, porter cette nouvelle aux États-Unis. Voilà +la cause de cette rupture à laquelle la France n'a peut-être aucune +part. Dans tous les cas, la famine annoncée vient de la dilapidation de +l'agent; à peine les corsaires ont-ils fait quelques prises que Cayenne +regorge de marchandises; l'agiotage commence; on porte tout à Surinam +pour avoir des piastres; le magasin reste vide; et quand il n'arrive pas +de nouvelles prises, on met les habitans et leurs vivres en réquisition, +ou bien on expédie des goëlettes à Surinam, pour racheter au quadruple +les comestibles qu'on y a portés pour rien. Les cayennais, comme les +filles de joie, vivent, au jour le jour, des rapines que les corsaires +partagent avec l'agent, qui les revend aux gros marchands, qui les +échangent à Surinam, quand le petit peuple ne veut pas les payer au +centuple: ce trafic n'auroit rien que de louable, si le magasin se +trouvoit approvisionné pour quelques mois. Au reste, la colonie n'a rien +reçu de France depuis le commencement de la guerre; et, dans quinze +mois, trois bâtimens lui ont apporté 329 exilés, qui n'ont pour toutes +munitions que les ordres des commissaires du directoire et de Rochefort. + +_21 Octobre._ (_30 vendémiaire._) Un envoyé de Cayenne à la poursuite de +M. Barthélemy et de ses sept compagnons d'évasion, nous dit en dînant +chez le maire que ces messieurs n'ont fait que passer à Surinam; qu'ils +étoient sous des noms empruntés, munis de très-bons passe-ports signés +de Jeannet; que de suite ils ont fait voile pour Démérary, d'où ils sont +tous partis à l'exception de M. Aubri qui est mort. + +_22 Octobre._ (1er. brumaire.) M. Martin, chirurgien, qui a été pris par +les Anglais en passant à Cayenne, nous donne des nouvelles de _la +Décade_. Cette frégate a été prise en même tems, sans coup férir; +l'officier qui a remis Villeneau sur le ponton, a dit aux Français +prisonniers qui se trouvoient sur son passage: «Il n'y a point d'homme +en France aussi lâche que celui-là. Nous serions bientôt à Paris, si +tous lui ressembloient.» Villeneau avoit à son bord l'Anglo-Américain +qui étoit arrivé trop tard, pour donner les papiers aux huit évadés de +la première déportation. Son bâtiment ayant mouillé trop près de +Synnamary, il fut pris par un croiseur cayennais et amené à la capitale +où il avoit la ville pour prison. Son bâtiment fut confisqué, l'agent +lui rendit sa liberté et un baril de farine pour se rendre à Surinam: il +va au magasin, demande un baril estampé d'un numéro qu'il indique. Il +prend fantaisie au garde-magasin de le visiter; il se trouve des +passe-ports au fond du tonneau; Jeannet fait resserrer le capitaine et +l'embarque sur _la Décade_ avec les pièces à sa charge. Ce brave homme, +nommé Tilly, en laissant son geôlier prisonnier dans la rade de +Plymouth, alla à Londres, et retrouva chez M. Wickam, l'adjudant +_Ramel_, _Pichegru_, _Dossonville_ et _de La Rue_. Villeneau l'avoit si +maltraité, qu'ils le prirent pour un phantôme. Quelle reconnoissance! +Quelle heureuse rencontre! + +Villeneau rentré en France a passé à une commission de marine, qui lui a +donné trois voix pour la mort, l'a destitué et classé comme Lalier. + +_5 Novembre 1798._ (15 brumaire.) Deux frégates amènent chacune un +agent, l'un, nommé Desfourneaux, remplace Hugues à la Guadeloupe; il +connoît Parisot et le recommande à Burnel qui est le nouvel agent de +Cayenne. + +Jeannet part au bout de trois jours, une nombreuse députation +l'accompagne jusqu'au Dégras; des femmes de toutes les couleurs pleurent +amèrement. Leurs époux rient sous-cape et tous lui font des adieux +différens. + +Burnel, comme tous les nouveaux arrivans, débute par de grandes +promesses, fait un pompeux éloge de son prédécesseur, qu'il doit, +dit-il, surpasser. Nous verrons s'il tiendra parole. + + +_Fin de la troisième partie._ + + + + +VOYAGE À CAYENNE. + + _Forsan et hæc olim meminisse juvabit._ + Virg. Æneid. lib. I. + + L'innocent dans les fers, sème un doux avenir. + + + + +QUATRIÈME PARTIE. + + _Déserts de Konanama et de Synnamari.--Traitemens et morts + des déportés: leur liste; leurs successions.--Agence de + Burnel.--Voyage jusques chez les Antropophages_ (ou mangeurs + d'hommes); _leurs guerres; origine, vie et moeurs des + Indiens caraïbes_. + + +Cette quatrième partie commence avec la septième année républicaine, qui +répond au 22 septembre 1798. Elle contiendra une année, durant laquelle +nous verrons d'abord le traitement des déportés à Konanama et à +Synnamari. Le lecteur sait déjà comment je me suis procuré les pièces +authentiques des agens et des ordonnateurs. Je lui ai annoncé aussi que +je m'étois transporté sur les lieux, afin de n'être ni au-dessus ni +au-dessous de ce que j'ai à dire. Ce qui suit est si terrible et paroît +si incroyable, que je n'ai pas voulu m'en rapporter au seul témoignage +de mes confrères, me défiant plus de moi contre mes ennemis, que je ne +me préviens pour mes amis. Passons donc à Konanama. + + * * * * * + +Occupons-nous du lieu de la scène avant de parler des acteurs. J'ai vu +ces déserts, j'ai passé des torrens pour visiter les ruines des Karbets. +J'ai frémi de la destinée de mes malheureux compagnons dont les tristes +restes flottoient dans un étang. J'ai mêlé mes larmes aux eaux des +torrens qui rouloient sur leur dernière demeure. Mais supposons qu'il +n'y ait eu personne, que les exilés n'y viendront pas; supposons que je +fais la découverte de cette terre: où est-elle? est-elle habitable? que +peut-elle produire? quel est son site, et quel est son sol?.... + +Partons de Cayenne: embarquez et côtoyez le rivage à neuf milles en mer, +à 30 lieues au N. O. se présente un grand bassin où les vents +engouffrent les flots et font remonter à deux et à quatre lieues vers sa +source une rivière rapide dont les bords étroits et escarpés sont +plantés de grands arbres si bien enlacés et si touffus que le soleil +n'éclaire jamais l'onde. Remontez cette rivière environ à six milles, +vous trouverez une chaîne de rochers au milieu de son lit, qui vous +forcera de mettre pied à terre pour tirer votre canot et le porter +au-delà de la cataracte ou du premier saut, à moins que vous ne +profitiez _du grand montant_. Gravissez la rive droite du fleuve et +décrivez votre horison. + +Au levant, une langue de bois aqueux s'élève jusqu'aux nues, se prolonge +depuis le rivage jusqu'à une demi-lieue du nord au sud, et intercepte la +brise qui vient de la mer; au couchant, une épaisse forêt ferme cette +immense grotte; au sud-couchant, des bouquets de bois çà et là, croisent +le vent de terre; au midi plein une vaste prairie couverte d'herbes +coupantes, est traversée par des rigoles et des étangs qui aboutissent à +une forêt circonscrite en demi-cercle; du côte du sud, ces bois +conservent une éternelle fraîcheur, leur pied pose sur des vases noires, +sur des gouffres, sur des terres tremblantes; l'été ne les dessèche +jamais assez, pour qu'un voyageur puisse s'y engager sans guide; outre +les remous, il s'y trouve une grande quantité de couleuvres plus grosses +que le corps d'un homme. Tous ces arbres sont stériles, quelques-uns +portent des fruits mortels, d'autres des serpens-lianes qui +s'entrelacent et font sentinelle au haut des branches; leur couleur +verte comme les feuilles ou grise comme le tronc de l'arbre, jointe à +l'obscurité et aux précipices, mettent la prévoyance en défaut; au +couchant-sud à l'angle du bois, est un chemin impratiqué, connu par les +Indiens _Arouas_, qui conduit dans d'autres précipices à perte de vue; +l'horison est borné par des forêts, des montagnes et des lacs; à l'est +et N. E. par des déserts et des palétuviers, comment échapper à la +misère, au désespoir et à la mort? + +Attachons-nous à la topographie de la plaine, c'est peut-être une terre +de promission. + +Les vastes forêts dont je viens de parler, ne me donnent point +d'ombrage; depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, je +suis rôti par un soleil brûlant qui ne se cache qu'à regret dans le bois +qui m'entoure; le bord des baches est un étang vaseux, et ces arbres ne +me couvriroient que de leurs troncs, car la couronne de leurs cimes à +cent pieds en l'air, n'est formée que d'un rang de feuilles découpées en +lance en forme d'éventail de la longueur de deux pieds..... La Savanne +ou vaste perspective où je suis, est inculte, sillonnée en dos d'âne; +les arbustes y viennent à regret. La terre est rougeâtre, couverte d'un +mauvais friche à trois tranchans, qui se dessèche aux premières chaleurs +de l'été; elle est encore peuplée de serpens de toutes espèces. + +Quand je tourne le dos au nord, ma vue s'étend à trois lieues à travers +les clairières que les _islets de bois_ laissent çà et là; à mon orient +et occident, le terrain boisé prend une forme sphéroïde. Là, le sol trop +fertile est couvert d'arbres qui ne redoutent ni la hache ni la cognée: +ici, où le sort me fixe, il a horreur de produire quelque chose. De +misérables acajous sauvages et des ronces se cherchent pour +s'entre-étouffer. Voilà pourtant le local qu'on leur destine, voilà +_Konanama_! La goëlette doit mouiller aujourd'hui, ils sont en route +depuis trois jours, ils meurent de soif et je ne vois point de puits... +Où vont-ils loger? Sur ces bords couverts d'une terre rouge comme du +sang? J'apperçois le bâtiment, des nègres sont débarqués d'avance: les +Indiens et les travailleurs se pressent sur le rivage, ils mettent pied +à terre......--quel aspect!...--Nous y voilà donc! s'écrient-ils..... +Ah! Konanama! Funèbre séjour, tu seras notre tombeau!.... Ils se +couchent sur les bords du fleuve pour se désaltérer, la marée monte et +l'eau est saumâtre, ils cherchent une source... un ruisseau, un puits, +l'inspecteur _Prévost_ n'en a pas creusé; tout est aride: ils sont +consignés, on va les compter, les loger, leur lire les ordres; le soleil +est à pic, ils sont épuisés, la marée a trois heures de montant: ils +n'auront d'eau douce qu'à neuf heures du soir..... + +Ils sont quatre-vingt-treize..... Prévost les harangue en peu de +mots.... + +«Songez bien que vous êtes ici sous ma surveillance et responsabilité, +nul ne s'écartera du poste à plus d'une journée, vous aurez l'appel +matin et soir comme à Cayenne, je vous invite à n'y pas manquer sous +peine de punition corporelle. Je défends à aucun de vous d'approcher de +ma case. Si on a des réclamations à m'adresser, on me fera appeler par +le sergent ou par un militaire..... Le gouvernement m'ordonne de n'avoir +aucune liaison avec vous, et _je ferai fusiller le premier qui osera +remuer_. Vous ne dépasserez point les baches qui sont à votre orient... +Je vais vous donner lecture des intentions du gouvernement à votre +égard.» + +République française, liberté, égalité, Cayenne, le 20 thermidor an six. + +L'agent du directoire au citoyen Prévost[4], directeur et commandant du +poste de Konanama: + +«Vous ferez part aux déportés de nos intentions philantropiques à leur +égard, qui sont dictées par la mère-patrie. + +[Note 4: Quand Jeannet eut appris par _la Bayonnaise_ qu'il alloit +être remplacé, il ne différa plus à exécuter le plan qu'il avoit conçu +de réunir tous les déportés à Synnamary. Desvieux eut ordre de rejetter +tout l'odieux sur Prévost, et il le destitua provisoirement pour avoir +lu cet arrêté aux déportés: et que n'auroit-il pas fait si Prévost l'eût +tu? Jeannet ne démentira pas plus le fait suivant que la pièce qu'on +vient de lire. Quand Monsieur Noyer lui représentoit que nous péririons +tous, il lui répondoit: «Ce sont si vous voulez de braves gens, bons à +employer dans d'autres tems, mais qui ne valent rien dans celui-ci; +d'ailleurs ils ont tort de n'être pas les plus forts; comme homme +particulier, je ne leur en veux pas; comme agent du directoire qui ne +les envoie pas ici pour leur amusement, _je ne dois pas les ménager_.»] + +»L'agent particulier du directoire exécutif, considérant que la +mère-patrie ne lui a point remis de fonds disponibles pour la nourriture +et l'entretien du grand nombre d'individus qu'elle a envoyés et de ceux +qui doivent encore arriver; considérant que la Guyane française manque +de nègres ou de cultivateurs, que la terre de ce vaste pays offre des +trésors à ceux qui veulent ouvrir son sein, a arrêté et arrête ce qui +suit: + +»1º. Les déportés seront nourris pendant un an, à compter du jour de +leur départ de la rade. + +»2º. Ceux qui ne se trouveront pas placés à cette époque, seront tenus +de se faire un abattis. Le gouvernement se charge de leur fournir les +outils nécessaires. + +»3º. Ceux qui s'adonneront à ce travail avant le terme prescrit, auront +les vivres pendant dix-huit mois et sont autorisés dès ce moment à +s'adresser à l'administration qui leur fera délivrer sur-le-champ un +permis pour s'établir dans quelque canton de la Savanne que ce puisse +être.» + +La lettre du ministre des colonies à Jeannet, en date du 25 ventose an +6, avoit donné lieu à cet arrêté. La voici: + +«En vous chargeant, par ma lettre du 20 fructidor, de donner vingt +arpens de terrain à chaque déporté, je ne vous ai pas dit d'établir ces +terrains à la charge de la république, le directoire étant seulement +autorisé par la loi du 19 fructidor, à procurer provisoirement à ces +déportés, _sur leurs biens, les moyens de pourvoir à leurs besoins_ les +plus urgens. En vous marquant de fixer l'emplacement d'un bourg ou d'un +hameau pour y bâtir leurs logemens, je n'ai pas entendu que ces vingt +arpens de concessions fussent dans ce hameau, mais extérieurement, le +bourg ne devant avoir que des lots pour logement, cour, poulailler et +petit jardin. Quant à l'établissement d'habitation, ce doit être à leurs +frais, s'ils y prennent goût, et vous leur procurerez toutes les +facilités que l'humanité commande. Je crois donc que Konanama et le +terrain de six cents toises de face sont propres à former ce bourg où se +retireront les déportés déjà arrivés, et ceux qui vous seront encore +envoyés, que leurs facultés et leurs goûts ne porteroient pas à la +culture ou au commerce. En donnant par exemple à chacun une largeur de +dix toises et une profondeur de vingt, à-peu-près, on peut placer +beaucoup de logemens et sur un plan régulier. Ce local vaut mieux que +celui désigné par les ingénieurs, parce qu'il est plus près des endroits +déjà habités, et que, par cette raison, les déportés qui deviendront +habitans trouveront plus de moyens de commerce et de débouchés pour +leurs denrées. + +»_Le directoire vous autorise à prendre, sur les réclamations des +déportés telles mesures que vous jugerez convenables, en conservant +cependant les moyens d'exercer la surveillance nécessaire pour qu'ils ne +puissent ni nuire, ni s'échapper._ Vous pouvez donc leur permettre de +former des établissemens de culture et de commerce dans toutes les +parties de la colonie, autres que le chef-lieu et l'île de Cayenne, que +le directoire a formellement exceptés.» + +Cette lettre prouve que le ministre n'avoit pas grande connoissance de +la colonie de Cayenne. Il auroit été très-tranquillisé sur les +concessions de terrain à faire aux déportés, il ne les auroit pas si +étroitement resserrés dans leurs dix et vingt toises, s'il eût su que +tout le canton de Konanama, avec ces six cents toises de face, et plus +de soixante mille toises de profondeur, ne se vendroit pas un petit écu. +Le terrain n'a aucune valeur dans les lieux inhabités de la colonie, +tels que Konanama; et il en a fort peu, même dans les cantons habités. +Avant la révolution on n'estimoit le terrain que relativement à la +valeur des noirs qui le cultivoient, et à celle des établissemens déjà +formés; mais à Konanama, il n'y avoit que deux établissemens abandonnés +et aucuns noirs. + +Jeannet lui-même avoit reconnu l'impossibilité de l'exécution de son +arrêté dans sa lettre au ministre des colonies en date du 11 nivôse an +6. + +«Si l'on s'en tient, citoyen ministre, à votre dépêche du 20 fructidor +an 5, les avances se borneroient à quelques _souches de bétail_, à +quelques outils aratoires, et à des instrumens de chasse et de pêche; +alors les déportés demeureroient chargés de se loger, de se procurer des +travailleurs, en les louant de gré à gré, et de les solder; mais en leur +admettant quelques moyens pécuniaires, quel nègre voudra quitter un +canton habité pour aller s'isoler avec eux à Konanama?» + +Les déportés qui étoient instruits et des dispositions de l'agent, et du +peu de moyens qu'il leur donneroit pour s'établir, s'écrièrent tous +après avoir entendu Prévost: «Il vaut mieux nous égorger... Nous n'avons +point été envoyés ici pour avoir le sort des nègres et nous attendrons +tout du tems...--_Baissez le ton, chiens de déportés, ou je vous ferai +taire à coups de fusil_, reprit l'inspecteur. Desvieux lui avoit envoyé +des instructions précises et sévères, comme celles du sergent de Kourou. +Le tout mitigé par quelques mots de consolation. Prévost passa sous +silence les paroles de justice, qui pouvoient modérer son despotisme. +Les malheureux se regardent comme des victimes entre les mains des +barbares. Les horreurs de la solitude, l'abandon qui donne plus d'empire +à l'arbitraire, la rapacité des soldats, par-dessus tout, cette pensée +effrayante qui seule est un enfer....--Quand sortirons-nous d'ici? nous +y périrons, et peut-être encore que dans dix ou vingt ans, les jette +dans une consternation qu'on ne peut peindre qu'en soi-même... + +Les soldats leur montrent leurs demeures: je vais en tracer le plan tel +que je l'ai copié en pleurant sur ces ruines malheureuses. + +À trois portées de pistolet de la rive droite de la rivière, s'élève une +butte qui se prolonge de l'Orient à l'Occident; cet endroit, à l'abri de +tous les côtés, reçoit, pendant l'été, les exhalaisons de la terre et +les feux d'un soleil brûlant qui resserre ses rayons comme dans le foyer +d'un verre concave. Le pied de la montagne est inculte. Le sol est une +terre de sang qui éblouit et reflète la lumière et la chaleur d'une +force insupportable. Le plan incliné et raboteux à l'extrémité du rayon +qui reçoit les torrens de feu ou de pluie d'une plaine de trois lieues +de diamètre... est précisément l'endroit que Prévost a choisi pour bâtir +le village; il le nomme la Décade, parce qu'il fera regretter ce +bâtiment à ceux qui vont l'occuper. + +Depuis un mois, il a mis soixante Indiens et quarante nègres en +réquisition pour activer les travaux. Le plan et la bâtisse sont plus +irréguliers que l'emplacement. + +Le village est bâti du Midi au Nord, depuis le haut jusqu'au bas du +ravin. C'est dans cette gorge que sont les principales huttes. + +Un sentier, large de vingt pieds, forme une rue en pente jusqu'à la +rivière dont les bords sont exhaussés. + +Au haut de la montagne, un peu à gauche, à trente pas des autres +karbets, est une loge assez propre, c'est celle du directeur; à droite, +une autre hutte, est le corps-de-garde des soldats blancs; à gauche, +celui des noirs... + +À quarante pas, sur le penchant du ravin, deux rangs parallèles de +couvertures de feuilles de balalou posent sur des piquets, on peut se +les figurer dans l'ordre suivant: + +Du haut de la montagne, descendez à la rivière, la première case qui +barre le point d'alignement, est celle de Prévost; elle est bousillée, +lattée, blanchie, ornée de fenêtres, et distribuée en deux petits +appartemens fort propres. + +Celles des noirs et des blancs sont seulement lattées, les autres le +sont à demi; l'architecte a fait consister son savoir à ficher en terre +quatre mauvais piquets qui soutiennent une frêle charpente montée à la +hâte. + +«Vitruve dit que, de son tems, on montroit encore à Athènes, comme une +chose curieuse pour son antiquité et son ignorance, les toits de +l'Aréopage, faits de terre grasse, et à Rome, dans le temple du +Capitole, la cabane de Romulus, couverte de chaume.» Ces vieux édifices +seroient des palais magnifiques en comparaison des karbets de Konanama. +Prévost se croit pourtant le premier Vitruve du dix-neuvième siècle; il +en remontreroit, dit-il, à M. Mentelle, dont il portoit les chaînes. +Cette ignorance est d'une antiquité reculée, et cette suffisance, d'un +comique original. + +Le magasin est à gauche dans le fond du vallon; le four du boulanger, +construit à grands frais, est derrière; l'hôpital est sur la même +ligne; un peu plus haut, la prison: en hiver, les torrens s'y +précipitent; les malades et les vivres nageront dans leur asile. Il est +tems de loger nos arrivans. + +La nuit étoit close avant qu'ils eussent marqué leur place, ils allument +de grands feux pour chasser les nuées d'insectes qui se reposent de +préférence dans cet endroit où ils trouvent à s'abriter et à se repaître +de sang. + +Les patiens sont distribués sous six halles, la moitié est debout pour +entretenir la fumée, tandis que l'autre, ou se suspend dans un mauvais +morceau de toile, ou s'étend en cercle sur des feuilles autour d'un feu +ardent. La moindre disgrâce causée au sommeil, est la bouffissure des +yeux crispés, rôtis et rouges, par la fumée comme par le chagrin et la +douleur. La piqûre des moustiques, comme la goutte d'huile bouillante, +forme des bouteilles sur ce qu'elle touche; nul ne peut parer à l'une et +l'autre incommodité. + +Les sauvages du fond des bois verseroient des larmes au spectacle que +l'aurore éclaire ce matin. Les uns ont le teint hâve, les lèvres sèches +comme du parchemin; d'autres s'éveillent avec effroi, toute l'horreur de +leur sort est empreinte sur leur front; ils errent comme des phantômes, +un livre à la main, sans savoir où ils vont, ce qu'ils veulent, s'ils +existent encore; ils se touchent et ne s'apperçoivent pas. Telles on +peint les ombres au bord du sombre manoir, se pressant avec effroi pour +entendre ou subir leurs destinées. Un seul habitant nommé Henri William +s'est relégué dans ces contrées. Il les reçoit avec bonté, les console; +mais il n'a rien à leur donner que des paroles de paix. Il leur permet +de tirer de l'eau à son puits, et c'est le plus grand bienfait pour eux. +Prévost n'avoit pas six pieds à creuser pour trouver une source vive: il +ne l'a pas voulu. Si la maladie, le désespoir, la peste, n'étoient pas +déjà parmi eux, ils en creuseroient eux-mêmes. Au bout de quelques +jours, Jean Sourzac, né à Colonge, invite ses amis à dîner avec lui, +distribue de l'argent aux moins fortunés, va se baigner sur le premier +saut, court de toutes ses forces, et se précipite dans le torrent. Le +même jour, Brunégat, vicaire de Bazoches, s'enfonce dans le désert; on +le fait chercher, il étoit étendu sans vie aux pieds d'une bache. Ces +morts violentes font une si vive impression sur la majorité, que les uns +tombent en démence, les autres sont agités d'une fièvre chaude ou +putride; ceux-ci meurent de peste, ceux-là de défaillance, de dégoût, de +consomption, de mal-propreté. + +Il n'y a pas quinze jours qu'ils sont arrivés, l'hôpital et les karbets +sont pleins de malades; les ongles leur tombent, leurs jambes et leur +corps sont enflés, gluans, pleins de pustules. Ils infectent l'air, et +ne prennent que des alimens salés, cuits dans l'eau de mer. Le boulanger +se sert de cette eau pour faire le pain. Leurs tisanes sont également +salées. Le gouvernement paie cinq pêcheurs pour les malades, et le +poisson frais, qui vaut quatre sous la livre, leur est vendu quarante. +Gernerd et Beccard en partagent le profit; le poisson salé que le +gouvernement leur envoie se paie le même prix; un couple de poulets +coûte douze francs, et c'est une protection d'en avoir à ce prix. Ils ne +peuvent se procurer un seul fruit pour se désaltérer. Les nègres et les +fripons dont je vous donnerai la liste, se coalisent pour leur arracher +leurs effets. Prévost tolère ce brigandage; il s'absente du poste pour +aller à la case Boudreau, où il passe sa vie dans la débauche avec les +négresses. Dans un mois, la peste fit de si grands ravages, qu'aucun +d'eux ne put se traîner jusqu'à la rivière. Jeannet en fut instruit, il +enjoignit provisoirement au citoyen Rougier, chirurgien d'Yracoubo, à +trois lieues du désert, de s'y transporter au moins une fois par décade. +Cet honnête homme s'en est acquitté avec zèle. Tous les fléaux de la +colonie les assaillirent en même tems: les nègres exigeoient +vingt-quatre sous pour leur extirper ces terribles insectes connus sous +le nom de _chiques_ ou piquans de cendre; les indigens, à qui on avoit +tout volé, en eurent une si grande quantité, que leur cadavre, encore +vivant, tomboit en lambeaux, rongé par les vers; d'autres, attaqués de +la dyssenterie, ne pouvant se remuer dessus leur cadre, exhaloient une +odeur si infecte, que personne n'osoit en approcher. Ils périssoient +dans ce déplorable état, les vers s'attachant aux parties internes déjà +ulcérées et sanglantes. La liste suivra cette troisième partie. Vous +êtes équitable, mon Dieu, nous pardonnons à nos ennemis, jugez-les..... + +Je crois devoir à la vérité la publicité de la correspondance suivante, +afin que les coupables seuls soient au moins flétris dans le souvenir +des hommes probes qui mettent l'opinion de côté. Cet extrait fidèle est +tiré des papiers du garde-magasin Beccard, dont j'ai fait le +dépouillement: + + +_Extrait de la correspondance de l'ordonnateur Roustagneng à Beccard, +garde-magasin à Konanama._ + + 27 thermidor an 6 (14 août 1798.) + +«Vous savez, citoyen, qu'il entre dans la composition des rations des +déportés 3/32emes de taffia; cette quantité me paroît un peu forte, au +moins susceptible de réduction d'un tiers, ce qui la porteroit encore à +deux coups par jour. Je vous prie de consulter le citoyen Prévost, et de +m'envoyer votre avis, motivé tant sur vos observations communes, _que +sur les conversations que vous pourriez avoir indirectement avec les +déportés_.» + + _Signé_ ROUSTAGNENG. + +Tous les mots soulignés sont rayés dans l'original, preuve des ordres +secrets donnés pour que les déportés ne communiquassent point avec les +autorités du poste. + + +_5 fructidor_, 22 août. Le même, au même. + +«Voici, citoyen, la marche que vous avez à suivre; la ration des +déportés, en taffia, sera réduite à deux trente-deuxièmes; celle en +huile de six onces, sera portée à quinze par mois. D'après les avaries +survenues au biscuit de la traversée, je vous invite à en constater +toute l'étendue, par un procès-verbal que vous dresserez en présence du +directeur de l'établissement, Prévost. Vous tiendrez la même marche +toutes les fois que les circonstances se présenteront. Afin de prévenir +les embarras, vous aurez soin de me prévenir d'avance des besoins, +sur-tout des subsistances. + +»Le magasin expédie 150 livres de clous, six serrures et 200 livres de +morue; cet envoi est déposé à Synnamary. J'écris au citoyen Prévost de +le réclamer auprès du citoyen Morgenstern.» + + _Signé_ ROUSTAGNENG. + +_N. B._ Le taffia a été retranché sans compensation d'huile. + + +_28 fructidor_, 14 septembre. Le même, au même. + +«Le citoyen Germain m'a remis votre lettre, du 18 courant. Je conçois +facilement qu'au milieu de l'insubordination, des vols et gaspillages, +joints à l'imperfection du bâtiment qui vous sert de magasin, vous avez +été hors d'état de répondre.» (C'étoit une mauvaise goëlette attachée à +deux palétuviers, sur les bords de la rivière, et abandonnée aux flots. +Je l'ai vue au même endroit en mai 1799: les torrens avoient presque +rompu les cables qui la retenoient.) + +«Vous me dites que la réduction en taffia occasionne des murmures, je le +crois; mais il faut bien s'entendre sur la valeur, mon intention étant, +pour me servir de l'expression vulgaire, qu'elle soit composée de deux +_boujearons_, ou deux coups par jour. Si le seizième que vous donnez +forme cette mesure, vous y tiendrez, et toute réclamation cessera.....» + + ROUSTAGNENG. + + +_Sur les successions._ + +_24 thermidor_, 11 août. Le même à Prévost. + +«Je vous envoie un cahier de quarante-huit feuilles, pour constater le +décès des déportés, employés civils et autres personnes attachées à +votre poste, vous en ferez usage suivant l'exigence des cas, et vous +m'adresserez chaque feuille par duplicata.» + + _Signé_ ROUSTAGNENG. + +_N. B._ Cette lettre étoit pour Beccard; mais il se trouva malade au +moment du départ; on le força d'accepter cette place lucrative par les +spéculations des sous-agens. Beccard étoit moribond au moment où la +goëlette sortoit du port; on la fit mouiller pour le reporter à +l'hôpital; il y demeura trois jours sans connoissance par l'attaque d'un +asthme qui l'a conduit au tombeau. Il étoit encore moribond quand il +s'embarqua avec sa femme et ses deux enfans en bas âge... La liste de +décès fut commencée par Prévost, qui mit un faux en-tête, annonçant que +_Soursac_ étoit mort à l'hôpital, tandis qu'il s'étoit noyé. Il fit +saisir les bijoux et les effets de ce malheureux, sans s'inquiéter où +les flots avoient jeté son cadavre, qui ne venoit de disparoître que +depuis un quart-d'heure. Il fit fouiller tous ceux qui approchoient +Soursac, et dressa un procès-verbal peu exact. + +Le lendemain 28 thermidor, deux pêcheurs trouvèrent un cadavre qui fut +reconnu pour être celui de Soursac. + +Les déportés se réunirent pour bénir un champ de mort où cette première +victime en attendit tant d'autres. C'étoit une enceinte ronde, sur le +bord du rivage, entourée de baches et de palmiers, qui inclinoient +majestueusement leurs couronnes et leurs branches sur les cendres de ces +martyrs. + + +_10 fructidor, 27 août._ Le même au citoyen Beccard. + +Voici la marche que vous avez à suivre lors du décès des déportés: + +Lorsqu'un de ces individus se rendra à l'hôpital, vous ferez la +reconnoissance des effets à son usage, qu'il introduira pour lui. S'il +vient à décéder, vous constaterez de suite par inventaire, en présence +de deux témoins, tout ce qui appartiendra à la succession. Vous fixerez +un jour pour la vente des effets au comptant. La totalité de la recette +à laquelle vous joindrez le numéraire, s'il s'en trouve, me sera +adressée avec une note par une occasion sûre, pour être versée dans la +caisse du trésor. + +Si le cas arrivoit que vous ne trouvassiez pas la défaite entière des +effets, vous les enverriez à Cayenne; et dans ce cas, vous en feriez des +factures par triplicata, en présence de deux témoins qui signeroient +avec vous. + +Tel est, en substance, l'arrêté de l'agent, du 6 nivôse, relatif au cas +présent. Observez que le concours des autorités civiles du canton est +absolument inutile, parce que le poste de Konanama est sous l'autorité +immédiate du gouvernement, que tout doit s'y faire par l'organe de ses +préposés: ainsi, tout ce qui a rapport dans ledit arrêté aux +fonctionnaires de l'intérieur, n'est point exécutoire. + +Vous observerez encore qu'étant la partie agissante, vous devez +constater vos opérations par des pièces bien en règle, signées des +personnes que vous y faites concourir; le tout visé par le directeur de +l'établissement avec lequel vous vous concerterez toujours, soit pour +l'envoi des objets, soit pour la meilleure harmonie de choses possibles. + +Vous communiquerez la présente à Prévost, directeur et chef du poste. +_Signé_ Roustagneng. + +_N. B._ Beccard a mis le plus grand désordre dans son travail; Prévost +s'est payé par ses mains de la bâtisse des karbets. Gerner, +aide-garde-magasin, a fini aussi misérablement que son chef, qui lui +avoit donné une aveugle confiance. Ces trois individus ont fait éprouver +toute sorte de mauvais traitemens aux déportés. + + +_26 fructidor, 12 septembre._ Le même au même. + +«Quoique je vous aie tracé dans ma lettre du 6 de ce mois, la marche que +vous aviez à suivre lors du décès de quelque déporté, il en reste encore +une à faire à l'égard de l'autorité civile du canton, prescrite par les +lois, et dont l'exécution est réclamée aujourd'hui par l'officier public +de cette commune; elle est consignée dans la loi du 20 septembre 1792, +et rappelée par l'article IX, titre V, de la section IV du réglement du +directoire exécutif, du 25 messidor an 4. C'est l'avis que toute +personne privée ou chargée de quelque détail au service, est tenue de +donner à l'officier public de la commune, du décès de tout individu, +afin qu'il constate ledit décès, pour en dresser acte. + +»À prendre cette formalité à la lettre, ce fonctionnaire seroit obligé +de se transporter chaque fois sur les lieux, et de le rédiger d'après ce +qu'il auroit vu par lui-même. Comme cette démarche est, vu la distance +de six lieues, sujette à plus d'un inconvénient, il a paru à +l'administration départementale et à moi, qu'il suffisoit de lui +adresser, le jour du décès, un avis motivé, dont la transcription sur +ses registres remplira suffisamment le voeu de la loi. (Beccard s'est +conformé à cet ordre, comme je m'en suis convaincu.) Vous trouverez +ci-joint le modèle de l'avis que vous adresserez à l'officier public du +canton de Synnamary. + +»Voilà vos seules relations avec cet officier, lesquelles ne dérogent +point à ce qui vous a été prescrit à l'égard des successions qui restent +toujours dévolues à la connoissance du commandant en chef et de moi.» +_Signé_ Roustagneng. + +_N. B._ Tous ceux qui mouroient sans succession étoient dépouillés, +leurs cadavres jettés nus dans les karbets, les nègres refusoient de les +inhumer, à moins que les autres ne se cotisassent pour la somme de 12 ou +de 18 fr. Beccard et Prévost gardoient le silence sur cet odieux trafic. +Le dernier voulut les contraindre à s'inhumer eux-mêmes; quelques-uns +faillirent être fusillés pour avoir répondu _que c'étoit aux bourreaux à +enterrer leurs victimes_. + +Pendant ces scènes d'horreur, Prévost bâtissoit fort à-propos de +nouveaux karbets. + + +_15 vendémiaire_ an 7, _7 octobre 1798_. Le même au même. + +Huybrek avoit donné ses effets à Bertrand Malachie, en présence de +témoins, Beccard se les fit rendre, consulta l'ordonnateur, qui répondit +que de semblables donations ou legs seroient dévolus à la république, à +moins que le légataire n'eût appelé le commandant en chef, et le +garde-magasin, pour leur dicter ses dernières volontés; il termine cette +longue lettre par ce paragraphe: + +«Pour prévenir les contestations qui pourroient naître à ce sujet, et +donner aux déportés la faculté de tester, vous leur communiquerez le +mode ci-joint.» _Signé_ Roustagneng. + +Dans une autre du 19 fructidor an 6, Roustagneng avertit Beccard que le +nommé Kercof, déporté belge, est mort à l'hôpital de Cayenne; il +l'invite à chercher sa malle, qui est remplie de bons effets, et +embarquée pour Konanama. Les réponses de Beccard trouveront place à la +fin de cet article. + + +19 vendémiaire. L'ordonnateur, à Beccard. + +«Le bateau _la Dépêche_ vous porte soixante-quatorze nouveaux déportés +arrivés sur la corvette _la Bayonnaise_; j'ignore ce que le commandant +en chef écrit à ce sujet; il est indispensable que vous en dressiez une +liste signée par le commandant du poste, pour être adressée au +directoire. + +»Pour prévenir les difficultés du service, que cette augmentation de +monde doit vous occasionner, je vous ai procuré un supplément de +journaliers et de femmes blanchisseuses..... La liste que je vous en +adresse ci-jointe, vous fera connoître leur nombre, et le salaire +attribué à chacun d'eux.» + + _Signé_ ROUSTAGNENG. + +_N. B._ Cette liste manquant, j'ai eu recours au registre-journal de +Beccard, où j'ai trouvé quatre pêcheurs, deux chasseurs, trois +blanchisseuses, trois cuisinières pour l'hôpital, un pharmacien, six +infirmiers, un aide-boulanger, neuf hommes de journée, un menuisier, un +tonnelier, qui forment trente-un servans. + +Ces noirs, tous plus voleurs et plus paresseux les uns que les autres, +ne faisoient pas l'ouvrage de deux européens dans un hôpital de trois +cents malades. Les déportés payoient leur blanchissage, faisoient leur +cuisine; souvent les malades n'avoient pas eu une goutte d'eau douce à +cinq heures du soir. Ces servans profitoient de l'absence de Prévost, +pour voler et le garde-magasin et les déportés; ils étoient ivres ou à +la danse depuis huit heures du matin jusqu'à minuit. Les nouveaux venus +offrirent un vaste champ à leurs spéculations. Au bout de quelques jours +ils gagnèrent la peste, et peuplèrent les sombres bords de la rivière. + + +_20 vendémiaire._ Le même au même: + +«Le rapport du citoyen Kerkove, le vôtre en date du 9 vendémiaire, et +celui du cit. Dardet donnent lieu au départ du commandant en chef +Desvieux, accompagné des citoyens Boucher et Chapel. Je m'en réfère pour +les détails particuliers à ce que ces citoyens feront sur les lieux.» + + _Signé_ ROUSTAGNENG. + +_N. B._ Desvieux frémit d'indignation du spectacle des malades et des +moribonds. Il appela _Prévost_, le réprimanda en présence des déportés. +Il se mit à pleurer, se jetta aux genoux du commandant; celui-ci le +congédia brusquement, le destitua, le chassa de sa présence, l'envoya à +Cayenne en lui défendant de l'accompagner, et produisit la lettre +suivante, pour justifier la cause du gouvernement et la sienne: + + _Au citoyen Desvieux, commandant en chef de la force armée + de la Guiane française, le 12 thermidor an six._ + +«Mes ennemis ne triompheront pas encore cette fois; grâce à vos lumières +et à mes soins, le village de Konanama est achevé; les karbets attendent +les déportés; tout est préparé pour les y recevoir. J'ai nommé ce poste +_la Décade_; ils y seront commodément; je les attends tous les jours. Je +vous prie de me continuer vos bontés.... J'ai l'honneur d'être, avec un +très-profond respect...., PRÉVOST, _ingénieur-géographe, commandant et +directeur du poste_ de la Décade, dit _Konanama_.» + +Si l'on en croit _Desvieux_, _Prévost_ avoit fait tout de son chef. +Chaque déporté puisa une nouvelle vie dans les paroles de consolation du +commandant; le sort des malades fut amélioré, les nègres rentrèrent dans +l'ordre pour quelques jours, et les exilés eurent des vivres frais, pour +la première fois, depuis trois mois. Ils eurent de l'eau en abondance; +enfin ils respirèrent durant le séjour du commandant. Une nuée d'orage +ayant arrosé la plaine au bout de trois mois de sécheresse, le magasin, +la boulangerie et l'hôpital furent, pendant une heure, à un pied sous +l'eau; cet accident parla très-efficacement contre Prévost. + +_Desvieux_ les visita de nouveau, leur promit de demander le changement +du poste; et, se tournant avec effroi et attendrissement vers ces vastes +solitudes, il dit d'un ton prophétique: _Vous êtes déportés aujourd'hui, +mon tour viendra peut-être bientôt._ Il ne se trompoit pas. + + +_29 vendémiaire an 7._ Le sous-chef d'administration, au citoyen +Beccard: + +«Je vous préviens que le citoyen agent, par son arrêté du 27 de ce mois, +vient de déterminer qu'à compter du 20 brumaire prochain, la ration de +pain sera réduite à douze onces, et que les douze onces supprimées +seront remplacées par douze onces de cassave; le peu de farine qui nous +reste nécessite cette mesure. + +(On publioit, à cette époque, que la Guadeloupe étoit prise, et que les +anglais menaçoient Cayenne et _Surinam_ ou Mapébo.) + +»L'administration chargée des vivres du pays a écrit à tous les +inspecteurs des cantons pour faire planter des bananes et du maniok; +vous vous adresserez à celui de votre endroit, pour vous procurer la +cassave, ou le coaq nécessaires.» + + _Signé_ ESTIBAUDOIS. + + +_24 vendémiaire an 7._ Roustagneng à Beccard: + +«J'attends, pour vous faire une réponse plus étendue, que, d'après le +rapport ci-joint du commandant et autres officiers du détachement, il +soit pris un parti sur Konanama. En attendant, je pense que leur +présence y aura produit un bon effet, et rétabli un peu la police.» + + _Signé_ ROUSTAGNENG. + + +_Précis du rapport sur Konanama._ + +«Nous, commandant en chef, accompagné du citoyen Chapel, capitaine du +génie, et Boucher, sous-chef d'administration, nous sommes transportés à +Konanama, où étant, nous sommes rendus à l'hospice, et avons vérifié que +sur quatre-vingt-deux déportés déposés au poste, à la fin de thermidor +(il y avoit deux mois), il y en a vingt-six morts de maladies putrides, +cinquante à l'hospice, dont plusieurs en danger, et aucuns des autres +parfaitement bien portans. + +»Cette mortalité est occasionnée, 1º. par l'eau qui est très-bourbeuse, +et même vitriolique; 2º. par les miasmes putrides qu'exhalent les +marécages qui environnent le poste à plus d'une demi-lieue; et 3º. par +les vidanges de l'hospice, qui séjournent dans les marais qui ne peuvent +être desséchés. Ces causes ne peuvent être détruites; et ce poste, dans +l'hiver, deviendra un marais. Le niveau des karbets est plus bas que les +_terres-pleins_ du poste. Ils sont mal faits, et les faîtages prêts à +tomber. La communication est très-difficile dans toutes les saisons. +Dans l'été, il y a trop peu d'eau pour les bâtimens à l'entrée de la +rivière; dans l'hiver, la côte est impraticable par la grosse mer et les +fréquens raz de marée. La communication par terre ne peut se faire que +par des piétons sans bagage. Le poste court donc risque de manquer +souvent de vivres, dont le canton inhabité est dépourvu. Les Indiens +même l'ont évacué à cause du mauvais air. L'officier, les soldats, les +délégués de l'administration sont dans le plus triste état. Il n'y a que +de la viande salée, aucun fruit, et pas même un citron pour corriger la +mauvaise qualité de l'eau. Ces raisons impérieuses nous font penser que +ce poste doit être transféré à Synnamary, éloigné de quatre à cinq +lieues.» + +Cayenne, le premier brumaire an 7. + + _Signé_ DESVIEUX, BOUCHER, CHAPEL. + +_N. B._ La correspondance de brumaire n'offre rien d'intéressant. Les +réponses de Beccard, quoique bien antérieures à cette époque, méritent +de trouver ici leur place, pour préparer le lecteur à la décision qui +sera prise sur Konanama. Je les transcris sur l'original, me permettant +seulement d'y mettre quelque ordre, car ces phrases paroissent +crayonnées, au hasard, par une tête aliénée. + + * * * * * + +_Beccard, au citoyen L. Estibaudois, sous-chef des approvisionnemens._ + + Konanama, 9 vendémiaire an 7 (30 septembre 1798). + +«J'ai eu tort de garder un silence aussi long à votre égard; je suis +obsédé de tous les côtés; figurez-vous un magasin où il n'y a ni portes +ni fenêtres, en plein air, au milieu de quatre piquets, sous un mauvais +toit, que le moindre coup de vent peut emporter à cent pas dans la +Savanne, où les débarquemens se font presque toujours de nuit. Les +déportés m'importunent par des réclamations les plus impertinentes, +ainsi que les Indiens qui bâtissent les karbets: il faut leur trouver du +coaq et du poisson salé qui sont très-rares. Pour prévenir le désordre, +j'ai pris le parti de délivrer le taffia tous les jours. Heureusement +que j'ai trouvé ici le citoyen Germain; sans lui, je n'aurois jamais pu +me reconnoître; je n'ai personne à qui je puisse accorder ma confiance, +car je suis entouré d'une bande de voleurs. Je vous avois demandé un +déporté pour m'aider dans mes opérations, vous ne m'avez pas répondu: +cet homme m'auroit bien servi, et j'aurois été exempt des reproches +qu'on fait aux personnes qui occupent un poste aussi critique que le +mien.» Cette adjonction mettoit le gouvernement et son agent à l'abri +des reproches. + +Beccard entre ensuite dans de très-longs détails sur la nature des +vivres qui ont été avariés, sur les pertes que le magasin a éprouvées +par les vols journaliers des noirs. Il termine par demander du vin, de +l'huile, du savon, de la poudre à feu, des lignes de pêche, des +serrures, des gonds, des contre-vents, etc., etc., etc. + + +_Le même, au citoyen Roustagneng._ + + 5 vendémiaire an 7 (27 septembre 1798.) + +Beccard, après lui avoir accusé la réception de toutes ses lettres +jusqu'à ce jour, et les avoir analysées, dit qu'il n'a pas pu lui +répondre à cause du grand désordre qui régnoit dans le magasin, il lui +adresse le procès-verbal de la vente des effets du déporté Sourzac. (La +copie de cet extrait de vente ne s'est pas trouvée dans ses papiers. +Sourzac a laissé trente-cinq louis en or, quelques écus de six livres, +une montre d'or, et pour près de 150 livres de linge; le tout, versé +dans la caisse du trésor, se monte à 1,500 francs monnaie de Cayenne, et +à 1,125 livres monnaie de France. Bouchard avoit une ceinture qui +renfermoit 900 livres argent de France; plus, une montre de dix louis, +et pour 150 livres d'effets; la copie de cette seconde succession, ne +s'est trouvée de même dans les papiers; je me suis pourtant convaincu +que lesdites sommes ont été versées au trésor; je ne saurois dire si les +pièces ont été soustraites ou perdues, mais Beccard n'en reste pas +responsable; c'est tout ce que je puis assurer en revenant à sa lettre.) +Conformément à la lettre de l'ordonnateur, du 27 thermidor, il a réduit +les 3--32e de taffia à 2, le 3 fructidor; ce qui a occasionné beaucoup +de murmures. Il ne m'a pas été possible, continue-t-il, de faire la +compensation que vous exigez, parce que je n'ai point d'huile. Je suis +sur _le qui vive_. Le magasin n'est pas goëlété, il n'y a ni portes ni +fenêtres; les vivres sont sous un toit couvert de feuilles de balalou et +de quelques lattes. (Comment les déportés étoient-ils logés, puisque le +magasin étoit à peine abrité?) Ma responsabilité ne me laissoit de repos +ni jour ni nuit; je couchois dans un mauvais hamac, rongé des insectes, +au milieu des barils entassés sans ordre les uns sur les autres. + +Vos vues sur la réduction du taffia, nous paroissent fort justes; ceux +qui ne font point usage de cette liqueur, la vendent aux autres, +c'est-à-dire à quelques mauvais sujets qui s'enivrent et troublent +l'ordre. (Beccard parle ici des cinq voleurs, et d'un nommé Marolle, +chartreux, qui, dans un excès de boisson, ont parlé de mettre le feu aux +karbets. Cette conduite les a fait conduire à Cayenne, où ils ont été +mis en liberté.) Quant à l'inventaire que vous m'ordonnez de faire, +lorsqu'un de ces individus entre à l'hôpital, j'ai craint de l'exécuter, +de peur d'exciter quelque tumulte. Il y a des malades qui ne veulent pas +absolument aller à l'hospice; ils prétendent se faire servir dans leurs +karbets. Quand le nègre leur porte quelque nourriture, un autre bien +portant la lui arrache des mains, en lui disant qu'il est infirmier de +ses confrères. Je leur en ai fait quelquefois des reproches très-amers; +mais cela ne sert de rien. Ils font désespérer le pauvre Souleine +(nègre), qui vous prie instamment de le faire relever. Il est seul pour +tout; car nous ne pouvons tirer aucun parti d'Albert (autre nègre). Ce +dernier refuse de coucher au poste et d'aider son camarade en quoique ce +soit: Souleine, d'ailleurs, y voit très-peu clair, et le service des +malades se fait très-mal. Notre médecin Rougier, qui ne peut venir ici +que tous les cinq jours, vous prie de faire une augmentation de cadres. +Il y a aujourd'hui soixante malades tant à l'hospice que dans les +karbets. (Ils n'étoient alors que quatre-vingt-treize.) + +Je suis chagrin des reproches que vous me faites de ma négligence: si +vous aviez été témoin de nos peines et de nos embarras, vous nous +auriez excusés, ou plutôt vous nous auriez plaints. Je vous écris à la +veillée, ainsi qu'au citoyen Estibaudois, à qui j'envoie l'état des +comestibles et effets reçus à Konanama, sans vous parler du pillage que +les nègres ont fait des effets des déportés et des miens; j'ai eu deux +malles forcées, mon linge pris ou déchiré, le vin, le taffia bu, le +lard, le boeuf volés et enfouis. + +Depuis la liberté, nous ne pouvons pas mettre ce monde noir à la raison; +ils rient entr'eux à notre nez de ce désordre, et nous disent dans leur +jargon: _Yé ben fait volé bequet ca yé permi pa loi qui bail-yé +liberté._ (Ils font bien de voler les blancs, la liberté leur en donne +le pouvoir.) + +Je n'ai pas pu velter le taffia faute de vases: nous avons scié une pipe +qui devoit être pleine de cette liqueur; nous avons trouvé, en présence +du cit. Prévost, une espèce de _sarbacanne_, ou gros roseau, cassé dans +la pipe qui a servi de pompe aux nègres pour tirer l'eau-de-vie. Ils ont +volé jusqu'aux lignes de pêche; je leur en ai prêté, mais de beaucoup +plus petites; cependant ils ne font rien, ils ne veulent rien faire, et +ils ne craignent personne. + +D'un autre côté les malades me cassent la tête la plupart du tems: je +n'ai rien à leur donner à souper. Ce désert sera notre tombeau à tous. +On n'a point creusé de puits; nous mourons de soif et de chagrin. Il +faut remonter bien haut vers la source de la rivière pour trouver de +l'eau douce, et souvent nous n'en avons pas une goutte à cinq heures du +soir. Quant aux pêcheurs, je vous prie de m'en procurer d'autres; ceux +du citoyen Boudreau sont beaucoup plus actifs. + +Le 18 fructidor, nous avons reçu par le lougre _le Brillant_ cinq +déportés: tous me harcellent continuellement pour une augmentation de +vinaigre, pour corrompre la crudité de l'eau qui est saumâtre et +scorbutique. + +Vous avez sans doute connoissance d'une pétition que les malades +adressent au citoyen agent; ils prétendent que la viande salée est +contraire à leur santé; qu'on doit les nourrir, une partie de la +semaine, du poisson et de la chasse des nègres attachés au service du +poste. Ils prétendent aussi qu'on doit les blanchir pour rien, leur +donner du vin et du sirop pour faire de la limonade; enfin ils font les +réclamations les plus absurdes. Je vous prie de me continuer vos +bontés. J'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant +serviteur, + + BECCARD. + +_N. B._ Les notes suivantes sont prises sur les lieux, sur les registres +du commandant du poste, sur les procès-verbaux, sur les actes de décès; +enfin, sur les pièces les plus authentiques. + + * * * * * + +_Extrait de la correspondance de l'officier de poste, M. Freytag._ + +«Les déportés, disoit cet officier à l'agent Burnel, le détachement, les +employés sont dans un état épouvantable; tout le monde est malade, et +plusieurs sont près d'expirer; ils sont dépourvus de tout, et même de +médicamens: les déportés ont des hamacs fort étroits, qui n'ont que +quatre pieds de long. Les malades tombent et meurent sans secours. Il +est des jours où il en est mort trois et quatre, etc.» (Cette lettre est +du Ier. nivôse an 7.) + +_Le même à l'agent Burnel, 2 nivôse an 7._ + +L'hôpital est dans l'état le plus déplorable; la mal-propreté, le peu de +surveillance ont causé la mort à plusieurs déportés. Quelques malades +sont tombés de leurs hamacs pendant la nuit, sans qu'aucun infirmier les +relevât: on en a trouvé de morts ainsi par terre. Un d'eux a été +étouffé, les cordes de son hamac ayant cassé du côté de la tête, et les +pieds étant restés suspendus. + +Les effets des morts ont été enlevés de la manière la plus scandaleuse. +_On a vu ceux qui enterroient les morts, leur casser les jambes, leur +marcher et peser sur le ventre, pour faire entrer bien vîte leur cadavre +dans une fosse trop étroite et trop courte; ils commettoient promptement +ces horreurs, pour aussi-tôt courir à la dépouille des expirans._ Les +infirmiers insultoient les malades, et les accabloient d'expressions +infâmes, ignominieuses, cruelles, au moment même de leur agonie. + +Le garde-magasin, dépositaire des effets des déportés, ne consentoit à +leur rendre qu'une partie de ce qu'ils réclamoient, il leur disoit: +_Vous êtes morts; ceci doit vous suffire._ + +Les malades refusoient d'aller à l'hospice pour plusieurs raisons; il +n'y avoit ni table, ni chaise, ni aucun meuble; ils y étoient plus mal +que dans leurs karbets: les nègres les insultoient en leur montrant le +bâton; d'autres les rudoyoient, disant à ceux qui pouvoient encore se +soutenir: _Vous n'êtes pas malades, puisque vous êtes debout, et que +vous marchez._ Les malheureux se traînoient chez Henry, ou au magasin, +pour prendre leur ration, que Beccard et Gerner leur délivroient +très-chichement, en les maudissant. Les nègres laissoient pourrir les +malades dans leurs lits, leur demandoient vingt-quatre sols pour leur +extirper les chiques. _Garnesson_, _Vandersloten_, _Bailly_, _Mathieu_, +_Vanhessvic_, et trente autres, avoient les jambes si enflées par la +négligence des infirmiers, que quelques-uns n'ont point été déchaussés, +et tous avant de mourir voyoient sauter les vers qui sortoient de leurs +cadavres. (Extrait du journal du chirurgien.) La plupart de ces +malheureux attaqués de peste et scorbut, n'ont cessé de vivre, que quand +les vers ont eu gagné leurs intestins. Ce fléau provenoit des chiques +qu'ils ne pouvoient pas faire extirper faute d'argent, tandis que les +nègres étoient engagés pour les servir. + +Les déportés restoient dans leurs karbets pour être soignés par leurs +camarades plus attentifs que les nègres qui les laissoient mourir de +soif ou de consomption. + +Bourdois à l'hospice, tourmenté d'une fièvre convulsive, tombe le 27 +vendémiaire à moitié renversé de son hamac, les jambes prises dans les +rabans et le front sur le pavé; il y reste jusqu'au lendemain, et on le +trouve étouffé. (Voyez ci dessus la lettre du commandant.) + +Le 21 du même mois, le Divelec expire sur les onze heures du soir, +l'infirmier court éveiller le garde-magasin._--Levez-vous, voilà un +déporté mort!--À-t-il quelque chose?--Non, répond celui-ci.--Ce sera +pour demain._ + +Roux de _la Bayonnaise_ avoit mis ses effets dans la malle de son +confrère Pradier; ce dernier meurt, Roux demande le linge marqué à son +nom. Beccard le renvoie en l'outrageant. Il revient à la charge avec +témoins, Beccard lui dit en lui rendant quelques mauvais effets: «En +voilà assez _pour vous, vous êtes mort_.» J'omets les juremens et les +paroles indécentes. Roux à la vérité étoit sur le bord de sa tombe. Ses +jambes enflées ne lui permettoient pas de se soutenir, il a pourtant +survécu à Beccard; c'est lui qui m'a confirmé cette note avec plusieurs +autres témoins durant mon premier voyage à Synnamary en février 1799 +(pluviose et ventose an VIIe.) + +Le 28 brumaire an 7 une hécatombe étoit ouverte pour recevoir les restes +de cinq déportés morts les 26 et 27; les infirmiers qui les portoient au +cimetière apprennent en route que quatre autres viennent d'expirer à +l'hospice; ils jettent les cadavres dans la fosse qui se trouvoit déjà +étroite; l'appât du gain les fait redoubler de vîtesse; ils trépignent +sur les morts, leur jettent quelques pellées de sable, s'encourent au +milieu des prières que leurs confrères récitoient sur la tombe, et +reviennent combler la fosse après avoir tellement spolié les nouveaux +décédés, que les survivans furent obligés de leur fournir du linge pour +les inhumer. (Voyez plus haut le rapport du commandant du poste contre +Prévost et Beccard.) + +Le 22 fructidor an 6, Brunégat s'enfonce dans le bois; on le trouve mort +au pied d'une bache; il n'avoit absolument rien qu'un drap sale qui lui +servoit de lit et de garde-robe; Beccard indigné de ne trouver aucune +succession, lui fait retirer ce drap. Les nègres refusent de l'inhumer; +il reste trois jours nu; pendant ce tems, on le porte de karbets en +karbets; ils le jettent dehors avec moins de respect qu'un morceau de +boeuf fraîchement dépouillé; enfin ses confrères, faute d'avoir douze +francs à donner aux nègres, l'ensevelirent, creusèrent sa fosse et +l'inhumèrent; tous les morts sans succession ont éprouvé le même +traitement. J'ai visé le mémoire des fossoyeurs de Konanama, en deux +mois et demi, il montoit à onze cent cinquante deux livres. + +Le 14 brumaire an 7, Pierre Brétault dont la succession se monte à trois +francs, moribond et tourmenté depuis trois jours d'une soif brûlante, +demandoit depuis douze heures une goutte d'eau; personne n'avoit fait +attention à ce saint vieillard dont les lèvres noires étoient le siège +de la mort; il étoit d'un tempérament robuste; la voix lui manquant +faute de salive, il faisoit signe de la main, tantôt les yeux fixés vers +le ciel, tantôt vers l'infirmier où le soldat que l'appât du gain +engageoit à faire la visite. Le hasard y conduit un militaire blanc qui +poursuivoit un noir accusé _d'avoir fait un coup_; Brétault l'arrête, +lui fait signe qu'il a soif, le presse de lui apporter une goutte +d'eau, le soldat court dans les karbets, n'en trouve point, va chez le +garde-magasin, saisit un sapyra[5] plein d'eau de vaisselle, l'apporte à +ce moribond qui le saisit à deux mains, boit deux ou trois gorgées et +s'écrie: «Ah! mon Dieu, que c'est bon, vous me faites revivre!» Il +reprend le vase, le tarit avidement, et se sentant étouffer, aspire et +dit: «Au moins j'ai encore vécu... mais... Ah! mon Dieu....» À ces mots +il retombe dans son hamac et expire... + +[Note 5: Le sapyra est un plat rond coloré en banderoles, en forme +de soupière, dont le fond est étroit et le ventre très-large, s'évase +encore à son embouchure. C'est une poterie des femmes indiennes, les +hommes la mettent en couleur et s'en servent pour boire du cachyery.] + +Au commencement de vendémiaire an 7 (1er octobre 1798), les nègres +voyant que Prévost étoit à s'amuser chez Boudreau à une lieue au levant, +se mirent à la débandade pendant trois jours. Un soir, qu'ils étoient +enluminés de tafia, ils courent au pillage dans l'hospice, retournent +les malades dans leurs hamacs. Ces malheureux crient au secours, mais +tout le poste garde le silence. Le sergent Gerner si actif à inventorier +les effets des morts, se tapit chez le garde-magasin; les nègres peu +contens de leur expédition, se précipitent dans les autres karbets sous +prétexte de voir s'il y a des morts; les déportés ne viennent à bout de +les chasser qu'en se mettant en défense avec la hache que la nation leur +avoit donnée pour couper des choux palmistes. Les malades refusoient +souvent leurs soins de peur qu'ils ne les empoisonnassent pour les +dépouiller. + +Ces noirs, après avoir fait marché à six livres par tête (ils étoient +quatre), pour faire une fosse et enterrer un mort, reportoient jusqu'à +cinq et six fois le cadavre nu et infect au karbet où ils l'avoient +pris; de six francs dont ils étoient convenus, ils parvenoient à en +tirer dix-huit et vingt-quatre. Sourzac, Bouchard, Mathieu, et tant +d'autres, ont été les objets de semblables spéculations. + +Si quelque déporté, si Beccard même s'en plaignoit à Prévost, il parloit +de _mitrailler_; il écumoit de rage et s'écrioit comme un forcené: +«_Rien n'est trop chèrement vendu à ces monstres, ils ne sont pas au +bout de leur pelotons, ils danseront bien une autre carmagnole, quand +il faudra fouiller la terre. Au bout de six mois, ils n'auront plus de +vivres; ils connoissent l'arrêté de l'agent, qu'ils aient à se rétablir, +à se placer ou à crever au plus vîte._» + +Les nègres, en l'absence de Prévost, qui ne paroissoit jamais que pour +molester les malheureux, se sont permis de mettre aux fers un nommé +Lachenal injustement accusé de s'être approprié les haillons d'un jeune +prêtre savoyard qui venoit d'expirer; ce malheureux devoit même à +monsieur Missonier jusqu'à la chemise qui devoit l'ensevelir; mais il +fut jetté tout nu dans la fosse, parce que les perquisiteurs n'avoient +trouvé dans son gousset que six piastres qui font 42 liv. de Cayenne et +31 liv. 10 s. de France. + +Ici le lecteur ne peut contenir son indignation. Des sous-agens, il +remonte aux chefs; plus les faits sont graves, plus nous serons réservés +dans les inculpations. Nous n'étions pas des personnages assez +importans, pour que le directoire et les ministres s'occupassent des +détails de notre emplacement, ils vouloient nous rendre malheureux; mais +je crois qu'ils n'auroient pas souscrit aux mesures atroces secondaires +qui ont été employées; j'ajouterai même avec connoissance de cause, que +le mauvais traitement des seize premiers à Synnamary a été autant +l'effet du préposé Boucher, que de Jeannet. + +Ce Boucher, qui nous a plus tourmentés que les agens, enveloppe de +flatterie sa complaisance et son dévoûment aux ordres les plus durs et +les plus foiblement intimés. De semblables pestes dans les +administrations, sont les plus grands fléaux des gouvernemens, des +gouverneurs et des opprimés. + +En partant, nous avons eu contre nous les chances les plus funestes, +d'abord la présence du nommé Po.... au comité des colonies. Cet homme +avoit donné le plan de nos établissemens dans le canton de Vincent +Pinçon; s'il connoît bien ce local où il a gardé les vaches, il connoît +encore mieux l'abandon et les précipices de ce séjour tant dévasté par +les Portugais; c'est ce qui lui faisoit dire que _nous n'y pourrions pas +remuer_, ou plutôt qu'on pourroit nous y faire mourir, sans que nous +fussions entendus de personne. Ce plan révolta le ministre de la marine, +comme on le voit dans sa lettre du 25 ventose an 6: «Le local de +Konanama, dit-il, vaut mieux que _Vasa_, désigné par les ingénieurs; il +est plus près des endroits habités et les déportés qui voudroient +devenir habitans, y trouveroient plus de débouchés pour le commerce.» +Monsieur Lescalier, chef du bureau des colonies, qui, avec les +meilleures intentions du monde a souvent vu par les yeux des autres, a +publié en même tems un ouvrage sur la Guyane, où il fait le plus grand +éloge de ce pays. S'il avoit vu Konanama comme moi, il n'en auroit pas +dit tant de bien; je sais qu'il n'a rien négligé pour rendre la colonie +florissante; il auroit dû se souvenir qu'il a été dupé bien des fois, et +ne pas hasarder notre destinée par des assertions souvent téméraires; +nous sommes tentés de croire que son ouvrage a beaucoup influencé les +vues du gouvernement, car le directoire n'avoit pas plus de connoissance +du sol de la Guyane que le ministre de la marine à cette époque. S'ils +vouloient utiliser notre exil, sans qu'il leur en coûtât rien, ils ne +vouloient peut-être pas que nous pussions leur reprocher de nous avoir +envoyés à quinze cents lieues pour nous empoisonner. + +Un des directeurs à cette époque, François de Neuchâteau, doit être +exempt même de soupçon; le peu de bienfaits que nous avons reçus sont +dus à son foible crédit. + +Passons aux sous-agens du second rang. + +Dans la traversée, Villeneau avoit les ordres les plus sévères contre +nous; il s'en est chargé avec plaisir et les a exécutés de même. + +À Cayenne, Jeannet en a reçu de particuliers à notre égard. Le +directoire vu le nombre et l'affermissement que prenoit la journée du +dix-huit fructidor, n'a plus gardé de ménagemens, il nous a jettés dans +une île déserte, en ne nous accordant que des ombres de justice, afin de +se mettre au-dessus du châtiment. Il a paru se reposer sur la bonne foi +de Jeannet, qui nous a montré peut-être malgré lui une verge de fer; il +a changé notre séjour de Vasa en celui de Konanama. Desvieux a été +chargé du détail avec le département, il ne vouloit pas faire le mal et +n'a pas osé faire le bien. + +La bonne volonté et la sage administration de Roustagneng, le mettent à +l'abri des reproches; grâces à ses soins, Konanama a toujours été +très-bien approvisionné de vivres. _Beccard_, _Prévost_, _Gerner_, +seront moins coupables, si on veut scruter le coeur humain. Leur +férocité est un crime local dont ils ne se fussent point entachés, si +les déportés eussent été moins nombreux, si la mauvaise humeur n'eût pas +jetté des deux côtés une pomme de discorde, si l'insalubrité, la misère, +l'abandon, la nature du sol et du climat n'eussent pas influé sur leur +tempérament et sur leur caractère; il auroit fallu être plus qu'homme, +pour parer à tous ces accidens; l'hypocondrie ou la consomption sont les +fléaux de la zone torride; si le lecteur se transportoit sur les lieux, +il apprécieroit la force de mes raisons. + +Les nègres ne sont nullement impliqués dans tous ces crimes, ce sont des +êtres semblables à l'homme que la liberté rend méchans comme des tigres. +Ils ont tourmenté ceux-ci comme il ont tourmenté Billaud et Collot, +comme ils auroient tourmenté Robespierre, enfin ils gaspillent la +liberté. Les derniers sous-agens ont tous été malades de la peste. +Beccard et Gerner ont péri misérablement. Prévost est destitué quoiqu'il +dise:--J'avois des ordres; ceux qui me les ont donnés, rejetteront sur +moi l'animadversion publique, je m'y attends. Mais ils sont si justes, +qu'il ne m'ont pas encore payé l'ouvrage des Larbets; ce plan qu'on +improuve tant aujourd'hui a paru superbe à l'agent et à.....» (Jeannet a +fait monter cet ouvrage à dix mille francs, le tout n'a pas coûté +vingt-cinq louis[6]). «J'ai pu être trop sévère, mais si j'ai mal fait +je ne suis pas seul coupable». Ces messieurs voudroient tout rejetter +sur lui; tel fut le sort de l'amiral Thorinkton[7] et du fameux Lally. +Louis quinze, après lui avoir donné par sous seing-privé, signé de lui +et de la marquise de Pompadour, l'ordre de vendre Pondichéry pour huit +millions, le laissa entre les mains du parlement qui, méconnoissant la +signature du roi par une politique respectueuse pour le trône, condamna +Lally à être décapité, et lui fit mettre un bâillon dans la bouche de +peur que la vérité ne perçât[8]. Revenons aux déportés. + +[Note 6: J'ai vu près de Cayenne, le pont de Montabo, dont le plan +fut déposé au bureau de la marine bien avant la révolution. Le +gouverneur qui a fait dessécher le pripris auquel ce pont donne +écoulement, a envoyé en France le montant de l'ouvrage. C'est une +mauvaise charpente en bois qui vaut douze cents livres, et qui a été +payée cent mille écus, d'après les mémoires de prétendus architectes qui +étoient censés l'avoir fait en pierre et à trois arcades; si dans un +tems de paix il étoit si facile d'en imposer à la mère-patrie, combien +des agens ont-ils eu de plus grands moyens en tems de guerre?] + +[Note 7: Guillaume III, surnommé le Politique, se déclara pour la +Hollande, contre la France. Les flottes bataves et françaises étoient à +la voile, et celle de la Grande-Bretagne sortoit de ses ports, commandée +par l'amiral Thorinkton. «_Suivez mes ordres_, lui dit Guillaume; si les +français sont les plus forts, vous gagnerez au large, pour n'éprouver +aucun échec; s'ils sont inférieurs, vous donnerez pour avoir part au +butin.» La flotte batave fut dispersée. Thorinkton prit la fuite sans +brûler une amorce. La cause fut portée aux deux chambres. Guillaume, +pour ménager ses intérêts et l'amitié de ses alliés, laissa faire le +procès à l'amiral, le livra au peuple qui lui trancha la tête en criant: +_Vive Guillaume!_ (Extrait du Machiavel, ou Atlantis de madame Manley.)] + +[Note 8: Extrait des mémoires d'un officier de Pondichéry, imprimés +à Londres et prohibés en France. + +L'auteur de cet ouvrage fut sollicité sous main de vendre son manuscrit +à Louis XV qui vouloit le brûler; il refusa les offres du ministre +français en disant qu'il devoit la vérité aux manes de son chef; on ne +négligea rien pour le conduire dans un lieu propre à l'embarquer pour la +Bastille; il ne se laissa pas prendre au piège. Le même monarque employa +le même stratagème contre un chevalier attaché à Choiseul disgrâcié, +qui avoit fait recueillir la vie privée de la Dubary.] + +J'ai déjà dit qu'ils ne manquoient pas de vivres, je voudrois que leurs +persécuteurs n'innovassent rien à leur ration dans le nouveau désert +qu'ils vont habiter. Voici cette ration: + +8 onces de pain, 12 onces de cassave ou coaq, 8 onces de viande, 2 onces +de riz, 4/32me de tafia, 15 onces d'huile (qu'ils n'ont jamais eues +cependant), et une livre de savon par mois. Cette ration étoit la même +pour les 16 premiers. Billaud et Collot avoient cent francs par mois, +les vivres, du vin au lieu d'eau-de-vie, et une case aux frais de la +république. Au bout de trois semaines, on leur annonce qu'ils vont aller +à Synnamari. Des architectes un peu plus habiles que Prévost y bâtissent +de nouveaux karbets. L'épidémie fait trop de progrès pour retarder plus +long-tems leur départ; il aura lieu dans cinq jours. À cette nouvelle +ils élèvent les mains au ciel, ils s'embrassent et se trouvent à moitié +guéris, ils soupirent après ce cinquième jour comme le cerf après une +source d'eau vive.--Nous ne périrons donc pas tous, s'écrient-ils...! + +Maintenant que le trépas et la vie ont posé les armes, voyons ceux qui +restent sur le champ de bataille, depuis le 24 thermidor an 6 jusqu'au 5 +frimaire an 7, (11 août, jusqu'au 25 novembre 1798.) + +Liste des morts à Konanama, copiée sur les registres du garde-magasin et +de l'inspecteur Prévost, rédigée par ordre alphabétique. Je marquerai +les deux bâtimens de _la Bayonnaise_ et de _la Décade_, qui les ont +apportés, par les lettres initiales B...D. + + + + +LISTE ALPHABÉTIQUE + +_Des morts à Konanama, depuis le 28 thermidor an 6, jusqu'au 5 frimaire +an 7_; (15 août jusqu'au 25 novembre 1798.) + + +_B._--AZAERT, dit AZOR (Pierre-Jaques), prêtre âgé de 51 ans, né à +Haringhe, département de la Lys, mort de peste à l'hospice, le 29 +brumaire an 7 (18 novembre 1798). + +Sa succession monte à 14 livres 16 sols. + + +_D._--BAILLY (J. B.), âgé de 37 ans, bénédictin de Strasbourg, +département du bas-Rhin, né à Saal, mort dans des convulsions +effrayantes, le deuxième jour complémentaire de l'an six (18 septembre +1798). + + +_D._--BOTERF (dit BODU MARC); 40 ans, vicaire de la Roche-Bernard, +Nantes, dép. de la Loire-Inférieure. Il étoit rentré en vertu de la loi +du 7 fructidor an 5 (24 août 1797). Mort le 25 fructidor an 6 (11 +septembre 1798), de peste et de dyssenterie. + + +_D._--BOUGEARD (J. B.); 34 ans, vicaire de Rennes en Bretagne, natif +d'Iffendik, département d'Ille-et-Vilaine. Ce malheureux fut affligé +dans la traversée, de la gale et du scorbut. Il n'en est jamais guéri. +Mort d'une fièvre putride, le 1 vendémiaire an 7 (22 septembre 1798). + + +_D._--BOUCHARD (Pierre André); 46 ans, prêtre du diocèse de Tournay, +natif de Rumigny, département du Nord. Celui-ci avoit une montre et neuf +cents livres d'argent qui lui ont été volées par les nègres. (Voyez son +article, dans la lettre de Beccard à Roustagneng). Mort de peste, le 21 +brumaire an 7 (11 novembre 1798.) + + +_B._--BERGER (Charles-Henry); 32 ans, prêtre, commune d'Azerailles, dép. +de la Meurthe, mort de peste le 20 brumaire (10 novembre 1798). Il a +laissé 50 livres 12 sols de succession. + + +_B._--BOURGEOIS (J. Fr.), prêtre, 46 ans, commune de Villeneuve, +département de la Haute-Saône; mort de peste, le 18 brumaire an 7 (8 +novembre 1798). + +Sa succession monte à 49 livres 14 sols. + + +_D._--BRÉTAULT (P{rre}) 56 ans, pasteur digne des premiers siècles de +l'église. Il étoit curé de Poesme, près d'Angers, département de Maine +et Loire, né à Alençon, même département, mort de soif et de fièvre +putride, le 14 brumaire an 7 (4 novembre 1798). + +Sa succession monte à 3 livres. + + +_D._--BRUNÉGAT (Pierre); 52 ans, vicaire de Bazoches, Luçon, Vendée; né +à Soni, département de la Loire-Inférieure. On le taxoit de folie, mais, +plus brave que les autres, il refusa l'exemption qu'on lui offrit en +rade, de le soustraire à la déportation, s'enfonça dans le désert, et +fut trouvé mort au pied d'une bâche, le 22 fructidor an 6 (8 septembre +1798). + +Sans succession. + + +_D._--BOURDOIS (Marie-Edme); 45 ans, vicaire de Fleury, de Seure, +département d'Yonne, né à Joigny, même département, mort le 28 +vendémiaire an 7 (19 oct. 1798). Il étoit érudit et avoit une tête de +St.-Pierre. + +Sans succession. + + +_B._--BOLLERET (Louis); 48 ans, prêtre de la commune de la Rivière, +département de la Haute-Marne, mort de scorbut, rongé par les vers et +les chiques, le 2 frimaire an 7 (22 novembre 1798). + +Sa succession monte à 60 livres 4 sols. + + +_B._--CABEC (J. Nicolas), âgé de 55 ans, commune de Boulay, département +de la Moselle, mort de fièvre putride, de dyssenterie et de vers, le 15 +brumaire an 7 (15 novembre 1798). + +Sa succession monte à 13 livres 12 sols. + + +_B._--CAMPFORT (Paul), prêtre âgé de 55 ans, commune de Paul-Mignac, +département du Cantal; mort de chagrin et de consomption, le 19 brumaire +an 7 (9 novembre 1798). + +Sa succession monte à 47 livres 2 sols. + + +_B._--CHAPUIS (Joseph), prêtre, âgé de 46 ans, commune de Serre, +département de la Drôme; mort de peste, le 28 brumaire an 7 (18 +novembre). Il étoit un de ceux sur lesquels les nègres trépignèrent, +pour le faire entrer dans la fosse. + +Sa succession monte à 53 livres 12 sols. + + +_B._--COLARD (Jean), prêtre, âgé de 59 ans, commune Dorenand, +département du Doubs. Il avoit soixante ans quand il arriva. La loi +l'exemptoit de la déportation. Il étoit rentré en vertu de la loi du 7 +fructidor an 5 (1797). Ses persécutions passées et son attachement à la +France, méritoient un meilleur sort. + +Mort d'épidémie le 30 vendémiaire an 7 (21 octobre 1798). + +Sa succession monte à 19 livres 10 sols. Il avoit des papiers précieux +et quelques pièces de monnaie, qui ont disparu. + + +_D._--COMBAUT (Jean), âgé de 44 ans, vicaire de St.-Pol-de-Léon, né au +même lieu, département du Finistère, mort d'hydropisie et de scorbut, le +18 vendémiaire an 7 (9 octobre 1798). + + +_D._--DEBRUYNE (J. B.); 32 ans, curé de St. Quentin, _Malines_, (Dyle), +né à Louvain, même département, mort de la peste, le cinquième jour +complémentaire de l'an 6 (21 septembre 1798). + + +_B._--DEMALS (Fr.), prêtre âgé de 42 ans, commune de Verrebroëk, +département de l'Escaut, mort le 22 brumaire an 7 (12 novembre 1798). + +En marge du registre de Beccard, est écrit: Mort sans succession, et +enterré par les Belges ses confrères, au refus des nègres. + + +_D._--DESMASURES (Gaspard), curé de Conantré, près Chartres, né à Caen, +mort de peste chez Peintre, le 3 vendémiaire (25 septembre 1798). + + +_B._--DORIVAL (Jean), prêtre, âgé de 51 ans; commune de Marionval, +département de l'Oise; mort le 20 brumaire an 7 (10 novembre 1798). + +Sa succession monte à 2 livres 16 sols. + + +_D._--FRIQUET (Alexandre), âgé de 40 ans, tailleur, né à Lille en +Flandre, déporté pour avoir recélé chez lui un prêtre qui étoit son +parent, mort de scorbut le 6 vendémiaire an 7 (27 septembre 1798). + + +_B._--GALLEY (Joseph), prêtre, âgé de 38 ans, commune de Forclas; mort +de peste et de misère, le 24 brumaire an 7 (14 novembre 1798). En marge +du registre est écrit: Sans succession; les nègres ayant refusé de +l'inhumer, il a été enterré par ses confrères les Belges. C'est ce +malheureux qui n'avoit qu'un mauvais drap pour l'ensevelir; on le lui +arracha, il fut reporté trois fois dans les karbets, et jetté tout nu +sous la galerie. Son cadavre infectoit quand il fut confié à la terre. + + +_B._--GARRIC (Pierre), prêtre, âgé de 36 ans, commune de Castres, +département du Tarn, mort d'épidémie, le 18 brumaire an 7 (8 novembre +1798). + +Sur son inventaire, que j'ai, est écrit: _Sans succession._ + + +_B._--GEBDIL (François), prêtre, âgé de 53 ans, commune de Samoïns, +département du Mont-Blanc, mort de chagrin et de misère, le 17 brumaire +an 7 (7 novembre 1798). + +Sa succession monte à 42 livres 10 sols. + + +_D._--GUYOT (Ignace), âgé de 32 ans, desservant de Tinnecourt, né à +Morescourt, département des Vosges, mort d'épidémie le 28 brumaire an 7 +(20 novembre 1798). + +Sa succession monte à 21 livres 2 sols. + + +_B._--HUMBERT-DARMANT, prêtre, âgé de 41 ans, commune de Saint-Gireau, +département du Mont-Blanc; mort de chagrin, le 17 brumaire an 7 (7 +novembre 1798). + +Sa succession monte à 21 livres 12 sols. + + +_D._--HUYBRECHT (F.) âgé de 47 ans, curé de la cathédrale de Gand, né à +Taim, département de l'Escaut; homme plein de talent; la bonté de son +coeur se peignoit sur sa figure angélique. Mort de misère, rongé de vers +et de scorbut, le 21 fructidor an 6 (7 septembre 1798). + + +_B._--HEYKENS (Paul), prêtre, âgé de 40 ans, commune de Gierle, +département des Deux-Nèthes, mort d'épuisement, le 25 brumaire an 7 (15 +novembre 1798). + +Sa succession monte à 21 livres. + + +_B._--LAFORGUE (J.), prêtre, âgé de 45 ans, commune de +Villeneuve-de-Rivière, département de la Haute-Garonne; mort rongé par +les vers le 28 brumaire an 7 (18 novembre 1798). + +Sa succession monte à 4 livres 18 sols. + + +_B._--LAURENCE (Martin), prêtre, âgé de 35 ans, commune de Sourdeval, +département de la Manche; mort de misère et de chagrin, le 25 brumaire +an 7 (15 novembre 1798). + +Sa succession monte à 86 livres 2 sols. + + +_D._--LE DIVELECK (Louis), 52 ans, prêtre de Vannes, département du +Morbihan, né à Vannes, mort de chagrin et de misère, surnommé le _beau +vieillard_ (Voyez les détails de sa mort, dans les notes sur l'hôpital). +Mort le 22 vendémiaire an 7 (13 octobre). En marge du registre, est +écrit: Sans succession, déporté sans avoir été entendu. Six mois avant +sa déportation, il couchoit dans les bois, ses dénonciateurs pleuroient +en le voyant enchaîné sur la route. + + +_D._--LEGER (Jean-François), curé de Villerbieu, Orléans, âgé de 45 ans, +né à Orléans, département du Loiret; mort de peste et de misère, le 30 +brumaire an 7 (21 octobre 1798). + +Sa succession monte à 7 livres 16 sols. + + +_D._--LEMAITRE (J.) 42 ans, bernardin de Nantes, rentré en vertu de la +loi du 7 fructidor an 5, déporté sans avoir été entendu, né à +Chapel-Glain, département de la Loire-Inférieure; mort le 26 fructidor +an 6, de la peste (12 septembre 1798). + + +_D._--LEPAPE (André), âgé de 43 ans, vicaire de +Sainte-Trophisme-de-Quimper, né à Pont-l'Abbé, dép. des Côtes-du-Nord; +rentré comme le précédent; mort de misère et de peste, le 20 vendémiaire +an 7 (6 septembre 1798). En marge du registre, est écrit: Mort sans +succession, dans la plus grande misère, enterré par charité. + + +_B._--LEROY (André); 43 ans, curé de Saint-Martin, Rouen, +Seine-Inférieure, mort de peste, le 24 brumaire an 7 (31 octobre 1798). + +Sa succession monte à 133 livres 14 sols. + + +_D._--LORTEC (Jean-Joseph-Pascal); 54 ans, prêtre de la Merci, né à +Toulouse, département de la Haute-Garonne. Celui-ci a été déporté, parce +qu'il étoit prêtre. Il s'étoit soumis à toutes les loix de la +république, avoit fait tous les sermens, n'y avoit jamais manqué, étoit +disposé à les recommencer. Il est mort rongé de vers, plaint des +honnêtes gens et tourmenté d'une manière particulière, à cause de son +caractère irascible, le 23 fructidor an 6 (9 septembre 1798). + +Sans succession. + + +_B._--LUQUET (François), prêtre, âgé de 43 ans, commune de Mâcon, +département de Saône et Loire, mort de la dyssenterie et du scorbut, le +24 brumaire an 7 (14 novembre 1798). + +Sa succession monte à 73 livres 10 sols. + + +_D._--MALACHIE (Bertrand), 42 ans, procureur de l'abbaye des bénédictins +d'Orval de Trèves, département des Forêts; né à Mortevant, même +département. Il jouissoit de la plus brillante santé, la bonne foi et la +résignation étoient peintes sur son visage, il étoit rempli de vertus et +de talens. Quoique d'une complexion très robuste, il est mort d'éthysie +et de consomption, le 3 vendémiaire an 7 (25 septembre 1798). + +Sans succession. + + +_D._--MATHIEU (Jean-Charles), 33 ans, prêtre d'Épinal-Saint-Diez, +département des Vosges; né aux mêmes lieux; il avoit donné tous ses +soins aux mathématiques; Desvieux, commandant de place, l'engagea à se +reposer sur lui du soin de le placer, en qualité de pays; il l'a +abandonné pour ne pas se compromettre. Ce malheureux, à la fleur de son +âge, d'une complexion vigoureuse, a souffert comme Saint Laurent sur le +gril: en fermant l'oeil, il demandoit pardon à Dieu pour ses ennemis. +Mort le 25 fructidor an 6 (11 septembre 1798). + + +_B._--MILLOCHEAU (Lubin), prêtre âgé de 57 ans, commune de +Francourville, près Chartres, département d'Eure et Loir; mort de +peste, le 17 brumaire an 7, (7 novembre 1798). + +Sa succession monte à 35 livres 4 sols. + + +_B._--MERCIER DIDIER, âgé de 40 ans, laboureur, commune de Cuvigny, +département du Mont-Blanc, mort le 3 frimaire an 7 (23 novembre 1798). +Celui-ci se trouve le dernier sur le registre de Beccard, qui n'est pas +rédigé par ordre alphabétique. + + +_D._--MODESTE-BERNARD, âgé de 56 ans, prêtre de Saint-Jean-de-Dieu, +Poitiers, Vienne, né à Lille, département du Nord; d'une piété +exemplaire, supportant son sort, sans avoir jamais laissé échapper +aucune plainte. Il jouissoit de l'estime de tout le monde, prioit Dieu +sans ostentation; c'étoit un prédestiné. Il fut mis en rade en 1793, +avec les 700 martyrs si cruellement torturés par Lalier (Voyez la +traversée); mort de misère et de peste, en prononçant ces mots du +prophète roi: _Super flumina Babylonis illic sedimus et flevimus cùm +recordaremur Sion. (Ps. 136) Qui seminant in lacrymis, in exultatione +metent. (Ps. 125)._ + +_Chargés de chaînes, et assis sur les rives du fleuve de Babylone, nous +pleurions en tournant nos regards vers Sion._ + +_Ceux qui sèment dans les larmes, moissonneront dans la joie._ + +Le 19 vendémiaire an 7 (10 octobre 1798). + +En marge est écrit: Sans succession. + + +_B._--MOREL (Barthélemy), prêtre, âgé de 47 ans, commune de Bruneau, +département de l'Aisne; mort de peste, le 20 brumaire an 7 (10 novembre +1798). + +Sur son inventaire est écrit: sans Succession. + + +_D._--MONTAGNON (Grégoire-Joseph), âgé de 47 ans, né à Ambenou, +département de la Haute-Saône, curé de Besançon; mort de peste, le 29 +brumaire an 7 (19 novembre 1798). + +Sa succession monte à 6 livres. + + +_B._--PEYRAS (Pierre), capucin, âgé de 39 ans, commune d'Abriesse, +département des Hautes-Alpes; mort de chagrin, le 25 brumaire an 7 (15 +novembre 1798). + +Sa succession monte à 55 livres. + + +_D._--POIRSIN (Henri), 55 ans, capucin de Rouvray, né au même endroit, +département de la Meuse; protégé par Desvieux, qui l'a abandonné; il +prêchoit d'exemple dans la traversée, il a rendu les plus grands +services à Parisot malade, il n'exigea aucune reconnoissance et disoit +qu'il ne faisoit qu'observer la règle de son ordre; il refusa de se +placer et de se soustraire à la mort, pour un vieillard de 65 ans, nommé +Claudon, qui étoit son prieur et son compatriote. À Cayenne, il vendoit +une partie de ses vivres, pour améliorer le sort de ses commensaux; mort +de misère et de peste, le 12 brumaire an 7 (2 novembre 1798). + +Sa succession monte à 19 livres 2 sols. + + +_B._--PRADIER (Guillaume), prêtre, âgé de 51 ans, commune de Mazonère, +département du Puy-de-Dôme, mort d'éthysie, le 30 brumaire an 7 (20 +novembre 1798). + +Sa succession monte à 72 livres 12 sols. + + +_D._--PREVIGNAUD (Jacques Trudert), 52 ans, desservant de +Saint-Florent-de-Niort, natif de Périgueux, département de la Dordogne; +mauvaise tête et bon coeur. Mort chez Henry William, dans la seule case +qui reste dans la Savanne. La peste faisoit alors de grands ravages, la +jeune femme de William ne cessa pas de prodiguer gratuitement ses soins +à Prevignaud qui, sans le vouloir, infecta cette case d'épidémie, et vit +périr à ses côtés, dans le même jour, le père de la jeune femme et ses +deux enfans, le 22 vendémiaire an 7 (13 octobre 1798). William ayant +refusé d'être son héritier, a remis ses effets à Pilot son vicaire. + +J'allai voir ces ruines en mai 1799; le petit nègre de William me servit +de guide. Quand nous fûmes au cimetière, il se mit à pleurer, en me +disant dans son jargon: _C'est là que reposent mes bons maîtres_..... +Pour moi, assis sur le brancard qui étoit à l'entrée, je fixai les +bâches qui ombrageoient les tombes..... Après un morne silence, je me +fixai en pleurant... _Je les rejoindrai peut-être bientôt... Ils sont +dans votre sein, ô mon Dieu! Ils ont assez souffert.... Ils vous +demandent grâce pour leurs persécuteurs...._ + + +_B._--REY (Michel), prêtre, âgé de 50 ans, commune de Montemont, +département du Mont-Blanc; mort de dyssenterie, le 30 brumaire an 7 (20 +novembre 1798). + +Sa succession monte à 36 livres 12 sols. + + +_D._--ROELLANDIA (Abert), âgé de 49 ans, bernardin d'Anvers, son pays +natal, département des deux Nèthes; mort de peste, le 15 vendémiaire an +7 (6 octobre 1798). + +Sa succession monte à 35 livres 10 sols. + + +_B._--ROUIRE (Pierre), âgé de 52 ans, commune de Saint-Saturnin, +département du Cantal; mort de fièvre putride, rongé de vers, le 19 +brumaire an 7 (9 novembre 1798). + +Sa succession monte à 90 livres. + + +_D._--SCHER (Felix-Alexandre), prêtre, âgé de 65 ans, de Hamel, près +Cologne. En 1792, il échappa miraculeusement aux massacres du 2 +septembre. En 1793, il fut conduit aux Carmes à Paris; en 1794, renfermé +pendant huit mois dans un cabanon de Bicêtre. En 1795, il obtint sa +liberté, et un passe-port pour se rendre chez lui; il fut arrêté aux +frontières comme émigré, reconduit en 1796 à la prison de la Force, à +Paris. En 1797, il fut encore conduit jusqu'aux frontières de la Suisse, +et ramené à Rochefort. Il avoit été aumônier des pages des petites +Écuries de la reine. Il a été pillé deux fois dans la traversée, est +mort de misère et rongé de vers, le 16 vendémiaire an 7 (7 octobre +1798). + +En marge du registre est écrit: _Sans succession._ + + +_D._--SEGUIN (Nicolas), 48 ans, curé de Saint-Martin de Chartres, né à +Authon, même diocèse, département d'Eure-et-Loir, mort de peste le 22 +vendémiaire an 7 (13 octobre 1798). + +Cormier, son compatriote, a été son héritier. Seguin étoit instruit sans +prétention, religieux sans fanatisme, et généreux sans ostentation; il +avoit été attaché à la maison du philosophe _Helvétius_. + + +_D._--SCHILTS (Dominique), domestique, âgé de 57 ans, né à Catenay, +département de la Moselle, interprète pour les langues allemande et +anglaise, mort de peste le 18 fructidor an 7 (4 septembre 1798). Les +nègres se sont fait donner 18 fr. pour l'enterrer. + +Sa succession monte à 66 fr. + + +_B._--SOUCHON (Pierre-Paul), prêtre, âgé de 42 ans, commune +d'Issenjeaux, département de la Haute-Loire, mort de tranchées, le 22 +brumaire an 7 (18 novembre 1798). + +Sa succession monte à 84 liv. 10 s. + + +_D._--SOURZAC (Jean), âgé de 53 ans, né à Colonge, département de la +Corrèze, curé de Salignac en Limoges. Le chagrin lui avoit un peu aliéné +la tête, il s'est noyé le 27 thermidor an 6 (14 août 1798). Sa +succession monte à 1500 liv. monnaie de Cayenne, et à 1125 de France. +(Voyez ci-dessus la correspondance administrative sur Konanama.) + + +_D._--TOUPEAU (Nicolas), domestique, né à Beauvais, département de la +Meuse, l'un des voleurs, s'est brûlé les intestins à force de boire du +taffia. Un accès de fièvre chaude l'a conduit dans la rivière de +Konanama, où il a été trouvé par des pêcheurs, le 18 vendémiaire an 7 (9 +octobre 1798). + +En marge du registre est écrit, _sans succession_. Une partie de ces +détails s'y trouve consignée de même avec exactitude. + + +_B._--TOURNEFORT (Pierre), prêtre, âgé de 56 ans, commune d'Anneci, +département du Mont-Blanc, mort rongé de vers, le 22 brumaire an 7 (14 +novembre 1798). + +Sa succession monte à 26 fr. + + +_D._--VALLÉE (Alexis-Jean), 45 ans, curé de Plouhinet-Vannes, né à +Ponthivy, département du Morbihan, un peu fanatisé par le malheur; mort +d'épidémie et de misère, le 24 vendémiaire an 7 (13 octobre 1798). + +Sans succession. + + +_D._--VANDERSTOTEN (Ferdinand), 43 ans, curé de Turahout, Anvers, +Deux-Nèthes, né à Naoust, même département; mort d'une fièvre putride, +le premier frimaire an 7 (21 novembre 1798). + +En marge est écrit: Ses effets sont embarqués pour Synnamary. + + +_B._--VAMBVER (J. B.), prêtre, âgé de 48 ans, commune de Sempse, +département de la Dyle; mort de fièvre inflammatoire, le 19 brumaire an +7 (11 novembre 1798). + +Sa succession monte à 25 liv. 16 s. + + +_D._--VANHECSERVYCH (Thomas), âgé de 49 ans, né à Helchteren, +département de l'Escaut, oratorien, professeur de philosophie à Malines, +génie profond, aimable quoique très-infirme. Il étoit paralytique, +goutteux et sourd. Il avoit de si violentes attaques de sciatique, qu'il +restoit des huit jours entiers dans son hamac. Il n'a pas pu se +déshabiller durant toute la traversée. Ses confrères ne l'ont jamais +abandonné; mort rongé de vers et de peste, le 10 vendémiaire an 7 (1er. +octobre 1798). + + +_B._--VANVOLEXEM (François-Joseph), âgé de 54 ans, curé de +Saint-Livinhessche de Malines, département de la Dyle, mort de fièvre +pestilentielle, le 28 brumaire an 7 (18 novembre 1798). + +Sa succession monte à 17 fr. + + +_D._--WANCAUW-EN-BERGHC (J. B.), âgé de 49 ans, curé de Saint-Jacques de +Louvain, Malines, né à Etichone, département de l'Escaut; mort +d'hydropisie le 15 vendémiaire an 7 (6 septembre 1798). + + +_D._--VENATI (Jean), 57 ans, prémontré, desservant de Grodisé, évêché de +Laon, département de l'Aisne, mort de chagrin et de dyssenterie, le 6 +brumaire an 7 (27 octobre 1798). + +Sa succession monte à 3 liv. 10 s. + + +_D._--WLIEGEN (Arnauld-François), 45 ans, prêtre oratorien de Montaigu, +Malines, né à Montaigne, département de la Dyle, mort de dyssenterie, +rongé de vers, le 11 vendémiaire an 7 (2 octobre 1798). + +_Fin de la liste des morts à Konanama._ + + +TOTAUX. + + 36 .. de _la Décade_. + 30 .. de _la Bayonnaise_. + +_N. B._ Le total des successions de ces soixante-six infortunés, ne +monte pas à plus de 3,600 livres. Ceux dont je n'ai pas marqué l'avoir, +n'étoient pas plus riches que les autres; mais je n'ai pu me servir de +ces pièces qu'à la dérobée.... + + +_4 frimaire an 7 (24 novembre 1798.)_ + +Je n'aurai donc que des horreurs à dévoiler! Que la coupe d'amertume est +profonde! Je viens de fermer une hécatombe pour en ouvrir une autre. + +L'ordre du départ est arrivé; on se presse, on s'embrasse, comme si on +retournoit en France. Malheureux! si un rayon d'espérance suffit pour +vous rappeler à la vie, pourquoi n'a-t-il pas lui plutôt? + +Ils restent cent treize, dont quarante n'ont plus qu'un souffle de vie; +trente sont convalescens. En France, on diroit qu'ils sont moribonds; +les autres se portent bien, c'est-à-dire qu'ils peuvent se traîner. +Jeannet est rappelé en France, après avoir donné ses ordres pour le +transfèrement. Burnel qui le remplace, s'annonce sous les dehors les +plus favorables; il confirme l'arrêté de son prédécesseur: Roustagneng a +cédé sa place à Dusargues qui a tout autant de lumières et de bonne +volonté que lui. Germain part pour Konanama, afin d'aider à Beccard, qui +est à moitié fou de boisson, de chagrin et d'épidémie. Malgré la sage +prévoyance de Dusargues, tout s'exécute dans le plus grand désordre. +Cette nouvelle a donné le coup de la mort à Gerner et Beccard; ils +prévoient que leur conduite va être connue. Beccard fait traîner les +plus malades sans ménagement, sans vivres, sans cadres, sans eau; il les +entasse les uns sur les autres avec une partie de leurs effets sur le +tillac d'une mauvaise goëlette, à l'ardeur d'un soleil brûlant. Le +garde-magasin de Synnamary n'est pas averti de leur prochaine arrivée. +Nous les rejoindrons bientôt. Les convalescens attendent le retour d'un +autre bâtiment. Ceux qui pourront se traîner, feront le chemin par +terre. Au bout de huit jours, la seconde goëlette emporte les plus +malades et donne à Beccard l'ordre de brûler les karbets. Les Grecs +eurent moins de plaisir à se reconnoître à la lueur des flammes de +Troye..... Chaque déporté retrouva des forces pour incendier ces antres +de mort. Tous, une torche à la main, descendirent au cimetière, et +secouant les brandons sur la tombe des martyrs qui les précédoient, +entonnèrent cet hymne à l'Éternel et à la France: + + +_Tombeau des déportés morts à Konanama._ + +Ire. STROPHE. + + Dispensateur de la lumière, + Maître absolu de nos destins, + Au feu de ces brandons agités par nos mains, + Épure et fais mouvoir cette sainte poussière; + Cadavres mutilés, de vos persécuteurs + Déjà vous obtenez vengeance. + L'Éternel chaque jour vous met en leur présence. + Quelques-uns d'eux viendront partager vos malheurs. + Mais cette rive désolée, + Tremble et se ranime à nos voix... + Écoutez... un Dieu parle, et du fond de ces bois + Il nous apprend leur destinée, + «Tous les tyrans de fructidor + »Pour un vaste cercueil vont échanger leur or... + + +2e. STROPHE. + + »Près de vos cendres profanées + »Ces palmistes majestueux + »Seront baignés dans peu des pleurs de vos neveux. + »Dans les deux continens, vous aurez des trophées, + »Chaque goutte de sang injustement versé + »Est l'ineffaçable sentence + »Que la crainte en leur coeur vient de tracer d'avance. + »Et l'arrêt de leur mort ne peut être effacé.» + Que vois-je? ces ombres plaintives + Sont à demi dans leurs tombeaux, + L'un est rongé de vers, l'autre de ses lambeaux + Se couvre sur ces sombres rives. + Dans le bois tous semblent errer + Vers une source d'eau pour se désaltérer. + + +3e. STROPHE. + + Au fond de la zone torride + Noyés dans un étang de feux, + Dans le fond d'un désert, vois deux cents malheureux, + Aux bords d'une rivière à leur palais aride + Remontant vers sa source elle apporte en grondant + Les flots d'une mer écumante. + Pour activer leur soif et leur fièvre brûlante + Neptune en leur gosier enfonce son trident. + Dans cette atmosphère embrasée + La mort étend ses vastes bras: + Mort, pose tes armes; ceux que tu frapperas, + Étourdis de leur destinée + Sur ton sein hérissé de dards + Vont se précipiter au plus beau des hasards[9]. + +[Note 9: Le malheur avoit brisé leur lyre, ils se contentèrent de +réciter cette hymne qui pourroit être mise en musique par ceux qui +seroient touchés de nos malheurs... Elle l'a déjà été par M. de +Beauvais, un de nos confrères, qui a peint Konanama sur les plans que +je lui ai donnés, et d'après ce qu'on a lu.] + + +4e. STROPHE. + +(_Péroraison._) + + Mais leur voix nous rappelle encore... + «Que voulez-vous, braves amis?.. + »Pardonnez au vaincu quand vous l'aurez soumis; + »Des beaux tems de Janus faites naître l'aurore + »Portez dans vos foyers le glaive et l'olivier; + »Rendus dans le sein de la France + »Au plaisir du pardon immolez la vengeance, + »Et mariez enfin le myrte et le laurier... + .... Leur ombre s'échappe en fumée... + .... Revenus d'une douce erreur + L'amitié nous replonge dans un gouffre d'horreur; + Notre âme est presque inanimée... + Quand j'oublierai Konanama + À la clarté du jour mon oeil se fermera...» + +À ces mots, ils s'embrassèrent en pleurant, se mirent en route avec +joie. Le plaisir de vivre avec des humains leur retraçoit le souvenir de +leur pays. Quelques-uns s'égarèrent dans le désert, d'autres se +couchèrent au milieu de la route. Enfin, ils se rendirent à la nouvelle +destination, il en coûtera encore la vie à quelques-uns, mais on n'y +regarde pas de si près. Les premiers malades étoient fort à plaindre, +comme nous l'avions prévu; ils couchoient par terre sous des hangars, +entassés dans une grande case qui est la première du village; plusieurs +étoient rongés de vers; les autres furent déposés pêle-mêle dans +l'église: une partie trouva asile, pour son argent, chez quelques colons +du petit bourg et des environs. Les plus indigens restèrent +provisoirement dans l'église, avec les futailles et le reste de +l'attirail de Konanama. + +On leur bâtit à grands frais de vastes karbets, mais l'ouvrage ne sera +pas fini de deux mois; n'importe, ils sont plus à leur aise; M. +Lafond-Ladebat a cédé au gouvernement une grande case qui leur sert +d'hôpital. Leur sort est amélioré; mais la famine se fait sentir: on +parle d'échancrer leur ration. En pluviose, on leur retranche l'huile, +le savon, le riz, le tafia. Ils sont un peu dédommagés de ces privations +par l'accueil des habitans. L'officier du poste Freytag est aussi bon +que Prévost étoit méchant. Cabrol et Martin les favorisent autant qu'ils +peuvent. La rapacité de Gerner et de Beccard est modérée par +Morgenstern, garde-magasin de Synnamary; la rigidité et l'exactitude de +ce dernier déplaisent à son associé; au moment où ils se brouillent, +Beccard quitte la partie; le chagrin, la peste et le désordre de ses +affaires accélèrent ses derniers momens; il expire dans des convulsions +affreuses, le 2 février 1799 (14 pluviose an 7). Deux mois après, Gerner +succombe de même au moment de toucher le fruit de ses rapines. + +Mais les victimes étoient frappées de mort à Konanama. Leur pénible +retour en a moissonné un bon nombre; ils sont partis le 5 frimaire; tous +ont été rendus le 14 (4 décembre 1798). Cabrol, Freytag, Morgenstern +versoient des larmes de douleur et d'indignation au spectacle que je +n'ai fait qu'esquisser. On jugera de leur état, en apprenant qu'au bout +de trois mois ils étoient incapables de se reconnoître. Quand j'y allai, +ils me disoient: Nous nous portons bien. Tous étoient encore absorbés, +rêveurs, épuisés par une longue marche, insensibles à la douleur et au +plaisir, à demi-plongés dans le tombeau; plus semblables à l'animal qui +survit lourdement au coup de masse du boucher, qu'à l'homme préposé +jadis pour servir de fanal à ses semblables; ils conserveront cet état +d'abrutissement jusqu'à notre retour, si toutefois il n'est pas long. +Ouvrons la seconde hécatombe. Je logerai dans la même enceinte les morts +de la première déportation des seize députés, par la corvette _la +Vaillante_; car la mort égalise tous les hommes. J'ai vu à mon second +voyage à Synnamary, les deux seuls restans de ces seize proscrits qui +m'ont donné quelques notions sur leurs confrères. Dans ce moment ils +avoient été traînés à Cayenne, parce qu'ils faisoient ombrage à Burnel +qui craignoit son ombre. + + + + +LISTE ALPHABÉTIQUE + +DES DÉPORTÉS MORTS À SYNNAMARY, + +_Rédigée sur les registres du canton._ + + +Les lettres initiales des bâtimens qui les ont apportés seront en tête: +V. _Vaillante_, D. _Décade_, B. _Bayonnaise_. + + +_B._--ACHART-LAVORT (Marc-Jean), prêtre-curé de la Rochenoire, âgé de 52 +ans, mort de peste, le 13 frimaire an 6 (3 décembre 1798.) + + +_D._--BEAUFINET, officier de santé, natif de Saint-Avignan, +Charente-Inférieure, aide-major sur _la Décade_, s'est confiné à Cayenne +volontairement, a été envoyé à Konanama, où il a rendu les plus grands +services aux déportés; mort de peste, le 10 frimaire an 7 (30 novembre +1798.) + + +_B._--BERTHAUD (Pierre-François), prêtre-chanoine de Sallanche, âgé de +56 ans, commune de Saint-Sigismond, département du Mont-Blanc, mort de +peste, le 28 nivôse (17 janvier 1799). + + +_D._--BILLARD (Étienne), âgé de 48 ans, curé de Guyancourt-sous-Laon, né +à Corbenis, département de l'Aisne; mort de la dyssenterie, rongé de +vers le 7 nivôse an 7 (27 décembre 1798). + + +_D._--BOSSU (Louis-Augustin), 39 ans, graveur, né à l'île de France; +résidant à Paris, mort de dyssenterie et de peste le 16 nivôse an 7 (5 +janv. 1799). + + +_V._--BOURDON (de l'Oise), surnommé le Rouge, natif du Petit-Toüi, +département de la Somme, âgé de 37 ans, représentant du peuple. + +Il étoit d'un caractère très-irascible; mort le 4 messidor an 6 (24 juin +1798), pour avoir voulu travailler le sol de la Guyane, et de chagrin de +ce que ses collègues n'avoient pas voulu l'associer à eux pour +l'évasion. + + +_D._--BROLY (François-Joseph), 45 ans, curé de Meutfenheim, Strasbourg, +Haut-Rhin; né à Hittennem, même département, placé chez Konra-Lillebat, +canton de Sinnamary; mort d'une fièvre putride le 20 vendémiaire an 7 (6 +septembre 1798). + + +_V._--BROTTIER (André-Charles), natif de Tanoy, département de la +Nièvre, âgé de 46 ans, aumônier de _Monsieur_, mathématicien, auteur +d'une traduction de Tacite, très choyée des hommes de goût, et qui fera +la réputation de ce savant déporté, victime de Dunan-Duverle de Presle; +s'est brouillé d'abord avec ses amis et avec les habitans de la +bourgade; par les affinités qu'il avoit eues avec Billaud-Varennes. +Comme il avoit un bon esprit et un bon coeur, ses camarades +l'apprécièrent, et leur mauvaise humeur se changea en admiration, quand +ils surent que ses liaisons avec cet exilé avoient une source de +curiosité philosophique; celle de scruter le coeur d'un personnage si +fameusement célèbre, comme les principaux de Corinthe et Timoléon +lui-même causoient avec Denis le jeune, devenu maître d'école à +Syracuse. + +Brottier est mort d'un coup de soleil, dont il fut frappé en courant +tête nue porter le bagage des huit premiers évadés, dont les noms sont +inscrits à notre arrivée en rade; il donna tous ses soins à Rovère, et +après une langueur pénible, il mourut le 26 fructid. an 6 (3 septembre +1798). + + +_D._--CARRET (Joseph-Charles), dominicain de Metz, né à la Courbe, +département du Calvados; mort à l'hospice d'une fièvre maligne le 7 +frimaire an 7 (29 novembre 1798). + + +_B._--CHOLET (Antoine), âgé de 45 ans, prêtre chanoine régulier, commune +d'Angers, département de Maine-et-Loire; mort à l'hospice, de +dyssenterie et des vers le 19 frimaire an 7 (9 décembre 1798). + + +_D._--COLAS (Louis), laboureur, né à Coémieux, Dôle, Côtes-du-Nord; mort +d'hydropisie, à l'hospice le 27 pluviose an 7 (15 février 1799). + + +_B._--COURCIÈRE (J. B.), prêtre, âgé de 40 ans, commune de Champagnay, +département du Tarn, mort de consomption et de peste à l'hospice le 28 +nivôse an 7 (17 janvier 1799.) + + +_B._--DAVID (Pierre), prêtre, âgé de 45 ans, commune d'Angoulême, +département de la Haute-Charente, placé chez Konrad-Lillebat, habitant +de Synnamary; mort sur cette habitation de la suite de l'épidémie qui +étoit à bord de _la Bayonnaise_, le 14 pluviose an 7 (2 février 1799). + + +_D._--DAVIOT (Denis), 49 ans, bernardin de Besançon, né à Villeneuve, +près Besançon, mort à Yrocoubo en frimaire an 7 (5 décembre 1798). + + +_D._--DAVIOT (Franc.), capucin, né à Besançon, département de la +Haute-Saône, âgé de 51 ans. Ils étoient 3 cousins qui, au moment de +partir, reçurent une lettre qui leur annonçoit leur élargissement. Ils +la communiquèrent au commissaire B..... qui ne les écouta pas. Deux sont +morts après avoir essuyé tous les revers de la fortune. Celui-ci est +décédé à l'hospice de Synnamary le 25 vendémiaire an 9 (28 octobre +1800). + + +_D._--DENOUAILLES (Louis-Vincent), 54 ans, prêtre de Vannes, né à +Serens, département du Morbihan, mort à l'hospice, de misère, de peste +et de dyssenterie le 2 nivôse an 7 (22 décembre 1798). + + +_D._--DESPRÉS (François), âgé de 45 ans, chanoine de Bourges, surnommé +Ésope, né à Marsilly, département d'Indre-et-Loire; mort à Synnamary, +chez M. Duchesne, le 11 vendémiaire an 7 (2 octobre 1798). + + +_D._--DOAZAN (François), 54 ans, curé de Landron, diocèse de Poitiers, +dont il étoit natif; mort d'une fièvre putride, chez Peintre, canton de +Synnamary, le 25 pluviose an 7 (15 février 1799). + + +_D._--FAYET (Benoît), apothicaire, âgé de 18 ans, commune de Lamur, +département de l'Isère, jeune homme rempli de talent, a été déporté pour +une faute de police correctionnelle, toujours dans l'intention de +déshonorer la cause commune. Il a été corrompu par les autres voleurs +venus sur _la Bayonnaise_; mort de libertinage le 15 janvier 1799. + + +_D._--FLEURANCE (Joseph) dit père Barthélemi, capucin, âgé de 44 ans. Il +m'a aidé sur _la Décade_ à mettre la liste par ordre alphabétique. Au +bas de son nom se trouve la note suivante écrite de sa main: + +_Dénoncé et déporté pour avoir usé en 1795 du bénéfice de la loi, né à +Gerarmey, département des Vosges._ + +Mort de peste, rongé de vers à l'hospice, le 22 nivôse an 7 (10 janvier +1799). + + +_D._--FRANCILLEU (Mathieu) dit Pinsillon, l'un des cinq voleurs de la +Décade, se disant vigneron de Besançon, mais réellement sans aveu, +flétri dans l'ancien régime à la suite de quatre jugemens infamans, +avoit travaillé aux mines et ramé au bagne, fouété et marqué, nourri +dans le crime, il comptoit 68 ans quelques mois avant le 18 fructidor; +on le jugea aux fers, et par égard pour son âge, cette peine fut commuée +en prison perpétuelle. Après le 18 fructidor, le commissaire B..... le +confondit avec les prêtres déportés dans la prison de Saint-Maurice de +Rochefort, et le mit ensuite au cachot, mais aux charges des déportés +qui étoient forcés de lui fournir vingt sous par jour pour qu'il ne +restât pas avec eux. Au moment du départ, B..... le mit en tête sur la +liste, malgré nos réclamations, et nous ne pûmes le séparer de nous que +dans la Guyane; il s'étoit réfugié dans les bois à la suite d'un vol +qu'il avoit fait aux déportés; il fut pris, conduit à Synnamary, où il +mourut en prison à la fin de fructidor an 6 (15 septembre 1798). + + +_D._--GARNESSON (Pierre), 44 ans, curé de Conantré, Châlons, Marne, né +au même lieu, rentré en vertu de la loi du 7 fructidor an 5, instruit, +pauvre et tolérant; mort de peste, rongé de vers, à l'hospice, le 18 +frimaire an 7 (6 décembre 1798), dans la plus grande misère. + + +_B._--GAUDIN (Pierre), prêtre, âgé de 42 ans, commune de Chemiray, +département de Maine-et-Loire. Il étoit très-malade dans la traversée, +il fut renvoyé dans le désert sans être guéri; mort à l'hospice de +Synnamary, le 11 pluviose an 7 (1er. février 1799). + + +_D._--GUIN (Claude-François), prêtre lazariste de la maison de Paris, +natif de Vilfrye, département de la Haute-Saône; mort le 14 nivôse an 7 +(3 janvier 1799), de fièvre putride, chez Mlle. Rochereau, canton de +Synnamary. + + +_D._--HAVELANGE (J. Joseph), prêtre, âgé de 50 ans, recteur de +l'université de Louvain, déporté pour avoir exorcisé une possédée, né à +Siphoux, département de l'Ourthe; mort à Synnamary, chez M. Duchesne, le +20 fructidor an 6 (7 septembre 1799). + + +_D._--HUMBERT (J. B.), 40 ans, trinitaire desservant de la Marche, né au +même lieu, Toul, Vosges; mort de dyssenterie, rongé de vers, à +l'hospice, le 18 nivôse an 7 (7 janvier 1799). + + +_B._--LACHENAL (Jacques), prêtre, âgé de 34 ans, commune +d'Anneci-le-Vieux, département du Mont-Blanc; mort à l'hospice, de +dyssenterie et rongé de vers, le 15 frimaire an 7 (5 décembre 1798). + + +_B._--LAFORIE (Jean), prêtre-vicaire de Flognac, commune de Saint-Amel, +département du Lot; mort à l'hospice, de vers et de dyssenterie, +reliquats de peste, le 19 pluviose an 7 (7 février 1799). + + +_D._--LAPÔTRE (Mansuie), prémontré, âgé de 39 ans, desservant de Tilleu, +Toul, Vosges, né au même lieu. Il avoit trouvé une place au moment où +il mourut de la peste et de la dyssenterie, le 22 frimaire an 7 (12 +décembre 1798). + + +_V._--LAVILLEHEURNOIS (Charles-Honorine-Berthelot), natif de Toulon, +département du Var, maître des requêtes, âgé de 48 ans, victime comme +Brottier, mort à Synnamary, chez M. Morgenstern, le 10 thermidor an 6 +(28 juillet 1798). + + +_D._--LEBAIL (Julien-Alexis), âgé de 43 ans, vicaire de Sulnillac, de +Vannes, né à Beauhamel, département du Morbihan, rentré par la loi du 7 +fructidor. Les hommes de goût ont perdu en lui l'auteur d'un poëme sur +la révolution, que ses persécuteurs brûlèrent en l'arrêtant. Il m'en a +récité quelques morceaux qui me faisoient regretter le reste. Il mourut +en débarquant à Synnamary, le 8 frimaire (28 novembre 1798). + + +_B._--LEBAS (Bonaventure), prêtre, âgé de 50 ans, commune de +Fontaine-la-Malette, département de la Seine-Inférieure; mort à +l'hospice, de la dyssenterie et des vers, le 14 nivôse an 7 (3 janvier +1799). + + +_D._--LEBOURSICAUD (Pierre), prêtre, âgé de 36 ans, né à Delvend, +département du Morbihan, rentré avec Lebail; mort de misère et de besoin +à l'hospice, le 22 frimaire an 7 (2 décembre 1799). + + +_D._--LECORE (Alexis), diacre seulement, et déporté comme curé +fanatisant ses paroissiens, âgé de 30 ans, né à Martimer, département +d'Ille-et-Vilaine; mort de convulsions à l'hospice, le 23 pluviose an 7 +(13 février 1799). + + +_D._--MAROLLE (Jean), chartreux, né à Aubusson, diocèse de Limoges, +département de la Creuse, âgé de 37 ans. Le malheur lui avoit aliéné +l'esprit; mort à Synnamary, d'une manière misérable, le 8 vendémiaire an +8 (30 septembre 1799). + + +_B._--MICHEL (François), prêtre, âgé de 40 ans, commune de Lyon, +département du Rhône; mort à l'hospice, de vers et de peste, le 14 +nivôse an 7 (3 janvier 1799). + + +_D._--MULLER (Nicolas), 41 ans, professeur de philosophie à Luxembourg +sa ville natale; mort à Synnamary, chez monsieur Duchesne, le 20 +fructidor an 6 (6 septembre 1798). + + +_V._--MURINAIS (Antoine-Augustin-Victor), natif de Murinais, département +de l'Isère, âgé de 66 ans, représentant du peuple, victime du 18 +fructidor; mort le 15 frimaire an 6 (5 décembre 1797). + + +_D._--MUSQUIN (Pierre-Benoît), âgé de 42 ans, curé de Pont-sur-Vannes, +Sens, Yonne, né à Provins, Seine et Marne, a fini d'une manière +tragique, le 6 frimaire an 7 (26 novembre 1798). + + +_D._--PICARD (Mathieu), 58 ans, curé de Rupereux, Sens, Seine et Marne, +poitrinaire et attaqué de la gravelle, maladies reconnues par deux +visites des officiers de santé, né au village de Joigny, département de +l'Yonne, dans la Bourgogne; mort à l'hospice de Synnamary, après de +longues et inexprimables souffrances, en messidor an 7 (7 juillet 1799). + + +_B._--PONCI-CHARETIER (Jean), âgé de 23 ans, commune de Zignant, +département de l'Hérault; mort de peste à l'hospice, le 7 frimaire an 7 +(27 novembre 1798). + + +_D._--RAIMBAULD (César-Auguste), 45 ans, lazariste de Tours, curé de +Bruleau, résidant à Blois, excellent homme, instruit et pieux, sans +cagotisme. Il avoit eu un germe de peste à Konanama, où il s'étoit rendu +infirmier de ses confrères. Au bout de six mois de langueur, il est mort +étique, après avoir vendu jusqu'à son couteau pour vivre, le 8 prairial +an 7 (28 mai 1799). + + +_V._--ROVÈRE (Joseph-Stanislas), né à Bemieux, département de Vaucluse, +représentant du peuple, âgé de 49 ans. + +Rien n'est plus tendre que sa correspondance avec son épouse. Il ferma +les yeux dans la Guyane, au moment où elle embarquoit sur la Vaillante +pour le rejoindre. Cette corvette a été prise par les anglais. Les +douleurs qui ont précédé la fin tragique de Rovère, lui ont bien fait +expier les torts qu'il a pu avoir dans la révolution; mort en messidor +an 6 (juillet 1798). + + +_D._--ROYER (N.), prêtre, âgé de 35 ans, né à Velot, département des +Vosges; mort de la dyssenterie à l'hospice, le 4 pluviose an 7 (29 +janvier 1799). + + +_D._--SARTEL (Gabriel), né à Gand, curé de Notre-Dame de Gand; mort de +chagrin, le 30 fructidor an 6 (16 septembre 1798). Il étoit âgé de 49 +ans. + + +_B._--SAUTRÉ (Jean-François), prêtre, professeur à Vic, âgé de 51 ans, +commune de Metz, département de la Moselle; mort d'hydropisie à +l'hospice, le 5 avril 1800 (15 germinal an 8). + + +_D._--TREMAUDAN (François), officier d'infanterie de Plemey-Jugo, âgé de +21 ans; mort d'une fièvre putride à Corossoin, chez Vogel, canton de +Synnamary, le 12 brum. an 7 (2 novembre 1798). + + +_V._--TRONÇON-DUCOUDRAY (Guillaume-Alexandre), natif de Reims, +département de la Marne, âgé de 45 ans, représentant du peuple; mort de +fièvre putride, en prairial an 6 (mai 1798). Il nommoit la déportation +_guillotine sèche_. Il n'a jamais voulu boire de bouillon de tortue, qui +l'auroit guéri infailliblement; mort de chagrin. + + +_B._--VEAUZY (François), prêtre, curé de Busson, âgé de 49 ans, commune +de Thiers, département du Puy-de-Dôme; mort à l'hospice, d'épidémie, le +15 frimaire an 7 (5 novembre 1798). + + +_B._--VERGNE (Dominique), prêtre, vicaire, âgé de 41 ans, commune de +Beaufort, département de Maine et Loire; mort de peste à l'hospice, le +25 frimaire an 7 (15 novembre 1798). + + +_B._--VERILLOT (Antoine), prêtre-capucin, âgé de 48 ans, commune de +Langres, département de la Haute-Marne; mort à l'hospice d'une maladie +de consomption, le 12 germinal an 7 (1er. avril 1799). + + +_B._--VIEUX-MAIRE (Jean-Baptiste) prêtre-récollet, âgé de 45 ans, +commune de Vilers-le-Luxeuil, département de la Haute-Saône, mort à +l'hospice le 12 frimaire an 7 (2 décembre 1799). + + +TOTAUX de _la Vaillante_. + + Morts 6. + Évadés 8. + Restans 2. + ---- + TOTAL 16. + + + _Décade._ Morts à Konanama, 36. + Morts à Synnamary, 28. + ---- + TOTAL 64 morts sur 193. + RESTE 129. + + +BAYONNAISE. + +_Déportés morts à son bord dans la traversée de France à Cayenne._ + +ALLAGON, prêtre-chapelain de Toulouse. + +BEAUGÉ, prêtre, du Mont-Blanc. + +BUCHER, prêtre-curé, de Besançon. + +CHEVALIER, chanoine de Chambéry. + +MARCEL, curé du diocèse de Clermont en Auvergne. + +MOUTILS, prêtre du diocèse de Castres. + +REYPHINS aîné, d'Ypres. + +TRAIGNIER, originaire de Clermont en Auvergne, curé de Saint-Sernin, +diocèse de la Rochelle. + +Et un autre laïc, dont le nom nous a échappé, qui, en retournant de la +rade à Rochefort, est mort d'épidémie bien constatée. + + TOTAUX des déportés + de la Bayonnaise 120 + --- + Dont morts à Konanama 30 + à Synnamary 17 + Dans la traversée 9 + --- + TOTAL des morts 56 + --- + RESTANS 64. + +..... Konanama et Synnamary ont donc dévoré en deux mois la moitié des +malheureux qui y sont débarqués; les autres déserts de la Guyane n'ont +pas plus ménagé ceux qui s'y sont retirés, mais ces derniers, du moins, +ne sont pas morts sans secours et sans consolation. Nous suspendrons +pour quelque tems ces funèbres nomenclatures, nous ne dirons même rien +du désert de Synnamary, il ressemble parfaitement à celui de Konanama. +Ce dernier est inhabité, et à 2 lieues et demie de la mer. L'autre +également à l'entrée d'une grande savane, n'en est éloigné que de deux +milles, et sur les bords d'une rivière saumâtre comme Konanama. Le +prétendu village qui donne le nom au canton, est composé de douze ou +quinze mauvaises huttes, moins propres que les loges de nos sabotiers +des grandes forêts, où résident sept à huit créoles blancs à demi-vivans +comme la plupart des habitans de la Guyane. + +Avant d'aller chez les Indiens, disons un mot de l'agent Burnel que nous +n'avons fait qu'entrevoir, quand nous avons passé à Konanama. Il y a dix +mois qu'il est en place, au bout de six semaines, il ne s'est plus +déguisé. S'il lit ce que je vais dire de lui, je ne crois pas qu'il +m'accuse de partialité; plus il m'a fait verser de larmes, plus je lui +pardonne de bon coeur, je l'apprécie par mes malheurs, je le connais, je +le plains, et ne le hais point... Voici son portrait: + +Burnel, fils d'un homme de loi de Rennes en Bretagne, d'une taille +médiocre, d'une physionomie prévenante, a fait quelques mauvaises +études, s'est fourré chez un procureur, a voulu savoir de tout sans +jamais se fixer à aucun état. Le mauvais exemple de son père adonné sans +ménagement à tous les excès, l'abandon où il vivoit, la dissipation +naturelle à son âge, ont émoussé son aptitude, augmenté son orgueil, +nourri ses penchans et étouffé dans son coeur un naturel assez bon. Les +révolutions de la Bretagne ont achevé de le perdre; il a voyagé en +étourdi, s'est fait une fumée de réputation à l'île de France où il a +fait quelques feuilles incendiaires qui l'en ont fait déporter; a +intrigué auprès de la convention et du directoire; a été nommé agent _à +l'île de France_, pour y porter le décret de la liberté des noirs; a +manqué d'y être pendu avant d'en être chassé, et s'est enfin vu nommer +agent de Cayenne après avoir ruiné sa bourse et tari celle de ses amis. +Ces vicissitudes lui ont donné un caractère fluide, une âme foible, des +passions vives, un coeur ardent, des vues bornées, des moyens +compliqués, des apperçus faux, des essais téméraires, des plans +incohérens, des résultats aussi pernicieux pour lui que pour les autres. + +Le jour de sa nomination à Paris il accourt chez lui, rue des +Petits-Champs, s'affuble de son grand costume qu'il avoit fait faire +d'avance; envoie chercher son père qui étoit à moitié gris dans un petit +cabaret de la rue. Traînée; se cache dans un cabinet pour lui ménager la +surprise; le papa entre et tombe aux genoux de son cher fils qui le +relève, et lui dit: «_Embrassez l'agent de Cayenne... Je pars demain et +vous me suivrez._» Ce bon père l'a réellement suivi, et Cayenne a le +bonheur de l'avoir pour juge. Voici leur début et l'état de la colonie: +Les caisses sont vides, les nouveaux venus ont besoin de fonds et le +commerce de piraterie baisse tous les jours. La récolte est serrée, +Jeannet en a chargé une grande partie sur _la Décade_ et sur _la +Bayonnaise_. Burnel est criblé de dettes, entouré de sang-sues, il veut +contenter tout le monde, faire sa bourse et payer ses créatures; la +chose étant impossible, il a recours aux conspirations, il fait armer +les mulâtres contre les blancs et se décide à révolutionner la colonie +comme le cap Français; au moyen du désordre, il butinera et fera ensuite +voile pour un autre pays; mais le laissera-t-on partir et ne périra-t-il +pas lui même? Cette arrière-pensée lui fait tourner ses armes contre +ceux qu'il a mis en jeu; il dénonce la grande conspiration des mulâtres; +il nomme une commission pour les juger; au moment du prononcé des juges, +il se fait apporter les pièces et fait afficher une proclamation où il +reconnoît que les prévenus méritent la mort, mais que l'humanité ayant +aboli ce genre de punition, il ne veut pas ensanglanter la colonie. +Comme il étoit le plus grand coupable, il devoit la grâce aux autres; on +fut d'abord dupe de cette clémence. Les marchands firent des sacrifices, +l'agent fit des arrêtés sages, il ordonna le travail ou la mort. On +amena des prises qu'il envoya à Surinam comme Jeannet, et se disposa à +exécuter les ordres secrets du directoire qui lui avoit enjoint de faire +circuler sourdement dans cette colonie le fatal décret de la liberté des +nègres. Cette tentative homicide est un des reproches les plus fondés à +faire à Burnel. Son prédécesseur ne l'a jamais essayé. À peine est-il +arrivé qu'il y envoie un certain M........., qui a perdu la moitié de +ses membres à St.-Dominique, en combattant pour les hommes de couleur +contre les blancs. + +L'alliance qui existe entre la France et la Hollande, force le +gouverneur de Surinam, de ménager l'agent de Cayenne; ce dernier spécule +sa fortune sur la désorganisation qui suivroit le décret, et Surinam +entre ses mains lui donneroit en un clin-d'oeil une fortune quadruple de +celle de Jeannet; l'ambition qui le dévore lui fait compter pour rien +les désastres qui suivroient cette inoculation de liberté; la torche de +discorde, allumée dans ce coin populeux de la grande terre, éclairoit le +tombeau de tous les blancs et l'Amérique entière ne présentoit qu'un +vaste tombeau: ce point contigu au Mexique et au Pérou, faisoit de ces +riches climats un nouveau cap Français plus inabordable que les côtes +des Bisagots en Afrique, habitées par des mangeurs d'hommes; les +Européens qui n'ont jamais vu le gouvernement du Nouveau-Monde, ne se +persuadent pas facilement ce que je viens d'avancer; mais Burnel le +connoît et ses tentatives en sont plus criminelles; c'est à lui seul que +les Anglais doivent la conquête qu'ils ont faite momentanément de la +colonie de Surinam, l'inappréciable Frédérici n'avoit d'autre +alternative que de se laisser égorger et de perdre en mourant toutes les +colonies de l'Amérique méridionale, ou de se mettre sous la protection +des Anglais. + +Le nouveau continent attestera avec moi que Burnel seul doit porter la +faute et de l'envahissement de la colonie Hollandaise et des désastres +qui ont été pour Cayenne la suite funestes de cette reddition. Pour +ourdir cette trame à son aise, il séquestra tout, retrancha tout et +mania la terreur avec un machiavélisme si gradué, que tout le monde se +trouva enveloppé subitement dans son fatal épervier. En arrivant, il +avoit commandé le travail ou la mort. Un mois après, il demande aux +nègres s'ils sont contens de leurs propriétaires, et pour qu'ils +entendent mieux ses suppliques, il fait traduire en idiôme créole les +excuses qu'il leur adresse. Il avoit condamné à la franchise quelques +mulâtres conspirateurs; à l'approche des élections de germinal an VII., +il les fait relaxer pour qu'ils votent à son gré. Le mulâtre Ferrère de +St.-Dominique, à qui il s'étoit adressé pour la conjuration, ne pouvant +plus rester, est déporté de gré à gré et reçoit de l'agent une bonne +somme d'argent pour aller à St.-Barthélemy. + +Le conseil de Burnel lui insinue qu'il doit frapper un grand coup pour +avoir de l'argent et pour rejetter sur quelqu'autre personnage marquant +l'odieux d'une conspiration dont on le regarde comme chef[10]. Le +commandant de la force armée, Desvieux, créature de Jeannet, fut désigné +pour être leur dupe, cet homme foible a été l'idole et la dupe de tous +les partis, Burnel lui fit de nouvelles caresses, lui peignit son +embarras, prit jour pour une séance secrète, où il fut décidé qu'on +déporteroit les propriétaires riches et royalistes; Desvieux, +Frey-de-Neuville, Lefebvre, furent chargés d'en présenter chacun une +liste motivée. Burnel en rédigea une recensée sur les trois autres, et +envoya Desvieux à Synnamary pour préparer l'embarquement des futurs +déportés. Deux jours avant le conciliabule, un bâtiment danois qui +devoit sortir du port, eut ordre d'aller prendre ses dépêches à +Synnamary; à peine Desvieux fut-il en route pour les lui porter, que +Burnel fait mettre les scellés chez lui, donne à sa mode la clef de la +fameuse conspiration ourdie par Desvieux contre tous les habitans, lui +suppose une liste de proscription qu'il ne montre à personne, le +destitue et le déporte sur-le-champ à St.-Christophe. Frey-de-Neuville +qui envioit sa place, lui annonça cette nouvelle en pleurant, retourna +s'incliner devant Burnel qui profita de la crédulité que l'effroi +donnoit à ce détour, pour arracher des colons désignés quarante mille +francs et un nombre encore plus grand de bénédictions. «Généreux +habitans, dit-il en recevant cette somme, me voilà pourvu pour six mois, +je comptais faire un emprunt comme la loi m'y autorise; ma parole +d'honneur, je ne vous demanderai plus rien.» + +[Note 10: _L'auteur ne fait qu'analyser ici la procédure du citoyen +Burnel, envoyée en France, le 28 brumaire an 8, par son successeur. +Lesdites pièces sont signées du citoyen Franconie, de tous les habitans +et des mulâtres eux-mêmes._] + +Le choix des élections approchoit... Voici comme on y procède: + +Les choix sont fait d'avance, la majorité des votans est composée de +nègres qui nomment leurs confrères pour électeurs; ils ne savent pas +lire et sont à la dévotion de l'agent qui influence ouvertement les +assemblées; il attend les électeurs au Dégras, les fait emmener au +cabaret, on paie leur dépense, entre la poire et le fromage; on leur +demande; qui ils vont nommer; s'ils ne connoissent personne, on a une +liste dont on leur apprend les noms; s'ils ont fait un autre choix que +celui de l'agent, on leur objecte que le candidat de la liste réunit +tous les suffrages. Les blancs n'ont presque pas voix délibérative dans +ces antres lugubres de débauche et de licence; on les traite de +royalistes quand ils font choix d'un propriétaire honnête homme. D'après +ce mode on ne doit plus s'étonner d'avoir vu en 1796, Fréron et ses +associés rappelés au corps législatif. + + * * * * * + +Burnel qui connoissoit le mode d'élection, avoit pardonné aux mulâtres +leur conjuration, et se déclaroit de plus en plus l'ami des noirs pour +gagner leurs suffrages aux assemblées; d'un côté, il inscrit son père, +homme immoral, et de l'autre Jeannet son prédécesseur. + + * * * * * + +Jeannet est élu, Burnel se plaint que les assemblées ont été +influencées; ensuite il s'en console en disant à ses amis: «Puisque les +Cayennois ont élu Jeannet que je vaux bien, à la fin de ma prêture +j'aurai le même honneur; et je dirai à mon retour comme cet empereur +mourant: _Je sens que je deviens Dieu._» + + * * * * * + +Il lacère ensuite le code constitutionnel, pour affermir son despotisme. +Il accumule toutes les places et tout le pouvoir entre les mains d'un +seul homme de chaque canton avec qui il correspond directement, cette +organisation monstrueuse fait que le même individu est tout ensemble, +inspecteur de police civile et judiciaire, juge de paix, assesseur, +maire, municipal, et commissaire du pouvoir exécutif sous le nom +_d'agent municipal_. + +De ce premier échelon de tyrannie, il passe dans son antre des loix, et +tient sous sa verge de fer, la caisse, la justice, la police, les places +et les autorités civiles et militaires; ne craignant personne pour +contre-balancer son autorité colossale, il gouverne selon son plaisir et +ses intérêts personnels. (Voici le résumé de sa conduite pendant les six +derniers mois de cette année an 7, jusqu'en septembre 1799 an VIIIe.) + +Au-dehors il entretient une correspondance très-active avec M. Frédérici +gouverneur de Surinam; il envoie dans cette colonie des anarchistes +déguisés pour soulever les nègres en propageant la loi du 16 pluviose an +II, et faire déclarer la colonie, possession française et directoriale. + +Ainsi Burnel, toujours en sentinelle, pour agrandir sa fortune et +assouvir son ambition, se trouve disculpé, quand il envoie ses prises à +Surinam, pour être vendues à vil prix. Que la mère-patrie lui demande +compte, la pénurie de ses caisses proviendra de l'argent qu'il donnoit à +ses agens à Surinam. Qu'elle lui reproche quelques exactions, il se +retranchera sur ses dépenses secrètes. + +Au-dedans, il interceptoit tout ce qui venoit pour les déportés; il +incarcéroit les habitans qui leur apportoient des fonds, ou qui +laissoient transpirer quelques nouvelles; il traînoit les uns dans des +cachots, il déportoit les autres sur des rochers au milieu de la mer, il +montroit le glaive de la terreur à tous les navigateurs européens, +porteurs de quelques nouvelles subversives de son despotisme. + +Il échancra tellement la ration des déportés du dépôt de Synnamary, +qu'il leur fit regretter Konanama. L'huile, le savon, le taffia, le riz, +leur furent successivement retranchés. Quand il vouloit punir +quelqu'un[11], il le menaçoit de l'envoyer à Synnamary; ces privations +étoient un peu compensées par les permissions qu'il nous accordoit +d'aller à Cayenne passer quelques jours à nos frais. Pendant six mois il +ne fit point de reproches aux colons de leur humanité à notre égard. Un +bâtiment de l'Isle-de-France, chargé d'une vingtaine de déportés, de sa +connoissance et de son parti, relâcha à Cayenne à la fin de germinal an +7, mi-avril 1799, ces exilés fauteurs de la liberté des noirs, furent +reçus froidement par les habitans chez qui Burnel se permit de les +caserner. Il en fut affecté, s'en prit à tout le monde, et sur-tout à +nous, dans une proclamation ainsi conçue: + +«Ennemis de la république qui a été obligée de vous vomir de son sein, +vous tous, royalistes déportés, dont l'esprit remuant et les intrigues +ont, je n'en puis douter, provoqué toutes les crises qui ont pensé +perdre la colonie, vous ne deviez pas vous attendre à trouver place dans +une proclamation adressée à des citoyens français: que votre surprise +cesse; je n'ai qu'un mot à vous dire, il sera clair, mais dur. + +[Note 11: Burnel, en partant de France, avoit épousé civilement une +jeune fille d'apothicaire, qui se voyant prête d'accoucher à Cayenne, +voulut faire bénir son union par un prêtre insermenté. André Parisot, +chanoine d'Auxerre déporté, fut appelé en secret et les maria. Burnel +l'ayant soupçonné d'avoir ébruité cette grande affaire, l'exila pendant +huit jours à Synnamary; il en fit autant à Germon qui étoit sur +l'habitation Bremont, et le tout sur des rapports nègres. + + (_Extrait du mémoire de J. J. Aimé._)] + +»Puisque tout ce que l'humanité conciliée avec mon devoir, m'a porté à +faire pour vous, n'a pas suffi pour obtenir du plus grand nombre la +tranquillité qui convient seule à votre position, je vous préviens que +le premier qui sera convaincu d'avoir fomenté la sédition parmi les +cultivateurs, et porté ces hommes crédules à l'abandon des travaux de la +colonie, sera jugé comme perturbateur de l'ordre public, comme ennemi +irréconciliable de la colonie; que les insensés qui osent protéger avec +jactance les ennemis de la république apprennent que je les connois +tous, et que je les rend personnellement responsables _de toutes les +menées, faits et gestes de leurs protégés_. Sous un gouvernement juste +et ferme, les bons citoyens doivent seuls vivre tranquilles, les autres +doivent toujours voir suspendu le glaive de la loi. + +»La présente proclamation sera sur-le-champ imprimée, publiée, affichée +et portée dans tous les cantons, par un détachement de force armée, pour +être lue aux cultivateurs, et dans leur idiôme. + +»Fait à Cayenne, dans la maison de l'agent, le 4 floréal an 7 [23 avril +1799].» + + _Signé_ BURNEL; + LEGRAND, _secrétaire-général_. + +Le même jour, sort un autre arrêté qui ordonne aux habitans de payer +dans un mois, sans délai, le sixième brut de leur revenu. Cette pièce a +pour épigraphe: _constitution, article 156_. «Les agens particuliers +exerceront les mêmes fonctions que le directoire, et lui seront +subordonnés.» Suit le considérant que l'article 54 de la loi du 12 +nivôse an 6, organisatrice de la constitution dans les colonies, a +prévu, d'une manière très-claire, la circonstance déplorable où se +trouve actuellement le département de la Guyane. Suit l'arrêté, que tous +les propriétaires d'immeubles verseront, à titre de prêt, dans la caisse +nationale, le sixième du revenu brut de l'année. La commission chargée +de percevoir cet emprunt est autorisée à employer tous les moyens +coërcitifs pour qu'il soit fini au 15 prairial prochain, époque que +l'agent avoit fixée pour son départ. Personne ne pourra vendre son bien, +ni disposer de son revenu, sans avoir satisfait à cette dette. + +Un autre arrêté, en date du 7, met tout le bétail en réquisition: un +autre, en date du 8, force tous les colons de payer l'arriéré de leurs +contributions. + +Le sixième brut équivaut à la moitié du revenu; l'arriéré monte à près +des trois quarts de la récolte des moins aisés; il enlève les +habitations aux plus riches. Jadis, ils avoient des nègres, hypothèque +de leurs fonds et revenus; ils n'ont plus que leurs stériles abattis, +qu'il leur reprend après leur avoir enlevé leurs bras. + +Depuis brumaire an 7 [octobre 1798] leurs vivres sont en réquisition +pour le gouvernement en proie à la famine. En 1799, des corsaires +viennent de France, amènent des prises; Cayenne regorge de farine, la +réquisition continue. Burnel fait vendre les denrées à Surinam, fait +sortir les trois arrêtés précités, y tient tellement la main, que toutes +les pirogues qui vont à Cayenne sont déchargées au magasin général. Les +dons patriotiques, l'emprunt forcé, les patentes, les maîtrises, les +barrières, les réquisitions des fortunes, ne sont que des sous +additionnels, en comparaison des exactions de l'agent. + +Le 22 floréal, 11 mai, treize déportés belges s'échappent sur la pirogue +que Konrad avoit vendue à un soldat réformé, pour aller faire la pêche +de la tortue. Le vendeur, au défaut du propriétaire, est mis en prison, +comme devant répondre d'un bien qui ne lui appartient plus, comme il en +exhibe la preuve par le contrat du marché. + +Depuis un an, nous n'avons pas reçu de nouvelles directes de France. +Malgré les défenses de Burnel, la renommée en publie quelques-unes au +fond de nos déserts. En mai, Mezières de Synnamary, revient de Maroni, +et annonce que les Français sont repoussés; la pomme de discorde est +jettée dans le directoire; la Vendée a repris; le Midi est insurgé. Ces +bruits sourds prennent leur source dans la correspondance qu'Adelle +Robino, en mission à Surinam, a fait intercepter à l'agent, qui envoie +Dussault sur _la Aénus de Midisis_, pour vendre vingt milliers de +poudre à feu, et prendre Adelle par ruse. On l'invite à dîner à bord de +la goëlette; on le retient prisonnier; ce jeune homme prévoyant le sort +qui l'attendoit, se précipite dans la mer pour se sauver, et se noie. M. +Frédérici indigné de cette violation du droit des gens, renvoie toutes +les créatures de Burnel. Le plan du cabinet du Luxembourg restoit sans +effet; N.... reçoit une mission particulière, se rend à Surinam pour +faire des excuses au nom de Burnel qui venoit d'y envoyer le sixième des +denrées de la colonie. Ce trafic produit de larmes, valoit vingt sous à +Cayenne, et six francs à Panameribo. Il avoit en outre quatre prises qui +étoient déjà estimées soixante-dix mille piastres, ou quatre cent +quatre-vingt-dix mille livres. N.... est chargé d'envoyer à Cayenne au +plus vîte une partie de ces fonds: les deux agens se craignent. M. +Frédérici, en fin courtisan, amuse Burnel et son envoyé, laisse vendre +quelques objets peu importans: l'argent est apporté à Cayenne par Menard +et M...... jeune noble qui a souillé ses lettres par un abus de +confiance des Surinamais qui lui avoient déposé des fonds pour les +déportés. Cependant une étincelle d'espérance luit à nos yeux. + +En juillet, nous lisons dans le journal de Hambourg du 4 février 1799, +que le 17 janvier le directoire a fixé le lieu de la déportation à +l'isle d'Oléron; les proscrits qui se soumettront à cette loi, n'auront +qu'à se présenter pour obtenir un passe-port, _ils iront seuls et +librement à Oléron_.--_Il paroît certain_, ajoute le journaliste, _que +les déportés qui sont restés à Cayenne pourront aussi se rendre à +Oléron. Il n'y a de ceux qui étoient restés en France que Laharpe et +Dumolard, qui comptent n'y pas aller._ (Ce n'étoit que de trompeuses +amorces.) + +_28 janvier_ (dit le même journaliste): «On assure que plusieurs +ex-députés condamnés à la déportation s'empressent de se conformer à la +loi du 9 décembre (qui confisque leurs biens s'ils ne se rendent pas +prisonniers), depuis qu'ils savent que le lieu de leur déportation n'est +plus la Guyane; on cite dans le nombre _Pastoret_ et _Duplantier_.» + +_21 février, nº. 29_: «Plusieurs des ci-devant condamnés à la +déportation, parmi lesquels on nomme _Boissy-d'Anglas_, _Siméon_, +_Villaret-Joyeuse_, _Murer_, _Dommer_, _Praire_ et _Mailhe_, ont fait +leur déclaration au département de la Seine, et obtenu des passe-ports +pour se rendre à Oléron; ils se montrent dans Paris depuis le dernier +arrêté qui a fixé un délai pour leur départ et le lieu de leur exil. +L'ex-ministre _Cochon_ est du nombre de ceux qui se sont soumis à la +loi; on le dit en route pour Oléron.» + +Ces nouvelles sont parvenues à M. Lafond-Ladebat du 20 au 30 prairial an +7 (du 9 au 19 juin 1799.) Elles sont les premières qu'on a débitées sans +crainte et par écrit depuis deux ans. On nous informe, par cette même +occasion, que nous avons des fonds à Surinam; on demande la liste de +ceux qui ont survécu à de si grands malheurs. Tandis que les nations +étrangères à qui nous aurions dû être indifférens, donnoient des leçons +d'humanité à Burnel, il inventa pour nous accabler une fête que personne +ne connoissoit, celle du 18 fructidor; ce jour répond au 5 septembre. En +1792, que le 5 septembre fut funeste aux déportés dans les prisons! en +1799, l'agent célèbre l'anniversaire des réjouissances de leur misère et +de leur mort sous la zone torride. + +Pendant que Burnel se démène pour bouleverser Surinam, M. Frédérici +remet cette colonie aux Anglais, d'autres disent au stathouder qui s'est +réfugié dans la Grande-Bretagne. La fortune de Burnel et celle de ses +agens est confisquée; le nouveau gouverneur anglais renvoie en paix les +négocians de Cayenne. + +_15 septembre._ Deux frégates et un vaisseau rasé anglais incendient le +poste des Islets (de Cayenne), jettent l'alarme dans la colonie, et +menacent d'une descente: Burnel fait replier les postes sur Cayenne, +laisse les cantons sans défense, défend aux colons de sortir de chez +eux, lève un bataillon noir qui sera nourri aux frais des propriétaires, +fait précéder le tout de deux arrêtés du 8 et du 9 brumaire (20 et 21 +octobre 1799.) + +Dans le premier, il reproche aux habitans d'avoir fait des faux, pour +donner asile aux déportés; il enjoint à ces derniers de rester chez les +propriétaires, sous des peines rigoureuses. + +Un autre arrêté, en date du 9, est ainsi conçu: _La colonie est en état +de siège; toutes les propriétés publiques et particulières, tous les +individus qui habitent la Guyane française, tous les moyens de toute +espèce qu'elle fournit, sont en réquisition pour sa défense, et y +resteront assujétis jusqu'à un nouvel arrêté._ + +Les nègres affluoient à Cayenne, le bataillon blanc étoit dispersé, la +crainte du pillage et de l'anarchie consternoit tous les blancs. Burnel +se propose d'émettre pour 400,000 l. de papier: les autorités civiles et +militaires lui font des remontrances respectueuses et énergiques; il a +peur, change de plan, se décide à partir, puis à rester; proclame +tout-à-coup, de son chef, la paix avec les États-Unis, pour les attirer, +se ménager une issue, et faire partir son père, sa femme et ses trésors. + +Il éprouve des obstacles; il devient furieux, il devient fou; il s'en +prend sur-tout aux déportés. Frey de Neuville, qui a remplacé Desvieux, +va à Synnamary leur ordonner de partir au premier signal. _Ceux qui +seront malades ou infirmes, hors d'état de pouvoir suivre les autres +leur dit-il, seront fusillés._ Ces menaces n'ont eu aucun effet: je ne +dirai même pas qu'elles aient été faites par Burnel, car Frey étoit +toujours plein de vin quand il signoit quelque chose. + +L'ennemi disparoît après avoir bien poursuivi le capitaine Malvin. Ce +caboteur saisi d'une terreur panique, met pied à terre à l'embouchure de +Synnamary, brûle sa prise et son bateau, crie au secours, laisse son +équipage à l'abandon. Ses matelots s'enivrent, se battent au pistolet, +se débandent chez les habitans, les pillent et retournent à Cayenne, +rejeter la faute sur les synnamaritains et sur les déportés. Les +habitans s'étoient sauvés dans le haut des rivières, tous les déportés +étoient enfoncés et gardés dans leurs karbets; la terreur étoit si +grande, que le rivage de la mer, à une demi-lieue du hameau, fut couvert +de tonneaux de salaisons, de vin et de toute espèce de marchandises +sèches, sans que personne y touchât; soldats, colons, matelots avoient +jeté leur bagage pour s'enfoncer dans la forêt; ceux qui étoient +débarqués les derniers, voyant l'ennemi retiré, tirailloient sur les +autres pour butiner en sûreté. Malvin qui les avoit précédés à Cayenne, +avoit dit à l'agent qu'il s'étoit trouvé entre deux feux, assailli par +les synnamaritains et les déportés qui faisoient signe à l'ennemi. Cette +calomnie récompensée du grade de municipal, étoit détruite par une autre +partie du même équipage à la poursuite des marodeurs. Les colons, les +matelots, quelques militaires, les agens des cantons avoient envoyé +plusieurs procès-verbaux contre Malvin, tous étoient signés par Brutus +Magnier. Il étoit prouvé que Malvin avoit fui, sans donner d'ordre à sa +troupe, que quelques-uns de ses gens avoient frappé des habitans et des +déportés, qu'ils en avoient volé un grand nombre et tiré des coups de +fusils dans les karbets. Ces actes de violence furent autant de brevets +auprès de Burnel pour conserver à Malvin sa place d'officier municipal +et l'impunité à son équipage. + +Je n'ai jamais vu de crise plus critique que celle de Cayenne à cette +époque; l'agent et sa cour, d'un côté, ne voyoient que la mort; les +habitans et les déportés que le pillage et le meurtre. Chaque jour +éclairoit de nouvelles persécutions. L'agent scrutoit jusqu'au fond de +l'âme tout ce qui l'entouroit; il arrachoit les habitans et les déportés +de leurs retraites; il les incarcéroit sans raison et les relaxoit de +même; il s'enflammoit, s'appaisoit, proposoit des mesures, les +combattoit, les adoptoit, les rejettoit dans le même instant; enfin, +nous vivions dans le désespoir et l'effroi. + +Il feignit de battre en retraite pour revenir à la charge et frapper un +coup sûr dans le silence. Il se décida à déporter tous ceux de +l'état-major du bataillon d'Alsace dont il avoit quelque chose à +redouter. Le mécontentement éclata, il venoit de faire embarquer son +père et son épouse et sa fortune. Les habitans les firent revenir à +terre, alors le terrible agent devint doux comme un mouton. Cette +nouvelle se répandit dans les cantons. + + * * * * * + +Nous commencions à respirer; je demeurois à quatorze lieues de la +capitale: j'écrivis à un ami que j'y avois, pour lui demander des +nouvelles de Burnel dont je ne faisois pas l'éloge. On nous avoit assuré +qu'il étoit suspendu, j'en félicitois le peuple de Cayenne. Burnel plus +soupçonneux depuis cette crise étoit aux aguets; il prit la boëte, +ouvrit ma lettre, la remit à son adresse, se la fit apporter par la +personne à qui elle étoit adressée, et m'envoya chercher en diligence +par un capitaine et six gendarmes qui avoient ordre de faire une visite +domiciliaire pour prendre ce qu'on vient de lire, car j'en étois resté à +cet endroit de notre malheureuse histoire qui fut adroitement soustraite +par madame Givry. + + * * * * * + +On me traîne de cachots en cachots, les fers aux pieds et aux mains, +j'arrive au Dégras de Cayenne à la nuit, après avoir fait douze lieues +dans cette journée à l'ardeur d'un soleil brûlant, à travers des sables +mouvans et des nuées de maringouins. En débarquant, quatre grenadiers me +conduisent à la geôle; le concierge me connoissoit, sans m'avoir jamais +vu. Il aide à mes guides à décliner mon nom.... «C'est Pitou de Kourou, +il m'est recommandé depuis trois jours... L'agent m'a dit de l'enfermer +dans un cachot nègre, les fers aux pieds et aux mains; je n'en ferai +rien,» me dit-il tout bas. Quand les grenadiers furent partis, il fit +nétoyer une chambre au milieu de la galerie et me fit coucher sur des +planches, en me disant: _C'est tout ce que je puis faire sans me +compromettre._ + +Le lendemain, à onze heures, un gendarme et quatre grenadiers viennent +me chercher pour aller chez l'agent. J'étois obsédé de fatigues. Une +foule de monde de toute couleur et de toute espèce me fixoit jusqu'au +fond de l'âme. On m'introduisit ainsi, comme un grand coupable, dans la +chambre du conseil de l'agent. Robert, toute la justice, toute la police +et tout l'état-major de Burnel se promenoient en l'attendant. Je +m'arrête au milieu de la salle, les yeux fixés sur une espèce d'homme ou +de cyclope; c'étoit Malenfant qui me faisoit signe de le suivre dans +une chambre voisine; je reste immobile en souriant; l'adjudant de +Burnel, _Morsy_, chapeau bas, se tenant éloigné du cercle, fait signe +aux grenadiers de se mettre en sentinelle aux portes, pour préparer les +voies à l'agent qui vient en grand costume, me toise, me demande mon +nom.--Tirant ma lettre de sa poche: «Reconnoissez-vous cette +lettre?--Ouvrez-la.--Oui... c'est ma signature, je ne l'ai jamais +niée.--Je vous sais gré de votre franchise.--La franchise et la probité +doivent être si communes qu'on n'en doit savoir gré à personne. Cette +lettre fut dictée par un juste désespoir. Depuis six mois, vous vous +étudiez à nous torturer; vous menacez tout le monde de la mort; je n'ai +qu'une grâce à vous demander, c'est de m'accorder cette mort, je ne vous +maudirai plus, et cette lettre aura produit l'effet que je désire.--Quel +courage! Je ne vous connoissois pas, et vous, me connoissiez-vous?--Je +ne vous ai jamais vu, mais j'ai des griefs personnels contre vous.--Vous +allez me les dire?--Avec plaisir et vérité...... Quand vous arrivâtes +ici le 15 brumaire an 7, votre premier mot fut le bonheur de la +colonie; tout le monde vous bénissoit: je vous adressai une pétition +pour obtenir les vivres à Synnamary ou à Kourou, à la case Saint-Jean où +nous étions trois malheureux valétudinaires, sans plantations, sans +vivres, sans argent, sans linge et sans cultivateurs. + +»Le plus fort des trois pouvoit à peine donner à boire aux autres; +l'hôpital nous étoit interdit, comme il nous l'est encore; nous n'avions +plus rien à vendre; nous n'avions point de cassave. Le seul habitant que +nous connussions en avoit déjà pris deux d'entre nous à sa charge. Le +maire de Makouria, qui en avoit réchappé un autre de la mort, m'engagea +de vous adresser une pétition; je la lui remis, il vous la présenta, +vous mîtes au bas _néant à la requête_..... Nous fûmes obligés, pour +vivre, de nous jeter aux genoux des habitans, dont les plus voisins sont +à deux et trois lieues..... Si nous étions prisonniers en France, nous +serions nourris, et nous sommes à quinze cents lieues de nos familles, +ensevelis dans un désert, confiés à un préposé du directoire, qui nous +refuse les vivres..... Qu'il me soit permis de vous rappeler votre +proclamation du 4 floréal; après avoir fait planer la terreur sur la +tête de tout le monde et sur-tout sur la nôtre, vous rendez les colons, +qui ont retiré quelques-uns de nous, responsables de nos gestes; par +votre arrêté du 8 vendémiaire an 8, vous reprochez aux habitans d'avoir +fait des faux pour retirer des déportés, et si les déportés osent sortir +de ces habitations d'où vous les chassez par ces mots, vous leur +interdisez Synnamary et vous les menacez de les fusiller; vos agens en +font autant à ceux qui sont échappés de Konanama; de tous côtés, nous ne +voyons que le désespoir et la mort.... C'est le sujet de la lettre que +vous me présentez.... Je m'étonne d'ailleurs de voir cette lettre en vos +mains; si vous n'aviez pas violé le secret des postes, elle devroit vous +être inconnue; vous pouvez m'assassiner, mais non me juger sur une +pareille pièce. Quand vous écrivez à vos amis tout ce que vous n'avouez +pas en public, si la lettre tombe en d'autres mains, elle est réputée +non-avenue; c'est le secret de la pensée. Le directoire qui vous a +délégué, a prononcé sur ce fait. Prodon avoit écrit contre Barras, avant +le dix-huit fructidor; la lettre fut saisie et l'accusé mis en jugement. +Le tribunal prononça _qu'il n'y avoit pas lieu_. Prodon a été déporté, +non comme écrivain contre le gouvernement, mais comme agent +perturbateur.» + +Burnel ouvrit ma lettre, harangua les grenadiers contre moi, tira le +code pénal de sa poche et la loi du 23 germinal contre les abus de la +presse, me la relut et termina par ces mots: «Je ne me souviens point de +votre pétition, mais en tout cas j'ai eu tort de n'y pas faire +droit...... Le commissaire national vous a expliqué ma volonté; la +justice me vengera de votre scélératesse, et votre sort terrible +apprendra à vos confrères à ne jamais parler de moi ni en bien ni en +mal.--_Mon sort apprendra!_ vous le préjugez donc, citoyen agent; dans +ce cas, je suis jugé d'avance.--Vous pouvez choisir un défenseur +officieux.--Je me défendrai moi-même.» À ces mots il s'éloigna, et je +fus reconduit au cachot. Le complaisant Robert me suivit de près pour +dire au geôlier, de la part de Burnel, de me mettre les fers aux pieds +et aux mains. Le geôlier n'en fit pourtant rien; il me tint seulement au +secret. + +Ma chambre confinoit à celle des matelots du Danois que montoit la +famille de Burnel. Il n'avoit plié que pour ressaisir son autorité et +ses richesses mal acquises. L'insurrection étoit amortie, et le Danois +alloit mettre à la voile pour fréter cette famille aux abois. Malenfant, +Magnier et sa femme alloient partir aussi. L'agent déclara qu'il ne +s'occuperoit de la colonie qu'après le départ du Danois. Pendant dix +jours, le départ de madame Burnel fut la grande affaire d'état. + +Le 1er brumaire, un cultivateur du citoyen Bremont, nommé Gourgue-Barnabé, +étoit arrivé à la geôle pour être conduit de là à la maison de correction +de la Franchise. Ce nègre sachant que l'agent pouvoit casser le mandat du +juge de paix, profita d'un peu de liberté que lui donna le chef des +forçats, pour aller demander sa grâce. Il étoit mis en couvreur; il entre +sans difficulté, les sentinelles le prenant pour un ouvrier de la maison; +il demande l'agent à un de ses domestiques, qui lui montre son cabinet. +Burnel étoit seul, et très-occupé à compter des piastres qu'il tiroit d'un +grand pagara pour les jeter dans un matelas de coton.--Bonjour, citoyen +l'_argent_.--Bonjour, bonjour; _quarante-cinq, quarante-six_.--Citoyen +l'_argent_.--Qui êtes-vous, mon ami? qui êtes-vous? TROIS CENT +QUARANTE-CINQ, SIX, SOIXANTE; _vous êtes marron_, mon ami, vous êtes +_marron_; vous vous êtes sauvé de chez votre maître.--Non, citoyen +l'_argent_;--QUATRE-VINGT-DIX.... SEPT CENTS...... ET QUINZE...... SEPT +ET QUINZE.... VINGT-DEUX..... _Que me voulez-vous, mon ami, que me +voulez-vous? Allez, allez, j'arrangerai votre affaire..... Revenez dans +quatre jours, madame Burnel sera partie_....--Mais je serai à la +Franchise..... Le commandant de place arrive; le salut de la sentinelle +réveille Burnel; il s'élance de son cabinet, le ferme et se promène dans la +chambre du conseil avec le commandant; le nègre attendoit sa décision dans +une encoignure de la salle. Burnel le congédia en lui disant de revenir +dans cinq jours. Le pagara pouvoit contenir 35 à 40,000 liv. La renommée a +publié que madame Burnel emporta quelques animaux empaillés, parmi lesquels +étoit un chat tigre, rembourré de quadruples. C'est un conte; car on doit +la vérité à ses amis comme à ses ennemis. + +Le 26 octobre, 4 brumaire au soir, madame Burnel et sa suite mirent à la +voile avec tant de précipitation, que le capitaine oublia ses +passe-ports sur le bureau de l'agent. On eut toutes les peines du monde +à les rejoindre; et du fond de mon cachot, je me suis réjoui un moment, +dans l'espoir que la fortune du pirate passeroit à d'autres corsaires. +Je restai au cachot, couché sur les planches, jusqu'au 9 brumaire..... +J'étois malade, Burnel m'envoya à la Franchise, et pour me rétablir, me +condamna à travailler au dessèchement des marais de cette habitation, +acquise à la république par l'émigration forcée du propriétaire. La +Franchise est à neuf milles de la ville de Cayenne, et à deux milles +hors de l'enceinte de l'île, au bord de la rivière de Roura. Cet +établissement a été inventé par Collot-d'Herbois. Les nègres condamnés +aux fers ou à la police correctionnelle, y sont envoyés pour un tems +plus ou moins long; ils reçoivent quatre-vingts coups de fouet le +premier jour de leur arrivée, et soixante le jour de leur sortie. Leur +travail est de 120 toises de long sur une de large, à nétoyer dans les +vases. Ce terrain vaste et extrêmement fertile, est dans un bas-fond +sous l'eau, entouré de digues très-bien entretenues; l'air qu'on y +respire est méphitique, et les nègres libres attachés à cette culture, +sont presque tous attaqués de l'épian, branche de peste communicative +qui ne guérit qu'au bout de trois ans, et toujours après avoir rongé +quelques extrémités des pieds ou des mains. + +Le régisseur m'exhiba l'ordre de me faire travailler, en me conduisant +dans une cabane infecte, où soixante nègres dansoient et dormoient +tour-à-tour auprès d'un grand feu. L'aspect de ces figures bronzées qui +s'avancèrent toutes à ma rencontre, l'horreur et la saleté de ce réduit +me firent songer à l'enfer; je ne savois si je devois m'asseoir ou +rester immobile, parler ou pleurer..... Au bout de quelque tems, il me +survint un ulcère à la jambe, qui ne me donna point de repos pendant dix +jours; je crus que c'étoit le pian: une négresse incisa la tumeur, et +j'en fus quitte pour la peur et pour des souffrances inexprimables. + +Le soir, quand le mal me donnoit quelque répit, je m'amusois à écouter +les nègres causant entr'eux sans contrainte. Quand ils avoient fait +leur cuisine, ils inventoient des contes en soupant à la lueur d'une +fumée rougeâtre. Leur nourriture est _une panade_ de bananes à moitié +mûres, dépouillées, réduites en pâte et cuites avec une ou deux onces de +lamantin ou de mauvais boeuf portugais. Les héros de la _Bibliothèque +bleue_ de ce pays sont les blancs, les oiseaux, les soldats, les +plantes; les auditeurs et les orateurs sont en même tems acteurs pour +imiter le chant ou le cri des animaux, le pétillement de la flamme et +tout le mouvement des personnages ou des accessoires du conte; tantôt +ils forment des choeurs de danse ou de chant, des courses ou des +chasses. La comédie et le grand opéra sont naturels à ces sauvages, tout +est mis en action chez eux. Quand je comparois ce théâtre avec celui de +Scaurus à Rome, des jeux olympiques à Athènes, avec l'Odéon et le Muséum +de la Grèce et d'Alexandrie, je me disois: S'il existe une grande +différence, ce n'est pas pour le plaisir; les sybarites mettoient +l'univers à contribution pour se réjouir, leur plaisir étoit peut-être +moins vif sur des roses, que la jouissance de ceux-ci sur leurs morceaux +de planches; que de degrés de jouissance pour ces derniers se raffinant +jusqu'aux autres qui n'ont plus qu'à mourir de satiété! Le malheur et la +pauvreté sont des sources de bonheur pour celui qui se contente de peu +de chose; l'innocence loge parfois le plaisir sur les épines et cache le +dégoût sous les plis des roses. + +J'étois réduit à la plus affreuse misère et je ne voulois rien demander +à personne, car l'homme compatissant devenoit alors le complice de +l'accusé. Au moment où je me désolois, MM. Barbé-Marbois et +Laffond-Ladebat, spécialement proscrits par Burnel, m'envoyèrent de +l'argent. Le premier eut le courage d'écrire à l'officier du poste de la +Franchise, qui étoit une créature de Burnel, pour lui demander un reçu +de la somme qu'il me faisoit passer; je le donnai moi-même. + +Pendant que je gémissois dans cet antre lugubre, la mort sonnoit la +dernière heure de mon bon vieux Bélisaire, Colin: depuis deux mois il ne +sortoit plus de son lit; la misère, l'épuisement, les chagrins de +famille, l'avoient anéanti; il conserva jusqu'au dernier moment son sang +froid et sa gaité; il expira le 18 brumaire, 9 novembre, fut inhumé à +côté de Préfontaine, sur les décombres de l'hôpital fait pour la colonie +de 1763; il avoit 63 ans, il est allé rejoindre ces victimes dont il +avoit recueilli les extraits mortuaires..... Ô mon cher Colin, je n'ai +pas reçu ta bénédiction patriarcale, mais je t'ai donné des pleurs du +fond de ma retraite; tant que je demeurerai sur cette plage, je parlerai +de toi à ta famille!... J'irai verser sur ta tombe des larmes d'amour et +de reconnoissance; si je touche le sol qui m'a vu naître, mes amis +parleront de toi... Je les comparerai à toi; j'espère en retrouver en +France quelques-uns qui te ressembleront. La mort t'a épargné cette fois +les alarmes de la nouvelle conspiration. Le départ de la famille de +l'agent l'avoit fait tomber en syncope _de chagrin_, disoient ses amis; +de joie, disoient ses ennemis, _d'avoir sauvé le reste de ses +concussions_. Il se réveilla le 19 brumaire, pour achever sa dernière +conspiration: pour cette fois il jeta le gant; ses gendarmes, aidés des +noirs, s'emparèrent des pièces de canon pendant qu'il amusoit les +soldats blancs aux casernes. La guerre civile fut complétement organisée +à Cayenne; Burnel étoit à la tête des conjurés; la troupe courut aux +armes, sauva sa vie, celle des habitans et des déportés, consigna +l'agent dans sa maison, le suspendit, fixa le jour de son départ, arrêta +ses satellites, dont quelques-uns furent fusillés. Il avoit tellement +vidé les caisses et épuisé le magasin qu'il n'y restoit ni vivres, ni +vêtemens; l'hôpital manquoit de tout, la troupe étoit sans pain, les +habitans firent des sacrifices. Burnel, en mettant le pied dans le +canot, eut l'impudeur de dire qu'il laissoit la colonie florissante à +des royalistes, qui ne le déportoient que pour la livrer aux Anglais. +Nous apprendrons dans peu que le même soleil, le même jour et à la même +heure, éclairoit le 19 brumaire[12] à Paris, à la Guadeloupe et à +Cayenne, et que le directoire étoit renversé en même tems que ses agens. +Burnel fut relégué dans le port après avoir remis ses pouvoirs à M. +Franconie, vieillard respectable, plus riche en vertus qu'en talens. +Burnel, du milieu de la rade, essaya encore de revenir à terre: son plan +n'étoit ni si atroce ni si fou que le disent ses apologistes pour le +rendre incroyable; il n'auroit pas égorgé tous les blancs, mais il les +auroit tous comprimés, volés ou déportés; il auroit donné autant de +prépondérance aux gens de couleur qu'aux colons; les premiers, enivrés +de ces priviléges, l'auroient exempté de rendre ses comptes et fermé la +bouche aux autres; il auroit pu rester ou partir avec ses dépouilles, +enrichi des plus beaux certificats d'une sage, économe et bienveillante +administration; il avoit encore l'espoir de faire une riche moisson dans +les ports de Surinam où il auroit envoyé par terre en remontant le +Maroni, des bandes de propagateurs de la loi du 16 pluviose. La pénurie +où il laissoit Cayenne engageoit les noirs desoeuvrés à faire ce fatal +présent aux Hollandais, s'ils réussissoient dans cette entreprise, le +directoire, qui comme beaucoup de Français n'a jamais eu une juste idée +du désastre occasionné par la liberté des noirs, auroit voté des +remercîmens à Burnel pour cette acquisition, comme on en devroit à +Erostrate pour les cendres du temple d'Éphèse. + +[Note 12: La nuit du 20 au 21 brumaire (10 nov. 1798), a été +éclairée à Cayenne, par un superbe feu d'artifice, par des _étoiles +tombantes_. Ce phénomène céleste a duré jusqu'au jour. Ce n'étoit point +une aurore boréale, c'étoit quelque chose de plus majestueux; tout le +monde en a été frappé. Les nègres crédules ont vu des hommes de feu, des +bataillons sous les armes, des couronnes, enfin tous les fantômes d'une +imagination alarmée; les blancs ont également vu des choses +surprenantes, car la superstition n'est que la suite d'une continuelle +attache aux objets. Le malheur, l'anxiété et le grand désir de savoir, +d'obtenir ou d'éviter un objet, nous font tenter toutes les chances pour +nous satisfaire. J. J. Rousseau, dans les Charmettes, inquiet sur son +sort dans l'autre monde, jeta une pierre à un arbre, et dit qu'il +attacha sa destinée à la direction de cette pierre. Le _Spectateur +anglais_ se trouvant à dîner avec des savans, vit une dame aimable et +instruite se lever brusquement de table, parce qu'il avoit mis en croix +sa cuiller et sa fourchette. Tel qui traite ce fait de puérilité ne +voudroit pas s'asseoir treizième convive à une table, de peur de mourir +dans l'année. Quoi qu'il en soit, le 21 brumaire répond au jour de la +clôture des jacobins de Paris, en l'an 2; à la sommation aux départemens +de pourvoir à la subsistance de Paris, en l'an 4. Il répond aussi à la +culbute du directoire, en l'an 8. Ce qui nous fait dire avec Bayle, dans +ses pensées sur une comète qui parut de son tems: «_Nous faisons plus +d'attention aux choses simples qui sont au-dessus de nous, qu'aux +merveilles qui se passent tous les jours sous nos yeux._»] + +En France, il basa sa justification sur la prétendue reddition de +Cayenne aux Anglais, car son successeur Hu.... envoya à la découverte, +en arrivant, pour savoir si Burnel n'en avoit pas imposé. Son départ me +fit sortir de la Franchise et me donna la liberté de faire un second +voyage chez les Indiens, et d'y voir les antropophages ou mangeurs +d'hommes. + + +_De l'antiquité de la découverte de l'Amérique, par rapport à l'histoire +et à la religion._ + +L'histoire qui nous fait marcher dans les ténèbres et durant les +premiers âges du monde, et même beaucoup de siècles après le déluge, +garde un profond silence sur le Nouveau-Monde. Ce n'est que plus de +quatre mille ans après le déluge que le hasard nous fait soupçonner +qu'il doit exister une autre terre, que nous trouvons enfin dans le +quinzième siècle de l'ère chrétienne, c'est-à-dire, l'an du monde cinq +mille huit cent et tant; mais, disent les déistes aux théologiens, si J. +C. est venu racheter tous les hommes et substituer la loi nouvelle à +l'ancienne, il n'est donc pas venu pour les Américains; ou bien étant +plus parfaits que nous et nés d'un autre père, ils n'avoient pas besoin +des grâces du Rédempteur; mais alors le livre de la Genèse est un +conte, et l'Évangile, qui fait suite, en est un autre; retranchez-vous +donc à dire que le médiateur du monde est venu pour ceux-ci comme pour +nous, et que nous avons un même père; mais comment le Dieu qui a fait +tant de miracles pour tant d'ingrats, dans les trois continens, a-t-il +été sourd aux désirs de ces malheureux qu'il a abandonnés à leurs +penchans, sans leur faire luire ni aucun rayon de sa grâce, ni aucune +communication avec les peuples qu'il avoit formés à son culte? Tel est, +en substance, l'argument de presque tous les écrivains qui ont parlé de +l'Amérique. D'après les massacres des Péruviens, un inquisiteur diroit +qu'ils ont été trop heureux d'obtenir le baptême par l'effusion de leur +sang. Cette réponse, peu satisfaisante aux yeux de la religion et +odieuse à la raison, ne fut jamais celle du Christ, qui n'exige de +l'homme que l'observance de la loi naturelle, dégagée des entraves +théologiques de l'école. Des théologiens, en réfutant les athées et les +déistes, sont tombés dans un excès de rigorisme presque aussi pernicieux +que les détracteurs de la morale et des moeurs. Si _Helvétius_, +_Diderot_, _Voltaire_ et _Rousseau_ recommençoient aujourd'hui leur +carrière, ils se plaindroient de n'avoir point été entendus, se +trouveroient d'accord avec les principes de la théologie et de la +raison, et même avec ceux contre qui ils ont tant écrit, car la vérité +est la même pour tous les hommes, dans tous les siècles; tous la voient +d'un même oeil, mais tous lui donnent, suivant leurs intérêts, le profil +des circonstances. De l'abus d'un principe, ils en attaquent la source, +moins pour être crus que pour être admirés. Aujourd'hui, par exemple, +les écrivains incrédules ne font plus fortune, parce que les novateurs +s'étant mis au-dessus de tous les principes de religion et de morale, +ont mieux prouvé au peuple par leur conduite débordée, que les savans +par cent mille volumes en faveur de la religion et de la morale, que le +maintien de ces deux bras de la Divinité est aussi nécessaire au monde +que les élémens qui le conservent. Tant que les prêtres et les rois ont +eu trop de pouvoir, le désir de fronder les abus nous a fait sauter à +pieds joints sur les principes; mais le malheur qui est la suite de leur +renversement, nous fait presque retomber dans un excès contraire. Un +philosophe dit quelque part, que toujours le monde est ivre; tantôt il +chancelle à droite, tantôt à gauche; s'il n'avoit pas de mur pour +s'appuyer en route, il s'égareroit et tomberoit dans un abyme sans fond; +fidèle tableau de tous les siècles, et sur-tout des deux derniers, où +les théologiens et les inquisiteurs, d'un côté, les matérialistes et les +athées de l'autre, ont, chacun dans leur sens, tenaillé la religion et +la vérité. Du milieu des bûchers de Goa, et des _auto-da-fé_ d'Espagne, +l'Évangile, comme la salamandre, renaissoit de ses cendres, pour être +lacéré par les usurpateurs français de 1798, et gravé en 1799 dans tous +les coeurs incrédules que le malheur et la persécution ont rendus ses +prosélytes. L'histoire et la vérité se tamisent donc au _manaret_ du +tems. En 1792, toutes les Françaises dévoroient les écrits en faveur du +divorce; en 1797, elles abhorroient cette loi. Voltaire, Rousseau, +Raynal, d'Alembert, Diderot, Montesquieu, sont admirés pour leur esprit; +_Bayle_, _Helvétius_, _Spinosa_, _Boulanger_, _Freret_, pour leurs +talens, improuvés pour leur partialité, et souvent pour leurs principes; +_Rollin_, _Crevier_, _Lebeau_, _Vély_, _Daniel_, _le Laboureur_, +_Prideaux_, _Fleury_, pour leurs lumières, leurs principes, leurs talens +et leur amour pour la vérité. Un demi-siècle et un revers de fortune +dans les royaumes, ont à moitié défeuillé la couronne des premiers; les +horreurs de l'inquisition, les tyrannies des rois, le mécontentement des +peuples, la prodigalité des nobles, la servitude des artisans, n'ont +rien ôté du mérite des seconds; enfin, après tous les fléaux qui ont +pesé sur la tête du peuple, ce même peuple, entraîné d'abord, comme +l'ivrogne, du côté de ces Sirènes, se dégoûte brusquement de leurs +chants pour soupirer, direz-vous après son malheur?... non, certes, +c'est après les principes. C'est donc entre le fanatisme révolutionnaire +et religieux que l'histoire marche d'un pas ferme, non point sur une +route étroite, comme on le dit; mais sur le grand chemin de la vérité et +de l'honneur, qui ne sont point relégués dans une _île sans bord_, mais +en rase campagne, à la vue de tous ceux qui veulent avoir les yeux de la +bonne foi. + +Si le tems me permet de mettre la dernière main à cette partie de mon +ouvrage, je consulterai, avec un égal intérêt, les écrits pour et +contre. La vérité est partout la même, mais les réflexions opposées des +auteurs détournent souvent l'attention du lecteur. D'un côté, les +matérialistes voudront prouver l'éternité de l'univers, et réfuter le +système de la Genèse sur la création d'un seul père de tous les hommes; +ils prétendront, comme Voltaire dans l'histoire du Czar, nous démontrer +cette vérité par les restes que les arts ont laissés dans les pays +qu'ils prétendent avoir été abandonnés à des époques qui nous sont +inconnues. Quand je trouverois ici des manuscrits en langue française ou +grecque, comme l'auteur de l'histoire du Czar rapporte dans sa +description de la Russie, que dans la terre des Ostiaks et des Calmouks, +il s'est trouvé des morceaux d'ivoire fossile, des feuilles d'arbres qui +ne croissent que dans les pays chauds, et des écrits de tems +très-reculés en langue du Thibet, conclurai-je comme lui que ces trésors +dans une terre sauvage prouvent que les arts font continuellement le +tour du monde, et qu'ils enterrent ces preuves de leur éternité? Le +lecteur à qui je dirois que les Américains ne sont pas fils d'Adam, +parce qu'ils sont séparés des trois parties du monde, me demanderoit si +je connois mon alphabet; mais si je concluois, après avoir vu le palais +des Inkas et les huttes des sauvages de l'intérieur, que les arts font +le tour de l'Amérique, et qu'elle est éternelle, on me riroit au nez. Je +ne serois pas plus excusable aux yeux des hommes justes, si j'approuvois +le massacre des Indiens, parce qu'ils ne vouloient pas être catholiques. +L'Évangile est la semence de la persuasion, et la vérité, le +dépouillement des passions. + +L'Amérique a été soupçonnée par Platon, qui parle d'une terre australe +confinant aux trois autres parties du monde. L'auteur se trompe sur le +mot, car l'Amérique aujourd'hui, comme nous l'avons vu, ne touche plus +aux autres parties du monde par le pôle antarctique, mais seulement par +le pôle arctique. Il est vrai que nos navigateurs modernes n'ont pas +encore retrouvé cette route, mais l'histoire de cette Mexicaine qui alla +à Pekin par terre, sans doute par le détroit glacé de Bechring, en +seroit une preuve non-équivoque, si les missionnaires étoient moins +suspects aux historiens. Quelques-uns prennent ce récit pour un conte +vraisemblable, dicté par ceux qui ont voulu répondre aux objections des +philosophes contre le texte de la Genèse, et l'application des +souffrances de J. C. et du baptême à tous les hommes. Tous sont +pourtant d'accord de la possibilité de ce passage. Pour s'en convaincre, +il ne faut que lire l'histoire du Groënland, où nos navigateurs ont +trouvé des hommes, contre leur attente. Si l'homme peut vivre sous la +ligne, il peut s'avancer de même jusqu'à l'extrémité des pôles. Quand ce +trajet seroit impossible, l'histoire nous indique d'autres routes pour +aller en Amérique, car elle étoit bien peuplée quand nous la trouvâmes. +Voyons par qui. + + +_Des Indiens ou naturels d'Amérique._ + +Les peuples dont nous allons parler, sont nommés _Indiens naturels du +pays_, parce qu'ils habitoient paisiblement l'Amérique à l'époque où +nous l'avons retrouvée. D'où sont-ils venus? comment s'y sont-ils +introduits? depuis quel tems ont-ils fait cette découverte? Des +philosophes modernes, pour prouver l'éternité du monde et réfuter le +système de la Genèse, disent qu'un autre Adam a été créé, et que le +monde est beaucoup plus ancien que nous ne croyons: les matérialistes en +induisent l'éternité de la matière; enfin, cette trouvaille occupe +encore tous les hommes à systèmes. Ce champ étant aussi vaste que les +déserts de la Guyane, a été retourné et par les historiens et par les +missionnaires, sans leur avoir donné rien de positif; les uns et les +autres entrent dans des dissertations à perte de vue. Le désir +d'étouffer la religion a fait grossir les objets sous la plume de +quelques voyageurs; l'ardeur de la défendre a quelquefois fait conter +des fables aux missionnaires. Nous nous contenterons d'analyser ce que +les auteurs de la Guyane ont écrit sur les Indiens, en ne choisissant +que les traits qui donnent quelques connoissances de la manière de vivre +de ces peuples. + +MM. Legrand et Duhamel, dans l'introduction de leur voyage manuscrit, en +recherchant l'origine de la population de l'Amérique, la placent à l'an +du monde 3388 avant J. C. (616). + +La mer Méditerranée ayant été pendant long-tems le centre commun du +commerce et des arts de l'ancien continent, les peuples entassés sur ses +bords, sont tous devenus ou armateurs ou conquérans, et souvent l'un et +l'autre; le désir de faire fortune leur a tenu lieu de boussole, et on +s'étonne encore aujourd'hui de la hardiesse de leurs tentatives. On lit +dans Hérodote, liv. 1. chap. CLVIII: + + +_Dynasties des rois d'Égypte, règne de Néchao._ + +«Ce prince entreprit de joindre le Nil avec la mer Rouge, mais il ne +réussit pas à ce travail, dans lequel il vit périr six-vingt mille +hommes. Il fut plus heureux dans une entreprise d'un autre genre. +D'habiles mariniers de Phénicie, qui étoient à son service, partirent de +la mer Rouge avec ordre de reconnoître toutes les côtes d'Afrique; ils +en firent le tour, et retournèrent en Égypte par la Méditerranée, après +avoir heureusement passé le cap de Bonne-Espérance et le détroit de +Gibraltar (autrefois d'Hercule), qui est la clef de ces deux mers, entre +l'Espagne et l'Afrique.» + +Qui croiroit que cette entreprise, l'une des plus hardies dont parle +l'histoire, et la première boussole de la navigation, soit restée dans +l'oubli pendant plus de vingt siècles? Ce n'est qu'en 1497, trois ans +après le voyage de Christophe Colomb en Amérique, que Vasquez de Gama, +portugais, retrouva cette même route, pour aller aux Grandes-Indes par +le cap de _Bonne-Espérance_ ou des _Tempêtes_. + +Le laconisme de l'histoire ancienne, disent-ils, nous donne par-là +quelques indices, pour dater l'époque de la population de l'Amérique. +Les Phéniciens, originaires des Juifs, des Égyptiens et des Assyriens, +habitoient la rive orientale de la Méditerranée. Tyr la fameuse, +Carthage et Utique en Afrique, étoient des colonies phéniciennes, qui +toutes réunissoient leurs lumières et leur industrie pour le commerce +des mers. Les Hollandais, et les Portugais leurs imitateurs, n'ont fait +que retrouver les premières découvertes et les routes que ces premiers +navigateurs leur avoient tracées. Ainsi, les Phéniciens ayant eu la clef +de la Méditerranée, de l'Océan du nord, du sud et de la mer des Indes, +ont commencé à quitter un peu les côtes; quand ils ont eu gagné le +large, les alizés soufflant de l'est-est quart de nord, les ont fait +aborder sans malheur sur les côtes du Brésil et du Paraguay. Ceux qui +sont partis de la Méditerranée, des ports d'Utique et de Carthage, pour +voguer dans l'Océan du sud, ont remonté jusqu'à l'Amazone, d'où les +courans ont dû les porter aux îles Antilles, près du golfe du Mexique. +Ils ont trouvé, en côtoyant, la Jamaïque, la Floride et la Louisiane. +Comme ils n'avoient point de boussole, et que les vents du pays sont +long-tems invariables, ils s'y sont confinés d'abord forcément. Ainsi, +du côté des Européens, le Portugal, l'Espagne, l'Angleterre ont peuplé, +sans le savoir, les îles et la terre ferme de l'Amérique Septentrionale; +de là vient la confusion des langues et la nouvelle Babel. Aussi, chaque +canton de l'Amérique avoit-il une langue différente; chaque nouveau +débarqué devenant chef d'une peuplade, parloit son jargon, que le voisin +n'étoit pas curieux d'apprendre. L'usage de ces peuples étant de vivre +isolément chacun par famille, ils ne cultivoient les sciences que pour +leur usage, qui se bornoit à bien peu de chose. L'écriture ne leur étoit +pas connue, ou plutôt ils en avoient perdu l'usage, et dans l'ancien +Continent, elle n'étoit pas le secret du peuple; au reste, disent les +auteurs que j'extrais, les Américains y suppléoient par la mémoire: +aujourd'hui même ils se transmettent de père en fils les histoires les +plus reculées de leur origine. Quoiqu'ils ne comptent que par lunes, et +qu'aucun d'eux ne sache son âge, ils confondent si peu l'histoire des +tems reculés, que, toute défigurée qu'elle est pour nous par les +lacunes, on y démêle encore facilement leur origine. + +Quelques sauvages de l'intérieur des terres, connus sous le nom +_d'Indiens à longues oreilles_, parce qu'ils percent leurs oreilles en +naissant, les tirent et les font descendre jusqu'à l'extrémité de leurs +abajoues, croyant sans doute remplacer par ces oreilles naturelles les +pendans des anciens Perses et les longues breloques des Babyloniennes et +des modernes Européennes, furent pris et amenés dans ces derniers tems +dans une des missions ou paroisses d'Oyapok. Leur langage étoit +absolument inconnu aux autres Indiens plus voisins de la côte. Après +quelque tems ils parvinrent à se faire entendre. Le _baba_, ou curé de +la paroisse, en ayant attiré quelques-uns chez lui, leur demanda d'où +ils sortoient, quel âge ils avoient, ce qu'ils savoient, s'ils croyoient +en Dieu, pourquoi ils mangeoient leurs semblables. Je voudrois pouvoir +rendre leurs réponses dans leur jargon, qui a une grâce naturelle dans +l'accent, plus sensible pour les femmes dont le goût est épuré par la +finesse de leurs organes. C'est un mélange de la douceur des langues +asiatiques, et de la rudesse des hommes abrutis par la solitude, +l'épaisseur des bois et le silence éternel de la nature dans des climats +inhabités. Les oiseaux, quoique solitaires en apparence, semblent +rechercher de loin la société de l'homme. Ici ils ne roucoulent que +rarement; les rois du chant, le rossignol, la fauvette, le chardonneret +n'ayant point eu d'auditeurs, n'y font point entendre leur mélodie. Les +oiseaux sauvages qui les remplacent sont nuancés de plumes de toutes +couleurs et armés d'un bec très-long et très-fort, dont ils se servent +tous pour tirer les yeux à l'homme qui veut les prendre. Les +quadrupèdes, qui sont les tigres, les moutons paresseux, les tapirs, les +singes rouges et noirs, plus hideux que tous ceux de l'Europe, font +retentir l'air, pendant la nuit, de rugissemens ou de sons rauques et +lugubres, qui inspirent la barbarie et l'anéantissement de la nature: +c'est à cette école que ces sauvages ont formé leurs langages et leurs +moeurs; d'après cela faut-il s'étonner de la rusticité de leurs +habitudes? Mais comme l'Africain ne dépose jamais toute sa couleur noire +dans le sang où il se mêle, de même l'homme devient métis au moral comme +au physique. Ces sauvages conservent encore une teinture de leur origine +et ornent leur langage de beautés primordiales, aussi âpres que le pays +qui les produit. + +«Nous sommes les enfans d'un père bon et juste qui nous a donné un arc, +des flèches, un _boutou_; il nous a appris aussi à creuser un arbre pour +le confier à l'eau; il a disparu depuis bien des lunes. Il commença à +s'endormir après avoir beaucoup hélé (crié) pour une blessure qu'il +avoit reçue à la jambe droite, dans une bataille que nous eûmes avec les +Arouas; nous songeâmes enfin à le cacher dans la terre, en le baignant +de larmes. Avant de dormir, il nous appela tous auprès de son hamac. +Nous étions quatre frères; celui qui comptoit le plus de lunes après +notre père est mort de douleur; il joignoit les mains vers la montagne +où nous allions demander une bonne chasse au _Tamouzy_; il nous ordonna +d'en faire autant et d'apprendre à tous nos enfans tout ce qu'il nous +avoit raconté de l'_Hyrouka_, du _Tamouzy_ et des hommes bien loin, bien +loin du côté du soleil levant, d'où son grand-père lui avoit dit que ses +aïeux étoient venus depuis un nombre de lunes plus grand que toutes les +flèches que nous avons décochées aux _Ytauranés_, aux _Galibis_ et aux +_Arouas_. Il nous parla aussi de l'arrivée de blancs bien méchans, qui +étoient entortillés, de la tête aux pieds, de grands hamacs couleur de +_nécrou_ (c'est-à-dire noirs, couleur du diable des Indiens), par-dessus +lesquels étoit une côte ou _couillou_, couleur de tamouzy (c'est-à-dire +blanc). Ces Européens sont venus bien des lunes.... bien des lunes après +les autres, nous a dit notre père; ils vouloient nous faire renoncer au +_Tamouzy_, au grand _Lama_, au terrible _Hyrouca_ dont le souffle +déracine les arbres, les montagnes, et fait dormir plus d'Indiens dans +un jour qu'il n'y a de feuilles sur ces monbins. Ces blancs entortillés +_d'hyrouca_ et de _tamouzy_, annonçoient un autre _Lama_ qui venoit, +disoient-ils, renverser le nôtre. Les grands _babas_ de notre père se +sont battus avec eux; ces blancs qui avoient été reçus comme des envoyés +du Tamouzy, _rougirent_ plusieurs Indiens et forcèrent les autres à se +réfugier dans les montagnes et dans les forêts, d'où nous avons été +tirés par ces _galibis_ avec qui nous étions en guerre.» + +Cette narration dont j'analyse la teneur pour la rendre supportable dans +notre langue, prouve que les Indiens conservent le souvenir de leur +première origine, et qu'ils ne la confondent point avec l'arrivée des +Espagnols et de leurs missionnaires dominicains ou jacobins, entortillés +de hamacs noirs ou de soutanes et de _tamouzis_, c'est-à-dire, de +surplis. La simplicité des dates, la richesse des comparaisons, la +sublimité des pensées, la fidélité de la tradition prouvent, comme je +l'ai dit plus haut, que les Indiens cultivent les sciences, mais +seulement pour leur propre usage; qu'ils n'ont oublié ni les loix, ni le +culte de leurs premiers pères; qu'ils y sont fidèles sans avoir besoin +de calendrier pour marquer les jours de fêtes, ni de temples pour se +réunir à la prière. + +D'où leur vient ce précepte de tradition orale de père en fils, qui +supplée à l'écriture? L'ont-ils puisé dans les pays où ils se mangent +les uns les autres, ou dans les premières loix qu'ils ont reçues avant +l'invasion des Européens? Il n'y a personne qui ne soit de ce dernier +avis; ils n'ont donc retenu que les principes de leur culte et de leurs +moeurs; si on les trouve altérés, l'âpreté du sol en est cause; mais en +remontant à la source, on puise ces mêmes préceptes de tradition orale +dans les loix des premiers législateurs de la Grèce et de l'Asie. Mes +guides ajoutent sur les Indiens, que dans le tems de leurs +divertissemens, les vieux se couchent dans leurs hamacs pour _karbeter_, +ou raconter l'histoire de leurs ancêtres _au petit monde_, c'est-à-dire +aux enfans qui les servent comme leurs rois. + +Une grande partie des Indiens n'érige ni statues, ni temples, ni autels +à ses dieux; du haut des montagnes qu'ils gravissent avant le point du +jour, ils se prosternent du côté de l'orient pour invoquer le Tamouzy +dans les premiers rayons de l'astre qui féconde la nature; ils se +tournent ensuite à l'occident pour prier l'Hyrouca ou le diable avec une +ferveur particulière; on les croiroit Manichéens: point du tout, disent +les missionnaires; nous leur avons entendu dire plusieurs fois: _Nous +n'adorons pas l'Hyrouca de bon coeur, mais nous le prions parce qu'il +est puissant et méchant._ + +Les Indiens sont très-adonnés à la magie et à la superstition; leurs +sorciers sont de savans botanistes qui ne font rien que pour des +présens. Ces sorciers, prêtres et docteurs de la loi, sont le fléau ou +la consolation de ces pauvres gens. Les Indiens sont hospitaliers, +jaloux, passionnés pour les boissons enivrantes, furieux dans l'ivresse; +ils ont l'intempérance des Perses et la sobriété des Spartiates; ils +sont brutes dans certaines connoissances qui nous sont familières, +pénétrans dans les découvertes sublimes, comme dans leur briquet, dans +leur poterie, dans la manière de se médicamenter. Ce mélange de science +et d'abrutissement fait présumer aux écrivains que j'analyse, que +l'Amérique a été policée autrefois, et que des révolutions ont dispersé +les habitans, qui se sont enfoncés dans les déserts, et ont été +replongés dans l'abrutissement; ils appuient ces assertions des notes +suivantes. + +Platon, dans son _Timée_, prétend qu'un vaste continent nommé Atlantide, +plus grand que l'Asie et l'Afrique, fut submergé par un horrible +tremblement de terre et une pluie extraordinaire qui dura un jour et une +nuit. Le sol d'Amérique ne présente partout que des laves. Raynal +convient qu'en 1663, _Lima_ qui étoit pavé en argent fut englouti, que +les tremblemens de terre y sont aussi fréquens et beaucoup plus +terribles que dans la Calabre. M. de la Condamine qui a visité les +Cordillères, a trouvé des glaces sur des monceaux de cendres, des terres +brûlées. Les montagnes de l'intérieur offrent partout des pierres +noires et fondues; en 1766 le tremblement de terre dont le foyer étoit +sous le Cap-Français, se fit sentir à la même heure à Lima, au Chili et +dans la Guyane, c'est-à-dire à plus de deux mille lieues de distance. + +Le sentiment d'un volcan général allumé par la torche du tems et éteint +par les siècles, ne détruit point le système de la _Genèse_, et ce +témoignage est précieux dans la bouche de l'auteur de _l'Histoire des +deux Indes_. + +Platon parle encore des rois qui y commandoient, de leurs pouvoirs et de +leurs conquêtes. Crantor, qui le premier a interprété Platon, assure que +cette histoire est véritable. Je sais que le rigoriste Tertullien l'a +combattu parce que J. C. étant venu sauver tous les hommes, les grâces +du Messie ne paroissent point appliquées de fait à des nomades inconnus +du reste du monde; mais cette raison théologique confondue par la +découverte de Colomb, nous confirme de plus en plus que les secrets de +Dieu nous sont impénétrables sur nos destinées. Pamelius et Proclus ont +réfuté Tertullien par le témoignage d'un historien d'Éthiopie, nommé +Marcel, qui avoit écrit la même chose. + +Diodore de Sicile paroît confirmer l'époque à laquelle nous plaçons la +population de l'Amérique. + +«Quelques Phéniciens, dit-il, ayant passé les colonnes d'Hercule, furent +emportés par de furieuses tempêtes en des terres bien éloignées de +l'Océan; ils abordèrent à l'opposé de l'Afrique, dans une île +très-fertile, arrosée de grands fleuves navigables.» (Ce ne peut être ou +que dans l'Archipel de l'Amérique, à Saint-Domingue, à la Jamaïque, ou +bien au fleuve Saint-Laurent, aux Amazones, ou à la Plata.) Le même +historien ajoute que les Carthaginois réservèrent pour eux les données +qu'ils avoient sur ce pays. Carthage ayant été rasée par les Romains, +les habitans traînés en captivité, brisèrent leur boussole pour se +venger du vainqueur. + +Nos modernes commentateurs de la Bible, pour expliquer la route des +flottes de Salomon, qui mettoient trois ans au voyage d'Ophir, ont placé +ce pays dans l'Afrique, dans les grandes Indes, aux Moluques, aux îles +de la Sonde, dans l'Indostan, à l'extrémité de la mer Noire, sur les +rives du Phase et du Pactole, dans la Méditerranée, sur les bords de la +Lybie et de la Cyrénaïque, enfin dans tous les points de l'Afrique, sans +l'avoir pu reconnoître précisément, parce que chacun de ces pays produit +l'or ou une partie de richesses que la flotte rapportoit; mais il ne +falloit pas trois ans pour le voyage de ces côtes. Le savant +Arias-Montanus, éditeur de la fameuse Bible de Philippe II... _Postel_ +et d'autres (dit _don Calmet_ sur la Genèse, page 39, dissertation sur +le pays d'Ophir) ont été le chercher dans l'Amérique et l'ont placé dans +le Pérou; d'autres enfin ont cru le découvrir dans l'Hispaniole, +aujourd'hui Saint-Domingue. Christophe Colomb s'écria en y entrant: +_Voilà le véritable Ophir de Salomon!_ Il y vit de profondes cavernes, +des fleuves détournés, des ruisseaux qui couroient sur des lits d'or et +d'argent, et il n'y trouva que des hommes indifférens sur tous ces +biens, dont ils n'ignoroient peut-être le prix que parce qu'ils étoient +en petit nombre ou nouvellement transplantés, ou parce qu'ils avoient +perdu le besoin de communiquer avec les continens. + +Il sembla que _Sénèque_, contemporain de J. C., ait prophétisé les +découvertes que nous avons faites depuis deux siècles; et, pour parler +plus raisonnablement, dit Moréri, la connoissance que ce grand homme +avoit des secrets de la nature et de l'histoire, lui avoit fait prédire +que nous pourrions retrouver un pays connu anciennement des Phéniciens +et des Carthaginois; il s'explique ainsi: + + _Venient annis + Sæcula seris, quibus Oceanus + Vincula rerum laxet, et ingens + Pateat tellus, Tiphisque novos + Detegat orbes, nec sit terris + Ultima Thule._ + +«Les siècles à venir briseront les barrières de l'Océan; un vaste +continent nous sera connu; un nouveau Tiphis le découvrira et les bornes +du monde seront reculées au-delà des glaces de l'Islande.» Ainsi les +anciens se doutoient déjà que l'Amérique septentrionale confine à l'Asie +par le pôle arctique. + +Ces extraits sont suivis de la comparaison des moeurs des anciens +peuples sauvages avec les naturels Américains. Les auteurs en extorquent +quelques inductions à l'appui de leur système de chronologie; ils ont +écrit ceci, disent-ils, pour prouver que le système de la Genèse sur +l'origine du monde, n'est pas le moins raisonnable; que l'Amérique a pu +être peuplée d'hommes, qui, dociles à la loi naturelle, ne sont pas +privés des grâces de la venue du Médiateur; de là ils passent à la vie +privée des Indiens. Je puis les juger par ce que j'en ai connu; ils sont +plus instruits que moi; je n'aurai que le mérite de les compulser et de +les concilier en mettant de suite les traits qui se trouvent quelquefois +épars dans leurs manuscrits. + + + + +HYROUA ET LISBÉ, + +ou _les Indiens de la zone torride_. + + On dit que ces _Indiens_ au carnage acharnés, + Qui rougissent de sang la terre intimidée, + Ont cependant d'un Dieu conservé quelqu'idée, + Tant la nature même en toute nation, + Grava l'Être suprême et la religion! + VOLTAIRE, _Orphelin de la Chine_, scène Ire. + +On distingue deux sortes d'Indiens en Amérique: les uns, à demi +civilisés par les jésuites et les autres missionnaires, avoisinent à +quelques milles, les côtes cultivées par les Européens dépaysés qu'on +nomme colons, et qui n'habitent que les bords de la mer; les autres, +nommés antropophages et fugitifs pour les raisons que j'ai détaillées +ci-dessus, ne s'approchent presque jamais ni des colons, ni des autres +Indiens; ils sont également redoutés des uns et des autres. L'antipathie +de ces nations nous fait distinguer quatre classes d'hommes en Amérique: +les naturels du pays, ou Indiens _à longues oreilles_; _les Galibis_, ou +sauvages apprivoisés; les colons, c'est-à-dire les blancs qui ont quitté +le vieux continent pour s'établir dans le nouveau, et les Africains +_nègres_. Ces quatre classes d'hommes font bande à part; les deux +premières sont rouges, ont les cheveux longs et se ressemblent pour le +fond du caractère: je les confondrai souvent, en marquant seulement les +nuances qui les séparent; prenons-les à l'instant qu'ils naissent +jusqu'à celui où ils meurent. + +On ne s'aperçoit pas du moment où une Indienne va donner le jour à un +enfant; la nature, en ne la douant que d'une taille médiocre, lui a +donné autant de force que de courage; elle est si accoutumée à souffrir, +qu'elle ne laisse échapper ni plainte ni soupirs; son visage n'est pas +plus altéré que si elle ne ressentoit aucune douleur; elle va au bord +d'un ruisseau, se baigne, tient son nouveau-né par la main, le plonge +dans l'eau en le tenant par le talon, comme Thétis, pour l'accoutumer à +braver cet élément; il n'est pas sorti du sein de la mère qu'il n'aspire +l'air que pour s'endurcir à la fatigue; au bout d'un quart-d'heure, +cette jeune mère revient d'un air gai présenter humblement son petit au +père, qui le presse sur son sein et le garde dans son hamac. Dans +quelques peuplades de ces sauvages, les maris sont malades pour les +femmes, l'accouchée leur prodigue les soins qui lui seroient dus. Rien +n'est plus comique que cette coutume bizarre dont j'ai été témoin: le +mari se met au lit quand sa femme touche à son terme; il fait les +contorsions pour elle, observe tous les jeûnes d'une femme en couche, se +fait servir dans son hamac pendant quarante jours; la pauvre malade est +obligée d'aller à la chasse, à la pêche, de faire la cuisine, de +s'approcher du lit de son seigneur et maître pour allaiter son enfant; +puis de le servir debout, en posture de suppliante, pour manger les +restes qu'il veut bien lui abandonner pour elle, sa famille et ses +compagnes qu'elle doit voir de bon oeil... Je crois entendre mes +compatriotes trépigner des pieds en lisant ceci; je leur pardonne de +bon coeur, et je partage leur indignation. Je m'étendrois avec plus de +plaisir sur les naturels de l'Amérique, s'ils tyrannisoient moins un +sexe à qui nous devons, et les vertus sociales, et les charmes de +l'existence, et le bonheur de la vie. + +Tous les Indiens n'ont pas cette sotte manie, mais tous profitent de +leur force pour réduire leurs femmes au plus dur esclavage. + +Tant que l'enfant ne marche pas seul, il est sous l'aile de la mère, qui +le porte sur ses bras et l'accoutume à voir les précipices, à supporter +le poids d'un soleil brûlant; elle le frotte d'huile de palmier, et, +dans certaines peuplades, d'une pommade faite avec du roucou acide de +couleur de tuile; elle s'en frotte elle-même, et brave ainsi les injures +d'un climat dévastateur. Je n'ai pas besoin de dire que cette mère +trapue et vigoureuse allaite souvent deux petits à la fois. Au bout d'un +an, l'enfant marche sans peine, il accompagne la mère à la chasse, et +quand le mari y va seul, il reste au karbet pour servir d'espion, les +maris ne laissant jamais les femmes sans surveillans; ces argus sont, ou +les vieillards, ou les enfans, qui font fonction de duègne. La jalousie +de ces tyrans est aussi cruelle et aussi active que celle des disciples +de Mahomet. Les femmes galantes (et elles le sont presque toutes) +risquent d'être empoisonnées ou assassinées à coups de flèches et de +boutou[13]. Personne ne se mêle de ces querelles, et il n'y a point de +loix vengeresses de ces sortes d'assassinats: les Indiens les plus +policés n'ont jamais été assujettis sur cet article à aucun réglement +européen... Malheur au blanc qui déplaît à ces sauvages en voyageant +chez eux! ils le tuent impunément, sans qu'il soit jamais vengé, ses +semblables laissant les Indiens dans la plus grande indépendance. + +[Note 13: Le boutou est une massue guerrière, faite d'un bois dur, +de la longueur de deux pieds, ornée de brandebourgs ou de plumes, qu'on +tient par le milieu; aux deux bouts sont incrustées deux hachettes de +fer ou de pierre coupante. Les Indiens se servent de cette massue comme +d'un bâton à deux bouts.] + +Déjà nos petits Indiens ont vu six abatis, ils sont lestes et aguerris +comme de jeunes lionceaux; les filles suivent la mère, et les mâles +portent les flèches et l'arc du père; ils gravissent les montagnes, +passent les torrens et s'amusent gaiement avec les flots qui retournent +le foible canot qui les porte; ils s'affourchent dessus, les voilà sur +l'autre rive nu-pieds, portant un kalimbé ou suspensoir comme les +nègres, moins par pudeur que pour se garantir et des insectes et des +hernies qui sont communes aux trois quarts des habitans des pays chauds. +Ils ont aussi un _couillou_ fait comme une espèce de tablier, tissu de +rassades ou de morceaux de corail et d'une espèce de faux jaspe et de +jais qu'ils trouvent dans certains fleuves; ils sont plus curieux de ces +_rassades_ que d'or et d'argent; elles leur servent de collier, de +bracelets et de toile pour couvrir la nature, quoique ce voile soit +très-étroit, car il ressemble à un petit éventail attaché au-dessous du +nombril: comme ils marchent en dedans, c'est un obstacle suffisant +contre les yeux du plus avide scrutateur. Le reste de leur corps est +nuancé de plumes, dont l'arrangement et l'admirable variété passeroient +chez nous pour un chef-d'oeuvre de parure et même de coquetterie; leur +bonnet en forme de couronne, est plus galant et plus riche que les plus +beaux panaches; ils mettent à contribution l'édredon le plus fin, et +tous les volatiles se dépouillent pour leur faire un diadème. + +Mais j'oublie que mes Indiens sont à la chasse et à la pêche: ce n'est +pas un jour de fête, suivons-les dans les forêts, ils sont à l'affût et +sur la rive et sous une touffe épaisse; l'un vient de flécher un +poisson, il se jette à la nage, aussi leste que l'habitant des eaux, il +suit son vaincu aux traces de la flèche tremblante, il la saisit et +jette sa pêche sur le rivage. + +L'autre vient de frotter son chien avec des simples, le gibier ne fuit +point à l'approche de l'animal; mais pour s'assurer de sa chasse, il +attache en même tems quelques bottes de halier aux arbres qui sont vent +à lui; un agouty, qui est le lièvre du pays, vient brouter cette herbe, +il lui décoche un trait, l'atteint et le laisse là. Je me mets à rire de +son indifférence, en courant ramasser la proie: «Ce n'est pas votre +ouvrage, me dit gravement le chef de la famille; quand nous serons de +retour au karbet, ma femme ira le chercher, c'est sa besogne.» Il ajouta +que l'homme, roi dans sa maison, vouloit bien s'employer à la pêche et à +la chasse, mais que la femme étoit faite pour porter le fardeau. Un de +ses enfans courut à l'instant prévenir sa mère; je ne m'étois pas aperçu +de son absence, par l'attention que je prêtois à ce que me disoit le +père. Ces bottes de halier suspendues aux arbres, étoient des herbes +enchanteresses pour l'espèce de gibier qu'il désiroit avoir: je connois, +dit-il, la vertu des plantes, leur poison, et leurs charmes attracteurs +pour toutes sortes d'animaux; en effet il frotta sa ligne, y mit un +appât, et prit sur le champ un haymara, espèce de brochet que je lui +désignois. Ce peuple a les yeux d'un aigle, l'ouïe d'un aveugle, les +pieds d'un cerf, la sagacité d'un chien de chasse, et l'adresse d'un +dieu. + +Nous entendîmes au fond du bois un cri perçant, c'étoit l'enfant qui +étoit allé chercher sa mère: un serpent à sonnettes l'avoit entrelacé et +mordu au bras droit; le père sans se déconcerter, courut à l'animal, le +prit, l'éventra, en prit le foie, en exprima le sang, l'immisça au jus +d'une liane, ouvrit la bouche de son fils, lui en fit boire; il commença +à respirer. Le père frotta ensuite le bras malade, et au bout d'une +heure l'enfant en fut quitte pour quelques nausées. + +On voit en Amérique des descendans de ces fameux Psylles d'Afrique, qui +enchantoient les serpens et les faisoient fuir devant eux. Les nègres et +les Indiens possèdent quelques-uns de leurs secrets. Un grand nombre se +font faire des scarifications, où ils expriment le jus d'une liane, +contre-poison qui les garantit des serpens et les apprivoise avec tous +les reptiles; d'autres appellent les serpens, les prennent et les +charment: les possesseurs de ces recettes prétendent que s'ils en +tuoient quelques-uns, ils ne seroient plus préservés. J'ai vu des blancs +user des mêmes simples, qui s'en sont bien trouvés. Le maire de +Synnamari, Mr. Duchemin, a marché devant nous sur un serpent, qui s'est +détourné, a paru le flairer sans le mordre. Il y a des recettes +sympathiques et antipathiques; les premières dont je viens de parler ont +été, dit-on, indiquées par les reptiles eux-mêmes qui en se battant, +vont chercher après le combat, les simples pour la guérison du vaincu: +ainsi la couleuvre en France, à la poursuite du crapaud qui lui lance +son eau corrosive, court s'essuyer à la feuille cotonneuse du +bouillon-blanc. Les secondes nous viennent de l'horreur que ces mêmes +animaux ont pour d'autres plantes ou d'autres arbres. Ici un voyageur +qui a de l'ail dans sa poche, voit les serpens fuir à son approche; en +France, qu'il dorme sous un frêne, jamais reptile n'approchera de lui. + +Comme nous nous en retournions, je voulus prendre le poisson et +l'agouty, le chef y consentit d'un air dédaigneux. Au milieu de la +route, la patte de l'agouty, retournée par les branches d'un bois de +panacoco sur lequel reposoient deux oiseaux diables ou noirs, se trouva +croisée sur l'ouïe du poisson. «Hyrouca! Hyrouca!» s'écria l'Indien en +brisant ses flèches, «grâce, grâce.... punis cet étranger, lui seul a +touché ton arbre chéri avec des victimes impures; elles ont reculé +d'effroi à ton aspect....» Je ne comprenois rien à cette pantomime et je +riois sous cape. Mon guide entre en fureur, et d'un bras vigoureux il me +traînoit à l'eau, quand nous entendîmes au loin gronder le tonnerre; un +nuage rougeâtre siffloit dans les airs. «Tu es bien heureux, dit-il en +me lâchant, le _Tamouzi te protège_, mais prends garde de braver, par un +entêtement mal-entendu, la puissance de l'Hyrouca, car il te feroit +dormir; c'est lui qui m'avoit ordonné de te jeter à l'eau. Pourquoi +contreviens-tu à nos loix? C'est aux femmes à emporter le gibier; si tu +avois voulu m'en croire, nous n'aurions pas eu ce funeste présage.» Je +me rendis à ses raisons; il lava sa chasse et sa pêche et les jeta aux +pieds d'un maripa, magnifique palmier dont les feuilles ornent les +colonnes des palais dans l'ordre du corinthien composite. + +Nous cheminions au karbet; je suivois mon guide comme un craintif chien +de berger, à qui son maître a donné un coup de houlette pour avoir mordu +une brebis. Mon indien, en cassant de petites branches de bois, +traversoit comme un oiseau les buissons les plus épais. Les piquants des +haouaras et des orties sembloient s'émousser sur sa peau, quoiqu'il fût +tout nu; ses pieds et son corps étoient sans égratignures; mes habits +étoient en lambeaux et mes jambes en sang. Le désir d'apprendre me +faisoit oublier mon mal. Je mourois d'envie de savoir pourquoi mon guide +cassoit ainsi de petites branches; je n'osois le lui demander, de peur +que _l'Hyrouca_ ne me fît jeter à l'eau pour ma curiosité. + +Nous arrivons au karbet; le mari remet à sa femme quelques branches de +halier; elle sort; elle étoit déjà loin, et je disois au Banaret[14]: +«Nous ne mangerons point de cette chasse-là aujourd'hui, elle ne +trouvera jamais le chemin couvert que nous avons pris.--C'étoit pour lui +indiquer la route, que je cassois ces petites branches; je lui en ai +remis quelques-unes qui seront ses guides; elle ne se trompera pas, car +ce qui échappe à vos yeux ne nous est pas indifférent. C'est à l'aide de +ces branches de bois ou des arbres auxquels nous faisons certaines +marques, que nous nous frayons des routes au milieu des forêts les plus +épaisses; et du fond des déserts nous retrouvons sans peine le même +sentier que nous avons tenu six mois auparavant.» + +[Note 14: Banaret signifie en indien, _mon bon ami_; ils saluent +tout le monde avec ce mot. Les créoles leur ont donné ce sobriquet, qui +signifie _paresseux_ et _original_.] + +Au bout de deux heures, la femme revient avec la chasse, nous prépare à +dîner, et des boissons de vin de palme et de cachiery, liqueur faite +avec le poison le plus subtil, que le lecteur connoîtra bientôt. + +La vérité et le caractère de l'homme pétillent au bord du verre. Cette +orgie va nous donner plus d'une scène pittoresque. Le marmot qui avoit +accompagné sa mère, est venu _karbeter_ quelque chose à son père. Tous +les voisins sont au festin. Les chefs de famille, ainsi que les +compères, se bercent dans leurs sales branles ou hamacs dégouttants +d'huile de palme ou teints de roucou; les femmes apportent à boire dans +de grands couyes[15]. Ces peuples se font un mérite de l'ivresse la plus +dégoûtante et la plus furieuse. Quand leurs hamacs sont trempés de la +liqueur que leur estomac ne peut plus contenir, leurs femmes les +soutiennent. À peine sont-ils un peu déchargés, qu'ils se lestent de +nouveau jusqu'à ce qu'ils soient ivres-morts. + +[Note 15: Le couye est une gourde que produit une liane semblable au +potiron. Le calebassier, grand arbre dont la feuille ressemble à celle +du pommier, produit aussi des gourdes aussi grosses que nos cruches; on +l'appelle _Vaisselier indien_.] + +Quand la boisson commence à fermenter, les plus vieux karbètent le +petit monde, comme je vous l'ai dit plus haut; les jeunes maris +querellent leurs femmes, et se battent avec leurs rivaux. Mon Indien, +flegmatique comme un Caton avant le repas, n'avoit pas oublié ce que son +enfant lui avoit rapporté. Le lecteur devine que c'est quelque tour de +galanterie. La femme avoit trouvé un de ses compères en allant chercher +notre chasse. Le galant étoit de la fête. «Tu as été attendre ma femme; +vous êtes de concert; il faut nous arranger. Tu m'entends.» À ces mots +il saisit son boutou; voilà nos lutteurs en défense. Les pieds, les +poings, les dents, sont en usage. Le boutou est de côté pour un moment. +Ils se tournent, s'embrassent, s'étreignent, se soulèvent, se jettent +par terre; le sang et la sueur coulent de leurs membres; ils se +relèvent, s'éloignent à des distances égales comme deux coqs, deux +béliers, deux fiers taureaux; les yeux étincelans de fureur, ils se +précipitent l'un sur l'autre les doigts étendus, se tordent les bras, se +déchirent les membres sans pousser aucuns cris; ils sont égaux en force, +ils sont épuisés; ils s'en veulent à la mort. Une troisième épreuve +doit décider la victoire. Ils reprennent le boutou. «Mon Dieu! ils vont +s'assassiner, dis-je à la femme, courons les séparer.--Gardez-vous-en, +dit-elle, vous seriez leur première victime.» Tranquille spectatrice, +elle ajoute tout bas: «Il m'en reviendra autant tout à l'heure.»--Le +galant, plus adroit que le mari, lui décharge un coup de boutou sur la +tête qui le met hors de combat. La femme s'élance sur le vainqueur, lui +coupe un bras et lui entr'ouvre le crâne; il tombe mort à ses pieds. +L'assemblée pousse de grands cris, et claque des mains en signe de +réjouissance et d'applaudissement. Les spectateurs à l'instant, comme +s'ils se fussent donné le mot, s'arment tous de leurs boutous pour +battre leurs femmes; des cris aigus retentissent au loin; ces +malheureuses, loin de fuir, ce qui est un opprobre pour elles, se +défendent foiblement, toujours sous les poings de leurs bourreaux. Outré +d'indignation et frissonnant d'horreur, j'en arrache une des mains du +tigre qui lui avoit ensanglanté le visage et meurtri le sein. Son arme +étoit entrelacée d'une poignée de cheveux qu'il lui avoit arrachés; le +sang ne pouvoit être étanché par le sable; elle se relève, s'échappe, +saisit l'arc de son mari et m'en assène un grand coup sur les épaules. +Elle écumoit de rage de ce que je l'avois soustraite à sa fureur, et +s'écrioit: _S'il me bat, c'est qu'il m'aime._ + +Je n'aimerai jamais les femmes à ce prix-là, dis-je en m'enfuyant, car +toutes prenoient le parti de celle-ci. L'auteur des _Lettres Persanes_ +avoit donc copié la nature, en faisant dire à une jeune Moscovite que +son mari traitoit avec douceur: _Il ne m'aime pas, puisqu'il ne me bat +point._ Plusieurs Européennes ressemblent en ce point aux Indiennes. +Plus on scrute le coeur humain, plus on découvre dans cet amour forcené +un principe de sagacité pour émouvoir ensemble toutes les passions. La +douleur est le plus puissant aiguillon de l'amour. Qu'un amant infidèle +choisisse une rivale sous les yeux de sa maîtresse, celle-ci, loin de +passer à l'indifférence, gronde, tonne, éclate, s'apaise, s'adoucit, +devient suppliante: elle a trop de fois raison pour ne pas se donner +tort. Que l'auteur de ses larmes vienne les essuyer, elle n'aura jamais +eu de jouissance plus vive; elle diroit presque à son charmant coupable: +_Recommence encore pour donner de l'âme au plaisir._ L'abandon n'est-il +pas pour une femme policée le _boutou_ des sauvages de l'Amérique? Le +charme de la réconciliation et l'espoir de mériter une excuse sont les +beaux fleurons de la couronne des femmes. De notre part, l'aveu d'une +faute leur suffit pour leur triomphe comme pour leur bonheur; l'un +dépend de l'autre. Ne pouvant dompter nos forces, elles affrontent tous +les dangers pour enchaîner nos coeurs. On prétend d'ailleurs qu'elles +sont plus aimantes que nous: la partie seroit égale si j'en jugeois par +moi-même. + + * * * * * + +Pendant que je philosophois tout seul, cherchant la route pour gagner la +côte, celle qui m'avoit corrigé, avoit enivré ses enfans et son mari; +les convives étoient plongés dans un profond sommeil; elle s'échappe et +m'aborde: jugez de ma surprise!.... + + * * * * * + +«Étranger, vous nous fuyez, dit-elle, parce que vous ne nous connoissez +pas; mais soyez sans inquiétude; revenez, et personne ne vous dira rien, +pourvu que vous nous laissiez battre ou nous caresser comme nous +voudrons... Promettez-moi bien de revenir, dit-elle plusieurs fois en me +serrant la main...» Elle fut sensible.... + +Mon Indien, revenu de son ivresse, visite le village, m'aperçoit, me +ramène au Sura, grande galerie couverte en forme de halle, qui sert de +cimetière, de temple et de place d'assemblée à la peuplade. J'aperçois +le corps de celui qu'il avoit tué le matin; je détourne les yeux. +L'Indien donne le rappel avec une corne de boeuf.... La peuplade +s'assemble; le capitaine Roi sort de son karbet, accompagné des quatre +plus anciens. Un banc de gazon lui sert de trône et de lit de justice; +les amis du mort relèvent le cadavre pour le mettre en présence de son +juge; le capitaine Roi fait signe aux parties de s'expliquer. (Le mort +s'appeloit _Makayabo_, et mon guide Hyroua.) + +Hyroua dit: «Ma femme, mon canot, mes flèches, mon boutou sont mes +seules propriétés. Makayabo a voulu enlever ma compagne, mon petit Yram +m'en a averti. J'en jure par le _Tamouzi_ et le terrible _Hyrouca_. Je +ne l'ai puni que pour cet outrage. Je maudis ce ravisseur: qu'il n'entre +point dans le séjour du grand Lama, s'il peut nier ce rapt; s'il s'en +repent, je lui pardonne. Je jure par le Tamouzi, que j'ai dit la vérité. +Qu'il me fasse dormir et me mette sous la puissance de l'Hyrouca, si je +vous en impose, ô seigneur Roi!» + +Quoique Makayabo ne pût répondre, le roi l'interrogea, et son frère qui +le soutenoit, lui prêta sa voix... «Je revenois de la chasse; Lisbé est +à ma rencontre; je lui aide à passer le torrent voisin... elle me +devance au karbet: voilà mon crime». À ces mots, le Roi se lève, et dit +aux parties: «J'en connois assez. Makayabo a surpris Lisbé, le Tamouzi +le jugera; qu'il ne dorme pas au milieu de nous. Son canot et ses +flèches appartiennent à son frère.» À ces mots le cadavre fut traîné +dans la forêt et jeté aux courmous[16], oiseaux de proie et de mauvais +augure. Un autre indien représenta au roi que son voisin lui avoit brisé +son arc.--Qu'il apporte le sien, dit le roi.--Il le donna au plaignant, +qui le mit en pièces suivant la loi de l'état qui est celle du _Talion_. +Les voleurs, seuls, sont exceptés de cette loi; si le coupable a ôté à +son voisin les moyens de subsister, il est condamné à un jeûne de deux +jours, ou à mourir de faim. Celui qui attente à la vie de son père ou de +son roi, est brûlé au milieu de son champ. + +[Note 16: Courmous, corbeaux; ce sont des oiseaux gros comme des +dindes, très-nombreux dans les pays chauds, qui ne vivent que de corps +morts ou pourris. Ils sont très-protégés, parce qu'ils rendent de +très-grands services au pays en le purgeant des charognes. Tirer sur un +corbeau est un crime capital dans les pays chauds. Les Surinamais +pendent les nègres qui s'amusent à cette chasse, et ce n'est pas sans +raison; car le corbeau mort ne sert absolument à rien, tandis que sa +voracité exempte de la peste. + +Le roi des courmous est blanc, a le bout des ailes noir; quand il se +trouve à la tête d'une bande, il s'approche seul de la curée, et quelque +vorace que soient les autres, ils lui en font librement l'honneur, et +n'y touchent qu'après qu'il s'est retiré.] + +Il ne nous restoit qu'assez de liqueur pour nous mettre en gaieté. Le +soir, je m'étends dans un hamac, pour questionner mon indien sur le +gouvernement et la religion de son pays. + +«Dieu ne se découvre à nous, dit-il, que par ses bienfaits; nos mages +nous le font adorer dans l'astre qui éclaire nos abatis. L'ordre qui +règne dans tout ce qui nous environne, nous fait remonter à l'auteur; +trop impurs pour le voir, nous recevons ses décrets par ceux qui ne se +dévouent qu'à son culte. Ceux-là le voient face à face; ils nous +annoncent de sa part les biens qu'il nous accorde, ou les maux dont il +va nous affliger si nous ne songeons pas à apaiser sa colère par des +offrandes que nous remettons à nos _piayes_.--Mais malgré vos offrandes, +si vous succombez ou sous les dents du tigre ou sous l'oppression d'un +mauvais roi, à qui vous en prenez-vous?--À nous-mêmes, de ce que le +sacrifice étoit trop petit en compensation de l'offense. Quand la mort +est le prix de notre dévouement, le grand Lama nous reçoit dans son +palais, et le chef qui nous a opprimés, devient notre esclave à son +tour.--Qui vous a dit que le grand Lama a un palais pour vous recevoir?» + +Cette question parut impie au Banaret... Il me regarda quelque tems d'un +oeil aussi probatif que toutes les démonstrations métaphysiques. Ce +regard m'auroit fait revenir sur cette question, quand les matérialistes +m'en auroient démontré la fausseté, comme deux et deux font +quatre.--«Qui me l'a dit? mon coeur, mes yeux, mes voisins mes amis, +mes ennemis. Est-ce que tu n'y crois pas, toi? Est-ce qu'il y a dans ton +pays quelqu'un qui n'y croie pas?--Oui, des savans prétendent que cela +n'est pas démontré, que personne n'est jamais revenu leur en donner de +nouvelles; pour moi, je suis de ton avis, Banaret...--Les nuages +s'élèvent dans les airs, tombent et se reforment sans cesse; les plantes +se sèment et renaissent d'elles-mêmes; l'homme se reproduit; tout forme +un tramail continu. Ce spectacle nous dit que le moi qui est en moi (il +vouloit dire son âme) ne périt pas plus que cette graine déposée au +milieu des chemins par une liane desséchée, ou par un arbre dont la +foudre a brisé le tronc..... L'éternelle durée des bois, des plantes qui +m'environnent, me fait jeter les yeux sur moi, sur mon père dont je +pleure la mort tous les jours; je sens que le Tamouzy ne m'abandonnera +pas, puisqu'il cultive jusqu'au plus petit brin d'herbe. Quand on ne +m'auroit pas enseigné ce que je te dis je me le serois imaginé sans +peine..... Comment pourrois-je le croire, comment tout le monde le +croit-il ici, (_car il n'y a jamais eu_ que toi qui m'ais demandé ce +_qui m'a dit_), si la chose n'étoit pas vraie..?» + +Il me restoit cent questions à lui faire, mais je craignois de le +choquer; je m'étendis sur une autre matière qui devoit lui paroître +moins sacrée, sur la forme de leur gouvernement monarchique et +héréditaire; je croyois que ces lois étoient l'effet du +hasard.--«Êtes-vous libres, lui dis-je, sous un chef dont la volonté lui +sert quelquefois de règle?--Si nous étions tous maîtres, personne ne +nous défendroit contre les méchans; l'enfant au berceau seroit étranglé +ou volé par le plus fort; nous serions toujours en guerre.--Mais au lieu +d'un maître, que ne choisissez-vous plusieurs Banarets qui seroient +chargés tour-à-tour de vous représenter vos lois? par ce moyen vous +seriez capitaines tous les uns après les autres.--Nous nous égorgerions +sans cesse pour faire des choix. L'un nommeroit _Flamabo_ et l'autre +_Hyram_: l'envie de commander nous empêcheroit d'être heureux, chacun +feroit des lois selon ses intérêts ou ses caprices; à force d'ajouter ou +de retrancher, nous finirions par n'en plus avoir et par ne plus nous +entendre; c'est pour éviter cette contagion, que certains blancs, venus +du côté du soleil levant, ont apportée aux bekets des côtes, que nous +nous sommes enfoncés dans les terres. Ils disent qu'ils ont apporté la +liberté, mais nous l'avons toujours eue; nous vivons sans ambition, nous +aimons la paix, nous ne connoissons pas ces petits morceaux de blanc et +de jaune où l'on voit le visage d'autres blancs[17]. Ils ne peuvent se +passer de ces rassades, et nous savons nous contenter des plumes que +nous arrachons aux aras, aux flammans, aux aigrettes, aux tokokos, aux +coqs de bois et de roches, aux cardinaux, aux bluets. Nos colliers et +nos bracelets sont des cailloux que nous détachons du sommet des +montagnes où le Tamouzy vient se reposer. Nos coeurs nous font un devoir +d'aimer celui qui veille sur notre peuplade, et de songer à ses besoins +et à sa parure. Puisque nous ne sommes heureux que par lui, il est +juste qu'il le soit par nous. Il n'a pas dépendu de vos blancs, venus du +côté du soleil levant, de s'emparer de nos volontés pour nous donner des +rois de leur main; ils nous ont chargés de promesses, d'habits, de lois +nouvelles, mais nous tenons à notre roi; nous n'en voulons pas plus +changer que de Dieu.» + +[Note 17: Le représentant M. de Larue, déporté, écrivoit de +Sinnamary, le 13 frimaire an 6 (3 décembre 1797): + +«On a reçu depuis peu ordre de nous transférer dans un des coins de la +colonie le plus propre à nous isoler, et l'on ne pouvoit pas mieux +choisir que Sinnamary (il ne connoissoit ni Vincent Pinçon, ni le désert +de Touga, ni Konanama), village éloigné à plus de trente lieues de +Cayenne dans la grande terre sur les bords de la mer. C'est un groupe +composé de douze maisons au-dessous de la plus hideuse de nos +chaumières, et si rapproché des cantons habités, de ce qu'on appelle +_sauvages_, ou naturels du pays, que nous ne sommes pas deux heures sans +recevoir leurs visites; ils sont doux et obligeans; tout est ouvert ici, +tout est à la discrétion du premier venu, et il n'y a pas d'exemple de +vol de la part de ces _sauvages_ qui manquent de tout ce que nous +regardons comme indispensable, qui ont envie de tout ce qui est nouveau +pour eux, qui disent même aux Européens, avec un flegme et une naïveté +expressifs: _vous prenez notre bien_; qui vous le demandent avec la +candeur qu'ils mettent à vous offrir ce qu'ils possèdent. Un d'eux m'a +demandé ma montre, et sur-tout ma chaîne, en me promettant tout ce qu'il +a: ma réponse négative n'a pas altéré son humeur joviale; il s'est +trouvé bien dédommagé par un coup de rhum que je lui ai donné, qu'il a +partagé avec toute sa famille. Ils aiment assez les blancs, mais fort +peu les noirs, contre qui ils nous défendroient au besoin. + +»Tout se ressent ici de cet état de simplicité d'une nature monotone et +silencieuse. C'est un toit de feuilles que vont frapper mes soupirs.»] + +Une députation de la peuplade voisine venoit délibérer sur les affaires +du gouvernement; le début me parut original, c'étoit un triomphe. Ils +avoient remporté une victoire complète sur les Androgos, peuplade de +mangeurs d'hommes..... Les Perses et les Grecs, porteurs de bonnes +nouvelles, se paroient de chapeaux de fleurs, et se faisoient précéder +de fanfares pour entrer à Athènes, à Lacédémone, à Suze ou à Ecbatane. + +Leur musique est quelquefois aussi monotone que leur individu: un gros +roseau long d'un pied, leur sert de clarinette et de basson; leurs +lèvres et leurs gosiers modifient les sons; leur octave se réduit à +trois tons; leur flûte n'a qu'un trou près de l'extrémité opposée à +l'embouchure; elle ressemble à nos flûtes de berger. Son soupirail est +ouvert de quatre doigts. Ils imitent les instrumens à cordes avec des +lianes plus ou moins tendues et attachées à des cercles. De ces orgues +naturelles et agrestes, ils tirent des sons aigus et plus ou moins +agréables. Leur tambour de basque est une peau de tigre autour d'un +cerceau percé dans son contour de distance en distance, où ils passent +des rocailles percées pour former le son des cymbales; ils attachent +encore à deux piquets de petites lianes sèches et flexibles, pour imiter +les violoncelles. La cadence, le rhythme, la mesure leur sont naturels; +ces cacophonies ne sont pas aussi discordantes qu'on le croiroit. + +Le charme que je trouve à ces accords me fait souvenir de ce que Gresset +dit de l'harmonie: quand on l'analyse ou qu'on la calcule, la science de +l'algébriste est le bourreau de l'oreille. La nature, chez certains +hommes, est charmante dans son négligé; si l'art peignoit ses cheveux, +elle deviendroit guindée. Ainsi Jacques Borel (dit l'auteur du +_Géographe Parisien_, tome 1er.) mourut en 1616, dans la faveur de la +reine de France, Marie de Médicis, et des reines de Naples et +d'Espagne[18], dont il avoit été le maître de danse. Quoiqu'il fût +petit, bossu, borgne, d'une figure des plus hideuses, que ses jambes +fussent contournées en cercles, et qu'il ne connût pas une note de +musique, il composa plusieurs contre-danses et menuets, qui firent dans +le tems l'admiration des plus grands maîtres. + +[Note 18: Il est enterré à Paris, sous l'orgue de +Saint-Germain-l'Auxerrois.] + +Le sujet de la mission, expliqué par une danse en forme de chaconne, fut +suivi d'une réciprocité de politesses. Les envoyés venoient, au nom de +leur chef, promettre alliance, amitié, protection à notre peuplade. Le +roi ordonna un grand festin, qui devoit durer trois jours, suivant +l'usage. Les envoyés reçurent pour présent, des flèches, un arc +artistement travaillé, un perroquet tapyré[19] et une peau de tigre, +dont les mâchoires desséchées laissoient voir ses dents aiguës et plus +blanches que l'ivoire. + +[Note 19: _Perroquet tapyré_: on appelle ainsi un perroquet des +déserts, à qui les Indiens arrachent le duvet et la peau pour le couvrir +d'un vernis, détrempé dans le sang d'une grenouille de grand bois, +nuancée de différentes couleurs. L'animal, greffé comme un arbre, +s'incorpore à cette nouvelle nature, il se couvre de signes +hiéroglyphiques les plus merveilleux; très-peu résistent à cette épreuve +douloureuse, ce qui en augmente le prix.] + +La musique, la danse, la table, les liqueurs occupent nos momens de +sommeil. Le Sura est entouré de feux dont la fumée sert à chasser les +moustiques, insectes qui obscurcissent l'air, et dont la piqûre fait +enfler comme un boeuf. J'avois remarqué qu'avant le bal tout le monde +s'étoit tenu à l'écart, excepté les jeunes garçons, qui avoient paru +seuls au milieu du Sura, préludant comme les athlètes par un gymnase de +course et de lutte. + +Mon Indien m'avoit fait cacher comme les autres, en disant que si +j'avois l'imprudence de regarder avant le moment, je serois affligé de +quelque grand malheur. Ainsi nos gens simples en Europe attachent leur +destinée aux bonnes ou mauvaises herbes. La superstition a des temples +dans les quatre parties du monde. + +Comme l'âge n'a point glacé mes sens, je ne suis pas dispensé de danser +avec les envoyés. Après avoir choisi celle qui m'a fait le battu +content, je me cache auprès de mon guide pour me livrer au sommeil. Mais +le spectacle toujours nouveau d'hommes nus en présence les uns des +autres, qui de la fureur passent à l'amour, à la joie, à l'ivresse, à la +chasse, à la table, à la justice, au concert, suspendoit mes paupières. +N'avez-vous jamais entendu les concerts des blancs des côtes? dis-je à +Hyroua.--«Je crois que ces blancs descendent du Tamouzy ou de l'Hirouca: +par des lignes rouges ou noires tracées sur un petit morceau de blanc, +ils se disent ce qu'ils font à vingt et trente journées de chemin; je +crois qu'ils mettroient sur leur morceau de blanc jusqu'au langage de +nos oiseaux.» Plus je m'efforçois de lui démontrer la simplicité de ces +inventions, plus il m'en prouvoit la sublimité par son admiration. Je +m'offris de l'instruire; il s'y refusa d'abord, disant qu'il ne méritoit +pas de devenir le fils du grand Dieu; quand je l'eus convaincu qu'il +pouvoit le devenir sans crime, que le Tamouzy lui accorderoit sa faveur, +je m'étudiai à lui faire comprendre que l'habileté de l'homme consiste à +distinguer la différence des signes, puis à leur donner un nom, comme à +un poisson, à un oiseau, à un arc, à un boutou. Le respect balançoit +dans son âme le plaisir de s'instruire. + +La familiarité que nous avons avec les sciences nous les rend si +usuelles, que nous faisons quelquefois moins d'attention à leur +sublimité qu'à la profonde ignorance de ceux qui en sont privés: l'homme +de cabinet, circonscrit dans un grand cercle de connoissances +spéculatives, ne se figure pas toute la différence qu'il y a d'homme à +homme; et l'admiration de mon Indien pour l'écriture, l'étonnera autant +que j'admire ses lumières. + +Les Chinois, en voyant un de nos musiciens copier et exécuter dans cinq +minutes un air qu'ils avoient été plusieurs années à apprendre, +tombèrent à ses genoux en baisant son papier, ses mains et ses vêtemens, +comme s'il fût descendu du ciel. (_Extrait des Relations de la Chine._) + +Un colon envoya à un de ses amis par un nègre _nove_, un panier de +figues avec un billet qui lui en indiquoit la quantité; le nègre se +repose en route et mange des figues. L'ami compte.--Tu as mangé des +figues?--Non, maître.--Ce papier me le dit.--_Coquin de papier qu'a +babillé, tu ne me vendras plus une autre fois_, disoit-il au papier. +L'ami rit de la naïveté de l'esclave et le renvoie à son maître avec +des sapoutilles et un autre billet où il lui raconte l'histoire des +figues. Le nègre s'arrête encore au milieu de la route, prend le billet, +le met sous une pierre, mange des sapoutilles. À son retour, le maître +s'en aperçoit.--Tu as donc mangé des figues?--Non, maître.--Ce papier me +le dit.--Il ment.--Mais il me dit que tu as mangé quatre +sapoutilles.--Il ne peut pas vous dire cela, car je l'ai mis sous une +pierre, pendant que je me reposois. + +La danse fut interrompue par des cris perçans: aux armes! aux armes! +voilà les Androgos. Les plus agiles saisissent les boutous et les arcs +qui étoient suspendus au Sura, volent à l'ennemi, dont l'approche nous +fut annoncée par les cris d'un enfant d'Hyroua, qui étoit entre les +mains des espions qui formoient l'avant-garde. Ils l'entraînoient en le +dévorant. Son frère aîné l'arrache des mains de ces sauvages et prend un +des assassins, l'amène au karbet; ses mains et ses lèvres dégouttent de +sang. Lisbé accourt, saisit les restes de son fils, se précipite sur son +meurtrier, l'égorge et le déchire. + +J'étois resté au karbet, interdit et glacé d'effroi; à l'instant je +sors au bruit des combattans....... J'étois armé d'un boutou....... ô +Dieu! ce n'est point une bataille, ce n'est point un carnage, c'est +quelque chose de plus affreux. Chaque vainqueur emporte son vaincu, le +déchire, comme un lion se venge sur le chasseur qui l'a blessé; la tête +enfoncée dans les flancs des mourans, ils ne se donnent pas le tems de +respirer. Hyroua, mon cher Hyroua, mon cher guide en renverse deux à ses +pieds, trente accourent, le saisissent et l'égorgent; les nôtres volent +à son secours; je ne puis les suivre. La mère échevelée, se meurtrissant +le sein, laisse ses enfans pour voler à son mari. Je la saisis, +l'entraîne par les cheveux; elle se résout à fuir avec ses deux filles +et son père. Tandis que les nôtres sont repoussés de toutes parts, nous +courons au rivage d'un torrent voisin, où notre canot étoit attaché.... +Rendus à l'autre rive, nous brisons la nacelle, nous nous enfonçons dans +le bois. Je porte le père d'Hyroua sur mes épaules; ce vieillard aveugle +et octogénaire disoit à sa fille... «Ô Lisbé, Lisbé, tue-moi donc, +tue-moi donc, mon fils est mort...» + +Nous gagnons un fourré épais qui forme un berceau; la famille éplorée +s'y repose à la lueur argentine de la lune, qui semble éclairer nos +malheurs avec complaisance. Nous étions à environ deux milles du +village: un tourbillon de fumée nous avertit que l'ennemi étoit +vainqueur, que nos karbets étoient brûlés et nos compagnons en fuite ou +rôtis au feu de leurs masures. Un moment après, Lisbé étant allée puiser +de l'eau au torrent, revint nous dire en pleurant que des monceaux de +cadavres flottoient çà et là: l'eau qu'elle avoit apportée étoit +rougeâtre; nous en trouvâmes de plus pure à une source voisine qui +sortoit à petit bruit de la racine d'un fromager au pied d'une montagne. + +À la pointe du jour, Lisbé donne la tâche à chacun; j'étois le plus +fort, mon emploi fut de grager le maniok qu'elle avoit mis dans le +canot. La racine de cet arbre sert à faire le pain du pays. L'eau qui en +découle est un poison des plus subtils, et cette eau bouillie avec la +cassave, ou farine desséchée au feu, forme le cachiery, boisson +enivrante qui nous a été si funeste au retour de la pêche. Sa peau sert +de contre-poison aux animaux qui la mangent dans les abatis. Cette peau +est rouge et le dedans blanc; la racine ressemble à nos pommes de terre, +si ce n'est qu'elle est longue; sa tige est d'un bois rouge, et sa +feuille est longue et d'un vert couleur d'oseille de crapaud, dont elle +a la forme. Ma grage est une planche où sont incrustés de petits +morceaux de roche en pointe; en France, on l'appelleroit une rape. + +Ainsi, je rape ou je grage le maniok, les enfans le grattent, et la mère +bâtit à la hâte un fourneau d'argile pour nous servir de platine (ou +grand plateau de fonte sur lequel on met la racine après les préparatifs +nécessaires). + +Au bout de deux heures, j'attache deux couleuvres à une branche pour +exprimer l'eau de ma racine. Le lecteur me demande ce que c'est qu'une +couleuvre; jamais objet ne fut mieux désigné. On sait que la couleuvre +se replie, se rétrécit ou s'allonge à volonté; ainsi mon pressoir +ressemble à une peau de serpent. C'est un tissu de jonc flexible et peu +serré. À la place de la tête est une anse qui m'a servi à suspendre mon +pressoir. Pour ne pas m'épuiser en restant sur le balancier, j'attache +deux grosses roches à ses deux bouts; le poids du maniok fait allonger +la couleuvre, ainsi l'eau s'échappe dans un sapyra ou plat du pays, y +dépose une pâte d'un blanc de neige, qui est le poison dont je vous ai +parlé. Cette pâte lavée à plusieurs eaux et séchée au soleil, sera pour +nous la fleur de farine, que nous appellerons _cipipa_. + + * * * * * + +Le lecteur tremble de nous voir si tranquilles à une demi-lieue des +antropophages: leur rage est assouvie, et ce torrent a reflué vers sa +source. Ainsi le tigre ou la hyenne, après avoir dévoré leur proie, +regagnent leur antre pour se livrer au sommeil. Le matin, Lisbé et son +vieux père m'avoient rassuré, car je leur témoignois les mêmes craintes +que vous éprouvez en ce moment. Pendant que notre maniok s'égouttoit, +nous prîmes quelque nourriture; Lisbé attacha un hamac à son père qui +s'endormoit, puis elle prit l'arc et les flèches qui nous restoient, et +s'éloigna en nous disant de reposer jusqu'à son retour. + + * * * * * + +Au bout d'une heure d'un sommeil interrompu, je m'éveille en sursaut, +mes couleuvres ne dégouttoient plus, j'allume du feu pour faire sécher +mon maniok sur une claie de bois nommée _boukan_. Eglano, l'aînée des +petites, lave la cipipa. Nous passons ensuite le maniok au manaret, +tamis du pays qui est un tissu de jonc carré pour jeter les filandres +de la racine que la grage n'a point assez triturées. + +Lisbé revient, la joie et la douleur sillonnoient son visage; je cours +au devant d'elle, je l'embrasse, elle dépose sa pêche et sa chasse, se +jette entre mes bras, et verse un torrent de larmes..... Lisbé, Lisbé, +quel nouveau malheur nous menace?--«Nous en avons trop éprouvé, +dit-elle, en essuyant ses yeux avec ses beaux cheveux. Je reviens de +visiter nos karbets, tout est en cendre: les fourches qui ont échappé +aux flammes, supportent des morceaux de cadavres; j'ai reconnu les +restes de notre auguste roi, je les ai confiés à la terre en priant le +grand Lama de les recevoir tous dans son palais..... J'ai retrouvé aussi +le corps sanglant de mon petit Hyram, les courmous se le disputoient. +J'ai parcouru le champ de bataille, je n'ai point vu mon cher Hyroua, je +l'ai appelé bien long-tems du haut de la montagne où il prioit le +Tamouzy de si bon coeur. Quoique nos abatis soient brûlés, il nous reste +des vivres pour tant et tant de lunes. Cher étranger, repose-toi, +pendant que je vais faire cuire ce poisson et ce hara; j'ai trouvé de la +cassave pour aujourd'hui et demain; promets-moi de venir m'aider cette +nuit à enterrer nos morts, car le grand Lama nous puniroit de les +laisser manger aux corbeaux.» + +À la nuit, le bon vieillard s'endormit entre ses deux enfans, et je +suivis Lisbé; nous descendîmes le torrent, que nous traversâmes sans +peine dans un lieu où son lit étoit plus large. La lune dans son plein, +nous montroit son disque ensanglanté, il étoit huit heures du soir, nous +remontâmes aux karbets, ou plutôt aux ruines: je m'attendris de nouveau +sur ce spectacle d'horreur et de désolation. Après avoir caché les +restes des malheureux sous les décombres du _Sura_, nous visitâmes le +champ de bataille; amis et ennemis furent couverts de terre ou cachés +dans les ravins, que nous comblâmes avec des branches d'arbres. La lune +étoit au milieu de son cours, nous étions épuisés, mais ces lieux pleins +d'horreur ne laissoient pas approcher le sommeil de nos paupières; je ne +craignois ni les ennemis, ni la mort; ses ravages me faisoient frémir, +sans que je la redoutasse, et je me croyois immortel au milieu du +trépas. Je voulois trouver Hyroua; comment le reconnoître? nous avançons +jusqu'au lieu où l'ennemi avoit eu son camp de réserve. Quelque chose +fait remuer le feuillage. On vient à nous...... L'oreille aux aguets.... +C'est le chien d'Hyroua, il est percé de coups, il nous caresse les +jambes, n'ayant plus la force de se lever. _Ô mon cher Hyroua! vis-tu +encore? dit Lisbé,.... voilà ton compagnon, ton fidèle Aram; Aram!... +Aram! où est ton maître?_ Le chien nous conduit sur un monceau +d'ossemens mal décharnés..... s'y couche, et pousse des hurlemens +entrecoupés par la douleur; il avoit reçu deux coups de flèches, dont la +pointe étoit restée dans ses côtes. Nous ne pûmes douter alors de la +mort d'Hyroua. Ce moment fut un des plus affreux de ma vie.... Lisbé se +saisit de ces restes chéris, les emporte, étouffant tout-à-coup sa +douleur par un silence morne.... Le chien nous suit quelque tems. Comme +Lisbé marchoit vîte, il retourne au lieu du dépôt.... Je reviens pour le +prendre, il étoit mort..... Elle ne s'aperçoit de mon absence qu'au bord +du torrent....... La montagne de Tonga étoit en face du passage. + +Cette montagne domine une plaine de trois lieues; c'étoit là qu'Hyroua +alloit remercier les Dieux de lui avoir accordé quelques bienfaits. +Suivant les naturels du pays, le Tamouzy s'y reposa un jour pour donner +ses loix aux Indiens. + +Cette montagne prête bien à cette sainte illusion; de son pied, planté +de cèdres sourcilleux, s'élèvent des nuées épaisses et rouges d'où la +foudre gronde, scintille, et descend en traits de feu sur la cime de +chaque grand arbre qui s'incline majestueusement comme pour saluer +l'Éternel. Je songeois au mont Sina. Chaque étincelle me paroissoit un +article de la loi. Cet aspect imposant et sublime m'a souvent fait +croire que Dieu parloit à mes sens, quand sa voix ne frappoit que mon +coeur. + +Lisbé y enferma les restes de son époux, en poussant de longs sanglots; +le jour nous y auroit surpris, si le souvenir d'un père aveugle et +malheureux ne l'eût rappelée auprès de lui et de ses enfans. + +Ce vieillard s'étoit réveillé, il appeloit sa fille, il avoit faim; +Eglano et sa petite soeur étoient allées au devant nous, et s'étoient +égarées...... Nous tranquillisâmes le père: après qu'il eut mangé, nous +prîmes quelque nourriture, et nous nous mîmes en route. Lisbé courut à +l'est-sud, le long du torrent, et je remontai à la source. + +L'écho des bois silencieux et sombres retentit du nom d'Eglano. Cette +petite est la mienne, depuis la fin malheureuse de son père. Lisbé, dont +les attraits n'avoient eu rien que de sauvage à mes yeux, est ma +compagne, ma maîtresse, ma femme et ma meilleure amie....... Ô noeuds +serrés par le malheur et l'innocence, que vous avez de force et de +charmes! Pour qu'elles reconnoissent ma voix, je fredonne la chanson +qu'elles me font répéter si souvent. + + Vos messieurs de la grand'ville + Se bataillent nuit et jour: + Plus heureux dans notre asile, + La paix y fixe l'amour. + Des biens ou de la misère + Nous ne savons que le nom; + À nos bras jamais la terre + Ne refuse de moisson. + + LES FEMMES. + + On nous bat, on nous caresse, + Nos maris nous font des loix; + Pour un moment de tendresse, + Nous leur cédons tous nos droits. + Le lendemain de l'ivresse, + Ils préviennent nos désirs; + Nous savons avec adresse[20] + Unir la peine aux plaisirs. + + LES ENFANS. + + Le _petit monde_ de France + Est-il plus adroit que nous? + Fait-il avec plus d'aisance, + Des flèches ou des boutous? + Court-il avec ses compagnes, + Chasser au fond des forêts? + Et dans le creux des montagnes, + Sait-il tendre aussi des rets? + +[Note 20: L'hymen est un dur esclavage pour les femmes indiennes; +elles servent de chien de chasse et de bête de somme à leurs maris; +elles portent un koukrou, boîte ronde faite de roseaux, sans brassière, +qu'elles suspendent à leurs fronts par une anse très-longue, de la +manière que les boeufs portent le joug.] + +De tems en tems je les appelle....... Le morne silence me plonge +tout-à-coup dans une sombre rêverie, j'envisage mon sort... L'abandon de +la nature entière..... Hélas! que dire à Lisbé? où sont ces pauvres +petites? Je ne m'aperçois pas que des lacs à perte de vue m'ont fait +perdre le cours du torrent; des taillis épais couvrent des réservoirs +d'une eau plus noire que celle du Styx. Les oiseaux n'osent approcher de +ces rives effrayantes. J'appelle toujours Eglano, le sommeil m'absorbe, +je me blottis dans une grotte obscure; un tronc grisâtre que je prends +pour une vieille bâche me sert de degré pour y monter; je ne sais pas +quelle heure il est, je ne vois aucun danger, car tout l'est autour de +moi. Ô prévoyance humaine, que je serois malheureux, si tu ne m'avois +pas abandonné!... + +Je m'éveille en sursaut, au bruit d'un reptile énorme qui rôde autour de +mon antre; je m'élance pour sortir: une grosse couleuvre d'eau, que +j'avois prise pour un tronc d'arbre, étouffoit en se repliant un cerf +qui étoit venu se désaltérer; je reste spectateur involontaire, +craignant que l'animal ne quitte sa proie pour s'élancer sur moi. Cette +couleuvre, plus grosse que le corps d'un homme, entrelace sa proie, la +traîne sur l'herbe, l'entoure de plusieurs replis, lui brise les os, +s'allonge encore, la serre de nouveau; tout le corps est brisé comme un +morceau de viande presque baveux sous les coups d'un lourd marteau; elle +s'élargit en se raccourcissant, tourne sa proie qu'elle allonge, la +couvre d'une bave grisâtre, l'avale et s'endort. Je n'ai plus de peine à +croire ce que disent à ce sujet Valmont de Bomare, Pluche et Buffon. Si +Eglano et sa petite soeur étoient près d'ici, auroient-elles eu autant +de bonheur que moi?... + +Je sors enfin; j'appelle, une voix se fait entendre.... C'est Eglano, +avec sa petite soeur et son frère aîné, qui avoit saisi le meurtrier du +petit Hyram. Je leur montre à la distance de cent pas la grotte où je me +suis endormi; tous trois joignent les mains, me regardent comme si +j'étois un revenant; je leur parle de cette couleuvre.... ils sont +surpris que je n'aye pas été dévoré par une autre, ou par les tigres qui +y cachent leurs petits; je presse Eglano sur mon sein, son frère et sa +petite soeur s'attachent à moi; nous avançons quelque tems en nous +embrassant, sans pouvoir nous parler; ah! m'écriai-je en sanglotant, que +fait Lisbé? sommes-nous loin de la montagne de Tonga? Une immense +prairie se découvre à nos yeux; les bords d'un eau claire sont peuplés +d'aigrettes de tayaya, de tokocos, d'aiglons ou pagany, de sarcelles aux +plumes rouges. Nous sommes à cinq lieues des ruines de nos karbets; le +soleil est sur son déclin, et il n'est pas prudent de voyager la nuit, +de peur de fouler des serpens ou de tomber dans la gueule du tigre. + +L'aîné nous laisse sur une roche, pour aller à la provision. La chasse +et la pêche furent très-abondantes; mais il falloit les faire cuire, et +nous n'avions pas de feu. Quand le fidèle _Achate_ auroit été là avec +son pieux Énée, Virgile ne nous auroit pas tiré d'embarras en nous +donnant l'expédient de faire jaillir l'étincelle de la veine du caillou, +car nous étions entourés de gazon, d'arbres, et de rochers d'un seul +morceau et peu propres à faire du feu. + +Pendant que notre chasseur est en route, ses petites soeurs cherchent +quelques branches de bois sec, enfoncent la pointe du rocher dans un +morceau moins dur que les autres; elles en rabotent un autre plus dur. +Ravi d'admiration, je les laisse faire; enfin elles ont fabriqué une +tarière qu'elles tournent de toutes leurs forces pour échauffer le bois +par le frottement; les copeaux servent, et à fermer le trou qui +s'agrandit, et d'allumette au feu qui doit prendre, si elles irritent +assez fortement les parties ignées. Je supplée à leur foiblesse, une +légère fumée s'échappe, le feu prend, il pétille, voilà notre cuisine +échauffée. Le chasseur revient; nous pourrons faire rôtir notre gibier, +mais nous n'avons point de sel. + +Venez avec moi, dit-il, apprendre à ne manquer de rien au milieu des +forêts.... Il me conduisit dans un taillis de pineaux et me fit goûter +la sève qui en découloit. Elle étoit âcre comme l'eau de mer. J'allois +couper cet arbre sans précaution. Il me dit: «Prenez garde d'y trouver +des serpens corails ou rouges; leur morsure est mortelle, et ils +s'enferment volontiers dans les vieilles pinautières.» L'utilité de cet +arbre a pu faire décerner au serpent les honneurs que lui rendent +certains peuples de la côte de Guinée, comme au maître d'une si +précieuse découverte. + +Nos petites ménagères ont préparé notre souper. Notre table est une +pierre lisse; à côté, un bassin creusé par la nature, nous présente une +eau de cristal; nous sommes à l'abri du serein sous des arbustes dont +les racines pressées sur une petite langue de terre, serpentent dans le +creux du vallon. Nous mangeâmes du lamentin[21], de la tortue de +rivière et de l'anguille tremblante[22]. + +[Note 21: _Lamentin_, poisson très-commun dans les rivières de +l'Amérique méridionale, est le sphinx de la fable. _Horace_ le décrit +assez bien dans le début de son art poétique: + + _Humano capiti cervicem pictor equinam + Jungere si velit et varias inducere plumas, + Undique collatis membris, ut turpiter atrum + Desinat in piscem mulier formosa supernè._ + +À la tête et l'encolure d'un cheval, le mufle d'un boeuf, les seins +d'une femme et la queue d'un poisson; il a du poil de cochon jusqu'à la +ceinture; il se retire dans les rivières, dont les bords sont verts de +_moucou moucou_, oseille de rivage dont il mange la graine, qui est +rouge et grosse comme de petites cerises. La femelle a deux nageoires +au-dessus des côtes et deux ailerons qui lui servent de bras pour +retenir ses deux petits qu'elle allaite, et se traîne sur la vase pour +brouter l'herbe. Le mâle et la femelle ont les parties de la génération +faites comme l'homme. On trouve des lamentins qui pèsent jusqu'à cinq +cents; leur chair, bonne à manger, est comme celle du porc. Ils fuient à +l'approche de l'homme: ainsi le sphinx se jeta dans la mer quand Oedipe +eut deviné son énigme. Les Américains l'ont pris d'abord pour un enfant +de dieu, d'où lui vient le nom de _lamentin_ ou _petit dieu lama_; les +superstitieux lui donnent encore le nom de _Maman-Dileau_, _de +Tonanery_, _de Vieux-Monde_: ces expressions signifient, dans leur +jargon, _revenant_, _diable des eaux_, _esprits vengeurs_, et autres +rêveries renouvelées de la fable.] + +[Note 22: L'anguille _tremblante_ ressemble aux autres poissons à +qui on donne ce nom; elle est bonne à manger, et se trouve fréquemment +dans les rivières du Sénégal et de la Zone-Torride; le fluide électrique +dont elle est pleine, lui a fait donner l'épithète de _tremblante_; +souvent elle fait tomber du canot le pêcheur imprudent qui se suspend +trop au bord pour retirer son filet. On en voit de plus grosses que le +bras; jetées à terre, elles déposent et reprennent sans cesse une dose +de fluide suffisante pour renverser leur assassin, quand il ne prend pas +la précaution de déposer son sabre pour les assommer avec un bâton. La +Torpille, poisson de mer à qui celui-ci ressemble, n'a pas autant de +force.] + +Je demandai à Ydoman qui lui avoit appris le secret du briquet qui nous +avoit donné du feu; il m'en donna l'origine naturelle d'une manière +mystérieuse. Leur grand mage monté sur un chariot traîné par des +buffles, vit le feu prendre à une des roues et reçut des avis secrets du +Tamouzy, qui lui promit de mettre des étincelles de feu dans chaque +morceau de bois que toucheroit chaque Indien qui lui feroit des présens: +_qu'il l'use par le frottement_, dit le dieu. J'eus beau lui dire qu'il +n'y avoit rien là que de fort naturel, que j'en savois autant que lui, +il y trouvoit du mystère, et ne vouloit pas se persuader qu'il pût faire +du feu sans l'agrément de ses pyayes. Il fallut, par prudence, le +laisser dans son erreur. Ainsi certains novateurs relèvent l'origine des +découvertes qu'on doit quelquefois autant au hasard qu'à leurs +recherches; comme ce marmot qui, en jouant avec ses camarades, s'avisa +d'approcher à certaine distance deux morceaux de verre concave et +convexe; l'ampleur des objets l'ayant fait crier au miracle, des savans +qui s'occupoient de toute autre chose, assurèrent que le résultat de +leurs recherches leur avoit donné, avant l'enfant, la découverte des +lunettes d'approche. + +D'autres cerveaux creux excommunient les savans qui ne croyent pas qu'il +n'y a point de vide; Galilée et son disciple sont enfermés à +l'Inquisition, pour avoir été plus physiciens que les docteurs +d'Espagne; et Copernic, dans les prisons du Saint-Office, pour avoir +démontré les antipodes et fait tourner la terre autour du soleil, est +condamné à demander pardon aux dominicains, d'avoir eu plus de raison et +de lumière qu'eux. Les visionnaires entêtés sont plus difficiles à +éclairer que le père Mallebranche qui, à force de voir le monde parfait, +crut voir un gigot de mouton pendu à ses naseaux; un de ses amis s'arma +d'un grand couteau, lui pinça le nez en s'écriant: _voilà le gigot +coupé_. Mallebranche revint de sa folie et embrassa son ami qui écrivit +le lendemain sur le manche du gigot: + + Lui qui voit tout en Dieu, n'y voit pas qu'il est fou. + +Ydoman reprit la suite de nos désastres; il avoit vu égorger son père +avec qui il avoit été pris. Ses vainqueurs l'avoient attaché à un arbre, +pendant qu'ils égorgeoient ses compagnons. Il s'est sauvé, a erré à +l'aventure aux alentours des karbets où il revenoit, quand il a trouvé +ses deux soeurs qui se désoloient au bord d'un étang, et il nous conduit +à la montagne de Tonga. La nuit nous surprit, nous allumâmes de grands +feux et nous criâmes pour épouvanter les animaux voraces. Quand le +sommeil gagna mes guides, ils voulurent aller dormir loin de moi. Je les +retins.--«Mon Banaret, dit Ydoman, je ne veux pas mettre ta vie en +danger. L'odeur du roucou dont nous nous frottons, attire le tigre; s'il +est seul et que je dorme auprès de toi, il te laissera pour me prendre; +mais s'il vient en troupe, il ne fera pas de choix.» Son observation est +juste; qu'un Indien, un noir et un blanc dorment à côté l'un de l'autre, +le blanc, parce qu'il n'a point d'odeur, sera le pis aller de ces +animaux carnivores. + +À la pointe du jour, nous regagnâmes nos karbets. Lisbé en revoyant ses +enfans, poussoit des hurlemens de joie. Son père qui se chauffoit +auprès du fourneau où rôtissoit la cassave, se leva, vint à nous, tomba +dans nos bras épuisé de douleur et de plaisir; ses membres claquoient, +il étoit attaqué d'une fièvre violente. + +Ydoman courut chez les Ytauranés dont les envoyés étoient venus nous +voir avant le combat; ils vinrent nous consoler. Au bout de quinze +jours, ils eurent rebâti nos karbets à notre insu. Comment peindre nos +transports de joie à cette délicieuse surprise? Ces lieux nous +rappelleront nos pertes, mais nous y verserons de douces larmes; la +douleur et la réflexion sur ces ruines, auront des charmes pour nous, +car tous les hommes ont une patrie.--«Dieux justes, dit notre bon +vieillard, étendant au ciel ses mains décharnées!.. j'expirerai avec +joie. Je reposerai dans le _Sura_ avec mes pères: que je meure sur le +sol qui m'a vu naître! Ô ma Lisbé! fais moi traverser le torrent; mes +forces s'épuisent.» Quatre Indiens vigoureux l'étendent sur un +palanquin, et le portent sur leurs têtes. «Ma fille, et toi, Ydoman, +laissez-moi serrer chacun une de vos mains.» Nous le suivîmes, car un +Indien porte tout son avoir avec lui. + +Voilà nos chers karbets, il n'y manque que les anciens habitans, tout +est disposé comme auparavant; les ravages des barbares sont effacés +partout, excepté dans nos abatis; la terre est sarclée et replantée; nos +architectes libérateurs ont pourvu à nos besoins par une bonne quantité +de cassaves. Comme leur peuplade étoit trop nombreuse, ils saisissoient +cette occasion de s'éloigner sans se séparer. Le fils du roi est chef de +cette nouvelle colonie: il a un frère qui ne compte que seize abatis et +lui dix-sept. Ils demandèrent à Lisbé la main de ses petites: Ydoman est +promis à leur jeune soeur; le mariage sera conclu le jour que le grand +mage aura ordonné ses aspirans; on désigne pour époque le quatrième jour +de la lune du Lama, qui répond au 20 décembre. + +Depuis notre résurrection, chacun aimoit à se rapprocher et à former sa +peuplade particulière; mais deux mortelles ennemies se trouvoient en +présence l'une de l'autre, Lisbé et Barca; l'une alloit être alliée au +roi, l'autre étoit l'épouse du grand mage, et la soeur du malheureux +Makayabo, assommé par Lisbé dans notre première fête. Barca n'avoit +point oublié l'injure faite à ses mânes, que le roi avoit fait jeter +aux oiseaux de proie; elle cachoit son ressentiment en étouffant la +mémoire de son frère. Lisbé gardoit le même silence, sachant l'une et +l'autre ce qu'elles avoient à craindre et à venger. Lisbé ne m'en avoit +rien dit, mais elle étoit sur ses gardes pour elle, sa famille et moi. + +Le récipiendaire des pyayes et l'épreuve de puberté des filles, sont des +cérémonies trop singulières pour n'en pas dire un mot. + +L'ordination se fait la veille des mariages. Le grand mage, assis dans +son branle, fait prendre chaque aspirant par quatre Indiens qui lui +gauffrent les bras, le dos, les reins avec un caillou tranchant comme +l'acier. Le sang coule sous les doigts des graveurs qui lui impriment +des signes hiéroglyfiques; s'il lui échappe de pousser un cri, ou de +froncer le sourcil, il est regardé comme profane, et les jeûnes qu'il a +observés d'avance ainsi que les autres épreuves deviennent inutiles. +Cette douloureuse opération est la troisième du même genre, toutes sont +précédées d'un jeûne des plus rigoureux. Pendant trois jours l'aspirant +ne se nourrit que d'une petite quantité d'herbes crues. Les sculpteurs +sont plus de deux heures à martyriser les patiens, après quoi on fait +un grand festin aux frais des aspirans à demi initiés. Ils sont au +milieu du banc de gazon; chaque convive les invite à y prendre part; +s'ils acceptent autre chose que des herbes crues, l'épreuve est nulle; +pendant qu'on apporte des liqueurs à plein couye, ils boivent près de +deux pintes de jus de tabac; cette dernière épreuve, qui est la plus +rude, en fait mourir un très-grand nombre. Mais ce noviciat est une +règle sans exception. Un spartiate avoit-il plus de courage? les +exercices du Gymnase d'Athènes étoient-ils plus pénibles? Si on compare +les prêtres de Cybèle avec ceux-ci, ne se ressemblent-ils pas pour la +patience? Les premiers corybantes se donnoient des coups de couteau dont +ils mouroient, quoique le dieu qu'ils avoient élevé dût les rendre +invulnérables. + +Le tour des filles de Lisbé vint. Ces victimes sont entre les mains des +pyayes qui leur liment les dents en forme de mèche, leur gravent +certains signes sur le sein et sur le front. Lisbé les anime par sa +présence. Elles restent moins de tems entre les mains des bourreaux; +elles gardent un rigoureux silence, et après l'opération, observent le +jeûne des pyayes. Les voilà sanglantes, nues et confuses: Lisbé leur +attache à la ceinture une bandelette remplie de fourmis flamandes ou +brûlantes, grosses comme des lentilles dont la morsure brûle comme du +feu et donne la fièvre. Elles montent au sommet du Sura, qui ressemble à +nos greniers, pour y rester jusqu'au lendemain soir. + +Le repas se prolonge tout le long de la nuit: au premier chant du coq, +les pauvres petites, tremblantes et rouges comme du sang, descendent à +la dérobée pour manger dans un angle du Sura, quelques racines crues, +que les mages et la mère leur ont préparées, suivant la coutume[23]. À +cinq heures les pyayes s'assemblent; le père de Lisbé donne la main à +ses petites; Ydoman, Ysacar et son frère, parés de plumes et de +couronnes de fleurs, mettent chacun une main dans la droite du mage, qui +leur fait jurer de s'aimer, de se défendre de leurs ennemis jusqu'à la +mort; se tournant du côté de l'époux, il lui enjoint de creuser un +canot, d'aiguiser des flèches et de fournir aux besoins de sa femme et +de sa famille; il prescrit les mêmes lois à l'épouse, ajoutant qu'elle +doit suivre partout son maître et son roi. Il appelle les dieux témoins +de la promesse des deux parties, et fait signe aux aspirans à la +pyayerie de sonner la fête dans toute la peuplade. Une danse courte et +expressive prélude le repas du triomphe, où les nouveaux pyayes et +mariés peuvent s'asseoir. Les femmes sont à part, et n'ont jamais +l'honneur de manger avec leurs maris. + +[Note 23: Les Indiennes des côtes se font honneur de percer leurs +lèvres inférieures pour y passer leurs épingles qu'elles tirent avec +leurs langues.] + +Je remarquois que Barca, la femme du grand mage, n'avoit jamais été +aussi assidue auprès de Lisbé. Je pris cette politesse pour une +courtoisie intéressée; mais j'étois loin de deviner juste. Lisbé, qui +accueilloit tout le monde avec un égal intérêt, me paroissoit hautaine à +l'égard de celle-ci, je lui en voulois presque de son peu de prévenance. +Les convives, chacun de leur côté, se livroient au plaisir de la table; +Lisbé se trouve ivre, plus que les autres, de joie et de cachyeri; elle +avoit toujours servi à boire au roi et à ses enfans; son implacable +ennemie saisit ce moment pour verser à boire dans deux couyes à Ydoman, +à son frère, à Ysacar et à moi. Je le refusai, car je me trouvois +heureusement incommodé....... Elle remplit le couye d'Ydoman; je le +présentai aux deux soeurs; elles burent, puis Eglano, par un souvenir de +tendresse, courut embrasser sa mère et lui présenter le vase. Lisbé +acheva de le vuider. + +Au bout d'une demi-heure, Eglano, sa soeur, sa mère et le pauvre Ydoman +pousssoient des cris affreux; une soif ardente les consumoit; leurs +lèvres étoient violettes et arides; elles se rouloient par terre, +vouloient s'ouvrir les flancs pour arracher ce qui leur déchiroit les +entrailles; leurs yeux hagards, et les crises qui les agitent ne +permettent plus de douter qu'elles ne soient empoisonnées. + +Ces quatre victimes se roulent sur le sable en confondant leurs larmes +et leurs bras; Lisbé et ses enfans sentent quelque relâche, se soulèvent +pour s'embrasser en pleurant; Eglano et sa soeur tendent une main +défaillante à leurs époux consternés et stupéfaits. «Hélas! dit la mère +à Ysacar, auguste prince, prenez soin de cet étranger, je lui dois la +vie;» puis s'adressant à moi: «et toi, Banaret, veille sur mon vieux +père, ne laisse jamais Barca approcher de lui; elle venge sur nous la +mort de son frère Makayabo.» Pendant ce discours, le roi tenoit Eglano +entre ses bras, elle expira; un dernier accès prit à Lisbé, qui suivit +ses enfans. + +Cette affreuse nouvelle vint aux oreilles du bon vieillard; il +m'appelle; j'arrive après avoir enseveli les cadavres dans une natte de +jonc.--«Cher étranger, approche-toi: ma fille est morte, ma famille est +éteinte; je ne puis verser de larmes; donne-moi la main, embrasse-moi; +adieu; je t'adopte pour mon fils; que le Tamouzy et le grand Lama +prennent soin de tes jours. Fuis ces déserts et ces nouveaux Indiens, +ils sont aussi méchans que ces révolutionnaires dont tu parlois à +Hyroua; il est mort, Hyroua; Lisbé et mes petits enfans ne sont plus.... +Adieu, Banaret...» En achevant ces mots, je sentis foiblir sa main, qui +avoit placé la mienne sur son coeur; il s'éteignit, et je m'éloignai en +sanglotant.... + +La femme du grand mage fut mise à mort malgré les imprécations de son +époux qui nous menaça du Tamouzy et de l'Hyrouca. Elle avoit aussi +empoisonné les deux jeunes rois, qui furent sauvés par les soins d'un +autre pyaye, qui leur donna secrètement du contre-poison; la pâleur de +la mort étoit sur leur front; ils restèrent long-tems plongés dans un +sommeil léthargique. Le lendemain ils revinrent à eux, firent poursuivre +le grand mage et ses enfans, qui s'étoient sauvés dans un canot. La +peuplade revint ensuite à mon karbet pour rendre les derniers honneurs +aux morts. Le roi les appela plusieurs fois; voyant qu'ils ne +répondoient pas, il leva le coin de la natte et commença à se douter +qu'ils étoient morts. Les Indiens se persuadent difficilement que ceux +qu'ils aiment se séparent d'eux; souvent ils n'enterrent leurs morts que +quand ils sont à moitié pourris. + +Il découvrit les cadavres, qui étoient noirs, infects et +méconnoissables. Ysacar ne voyoit Eglano que dans sa fraîcheur; il +l'embrassoit, l'appeloit, lui serroit la main:--«Eglano, Eglano, +pourquoi m'as-tu quitté? Est-ce que tu ne m'aimois pas? Je ne voulois +vivre que pour toi.» Chaque Indien s'approchoit à son tour de chaque +mort pour lui faire la même prière. On lava les cadavres; le roi les fit +embaumer et mettre dans des hamacs blancs. J'ensevelis Lisbé avec son +père, Eglano avec sa soeur, et je mis Ydoman au milieu, comme le +restaurateur du village et des malheurs de sa famille. + +Les hamacs des morts étoient chargés de mets; on les invita à manger; le +repas continua dans un morne silence; la cérémonie funèbre commença +ensuite. Les jeunes filles, parées comme aux jours de fêtes, portoient +les deux princesses, et formoient des ronds de danse autour des hamacs. +Les jeunes gens couronnoient Ydoman de fleurs, et formoient les mêmes +choeurs. Les vieillards seuls marchoient lentement autour du corps de +Lisbé et de son vieux père. Le Sura leur sert de cimetière. Une musique +agreste forme de lugubres accords sur les marches du tombeau. Avant de +confier les corps à la terre, on leur demande encore pourquoi ils +veulent quitter leurs amis; on les met ensuite dans leur canot, avec +leurs flèches, leurs boutous, leurs rassades; puis la musique entonne un +hymne sépulcral où l'on récapitule les actions du mort; cet hymne se +nomme _le Tombeau_; en voici le modèle, adapté à nos usages: + +TOMBEAU + +DE LISBÉ ET DE SA FAMILLE. + + VOYAGEUR égaré dans ces vastes déserts, + Ne marche plus à l'aventure! + Au couchant de Tonga s'il reste une masure, + Viens-y sécher tes pleurs et compter tes revers. + Le mortel qui l'habite, au doux nom de Lisbé, + Au nom de sa triste famille, + Te dira: «Vous cherchez ou son fils ou sa fille; + »Ici, dans un seul jour, ils ont tous succombé!» + +Le choeur répéta trois fois cette strophe, et chacun jura de n'oublier +jamais Ysacar et Lisbé. Ces premiers vers servirent de ritournelle, ou +plutôt de mineur. + + Lisbé, contre son coeur écoutant son devoir, + Ne sauve un époux qu'elle honore, + Qu'en abrégeant les jours de l'amant qu'elle adore. + Bientôt l'amour contre elle arme le désespoir. + Hiroua, cet époux, avec son jeune fils, + Sont dévorés par les Sauvages. + Un étranger l'arrache à ces sanglans rivages; + Ydoman, son aîné, vient revoir ces débris. + + Voyageur égaré, etc. + + Il court chez ses amis, il court chez ses voisins: + «Venez voir nos karbets en cendre, + Venez nous consoler, nous aider, nous défendre; + À vos heureux succès unissez nos destins!» + Aux cris des malheureux l'Indien n'est jamais sourd: + On leur députe une ambassade; + Au village brûlé, la sensible peuplade + Accourt pour travailler sans attendre son tour. + + Voyageur égaré, etc. + + Les karbets sont couverts; on l'annonce à Lisbé, + À ses enfans, à son vieux père. + Ils sont cinq malheureux fugitifs sur la terre, + Reste de la peuplade au carnage échappé. + «Unissons, dit le roi, nos enfans, nos dangers; + Lisbé, sois ma soeur et leur mère: + Ma fille aime Ydoman; Ysacar et son frère + Préféreroient ton sang à des noeuds étrangers.» + + Voyageur égaré, etc. + + «Tant de gloire t'aveugle, et ce fatal moment + Où tu crois que ton bonheur touche, + Cet aveu de ton coeur, trop tardif dans ta bouche, + Sera pour nous, Lisbé, le plus cruel tourment: + Ton ami, sous tes coups, certain jour succomba; + L'hymen à l'amour fit outrage. + La soeur de cet amant est l'épouse du mage; + Sa haine est un brasier qui nous consumera.» + + Voyageur égaré, etc. + + «Hélas! tu luis trop tôt, trop tôt pour mon malheur, + Jour fatal de leur hymenée! + De gloire et de trépas ta fille est enivrée, + Et tu bois à ton tour la mort avec l'honneur. + Lisbé succombe, ses membres torturés, + Sur sa famille anéantie: + Banaret, C'EST BARCA QUI M'ARRACHE LA VIE, + Dit-elle; adieu!...» Couvrons leurs corps défigurés. + +À ces mots, la douleur brisa les instrumens, un morne silence fit place +à des cris, ou plutôt à des hurlemens..... Jamais pompe funèbre ne fut +plus imposante, plus sincère et moins fastueuse. On approcha les canots +du caveau; les tablettes où j'avois inscrit les épitaphes, furent +attachées sur la poitrine des morts, et enveloppées d'une cage de bois +de fer; enfin on les descendit; alors la musique reprit: + + Voyageur malheureux, etc. + +Lisbé et son vieux père disparurent les premiers; on lisoit sur leur +canot: + + La mort de mes enfans termina ma carrière; + Je n'eus qu'un étranger pour fermer ma paupière. + L'hymen contre l'amour avoit armé mon bras; + L'amour contre l'hymen avança mon trépas. + +Ydoman passa ensuite.... Il disoit aux grands hommes: + + Le poison que Barca déverse sur ma vie, + Doit faire envier mes destins: + Amans, héros, guerriers, c'est celui de l'envie; + Je meurs sous les karbets relevés par mes mains. + +Ysacar et son frère étoient attachés au canot où reposoient les deux +soeurs; leur sort étoit celui des illustres infortunés français, dont la +destinée malheureuse a tant fait de victimes.... Elles disoient _mors +erat in solio_. + + Nous, comme tant de rois à qui le sort la donne, + Avons bu le trépas en touchant la couronne. + +Cette terrible sentence confondit les jeunes monarques; la crainte, +l'amour, et la pâleur de la mort qui couvroit encore leurs visages, +firent couler leurs larmes avec plus d'abondance. Ils tombèrent, le +corps à moitié renversé, sur les marches du caveau; le grand mage les +releva, et voulut les éloigner. Ils s'y précipitèrent de rechef; on les +en arracha, on ferma la tombe, et le choeur reprit: + + C'en est fait! le tombeau les arrache à nos yeux; + Ils ne sont plus rien sur la terre, + Ils occupent déjà l'éternel sanctuaire. + Illustres malheureux, recevez nos adieux! + Bons coeurs, pleurez Lisbé; rois, pleurez Eglano. + Patriote, amant de la gloire, + Fais revivre Ydoman au temple de mémoire; + Nous suivrons le vieillard dans la nuit du tombeau. + + Voyageur égaré, etc. + +Le reste du jour, la peuplade fit des libations sur les tombeaux, se +réunit le soir pour pleurer encore, et passa la nuit dans une fête +brillante, qu'on appelleroit chez nous la noce de la résurrection. + +Je me retirai vers le roi, à qui je témoignai le désir de quitter ce +séjour de douleur; il y consentit avec peine. + +Le lendemain, à la pointe du jour, un petit canot m'attendoit au bord de +la rivière de Konanama, qui roule une eau noire dans un lit resserré par +des montagnes et couvert d'arbustes épais et croisés les uns sur les +autres. Nous suivions le fil de l'eau; quand nous fûmes auprès du +premier saut, les Indiens qui m'accompagnoient me chargèrent sur leur +dos pour me mettre à terre. Nous entendions l'eau qui tomboit avec un +bruit affreux; le lit de la rivière étoit obstrué par des montagnes, +qu'elle franchissoit en formant des cascades qu'on appelle sauts. Mes +guides se laissèrent aller au courant, et tombèrent en riant dans le +vortex écumeux. + +J'allois moins vîte que mes plongeurs, et j'observois avec effroi les +immenses prairies qui m'environnoient. Je vis un cadavre arrêté par les +cheveux dans les roches du saut; j'appelai mes Indiens; ils reconnurent +le fils du grand Barca. Nous trouvâmes son père fracassé dans sa barque, +qui s'étoit perdue dans un _recoude_ couvert de roseaux. Mes guides les +maudirent, et moi je les plaignis en pleurant Lisbé. + +Nous mouillâmes sur les bords de Konanama: je m'y arrêtai quelque tems à +fixer les ruines des karbets de mes compagnons; j'en pris le plan. Les +Indiens retournèrent à leur village, et moi à Synnamary, et de là à +Koroni, sur les bords de la mer, à 14 lieues au N. E. de Cayenne. + + +_Fin de la quatrième partie._ + + + + +CINQUIÈME PARTIE. + + _Per varios casus, per tot discrimina rerum, + Tendimus in Latium._ + VIRGIL. _Æneid. Liv. I, v. 16._ + + Après tant de hasards, après tant de revers, + En essuyant nos pleurs, un Dieu brise nos fers; + Nous reverrons la France!... + + + _Arrivée de H.... Révolution du 18 Brumaire. Coup-d'oeil sur + la France. Nouvelle de rappel. Départ de MM. Barbé-Marbois + et Lafond-Ladebat. Arrivée de la frégate_ la Dédaigneuse, + _venant chercher les déportés, et partant sans les emmener. + Départ de l'auteur par New-Yorck. Portrait des Américains. + Arrivée en France. Nouvelles persécutions de l'auteur: il + doit sa liberté au premier consul Bonaparte._ + + +Depuis vingt mois la France a disparu à nos yeux, et chaque minute +d'exil allume en nos coeurs l'impatience de la revoir. Pour peindre les +tourmens d'un déporté, il faut l'avoir été soi-même. Oh! la peine du +dam n'est point une chimère à ses yeux. Qu'on le suppose dans l'aisance, +le miel pour lui se change en absinthe; il défeuille les roses par ses +larmes; la table la plus somptueuse n'est chargée que de poisons; il dit +à ce qu'il voit, à ce qu'il touche, à l'air qu'il respire, à la feuille +qui grandit, à la fleur qui éclôt, aux fruits qui mûrissent, aux +troupeaux qui paissent, aux agneaux qui bondissent: vous n'êtes point la +France...... Il dit aux forêts, aux échos, aux montagnes, aux vallons, +aux gazons, aux ruisseaux: votre ombrage est moins frais, votre voix +moins douce, votre cime moins belle, votre site moins riant, votre tapis +moins lisse, votre murmure moins doux, votre roucoulement moins tendre +qu'en France. Un déporté est l'habitant d'_Othayti_ dans le Jardin des +Plantes de Paris, flairant sa patrie dans ce qui l'environne, s'élançant +au pied d'un palmier de son pays, qu'il arrose de pleurs: Othayti! +Othayti! mais tu n'es pas _Othayti_, dit-il en s'éloignant. Un déporté +frappé de cette sentence terrible: _retire-toi de ta patrie_, s'écrie +sans cesse: voilà l'enfer..... voilà l'enfer!.... je le sens..... le +voilà, ce brasier, il brûle mon coeur, il le dévore et ne le consume +pas! Quand l'infortune, la misère, la crainte attisent encore ce feu, +l'exil n'est-il pas le plus cruel supplice? + + * * * * * + +La terreur fait place à la justice; nous n'aurons plus à lutter que +contre la misère; un rayon d'espérance luit déjà pour nous; après avoir +dépassé le cratère du volcan, nous frémirons autant de son explosion et +de nos dangers, que de notre préservation. + + * * * * * + +Nous sommes au 13 décembre 1799. Monsieur Franconie est reconnu +vice-agent à la tête du bataillon, au milieu des cris d'alégresse.--«Mes +amis, dit-il, vous me chargez d'un emploi bien lourd à mon âge; la crise +est forte, mes lumières sont foibles: le timon du gouvernement seroit +beaucoup mieux en des mains plus énergiques. Le citoyen Burnel nous a +laissé bien des dettes; pour moi, je n'en ferai pas; je fais don à la +république des honoraires de la place que vous me confiez; c'est peu de +chose, mais les secrets du gouvernement seront les vôtres; les personnes +et les propriétés seront respectées; chacun pourra visiter les magasins +et les caisses; je ne veux que votre estime et votre amitié, et je serai +trop heureux de mériter votre reconnoissance.» + +_1er. janvier 1800._--Une proclamation des plus sinistres paroît avec +l'année 1800. Les soldats vont manquer de vivres et de vêtemens, les +magasins et les caisses sont entièrement à sec. Le sixième du revenu et +un emprunt forcé ne suffiront pas pour les frais de l'année. Franconie +termine par inviter tous les colons à venir se convaincre par eux-mêmes +de la vérité, en visitant les caisses, les magasins et les registres du +contrôle et des administrations; il les prie de se réunir à lui dans le +courant de la décade, pour lui communiquer leurs lumières. + +_7 janvier 1800...._ 17 nivôse.... Grandes nouvelles. + +Ce matin, à neuf heures, une longue salve d'artillerie a retenti dans +les airs, nous avons compté vingt et un coups de canon; à 11 heures, le +même salut recommence...... Nous sommes quatre déportés voisins les uns +des autres..... Éloignés de quatorze lieues de la capitale, chaque +matin, au lever du soleil, nous nous réunissons sur les bords de la mer, +pour nourrir l'espoir de notre retour... L'écho des ondes et des forêts +a retenti dans nos coeurs.... Desvieux, que Burnel avoit déporté, +revient revêtu du grade de général de la colonie; il amène un agent de +France.... Victor H....., qui étoit à la Guadeloupe; nous recevons les +nouvelles suivantes: + +Tout est changé en France depuis le 18 brumaire, 9 novembre 1799. Le +directoire ne savoit plus que faire; la guerre civile ravageoit la +république; personne ne couchoit en sûreté dans son lit. Tous les partis +étoient en présence; tous les hommes étoient mécontens; tous étoient las +de révolution; le peuple n'étoit pas plus tranquille que les gouvernans; +l'anarchie et le despotisme s'entre-culbutoient chaque jour. Bonaparte +est parti d'Alexandrie, a débarqué incognito, s'est rendu à Paris, a +médité son coup, s'est présenté aux deux conseils.... Celui des +cinq-cents a crié sur lui _hors la loi_; il s'est retourné vers les +grenadiers qui l'avoient suivi en Italie. Ces braves l'ont entouré. L'un +d'eux, en le couvrant de son corps, a reçu un coup de poignard pour lui. +L'entrée subite des soldats, a mis les conseils en fuite. Un nouvel +ordre de choses a été organisé, et ce grand mouvement s'est opéré sans +secousse, le dieu de la victoire et de la fortune couvrant de ses ailes +le pacificateur du Tibre et du Rhin. La renommée, qui grandit en +marchant, nous amplifia ces détails; et chaque habitant, effrayé de +l'arrivée du nouvel agent, se plut à les commenter à son tour, pour lui +montrer et se convaincre soi-même qu'il n'avoit plus que le pouvoir +impératif de faire le bien. + +Dans ce moment, H..... étoit en rade pour venir remplacer Burnel. La +marine française étoit si pauvre à cette époque, que depuis six mois, la +frégate n'avoit pas pu être équipée. H..... avoit ses expéditions..... +Et quelles expéditions, grand Dieu!..... et en quelles mains! Le 18 +brumaire arrive: tout change de face; les brouillons rentrent dans le +néant; les gens en place sont épurés; le consulat remplace le directoire +(Bonaparte, Sieyès, Roger-Ducos sont consuls). H..... est encore en rade +et pâlit d'effroi; quelques agens qui le protègent, sont encore dans les +bureaux; avant d'en sortir, ils lui font changer ses expéditions, il +paye le surplus de l'armement de sa division; il met à la voile le 13 +frimaire an 8 (4 décembre 1799), apporte des passe-ports à Mrs. +Lafond-Ladebat et Barbé-Marbois, seuls restans de la première +déportation. Ils peuvent partir quand ils voudront.... Il assure que +nous les suivrons de près.. Que de crises nous avons passées! + +La naissance de la révolution française fut annoncée par les présages +les plus sinistres. En 1783, la Calabre fut bouleversée par le Vésuve +embrasé. Les brumes de la Scythie consolidèrent les zones tempérées... +Un déluge de feu fut éteint par un océan de pluie.... La Pologne +anarchisée, devint le partage de la Russie, de la Porte, de la Prusse et +de la maison d'Autriche. Les deux rives de la mer Adriatique et les +anciennes bornes de l'Europe furent jonchées d'un côté de cadavres, de +l'autre, de cendres et de ruines; la nature sembloit voir avec douleur +la révolution des _États-Unis_, prélude de celle de l'univers. En 1786, +la Bretagne se révolte sans savoir ce qu'elle veut. L'Angleterre souffle +le feu pour se venger de la paix de 1783. L'année 1788 nous amène la +famine et la grêle. 1789 commence par un hiver des plus froids. La +famine reparoît quatre fois à la fin de cette année, et immédiatement +après la moisson. Tant de prodiges sembloient nous prédire les périodes +de 1792, 93, 94, 98 et 99. Ne serions-nous pas tentés de croire que ce +passage d'un auteur connu depuis 18 cents ans, est composé de nos jours? + + ... Solem quis dicere falsum + Audeat? Ille etiam cæcos instare tumultus + Sæpè monet, fraudemque et operta tumescere bella. + Ille etiam extincto miseratus Cæsare Romam, + Cùm caput obscurâ nitidum ferrugine texit, + Impiaque æternam timuerunt sæcula noctem. + Tempore quamquam illo tellus quoque, et æquora ponti, + Obscoenique canes, importunæque volucres + Signa dabant. Quoties Cyclopum effervere in agros, + Vidimus undantem ruptis fornacibus Ætnam, + Flammarumque globos, liquefactaque volvere saxa? + Armorum sonitum toto Germania coelo + Audiit, insolitis tremuerunt motibus Alpes. + Vox quoque per lucos vulgo exaudita silentes + Ingens, et simulacra modis pallentia miris + Visa sub obscurum noctis, pecudesque locutæ; + Infandum! sistunt amnes, terræque dehiscunt, + Et moestum illacrymat templis ebur, æraque sudant. + Proluit insano contorquens vortice sylvas + Fluviorum rex Eridanus, camposque per omnes + Cum stabulis armenta tulit; nec tempore eodem + Tristibus aut extis fibræ apparere minaces, + Aut puteis manare cruor cessavit; et altè + Per noctem resonare lupis ululantibus urbes. + Non aliàs coelo ceciderunt plura sereno + Fulgura, nec diri toties arsere cometæ. + ........................................ + Quippe ubi fas versum atque nefas, tot bella per orbem + Tam multæ scelerum facies; non ullus aratro + Dignus honos; squalent abductis arva colonis, + Et curvæ rigidum falces conflantur in ensem. + Hinc movet Euphrates, illinc Germania bellum; + Vicinæ ruptis inter se legibus urbes + Arma ferunt: sævit toto Mars impius orbe. + VIRGILE, Georg., liv. 1. + +Je ne veux expliquer ce morceau en l'honneur de la mort de César, que +par la révolution depuis 1780. Alors elle avoit pris naissance dans le +nouveau monde. + +En 1784, l'aurore boréale qui couvrit le disque du soleil, fit présager +aux peuples la guerre et les rumeurs qui éclatèrent dans les années +suivantes. + +L'éclipse de 1793 fut assez sensible..... + +En 1794, la mer gela; le Zuiderzée en Hollande vit des rues, des +boutiques et des feux sur ses flots consolidés. + +En 1794, les fleuves furent rougis de sang et remplis de cadavres. + +En 1794, les loups suivoient les camps dans la Vendée, et hurloient dans +l'attente du combat; ils avoient des villes entières pour retraite. + +En 1784, une comète avoit précédé ces événemens. Je me conforme au +texte, non par superstition, mais pour m'exempter de traduire. + +Au milieu de tant de guerres, nous nageons dans le meurtre et dans le +sang: amis et ennemis tombent sous nos coups; nos campagnes sont +désertes, nos guérets sont en friche; nos faulx sont redressées en +piques, et les socs de nos charrues fondus en épées. _L'Euphrate_, _le +Tibre_, _le Danube_, _le Rhône et le Rhin_ portent aux deux mers des +bataillons armés; toutes nos villes se soulèvent, et tout l'univers est +en armes. + +Auguste, à la fleur de son âge, part d'Alexandrie pour fixer le bonheur +du monde. Cette époque aussi chère à la religion qu'à l'histoire, renaît +pour nous, et les deux Continens redisent avec effusion: + + Dî patrii, indigetes..... + Hunc saltem everso juvenem succurrere sæclo + Ne prohibete: satis jam pridem sanguine nostro + Laomedonteæ luimus perjuria Trojæ. + +H..... profita des transports de joie auxquels on se livroit, pour +mettre pied à terre. Il étoit si connu et si décrié, que son entrée fut +celle d'une bête fauve, se glissant dans une bergerie même pacifiquement +si possible est. Les transports d'alégresse firent place à l'effroi: il +eut besoin de confirmer lui-même ces nouvelles pour gagner quelques +habitans; il étoit si convaincu de tout l'odieux qui l'entouroit, qu'il +prit une lettre de recommandation de Jeannet qui lui succédoit à la +Guadeloupe. Voici la teneur de cette pièce, qu'il fit circuler dans les +cantons pour calmer les esprits: + +«Bons habitans de Cayenne, calmez vos frayeurs; je sais que le citoyen +H..... paroît à vos yeux sous un aspect terrible. Il fera le bonheur de +votre colonie, il n'a plus rien à demander à la fortune; il vous fera +oublier, par sa clémence, les catastrophes qui ont eu lieu à la +Guadeloupe pendant qu'il la gouvernoit. Croyez-en celui qui emporta vos +regrets, et qui s'honorera toujours d'avoir mérité votre confiance et +vos suffrages.» + +Quelques-uns prirent cette lettre pour une ironie amère, très-peu de +monde y ajouta foi. Voici le début, l'administration et le caractère de +ce troisième agent. + +Il rend visite à Billaud, il l'appelle à Cayenne. Les autres déportés y +pourront venir également avec des permis limités; ils entreront même à +l'hôpital. Le gouvernement lui a ordonné, dit-il, de les traiter avec +égard; il donne des éloges aux habitans qui les ont retirés. Il demande +l'ordre et la paix; il ne change rien au dernier réglement de police de +Burnel, parce qu'il n'est que provisoire comme le gouvernement +consulaire qui l'a délégué. Il acquitte les dettes de la colonie; il +rédime les fautes de son prédécesseur dont il plaint déjà l'embarras; il +se répand en bals et en repas somptueux. La troupe qui a débarqué avec +lui, est un amalgame de déserteurs de toutes les nations, gens propres à +tous les coups de main, si le thermomètre redescendoit à l'anarchie. Il +a aussi amené une musique incomplète, qui, par ses accords, prend les +Cayennais aux gluaux. En promettant de rembourser l'emprunt forcé, fait +par Burnel, il le fait acquitter provisoirement par ceux qui sont en +arrière. Des prises lui arrivent, il les répartit justement; il acquitte +une partie des dettes de la colonie, qui se montoient à huit ou neuf +cent mille francs. Il traite les soldats noirs comme les blancs; il +réforme la discipline; il moleste et punit les fonctionnaires publics, +les habitans et les officiers qui ont démasqué Burnel; il paroît +affectionner Franconie, parce que ce vieillard qu'il remplace, réunit à +juste titre les suffrages de ses concitoyens: voilà sa conduite durant +les six premiers mois qu'il s'est attendu à son rappel. Malgré ce début, +il n'avoit encore captivé personne; il a eu soin de se faire préconiser +à Paris dans quelques journaux qui n'ont pas de lunettes de 1800 +lieues. La suite nous l'a mieux fait connoître, et le voici _au physique +et au moral_. + +Victor H....., originaire de Marseille, est entre deux âges, d'une +taille ordinaire et trapue; tout son ensemble est si expressif, que le +meilleur de ses amis n'ose l'aborder sans effroi; sa figure laide et +plombée exprime son âme; sa tête ronde est couverte de cheveux noirs et +plats qui se hérissent comme les serpens des Euménides, dans la colère +qui est sa fièvre habituelle; ses grosses lèvres, siège de la mauvaise +humeur, le dispensent de parler; son front sillonné de rides, élève ou +abaisse ses sourcils bronzés sur ses yeux noirs, creux et tourbillonnans +comme deux gouffres..... Son caractère est un mélange incompréhensible +de bien et de mal: il est brave et menteur à l'excès, cruel et sensible, +politique, inconséquent et indiscret, téméraire et pusillanime, despote +et rampant, ambitieux et fourbe, parfois loyal et simple; son coeur ne +mûrit aucune affection; il porte tout à l'excès: quoique les impressions +passent dans son âme avec la rapidité de la foudre, elles y laissent +toutes une empreinte marquée et terrible; il reconnoît le mérite lors +même qu'il l'opprime; il dévore un ennemi foible; il respecte, il +craint un adversaire courageux dont il triomphe. La vengeance lui fait +bien des ennemis. Il se prévient facilement pour et contre, et revient +de même. L'ambition, l'avarice, la soif du pouvoir, ternissent ses +vertus, dirigent ses penchans, s'identifient à son âme; il n'aime que +l'or, veut de l'or, travaille pour et par l'or; il se fait un si grand +besoin de ce métal, quoiqu'il en ait déjà assez, qu'il voudroit que +l'air qu'il respire, les alimens qu'il prend, les amis qui l'approchent, +fussent de l'or: les parcelles qu'il en a semées à Cayenne, sont les +actes de générosité de Persée ou de Mithridate semant l'or dans les +plaines de Cisique pour éblouir et arrêter leur vainqueur. Ces grandes +passions sont soutenues par une ardeur infatigable, une activité sans +relâche, par des vues éclairées, par des moyens toujours sûrs, quels +qu'ils soient. Le crime et la vertu ne lui répugnent pas plus à employer +l'un que l'autre, quoiqu'il en sache bien faire la différence. Crainte +de lenteur, il prend toujours avec connoissance de cause le premier +moyen sûr que lui présente la fortune. Il s'honore de l'athéisme, qu'il +ne professe qu'extérieurement. + +Au reste, il a un jugement sain, une mémoire sûre, un tact affiné par +l'expérience; il est bon marin routinier, administrateur sévère, juge +équitable et éclairé quand il n'écoute que sa conscience et ses +lumières. C'est un excellent homme dans des crises difficiles où il n'y +a rien à ménager. Autant les Guadeloupiens et les Rochefontains lui +reprochent d'abus de pouvoir et d'excès révolutionnaires que la +bienséance et l'humanité répugnent à retracer, autant les Anglais (j'en +suis témoin) donnent d'éloges à sa tactique et à sa bravoure. + +De mousse, H..... est devenu pilotin, puis boulanger à St.-Domingue; a +repassé en France à la première insurrection de cette colonie, a été +membre de la société populaire et du tribunal révolutionnaire de +Rochefort, s'est fait nommer agent de la Guadeloupe par le comité de +salut public, a repris cette colonie aux Anglais et s'est acquis dans +les Antilles et l'estime des Anglais et l'exécration de tous les colons. +Le tourbillon au milieu duquel il a vécu, a révolutionné son esprit, et +la vie paisible et douce est pour lui une mort anticipée. + +Il visite la colonie jusqu'à la rivière de Maroni qui nous sépare d'avec +les Hollandais; en route, il reçoit des dépêches et des nouvelles. + +À son allée et à son retour, il mouilla à Synnamari, et rendit visite +aux déportés. La première fois, ce fut pour insulter à leurs malheurs. +«Vous vous flattez, leur disoit-il, d'un rappel _qui ne viendra +jamais_.» Il assaisonna ces paroles accablantes de sarcasmes indécens et +orduriers. + +Deux jours après, ce n'étoit plus le même homme; il les plaignoit, leur +assuroit un prompt retour, il donneroit même, disoit-il, 200 louis pour +les voir partir: pour leur faire oublier sa première visite, il envoie à +chacun, deux chemises et une paire de souliers de magasin. Il laisse +transpirer quelques nouvelles; un des officiers de sa suite qui a servi +sous le premier consul, en fait l'éloge et se réjouit de la tournure que +le gouvernement prend en France. Des déportés mangeoient dans la même +maison où H..... s'étoit arrêté pour se rafraîchir, il ne put se +contenir. + +En s'en retournant, il ne s'entretenoit que des mesures énergiques qu'il +avoit employées à la Guadeloupe. + +Pour lui faire la cour, il falloit applaudir à ses expédiens, qu'il +appeloit petites espiègleries. Il trouva des apologistes dans certains +colons, et je n'ai pas pu retenir mon indignation, en entendant un de +mes anciens compagnons de la case Saint-Jean, Pavy, avec qui je me suis +brouillé pour cela, vouloir me forcer de louer certains traits +abominables; j'avoue qu'il se trouvoit dans la détresse et sous la +férule d'un propriétaire qui flattoit tous les goûts des agens: s'il +m'eût fallu exister à pareil prix, je serois mort. Je sais me taire, +mais le crime n'aura jamais de ma part, même un faux signe +d'approbation. + +Au bout de six mois, la famine se fit sentir, parce que l'agent avoit +donné une égale ration de pain, aux soldats noirs comme aux blancs; les +déportés furent réduits les premiers à la racine de maniok, et au +poisson salé. H..... ne leur a jamais rien restitué de ce que Burnel +leur avoit soustrait. Plus il a fait de prises, moins il a adouci leur +sort. Il nous a fait pleurer ses prédécesseurs. + +Il poursuivoit les habitans qui donnoient asile à certains déportés +contre qui on l'avoit injustement irrité. MM. Michonet et Casimir +Bernard furent exilés dans le fond du désert; il en arrache un d'eux de +l'habitation qu'il régissoit, le menace de l'envoyer à Vincent Pinçon +avec une main de maïs, une pelle et une pioche pour creuser sa fosse. +L'autre tombe dangereusement malade, il lui refuse la permission de +revenir à Cayenne. Son hôtesse sème adroitement le bruit de sa mort pour +éprouver H....., il en fait un festin de joie; le lendemain, en voyant +qu'on l'a abusé, il destitue le maire pour lui avoir donné, dit-il, une +fausse joie. Quelques mois après, à la mort de M. Colin, me trouvant +sans asile, je lui demandai la permission d'aller au dépôt de Synnamari; +il me fit répondre par le citoyen Franconie: + +«Le citoyen agent est instruit que ceux d'entre vous qui se sont +soustraits d'aller à Konanama, ont renoncé à la ration; je vous +conseille de ne pas le tourmenter, vous feriez peut-être votre mal et +celui des autres. Je vous engage à prendre patience.» La misère ne me +permit pas de patienter long-tems, je demandai un permis pour aller à +Cayenne solliciter cette justice. Je vis H..... qui, après m'avoir dit +mille injures pour ce que j'avois répondu jadis à Burnel, termina ainsi: +«je ne vous aurois pas menacé comme lui de la fusillade, mais je vous +aurois attaché à quatre piquets, et coupé de 500 coups de fouet.» (Il ne +vouloit venger ni l'individu Burnel qu'il méprisoit, ni les droits de +l'agence, mais il dévoroit une victime de l'ostracisme du 18 fructidor.) +«Nous ne resterons pas éternellement à Cayenne, lui dis-je.--Sur quoi +fondez-vous votre retour?--Sur celui de nos prédécesseurs: notre exil +est pour la même cause, nous attendons les mêmes effets de la justice du +premier consul.--_Ne vous honorez pas du titre d'exilés; vous êtes +proscrits et non exilés. Si quelqu'un peut attendre son rappel, c'est +Billaud._» Je lui peignis ma détresse: les habits qui me couvroient ne +m'appartenoient pas. Il insulta long-tems à ma misère, et me renvoya +sans rien m'accorder. À Cayenne, je logeois chez un ami charitable qui +étoit marchand; il lui dit mille invectives, parce qu'il m'avoit donné +des habits, le força de me faire partir, entrava son commerce, et le +réduisit à abandonner la colonie. M. Aimé a dit quelque chose +d'obligeant de madame Audifredi, H..... l'a spécialement molestée pour +cette raison. Il appesantissoit chaque jour sur nous une main si +terrible, que nous pâlissions d'effroi en entendant tirer le canon, ou +en voyant un bâtiment au large, de peur qu'il ne nous annonçât +l'assassinat du premier consul. Ceux qui sont encore dans la Guyane, +vivent depuis trois ans dans ces transes. Il paroît difficile de +concilier tant de rigueur avec le bien que H..... a fait à la colonie, +encore moins avec les éloges qu'il se fait donner dans certains +journaux. Il a ravivé le commerce en faisant lui-même la hausse et la +baisse, en ouvrant en son nom une maison de commerce où il figure tantôt +comme un marchand pour vendre, tantôt comme agent pour se faire adjuger +les denrées au prix qu'il veut y mettre. + +Malgré son activité, il a essuyé des pertes, et la famine s'est fait +sentir trois fois sous son agence; il ne s'est jamais déconcerté, il a +tenu la police avec sévérité, a contenu les nègres dans la crainte, plus +par la terreur de son nom que par ses proclamations, car il n'a rien dit +pour défendre ou ordonner le travail; il a affermé à ses amis les +habitations des colons absens. + +L'année 1800 s'avançoit, et nous étions toujours dans l'attente. Depuis +six mois Messieurs Barbé-Marbois et Lafond-Ladebat étoient en France; +nous les invoquions comme nos Dieux tutélaires. La dureté de H..... +donnoit plus de ferveur à nos prières. La crainte d'une réaction en +France nous inspiroit presque à tous des projets d'évasion dont l'agent +s'inquiétoit fort peu. Je m'ouvris à Margarita et à Rubline sur les +moyens de passer à Surinam dans un canot indien. Nous fûmes quelques +jours à mûrir ce projet; je voulus en informer Pavy pour me réconcilier +avec lui. Il nous dénonça au maire du canton, qui nous surveilla de plus +près; je ne le croyois pas capable d'un trait aussi noir contre un +ancien ami, qui n'étoit coupable que de n'avoir pas applaudi le +_bastringage_ de H..... + + * * * * * + +Le 28 juillet, nous reçûmes enfin des nouvelles de France qui nous +annonçoient notre prochain retour. + + * * * * * + +Le 1er. août (13 thermidor), un bâtiment marchand apporte le rappel +individuel de plusieurs déportés. H..... reçoit en même tems la loi du +13 frimaire an 8, que le ministre de la marine lui ordonne d'appliquer +aux _déportés de la Guyane_. + +Le ministre lui enjoignoit implicitement de nous renvoyer en France, +s'il en avoit les moyens; ils ne lui manquoient pas, car le port +regorgeoit alors de munitions et de bâtimens de prise. + +Il nous laissa dans le désert errer comme des squelettes affamés, et le +séjour de Konanama devint un paradis que H..... fit pleurer à mes +compagnons. + +Son préposé, Boucher, nous entrava de plus en plus. Ce personnage, qui +se pique d'être un connoisseur, vouloit faire une collection de raretés +pour les envoyer en France. Les déportés du dépôt, pour avoir quelques +vivres frais, se traînoient dans les habitations voisines. L'un d'eux, +nommé André, trouva chez un colon une ruche de mouche carton que le +citoyen Boucher convoitoit; André l'achète, la porte à son karbet, +Boucher la lui marchande, insiste, éprouve un refus, écrit à H..... des +calomnies atroces contre André, le fait traîner à Cayenne au cachot, et +reléguer avec les lépreux aux îlets du Malingre (d'où il est parti sur +_la Dédaigneuse_). + +Les mémoires de MM. Ramel et Aimé, où Jeannet et Burnel sont peints +d'après nature, rendoient H..... ombrageux et vindicatif; il nous +reléguoit dans le désert pour n'avoir pas d'argus, pour nous faire +désespérer, pour nous y faire mourir: car la guerre mettoit pour cela +une assez forte barrière entre lui et la France! + +Le 24 décembre 1800 (4 nivôse an 8), la frégate _la Dédaigneuse_ mouilla +à 2 lieues de Cayenne, et apporta notre rappel. Le capitaine, M. de la +Croix, écrivit laconiquement à H..... de lui envoyer promptement les +déportés, ajoutant qu'il avoit ordre de remettre à la voile +sur-le-champ. Cette nouvelle pétrifia l'agent et toute sa cour. +L'officier porteur des dépêches, fut surpris de ne voir aucun déporté à +Cayenne. H..... fit parvenir promptement l'arrêté dans les cantons. Il +invita le capitaine à descendre à terre; celui-ci le refusa en lui +reprochant, dit-on, la mort de ses proches. H..... entra en fureur; au +bout de cinq jours, il embarqua seulement dix-huit déportés après des +instances réitérées. + +Cependant nous arrivions tous à Cayenne, couverts de haillons et ivres +de joie; nous fixions le bâtiment libérateur qui nous attendoit avec +impatience; nos parens, nos amis nous exprimoient le désir qu'ils +avoient de nous embrasser, nos chaînes étoient tombées; M. Barbé, notre +illustre compagnon d'exil, nous en convainquoit par cette lettre. + + +LIBERTÉ. ÉGALITÉ. + + Paris, 2 fructidor an 8 de la République française. + +«Vous voilà prêts à revoir votre patrie, mes chers amis, puissiez-vous +tous recevoir en bonne santé la nouvelle qui vous en est portée! Ma joie +est plus grande que je ne puis vous l'exprimer de savoir que vos peines +vont finir. Vos amis, vos parens vous attendent avec la plus grande +impatience; vous jugerez des dispositions humaines et justes du +gouvernement, en apprenant qu'il envoie une frégate qui aura tous les +_aménagemens nécessaires_ pour faciliter et rendre moins pénible votre +traversée. + +»Le premier consul s'est porté à cet acte de justice avec un +empressement qui renouvelle l'attachement que lui ont voué tous les gens +de bien. + +»Que le lieu où vous devez être débarqués (l'île d'Oléron +provisoirement), ne vous effraye point; partout où vous aborderez sur +nos côtes, vous trouverez des Français et des amis; après un aussi cruel +bannissement, on ne vous en fera pas éprouver un nouveau. + +»Puisse votre retour être aussi prompt et aussi heureux que l'a été +celui de Lafond et le mien! + +»Adieu, donnez ces bonnes nouvelles à nos amis; je crois pouvoir donner +ce nom à tous les déportés du 18 fructidor. + + »_Barbé-Marbois._» + +Une goëlette est préparée pour nous, et demain Ier. janvier 1801, nous +devons mettre à la voile pour revoir notre patrie....... Quelle année! + +Nous soupirons après le jour..... Ce matin la frégate lève l'ancre au +moment où nous allons sortir du port; elle est chassée par des croiseurs +anglais; elle a ordre d'éviter toute rencontre....., nous lui tendons +les bras.....; est-ce un songe? elle disparoît..... + +Pendant quinze jours, notre joie, nourrie par la certitude, s'épanouit +peu-à-peu; le soupçon la défeuille, l'inquiétude la fanne, le chagrin la +brûle; la frégate a disparu pour toujours; nous avons quitté nos +habitations, nos malles sont là, nos fonds sont épuisés, l'agent +déconcerté ne prend encore aucun parti; qu'allons-nous devenir? + +Il nous fera partir dans un mois, dit-il, si elle ne reparoît point.... +Plus le tems s'éloigne, moins il tient sa parole. + +La corvette la Bergère, qui croisoit depuis un an, reparut, et apporta +70 mille piastres. H...... la croyant trop endommagée pour repartir en +croisière, résolut d'abord de la renvoyer en France chargée des +déportés, il les en informa; cinq jours après, il n'en fut plus +question; il nous a leurrés ainsi tous les mois. + +Le consul n'a reçu nulle part de voeux plus sincères pour sa +conservation qu'à Cayenne, dans les karbets des déportés, sous la férule +d'un pareil agent. La nouvelle de l'explosion de la machine infernale, +en nous glaçant d'effroi, nous fit redoubler de ferveur. Chacun se +sauvoit à quelque prix que ce fût; un bâtiment alloit à vide à +New-Yorck, je me concertai avec certains amis, je leur fis part de mes +craintes, je me mis en mesure pour partir. Ce n'étoit pas une petite +affaire; jadis j'étois débarqué à Cayenne avec quarante sols, je n'avois +pas eu trois louis en ma possession depuis trente mois, j'étois tout nu, +et je voulois partir pour New-Yorck, c'est-à-dire, pour un pays où je ne +connoissois personne, où je ne pouvois pas demander mes besoins. Ces +ancres de misère ne purent me retenir à Cayenne. Nous étions à la moitié +de l'année, je séchois d'impatience. Sept de mes camarades étoient déjà +sur la feuille du départ, je fis le huitième. H..... nous délivra des +passe-ports, où il inséra une clause qui nous dénuoit de tout secours +auprès des consuls français dans les États-Unis. La voici:--_Laissez +passer les citoyens déportés rappelés, retournant volontairement en +France, par les États-Unis, où il ne leur sera rien dû pour frais de +séjour et de passage_, etc. Plus il semoit d'épines devant nous, plus +nous franchissions les obstacles. + +Nous mîmes à la voile trois jours de suite, sans pouvoir sortir du port; +le quatrième, en voulant gagner le large, nous échouâmes six pieds dans +la vase à l'embouchure de la rivière de Cayenne. C'étoit le tems de +l'hivernage, nous fûmes assaillis d'une tempête, et d'un raz de marée si +fort, que nous pensâmes être moulus sur ces côtes que nous avions tant +de désir de quitter. Le bâtiment avoit éprouvé de si violentes +secousses, que deux passagers se débarquèrent, Monsieur Tournachon, +colon de Cayenne, et Dechapelle Jumignac, déporté comme nous; quatre +autres, pour assurer leur vie, vouloient faire de même le sacrifice de +leur passage qui nous revenoit à près de 500 francs. + +Enfin, le 26 mai 1801 (7 prairial an 9), le capitaine Prachet nous remit +à flot à cinq heures du soir; nous mouillâmes en face de Makouria, et, +le lendemain à midi, nous mîmes à la voile...... Nous ne restions plus +que sept déportés, un habitant de Cayenne et un Rochefortain, bijoutier, +venu sur _la Dédaigneuse_ pour s'établir dans la Guiane. + +MM. _Bodin_, curé de Voide; _Dezanneaux_, vicaire de Nuel; _Naudeau_, +curé de Tessonière; _Laisné_, curé de St. Julien de Vouvantes; +_Duchevreux l'Ecreviche_, minime desservant de Changi près +Châlons-sur-Marne; _Deluen_, âgé de 64 ans, prêtre de Nantes; _Doru_, +âgé de 70 ans, chanoine de Châteaudun; _Pitou_, de la même ville, +résidant à Paris; _Badoir_, soldat retiré, colon repassant en France +pour sa santé et pour recueillir une succession, et _Leroux_, bijoutier, +venu librement à Cayenne. + +_Tendimus in Latium_... nous voilà en route pour France; une brume +épaisse nous dérobe déjà Cayenne; il vente bon frais, nous rangeons la +côte; l'embouchure des rivières de Kourou, Synnamari et Konanama nous +laissent un sombre dans l'âme. Les manes des martyrs pour la religion +disent à nos coeurs: «Vous quittez donc ces climats où nos cendres +reposent en paix! dites à nos familles de pardonner à nos ennemis; nous +vînmes ici 329, la moitié a été moissonnée en un clin d'oeil; portez nos +noms en France, et n'oubliez pas que vous laissez dans ces déserts des +compagnons d'infortune qui sécheront encore ici long-tems en soupirant +sans jalousie après votre bonheur.......» + + * * * * * + +Le lecteur effrayé des listes qu'il a vues, seroit tenté de croire que +la Guyane est l'antre du Cyclope où personne ne peut aborder sans être +dévoré. Le désert est affreux; mais tout pays qui n'est pas défriché, où +les hommes entassés, se croient envoyés à la mort; où le chagrin, poison +subtil, les étreint en arrivant; ce pays, fût-il les silencieux vallons +chantés par nos poètes, moissonnera toujours la moitié de ses colons. +Cayenne et la Guiane, par leur site embrasé, exigent plus que les autres +climats, de ménagement et de résignation de la part des arrivans; mais +on y vit comme ailleurs, quand on est sobre, et qu'on ne se frappe pas +de l'idée d'une mort infailliblement prochaine. La consomption nous +avoit presque tous atteints. On va voir que les déportés répartis chez +les habitans, loin de Konanama et de Synnamari, ayant le vivre et une +espèce de liberté, n'ont pas été plus ménagés que les autres. Ce sombre +tableau sera bientôt nuancé d'une lumière douce à tous les coeurs +sensibles. Ceux que leur courage et la Providence ont fait demeurer +après nous, lors du traité d'Amiens, ont presque tous abordé à la +Martinique, où la famille de notre auguste souveraine leur a tendu les +bras, et fourni les moyens de revenir dans leur patrie. + + +_Premiers déportés par la loi du 19 pluviose an V._ + +Sur la corvette _la Vaillante_. Arrivés à Cayenne, le 12 novembre 1797. + +Seize généraux et représentans, dont huit évadés, et deux morts en +route. (Voyez leurs noms à la fin de la seconde partie.) Six morts à +Synnamari; deux rappelés à Paris: + +BARBÉ-MARBOIS (François), de Metz, 53 ans, député au conseil des +Anciens, aujourd'hui ministre du Trésor public. + +LAFOND-LADEBAT (André-Daniel), de Bordeaux, 50 ans, député au conseil +des Anciens; aujourd'hui à la tête de la Banque Territoriale. + + +_Seconds déportés par la même loi._ + +Embarqués, 1º. sur _la Charente_, le 12 mars 1798; ensuite sur _la +Décade_, le 25 avril suivant; débarqués à Cayenne, le 15 juin 1798. + +Cent quatre-vingt-treize, dont soixante-quatre morts à Konanama et à +Synnamari. (Voyez la liste dans la 4e. partie.) + + +_Morts à Cayenne et dans les cantons._ + +ADAM (Jean-Nicolas), bernardin de Paris, département de la Seine, âgé de +50 ans, né à Nigent-Corni, département de l'Aisne; mort à Gros Sou dans +la Guyane, chez M. Vidier, canton de Makouria, dans les derniers jours +de brumaire de l'an 7 (20 novembre 1798). La religion et les gens de +lettres lui doivent des pleurs. + +AGAISSE (Henri), âgé de 25 ans, clerc tonsuré, de Rezé, près Nantes, +déporté pour la seconde fois, toujours comme prêtre; la première, pour +s'être sauvé de la noyade; envoyé dans la Guyane pour être rentré à la +faveur des loix de 1795; mort de misère à la pointe de Cayenne, chez +Sevrin, le 22 septembre 1798. + +BECHEREL (Augustin), vicaire de Villepot, Rennes, Ille et Vilaine, âgé +de 45 ans, né à Rennes; mort chez _la Borde_ à _Roura_, en octobre 1798. + +BELOUET (J. B.), âgé de 47 ans, curé de Cramey-sur-Ourse, Langres, +département de la Côte-d'Or, né à Touerne. Il s'étoit retiré avec trois +autres infortunés dans une masure de la Guyane, dans le canton de +Makouria, pour se soustraire à la peste de Konanama: les vapeurs de +cette terre homicide, qu'il retournoit pour la fertiliser, l'ont +suffoqué le 20 septembre 1798. + +BOSCAULT (Victor), bernardin, 40 ans, Alby, Tarn, comm. de Cordes. Mort +en frimaire an 8 (déc 1799). + +BREMONT (Antoine), âgé de 52 ans, curé de Sury, Bourges, département du +Cher, né à la Valette, département du Cantal: il avoit une loupe grosse +comme les deux poings au genou. Quand il débarqua, sa loupe étoit plus +grosse que la tête; on la lui extirpa, il parut guéri; se plaça chez +Poulain, père, aux cataractes de la rivière d'Oyapok: il étoit +industrieux, spirituel et extrêmement sociable; mort de chagrin, en nov. +1798. + +CAILHIAT (Calixte), âgé de 36 ans, professeur de l'Université, d'une +profonde érudition, prêtre de Cahors, lieu de sa naissance, départem. du +Lot; mort à Approuague chez M. Tournachon, en vendémiaire an 7 (octobre +1798). + +CARDINE (J. B.); mort à Kourou, le 19 vendémiaire an 7 (10 oct. 1798), +un de nos compagnons à la case S. Jean. + +CLERC-DE-VAUDONE (Étienne-Mamert le), né à Langres, bernardin, compagnon +de malheur de Belouet; mort de misère et d'une fièvre putride dans la +même hutte, le 30 octobre 1798. + +COLUS (Jean-Nicolas), âgé de 47 ans, curé de Vomecours, dép. de la +Meurthe, Nancy, né au même lieu, homme d'un caractère inappréciable; +mort à Approuague, de chagrin et de misère, en décembre 1798. + +DELESTRE (François), âgé de 37 ans, rentré en vertu de la loi du 7 +fructidor an 5 (1796), qui rappeloit les prêtres insermentés; né à +Neuchâtel, près Rouen; principal du collège de sa ville natale; placé +chez M. Lane, dans le canton de Makouria; mort d'une fièvre putride, en +thermidor an 6 (août 1798). + +DENOINVILLE (Albert), curé de Vincy, Laon, Aisne; mort en décem. 1798, +canton de Makouria, chez M. Vidier. + +DESROLAND (J.-Jacques-Alexandre Rabaud), âgé de 36 ans, né à Marsilly, +département d'Indre et Loire, chanoine d'Airvault, de Poitiers; mort +dans la Guyane à la fin de 1798, victime, avec Clavier, du terrorisme de +Robespierre. Sur le vaisseau _le Washington_. + +DUBOIS (Jean), âgé de 60 ans, né à Richelieu, départ. d'Indre et Loire, +curé de Pierrefite, diocèse de la Rochelle; mort à l'hospice de Cayenne, +à la fin de brumaire an 7 (novembre 1798). + +DULAURENT (Jean-Jacques), né à Quimper, département du Finistère, +conseiller d'état au parlement Maupeou; mort de chagrin et de +dyssenterie à l'hospice, le 5 avril 1800 (15 germinal an 8.) + +DUVAL (Jean-Claude), âgé de 49 ans, né à Dormans, département de la +Marne, chanoine de Soissons; mort chez Regis, aux cascades de la rivière +de Cayenne, canton de Roura, le 30 vendém. an 7 (21 octobre 1798). + +ENIS (Louis-Pierre), 40 ans, prêtre de Besançon; mort à l'hôpital de +Cayenne, le 18 vendémiaire an 7 (9 octobre 1798). + +EVERARD (Jacques), âgé de 40 ans, chanoine de Chartres, sa patrie, a été +volé dans la traversée; mort à Makouria, le 26 frim. an 7 (17 déc. +1798). + +FOURNIER (Hugues), âgé de 42 ans, né à Saint-Saudoux, Puy-de-Dôme, +Chartreux, habile physicien et mécanicien, avoit l'estime de tous ceux +qui l'ont connu; mort d'une hydropisie, chez madame Lavatte, à Kaux, le +30 pluviose an 7 (18 février 1799). + +FRÈRE (Jean-François), chanoine de Ste.-Radegonde de Poitiers, Vienne; +mort de misère dans la Guyane, au commencement de septembre 1798. + +GAILLARD (Julien), âgé de 26 ans, eudiste de Coutances, né à +Couberville, d'une piété rare, brûlé du désir d'aller en mission aux +Indes-Orientales; mort chez madame Lavatte de Kaux, au commencement de +frimaire an 7 (décembre 1798). + +GARNIER (Jacques); sur le registre est écrit: _Prêtre dont on n'a pu +savoir ni les prénoms, ni le lieu de naissance, parce qu'il étoit sans +connoissance, au moment où nous, commissaires, nous sommes transportés à +bord de la corvette mouillée dans la rade de Cayenne._ Il étoit vicaire +de Bevrand, de Langres, Haute-Marne; il est mort en touchant la terre. + +GEMIN (Pierre-Joseph), 56 ans, curé de Rambergen, Malines, Dyle; mort de +chagrin à la fin de décembre 1799. + +GERIN (Jean-Nicolas), âgé de 41 ans, né à Metz, bénédictin, placé chez +Marie-Rose; mort à Cayenne, en octob. 1798. + +GIBERT-DESMOLIÈRES, représentant du peuple au conseil des anciens, né à +Paris, commissaire de la Trésorerie en 1797. L'arrivée de Burnel lui +causa la mort: sa mémoire sera toujours chère aux honnêtes gens, qui +prisent la probité d'Aristide; mort chez Lavatte, canton de Makouria, le +17 niv. an 7 (6 janvier 1799). + +JUDET (Nicolas), 32 ans, chanoine de Saint-Martial, de Limoges, +département de la Haute-Vienne; mort en février 1799. + +HUON AIMÉ, âgé de 29 ans, officier de marine, et cordonnier depuis la +révolution, placé dans le canton de Makouria; mort le 3 vendémiaire an 7 +(24 septembre 1798). + +HURACHE (Louis François), âgé de 60 ans, natif d'Amiens, département de +la Somme; mort chez Breton, à Oyapok, en vendémiaire an 7 (septembre +1798). Il étoit couvert d'ulcères avant la traversée, il avoit 60 ans, +rien n'a pu le soustraire à la déportation; on l'a hissé avec un palan +comme une bête de somme, pour le porter de _la Charente sur la Décade_. + +HURET (Jean), perruquier, âgé de 56 ans, déporté pour émigration, né à +Versailles, département de Seine et Oise; mort dans le canton de Roura, +à la fin de 1798. + +KERAUTEM (Joseph-Louis), âgé de 50 ans, officier de port, natif de +Carnot en Bretagne, résidant chez Methero, à la pointe de Cayenne, +canton de Makouria; mort d'un coup de soleil, en allant toucher 50 louis +qui lui étoient adressés de France, le 1er. fructidor an 7 (18 août +1799). + +KERICUF (Guillaume-Nicolas), né à Morlaix en Bretagne, chanoine de S. +Denis, près Paris: depuis la révolution, marchand épicier à S. Denis; +arrêté sur une dénonciation faite au ministre Sotin. Kericuf, confronté +avec son dénonciateur, fut condamné sur cette déposition: S'il n'a pas +tenu le propos de _vive le Roi, au diable le ministre Sotin_, il l'a +pensé. Mort à Approuague à la fin de 1798. + +KERCKOFF (Guillaume), vicaire de Montaigu, Malines, Dyle; mort de la +dyssenterie à l'hospice de Cayenne, en thermidor an 6 (août 1798). + +LAPANOUSE (Gabriel), vicaire de Rabasteins, né à Alby, département du +Tarn; mort dans la Guyane française, en frimaire an 8 (déc. 1799). + +LAUDIER (Nicolas), né à Neauphle, département de l'Orne, inscrit sur la +liste des émigrés; instruit et misantrope. «J'ai servi les républicains +que j'aime, disoit-il, ils m'ont assassiné......» + +Décédé à l'hospice de Cayenne, en thermidor an 6 (juillet 1798). + +LEROI (André), 47 ans, prêtre de Clinchamp, département du Calvados; il +s'étoit mis à la tête d'une habitation dans le canton de Roura. Mort de +trop de travail le 12 décembre 1800, cinq jours avant l'arrivée de la +frégate qui devoit nous rendre dans nos foyers. + +LEROUX (François), domestique de M. l'évêque du Mans, né au Mans; mort +de chagrin dans le canton de Kourou, sur l'habitation de M. Terrasson, +le 26 fructidor an 6 (12 septembre 1798). + +LOYAL (Charles), âgé de 67 ans, né à Bitche, département des Forêts, +apothicaire, prévenu d'émigration pour avoir été chercher, avec un +passe-port en règle, une succession que son épouse avoit en pays ennemi; +il fut rayé de la liste des émigrés par son département; il avoit 67 +ans, il étoit infirme. Mort, du 16 au 24 fruct. an 6 (10 septembre +1798), de la gangrène aux jambes; il demeuroit chez Mlle Lacour, canton +de Makouria. + +MENTEL (Claude), 58 ans, prêtre de Chambéry, Mont-Blanc; mort le 12 +floréal an 7. + +NOIRON (Hilaire-Augustin), âgé de 49 ans, curé de Mortier et de Crécy, +diocèse de Laon, instruit, guindé dans sa personne et difficile à vivre; +mort à Approuague, en brumaire an 8 (nov. 1799), à la suite d'une partie +de chasse où il avoit été pour son plaisir. + +NUSSE (Jean-François), âgé de 47 ans, curé de Chavignon, Soissons, +départ. de l'Aisne, ci-devant grand-vicaire de M. l'évêque Grégoire; +mort à Approuague, chez Dole, en fruct. an 6, au commencem. de sept. +1798. Nusse étoit né à Fave, diocèse de Soissons; les sciences, les +hommes sensibles et les pauvres, ont fait une perte dans ce digne +ministre, chéri de tous ses confrères. + +OUDAILLE (François-Augustin), âgé de 39 ans, curé de Lusarches, près +Paris, surnommé _le grand prêtre_, parce qu'il avoit six pieds un pouce, +bon et beau. + +En 1793, il fut condamné à la déportation pour avoir fait la procession +de Notre-Dame d'août ou du voeu de Louis XIII; il resta dans les cachots +de Bicêtre jusqu'au commencement de 1795. Mort en brum. an 7 (novembre +1798), de chagrin de survivre à Cardine. + +PILLON (René-Pierre), âgé de 48 ans, né à Laval, départ. de la Mayenne, +curé de S. Marc-sous-Balon; mort chez Martinot, à Roura, à la fin de +1798, de peste et de chagrin. + +PRADAL (Joseph), âgé de 32 ans, d'Alby, département du Tarn, prêtre, +déporté la première fois en 1794 à l'île d'Aix; mort chez M. Logois, +canton de Kourou, le 15 vendémiaire an 7 (6 octobre 1798); il +travailloit jour et nuit à l'histoire de la Déportation; il a laissé des +notes qui m'ont été fort utiles. + +ROSSIGNOL (Louis-Bernard), n'a jamais su ni comment ni pourquoi il étoit +déporté; né à Couci-le-Château, diacre d'office à S. Paul de Paris. Mort +de misère chez Dolé, à Approuague, en fructidor an 6 (août 1798). + +ROUSSEL (François-Geneviève), âgé de 57 ans, génovéfin, né à Soissons, +curé de Saint-Front de Neuilly: l'agent Jeannet eut des égards pour lui; +il fut d'abord bien accueilli à Oyapok chez Domingé, qui le maltraita +ensuite sans raison, et lui causa la mort, en le laissant à la merci des +autres colons, qu'il fut obligé d'implorer. Roussel étoit érudit, +religieux et tolérant. Mort à la fin de 1799, presque sans asile, +regretté de tous ses confrères. + +ROUX (Jean), 46 ans, né à Fontbonne, département du Cantal, chanoine de +Lezé, diocèse de Bourges, sans prétention et non sans génie, tolérant et +bon; mort chez Mlle Lacour, canton de Makouria, d'une fièvre putride, le +18 septembre 1798. + +SAINT-PRIVÉ (J. François), curé de Champ, département des Vosges, natif +de Chaune. Il s'est trouvé déporté avec celui qui lui avoit pris sa cure +lors du premier serment; il l'a traité comme l'Évangile le commande. +Mort chez Malvin, de Cayenne, à la fin de 1798. + +SENEZ (Louis), 47 ans, curé de l'Échelle-Lefranc, Soissons, Aisne; mort +en décembre 1799. + +SONGEON (Dominique), 29 ans, prêtre d'Anneci, Mont-Blanc; mort en +décembre 1799. + +SANTERRE (Julien-Mamert), 47 ans, curé de Grand-Champ, natif de Feret, +du département du Morbihan; mort à Oyak, à la fin de 1799. + +THOMAS (François-Thomas), 48 ans, né à Cuisan, département de Saône et +Loire, chanoine de Saint-Maximien, de Besançon, à peu de lieues de +Ferney; a été un des amis de Voltaire dans ses dernières années. Mort le +20 prairial an 7 (8 juin 1799), de la suite d'une indigestion, de +chagrin et un peu de folie. + +VATELIER (J. B.) 48 ans, né à Chantilly, département de l'Oise, musicien +de M. le duc d'Uzès; mort à Roura, à la fin de 1798. + +VILLETTE (J. Louis), boutonnier, 46 ans, natif de Lyon, l'un des mauvais +sujets de _la Décade_; mort à Cayenne, d'excès de boisson, en fructidor +an 6 (septembre 1798). + + +_Liste des évadés et des rappelés._ + +ANDRÉ (Jean-Nicolas), 83 ans; chanoine régulier de Nanci: Hugues l'avoit +relégué aux islets du Malingre, il fut le premier embarqué sur _la +Dédaigneuse_. + +AUBERT (Pierre), 47 ans, curé de Fromentière, Châlons-sur-Marne; parti +par _la Dédaigneuse_. + +AUDIN (Hilaire), 33 ans vicaire de Saint-Prix d'Auxerre, Yonne; celui-ci +étoit très-malade en sortant de Rochefort, il avoit perdu connoissance; +on le reporta sur _la Bombarde_, pour le remettre à Rochefort. Le +commissaire le fit recharger de suite sur _la Bayonnaise_; en mouillant +dans la rade de Cayenne, il tomba à l'eau, d'où on le hissa avec un +palan; il est revenu sain et sauf en France sur _la Dédaigneuse_. + +AYMÉ (Jean-Jacques), 46 ans, représentant du peuple, né à Montélimart, +département de la Drôme; évadé le 5 brumaire an 8, naufragé en Écosse +avec M. Perlet, et sauvés tous deux miraculeusement. + +BEAUVAIS (Daniel de), 47 ans, officier du génie, du Mans, condisciple du +directeur Carnot, savant et simple; parti sur un suédois, capitaine +Gardner, le 3 mars 1801, à ses frais, pour cent cinquante piastres, sans +vivres. + +BEGUÉ (Jean), 33 ans, prêtre de Lombés, du Gers, évadé le 12 mai 1799. + +BERNARD (Casimir), 26 ans, de Chartres, officier, parti par _la +Dédaigneuse_. + +BODIN (Mathurin), curé de Voide, la Rochelle; relégué en Espagne, savant +sans ostentation, et pieux sans cagotisme; parti à ses frais par les +États-Unis, pour seize cents francs; 7 prairial an 9 (26 mai 1801). + +BOSCAUT (Jean Raimond), 51 ans, chanoine d'Alby, Tarn; parti à ses +frais, pour mille francs, sur la goëlette de M. Duperrou, le 12 fév. +1801. + +BRODIN (Pierre-Julien), 34 ans, vicaire de Piré, de Rennes; parti sur +_la Dédaigneuse_. + +BROCHIER (Hugues-Joseph), 20 ans, domestique, de Grenoble; l'un des +mauvais sujets de _la Décade_; évadé en fructidor an 8 (août 1800). + +BRUMANT BEAUREGARD (Jean-B.), 51 ans, vicaire-général de Luçon, Vendée, +né à Poitiers; parti à ses frais pour mille fr., sur _le Victorieux_, à +la fin d'août 1798. + +BUFFEVANT (Jean-Aimé), 37 ans, vicaire de Sainte-Marguerite de Paris, +est neveu de M. d'Argental, à qui Voltaire a tant écrit. Cet exilé, en +me donnant des détails sur l'intimité de son oncle avec le philosophe de +Ferney, dont M. d'Argental, dit-il, baisoit les lettres, comme un amant +dans le délire, les rubans ou les cheveux de sa maîtresse, n'a pas +oublié le soufflet qu'il reçut de cet oncle moribond, pour lui avoir +parlé de prêtre et de confession. Parti à ses frais pour la somme de +cent cinquante piastres, sans vivres, sur un suédois, le 3 mars 1801. + +CLAIRE (Michel), 25 ans, domestique, de Chambéry, Mont-Blanc; parti sur +_la Dédaigneuse_. + +COLLIN (Claude), 38 ans, vic. de Vovincourt, Toul, Meuse; parti sur _la +Dédaigneuse_. + +COLLOQUIN (Pierre), 37 ans, vicaire de Vienne, né à Vienne-le-Château; +parti à ses frais au commencement de vendémiaire an 10 (septembre 1801). + +COURTAUD (Pierre-Alexis), vicaire de Lugsans, Besançon, Jura; évadé le +12 mai 1799. + +COP (Michel), 50 ans, curé de Sundrecht, Gand, Escaut; évadé le 12 mai +1799. + +CORMIER (J. B.), 40 ans, bénédictin de Vendôme, né à Yèvre, département +d'Eure et Loir; parti sur _la Dédaigneuse_. + +CUSTER (Nicolas), prêtre récollet de Namur, âgé de 30 ans; évadé à +Surinam avec Brochier. + +DAVI (Jean-Alexandre), 32 ans, vicaire de Ville-l'Évêque-d'Angers, né à +Châlons-sur-Loire; parti sur _la Dédaigneuse_, le 1er. janvier 1801. + +DEBAY (Jean), 41 ans, régent de l'école des pauvres, Bruges, la Lys; +évadé le 12 mai 1799. + +DELUEN (J. François), 60 ans, prêtre, de Nantes; parti à ses frais, par +les États-Unis, pour la somme de seize cents francs, le 7 prairial an 9 +(26 mai 1801). + +DENEVRE (Jacques), 54 ans, prêtre, commune d'Ectous, Bruges, Escaut; +évadé en mai 1799. + +DENOOD (Jacques), 34 ans, oratorien, Malines, Dyle; évadé le 12 mai +1799. + +DEYMIÉ (J. François), 42 ans, vicaire de Trac, né à Cordes, près Alby, +département du Tarn; parti par _la Dédaigneuse_. + +DEZANNEAUX (Joseph), 46 ans, vicaire de Nuel; parti à ses frais par les +États-Unis, pour la somme de seize cents francs, le 26 mai 1801 (7 +prairial an 9). + +DORU (Pierre-Guillaume), 70 ans, né à Châteaudun, principal du collège +et ensuite chanoine de la Sainte-Chapelle; déporté pour avoir consulté +un grand-vicaire de Chartres, sur sa conduite à tenir pour recevoir dans +le giron de l'église un prêtre qui avoit abjuré Dieu par crainte; parti +à ses frais, par les États-Unis, pour la somme de seize cents francs, le +7 prairial an 9 (26 mai 1801). + +DROUET (Pierre-François), 38 ans, natif de Beaulieu, sur la Roche, en la +Vendée, vicaire de Luçon; parti sur _la Dédaigneuse_. + +DUCHEVREUX LECREVICHE (Jean-Adrien), 40 ans, minime, desservant de +Changi, de Châlons-sur-Marne; parti avec le précédent. + +DUMONT (J.-B.), 45 ans, curé de Bergerac, Dordogne; parti sur _la +Dédaigneuse_. + +DUMONT (Philippe), 46 ans, curé de Mannelheusveert, Bruges, la Lys; +évadé le 12 mai 1799. + +FEUTRAY (Jean-Marie), trinitaire de Fontainebleau, né à Vannes, +département du Morbihan, d'un excellent caractère; parti à ses frais, +pour mille francs, sur _la Jeune-Annette_, le 28 frimaire an 11 (18 +décembre 1800). + +FLOTTEAU (Hubert), 34 ans, prêtre de la commune d'Hectou; évadé le 12 +mai 1799. + +GAYET (Jean-Pierre-Guillaume), 33 ans, prêtre de Lyon, sa ville natale; +parti à ses frais, pour la somme de mille francs, sur _le Rocou_, à la +fin d'août 1800. + +GERMON (Jean-Mathias), 40 ans, vicaire de Talmont, Luçon, Vendée; parti +avec le précédent, et pour le même prix. + +GODET (Charles-Louis), 32 ans, vicaire de Coin, Laon; parti pour mille +francs sur _le Rocou_, en fructidor an 8 (août 1800). + +GUERI DE LA VERGNE (Gabriel-Marie-François), 52 ans, Luçon, Vendée, +ancien gendarme de la gendarmerie du roi; parti à ses frais pour cent +cinquante piastres, sur un suédois, capitaine Gardner, le 3 mars 1801. + +HUISENS (Marc-Ant.), 37 ans, prêtre de S. Jean-de-Maurienne, Mont-Blanc; +parti à ses frais au commencement de vendém. an 10 (sept. 1801). + +JULIEN (Louis), 38 ans, laïque; hors de la colonie depuis 1800. + +KEUKEMAN (Jean), 46 ans, chapelain de Saint-Evalburg, Anvers, +Deux-Nèthes; évadé le 12 mai 1799. + +LAINÉ (Jean), 52 ans, curé de Saint-Julien de Vouvantes, de Nantes; +parti à ses frais, par les États-Unis, pour la somme de seize cents +francs, le 7 prairial an 9 (26 mai 1801). + +LEDIFFON (Charles), 38 ans, vicaire de Chrac, lieu de sa naissance, près +Vannes, Morbihan; parti sur _la Dédaigneuse_. + +LE JOLY (Jean), 54 ans, curé de Saint-Brieux, Côtes-du-Nord; parti sur +_la Dédaigneuse_. + +MARGARITA (Gaston-Marie-Cécile), curé de Saint-Laurent, de Paris, âgé de +39 ans; déporté pour avoir agi contre les théophilantropes; né à Avenay, +département de la Marne. Parti à ses frais pour la somme de mille +francs, sur _la Jeune-Annette_, le 28 frimaire an 9 (18 déc. 1801). + +Margarita, doué de talens supérieurs, d'une imagination ardente, d'une +mémoire vaste et bien meublée, avantagé d'une belle taille et d'une +figure angélique où se peignoient la bonté de son coeur, et sa trop +grande franchise, avoit été, avant la révolution, vicaire, maître des +enfans de choeur de S. Nicolas-des-Champs de Paris; ensuite curé de S. +Laurent de la même ville, et quelque temps après son retour, curé de la +Villette. + +La calomnie l'a poursuivi dans les Deux Mondes: personne ne méritoit +plus que lui de faire des envieux, et personne mieux que lui ne pouvoit +les confondre, s'il eût eu un caractère plus prononcé. + +Après six mois de langueur, suite d'une révolution terrible qu'il avoit +eue dans sa succursale, il est mort au milieu de septembre 1804, âgé de +42 ans, aimé et pleuré dans toutes les paroisses où il avoit été en +fonctions. + +MASSIOT (Jean-François), 41 ans, vicaire de Saint-Hélier, Rennes, Ille +et Vilaine; parti par _la Dédaigneuse_. Celui-ci, avec MM. Moulisse et +Brumeau de Beauregard, étoit chargé de fonds pour tous les déportés; la +calomnie ou la médisance les ont accusés d'une répartition partiale, non +point à leur profit, mais pour se faire des créatures, contre +l'intention des donateurs. + +MICHONNET (Jean-François), 33 ans, officier d'infanterie, doué d'un bon +coeur et d'un esprit conciliant, étoit à la tête d'une habitation +appelée Saint-Philippe, où il a servi les déportés de son crédit et de +sa bourse. Parti à ses frais par Saint-Barthélémi, en pluviose an 9 +(février 1801). + +Aujourd'hui (1805), secrétaire de la sous-préfecture de Gien (Loiret). + +MISSONNIER (Claude), 36 ans, vicaire de Mayra, de Clermont, domicilié au +départem. de la Haute-Loire; parti à ses frais, sur _la Jeune-Annette_, +pour la somme de mille francs, le 28 frim. an 9 (18 décembre 1800). +Celui-ci, étant à Sinnamari, a été volé par Paviot et Julien, deux des +cinq voleurs déportés sur _la Bayonnaise_, avec tant d'honnêtes gens, +dans l'intention de les flétrir. + +MOONS (Jean-Bapt.), 43 ans, vicaire de Boorn, Anvers, Deux-Nèthes; évadé +le 12 mai 1798. + +MOULISSE (Pierre), 54 ans, curé de Vindran, Alby, Tarn; parti à ses +frais pour la somme de mille francs, le 12 févr. 1801, sur la goëlette +du cit. Duperon. + +MOREAU DUFOURNEAU (L. M.), 40 ans, vicaire du Mont Saint-Sulpice, parti +à ses frais pour la somme de mille francs, sur _le Victorieux_, à la fin +d'août 1798; celui-ci a écrit l'histoire de la déportation, que je +regrette de ne pas avoir. + +NAUDAUD (Pierre), 50 ans, curé de Tessonière, de la Rochelle, parti à +ses frais, pour la somme de seize cents francs, par les États-Unis, le 7 +prairial (26 mai 1801). + +NERINKS (Jean), âgé de 22 ans, novice-capucin, de Malines, Dyle; né à +Ninove, département de l'Escaut; arrêté et pris comme curé, pour son +frère qui étoit prêtre, quoiqu'il ne fût lui-même que tonsuré; évadé le +12 mai 1799. + +PAIGNÉ (Guillaume-Jean), 48 ans, curé de Saunières, Rennes, Ille et +Vilaine; mauvaise tête et bon coeur, a été très-malheureux dans la +Guyane, par sa trop grande franchise envers quelques habitans à qui il +reprochoit leurs cyniques amours. Les créoles libertins, qui n'aiment la +morale qu'en peinture, lui ont fait pleurer ses justes applications; +parti à ses frais pour la somme de mille liv., en fructidor an 8 (août +1800). + +PARÈS (Pierre), 39 ans, curé de Tentavel, Narbonne, l'Aude; évadé le 12 +mai 1799. + +PARISOT (André), 50 ans, chantre et chanoine d'Auxerre; déporté pour +avoir poursuivi, en 97, les jacobins à coups de bâton. Celui-ci a marié +clandestinement l'agent Burnel, qui l'a persécuté pour avoir ébruité ce +mystère. Il étoit très-instruit, et d'un caractère sociable. Évadé le 5 +brumaire an 8, naufragé et mort en Écosse, le 9 janvier 1800. + +PAVY (Jean-Hilaire), 32 ans, vicaire de Faye, Angers; parti à ses frais +pour la somme de mille fr., sur _le Rocou_; excellent musicien, ayant +beaucoup de génie naturel, et encore plus de prétentions. Il étoit un de +nos compagnons à la case S. Jean; il avoit été déporté pour avoir fait +ou prêché un sermon qui déplaisoit au commissaire du directoire; il a +été vivement regretté de quelques amis au milieu desquels il se retrouve +aujourd'hui 1805. Parti à la fin de fructidor an 8 (septembre 1800). + +PERLET (Charles-Frédéric), 41 ans, journaliste de Paris, évadé le 5 +brumaire an 8. Son exil l'a ruiné; il a fait naufrage avec Parisot. À +son retour, il a été accueilli par M. Maradan; aujourd'hui, il est +libraire à Paris, rue de Tournon. Ses malheurs et sa franchise doivent +lui concilier l'estime et la confiance des honnêtes gens. + +PILOT (Adrien-Henri), 33 ans, vicaire de Niort; rappelé spécialement, et +parti à son compte sur la _Jeune-Annette_, le 28 frimaire (18 décembre +1800). + +PITOU (Louis-Ange), dit _le Chanteur_, âgé de 37 ans, laïque, né le 10 +avril 1767, à Valenville, paroisse de Moléans et Molitard, ci-devant +marquisat de Prunelay, comté de Dunois, à deux lieues de Châteaudun, +aujourd'hui sous-préfecture du département d'Eure-et-Loir; déporté à +Cayenne le 21 janvier 98, pour avoir composé et vendu des chansons +royalistes. Parti à ses frais, par les États-Unis, pour la somme de +seize cents francs, le 7 prairial an 9 (26 mai 1801). + +PLANCHAN (Antoine), 35 ans, né à Alby, desservant de Saint-Salvi, +département du Tarn; parti par _la Dédaigneuse_. + +REYPHINS (Joseph), 39 ans, vic. de Vesfleteren, Ypres, la Lys; évadé le +10 oct. 1798; vicaire de l'église catholique romaine des Irlandais de +New-Yorck, dans les États-Unis. + +ROMELOT (Jean-Louis), 47 ans, sous-chantre de la cathédrale de Bourges. +Celui-ci, d'une naïveté sans pareille, nous demandoit, pendant la +traversée, si nous trouverions de grandes routes et des phaétons dans +la Guyane. Cette question ne doit pas plus surprendre que celle de +certain déporté de bien meilleure foi, surnommé par nous Pont-Euxin, +pour avoir cru aller en Amérique par la Morée, et celle de cet autre qui +demandoit où étoient les relais de vaisseaux, servant d'auberge. + +Parti à ses frais, pour la somme de 1000 francs, sur _le Rocou_, en +fructidor an 8 (août 1800). + +RUBLINE (Jean-Baptiste-Joseph), 41 ans, curé de Chingi près Orléans, +département du Loiret; parti à ses frais, pour la somme de mille francs, +à la fin d'octobre 1799. Il est rentré dans sa même cure, chéri et aimé +de ses paroissiens, pour ses vertus et ses talens. Il prêche d'exemple. +Dans la Guyane, il a édifié le canton de Kourou par la sainteté de ses +moeurs, et l'a égayé par sa franchise et sa cordialité. + +SAINT-AUBERT (Louis), 52 ans, maréchal-expert, né à Rumaucourt, +département du Pas-de-Calais; il étoit notre jardinier et notre +compagnon d'infortune à la case S. Jean; il a été criblé d'ulcères; son +existence est un prodige. Déporté pour émigration, étant cocher d'un +grand prince. Parti par _la Dédaigneuse_; aujourd'hui résidant à Paris. + +SAINTUBERY (Jacques), 42 ans, vicaire de Rulains, Tarbes, +Hautes-Pyrénées; parti sur _la Dédaigneuse_. + +SERGENT (Pierre), 30 ans, sans état, de Lyon; l'un des cinq mauvais +sujets de _la Décade_; prisonnier à la Barbade; aujourd'hui en France. + +TAUPIN (Pierre), 46 ans, distillateur, Tréguier, Côtes-du-Nord; évadé le +12 mai 1799. + +WAGNER (Jean-Michel), 30 ans, prêtre de Trèves, Forêts; évadé avec +Brochier. + +VAUTRAUD (Claude-Étienne), 68 ans, prieur des bénédictins de Besançon, +natif d'Epneau; parti sur _la Dédaigneuse_. + + + _Liste des déportés établis à Cayenne; de ceux qui sont + revenus en France par la Martinique, accueillis par la + famille de Sa Majesté l'Impératrice; et enfin, de ceux pris + par les Anglais, et revenus par le Canada_ (tous à la suite + du traité d'Amiens). + +ABEILARD (Pierre-Joseph), 40 ans, né à Lauron, dans la Vendée, vicaire +de Noire-Terre, diocèse de la Rochelle. Rentré par la Martinique. + +BASSIÈRE (Louis-Raphaël), 32 ans, cocher, de Caen; établi cultivateur à +Cayenne. + +BONNERYE (Pierre-Vincent), 50 ans, curé de Béziers, l'Hérault; né à +Rougeant, même département. Parti par la Martinique. + +BONNIER (Claude), 31 ans, fondeur, Chambéry, Mont-Blanc; mal famé, un +des Barbets envoyés sur _la Bayonnaise_; évadé après le traité d'Amiens. + +BOUCHER (Jean), 50 ans, curé de Saint-Albe, Metz, Moselle. Parti par la +Martinique, où il est resté long-temps. + +BRIDEAUT (J.-B.), homme instruit, laborieux, bon habitant, bon ami, bon +cultivateur; resté à Cayenne chez M. Dubois. Cocher, né à Paris, dép. de +la Seine; déporté pour émigration. + +BRUS (Jacques), 50 ans, curé de Pichaudière, né à Bruyères, département +du Tarn. Parti par la Martinique. + +CAPON (Michel), 28 ans, menuisier, Paris, Seine; resté à Cayenne. +Celui-ci nous a prouvé par l'exercice de son métier, combien Rousseau +raisonnoit juste, en invitant les parens à donner un état manuel à leurs +enfans. Tandis qu'on lui faisoit la cour, et qu'on le payoit +généreusement pour qu'il fît ou des canots ou des meubles, nos casuistes +et nos lettrés mouroient de faim, ou demandoient humblement asile aux +hommes de la nature, qui n'ont besoin que de pêcher et de chasser pour +vivre sans bibliothèque et sans prêtre. + +CARVAL (Jean), 45 ans, vicaire de Planchant, de Quimper, Finistère. +Revenu par la Martinique. + +CHABASOL (Denis-Hugues), 51 ans, curé de la Duz, Sens, Yonne. Accueilli +à la Martinique; revenu en France en 1802; il est parti de Cayenne avec +soixante autres, sur une mauvaise goëlette, où ils ont été exposés à de +très-grands dangers. Aimé et chéri pour son érudition, son esprit +conciliant et ses moeurs. Aujourd'hui, 1805, curé en titre de Seignelei, +près Auxerre. + +CHACHAI (Laurent), 36 ans, chanoine régulier, Saint-Diez, Vosges; né à +Beaude-Supt. Parti par la Martinique. + +CHAVET (Joseph), 31 ans, prêtre d'Orgelet, Besançon, Doubs. Parti par la +Martinique. + +CLAVIER (Xavier), 54 ans, frère Trapiste de Sept-Fons. En 1792, il fut +déporté comme prêtre réfractaire, mis en rade devant l'Isle-d'Aix, avec +les 800 victimes si cruellement torturées par Lalier; déporté encore +cette fois comme prêtre, sans jamais se plaindre, sans cesser d'offrir +ses peines à Dieu, en bénissant ses persécuteurs, vivant du travail de +ses mains, prêchant d'exemple par sa piété, et partageant son strict +nécessaire avec les indigens. Accueilli à la Martinique. + +CLAUDON (Jean-Claude), dit père Ananie, gardien des Capucins de Toul, +Vosges, âgé de 67 ans; celui-ci ne s'est pas levé de son lit depuis deux +ans. La vieillesse et les grandes infirmités qui semblent chaque jour +ouvrir son tombeau, ne lui ont rien ôté de sa gaieté. Ce vénérable +vieillard, voûté et impotent, a été spécialement accueilli à la +Martinique, par la famille de Sa Majesté l'Impératrice. Il bénit Dieu, +l'empereur, sa famille, et ne désespère pas de revoir la France. + +COLENO (Jean-Louis), 48 ans, né à Vannes, Morbihan; revenu en France par +la Martinique. + +COLNÉ (Dieu-Donné), 45 ans, vicaire de Saint-Diez, Vosges; né à +Saint-Diez. À la Martinique. + +COMPOINT (Jean-Philippe-François), 34 ans, prêtre de Vendôme, Blois. +Parti par la Martinique. + +CORNEVILLE (Jacques), curé du Poilay, Chartres, Eure et Loir. Parti par +la Martinique. + +DARGENT (Christophe), 43 ans, ouvrier, Paris, Seine. Parti par la +Martinique. + +DAVIOT (Denis), 34 ans, bénédictin, Besançon, Haute-Saône. Parti par la +Martinique. + +DE LA CROIX (Julien), 39 ans, principal du collège de Dol, Ille et +Vilaine, instruit, tolérant et doux, vivant à Cayenne du travail de ses +mains. Mort dans cette île en 1802. + +DUJARIER (Jean-Julien), 45 ans, curé de Javron, Mans, Mayenne, né à +Amme. Le malheur lui avoit un peu aliéné l'esprit. Pendant la traversée, +lorsque nous passâmes le détroit des îles du cap Vert, il alla dire au +capitaine, avec ce flegme déchirant d'un malheureux qui va au supplice: +Monsieur, cette île de Saint-Vincent est déserte, il y a un volcan; +veuillez bien m'y débarquer, et que j'y meure en paix. Le capitaine le +renvoya, en se retournant pour pleurer. Parti par la Martinique. + +DUPUIS (Jacques), 48 ans, oratorien de Beauvais, né à Soissons, +départem. de l'Aisne. Parti par la Martinique. + +DUVAL (Guillaume), 40 ans, surnommé le Bon et le Brutal, par M. +Gilbert-Desmolières avec qui il avoit eu une violente rixe. Dans la +Guyane française, il gardoit les vaches au canton d'Yracoubo. Vicaire de +Sainte-Pazane de Nantes, natif de Saint-Dolet, de la Seine-Inférieure. +Parti par la Martinique. + +GARNIER (Jacques-François), 35 ans, vicaire de Gant-au-Perche, diocèse +de Chartres; né à Chaulnes, départem. de l'Orne; secrétaire de M. de +Marbois à Synnamari; d'une piété exemplaire. + +Il étoit de mon cours de rhétorique; nous l'appelions l'écolier +vertueux. Revenu en France par la Martinique. + +GENTEL (Jean-Pierre), 47 ans, curé de Meyriés, Vienne, Isère. Parti par +la Martinique. + +GIVRY DES TOURNELLE, (Jean-Charles-Juvenal-Henri, de), 35 ans, +chevalier, Laon, Aisne; a épousé par reconnoissance la fille de M. Colin +qui lui a sauvé la vie. Repassé en France en 1803. + +GRAFF (Bernard), 34 ans, prêtre, Metz, Moselle. Parti par la Martinique. + +GRANDE-MANGE (Hyacinthe), 42 ans, chapelain de Gigué, Vosges. Parti par +la Martinique. + +GURLIAT (Pierre-Louis), 51 ans, vicaire d'Aillou, Annecy, Mont-Blanc. À +la Martinique. + +HAYES (Julien de la), 51 ans, curé de Pont-l'Évêque, Lisieux, Calvados; +né à Vire, même département. Parti par la Martinique. Celui-ci avoit été +nommé à sa cure, par Louis XVI, dans son voyage de Cherbourg. La +paroisse dont il n'étoit alors que vicaire, venoit d'être ravagée par la +grêle; il dit au monarque, avec ce zèle évangélique digne d'un bon +ministre et d'un prince qui aime la vérité: Sire, les rois et les +prêtres ne doivent exister que pour le bonheur des peuples; nos +paroissiens sont ruinés par la grêle, ils n'ont point de pain; ils +soupiroient après votre arrivée; ils pourront dire: Nous l'avons vu, et +par lui, nous vivons.--Oui monsieur, répondit le roi, ils seront +secourus, et ils le seront par vous; tous ces infortunés sont mes +enfans; que par vous ils aiment leur religion et leur prince. + +JARDIN (François), 51 ans, desservant de Bolange; né à Bourges. + +Celui-ci a été mis au cachot par Burnel, qui l'a relaxé sans raison +comme il l'avoit fait arrêter. + +JUMILLAC (René-Félix-Chapelle de), 49 ans, né à Fontaine dans la +Vendée, chanoine de Toul, départem. de la Meurthe; il débarqua le 5 +prairial du brick _l'Assistance_, qui échoua au sortir de la rade. +Revenu en France, en 1802 avec M. Tournachon, ils ont été pris par les +Anglais, conduits à Hallifax, aux isles Miquelon, et de là à Québec, +dans l'Amérique septentrionale. + +LAFOND (Antoine), 43 ans, curé d'Epannes, Saintes, Charente-Inférieure. +À la Martinique. + +LA MALATHIE (Bernard Marc-Gabriel), 40 ans, vicaire de Salleiches, +Comminges, Haute-Garonne. À la Martinique. + +LAY (Antoine), 35 ans, vicaire de Luzarches Comminges, né à Lordet, +département des Hautes-Pyrénées. À la Martinique. + +LECLERC (Nicolas), 29 ans, cordonnier, Chambéry, Mont-Blanc, l'un des +cinq voleurs de _la Décade_. À Cayenne. + +LEGUEULT (Thomas), 49 ans, né à Vire, département du Calvados, vicaire +de Dourdan, près Chartres. À la Martinique. + +LHUILLIER, 42 ans, augustin de Paris, lieu de sa naissance; neveu de M. +Parent, curé de Saint-Nicolas-des-Champs de Paris; détenu à Bicêtre, en +1794, avec l'auteur, et tous les curés de Paris. Mort en 1802. Lhuillier +est repassé en France par la Martinique en 1802. + +MARDUEL (Humbert), 36 ans, Augustin, Rennes, Ille et Vilaine. À la +Martinique. + +MATERION (Toussaint-Pierre), 51 ans, curé d'Ignogles, Bourges, dép. du +Cher. À la Martinique. + +MAURI (Gabriel), 45 ans, curé de Montomier, Bourges, Cher; celui-ci a +été l'avocat des déportés indigens; il a fait sortir des mains rapaces +les fonds qui nous étoient envoyés de Surinam, et dont une grande partie +avoit été antérieurement mal distribuée, pour ne rien dire de plus. +Chéri à la Martinique, et revenu en France au frais de la famille de S. +M. l'Impératrice. + +MAZURIER (Jean-Bapt.), 42 ans, marin de Saint-Pol-de-Léon, Finistère, né +à Landernau, près Brest. Il a éprouvé de grands chagrins de famille, en +revenant en France. + +MIQUELOT (Marguerite), 33 ans, servante, de Nancy, Meurthe. Mariée à +Cayenne. Celle-ci est la seule femme qui ait été déportée avec les +prêtres. C'étoit une voleuse. Pendant la traversée, elle faisoit société +avec quelques bandits chargés sur _la Bayonnaise_. Une montre fut volée; +visite faite, la montre se trouva sur la Miquelot, dans certain endroit +qu'on devine plutôt qu'on ne le soupçonne. Elle a fait mentir le +proverbe qui dit qu'une coquine ne devient pas honnête femme. + +MONNEREAU (Jean-Pierre), 33 ans, sous-diacre, Rieux, Arriège; déporté +comme prêtre réfractaire. À la Martinique. + +MONTANGERAN (Pierre), 33 ans, prêtre, Mâcon, Saône et Loire. Décrié pour +ses moeurs. Parti par la Martinique. + +NECTOUX (Claude), 40 ans, curé de Sainte-Radegonde, Autun, Saône et +Loire. À la Martinique. + +NOGUE (René), 46 ans, curé près Saint-Malo, né à Saint-Mange, Ille et +Vilaine. À la Martinique. + +NOURRY (Jean), cordonnier, né à Rennes en Bretagne, placé chez Delpont, +à Cayenne. + +PAVEC (Yves), 47 ans, vic. de Plogonac, Quimper, Finistère. Parti par la +Martinique. + +PAVIOT (Martin), musicien, Bourges, Cher; l'un des voleurs de _la +Bayonnaise_. Resté à Cayenne. + +PELLETIER (Félix), 42 ans, né à Romorantin, départ. de Loir et Cher, +curé de Prugniers, Loiret; celui-ci possède un remède infaillible pour +la rage. Parti par la Martinique. + +PIERRON (Jean-Pierre), 52 ans, curé de Villers-le-Sec, Châlons, Marne, +né à Bievelle, département de la Haute-Marne, déporté en vertu de la loi +du 30 vendémiaire an I. En 1789, M. Pierron étoit lié avec M. Drouet, +qui a arrêté le roi à Varennes, le 23 juin 1791. Parti par la +Martinique. + +PILON (Nicolas), chanoine de Saint-Victor, de Paris, 43 ans. Parti par +la Martinique. + +PLOMBAT, (Antoine-Pierre), 50 ans, curé de Salvignac, Rhodez, Aveyron. +Parti par la Martinique. + +POIGNARD (Jacques-Denis), 41 ans, curé de Lumeau en Beauce, Orléans, +Loiret. Parti par la Martinique. + +PORTE (Guillaume), 52 ans, curé d'Esmolette, Chambéry, Mont-Blanc. Parti +par la Martinique. + +POITHIER (Nicolas), 22 ans, laïque, Metz, Moselle; l'un des mauvais +sujets de _la Bayonnaise_. Je ne sais rien de positif sur son sort. + +PRIGEANT (Jean-Guillaume), 41 ans, vicaire de Glomel, Finistère, né à +Rongé-Neuvil, Côtes du Nord. Parti par la Martinique. + +PRODON (Charles), 52 ans, né à Vire, dans le Calvados, prêtre, chanoine +de la Sainte-Chapelle de Dijon, commissaire du pouvoir exécutif à Lyon. +Établi à Cayenne. + +Celui-ci a été jugé le même jour que moi; il fut absous, remis en +prison, et déporté pour avoir écrit une lettre virulente contre +l'ex-directeur Barras. + +RAGUENEAU, 49 ans, capucin de Blois, Loir et Cher. À la Martinique. + +RENARD (Joseph), 34 ans, perruquier, de Saint-Malo, Ille et Vilaine. +Celui-ci, en repassant en France, en 1801, a été pris par les Anglais, +conduit aux îles Miquelon, de là à Québec dans l'Amérique +septentrionale. Les Français demeurés dans cette partie du Canada, l'ont +accueilli avec une joie inexprimable. Quoique ces colons soient soumis à +l'Angleterre depuis plus d'un demi-siècle, leurs vainqueurs n'ont jamais +pu se les concilier; ils dédaignent même d'apprendre leur langue. Renard +a été si fêté chez ces bons Français, que le gouverneur britannique l'a +fait repartir au bout de trois semaines, de peur que le souvenir du nom +français, réveillé par sa présence, ne fît fermenter les esprits contre +la Grande-Bretagne. Il m'a confirmé un fait que je savois déjà par des +Américains dignes de foi: aux sources du Missouri et près du saut de +Niagara, se trouvent plusieurs villes où le gouvernement anglais est si +exécré, qu'il est obligé de traduire en français ses réglemens +constitutionnels. Les vieux Francs qui habitent ces villes se sont +révoltés plusieurs fois. Le nom de Moncalme leur arrache des larmes. +Depuis peu, un émigré français qui portoit ce nom, ayant été mis à +terre, a été enlevé par les Canadiens caraïbes, qui l'ont entraîné dans +les terres, en baisant ses vêtemens avec la naïve expression des hommes +de la nature. + +ROUX (Étienne), 52 ans, curé de Coulange, Clermont, Puy-de-Dôme. Parti +par la Martinique. + +TENEBRES (Alexis-Charles-François), 57 ans, curé de Croix-de-Vic, Luçon, +Vendée. Parti par la Martinique. + +THEVENET (François-Thomas), 48 ans, chanoine de Besançon, Jura, né à +Cuisan, département de Saône et Loire; parti à ses frais, en vendémiaire +an 10 (24 septembre 1801). Revenu en France avec Renard, par le Canada. + +Celui-ci étoit notre cantinier à Rochefort. L'auteur a été détenu, en +1802, à Sainte-Pélagie, avec son neveu: il seroit à souhaiter qu'il +ressemblât à son oncle. + +TOREL (Nicolas-Aubin); 46 ans, vicaire d'Arcaney, Rouen, +Seine-Inférieure, celui-ci étoit moribond au moment de notre départ. +C'étoit un prédestiné pour le ciel; il est mort pulmonique à Cayenne, en +1801. + +TROLLÉ (Charles), 40 ans, vicaire de Nancré, né à Poissy, département de +l'Yonne. Celui-ci étoit du cours des deux Robespierre, dont il ne +partageoit point les opinions, mais sur le compte desquels il nous a +donné des renseignemens précieux. Revenu en France par la Martinique. + +VAILLANT (Jean-Pierre), 43 ans, curé de Vierson, lieu de sa naissance, +Bourges, Cher; spécialement accueilli par la famille de S. M. +l'Impératrice. Il a souffert des maux inouïs dans la Guyane. + +VERMOT (François), 37 ans, commis-marchand, né à Paris, Seine. Revenu en +France par la Martinique en 1803. Le gouvernement n'a pas d'amis plus +sincères. En 93, il étoit employé dans l'état-major de Dumouriez qui +l'enveloppa dans sa fuite. En 97, il fut condamné à mort comme émigré, +par une méprise de nom; ensuite déporté; aujourd'hui, il est +écrivain-copiste au palais de Justice à Paris, méritant à tous égards +une meilleure place. + +_Fin des listes._ + + * * * * * + +Sur le soir, Cayenne et la Guyane sont loin de nous; adieu, colons +sensibles, adieu, amis généreux qui avez brisé mes fers. + +Nous sommes à soixante-dix lieues de Cayenne entre le ciel et l'onde. + +Au moment où nous embarquions pour revenir dans notre patrie, 71 +déportés, pour une cause opposée à la nôtre (la machine infernale), +mettoient à la voile pour se rendre au lieu de leur exil, +_Mahée-les-Séchelles_. Nous nous sommes rencontrés en route; que nous +sommes-nous dit? Quelques-uns de ces exilés avoient été plus que +spectateurs du 18 fructidor; ils s'étoient même trouvés au passage de +quelques-uns de nos premiers déportés à la suite de cette fameuse +journée: ils ont suivi la même route, conduits par les mêmes gendarmes à +qui ils avoient donné des ordres pour notre exil trois ans auparavant. +Que nous sommes-nous dit? + +«Vous êtes exilés, nous vous plaignons; une leçon d'exil est une leçon +de sagesse et de modération; quels que soient vos griefs, nous vous +plaignons encore; quand on revient d'un tombeau comme le nôtre, le +pardon et l'oubli des injures n'est plus une lutte du coeur et de la +nature contre la raison et la vertu, c'est un doux penchant qui n'a de +retour sur nous que par le souvenir de nos plaies, dont les cicatrices, +si elles font couler nos pleurs, nous pénètrent d'une douce philosophie +pour tous les hommes, et d'une compassion vertueuse, même pour les +coupables qui vont subir leur sort. + +»Le gouvernement est un bon père qui ne punit qu'à regret et qui +pardonne avec plaisir. Quelquefois on lui en impose, ou il doit au +peuple pour sa sûreté des actes d'une justice rigoureuse. Vous vous +réjouissiez de notre exil, nous sommes sensibles au vôtre, et nous +voudrions que vous n'eussiez pas eu besoin de cette épreuve pour +acquérir notre expérience; allez à votre destination. Si quelques-uns +de vous reviennent en France, qu'ils aient du plaisir à dire avec nous: +_Après douze années de malheurs, enfin la révolution est finie, tous les +partis sont éteints, tous les Français s'embrassent, l'univers est en +paix; soyons tous unis, travaillons tous en commun à la tranquillité de +notre patrie et à l'édification de nos familles; que notre bonheur +individuel découle de la félicité publique!_» + +Voici quelques notions sur Mahée-les-Séchelles, extraites des lettres de +ces déportés. Je crois que ces détails, qui sont un tableau comparatif +de ce qu'on a lu dans cet ouvrage, intéresseront tous les Français. + +Cette parité est la roue de fortune de la révolution, dont nous avons +tous occupé un rayon; aujourd'hui que la morale, la religion et la paix +nous en font descendre et nous ouvrent les yeux, racontons-nous sans +aigreur les nuances différentes de ce terrible songe: puissions-nous +tous nous attendrir ensemble, nous pourrons tous nous pardonner +ensemble! + + * * * * * + +_À Mahée-les-Séchelles, le 25 vendémiaire an X._ + +Ma chère épouse, tu n'as tardé à recevoir de mes nouvelles que par un +événement malheureux qui nous est survenu dans la traversée. Nous avons +été six semaines à réparer les avaries faites au bâtiment de _la +Chiffonne_ sur laquelle j'étois embarqué. + +Notre départ précipité nous a fait faire plusieurs conjectures; nous ne +savions si c'étoit pour profiter du bon vent, ou pour éviter les +Anglais, qui nous observoient depuis long-tems avec deux frégates de 18 +et deux vaisseaux rasés, que le mauvais tems avoit obligés de gagner la +côte. Cette nuit fut terrible, je crus qu'elle seroit la dernière de ma +vie; la mer étoit si houlleuse, que l'équipage, dans un morne silence, +sembloit entendre sonner sa dernière heure; enfin nous en fûmes quittes +pour l'effroi: un vent favorable enfla nos voiles jusqu'à la hauteur de +Cayenne où nous croyions aller. (Ils y étoient attendus, et l'agent nous +a dit qu'il comptoit les envoyer de suite dans le désert, sans leur +permettre de mettre le pied dans l'île.) Nous prenions patience; mais +quelle fut notre surprise et notre douleur, lorsque, le 9 prairial, nous +longeâmes sa hauteur! que de pensées, que de troubles agitèrent notre +coeur, bouleversèrent, confondirent, comprimèrent nos facultés, notre +âme! nous ne savions si nous existions encore..... si nous devions +exister.... Ô incertitude!... ô incertitude! oui, tu es un enfer, tu es +tout un enfer!.... En passant le tropique du cancer et la ligne, nous ne +savions pas n'être encore qu'au quart de notre route, quoique nous +fussions à plus de 1,600 lieues du sol français. Nous devions dépasser +le tropique du capricorne, le cap des tempêtes, dit de Bonne-Espérance, +et remonter à l'Est, à 9 degrés de latitude au-dessous de Cayenne. Le 24 +floréal, nous aperçûmes une goëlette portugaise dont nous eûmes bon +marché: cette prise fut estimée 15,000 fr., et chaque matelot eut 40 fr. +de part. + +Le 14 prairial, une frégate portugaise vint à notre rencontre; le combat +s'engagea à midi: l'affaire fut chaude de part et d'autre, on se battit +à portée de pistolet; la Portugaise, démâtée, et ayant perdu 48 hommes, +amena à huit heures du soir. De notre côté, nous n'avons perdu qu'un +matelot. + +Le 28 prairial, notre _Chiffonne_ s'empara, sans coup férir, d'un navire +anglais venant des Grandes-Indes, chargé d'une cargaison estimée cinq +millions. (Ils étoient près du canal de Mosambique). La mer étoit si +houlleuse, que nous ne pûmes l'amariner. Le navire anglais le _Bellony_ +vint nous enlever cette riche capture; nous faillîmes succomber. Le feu +du ciel et celui de l'ennemi nous rasèrent deux mâts; la nuit nous fut +favorable. Nous nous sauvâmes à l'aide d'une voile que nous attachâmes +comme nous pûmes aux débris pendans de notre misène fracassée; l'ennemi +disparut, nous ne faisions pas d'eau, nous nous réparâmes comme nous +pûmes avec quelques bouts de mâts; nous prîmes et relâchâmes le +_Bellony_ qui fila vers l'Isle de France (ils ont passé entre Madagascar +et l'Isle de Bourbon), conduit par des officiers et des matelots +détachés de notre bord, tandis que nous fîmes voile pour +_Mahée-les-Séchelles_, où nous débarquâmes le 25 messidor (14 juillet +1801). Que nous aimons à payer un juste tribut de reconnoissance au +capitaine et à l'état-major de _la Chiffonne_! Oublie mes ennemis comme +je les oublie moi-même, pardonne-leur, tais leurs noms, mais prononce +avec ivresse celui du capit. _Guieysse_; il est bon guerrier, bon marin, +il nous a sauvé la vie; grave son nom dans tous les coeurs sensibles, +mets-le à côté du mien. + +En arrivant à Mahée-les-Séchelles, lieu de notre destination, nous +logeâmes au gouvernement, espèce de caserne. Le tableau de nos malheurs, +appuyé des témoignages que l'équipage rendit de notre conduite, pendant +notre traversée, nous gagnèrent la bienveillance du gouverneur, le +citoyen Guieysse; il consentit à nous recevoir dans l'archipel, en nous +surveillant, et bientôt il nous protégea contre plusieurs habitans qui +redoutoient notre présence, et qui s'opposoient à notre débarquement. + +Depuis notre arrivée, ces mêmes habitans sont un peu revenus sur notre +compte; plusieurs en ont pris plusieurs de nous chez eux, principalement +ceux qui ont des états utiles pour la colonie; les autres sont nourris +aux frais du gouvernement français qui, à ce qu'on assure, a fait, pour +cela, passer des fonds à l'Isle de France. Voici notre nourriture: + +Du riz crevé, en place de pain et de soupe; de la tortue, poisson dont +la chair ressemble beaucoup à celle du boeuf, meilleure à mon goût, et +beaucoup plus rafraîchissante (on en trouve qui pèsent jusqu'à 400 +liv.); enfin, du poisson, du riz; mais pour boisson, de l'eau, et +seulement de l'eau. Voilà la vie que nous avons menée pendant un mois. +La tortue nous a manqué pendant 15 jours, et nous étions fort +embarrassés pour y suppléer, car le lieu de notre exil est une colonie +naissante, dont nous sommes presque les fondateurs, ou du moins des +premiers habitans. Il n'y a à Mahée qu'environ soixante habitations de +blancs, distantes de quelques lieues les unes des autres. Le long séjour +que la frégate a fait dans cette île a consommé beaucoup de denrées, +quoiqu'elles y soient abondantes, même en volailles. + +Mahée est peuplé de plusieurs déportés de l'Isle de Bourbon qui ont +malheureusement figuré dans les terribles révolutions de ce pays. Ils +ont été aussi à plaindre que nous dans un lieu inculte comme celui-ci, +où ils ont été déposés, ou plutôt jetés, sans vivres et sans instrumens +aratoires, accompagnés seulement de quelques nègres avec qui ils ont +fait quelques plantages. Aujourd'hui plusieurs de ces nouveaux Robinsons +se trouvent dans l'aisance, nous donnent asile, et nous racontent en +pleurant combien ils ont souffert. Le tableau des erreurs +révolutionnaires et de l'industrie humaine, n'est pas moins sensible ici +que dans la métropole de France. Au bout de deux ans, des Suédois, +poussés par un coup de vent, ont abordé sur ces îles qui font partie des +Maldives. Ces points de terre oubliés, sont devenus un lieu de relâche +et un point de mire pour tous les navigateurs qui prennent la route des +Grandes-Indes par le canal de Mosambique. Ainsi les colonies se forment +et se peuplent quelquefois sans grever la mère-patrie. Nos îles, qui +n'avoient acquis quelque célébrité qu'en 1783, deviendront peut-être un +comptoir important. Si leur étendue est très-bornée d'un côté, de +l'autre elles sont en assez grand nombre et assez voisines et de +Madagascar et de l'Isle-de-France, et des côtes de la Cafrerie et du +Zanguebar, pour mériter l'attention du Gouvernement. Les Anglais les +convoitent déjà, et nous avons eu à nous défendre contre leurs +invasions. Le gouverneur nous anime, nous protège, et désire qu'on lui +envoie du monde......... + +L'auteur de cette lettre, en comparant ses désastres avec les nôtres, +nous apprend que lui et ses compagnons ont absolument couru les mêmes +chances. Dans le golfe de Gascogne, ils furent assaillis par les +Anglais; leur bâtiment eut le même sort que notre _Charente_, à +l'embouchure de la rade du Verdon[24]. Après le combat, ils relâchèrent +dans un des ports d'Espagne, d'où ils conçurent, comme nous, l'espérance +illusoire de rentrer sur le sol français. Ainsi, l'expérience du mal +qu'on fait aux autres, nous corrige en nous rendant plus circonspects et +plus sensibles. + +[Note 24: Voy. premier volume, seconde soirée, p. 75 et suivantes.] + +S'ils ont été repoussés d'abord par les habitans des Isles-de-France et +de Bourbon, aujourd'hui on leur tend une main secourable; car le malheur +a expié, ou leur délit, ou leur erreur, aux yeux des Français +d'outre-mer. L'auteur de cette lettre annonce qu'il espère passer à +l'Isle-de-France, pour succéder à l'imprimeur qui vient de mourir. Un +créole fortuné lui a confié l'éducation de ses enfans. Du reste, ils +n'ont perdu personne dans la traversée; mais le climat qu'ils habitent +étant à-peu-près au même degré de chaleur que Cayenne, leur a occasionné +les mêmes maladies. + +La teneur de cette lettre prouve que l'âme de celui qui l'a dictée est +fondue de douleur et de sensibilité. Les réflexions qu'il fait sur le +cours de la vie, et de la révolution à laquelle il ne fut point +étranger, prouvent que les circonstances et la fougue des événemens ont +plongé quelques hommes honnêtes dans une ivresse frénétique, que leur +repentir doit nous faire oublier, comme les coups que nous donneroit un +somnambule. Ma profession de foi n'est pas douteuse à l'égard de +celui-ci: en 1793, il étoit un des membres les plus zélés du comité +révolutionnaire de la section Marat, aujourd'hui l'Odéon; il m incarcéra +pendant huit mois, et me fit passer au tribunal révolutionnaire. Après +le 9 thermidor, la chance ayant tourné contre ceux qui avoient incarcéré +les autres, ma conduite à son égard m'assura son estime, sans jamais +concilier nos opinions. Son exil, comme le mien, m'a fait réfléchir de +nouveau sur les vicissitudes des révolutions et des empires qui, comme +de grands fleuves, courent au gouffre de l'éternité, en charriant dans +leurs lits des atomes, tristes jouets des ondes qu'ils croyent +gouverner. + +29 mai, nous sommes à 120 lieues de la Guyane. + +Le brik que nous montions, nommé _l'Assistance_, voguoit sur son lest, +à l'adresse de M. Johel, sous le nom de M. Schmit, à New-Yorck. C'étoit +une ancienne prise qui avoit changé de nom, et que l'agent, sous le nom +de Beauregard, avoit revendue, et envoyoit à vide avec des déportés +indigens, pour qu'elle ne fît pas envie aux Anglais. Les premiers huit +jours de cette traversée s'écoulèrent comme un songe. Au défaut de +pouvoir converser avec notre équipage, qui ne nous entendoit pas, nous +nous concertions pour savoir comment et quand nous nous embarquerions de +là pour France. La passe étoit neuve et critique. Aller à la grâce de +Dieu, sans fortune, sans moyens, dans un pays où on ne connoît personne, +et dont on n'entend pas la langue, c'est errer comme des fantômes au +milieu des vivans. Cette pénible sollicitude, jointe au motivé de nos +passe-ports, en redoublant l'ardeur que nous avions de revoir notre +patrie, comprimoit dans nos coeurs le plaisir du départ. Quoique nous +fussions tous également bornés à des moyens pécuniaires insuffisans pour +parer aux moindres retards et aux plus petites chances, les moins à +l'aise étoient les moins inquiets ici comme à notre arrivée à Cayenne: +la Providence met un trésor dans le coeur de l'honnête homme que la +fortune disgrâcie. + +Nous ne songions qu'au bonheur de toucher le sol des zones tempérées. +New-Yorck étoit tout ce que nous désirions. Au bout de douze jours, le +capitaine nous fit entendre que nous relâcherions à Newport pour ne pas +faire quarantaine à New-Yorck, parce que c'étoit le tems de la fièvre +jaune ou de la peste, et que nous venions des pays chauds. Cette +nouvelle nous consterna; nous pouvions rester un mois dans ce petit +port, faire encore quarantaine à New-Yorck, manger nos fonds, manquer +l'occasion du départ et nous voir réduits à une condition pire que celle +dont nous sortions. Nous ne présumions pas que les étrangers pussent +s'intéresser à nos malheurs et à nos personnes, qui leur étoient +inconnues. L'univers depuis long-tems étoit concentré pour nous sur les +fronts rébarbatifs, dédaigneux ou indifférens des affidés de H.....; et +malgré que l'expérience et la raison réclamassent contre cette +misantropie locale, l'habitude du malheur nous enveloppoit sans cesse +d'un nuage d'effroi. Nos haillons et nos mines déconcertées, servoient +de jouet au capitaine et à l'équipage, qui nous molestoient +grossièrement, parce que nous ne nous entendions pas. + +Le 18me jour de notre départ, nous nous trouvâmes par le travers de la +Vermude, assaillis d'une violente tempête. Le pont étoit couvert d'eau; +les secousses que le bâtiment éprouva pendant deux jours au passage du +Strim, furent si violentes, que nous nous attachâmes par la ceinture et +par les bras; nos liens cassoient par le choc. Un vieillard de 64 ans, +M. Deluen, qui s'étoit amarré dans l'entrepont avec plus de précaution +que nous, fut libéré malgré lui et jeté sur des caisses et des +bouteilles cassées. + +Au milieu de la route, nos provisions furent consommées ou gaspillées +par la négligence du capitaine et l'insubordination de l'équipage, qui +jetoit chaque jour une trentaine de livres de viande à la mer, et autant +de biscuit. Quoique nous eussions payé séparément notre passage et nos +vivres, ils faisoient main-basse sur ce qui nous appartenoit, le +mangeoient en cachette ou en notre présence, et souvent sans nous +permettre d'en goûter. + +Le 19 juin, nous fûmes arrêtés par un calme et une brume si épaisse, +que nous nous touchions sans nous voir; nous étions près de terre; le +brouillard venoit des grands lacs de l'Amérique septentrionale, qui ne +finissent de dégeler qu'au milieu de juillet. Les 20 et 21 il gela sur +le pont; le 23, le tems se leva; la plus excessive chaleur succéda +tout-à-coup au froid le plus cuisant. À midi nous vîmes la terre, à sept +heures nous mouillâmes à Newport. + +Cette jolie petite ville est bâtie sur les bords d'un bras de mer qui +s'avance en tournant à plusieurs milles dans les terres. Elle est +défendue par des forts, de distance en distance; on ne la voit qu'en y +abordant, et le premier aspect de cette place n'offre que des montagnes +incultes, ou des écueils indiqués par des phares. Le pavillon flotte +toujours au haut des forts. De jolies maisons de campagne bien peintes +et galamment bâties, sont entourées d'arbres et de jardins lucratifs et +enchanteurs; c'est un sol neuf, des hommes nouveaux, des loix et des +habitudes nouvelles. Les Américains ont leurs jardin à côté de leurs +demeures, leurs champs derrière leurs maisons; et leur comptoir en face +sur le tillac de leurs vaisseaux, qui sont tous à quai sous leurs +fenêtres. Le capitaine descend à terre, nous laisse en rade et veut nous +consigner. Un officier de santé nous visite, nous obtenons la permission +d'aller à terre pour faire des vivres..... Nos coeurs étoient bourrelés +de nous voir esclaves sur un sol où tout ce qui respire jouit de la plus +grande liberté. + +Quoique Newport ne fût pas notre patrie, nos coeurs tressaillirent de +joie en y abordant, parce que ce n'étoit plus le sol de Cayenne. + +Il faudroit pouvoir peindre la contenance d'étrangers comme nous, errans +dans les rues et fixant les habitans de la ville, pour qui nous ne +sommes que des machines ambulantes, et qui ne nous paroissent que des +automates vivans. C'est bien Nicodème débarqué dans la lune, disant aux +habitans: «Je ris d'être risible; vous riez de me voir si niais; rions +donc de nous voir sans nous entendre.» En gesticulant au lieu de parler, +nous fîmes bientôt comprendre que nous demandions à dîner, et un +interprète. Un marchand nous conduisit chez M. William Eins, qui parle +toutes les langues. Il nous questionna beaucoup sur Cayenne, sur nos +malheurs, et nous fit rafraîchir. Quand nous voulûmes trinquer avec lui +il nous dit en riant que nous étions chez un quaker, que cette cérémonie +puérile leur étoit interdite par leur loi; qu'ils étoient tous frères, +et que l'amitié ne croissoit ni ne diminuoit par ces choquemens de +verres. + +Ces moralistes méditans ne sont exagérés que dans la simplicité de leurs +moeurs, de leurs habits et de leur conduite. Leur vie s'écoule dans une +contemplation du bien qu'ils font avec un flegme imposant, sans +austérité; ils mettent leur orgueil à n'en point avoir. Plus on les +approfondit, plus on les révère, sans vouloir les imiter, non parce +qu'ils dissimulent leur conduite, car personne n'est plus loyal qu'un +quaker vraiment fidèle au catéchisme d'Houard, mais parce qu'ils +n'entourent le palais de la vertu que de cyprès et de saules pleureurs; +qu'ils ne la couvrent que d'habits funèbres, et qu'ils la croient +défigurée quand elle se montre parée de fleurs et entourée de grâces. +Ils ne rient, ne chantent, ne dansent jamais, ne saluent personne; ils +ont toujours la tête couverte aux temples comme aux assemblées et aux +palais. Ils ne prêtent aucun serment en justice, on ne leur en demande +point; ils disent _oui_ ou _non_, ils exécutent à la lettre le précepte +du plus sage des législateurs, qui ordonne de n'affirmer une chose que +par _oui_ ou _non_; ils tutoient tout le monde, mais cette régularité +grammaticale ne diminue rien du respect qu'ils portent aux dignités et +aux personnes. + +Ils sont eux-mêmes leurs prêtres et leurs interprètes des dogmes; leurs +temples sont des salles simples, sans ornement, peu éclairées, ouvertes +à tout le monde, où chacun se rend le dimanche, pour méditer, dans le +recueillement et dans le silence, sur la Bible et le Nouveau Testament. +Quelquefois ils se retirent comme ils sont venus, sans avoir rien dit, +parce que l'esprit n'a illuminé aucun fidèle de la société. Un autre +jour, une jeune fille ou un enfant aura médité sur certain passage, il +monte en chaire, pérore plus ou moins long-tems, et voilà l'office et le +culte. Ce prédicant se nomme quaker ou trembleur inspiré; mais cet +inspiré n'est agréable à Dieu qu'autant qu'il n'a pas préparé d'avance +ce qu'il va dire: il doit être, comme les apôtres, rempli subitement du +saint esprit. Cette religion, dégagée de l'obéissance à l'autorité du +Saint Père, unit chacun de ses membres par une charité aussi douce que +celle des premiers fidèles de l'Église, qui vivoient en communauté de +biens sans anarchie, et qui ne souffroient point de mendians parmi eux. + +L'habit des quakers est sans boutons, de couleur sombre; ils ont les +cheveux plats, des chapeaux ronds ou relevés sans agrafes et sans +boutons. Les quakeresses sont mises comme nos veuves, en demi-deuil; +leurs bonnets sont de petites toques garnies de linon sans plis, +simples, à pattes attachées sous le menton. Tous les quakers de chaque +état se réunissent deux fois l'année dans les villes, aux fêtes +solennelles, pour faire une collecte pour les indigens _de la famille_; +aucun ne descend à l'auberge; ils ont tous des asiles chez les quakers +des villes: comme ces religionnaires sont les plus nombreux, et les +premiers colons de l'Amérique septentrionale, connue aujourd'hui sous le +nom d'États-Unis, ils ont fait des réglemens de police, qui font loix +coërcitives. Ainsi le dimanche est consacré tout entier à méditer, à +s'enivrer sans bruit, ou à rouler en voiture dans les rues ou dans la +campagne. + +Les quakers ont horreur du sang, ne font point la guerre, paient des +remplaçans, et ne marchent jamais sans contrainte. Cette dernière clause +les a rendus impeccables quand ils se sont bandés en 1777 contre leur +souverain, le roi d'Angleterre, pour se soustraire à son obéissance et +se déclarer indépendans. Au reste, toutes les religions et toutes les +sectes sont tolérées et protégées. Chacun peut adorer Dieu à sa manière, +dire, publier et afficher tout ce qu'il pense du gouvernement et des +gouvernans. + +Ce peuple semble né dans l'eau; les enfans de six ans ne font que des +bateaux, ne connoissent que les rames et les avirons; les petites +filles, au lieu de faire des poupées, bordent les quais, descendent dans +des canots, et sont en même tems pilotes et rameurs; en été, les élégans +des deux sexes montent seuls dans un batelet, se promènent à la voile, +sur l'eau, en lisant avec autant de sécurité que s'ils étoient à l'ombre +dans un bosquet. + +Ici tous les enfans savent lire et écrire; les écoles sont assez +multipliées pour que personne ne manque d'instruction. Les pères et +mères en mourant s'inquiètent peu de la modicité de la fortune qu'ils +laissent à leurs enfans; quelque nombreux qu'ils soient, l'état fait +inventaire, se charge des orphelins qui sont adoptés par les autres +citoyens chez qui ils restent forcément jusqu'à l'âge de vingt et un +ans, et souvent le reste de leur vie par reconnoissance. Cette bonne +coutume dont l'habitude fait une douce loi, sert l'état et ses membres, +en augmentant la population qui se trouve décimée tous les ans par la +peste et la mortalité. La marine et la culture manquant toujours de +bras, la certitude d'être à l'abri de l'indigence, jointe à la liberté +que tout homme y respire, sont des amorces enchanteresses pour y faire +affluer l'étranger; l'état qui en a besoin leur assure une existence; +par cette loi d'adoption, ils se font naturaliser américains: voilà des +défenseurs contre les projets hostiles de la Grande-Bretagne et de +l'Europe. Les moeurs moitié simples et moitié dépravées, servent +également les projets du premier auteur de la révolution de ce pays. Le +législateur Franklin enjoint de faire marier les filles jeunes; pour y +parvenir, on leur donne la plus grande liberté de courir seules nuit et +jour avec les jeunes gens, et de s'absenter des semaines entières de la +maison pour aller s'amuser; s'il en arrive quelqu'accident naturel, la +fille somme le garçon de l'épouser; l'état s'en mêle, et voilà le +mariage forcé. Cette même personne devenue femme, est un modèle de +chasteté et de décence; elle est bonne mère, bonne épouse; elle est +femme ce qu'elle auroit dû être fille. Quand elle est enceinte, elle se +dérobe à tous les yeux, ne mange point à table avec son mari, et rougit +par préjugé du plus glorieux de ses titres, de celui de mère. Toutes les +filles sont passionnées pour les romans; les peintures et les situations +lascives des personnages ne les effarouchent pas à la lecture: qu'un +cavalier, en leur faisant la cour, nomme quelques ajustemens qui voilent +les parties sensuelles du corps, elles rougissent et boudent; s'il parle +innocemment de jarretière, de jambe, de taille, elles lui tournent le +dos, se mettent sérieusement en colère, par simplicité ou par pruderie, +tandis qu'elles oublient de se défendre d'un agresseur ingénu qui, en +allant à son but par degré, parle de morale et de continence. Le luxe et +la coquetterie, en gagnant du terrain, amènent avec eux la galanterie, +et la fable d'Eriphile pourroit bien s'y réaliser un jour. + +Le gouvernement est républicain représentatif et oligarchique. Chaque +état, autrefois canton ou province d'Angleterre, se gouverne +intérieurement suivant ses loix particulières, consenties par lui, et se +fait représenter par un mandataire qui se rend au congrès, centre commun +où toutes les volontés se réunissent tous les six mois, sur le bureau du +président qui tient les états aujourd'hui à Washington. Le chef suprême +ne reste en place que trois ans, et est ensuite remplacé ou continué en +fonctions par chaque section du peuple qui se réunit pour donner son +vote. Les élections y sont très-tumultueuses, car on compte +presqu'autant de sectes politiques que de religieuses. Ceux qui ont fait +la révolution et qui se voient ruinés, veulent rétablir l'ancien +système; ceux qui ont fait leur fortune ou qui sont en place, tiennent +pour le gouvernement actuel; ceux qui aiment le changement parce qu'ils +y gagnent, veulent des innovations. Les jacobins de France y intriguent +à leur manière; j'ignore s'ils se battent comme autrefois dans nos +sections. Un voyageur qui a demeuré dans la Virginie, m'a assuré que les +représentans de ces états arrivoient souvent au congrès avec un oeil de +moins. + +M. Eins, en nous annonçant que M. Jefferson remplaçoit M. Adams, émit +son sentiment sur les deux présidens; ce dernier est l'ami du peuple et +sur-tout des Français. Quelques-uns disent que son prédécesseur ne leur +pardonnoit pas d'avoir négligé de faire attention à lui lorsqu'il +accompagnoit Franklin venant en France pour mûrir sa révolution. + +Il est peut-être aussi difficile de savoir la vérité sur ce fait, que de +la démêler dans les journaux de ce pays; car l'un fait des pièces +officielles, l'autre les dément par d'autres pièces officielles qu'il +fabrique de même. Les partisans des Anglais culbutent la république +française et le consul; les autres détrônent le roi Georges, et nous +n'avons rien pu savoir de positif de France: car M. Eins nous donna des +nouvelles qui furent contredites un moment après par d'autres Français, +qui nous accueillirent avec bonté. + +Nous séjournâmes cinq jours à Newport, et nous en mîmes autant pour nous +rendre à New-Yorck, par le bras de mer nommé le Sund. La distance de +Newport dans l'état du Connecticut à New-Yorck, ville capitale du +New-Yorck, est de 60 lieues ou 180 milles. + +Les environs de cette ville offrent le coup d'oeil le plus ravissant. +Plus les rives s'approchent, plus l'art et la nature s'entendent pour +embellir le site, distribuer les arbres, semer les jardins, émailler les +prés, jeter de petits rochers, des cavernes, des collines, des déserts, +de jolis hermitages et des maisons de plaisance toutes voisines, toutes +régulières et toutes d'un goût différent. Là, ce sont de petits boudoirs +au milieu de peupliers, de sapins et de saules pleureurs; à côté, des +hôtels, des palais où Psyché attend l'amour; la pointe de la roche, +battue par les flots, menace ruine, et soutient un joli pavillon que +l'architecte a bâti à moitié renversé, pour faire crier à l'écroulement; +tout près, une eau claire jaillit et forme une fontaine et une petite +cataracte qui fait vaciller la pointe de l'herbe tendre et mouillée des +pleurs de la fécondité. + +Nous arrivâmes devant New-Yorck le 3 juillet, et nous passâmes à la +visite le 4; nous fûmes heureusement quittes de la quarantaine pour la +peur: c'étoit le jour de l'anniversaire de la liberté américaine, époque +également heureuse et beaucoup plus récente pour nous. À midi nous +mouillâmes en rade. Nous étions presque honteux de paroître sur un +mauvais coffre qui déparoit trois cents bâtimens, tous peints et +pavoisés. Le port est un des plus beaux des États-Unis; il est baigné +d'un côté par la mer; de l'autre, par les rivières de l'Est et du Nord +ou d'Hudson: toutes deux portent bateau. À toutes les heures du jour, +des convois montent et descendent, partent et arrivent de tous les ports +du monde. On peut juger de la magnificence de cette nouvelle Tyr par son +accroissement de population depuis vingt ans. En 1782, elle ne comptoit +que douze mille âmes; en 1801, elle en compte soixante-douze mille. + +J'allai à terre le premier pour chercher de quoi manger à mes deux +commensaux, MM. Doru et Deluen. Après avoir fait quelques tours dans les +rues, j'entrai chez M. Michel, tailleur, dont l'enseigne est en français +et en anglais. «Vous êtes français, je le suis aussi; je viens de +Cayenne; je ne puis me faire entendre, soyez mon interprète pour me +faire avoir des vivres pour moi et mes compagnons, qui sont des +vieillards de 70 ans.» Ces mots lui arrachèrent des larmes; il me fit +asseoir à sa table, m'envoya chercher ce que je demandois, me retint +long-tems, et me fit reconduire à notre bord, que j'eus beaucoup de +peine à reconnoître et à rejoindre, parce que nous n'étions pas à quai, +et que c'étoit un jour de fête où les passagers ne travailloient pas. +Nous ne pouvions pas débarquer nos effets avant la visite de la douane, +qui ne fait rien le dimanche ni les jours de fêtes nationales. + +Le cinq juillet se trouvoit un dimanche: nous allâmes à terre de bon +matin; la régularité, l'élégance des maisons, la propreté et la grandeur +des rues, où plusieurs voitures passent de front sans incommoder les +gens de pied, qui marchent sans se coudoyer sur deux grands trottoirs +parallèles, pavés de grandes dalles, nous donnèrent une idée avantageuse +de la police, du commerce, de l'industrie et de l'activité des habitans. +Toutes les boutiques étoient fermées, et les rues étoient pleines de +personnes qui alloient au prêche dans les églises de leur culte. Les +temples y sont presque aussi multipliés que les magasins, et l'on élève +toujours autel contre autel: si cette manie religieuse dure, il y aura +bientôt plus de temples que de sectaires. Une vingtaine de flèches de +clochers, en bois peints, et autant de tours, dominent sur toute la +ville. Chaque temple est d'une simplicité et d'une propreté admirables. +Les morts sont plus gênans que les vivans; on a la pieuse ferveur de les +inhumer dans la ville. Chaque religion a besoin d'une église et d'un +cimetière; chaque famille achète cinq pieds de terrain, et fait tailler +une grande dalle de marbre ou de grès, où le nom des morts est inscrit. +Cette pierre est debout au chevet des défunts. + +Ces champs de mort, encombrés chaque année par l'agrandissement de la +ville, et en été par la fièvre jaune, exhalent des miasmes +pestilentiels. + +Nous traversâmes New-Yorck pour aller à l'église des Irlandais: un +déporté de _la Bayonnaise_, M. Reyphyns, qui s'étoit sauvé de Konanama, +achevoit la messe au moment où nous entrâmes; nous le reconnûmes; il +nous mena déjeûner chez des dames religieuses, dont le directeur, M. +Joulins, exilé volontaire, est prêtre du diocèse de Blois, ami de +monsieur Doru, mon compatriote et compagnon d'études d'un de mes oncles. +Il nous accueillit comme un ami, comme un père; nous versâmes quelques +larmes..... ô! qu'elles étoient douces! que nos mauvais habits, nos +mines plombées, nos yeux caves furent d'éloquens interprètes de nos +longues infortunes! Notre misère devint un porte-respect; il sembloit +que nous étions attendus depuis long-temps: on nous trouva un logement, +une pension. Notre mise, qui contrastoit avec l'élégance des habitans, +dont le luxe et la somptuosité sont portés à l'excès, sembloit dire à +tout le monde: _ces respectables exilés viennent de Cayenne_. Nous +étions bien, mais nous n'étions pas en France. + +MM. Reyphyns et Joulins nous firent oublier nos chagrins. Le dernier +partit au bout de quelques jours pour faire un voyage de trois cents +lieues, chez les Indiens du fond des terres. Il nous recommanda à des +amis généreux, et nous quitta en pleurant. Son souvenir sera +éternellement gravé dans ma mémoire. MM. Vincendon et Labitche le +remplacèrent, et mirent tant de délicatesse dans leurs procédés, qu'ils +attribuoient à leurs amis tout ce qu'ils faisoient eux-mêmes. La +bienfaisance est une si douce habitude chez eux, que s'ils étoient à +côté de moi au moment où j'écris ceci, ils m'en demanderoient +sincèrement le secret. J'en dirai autant de M. J. B. Forbes à qui je +remis une lettre de recommandation de M. Tonnat de Cayenne. J'allai le +voir avec M. Bodin. Il avoit éprouvé des revers de fortune; mais plus +elle le disgrâcie, plus il est sensible et bon: nous nous trouvâmes +presque compagnons d'infortune. + +En 1793, il avoit été emprisonné à Paris, dans le collège des +Quatre-Nations, avec M. Raffet: le système de la terreur lui est connu, +il compatit aux maux qu'il a soufferts. Il nous donna l'espoir d'un +prompt départ, sollicita tous ses amis en notre faveur; ses qualités et +son bon coeur lui donnent tant d'ascendant sur eux, qu'ils préviennent +ses désirs. C'est un jeune homme franc, aimable, instruit, sensible, bon +mari, et ami trop généreux. + +Le peu de temps que nous avons passé à New-Yorck, ne nous a montré les +Américains que sous des jours favorables: s'ils ont des défauts, ils les +rachètent par de grandes qualités. Les Français qui les connoissent, +sont partagés sur leur compte; ils leur reprochent leur ambition, leur +témérité dans les entreprises, leur mauvaise foi dans les engagemens, +leur déloyauté dans le commerce; ils en donnent pour preuve et les +grosses et fréquentes banqueroutes frauduleuses qui s'opèrent tous les +ans, et le silence, la foiblesse et la complication des loix qui +semblent tolérer ce brigandage. Cela peut être, mais ces fautes +sont-elles personnelles aux Américains ou bien aux Européens dépaysés? +Je crois que les uns et les autres n'ont rien à se reprocher à ce sujet. +Les uns viennent avec peu de moyens pour faire fortune en peu de temps; +les autres s'en aperçoivent et les devancent. Ceux qui vont aux +États-Unis les mains vides, avec de l'industrie et l'amour du travail, +réussissent presque toujours, tandis que les autres s'y ruinent en n'y +apportant qu'un petit avoir. C'est un jeu de loterie, où le grand +capitaliste est sûr de doubler ses fonds, tandis que le petit marchand +fond son comptoir en remplissant la caisse publique. Ce jeu de hausse et +de baisse est un véritable cartel de bourse, que les négocians se font +en présence de la Fortune qui distribue en escamoteur la besace et la +corne d'abondance. Qu'un malheureux arrive, la scène change; on vole à +son secours, on lui donne les moyens de gagner sa vie et de se suffire +à lui-même; rien n'est épargné pour le tirer d'embarras: commence-t-il à +faire fortune et à spéculer? il joue à la hausse et à la baisse, il est +ruiné en voulant faire des dupes; alors il crie au brigandage, tandis +qu'il devroit se taire pour son honneur. + +Les Français ont autant lieu de se louer que de se plaindre des +Américains; les émigrés qui s'y sont réfugiés avec de la fortune, en +voulant éclabousser les autres, ont promptement dissipé leur avoir, sont +tombés dans la misère, ont éprouvé des revers, n'ont point retrouvé +d'amis et ont maudit le pays. Les colons qui se sont sauvés tout nus du +Cap et des autres possessions Françaises, ont trouvé dans les +Américains, et sur-tout dans les Quakers, des amis généreux qui ont +partagé gratuitement avec eux leurs fortunes, leur table et leurs +maisons. Plus de soixante-dix mille Français rendront témoignage de +ceci; le mal est donc compensé par le bien. Je crois ces mutations de +fortune presqu'inévitables dans un pays aussi commerçant que celui-ci, +où les naturalisés sont vingt fois plus nombreux que les originaires du +pays. La bonne foi et la probité ont rarement des balances justes pour +celui qui va sous un autre climat que le sien, dans le dessein de faire +une fortune rapide, et de reparoître chez lui avec éclat: il débarque +avec lui les vices qu'il croit retrouver dans le pays où il arrive. + +Les protêts de billets, les transactions, les cessions, les ventes +simulées, les emprunts, les faillites, les banqueroutes scandaleuses ne +sont pas déshonorantes: qu'un homme fausse son serment, manque à sa +parole, mente en témoignage, fraude les droits de la douane, c'est un +infâme qui a perdu la confiance de tout le monde; on le montre au doigt, +on le fuit comme un pestiféré; ainsi l'antique bonne foi dort à côté de +la friponnerie moderne. Les loix ruinent ou emprisonnent à perpétuité +celui qui, avec le meilleur droit possible, provoque son ennemi par des +voies de fait. C'est un moyen sûr de contenir les mécontens et de +maintenir la police sans beaucoup de dépense: aussi la tranquillité et +la sûreté ne sont plus grandes nulle part qu'à New-Yorck, à toute heure +de jour et de nuit. La ville est bien éclairée, et gardée par des +soldats armés seulement de bâtons, dont vous êtes le prisonnier +aussi-tôt qu'ils vous ont touché du bout du doigt, la résistance étant +un crime de lèse-nation. Quoique le duel soit sévèrement puni, on s'y +bat souvent à l'épée et au pistolet; les champions éludent la loi en +passant sur les terres d'un état voisin pour vider leur différend: ils +sont braves d'homme à homme et timides dans les rangs. Quoique libres +depuis vingt ans de la domination anglaise, ils tremblent encore devant +leurs premiers maîtres, comme un affranchi devant son ancien possesseur. +Leur pays, devenu l'entrepôt du monde pendant la révolution de l'Europe, +ne songe qu'au commerce et à la culture; et les révolutions dans les +états du vieux continent ont acquitté les Américains à bon marché des +capitaux et des arriérés qu'ils devoient à la France. Les richesses +immenses dont ils sont dépositaires depuis quelques années ont +prodigieusement fait augmenter le prix de la main-d'oeuvre; un +journalier gagne douze francs, et ils ne trouvent pas encore à ce prix +tous les bras dont ils ont besoin pour satisfaire leurs besoins et leurs +caprices; car leurs cités, leurs ports, leurs maisons de ville et de +campagne semblent être faits par les mains des fées; il ne leur manque, +pour être heureux, que de savoir borner leurs désirs; mais l'ambition et +la cupidité imprègnent l'air qu'ils respirent; et le bonheur qu'ils +veulent saisir, fait toujours un pas devant eux. + +Les Anglais se sont rédimés de la perte de ce beau pays, en y étouffant +les manufactures par le rabais des marchandises qu'ils y ont portées; le +prix de la main-d'oeuvre devenu excessif d'un côté, de l'autre le rabais +des marchandises données à perte aux Américains, les ont dégoûtés de +l'industrie; et la Grande-Bretagne, plus nécessaire que jamais aux +États-Unis, fait et fabrique tout pour ces nouveaux consommateurs, qui +lui portent leur or sans aucun retrait, depuis qu'elle n'a plus de +gouverneurs ni de troupes chez eux. + +J'ai dit que la fraude des droits de _Douane_ est un crime national; en +voici la raison: ce droit est le seul revenu de l'état, il ne se perçoit +que sur les marchandises étrangères qui doivent être vendues sur les +lieux: si le possesseur n'en trouve pas l'entier débit dans le courant +de l'année, on lui rend ce qu'il a payé de droits pour ce qui reste +invendu; les denrées du pays ne payent rien, à moins qu'on ne les +exporte d'un état dans un autre. Cette assiette d'impôt seroit +très-fragile, si la bonne foi n'y tenoit la main; elle seroit même +souvent onéreuse par le nombre d'employés qu'il faudroit avoir dans la +rade, où les bâtimens arrivent à toute heure et de tous côtés. + +La vente et la culture des terres sont encore des spéculations de +banqueroute et de grande fortune. Les Indiens, de qui William Penn +acheta autrefois une portion de terrain près la Delaware pour former la +colonie en 1681, sont aujourd'hui repoussés dans le derrière des terres; +les états empiètent, s'approprient les déserts, les vendent aux +particuliers, qui les revendent ou les louent à d'autres à si bas prix, +que les nouveaux fermiers deviennent propriétaires à leur tour, en +reculant toujours les limites du pays qu'ils rendent de plus en plus +habitable dans la partie de l'Ouest. Par ce moyen, les États-Unis +peuvent se passer de toutes les nations. Qu'ils se peuplent, que la +main-d'oeuvre devienne moins chère et que le commerce continue d'être +aussi florissant, ils nous donneront des lois, sans que nous puissions +les aller inquiéter chez eux, où la nature les défend sans le secours +de l'art, et où ils recueillent tout ce que nous avons en France. +J'avoue que cette idée m'a fait verser quelques larmes pour l'Europe +contre la liberté. Le souvenir des malheurs, des sacrifices et des +crimes que l'ancien continent a commis pour conquérir le nouveau, +devoit-il se borner à en perdre la plus belle partie! L'abbé Raynal qui +prévoyoit ce malheur, me paroît en avoir démontré les suites, en +traitant hypothétiquement la question de la liberté des États-Unis, dans +son septième volume de _l'Histoire des Deux Indes_. + +La beauté de ce pays ne servoit qu'à nous faire soupirer plus ardemment +après la France, où nous voulions retourner, parce que nous en avions +été exilés. Horace a bien dit: + + _Gens humana ruit per vetitum nefas + Audax Iapeti genus._ + +Nous partîmes tous en même tems sur différens bâtimens; Naudau, +Dezauneau, et Duchevreux, pour Bordeaux; Bodin et Deluen sur le +_Tromboel_, pour le même port, pour 160 piastres; et nous sur la +_Sophia_, pour la même somme. + +Nous mîmes tous à la voile le 22 juillet; nous étions entassés en +allant à Cayenne, nous le fûmes aussi en retournant en France; +l'équipage et les compagnons de retour étoient un peu différens; nous +sanglotions en sortant de Rochefort, nous tressaillions de joie en +dépassant Sandiou. + +Nous étions 23 passagers, _madame Cibert, et sa petite_, _madame et +Mlle. la Case_, _madame et Mlle. Roc_, _madame Lagué_, _Mrs. Marcadier_, +_Bourdon-Lamillière_, _Fonbonne_, _Cost_, _Getz_, _Maupertuis-Deverger_, +_Pobel_, _Motet_, _Logné_, _et Duportail_, ancien ministre de la guerre, +_Lagué et son enfant_, _Montulé_, _Doru_, _Lainé_, _Pitou_. + +L'union, les prévenances, le plaisir et l'affabilité nous ont fait +oublier les fatigues du voyage; des amis qui se seroient choisis, +n'auroient pas formé de société plus agréable, plus douce, et qui fût +plus d'accord que la nôtre; nous fûmes visités trois fois par les +Anglais, et trois fois nous dûmes notre laissez-passer à nos aimables +compagnes. Notre traversée fut troublée par un premier événement +fâcheux. + +Le dix août, à quatre heures du soir, M. Duportail, ancien ministre de +la guerre, fut attaqué d'un vomissement de bile et mourut subitement à +deux heures du matin, lorsque nous croyions qu'il s'endormoit; nous +venions de passer sur la queue du banc de Terre-Neuve; le onze, nous +eûmes un très-gros tems; nous restâmes huit jours à l'entrée de la +Manche, où nous fûmes visités par la frégate anglaise _la Galatée_. + +Le 29 août (12 fructidor), un pêcheur des Sorlingues vint à notre bord +nous vendre du poisson; à onze heures du soir, on crie terre..... +C'étoit le cap Lézard: enfin nous voilà en Europe. + +Le 30, à midi, nous voyons les côtes de France... La voilà donc cette +France; la voilà! nous lui tendons les bras avec un serrement de coeur +inexprimable; nous embrassons les haubans, en nous lançant vers elle, +comme l'oiseau impatient de voler. Plus on est près du bonheur, plus la +crainte de le manquer donne de piquant au désir. Le bâtiment vogue à +pleines voiles..... Il y a déjà un siècle que nous voyons la terre... +Chaque pointe de rochers, chaque maison, chaque arbre, chaque feuille du +sol français sont autant de points de contact, de sylphes, de fils qui +s'ancrent dans nos coeurs, les agitent, les électrisent et les attirent: +Cherbourg, Granville, le cap la Hogue, les îles de Jersey et de +Guernesey, ont déjà fui devant nous. + +À cinq heures, nous cinglons vers la baie du Havre; nous voyons les feux +des deux caps qui sont à l'embouchure de la Seine... Encore une +demi-heure, et nous sommes au port..... Il est bloqué par deux frégates +anglaises, _la Tartare_ et _la Concorde_. Nous sommes leurs prisonniers, +pour avoir voulu entrer dans un port bloqué. + +La frégate commandante nous fait amener à son bord avec notre capitaine +et notre équipage, qui sont remplacés par des Anglais. Nos dames et nos +vieillards restent sur notre bâtiment, où ils passent une cruelle nuit +dans la crainte et dans les alarmes. Un gros tems ayant rendu la mer +houlleuse, nous fûmes plus inquiets pour elles que pour nous; car le +capitaine nous traita avec tant d'égards, que nous regrettions de n'être +pas tous réunis. + +Le lendemain, 31 août (13 fructidor), il fut décidé que notre bâtiment +iroit en Angleterre, et nous au Havre; le capitaine nous fit rendre nos +malles, appela un pêcheur Français avec qui nous fîmes marché à raison +de cent écus pour les charger dans sa barque: ce dénouement qui combloit +de joie la majorité, coûtoit cher à quelques-uns qui étoient +très-intéressés dans la cargaison. Le malheur nous suivit à la piste, +jusqu'à ce que nous eussions mis pied à terre. + +La mer continuoit d'être agitée; au moment où nous descendions de la +frégate dans les canots, sa proue avança sur notre bâtiment qu'elle +faillit traverser. À trois heures nous partîmes pour le Havre; nous +fîmes quelques questions aux pêcheurs, en nous tenant toujours sur la +réserve; car nous nagions entre la crainte et la joie: nous voilà au +port...... + +La force armée nous entoure pour nous conduire à la municipalité, et de +là à l'amirauté. Nous fûmes libres sur parole et remis au lendemain; au +bout de deux jours, nous fûmes renvoyés tous les trois à M. Beugnot, +préfet de Rouen, qui nous donna aussi-tôt des passes pour nos +départemens. Ce n'est que là que nous fûmes dégagés de toutes les +entraves..... Là, nous respirâmes librement; là, nous nous dîmes en nous +embrassant: nous voilà donc dans notre patrie!...... Nous nous +séparâmes... + +Je pris la route de Paris par Poissy; je passai devant Malmaison; on me +dit que c'étoit-là la demeure du consul. Que le souvenir de ses dangers +et de mon bonheur me fit former de voeux sincères pour sa conservation! + +J'arrivai à Paris à dix heures; je trouvai beaucoup d'amis absens, +quelques-uns de morts; il m'en reste encore de sincères, et c'est toute +ma fortune. La douleur et la joie se succèdent pour moi tous les jours. + +J'ai été arrêté le 13 fructidor an 5 (31 août 1797), à cinq heures du +soir; j'ai remis le pied sur le sol français, le 13 fructidor an 9 (31 +août 1801), à cinq heures du soir: ma déportation a été résolue à Paris +le 22 fructidor, à dix heures du matin; je suis rentré à Paris le 22 +fructidor, à dix heures du matin. L'aspect des lieux et des amis témoins +de mon départ et de mon retour, est pour moi une jouissance bien neuve +et bien vive...... + +_P. S._ Le 21 janvier 1802 (1er. pluviose an 10), mes malheurs se +terminoient là, et je croyois que le sort avoit épuisé tous ses traits: +mais combien lui en restoit-il encore!.... + +Le cruel me fait arriver en France, m'y fait jouir pendant six mois +d'une liberté que je croyois irrévocable: mon jugement me condamnoit à +l'exil à perpétuité! De bonne foi je l'ignorois entièrement, car il ne +m'a jamais été signifié: au moment de notre départ toutes les pièces +étant restées entre les mains du commissaire du pouvoir exécutif de +Rochefort, nous avons été conduits à Cayenne, sur une simple liste, en +marge de laquelle étoit relatée la cause de déportation. Ces notes +dénuées de pièces officielles, et recopiées par nous-mêmes, à la suite +du combat du 2 germinal, pendant lequel les paquets avoient été jetés à +la mer, n'ayant point paru suffisantes au gouverneur de Cayenne qui, par +la nature de mes griefs, me croyoit compris dans l'arrêté de rappel, il +me donna un passe-port en règle. En arrivant à Paris, j'éprouvai un +serrement de coeur qui ne provenoit point du plaisir. Que certains +lecteurs me taxent ici de superstition; que d'autres philosophes +soutiennent que les grands malheurs rapetissent l'homme jusqu'à cette +pusillanimité: pour moi, je n'ai jamais éprouvé de chances funestes ou +avantageuses, sans un prélude de peine ou de plaisir. Quand l'histoire +se contente de nous rendre compte _du bon et du mauvais génie_ qui +tourmentoit Socrate quand il devoit faire quelque chose ou qu'il étoit +menacé de quelque malheur, elle est sublime, car elle copie la nature: +mais qui croit aux conjectures dont l'historien accompagne ce récit? Ses +doutes éloquens à cet égard sont pour lui seul, et le pressentiment du +bien et du mal n'est point une fable. Je sais que la ligne de +démarcation entre la prescience et la pusillanimité est invisible aux +philosophes prétendus, que même elle se confond pour les hommes foibles +ou visionnaires; mais l'honnête homme à caractère la distingue sans +peine. + +L'auteur de _Misantropie et Repentir_, exilé à Tobolsk sans savoir +pourquoi, tire les cartes comme on fait dans toutes les prisons, les +trouve favorables, reçoit sa liberté, et s'écrie dans ce premier +mouvement d'ivresse: _elles ont deviné juste!_..... voilà la +superstition. Alexandre, à son retour des Indes, près de rentrer à +Babylone, est prévenu par les mages de la Chaldée, que s'il rentre dans +cette ville elle sera son tombeau avant la fin de l'année: d'abord il +est tenté de les en croire; enfin il cède à son désir, et quoiqu'il dût +être sur ses gardes, il meurt comme on le lui a prédit...... voilà la +prescience: tous les sophismes des philosophes et des théologiens pour +l'atténuer, la distinguer, ou la nier, sont résolus par les +circonstances de ce trait, et de mille autres à son appui. + +Tout homme a pour lui le pressentiment et la prophétie mentale de ses +actions; car le cours de la morale dirige celui de l'existence. L'homme +terrestre, qui abandonne tout au hasard, ne voulant point calculer le +bonheur commun avant le sien, éprouve souvent, sans savoir pourquoi, un +trouble précurseur du mal qui va lui arriver sans qu'il le devine, parce +que l'idée d'un résultat qu'il a laissé échapper lui revient au moment +où sa raison le réclame malgré son coeur; ainsi la prescience n'est +point un don surnaturel ou imaginaire, et elle ne peut être que la +conséquence de nos actions. + +La superstition (qui signifie, en décomposant le mot, _attache sur les +objets_) est une fausse application de terribles conséquences à un +événement simple dont on amplifie le résultat, de même que la prophétie +est le don politique ou surnaturel de deviner pour les autres ce qui les +concerne, et par ce qu'ils ont fait, ce qu'ils feront: la connoissance +de l'espèce de châtiment ou de récompense, et l'époque d'un futur +contingent précisé invariable, nécessitent un don surnaturel qui mérite +seul le nom de prophétie. + +Mais, par extension, tout homme sensé doit être prophète pour lui-même; +c'est le voeu de la Providence et le plus bel hommage à la liberté: il +n'y a pas un seul être malheureux qui ne puisse trouver en lui la cause +de ses infortunes. Je ne dis pas pour cela aux riches de se croire +parfaits; car ils savent, mieux que nous, que la richesse n'est que dans +le contentement d'une conscience pure, dans les bras d'une tranquille +médiocrité. + +D'où il suit, d'après mes principes, ou que je n'ai pas dit toute la +vérité, ou que je suis moi-même l'artisan de mes malheurs. Les deux +conséquences sont parfaitement vraies: lecteur, puissiez-vous me +condamner et vous absoudre! L'honnêteté et la conscience sont deux +voisins qui devroient se confondre, et qui souvent ne se touchent pas: +remplir ses engagemens, ne point voler, se conformer aux loix, aimer le +gouvernement, ses amis et ses proches, oublier ses ennemis, faire du +bien quand on le peut, et jamais de mal (physique) à personne; voilà +l'honnêteté civile et exigible pour jouir de l'estime et de toute la +considération du monde. Sous ce point de vue, j'ai dit toute la vérité, +et mon malheur n'est pas mon ouvrage. + +Mais n'est-il point d'autres devoirs et plus secrets et plus sacrés? +oui, oui; à dix-huit ans la fougue des passions me dicta quelques +mauvais vers qui, sans être ni obscènes, ni impies, étoient loin de +cette morale qui doit couler de la plume d'un honnête homme. Pour me +servir de l'expression de _Tacite_, cette jeunesse, qu'on appelle _le +siècle_, m'encouragea, et ces prouesses me rendirent inconséquent dans +mes démarches, dans ma conduite, et malheureux: suite naturelle de mon +ingratitude envers l'être auguste à qui je dois l'existence! + +La réflexion m'ouvrit les yeux, je bénis l'infortune: alors je trouvai +toujours de l'emploi, ou des moyens d'existence avoués par l'honneur. +Quand la fortune m'a disgrâcié, car je me suis quelquefois trouvé sans +pain, j'ai toujours été sans chagrin, et jamais sans souci..... presque +toujours une douce aisance a été suivie pour moi d'une longue suite de +malheurs que je ne devois pas prévoir, mais que j'avois mérités aux yeux +de ma conscience quand le _siècle_ m'en absolvait volontiers.... Je n'ai +point eu de trône comme David: mais faut-il être roi pour être heureux +et coupable en amour? Si les manes d'Urie ne troublent point mon repos, +sa présence me reproche peut-être, sans qu'il puisse s'en douter, la +mort d'un objet que mes nouveaux malheurs ont trop vivement affecté. Au +reste, qu'on m'accuse de superstition, ce retour sur moi-même m'a +indiqué la cause de mes disgrâces, et me donne le courage de les +supporter. Il ne peut être infructueux à personne: puissent tous mes +lecteurs me condamner et s'absoudre! + +Reprenons les faits.... + +Le 25 janvier 1802, au moment où j'achevois ces mémoires, la personne +qui me les recopioit durant ma maladie, abusa cruellement de ma +confiance pour satisfaire sa passion du jeu. + +Quand ils furent au net, et prêts à paroître, on les suspendit pour +ménager ma liberté, car j'étois condamné à l'exil à perpétuité, sans que +je le susse. Comme c'étoit pour opinions, je me croyois compris dans +l'arrêté de rappel de l'an 8. + +Le gouvernement, sensible à mes malheurs, fermoit les yeux sur mon +retour. Je fis imprimer le commencement de ce livre. Comme j'y parle du +jugement qui me condamne à l'exil, le ministre fit suspendre +l'impression; je réclamai avec instance, et forçai, sans m'en douter, le +gouvernement de lancer contre moi un nouveau mandat d'arrêt daté du 24 +floréal an 10. + +Cette nouvelle détention de dix-huit mois a coûté la vie à l'amie +généreuse qui m'avoit donné asile à mon retour à Paris; mais j'en ai +conservé deux qui ne m'ont jamais abandonné. Les noms de Mercier et de +Cahouet méritent de ma part une éternelle reconnoissance. Que de +sacrifices! que de démarches! que de peines! que de soins! Ô amitié, +attachement, vertu, je vous rends hommage en célébrant leurs noms! + +J'avois choisi moi-même la prison de Sainte-Pélagie, rue de la Clef, +faubourg Saint-Marcel. Le concierge, M. Bochaut, mérite une place dans +tous les coeurs sensibles: il fut le seul des concierges, au 2 septembre +1792, qui osa, aux dépens de sa vie, sauver ses prisonniers du massacre +commis dans ces journées désastreuses. C'est là que j'ai vu le fameux +Trumeau, élève de Desrues, épicier à la place Saint-Michel, faux dévot +et scélérat plus consommé que son maître, convaincu d'avoir, au +commencement de janvier 1803, empoisonné sa fille prête à se marier, +pour ne pas lui rendre compte du bien de sa mère. + +Le premier jour que Trumeau sortit du secret, il affecta un air si +tranquille, que la vertu et la candeur paroissoient opprimées en lui. Il +faisoit des signes de croix en public, et le soir, dans sa chambre, il +chantoit des chansons lubriques, et tenoit les discours les plus +obscènes. Le libertinage de ce paillard honteux lui a fait abréger les +jours de sa nièce, de son épouse et de sa fille. J'y vis aussi le fameux +Frécinet, marchand de volaille, un des septembriseurs, convaincu au +tribunal de ce premier crime, et d'avoir assassiné en 1803 l'horloger de +la rue de Nevers à Paris: ceux-là étoient avec les voleurs. Je fus mis +au corridor de l'Opinion avec les imprimeurs des journaux _l'Ami du +Peuple_ et _les Hommes Libres_, _Lebois_ et _Vatard_; _Toulotte_ et +_Lémery_, médecins; _Brochet_, l'un de mes jurés au tribunal +révolutionnaire en 1794; _Louis Brutus_, secrétaire du directeur +_Barras_, et quelques autres détenus pour opinions ou crime d'état. + +On se voyoit, on se pardonnoit; car les hommes, sous les verroux, sont +des moutons dans une bergerie: mais le bouc, dont personne n'approchoit +sans horreur, étoit le marquis de _Sade_, de la famille de _Mirabeau_, +être horriblement célèbre par ses actions et par ses ouvrages qui font +frémir les plus grands scélérats. Ce vieillard, à cheveux blancs, +devient frénétique en entendant prononcer les mots _religion_, _morale_, +_vertu_, _Dieu_ et _trépas_; il ne peut souffrir personne. Cet homme +étant devenu insupportable au gouvernement, aux détenus et au concierge, +tant par sa conduite que par ses délations mensongères, a été logé à +Charenton avec les fous. + +Depuis deux mois on ne parloit dans les prisons que de déportation à +l'Isle-d'Oléron. Comme j'étois jugé à un exil perpétuel, le ministre de +la justice me fit dire que je n'avois qu'à me préparer à ce second +voyage. Je reçus cette nouvelle le 7 thermidor an 10 (19 juillet 1802). +Les autres qui faisoient à leur guise une liste des partans, furent +surpris le lendemain au soir de recevoir l'ordre de leur transfèrement à +Oléron, et dans la suite à Cayenne; et moi qui avois préparé mes +paquets, je restai. Sa Majesté, nommée alors consul à vie, eut droit de +faire grâce. J'implorai sa justice et sa clémence, et mon affaire passa +au conseil privé. La première fois, toutes les pièces n'ayant pas été +présentées, je fus remis à une autre séance. Six mois s'écoulèrent: +durant cette époque, le corridor de l'Opinion se trouva presque vide. Je +restai avec M. J. Durand-Lapeine, prévenu d'émigration, et commandant de +vaisseau de l'ancienne marine. Ce détenu, émule de Froger _l'Aiguile_, +criblé de blessures durant la guerre d'Amérique de 1779, lorsqu'il +servoit dans l'escadre de MM. le comte Destaing et Lamotte-Piquet, joint +à de grands talens de profondes connoissances dans l'astronomie et dans +la science nautique. Sa vie et ses mémoires prouvent qu'il doit ses +longs malheurs à ses étourderies, à sa trop grande crédulité, à +l'ambition et à l'hypocrisie d'un de ses proches, plus dangereux que le +_Tartufe_. J'ignore s'il vit encore. Il me donna quelques leçons +d'Italien. Pour oublier mes malheurs, je traduisis l'Hélène-Syracusaine +et quelques morceaux du _Pastor fido_. Le premier consul venoit de faire +son voyage dans la Belgique; on disoit qu'il ne reviendroit à Paris que +pour repartir de suite visiter l'armée des Côtes et toute la Bretagne, +ce qui me faisoit croire que je passerois encore l'hiver en prison. Le +21 fructidor an 11 (8 septembre 1803), qui m'a toujours été si funeste +et si favorable, j'obtins mes lettres de grâce. Jamais liberté ne fut +plus douce et plus inopinée: je ne me rappelle jamais ce bienfait, sans +répéter avec ivresse au monarque à qui je le dois: + + _Ante leves ergo pascentur in æthere cervi, + Et freta destituent nudos in littore pisces; + Ante pererratis amborum finibus exul + Aut Ararim Parthus bibet, aut Germania Tigrim, + Quàm nostro illius labatur pectore vultus._ + +«Le cerf altéré, s'élancera loin des sources d'eau vive; l'Euphrate et +le Tigre arrosant la Germanie, laisseront dans leurs lits le Rhône et le +Rhin couvrir de limon les ruines de Babylone, et la mer tarie dans ses +abîmes, mettre à nu ses énormes enfans, quand j'oublierai ou ce +bienfait ou son auteur.» + +«Auguste Prince, quand l'Europe pâlit au bruit de votre tonnerre, et que +Dieu vous conduisant comme Cyrus, vous fait relever son temple et vous +assied sur un trône que sa main vous éleva du milieu des orages; quand +il écarte de vous et le trépas et ses embûches; quand rien ne vous est +impossible à l'ombre de ses ailes; lorsque le successeur de Saint-Pierre +venant sacrer en vous un Charlemagne, un Constantin, les aigles des +Césars deviennent les aigles Françaises et les aigles Romaines; quand ce +Dieu, vous remettant le glaive de sa vengeance et le fléau de sa +justice, vous soumet des millions d'hommes; lorsque sous les auspices de +sa providence, par l'épée de nos braves, par votre valeur et votre +fortune, nous avons droit de répéter aux puissances coalisées contre +votre empire: + + Que peuvent contre nous tous les rois de la terre? + En vain ils s'armeront pour nous faire la guerre. + +enfin, quand l'Europe attentive prévient vos désirs, pourroit-il vous +manquer quelque chose?..... Oui, Sire! un bien au-dessus de tous les +trônes, un bien dont votre âme est avide, un bien que vous méritez par +tant de bienfaits, un bien que vous nous donnez d'avance; ce bien, +c'est l'amour, élan de la reconnoissance, de la justice et de la +liberté: sentiment immortel, précieux tribut qu'un roi de Perse, en +voyageant dans son empire, distingua parmi l'or et l'encens de ceux qui +l'entouroient, dans les deux jointées d'eau qu'une pauvre femme vint lui +présenter. + +«SIRE, ce tribut est le mien: doué d'un coeur sensible, froissé avec les +innocens que la révolution entraîna; étranger à la cour et aux factions +dont elle a été victime; monarchiste par principe, et proscrit pendant +dix ans uniquement pour cette opinion; aimant la liberté dans mon pays +et me sentant né pour elle, mais aimant ma patrie plus que mes +affections; digne par mon caractère et ma probité du glorieux titre +d'homme, digne de mes malheurs et de leur fin glorieuse, je paye et +paierai toute ma vie, au souverain qui les a terminés, le tribut d'amour +de cette pauvre femme, en répétant son offrande par les larmes de la +reconnoissance.» + +Ces sentimens que j'exprimai aux juges qui venoient de me prononcer ma +liberté, leur firent tant de plaisir qu'ils m'offrirent des secours. + +En entrant au parquet de M. Gerard, aujourd'hui procureur-impérial, le +frère de M. Clerine qui nous distribuoit les vivres à Cayenne, me +reconnut, m'offrit sa maison, et ne me permit pas de le refuser. + +Au bout d'un mois, mes amis me firent connoître à MM. Thurot et +Gayvernon, chefs d'une maison d'éducation, de sciences et de +belles-lettres, rue de Sève, à Paris. Ces messieurs avoient besoin d'un +répétiteur; malgré que je ne pusse leur apporter que du zèle et de la +bonne volonté, ils ne me jugèrent point indigne de seconder leurs +travaux. Leur indulgence et la recommandation de la dame chargée des +détails économiques de leur maison, me firent trouver place dans le plus +bel établissement de Paris, où la réunion des talens et du mérite +personnel des professeurs, qui le sont également de l'École +Polytechnique, me donna l'abri que le chêne doit au roseau. Là, comme +ailleurs, suivant la nouvelle méthode d'éducation, l'instruction est +divisée en deux branches: les _mathématiques_ et l'étude des langues +grecque, latine et française. Quoique tous les élèves appartiennent à +des parens riches et titrés, présens de la fortune souvent nuisibles +aux progrès de la jeunesse; les cours de cette maison sont formés de +brillans sujets qui ont la dissipation plus ou moins naturelle à +l'homme, ennemi de la contrainte et du travail, dont il ne connoît pas +le prix et encore moins la nécessité. + +MM. Le Coulteux-Canteleu, fils du sénateur, élèves particuliers de M. +Thurot, ont autant de dispositions que de bonnes qualités; s'ils sont un +peu turbulens, ils ont le coeur et le jugement droit. J'en peux dire +autant des trois enfans de M. Ferery, ambassadeur de Gènes. Ils +chérissent leurs maîtres et leurs camarades, ils désirent d'en être +aimés, et méritent d'être payés de retour. MM. Boyer et Cornuet, qui les +instruisent, méritent bien aussi de recueillir en cela le prix de leurs +talens et de leurs peines. + +Les trois cousins de Sa Majesté l'Impératrice, MM. Tascher de la +Pagerie, Desvergers, amenés par elle-même dans cet établissement, ont la +pétulance, l'aptitude et l'intelligence précoces des créoles, qui +naissent avec une facilité et une douceur propres à émousser les épines +de l'apprentissage ou de l'éducation. Le cadet sur-tout porte une âme +forte dans un corps débile. + +M. le marquis de Lucchésini, qui regarde l'éducation de ses enfans +aussi précieuse que les plus importantes négociations, tout en les +confiant à cette maison, entre les mains d'un gouverneur particulier, +homme riche en vertus et en moeurs, se distrait chaque jour de ses +importantes occupations pour venir les suivre de l'oeil, interroger +leurs maîtres et surveiller leurs progrès. C'est le père d'Horace qui +étoit, dit-il, _custos incorruptissimus_. Tant de soins ne seront pas +infructueux. + +MM. Hachette et Gayvernon, professeurs de physique et de mathématiques +dans cette maison, sont bien payés de leurs soins dans le jeune Petit. +La place gratuite qu'il partage avec Camille Branville, ne peut être +remplie par de meilleurs sujets. + +Les enfans de MM. Garat, tous deux avantagés de talens et de +très-heureuses dispositions, ont la pétulance, les moyens et la fougue +de la jeunesse de leurs pères. L'aigle n'engendre point de timides +colombes. Le salpêtre pétille dans leurs veines; ils donnent du mal à +leurs maîtres; c'est le vase en ébullition, qui se refroidira avec +l'âge. + +Le jeune Marescot, qui m'a tant tourmenté, est doué d'un bon coeur, +d'un jugement droit et d'une âme aimante; il se laisse entraîner à +l'exemple des autres; il se roidit contre le mentor qui le reprend avec +aigreur, il reconnoît ses torts. Je crois qu'il mettra à profit les +utiles leçons qu'il reçoit de M. Livet, l'un des quatre premiers sujets +de l'École Polytechnique. MM. Bouquet-Combe, Tattet, Chevalier, Didot, +Loreau, méritent les mêmes éloges et les mêmes reproches. Le jeune +Arcambal, neveu de M. Lacroix, donne les plus heureuses espérances. Mais +tous ces messieurs auroient besoin de ne pas connoître la fortune de +leurs parens; car le système de douceur adopté dans cette maison, dont +le chef ne manque pas de surveillance et de zèle, fait retomber toute la +fatigue sur les répétiteurs, qui sont plus à la chaîne que les élèves. +Là, comme dans toutes les maisons d'éducation, on peut dire des maîtres, +que ceux qui taillent la vigne et qui préparent la récolte et la +vendange, sont les plus mal partagés. + +On se croit même souvent dispensé à leur égard de procédés honnêtes et +francs. Eux seuls sont pourtant chargés de former le coeur et de +cultiver l'esprit des élèves. Les parens dédaignent de les voir. Les +professeurs en titre et les directeurs des maisons d'éducation ont de +beaux salons pour recevoir les pères et mères, qui savent bien que celui +à qui ils comptent leur argent n'est presque jamais celui qui surveille +directement les progrès, la tenue, la conduite, et sur-tout les moeurs +de leurs enfans. Il est bien singulier que l'on soit si scrupuleux sur +le choix d'un bon médecin, et si apathique sur celui d'un bon maître. Un +charlatan est-il plus dangereux qu'un pédagogue hypocrite et cafard, +libertin ou ivrogne, ou quelque chose de pis encore? + +Le gouvernement a déjà voulu nétoyer cette étable d'Augias; mais si +l'intérêt particulier ne le seconde point; si le répétiteur couvert de +haillons ne prouve pas que son indigence est la faute du sort; si ses +talens et ses vertus sont la moindre chose dont on s'inquiète; si ses +honoraires sont moindres que ceux d'un homme de journée; s'il est un +objet de ridicule ou de mépris pour les chefs de maison et même pour les +domestiques qui le servent par protection, ou pour les élèves qui +l'écoutent par complaisance et par routine, comment ne deviendra-t-il +pas insouciant s'il n'est pas déjà vicieux? Toutes les pensions doivent +leur réussite ou leur perte à leurs répétiteurs; les parens leur +doivent le bonheur, le succès ou le désespoir de leur famille. «Tendre +mère, dit Quintilien, voilà donc ce cher objet de tes voeux; il te serre +dans ses petits bras innocens; tu comptes tes jours, tes momens, tes +heures par ses caresses; mais tu le vois grandir, et tu trembles en +tressaillant de joie. Il a besoin d'un nouveau père, d'un nouvel être: +il ne balbutie pas encore, et tu lui cherches un maître.» Ce trésor +n'est donc pas si facile à trouver qu'on se l'imagine, dans certaines +maisons d'éducation, où l'on marchande les précepteurs comme les +légumes, où les bons sujets portent ombrage aux chefs, qui les +congédient tous les huit jours, et vont les remplacer au magasin, bien +ou mal assorti. + +«Si je remercie les dieux de m'avoir donné un fils, écrivoit Philippe à +Aristote, je les remercie encore plus de m'avoir donné en vous un maître +qui le rendra digne de vous et de moi.» Ce trésor seroit moins rare, si +l'intérêt et l'avarice ne formoient pas des maisons d'éducation comme +des comptoirs de commerce; si les parens et les instituteurs se +donnoient la main pour connoître et payer les personnes qui sont +chargées de leurs enfans; si les précepteurs passoient à un examen plus +sévère sur leur moralité et sur leurs talens; si les enfans de tout âge +n'étoient pas confondus; si chaque cours étoit isolé pendant l'étude et +les récréations, pour ne se trouver au collège qu'au moment des classes. +On dit que les pensions sont trop multipliées, et moi je crois qu'elles +sont trop confondues et trop peu nombreuses. Aucun établissement n'est +plus funeste et plus profitable à l'État, et ne mérite plus de +protection, de répression et de surveillance immédiate de sa part, que +celui qui par sa nature fixe la destinée des générations futures: c'est +une bonne ou mauvaise maison d'éducation! Les vices qui s'y mêlent aux +sublimes vertus qu'on y cultive avec tant de soin, exposent au plus +grand danger l'innocence ingénue, qui n'ouvre souvent les yeux qu'en se +précipitant dans l'abyme. À Dieu ne plaise que je donne plus de détails +sur cet article! mais j'en ai assez vu pour désirer la formation d'un +jury civil, mais secret, continuellement en activité, composé d'hommes +pris hors du corps des maîtres et maîtresses, payé à leurs frais, et +chargé de la surveillance de tous les chefs de ces établissemens, de la +moralité des hommes qu'ils emploient, de la répression des abus qui s'y +commettent, des vexations que le plus fort suscite au plus foible, de +l'audition des plaintes qu'on étouffe souvent pour ne pas ébruiter des +crimes honteux, dont la publicité seroit aussi dangereuse que +l'impunité. Ce jury fixeroit les honoraires des précepteurs, régleroit +le mode de leur paiement, connoîtroit des motifs de leur sortie, et +appelleroit en sa présence les deux parties si elles le requéroient, et +ne permettrait jamais à un chef de maison de congédier un précepteur, ni +à celui-ci de sortir, sans un écrit motivé dont l'agresseur seroit tenu +d'envoyer copie au jury qui le transcriroit sur ses registres. Ce moyen, +en prévenant la mauvaise humeur des deux côtés, étoufferoit la calomnie +et commanderoit la justice et la vérité. + +Le premier jury d'instruction devroit siéger dans le coeur des pères et +mères. Combien peu instruisent l'homme pour l'homme, et non pour leur +satisfaction personnelle! «Ô! Cornélie, vos bijoux étoient vos enfans, +mais si vous les pariez, c'étoit plutôt pour eux que pour vous. Vous +disiez à leurs maîtres: Peu importe qu'ils soient savans pourvu qu'ils +sachent toujours se suffire à eux-mêmes, et qu'ils n'ayent point une +valeur empruntée.» Tous les parens tiennent à-peu-près le même langage; +mais en donnant à l'instruction ce luxe homicide qui tue le travail et +fait naître l'orgueil, ils divisent la société en deux branches, l'une +oisive et paralysée en naissant; l'autre avilie et nourricière de sa +soeur, toute fière de sa glorieuse inutilité. Jadis un enfant pâlissoit +pendant dix à douze ans à l'étude des langues, et parvenu à sa +dix-septième année, il abhorroit le travail manuel, comme un hydrophobe +une source limpide. + +Les parens eux-mêmes, pour nourrir son émulation par la vanité, le +menaçoient de lui donner l'état pour lequel ils connoissoient son +aversion. Ainsi, l'enfant dont la nature auroit fait un bon artisan, ne +sera qu'un avocat sans cause, un mauvais prêtre, un charlatan, et en +somme un paresseux demi-savant, incapable de planer et de ramper. De +combien d'exemples pourrois-je appuyer ce principe si j'ouvrois notre +histoire, sur-tout depuis quinze ans! Nous venons de faire un grand pas +en avant par l'étude des mathématiques, dont l'application universelle +marie les sciences aux arts mécaniques, et peut guérir jusqu'à certain +point les maux du vieux préjugé contre le travail manuel. + +Je sais que par les mathématiques, Archimède à lui seul fit pâlir les +légions romaines; qu'à sa voix, comme aux accords d'Amphion, les +vaisseaux s'élevoient dans les ports de Syracuse; que ses leviers, plus +forts que la ceinture de la vestale, mettoient à flot des énormes +machines que des milliers d'hommes ne pouvoient pas ébranler; que de nos +jours un philosophe mathématicien a charmé nos sens par sa mélodie +calculée du Devin du Village; qu'un autre, sans mécanique, a fabriqué +dans mon pays un magnifique buffet d'orgues; enfin, que l'année dernière +de jeunes élèves de l'École Polytechnique, sans avoir jamais manié ni +cognée, ni marteau, ont fait une chaloupe canonnière avec une adresse, +une intelligence et une perfection admirables. Mais tous ceux qu'on +destine à l'étude des sciences mathématiques, sont-ils capables d'en +saisir les rapports, ou de se les utiliser pour le métier que la nature +leur destine? Il faut des siècles pour produire un grand homme, et nous +traitons nos enfans comme s'ils étoient nés des phénix. Le plus +brillant cours ne donne jamais plus de trois ou quatre sujets; les +autres végètent, et ne font que s'engourdir en essuyant la poussière des +écoles. L'âge vient, et l'homme bien ou mal instruit ne choisit plus ni +état, ni métier; mais il suit la routine, et ressemble à ces animaux +attachés à un pieu, qui ne broutent que l'herbe qui est à leur portée. + +«Homme aveugle et insensible, dit Rousseau, tu mutiles pour ton plaisir +tes animaux domestiques»; il pouvoit ajouter: tu mutiles pour ton +orgueil l'éducation de ton enfant; tu dis de celui-ci en naissant: il +sera prêtre; cet autre sera militaire; je ferai un magistrat du +troisième: ils ne sont pas faits pour travailler de leurs mains. Ce plan +une fois conçu dans ta tête, tu les conduis à ton but par un sentier qui +se rétrécit toujours pour eux à mesure qu'ils avancent en âge. + +Si l'on eût agrégé des corps de métiers aux anciens collèges, les sujets +foibles qui n'avoient eu d'autres ressources que le sacerdoce, ne +seroient pas restés à l'abandon. On avoue que les demi-talens rendent +l'homme malheureux; mais on ne songe pas à lui donner des talens +entiers, en utilisant ses bras comme on veut meubler sa tête. + +Ne faisons-nous pas chaque jour pour nous-mêmes l'application de +l'utilité de ce précepte, par la crainte qui nous tourmente lorsque nous +devons nous éloigner de notre pays? Aller en Russie, en Chine, dans le +Mogol: oh! mon Dieu! mon Dieu! comment faire pour y vivre? Les Chinois +et les Russes n'ont-ils pas les mêmes besoins que tes compatriotes? Un +avocat et un savant doivent apprendre la langue du pays; mais tu n'as +besoin que de tes outils, et même que de tes bras: l'univers est ta +patrie lorsque tu sais un métier. Si l'éducation a civilisé en toi cette +rudesse trop naturelle aux artisans, tu possèdes ce point d'appui +qu'Archimède cherchoit pour soulever l'Univers. Ton industrie, utilisant +tes connoissances, te fait franchir les climats; et quelque part que tu +arrives, le sauvage et le citadin t'attendoient. Véritable Orphée, la +nature et la société disent, à ton aspect: + + _... Dic ubi consistes? coelum terramque movebo._ + +«Dis où tu t'arrêteras? je déplacerai pour toi le ciel et la terre.» + +On est revenu du principe de Rousseau, qui ne vouloit pas forcer les +enfans à la contrainte des langues, avant l'âge de puberté; comme si la +jeune vigne n'avoit pas besoin du tranchant de la serpe ou du lien sur +l'échalas. Dieu n'a pas dit en vain que la terre ne produiroit à l'homme +que des épines et des ronces. Riche ou pauvre, jeune ou vieux, la loi +est faite pour tous; il faut la défricher en naissant, par l'étude et le +travail manuel, ou en vieillissant, par le dégoût, la servitude et le +remords. On ne recueille rien de bon sans l'avoir semé, et on ne sème +pas quand on veut. Direz-vous, je suis riche, je n'aurai besoin de +personne, et je ne veux pas gêner mon fils unique? mais la richesse, en +dépouillant l'homme titré, dont vous héritez aujourd'hui, ne peut-elle +pas vous exiler demain comme moi? Que n'avez-vous été témoin de nos +soupirs et de nos larmes à Konanama et à Synnamari! Combien nos grands +vicaires, nos littérateurs, nos gens de robe et d'épée regrettoient de +ne pas savoir de métier! Combien ils envioient le sort des cordonniers, +des menuisiers, des tailleurs! Que l'exil est une bonne leçon contre la +paresse, l'orgueil et la suffisance! Combien le savant, dans un désert +de sept cents lieues, à côté du charron qui lui fait un canot, s'humilie +sincèrement, et reconnoît de bonne foi son infériorité et sa +dépendance! Qu'il dit souvent en lui-même: moi transplanté, je suis +inutile ici, et je meurs de faim parmi les hommes de la nature; et celui +que je méprisois est riche ici et dans tout l'Univers! C'est dans cet +abandon que votre fils unique, devenu un fardeau insupportable pour lui +et pour vous, vous fera apprécier trop tard la vérité de cette sentence +terrible de Charles Ier, entre les mains de Cromwel: _Quel misérable +spectacle que celui d'un chef découronné!_ Aimez donc vos enfans pour le +travail, vous les aimerez pour eux-mêmes; sacrifiez courageusement vos +caresses puériles à leur bonheur; instruisez-les en naissant, à l'instar +de François de Sales, qui balbutioit le nom de Dieu aux orphelins à la +mamelle; balbutiez au vôtre celui de travail; maniez avec lui la lime et +le rabot; apprenez-lui à ne mépriser aucun état manuel; prouvez-lui bien +sa foiblesse; respectez devant lui tous les artisans honnêtes et sobres; +expliquez-lui bien que la gloire est attachée à toute profession avouée +par une honnête industrie, et que si le préjugé et la sottise confondent +le métier avec l'artisan dégradé, le bon sens les sépare comme l'or +d'avec la cendre. + +Votre enfant, ainsi occupé dès le berceau, sera tout disposé à son +apprentissage; et s'il a des talens, que les hautes sciences fassent ses +délices, vous avez ménagé sa constitution et sa santé pendant ses heures +de loisir. Ne vous bornez point aux connoissances contemplatives; +supposez toujours qu'il ira dans un désert, où la robe et l'épée sont +inutiles; suspendez depuis douze jusqu'à treize ans et demi le cours de +ses études, pour lui donner à son choix un état manuel. Qui sait si +quelque jour le gouvernement n'agrégera point à ses lycées un certain +nombre d'artisans distingués, à qui il confieroit les écoliers, depuis +tel âge jusqu'à tel âge? Quel ouvrier ne seroit pas honoré d'un pareil +choix? l'enfant en sauroit toujours assez pour se perfectionner au +besoin. + + _............. Labor omnia vincit + Improbus, et duris urgens in rebus egestas._ + +Aujourd'hui les sciences à la mode comme les rubans, sont la physique et +les mathématiques, les langues anciennes et modernes. Tous les parens en +faisant enseigner à un marmot de huit ans, le dessin, la danse, la +musique, le grec, le latin, l'anglais, l'allemand, l'algèbre, croyent +élever un Archimède, un Euclide, un Vauban, un Turenne, un Napoléon, un +Corneille, un Racine, un Gluck, un Lulli, un Vestris; comme si tous les +hommes étoient fondus dans le même moule, ou que les maîtres pussent +donner la science infuse à leurs élèves; que ceux-ci pussent apprendre +en même-temps, sans confusion, toutes ces sciences, dont chacune en +particulier suffit pour la capacité ordinaire d'un individu. Avons-nous +donc oublié, pour les autres, ce que nous suivons si ponctuellement pour +nous? + + _... Sit quod vis simplex duntaxat et unum._ + +Je croirois que si chaque pension étoit bornée à ne recevoir que les +enfans de tel âge, destinés uniformément à telle ou telle partie +d'éducation, les enfans, les maîtres de pension, les répétiteurs et les +parens y trouveroient beaucoup mieux leur compte, les moeurs y +gagneroient davantage, et cette instruction, comme une encyclopédie +méthodique, offrant un ensemble régulier, feroit moins de charlatans et +plus de sujets. L'école des sciences, en suivant ce plan autant que +possible, au moins par rapport au nombre des élèves, remplit l'épigraphe +de son prospectus, et on doit lui dire: + + _Gratum est quod patriæ civem populoque dedistis._ + +Malgré que les cours y soient séparés et bien surveillés, que les élèves +ne suivent que la branche d'éducation qui leur convient ou pour laquelle +ils ont le plus d'aptitude, cependant les jeunes mathématiciens tournent +quelquefois en ridicule ceux qui s'adonnent uniquement aux langues; +ceux-ci, de leur côté, ont tant d'horreur du calcul et des calculateurs, +qu'ils refusent même d'apprendre la table de Pythagore. Ils diroient +volontiers aux professeurs d'algèbre, ce que Voltaire écrivoit à un +grand ministre, pour l'encouragement des arts et des lettres: + + Le vois-tu s'avancer, ce sauvage algébriste, + À la démarche lente, au teint blême, à l'oeil triste, + Qui d'un calcul avide, à peine encore instruit + Sait que quatre est à deux comme seize est à huit? + Il méprise Racine, il insulte à Corneille: + Lulli n'a point de son pour sa pesante oreille; + Et Rubens vainement, sous ses pinceaux flatteurs, + De la belle nature assortit les couleurs; + Des X, X, redoublés, admirant la puissance, + Il croit que Varignon fut seul utile en France, + Et s'étonne sur-tout, qu'inspiré par l'amour, + Sans algèbre, autrefois, Quinault charmât la cour. + +Ces petits démêlés ne font pas naître autant l'émulation qu'on pourroit +le croire; mais les maîtres sont assez habiles pour ne donner de +préférence particulière à aucune branche d'instruction: voilà comme ils +remédient au mal autant que possible. + +Je devois ce tribut de vérité et de reconnoissance à cette maison, où +j'ai connu M. Garat. Son fils m'étoit confié: ce bon père, qui le chérit +comme lui-même, n'a pas dédaigné de connoître le répétiteur de son +enfant; il a été sensible à mes malheurs; il les a lus, il s'est +intéressé à leur publicité. Au bout de neuf mois, quand ma santé m'a +forcé de céder ma place, j'ai revu cet ouvrage: je l'achève aujourd'hui. +J'ai obtenu justice; et n'ayant rien, je suis riche s'il n'est pas +infructueux. + + +FIN. + + +[Notes au lecteur de ce fichier numérique: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée. + +Les lettres supérieures inhabituelles sont entourées par { }.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Voyage à Cayenne, dans les deux +Amériques et chez les anthropophages (Vol. 2 de 2), by Louis-Ange Pitou + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41124 *** |
